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Saint Alphonse-Marie de Liguori
Les Gloires de Marie





LES
GLOIRES DE MARIE.
SECONDE PARTIE,
DANS LAQUELLE ON PARLE DE SES PRINCIPALES FÊTES, DE SES DOULEURS EN GÉNÉRAL ET EN PARTICULIER, DES SEPT DOULEURS, DE SES VERTUS, ET DES DJÉVO-TÏONS  A  PRATIQUER EN SON  HONNEUR.
DISCOURS

Sur les principales fêtes de Marie, et sur ses douleurs.
PREMIER DISCOURS,
sur l'immaculée conception dé marié.
Combien il était convenable aux trois personnes divines de préserver Marie du péché originel.
La ruine que le maudit péché causa à Adam et à tout le genre humain fut extrême, car, en perdant malheu-reusement la grâce, le premier homme perdit en même temps tous les autres biens dont il avait été enrichi dès le commencement, et il attira sur lui et sur toute sa pos-térité le comble de tous les maux avec la haine de Dieu. Mais Dieu voulul exempter de celle commune disgrâce la
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vierge bénie qu'il avait destinée pour être la mère du second Adam, J.-C, qui devait réparer tous les dommages que le premier avait causés au monde. Voyons maintenant combien il était digne de Dieu et des trois personnes di-vines d'en préserver Mai'ie : le Père devait le faire, parce qu'elle était sa fille , le Fils, parce qu'elle était sa mère, le Si-Esprit, parce qu'elle était son épouse.
Premier point. II convenait  d'abord que Dieu le père préservât Marie du péché originel, parce qu'elle était sa fille, et sa fille première-née, comme elle l'at-teste elle-même : « Ego ex ore Altissimi providi, primo-» genitaante omnem creaturam. » (Eccli.xxm.) Les saints interprètes, les saints pères, et l'Église elle-même, dans la fête de sa Conception, appliquent unanimement ce pas-sage à Marie ; car, soit que Marie fût première-née, parce qu'elle fut prédestinée en même temps que son fils dans les décrets divins, avant toutes les créatures, comme le veut l'école des scolisles, soit qu'elle fût première-née de la grâce, comme prédestinée pour être la mère du Rédempteur depuis la prévision du péché, comme le veut l'école des thomistes, ils ne s'accordent pas moins tous ensemble à l'appeler la première-née de Dieu. Cela posé, il était bien" convenable que Marie ne fût jamais l'esclave de Lucifer, mais qu'elle fût au contraire toujours la possession de son Créateur, comme elle le fut, et comme elle le dit elle-même : « Dominus possedit me » ab initio viarum suarum. » (Eccli. e.) C'est donc avec raison que Marie a été appelée par Denis, archevêque d'Alexandrie t « Una et sola filia vitae. » (Ep. contre Paul Samosat.) Seule et unique fille de la vie, bien diffé-rente des autres, qui sont filles de la mort, parce qu'elles naissent dans le péché,
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II convenait, en outre, que le Père Éternel la créât dans la grâce, puisqu'il la desiinail pour être la répa-ratrice du monde, qui était perdu, et la médiatrice de la paix entre Dieu et les hommes, comme l'appellent précisément les saints pères, et surtout S. Jean Damas-cène , qui lui dit : « Vierge bénie, vous êtes née pour « être l'instrument du salut de toute la terre! In vitam » prodiisli ut orbis universi adminislram le^praeberes. » (Or. 1. de nat. Yirg.) C'est pourquoi S. Bernard dit que Marie élaildéjà figurée par l'arche de Noé ; car, de même que les hommes furent, par celte arche, délivrés du déluge, ainsi nous sommes délivrés du naufrage du pé-ché par Marie; mais avec la différence que peu de per-sonnes purent se sauver par le moyen de l'arche, au lieu que tout le genre humain a été, délivré par Marie ; « Sicut per illam omnes evaserunt diluvium, sic per is-» tam peccati naufragium. Per illam paucorum facta est » liberatio, per istam humani generis salvatio. » (Serm. de ?. Yirg.) Aussi Marie est-elle appelée par S. Alha-nase : « Nova Eva, mater vitae. » (Orat. de S. Deipara.) Nouvelle Eve, parce que l'ancienne fut mère de la mort, tandis que Marie est mère de la vie. S. Théophane, évêque de Nice, lui disait : « Salve, quae sustulisti tristi-tiam Evae. » S. Basile l'appelle la médiatrice de la paix enlre Dieu et les hommes : « Ave Dei hominumque se-» queslra conslituta. » Et S. Ephrem, la pacificatrice de lout le monde: « Ave totius orbis conciliatrix. »
Or, il ne convient certainement pas que celui qui négocie la paix soit l'ennemi de l'offensé, el il convient moins encore qu'il soit le complice de l'offense même. S. Gré-goire dit que l'ennemi d'un juge ne peut se présenter devant lui pour l'apaiser, el que s'il se présentait, au
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lieu d'adoucir ce juge, il l'irriterait davantage. C'est peurquoi, Marie devant être la médiatrice de paix entre Dieu et les hommes, il convenait sous tous les rapports quelle ne parût pas, elle aussi, comme pécheresse et ennemie de Dieu, mais qu'elle fût tout amie de son Créateur et exempte de péché.
Il convenait encore que Dieu la préservât du péché originel > parce qu'il la destinait à écraser la tête du ser-pent infernal qui, en séduisant nos premiers pères, causa la mort de tous les hommes. C'est ce que le Seigneur avait prédit : « Inimicitias ponam inler te et mulierem , » et semen tuum et semen illius : ipsa conteret caput « tuum.» (Gen. hi. 45.) Or, si Marie devait être la femme forte placée dans le monde pour vaincre Lucifer, certes , il ne convenait point qu'elle fût vaincue d'abord par Lu-cifer , ni qu'elle devînt son esclave; la raison voulait bien plutôt qu'elle fût exemple de toute tache et de toute su-jétion à l'égard de l'ennemi. Comme ce superbe avait déjà infecté de son poison tout le genre humain, il s'ef-força d'en infecter l'âme très-pure de cette vierge ; mais que la bonlé divine soit à jamais louée de ce qu'elle la prévint, pour parvenir à ses fins, d'un si grand nombre de grâces, que-, se trouvant préservée de toute tache du péché, elle put ainsi abattre et confondre l'orgueil de l'esprit malin, comme dit S. Augustin, ou l'auteur, quel qu'il soit, des commentaires sur la Genèse : « Cum » peccati originalis caput sit diaboli, tale caput Maria » contrivit, quia nulla peccati subjectio ingressum ha-» buit in animam Virginis, et ideo ab omni macula im-» munis fuit. » (Cit. loc. Gen.) S. Bonaventure dit encore plus clairement .· « Congruum erat, ut B. M. V. per quam » aufertur nobis opprobrium, vinceret diabolum, iit nec
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» ei succuroberel ad modicum. » (In 5. dist. 5. art. 4. qusesl. 41.)
Mais surtout il convenait que le Père Éternel rendît cette fille bien-aimée entièrement exemple du péché d'Adam, parce qu'il la destinait à être la mère de son fils unique : « Tu ante omnem creaturam in mente » Dei prseordinata fuisti, ut Deum ipsum hominem pio-» creares, » dit S. Bernardin de Sienne. (Serm. p. 14.) Il était donc raisonnable que le Père Éternel la créât pure de toule tache, sinon pour un autre motif, du moins pour l'honneur de son fils, qui était Dieu. S. Thomas , le docteur angélique, dit que tout ce qui est disposé par rapport à Dieu doit être saint et purifié de toule souillure : « Sanctitas iliis rebus attribuitur, qu in Deum sunt » ordinatae. » (2. p. q. 36. art. 1.) Que David, pour celte raison, méditant la.construction du temple de Jérusalem avec la magnificence qui convenait au Seigneur , disait : « Neque enim homini praeparatur habitatio, sed Deo. ? (1. Par. 29. 1.) Or, combien n'est-il pas plus raisonnable de croire que le souverain Créateur, destinant Marie pour être la mère de son propre fils, a dû orner l'aine de cette vierge de tous les dons les plus excellens, pour qu'elle fût une demeure digne d'un Dieu ? Le B. Denys le Chartreux assure que : « Omnium artifex Deus, filio suo » dignum habitaculum fabricalurus, eam omnium gra-» tificantium charismatum adornavil. » (Lib. 2 de laud. Virg. art. 2.) Et l'Eglise elle-même nous l'assure, lors-qu'elle atteste que Dieu prépara le corps et l'ame de la Vierge pour être sur la terre un asile digne de son fils unique : « Omnipotens sempilerne Deus, » ainsi prie la sainte Église, « qui gloriosae Virginis et matris Mariai cor-» pus et animam, ul dignum habitaculum filii lui effici
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» meierelur, Spiritu sancto cooperante, praeparasti, etc.» On sait que le premier avantage des enfans est de naître de parens nobles : « Gloria filiorum patres eorum.» (Prov. xvii. 6.) Ainsi, on tolère plutôt dans le monde la réputation d'homme dépourvu de biens et de science, que celle d'une méprisable naissance ; car l'industrie du pau-vre peut l'enrichir, et l'élude de l'ignorant peut l'ins-truire ; mais celui qui naît dans l'abjection peut diffici-lement s'ennoblir, et quand il y parviendrait, on pour-rait toujours lui reprocher sa loche ancienne et originaire. Comment pourrions-nous donc penser que Dieu , pouvant faire naître son fils d'une mère noble, en la préservant de toute souillure, ait voulu néanmoins lui faire prendre un corps dans le sein d'une mère infectée du péché, et qu'il ait permis que Lucifer pût lui reprocher l'opprobre d'une mère qui eût été son esclave et l'ennemie de Dieu? Non, le Seigneur ne l'a point permis; mais il a pourvu à l'honneur de son fils, en accordant à sa mère le .pri-vilège d'être toujours sans tache, afin qu'elle fût une mère digne d'un tel fils. C'est aussi ce que nous atteste l'Église grecque : « Providentia singulari perfecit, ut SS. » Virgo ab ipso vitae suae principio tam omnino existeret » pura, quam decebat illam quae Christo digna mater » existeret. » (In. men. die. 25. Martii.)
C'est un axiome ordinaire parmi les théologiens que, de tous les dons accordés aux créatures, il n'en est aucun que la S. V. Marie n'ait aussi reçu. Voici comment parle S. Bernard : « Quod vel paucis mortalium constat esse » collatum , fas certe non estsuspicari tantae virgini fuisse » negatum. » (Epil. 174.) Et S. Thomas de Villeneuve : « Nihil unquam alicui sanctorum concessum est, quod à » principio vilse cumulalius non piaefulgerel in Maria. »
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(Serm. 2· de ass·) Et puisqu'il est certain qu'il y a une dislance infinie enlre la mère de Dieu et les serviteurs de Dieu, selon le mot célèbre de S. Jean Damascène : « Dei matris et servorum Dei infinitum est discrimen, » (Or. 2. de ass.) il faut assurément supposer, comme l'enseigne S. Thomas, que Dieu a conféré de plus grands privilèges de grâce en tout genre à la mère qu'aux ser-viteurs : « Majora in quovis genere privilegia gralise defe-» renda sunt malri, quam servis Dei. »(5 p. q. 27. art. 2). Or, ceci étant posé, reprend S. Anselme, le grand défenseur de Marie immaculée : « Impotens ne fuit » sapientia Dei mundum habitaculum condere, remota » omni labe conditionis humanae? » (Serm. de concept.) Est-ce que la divine sagesse ne put préparer à son fils une habitation pure, en la préservant de toutes les souil-lures du genre humain? Dieu, continue S. Anselme, a pu conserver intacts les anges du ciel, au moment de la chute d'un si grand nombre, et il n'aurait pu pré-server la mère de son fils et la reine des anges de la chute commune des hommes ? « Angelos, aliis peccanti-» bus, à peccato reservavit et matrem, ab aliorum pec-» calis exortem servare non potuit? » (Loc. cil.) J'ajou-terai : Dieu a pu donner à Eve la grâce de naître sans tache, el il n'aurait pu l'accorder à Marie?
Oh non! ce que Dieu a pu faire il Ta fait; parce qu'il élail convenable sous tous les rapports, comme dit le même S. Anselme, que celle vierge, à laquelle Dieu vou-lait donner son fils unique, fût ornée d'une telle pureté, qn'elle surpassât non-seulement celle des hommes el des anges, mais qu'elle fût encore la plus grande qu'on puisse imaginer après celle de Dieu : « Decens erat ut » ea puritate, qua major sub Deo nequit intelligi, virgo
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» illa niieret, cui Deus pater unicum sibi filium dare » disponebat. » (Dici. lib. de conc. ) S. Jean Damascène parle encore plus clairement : « Cum virginis una cum » corpore animam conservaret, ut eam decebat quse » Deum in sinu suo exceptura erat : sanctus enim ipse » cum sit, in sanctis requiescit. » (L. 4. de fid. ort. e. 45.) Ainsi. le Père Éternel pouvait bien dire à cette fille bien-aimée : « Sicut lilium inler spinas, sic arnica mea » inler filias. » Ma fille, vous êtes entre toutes mes au-tres filles comme un lys entré les épines, puisque toutes les autres sont souillées par le péché, el que toujours vous avez été sans tache et toujours mon amie.
Deuxième point. En second lieu , il convenait que le fils préservât Marie du péché, parce qu'elle était sa mère. 11 n'est point donné à tous les autres fils de se choisir une mère selon leur bon plaisir ; mais si ce pri-vilège était une fois accordé , quel serait celui qui, pou-vant avoir pour mère une reine, prendrait une esclave? qui, pouvant l'avoir de noble extraction, la prendrait roturière? qui, pouvant l'avoir amie de Dieu, la pren-drait son ennemie? Si donc le fils de Dieu put se choisir une mère selon son bon plaisir, certes, il doit être cer-tain qu'il l'a choisie telle qu'elle devait être pour conve-nir à un Dieu. C'est ainsi que s'exprime S. Bernard : « Nascens de homine factor hominum , talem sibi debuit » matrem eligere, qualem se decere sciebat. » (Hom. 3. sup. miss.) Et comme il convenait à un Dieu Irès-pur d'avoir une mère pure de tout péché, il se l'est choisie précisément telle, comme S. Bernardin de Sienne l'af-firme" par ces paroles : « Tertio fuit sanctificatio mater-»nalis, et hc removet omnem culpam originalem. » Hsec fuit in B. Virgine : sane Deus talem (am nobili-
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» late natura?, quam perfectione gratia? condidit matrem, » qualem eum decebat habere suam matrem. » (T. 2. serm. 51. e. 1.) C'est ce que prouvent encore ces paroles de l'apôtre: « Talis enim decebat ut nobis esset pontifex, » sanctus, innocens, impollutus , segregatus à peccatori-» bus, etc. » (Hebr. 7.) Un savant auteur remarque ici que, selon S. Paul, il convenait que notre Rédempteur ne fût pas seulement séparé du péché, mais qu'il fût en-core séparé des pécheurs, comme explique S. Thomas : « Oportuit eum, qui peccata venit tollere, esse segrega-» tum à peccatoribus, quantum ad culpam cui Adam » subjacuit. » (5. par. quaist. 4. art. 6.) Mais comment J.-G. pourrait-il ôtre qualifié de pontife séparé des pé-cheurs , s'il avait une mère pécheresse?
S. Ambroise dit : « Non de terra, sed de clo, vas » sibi hoc, per quod descenderet, Christus elegit, et sa-» cravit templum pudoris. » (De inst. Virg. cap. 5.) Le S. fait allusion au texte de S. Paul : « Primus homo de » terra terrenus , secundus homo de clo coelestis. » (I. Cor. 15.) S. Ambroise appelle la divine mère vuse céleste, non que Marie ne fût terrestre de sa nature, comme l'ont rêvé les hérétiques, mais parce qu'elleélaitcéleste par grâce , étant supérieure en sainteté et en pureté aux anges du ciel, comme cela convenait au roi de gloire qui de-vait habiter dans son sein; c'est ce que S. J.-Baptiste révéla à sainte Brigitte : « Nondecuil regem gloria} jacere » nisi in vase purissimo et eleclissimo, pra? omnibus an-« gelis et hominibus. » (Rev. lib. i. c. 47.)U faut joindre à ces paroles ce que le Père Éternel dit à la même sainte : « Maria fuit vas mundum et non mundum : mundum, quia » de peccatoribus "nata est, licet sine peccalo concepta, ut » filius meus de eà sine peccato nasceretur.» (Lib. hi. c.
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45.) Et remarquons ces dernières paroles, savoir, que Marie fut conçue sans péché, afin que le fils de Dieu na-quît d'elle sans péché. Non que le fils de Dieu fût ca-pable de contracter une souillure, maisc'éiail pour qu'il n'essuyât pas même l'opprobre d'être conçu dans le sein d'une mère infectée du péché et esclave du démon.
L'Esprit-Saint dit que l'honneur du père est la gloire du fils, et que le déshonneur du père est l'opprobre du fils : « Gloria enim hominis est honor patris ejus, et dede-» eus filii pater sine honore. » (Eccl. hi. 13.) C'est pour cela, dit S. Augustin, (Serm. de ass. B. V.) que Jésus-Christ préserva le corps de Marie de la corruption après sa mort, parce qu'il en eût rejailli sur lui-même un déshon-neur, si cette chair virginale, dont il s'était revêtu, avait été flétrie par la pourriture du tombeau : « Putredo nam-» que humanae est opprobrium conditionis, a quo cum » Jésus sit alienus, natura Mariae excipilur; caro. enim » Jesu caro Mariae est. » (Serm.de ass. B. V.) Or, si c'eût élé un opprobre pour Jésus-Christ de naître d'une mère dont le corps fût sujet à la pourriture, combien n'eût-il pas été plus déshonorant de naître d'une mère dont l'ame eût été infectée de la corruption du péché? en outre, il n'est pas douteux que la chair de Jésus ne soit la même que celle de Marie, si bien que la chair du Sauveur, selon la remarque de ce saint, est demeurée même après sa résur-rection, la même chair qu'il avait reçue de sa mère : « Caro Christi, caro est Mariae, et quamvis gloria resur-» reclionis fuerit glorificata, eadem tamen mansit, quae » de Maria sumpta est. » (Loc. cit.) C'est ce qui fait dire à saint Arnould de Chartres : » Una est Mariae et Christi » caro ; atque adeo Filii gloriam cum maire non tamcom-» munem judico, quam eamdem, » (Delaud. Yirg.)Or,
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cela posé, si la bienheureuse Vierge Marie eût été conçue en péché, quoique son Fils n'en eût point contracté la souillure, c'eûl été néanmoins pour lui une tache que de s'être uni à une chair infectée quelque temps du péché, vase de souillure, et assujétieà Lucifer.
Marie ne fut point seulement la mère, mais elle fut la digne mère du Sauveur. C'est ainsi que l'appellent tous les saints pères. S. Bernard : «Tu sola inventa esdigna, » ut in tua virginali aula rex regum primam sibi man-» sionem eligeret. » (In depr. ad V.) S. Thomas de Ville-neuve: «Antequam conciperet, jam idonea erat ut esset » mater Dei, » (Serm. hi. de nat, ?. V.) L'Église même nous atteste que la Vierge mérita d'être mère de Jésus-Christ : « Beata Virgo, cujus viscera meruerunt porlare » Christum Dominum. » (Resp. I. noct. 2. in naliv. M.) S. Thomas d'Aquin, expliquant ces paroles, dit : « Beala » Virgo dicitur meruisseporlare Dominum omnium, non » quia meruit ipsum incarnari, sed quia meruit ex gra-» lia sibi data illum puritatis et sanctitatis gradum, ut » congrue posset esse mater Dei. » (5. p. q. 2. ad 2. ad S.) Le docteur angélique dit donc que Marie ne pouvait mériter l'incarnation du Verbe, mais que, par la grâce divine, elle mérita d'arriver à un degré de perfection qui la rendît digne mère d'un Dieu, comme dit encore S. Pierre Damien : « Singularis ejus sanctitas ex gratia hoc prome-» mit, quod susceptione Dei singulariter judicata est » digna. (De ass. Serm. 2.)
Or, dès qu'on admet que Marie fut digne mère de Dieu, quelle excellence et quelles perfections ne lui convenaient point ! dit S. Thomas de Villeneuve. « Qu autem excel-» lentia, quae perfectio decuileam, vit esset mater Dei? » (Serm. de nativ. V.) Le docteur angélique enseigne de
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même, que quand Dieu choisit quelqu'un pour l'élever à une dignité, il le rend aussi capable d'en êlre revêtu ; d'où il conclut que Dieu ayant choisi Marie pour sa mère, il la rendit certainement encore digne de l'être par sa grâce : « Beata autem Virgo fuit electa divinitus, ul esset mater » Dei ; et ideo non est dubitandum quin Deus per suam » gratiam eam ad hoc idoneam reddiderit juxta illud : » (Luc. 1.) « Invenisti gratiam apud Deum, ecce concipies » et paries, etc. » (3. p. q. 27. a. 4.) Le saint en tire la conséquence, que la Vierge Marie ne commit jamais aucun péché actuel, pas même véniel, sans quoi, dit-il, elle n'aurait point été digne mère de Jésus-Christ, parce que l'ignominie de la mère serait retombée sur le Fils, qui aurait eu une pécheresse pour mère : « Non fuisset idonea » mater Dei, si peccasset aliquando, quia ignominia ma-» tris ad filium redundassel. » (Loc cit.) Or, si Marie en se rendant coupable d'un seul péché véniel, qui ne prive point l'ame de la grâce divine, n'eût pas été une mère digne, combien n'en eût-elle pas été moins digne, si elle se fût trouvée coupable du péché originel, qui l'aurait rendue ennemie de Dieu et esclave du démon 1 c'est pour-quoi S. Augustin dit, dans sa célèbre maxime, qu'en par-lant de Marie, il ne voulait point faire mention du péché, pour l'honneur du Seigneur qu'elle avait mérité d'avoir pour Fils, et de qui elle obtint la grâce de vaincre entière-ment le péché : « Excepta itaque sancta Virgine Maria, » dequa, propter honorem Domini, nullam prorsus, cum » de peccatis agitur, habere volo quaestionem. Unde enim » scimus quod ei plus gratiae collatum fuerit ad vin-» cendum ex omni parle peccatum, quas concipere et >/parere meruit eum quem constat nullum habuisse pec-» calum. » (De natur, et grat. conlia Pel. t. ??. e. 36.)
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Nous devons donc tenir pour certain, que le Verbe incarné s'est choisi une mère telle qu'il lui convenait de l'avoir, et donl il ne dût point rougir, comme parle S. Pierre Damien : « Christus talem matrem sibi elegit, quam » meruit habere, de qua non erubescere^ » S. Proclus dit de même : « Intra viscera quse citra ullam sui dedecoris » notam creaverat, habitavit. » (Or denat. Dom.) Ce ne fut donc point un opprobre à Jésus-Christ de s'entendre appeler par les Juifs Fils de Marie, comme étant le Fils d'une pauvre femme : «Nonne mater ejus dicitur Maria?» (Matih. xiii. 55.) Car il est venu sur la terre pour y donner des exemples de patience et d'humilité ; mais au contraire, quel déshonneur n'y aurait-il point eu pour lui si les démons eussent pu dire : «Nonne mater ejus exlilil pecca-ti trix?» Eh quoi! n'est-il point né d'une mère péche-resse et qui fut autrefois notre esclave ? 11 n'était pas même décent que Jésus-Christ naquît d'une femme difforme et estropiée, ou dont le corps eût été porsédé du démon ; mais combien eût-il encore été plus indigne de lui de naî-tre d'une femme dont l'ame aurait été autrefois difforme et possédée de Lucifer.
Ah ! Dieu, qui est la sagesse même, sut bien préparer sur la terre d'une manière convenable la maison où il devait habiter : « Sapientia aedificavit sibi domum. » (Prov. ix. 1.) «Sanctificavit tabernaculum suum Àltissi-» mus... adjuvabit eum Deus mane diluculo. » (Psalm. xlv.) Le Seigneur, dit David, a sanctifié sa demeure, « mane diluculo,» c'est-à-dire, dès le commencement de sa vie, pour la rendre digne de lui ; car il ne convenait point à un Dieu saint de se choisir une maison qui ne fût pas sainte : « Domum tuam decet sanctitudo. » (Ps. xcii.) El s'il nous proteste qu'il n'entrera jamais dans une ame
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de mauvaise volonté, ni dans un corps assujéli au péché : « In malevolam animam non intrabit sapientia, nec habi-» tabil in corpore subdito peccatis. » (Sap. ?.) Comment pourrions-nous penser que le Fils de Dieu ait voulu habi-ter dans l'ame et dans le corps de Marie, sans l'avoir d'a-bord sanctifiée et préservée de toute souillure du péché ? car, selon l'enseignement de S. Thomas, le Fils de Dieu n'habila pas seulement dans l'ame de Marie, mais encore dans son sein : « Dei Filius in ipsa habitavit, non solum » in anima, sed etiam in utero. » (III. p. q. xxvn. a. 4.) La sainte Église chante : Seigneur, vous n'avez point eu horreur d'habiter dans le sein de la Vierge: « Non horruisti » Virginis uterum. » Oui, parce qu'un Dieu aurait eu horreur de s'incarner dans le sein d'une Agnez, d'une Gerlrude, d'une Thérèse ; car ces vierges, quoiqu'elles fussent saintes, ne laissaient point d'avoir été souillées quelque temps par le péché originel; mais il n'eut point horreur de se faire homme dans le sein de Marie, parce que cette Vierge bien-aimée fut toujours exemple de toute tache du péché, et parce qu'elle ne fut jamais possédée parle serpent ennemi. C'est ce qui a fait dire à S. Augus» tin : « Nullam digniorem domum sibi Filius Dei sedifica-» vit quam Mariam, quae nunquam fuit ab hostibus capta» » neque suis ornamentis spoliata. »
D'un autre côté, dit S. Cyrille d'Alexandrie, qui jamais a ouï dire qu'un architecte se soit bâti une maison pour son propre usage, et qu'il en ait mis d'abord en posses-sion son principal ennemi : « Quisquam audivit archi-» lectum, qui sibi domum aedificavit, ejus occupationem et possessionem primo suo inimico cessisse ? (In conc. Eph.n.G.)
Assurément, reprend S.Méihode, le Seigneur qui nous
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a donné le précepte d'honorer les auteurs de nos jours, a voulu, en se faisant homme comme nous, l'observer lui-même, en comblant sa mère de toute grâce et tout honneur : « Qui dixit : honora patrem et matrem, ut » decretum a se promulgatum servaret, omnem matri » gratiam et honorem impendit. » (Or. in Hyp.) C'est pour-quoi S. Augustin dit qu'il faut croire avec certitude que Jésus-Christ a préservé Marie après sa mort de la corrup-tion corporelle, comme nous l'avons dit ci-dessus; car, s'il ne l'eût point fait, il n'eût point observé la loi qui, « sicut honorem matris praecipit, ita inhonorationem » damnat. » (Serai, de ass. ?. V.) Or, combien moins Jésus-Christ eût-il pourvu à l'honneur de sa mère, s'il ne l'eût point préservée du péché d'Adam? Le P. Thomas d'Argentine, auguslinien, dit qu'un fils qui ne préserve-rait point sa mère du péché originel, pouvant le faire, pécherait; or, ce qui serait un péché pour nous, dit le même auteur, ne serait point digne du Fils de Dieu, qui, pouvant rendre sa mère immaculée, ne l'aurait point fait. Oh ! non, ajoute Gerson : « Cum tu summus princeps » velis habere matrem, illi certe debebis honorem. Nunc » autem apparet illam legem non bene adimpleri, si in » abominationem peccati originalis permilleres illam quae » esse debet habitaculum totius puritatis. » (Serm. de conc. B. M. V.)
On n'ignore pas, en outre, que le divin Fils avait en vue plutôt la rédemption de Marie que celle des autres hommes, lorsqu'il vint au monde, comme dit S. Bernar-din de Sienne : « Christus plus pro redimenda Virgine » venit, quam pro omni alia creatura. » Et comme il y a deux manières de racheter, selon la doctrine de S. Augus-tin, l'une, en relevant celui qui est déjà tombé, l'autre en vu.                                                              2
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empêchant qu'il ne tombe : « Duplex eslredimendi modiis, $ unus redimendo lapsum, alter redimendo non lapsum, » ne cadal, » cette dernière est sans aucun doute la plus excellente: «Nobilius redimitur cui providetur ne cadat, » quam ul lapsus erigatur. » (S. Anton.) Parce que de celle manièie l'ame esj préservée du dommage pu de la tache qu'elleconlracle toujours par lachutequ'eUerUit. C'est pour-qupi il faut erpire, comme dit S. Bonaventura, que Marie fut rachetée de la manière la plus excellente, comme il convenait à la mère d'un Dieu : « Credendum, est enim » quod novo, sanctificationis, genere in ejus conceptionis » primbrdip Spiritus sanctus eam a peccato originali, » (non quod infuit, sed quod infujsset) redemi^ atque » singulari gratia praeservavit. » (Serrau 2. de assump.) f lassen prouve que ce discours est véritablement du sain^ docteur. (Scot. açad. t. vin. a. 3. sçct. 3. q. 1. §. 5.) A ce sujet, le cardinal Cusan dit fort élégamment : «Aliilibe-» ralorem, Yirgo s,ancta praeliberatorem habuit. » Les au·: 1res ??,? eu un Rédempteur qui les a délivrés de la tache du péché déjà contractée, mais la sainte Vierge a eu un. Rédempteur (parce qu'il était s.on Fils) qui la préserva ? contracter celle tache,
?? un mot, pour conclusion de ce points Hugues de S.-ViçlQrdii que c'est par le frasque l'on connaît l'arbre. Si l'Agneau fut toujours sans tache, la mère dut être aussi toujours immaculée : « Talis agnus, qualis mater agni ; > quoniam omnis aibor ex fluctu suo cognoscitur » (Coll. 5. de Yerb. ioc.) C'est pourquoi, ce mêmfc docteur saluait Il^arie en l'appelant : « ? digna digni ! » ? digne mère d'un digne fils! voulant dire pai là que nulle autre que marie n'était digne d'êlre la mère d'un tel fils, et que nul %ulre que Jésus-Christ n'étai,l digne d'eue Je fils d'une
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telle mère : « 0 digna digni, poursuit-il, formosa pulchri, » excelsa altissimi, mater Dei. » (Hug. de S. Y. serm.de ass.) Disons donc avec S. Ildephonse : Allaitez, ô Marie, allaitez voire Créateur; allaitez celui qui vous a faite, et qui vous a faite assez pure et assez parfaite pour qu'il prît en vous la nature humaine. » Lacta, ? Maria, Creatorem » tuum, lacla eum qui te fecit, et qui talem fecit le, ut » ipse fieret ex le. (Seim. denat. Virg.)
thoj&ième point. S'il était convenable au Père de pré-server Marie du péché, parce qu'elle était sa fille, et au Fils parce qu'elle était sa mère, il n'était pas moins con-venable que l'Esprit-Saint l'en préservât, comme son épouse. Marie, dit S. Augustin, fut la seule créature qui méritât d'être appelée mèïe et épouse de Dieu : « Haec est » quae sola meruit mater ei sponsa Dei vocari. (Serm. do ass.) En effet, S. Anselme assure que liEsprit de Dieu vint habiter corporelkment en Marie, et que, l'ayant enrichie de grâces sur toutes les créatures, il se reposa en elle, et fit reine du ciel et de la terre son épouse bien aimée : « Ipse spiritus Dei, ipse amor patris ei Filii, corporaliter » venit in eam, singularique gratia prae omnibus in ipsa » requievit, et reginam coeli et terrae fecit sponsam suam. » (de excel. V. e. 4.) Il dit que l'Esprit-Sainl vint en elle corporellement, quant à l'effet, puisqu'il y vint pour y former de son corps immaculé le corps immaculé de Jésus-Christ, comme l'archange le lui avait prédit : «Spi-» ritus sanctus superveniet iu le.» (Luc. i.) Marie, dit S. Thomas, est appelée le temple du Seigneur et le sanc-tuaire du S.-Esprit, parce qu'elle fut mère du Verbe incarné par l'opération du S.-Esprit : « Unde dicitur » templum Domini, sacrarium Spiritus Snncti, quia con-» cepit ex Spiiitu Sancto, a (Opusc. 8.)'
2.
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Or, si un excelleni peintre pouvait choisir son épouse, belle ou difforme, selon qu'il la représentait lui-même, avee quel soin ne s'appliquerait-il pas à la rendre aussi belle qu'il lui serait possible? Qui pourrait donc soutenir que l'Esprit-Sainl ail agi différemmentà l'égard de Marie, et que, pouvant lui-même se former une épouse toute belle, comme il convenait qu'elle fût, il ne l'ait point fait? Non, il a fait ce qu'il convenait qu'il fil, comme le Seigneur lui-même l'allesla à Marie, lorsque, pu-bliant ses louanges, il dit : .« Tota pulchra es, arnica »mea, et macula non est in te.» (Cant. iv. 7.) S. Ilde-phonse et S. Thomas disent que ces paroles s'entendent proprement de Marie, comme l'atteste Cornelius à La-pide, en expliquant ce passage ; et S. Bernardin de Sienne (lom. h. serm. 52), avec S. Laurent-Justinien (Serm. de nat. V.), assurent que les paroles citées s'entendent précisément de son immaculée conception ; c'est pourquoi un docteur lui dil : « Tota pulchra es, virgo gloriosissima, » non in parle, sed in loto ; et macula peccati, sive mor-» talis, sive venialis, sive originalis, non est in te. » (In conlempl. ?. V. C. m.)
Le S.-Esprit exprima la même chose lorsqu'il appela cette vierge, qui est son épouse, jardin fermé, fontaine scellée : « Hortus conclusus, soror mea sponsa, hortus «conclusus, fons signatus. » (Cant. 5. 42.) Marie fut précisément, dit S. Jérôme, ce jardin fermé et celle fontaine scellée, puisque les ennemis n'entrèrent jamais en elle pour lui nuire, mais qu'elle fut toujours inlacle, en demeurant sainte de corps et d'ame : « Haec est hor-» lus conclusus, fons signatus , ad quam nulli potuerunt » doli irrumpere, nec praevalere fraus inimici ; sed per-» mansit sancta mente et corpore. » (Hier. ep. x. ad.
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Eusl. de ass.) S. Bernard dit de même, en parlant à la B. V M. : « Hortus conclusus tu es, quem ad deflo-» iandum manus peccatorum nunquam introivit. »(Vid. in loc. cil. Cant. iv.)
Sachons que ce divin époux préféra Marie à tous les aulres saints et à fous les anges réunis ensemble, comme l'assure le P. Suarez, avec S. Laurenl-Justinien et d'au-tres docteurs ; il l'aima dès le commencement, et il l'éleva en sainteté au-dessus de tous les autres, comme le témoigne David : « Fundamenta ejus in montibus sanctis; diligit » Domunis portas Sion super omnia tabernacula Jacob... » Homo natus est in eâ, et ipse fundavit eam Altissimus.» (Psalm. lxxxvi.) Paroles qui toutes signifient que Marie fut sainte dès l'instant de sa conception.Et c'est ce que l'Esprit Saint indique encore ailleurs : « Multae filiae congregave-» runl divilias, tu supergressa es universas. » (Prov. xxxi.) Si Marie a surpassé tout le monde en richesses spirituelles, elle a donc aussi la justice originelle comme l'eurent Adam et les anges : « Adulescentularum non est numerus, » una est columba mea, perfecta mea (l'hébreu dit : In-» tegra, immaculata mea, ) una est matri sine. » (Cant. ??.) Toutes les âmes justes sont filles de la grâce divine, mais, entre elles, Marie fut la colombe sans amertume de péché, la parfaite sans tache d'origine, et l'unique conçue en grâce.
C'est pourquoi, avant qu'elle fût mère de Dieu, l'ange la trouva pleine de grâce, el la salua ainsi : « Ave gratia plena. » Sophronius dit, à propos de ces paroles, que Dieu donna une partie de la grâce aux au-tres saints, mais qn'il la donna entièrement à Marie · « Bene graliâ plena dicitur, quia caeteris per parles praes-tatur, Mariae vero, simul se Iota infundit plenitudo
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» gratiae. » (Serin, de ass. B. Y.) De telle sorte, dit S. Thomas, que la grâce ne rendu pas seulement l'ame de Marie sainte, mais qu'elle sanctifia encore sa chair, afin qu'elle pût ensuite en revêtir le Verbe éternel : « Anima B. V. ita fuit plena, quod ex eâ refundil gra-» tiam in carnem, ut de ipsa conciperet Deum. » (Opusc. 8.) Or, loutceci nous fail voir que Marie fut enrichie et rem-plie de grâces par le S.-Espritdès l'instant de sa concep-tion, comme conclut Pierre de Celles : « Simul in eâ » collecta est gratiae plenitudo, quia ab exordio suee con-ceptionis, aspersione Spiritus Sancti, tota deitatis gratia » est superfusa. » (Lib. de Panib. cap. 10.) Ce qui fait dire à S. P. Damien : « A Deo electam et proelectam » totam eam rapturus erat sibi Spiritus Sanclus. » (Serm. de Ann.) Par ce mol, rapturus, le saint veut expliquer la vélocité avec laquelle le S.-Esprit la prévint et la fit son épouse, avant que Lucifer pût la posséder.
Je veux enfin terminer ce discours, dans lequel je me suis étendu plus que dans tous les autres, parce notre petite congrégation a pris pour protectrice spéciale la sainle Vierge Marie, précisément sous le titre de son immaculée conception ; je veux, dis-je, finir en exposant succincte-ment quels sont les motifs qui me donnent la certitude, et qui, à mon avis,devraient la donner à tout le monde, de cette croyance si pieuse et si glorieuse à la divine mgre, savoir, qu'elle a été préservée du péché originel.
Il y a plusieurs docteurs qui soutiennent que Marie a été exemple de la dette du péché, comme sont le cardi-nal Galalin (De arca, 1. vu. c. 48.), le cardinal Cusan (lib. vin. exerc. 8), de Pont (lib. ?. cant. ex dO), Salazar (De Virg. conc. c. 7. § 7.), Camarin (De pec. orig. 1. ull.), Navarre (Umbra Virg. c. 10. exe. 28.), Vivn(P. 8. d. 1.
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q. 2. a. S.) -, de Lugo, Egidius, Richelieu, et beaucoup d'autres. Or, celle opinion est Irès-probable; car, s'il est vrai que la volonté de tous les hommes Fut renfermée dans la volonté d'Adam, comme étant le père de tous, ainsi que l'enseignent avec probabilité Gonel (Man. t. m. tr. 5. c. 6. §. 2,), Haberi (t. m. de pecc. c. 7.), et plusieurs autres qui se fondent comme eux sur le texte de S. Paul : « Ôm-» nes in Adam peccaverunt. » (Rom. v.) Sidone ce sen-timent est probable, il est bien probable aussi que Marie n'a point contracté fa dette du péché; car, Dieu Payant distinguée, dans l'ordre de la grâce, du commun des hommes, il faut croire pieusement aussi qu'il n'avait point renfermé la volonté de Marie dans celle d'Adàhi.
Cette opinion n'esl que probable, et j'y adhère parce qu'elle est plus glorieuse à ma souveraine ; mais je tiens comme une chose certaine que Marie n'a point contracté le péché d'Adam; et le cardinal Everaré (In Ex. ïheol.), DuvâT (1. 2. qu. 2. de pecc), Renaud (Pict. lugd. n. 29.), Losade (Disc, theol. de im. conc), Viva (QU. prad. ad Tfui.), et plusieurs autres, la tiennent unanimement pour certaine, et même la regardent, selon leur expression, comme presque de foi. ïe ne parlerai pas des révélations qui Confirment ce sentiment, et en particulier de celles de sainte Brigitte, approuvées par le cardinal Turrëcremata, et par quatre souverains pontifes, comme on lit en plu-sieurs endroits du lîv. 6 de ces révélations. (C. 12. 49, et 55.) Mais je ne puis absolument passer sous silence les témoignages des S. Pères sur ce sUjël, témoignages que je rapporterai pour faire voir avec quelle unanimité ils ont accordé ce privilège à la divine mère. S. Ambroisé dit : « Suscipe me non ex Sara, sed ex Maria, ut incór-» hipta sit virgo, sed vif go per gratîafn ab omni integra
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»labe peccati. (Serai. 22. in Ps. xvni.) » Origène, par-lant de Marie, s'exprime ainsi : « Nec serpentis venenosis » afflatibus infecta est. (Homil. 1.) » S. Ephrem : « Im-» maculata, et ab omni peccati Jabe alienissima. (Ho. 5. » or. ad. Dei gen.) » S. Augustin, sur ces paroles de l'ange, «-Ave gratia plena, » dit : « Quibus ostendit ex » integro (remarquez ex integro), iram primae sententiae » exclusam , et plenam benedictionis gratiam restitutam. (Serm. 41. in nat. Dom. ) » S. Jérôme : « Nubes illa non » fuit in tenebris, semper in luce. (In Ps. lxxyii. ) » S. Cy-prien, ou un autre écrivain sous son nom : « Nec sus-» tinebat justilia, ut illud vas electionis communibus » laxaretur injuriis, quoniam plurimum a caeleris distans » natura communicabat, non culpa.»(Lib. de carn. Christi » op. de naliv.) » S. Amphiloque : « Qui antiquam viv-» ginem sine probro condidit, ipse et secundam sine nota » et crimine fabricatus est. » (Tr. deDeip.) Sophronius : « Virginem ideo immaculatam dici, quia in nullo comip-» ta est. » (In. ep. ap. 6. syn. to. 3. p. 307.) S. Hde-phonse : « Constat eam ab originali peccato fuisse itnmu-» nem. » (Cont. disp. de Virg. M.) S. Jean Damascène : « Ad hunc paradisum serpens aditum non habuit. » (Or. 2. de nat. M. ) S. Pierre Damien : « Caro virginis ex » Adam sumpta, maculas Adam non admittit. » (Serm.de Ass. V.) S. Bruno : « Haec est incorrupta terra illa, » cui benedixit Dominus ; ab omni propterea peccati con-» Ungione libera. » (In Ps. ei. ) S. Bonaventure : « Do-» mina nostra fuil plena gratia praeveniente in sua sanc-» tificalione, gratia scilicet praeservata contra foeditatem » culpae- originalis. (Serm. 2. de Ass.) » S. Bernardin de Sienne : « Non enim credendum est quod ipse filius Dei » voluerit nasci ex virgine, et sumere ejus carnem quae
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» esset maculata aliquo originali peccato. (Tom. hi. Serm. » 49.) » S. Laurenl-Justinien : « Ab ipsa conceptione » fuit in benedictionibus prsevenla. »(Serm. de Annunt.) Sur ces paroles : « Invenisti gratiam, » un docleurdil : Gra-» tiam singularem, ? dulcissinia virgo, invenisti, quia » fuerunt in te ab originali labeprseservatio. etc. »(Cap. 6.) Une foule d'autres docteurs disent la même chose.
Maie il y a surtout deux motifs qui nous garantissent la vérité de celle pieuse croyance : le premières! le consen-lement unanime des fidèles sur ce point. Le P. Gilles, au sujet de la présentation (de Praes. v. q. 6. a. 4.) atteste que tous les ordres religieux suivent cette opinion ; dans l'ordre même de S. Dominique, dit un auteur moderne, où l'on compte 92 auteurs qui soutiennent l'opinion con-traire, on en trouve néanmoins 136, qui sont d'acccrd avec nous. Mais ce qui doit surtout nous persuader que notre pieuse opinion est conforme au sentiment commun des catholiques, c'est le témoignage que nous en donne le pape Alexandre "VII dans sa bulle célèbre : « Solli-» citudo omnium ecclesiarum, » publiée en 4661, et dans laquelle il est dit : « Aucta rursus et propagata fuit » pielas hc et cultus erga Deiparam... ita ut, acceden-» tibus academiis ad hanc sententiam (savoir à la croyance » pieuse), jam fere omnes catholici eam complectantur.» Et en effet, cette opinion est soutenue par les académies de Sorbonne, d'Alcala, de Salamanque, de Coïmbro, de Cologne, de Mayence, de Naples, et de plusieurs autres, dans lesquelles chaque lauréat s'engage par serment à être le défenseur de Marie immaculée. Cette preuve qui se lire du consentement unanime des fidèles est le principal fondement sur lequel s'appuie le docte Peleau pour en éta-blir la vérité, (t. v. p. 2. lib. 14. c. 2. n. 10.) Et le très
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savant évêque D. Jules de Torni (in adn. adâôst. 1. 2. Dist. 3. §, 2.) dit que cette raison doit convaincre nécessai-rement; car, en vérité , si le commun consentement des fidèles suffit seul pour vous assurer de la sanctification de Marie dans le sein de sa mère, et de son assomplion au ciel en corps et en ame, pourquoi ce même consentement ne nous donnerait-il pas la certitude de son immaculée conception?
L'autre motif, plus solide encore, qui me donne une conviction entière que Marie a été exemple du péché ori-ginel , c'est la célébration de sa conception immaculée, ordonnée par l'Église universelle. Sur ce poini, je vois, d'une part, que l'église célèbre le premier instant où l'ame de Marie fut créée el unie à son corps, comme déclare Alexandre VII dans la bulle que nous avons citée, où le pontife affirme que l'église rend à la conception de Marie le même culte que la pieuse croyance qui lui attribue l'exemption du péché originel ; d'une autre part, je vois qu'il est certain que l'Église ne peut célébrer une chose qui ne serait pas sainte, selon l'oracle de S. Léon pape (Ep. décret. 4. c. 2<), et de S. Eusèbe pontife : « Insedeapos-» tolica extra maculam semper eslcatholica servata religio.» (Decr. 24. q. 4. c. in sede.) Et comme enseignent tous les théologiens avec S. Augustin (Sermu 9S, et 113.); S. Bernard (ep. ad con. Lugd.), el Si Thomas, qui, pour prouver que Marie fut sanctifiée avant que de naître, s'ap-puie précisément sur cette raison, savoir, sur la célébration de sa nativité usitée dans l'Église, et dit : « Ecclesia ce-» lebrat nativitatem Beatae Virginis : non autem celebratur » feslum in ecclesia, nisi pro aliquo sancto; ergo Beata » Virgo fuit in utero sanctificata. » (3. p. 9. 27. a. 2.) Or, s'il est certain, comme dit le docteur angélique, que
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Marie fut sanctifiée dans le sein de sa mère, parce que l'É-glise célèbre la fête de sa naissance, pourquoi ne tiendrions-nous pas pour certain qu'elle fut préservée du péché origi-nel depuis le premier instant de sa conception, lorsque nous savons que l'Église en célèbre aussi la fête dans ce sens? A l'appui de ce grand privilège de Marie, on con-naît les grâces innombrables et miraculeuses que le Sei-gneur se plaîl à répandre chaque jour sur le royaume de Naples par le moyen de la petite image de son imma-culée conception. Je pourrais en rapporter plusieurs dont les pères de notre congrégation ont été les instrumens ; mais je me borne à deux qui sont vraiment admirables.
EXEMPLES.
Dans une maison de ce royaume qu'occupe notre petite congrégalion, vint se présenter une femme qui raconta à l'un de nos pères que son mari ne s'était point confessé depuis plusieurs années, et qu'elle ne savait plus quel moyen prendre pour l'y déterminer, attendu que quand elle lui parlait de confession, il l'accueillait à coups de bâton; le père conseilla à celle femme de donner à son mari un écusson de la Vierge immaculée. Le soir étant ve-nu, celte femme engagea de nouveau son mari à se confies* ser; mais comme il faisait la sourde oreille, selon sa cou-tume, elle lui donna celte image; à peine le mari l'eul-il reçue, qu'il dil à sa femme: Hé bien! quand veux-lu que j'aille me confesser? je suis prêta le faire. La femme se mit à pleurer de joie en voyant un changement si subit. Le lendemain malin, letnari vint en effet à notre église, et le même père lui ayant demandé depuis combien de lemps il ne s'était poini confessé, il répondit : depuis vingt-
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huit ans. Et comment, lui dit le père, vous ètes-vous décidé à venir vous confesser ce matin? Mon père, lui répondit-il, j'étais obstiné, mais hier soir, ma femme me donna un écusson de la Vierge, et je sentis aussitôt changer mon coeur, de sorte que chaque moment de cette nuit me sem-blait retarder de mille ans le jour où je pourrais venir me confesser. Il se confessa en effet avec une grande com-ponction , changea de vie, et continua long-temps à se con-fesser souvent au même père.
Dans un autre endroit du diocèse de Salerne, pendant que nous y faisions la mission, il y avait un homme qui gardait une grande inimitié contre quelqu'un qui l'avait offensé. Un de nos pères lui parla du pardon des offenses, et il répondit : Mon père, m'avez-vous jamais vu à vos sermons?Non. C'est pour cette raison quejen'y vais pas : je vois bien que je suis damné ; mais quoi qu'il en arrive, je veux me venger. Le père s'épuisa inutilement pour le convertir, mais, voyant qu'il y perdait ses paro-les: prenez, lui dil-il, celte image de la Vierge. Le pé-cheur répondit d'abord : et de quoi me servira-t-elle? Toutefois, l'ayant prise, il dit au missionnaire, comme s'il n'eût jamais refusé d'accorder le pardon qu'on exigeait de lui : Mon père, je ne demande pas mieux que de par-donner, j'y suis disposé, et il se prépara pour le lende-main matin. Mais le jour étant venu, il se trouva changé de nouveau, et il n'en voulut plus rien faire. Le même père lui remit une autre image, qu'il ne voulait point re-cevoir : enfin il la prit avec peine; mais quoi ! dès qu'il l'eut reçu, il s'écria : Allons, hâtons-nous, ou est mon ennemi? il pardonna aussitôt, et puis il se confessa.
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PRIÈRE.
0 ma reine immaculée, je me réjouis de vous voir enrichie d'une si grande pureté. Je remercie riotre com-mun Créateur, et je me propose de le remercier sans cesse, de ce qu'il vous a préservée de toute souillure, comme je le crois sans hésiter, et comme je suis prêt à le prouver, en faisant, s'il est nécessaire, le sacrifice de ma vie même, pour défendre le grand, le singulier privilège de votre immaculée conception. Je voudrais que tout le monde vous connût, et confessât que vous êtes celte belle aurore, qui a toujours été décorée de la lumière divine; celle arche élue de salut, préservée du naufrage commun du péché ; cette parfaite et celle immaculée colombe, comme vous nommait voire divin époux; ce jardin fermé qui fit les délices de Dieu; cette fontaine scellée dans laquelle l'ennemi ne porta jamais la main pour troubler ses eaux; ei enfin, ce lys éclatant de blancheur, qui, étant né entre les épines des enfans d'Adam, où tous les autres naissent souillés du péché et ennemis de Dieu, avez été dès votre naissance toute pure, toute brillanle et l'amie de votre Créateur.
Permettez donc que je vous loue, comme vous loue votre Dieu : « Tota pulchra es, et macula non est in » le. » ? très-pure colombe, toute blanche, toute belle, et toujours amie de Dieu! « ? quam pulchra es, arnica » mea, quam pulchra es !» Ah ! tics-douce, très-aimable Marie immaculée, vous qui êles si belle aux yeux de votre Seigneur, ne dédaignez point de regarder de vos yeux miséricordieux lès plaies affreuses de mon aine. Regardez-moi , ayez pitié de moi, et guérissez-moi. ? belle amante
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des curs, attirez encore à vous mon misérable cur. Vous qui, dès le premier inslanl de voire vie, avez paru pure et belle devant Dieu, ayez pitié de moi, qui non-seu-lement suis né dans le péché, mais qui encore depuis mon baptême ai souillé de nouveau mon ame. Ce Dieu qui vous a choisie pour sa fille, sa mère et son épouse, qui, à cet effet, vous a préservée de toute tache, et vous a préférée, dans son amour, à toutes les créatures, que pourrait-il vous refuser? Vierge immaculée, vous dirai-je avec S. Philippe de Néri : vous devez me sauver, Failes que je me souvienne toujours de vous, et ne m'oubliez jamais. 0 ma mère, ma reine, ma bien-aimée, uès-douce, très-belle, très-pure, immaculée Marie, il me semble que j'ai eticore mille ans à vivre tant il me larde de voir voire beauté dans le paradis, pour vous louer et pour vous aimer davantage. Amen.
DE  MARIE.
IIe DISCOURS.
SUR   LA   NATIVITÉ  DE  MARIE.
Marie naquit sainte, et très-sainte, puisque la grâce dont Dieu l'enrichit dès le commencement fut grande, et que la fidé-lité avec laquelle elle correspondit sans délai à la grâce de Dieu, fut également grande.
Les hommes ont coutume de célébrer la naissance de leurs enfans avec l'appareil $Ç la joie et de l'allé-gresse; nwis ils devraient plutôt donner des. signes dfi, tristesse ei de deuil, en considérant que ceux qui vien-nent au monde ne sont pas seulement privés de mériles et de raison, mais qu'ils sont encore infectés du péché, enfans de colère, et condamnés comme tels aux misères et à la mort. Mais il est juste que la naissance de notre petite Marie soit célébrée par une fête et une joie universelles ; car elle vient à la lumière du monde, petite, quant à son âge, mais grande en mérites et en vertus. Marie naît sainte et très-sainte. Mais pour comprendre le degré de sainteté qu'elle apporta en naissant, il faut considérer 1° combien fut grande la première grâce dont Dieu l'en-richil ; 2° combien fut grande la fidélité avec laquelle Marie correspondit sans délai à cette grâce de Dieu.
premier point. El poui parler d'aboi'd de la grâce reçue, il est certain que Marie fut la plus belle ame que Dieu ait créée; elle fut môme l'uvre la plus grande qu'ail faite le Tout-Puissant en ce monde, et la plus dignç
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de lui, après l'incarnation du Verbe : « Opus quod solus » Deus supergredilur. » Ainsi l'appelle S. Pierre Damien. En outre, la grâce ne tomba pas goutte à goutte sur Ma-rie comme sur les autres saints, mais, « Sicut pluvia in » vellus, » comme le prédisait David (Psalm. ixxi. 6.) L'ame de Marie fut semblable à une toison qui s'imbibait heureusement de la pluie abondante de la grâce, sans en perdre une seule goutte : « Virgo sancta totam sibi hìui-» serat Spiritus Saneli gratiam, » dit S. Basile. (In Cant. D. Th. in 1. Luc.) En sorte qu'elle pouvait dire par la bouche de l'Ecclésiastique : « In plenitudine sanctorum » detentio mea. (G. xxiv. 16.) C'est-à-dire, comme l'ex-plique S. Bonavenlure : « Totum teneo in plenitudine » quod alii sancti tenent in parte. » Je possède en pléni-tude tout ce que les autres saints possèdent en partie. (S, Bonav. Serm. 3. de B. V.) Et S. Vincent Ferrier, parlant particulièrement de la sainteté qu'avait Marie avant sa naissance, dit qu'elle surpassa celle de tous les saints et de tous les anges : « Virgo sanctificata fuit in » utero, super omnes sanctos et angelos. »
La grâce que reçut Marie surpassa non-seulement celle de chaque saint en particulier, mais encore celle de tous les saints et de tous les anges réunis, comme le prouve le très-docte père François Pepe, de la compagnie de Jésus, dans son bel ouvrage sur les grandeurs de Jésus et de Marie. (Tom. 3. lez. 436.) Il assure que cette opinion, si glo-rieuse à notre reine, est aujourd'hui commune, et regar-dée comme certaine par les théologiens modernes (tels que Carlàgene, Suarez, Spinelli, Recupito, Guerra, et beau-coup d'autres qui l'ont examinée ex professo ; chose que les anciens n'avaient jamais faite). El il raconte encore que la mère divine envova leP.MartinGullierez remercier de sa
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part le P. Suarez d'avoir défendu si courageusement cette opinion très-probable, qui, selon le témoignage du P. Se-gneri, dans son Dévotà Marie, a été ensuite appuyée par le sentiment unanime de l'école de Salamanque.
Or, si celle opinion est commune et certaine, il faut regarder comme bien probable encore l'autre opinion, selon laquelle, dès le premier instant de sa conception immaculée, Marie reçut une grâce supérieure à celle de tous les saints el de tous les anges réunis ensemble. Le P. Suarez soutient fortement cet avis, et les pères Spinelli, Recupito (le P. Pepe au 1. cit.), et La Colombière (Serm. 29.) l'ont adopté. Mais, oulre les autorités des ihéologiens, il y a deux raisons fortes et convaincantes qui établissent suffisamment l'opinion dont je parle. La première, c'est que Marie fut choisie de Dieu pour être la mère du Verbe divin. Ce qui fait dire au bienheureux Denys-le-Gharlreux que Marie ayant été choisie dans un ordre.supérieur à toules les créatures, vu que la dignité de mère de Dieu appartient en quelque sorte, comme dit le P. Suarez, à l'ordre de l'union hypostatique, il était juste que, dès le commencement de sa vie, des dons d'un ordre supérieur lui fussent conférés, en sorte qu'ilssurpassassent incompa-rablement tous les dons accordés aux autres créatures. El certes, l'on ne peut douter qu'au même instant où, dans les décrets divins, la personne du Verbe fut prédestinés à se faire homme, la mère donlil devait recevoir la nalure humaine ne lui fût aussi préparée. El celle mère élail noire petite Marie. Or, S. Thomas (3. p. q. 27. a. 5. ad \.) enseigne que le Seigneur donne à chacun la grâce propor-tionnée à la dignilé à laquelle il le desline : « Unicuique » diilur gratia secundum id ad quod eligitur. » Et S. Paul l'avait déjà enseigné, lorsqu'il écrivait : « Quiet idoneos vit.                                                              g
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» nos fecit ministros novi Testamenti-, » (I. Cor. ?. 6.) Pour nous faire comprendre que les apôtres avaient reçu de Dieu des dons proportionnés au grand ministère pour lequel ils avaient été chqisis. S. Çernardin de Sienne ajoute que quand quelqu'un est élu de Dieu pour un étal, il reçoit, non-seulement les dispositions dont il a besoin pour le remplir, mais encore les dons nécessaires pour soutenir cet emploi d'une manière honorable : «. Regula » firma est in sacra theologia , quod quandocumque Deus » aliquem elegit ad aliquem statum, omnia bona illi dis-» pensai quee illi statui necessaria sunt, et illud copiose » décorant. » (Serm.40. a. 2. e. l.)Qr, si Marie fut choi-sie pour être la meye de Dieu, il était convenable que Dieu l'ornât, dès le premier moment, d'u,n.e grâce immense et d'un oidre supérieur à la grâce de lous les autres hommes et de lous les anges ; car la grâce deva.il eprrespondre à la dignité immense et très-haute à laquelle Dieu l'élevait, eomnie le concluent tous les théologiens avec S. Thomas, qui dit (loco cit. art 4.) : « Yirgo fuit elec(a ut esset mater » Dei, et ideo non est dubiuuidqni, quin Deus pqr suam » gratiam eam ad hoc idoneam reddiderit. >, D5 sav-ie que Marie, avant d'être mère de Dieu , fut ornée d'une sain-teté si parfaite, qu'elle la rendit capable de soutenir cette grande dignité : « In beata Virgine fuit perfectio quasi » disposilha, per quam reddebalur idonea ad hoc quod » esset mater Christi, ethocfuit perfectio sanctificationis.» Ainsi s'exprime.le saint docteur. (Cit. q. 27. a. 5. ad 2.) H avait déjà dit (o. p. q. 7. a. 10. ad i.) que Marie élait appelée pleine de grâces, non pas à l'égard de la grâce elle-même, paice qu'elle ne l'eut point dans le degié souverain d'excellence où il est possible de l'avoir; ainsi, selon le même saint docteur, la grâce habituelle de
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Jésus-Ghrisl ne fut pas souveraine en ce sens que la puis-sance divine n'eût pu absolument la rendre plus grande, quoiqu'elle correspondît suffisammenl à la fin à laquelle la divine sagesse avait destiné l'humanité du Sauveur, c'est-à-dire à l'union avec la personne du Verbe : « Virtus, divina » licet possit facere aliquid majus et melius, quam sit » habitualis gratia Christi, non (amen posset facexe quod » ordinareturadaliquid majus, quam bit unio personalis » ad filium unigenitum a Patre; cui unioni sufficienter » talis correspondet mensura gratiae, secundum definilio-». nem divinae sapientiae. » (?. q.7. a. 42. ad2.)Lemème docteur angélique enseigne que la puissance divine es(, si grande, qu'il lui reste toujours, quoi qu'elle donne, quel-que chose à donner; et quoique la puissance naturelle de la créature soit limitée en soi, quant à l'acte de recevoir, de sorte qu'elle peut être entièrement remplie ; néan-moins sa puissance d'obéissance à la divine volonté est illimitée, et Dieu peut sans-cessela rempliç davantage, en lui donnant une plus grande capacité de recevoir. « P-q-» tentiam naturalem ad recipiendum posse tolam ini-» pleri, non autem potentiam obedjendi. » (S Thon» q. 29. de Verit. a. S. ad 5.) Pour revenir à notre sujet, S. Thomas dit donc que la bienheureuse Vierge Marie, quoiqu'elle ne fût point pleine de grâce quant à la grâce même, était néanmoins appelée pleine de grâce à l'égard d'elle-même, parce qu'elle eut une grâce immense, suf-fisante, et correspondante à son immense dignité, de tellesorte qu'elle la rendît propre à devenir la mère d'un dieu : « Beata Viiigtfest plena gratiae, non ex parle ipsius » gratiae, quia non habuit gratiam in summa excellentia » qua potest haberi, nec ad omnes effectus gratiae : seddicir » tur fuisse plena gratia per compaxaUanem ad ipsam, quia
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» scilicet habebat gratiam sufficientem ad statum illum » ad quem erat a Deo elecla, ut esset mater unigeniti » ejus. » (D. q. 7. a. 40. ad 1.) C'est pourquoi Benoît Fernandez ajoute que la mesure dont il faut se servir pour connaître le degré de grâce qui a été communiqué à Ma-rie est la dignité de mère d'un dieu : « Est igitur digni-» tas matris Dei regula, per quam meliendum est quid-» quid virgini ab eo collatum credimus. »
David disait donc avec raison que les fondemens de celle cité de Dieu, qui estMarje, devaient être posés sur la cime des monts : « Fundamenla ejus in montibus » sanctis, » (Ps. xxix.) c'est-à-dire, que les premiers mo-mens de la vie de Marie devaient être plus élevés que tou-tes les vies des saints les plus consommés en vertu : « Di-» ligit Dominus, poursuit le prophète, portas Sion, super )> omnia tabernacula Jacob. » Et le même David nous en donne la raison ; c'est parce Dieu devait se faire homme dans son sein virginal : « Homo natus est in ea. » II fut donc convenable que Dieu donnât à celte vierge, dès le premier moment qu'il la créa, une grâce correspondante à Ja dignité d'une mère de Dieu.
Isaïe veut nous faire comprendre la même chose, quand il dit que dans les temps à venir la montagne de la maison du Seigneur (qui fut la bienheureuse Vierge) devait être préparée sur le sommet de toutes les autres monta-gnes , et que toutes les nations devaient en conséquence y affluer pour recevoir les divines miséricordes : « El erit » in novissimis diebus praeparatus mons domus Domini » in vertice monlium, ei elevabilur super colles, ei fluent » adeumomnesgentes.» (Isai. 2.2.)S. Grégoire l'explique ainsi : « Mons quippe in vertice monlium, quia altitudo » Mariae supra omnes sançlosrefulsit. » (Lib. \. in i, Reg.
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c. 4.) Et S. J. Damascène : « Mons in quo beneplacitum » est Deo habitare in eo. » Montagne que Dieu s'est plu à choisir pour sa demeure. C'est pour cela que Marie fut appelée cyprès du mont Sion ; cèdre, mais cèdre du mont Liban : olive, mais olive toute belle : choisie, mais choi-sie comme le soleil ; car, dit S. P. Damien, comme le so-leil surpasse en lumière la clarté des étoiles au point de les faire disparaître : « Siderum rapil positionem, ut sint » quasi non sint ; » ainsi l'auguste Vierge mère surpassa en sainteté les mérites de toute la cour céleste : « Sic virgo « merita singulorum et omnium antecedit. » (Serai, de ass.) Ce qui fait dire élégamment à S. Bernard que Marie fut si sublime en sainteté, qu'aucune autre mère que Marie ne convenait à Dieu, et qu'aucun autre fils que Dieu ne convenait à Marie : « Neque enim decebat Deum » alia maler quam Virgo, neque Virginem alius filius » quam Deus. »
La deuxième raison par laquelle on prouve que Marie surpassa en sainteté tous les saints réunis, dès l'instant de sa conception, est fondée sur le grand office de médiatrice des hommes qu'elle exerça dès le commencement ; c'est pourquoi il fallait qu'elle possédât, dès le commencement, un fonds plus abondant de grâces que tous les hommes ensemble. On sait cornbien ce titré de médiatrice est fré-quemment donné à Marie par les SS. Pères et par les théologiens, parce qu'elle a obtenu le salut à tout le genre humain par sa puissante intercession et par un mérite de congruité, en procurant au monde perdu le bienfait de la rédemption. On dit : « mérite de congruilé, » parce que Jésus-Christ seul est notre médiateur par voie de justice, et par mérite « de condigno » pour parler le langage des écoles, ayant offert ses mérites au Père Eternel, qui les a
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acceptés pour noire salut. Marie, au contraire, est média-trice de grâce par voie de simple intercession j et de mérite » de congruo, » ayant offert à Dieu, comme disent les théologiens avec S. Bonaventura, ses mérites pour le salut de tous les hommes, et Dieu les ayant acceptés, par grâce, avec les mérites de Jésus-Christ. A ce sujet S. Arnould de Chartres dit : « Ipsa in nostra salute communem cum » Christo effectum obtinuit. » Et Richard de S.-Victor : » Omnium salutem desideravit j quaesivit^ obtinuit : imo » omnium salus per ipsam effecta.» (Cap.26.in Cant.) Ea sorte que tout bien, tout don de vie éternelle, que chacun des saints a reçu de Dieu, leur a été dispensé par le canal de Marie.
C'est ce que veiU nous foire entendre la sainte Église j lorsqu'elle honore la divine mère en lui appliquant ce passage de l'Ecclésiastique (24. 25.) « In me gratia omnis » vise et veritatis. » Elle dit vice, parce que toutes les grâces que reçoivent les voyageurs lear sont dispensées par Marie; veritatis, parce que la lumière de la vérité se donne par Marie. « In me omnis spes vitae et virtutis : » vitce, parce que nous espérons obtenir par Marie la vie de la grâce en ce monde et la gloire du ciel ; virtutis > parce qu'on acquiert par Marie toutes les vertus, et spécia-lement les vertus ihéologales, qui sont les principales vertus des saints. « Ego mater pulchrae dilectionis, timoris» » agnitionis et sanctae spei. » Marie obtient à ses servi-teurs, par son intercession^ les dons de l'amour divin* de la sainte crainte, de Ja lumière céleste, et de la saime con-fiance. S. Bernard conclut de là, que selon l'enseignement de l'Église, Marie est la médiatrice universelle de notre salut : « Magnifici»gratiae interveniricem, mediatricem sa-« lutis, restauratricem saeculorum. Haeeniihi de illa cantat
Ì>E HARIÈ.                                             S'9
« ecclesia, ei me eàd^m docuit decantate. » i(Ep1st. 474. ad. can.Lugd.)
