Saint Thomas d’Aquin - Somme Théologique

3a = Tertia Pars = 3ème partie

Question 52 : De la descente du Christ aux enfers

 

            Il faut considérer la descente du Christ aux enfers ; et à cet égard huit questions se présentent : 1° A-t-il été convenable que le Christ descendît aux enfers ? — 2° Dans quel enfer est-il descendu ? — 3° A-t-il été tout entier dans l’enfer ? — 4° Y est-il resté quelque temps ? — 5° A-t-il délivré de l’enfer les saints patriarches ? — 6° En a-t-il délivré les damnés ? (Saint Augustin cite des hérétiques qui ont prétendu que le Christ, en descendant dans les enfers, en avait fait sortir toutes les âmes qui s’y trouvaient renfermées. Cette opinion est tout à fait contraire à la foi.) — 7° A-t-il délivré les enfants morts avec le péché originel ? — 8° A-t-il délivré les âmes du purgatoire ?

 

Article 1 : A-t-il été convenable que le Christ descendît aux enfers ?

 

            Objection N°1. Il semble qu’il n’ait pas été convenable que le Christ descendît aux enfers. Car saint Augustin dit (Epist. 164) : Je n’ai pas encore pu trouver le mot d’enfer pris en bonne part dans l’Ecriture. Or, l’âme du Christ n’est pas descendue dans un lieu mauvais, parce que les âmes des justes n’y descendent pas non plus. Il semble donc qu’il n’ait pas été convenable que le Christ descendît aux enfers.

            Réponse à l'objection N°1 : Le mot d’enfer signifie le mal de la peine, et non le mal de la faute. Par conséquent il a été convenable que le Christ descendît dans l’enfer, non comme s’il eût été passible de la peine, mais pour délivrer ceux qui y étaient soumis.

 

            Objection N°2. Il ne peut pas convenir au Christ de descendre aux enfers d’après sa nature divine qui est absolument immuable, mais cela ne peut lui convenir que d’après la nature qu’il a prise. Or, les choses que le Christ a faites ou qu’il a souffertes dans la nature qu’il a prise se rapportent au salut de l’homme auquel il ne paraît pas nécessaire que le Christ soit descendu aux enfers ; parce que c’est par sa passion qu’il a supportée en ce monde qu’il nous a délivrés du péché et de la peine, comme nous l’avons vu (art. 6). Il n’a donc pas été convenable que le Christ descendît aux enfers.

            Réponse à l’objection N°2 : La passion du Christ a été la cause universelle du salut du genre humain ; elle a atteint les vivants aussi bien que les morts. Or, une cause universelle est appliquée à des effets particuliers par un moyen spécial. Par conséquent comme la vertu de la passion du Christ est appliquée aux vivants par les sacrements qui nous rendent semblables à elle, de même elle a été appliquée aux morts par la descente du Christ aux enfers. C’est pour cela que Zacharie dit (chap. 9), qu’il a tiré les captifs du lac par le sang de son alliance, c’est-à-dire par la vertu de sa passion (C’est aussi ce que l’Eglise exprime dans l’hymne de l’Ascension : Inferni claustra, penetrans, tuos captivos redimens, victor triumpho nobili, ad dexteram Patris residens.).

 

            Objection N°3. Par la mort du Christ l’âme a été séparée de son corps qui a été mis dans le sépulcre, ainsi que nous l’avons dit (quest. préc.). Or, il ne semble pas qu’il soit descendu aux enfers uniquement selon son âme ; parce que l’âme étant incorporelle, il ne semble pas qu’elle puisse être mue localement. Car c’est aux corps, comme le prouve Aristote (Phys., liv. 6, text. 32), qu’il appartient de descendre. Il n’a donc pas été convenable que le Christ descendît aux enfers.

            Réponse à l’objection N°3 : L’âme du Christ est descendue aux enfers non par un genre de mouvement analogue à celui des corps, mais elle y est descendue comme les anges se meuvent, ainsi que nous l’avons dit (1a pars, quest. 53).

 

            Mais c’est le contraire. Il est dit dans le Symbole : qu’il est descendu aux enfers, et l’Apôtre s’écrie (Eph., 1, 9) : Pourquoi est-il dit qu’il est monté ? Sinon parce qu’il était descendu auparavant dans les parties les plus basses de la terre, c’est-à-dire, d’après la glose (interl.), aux enfers (Par les enfers, on indique ici les limbes, connue on le voit par l’article suivant.).

 

            Conclusion Il a été convenable que le Christ descendît aux enfers pour nous en délivrer, comme il a fallu qu’il souffrît la mort pour nous y arracher.

            Il faut répondre qu’il a été convenable que le Christ descendît aux enfers : 1° parce qu’il était venu supporter notre peine pour nous en délivrer, d’après ces paroles du prophète (Is., 53, 4) : Il s’est véritablement chargé de nos maladies et il a porté nos douleurs. Or, par le péché l’homme avait encouru non seulement la mort du corps, mais encore la descente aux enfers. C’est pourquoi comme il a été convenable qu’il mourût pour nous délivrer de la mort, de même il a été convenable qu’il descendît aux enfers pour nous en délivrer. D’où le prophète dit (Osée, 13, 14) : O mort, je serai ta mort ; ô enfer, je serai la ruine. 2° Parce qu’il était convenable qu’après avoir vaincu le diable par sa passion, il affranchit de ses chaînes ceux qu’il tenait captifs dans l’enfer, d’après ces paroles de Zacharie (9, 11) : Par le sang de votre alliance vous avez fait sortir du lac vos captifs. Et saint Paul dit (Col., 2, 15) : Ayant désarmé les principautés et les puissances, il les a exposées en spectacle avec triomphe. 3° Afin que, comme il a montré sa puissance sur la terre par sa vie et sa mort, de même il montrât aussi sa puissance dans l’enfer en le visitant et en l’éclairant. D’où le Psalmiste dit (Ps. 23,7) : Princes, enlevez vos portes, c’est-à-dire, d’après la glose (ord. Aug.) : princes de l’enfer, quittez votre puissance par laquelle vous avez retenu jusqu’aujourd’hui les hommes dans l’enfer ; et par conséquent qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, non seulement dans le ciel, mais encore dans l’enfer, selon l’expression de saint Paul (Phil., chap. 2).

