Saint Thomas d’Aquin - Somme Théologique

3a = Tertia Pars = 3ème partie

Question 74 : De la matière de l’eucharistie quant à l’espèce

 

            Nous devons nous occuper ensuite de la matière de l’eucharistie. Nous parlerons : 1° de l’espèce de la matière ; 2° de la conversion du pain et du vin au corps du Christ ; 3° de la manière dont le corps du Christ existe dans ce sacrement ; 4° des accidents du pain et du vin qui subsistent dans ce sacrement. — Sur l’espèce de la matière il y a huit questions à examiner : 1° Le pain et le vin sont-ils la matière de ce sacrement ? (Il est de foi que le pain et le vin sont la matière du sacrement de l’eucharistie. Tertium est eucharistiæ sacramentum, cujus materia est panis triticeus et vinum de vite, dit Eugène IV au concile de Florence. La même chose avait déjà été décidée par le concile de Latran (chap. Firmiter), et le concile de Trente la répète presque dans tous les chapitres qu’il a écrits sur cette matière (sess. 13).) — 2° Faut-il pour la matière de ce sacrement une quantité déterminée ? (La quantité de la matière n’ayant point été déterminée d’après l’institution du Christ, le prêtre peut consacrer une matière plus ou moins considérable ; seulement si la matière est peu considérable, il faut qu’elle soit sensible, et si elle est très considérable, il faut qu’elle soit présente au prêtre qui la consacre, et qu’elle soit déterminée in individuo par son intention. Pour remplir cette dernière condition, il faut que le pain et le vin soient sur l’autel, que le prêtre le sache et qu’il veuille les comprendre dans la consécration.) — 3° La matière de ce sacrement doit-elle être du pain de froment ? (On ne peut faire usage licitement et validement pour l’eucharistie que du pain naturel, du pain de froment, panis triticeus. On ne peut consacrer du pain d’orge, d’avoine ou de blé de sarrasin.) — 4° Est-ce du pain azyme ou du pain fermenté ? (Les grecs et les arméniens prétendaient qu’on ne pouvait consacrer validement avec du pain azyme, mais qu’il fallait se servir de pain fermenté. Le concile de Florence a décidé que ces deux matières étaient l’une et l’autre valides, et que chaque prêtre devait suivre à cet égard l’usage de son Eglise : Definimus in azymo, sive fermentato pane triticeo corpus Christi veraciter confici, sacerdotesque in altero ipsorum Domini corpus conficere debere, unumquemque scilicet juxtà suæ Ecclesiæ, sive occidentalis, sive orientalis, consuetudinem.) — 5° Faut-il du vin fait avec du raisin ? (Le vin de la vigne est la matière propre de la consécration, d’après la tradition constante de l’Eglise et le concile de Florence, qui dit : Cujus materia est panis triticeus et vinum de vite. Il n’importe en rien que le vin soit blanc ou rouge, qu’il soit de France ou d’Espagne, pourvu qu’il soit véritable.) — 6° Doit-on y mêler de l’eau ? (Cet article est une réfutation des luthériens et des calvinistes, qui ne font usage que du vin dans la cène, et qui prétendent que la coutume contraire suivie par l’Eglise romaine est sans fondement.) — 7° L’eau est-elle nécessaire pour la validité de ce sacrement ? (Il n’est pas nécessaire pour la validité du sacrement qu’on mette de l’eau avec le vin. C’est pourquoi il est dit dans les rubriques du missel : Si celebrans ante consecrationem calicis advertat non fuisse appositam aquam, tunc imponat eam et proferat verba consecrationis. Si id advertat post consecrationem calicis, nullo modo apponat, quia non est de necessitate sacramenti.) — 8° De la quantité de l’eau qu’on ajoute. (Il ne faut pas qu’on mette une telle quantité d’eau qu’elle altère la substance du vin. Le concile de Tribur a défendu, sur la fin du IXe siècle, d’en mettre plus d’un tiers.)

 

Article 1 : Le pain et le vin sont-ils la matière du sacrement de leucharistie ?

 

            Objection N°1. Il semble que le pain et le vin ne soient pas la matière de ce sacrement. Car il doit représenter la passion du Christ plus parfaitement que les sacrements de l’ancienne loi. Or, la chair des animaux qui était la matière des sacrements de l’ancienne loi représente la passion du Christ plus expressément que le pain et le vin. La chair des animaux doit donc être la matière de ce sacrement plutôt que le pain et le vin.

            Réponse à l’objection N°1 : Quoique la chair des animaux tués représente plus expressément la passion du Christ, cependant elle est moins convenable pour l’usage général de ce sacrement et pour signifier l’unité de l’Eglise.

 

            Objection N°2. Ce sacrement doit être célébré partout. Or, dans beaucoup de contrées on ne trouve pas de pain de froment et dans quelques-unes il n’y a pas de vin. Le pain et le vin ne sont donc pas la matière convenable de ce sacrement.

            Réponse à l’objection N°2 : Quoiqu’on ne récolte pas de froment, ni de vin dans toutes les contrées, cependant on peut facilement en transporter partout autant qu’il en faut pour l’usage de ce sacrement. Si l’on manque de l’un, on ne doit cependant pas consacrer l’autre seul, parce que dans ce cas le sacrement ne serait pas parfait.

 

            Objection N°3. Ce sacrement convient à ceux qui se portent bien et à ceux qui sont malades. Or, il y a des malades auxquels le vin est nuisible. Il semble donc que le vin ne doive pas être la matière de ce sacrement.

            Réponse à l’objection N°3 : Le vin pris en petite quantité ne peut pas nuire beaucoup à un malade. Toutefois, si on craint que cela ne lui nuise, il n’est pas nécessaire que tous ceux qui reçoivent le corps du Christ prennent aussi le sang (Actuellement il n’y a que le prêtre qui communie sous l’espèce du vin, puisque les fidèles ne communient que sous une espèce.), comme nous le dirons (quest. 80, art. 12).

 

            Mais c’est le contraire. Le pape Alexandre Ier dit (epist. 1, chap. 4) : que dans l’oblation des sacrements on n’offre en sacrifice que du pain et du vin mélangé d’eau.

