Saint Thomas d’Aquin - Somme Théologique

2a 2ae = Secunda Secundae = 2ème partie de la 2ème Partie

Question 42 : De la sédition qui est contraire à la charité

 

            Nous avons maintenant à nous occuper de la sédition qui est contraire à la paix, et à cet égard deux questions se présentent : 1° La sédition est-elle un péché spécial ? — 2° Est-elle un péché mortel ?

 

Article 1 : La sédition est-elle un péché spécial distinct des autres ?

 

Objection N°1. Il semble que la sédition ne soit pas un péché spécial distinct des autres. Car, comme le dit saint Isidore (Etym., liv. 10, ad litt. S), le séditieux est celui qui jette la dissension dans les esprits et qui engendre la discorde. Or, ce qui est la matière d’un péché n’est pas d’un autre genre que le péché qu’il produit. Il semble donc que la sédition ne soit pas un péché spécial distinct de la discorde.

Réponse à l’objection N°1 : On appelle séditieux celui qui excite la sédition : et parce que la sédition implique la discorde, il s’ensuit qu’on donne le nom de séditieux non à celui qui produit la discorde quelle qu’elle soit, mais à celui qui l’excite entre les parties d’une même multitude. Ainsi le péché de sédition n’existe pas seulement dans celui qui sème la discorde, mais il existe encore dans ceux qui se séparent à tort des autres.

 

Objection N°2. La sédition implique une certaine division. Or, le mot de schisme vient du mot scissura qui signifie déchirement, comme nous l’avons vu (quest. 39, art. 1). La sédition ne paraît donc pas un péché différent du schisme.

Réponse à l’objection N°2 : La sédition diffère du schisme de deux manières : 1° Parce que le schisme est opposé à l’unité spirituelle de la multitude, c’est-à-dire à l’unité de l’Eglise, tandis que la sédition est opposée à son unité temporelle ou séculière, comme l’unité de la cité ou du royaume. 2° Parce que le schisme n’implique pas une préparation à un combat corporel, mais seulement une dissension spirituelle ; tandis que la sédition suppose qu’on se prépare à en venir matériellement aux armes.

 

Objection N°3. Tout péché spécial distinct des autres est un vice capital, ou du moins il en est une conséquence. Or, on ne compte pas la sédition parmi les vices capitaux, ni parmi les fautes qui résultent de ces vices, comme on le voit (Mor., liv. 31, chap. 17), où l’on trouve cette double énumération. La sédition n’est donc pas un péché spécial distinct des autres.

Réponse à l’objection N°3 : La sédition est comprise sous la discorde aussi bien que le schisme ; car ils sont l’un et l’autre une sorte de discorde qui sépare non pas un individu d’un autre, mais les différentes parties de la multitude entre elles.

 

Mais c’est le contraire. Saint Paul (2 Cor., chap. 12) distingue la sédition des autres péchés.

 

Conclusion Puisque la sédition est opposée au bien particulier de l’unité et de la paix de la multitude, elle est un péché spécial.

Il faut répondre que la sédition est un péché spécial qui a quelque chose de commun avec la guerre et la querelle, et qui en diffère sous certain rapport. Ce qu’elle a de commun avec elles, c’est qu’elle implique une contradiction ; mais elle en diffère sur deux points. 1° La guerre et la querelle impliquent en acte un combat mutuel, tandis qu’il peut y avoir sédition, soit que ce combat ait lieu réellement, soit qu’on se dispose à l’entreprendre. C’est ce qui fait dire à la glose (interl.) sur les paroles de saint Paul (2 Cor., chap. 12) que la sédition est un tumulte à main armée, c’est-à-dire qu’elle existe quand on se prépare à combattre et qu’on en a l’intention. 2° La guerre se fait, à proprement parler, contre les ennemis extérieurs ; c’est une multitude qui s’attaque à une autre multitude (Une nation qui marche contre une autre nation ; tandis que dans la sédition ce sont les parties d’un même tout qui sont en lutte.) ; la querelle n’est au contraire que la lutte d’un individu contre un autre individu, ou de quelques hommes entre eux ; tandis que la sédition proprement dite enflamme les différentes parties de la multitude les unes contre les autres, comme quand une partie de la cité s’élève tumultueusement contre une autre partie. C’est pourquoi, la sédition étant opposée à un bien spécial qui est l’unité et la paix de la multitude, elle est un péché particulier.

 

Article 2 : La sédition est-elle toujours un péché mortel ?

 

Objection N°1. Il semble que la sédition ne soit pas toujours un péché mortel. Car la sédition implique un tumulte à main armée, comme le dit la glose (loc. cit., art. préc.). Or, le combat n’est pas toujours un péché mortel, mais il est quelquefois juste et licite, comme nous l’avons vu (quest. 40, art. 1). Donc à plus forte raison la sédition peut-elle exister sans péché mortel.