 

Article 2 : Le Christ est-il descendu dans l’enfer des damnés ?

 

            Objection N°1. Il semble que le Christ soit descendu aussi dans l’enfer des damnés. Car la divine sagesse dit (Ecclésiastique, 24, 45) : Je pénétrerai toutes les parties inférieures de la terre. Or, parmi les parties inférieures de la terre on compte l’enfer des damnés, puisqu’il est dit (Ps. 62, 10) : Qu’ils entreront dans les parties inférieures de la terre. Le Christ qui est la sagesse de Dieu est donc descendu aussi jusqu’à l’enfer des damnés.

            Réponse à l’objection N°1 Le Christ qui est la sagesse de Dieu a pénétré toutes les parties inférieures, non pas en les parcourant toutes localement par son âme (Il ne pouvait être dans l’enfer des damnés, par sa substance, parce que la lumière et les ténèbres sont incompatibles.), mais en étendant à toutes d’une certaine manière l’effet de sa puissance ; de telle sorte cependant qu’il n’a éclairé que les justes. Aussi la Sagesse ajoute : Et j’éclairerai tous ceux qui espèrent dans le Seigneur.

 

            Objection N°2. Saint Pierre dit (Actes, 2 ,24) : Dieu a ressuscité le Christ en le faisant sortir libre des douleurs des enfers, comme en effet il n’était pas possible qu’il y fût retenu. Or, il n’y a pas de douleurs dans l’enfer des patriarches, ni dans celui des enfants, qui ne sont pas punis de la peine du sens pour le péché actuel, mais seulement de la peine du sens à cause du péché originel. Le Christ est donc descendu dans l’enfer des damnés, ou bien encore dans le purgatoire où les hommes sont punis de la peine du sens pour leurs péchés actuels.

            Réponse à l’objection N°2 : Il y a deux sortes de douleur ; l’une résulte de la peine que les hommes souffrent pour leur péché actuel, d’après ces paroles du Psalmiste (Ps. 17, 6) : Les douleurs de l’enfer m’ont environné ; l’autre provient de ce que la gloire qu’on espère se trouve différée, d’après ces paroles du Sage (Prov., 13, 12) : L’espérance qui est différée afflige l’âme. Les saints patriarches souffraient cette dernière douleur dans l’enfer. C’est pour ce motif que saint Augustin dit (Serm. de resurrect.) : qu’ils adressaient au Christ des prières pleines de larmes. En descendant aux enfers, le Christ a fait cesser ces deux sortes de douleurs, mais d’une manière différente. Car il a fait cesser les douleurs qui résultent des peines en les en préservant, comme on dit que le médecin arrête la maladie dont il préserve par une médecine. Quant aux douleurs qui provenaient de ce que la gloire était actuellement différée, il les a fait cesser en leur donnant la gloire elle-même.

 

            Objection N°3. Saint Pierre dit (1 Pierre, 3, 19) : que le Christ alla prêcher aux esprits qui étaient retenus en prison et qui avaient été incrédules autrefois : ce qui s’entend, comme le dit saint Athanase (Epist. ad Epict.), de la descente du Christ aux enfers. Car il dit que le corps du Christ a été mis dans le tombeau, quand il est allé prêcher aux esprits qui étaient captifs, selon l’expression du même apôtre. Or, il est évident que les incrédules se trouvaient dans l’enfer des damnés. Le Christ est donc descendu dans cet enfer.

            Réponse à l’objection N°3 : Ces paroles de saint Pierre se rapportent, d’après quelques interprètes, à la descente du Christ dans les enfers ; et ils expliquent ainsi ce passage : Le Christ est venu en esprit, c’est-à-dire par son âme, prêcher à ceux qui avaient été enfermés dans la prison, c’est- à-dire dans l’enfer, et qui avaient été incrédules autrefois. D’où saint Jean Damascène dit (De orth. fid., liv. 3, chap. 19) : que comme il a évangélisé ceux qui sont sur la terre, de même il a évangélisé ceux qui sont dans l’enfer, non pour convertir les incrédules à la foi, mais pour convaincre leur infidélité ; parce qu’on ne peut concevoir sa prédication que comme la manifestation de sa divinité qui s’est faite clans les enfers par la descente toute- puissante qu’il y a opérée. — Mais saint Augustin explique mieux ce passage (Epist. ad Evod., loc. cit.) en disant qu’il ne se rapporte pas à la descente du Christ aux enfers, mais à l’opération de sa divinité qu’il a exercée depuis le commencement du monde, de sorte que le véritable sens est celui-ci : par l’esprit de sa divinité il a prêché par des inspirations intérieures et par les avertissements extérieurs qu’il mettait dans la bouche des justes, à ceux qui avaient été enfermés dans la prison, c’est-à-dire à ceux qui vivaient dans un corps mortel qui est comme la prison de l’âme, et qui avaient été incrédules autrefois, c’est-à-dire qui n’avaient pas cru à Noé qui les prêchait, lorsque la patience de Dieu les attendait, en différant le châtiment du déluge. Aussi saint Pierre ajoute : Au temps de Noé, quand on construisait l’arche.