 

            Conclusion La matière convenable du sacrement de l’eucharistie instituée par le Christ n’est pas du pain et du fromage, ni du sang d’enfant mêlé à de la farine, ni de l’eau, mais le pain et le vin, c’est-à-dire les choses qui sont les plus aptes à l’usage du sacrement et qui conviennent le mieux pour signifier la passion du Christ et désigner l’effet de l’eucharistie.

            Il faut répondre qu’à l’égard de la matière de l’eucharistie il y a eu beaucoup d’erreurs. Car les uns, qu’on appelle artotyrites (Aug., Lib. de hæres., hær. 28), offraient dans ce sacrement du pain et du fromage, sous prétexte que les premiers hommes ont offert solennellement des fruits de la terre et de leurs troupeaux. Les cataphrygiens et les pépuziens prenaient du sang d’un enfant qu’ils avaient fait sortir de son corps en le piquant dans toutes ses parties avec des pointes d’aiguilles, et on dit qu’ils confectionnaient l’eucharistie en mêlant ce sang avec de la farine pour en faire un pain. D’autres, qu’on appelle les aquaires, n’offraient dans ce sacrement que de l’eau, sous prétexte de sobriété (Les manichéens, les eucratites et les ébionites ne faisaient pas non plus usage du vin, parce qu’ils croyaient que le vin venait du mauvais principe.). Mais toutes ces erreurs et toutes les autres semblables sont rejetées par là même que le Christ a institué l’eucharistie sous l’espèce du pain et du vin, comme le rapporte l’Evangile (Matth., chap. 26). Par conséquent le pain et le vin sont la matière convenable de ce sacrement. Ce qui d’ailleurs est conforme à la raison : 1° Quant à l’usage de ce sacrement qui est la manducation. Car comme on prend de l’eau dans le sacrement de baptême pour servir à l’ablution spirituelle, parce que l’ablution corporelle se fait communément avec de l’eau ; de même le pain et le vin, qui sont les aliments les plus communs que l’homme emploie pour refaire ses forces, sont employés dans l’eucharistie pour servir à la manducation spirituelle. 2° Par rapport à la passion du Christ dans laquelle le sang a été séparé du corps. C’est pourquoi dans ce sacrement, qui est le mémorial de la passion du Seigneur, on prend à part le pain comme le sacrement du corps, et on prend le vin comme le sacrement du sang. 3° Par rapport à l’effet considéré dans chacun de ceux qui le reçoivent. Car, comme le dit saint Ambroise (alius auctor sup. Ep. 1 ad Cor., chap. 11), ce sacrement sert à défendre l’âme et le corps. C’est pourquoi le corps du Christ est offert sous l’espèce du pain pour le salut du corps, et le sang sous l’espèce du vin pour le salut de l’âme, d’après ces paroles de la loi (Lév., chap. 17) : L’âme de la chair est dans le sang. 4° Quant à l’effet relativement à toute l’Eglise qui est composée de divers fidèles, comme le pain est formé de divers grains et le vin découle de différentes grappes de raisin, selon la remarque de la glose (ord. Aug., tract. 26 in Joan.) sur ces paroles de saint Paul (1 Cor., chap. 10) : Multi unum corpus sumus.

 

Article 2 : Faut-il une quantité de pain et de vin déterminée pour la matière du sacrement de lautel ?

 

            Objection N°1. Il semble qu’il faille une quantité de pain et devin déterminée pour la matière de ce sacrement. Car les effets de la grâce ne sont pas moins bien ordonnés que ceux de la nature. Or, comme le dit Aristote (De anima, liv. 2, text. 41), dans tous les corps formés par la nature, il y a une limite et un rapport de grandeur et d’accroissement. Donc, à plus forte raison, dans ce sacrement qu’on appelle l’eucharistie (εὒ, bonne ; χάρις, grâce) faut-il une quantité déterminée de pain et de vin.

            Réponse à l’objection N°1 : La matière de toutes les choses naturelles reçoit une quantité déterminée suivant qu’elle se rapporte à une forme qui est déterminée elle-même. Or, le nombre des fidèles à l’usage desquels l’eucharistie se rapporte, n’est pas déterminé. Il n’y a donc pas de parité.

 

            Objection N°2. Le Christ n’a pas donné aux ministres de l’Eglise le pouvoir de faire des choses qui compromettraient la foi et les sacrements, suivant cette parole de l’Apôtre (2 Cor., 10, 8) : Conformément à la puissance que Dieu nous a donnée pour édifier et non pour détruire. Or, ce serait un acte qui tournerait à la dérision du sacrement, si un prêtre voulait consacrer tout le pain qui se vend sur un marché et tout le vin qui est dans un cellier. Il ne peut donc le faire.

            Réponse à l’objection N°2 : La puissance des ministres de l’Eglise se rapporte à deux choses : à son effet propre et à la fin de cet effet. La seconde chose ne détruit pas la première. Par conséquent si un prêtre se propose de consacrer le corps du Christ pour une fin mauvaise, par exemple, pour se moquer ou pour faire des maléfices, il pèche à cause de la fin mauvaise qu’il se propose ; mais néanmoins le sacrement est valide à cause de la puissance qui lui a été donnée.

 

            Objection N°3. Si on baptise quelqu’un dans la mer, toute l’eau de la mer n’est pas sanctifiée par la forme du baptême. Il n’y a que l’eau qui a touché le corps de celui qui a été baptisé. Dans l’eucharistie on ne peut donc pas non plus consacrer une quantité de vin et de pain superflue.

            Réponse à l’objection N°3 : Le sacrement de baptême se perfectionne dans l’usage qu’on fait de la matière, et c’est pour cela que la forme du baptême ne sanctifie pas plus d’eau qu’on en emploie pour l’ablution ; au lieu que l’eucharistie est produite par la consécration même de la matière. C’est pourquoi il n’y a pas de parité.

 

           Mais c’est le contraire. Beaucoup est opposé à peu et le grand au petit. Or, il n’y a pas de quantité de pain ou de vin si petit qu’on ne puisse la consacrer. Il n’y a donc pas non plus de quantité si grande qu’on ne puisse la consacrer aussi.

