Saint Thomas d’Aquin - Somme Théologique

3a = Tertia Pars = 3ème partie

Question 30 : De l’annonciation de la bienheureuse Vierge Marie

 

            Après avoir parlé du mariage, nous devons nous occuper de l’annonciation de la bienheureuse Vierge. — A cet égard, quatre questions se présentent : 1° A-t-il été convenable de lui annoncer ce qui devait s’accomplir en elle ? (Il ne s’agit pas ici d’une nécessité absolue, mais seulement d’une nécessité de convenance.) — 2° Par qui ce mystère devait-il lui être annoncé ? (Saint Thomas entre, selon sa coutume, dans tous les détails du récit de l’Evangile, et il tient à en justifier jusqu’aux moindres circonstances.) — 3° De quelle manière devait-on le lui annoncer ? — 4° De l’ordre de l’annonciation. (Voyez sur la manière dont l’annonciation se fit les Elévations de Bossuet sur les mystères, 12e semaine (t. 8, p. 274 et suiv. édit. de Vers.).)

 

Article 1 : A-t-il été nécessaire d’annoncer à la bienheureuse Vierge ce qui devait s’accomplir en elle ?

 

Objection N°1. Il semble qu’il n’ait pas été nécessaire d’annoncer à la bienheureuse Vierge ce qui devait s’accomplir en elle. Car l’annonciation ne paraît avoir été nécessaire que pour obtenir le consentement de la Vierge. Or, son consentement ne paraît pas avoir été nécessaire ; parce que sa conception a été annoncée à l’avance par la prophétie de la prédestination, qui s’accomplit sans notre assentiment, comme le dit la glose (Matth., chap. 1, ord. sup. illud : Ut adimpleretur quod dictum est). Il n’a donc pas été nécessaire que cette annonciation se fît.

Réponse à l’objection N°1 : La prophétie de la prédestination s’accomplit sans que notre volonté en soit la cause, mais non sans que notre volonté y consente.

 

Objection N°2. La bienheureuse Vierge avait la foi de l’incarnation, sans laquelle personne ne pouvait être sauvé-, parce que, comme le dit l’Apôtre (Rom., 3, 22), la justice de Dieu se répand sur tous par la foi en Jésus-Christ. Or, on n’a pas besoin d’être instruit ultérieurement de ce que l’on croit avec certitude. Par conséquent il n’a pas été nécessaire à la bienheureuse Vierge que l’incarnation du Fils de Dieu lui fût annoncée.

Réponse à l’objection N°2 : La bienheureuse Vierge avait la foi expresse dans l’incarnation future ; mais parce qu’elle était humble, elle ne pensait pas d’elle d’aussi grandes choses, et c’est pour cela qu’elle devait en être instruite.

 

Objection N°3. Comme la bienheureuse Vierge conçoit le Christ corporellement, de même toute âme sainte le conçoit spirituellement. C’est ce qui fait dire à l’Apôtre (Gal., 4, 9) : Mes enfants, vous que j’enfante de nouveau, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous. Or, cette conception n’est pas annoncée à ceux qui doivent concevoir le Christ spirituellement. On n’aurait donc pas dû annoncer à la bienheureuse Vierge qu’elle concevrait dans son sein le Fils de Dieu.

Réponse à l’objection N°3 : La conception spirituelle du Christ, qui s’opère par la foi, est précédée de l’annonciation qui se fait par la prédication de la foi elle-même, selon que la foi vient de l’ouïe, d’après saint Paul (Rom., 10, 17). A la vérité on ne sait pas avec certitude que l’on a la grâce, mais on sait que la foi que l’on a reçue est véritable.

 

Mais c’est le contraire. L’Evangile rapporte que l’ange lui dit (Luc, chap. 1) : Voilà que vous concevrez dans votre sein et que vous enfanterez un Fils.

 

Conclusion Pour que la bienheureuse Vierge conçût le Christ dans son esprit avant de le concevoir dans sa chair, il a été convenable de lui annoncer qu’elle allait le mettre au monde.

