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Saint Augustin d'Hippone
Lettres 124 à 178

Jusqu’à, 178 inclue, dans la troisème série; il y a 231
TROISIÈME SÉRIE. LETTRES ÉCRITES DEPUIS L'ANNÉE DE LA CONFÉRENCE DE CARTHAGE, EN 411, JUSQU'À SA MORT, EN 450.
LETTRE CXXIV. (Au commencement de l'année 411).
 
Albine , Pinien et Mélanie désiraient voir saint Augustin et s'étaient rendus en Afrique; nous ignorons quels motifs les avaient d'abord empêchés d'aller à Hippone;
c'est à Thagaste, la cité natale du grand évêque, que ces pieux personnages avaient passé l'hiver Saint Augustin écrit à ces illustres chrétiens de Rome pour leur
expliquer comment il a été obligé de rester tout l'hiver sans aller les visiter. Son peuple d'Hippone était en proie aux tribulations; le pasteur ne pouvait pas se séparer
du troupeau.
 
AUGUSTIN AUX ILLUSTRES SEIGNEURS EN JÉSUSCHRIST, A SES FRÈRES TRÈS-SAINTS, TRÈS-CHERS, ET TRÈS-DÉSIRÉS, ALBINE,
PINIEN ET MÉLANIE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. Par faiblesse de santé ou par tempérament je ne puis supporter le froid; toutefois, dans cet horrible hiver, moi qui aurais passé les mers pour vous joindre, j'ai bien
plus souffert de ne pouvoir, je ne dis pas aller, mais voler vers vous qui étiez si près de moi et qui étiez venus de si loin pour nous voir. Votre sainteté croira peut-être
que la rigueur de la saison a été la cause unique de ma peine; non, mes amis, non. Que pouvaient me faire ces pluies, et qu'avaient-elles d'incommode et même de
dangereux, lorsqu'il s'agissait de me rendre auprès de vous, vous, mes consolations si grandes dans de si grands maux au milieu d'une génération tortueuse et
perverse , vous, ardents flambeaux allumés aux rayons éternels, grands par l'humilité, plus illustres par le mépris de la gloire ? J'aurais aussi pris ma part des joies
spirituelles que votre présence fait goûter à la ville où je suis né; avant de vous avoir vus, lorsqu'elle entendait parler de la grandeur de votre origine et de ce que vous
êtes devenus par la grâce du Christ, elle y croyait par la charité, cependant elle n'osait peut-être pas le raconter elle-même, craignant de trouver des incrédules.
2. Je dirai donc pourquoi je ne suis pas allé vers vous, et par quels maux j'ai été privé d'un si grand bien ; non-seulement j'espère que vous m'accorderez mon
pardon, mais j'espère aussi , par vos prières , obtenir la miséricorde de celui qui opère en vous ce qui fait,que vous vivez pour lui. Le peuple d'Hippone, à qui Dieu
m'a donné pour serviteur, est presque tout entier si faible que la moindre tribulation suffit pour l'abattre; mais tel est aujourd'hui l'excès de son affliction (1) que, ne
fût-il pas faible, il pourrait à peine en porter le poids sans succomber. A mon dernier retour, j'ai reconnu que mon absence avait été pour ce peuple un dangereux
sujet de scandale; or, vous savez, vous dont la force m'est une joie dans le
1. Le pays d'Hippone commençait alors à souffrir de l'invasion des Barbares.
 
250
 
Seigneur, vous savez par quelle sagesse l'Apôtre a dit : « qui est faible sans que je le devienne avec lui ? Qui est scandalisé sans que je brûle (1)? » D'ailleurs il y a
bien des gens ici qui, ne nous épargnant pas dans leurs attaques, s'efforcent d'exciter centre nous ceux qui nous aiment et de faire entrer le démon dans leur âme. Or
quand nous sommes ainsi poursuivis par ceux dont le salut nous occupe, leur grand dessein de vengeance est un désir de mourir, non dans le corps, mais dans l'âme
où l'on sent une secrète odeur de sépulcre avant même que notre pensée ait pu découvrir que la vie n'est plus là. Vous pardonnerez, sans aucun doute, à ces
sollicitudes; si vous m'en blâmiez et vouliez me punir, vous ne trouveriez rien de plus pénible à m'imposer que ce que je souffre, lorsque vous êtes à Thagaste et que
je ne vous y vois pas. Mais, aidé par vos prières, dès que les obstacles qui maintenant me retiennent auront disparu , j'espère qu'il me sera donné d'aller vous
joindre, en quelque lieu de l'Afrique que vous vous trouviez, si, comme je le crains, la ville où. je porte le fardeau de mes devoirs n'est pas digne de se réjouir avec
nous de votre présence.
LETTRE CXXV. (Au commencement de l'année 411.)
 
Nous avons raconté, dans l'Histoire de saint Augustin (2), comment Pinien, s'étant rendu à Hippone et assistant à la célébration des saints mystères, fut surpris par
les acclamations du peuple qui demanda de l'avoir pour prêtre et sollicita son ordination. Cette sorte de violence à l'égard de Pinien déplut à sa famille et devint une
grande affaire. L'évêque Alype avait été présent aux scènes bruyantes du peuple d'Hippone; on l'accusait de vouloir garder pour son église de Thagaste l'illustre et
riche Romain. Cette affaire donna à saint Augustin bien du souci ; voici une lettre qu'il écrivit à cette occasion à son cher et vénérable collègue de Thagaste. On y
trouve un grand sentiment des devoirs chrétiens et surtout des, devoirs des évêques, On y remarquera aussi la fermeté de la doctrine de saint Augustin sur le
serment.
 
AUGUSTIN ET LES FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, AU BIENHEUREUX SEIGNEUR ET TRÈS-CHER ET VÉNÉRABLE FRÈRE ALYPE, SON
COLLÈGUE DANS L'ÉPISCOPAT, ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
l. Notre affliction est grande ; il ne nous est pas possible de rester insensibles à ces clameurs injurieuses du peuple d'Hippone contre votre sainteté ; mais ce qui doit
nous affliger beaucoup plus sensiblement, bon frère , ce n'est
 
1. II Cor. XI, 29. — 2. Chap. XXVI.
 
pas que l'on crie ainsi contre nous, c'est qu'on ait de nous l'idée qu'on en a. Quand on nous accuse de vouloir retenir les serviteurs de Dieu par le désir ardent de
l'argent et non par l'amour de la justice, n'est-il pas désirable que ceux qui le pensent fassent  voir ce u 1!s ont dans le coeur afin qu'on puisse chercher, si c'est
possible, des remèdes proportionnés à un
 si grand mal; et cela ne vaut-il pas mieux que de les laisser périr en silence dans le poison de leurs mauvaises pensées? C'est pourquoi., ainsi que nous le disions
avant tout ceci, il importe bien plus de détromper les hommes auxquels nous devons l'exemple des bonnes œuvres, que de chercher les moyens de reprendre ceux
qui expriment leurs soupçons par des cris ou des paroles.
2. Aussi je ne me fâche pas contre la sainte dame Albine (1), et ne veux pas l'accuser, mais je pense qu'il faut la guérir de ces soupçons. Elle ne m'a pas
personnellement accusé, mais ses plaintes paraissent tomber sur les gens d'Hippone qui auraient laissé éclater leur cupidité, et auraient voulu garder au milieu d'eux,
non pas dans un intérêt ecclésiastique, mais dans un intérêt purement temporel, un homme riche, ne faisant aucun cas de l'argent et le répandant à pleines mains;
cependant il s'en faut de peu qu'elle n'en ait publié autant de moi; et non-seulement Albine, mais même ses saints fils ont tenu ce langage le même jour dans l'abside
(2). Il faut, je le répète, les guérir de ces soupçons plutôt que les en blâmer. Où sera pour nous la tranquille sécurité contre de telles épines si elles ont pu pousser en
dés coeurs si Saints et qui nous sont si chers? Vous avez été soupçonné par le vulgaire ignorant; moi je l'ai été par clés lumières de l'Eglise : voyez lequel de nous
deux est le plus à plaindre. N'accusons pas, mais cherchons à guérir les uns et lés autres; ce sont des hommes qui accusent dès hommes, et si . ce qu'on reproche est
faux, ce n'est du moins pas incroyable. De semblables personnages: ne perdent pas le sens au point de penser que le peuple désire leur argent; ils ont déjà vu que le
peuple de Thagaste n'en a rien reçu, il en serait de même du peuple d'Hippone.
 
1. Ces préventions vives n'atteignent que les ecclésiastiques et surtout les évêques, dont on voit Albine était la belle-mère de Pinien.
2. L'abside était l'ancienne désignation de la portion du chœur où se tenait l'évêque entouré de son clergé.
 
251
 
la grande autorité et qu'on suppose user et jouir en maîtres des biens de l'Eglise. Si c'est possible, mon cher Alype, ne doutions pas aux faibles des motifs de croire à
cette coupable et mortelle cupidité. Rappelez-vous ce que nous avons dit avant ce qui vient d'arriver, avant cette pénible épreuve qui nous y oblige davantage.
Entendons-nous plutôt et tâchons d'y pourvoir à l'aide de Dieu ; notre conscience ne doit pas nous suffire. Il faut ici quelque chose de plus. Si nous ne sommes pas
de mauvais serviteurs de Dieu, s'il demeure en nous quelque chose de cette flamme sainte par laquelle la charité ne cherche pas son bien propre; nous devons
accomplir le bien, non-seulement devant Dieu, mais encore devant les hommes, de peur que, tout en buvant une eau pure dans notre conscience , nous ne troublions
d'un pied imprudent l'eau où s'abreuvent les brebis du Seigneur.
3. Vous m'avez invité à rechercher avec vous la valeur d'un serment arraché par la violence; il ne faut pas, je vous en conjure, que nos raisonnements obscurcissent
ce qu'il y a de plus clair. Si un serviteur de Dieu était placé entre une mort certaine et le serment de faire quelque chose d'illicite et de coupable, il devrait préférer la
mort à ce serment qu'il ne pourrait tenir que par un crime. Ici les persévérantes clameurs du peuple n'ont pas contraint un homme à rien de mauvais, à rien dont
l'exécution fût illicite; on craignait bien que quelques-uns de ces misérables qui se mêlent souvent à la foule de gens de bien, faisant les indignés et trouvant une
occasion de désordres, ne se portassent, par amour du pillage, à quelque violence coupable, mais ce n'était là qu'une crainte : qui donc soutiendra qu'on doive se
parjurer certainement, je ne dis pas pour échapper à des dommages incertains, à des outrages et à des coups, mais pour échapper même à la mort? Ce je ne sais
quel Régulus n'avait rien appris de nos Ecritures sur l'impiété d'un faux serment, il n'avait pas entendu parler de la faux de Zacharie (1), et certainement ce n'était pas
par le Christ, mais par les démons qu'il avait juré aux Carthaginois; toutefois la crainte de tortures certaines et d'une horrible mort ne le détermina point à prêter un
serment forcé , mais comme il
 
1. Au lieu du livre marqué dans la Vulgate, au chapitre cinquième de Zacharie, et où sont inscrites des malédictions contre les parjures, la Bible des Septante, dont
l'ancienne italique de saint Augustin n'était que la traduction, porte une faulx : d?epa???.
 
avait juré avec une volonté libre, il les accepte pour ne point se parjurer. Et. les censeurs de Rome refusèrent alors de recevoir non point au nombre des saints, mais
au nombre des sénateurs, non point dans la céleste gloire, mais dans une cour terrestre, ceux qui, par crainte de la mort et de peines cruelles, aimèrent mieux se
parjurer ouvertement que de retourner au milieu d'intraitables ennemis; bien plus ils repoussèrent celui qui s'était cru justifié du reproche de parjure parce que, après
son serment, il était retourné à l'ennemi par je ne sais quel semblant de nécessité. En le repoussant du sénat ils ne considérèrent donc point quelle avait été son
intention quand il prêtait serment, mais ce qu'attendaient de lui ceux à qui il avait juré. Et ils n'avaient pas lu ce que nous chantons toujours : « Celui qui fait serment à
son prochain et ne le trompe pas (1). » Nous avons coutume de louer ces choses avec grande admiration, quoique nous les trouvions dans des hommes étrangers au
nom et à la grâce du Christ; et pourtant nous croyons devoir chercher encore dans les livres divins s'il est quelquefois permis de parjurer, et ces mêmes livres, de
peur que la facilité du serment ne nous fasse tomber dans le parjure, nous défendent de jurer !
4. Je n'hésite pas à établir comme une règle très juste, que le serment n'est tenu dans sa plénitude que quand il l'est conformément à ce que nous savions qu'attendait
de nous celui à qui nous l'avions prêté , plutôt que conformément aux paroles prononcées. Les. mots, surtout quand il y en a peu, renferment. difficilement toute la
pensée de celui qui a. juré. D'où il arrive qu'on est parjure lorsque, tout en restant fidèle aux mots, on trompe l'attente de ceux à qui on a fait le serment; et que l'on
n'est point parjure, lorsque, ne suivant pas les termes mêmes du serment, on satisfait aux intentions de celui à qui on l'a prêté. Les gens d'Hippone n'ont pas voulu
avoir dans leur ville le saint homme Pinien comme un condamné, mais comme un habitant qui leur serait cher; et quoique les termes de son serment n'exprimassent
pas bien ce qu'on attendait de lui, son absence actuelle n'émeut aucun de ceux qui ont pu apprendre qu'il avait dû partir pour un motif particulier, mais avec la volonté
de revenir. Il ne sera pour cela ni parjure ni réputé tel par les gens (252) d’Hippone, à moins qu'il ne trompe leur attente; il ne la tromperait que s'il n'était plus d'avis
de s'établir au milieu d'eux, ou s'il s'éloignait sans la pensée du retour : à Dieu ne plaise que rien de pareil se montre dans la vie d'un homme si fidèle au Christ et à
l'Eglise ! Car, sans rien dire ici de ce que vous savez comme moi sur la sévérité des jugements divins contre le parjure, j'affirme que nous ne devrions plus reprocher
à personne de ne pas croire à nos serments, si nous devions, non-seulement être insensibles au parjure d'un tel homme, mais même le justifier. Puissions-nous en être
préservés, lui et nous, par la miséricorde de ce Dieu qui délivre de la tentation ceux qui espèrent en sa bonté ! Ainsi que vous le lui avez conseillé dans votre réponse
, que Pinien tienne donc la promesse qu'il a faite de demeurer à Hippone, comme les gens d'Hippone et moi nous y demeurons, tout en restant libres d'aller et de
revenir : avec cette seule différence que ceux qui ne sont pas liés par un serment, peuvent, sans tomber dans le parjure, quitter Hippone sans y revenir jamais.
5. J'ignore s'il est possible de prouver que quelques-uns de nos clercs ou des frères établis dans notre monastère se soient rencontrés parmi ceux qui vous ont injurié
, ou les aient excités à le faire. Ayant pris à cet égard des informations , on m'a dit qu'un seul de nos frères, un Carthaginois, avait crié avec le peuple quand on
demandait Pinien pour prêtre, mais non pas quand on vous outrageait. J'ai joint à cette lettre une copie de la promesse de Pinien, faite d'après la feuille qu'il a signée
et corrigée sous mes yeux.
LETTRE CXXVI. (Année 411.)
 
Saint Augustin raconte comment l'affaire de Pinien s'est passée dans l'église d'Hippone ; il venge son peuple d'injustes soupçons, et comme les plaintes d'Albine
n'avaient pas épargné le saint évêque, il parle de lui avec une simplicité très- belle et une attachante humilité. sa doctrine sur le serment se produisit de nouveau dans
cette lettre avec inflexibilité.
 
AUGUSTIN  A LA SAINTE DAME ALBINE, VÉNÉRABLE SERVANTE DE DIEU , SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. Il est juste de consoler et non d'accroître la douleur de votre âme que vous ne sauriez m'exprimer , comme vous dites dans votre lettre; nous vous guérirons ainsi
de vos soupçons si c'est possible, et en ne vous les reprochant point dans l'intérêt de notre cause, nous éviterons de troubler davantage votre coeur pieux et
consacré à Dieu. Nulle menace de mort contre notre saint frère, votre saint fils Pinien, n'a été proférée par les gens d'Hippone, malgré la crainte qu'il a pu avoir à cet
égard. Nous redoutions que des misérables, qui se mêlent souvent à la multitude pour exécuter quelque complot secret, ne prissent occasion de ces scènes pour
commettre des violences et exciter une sédition sous prétexte d'indignation légitime. Mais , comme nous l'avons entendu dire après, rien de tel n'a été dit ni entrepris
par personne ; seulement il est vrai que mon frère Alype a été en butte à des clameurs outrageantes, et puissent ses prières mériter aux coupables le pardon d'une si
grande injustice ! Pour moi, après les premiers cris, après avoir annoncé que je m'étais engagé à ne pas ordonner Pinien malgré lui, et que si on l'avait pour prêtre
contrairement à ce que j'avais promis, on ne m'aurait plus pour évêque, je laissai la foule et retournai à mon siège. Cette réponse a laquelle on ne s'attendait pas mit
de l'hésitation et du trouble parmi le peuple; mais comme une flamme excitée par le vent, le peuple laissa éclater une ardeur nouvelle, pensant qu'il pourrait ou
m'arracher la violation de ma promesse ou obtenir, si je gardais ma parole, que Pinien fût ordonné par un autre évêque. Je disais aux personnes les plus graves et les
plus respectables, montées à l'abside auprès de nous et de qui je pouvais me faire entendre, que je ne pourrais m'écarter de ma promesse, ni Pinien être ordonné,
sans ma permission, par un autre évêque dans l'Eglise confiée à mes soins, et qu'en y consentant je ne manquerais pas moins à ma parole. J'ajoutais que vouloir que
Pinien fût ordonné malgré lui, c'était vouloir qu'il s'en allât après son ordination; c'est ce qu'on ne croyait pas. La multitude, établie sur les marches, persistait dans la
même volonté en poussant de longs et horribles cris, et nous ne savions que faire. Ce fut alors qu'on hurla tant d'indignes outrages contre mon frère Alype, ce fut
alors que je craignis de plus graves excès.
2. Malgré mon émotion au milieu de ce tumulte populaire et d'un pareil désordre dans l'Eglise, ma seule réponse à ceux qui me (253) serraient de près, c'est que je
ne pouvais pas ordonner Pinien malgré lui, et cependant je ne fus pas amené à manquer à ma promesse de ne rien faire pour l'engager à recevoir la prêtrise ; si
j'avais pu le lui persuader, il n'aurait pas été ordonné contre sa volonté. Je gardai les deux promesses, celle que j'avais fait connaître au peuple, et celle dont un seul
homme avait été le témoin. Je gardai, dis-je, dans un si grand danger, la fidélité à une promesse qui n'était pas un serment; ce péril que nous redoutions n'était pas
véritable, comme nous le sûmes après; s'il avait été sérieux, nous aurions été tous menacés; la crainte était donc commune, et, voulant épargner quelque profanation
odieuse à l'Eglise où nous étions, je songeais à me retirer. Mais je dus trembler que, moi absent, le respect ne fût moindre et le ressentiment plus violent, et qu'il
n'arrivât quelque chose. D'ailleurs si je sortais avec mon frère Alype à travers les rangs serrés du peuple, il fallait veiller à ce que nul n'osât porter la main sur lui; si je
sortais sans lui; que de reproches à me faire en cas de malheur ! n'avais-je pas l'air d'abandonner Alype pour le livrer à la fureur du peuple?
3. Au milieu de ces tourments et de ces inquiétudes où pas un bon espoir ne me permettait de prendre haleine, voilà que tout à coup et inopinément notre saint fils
Pinien m'envoie un serviteur de Dieu ; il vient me dire que Pinien veut jurer au peuple que s'il est ordonné malgré lui, il quittera l'Afrique; celui-ci, je crois, espérait
ainsi mettre un terme aux cris du peuple qui pensait bien qu'il ne se parjurerait pas, et qui ne voudrait pas chasser un homme que nous aurions au moins pour voisin.
Mais je ne voyais dans un semblable serment qu'un motif nouveau de mécontentement pour le peuple, je ne répondis rien; et comme Pinien me faisait demander en
même temps d'aller vers lui, j'y allai aussitôt. II me répéta la même chose, ajoutant ce qu'il venait de me faire dire par un autre serviteur de Dieu, que j'avais rencontré
en me rendant auprès de Pinien, savoir qu'il resterait à Hippone si on n'imposait pas à son refus le fardeau de la cléricature. Eu proie à tant de perplexités, je fus
soulagé par ces paroles comme on l'est par un peu d'air quand on étouffe; je ne répondis rien, mais je me dirigeai vivement du côté de mon frère Alype, et je lui dis
ce que je venais d'entendre. Alype, comme je la crois, désirant échapper à la responsabilité d'une décision qu'il supposait devoir vous être désagréable, me répondit
: « Que là-dessus personne ne me consulte. » Je m'avançai alors vers le peuple en tumulte ; le silence se fit, et j'annonçai ce que Pinien promettait sous la foi du
serment. Les gens d'Hippone qui ne songeaient qu'à le voir prêtre et ne désiraient que cela, n'acceptèrent pas, contre mon attente, ce qui leur était offert; après s'être
un peu concertés entre eux et à voix basse, ils demandèrent qu'il fût ajouté à la promesse et au serment que quand il plairait à Pinien d'entrer dans les ordres, il ne
choisirait pas d'autre église que celle d'Hippone. Je me rendis auprès de lui; il y consentit sans hésitation. Je l'annonçai au peuple qui poussa des cris de joie et bientôt
demanda le serment promis.
4. Je retournai vers notre fils et le trouvai incertain sur les termes de ce serment, à cause des nécessités violentes qui pouvaient le contraindre de s'éloigner. Il
craignait, disait-il, une invasion ennemie à laquelle on ne pourrait échapper que par la fuite. La sainte dame Mélanie (1) voulait ajouter des cas de maladies produites
par un mauvais air; mais Pinien la reprit pour cette observation. Je lui dis que la raison grave qu'il venait d'alléguer en serait une aussi pour les citoyens d'Hippone
qu'une attaque de ce genre forcerait à s'éloigner ; mais que si je déclarais cela au peuple, il était à craindre qu'il ne le prit pour un mauvais présage; je dis aussi que si
on stipulait une cause d'éloignement sous le nom général de nécessité, le peuple y soupçonnerait quelque arrière-pensée. Il fut convenu, toutefois, qu'on ferait une
tentative à cet égard; mais la proposition ne trouva que l'accueil auquel je m'attendais. Les premiers mots du serment, lus par un diacre, plurent à tout le monde; mais
au mot de nécessité, des cris éclatèrent, on ne voulut plus de la promesse, le tumulte recommença, et le peuple crut qu'on ne cherchait qu'à le tromper. Notre saint
fils ayant vu cela, il ordonna la suppression du mot de nécessité, et tout de suite le peuple revint à la joie.
5. Pinien ne voulut pas aller vers le peuple sans moi, quoique je m'en fusse excusé à cause de ma fatigue; nous nous avançâmes donc ensemble. Il dit au peuple que
les paroles lues par le diacre l'avaient été par ses ordres, qu'il s'y engageait par serment et qu'il le tiendrait
 
1 C'était la femme de Pinien.
 
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il répéta tout ce que le diacre avait dit en son nom. On répondit: Grâces à Dieu, et l'on demanda que le tout fût écrit et signé. Nous renvoyâmes les catéchumènes, on
écrivit, et Pinien signa. On nous demanda ensuite, à nous évêques, non pas tumultueusement, mais par l'intermédiaire respectueux de quelques fidèles considérables,
de signer, nous aussi. Dès que je commençai à le faire, la sainte dame Mélanie s'y opposa. J'admirai qu'on se ravisât si tard, comme si, en ne pas signant cette
promesse et ce serment, nous pouvions leur ôter leur valeur; j'obéis cependant; ma signature demeura inachevée, et personne ne crut devoir insister pour nous faire
signer.
6. J'ai eu soin d'informer suffisamment votre sainteté de ce qui avait été fait ou dit à Nippone un autre jour, après que, le peuple avait su le départ de Pinien ;
quiconque a pu vous faire à cet égard un récit contraire au mien a menti ou a été trompé. J'ai omis des détails qui m'ont paru rie pas devoir m'occuper, mais je n'ai
rien dit de faux. Il est donc vrai que notre saint fils Pinien a juré en ma présence et avec ma permission; mais il est faux qu'il ait juré par rires ordres. Il le sait
lui-même, les serviteurs de Dieu qu'il m'a envoyés le savent aussi : notre saint frère Barnabé, ensuite notre saint frère Timasse, chargés de me porter sa promesse de
rester à Hippone. Le peuple lui-même le contraignait, par ses cris, à la prêtrise, et non point au serment. Le serment lui ayant été offert, il ne le repoussa pas, dans
l'espérance que le séjour de Pinien au milieu de nous l'amènerait à consentir à l'ordination on craignait qu'ordonné malgré lui, il ne partît d'Hippone, ainsi qu'il l'avait
juré. Ainsi les gens d'Hippone ont crié en vue de l'oeuvre de Dieu (car la sanctification de la prêtrise est toujours l'oeuvre de Dieu), et quant à leur mauvais accueil
fait à la promesse de ne point quitter Hippone à moins d'ajouter que si Pinien entrait dans les ordres, il ne choisirait pas d'autre église que la nôtre, c'est une preuve
assez évidente de ce qu'ils attendaient de la présence du saint homme parmi eux, et par là ils n'ont pas cessé de désirer l'oeuvre de Dieu.
7. Comment donc dites-vous qu'ils ont fait cela pour un honteux amour de l'argent? D'abord l'argent ne regarde en rien la foule qui criait; de même que les gens de
Thagaste n'ont eu de ce que vous avez donné à l'église de cette ville que la joie de votre bonne oeuvre, ainsi ceux d'Hippone ou de tout autre lieu n'auraient rien autre
à gagner de l'usage chrétien que vous pourriez faire au milieu d'eux de la mammone d'iniquité. Le peuple, en demandant ardemment pour son église un si grand
personnage, n'a donc pas cherché par vous son avantage pécuniaire, mais il a aimé en vous votre mépris de l'agent. Car s'il a été prévenu en ma faveur pour avoir
entendu dire que j'avais abandonné quelques petits champs paternels afin de me consacrer avec plus de liberté au service de Dieu (et il n'a pas été jaloux de l'église
de Thagaste, ma patrie selon la chair, mais ceux de Thagaste ne m'ayant point imposé la cléricature , ceux d'Hyppone ont rais la main sur moi lorsqu'ils l'ont pu ); si
donc il en a été ainsi de moi, avec quelle ardeur ils ont dû aimer dans notre Pinien une triomphante conversion qui lui a fait fouler aux pieds tant de désirs , tant de
richesses , tant d'espérances de ce monde ! En ce qui me touche, selon le sentiment de bien des gens qui ne jugent que d'après eux-mêmes , je n'ai pas l'air d'avoir
laissé des richesses, mais de m'être enrichi, Car mon bien paternel pourrait à peine être estimé la vingtième partie des biens de l'Eglise, dont je suis censé le maître
aujourd'hui. Mais partout, et principalement dans les églises d'Afrique, partout où Pinien serait, je ne dis pas prêtre, mais évêque, si on comparait ce qu'il pourrait
posséder à ce qu'il possédait auparavant, dût-il en jouir en maître, il serait très-pauvre. La pauvreté chrétienne est donc plus appréciée, mieux aimée, là où ne peut
apparaître le soupçon de chercher rien de plus que ce qu'on a quitté. Voila ce qui a ému les gens d'Hippone, voila ce qui explique la persévérance de leurs cris. Ne
les accusons donc pas d'une cupidité honteuse, mais laissons-les au moins aimer sans crime dans les autres un bien qu'ils n'ont pas. Quoique des pauvres et des
mendiants, mêlés à la foule, aient aussi crié et qu'ils aient espéré tirer de votre honorable opulence un secours pour leur misère , ce n'est pas là, je pense, une
honteuse cupidité.
8. Il n'y a plus que les clercs et surtout l'évêque sur qui puisse tomber indirectement ce reproche de honteux amour de l'argent; car on croit que nous sommes les
maîtres des biens de l'Eglise et que nous en jouissons. Or, ce que nous en avons reçu, ou nous le possédons encore, ou nous l'avons distribué comme il nous a plu; à
l'exception d'un petit nombre (255) de pauvres, nous n'avons donné à personne en dehors du clergé et du monastère. Je ne dis donc pas que c'est surtout contre
nous que vous avez dû diriger vos accusations, mais je dis que pour être croyables il faut que les reproches s'adressent à nous seuls. Que ferons-nous donc?
Comment nous disculper au moins devant vous, si nous ne le pouvons. auprès de nos ennemis? C'est une chose de l'âme, une chose intérieure, cachée aux yeux des,
mortels et connue de Dieu seul. Ainsi que reste-t-il à faire si ce n'est de prendre à témoin le Dieu à qui elle est connue? En nous soupçonnant de la sorte, vous ne
nous ordonnez pas de jurer (ce qui est beaucoup mieux, et dans votre lettre vous me reprochez d'y avoir obligé Pinien), mais vous nous forcez tout à fait au serment;
nous ne sommes point ici en face d'un péril de mort comme celui où l'on croit que Pinien s'est trouvé au milieu du peuple d'Hippone, nous sommes sous le coup du
danger auquel notre réputation est exposée; cette réputation, nous devons la préférer à la vie, pour l'avantage des faibles à qui nous nous efforçons de donner en
toute chose l'exemple des bonnes œuvres.
9. Mais pendant que vous nous contraignez ainsi au serment, nous ne nous irritons pas contre vous comme vous le faites contre les gens d'Hippone. Vous avez jugé
comme des hommes qui en jugent d'autres, et quoique nous n'ayons pas les torts que vous nous supposez, nous aurions pu les avoir. On doit tâcher de vous guérir
de ces soupçons et non pas vous en faire un crime; il faut rendre à notre réputation toute sa pureté devant vous, si notre conscience est restée pure devant Dieu. Il
nous accordera peut-être, ainsi que nous le disions, mon frère Alype et moi, avant que ces pénibles scènes arrivassent, il nous accordera de montrer clairement,
non-seulement à vous, nos amis, membres comme nous du corps de Jésus-Christ, mais encore à nos plus implacables ennemis, que nulle pensée d'intérêt grossier ne
nous souille dans les affaires ecclésiastiques. En attendant que cette lumière éclate, si le Seigneur lé permet, nous faisons ce à quoi nous sommes contraints pour ne
pas retarder d'un moment la guérison de votre âme. Dieu m'est témoin que cette administration des biens de l'Eglise où l'on croit que nous aimons à dominer, je ne
l'aime pas; mais je la supporte à cause de mes devoirs de charité envers mes frères et de crainte envers Dieu; je voudrais en être affranchi si je le pouvais sans
manquer aux obligations de ma charge. Le même Dieu m'est témoin que je ne pense pas autrement de mon frère Alype. Cependant le peuple, et ce qui est plus
douloureux, le peuple d'Hippone ne l'a pas jugé ainsi et ne lui a épargné aucun outrage. Et vous, saints de Dieu, âmes miséricordieuses, vous avez cru cela de moi
tout en ne parlant que du peuple d'Hippone, que ces reproches de cupidité ne pouvaient atteindre; vous avez voulu me toucher et m'avertir; vous l'avez fait pour nous
reprendre et sans aucune haine, je n'en doute pas. Aussi je ne me fâche point, mais je vous rends grâces de ce mélange, de réserve et de liberté qui vous a fait avertir
l'évêque par voie indirecte au lieu d'aller droit à lui et de paraître lui faire outrage en lui déclarant vos soupçons.
10. Que l'obligation où je me suis cru de jurer ne soit pour vous ni un regret ni une peine. L'Apôtre n'affligeait pas, ou n'aimait pas moins ceux à qui il disait : « Nous
n'avons pas été « auprès de vous avec des discours de flatterie, « vous le savez, ni avec des sentiments de tupi« dité, Dieu nous en est témoin (1). » Il les a pris à
témoin pour une chose manifeste; mais pour une chose cachée, qui prendre à témoin, si ce n'est Dieu ! Si donc il a eu raison de redouter de tels soupçons de
l'ignorance humaine, lui, dont le travail était connu de tous, et qui, sauf le cas d'extrême nécessité, ne demandait rien pour lui aux peuples auxquels il dispensait la
grâce du Christ, pourvoyant de ses propres mains à ce qui était nécessaire à sa subsistance; à plus forte raison devons-nous tout faire pour qu'on nous croie, nous
qui sommes si au-dessous de sa sainteté et de sa vertu, et qui ne pouvons travailler de nos mains afin de soutenir notre vie; et lors même que nous le pourrions, nous-
n'en aurions jamais le loisir au milieu de plus d'occupations et de soins que n'en avaient, je crois, les apôtres ! Qu'on cesse donc dans cette affaire de reprocher des
calculs grossiers à un peuple chrétien qui est l'Eglise de Dieu. Il serait plus pardonnable de nous adresser ce reproche, à nous qui ne l'avons pas mérité, mais qui
pouvons en être soupçonnés avec quelque vraisemblance, que de le faire peser sur ceux qui certainement méritent aussi peu le reproche que le soupçon même.
 
1. Thess. II, 5.
 
256
 
11. Partout où la foi mutuelle est quelque chose, il n'est permis ni de manquer au serment, ni de soutenir, ni même de mettre en doute qu'on puisse le violer; ce devoir
est bien plus impérieux parmi les chrétiens. Je crois m'être pleinement expliqué là-dessus dans nia lettre à mon frère Alype. Votre sainteté me demande si moi ou les
gens d'Hippone nous croyons qu'un serment arraché par la violence soit obligatoire. Qu'en pensez-vous vous-même? Voulez-vous que, même en présence d'une
mort certaine, et ce n'était pas le cas de Pinien, un chrétien fasse servir le nom de son Dieu à une tromperie? Voulez-vous qu'un chrétien prenne Dieu à témoin d'une
fausseté ? Mais, sans qu'il y ait serment, si un chrétien était poussé par des menaces de mort à un faux témoignage, il devrait mieux aimer mourir que de souiller sa
vie. Il y a plus que des menaces de mort de la part d'armées qui en viennent aux mains; et cependant quand les combattants se jurent mutuellement quelque chose,
nous louons ceux qui tiennent leurs promesses, nous détestons ceux qui violent leur foi. Et de quoi s'agit-il pour eux? que veulent-ils éviter? La mort ou la captivité?
S'ils manquent à ce serment arraché par la crainte de la captivité ou de la mort, s'ils ne gardent pas la foi qui a été donnée, on regarde comme sacrilèges et parjures
des hommes même qui craignent plus de se parjurer que de tuer; et nous, nous poserions la question de savoir si un serment arraché par la force, doit être tenu par
des serviteurs de Dieu d'une haute sainteté, par des moines qui courent dans la voie de la perfection chrétienne après avoir distribué tous leurs biens !
12. En quoi, je vous prie, cette présence à Hippone que Pinien a promise, ressemble-t-elle à un exil, à une déportation, à une relégation? Je crois que le sacerdoce
n'est pas un exil, et notre fils choisirait celui-ci plutôt que celui-là? Dieu nous garde de défendre de la sorte un saint homme qui nous est si cher ! Dieu nous garde de
dire qu'il a préféré l'exil à la prêtrise ou le parjure à l'exil ! C'est ainsi que je parlerais, si le serment de rester à Nippone avait été véritablement arraché par nous ou
par le peuple; mais ce serment n'a pas été arraché quand on le refusait; il a été accepté quand on l'offrait. Et, comme nous l'avons dit, ce fut dans l'espérance que le
séjour à Nippone amènerait Pinien à se rendre aux voeux qui le pressaient d'entrer dans la cléricature. Enfin, quoi qu'on puisse penser de nous et des gens
d'Hippone, il y aurait toujours une grande différence entre ceux qui auraient forcé de jurer et ceux qui auraient, je ne dis pas forcé, mais persuadé de se parjurer.
Que celui dont il s'agit ne refuse pas de voir lui-même ce qui est le plus mauvais, de prêter un serment sous le coup d'une crainte quelconque, ou de le violer
lorsqu'on ne craint plus rien.
13. Il faut remercier Dieu que les gens d'Hippone entendent la promesse qui leur a été faite de f,içon à se contenter de la volonté d'habiter parmi eux et de laisser
aller Pinien où il a besoin d'aller pourvu qu'il songe à revenir. Car s'ils suivaient les termes mêmes du serment et qu'ils en exigeassent l'exécution formelle, le serviteur
de Dieu ne pourrait jamais s'éloigner pas plus qu'il ne peut jamais se parjurer. Ce serait criminel de leur part de retenir ainsi, je ne dis pas un pareil homme, mais un
homme quel qu'il fût; et ils ont bien prouvé ce qu'ils attendent de Pinien, car, en apprenant qu'il s'était absenté pour revenir, ils en ont été charmés, et le serment, dans
toute sa vérité, ne leur doit rien autre que ce qu'ils en ont attendu. Pourquoi dit-on que, dans le serment sorti de sa bouche, il a fait de la nécessité une exception,
comme si de sa bouche n'était pas parti l'ordre de supprimer ce mot? Certainement lorsqu'il parla lui-même au peuple il aurait pu placer ce mot; s'il l'avait fait, on
n'aurait pas répondu: Grâces â Dieu! mais on aurait recommencé les cris qui avaient éclaté à la lecture du diacre. Et qu'importe que le mot qui indiquait la nécessité
comme motif d'absence ait été ou n'ait pas été placé? On n'attend de Pinien rien autre que ce qui a été dit plus haut. Mais quiconque trompe l'attente de ceux à qui il
a fait un serment, est certainement parjure.
 
14. Que la promesse soit donc accomplie, et que les âmes des faibles soient guéries, de peur que l'approbation d'un grand exemple de foi violée ne conduise au
parjure, et que la désapprobation ne fasse dire avec raison qu'il ne faut plus nous croire, ni dans nos promesses ni même dans nos serments. Prenons garde plutôt
aux langues de nos ennemis: elles sont comme autant de traits dont se sert un plus grand ennemi pour tuer les faibles. Mais à Dieu ne plaise que nous attendions d'une
aussi (257) grande âme autre chose que ce qu'inspire la crainte de Dieu, et ce que conseille une sainteté aussi éminente ! Vous dites que j'aurais dû empêcher ce
serment; mais, je l'avoue, je n'ai pas pu penser qu'il valût mieux laisser périr dans un vaste et affligeant désordre l'Eglise que je sers, que d'accepter ce qui nous était
offert par un tel homme.
LETTRE CXXVII. (Année 411)
 
Un illustre personnage, Armeutarius, et sa femme, Pauline, qu'il ne faut pas confondre avec la sainte dame Pauline, épouse de Pammaque et louée par saint Jérôme,
avaient fait voeu de continence; c'étaient des amis de saint Augustin; en apprenant ce voeu, l'évêque d'Hippone écrivit la lettre suivante à Armentarius et à Pauline
pour les fortifier dans leur résolution. Le monde retentissait alors de la chute de Rome et des ravages des Barbares; saint Augustin, sous les coups de ces vastes
malheurs, fait remarquer que la vie humaine a perdu de son charme et que les joies du temps sont devenues trop peu de chose pour qu'on n'en fasse pas aisément le
sacrifice à Dieu. On trouve dans cette lettre des pensées ingénieuses et profondes sur notre passage ici-bas.
 