 

            Objection N°4. Saint Augustin dit (Epist. 164) : Si l’Ecriture avait dit simplement que le Christ était allé dans le sein d’Abraham, et qu’elle n’eût fait mention ni de l’enfer, ni de ses douleurs, j’ai peine à croire que personne eût jamais osé dire qu’il était descendu aux enfers. Mais parce qu’il y a des passages évidents qui parlent de l’enfer et de ses douleurs, on ne voit pas pourquoi le Sauveur y serait descendu, si ce n’avait été pour délivrer quelqu’un de ces mêmes douleurs. Or, le lieu des douleurs est l’enfer des damnés. Le Christ y est donc descendu.

            Réponse à l’objection N°4 : Le sein d’Abraham peut se considérer sous deux rapports : 1° Comme un lieu où l’on est exempt de toutes les peines sensibles. En ce sens le nom d’enfer ne lui convient pas et il n’y a pas là de douleurs. 2° On peut le considérer par rapport à la privation de la gloire qu’on espère, et à cet égard c’est un enfer et un lieu de douleur. C’est pourquoi comme maintenant on entend par le sein d’Abraham le repos des bienheureux, on ne lui donne pas le nom d’enfer et on ne dit pas que c’est un lieu de souffrances.

 

            Objection N°5. Comme le dit le même docteur (in quod. serm. de Resurrect., chap. 2) : Le Christ en descendant dans l’enfer a délivré tous les justes qui étaient tenus dans les liens du péché originel. Or, parmi ces justes se trouvait aussi Job qui dit de lui-même (17, 16) : Tout ce qui est à moi descendra dans l’enfer le plus profond. Le Christ est donc descendu aussi jusqu’à l’enfer le plus profond.

           Réponse à l’objection N°5 : Comme le dit saint Grégoire (Mor., liv. 13, chap. ult.), on appelle les lieux supérieurs de l’enfer le plus profond. Car si par rapport à la hauteur du ciel notre atmosphère est l’enfer, par rapport à la hauteur de l’atmosphère elle-même, la terre qui se trouve au bas peut recevoir le nom d’enfer et être appelée profonde ; mais, par rapport à la hauteur de cette même terre, les lieux de l’enfer qui sont supérieurs aux autres demeures de ce triste séjour peuvent être dits très profonds (Toutes ces expressions n’ont qu’un sens relatif et métaphorique. On distingue ainsi dans l’enfer trois régions : la plus basse est l’enfer des damnés, la moyenne le purgatoire, et la plus élevée les limbes.).

 

            Mais c’est le contraire. Il est dit de l’enfer des damnés (Job, 10, 21) : Avant que j’aille en cette terre d’où je ne reviendrai point, dans cette terre de ténèbres couverte de l’obscurité de la mort, où n’habite aucun ordre, mais une perpétuelle horreur. Or, il n’y a rien de commun entre la lumière et les ténèbres, comme on le voit (2 Cor., chap. 6). Par conséquent le Christ qui est la lumière n’est pas descendu dans cet enfer des damnés.

 

            Conclusion Le Christ est descendu par sa puissance dans tous les enfers ; mais par sa présence substantielle il n’est descendu que dans celui où séjournaient les justes.

            Il faut répondre qu’on dit qu’une chose est quelque part de deux manières : 1° Par ses effets : le Christ est descendu de la sorte dans tous les enfers, mais d’une manière différente. Car sa descente dans l’enfer des damnés a eu pour effet de les convaincre de leur incrédulité et de leur malice ; elle a au contraire donné à ceux qui étaient dans le purgatoire l’espérance d’arriver à la gloire ; et elle a répandu la lumière de la gloire éternelle sur les saints patriarches qui n’étaient retenus dans l’enfer que par le péché originel. 2° On dit qu’une chose est partout par son essence. De cette manière l’âme du Christ n’est descendue que dans le lieu où se trouvaient les justes, pour que ceux qu’il visitait intérieurement par sa grâce selon sa divinité, il les visitât aussi localement par son âme. C’est ainsi que tout en n’existant que dans une seule partie de l’enfer il a néanmoins étendu son action d’une certaine manière sur toutes les autres parties, comme en souffrant dans un seul endroit de la terre il a délivré le monde entier par sa passion.

 

Article 3 : Le Christ a-t-il été tout entier dans l’enfer ?

 

            Objection N°1. Il semble que le Christ n’ait pas existé tout entier dans l’enfer. Car le corps du Christ est une de ses parties. Or, le corps du Christ n’a pas été dans l’enfer. Le Christ n’y a donc pas été tout entier.

            Réponse à l’objection N°1 : Le corps qui était alors dans le tombeau n’est pas une partie de la personne incarnée, mais de la nature qu’elle a prise. C’est pourquoi de ce que le corps du Christ n’a pas été dans l’enfer, il ne s’ensuit pas que le Christ n’y ait pas été tout entier ; mais cela prouve seulement que tout ce qui appartient à la nature humaine n’y a pas été tout entier.

 

            Objection N°2. On ne peut pas donner le nom de tout à une chose dont les parties sont séparées les unes des autres. Or, le corps et l’âme qui sont les parties de la nature humaine ont été séparées l’une de l’autre après sa mort, comme nous l’avons dit (quest. 50, art. 4). Comme il est descendu aux enfers après sa mort, il n’a donc pas pu y être tout entier.

            Réponse à l’objection N°2 : L’âme et le corps unis constituent la totalité de la nature humaine, mais non celle de la personne divine. C’est pourquoi l’union de l’âme et du corps ayant été détruite par la mort, le Christ est resté tout entier, mais la nature humaine n’est pas restée dans sa totalité.

 

            Objection N°3. On dit qu’un tout existe dans un lieu, quand il n’y a aucune de ses parties qui soit en dehors. Or, il y avait quelque chose du Christ qui était hors de l’enfer, parce que son corps était dans le tombeau et la divinité partout. Le Christ n’a donc pas été tout entier dans l’enfer.