Il faut répondre qu’il a été convenable d’annoncer à la bienheureuse Vierge qu’elle concevrait le Christ : 1° Pour conserver l’ordre convenable de l’union du Fils de Dieu avec la Vierge, c’est-à-dire pour que son esprit en fût instruit avant qu’elle ne le conçût dans sa chair. C’est ce qui fait dire à saint Augustin (De virg., chap. 3) : Marie est plus heureuse en percevant la foi du Christ qu’en concevant sa chair. Puis il ajoute : Sa qualité de mère qui la rapprochait tant de Jésus ne lui aurait servi de rien, si elle ne l’eût porté plus heureusement dans son cœur que dans son corps. 2° Pour pouvoir être plus sûre de ce mystère, du moment qu’elle en avait été instruite de la part de Dieu. 3° Pour offrir à Dieu le présent volontaire de son obéissance, s’étant montrée toute prête à faire sa volonté en disant : Voilà la servante du Seigneur. 4° Pour montrer qu’il y a un mariage spirituel entre le Fils de Dieu et la nature humaine. C’est pourquoi par l’annonciation on sollicitait le consentement de la Vierge, au lieu de celui de la nature humaine entière (Comme Eve, dit Bossuet, a travaillé à notre ruine par une action de sa propre volonté, il fallait que la bienheureuse Marie coopérât de même à notre salut (Quatrième sermon pour la fête de l’Annonciation, tome 4, p. 254, édit. de Vers.).).

 

Article 2 : L’annonciation de la bienheureuse Vierge a-t-elle dû être faite par un ange ?

 

Objection N°1. Il semble que l’annonciation n’ait pas dû être faite à la bienheureuse Vierge par un ange. Car les anges les plus élevés reçoivent les révélations de Dieu immédiatement, comme le dit saint Denis (De cœlest. hier., chap. 7). Or, la mère de Dieu a été élevée au-dessus de tous les anges. Il semble donc que le mystère de l’Incarnation ait dû lui être annoncé par Dieu immédiatement et non par un ange.

Réponse à l’objection N°1 : La mère de Dieu était supérieure aux anges quant à la dignité à laquelle la Providence l’avait élevée ; mais quant à l’état de la vie présente, elle leur était inférieure. Car le Christ, en raison de sa vie passible, a été lui-même placé un peu au-dessous des anges, comme on le voit (Hébr., 2, 9). Cependant parce que le Christ fut tout à la fois voyageur et voyant, il n’avait pas besoin de recevoir des anges la connaissance des choses divines. Mais sa mère n’étant pas encore dans l’état de ceux qui voient Dieu, elle devait pour ce motif être instruite des desseins de la Providence par les anges.

 

Objection N°2. On aurait dû en cette circonstance conserver l’ordre commun d’après lequel les choses divines sont révélées aux hommes par les anges, et aux femmes par les hommes. D’où l’Apôtre dit (1 Cor., 14, 34) : Que les femmes se taisent dans les églises… que si elles veulent s’instruire de quelque chose, elles le demandent à leurs maris dans leur maison. Il semble donc que le mystère de l’Incarnation ait dû être annoncé à la bienheureuse Vierge par un homme, surtout parce que saint Joseph, son époux, l’a appris d’un ange, comme on le voit (Matth., chap. 1).

Réponse à l’objection N°2 : Comme le dit saint Augustin (alius auctor, in serm. de Assump., chap. 4), la Vierge Marie a été exceptée avec raison de certaines règles générales (Combien y a-t-il de lois générales dont Marie a été dispensée ? N’est-ce pas une nécessité commune à toutes les femmes d’enfanter avec tristesse et dans le péril de leur vie ? Marie en a été exemptée. N’a-t-il pas été prononcé, etc. (Voy. cet éloquent passage, Premier sermon sur la Conception de la sainte Vierge, tome 15, p. 11, éd. de Vers.).) ; ainsi elle n’a pas eu plusieurs enfants, elle n’a point été sous puissance de mari, et elle a conçu le Christ dans ses chastes entrailles par l’opération de l’Esprit-Saint. C’est pourquoi elle n’a pas dû être instruite du mystère de l’Incarnation par l’intermédiaire d’un homme, mais par celui d’un ange. C’est pour cette raison qu’elle a été instruite avant saint Joseph ; car elle a été instruite avant sa conception, tandis que saint Joseph l’a été après.