AUGUSTIN AUX EXCELLENTS SEIGNEURS, A SES HONORABLES ET CHERS ENFANTS ARMENTARIUS ET PAULINE, SALUT DANS LE
SEIGNEUR.
 
l. Un homme éminent, mon fils Ruférius, votre allié, m'a instruit du voeu que vous avez fait au Seigneur; j'ai été heureux de ce qu'il m'a dit, mais, craignant les
inspirations mauvaises du tentateur qui depuis bien longtemps n'aime pas de si saintes oeuvres, j'ai cru devoir engager brièvement votre charité, illustre seigneur,
honorable et cher fils, à méditer ces divines paroles: « Ne tardez pas à vous convertir au Seigneur, et ne différez pas de jour en jour (1). » J'ai voulu aussi vous
engager à vous acquitter de votre veau envers celui qui exige ce qui lui est dû et tient ce qu'il a promis; car il est aussi écrit: « Faites des veaux au Seigneur a votre
Dieu et accomplissez-les (2). » Quand même vous n'auriez fait aucun voeu, quel meilleur conseil, quoi de meilleur pour l'homme que de se restituer à celui qui l'a
créé, surtout parce que Dieu nous a tant aimés, qu'il a envoyé son fils unique, afin de mourir pour nous. Reste donc à accomplir la parole de l'Apôtre, lorsqu'il dit que
le Christ est mort « afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour « eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et « ressuscité pour eux (3). » Peut-on encore aimer
 
1. Ecclési. V, 8. — 2. Ps. LXXV, 12.— 3.II Cor. V, 15.
 
le monde, brisé par tant de désastres (1), qu'il en a perdu même le fantôme de ses séductions? Autant il fallait louer et exalter ceux qui dédaignaient de briller avec un
monde dans son éclat; autant il faut blâmer et accuser ceux qui mettent leurs délices à périr avec un monde périssant.
 
2. Si on se résigne à tant de travaux, de dangers et de disgrâces pour une vie qui doit finir, si on prend tant de précautions, non point pour ne pas mourir, mais pour
mourir un peu plus tard; que ne doit-on pas subir pour cette vie éternelle où des soins prudents ne seront plus nécessaires, afin d'éviter la mort, où la lâcheté
honteuse ne la craindra plus, où le sage n'aura plus besoin de sa fermeté, afin d'en supporter l'horreur ! elle ne sera plus rien pour personne, parce qu'elle ne sera
plus. Soyez donc au nombre des amis de l'éternelle vie. Ne voyez-vous pas combien cette vie si misérable et si pauvre, est ardemment aimée, et par quels noeuds
étroits on s'y attache? Ceux qu'elle trouble de ses périls la perdent plus tôt; ils hâtent leur fin par la peur même d'une fin prochaine; ils se précipitent dans la mort en
voulant l'éloigner, comme un homme qui, fuyant un voleur ou une bête sauvage, tomberait dans un fleuve et y disparaîtrait. Parfois en mer, sous le coup de la
tempête, on jette dans les flots les provisions; et, pour vivre, on jette ce qui fait vivre, de peur que des jours laborieux ne finissent trop vite. Que de peines on se
donne pour allonger ses peines ! et quand la mort commence à nous menacer, nous nous en préservons de notre mieux pour avoir à la craindre plus longtemps. Que
de genres de mort à redouter parmi tant d'accidents auxquels nos jours sont exposés ! une fois frappés par un de ces coups, les autres ne sont plus à craindre; et
cependant on cherche à échapper à un de ces périls de mort pour avoir à les craindre tous. A quelles tortures ne se soumettent-ils pas, ceux qui livrent leurs
membres au traitement, au fer des médecins : est-ce pour ne pas mourir? Non; mais c'est pour mourir un peu plus tard. Ils acceptent beaucoup de tourments
certains, dans l'espoir incertain d'obtenir un petit nombre de jours de plus; quelquefois ils meurent tout à coup dans les douleurs violentes auxquelles ils s'étaient
résignés par la crainte de la mort; ils n'aiment pas mieux finir leur vie
 
1. Allusion aux calamiteuses invasions des Barbares.
 
258
 
pour ne plus souffrir, mais ils aiment mieux souffrir que de finir leur vie, et il arrive qu'ils souffrent et qu'ils meurent. Eussent-ils été guéris, il aurait fallu mourir après
toutes ces tortures: la vie, même achetée au prix de tant de souffrances, ne peut pas être éternelle, parce qu'elle est mortelle; elle n'est pas longue, parce qu'une vie
entière est encore bien courte; elle ne s'écoule même pas en sûreté dans l'espace rapide qui lui est assigné, parce qu'elle demeure toujours incertaine. Parfois aussi on
meurt par la douleur même qu'on avait volontairement acceptée pour ne pas mourir.
3. Il y a un autre mal, un grand mal, un mal fort détestable et horrible dans l'amour excessif de cette vie : plusieurs, en voulant vivre un peu plus longtemps, offensent
gravement Dieu, en qui est la source rte la vie, et tandis qu'ils repoussent la pensée d'une fin inévitable, ils s'excluent du lieu où nous attend une vie sans fin. D'ailleurs
une vie misérable, quand elle pourrait toujours durer, ne saurait être comparée à une vie heureuse, même très-courte; et cependant le goût d'une vie misérable et
fugitive fait perdre celle qui est heureuse et éternelle, lorsqu'on veut, dans celle qu'on aime autrement qu'on ne devrait, ce qu'on perd dans l'autre; car on n'aime pas
la misère de la vie présente, puisqu'on veut être heureux; on n'en aime pas la brièveté, puisqu'on ne veut pas arriver à son terme; mais on l'aime parce qu'elle est la
vie, et de telle sorte que, malgré sa misère et sa brièveté, on perd souvent, à cause d'elle, celle qui est heureuse et éternelle.
4. Ceci considéré, quelle obligation extraordinaire (éternelle vie impose-t-elle à ses amis, quand elle ordonne qu'on l'aime comme on aime la vie présente? On
méprisera tout ce qui charme dans le monde pour retenir un peu plus longtemps une vie qui doit bientôt échapper; et l'on ne méprisera pas le monde pour gagner une
vie sans fin dans celui par lequel a été fait le monde ! Récemment lorsque Rome, le siège du très-illustre empire, a été dévastée par les Barbares, combien d'amis de
cette vie temporelle l'ont rachetée pour la prolonger dans le deuil et le dénûment, non-seulement au prix de ce qui l'embellissait, mais au prix de ce qui en était le
soutien nécessaire! Les hommes ont coutume de beaucoup donner à celles à qui ils  veulent plaire: dans le sac de Rome, les amis de la vie ne l'auraient pas gardée
s'ils ne l'avaient rendue pauvre; ils :ne lui ont pas tout donné, mais plutôt ils lui ont tout ôté, de peur que l'ennemi ne la leur ravît. Je ne les en blâme pas; qui donc
ignore qu'ils auraient perdu la vie s'ils n'avaient pas perdu tout ce qu'ils tenaient en réserve pour elle? Quelques-uns, il est vrai, ont d'abord perdu leurs biens et
ensuite leur vie, et d'autres, prêts à tout sacrifier pour elle, ont tout d'abord péri. Nous apprenons ici jusqu'à quel point nous devons aimer l'éternelle vie: nous devons
mépriser pour elle tout ce qui est superflu, lorsque pour conserver une vie. passagère on a méprisé le nécessaire.
5. Pour garder la vie que nous aimons, nous ne la dépouillons pas comme ces hommes ont 1 dépouillé leur propre vie; nous l'employons à acquérir celle qui est
éternelle ; elle en est 9 comme la servante, et afin qu'elle fasse mieux son service, nous ne l'enchaînons point dans de vains ornements , nous ne l'accablons pas du
poids de nuisibles soucis; nous écoutons le Seigneur nous promettant cette autre vie que nous devons désirer avec la plus grande ardeur, et criant comme dans
l'assemblée du monde entier.: « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués, et qui êtes chargés, je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moi que
je suis doux et humble de coeur; et vous trouverez le repos pour vos âmes. Car mon joug est doux et mon fardeau léger. (1)» Cette leçon de pieuse  humilité chasse
de nos coeurs et y éteint en quelque sorte cette vaine et inquiète cupidité qui désire ce qui est au delà de notre puissance. La peine est là où l'on aime et l'on
recherche beaucoup de choses à l'acquisition et à la possession desquelles la volonté ne suffit point, parce que le pouvoir lui manque. Mais une vie de justice nous
arrive du moment que nous la voulons, parce que la vouloir pleinement, c'est la justice, et que la justice pour être parfaite, ne demande rien de plus qu'une parfaite
volonté. Voyez s'il y a peine dès qu'il suffit de vouloir. Voilà pourquoi cette divine parole a été prononcée : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (2). »
Là où est la paix, là est le repos; le repus c'est la fin de tout désir et de toute peine. Mais cette volonté, pour être pleine, il faut qu'elle soit , saine ; elle le sera si elle
ne refuse pas le médecin, dont la grâce seule peut guérir de la
 
1. Matth. XI, 28, 29, 30. — 2. Luc, II, 14.
 
maladie des mauvais désirs. C'est donc le médecin lui-même qui crie : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués; » il dit que son joug est doux et son fardeau léger.
Quand la charité sera répandue dans nos tueurs par le Saint-Esprit, nous aimerons ce qui nous est ordonné; ce joug ne sera ni dur ni pesant si nous ne portons que
celui-là et si nous le portons avec une soumission d'autant plus libre qu'elle est plus humble. C'est le seul fardeau dont le poids soulage au lieu d'accabler. Si on aime
les richesses, qu'on les place là où elles ne peuvent périr. Si on aime l'honneur, qu'on le mette là où personne d'indigne ne sera honoré. Si on aime la santé, il faut
désirer en jouir là où l'on ne craint plus de la perdre. Si on aime la vie, qu'on la possède là où il n'y a plus de mort.
6. C'est pourquoi rendez à Dieu ce que vous lui avez voué, puisque c'est vous-mêmes, et que vous vous rendez à celui par lequel vous existez; rendez-le-lui, je vous
en conjure. Ce que vous rendrez n'en sera pas diminué, mais plutôt se conservera et s'accroîtra; car Dieu exige par bonté, non par indigence ; il ne s'agrandit pas de
ce qu'on lui rend, mais il fait croître en lui ceux qui lui rendent. Ce qu'on ne lui rend pas est perdu ; ce qui lui est rendu est une richesse pour celui qui rend : il y trouve
sa garantie et sa sécurité. La restitution et celui qui restitue sont la même chose , parce que la dette et le débiteur étaient tout un. Car l'homme se doit lui-même à
Dieu, et pour être heureux, il doit se restituer à celui de qui il a reçu l'être. C'est ce que signifient ces paroles du Seigneur dans l'Evangile : « Rendez à César ce qui
est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. (1) » II dit cela lorsque s'étant fait montrer une pièce de monnaie et ayant demandé de qui elle portait l'image, on lui répondit
: De César. Il faisait entendre ainsi que Dieu exigeait de l'homme sa propre image dans l'homme lui-même , comme César exigeait l'empreinte de la sienne, sur la
pièce de monnaie. Si on doit à Dieu cette image sans l'avoir promise, combien la lui doit-on plus encore lorsqu'on lui en fait la promesse?
7. Je pourrais, mon très-cher fils, selon mes faibles ressources, louer plus au long votre pieuse résolution, et montrer la différence qu'il y a entre les chrétiens qui
aiment et les chrétiens qui méprisent le monde , quoique les uns et les autres soient appelés fidèles. Ils ont
 
1. Matth. XXII, 21.
 
été purifiés aux mêmes fonts sacrés, sanctifiés et consacrés par les mêmes mystères; ils ont été non-seulement auditeurs mais même prédicateurs du même Evangile,
et cependant ils ne participeront pas les uns et les autres au royaume de Dieu et à sa lumière; ils n'auront pas pour héritage l'éternelle vie qui seule est heureuse. Le
Seigneur Jésus ne les a pas distingués de ceux qui n'entendent point, mais il a établi de très-grandes différences entre ceux qui entendent sa parole : « Celui qui
entend mes paroles, dit-il, et les met en pratique, je le comparerai à un homme sage qui a bâti sa maison sur la pierre : la pluie est tombée, les fleuves ont débordé,
les vents ont soufflé et ont battu cette maison, et elle n'a pas croulé, car elle était fondée sur la pierre. Mais celui qui entend mes paroles et ne les met pas en pratique,
je le comparerai à un insensé gui a bâti sa maison sur le sable : la pluie est tombée, les fleuves ont débordé, les vents ont soufflé et battu cette maison, et elle s'est
écroulée, et sa ruine a été grande (1). » Ecouter les paroles divines, c'est donc bâtir; en cela, les uns et les autres sont pareils : la différence consiste à pratiquer ou à
ne pratiquer pas ce que l'on entend ; c'est la différence entre l'édifice bâti sur le fondement de la pierre solide, et l'édifice qui se renverse parce qu'il n'a d'autre
fondement que le sable mobile. Toutefois, celui qui n'écoute point ne se met pas davantage en sûreté : en ne bâtissant rien du tout, en restant sans toit, il sera
beaucoup plus facilement accablé , saisi et emporté par les pluies, les fleuves et les vents.
8. Je pourrais aussi , selon mes humbles efforts, marquer la diversité des rangs et des mérites parmi ceux-là mêmes qui appartiendront à la droite de Dieu et au
royaume des cieux, et montrer la différence entre une religieuse et pieuse vie conjugale, ayant pour but d'engendrer des enfants, et celle dont vous avez fait voeu, si
j'avais à vous convier à cette résolution; mais ce voeu est prononcé, il vous lie, il ne vous est pas permis de faire autrement. Avant que vous fussiez engagé, vous
étiez libre de rester à un rang inférieur; c'était, d'ailleurs une peu enviable liberté que celle où l'on n'était pas débiteur de ce qu'on paie avec tant de profit. Mais
maintenant que votre promesse est engagée envers Dieu, je ne vous invite pas à une, grande justice, je vous détourne d'une
 
1. Matth. VII, 24, 27.
 
260
 
grande iniquité. En ne pas accomplissant votre voeu, vous ne seriez pas tel que vous seriez resté si vous n'aviez pris aucun engagement. Alors vous seriez moindre et
non pas pis; mais aujourd'hui, ce qu'à Dieu ne plaise, vous manqueriez à votre foi envers Dieu, et vous seriez d'autant plus malheureux que vous auriez été plus
heureux en gardant votre promesse. Toutefois ne vous repentez pas de ce voeu, réjouissez-vous au contraire, de ce qu'il ne vous soit plus permis de faire ce qui n'eût
servi qu'à votre désavantage. Marchez avec courage, que vos actions répondent à vos paroles; celui qui vous a demandé le voeu, vous aidera à l'accomplir.
Heureuse la nécessité qui contraint à ce qu'il y a de meilleur !
9. Il y aurait une seule raison, qui non-seulement ne nous permettrait pas de vous exhorter à l'accomplissement de votre voeu, mais qui nous obligerait à vous
interdire d'y donner suite : ce serait le cas où par hasard votre femme s'y refuserait, par faiblesse d'âme ou de chair. Entre personnes mariées, de tels voeux ne
doivent se faire que d'un consentement mutuel et d'une volonté commune; et si l'un des deux époux s'est engagé légèrement, mieux vaut qu'il répare sa témérité que
de tenir sa promesse. Dieu n'exige pas ce qu'on lui a promis aux dépens d'autrui, mais plutôt il nous défend de disposer de ce qui ne nous appartient pas. Écoutez sur
ce point le divin sentiment de l'Apôtre: « Le corps de la femme n'est point en sa puissance, mais en celle du mari; de même le corps du mari n'est point en sa
puissance, mais en celle de la femme (1). » Il veut parler ici de l'usage du mariage. Mais j'entends dire que votre femme est si disposée au voeu de continence qu'elle
n'est retenue que par la crainte que vous ne réclamiez d'elle le devoir conjugal; acquittez-vous donc tous les deux envers Dieu de ce que vous lui avez promis tous les
deux, et faites-lui le sacrifice de ce que vous ne vous demandez plus l'un à l'autre. Si la continence est une vertu, comme c'en est une, pourquoi le sexe le plus faible y
est-il le plus disposé? Pourtant la ressemblance du mot l'indique, et c'est du nom latin de l'homme que la vertu tire son nom (2). Homme, soyez donc capable d'une
vertu pour laquelle une femme est prête ; que votre consentement soit comme une offrande sur
 
1. Cor. VII, 4. — 2. Virtus a viro,
 
l'autel céleste du Créateur, que la concupiscence soit vaincue, que le lien de l'affection soit d'autant plus fort qu'il sera plus saint. Réjouissons-nous de la grâce
abondante du Christ sur vous, ô illustres seigneurs, mes honorables et chers enfants !
LETTRE CXXVIII. (Année 411.)
 
La lettre suivante, rédigée par saint Augustin, fut adressée au nom des évêques catholiques de l'Afrique au tribun Marcellin, chargé de présider la conférence de
Carthage du 1er juin 411, convoquée au nom de l'empereur Honorius. On peut voir dans notre Histoire de saint Augustin un récit complet de cette conférence d'où
l’on avait espéré que sortirait la paix de l'Église d'Afrique. Cette lettre était, de la part des catholiques, comme l'acceptation des conditions et des règlements de
l'assemblée; en tête figurait le nom d'Aurèle, évêque de Carthage, et le nom de Sylvain, primat de Numidie, qui se trouvait. le plus ancien d'ordination. Les évêques
catholiques offraient de renoncer à leurs sièges si les donatistes parvenaient à prouver qu'ils eussent raison; ils consentaient à ce que les évêques de ce parti, s'ils
étaient vaincus, gardassent leur dignité en rentrant dans l'unité de l'Église. Ces offres généreuses sont un beau souvenir pour l'Église d'Afrique.
 
AURÈLE, SYLVAIN ET TOUS LES ÉVÊQUES CATHOLIQUES A LEUR HONORABLE ET TRÈS-CHER FILS, L'ILLUSTRE (1) TRIBUN ET
SECRÉTAIRE MARCELLIN.
 
1. Nous vous déclarons, par cette lettre, comme vous avez bien voulu le demander, que nous acceptons de tout point l'édit de votre excellence, qui assure la
tranquillité et la paix des délibérations de l'assemblée et pourvoit aux moyens de manifester et de défendre la vérité; nous souscrivons à ce que vous avez réglé sur le
lieu et le temps, et sur le nombre de ceux qui devront être présents. Nous consentons aussi que ceux à qui nous donnons commission de conférer signent leurs
discours. Dans l'acte par lequel nous leur imposons cette charge; et promettons de ratifier ce qu'ils auront fait, non-seulement vous aurez nos signatures, mais vous
nous verrez signer vous-même. Avec l'aide du Seigneur nous obtiendrons du peuple chrétien, dans l'intérêt du repos et de la tranquillité de l'assemblée, qu'il s'en
tienne éloigné et qu'il ne se hâte pas de vouloir apprendre ce qui sera fait au moment même, mais qu'il en attende le récit par écrit, comme vous l'avez promis à tous.
2. Confiants dans la vérité, nous nous
 
1. Le texte porte : spectabili. C'était un terme de respect et d'honneur dont on usait à l'égard des grands personnages de l'empire à cette époque.
 
261
 
obligeons, si ceux avec qui nous avons affaire peuvent prouver que l'Eglise du Christ a tout à coup péri par les crimes de je ne sais qui, et n'est plus restée que dans
le parti de Donat, lorsque déjà, selon les promesses de Dieu, les peuples chrétiens couvraient une grande partie de l'univers et s'étendaient pour le remplir tout entier;
si, disons-nous, ils peuvent le prouver, nous nous obligeons à ne conserver parmi eux aucun des honneurs de la dignité épiscopale, mais, pour notre salut éternel,
nous suivrons le conseil de ceux à qui nous devrons le bienfait insigne de connaître la vraie foi. Si, au contraire, nous parvenons à montrer que l'Eglise du Christ,
répandue non-seulement en Afrique, mais encore dans les pays d'outre-mer et au milieu d'un grand nombre de nations, produisant des fruits et croissant dans le
monde entier, comme il est écrit (1), n'a pas pu périr parles péchés de quelques hommes; si nous prouvons que c'est une question jugée que celle de ces évêques
catholiques accusés mais jamais convaincus par leurs ennemis, et d'ailleurs la cause personnelle de ces évêques n'était pas la cause de l'Eglise ; si nous établissons
que Cécilien fut innocent et que ses accusateurs furent déclarés coupables de calomnie par l'empereur même dont ils avaient invoqué le jugement; enfin si, en réponse
à ce qu'ils ont dit sur de prétendus crimes, nous démontrons l'innocence des accusés à l'aide de témoignages humains, et si nous faisons voir, avec les preuves
divines, que l'Eglise du Christ, à la communion de laquelle nous sommes unis, n'a été détruite par les péchés de qui que ce soit, nous consentons qu'en rentrant dans
notre unité, les donatistes retrouvent la voie du salut sans perdre les honneurs de l'épiscopat. Nous ne détestons pas en eux les sacrements de la vérité divine, mais
les inventions des erreurs humaines ; ôtez ces erreurs, nous embrasserons nos frères revenus à nous par la charité chrétienne : maintenant nous sommes séparés d'eux
par un schisme diabolique.
3. Chacun de nous se trouvant alors dans son église avec un collègue, nous occuperions tour à tour le premier rang, comme on a coutume de le faire avec un évêque
étranger. Les deux évêques possédant tour à tour les mêmes droits dans leur église, ils se préviendraient mutuellement; là où le précepte de la charité
 
1. Coloss. I, 6.
 
dilaterait les coeurs, la paix serait aisée à garder; une fois l'un des deux évêques mort, le survivant demeurerait seul et la succession aurait lieu selon l'ancienne
coutume. Cette convention ne serait pas une nouveauté; elle a été observée par la charité catholique depuis le commencement du schisme, à l'égard de ceux qui
condamnant cette dissension impie sont revenus à la douceur de l'unité, quelque tardif qu'ait été ce retour. S'il arrivait par hasard que les peuples chrétiens aimassent
mieux avoir un seul évêque et qu'ils repoussassent comme une chose insolite la présence permanente de deux évêques, quittons notre siège les uns et les autres, et, le
schisme condamné et l'unité refaite, que les évêques des églises où il y en aurait un seul en choisissent un, un seul pour chaque église où il s'en serait trouvé deux
auparavant. Pourquoi hésiterions-nous à offrir à notre Rédempteur ce sacrifice d'humilité ? Il  est descendu des cieux et a pris un corps pour que nous soyons ses
membres; et nous, pour empêcher que ses membres ne soient déchirés par une cruelle division, nous craindrions de descendre de nos sièges ! Il nous suffit, à nous,
d'être des chrétiens fidèles et obéissants : soyons-le donc toujours. Nous sommes ordonnés évêques pour les peuples chrétiens, servons-nous de notre épiscopat
pour les ramener à la paix. Si nous sommes des serviteurs utiles, pourquoi sacrifier à nos grandeurs temporelles l'éternel avantage du Maître? Si, en déposant la
dignité épiscopale, nous réunissons le troupeau du Christ, elle nous sera plus profitable que si nous la conservions en contribuant à la dispersion du troupeau. De quel
front attendrions-nous dans le siècle futur les honneurs promis par le Christ, si dans ce siècle-ci nos honneurs empêchaient l'unité chrétienne ?
4. Nous avons voulu écrire ces choses à votre Excellence afin que, par vous, elles soient connues de tout le monde. C'est le Seigneur notre Dieu qui nous a inspiré
de faire ces promesses; c'est avec son aide que nous avons la confiance de les remplir; nous lui demandons de guérir ou de dompter, par une pieuse charité, avant la
réunion de l'assemblée, les coeurs infirmes ou rebelles : nous n'apporterons ainsi qu'un esprit pacifique à la recherche de la vérité, et la concorde précédera ou au
moins suivra nos discussions. Si les dissidents se rappellent que les pacifiques sont heureux parce qu'ils seront (262) appelés enfants de Dieu  (1), nous ne devons
pas désespérer qu'ils trouvent plus digne et plus facile 'de réconcilier le parti de Donat avec l'univers chrétien, que de faire rebaptiser l'univers chrétien par le parti de
Donat; nous devons d'autant moins perdre espoir, que les donatistes ont accueilli avec grand amour ceux qui sont revenus de la secte sacrilège de Maximien, secte
condamnée par eux et contre laquelle ils avaient appelé les lois des puissances séculières; dans ce fraternel accueil, ils n'ont pas osé annuler le baptême donné par les
maximianistes ; ils ont reçu dans leurs rangs, sans toucher à leurs dignités, quelques-uns d'entre eux après les avoir condamnés , et ont même pensé que quelques
autres n'avaient contracté aucune souillure dans leur communion avec cette secte impie. Leur bon accord entre eux ne nous déplaît pas; mais il faut qu'ils
comprennent combien que le tronc catholique a raison de rechercher pieusement la branche dont il est séparé , puisque cette branche elle-même a mis tant de soins à
se réunir au petit rameau qui en avait été retranché. (Et d’une autre main:) Nous vous souhaitons, notre fils, de votes bien porter dans le Seigneur. J'ai signé cette
lettre, moi, Aurèle, évêque de l'Eglise catholique de Carthage. (Et encore d'une autre main:) J'ai signé, moi, Silvain, l'ancien (2), de l'Eglise de Summa.
 
1. Matth. V, 9.
2. Le texte porte senex, ancien. Silvain était l'évêque le plus ancien d'ordination, comme nous l'avons déjà fait observer.
 
LETTRE CXXIX. (Année 411.)
 
Marcellin avait pensé qu'un petit nombre d'évêques choisis de part et d'autre par leurs collègues suffiraient pour une sérieuse et sincère discussion dans la
conférence; mais les évêques donatistes demandèrent à y être tous présents. Les catholiques écrivirent à ce sujet à Marcellin; saint Augustin rédigea la lettre; elle va
au fond de la question; elle est très-habile, très-forte : c'est une argumentation directe et sans réplique.
 
AURÈLE, SILVAIN ET TOUS LES ÉVÊQUES CATHOLIQUES A LEUR HONORABLE ET TRÈS-CHER FILS, L'ILLUSTRE TRIBUN ET SECRÉTAIRE
MARCELLIN.
 
1. Nous sommes très-inquiets du manifeste ou de la lettre par laquelle nos frères que nous désirons ramener d'une division funeste à la paix catholique, ont refusé
d'accepter l'édit de votre Excellence qui pourvoit à la tranquillité et au repos de nos délibérations; nous craignons non pas que tous ces évêques, mais que
quelques-uns d'entre eux ne rendent impossible, par le tumulte ou le bruit de la multitude, une conférence qui doit être calme et pacifique. Plût à Dieu que cette
pensée ne fût point dans leur esprit et que nous nous trompassions dans nos soupçons ! Plût à Dieu que ces évêques ne voulussent tous assister à la conférence, où
nous serions également, que pour en sortir dans une parfaite union avec nous, et pour aller, sur les ruines du schisme, dans les liens fraternels du Christ , rendre
grâces à Dieu et le louer tous ensemble dans une même église, avec la charité la plus ardente et la plus éclatante, au milieu de l'admiration et de la joie des gens de
bien, ne rencontrant d'autre affliction que celle du démon et de ceux qui lui ressemblent !
2. Si c'est avec un oeil de paix que l'on regarde ce qui nous occupe, si c'est avec une pensée chrétienne qu'on veuille juger, on trouvera tout simple de mettre de côté
les accusations vraies ou fausses dirigées contre des hommes, pour chercher l'Eglise dans les saintes Ecritures où le Christ, son Rédempteur, se révèle à nous. De
même que nous n'écoutons pas contre le Christ ceux qui disent que son corps a été enlevé du sépulcre par ses disciples, de même nous ne devons pas écouter
contre son Eglise ceux qui disent qu'elle n'existe plus que parmi les Africains et le petit nombre de ceux qui leur sont unis. Les chrétiens véritables sont membres du
Christ, selon la parole de l'Apôtre (1) : Comme donc nous ne croyons pas que le corps mort du Christ ait disparu du sépulcre par le larcin de quelqu'un, ainsi nous
ne devons pas croire que, par le péché de qui que ce soit, ses membres vivants aient disparu du monde. Le Christ étant le chef et l'Eglise le corps, il n'est pas difficile
de voir dans l'Evangile le chef défendu contre les calomnies des juifs et le corps contre les accusations des hérétiques. On y lit : « Il fallait que le Christ souffrit et qu'il
ressuscitât d'entre les morts le troisième jour; » c'est contre ceux qui disent qu'il a été enlevé mort du tombeau. Et aussitôt après: « Et qu'on prêchât en son nom la
pénitence et la rémission des péchés dans toutes les nations, en commençant par Jérusalem (2) ; » c'est contre ceux qui prétendent que l'Eglise n'est pas répandue
dans l'univers : par là, en un seul endroit et en peu de mots, l'ennemi
 
1. Eph. IV, 25. — 2. Luc, XXIV, 46, 47.
 
263
 
du chef et l'ennemi du corps sont repoussés, et peuvent être ramenés, s'il y a de leur part attention et sincérité.
3. Nous sommes d'autant plus affligés de ces inimitiés de nos frères, qu'ils ont en main comme nous ces mêmes Ecritures qui renferment d'aussi évidents
témoignages. Au moins les juifs qui nient la résurrection du Christ ne reçoivent pas l'Évangile ; mais nos frères admettent l'autorité dé l'Ancien et du Nouveau
Testament ; cependant ils veulent nous imputer à crime que l'Évangile ait été livré, et refusent de croire à l'Évangile quand nous le lisons ! Mais peut-être que, voulant
se préparer à cette conférence, ils ont plus soigneusement scruté les saintes Ecritures ; ils y auront trouvé d'innombrables preuves des promesses faites à l'Église
qu'elle sera répandue au milieu de toutes les nations, sur toute la terre ; on voit ses premiers progrès dans l'Évangile, les Epîtres et les Actes des apôtres, où se lisent
les noms des lieux, des cités et des provinces à travers lesquels elle s'est propagée; cette Eglise, commençant par Jérusalem, et s'étendant jusqu'en Afrique, non pas
en s'éloignant, mais en grandissant à travers le monde, ils n'ont pas découvert un seul endroit des livres saints où il soit dit qu'elle doive disparaître de la terre pour ne
plus être qu'en Afrique dans le parti de Donat ; ils auront vu toute l'absurdité qu'il y a à multiplier les témoignages divins en faveur de celle qui doit périr et à ne pas
apercevoir le moindre mot en faveur de celle qui, selon eux, plaît au Seigneur : c'est peut-être la pensée de toutes ces choses qui les a déterminés à se réunir tous à la
conférence, afin de mettre un terme à des inimitiés vaines et funestes et contraires au salut éternel : au lieu de songer à faire naître un nouveau désordre, ils ne sont
occupés qu'à finir d'anciennes divisions.
4. Car, pour ce qui fait. le sujet de leurs récriminations accoutumées, je veux parler des lois contre les hérétiques et les schismatiques portées dans l'intérêt de la paix
catholique, par les rois de la terre, dont il est dit depuis si longtemps qu'ils seront soumis au Christ, nous croyons qu'ils ont enfin compris qu'on ne doit pas en faire un
crime. Les anciens rois de la nation juive et même des rois étrangers ont défendu à tous leurs peuples, sous des peines très-sévères, non-seulement de ne rien faire,
mais même de ne rien dire contre le Dieu d'Israël, c'est-à-dire le vrai Dieu ; et les ancêtres des donatistes ont déféré au tribunal de l'empereur Constantin, par le
proconsul Anulin, la cause même de Cécilien, d'où est née notre division : il est bien évident qu'ils sollicitaient par là, auprès de l'empereur Constantin, un acte
quelconque de son autorité souveraine contre le parti qui serait condamné; ils ont pu voir, dans les registres publics et peut-être ont-ils vu pour les besoins de la
conférence, que toute cette cause est depuis longtemps finie; et qu'elle l'est après les jugements ecclésiastiques qui ont absous Cécilien, après la décision de
l'empereur lui-même devant qui l'affaire fut d'abord portée et en dernier lieu reportée par eux. Ils ont pu y reconnaître aussi que le proconsul Aelien, jugeant par
l'ordre de l'empereur, a pleinement disculpé Félix, évêque d'Aptonge, ordinateur de Cécilien, qu'ils ont appelé dans leur concile la source de tous les maux.
5. Si, de plus, ils ont fait attention aux saintes Ecritures, et c'était bien facile, s'ils y ont remarqué que, dans l'Église du Christ, l'ivraie et le froment, la paille et le grain,
les bons et les mauvais poissons doivent se trouver mêlés jusqu'au temps où l'on moissonnera, où l'on vannera, où l'on tirera les filets sur le rivage t; ils auront pensé
que, quand même Cécilien et ses collègues auraient eu des torts, ces torts ne seraient pas retombés sur l'univers chrétien, promis jadis à un petit nombre de croyants,
et devenu aujourd'hui un spectacle pour tout le monde : à moins que par hasard le péché d'un homme ne soit plus fort contre l'Église que ne peut l'être pour elle le
serment d'un Dieu, et que les châtiments de l'iniquité ne l'emportent sur les promesses de la vérité. Peut-être nos adversaires ont-ils déjà vu ce qu'il y aurait d'insensé
et d'impie dans un pareil sentiment; ils se seront souvenus qu'après avoir condamné les maximianistes, lesquels avaient condamné Primien, ils les ont chassés de leurs
églises au moyen des puissances temporelles; ce récent exemple leur aura prouvé sûrement que l'Église peut sans péché demander aux puissances un appui contre
ses enfants révoltés. Ils auront songé que leurs rangs se sont ouverts à quelques-uns de ceux qu'ils avaient condamnés, en même temps qu'ils donnaient à plusieurs un
terme pour revenir de la communion schismatique et sacrilège de Maximien, où ils ont dit qu'ils étaient restés sans se souiller; et qu'ils n'ont osé ni annuler ni réitérer
le
 
1. Matth. III, 12; XIII, 24-30, 47, 48.
 
264
 
baptême, donné ostensiblement dans le schisme par ceux qu'ils avaient condamnés ou par leurs adhérents. Ils ont assez compris qu'ils condamnaient par leur propre
exemple leurs accusations contre nous, et il faut croire qu'ils reconnaissent ce qu'il y a d'indigne, d'intolérable à s'asseoir sur leurs sièges d'évêques avec les
maximianistes, avec Primien lui-même qu'ils ont condamné comme ils ont été condamnés par lui et tout cela pour conserver la paix dans le parti de Donat, pendant
qu'à cause de Cécilien ils réprouvent le monde chrétien et troublent la paix et l'unité du Christ !
6. Voilà peut-être les souvenirs et les considérations qui, mêlés à la crainte de Dieu, les portent à vouloir tous assister à la conférence c'est de leur part une pensée
de paix et non point un dessein de désordre. Ils ont dit que leur intention, en venant tous à l'assemblée, c'était de montrer leur nombre et de répondre à ceux qui ont
menti en parlant de leur petit nombre. Si cela a été dit parmi nous, on a pu le dire avec vérité des lieux où nos évêques, nos clers et nos laïques sont assurément de
beaucoup les plus nombreux, surtout dans la province proconsulaire, quoique, la Numidie consulaire exceptée, nous soyons aussi plus nombreux dans les autres
provinces de l'Afrique ; ou bien, certainement, nous avons raison d'affirmer que les donatistes sont en très-petit nombre, si on les compare à toutes les nations à
travers lesquelles s'étend la communion catholique. Si les évêques donatistes veulent se compter à nos yeux, ne pourraient-ils pas le faire avec plus d'ordre et de
tranquillité en mettant sous vos yeux leurs signatures au bas de la procuration demandée par votre ordonnance? Pourquoi donc leur désir d'assister tous à la
conférence ? Car s'ils n'arrivent pas avec des pensées de paix, que ne troubleront-ils pas en parlant, et que feront-ils là en gardant le silence? Supposez qu'il n'y ait
pas de cris, le seul bruit des mots dits à l'oreille par beaucoup d'hommes deviendra un assez grand bruit pour empêcher la conférence.
7. Ils ont cru devoir déclarer dans leur manifeste qu'ils sont fondés à vouloir tous assister à la conférence parce qu'on les a tous convoqués. Mais qui donc pouvait
choisir le petit nombre de ceux qui devaient prendre part à la discussion, sinon tous les évêques invités à la réunion? c'est en votre présence que tous avaient à
désigner leurs mandataires : tous seraient ainsi dans un petit nombre, puisqu'un petit nombre aurait été choisi par tous. Ou c'est au désordre ou c'est à la paix qu'ils
aspirent; nous souhaitons l'une de ces choses, nous prenons garde à l'autre; et de peur qu'ils ne se préparent à ce que nous craignons plutôt qu'à ce que nous
souhaitons, nous consentons qu'ils assistent tous à la conférence, pourvu toutefois que nous -restions, nous, dans le nombre qui avait paru suffisant à Votre
Excellence : s'il y avait du tumulte, il ne serait imputable qu'à ceux qui auraient voulu inutilement se montrer en grand nombre, afin de régler une chose pour laquelle il
fallait peu d'hommes seulement. Si, au contraire, ce que nous désirons de tous nos voeux, ce que nous recherchons ardemment, ce que nous demandons humblement
au Seigneur, ils ne se réunissent en grand nombre qu'en vue de la paix, nous serons tous présents quand ils le voudront, et à l'aide de Dieu, auteur de cette grâce,
nous volerons joyeusement vers un si grand bien, en disant : « Vous êtes nos frères (1), » non plus à ceux qui nous détestent, mais à des frères qui nous embrassent
après avoir éteint la haine; c'est ainsi que le nom du Seigneur sera honoré, et ils verront, ils expérimenteront eux-mêmes en partageant notre joie, combien il est bon
et doux que les frères habitent ensemble (2) ! (Et d'une autre main :) Nous vous souhaitons, notre fils, de vous bien porter en Dieu. (D'une autre main :) Moi., Aurèle,
évêque de l'église de Carthage, j'ai signé. (Et encore d'une autre main:) Moi, Silvain, primat de la province de Numidie, j'ai signé.
 
 
1. Isaïe, LXVI, 5, version des Septante.
2. Ps. CXXXII, 1.
LETTRE CXXX. (Au commencement de l'année 412.)
 
Cette belle lettre forme comme un livre sur la prière; elle est adressée à une veuve romaine, d'un sang illustre, qui avait été femme de Probus, préfet du prétoire et
consul; elle était aïeule de Démétrias à qui saint Jérôme écrivit une lettre célèbre sur la virginité, et belle-mère de Juliana qui eut Démétrias pour fille.
Proba,surnommée Faltonie, s'était retirée en Afrique après le sac de Rome. Saint Jérôme s'exprime ainsi sur l’aïeule de la jeune vierge romaine : « Proba, ce nom
plus illustre que toute dignité et que toute noblesse dans l'univers romain; à Proba qui, par sa sainteté et sa bonté envers tous, s'est rendue vénérable aux Barbares
mêmes, et qui s'est peu inquiétée des consulats ordinaires de ses trois fils, Probinus, Olybrius et Probus; cette femme, pendant que tout est esclave à Rome au milieu
de l'incendie et de la dévastation, vend, dit-on, en ce moment, les biens qu'elle tient de ses pères, et se fait, avec l'unique Mammone, des amis qui puissent la
recevoir dans les tabernacles éternels. » Voilà ce qu'était la veuve à laquelle saint Augustin parle de la prière avec tant d'âme, de charme et d'élévation. Les gens du
monde et surtout les riches de la terre qui ont le goût de la vie chrétienne ne peuvent rien lire de meilleur et de plus nourrissant que cet écrit de l'évêque d'Hippone.
 