            Réponse à l’objection N°3 : La personne du Christ est tout entière dans tous les lieux, mais non totalement, parce qu’elle n’est circonscrite par aucun lieu : tous les lieux pris simultanément ne peuvent comprendre son immensité, mais le Christ les comprend tous par elle. Quand on dit : Si un tout est quelque part, il n’y a aucune de ses parties qui soit en dehors, ce principe n’est applicable qu’aux choses qui sont corporellement dans un lieu et qui y sont circonscrites, mais il n’est pas applicable à Dieu. C’est ce qui fait dire à saint Augustin (De symbolo, liv. 3, chap. 7) : Ce n’est pas en divers temps et en divers lieux que nous disons que le Christ est tout entier partout, de manière qu’il soit maintenant tout entier dans un endroit et tout entier ailleurs dans un autre temps, mais nous disons qu’il est toujours et partout tout entier.

 

            Mais c’est le contraire. Saint Augustin dit (De symbol., liv. 3, chap. 7) : Le Fils est tout entier dans le Père, il est tout entier au ciel, tout entier sur la terre, tout entier dans le sein de la Vierge, tout entier sur la croix, tout entier dans l’enfer, tout entier dans le paradis où il a introduit le bon larron.

 

            Conclusion Puisque la chair ou l’âme n’a jamais été séparée de la personne du Fils de Dieu, le Christ a été tout entier dans le tombeau, dans l’enfer et partout.

            Il faut répondre que, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (1a pars, quest. 31, art. 2 ad 4), le genre masculin se rapporte à l’hypostase ou à la personne ; tandis que le neutre appartient à la nature. Or, dans la mort du Christ, quoique l’âme ait été séparée du corps, cependant ni l’âme ni le corps n’ont été séparés de la personne du Fils de Dieu, comme nous l’avons dit (quest. 50, art. 2). C’est pourquoi pendant les trois jours qu’a duré sa mort, on doit dire que le Christ a été tout entier dans le tombeau, parce que la personne tout entière y a été par le corps qui lui était uni ; de même il a été tout entier dans l’enfer, parce que la personne du Christ y a été tout entière en raison de l’âme qui lui était unie ; et le Christ était aussi tout entier partout en raison de sa nature divine.

 

Article 4 : Le Christ est-il resté quelque temps dans l’enfer ?

 

            Objection N°1. Il semble que le Christ ne soit point du tout resté dans l’enfer. Car le Christ est descendu dans l’enfer pour en délivrer les hommes. Or, cela s’est fait immédiatement aussitôt qu’il y est descendu. Car il est aisé à Dieu d’enrichir tout d’un coup celui qui est pauvre, comme le dit l’Ecriture (Ecclésiastique, 11, 23). Il semble donc qu’il ne soit point resté de temps dans l’enfer.

            Réponse à l’objection N°1 : Le Christ en descendant dans l’enfer a délivré immédiatement les saints qui s’y trouvaient, sans les en faire sortir aussitôt, mais en les éclairant dans ce séjour de la lumière de la gloire. Néanmoins il a été convenable que son âme restât dans l’enfer aussi longtemps que son corps est resté dans le tombeau.

 

            Objection N°2. Saint Augustin dit (Serm. de Resurrect.) qu’immédiatement d’après les ordres du Seigneur et du Sauveur toutes les portes de fer ont été détruites. C’est pourquoi on fait dire aux anges qui accompagnaient le Christ : Princes, enlevez vos portes (Ps. 23, 7). Or, le Christ est descendu aux enfers pour en rompre toutes les barrières. Il n’y est donc pas resté.

            Réponse à l’objection N°2 : On appelle portes de l’enfer les obstacles qui empêchaient les saints patriarches d’en sortir par suite de la faute de nos premiers parents. En descendant aux enfers, le Christ a brisé immédiatement ces obstacles par la vertu de sa passion et de sa mort. Malgré cela il a voulu rester quelque temps dans l’enfer, pour les raisons que nous avons données (dans le corps de cet article.).

 

            Objection N°3. L’Evangile rapporte (Luc, chap. 23) que le Seigneur sur la croix a dit au larron : Aujourd’hui vous serez avec moi dans le paradis. D’où il est évident que le Christ a été dans le paradis le même jour. Or, il n’y était pas avec son corps qui fut mis dans le sépulcre. Il y était donc avec son âme qui était descendue dans l’enfer, et par conséquent il semble qu’elle n’y soit pas restée.

            Réponse à l’objection N°3 : Cette parole du Seigneur doit s’entendre non du paradis corporel et terrestre, mais du paradis spirituel, où se trouvent tous ceux qui jouissent de la gloire divine. Par conséquent le larron est descendu dans l’enfer avec le Christ de manière à s’y trouver avec lui, d’après ce qui lui avait été dit : Vous serez avec moi dans le paradis. Mais il a été récompensé dans le paradis, parce que là il a joui de la divinité du Christ, comme les autres saints.

 

            Mais c’est le contraire. Saint Pierre dit (Actes, 1, 24) : Dieu a ressuscité le Christ, en le faisant sortir libre des enfers, comme en effet il n’était pas possible qu’il y fût retenu. Il semble donc qu’il soit resté dans l’enfer jusqu’à l’heure de la résurrection.

 

            Conclusion On doit croire que l’âme du Christ a été dans l’enfer aussi longtemps que son corps a été dans le tombeau.

            Il faut répondre que comme le Christ a voulu que son corps fût mis dans le tombeau pour prendre sur lui nos peines ; de même il a voulu que son âme descendît dans l’enfer. Or, son corps est resté dans le tombeau pendant un jour entier et deux nuits, pour prouver la vérité de sa mort. Par conséquent on doit croire que son âme a été dans l’enfer autant de temps, de manière qu’elle est sortie de l’enfer lorsque son corps est sorti du tombeau.