C'est pour cela, dil S. Sophrone, patriarche de Jérusa-lan, que l'archange Gabriel l'appela pleine de grâce : « Ave gratia plena ; » tandis que la grâce, dit ce saint, a été donnée aux. autres avec mesure, elle a été donnée tout entière à Marie : « Bene plena, quia cseteiis sanctis datur » gratia per pirtes; Maii vero tota se infundit plenitudo » |raii». S> {Serm. de Aes.) H eii fut ainsi, selon lc témoi-gnage dé S. Basile-, pour qu'elle pût être de la ïorlê la digne médiakiee erilrè Dieu et les hommes : « Ave gratia » plena, propterea Deum intcr et hominesmediatiix inter-» cedens. » Si la Vierge Marie n'eût point été remplie delà divine grâce, poursuit S. Laurent-Justinien, comment aurait-elle pu être l'échelle du paradis, l'avocate du monde et la vraie médiatrice des hommes avec Dieu ? « Quomodo » non est Maria plena gratia, quae effecta est paradisi » seala, mundi interventrix, Dei atque hominum veris-» sima mediatrix? » (Serm. de ann. ? ?.)
Là seconde raison que nous avons énoncée a donc acquis le dernier degré d'évidence. Si Marie, en qualité de mère destinée au commun Redempterir, reçut dès le commence-ment la fonction de médiatrice pour tous les hommes, el par conséquent aussi pour tous les-saints, il fui bien encore nécessaire qu'elle reçût, dès le commencement, inwgiâce supérieure, telle que n'ont pu l'avoir tous les saints pour lesquels elle devait intercéder. Je m'explique plus claire-ment : Si tous les hommes devaient devenir -agréables à Dieu par l'intermédiaire de Marie, il fall.iil bien que Slaiie fût pins sainte et bliis agréable à Dreil que tous les hommes feuscmble. Autrement, comment aurait-elle pu interctkM· pour tous te horirrMîs? H est absolument nécessaire qu'îm
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intercesseur soit plus agréable à son monarque que tous ses sujets, pour qu'il obtienne à tous la grâce du prince. Si donc Marie, conclut S..Anselme, mérita de devenir la digne réparatrice du monde égaré, c'est parce qu'elle fut la plus sainte et la plus pure de toutes les créatures : « Pura sanctitas pectoris ejus, omnis creaturae puritatem » sanctitatemque transcendens, promeruit, ut reparatrix » perditi orbis dignissime fieret. » (Deexcell. Virg. e. 9.)
Marie fut donc médiatrice des hommes, dira-t-on ; mais comment peut-on encore l'appeler médiatrice des anges? Plusieurs théologiens assurent que Jésus-Christ mérita même aux anges la grâce de la persévérance; ainsi, comme Jésus fut leur médiateur de condigno, on peut dire aussi que Marie a été leur médiatrice de congruo, puisqu'elle a accéléré par ses prières la venue du Rédemp-teur. Du moins on peut dire qu'en méritant de congruo, de devenir h mère du Messie, elle mérita aux anges la réparation de leurs trônes, que les démons avaient perdus ; donc, elle mérita au moins aux anges cette gloire acciden-telle; c'est pourquoi, Richard de S.-Victor dit : « Ulra-» que creatura per hanc reparatur, et angelorum ruina per » hanc instaurata est, et natura humana retoncilrala. (In Cant. IV.) El S. Anselme l'avait déjà dit : « Cuncta per » hanc virginem in statum pristinum revocata sunt et » instaurata. » (Deexcel. Virgin, c. 11.)
Ainsi notre céleste enfant, soit parce qu'elle fut établie la médiatrice du monde, soit parce qu'elle fut destinée à être la mère du Rédempteur, reçut dès sa naissance une grâce supérieure à celle de tous les sainis réunis ensemble. Quel agréable spectacle n'offrait donc point au ciel et à la terre la-belle ame de celle heureuse enfant, bien qu'elle fût encore renfermée dans le sein de sa mère? Elle était, aux
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yeux de la Divinité la plus aimable créature ; car, étant pleine de grâce et démérite, elle pouvait déjà diie alors: « Cum essem parvula, placui Altissimo. » Elle était en même temps la créature la plus amanle de Dieu qui eût jusqu'alors paru dans le monde; de telle sorte que si Marie fût née immédiatement après sa conception Irès-pure, elle serait venue au monde plus riche en mérites et plus sainte que tous les saints ensemble. Or, pensons combien plus sainte elle était encore quand elle naquit, alors qu'elle vil la lumière après avoir acquis des mérites durant les neuf mois qu'elle fut enfermée dans le sein de sa mère ! Passons maintenant au second point, et consi-dérons combien fut grande la fidélité avec laquelle Marie correspondit sans délai à la grâce divine.
deuxième point. Ce n'est pas une simple opinion, dit nn savant auteur (le P. La Colombière, Serm. 31.), mais c'est l'opinion du monde entier, que Marie enfant, ayant reçu dans le sein de sainte Anne la grâce sancti-fiante, reçut dans le même instant le parfait usage de la raison, avec une grande lumière divine correspondante à la grâce dont elle fut enrichie, de sorte que nous pouvons croire que dès l'instant où sa belle ame fut unie à son corps très-pur, elle fut éclairée de toutes les lumières de la divine sagesse, pour bien connaître les vérités éternel-les, la beauté des vertus, et surtout la bonté infinie de son Dieu, le droit qu'il avait d'être aimé de toutes les créatures, et particulièrement d'elle-même, à cause des dons inestimables dont le Seigneur l'avait ornée, et par lesquels il l'avait distinguée de toutes les créatures, en la préservant de la souillure du péché originel, en lui don-nant une grâce immense, et en la destinant à être la mère du Verbe et la reine de l'univers.
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II suit de là que dès ie premier moment, Marie, re-connaissante envers son Dieu, commença salis relard à opérer tout ce qu'elle put, faisant fructifier c'ès lors fidèlement ce grand capital de grâces qui lui a\ait été con-fié. Tout appliquée dès ce moment à aimer la bonté di-vine et à lui pliure,, elle l'aima de toutes ses forces, et elle continua à l'aimer sans cesse durant les neuf mois qui précédèrent sa naissance, et qu'elle employa sans relâ* ehe à s'unir de pliiSÎii plus avec son Dieu par des actes fervens d'amour. Exempte de la faute originelle "die était par là même libre de tout attachement terrestre, de tout mouvement désordonné, de toute distraction, de toute opposition des sens, qui auraient pu l'empêcher d'a-vancer de plus en plus dans le divin amour; tous ses sens étaient d'aecord avee son esprit pour s'élever vers Dieu : ainsi sa belle ame, délivrée de tout empêchement, et ne s'arrêtant jamais, volait sans cesse vers Dieu, l'aimait sans cesse et croissait sans relâche dans son amour. C'est pour cela qu'elle se nomme elle-même un platane élevé sur le courant des eaux : ? Quasi platanus exaltata sum juxla » aquam. » (Ecel. xxix. 19.) Car elle fuleelte noble plante de Dicuqni ne cessa de croître près du courantdela grâce divine.C'est encorepour cela qu'elles'appelle vigne : ? Ego » quasi vitis fructificavi suavitatem odoris. (Ecel. xxiv. 23.) Non-seulement parce qu'elle fut si humble aux yeux du monde, mais encore parce que, comme la vigile va toujours cioissanl > selon le proverbe reçu : « Yilis nullo » fine crescit, » (les autres arbres, l'oranger, le mûriei, le poirier ont une stature déterminée, mais le sarment de vigne croît toujours , et il grandit à l'égal de l'arbre au-quel il s'attache), ainsi la ircs-sainte Vierge croissait tou-jours en perfection : « Ave vitis semper vigens. » Ainsi
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la saluait S. Grégoire Thaumaturge (Serrrh 4 in Ann.) et toujours elle fut unie à son Dieu, qui était sort unique ap-pui. L'Esprit-Sainl parlait encore d'elle> lorsqu'il disait: « Quse est ista quae ascendit de deserto deliciis affluens, » innixa super dilectum suum? » (Cant. v.) S. Ambroise commente ainsi ce passage : « Haec esl quae ascendit ita ut » adhsereat Dei verbo sicut vitispropago. » (Ap. seq. 40. de Ann.) Quelle esl celle qui, se tenant unie au YeAe divin, croît comme un plant de vigne appuyé sur tin grand arbre?
Plusieurs graves théologiens disent que l'ame qui pos* gèdè «ne habitude de venu produit toujours un acte égal en intensité à l'habitude qu'elle possède > toutes les fois qu'elle correspond fidèlement à la grâce actuelle qu'elle reçoit ensuite de Dieu 4 d'où il suit qu'elle acquiert chaque fois un nouveau et double mérile 4 égal à la sommé des mérites qu'elle avait déjà acquis. Celle augmentation, eomme ils disent, fui accordée aux anges> lorsqu'ils étaient dans la voie ; et si elle fut accordée aux anges > qui pourra croire qu'elle ait été refusée à la divine Mère pen-dant qu'elle vécut sur la terre, mais surtout dans le (émps dont je parle, où elle était dans le sein de sa mëré* époque à laquelle sa fidélité à correspondre à la grâce surpassa Certainement celle des anges? Donc Marie, pendant tout ce temps-là, doublait à chaque instant celle grâce sublime* qu'elle posséda dès le commencement de sa conception, puisqu'en correspondant de toulessesftireesel d'une ma-nière parfaite dans chacun des actes qu'elle produisait, elle multipliait eoriséquemment ses mérites à chaque instant. De sdrie que, si dans le premier ihslàni elle eut millede-grés dé grâces; elle en eut deux mille dans le second> quatre mille dans le troisième > huit fnille dans le qua-
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trième, seize mille dans le cinquième et trente-deux mille dans le sixième. Nous ne sommes maintenant qu'au sixième instant; mais multipliez celle somme par un joui-entier, multipliez-la par neuf mois , et considérez quels trésors de grâces, de mérites et de sainteté Marie apporta au monde lors de sa naissance.
Réjouissons-nous donc avec notre petite Marie, qui naît si sainte, si agréable à Dieu, et si pleine de grâce. Et ré-jouissons-nous, non-seulement pour elle, mais encore pour nous, puisqu'elle vient au monde pleine de grâce, non-seulement pour sa gloire, mais encore pour notre bien. S. Thomas considère dans son quatrième opuscule que la très-sainte Vierge fut pleine de grâce en trois ma-nières. 4° Elle fut remplie des grâces dans son ame, de sorie que dès le commencement sa belle ame fut tout à Dieu; 2° dans son corps, en sorte qu'elle mérita de re-vêtir le Verbe éternel de sa chair très-pure ; 3° elle fut pleine de grâce pour l'avantage commun, afin que tous les hommes pussent y participer : « Fuit etiam gratia » plena, quantum ad refusionem ad omnes homines. » Quelques saints, ajoute le docteur angélique, ont Iant de grâce qu'elle ne suffit pas seulement pour eux, mais qu'elle peut encore servir à sauver plusieurs autres hom-mes, mais non pas tous les hommes ; à Jésus-Christ seul et à Marie, fut accordée une grâce suffisante pour sauver tous les hommes : « Sed quando quis haberet tantum, quod » sufficere! ad salutem omnium, hoc esset maximum; et hoc fuit in Christo et in beata Virgine. » Ainsi parle S. Thomas. (Opusc. 8.) En sorte que ce que S. Jean dit de Jésus-Christ (c. i. 16.) : « Et de plenitudine ejus accepi-» mus omnes, » les saints le disent de Marie. S. Thomas de Villeneuve : « Gratia plena de cujus plenitudine acci-
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» piunt universi. » Tellement, dit S. Anselme, qu'il n'y a personne qui ne participe à la grâce de Marie : « Ita ut » nullus sit qui de plenitudine ejus non sit particeps. » Et y a-t-il au monde quelqu'un envers qui Marie ne soit pas bonne, et auquel elle n'accorde pas quelque miséri-corde ? « Quis unquam reperitur cui propitia Virgo non sit ? » Quis adquem ejus misericordia non seexlendal? » Ilfaut cependant bien remarquer que nous recevons la grâce de Jésus, comme auteur de la grâce, et de Marie, comme médiatrice ; de Jésus, comme sauveur, et de Marie, comme avocate; de Jésus, comme source, de Marie, comme canal.
C'est pourquoi S. Bernard dit que Dieu a établi Marie comme l'aqueduc des miséricordes qu'il voulait départir aux hommes, et qu'il la remplit de grâces, afin que chacun reçût une portion de sa plénitude : « Plenus aquae-» ductus, ut accipiant cseteri de plenitudine ejus, non au-» tem plenitudinem ipsam. » Ce grand docteur nous ex-horte donc à considérer avec tjuel amour Dieu veut que nous honorions celle auguste vierge, puisqu'il a placé en elle tous les trésors de ses biens, afin que nous témoi-gnions notre reconnaissance à notre reine bien-aimée de tout ce que nous avons d'espérance, de grâce el de moyens de salut ; puisque tout nous vient par ses mains et par son intercession. Voici ses belles paroles: « Inluemini quanto » devotionis affectu a nobis eam voluit honorari, qui lo-» lius boni pleniludinem posuit in Maria ; ut proinde, si » quid spei nobis est, si quid salutis, ab ea noverimus » redundare. » (Serm. de Aquaed.) Malheur à l'ame qui, négligeant de se recommander à Marie, se ferme ce canal de grâces ! Lorsqu'Holopherne voulut s'emparer deBélhu-lie, il rompit les aqueducs de çet^ ville : « Incidi praecepit
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?» aquaeductus illorum. » (Jud. vu. 6.) C'est ce que fait le démon lorsqu'il veut se rendre maître d'une ame : il commence par lui faire abandonner la dévolion envers la très-sainte Vierge ; ce canalélanl fermé, l'ame perdra fiicilemeni la lumière, la crainte de Dieu, et, enfin, le sa-lut éternel. Qu'on lise l'exemple suivant, dans lequel on verra la bonté du cur de Marie, et la perte à laquelle s'expose celui qui se ferme ce canal, en abandonnant la dévolion envers cette reine du ciel.
Exemple.
Trilhème, Canisius el d'autres encore, racontent qu'à Magdebourg, ville de Saxe, il y avait un homme appelé Udon qui eut, dès l'enfance, un entendement Irès-borné, ce qui le rendait l'objet de la dérision de tous ses con-disciples. C'est pourquoi, un jour qu'il était plus af-fligé qu'à l'ordinaire de son incapacité, il alla se recom-mander à la très sainle Vierge, devant une de ses image*. Marie lui apparut en songe, et lui dit : Udon, je veux le consoler, el je veux l'obtenir de Dieu, non seulement une habileté suffisante pour le soustraire à la moquerie, mais encore des latens qui te rendront admirable ; en oulre, je te promets, qu'après la mort de l'évêque de celle ville, tu seras élu en sa place. Tout se vérifia comme Marie le lui avait dit; il avança rapidement dans les sciences, el il oblinl l'évèché de celte ville ; mais Udon fut si ingrat envers Dieu et envers sa bienfaitrice, qu'après avoir aban-donné toute dévolion, il devint le scandale du monde. Unenuil qu'il était dans son Ht avec une compagne sacri-lège, il entendit une voix qui lui disait : « Udo, cessa de » kdo ; ksisti satis, Udo. » Udon, cessez vos jeux, qui of-
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fenseiu pieu ; vous avez assez jo^é, Udoi^. La ptemiète fois, il s'irrita en entendant ces paroles, pensant qu'un homme les lui adressait pour le corriger; mais, étendant répéter la même chose, la seconde et la troisième nuit, il craignit qu,e ce ne fût une voix du ciel ; néanmoins il ne laissa pas que de continuer s$ mauvaise vie. Mais voici le châtiment qui lui arriva après que Pieu lui eut encore donné trois mois pour rentrer en lui-même. Un vieux chanoine, nommé Frédéric, était une nuit dans l'église de saint Maurice > priait Dieu qu'il voulût bien remé-d,ier au scandée que donnait le prélat, lorsqu'un vent furieux ouvrit la porte de l'église; deux jeunes gens en-trèrent ensuite portant à la main des torches allumée^, el se placèrent aux côtés du griuid autel. Deux autres les suivirent el vinrent étendre devant l'autel un lapis sur lequel ils placèrent deux sièges d'or. Çientôl après vint un au ire jeune homme, vêtu d'un habit militaire, tenant une épée à la main, elqui, arrêté au milieu de l'Eglise, s'é-cria : ò vous, saints du ciel, dont les saintes reliques sont dans celle église, venez assister à la grande justice que va faire le juge souverain. A ces mots, plusieurs saints el même les douze apôtres comparurent, comme assesseurs du juge. Enfin Jésus-Chrit entra, el il alla s'asseoir sur l'un des deux sièges. Marie parut aussi, entourée d'un grand nombie de vierges, et elle fut platée sur l'autre siège k, côté de son fils ; alors le juge ordonna qu'on lui amenât le coupable, et ce fut le malheureux Udon. S. Maurice parla, el il demanda justice, de la part du peuple, scan-dalisé de la vie infâme du coupable ; tous élevèrent la voix, el dirent : Seigneur, il mérite la mort. Qu'il meure donc, dit le juge éternel ; mais , voyez combien est grande la bonté de Marie! Avant que la sentence fût
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exécutée, Ja pieuse mère sortit de l'église pour ne pas assister à cet acte terrible de justice, et ensuite, le mi-nistre qui était entré des premiers avec l'épée s'approcha d'Udon, et, d'un seul coup, il lui trancha la tête; et la vision disparut. L'église était restée dans l'obscurité ; le chanoine, tout tremblant, va allumer un flambeau à une lampe qui brûlait sous l'église; de retour, il voit le corps d'Udon séparé de sa tête, et le pavé tout ensanglanté. Lorsque le jour parut, et que le peuple accourut à l'église, le chanoine raconta toute la vision, et le fait de celte hor-rible tragédie. Le même jour, le malheureux Udon apparut sous la forme d'un réprouvé, à un de ses chapelains, qui ignorait ce qui s'était passé dans l'église. Cependant le ca-davre d'Udon fut jeté dans un bourbier, et son sang de-meura comme un monument perpétuel sur le pavé, qu'on tient toujours couvert d'un lapis. Depuis celte époque, on observe la coutume de le découvrir lorsqu'un évêque prend possession de ce siège, afin qu'à la vue d'un tel châtiment, il pense à bien régler sa vie, et à ne pas payer d'ingra-titude les grâces du Seigneur et de sa irès-sainle mère.
Prière.
? sainte et céleste enfant, vous qui êtes la mère destinée à mon Rédempteur, et la grande médiatrice des misérables pécheurs, ayez pitié de moi, voici à vos pieds un autre ingrat, qui recourt à vous, et qui vous demande misé-ricorde. Il est vrai que, par mes ingratitudes envers Dieu et envers vous, je mériterais d'être abandonné de vous ; mais j'entends dire, et je crois, puisque je sais combien votre miséricorde est grande, que vous ne refusez poinl de se-courir celui qui se recommande à vous avec confiance. ? créature la plus élevée du monde, puisque Dieu seul est
au-dessus de vous, et puisque les plus grandi dans le ciel sont pelils devant vous; ô sainle des saint! ! ô abîme de grâce, el pleine de grâce ! secourez donc un miséra-ble qui a perdu ce trésor par sa faute. Je sa s que vous êtes si agréable à Dieu, qu'il ne vous refuse rien. Je sais encore que votre bonheur est d'employer voire gran-deur à secourir les misérables pécheurs. Ah ! faites donc voir combien est grande la faveur que vous pi tssédez près de Dieu, en m Obtenant une lumière et une flamme di-vine si puissante, qu'elle me change de pèche ir en saint, et que, me détachant de toute affection teirestre, elle m'embrase entièrement de l'amour divin, faites-le, ô ma souveraine! puisque vous pouvez le faire; fuiles-le pour l'amour de ce Dieu qui vous a rendue si grande, si puissante et si miséricordieuse ; telle est mon espérance. Amen.
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IIIe DISCOtftS.
SUR  LA  PRÉSENTATION DE MARIE.
L'offrande qne Marie fit d'elle-même à Dieu fut prompte et sans délai, entière et sans réservé.
Il n'y a jamais eu > et il n'y aura jamais d'offrande d'une pure créature, plus grande ni plus parfaite, que celle que Marie, enfanl de trois ans» fil à Dieu, lorsqu'elle se présenta au temple pour lui offrir, non des parfums, ni des victimes, ni des (alens d'or » mais l'holocauste par-fait d'elle-même, qu'elle fit en se consacrant comme une victime perpétuelle en son honneur. Elle avait bien en-tendu la voix de Dieu qui l'invitait dès-lors à se consacrer tout entière à son amour, par ces paroles: < Surge, pro-» pera, arnica mea, et veni. » (Gant, u, 10.) Son Sei-gneur voulait qu'elle oubliât dès ce moment sa patrie, ses païens, et tout le reste, pour s'appliquer uniquement à l'aimer et à lui plaire : « Audi, filia, et vide, et inclina » aurem tuam, etobliviscere populum tuum, eldomum pa-ît tris lui. »(Psalm.xuv, H. ) Marie obéit avec promptitude à la voix divine. Considérons dono combien fut agréable à Dieu celte offrande que Marie lui fit d'elle-même., parce qu'elle la fil promptement et entièrement; promplemenl et sans délai, premier point ; entièrement et sans réserve, second point.
Premier point. Commençons. Marie s'offrit à Dieu promplemenl. Dès le premier moment où celle enfant
DE  MARIE.
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céleste fut sanctifiée dans le sein de sa mèrej et qui fut celui de sa conception immaculée, elle reçut le parfait usage de la raison, pour pouvoir commencer à mériter dès-lors, selon l'opinion commune de tous les docteurs avec le père Suarez, qui dit que la manière la plus parfaite que Dieu emploie pour sanctifier une ame, étant de la sanctifier par son propre mérite, selon ce ju'enseigne
5.  Thomas, (3. p. q. 49. a. 3.) il faut croire que la très-sainte Vierge a été sanctifiée ainsi : « Sanclific >ri per pro-» prium actum est perfectior modus; ergo credendum est » hoc modo fuisse sanctificatam Virginem. » (4. 2. in 3. p. D. 4. 5. 8.) Et si ce privilège fut accordé aix anges et à Adain, comme dû le docteur angélique, (1. p. q. 6-5. a.
6. et q. 95 a. 2.) à plus forte raison , devons nous croire qu'il fut concédé à la mère divine, à laquelle on doit cer-tainement supposer que Dieu a conféré des doi s supérieurs à ceux de toutes les autres créatures, puisqu'il daignait lu choisir pour être sa mère, selon ce qu'enseigne le même docteur : « Ex ea accepit humanam naturam, et ideo prae » capieris majorem debuit a Christo gratiae ? eniludinem » obtinere. » (3. p. q. a. 27. 5.) Cur, étant mère, ajoute le père Suarez, elle a un droit particulier à Dus les dons de son fils : « Unde fil ut singulare jus habeat ad dona » filii sui. » (T. 2. in 3. p. d. i. 5. 2.) El commj il foi* lait que Jésus-Christ eût, par l'union hypostatique, la plénitude de toutes les grâces, il était convenu! le aussi que Jésus, en conséquence d'une dette naturelle, contractée envers la maternité divine, conférât à Marie d » grâces su*
périeures à celles qui avaient été accordées à to|is les au as saints et à tous les anges.
Ainsi, dès le commencement de sa x'.e, Marie connut Dieu, et elle le connut tellement « qu'aucijne langui*,
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» dil l'ange à sainle Brigilte, ne sera capable d'exprimer »'combien l'intelligence de la sainle Vierge pénélrait dans » les profondeurs de Dieu, dès le premier inslanl qu'elle le » connut. » (Serai. Ang. c. 14.) Et dès-lors, gardée par celle première lumière dont elle fut éclairée, Marie s'offrit toute à son Seigneur, se dédiant entièrement à son amour et à sa gloire, comme l'ange conlinue de le dire à sainte Brigitte : <; Dès-lors, notre reine résolut de sacrifier à Dieu » sa volonté avec tout son amour durant tout le temps de » sa vie; et personne ne peut comprendre combien sa vo-» lonté se soumit à embrasser tout ce qui pourrait lui être » agréable. » (Loc. cit.)
Mais l'eefunt immaculée savait que ses saints parens, Ioachim et Anne, avaient promis à Dieu, et avaient même fail vu, comme le rapportent plusieurs auteurs, de lui consacrer, pour le servir dans le temple, l'enfant quinaîlrait d'eux, s'il voulait bien le leur donner ; c'était d'ailleurs la coutume chez les Juifs d'enfermer leurs fillesdans quelques-unes des cellules qui entouraient le temple pour les y éle-ver convenablement ; comme lerapporlenl Baronius, Ni-céphore, Cédrenus, et Suarez avec l'historien hébreu Jo-sèphe, etd'après l'auiorité de S. JeanDamascène, deS< Gré-goire de Nicomédie, de S. Anselme, (de form. et mor. B. ftf.) et S. Ambroise, (deVirg. 1.1.) Et comme il est rap-porté clairement au liv. des Machabées, (IIMach.m, 2.) où, en parlant d'Iléliodore, qui voulait assailli rie temple pour prendre le irésor qui y était renfermé, il est dit que : « Pro eo quod in contemptum locus esset venturus... vir-»gines, quse conclusse erant, procurrebant ad Oniam. » Marie, dis-je, savait cela, et c'est pourquoi, à peinearrivée à l'âge de trois ans, comme l'attestent S. Germain et S. Epi-phane qui dil : « Tertio anno oblata est in templo, » (Serm.
DE  MARTE.                                           5S
delaud. V.) âge auquel les enfans désirent l'assistance de leurs parens, et en ont le plus de besoin, Marie voulut s'offrir solennellement à Dieu, et se consacrer à lui, en se pré-seniantau lemple ; en sorte que ce fut elle qui, la première, alla prier instamment ses parens de la conduire au lemple, pour accomplir leur promesse. Et sa sainte Mère, dit S. Gré-goire delNysse, « Anna haud cunclata est eam ad templum » adducere, ic Deo offerre. » (Or. de Nat. Christi.)
Et voilà comment Joachim et Anne, sacrifiant gcné-reusemenl à Dieu le bien le plus cher à leurs curs qu'ils possédassent sur la terre, partirent deNazarelh,porlantdans leurs bras, l'un après l'autre, leur chère petite fille; car elle n'était point capable de faire un voyage aussi long qu'clailcelui de Nazareth à Jérusalem, voyage de quatre-vingt milles de dislance, comme disent plusieurs auteurs. Ils étaient accompagnés-d'un petit nombre de parens; mais, comme dit S. Grégoire de Nicomédie, (de oblal. Deipar.) les anges les accompagnaienl par troupes durant ce voyage , et servaient la Vierge immaculée qui allait se consacrer à la majesté divine. « Quam pulchri sunt gressus » tui, fllia principis! » (Cant. vu. 4.) Les anges allaient sans doute chantant : ? combien vos pas sont beaux, com-bien ils sont agréables à Dieu, ces pas que \ous faites pour aller vous offrir à lui, ô fille auguste, choisie entre louteaies autres, par noire commun Seigneur. S. Bernar-din de Busto dit que Dieu même fit une grande fêle ce jour là avec toute sa cour, en voyant conduiie son épouse au lemple : « Magnam quoque festivitatem fecit Deus cum » Angelis in d,educiione suae sponsas ad templum. » (Mar-tal. p. 4. serm. 4.) Car il ne vit jamais de créature plus sainle el plus chérie qui allai s'offrir à lui : « Quia nullus » unquam Deo gratior usque ad illud tempus ascendit. »
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(Loc. cit.) Allez donc, lui disait S. Germain, archevêque de Constantinople, allez, ô reine du monde! ô mère de Dieu, allez gaiement à la maison du Seigneur, pour y attendre la venue de l'Esprit saint, qui vous rendra mère du Verbe éternel : « Abi ergo, ? Domina mater Dei, in alria Domini, » exullansel expectans sancti Spirilus adventum, et uni-» geniti Filii conceptionem, » (de oblal. Virg.)
Dès que le saint cortège fut arrivé au lemple, l'ai-mable enfant s'adressa à ses parens, et, s'étant mise à genoux, elle baisa leurs mains, et leur demanda la béné-diction : puis, sans regarder en arrière, elle monta les quinze degrés du temple, comme rapporte Arias Monlanus d'après l'histoiien Josèphe, et se présenta au prêlre S. Zacharie, selon le léoioignage de S. Germain. Alors, disant adieu au monde, et renonçant à tous les biens qu'il promet à ses sectaleurs, elle s'offre et se consacre à son Créateur.
Au temps du déluge, le corbeau que Noé fil sortir de l'arche resla dehors pour:se nourrir de cadavres; mais la colombe y revint promplemenl sans avoir mis le pied à terre : « Reversa est ad eum in arcani. » (Gen. vin. 9.) Grand nombre d'infortunés, envoyés de Dieu en ce monde, s'y arrêtent pour se repaître de biens terrestres; mais il n'en fut pas ainsi de la colombe Marie; elle connut que noire unique bien, noire unique espérance, notre uni-que amour doit être Dieu; elle connut que le monde est plein de périls, et que celui qui l'abandonne le plus tôt est le plus libre de ses filets; c'est pourquoi elle s'em-pressa de le faire dès l'âge le plus tendre, et alla s'en-fermer dans la retraite sacrée du temple, où elle pouvait mieux entendre la voix de Dieu, mieux l'honorer, mieux l'aimer. Ainsi, la très-sainte Vierge, dès le premier instant
DE  MARIE.                                        55
où elle fut capable d'agir, se rendit toute chère ei toute agréable à son Seigneur, selon le langage que l'Eglise lui prêle : « Congratulamini mihi, omnes qui diligitis Do-» minum, quia, cum essem parvula, placui Altissimo. » (In 2. Resp. 1. noct. in fest. S. M. ad Ni.) C'est pour celte raison qu'elle fut comparée à la lune, parce que, comme celle planète décrit son cours plus rapidement que les autres, ainsi Majrie parvint à la perfection plus vile que tous les autres saints, en se donnant à Dieu prompte-ment et sans délai, entièrement el sans réserve. Passons au second point où nous aurons beaucoup de choses à dire. Second point. -^Eclairée d'en haut, la sainte enfant gavait bien que Dieu n'accepte pas un cur divisé, mais qu'il le veul loul entier consacré à son amour, selon le précepte qu'il nous a donné : « Diliges Dominum Deum » tuum ex toto corde luo. » Ainsi dès le monienl où elle commença à vivre, elle commença à aimer Dieu de toutes ses forces, et elle se donna toute à lui ; mais sa très-sainte ame attendait avec un grand désir le moment de se con-sacrer entièrement à lui en effet et avec solennité. Con-sidérons donc la ferveur qu'éprouva celle amoureuse vierge lorsqu'elle se vil enfermée dans ce saint lieu : d'abord, elle se prosterna pour baiser la terre dans la maison du Sei-gneur; elle adora ensuite sa majesté infinie, la remercia de la faveur qu'il lui avait faite en l'obligeant à demeurer pour un temps dans son temple; puis elle s'offrit toute à Dieu, sans aucune réserve, lui consacrant toutes ses puissances el tous ses sens, loul son esprit et tout son cur; car ce fut alors, comme on le croit, qu'elle fil son vu de virginité, vu qui n'avait jamais été fuit avant elle, comme dit l'abbé Rupert : « Votum virginilatis prima » emisit. » (Lib. 1. d,e insl. Virg.) Elle s'offrit lout en-
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tière sans limitation de temps, comme assure Bernardin de Busto : « Maria se ipsam perpetuis Dei obsequiis obtu-» lit et dedicavit. » (Mar. p. 4.senn. l.)Car elle eut alors l'intention de se dédier au service de la divine majesté, dans le temple, durant toute sa vie, si telle était lu vo-lonté de Dieu, sans sortir désormais de ce saint lieu. Oh ! avec quelle affection devait-elle dire alors : « Dilectus » meus mihi et ego illi! » (Cant. ii. 16*) Le cardinal Hugues commente ainsi ces paroles : « Ego illi tota vivam, » et tota moriar. » Mon Seigneur et mon Dieu, disait-elle, je ne suis venue ici que pour vous plaire et pour vous honorer de tout mon pouvoir; c'est ici que je veux vivre et mourir toute à vous, si cela vous est agréable ; acceptez le sacrifice que vous fait votre pauvre servante, et donnez» moi la grâce de vous être fidèle.
Considérons ici combien fut sainte la vie de Marie dans le temple ; là, « quasi aurora consurgens, » croissant tou-jours en perfection, comme l'aurore croit en lumière, on ne saurait expliquer combien les vertus toujours plus belles de charité, de modestie, d'humilité, de silence, de mor-tification, de douceur, brillaienten elle davantage de jour en jour. Co bel olivier, planté dans la maison du Seigneur, dit S. JeanDamascène, engraissé par l'Esprilsaint, devint l'asile de toutes les vertus. « Ad templum adducitur, ac » deinde in domo Dei plantata, atque per Spiritum sagi-» nata, instar olivae frugiferae, virtutum omnium domici-» lium efficitur. » (Lib. 4. de Fid. e. 15.) Le même saint dit ailleurs : Le visage de la Vierge était modeste, son esprit était humble, ses paroles amoureuses, parce qu'elles sortaient d'un intérieur bien réglé ( Or. 1. de nat. Virg.) El dans un autre endroit il assure que la Vierget bannissant de sa pensée toutes les choses terrestres, em-
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brassant toutes les vertus, et s'exerçant ainsi à \a perfec-tion , fil, en peu de temps, des progrès si consic érables, qu'elle melita de devenir un temple digne de Djeu. (De fid. ort. L. 4. e. ib.)
S. Anselme, parlant aussi de la vie que mena a sainte Vierge dans le temple, dit : Marie était docile, elle par-lait peu, son exléiieur était toujours bien composé; elle ne riait pas, et elle n'éprouvait aucune agitation. Elle per-sévérait dans l'oraison, dans la lecture des sain [es Écri-tures, dans les jeûnes et dans toutes les uvres ce vertu. (Deform. cl mor. R. M.)S. Jérôme rapporte des dé ails plus particuliers de cette vie : Marie avait ainsi réglé son temps': le maiinelle était en prières jusqu'à la Iroisièmehei ire; de la troisième à la neuvième, elle s'occupait à quelqu' >uvrnge; à neuf heures elle reprenait l'oraison, jusqu'à ce q îe l'ange lui apportât à manger selon sa coutume. Elle Idisait en sorte d'être la première à s'éveiller, la plus exacte ì remplir la loi divine, la plus profonde en humilité, et la >Ius par-faite dans toutes les vertus. Personne ne la vit jî mais en colère. Ses paroles sortaient de sa bouche si pi eines de douceur, que Dieu se produisait toujours sur sa langue. (S. Jérôme, cité dans l'Hist. de la Vie de Marie, par e P. Jos. de Jésus et Marie, carmélite déchaussé. Liv. ?. cl.)
La divine mère révéla un jour à sainte Eisabeth, vierge bénédictine du monastère de Sconaugia, comme on le lit dans S. Bonaventure, (de vit. Christ, c. 3.) que quand ses parens l'eurent laissée dans le temple, elle dé-libéra et résolut de n'avoir que Dieu pour 3ère, et qu'elle pensait souvent à ce qu'elle pourrait fi ire pour lui être agréable : « Cum pater meus et maler mea di-» miserant me in templo, statui in corde meo habere » Deum in patrem, et saepe cogitabam quid poss| ? facere
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» illi gratum. » Elle se détermina donc à lui consacrer sa virginité, et à ne rien posséder au monde, donnant à Dieu toute sa volonté. « Statui servare ?virginitatem, nihil «unquam possidere in mundo, et omnem voluntatem » meam Deo commisi. » Elle lui dit en outre, qu'entre tous les préceptes qu'elle devait observer, elle eût princi-palement devant les yeux celui-ci ; « Diliges Dominum » Deum tuum » : et qu'au milieu de la nuit elle allait prier le Seigneur devant l'autel du temple, pour lui demander la grâce d'observer ses préceptes, et de lui faire voir la mère du Rédempteur, le suppliant de lui conserver les yeux pour la contempler, ia langue pour la louer, les pieds pour la servir, et les genoux pour adorer son divin fils dans son sein. Sainte Elisabeth, à ces mots, lui dit : « Mais, ma reine, n'éliez-vous point pleine » de grâce et de vertu ?» Et Marie lui répondit : « Ap-» prends que je me croyais la plus vile dos créatures, et » la plus indigne de la grâce divine, et que c'est pour » cela que je demandais ainsi la grâce et la vertu. » En lin, pour nous persuader de la nécessité absolue où nous som-mes lous de demander à Dieu les grâces qui nous sont nécessaires, elle ajouta : « Pensez-vous que j'aie eu la » grâce el les vertus sans peine? apprenez que je n'ai » pas obtenu une seule grâce sans de grands travaux, » sans l'oraisoncoutinuelle, sans des désirs ardens, sans » un grand nombre de pénitences et de larmes, »
Mais ce qui est digne surtout de nos réflexions, ce sont les révélations de sainte Biigilte, en ce qui concerne les vertus elles exercices pratiqués par la bienheureuse Yierge daqsson enfance. Voici ses paroles : Marie fut remplie du St.rEspril dès sa plus tendre enfance, et elle croissait en grâce à mesure qu'elle croissait en âge. Elle résolut dès-lors d'ai-
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mer Dieu de tout son cur, en sorte qu'il ne fut jamais offensé ni par ses paroles, ni par ses actions. À cet effet, elle méprisai! tous les biens de la terre. Elle don-nait tout ce qu'elle pouvait aux pauvres. Elle était si tem-pérante dans ses repas, qu'elle ne prenait que le néces-saire pour soulenir son corps, Ayant compris, par la sainte Écriture, que ce Dieu devait naître d'une Vierge pour ra-cheter le monde, son cur s'embrasa tellement du divin amour, qu'elle ne soupirail qu'après Dieu et ne pensait qu'à lui. Ne trouvant de bonheur qu'en Dieu, elle évitait même la conversation de ses parens, de peur qu'ils ne la détournassent de la pensée de Dieu. Enfin, elle désirait vivre à l'avènement du Messie pour pouvoir se l'aire la servante de la Vierge bienheureuse qui mériterait d'être sa mère. C'est ce que disent les révélations de sainte Bri-gitte. (Lib. i. et 1. 3. c. 8.)
Ah! n'en doutons pas, le Sauveur accéléra sans doute le moment de sa venue, pour l'amour de celle auguste enfant ; car tandis que, par humilité, elle s'eslimail indi-gne de devenir la servante de la divine mère, elle fut choisie elle-même pour être cette mère; et elle attira le divin fils dans son sein virginal, par l'odeur de ses vertus, et par la puissance de ses prières. C'est pour cela que Marie fut appelée tourterelle par son divin époux : « Vox » turturis audita est in terra nostra ; » (Cant. ii. 42.) non-seulement parce qu'elle aima la solitude comme les tourterelles, vivant dans ce monde comme dans un désert j mais encore parce que, semblable à la tourterelle qui va gémissant dans les. campagnes, Marié gémissait sans cesse dans le temple, touchée de compassion pour les misères du monde perdu, et demandait à Dieu la commune ré-demption. Oh ! avec combien plus d'affection et d'ardeur
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ne répétait-elle pas à Dieu, dans le temple, les prières et les soupirs des prophètes, afin qu'il envoyât le Ré-dempieur! « Emitte Agnum, Domine, Dominatorem terrae » (Isaï. xvi. 4.) « Rorate cli desuper, et nubes » pluant justum. (Id. xlv. 8.) Utinam dirumperes coelos, » et descenderes. » (Id. lxiv. 1.)
En un mot, Marie était l'objet des complaisances de Dieu, qui voyait celte jeune Vierge s'avancer toujours à une plus haute perfection, comme une colonne de fumée, chargée de l'odeur de toutes les vertus, ainsi que la dé-peint le St.-Esprit dans les saints cantiques : « Quae est » ista, quae ascendit per dasertum , sicut virgula fumi, » ex aromatibus mirrhae et thuris, et omnis pulveris » pigmentarii. » (Cant. hi. 6.) Cette petite enfant était vraiment, comme dit Sophrone, le jardin de délices du Seigneur, puisqu'il trouvait en elle toutes sortes de fleure, avec l'odeur de toutes les vertus : « Vere Virgo erat hor-» tus deliciarum, in quo consila sunt universa florum » genera, et odoramenta virtutum. » (Serm. de Ass.) Ce qui fait dire à S. Jean Chrysoslôme (Ap. Canis. L. i. de B. V, c. 15.) que Dieu choisit Marie pour être sa mère sur la terre, parce qu'il ne trouva pas sur la terre une vierge plus sainte ni plus parfaite que Marie , ni un lieu plus digne d'être sa demeure que son sein très-sacré. C'est ce que dit encore S. Bernai d : « Nec in terris Jocus » dignior utero virginali. » S. Anlonin assure que la bienheureuse Vierge, pour être élue et destinée à la qua-lité de mère de Dieu, devait posséder,une perfection si consommée, qu'elle surpassât la perfection de toutes les autres créatures. « Ullima gratia perfectionis, est praeparatio » ad Filium Dei «incipiendum. » (P. ,4. Til. ??. e. 6.)
Donc, comme la sainte petite Marie se présenta et s'of-
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frit à Dieu dans le temple promplement et entièrement ; présentons-nous aussi aujurd'hui à Marie sans délai, et sans réserve, et prions-la de nous offrir à Dieu qui ne nous refusera poinl eh nous voyant offerts par les mains de celte Vierge qui fut le temple vivant du St.-Esprit, les délices de son Seigneur, et la mère choisie du Verbe éter-nel. Espérons beaucoup en celle reine souveraine el recon-naissante, qui récompense, avec un amour extrême, les hommages qu'elle reçoit de ses dévots serviteurs, comme on peut s'en convaincre par l'exemple suivant.
EXEMPLE.
On lit dans la vie de sur Dominique de Paradis, écrite par le père Ignace de Niente, dominicain, que eelte vierge naquit de parens pauvres dans un village nommé Paradis, près de Florence. Elle commença à servir la mère de Dieu dès son enfance. Elle jeûnait en son honneur tous les jours de la semaine, donnait aux pauvres le sa-medi la nourriture dont elle s'était privée; allaitée même jour dans un jardin de la maison, ou dans"les champs voisins, recueillir toutes les fleure qu'elle pouvait trouver, et les plaçait sur une image de la Vierge, tenant entre ses bras l'enfanl'Jésus, qu'elle-avait chez elle. Mais voyons maintenant par combien de faveurs la reine très-recon-naissante récompensa les hommages que lui rendait sa servante. A l'âge de dix ans, Dominique étant un jour à la fenêtre, vit une dame d'un bel extérieur, elavec elle un petit enfapt, l'un et l'autre levant les mains comme pour demander l'aumône. Dominique va chercher le pain, mais au même moment, sans que la porte fût ouverte, elle les voit dans sa chambre, el s'aperçoit que le petit en-fant avait les mains, les pieds et la poitrine blessés. Elle
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demande donc à la dame : Qui a blessé cet enfant? la mère lui répondit : « C'est l'amour. » Dominique, ravie de la beauté et de la modestie de cet enfant, lui demanda si ses plaies lui faisaient mal ; mais il ne répondit que par un sourire. Cependant comme ils s'approchaient tous de l'imnge de Jésus et de Marie, la dame dit à Dominique : « Dis-moi, ma fille, qui te porte à couronner ces images » de fleurs? » Elle répondit : « C'est l'amour que j'ai » pour Jésus et Marie. El comment les aimes-tu ?Je » les aime autant que je peux. Et jusqu'à quel point » peux-tu les aimer ? Autant qu'ils me donnent la » grâce de le faire. » Alors, la divine mère lui dit : « Continue, Dominique, continuée les aimer, car ils » le payeront bien ton amour en paradis. »
Dominique sentit alors une odeur céleste qui sortait des plaies de l'enfant, et elle demanda à la mère avec quelle essence elle le parfumait, et si elle pouvait elle-même en acheter de semblable. La mère lui répondit : « On l'achète par la foi et par les uvres. » Dominique lui offrit le pain ; mais elle lui répondit : « Le pain dont se nourrit mon fils, c'est l'amour : Dis-lui que tu aimes Jésus, et tu le contenteras. » A ce nom d'amour, l'enfant tressaillit, et s'adressanl à,k petite Dominique,il lui de-manda comment elle aimait Jésus. Celle jeune enfant lui ayant répondu qu'elle l'aimait tellement qu'elle ne pensai! qu'à lui jour et nuit et qu'elle ne cherchait qu'à lui être agréable ; eh bien ! lui dit-il, aime le, et l'umour t'instruira de ce qu'il faut faire pour le contenter. En ce moment l'odeur qui sortait des plaies de l'enfant croissant toujours,, Dominique s'écria : Oh Dieu ! cette odeur me fait mourir d'amour. Si l'odeur que répand un petit enfant est si douce, quelle sera l'odeur du paradis ! mais
alors la seène changea : la mère apparut aved des vÊte-mens de reine, el environnée de lumière; le polit enfant brillant de beauté, comme le soleil, prit les fleurs qui couronnaient l'image et les répandit sur la lêle de Domi-nique, qui, ayant reconnu dans ces personnes Jésus et Marie, s'était prosternée pour les adorer. Ainsi finit la vision. Dominique prit ensuite l'habit de l'ordre des do-minicaines et mourut l'an 4553 en odeur de sa nlelé.
PRIÈRE.
? bien-aimée de Dieu, très-aimable petite M rie, oh ! que ne puis-je vous offrir aujourd'hui les premiè es années de ma vie, pour me dédier tout entier à voir; service, comme vous, ô ma douce reine, vous vous êtes présentée dans le temple, et consacrée sans délai à la gloire et à l'amour de votre Dieu ! mais je n'en ai plus le temps, malheureux que je suis! puisque j'ai perdu (an d'années à servir le monde el mes caprices, comme si je cous avais entièrement oubliée ainsi que Dieu. « Vse tempori illi, in » quo non amavi le! » Mais il vaut mieux comm ;ncer lard que de'ne le faire jamais. ? Marie ! voilà qu'ai jourd'hui je me présente el je m'offre tout à votre service, pour le temps, court ou long, qui me reste à vivre sur e ille terre ; je renonce en même temps avec vous, à toutes les créatures, et je me consacre entièrement à l'amour de mon créateur. Je vous consacre donc, ô ma reine, mon ame, pt ur qu'elle pense toujours à l'amour que vous méritez; mi langue, pour chanter vos louanges, et mon cur poui vous ai-mer. Acceptez, 6 trèsrsainte Vierge, l'offrande que vous fait ce misérable pécheur ; agréez-la, je vous en prie , par ces consolations que sentit voire cur, lorsque rous vous donnâtes à Dieu dans le temple. Il est juste que, commen-
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çanl si tard à vous servir, je compense le temps perdu en doublant mes hommages et mon amour. Aidez par voire intercession puissante, ô mère de miséricorde! ai-dez ma faiblesse, en m'oblenanl de votre Jésus la persé-vérance, et la force de vous êlre fidèle jusqu'à la mort; afin qu'en vous servant sans cesse duranl celle vie, je puisse parvenir à vous louer éternellement dans le paradis. Amen.
DE   MARIE.                                       65
IVe DISCOURS.
suk l'annonciation de marie.
Dans l'incarnation du Verbe, Marie ne put s'humilier plus qu'elle ne le fit. De son côté, Dieu ne put l'exalter plus qu'il ne l'exalta.
Celui qui s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé. C'est la parole du Sauveur tjui ne peut faillir : » Qui autemseexallaverit humiliabitur, et qui se humilia-verit exaltabitur. » (Matlh. ????. 12.) Dieu avait ré* solu de se faire homme pour racheter l'homme qui élait perdu, et pour manifester ainsi au monde sa bonté infinie ; devant, en conséquence; se choisir une mère sur la terre, il cherchait à celte fin la femme la plus sainte et la plus humble entre tout-s les femmes. Parmi elfes, il en distin-gua une, et ce fut la vierge Marie, qui était d'autant plus parfaite en vertus, que, semblable à la colombe, elle était plus simple et plus humble dansées pensées. « Àdo-» lescenlularum, disait le Seigneur, non est numerus: »j^na est columba mea, perfecta mea. » (Cant. vi. 8.) C'est pourquoi Dieu dit : Que celle-là soit dhoisie pour être ma mère. Voyons maintenant combien Marie fut humble, et combien Dieu l'éleva à cause de son humilité. Marie, dans l'incarnation du Verbe, ne pul s'humilier plus qu'elle ne le fit; ce sera le sujet du premier point/Dieu ne put exalter Marie plus qu'il ne l'exalta; ce sera le sujet du se-cond.
vu.                                                              ?
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Premier point. Le Seigneur, parlant expressément dans les saints Cantiques de l'humilité de celle Vierge très-humble, dit-: « Dum esset rex in accubitu suo, nardus » mea dedit odorem suum. » (Cant. i. 11.) S. Anlonin expliquant ces paroles, dit que la plante du nard, si basse el si petite, figurait l'humilité de Marie, dont l'o-deur monla jusqu'au ciel, et attira, du sein du Père éter-nel , le Verbe divin dans ses entrailles virginales : « Nar-» dus est herbaparvà, quae signiBcal beatam Virginem, quae » dedit humilitatis odorem : qui odor usque ad coelum as-» cendit, et in coelo accumbenlem fecit quasi evigilare et » in utero suo quiescere. »{P. iv. Iit. xv. e. 21. §2.) De sorte que le Seigneur, attiré par Podeur de celle humble Vierge, la choisit pour sa mère, lorsqu'il voulut se faire homme pour ? acheter le monde. Mais, pour augmenter la gloire et le mérite de celle mère, il ne voulut point de-venir son fjls avant d'avoir obtenu son consentement. « No-» luit carnem sumere ex ipsa, non dante ipsa, » dit l'abbé Guillaume.(In Cant. S.) Ainsi, tandisque l'humble Vierge élaildans sa pauvre maison, soupirant, el priant Dieu, avec un plus grand défir que jamais, d'envoyer le Rédempteur, ( comme cela fut révélé à sainte Elisabeth, religieuse béné-dictine) voilà que l'archange Gabriel vient remplir la grande ambassade. Il entre, et la salueenluidisant: «Ave, » gralia plena ; Dominus lecum ; benedicta tu in mulieri-» bus. » (Luc. 1.) Je voussalue, ô Vierge pleine de grâce ! car vous fuies toujours plus riche en grâce que les autres sainls. Le Seigneur est avec vous, parce que vous êles si hum-ble. Vous êles bénie entre toutes les femmes, puisque toutes ont encouru la malédiction du péché, au lieu que vous, deyant êlre la mère de celui qui est béni, vous avez élé, el vous serez toujours bénie et préservée de toute souillure.
Cependant, que répond l'humble Marie à un salut si
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flatteur? rien ; elle ne répond pas, mais elle se trouble en y réfléchissant. « Quae cum audisset, turbata est in sermone » ejus, et cogitabat qualis esset ista salutatio. » El pour-quoi se troubla-t-elle? peut-être par la crainte d'une illusion? peut-être encore se troubla-t-elle par modestie, en voyant un homme, selon l'opinion de quelques-uns qui croient que l'ange lui apparut sous la forme humaine? non ; le texte est clair : « Turbata est in sermone ejus, re-» marque Eusèbe; non in vullu, sed in sermone ejus. » Ce trouble fut donc l'effet d'un sentiment d'humilité qu'elle éprouva en entendant ces louanges si éloignées de ses humbles pensées. Ainsi, plus elle se voit élevée par l'ange, et plus elle s'abaisse, et plus elle entre dans la con-sidération de son néant. Ici S. Bernardin remarque que si l'ange avait dit à Marie qu'elle était la plus grande péche-resse du monde, Marie n'en eût point été si étonnée ; mais lorsqu'elle entendit publier des louanges si élevées, elle se troubla : « Si dixisset : ? Maria, lu es major ribalda quae » est in mundo, non ita admirata fuisset :r unde turbata » fuit de laudibus. (Serm. xxxv, de An. Inc. p. 3.) Elle se troubla, parce qu'étant pleine d'humilité, elle déles-tait toutes les louangtjs, et désirait que son Créateur et l'auteur de tous ses biens fût seul loué et béni ; c'est préci-sément ce que Marie dit à sainte Brigitte, en parlant du moment où elle devint mère de Dieu. « Nolui laudem » meam, sed solius datons et Creatoris. (L. I, Rev. c. 25.) Mais au moins, dira-t-on, la bienheureuse Vierge savait bien, d'après les saintes Écritures, que le temps prédit par les prophètes pour la venue du Messie étail arrivé; que les semaines de Daniel étaient accomplies ; que, selon la pro-phétie de Jacob, le sceptre de Juda était passé dans les mains d'Hérode, prince étranger. Elle savait qu'une Vierge
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devait êlre la mère du Messie. Lors donc qu'elle entendit l'ange lui donner ces louanges qui ne paraissaient pouvoir convenir à aucune autre qu'à la mère d'un Dieu, peut-être lui vint-il en pensée de douter au moins si elle ne serait pas celte mère choisie de Dieu? non; sa profonde humi-lité ne lui permit pas même d'avoir celle pensée. Ces louan-ges ne servirent qu'à lui inspirer une grande crainle, tellemenì, remarque S. Pierre Chrysologue, que : « Si-»cul Christus per angelum voluit confortari, ita per an-» gelum debuit Virgo animari. » Comme le Sauveur vou-lut êlre fortifié par un ange, il fallut que S. Gabriel, voyant Marie si effrayée de celle salutation, l'encourageât, en lui disant :« Ne timeas, Maria, invenisti gratiam apud «Deum. » Ne craignez point, ô Marie, et ne soyez pas surprise des titres élevés que je vous ai donnés en vous sa-luant; car, si vous êtes si petite et si basse à vos propres yeux, Dieu, qui élève les humbles, vous a rendue digne de retrouver la grâce que les hommes oni perdue. C'est pour cela qu'il vous a préservée de la souillure commune à tous les enfans d'Adam ; c'est pour cela qu'il vous a ho-norée d'une grâce supérieure à celle de tous les saints, dès l'instant de voire conception; enfin, c'est pour cela qu'il vous élève maintenant jusqu'à vous rendre sa mère. « Ecce y> concipies et paries filium, et vocabis'nomen ejus iesum. » Eh bien! pourquoi larder? « Expectat angelus, dit »S. Bernardin, expectamus et nos, ô Domina, verbum mi-» seralionis, quos miserabillter premit sententia damna-» lionis. » (Hom. 4, sup. Miss.) Marie, l'ange attend vo-tre réponse ; et nous, qui sommes condamnés à la mort, nous l'allendons bien plus encore. « Ecce offertur tibi pre-» dum salutis nostrae ; slalim liberabimur, si consentis, » continues. Bernardin. Voilà, ô noire mère, que l'on
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vous offre le prix de notre salut, qui est le ^erbe divin fait homme en votre sein; si vous l'acceptez pour fils, nous serons à l'instant délivrés de la mort. « Ipse quoque «Dominus, quantum concupivit decorem tuum, tantum » desiderat et responsionis assensum, in quo nimirum % proposuit salvare mundum. » (S. Bern. loc. cil.) Le Sei-gneur lui-même, qui est devenu si amoureux de voire beauté, attend aussi votre réponse, d'après laquelle il a résolu de sauver le monde. * Responde jam, Virgo sacra, » reprend S. Augustin : (Serai. 21. déTemp.) vitam quid. » lardas mundo ? » Répondez, Marie, à I.'inslaitt ; ne diffé-rez point le salut du monde, qui dépend maintenant de votre consentement.
Mais voilà que Marie répond : telle répond à l'ange en ces termes : « Ecce ancilla Domini, fiat mihi secundum » verbum tuum. » ? réponse plus belle,plus humble et plus prudente que celle qu'aurait pu inventer toute la sa-gesse des hommes et des anges réunie, quand ils y au-raient pensé durant un million d'années! ô réponse puis-sante, q«i réjouis le ciel, et qui apportes à la terre un océan, immense de grâces et de biens ! ô réponse qui, à peine sortie de l'humble cur de'Marie, attiras du sein du Père élerriel son fils unique pour se faire homme dans les en-trailles très-pures de celle Vierge! oui, parce qu'à peine eae paroles : « Ecce ancilla Domini, fiat mihi secundum » verbum tuum, » furent-elles proférées, que le fils de Dieu devint aussi lefilsde Marie. O, s'écrie S. Thomas de Ville-neuve, « ? fiat potens ! ô fiat efficax ! ô fiat super omni fiat » venerandum. » (Conc. 4 de Ann.) Car par.-les autres fiat, Dieu créa la lumière, le ciel, la terre; mais par ce fiat de Marie, dit le saint, un Dieu devint homme comme nous.
Mais, pour ne point sortir de poire sujet, considérons
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la grande humilité que la Vierge fit paraître dans celte réponse. Elle était assez éclairée pour connaître combien était élevée la dignité de mère de Dieu ; l'ange l'avait déjà assurée qu'elle était cette bienheureuse mère choisie du Seigneur. Néanmoins, elle ne conçoit pas une plus haute estime d'elle-même ; elle ne s'arrête point à se complaire dans son élévation. Regardant, d'un côté, son néant, et de l'autre, l'infinie majesté de son Dieu, qui la choisit pour sa mère, elle se reconnaît indigne d'un tel honneur, mais elle ne veut point s'opposer à sa volonté. Que fait-elle donc , lorsqu'on lui demande son consentement ? que dit-elle? toute anéantieau-dedansd'elle-même, toute en-flammée, d'ailleurs, du désir de s'unir plus parfaitement à Dieu par ce moyen, s'abandonnant entièrement à la vo-lonté divine : Voici, dit-elle, voici la servante du Seigneur : « Ecce ancilla Domini. » Voici l'esclave du Seigneur, obli-gée à faire ce que le Seigneur commande- Elle voulait dire par là : si le Seigneur me choisit pour sa mère, moi qui n'ai rien de moi-même, et qui ai tout reçu de sa main libérale, qui pourra croire qu'il me choisisse à cause de mon mérite? « Eçce ancilla Domini. » Quel mérite peut avoir une esclave, pour être faite la mère de son Seigneur? «Ecce ancilla Domini. » Que la bonté du Seigneur soit louée, et non pas l'esclave ; car c'est de sa part une u-vre de bonté que de jeter les yeux sur une créature aussi basse que je le suis, pour l'élever si haut.
? humilité îs'écrieici S. Guerricabbé. « ? humilitas, an-» gusla sibi, ampla divinitati! insufficiens sibi, sufficiens » ei quem non capit orbis! » ? grande humilité de Marie, qui la rend petite à ses yeux, mais grande aux yeux de Dieu ; indigne à ses yeux, mais digne aux yeux de ce Sei-gneur immense que le monde ne peut contenir! S. Ber-
1>?   ??????.                                            71
nard, dans le quatrième sermon sur l'Assomption de Marie, fait à ce sujet une exclamation plus belle encore; admirant l'humilité de Marie, il dit : 0 Marie! comment avez-vous pu allier dans votre cur des senlimens aussi humbles de vous-même, avec tant de pureté, tant d'inno-cence, et avec la plénitude de grâce que vous possédez? « Quanta humilitatis virtus cum tanta puritate, cum in-» nocenlia tanta, imo cum tanta gratiae plenitudine? » ? Vierge bienheureuse, poursuit le saint, et comment, lorsque vous vous êtes vue si honorée et si élevée par vo-tre Dieu, cette humilité si grande a-t-elle pu être si bien enracinée en vous? « Unde tibi humilitas, et tanta hu-» militas, ô beata? » Lucifer se voyant doué d'une grande beauté, ambitionna d'élever son trône au-dessus des étoiles, et de se rendre semblable à Dieu : « Super astra » Dei, dit-il,· exaltabo solium meum, et similis ero Allis-» simo.»(Isaï. xiv.l3.)Or, qu'aurait dit le superbe, à quoi aérail-il prétendu , s'il eût été orné des dons que posséda Marie? L'humble Marie ne fil point ainsi : plus elle se vil exallée, et plus elle s'humilia. Ah ! Marie, conclut S. Ber* nard, vous êtes devenue digne, par votre grande humililé, d'être regardée de Dieu avec un amour tout particulier ; digne, par votre beauté, d'enflammer le cur de votre roi;digne, par l'odeur agréable de votre humililé, d'at-tirer le fils éternel du lieu de son repos, qui était le sein de Dieu, dans votre sein virginal : « Digna plane quam » respiceret Dominus, cujus decorem concupisceret rex, » cujus odore suavissimo ab aeterno illo paterni sinus al-» traheretur accubitu. » (Loc. cil.) Aussi S. Bernardin de Buslodil que Marie mérita plus parcelle réponse, « Eccean-» cilla Domini, » que ne pourraient mériter toutes les créatures par toutes leurs bonnes uvres. « Beata virgo
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» plus mci'uil dicendo humiliter: Ecce ancilla Domiui, » quam simul mereri possent omnes pur crealurae. (Mar. xii. p. 5. p. 2.)
Oui, dit S. Bernard, parce que celte Vierge innocente, bien qu'elle se soit rendue agiéable à Dieu par sa virginité, s'est rendue par son humilité digne, autant que le pouvait une créature, d'être la mère de son Créateur. «Etsi placuit » ex virginitate, tamen ex humilitate concepit. » (Hom. ?. sup. Miss.) S. Jérôme appuie ce sentiment, lorsqu'il dit que Dieu la choisit pour mère, plutôt à cause de son humi-lité qu'à cause de ses autres vertus : « Maluit Deusde Vir-» gine incarnari propter humilitatem, quam propter aliam » quamcumque virtutem. » Marie elle-même s'exprima dans ce sens à sainte Brigitte, en disant : Et comment ai-je mérité h grâce de devenir la mère de mon Seigneur, sinon parce que j'ai connu mon néant et que je me. suis humiliée? « Unde. promerui tantam gratiam, nisi quia » cogitavi étscivi nihil me esse, vel habere ?» (L. ii.rev. e. 35.) Elle l'avait déjà proclamé dans son très-humble cantique, lorsqu'elle dit : « Quia respexit humilitatem » ancillae sua?... Fecit mihi magna qui potens est. » (Luc. 1.) De là, S. Laurent Juslinien remarque que lu bienheu-reuse Vierge « non ait : Respexit virginitatem, innocen-» liam; sed tantum humilitatem;» Et par ce mol d'humi-lité, remarque S. François de Sales, elle n'entendait point parler avec éloge de sa vertu d'humilité, mais elle voulait dire que Dieu avait regardé son néant « ( humilitatem , » id est nihililalem) », et avait voulu l'élever ainsi par un pur effet de sa bouté.
En un mot, dit S. Augustin, l'humilité de Marie fut comme une échelle par laquelle le Seigneur daigna des-cendre du ciel sur la terre pour se faire homme dans son
sein : « Facta est Mariae humilitas scala coelestis, Àet quam » Deus descendit ad terras. » (Sup. magn.) Et S. Anlonin fortifie cesenlimenl, en disant que l'humilité de a Vierge fut sa disposition la plus parfaite et la plus pu chaîne à être la mère de Dieu: « Ultima gratia perfectionis est prse-» paralioad filium Dei concipiendum; quae praeparatio fuil » per profundam humilitatem. » (?. ?. ti. 15. e. 6 ei 8.) Du reste, Isaïe l'avait prédit: « Egredietur Virga ie radice » jesse, ei Hos de radice ejus ascendet. » (Is. ??. 1.) Le bienheureux Albert-le-Grand remarque que la flei r divine, c'est-à-dire, le fils unique de Dieu, selon ce que dit Isaïe, devait naître, non de la cime, ni du tronc de la plante de Jessé, mais de la racine, précisément pour montrer l'hu-milité de sa mère: « De radice ejus, humilitas eo dis in tel-» ligitur. » El l'abbé de Celles l'explique encore plus clai-rement : « Nota quod non ex summitate, sed je radice » ascendet flos. » C'est pourquoi le Seigneur dis iit à celte fille bien-aimée : « Averte, oculos luos, quia ipsi me avo-» lare fecerunt. » (Cant. ?.) « Unde avolare, dit !>. Augus-» lin, nisi a sinu patris in uterum matris? » Le docte com-mentateur Fernandez dit à ce sujet, que les yeux ? rès-hum-bles de Marie, avec lesquels elleregaida toujours la gran-deur divine, sans jamais perdre de vue son néant, firent une telle violence à Dieu même, qu'ils l'attirèrent dans son sein : « Ita illius oculi humillima Deum tenuerunt, ut » suavissima quadam violentia ipsummet Dei pitris Ver-> bura in merum suum Virgo attraxerit. » (lue. xiv. gen. sed. A.) On voit par là, dit l'abbé Francon, pourquoi le Saint-Esprit donna tant de louanges à la beauté de son épouse, à cause de ses yeux de colombe : « Quam pulchra » es, arnica mea, quam pulchra es ! oculi tui columba-» rujn. » (Cant. ??. 1.) Parce que Marie, en   egardant
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son Dieu avec les yeux d'une simple et humble colombe, le charma tellement par sa beauté, qu'elle le fit prisonnier dans son sein virginal, par les liens de l'amour. Ainsi parle l'abbé Francon : « Ubinam terrarum tam speciosa » Virgo inveniri posset, quae regem coelorum caperet, ei » vinculischarilatis pia violentia captivum trahere! ? » (De grat. No. Test. tr. ?.) Ainsi, pourconcluie ce point, Marie dans l'incarnation du Verbe, comme nous l'avons vu dès le commencement, ne put s'humilier plus qu'elle ne s'humilia: voyons maintenant comment Dieu, en la fai-sant sa mère, ne put l'élever plus qu'il nel'éleva.
Deuxième point. Pour comprendre la hauleur à la-quelle Marie fut élevée, il faudrait comprendre combien est sublime Ja hauleur et la grandeur de Dieu. Il suffira doncde dire que Dieu rendit celte Vierge sa mère, pour comprendre que Dieu ne put l'exalter plus qu'il ne l'exalta. S. Àrnould de Chartres assure avec raison, que Dieu en devenant fils de la Vierge, la plaça dans un degré d'élévaiionsupérieureà celle de tous les saints et de tous les anges : « Maria consti-» tula est super omnem creaturam. » (Tract. deL. V.) En-sorle qu'après Dieu, elle est sans comparaison la plus éle-vée delous les esprils célestes, comme parle S. Ephrem : « Nulla comparatione cseleris superis est gloriosior. » (Or. delaud. Deip.)ElS. André de Crète assure la même chose : « Excepto Deo, omnibus altiorJ » (Or. de laud. Deip.) avec S. Anselme qui dit : Marie, il n'y a personne qui vous égale, parce que tous les autres sont au-dessus ou au-dessous de vous; Dieu seul vous est supérieur, el tous les aulres êtres vous sont inférieurs : « Nihil tibi, Domina, » esl aequale; omne enim quod esl, aut supra te est, aut » ìnfra : quod supra, solus Deus; quod infra, est omne » quod Dcus non esl. » (Ap. Pelb. Slellar. ii. p. 5. a. 2.)
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En un mot, ajoute S. Bernard, l'élévation de cette Vierge est si grande, que Dieu seul peut et sait la comprendre: « Tanta est perfectio Virginis, ut soli Deo cognoscenda » reservetur. » (Tom. ?. serm. 51, a. 5. e. 2.)