AUGUSTIN,   ÉVÊQUE , SERVITEUR DU  CHRIST ET DES SERVITEURS DU CHRIST, A PROBA, PIEUSE SERVANTE DE DIEU, SALUT DANS LE
SEIGNEUR DES SEIGNEURS.
 
1. Je me rappelle que vous m'avez demandé et que je vous ai promis de vous écrire quelque chose sur la prière: grâce à celui que nous prions, j'en ai le temps et le
pouvoir; il faut donc que je vous paye ma dette et que je serve votre zèle pieux dans la charité du Christ. Je ne puis vous dire combien je me suis réjoui de votre
demande même; elle m'a fait connaître quel soin vous prenez d'une si grande chose. Quelle plus grande affaire dans votre veuvage, que de persévérer dans la prière,
la nuit et le jour, selon le conseil de l'Apôtre : « Celle qui est véritablement veuve et abandonnée, dit saint Paul, a mis son espérance dans le Seigneur et persévère
dans la prière, la nuit et le jour. (1) » Ce qui peut paraître admirable, c'est que noble selon le siècle , riche, mère d'une si grande famille , veuve, mais sans être
abandonnée, votre coeur ait fait de l'oraison son occupation principale et le plus important de ses soins; mais vous avez sagement compris que, dans ce monde et
dans cette vie, il ne peut y avoir de repos pour aucune âme.
2. Celui qui vous a donné cette pensée, c'est assurément ce divin Maître qui répondit à ses disciples que ce qui est impossible aux hommes est facile à Dieu (2) ; le
Seigneur leur fit cette admirable et miséricordieuse réponse , après qu'il leur eut dit qu'il était plus aisé à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche
d'entrer dans le royaume des cieux ; car ces paroles les avaient attristés , non pour eux, mais pour le genre humain; ils n'espéraient pas que personne pût être sauvé.
Celui donc à qui il est facile même de faire entrer un riche dans le royaume des cieux, vous a inspiré le pieux désir de me demander comment il faut prier. Durant sa
vie mortelle, il a ouvert le royaume des cieux au riche Zachée (3) ; et, après sa résurrection et son ascension, il a fait de plusieurs riches, éclairés de l'Esprit Saint, des
contempteurs de ce siècle, et les a
 
1. I Tim. V, 5. — 2. Matth. XIX, 24-26. — 3. Luc, XIX, 9.
 
d'autant plus enrichis, qu'ils ont plus entièrement éteint dans leurs coeurs la soif des biens humains. Comment vous appliqueriez -vous ainsi à prier Dieu, si vous
n'espériez pas en lui ! et comment espéreriez-vous en lui si vous mettiez votre confiance dans des richesses incertaines, si vous méprisiez ce salutaire précepte de
l'Apôtre : « Ordonne aux riches de ce monde de n'être point orgueilleux, de ne pas mettre leur confiance dans des richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant qui
nous donne tout en abondance pour en jouir; afin qu'ils deviennent riches en bonnes oeuvres, qu'ils donnent et répandent aisément, et qu'en se préparant ainsi un
trésor qui soit un bon fondement pour l'avenir, ils arrivent à la possession de la véritable vie (1) ? »
3. Quel que soit donc votre bonheur dans ce siècle, vous devez vous y croire comme abandonnée, si vous songez avec amour à la vie future ; de même, en effet,
qu'elle est la véritable vie en comparaison de laquelle la vie présente, qu'on aime tant, ne mérite pas qu'on l'appelle une vie, quelque joie qu'on puisse y trouver; ainsi,
la consolation véritable est celle que le Seigneur promet lorsqu'il dit par son prophète: «Je lui donnerai la vraie consolation, une paix au-dessus de toute paix (2) ; » et
sans laquelle il y a dans tous les adoucissements humains plus de peine que de douceur. Les richesses et les hautes dignités, les grandeurs de ce genre par lesquelles
se croient heureux les mortels qui n'ont jamais connu la vraie félicité, que peuvent-elles donner de bon, puisque mieux vaut ne pas en avoir besoin que d'y briller, et
qu'on est bien plus tourmenté de la crainte de les perdre qu'on ne l'était du désir d'y parvenir? Ce n'est point par de tels biens que les hommes deviennent bons, mais
ceux qui le sont devenus d'ailleurs changent en biens ces richesses périssables par le bon usage qu'ils en font. Là ne sont donc pas les vraies consolations, elles sont
plutôt là où est la vraie vie ; car il est nécessaire que l'homme devienne heureux par ce qui le rend bon.
4. Mais, même dans cette vie, les hommes bons donnent de grandes consolations. Est-on pressé par la pauvreté ou sous le coup d'un deuil, en proie à la maladie ou
condamné aux tristesses de l'exil, ou livré à tout autre malheur? Que les hommes bons soient là; ils ne
 
1. I Tim., VI, 17-19.
2. Isaïe, LVII, 18, 19, version des Septante.
 
266
 
partagent pas seulement la joie de ceux qui se réjouissent, mais ils pleurent avec ceux qui pleurent (1), et, par leur manière de dire et de converser, adoucissent ce
qui est dur, diminuent le poids de ce qui accable, et aident à surmonter l'adversité. Celui qui fait cela, en eux et par eux, est celui-là même qui les a rendus bons par
son Esprit. Supposez, au contraire, qu'on nage dans l'opulence, qu'on n'ait rien perdu de ce qu'on aime, qu'on jouisse de la santé et qu'on demeure sain et sauf dans
son pays, mais qu'on ne soit entouré que d'hommes méchants dont on doive toujours craindre et endurer la mauvaise foi, la tromperie, la fraude, la colère, la
dérision, les piéges : toutes ces choses ne perdent-elles pas de leur prix et leur reste-t-il quelque charme, quelque douceur? C'est ainsi que, dans toutes les choses
humaines, quelles qu'elles soient, il n'y a rien de doux pour l'homme sans un ami. Mais combien en trouve-t-on dont on soit sûr en cette vie pour le coeur et les
moeurs ? car personne n'est connu d'un autre comme il l'est de lui-même; et encore personne ne se connaît assez pour être sûr de ce qu'il sera le lendemain. Aussi,
quoique plusieurs se fassent connaître par leurs fruits, et que la bonne vie des uns soit une joie et la mauvaise vie des autres soit une affliction pour le prochain,
cependant, à cause des secrets et des incertitudes des coeurs humains, l'Apôtre nous avertit avec raison de ne pas juger avant le temps et d'attendre que le Seigneur
soit venu, qu'il mette en vive lumière ce qui est caché dans les ténèbres et qu'il découvre les pensées du coeur; alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due
(2).
5. Dans les ténèbres de cette vie où nous cheminons comme des étrangers loin du Seigneur, appuyés sur la foi et non point illuminés par la claire vision (3), l'âme
chrétienne doit donc se regarder comme abandonnée, de peur qu'elle ne cesse de prier; il faut qu'elle apprenne à attacher l'œil de la foi sur les saintes et divines
Ecritures, comme sur une lampe posée en un lieu obscur, jusqu'à ce que le jour brille et que l'étoile du matin se lève dans nos coeurs (4). Car cette lampe emprunte
ses clartés à la Lumière qui luit dans les ténèbres, que les ténèbres n'ont pas comprise et qu'on ne peut parvenir à voir qu'en purifiant son coeur par la foi : « Heureux
ceux qui ont
 
1. Rom, XII, 15. — 2. I Cor. IV, 5. — 3. II Cor. V, 8. — 4. II Pierre, I,19.
 
le coeur pur, » dit l'Evangile, « car ils verront Dieu (1). » — « Nous savons que quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, car nous le verrons tel qu'il est (2).
» Alors commencera la vraie vie après la mort, la vraie consolation après la désolation : cette vie délivrera notre âme de la mort, cette consolation sèchera pour
jamais nos larmes (3) ; et comme il n'y aura plus de tentation, le Psalmiste ajoute que ses pieds seront préservés de toute chute (4). Or, s'il n'y a plus de tentation, il
n'y aura plus besoin de prière; nous n'aurons plus à attendre un bien promis, mais à contempler le bien accordé. Voilà pourquoi il est dit : « Je plairai au Seigneur
dans la région des vivants (5), » où nous serons alors, et non pas dans le désert des morts où maintenant nous sommes. « Car vous êtes des morts, dit l'Apôtre, et
votre vie est cachée avec le Christ en Dieu; mais lorsque le Christ, votre vie, apparaîtra, alors vous apparaîtrez avec lui dans la gloire (6). » Telle est la vraie vie qu'il
est ordonné aux riches d'acquérir par les bonnes oeuvres; là est la vraie consolation, sans laquelle la veuve reste maintenant désolée, même celle qui a des fils et des
neveux, qui gouverne pieusement sa maison et qui, amenant tous les siens à mettre en Dieu leur confiance, dit dans son oraison : « Mon âme a soif de vous, et
combien ma chair aussi soupire vers vous dans cette terre déserte, sans chemin et sans eau (7) ! » Cette vie mourante n'est rien de plus, quelles que soient les
consolations mortelles qui s'y mêlent; quel que soit le nombre de ceux avec qui l'on marche, quelle que soit l'abondance des biens qu'on y trouve. Car vous savez
combien toutes ces choses sont incertaines; et ne le fussent-elles pas, on devrait encore les compter pour rien à côté de la félicité qui nous est promise.
6. Je vous parle ainsi parce que, veuve, riche et noble, mère d'une si grande famille, vous avez désiré une instruction de moi sur la prière; je voudrais que, même au
milieu des soins et des services de ceux qui vous environnent, vous vous regardassiez comme abandonnée en cette vie, tant que vous ne serez pas arrivée à
l'immortalité future où est la vraie et certaine consolation, où s'accomplit cette prophétique parole : « Nous avons été dès le matin rassasiés par votre miséricorde; et
nous
 
1. Matth. V, 8. — 2. I Jean, III, 2. — 3. Ps. CXIV, 8. — 4. Ibid. V. 9. — 5. Ibid, 8, 9. — 6. Coloss. III, 3, 4. — 7. Ps. LXII, 2, 3.
 
267
 
avons tressailli et nous avons été satisfaits dans tous nos jours. Nous avons eu des jours de joie à proportion de nos jours l'humiliation et des années où nous avons
vu les maux (1). »
7. Avant donc que cette consolation arrive , n'oubliez pas, malgré l'abondance de vos félicités temporelles, n'oubliez pas que vous êtes abandonnée, pour que vous
persévériez jour et nuit dans la prière. Ce n'est pas à toute veuve, quelle qu'elle soit, que l'Apôtre attribue ce don, « c'est à la veuve qui l'est véritablement, qui a mis
son espérance dans le Seigneur et qui prie jour et nuit. » Prenez bien garde à ce qui suit : « Quant à celle qui vit dans les délices, elle est morte quoique vivante
encore (2) ; » car l'homme vit dans ce qu'il aime, dans ce qu'il désire , dans ce qu'il croit être son bonheur. Aussi ce que l'Ecriture a dit des richesses, je vous le dis
des délices : « Si elles abondent autour de vous, n'y placez pas votre coeur (3). » Ne tirez point vanité de ce que les délices ne manquent pas à votre vie, de ce
qu'elles se présentent à vous de toutes parts, de ce qu'elles coulent pour vous comme d'une source abondante de terrestre félicité. Dédaignez et méprisez en voles
ces choses, et n'y cherchez que ce qu'il faut pour entretenir la santé du corps ; car nous devons en prendre soin à cause des nécessités de la vie, en attendant que ce
qu'il y a de mortel en nous soit revêtu d'immortalité (4), c'est-à-dire d'une santé vraie, parfaite et perpétuelle, ne pouvant plus défaillir par l'infirmité terrestre et
n'ayant plus besoin d'être réparée par le plaisir corruptible, mais subsistant par une force céleste et tirant sa vigueur d'une éternelle incorruptibilité. « Ne cherchez pas
à contenter la chair dans ses désirs, » dit l'Apôtre (5); nous ne devons avoir soin de notre corps, que pour le besoin de la santé. « Car personne, dit encore l'Apôtre,
n'a jamais haï sa propre chair (6). » Voilà pourquoi il avertit Timothée , qui apparemment châtiait trop durement son corps, d'user d'un peu de vin à cause de son
estomac et de ses fréquentes souffrances (7).
8. Beaucoup de saints et de saintes, se défiant, en toute manière, de ces délices dans lesquelles une veuve ne peut mettre son coeur, sans qu'elle soit morte quoique
vivant encore,
 
1. Ps. LXXXIX, 14, 15. — 2. I Tim. V, 5, 6. — 3. Ps. LXI , 11. — 4. I Cor. XV, 54. — 5. Rom. XIII, 14. — 6. Ephés. V, 29. — 7. I Tim. V, 23.
 
rejetèrent les richesses comme étant les mères de ces délices, en les distribuant aux pauvres , et c'est ainsi qu'ils les cachèrent plus sûrement dans les trésors célestes.
Si , liée par quelque devoir d'affection, vous ne pouvez en faire autant, vous savez le compte que vous avez à rendre à Dieu à cet égard ; car nul ne sait ce qui se
passe dans l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui-même (1). Nous ne devons, quant à nous, rien juger avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur
vienne; il éclairera ce qui est caché dans les ténèbres , découvrira les pensées du coeur, et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due (2). Toutefois il
appartient à vos devoirs de veuve , si les délices abondent autour de vous, de ne pas vous y attacher, de peur qu'une corruption mortelle n'atteigne ce coeur qui ne
peut vivre qu'en se tenant élevé vers le ciel. Comptez-vous au nombre de ceux dont il est dit: « Leurs coeurs vivront éternellement (3).»
9. Vous avez entendu comment vous devez être pour prier; voici maintenant ce que vous devez demander en priant; c'est principalement sur cela que vous avez cru
devoir me consulter, parce que vous êtes en peine de ces paroles de l'Apôtre : « Car nous ne savons pas comment prier pour prier comme il faut (4), » et que vous
avez craint qu'il ne vous soit plus nuisible de ne pas prier comme il faut que de ne pas prier du tout. Ceci peut se dire brièvement : demandez la vie heureuse. Tous
les hommes veulent l'avoir; ceux qui vivent le plus mal, le plus vicieusement, ne vivraient pas de la sorte s'ils ne pensaient pas y trouver le bonheur. Que faut-il donc
que vous demandiez, si ce n'est ce que désirent les méchants et les bons, mais ce que les bons seuls obtiennent?
10. Ici, vous demandez, peut-être, ce que c'est que la vie heureuse elle-même. Cette question a fatigué le génie et les loisirs de bien des philosophes ; ils ont pu
d'autant moins découvrir la vie heureuse qu'ils out rendu moins d'hommages et d'actions de grâces à celui qui en est la source. C'est pourquoi voyez d'abord s'il faut
adhérer au sentiment de ceux qui disent qu'on est heureux en vivant selon sa propre volonté. Mais à Dieu ne plaise que nous croyions cela vrai ! Si on voulait vivre
dans l'iniquité, ne serait-on pas d'autant plus misérable
 
1. I Cor. II, 11. — 2. Ibid. IV, 5. — 3. Ps. XXI, 27. — 4. Rom. VIII, 26.
 
268
 
qu'on accomplirait plus aisément les inspirations de sa mauvaise volonté ? C'est avec raison que ce sentiment a été repoussé par ceux-là même qui ont philosophé
sans la connaissance de Dieu. Le plus éloquent d'entre eux a dit : « Il en est d'autres qui ne sont pas philosophes, mais qui aiment la dispute, et selon lesquels le
bonheur consiste à vivre comme on veut. Cela est faux, car rien n'est plus misérable que de vouloir ce qui ne convient pas, et il n'est pas aussi misérable de ne pas
atteindre à ce qu'on veut que de vouloir atteindre à ce qu'il ne faut pas (1). » Que vous en semble? Quel que soit l'homme qui ait prononcé ces paroles, n'est-ce pas
la vérité elle-même qui les a dictées? Nous pensons donc dire ici ce que dit l'Apôtre d'un certain prophète crétois (2) dont une sentence lui avait plu : « Ce
témoignage est véritable (3). »
11. Celui-là est heureux qui a tout ce qu'il veut et ne veut que ce qui convient. S'il en est ainsi, voyez ce qu'il convient aux hommes de vouloir. L'un veut se marier,
l'autre, devenu veuf, choisit une vie de continence, un autre veut garder la continence et ne se marie même pas. Si, parmi ces conditions diverses, il en est de plus
parfaites les unes que les autres, nous te pouvons pas dire cependant qu'il y ait dans aucune d'elles quelque chose qu'il ne soit pas convenable de vouloir. Il est
également dans l'ordre de souhaiter d'avoir des enfants qui sont le fruit du mariage, et de souhaiter vie et santé aux enfants qu'on a reçus : ces derniers veaux restent
souvent au coeur même de ceux qui passent leur veuvage dans la continence, car si, rejetant le mariage, ils ne désirent plus avoir d'enfants, ils désirent pourtant
conserver sains et saufs ceux qu'ils ont. La vie virginale est affranchie de tous ces soins. Tous ont cependant des personnes qui leur sont chères et auxquelles il leur
est permis de souhaiter la santé. Mais, après que les hommes l'auront obtenue pour eux et pour ceux qu'ils aiment, pourrons-nous dire qu'ils sont heureux? Ils auront,
en effet, quelque chose qu'il n'est pas défendu de -vouloir; mais s'ils n'ont pas d'autres biens plus grands et meilleurs, d'une utilité plus vraie et d'une plus vraie beauté
, ils restent encore bien éloignés de la vie heureuse.
 
1. Cicéron. Hortensius.
2. Celui dont les Crétois parlaient comme d'un prophète, au dite de saint Paul, c'est le poète grec Epiménides. —3. I Tite,1, 13.
 
12. Voulons-nous qu'ils souhaitent, par-dessus la santé , des honneurs et du pouvoir pour eux et pour ceux qu'ils aiment? Ils peuvent désirer ces dignités, pourvu que
ce ne soit pas pour elles-mêmes, ruais pour le bien qu'elles aident à accomplir et pour l'avantage de ceux qui vivent sous leur dépendance; litais si c'est pour l'amour
d'un vain faste et d'une pompe inutile ou même dangereuse, ils font mal. Peuvent-ils vouloir pour eux, pour leurs proches ou leurs amis, de quoi suffire aux besoins de
la vie? « C'est une grande richesse, dit l'Apôtre, que la piété avec ce qui suffit ; car nous n'avons rien apporté en ce monde et nous n'en pouvons rien emporter :
ayant notre nourriture et notre vêtement, contentons-nous en. Parce que ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation, les pièges, les désirs insensés et
dangereux qui précipitent les hommes dans la mort et la perdition. Car la passion des richesses est la racine de tous les maux; quelques-uns, en étant possédés, se
sont écartés de la foi et se sont jetés en beaucoup de douleurs (1). » Celui qui veut donc le nécessaire, et rien de plus , n'est pas répréhensible; il le serait en voulant
davantage, puisqu'alors ce ne serait plus le nécessaire qu'il voudrait. C'est ce que demandait et c'est pour cela que priait celui qui adressait à Dieu ces paroles: « Ne
me donnez ni les richesses ni la pauvreté ; accordez-moi seulement ce qui m'est nécessaire pour vivre , de peur que, rassasié, je ne tombe dans le mensonge et je ne
dise : Qui me voit? ou de peur que, pauvre, je ne vole, et que je n'outrage, par un parjure, le nom de mon Dieu (2). » Vous voyez assurément que ce n'est pas pour
lui-même qu'on recherche le nécessaire , mais pour la conservation de la santé et ce convenable entretien de la personne de l'homme, sans quoi on ne pourrait pas
paraître décemment au milieu de ceux avec qui des devoirs mutuels nous obligent à vivre.
13. Dans toutes ces choses on ne désire pour elles-mêmes que la santé et l'amitié; c'est pour elles qu'on cherche le nécessaire, quand on le cherche convenablement.
La santé comprend à la fois la vie, le bon état et l'intégrité du corps et de l'esprit. Nous ne devons pas non plus réduire l'amitié à d'étroites limites; elle embrassé tous
ceux à qui sont dus l'attachement et l'affection, quoiqu'on ait plus de penchant
 
1. Tim. VI, 6-10. — 2. Prov. XXX, 8, 9.
 
269
 
pour les uns que pour les autres; elle s'étend jusqu'à nos ennemis pour lesquels il nous est même ordonné de prier. Il n'y a donc personne dans le genre humain à qui
l'affection ne soit due; si ce n'est point par amitié réciproque , que ce soit par le devoir que nous imposent les liens d'une commune nature.
Mais ceux-là nous plaisent beaucoup, et à juste titre, qui nous payent de retour par un amour pur et saint. Quand nous avons de telles amitiés, il faut prier Dieu qu'il
nous les garde; si nous n'en. avons pas, il faut prier pour en avoir.
14. Est-ce là tout ce qui fait le fond de la vie heureuse? Et n'y a-t-il pas quelque autre chose que la vérité nous apprend à préférer à tous ces biens? Car le nécessaire
et la santé, pour soi ou pour ses amis, ne durent qu'un temps, et nous devons les dédaigner en vue de l'éternelle vie; on ne peut pas dire d'un esprit , ni peut-être du
corps, qu'il est en bon état quand il ne préfère pas les choses éternelles aux choses passagères; et c'est vivre inutilement dans le temps que de ne pas s'y proposer de
mériter l'éternité. Ce qu'il est utile et permis de désirer doit donc, et sans aucun doute, se rapporter à cette seule vie par laquelle on vit avec Dieu et de Dieu. Car
aimer Dieu c'est nous aimer nous-mêmes; et, fidèles à un autre commandement, nous aimons véritablement notre prochain comme nous-mêmes si , autant qu'il est en
nous, nous le conduisons à un semblable amour de Dieu. Ainsi, nous aimons Dieu pour lui-même, et, pour lui-même encore, nous et notre prochain. En vivant ainsi ,
gardons-nous de nous croire établis dans la vie heureuse, comme s'il ne nous restait plus rien à demander : comment serions-nous déjà heureux , puisqu'il nous
manque encore ce qui demeure le seul but de notre pieuse vie?
15. Pourquoi donc aller à tant de choses et chercher ce que nous avons à demander, de peur de ne pas prier comme il faut? Pourquoi ne pas dire tout de suite avec
le Psalmiste : « J'ai demandé une seule chose au Seigneur, je la redemanderai, c'est d'habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, afin que je
contemple les délices de Dieu et que je visite son temple (1) ? » Là les jours ne viennent pas et ne passent pas comme sur la terre, et le commencement de l'un n'est
pas la On de l'autre; les jours y sont tous ensemble
 
1. Ps., XXVI, 4.
 
et sans fin ; ils composent une vie qui , elle aussi, ne doit pas finir. Dans le but de nous faire acquérir cette vie heureuse, celui qui est la vraie Vie heureuse nous a
appris à prier, mais non pas en beaucoup de paroles ; ce n'est point parce que nous aurons beaucoup parlé que nous serons plus exaucés; Celui que nous prions sait
ce qui nous est nécessaire avant que nous le lui ayons demandé; le Seigneur lui-même l'a dit (1). Aussi pourrait-on s'étonner qu'après avoir défendu de prier en de
longs discours, le Seigneur, qui sait ce qui nous est nécessaire avant que nous le lui demandions, nous ait exhortés à la prière au point de dire : « Il faut toujours prier
et ne pas se lasser, » et nous ait proposé l'exemple d'une veuve qui, désirant avoir raison de la partie adverse, finit par se faire écouter du juge à force d'importunités
: elle en était venue à bout non point par justice ou miséricorde, mais par ennui. Cet exemple doit nous faire comprendre combien nous sommes sûrs d'être exaucés
d'un Dieu miséricordieux et juste en le priant sans cesse, puisque les importunités de la veuve ont triomphé d'un juge inique et impie; et si elle réussit à exercer la
vengeance qu'elle méditait, avec quelle bonté et quelle miséricorde Dieu accomplira les bons désirs de ceux qu'il sait avoir pardonné les injustices d'autrui (2).
Rappelons-nous aussi cet homme qui , n'ayant rien à offrir à un ami arrivé chez lui, alla demander à son voisin trois pains, par lesquels peut-être étaient figurées les
trois personnes divines d'une même substance; il trouva ce voisin endormi avec ses serviteurs et , grâce à ses instances incommodes et fatigantes, obtint de lui les
trois pains qu'il voulait : ce voisin encore céda bien plus au désir de s'en débarrasser qu'à la pensée de l'obliger. Ceci doit nous faire entendre que si un homme
endormi est forcé de donner ce qu'on lui demande après qu'on l'a éveillé malgré lui, avec quelle bonté donnera celui qui né dort jamais et qui nous éveille pour que
nous lui demandions (3) !
16. De là encore ces paroles : « Demandez et vous recevrez; cherchez et vous trouverez ; frappez et on vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit, et qui cherche
trouve, et l'on ouvre à qui frappe. Or, quel homme, parmi vous, donne une pierre à son fils qui lui demande du pain, ou lui donne un sergent s'il demande un poisson,
ou un scorpion
 
1. Matth. VI, 7, 8. — 2. Luc, XVIII, 1-8. — 3. Ibid. XI, 5-8.
 
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s'il lui demande un neuf? Si donc, vous qui êtes mauvais, vous ne donnez à vos enfants que ce qui est bon, combien plus donnera votre Père céleste à ceux qui lui
demandent (1) !» L'Apôtre recommande trois vertus (2): l'une, la foi, est représentée par le poisson, soit à cause de l'eau du baptême, soit parce que la foi demeure
entière au milieu des flots orageux de ce monde; le contraire de la foi, c'est le serpent dont la tromperie persuada qu'il ne fallait pas croire à la parole de Dieu. La
seconde vertu est l'espérance; l'oeuf en est le symbole, parce que la vie du poussin n'y est pas encore, mais y sera; on ne la voit pas, mais on l'espère; car une
espérance qui se voit n'est pas une espérance (3) ; on lui oppose le scorpion, parce que celui qui espère l'éternelle vie oublie ce qui est derrière lui et s'élance en
avant (4); il lui serait nuisible de regarder en arrière; mais c'est par là qu'il faut prendre garde au scorpion, car là est son venin et son aiguillon. La troisième vertu, la
charité, est représentée par le pain; c'est la plus grande des vertus (5), comme le pain, par son utilité, l'emporte sur tout ce qui se mange; l'opposé du pain, c'est la
pierre, parce que les coeurs durs repoussent la charité. Quelque meilleure signification qu'on puisse donner à ces trois choses, elles nous apprennent toujours que
Celui qui sait donner à ses enfants les dons parfaits, nous oblige de demander, de chercher et de frapper à la porte.
17. Pourquoi Dieu fait-il cela, lui qui sait ce qui nous est nécessaire avant que nous le lui demandions? Nous. pourrions nous en inquiéter si nous ne comprenions pas
que le Seigneur notre Dieu n'attend point que nous lui apprenions ce que nous voulons, car il ne l'ignore pas; mais les prières excitent le désir par lequel nous
pouvons recevoir ce que Dieu nous prépare, car ce que Dieu nous réserve est grand , et nous sommes petits et étroits pour le recevoir : voilà pourquoi il nous a été
dit : « Dilatez-vous; ne vous mettez pas sous le même joug que les infidèles (6). » Cette grande chose, 1'œil ne l'a point vue, parce qu'elle n'a pas de couleur; l'oreille
ne l'a pas entendue, parce qu'elle n'est pas un son; elle n'est pas montée dans le coeur de l'homme (7), parce que c'est vers elle que le coeur de l'homme doit monter;
mais nous serons d'autant plus capables de la recevoir, que
 
1. Luc, XI, 5-13. — 2. I Cor. XIII, 13. — 3. Rom. VIII, 24. — 4. Phil. III, 13. — 5. I Cor. XIII, 13. — 6. II Cor. VI, 13, 14. — 7. I Cor II, 9.
 
notre foi s'y portera plus vivement, que noue l'espérerons plus fortement, que nous la désirerons plus ardemment.
 
18. Toujours désirer dans la même foi, la même espérance, la même charité, c'est toujours prier. Mais à certains intervalles d'heures et de temps, nous prions Dieu
avec des paroles; ces paroles doivent nous avertir, nous aider à com. prendre quels progrès nous avons faits dans ce religieux désir des biens éternels, et nous
exciter à l'accroître dans nos âmes. L'oraison est d'autant plus efficace qu'elle est précédée d'un plus fervent amour. Lorsque l'Apôtre nous dit: « Priez sans cesse
(1), » n'est-ce pas comme s'il disait : Demandez sans cesse la vie heureuse, qui n'est autre que l'éternelle vie, à celui qui seul peut la donner? Demandons-la donc
toujours au Seigneur Dieu, et prions toujours. Mais les soins et les affaires d'ici-bas attiédissent nos pieux désirs, et c'est pourquoi nous les interrompons pour prier à
des heures marquées. Par les paroles que nous prononçons alors, nous nous avertissons nous-mêmes de reprendre nos élans, et nous empêchons, par des
excitations fréquentes, que ce qui est tiède ne se refroidisse, et que la flamme religieuse ne finisse par s'éteindre en nous. C'est pourquoi, quand le même apôtre nous
dit: « Que vos demandes se manifestent devant Dieu (2),» cela ne signifie point qu'il faille les lui apprendre, puisqu'il les savait avant qu'elles fussent; mais cela signifie
que c'est auprès de Dieu, par la patience, et non point auprès des hommes, par l'ostentation, que nous connaissons si nos demandes sont bonnes. Peut-être aussi
faut-il par là entendre que nos prières doivent être connues des anges qui sont avec Dieu, afin qu'ils les lui présentent en quelque sorte, le consultent et qu'après avoir
pris ses ordres, ils nous apportent sensiblement ou à notre insu et comme Dieu le veut, les grâces qu'il accorde à nos instances; car un ange a dit à un homme; « Et
tout à l'heure, quand, vous et Sara, vous avez prié, j'ai présenté votre oraison devant sa gloire (3). »
19. Cela étant, il n'est ni mauvais, ni inutile de prier longtemps quand on le peut, c'est-à-dire quand on n'en est pas empêché par d'autres bonnes oeuvres et des
devoirs essentiels; du reste, je l'ai dit, dans l'accomplissement de ces devoirs, le désir religieux doit être comme une prière continuelle. Prier longtemps, ce
 
1. Thess. V, 17. — 2. Philip. IV, 6. — 3. Tobie, XII, 12.
 
271
 
n'est pas, comme des gens le pensent, prier en beaucoup de paroles; autre chose est un long discours, autre chose est un long amour. Il est écrit que Notre-Seigneur
lui-même a passé la nuit en prière et qu'il a longtemps prié (1) ; y a-t-il là autre chose qu'un exemple qu'il nous donnait? Médiateur salutaire, il priait pour nous dans
le temps, et dans l'éternité il nous exauce avec son Père.
20. On dit que nos frères en Egypte prient fréquemment, mais brièvement et par élan; ils agissent ainsi pour éviter que l'attention et la ferveur, si nécessaires à la
prière, s'évanouissent et s'éteignent en des oraisons trop prolongées. Par là aussi ils montrent assez que s'il ne faut pas s'exposer à l'affaiblissement de cette ferveur,
quand elle ne peut durer, il ne faut pas l'interrompre trop tôt, quand elle se soutient. Tant que dure cette vive et sainte application du coeur, écartez de l'oraison les
longues paroles, mais priez, priez longtemps. Beaucoup parler en priant, c'est faire une chose nécessaire avec des paroles inutiles. Beaucoup prier, c'est frapper à la
porte de celui qu'on implore avec un long et pieux mouvement du coeur. C'est là le plus souvent une affaire qui se traite plus avec des gémissements qu'avec des
discours, plus avec des larmes qu'avec des entretiens. Dieu met nos larmes devant sa présence; nos soupirs ne restent pas ignorés de celui qui a tout créé par sa
Parole et n'a que faire des paroles humaines.
21. Les paroles nous sont nécessaires pour nous exciter à ce que nous demandons et y être attentifs, non pour apprendre à Dieu nos besoins ni pour le fléchir. Ainsi
lorsque nous disons : « Que votre nom soit sanctifié, » nous nous avertissons nous-mêmes qu'il faut désirer que son nom, toujours saint, le soit toujours aux yeux des
hommes, c'est-à-dire que ce nom ne soit point méprisé : ce qui est profitable non pas à Dieu mais aux hommes. Lorsque nous disons : « Que votre règne arrive, »
nous excitons notre désir vers ce règne qui arrivera, que nous le voulions ou non, et nous demandons qu'il vienne pour nous et que nous méritions d'y avoir part.
Lorsque nous disons : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, » nous lui demandons la grâce de lui être soumis, pour que nous fassions sa volonté
comme les anges la font dans le ciel. Lorsque nous disons : « Donnez-nous aujourd’hui
 
1. Luc, III, 12; XXII, 43.
 
notre pain quotidien, » le mot aujourd'hui désigne le temps de notre vie pour lequel nous demandons, ou bien le nécessaire en le désignant par le pain qui en est la
partie principale , ou bien le Sacrement des fidèles qui nous est nécessaire dans cette vie, non pour être heureux ici-bas, mais pour obtenir l'éternelle félicité. Lorsque
nous disons : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, » nous, nous avertissons de ce qu'il faut demander et de ce qu'il
faut faire pour l'obtenir. Lorsque nous disons : « Ne nous abandonnez pas à la tentation, » nous nous avertissons que nous devons demander à Dieu de ne pas nous
priver de son secours, de peur que la séduction ou l'accablement ne nous fasse succomber. Lorsque nous disons : « Délivrez-nous du mal (1) , » nous nous
avertissons qu'il faut penser que nous ne sommes pas encore en possession de ce bien où l'on ne souffre plus aucun mal. Cette fin de l'oraison dominicale a un sens si
étendu qu'un chrétien, quelle que suit sa tribulation, y trouve l'expression de tous ses gémissements et le sujet de toutes ses larmes; c'est par là qu'il commence, c'est
par là qu'il continue , c'est par là qu'il achève sa prière. Il fallait que ces paroles recommandassent les choses elles-mêmes à notre mémoire.
22. En effet, quelles que soient les paroles que nous prononcions, pour marquer l'intention de notre prière ou en accroître la pieuse ardeur, nous ne disons rien de
plus que ce qui se trouve dans l'oraison dominicale, si nous prions comme il faut. Mais quiconque, s'adressant à Dieu, dirait des aloses qui ne pourraient pas se
rapporter à cette prière évangélique, lors même qu'il ne demanderait rien de mauvais, prierait charnellement; et je ne sais pas pourquoi cela ne serait pas jugé
mauvais, puisqu'il ne convient pas à ceux qui ont été régénérés par l'Esprit de prier autrement que selon l'Esprit. Ainsi, par exemple, dire : « Soyez glorifié dans toutes
les nations comme vous l'êtes parmi nous; » de plus : « Que vos prophètes soient trouvés fidèles (2), » n'est-ce pas dire : « Que votre nom soit sanctifié?» Dire : «
Dieu des vertus, convertissez-nous, et montrez- nous votre face, et nous serons sauvés (3), » n'est-ce pas dire : « Que votre règne arrive ? » Dire : « Dirigez nos pas
selon votre parole, et
 
1. Matth. VI , 9-13. — 2. Ecclesias. XXXVI, 4, 18. — 3. Ps. XXLIX, 4.
 
272
 
qu'aucune iniquité ne domine en moi (1), » n'est-ce pas dire : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ? » Dire : « Ne me donnez ni la pauvreté ni les
richesses (2), » n'est-ce pas dire : « Donnez nous aujourd'hui,  notre pain quotidien? » Dire : « Seigneur, souvenez-vous de David et de toute sa douceur (3), » ou
bien : « Seigneur, si j'ai fait cela, si l'iniquité est dans mes mains, si j'ai rendu le mal pour le mal (4), » n'est-ce pas dire : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous
pardonnons à ceux qui nous ont offensés? » Dire : « Eloignez de nous les concupiscences de la chair, et qu'aucun mauvais désir ne me saisisse (5), » n'est-ce pas dire
: « Ne nous abandonnez point à la tentation? » Dire : « Tirez-moi des mains de mes ennemis, ô mon Dieu, et délivrez-moi de ceux qui s'élèvent contre moi (6), »
est-ce autre chose que : « Délivrez-nous du mal? » Si vous parcourez toutes les paroles des prières des saintes Ecritures, vous ne trouverez rien qui ne soit contenu
et enfermé dans l'oraison dominicale. On est libre de demander les mêmes choses en d'autres termes, mais on n'est pas libre de demander autre chose.
23. Voilà ce que nous devons demander sans hésitation pour nous, pour les nôtres, pour les étrangers et même pour nos ennemis, quoique, dans la prière, le coeur
soit autrement porté vers les uns que vers les autres, selon les liaisons de parenté ou d'amitié. Mais celui qui, dans l'oraison, dit par exemple : Seigneur, augmentez
mes richesses, ou bien : Donnez-m'en autant que vous en avez donné à celui-ci ou à celui-là ; ou bien : Augmentez mes honneurs, faites-moi puissant et illustre dans
ce siècle; celui qui dit cela ou quelque autre chose dans ce genre et qui aspire aux dignités et aux richesses parce qu'il en a l'ardente soif, et non parce qu'il voudrait
en tirer parti, selon Dieu, pour l'avantage des hommes, celui-là ne trouve pas, je le crois, dans l'oraison dominicale, de quoi exprimer de pareils voeux. C'est
pourquoi qu'il ait honte au moins de demander ce qu'il n'a pas honte de désirer; ou bien, s'il en a honte, mais si la cupidité l'emporte, ne vaut-il pas beaucoup mieux
qu'il demande d'en être délivré à celui à qui nous disons : «Délivrez-nous du mal ! »
 