 

            Conclusion La matière de ce sacrement étant déterminée comparativement à l’usage qu’en font les fidèles dont le nombre est absolument indéterminé, on ne peut pas dire que cette matière soit une quantité déterminée.

            Il faut répondre qu’il y a des auteurs qui ont dit qu’un prêtre ne pourrait pas consacrer une immense quantité de pain ou de vin, par exemple tout le pain qu’on vend sur un marché, ou tout le vin qui est dans un tonneau. Mais il ne semble pas que cette opinion soit vraie. Car dans tout ce qui a matière, la raison de la détermination de la matière se prend de son rapport avec la fin. Ainsi la matière d’une scie est de fer pour qu’elle puisse couper. Or, la fin de l’eucharistie est l’usage des fidèles. Par conséquent il faut que la quantité de la matière de ce sacrement soit déterminée comparativement à cet usage. Mais il ne peut pas se faire qu’on la détermine comparativement à l’usage des fidèles qui se présentent maintenant ; autrement un prêtre qui a peu de paroissiens ne pourrait pas consacrer beaucoup d’hosties. Il faut donc que la matière de ce sacrement soit déterminée comparativement à l’usage des fidèles pris absolument. Et parce que le nombre des fidèles est indéterminé, on ne peut donc pas dire que la quantité de la matière de ce sacrement le soit (L’hostie dont le prêtre se sert pour la célébration de la messe doit être très mince, de forme ronde, plus grande que celle qu’on donne aux fidèles. Cependant dans le cas de nécessité on pourrait faire usage d’une petite hostie. Cette coutume de l’Eglise est très ancienne, comme on le voit d’après saint Epiphane (Anachoret., num. 57), saint Grégoire le Grand (Dial., liv. 4, chap. 55), saint Ildefonse de Tolède et les témoignages cités par D. Mabillon et D. Martène (De antiqu Eccles. rit., liv. 1, chap. 3 ad 7).

 

Article 3 : Est-il requis pour la matière de leucharistie que le pain soit de froment ?

 

            Objection N°1. Il semble que pour la matière de l’eucharistie il ne soit pas nécessaire que le pain soit de froment. Car ce sacrement rappelle la passion du Seigneur. Or, le pain d’orge qui est plus âpre, et dont le Christ a nourri la foule sur la montagne (Jean, chap. 6), paraît mieux en rapport avec la passion du Seigneur que le pain de froment. Le pain de froment n’est donc pas la matière propre de ce sacrement.

            Réponse à l’objection N°1 : Le pain d’orge était convenable pour signifier la dureté de la loi ancienne par sa propre dureté, et aussi parce que, comme le dit saint Augustin (Quæst., liv. 83, quaest. 61), l’amande de l’orge, qui est recouverte d’une paille très tenace, signifie la loi elle-même, qui avait été donnée de telle sorte que l’aliment vital de l’âme était voilé en elle par des sacrements corporels, ou bien elle signifie le peuple qui n’était pas encore dépouillé du désir charnel qui restait attaché à son cœur comme une paille. Mais le sacrement de l’eucharistie appartient au joug du Christ qui est doux, et à la vérité manifestée et à un peuple spirituel. Par conséquent le pain d’orge ne serait pas la matière convenable de ce sacrement.

 

            Objection N°2. La figure est le signe de l’espèce dans les choses naturelles. Or, il y a des grains qui ont la même forme que le froment, comme l’épeautre et le blé sauvage dont on fait du pain dans certains endroits pour être employé à ce sacrement. Le pain de froment n’en est donc pas la matière propre.

            Réponse à l’objection N°2 : Celui qui engendre produit son semblable dans l’espèce ; cependant il y a une différence entre celui qui engendre et celui qui est engendré quant aux accidents, soit à cause de la matière, soit à cause de la faiblesse de la vertu génératrice. C’est pourquoi s’il y a des grains qui peuvent être engendrés par le froment (comme le seigle (Le mot siligo, d’après Pline (liv. 18, chap. 8) et saint Isidore (Etym., liv. 17, chap. 5), désigne la plus pure espèce de froment. Si c’est le sens qu’y attache saint Thomas, il n’y a pas de doute sur la validité de cette matière. Billuart pense qu’il a voulu désigner le seigle, mais Sylvius est de l’avis contraire. En tout cas le seigle est au moins une matière douteuse.) naît dans de mauvaises terres d’un grain de froment qu’on y a semé), le pain fait avec ce grain peut être la matière de l’eucharistie ; ce qui cependant ne parait avoir lieu ni pour l’orge, ni pour le blé sauvage (Il n’est pas facile de déterminer quelle espèce de grain saint Thomas a voulu désigner par les mots spelta et farre, que nous avons désignés sous le nom de blé sauvage et d’épeautre. Cf. Plin., liv. 18, chap. 8 et 21, et Columel, liv. 2, chap. 6.), qui est en tout très semblable au grain de froment. Dans ce cas, la ressemblance de la figure paraît plutôt signifier la proximité que l’identité de l’espèce. C’est ainsi que la ressemblance de la figure montre que le chien et le loup sont d’une espèce prochaine, mais non de la même espèce. Par conséquent, avec ces grains qui ne peuvent être produits d’aucune manière par le froment, on ne peut faire un pain qui soit la matière légitime de ce sacrement.

 

            Objection N°3. Le mélange détruit l’espèce. Or, on trouve difficilement de la farine de froment qui ne soit pas mélangée de quelques autres grains, à moins qu’elle n’ait été faite avec des grains choisis avec soin. Il ne semble donc pas que le pain de froment soit la matière propre de ce sacrement.

            Réponse à l’objection N°3 : Un léger mélange ne détruit pas l’espèce, parce que ce qui est en petite quantité est en quelque sorte absorbé parce qui est plus considérable. C’est pourquoi, si on mêle un peu d’autre grain à une quantité beaucoup plus grande de froment, on peut néanmoins en faire un pain qui soit la matière de l’eucharistie. Mais si on fait un mélange plus considérable, par moitié, par exemple, ou à peu près, ce mélange change l’espèce. Alors le pain qu’on en fait n’est pas la matière légitime de ce sacrement.

