Saint Thomas d’Aquin - Somme Théologique

2a 2ae = Secunda Secundae = 2ème partie de la 2ème Partie

Question 55 : Des vices opposés à la prudence selon la ressemblance

 

            Nous avons maintenant à nous occuper des vices opposés à la prudence et qui ont de l’analogie avec elle. — A cet égard huit questions se présentent : 1° La prudence de la chair est-elle un péché ? — 2° Est-elle un péché mortel ? — 3° L’astuce est-elle un péché spécial ? — 4° Du dol. — 5° De la fraude. — 6° De la sollicitude des choses temporelles. (Il y a à cet égard un double excès à craindre. Saint Thomas nous montre la ligne que la sagesse du chrétien doit suivre.) — 7° De la sollicitude des choses futures. — 8° De l’origine de ces vices.

 

Article 1 : La prudence de la chair est-elle un péché ?

 

Objection N°1. Il semble que la prudence de la chair ne soit pas un péché. Car la prudence est une vertu plus noble que les autres vertus morales, puisqu’elle les régit toutes. Or, il n’y a pas de justice ou de tempérance qui soit un péché. Il n’y a donc pas de prudence non plus qui en soit un.

Réponse à l’objection N°1 : La justice et la tempérance impliquent dans leur essence ce qui rend la vertu digne d’éloges, c’est-à-dire l’égalité et la modération dans les désirs. C’est pourquoi on ne les prend jamais en mauvaise part. Mais le nom de la prudence (prudentia) vient du mot prévoyance (providentia), comme nous l’avons dit (quest. 47, art. 1, et quest. 49, art. 6), ce qui peut s’étendre à des choses mauvaises. C’est pour ce motif que bien que la prudence, absolument parlant, se prenne en bonne part, cependant en y ajoutant quelque chose (Quand on y ajoute quelque chose qui peut la corrompre, comme quand on y joint l’amour des choses sensibles ; ce qui constitue la prudence de la chair.), elle peut s’entendre en mauvaise part, et c’est ce qui fait dire que la prudence de la chair est un péché.

 

Objection N°2. Ce n’est pas un péché d’agir prudemment pour une fin que l’on aime licitement. Or, on aime la chair licitement ; car personne n’a jamais haï sa chair, comme le dit l’Apôtre (Eph., 5, 29). La prudence de la chair n’est donc pas un péché.

Réponse à l’objection N°2 : La chair existe pour l’âme, comme la matière pour la forme, l’instrument pour l’agent principal. C’est pourquoi il est permis d’aimer la chair pour la rapporter au bien de l’âme, comme à sa fin. Mais si l’on met sa fin dernière dans le bien même de la chair, alors cet amour devient déréglé et illicite, et c’est ainsi que la prudence de la chair se rapporte à l’amour charnel (La prudence charnelle met sa fin dans les jouissances sensibles, et elle consiste à prendre les meilleurs moyens pour atteindre cette fin.).

 

Objection N°3. Comme l’homme est tenté par la chair, de même il est aussi tenté par le monde et par le démon. Or, on ne met pas au nombre des péchés la prudence du monde, ni celle du démon. On ne doit donc pas non plus y mettre la prudence de la chair.

Réponse à l’objection N°3 : Le diable ne nous tente pas, comme s’il était aimable par lui-même, mais il a recours à des suggestions. C’est pourquoi la prudence se rapportant à une fin qui excite nos désirs, on ne dit pas la prudence du démon, comme on se sert du mot prudence, relativement à la fin mauvaise par laquelle le monde et la chair nous tentent, en nous mettant sous les yeux des biens capables d’enflammer nos désirs. C’est pourquoi on dit la prudence de la chair, et la prudence du monde, d’après ces paroles de l’Evangile (Luc, 16, 8) : Les enfants de ce siècle sont plus prudents, etc. Saint Paul a compris toutes ces choses dans la prudence de la chair, parce que nous ne recherchons les biens extérieurs du monde que pour la chair. — On peut cependant dire que la prudence ayant une certaine analogie avec la sagesse, comme nous l’avons vu (quest. 47, art. 2 ad 1), on peut distinguer trois sortes de prudence correspondant aux trois tentations. C’est ainsi que d’après saint Jacques (chap. 3) il y a la sagesse terrestre, animale et diabolique (C’est celle qui agit par malice.), comme nous l’avons dit en traitant de la sagesse (quest. 45, art. 1 ad 1).