24. Vous savez maintenant, je pense, comment
 
1. Ps. CXVIII. 133. — 2. Prov. XXX, 6. — 3. Ps. CXXX, 1. — 4. Ps. VII, 4. — 5. Ecclés. XXIII, 6. — 6. Ps. LVIII, 2.
 
 vous devez être pour prier et ce que vous devez demander; ce n'est pas moi qui vous l'ai appris, c'est celui qui a daigné nous instruire tous. Il faut chercher la vie
heureuse, il fau la demander à Dieu. On a beaucoup disserté pour savoir ce que c'est que d'être heureux mais nous, qu'avons-nous besoin d'interroger les
philosophes et d'étudier les systèmes? Il a été dit en peu de mots et avec vérité dans l'Ecriture de Dieu : « Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu (1). » Pour
appartenir à ce même peuple, pour arriver jusqu'à contempler ce Dieu et à vivre éternellement avec lui, que faut-il? « La charité qui est la fin de la loi, la charité partie
d'un coeur pur, d'une bonne conscience et d'une foi non feinte (2). » Dans ces trois choses, la bonne espérance est exprimée par la conscience. La foi, l'espérance et
la charité conduisent donc à Dieu celui qui prie, c'est-à-dire celui qui croit, qui espère, qui désire et qui considère dans l'oraison dominicale ce qu'il doit demander à
Dieu. Les jeûnes, les autres mortifications de la chair, qu'il ne faut pas pousser jusqu'à compromettre la santé, les aumônes, les aumônes surtout, aident beaucoup à
la prière; nous pourrons dire alors: «J'ai cherché Dieu au jour de mon affliction; je l'ai cherché la nuit avec mes mains, et n'ai pas été trompé (3). » Comment
cherche-t-on avec les mains un Dieu incorporel et impalpable, si ce n'est avec les oeuvres ?
25. Peut-être demandez-vous encore le sens de ces paroles de l'Apôtre : Nous ne savons « pas ce que nous devons demander (4).» Car on ne peut pas croire que
l'Apôtre ni ceux à qui il s'adressait ignorassent l'oraison dominicale. Pourquoi donc ce langage de celui qui n'a rien pu dire de téméraire ni de contraire à la vérité ?
pourquoi donc a-t-il parlé ainsi ? n'est-ce point parce que les peines et les tribulations temporelles servent souvent à guérir de l'orgueil, à éprouver et exercer la
patience pour lui obtenir une récompense plus glorieuse et plus abondante, ou à châtier et à effacer les péchés; et ignorant jusqu'à quel point ces épreuves nous sont
avantageuses, nous demandons d'en être délivrés? L'Apôtre montre qu'il n'était pas exempt lui-même de cette ignorance et peut-être ne savait-il pas ce qu'il devait
demander à Dieu, lorsque le Seigneur, voulant l'empêcher de s'enorgueillir par la grandeur de ses révélations,
 
1. Ps. CXLIII, 15. — 2. I Tim. 1, 5. — 3. Ps. LXXVI, 2. — 4. Rom, VIII, 26.
 
 
273
 
lui donna l'aiguillon de la chair et permit que l'ange de Satan le souffletât; il pria Dieu trois fois de l'en délivrer, ne sachant pas demander ce qu'il fallait. Enfin ce grand
homme entendit la réponse de Dieu qui lui disait pourquoi il ne convenait pas qu'il exauçât sa prière : « Ma grâce vous suffit, car la vertu se perfectionne dans la
faiblesse (1).»
26. Nous ne savons donc pas ce qu'il faut demander sous le coup de ces tribulations qui peuvent servir et nuire; et cependant comme elles sont dures, pénibles et
qu'elles effrayent notre faiblesse, nous demandons par toute la volonté humaine d'en être délivrés. Mais s'il plaît au Seigneur notre Dieu de ne pas nous tirer de ces
épreuves, nous devons à son amour de ne pas croire qu'il nous abandonne, mais d'espérer plutôt de plus grands biens par une pieuse résignation dans les maux :
c'est ainsi que la vertu se perfectionne dans la faiblesse. Ce que le Seigneur Dieu refusa à l'Apôtre dans sa miséricorde, il l'accorde quelquefois dans sa colère à ceux
qui ne peuvent rien souffrir. Les livres saints nous apprennent ce que demandèrent les Israélites et comment ils furent exaucés; mais leur concupiscence une fois
rassasiée, leur impatience fut sévèrement châtiée (2). Ils demandaient un roi, il leur en donna un selon leur coeur, comme il est écrit, et non selon son coeur (3). Il
accorda au démon ce qu'il sollicitait et lui permit de tenter son serviteur (4). Des esprits immondes lui ayant demandé de se jeter dans un troupeau de pourceaux, il le
permit à une légion de démons (5). Cela a été écrit pour que nous ne nous élevions pas, quand nos impatientes prières sont exaucées en des choses qu'il nous serait
plus avantageux de ne pas obtenir; ou pour que nous ne nous méprisions pas et que nous ne désespérions point de la miséricorde divine, quand Dieu repousse nos
prières et qu'il écarte des veaux dont l'accomplissement serait pour nous une affliction plus cruelle, ou une prospérité qui nous corromprait et nous perdrait
entièrement. Dans de telles rencontres nous ne savons donc pas demander ce qu'il faut. Et s'il arrive le contraire de ce que nous avons souhaité, nous devons le
supporter patiemment, rendre grâces à Dieu en toutes choses, et reconnaître que la volonté de Dieu a été meilleure pour nous que ne l'eût été
 
1. II Cor XII, 7-9. — 2. Nombr. XI. — 3. I Rois, VIII, 5, 7. — 4. Job, I, 12; II, 6. — 5. Luc, VIII, 32.
 
notre propre volonté. Le divin médiateur nous a laissé un exemple de cette soumission; après avoir dit à son Père: « Mon Père, s'il est possible, que ce calice
s'éloigne de moi, s'identifiant ainsi la volonté humaine qu'il avait prise en se faisant homme,» il ajouta aussitôt: « Mais cependant que ce soit, non comme je le veux,
mais comme vous le voulez (1). » Voilà pourquoi il a été dit avec raison que plusieurs ont été établis justes par l'obéissance d'un seul (2).
27. Mais celui qui demande et redemande à Dieu cette chose unique (3),le fait avec certitude et sécurité ; il ne craint pas qu'il lui nuise d'être exaucé, parce que, sans
ce bien auquel il aspire , tout ce qu'il pourrait demander en priant ne servirait de rien. Ce bien, c'est la seule vraie et heureuse vie; il faut que, devenus immortels et
incorruptibles de corps et d'esprit, nous contemplions éternellement les délices du Seigneur ; c'est pour cette unique chose qu'il est permis de demander le reste.
Celui qui l'aura aura tout ce qu'il voudra et ne pourra rien désirer que de bon. Car là est la source de vie ; il faut dans la prière que nous en ayons soif, tant que nous
vivons en espérance saris voir encore ce que nous espérons ; tant que nous sommes protégés par les ailes de celui en présence de qui tous nos désirs tendent à
s'enivrer de l'abondance de sa maison et à se plonger dans le torrent de ses délices ; oui, c'est en lui qu'est la source de la vie et c'est dans sa lumière que nous
verrons la lumière (4) quand toutes nos aspirations seront rassasiées, quand il n'y aura plus rien à chercher en gémissant, et que nous n'aurons qu'à rester en
possession de nos joies. Cependant, comme ce bien unique est la paix qui surpasse tout entendement, nous ne savons pas non plus le demander comme il faut dans
nos prières, car ce que nous ne pouvons pas nous représenter comme cela est, nous ne le connaissons pas; mais nous rejetons, nous méprisons, nous condamnons
toute image qui s'en offre à notre pensée; nous reconnaissons que ce n'est pas ce que nous cherchons, quoique nous ne sachions pas encore ce que c'est.
28. Il y a donc en nous comme une savante ignorance, une ignorance instruite par l'Esprit de Dieu qui soutient notre faiblesse. Après que l'Apôtre a dit : « Si nous
espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons avec patience, » il ajoute : « De même l'Esprit de
 
1. Matth. XXVI, 39. — 2. Rom. V, 19. — 3. Ps. XXI, 4. — 4. Ps. XXXV, 8-10.
 
274
 
Dieu soutient notre faiblesse; car nous ne savons pas ce qu'il faut demander dans nos prières ; mais l'Esprit lui-même prie pour nous par des gémissements ineffables.
Celui donc qui scrute les coeurs sait ce que comprend l'Esprit, parce qu'il ne prie pour les saints que selon Dieu (1). » Ceci ne doit pas s'entendre de façon à nous
faire croire que le Saint-Esprit, Dieu immuable dans la Trinité et ne faisant qu'un Dieu avec le Père et le Fils, prie pour les saints comme quelqu'un qui ne soit pas
Dieu; on dit qu'il prie pour les saints parce qu'il fait prier les saints, comme il est dit : « Le Seigneur votre Dieu vous éprouve pour savoir si vous l'aimez (2), »
c'est-à-dire pour vous le faire savoir. Il fait donc prier les saints par des gémissements ineffables, en leur inspirant le, désir de cette grande chose encore inconnue
que nous attendons par la patience (3). Comment parler de ce qu'on ignore quand on le désire? Et, véritablement si on l'ignorait tout à., fait, on ne le souhaiterait pas;
et d'un autre côté, si on, le voyait, on ne le désirerait pas, on ne le rechercherait pas par des gémissements.
29. Eu considérant toutes ces choses et d'autres encore que le Seigneur pourra vous inspirer et qui ne se sont pas présentées à moi ou qu'il eût été trop long
d'exposer, efforcez-vous de vaincre ce Monde par l'oraison; priez en espérance, priez avec foi et amour, priez avec instance et patience , priez comme une veuve du
Christ. Quoique le devoir de la prière regarde tous ses membres, c'est-à-dire tous ceux qui croient en lui et qui sont unis à son corps, comme il l’a enseigné
lui-même, cependant il nous marque dans ses Ecritures que ce soin appartient surtout aux veuves. Les saints livres mentionnent avec honneur deux femmes du nom
d'Anne, l'une mariée et qui mit au monde le saint prophète Samuel, l'autre veuve et qui connut le Saint des saints lorsqu'il était encore enfant. Celle qui était mariée
pria dans la douleur de son âme et l'affliction de son coeur, parce qu'elle n'avait pas d'enfants; elle obtint alors Samuel et rendit à Dieu ce fils qu'elle en avait reçu, car
elle le lui avait consacré en le demandant  (4). Mais il n'est pas aisé de trouver comment sa prière est comprise dans l'oraison dominicale, à moins de la rapporter à
ces paroles : « Délivrez-nous du
 
1. Rom. VIII, 25-27. — 2. Deutér. XIII, 3. — 3. Rom. VIII, 25. — 4. I Rois, I.
 
mal ; » on regardait, en effet, femme un assez grand mal d'être marié et privé du fruit du mariage, dont la seule excuse est la naissance des enfants. Pour ce qui est
d'Anne veuve, voyez ce qui est écrit : « Elle ne sortait pas du temple, jeûnant et priant nuit et jour (1). » L'Apôtre ne parle pas autrement dans ces paroles que j'ai
citées plus haut : « Celle qui est véritablement veuve et abandonnée, a mis son espérance dans le Seigneur, et persévère dans les prières la nuit et le jour (2). » Et le
Seigneur, voulant nous exhorter à toujours prier sans nous lasser, nous a cité l'exemple de la veuve dont les importunités vinrent à bout d'un juge inique et impie,
contempteur de Dieu et des hommes (3). Ce qui montre combien le devoir de la prière est particulièrement imposé aux veuves, c'est que les saints livres mettent sous
nos yeux des exemples de veuves pour nous convier tous à l'oraison.
30. Mais pourquoi les veuves sont-elles marquées pour cette sorte d'oeuvre, si ce n'est à cause de leur abandon et de leur délaissement? Aussi toute âme. qui se
regardera dans ce monde comme abandonnée et désolée, tant que dure son voyage loin du Seigneur, mettra, pour ainsi dire, son veuvage sous la garde de Dieu et
lui demandera, par d'instantes prières, d'être son défenseur. Priez donc comme une veuve du Christ, ne jouissant pas encore de celui dont vous implorez le secours.
Et quoique vous soyez bien riche, priez comme si vous étiez pauvre : vous ne possédez pas encore les vraies richesses du siècle futur où vous n'aurez plus rien à
craindre. Quoique vous ayez des enfants et des neveux et une famille nombreuse, comme il a été dit plus haut, priez comme une délaissée : car toutes les choses du
temps sont incertaines, lors même qu'elles nous resteraient pour notre consolation jusqu'à la fin de cette vie. Si vous cherchez et si vous aimez ce qui est en haut,
vous désirez les choses solides et éternelles; tant que vous! ne les avez pas, vous devez vous croire comme abandonnée, bien que tous les vôtres vous soient
conservés et respectueusement soumis. Ainsi devez-vous vivre, et, sûrement aussi, à votre exemple, votre très-pieuse belle-fille (4), et les autres saintes veuves et
vierges que vous gouvernez toutes les deux avec tant de sécurité pour elles : plus vous dirigez pieusement votre
 
1. Luc, II, 36, 37. — 2. I Tim. V, 5. — 3. Luc, XVIII, 1-8.
4. Juliana, mère de Démétrias.
 
275
 
maison, plus vous devez redoubler d'ardeur dans la prière, ne vous occupant des choses de la vie présente que dans la mesure des besoins religieux.
31. Souvenez-vous aussi de prier beaucoup pour nous. Nous ne voulons pas que, trop préoccupées de notre dignité épiscopale, si périlleuse à porter, vous nous
traitiez de façon à nous priver d'un secours dont nous savons que nous avons tant besoin. La famille du Christ (1) a prié pour Pierre, a prié pour Paul; vous êtes de
cette famille, à notre grande joie, et nous avons incomparablement plus besoin que Pierre et Paul des prières de nos frères. Priez à l'envi dans l'émulation d'un saint
accord ; ce n'est pas lutter les uns contre les autres, mais contre le démon, ennemi de tous les saints. Les jeûnes et les veilles, et tous les genres de mortification,
aident beaucoup à la prière (2), que chacune de vous fasse ce qu'elle pourra; ce que l'une ne peut pas, elle le fait dans une autre qui le peut, si elle aime en elle ce
que ses propres forces ne lui permettent pas d'accomplir; ainsi donc que celle qui peut moins n'empêche pas celle qui peut plus, et que la plus forte ne presse. pas la
plus faible. Car vous devez votre conscience à Dieu, mais ne devez rien à personne d'entre vous, si ce n'est de vous aimer les unes les autres (3). Que Dieu vous
exauce, lui qui est assez puissant pour faire au delà de ce que nous demandons et de ce que nous comprenons (4).
 
1. Eglise. — 2. Tobie, XII, 8. — 3. Rom. XIII, 8. — 4. Ephés. III, 20.
 
 
LETTRE CXXXI. (Année 412.)
 
Les lettres des dames romaines qui avaient l'honneur de correspondre avec saint Augustin auraient été bien intéressantes pour nous, comme étude religieuse et
comme étude littéraire; leur perte est regrettable. La petite lettre qu'on va lire est une réponse à Proba; elle nous donne une idée des sentiments élevés qui
s'échangeaient entre l'évêque et l'illustre veuve.
 
AUGUSTIN A L'ILLUSTRE DAME PROBA, SA TRÈS-EXCELLENTE FILLE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
C'est comme vous le dites; l'âme établie dans un corps corruptible, enfermée dans une certaine contagion terrestre, courbée en quelque sorte et accablée sous ce
pesant fardeau, a plus facilement des désirs et des pensées pour lis choses d'en-bas que pour l'unique chose d'en-haut. La sainte Écriture nous l'a appris en ces
termes : « Le corps qui se corrompt appesantit l'âme, et cette maison de terre abaisse l'esprit partagé en des soins divers (1). » C'est pourquoi notre Sauveur est
venu; il a redressé par sa parole de salut la femme de l'Évangile courbée depuis dix-huit ans (2) et qui représentait peut-être cet accablement de l'âme chrétienne; par
là nous ne devions plus entendre en vain ces mots : haut les cœurs, ni répondre en vain : nous les tenons élevés vers le Seigneur. Voyant cela, vous faites bien de
chercher dans l'espérance des biens futurs un adoucissement aux maux de ce monde. Un bon usage de ces maux les change en biens; il suffit qu'au lieu d'accroître
nos ambitieux désirs ils exercent notre patience. « Nous savons, dit l'Apôtre, que tout se change en bien pour ceux qui  aiment Dieu (3). » Il dit tout; il s'agit donc
non-seulement des choses qu'on désire pour leur douceur, mais encore de celles qu'on évite à cause de leur amertume; nous recevons. les unes sans nous laisser
prendre, nous supportons les autres sans abattement ; et, selon les divins préceptes, nous rendons grâces de tout à Celui de qui nous disons : « Je bénirai le Seigneur
en tout temps; ses louanges seront toujours sur mes lèvres (4) ; » et encore « Il m'est bon que vous m'ayez humilié, afin que j'apprenne la justice de vos voies (5). »
Si une félicité trompeuse nous souriait toujours ici-bas, l'âme humaine n'aspirerait pas vers ce port où se trouve la seule vraie sécurité, ô illustre dame et
très-excellente fille !
En témoignant les respects qui sont dus à votre excellence, et en vous - remerciant des soins pieux que vous prenez de ma santé, je demande pour vous au Seigneur
les récompenses de la vie future et les consolations de la vie présente; je me recommande à l'amitié et à la prière de vous tous, dans les coeurs de qui le Christ habite
par la foi. (Et d'une autre main.) Que le vrai Dieu, véritablement vrai, console votre coeur et protège votre santé, illustre dame et très-excellente fille !
 
 
1. Sag. IX, 15. — 2. Luc, VIII, 11-13. — 3. Rom. VIII, 28. — 4. Ps. XXXIII, 2. — 5. Ps. CXVIII, 71.
LETTRE CXXXII. (Année 412.)
 
Volusien, à qui cette lettre est adressée, avait rempli les fonctions de proconsul en Afrique; il était frère d'Albine dont nous avons eu occasion de parler, mais
n'appartenait pas encore à la (276) religion chrétienne; saint Augustin l'engage à lire l'Ecriture sainte et à lui faire part des difficultés et des doutes qui pourront
l'arrêter. Nolusien ne se fit chrétien qu'aux approches de la mort.
 
AUGUSTIN, ÉVÊQUE, A SON ILLUSTRE SEIGNEUR ET TRÈS-EXCELLENT FILS VOLUSIEN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
Les vœux de votre sainte mère ne sont peut-être pas plus vifs que les miens pour votre bonheur en ce monde et dans le Christ. En vous témoignant tous les respects
qui vous sont dus, je vous exhorte, autant que je le puis, à ne pas dédaigner l'étude de nos Ecritures, véritablement et certainement saintes. Car cette lecture est une
chose pure et solide, qui ne pénètre pas dans l'esprit par des discours fardés et ne fait pas un vain bruit au milieu des artifices du langage. Elle frappe beaucoup celui
qui aime les choses et non les mots; elle épouvante beaucoup pour rassurer ensuite. Je vous engage à lire surtout les écrits des apôtres; ils vous serviront à connaître
les prophètes dont ils invoquent les témoignages. Si , à la lecture ou à la réflexion, il vous vient des doutes pour lesquels vous jugiez nécessaire de me consulter,
écrivez-moi et je vous répondrai. Je le pourrai plutôt, Dieu aidant, que de traiter ces questions de vive voix avec vous; ce n'est pas seulement à cause de mes
diverses occupations et des vôtres (car mes loisirs ne se rencontrent pas avec vos propres loisirs) ; mais c'est pour éviter la foule de ceux qui se précipiteraient
autour de nous, et qui,. peu préparés à des débats de cette nature, se plaisent bien plus aux combats de la parole qu'aux lumières de la vérité. Ce qui est écrit se
laisse toujours lire lorsqu'on en ale temps ; c'est un interlocuteur qui jamais ne fatigue, parce qu'on le prend et on le quitte quand on veut.
LETTRE CXXXIII. (Année 412.)
 
L'ignorance ou la mauvaise foi des ennemis de l'Eglise ne s'est pas lassée de travestir saint Augustin en persécuteur acharné; la lettre suivante est un des nombreux
témoignages de la douceur de l'évêque d'Hippone et de la douceur du génie catholique. on remarquera avec quelle autorité l'évêque parle de miséricorde à un grand
personnage de l'empire.
 
AUGUSTIN A SON EXCELLENT, ILLUSTRE SEIGNEUR ET TRÈS-CHER FILS MARCELLIN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. J'ai appris que votre noblesse avait entendu les circoncellions et les clercs du parti de Donat qu'il a fallu mettre en jugement pour leurs méfaits dans un intérêt
d'ordre public, et que beaucoup de ces donatistes dénoncés par les magistrats d'Hippone avaient fait des aveux : ils se sont reconnus coupables du meurtre de
Restitut , prêtre catholique, et de violences contre Innocent, un autre de nos prêtres, à qui ils ont crevé un oeil et coupé un doigt. Ces aveux m'ont mis en grande
inquiétude ; je crains que votre Sublimité ne songe à frapper les coupables avec toute la sévérité des lois et à les traiter comme ils ont traité les autres. C'est
pourquoi, au nom de la foi que vous avez dans le Christ, et au nom de la miséricorde du Christ lui-même, je vous conjure de ne pas faire cela ni de le permettre.
Quoique nous puissions ne pas nous reprocher la mort de ces donatistes, puisqu'ils n'ont point été dénoncés par les nôtres, mais par les magistrats chargés de veiller
à la tranquillité publique, toutefois nous ne voulons pas de ce qui ressemblerait à la loi du talion pour venger les souffrances des serviteurs de Dieu. Ce n'est pas que
nous nous opposions à ce qui doit ôter aux méchants la liberté du crime, mais nous voulons qu'on leur laisse la vie et qu'on ne fasse subir à leur corps aucune
mutilation; il nous paraîtrait suffisant qu'une peine légale mît fin à leur agitation insensée et les aidât à retrouver le bon sens, ou qu'on les détournât du mal en les
employant à quelque travail utile. Ce serait là aussi une condamnation; mais qui ne comprend qu'un état où l'audace criminelle ne peut plus se donner carrière et où
on laisse le temps au repentir, doit être appelé un bienfait plutôt qu'un supplice ?
2. Juge chrétien, remplissez le devoir d'un bon père; réprimez le mal sans oublier ce qui est dû à l'humanité; que les atrocités des pécheurs ne soient pas pour vous
une occasion de goûter le plaisir de la vengeance, mais qu'elles soient comme des blessures que vous preniez soin de guérir. Veuillez ne pas vous départir de ces
paternels sentiments qui volts ont porté à ne pas user de chevalets, d'ongles de fer, ni de flammes, mais simplement de verges pour obtenir l'aveu de si grands crimes.
Les verges sont à l'usage des maîtres d'arts libéraux, des pères eux-mêmes et souvent aussi des évêques dans les jugements qu'ils sont appelés à prononcer. Ne
punissez donc point par (277) des cruautés ce que vous avez découvert par de doux moyens. Il est plus nécessaire de re chercher que de châtier; voilà pourquoi les
hommes les moins sévères mettent un soin si extrême à découvrir un crime caché, afin de savoir à qui pardonner. Aussi faut-il bien souvent mettre de la dureté dans
la recherche, pour qu'il soit possible de faire éclater la mansuétude après que les coupables ont été trouvés. Car toutes les bonnes oeuvres aiment la lumière; ce n'est
point par amour de la gloire humaine, mais c'est, dit le Seigneur, pour que les hommes « voient vos bonnes oeuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux (1).
» Et c'est pourquoi il n'a pas suffi à l'Apôtre de nous avertir de garder la douceur, il veut que nous la fassions connaître à tous : « Que votre douceur, dit-il , soit
connue de tous les hommes (2); » et ailleurs : « Montrez votre douceur à tous les hommes (3). » La bénignité du saint roi David épargnant l'ennemi qui est sous sa
main semblerait moins éclatante (4), si on ne voyait en même temps combien il lui eût été facile de le tuer. Ne vous laissez donc pas entraîner par le pouvoir de punir,
vous qui, dans la nécessité de découvrir les coupables, n'avez rien perdu de votre mansuétude. Vous n'avez pas voulu du bourreau pour arracher la vérité, ne le
cherchez pas après que la vérité est connue.
3. En dernier lieu, c'est pour l'avantage de l'Eglise que vous avez été envoyé. Or, j'affirme que ce que je désire sera profitable à l'Eglise catholique, et, pour ne pas
sortir de mes attributions , que ce sera profitable au diocèse d'Hippone. Si vous n'écoutez pas la prière de l'ami, écoutez le conseil de l'évêque. Quand -je m'adresse
à un chrétien , surtout dans une affaire de ce genre, je puis même dire, sans manquer à aucun égard envers vous, que vous devez écouter l'ordre de l'évêque, ô mon
excellent, illustre seigneur et très-cher fils ! Je sais que les affaires qui intéressent l'Eglise vous concernent principalement; mais comme je crois que celle-ci en
particulier regarde le glorieux et illustre proconsul, je lui écris aussi. Je vous prie de prendre la peine de lui donner ma lettre et de la lui envoyer s'il en est besoin; je
vous conjure tous les deux de ne pas trouver importuns mes prières, mes conseils et mes sollicitudes. Ne ternissez point les souffrances
 
1. Matth. V, 16. — 2. Philip.   IV, 5. — 3. Tite. III, 2. — 4. I Rois. XXIV, 7.
 
des serviteurs catholiques de Dieu, qui doivent servir à l'édification spirituelle des faibles, en traitant leurs ennemis comme ceux-ci les ont traités eux-mêmes, mais
diminuez plutôt la sévérité des jugements ; ne perdez pas de vue votre foi d'enfants de l'Eglise et la mansuétude de cette même Eglise, votre mère. Que le Seigneur
tout-puissant enrichisse votre grandeur de tous les biens, ô mon excellent, illustre seigneur et très-cher fils
LETTRE CXXXIV. (412.)
 
Voici la lettre au proconsul; on admirera le même esprit de douceur à l'égard des coupables, et l'on remarquera, comme dans la précédente lettre, le ton d'autorité
épiscopale.
 
AUGUSTIN A SON ILLUSTRE SEIGNEUR ET TRÈS-EXCELLENT FILS APRINGIUS, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. Au milieu de cette puissance que Dieu vous a donnée sur les hommes, à vous qui n'êtes qu'un homme, vous pensez, je n'en doute pas, à ce jugement divin devant
lequel les juges de ce monde auront à rendre compte de leurs propres arrêts. Je sais quelle foi chrétienne vous anime; j'y trouve un plus grand motif de m'adresser à
vous avec confiance soit par mes prières, soit par mes avis : il s'agit de la gloire de ce Maître, à la famille duquel vous appartenez comme nous par un droit céleste,
en qui nous mettons ensemble l'espérance d'une éternelle vie, et que nous implorons pour vous dans les saints mystères. Aussi je vous prie d'abord , illustre seigneur
et très-excellent fils, de me pardonner si je me jette ainsi tout à coup au travers des actes de votre administration, avec la sollicitude que je dois à l'Eglise dont les
intérêts sont confiés à mes soins, et à laquelle je suis moins jaloux de commander que d'être utile; je vous conjure ensuite de ne pas dédaigner mes avis ou mes
instances et de ne pas hésiter à en tenir compte.
2. Des circoncellions et des clercs donatistes ont été mis en jugement, après déposition faite, par les soins des magistrats chargés de l'ordre public. Interrogés par
l'illustre tribun et secrétaire mon fils Marcellin, votre frère, mais pressés seulement par les verges et non point condamnés à souffrir les ongles de fer et le feu, ils ont
avoué d'horribles crimes commis par eux sur des frères et prêtres de mon Eglise; (278) l'un de ces prêtres, surpris dans des embûches, a été massacré; l'autre,
arraché de sa demeure, a eu un oeil crevé et un doigt coupé. Informé des aveux des coupables et sachant qu'ils vont être sous la juridiction de votre hache (1), je me
suis empressé d'adresser cette lettre à votre excellence, pour vous supplier et vous conjurer, au nom de la miséricorde du Christ, de nous réjouir en vous assurant à
vous-même une félicité plus grande et plus certaine, et de ne pas leur rendre la pareille, quoique les lois, en punissant, ne puissent pas faire couper un doigt, ni
arracher un oeil avec une pierre, comme ces furieux l'ont fait. Je suis donc sûr que les coupables n'auront pas à subir les mêmes traitements qu'ils avouent avoir fait
subir aux autres; mais je crains que vous ne condamniez ceux-là à mort ou bien ceux qui ont été convaincus d'homicide : chrétien, je prie le juge de n'en rien faire;
évêque, j'en avertis le chrétien.
3. L'Apôtre dit de ceux qui sont ce que vous êtes que ce n'est pas en vain que vous portez le glaive, que vous êtes les ministres de Dieu, chargés de sa vengeance
contre les hommes qui agissent mal (2); mais autre chose est la cause d'une province, autre chose est la cause de l'Eglise; le gouvernement de l'une a besoin de
sévérité, le gouvernement de l'autre doit être inséparable de la mansuétude. Si j'avais affaire à un juge qui ne fût pas chrétien, j'agirais autrement; toutefois je ne
déserterais pas la cause de l'Eglise, et, autant qu'il daignerait m'entendre , j'insisterais pour que les souffrances des serviteurs catholiques de Dieu, qui doivent servir
d'exemples de patience, ne fussent pas souillées par l'effusion du sang de leurs ennemis; si le juge refusait de m'écouter, je le soupçonnerais de résister par une
inspiration ennemie. Mais avec vous j'ai d'autres sentiments et d'autres pensées. Je vois en vous un homme revêtu d'une grande autorité, mais j'y vois aussi un fils
rempli de piété chrétienne. Que votre grandeur fléchisse , que votre foi se soumette; l'affaire que je traite avec vous nous est commune, mais vous y pouvez ce que je
n'y puis moi-même ; concertons-nous, et prêtez-nous secours.
4. On a réussi à faire avouer aux ennemis de l'Eglise les crimes horribles qu'ils ont commis sur des clercs catholiques; ces hommes- qui , par leurs discours menteurs,
trompaient les
 
1. Allusion aux haches portées devant les proconsuls.
2. Rom. XIII, 4.
 
ignorants, et se décernaient les honneurs de la persécution, ont été pris ainsi dans leurs propres paroles. On doit faire lire les actes publics pour guérir les âmes
empoisonnées par tant de mensonges : nous n'oserions pas lire ces actes jusqu'à la fin si on y trouvait le supplice des coupables. Faut-il que ceux qui ont souffert
aient l'air d'avoir rendu le mal pour le mal?- Si la peine de mort était le seul moyen d'arrêter la fureur des méchants, peut-être s'y résignerait-on dans une extrême
nécessité, quoique, en ce qui nous touche, à défaut d'un châtiment moins sévère que la mort, nous aimerions mieux mettre les coupables en liberté que de venger par
l'effusion du sang les souffrances de nos frères. Mais d'autres peines étant possibles dans le double but de rester fidèle à la mansuétude de l'Eglise et de refréner
l'audace des pervers, pourquoi ne prendriez-vous pas le parti le plus sage et ne consentiriez-vous pas à une sentence douce, ce qui est fort permis aux juges, même
quand il ne s'agit pas d'affaires de l'Eglise ? Craignez donc avec nous le jugement de Dieu notre Père, et que par vous on reconnaisse la mansuétude de notre mère;
car ce que vous faites, l'Eglise le fait; vous êtes son fils et vos oeuvres sont pour elle. Luttez avec les méchants à force de bonté; ils ont criminellement arraché les
membres d'un être vivant; que, par votre miséricorde, ils conservent entiers ces membres qui leur ont servi à commettre des actions barbares, pour les occuper à
quelque ouvrage utile. Ils n'ont pas épargné les serviteurs de Dieu qui leur prêchaient le retour à l'unité; épargnez-les eux-mêmes après qu'ils ont été pris, conduits
auprès de vous et convaincus. Armés d'un fer impie, ils ont répandu le sang chrétien; empêchez pour le Christ, empêchez que leur sang ne coule pas même sous le
glaive de la justice. Ils ont enlevé la vie à un ministre de l'Eglise qui a été leur victime ; ne tuez pas ces ennemis de l'Eglise pour leur laisser le temps de se repentir.
Voilà comment il faut que vous soyez un juge chrétien dans une. affaire de l'Eglise, quand nous prions, nous avertissons et nous intercédons. D'ordinaire les hommes,
lorsqu'ils trouvent que leurs ennemis convaincus en justice ont été trop peu punis, appellent de la sentence ; mais nous aimons tellement nos ennemis que si votre
obéissance chrétienne nous faisait défaut, nous appellerions d'un jugement sévère. Que le Dieu tout-puissant vous rende (279) de plus en plus grand et heureux,
illustre seigneur et très-excellent fils !
LETTRE CXXXV. (Année 412.)
 
On se rappelle en quels termes l'évêque d'Hippone engageait Volusien à faire connaissance avec nos saintes Écritures (1); celui-ci ne communique pas encore à saint
Augustin le résultat de ses propres études religieuses, mais il lui rend compte d'une conversation entre amis où l'on avait touché à des sujets divers, et lui soumet des
doutes exprimés par l'un d'eux sur le christianisme. Cette lettre est curieuse ; on y voit comment saint Augustin était jugé de ses contemporains. Nous avons dit que
Volusien était encore païen.
 
VOLUSIEN AU SEIGNEUR VRAIMENT SAINT, AU VÉNÉRABLE PÈRE AUGUSTIN, ÉVÊQUE.
 
l. Vous demandez, ô homme modèle de probité et de justice, que je m'enquière auprès de vous des choses qui m'auront paru obscures dans mes lectures
instructives. J'accepté cette faveur et me mets volontiers sous votre discipline, suivant en cela la maxime d'un ancien, qu'on n'est jamais trop âgé pour apprendre.
C'est avec raison que cet ancien n'a assigné ni limites ni fin à l'étude de la sagesse; la vertu, si éloignée de ses origines, ne se découvre pas assez aisément pour qu'on
la connaisse d'abord tout entière. Il importe de mettre sous vos yeux, seigneur vraiment saint et vénérable père, une conversation qui a eu lieu dernièrement entre
nous. Nous étions quelques amis réunis, et chacun prenait la parole selon son esprit et ses études. C'était cependant la rhétorique qui faisait le principal sujet de
l'entretien ; je parle à un connaisseur, car il n'y a pas bien longtemps que vous enseigniez la. rhétorique. On s'appliquait à définir ce que c'est que l'invention ; on disait
quelle pénétration elle demande, combien il en coûte polir disposer une couvre, que de grâce il y a dans la métaphore, que de beautés dans les peintures et comment
le langage varie selon les talents et les sujets. D'autres portaient bien haut la poétique; c'est une partie de l'éloquence à laquelle vous avez aussi rendu hommage, et
l'on pourrait dire avec le poète :
 
« Le lierre s'est mêlé pour vous au laurier vainqueur (2). »
 
On parlait doge de tout ce que l'économie d'un poème lui donne d'ornement, de la beauté des métaphores, de la sublimité des comparaisons; on disait combien les
vers sont doux et coulants avec l'harmonieuse variété de leur coupe. La conversation tourna alors vers la philosophie qui vous est si familière, et dont vous avez
coutume de traiter les questions avec la pénétration d'Aristote et l'éloquence d'Isocrate. Nous cherchions ce qu'avait fait l'enseignement du Lycée, ce qu'avaient
produit les doutes si prolongés et si divers
 
1. Ci-dessus lettre CXXXII.
2. Virgile, Bucol., églogue VIII.
 
de l'Académie, ce que c'étaient gîte les leçons du Portique, la science des physiciens, la volupté des épicuriens ; nous remarquions que tous ces philosophes, au
milieu de leurs disputes infinies et passionnées, n'avaient jamais été plus loin de la Cité que quand ils s’étaient flattés de pouvoir la connaître.
2. Nous étions à ces souvenirs de philosophie dans notre conversation, lorsque l'un de nos anis prenant la parole : « Qui donc, parmi nous, dit-il; serait assez instruit
dans le christianisme pour pouvoir éclaircir mes difficultés et affermir l'incertitude de mon assentiment par des raisons vraies ou vraisemblables? » Nous écoutons
avec un étonnement silencieux. L'interlocuteur s'abandonnant à la vive liberté de sa pensée, continue en ces termes : « J'admire comment celui qui est le Maître du
monde et qui le gouverne est. destendu dans le sein d'une vierge, comment cette mère a eu la longue peine de le porter pendant les dix mois de la grossesse,
comment elle l'a enfanté au temps voulu, et comment elle est restée vierge après l'enfantement. » Puis l'interlocuteur ajouta ceci : « Celui qui est plus grand que
l'univers a donc été caché dans le petit corps d'un enfant; il a donc souffert comme souffrent les enfants, il a grandi, il s'est fortifié en avançant dans la jeunesse; ce
souverain sera resté bien longtemps absent de ses royales demeures, et le soin du monde entier aura été transporté au mouvement d'un petit corps ; ensuite ce
Maître de l'univers aura dormi et mangé; il aura éprouvé tons les besoins des mortels, et aucun signe convenable n'aura fait éclater la grande majesté cachée sous
cette terrestre enveloppe ; car le pouvoir de chasser les démons, de guérir les malades, de ressusciter les morts, tout cela, si vous songes à d'autres qui en ont fait
autant, tout cela est trop peu pour un Dieu. » L'interlocuteur se disposait à pousser plus loin, nous l'interrompîmes ; la réunion se sépara ; nous fûmes d'avis d'en
appeler à une pensée plus éclairée que la nôtre, de peur qu'en voulant trop imprudemment pénétrer des secrets, notre erreur, jusque-là innocente, ne devint une
faute. Vous venez de recevoir l'aveu de notre ignorance, ô vous qui êtes fait pour toute gloire! vous voyez ce qu'on désire de vous. Votre renommée est intéressée à
là solution de ces questions obscures; l'ignorance peut se tolérer en d'autres prêtres sans dommage pour la religion; mais lorsqu'on vient à consulter le pontife
Augustin, on est fondé à croire que tout ce qu'il ne sait pas n'est point dans la loi. Que la suprême divinité vous garde sain et sauf, seigneur vraiment saint et bien
vénérable père.
LETTRE CXXXVI. (Année 412.)
 
Marcellin, qui avait à coeur ta conversion de Volusien au christianisme, prie saint Augustin de répondre aux difficultés proposées par son ami; il ajoute d'autres
difficultés qu'il savait occuper l’esprit de Volusien.
 
MARCELLIN AU VÉNÉRABLE SEIGNEUR AUGUSTIN, A CE PÈRE QU'IL HONORE TANT ET QUI MÉRITE QU'ON LUI RENDE TOUS LES
DEVOIRS.
 