 

Objection N°3. Personne ne peut convenablement annoncer ce qu’il ignore. Or, les anges supérieurs n’ont pas connu pleinement le mystère de l’Incarnation, D’où saint Denis dit (Coelest. Hier., chap. 7) que c’est à eux que l’on doit rapporter cette question (Is., 63, 1) : Quel est celui qui vient d’Edom ? Il semble donc que l’annonciation de l’Incarnation n’ait pu être faite convenablement par aucun ange.

Réponse à l’objection N°3 : Comme on le voit d’après le passage de saint Denis (cité dans le corps de cet article.), les anges ont connu le mystère de l’Incarnation. Néanmoins ils interrogeaient le Christ, désirant savoir de lui d’une manière plus parfaite les raisons de ce mystère, qui sont incompréhensibles à tout entendement créé. D’où saint Maxime dit : qu’il n’est pas douteux que les anges n’aient connu l’incarnation future. Mais ils ont ignoré la conception ineffable du Seigneur, son mode, comment il était tout entier dans son Père et tout entier en toutes choses, et comment il avait été renfermé dans le sein virginal de sa mère.

 

Objection N°4. Les plus grandes choses doivent être annoncées par les envoyés les plus éminents. Or, le mystère de l’Incarnation est la plus grande de toutes les choses qui aient été annoncées aux hommes par les anges. Il semble donc que s’il a dû être annoncé par un ange, cet ange a dû être de l’ordre le plus élevé. Cependant Gabriel n’est pas de l’ordre le plus élevé, puisqu’il est de l’ordre des archanges qui est le pénultième ; car l’Eglise chante : Nous savons que l’archange Gabriel vous a parlé de la part de Dieu. Il n’a donc pas été convenable que celte annonciation se fît par l’archange Gabriel.

Réponse à l’objection N°4 : Il y a des auteurs qui prétendent que Gabriel est de l’ordre supérieur des anges. C’est pour cela que saint Grégoire dit (Hom. 34 in Ev.) qu’il était convenable que l’ange le plus élevé vînt annoncer la plus grande des nouvelles. Mais il ne résulte pas de là qu’il ait été le plus élevé entre tous les ordres célestes, mais seulement le premier des anges. Car il fut de l’ordre des archanges, puisque l’Eglise elle-même lui donne ce nom, et d’après saint Grégoire lui-même (Hom. de centum ovibus, loc. cit.), on appelle archanges ceux qui annoncent les plus grandes choses. Il est donc assez probable qu’il est le plus élevé dans l’ordre des archanges, et, comme le dit le même Père (ibid.), ce nom convient à son office. Car Gabriel veut dire force de Dieu. C’était donc par la force de Dieu, continue saint Grégoire, que devait être annoncé le Seigneur des vertus, et le fort dans les combats qui venait pour renverser toutes les puissances de l’air.

 

Mais c’est le contraire. L’Evangile dit (Luc, 1, 26) : L’ange Gabriel a été envoyé de Dieu, etc.

 

Conclusion Puisque le gouvernement divin demande que les choses divines parviennent aux hommes par l’intermédiaire des anges, il a été convenable que le mystère de l’Incarnation du Verbe fût annoncé à la mère de Dieu par un ange.