 

Mais c’est le contraire. On n’est ennemi de Dieu qu’à cause de l’iniquité, d’après ces paroles du Sage (Sag., 14, 9) : Dieu hait également l’impie et son impiété. Or, comme le dit l’Apôtre (Rom., 8, 7) : La prudence de la chair est ennemie de Dieu. Cette prudence est donc un péché.

 

Conclusion La prudence de la chair par laquelle l’homme met sa fin dernière dans les choses charnelles est un péché.

Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (quest. 47, art. 13), la prudence a pour objet ce qui se rapporte à la fin de la vie entière. C’est pourquoi la prudence de la chair est à proprement parler celle qui nous fait considérer les biens charnels, comme la fin dernière de notre existence. Or, il est évident que c’est un péché. Car dans ce cas l’homme est déréglé par rapport à sa fin dernière, qui ne consiste pas dans les biens du corps, comme nous l’avons vu (1a 2æ, quest. 11, art. 5). Cette prudence est donc un péché.

 

Article 2 : La prudence de la chair est-elle un péché mortel ?

 

Objection N°1. Il semble que la prudence de la chair soit un péché mortel. Car c’est un péché mortel que de se révolter contre la loi divine, parce qu’on méprise Dieu par là même. Or, la prudence de la chair n’est pas soumise à la loi de Dieu, comme le dit saint Paul (Rom., 8, 7). Elle est donc un péché mortel.

Réponse à l’objection N°1 : L’Apôtre parle de la prudence de la chair selon qu’elle établit la fin de toute la vie humaine dans les biens du corps, et alors elle est un péché mortel.

 

Objection N°2. Tout péché contre l’Esprit-Saint est mortel. Or, la prudence de la chair paraît être un péché contre l’Esprit-Saint ; car elle ne peut être soumise à la loi de Dieu, d’après l’Apôtre (Rom., chap. 8), et par conséquent elle paraît être un péché irrémissible, ce qui est le propre du péché contre l’Esprit-Saint. Elle est donc un péché mortel.

Réponse à l’objection N°2 : La prudence de la chair n’implique pas le péché contre l’Esprit-Saint. Car, quand on dit qu’elle ne peut pas être soumise à la loi de Dieu, cela ne signifie pas que celui qui a la prudence de la chair ne puisse pas se convertir et obéir à la loi de Dieu ; mais cela signifie que cette prudence même ne peut pas être soumise à la loi divine ; comme l’injustice ne peut pas être juste, la chaleur ne peut pas être froide, quoique ce qui est chaud puisse devenir froid ensuite (Ces paroles doivent se prendre dans le sens composé et non dans le sens divisé. Cette équivoque donne lieu aux sophismes que l’Ecole distingue sous les noms de fallacia compositionis et fallacia divisionis. Voyez la Logique de Port-Royal (3a pars, chap. 19).).

 

Objection N°3. Le plus grand mal est opposé au plus grand bien, comme on le voit (Eth., liv. 8, chap. 10). Or, la prudence de la chair est opposée à la prudence qui est la première des vertus morales. Elle est donc le plus grave des péchés mortels.

Réponse à l’objection N°3 : Tout péché est opposé à la prudence, comme la prudence entre dans toutes les vertus. Mais il ne s’ensuit pas nécessairement que tout péché opposé à la prudence soit le plus grave ; il n’est le plus grave que quand il est contraire à la prudence jointe à la plus grande des vertus.

 

Mais c’est le contraire. Ce qui diminue le péché n’est pas de soi un péché mortel essentiellement. Or, les mesures que l’on prend pour pourvoir à ce qui regarde le soin de la chair diminuent le péché, et c’est cependant en cela que consiste la prudence charnelle. Elle n’implique donc pas essentiellement le péché mortel.

 

Conclusion La prudence de la chair est un péché mortel quand elle place absolument sa fin dernière dans les choses charnelles, mais elle est un péché véniel quand elle ne met pas sa fin dernière dans ces jouissances.

Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (quest. 47, art. 2, Réponse N°1, et art. 13), on dit d’un homme qu’il est prudent de deux manières : 1° absolument, par rapport à la fin dernière de toute la vie ; 2° relativement, par rapport à une fin particulière. C’est ainsi qu’on dit qu’il est prudent dans le commerce ou dans d’autres affaires. — Si donc la prudence de la chair s’entend de l’essence absolue de la prudence, de telle sorte qu’on mette la fin dernière de toute la vie dans le soin du corps, alors elle est un péché mortel, parce que l’homme est par là détourné de Dieu, puisqu’il est impossible qu’il y ait plusieurs fins dernières (On ne peut servir deux maîtres, dit l’Evangile. Celui qui fait de son corps une idole ne peut rendre à Dieu le culte qui lui est dû.), comme nous l’avons vu (1a 2æ, quest. 1, art. 5). Mais si la prudence de la chair se considère selon la nature d’une prudence particulière, dans ce cas elle est un péché véniel. Car il arrive quelquefois qu’on s’attache dérèglement aux jouissances de la chair, sans qu’on soit détourné de Dieu par le péché mortel. Alors on ne place pas dans la délectation charnelle la fin de sa vie entière. Par conséquent c’est un péché véniel que de s’appliquer à obtenir cette délectation ; ce qui appartient à la prudence charnelle. Mais si on rapporte à une fin honnête le soin qu’on prend de sa chair, par exemple, si on a soin de manger pour soutenir son corps, ce n’est plus ce qu’on appelle la prudence charnelle, parce que dans ce cas l’homme ne soigne son corps qu’en vue d’une fin légitime.

 

Article 3 : L’astuce est-elle un péché spécial ?

 

Objection N°1. Il semble que l’astuce ne soit pas un péché spécial. Car les paroles de la sainte Ecriture ne portent pas quelqu’un à pécher. Cependant elles nous portent à être astucieux, d’après ce passage des Proverbes (1, 4) : Pour donner l’astuce aux jeunes gens. L’astuce n’est donc pas un péché.

Réponse à l’objection N°1 : D’après saint Augustin (Cont. Jul., liv. 4, chap. 3), comme la prudence se prend quelquefois abusivement en mauvaise part, de même l’astuce ou la finesse se prend quelquefois en bonne part, et cela à cause de la ressemblance qui se trouve entre ces deux choses. Toutefois l’astuce proprement dite s’entend toujours en mauvaise part, comme le dit Aristote (Eth., liv. 6, chap. 12).

 

Objection N°2. Il est dit encore (Prov., 13, 10) : Celui qui est astucieux fait tout avec conseil. Or, il agit pour une bonne fin ou pour une mauvaise. S’il agit pour une bonne fin, il ne semble pas qu’il y ait péché. S’il agit pour une fin mauvaise, cette faute paraît appartenir à la prudence de la chair ou du siècle. L’astuce n’est donc pas un péché spécial distinct de la prudence de la chair.

Réponse à l’objection N°2 : On peut conseiller l’astuce pour une bonne ou pour une mauvaise fin ; mais on ne doit pas tendre à une bonne fin par des moyens faux et dissimulés, il ne faut employer que des moyens vrais. Par conséquent l’astuce, quand même elle se rapporterait à une bonne fin (Rien n’est souvent plus funeste à la vérité que de la servir par de pareils moyens.), est un péché.

 

Objection N°3. Saint Grégoire (Mor., liv. 10, chap. 16), expliquant ces paroles de Job (12, 4) : On se moque de la simplicité du juste, dit que la sagesse de ce monde a pour but de voiler le cœur par la fourberie, de dissimuler ses pensées par la parole, de montrer comme vrai ce qui est faux, et comme faux ce qui est vrai. Puis il ajoute que les jeunes gens apprennent cette prudence par l’usage, et qu’on l’enseigne aux enfants pour de l’argent. Or, tous ces caractères paraissent appartenir à l’astuce. L’astuce ne se distingue donc pas de la prudence de la chair ou du monde, et par conséquent elle ne paraît pas être un péché spécial.

Réponse à l’objection N°3 : Sous la prudence du monde saint Grégoire a compris tout ce qui peut appartenir à la fausse prudence. Par conséquent il a également compris l’astuce.

 

Mais c’est le contraire. L’Apôtre dit (2 Cor., 4, 2) : Nous sommes bien éloignés de rechercher les ténèbres qu’affectent ceux qui rougissent, ne nous conduisant point avec astuce et n’altérant point la parole de Dieu. L’astuce est donc un péché.

 

Conclusion L’astuce est un péché opposé à la prudence, par lequel on ne se sert pas de moyens vrais, mais de moyens faux et dissimulés pour arriver à une fin, bonne ou mauvaise.