1. L'illustre Volusien m'a lu la lettre de votre béatitude; bien plus, je l'ai obligé de la lire à plusieurs; tout ce que vous dites est admirable, mais je n'en suis pas étonné.
Humblement paré de la beauté des divins livres, votre langage plait aisément. Ce qui a fait beaucoup de plaisir, ce sont vos efforts et vos bonnes exhortations pour
affermir les pas d'un homme encore chancelant. Chaque jour flous disputons ensemble, et je lui réponds dans l'humble mesure de mon esprit. D'après les instances
de sa sainte mère, j'ai soin d'aller souvent le visiter, et lui-même daigne à son tour venir me voir. Après avoir reçu la lettre de votre révérence, Volusien, malgré les
discours de tant de gens de la ville qui cherchent à l'éloigner de Dieu, a été si ému, que s'il n'avait pas craint de vous écrire longuement, il aurait confié tous ses doutes
à votre béatitude, comme il nous l'a assuré lui-même. Toutefois, il vient de vous adresser quelques questions ; il l'a fait, ainsi que vous en jugerez vous-même, dans un
style orné et poli, et avec le pur éclat de l'éloquence romaine. Ces difficultés sont bien rebattues; elles servent à montrer les vieilles ruses de nos adversaires,
acharnés contre le mystère de l'incarnation. Cependant, comme j'ai la confiance que ce que vous écrirez profitera à plusieurs, je vous prie moi-même de répondre
avec un soin particulier aux mensonges par lesquels ils soutiennent que le Seigneur n'a rien fait de plus que ce que peuvent faire les autres hommes. Ils nous citent leur
Apollonius et leur Apulée et d'autres magiciens, dont ils prétendent que les miracles sont plus grands que ceux du Sauveur.
2. L'illustre personnage que j'ai nommé plus haut a dit devant quelques personnes qu'il vous aurait adressé beaucoup d'autres questions, s'il n'avait pas cru devoir se
borner à une courte lettre. Ce qu'il n'a pas voulu se permettre d'écrire, il n'a pu le faire. Il disait donc que, quand même on lui rendrait raison de l'incarnation du
Seigneur, on pourrait bien difficilement lui montrer comment ce Dieu, qu'on affirme être le Dieu de l'Ancien Testament, aime de nouveaux sacrifices et rejette les
anciens. Selon lui, on ne peut corriger que ce qui a été mal fait, et ce qui a été une fois bien fait ne doit plus être changé. Il disait qu'on ne pouvait, sans injustice,
toucher à des choses bien faites, surtout parce que de tels changements autorisent contre Dieu des reproches d'inconstance. Il ajoutait que la prédication et la
doctrine du Seigneur étaient incompatibles avec les besoins des Etats. Ne rendre à personne le mal pour le mal (1); après avoir été frappé sur une joue, présenter
l'autre ; donner notre manteau à celui qui veut nous prendre notre tunique; si un homme veut nous obliger à marcher avec lui, faire le double du chemin qu'il nous
demande (2): ce sont là, d'après Volusien, des préceptes attribués au Sauveur et contraires au bon ordre des Etats. Car, qui supportera qu'un ennemi lui enlève
quelque chose, ou bien qui donc, par le droit de la guerre, ne rendra pas le mal pour le mal au ravageur d'une province romaine? Votre sainteté comprend ce qui
peut se dire pour le reste. Volusien pense que toutes ces difficultés peuvent être ajoutées aux autres; on n'oublie pas de dire (quoique Volusien lui-même se taise à
cet égard), que les grands malheurs de l'empire sont arrivés parles princes chrétiens, observateurs de la plupart des préceptes évangéliques.
3. Votre béatitude daignera reconnaître avec moi qu'il importe de faire resplendir la pleine vérité en réponse à toutes ces choses, car, sans aucun doute, ce qu'on
attend de vous passera en plusieurs mains; il le faut d'autant plus que parmi les personnes devant qui ces objections se sont produites, il y avait un homme
considérable du pays d'Hippone, possesseur de grands biens de vos côtés : il donnait à votre sainteté d'ironiques louanges, et prétendait que, vous ayant questionné
sur ces mêmes points, il n'avait pas été satisfait de vos réponses. Je vous conjure donc, pour que vous remplissiez une promesse que je n'ai pas oubliée, je vous
conjure d'écrire sur ces sujets des livres entiers : ils serviront beaucoup à l'Eglise, surtout dans ce temps-ci.
 
 
1. Rom. XII, 17. — 2. Matth. V, 39-41
LETTRE CXXXVII. (Année 412.)
 
On lira avec profit et admiration cette célèbre lettre où l'évêque d'Hippone répond aux objections que Volusien lui avait soumises; rien de plus fort, de plus profond
que cette manière de rendre raison d'un grand mystère. Cette lettre à Volusien, où une vive éloquence accompagne toujours la pénétrante originalité de la pensée, où
tout est si serré et si plein, si animé et si frappant, est le plus beau rayon de lumière qui ait été jeté sur le mystère de l'incarnation.
 
AUGUSTIN A SON ILLUSTRE SEIGNEUR ET TRÈSEXCELLENT FILS VOLUSIEN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. J'ai lu votre lettre, où j'ai vu un abrégé très-bien fait d'une grande conversation. Je réponds sans retard, d'autant plus que votre lettre m'arrive dans un moment où
j'ai un peu de loisir. J'avais des choses que je me proposais de dicter durant ce temps de courte liberté, mais ce sera pour plus tard; il ne serait pas juste de faire
attendre celui que j'ai en gagé à me. consulter. D'ailleurs, qui d'entre nous, chargés de dispenser, comme nous pouvons, la grâce du Christ, qui d'entre nous, après
avoir lu vos paroles, voudrait ne vous instruire du christianisme que dans la mesure des vérités utiles à votre salut, à ce salut éternel pour lequel nous sommes
chrétiens ? Car il ne s'agit pas de cette vie que les saints Livres comparent à une vapeur qui apparaît un instant et s'évanouit aussitôt (1). Ce serait donc trop peu
pour nous de vous instruire tout juste assez pour vous sauver. Votre esprit et votre éloquence, à la fois si relevée et si lumineuse, doivent servir aux autres; il faut
défendre contre les gens lents à comprendre et contre les pervers la dispensation d'une si grande grâce de Dieu, dont ne font aucun cas de superbes petites
intelligences : elles prétendent pouvoir beaucoup et ne peuvent rien pour guérir ou maîtriser leurs vices.
2. Vous demandez donc « comment celui qui est le Maître du monde et qui le gouverne est descendu dans le sein d'âne vierge, comment cette mère a eu la longue
peine de le porter pendant les dix mois de la grossesse, comment elle l'a enfanté au temps voulu, et comment elle est restée vierge a après l'enfantement; Celui qui est
plus grand que l'univers a donc été caché dans le petit corps d'un enfant; il a donc souffert comme souffrent les enfants, il a grandi, il s'est fortifié en avançant dans la
jeunesse; ce souverain sera resté bien longtemps absent de ses royales demeures, et le soin du monde entier aura été transporté dans les mouvements d'un petit
corps; ensuite ce Maître de l'univers aura dormi et mangé; il aura éprouvé tous les besoins des mortels; et aucun signe convenable n'aura fait éclater la grande
majesté cachée sous cette terrestre enveloppe, car le pouvoir de chasser les démons, de guérir les malades, de ressusciter les morts, tout cela, si vous songez à
d'autres qui en ont fait autant, tout cela est trop peu pour a un Dieu. » Vous nous dites que telles ont été les paroles de l'un de ceux qui faisaient partie de votre
réunion d'amis, « que vous interrompîtes l'interlocuteur se disposant à pousser plus loin, -que la réunion se sépara, que vous fûtes d'avis d'en appeler à une pensée
 
1. Jacq. IV, 15.
 
plus éclairée que la vôtre, de peur qu'en voulant trop imprudemment pénétrer des secrets, votre erreur, jusque-là innocente, ne devînt une faute. »
3. Puis vous m'avez écrit, et après cet aveu d'ignorance, vous voulez que je reconnaisse ce qu'on attend de moi. Vous ajoutez « que ma renommée est intéressée à la
solution de ces questions obscures, que l'ignorance peut se tolérer en d'autres prêtres sans dommage pour la religion, mais que, si on vient à me consulter, moi
évêque, on sera fondé à croire que tout ce que je ne sais pas n'est point dans la loi. » Laissez d'abord, je vous en prie, laissez cette opinion que vous avez prise si
aisément de moi; tout bienveillants qu'ils soient pour moi, renoncez, renoncez à ces sentiments; si vous m'aimez comme je vous aime, croyez-moi plus que tout autre
sur ce qui me touche. Telle est la profondeur des lettres chrétiennes, que j'y découvrirais chaque jour de nouvelles choses, lors même qu'avec un meilleur génie et
avec l'application la plus soutenue j'y aurais consacré tout mon temps depuis ma première enfance jusqu'à l'extrême vieillesse; on ne rencontre pas ces grandes
difficultés pour arriver à comprendre ce qui est nécessaire au salut; mais après que chacun y a vu sa foi, sans laquelle il n'y a ni piété ni bonne vie, il reste à pénétrer,
à mesure qu'on avance, tant de choses obscurcies par les ombres des mystères; une si profonde sagesse est cachée, non-seulement dans les paroles des Ecritures,
mais encore dans ce qu'elles expriment, que les esprits les plus pénétrants, les plus désireux d'apprendre et qui ont passé le plus d'années à cette étude, éprouvent la
vérité de ce mot de la même Ecriture : « Lorsque l'homme croira avoir fini, il ne fera que commencer (1). »
4. Mais pourquoi insister là-dessus? Arrivons à ce que vous demandez. Je veux d'abord que vous sachiez que le christianisme n'enseigne pas que Dieu se soit
incarné dans le sein d'une vierge, de façon à quitter ou à perdre le soin du gouvernement de l'univers, ou de façon à transporter ce gouvernement du monde dans un
petit corps comme dans une matière ramassée et resserrée. Ce sentiment grossier est le partage des hommes qui ne peuvent concevoir que des corps, des corps
pesants comme la terre et l'eau, ou subtils comme l'air et la lumière. Aucun de ces corps ne saurait
 
1. Ecclési. XVIII, 6.
 
282
 
être tout entier partout, parce qu'il est nécessairement différent dans ses parties innombrables : et quelque grand ou quelque petit que soit un corps, il occupe un
espace marqué et remplit une même place de manière à ne se trouver tout entier dans aucune de ses parties. Les corps seuls peuvent se condenser ou se raréfier, se
resserrer ou s'étendre, se réduire en parcelles ou accroître leur masse. Telle n'est pas la nature de l'âme, encore moins la nature de Dieu, qui est le créateur de l'âme
et du corps. Dieu ne remplit pas le monde comme pourraient le faire l’eau, l'air, la lumière, de sorte que sa moindre partie occupât une moindre partie du monde et
sa plus grande une plus grande. Il est partout tout entier, et aucun lieu ne le renferme; il vient sans s'éloigner d'où il est; il sen va sans partir d'où il vient.
5. Cela étonne l'esprit humain, et parce qu'il ne le comprend pas, il ne le croit peut-être pas : ingrat, qu'il s'étonne d'abord de lui-même, qu'il s'élève, s'il le peut,
au-dessus du corps et des choses auxquelles il a coutume d'atteindre par les sens, et qu'il voie lui-même ce qu'il est avec ce corps qui lui a été donné pour son usage.
Mais peut-être est-ce trop pour l'homme qu'un tel effort; car, ainsi qu'on l'a dit (1), « il n'appartient qu'à un grand esprit de se dégager des sens et de dérober sa
pensée à l'empire de la coutume. » Attachons-nous donc plus attentivement qu'on ne le fait d'ordinaire à l’examen des sens. Il y en a cinq assurément; ils ne peuvent
exister sans le corps ni sans rame, parce qu'il faut être vivant pour sentir et que c'est l'âme qui donne la vie au corps; nous ne voyons et n'entendons qu'avec le
secours de nos organes, et c'est ainsi que nous nous servons des trois autres sens. Que l'âme raisonnable y fasse attention, et qu'elle considère les sens du corps non
pas avec les sens, mais avec l'esprit lui-même et avec la raison. Certainement l'homme ne peut sentir sans vivre; or, il vit dans la chair, tant que la mort ne l'en a pas
séparé. Comment donc l'âme qui ne vit que dans la chair sentira-t-elle ce qui est hors de sa chair? Les astres dans le ciel ne sont-ils pas très-loin du corps auquel elle
est unie? Ne voit-elle pas le soleil dans le ciel? Voir n'est-ce pas sentir, puisque la vue est le plus excellent des sens? L'âme vit-elle dans le ciel parce qu'elle voit ce
qui est au
 
1. Cicéron, questions Tuscul., livre I.
 
ciel et que le sentiment ne peut être où la vie n'est pas? Sent-elle là où elle ne vit pas, parce que, tout en ne vivant que dans son corps, elle atteint par la vue ce qui
est hors de sa chair? Ne voyez-vous pas ce qu'il y a d'obscur dans ce sens si lumineux qui se nomme la vue? Faites encore attention à l'ouïe , car ce sens est aussi
comme répandu en dehors de nous. Dirions-nous : il y a du bruit dehors, si nous ne sentions pas où est le bruit? Nous vivons donc là en dehors de notre chair.
Pouvons-nous sentir où nous ne vivons pas, puisque le sentiment est impossible sans la vie ?
6. L'impression des trois autres sens est intérieure, quoiqu'on puisse en douter jusqu'à un certain point pour l'odorat. Quant au goût et au toucher, c'est incontestable;
il est évident que nous ne sentons pas ailleurs que dans notre chair ce que nous goûtons et ce que nous touchons. Ne nous occupons donc pas ici de ces trois sens.
La vue et l'ouïe nous présentent une question admirable : comment l'âme sent où elle ne vit pas , et comment elle vit où ' elle n'est point. Elle n'est que dans sa chair et
sent hors de sa chair; car elle sent là où elle voit, puisque voir c'est sentir; elle sent aussi là , où elle entend , puisque entendre c'est sentir. Donc, ou elle y vit
également et par conséquent elle y est; ou bien elle sent où elle ne vit pas; ou bien elle vit où elle n'est pas. Toutes ces choses sont admirables; on ne peut en affirmer
aucune sans avoir l'air de tomber dans l'absurdité : et nous parlons d'un sens mortel. Qu'est-ce donc que l'âme elle-même, en dehors des sens, et dans les
profondeurs intimes de l'intelligence qui lui sert à considérer ces choses? Car ce n'est pas par les sens qu'elle juge des sens. Et lorsqu'il s'agit de la toute-puissance de
Dieu, nous regardons comme quelque chose d'incroyable que le Verbe de Dieu, par lequel tout a été fait, ait pris un corps dans le sein d'une vierge et se soit montré
avec des sens mortels, de façon à ne pas perdre son immortalité , à ne rien changer à son éternité, à ne rien diminuer de sa puissance , à ne pas quitter le
gouvernement du monde, à ne pas s'éloigner du sein de son Père, c'est-à-dire de cette mystérieuse et éternelle solitude où il est avec lui et en lui !
7. Ne vous représentez pas le Verbe de Dieu, par lequel tout a été fait, comme un être dont quelque chose puisse changer et où l'avenir puisse devenir le passé. Il
demeure comme il (283) est, il est partout tout entier. Il vient quand il se manifeste, il s'en va quand il se cache à nos yeux. Qu'il se montre ou se cache, il est toujours
présent, comme la lumière éclaire également un homme qui voit et un aveugle; mais la lumière est présente pour celui qui voit et absente pour l'aveugle. Le son de la
voix retentit de la même manière aux oreilles d'un homme qui entend et aux oreilles d'un sourd, mais le son de voix arrive aux unes et n'arrive pas aux autres. Quoi de
plus admirable que ce qui arrive par notre voix et nos paroles, et cela vite et en passant ! Lorsque nous parlons, le tour de la seconde syllabe n'arrive qu'après la
prononciation de la première ; et cependant si quelqu'un nous écoute, il entend tout ce que nous disons; et si deux personnes sont là, l'une entend tout aussi bien que
l'autre; et si une multitude écoute en silence, les sons ne se partagent pas et ne diminuent pas comme une nourriture qu'on distribuerait dé rang en rang, mais tous
entendent tout ce qui se dit, et chacun l'entend tout entier. Serait-il donc incroyable que le Verbe éternel de Dieu , fût pour les choses ce que la parole passagère de
l'homme est pour les oreilles, et que le Verbe fût tout entier partout à la fois , comme la parole est au même moment entendue tout entière de chacun ?
8. Il ne faut donc pas s'effrayer de tout ce qu'un Dieu puisse paraître souffrir dans un petit corps d'enfant. Ce n'est point par l'étendue, c'est par la puissance que
Dieu est grand; sa providence a accordé un sens plus fin aux fourmis et aux abeilles qu'aux ânes et aux chameaux; elle crée un grand figuier avec une très-petite
graine, tandis que beaucoup de petites plantations naissent de grosses semences; elle a donné à une petite prunelle une force pénétrante qui en un moment parcourt
la moitié du ciel; c'est d'un point qui est comme le centre du cerveau qu'elle fait partir tous nos sens par une distribution variée; elle se sert d'un petit organe, le coeur,
pour vivifier toutes les parties du corps : dans ces merveilles et d'autres de ce genre, Dieu fait voir de grandes choses par celles qui sont les moindres, Dieu qui n'est
pas petit dans ce qui est petit. Car la grandeur de sa puissance, qui n'est jamais à l'étroit, a fécondé un sein virginal sans que rien soit venu d'ailleurs; il a pris une âme
raisonnable et avec elle un corps humain, il s'est fait homme pour rendre l'homme meilleur sans rien perdre lui-même; en daignant se revêtir de notre humanité, il lui a
fait généreusement part de sa divinité. Il a fait naître un enfant d'une mère restée vierge, comme pus tard il le fit entrer, devenu homme, dans le cénacle, les portes
closes (1). Si on demandé raison de ceci, ce ne sera plus merveilleux; si on cherche des exemples, ce ne sera' plus unique. Concédons que Dieu puisse quelque
chose dont nous ne puissions pas pénétrer le secret. En de tels prodiges, toute la raison du fait, c'est la puissance de celui qui fait.
9. Si le Sauveur a dormi, s'il s'est nourri, s'il a éprouvé tous les besoins humains, c'est qu'il voulait montrer aux hommes qu'en devenant homme, il n’a point absorbé
l'homme. Il en a été ainsi ; et cependant il s'est rencontré des hérétiques qui, dans la perversité de leurs hommages rendus à la puissance du Sauveur, n'ont pas voulu
reconnaître en lui la nature humaine où éclate tout le mystère die la grâce qui sauve ceux qui croient en lui ; car c'est lui qui contient les trésors profonds de la sagesse
et de la science (2), et qui remplit de foi les âmes pour les élever à l'éternelle contemplation de l'immuable vérité. Que serait-ce donc si le Tout-Puissant, au lieu de
donner une mère à l'homme uni au Verbe éternel, l'avait formé de tout autre manière et l'avait tout à coup montré aux yeux du monde? Que serait-ce s'il n'y avait eu
pour cet homme aucun passage de l'enfance à la jeunesse, et s'il n’avait pris ni nourriture ni sommeil? N'aurait-il pas donné raison à l’erreur de ces hérétiques et ne
croirait-on pas que le Sauveur n'a pas été véritablement homme? Et en faisant tout par miracle, n'aurait-il pas effacé ce qu'il a fait par miséricorde ? Mais ce
médiateur est apparu entre Dieu et les hommes, afin que, réunissant les deux natures dans l'unité d'une même personne, il relevât par de l’extraordinaire ce qui était
ordinaire en lui, et tempérât les prodiges par des choses purement humaines.
10. Que de merveilles Dieu n'a-t-il -pas rassemblées dans tous les mouvements de la créature, et nous n'y prenons pas garde par l'habitude de les voit tous les jours
! Que de choses nous foulons avec indifférence et qui nous étonneraient si nous les examinions ! Et la force des semences, qui y songe, qui en parle? Qui s'occupe
de leurs variétés, de leur nature vivace, de leur puissance cachée, de ces petites
 
1. Jean., XX, 26. — 2. Coloss. II, 3.
 
284
 
choses d'où en sortent de si grandes ? Ce Dieu s'est créé un homme comme dans la nature il sème sans semences. Il a soumis le développement de son corps à la
marche du temps et à la succession des âges de la vie, lui qui, au milieu de son immutabilité, a fait du changement l'ordre des siècles ; car ce qui s'est accru dans le
temps, c'est ce qui a commencé avec le temps. Mais, au commencement, le Verbe par lequel les temps ont été faits, a choisi l'époque où il prendrait un corps, et n'a
pas obéi au temps pour se faire chair. Car l'homme s'est uni à Dieu sans que Dieu sortît de lui-même.
11. On demande comment Dieu s'est uni à l'homme de façon à ne faire qu'une personne dans le Christ; ceux qui veulent que nous leur expliquions cette union qui a
dû ne s'opérer qu'une seule fois, devraient bien nous expliquer une autre union qui s'accomplit tous les jours, celle de l'âme et du corps, de façon à ne faire qu'une
personne dans l'homme. Car, de même que l'homme c'est l'union d'une âme et d'un corps en unité de personne, ainsi le Christ c'est l'union de l'homme et de Dieu
dans une même personne. Dans celle-là, la personne est l'union de l'âme et du corps; dans celle-ci, elle est l'union de Dieu et de l'homme. Pourtant qu'on veuille bien
écarter ici ce qui arrive d'ordinaire avec les corps; qu'on se garde de comparer ce mystérieux mélange avec celui de deux liqueurs qui , enfermées dans le même
vase, se confondraient; et du reste il est des corps qui se mêlent avec d'autres sans altération : la lumière avec l'air par exemple. La personne de l'homme c'est donc
l'union d'une âme et d'un corps; la personne du Christ c'est l'union de Dieu et de l'homme; car lorsque le Verbe de Dieu s'est uni à une âme ayant un corps, il a pris à
la fois et un corps et une âme. L'un se fait chaque jour pour multiplier les hommes, l'autre ne s'est fait qu'une seule fois pour les délivrer. Cependant le mélange de
deux choses incorporelles doit être plus aisé à croire que le mélange d'une chose incorporelle et d'une autre qui ne l'est pas. Si l'âme ne se trompe pas sur sa propre
nature, elle comprend qu'elle est incorporelle; le Verbe de Dieu l'est bien plus encore, et c'est pourquoi l'union du Verbe de Dieu et de l'âme a dû être plus facile à
croire que l'union de l'âme et du corps. Mais nous éprouvons ceci en nous-mêmes, et il nous est ordonné de croire l'autre prodige dans le Christ. Si on nous
prescrivait de croire l'un et l'autre sans que nous n’en connussions rien, lequel des deux croirions-nous le plus tôt? Comment n'avouerions-nous pas que deux choses
incorporelles peuvent plus aisément se mêler qu'une chose incorporelle et une autre qui ne l'est pas; si toutefois il est permis d'employer ici le mot de mélange qu'on a
coutume d'appliquer aux choses corporelles, d'une tout autre nature et connues autrement?
12. Donc le Verbe de Dieu, Fils de Dieu, coéternel au Père, lui qui est en même temps la vertu et cette sagesse de Dieu (1) qui atteint avec force depuis la fin
supérieure de la créature raisonnable jusqu'à la fin grossière de la créature corporelle, et dispose toutes choses avec douceur (2) ; cette Sagesse éternelle, présente
et cachée, nulle part renfermée, nulle part séparée, tout entière partout, sans étendue et sans corps, s'est unie à un homme bien autrement qu'elle ne l'est aux autres
créatures, et a fait ainsi un seul Jésus-Christ, médiateur de Dieu et des hommes (3), égal au Père selon sa divinité, au-dessous du Père selon la chair, c'est-à-dire
selon son humanité; immuablement immortel selon sa divinité qui l'égale au Père, et muable et mortel selon la faiblesse qui lui est commune avec nous; ce Christ a été
l'enseignement et le secours des hommes pour obtenir le salut éternel; il a paru dans le temps qu'il avait jugé lui-même le plus favorable et qu'il avait marqué avant les
siècles.
 
Le Christ a été l'enseignement, afin de confirmer de son autorité devenue visible les choses utilement vraies qui avaient été dites auparavant, non-seulemeut par les
prophètes dont toutes les paroles sont conformes à la vérité, mais encore par les philosophes et les poètes eux-mêmes et tous les auteurs : qui doute en effet que
dans leurs oeuvres beaucoup de vrai ne soit mêlé au faux? Il avait égard à ceux qui n'auraient pas pu voir ni dis. cerner ces vérités dans les profondeurs intimes de la
Vérité elle-même. Avant de s'unir à un homme, la Vérité avait assisté tous ceux qui pouvaient la comprendre; mais voici la leçon salutaire qu'elle a surtout donnée par
son incarnation. La plupart des hommes aspiraient ardemment vers la divinité; ils pensaient, avec plus d'orgueil que de piété, pouvoir aller à
 
1. I Cor. I, 24. — 3. Sag. VIII, 1. —  3. I Tim. II, 5.
 
Dieu par des puissances célestes qu'ils croyaient des dieux et par des cultes divers, non pas sacrés, mais sacrilèges, et leur orgueil séduit par l'orgueil des démons
prenait pour les saints anges ces esprits révoltés. Alors l'éternelle Sagesse est venue apprendre au monde que ce Dieu qu'ils supposaient si loin et vers lequel ils
prétendaient s'élever à l'aide de puissances intermédiaires , est si près de la piété des hommes, qu'il a daigné s'unir étroitement à l'homme tout entier comme l'âme est
unie au corps : excepté qu'en Dieu cette union n'est pas muable comme elle l'est visiblement entre le corps et l'âme.
Le Christ est notre secours; sans la grâce de la foi qui vient de lui, nul ne peut vaincre ses penchants mauvais; et c'est lui qui efface en nous parle pardon les restes du
mal dont nous n'avons pu triompher. Un des fruits de l'enseignement du Christ, c'est qu'aujourd'hui le dernier ignorant et la dernière des femmes croient à
l'immortalité de l'âme et à la vie future après la mort. C'est ce que Phérécyde de Syros (1) fut le premier à expliquer aux Grecs, et ses paroles frappèrent si fort
Pythagore de Samos que, d'athlète qu'il était, celui-ci devint philosophe. Maintenant donc ce que Virgile a dit, nous le voyons tous : l'amome de Syrie croît partout
(2). En ce qui touche le secours de sa grâce, nous pouvons dire du Christ ce que dit le poète :
« Sous un chef tel que lui, s'il reste quelques vestiges de notre crime, ils sont effacés, et la terre ne connaîtra plus l'éternel effroi (3). »
13. «Mais, dit-on, aucun signe n'a fait éclater convenablement la grande majesté cachée sous cette terrestre enveloppe, car le pouvoir de chasser les démons, de
guérir les malades, de ressusciter les morts, tout cela , si vous songez à d'autres qui en ont fait autant, tout a cela est trop peu pour un Dieu. » Et nous aussi nous
avouons que les prophètes ont fait des choses semblables. Car, lorsqu'il s'agit de prodiges, quoi de supérieur à la résurrection des morts ? Elie a fait cela (4), Elisée
aussi (5). Quant aux miracles des magiciens et à la question de savoir s'ils ont ressuscité des morts ,
 
1. Phérécyde, dont on place la naissance six cents ans avant Jésus-Christ, était né à Syros, l'une des Cyclades. Il avait puisé des notions car l'immortalité de l'âme
soit en Egypte, soit dans les livres sacrés aux Phéniciens.
2. Assyrium vulgo nascetur amomum, Bucol., églogue IV.
3. Virgile, églogue IV.
4. III Rois, XVII, 22. — 5. IV Rois, IV, 35.
 
c'est à d'autres à nous le dire, c'est à ceux qui s'efforcent de convaincre Apulée de magie, non pour l'en accuser, mais pour l'en louer, malgré tout le soin qu'il met à
se défendre de ce que lui prête l'enthousiasme de ses partisans. Pour nous, nous lisons que les mages d'Egypte, très-habiles dans la magie , furent vaincus par Moïse,
serviteur de Dieu; tandis que par leur art criminel ils opéraient certaines choses merveilleuses, Moïse , par la seule force de ses prières, renversa toutes leurs oeuvres
(1). Mais Moïse lui-même et les autres vrais prophètes ont prophétisé le Christ, Notre-Seigneur, et lui ont donné une grande gloire ; en annonçant son avènement, ils
n'ont pas parlé du Christ comme d'un personnage qui fût leur égal ni qui fût capable d'opérer de plus grands miracles qu'eux; mais ils l'ont salué comme le Seigneur
Dieu de tous, devant se faire homme pour les hommes. Le Christ a voulu opérer les mêmes miracles que les prophètes, parce qu'il convenait qu'il fît par lui-même ce
qu'il avait fait par eux. Mais cependant, il a dû faire quelque chose qui lui fût propre : naître d'une vierge, ressusciter d'entre les morts, monter au ciel. J'ignore ce
qu'attend de plus celui qui pense que ces choses sont trop peu pour un Dieu.
14. Je crois en effet qu'on demande au Christ ce qu'il n'a pas dû faire après s'être revêtu de notre humanité. Car « le Verbe était au commencement, et le Verbe était
en Dieu, et le Verbe était Dieu, et toutes choses ont été faites par lui (2). » Après s'être uni à l'homme, aurait-il dû créer un autre monde, pour que nous crussions
que c'était par lui que le monde avait été créé? Mais la création d'un monde plus grand ou égal à celui-ci, n'était pas possible en ce monde; s'il en avait fait un
moindre au-dessous de celui-ci, on aurait jugé que c'était peu pour un Dieu. Et parce qu'il ne fallait pas qu'il créât un monde nouveau, il a fait dans le monde des
choses nouvelles. Car un homme né d'une vierge, ressuscité d'entre les morts pour vivre éternellement, et élevé au-dessus des cieux, c'est là peut-être une oeuvre
plus puissante que la création du monde. On répondra qu'on ne croit pas à ces miracles. Que faire donc avec des hommes qui dédaignent des miracles moindres et
refusent leur foi à de plus grands? On veut bien croire que le Christ ait ressuscité des morts, parce que
 
1. Exod. VII, VIII. — 2. Jean, I, 1
 
286
 
d'autres l'ont fait et que c'est peu pour un Dieu; on ne croit pas à une chair née d'une vierge et élevée au-dessus des cieux, après être sortie de la mort, pour la vie
éternelle, parce que cela ne s'était jamais vu et qu'il n'appartient qu'à Dieu d'opérer de tels prodiges. Chacun acceptera ce qui lui paraîtra le plus aisé, non à faire,
mais à comprendre; on tiendra pour faux tout le reste: ne faites pas ainsi, je vous en prie.
15. On peut discuter avec plus d'étendue et pénétrer dans tous les replis de ces importantes questions; mais c'est la foi qui ouvre l'intelligence, le manque de foi la
ferme. Qui ne sera porté à la foi par ce grand ordre des choses accomplies dès le commencement, par cet enchaînement des temps qui fait croire au passé à cause
du présent et dans lequel les dernières choses rendent témoignage aux premières, et les plus récentes aux plus anciennes? Un homme de la nation des Chaldéens est
choisi; il était pieux et fidèle, Dieu lui fait des promesses dont l'accomplissement comprend de longs siècles et jusqu'aux derniers temps; il lui est annoncé que toutes
les. nations seront bénies dans sa race (1). Cet homme, adorateur du vrai Dieu créateur de l'univers, obtient un fils dans sa vieillesse, quand la stérilité et l'âge ne
laissaient plus à sa femme aucun espoir. De lui sort un peuple très-nombreux qui se multiplie en Egypte, où l'ont conduit de l'Orient les desseins divins qui se révèlent
chaque jour par des promesses et des effets merveilleux. Cette nation, devenue puissante, est tirée de l'Egypte par les plus étonnants prodiges; elle s'établit dans la
terre de promission, après en avoir chassé. les peuples impies, et fonde un royaume glorieux. Puis le péché l'emporte; lé peuple choisi. offense très-souvent par des
entreprises sacrilèges, ce Dieu qui l'a comblé de tant de bienfaits; châtié par des maux divers, il retrouve ensuite de consolantes prospérités, et marche ainsi jusqu'à
l'incarnation et à la manifestation du Christ. Toutes les promesses de cette nation, ses prophéties, son sacerdoce, ses sacrifices, son temple, tous ses sacrements ont
annoncé que ce Christ, Verbe de Dieu, Fils de Dieu, Dieu lui-même, se ferait chair, mourrait, ressusciterait, monterait au ciel; que, par la puissance de son nom, il
aurait partout des peuples soumis à sa loi, et que ceux qui croiraient en  lui obtiendraient la
 
1. Gen. XII, 2.
 
rémission de leurs péchés et le salut éternel.
16. Le Christ vient; toutes les prophéties s'accomplissent dans sa naissance, sa vie, ses discours, ses actions, ses souffrances, sa mort, sa résurrection, son ascension
(1). Il envoie le Saint-Esprit, il en remplit les fidèles réunis dans une même demeure (2) et qui attendaient en prière et avec désir ce don promis. Une fois remplis de
l'Esprit-Saint, ils parlent soudain toutes les langues, poursuivent les erreurs avec fermeté, prêchent les vérités du salut, exhortent les coupables à la pénitence,
promettent le pardon de la grâce divine. Des signes propres et des miracles attestent la vérité et la piété de ce qu'ils annoncent. Une infidélité cruelle s'acharne contre
eux ; mais ce qu'ils souffrent leur a été prédit, ils ont confiance dans les promesses divines, ils enseignent ce qui leur a été prescrit d'enseigner. Quoique peu
nombreux, ils se répandent dans le monde, convertissent les peuples avec une facilité miraculeuse, se multiplient parmi leurs ennemis, croissent au milieu des
persécutions et s'étendent de souffrance en souffrance jusqu'aux extrémités de la terre. Ces ignorants, ces hommes de rien, cette poignée de gens éclairent,
ennoblissent, multiplient les plus illustres génies, les éloquences les plus ornées; ils soumettent au Christ les admirables habiletés des esprits perçants et des docteurs
éloquents, et les convertissent pour prêcher la voie de la piété et du salut. Au milieu de l'alternative des malheurs et des prospérités des temps, ils ne cessent de
pratiquer la patience et la modération; le déclin du monde, à ces époques extrêmes, l'approche du dernier âge sollicité par la lassitude des choses humaines, ne font
que redoubler leur foi parce que cela aussi a été prédit : ils attendent l'éternelle félicité de la cité céleste. Sur ces entrefaites l'infidélité des nations impies frémit contre
l'Eglise du Christ: l'Eglise triomphe en souffrant, en confessant la foi au milieu des bourreaux avec une inébranlable fermeté. Un nouveau sacrifice commença lorsque
fut révélée la vérité longtemps pra mise sous des voiles mystiques, et les sacrifices qui en étaient la figure disparurent avec le temple lui-même. La nation des Juifs,
rejetée à cause de son infidélité, chassée du pays qu'elle occupait, est dispersée de toutes parts; elle doit porter partout les Livres saints, et avec ces livres le
témoignage de la prophétie qui
 
1. Luc, XXIV, 27. — 2. Act. II, 2.
 
287
 
annonce le Christ et l'Eglise. Nos adversaires ont ces livres en main afin qu'on ne puisse pas nous soupçonner d'avoir imaginé ce témoignage après coup; d'ailleurs il
est prédit dans ces Ecritures qu'eux-mêmes ne croiront pas. Les temples, les images des démons, les cérémonies sacrilèges sont peu à peu et successivement
abolies, selon ce qui a été aussi prédit. Les hérésies contre le nom du Christ, mais qui pourtant se couvrent de ce nom divin, pullulent; elles ont été prédites également
et servent à mieux faire éclater la doctrine de la sainte religion. Nous voyons toutes ces choses arrivées comme elles ont été prédites, et le grand nombre des
prophéties accomplies nous fait attendre l'accomplissement des autres. Quelle âme vivement occupée de l'éternité et frappée de la brièveté de la vie présente,
résistera à la lumière et à la marque suprême de cette divine autorité?
17. Dans les recherches et les doctrines des philosophes, dans les lois de quelque peuple que ce soit, qu'y a-t-il de comparable à ces deux préceptes dont le Christ a
dit qu'ils renferment toute la loi et les prophètes : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur, de toute votre âme, de tout votre esprit; et vous aimerez
votre prochain comme vous-mêmes (1). » Vous trouvez ici la physique, puisque toutes les causes naturelles sont dans le Dieu créateur; la morale, puisque ce qui fait
une bonne et honnête vie, c'est de savoir ce qu'il faut aimer et comment il faut l'aimer : Dieu et le prochain. Vous trouvez la logique, puisque Dieu seul est la vérité et
la lumière de l'âme raisonnable. Ici se trouve encore ce qui fait le salut et la gloire des Etats ; car l'Etat n'est bien établi ni bien gardé s'il n'a pour base et pour lien la
bonne foi et l'union : cet accord des âmes se fait quand on aime le bien commun, c'est-à-dire Dieu qui est le véritable et souverain bien; et quand les hommes
s'aiment sincèrement les uns les autres en Celui qui est la cause de cette affection réciproque et qui en pénètre tous les sentiments secrets.
18. Pour ce qui est du langage de la sainte Ecriture, combien il est accessible à tous, quoique peu de personnes puissent en saisir le sens profond ! Quand l'Ecriture
s'exprime avec clarté, c'est comme un ami qu'on entend ; elle parle sans art au coeur des ignorants et des savants; quand elle cache quelque chose sous
 
1. Matth, XXII, 37.
 
des voiles mystérieux, elle ne prend pas non plus un style superbe qui puisse éloigner les esprits un peu lents et sans instruction, comme parfois le pauvre n'ose
s'approcher du riche; mais elle nous invite tous en une simple parole, non-seulement pour nous nourrir des vérités qu'elle nous découvre, mais encore pour nous
exercer avec ce qu'elle nous cache. Les endroits clairs et les endroits obscurs ne renferment que les mêmes vérités ; mais de peur que les choses connues ne nous
inspirent du dégoût, les mêmes choses se font désirer sous les voiles qui les couvrent; ce désir les rend en quelque sorte nouvelles et nous nous en pénétrons avec
plus de charme. Elles ramènent heureusement les esprits qui s'égarent, nourrissent les esprits de petite étendue et ravissent les plus grands. Cet enseignement. n'a
d'autre ennemi que celui qui, jeté dans l'erreur, ignore combien il est salutaire, ou qui, malade, déteste la médecine.
19. Vous voyez quelle longue lettre je vous écris. Si donc vous avez des doutes et que vous désiriez en conférer avec moi, ne vous croyez pas obligé de vous
enfermer dans une courte lettre; vous savez très-bien que les anciens en écrivaient de longues lorsqu'ils avaient à dire - quelque chose qui demandait de l'étendue. Et,
si les auteurs profanes ne nous en offraient des. exemples, nous aurions des exemples chrétiens dont il serait meilleur ici de suivre l'autorité. Voyez les lettres des
apôtres et de ceux qui se sont occupés des livres divins; ne craignez pas de beaucoup demander si vous avez beaucoup de doutes, et de vous arrêter longtemps sur
ce que vous cherchez, afin que, dans la mesure de nos forces, rien ne demeure en vous de ce qui pourrait faire obstacle à la lumière de la vérité.
20. Je sais que votre excellence est en butte à des contradictions obstinées; elles partent de ceux qui croient ou veulent croire que la doctrine chrétienne n'est pas
compatible avec les intérêts des Etats, parce qu'ils ne veulent pas que les sociétés reposent sur la base solide des vertus, mais sur l'impunité des vices. Il n'en est pas
de Dieu comme d'un roi ou du chef d'une cité laissant impuni tout ce qui est l'oeuvre du grand nombre. Mais sa grâce miséricordieuse, prêchée aux hommes par le
Christ fait homme, communiquée parce même Christ, Dieu et Fils de Dieu lui-même, n'abandonne pas ceux qui vivent de sa foi et lui rendent un (288 ) pieux, soit en
supportant patiemment et fortement les épreuves de cette vie, soit en usant des biens humains avec charité et modération : une récompense éternelle les attend dans
la cité céleste et divine où il n'y aura plus de malheur à souffrir avec ennui, plus de mauvais désirs à maîtriser avec peine, et où il ne restera qu'à aimer Dieu et le
prochain sans difficulté aucune et avec une liberté parfaite. Que la toute-puissance miséricordieuse de Dieu vous garde sain et sauf et dans un bonheur de plus en
plus grand, ô illustre seigneur et très-excellent fils ! Je salue respectueusement votre sainte mère, si digne d'être honorée dans le Christ; que Dieu exauce les prières
qu'elle fait pour vous. Mon saint frère et collègue dans l'épiscopat, Possidius, salue beaucoup votre excellence.
LETTRE CXXXVIII. (Année 412.)
 