 

Article 5 : Le Christ en descendant dans les enfers en a-t-il délivré les justes ?

 

            Objection N°1. Il semble que le Christ en descendant dans les enfers n’en ait pas délivré les justes. Car saint Augustin dit (Ep. 164) : Je n’ai pas encore trouvé quel fruit ont retiré de sa descente aux enfers les justes qui étaient dans le sein d’Abraham ; car je ne vois pas qu’il se soit jamais retiré d’eux quant à la présence béatifique de sa divinité. Or, il leur aurait été très utile, s’il les eût délivrés de l’enfer. Il ne semble donc pas qu’il les en ait délivrés.

            Réponse à l’objection N°1 : Saint Augustin parle en cet endroit contre ceux qui pensaient que les anciens justes, avant l’arrivée du Christ, avaient été soumis dans l’enfer à la peine du sens. C’est pourquoi avant le passage cité il ajoute : Il y en a qui prétendent que ce bienfait a été accordé aux justes, parce que quand le Seigneur est venu dans l’enfer, il les a délivrés de leurs douleurs. Mais comment Abraham, dans le sein duquel Lazare a été reçu, a-t-il pu souffrir ces douleurs ; je ne le vois pas. C’est pour ce motif qu’il dit plus loin : qu’il ne voit pas encore le profit que les anciens justes ont dû retirer de la descente du Christ dans l’enfer ; ce qui doit s’entendre par rapport à la délivrance de leurs douleurs sensibles. Mais elle leur a servi pour les faire arriver à la gloire, et par conséquent elle les a affranchis des douleurs que leur faisait souffrir l’attente de la vision divine, dont l’espérance leur causait néanmoins une grande joie, d’après ces paroles du Seigneur (Jean, 8, 56) : Abraham votre père a tressailli dans l’espérance de voir mon jour. C’est pourquoi saint Augustin ajoute : Je ne vois pas que le Christ ne se soit jamais éloigné d’eux selon la présence béatifique de sa divinité, en ce sens qu’avant l’arrivée du Christ ils étaient bienheureux en espérance, quoiqu’ils ne le fussent pas encore parfaitement en réalité.

 

            Objection N°2. Personne n’est retenu dans l’enfer qu’à cause du péché. Or, les saints patriarches, pendant qu’ils vivaient encore, avaient été justifiés de leur péché. Ils n’avaient donc pas besoin d’être délivrés de l’enfer, quand le Christ y est descendu.

            Réponse à l’objection N°2 : Les justes, pendant qu’ils vivaient encore, ont été délivrés par la foi du Christ de tout péché originel et actuel, et de la peine due aux péchés actuels, mais non de la peine due au péché originel qui les excluait de la gloire, alors que le prix de la rédemption humaine n’était pas encore acquitté. C’est ainsi que maintenant encore les fidèles du Christ sont délivrés par le baptême de la peine due aux péchés actuels et de la peine due au péché originel quant à l’exclusion de la gloire. Néanmoins ils restent encore sous l’obligation de mourir corporellement, qui est une peine due à ce dernier péché, parce qu’ils sont régénérés selon l’esprit, tandis qu’ils ne le sont pas encore selon la chair, d’après ces paroles (Rom., 8, 10) : Le corps meurt à cause du péché, mais l’esprit vit à cause de la justification.

 

            Objection N°3. En éloignant la cause, on éloigne l’effet. Or, la cause pour laquelle on descend dans les enfers, c’est le péché qui a été écarté par la passion du Christ, comme nous l’avons dit (quest. 50, art. 6). Les saints patriarches n’ont donc pas été délivrés de l’enfer, parce que le Christ y est descendu.

            Réponse à l’objection N°3 : Aussitôt que le Christ est mort, son âme est descendue dans l’enfer, et il a appliqué le fruit de sa passion aux saints qui y sont détenus ; quoiqu’ils ne soient pas sortis de ce lieu, tant que le Christ y est resté ; parce que la présence même du Christ est le comble de la gloire des saints.

 

            Mais c’est le contraire. Saint Augustin dit (Serm. de Resurrect.) : que le Christ, quand il est descendu dans les enfers, en a brisé les portes et les verrous de fer, et qu’il a délivré tous les justes que le péché originel y tenait renfermés.

 

            Conclusion Puisque le Christ par sa passion a délivré le genre humain de toute la peine due au péché originel aussi bien qu’au péché actuel, on doit croire qu’en descendant aux enfers il en a délivré tous les anciens justes.

            Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. préc., Réponse N°2), le Christ en descendant aux enfers a opéré en vertu de sa passion. Car par sa passion il a délivré le genre humain non seulement du péché, mais encore de la peine due au péché, comme nous l’avons dit (quest. 49, art. 3, et quest. 50, art. 6). Or, les hommes étaient enchaînés par la peine due à leurs péchés de deux manières : d’abord pour le péché actuel que chacun avait commis personnellement ; ensuite pour le péché de toute la nature humaine, qui est passé originellement du premier homme dans tous les autres, comme on le voit (Rom., chap. 5). La peine de ce péché est la mort corporelle et l’exclusion de la vie de la gloire, d’après ce qu’on lit (Gen., chap. 2 et 3). Car Dieu a chassé l’homme du paradis après son péché, et auparavant il l’avait menacé de la mort pour le cas où il pécherait. C’est pourquoi le Christ, en descendant aux enfers, a délivré les saints par la vertu de sa passion de cette dette qui les excluait de la vie de la gloire, afin qu’ils pussent voir Dieu dans son essence ; ce qui constitue la béatitude parfaite de l’homme, comme nous l’avons dit (1a 2æ, quest. 3, art. 8). Et comme les justes étaient retenus dans l’enfer, parce que le péché de notre premier père leur fermait l’entrée de la vie de la gloire, il s’ensuit que le Christ en descendant aux enfers les en a délivrés. C’est ce qui fait dire au prophète (Zach., 9, 11) : Par le sang de votre alliance vous avez tiré les captifs d’un lac où il n’y avait pas d’eau. Et saint Paul ajoute (Col., 2, 15) : qu’il a dépouillé les principautés et les puissances, c’est-à-dire les puissances infernales, en leur enlevant Abraham, Isaac et Jacob et les autres justes ; il les a traduits, c’est-à-dire, d’après la glose (ord.), qu’il les a conduits au ciel loin de ce royaume de ténèbres.