 

            Objection N°4. Ce qui a été corrompu paraît être d’une autre espèce. Or, il y en a qui consacrent avec du pain corrompu qui ne paraît plus être du pain de froment. Il semble donc que ce pain ne soit pas la matière propre de ce sacrement.

            Réponse à l’objection N°4 : Quelquefois le pain est tellement altéré, que l’espèce du pain est détruite, comme quand la continuité n’existe plus, que la saveur, la couleur et les autres accidents sont changés. On ne peut pas consacrer le corps du Christ avec une pareille matière. D’autres fois l’altération n’est pas tellement profonde qu’elle détruise l’espèce. Mais il y a une disposition à la corruption qui est manifestée par un changement de saveur. On peut consacrer le corps du Christ avec ce pain, mais celui qui le fait pèche par irrévérence pour le sacrement (C’est ce qu’observent les rubriques du missel romain De defectibus.) ; et parce que l’amidon est fait avec du froment corrompu, il ne semble pas que le pain qu’on en fait puisse être consacré (La farine de froment pétrie avec du lait, du beurre, du miel, du sucre, n’offre qu’une matière douteuse ou nulle ; et il en est de même de tout mélange qui fait perdre au pain sa dénomination.), quoique quelques-uns disent le contraire.

 

            Mais c’est le contraire. L’eucharistie contient le Christ qui se compare à un pain de froment, en disant (Jean, 12, 24) : Si le grain de froment qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul. Le pain de froment est donc la matière de ce sacrement.

 

            Conclusion Le pain de froment est la matière propre et le plus convenable du sacrement de l’eucharistie, puisque les hommes s’en servent communément pour leur aliment et qu’il signifie mieux l’effet de ce sacrement, parce qu’il a plus de puissance pour fortifier celui qui le prend.

            Il faut répondre que, comme nous l’avons dit (art. 1 et quest. 66, art. 3), on se sert pour l’usage des sacrements de la matière que les hommes emploient le plus communément pour ce même usage. Or, parmi les autres pains, les hommes se servent plus communément de pain de froment. Car les autres pains paraissent avoir été introduits à défaut de celui-là. C’est pourquoi on croit que le Christ a institué ce sacrement sous l’espèce de ce pain, qui fortifie l’homme davantage et qui signifie par conséquent d’une manière plus convenable l’effet de ce sacrement. C’est pourquoi le pain de froment est la matière propre de ce sacrement.

 

Article 4 : Doit-on se servir pour leucharistie de pain azyme ?

 

            Objection N°1. Il semble qu’on ne doive pas se servir de pain azyme. Car nous devons dans l’eucharistie imiter l’institution du Christ. Or, le Christ paraît avoir institué ce sacrement avec du pain fermenté, parce que, comme on le voit (Ex., chap. 12), les Juifs, d’après la loi, commençaient à se servir de pains azymes le jour de la Pâque qu’on célèbre le quatorzième de la lune. Et le Christ a institué l’eucharistie dans la cène qu’il a célébrée avant le jour de la fête de Pâques, comme le dit l’Evangile (Jean, chap. 13). Nous devons donc aussi célébrer ce sacrement avec du pain fermenté.

            Réponse à l’objection N°1 : Comme on le voit (Ex., chap. 12), la solennité pascale commençait le soir du quatorzième jour de la lune, et c’est alors que le Christ a institué l’eucharistie après l’immolation de l’agneau pascal. C’est pourquoi saint Jean dit que ce jour a précédé le jour de Pâques, et les trois autres évangélistes l’appellent le premier jour des azymes, quand il n’y avait plus de levain dans les maisons des Juifs, comme nous l’avons dit (dans le corps de cet article.). Nous avons d’ailleurs parlé de cela plus longuement à propos de la passion du Christ (quest. 46, art. 9, Réponse N°1).

 

            Objection N°2. Les prescriptions légales ne doivent pas être observées sous la loi de grâce. Or, l’usage des azymes a été une cérémonie légale, comme on le voit (Ex., chap. 12). Nous ne devons donc pas faire usage de pains azymes dans ce sacrement de grâce.

            Réponse à l’objection N°2 : Ceux qui consacrent avec du pain sans levain n’ont pas l’intention d’observer les cérémonies de la loi, mais de se conformer à l’institution du Christ. C’est pourquoi ils ne judaïsent pas ; autrement ceux qui consacrent avec du pain fermenté judaïseraient aussi, parce que les Juifs offraient des pains fermentés pour prémices.

 

            Objection N°3. Comme nous l’avons dit (quest. 73, art. 3, Réponse N°3), l’eucharistie est le sacrement de la charité de même que le baptême est celui de la foi, ainsi que nous l’avons dit (quest. 65, art. 1). Or, la ferveur de la charité est signifiée par le levain, comme on le voit dans la glose (interl.) sur ces paroles de l’Evangile (Matth., 13, 33) : Le royaume du ciel est semblable au levain, etc. On doit donc consacrer avec du pain fermenté.

            Réponse à l’objection N°3 : Le levain signifie la charité, à cause de son effet, parce qu’il donne au pain plus de saveur et plus d’apparence. Mais il signifie la corruption par la nature même de son espèce.

 

            Objection N°4. L’azyme et le levain sont des accidents du pain qui n’en changent pas l’espèce. Or, pour la matière du baptême on ne fait pas de différence relativement aux accidents de l’eau ; par exemple, on n’examine pas si elle est salée ou douce, chaude ou froide. A l’égard de l’eucharistie, on ne doit donc pas faire de distinction entre le pain azyme ou le pain fermenté.

            Réponse à l’objection N°4 : Le levain ayant une certaine corruption, comme on ne peut consacrer avec du pain qui est corrompu, ainsi que nous l’avons dit (art. préc., Réponse N°4), on considère plus à l’égard du pain la différence qu’il y a entre celui qui est fermenté et celui qui ne l’est pas, qu’on ne considère à l’égard de l’eau du baptême la différence qu’il y a entre celle qui est chaude et celle qui est froide. Car il pourrait se faire que le levain fût tellement corrompu qu’on ne pût s’en servir pour consacrer.