Et si quelqu'un était étonné, remarque S. Thomas de Villeneuve, de ce que les saints Évanglistes, qui ont publié si au long les louanges d'un Jean-Baptiste et d'une Made-leine, ont été si sobres de paroles en indiquant les dons qui ont orné Marie, celle considération doit suffire à dissi-per son étonnement. « Satis est, continue le saint, de ea » dicere: De qua natus est Jésus. » Que voulez-vous, pour-suit-il, que les Évangélistes disenkde plus des grandeurs de celte Vierge? Il doit vous suffire qu'ils attestent qu'elle est la mère de Dieu. Et puisqu'ils avaient énoncé en ce seul mol le plus grand, ou plutôt, la totalité de ses avanta-ges, il n'étailpointnécessairequ'ilsenfissenlla description détaillée: « Quid ultra requiris? Sufficit tibi quod ma-ii ter Dei est. Ubi ergo totum erat, pars scribenda non » fuit. «(Conc. 2, de Nal. Virg.) Et comment n'en serait-il pas ainsi ? reprend S. Anselme ; dire de Marie qu'elle est mère de Dieu, c'est dépasser tous les degrés de grandeur que l'on peut imaginer, ou exprimer après celle de Dieu : « Hoc solum de sancta Virgine praedicari, quod Dei mater » sit, excedit omnem alliludinem, quae post Deum dici » vel praedicari potest. » (de excel. Virg. e. 4.) El Pierre de Celles ajoute à ce sujei : Quelque nom que vous lui donniez, soit· que vous l'appelliez reine du ciel, ou reine des anges, soit que vous lui donniez quelque titre que ce puisse être, il ne l'honorera jamais autant que le seul titre de mère de Dieu : « Si cli reginam, si angelorum » dominam, vel quodlibet aliud proluleris, non assurges » ad honorem , quo praedicatur Dei genitrix. » (Lib. de Pan. c. 31.)
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La raison en est évidente, parce que, comme l'enseigne le docteur angélique, plus une chose approche de son principe, et plus elle en reçoit de perfection; et comme Marie est la créature qui a le plus approché de Dieu, elle est aussi celle qui a le plus participé à ses grâces, à ses perfections et à sa grandeur : « Quanto aliquid magis » participat illius effectum, etc., Beata autem virgo Maria » propinquissi ma Christo fuit, quia ex ea accepit humanam » naturam ; ei ideo prae cseteris majorem debuit a Christo » gratiae plenitudinem obtinere. » (HI. p. q. 27. a. 5.)Le P. Suarez déduit de ce principe la raison pour laquelle la dignité de mère de Dieu est d'un ordre supérieur à toute autre dignité créée ; car cette dignité appartient d'une cerlaine manare à l'ordre d'union avec une personne divine, ordre auquel elle se trouve nécessairement liée: « Dignitas matris est altioris ordinis, pertinet enim quo-« -dam modo ad ordinem hypostatice· unionis ; illum enim » intrinsece respicit, et cum illa necessariam conjunc-» tionem habet. » (To. 2. in 3. p. D. 2. S. 2.) C'est ce qui fait dire à S. Dénis le Chartreux, qu'après l'union hy-postatique, nulle autre n'est aussi étroite que l'union de cette mère de Dieu avec son fils : « Post hypostaticam » conjunctionem, non est alia ium vicina, ut unio ma-» tris cum filio suo. » (L.S.delaud. Virg.) Telle est, dit S. Thomas, l'union la plus parfaite qu'une créature puisse former avec son Dieu : « Est suprema quaedam conjunclio » cum persona infinita. »(I. p. q. 25. a. 6.) Et le bienheu-reux Albert-le-Grand assure qu'être mère deDieu c'esl^ossé-der unedigniié immédialemenl inférieure à celle de Dieu : « Immediate post esse Deum , est esse matrem Dei. » (Super, miss. cap. 180.) D'où il conclut qu'à moins de de-venir Dieu, Marie ne pouvait être plus unie à Dieu qu'elle
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ne le fui : « Magis Deo conjungi, nisi fieret Deus, non » potuit. »
S. Bernardin assure que, pour êlre mère de Dieu, la sainte Vierge eut besoin d'être élevée à un certain état d'égalité avec les personnes divines, par une infusion presque infinie de grâces : « Quod foemina conciperet et » pareret Deum, oporluit eam elevari ad quamdam sequa-» lilalem divinam per quamdaminfinilalemgratiarum.» (Tom. 1. Ser. 61. e. 16.) Et comme, moralement par-lant, les enfans sont réputés une même chose avec leurs pères, de sorte que les biens el les honneurs sont com-muns entr'eux ; de là, dit S. Pierre Damien, il suit que si Dieu habite en diverses manières dans ses créatures, il habita en Marie d'une manière plus spéciale, en deve-nant une même chose avec Marie : « Quarto modo inest » Deus creaturae, scilicet virgini Mariae, per identitatem, » quia idetn est quam illa. » (Serm. 1. de Nat. Virg.) Enfin il s'écrie, en proférant ces paroles célèbres : « Hic » taceat et conlremiscat omnis creatura, el vix audeat, as-» picere tantae dignitatis immensiialem. Habitat Deus in » Virgine, cum qua unius naturae habet identitatem. » ( Loc. cit.)
C'est pourquoi S. Thomas assure que Marie étant de-venue mère de Dieu,reçut, à cause d'une union si étroite avec un bien infini, une certaine dignité infinie, que le P. Suarez appelle infinie en son genre : « Dignitas ma-» tris Dei, suo genere est infinita. » (Tom. 5. in 5. p. D. 18. S. 4.) Parce que la dignité de mère de Dieu est la plus grande qui puisse êlre conférée à une simple créa-ture. Selon l'enseignement du docteur angélique, l'hu-manité de Jésus-Chrisl, bien qu'elle eût pu recevoir de Dieu une plus grande abondance de grâce habituelle : « Cum
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» enim gratia habitualis sit donum creatum, confiteri » oportet quod habeat essentiam finitam. Est cujuslibet » creaturae determinatae capacitatis mensura, quas tamen » divinae potestati non praejudicat, quin possit aliam crea-» turam majoris capacilatis facere.» (Opusc. 2. comp. Th. e. 213.) Néanmoins, quant à l'union avfic une per-sonne divine, elle ne peut recevoir une plus grande per-fection : « Virtus divina, licet possit facere aliquid majus » et melius quam sit habitualis gratia Christi, non tamen » posset facere quod ordinarelur ad aliquid majus, quam ?» sit unio personalis ad filium unigenitum a patre. » (III. p. q. 7. a. 12. ad.2.) De même, selon le saint doc-teur , la bienheureuse Vierge ne peut être élevée de son côlé à une plus hauie dignité que celle de mère de Dieu: « Beata Virgo ex hoc quod est maler Dei, habet quam-» dam dignitatem infinitam, ex bono infinilo, quod est » Deus; ei hac parle non potest fieri melius. » (I. p. q. 25. a. 6. ad. 4 ) S. Thomas de Villeneuve dit la même chose : « Clique habet quamdam infinilatem esse matrem » Infiniti. » (Conc. 3. deNat. Mar.) S. Bernardin assure que l'état auquel Dieu éleva Marie, sa mère, fui si parfait, qu'il ne put l'élever davantage: « Status maternitatis Dei » erat summus status, qui purse creaturae dari posset. » (Tom. 5. Serm. C. a. 3. e. 4.) Et le bienheureux Albert vienl à l'appui en disant : « Dominus beatae Virgini sum-» mum donavit, cujus capax fuit pura creatura, scilicet » Dei maternitatem. » (Lib.l. deLuud. Virg. e. 478.)
De là celte célèbre maxime proférée par S. Bonaven-lure, que Dieu peut faire un monde plus grand, un ciel plus spacieux, mais qu'il ne peut faire une créature plus élevée, qu'en la rendant sa mère: « Esse mater Dei, » est gratia maxima purae creaturae conferibilis. Ipsa est
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» qua majorem facere non potest Deus. Majorem mun-» dum facere potest Deus, majusclum; majorem quam » matrem Dei facere non polest. » (Spec. B. V. lect. ?0.) Mais bien mieux que les docteurs, Marie explique elle-même la grandeur à laquelle Dieu l'avait élevée, lors-qu'elle dit: « Fecit mihi magna qui potens est. » (Luc.i.) El pourquoi la sainte Vierge ne délailla-t-elle point ces grandes choses que Dieu lui avait accordées? S. Thomas deVilleneuve répond qu'elle ne le fit point, parce qu'elles étaient trop grandes pour pouvoir être exprimées : « Non » explicat quaenam haec magna fuerint, quia inexplica-» bilia. » (Conc. 5. de Nal. V.)
C'est donc avec raison que S. Bernard disait que Dieu a créé tout le monde pour celle Vierge qui devait êlre sa mère : « Propter hanc, totus mundus factus est. » (Serm. 7. in Salv. Reg.) Et S. Bonavenlure n'avait point tort de dire que le monde se maintient par la disposition de Marie : « Dispositione tua, Virgo sanctissima, perseverat » mundus, quem, et tu cum Deo ab initio fundasti. » ( ??. ?. Pepe, lec. 371.) Le.saint s'appuyait en cet endroit sur les paroles des Proverbes que l'Eglise applique à Marie: « Cum eo eramcuncta componens. » (Prov. vin.) S. Ber-nardin ajoute que Dieu pour l'amour de Marie ne détruisit point l'homme après le péché d'Adam : « Propter singu-» larissimam dilectionem ad hanc Virginem praeservavil.» (Tom. 1. Serm. 61, c. 8.) C'est pourquoi l'Eglise chante avec raison au sujet de Marie : « Optimam partem elegit » sibi. » (In officio Ass. ?. M.) Puisque celte mère vierge ne chojsil pas seulement les meilleures choses, mais que parmi les meilleures, elle choisit la meilleure pnrt, le Seigneur l'ayant douée au suprême degré, comme l'as-sure le bienheureux Albert-le-Grand, de tous les dons gé-
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néraux et particuliers, conférés à toutes les autres créa-tures; tout cela, en conséquence de la dignité de mère di-vine qu'il lui avait conférée : « Beatissima Virgo gratia » fuit plena, quia omnes gratias generales et speciales » omnium creaturarum in summo habuit. » (Bibl. ma. in Luc. 43. ) Ainsi Marie fut enfant, mais elle n'eut de cet âge que l'innocence, et non le défaut de capacité, puisqu'elle jouit dès sa conceplion du parfait usage de la raison. Elle fut vierge, mais sans éprouver l'ignominie de la stérilité. Elle fut mère, mais seulement avec le trésor de la virginité. Elle fut belle, et même très-belle, comme dit Richard de S. Viclor , d'après S. Grégoire de Nicomédie, et S. Denisl'Aréopagite, qui eut le bon-heur, comme plusieurs le prétendent, de voir une seule fois en sa vie sa beauté, et qui dit que si la foi ne lui eût appris que Marie était une créature, il l'aurait adorée comme une divinité. Le Seigneur révéla aussi à sainte Bri-gitte que la beauté de sa mère surpassa la beauté de tous les anges, lorsqu'il lui fit entendre ces paroles qu'il adressait à Marie: « Omnes angelos, et omnia quae creata sunt « excessu pulchritudo tua. » (Lib. 1. rev. e. 45.) EUe fut très-belle, dis-je, sans exposer à aucun péril quiconque la regardait, parce que sa beauté éloignait les mouvemens impurs, et inspirait même des pensées modestes, comme l'assure S. Anibroise : « Tanta erat ejus gratia, utnonso-» Ium in se virginitatem servaret, sed etiam si quos in-» viseret, integritatis donum insigne conferret. » (delnslit. Virg. e. 7.) S. Thomas dit la même chose : « Gratia » sanctificationis non solum répressif in-Virgine motus » illicilos, sed etiam in aliis efficaciam habuit; ita ut » quamvis esset pulchra in corpore, a nullo concupisco-x relur. » (In 3. dist. disp. 2.qu. 2. a. 2.) C'est pour
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cela qu'elle fut appelée myrrhe, comme préservant de la corruption : « Quasi myrrha electa dedit mihi suavi-» talem odoris. » Paroles que l'Église lui applique. Elle se livrait aux exercices de la vie active, mais sans que ses actions la détournassent de l'union avec Dieu. Dans la vie contemplative elle était recueillie en Dieu, mais sans négliger les choses temporelles, et les devoirs de la chanté envers le prochain. La mort la frappa, mais ce fut sans angoisses, et sans que la corruption s'emparât de son corps.                                         v
Concluons donc. Cette divine mère est infiniment infé-rieure à Dieu, mais elle est immensément supérieure à toutes les créatures. Et, s'il est impossible de trouver un fils plus noble que Jésusx, il est impossible aussi de trouver une mère plus noble que Marie. Ceci doit être pour les serviteurs dévols de celle reine, non-seulement un motif de joie à la vue de ses grandeurs, mais encore un motif de confiance en sa puissante protection ; puis-qu'étanl mère de Dieu, dit le P. Suarez,elle a un certain droit sur ses dons, pour les obtenir à ceux pour qui elle prie : « Unde fif, ul singulare jus habeat ad dona » filii sui. » (??. 2, in ?. p. D. i. 5. 2.) D'un autre côté, S. -Germain dit que Dieu ne peut pas ne point exaucer les prières de celle mère, parce qu'il ne peut pas ne pas la reconnaître pour sa véritable et immaculée mère. Le saint s'exprime ainsi en parlant à la mère divine : « Tu » autem, quae materna in Deum auloritale polies, etiam » iis, qui enormiler peccant, eximiam reconciliationis » gratiam concilias; non enim potes non exaudiri, cum » Deus libi et vera? et intemeratae malri suae in omnibus » morem gerat. » (De Zona Virg.) Ainsi, ô mère de Dieu , et notre mère, vous ne manquez point de puissance vu.                                                          6
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pour nous secourir. La volonté ne vous manque pas non plus: « Nec facultas, nec voluntas illi deesse potest. » ( S. Bern. serai, de Ass.) Vous savez, vous dirai-je avec votre serviteur l'abbé de Celles,, que Dieu ne vous a point créée seulement pour lui, mais qu'il vous a donnée aux anges pour les relever, aux hommes pour les déli-vrer, el aux démons pour les abattre car, par vous, nous recouvrons la grâce divine, el par vous l'ennemi est vaincu el terrassé : « Non tantum sibi te fecit, sed le » angelis dedit in instaurationem, hominibus in repara-» tionem, daemonibus in hostem ; nam per le Deushomini » pacificaiur, diabolus vincitur el conteritur. » (Y. in proI.Cont. Virg.)
Si nous désirons plaire à la divine mère, saluons-la souvent par l'Ave Mark. Un jour Marie apparut à sainte Mathilde, et lui dit, qu'on ne pouvait mieux l'honorer qu'en lui adressant celle salutalion. Nous obtiendrons par celle prière des grâces spéciales de celte mère de misé-ricorde, comme on le verra par l'exemple suivant.
exemple.
L'événement que rapporte le P. Paul Ségneri, dans son Chrétien Instruit, (P. 3. Rec. 34.) est forl célèbre. Un jeune homme chargé de péchés déshonnêles et de mauvai-ses habitudes, alla se confesser à Rome au P. Nicolas Zucchi; le confesseur l'accueilit aveccharilé, et compatissant à sa misère, il lui dit que la dévolion à Notre-Dame pouvait le délivrer d© ce maudit vice. Il lui imposa donc, pour péni-tence, de réciter, chaque jour jusqu'à sa prochaine confes-sion , un 4 ue Maria en l'honneur de la Vierge en se couchant et en se levant, de lui offrir ses yeux, ses mains et tout son
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corps, en la priant de le garder comme sa propriété, et en baisant trois fois la terre. Le jeune homme pratiqua cette pénitence, et dans le commencement, avec très-peu de suc-cès, pour son amendement. Mais le père continua à lui suggérer de ne jamais l'abandonner, l'encourageant à se confier en la protection de Marie. A cette époque le péni-tent partit avec d'autres compagnons, et il courut le monde pendant plusieurs années. De retour à Rome, il se présenta de nouveau à son confesseur, qui fut ravi de joie et d'admiration en le trouvant tout changé, et déli-vré de ses anciennes souillures. Mon enfant, lui dit-il, comment avez-vous obtenu de Dieu un si beau change-ment? Le jeune homme répondit : Mon père, Noire-Dame m'a obtenu cette grâce, pour celle petite dévotion que vous m'aviez enseignée. Mais ce n'est pas tout encore. Le confesseur ayant raconté ce lait en chaire, fut entendu par un capitaine qui avait contracté une mauvaise liaison avec une femme : il résolut donc, lui aussi, de prati-quer la même dévotion pour briser cette horrible chaîne, qui le retenait dans l'esclavage du démon; c'est ce que doivent avoir en vue les pécheurs, s'ils veulent que la Vierge les secoure. Le capitaine parvint ainsi à quitter sa mauvaise habitude el à changer de vie.
Mais quoi ! au bout de six mois, se fiant trop en ses pro-pres forces, il veut un jour se rendre imprudemment chez cetie femme, pour voir si elle a aussi changé de vie. Comme il approchait de la porte de la maison, où il allait courir manifestement le risque de retomber, il sentit une force invisible qui le repoussait en arrière, et il se trouva distant de cette maison de toute la longueur de la rue, et placé devant sa porte : il vit alors, comme par un trait de lumière, que Marie le délivrait ainsi de sa perdition. On
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peut comprendre par fà combien noire bonne mère a soin, non-seulement de nous retirer du péché, lorsque nous nous recommandons à elle dans ce dessein, mais encore de nous préserver du danger d'y retomber.
PRIÈRE.
? Vierge sainte et immaculée ! ô créature la plus hum-ble et la plus grande devant Dieu ! vous avez été bien petite à vos propres yeux, mais vous avez élé si grande aux yeux de votre Seigneur, qu'il vous éleva jusqu'à vous choisir pour sa mère, et jusqu'à vous établir la reine du ciel et de la terre. Je remercie donc ce Dieu qui vous a tant élevée, et je me réjouis avec vous de vous voir si unie à Dieu, qu'il ri'est pas possible à une simple créature de s'y unir davantage, Je rougis, pécheur misérable et su-perbe , de paraître devant vous, qui êles si humble avec tant de perfections. Mais, tout misérable que je suis, je veux encore vous saluer : Ave, Maria, gratia plena. Vous Êles pleine de grâce, obtenez-m'en une partie. Dominus teeum. Le Seigneur qui a élé avec vous dès le premier instant de votre création, s'est uni maintenant plus étroi-tement à vous en devenant votre fils. Benedicta tu inter mu· 'titres. ? femme bénie entre toutes les femmes, oblenez-nous aussi les divines bénédictions. Et benedictus fructus ventris tui. Plante bienheureuse, qui avez donné au inonde un fruit si noble et si saint. Sancta Maria mater Dei. ? Marie, je confesse que vous êles la vraie mère de Dieu, et je suis disposé à donner mille fois ma vie pour soutenir' celle vérité. Ora pro nobis peccatoribus. Mais si vous êtes la mère de Dieu, vous êles encore la mère de notre salut et de nous tous, pauvres pécheurs, puisque
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Dieu s'est fait homme pour sauver les pécheurs, et puis-qu'il vous a rendue sa mère afin que vos prières eussent la vertu de les sauver lous. Donc, Marie, priez pour nous ; nunc et in hora mortis nostr. Priez toujours ; priez maintenant, pendant que nous vivons au milieu de tant de tenlations et exposés au danger de perdre Dieu; mais priez encore à l'heure de noire mort, quand nous serons sur le point de quiller ce monde el de comparaître de-vant le tribunal de Dieu; afin que nous sauvant -par les mérites de J.-C, et par voire intercession, noirs puissions' un jour, sans craindre de nous perdre, aller vous saluer el vous louer avec voire fils dans le ciel pendant loule l'éter-nité. Amen,
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Ve DISCOURS.
SUR  LA VISITATION DE MARIE.
Marie est la trésorière de toutes les. grâces divines. C'est pour-quoi , celui qui désire les grâces, doit recourir à Marie ; et celui qui recourt à Marie, doit être certain d'obteuir les grâces qu'il désire.
La maison qui est visitée par quelque personnage royal s'estime heureuse, à cause de l'honneur qu'elle en reçoit et des avantages qu'elle en espère. Mais on doit estimer bien plus heureuse l'ame visitée par la Irès-sainle Marie, reine du monde, qui remplit de biens et de grâces les âmes fortunées qu'elle daigne visiter par ses faveurs. La maison d'Obédédom fut bénie lorsqu'elle fut visitée par l'arche du Seigneur ; « Benedixit Dominus domui ejus, » (1. Parai, xiii. ) Mais combien n'est-elle pas plus grande la bénédic-tion que reçoivent les personnes auxquelles l'arche vi-vante.de Dieu, c'est-à-dire, sa divine mère, daigne faire une visite amoureuse! « Félix illa domus, quam mater Dei visitat, » dit Engelgrave. La maison de Jean-Baptiste en fil l'heureuse expérience ; car à peine Marie y fut elle entrée, qu'elle combla toute cette famille de grâces et de bénédictions célestes. C'est même pour celle raison qu'on appelle communément la fête de la Visitation, fêle de Nolre-Dame-des-Grâces. Nous verrons donc aujourd'hui dans ce discours comment la mère divine est la trésorière de toutes les grâces, et nous diviserons le sujet en deux
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points. Nous verrons dans le premier que celui qui désire les grâces doit recourir à Marie ; et dans le deuxième, que celui qui recourt à Marie doit êlre assuré d'obtenir les grâces qu'il désire.
Premier point. Après que la sainte Vierge eut appris de l'ange S. Gabriel, que sa cousine sainte Elisabeth était enceinte de six mois, elle fut éclairée intérieurement par le St.-Esprit, de manière à connaître que le Verbe fait chair, et déjà devenu son fils, voulait commencer à manifester au monde les richesses de sa miséricorde, pav les premières grâces qu'il voulait répandre sur toute celle famille. C'est pourquoi elle partit sans délai, comme ra-conte S. Luc, (i. 35. ) « Exurgens Maria abiit in montana » cum festinatione. » Sortant alors du repos de la con-templation auquel elle s'élait toujours appliquée, et quit-tant sa chère solitude, elle partit subitement pour se ren-dre à la maison d'Elisabeth. Comme la sainle charité supporte tout, « Charitas omnia suffert » ; et qu'elle ne souf-fre point de retard, comme dit S. Ambroise, à l'occasion de ce passage de l'Évangile ; « Nescit tarda molimina » Spiritus' sancti gralia » ; c'est pourquoi, sans s'inquiéter des fatigues du voyage, la tendre et délicate Vierge se mit de suite en chemin. Arrivée chez sa cousine, elle la salua, « Et inlravit in domum Zachariae, et salutavit » Elisabeth. » Marie, remarque S. Ambroise, fut la pre-mière à saluer Elisabeth, « Prior sa lu la vil. » Mais la visile de la sainte Yierge ne fut point comme les visites des mondains, qui se réduisent le plus souvent à des cérémonies et à de fausses démonstrations. La visite de Marie apporta dans celte maison l'abondance des grâces; car, dès qu'elle fut entrée , et qu'elle eut fait le premier salut, Elisabeth fut remplie du Si.-Esprit, et Jean fut
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délivré du péché et sanctifié; c'est pourquoi il fil paraître sa joie en tressaillant dans le sein de sa mère. Il voulait ainsi manifester la grâce qu'il avait reçue parla visite de la sainle Vierge, comme le déclare Elisabeth elle-même : « Ut facta est vox salutationis lusein auribus meis, exullavit » in gaudio infans in utero meo. » Ainsi, comme le re-marque Bernardin de Busio, ce fut en vertu du salut de Marie que Jean reçut la grâce de l'Esprit divin, qui le sanctifia : « Cum beata Virgo salutavit Elisabeth, vox salu-» Ultionis per aures ejus ingrediens, ad puerum descen-» dit, virtute cujus salutationis puer Spiritum sanctum » accepit. » (Part. 7. Serm. iv.)
Or, si ces premiers fruits de la rédemption passèrent tous par Marie, et si Marie fut le canal par lequel la grâce fut communiquée à Jean-Bnpiiste, l'Esprit saint à Elisa-beth , le don de prophétie à Zacharie, et tant d'autres bénédictions à .toute cette famille, lesquelles furent les premières grâces que nous sachions avoir élé accordées sur la terre par le Verbe, depuis son incarnation ; il est juste de croire que Dieu avait dès-lors établi Marie comme l'aqueduc universel, selon l'expression de S. Bernard, par lequel dorénavant devaient nous arriver toutes les autres grâces que le Seigneur voulait nous dispenser, selon ce qui est dit daus la première partie, au C. V.
C'est donc avec raison que «elle divine mère-est appelée le trésor, la trésorière ei la dispensatrice des grâces du ciel. C'est ainsi que la nomme le vénérable abbé de Cel-les : « Thesaurus Domini, et thesauraria gratiarum. » (Prol. con. Virg. c. 4.) Ainsi l'appelle S. Pierre Damien : « Thesaurus divinarum gratiarum. » Ainsi le bienheureux Albert-Ie-Grand : « Thesauraria Jesu Christi. » S. Bernar-din : « Dispensatrix gratiarum. » Un docteur grec, cilépar
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Teleau (deTrin.) : « Proinpluarium omnium bonorum. » Dispensatrice de tous les biens. Ainsi l'appelle encore S. Grégoire Thaumaturge qui dit : « Maria sic gratia plena » dicitur, quod in illa gratiae thesaurus recondimr. » Richard de S. Laurent ajoute que Dieu a placé en Marie, comme dans un trésor de miséricordes, tous les dons de la grâce, el que, de là , il lire de quoi enrichir ses ser-vileurs : « Maria esl thesaurus, quia in ea, ut in gazo-» phylacio, reposuit Dominus omnia dona gratiarum; » et (Je hoc thesauro largitur ipse larga stipendia suis » militibus, et operariis. » (De laud. Virg. 1. 4.).
En parlant du champ de l'Evangile, où est caché le tré-sor, et qui doit être acheté à tout prix, selon le témoi-gnage de Jésus-Christ : «Simile esl enim regnum coelorum » thesauro abscondito in agro, quem, qui invenit homo, » vadit, et vendit universa quae habet, ei emit agrum » illum. » (Matlh. xm. 44.) S. Bonaventure dit que ce champ est notre reine Marie, où esl caché le trésor de Dieu, qui est Jésus-Christ, el avec Jésus-Christ la source et la fontaine de toutes les grâces : « Ager iste esl Maria, in qua » thesaurus Dei patris absconditus est. » (Spec. e. vu. ) S. Bernard avait déjà dit que le Seigneur a mis entre les mains de Marie toutes les grâces qu'il voulait nous dis-penser, afin de nous faire savoir que tout ce que nous recevons de biens, nous le recevons par ses mains. « To-» lius boni plenitudinem posuit in Maria, ut proinde si » quid spei in nobis est, si quid gratiae, si quid salutis. » ab ea noverimus redundare. » (Serm. de aqused.) Et Marie elle-même nous en assure, en disant : « In me gra-» lia omnis vi et veritatis. » (Eccli. ????.) ? hommes, en moi sont lous les vrais biens que vous pouvez désirer en voire vie, Oui, noire mère el notre espérance, disait
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S. Pierre Damien, nous savons que tous les trésors des miséricordes divines sont entre vos mains: « In manibus » tuis omnes thesauri miserationum Dei. » EIS. Ildefonse l'avait assuré avant lui, d'une manière plus expresse, lors-que s'adressant à la Vierge, il lui disait : Marie, toutes ks grâces que le Seigneur a résolu de faire aux hommes, il a résolu de les faire passer par vos mains ; et c'est pour cela qu'il vous a confié tous les (résors de la grâce : « Omnia » bona, quae illis summa majeslas decrevit facere, tuis » manibus decrevit commendare; commissi quippe (ibi » sunt thesauri et ornamenta gratiarum. » (In cor. Virg. cap. xv ) Ainsi donc, ôMarie ! concluait S. Germain, nulle grâce n'est accordée à un mortel, sans qu'elle ne passe par vos mains : « Nemo qui salvus fiet, nisi per te ; nemo » donum Dei suscipit, nisi per le. » (Serm. de zona Virg.) Le bienheureux Albert-le-Grand, parlant sur les paroles que l'ange adressa à la très-sainte Vierge : « Ne timeas, » Maria, invenisti enim gratiam apud Deum, » (Luc. ?.) y joint celle belle réflexion : « Ne timeas, quia invenisti. » Non rapuisti, ut primus angelus : non perdidisti, ut » primus parens; non emisli, ut Simon magus ; sed inve-» nisli, quia quaesivisti- Invenisti gratiam increatam, ei in » illa omnem creaturam. » (In Mariai, cap. ccxxxvn.) 0 Marie! vous n'avez point usurpé la grâce, comme voulait l'usurper Lucifer; vous ne l'avez point perdue, comme Adam; vous n'avez point voulu l'acheter, comme Simon le magicien; mais vous l'avez trouvée, parce que vous l'a-vez désirée, el parce que vous l'avez demandée; vous avez trouvé la grâce incréée qui est Dieu même, devenu votre fils, et avec elle, vous avez trouvé lous les biens créés. S.-Pierre Chrysologue appuie ce senliment lorsqu'il dit que l'auguste Marie trouva celle grâce pour rendre le salut à
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tous les hommes : « Hanc gratiam accepit Virgo, salutem » saeculis redditum. » (Serm. ni, de Ann.) Et ailleurs il ajoute que Marie trouva une grâce si abondante, qu'elle suffisait pour sauver tous les hommes : « Invenisti gratiam » quantam? quantam superius dixerat, plenam ei vere » plenam, quae largo imbre totam infunderei creaturam. » (Serm. gxlii.) En sorte, dit Richard de S. Victor, que comme Dieu a créé le soleil pour éclairer la terre, ainsi il a fait Marie pour dispenser par elle toutes ses miséricor-des au monde : « Sicut sol factus est, ut illuminet totum » mundum, sic Maria facta est, ut misericordiam impetret » toti mundo.» (De laud. Virg. lib. vu.) S. Bernardin ajoute que la Vierge, dès qu'elle fut faite mère du Rédemp-teur, acquit une espèce de JHïidiction sur toutes les grâces : « A tempore quo Virgo mater concepit in utero Verbum y> Dei, quamdam, ut sic dicam, jurisdiclionem obtinuit » in omni Spiritus sancti processione temporali ; iia ul » nulla creatura aliquam a Deo obtinuerit gratiam, nisi » secundum ipsius pise matris dispensationem. » (Serm. lxi. tract, ?. art. 8.)
Concluons donc ce point avec Richard de S. Laurent, qui dit que si nous voulons obtenir quelque grâce, nous devons recourir à Marie, parce qu'elle ne peut pas ne point obtenir à ses serviteurs tout ce qu'elle demande, ayant trouvé et trouvant sans cesse la grâce divine. « Cupientes » invenire gratiam, quaeramus inventricem gratiae, quae, » quia semper invenit, frusliari non potest. » (De laud. Virg. lib. ii. p. 5.) Il avait emprunté celte pensée à S. Bernafd, qui dit: «Quaeramus gratiam, et per Mariam » quaeram^; quia quod quaerit invenit, et frustrari non » potest. »(Serm. deAquaed.) Si donc nous désirons les grâces, iT faut que nous allions à cette irésorière, et à cette
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dispensatrice des grâces, parce que c'est la volonté su-prême du souverain donateur de toul bien, comme nous l'assure le même S. Bernard, en disant que toutes les grâ-ces se dislribuent par les mains de Marie : « Quia sic est » volunlasejus, qui totum nos habere voluit per Mariam. » (Loc. cit.) «Totum, totum, » qui dit tout n'exclut rien. Mais parce que la confiance est nécessaire pour obtenir la grâce, voyons maintenant combien nous devons être cer-tains de l'obtenir, en recourant à Marie.
Second point.Pourquoi Jésus-Christ a-l-il placé entre les mains de sa mère loules les richesses des miséricordes dont il veut user à noire égard, sinon pour qu'elle enrichisse tous ses pieux serviteurs, qui l'aiment, qui l'honorent, et recourent à elle avec confiance ? « Mecum sunt divitiae.. » ut ditem diligentes me. » (Prov. vin.) Ainsi la Vierge elle-même nous l'assure par ce passage que l'Eglise lui applique dans'plusieurs de ses fêtes. En sorte que selon l'abbé Adam, ces richesses de la vie éternelle sont déposées entre les mainsde Marie, uniquement pour nous servir. Le Sauveur a placé dans son sein le trésor des malheu-reux, afin que les pauvres pussent s'enrichir en y venant puiser : « Divitiae salutis penes Virginem nostris usibus » reservantur. Christus in Virginis utero pauperum gazo-» pbylacium collocavit; inde pauperes locupletati sunt. » (In alleg. utr. Test. cap. xxiv. Eccl.) S. Bernard ajoute, comme je l'ai lu dans un auteur, que Marie a été don-née au monde comme un canal de miséricorde, afin que par son moyen les grâces descendissent continuelle-ment du ciel sur les hommes ; voici ses paroles mémora-bles : « Ad hoc enim data est ipsa mundo quasi aquseduc-» tus, ut per ipsam a Deo ad homines dona coelestia jugi-» ter descenderent. » Le même père se demande ensuite
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pourquoi S. Gabriel, ayant trouvé Marie déjà pleine de grâces, comme il le dit en la saluant : « Ave gratia plena, » l'assure ensuite que le Saint-Esprit devait survenir en elle pour la remplir de nouvelles grâces ? si elle était déjà pleine de giâce, que pouvait opérer de plus la venue de l'Esprit divin? S. Bernard répond: « Ad quid? nisi, ut adve-» niente jam Spiritu plena sibi, eodem superveniente, nobis » super plena et superfluens fiat? » (Serm. ii. de Ass.) Marie était déjà pleine de grâces, dit le saint, mais le Saint-Esprit lui en donna une surabondance pour notre bien ; afin que de sa surabondance, nous, misérables, nous fus-sions tous pourvus. C'est pour cela que Marie a été compa-rée à la Lune, dont il est dit : « Luna plena sibi et aliis. » « Qui me invenerit inveniet vitam, et hauriet salutem » a Domino.» (Prov. tui.'"55.) Heureux celui qui me trouve en,recourant à moi, dit notre mère ; il trouvera la vie, et il la trouvera facilement; car, comme il est facile de trouver et de puiser de Veau d'une fon-taine, autant qu'on le désire; ainsi il est facile de trouver les grâces et le salut éternel, en recourant à Marie. Une ame sainte disait : il suffit de demander des grâces à Notre-Dame pour les obtenir. Et S. Bernard assurait qu'avant la naissance de Marie le monde ne man-quait de Iant degrâces que nous voyons aujourd'hui répan* dues sur la terre, que parce que le canal désirable, qui est Marie, manquait aussi : « Ideo (anto tempore defue-» runt omnibus fluenta gratiarum , quia nondum inler-» cesserai hic aquaeductus. » (Serm. de Àq.) Mais main-tenant que nous avons cette mère de miséricorde, quelles grâces pouvons-nous craindre de ne point obtenir en nous réfugiant à ses pieds? Je suis la ville de refuge, lui fait dire S. Jean Damascène, pour tous ceux qui recourent
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à moi. Venez donc, mes enfans, et vous obtiendrez de moi des grâces plus abondantes que vous ne sauriez l'ima-giner : « Ego civitas refugii iis, qui ad me confugiunt; » accedite et gratiarum dona affluenlissime haurite. » (Serm. ?. de dorm. ?. V.)
Il est vrai qu'il arrive à plusieurs ce que la Vén. gurMarie Villani aperçut dans une vision céleste: Celte servante de Dieu vil un jour la mère de Dieu sous la forme d'une grande fontaine, à laquelle plusieurs allaient puiser, et dont ils rapportaient les eaux de la grâce en abondance; mais qu'arriva-l-il ensuite? ceux qui portaient des vases neufs et entiers, conservaient les grâces qu'ilsavaient reçues; mais ceux qui portaient des vases vieux ou brisés, c'est-à-dire, ceux dont l'ame élait chargée dépêchés, recevant les grâces* les perdaient ensuite. Il est du reste certain que les hommes, même les ingrats, les pécheurs, et les plus misérables, obtiennent tous les jours par Marie des grâces innombrables. S. Augustin diten parlant à la Vierge: « Per te hsereditamus misericordiam miseri, ingrati gra-» tiam , peccatores veniam, sublimia infimi, coelestia » terreni, mortales vitam, et patriam peregrini. » (Serm, de Ass. B. V.)
Ranimonsdonc toujours davantage notre confiance, nous tous qui sommes les serviteurs de Marie, toutes les fois que nous recourons à elle pour en obtenir les grâces qui nous sont nécessaires ; et pour cela, souvenons-nous sans Cesse des deux grandes qualités que celte bonne mère pos-sède, c'est-à-dire, du désir quelle éprouve de nous faire du bien, et de la puissance qu'elle a auprès de son fils pour obtenir tout ce qu'elle demande.Pour connaître quel désir a Marie de secourir tout le monde, il suffirait de considérer le mystère que l'Eglise célèbre en celle fêle, c'est-à-dire,
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la visite que Marie fit à Elisabeth. Le voyage depuis Naza-reth, où habitait la sainte Vierge, jusqu'à la villed'Hébron, que S. Luc appelle Cité de Juda, où habitait Elisabeth, selon Baroniuset d'autres auteurs, ce voyage était bien de soixante-neuf milles environ, d'après l'auteur delà vie de Marie, frère Joseph de Jésus et Marie, carmélite déchaussé, (Lib. m. cap. 42.) qui s'appuie sur le témoignage de Bède et de Brocard ; mais nonobstant celte distance, la bienheureuse Vierge, fille tendre et délicate, comme elle l'était alors, et peu habituée à de semblables fatigues, ne laisse point de se mettre en chemin. El qui )a poussait à cela? elle était poussée par cette grande charité, dont son tendre cur fut toujours rempli, à commencer dès-lors sa grande fonction de dispensatrice des grâces. C'est juste-ment ce que dit S. Ambroise en parlant de ce voyage: « Non abiit quasi incredula de oraculo, sed quasi laela s pro voto, festina prae gaudio, religiosa pio officio. » (In cap. ?. Luc.) Marie, dit S. Ambroise, ne partit point pour ?vérifier si ce que l'ange lui avait dit touchant la grossesse d'Elisabeth était vrai; mais brûlant du désir d'être utile à cette maison, et poussée par la joie qu'elle éprouvait de faire du bien aux autres, elle se livra toute entière à cet emploi de charité : « Exurgens abiit cum festinatione. » II faut remarquer ici, que l'Evangéliste, en parlant du départ de Marie pour la maison d'Elisabeth, dit qu'elle y alla avec empressement, « Cum festinatione ; » mais en rapportant ensuite son retour, il ne fait plus mention d'empressement, disant simplement : « Mansit autem » Maria cum illa quasi mensibus tribus, et reversa » est in domum suam. » (Luc. ?. 56.) Quel autre motif, dit S. Bonaventure, forçait donc Marie à se donner tant de mouvement pour aller visiter S. Jean-Baptiste, sinon
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le désir de faire du bien à celte famille? « Quid eam ad » officium claritatis festinare cogebat, nisi charitas quse in » corde fervebat ? » (Spec. cap. uv.)
Marie élan l montée au ciel,ne s'est pointdépouilléedecette tendre charité à l'égard des hommes; au contraire, elle l'exerce avec plus d'étendue, parce qu'elle connaît mieux là nos besoins, et qu'elle compatit mieux à nos misères. Ber-nardin de Buslo dit que Marie désire nous faire du bien plus que nous ne désirons le recevoir : « Plus vuliilla bonum tibi » facere, et gratiam largiri, quam tu accipere concupiscas. » (Mar. ?. ?. serm. 5.) Cela est si vrai, dit S. Bonavenlure, qu'elle se lient pour offensée par ceux qui ne lui deman-dent pas des grâces : « In te, Domina, peccant non solum » qui tibi injuriam irrogant, sed etiam qui te non rogant, » (S. Bon. inspec. Virg.JPuisquelepenchantnatureldeMarie est d'enrichir1 tout le monde de grâces, comme elle enri-chit surabondamment ses serviteurs, selon ce que dit Idiota : « Maria thesaurus est Domini, et ihesauraria » gratiarum ipsius. Donis specialibus dital copiosissime » servientes sibi. » (in prol. cont. B. V. e. 1.)
C'est pourquoi, dit le même auteur, celui qui trouve Marie, trouve tous les biens : « Inventa Maria, invenitur » omne bonum. » Et il ajoute que chacun peut la trouver, fût-il même le plus grand pécheur du monde, parce qu'elle est si bonne qu'elle ne repousse aucun de ceux qui recou-rent à elle: « Tanta est ejus benignitas, quod nulli formi-» dandum est ad eam accedere. Tantaque misericordia, » quod ab ea nemo repellilur. » Thomas à Kempis la fait pailer ainsi : J'invite tous les hommes à recourir à moi, je les attends tous, je les désire tous, eijumnis je ne mé-prise aucun pécheur, quelque indigne qu'il puisse être, loitqu'il vient demander mon secours : « Omnes invito,
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» omnes expecto, omnes desidero, nullum peccatorem » despicio. » Quiconque va demander la grâce « inveniet » semper paratam auxiliari,» dil Richard, la trouvera toujours prêle, toujours disposée à le secourir, et à lui obtenir toutes les grâces nécessaires au salut éternel par ses puissantes prières.
J'ai dit par ses puissantes prières, parce que la seconde réflexion qui doit augmenter notre confiance, c'est que Marie obtienl de Dieu tout ce qu'elle demande pour ses serviteurs· Observez attentivement, dit S. Bonavenlure, dans cette visite que Marie fait à Elisabeth, la grande venu de ses paroles, puisqu'à sa voix la grâce de l'Esprit-Saint fui conférée à Elisabeth aussi bien qu'à Jean, son fils, comme le remarque l'Évangélisle : « Et factum est, ut « audivit salutationem Mariae Elisabeth, exultavit infans » in utero ejus, et repleta est Spiritu sancio. » (Luc. ?.) C'est pourquoi S. Bonaventura ajoute : « Vide quanta » virtus sit verbis Dominae, quia ad eorum pronuntiatio-» nem confertur Spiritus sanctus.» (Tract, de Vit. Christ.) Théophile d'Alexandrie dit que Jésus se réjouit quand Marie le prie pour nous, parce qu'alors toutes les grâces qu'il nous accorde par les prières de Marie, il pense moins nous les accorder, à nous, qu'à sa propre mère: « Gaudet » filius orante Maire, quia omnia, quae nobis precibus » suae genitricis eviclus donat, ipsi malri se donasse pu-» lal. » (Ap. Bald. Jard. de Mar. pif.) El remarquez ces paroles: « Precibus suae genitricis eviclus donal. » Sans doute, parce que Jésus, comme l'allesle S. Germain, ne peut s'empêcher d'exaucer Marie en tout ce qu'elle lui demande, voulant, pour ainsi dire, lui obéir en cela comme à sa véritable mère : c'est ce qui fait dire au saint que ses prières ont une certaine autorité sur Jésus-Chrisl, vu.                                                              7
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et qu'elle obtient de lui le pardon môme aux plus grands pécheurs qui se recommandent à elle : « Tu autem, ma-ii terna in Deum aulorilate pollens, eliam iis, quienor-» miter peccant, eximiam remissionis gratiam concilias. » Non enim pôles non exaudiri, cum Deus tibi ut verse » et intemeratae matri in omnibus amorem gerat. » (Or. de Dorm. V.) Ce qui se vérifie bien, selon la remarque de S. Jean Chrysoslôme, par le fait des noces de Cana, où Marie demandant à son fils le vin qui manquait : « Vinum » non habent; » Jésus répondit : « Quid mihi et tibi, mu-» lier? Nondum venit hora mea. » (Joan. n. 4.) Toutefois quoique le temps destiné aux miracles ne fût point encore arrivé, comme l'expliquent Théophilacte et S- Jean Chry-soslôme, néanmoins, dit ce dernier père, le Sauveur, pour obéir à sa mère, fit le miracle qu'elle demandait, et changea l'eau en vin : « Et licet ita respondit, tamen « maternis precibus oblemperavit. » (S. JoanGhrys. ap. Corn, à Lap. in Joan. ii. 5.)
» Adeamus ergo cum fiducia, dit l'Apôtre, ad thro-» num gratiae, ut misericordiam consequamur, et gra-» tiam inveniamus in auxilio opportuno.» (Hebr. iv. 16.) » Thronus gratiae est beata Virgo, » dit le bienheureux Albert-le Grand. (Serai, de Ded. Eccles.) Si donc nous voulons des grâces, allons à Marie, qui est le trône de la grâce, et allons-y avec l'espérance d'être exaucés, puisque nous avons pour nous l'intercession de Marie, qui obtient tout ce qu'elle demande à son fils. «Quaeramus gratiam,» dirai-jeencore avec S. Bernard, « et per Mariam quaera-» mus; » M'appuyant sur ce que la Vierge mère dit elle-même à sainte Mecthilde, que le Saint-Esprit, la remplis-sant de toute sa douceur, l'avait rendue si agréable à Dieu, que tous ceux qui demanderaient des grâces par son canal
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les obtiendraient certainement : « Spiritus sanctus, tota sua » dulcedine me penetrando, tam gratiosam effecit, ut » omnis qui per me gratiam quaerit, ipsam inveniet. » (Ap. Canis.lib. l.c.43.)
Et si nous admettons cette maxime célèbre de S. An-selme : « Velocior est nonnunquam salus nostra, invo-» cato nomine Mariae, quam invocato nomine Jesu, » II nous arrivera quelquefois, comme dit ce saint, d'ob-tenir plus tôt In grâce en recourant à Marie, qu'en recou-rant à notre propre Sauveur Jésus; ce n'est pas, sans doute, qu'il ne soit la source et le maître de toutes les grâces, mais c'est parce qu'en recourant à la mère, et en obtenant qu'elle prie pour nous, ses prières auront plus de force que les nôtres, parce que ce sont les prières d'une mère. Ne quittons donc jamais les pieds de cette trésorière des grâces, et disons lui sans cesse avec S. Jean Damascène : « Misericordiae januam aperi nobis, benedicta » deipara; tu enim es salus humani generis. » ? mère de Dieu, ouvrez-nous la porte de votre miséricorde, en priant toujours pour vous ; parce que vos prières sont le salut de tous lés hommes. En recourant à Marie, le mieux sera de la prier qu'elle demande pour nous et qu'elle nous obtienne les grâces qu'elle sait être les plus utiles à notre salut ; c'est ce que fit justement frère Régi-nald, dominicain, comme il est rapporté dans les chro-niques de l'ordre, (lib. 1. p. 1. c. 5.) Ce serviteur de Ma-rie étant malade, il lui demandait la santé corporelle : sa reine lui apparut accompagnée dé sainte Cécile et de sainte Catherine, et lui dit avec une extrême douceur : « Mon fils., que voulez-vous que je fasse pour vous ?» Le religieux, à cette offre si obligeante de Marie, resta confug, et il ne savait que répondre. Alors une des deux saintes
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qui accompagnaient Marie lui donna ce conseil : Réginald, sais-tu ce que lu dois faire ? ne demande rien, mais re-mels^loi entièrement entre ses mains, parce que Marie saura te donner une grâce bien meilleure que celle que lu pourrais demander. Le malade suivit le conseil > et la mère de Dieu lui obtint la grâce de sa guérison.
Mais si nous désirons aussi les visites fortunées de cette reine du ciel, il nous sera très-utile.de la visiter dans quelqu'une de ses images, ou dans quelque Eglise qui lui soit dédiée. Qu'on lise l'exemple suivant, et qu'on voie par-là combien Marie prodigue de récompenses pour les visites pieuses que lui font ses serviteurs.
EXEMPLE.
11 est raconté dans les chroniques de l'ordre de S. Fran-çois, que deux religieux de cet ordre étant allés visiter un sanctuaire de la Vierge, il leur arriva d'être surpris par la nuit dans une grande forêt. Confus et affligés , ils ne savaient que devenir; mais en s'avançant un peu plus, du milieu de l'obscurité où ils étaient, ils crurent voir de-vant eux une maison : ils approchent leurs mains., et tâ-tenl les muts ; ils cherchent la porte, ils frappent, et en-tendent quelqu'un demander: Qui est là? Ils répondent qu'ils sont deux pauvres religieux égarés par hasard dans le bois durant la nuit, et qui cherchent un petit refuge pour éviter d'être mangés par les loups. Voilà que la porte s'ouvre, et qu'ils voient deux pages richement vêtus, qui les reçoivent avec une grande politesse. Les religieux leur ayant demandé qui habilait ce palais ? les pages répon-dirent que c'était une dame fort pieuse. Nous voulons la saluer, dirent les religieux, et Ja remercier de sa charité,
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Nous vous conduirons à l'instant devant elle, répondirent» ils ', parce qu'elle veut vous parler. Ils montent les esca-liers , et trouvent les appartemens tout éclairés, décorés, et parfumés d'une odeur céleste. Ils entrent enfin dans l'appartement de la maîtresse, et y trouvent une dame très-belle et très-majestueuse, qui les accueille avec une extrême bonté, et qui leur demande ensuite quel élait le but de leur voyage. Ils répondirent qu'ils allaient vi-siter une église de la bienheureuse Vietge : Eh bien l si cela est, répondit alors cette dame, je veux vous donner à votre départ une lettre qui vous sera d'un grand secours. Pendant qu'elle leur parlait, ils sentaient leurs curs tout enflammés de l'amour de Dieu, et ils éprouvaient une joie intérieure qui leur avait été inconnue jusque là. Ils allèrent ensuite se livrer au sommeil, si toutefois il leur fut possible de dormir en éprouvant une si grande joie. Le ma-tin ils allèrent de nouveau prendre congé de la maîtresse, la remercier, et recevoir la lettre, qu'elle leur donna en effet, et ils partirent. Dès qu'ils furent un peu éloignés de la maison ils s'aperçurent que celle lettre ne portait point d'adresse; mais ils ont beau tourner et retourner en tous sens, ils ne trouvent plus la maison. Enfin ils ouvrent la lettre pour voir à qui ils devaient la remettre, et ce qu'elle contenait ; ils reconnaissent qu'elle leur étuit adres-sée à euxrmêmes par la très-sainte Vierge, pour leur expli-quer qu'elle était cette dame qu'ils avaient vue la nuit, et leur dire qu'elle avait voulu, pour récompenser la dévotion qu'ils liu portaient, leur fournir dans celle forêt l'asile et la nourriture. Elle les engageait à continuer de l'aimer et de la servir, leur promenant de bien récompenser les hommages qu'ils lui rendraient, et de les secourir durant la vie et à la mort. Au bas de la lettre était la signature
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suivante : Moi, Marie Vierge. Que chachun considère ici quelles furent les actions de grâces que rendirent à la mère divine les bons religieux, et avec quelle nouvelle ardeur ils furent embrasés du désir de l'aimer et de la servir durant teute leur vie.
PRIÈRE.
Vierge immaculée et bénie, puisque vous êtes la dis-pensalrice universelle de toutes les grâces divines, vous êtes donc mon espérance et celle de tous les hommes. Je remercie sans cesse mon Seigneur, qui m'a donné de con-naître, et qui m'a fait comprendre le moyen que je dois prendre pour obtenir ses grâces, et pour me sauver : ce moyen, c'est vous, auguste mère de Dieu ; car je com-prends que je dois opérer mon salut, d'abord pour les mé-> rites de Jésus-Christ, et ensuite, par votre puissante inter-cession. Ah ! ma reine, vous qui vous êles donné tant de mouvement pour aller visiter et sanctifier la maison d'E-lisabeth , visitez, visitez de suite la pauvre maison de mon ame. Halez-vous : mieux que moi vous savez com-bien elle est remplie d'affections déréglées, de méchantes habitudes et de péchés commis, qui sont autant de mala-dies pestilentielles qui la conduisent à la mort éternelle ? trésorière de Dieu ! vous pouvez l'enrichir, et la guérir de toutes ses infirmités. Visitez-moi donc durant ma vie, et visitez-moi surtout au moment de ma mort, parce qu'alors voire assistance me sera encore plus nécessaire. Je ne prétends pas être digne que vous me visitiez sur cette terre par votre présence visible, comme vous l'avez fait à l'égard d'un si grand nombre de vos serviteurs qui le méritaient, et qui n'étaient point ingrats comme je le suis;
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je me contente d'espérer vous voir dans voire royaume céleste, pour vous y remercier de tous les biens que vous m'avez faits, et pour vous y aimer davantage. Je serai assez heureux que vous me visitiez par votre miséri-corde : il me suffit que vous priiez pour moi.
Priez donc, ô Marie! et recommandez-moi à votre fils. Vous connaissez mieux que moi mes besoins et mes mi-sères. Que vous dirai-je de plus? Ayez pitié de moi. Je suis si malheureux et si ignorant, que je n.e sais pas même demander les grâces dont j'ai le plus besoin. Ma reine, et ma très-douce mère, demandez pour moi, et obtenez-moi de votre fils les grâces que, vous savez être les plus utiles et les plus nécessaires à moxi ame. Je (n'abandonne tout entre vos mains, et je prie seulement la divine majesté que , par les mérites de mon Sauveur Jésus, elle m'accorde les grâces que vous demandez pour moi. Demandez, demandez donc pour moi, ô Yierge très-sainte, ce qui vous plaira davantage j vos prières ne sont point repousées ; ce sont les prières d'une mère adressées à un fils qui vous aime tant, et qui se réjouit de faire tout ce que vous lui de-mandez, pour vous honorer par-là davantage, et pour vous témoigner en même temps le grand amour qu'il vous porte. Demeurons ainsj, ô ma souveraine! je me confie en vous ; chargez-vous de me sauver. Amen.
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LES  GLOIRES
VIe DISCOURS.
SDR  LA  PURIFICATION  DE  MARIE.
Du grand sacrifice que Marie fit à Dieu en ce jour, en lu! offrant la vie de son fils.
H y avail deux préceptes dans l'ancienne loi touchant les premiers-nés qui venaient au monde. Le premier obli-geait la mère môme à vivre retirée dans sa maison, comme impure, pendant quarante jours. Le second obligeait les parens du premier-né à le porter dans le temple pour l'y offrir à Dieu. La très-sainte Vierge veut obéir en ce jour à l'un et à l'autre de ces deux préceptes. Quoique Marie ne fût point tenue à la loi de la purification, ayant toujous été vierge é\ toujours pure, néanmoins elle veut, par amour pour l'humilité et pour l'obéissance aller, se purifier comme les autres mères. Elle obéit encore au se-cond précepte, en voulant offrir et présenter son fils au Père éternel : « El postquam impleti sunt dies purgationis Mariae, » secundum legem Moysi, tulerunt Jesum in Jérusalem, » ul sisterent eum Domino. » (Luc. ii. 22.) Maisla Vierge offrit son fils d'une manière bien différente des autres femmes. Les autres offraient leurs enfans, mais elles sa-vaient que cette obligation était une simple cérémonie de la loi, de sorte qu'en les rachetant elles les remettaient en leur possession, sans crainte de les dévouer encore à la mort. Marie offrit réellement son fils à la mort, certaine
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que le sacrifice de la vie de Jésus, qu'elle fit alors, devait se consommer un jour sur l'autel de la croix. Ainsi, le sacrifice que fit Marie de la vie de son fils fut vraiment le sacrifice d'elle même, à cause de l'amour qu'elle portait à ce divin enfant. Laissant donc à part toutes les autres considérations que nous pourrions faire sur les nombreux mystères de cette solennité , considérons seulement com-bien fut grand le sacrifice que Marie fit d'elle-même à Dieu, en lui offrant en ce jour la vie de son fils. Ce sera l'unique sujet de ce discours.
Le Père éternel avait résolu de sauver l'homme que le péché avait perdu, et de le délivrer delà mort élernelle. Mais, voulant que sa justice divine ne perdît aucun de ses droits, et qu'elle fût entièrement satisfaite, il exigea par là même que son propre fils, dont il n'épargna pas k vie, dès qu'il se fut fait homme pour racheter les hommes, subît en toute rigueur la peine que ces hommes avaient mé· » ritée: « Qui proprio filio suo non pepercit, dit l'Apôtre, » sed pro nobis omnibus tradidit illum. » (Rom. vin, 32.) Il l'envoie donc sur la terre pour y prendre la nature hu-maine; il lui choisit une mère, et cette mère, il veut que ce soit la Vierge Marie. Mais comme il ne voulut point que son Verbe devînt le fils de Marie, avant que celle-ci n'y eût donné son consentement exprès, ainsi il ne voulut point que Jésus sacrifiât sa vie pour le salut des hommes avant que le consentement de Marie n'y concourût de nouveau, afin que le cur de la mère fût sacrifié en même temps que la vie du fils. S. Thomas enseigne que la qualité de mère donne un droit spécial sur les enfans : d'où il suit que, Jésus étant en soi innocent, et ne méritant aucun sup-plice pour ses propres fautes, il parut convenable qu'il ne fût point destiné à mourir sur la croix comme victime
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des péchés du monde, sans le consentement par lequel Marie l'offrit spontanément à la mort.
Mais quoique Marie eût consenti à la mort de son fils dès l'instant où elle consentit à devenir sa mère, le Sei-gneur voulut néanmoins qu'en ce jour elle fit dans le tem-ple un sacrifice solennel d'elle-même, en lui offrant so-lennellement son fils, et en sacrifiant sa vie précieuse à la divine justice. C'est pour cela que S. Épiphane l'appelle prêtre : « Virginem appello velut sacerdotem. » (Or. de Laud. Dei p.) Or, commençons ici à considérer combien de douleurs lui coûta ce sacrifice, et quelles vertus héroïques elle dut exercer en se voyant obligée de souscrire elle-même la senlence qui condamnait son cher Jésus à la mort. Voilà que Marie prend le .chemin de Jérusalem pour offrir son fils ; elle hâle ses pas Vers le lieu du sacrifice, et elle porte elle-même dansées bras le douloureux far-deau de sa victime. Elle entre dans le temple, elle s'ap-proche de l'autel, et là, toute pleine de modestie, d'hu-milité et de dévotion, elle présente son fils au Père éter-nel. Voilà qu'en même temps le saint vieillard Simeon, à qui Dieu avait promis qu'il ne mourraii pas avant d'avoir vu le Messie attendu, prend le divin enfant des bras de la sainte Vierge, et, éclairé par le SainlrEsprit, annonce à Marie tout ce que devait lui couler le sacrifice qu'elle faisait de son fils, avec lequel son ame bénie devait aussi être immolée. Ici, S. Thomas de Villeneuve {Ser. de Purifie. Virg.) contemple le saint vieillard qui, devant pro-férer la funeste prédiction à cette pauvre mère, se trouble d'abord, et garde le silence. Ensuite, le saint considère Marie qui lui demande : « Unde tanta turbatio? » ? Simeon, pourquoi vous troublez-vous ainsi au milieu de ces grandes consolations? El le vieillard lui répond : « OVirgoregia,
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» nollem tibi talia nuntiare, sed audi. » 0 noble et sainte Vierge, dit-il, je ne voudrais point être le porteur d'une nouvelle si affligeante ; mais puisque le Seigneur le veut, pour augmenter votre mérite, écoulez ce que je vais vous dire : Cet enfant qui vous cause maintenant une joie si légitime, ô Dieu ! il doit un jour vous occasionner des douleurs plus déchirantes qu'aucune créature n'en a jamais éprouvées dans le monde, et ce sera lorsque vous le verrez persécuté par toute sorte de personnes, el placé sur la terre comme le but des railleries el des outrages des hommes, qui le poursuivront jusqu'à lui infliger sous vos yeux le supplice de la mort : « Nimium nunc pio islo » infante laelaris ; sed ecce iste positus est in signum cui » contradicetur. » Sachez qu'après sa mort il y aura plu-sieurs martyrs qui, pour l'amour de votre fils, seront tour-mentés et mis aussi à mort; mais ils n'endureronl le mai> tyre que dans le corps, au lieu que vous, ô divine Mère ! vous l'endurerez dans le cur : « ? quot millia homi-» num pro isto puero laniabunlur, et jugulabuntur ! et » si omnes patientur in corpore, lu, Virgo, in corde palie-»ris. » (Loc.cit.)
Oui., dans le cur, puisque la seule compassion aux peines de ce fils si cher devait eue le glaive de douleur dont serait percé le cur de cetle mère, comme le pré-dit S- Simon : « Et tuam ipsius animam doloris gladius » pertransibit. » (Luc ?. 55.) La sainte Vierge, comme dit S. Jérôme, avait déjà été instruite, par la lumière des saintes Écritures des souffrances que devaitendurer le Rédempteur duranUsa vie. el bien plus encore au moment de sa morl; elle avail appris des prophètes qu'il devait êlre trahi par un de ses amis : « Qui edebat panes meos, ma-» gnificavil super me supplanlalionem, » comme David
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l'avait annoncé; (Ps. xl.) Abandonné de ses disciples : « percutiam pastorem, et dispergentur oves. » (Zach. xm.) Elle connaissait les mépris, les crachats, les soufflets, les dérisions qu'il devait souffrir de la part du peuple : « Corpus meum dedi percutientibus, et gênas meas vel-» lentibus, faciem meam non averti ab increpantibus et » conspuentibus in me. » (Isa. l, 1.) Elle savait qu'il devait devenir l'opprobre des hommes, et l'abjection de la plus vile populace, jusqu'à être rassasié d'injures et de grossièretés dégoûtantes : « Ego autem sum vermis, et non » homo, opprobrium hominum, et abjeclio plebis. » (Psalm.xxi.) « Saturabitur opprobriis. » (Thren.ni.) Elle savait qu'à la fin de sa vie sa très-sainte chair devait êlre déchirée et mise en lambeaux par les coups de fouets : « Ipse autem vulneratus est propter iniquitates nostras, » allrilusesl propler scelera noslra; (Is. xxxm.) » Tellement que son corps devait perdre sa forme, et devenir comme celui d'un lépreux, tout couvert de plaies, jusqu'à laisser paraître ses os à découvert : « Non est species ei, neque » decor, et nos putavimus eum quasi leprosum. » (Is. xvi.) « Dinumeraverunt ossa mea. » (Ps. xxi.) Elle savait qu'il devait êlre percé de clous : « Foderunt manus meas et pe-» des meos ; » (Ibid.) placé entre des malfaiteurs : « El cum » sceleratis reputatus est; » (Is. lui.) et qu'enfin, suspendu à la croix, il devait être exécuté pour le salut des hom-mes : « Et aspicient ad me quem confixerunt. » (Zach. xii.) Marie, dis-je, savait toutes les peines que devait souf-frir le Fils de Dieu ; mais lorsque Simeon lui dit ces pa-roles : « Et tuam ipsius animam doloris gladius pertran-» sibit, » toutes les circonstances particulières des dou-leurs exlérieures qui devaient tourmenter son Jésus dans sa passion lui furent dévoilées, comme le Seigneur le
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révéla à sainte Thérèse. Marie consentit à tout, et, avec une constance qui ravit les anges d'admiration, elle pro-nonça la sentence : Que mon fils meure, qu'il meure de cette mort douloureuse et ignominieuse; Père éternel, puisque vous le voulez, « non mea voluntas, sed tua » fiat ; » j'unis ma volonté à votre volonté sainte, et je vous sacrifie mon fils : je consens qu'il perde la vie pour votre gloire et pour le salut du monde. Je vous sacrifie encore mon cur ; qu'il soit percé de douleurs autant qu'il vous plaira ; il me suffit, ô mon Dieu ! que ce soit pour voire gloire et pour l'accomplissement de votre bon plaisir ; « non mea voluntas, sed tua fiat ! » ? charité sans mesure ! ô constance sans exemple ! ô vic-toire qui mérite l'admiration éternelle du ciel et de la terre !
Voilà pourquoi Marie se lut dans la passion de Jésus, lorsqu'on l'accusait injustement; voilà pourquoi elle ne dit rien à Pilate qui penchait à le délivrer parce qu'il recon-naissait son innocence ; mais elle se contenta de paraître en public pour assister au grand sacrifice qui devait s'ac-complir sur le Calvaire : elle l'accompagna au lieu du supplice, elle l'assista dès le moment où il fut placé sur le gibet : « Stabat juxla crucem Jesu mater ejus, «jus-qu'à ce qu'elle le vît expirer, et que le sacrifice fût con-sommé ; tout cela, pour accomplir l'offrande qu'elle avait faite à Dieu dans le temple.
Pour comprendre la violence que dut se faire Marie du-rant ce sacrifice, il faudrait comprendre l'amour que celte mère portait à Jésus. Généralement parlant, l'amour des mères est si tendre pour leurs enfans, que quand ils sont en péril de mort, et qu'on craint de les perdre, elles ou-blient tous leurs défauts,  leur difformité, et même les
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injures qu'elles en avaient reçues, et éprouvent des dou-leurs inexprimables. Néanmoins l'amour de ces mètes est partagé entre plusieurs en.fans, ou se répand sur plusieurs auties créatures. Marie n'a qu'un fils, et ce lils est le plus beau de tous les enfans d'Adam : il est très-aimable, parce qu'il a toutes les qualités qui font aimer; il est obéissant, vertueux, innocent et saint; en un mot, il est Dieu. D'ailleurs l'amour de celle mère n'est point réparti sur d'autres objets ; elle a placé tout son amour en ce fils, et elle ne crainl point de l'aimer à l'excès, puisque ce fils est Dieu, et qu'il mérite un amour infini. Et ce fils est la victime qu'elle doit dévouer volontairement à la mort !
Que chaicun examine donc combien il dut en coûter à Marie ,^ét quelle force d'ame elle dut mettre en uvre dans l'acte par lequel elle dévoua au sacrifice de la croix la vie d'un fils si aimable. Voilà comment la plus fortunée des mères, parce qu'elle était mère d'un Dieu, fut en même temps la mère la plus digne de compassion, parce qu'elle fut la plus accablée de douleurs, étant mère d'un fils qu'elle voyait destiné au gibet, dès le jour où il lui fut donné pour enfant. Quelle mère accepterait un fils, sachant qu'elle devrait le perdre ensuite misérablement par une mort infâme, et qu'elle se trouverait présente à sa morl ? Marie accepte volontiers ce fils avec des conditions si dures, et non-seulement elle l'accepte, mais elle l'offre elle-même en ce jour à la mort, de ses propres mains, l'immolant à Ja divine justice. S. Bonavenlure dit que la bonne Vierge aurait accepté bien plus volontiers pour elle-même les peines et la morl de son fils ; mais que, pour obéir à Dieu, elle fit l'offrande immense de la vie divine de son bien-aimé Jésus, surmontant, quoiqu'avec une douleur extrême, toute la tendresse de l'amour qu'elle
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lui portait : « Si fieri potuisset, omnia tormenta, quae » filius pertulit, sustinuisset ; et nihilominus placuit » ei, quod unigenitus ejus pro salute generis Immani offerretur » (In p. 1. Dist. 48. qusest 2.) d'où il suit que, dans celte offrande, Marie eut plus de violences à se faire, et qu'elle fut plus généreuse, que si elle se fût dé* vouée elle-même à souffrir tout ce qui était préparé à son fils. Sa générosité surpassa alors celle des martyrs, parce que les martyrs offrirent leur vie, au lieu que la sainte Vierge offrit la vie du fils qu'elle aimait, et qu'elle esti-mait immensément plus que la sienne propre.