Il faut répondre que la prudence est la droite raison des choses que l’on doit faire, comme la science est la droite raison des choses que l’on doit savoir. Or, dans les choses spéculatives, on peut s’écarter de la vraie science de deux manières : 1° quand la raison est amenée à une conséquence fausse qui lui semble vraie ; 2° quand elle part de principes faux qui lui paraissent vrais pour arriver à une conséquence qui est vraie ou fausse (Dans la science, on peut se tromper sur les principes ou sur les conséquences ; à l’égard de la prudence, on peut errer sur la fin et sur les moyens.). De même un péché peut être contraire à la prudence et cependant lui ressembler de deux manières : 1° quand la raison se rapporte à une fin qui n’est pas véritablement bonne, mais qui paraît telle, et c’est là ce qui constitue la prudence de la chair ; 2° quand, pour obtenir une fin bonne ou mauvaise, on ne marche pas dans le vrai chemin, mais on se sert de voies dissimulées et qui ont une apparence de droiture, et c’est là ce qui se rapporte à l’astuce (L’astuce ou la finesse pèche contre les moyens, la prudence charnelle contre la fin.). D’où il suit qu’elle est un péché opposé à la prudence et distinct de la prudence charnelle.

 

Article 4 : Le dol est-il un péché qui appartienne à l’astuce ?

 

Objection N°1. Il semble que le dol ne soit pas un péché qui appartienne à l’astuce. Car le péché, et surtout le péché mortel, ne se trouve pas dans les hommes qui sont parfaits, tandis que le dol existe en eux, d’après ces paroles de l’Apôtre (2 Cor., 12, 16) : Etant astucieux, j’ai usé du dol pour vous prendre. Le dol n’est donc pas toujours un péché.

Réponse à l’objection N°1 : Comme l’astuce se prend en mauvaise part dans son sens propre, et en bonne part abusivement, ainsi il en est du dol (Dans ce cas, l’astuce est de la circonspection, et le dol est du tact, de l’habileté qui n’a rien de répréhensible.), qui est son exécution.

 

Objection N°2. Le dol paraît appartenir principalement à la langue, d’après ces paroles du Psalmiste (Ps. 5, 11) : Ils étaient fourbes dans leurs discours (Linguis suis dolosè agebant.). Or, l’astuce, aussi bien que la prudence, réside dans l’acte même de la raison. Le dol n’appartient donc pas à l’astuce.

Réponse à l’objection N°2 : L’astuce exécute le dessein qu’elle a de tromper principalement par les paroles qui tiennent le premier rang parmi les signes, au moyen desquels l’homme communique à ses semblables sa pensée, comme on le voit dans saint Augustin (De doct. christ., chap. 3), et c’est pour ce motif que l’on attribue tout particulièrement le dol au langage. Cependant il arrive que le dol existe aussi dans les actions, d’après ces paroles (Ps. 105, 25) : Ils ont pratiqué le dol contre leurs serviteurs. Il existe également dans le cœur, puisqu’il est dit (Ecclésiastique, 19, 23) qu’il y en a dont le fond du cœur est plein de tromperie. C’est ce qui fait qu’il y a des individus qui ne rêvent que tromperie, suivant ce mot du Psalmiste (Ps. 37, 13) : Ils méditaient des fourberies tout le jour.

 

Objection N°3. Il est dit (Prov., 12, 20) : Le dol se trouve dans le cœur de tous ceux qui ont de mauvaises pensées. Or, toutes les pensées mauvaises n’appartiennent pas à l’astuce. Le dol ne paraît donc pas lui appartenir non plus.

Réponse à l’objection N°3 : Ceux qui pensent à faire une action mauvaise doivent nécessairement imaginer les moyens d’arriver à l’accomplissement de leur projet, et le plus souvent ils inventent des voies trompeuses pour arriver plus facilement à leur fin : quoiqu’il arrive quelquefois que sans astuce et sans dol on fasse le mal ouvertement et par la violence. Mais parce que la difficulté est plus grande, ce cas se rencontre plus rarement.

 

Mais c’est le contraire. L’astuce a pour but de circonvenir, d’après ce mot de l’Apôtre (Eph., 4, 14) : L’astuce les circonvient et les fait tomber dans l’erreur. Le dol ayant le même but, il s’ensuit qu’il appartient à l’astuce.

 

Conclusion Le dol est un péché qui a pour objet l’exécution de ce que l’astuce a médité.

Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. préc.), il appartient à l’astuce de prendre des voies qui ne sont pas vraies, mais feintes, et qui ont une apparence de vérité, pour arriver à une fin bonne ou mauvaise. On peut considérer ces voies que l’on prend de deux manières : 1° dans la pensée de celui qui les prend, et cet acte appartient à l’astuce proprement dite, comme il appartient à la prudence de s’arrêter aux voies droites qui mènent à une fin légitime ; 2° on peut les considérer par rapport à l’exécution, et alors c’est le fait du dol. C’est pourquoi le dol implique l’exécution de l’astuce, et à ce titre il se rapporte à ce vice.