 

            Mais c’est le contraire (in Decr., liv. 3, tit. 41, chap. Litteras). On punit un prêtre qui a eu la présomption de célébrer une messe solennelle avec du pain fermenté et un calice de bois.

 

            Conclusion Quoiqu’on puisse consacrer l’eucharistie avec du pain fermenté, selon la coutume de certaines Eglises, cependant il est plus convenable qu’on consacre avec du pain azyme, soit à cause de l’institution du Christ, soit pour signifier la sincérité des fidèles.

            Il faut répondre qu’à l’égard de la matière de ce sacrement on peut considérer deux choses, ce qui est nécessaire et ce qui convient. Il est nécessaire que le pain soit de froment, comme nous l’avons dit (art. préc.) ; sans cela le sacrement n’existe pas. Mais il n’est pas nécessaire au sacrement que le pain soit azyme, ni fermenté, parce qu’on peut consacrer l’un et l’autre. Il est convenable que chacun suive le rite de son Eglise dans la célébration du sacrement. A cet égard les coutumes des Eglises sont différentes. Car saint Grégoire dit (in Regist., impl. id hab., Innoc. III, liv. 4, De sacrif. miss., chap. 4) : L’Eglise romaine offre des pains azymes, parce que le Seigneur a pris la chair sans mélange. Les Eglises grecques offrent au contraire du pain fermenté, parce que le Verbe du Père a été revêtu de la chair, comme le levain est mêlé à la farine. Ainsi, comme un prêtre pèche s’il célèbre dans une Eglise latine avec du pain fermenté, de même un prêtre grec pécherait si dans l’Eglise grecque il célébrait avec du pain azyme, parce qu’il ne suivrait pas le rite de son Eglise (La faute serait très grave, et la plupart des théologiens disent qu’un prêtre latin ne pourrait se servir de pain fermenté, ni pour administrer le viatique à un moribond, ni pour faire entendre la messe au peuple un jour d’obligation. Ils ne font d’exception que pour le cas où il faudrait avoir recours à du pain fermenté pour achever la messe et consommer le sacrifice.). Cependant la coutume de célébrer avec du pain azyme est plus raisonnable. 1° A cause de l’institution du Christ, qui a établi ce sacrement le premier jour des azymes, comme on le voit (Matth., chap. 26, Marc, chap. 14 et Luc, chap. 22). Ce jour-là il ne devait pas y avoir de pain fermenté dans les maisons des Juifs, ainsi que le commande la loi (Ex., chap. 12). 2° Parce que le pain est proprement le sacrement du corps du Christ qui a été conçu sans corruption plutôt que le sacrement de la Divinité elle-même, comme on le verra (quest. 76, art. 1). 3° Parce que cette coutume convient mieux à la sincérité des fidèles, qui est requise pour l’usage de ce sacrement, d’après ces paroles de saint Paul (1 Cor., 5, 7) : Le Christ, notre pâque, a été immolé ; c’est pourquoi célébrons cette fête avec les azymes de la sincérité et de la vérité (Les auteurs sont partagés sur l’époque à laquelle cette coutume s’est introduite parmi les latins. Sirmond et le cardinal Bona pensent qu’elle n’est devenue générale en Occident que du IXe au Xe siècle. Mabillon soutient que l’usage des pains azymes remonte dans l’Eglise latine jusqu’au temps des apôtres. Juanin et d’autres veulent qu’on se soit servi indistinctement de l’une et de l’autre espèce de pain pendant les six premiers siècles et que l’usage du pain sans levain ait prévalu vers le VIIIe.). La coutume des grecs a cependant aussi une certaine raison, soit à cause de sa signification qu’indique saint Grégoire (loc. cit.), soit pour détester l’hérésie des Nazaréens, qui mêlaient les prescriptions légales à l’Evangile.

 

Article 5 : Le vin de la vigne est-il la matière propre du sacrement de lautel ?

 

            Objection N°1. Il semble que le vin de la vigne ne soit pas la matière propre de ce sacrement. Car comme l’eau est la matière du baptême, de même le vin est la matière de l’eucharistie. Or, on peut baptiser avec toute eau. On peut donc aussi consacrer avec toute espèce de vin, comme le jus de grenades, de mûres ou d’autres fruits semblables, surtout puisque la vigne ne vient pas dans tous les pays.

            Réponse à l’objection N°1 : On ne donne pas proprement le nom de vin à ces liqueurs, mais on le fait seulement par analogie. D’ailleurs on peut transporter dans les pays où il n’y a pas de vignes du vin véritable autant qu’il en faut pour consacrer.

 

            Objection N°2. Le vinaigre est une espèce de vin qui vient de la vigne, comme ledit saint Isidore (Etym., liv. 15, chap. 3). Or, on ne peut pas consacrer avec du vinaigre. Il semble donc que le vin de la vigne ne soit pas la matière propre de ce sacrement.

            Réponse à l’objection N°2 : Le vin se change en vinaigre par corruption : aussi le vinaigre ne redevient pas du vin, comme le dit Aristote (Met., liv. 8, text. 14). C’est pourquoi comme on ne peut pas consacrer avec du pain qui est totalement corrompu, de même on ne le peut pas non plus avec du vinaigre. Cependant on peut consacrer avec du vin qui se pique comme avec du pain qui commence à se corrompre, quoiqu’on pèche en le faisant (Si vinum cœperit acescere, vel corrumpi, vel fuerit aliquantum acre, disent les rubriques du missel romain, conficitur sacramentum, sed conficiens graviter peccat.), ainsi que nous l’avons dit (art. 3, Réponse N°4).

 

            Objection N°3. Comme on fait avec le fruit de la vigne du vin pur, de même on fait aussi du verjus et du vin doux. Or, il ne semble pas qu’on puisse consacrer avec ces deux dernières espèces de vins, d’après ces paroles qu’on lit dans le sixième concile œcuménique (hab., in conc. quini sexto chap. 28, part. conc. Const. 3) : Nous avons appris que dans certaines églises il y a des prêtres qui joignent les grappes de raisin au sacrifice de l’autel et qui distribuent ainsi l’un et l’autre au peuple. Nous ordonnons donc qu’aucun prêtre ne se permette à l’avenir d’agir ainsi. Et le pape Jules Ier (Decret. 7) blâme ceux qui offrent dans le sacrement du calice du Seigneur un vin que l’on vient d’exprimer. Il semble donc que le vin de la vigne ne soit pas la matière propre de ce sacrement.