Il faut répondre qu’il a été convenable que le mystère de l’Incarnation fût annoncé à la mère de Dieu par un ange pour trois raisons : 1° Pour conserver en cela l’ordre du gouvernement de la Providence, d’après lequel les choses divines arrivent aux hommes par l’intermédiaire des anges. D’où saint Denis dit (De cœl. hier., chap. 4) : que les anges ont d’abord été instruits du mystère divin de la miséricorde du Christ, et qu’ensuite la grâce de la connaissance est arrivée à nous par leur intermédiaire. C’est ainsi que l’ange Gabriel (C’est le même ange qui fut envoyé à Daniel, l’homme de désirs, pour lui apprendre l’arrivée du Saint des saints, qui devait être oint et immolé.) a appris à Zacharie que le prophète Jean naîtrait de lui, et qu’il a annoncé à Marie, comment le mystère divin de l’incarnation ineffable de Dieu s’opérerait en elle. 2° Ce fut convenable par rapport à la réparation humaine qui devait s’opérer par le Christ. D’où le vénérable Bède dit (Hom. in festo Annunc.) : La régénération de l’homme a convenablement commencé par l’envoi d’un ange, qui est venu de la part de Dieu pour annoncer l’enfantement divin de la Vierge, puisque la chute d’Adam avait eu pour première cause le serpent que le démon avait envoyé pour tromper la femme par l’esprit d’orgueil (Sur les rapports qui existent entre Eve et la sainte Vierge, voyez le tableau magnifique qu’en trace Bossuet d’après les Pères (Troisième sermon pour la fête de l’Annonciation, t. 15, p.238, édit. de Vers.).). 3° Parce que cela convenait à la virginité de la mère de Dieu. C’est pourquoi saint Jérôme dit (alius auctor, in serm. Assumptionis) : C’est avec raison qu’on envoie un ange à la bienheureuse Vierge, parce que la virginité est ce qui se rapproche le plus des anges. Car vivre dans la chair en dehors de la chair, ce n’est pas une vie terrestre, mais céleste.

 

Article 3 : L’ange qui annonça le mystère de l’Incarnation à la sainte Vierge a-t-il dû lui apparaître sous une forme corporelle ?

 

Objection N°1. Il semble que l’ange qui a annoncé le mystère de l’Incarnation n’ait pas dû se montrer à la bienheureuse Vierge sous une forme corporelle. En effet la vision de l’esprit est plus noble que celle du corps, comme le dit saint Augustin (Sup. Gen. ad litt., liv. 12, chap. 24), et surtout elle est plus convenable pour l’ange lui-même. Car l’ange est vu dans sa substance par la vision intellectuelle, au lieu que par la vision corporelle il est vu sous la figure du corps qu’il a pris. Or, comme il était convenable que pour annoncer les desseins de Dieu on envoyât un messager d’un ordre supérieur, de même il convenait aussi qu’il fût vu de la manière la plus élevée. Il semble donc que l’ange de l’annonciation ait dû apparaître à la sainte Vierge sous une forme intellectuelle.

Réponse à l’objection N°1 : La vision intellectuelle est plus noble que la vision imaginative ou corporelle, si elle est seule. Mais saint Augustin dit (Sup. Gen. ad litt., liv. 12, chap. 9) que la prophétie qui a simultanément la vision intellectuelle et imaginaire est plus noble que celle qui n’a que l’une des deux (C’est-à-dire qu’il vaut mieux que les vérités surnaturelles nous soient révélées sous des espèces corporelles, comme on l’a démontré, 2a 2æ, quest. 174, art. 2). La bienheureuse Vierge n’ayant pas seulement eu la vision corporelle, mais ayant encore reçu l’illumination intellectuelle, il s’ensuit que cette apparition a été plus noble. Elle l’aurait cependant encore été davantage, si elle avait vu l’ange lui-même d’une vision intellectuelle dans sa substance. Mais son état qui était celui de l’homme voyageur ne lui permettait pas de voir l’ange dans son essence (Elle ne l’aurait pu que dans le cas ou son âme aurait été abstraite des sens, comme il arriva à saint Paul et à Moïse d’après saint Thomas lui-même.).

 

Objection N°2. La vision imaginative paraît être plus noble que la vision corporelle, comme l’imagination est une puissance plus élevée que les sens. Or, l’ange apparut à saint Joseph dans le sommeil selon la vision imaginative, comme on le voit (Matth., chap. 1 et 2). Il semble donc qu’il ait dû se montrer à la bienheureuse Vierge de cette manière et non selon la vision corporelle.

Réponse à l’objection N°2 : L’imagination est à la vérité une faculté plus noble que les sens extérieurs ; mais parce que le principe de la connaissance humaine est le sens (Ainsi la vue est le principe delà connaissance et un moyen direct de certitude, de manière qu’on est plus sûr des choses que l’on voit réellement que de celles qui ne sont que dans l’imagination.) dans lequel consiste la certitude la plus grande ; et parce qu’il faut toujours que les principes de la connaissance soient plus certains ; il s’ensuit que saint Joseph, à qui l’ange a apparu dans son sommeil, n’a pas eu une apparition aussi élevée que celle de la bienheureuse Vierge.