Ceci est la réponse aux questions que Marcellin avait cru utile de soumettre à l'évêque d'Hippone; il s'agit de montrer comment Dieu, malgré son immutabilité, a pu
substituer à la loi ancienne une loi nouvelle. Il s'agit aussi de faire justice des accusations portées contre le christianisme au nom de la conservation et des intérêts des
Etats; ces accusations se sont renouvelées dans le dix-huitième siècle et surtout sous la plume de Rousseau ; elles ne subsistent pas longtemps devant la raison
éloquente de saint Augustin.
 
AUGUSTIN A SON EXCELLENT ET ILLUSTRE SEIGNEUR, A SON TRÈS-CHER ET TRÈS-DÉSIRÉ FILS MARCELLIN, SALUT DANS LE
SEIGNEUR.
 
1. J'ai dû répondre à l'illustre, au très-éloquent et très-cher Volusien, mais pas au delà des questions qu'il a cru devoir m'adresser ; quant à celles que vous me
marquez dans votre lettre et dont Volusien ou d'autres souhaiteraient la solution, c'est avec vous qu'il fallait les examiner selon mes forces, non pas en faisant un livre,
mais en me renfermant dans les limites d'un entretien épistolaire, afin que, si vous le trouvez bon, vous communiquiez ma réponse à ceux dont les doutes se montrent
chaque jour devant vous. Si ce discours ne suffit pas à des oreilles que la piété et la foi n'ont point préparées, nous achèverons d'abord entre nous ce que vous
croirez pouvoir leur suffire, et puis on le mettra sous leurs yeux. S'il est encore beaucoup de choses qu'ils repoussent, ils pourront un jour se laisser convaincre, soit
par des motifs plus développés et plus ingénieux, soit par une autorité à laquelle ils jugeraient indigne de résister.
2. Vous dites donc, dans votre lettre, qu'on se demande comment « ce Dieu qu'on affirme être le Dieu de l'Ancien Testament, aime de nouveaux sacrifices et rejette
les anciens. On ne peut, dit-on, corriger que ce qui a été mal fait; ce qui a été une fois bien fait ne doit plus être changé. On ne peut, sans « injustice, toucher à des
choses bien faites. » J'ai copié ceci de votre lettre.
Si je voulais y répondre longuement, le loisir me manquerait plutôt que les exemples; la nature des choses et les oeuvres humaines changent selon les temps, pour une
raison certaine , sans qu'il y ait rien de muable dans la raison même par laquelle ces changements s'accomplissent. Le peu d'exemples que je citerai suffiront pour
qu'un esprit éveillé en découvre d'autres. L'été ne succède-t-il pas à l'hiver par le retour progressif de la chaleur, et les nuits ne succèdent-elles pas aux jours? Et que
d'âges divers dans notre vie ! L'enfance, qui ne revient plus, est remplacée par l'adolescence ; après l'adolescence vient la jeunesse, qui passe ; au bout de la
jeunesse, la vieillesse; au bout de la vieillesse, la mort. Tout cela se fait sans que la raison de la divine Providence qui l'ordonne change elle-même. Je ne pense pas
que la raison de l'agriculture changé parce qu'elle prescrit autre chose en été, autre chose en hiver. Et celui qui se lève le matin, après s'être reposé la nuit, ne change
pas pour cela les desseins de sa vie. Un maître n'impose pas à l'adolescent la même tâche qu'à l'enfant. Ainsi une doctrine demeure la même, elle change ses
préceptes et sa manière d'enseigner, sans changer elle-même.
3. Vindicien (1) , ce grand médecin de notre temps, ayant été appelé auprès d'un malade, lui fit appliquer un remède qui convenait à son âge et obtint sa guérison.
Quelques années après, la même douleur ayant reparu, le malade crut devoir revenir au même remède, mais son état ne fit qu'empirer. Le malade, étonné, conta le
fait au médecin; celui-ci, esprit pénétrant, lui dit : « Ce remède a tourné à mal parce que je ne l'ai pas donné. » Ceux qui étaient présents et qui ne connaissaient pas
l'homme crurent qu'il avait moins de confiance dans la médecine que dans je ne sais
 
1. C'est le même Vindicien dont il est question dans les Confesssions.
 
289
 
quels moyens illicites. Quelques-uns des assistants, stupéfaits, l'ayant ensuite interrogé, Vindicien leur expliqua ce qu'ils n'avaient pas compris, savoir, que ce remède
ne pouvait plus être prescrit à l'âge du malade. Il est donc vrai que sans rien changer à la raison ni aux règles de l'art, elles commandent des changements selon la
diversité des temps.
4. Il n'est donc pas exact de dire qu'il ne faut pas changer ce qui a été une fois bien fait. Quand d'autres temps arrivent avec des motifs de changer, loin que le
changement soit un mal, c'est la vérité elle-même qui le demande. Les deux choses différentes ne seront bonnes que parce qu'elles auront été appropriées à la
diversité des temps. Il peut arriver qu'à la même époque ce qui est permis à l'un ne le soit pas à l'autre: le fait sera le même, les personnes seront différentes; il peut
arriver aussi que la même personne doive faire ou ne pas faire la même chose selon les temps; la personne reste la même, mais non l'opportunité.
5. La portée de ceci n'échappera pas à quiconque sait et veut comprendre la distance qui est en quelque sorte répandue dans l'universalité des choses entre le beau
et le convenable. Car le beau est considéré et loué en lui-même, par opposition à ce qui est honteux et difforme. Mais le convenable, dont l'opposé est ce qui
choque, dépend d'autre chose et se juge, non par soi-même, mais par ce à quoi il se rattache ; il en est de même où l'on a l'idée de ce qui est décent et indécent.
Maintenant, appliquons ce que nous venons de dire à la question qui nous occupe. Le sacrifice que Dieu avait ordonné convint aux premiers temps; il n'en est plus de
même. Dieu a ordonné un autre sacrifice convenable à notre temps; il sait mieux que l'homme ce qu'il faut à chaque époque; il sait quand il faut et ce qu'il faut donner,
ajouter, ôter, effacer, augmenter, diminuer, lui le créateur et le modérateur immuable des choses changeantes, jusqu'à ce que s'achève, comme un grand concert d'un
artiste ineffable, la beauté de tous les siècles diversement. et harmonieusement composés, et jusqu'à ce que passent à l'éternelle contemplation de Dieu ceux qui l'ont
bien servi quand c'était le temps de la foi.
6. Ceux-là se trompent qui croient que Dieu ordonne ces choses pour son utilité ou son plaisir; ils auraient alors bien raison de se demander pourquoi Dieu les
change, pourquoi il cherche comme un plaisir nouveau dans le nouveau sacrifice établi à la place des anciens. Mais il n'en est pas ainsi. Dieu n'ordonne rien pour lui,
mais pour celui à qui il ordonne. Aussi est-il le vrai Maître, car il n'a pas besoin de son serviteur; et son serviteur a besoin de lui. Dans l'Ecriture qui se nomme
l'Ancien Testament et dans le temps où l'on offrait les sacrifices qu'on n'offre plus aujourd'hui, il a été écrit : « J'ai dit au Seigneur: Vous êtes mon Dieu, parce que
vous n'avez pas besoin de mes biens (1). » Dieu n'avait donc pas besoin de ces sacrifices et n'a jamais besoin d'aucun : mais ces sacrifices représentent des choses
accordées par 1a volonté divine afin de remplir notre âme de vertus et d'obtenir le salut éternel : en les offrant, nous remplissons les devoirs de piété dont Dieu n'a
que faire, mais qui nous profitent à nous-mêmes.
7. Il serait trop long de s'expliquer comme il conviendrait sur la diversité des signes qui, appartenant aux choses divines, s'appellent des sacrements. De même qu'un
homme n'est pas réputé changeant parce qu'il agit autrement le matin que le soir, autrement ce mois qu'un autre mois, autrement cette année qu'une autre année, de
même Dieu n'est pas changeant non plus pour avoir prescrit des sacrifices différents dans le premier espace et le dernier espace des siècles. Dans son immutabilité, il
disposait ainsi, à travers la mobilité des temps, ce qui devait le plus convenablement servir à l'enseignement salutaire de la religion. Il faut apprendre à ceux qui se
préoccupent de ces difficultés que le nouveau sacrifice était, dés le commencement, dans la raison divine, et que les anciens n'ont pas tout à coup cessé de plaire à
Dieu comme par un changement de volonté, au moment de l'établissement du nouveau; il faut leur répéter que cela était décidé, arrêté dans la sagesse même de
Dieu, à qui le Psalmiste a dit au sujet de plus grands changements: « Vous les changerez et ils seront changés; mais vous, vous demeurez le même (2) ;» et pour
qu'on se pénètre mieux de cette vérité, il importe de ne pas laisser ignorer que la diversité des sacrements dans l'Ancien et le Nouveau Testament a été prédite par
les prophètes. Ainsi, on comprendra, si on le peut, que ce qui est nouveau dans le temps ne l'est pas pour celui qui a fait les temps, et que, sans aucune
 
1. Ps. XV, 2. — 2. Ps. CI, 28.
 
290
 
de ces révolutions qui, pour nous, marquent la durée, Dieu a en lui tout ce qu'il distribue aux divers âges. Je vous ai cité plus haut, pour vous montrer que Dieu n'a
pas besoin de nos sacrifices, quelque chose d'un psaume où il est dit à Dieu : « J'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, parce que vous n'avez pas besoin de mes
biens; » on lit dans le même psaume, un peu après, sur la personne du Christ : « Je ne les assemblerai point pour répandre le sang; » cela s'entend des animaux que
les juifs avaient coutume d'immoler; et ailleurs le Psalmiste dit : « Je ne recevrai pas de votre main des veaux ni des boucs de vos troupeaux (1). » Citons un autre
prophète : « Voici que des jours viendront, dit le Seigneur, où  je ferai avec la maison de Jacob une nouvelle alliance; elle ne sera pas semblable à celle que je fis
avec leurs pères, quand je les tirai de la terre d'Égypte (2). » Il serait trop long de rappeler ici tous les autres passages des Livres saints qui ont prédit ce que Dieu
devait faire à cet égard.
8. On vient de voir que des choses convenablement établies dans un temps peuvent très-bien être changées dans un autre temps, sans inconstance de la part de celui
qui fait succéder des oeuvres nouvelles à des oeuvres anciennes et dont l'immuable pensée renferme ce qui ne peut s'accomplir que d'âge en âge, parce que tous les
temps n'arrivent pas à la fois; quelqu'un peut-être nous demandera les causes de ce changement même; vous savez que ce serait une longue affaire. Il est cependant
possible de dire en peu de mots (et cela pourrait suffire à un homme intelligent), qu'il a fallu pour annoncer le Christ après son avènement, d'autres sacrements que
ceux qui avaient prophétisé sa venue ; comme il nous a fallu, à nous-même, pour parler de ceci, employer d'autres paroles pour. d'autres choses. Autre chose est
d'être prédit, autre chose d'être annoncé , autre chose de devoir venir, autre d'être venu.
9. Voyons, dans la suite de votre lettre, les autres objections que vous avez recueillies. On dit « que la prédication et la doctrine du Christ sont incompatibles avec
les besoins des Etats. Ne rendre à personne le mal pour le mal (3); après avoir été frappé sur une joue, présenter l'autre; donner notre manteau à celui qui veut nous
prendre notre tunique; si un
 
1. Ps. XLIX, 9. — 2. Jérém. XXXI, 31, 32. — 3. Rom. XII, 17.
 
homme veut nous obliger de marcher avec lui, faire le double de chemin qu'il nous demande (1) : ce sont là des préceptes contraires au bon ordre des Etats. Qui
supportera qu'un ennemi lui enlève quelque chose, ou bien qui donc, par le droit de la guerre, ne rendra pas le mal pour le mal au ravageur d'une province romaine?
» Si je n'avais pas affaire à des hommes instruits dans les lettres, peut-être faudrait-il mettre plus de soin à réfuter ces objections inspirées, soit par la haine du
christianisme, soit par le sincère désir de s'éclairer. Mais qu'est-il besoin de chercher longtemps? Qu'on veuille bien nous dire comment les Romains, qui aimaient
mieux pardonner une injure que la venger (2), sont parvenus à gouverner et à agrandir leur république, et, de pauvre et petite qu'elle était à la faire grande et riche?
Qu'on nous dise comment Cicéron, élevant jusqu'aux cieux César et ses moeurs, louait le chef de la république de ce qu'il avait coutume de ne rien oublier que les
injures (3) ! Car ces paroles de Cicéron renfermaient ou une grande louange ou une grande flatterie; dans le premier cas, c'est qu'il connaissait César tel; dans le
second, c'est qu'il montrait que le chef d'un gouvernement devait avoir les qualités qu'il prêtait faussement à César. Mais qu'est-ce de ne pas rendre le mal pour le
mal? C'est de repousser le plaisir de la vengeance, c'est de mieux aimer pardonner que de venger une injure et ne rien oublier que le mal qu'on a reçu.
10. Lorsqu'on lit ces maximes dans les auteurs païens , on admire , on applaudit; on ne se lasse pas de louer ces moeurs généreuses , et l'on trouve que la république
qui aimait mieux pardonner que de venger une injure était bien digne de commander à tant de nations. Mais quand c'est l'autorité divine qui enseigne qu'il ne faut pas
rendre le mal pour le mal, quand cette salutaire exhortation retentit de haut à tous les peuples et comme à des écoles publiques de tout sexe, de tout âge, de tout
rang, on accuse la religion d'être ennemie de la république ! Si cette religion était entendue comme elle devrait l'être, elle établirait, consacrerait, affermirait,
agrandirait une république mieux que n'ont jamais su faire Romulus, Numa, Brutus et d'autres
 
1. Matth, X, 39-41.
2. Salluste, guerre de Catilina.— 3. Pro Ligario.
 
 
291
hommes illustres de la nation romaine. En effet, qu'est-ce que c'est qu'une république, si ce n'est la chose du peuple, la chose commune, la chose de la cité? Et
qu'est-ce que c'est que la cité, si ce n'est une multitude d'hommes réunis par les liens de la concorde? Car on lit dans les livres des Romains qu'en peu de temps «
une multitude errante et dispersée devint une cité par l'union. » Et les Romains jugèrent-ils jamais à propos dé lire dans leurs temples ces préceptes d'union ? Ils
étaient misérablement forcés de chercher les moyens d'honorer tous leurs dieux divers sans donner du déplaisir à aucun, car tous ces dieux ne s'entendaient pas entre
eux: s'ils avaient voulu les imiter dans leurs discordes, leur cité aurait péri dans les déchirements; c'est ce qu'on vit peu après par les guerres civiles qui suivirent
l'altération et la corruption des moeurs.
11. Mais, parmi les gens même restés en dehors du christianisme, qui ne sait quels préceptes d'union on lit et relit dans les églises du Christ? ils ne sont pas l'ouvrage
de la pensée humaine, mais de l'autorité divine. A ces prescriptions de concorde appartiennent les maximes qu'on aime mieux critiquer que d'apprendre : lorsqu'on
est frappé sur une joue, présenter l'autre; donner son manteau à celui qui veut nous enlever notre tunique , faire le double du chemin avec celui qui veut nous obliger à
marcher. — Cela se fait pour que le méchant soit vaincu par le bon, ou plutôt pour que le mal dans l'homme méchant soit vaincu par le bien, et que l'homme soit
délivré du mal, non extérieur et étranger, mais intime, personnel, et dont le ravage est beaucoup plus terrible que. le ravage d'un ennemi extérieur, quel qu'il soit. Celui
qui triomphe du mal par le bien se résigne patiemment à la perte des avantages temporels, pour qu'on sache combien la foi et la justice doivent mépriser des biens
qui, trop aimés, inspirent des sentiments pervers : l'homme coupable d'iniquités apprend ainsi de l'homme même envers qui il a des torts ce que valent les choses
pour lesquelles il a commis une injustice ; le repentir le fait rentrer dans l'union; si utile au bien public; il n'est pas vaincu par la violence, mais par la bonté de celui qui
a eu tant à supporter. On se conforme au véritable esprit de ces maximes lorsqu'on les suit en vue même du bien de celui pour qui l'on agit ainsi : ce bien, c'est le
redressement et l'union. Ce sentiment doit toujours nous animer, quand même nous n'obtiendrions pas les résultats désirés, c'est-à-dire le retour à des idées
meilleures et l'apaisement, quand même fa guérison ne suivrait pas l'emploi de ce religieux remède.
12. D'ailleurs, si on veut regarder aux mots, ce n'est pas la joue droite qu'il faut présenter si on est frappé sur la joue gauche. « Si quelqu'un, dit l'Evangile, vous
frappe sur la joue droite, présentez-lui la gauche (1) ; » c'est plutôt la joue gauche qui est frappée par la main droite, parce qu'elle se prête mieux au coup de
l'agresseur. Voici donc comment il faut entendre ces paroles : si: quelqu'un atteint en vous ce qu'il y a de meilleur, présentez-lui ce qu'il y a de moindre, de peur que,
plus occupé de vengeance que de patience, vous ne délaissiez les biens éternels pour les temporels, au lieu de mépriser les choses du temps pour vous attacher aux
choses éternelles , comme on préfère à la main gauche la main droite. Telle fut toujours la pensée des saints martyrs : il n'est juste de demander la dernière vengeance
qu'en présence d'un amendement impossible, c'est-à-dire au jour du suprême et souverain jugement. Maintenant, il faut prendre garde que le plaisir de la vengeance
ne nous fasse perdre, pour ne rien dire de plus, cette patience elle-même qui est d'un bien plus grand prix que tout ce que peut nous ôter un ennemi, même malgré
nous. Un autre évangéliste (2), rapportant cette maxime, ne parle pas de la joue droite, mais seulement des deux joues (3), ce qui tend à recommander simplement la
patience, tandis que le premier évangéliste insinue la distinction que je viens de signaler. C'est pourquoi l'homme de justice et de piété doit supporter patiemment la
malice de ceux qu'il cherche à ramener, afin qu'il contribue à accroître le nombre des bons, au lieu d'accroître le nombre des méchants en faisant comme eux.
13. Enfin ces préceptes tiennent plus à la préparation intérieure du coeur qu'aux oeuvres extérieures; ils ont polir but d'entretenir dans le secret de l'âme les
sentiments de bonté patiente et de nous inspirer, dans la conduite extérieure, ce qui vaut le mieux à l'égard d'autrui; le Seigneur Jésus, modèle unique de patience, l'a
fait voir dans les paroles adressées à celui qui venait de le frapper sur la face : « Si j'ai mal parlé, montre-le; mais si j'ai bien
 
1. Matth. V, 39. — 2. Luc. VI, 29. — 3. Luc. VI, 29.
 
292
 
parlé, pourquoi me frappes-tu (1)?» Si on regarde aux mots, le Seigneur n'a pas suivi son propre précepte. Car il n'a pas présenté (autre joue à celui qui venait de le
frapper, mais plutôt il a voulu empêcher qu'on ne recommençât; et cependant il était venu, non-seulement disposé à recevoir des coups sur la face, mais encore à
mourir sur la croix pour ses insulteurs et ses bourreaux; suspendu à la croix, il dit en leur faveur: « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (2). » L'apôtre
Paul n'aurait pas accompli non plus le commandement de son Maître, lorsque, frappé à la face, il dit au prince des prêtres : « Dieu vous frappera, muraille blanchie.
Vous êtes là pour me juger selon la loi, et contre la loi vous ordonnez « que je sois frappé ! » Et comme les assistants reprochaient à l'Apôtre de manquer de respect
envers le prince des prêtres, il voulut faire entendre ironiquement, à ceux d'entre eux qui pouvaient le comprendre, que l'avènement du Christ devait détruire la
muraille blanchie, c'est-à-dire l'hypocrisie du sacerdoce des juifs. « Je ne savais pas, frères, répondit-il, que ce fût le prince; car il est écrit : Vous ne maudirez point
le prince de votre peuple (3). » Il est hors de doute que Paul, qui avait grandi au milieu de ce même peuple et qui était instruit dans la loi, n'ignorait pas qu'Ananias fût
le prince des prêtres : son langage ne pouvait tromper non plus ceux dont il était si connu.
14. Le coeur ne doit donc jamais oublier ces préceptes de patience, et la bienveillance doit être toujours entière dans la volonté, pour empêcher qu'on ne rende le
mal pour le mal. Toutefois il arrive souvent qu'il faut employer contre des résistances une certaine sévérité qui a son principe dans le désir du bien; on consulte alors
non pas la volonté, mais l'intérêt de ceux qu'on punit : cette conduite a été fort bien louée dans un chef de république par les auteurs païens. Quelque rude que soit la
correction infligée à un fils, l'amour paternel est toujours là. C'est en faisant ce qu'il ne veut pas et ce qui est une souffrance, qu'on cherche à le guérir par la douleur.
Ainsi donc, si les sociétés politiques gardaient ces préceptes chrétiens, les guerres elles-mêmes ne se feraient pas sans une certaine bonté, et les vaincus seraient plus
aisément ramenés à la paix sociale qui repose sur la piété et la justice. La victoire
 
1. Jean, XVIII, 23. — 2. Luc, XXIII, 34. — 3. Act. XXIII, 3, 5.
 
est utile lorsqu'elle ôte au vaincu le pouvoir de faire le mal. Rien n'est plus malheureux que la prospérité des méchants; elle nourrit l'impunité vengeresse, elle fortifie la
volonté mauvaise comme un ennemi intérieur. Mais les mortels, dans l'égarement de leur corruption, croient que les choses humaines prospèrent, quand de
splendides palais s'élèvent et que les âmes tombent en ruines; quand on bâtit des théâtres et que les fondements des vertus sont renversés; quand on met de la gloire
à dépenser follement et qu'on se raille des oeuvres de miséricorde ; quand les histrions s'enivrent des prodigalités des riches et, que les pauvres ont à peine le
nécessaire; quand des peuples impies blasphèment le Dieu qui, par les prédicateurs de sa doctrine, condamne ce mal public, et qu'on s'empresse autour des dieux en
l'honneur de qui se donnent des représentations théâtrales qui déshonorent le corps et l'âme. C'est surtout en permettant ces choses, que Dieu laisse voir sa colère;
en les laissant impunies , il les punit plus terriblement. Au contraire, lorsqu'il détruit ce qui aide à soutenir les vices, et. qu'il substitue la pauvreté aux richesses
dangereuses, il frappe miséricordieusement. Il faudrait même, si c'était possible, que les gens de bien fissent miséricordieusement la guerre pour dompter de
licencieuses cupidités et détruire des vices que, l'autorité publique devrait extirper ou réprimer.
15. Si la doctrine chrétienne condamnait toutes les guerres, on aurait répondu aux soldats dont il est parlé dans l'Evangile qu'ils n'avaient qu'à jeter leurs armes et à se
soustraire au service militaire. Mais au contraire il leur a été dit : « Ne faites ni violence ni tromperie à l'égard de personne; contentez-vous de votre paie (1). » En
prescrivant aux soldats de se contenter de leur paie, l'Evangile ne leur interdit pas la guerre. Que ceux qui prétendent que la doctrine du Christ est contraire aux
intérêts des Etats, nous donnent une armée composée selon les prescriptions de l’Evangile; qu'ils nous donnent des chefs de provinces, des maris, des épouses, des
pères, des fils, des maîtres, dés serviteurs, des rois, des juges, des contribuables et des exacteurs animés des sentiments chrétiens, et qu'ils osent dire que notre
religion est contraire aux intérêts des Etats; ah ! plutôt, qu'ils ne craignent
 
1. Luc. III, 14.
 
293
 
pas d'avouer que la pratique sincère du christianisme est la plus grande garantie de salut pour les empires.
16. Pourquoi répondrais-je quand ils soutiennent que l'empire romain a gravement souffert par la faute de quelques princes chrétiens? Ce reproche général est une
calomnie. S'ils rappellent quelques fautes précises et certaines des derniers empereurs, je prouverai que des fautes pareilles, et de plus grandes peut-être, se sont
rencontrées dans des empereurs qui n'étaient pas chrétiens, et l'on comprendra que ces maux ne sont pas imputables à la doctrine, mais aux hommes ou qu'ils ont été
le fait des instruments sans lesquels les empereurs ne peuvent rien. On voit assez depuis quel moment la république romaine a commencé à décliner; les livres de ces
mêmes Romains le disent; bien avant que le nom du Christ eût éclaté sur la terre, on s'était écrié: « O ville vénale, qui périrait bien vite, si elle trouvait un acheteur (1)
! » Dans son livre de la guerre de Catilina, qui a précédé aussi l'avènement du Christ, l'illustre historien d'où nous tirons cette parole marque l'époque où l'armée du
peuple romain commença à s'adonner aux plaisirs et au vin, à attacher un grand prix aux statues, aux tableaux, aux vases ciselés, à se les approprier aux dépens des
particuliers et du public, à dépouiller les temples, à souiller le sacré et le profane. L'honneur et la force de la république commencèrent à tomber, lorqu'au milieu de la
corruption et de la perte des moeurs la cupidité rapace n'épargna ni les hommes ni ceux mêmes qu'on croyait des dieux. Il serait trop long de dire tout ce qui sortit
de ces vices et quel succès obtint cette iniquité pour le malheur des choses humaines. Que les Romains à qui nous nous adressons ici écoutent leur poète satirique
dire la vérité en badinant : « Jadis une humble fortune conservait la chasteté des Latines; le travail, un sommeil court, les mains fatiguées et endurcies à préparer la
laine de Toscane, Annibal aux portes de Rome, les maris debout dans la tour Colline, ne, permettaient pas aux vices « de toucher leurs petits toits. Maintenant nous
subissons les maux d'une longue paix ; plus cruels que les armes, le luxe pèse sur nous et venge l'univers vaincu. Aucun crime , aucune infamie ne nous manque
 
1. Salluste, guerre de Jugurtha.
 
depuis que la pauvreté romaine a péri (1). »
A quoi bon m'arrêter sur les maux produits par les longues prospérités de l'iniquité romaine, puisque les observateurs les plus attentifs d'entre les Romains ont
regretté l'ancienne pauvreté et déploré la funeste opulence de la république ! Dans l'une se conservait l'intégrité des mœurs, et, par l'autre, une corruption plus
redoutable que l'ennemi s'est précipitée, non sur les murs, mais sur l'âme même de Rome.
17. Grâces soient rendues au Seigneur notre Dieu qui, pour remédier à des maux pareils, nous a envoyé un secours unique. Où ne nous entraînerait-il pas ce fleuve
d'effroyable iniquité qui enveloppe le genre humain? Qui de nous serait épargné, en quel abîme ne roulerions-nous pas, si la croix du Christ n'était pas plantée
solidement comme sur le sommet de ce grand môle où commande son autorité ? C'est en nous couvrant de sa force que nous sommes en sûreté; elle nous défend
contre les mauvais conseils et les mauvaises impulsions, et nous empêche d'être engloutis dans le vaste gouffre de ce monde. Dans cette fange amassée par la
corruption des moeurs et le mépris des règles antiques, une autorité secourable a dû descendre du ciel pour persuader la pauvreté volontaire, la continence, la
bienveillance mutuelle, la justice, l'union, la vraie piété, et les autres fortes et lumineuses vertus de la vie; ce n'a pas été seulement au profit de cette vie dont il
importait de remplir les devoirs ni au profit de la société terrestre dont la concorde est le principal bien ; mais c'était aussi afin d'obtenir le salut éternel, afin d'arriver à
la céleste et divine république d'un peuple qui durera éternellement, et dont nous devenons les concitoyens par la foi, l'espérance et la charité. Munis de ces vertus
durant le pèlerinage de cette vie, nous supporterons, si nous ne pouvons pas les ramener, ceux qui veulent que la république se tienne debout par l'impunité des vices
: les premiers Romains s'y étaient pris autrement pour l'établir et l'agrandir, et pourtant ils n'avaient pas envers le vrai Dieu, cette vraie piété qui , par l'exercice d'une
religion salutaire, aurait pu les conduire à l'éternelle cité; mais ils gardaient les uns envers les autres une certaine probité qui suffisait pour fonder, accroître et maintenir
une société de la terre. Dieu a montré, dans le riche et glorieux empire romain, ce que valent les
 
1. Juvénal, satire VI.
 
294
 
vertus civiles, même sans la vraie religion, pour nous faire comprendre que, celle-ci de plus, les hommes deviennent citoyens d'une autre cité dont le roi est la vérité ,
dont la loi est la charité, dont la limite est (éternité.
18. Qui ne rirait de voir nos contradicteurs païens comparer, ou même préférer au Christ Apollonius, Apulée et d'autres habiles magiciens? Il est d'ailleurs plus
supportable qu'ils lui comparent ces hommes-là que leurs dieux; car, il faut l'avouer, Apollonius valait beaucoup mieux que ce personnage chargé d'adultères qu'ils
appellent Jupiter. Ceci est de la fable, disent-ils. Mais pourquoi louer encore la licencieuse et sacrilège prospérité d'une république qui a mis de semblables infamies
sur le compte des dieux, infamies non-seulement racontées dans les livres, mais même représentées sur les théâtres ? Il y avait là plus de crimes que de divinités; ils y
prenaient plaisir, les dieux, quand ils auraient dû punir leurs adorateurs de supporter ces spectacles immondes. Mais, dit-on, ce ne sont pas des dieux, ceux que
représentent ces menteuses fictions. Qui sont-ils donc ces dieux qu'on apaise par de telles turpitudes? Parce que le christianisme a fait connaître la perversité et la
fourberie de ces démons par lesquels la magie trompe l'esprit des hommes, parce qu'il a révélé cela au monde entier, parce qu'il a établi la différence des saints anges
et des mauvais esprits, parce qu'il a appris à se défier d'eux et comment il fallait s'en défier, on dit que le christianisme est ennemi de la république ! Comme si , en
admettant qu'on pût être heureux sur la terre parles démons, mieux ne vaudrait pas préférer à un tel bonheur la condition la plus misérable ! Mais Dieu n'a pas voulu
nous laisser des doutes à cet égard; à l'époque de l'ancienne alliance dont les prophétiques ombres annonçaient l'alliance nouvelle, le peuple qui adorait l'unique vrai
Dieu et méprisait les fausses divinités, fut comblé des biens humains : ces félicités temporelles accordées à la nation choisie montraient bien que ce ne sont pas les
démons qui les dispensent, mais Dieu seul, ce Dieu auquel les anges obéissent et que les démons redoutent.
19. Apulée, pour ne parler que de lui (car, africain comme nous , nous le connaissons mieux), Apulée, dis je, quoique d'une naissance honnête, d'une belle éducation
et d'une grande éloquence, ne put jamais, avec toute sa magie, s'élever à la souveraineté ni même à une part quelconque du pouvoir dans la république. Croira-t-on
qu'Apulée professait pour les dignités un dédain de philosophe, lui qui, pontife de sa province, attacha tant d'importance à donner des jeux publics et à équiper ceux
qui, dans ces jeux, devaient combattre contre les bêtes; lui qui, voulant obtenir une statue dans la ville d'Oéa, d'où sa femme était originaire, attaqua dans un procès
les mauvaises dispositions d'un certain nombre de citoyens, et mit tous ses soins à ne pas priver de son plaidoyer la postérité? Ce magicien fut donc tout ce qu'il put
en ce qui touche les félicités temporelles; et s'il ne monta pas plus haut, ce ne fut pas faute de bonne volonté. Il s'est du reste très-éloquemment défendu contre ceux
qui lui attribuaient le crime de magie. Aussi j'admire que ses panégyristes, publiant je ne sais quels miracles qu'ils lui prêtent, s'efforcent de se porter témoins contre
lui. Mais qu'ils voient une fois pour toutes si c'est bien la vérité qu'ils nous disent eux-mêmes, et si Apulée ment dans ses protestations. Que ceux qui s'occupent de
magie pour y trouver le bonheur terrestre ou dans un but de coupable curiosité, ou qui, pendant qu'ils s'en tiennent éloignés, parlent avec une admiration dangereuse
de la prétendue puissance de cet art, songent à notre David, de pâtre devenu roi, sans le secours de rien de pareil; l'Ecriture ne nous a laissé ignorer ni ses fautes ni
ses mérites, pour nous apprendre comment on n'offense pas Dieu et comment on l'apaise après l'avoir offensé.
20. Pour ce qui est de ces miracles qui frappent les hommes de stupeur, on se trompe beaucoup en comparant les magiciens aux saints prophètes dont le souvenir se
mêle à l'éclat de si grands prodiges; on se trompe davantage en les comparant au Christ, dont ces prophètes, à côté de qui il n'est pas permis de prononcer le nom
des magiciens, ont prédit l'avènement et comme homme né d'une vierge, et comme Dieu inséparable du Père.
Je m'aperçois que j'ai écrit une longue lettre sans cependant avoir dit sur le Christ tout ce qu'il aurait fallu, soit pour convaincre les esprits peu pénétrants qui ne
peuvent s'élever jusqu'aux choses divines, soit pour ramener les hommes, même intelligents, que le goût de la dispute et la longue habitude de l'erreur empêchent de
comprendre la vérité. Voyez (295) pourtant les difficultés qu'ils pourraient nous opposer encore, et mandez-le moi, afin que je réponde à tout par des lettres ou par
des livres avec l'aide de Dieu. Soyez heureux dans le Seigneur par sa grâce et sa miséricorde, excellent et illustre seigneur, très-cher et très-désiré fils!
LETTRE CXXXIX. (Année 412.)
 
On remarquera dans cette lettre les efforts de saint Augustin pour arracher au glaive de la loi les donatistes coupables, et l'on verra aussi de quel poids d'affaires était
constamment écrasée la vie de l'évêque d'Hippone.
 
AUGUSTIN A SON ILLUSTRE SEIGNEUR, A SON TRÈS-CHER ET TRÈS-DÉSIRÉ FILS MARCELLIN; SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. J'attends impatiemment les actes promis par votre excellence; je désire les faire lire dans l'église d'Hippone, et si cela se peut, dans toutes les églises de mon
diocèse. Il faut que les hommes entendent et reconnaissent de quels crimes ont fait l'aveu ces ennemis, à qui la crainte de Dieu n'a point arraché le repentir; car
l'action de la justice a pu seule rompre la dureté de ces coeurs cruels. Parmi eux se trouvent et ceux qui, d'après leur propre déclaration, ont tué un de nos prêtres,
aveuglé et estropié un autre de nos frères; et ceux qui n'ont pas osé nier que ces crimes fussent à leur connaissance tout en affirmant qu'ils les condamnaient; ceux-ci
repoussent la paix catholique sous prétexte de ne pas se souiller des iniquités d'autrui, et ils demeurent dans un schisme sacrilège au milieu d'une multitude de
scélérats; enfin il en est qui ont été jusqu'à dire qu'ils resteraient dans le schisme, quand même on leur démontrerait la vérité catholique et le mensonge des donatistes.
Ce n'est pas peu de chose ce que Dieu a voulu faire par votes. Plût à Dieu que vous eussiez beaucoup de causes de ce genre à entendre et de fréquentes occasions
de mettre en lumière les iniquités , l'extravagance et l'opiniâtreté des donatistes ! Plût à Dieu que des actes semblables , publiés en tous lieux, répandissent la vérité
par tout le monde ! Votre excellence écrit qu'elle ne sait pas si elle doit ordonner la publication de ces actes dans la Théoprépie (1) ; faites-le s'il y a de
 
1. C'était le nom d'une église de Carthage qui appartenait alors aux donatistes.
 
la foule par là; sinon, qu'on choisisse un lieu plus fréquenté, car il ne faut y manquer en aucune manière.
2. Quant à la peine qui doit suivre l'aveu de tels crimes, je demande, malgré leur énormité, que ce ne soit pas la mort; je le demande, soit pour notre conscience, soit
pour qu'on rende hommage à la mansuétude catholique. L'avantage que nous tirerons de pareils aveux, ce sera de montrer la douceur que garde l'Eglise catholique
envers ses ennemis les plus acharnés. En face d'atrocités semblables, toute peine qui ne sera pas l'effusion du sang sera considérée comme fort douce. Quelques-uns
des nôtres, émus de ces cruautés, nous accuseront de faiblesse et de négligence; mais après ces premiers mouvements , qui sont l'effet ordinaire de crimes récents,
on comprendra ce qu'il y a d'excellent dans notre conduite miséricordieuse, et nous lirons alors et nous montrerons plus volontiers ces mêmes actes, ô mon illustre
Seigneur, très-cher et tres-désiré fils 1 Notre saint frère et collègue dans l'épiscopat, Boniface, est auprès de vous; je vous ai envoyé un mémoire par le diacre
Pérégrin, qui est parti avec lui  en entendant la lecture de ce mémoire, ce sera comme si vous m'entendiez. Décidez ensemble ce qui vaudra lé mieux pour l'intérêt de
l'Eglise, avec l'aide du Seigneur, qui a la puissance de nous secourir en de si grands maux. En ce moment, Macrobe , évêque donatiste, accompagné d'une bande de
misérables des deux sexes, court çà et là dans les campagnes; il s'est fait ouvrir des églises que la crainte avait fermées. L'audace de cette troupe a été réprimée par
la présence de Spondée , agent de l'illustre Céler, que je vous ai recommandé et que je vous recommande beaucoup encore ; mais depuis que celui-ci est parti pour
Carthage, Macrobe s'est fait ouvrir les églises mêmes qui sont situées sur les terres de Céler et y réunit la multitude. Avec Macrobe se trouve Donat, le diacre
rebaptisé pendant qu'il tenait à ferme un bien de l'Eglise : c'est lui qui a pris la principale part au meurtre de l'un de nos prêtres. Puisque Macrobe souffre un Donat,
quels misérables ne sont pas avec lui ? Si le proconsul ou bien vous avec lui, vous prononcez la sentence contre les coupables et que lui, par hasard, persiste à
vouloir les livrer au glaive, malgré sa qualité de chrétien et, autant du moins que j'ai pu le remarquer, son peu de penchant pour de telles sévérités, ordonnez, s'il est
(296) nécessaire, que les lettres que je vous ai adressées à tous les deux soient jointes aux Actes. J'entends dire qu'il est au pouvoir du juge d'adoucir la sentence et
de diminuer la peine prescrite par les lois. Si le proconsul n'a pas égard à mes lettres, qu'il lui plaise au moins d'ordonner que les coupables soient gardés en prison,
et nous travaillerons à obtenir leur grâce de la clémence impériale : il ne faut pas que l'effusion du sang de nos ennemis déshonore les souffrances des serviteurs de
Dieu qui doivent être une gloire pour l'Eglise. Car je sais que dans l'affaire des clercs d'Anaune tués par les païens et maintenant honorés comme des martyrs (1),
l'empereur ordonna aisément que les meurtriers , qui étaient déjà retenus en prison, ne fussent pas punis de mort.
3. J'ai oublié pourquoi vous m'avez renvoyé les livres sur le baptême des enfants que j'avais adressés à votre excellence ; c'était peut-être pour que je les revisse et
les corrigeasse, car je les ai trouvés pleins de fautes; mais il m'a été impossible d'y mettre la main jusqu'à présent; je n'ai pas même pu achever la lettre que j'avais
commencé à dicter pour vous, quand j'étais là, et qui devait être jointe à mon ouvrage ; sachez qu'elle est restée imparfaite parce que j'y ai trop peu ajouté. Si je
pouvais vous rendre compte de toutes mes journées et de tant de travaux indispensables qui m'occupent, vous gémiriez et vous vous étonneriez de la multitude
d'affaires dont le poids m'accable et qu'il ne m'est pas possible de renvoyer; elles ne me permettent pas d'accomplir ce que vous me demandez avec instance et ce
que je regrette extrêmement de ne pouvoir faire. Lorsque les besoins de ceux qui me pressent et qu'il ne m'est permis ni de repousser ni de dédaigner me laissent
quelque repos, il ne me manque pas à dicter de préférence de ces choses qui se présentent à de tels moments qu'elles ne supportent pas le moindre retard. C'est
ainsi que j'ai fait une assez grande besogne, l'abrégé de notre conférence de Carthage, dont personne ne voulait se charger à cause du monceau d'écritures qu'il fallait
lire; c'est ainsi que j'ai écrit la lettre aux donatistes laïques sur cette même conférence; je l'ai achevée depuis peu, ainsi que deux autres lettres assez longues, l'une à
votre adresse, l’autre à l'adresse de
 
1. Ce sont les saints martyrs Sisinnius, Martyrius et Alexandre, mis à mort en 397. Anaune est située aux environs de la ville de Trente, célèbre par son concile.
 
l’illustre Volusien : vous avez dû les recevoir. Enfin j'ai maintenant en main un livre en réponse à cinq questions que m'a proposées notre cher Honoré, réponse que je
ne puis faire attendre, vous le voyez bien. La charité agit comme une mère : celle-ci ne proportionne pas ses soins à son amour, mais aux besoins de chacun de ses
enfants; elle veut que les faibles ne le soient plus, et, quant aux forts, elle ne les dédaigne pas : si elle les laisse un peu de temps, c'est qu'elle se sent en sûreté à leur
égard. Cette nécessité de remplir des tâches qui me sont imposées ne me laisse pas le temps de faire ce qui serait le plus de mon goût, car ces travaux dévorent le
peu de loisir qui me reste au milieu des affaires ou des désirs d'autrui dont je suis obsédé, et parfois je ne sais plus que faire.
4. Vous voyez combien vous devez prier le Seigneur avec moi; mais je ne veux pas pour cela que vous cessiez de me presser . il y aura toujours quelque chose au
bout de vos instances. Je recommande à votre Excellence une Eglise de Numidie dont les besoins ont fait partir notre saint collègue Dauphin : il a été envoyé par mes
frères et collègues associés aux mêmes travaux et aux mêmes périls. Je me dispense de vous écrire ici pour son affaire parce que vous l'entendrez lui-même. Vous
trouverez le reste dans le mémoire que j'adresse maintenant au prêtre de votre Eglise, et dans celui que je lui ai déjà adressé par le diacre Pérégrin : il est inutile de le
répéter. Que votre coeur garde toujours sa force dans le Christ, ô mon illustre seigneur, très-cher et très-désiré fils ! Je recommande à votre excellence notre fils
Rufin, premier magistrat de Cirta.
LETTRE CXL (1), A HONORÉ. (Année 412.)
 