            Réponse à l’objection N°3 : Le verjus est en voie de production et il n’est pas encore du vin ; c’est pour ce motif qu’on ne peut s’en servir pour consacrer. Le vin doux a déjà l’espèce du vin, car sa douceur montre qu’il est formé, puisque la formation des choses reçoit son complément de leur chaleur naturelle, selon la remarque d’Aristote (Meteor., liv. 4, chap. 3). C’est pourquoi on peut consacrer avec du vin doux (Le moût ou le vin doux est une matière valide, mais sa consécration est gravement illicite. Voyez les rubriques du missel romain De defectibus.), mais on ne doit pas y mêler des raisins qui seraient entiers, parce qu’alors il y aurait autre chose que du vin. Il est aussi défendu d’offrir dans le calice le jus du raisin immédiatement après qu’il a été exprimé ; parce qu’il y a là quelque chose d’inconvenant, à cause que le jus ne peut être pur. Cependant on peut le faire dans le cas de nécessité. Car le pape Jules dit (loc. cit.) : Si cela est nécessaire, qu’on exprime la grappe dans le calice.

 

            Mais c’est le contraire. Comme le Seigneur s’est comparé au grain de froment, de même il s’est aussi comparé à la vigne, en disant (Jean, 15, 1) : Je suis la vigne véritable. Or, il n’y a que le pain de froment qui soit la matière de l’eucharistie, comme nous l’avons dit (art. 3). Il n’y a donc aussi que le vin qui vient de la vigne qui soit la matière propre de ce sacrement.

 

            Conclusion Il n’y a que le vin de la vigne qui soit la matière propre de l’eucharistie instituée par le Christ.

            Il faut répondre qu’il n’y a que le vin de la vigne qui puisse être consacré. 1° A cause de l’institution du Christ qui a établi ce sacrement avec le vin de la vigne, comme on le voit par ces paroles qu’il dit lui-même à l’occasion de son institution (Matth., 26, 29) : Je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne. 2° Parce que, comme nous l’avons dit (art. 3), on emploie pour la matière des sacrements ce qui a proprement et communément une telle espèce. Or, on donne proprement le nom de vin à ce qui vient de la vigne ; on n’appelle ainsi les autres liqueurs qu’en raison de la ressemblance qu’elles ont avec le vin qui est le produit de la vigne. 3° Parce que le vin de la vigne a plus d’analogie avec l’effet de ce sacrement qui est la joie spirituelle. Car il est écrit (Ps. 103, 15) que le vin réjouit le cœur de l’homme.

 

Article 6 : Doit-on mêler de leau au vin ?

 

            Objection N°1. Il semble qu’on ne doive pas mêler de l’eau au vin. Car le sacrifice du Christ a été figuré par l’oblation de Melchisédech qui, d’après la Genèse (chap. 14), n’offrit que du pain et du vin. Il semble donc qu’on ne doive pas ajouter de l’eau au vin dans l’eucharistie.

            Réponse à l’objection N°1 : Selon la pensée de saint Ambroise (loc. cit.), comme le sacrifice du Christ a été figuré par l’offrande de Melchisédech, de même il l’a été par l’eau qui est sortie du rocher dans le désert, d’après ces paroles de saint Paul (1 Cor., 10, 4) : Ils tiraient leur breuvage de la pierre spirituelle qui les accompagnait.

 

            Objection N°2. Les matières des divers sacrements sont diverses. Or, l’eau est la matière du baptême. On ne doit donc pas l’employer pour la matière de l’eucharistie.

            Réponse à l’objection N°2 : On se sert de l’eau dans le baptême pour l’ablution, au lieu que dans l’eucharistie on l’emploie pour renouveler les forces, suivant le passage du Psalmiste (Ps. 22, 2) : Il m’a conduit sur des eaux qui me raniment.

 

            Objection N°3. Le pain et le vin sont la matière de l’eucharistie. Or, on n’ajoute rien au pain. On ne doit donc non plus rien ajouter au vin.

            Réponse à l’objection N°3 : Le pain est fait d’eau et de farine ; c’est pour cela qu’en mêlant de l’eau au vin, ils n’existent ni l’un ni l’autre sans eau.

 

            Mais c’est le contraire. Le pape Alexandre Ier dit (Epist. 1 ad omnes orth., chap. 4) : Que dans l’oblation des sacrements que l’on offre au Seigneur dans la messe solennelle, on n’offre en sacrifice que du pain et du vin mélangé d’eau (Le concile de Florence dit : Materia est… vinum de vite cui ante consecrationem aqua modicissima admisceri debet.).

 

            Conclusion Il est convenable qu’on consacre l’eucharistie avec du vin mêlé d’eau, comme on croit que le Christ l’a fait.

            Il faut répondre qu’on doit mêler de l’eau au vin que l’on offre dans l’eucharistie. 1° A cause de l’institution. Car on croit avec probabilité que le Seigneur a institué l’eucharistie avec du vin mêlé d’eau selon la coutume de ce pays (C’est ce que rapportent les liturgies de saint Jacques et de saint Basile.). D’où il est dit (Prov., 9, 5) : Buvez le vin que je vous ai mélangé. 2° Parce que ce mélange convient pour représenter la passion du Seigneur. D’où le pape Alexandre Ier dit (loc. cit.) : On ne doit pas offrir dans le calice du Seigneur du vin seul ou de l’eau seule, mais on doit offrir l’un et l’autre mélangé ; parce que nous lisons que l’un et l’autre sont sortis du côté du Christ à sa passion. 3° Parce que cela est convenable pour signifier l’effet de l’eucharistie qui est l’union du peuple chrétien avec le Christ. Car, comme le dit le pape Jules (hab., De consecr., dist. 2, chap. Cum omne crimen), nous voyons que l’eau est le symbole du peuple, et le vin montre le sang du Christ. Par conséquent puisque l’eau est mêlée au vin dans le calice, le peuple est uni au Christ (Ces raisons ont été reproduites par le concile de Florence et par le concile de Trente (sess. 22, chap. 7).). 4° Parce que cela est en harmonie avec le dernier effet du sacrement de l’eucharistie qui est l’entrée dans la vie éternelle. D’où saint Ambroise dit (Lib. de sacram., liv. 5, chap. 4) : L’eau tombe dans le calice et rejaillit jusqu’à la vie éternelle.