Mais la peine que lui fit éprouver celte douloureuse offrande ne se borna point là; au contraire^ elle ne fit que commencer, puisque dès-lors, durant toute la vie de Jésus, Marie eut continuellement devant ses yeux la mort el toutes les douleurs qu'il devait endurer dans ce dernier moment. Ainsi, plus elle découvrait en lui de beautés, plus elle trouvait son fils gracieux et aima-ble, el plus l'angoisse de son cur allait croissant. Àh! mère de douleurs, si vous eussiez été moins éprise de votre fils, ou si votre fils eût été moins aimable, ou qu'il vous eût moins aimée, sans doule votre peine,eût été moins grande en l'offrant à la mort. Mais il n'y a pas eu, il n'y aura jamais de mère plus amante'de son fils, que vous, parce que jamais il n'y a eu et qu'il n'y aura jamais de fils plus aimable ni plus amant de sa mère que votre Jésus. Oh Dieu! si nous avions vu la beauté, la majesté du visage de ce divin enfant, aurions-nous eu le courage de sacrifier sa vie pour noire salut? Et vous, ô Marie! qui êtes sa mère, et une mère si remplie d'amour pour lui, vous avez pu offrir votre fils innocent pour le salut de tous les hommes, et l'offrir à la mort la plus cruelle et
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la plus douloureuse qu'aucun coupable ait jamais en-durée sur la terre !
Hélas! quelle scène funesle l'amour devait metire con-tinuellement sous les yeux de Marie depuis ce jour, en lui représentant tous les outrages et les mépris qui de-vaient accab'er ce pauvre fils ! voilà que l'amour le lui montre tantôt agonisant de tristesse dans le jardin, tantôt flagellé, déchiré et couronné d'épines dans le prétoire, et enfin suspendu à un bois infâme sur le Calvaire. ? mère, lui disait l'amour, voilà le fils aimable et innocent que tu as offert à tant de souffrances et à une si horrible mort! et de quoi te servira de l'avoir soustrait aux mains d'Hérode, pour le réserver ensuite à une fin si digne de eompassion?
Ainsi Marie n'offrit pas seulement dans le temple son fils à la mort, mais elle l'offrit encore à tous les momens de sa vie ; car elle révéla à sainte Brigitte que les douleurs dont lui avait parlé Simeon furent continuellement dans son cur jusqu'à son Assomption au ciel. « Dolor iste, usque-» dum assumpta fui corpore et anima in coelum, nun-» quam defecit a corde meo. » C'est pourquoi S. Anselme lui dit : ? Marie, je ne puis croire qu'avec une telle dou-leur vous eussiez pu vivre un seul moment, si le même Dieu qui donne la vie ne vous eûl fortifiée par sa verlu divine : « Pia Domina, non crediderim le ullo puncto » potuisse stimulos tanti cruciatus, quin vilam emitte-» res, sustinere, nisi ipse Spirilus vitae teconforlasset. » Mais S. Bernard nous atteste, en parlant précisément du grand chagrin que Marie éprouva en ce jour, que dès-lors, « moriebatur vivens, dolorem ferens morte crudeliorem. » Elle vivait en mourant à tout instant, parce qu'à tout instant elle était assaillie par la douleur de la mort de
DE   HATtlE.
son bien-aimé Jésus, qui était plus cruel que la mort même.
Marie est donc justement appelée par S. Augustin la réparatrice du genre humain, à cause du grand mérite qu'elle acquit en ce sacrifice qu'elle offrait à Dieu pour le salut du monde : « Reparatrix generis humani » (DeFid. ad Pair.) ; par S. Épiphane, la rédemptrice des esclaves : « Redemptrix captivorum » (De Laud. Virg.); par S. II-defonse, la réparatrice du monde perdu : « Reparatrix » perditi orbis * (Serm. 1. de Ass.) ; par S. Germain, le remède de nos misères : « Restauratio calamitatum nos-» trarum » (In Ex. Virg.) ; par S. Ambroise, la mère de tous les fidèles : « Mater omnium credentium » (??. S. Bon. Spec. c. 40.) ; par S. Augustin, la mère des vivans : « Ma-» 1er viventium » (Serm. 2. de Ass.) ; et par Si André de Crèle, la mère de la vie : « Mater vitae » (Hom. 2. de Ass.) ; puisque S. Arnould de Chartres dit : « Omnino tunc » erat una Christi et Mariae voluntas, unumque holo-» causlum ambo pariter offerebant; unde communem in » mundi salute cum illo effectum ostendit. » (Tr.de Laud. Virg.) A la mort de Jésus· Christ, Marie unit sa volonté à celle de son fils, tellement que toutes deux offrirent un même sacrifice ; et c'est pour cela, dit le saint abbé, que la mère opérait comme le fils la rédemption des hom-mes : Jésus, en obtenant le salut aux hommes, par la sa-tisfaction qu'il offrait pour leurs péchés; et Marie, en obtenant que cette satisfaction nous fût appliquée. C'est pour cela que le bienheureux Denis-Ie-Charlreux assure égalen ml que la divine Mère peut être appelée rédemp-trice du monde, parce qu'en sacrifiant volontairement son fils à la divine justice, elle compatit à ses souffran-s d'une manière si vive, qu'elle mérita que les mérites vu.                                                          8
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du Rédempteur fussent communiqués aux hommes : « Dici potest Virgo mundi salvatrix propter meritum suae » coin passionis, quas, patienti filio acerbissi me condo-» lendo, excellenter promeruit, ut per preces ejus me* » ritum passionis Christi hominibus communicetur. » (Lib. 2. de Laud. Virg. art. 23.)
Marie étant donc devenue la mère de tous les hommes ra-cheiés, par le mérite de ses douleurs et de l'offrande qu'elle fit de son fils, il est juste de croire que le lait de la divine grâce, qui est le fruit des mérites de Jésus-Christ, ellemoyen pour arriver à la vie éternelle, n'est donné aux fidèles que par les mains de Marie. C'est à quoi S. Bernard fait allusion quand il dit que Dieu a mis dans les mains de Marie tout le prix de notre rédemption : « Redempturus humanum » genus, universum pretium contuli tin Maria. » (Serm.de Aquaed.) Le sainl nous fait comprendre par ces paroles que les mérites du Rédempteur s'appliquent aux âmes par l'intercession de la bienheureuse Vierge, puisque les grâces, qui sont précisément les mérites de Jésus-Christ, nous sont distribuées par ses mains.
Si Dieu regarda avec tant de faveur le sacrifice qu'A-braham lui fit de son fils, qu'il lui promit, en récom-pense, de multiplier sa postérité comme les étoiles du ciel : « Quia fecisti rem hanc, et non pepercisti filio tuo » unigenito propter me, benedicam tibi, et multiplicabo » semen tuum sicut stellas cli. » (Gen. xxu.) Nous de-vons assurément croire que le sacrifice de Jésus, fait au Seigneur par son auguste mère, lui a été bien plus agréa-ble , et que pour cela Dieu lui a accordé de multiplier, par ses prières, le nombre des élus, c'est-à-dire, l'heureuse postérité de ses dévots serviteurs, qu'elle regarde et qu'elle protège comme ses enfans.
S. Simeon reçut de Dieu la promesse de ne t>as mou-rir avant qu'il ne vît la naissance du Messie : « Responsum » acceperat a Spiritu sancto non visurum sel mortem «nisi prius videret Christum Domini. (Luc. ii. 26.) Mais cette grâce, il ne la reçut que par le canal de Marie, puisqu'il ne trouva le Sauveur que dans ses bris. Ainsi, celui qui veut trouver Jésus ne le trouvera que par Marie. Allons donc à cette divine mère, si nous voulois trouver Jésus, et allons-y avec une grande confiance. Marie dit à sa servante, Prudenlienne Zagnoni (Ap. Marc.) que tous les ans, en ce jour de la purification, une granc e miséri-corde serait accordée à un pécheur. Qui sait si quelqu'un d'entre nous ne sera pas aujourd'hui cet heureux pécheur? Si nos péchés sont grands, la puissance de Mari ; est plus grande encore. Le fils ne sait rien refuser à celte mère : « Exaudiet utique matrem filius, » dit S. Bernard, (de Aquaeductu.) Si Jésus est courroucé contre nois, Marie l'apaise à l'instant. Plularque raconte qu'Anlips 1er écrivit à Alexandre-le-Grand une longue lettre pleine d'accusa-tions contre Olympias, mère de ce prince; Alexan ire, après avoir lu celle lettre, lui répondit : Antipater ignore-l-il qu'une petite larme de ma mère suffît pour effacer une mul. .titude de lettres écrites contre elle? « Ignorare Antipatrum » sexcenlas epistolae una deleri matris lacryinula ? » (Plut, in Alex.) Figurons-nous que Jésus répond aussi aux accusations que le démon nous intente près de lui, quand Marie le prie en notre faveur : Lucifer ne sait-il pis qu'une prière de ma mèrefaite pour un pécheur suffit pou ? me faire oublier les accusations de toutes les offenses qu'il a commi-ses contre moi? En voici une preuve dans l'exempl ì suivant.
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EXEMPLE.
Ce fait n'est consigné dans aucun livre, mais un prêtre de noire congrégation, à qui il est arrivé, me l'a rapporté. Pendant que ce prêtre confessait dans une église située dans un pays que je ne nommerai pas pour de bonnes raisons, quoique le pénitent ait donné au confesseur la permission de publier le fait, un jeune homme qui paraissait indécis à se confesser, vint se placer debout près de lui. Après l'avoir plusieurs fois considéré, le confesseur lui demanda enfin s'il voulait se confesser; le jeune homme répondit affirmativement ; mais commela confession devait être bien longue, le prêtre le conduisit dans une chambre solitaire. Là, le pénitent commença par dire qu'il était étranger et noble, mais qu'il ne savait pas comment Dieu pourrait lui pardonner après avoir vécu comme il avait fait. Outre les innombrables péchés d'impureté, les homicides et les autres crimes, il dit qu'ayant désespéré loul-à-fait de son salut, il avait commis de grands péchés, moins pour se satisfaire, que par le mépris de Dieu et par la haine qu'il lui portait. Il dit, enlr'autres choses, qu'il tenait sur lui un crucifix, et qu'il l'avait frappé par mépris. Il raconta ensuite que le matin du même jour il était allé faire une communion sacrilège, et pourquoi? pour fouler a,ux pieds l'hostie consacrée; qu'en effet, ayant pris l'hostie, il allait accomplir son infâme projet, mais qu'il ne l'avail pu faire à cause des personnes qui avaient les yeux sur lui. Il remit alors au confesseur les espèces consacrées qu'il avait mises dans un morceau de papier. Il raconta ensuite qu'en passant devant celte église, il avait élé porté
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à y entrer par une impulsion intérieure à laquelle il n'a-vait pu résister; qu'y étant entré, il avait éprouvé un grand remords de conscience, joint à une certaine volonté confuse et irrésolue de se confesser ; qu'il s'était en consé-quence placé devant le confessionnal; mais qu'alors sa confusion et sa défiance furent si grandes qu'il voulait se retirer, quoiqu'il semblât que quelqu'un le retenait de force. Mon père, lui dil-il enfin, vous m'avez appelé; maintenant je me trouve ici, et je me confesse, je ne sais trop comment. Alors le confesseur lui demanda s'il avait pratiqué quelque dévotion durant ce temps envers Marie, vu que des conversions semblables sont des coups qui ne viennent quedesmainspuissantesdeeette Vierge. Rien, mon père, répondit le jeune homme ; etquelles dévotions aurais-je pu faire? Je mecroyais damné. Mais tâchez de mieux vous le rappeler, lui dit le père. Mon père, rien, et voilà tout. Mais, portant la main sur sa poitrine, comme pour la découvrir il s'aperçut qu'il y portail un scapulaire de Nolre-Dame-des-Douleurs. Ah! mon fils, dil alors le confesseur, vous ne croyez point que c'est, Notre-Dame qui.vous a obtenu celte grâce? Sachez, ajouta-t-il, que celte église est dédiée à cette Vierge. A ces mois, le jeune homme s'attendril, et il commença à éprouver des senli-mens de douleur et à verser des larmes; comme il con-tinuait à découvrir ses péchés, la componction qu'il en eut augmenta tellement, et ses larmes devinrent si abon-dantes, qu'il parut s'évanouir aux pieds du confesseur; celui-ci, l'ayant fait revenir au moyen de liqueurs spiri-tueuses, acheva d'entendre sa confession , lui donna l'ab-solution avec une grande consolation, elle renvoya dans sî> patrie contrit et résolu à changer de vie, après avoir obtenu de lui la permission de publier et de prêcher par-
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tout la grande miséricorde dont Marie avait usé à son égard.
PRIÈRE.
? sainte Mère de Dieu, et ma mère, Marie, vous vous êtes donc intéressée bien vivement à mon salut, puisque vous avez été jusqu'à dévouera la mort le plus cher objet de votre cur, votre bien aimé Jésus ! si donc vous désirez tant me voir sauvé, il esljusle qu'après Dieu je nielle en vous toute ma confiance. ? Vierge bénie, oui je me confie entièrement en vous. Ah ! par le mérite de ce grand sa-crifice que vous avez offert aujourd'hui à Dieu, en lui im-molant la vie de votre fils, priez-le qu'il ait pitié de mon ame, pour laquelle cet agneau immaculé ne refusa point de mourir sur la croix.
? ma reine, je voudrais en ce jour offrir aussi mon pauvre cur à Dieu pour imiter votre exemple; mais je crains qu'il ne le refuse, en le voyant si ingrat et si rempli de souillures. Cependant, si vous l'offrez, il ne le refusera pas; il agrée et il reçoit toutes les offrandres qui lui sont présentées par vos mains très-pures. C'est donc à vous, ? Marie, que je me présente aujourd'hui, el c'est à vous que je me donne, tout misérable que je suis. Présentez-moi au Père éternel avec Jésus, comme un bien qui vous appar-tient, et priez-îe qu'il me reçoive et qu'il prenne possession de moi, par les mérites de Jésus-Christ son fils, et pour l'amour de vous. Ah! ma très-douce mère, pour l'amour de ce fils immolé, secourez-moi toujours, et ne m'aban-donnez poinl : ne permettez pas que je perde jamais par mes péchés cet aimable Rédempteur, que vous offrez (au-jourd'hui au supplice do la croiK avec une douleur si
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?vi-ve. Diles-lui que je suis voire serviteur; dites41ui que j'ai mis en vous toute mon espérance; dites lui, enfin, que vous voulez me sauver, et il ne manquera derlaine ment pas de vous exaucer. Amen,
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IVe DISCOURS.
SUR L ASSOMPTION DE MARIE.
L'Eglise nous propose en ce jour de célébrer en l'honneur de Marie la mémoire solennelle de deux choses, savoir, son heureux départ de cette terre, et sa glorieuse assomption dans le ciel. Dans ce discours, nous parlerons de son départ ; dans le suivant, nous traiterons dé l'assomplion.
Combien la mort de Marie fut précieuse, Ie par les avan-tages qui l'accompagnèrent, 2° par la manière dont elle arriva.
La mort élanl la peine du péché, il semble que la mère de Dieu, qui était toute sainte et exempte de souillures, ne dut point y être assujettie, et qu'elle ne dut pas éprouver le même sort que les enfans d'Adam, infectés du venin de l'iniquité. Mais Dieu voulant rendre Marie semblable en tout à Jésus, il convenait qu'après la mort du fîls la mère mourûl aussi; en outre, le Seigneur, pour donner aux justes un exemple de la mort précieuse qu'il leur prépare, voulut que la sainte Vierge mourût, mais d'une mort pleine de douceur et de félicité. Com-mençons donc à considérer combien fut précieuse la mort de Marie, 1° par les avantages qui accompagnèrent celte mort, et 2° par la manière dont elle eut lieu.
premier point. Il y a trois circonstances qui rendent ordinairement la mort malheureuse et amère : l'attache-
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nient à la terre, le remords des péchés commis, l'incerti-tude du salut. Mais la moit de Marie fut loul-à-fait exempte de ces amertumes, et elle fut au contraire accompagnée de trois avantages merveilleux qui la rendirent très-pré-cieuse et très-agréable. Elle mourut, commeelleavaiiyécu, toute délachée des biens de la terre; elle mourut avec une grande paix de conscience ; elle mourut avec la certitude d'obtenir la gloire étemelle.
Et d'abord, il n'y a point de doute que l'attachement aux biens de la terre ne rende amère et misérable la mort des mondains, comme dit le Saint-Esprit : « ? mors, » quam amara est memoria tua homini pacem habenti » in subslanliis suis ! » (Eccl. xli, 1.) Mais parce que les saints meurent détachés des choses de ce monde, leur mort, au lieu d'être amère, est douce, aimable et pré-cieuse, c'est-à-dire, comme l'explique S. Bernard, digne d'être achetée à tout prix. « Beali mortui, qui in Domino » moriuntur. » (Apoc. xiv, 25.) Quels sont donc ceux qui meurent étant déjà morts? ce sont sans doute ces âmes fortunées qui passent à l'éternité détachées de ce monde, et comme mortes à toutes les affections terrestres ; ayant trouvé en Dieu seul tout leur bien, comme S. Fran-çois d'Assise l'avait trouvé, lorsqu'il disait : « Deus meus » et omnia! » Mais quelle ame» fut jamais plus délachée de ce monde, et plus unie à Dieu, que la belle ame de Marie? elle était délachée de ses parens, puisque dès l'âge de trois ans, époque où les enfans tiennent le plus aux au-teurs de leurs jours et ont le plus grand besoin de leurs secours, Marie les quitta avec tant de courage, et alla se renfermer dans le temple, pour ne penser qu'à Dieu. Elle était détachée de tous les biens, puisqu'elle se contentait de vivre dans la pauvreté, et de sustenter sa vie par le
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travail de ses mains. Elle était détachée des honneurs, puis-qu'elle aimait la vie humble et abjecte, quoiqu'elle mé-rilât les honneurs d'une reine, attendu qu'elle descendait des rois d'Israël. La Vierge elle-même révéla à sainte Eli-sabeth , bénédictine, que quand ses parens la laissèrent dans le temple, elle résolut dans son cur de n'aroir point d'autre père, et de n'aimer point d'autre bien que Dieu.
S. Jean vit Marie sous la figure de celle femme revêlue du soleil, et qui avait la lune sous ses pieds : « Signum » magnum apparuit in coelo : mulier amicta sole, et luna » sub pedibus ejus. » (Apoc. xii, 1.) Les interprèles disent que la lune signifie les biens de cette terre, qui sonl caducs et sujets à décliner comme cet astre. Tous ces biens, Marie ne les eut jamais dans son coeur, mais elle les méprisa tou-jours, et les tint sous ses pieds, vivant en ce monde comme une tourterelle solitaire dans un désert, sans mettre son af-fection en aucune chose créée. C'est pourquoi il a été dit de cette Vierge : « Vox turturis audita est in terra nostra. » (Cant. ?. 12.) Et ailleurs : « Quae est ista quae ascendit per deser-it tum, etc.? » (Cant. III. 6.) « Talis ascendisti perdesertnm, ?» id est habens animam solitariam, » dit Rupert. Marie ayant donc toujours vécu détachée des choses terrestres, el unie à Dieu seul, la mort n'eut pour elle aucune amer-tume; mais elle lui fut extrêmement douce et agréable, parce qu'elle l'unissait plus étroitement à Dieu dans le paradis par des liens éternels.
Secondement, ce qui rend précieuse la mort des justes, c'est la paix de la conscience. Les péchés commis durant la vie sonl les vers qui tourmentent le plus , et rongent le cur des pauvres pécheurs moribonds. Sur lé point de pa-raître au divin tribunal, ils se voient environnés en ce moment de leurs péchés, qui les épouvantent, et leut crient
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continuellement,.comme dit S. Bernard : «Operatuasu-» mus, non le deseremus. » Marie ne put assurément, à l'heure de sa mort, être affligée par aucun remords de conscience, puisque elle fut toujours sainte, toujours pure, et toujours exemptede toute ombre de faute actuelle et ori-ginelle : en sorte que l'Écriture dit à son sujet : « Tota pul-» chra es, arnica mea, et macula non est in le. » (Gant, iv.) Dès qu'elle jouit de la raison, c'est-à-dire, dès l'instant de sa conception immaculée dans le sein de sainte Anne, elle commença à aimer Dieu de toutes ses forces ; elle continua ce saint exercice toute sa vie, s'avançant tou-jours de plus en plus dans l'amour de Dieu et dans la perfection. Toutes ses pensées, tous-ses désirs, toutes ses affections furent pour Dieu seul. Elle ne dit aucune parole, elle ne fil aucun mouvement, elle ne jeta pas un seul coup d'il, elle ne respira pas une seule fois, que ce ne fût pour Dieu et pour sa gloire, sans jamais s'écarter d'un pas, sans jamais se séparer un instant de l'amour divin. Ah! sans doute qu'à l'heure de sa bien-heureuse mort, toutes les excellentes vertus qu'elliavait pratiquées durant sa vie vinrent environner son lit. Celte foi si constante, cette confiance si amoureuse en Dieu , celte patience courageuse au milieu de tant de peines, celte humilité au milieu de tant de privilèges, celle mo-destie , cette douceur, celte compassion pour les âmes , ce zèle ardent pour la gloire divine, et surtout celte par-faite charité envers Dieu, par laquelle elle se conforma à sa sainte volonté, toutes les vertus enfin, vinrent former son cortège et la consoler en lui disant: « Opera tua » sumus, non le deseremus. » ? Marie, notre mère, nous sommes toutes les enfans de votre cur; maintenant que vous quittez celle misérable vie, nous ne voulons point
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vous abandonner ;. nous irons aussi vous formev un éter-nel cortège, et vous honorer dans le paradis, où vous devez être assise à cause de nous, et établie reine de-tous les anges et de tous les hommes.
En troisième lieu, l'assurance du salut éternel adoucit la mort. La mort est appelée passage, parce qu'elle nous fait passer d'une vie courte à une vie éternelle. Ainsi, tandis que la frayeur de ceux qui meurent dans l'incertitude de leur salut est extrême, parce qu'ils approchent de l'heure fatale avec la juste crainte de passer à une mort éternelle, au contraire, on ne peut concevoir la joie que les saints éprouvent à la fin de leur vie, parce qu'ils espèrent avec quelque assurance aller posséder Dieu dans le ciel. Une re-ligieuse de l'ordre de sainte Thérèse fut si contente lorsque le médecin lui annonça la nouvelle de sa mort prochaine, qu'elle lui répondit : El comment, monsieur le docteur, me donnez-vous une si agréable nouvelle sans me demander des étrennes? S. Laurent Juslinien étant près de sa mort, et entendant ses amis pleurer autour de lui, leur dit : « Abile cum lacrymis vestris; non est tempus lacryma-» rum. » Allez pleurer ailleurs: si vous voulez demeurer avec moi, il faut vous réjouir comme je me réjouis , en voyant la porte du ciel s'ouvrir pour que j'aille me réunir à mon Dieu. Un S. Pierre d'Alcanlara, un S Louis de Gonzague, el un grand nombre d'autres sainls, en recevant la nouvelle de leur morl, firent de même éclater par leurs discours la joie et l'allégresse qu'ils éprouvaient. Cependant ils n'avaient point une cerlilude parfaite d'êlre dans la grâce de Dieu, et ils n'étaient point sûrs tomme Marie de leur sainteté. Mais quel ravissement ne dut point éprouver la divine mère quand elle apprit qu'elle allait mourir! Elle qui avaii une cerlilude parfaite de posséder
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la divine grâce, surtout depuis que l'archange Gabriel l'assura qu'elle était pleine de grâce, et qu'elle possé-dait déjà Dieu : « Ave, gratia plena, Dominus tecum... » invenisti gratiam! (Luc.i.)Ellesenlail bien quesoncur brûlait continuellement de l'amour divin, en sorte que, selon Bernardin de Busto, Marie, par un privilège parti-culier qui n'a été accordé à aucun autre saint, aimait Dieu actuellement à chaque instant de sa vie, et cela avec une telle ardeur], que, d'après le témoignage de S. Ber-nard, il a fallu un miracle continuel pouf qu'elle pût vivre au milieu de tant de flammes.
C'est de Marie qu'il a été dit au Livre des saints Can-tiques : « Quae est ista quae ascendit per desertum, sicut » virgula fumi, ex aromatibus myrrhae, et tburis, et uni-» versi pulveris pigmentarii? » (Cant. hi. 6.) Sa mortifi-cation totale, figurée par la myrrhe, ses prières ferventes figurées par l'encens, et toutes ses saintes vertus jointes à sa parfaite charité, allumaient en elle un si grand in-cendie, que sa belle ame, toute sacrifiée, et consumée du divin amour, s'élevait continuellement vers Dieu comme une colonne de fumée, qui répandait de toutes parts la plus agréable odeur. » Talis fumi virgula, beata Maria, » suavem odorem inspirasti Altissimo » dit Rupert. Et Eustache parle d'une manière encore plus expresse : « Vir-» gula fumi, quia cpncremata intus in holocaustum incen-» dio divini amoris, ex ea flagrabat suavissimus odor. » Telle avait vécu l'amoureuse Yierge, telle elle mourut : comme l'amour divin lui donna la vie, de même l'amour divin lui donna la mort ; car, comme disent communé-ment les docteurs, et les saints pères, l'amour fut la seule maladie qui la fit mourir. S. Ildefonse en particulier dit que Marie devait mourir d'amour, ou qu'elle ne devait point mourir.
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Second point. Mais voyons maintenant comment ar-riva sa bienheureuse mort. Après l'Ascension de Jésus-Christ, Marie demeura sur la terre pour s'appliquer à la propagation de la foi. C'était donc à elle que recouraient les disciples de Jésus-Christ ; c'était elle qui résolvait leurs doutes, qui les fortifiait dans les persécutions, et les excitait à travailler pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes rachetées. Elle demeurait volontiers sur la (erre, sachant que telle élait la volonté de Dieu pour le bien de l'Église ; mais elle ne pouvait s'empêcher de gémir en se voyant éloignée de la présence el de la vue de son fils bien-aimé, qui était monlé au ciel. « Ubi » est thesaurus vester, dit le Rédempteur, ibi et cor » vestrum erit. » (Luc. xii. 34.) Là où l'on a son trésor et l'objet de son contentement, là on lient sans cesse fixés l'amour et le désir de son cur. Si donc Marie n'aimait d'autre bien que Jésus, Jésus étant au ciel, les désirs de Marie y étaient-aussi. Taulère a dit en parlant de Marie : (Serm. de Nal. Y.Mar.) «Mariae cella fuit coelum; » parce qu'elle faisait en effet du ciel sa demeure conti-nuelle: « Schola, aeiernilas; » toujours détachée des biens temporels : « Paedagogus, divina veritas ·, » opérant tou-jours selon la divine lumière : « Speculum, divinitas ; » parce qu'elle ne regardait autre chose que Dieu, pour se conformer à sa volonlé : « Ornatus ejus, devotio ; » tou-jours disposée à suivre le bon plaisir de Dieu : « Quies, « unitas cum Deo; » Sa paix elait dans son union avec Dieu: « Cordis illius locus el thesaurus solus Deus erat; » en un mot, Dieu seul était l'asile et le trésor de son cur, Pendant ce dur éloignement, la très-sainte Vierge allait, comme on raconte, consolant son cur amoureux par la visite des saints lieux de la Palestine, où son fils avait
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vécu; elle visitait souvent, tantôt l'étable de Bethléem où il était né; tantôt la boutique de Nazareth où il avait vécu tant d'années pauvre et méprisé ; tantôt le jardin de Jet^émani, où il avait commencé sa passion; tantôt le prétoire de Pilale, où il avait été flagellé. Elle visitait en-core le lieu où il fut couronné d'épines ; mais surtout elle visitait souvent le Calvaire, où il expira, et le saint sépulcre où elle l'availenfin quitté. Ainsi l'amoureuse mère soulageait la tristesse de son dur exil. Mais tout cela ne suffisait point pour contenter son cur , qui ne pouvait trouver le parfait repos sur cette terre. Elle envoyait donc vers le Seigneur des soupirs continuels, s'écriant avec David, mais avec un amour plus aident : « Quis dabit » mihi pennas sicut columbae? Volabo, et requiescam. » (Ps. lvii.7.) Qui me donnera des ailes de colombe pour voler vers mon Dieu, et pour y trouver mon repos? « Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum, » ita desiderat anima mea ad te, Deus. » (Ps. xu. 2.) Comme le cerf blessé désire trouver une fontaine, ainsi mon ame, blessée par votre amour, ô mon Dieu, vous désire, et soupire après vous. Ah ! les soupirs de cette sainte tour-terelle ne pouvaient point ne pas pénélrer le cur de Dieu, dont elle était tant aimée: «Voxturlurisauditaestin » terra nostra. » (Cant. ii. 12.) C'est pourquoi Dieu, ne voulant plus différer de consoler sa bien-aimée, exauce enfin son désir, et l'appelle dans son royaume.
Cédreno, (Comp. Histor.) Nicéphore, (1. 2. c. 21..) et Métaphïasle (Orat. de dormit. Mar.) disent que, quel-ques jours avant sa mort, le Seigneur lui envoya l'ange S. Gabriel, le même qui lui avait autrefois annoncé qu'elle était la femme bénie, et choisie pour être la mère du Rédempteur. Madame, et ma Reine , lui dit l'ange,
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Dieu a enfin exaucé vos sainis désirs, et il m'a envoyé vous dire de vous préparer à quitter la terre, parce qu'il veut vous avoir avec lui dans le ciel. Venez donc prendre possession de votre royaume ; car moi et tous les habi-tans de la sainte cité nous vous attendons et vous désirons. A cette heureuse nouvelle, que dut faire notre très-hum-ble et très-sainte Marie, sinon se cacher dans le centre de sa profonde humilité, et répéter les paroles par les-quelles elle avait répondu à S. Gabriel, lorsqu'il lui an-nonça sa divine maternité? « Ecce ancilla Domini : » voici, répondit-elle encore, la servante du Seigneur: il m'a choisie et m'a rendue sa mère par un pur effet de sa bonté; il m'ap-pelle maintenant au ciel. Je ne méritais ni l'un ni l'autre de ces deux honneurs; mais, puisqu'il veut faire voir en ma personne sa libéialité infinie, me voici prête à aller où il veut: « Ecce ancilla Domini. » Que la volonté du Seigneur s'accomplisse toujours en moi.
Après avoir reçu cet agréable avertissement, elle en fit part à S. Jean, et nous pouvons penser combien le saint apôtre fut attendri, et avec quelle douleur il apprit cette nouvelle, lui qui depuis tant d'années lui rendait les devoirs d'un fils, et jouissait de la céleste conversation de cette divine mère. Elle visita ensuite pour la dernière fois les saints lieux de Jérusalem , prenant avec tendresse congé d'eux, et surtout du Calvaire, où son fils bien-aimé quitta la vie. Puis elle rentra dans sa pauvre maison pour se disposer à la mort. Durant ce temps, les anges ne ces-saient devenir visiter celte reine, se consolant par l'espoir de la voir bientôt couronnée dens le ciel. Plusieurs auteurs (S. And. Ciel. Or. deDorm. Deip. Damasc. Dedorm. Deip. Euihim. 1. 3. Hist. c. 40.) disent qu'avant sa mort les apôtres et un grand nombre de disciples qui étaient dis-
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perses dans diverses parties du monde, se trouvèrent mira-culeusement rassemblés dans sa chambre, et que, voyant ses chers enfans réunis en sa présence, elle leur dit : Mes bien-aimés, je vous quille pour votre amouv, et pour vous aider auprès de mon fils. La sainte foi est déjà répandue dans le monde, et le fruit de la semence divine s'est accru. Mon Seigneur, ajant donc vu ? que ma présence n'était plus nécessaire sur la terre, et compatissant aux peines, que me faisait éprouver mon exil, a exaucé le dé-sir qui me dévorait de quitter cette vie, et d'aller le voir dans le ciel. Persévérez donc à travailler pour sa gloire. Si je vous quille, ce n'est point de cur : j'emporte avec moi et je garderai toujours l'amour ardent que j'ai pour vous. Je vais en paradis prier pour vous. Qui peut com-prendre quelles furent, à cette triste nouvelle, les larmes et les gémissemens de ces saints disciples, lorsqu'ils virent qu'avant peu ils allaient être séparés de leur mère ? Est-il donc vrai, ô Marie, répondirenl-ils en pleurant, que vous voulez nous quitter? sans doule que cette terre n'est point un lieu digne de vous, et nous sommes indignes nous-mêmes d'être dans la société d'une mère de Dieu ; mais souvenez-vous que vous êtes notre mère ; vous avez été jusqu'à ce jour notre maîtresse dans nos doutes, notre con-solatrice dans nos angoisses, notre force dans les persé-cutions; et vous voulez maintenant nous abandonner, en nous laissant seuls, privés de votre appui, au milieu de tant d'ennemis et de combats? Nous avons déjà perdu sur la terre notre maîlre et notre père Jésus, qui est monté au ciel ; votre présence, ô notre mère , nous a consolés depuis ce jour. Hélas ! comment pouvez-vous aussi nous laisser orphelins de père et de mère ? Restez avec nous, ô notre reine, ou bien emmenez-nous avec vous. Voilà vu.                                                              9
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ce que rapporte S. Jean Damascène. (Orat. de Ass. Virg.) Non , mes enfans , reprit avec douceur l'amoureuse reine, telle n'est point la volonté de Dieu: contentez-vous de me voir suivre et de suivre vous-mêmes ses dispositions. Il vous reste encore une tâche importante à remplir sur la terre pour la gloire de votre Rédempteur, et pour gagner voire couronne éternelle. Je ne vous- quitte poinl pour vous abandonner, mais c'est au contraire pour vous secourir plus puissamment dans le ciel par mon in-tercession auprès de Dieu. Demeurez contents. Je -vous re-commande les âmes que mon fils a rachetées : que ce soit-là mon dernier adieu, et l'unique souvenir que je vous laisse. Si vous m'aimez, faites ce que je vous dis : tra-vaillez pour le salul des âmes et pour la gloire de mon fils ;car nous nous reverrons un jour, et nous nous réu-nirons dans le paradis, pour ne plus jamais nous sé-parer.                        ,
Marie les pria ensuite d'ensevelir son corps après sa mort; elle les bénit, et ordonna à S. Jean, comme rap-porte S. Damascène, de donner ses deux vêtemens après sa mort à deux vierges qui l'avaient servie durant quelque temps. (îsicéphoreel Méiaphrase, cités dans l'histoire deMa-rie, par le P. F. J. et M. 1. v. 13.) Ensuite elle s'arrangea mo-destement sur son pauvre lit, où elle se mil pour attendre la mort et, avec cette mort qu'elle désirait, la rencontre du divin époux, qui devait dans peu venir la prendre et la conduire au royaume bienheureux. Déjà elle sent dans son cur une joie qui est l'avant-coureur de la venue de l'époux, et qui remplit de nouveau soname d'une immensedouceur. Les saints apôtres, voyant que Marie va quitter celte terre, renouvellent leurs larmes; ils s'agenouillent tous aux pieds de son lit. L'un baise ses pieds sacrés ; l'autre lui
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demande sa bénédiction particulière; un autre lui expose quelque besoin paiticulier; tous pleurent amèrement, et ont le coeur percé de douleur en songeanl qu'ils vont se sé-parer pour la vie de leur maîtresse bien-aimée. La tendre mère compatissait à tous, et les consolait chacun en par-ticulier, promettant sa protection à celui-ci, bénis-sant affectueusement celui-là, el encourageant les autres à l'uvre de la conversion du monde. Elle s'adressa par-ticulièrement à S. Pierre, et elle lui recommanda prin-cipalement comme au chef de l'Église el au vicaire de son fils, la propagation de la foi, lui promettant à cet effet une protection spéciale du haut du ciel. Mais ce fui sur-tout à S. Jean qu'elle parla étisuile, lui qui était plus que tous les autres affligé au moment de quiller sa sainte mère. Celle Vierge pleine de reconnaissance, se souvenant de l'affection et du soin extrême avec lesquels le saint disciple l'avait servie tout le temps qu'elle était restée sur la terre après la mort de son fils, lui dit avec ten-dresse: Mon cher Jean, je vous remercie de tous les soins que vous m'avez donnés. Mon fils, soyez assuré que je ne serai point ingrate. Si je vous quille maintenant, je vais prier pour vous; demeurez en paix durant cette vie, jusqu'au jour où nous nous reverrons dans le ciel, où je vais vos attendre. Ne m'oubliez pas : appelez-moi à votre secours dans tous vos besoins, parce que je ne vous ou-blierai jamais, ô mon fils bien-aimé. Je vous bénis, mon fils, je vous laisse ma bénédiction ; demeurez en paix. Adieu.
Hais la mort de Marie était déjà proche. L'amour divin avait déjà consumé tous ses esprits vitaux par l'ardeur brûlante de ses bienheureuses flammes, el déjà le phénix céleste perd la vie au milieu d'un si grand embrasement.
9,
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Alors les anges arrivaient par troupes nombreuses, et dans l'appareil du grand triomphe au milieu duquel ils devaient l'accompagner en paradis. Marie se consolait à la vue de ces esprits bienheureux, mais elle ne se con-solait pas pleinement, parce qu'elle ne voyait point encore paraître son bien-aimé Jésus, qui était tout l'amour de son cur. Elle répétait donc souvent aux anges qui descen-daient des cieux pour la saluer : « Adjuro vos, filiae Jéru-salem, si inveneritis dilectum meum, ut annuntietis » ei quia amore langueo. » (Cant. v. 9.) Anges saints, beaux citoyens de la céleste Jérusalem, vous venez par troupes me consoler, et vous me consolez en effet par votre aimable présence; je vous remercie; mais tous ensemble vous ne me contentez pas pleinement, parce que je ne vois point encore mon fils auprès de moi. Allez, si vous m'aimez, remontez au ciel, et dites de ma part à mon fils bien-aimé : « Nuntietis ei quia amore langueo. » Dites-lui que je languis, et que je me sens défaillir d'a-mour pour lui ; dites-lui qu'il vienne, et qu'il vienne promplement, parce que je meurs du désir de le voir.
Mais voilà Jésus qui vient prendre sa mère pour la conduire au royaume bienheureux. Il fut révélé à sainte Elisabeth, que Jésus apparut à Marie avant qu'elle expi-rât, tenant une croix en main, pour lui faire voir la gloire spéciale qu'il avait tirée de la rédemption, ayant acquis par sa mort celte auguste créature qui devait l'honorer éternellement plus que tous les anges et que tous les hom-mes. S Jean Damascène rapporte encore que Jésus lui-même donna à Marie la communion en viatique, en lui disant : Prenez, ma mère, prenez de mes mains ce même corps que vous m'avez donné. Marie, ayant reçu encore avec un plus grand amour cette dernière communion.
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lui dit, en rendant les derniers soupirs : Mon fils, je re-mets mon ame entre vos mains ; je vous recommande cette ame, que par voire bonté infinie vous avez créée et en-richie de grâces dès le commencement, et que vous avez conservée pure de tout péché par un privilège unique. Je vous recommande mon corps, où vous avez daigné pren-dre votre chair et votre sang. Je vous recommande encore mes chers enfans, lui dit-elle, en parlant des saints dis-ciples qui étaient présens : ils sont affligés de mon départ, consolez-les, vous qui les aimez encore plus que je ne les aime : bénissez-les, et donnez-leur la force d'opérer de grandes choses pour votre gloire. ( S. J. Dam., Or. de Ass. V. )
Marie étant à l'heure delà mort, on entendit, comme raconte S. Jérôme, une grande harmonie dans sa de-meure, et l'on vit aussi une grande lumière, comme il fut révélé à sainte Brigitte. Celte harmonie et celle lumière extraordinaires, firent comprendre aux apôtres que Marie quittait la terre; ils renouvelèrent donc leurs larmes et leurs prières, et levant les mains au ciel, ils s'écrièrent tous d'une voix : ?, noire mère, vous allez donc au ciel et vous nous quittez ! donnez-nous voire dernière béné-diction , et n'oubliez pas vos malheureux enfans. Marie, promenant ses regards sur eux tous, leur dit, comme pour prendre un dernier congé: : Adieu, mes ehfans, je vous bénis; ne craignez point que je vous oublie. A l'in-stant la mort se présente, non pas dans un appareil de deuil et de tristesse, comme elle vient s'offrir aux autres âmes; mais elle est rayonnante de lumière et d'allégresse. Mais, quelle mort! quelle morl! disons mieux : non c'est l'amour divin qui vient rompre le fil de celte vie sublime. Comme un flambeau jetie un plus vif éclat avant de s'é-
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4eindre; au milieu de ses dernières lueurs de même Cette belle Vierge, au moment où son fils l'invite à le sui-vre, se plonge, comme le papillon, dans les flammes de la charité, et au milieu de ses amoureux soupirs, elle pousse encore un plus grand soupir d'amour : elle expire,, élis meurt! C'est ainsi que celte grande ame, celte belle colombe du Seigneur, brise les liens de celte vie, et prend son vol vers la gloire céleste, où elle est, et où elle sera durant l'éternité reine du paradis.
Marie a donc déjà qukté la terre; déjà elle est dans les cieux. C'est de là que cette lendre mère nous regarde, nous qui sommes encore dans cette vallée de larmes; c'est de là qu'elle compatit à nos misères, et qu'elle noas pro-met son secours si nous voulons l'acceptet. Prions-la tou-jours que, par les mérites de sa sainte mort, elle nous ob-tienne une mort bienheureuse. Et plût à Dieu qu'elle nous obtînt de mourir un samedi, qui est un jour consacré en son honneur, ou bien un jour de la neuvaineou de l'oc-tave de quelqu'une de ses fêtes, comme elle l'a obtenu à un grand nombre de ses servileuvs, et particulièrement à S. Stanislas Kosika, à qui elle procura l'avantage de mourir le jour de sa glorieuse Assomption, comme le raeonte le P. Barlholi 'dans sa Vie. (Lib. i. cap. i. 2.)
EXEMPLE.
Pendant la vie de ce saint jeune homme, qui s'était tout dévouéà l'amour de Marie, il lui arriva d'entendre, le pre-mierjourdu moisd'aoûl, un sermon duP. PierreCanisius, dans lequel le prédicateur engageait fortement les novices , de la compagnie à vivre chaque jour comme si c'était le dernier de leur vie, et celai après lequel ils devraient se
DE MARIE.
présenter aulribunal de Dieu. Le sermon étant fini, Sta-nislas dit à ses compagnons que ce conseil était pour lui en particulier^a voix de Dieu, parce qu'il devait mourir dans ce même mois. Il dit cela, ou parce que Dieu le lui avait expressément révélé, ou parce qu'il lui avait donné au moins un certain pressentiment de ce qui arriva en-suite. Quatre jours après, le bienheureux jeune homme allant avecle P. Emmanuel visiter l'église de Sainle-Marie-Majeure, et parlant de la fête prochaine de l'Assomption, lui dit : Mon père, je crois qu'on voit en ce jour un nouveau paradis dans le paradis, puisque l'on y voit la gloire de la mère de Dieu, couronnée reine du ciel, et placée si près du Seigneur au-dessus des churs des an-ges. S'il est vrai, comme je ne saurais en douter, que celte fête se renouvelle lous les ans dans le ciel, j'espère que j'en verrai le prochain anniversaire. S. Slanislas ayant ensuite obtenu au sort le glorieux martyr S. Lau-rent pour son protecteur du mois, selon l'usage de la compagnie, on dit qu'il écrivit une lettre à sa mère Marie, dans laquelle il lui demandait la grâce de se trouver le jour de sa fête en paradis. Le jour de S. Laurent, il com-munia, et il pria ensuite le saint de présenter cette lettre à la mère de Dieu, et d'inlerposer son intercession pour que Marie l'exauçât. A la fin du même jour, la fièvre le prit, et quoiqu'elle fût très-faible, il ne laissa point de croire qu'il était exaucé, et que sa mort était proche. En effet, dès qu'il se mit au lit, il dit en riant et en manifes-tanlsa joie : Je ne me relèverai plusdecelil. El H ajouta, en s'adressant au P. Claude Àquaviva : Mon père, je crois que S. Laurent m'a obtenu de Marie la grâce de me trouver au ciel le jour de la fête de son Assomption. Mais personne ne tint compte de ces paroles. La veille de la fê(e, le mal
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continuait à paraître fort léger, mais le saint dit à un frère qu'il serait mort la nuit suivante. ? mon frère, lui répon-dit celui-ci, il faudrait un plus grand miracle pour mou-rir d'un si petit mal, que pour s'en relever. Cependant, après midi, il fut pris d'un évanouissement mortel; il -commença à éprouver une sueur froide et à perdre tout-à-fait les forces. Le supérieur accourut, et Stanislas le pria de le faire mettre sur la terre nue, pour mourir en pénilent. On le lui accorda pour le contenter, et il fut placé par terre sur une couverture. Il se confessa ensuite, et reçut le saint viatique, non sans provoquer les larmes de tous les assistans, parce qu'ils virent ses yeux brillans d'une céleste allégresse, et sa figure toute enflammée de l'amour divin, comme celle d'un séraphin, au moment où le saint sacrement entra dans la chambre. Ayant reçu encore l'extrême onction, il ne fit plus autre chose que prier, lever les yeux au ciel, regarder, baiser, et presser amoureusement contre son cur une image de Marie. Un père lui demanda : De quoi votis sert le chapelet roulé au-tour de votre main, puisque vous ne pouvez le réciter? Il répondit : 11 me sert à me consoler, parce qu'il est un ob-jet consacré à ma mère. Le père reprit : Combien plus serez-vous consolé en la voyant et en lui baisanl bientôt les pieds dans le ciel! Alors le saint, avec un visage tout embrasé, leva les mains pour exprimer le désir qu'il avait de se trouver bientôt en sa présence. Sa chère mère lui apparut ensuite, comme il le fit connaître aux assistans; et, peu après, dès l'aube du quinzième jour d'août, il expira comme un bienheureux, les yeux fixés vers le ciel, sans faire aucun mouvement : de sorte qu'on s'aper-çut seulement qu'il était allé baiser les pieds de sa reine bien-aimée dans le paradis, lorsqu'on remarqua qu'il ne
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faisait plus aucune démonstration envers l'image de la très-sainte "Vierge qui lui était présentée,
PRIÈRE.
? très-douce reine et notre mère, voua avez maintenant quitté la terre, et vous êtes arrivée en votre royaume, où vous êtes placée comme reine au-dessus de tous les churs des anges, ainsi que chante la sainte Église :. « Exal-» tala est super choros angelorum ad coelestia régna. » Nous savons bien que de misérables pécheurs tels que nous n'étaient point dignes de vous posséder en celle vallée de ténèbres ; mais nous savons aussi que, dans vos grandeurs, vous ne nous oubliez pas, et que, tout élevée que vous êtes à ce haut degré de gloire, vous n'avez point perdu, mais qu'au contraire vous sentez plusvivemenl la compassion que votre cur éprouvait pour nous autres, pauvres enfans d'Adam. ? Marie, du trône sublime où vous régnez, tournez donc les yeux vers nous, et ayez pitié de nous. Souvenez-yous au moins qu'en quittant cette terre, vous nous avez promis de ne point nous oublier. Regardez-nous, et se-courez-nous. Voyez combien de tempêtes et de périls nous assaillent à toute heure, et continueront de nous assaillir jusqu'au dernier moment de noire vie. Par les mérites de votre bonne mort, obtenez-nous la sainte persévérance dans l'amitié de Dieu, pour que nous sortions enfin de ce monde en état de grâce, et que nous puissions, nous aussi, aller un jour baiser vos pieds dans le ciel, nous unissant aux esprits bienheureux pour vous louer et pour chanter votre gloire comme vous le méritez. Amen.
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VIII» DISCOURS.
ET  2e  SUR  h'ASSOMPTION  BE  MARIE.
I. Combien fut glorieux le triomphe qui accompagna Marie dans le eiel. II. Combien est sublime le trône sur lequel elle est élevée.
Il semblerail juste qtie l'église, dans ce jour de l'as-somption de Marie au ciel, nous invitât plutôt à pleurer qu'à notis réjouir, puisque notre douce mère quitte la terre, et nous prive de sa chère présence, comme dit S. Bernard : « Plangendum nobis quam plaudendum ma-» gis esse videtur. » (Serm. 1. de Ass.) Mais non, la sainte égfise nous invite à nous réjouir: « Gaudeamus omnes in » Domino, diem festum célébrantes sub honore béafas » Mariée Virginis, » Et c'est avec raison : car, si nous aimons notre mère, nous devons plutôt nous réjouir de sa gloire que de notre consolation particulière. Quel est le fils qui ne se réjouit point, même en se séparant de sa mère, quand il sait qu'elle va prendre possession d'un royaume? Aujourd'hui Marie va être couronnée reine du ciel; si nous l'aimons, comment pourrions-nous lie pas fêter ce jour? « Gaudeamus omnes, gaudeamus. » Et pour mieux nous coifsoler de son exaltation, considérons 1° combien fut glorieux le triomphe qui accompagna Marie dans le ciel; 2e combien est sublime le trône sur lequel elle fut élevée.
ME  MARIE.                                       139
Premier point. Après que Jésus-Christ, notre Sau-veur, eut accompli, par sa mort, l'iiVre de notre ré-demption , les anges désiraient le posséder dans leur patrie céleste, en sorte qu'ils lui répétaient continuelle-ment la prière de David : « Surge, Domine, in requiem » tuam, tu etarca sanctificationis tuae. » (Psalm. cxxxi. 8.) Allons, Seigneur, maintenant que vous avez racheté les hommes, venez nous rejoindre dans votre royaume, et conduisez avec vous l'arche vivante de voire sanctifica-tion , c'est-à-dire, votre mère, l'arctie vivante que vous avez sanctifiée en habitant d;vns son sein. Tel est justement le langage que S. Bernardin met dans la boache des anges : « Ascendat etiam Maria, tua sanctissima mater, » lui conceplione sanctificata. » ( Se'rm. de Ass. ) Le Sei-gneur voulut enfin combler les souhaits des habitans du ciel, en appelant Marie au paradis. Mais s'il voulut que l'arche de l'ancien Testament fût introduite avec une grande pompe dans la cité de David : « Et David, et » omnis domus Israël ducebat arcam Testamenti Domini » in jubilo ei clangore bueein, » (4. Reg. vi.) il ordonna que sa mère entrât dans le ciel avec une pompe bien plus solennelle el bien plus glorieuse. Le prophète Elie fut tran-sporté au ciel dans un char de feu, qui, d'après les inter-prètes , n'était autre chose qu'une compagnie d'anges qui le ravirent à la terre. Mais, ô mère de Dieu, dit l'abbé Ruperi, une compagnie d'anges ne suffisait pas pour vous ; le roi même du ciel vient vous accompagner avec toute sa cour céleste : « Ad Iransferendum le in ccelum, » non unus currus igneus, sed totus, cum rege suo filio » tuo, venit atque occurrit exercitus angelorum. »
S. Bernardin de Sienne est de ce sentiment, savoir, que Jésus-·Christ, pour honorer le triomphe de Marie,
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vint du paradis à sa rencontre, pour l'accompagner : « Surrexit gloriosus Jésus in occursum suae dulcissimo » matris. »-Et c'est justement pour cela, dit S. An-selme, que le Rédempteur veut monter au ciel avant que sa mère y soit parvenue, non-seulement pour lui prépa-rer un trône dans le palais, mais encore pour rendre son entrée au ciel plus glorieuse, en l'accompagnant lui-même avec tous les esprits bienheureux : « Prudentiori con-» cilio illam praecedere volebas, quatenus in regno tuo » ei locum praeparans, et sic comitatus tota curia tua » festivus ei occurrens, sublimius, sicut decebat, tuam » matrem ad le exallares. » (Vid. deExc. V. Cap, vin.) Aussi, S. Pierre Damien, contemplant la splendeur de l'assomption de Marie au ciel, dit que nous la trouverons plus glorieuse que celle de Jésus-Christ, parce que les anges vinrenlseuls à la rencontredu Sauveur, au lieu que la bien-heureuse Vierge alla à la gloire accompagnée du seigneur même de la gloire, et de toute la bienheureuse compagnie dessaintset des anges: « Invenies occursum hujus pompae » digniorem quam'in Christi ascensione : soli quippe » angeli Redemptori occurrere potuerunt, matri vero » filius ipse cum tota curia tam angelorum quam sanc-» torum occurrens, duxit ad beatae consistorium sessio-» nis. » (Serm. de Ass.) A ce sujet, l'abbé Guerric fait parler ainsi le Verbe divin : « Ego, ut Patrem ho-» norarem, ad terram descendi ; ut matrem honorarent » ad clum reascendi. » Pour honorer mon Pòre je suis descendu du ciel en terre, mais pour honorer ma mère, je suis remonté au ciel, afin de pouvoir venir à sa rencontre, et l'accompagner en personne dans le pa-radis.
Considérons donc comme le Sauveur vient du ciel à la
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rencontre de sa mère, et la console en ces mots, dès qu'il l'aperçoit : « Surge, propera, arnicamea, columba mea, » formosa mea, et veni, jam hyems transiit et recessit. » (Cant. ii, 10.) Allons, ma chère mère, ma belle et pure colombe, quittez cette vallée de larmes, où vous avez eu tant à souffrir pour l'amour de moi : « Yeni de » Libano, sponsa mea, veni de Libano, veni, corona-» beris. » (Cant. iv, 8.) Venez en corps etename, venez jouir de la récompense que votre vie a méritée. Si vous avez beaucoup souffert sur la terre, la gloire que je vous ai préparée dans les cieux est bien plus grande encore que vos souffrances. Venez vous asseoir à mes côtés ; venez recevoir la couronne de reine de l'univers, que je vais vous donner. A l'instant Marie quitte la terre, et, se souvenant des grâces qu'elle y a reçues de son Sei-gneur, elle la regarde avec une tendre compassion, parce qu'elle y laisse une multitude de pauvres enfans au milieu des misères et des dangers. Voilà que Jésus lui tend la main, et déjà la bienheureuse mère s'élève dans les airs ; déjà elle traverse les nuages et les globes du firmament : la voilà parvenue aux voûtes du ciel. Lorsque les monar-ques font leur entrée solennelle pour prendre possession de leur royaume, ils ne passent point par les portes de la capitale, mais on enlève ces portes, ou les princes pas-sent par-dessus. Ainsi, comme les anges disaient lorsque Jésus-Christ entra dans le paradis : « Attollite portas, » principes, vestras, et elevamini, portae aeternales, et » introibit rex gloriae. » (Psalm. xxm.) De même, en ce jour où Marie va prendre possession du royaume des cieux, les anges qui l'accompagnent disent à ceux qui sont dans la sainte cité : « Attollite portas, principes, » vestras, et elevamini, portée aeternales, et introibit re-
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» gina gloriae. » Princes du ciel, enlevez, ôtez vile les portes, parce que la reine de la gloire va y faire son en. liée.
Marie entre dans la bienheureuse patrie : mais en ce mo-ment où les esprits célestes la voient si belle et si glorieuse, ils demandent aux anges qui l'accompagnent, selon la pen-sée d'Origène : « Una omnium in clo erat laetantium » (vox) : Quae est ista quse ascendit de deserto, deliciis » affluens, innixa super dilectum suum ? » (Cant viii, 5.) Et quelle esl cette créature si ravissante qui vient du désert de la terre, lieu rempli d'épines et de tribulatione? Mais elle vient si pure et si riche de verius, appuyée sur son bien-aimé Seigneur, qui daigne l'accompagner lui-même avec tant d'honneur! qui est-elle? Les anges qui l'ac-compagnenl répondent : C'est la mère de notre roi, notre reine, la femme bénie entre toutes les femmes, pleine de grâces, la sainte des sainls, la bien-aimée de Dieu, l'im-maculée , la colombe, la plus belle des créatures. Enfin, tous ces bienheureux esprits se mettent à la bénir et à la louer en chantant, avec plus de raison que les Juifs ne chantaient en l'honneur de Judith : « Tu gloria Jérusalem, » lu laelilia Israël, tu honorificenlia populi nostri. » (Judith, xv, 10.) Oh! notre dame et notre reine, vous êtes donc la gloire da ciel et l'allégresse de notre pairie, vous êtes l'honneur de nous tous; soyez la bien-venue, soyez toujours bénie : voilà votre royaume ; nous sommes tous vos sujets, prêts à exécuter vos ordres.
Tous les saints qui étaient alors en paradis vinrent la felici 1er et la louer comme leur reine : les saintes vierges vinrent d'abord : « Viderunt eam filiae, et bealissimam prae-li dicaverunt.... et laudaverunt eam. » (Cant. vi, 8.) 0 bienheureuse Marie, dirent-elles, nous sommes reines
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de ce royaume, mais vous, vous êtes notre reine, parce que vous nous avez donné la première le grand exemple de consacrer noire virginité à Dieu : nous vous en bénissons, el nous vous en remercions toutes. Les saints confesseurs vin-rent ensuite la saluer comme la maîtresse qui leur avait enseigné tant de sublimes verius par la sainteté de sa vie. (.es sainls martyrs la saluèrent à leur tour comme leur reine, parce qu'elle leur avait enseigné, par sa constance inaltérable au milieu des douleurs qu'elle ressentit de la passion de son fils, et qu'elle leur avait aussi obtenu, par ses mérites, la force de donner leur vie pour la foi. S· Jacques, le seul apôtre qui se trouva alors en paradis, vint également la remercier au nom de tous les autres apôtres, de la force et de l'appui qu'elle leur avait accor-dés lorsqu'elle était sur la terre. Vinrent ensuite les Pro-phètes, qui lui dirent : ? Marie, vous avez été celle que désigriai«jnt nos prophéties. Puis les sainls patriarches pa-rurent, et lui dirent : ? Marie, c'est donc vous qui étiez notre espérance, et depuis si long-lemps l'objet de nos soupirs! Mais, parmi eux, aucun ne la remercia avec plus d'affection que nos premiers parens, Adam et Eve, ? fille bien-aimée, lui disaienl-ijs, vous avez réparé le mal que nous avions fait au genre humain; vous avez obtenu au monde cette bénédiction que nous avions perdue par notre faule; naus sommes sauvés par vous, soyez-en bénie à jamais.
S. Simeon vint ensuite lui baiser les pieds, et lui rappe-ler avec joie le jour où il reçut de ses mains l'enfant Jésus. Zacharie et Elisabeth vinrent la remercier de nouveau de celle amoureuse visite qu'elle leur avait faite dans leur maison avec tant d'humililé et de charité, visite qui leur procura des trésors si abondans de grâces. S. Jean-Baptisie
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vint aussi la remercier avec plus d'empressement de ce qu'elle l'avait sanctifié par sa parole. Mais que ne durent pas lui dire ses parens, S. Joacbim elsainte Anne, lors-qu'ils se présentèrent? ? fille bien-aimée! quel bonheur a été le nôtre en vous obtenant pour notre fille ! Ah ! vous êtes maintenant nôtre reine, parce que vous êtes la mère de notre Dieu : nous vous saluons et vous révérons comme telle. Mais qui pourrait concevoir la tendresse avec laquelle Joseph, son cher époux, vint lui rendre hommage? qui pourra jamais dépeindre l'allégresse qu'éprouva le saint patriarche en voyant son épouse arrivée au ciel au milieu d'un si grand triomphe, et couronnée freine de tout le pa-radis? avec quelle affection ne dût-il point lui dire : Ah! ma dame et moii épouse, quand pourrai-je remercier notre Dieu comme je le dois, pour m'avoir rendu votre époux, vous qui êtes sa véritable mère? Par vous j'ai mérité d'être le témoin de l'enfance du Verbe incarné, de le tenir tant de fois dans mes bras, et d'en recevoir tant de faveurs si-gnalées! Qu'ils soient bénis les momens que j'ai employés à servir Jésus, ainsi que vous, ma sainte épouse! Voici notre Jésus ; consolons-nous maintenant qu'il n'est plus étendu sur la paille dans une étable, comme nous le vîmes lorsqu'il naquit à Bethléem; qu'il n'est plus pauvre et méprisé dans une boutique comme il vécut autrefois avec nous à Nazareth ; qu'il n'est plus cloué à un bois infâme comme il le fut à Jérusalem, lorsqu'il mourut pour le salut du monde. Il est assis à la droite de son Père, comme le roi et le maître de toute la terre. Et vous voilà pour toujours à ses pieds sacrés, ô ma reine! pour le bénir et pour l'aimer éternellement.
Tous les saints anges vinrent ensuite lui faire la cour, et la grande reine Marie les remercia tous de 1'assislancç
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qu'ils lui avaient donnée sur la terre : elle remercia parti-culièrement l'archange S. Gabriel, ambassadeur fortuné, qui lui apporta le bonheur lorsqu'il vint lui annoncer qu'elle serait mère de Dieu. Se prosternant ensuite, l'hum-ble et sainte Vierge adore la divine majesté, et, toute abîmée dans la connaissance de son néant, elle la remercie de toutes les grâces qu'elle lui a accordées par sa seule bonté, et surtout de l'avoir rendue mère du Verbe éter-nel. Comprenne qui peut avec quel amour la très-sainte Trinité la bénit. Qu'il comprenne l'accueil que le Père fit à sa fille, le Fils à sa mère, el l'Esprit-Saint à son épouse. Le Père la couronna en la faisant participer à sa puissance, le Fils en lui communiquant sa sagesse, l'Esprit-Saint en lui inspirant le divin amour. Les trois Personnes l'ayant placée sur son trône, à la droite de Jésus, la déclarèrent reine universelle du ciel el de la terre, et elles ordonnè-rent aux anges et à toutes les créatures de la reconnaître pour leur reine, de la servir et de lui obéir en cette qualité. Considérons maintenant combien est sublime le Uône sur lequel Marie fut élevée dans le ciel.
Deuxième point. Si l'esprit humain, dit S. Bernard , ne peut parvenir à comprendre la gloire immense que Dieu a préparée dans le ciel à ceux qui l'auront aimé sur la terre, comme l'apôtre nous l'enseigne, qui pourra ja-mais concevoir « quid praeparavit gignenli se? » quelle gloire il a préparée à sa mère bien-aimée, qui l'a chéri sur la terre plus que tous les hommes, et qui même, dès le premier instant de sa création, l'aima plus que tous les hommes et que tous les anges ensemble? Marie ayant donc aimé Dieu plus que lous les anges, c'est avec raison que l'Eglise chante qu'elle a été élevée dans le ciel au-dessus de tous les anges : « Exaltata est sancta Dei geni-vii.                                                            40
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» Irix super choros angelorum ad coelestia régna. » (lu Fest. Assumpt.) Elle s'élève, dit S. Guillaume, abbé, au-dessus des anges, de telle sorte qu'elle ne voit au-des-sus d'elle que son fils, qui est le Fils unique de Dieu : « Matrem dico exallalam super choros angelorum, ut » nihil contempletur super se mater, nisi filium suum. » (Serm- i% de Ass.) C'est pourquoi le savant Gerson as-sure que, tous les ordres des anges et des sainis étant dis-tingués en trois hiérarchies, comme l'enseigne le docteur angélique, (Quest. cviu.) avec S. Denis, Marie constitue dans le ciel une hiérarchie à part, qui est la plus sublime de toutes, et la deuxième après Dieu : « Yirgo sola consti-» luit hierarchiam secundam sub1 Deo, hierarcha primo. » (Sup. Magn., tr. 4·) Et de même, ajoute S,. Antonin, que la maîtresse diffère incomparablement de l'esclave, ainsi la gloire de Marie surpasse celle dus anges : « Virgo est » domina angelorum ; ergo et improportionabiliter est » supra omnem hierarchiam angelorum exallala. ». (4. p. tit. 45. e. 20.) Et pour bien entendre ceci, il suffit de savoir ce que dit David, que cette reine fut placée à la droite de son fils : « Astitit regina a dextris tuis. » (Psalm. xuv. ) Ce que S. Athanase explique très-bien en disant : « Collocatur Maria a dextris Dei. » (De Ass. B. V.) Il est certain, dit S. Ildefonse, que les oeuvres de Marie surpassèrent incomparablement en mériie les uvres de tous les sainis; c'est pourquoi il n'est pas possible de con-cevoir la récompense et la gloire qu'elle mérita : « Sicut » est incomparabile quod gessit, ita et incomprehensibile » praemium, et gloria inler omnes sanctos, quam meruit. « (Serm. 2, de Ass.) El s'il est hors de doute que Dieu récom-pense selon le mérite, comme l'écrit l'apôtre : « reddet uni-» cuique secundum opera ejus, » (Rom. ii, 6) assurément,
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dit S. Thomas, la Vierge, dont le mérite surpassa celui de lous les hommes et de tous les anges, dut être élevée au. dessus de tous les ordres célestes : « Sicut habuit meritum » omnium, et amplius, ita congruum fuit ut super omnes » ponatur ordines ccelestes. » (Lib. de Sol. Sanct.) En un mot, ajoute S. Bernard, qu'on mesure la grâce singulière qu'elle acquit sur la terre, et d'après cela, on pourra mesurer la gloire singulière qu'elle obtint dans le ciel. « Quantum enim gratiae in terris adepta est, tantum et » in coelis obtinet gloriae singularis. »
Un savant auteur, le P. la Colombière, (Serm. 28) re-marque que la gloire de Marie fui une gloire pleine et une gloire complète, bien différente de celle dont les autres saints jouissent dans le ciel. Là, il est vrai, tous les bienheureux jouissent d'une paix parfaite et d'un plein contentement, mais il sera néanmoins toujours vrai qu'aucun d'eux ne possède la gloire qu'il aurait pu mériter s'il eût servi et aimé Dieu avec une plus grande fidélité. Ainsi, quoique les saints dans le ciel ne désirent rien de plus que ce qu'ils ont, néanmoins ils pourraient encore avoir quelque chose à désirer. Il est vrai encore que, dans cet heureux séjour, ni les? péchés commis, ni le temps perdu, ne peuvent causer de peine; mais on ne peut nier qu'il ne résulte un parfait contentement du plus grand bien pratiqué pen-dant la vie, de l'innocence conservée, et du temps mieux employé. Marie ne désire rien et n'a rien à désirer dans le ciel. Quel est le saint dans le paradis, dit S. Augustin, (de Nat. et Grat. t. vu, c. 56) qui, interrogé s'il a com-mis des péchés, pourrait répondre que non, excepté Marie? Il est certain, comme l'a défini le saint concile de Trente, (Sess. vi, can. 23) que Marie n'a jamais commis aucune faute, et qu'elle n'eut jamais le moindre défaut ; non-
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 LES GLOIRES
seulement elle ne perdit et n'offensa jamais la grâce di-vine, mais elle ne la retint même jamais oisive : elle ne fit aucune action qui ne fût méritoire; elle ne dit aucune parole, elle n'eut aucune pensée, elle ne poussa aucun soupir, sans rapporter le tout à la plus grande gloire de Dieu. En un mot, elle ne se refroidit jamais; jamais elle ne cessa un moment d'avancer vers Dieu, et elle ne per-dit rien par sa négligence; ainsi, elle correspondit à la grâce de toutes ses forces > et elle aima Dieu autant qu'elle pouvait l'aimer. « Seigneur, dit-elle maintenant dans le ciel, si je ne vous ai point aimé comme vous le méritez, du moins, je vous ai aimé autant que je le pouvais. »
Dans les saints, les grâces ont été différentes, comme dit S. Paul ; « Divisiones gratiarum sunt. » En sorte que chacun d'eux s'est rendu excellent dans quelque vertu, en correspondant à la grâce reçue, et en s'appliquant l'un au salut des âmes, l'autre aux travaux de la pénitence; celui-ci à la patience dans les tourmens, celui-là à la con-templation. C'est pourquoi l'église, en célébrant leur fôle, dit de chacun d'eux : « Non est inventus similis illi : » et ils sont distingués dans la gloire célesle selon leurs mé-ïiles : « Stella enim a stella differt. » (I Cor. xv, 44.) Les apôtres sont distingués des martyrs, les confesseurs des vierges, les innocens des pénilens. La sainte Vierge ayant été remplie de toutes les grâces, fut plus élevée que cha-cun des autres saints en toutes sortes de vertus : elle fut l'apôtre des apôtres, elle fut la reine des martyrs, puis-qu'elle eut plus à souffrir qu'eux tous; elle fut le porle-étendart des vierges, le modèle des épouses ; elle joignit en elle une parfaite innocence à une parfaite mortification; en un mot, elle réunit dans son cur toutes les plus hé-roïques vertus qu'aucun saint ait jamais pratiquées. C'est
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pourquoi il fut dit à son sujet : « Astitit regina a dextris » luis, in vestitu deaurata, circumdata varietate. » (Psalm. 44.) Parce que toutes les grâces, les dons et les mérites de tous les autres saints se trouvaient rassemblés en Marie, comme dit l'abbé de Celles : « Sanctorum omnium privi-» legia, ? Virgo! omnia habens in te congesta. »
De sorte que, comme l'éclat, du soleil surpasse la splen-deur de toutes les étoiles réunies ensemble, ainsi, dit §. Basile, la gloire de la divine mère surpasse celle de tous les bienheureux : « Maria universos tantum excedit quan-» tum sol reliqua astra. » (Or. deÀnn.) Et S. Pierre Da-mien ajoute que, comme la lumière des étoiles et de la lune s'éclipsent totalement en face du soleil, ainsi Marie éclipse lellement dans la gloire la lumière des hommes et des anges, qu'ils ne paraissent presque plus dans le ciel : « Sol ita sibi siderum et lunae rapit positionem, ul sint » quasi non sint; similiter et virga Jesse utrorumque » spirituum habebat dignitatem, ut in comparatione vir-» ginis nec possint apparere. » (Serm. de Ass.) De là , S. Bernardin de Sienne avec S. Bernard assurent que les bienheureux participent en partie à la gloire de Dieu mais que la sainte Vierge en a été tellement enrichie, qu'il semble qu'une créature ne puisse s'unir à Dieu plus que Marie n'y est unie : « Divinae gloriae participato cseteris » quodam modo per partes datur, sed secundum Ber-» nardum beata virgo Maria penetravit abyssum, ut, quan-» tum creaturae conditio patitur, illi luci inaccessibili vi-» deatur immersa. » (Tom. I, serm. 61, a. n, e. 20.) A ce témoignage, il faut joindre celui du B. Albeit-le-Gvand, qui dit que notre reine contemple Dieu de plus près, et incomparablement mieux que tous les autres esprits cé-lestes : « Visio Virginis matris super omnes creaturas in-
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» comparabiliier contemplatur majestatem Dei. » (De Laud, Virg. c. 69.) S. Bernardin, que nous venons de citer, dit encore que, comme le soleil communique la lumière aux autres planètes, de même tous les bienheureux re-çoivent une lumière et une joie plus grande de la vue de Marie : « Quodammodo sicut caetera luminaria illuminan-» lur a sole, sic tota cleslis curia a gloriosa Virgine lli-xficalur. » (Loc. cit. art. m, cap. 3.) Et il assure égale-ment ailleurs que la mère de Dieu, en montant au ciel, a augmenté la joie de tous ceux qui l'habitent : « Gloriosa » Virgo cum clos ascendit, supernorum gaudia civium » cumulavit. » (Serm. de Ass.) Ce qui fait dire à S. Pierre Damien quo les bienheureux dans le ciel, après la vue de Dieu, n'onl pas de gloire plus grande que de jouir de la vue de celle belle reine : « Summa gloria est, post » Deum, te videre. » (Serm. I. deNat.) S. Bonavenluredit aussi : « Post Deum, major gloria nostra et majus nostrum » gaudium ex Maria est. »
Réjouissons-nous donc avec Marie du trône sublime auquel Dieu l'a élevée dans le ciel ; réjouissons-nous-en aussi entre nous, puisque, si notre mère nous a ôté sa présence en moniant radieuse dans le ciel, elle ne nous a poinl ôlé son amour; au contraire, se trouvant là plus près de Dieu et plus unie à lui, elle connaît mieux nos misères, elle y compatit davantage, ei elle peut nous se-courir plus efficacement. « Comment, ô Vierge bienheu-reuse, lui dil S. Pierre Damien, nous oublieriez-vous, misérables que nous sommes, parce que vous avez élé si élevée dans les cieux ?» « Numquid, o beata Virgo, quia »i(a glorificata es, ideo nostrae humilitatis oblita e&? » (Ser.i, deNat. B. V.) Dieu nous préserve de le penser! Non, un cur si rempli de bonlé ne peut s'empêcher de
compalir à de si grandes misères. « Absit, ajou e-t-iï, » non convenit tantse misericordiae tantae miseria: obli-» visci. » Si la miséricorde de Marie pour nous fui grande lorsqu'elle élaii sur la terre, elle sera bien plus granc le dans le ciel où elle règne, dit S. Bonaventure : « Magna fuit » erga miseros misericordia Mariae exulanlis in ? undo; » sed multo major est regnantis in clo. » (Spec. e. 8.)