 

Objection N°3. La vision corporelle d’une substance spirituelle stupéfait ceux qui la voient ; c’est pourquoi l’Eglise dit de la Vierge : qu’elle fut saisie à la vue de sa lumière. Or, il aurait été mieux que son âme fût préservée de ce trouble. Par conséquent il n’a pas été convenable que cette annonciation se fît par une vision corporelle.

Réponse à l’objection N°3 : Comme le dit saint Ambroise (Sup. Luc., chap. 1, sup. illud : Apparuit illi angelus), nous sommes troublés et jetés hors de nous-mêmes, quand nous sommes saisis par la rencontre d’une puissance supérieure quelconque. Et c’est ce qui arrive non seulement dans la vision corporelle, mais encore dans la vision imaginaire. Ainsi il est dit (Gen., 15, 12) : Que vers le couchant du soleil, Abraham fut surpris d’un profond sommeil et saisi d’effroi, se trouvant comme tout enveloppé de ténèbres épaisses. Mais ce trouble de l’homme ne lui nuit pas au point que l’apparition n’ait pas dû pour cela avoir lieu : 1° Parce que par là même que l’homme est élevé au-dessus de lui-même, ce qui appartient à sa dignité, sa partie inférieure s’affaiblit, et c’est de là que vient le trouble dont il est question ; comme quand la chaleur naturelle est concentrée à l’intérieur, les extrémités se troublent. 2° Parce que, comme le dit Origène (Sup. Luc., hom. 4), l’ange qui a apparu, sachant que telle était la nature humaine, a d’abord remédié à ce trouble ; c’est pourquoi il a dit à Zacharie et à Marie après leur émotion : Ne craignez pas. C’est pour ce motif que, comme on le voit dans la vie de saint Antoine (Vit. Pat., liv. 1, chap. 18), il n’est pas difficile de discerner les esprits bienheureux des esprits méchants. Car si à la crainte succède la joie, nous savons que c’est un secours qui nous vient de Dieu, parce que la sécurité de l’âme est l’indice de la présence de sa majesté. Mais si la crainte persévère, c’est une preuve qu’on est en face de l’ennemi. D’ailleurs le trouble de la sainte Vierge convenait à sa pureté virginale ; parce que, comme le dit saint Ambroise (Sup. Luc., chap. 1, super illud : Et ingressus angelus), il appartient aux vierges d’être timides, de trembler toutes les fois qu’elles se trouvent en présence d’un homme et d’être émues par toutes ses paroles. — Il y en a qui disent que la bienheureuse Vierge était accoutumée aux visions des anges, qu’elle ne fut pas troublée par la vue de l’ange, mais par l’admiration où elle était des choses qu’il lui disait, parce qu’elle n’avait pas d’elle des pensées si élevées. C’est pour cela que l’évangéliste ne dit pas qu’elle fut troublée à la vue de l’ange, mais en entendant ses paroles (Virginem quam leviter Angelus visus snl- licitaverat, nimirùm turbavit auditus, et quam missi prœsentia parùm moverat, concussit toto pondere mittentis auctoritas, dit saint Pierre Chrysologue, in serm. 140. Cette explication est celle que donnent la plupart des Pères. C’est son humilité, dit Bossuet, qui la jeta dans le trouble.).

 

Mais c’est le contraire. Saint Augustin fait dire à la Vierge (alius auctor in quod. sermone 25) : L’archange Gabriel est venu à moi avec un visage brillant, un habit éclatant et une démarche admirable. Or, ces choses ne peuvent appartenir qu’à la vision corporelle. Par conséquent l’ange qui a annoncé ce mystère à la bienheureuse Vierge lui a donc apparu sous cette forme.

 

Conclusion L’ange annonçant l’Incarnation du Dieu invisible, a dû se manifester sous une vision corporelle.