 

Article 6 : Le Christ a-t-il délivré de l’enfer des damnés ?

 

            Objection N°1. Il semble que le Christ ait délivré de l’enfer des damnés. Car le prophète dit (Is. 24, 22) : Ils seront rassemblés comme des prisonniers dans un cachot profond ; ils seront renfermés dans une prison et visités après plusieurs jours. Or, il s’agit là des damnés qui ont adoré la milice du ciel, comme l’interprète saint Jérôme. Il semble donc que les damnés aient été visités par le Christ, lorsqu’il est descendu aux enfers ; ce qui semble appartenir à leur délivrance.

            Réponse à l’objection N°1 : Quand le Christ est descendu aux enfers, tous ceux qui étaient dans une partie quelconque de l’enfer ont été visités de quelque manière ; mais les uns l’ont été pour leur consolation et leur affranchissement, les autres pour leur honte et leur confusion, comme les damnés. Aussi le prophète ajoute : Et la lune rougira et le soleil sera confondu, etc. — On peut aussi rapporter ces paroles à la visite qu’il leur fera au jour du jugement, non pour les délivrer, mais pour les condamner davantage, d’après ces paroles de Sophonie (1, 12) : Je visiterai dans ma colère ces hommes qui se reposent sur leur lie.

 

            Objection N°2. Sur ces paroles du prophète (Zach., 9, 11) : Par le sang de votre alliance vous avez tiré les captifs du lac où il n’y avait pas d’eau, la glose dit (interl. Hier.) : Vous avez délivré ceux qui étaient tenus enchaînés dans cette prison, où ils ne recevaient aucun soulagement de cette miséricorde que le mauvais riche invoquait. Or, il n’y a que les damnés qui soient enfermés dans une prison sans miséricorde. Il y a donc des damnés que le Christ a délivrés de l’enfer.

            Réponse à l’objection N°2 : Quand la glose dit : qu’aucune miséricorde ne les soulageait ; ces paroles doivent s’entendre du soulagement qui a pour effet la délivrance parfaite ; parce que les justes ne pouvaient pas être délivrés de cette prison avant l’arrivée du Christ.

 

            Objection N°3. La puissance du Christ n’a pas été moindre dans l’enfer qu’en ce monde ; car il a opéré dans l’un et l’autre cas par la puissance de sa divinité. Or, il y en a en ce monde qu’il a délivré de cet état. Il y en a donc aussi qu’il a délivrés dans l’enfer de l’état des damnés.

            Réponse à l’objection N°3 : Ce n’est pas par impuissance si le Christ n’a pas délivré quelqu’un de tous les états dans l’enfer, comme il a délivré quelqu’un de tous les états ici-bas, mais cela tient à la diversité de leur condition. Car les hommes, tant qu’ils vivent, peuvent se convertir à la foi et à la charité ; parce que ici-bas ils ne sont pas confirmés dans le bien ou dans le mal, comme après qu’ils sont sortis de ce monde (Il n’y a plus pour l’homme ni mérite, ni démérite, une fois qu’il est arrivé au terme.).

 

            Mais c’est le contraire. Le prophète fait dire au Christ (Osée, 13, 14) : Je serai votre mort, ô mort ; je serai votre ruine, enfer. D’après la glose : il l’a fait en tirant de là les élus et en y laissant les réprouvés. Or, il n’y a que les réprouvés qui soient dans l’enfer des damnés. Par conséquent, il n’y a personne qui ait été délivré de là par la descente du Christ aux enfers.

 

            Conclusion Puisque les damnés n’ont point eu dans le Christ la foi formée par la charité, on doit croire qu’ils n’ont été délivrés d’aucune manière de l’enfer par la descente que le Christ y a opérée.

            Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. préc.), le Christ, en descendant dans les enfers, y a opéré en vertu de sa passion. C’est pourquoi sa descente aux enfers n’a été profitable qu’à ceux qui ont été unis à sa passion par la foi jointe à la charité, laquelle efface les péchés. Or, ceux qui étaient dans l’enfer des damnés n’avaient point eu du tout la foi dans la passion du Christ, comme les infidèles ; ou bien s’ils avaient eu la foi, ils ne s’étaient point conformés à la charité du Christ souffrant : par conséquent ils n’avaient pas été purifiés de leurs fautes. C’est pour cela que la descente du Christ aux enfers ne leur a pas valu la délivrance des peines de l’enfer qu’ils avaient méritées.

 

Article 7 : Les enfants qui étaient morts avec le péché originel ont-ils été délivrés par le Christ ?

 

            Objection N°1. Il semble que les enfants qui étaient morts avec le péché originel furent délivrés par la descente du Christ dans l’enfer ; car ils n’y étaient retenus que par le péché originel, comme les justes. Or, les justes ont été délivrés de l’enfer par le Christ, comme nous l’avons dit (art. 5). De même les enfants en ont donc été aussi délivrés par lui.