 

Article 7 : Le mélange deau et de vin est-il nécessaire au sacrement de lautel (2) ?

 

            Objection N°1. Il semble que le mélange d’eau soit nécessaire à l’eucharistie. Car saint Cyprien dit à Cécilius (liv. 2, epist. 3) : Il faut que le calice du Seigneur ne soit pas de l’eau seule, ni du vin seul, mais un mélange de l’un et de l’autre, comme on ne peut consacrer le corps du Christ avec de la farine seule, si on ne joint ensemble de la farine et de l’eau. Or, le mélange d’eau avec la farine est nécessaire pour que la consécration ait lieu. Le mélange de l’eau avec le vin est donc aussi nécessaire pour le même motif.

            Réponse à l’objection N°1 : Le passage de saint Cyprien doit s’entendre dans le sens qu’on dit qu’une chose ne peut pas être du moment qu’elle ne peut avoir lieu convenablement. Ainsi, cette comparaison se rapporte à ce que l’on doit faire, mais non à ce qui est nécessaire ; car l’eau est de l’essence du pain, tandis qu’elle n’est pas de l’essence du vin.

 

            Objection N°2. Dans la passion du Seigneur, dont l’eucharistie est le mémorial, le sang est sorti de son côté aussi bien que l’eau. Or, le vin, qui est le sacrement du sang, est nécessaire à l’eucharistie. Donc, par la même raison, l’eau est nécessaire aussi.

            Réponse à l’objection N°2 : L’effusion du sang appartenait directement à la passion même du Christ. Car, quand le corps d’un homme a été blessé, il est naturel qu’il en sorte du sang, tandis que l’effusion de l’eau n’a pas été nécessaire à la passion ; elle a eu lieu seulement pour en démontrer l’effet, qui consiste à effacer les péchés, et à tempérer l’ardeur de la concupiscence. C’est pourquoi, dans l’eucharistie, on n’offre pas l’eau séparément du vin, comme on offre le vin séparément du pain, mais on offre l’eau mêlée au vin pour montrer que le vin appartient par lui-même à ce sacrement, comme une chose nécessaire, tandis que l’eau ne lui appartient qu’autant qu’elle est jointe au vin.

 

            Objection N°3. Si l’eau n’était pas nécessaire à l’eucharistie, il serait indifférent qu’on ajoutât une eau quelconque. Par exemple, on pourrait ajouter de l’eau de rose ou toute autre eau semblable, ce que l’usage de l’Eglise n’admet pas. L’eau est donc nécessaire à ce sacrement.

            Réponse à l’objection N°3 : Parce que le mélange de l’eau avec le vin n’est pas nécessaire au sacrement, il n’importe pas, pour la validité de la consécration, que l’eau qu’on ajoute soit de l’eau naturelle ou de l’eau artificielle comme de l’eau de rose ; quoique, sous le rapport de la convenance, celui qui ajoute une autre eau que l’eau naturelle et véritable pèche (Si non fuerit admixta aqua, vel fuerit admixta aqua rosacea seu alterius distillationis, disent les rubriques du missel romain, conficitur sacramentum, sed conficiens graviter peccat.) ; parce que c’est de l’eau véritable qui est sortie du côté du Christ attaché sur la croix, et non de l’humeur flegmatique, comme quelques-uns l’ont dit, pour montrer que le corps du Christ était véritablement composé des quatre éléments, comme par le sang qu’il répandait il montrait qu’il était formé des quatre humeurs, selon la pensée d’Innocent III (Decr., liv. 3, tit. 41, chap. 8). Mais parce qu’il est nécessaire pour la validité de la consécration qu’on mélange de l’eau véritable avec de la farine, pour en former la substance du pain ; si on y mélangeait de l’eau de rose, ou toute autre liqueur que de l’eau véritable, on ne pourrait consacrer, parce que ce ne serait pas du vrai pain.

 

            Mais c’est le contraire. Saint Cyprien dit (liv. 2, epist. 3) : Si quelqu’un de nos prédécesseurs a manqué par ignorance ou simplement de mêler de l’eau au vin dans le sacrement de l’eucharistie, on peut le pardonner à sa simplicité ; ce qu’il ne dirait pas, si l’eau était nécessaire au sacrement, comme le vin ou le pain l’est. Le mélange de l’eau n’est donc pas nécessaire au sacrement.

 

            Conclusion Puisque la participation à l’eucharistie par les fidèles n’appartient pas à l’essence de ce sacrement, il s’ensuit que le mélange de l’eau avec le vin, que l’on fait pour signifier cette participation, n’est pas nécessaire au sacrement.

            Il faut répondre qu’on doit juger d’un signe d’après la chose qu’il signifie. Or, on ajoute de l’eau au vin pour signifier que les fidèles participent à ce sacrement, en tant que l’eau mêlée au vin signifie l’union du peuple avec le Christ, comme nous l’avons dit (art. préc.). D’ailleurs, l’eau qui est sortie du côté du Christ attaché sur la croix se rapporte à la même chose, parce qu’elle signifie l’ablution des péchés, qui était produite par la passion du Christ. Or, nous avons dit (quest. préc., art. 1, Réponse N°3) que l’eucharistie est parfaite par la consécration de la matière, et que l’usage des fidèles n’est pas nécessaire à ce sacrement, mais qu’il en est une conséquence (C’est ce qu’exprime ainsi le concile de Trente (sess. 13, chap. 5) : Illud in eucharistia excellens et singulare reperitur ; quod reliqua sacramenti tunc primùm sanctificandi vim habent, cùm quis illis utitur ; at in ea ipse sanctitatis auctor ante usum est.). C’est pourquoi il s’ensuit que le mélange de l’eau n’est pas nécessaire au sacrement.