Consacrons-nous donc à cette grande reine, pour la servir, pour l'honorer, et pour l'aimer de toules nos forces; car, dit Richard-de-S.-Laurent, Marie n'est point comme les autres potentats, qui accablent leurs si jets de ebarges et de tributs : notre reine enrichit ses seiviteurs de grâces, de mérites et de récompenses : « Regina Maria » non gravat tributis, sed largitur servis suis divitiae, dona v> gratiarum, thesauros meritorum, et magnitudine ? prse-» miorum. »(deLaud. Virg.lib.6.) Disons-lui, avec l'abbé Guerric : ? Mère de miséricorde, étant si près de Dieu, as-sise comme la reine du monde, sur un trône si élevé, rassasiez-vous de la gloire de voire Jésus, et envoyez à vos serviteurs les restes de votre bonheur. Vous êtes assise à la table du Seigneur; nous, habitans de la lerre, qui sommes sous cette table comme de pauvres petits ;hiens, nous vous demandons miséricorde : « ? Mater miscri-» cordiae, saturare gloria filii tui ; et dimitte reliqu as par-» vulis luis. Tu ad mensam Domini, nos sub mqnsa ca-» telli. (Serm. iv, in Ass. Virg.)
EXEMPLE.
Le P. Sylvain Razzi, (lib. m, Mir. B. Y.) rjapporte qu'un pieux ecclésiastique, Irès-amanl de noire rein î Marie, ayant entendu louer sa beauté, désira ardemment la voir
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une fuis; il lui demande donc très-humblement cette grâce. La bonne mère lui envoya dire par un ange qu'elle voulait bien lui procurer celle satisfaction, mais à condition qu'après l'avoir vue il resterait aveugle, condition que le pieux personnage accepta. En conséquence, un jour, la bonne Vierge lui ayant apparu, il voulut d'abord, pour ne pas devenir tout-à-fait aveugle, ne la regarder que d'un il ; mais bientôt, ravi de la grande beauté de Marie, il voulut ouvrir les deux yeux pour la contempler, et en ce moment, la mère de Dieu disparut. Lorsqu'il eut perdu de vue la présence de sa reine, il ne pouvait se rassasier de pleurs, non pour l'il qu'il avait perdu, mais pour ne l'avoir pas vue des deux yeux. C'est pourquoi il la sup-plia encore de se montrer à lui de nouveau, se mettant peu en peine de perdre l'il qui lui restait et de demeu-rer tout-à-fait aveugle. ? Marie, disait-il, je serais heu-reux et content de devenir tout-à-fait aveugle pour une si belle cause, d'où résultera en moi un accroissement d'amour pour vous et pour votre beauté. Enfin Marie, vou-lant de nouveau le satisfaire, le consola une seconde fois en se produisant à ses regards; mais comme cette amoureuse reine rfe sait faire de mal à personne, en lui apparaissant la seconde fois, elle lui rendit l'il qu'il avait perdu, au lieu de lui ôlercelui qui lui restait.
prièri;.
? grande, sublime et glorieuse reine, prosternés aux pieds de votre trône, nous vous rendons, de celte vallée de larmes, nos profonds hommages; nous nous réjouis-sons de la gloiie immense donl le Seigneur vous a com-blée. Maintenant que vous êtes reine du ciel et de la terre,
DE MARIE.
ah ! n'oubliez point vos pauvres serviteurs, ne dédaignez point, du haut de ce trône sublime où vous êles élevée, de jeler un regard de pitié sur vos misérables enfans. Plus vous êles près de la source des grâces, et plus vous pou-vez nous en communiquer. Vous connaissez mieux dans le ciel nos misères, et ainsi, vous devez éprouver pour nous plus de compassion , et nous accorder plus de se-cours; faites que nous soyons sur la terre vos serviteurs fidèles, afin que nous puissions aller vous bénir en para-dis. En ce jour où vous avez été établie reine de l'uni-vers, nous nous consacrons aussi à.votre service. Du sein de voire bonheur, consolez-nous aussi aujourd'hui, en nous acceptam pour vos sujets. Vous êtes donc notre mère ; ah ! très-douce mère, très-aimable mère, vos autels sont en-vironnés d'un grand nombre d'hommes qui vous deman-dent, l'un d'être guéri de quelque maladie, l'autre d'être secouru dans ses besoins; celui-ci sollicite une bonne ré-colte, celui-là veut gagner un procès. Pour nous, ô Ma-rie ! nous vous demandons les grâces" les plus agréables à votre cur : obtenez-nous l'humilité, le détachement de la terre, la résignation à la volonté divine; obtenez-nous la sainte crainte de Dieu, la bonne mort, et le paradis. ? Marie, changez-îious de pécheurs en saints ; faites ce mi-racle , qui vous honorera plus que si vous rendiez la vue à mille aveugles, et que si vous ressuscitiez mille morts. Vous êles si puissante auprès de lui ; il suffi! de dire que vous êtes sa mère bien-aimée et pleine de grâces; que pourrait-il vous refuser? ? belle reine, nous ne préten-dons point vous voir sur la terre, mais nous voulons aller vous voir en paradis : c'est à vous de nous obtenir celte grâce, que nous espérons avec certitude. Amen, amen.
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IXe DISCOURS.
SUR JjES DOULEURS PE MARIE.
Marie a été la reinç des martyrs, parce <jue son supplice fut plus long et plus douloureux que celui de tous les autres martyrs.
Quel sera le cur assez dur pour ne pas s'attendrir au récit d'un foit lamentable arrivé autrefois dans le monde? Il y avait une mère noble et sainte qui n'avait qu'un fils, et ce fils unique était le plus aimable qu'on puisse imaginer : innocent, vertueux, beau, et si affectueux en-vers sa mère, qu'il ne lui avait jamais causé aucun déplai-sir, et qu'au contraire il avait toujours eu envers elle tout le respect, toute,l'obéissance, et toute l'affection possibles: aussi, la mère avait concentré dans ce fils tout son amour sur la terre. Or, qu'arriva-t-il? 11 arriva que ce fils, objet de l'envie, fut accusé faussement par ses ennemis, et que le juge craignant de déplaire à ceux-ci, Je condamna à une mort infâme, telle précisément qu'ils le deman-daient , quoiqu'il eût reconnu et confessé lui-même l'in-nocence de l'accusé. Celte pauvre mère eut donc à souf-frir le cruel supplice de se voir enlever injustement cet aimable et bien-aimé fils à la fleur de l'âge, et cela pat une mort barbare ; car ils le firent mourir dans les lour-mens, sur un infâme gibet, aux yeux du public, après avoir versé tout son sang. Qu'en dites-vous, âmes pieu-ses? ce fait est-il attendrissant? cette mère est-elle digne de compassion ? Vous comprenez bien de qui je parle: ce fils si cruellement exécuté, c'esl Jésus, notre amoureux
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Rédempteur ; cette mère, c'est la bienheureuse Vierge Ma-rie, qui pour l'amour de nous, consentit à le voir sacrifié à la divine justice par la barbarie des hommes. Cette grande douleur que Marie a soufferte, et qui lui coûta plus de mille morts, mérite donc de notre part compas-sion et reconnaissance, et si nous ne pouvons offrir au-tre chose en échange d'un tel amour, arrêtons-nous au moins aujourd'hui quelques instans à considérer toute l'amertume de celle douleur, qui rendit Marie reine des martyrs, parce que son supplice fui le plus long, premier poinl; parce qu'il fut le plus douloureux, deuxième point. Premier poinx.tComme Jésus est appelé roi des dou-leurs et roi des martyrs, parce qu'il souffrit en sa vie plus que lous les autres martyrs ; de môme, Marie est justement appelée reine des martyrs, parce qu'elle mérita ce titre en souffrant le martyre le plus grand qu'il fût possible d'en-durer après celui de son fils. C'est pourquoi Richard-de-S. Laurent l'appelle avec raison « Martyr martyrum. » On peut lui appliquer les paroles d'Isaïe : « Corona coronabit » le desolatione » (Cap. 22.); c'est-à-dire que la couronne qu'on plaça sur sa tête en la reconnaissant reine des mar-tyrs, fut sa douleur même qui surpassa celle de tops les autres martyrs réunis. Que Marie ait été vérilablemenÈ, mar-tyre, on ne peut en douter, comme le prouvent le Chartreux, Pelbarle, Calarin et d'aulres auteurs ; car c'est une opinion indubitable, qu'une douleur qui peut donner la morl est suffisante pour constituer le martyre, quoique la mort ne .s'ensuive pas. S. Jean-1'Evangéliste est révéré comme mar-tyr, quoiqu'il ne soil point morl dans la chaudière d'huile bouillante où on le jeta, et que « vegetior exiverit quam » intraverit. » (Biw. Rom. 6. Maii.) Il suffit, dit S. Tho-mas, que l'on obéisse jusqu'à s'offrir soi-même à la moiï,
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pour avoir la gloire du martyre : « Martyrium amplectitur » id quod in obedientia summum esse potest, iit scilicet » aliquis sit obediens usque ad mortem. » (ii. 2. q. 124. a. 5. ad. 3.) Marie fut martyre, dit S. Bernard, « non ferro carnificis, sed acerbo dolore cordis. (??. Baldi. tom. 1. p. 456. ) Si son corps ne fut point meurtri par la main du bourreau, son cur béni fut néanmoins percé par la douleur de la passion de son fils, douleur qui était suf-fisante pour lui faire souffrir, je ne dis pas une mort, mais mille morts àlafois. Par-là nous pourrons comprendre que Marie ne fut pas seulement martyre, mais que son martyre surpassa encore celui de tous les autres, parce qu'il fut plus long, et que sa vie fut pour ainsi dire une longue mort.
Comme la passion de Jésus-Christ commença dès sa naissance, selon S. Bernard : « A nativitatis exordio passio » crucis simul exorta » , (Serm. ii. de Pass. ) ainsi Marie, semblable en tout à son divin fils, souffrit son martyie toute sa vie. Le nom de Marie, assure le bienheureux Albert-le-Grand, signifie, entr'aulres choses, « mare amarum ». C'est pourquoi on peut lui appliquer ce passage de Jérémie : « Ma-gna est enim velut mare contritio tua. » (Thr.n. l.)Oui, parce que, comme l'eau de la mer est salée et toute amère, ainsi la vie de Marie fut toujours remplie d'amertume à la vue de la passion du Rédempteur, qui fut toujours présente à son esprit. On ne peut douter que Marie, plus éclairée par le S.-Esprit que tous les prophètes, ne comprit mieux qu'eux tous les prédictions relatives au Messie qu'ils avaient con-signées dans les saintes Écritures. Et c'esl-là précisément ce que l'ange dit à sainte Brigitte : « Procul dubio est cre-» dendum quod ipsa ex inspiratione Spiritus sancti » perfectius intellexit quidquid Prophetarum eloquia » figurabant. » (Serm. Ang. e. vu.) Donc, comme le
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même ange l'assura, la vierge Marie, voyant (out ce que devait souffrir le Verbe incarné pour le salut des hom-mes , commença, même avant d'êlre sa mère, à compatir à ce Sauveur innocent, qui devait être condamné à une mort si atroce, pour des fautes qu'il n'avait point com-mises, et elle commença en même temps son grand mar-tyre : « Ex Scripturis Deum incarnari intelligens, et quod » tam diversis pnis deberet cruciari, tribulationem non »> modicam sustinuit. (Serm. e. xvi.)
Cette grande douleur s'accrut ensuite sans mesure lors-qu'elle devint la mère du Sauveur. Ainsi, à la vue de tou-tes les souffrances que devait endurer ce cher fils, elle souffrit un long martyre, un martyre qui dura toute sa vie : « Tu longum, dit l'abbé Ruppert, prsescia futurae » passionis filii tui, perlulisli martyrium. » (InCant. e. 4.) C'est précisément ce que signifiait la vision qu'eut à Rome sainte Brigitte dans l'église de Sainle-Marie-Majeure, où la Vierge lui apparut avec le S. vieillard Simeon, et un ange qui portail une épée fort longue et toute ruisselante de sang, voulant par-là lui faire comprendre la douleur longue et amore qui avait percé Marie durant toute sa vie. (Rev. 1. 7. c. h.) Aussi Ruperl, que nous venons de citer, fait-il parler Marie en ces termes : Ames rachetées, et mes bien-aimées filles, ne compatissez point seulement à mes souf-frances pour le moment où j'ai vu mourir, sous mes pro-pres yeux, mon cher fils Jésus; car le glaive de douleur que Simeon me prédit a percé mon ame durant toute ma vie : lorsquej'allaitais mon fils, et lorsque je le réchauffais entre mes bras, je voyais la cruelle mort qui l'attendait : considérez donc quel long et cruel martyre je devais en-durer! « Nolite solum attendere horam illam qua dilec-» tum meum vidi morij nam Simeonis gladius, ante-
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» quam pertransiret, longum per me transitum fecit. » Cum igitur eum lactarem, foverem, prospicerem ejus » mortem : quam prolixam me putatis pertulisse passio-» nem! » (Loc. e. 1. )
Marie pouvait donc bien dire, par la bouche de David : « Defecit in dolore vita mea , et anni mei in gemitibus » » (Ps. xxx. 41.) Et dolor meus in conspectu meo sem-» per. » (xxxvii. 48.) Ma vie s'est écoulée dans les dou-leurs et dans les larmes ; parce que ma douleur, causée par la compassion que je portais à nion fils bien-aimé, était toujours présente à #nes yeux, et que je voyais con-tinuellement les souffrances et la mort qu'il devait endurer un jour. La mère de Dieu révéla elle-même un jour à sainte Brigitte que, soit qu'elle mangeât, soit qu'elle travaillât, le souvenir de la passion de son fils était tou-jours fixe et présent à son pauvre cur, même depuis sa mort et son ascension au ciel : « Tempore quo post ascen-» sionem filii mei vixi, passio sua in corde meo fixa erat : » et sive comedebant, sive laborabat», quasi recens erat » in memoria mea. » (Rev. 1. 6. e. lxv.) D'où il résulte, dit Taulère, que Marie passa toute sa vie dans une dou-leur continuelle, puisque son cur n'était jamais occupé que de tristesse et de souffrances : « Beatissima Virgo pro » tota vita fecit professionem doloris. » (Vit. Chr. c. 18.)
Ainsi le temps, qui adoucit ordinairement les peines des affligés, ne servit de rien à Marie : au contraire, le temps faisait croître ses inquiétudes ; car, à mesure que Jésus croissait, il se montrait à elle de plus en plus beau et ai-mable; d'un autre côté, le terme de sa vie approchant toujours le cur de Marie était de plus en plus affligé d'avoir à le perdre sur la terre. Gomme la rosé croît parmi les épines, dit l'ange à sainte Brigitte, ainsi la mère de
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Dieu croissait en âge au milieu des souffrances : et comme les épines croissent en même temps que la rosé, ainsi plus Marie, celle rosé choisie du Seigneur, vieillissait, plus les épines de ses douleurs la tourmentaient : « Sicut rosa » crescere solet inler spinas, ita beata Virgo in hoc mundo » crevit inter tribulationes ; et sicut, crescente rosa, cres-» cunt spinae, sic haec electissima rosa Maria, quanto cres-» cebat aetate, tanto trihulationum spinis pungebatur. » (Serm. Ang. e, xvi.) Maintenant, après avoir considéré combien fut longue la douleur de Marie, considérons dans le second point combien elle fut amère.
Second point.Ah ! Marie futla reine des martyre, non-seulement-parce que son marlyie fut plus long que celui de tous les autres, maisencore parce qu'il fut bien plusdou-loureux. Mais qui pourra jamais en mesurer la grandeur? Il semble que Jérémie n'ait su à qui comparer celte mère de douleurs lorsqu'il considérait la peine extrême qu'elle devait endurer à la mort de son &ls ;« Cui comparabo te? » dit-il, vel cui assimilabo te, filia^erusalem? magna » est enim velut mare  contritio tua. Quis medebitur » tui? » (Thren. ii. 1.) C'est pour cela que le cardinal Hugues commente ce passage en ces termes : ? Vierge bé-nie, comme l'amertume des eaux de la mer surpasse tou-tes les autres amertumes, ainsi votre douleur surpasse toutes les autres douleurs : « Quemadmodum mare est in » amaritudine excellens, ita tuae contritioni nulla cala-» mitas aequari potest. » Aussi, S. Anselme assure que si Dieu, par un miracle particulier, n'eût point conservé la vie à Marie, sa douleur aurait suffi pour lui donner la mort à chaque moment de sa vie : « Utique, Domina, non » crediderim te potuisse stimulos tanti cruciatus, quin » vitam amilteres, sustinere, nisi ipse spiritus tui filii
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» te confortaret. » (De Exe. Virg. c. m.) S. Bernardin de Sienne ajoute que la douleur de Marie fut tellement grande que, si on la divisait entre tous les hommes, elle suffirait pour les faire mourir tous subitement : « Tantus fuit dolor » Virginis, quod si inter omnes creaturas quae dolorem » pati possunt divideretur, omnes subito interirent. » (Tom. i. Serm. lvi.)
Mais considérons les raisons pour lesquelles le martyre de Marie fut plus douloureux que celui de tous les martyrs. II faut remarquer que les martyrs ont souffert leur supplice dans leurs corps, par le fer ou par le feu ; Marie a souffert son martyre dans l'ame, comme le lui avait prédit S. Si-meon : « Et tuam ipsius animam doloris gladius per-» transibit. » (Luc. ii.) C'est comme si le saint vieillard lui avait dit : 0 Vierge très-sainte, les autres martyrs seront déchirés dans leurs corps, par le feu ; mais vous, vous serez percée et martyrisée dans l'ame, par la passion de votre fils. Or, autant l'aïue l'emporte sur le corps, autant les douleurs de Marie surpassèrent celles des autres mar-tyrs, comme Jésus-Christ le dit à sainte Catherine de Sienne : « Inter dolorem animae et corporis nulla oompa-» ratio, ? En sorte que, selon l'abbé Arnould de Chartres » celui qui se serait trouvé sur le Calvaire poury voir le grand sacrifice de l'Agneau sans tache, lorsqu'il mourut sur la croix, y aurait vu deux grands autels, l'un dans le corps de Jésus-Christ, l'autre dans le cur de Marie : là, en même temps que le fils sacrifiait son corps, Marie sacri-fiait son ame par la compassion : « Nimirum in laberna-» culo illo duo videres altaria, aliud in pectore Mariae, « aliud in corpore Christi : Christus carnem, Maria im-molat animam. » (Tr. de sept. Verb. Dom. in Cruce.)
S. Antonindit en oulre, (P. 1. Tit. xv. e. xxiv) que.
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les autres martyrs souffrirent en sacrifiant leur propre vie, au lieu que la bienheureuse Vierge souffrit en sacrifiant celle de son fils, qu'elle aimait bien plus que la sienne. Ainsi, non-seulement elle souffrit dans son ame tout ce que Jésus-Christ souffrit dans son corps, mais encore elle souffrit plus en voyant les douleurs de son fils, que si elle les eût endurées elle-même. On ne peut pas douter que Marie n'ait souffert dans son coeur tous les supplices dont elle vit tourmenter son bien-aimé Jésus. Chacun conçoit que les peines des enfans sont aussi les peines des mères, lorsque celles-ci en sont témoins. S. Augustin, considérant les lourmens que dut souffrir la mère des Macchabées, dit : « Illa vi-» dendo in omnibus passa est ; quia amabat omnes, fe-» rebat in oculis quod in carne oimnes. » (Serm. cix. de divers, e. vi. ) C'est ce qui arriva a-Marie : tous les tour-mens, les fouets, les épines, les clous, la croix, qui déchirèrent la chair innocente de Jésus, entrèrent en même lemps dans le cur de Marie pour accomplir son martyre : « Ille carne, illa corde passa est » , dit S. Amé-dée (Hom. v.) En sorte, dit S. Laurenl-Juslinien, que le cur de Marie devint comme le miroir des douleurs de son fils, dans lequel on voyait les crachats , les coups, les plaies et tout ce que souffrit Jésus : « Passionis Christi » speculum effectum erat cor Virginis : in illo agnos-» cebanlur spula, convicia, verbera, vulnera. » (De Agon. Christ, e. xi.) S. Bonavenlure aussi remarque que les plaies qui couvraient le corps de Jésus étaient toutes réunies dans le cur de Marie : « Singula vulnera per ejus » corpus dispersa, in uno corde unila sunt. » ( De Planctu Vg. inSlim. Am.)
Ainsi, par la compassion qu'elle portait à son fils, la sainte Vierge fut dans son cur aimant flagellée, cou-yii.                                                            11
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ronnéed'épines, méprisée, attachée à la croix. C'est pour-quoi, le même saint, contemplant Mariesur le calvaire, pen-dant qu'elle assistait son fils moribond, lui demande : ? Ma-rie , où éliez-vous alors ? éliez-vous près de la croix ? non, vous étiez, pour mieux dire, crucifiée avec votre fils. « ? » domina mea, ubi slabas? numquid tantum juxta cru-» cem? imOj in cruce cum filio crucifixaeras. » (Loc. cit.) Richard, à l'occasion des paroles que Jésus-Christ prononça par la bouche d'Isaïe, « Torcular calcavi solus, etdegenli-» bus non est vir mecum, » (Is. xxxvi, 3) ajoute : Verum est, » Domine, quod non est vir tecum ; sed mulier una est » lecum, quae omnia vulnera, quse tu suscepisti in cor-» pore, suscepit in corde. » Seigneur, vous avez raison de dire que vous souffrez Seul dans l'uvre de la ré-demption , sans qu'aucun homme compatisse au moins à vos peines; mais vous avez une femme qui est votre mère, laquelle souffre dans le cur tout ce que vous souf-frez dans le corps.
Mais tout ce que nous disons est trop peu de chose à l'égard des douleurs de Marie, puisqu'elle a plus souf-fert, comme je l'ai dit, en voyant souffrir son bien-aimé Jésus, que si elle eût enduré elle-même tous les mauvais Irai terriens et la mort de son fils. Erasme dit, en parlant généralement des pères, qu'ils sentent plus les souffrances de leurs enfans que leurs souffrances personnelles : « Pa-» renlesatrocius torquentur in liberis quam in se ipsis. » (Li-bell. de Machab.) Cela peut n'être pas toujours vrai. Mais cela se vérifia sans aucun doute dans Marie, puisqu'il est certain qu'elle aimait infiniment mieux son fils et la vie de son fils, qu'elle-même et que mille vies propres. &. Amédée a donc raison de dire que cette mère affligée, à la vue douloureuse des ttmrrnens de son bien-aimé Jésus,
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souffrit beaucoup plus que si elle eût enduré elle-même toute sa passion : «Maria torquebatur magis, quam si » lorquerelur in se : quia super se incomparabiliter dilige-bat id unde dolebat. » (Cit. hom. 5.) La raison en est claire, puisque, comme dit S. Bernard, «Anima magis » est ubi amat quam ubi animât. » El le Sauveur lui-même l'avait dit avant lui : Là où est notre trésor, notre cur y est aussi : « Ubi thesaurus vester est, ibi et cor vestrum » erit. » (Luc. xn. 34.) Si donc Marie vivait plus, par l'a-mour en son fils; qu'en elle-même, elle dut beaucoup plus souffrir de la mort de son fils que si on lui eût infligé la mort la plus cruelle du monde.
Et ici se présente une autre considération qui doit nous faire juger que le marlyre de Marie fut infiniment plus grand que le supplice de tous les martyrs : c'est qu'à la mort de Jésus quoiqu'elle souffrît beaucoup, elle souffrait sans soulagement. Les martyrs, dans les lourmens que leur infligeaient les tyrans, souffraient, mais l'amour de Jésus leurrendait douceset aimables leurs douleurs.Un S.Vincent souffrait durant son martyre, lorsqu'il télait étendu sur le chevalet, déchiré par des ongles de fer, brûlé par des lames ardentes; mais quoi? dit S. Augustin , « Alius videbatur » pâli, alius loqui.» Il parlait au lyran avec une telle force et un tel mépiis des lourmens, qu'on aurait dit qu'il y avait un Vincent qui souffrait et un autre Yinceni q. i parlait, tant Dieu le fortifiait au milieu de ses tourmens, par la douceur^de son amour! Un S. Boniface souffrait; son corps était déchiré par les instrumens de fer; on lui avait enfoncé des roseaux pointus sous les ongles et dans la chair; on versait dans sa bouche du p!omb fondu; et pendant ces souffrances atroces, il ne se rassasiait point de répéter ces paroles : « Gratias tibi ago, Domine Jesu
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«Christe. » Un S. Marc, un S. Marcellin souffraient, lorsque leurs pieds étaient cloués à un poteau, et que les tyrans leur disaient : Malheureux, rentrez en vous-mêmes , et délivrez-vous de ces tourmens ! ces martyrs répondaient : De quels tourmens nous parlez-vous? nous n'avons ja-mais goûté les plaisirs d'un banquet si délicieux que celui où nous sommes aujourd'hui, et où nous souffrons avec bonheur pour l'amour de Jésus-Christ : « Nunquam tam » jucunde epulati sumus , quam cum hase libenter Jesu « Christi amore perferimus. » Un S. Laurent souffrait, mais pendant qu'on le brûlait sur le gril, la flamme in-térieure de l'amour divin était plus forte pour consoler son ame, dit S. Léon, que le feu extérieur pour tourmenter son corps. « Segnior fuit ignis qui foris ussit, quam qui » inlus accendit. » (In Nat. S. Laur.) En sorte que l'amour le rendait assez fort pour insulter le tyran et pour lui dire : « Assalum est jam, versa et manduca. » Cruel tyran, si tu veux manger de ma chair, la voilà cuite d'un côté: retourne-moi, et mange. Mais comment le saint pouvait-il se réjouir au milieu de ces affreux tourmens et de celle mort prolongée? Ah ! répond S. Augustin, c'est qu'eni-vré du vin de l'amour de Dieu, il ne sentait ni les tour-mens ni la mort : « In illa longa morle, in illis tormen-» lis, illo calice ebrius, tormenta nonsenlit.» (Tract, xxvn.) Ainsi, les saints martyrs sentaient d'aulant moins les lourmens et la mort, qu'ils aimaient plus Jésus ; la seule vue d'un Dieu crucifié suffisait pour les consoler. Mais notredouloureusemère élail-elleconsolée aussi parl'amour et par la vue des souffrances de son fils? non : au contraire, ce fils souffrant était la seule cause de ses peines, et l'a-mour qu'elle avait pour lui élail son unique et cruel bour-reau. Car le martyre de Marie ne consista que dans la vue
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de son fils souffrant el dans la compassion qu'elle éprouva pour ce fils bien-aimé et innocent, livré à de si affreux supplices. Ainsi, plus elle l'aimait, et plus sa douleur fui cruelle et privée de soulagement. « Magna est velut » mare contritio lua; quis medebitur lui? » Ah! reine du ciel, l'amour a adouci la peine des autres martyre, et il a guéri leurs plaies : mais qui a adouci vos douleurs cui-santes? qui a guéri les plaies douloureuses de voire cur? « Quis medebitur tui? » si ce fils, qui pouvait seul vous soulager, était devenu par ses souffrances l'unique cause de vos souffrances, et si l'amour que vous lui portiez faisai t tout votre martyre? Ainsi, remarque Diez, tandis qu'on représente les autres martyrs chacun avec l'instrument de son supplice, S. Paul avec l'épée, S. André avec la croix, S. Laurent avec le gril, on nous îeprésente Marie tenant son fils mort dans ses bras, parce que Jésus fut le seul instrument de son martyre, à cause de l'amour qu'elle avait pour lui. S. Bernard confirme en peu de mots tout ce que je viens de dire : « In aliis martyribus » magnitudo amoris dolorem lenivit passionis : sed beata » Virgo, quanto plus amavit, tanlo plus dolevit, tantoque » ipsius martyrium gravius fuit. » (Ap. Crois. Vil. Mars §25.)
Il est certain que plus on aime un objet, et plus on s'afflige de le perdre : la mort d'un de nos frères nous af-flige assurément plus que celle d'un animal; la mort d'un fils est plus sensible que celle d'un aini. Or, pour com-prendre, dit Cornélius à Lapide, combien fut grande la douleur de Marie à la mort de son fils, il faudrait com-prendre toute l'étendue de l'amour qu'elle lui portail : « Ut scias quantus fuerit dolor bealse Virginis, cogi la quan-» lus fuerit amor. » Mais qui pourra jamais mesurer l'a-
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inour de Marie? le bienheureux Amédée dit que deux amours étaient réunis dans le cur de Marie à l'égard de Jésus .-l'amour surnaturel, par lequel elle l'aimait comme son Dieu, el l'amour naturel par lequel elle l'aimait comme son fils : « Duse dilecliones in unum connexae erant, et » ex duobus amoribus factus est amor unus, cum Virgo » filio divinitatis amorem impenderet, et in Deo amorem » nato exhiberet. » (Hom. v. de Laud. Yirg.) Ainsi, de ces deux amours résultait un seul amour, mais un amour si grand, que la bienheureuse Vierge aima Jésus, dit Guil-laume de Paris, « quantum capere potuit puri hominis » modiis, » autant qu'une simple créature est capable d'aimer. « Unde, dit Richard de S. Laurent, sicut non » fuit amor sicut amor ejus, ita non fuit dolor sicut dolor » ejus. » El si l'amour de Marie envers son fils fut im-mense, la douleur qu'elle eut de le perdre lorsqu'elle le vit mourir, dut être immense aussi : « Ubi summus amor, » dit le bienheureux Albert-le-Grand, ibi summus dolor. » Figurons-nous donc que la mère de Dieu, voyant son fils moribond sur la croix, et s'appliquant justement les paroles de Jérémie, nous dit: «0 vos omnes qui transitis » per viam , attendite, et videte si est dolor sicul dolor » meus! » (Jer. i, 11.) 0 vous tous qui traversez la vie sur la terre sans me porter la moindre compassion, ar-rêtez-rous un moment pour me considérer, pendant que je vois mourir mon fils bien-aimé sous mes yeux, et voyez ensuite s'il y a une douleur semblable à la mienne dans le cceur de tous ceux qui sont affligés et tourmentés ! 0 mere de douleur, lui répond S. Bonaventure, il est vrai qu'on ne peut trouver de douleur semblable à la vôtre; « Nullus dolor amarior, quia nulla proles carior. » de Compass. V. c. 2.) Ali ! poursuit S. LaureiU Juslimen,
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jl n'y a jamais eu au monde un fils plus aimable que Jésus, ni une mère plus éprise de son fils que Marie. Si donc jl n'y a jamais eu au monde un amour semblable à celui de Marie, comment pourrait-il y avoir eu une douleur semblable à la sienne ? « Non fuit talis filius > non fuit talis » mater ; non fuit tanla charitas, non fuit dolor tantus. » Ideo quanto dilexit tenerius, tanto vulnerata est pro-» fundius. » (Lib. m, de Laud. Virg.)
C'est pourquoi S. Udefonse ne craint pas d'assurer que c'est peu de dire que les douleurs de Marie surpassèrent tous les tourmens des martyrs réunis ensemble. « Parum » est Mariam in passione filii tam acerbos periulisse dolo-» res, ut omnium martyrum collective tormenta supe-raret. » (Ap. Sinise. Mart. di Mar. Gons, 36.) El S. An-selme ajoute que les plus cruels outrages que l'on a faits aux martyrs furent légers, ou plutôt ne furent rien, en comparaison du martyre de Marie : « Quidquid crudelilatis » inflictum est corporibus martyrum levé fuit, aut potius » nihil*, in comparatione tuae passionis. >> (de Exe, Virg. e. 5.) S, Basile dit de même que, comme le soleil surpasse en éclat toutes les planètes, ainsi les souffrances de Marie surpassèrent toutes celles des martyrs. «Virgo util-ia versos martyres tantum excedit quantum sol relique » astra, » Un savant auteur (le P. Pinam) conclut par une belle pensée : il dit que la douleur que souffrit celte ten-dre mère, en la passion de Jésus, fui d'autant plus grande, qu'elle seule pouvait compatir dignement à la mort d'un Dieu fait homme.
Mais ici-S. Bonaventure, s'adressant à cette Vierge bénie, lui dit : Marie, pourquoi voulez-vous aussi aller vous sacrifier sur le Calvaire? est-ce qu'un Dieu crucifié ne suffit pas à nous racheter, pour que vous veuillez être en-
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core crucifiée avec lui? « ? Domina, cur ivisli immolari » pio nobis? non sufficiebat filii passio, nisi crucifigere-» tur et mater? » (Ap. Pac. Exc. 10, in Sal. Ang.) Ah! sans doute, la mort de Iesus était plus que suffisante pour sauver le monde, et même mille mondes ; mais celle bonne mère, pour l'amour qu'elle nous porte, voulut aussi coopérer à notre salut par les mérites de ses douleurs qu'elle offrit pour nous sur le Calvaire. C'est pour cela, dit le bienheureux Albert-Ie-Grand, que, comme nous sommes obligés envers Jésus à cause de la passion qu'il a souf-ferte pour notre amour, ainsi nous sommes obligés en-vers Marie, à cause du martyre qu'elle a voulu souffrir spontanément pour nous à la mort de son fils. « Sicut » totus mundus obligatur Deo propter passionem, sic obli-» galur dominae propter compassionem. » (Sup. Miss. e. 20.) Il faut ajouter spontanément, car, comme l'ange le révéla à sainte Brigitte, celte pieuse et bonne mère aima mieux accepter toute sorte de tribulations, que de voir les âmes non rachetées et abandonnées à leur ancienne perdi-tion : « Sic pia et misericors est et fuit, quod maluit omnes » tribulationes sufferre, quam quod animae non redimeren-»tur. »(Rev. 1. m, e. SO.) On peut dire même, que l'u-nique sonlagement de Marie en la passion de sou fils était de voir le monde perdu racheté par sa mort, et les hommes, auparavant les ennemis de Dieu, réconciliés avec lui. « Laetabatur dolens, dit Simon de Cascia, quod » offerebatur sacrificium in redemptionem omnium, quo » placabalur iratus. » (de Gest. D. I. ii. c. 27.)
Un tel amour de la part de Marie mérite notre recon-naissance; que cette reconnaissance nous excite au moins à méditer sur ses douleurs et à y compatir. Mais elle se plaint précisément à sainte Brigille de ce qu'un très pe-
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litnombreéprouvent pour ellecettecompassion, tandis que la plupart vivent dans un oubli complet à cet égard : c'est pour cela qu'elle recommanda si fort à la sainte de s ì sou-venir de ses douleurs : « Respicio ad omnes qui in mundo »sunt, si forte sint aliqui qui comparantur mihi, et re-» cogitent dolorem meum ; et valde paucos invenio. Ideo, » filia mea, licet a multis oblita sim, tu tamen nonobli-»viscarisnaei : vide dolorem meum, et imilare quintum »potes, ei dòle. » (Rev. 1. ii, c. 24.) Pour comprendre combien la Vierge a pour agréable le souvenir quo nous avons de ses douleurs, il suffirait de savoir qu'en l'an 1239 elle apparat à sept de ses fidèles, qui fur<mt en-suite les fondateurs de l'ordre des Serviteurs ce Ma-rie, leur présentant un vêtement noir, et qu'el e leur dit de méditer souvent ses douleurs s'ils voulaient ] ui être agréables : c'est pourquoi, elle voulut qu'en mém >ire de ses souffrances ils portassent dorénavant cet habit de deuil. (Gian. Cent. Serv. 1. i, c. 44.) Jésus-Christ même révéla à la bienheureuse Véronique de Binasco qu'il aimait mieux voir compatir à sa mère qu'à lui-même : « car, lui » dit-il, ma fille, les larmes que l'on répand sur ma » passion me sont chères; mais comme j'aime ma mère » d'un amour immense, la méditation des douleurs qu'elle » souffrit à ma mort m'est plus chère encore. » (Ap. Bol-land. xiii. Jan.)
C'est pourquoi, les grâces que Jésus promet aube âmes dévotes qui méditent les douleurs de Marie, sont e xlrême ment abondantes. Pelbart(Slellar.l. m. p. 3. a. 3) ? apporte qu'il fut révélé à sainte Elisabeth que S. Jean-l'llvangé-lisle, après que la bienheureuse Vierge fut au cie , dési-rant la revoir, il obtint celte grâce : sa chère mère lui ap-parut et même Jésus-Christ avec elle; il entendit ensuite
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Marie demander à son fils quelque grâce particulière pour ceux qui auraient de la dévotion envers ses douleurs, et Jé-sus-Christ lui promettre pour eux quatre grâces princi-pales: 1 " que celui qui invoquera la divine mère par ses dou-leurs méritera de faire avant sa mort une sincère péni-tence de ses péchés ; 2° qu'il gardera ces pieux fidèles dans Jes tribulations où ils se trouveront, surtout à l'heure de la mort ; 5° qu'il imprimera en eux la mémoire de sa passion, et qu'il leur en donnera la récompense dans le ciel ; 4° qu'il placera ces fidèles entre les mains de Marie, afin qu'elle en dispose selon son bon plaisir, et qu'elle leur obtienne toutes les grâces qu'elle voudra, Voyons , par l'exemple suivant, combien la dévotion aux douleurs de Marie sert à l'acquisition du salut éternel,
EXEMPLE.
On lit dans les Révélations de sainte Brigitte (Lib, vi. c, 97.) qu'il y avait un seigneur aussi vil et aussi scé-lérat par ses murs, qu'il était noble par sa naissance. Il s'était rendu l'esclave du démon par un pacte spécial, et il l'avait servi durant 70 ans, menant la vie que cha-cun peut imaginer, sans jamais s'approcher des sacre-mens. Or, ce prince se trouvant à l'article de mort, Jésus-Christ, pour lui faire miséricorde, ordonna à sainte Brigitte de dire à son confesseur d'aller le visiter et de l'exhorter à se confesser. Le confesseur y alla, et le malade répondit qu'il n'avait point besoin de confession, parce qu'il s'é-tait confessé assez souvent. Le prêtre y alla un» seconde fois, el ce pauvre esclave de l'enfer persévéra dans l'obsti-nation à refuser de se confesser. Jésus dit de nouveau à la sainte que le confesseur eût à y retourner. Jl y tfi-
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tourna , et cette troisième fois il rapporta au malade la révélation qu'avaiî eue la sainte, ajoutant qu'il y était retourné tant de fois, parce qu'ainsi l'avait ordonné le Seigneur, qui voulait lui faire miséricorde. A. ces mots, le pauvre malade s'alien3ril, et il commença à pleurer. Mais comment, s'écria-t-il ensuite, puis-je obtenir le pardon, moi qui, depuis 70 ans, ai servi le démon, en qualité de son es-clave, et qui ai chargé mon ame d'une foule innombrable de péchés? Mon fils, lui répondit le père en l'eneou rageant, n'en doutez point, si vous vous repentez, je vous promets le pardon de la part de Dieu. Alors, commençant à prendre confiance, il dit au confesseur : Mon père, je me croyais damné, et j'avais désespéré de mon salut; mais je sens maintenant une si vive douleur de mes péchés, qu'elle ranime ma confiance. Puis donc que Dieu ne m'a pas encore abandonné, je veux me confesser. En effet, il se confessa trois' fois ce jour-là avec une grande douleur; le jour sui-vant il reçut le saint viatique, et le sixième jour après il mourut tout contrit et résigné. Après sa mort Jésus*-Christ parla encore à sainte Brigitte et lui dit que ce pé-cheur était sauvé, puisqu'il se trouvait en purgatoire, et qu'il devait son salut à l'intercession de la Vierge, sa mère·, vu que le défunt, quoiqu'il eût mené une si maur vaise vie, avait toujours conservé la dévotion à ses dou-leurs, et qu'il y avait compati chaque fois qu'il s'en était souvenu.
PRIÈUE.
0 ma mère souffrante, reine des martyrs et des dou-leurs , vous avez versé tant de larmes sur votre fils, mort pour mon salut ! mais de quoi me serviront vos' larmes
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si je me damne? Par les mérites de vos douleurs, obte-nez-moi donc une vraie douleur de mes péchés, et un vrai changement de vie, avec une tendre et perpétuelle com-passion à l'égard des souffrances de Jésus et de vos dou-leurs; et si Jésus et vous, qui êtes l'innocence même, avez tant souffert pour moi l'un et l'autre, obtenez-moi, ô Marie, la grâce de souffrir pour votre amour, moi qui suis digne de l'enfer. « ? Domina, vous dirai-jeavecS.Bo-» naventure, si te offendi, pro justitia cor meum vulnera ; » si tibi servivi, nunc pro mercede peto vulnera ; oppro-» briosum est videre Dominum meum Jesum vulnera· » tum, te convulneratam, et me illsesum. » Enfin, ô ma mère, pour le chagrin que vous avez éprouvé en voyant sous vos yeux votre fils, livré à tant de souffrances, baisser la tête et expirer sur la croix, je vous supplie de m'ob-tenir une bonne mort. O avocate des pécheurs, ne man-quez point alors d'assister mon ame combattue et affligée, en ce grand passage de l'éternité qu'elle sera sur le point de franchir. Et comme il est possible que je perde alors la parole et que je ne puisse point invoquer votre nom ni celui de Jésus, qui sont l'un et l'autre mon espérance, j'in-voque dès à présent votre fils, ainsi que vous, à mon se-cours à ce dernier moment, et je dis : Jésus et Marie, je vous recommande mon ame. Amen.
DE  MARIE.
REFLEXIONS
SUR  CHACUNE DES SEPT  DOULEURS DE  MARIE EN PARTICULIER.
SUR  LA  PREMIÈRE  DOULEUR, La prophétie de Simeon.
Tout homme naît pour pleurer en celle vallée de lar-mes , et chacun doit supporter les maux qui lui arrivent chaque jour. Mais combien la vie ne serait-elle pas plus désolante, si chacun prévoyait les maux futurs qui l'attendent! Il serait bien malheureux, dit Sénèque, l'homme qui aurait un tel sort : « Calamitosus esset ani-»mus futuri pisescius, et antemiserias miser.» (Ep. xcyiii.) Le Seigneur est assez bon à notre égard, pour nous laisser ignorer les croix qui nous attendent, afin que si nous som-mes condamnés à les souffrir, nous ne les souffrions du moins qu'une seule fois. Mais il n'eut point celle compas-sion pour Marie, parce que Dieu voulait qu'elle fûl la reine des douleurs, et en tout semblable à son fils ; elle eut tou-jours devant les yeux, et elle dut souffrir continuellement les douleurs qui lui étaient réservées, c'est-à-dire, la pas-sion el la mort de son bien-aimé Jésus. Déjà S. Simeon se rend au temple, el ayant pris l'enfant Jésus dans ses bras, il lui prédit que ce fils devait ôlre en bulle à (ouïes les contradiciions et à toutes les persécutions des hommes : « Positus est hic in signum cui contradicetur. » Et qu'à
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cause de cela un glaive de douleur percerait son ame : « Et tuam ipsius animam doloris gladius pertransibit. » (Luc. ii.)
Marie dit elle-même à sainte Mehtilde que, quand elle entendit celle prophétie de Simeon, toute sa joie se con-vertit en tristesse : « Omnis laetitia mea, ad illa vefba, in » moerorem conversa est. » Car quoique celte mère bénie, comme il fut révélé à sainte Thérèse, sût déjà le sacrifice qui devait êlre fait de la vie de son fils pour le salut du monde, elle connut néanmoins alors plus particulière-ment et plus distinctement les souffrances et la mort cruelle qui attendaient ce pauvre fils. Elle connut qu'il devait être contredit, et contredit en toul : contredit dans sa doctrine, puisqu'au lieu d'êlre cru, il devait passer pour un blasphémateur, lorsqu'il déclarerai! qu'il était le^fils de Dieu, comme l'impie Caïphe le dit : « Blasphemavit : » reus eslniorlis. » (Joan. ix. 22.) Contredit dans l'opi-nion, puisque étant noble el de race royale, il devait êlre méprisé comme un hommeobscur: «Nonne hic fabri filius?» (Matlh. xin. 55.) « Nonne hic est faber, filius Mariae ? » (Marc. vi. 5.) Il était la sagesse même, et il fui Irai lé comme un ignorant : « Quomodo hic hueras scil, cum * non didicerit? » (Joan. vu. 15. ) Comme un faux pro-phète : « Et velaverunt eum, et percutiebant faciem ejus... » dicentcs : Prophétisa quis est qui te percussit? » (Luc. xxii. 64.) Comme un insensé : «Insanit, quid » eum auditis? » (Joan. x. 20.) Comme un ivrogne, comme un gourmand et un ami des méchans : « Ecce » homo devorator, et bibens vinum , amicus publicano-» rumet peccatorum. » (Luc. vu. 54.) Comme un ma-gicien : « In principe daemoniorum ejicit daemonia. » (Alaith. îx,. 34, ) Gamine un hérétique et comme un pos-
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sédé du démon : « Nonne bene dicimus nos quia Samari- tanus es tu, et demonium habes? » (Joan. vin. 48.) En un mot, Jésus fut regardé comme un homme si notoi-rement scélérat, qu'il ne fallait point de procédure pour le condamner, comme les Juifs le dirent à Pilate : « Si non $ esset hic malefactor, non tibi tradidissemus eum. » (Joan. ????. 30.) Il fut encore contredit en son ame, puisque son père éternel, pour donner cours à la divine justice, le contredit en refusant de l'exaucer lorsqu'il l'en pria : « Pater mi, si possibile est, transeat a me calix iste ; » (Mallh, xxvi. 59.) et qu'il l'abandonna à la crainte, au chagrin, à la tristesse, si bien que son affliction lui fit dire : « Tristis est anima mea usque ad mortem ; » (Malth. xxvi. 38. ) et que sa peine intérieure lui fit môme suer du sang. Il fut enfin contredit et persécuté en son corps et en sa vie ; car il suffit de dire qu'il fut outragé en tous ses membres sacrés, en ses mains, en ses pieds, en sa figure, en sa tête et en tout son corps, jusqu'à mourir de douleur, épuisé de sang et couvert de honte, sur un bois infâme.
David, au milieu de ses délices, et de la pompe royale dont il était environné, ayant entendu le prophète Nathan qui lui annonçait la mort de son fils : « Filius qui natus » est tibi, morte morietur, » (h. Reg. xn.) ne\pouvait goûter de repos ; il pleura, il jeûna et il coucha sur la terre. Marie reçut en paix la nouvelle de la mort de son fils, et elle continua à la souffrir en paix : mais quelle douleur ne dut-elle point endurer continuellement, tandis qu'elle avait sans cesse devant les yeux cet aimable fils, qu'elle entendait sortir de sa bouche les paroles de la vie éternelle, et qu'elle contemplait ses oeuvres saintes? Abraham souffril un grand tourment durant ces trois jours
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qu'il eut à vivre avec son fils Isaac, sachant qu'il devait le perdre. ? Dieu ! cène fut point durant trois jours, mais ce fut durant 33 ans que Marie eut une pareille douleur àsouffrir. Que dis-je, une pareille douleur? elleélaild'au-tant plus grande, que le fils de Marie surpassait davantage en amabilité le fils d'Abraham. La vierge Marie elle-même révéla à sainte Brigitte ( LihJ vi. rev. c. 9. ) que quand elle vivait sur la terre, il n'y eut pas une seule heuie où celte douleur ne la perçât. Elle lui dit : « Quoties aspi-» ciebam filium meum, quoties videbam ejus manus et » pedes, toties animus meus quasi novo dolore absorp-» tus est ; quia cogitabam quomodo crucifigeretur. » (Lib. vi. e. 57.) L'abbé Rupperl contemple Marie disant à son fils, pendant qu'elle l'allaitait : « Fasciculus myrrhae » dilectus meus mihi, inter ubera mea commorabitur. » (Cant. i. 12.) Ah! mon fils, je vous presse entre mes bras, parce que vous m'êtes extrêmement cher ; mais plus vous m'êtes cher el plus vous devenez pour moi un faisceau de myrrhe et de douleur, lorsque je pense aux douleurs que vous devez souffrir. Marie considérait, dit S. Bernar-din, (Tom. 5. Serm. u. a. 3. c. l.)'que la force des saints devait être livrée à une cruelle agonie, que la beauté du paradis devait être défigurée, que le maître du monde devait être lié comme un coupable, que le créateur de l'univers devait être tout meurtri de coups, que le juge universel devait subir une condamnation, que la gloire des cieux devait être méprisée, que le roi des rois de-vait être couronné d'épines cl traité comme Un roi de théâtre.
Le P. Engelgrave dit (T. 1. Ev. Lu. Dom. infr. Oct. Nal. § 1. ) qu'il avait été révélé à sainte Brigitte que la mère affligée, sachant combien son fils devait souffrir :
< Eum lactans, cogitabat de felle et aceto ; quando fasciis » involvebat, funes cogitabat quibus ligandus erat; » quando geslabat, cogitabat in crucem confixum; e uando » dormiebat> cogitabat mortuum. » Chaque fois qu'elle le revêtait de sa tunique, elle pensait qu'un jour on l'ar-racherait de dessus son corps pour le crucifier, it lors-qu'elle regardait ses mains et ses pieds sacrés, et qu'elle pensait aux clous qui devaient les percer, ses jeux se remplissaient de larmes, et la douleur déchirait soname : « Oculi mei replebantur Iacrymis, et cor meum orque-» batur dolore, » dit-elle à sainte Brigitte (L. vi. e. 57. et 1. vue. 7.)
L'Evangéliste dit que comme Jésus-Christ croiàsail en âge, il croissait aussi en grâce devant Dieu et devant les hommes : « Et Jésus proficiebat sapientia, et aetate et gra-tia , apud Deum et homines. » (Luc. ?. 55. ) Ce e ui veut dire qu'il croissait en sagesse et en grâce devant le; hom-mes, par rapporta leur opinion, et devant Dieu, comme l'explique S. Thomas, (3. p.q.7. a.12.) parce que ses uvres auraient eu une valeur suffisante pour accroître sans cesse son mérite, s'il n'eût eu dès le commencement la plénitude consommée de la grâce, à cause de l'union hyposlalique. Mais si Jésus croissait dans l'amour et dans l'estime des autres, combien plus croissait-il devan : Marie? Biais, ô Dieu! plus l'amour croissait en elle, et plus s'aug-mentait la douleur d'avoir à le perdre par une mort si cruelle ; et plus le temps de la passion de son fils appro-chait, plus le glaive de douleur, que Simeon I ii avait prédit, perçait le cur de la mère d'une ciuell ; souf-france : c'est précisément ce que l'ange révéla ii sainte Brigitte, lorsqu'il lui dit : « Ille doloris gladius Virgini » omni hora tanto se propius approximabal, quanto
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» filius passionis tempori magis appropinquabat. » (Fer. vi. Lect. 2. Cap. xvi. )
Si donc Jésus, notre roi, et sa très-sainte mère, ne refu-sèrent point, pour notre amour, de souffrir durant loute leur vie une douleur si atroce, il n'est point juste de nous plaindre lorsque nous souffrons quelque petite chose. Un jour Jésus crucifié af parut à sur Madeleine Ovsini, do-minicaine, pendant qu'elle souffrait une longue tribula-tion, el il l'encouragea à demeurer avec lui sur la croix, par celle peine qui l'affligeait. Sur Madeleine se plaignant, lui dit : Seigneur, vous n'avez souffert que trois heures en croix, et il y a plusieurs années que je porte celte croix ! Le Rédempteur reprit : Ah! que dis-tu, ignorante? j'ai souffert dans le cur, dès l'inslant de ma conception , tout ce que j'ai souffert ensuite en croix. Lors donc que nous souffrons quelqu'affliclion , et que nous nous plai-gnons , figurons-nous que Jésus et sa mère nous font la même réponse.           -
~                              exemple.
Le P. Roviglione, de la compagnie de Jésus, raconte (Farc. Ros. p. 2. c. h) qu'un jeune homme avait la dévotion de visiter tous les jours une image de la Vierge-des-Douleurs qui avait sept glaives dans le cur. Une nuit le malheureux tomba en péché mortel : élant allé le len-demain malin visiter l'image, il regarda le cur de Marie, et au lieu de sept glaives il en vit huit. Or/ pendant qu'il considérait ce prodige, il entendit une voix qui lui dit que c'était son péché qni avait enfoncé le huitième glaive dans lecur de Marie : en sorte que, plein d'attendrissement él de componction, il alla se confesser à l'instant, et, par l'inleicession de son avocate, il recouvra. la grâce divine.
DE MARIE.                                    119
PRIÈRE.
Àh ! ma mère bénie, ce n'est pas un seul glaive que j'ai enfoncé dans votre cur, mais c'est autant de glaives que j'ai commis de fautes. Ah! ma reine, ce n'est pas à vous, innocente créature, mais c'est à moi, coupable de tant de péchés, que sont dues les souffrances. Mais puisque vous avez voulu tant souffrir pour moi, ah ! par vos méri-tes , obtenez-moi une grande douleur de mes fautes, et une grande patience pour supporter les travaux de celle vie, qui seront toujours légers en comparaison de ce que je mé-rite, puisque j'ai mérité tant de fois l'enfer. Amen.
SUR  LA.  DEUXIÈME  DOULEUR. La fuite en Egypte.
Comme une biche, blessée d'une flèche, porte sa dou-leur partout où elle va, en portant toujours le trait qui l'a frappée, ainsi la mère de Dieu, après la sinistre prophétie de Simeon, comme nous l'avons vu dans la considération précédente, porta toujours en elle la douleur que lui causait la pensée continuelle de la mort de son fils. Helgrin dit, en expliquant le passage des Cantiques : « Et com capi-» lis tui sicut purpura regis vineta canalibus.» (Cant. vu. ?. 5.) Par celte chevelure pourprée de Marie, il faut entendre la pensée conlinuelle de la passion de Jésus, qui lui montrait toujours, comme s'il eût élé présent,
42.
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le sang qui devait couler de ses plaies : « Mens tua, ? Ma-» ria, et cogitationes tuae linctae sanguine dominicae pas-» sionis, sic effectae semper fuere quasi recenter viderent » sanguinem de vulneribus profluenlem. » (In Cant, ). cit.) Ainsi, la flèche qui perça le cur de Marie fut son pro-pre fils, qui pénétrai! son cur d'une douleur d'aulant plus vive, par la pensée de le perdre d'une manière si cruelle, qu'il lui découvrait davantage son amabilité. Considérons maintenant le second glaive de douleur qui la perça lorsque Jésus, son cher enfant, dut fuir en Egypte, à cause delà persécution d'Hérode.
Ce prince, ayant appris que le Messie attendu était né, craignit follement qu'il ne lui enlevât sa eouronne ; c'est pourquoi 13 Fulgence, lui reprochant sa folie , lui dit : « Quid est quod sic turbaris, Herodes?rex iste, qui natus » est, non venit regespugnando superare, sed moriendo » mirabiliter subjugare. » (Serm. ?. de Epiphan.) L'im-pie attendait donc l'indication que les saints Mages devaient lui donner du lieu où ce roi était né, afin de lui ôter la vie; mais voyant qu'ils l'avaient trompé, il ordonna qu'on fit mourir tous les enfansqui se trouvaient aux environs de Bethléem. L'angeapparul alors en songe à S. Joseph et lui dit : « Surge.elaccipe puerum, et matrem ejus, et fuge in ^Egyp-» tum. » (Matth. ii.) Gerson croit que dès la même nuit Joseph en avertit Marie, ei qu'ayant pris l'enfant Jésus, ils se mirent en voyage, comme on peut le conclure des paroles mêmes de l'Évangile : « Qui consurgens accepit puerum et » matrem ejus nocte, et secessitjin^gyptum.» (Matth e. ?.) Oh ! Dieu, dit alors Marie, selon la pensée du bienheureux Àlberl-le-Grand, celui qui est venu pour sauver les hommes doit-il donc fuir en présence des hommes ? « Debet fugere « qui salvator est mundi ? » Cette mère affligée comprit dès-
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lors que la prophétie de Simeon commençait à se vérifier à l'égard de son fils : « Positus est hic in signum cui con-» tradicelur; » en voyant qu'on le poursuivait pour lui donner la mort dès le moment même de sa naissance. Quelle peine ne dul point ressentir le cur de Marie, dit S. J. Chrysostôme, lorsqu'elle s'entendit condamner à ce dur exil avec son fils? « Fuge a luis, ad extraneos; a » templo, ad daemonum fana; quae major tribulatio » quam quod recens natus a collo matris pendens, cum »   ipsa maire paupercula fugere cogatur? »
Chacun peut se figurer combien Marie dut souffrir du-rant ce voyage. Le chemin de Bethléem en Egypte était bien long: les auteurs pensent généralement, avecBarrada, (lib. x.c. 8.), que cette distance était de quatre cents milles: en sorte que ce voyage fut au moins de trente journées. La roule était âpre, inconnue, couverte de forêls, et peu fréquentée, selon la description qu'en fait S. Bonaven-lure : « Viam sylvestrem, obscuram, asperam et inhabi-» tatam. » C'était en hiver, en sorte qu'ils euient la neige, la pluie el le vent à travers des chemins rompus et fangeux. Marie avait alors quinze ans : c'élnil une jeune vierge délicate el étrangère à de telles fatigues. Elle n'avait personne pour la servir : « Joseph el Maria, » dil S. Pierre Chrysologue, « non habent famulum, non an-» cillam: ipsi domini el famuli. » Oh Dieu! quelle pitié n'élail-ce pas de voir cette tendre vierge avec ce peut en-fant nouveau-né dans ses bras, fuyant par le monde! S. Bonavenlure demande : « Quomodo faciebant de victu? » Ubi nocte quiescebant? Quomodo hospilabantur? » (de Vit. Christ.) Et de quoi pouvaient-ils se nourrir, si ce n'est d'un morceau de pain dur, que Joseph portait avec lui, ou qu'il recevait en aumône? Où devaienl-ils dormir
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en celle roule, surtout durant les deux cents milles qu'ils avaient à traverser dans le désert, comme, rapportent les auteurs, et où il n'y avait ni maisons, ni hôtelleries, si-non sur le sable, ou sous quelque arbre de la forêt, exposés à l'air du soir, au danger des voleurs et des bêtes sauvages qui abondent en Egypte? Oh! celui qui aurait rencontré alors ces trois grands personnages pour qui les aurait-il pris, sinon pour trois pauvres men-dians, et trois vagabonds?
Ils choisirent en Égyple, pour le lieu de leur habita-tion le pays de Malurée, comme pensent Brocard et Jansé-nius de Gand, quoique S. Anselme prétende qu'ils on t ha-bité la ville d'Héliopolis, nommée auparavant Memphis, et maintenant le Caire. Il faut considérer ici la grande pau-vreté qu'ils eurent à souffrir durant les sept ans qu'ils y demeurèrent, comme l'assurent S. Antonin, S. Thomas et d'autres auteurs. Ils élaient étrangers, inconnus, sans reve-nus, sans argent, sans parens, à peine s'ils pouvaient s'en-tretenir par leur pauvre travail : «Cum enim essentegeni, » dit S. Basile, manifestum est quod sudores frequen-» tabant, necessaria vitae inde sibi quaerentes. » Landolphe de Saxe dit encore, ^et ses paroles doivent servir à con-soler les pauvres) que l'indigence de Marie était si grande, qu'elle n'avait pas même quelquefois un morceau de pain à donner à son fils affamé, qui le lui demandait : « Ali » quando filius famés patiens, panem petiit, nec unde » daret maler habuit. » (In Vit. Christ, e. xm.)
Herode étant mort, le même S. Matthieu rapporte que l'ange apparut de nouveau à S. Joseph, et lui ordonna de retourner en Judée. S. Bonaventure, parlant de ce relour, contemple la cruelle souffrance que Marie en-dura à l'occasion des fatigues que Jésus, à peine âgé de
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sept ans, dut souffrir dans le voyage; à cet âge, dit le saint : « Sic magnus est, ul portari non valeat; et sic » parvus, quod per se ire non possit. »
En voyant donc Jésus et Marie aller ainsi parle monde errans et fugitifs, nous apprenons à vivre comme des voyageurs, sans nous attacher aux biens que le monde nous offre, puisque nous devons les quitter bientôt pour aller à l'éternité: « Non habemus hic manentem civitatem, » sed futuram inquirimus. » (Hebr. xni. 14.) A quoi S. Augustin ajoute : « Hospes es, vides, et transis. » Nous apprenons encore à embrasser les croix , puisqu'on ne peut vivre en ce monde sans croix. C'est pourquoi la bien-heureuse Véronique de Binasco, religieuse augusline, fut ravie en esprit avec Marie el Jésus enfanl dans le voyage d'Egypte, à la fin duquel la mère divine lui apparut, et lui dit : « Ma fille, vous avez vu avec combien de peine » nous sommes arrivés en ce pays; or, sachez que per-» sonne ne reçoit la grâce sans souffrir. » Celui qui veut le moins semir les souffrances de cette vie doit pren-dre, avec lui Jésus el Marie : « Accipe puerum el matrem » ejus. » Car toutes les peines sont légères et même douces el agréables pour celui qui porte avec amour dans son ccéur le divin fils avec sa mère. Aimons-les donc ; con-solons Marie en accueillant dans nos curs Jésus, qui con-tinue encore de nos jours à êlre poursuivi par les péchés des hommes.
EXEMPLE.
Un jour la très-sainte Vierge apparut à la bienheureuse Colette, de l'ordre de S^ François, et elle lui montra l'enfant  Jésus couvert  de blessures, en lui disant :
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« C'est ainsi que les pécheurs traitent continuellement » mon fils, en renouvelant sa mort el les douleurs qu'elle » m'a causées. Ma fille, priez pour leur conversion. » (Ap. p. Genov. serv. dol. Mar. ) 11 faut joindre à celte vision celle dont fut favorisée la vénérable sur Jeanne de Jésus et Marie, du même ordre : celle-ci, méditant un jour sur l'enfant Jésus persécuté par Herode, entendit un grand bruit, semblable à celui que fait une armée qui pour-suit l'ennemi. Elle vil ensuite devant elle un bel enfant qui fuyait tout affligé, elqui lui dit : « Ma chère Jeanne, » secourez-moi, el cachez-moi: je suis Jésus de Nazareth ; » je fuis les pécheurs qui veulent me metire à mort, elqui » me persécutent comme Herode: sauvez-moi. » (loc.cit.)
PRIÈRE.
11 est donc vrai, ô Marie, que depuis la mort que votre fils a soufferte de la main de ses persécuteurs, ces ingrats n'ont pas même cessé de le persécuter par leurs péchés, ni de continuer à Vous affliger, ô mère de douleurs ! Oh! Dieu, et ne suis-je pas de ce nombre? Àh! ma très-douce mère, obtenez-moi le don des larmes pour que je puisse pleurer une si grande ingratitude? et par les souffrances que vous avez endurées dans votre voyage d'Egypte, prê-tez-moi votre secours durant Je voyage que je fais vers l'éternité, afin que je puisse aller un jour avec vous aimef mon Sauveur persécuté dans la patrie des bienheureux. Amen.