Il faut répondre que l’ange qui a annoncé le mystère de l’Incarnation a apparu à la mère de Dieu sous une forme corporelle, et il était convenable qu’il en fût ainsi : 1° quant à ce qui était annoncé. Car l’ange était venu annoncer l’incarnation du Dieu invisible qui devait le rendre visible. Par conséquent il a été convenable que, pour annoncer ce mystère, la créature invisible prit une forme, sous laquelle elle devait se manifester visiblement ; puisque toutes les apparitions de l’Ancien Testament se rapportent à l’apparition par laquelle le Fils de Dieu s’est manifesté dans sa chair. 2° Cet acte a été convenable pour la dignité de la mère de Dieu, qui ne devait pas recevoir seulement le Fils de Dieu dans son âme, mais encore dans son sein. C’est pourquoi non seulement son âme, mais encore ses sens ont dû être frappés par la vision de l’ange. 3° L’annonciation a été convenable à l’égard de la certitude de ce qui en était l’objet. Car nous saisissons les choses que nous avons sous les yeux d’une manière plus certaine que celles qui sont dans notre imagination. D’où saint Chrysostome dit (Sup. Matth., hom. 4) que l’ange ne s’est pas montré à la Vierge en sommeil, mais d’une manière visible ; car du moment qu’elle recevait de l’ange une révélation aussi grande, elle avait besoin avant l’accomplissement de cet événement de voir solennellement celui qui l’annonçait.

 

Article 4 : L’annonciation s’est-elle faite dans un ordre convenable ?

 

Objection N°1. Il semble que l’annonciation ne se soit pas faite dans l’ordre convenable. Car la dignité de mère de Dieu dépend de l’enfant qu’elle a conçu. Or la cause doit se manifester avant l’effet. L’ange eût donc dû annoncer à la Vierge la conception de l’enfant avant de lui faire connaître sa dignité en la saluant.

Réponse à l’objection N°1 : Pour un esprit humble il n’y a rien de plus étonnant que d’entendre parler de son excellence : mais l’étonnement excite l’attention de la manière la plus vive. C’est pourquoi l’ange, voulant rendre l’intelligence de la Vierge attentive à l’annonce d’un aussi grand mystère, a commencé par sa louange.

 

Objection N°2. On doit omettre la preuve des choses qui ne sont pas douteuses ou la donner à l’avance pour celles qui peuvent l’être. Or, l’ange paraît avoir annoncé d’abord ce dont la Vierge doutait, et ce qui lui faisait dire en hésitant : Comment cela se fera-t-il ? Et il en a ensuite donné la preuve d’après l’exemple de sainte Elisabeth, et la toute-puissance de Dieu. L’annonciation a donc été faite par l’ange dans un ordre qui ne convient pas.

Réponse à l’objection N°2 : Saint Ambroise dit expressément (Sup. Luc., chap. 1, super illud : Quomodo fiet istud ?) que la bienheureuse Vierge n’a pas douté des paroles de l’ange. Car il dit : La réponse de Marie est plus modérée que les paroles du grand prêtre. Marie dit : Comment cela se fera-t-il ? Et Zacharie répond : D’où le saurai-je ? Celui qui nie qu’il sait, nie qu’il croit ; mais Marie avoue qu’elle croit, car on ne doute pas qu’une chose doive se faire quand on demande comment elle peut être faite. Cependant saint Augustin (vel alius auctor) paraît dire qu’elle a douté. Car il prétend (Lib. quæstion. Veteris et Novi Testam., quest. 51, art. préc.) que Marie doutant de sa conception, l’ange lui en démontre la possibilité (Cet ouvrage n’est d’ailleurs pas de saint Augustin. Ce grand docteur dit précisément le contraire (Hom. 44 de Quinquagesimâ, chap. 4), et il en est de même de saint Irénée (liv. 3, chap. 33, liv. 5, chap. 19), de saint Justin (Dial. cum Tryph.), de saint Pierre Chrysologue (Serm. 142) et d’une foule d’autres.). Mais ce doute est plutôt l’effet de l’étonnement que de l’incrédulité. C’est pourquoi l’ange lui en donne la preuve non pour détruire son défaut de foi, mais plutôt pour faire cesser son étonnement.

 

Objection N°3. Le plus ne peut être suffisamment démontré par le moins. Or, c’est une plus grande chose qu’une vierge enfante que de rendre féconde une femme âgée. La preuve de l’ange qui démontre la conception de la Vierge d’après celle d’une femme déjà vieille n’est donc pas suffisante.