 

Article 5 : La fraude appartient-elle à l’astuce ?

 

Objection N°1. Il semble que la fraude n’appartienne pas à l’astuce. Car il n’est pas louable de se laisser tromper, ce qui est le but de l’astuce, tandis qu’il est louable de supporter la fraude, d’après ces paroles de l’Apôtre (1 Cor., 6, 7) : Pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt la fraude ? La fraude n’appartient donc pas à l’astuce.

Réponse à l’objection N°1 : L’Apôtre n’engage pas les fidèles à se laisser induire en erreur, mais il les engage à supporter patiemment le tort qu’on leur a causé frauduleusement.

 

Objection N°2. Il y a fraude quand on accepte ou qu’on retient illicitement les choses extérieures. Car il est dit (Actes, 5, 1) qu’un homme appelé Ananie vendit avec Saphire, sa femme, un fonds de terre, et qu’il en retint une partie du prix. Or, c’est une injustice ou une illibéralité que de retenir ou d’usurper illicitement les biens extérieurs. La fraude n’appartient donc pas à l’astuce, qui est contraire à la prudence.

Réponse à l’objection N°2 : Les projets de l’astuce peuvent être exécutés par d’autres vices, comme les desseins de la prudence sont exécutés par d’autres vertus. Ainsi rien n’empêche que la fraude n’appartienne à l’avarice ou à l’illibéralité.

 

Objection N°3. Personne ne fait usage de l’astuce contre lui-même. Or, il y a des fraudes que l’on commet contre soi-même, puisqu’il est dit (Prov., 1, 18) de quelques hommes qu’ils trament des fraudes contre leurs âmes. La fraude n’appartient donc pas à l’astuce.

Réponse à l’objection N°3 : Ceux qui font des fraudes n’ont pas l’intention d’agir contre eux-mêmes ou contre leurs âmes ; mais il arrive, par un juste jugement de Dieu, que ce qu’ils méditent contre les autres se retourne contre eux, d’après ce mot du Psalmiste (7, 16) : Le pécheur tombe dans la fosse qu’il a creusée.

 

Mais c’est le contraire. La fraude a pour but de tromper, d’après ce mot de Job (13, 9) : Sera-t-il trompé, comme l’homme, par vos fraudes ? Or, l’astuce a le même but. Donc la fraude se rattache à elle.

 

Conclusion Comme le dol est l’exécution de l’astuce par des paroles ou par des actes, de même la fraude s’y rapporte selon que l’astuce accomplit son œuvre par des actes seulement.

Il faut répondre que, comme le dol consiste dans l’exécution de l’astuce, de même aussi la fraude. Mais ces deux choses paraissent différer en ce que le dol appartient universellement à l’exécution de l’astuce, soit qu’elle ait lieu par des paroles, soit qu’elle ait lieu par des actes ; tandis que la fraude appartient plutôt à l’exécution de l’astuce, quand elle a lieu par des actes.

 

Article 6 : Est-il permis de prendre soin des choses temporelles ?

 

Objection N°1. Il semble qu’il soit permis d’avoir de la sollicitude pour les choses temporelles. Car il appartient au chef de prendre soin des choses confiées à son autorité, suivant cette parole de l’Apôtre (Rom., 12, 8) : Que celui qui a la conduite des autres s’en acquitte avec soin. Or, d’après l’ordre de Dieu, l’homme est placé au-dessus de toutes les choses temporelles (Ps. 8, 8) : Vous avez tout placé sous ses pieds, les brebis, les bœufs, etc. L’homme doit donc avoir soin des choses temporelles.

Réponse à l’objection N°1 : Les biens temporels sont soumis à l’homme, pour qu’il en use selon ses besoins, mais non pour qu’il mette en eux sa fin et qu’il s’en inquiète excessivement.

 

Objection N°2. Chacun s’inquiète du but pour lequel il agit. Or, il est permis à l’homme d’agir pour les biens temporels par lesquels il soutient son existence ; d’où l’Apôtre dit (2 Thess., 3, 10) : Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas. Il est donc permis de s’inquiéter des biens temporels.

Réponse à l’objection N°2 : La sollicitude de celui qui travaille à la sueur de son front pour gagner son pain n’est pas excessive, mais modérée. C’est pour cela qu’à l’occasion de ces paroles de l’Evangile : Ne soyez point inquiets (Matth., 6, 25), saint Jérôme dit qu’on doit travailler, mais qu’on ne doit pas avoir d’inquiétude, du moins de ces inquiétudes extrêmes qui troublent l’esprit.