 

Article 8 : Doit-on ajouter de leau en grande quantité ?

 

            Objection N°1. Il semble qu’il faille ajouter de l’eau en grande quantité. Car, comme le sang a coulé sensiblement du côté du Christ, de même aussi l’eau. D’où il est dit (Jean, 19, 35), que celui qui a vu a rendu témoignage. Or, l’eau ne pourrait pas exister sensiblement dans l’eucharistie, si on n’y en mettait pas en grande quantité. Il semble donc qu’on doive l’ajouter en grande quantité.

            Réponse à l’objection N°1 : Il suffit pour la signification de ce sacrement que l’eau soit sensible quand on l’ajoute au vin : mais il n’est pas nécessaire qu’elle soit sensible après le mélange.

 

           Objection N°2. Si on ajoute un peu d’eau à une grande quantité de vin, elle est corrompue. Or, ce qui est corrompu n’existe plus. Par conséquent, mettre un peu d’eau dans l’eucharistie, c’est comme si on n’y en mettait point. Et puisqu’il n’est pas permis de n’en point mettre, il s’ensuit qu’il n’est pas permis non plus d’en mettre peu.

            Réponse à l’objection N°2 : Si on n’ajoutait point du tout d’eau, on exclurait totalement la signification ; mais lorsque l’eau se change en vin, elle indique que le peuple est incorporé au Christ.

 

            Objection N°3. S’il suffisait d’en mettre peu, par conséquent ce serait assez d’une goutte d’eau pour un tonneau entier, ce qui paraît ridicule. Il ne suffit donc pas d’en ajouter une petite quantité.

            Réponse à l’objection N°3 : Si on ajoutait de l’eau à un tonneau, cela ne suffirait pas pour la signification du sacrement, mais il faut que l’on ajoute l’eau au vin pour la célébration même du sacrement.

 

            Mais c’est le contraire. Le droit dit (extra, Decr., liv. 2, text. 41, chap. Perniciosum) : Un usage pernicieux s’est introduit dans vos contrées, c’est que dans le sacrifice on met plus d’eau que de vin, tandis que, d’après la coutume raisonnable de l’Eglise universelle, on doit mettre plus de vin que d’eau.

 

            Conclusion En consacrant le sacrement de l’eucharistie on doit mettre un peu moins d’eau que de vin pour que l’espèce du vin ne soit pas détruite.

            Il faut répondre qu’à l’égard de l’eau qu’on ajoute au vin, il y a trois opinions, comme le dit le pape Innocent III (in Decret., cap. Cum Marth. De celebrat. mis.). En effet, les uns disent que l’eau ajoutée au vin subsiste par elle-même, lorsque le vin est changé en sang. Mais cette opinion est insoutenable, parce que, dans le sacrement de l’autel, après la consécration il n’y a que le corps et le sang du Christ. Car, comme le dit saint Ambroise (hab., in liv. De initiand., chap. 9) : Avant la consécration, c’est l’espèce qu’on désigne, mais après, c’est le corps du Christ qui est signifié ; autrement on n’adorerait pas le tout de l’adoration de latrie. C’est pourquoi d’autres ont dit que, comme le vin se change en sang, de même l’eau se change en l’eau qui est sortie du côté du Christ. Mais ce sentiment n’est pas raisonnable, parce qu’alors l’eau serait consacrée séparément du vin, comme le vin l’est séparément du pain. C’est pour ce motif que, comme le dit Innocent III (loc. cit.), il est plus probable de dire que l’eau se change en vin et le vin en sang (Cette opinion est certaine, mais cependant elle n’est pas de foi ; car, comme l’observe Billuart, les deux autres opinions que rejette saint Thomas n’ont pas été condamnées, et l’illustre docteur ne les signale pas comme contraires à la foi. Le sentiment de saint Thomas a été suivi par le catéchisme du concile de Trente, qui dit (chap. 16) : Ecclesiasticorum scriptorum sententiâ et judicio aqua illa in vinum convertitur ; par le Pontifical romain, où on lit (p. 1, tract. 10, chap. 12) : Aqua quæ in calice vino admiscetur, debet esse in modica quantitate, quia eam in vinum converti oportet.), ce qui ne pourrait avoir lieu, si on ne prenait pas si peu d’eau qu’elle fût changée en vin. C’est pourquoi il est toujours plus sûr de mettre peu d’eau, surtout si le vin est faible ; parce que, si on y en ajoutait une si grande quantité que l’espèce du vin fût détruite, on ne pourrait plus consacrer. D’où le pape Jules Ier (hab., De consecr., dist. 2, chap. Cum omne crimen) reprend des prêtres qui conservaient pendant toute l’année une étoffe de lin trempée dans du vin doux, et qui, au moment du sacrifice, en lavaient une partie avec de l’eau, et offraient ainsi.

 

Copyleft. Traduction de l’abbé Claude-Joseph Drioux et de JesusMarie.com qui autorise toute personne à copier et à rediffuser par tous moyens cette traduction française. La Somme Théologique de Saint Thomas latin-français en regard avec des notes théologiques, historiques et philologiques, par l’abbé Drioux, chanoine honoraire de Langres, docteur en théologie, à Paris, Librairie Ecclésiastique et Classique d’Eugène Belin, 52, rue de Vaugirard. 1853-1856, 15 vol. in-8°. Ouvrage honoré des encouragements du père Lacordaire o.p. Si par erreur, malgré nos vérifications, il s’était glissé dans ce fichier des phrases non issues de la traduction de l’abbé Drioux ou de la nouvelle traduction effectuée par JesusMarie.com, et relevant du droit d’auteur, merci de nous en informer immédiatement, avec l’email figurant sur la page d’accueil de JesusMarie.com, pour que nous puissions les retirer. JesusMarie.com accorde la plus grande importance au respect de la propriété littéraire et au respect de la loi en général. Aucune évangélisation catholique ne peut être surnaturellement féconde sans respect de la morale catholique et des lois justes.

 

 

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