Un habitant de Carthage, nommé Honoré, mais dont nous ne connaissons pas la vie et que saint Augustin comptait au nombre de ses amis, avait adressé cinq
questions au grand évêque, le priant de vouloir bien lui répondre par écrit ; voici la réponse de l'évêque d'Hippone qui a l'étendue d'un livre ; l'examen des cinq
questions s'y déroule avec un admirable enchaînement; saint Augustin y avait ajouté une sixième question sur la grâce pour mieux faire comprendre toute l'économie
du christianisme, et pour prémunir contre la propagande pélagienne. Il commente dans cette lettre le fameux psaume prophétique dont Jésus. Christ, sur la croix,
prononça le premier verset. Avant de lire la lettre à Honoré, on ferait bien de voir ce que nous avons dit
 
1. Cette lettre porte aussi le nom de Livre sur la grâce de la nouvelle alliance. Saint Augustin en parle dans le livre II, chap. XXXVI, de la Revue de ses ouvrages; il
nous apprend qu'à cette époque il avait déjà commencé ses luttes contre les Pélagiens.
 
297
 
sur le pélagianisme dans le XXIXe chapitre de l'Histoire de saint Augustin. Honoré n'était pas encore chrétien; saint Augustin avait besoin de lui expliquer toutes
choses et de revenir souvent sur les mêmes idées et les mêmes détails ; voilà la raison des longueurs et des répétitions qu'on rencontre parfois dans cette lettre ; mais
la lumière n'en jaillit que plus vivement.
 
1. Vous m'avez proposé cinq questions, mon bien-aimé frère Honoré; elles vous sont venues à l'esprit, soit par la lecture, soit par la méditation, et vous les avez en
quelque sorte répandues en ma présence. Pour les résoudre avec ordre, il ne faudrait pas les prendre une à une comme vous me les adressez, mais les rassembler
dans la suite d'un même discours : ce serait un travail assez difficile ; toutefois je ne pense pas qu'il y ait un moyen plus aisé d'en venir à bout, car ces propositions se
prêteront un mutuel appui, si l'une dépend de l'autre, de façon que toutes s'enchaînent dans le même raisonnement; on ne les séparera pas comme si chacune devait
présenter un sens particulier, mais on les groupera comme tendant toutes au même but et se soutenant par une raison commune et une indivisible vérité.
2. Vous m'avez donc demandé par écrit ce que signifient ces paroles du Seigneur : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné (1) ? » et ces paroles
de l'Apôtre : « Afin qu'enracinés et fondés dans la charité vous parveniez à comprendre avec tous les saints ce que c'est que la largeur, la longueur, la hauteur et la
profondeur (2) ; » et ce que sont les cinq vierges folles et les sages (3) ; et les ténèbres extérieures (4); et comment on doit comprendre ce passage: « le Verbe s'est
fait chair (5). » Ce sont là vos cinq questions que je ramasse aussi brièvement que vous les avez posées. Ajoutons-en une sixième, si vous voulez bien, et voyons
principalement ce que c'est que la grâce de la nouvelle alliance. Que toutes ces questions se rapportent à celle-ci et que chacune d'elles nous apporte son concours
pour la résoudre, non pas dans le même ordre que vous les avez posées et que je les ai rappelées; mais qu'elles soient là de manière à répondre quand nous les
appellerons et à remplir chacune son office. Commençons donc.
3. Il y a une certaine vie de l'homme toute dans les sens, et livrée aux joies de la chair; elle se défend contre toute incommodité corporelle et poursuit le plaisir. La
félicité qu'on
 
1. Ps. XXI, 1. — 2. Ephés. III, 17. — 3. Matth. XXV, 2. — 4. Ibid. XXII, 13. — 5.Jean, I, 14.
 
y trouve ne dure qu'un temps; c'est une nécessité de commencer, par cette sorte de vie; on s'y maintient par la volonté. C'est dans cette vie-là qu'est jeté l'enfant qui
vient de naître; il en évite les peines, autant qu'il le peut, et en cherche les douceurs ; il n'est capable de rien de plus. Mais, parvenu à l'âge où s'éveille en lui la raison,
il peut, Dieu aidant sa volonté, choisir une autre vie, dont la joie est tout en esprit, dont la félicité est intérieure et éternelle. Car il a été donné à l'homme une âme
raisonnable, mais l'important pour lui est l'usage de sa raison, la direction que par elle il saura imprimer à sa volonté. Se tournera-t-il vers les biens de la nature visible
et inférieure, ou vers les biens de la nature invisible et supérieure? c'est-à-dire, jouira-t-il du corps et du temps, ou bien jouira-t-il de Dieu et de l'éternité? L'âme
humaine, en effet, se trouve placée comme dans un milieu, ayant au-dessous d'elle le monde des corps, et au-dessus son propre Créateur et le Créateur des choses
corporelles.
4. L'âme raisonnable peut donc bien user de la félicité temporelle et corporelle, si elle ne se donne pas à la créature en négligeant le Créateur, mais plutôt si elle
consacre cette félicité au service de Dieu lui-même, de qui elle la tient par une faveur signalée de sa bonté. De même que tout ce que Dieu a fait est bon, depuis. la
créature raisonnable jusqu'au plus infime des corps; ainsi l'âme douée de raison en use légitimement si, fidèle aux lois de l'ordre et choisissant avec discernement, elle
préfère les grandes choses aux petites, les spirituelles aux corporelles, les supérieures aux inférieures, les éternelles aux temporelles : en délaissant ce qui est en haut
et en désirant ce qui est en bas (et c'est par là qu'elle se corrompt), l'âme se jetterait et jetterait le corps même dans une situation pire, tandis qu'elle devrait plutôt
s'élever, elle et son corps, à un état meilleur par un amour réglé. Toutes les substances étant bonnes de leur nature, c'est un acte louable que d'en user selon l'ordre,
un acte condamnable que d'en mal user; et l'âme, en faisant un mauvais usage des créatures, n'échappe pas au plan du Créateur. Si elle use mal de ce qui est bon,
Dieu use bien, même de ce qui est mal ; l'âme devient mauvaise par l'usage pervers de ce qui est bon, et, quant à lui, il demeure bon par un bon usage de ce qui est
mal; car celui qui sort de l'ordre (298) en tombant dans le péché est remis dans l'ordre sous le poids des peines qu'il subit.
5. Dieu voulant donc montrer que la félicité terrestre et temporelle est aussi un don parti de sa main, et qu'il ne faut l'espérer de personne que de lui-même, a cru
devoir placer dans les premiers âges son ancienne alliance qui regardait le vieil homme, par où commence nécessairement cette vie. Mais les livres saints signalent
ces félicités des pères comme ayant été accordées par un bienfait de Dieu, quoiqu'elles appartiennent à une vie passagère. Ces dons terrestres étaient ouvertement
promis et accordés; mais, d'une façon cachée, ils annonçaient par des figures la nouvelle alliance; elle ne se révélait qu'à l'intelligence d'un petit nombre d'élus que la
grâce de Dieu avait rendus dignes de l'inspiration prophétique. Ces saints étaient donc, selon la convenance des temps, les dispensateurs de l'ancienne alliance ; mais
ils appartenaient à l'alliance nouvelle. Lorsqu'ils goûtaient la félicité temporelle, ils comprenaient qu'il y avait une félicité préférable, et que celle-là était véritable et
éternelle; ils jouissaient de l'une dans le mystère pour obtenir l'autre comme récompense. Et si parfois ils avaient à supporter des adversités, c'était pour les faire
tourner à la gloire de Dieu dont l'éclatant secours les délivrait pour rendre hommage â leur divin libérateur, dispensateur de tous les biens, non-seulement des biens
éternels, objet de leurs pieuses espérances, mais encore de ces félicités passagères dont ils usaient comme de figures prophétiques.
6. Mais, « lorsqu'est venue la plénitude des temps, » pour que la grâce cachée dans l'ancienne alliance se révélât dans la nouvelle. « Dieu a envoyé son fils formé
d'une femme (1). » Ce mot, en hébreu, désigne toute femme, soit vierge encore, soit mariée. Ecoutez maintenant l'Evangile, afin que vous reconnaissiez quel est ce
fils que Dieu a voulu envoyer et faire naître d'une femme, et quelle est la grandeur de ce Dieu qui a daigné s'abaisser à ce point pour le salut des fidèles : « Au
commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu : il était en Dieu dès le commencement. Toute chose a été faite par lui, et rien de ce
qui a été fait ne l'a été sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière brille dans
 
1. Gal. IV, 4.
 
les ténèbres, et les ténèbres ne font pas comprise (1). » Ce Dieu, Verbe de Dieu par lequel tout a été fait, est donc le Fils de Dieu; il est immuable et présent partout;
nul endroit ne le renferme; il ne s'étend pas à travers l'espace, de façon qu'un moindre lieu contienne une moindre partie de lui-même, ni un plus grand une plus
grande; mais il est tout entier partout, pas même absent de l'âme de l'impie, quoique l'impie ne le voie pas, comme la lumière du jour vient frapper, sans qu'ils la
voient, les yeux de l'aveugle. Il brille donc dans les ténèbres dont parle l'Apôtre : « Vous avez été autrefois ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière dans le
Seigneur (2) ; » et de pareilles ténèbres ne l'ont pas comprise.
7. C'est pourquoi le Verbe s'est uni à un homme visible aux hommes, afin que, guéris par la foi, ils puissent voir ensuite ce qui auparavant leur était caché. Mais, de
peur que le  Christ, visible à tous, ne parût qu'un homme, qu'on ne crût pas qu'il était Dieu, et qu'on ne lui attribuât qu'une grâce et une sagesse aussi élevées qu'un
homme peut en avoir, « Un homme fut envoyé de Dieu, dont le nom était Jean; il vint en témoignage pour rende témoignage de la lumière, afin que tous crussent par
lui; celui-là n'était pas la lumière, mais il venait rendre témoignage à la lumière (3). » Car, pour rendre témoignage à celui qui. était à la fois Dieu et homme, il fallait un
homme si grand qu'on pût dire qu'entre ceux qui sont nés des femmes, personne n'a été plus grand que Jean-Baptiste (4), et qu'en rendant ainsi témoignage à un plus
grand que lui, Jean donnât à comprendre que celui qui le dépassait n'était pas seulement homme, mais Dieu. Jean fut donc aussi une lumière, mais une lumière dont le
Seigneur lui-même a rendu témoignage en disant : « Celui-là était une lampe ardente et luisante (5);. » C'est dans ce sens que le Sauveur a dit à ses disciples: « Vous
êtes la lumière du monde; » et pour montrer quelle était cette lumière, il a ajouté, « Personne n'allume une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais sur un
chandelier, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison : que votre lumière brille ainsi devant les hommes  (6). » Le but de ces comparaisons, c'est de nous
faire comprendre, et, si nous ne le pouvons comprendre encore, de
 
1. Jean,  I, 1-5. — 2. Ephés. V, 8. — 3. Jean, I, 6-8. — 4. Matth. X, 11. — 5. Jean, V, 35. — 6. Matth. V, 14-16.
 
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nous faire croire que l'âme raisonnable n'est pas de la nature de Dieu, puisque celle-ci est immuable, mais qu'elle peut participer à sa lumière, car les lampes ont
besoin d'être allumées et peuvent s'éteindre. Ainsi, quand l'Evangile dit de Jean « qu'il n'était pas lumière,» cela doit s'entendre de la lumière qui ne s'allume à aucun
flambeau, et aux rayons de laquelle participe tout ce qui brille.
8. On lit ensuite : « Il y avait une vraie lumière (1) ; » et comme si nous eussions demandé comment on pouvait distinguer la vraie lumière de la lumière empruntée,
c'est-à-dire le Christ de Jean, l'Evangéliste ajoute que cette vraie lumière « éclaire tout homme venant en « ce monde. » Si tout homme en est éclairé, Jean l'est donc
aussi. Et afin d'établir davantage la divinité du Christ par une différence plus éclatante, l'Evangéliste dit « que le Verbe était dans ce monde, que le monde a été fait
par lui, et que le monde ne l'a pas connu. » Il ne s'agit pas ici du monde qui a été fait par lui, car le monde, c'est-à-dire le ciel et la terre, n'a pas la puissance de le
connaître, et ce privilège n'est donné qu'à la créature raisonnable; mais cette parole de reproche désigne les infidèles qui sont dans le monde.
9. « Il est venu chez lui, et les siens ne l'ont pas reçu ; » il s'agit ici ou des infidèles qui, en tant qu'hommes, appartiennent au Verbe qui les a créés, ou bien des juifs,
de la race desquels il a voulu naître ; et tous pourtant ne l'ont pas rejeté, car le texte ajoute : « Il a donné à tous ceux qui l'ont reçu le pouvoir de devenir enfants de
Dieu : il a donné ce pouvoir à ceux qui croient en son nom, qui ne sont pas nés du sang ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais qui sont nés de
Dieu (2). » Ainsi la grâce de la nouvelle alliance qui a été cachée dans l'ancienne et n'a jamais cessé d'être prophétisée et annoncée sous le voile des figures, c'est que
l'âme connaisse son Dieu et qu'elle renaisse en lui par sa grâce. Cette naissance est spirituelle; c'est pourquoi elle n'est pas l'oeuvre du sang, ni de la volonté de
l'homme, ni de la volonté de la chair, mais elle est l'oeuvre de Dieu.
10. Elle est aussi appelée adoption ; car nous étions quelque chose avant de devenir enfants de Dieu, et nous avons reçu le bienfait de sa grâce pour devenir ce que
nous n'étions pas ainsi celui qui est adopté n'était pas auparavant
 
1. Jean, I, 9. — 2. Ibid, I, 9-13.
 
l'enfant de celui qui l'adopte, mais il existait déjà pour être adopté. Dans cette génération de la grâce n'est pas compris ce Fils qui, étant le Fils de Dieu, est venu pour
devenir Fils de l'homme, et pour nous accorder, à nous qui étions enfants des hommes, la grâce de devenir enfants de Dieu. Il s'est fait ce qu'il n'était pas, mais
cependant il était quelque autre chose ; car il était le Verbe de Dieu, par lequel tout a été fait, et la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, et Dieu
en Dieu. Nous aussi, par sa grâce, nous sommes devenus ce que nous n'étions pas, c'est-à-dire enfants de Dieu; mais cependant nous étions quelque chose, et
quelque chose de bien moindre, c'est-à-dire enfants des hommes. Le Verbe est donc descendu pour que nous montions, et, sans quitter sa propre nature, il a
participé à la nôtre, afin que, demeurant dans notre nature, nous participions à la sienne. Mais il n'y a pas ressemblance parfaite; car, en prenant notre nature, le
Verbe éternel n'a rien perdu de ses perfections, et nous, en participant à la sienne, nous sommes devenus meilleurs.
11. C'est pourquoi « Dieu a envoyé son Fils formé d'une femme, formé sous la loi (1).» Car il a reçu les sacrements de la loi pour « qu'il rachetât ceux qui étaient
sous la loi, » c'est-à-dire ceux qui étaient devenus coupables sous la lettre qui tue : ils n'avaient pas accompli les préceptes tant que l'Esprit ne les avait pas vivifiés,
parce que c'est l'amour de Dieu qui accomplit la loi et que c'est l'Esprit-Saint qui a répandu cet amour dans nos coeurs (2). Aussi l'Apôtre, après avoir dit : « Pour
qu'il rachetât ceux qui étaient sous la loi, » ajoute aussitôt : « Pour que nous reçussions l'adoption des enfants (3). » Il distinguait ainsi ce qui n'est qu'une grâce de
Dieu de ce qui est la nature même du Fils envoyé sur la terre ; ce Fils de Dieu ne l'est pas devenu par adoption, mais il est le Fils toujours engendré, et il a participé à
la nature des enfants des hommes pour les faire participer à la sienne en les adoptant. Aussi, après avoir dit que le Verbe « leur a donné le pouvoir de devenir enfants
de Dieu, » et après avoir ajouté, de peur qu'on n'entende une naissance charnelle, que le Verbe a donné ce pouvoir « à ceux qui croient en son nom » et qui
renaissent par la grâce spirituelle, « non par le sang, ni par la
 
1. Gal. IV, 4. — 2. Rom. V, 5. — 3. Ibid. 5.
 
300
 
volonté de l'homme; ni par la volonté de la chair, mais par la volonté de Dieu, » l'Evangéliste, en effet, signale aussitôt le mystère de cette réciprocité. Comme si,
confondus d'étonnement, nous n'eussions pas osé souhaiter un si grand bienfait, il prononce tout à coup ces mots : « Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi
nous (1) » (et ceci est une de vos cinq questions) ; c'est comme si l'Evangéliste disait : O hommes ! ne désespérez pas de pouvoir devenir enfants de Dieu, parce que
le Fils de Dieu lui-même, c'est-à-dire le Verbe de Dieu, s'est fait chair et a habité parmi nous. A votre tour faites-vous esprit et habitez en celui qui s'est fait chair et a
habité parmi nous. Désormais il ne faut plus désespérer que les hommes, en participant au Verbe, puissent devenir enfants de Dieu, quand le Fils de Dieu, en
participant à la chair, est devenu fils de l'homme.
 
12. Ainsi donc, avec notre nature muable, nous changeons en mieux en participant au Verbe; mais le Verbe immuable n'a rien perdu par sa participation à la chair au
moyen d'une âme raisonnable. C'est une erreur des apollinaristes (2) d'avoir cru que le Christ-homme n'a pas eu d'âme ou n'a pas eu une âme raisonnable; l'Ecriture,
selon son langage accoutumé, s'est servi du mot : chair, au lieu du mot: homme; elle l'a fait pour mieux montrer l'abaissement du Christ, et de peur qu'on ne crût qu'il
avait rejeté le mot de chair comme indigne de lui. Lorsque Isaïe écrit que « toute chair verra le salut de Dieu (3), » il est évident qu'il faut comprendre ici les âmes.
Ces mots : « Le Verbe s'est fait chair » ne signifient donc pas autre chose, sinon que le Fils de Dieu s'est fait le Fils de l'homme. « Comme il était dans la forme de
Dieu, selon les paroles de l'Apôtre, il n'a pas regardé comme un larcin de s'établir égal à Dieu. » Cette égalité n'était pas en effet une usurpation, et l'on ne pouvait
pas dire qu'il y eût larcin de la part du Christ à se l'attribuer : elle était dans sa nature. Cependant « il s'est anéanti lui-même, » non point en perdant la forme divine,
mais en prenant la forme de serviteur; « il s'est humilié lui-même, il est devenu obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix (4). » Vous voyez comment l'Apôtre
nous
 
1. Jean, I, 14. — 2. Les apollinaristes eurent pour chef de secte Apollinaire, évêque de Laodicée, condamné au concile d'Alexandrie en 368, et dans un autre
concile à Rome en 373. 3. Isaïe, LII, 10. —  4. Philip. II, 6-8.
 
fait voir que c'est le même qui est Dieu et homme, pour montrer qu'il n'y a en lui qu'une seule personne, et pour empêcher qu'au lieu de la Trinité, on n'imagine une
quaternité, Car de même que l'union du corps à l'âme n'augmente pas le nombre des personnes et ne fait qu'un seul homme; ainsi le nombre des personnes divines
demeure le même lorsque l'homme s'unit au Verbe pour ne faire qu'un seul Christ. On lit donc que « le Verbe s'est fait chair, » afin que l'on comprenne l'unité de
cette personne, et qu'on ne s'imagine pas que la divinité se soit changée en chair.
3. Le Christ-homme, pour révéler la grâce de la nouvelle alliance, qui n'appartient pas à cette vie, mais à la vie éternelle, ne s'est donc pas montré au monde avec le
cortége des biens terrestres. De là l'abaissement, la passion, les fouets, les crachats, les outrages, la croix, les plaies et la mort même, où le Christ a paru comme
vaincu et au pouvoir d'autrui ; c'était pour apprendre aux fidèle quelle récompense leur piété devait solliciter et espérer de celui dont ils étaient devenus les enfants; il
ne fallait pas qu'en servant Dieu ils se proposassent comme un noble but les félicités de la terre, et qu'ils méprisassent leur foi au point de l'estimer digne d'une telle
récompense. Aussi le Dieu tout-puissant, par une salutaire disposition de sa providence, a-t-il accordé même aux impies les biens de ce monde, de peur que les
bons ne les recherchent comme quelque chose d'un grand prix. Le psaume LXXII nous montre un homme qui se repent d'avoir, par un dérèglement de coeur, servi
Dieu pour cette récompense; cet homme, à la vue des impies comblés de ces sortes de biens, avait été troublé dans sa pensée et s'était demandé si Dieu s'occupait
des choses humaines; et comme l'autorité des saints qui appartiennent à Dieu l'empêchait de rester dans ce doute, il entreprit de pénétrer un aussi grand secret; ses
laborieux efforts n'y parvinrent qu'après qu'il fut entré dans le sanctuaire de Dieu et qu'il eut compris les fins dernières: c'est-à-dire après qu'ayant reçu l'Esprit-Saint il
eut appris à désirer ce qui était préférable et qu'il eut découvert quelle peine est réservée aux impies, même à ceux qui ont brillé dans le monde au milieu d'une félicité
passagère comme l’herbe. Lisez et méditez attentivement l'explication que je donnai de ce psaume LXXII, la veille de la solennité du bienheureux Cyprien.
301
 
14. C'est pourquoi- le Christ, Dieu et homme tout ensemble, qui par son immense miséricorde nous a montré, dans sa nature de serviteur, ce qu'il fallait mépriser
dans cette vie et ce qu'il fallait espérer dans l'autre ; le Christ voulut, à l'heure de sa passion, quand ses ennemis se croyaient triomphants et vainqueurs, prendre le
langage de notre infirmité, qui crucifiait en même temps notre vieil homme pour la destruction du corps du péché (1), et il dit
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » Et ceci est une de vos cinq questions. Ainsi commence le psaume XXI qui, si longtemps avant, a
prophétiquement annoncé la passion du Christ et la manifestation de la grâce par laquelle devaient s'opérer la conversion et la délivrance des fidèles.
15. Je parcourrai et j'exposerai ce psaume prophétique dont le Seigneur, suspendu à la croix, a prononcé le premier verset pour montrer qu'il se rapportait à lui;
vous comprendrez ainsi comment la grâce du Nouveau Testament n'était pas inconnue alors même qu'elle était cachée sous le voile de l'ancien. Car il est prononcé
au nom du Christ considéré comme serviteur et chargé de nos faiblesses, ainsi que le dit Isaïe dans ces paroles : « Il porte nos infirmités, et pour nous il est dans les
douleurs (2). » C'est le langage de notre infirmité, revêtue par notre chef, qu'on entend dans ce psaume . « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi « m'avez-vous abandonné
? » On est abandonné quand on n'est pas écouté dans ce qu'on demande. Ainsi lorsqu'accablé de la même faiblesse, Paul pria sans être exaucé, et fut en quelque
sorte délaissé, il entendit pourtant le Seigneur lui dire : « Ma grâce vous suffit, car la vertu s'achève dans la faiblesse. » Jésus prit pour lui-même ce langage; c'était le
langage de son propre corps, c'est-à-dire de son Eglise, qu'il devait faire passer du vieil homme à l'homme nouveau; c'était le langage de son infirmité humaine, à qui
devaient être refusés les biens de l'ancienne alliance, pour apprendre à souhaiter et à espérer les biens de l'alliance nouvelle.
16. Parmi ces biens de l'ancienne alliance, appartenant au vieil homme, on désire principalement la durée de cette vie; on veut la prolonger le plus longtemps qu'on
peut, car on ne peut la prolonger toujours. Tous savent que le jour de la mort arrivera, et cependant tous
 
1. Rom. VI, 6. — 2. Isaïe, LIII, 4.
 
ou presque tous s'efforcent de reculer ce jour, même ceux qui espèrent vivre plus heureuse ment après la mort; tant nous sommes sous l'empire de cette douce union
de l'âme et du corps ! Car jamais personne n'a haï sa propre chair (1) ; et c'est pourquoi l'âme ne veut pas, même pour un temps, se séparer de la faiblesse de sa
chair, quoiqu'elle espère, à la fin des siècles, la retrouver éternellement sans infirmité. C'est pourquoi l'homme pieux, soumis par l'intelligence à la loi de Dieu, mais
traînant par la chair les désirs de péché (2), auxquels l'Apôtre nous défend d'obéir, aspire à voir rompre ses liens pour être avec le Christ (3), il appréhende d'être
séparé de sa chair; si c'était possible, il ne voudrait pas en être dépouillé, mais en être comme revêtu par-dessus, afin que ce qui est mortel fût absorbé par la vie (4),
c'est-à-dire afin que le corps même passât, sans la mort, de son état infirme à l'immortalité.
17. Mais ces paroles, qui expriment le désir des jours humains et la durée de la vie, sont des paroles de péché; elles sont très-loin de ce salut que nous ne possédons
encore qu'en espérance, et dont il est écrit: « Nous avons été sauvés en espérance, mais l'espérance qui se voit n'est pas l'espérance (5). » C'est pourquoi, dans le
même psaume, après que le Christ a dit: « Mon Dieu, mon Dieu, regardez-moi; pourquoi m'avez-vous abandonné ? » il ajoute aussitôt : « Les paroles de mes péchés
sont loin de mon salut; » c'est-à-dire aces paroles sont de mes péchés et sont loin de ce salut que m'a promis la grâce, non pas de l'ancienne alliance, mais de la
nouvelle. On pourrait aussi rétablir dé la sorte ce passage : « Mon Dieu, mon Dieu, regardez-moi ; pourquoi m'avez-vous laissé si loin de mon salut? » comme si le
Psalmiste avait dit : en m'abandonnant, c'est-à-dire en ne m'exauçant pas, vous vous êtes éloigné de mon salut, savoir de mon salut de cette vie. Il y aurait alors un
autre sens dans « les paroles de mes péchés; » ce serait celui-ci : ce que j'ai dit, ce sont les paroles de mes péchés, parce que ce sont des paroles de désirs charnels.
18. Voilà ce que dit le Christ de la personne de son corps, qui est l'Eglise. Voilà ce qu'il dit de l'infirmité de la chair du péché, qu'il a personnifiée en celle qu'il a prise
en naissant d'une vierge, et où il n'a laissé que la ressemblance
 
1. Eph. V, 29. — 2. Rom, VII, 25. — 3. Philip. I, 23. — 3. II Cor, V, 4. — 4. Rom. VIII, 24.
 
302
 
de la chair du péché. Voilà ce que dit l'époux dans la personne de l'épouse, parce qu'il se l'est unie d'un manière mystérieuse. On lit dans Isaïe : « Le Seigneur m'a
attaché la couronne comme à l'époux et m'a paré comme l'épouse (1). » Ces mots : « Il m'a couronné et m'a paré, » sont comme prononcés par une même bouche,
et cependant nous savons que le Christ et l'Eglise c'est l'époux et l'épouse. Mais « ils seront deux dans une même chair. C'est un grand sacrement, dit l'Apôtre, dans
le Christ et dans l'Eglise (2); ils ne sont donc plus « deux, mais ils sont une même chair (3). » S'ils ont une même chair, leur voix est aussi la même. Faiblesse
humaine, pourquoi cherches-tu ici la voix du Verbe par lequel tout a été fait? Ecoute plutôt la voix de la chair qui a été faite comme toute chose, car « le Verbe s'est
fait chair et a habité parmi nous. » Ecoute plutôt la voix de celui qui guérit tes yeux pour les mettre en état de voir Dieu, qu'il a différé de te montrer. Mais il t'a
montré l'homme, il l'a offert pour être immolé, présenté pour être imité, élevé au ciel pour y être l'objet de ta foi, afin de guérir par cette foi l'oeil de l'âme et de la
rendre capable de voir Dieu. Pourquoi donc dédaignons-nous d'écouter la voix du corps parlant par la bouche du chef ? En lui souffrait l'Eglise quand il souffrait
pour l'Eglise, comme il souffrait lui-même dans l'Eglise lorsque l'Église souffrait pour lui. De même qu'en ces paroles: « Mon Dieu, etc., » vous entendez la voix de
l'Église souffrant dans le Christ, de même nous avons entendu la voix du Christ souffrant dans l'Église, lorsqu'il a dit : « Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous? »
19. Donc quand nous prions Dieu de nous accorder ou de nous conserver les biens temporels et qu'il ne nous écoute pas, il nous abandonne par cela même qu'il ne
nous exauce point; ruais il ne nous abandonne point pour des biens plus élevés et préférables, et dont il veut nous inspirer l'intelligence , le goût et le désir. Aussi le
Psalmiste continue : « J'ai crié vers vous le jour, vous ne m'exaucerez pas; » il ajoute : « et la nuit; » en sous-entendant : sans être exaucé. Mais voyez ces mots qui
suivent : « Et l'on ne me l'imputera point à folie. » C'est comme s'il disait : Vous ne m'exaucerez pas lorsque je crie vers vous pendant le jour, c'est-à-dire dans la
prospérité, pour que je continue à en jouir; et
 
1. LXI, 10. — 2. Eph. V, 31, 32. — 3. Matth. XIX, 6.
 
lorsque je crie vers vous durant la nuit, c’est-à-dire dans l'adversité, pour que je retrouve mes félicités perdues, vous ne permettrez pas que cela tourne à mon
aveuglement; mais plutôt vous m'apprendrez ce que je dois attendre , désirer et demander par la grâce de la nouvelle alliance. Car moi je crie pour que les biens
temporels ne me soient pas enlevés . « Mais vous habitez dans le lieu saint, vous la gloire d'Israël (1). » Je ne veux pas que vous abandonniez ma concupiscence, qui
me porte à chercher une félicité charnelle; mais elle est dans les impuretés du vieil homme, et vous, vous cherchez la pureté de l'homme nouveau; vous m'abandonnez
en ne pas écoutant ces désirs, parce que vous cherchez la charité pour y faire votre demeure : or la charité de Dieu se répand dans nos coeurs, mais c'est par
l'Esprit-Saint qui nous a été donné (2). Vous habitez donc dans le lieu saint, ô gloire d'Israël, ô gloire de ceux qui vous voient, parce que c'est en vous et non pas en
eux qu'ils se louent ! En effet qu'ont-ils qu'ils n'aient reçu (3)? Celui qui se glorifie ne doit se glorifier que dans le Seigneur (4).
20. Telle est la grâce de la nouvelle alliance. Car dans l'ancienne, lorsque vous recommandiez, ô mon Dieu, de ne demander et de n'attendre que de vous la félicité
même terrestre et temporelle, « c'est en vous que nos pères ont espéré; ils ont espéré, vous les avez délivrés. Ils ont crié vers vous, et ils ont été sauvés ; ils ont mis
en vous leur espérance et n'ont point été confondus (5). » Ces ancêtres qui vivaient au milieu de leurs ennemis, vous les avez comblés de richesses, vous les avez
délivrés, vous leur avez fait remporter des victoires glorieuses; et vous les avez préservés de nombreux dangers. A la placé de celui-ci qui allait être frappé, vous
avez substitué un bélier (6); vous avez arraché celui-là à sa pourriture, et vous lui avez rendu le double de ce qu'il avait perdu (7). L'un a été tiré par vous, vivant et
sans être touché, du milieu de lions affamés (8) ; d'autres, qui marchaient parmi les flammes, vous ont adressé des chants reconnaissants (9). Les juifs attendaient
pour le Christ quelque chose de pareil, afin de reconnaître si véritablement il était le Fils de Dieu. Il est dit en leur nom, dans le livre de la
 
1. Ps. XXI, 4. — 2. Rom. V, 5. —  3. I Cor. IV, 7. — 4. Ibid. 1,31. — 5. Ps. XXI, 5, 6. — 6. Gen. XXII, 13. — 7. Job. XLII, 10. — 8. Dan, XIV, 30-40. —
9. Ibid. III, 23-90.
 
303
 
Sagesse: « Condamnons-le à la mort la plus infâme : car on aura égard à ses discours.
S'il est le vrai Fils de Dieu, Dieu prendra soin de lui et le délivrera des mains de ses ennemis. Ils ont eu ces pensées, dit le livre sacré, et ils ont erré : leur malice les a
aveuglés (1). » Attentifs au temps de l'ancienne alliance et à la félicité temporelle que Dieu accorda à nos pères pour montrer que ces sortes de biens venaient aussi
de lui, ils ne virent pas que le temps était venu où l'on verrait dans le Christ que Dieu, qui donne même aux impies les biens terrestres, réserve aux justes les biens
éternels.
21. Après que le Psalmiste a dit : « Nos pères ont espéré en vous ; ils ont espéré et vous les avez délivrés; ils ont crié vers vous, et ils ont été sauvés; ils ont mis en
vous leur espérance et n'ont pas été confondus; » voyez ce qu'il ajoute : « Pour moi, je suis un ver, et non pas un homme. » Il semble que ceci ait été dit simplement
pour recommander l'humilité et pour laisser voir qu'aux yeux de ses persécuteurs il était quelque chose d'abject et de misérable; mais il faut prendre garde à la
hauteur des secrets et à la profondeur des mystères enfermés dans ces prophétiques paroles appliquées à un si grand Sauveur. D'après une habile interprétation de
nos devanciers (2), le Christ a voulu être désigné sous ce nom de ver, parce que le ver est formé sans union charnelle, comme le Christ est né d'une vierge. Mais
Job, en disant que c'est à peine si les créatures célestes sont pures devant Dieu, ajoute : « Combien l'homme sera-t-il moins pur, lui qui n'est que pourriture, combien
le sera-t-il moins le fils de l'homme qui n'est qu'un ver (3)! » Job emploie ici le mot de pourriture dans le sens de la mortalité, qui porte en elle-même cette nécessité
de mourir à laquelle le péché a condamné l'homme. Il compare le fils de l'homme au ver né de la pourriture et pourriture lui-même, pour signifier que né de la
mortalité il est mortel. C'est pourquoi sans écarter ni réprouver le sens des anciens docteurs, il en est un autre que Job nous invite à chercher dans ces paroles du
psaume ; il ne s'agit pas seulement de découvrir la signification de ces mots : « Moi je suis un ver, » mais de ces autres mots : « Et non pas un homme. »
 
1. Sag. II, 18-21.
2. Origène, homélie XV sur saint Luc, et saint Ambroise dans son commentaire sur le psaume XXI.
3. Job. XXV, 5, 6.
 