 

Objection N°3. Il est louable de s’occuper avec soin des œuvres de miséricorde, puisque l’Apôtre loue Onésiphore (2 Tim., 1, 17) de l’avoir cherché avec sollicitude à son arrivée à Rome. Or, le soin des choses temporelles appartient quelquefois aux œuvres de miséricorde, par exemple, quand on s’occupe de soigner les intérêts des pupilles et des pauvres. La sollicitude des choses temporelles n’est donc pas défendue.

Réponse à l’objection N°3 : La sollicitude des biens temporels dans les œuvres de miséricorde a pour fin la charité. C’est pourquoi elle n’est pas illicite, si elle n’est excessive.

 

Mais c’est le contraire. Le Seigneur dit (Matth., 6, 31) : Ne dites point avec inquiétude : Que mangerons-nous, que boirons-nous ou de quoi nous vêtirons-nous ? Et cependant ce sont là les choses les plus nécessaires.

 

Conclusion La sollicitude des choses temporelles est illicite, si on les recherche comme sa fin dernière, ou si pour se les procurer on se donne trop de peine, ou si l’on craint trop de les perdre et de tomber dans la nécessité.

Il faut répondre que la sollicitude implique un certain zèle, que l’on déploie pour arriver à une fin. Or, il est évident que le zèle qu’on déploie est plus grand, quand on a la crainte de manquer, et que la sollicitude est moindre par là même qu’on est sûr d’obtenir ce qu’on désire. Ainsi donc, la sollicitude des choses temporelles peut être illicite de trois manières : 1° Par rapport à l’objet dont nous nous inquiétons, si nous faisons des choses temporelles notre fin dernière (Dans ce cas, nous préférons les choses temporelles à Dieu.). C’est pourquoi saint Augustin dit (Lib. de op. monach., chap. 26) que ces paroles du Seigneur : Nolite solliciti, esse, etc., ont pour but de nous empêcher d’arrêter nos regards sur les biens temporels, et de faire pour eux tout ce que l’Evangile nous ordonne. 2° La sollicitude des choses temporelles peut être illicite, parce que nous apportons trop de soin à nous les procurer ; ce qui détourne l’homme des biens spirituels (Nous paraissons alors mettre les biens temporels au-dessus des biens spirituels.) qui doivent plus principalement le préoccuper. C’est pourquoi il est dit (Matth., 13, 22) que la sollicitude du siècle étouffe la parole de Dieu. 3° Elle peut être illicite par suite de la crainte excessive que nous avons de perdre ces biens, comme quand on craint en accomplissant son devoir de manquer du nécessaire ; ce que le Seigneur a défendu pour trois raisons. D’abord, parce que la Providence a accordé à l’homme les plus grands biens sans qu’il s’en occupe, le corps et l’âme. En second lieu, parce qu’elle vient au secours des animaux et des plantes, proportionnellement à leur nature, sans que l’homme ait à y contribuer. Enfin, en troisième lieu, parce que les gentils s’occupaient tout particulièrement d’amasser des biens temporels par suite de l’ignorance où ils étaient du soin que la Providence prend de nous. C’est pourquoi Notre-Seigneur conclut que notre sollicitude doit avoir principalement pour objet les biens spirituels, et nous devons espérer que les biens temporels ne nous feront jamais défaut, si nous remplissons tous nos devoirs (Le travail est le premier de ces devoirs, ensuite la sobriété et la modération dans les désirs. Si l’on retranchait d’un côté le vice de la paresse et de l’autre la prodigalité et le défaut d’économie, il y aurait bien peu d’individus sur la terre qui manqueraient du nécessaire.).

 

Article 7 : Doit-on s’inquiéter de l’avenir ?

 

Objection N°1 Il semble qu’on doive s’inquiéter de l’avenir. Car il est dit (Prov., 6, 6) : Allez à la fourmi, ô paresseux ; considérez sa conduite et devenez sage. Elle n’a ni chef ni maitre ; elle fait néanmoins sa provision pendant l’été et amasse durant la moisson de quoi se nourrir. Or, c’est là s’inquiéter de l’avenir. Cette inquiétude est donc louable.

Réponse à l’objection N°1 : La fourmi a la sollicitude qui convient au temps, et c’est pour cela qu’elle nous est proposée pour modèle.

 

Objection N°2. La sollicitude appartient à la prudence. Or, la prudence a principalement pour objet l’avenir ; car sa partie principale est la prévoyance des choses futures, comme nous l’avons dit (quest. 49, art. 6). C’est donc une vertu que de songer à l’avenir.