            Réponse à l’objection N°1 : Les justes, quoiqu’ils aient encore été retenus par la peine due au péché originel, selon qu’il se rapporte à la nature humaine, avaient été néanmoins délivrés par la foi du Christ de toute la tache de ce péché. C’est pourquoi ils étaient aptes à recevoir la délivrance que le Christ leur a apportée en descendant aux enfers. Mais on ne peut dire la même chose des enfants, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (dans le corps de cet article.).

 

            Objection N°2. L’Apôtre dit (Rom., 5, 15) : Si par le péché d’un seul plusieurs sont morts, à plus forte raison le don tout gratuit de Dieu s’est-il répandu abondamment sur plusieurs par la grâce d’un seul homme, qui est Jésus-Christ. Or, les enfants qui sont morts uniquement avec le péché originel sont retenus dans l’enfer à cause du péché du premier homme. A plus forte raison en ont-ils été délivrés par la grâce du Christ.

            Réponse à l’objection N°2 : Quand l’Apôtre dit que la grâce de Dieu a une plus grande abondance (abundavit in plures), le mot plures ne doit pas se prendre par comparaison, comme s’il y avait eu plus d’hommes sauvés par la grâce du Christ qu’il y en a de damnés par le péché d’Adam. Mais on l’entend dans un sens absolu, comme si l’on disait que la grâce du Christ seul a été abondante pour un grand nombre, comme le péché d’Adam est aussi parvenu à une multitude d’individus. Or, comme le péché d’Adam n’est parvenu qu’à ceux qui sont descendus de lui charnellement par la génération, de même la grâce du Christ n’est parvenue qu’à ceux qui sont devenus ses membres par la régénération spirituelle : ce qui n’appartient pas aux enfants morts avec le péché originel.

 

            Objection N°3. Comme le baptême opère en vertu de la passion du Christ, de même sa descente aux enfers, comme on le voit d’après ce que nous avons dit (art. préc.). Or, les enfants sont délivrés par le baptême du péché originel et de l’enfer. Ils ont donc été délivrés de même par la descente du Christ aux enfers.

            Réponse à l’objection N°3 : Le baptême est conféré aux hommes dans cette vie où l’homme peut passer du péché à la grâce ; mais la descente du Christ aux enfers a dû agir sur les âmes après cette vie, lorsqu’elles ne sont plus capables de cette transformation. C’est pourquoi les enfants sont délivrés par le baptême du péché originel et de l’enfer, tandis qu’ils ne l’ont pas été par la descente du Christ aux enfers (C’est encore l’application générale du principe théologique qui établit que le mérite et le démérite ne sont possibles que tant qu’on est in viâ, mais qu’ils ne le sont plus in termino.).

 

            Mais c’est le contraire. L’Apôtre dit (Rom., 3, 25) : Que Dieu a destiné le Christ pour être la victime de propitiation, par la foi qu’on aurait dans son sang. Or, les enfants qui étaient morts avec le seul péché originel n’avaient d’aucune manière participé à la foi du Christ. Ils n’ont donc pas profité de sa propitiation pour être délivrés par lui de l’enfer.

 

            Conclusion Le Christ en descendant aux enfers n’en a pas délivré les enfants qui étaient morts avec le péché originel, puisqu’ils n’ont pas eu dans le Christ la foi jointe à l’amour.

            Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. préc.), la descente du Christ aux enfers n’a produit l’affranchissement que de ceux qui sont unis à la passion du Christ par la foi et la charité, et c’est en vertu de sa passion que sa descente aux enfers a été une cause de délivrance. Or, les enfants qui étaient morts avec le péché originel n’avaient été unis d’aucune manière à la passion du Christ par la foi et l’amour. En effet, ils n’avaient pu avoir une foi qui leur fût propre, parce qu’ils n’avaient pas eu l’usage du libre arbitre, et ils n’avaient pas été non plus purifiés du péché originel par la foi de leurs parents ou par le sacrement de la foi (On appelle ainsi le baptême.). C’est pourquoi la descente du Christ aux enfers ne les a pis délivrés de ce triste séjour. De plus, les justes en ont été délivrés par là même qu’ils ont été admis à la gloire de la vision divine, à laquelle on ne peut parvenir que par la grâce, d’après ces paroles de saint Paul (Rom., 6, 23) : La grâce de Dieu est la vie éternelle. Les enfants qui étaient morts avec le péché originel n’ayant pas eu la grâce, ils n’ont donc pas été délivrés de l’enfer.

 

Article 8 : Par sa descente aux enfers le Christ a-t-il délivré les âmes du purgatoire ?

 

            Objection N°1. Il semble que par sa descente aux enfers le Christ ait délivré les âmes du purgatoire. Car saint Augustin dit (Ep. 164) : Comme il y a des témoignages évidents qui parlent de l’enfer et de ses douleurs, on ne voit pas pourquoi le Sauveur y serait descendu, si ce n’était pour en retirer quelques-uns de ces douleurs et de ces liens. Mais en a-t-il fait sortir tous ceux qu’il y a trouvés, ou seulement quelques-uns qu’il a jugés dignes de ce bienfait, c’est ce que je me demande encore. Cependant je ne doute point qu’il ne soit allé aux enfers et qu’il n’ait accordé ce bienfait à quelques âmes qui y souffraient. Or, il n’a pas accordé le bienfait de l’affranchissement aux damnés, comme nous l’avons dit (art. 6). Et puisqu’après eux il n’y avait que les âmes du purgatoire qui souffrissent des douleurs sensibles, il s’ensuit que le Christ a délivré ces âmes.