DE  MARIE.                                      485
SUR  LA  TROISIÈME DOULEUR. La disparition de Jésus dans le temple·
L'apôtre S. Jacques écrit que notre perfeclion consiste dans la vertu de patience : « Patientia autem opus per-» feclum habet, ul sitis perfecti et integri, in nullo defi-xi dentes. » (Jac. i. 4.) LeSeigneuï nous ayant donc donné Marie pour le modèle de notre perfeclion, il fallait qu'il la comblât de tribulations, afin que nous pussions ad-mirer et imiter son héroïque patience. Entre les plus grandes douleure que la divine mère eul à souffrir durant sa vie, se trouve celle que nous allons considérer aujour-d'hui, c'est-à-dire, celle de la perle qu'elle fit de son fils dans le temple. Celui qui naît aveugle ne sent guère la privation de la lumière ; mais celui qui a possédé la vue durant un certain temps, et qui a joui de la lumière du jour, s'il s'en voit privé une fois, sa cécité est pour lui un fardeau insupportable. De même aussi ces âmes infor-tunées qui, aveuglées par la poussière du monde, ont peu connu Dieu, sentent peu sa privation ; mais au contraire celui qui, éclairé par la lumière céleste est devenu digne de goûter par l'amour la douce présence du souverain bien, oh Dieu! combien ne s'afflige-t-il pas lorsqu'il en est privé? Voyons donc combien ce troisième glaive, qui blessa le cur de Marie lorsqu'elle perdit Jésus à Jé-rusalem et qu'elle s'en vil séparée durant trois jours, dut être douloureux pour elle, qui éUvit accoutumée à jouir de la douce présence de son fils.
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S. Luc raconle, au chapitre deuxième de son Évangile, que Marie et Joseph avec Jésus, étant dans l'usage de vi-si 1er le temple tous les ans à la solennité de Pâques, ils y allèrent à l'époque-où Jésus était âgé de douze ans; mais Jésus étant demeuré à Jérusalem, Marie ne s'en aperçut point, parce qu'elle crut qu'il était parti en compagnie des autres. Élant donc arrivée à Nazareih, elle demanda des nouvelles de son fils; mais ne l'ayant point trouvé, elle retourna promplement à Jérusalem pour le chercher, et elle ne le trouva qu'au bout de. trois jours. Or, considérons quel accablement dut éprouver cette mère affligée durant ces trois jours qu'elle employa à chercher partout son fils, avec l'épouse des Cantiques; « Num quem » diligit anima mea, vidistis? (Cant. m.) sans en obtenir des nouvelles. Oh! Marie, épuisée de fatigues, sans trou-ver son bien-aimé, devait dire ce que Ruben disait de son frère Joseph, mais avec bien plus de tendresse: « Puer » non comparet, et ego quo ibo? » Mon Jésus ne paraît point, je ne sais plus que faire pour le trouver; mais où irai-je sans mon trésor? Durant ces trois jours elle ver-sait des larmes en répétant avec David: « Fuerunt mihi » lacrymae meae panes die ac nocte, dum dicitur mihi » quotidie; Ubi est Deus luus? » (Ps. xli.) C'est doncavec raison que Pelbart dit que celle mère affligée ne put prendre aucun repos durant ces nuits, mais qu'elle pleu-rait, et qu'elle priait Dieu de le lui faire retrouver : « Illas » noctes insomnes duxit in Iacrymis, Deum deprecando » ut daret illi reperire filium. » Souvent elle répétait à son fils les paroles de l'épouse des Cantiques, selon l'ap-plication que lui en fait S. Bernard : « Indica mihi ubi » cubes, ubi pascas in meridie ne vagari incipiam. » (Cant. 1.6.) 0 mon fils, indiquez-moi le lieu où vous êtes,
DE  MARIE.                                    187
afin que je ne courre plus le monde pour vous chercher vainement.
Il y a des auteurs qui assurent que celte douleur ne fut pas seulement une des plus grandes douleurs de Marie, mais qu'elle fut la plus grande et la plus cruelle de loules; et n'est pas sans fondement. 1° Marie dans ses autres dou-leurs possédait Jésus avec elle ; elle souffrit lorsque Si-meon lui prédit ses malheurs dans le temple ; elle souf-frit dans la fuite en Egypte, mais toujours avec Jésus : ici au contraire Mariesouffre loin de Jésus, el sans savoiroù il est : «Lumen oculorum meorum, et ipsum nonestmecum.» (Ps. xxyii.) Elle disait alors en pleurant: Ah! la lumière de mes yeux, mon cher Jésus, n'est plus avec moi! Il vit loin de moi, et je ne sais où il est! Origène dit que, vu l'amour de celle sainle mère pour son fils, elle eut plus à souffrir en celle perle de Jésus qu'aucun niarlyr n'a souffert de tournions à sa mort : « Vehementer do-» luit quia vehemenler amabat. Plus doluil de ejus amis· » sione quam aliquis martyr dolorem sentiat de animai » a corpore separatione. » (Hom. infr. oct. Epi) Ah! ces trois jours furent si longs pour Marie, qu'ils lui parurent trois siècles; jouis pleins d'ameriume, où personne ne pouvait la consoler. Hélas! disait-elle avec Jérémie, qui pourra me consoler, si celui dont j'attendais toute con-solation est loin de moi? Voilà pourquoi mes yeux ne se rassasient pas de larmes : « Idcirco ego plorans, et ocu-» lus meus deducens aquas, quia longe faclus esl a me consolator meus. » (Thren. 1.I6.) Et elle répétait avec Tobie : « Quale gaudium erit mihi, qui in tenebris sedeo, » ei lumen cli non video? » (Tob. vi. 11.)
En second lieu b Marie comprenait bien la cause et la fin de ses autres douleurs> c'est-à-dire, la rédemption du
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monde et la divine volonté; mais ici elle ignorait la rai-son qui avait éloigné d'elle son fils. La mère affligée se plaignait en voyant son fils séparé d'elle, parce que son humilité, dit Lansperge, lui faisait croire qu'elle était in-digne de rester près de son fils, de l'assister sur la terre, et de prendre soin d'un tel (résor : « Tristabalur ex hu-» mililale, quia arbitrabatur se indignam cui tam pre-» tiosus commissus esset thesaurus. » Et qui sait, disait-elle peut-être en elle-même, si je l'ai servi comme je le devais? si je n'ai pas commis quelque négligence qui l'ait porté à me quitter? « Quaerebant eum, ne forte reliquis-« set eos, » dit Origène, (Ap. Cor. aLap. in Luc. n.) II est certain qu'il n'y a point de plus grande peine pour une ame qui aime Dieu que la crainte de l'avoir conlrisié. C'est pourquoi Marie ne se lamenta dans aucune autre douleur que dans celle-ci, où elle se plaignit amoureuse-ment à Jésus lorsqu'elle l'eut trouvé : « Fili, quid fecisti » nobis sic? pater luuset ego dolentes qurebamus te. » (Luc. ?.) Elle ne voulait point par ces paroles répriman-der Jésus, comme le disent les hérétiques blasphémateurs, mais elle voulait seulement lui découvrir la douleur que son absence avait fait éprouver à son amour: « Non erat » increpatio , dit le bienheureux Denis-Je-Charlreux,-sed » amorosa quaestio. » En un mot, ce glaive fut si doulou-reux pour le cur de Marie, que la bienheureuse Ben-venuta, désirant un jour lui tenir compagnie en cette af-fliction , et l'ayant priée de lui en obtenir la grâce, ne put la supporter. En effet, Marie se montra à elle tenant son enfant Jésus dans ses bras, mais tandis que Benve-nula jouissait de la vue de ce charmant enfant, elle en fut tout-à-coup privée. La peine qu'en éprouva celte bien-heureuse fut si grande, qu'elle recourut à Marie pour lui
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demander par pitié de ne point la faire mourir de dou-leur. La sainte Vierge lui apparut de nouveau trois jours après et lui dit : Sachez, ma fille, que votre douleur n'a été qu'une faible partie de celle que j'éprouvai lorsque je per-dis mon fils. (March. Dar. 50. oct. )
Cette douleur de Marie doit servir, premièrement, à fortifier les âmes désolées qui ne jouissent plus de la douce présence de leur Seigneur, dont elles jouissaient autrefois. Qu'elles pleurent, oui, mais qu'elles pleurent en paix, comme Marie pleurait l'absence de son fils ; qu'elles s'en-couragent à ne pas craindre pour cela d'avoir perdu la divine grâce, selon les paroles que Dieu dit à sainte Thé-rèse : « Personne ne se perd sans le savoir, et personne » n'est trompé s'il ne veut être trompé. » Si le Seigneur s'é-ioigne des yeux d'une ame qui l'aime, il ne s'éloigne point pour cela de son cur. Souvent il se cache, afin qu'on le cherche avec un plus grand amour et avec un désir plus vif de le trouver. Mais quiconque veut trouver Jésus doit le chercher, non pas au milieu des délices et des plaisirs du monde, mais au milieu des croix et des mortifications, comme le chercha Marie : « Dolentes quaerebamus le, » comme elle le dit à son fils. « Disce a Maria quaerere Je-» sum, » dit Origène.
En outre, nous n'avons en ce monde d'autre bien à chercher que Jésus. Job ne fut point malheureux lors-qu'il perdit tout ce qu'il possédait sur la terre, biens, en-fans, santé, honneurs, jusqu'à descendre du trône sur un fumier; au contraire, ayant Dieu avec lui, il était même heureux. S. Augustin, parlant de lui, dit: « Perdiderat » illa quae dederat Deus, sed habebat ipsum Deum. » Les âmes qui sont véritablement malheureuses sont celles qui ont perdu Dieu. Si Marie se plaint de l'éloignement de soi*
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fils, qui n'a duré que trois jours, combien de larmes ne devraient point verser les pécheurs, qui ont perdu depuissi long-temps la grâce divine? C'est à eux que Dieu adresse ces paroles : « Vos non populus meus, et ego non ero » vester. » (Osée. i. 9.) Car le propre du péché est de séparer l'ame de Dieu : « Peccata vestra diviserunt inter » "vos et Deum vestrum. » (Isa. ?. 2.) Il résulte de la que, quand même ils possèdent tous les biens de la terre, ayant perdu Dieu, tout devient pour eux fumée et affliction, comme le confesse Salomon : « Ecce universa vanitas, et » afflictio spiritus. » (Eccl. ?, 14.) Mais le plus grand mal-heur de ces pauvres âmes aveugles, dit S. Augustin, c'est de voir qu'elles courent après un buf qu'elles auront perdu; qu'elles font toute sorte de diligences pour retrou-ver une brebis qui se sera égarée; qu'elles ne prennent point de repos si elles ont perdu un animal; tandis qu'elles mangent, boivent et se reposent tranquillement après avoir perdu le bien souverain, qui est Dieu « : Perdit homo » bovem, et post eum vadil ; perdit ovem, et sollicite » eam quaerit ; perdit asinum, et non quiescit; perdit homo » Deum, et comedit, etbibit et quiescit. »
EXEMPLE.
11 est marqué dans les lettres de la compagnie de Jésus, qu'un-jeunehomme, dans les Indes, voulant sor-tir de son logis pour aller commettre un péché mortel, en-tendit ces paroles : « Arrête ! où vas-tu ?» Il se tourna, et vît une image en relief de Notre-Dame-des-Douleurs, pla-cée dans son appartement, qui prit un poignard qu'elle avait sur le sein, et lui dit : « Prends ce poignard, fràppe-» moi, plutôt que de frapper mon fils par ce péché, » A ces mots, Je jeune homme se prosterna à terre, et touché de
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repentir, il versa des larmes abondantes, eril^btinl son pardon, en le demandant à Dieu et à Marie.
PRIÈRE,
? Vierge bénie, pourquoi vous affligez-vous en cher-chant votre fils perdu ? C'est peut-être parce que vous igno-rez où il est'? Mais ne voyez-vous pas qu'il est dans votre cur? Ne savez-vous pas qu'il se nourrit parmi les lis? Vous l'avez dit vous-même : « Dileclusmeus mihi, et ego » illi, qui pascitur interlilia. » (Cant. ?, 16.) Vos saintes pensées, vos senlimens sih umbles, si purs etsi saints, sont les lis qui invitent le divin époux à habiter en vous. Ah Marie! vous soupirez après Jésus, vous qui n'aimez que Jésus ! Laissez à moi, laissez à tant d'autres pécheurs qui ne l'aiment pas, et qui l'ont perdu en l'offensant, Je soin de soupirer après lui. Aimable mère, si votre fils n'est point encore rentré dans mon ame par ma faute, faites que je le trouve. Je sais bien qu'il se laisse trouver par celui qui le cherche : « Bonus est Dominus. . animae quaerenti » illum. » (Thren. m, 25.) Mais faites que je le cherche comme je le dois chercher. Vous êtes la porte par laquelle tout le monde doit trouver Jésus; c'est par vous que j'es-père aussi le trouver. Amen.
SUR  IA  QUATRIÈME  DOBLEtR.
Marie rencontre Jésus, allant à la mort.
S. Bernard dit que, pour comprendre la grande dou-leur que Marie éprouva lorsqu'on lui ravil Jésus par la
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mort, il faut considérer l'amour que celte mère portait à ce fils. Toutes les mères sentent les peines de leurs enfans comme si elles leur étaient propres : c'est pourquoi, lors-que la Cananéenne pria le Sauveur de délivrer sa fille du démon qui la tourmentait, elle lui dit d'avoir pitié d'elle-même , plutôt que de sa fille : « Miserere mei, Domine, » fili David, filia mea maie a daemonio vexatur. » (Malth. xv, 22.) Mais quelle est la mère qui a jamais aimé son fils comme Marie a aimé Jésus? C'était son fils unique, élevé au milieu de tant d'angoisses ; c'était le plus aimable des fils, et le plus affectionné à sa mère ; il était son fils, et en même temps son Dieu ; et comme il était venu sur la terre pour allumer dans toutes lésâmes le feu du divin amour, ainsi qu'il le déclara lui-même : « Ignem veni mittere in » terram, et quid volo, nisi ut accendatur? » (Luc. ???, 59) quelles flammes ne dut-il pas allumer dans le cur de sa sainte mère, qui était pur et vide de toute affection terrestre? En un mot, la sainte Vierge dit à sainte Bri-gitte que, par l'amour, « Unum erat cor meum et cor filii » mei. » Cette double qualité de mère et de servante, de fils et de Dieu, alluma dans le cur de Marie un incen-die composé de mille incendies ; mais au moment de la passion, cet incendie d'amour se changea .en un océan de douleur : c'est ce qui fait dire à S. Bernardin : « Omnes » dolores mundi, si essent conjuncti simul, non essent » lanli quantus dolor gloriosae Marioe. » (T. m, o, 48.) Sans doute, dit S, Laurent Justinien, parce que celle mère, « Quanto dilexit lenerius, tanto est vulnerata profun-» dius : » plus elle l'aima tendrement, et plus ses plaies furent profondes, lorqu'elle le vit souffrir, et surtout lors-qu'elle le rencontra, après qu'il eut été condamné à mort,
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portant sa croix au lieu du supplice. C'est^lâle quatrième glaive de douleur que nous avons à considérer.
La bienheureuse Vierge révéla à sainte Brigitte qu'aux approches de la passion ses yeux étaient continuellement remplis de larmes par' la pensée de ce fils bien-aimé qu'elle allait perdre sur la terre; c'est pour cela qu'une sueur froide , dit-elle encore, coulait de tous ses mem-bres , tant était grande la crainte que lui faisait éprouver l'approche de ce douloureux spectacle : « Imminente pas-» sione filii mei, lacrymse erant in oculis meis, et sudor in corpore prae timore. » (Lib. ?, Rev, e. 10.) Voilà en-fin qu'au jour fixé Jésus vient en pleurant prendre congé de sa mère, pour aller à la mort. S. Bonavenlure consi-dérant ce que fit Marie durant cette nuit, lui dit : « Sine » somno duxisti, etsoporàlis cseleris, vigil permansisli » Dès le malin, les disciples de Jésus-Christ venaient ap-porter à cette mère affligée, celui-ci une nouvelle, celui-là une autre ; mais toutes étaient des nouvelles douloureu-ses : ainsi s'accomplissaient en elle ces paroles de Jérémie : « Plorans ploravit in nocte, et lacrymse ejus in maxillis » ejus : non est qui consoletur eam ex omnibus charis » ejus. » (Thren. i. 12.) L'un venait donc lui raconter les mauvais traitemens que son fils avait subis'çhez Gaïphe ; l'autre, les mépris dont il avait été abreuvé par Herode. Mais laissons tout cela pour en venir au sujet principal. S. Jean se présenta enfin à Marie, et lui annonça que l'injuste Pi-late avait condamné Jésus à mourir en croix. Je dis l'in-juste Pilale; car, comme remarque S. Léon, le juge ini-que « iisdem labiis mittit ad mortem, quibus eum pro-» nuntiaverat innocentem. » Àh ! mère de douleur, lui dit alors S. Jean, votre fils est déjà condamné à mort, il est déjà sorti, portant lui-même sa croix pour aller au vu.                                                            13
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Calvaire, comme cet apôtre le consigna plus tard dans son Evangile : « El bajulnns sibi crucem, exivit in eum qui » dicitur Calvariae locum. »(Joan. xix. 7.) Venez,si vous voulez le voir, et lui adresser un dernier adieu, venez dans l'une des rues par où il doit passer.
Marie part avec S. Jean, et reconnaît les lieux que son fils a parcourus aux traces de son sang. C'est ce qu'elle révéla depuis à S. Brigitte : « Ex vestigiis filii mei cognoscebam » incessum ejus, quo enim procedebat, apparebat terra : » infusa sanguine. » (Lib. iv. e. 77.) S Bonavenlure con-temple la mère désolée, traversant une rue plus courte pour se placer à l'entrée d'une autre rue, afin de rencontrer son fils affligé qui devait passer par-là. (Med. vi.) « Mstissima » maier mslissimo filio occurrit, » dit S. Bernard. S'é-lant arrêtée là, combien Marie ne dut-elle point entendre de paroles contre son cher fils, et de railleries contre elle-même, de la part des Juifs qui la connaissaient ? Hélas ! quel appareil de douleur n'offrirent poinl ensuite à ses yeux les olous , les marteaux, les cordes, les inslrumens funestes de la mort de son fils, qu'on portail devant lui ? et quel glaive ne traversa poinl son cur, lorsqu'elle en-tendit le héraull qui publiait la sentence portée contre son Jésus ! mais les inslrumens, le héraul t, et les minis-tres de la justice étant passés, elle lève les yeux et voit, ô Dieu! que voit-elle? un jeune homme tout couvert de sang et de plaies de la têteaux pieds, ayanl une tresse d'é-pines sur la tête, et deux poutres pesantes sur les épaules. Elle le regarde, et elle ne le reconnaît presque plus, disant alors avec Isaïe : « Et vidimus eum, et non erat aspectus. » (Cap. mi.) Sans doute, les blessures, les meurtrissu-res et le sang noir qui en sortait, le rendaient semblable à un lépreux : « Putavimus eum quasi leprosum » (Ibid.),
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en sorte qu'on ne le reconnaissait plus : « Et quasi abscon-» di|us vultus ejus, et despectus; unde nec reputavimus » eum. (Ib.) Mais enfin l'amour le lui découvre, et dès qu'ellel'eulreconnu, ab! dit S. Pierre d'AIcanlara, dans ses méditations, quels furent alors l'amour et la crainte du cur de Marie ! d'un côté elle désirait le voir, de l'autre, elle refusait de regarder une figure si digne de compassion. Mais enfin ils se voient : le fils essuyant de ses yeux le sang caillé qui lui obscurcissait la vue, comme il fut révélé à S. Brigitte, regarda sa mère, et la mère regarda son lils. Oh ! regards douloureux, par lesquels ces deux âmes amoureuses furent percées comme par autant de flèches ! Marguerite, fille de Thomas Morus, lorsqu'elle rencontra son père sur le chemin par où il allait à la mon, ne put faire autre chose que répéter deux fois : ? mon père ! ô mon père! et tomba évanouie à ses pieds. Marie à la vue de son fils allant au Calvaire, ne s'évanouit point; non, parce qu'il ne convenait pas, dit Je P. Suarez, que cette mère perdit l'usage de la raison ; elle ne mourut pas non plus, parce que Dieu la réservait à de plus grandes douleurs; mais si elle ne mouruJ. pas, la douleur qu'elle éprouva était néan-moins suf'fisanle pour lui donner mille morts.
Marie voulait embrasser son fils, comme dit S. Anselme ; mais les exécuteurs la chasseot, et poussent en avant le douloureux Seigneur : Marie le suit, Ah! Vierge sainte, où allez-vous? Au Calvaire? aunez-vous la eonaanoede voir suspendre à un bois infâme celui qui est toute voire vie? « Et » erit vita tua pendens ante te. » (Deuteron. xxviii. ·06.) Ah! ma mère, dit S. Laurent Justinven, comme si son pro-pre fils le lui eût dit alors, ah ! ma mère, arrêtez, où allez-vous? où vowlez-vous aller? si vous me suivez, tous serez tourmentée par mon supplice, et moi je le serai par le vôtre :
1-3.
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« Heu ! quo properas, quo venis mater ? cruciatu meo cru-» ciaberis, et ego luo. » Mais quoique la vue de la mort de son Jésus doive lui coûter de si violentes douleurs, l'amanle Marie ne veut pas néanmoins le quitter : le fils marche devant, et la mère le suit pour être aussi crucifiée avec son fils, comme dit Guillaume : « Tollebat et mater » crucem suam. et sequebatur eum, crucifigenda cum » ipso. » (In Cant. vu.) S. Jean Chrysostôme dit : « Fera-» rum etiam miseremur. » Si nous voyions une lionne sui-vre son lionceau conduit à la mort, encore cette bête féroce nous inspirerait-elle quelque compassion. Et nous n'au-rions point compassion de voir Marie, suivant son agneau immaculé pendant qu'on le conduit à la mort? compatis-sons donc à sa douleur, et faisons en sorte d'accompagner le fils et la mère en portant avec patience la croix que nous envoie le Seigneur. S, Jean Chrysostôme demande pour-quoi Jésus-Christ veut être seul dans ses autres peines, tan-dis qu'il veut être aidé par le Cyrénéen pour porter la croix ; et il répond : « Ut intelligas Christi crucem non suffi-» ceresine tua. » Lacroix de Jésus ne suffit pas seule pour nous sauver, si nous ne portons encore la nôtre par notre résignation à la mort.
EXEMPLE.
Un jour le Sauveur apparut à sur Diomïre, religieuse à Florence, et lui dit : Pense à moi et aimemoi; etjepen-serai à loi et je t'aimerai. En disant ces mots il lui présenta un bouquet de fleurs avec une croix , voulant lui faire comprendre par-là que les consolations des. Saints sur la terre doivent être mêlées de croix. La croix unit les âmes à Dieu. Le bienheureux Jérôme Émiliani, étant soldat et
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rempli de vices, fut enfermé dans une tour par les ennemis. Là,! touché par celle tribula lion, el éclairé de Dieu, pour changer de vie, il recourut à la très-sainle Vierge; alors avec le secours de celte divine mère, il commença à mener une vie sainte, tellement qu'il mérita de voir un jour dans le ciel la place élevée qui lui élait préparée. Il devint fon-dateur des pères Somasques, mourut comme un saint, et fut récemment déclaré bienheureux par la sainle Église.
PRIÈRE.
? ma douloureuse mère, par les mériles de cette dou-leur que vous avez éprouvée en voyant votre bien-aimé Jésus conduit à la mort, oblenez-moi la grâce de porter aussi avec patience les croix que Dieu m'envoie. Heureux si je savais aussi vous accompagner en portant ma croix jusqu'à la mort ! vous, et Jésus innocent., vous avez porté une croix bien pesante, et moi, pécheur, qui ai mérité l'enfer, je refuserais la mienne ? Oh ! Vierge immaculée, j'espère de vous le secours nécessaire pour souffrir mes croix avec patience. Amen.
SUR  LA  CINQUIÈME  DOULEUR. La mort de Jésus.
Voici un aulre genre de martyre que nous avons à con-sidérer: c'est une mère qui est condamnée à voir exécuter sous ses yeux un fils innocent qu'elle aime de touie son affeciion : « Stabat autem juxta crucem mater ejus. » Nous
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n'avons pas besoin,selon S. Jean, de dire autre ehose da martyre de Marie ; regardez-la près de la croix à la vue de son fils moribond, et voyez ensuite s'il est unedouleur semblable à la sienne. Arrêtons-nous donc aujourd'hui, nous aussi, sur le Calvaire, pour considérer le cinquième glaive qui traversa le cur de Marie, savoir, la mort de Jésus.
Dès que notre doulourenx Rédempteur fut arrivé sur le Calvaire, les bourreaux le dépouillèrent de ses vêtemens, et, attachant ses pieds et ses mains sacrés avec des clous, «non » acmis, sedobtusis, dit S. Bernard, » (serm. h. dePass.) afin de le tourmenter davantage, ils l'appliquèrent à la croix. Quand ils l'eurent crucifié, ils affermirent lacroix, e( ils le bissèrent ainsi mourir. Les bourreaux l'abandon-nèrent, mais Marie ne l'abandonna pas: alors elle s'appro-cha davantage de la croix pour assister à sa mort. « Ego » non separabir ab eo, et stabam vicinior cruci ejus ; » c'est ce que la bienheureuse Vierge révéla à S. Brigitte. (Lib. i. c. 6.) Mais de quoi servait-il, ô ma souveraine, dit S. Bonaventure, d'aller au Calvaire pour y voir mou-rir votre fils? « Curivisli, ? Domina, ad Calvariaî locum ? » ciîr te non retinuit pudor, horror facinoris?» La honte devait vous retenir, car l'opprobre de votre fils était aussi le vôtre, puisque vous étiez sa mère. Au moins, l'horreur d'un tel crime,devait vous empêcher de yoirun Dieu cruci-fié par ses propres créatures. Mais, répond le même saint, « non considerabat cor tuum horrorem, sed dolorem. » Ah ! votre cur ne pensait point alors à ses douleurs, mais à la douleur et à la mon de ce cher fils; et c'est pourquoi vous avez voulu l'assister vous-même, au moins pour com-palir à ses lourmens. Ah! véri lable mère, dit l'abbé Guil-laume, mère aimante, la crainte même de la mort n'a pu
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vous séparer de votre fils bien-aimé : « Plane mater, quas » nec in terrore mortis, filium deserebat. » (Serm. de Ass. 4.) Sïais, ô Dieu, quel spectacle douloureux n'était-ce point de voir ce fils agonisant sur la croix, et cette mère agonisante sous la croix, elle qui éprouvait le con-tre-coup de toutes les douleurs que souffrait son fils! Voici comment Marie révéla à S. Brigitte l'état pitoyable de son fils moribond, tel qu'elle le vit en croix: Mon cher Jésus était en croix tout accablé et agonisant : on voyait ses yeux enfoncés, â moitié fermés et éteints ; ses lèvres pen-dantes, et sa bouche ouverte ; ses joues livides et collées à ses dents; sa peau était tiraillée, son nez décharné, sa figure triste; sa tête était penchée sur sa poitrine, ses cheveux étaient noircis d'un sang coagulé, son ventre con-tracté sur ses reins; ses bras et ses jambes étaient tous en-gourdis, et le reste de son corps n'était que sang et que plaies. (Lib. i. rev. c. 40. etlib. iv. c 70.)
Toutes les douleurs de Jésus étaient aussi les douleurs de Marie, dit S. Jérôme: «Quot laesiones in corpore » Christi, lot vulnera in corde matris. » (??. Bald. lom. ?. p. 4. 9.) Si donc vous vous étiez trouvé alors sur le Cal-vaire, dit S. Jean Chrysostôme, vous y auriez vu deux autels où se consommaient deux grands sacrifices, l'un dans le corps de Jésus, l'autre dans le cur de Marie. Maïs je pré-fère avec S. Bonaventure n'y voir qu'un autel, c'est-à-dire, la croix de Jésus, sur laquelle la mère a été sacrifiée avec ce divin agneau. C'est pourquoi le saint lui fait celle question : « 0 Domina, ubi stas? numquid juxta » crucem? imo in cruce cum filio cruciaris. » (??. Bald. 1. cit. p. 452.) 0 Marie, où êtes-vous? près de la croix ? Ah! je dirai plutôt avec raison que vous êtes sur 1;\ croix même, pour voua sacrifier et vous crucifier avec
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votre fils. S. Augustin est du même avis lorsqu'il dit : « Crux, et clavi filii fuerunt, et matris; Christo crucifixo » crucifigebalur et mater. » Oui, car, comme dit S. Ber-nard, ce qu'opéraient les clous sur la chair de Jésus, l'a-mour l'opérait sur le cur de Marie : « Quod in carne » Christi agebant clavi, in Virginis mente affectus erga » filium. » En sorte qu'en même temps que le fils sacri" fiait son corps, écrit S. Bernardin, la mère sacrifiait son ame : « Dum ille corpus, ista spiritum immolabat. » (Tom. ?. Serm. 31.)
Les mères évitent la présence de leurs enfans moribonds ; mais s'il arrive quelquefois qu'une mère soit contrainte d'assister son fils mourant, elle lui procure tous les soula-gemens qu'elle peut lui donner; elle arrange son lit, pour lui procurer une position plus commode; elle lui donne des rafraîchissemens, et la pauvre mère console ainsi sa douleur. Ah ! mère, la plus affligée de toutes les mères, Marie, il vous est permis d'assister Jésus moribond, mais il ne vous est point donné de lui procurer le moindre soulagement. Marie entendit son fils qui disait : « Sitio ! » mais il ne lui fut point permis de lui donner un peu d'eau pour étàncher sa soif brûlante : elle ne put lui dire au-tre chose, remarque S. Vincent Ferrier, que ces paro-les : «Fili, non habeo nisi aquam lacrymarum. » (Ap. Bald. p. 450.) Elle voyait que son fils suspendu par (rois pointes de fer sur ce lit de douleur, ne pouvait trouver aucun repos : elle voulait l'embrasser pour lui procurer quelque soulagement, pour lui donner au moins la conso-lation de mourir enlre ses bras; mais cela ne lui était point permis. « Volebat eum amplecti, dit S. Bernard, » sed manus frustra prolensae in se complexae redibant.» (??. Bald. p. 463.) Elle voyait ce pauvre fils plongé dans
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un océan d'afïliclions, qui cherchait un consolateur, comme j] l'avait prédit par la bouche du prophète : « Torcular y, calcavi solus... circumspexi, et non est auxiliator : quae-sivi, et non Fuit qui adjuvaret. » (Is. lxiii.) Mais qui au-rait voulu le consoler parmi les hommes, si tous élaienl ses ennemis? et même lorsqu'il était sur la croix, les uns le blasphémaient d'une manière, les autres d'une autre : « Praetereuntes autem blasphemabant eum moventes ca-» pita sua. » (Matth. xxvn.) D'autres lui disaient en face : € Si filius Dei es, descende de cruce ; » d'autres : « Alios » salvos fecit, seipsum non potest salvum facere ; » d'au-tres: « Si rex Israël est, descendat nunc de cruce. » (Mallh. ib.) La sainte Vierge elle-même dit encore à S. Brigitte. (Rev. vid. 1. iv. c. 70.) J'entendais les uns dire de mon fils qu'il était un voleur, d'autres, qu'il était un imposteur, d'autres, que personne ne méritait plus la mort que lui. C'étaient autant de nouveaux glaives de douleur.
Mais ce qui augmenta surtout la douleur de Marie et la compassion qu'elle avait pour son fils, ce fut de l'entendre se plaindre sur la croix d'être abandonné du Père Éternel : «Deus, Deusmeus, ut quid dereliquisti me?» (Mallh. xxvn. 26.) Paroles, dit la bienheureuse Vierge à S. Brigitte, qui ne purent plus s'effacer de son ame durant loule sa vie. (Rev. 1. cit.) En sorte que celte mère affligée voyait son Jésus accablé de douleurs de toute part; elle voulait le soulager, mais elle ne pouvait pas. Et ce qui l'affli-geait le plus c'était de voir qu'elle-même par sa présence et par sa douleur augmentait les chagrins de son fils. La même affliction qui remplissait le cur de Marie, dit S. Bernard, refluait dans le cur de Jésus pour le combler d'amertume : « Repleta maire, ad filium ìedon-» daret inundalia amaritudinis. » (Hom. inEv. Stab.) S.
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Bernard dit même que Jésus en croix souffrait plus de la compassion de sa mère que de ses propres douleurs. \[ fait parler ainsi la Vierge .: « Stabam ego videns eum, » ipse videns me, et plus dolebat de me quam de se. » (??. Sinise. Cons. 28.) Aussi le même saint, parlant de Marie, lorsqu'elle se trouvait en présence de son fils mo-ribond, dit qu'elle vivait en mourant, et qu'elle mourait en vivant, sans pouvoir mourir : « Iuxta crucem stabat » mater ; vox illi non erat ; moriebatur vivens , vivebat » moriens; nec mori poterat, quia vivens mortua erat.» (deLam. Virg.)Passino écrit que Jésus-Christ, parlant un jour de lui-même à la bienheureuse Baptiste Varana de Camerino, lui dit qu'étant en croix il fut si affligé de voir sa mère à ses pieds dans une telle désolation, que la com-passion qu'il lui porta le fit mourir sans consolation, au point que la bienheureuse dont nous parlons, ayant connu par une lumière d'en haul celle douleur de Jésus-Christ, s'écria : Seigneur, ne me parlez plus de cette souffrance que vous avez éprouvée, car je n'en peux plus. Tous les hommes qui connaissaient celle mère, dit Si-mon de Cascia, étaient dans l'étonnemenl de lui voir gar-der Je silence au milieu d'une si grande douleur : « Slu-» pebant omnes qui noverant hujus hominis matrem, » quod etiam in tantae angustiae pressura silentium serva-» bat. » Mais si Marie se taisait de bouche, elle parlait du cur; car elle ne faisait autre chose alors qu'offrir à la justice divine la vie de son fils pour noire salut. En outre, nous savons que, par les mérites de ses douleurs, elle coopéra à nous enfanter à la vie de la grâce; en sorte que nous sommes les enftms de ses douleurs : « Voluit eam » Christus, di l Lansperge, cooperatricem nostra? redemplio-» nisadstare, quam nobis constituerat dare matrem : debe-
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» bal enim ipsa sub cruce nos parere filios. » (Hom. xliv de Pass. Dom.) Et s'il entra jamais quelque soulagement dans celle nier d'amertume, je veux dire, dans le cur de Marie, la seule chose qui pùl la consoler alors fut de savoir que, par les mérites de ses douleurs , elle nous aidait à ac-quérir le salut éternel, comme Jésus-Christ lui-même Je ré-véla à sainle Brigitte: « Maria, mater mea, propter compas-» sionem et charitatem, facta est maier omnium in clis et » in lefra. » (Lib. i, cap. xxxu.) Et en effet, ce furent-là les dernières paroles par lesquelles Jésus-Christ prit congé de sa mère avant d'expirer; son dernier souvenir fui le legs qu'il lui fit de nous tous pour ses enfans dans la per-sonne de S. Jean lorsqu'il dit : « Mulier, ecce filius Unis. » (Jo. xix.) Et dès ce jour, Marie commença à exercer à notre égard son office de bonne mère ; car, selon le témoignage de S. Pierre Damien, (Ap. Salm., tom. i', tract xlvii) le bon larron se convertit et se sauva alors par les prières de Marie: « Idcirco resipuit bonus lalro , quia bona\irgo, » inter crucesfilii et latronis posita, filium pio latrone de-» precabatur, hoc suo beneficio antiquum latronis obse-» quium recompensans. » Parce que, selon le sentiment de plusieurs autres auteurs, lors du voyage de Marie en Egypte avec l'enfant Jésus, ce larron s'était montré poli à leur égard. Or, cet office de bonne mère, Marie a continué et elle continue encore de l'exercer.
EXEMPLE.
Un jeune homme de Pérouse promit au démon de lui donner son ame s'il lui procurait la satisfaction de com-mellre un certain péché qu'il souhaitait de faire : il écrivit même cette promesse qu'il signa de son sang. Lorsque le péché fut commis, le démon, voulant exiger l'acquit de
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l'engagement, transporta le jeune homme près d'un puiis el le menaça de le précipiter, corps et arae, en enfer, s'il ne se jetait pas dans ce gouffre. Le misérable jeune homme, ne croyant pas pouvoir s'é;happer de ses mains, monie sur le puits pour s'y précipiter; mais, épouvanté par la mort, il dil à l'ennemi qu'il ne se sentait pas le courage de se luer lui-même, et qu'il n'avait ,»lui démon, qu'à le pousser dans le puits s'il voulait lui ôter la vie. Ce jeune homme portait sur lui le scapulaire de Nolre-Dame-des-Douleurs ; c'est pourquoi le démon lui dit : Ole ce scapulaire, et je le pousserai. Mais le malheureux, recon-naissant dans ce scapulaire la protection que lui accordait encore Marie, ne voulut point l'ôler; en sorte qu'après une longue contestation, le démon pallii confus, et le'pé-cheur, reconnaissant envers la Mère-des-Douleurs, fut la remercier. Conlrit de ses péchés, il voulut laisser, comme monument de ce qui lui était arrivé, un tableau qu'il sus-pendit à son autel, dans l'église de Sainle-Marie-la-ÏJeuve, àPérouse. (Monum. conv.perrap. p. Sinisch. sans.xvi.)
PRIÈRE.
Ah! mère la plus souffrante de toutes les mères, il est donc mort votre fils, ce fils si aimable, et dont vous étiez tant aimée ! Pleurez, vous avez lieu de le faire. Qui pourra jamais vous consoler? une seule chose peut vous soulager, c'est la pensée que Jésus, par sa mort, a vaincu l'enfer, qu'il a ouvert aux hommes le paradis fermé pour eux, el qu'il a acquis un si grand nombre d'ames. De ce trône de la croix, il régnera sur autant de coeurs qu'il y en aura qui le serviront, vaincus par son amour. Cependant, ô ma mère, ne dédaignez point de m'avoir près de vous pour pleurer avec vous, parce que j'ai bien plus sujet que
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vous de pleurer à cause des offenses que j'ai faites à votre divin fils. Ah ! mère de miséricorde, J'espère mon pardon et la vie éternelle, d'abord par les mérites de mon rédem-pteur , et ensuite parles mérites de vos douleurs. Amen.
SUR  LA SIXIÈME DOULEUR. Le coup de lance, et la descente de la croix.
« 0 vos omnes qui transitis per viam, attendite et vi-» dete si est dolor sicut dolor meus. » (Thren. i. 12.) Ames pieuses, écoutez ce que dit aujourduî la mère des douleurs : Mes filles bien-aimées, je ne veux poinl que vous me consoliez : non, parce que mon cur n'est poinl ca-pable de recevoir des consolations sur celte terre après la mort de mon cher Jésus. Si vous voulez m'êlre agréables, voici ce que je réclame de vous : Tournez-vous vers moi, regardez-moi, et voyez s'il y a eu au monde une douleur semblable à la mienne, lorsque je me suis vu ravir si cruel-lement celui qui était l'objei de tout mon amour. Mais, ô ma souveraine, puisque vous ne voulez poinl recevoir de conso-lation , el que vous avez une soif si ardenle de souffrances, je viens vous annoncer que vos peines ne sont point ter-minées avec la vie de voire fils : aujourd'hui vous serez blessée par un autre glaive de douleur, en voyant une lance cruelle percer le côté de votre fils mon, et en le rece-vant dans vos bras lorsqu'il sera descendu de la croix. Nous voici arrivés donc aujourd'hui à considérer la sixième dou-leur qui affligea le cur de Marie. Attention et larmes! Jusqu'ici les douleurs sont tombées une à une sur celle
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mère désolée ; mais aujourd'hui il semble qu'elles se réu-nissent toutes pour l'accabler..
Il suffit de dire à une mère que son fils est mort pour rallumer dans son cur l'amour de ce fils qu'elle vient de perdre. On rappelle quelquefois aux mères, pour alléger leurs douleurs, toutes les peinesq-u'ellesavaient endurées de la part de leurs enfans. Mais, ô ma reine, si je voulais adou-cir parce moyen Ja douleur que vous ressentez de la mort de Jésus, quel sujet de déplaisir pourriez-vous vous sou-venir d'avoir jamais reçu de lui? Ah! il vous aima toujours, toujours il vous obéit, et toujours il vous respecta. Main-tenant vous l'avez perdu. Qui pourra jamais expliquer votre chagrin? expliquez-le, vous qui l'avez éprouvé. Dès que notre Rédempteur fut mort, dit un pieux auteur, les premiers sentimens de cette auguste mère, furent d'ac-compagner la très-sainte ame de son fils, et de la présenter au Père éternel : Mon Dieu, dut-elle dire alors, je vous présente l'ame immaculée de voire fils et du mien, qui vous a obéi jusqu'à la mort : recevez-la entre vos bras. Voilà votre justice satisfaite, et votre volonlé accomplie ; voilà le grand sacrifice consommé pour votre gloire éter-nelle, S'adressant ensuite aux membres morts de son Jésus, je vous adore, dit-elle, ô plaies, plaies amoureu-ses, et je m'applaudis avec vous, parce que vous avez donné le salut au monde. Vous resterez ouvertes dans le corps de mon fils, pour être le refuge de tous ceux qui recourront à vous. O combien d'hommes recevront par vous le par-don de leurs péchés! combien d'hommes seront par vous enflammés d'amour pour le souverain bien !
Les Juifs voulaient que le corps de Jésus fût enlevé de la croix , de peur que la joie du Sabbat suivant ne fût troublée; mais, comme on ne pouvait ôter les condamnés
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du lieu de leur supplice que quand ils étaient véritable-ment morts, quelques-uns vinrent avec des marteaux de fer pour leur briser les jambes, comme ils le firent en effet à l'égard des deuxiarrons qui avaient été crucifiés. Ainsi, pendant que Mafie pleure la mort de sou fils bien-aimé, elle voit arriver des hommes armés qui se dirigent contre lui. A celle vue, elle trembla de frayeur ; puis elle s'écria : Ah!   mon   fils est déjà mort;  cessez de l'injurier   et de tourmenler aussi une pauvre mère. « Oravit eos ne » frangèrent aura, » écrit S. Bonaventura. Mais, tandis qu'elle parle ainsi, ò Dieu ! elle voit un soldai qui en-fonce violemment sa lance et qui ouvre le côlé de Jésus : « Unus militum lancea latus ejus aperuit, et continuo » exivit sanguis et aqua. » (Jo. xix.) A ce coup de lance la croix fui ébranlée, et le cur de Jésus fut partagé, comme U fut révélé à sainte Brigitte ; « Ita ul ambae partes es-» sent divisai. » (Rev. i. 2. cap. xxi.) 11 en sortit du sang et de l'eau, parce qu'il ne restait dans le corps du Sauveur que ces gouttes de sang qu'il voulut encore répandre, pour nous faire comprendre qu'il n'avait plus d'autre sang à nous donner. L'outrage de ce coup de lance fut pour Jé-sus, mais la douleur en fui pour Marie. C'est ce que le dévot Lansperge dit : « Divisit Christus cum matre sua hujus vul-» neris poenam, ut ipse injuriam acciperet; mater dolo-» rem. » Les saints Pères veulent que ce fût précisément là le glaive prédit à la sainte Vierge par S. Simeon, glaive non de fer, mais de douleur, qui perça son ame bénie dans le cur de Jésus, où elle .habitait toujours : C'est ainsi que parle, entre autres, S. Bernard : « Lancea quae » ipsius latus  aperuit,  animam   Virginis pertransivit, » quae inde nequibal avelli. » (De Lament.Virg. ) El la divine mère révéla elle-même à sainte Brigitte que : « Cuin.
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» retraberetur hasta, apparuit cuspis rubea sanguine. Tune » mihi videbatur quod quasi cor meum perforareiur, » cum vidissem cor filii mei charissimi perforatum. (Rev. c. 40.) L'ange dit à sainte Brigitte que les douleurs de Maiie furent telles, que si elle n'en mourut pas, ce fut par un miracle : « Non parvum miraculum a Deo factura » est, quod beata virgo, tot doloribus sauciata, spiritum » non exhalavit. » Dans les autres douleurs elle avait du moins avec elle son fils qui y compatissait; mais aujour-d'hui elle n'a pas même ce fils pour compatir à son af-fliction.
Cette mère de douleurs craignant'cependant que l'on ne fît d'autres mauvais traitemens au corps de son fils bien-aimé, pria Joseph d'Arimathie d'obtenir de Pilate le corps de son Jésus, afin qu'au moins après la mort elle pût le gar-der et le préserver d'outrages. Joseph se rendit chez Pi-lale, et il lui exposa la douleur et le désir de cette mère affligée. S. Anselme croit que Pilate se laissa attendrir, et qu'il se détermina à livrer le corps du Sauveur par pitié pour sa mère. Voilà donc qu'on descend Jésus de la croix. 0 Vierge très-sainte, après que vous avez donné si amoureusement votre fils au monde pour noise salut, voilà que le monde vous le rend; Mais ô Dieu! disait alors Marie, en quel état me le rendez-vous ? « Dilectus » meus candidus et rubicundus. » Mon fils était blanc et vermeil, mais vous me le rendez tout noirci de meurtris-sures, et tout rougi du sang des plaies que vouslui^avez faites ! mon fils était beau, et maintenant voilà qu'il est tout défiguré! L'aspect de mon fils inspirait l'amour, et maintenant il remplit d'horreur tous ceux qui le voient ! Oh! combien de glaives, dit S. Bonaventure, blessèrent l'ame de celle mère, lorsqu'on lui présenta son fils des-
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cendu de la croix? « ? quot gladii animam matris per-« transierunt! » Que l'on considère quelle serait la peine d'une mère à laquelle on présenterait son fils mort! Il fut révélé à sainte; Brigitte que, lorsqu'on descendit Jésus, on appuya trois échelles sur la croix : dlabord les saints dis-ciples déclouèrent les pieds et les mains, et ils donnèrent les clous à Marie, comme il est dit dans Mélaphrasle; ensuite, l'un tenait d'en haut le corps de Jésus, tandis que l'autre d'en bas le descendait de la croix. Bernardin de Busto considère comment cette malheureuse mère se levant sur la pointe des pieds, et étendant ses bras pour recevoir son cher fils , l'embrasse et puis s'assied au pied de la croix. Elle voit sa bouche ouverte, ses yeux obscurcis; elle passe en revue'ces chairs déchirées, ces os découverts: elle lui ôle la couronne d'épines et examine les blessures que leurs pointes avaient faites sur celte tête sacrée ; elle regarde ces pieds et ces mains percés, et dit: Ah mon fils! à quoi vous a réduit l'amour que vous avez porté aux hommes! mais quel mal leur avez vous fait, pour qu'ils vous aient maltraité de la sorte? « Tu mihi pater eras, » lui fait dire encore Bernardin de Busto, tu frater, spon-» sus, meae deliciae, mea gloria, tu mihi omnia eras. » Mon fils, voyez comme je suis affligée, regardez-moi, con-solez-moi : mais vous ne me regardez plus ! Parlez, dites-moi une parole, et consolez-moi ; mais vous ne pailez plus parce que vous êtes mort. 0 cruelles épines, disait-elle, en s'adressant à ces barbares instrumens , clous, lance sanguinaire, comment avez-vous pu tourmenter ainsi votre créateur? mais que dis-je, les épines, les clous?.. ah! pécheurs, s'écriait-elle, c'est vous qui avez maltraité ainsi mon fils.
Ainsi s'exprimait alors Marie, et elle se plaignait de vu.                                                            14
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nous. Mais que dirait-elle maintenant, si elle était ca-pable de souffrir? et quelle douleur ne sentirait-elle pas en voyant que les hommes par leurs péchés, continuent d'oulrageret de crucifier son fils après sa mort? Ne tour-mentons donc plus cette mère de douleurs; et si nous l'avons affligée jusqu'ici par nos fautes, faisons mainte-nant ce qu'elle nous dit : voici comment elle nous parle : «Redite, praevaricatores, ad cor.» (Ps. xlxvi, 8.)Pécheurs, revenez au cur blessé de mon Jésus, revenez-y repentons, et il vous accueillera. « Ab ipso fuge- ad ipsum, conii-» nue-l-elle, avec l'abbé Guerric, a judicead redemptorem, » a tribunali ad crucem. » La sainte Vierge révéla à sainte Brigitte qu'elle ferma elle-même les yeux à son fils, lorsqu'il fut déposé de la croix, mais qu'elle ne pul croiser ses bras : « Ejus brachia flectere non porui. » Jésus-Christ nous fait comprendre par-là qu'il voulait tenir les bras ouverts, pour accueillir tous les pécheurs repentans qui reviendraient à lui. 0 monde, continue Marie, « et » ecce tempus tuum, tempus amantium. » (Ezech. xvi, 8.) 0 monde, maintenant que mon fils est mort pour le sauver, ce n'est plus le temps pour toi de craindre, mais c'est le temps d'aimer; c'est le temps d'aimer celui qui, pour faire voir l'amour qu'il te porte, a voulu tant souf-frir : « Propterea, dit S. Bernard, vulneratum est cor «Christi, ut per vulnus visibile vulnus amoris invisi-» bilis videatur. » (Serm. de pass. Dom.) Si donc, con-clut Marie avec Idiota, mon fils a voulu que son côté fût ouvert pour te donner son cur, « Prae riimio amore » aperuit sibi latus ul praeberet cor suum. » II est juste, ô homme, que lu lui donnes le tien. 0 enfans de Marie, si vous voulez trouver un asile dans le cur de Jésus sans éprouver de refus, allez, dit Hubert de Casale, allez
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avec Marie, elle vous en obtiendra la grâce : « Fili liujus » matris, ingredere cum ipsa intra pénétraiia cordis Jésu.» Voici un bel exemple qui en sera la preuve.
EXEMPLE.
Discepolo raconte (Prompt. Ex. v. Miser.) qu'il y avait un pauvre pécheur qui, enlr'aulres scélératesses, avait tué son père et son frère, et qui pour cette raison allaiterrant par le monde. Un jour, durant le carême, ayant entendu un prédicaTetfr qui faisait un sermon sur la mi-séricorde divine, il alla se confesser à lui. Le confesseur, ayant ouï ces excès, l'envoya devant un autel de Nolre-Dame-des-Douleurs, afin qu'elle lui obtînt la douleur de ses péchés, et en même temps son pardon. Le pécheur y va : il commence à prier, mais un instant après il tombe mort de repentir. Le lendemain, comme le môme prêtre recommandait au peuple de prier pour le défunt, on vit paraître dans l'église une colombe blanche qui laissa tom-ber une lettre aux pieds du confesseur ; celui-ci la prit, la lut, et y trouva ce qui suit : « L'ame du mort est allée » en paradis dès qu'elle a quitté son corps. Quant à «vous, continuez de prêcher la miséricorde infinie de » Dieu. »
PRIÈRE.
? Vierge de douleurs, ô aine grande en vertus, et grande aussi en afflictions, puisque les unes et les au-tres ont pour principe la flamme d'amour dont vous brûlez pour Dieu, votre cur ne sachant aimer que lui, ah ! ma mère, ayez pitié de moi qui n'ai point aimé
44.
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Dieu, et qui l'ai tant offensé; vos douleurs m'inspirent une grande espérance d'obtenir mon pardon. Mais cela ne suffit pas : je veux aimer mon Seigneur ; et qui peut m'ob-lenir cette grâce mieux que vous, qui êtes la mère du bel amour? Ah! Marie, vous êtes la consolatrice de tous les hommes, consolez-moi aussi. Amen.
SUR LA SEPTIÈME DOULEUR. La sépulture de Jésus.
Il est indubitable que, lorsqu'une mère est présente aux souffrances et à la mort de son fils, elle souffre tou-tes les peines que son fils souffre lui-même ; mais lorsqu'il faut ensevelir ensuite ce fils, qui est mort après avoir été cruellement tourmenté, et que la mère affligée est sur le point de prendre congé de lui, ô Dieu! la pensée de ne plus le revoir lui cause une douleur plus grande que toutes ses autres douleurs. Voilà le dernier glaive de douleur que nous avons à considérer aujourd'hui, et qui perça le cur de Marie, lorsqu'après avoir accompagné son fils sur la croix, après l'avoir embrassé mort, elle dut enfin le laisser dans le sépulcre pour ne plus jouir de son aimable pré-sence.
Mais, afin de mieux considérer celte dernière douleur, retournons au Calvaire, pour y revoir cette mère affligée qui tient encore son fils mort dans ses bras. Il semble qu'elle lui disait alors avec Job : (Cap. xxx, v. 21.) Mon fils, « mutatus es mihi in crudelem. » Oui, puisque tout
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ce qu'il y a en \tous de ravissant, la beauté, la grâce, les verius, vos /manières affables, toutes les marques d'amour spécial que vous m'avez données, les faveurs singulières que vous m'avez faites, tout s'est changé en autant de flèches de douleurs, qui me font trouver la peine de vous perdre d'autant plus cruelle, qu'elles m'ont plus enflammée de voire amour. Àh ! mon fils bien-aimé, en vous perdant, j'ai tout perdu. C'est ainsi que la fait parler S. Bernard : « ? vere Dei nate, tu mihi pater, » ttx mihi filius, tu mihi sponsus, tu mihi anima » eras ! nunc orbor patre, viduor sponso, desolor filio, » uno perdilo filio, omnia perdo. » (de Lament. Virg, Mar.)
C'est ainsi que Marie, brisée de douleur, embrassait son fils : mais les saints disciples, craignant que cette pauvre mère n'expirât de chagrin, s'empressèrent d'enlever de son sein maternel ce fils inanimé, et de l'ensevelir. Ils lui firent donc une violence respectueuse pour l'arracher de ses bras, et l'ayant embaumé avec des parfums, ils l'en-veloppèrent dans le suaire qui était préparé, et sur le-quel le Seigneur voulut laisser sa figure empreinte, comme on le voit de nos jours à Turin. Voilà qu'on le porte déjà dans le sépulcre; déjà une suite attendrie se dispose à l'accompagner; les disciples le placent sur leurs épaules, les anges du ciel viennent en troupe pour former son cor-tège ; les saintes femmes le suivent, et la mère de dou-leurs se joint à elles pour accompagner son fils jusqu'à la sépulture. Arrivés au lieu destiné, oh ! comme Marie se se-rait ensevelie volontiers avec son fils! ainsi qu'elle le dit à sainte Brigitte, (Lib. I Rev.) « ? quam libenter tunc » posila fuissem viva cum filio meo, si fuisset vo-» lunlas ejus! » Mais telle n'était point la volonté de
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Dieu. On croit qu'elle accompagna le très-saint corps de Jésus-Christ au tombeau, où l'on plaça aussi les clous et la couronne d'épines, au rapport de Baronius. Lorsque les sainis disciples levèrent la pierre pour fermer le sé-pulcre , ils durent s'adresser à la Vierge, el lui dire : ? notre mère,.nous allons maintenant fermer le tombeau : ayez patience, regardez votre fils pour la dernière fois, et prenez congé de lui. Alors la mère de douleurs dut lui dire : Je ne vous reverrai donc plus, ô mon fils bien-aiihé! recevez le dernier adieu de votre mère, et recevez mon cur, que j'ensevelis avec vous, en vous voyant pour la dernière fois. « Animam cum corpore » Christi conlumulari Virgo vehementer exoptavit, » dit S. Fulgence. Marie fit celte révélation à sainte Brigitte : « Vere dicere possum quod, sepulto filio meo, quasi duo » corda in uno sepulcro fuerunt. » (Rev., 1. ii, e. 21.) On prend enfin la pierre, et on enferme dans le saint sé-pulcre ce grand trésor, qui est au-dessus de tous les tré-sors du ciel et de la terre, le corps de Jésus-Christ. Fai-sons ici une digression : Marie laisse son cur enseveli avec Jésus, parce que Jésus est tout son trésor : « Ubi » est thesaurus vester, ibi el cor vestrum erit. » (Luc. ??, 54.) Et nous, où ensevelirons-nous notre cur? sera-ce dans les créalures? dans la boue? el pourquoi ne l'ense-velirions-nous pas en Jésus? quoiqu'il soit monté au ciel, ce divin maître a néanmoins voulu demeurer, non pas mort, mais vivant, dans le très-saint sacrement de l'autel, précisément pour attirer à lui et pour posséder nos curs. Mais revenons à Marie. S. Bonaventura croit qu'avant de quitler le sépulcre elle bénit celte pierre sa-crée qui en fennail l'entrée, en lui disant : ? bienheureuse pierre, qui renfermes mainlenanl celui qui a demeuré neuf
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mois dans mon sein, je te bénis, et je te porte envie ; je te laisse la garde de mon fils, qui est tout mon bien et tout mon amourJ Puis, s'adressant au Père éternel : ? Père, dit-elle, je vous recommande celui qui est mon fils et le vôtre. Enfin, adressant le dernier adieu à son fils et au tombeau, elle part, et retourne dans sa maison. Cette pauvre mère s'en allait si triste et si affligée, dit S. Ber-nard , qu'elle faisait couler les larmes de tous ceux qui la voyaient : « Multos etiam ad lacrymas provocabat. » En sorte que partout où elle passait, « omnes plorabant » qui obviabant ei ; » Tous ceux qui la rencontraient ne pouvaient s'empêcher de pleurer. El il ajoute que les sainls disciples et les saintes femmes qui l'accompagnaient pleuraient plus sur elle que sur son fils : « Super ipsam « potius quam super Dominum plangebant. »
S. Bonaventure veut que les surs de Marie l'aient couverte d'un manteau de deuil : « Sorores ejus velave-» runt eam tanquam viduam, cooperientes quasi totum » vultum. » Et il dit que, comme elle passait à son re-tour devant la .croix, encore toute baignée du sang de son Jésus, elle fui la première à l'adorer. ? Croix sainte, dit-elle, je le baise et je l'adore, car tu n'es plus main-tenant un bois infâme, mais tu es un autel d'amour et un trône de miséricorde consacré par le sang de l'Agneau divin, qui a été sacrifié sur loi pour le salut du monde. Elle quitte ensuite la croix et rentre chez elle : là celle mère affligée porte ses regards autour d'elle, et ne voit plus son Jésus ; mais au lieu de rencontrer la présence de son cher fils, elle n'a sous les yeux que des objets qui lui rappellent sa belle vie et sa cruelle mort. Là elle se rappelle les cmbrassemens qu'elle lui avait prodigués dans l'élable de Bethléem ; les conversations qu'elle avait
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eues avec lui durant tant d'années dans la boutique de Nazareth ; elle se rappelle les affections réciproques, les regards amoureux, les paroles de vie éternelle qui étaient sorties de sa bouche divine ; ensuite elle passe au souvenir de la scène funeste qu'elle avait vue le même jour; elle se représente les clous, les épines, les chairs lacérées, les plaies profondes, les os décharnés, la bouche ouverte, les yeux ternes de son cher fils. Hélas ! quelle nuit de douleur ne fut point celle nuit pour Marie! Celle mère de douleurs s'adressant à S. Jean, lui demandait : où est Ion maître? elle demandait ensuite à Madeleine : ma fille, dites-moi où est voire bien-aimé ! ? Dieu ! qui nous l'a enlevé ? Marie pleurait, et tous ceux qui étaient avec elle pleuraient aussi. Et loi, mon ame, ne veux-tu point pleurer? ah ! adresse-toi à Marie, et dis-lui avec S. JBonaventure : « Sine, domina mea, sine me flere ; tu in-» nocens es, ego sum reus. » Prie-la du moins qu'elle le permette de pleurer avec elle : « Fac ut tecum lugeam. » Marie verse des larmes d'amour; et loi pleure au moins de repentir pour tes péchés. C'est en pleurant de la sorle que lu pourras obtenir le même bonheim qae celui dont il est question dans l'exemple suivant.
EXEMPLE.
Le P. Engelgrave raconte (Dom. infra oct. Naliv. §2.) qu'il y avait un religieux si tourmenté par les scrupules, qu'il était quelquefois sur le point de tomber dans le désespoir : mais comme il avait une tendre dévotion en-vers Notre-Dame-des-Douleurs, il recourait à elle dans ses angoisses spirituelles, et en contemplant ses douleurs, il se sentait fortifié. Il arriva à l'article de la mort, et
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alors plus que jamais le démon l'embarrassait de ses scrupules et le poussait au désespoir. Cependant la bonne mère Marie, voyant ce pauvre fils si rempli d'angoisses, lui apparut, et lui dit : « Et tu, fili mi, cur moerore con-» ficeris, qui in moerore meo toties me consolatus es?» Mon fils, pourquoi craindre et vous affliger si fort, vous qui m'avez si souvent consolée en compatissant à mes douleurs? Or, maintenant, lui dit-elle, Jésus m'envoie vers vous pour vous consoler aussi ; consolez-vous donc, courage ! venez avec moi en paradis. A ces paroles le dé-vol religieux expira doucement rempli de confiance et de consolation.
PRIÈRE.
? ma douleureuse mère, je ne veux point vous laisser pleurer seule; non, je-veux unir mes larmes aux vôtres. Je vous demande aujourd'hui celte grâce : obtenez-moi un souvenir continuel de la passion de Jésus et de la vôtre, avec une tendre dévotion envers elle, afin que je n'em-ploie tous les jours qui me restent qu'à pleurer sur vos douleurs, ô ma mère, et sur celles de mon Rédempteur. J'espère que ces douleurs me rempliront de confiance et de force à l'heure de ma mort, afin que je ne sois point désespéré à la vue des offenses que j'ai commises contre mon Seigneur. Ce sont ces douleurs qui doivent m'obte-nir le pardon, là persévérance et le paradis, où j'espère aller me réjouir avec vous, et chanter les miséricordes in-finies de mon Dieu durant toute l'éternité j ainsi j'espère. Ainsi soit-il. Amen, amen.
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PETITE COURONNE
DES SEPT  DOULEURS  DE  MARIE.
Celui qui aurait la dévotion de réciter la petite couronne des Douleurs de Marie la trouvera ici. Je l'ai composée il y a plu-sieurs années, et je l'insère ici da.nouveau, pour la commodité des âmes dévotes à Notre-Dame-des-Douleurs , aux prières desquelles je me recommande lorsqu'elles méditeront ses douleurs.
« ? Domina, quae rapïs corda hominum dulcore, nonne cor » meum rapuïsti? ? raptrïx cordium, quando mihi restitues cor > meum? Guberna illud cum tuo, et in latere filii colloca. Tunc » possidebo quod spero, quia tu es spes nostra. » (Si Bernardus, ìtted. in Salv. Beg. ap. S. Bon. Stim. e. 29. part. 5.)
Deus in adjutorium, etc. »
A la mort de Jésus, faites qu'en vos douleurs, Mon cur vous accompagne, ô mère des pécheurs.
Pbemière douleur. ? mère de douleurs, je compatis à la douleur du premier glaive qui vous a percée, quand Simeon vous prédit dans le temple, tous les outrages que les hommes devaient faire endurer à votre bien-aimé Jésus, et que vous connaissiez déjà par les saintes Écritures, jusqu'à le faire mourir sous vos yeux suspendu à un bois infâme, épuisé de sang et abandonné de tous les hommes, sans que vous pussiez le défendre ni le secourir. Je vous prie donc, par ce souvenir amer qui affligea votre cur durant tant d'années, je vous prie, ô ma reine, dem'ob-tenir la grâce de conserver gravée dans mon cur la
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passion de mon Jésus ainsi que vos douleurs , pendant ma vie et à l'heure de ma mort. Pater, Ave, Gloria, eic, à la mort de Jésus, etc., comme ci-dessus. Il faut tou-jours répéter ces deux vers.
Seconde douleur. 0 mère de douleurs, je com-patis à la douleur du second glaive qui perça votre cur, lorsque vous vîtes votre fils innocent, à peine né, pour-suivi à mort par les hommes mêmes, pour lesquels il était venu au monde; en sorte que vous fûtes obligée alors de vous enfuir de nuit et secrètement en Egypte. Par toutes les peines que vous avez endurées, vous, Vierge délicate, en la compagnie de votre petit exilé durant ce long et fati-gant voyage à travers des chemins rudes et déserts, et dans votre séjour d'Egypte, où, étant étrangers et inconnus, vous vécûtes tant d'années pauvres et méprisés, je vous prie7 ô ma bien-aimée souveraine, de m'obtenir la grâce de souffrir avec patience jusqu'à la mort en votre sainte compagnie toutes les afflictions de "cette misérable vie, afin que je puisse dans l'autre échapper aux tourmens éter-nels que j'ai mérité de souffrir dans l'enfer. Pater, etc.
Troisième douleur. 0 mère de douleurs, je compatis à la douleur du troisème glaive qui perça votre cur, quand vous perdîtes votre cher fils Jésus, qui demeura trois jours à Jérusalem éloigné de vous. Je pense, ô ma reine bien-aimée, que ne voyant plus alors votre amour près de vous, et ignorant la cause de son éloignement, vous ne pûtes réposer durant celle nuit, et que vous ne fîtes que soupirer après celui qui était tout votre bien. Par les soupirs de ces trois jours, trop longs et trop cruels pour vous, je vous prie de m'obtenir la grâce de ne ja-mais perdre mon Dieu, afin que je vive toujours et que je meure en le tenant étroitement embrassé. Pater, etc.
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Quatrième douleur . ? mère de douleurs, je compatis à la douleur du quatrième glaive qui perça votre cur, lorsque vous vîtes votre Jésus condamné à mort, lié avec des cordes et des chaînes, couvert de sang et de plaies, couronné d'une tresse d'épines, tombant dans les rues sous le poids de sa croix, qu'il portait sur ses épaules déchi-lées, allant mourir pour notre amour comme un agneau innocent. Vos yeux se rencontrèrent alors avec les siens, et vos regards furent autant de flèches cruelles qui bles-sèrent votre cur amoureux. Je vous prie donc, par celle grande douleur de m'obtenir la grâce de vivre tout ré-signé à la volonté de mon Dieu ; et de porter ma croix avec allégresse en la compagnie de Jésus jusqu'au dernier soupir de ma vie. Pater, etc.
Cinquième douleur. ? mère de douleurs, je compatis à la douleur du cinquième glaive qui perça votre cur, lorsque sur la montagne du Calvaire vous vîtes mourir lentement votre fils bien-aimé au milieu des souifrances et des mépris sur le lit dur de la croix, sans pouvoir même lui donner les soulagemens que l'on accorde ordi-nairement aux plus vils scélérats à l'heure de la mort. Je vous prie, ô amoureuse mère, par l'agonie que vous avez soufferte avec votre fils agonisant et par la sensibilité que vous éprouvâtes lorsqu'il vous adressa la parole du haut de la croix pour la dernière fois, afin de vous faire ses adieux et de vous laisser tous les hommes pour vos enfans en la personne de S. Jean; je vous prie, par la constance avec laquelle vous lui avez vu baisser la lète et expirer, de m'oblenir de votre amour crucifié la grâce de vivre et de mourir crucifié à toutes les choses de ce monde, afin de vivre pour Dieu seul, et d'aller un jour le voir face à face dans le paradis. Ainsi soil-il. Pater, etc.