Réponse à l’objection N°2 : La prudence comprend la prévoyance que l’on doit avoir de l’avenir. La prévoyance ou la sollicitude serait déréglée, si l’on cherchait, comme sa fin, les choses temporelles à l’égard desquelles il y a un passé et un avenir, ou si on cherchait des choses superflues au delà de la nécessité de la vie présente, ou si l’on anticipait sur le temps de la sollicitude.

 

Objection N°3. Celui qui met quelque chose en réserve pour le lendemain s’inquiète de l’avenir. Or, il est dit (Jean, chap. 12) que le Christ avait une bourse pour conserver de l’argent, et que Judas la portait. Les apôtres aussi conservaient le prix des héritages qu’on déposait à leurs pieds, comme on le voit (Actes, chap. 4). Il est donc permis de s’inquiéter de l’avenir.

Réponse à l’objection N°3 : Comme le dit saint Augustin (Lib. 2 de serm. Dom. in monte, chap. 17), quand nous voyons un serviteur de Dieu se pourvoir afin que le nécessaire ne lui manque pas, nous ne disons pas qu’il s’inquiète du lendemain ; car le Seigneur a daigné lui-même avoir de l’argent, pour nous en donner l’exemple, et nous lisons dans les Actes des apôtres qu’on avait mis en réserve les choses nécessaires à la vie, à cause de la famine, qui était imminente. Le Seigneur ne désapprouve donc pas ceux qui se procurent ces choses selon les lois humaines, mais il condamne ceux qui abandonnent le service de Dieu à cause des biens matériels.

 

Mais c’est le contraire. Le Seigneur dit (Matth., 6, 34) : Ne soyez pas inquiets pour le lendemain. Or, le lendemain se prend ici pour l’avenir, d’après la remarque de saint Jérôme (in hunc loc.).

 

Conclusion Il faut que l’homme s’inquiète de l’avenir dans le temps convenable et opportun, mais il ne doit pas s’en inquiéter hors de là.

Il faut répondre qu’aucune action ne peut être vertueuse, si elle n’est revêtue de toutes les circonstances qu’elle doit réunir. Une de ces circonstances, c’est la convenance du temps, d’après ce mot de l’Ecriture (Ecclésiaste, 8, 6) : Toutes les affaires ont leur temps et leurs règles ; ce qui s’applique non seulement aux actes extérieurs, mais encore à la sollicitude intérieure. Car il y a pour chaque temps une sollicitude propre. Ainsi, dans la saison de l’été, on doit avoir le soin de moissonner, et dans celle de l’automne, le soin de vendanger. Si quelqu’un s’inquiétait de la vendange en été, il s’inquiéterait de l’avenir d’une manière superflue (Cette espèce de sollicitude ne fait que paralyser les forces de l’âme, et souvent elle influe d’une manière très fâcheuse sur le caractère.). C’est cette espèce de sollicitude vaine que le Seigneur nous défend quand il dit : Ne vous inquiétez pas du lendemain. Aussi ajoute-t-il : Car le lendemain se mettra en peine pour lui-même, c’est-à-dire qu’il aura sa sollicitude propre qui suffira pour affliger l’âme. C’est pourquoi il dit encore : A chaque jour suffit sa peine, c’est-à-dire sa part d’affliction et de sollicitude.

 

Article 8 : Tous ces vices viennent-ils de l’avarice ?

 

Objection N°1. Il semble que ces vices ne viennent pas de l’avarice. Car, comme nous l’avons dit (quest. 43, art. 6), par la luxure la raison a beaucoup à souffrir dans sa droiture. Or, ces vices sont opposés à la droite raison, c’est-à-dire à la prudence. Ils viennent donc principalement de la luxure, et c’est ce qu’Aristote exprime quand il dit (Eth., liv. 7, chap. 5) que Vénus est habile à ourdir des trames perfides (Expressions d’un poète inconnu (Thurot).) et que l’incontinent agit insidieusement.

Réponse à l’objection N°1 : La luxure, par la force de la délectation et de la concupiscence, opprime totalement la raison et l’empêche d’agir, tandis que dans les vices dont nous parlons, la raison agit, bien qu’elle le fasse dérèglement. Par conséquent, ces vices ne viennent pas directement de la luxure. Quand Aristote dit que Vénus est perfide, il le dit par analogie, dans le sens qu’elle s’empare des hommes tout à coup, comme on le ferait avec des filets. Cette passion n’agit cependant pas par la ruse, mais elle agit plutôt par la violence du désir et de la jouissance. C’est pour cela qu’il ajoute qu’elle ravit l’intelligence à celui dont la sagesse est la plus consommée (Iliad. (ch. 14, v. 214, 217).).