            Réponse à l’objection N°1 : De ce passage de saint Augustin On ne peut pas conclure que tous ceux qui étaient dans le purgatoire en aient été délivrés, mais seulement que ce bienfait a été accordé à quelques-uns, c’est-à-dire à ceux qui avaient été suffisamment purifiés, ou bien à ceux qui pendant leur vie avaient mérité, par leur foi et leur dévotion dans le Christ, d’être délivrés de la peine temporelle du purgatoire lorsqu’il descendrait vers eux (Il est probable qu’il a trouvé des âmes qui étaient en cet état, comme il a trouvé à sa naissance Siméon et Anne qui étaient parfaits, les bergers et les mages tout prêts à recevoir les consolations de sa naissance.).

 

            Objection N°2. La présence même du Christ n’a pas produit un effet moindre que ses sacrements. Or, les âmes sont délivrées du purgatoire par ses sacrements, et surtout par le sacrement de l’Eucharistie, comme on le verra (Suppl., quest. 71, art. 9). A plus forte raison ont-elles été délivrées du purgatoire par la présence du Christ descendant aux enfers.

            Réponse à l’objection N°2 : La vertu du Christ opère dans les sacrements par manière de sanctification et d’expiation. Par conséquent le sacrement de l’Eucharistie délivre l’homme du purgatoire, selon qu’il est un sacrifice satisfactoire pour le péché. Or, la descente du Christ aux enfers n’a pas été satisfactoire, mais elle opérait en vertu de la passion qui l’a été, comme nous l’avons vu (quest. 49, art. 1, 2 et 3). Toutefois la passion était satisfactoire en général, et il fallait que sa vertu fût appliquée à chaque individu par quelque chose qui lui appartînt spécialement. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire que par la descente du Christ aux enfers toutes les âmes aient été délivrées du purgatoire.

 

            Objection N°3. Tous ceux que le Christ a guéris en cette vie, il les a guéris complètement, comme le dit saint Augustin (alius auct., de verâ et fals. pœnitentiâ, chap. 9), et le Seigneur dit lui-même (Jean, 7, 23) : J’ai guéri un homme dans tout son corps le jour du sabbat. Or, le Christ a délivré ceux qui étaient dans le purgatoire de la peine du dam qui les excluait de la gloire. Il les a donc aussi délivrés de la peine du purgatoire qu’ils avaient méritée.

            Réponse à l’objection N°3 : Les défauts dont le Christ délivrait les hommes en ce monde étaient personnels, appartenant en propre à chaque individu ; au lieu que l’exclusion de la gloire de Dieu était un défaut général qui appartient à toute la nature humaine. C’est pourquoi rien n’empêche que ceux qui étaient dans le purgatoire n’aient été délivrés par le Christ de l’exclusion de la gloire, sans l’être de la peine sensible qu’ils devaient endurer et qui appartient à leur défaut propre ; tandis qu’au contraire avant l’avènement du Christ les justes ont été délivrés de leurs propres défauts, mais ils ne l’ont pas été du défaut commun à toute l’espèce humaine, comme nous l’avons dit (quest. 49, art. 5, Réponse N°1).

 

            Mais c’est le contraire. Saint Grégoire dit (Mor., liv. 13, chap. 15) : Notre créateur et notre rédempteur, qui a pénétré dans l’enfer et qui en a tiré les âmes des élus, ne nous permet plus d’aller dans le lieu d’où il a délivré les autres en y descendant. Or, il nous laisse aller dans le purgatoire. Il n’est donc pas descendu dans l’enfer pour délivrer les âmes du purgatoire.

 

            Conclusion Les âmes qui étaient alors au purgatoire, telles que sont celles qui y sont maintenant, n’ont pas été délivrées par la descente du Christ, mais il a délivré celles qui étaient alors telles que sont celles qui en sortent maintenant.

            Il faut répondre que, comme nous l’avons dit souvent (art. préc. et art. 4, Réponse N°2, et art. 5 et 6), la descente du Christ aux enfers n’a été une cause d’affranchissement qu’en vertu de sa passion. Or, sa passion n’a pas une vertu temporelle et transitoire, mais une vertu éternelle, d’après ces paroles de saint Paul (Héb., 10, 14) : Par une seule oblation il a rendu parfaits pour toujours ceux qu’il a sanctifiés. Par conséquent il est évident que la passion du Christ n’a pas eu alors une efficacité plus grande qu’elle n’en a maintenant. C’est pourquoi ceux qui ont été tels que sont ceux qui sont aujourd’hui retenus dans le purgatoire, n’en ont point été délivrés par la descente du Christ aux enfers. Mais s’il s’en est rencontré qui aient été tels que sont maintenant ceux qui sont délivrés du purgatoire par la vertu de la passion du Christ, rien n’empêche qu’ils n’en aient été délivrés par la descente du Christ aux enfers.

 

Copyleft. Traduction de l’abbé Claude-Joseph Drioux et de JesusMarie.com qui autorise toute personne à copier et à rediffuser par tous moyens cette traduction française. La Somme Théologique de Saint Thomas latin-français en regard avec des notes théologiques, historiques et philologiques, par l’abbé Drioux, chanoine honoraire de Langres, docteur en théologie, à Paris, Librairie Ecclésiastique et Classique d’Eugène Belin, 52, rue de Vaugirard. 1853-1856, 15 vol. in-8°. Ouvrage honoré des encouragements du père Lacordaire o.p. Si par erreur, malgré nos vérifications, il s’était glissé dans ce fichier des phrases non issues de la traduction de l’abbé Drioux ou de la nouvelle traduction effectuée par JesusMarie.com, et relevant du droit d’auteur, merci de nous en informer immédiatement, avec l’email figurant sur la page d’accueil de JesusMarie.com, pour que nous puissions les retirer. JesusMarie.com accorde la plus grande importance au respect de la propriété littéraire et au respect de la loi en général. Aucune évangélisation catholique ne peut être surnaturellement féconde sans respect de la morale catholique et des lois justes.

 

 

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