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Sixième douleur. ? mère de douleurs ^ je compatis à la douleur du sixième glaive qui perça votre cur, lors-que vous vîtes percer d'outre en outre.le doux cur de votre fils mort, et mort pour ces ingrats qui n'étaient pas même rassasiés de ses lourmens après sa mort. Je vous prie donc, par celte douleur cruelle, que vous endurâtes toute seule, de m'oblenir la grâce d'habiter dans le cur de Jésus blessé et ouvert pour moi, dans ce cur, dis-je, qui esl la belle demeure de l'amour, où vont se reposer toutes les âmes qui aiment Dieu ; afin que j'y vive sans avoir de pensées ni d'amour que pour Dieu : Vierge sainte, vous pouvez le faire, je l'espère de vous. Pater, etc.
Septième douleur. ? mère de douleurs, je compatis à la douleur du septième glaive qui perça votre cur, lorsque vous reçûtes entre vos bras votre fils mort, non plus beau et ravissant comme vous le reçûtes autrefois dans l'étable de Bethléem, mais ensanglanté, livide, et tout déchiré des blessures qui avaient mis ses os mêmes à découvert. Alors vous lui disiez ; ? mon fils, à quoi vous a réduit l'amour? Et lorsqu'on le portait au sépulcre, vous voulûtes encore l'accompagner et l'ensevelir de vos propres mains, jusqu'à ce qu'enfin vous ensevelîtes voire cur aimant avec lui, en lui adressant le dernier adieu. Obtenez-moi donc, par tous les martyres que votre belle ame a eu à souffrir, obtenez-moi, ô mère du bel amour, le pardon des offenses que j'ai commises contre mon bien-aimé Seigneur, et dont je me repens de tout mon cur. Défendez-moi dans les tentations ; assistez - moi au mo-ment de ma mort, afin qu'en opérant mon salut par les méiiles de votre Jésus j'aille un jour par votre secours dans le paradis, au sortir de ce malheureux exil, chan-
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ter Jes louanges de Jésus et les vôtres durant toute l'éter-nité. Amen. Pater, etc.
jr. Ora pio nobis, Yirgo dolorosissima ; ii|.Ut digni efficiamur promissionibus Christi.
OREMUS.
Deus, in cujus passione, secundum Simeonis prophe-tiam, dulcissimam animam gloriosse Virginis et matris Mariae doloris gladius pertransivit, concede propitius, ut qui dolores ejus venerando recolimus, passionis tuae ef-fectum felicem consequamur ; qui vivis et régnas, etc.
Benoît XIII a accordé deux cents jours d'indulgence pour chaque Pater et chaque Ave de cette petite' couronne à celui qui la récke dans l'église des PP. serviteurs de Marie, et la même indulgence à celui qui la récite partout ailleurs le vendredis de chaque se-maine et tous les jours de carême; les autres jours, cent jours d'indulgence pour chaque Pater et Ave; à celui qui la récite en-tière, sept ans d'indulgence. Enfin, à celui qui la récite pendant un an , indulgence plénière, applicable aux âmes du purgatoire. (Sivisc. in fin. prat. 3 p. 5./
DE   MARIE.                                    225
PETITE COURONNE DE MARIE IMMACULÉE,
Dont la récitation est usitée dans quelqueséglises.
f. Deus, in adjutorium meum, etc. t. Gloria, etc.
On dit ensuite un Pater et qualre Ave au Père éternel pour le remercier des grâces qu'il a faites à Marie, et autant au Fils et au Saint-Esprit. A la fin de chaque Ave, il faul dire: «Louée soit à jamais l'immaculée conception » de Marie. » Puis après les quatre Ave on récite la petite strophe suivante :
Comme un lis entouré d'épines Conserve une aimable fraîcheur ; Telle, en sortant des mains divines, Vous brillez, mère du Seigneur.
A la fin : f. Ora pro nobis, Virgo immaculata; ? Ut digni, etc.
OREMUS.
Famulis tuis, quaesumus, Domine, coelestis gratiae mu-nus impertire, ut quibus beatae Virginis partus extilit sa-lutis exordium, conceptionis ejus voliva commemoratio pacis tribuat incrementum. Per Dominum., etc. Amen.
Vlï.                                                       io
226                                     LES  GLOIRES
OFFRANDE DE  SOI-MÊME  À   MARIE.
Très-sainle Vierge, mère de Dieu, Marie, moi, N., quoi-que Irès-indigne d'êlre votre serviieur,excilé néanmoins par votre admirable bonté, et mû par le désir de vous servir, je vous choisis aujourd'hui, en présence de mon ange gardien et de toute la cour céteste, pour ma sou-veraine spéciale, mon avocate et ma mère; je me propose* fermement de vous aimer et de vous servir désormais, et de foire tout ce qui sera en moi afin que vous soyez année et servie des autres. Je vous supplie, ô mère de Dieu, ma bonne et très-aimable mère, par le sang de votre fils qui a été répandu pour moi, de vouloir me recevoir comme votre fils et serviteur perpétuel ; assistez-moi dans toutes mes pensées, mes paroles et mes actions, à tous les momens de ma vie ; en sorte que tous mes pas et tous mes soupirs soient dirigés à la plus grande gloire de Dieu ; faites par votre puissante intercession que je n'offense plus jamais mon bien-aimé Jésus, que je le glorifie et que je l'aime en celle vie, et que je vous aime aussi, ma chère et bièn-aimée mère-, afin que je vous aime ensuite et que je jouisse de votre présence dans le paradis, du-rant tous les siècles des siècles. Amen.
Marie, ma mère, je vous recommande mon ame, par-ticulièrement à l'heure de ma mort.
DE MARIE.                                       227
OFFRANDE D'UNE FAMILtE A MARIE.
Vierge bénie, notre reine et mère immaculée, le re-fuge et la consolation de tous les malheureux, prosterné devant votre trône avec toute ma famille, je vous choisis pour ma souveraine, ma mère et mon avocate auprès de Dieu. Je me consacre pour toujours, avec ceux qui m'ap-partiennent, à votre service; et je vous prie, ô mère de Dieu, de nous recevoir au nombre de vos serviteurs, en nous prenant sous voire protection , en nous secourant durant la vie, et surtout à l'heure de notre mort. ? mère de miséricorde, je vous établis la maîtresse et la gou-vernante de toute ma maisoa, de mes parens, de mes intérêts et de mes affaires. Ne dédaignez point d'en pren-dre soin, et disposez de tout selon votre bon plaisir. Bé-nissez-moi donc avec toute ma famille , et ne permettez pas qu'aucun de nous offense jamais votre fils. Défendez-nous dans les tentations, délivrez-nous dans les dangers, pourvoyez à nos besoins, conseillez-nous dans les doutes, consolez-nous dans les afflictions, assistez-nous dans les in-firmités , et principalement dans les angoisses de la mort. Ne permettez pas que le démon se glorifie jamais de tenir sous son esclavage aucun de nous, qui vous sommes dé-sormais consacrés; mais faites que nous aillions tous au ciel pour vous remercier, et pour louer et aimer avec vous noire Rédempteur Jésus-Christ, durant toute l'éternité. Ainsi soit-il. Amen.
11 faut observer, touchant les diverses indulgences que nous
15.
228                               LES GLOIRES
avons marquées ci-dessus, que Clément XII a accordé en ouire sept cents ans d'indulgence pour les défunts à celui qui dit le De profundis, à genoux, au son de la cloche.
PRIÈRE  ABRÉGÉE  DE  S.   ÉPHREM  A  MARIE.
(App. Crass. t. u. Sec. 4.)
? immaculée et très-pure Vierge Marie, mère de Dieu, reine du monde, espérance de ceux qui sont dans le dé-sespoir, vous êtes la joie des saints; vous êtes la média-trice de la paix entre Dieu et les hommes ; vous êtes l'a-vocate de ceux qui sont abandonnés, et le port assuré contre le naufrage ; vous êtes la consolation du monde, le rachat des captifs, le soulagement des affligés, le salut de l'univers. ? grande reine, nous nous mettons sous vo. tre protection : « Non nobis est alia quam in te fiducia, » ? Virgo sincerissima ! » ? Marie, après Dieu nous n'a-vons d'autre espérance qu'en vous ; nous portons le nom de vos serviteurs, ne permettez pas que l'ennemi nous en-traîne en enfer : « Ave Dei et hominum mediatrix optima. » Je vous salue, ô grande médiatrice de la paix entre Dieu et ïes hommes, ô mère de notre Seigneur Jésus, amour de tous les hommes, honneur et bénédiction, avec le Père et le Saint-Esprit. Amen.
 marie.                             229
PRIÈRE DE S.   THOMAS d'aQWN. -
? bienheureuse et très-douce Vierge Marie, pleine de miséricorde, je recommande à votre bonté mon ame et mon corps, mes pensées et mes uvres, ma vie et ma mort. ? ma souveraine ! aidez-moi et fortifiez-moi contre les embûches du démon ; obtenez-moi un parfait et véritable amour, par lequel j'aime de tout mon cur voire fils bien-aimé et mon Seigneur Jésus-Christ ; et faites qu'après lui je vous aime par-dessus tout. ? ma reine et ma mère, faites, par votre puissante intercession, que cet amour brûle dans mon cur sans s'éleindrejusqu'àlamort, et qu'en-suite je sois conduit par vous dans la patrie des bienheu-reux. Amen. (Ex Officio prsed. et diar. 7. Mart.)
?:
PRECATIO  BLOSH  AD  BEA.TAM  VIRGINEM.
« Ave,desperantium spes, destilutorum adjutrix, Maria, » cujus honori tantum tribuit filius, ut quidquid petieris, » mox impelres, quidquid volueris, mox fiat : tibi regni » coelestis thesauri commissi sunt. Praesta, Domina, ut in-» ter procellas hujus vitae semper te attendam. Tuae pietati » commendo animam et corpus meum. Dirige et protege » me singulis horis atque momentis, ? dulce praesi-» dium meum. Araen. »
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ALIA  ORATIO.
« Ave, bcnignissima misericordiae mater, salve, veniae » consolatrix, oplatissima Maria ; quis te non amet ? Tu » in rebus dubiis lumen, et in mroribus solatium ; in » angusliis levamen, in periculis ei tentationibus refu-» giurn. Tu, post unigenitum tuum, certa essalus; beali » qui diligunt te, Domina! Inclina, quaeso, aures tuae pie-» talis precibus hujus servi tui, hujus miseri peccatoris, » et caliginem vi liorum meorum radiis luse sanctitatis dis-» sipa, ut tibi placeam. » (Blosius, Oral, ad Virg. ?.)
ORAISONS JACULATOIRES A  LA SAINTE VIERGE.
I.  Mère de Dieu, souvenez-vous de moi. (S. Franç.-Xavier. )
II.  Vierge-mère, faites que je me souvienne toujours de vous. (S. Philip, de Néri.)
III.  Vierge mère de Dieu, priez iésus pour moi. (Id.)
IV.  ? Marie, failes que Jésus ne me repousse pas loin de lui. (S. Ephrem.)
V.  0 Marie, que mon cur ne cesse jamais de vous aimer, ni ma langue de vous louer. (S. Bonavenlure. )
VI.  ? ma souveraine, par l'amour que vous portez à Jésus, aidez-moi à l'aimer. (Sle Brigitte.)
VII.  ? Marie, daignez me rendre voire servante. (La bienheureuse Jeanne de France. )
DE MARIE.                                   251
VIII.  0 Marie, je me donne tout à vous, acceptez-moi et conservez-moi. (SteM. Mad. de Pazzi.)
IX.  ? Souveraine, ne m'abandonnez point jusqu'à la mort. (Le P. Spinelli.)
X.  Je vous salue, Marie, ma bonne mère. (Le P. Franc. Brancacio. )
XI.  Sainte Marie, mon avocate, priez pour moi. (Le P. Serlorius Caputi.)
Que ton nom est suave, ô Marie ! 6 ma mère ! Dès que je le prononce, il me donne la paix ; Et mon bonheur est tel > que je veux à jamais Redire ce doux nom de celle qui m'est chère.
La sainte Vierge révéla à une de ses pieuses servantes. qu'elle recevait avec grand plaisir l'honneur que ses serviteurs lui ren-dent par la prière suivante.
Je vous remercie, 6 Père éternel, pour la puissance que vous avez donnée à Marie, votre fille: Pater, Ave, Gloria.
Je vous remercie, ô Fils éternel, pour la sagesse que vous avez donnée à Marie, Votre mère : Pater, Ave, Gloria.
Je vous remercie, ô Esprit éternel, pour l'amour que vous avez donné à Marie, votre épouse : Pater, Ave, Gloria.
« Ad te clamamus, regina misericordiae, revertere, tu » intueamur le largientem beneficia , conferenlem re-» media, ponentem fortitudinem. Ostende nobis faciem » miserationum tuarum , et salvi erimus. » (S. Bern. aut. quisq. est auctor super Salv. Reg.)
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« Domina rerum, sancta sanctorum, virtus nostra et » refugium, Deus mundi, gloria cli, agnosce te dili-» gentes; audi nos, nam te filius nihil negans honorat.» (id. loco cit. Serm. 5.)
« Curre, festina, Domina, et tuum iniquigsimum ser-» vum ad te clamantem, parcendo adjuva, et eripe de « manu hostis. » (Id. in Salv. Reg. S. Bon. Slim. e. 19. p. 3.)
« Quis od te non suspirabil? amore suspiramus ei do-» lore. Quomodo ergo ad tenon suspirabimus, solatium » miserorum, refugium expulsorum, liberatio captivo-» rum? Non dubitamus quin, si nostras aspexeris mise-» rias, non poterit tua miseratio tuum retardare eflec-» tum. » (Idem loc. cit.)
« 0 Domina noslra, advocata nostra, tuo filio nos com-» menda; fac, ? Benedicta, per gratiam quam meruisli, » ut qui, te mediante, dignatus est fieri particeps infìrmi-» talis nostrae et miseriae, le quoque intercedente, parti-» cipes nos faciat beatitudinis et gloriae sua?. » (Id. S. Bern. sup. Salv. Reg.)
« In te spem meam ex toto animo collocavi. » (S. Joan Damascenus.)
« Non est fas, ? Domino, te posse deserere. eum > qui « spem suam in te ponit. » (S. Bernardus.)
« Tantummodo velis salutem nostram, et vere ne-« quaquam salvi esse non poterimus. » (S. Anselme.)
« Ave, filiaDei Patris; ave, mater Dei filii; ave, sponsa » Dei Spiritus sancti; ave, templum totius Trinitatis. » (Simon Garcia.)
? Vierge immortelle, Que vous êtes belle !
DE  MARIE.                                 235
Mère du Sauveur, Vous charmez mon cur.
Léo gratias et Jlari.
Que tout soit pour la gloire de la très-sainte et éter-nelle Trinité, et de l'immaculée Marie.
Vivent à jamais Jésus notre amour, Marie notre espé-rance, Joseph et Thérèse nos avocats.
ADDITION.
Acclamations à la louange de Marie,
? très-sainte vierge Marie ! ô reine des anges ! comme le ciel vous fit belle, parfaite et accomplie! que ne puis-je paraître aux yeux de mon Dieu tel que vous me parais-sez ! vous êtes si belle et si gracieuse, que toute beauté s'efface, toute grâce disparaît devant vous, comme les étoi-les s'éclipsent devant la lumière du soleil.
S. Jean Damascène qui avait envers vous une si grande dévotion, vous considéra, et lorsqu'il vous vit si belle, il crut que vous aviez pris la fleur et la perfection de toutes les créatures et il vous appella : « Naturae venustalem : » la grâce et l'amour de toutes les choses créées. S. Augus-tin, le soleil des docteurs vous considéra aussi, et vous lui parûtes si aimable et si belle, qu'il ne crut point exagérer la louange en vous appellant la face et la figure de Dieu : « Si formam Dei le appellera, digna existis. » Albert-le-grand, votre fils dévot, vous considéra, et il lui sembla que toutes les grâces et tous les dons qu'avaient possédés
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les plus ? célèbres femmes de l'ancienne loi, avaient été réunis en vous dans un plus haut degré. Il vit que vous aviez la bouche d'or de Sara, sur laquelle est empreint un sourire qui réjouit le ciel et la terre : le tendre et doux regard de la féconde Lia, par lequel vous amollissez le cur de Dieu lorsqu'il est irrité : l'éclat de la figure de la belle Rachel, dont la beauté efface les rayons du so-leil : la grâce et l'amabilité de la discrète Abigail, par laquelle vous apaisez la colère de Dieu : la vivacité et le courage de la valeureuse Judith, qui assujétit les curs les plus féroces par sa grâce et par sa vaillance.
Enfin, ô princesse souveraine, de l'immense océan de de votre beauté sortirent, comme des fleuves, la beauté et la grâce de toutes les créatures. La mer apprit à arrondir ses ondes, et à promener majestueusement ses flots de cris-tal, en voyant les cheveux dorés de votre tête qui, bouclés avec grâce, flottent sur vos épaules, et sur votre cou d'i-voire. Les fontaines transparentes, et leurs clairs réser-voirs apprirent le repos et le calme, en voyant la sérénité de votre beau front et de votre agréable visage. L'iris écla-tante, alors qu'elle déploie ses plus belles couleurs, apprit à se courber gracieusement pour mieux darder les rayons de sa lumière, en voyant le contour de vos sourcils. L'étoile du malin et l'étoile du soir sont les rayons lumineux de vos beaux yeux. Les lis éclatans de blancheur, les rosés pourprées dérobent leurs couleurs à vos joues. La pourpre et le corail semblent envier la rougeur de ves lèvres. Le lait le plus exquis el le miel le plus suave coulent de voire bouche comme d'un rayon. Le jasmin odoriférant et la rosé parfumée de Damas, empruntent leurs odeurs à votre ha-laine. Le cèdre le plus élevé el le plus louffu, et le droit cyprès pourraient s'estimer heureux s'ils prenaient
DE MARIE.                                   255
fe direction de votre cou. Le palmier envieux se compare à votre taille majestueuse. Enfin, divine Marie, toutes les beautés créées ne sont qu'une ombre et une image de votre beauté. Ainsi, souveraine princesse, je ne m'élonne plus de voir le ciel et la.terre à vos pieds, parce qu'ils sont si petits, et vous êtes si grande, qu'en vous plaçant au-dessus d'eux, vous les enrichissez, et qu'ils s'estiment heureux de pouvoir baiser la plante de vos pieds. Telle était la lune quand l'Évangéliste S. Jean la vit sous vos pieds. L'éclat du soleil augmente lorsqu'il vous revêt de sa lumière ; le disciple bien-aimé, ébloui par l'éclat de voire lumière, demeura stupéfait et hors de lui-même, en contemplant un miracle de beauté aussi surprenant, dans lequel étaient réunies toutes les beautés du ciel et de la terre, et il s'écria : « Signum magnum apparuit in clo.» Un grand miracle a paru dans les cieux, qui a étonné les anges et ému la terre ; et ce miracle était une femme re-vêtue de lumière et de splendeur, de la tête aux pieds, celle que le soleil resplendissant avait choisie pour sa mère,et dans le sein de laquelle il avait voulu habiter; celle à qui la lune sert de marche-pied, dont la tête était couronnée d'une multitude d'étoiles radieuses, qui se dis-putaient l'honneur de ceindre sa chevelure, et de décorer son front d'une couronne de pierreries : « Et in capite » ejus corona stellarum duodecim.
En vous voyant revêlue d'une si grande lumière, ô Vierge très-sainte, en vous yoyant plus belle que le soleil, el plus gracieuse que la lune, ces deux aslies qui sont l'ex-pression de toute beauté, en considérant les acclamations que vous recevez dans le ciel, les saints ne cessent de s'ex-tasier de votre beauté, ils ne poussent que des cris d'ad-miration et d'élonnement, S. Pierre Damien s'écrie : ?
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sainle, el la plus sainte de tous les saints, trésor immense de toute sainteté. S. Bernard : ? Vierge admirable, ô femme qui êtes l'honneur de toutes les autres femmes ! la meilleure et la plus grande qui ait jamais existé dans l'u-nivers! S. Ephiphane : ? ciel le plus vaste el le plus large de l'empirée ! Vierge vraiment pleine de grâces! Et l'Église catholique vous salue, et vous dit au nom de tous les hom-mes : ? très-clémente ! ô pieuse ! ô douce vierge Marie !
Et moi aussi, princesse du ciel, quoique je sois le moin-dre de vos serviteurs, j'oserai, si vous me le permettez, join-dre mes cris d'admiration et d'étonnement à ceux de tous les autres. Ociel beau et gracieux, le plus vaste de l'em-pirée, puisque Dieu n'est point renfermé dans le ciel, à cause de son immensité, tandis qu'il s'est tenu caché dans votre sein. O trésor d'abpndanles richesses, dans lequel fut déposé le grand prix de notre rachat ! ô mère des pécheurs, sous le manteau de laquelle nous trouvons notre défense î ô consolation du monde, qui consolez tous les affligés, tous les infirmes, et tous ceux qui manquent de soulagement ! ô beaux yeux qui ravissez nos curs ! ô lèvres de corail qui emprisonnez les âmes ! ô mains libé-rales et pleines de fleurs, qui répandez des grâces conti-nuelles ! ô pure créature, qui ressemblez à un Dieu, et que j'aurais prise pour telle, si la foi ne m'avait appris que vous ne l'êtes pas, quoique vous ayez un éclat et un je ne sais quoi qui ressemble à la divinité souveraine ! ô grande dame, impératrice du ciel, réjouissez-vous durant mille élernités de l'élévation de votre état, del'immensilé de vos grâces, et de la félicité de votre gloire. Je vous supplie seulement, ô mère tendre, de ne pas nous oublier, nous qui vous demandons d'être acceptés pour vos serviteurs et pour vos enfans. El puisque toutes les grâces et les qualités les
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plus excellentes de toutes les créatures sont déposées en vous, faites, ô ma souveraine, que nous qui sommes vos serviteurs, nous soyons mieux traités sans comparaison, que ne le seront tous les autres hommes. Que le monde ap-prenne que les chers enfans de Marie sont les plus heureux, dans le ciel et sur la terre ; que ceux qui jouissent des bontés d'une telle mère, sont les plus favorisés, qu'ils sont les bien-aimés qui reposent délicieusement sur le sein de la reine du ciel, et qui reçoivent doublement les caresses de votre majesté. Je l'espère ainsi, ô très-belle Rachel ; et j'ai la confiance de l'obtenir de vous, ô souveraine princesse ! Faites-le parce que vous  êtes si puissante; tout le ciel prosterné à vos pieds vous en supplie et vous en con-jure. Ah! dites oui. Dites seulement un amoureux «fiat» ainsi-soil-il, ainsi-soil-il, «fiat, fiat.» O hommes, que faites-vous? comment aimez-vous des créatures de boue, trompeuses et menteuses, qui vous trahissent, et vous font perdre l'ame, le corps, le paradis et Dieu? et pourquoi n'aimez-vous point Marie, qui est très-aimante, très-aimable et très-fidèle; et qui après vous avoir enrichis de consola-tions et de grâces durant cette vie, vous obtiendrait de son divin fils la gloire éternelle du paradis? ? Marie, Marie, belle par-dessus toutes les créatures, aimable, après Jésus, par-dessus tous les amours, plus chère que toutes les cho-ses créées, plus gracieuse que toutes les grâces, ayez piiié de mon misérable cur ! il est misérable parce qu'il ne vous aime point et qu'il devrait vous aimer. ? Marie, tournez vers moi vos yeux amoureux, regardez-moi, atti-rez-moi à vous, et faites qu'après Dieu, je n'aime autre chose que vous, ma mère, la mère de Jésus, très-aimable et très-grâcieuse Marie.
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SERMON
POUR  LA  FÊTE DE L'ANNONCIATION,
Et verbum caro factum est. (Joan. i.)
Le docteur angélique S. Thomas appelle le mystère de l'incarnation du Verbe, «miraculorummiraculum.» Et en effet, quel plus grand prodige pouvait voir lemonde, qu'une femme devenue mère de Dieu, et un Dieu revêtu de chair humaine? Considérons donc aujourd'hui ces deux grands prodiges: Marie par son humilité, devenue la mère de son créateur, premier point: Le créateur, par sa bonté, devenu le fils d'une créature, second point.
PREMIER  POINT. Marie, par son humilité, devenue la mère de son Créateur.
I. Dieu ayant décrété de manifester son immense bonté au monde en s'humiliant jusqu'à se faire homme pour racheter l'homme perdu, et devant se choisir une mère vierge, chercha parmi les vierges celle qui était la plus humble. Il trouva que la vierge Marie surpassait d'autant plus loules lesaulresen humilité, qu'elle les surpassait en sainteté, et il la choisit pour sa mère : «Respexit humili talem » ancillae suae. (Luc. ?.) S. Laurent. Jusliniendit : «Non ait : » Respexit virginitatem, innocentiam, sanctitatem, sed tan-» tum humilitatem. » Et S. Jérôme l'avait déjà remarqué :
DE MARIE.                                   239
» Maluit  Deus de Virgine incarnati, propter humilila-4tem, quam propter aliam virtutem. »
II. Mous voyons maintenant que c'était Marie qui était représentée dans les saints Cantiques sous l'emblème du nard, herbe petite el rempante, qui par sa douce odeur, at-tira le roi du ciel, le Verbe étemel, du sein de son père où il se reposait» dans son chaste sein, pour qu'il s'y revêtît de de la chair humaine : « Dum esset rex in accubitu suo, », nardus mea dedit odorem suavitatis. » (Cant. ?. i 1. ) Voici comment S. Ànlonin explique ces paroles : «Nardus est » herba parva, et significat beatamVirginem quae dedit odo-» rem humilitatis.» Et S. Bernard avait déjà dit: «Digna » plane quam respiceret Deus, cujus decorem concupis-» cerel rex, cujus odore suavissimo ab aeterno paterni » sinus atlraherelur accubitu. »(Serm. de Ass. iv.) Ainsi, Dieu attiré par l'humilité de cette Vierge, la choisit pour sa mère, en se faisant homme pour la rédemption des hommes. Il ne veut pas néanmoins devenir son fils avant d'avoir son consentement, afin d'augmenter la gloire et le mérite de celle mère : « Noluit carnem sumere ex ipsa, » nolente ipsa, » dit l'abbé Guillaume. (In Canl. m.) Et voilà qu'au moment où l'humble Vierge est dans sa pau-vre maison, soupirant et priant le Seigneur d'envoyer le Rédempteur au monde, comme il fut révélé à sainte Elisa-beth, vierge de l'ordre de S. Benoit, l'archange Gabriel vient s'aquilter près d'elle de la grande ambassade donl Dieu la chargé, et la saluer : « Ave gratia plena, Dominus » tecum, benedicta tu inter mulieres. » (Luc. ?.) Je vous salue, ô Varie pleine de grâce, parce que vous êtes enri-chie d'une telle abondance de grâces, qu'elles surpassent celles qui ont été dojinées à tous les anges el à (ous les hommes. Le Seigneur est avec vous, et toujours il y a été,
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en vous protégeant par sa grâce. Vous êtes bénie enfre tou-tes les femmes, puisque foutes les autres ont encouru la malédiction du péché, tandis que vous, comme mère de celui qui est béni, vous avez été préservée de toute souil-lure, que vous avez été toujours bénie, et que vous le serez toujours.
III.  A ce salut si flatteur que répond l'humble Marie? elle ne répond pas, mais surprise de tant d'éloges, elle se trouble et se confond : « Quae cum audisset, turbata est » in sermone ejus, et cogitabat qualis esset ista salutatio. » Et pourquoi se tróuble-t-elle? peut-être craint-elle une illusion ? non, car elle est assurée que celui qui lui parle est un esprit céleste. Peut-être se lrouble-t-elle par modes-tie, en voyant un ange sous la figure d'un homme, ainsi que le pensent quelques auteurs? non, parce que le texte dit : « Turbata est in sermone ejus·, » à quoi Eusèbe-Emis-» sène ajoute : Non in vultu, sed in sermone ejus. » Ce trouble fut donc l'effet de l'humilité, et produit par ces grands éloges , qui étaient loin de ses sentimens. Ainsi, plus elle se voit élevée par l'ange, plus elle s'humilie, et plus elle se confond dans son néant. S. Bernardin de Sienne écrit que si l'ange lui avait dit qu'elle était la plus scélé-rate du monde, Marie ne se serait point troublée; mais qu'en entendant ces grands éloges dont elle se croyait indigne, elle s'étonne et se trouble: « Si dixisset angelus: » 0 Maria, tu es major ribalda quae est in mundo, non » ita admirata fuisset : unde turbata fuit de tantis laudi-» bus. » (Serai, xxxv. de Ann. part. 3.)
IV.  Mais, dira-t-on, la sainte Vierge instruite par les saintes Écritures, n'ignorait pas que le temps de la venue du Messie annoncé par les prophètes,  était arrivé ; elle savait bien que les soixante-dix semaines de Daniel étaient
DE  MARIE.                                    241
écoulées, que le sceptre de Juda était passé dans les mains d'un roi étranger, qui était Herode, selon la prophétie de Jacob ; elle savait en même temps que la mère du Messie devait être une vierge. Lors donc qu'elle entendit l'ange lui adresser ces éloges qui ne paraissaient convenir qu'à la mère d'un Dieu, peut-être pensa-t-elle,  ou du moins douta-t-elle qu'elle était cette mère choisie? Non, son humilité ne laissa pas même ce doute dans son esprit. Ces louanges lui inspirèrent seulement une grande crainte, à ce point qu'elle eut besoin que l'ange même la rassurât, comme dit S. Pierre Chrysologue : « Sicut Christus per » angelum volui: confortari, ita per angelum debuit virgo » animan. » Cependant Gabriel lui dit : « Ne timeas Ma-» ria, invenisti gratiam apud Deum. » Comme s'il lui disait : Que craignez-vous, ô Marie, ne savez-vous pas que Dieu exalle les humbles? vous vous voyez petite et basse avec vos yeux, et c'est pour cela qu'il vous élève par sa bonté jusqu'à vous rendre sa mère.  « Ecce concipies et » paries filium, ei vocabis nomen ejus Jesum. »
5° Cependant l'ange attend pour savoir si elle consent à être mère de Dieu. Ici S. Bernard lui adresse la parole : « Expeclalangelusresponsum, expectamus et nos, domina, » verbum miserationis, quosmiserabililerpremitsenienlia » damnationis. » (Hom. iv. sup. inissus.) Marie, l'ange attend avec votre réponse votre consentement : nous l'at-tendons aussi, nous, malheureux condamnés à la mort éternelle. « Ecce offertur tibi pretium salutis nostr, sla-» tim liberabimur, si consentis. » ? Vierge sainte, le prix de notre salut vous est offert, le prix doit être le sang que répandra votre fils, fait homme dans voire sein pour expier nos péchés, elnous délivrerde la mort: si vous l'ac-ceptez, nous serons à l'instant délivrés. «Ipse quoque vu.                                                            16
 LES QLOIRES
» Dominus, quantum concupivit decorem tuum, tantum » desiderat et responsionis assensum in qua nimirum » proposuit salvare mundum. » (Id. S. Bern. loc. cit.) Autant noire Seigneur aime votre beauté, autant il désire votre consentement, par lequel il a résolu de sauver le monde « Respondejam, Virgo sacra, reprends. Auguslin, vilain » quid tricas mundo? » (Serm. xxi. de lemp.) Répondez promplemenl, ma souveraine, ne retardez plus le salut du monde, qui dépend de votre consentement,
6° Mais voilà que Marie fait entendre à l'envoyé des deux cette réponse tant désirée : « Ecce ancilla Domini, » fiat mihi secundum verbum tuum, » ? réponse admi-rable, qui avez réjoui le ciel, procuré à la terre un im-mense trésor de biens! réponse qui avez fait sortir le fils unique du sein du Père Eternel pour se faire homme! car à peine Marie eût-elle proféré ces paroles : « Ecçe ancilla « Domini, » que le fils de Dieu devint aussi le fils de Marie, « Verbum caro factum est. ? fiat potens ! S'écrie ici S. » Thomas de Villeneuve, ? fiai, super omne fiat veneran-» dum ! » (Serm. deannun.) C'est par ce fiat, que le ciel descendit sur la terre, et que la terre fut élevée jusqu'au ciel.
7° Mais jetons un regard plus attentif sur la réponse de Marie: «Ecce ancilla Domini.» L'humble Vierge voulait dire par ces paroles: Voici la servante du Seigneur, obli-gée à faire ce que le Seigneur lui commande ; s'il voit mon néant, et s'il sait que tout ce que j'ai lui appartient, qui pourra dire qu'il m'a choisie à cause de mon mérite? « Ecce ancilla Domini. » Quel mérite peut avoir une ser-vante pour devenir la mère de son Seigneur ? que la ser-vanle ne soit donc point louée, mais qu'on loue seule-ment la bonté du Seigneur, qui a voulu jeter les yeux
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sur une créature si basse pour l'élever si haut. « ? humi-litas, dit l'abbé Guérie, transporté d'admiration, ? humi-li lilas angusta sibi, ampla diviniiali 1 insufficiens sibi, » sufficiens ei quem non capit orbis. » ? humilité de Marie, qui la rend petite à ses yeux, mais grande aux yeux de la divinité; indigne selon son jugement, maisdigneau jugement de Dieu, de renfermer dans son sein celui que l'univers ne peut contenir ! Écoulons encore à ce sujet les accens d'admiration de S· Bernard : « Quanta humilitatis » virtus, cum tanla puritate, cum innocentia tanta, imo » cum tanta gratiae plenitudine ! » EH il poursuit: « Unde » tibi humilitas, ei tanla humilitas, ? beata? » lucifer,, en voyant que Dieu l'avait douée d'une grande beauté, aspira à placer son trône sur les étoiles, et à devenir sem-blable à Dieu, disant : « Super astra Dei exaltabo solium » meum,.... ei sjmUis ero Altissimo, «? ^Isa. xiv. 1<5) Or, qu'aurait dit le superbe, s'il s'était vu orné des préroga-tives de tylarie? élevé par son Dieu, il devint superbe, et il fut plongé dans les enfers; mais l'humble Marie, plus elle se voit enrichie de dons, et plus elle seconcenhe dans son néant: aussi Dieu l'élève jusqu'à la rendre sa mère» et à la placer à un rang §i sublime, comme dit S. André de Crète, qu'à l'exception 4e Dieu lui-même, on ne peut lui comparer personne : « Excepto Deo, omnihus est altior. * (Orat. de dormit. Deip.) C'est ce qui fait dir.e aussi à S. Anselme : « ÎSihil (ibi, domina, est aequale, omne enim » quod est, aut supra te est, aut infra : quod supra, solus » Deus, quod infra, est omne quod Deus non est. » (Ap. Pelbarl. stellar. 11. part. 3. a 2.)
8° Et à quel degré plus haut pouvait monter une créa-ture, qu'à la dignité de mère de son créateur? «Esse «matrem Dei, dit S." Bonave.nlure, est gratia maxima
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» purse creaturae conferibilis, ipsa est quam majorem » facere non potest Deus ; majorem mundum facere potest » Deus, majus coelum, majorem quam matrem Dei facere » non potest. » (Spec. B. V. lect. x.) Et c'est ce que veut exprimer la Vierge elle-même, lorsqu'elle dit : « Fecit » mihi magna qui potens est. » (Luc. i.) Mais ici l'abbé de Celles lui dit : « Non tantum sibi te fecit, sed te ange-» lis dedit in instaurationem, hominibus in reparationem. » (In prol. cont. Virg.) Ainsi Dieu créa Marie, non-seule-ment pour lui, mais encore pour l'homme, c'est-à-dire, pour réparer la ruine causée à l'homme par le péché. Pas-sons au second point.
SECOND POINT. Le Créateur, par sa bonté, devenu fils de sa créature.
9. Adam notre premier père, pèche, et devient ingrat à l'égard des dons qu'il avait reçus de Dieu ; il se révolte contre lui en mangeant le fruit défendu. Dieu est donc obligé de le chasser de sa présence, et de le condamner avec tous ses descendens à la mort éternelle ; mais ayant eu ensuite pitié de l'homme déchu, touché par les entrail-les de sa miséricorde (oriens ex alio), il voulut bien des-cendre sur la terre, s'y faire homme, et satisfaire à la divine justice, en payant par ses souffrances les peines que nous avions mérité d'endurer par nos crimes.
10 « Descendit de clo, ethomo factus est. » C'est ce que nous enseigne la sainte Église. « Et homo factus est ; » ? prodige ! ô excès d'amour ! un Dieu se faire homme ! Si un prince de la terre, voyant un ver mort dans le misé-rable trou qui lui a servi de refuge, voulait le ressusciter,
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et qu'on l'assurât que pour rendre la vie à cet insecte, il faudrait qu'il devînt ver, qu'il descendîtdans le petit trou qui renferme le vermisseau mort, et qu'il fit en perdant la vie, un bain de son sang, afin que le ver plongé dans ce sang put ressusciter, que répondrait ce prince? Non, dirait-il : et que m'importe qu'un ver ressuscite, ou qu'il reste mort? à quoi bon répandre mon sang et perdre la vie pour ressusciter un ver? Et qu'importait-il à Dieu que les hommes demeurassent dans la perdition, comme ils le méritaient par leurs fautes! aurait-il perdu quelque chose de sa félicité pour ne les avoir point sauvés.
41. Mais non, comme l'amour que Dieu a pour les hommes est extrême, il descend sur la terre, il se rape-tisse, il prend la nature humaine dans le sein d'une Vierge, et prenant la forme d'un esclave, il se fait homme, c'est-à-dire, vermisseau comme nous : «Semetipsum exinanivit » formam servi accipiens, in similitudinem hominum » factus, et habitu inventus ut homo. » (Phil. ii. 7.) U est Dieu comme son père, immense, tout-puissant, sou-verain, et en tout égal à son père, mais devenu homme dans le sein de Marie, il est créature, il est esclave, il est faible, il est moindre que son père. Le voilà humilié dans le sein de Marie, où il accepte l'obédience que son père lui impose, de mourir exécuté sur une croix après trente-trois ans de souffrances : « Humiliavit semetipsum, factus » obediens usque ad mortem; mortem autem crucis.» (Phil. ii. 8.) Considérons comment le divin enfant dans le sein de sa mère, se conforme entièrement à la volonté de son père, et se dévoue volontairement, guidé par l'a-mour dont il esl embrasé pour nous : « Oblatus est quia » ipse voluit. » (Isa. lvii. 7.) Il se dévoue, dis-je, à tout souffrir pour notre salut ; il prévoit les coups, ei il y offre
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sa chair; il prévoit les épines, et il y offre sa tête ; il pré-voit les clous, et il y offre ses pieds et ses mains ; il prévoit là croix, et il y offre sa vie. Et pourquoi vouloir Iant souf*· frir pour nous, ingrats pécheurs? Parce qu'il nous aime. « Dilexit nos, et lavit nos a peccatis nostris in sanguine » silo. » (Apoc. ?. 5.) Il nous voit comblés dépêchés, et il nous fait un bain de son sang pour nous en purifier, et flous rendre agréables à Dieu. * Dilexit nos et tradidit » semetipsum pro nobis. » (Ephes. ?. 2.) Il nous voit condamnés à la mort, et il se prépare à mourir pour nous acquérir la vie ; il nous voit maudits de Dieu à Cause de nos péchés, il se charge volontiers de loules les malédictions que nous méritions, pour nous sauver. «Christus nos » redemit de maledicto legis, factus pro nobis maledic-» tum. » (Gai. ??. 13.)
XII.S. FrançoisdePaule avait donc bien raison de s'écrier souvent en considérant un Dieu fait homme et mourant pour nolreamour : « Ocharité ! ô charité ! ô charité !» qui pourrait jamais croire tout ce que le fils de Dieu a fait et souffert pour nous, si la foi ne nous l'assurait ? Ah ! chers chrétiens, l'amour que Jésns-Christ a eu pour nous nous presse et nous force à l'aimer. « Chantas enim Christi ur-» get nos. » (2. Cor. v. 14.) Le sentiment que S. Fran-çois de Sales exprime au sujet de ces paroles, dans son Théolime, est extrêmement tendre, il dit: «Sachant donc que Jésus-Christ, vrai Dieu , nous a aimés jusqu'à souffrir pour nous ta mon, et la mori.dela croix, ne semble-l-il pas que nos curs soient sous un pressoir qui les foule et les serre pour en exprimer l'amour par une violence d'au-tant plus aimable qu'elle est plus forte ? »
XIII. Mais c'est ici que S. Jean a lieu de verser des lar-mes : «In propria venit et sui eum non receperunt. »
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(Joan. 1.) El pourquoi le fils unique de Dieu a-t-il voulu venir sur la lerre, se faire homme, souffrir et mourir pour nous,, si ce n'esl pour que nous l'aimions? « Deus » factus est homo, ut familiarius ab homine diligeretur, » dit Hugues de S. Victor. (Tn lib. sent.) Jésus-Christ, dit S. Augustin , est principalement venu sur la terre pour faire connaître à l'homme combien il l'aime : « Maxime » propterea Christus advenit, ut cognosceret homoquan-» tum eum diligat Deus. » (S. Aug. cap. iv. de ca-lhec.) Et si un Dieu nousaime tant, c'est avec justice qu'il exige que nous l'aimions à noire lour : « Notam fecit dileclio-» nem suam, dit S. Bernard, ut experiatur et tuam. » (Serm. xliii. in Cant.) C'est pour obtenir notre amour, au moins par reconnaissance, qu'il nous a fait connaître le grand amour dont il brûlait pour nous.
XIV. ? Verbe éternel, qui êtes venu du ciel en terre vous faire homme, et mourir pour les hommes afin de vous attirer leur amour, comment se fait-il que si peu d'hommes vous aiment? Ah ! beauté infinie, aimable in-fini , digne d'un amour infini, me voici du nombre de ces ingrats que vous avez tant aimés, et qui n'ont point su vous aimer : bien plus, au lieu de vbùs aimer, je vous ai beaucoup offensé ; mais vous vous êtes fait homme, et vous êtes mort pour pardonner aux pécheurs qui délestent leurs fautes et qui veulent vous aimer. Seigneur, me voici; je suis, il est vrai, pécheur, mais je me repens des offen-ses que j'ai commises contre vous, et je veux vous aimer, ayez pitié de moi. Et vous -, Vierge sainle, qui avei été digne par votre humilité de devehir la nière de Dieu, et qui, à ce titre , êtes encore la mère, le refuge et l'avo-cate des pécheurs, priez polir moi; recommandez-moi à votre fils qui vous aime tant, et qui ne vous refuse rien
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de ce que vous lui demandez : dites-lui de me pardonner ; dites-lui qu'il me donne son saint amour, dites-lui qu'il me sauve, afin que je parvienne à l'aimer un jour avec vous face à face dans le paradis. Amen.
SERMON SUR LES DOULEURS DE MARIE,
POUR  LE VENDREDI  DE  LA  PASSÎON. Stabat autem juxta crucem Iesu mater ejus. (Joan. xix. 25.)
Voici une nouvelle espèce de martyre que nous avons à admirer aujourd'hui ; celui d'une mère destinée à voir mourir son fils innocent, condamné comme un malfaiteur, sur un gibet infâme. Cette mère, c'est Marie, que l'Église appelle trop justement, hélas! la reine des martyrs, sans doute parce que Marie souffrit en la mort de Jésus-Christ un martyre plus douloureux que n'a élé celui de tous les martyrs ensemble, parce qu'il fut 1° sans pareil; 2° sans soutien.
PREMIER POINT.
Le martyre de Marie fut sans pareil.
I. J'emploierai ici les paroles du prophète Jérémie: « Cui comparabo te, vel cui assimilabo le, filia Jérusalem?... « magna est sicut mare contritio tua ; quis medebitur » tui? » Non, l'amertume des douleurs de Marie ne peut être comparée aux souffrances de tous les martyrs ; le mar-
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lyre de Marie fut effectué, dit S. Bernard : « Non ferro car-» nificis, sed acerbo dolore cordis. » Dans les autres mar-tyrs, la douleur fut en la chair, mais la douleur de Marie fut dans le cur et dans l'ame, selon la prophétie de S. Simeon, qui lui dit : « Et tuam ipsius animam doloris » gladius pertransibit. » (Luc. ?.)
II.  Arnauld  de Chartres dit que celui qui se serait trouvé sur la montagne du Calvaire lorsque l'agneau sans tache immola sa vie sur la croix, y aurait vu deux autels pour ce sacrifice : l'un dans le corps de Jésus, l'autredans le cur de Marie, où , en même temps que le fils sacri-fiait son corps par la mort, la mère sacrifiait son ame par la compassion qu'elle lui porlait : « Nimirum, in taberna-» culo illo duo tideret altaria, aliud in pectore matris, » aliud in corpore Christi ; Christus carnem, Maria immolat » animam. » (Tract, de sept. verb. Dom. in cruce.) C'est pourquoi, selon S. Antonin, tandis que les autres martyrs sacrifièrent leur propre vie, la Vierge consomma son mar-tyre en sacrifiant celle de son fils qu'elle aimait plus que sa propre vie; et c'est ce qui fit que sa douleur surpassa toutes les douleurs qu'un homme ait jamais souffertes sur cette terre.
III. Il est naturel que quand une mère assiste aux souf-frances de son fils, elle souffre autant que lui. C'est ce qu'affirme S. Augustin en considérant la mère des Macha-bées, qui assista au martyre de ses enfans, ordonné par l'impie Antiochus. Il dit que l'amour lui fit souffrir tous les tourmens que souffrit chacun de ses enfans : « Illa vi-» dendo, in omnibus passa est ; quia amabat omnes, fe-» rebat in oculis, quod in carne omnes. » (Serm. cix. de divers, c. 6.) Érasme ajoute que les mères éprouvent une plus grande douleur en voyant souffrir leurs enfans, que
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si elles souffraient réellement les peines qu'ils endurent. « Parentes atrocius torquentur in liberis, quam in se ip. ».sis. » (Libel. de Machab.) Cela n'est pas toujours vrai dans les autres mères ; mais la chose se réalisa en Marie, qui, en voyant souffrir son fils , souffrit plus que si elle eût enduré réellement toutes ses douleurs. Toutes les plaies qui étaient répandues sur le corps de Jésus, dit S. Bona-venlure, se trouvèrent réunies dans le cur de Marie pour l'affliger en la passion de Jésus : « Singula vulnera per » ejus corpus dispersa, in uno corde sunt unita. » (S. Bo-nav. de planctu Virg. in slim. amor. ) En sorte que le cur de Marie, comme dit S. Laurent Juslinien, devint, à cause de la compassion qu'elle portail à son fils, une es-pèce de miroir de ses douleurs, dans lequel on voyait re-présentés les supplices et les outrages que Jésus-Christ souffrait : « Passionis Christi speculum effectum erat cor » Virginis, in illo agnoscebatur sputa, convicia, ver-» bera, vulnera. » (De agon. Christi, e. Xi.) Ainsi donc, Marie, en la passion de Jésus-Christ, fut dans son cur, souffletée, flagellée, couronnée d'épines, et attachée à la croix même de son fils, à cause de l'amour qu'elle lui por-tait.
IV. Le même S. Laurent contemple Jésus qui, portant sa croix au Calvaire j et voyant à sa suite sa malheureuse mère, lui dit, en se tournant vers elle: « Heu quo pro-» peras, quo venis mater ? crucialu meo cruciaberis, el » ego tuo. » Ah ! ma mère, arrêtez, où allez-vous ? si vous venez au lieu de mon supplice, vous sere* lourmentée par mes tourmens, et je serai affligé par votre affliction. Mais l'amoureuse mère ne laisse point de le suivre, quoiqu'elle sache bien qu'il va lui en coûter plus de mille morts pour assister à celle mort. Elle voit que son fils polie la croix
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pour y être crucifié ; elle prend aussi Ta croix de sa dou-leur, el suit son fils pour être crucifiée avec lui : « Tolle-» bal et mater crucem suam, el sequebatur eum, crucifi-» genda cum ipso. » (Guillelm. ab. inCant. vu.) C'est pourquoi S. Bonavenlure, considérant Marie lorsqu'elle assistait son fils moribond, lui demande : Dites-moi, ô ma reine, où éliez-vous alol's ? étiez-vous près dé la croix ? Non, vous étiez Sur la croix elle-môme, crucifiée avec vo-tre fils. « ? domina, ubi stabas? numquid tantum juxta » crucem? îmo in cruce cUrtì filio cruciïlxa eras. » (Loc. cit. depianct. Virg.) Sur ces paroles dli Sauveur, prédi-tes autrefois par Isaïe : « Torcular calcavi soliis et de gen-» fibus non est vir meCum. » (tsa. xxxvï. S.) Richard dît : Seigneur, si vous n'avez aucun homme en votre passion qui vous accompagne au milieu de vos souffrances, sachez du moins qu'il y a une femme, et que cette femme est vo-ire mère, qui souffre dans son cur tout ce que vous souffrez dans votre corps : « Veriim est, domine -, quod » non est vir tecum, sed mulierum tecutn est, quaeom-» nia vulnera quaj tu suscepisti in corpore, suscepit in » Corde. » (tVich. de laud. Vifg.)
V. Pour exprimer les souffrances Ses aultes martyrs, on les représente chacun avec l'instrUnîetit de son sup-plice : S. André avec la croix ; S. Paul àVec l'épéé ; S. Laurent avec le gril ; Marie nous est représentée tenant son fils mort dans ses bras, parce que Son fils fut l'unique instrument de son martyre, lorsque la compassi on qu'elle en eut la rendil reine des martyrs. Au sujet de cette com-passion que Marié éprouva en la passion de Jésus-€hrist, un auteur, Pinàmonte, exprime une belle et singulière pen-sée? il dit que la douleur de Marie en la passion de Jésus-Christ fut d'autant plus grande qu'elle seule pouvait digne-
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ment compatir à la mort d'un Dieu fait homme pour l'a-mour des hommes. Et le bienheureux Amédée dit encore (Homel. 5, ) que Marie fut beaucoup plus affligée de la passion de son fils que si elle l'avait soufferte elle-même, attendu qu'elle aimait plus son fils qu'elle ne s'aimait elle-même : « Maria torquebatur magis, quam si torque-» relur in se; quia super se incomparabililer diligebat id, » unde dolebat. » C'est pourquoi S. Ildephonse ne craint point d'assurer que c'est peu de dire que les douleurs de Marie surpassèrent tous les lourmens des martyrs réunis : « Parum est, Mariam in passione filii tam acerbos pertu-» lisse dolores, cum omnium martyrum collective lor-» menta superesset. » (??. sinise, mart. de Mar. Cons. xxxvi.) S. Anselme, parlant à la bienheureuse Vierge, lui dit: « Quidquid crudelitatis inflictum est corporibus mar-» tyrum, levé fuit, aut potius nihil, comparatione tuae » passionis.» (S. Anselm.deexcel. Virg.c. v.) Et il ajoute: « Utique, domina, non crediderim te potuisse stimulos » tanti cruciatus, quin vilain amilteres, sustinere, nisi » ipse spiritus tui filii te confortaret. » (Loc. cit.) S. Ber-nardin de Sienne va jusqu'à dire (Tom. i. Serin. 61.) : « Tantus fuit dolor Virginis, quod si inter omnes crea-» turas, quae dolorem pati possunt, dividerelur, omnes » subito interirent. » Qui pourra donc douter que le mar-tyre de Marie ne fut sans égal? Qui pourra ne point con-venir qu'il surpassa celui de tous les martyrs ? car les au-tres martyrs, comme dit S. Antonin (Part. i. tit. xv. c. 24), souffrirent en sacrifiant leur propre vie, au lieu que la Vierge souffrit en sacrifiant à Dieu la vie de son fils, qu'elle aimait infiniment plus que la sienne.
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SECOND  POINT. Le martyre de Marie fut sans soutien.
VI. Les martyrs souffraient dans les tourmens que leur infligeaient les tyrans ; mais le Seigneur, qui n'abandonne jamais ses serviteurs, ne cessait point de les consoler au temps de leurs souffrances. L'amour de Dieu qui brûlait dans leur cur, leur rendait aimables toutes les douleurs. Un S. Vincent souffrait lorsque sur le chevalet on le dé-chirait avec des ongles de fer, et qu'on le brûlait avec des lames ardentes. Mais, dit S. Augustin, le S. parlait avec un tel mépris des tourmens, que : « Alius videbatur pati, » alius loqui. » Un S. Boniface souffrait, lorsque son corps était déchiré par desinstrumens de fer, lorsqu'on lui enfon-çait sous les ongles et dans les chairs des roseaux pointus, et qu'on lui versait du plomb fondu dans la bouche ; mais du-rant ces tortures il ne se lassait pas de remercier Jésus-Christ qui le faisai l souffrir pour son amour. Un S. Laurent souffrait, lorsqu'on le brûlait sur le gril ; mais ^amour dont il était embrasé, dit S. Augustin, l'empêchait de sentir le tour-ment du feu, et la mort même ; « In illa longa morte, in » illis tormentis, tormenta non sensit. » (S. Aug. tract. xxvii.) Ainsi, plus les saints martyrs brûlaient d'amour pour Dieu, moins ils sentaient les douleurs. Ainsi, le seul souvenir de la passion de Jésus-Christ suffisait pour les consoler dans leurs tortures. Le contraire arriva à Marie; caries douleurs de son Jésus faisaient son martyre, et l'a-mour de Jésus était son unique-bourreau. Il faut ici ré-péter les paroles de Jérémie : « Magna est velut mare con-tritio tua, quis medebitur tui?» Comme la mer est (ouïe salée et qu'elle ne renferme pas une seule goulle d'eau
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douce, ainsi le cur de Marie était tout plein d'amer-tume , sans qu'il éprouvât le moindre soulagement, ? Qujs » medebitur lui? » Son fils seul pouvait la consoler et gué-rir ses plaies ; mais comment Marie dans sa douleur pou-vait-elle recevoir du soulagement de son, fils crucifié, si l'amour qu'elle portail à ce même fils faisajt tout son mar-tyre?
VII.  Pour comprendre donc combien fut grande la dou-leur de Marie il faudrait comprendre, dit Cornélius à La-pide, combien grand était l'amour qu'elle lui portait: « Ut scias quantus fuerit dolor bealaî Virginis, cogita » quantus fuerit amor. » Mais qui pourra mesurer cet amour? Le bienheureux Amédée considérait que dans le cur de Marie deux amours se trouvaient réunis : l'amour naturel qu'elle portait à Jésus comme à s,on fils, et l'amour surnaturel qu'elle lui portait comme à son Dieu : « Duse » dilectiones in unum connexerant,. el ex duobus amori-» bus pactus est unus. »~(^om. 5. de Laud. Virg.) De ces deux amours il résultait un seul amour, mais un amour si grand, que Guillaume de Paris ne craignit point d'assurer que Marie aima Jésus «, quantum capere potuit » puri hominis modus. » Ainsi donc CQmme nulle créa-ture n'a aimé Dieu autant que Marie, il n'y a pas eu de douleurs égales à la douleur de Marie. « Unde, sicut non » fuit amor sicut amor ejus, ita non fujt dolor sicut » dolor ejus. » (Richard, de S. Laurent.)
VIII.  « Stabat autem juxta crucem Jesu mater ejus. » (Joan. xix.) Arrêtons-nous un moment pour considérer ces paroles, avant de finir le sermon, el terminons ensuite : mais renouveliez ici toute votre attention. «. Stabat : » lorsque Jésus était en croix, ses disciples l'avaient déjà abandqimé depuis le moment où il avait été pris dans le jar-
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dindesolives : «Omnes, relicto eo, fugerunt. » (Math, ?????. 56.) Les disciples l'abandonnèrent, mais l'amoureuse mère iuH'abandonna pas : elle voulut l'assister jusqu'à son dei-nier moment « Stabat juxta : » Les mères prennent la fuite lorsqu'elles voient leui;s fils dans une grande souf-france sans pouvoir les secourir. Elles n'ont pas la force de supporter une telle douleur, et c'est pourquoi elles s'éloignent. Marie regarde son fils agonisant sur la croix; elle voit que ses douleuis yont lui ôler la vie; elle vou-drait le soulager dans celte extrémité, mais cela ne lui est pas permis : elle ne fuit pas néanmoins, elle ne s'éloigne pas, mais elle s'approche davantage de la cçoix où son fils est mourant. « StaBat juxta crucem: » La croix fut le lit cruel réservé à Jésus à l'heure de sa mort. Marie qui l'assiste ne détourne pas de lui ses regards, elle le voit tout déchiré par les fouets, par les épines, et par les clous. Elle observa que ce pauvre fils suspendu à trois crochets de fer ne trouve point de repos : elle voudrait, comme je viens de le dire, lui donner quelque secours, elle voudrait au moins le faire expirer dans ses bras; mais tout cela lui est refusé. ? croix , dit-elle, rends-moi mon fils : tu es un gibet élevé pour les malfaiteurs^ mais mon fils est in-nocent. Mais calmez-voms, mère de douleurs, Dieu veut que la croix ne vous rende voire fils, qu'après qu'il aura expiré.
IX. S. Bonaventura, considérant la douleur de Marie en la mort de son fils, dit : « Nullus dolor amarior, quia « nulla proles çharior. » (De Compass, Yirg. c. n.) Si donc il n'y a point eu de fils plus aimable que Jésus, ni de mère plus aimante que Marie, quelle douleur pourra être comparée à la douleur de Marie? « Non fuit talis filius, » non fuit talis mater : non fuit tanta charilas, non fuit
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» dolor tantus. Ideo quanto dilexit tenerius, tanlo \ui. » nerata est profundius. » (Richard. 1. 3. de laud. Yirg.) Marie voyait son fils tout près de mourir ; et le regardant avec des yeux pleins, de pitié, elle semblait lui dire: ah! mon fils, vous vous en allez, vous me quittez, et vous ne me dites rien? laissez-moi quelque souvenir de vous. Voici le souvenir que Jésus-Christ lui laissa : « Mu-» lier, lui dit-il, ecce filius luus, » en lui désignant S. Jean qui était à ses côtés; et c'est par ces paroles qu'il prit congé de sa mère. 11 l'appella femme, « mulier, » pour ne point augmenter son chagrin en lui donnant le nom de mère. Femme, voilà voire fils,^c'est lui qui vous assistera après ma mort.
X.  « Stabat juxta crucem mater ejus. » Considérons en-fin Marie qui, étant aux pieds de la croix, voit mourir son fils. Mais ô Dieu ! quel est ce fils qu'elle voit mou-rir ! un fils qui l'avait choisie pour sa mère de toute éter-nité, et qui dans son amour l'avait préférée à tous les hommes et à lous les anges : un fils si beau, si saint et si aimable : un fils qui lui avait toujours été soumis: un fils qui était son unique amour, puisqu'il était en même temps son fils et son Dieu ; et Marie dut le voir mourir de douleur sous ses yeux. Mais l'heure de la mort de Jé-sus étant arrivée, cette mère affligée voit que son fils sur la croix souffre les derniers assauts de la mort. Voilà qu'il abandonne son corps, baisse la tête sur sa poitrine, ouvre la bouche et expire, La foule qui l'environne s'écrie: II est mort, il est mort. Marie joint sa voix à celle du peuple, et elle dit ": Ah ! mon Jésus , mon fils, vous êtes mort ï
XI, Jésus ayant rendu le dernier soupir est descendu de laeroix; Marie s'approche, et lui tend les bras; puis, le
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pressant contre son sein , elle regarde de près cette lète bjessée par les épines, ces mains percées de clous, et ce corps tout déchiré: ah mon fils! dit-elle, où vous a réduit l'amour que vous avez porté aux hommes ! Mais les disciples craignant que Marie en serrant son fils dans ses bras ne mourût de douleur, s'avancent près d'elle tou-chés de compassion; ils lui ôlent avec une violence res-pectueuse ce fils mort, et l'ayant enveloppé dans le suaire, ils le portent au tombeau ; les saintes femmes l'accompa-gnent, et Marie, la mère de douleurs, se joint à elles pour suivre son fils au sépulcre, où, après l'avoir enseveli de ses propres mains, elle lui donne le dernier adieu, et se relire. S. Bernard dit que Marie était si triste et si affli-gée, qu'elle faisait verser des larmes à tous ceux qui la rencontraient : « Omnes plorabant qui obviebant ei ; » et il ajoute que ceux qui l'accompagnaient pleuraient plus sur elle que sur le Seigneur : « Super ipsam potius quam » super Dominum plangebant.»
XII. Chrétiens auditeurs, soyons dévots aux douleurs de Marie : Le bienheureux Albert-le-Grand dit, que comme nous sommes obligés envers Jésus-Christ pour la mort qu'il a soufferte, de même nous sommes obligés envers Marie, pour les douleurs qu'elle a endurées en offrant à Dieu la mort de son fils pour notre salut : « Sicut totus » mundus obligatur Deo propter passionem, sic obligatur » dominae propter compassionern. » (Super Mis. cap. xx.) L'ange révéla à sainte Brigitte que la sainte Vierge sacrifia elle-même au Père éternel la vie de son fils pour notre salut; sacrifice, qui comme nous l'avons dit, lui coûta une peine plus grande que tous les martyres, et que la mort même. Mais la divine mère se plaignit à sainte Brigitte de ce que très-peu dé personnes compatissaient à ses douleurs, tan-vii.                                                           '47
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dis que la plupart des hommes vivaient sans y penser. « Respicio si forte sint qui compatiantur mihi, et reco-' » gilent dolorem meum, ei valde paucos invenio. » Elle recommanda donc à la sainte : « Ideo filia mea, licet à » multis oblita sim, tu non obliviscaris mei. » (Rev. lib. ii. c. 24.) C'est pourquoi celte Vierge apparut aux fondateurs de l'ordre des serviteurs de Marie en 4239, pour leur recommander d'établir un ordre religieux en mé-moire de ses douleurs, comme il fut établi depuis. Jésus lui-même dit un jour à la bienheureuse Véronique de Binasco : « Ma fille, les larmes que l'on répand en l'hon-» neur de ma passion me sont chères, mais comme j'aime » ma mère Marie d'un amour immense, la méditation » des douleurs qu'elle souffrit à ma mort, m'est bien » chère aussi.» (Ap. Bolland. 15. januar.) Il faut encore savoir que, selon le témoignage de Pelbart (Slellar. lib. 3. part. 5. art. 5.) il fut révélé à sainte Elisabeth, vierge bénédictine, que le Seigneur a promis quatre grâces à ceux qui se montrent dévols aux douleurs de Marie : 4° Que celui qui l'invoquera par ses douleurs, méritera de faire pénitence de ses péchés avant de mourir: 2° Qu'il les con-solera dans leurs tribulations et surtout dans celle de la mort : 3° Qu'il imprimera sa passion dans leur mémoire et dans leur cur : 4° II lui dit qu'il avait donné à Marie la puissance d'obtenir toules les grâces qu'elle voudra en fa-veur de ceux qui pratiqueront la dévotion à ses douleurs.
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NEUVAINE DE MEDITATIONS
POUR  LES  NEUF  JOURS  QUI  PRÉCÈDENT  LA  FÊTE  DE  LA. PURIFICATION DE LA VIERGE, COMMENÇANT LE  24  JANVIER.
Ces méditations sont composées sur les litanies deN. D. de Lo-rette ; et elles peuvent servir pour toutes les neuvaines qui pré-cèdent les principales fêtes de la Mère de Dieu.
PREMIER  JOUR.
« Sancta Maria, ora pronobis. » Puisque, dans les li-tanies de Notre-Dame, l'Église nous apprend à répéter tant de fois la démande que nous lui faisons de prier pour nous, « ora pro nobis, » il convient, avant de méditer les titres sous lesquels on invoque la sainte Vierge, de considérer combien les prières de Marie sont puissanles auprès de Dieu. Heureux celui pour qui Marie prie. Jésus aime à être prié par uriemèresi chérie, afin de lui accor-der tout ce qu'elle demande. Un jour sainte Brigitte enten-dit que Jésus parlait à Marie, et lui disait : « Mater, pelé » quod vis a me, non enim poiest esse inanis petitio tua. » Ma mère, vous savez que vos prières ne peuvent point ne pas être exaucées ; demandez-moi donc ce que vous vou-drez : et il ajouta ensuite : « Tu nihil mihi negasti in » terris, ego tibi nihil negabo in coelis. » ? ma mère, puis-que vous ne m'avez rien refusé sur la terre, il convient que je ne vous refuse rien de tout ce que vous me deman-derez maintenant que je suis dans le ciel. S. Bernard dit · « A filio audiri est exaudiri. » II suffit que Marie parle;
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son fils lui accorde tout ce qu'elle lui demande. Prions donc toujours cette divine mère si nous voulons acquérir le salut éternel, et disons-lui avec S. André de Candie, ou de Jérusalem : « Nous vous supplions donc, ? Vierge » sainte, de nous accorder le secours de vos prières au-» près de Dieu ; prières qui sont plus précieuses que tous » les trésors de la terre ,· prières qui nous obtiennent une » grande abondance de grâces; prières qui confondent les » ennemis et triomphent de leurs forces. ?»
IL « Sancta Maria, » Le nom de Marie est un nom de salut. Ce nom ne vient point de la terre, mais il vient du ciel ; aussi S. Épiphane dit que ce nom ne fut point donné à Marie par ses parents, mais qu'il lui fut imposé par la volonté expresse de Dieu. H suit de là qu'après le nom de Jésus, le nom de Marie est supérieur à tous les noms, parce que Dieu l'a rempli de grâces et de douceur pour obtenir tout bien à celui qui le prononce. S. Bernard di-sait : « ? Marie, vous ne pouvez être nommée sans en-» flammer de votre amour le cur de celui qui vous «nomme. » El le bienheureux Henry de Suse s'écriait : « ? Marie, que devez-vous être vous-même, si votre nom » est si aimable et si gracieux ! » Le nom de Marie est plein de bénédictions : S. Bonavenlure disail que le nom de Marie ne peut être invoqué sans qu'il n'en revienne quelque avantage à celui qui l'invoque. Ce nom a surtout la force de surmonter les tentations de l'enfer. Ah! ma souveraine, si je vous avais toujours invoqué dans mes tentations, je ne serais jamais tombé. Dorénavant je vous invoquerai sans cesse en vous disant : « Marie, assislez-» moi, Marie, souvenez-vous de moi.» Et vous, obtenez-moi la grâce de vous invoquer toujours dans les dangers où se trouvera mon ame,
DE  MARIE.                                      261
III. « Sancta Dei genitrix ». Si les prières des saints sont d'un grand poids devant Dieu, combien plus ne vau-dront point celles de Marie? Gelles-là sont des prières de serviteurs, mais celles-ci sont des prières de mère. S. An-lonin disait que les prières de Marie avaient, pris de Jé-sus-Christ , la force du commandement : « Oratio virginis » habet rationum imperii. » C'est pourquoi il assurait qu'il était impossible que celte mère demandât une grâce à soli fils, sans que le fils la lui accordât : « Impossibile » est Deiparam non exaiidiri. » De là, S. Bernard nous exhorte à demander par le canal de Marie toutes les grâ-ces que nous voulons obtenir de Dieu; : Quaeramus gra-» tiam, et per Mariam quramus. « Parce qu'étant mère, elle est toujours exaucée : « Quia mater est, et fruslrari » non potest. » Auguste mère de Dieu, priez Jésus pour moi ; regardez les misères de mon ame, et ayez pitié de moi. Priez, et ne cessez jamais de prier, jusqu'à ce que Vous me voyiez en sûreté dans le paradis. ? Marie, vous êtes mon espérance, ne m'abandonnez pas : « ? sancta » Dei genitrix, ora pronobis* »
DEUXIÈME JOUR.