 

Objection N°2. Les vices dont nous avons parlé ont une certaine analogie avec la prudence, comme nous l’avons dit (art. 3 et quest. 47, art. 13). Or, ce sont les vices les plus spirituels, comme l’orgueil et la vaine gloire qui paraissent se rapprocher le plus de la prudence, puisqu’elle existe dans la raison. Ces vices paraissent donc venir plutôt de l’orgueil que de l’avarice.

Réponse à l’objection N°2 : Il y a de la pusillanimité à tendre des embûches. Car celui qui est magnanime veut agir ouvertement, comme le dit Aristote (Eth., liv. 4, chap. 3). C’est pourquoi l’orgueil ayant ou feignant une certaine ressemblance avec la magnanimité, il s’ensuit qu’il ne produit pas directement les vices qui ont recours à la fraude et au dol. C’est plutôt le fait de l’avarice, qui recherche son utilité propre (L’avarice ne tient qu’à arriver à ses fins ; elle est peu délicate sur le choix des moyens, et elle recherche plutôt l’obscurité que l’éclat.) et qui estime peu la prééminence et l’éclat.

 

Objection N°3. L’homme tend des embûches non seulement pour ravir aux autres ce qu’ils possèdent, mais encore pour les faire périr. Le premier de ces faits se rapporte à l’avarice, le second à la colère. Or, il appartient à l’astuce, au dol et à la fraude, de tendre des embûches. Ces vices ne viennent donc pas seulement de l’avarice, mais encore de la colère.

Réponse à l’objection N°3 : La colère a un mouvement subit ; par conséquent elle agit précipitamment, et dérèglement, mais elle ne prend pas conseil, comme le font les vices qui nous occupent. Ainsi quand on tend des embûches pour faire périr les autres, cet acte n’est pas le fruit de la colère, mais plutôt de la haine, parce que celui qui est irrité désire que le tort qu’il cause soit connu, comme le dit Aristote (Rhet., liv. 2, chap. 4).

 

Mais c’est le contraire. Saint Grégoire dit (Mor. liv. 31, chap. 17) que la fraude est fille de l’avarice.

 

Conclusion La prudence de la chair, l’astuce, le dol et la fraude et la sollicitude excessive des choses temporelles viennent principalement de l’avarice.

Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. 3 et quest. 47, art. 13), la prudence de la chair, l’astuce, le dol et la fraude ressemblent d’une certaine manière à la prudence en ce qu’elles sont accompagnées de l’usage de la raison. Or, l’usage de la droite raison se manifeste surtout, entre les autres vertus morales, dans la justice (Parce que la justice a pour but d’établir l’égalité, après avoir comparé entre eux les droits de chacun ; ce qui est un acte de raison.) qui réside dans l’appétit rationnel. C’est pourquoi l’usage de cette faculté, quand il n’est pas ce qu’il doit être, se manifeste principalement dans les vices opposés à la justice. Et comme le vice qui lui est le plus opposé, c’est l’avarice, il s’ensuit que les vices dont nous parlons tirent tout particulièrement de là leur origine.

 

Copyleft. Traduction de l’abbé Claude-Joseph Drioux et de JesusMarie.com qui autorise toute personne à copier et à rediffuser par tous moyens cette traduction française. La Somme Théologique de Saint Thomas latin-français en regard avec des notes théologiques, historiques et philologiques, par l’abbé Drioux, chanoine honoraire de Langres, docteur en théologie, à Paris, Librairie Ecclésiastique et Classique d’Eugène Belin, 52, rue de Vaugirard. 1853-1856, 15 vol. in-8°. Ouvrage honoré des encouragements du père Lacordaire o.p. Si par erreur, malgré nos vérifications, il s’était glissé dans ce fichier des phrases non issues de la traduction de l’abbé Drioux ou de la nouvelle traduction effectuée par JesusMarie.com, et relevant du droit d’auteur, merci de nous en informer immédiatement, avec l’email figurant sur la page d’accueil de JesusMarie.com, pour que nous puissions les retirer. JesusMarie.com accorde la plus grande importance au respect de la propriété littéraire et au respect de la loi en général. Aucune évangélisation catholique ne peut être surnaturellement féconde sans respect de la morale catholique et des lois justes.

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