Réponse à l’objection N°1 : La guerre qui est permise a pour but l’intérêt général, comme nous l’avons dit (quest. 40, art. 1) ; tandis que la sédition est contraire au bien général du peuple, et c’est pour ce motif qu’elle est toujours un péché mortel.

 

Objection N°2. La sédition est une discorde, comme nous l’avons dit (art. préc., réponse N°3). Or, la discorde peut exister sans péché mortel et quelquefois même absolument sans péché. Donc la sédition aussi.

Réponse à l’objection N°2 : La discorde peut n’être pas coupable quand elle tend à nous séparer de ce qui n’est pas manifestement bon ; mais elle ne peut pas être sans péché, quand elle nous met en opposition avec ce qui est bon évidemment. Or, la sédition est une discorde de ce genre, puisqu’elle est contraire à l’unité de la multitude, qui est manifestement un bien.

 

Objection N°3. On loue ceux qui délivrent la multitude d’un pouvoir tyrannique. Or, il n’est pas facile d’affranchir un pays sans exciter la dissension dans son sein, puisqu’il y a toujours une partie de la nation qui veut conserver le tyran, tandis que l’autre s’efforce de le chasser. La sédition peut donc avoir lieu sans péché.

Réponse à l’objection N°3 : Le gouvernement tyrannique n’est pas juste, parce qu’il n’a pas pour but le bien général, mais le bien particulier de celui qui gouverne, comme on le voit (Pol., liv. 3, chap. 5 ; Eth., liv. 8, chap. 10). C’est pourquoi, quand on trouble ce gouvernement, on n’excite pas réellement une sédition, à moins qu’en troublant le gouvernement d’un tyran on agisse d’une manière si déréglée, que le peuple qui lui était soumis ait plus à souffrir du trouble qu’on a excité que du despotisme du tyran lui-même (Saint Thomas en consacrant les droits du peuple et les principes d’une sage liberté, a soin de prévenir les abus, en mettant les restrictions nécessaires à sa pensée.). Le tyran mérite plutôt d’être appelé lui-même un séditieux, quand il nourrit dans le peuple qui lui est soumis les désordres et les séditions, pour assurer sa domination. Car cette conduite est tyrannique, puisqu’elle sert les intérêts particuliers de celui qui commande au détriment de la multitude.

 

Mais c’est le contraire. L’Apôtre défend les séditions parmi les autres actions qui sont des péchés mortels (2 Cor., chap. 12). La sédition est donc un péché de cette nature.

 

Conclusion La sédition étant une guerre injuste, contraire au bien général de l’Etat, est toujours un péché mortel dans son genre.

Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. préc., réponse N°2), la sédition est contraire à l’unité d’une multitude, c’est-à-dire d’un peuple, d’une cité ou d’un royaume. Car saint Augustin dit (De civ. Dei, liv. 2, chap. 21, et liv. 19, chap. 24) que les sages définissent le peuple, non pas l’association quelconque d’une multitude, mais une association fondée sur un droit consenti et sur la communauté d’intérêts. D’où il est manifeste que l’unité à laquelle la sédition est contraire est l’unité du droit et de l’intérêt commun. Il est donc évident que la sédition est opposée à la justice et au bien général, et que par conséquent elle est dans son genre un péché mortel, qui est d’autant plus grave que le bien général que la sédition attaque l’emporte sur le bien particulier que la querelle contrarie. — Mais le péché de sédition appartient d’abord et principalement à ceux qui excitent la révolte ; ce sont eux qui pèchent le plus grièvement. Il se rapporte en second lieu à ceux qui suivent les chefs de la révolte et qui troublent le bien général. Quant à ceux qui défendent l’Etat en leur résistant, on ne doit pas les appeler des séditieux, comme on ne donne pas le nom de querelleurs à ceux qui défendent leur personne, ainsi que nous l’avons dit (quest. 41, art. 1).

 

Copyleft. Traduction de l’abbé Claude-Joseph Drioux et de JesusMarie.com qui autorise toute personne à copier et à rediffuser par tous moyens cette traduction française. La Somme Théologique de Saint Thomas latin-français en regard avec des notes théologiques, historiques et philologiques, par l’abbé Drioux, chanoine honoraire de Langres, docteur en théologie, à Paris, Librairie Ecclésiastique et Classique d’Eugène Belin, 52, rue de Vaugirard. 1853-1856, 15 vol. in-8°. Ouvrage honoré des encouragements du père Lacordaire o.p. Si par erreur, malgré nos vérifications, il s’était glissé dans ce fichier des phrases non issues de la traduction de l’abbé Drioux ou de la nouvelle traduction effectuée par JesusMarie.com, et relevant du droit d’auteur, merci de nous en informer immédiatement, avec l’email figurant sur la page d’accueil de JesusMarie.com, pour que nous puissions les retirer. JesusMarie.com accorde la plus grande importance au respect de la propriété littéraire et au respect de la loi en général. Aucune évangélisation catholique ne peut être surnaturellement féconde sans respect de la morale catholique et des lois justes.

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