Réponse à l’objection N°3 : Comme le dit saint Ambroise dans son Hexameron (implic., liv. 5, chap. 10. et sup. illud Luc., chap. 1 : Exurgens Maria, et chap. 8, sup. illud : Adhuc eo loquente), beaucoup de femmes stériles sont devenues fécondes, pour qu’on croie à l’enfantement de la Vierge. C’est pourquoi la conception de sainte Elisabeth qui était stérile est citée, non comme un argument suffisant (Marie vit que par le miracle souvent répété de rendre fécondes les stériles, il avait voulu préparer le monde au miracle unique et nouveau de l’enfantement d’une vierge (Elévation sur les mystères, 12e semaine, 4e élévation.), mais comme un exemple figuratif. C’est pour ce motif qu’à l’appui de cet exemple il ajoute un argument concluant tiré de la toute-puissance divine.

 

Mais c’est le contraire. Saint Paul dit (Rom., 13, 1) : Ce qui vient de Dieu a été bien ordonné. Or, l’ange a été envoyé de Dieu pour annoncer ce mystère à la Vierge, comme on le voit (Luc, chap. 1). L’annonciation a donc été faite par l’ange de la manière la plus convenable.

 

Conclusion L’annonciation a été faite par l’ange de la manière la plus convenable ; il a d’abord rendu la bienheureuse Vierge attentive, il l’a ensuite instruite du mystère et il l’a enfin engagée à y consentir.

Il faut répondre que l’annonciation a été faite par l’ange dans un ordre convenable. Car l’ange se proposait trois choses à l’égard de la Vierge : 1° Il voulut rendre son âme attentive à la considération d’une aussi grande chose ; ce qu’il a fait en la saluant d’une manière nouvelle et insolite. C’est ce qui fait dire à Origène (Sup. Luc., hom. 6) que si elle avait su qu’une pareille parole eût jamais été adressée à une autre, comme elle avait la science de la loi, jamais ce salut ne l’aurait effrayée comme une chose inouïe. Dans ce salut il lui a dit à l’avance qu’elle était capable de concevoir en l’appelant : pleine de grâce ; il a exprimé ensuite qu’elle concevrait, en ajoutant : le Seigneur est avec vous ; enfin il a prédit l’honneur qui lui en reviendrait quand il a dit : vous êtes bénie entre toutes les femmes. 2° Il se proposait de l’instruire du mystère de l’Incarnation qui devait s’accomplir en elle. Ce qu’il a fait en lui annonçant sa conception et son enfantement par ces paroles : Voilà que vous concevrez ; etc., et en lui montrant la dignité de l’enfant qu’elle devait mettre au monde, Il sera grand, etc. ; et en démontrant le mode de sa conception par ces autres paroles : L’Esprit-Saint viendra en vous. 3° Enfin il avait l’intention de l’amener à y consentir ; ce qu’il a fait par l’exemple d’Elisabeth et par la raison tirée de la toute-puissance de Dieu.

 

Copyleft. Traduction de l’abbé Claude-Joseph Drioux et de JesusMarie.com qui autorise toute personne à copier et à rediffuser par tous moyens cette traduction française. La Somme Théologique de Saint Thomas latin-français en regard avec des notes théologiques, historiques et philologiques, par l’abbé Drioux, chanoine honoraire de Langres, docteur en théologie, à Paris, Librairie Ecclésiastique et Classique d’Eugène Belin, 52, rue de Vaugirard. 1853-1856, 15 vol. in-8°. Ouvrage honoré des encouragements du père Lacordaire o.p. Si par erreur, malgré nos vérifications, il s’était glissé dans ce fichier des phrases non issues de la traduction de l’abbé Drioux ou de la nouvelle traduction effectuée par JesusMarie.com, et relevant du droit d’auteur, merci de nous en informer immédiatement, avec l’email figurant sur la page d’accueil de JesusMarie.com, pour que nous puissions les retirer. JesusMarie.com accorde la plus grande importance au respect de la propriété littéraire et au respect de la loi en général. Aucune évangélisation catholique ne peut être surnaturellement féconde sans respect de la morale catholique et des lois justes.

 

 

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