?. « Mater'divinae gratiae. » S. Anselme appelle Marie : « Mater omnium gratiarum, » et Idiota : « Thesauraria » gratiarum, y) C'est pourquoi S. Bernardin de Sienne dit : « Omnia dona et gratiae quibus vult, quando vult, » et quomodo vult, per ipsius manus dispensantur. » Toutes les grâces que nous recevons de Dieu , nous sont distribuées par les mains de Marie, et elles sont dispensées à qui elle veut, lorsqu'elle le veut et comme elle le veut. C'est ce qu'elle dit elle-même : « Mecum sunt divitiae, ut
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» dilem diligentes me. » (Prov. vm.) Le Seigneur a placé dans mes mains toutes les richesses de sa grâce, afin que j'en enrichisse ceux qui m'aiment. Donc, ò ma reine, si je vous aime je ne serai plus pauvre comme je le suis. Après Dieu, je vous aime par-dessus toute chose; obte-nez-moi une plus grande tendresse et un plus grand amour pour voire bonlé. S. Bonavenlure me dit que tous ceux que vous voudrez sauver seront sauvés : « Quem ipsa vis, » salvus erit. » C'est pourquoi je vous dirai avec le même saint : « ? salus le invocandum, salva me. » ? salut de ceux qui vous invoquent, sauvez-moi de l'enfer, et d'a-bord sauvez - moi du péché, qui seul peut m'y con-duire.
II. «Mater purissima. » Celle mère Vierge, toute chaste et toule pure, rend chasles et purs lous ses serviteurs. S. Ambroise dit que, même lorsqu'elle, élail sur la terre, Marie inspirait à ceux qui la regardaient l'amour de la purelé par sa seule présence : «Tanla erat Mariai gratia, ut » si quis inviseret, integritatis insigne donum conferret. » Elle fut appelée lys entre les épines : « Sicut lilium inler » spinas, sic arnica mea inler filios. » (Cant. ?. 2.) Tou-tes les autres vierges, dit Denis-le-Charlreux, sont des épines ou pour elles-mêmes ou pour les autres; mais la bienheureuse Vierge ne fut une épine ni pour elle, ni pour personne, puisqu'elle inspirait de pures et saintes affections à lous ceux qui la regardaient. Frigenius, au-teur de la Vie de S. Thomas d'Aquin, écrit en oulre que le saint disait que les images mêmes de celte chasle tourte-relle éteignent les ardeurs sensuelles de ceux qui les re-gardent avec dévotion. Le V. Jean Avila raconte que plusieurs personnes tentées sur la chastelé, s'étaient con-servées pures par la dévolion à Notre-Dame. ? combien
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grande est surtout la vertu du nom de Marie, pour vain-cre les lenlalions de ce péché! ? Maiie très-pure, déli-vrez-moi de ce vice, faites que je recoure toujours à vous dans les tentations, en vous invoquant tant qu'elles dure-ront.
III. « Mater inviolata. » Marie fut celte femme imma-culée qui apparut aux yeux de Dieu toute belle et sans ta-che : « Tota pulchra es, arnica mea, et macula non est » in te. » (Cant. iv. 7.) Et c'est pour cela qu'elle fut appelée la médiatrice de la paix à l'égard des pécheurs, comme la salue S. Ephrem : « Ave orbis conciliatrix. » Elcommeelleleditelle-mêmcdanslesCantiques^in, 10) : « Ex quo facta sum coram eo quasi pacem reperiens. » S .Gré-goire di t que si un sujet rebelle se présentait devant son roi of-fensé pour l'apaiser, il ne ferai l que provoquer davantage son courroux. Puis doncqueMarie est destinée à faire la paix en-tre Dieu et les hommes, il ne convenait point qu'elle fût pécheresse ou complice du péché d'Adam. C'est pourquoi le Seigneur préserva Marie de* toute tache de péché. Ah ! ma reine immaculée, ô blanche colombe, qui êtes si agréable à Dieu, ne dédaignez point de jeter vos regards sur les souillures et les plaies innombrables de mon ame; regardez-moi et secourez-moi. Ce Dieu qui vous aime tant ne vous refuse rien ; et vous non plus, vous ne savez rien refuser à celui qui vous appelle à son secours. 0 Marie, je recours à vous, ayez pitié de moi : « Maler inviolata, » ora pro nobis. »
TROISIÈME  JOUR.
I. « Maler amabilis. » Richard de S. Laurent écrit : ? Fuit beata Virgo amabilis oculis ipsius Dei. » Marie fut si belle aux yeux de Dieu, que Dieu fut ravi de sa beauté :
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« Quam pulchra es arnica mea, quam pulchra es! » (Canl. iv. 1.) En sorle qu'il l'appela son unique colombe, son unique parfaite : « Una est columba mea, una est » perfecta mea. » (Cant. vi.) II est certain, comme dit le P. Suarez, que Dieu aime plus Marie que lous les autres saints ensemble, et c'est avec raison, puisqu'elle seule aima plus Dieu que lous les anges et les hommes ensem-ble ne le peuvent faire. ? très-belle Marie, ô très-aimable Marie, vous avez su gagner le cur de Dieu, prenez en-core mon pauvre cur et sanctifiez-moi. Je vous aime et je me confie en'vous. « Mater- amabilis, ora pro nobis. »
II.  « Mater Salvatoris, ? S. Bonaventure appelle Marie médialric&de noire salut, « Maria mediatrix nostras salu-» lis, » et S. Jean Damascène l'instrument du salut du monde :   « Salvalrix  mundi  suo modo. »   On peut, pour deux raisons, appeler ainsi Marie, et dire qu'elle est noire médiatrice, c'est-à-dire, médiatrice de grâce, comme Jésus-Christ est le médiateur de justice, à cause du consentement qu'elle donna à l'incarnation du Verbe, puisque, par ce consentement, dit S. Bernardin, elle nous procura le salut : « Per hunc consensum, omnium » salutem procuravit. » A cause du consentement qu'elle donna à la mort de son fils, s'étant résignée à le voir sa-crifié sur la croix pour notre salut. Je vous dirai donc, ô mère démon Sauveur, sauvez-moi maintenant par voire intercession, vous qui autrefois offrîtes à Dieu pour moi la vie de voire fils.
III.  « Virgo veneranda. » Selon S. Anselme, dire que Marie est mère de Dieu, c'est dire une chose qui surpasse lout ce qu'on peul dire ou imaginer de plus grand après Dieu; c'est pourquoi il lui parle ainsi : « O Marie, rien ne » vous esi égal, puisque toul est ou au-dessus, ou au-des-
DE  MARIE.                                    265
» sous de vous : ce qui est au-dessus de vous, c'est Dieu : » ce qui est au-dessous de vous, c'est tout ce qui n'est » point Dieu. » En un mol, S. Bernardin de Sienne af-firme que Dieu seul peut connaître la grandeur de Marie : « Tanta est perfectio virginis, ulsoli Deo agnoscenda re-» servetur. » Le bienheureux Alberl-le-Grand dit de plus que Marie ne pouvait être plus unie à Dieu, à moms qu'elle ne devînt Dieu : « Magis Deo conjungi non potuit, nisi » fieret Deus. » Elle est donc bien digne de notre véné-rai ion cette auguste mère de Dieu, puisque Dieu même ne pouvait la faire plus grande qu'en la rendant sa mère. ? mère de Dieu et ma mère, ô Marie, je vous vénère, et je voudrais que vous fussiez vénérée de tous les curs, la grande reine telle que vous êtes. Ayez compassion d'un pauvre pécheur, qui vous aime et qui se confie en vous : « Virgo veneranda, ora pio nobis. »
QUATRIÈME JOUR.
?. « Virgo praedicanda. » La sainte Église chante que Marie est digne de toute louange, « omni laude dignis-» sima »; parce que, selon la pensée de S. Ildefonse, toute louange qui est donnée à Marie retourne à l'hon-neur de son fils : « refundilurin filium quod impenditur » malri. » C'est pourquoi S. Georges de Nicomédie dit avec raison que Dieu reçoit les louanges données à Marie, comme si elles étaient données à lui-même : « Tuam enim » gloriam creator existimat esse propriam. » La sainte Vierge promet le paradis à celui qui a soin de la faire connaître et de la foire aimer : « Qui elucidant me, vi-» tam aeternam habebunt.» (Offic. in Conc. b. Virg.) Aussi Richard de S. Laurent dit : « Honorantes eam in hoc
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» saeculo, honorabit in futuro. » Marie fera honorer dans l'éternité ceux qui l'honorent durant leur vie. S. Anselme dit que comme Marie, en devenant mère de Dieu , devini l'instrument du salut des pécheurs ; ainsi les pécheurs, en publiant les louanges de Marie, reçoivent le salut. Tous ne peuvent être prédicateurs; mais tous peuvent la louer, et faire concevoir aux aulres, en parlant familière-ment à des parens, à des amis, les prérogatives de Marie, sa puissance, sa miséricorde, etc., et les porter ainsi à la dévotion envers celte divine mère. ? reine du ciel, je veux faire dorénavant tout ce que je pourrai pour vous faire vénérer et aimer par tous les hommes. Acceptez mon dé-sir et donnez-moi le secours pour l'exécutver ; en attendam écrivez-moi au nombre de vos serviteurs, et ne permettez point que je redevienne-jamais esclave de Lucifer.
H, « Virgo potens. » Et qui d'entre les saints est aussi puissant auprès de Dieu que sa très-sainte mère? Elle ob-tient lout ce qu'elle veut : « Velis lu et omnia fiant », lui dil S.Bernard.ll suffit que vous veuilliez pour que lout se fasse. S. Pierre Damien va jusqu'à dire que quand Marie de-mande une grâce à Dieu, elle ne prie pas en quelque sorle, mais elle commande : « Accedit, non rogans . sed impe-» rans, nam filius nihil negans, honorat. » Ainsi Dieu le fils honore cette mère bien-aimée, en lui accordaul lout ce qu'elle demande, même en faveur des pécheurs. C'est pourquoi S. Germain lui dit : Vous êtes, ô mère de Dieu, » toute-puissante pour sauver les pécheurs, et vous n'avez » point besoin d'autre recommandation auprès de Dieu, » puisque vous êles la mère de la vraie vie. » ? Marie, vous pouvez me sanctifier, je me confie en vous.
III. « Virgo clemens. » Aulanl Marie est puissanle au-près de Dieu , aillant elle est clémenie et miséricordieuse
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envers celui qui a recours à son intercession : « Nec facul-» tas, nec voluntas illi deesse potest, » dit S. Bernard. Marie étant mère de Dieu, ne peut manquer de puis-sance pour nous sauver; et comme elle est notre mère, la volonté de nous secourir ne peut pas non plus lui man-quer. El qui jamais a été abandonné, ayant eu recours à Marie ? « Sileat misericordiam tuam, » disait le même S. Bernard, « si quis te invocatam meminerit defuisse : » qu'il cesse de louer votre miséricorde, celui qui, vous ayant invoqué , se rappelle que vous l'avez abandonné. S. Bonavenlure dit que Marie désire tellement d'être priée par nous, afin de nous dispenser ses faveurs avec plus d'a-bondance , qu'elle se tient pour offensée, non-seulement par celui qui lui fait des injures, mais encore par celui qui ne lui demande point ses grâces : » In te, Domina, » peccant non tantum qui tibi injuriam irrogant, sed etiam » qui te non rogant. » Non, il n'est point nécessaiie de prier beaucoup cette mère de miséricorde pour obtenir son secours, il suffit de le lui demander avec confiance : « Velocius occurrit ejus pietas, quam invocetur, « dit Richard de Saint-Victor. Sa clémence vient à notre secours avant qu'on ne l'en prie, et il en donne la raison : « Non » potest miserias scire, et non subvenire. » Elle ne peut voir nos misères sans être portée à les secourir. Regardez donc mes misères, ô Marie, regardez-les et secourez-moi. « Virgo clemens, ora pro nobis. »
CINQUIÈME JOUR.
1. « Virgo fidelis. » Bienheureux celui qui se tient aux portes de Marie pour la prier, comme les pauvres assiègent les portes des riches pour obtenir quelques secours! « Bea-
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» tus homo, dit-elle, qui audit me, et vigilat ad fores » meas quotidie. » (Prov. vin, 34.) Oh ! que ne sommes-nous fidèles à servir cette divine mère, comme elle est fidèle à nous secourir, lorsque nous la prions ! Marie pro-met à celui qui la sert et qui l'honore, l'exemption du péché et le salut éternel : « Qui operantur in me, non » peccabunt, qui elucidant me, vitam aeternam habe-» bunt. » (Eccli. xxiv, 51.) Elle nous appelle tous, afin que nous recourions tous à elle, et elle nous promet toutes les grâces que nous espérons. « In me gratia omnis vise » et veritatis; in me omnis spes vitae et virtutis!.*, tfan-» site ad me omnes. » (Eccli. xxiv.) S. Laurent Justinien appliquée Marie cet autre texte de l'Ecclésiastique (vi. 3i.)~« Vincula illius alligatura salutaris, « et il ajoute : » quare vincula ? nisi quia servos suos ligat, ne discur-» rant per campos licentiae. » Marie attache ses serviteurs, afin qu'ils ne prennent trop de liberté, de peur que cette liberté ne soit la cause de leur ruine. ? mère de Dieu, je mets en vous toute mon espérance, c'est à vous de me préserver de toute rechute dans le péché. Ma souveraine, ne m'abandonnez point, obtenez-moi de mourir plutôt que de perdre la grâce de Dieu.
II. « Causa nostrae laetitiae. » Comme après la tristesse et les ténèbres de la nuit, l'aurore apporte l'allégresse; ainsi après les ténèbres du péché, qui couvrirent la terre durant quatre mille ans avant la venue de Jésus-Christ, la naissance de notre aurore Marie apporta la joie au monde. « Nata Maria, surrexit aurora, dit un sainl père. » L'aurore est l'avant-coureur du soleil, ainsi Marie fut l'a-vaiit-coureur du verbe incarné* soleil de justice ; et notre Rédempteur, qui par sa mort, nous délivra de la mort éternelle. C'est avec raison que l'Église chante le jour de la
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nativité de Marie : « Nativitas tua, sancta dei genitrix, » gaudium annuntiavit universo mundo. » Et comme Marie fui la cause de notre joie, elle en est aussi le complé-ment; puisque S. Bernard dit que Jésus-Christ a placé entre les mains de sa mère tout le prix de ses mérites, afin que nous reçussions par Marie lous les biens que nous devions avoir : « Redempturus humanum genus, univer-» sum peritum contulit in Maria, ul si quid salutis no-» bis est, ab illa noverimus redundare. ^ ? mère de Dieu, vous êtes mon allégresse et mon espérance, puisque vous ne refusez vos faveurs à personne, et que vous obtenez de Dieu tout ce que vous voulez.
III. « Vas insigne devotionis. » La dévotion, comme enseigne S. Thomas, consiste dans la promptitude avec laquelle notre volonté se soumet à celle de Dieu. Ce fut principalement cetle vertu qui rendit si chère à Dieu sa très-sainte mère, et c'est ce que signifiait la réponse que fit le Rédempteur à cetle femme, qui appelait bienheu-reux le sein qui l'avait porté* « Quinimo, beati qui au-» diunl verbum Dei et custodiunt illud. » (Luc. 11.) Le Seigneur, dit Bède, veut dire par-là qae Marie était plus heureuse par l'union de sa volonté à la volonté de Dieu, que par l'unique privilège d'être sa mère. Les fleure qui se tournent toujours vers le soleil sonl un symbole de Marie. La volonté de Dieu fui le seul but où lendit son cur, et le seul qui put le contenter, comme elle le dit dans son cantique: «Et exultavit spiritus meus, in Deo sa-» lutari meo. » Que vous avez été heureuse, ô ma sou-veraine , puisque vous fûtes loute unie et toujours unie à la volonté divine ! obtenez-moi la grâce de vivre d'une manière conforme à la volonté de Dieu, durant le temps qui me reste à vivre.
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SIXIÈME  JOUR.
I. « Rosa mystica. » II est dit de Marie dans les sainls Cantiques, qu'elle fui le jardin fermé de Dieu. « Hortus » conclusus,  soror  mea, sponsa. »  (iv, 12.)   Dans ce jardin, dit S. Bernard, le Seigneur planta   toutes les fleurs qui ornent l'Église, et entr'aulres, la violette de l'humililé, le lys de la pureté, la rosé de la charité. La rosé est ordinairement rouge , c'est pour cela que Marie fut appelée rosé, à cause de l'ardente churité dont elle brûla toujours pour Dieu et pour nous. Idiota dit : « Rosa » rubicunda, per Dei et proximi chari talem; nam igneus » color charitalem denotat. » Et où pourrions-nous trou-ver une avocate qui s'occupât plus de notre salut, et qui nous aimât plus que Marie? « Unam solam in clis fa-« temur esse sollicitam, » dit S. Augustin, en parlant de cette Vierge. 0 ma chère mère, que ne puis-je vous aimer comme vous m'aimez vous-même! je ne veux pas cependant laisser de faire lout ce qui est en moi pour vous honorer et pour vous aimer. Ma douce souveraine, obte-nez-moi la grâce de vous être fidèle.
H. « Tunis Davidica. » Marie est appelée dans les saints Canliques, tour de David : « Collum tuum sicut turris Da-» vid, mille clipei pendent ex ea, omnis armatura for-» lium. » (Cant. iv, 4.) S. Bernardin dit que la lourde David était élevée, c'est-à-dire placée à Sion, et qu'on appelle Marie tour de David pour marquer l'élévation de cette sublime créature. « Sicut Sion locus erat eminentis-»> simus, sic beata Virgo altissima. >> Aussi, est-il dit dans les Psaumes que les fondemens de la sainteté surpassent la hauteur des montagnes : « Fundamenta ejus in mon-
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» tibus sanclis. » (Psalm. lxxxvi.) S. Grégoire explique ces paroles, en disant que la divine mère fut plus sainte dès les premiers momens de sa vie, que ne l'ont élé tous les saints au moment de leur mort. Ah ! ma reine et ma mère, je tne réjouis de votre grandeur, et je serais disposé à donner ma vie pour vous empêcher de perdre un seul degré de voire gloire, si jamais elle pouvait souffrir une diminution. Oh! que ne puis-jeven versant tout mon sang, obtenir que toutes les nations du monde vous hono-rent et vous aiment, comme leur grande souveraine telle que vous l'êtes.
III. « Turris eburnea. » Tour d'ivoire, c'est encore ainsi que Marie est appelée : « Collum tuum sicut turris «eburnea. » (Cant. iv, 7.) Marie est appelé cou d'ivoire, parce qu'elle est le cou mystique, par lequel la tête de Jé-sus-Christ communique aux fidèles qui sont les membres du corps mystique de l'Église, les esprits vitaux, c'est-à-dire, les secours divins, qui conservent en nous la vie de la grâce ; telle esl la pensée de S. Bernardin : « Per Vir-»ginem, a capile Christo vitales gratiae in ejus corpus » mysticum Iransfundantur. » Le saint ajoute, que dès le moment où Marie conçut dans son sein le Verbe incarné, elle obtint de Dieu l'honneur d'être l'intermédiaire sans lequel personne n'obliendrait la grâce. L'ivoire d'ailleurs joint la beauté à la force ; c'est pourquoi l'abbé Ruperl dil en parlant de Marie : « Sicut'turris eburnea, Deoama-» bilis, diabolo terribilis. » Donc, ô ma souveraine, puis-que vous êtes si aimée de Dieu, vous pouvez nous obte-nir toute espèce de bien ; et parce que vous êtes terrible aux démons, vous pouvez nous délivrer de leurs embû-ches. Ayez pitié de nous , qui avons l'honneur de vivre sous votre protection.
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SEPTIÈME JOUR.
I. « Domus aurea. » L'or est le symbole de l'amour. C'est pourquoi le bienheureux Albert-le-Grand appelle Ma-rie : « Templum aureum charitatis. » Et c'est à juste litre ; car S. Thomas dit que de même que dans le temple tout était couvert d'or, ainsi la belle ame de Marie fut remplie de charité : « Nihil erat in templo, quod non auro tegere-» tur; nihil erat in Virgine quod non sanctitate plenum » esset. » Marie fut celte maison d'or que la sagesse éter-nelle, c'est-à-dire le Verbe de Dieu, se choisit pour son ha-bitation sur la terre : «Sapientia aedificavit sibi domum.» (Prov. 9.) Or , cette maison de Dieu est si riche, dit Ri-chard de S. Laurent, qu'elle peut soulager toutes nos mi-sères : « Domus Dei cujus tanta est abundantia, quod nos-» tram potest replere inopiam. * ? Marie, vous brûlez d'un tel amour pour Dieu . que vous désirez le voir aimé de toutes les créatures. C'est la grâce que je vous demande sur toutes choses, et que j'espère de vous ; obtenez-moi un ardent amour de Dieu.
IL « Foederis arca. » Ischius appelle Marie: «Arca » Noë largior. » Arche plus spacieuse que celle de Noë; parce que dans celle-ci il n'y eut que deux animaux de chaque espèce qui y trouvèrent place, tandis que sous le manteau de Marie les justes et les pécheurs, tous en un mol, peuvent se réfugier; c'est ce que Slc Gertrude eut un jour le bonheur de voir : II lui sembla qu'une multitude de lions, de léopards, et d'autres animaux féroces allaient se réfugier sous le manteau de Marie : elle ne les repous-sait point, mais elle les caressait de sa main bienfaisante afin qu'ils ne prissent pas la fuite. Les animaux qui entré-
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renl dans l'arche demeurèrent animaux , mais les pécheurs qui se réfugient près de Marie ne restent point pécheurs. Elle saura bien changer leur cur, et les rendra agréables à Dieu. La bienheureuse Vierge fit cette révélation à S. Brigitte: « L'homme, quelque coupable qu'il sesoit rendu, » s'il a recours à moi par une sincère conversion, je suis » prêle à le recevoir à l'instant. Je ne considère point les » péchés dont il est couvert, mais seulement sa bonne vo-? » lonté ; alors je ne dédaigne pas de bander et de guérir ses » plaies ; car je suis appelée, et je suis en effet, la mère de » miséricorde. » ? mère de misericorde, vous dirai-je donc avec §. Augustin , souvenez-vous qu'on n'a jamais ouï dire que vous ayez repoussé aucun pécheur qui ait eu re-cours à vous pour demander votre secours ; et moi aussi, misérable, j'ai recours à vous, et je me confie en vous. 111. « Janua cli. » Marie est appelée porte du ciel, par-ce que nul ne peut entrer au ciel que par Marie : « Nul-» lus potest coelum intrare, nisi per Mariam tanquam per » portam, » dit S. Bonavenlure. « In Jérusalem potestas » mea, » dit notre souveraine. (In missa beatae Virgini.) Richard de S. Laurent ajoute : « Impetrando quod volo, » et quos volo inlioducendo. » Je puis obtenir ce que je veux à mes serviteurs, et introduire qui je veux dans le Paradis. D'où S. Bonaventure conclut : « Ceux qui jouis-» sent des bonnes grâces de Marie, sont reconnus par les » citoyens du Paradis ; et ceux qui portent son caractère, » c'est-à-dire la marque de ses serviteurs, sont écriis dans » le livre de vie. »  C'est pourquoi Bernardin de Bustis appelle Marie : « Livre de vie, » et dit que quiconque se trouve écrit dans ce livre par sa dévotion, se sauvera in-failliblement. Ah ! ma mère, je place en vous l'espérance de mon salut éternel : je vous aime, sauvez-moi ; ne per-Yii.                                                              18
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mettez pas qu'un de vos serviteurs qui vous aime, aille vous maudire en enfer.
HUITIÈME  JOUR.
I. « Stella matutina. » S. Jean Damascène appelle Ma-rie : « Stella demonstrans solem. » Comme l'étoile du malin précède le soleil, ainsi la dévolion envers la sainle Vierge précède le soleil de la divine grâce. S. Germain dit à ce sujel que la dévotion envers Marie est la preuve cer-taine qu'une ame esl en élal de grâce, ou qu'elle y sera bientôt. D'ailleurs l'Église appelle notre souveraine, étoile de la mer; car, selon la pensée de S. Thomas : « Sicut » per stellam maris navigantes diriguntur ad portum » sic per Mariam homines diriguntur ad clum. » Comme les navigateurs au milieu des tempêtes, sont gui-dés vers le port par l'éloile de la mer, ainsi les hommes, au milieu de la mer orageuse de ce monde, sont dirigés par Marie vers le ciel. Aussi S. Bernard nous engage-t-il à ne pas délourner les yeux de cet aslre : « Ne avertas oculos ? a fulgore hujus sideris, si non vis obrui procellis. » Si vous ne voulez pas êlre englouli par la tempête des tenta-tions, ne détournez point les yeux de celle étoile de salut. Et il continue en ces termes : « Ipsam sequens, non de-» vias ; ipsa protegente, non metuis ; ipsa propitia, per-» venis. » En suivant Marie vous ne vous écarterez pas de la voie ; si Marie vous protège vous ne craindrez point de vous perdre ; si Marie vous favorise vous parviendrez au ciel.
IL « Salus infirmorum. » Marie est appelée par S. Si-mon Stock : « Peccatorum medicina ; » et par S. Ephrem, non-seulement remède, mais même la santé: «Salus » firma recurrendum ad eam.» Ainsi, quiconque a recours
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à Marie, trouve non-seulement le remède, mais encore la santé, comme elle le promet elle-même à ceux qui la cherchent : « Qui invenerit me, inveniet vitam, et hau-» riet salutem a Domino. » (Prov. vin. 35.) Ne craignons pas qu'elle dédaigne de prendre soin de nous à cause de l'infection que répandent nos plaies; elle est noire mère, et comme une mère n'a point de répugnance à bander les plaies de son fils, ainsi celte mère céleste ne se refuse point à guérir un de ses serviteurs qui recourt à elle. C'est pour-quoi S. Bernard lui dit : 0 mère de Dieu, vous n'avez pas horreur d'un pécheur, quelque infection qu'il répande; s'il soupire vers vous -, vous étendez voire main pour le sauver du désespoir.
III. « Refugium peccatorum. » Marie est appelée par S. Germain : Refugium paralissimum peccatorum. » Refuge toujours prêt pour tous les pécheurs. Idiola dit qu'elle ne sait mépriser aucun pécheur , et qu'aussitôt que nous recourons à Marie elle nous accueille : « Refugium tulis-» simum, aqua nullus peccator despicilur; omnes pecca-» tores excipit, nec moram in hoc facit. » De là, S. Jean Damascène conclut que Marie n'est pas seulement le refuge des innocens, mais encore des méchansqui implorent sa protection: « Civitas refugii omnium ad eam confugien-» tium. » C'est pourquoi S. Anselme lui dit : « Peccato-» rem toti mundo despectum materno affectu complectens : » nec deseris quousquemiserum judici reconcilias. » C'est-à-dire, que le pécheur encourant la haine de Dieu, se rend odieux et abominable à loules les créatures ; mais s'il recourt à Marie, le refuge des pécheurs, non-seulement elle ne le méprise point, mais elle l'embrasse avec af-fection , et elle ne l'abandonne pas avant de le voir récon-cilié avec son fils et notre juge Jésus-Christ. ? Marie, si
18.
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vous êtes Je refuge de tous les pécheurs, vous êtes donc aussi le mien ; ô vous qui ne méprisez aucun de ceux qui recourent à votis, ne me méprisez point, puisque je me re-commande à vous : « Refugium peccatorum, ora pro no-» bis. » ? Marie? priez pour nous, et sauvez-nous.
NEUVIÈME JOUR.
J. « Consolalrix afflictorum. » S. Germain dit : « Quis » post filium tuum curam gerit generis humani, nisi tu? » quis ila nos defendit in nostris afflictionibus? » ? Marie, qui prend soin de notre salut autant que vous? qui nous console comme vous dans nos afflictions? Non, répond S. Antonin : « Non reperitur aliquis sanctorum ita compati » infirmitatibus nostris, sicut mulier haec, beata virgo » Maria. » II n'y a aucun saint qui compatisse à nos misè-res comme cette tendre reine. Et parce que les misères qui nous affligent le plus sont les infirmités de l'ame, c'est pour cela que le bienheureux Henry Suzone appelle Ma-rie : « Consolalrix fidelissima peccatorum, » II suffit d'ex-poser à Marie les plaies de notre ame pour qu'elle nous secoure à l'instant, et nous console par son intercession. Bien plus, dit Richard de S. Victor, sa bonté même nous prévient et nous secoure avant que nous le lui de-mandions : « Velocius occurrit, quam invocetur. >. Di-sons-lui donc avec S. Bonaventura : ? Marie, consolez-nous toujours, mais consolez-nous surtout à l'heure de notre mort. Venez alors chercher nos âmes pour les pré-senter à votre fils, qui doit nous juger.
II. « Auxilium christianorum. » Ainsi l'appelle S. Jean Damascène : «Auxilium promptum, et paratum chris-» tianorum, eripiens nos a periculis. » Secours prêt et prompt pour nous délivrer de tous les périls. Le secours
DE   MARIE.                                     277
de Marie est tout puissant, dit S. Côme de Jérusalem, pour nous délivrer du péché et de l'enfer. S. Bernard lui disait : « Tu bellatrix egregia. » Vous êtes une guerrière invincible pour le salut de vos serviteurs, combattant con-tre les démons qui leur livrent des assauts. C'est pour cela que Marie, dans les saints Cantiques, est appelée terrible comme une armée rangée en bataille : « Terribilis « ut castrorum aciesordinata. » (vi. 3.) Ah! ma reine, si j'avais toujours eu recours à vous, je n'aurais jamais été vaincu par mes ennemis. Vous serez dorénavant ma force ; dans mes tentations je veux toujours me réfugier près de vous, et c'est de vous que j'attends la victoire.
III. « Regina martyrum. » C'est avec raison que Marie est appelée reine des martyrs, parce que le martyre qu'elle endura lorsque son fils mourut sur la croix, surpasse les souffrances de tous les autres martyrs : « Stabat juxla » crucem Iesu mater ejus. » Les mères qui ont le malheur de voir mourir leurs fils sans les pouvoir secourir, pren-nent la fuite. Marie ne fuit point, mais elle assista cons-tamment Jésus jusqu'à ce qu'elle le vit expirer. «Stabat » juxta crucem. » Pendant que Jésus était en agonie, elle offrit au Père éternel la vie de son fils pour notre salut : mais en faisant cette offrande, elle fut aussi plongée dans l'agonie, et éprouva une douleur plus forte que tous les genres de mort. ? mère de douleur, par les mérites des douleurs que vous souffrîtes au pied de la croix , obtenez-moi une vraie douleur de mes péchés, et l'amour de Jé-sus-Christ, mon rédempteur : et par ce glaive qui perça votre cur lorsque vous vîtes votre fils baisser la tête et expirer, je vous prie de m/assister au moment de ma mort, et de m'obtenir en ce moment le salut éternel, afin que je puisse aller vous aimer à jamais avec votre fils Jésus.
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MEDITATION
Pour le jour de la purification de Marie, et de la présentaton de Jésus.
I. Le lemps auquel Marie devait aller se purifier dans le temple, et y présenter Jésus au Père éternel étant arrivé, elle part avec Joseph son époux, Joseph prend les deux tourterelles qui devaient être offertes, et Marie prend son cher enfant ; elle prend le divin agneau pour l'offrir à Dieu, signe de ce grand sacrifice qu'il devait un jour accomplir sur la croix. Mon Dieu , j'unis mon offrande à celle de Ma-rie , je vous offre votre fils fait homme, et par ses méri-tes je vous prie de me donner votre grâce. Je ne la mé-rite point, mais Jésus s'est sacrifié à vous pour me l'ob-tenir. Pour l'amour de Jésus, ayez donc pitié de moi.
II.  Voilà Marie qui entre dans le temple : elle fait déjà l'oblation de son fils au nom de tout le genre humain. Mais en ce jour c'est principalement Jésus qui s'offre lui-même au Père éternel : Me voici, lui dit-il, ô mon Père, je vous consacre toute ma vie ; vous m'avez envoyé dans le monde pour le sauver, voilà mon sang et ma vie, je ?vous offre tout pour le salut du monde. Que je serais mal-heureux, ô mon cher Rédempteur, si vous n'aviez point sa-tisfait pour moi la divine juslice! Je vous en remercie de toute mon ame, et je vous aime de tout mon cur. Et qui aimerais-je, si je n'aimais pas un Dieu qui a sacrifié sa vie pour moi ?
III.  Ce sacrifice fut plus agréable à Pieu que si tous les
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hommes et tous les anges lui eussent offert leur vie : Oui, parce qu'en celte offrande de Jésus-Christ le Père éternel reçut un honneur infini, et une satisfaction infinie. Un jour Jésus-Christ dit à la bienheureuse Angèle de Foligni : r« Je me suis offert pour toi, afin que tu l'offrisses à moi. » Oui, ò mon Jésus, puisque vous offrî4es votre vie à voire père pour moi, je vous offre toute ma vie et tout moi-même. Je vous ai méprisé avec une ingralilude révoltante, par le passé ; mais vous avez promis d'oublier les inju-res d'un pécheur qui se repent de vous avoir offensé : mon Jésus j'en suis marri, et je voudrais en mourir de douleur. J'étais mort par mes péchés; j'espère que vous me donnerez la vie, et ma vie sera de vous aimer, ô bien infini. Faites que je vous aime, et je ne vous demande rien de plus. Les biens de ce monde, vous pouvez les dis-penser à ceux qui les désirent; pour moi, je ne désire que le trésor de votre amour, mon Jésus, vous seul me suffi-sez. ? reine Marie, qui êtes ma mère, j'espère tout par votre médiation.
MEDITATION
Pour le jour de l'annonciation de Marie.
I. Dieu voulant envoyer son fils se faire homme pour racheter l'homme déchu, il lui choisit une mère vierge, la plus pure, la plus sainte et la plus humble entre toutes les vierges. Voilà qu'un jour , tandis que Marie, dans sa pauvre maison, demandait à Dieu la venue du Rédemp-
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leur, elle voit un ange qui la salue, et lui dit : « Ave, » gratia plena, Dominus (ecum, benedicta lu in mulie-» ribus. » (Luc. i.) Que fait l'humble Vierge en entendant ces paroles si flatteuses? Elle n'en conçoit point de vanité, mais elle se lait.et se (rouble, s'eslimant indigne de ces louanges: « Turbata est in sermone ejus. » ? Marie, vous si humble et moi si orgueilleux! Obtenez-moi la sainte humilité.
II.   Ces louanges firent-elles au moins que Marie com-mença à douter si elle n'élail pas la mère destinée au Ré-dempteur? Non, elles ne firent que lui inspirer une grande frayeur, en sorte qu'il fallut que l'ange la rassurât : « Ne » timeas, Maria, invenisti enim gratiam apud Deum. » II lui annonça ensuite qu'elle élait choisie pour ôlre la mère du Rédempteur: «Ecce concipies in utero, et vocabis no-» men ejus Jesum. » ? bienheureuse Marie, combien vous fûtes et combien vous êtes chère à votre Dieu. Ayez pitié de moi.
III. Allons, lui dit S. Bernard, que tardez-vous, ô Vierge sainte, à donner votre consentement? Le Verbe éternel l'at-tend pour s'incarner et devenir votre fils ; nous l'atten-dons tous, nous qui sommes misérablement condamnés à la mort éternelle ; si vous consentez, et si vous accep-tez la mission de mère de Dieu que l'on vous offre, nous serons tous délivrés. Répondez promptement, ô Marie, ne différez plus le salut du monde, qui dépend de votre con-sentement. Mais réjouissons-nous, Marie répond à l'ange : « Ecce ancilla Domini, fiat mihi secundum verbum tuum. » Voici, dit-elle la servante du Seigneur obligée à faire tout ce que le Seigneur lui commande; s'il choisit pour sa mère une de ses esclaves, ce n'est pas l'esclave qu'il faut louer, mais c'est la bonté du Seigneur qui veut l'honorer ainsi.
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0 très-humble Marie, vous avez tellement ravi le cur de Dieu par voire humilité que vous l'avez attiré dans votre sein pour y devenir votre fils et noire Sauveur. Je sais que votre fils ne vous refuse rien de tout ce que vous lui demandez; dites-lui de me donner son saint amour. Dites-lui de me pardonner toutes les offenses que j'ai commises contre lui, dites-lui de me donner la persévérance jusqu'à la mort ; en un mot, recommandez-lui mon ame : Vos recommandations ne sont point rebutées d'un fils qui vous aime si tendrement. ? Marie, c'est à vous de me sauver, vous êtes mon espérance.
MEDITATION
Pour le 2 juillet, fêle de la Visitation de Marie.
I. Marie part de Nazareth pourserendre à la villed'Ebron, éloignée, selon Broccard , de soixante-dix milles, ce qui faisait au moins sept journées de chemin à travers des montagnes escarpées, et sans autre compagnie que celle de son cher époux Joseph. La sainte Vierge se hâte, comme remarques. Luc(i.S9.) : « Abiit cum festinatione in mon-» lana. » Dites-nous, ô sainle Dame, pourquoi vous entrepre-nez ce voyage si long el si pénible, el pourquoi vous pressez iant vos pas? Je vais, répond-elle, remplir mon office de charité, je vais consoler une famille. Si donc, auguste mère de Dieu, voire office est de consoler el de répandre des grâces sur les âmes, ah ! venez aussi visiter et consoler
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la mienne. Voire visite sanctifia alors Ja maison d'Élisa-belh, venez, ô Marie, et sancti fiez-moi aussi.
II.  Voilà que Marie arrive à la maison d'Elisabeth; elle est déjà mère de Dieu, mais elle est la première à saluer sa parente : « Intravit et salutavit Elisabeth. » Éli-sabelh, éclairée du Seigneur, sait déjà que le Verbe divin s'est fait homme et fils de Marie ; c'est pourquoi elle l'ap-pelle bénie entre toutes les femmes, et appelle bénit le fruit divin qui était dans son sein : « Benedicta lu in mu-» lieribus, et benedictus fructus ventris lui. » Remplie en même temps de confusion et d'allégresse, elle s'écrie : « Et unde hoc mihi ul veniat maler Domini meiadme?» Comment pouvais-je espérer une telle faveur que la mère démon Seigneur vînt me visiter? Mais à ces paroles, que répond la vierge Marie? Elle répond ·, « Magnificat anima » mea   Dominum, » comme si  elle disait : Ah ! Eli-sabeth, vous me louez, mais moi je loue mon Dieu qui a voulu élever sa misérable créature jusqu'à la rendre sa mère: « Respexit humilitatem ancillae suae. » ? très-sainte mère, puisque vous dispensez tant de grâces à ceux qui vous le demandent, je vous prie de me donner votre hu-milité. Vous ne vous estimez rien devant Dieu; mais moi je suis moins que rien, puisque> je ne suis rien, et que je suis en même temps pécheur. Vous pouvez me rendre humble, faites-le pour l'amour de ce Dieu qui vous a rendue sa mère.
III.  Mais qu'arriva-t-il lorsque Marie fil entendre sa voix à Elisabeth? « Ut audivit salutationem Mariae Elisabeth, » exullavit infans in ulero ejus, et repleta est Spiritu » sancto Elisabeth. » (Luc. ?. 41.) Le petit Jean tressaillit d'allégresse à cause de la grâce divine qui lui fut donnée avant que de naître; Elisabeth fut remplie de l'Espril-Saint,
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et Zacliarie père de Jean-Bapiiste fut consolé pea après en recouvrant l'usage de la parole. Il est donc bien vrai, ô ma reine et ma mève, que les grâces divines sont distri-buées el que les âmes sonl sanclifiées par voire intermé-diaire. Ne m'oubliez donc point, ma très-chère sou-veraine, moi votre pauvre serviteur, qui vous aime, et qui ai placé en vous loules mes espérances. Vos prières sont toutes exaucées de ce Dieu qui vous aime tant. Priez donc ma mère, priez-le pour moi, el rendez-moi saint.
MEDITATION
Pour le 15 août, fête de l'assomption de Marie au ciel.
I.  Marie meurt, mais comment meurl-elle ? elle meurl dépouillée de toute affection aux choses créées : elle meurt consumée de ce divin amour dont son cur très-saint fut toujours embrasé. ? mère'sainte , en quittant la terre, ne nous oubliez pas , pauvres voyageurs qui demeurons en celte vallée de larmes, combattus par tant d'ennemis, qui veulent nous perdre éternellement. Ah! par les mé-rites de votre précieuse mort, obtenez-nous le détache-ment des choses terrestres, le pardon de nos péchés, l'amour de Dieu et la sainte persévérance; et lorsque l'heure de notre mort sonnera, assistez-nous du haut du ciel par vos prières, et oblenez-nous la grâce d'aller vous baiser les pieds dans le paradis.
II.  Marie meurt et son corps très-pur esl conduit au
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tombeau par les saints apôtres et gardé par les anges du-rant trois jours, après lesquels il est transporté en para-dis; mais sa belle ame n'a pas plus tôt quitié son corps, qu'elle entre dans le royaume bienlieureux, accompagnée d'une multitude innombrable d'anges et de son proprefils. Entrée dans le ciel, elle se présente humblement devant Dieu, elle l'adore et avec une grande affection elle le re-mercie de toutes les grâces qu'il lui a accordées. Dieu l'embrasse, la bénit et l'établit reine de l'univers, l'é-levant au-dessus de tous les anges et de tous les saints. « Exaltata est sancta Dei genitrix super choros angelorum » ad coelestia régna. » Or si l'esprit de l'homme, comme dit l'apôtre, ne peut s'élever jusqu'à comprendre la gloire immense que Dieu prépare dans le ciel à ses serviteurs qui l'ont aimé sur la (erre, quelle gloire n'a-t-il pas dû accordera sa'lrès-sainle mère qui l'a aimé plus que tous les saints et que tous les anges ; et qui l'a aimé de toutes ses forces? En sorte que Marie est la seule créature qui en arrivant au ciel, a pu dire à Dieu : Seigneur, si je ne vous ai point aimé sur la terre autant que vous le méritiez, du moins je vous ai aimé autant que je l'ai pu.
III. Réjouissons-nous avec Marie de la gloire dont Dieu l'a enrichie ; et réjouissons-nous-en aussi pour nous ; car Marie en devenant la reine du monde a été établie aussi notre avocate. Elle est une avocate si bonne, qu'elle ac-cepte la défense de tous les coupables qui se recom-mandent à elle. Elle est en outre si puissante auprès de de notre juge, qu'elle gagne toutes les causes qu'elle dé-fend. ? notre reine et notre avocate, notre salut est entre vos mains. Si vous priez pour nous, nous serons sauvés. Dites à votre fils que vous voulez nous voir avec vous dans le ciel. Il ne vous refuse rien de ce que vous lui
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demandez, 0 Marie, notre vie, notre douceur et notre es-pérance, priez Jésus pour nous.
MEDITATION
?our le 8 septembre, fête de la nativité de Marie.
I.  Avant que Marie ne vînt au monde, le monde était égaré au milieu des ténèbres du péché. 4 Nata Maria, sur-» rexil aurora, » dit un $aint père. Il avait déjà été dit de Marie : Quae est ista , quas progreditur quasi aurora » consurgens? » (Cant. vi. 9.) Comme Ja terre se réjouit à sa naissance, parce qu'elle est l'avant-coureur du so-leil ; ainsi tout l'univers est dans la joie lorsque Marie vient au monde, parce qu'elle est l'avanl-coureur de Jésus-Christ, vrai soleil de justice, qui, devenu son fils, voulut mourir ensuite pour notre salut. Aussi la sainte Église chanle ; « Nativitas tua, sancta Dei genitrix, gaudium an-» nuntiavit universo mundo : Ex te enim ortus est Soi jus-» tilise, qui donavit nobis vilam sempiternam. » En sorle qu'en naissant, Marie est noire remède, notre consolation et noire salut ; puisque c'est par l'intermédiaire de Marie que nous avons reçu le Sauveur.
II.  Celle enfant étant destinée à être la mère du Verbe éternel, Dieu l'enrichit de tant de grâces, que dès l'in-stant de la conception immaculée, sa sainteté surpassa Iîl sainteté de tous les saints et de tous les anges réunis; car elle reçut une grâce d'un ordre supérieur, correspon-dant à la dignité de mère de Dieu. ? sainte enfant, ô
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pleine de grâces! je vous salue et je vous révère tout misérable pécheur que je suis. Vous êtes la bien-aimée de Dieu , et l'objet de ses délices, ayez pitié de moi, qU; suis devenu par mes péchés l'objet de sa haine et de son abomination. Vous avez su gagner si bien le cur de Dieu, ô très-pure Vierge, dès voire plus tendre enfance, qu'il ne vous refuse rien, et qu'il vous accorde tout ce que vous lui demandez. C'est donc en vous que je place mes espé-rances; recommandez-moi à votre fils, et je serai sauvé. III. En même temps que Marie fut destinée pour mère au Rédempteur, elle fui encore destinée à être la média-trice entre Dieu et les pécheurs. De là le docteur angé-lique S. Thomas conclut que Marie a reçu tant de grâces, qu'elles suffisent pour sauver tous les hommes. C'est pour cela que S. Bernard appelle Marie un aqueduc rempli, à la plénitude duquel nous devenons participans : « Plenus » aquaeductus, ut accipiant cleri de ejus plenitudine: » ? ma reine, ô médiatrice des pécheurs, ah ! faites voire office en intercédant pour moi. Je ne veux point que mes péchés m'empêchent de me confier en vous, auguste mère de Dieu ; non, je m'y confie et je m'y confie tellement, que si mon salut élait enlre mes mains, je le remettrais à l'insiant dans les vôtres. O Marie, acceptez-moi sous votre protection, et cela me suffit.
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MÉDITATION
Pour le 21 novembre, fête de la présentation de Marie.
I.  La sainte petite Marie, à peine âgée de trois ans, pria ses saints parens de l'enfermer dans le temple, selon la promesse qu'ils en avaient faite. Le jour fixé pour cela étant arrivé, voilà que la sainte Vierge immaculée part de Nazareth avec S. Joachim et sainte Anne, et avec une troupe d'anges qui accompagnèrent celle sainte créature destinée à être la mère de leur Créateur. Allez, lui dit S. Germain, allez, ô Vierge bienheureuse, à la maison du Seigneur pour y attendre le Saint-Esprit, qui doit ve-nir vous rendre la mère du Verbe éternel.
II.  Les saints voyageurs étant arrivés dans le temple de Jérusalem, la sainte petite fille se tourne vers ses pa-rens, et s'étant mise à genoux, elle leur baise les mains, leur demande leur bénédiction, et, sans regarder en ar-rière, elle franchit les degrés du temple. Alors elle prend enlièrement congé du monde et de tous les biens que le monde pouvait lui donner, et elle s'offre et se consacre entièrement à Dieu. La vie de Marie dans le temple ne fut plus dès-lors qu'un exercice continuel d'amour et d"©Ç; frande d'elle-même à son Seigneur : elle croissait d'heure en heure, ou, pour mieux dire, de moment en moment dans les saintes vertus ; il est vrai qu'elle était soutenue par la grâce divine, mais il est vrai encore qu'elle tra-vaillait de toutes ses forces à correspondre à la grâce. Marie
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fit à sainte Elisabeth vierge la révélation suivante : Peut-être penses-tu que j'aie eu la grâce et les vertus sans peine? Sache donc que Dieu ne m'a point donné une seule grâce qui ne m'ait coûté de grands travaux, une prière conti-nuelle, des désirs ardens, beaucoup de larmes et de pé-nitences.
III. Ainsi la sainte Vierge ne fit autre chose dans le temple que prier. Voyant le genre humain perdu et tombé dans la haine de Dieu , elle demandati principa-lement la venue du Messie, désirant alors d'être la ser-vanle de celte bienheureuse Vierge qui devait être la mère de Dieu. Oh ! si on lui avait dit alors : Sainte dame, sa-chez que vos prières hâtent le moment où le fils de Dieu doit venir racheter le monde ; et sachez que vous êtes la femme bénie, destinée à être la mère de votre Créateur ! ? ! bien-aimée de Dieu, très-sainte enfant, vous priez pour tous, priez aussi pour moi. Dès votre plus tendre enfance, vous vous consacrâtes à l'amour de voire Dieu , ah ! obtenez qu'au moins pendant les jours qui me restent, je vive uniquement pour Dieu. Je renonce aujourd'hui avec vous à toutes les créatures et je me consacre à l'amour de mon Seigneur. Je m'offre encore à vous, ma reine, pour vous servir toujours. Acceptez-moi pour votre servileur parti-culier, et obtenez-moi la grâce de vous être fidèle, ainsi qu'à votre fils, afin que je puisse aller un jour vous louer et vous aimer éternellement dans le paradis.
DE MARIE.                                   289
MEDITATION
Pour le S décembre, jour de Ja conception de l'immaculée bien-heureuse Vierge Marie.
Il convenait que les trois personnes divines préservassent Marie du péché originel. Cela convenait au père, parce que Marie est sa fille aînée. Car de même que Jésus-Christ fut le premier né de Dieu ; « Primogenitus omnis creaturae » (Coloss. ?. S.) ainsi Marie destinée pour être la mère de Jésus, fut toujours considérée comme la première fille adoptive de Dieu, et c'est pour cela que Dieu la posséda toujours par la grâce: « Dominus possedit me ab initio » viarum suarum. » (Eccli. xxiv.)Il convenait donc pour l'honneur du fils, que le père préservât Marie de toute souillure de péché. Cela convenait encore parce qu'il des-tinait cette fille à écraser la tête du serpent infernal, qui avait séduit l'homme, comme on le voit dans la Genèse : « Ipsa conteret caput tuum.» (Gen. m. 15.) Comment donc aurait-il pu permettre qu'elle eût été auparavant son esclave? De plus, Marie fut aussi destinée à être l'avocate des pécheurs ; ainsi il convenait encore que Dieu la pré-servât de la tache commune, afin qu'elle ne parût point souillée de la faute des hommes, pour lesquels elle devait intercéder.
H. Il convenait au fils d'avoir une mère immaculée ; lui-même il la choisit pour sa mère. On ne peut croire qu'un fils, pouvant avoir une reine pour mère, voulût se choisir une esclave. Et comment peut-on penser que le Verbe éter-vu.                                                            19
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nel, pouvant avoir une mère immaculée, el toujours amie de Dieu, l'ait choisie souillée el ennemie de Dieu pendant quelque temps? De plus, S. Augustin dit : « Caro Christi, » caro est Mariae. » Le fils de Dieu aurait eu horreur de s'incarner dans le sein d'une sainte Agnès, d'une sainte Gertrude, d'une sainte Thérèse, parceque ces vieïges furent souillées du péché avant leur baptême; en sorte que le démon aurait pu lui reprocher d'avoir pris la même chair qui aurait été autrefois sous soa empire. Mais il n'eut point horreur de se iaire homme dans le sein de Marie,, « No» » horruisii virginis uterum* » parce que L· mère de Dieu fut toujours pure et immaculée. S. Thomas dit, en outre, qjie Marie fut préservée de tout péché petuel, même véniel, parce que sans, cela elle n'eût point été propre à être mère de Dieu. Qr, combien n'eût-elle pas élé moins capable de l'être, si elle eût été souillée du péché originel,, qui. rend l'ame odieuse à Dieu?
IIL 11 convenait à l'Esprit-Saint que son épouse bien-aimée fut immaculée. Dono,,, la rédemption des hommes tombés dans le péché devant s'opérer, il voulut que son épouse fût rachetée d'une manière plus noble, en la pré-servant de tomber dans le péché. Et si Dieu préserva de la corruption le corps de Marie après sa mort, à combien plus forte raison devons-nous croire qu'il préserva son ame de la corruption du péché ? C'est pour cela que le divin époux l'appela jardin fermé, et fontaine scellée, puis-que l'ennemi n'entra jamais dans la sainte ame de Marie. Illa loua encore en l'appelant toute belle, toujours amie, et toute pure : * Tota pulchra es arnica mea, et macula non » est in te. » (Cant. iv. 7.) Ah! ma belle souveraine, je me plais à vous voir si agréable à Dieu par votre pureté et par votre beauté., Je remercie Dieu de ce qu'il voue a
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préservée de toute faute. Ah ! ma reine, puisque toute la sainle Trinilé vous aime tant, ne dédaignez point de jeter les yeux sur une ame si chargée de péchés, pour m'ob-tenir de Dieu le pardon et le salut éternel. Regardez-moi et chângêi-moi. Sfoxiê qftfî attife* tarît d& ctéûtê p^r -voire douceur, attirez aussi le mien, afin que dorénavant il n'aime plus que Dieu et vous. Vous savez que j'ai mis en vous mon espérance ; ma ehère mère, ne m'abandonnez point, assistez-moi toujours par voire intercession durant ma vie, et surtout à' ÎiîeÎffé dV ma* mon. Faites que je meufe en. vous i»vo(paftt e» en vtìus aiment, afin cfit$ j'aille vous aimer à jamais Ses le paradis.
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PRIERES A L V MERE DE DIEU
POUR CHAQUE JOUR DE LA SEMAINE,
LE DIMANCHE.
Prière à la très-sainte Vierge pour obtenir le pardon de ses pé-chés.
Voilà, ô mère de Dieu, voilà à vos pieds un misérable pécheur esclave de l'enfer, qui recourl à vous et qui met en vous sa confiance. Je ne méri le pas même que vous jetliez un regard sur moi ; mais je sais que voyant votre fils mort pour sauver les pécheurs, vous avez un désir immense de les secourir. ? mère de miséricorde, voyez mes misères et ayez pitié de moi: j'entends qu'on vous appelle le refuge des pécheurs, l'espérance des désespérés, le secours des abandonnés.Vous êtes donc mon refuge, mon espérance, et mon secours. C'est à vous de me sauver par votre inter-cession. Secourez-moi pour l'amour de Jésus-Christ, ten-dez la main à un misérable pécheur qui est tombé et qui se recommande à vous. Je sais que vous trouvez votre consolation à secourir un pécheur lorsque vous le pouvez, aidez-moi donc mainlenanl que vous pouvez m'ai-der, j'ai perdu la grâce divine et mon ame par mes péchés ; maintenant je me remets entre vos mains, dites-moi ce que je dois faire pour rentrer dans la grâce de mon Dieu, et je suis disposé à l'exécuter. Il m'envoie à vous pour
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que vous me secouriez ; il veut que j'aie recours à votre miséricorde, afin que non-seulement les mérites de votre fils, mais encore vos prières m'aident à me sauver. Je recours donc à vous; vous qui priez pour tant d'autres, priez aussi Jésus pour moi. Diles-lui de me pardonner, el il me pardonnera. Dites-lui que vous désirez mon salut, et il me sauvera. Faites connaître le bien quevous savez faire à celui qui se confie en vous. Amen. Ainsi je l'espère, ainsi-soit-il.
LE LUNDI.
Prière à la très-sainte Vierge pour obtenir la sainte persévérance.
? reine du ciel, je me consacre à votre service perpé-tuel, moi, qui ai eu le malheur d'être autrefois esclave de Lucifer, et je m'offre à vous honorer el à vous servir toute ma vie : acceptez-moi, et ne me rejetez point comme je le mériterais. ? ma mère, j'ai placé en vous toutes mes espérances, c'est de vous que j'attends tout mon bonheur. Je bénis et je remercie Dieu, qui par sa miséricorde, m'a donné celte confiance en vous, confiance que je regarde comme le gage assuré de mon salut. Ah ! malheureux, si je suis tombé autrefois, c'est parce que je n'ai point eÎM-e-cours à vous. J'espère maintenant par les mérites de Jésus-Ghrisl et par vos prières, le pardon de mes péchés. Mais je puis perdre encore la grâce de Dieu ; le péril n'a point cessé, les ennemis ne dorment point : combien de nou-velles tentations ne me resle-t-il pas à vaincre ! Ah! ma douce
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souveraine, prolégez-moi, ei ne permettez pasque je rede-vienne leur esdave : aidez-moi toujours. Je sais que voue m'aiderez, et que je serai victorieux par votre secours, si je me recommande à vous; mais ce que je crains, c'est de manquer à vous invoquer dans les occasions de chute, et ainsi de me perdre. Voici donc la grâce que je vous de-r ïnande : obtenez que dans tous les assauts de l'enfer, je recoure à vous en disant : Marie, aidez-moi. Ma mère, ne permettez pas que je perde Dieu.
LE MARDI.
Prière â la très-sainte Yierge pour obtenir une bonne mort.
0 Marie, quelle sera ma mort? Je crains à présent e( je me confonds, lorsque je pense à mes péchés, et que je con-sidère le moment décisif de mon salut ou de ma damna-tion étemelle, où je devrai expirer et subir le jugement. ? ma très-douce mère, toute mon espérance est toute dans le sang de Jésus-Christ et dans votre intercession. 0 con-solatrice des affligés, ne m'abandonnez point dans ce mo-ment, et ne cessez de me consoler en cette grande afflic-tion. Si les remords des péchés que j'ai commis, si l'incer-titude du pardon, si le péril de retomber, si les rigueurs de la divine justice sont présentement pour moi le sujet d'un si grand tourment, que sera-ce de moi alors î si vous ne me secourez, je serai perdu. Ah ! ma souveraine, avant que ma mort arrive, obtenez-moi une grande douleur de mes péchés, un vrai changement de w'e, ei la fidélité en-vers Dieu pour toul le reste de ma vie, El lorsque j'arriverai
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à mon dernier moment, ô Marie, mon espérance, secou-rez-moi dans les grandes angoisses où je dois me trouver : fortifiez-moi contre le désespoir que m'inspirerait la vue de mes fautes mises sous mes yeux par le démon. Obte-nez-moi la grâce de vous invoquer alors plus souvent, afin que j'expire ayant à la bouclie le doux nom de voire divin fils et le vôtre. Ou plutôt, pardonnez-moi si j'ose vous foire celte prière, venez vous-même me consoler par voire présence, avant que je rende le dernier soupir. J'es-père et je veux obtenir de vous celle grâce que'vous avez iaile à un grand nombre de vos serviteurs. Il est vrai que je ne la mérite pas, parce que je suis pécheur, mais je vous suis dévoué, je vous aime et j'ai une entière confiance en vous. ? Marie, je vous attends, ne me laissez pas sans con* solution. Et si je ne suis pas digne d'une si grande faveur, assistez-moi du moins du haut du ciel, afin que je sorte de ce monde en vous aimant et en aimant mon Dieu, pour aller vous aimer éternellement dans le paradis.
LE MERCREDI.
Prière à la très^sainte Vierge pour obtenir d'être préservé dfe l'enfer.
? ma très-chère souveraine, je vous remercie de m^avoir délivré de l'enfer auianl de fois que je l'avais mérité par mes péchés. Malheureux, j'étais autrefois condamné à celte prison, et peut-être que l'exécution de la sentence aurait suivi mon premier péché, si vous qui êtes si bonne, voue ne m'aviez secouru. Je ne vous en priais même pas, c'est
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uniquement par votre bonté que vous avez arrêté la divine justice : vous avez depuis triomphé de ma dureté, et vous m'avez encouragé à mettre ma confiance en vous. Oh! en combien de péchés ne serai-je point tombé ensuite, dans les périls où je me suis trouvé, si vous, mère amoureuse, ne m'en eussiez préservé par les grâces que vous m'avez obtenues. Ah! ma reine, continuez à me délivrer de l'en-fer; et à quoi me serviront votre miséricorde et les grâces que vous m'avez faites, si je me damne? Si je ne vous aimais point autrefois, je vous aime maintenant après Dieu par-dessus toute chose. Ah! ne permettez pas que je me détourne de vous et de Dieu qui ma prodigué tant de miséricordes par votre ministère. Ma très-aimable sou-veraine, ne permettez pas que je vous haïsse ni que je vous maudisse pour toujours dans l'enfer. Souffrirez-vous qu'un de vos serviteurs qui vous aime, vienne à se damner? ô! Marie, que me dites-vous? je me damnerai, si je vous abandonne. Mais comment pourrais-je avoir lecur de vous abandonner? comment pourrais-je oublier l'amour que vous m'avez porté? Ma souveraine, puisque vous avez tant fait pour me sauver, achevez votre uvre, continuez de m'aider. Voulez-vous me secourir? mais que dis-je? si vous m'avez tant favorisé lorsque je vous oubliais, com-bien plus dois-je espérer maintenant que je vous aime et que je me recommande à vous? Non, celui qui se recom-mande à vous ne peut se perdre; celui-là seul se perd qui ne recourt point à vous. Ah ! ma mère, ne me laissez pas en mon pouvoir, je me perdrais ; faites que je recoure toujours à vous. Sauvez-moi, mon espérance, sauvez-moi de l'enfer, et sauvez-moi d'abord du péché qui seul peut m'y conduire.
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LE JEUDI.
Prière à la très-sainte Vierge pour obtenir le paradis,
? reine du paradis, qui êtes placée au-dessus de tous les churs des anges, et la plus rapprochée de Dieu, du fond de cette vallée de larmes, je vous salue, misérable pécheur que je suis, et je vous prie de tourner vers moi vos yeux miséricordieux qui répandent les grâces sur tout ce qu'ils regardent. Voyez, ô Marie, en combien de dan-gers je me trouve, et en combien d'autres je dois encore me trouver tant que je serai sur la terre, de perdre mon ame, le paradis et mon Dieu. ? Marie, j'ai placé en vous toutes mes espérances. 3e vous aime et je soupire après le bonheur de vous voir et de vous louer bientôt dans le paradis. Ah! Marie, quand viendra le jour où je me ver-rai en assurance à vos pieds ; et où je verrai la mère de mon Seigneur et la mienne qui a tant fait pour me sau-ver? quand baiserai-je celle main qui m'a délivré tant de fois de l'enfer, et qui m'a prodigué tant de grâces, lors-que par mes fautesje méritais d'être haï et abandonné de tout le monde? Ma souveraine, j'ai été bien ingrat envers vous durant ma vie ; mais si je vais au ciel, je ne le serai plus : là, je vous aimerai tant que je pourrai à chaque moment de l'éternité, et je compenserai mon ingratitude par les bénédictions et les actions de grâces continuelles que je vous adresserai. Je remercie Dieu de toute mon ame de ce qu'il m'inspire assez de confiance dans le sang de Jésus-Christ, et en vous, pour croire que vousmesau-
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verez, que vous me délivrerez du péché, que vous m'ob-tiendrez la lumière et la force de suivre la volonté de Dieu el que vous me conduirez enfin à l'heureux port du ciel. Tous vos serviteurs ont espéré en vous, et aucun d'eux n'a été déçu dans son espérance. Ni moi non plus je ne serai point trompé. ? Marie, c'est vous qui me sauverez. Priez votre fils Jésus comme je le prie moi-même pat les mérites de sa passion, priez<-le de conserver et d'accroître toujours en moi celle confiance et je serai sauvé.
IM VliADBEDl.
Prière à la très»sainte Vierge pour obtenir son amour et l'amour de Wsus-Cteist.
? Marie, je sais que vous êtes la créature la plus noble, la plus sublime, la plus pure, la plus belle, la plus misé-ricordieuse, la plus sainte, la plus aimable, en un mot, de toutes les créatures. Oh! si tous les hommes vouscon-naissaient, ô ma souveraine, el s'ils vous aimaient comme vous le méritez ? mais je me console en voyant iant d'ames bienheureuses dans le ciel et sur la lerre qui sont ravies de voire bonté et de votre beaulé. Je me réjouis surtout de ce que Dieu même vous aime plus vous seule que tous les hommes et tous les anges ensemble. Ma très-aimable reine, je vous aime aussi, loul misérable pécheur que je suis, mais je vous aime trop peu. Je voudrais vous aimer plus tendrement, je voudrais vous aimer davantage, etcelamour que je désire, c'est à vous de me l'obtenir^, puisque vous aimer c'est une grande marque de prédeslinalion el une grâce que Dieu n'accorde qu'à ceux qu'il veut sauver.
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ie sens encore, 6 ma mère, combien d'obligations j'ai à votre ÎHs, et je vois qu'il mérite un amour infini. Vous qui ne désirez que de le voir aimé, obtenez-moi celte grâce par-dessus toutes les autres, obtenez-moi un grand amour pourïésus-Christ; vous obtenez de Dieu tout ce que vous vouiez; ah! oblenez-moi coite grâce, d'être telle-ment attaché à la volonté divine, que je ne m'en sépare plus jamais. Je ne vous demande point les biens de la terre, non, je neveux ni honneurs, ni richesses ; je vous demande ce que votre cur -désire le plus, je veux aimer mon Dieu. Serait-il possibte<jue vous ne voulussiez point m'aider en ce désir qui est si agréable à votre cur? Non, je sens que vous me secourez déjà, et que vous priez pour moi : priez, priez, et ne cessez jamais de prier , jusqu'à ce que je sois dans le paradis, hors du péril de perdre mon Seigneur, et dans l'assurance de l'aimer toujours avec vous ma Irès-chère mère.
LE SAMEDI.
Prière è Ja très-sainte Vierge ???? obtenir sa protection,
? ma très-sainte mère, je vois les grâces que vous m'avez obtenues , et je vois l'ingralitude dont j'ai usé à votre égard : l'ingrat n'est plus digne de bienfaits. Tou-tefois je ne cesserai point de me confier en voire miséri-corde qui est plus grande que mon ingratitude. ? ma puissante avocate, ayez pitié de moi ; vous êtes la dis-pensatrice de toutes les grâces que Dieu accorde à des
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misérables comme nous, et il ne vous a rendue si puissante, si riche et si bonne, qu'afin que vous pussiez nous se-courir dans nos misères. Ah! mère de miséricorde, ne me laissez point dans mon indigence. Vous êtes l'avocate des criminels les plus malheureux et les plus délaissés qui recourent à vous; défendez-moi aussi, puisque je me recommande à vous. Ne me dites point que ma cause est difficile à gagner, puisque les causes les plus désespérées triomphent lorsque c'est vous qui les défendez. Je remets donc entre vos mains mon salut élernel, et je vous confie mon ame ; elle était perdue, vous la sauverez par votre in-tercession. Je veux être inscrit au nombre de vos servi-teurs les plus dévoués ; ne me repoussez pas : vous cher-chez des malheureux pour les soulager, n'abandonnez point un misérable pécheur qui recouri à vous. Parlez pour moi : votre fils fait tout ce que vous lui demandez. Pre-nez-moi sous votre protection, et cela me suffit; oui, par-ce que si vous me protégez, je ne crains rien : je ne crains pas mes péchés parce que vous m'obtiendrez le remède du mal que je me suis fait en les commettant; je ne crains pas le démon parce que vous ôles plus puissanle que tout l'enfer : je ne crains pas même mon juge Jésus-Christ, parce qu'une seule de vos prières suffit pour l'a-paiser. Tout ce que je crains, c'est qu'en cessant de me recommander à vous, je ne me perde. Ma mère, obtenez-moi le pardon de tous mes péchés, l'amour de Jésus, la sainte persévérance, la bonne mort, et enfin le paradis : obtenez-moi surtout la grâce de me recommander toujours à vous. Il est vrai que toutes ces grâces sont trop grandes pour moi qui ne les mérite point ; mais elles ne sonl pas trop pour vous qui êtes si aimée de Dieu : il vous accorde tout ce que vous lui demandez. 11 suffit que vous ouvriez
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la bouche pour qu'il se rende à vos désirs. Priez donc Jésus pour moi ; diles-lui que vous me protégez, et il aura pitié de moi. Ma mère, je me confie en vous, je me re-pose et je vis dans celle espérance, el c'est avec elle que je veux mourir. Amen. Vivent à jamais Jésus noire amour et Marie noire espérance.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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