Selon ce que j'ai cité du livre de Job, c'est comme si le Christ avait dit . Mais moi je suis le fils de l'homme et non pas un homme. Ce n'est pas que le Christ ne soit
pas homme, lui dont l'Apôtre a dit : « Il y a un seul médiateur « entre Dieu et les hommes, c'est Jésus-Christ homme (1) ; » car tout fils de l'homme est homme; mais
ce sens se rapporte à celui qui a été homme sans être fils de l'homme, c'est-à-dire à Adam. Peut-être donc que ces mots
« Je suis un ver et non pas un homme, » c’est-à-dire : Je suis fils de l'homme et non pas un homme, veulent dire ceci : Moi je suis le Christ dans lequel tous trouvent
la vie, et non pas Adam dans lequel tous trouvent la mort (2).
22. Apprenez donc., ô hommes, par la grâce de la nouvelle alliance, à désirer la vie éternelle. Pourquoi demandez-vous comme un si grand bien que le Seigneur
vous délivre de la mort, comme furent délivrés vos pères, quand Dieu faisait voir que les félicités de la terre n'ont pas d'autre dispensateur que lui ? Ces félicités
appartiennent au vieil homme, lequel a commencé avec Adam. « Mais moi je suis un  ver et non pas un homme, » je suis le Christ et non pas Adam. Vous avez été
vieux par le vieil homme, soyez nouveaux par l'homme nouveau: vous avez été hommes par Adam, soyez par le Christ enfants des hommes. Ce n'est pas sans raison
que le Seigneur, dans sa bonté, se dit plus souvent dans l'Evangile fils de l'homme que l'homme (3); ce n'est pas sans raison qu'il est dit dans un autre psaume : «
Seigneur, vous sauverez les hommes et les bêtes; partout s'est étendue, ô mon Dieu, l'abondance de votre miséricorde (4) ! » Par vous ce salut est commun aux
hommes et aux bêtes. Mais les hommes nouveaux ont un autre salut qui les sépare des animaux et qui appartient à la nouvelle alliance; ils l'ont entièrement; car il en
est- parlé dans la suite du même psaume : « Mais les enfants des hommes espéreront à l'ombre de vos ailes. Ils s'enivreront de l'abondance de votre maison, et vous
les abreuverez au torrent de vos délices. Car en vous est la source de la vie, et ce sera dans votre lumière que nous verrons la lumière (5). » En disant après: « Mais
les fils des hommes, » le Psalmiste semble faire une distinction entre les hommes et les enfants des hommes. Dans la félicité de ce salut, qui leur est commun avec
 
1. I Tim. II. 5. — 2. I Cor. XV, 22. — 3. Matth. XVII, 9, 12. — 4. Ps. XXXV, 7. — 5. Ps. XXXV, 7-10.
 
 
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les bêtes, il a voulu ne les appeler que les hommes, afin de montrer qu'ils appartenaient à ce premier homme par qui ont commencé la vétusté et la mort, et qui a été
homme sans être fils de l'homme. Quant à ceux qui espèrent une autre félicité et les ineffables délices de la source de la vie et la lumière de l'éternelle lumière,
l'Ecriture les appelle de ce nom que leur Seigneur s'est donné de préférence : elle appelle enfants des hommes plutôt que hommes, ces fidèles pour qui une telle grâce
s'est manifestée.
23. Ne croyez pas cependant que cette distinction entre les hommes et les enfants des hommes soit une règle qu'on doive suivre toujours; il faut avoir égard aux
circonstances et ne l'employer que pour expliquer le sens quand il est clair, le découvrir s'il est caché. Dans cet endroit du psaume XXI, la distinction n'est-elle pas
évidente? Le Prophète dit : « Nos pères ont espéré en vous, et vous les avez délivrés. Ils ont crié vers vous, et ils ont été sauvés; ils ont mis en vous leur espérance,
et ils n'ont pas été confondus; » puis il ajoute : « mais moi; » il ne dit pas : et moi ; il dit : « Mais moi. » Qu'est-il donc, celui qui se distingue de la sorte? « Mais moi,
je suis un ver, dit-il, et non pas un homme; » non pas un homme semblable à ceux que vous avez exaucés et délivrés, pour marquer le genre de félicité qui
appartenait à l'ancienne alliance et qui devait être le partage du vieil homme, lequel a commencé avec Adam : « Mais moi, je suis un ver; » c'est-à-dire je suis le fils
de l'homme, et non pas un homme comme Adam, qui ne fut pas fils de l'homme.
24. Voilà pourquoi on lit ensuite : « Je suis l'opprobre des hommes et le mépris du peuple. Tous ceux qui me regardaient m'insultaient; l'injure est partie de leurs
lèvres , ils ont hoché la tête. Il a espéré en Dieu; que Dieu le délivre, qu'il le sauve, s'il l'aime. » Voilà ce que les juifs ont dit, non pas seulement de coeur, mais de
bouche; ils se moquaient du Christ que Dieu ne délivrait pas, et ne croyaient pas ce qui devait arriver. Cette délivrance s'est accomplie, non pas comme ils se
l'imaginaient, mais de la façon qui convenait au Fils de l'Homme, dans lequel devait se manifester l'espérance de l'éternelle vie appartenant à la nouvelle alliance; et
voyant qu'elle n'arrivait pas , ils insultaient au Christ comme à un vaincu, parce qu'ils appartenaient à l'ancienne alliance et à l'homme en qui tous meurent, et non point
au Fils de l'Homme en qui tous seront vivifiés. Car l'homme s'est donné la mort, à lui et au Fils de l'Homme; mais le Fils de l'Homme, opprobre des hommes et
mépris du peuple jusqu'à la mort, a donné la vie à l'homme en mourant et en ressuscitant. Il a voulu souffrir en présence de ses ennemis pour qu'ils le regardassent
comme abandonné, et par là il laissait éclater la grâce de la nouvelle alliance qui devait nous apprendre à chercher une autre félicité : nous l'avons maintenant en
espérance, mais plus tard nous l'aurons dans la claire vision. « Tant que nous sommes dans le corps, dit l'Apôtre, nous voyageons loin du Seigneur; nous marchons
avec la foi et non dans la claire vision (1). » C'est donc maintenant l'espérance, alors ce sera la réalité.
25. Enfin le Christ n'a pas voulu montrer à des étrangers, mais aux siens, sa résurrection qui ne devait pas tarder longtemps comme la nôtre , afin que son exemple
devint le fondement de notre espérance : quand je parle d'étrangers, je n'ai pas en vue la nature, mais le vice qui est toujours contre la nature. Le Christ est donc
mort en présence des hommes, mais il est ressuscité en présence des enfants des hommes ; parce que la mort appartient à l'homme et la résurrection au Fils de
l'Homme: comme tous meurent en Adam, tous seront vivifiés dans le Christ. Afin d'exciter ses fidèles à mépriser la félicité temporelle pour celle qui est éternelle, il a
subi, les persécutions et les cruautés et s'est livré aux mains de ceux qui se moquaient orgueilleusement de lui comme d'un vaincu. En tirant son corps du tombeau, en
le faisant voir et toucher à ses disciples, en l'élevant au ciel devant eux, il les a édifiés et leur a donné la preuve évidente de ce qu'ils devaient attendre et annoncer.
Mais, quant à ceux qui lui avaient fait souffrir tant de maux jusqu'à la mort et qui se vantaient d'avoir triomphé de sa faiblesse, le Sauveur les a laissés dans cette
opinion, afin que quiconque parmi eux voudrait obtenir le salut éternel, crût à sa résurrection sur le témoignage de ses disciples : les disciples avaient vu leur Maître
ressuscité, ils annonçaient le prodige en le confirmant par des miracles, et, en témoignage de la vérité, ils ne craignirent pas de souffrir les mêmes tourments que le
Christ lui-même.
 
1. II Cor. V, 6, 7.
 
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26. C'est pourquoi Jacques, un des apôtres du Sauveur , exhortant dans son épître les fidèles qui étaient encore retenus en cette vie après la passion et la
résurrection du Christ; distinguait l'ancienne et la nouvelle alliance et disait : « Vous avez entendu parler de la patience de Job, et vous avez vu la fin du Seigneur (1).
» Il ne voulait pas que la patience des fidèles à supporter les maux du temps fût uniquement inspirée par l'espérance de recouvrer ce que recouvra Job (2). Car Job
fut guéri de sa plaie et de sa pourriture, et Dieu lui rendit le double de tout ce qu'il avait perdit. Ici est encouragée la foi de la résurrection Dieu rendit à Job, non pas
le double de ses enfants, mais autant qu'il en avait perdus, et la signification des nouveaux-nés était la résurrection future de ceux de ses enfants qu'il avait vu mourir :
en joignant les nouveaux-nés à ceux que la résurrection devait lui rendre, Job retrouvait le double, même dans ses enfants. Pour nous empêcher donc d'aspirer à de
telles récompenses au milieu des maux du temps, saint Jacques ne dit pas : Vous avez entendu parler de la patience et de la fin de Job, mais : « Vous avez- entendu
parler de la patience de Job et vous avez vu la fin du Seigneur. » C'est comme s'il avait dit : Supportez les maux du temps comme Job; mais, pour prix de cette
patience, n'espérez pas les biens temporels qui furent rendus à Job avec surcroît; espérez plutôt les biens éternels qui ont devancé tous les autres dans le Seigneur.
Job était donc de ces pères qui crièrent vers le Seigneur et furent sauvés. Quand le Christ dit
« Mais moi, » il montre assez quel genre de salut il a voulu leur accorder; c'est dans ce genre de salut qu'il a été lui-même abandonné. Ce n'est pas que ces pères
soient demeurés étrangers au salut éternel, mais ce salut était un bien caché qui devait se révéler dans le Christ. Il y a en effet dans l'ancienne alliance un voile que le
passage au Christ fera disparaître; ainsi, à l'heure de son crucifiement, le voile du temple se déchira (3) pour figurer ce qu'a dit l'Apôtre sur le voile de l'ancienne
alliance « qui est ôté dans le Christ (4). »
27. Car il y eut parmi ces pères des exemples, rares il est vrai, mais des exemples de patience jusqu'à la mort, depuis le sang d'Abel jusqu'au sang de Zacharie (3);
et le Seigneur
 
1. Jacq. V, 11. — 2. Job. XLII, 10. — 3. Matth. XXVII , 51. — 4. II Cor. III, 14. — 5. Luc. XI, 51.
 
 
Jésus dit de leur sang qu'il sera redemandé à ceux qui auront persisté dans l'iniquité de leurs pères coupables de ces meurtres. Il s'est rencontré et il se rencontre
encore dans la nouvelle alliance des fidèles en grand nombre qui sont riches même des biens temporels; ils éprouvent en cela la bonté et la miséricorde de Dieu,
observant toutefois à cet égard les prescriptions de l'Apôtre qui a été dispensateur de la nouvelle alliance : « Ne pas s'enorgueillir, ne pas mettre sa confiance dans
les richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant qui nous donne tout en abondance pour en jouir; il faut que les riches soient bienfaisants, qu'ils soient riches en
bonnes oeuvres , qu'ils donnent aisément, qu'ils fassent part de leurs biens, qu'ils se préparent un trésor qui soit un bon fondement pour l'avenir, afin d'obtenir la
véritable vie (1) : » une vie comme celle qui s'est manifestée non-seulement dans l'esprit, mais dans la chair du Christ après sa résurrection, et non pas une vie comme
celle que les juifs lui arrachèrent lorsque, Dieu le laissant en leur pouvoir, il parut abandonné et qu'il s'écria : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous
abandonné? » Par là il représentait ses martyrs ; ceux-ci n'auraient pas voulu mourir selon ces paroles adressées à Pierre, quand il lui fut annoncé par quelle mort il
glorifierait Dieu : « Un autre vous ceindra et vous conduira où vous ne voudrez pas aller (2); » et à cause de cela ils semblaient, pour un temps, abandonnés de leur
Dieu puisqu'il ne voulait pas leur accorder ce qu'ils demandaient; ils avaient aussi au fond de leur âme le sentiment de piété qu'exprima le Seigneur aux approches de
sa passion, représentant les martyrs dans sa divine personne : « Mais, ô mon Père ! que votre volonté soit faite et non pas la mienne (3). »
28. Qui donc, si ce n'est notre chef lui-même, a dû nous montrer le premier pour quelle vie nous sommes chrétiens? Aussi Jésus ne dit pas : Mon Dieu, mon Dieu,
vous m'avez abandonné ; mais il nous avertit d'en chercher la raison lorsqu'il ajoute : « Pourquoi m'avez-vous abandonné? c'est-à-dire : à cause de quoi? pour quel
motif? Assurément il y avait quelque motif, et un motif assez grand, pour que Noé fût sauvé du déluge, Loth du feu du ciel, Isaac du glaive suspendu,
 
1. I Tim. VI, 17, 19. — 2. Jean, XXI, 18. — 3. Matth. XXVI, 39.
 
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Joseph des accusations d'une femme et de la prison, Moïse des Egyptiens, Raab de la ruine d'une ville, Suzanne ;de faux témoins, Daniel des lions, les trois hommes
des flammes; il y a eu également un motif pour que d'autres pères qui ont crié vers Dieu aient été sauvés, et que Dieu n'ait pas délivré le Christ des mains des Juifs et
qu'il l'ait laissé jusqu'à la mort au pouvoir de ses ennemis. Pourquoi cela? pourquoi ces desseins de Dieu si ce n'est à cause de cette parole du même psaume : « Que
cela ne me soit pas imputé à folie, » c'est-à-dire à mon corps, à mon Eglise, aux moindres de ceux qui m'appartiennent? Car il est dit dans l'Evangile : « Quand vous
l'avez fait pour l'un de mes plus petits, vous l'avez fait pour moi (1). » Il a donc été dit : « Que cela ne me soit pas imputé à folie, » comme il a été dit « Vous l'avez
fait pour moi; » et ces mots . « Pourquoi m'avez-vous abandonné? » ont le même sens que ceux-ci : « Qui vous reçoit me reçoit, qui vous méprise me méprise (2). »
Ce n'est donc pas pour que cela nous soit imputé à folie, mais pour nous apprendre que nous ne devons pas être chrétiens en vue de cette vie où parfois Dieu nous
abandonne jusqu'à la mort aux mains de nos ennemis, mais en vue de la vie éternelle : voilà ce que nous enseigne l'exemple de Celui dont le nom est devenu le nôtre.
29. Ainsi est-il arrivé; et pourtant beaucoup de gens ne veulent être chrétiens que pour jouir de la félicité de cette vie, et quand cette félicité leur manque, ils cessent
de l'être. Que serait-ce donc si un si grand exemple ne nous avait été donné dans la personne de notre chef, pour nous apprendre à mépriser les choses de la terre
en vue des choses du ciel et à tenir nos regards attachés, non pas sur les choses visibles, mais sur les invisibles? Car ce qui se voit est temporel, mais ce qui ne se
voit pas est éternel (3). C'est nous que le Christ a daigné représenter par ce langage. Comment, en ce qui le touche, aurait-il voulu être délivré de cette heure de
mort, puisque c'est pour elle qu'il était venu (4)? Et comment aurait-il pu parler comme un homme à qui arrive le contraire de ce qu'il veut, lui qui avait le pouvoir de
quitter la vie et de la reprendre , lui à qui personne ne l'ôtait, mais qui la quittait et la reprenait, comme il l'a dit dans l'Evangile (5)? Certainement
 
1. Matth. XXV, 40. — 2. Luc, X,16. — 3. II Cor. IV, 18. — 4. Jean, XII. — 5. Ibid. X, 18.
 
c'est nous qui lui étions présents quand le Christ prononçait ces paroles, et le chef parlait pour son corps : il y avait une unité de langage là où il y avait parfaite union.
30. Faites attention, dans la suite du psaume, à cette prière: « Parce que vous m'avez tiré des entrailles de ma mère, vous avez été mon espérance depuis que j'ai
commencé à sucer ses mamelles. Dès son sein je me suis jeté entre vos mains; vous êtes mon Dieu depuis que j'ai quitté les entrailles de ma mère (1). » C'est comme
s'il avait dit : Vous m'avez fait passer d'une chose à une autre pour que vous soyez mon bien, au lieu des biens terrestres de cette mortalité que j'ai prise dans le sein
de ma mère, dont j'ai sucé les mamelles. Car c'est là l'état du vieil homme d'où vous m'avez tiré; et ces biens de la naissance charnelle ce sont les biens d'où je me
suis détourné pour mettre en vous seul mon espérance. Et « dès son sein, » c'est-à-dire depuis que j'ai commencé à jouir de ces biens dans le sein de ma mère, « je
me suis jeté entre vos mains, » c'est-à-dire en passant à vous, en me donnant tout à vous. C'est,pour cela que « depuis que j'ai quitté les entrailles de ma mère, »
c'est-à-dire depuis que j'ai connu les biens de cette mortelle vie que j'ai prise dans le sein maternel, « vous êtes « mon Dieu, » afin que ce soit vous qui soyez mon
bien. Cette manière de parler est comme celle-ci par exemple : De la terre je suis venu habiter le ciel, c'est-à-dire j'ai passé de là ici: et c'est ainsi que nous avons été
transformés en Jésus-Christ, nous qui changeons de vie par la grâce de la nouvelle alliance, en passant de la vie du vieil homme à celle du nouveau. C'est ce que le
Christ a montré par le mystère de sa passion et de sa résurrection, en changeant sa chair mortelle en corps immortel, et non en faisant passer sa vie à un état
nouveau; n'ayant jamais été impie, elle n'a pu aller de l'impiété à la piété.
31. Il est pourtant des commentateurs qui ont rapporté à notre chef lui-même ces paroles: « Vous êtes mon Dieu depuis que j'ai été tiré « du sein de ma mère, »
parce que le Père est son Dieu en tant qu'il est homme sous la forme d'un serviteur et non pas en tant qu'il est égal au Père dans la forme de Dieu (2). En disant «
Vous êtes mon Dieu depuis que j'ai été tiré du sein de ma mère, » c'est donc comme si
 
1. Ps. XXI, 10, II.
2. Saint Ambroise, livre Ier, sur la Foi, chap. VI.
 
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le Sauveur disait : Depuis que j'ai été fait homme, vous êtes mon Dieu. Mais que signifient ces mots : « Vous m'avez tiré des entrailles de ma mère », si on les entend
de Jésus né d'une vierge? Est-ce que Dieu ne tire pas les autres hommes du sein de leur mère, lui dont la Providence comprend tout ce qui naît? A-t-il voulu marquer
le miraculeux enfantement d'une vierge, et annoncer que Dieu lui-même a fait ce prodige pour que personne ne refuse d'y croire? Qu'est-ce donc aussi que ce
passage : « Vous êtes mon espérance depuis que j'ai commencé à sucer les mamelles de ma mère? » Comment l'appliquer encore au chef même de l'Eglise ? Est-ce
que son espérance en Dieu date du jour où il a sucé les mamelles de sa mère et n'a pas commencé auparavant? Car il ne faut pas entendre ici une autre espérance
que celle d'être ressuscité d'entre les morts, puisque tout ceci est dit par rapport à l'incarnation. Ou bien, comme la fécondité des mamelles des femmes se prépare,
dit-on, dès le moment de la conception, peut-être que ces mots : « depuis la mamelle » équivalent à ceci : Depuis que j'ai pris une chair pour laquelle j'espérais
l'immortalité; de sorte que le Christ n'avait rien à espérer lorsqu'il était dans la forme de Dieu, où nul changement en mieux n'est possible; et que son espérance datait
de la première heure où il avait pris une chair, laquelle devait passer de la mort à l'immortalité.
32. Mais ces paroles : « Je me suis jeté entre vos mains dès le sein de ma mère, » j'ignore comment on peut les appliquer à notre chef. Est-ce que, même dans le
sein maternel, il n'était pas en ce Dieu dans lequel nous avons la vie, le mouvement et l'être'? Est-ce que l'âme raisonnable de cet enfant n'aurait commencé à espérer
en Dieu, que depuis sa naissance? Faut-il croire par hasard qu'une âme raisonnable ne lui a été donnée qu'après être sorti du sein de sa mère, et que cette âme lui
manquait avant qu'il eût vu le jour, et comme cette âme, que le corps ne devait recevoir qu'après la naissance, était unie à Dieu, faut-il croire que ce soit selon la chair
que ces paroles aient été écrites : « Je me suis jeté entre vos mains, au sortir du sein de ma mère; » et que le sens soit celui-ci : j'ai reçu au sortir du sein de ma mère,
l'âme qui vous était unie? Mais qui serait assez téméraire pour soutenir
 
1. Act. XVII, 28.
 
cette opinion, lorsque l'origine de l'âme est cachée en de telles profondeurs que mieux vaut la chercher toujours tant que nous sommes dans cette vie, que de jamais
présumer l'avoir trouvée? Nous avons dit, au contraire, comment ces paroles pouvaient être entendues de notre nature transformée en celle du Christ. S'il arrive que
quelqu'un ait pu ou puisse découvrir quelque chose de meilleur, nous ne méconnaissons aucun génie et nous ne portons envie à aucune doctrine.
33. Ces mots : « Pourquoi m'avez-vous abandonné ? » voyez comme ils s'éclairent de ces autres paroles: « Ne vous éloignez pas de moi, parce que l'affliction est
proche ! » Comment Dieu a-t-il délaissé le Christ qui lui dit : Ne vous éloignez pas de moi ? si ce n'est parce qu'il a abandonné la félicité passagère de la vie du, vieil
homme; et le Christ prie Dieu de ne pas s'éloigner et de lui laisser l'espérance de l'éternelle vie. Mais pourquoi ces mots
« Mon affliction est proche? » La Passion du Sauveur n'était pas éloignée, et c'est au milieu de cette passion même qu'il prononce les paroles prophétiques de ce
psaume; car il en doit prononcer encore ces mots clairement écrits dans l'Evangile : « Ils ont partagé entre eux mes vêtements, et ils ont tiré  ma robe au sort (1); » ce
qui arriva tandis que le Sauveur était suspendu à la croix. Pourquoi donc «cette affliction qui est proche, » quand le Sauveur parle au milieu même de sa Passion? Ce
qu'il faut comprendre, c'est que quand la chair est dans les douleurs et les peines, l'âme soutient un grand combat de patience où elle a besoin de travailler et de prier
pour ne pas succomber. Rien n'est plus près de l'âme que sa chair; aussi tout grand et parfait contempteur de ce monde ne souffre pas lorsqu'il ne souffre pas dans
sa chair. Il a sa raison qui veille, lorsqu'il perd des biens extérieurs qui sont si loin du coeur d'un sage sans passion; il ne se met. pas en peine de ce qu'il souffre parce
qu'il ne souffre rien. Mais quand il perd les principaux biens du corps, la santé et la vie, l'affliction menace les biens de l'âme, par lesquels il règne sur son propre
corps. Y a-t-il une raison assez forte pour le préserver de la douleur si on le déchire ou si on lui brûle le corps? Telle est l'union du corps avec l'âme, que celle-ci
souffre nécessairement quand l'autre souffre.
34. Telle fut aussi la marche que suivit le
 
1. Matth. XXVII, 35.
 
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démon quand il voulut nuire à ce grand homme qu'il avait demandé à tenter; il reçut d'abord la puissance sur ses biens extérieurs l'enlèvement et la perte de ces biens
trouvèrent Job inébranlable; il disait : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; il a été fait comme il a plu au Seigneur : que le nom du Seigneur soit béni (1) ». Le
démon alors demanda de le tourmenter dans sa chair; son dessein dans ce combat était de lui enlever les biens les plus proches, les biens du corps. Si Job
succombait après les avoir perdus, et tournait son cœur contre [lieu, il perdrait aussi les biens de l'âme, et c'était là que voulait en venir le tentateur; il s'en approchait
davantage en épuisant sa rage contre le corps. Dans cette grande épreuve, où l'affliction était proche des biens de l'âme, Job, malgré le caractère prophétique de
beaucoup de ses paroles, tint un langage différent de celui qu'il faisait entendre quand il ne s'agissait que de la perte des biens extérieurs : parmi ces biens ravis il ne
comptait pas ses enfants, non perdus, mais envoyés en avant.
33. C'est donc l'âme du martyr, représenté par Jésus-Christ, qui crie, lorsque déjà elle commence à souffrir dans la chair. Elle dit à Dieu qui l'abandonne dans la
terrestre félicité, mais avec qui elle demeure dans l'espérance de l'éternelle vie: « Ne vous éloignez pas de moi parce que mon affliction est proche: » ce n'est ni dans
mon champ, ni dans mon or, ni dans mon troupeau, ni dans mes maisons et mes murailles, ni dans la perte de mes enfants; c'est dans ma chair, à laquelle je suis uni, à
laquelle je suis lié; je ne puis pas ne pas sentir ce qu'elle sent; je suis serré d'aussi près que je puisse l'être pour que ma patience m'abandonne. « Ne vous éloignez
pas de moi, parce que je n'ai personne qui vienne à mon secours: » ni ami, ni parent, ni louange humaine, ni souvenir d'un plaisir passé, ni rien de ce qui a coutume
d'étayer, les croulantes félicités de la terre, ni même la vigueur humaine qui est en moi; car si vous vous éloignez, que devient la force de l'homme?. L'homme n'est
quelque chose que parce que vous vous souvenez de lui.
36. « Des veaux m'ont entouré en grand nombre; » cela s'entend du bas peuple. « Des taureaux gras m'ont attaqué; » cela s'entend des orgueilleux et des riches,
chefs du peuple.
 
1. Job. I, 21.
 
« Ils ont ouvert contre moi leur bouche, » « criant :  Crucifiez. le, crucifiez-le (1) ! » Ils étaient « comme un lion ravissant et rugissant; » car, après avoir saisi le Christ,
ils l'ont entraîné chez le gouverneur, et ils ont rugi en demandant sa mort. « J'ai été répandu comme de l'eau: » comme pour faire tomber les persécuteurs qui se
précipitaient sur moi. « Tous -nies os ont été dispersés: » que sont les os sinon les soutiens du corps? Or, le corps du Christ, c'est l'Eglise : et quels sont les soutiens
de l'Eglise, sinon les apôtres qui, ailleurs, en sont appelés les colonnes s? Les apôtres se dispersèrent quand on conduisait leur Maître à la croix, après qu'il eut
souffert et qu'il fut mort. « Mon cœur s'est fondu comme de la cire au milieu de mes entrailles.» Il est difficile de trouver comment ceci petit se rapporter à notre chef,
qui a été le Sauveur de son propre corps. II faut un bien grand effroi pour que le cœur de l'homme se fonde comme de la cire: comment un sentiment pareil se
serait-il rencontré en celui qui avait le pouvoir de quitter et de reprendre la vie? Mais, certainement, ou bien le Christ a représenté les infirmités des siens, soit de
ceux qui ont peur de la mort, comme Pierre lui-même qui renia coup sur coup son Maître après des assurances si présomptueuses, soit de ceux qu'une tristesse
salutaire accable, comme ce même Pierre quand il pleura amèrement; car la tristesse fait connue fondre le coeur; et c'est pourquoi on l'appelle, dit-on, ??p? (3) en
grec. Ou bien le Christ a voulu nous faire entendre ici quelque chose de mystérieux et de profond, et nous désigner sous le nom de son cœur ses divines Ecritures;
c'est là qu'était caché ce qui s'est révélé, quand par sa passion, il a accompli les prophéties; son avènement, sa naissance, sa passion, sa résurrection, sa glorification
sont comme autant de points de ses Ecritures qui ont eu leur solution; qui ne comprend ces choses dans les prophètes, lorsqu'elles sont entrées même dans l'esprit de
la multitude charnelle? Peut-être le Christ la désigne-t-il par ses entrailles: il lui donne ainsi dans son corps, qui est l'Eglise, la place du ventre, à cause de la
grossièreté de ses penchants. Ou bien si ce mot d'entrailles convient davantage aux personnes intérieures, on en conclura que l'intelligence des Ecritures appartient
surtout à ceux qui sont les plus par
 
1. Luc, XXIII, 21. — 2. Gal. II, 9.
3. ??p?, viendrait-il de ??e?? qui signifie résoudre, détruire?
 
309
 
faits: le coeur du Christ, c'est-à-dire ses Ecritures, qui renferment ses desseins éternels, se fond comme de la cire au milieu d'eux, dans leurs pensées; il se fond en ce
sens qu'il est ouvert, pénétré, développé par la ferveur de l'esprit.
37. « Ma force s'est affermie comme de la terre cuite au feu. » Le vase de terre est affermi par le feu; ainsi la force du corps du Christ n'est pas comme une paille
que le feu consume, mais elle s'accroît par la souffrance comme le vase de terre s'endurcit dans le feu. L'Ecriture dit ailleurs : « La fournaise éprouve les vases du
potier, et l'affliction éprouve les justes (1). » « Ma langue s'est attachée à mon palais. » Ce verset peut signifier le silence marqué par un autre prophète: « Il est
demeuré sans voix comme l'agneau devant celui qui le tond (2). » Mais si nous entendons par la voix du Christ ceux dont il se sert pour annoncer son Evangile, nous
dirons qu'ils s'attachent à son palais quand ils ne s'écartent pas de ses préceptes.
38. Ce qui suit : « Et vous m'avez conduit dans la poussière de la mort, » comment l'appliquer à notre chef, dont le corps ressuscité le troisième jour n'est pas tombé
en poussière? Les apôtres, dans leur explication de ce passage d'un autre psaume : « Vous ne permettrez pas que votre Saint soit livré à la corruption (3), » ont
reconnu que le corps du Sauveur, si promptement ressuscité, n'avait pas été corrompu (4). Le Christ dit également dans un autre psaume : «  A quoi servira l'effusion
de mon sang, si je tombe dans la corruption? La poussière chaulera-t-elle vos louanges et publiera-t-elle votre vérité (5)?» Le Christ veut dire que si, une fois mort, il
était devenu en poussière comme les autres, et si la résurrection de sa chair avait été différée jusqu'à la fin des temps, son sang aurait coulé sans profit : sa mort
n'aurait servi à rien, et la vérité de Dieu qui avait annoncé sa prompte résurrection n'aurait pas été annoncée. Que veut-il donc dire de lui dans ce passage: « Et vous
m'avez conduit dans la poussière de la mort? » Nous devons entendre ici son corps qui est l'Eglise: ceux qui, dans le sein de l'Eglise, sont morts ou meurent pour le
nom du Christ, ne ressuscitent pas aussitôt que lui, mais ils sont conduits dans la poussière de la mort en attendant le temps de la résurrection
 
1. Ecclési. XXVII, 6. — 2. Isaïe, LIII, 7. —  3. Ps. XV, 10. — 4. Ps. XV, 10; Act. II, 24-32. — 5. Ps. XXIX, 11, 12.
 
 marqué par l'Evangile : « L'heure viendra où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et se lèveront (1). » Peut-être aussi, dans la pensée du Christ,
la poussière de la mort est une figure qui désigne les juifs eux-mêmes, aux mains desquels il a été livré; car il est écrit: « Il n'en est pas ainsi des impies; non, il n'en est
pas ainsi; mais ils seront comme la poussière que le vent chasse sur la face de la terre (2). »
39. « Des chiens m'ont environné en grand nombre; une réunion de méchants m'a as« siégé. » Ceux qu'il a désignés sous le nom de poussière de la mort, le Christ les
désigne peut-être ici sous la dénomination de chiens nombreux et de méchants rassemblés; il les appellerait des chiens parce. qu'ils aboient contre ceux qui ne leur
font aucun mal et qu'ils n'ont pas coutume de voir. Mais ce qui suit est comme un récit même de l'Evangile; c'est le crucifiement du Sauveur: « Ils ont percé mes
mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os. Ils m'ont considéré et regardé.» En effet, ses pieds et ses mains ont été percés de clous, et quand son corps a été
étendu sur la croix, on a en quelque sorte compté ses os. On l'a considéré et regardé pour savoir ce qui allait lui arriver, pour savoir si Elie viendrait le délivrer (3).
40. Le verset qui suit n'a pas besoin d'explication : « Ils ont partagé entre eux mes vêtements, et ont tiré ma robe au sort. » Les paroles qui viennent après sont une
prière soit du chef, c'est-à-dire de l’homme médiateur, soit du corps, c'est-à-dire de l'Eglise, que le Christ appelle son unique. « Mais vous, Seigneur, dit-il,
n'éloignez pas de moi votre secours. » Ceci appartient à sa propre chair, dont la résurrection n'a pas été renvoyée à des temps lointains comme la résurrection des
autres morts. « Soyez attentif à ma défense, » de peur que les ennemis ne me fassent du mal; ils croient pouvoir quelque chose parce qu'ils frappent de mort une
chair mortelle. Mais les ennemis ne font aucun mal si, avec la grâce de Dieu, ceux qu'ils frappent ne fléchissent pas et ne consentent point au mal. C'est ainsi
qu'ailleurs il a été prophétisé que « la terre a été livrée aux mains des impies: » ce qui s'entend de la chair terrestre.
41. « Délivrez mon âme de la framée (4). » La
 
1. Jean, V, 28. — 2. Ps. I, 4. — 3. Matth. XXVI, 49.— 4 Quoique, dans notre langue, la framée désigne particulièrement l'arme des anciens Germains, nous ne
trouvons pas d'autre mot pour traduire ici le mot du texte : Framea. Le mot épée ne convient point. Framea est une sorte d'épée. Ce n'est pas ce qu'on appelle une
épée.
 
310
 
framée est une épée; le Christ n'a pas péri par un fer semblable, mais par la croix; ce n'est pas une épée, mais une lance qui a ouvert son côté. La framée désigne
donc ici métaphoriquement la langue des ennemis, comme il est dit dans un autre psaume: « Et leur langue est comme une épée tranchante (1). » La langue des
méchants ayant triomphé en ce qui touche sa chair, le Christ prie que nul mal ne soit fait à son âme: « Délivrez mon âme de la  framée. » Si on l'applique à notre chef,
cette prière est bien moins une supplication que la prédiction figurée d'une chose future. Ou bien le mot de framée est employé à cause des persécutions violentes
que l'Eglise devait souffrir, car c'est surtout avec la framée qu'on a fait mourir les martyrs; le Christ prie donc pour leurs âmes, afin qu'ils ne craignent pas ceux qui
tuent le corps, mais ne peuvent tuer l'âme (2), et afin qu'ils ne consentent pas aux choses défendues. Peut-être encore appelle-t-il du nom de framée la langue des
ennemis qui les ont persécutés, et veut que son âme, c'est-à-dire l'âme de son corps, l'âme de ses saints, en soit délivrée.
42. « Délivrez mon unique de la fureur du chien ; » il ne peut s'agir ici que de l'Eglise. Le Christ désigne le monde sous le nom de chien, parce qu'il aboie, sans autre
raison que l'habitude, contre la vérité à laquelle il n'est pas accoutumé. Tel est le naturel des chiens qu'ils n'aboient pas contre les gens, bons ou mauvais, qu'ils ont
coutume de voir; mais ils s'irritent contre les personnes qu'ils ne connaissent pas, même quand elles ne leur font aucun mal. « La fureur du chien » représente la
puissance du monde. C'est aussi sous la figure d'un lion qu'a été représenté le monde dans son attaque future contre l'Eglise : « Sauvez-moi de la gueule du lion. » De
là cette parole du livre des Proverbes : « Il n'y a pas de différence entre les menaces du roi et la colère du lion (3). » Cependant l'apôtre Pierre compare le démon au
lion rugissant et cherchant tout autour qui il dévorera (4). Voulant montrer les superbes de ce monde comme les ennemis des humbles chrétiens, il ajoute : « Et
délivrez ma faiblesse des cornes des licornes. » Les licornes représentent les orgueilleux qui détestent d'être mêlés avec le
 
1. Ps. LVI, 5. — 2. Matth. X, 28. — 3. Prov. XIX, 12. — 4. Pierre, V, 8.
 
reste des hommes : tout orgueilleux, autant qu'il est en lui, désire être seul à s'élever.
43. Voyez maintenant quel fruit le Christ a recueilli, soit pour n'avoir pas été écouté, mais délaissé en ce qui touche la félicité de la terre, et afin de nous apprendre ce
que nous devons désirer par la grâce de la nouvelle alliance, soit pour avoir été exaucé quand il a demandé à Dieu de ne pas s'éloigner de lui, après lui avoir dit : «
Pourquoi m'avez-vous abandonné ? » car il y aurait ici contradiction s'il ne fallait pas attacher à chacun de ces passages un sens différent. Ecoutez donc avec
l'attention la plus forte, comprenez avec tout votre esprit la grande chose que je vais vous dire aussi bien que je le pourrai, ou plutôt autant que me l'inspirera celui qui
nous exauce, en Jésus-Christ, en tant qu'il est homme médiateur entre Dieu et nous, et avec Jésus-Christ en tant qu'il est Dieu, égal à Dieu, et « assez puissant pour
faire, selon les paroles de l'Apôtre; au delà de ce que nous demandons et comprenons (1); » voyez dans ce psaume la grâce de la nouvelle alliance; voyez quel est le
fruit de cet abandon, de cette tribulation, de cette prière, quelles insinuations et quelles leçons éclatantes en découlent; voyez ce qui a été prophétisé bien avant que
l’accomplissement en parût sous nos yeux : « Je raconterai votre nom à mes frères, dit le Christ, je vous chanterai au milieu de l'Eglise (2). » Les frères sont ceux
dont il parle dans l'Evangile : « Allez, et dites à mes frères (3) » cette Eglise est celle que le Christ a appelée son unique, la seule catholique qui se répand et se
multiplie sur toute la terre, qui croît et s'étend jusqu'aux nations les plus éloignées : de là ces paroles de l'Evangile : « Et cet Evangile sera  annoncé dans le monde
entier pour servir de témoignage à toutes les nations, et ensuite la fin viendra (4). »
44. « Je chanterai : » C'est ce cantique nouveau dont il est dit dans un autre psaume: « Chantez au Seigneur un cantique nouveau, que toute la terre le lui chante (5). »
Vous avez ici quel cantique doit être chanté et au milieu de quelle Eglise. C'est un cantique nouveau, et l'Eglise qui le chantera c'est toute la terre. Car il chante en
nous lui-même, lui par la grâce de qui nous chantons. Comme dit l’Apôtre : « Est-ce que vous voulez éprouver la
 
1. Ephés. III, 20. — 2. Ps. XXI, 23. — 3. Jean, XX, 17. — 4. Matth. XXIV, 14. — 2. Ps. XCV, 1.
 
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puissance du Christ qui parle en moi (1) ? » Le milieu de l'Eglise s'entend de l'éclat et du retentissement, parce que plus les choses se font ouvertement, plus on dit
qu'elles se font au milieu du monde : ce milieu peut s'entendre aussi des personnes intérieures de l'Eglise, parce que l'intérieur c'est le milieu. Car tout homme qui a
des chants sur les lèvres ne chante pas « le cantique nouveau, » mais celui-là seul qui le chante comme le dit l'Apôtre : « Chantant et psalmodiant du fond de vos
cœurs à la gloire du Seigneur. (2) » Elle est intérieure cette joie qui fait chanter et retentir dans le coeur les louanges de Dieu; cette voix de la louange célèbre le Dieu
qu'il faut aimer pour lui-même de tout cœur, de toute âme, de tout esprit, et qui embrasé celui qui l'aime par la grâce de son Saint-Esprit; car qu'est-ce que c'est que
le cantique nouveau, sinon la louange de Dieu ?
45. La suite du psaume nous le montre avec plus d'évidence. Après avoir dit : « Je raconterai votre nom à mes frères, parce que personne n'a jamais vu Dieu et que
c'est le Fils unique qui est dans le sein du Père qui nous l'annonce lui-même (3), et après avoir ajouté
« Je vous chanterai au milieu de l'Eglise, » le Christ nous fait voir aussitôt comment il chante, c'est-à-dire il nous apprend qu'il chante en nous à mesure que nous
avançons dans la connaissance de ce nom qu'il a raconté à ses frères, et qu'il chante en. nous les louanges de Dieu : « O vous qui craignez le Seigneur, dit-il, louez-le
! » Mais qui loue avec vérité, si ce n'est celui qui aime avec sincérité? C'est donc comme si le Christ avait dit : Vous qui craignez le Seigneur, aimez-le. En effet, «le
Seigneur a dit à l'homme : voilà que la piété est la sagesse (4). » Or la piété c'est le culte de Dieu, et l'on n'adore Dieu qu'eu l'aimant. La souveraine et vraie sagesse
est donc dans ce premier précepte : «,Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur, et de toute votre âme (5); » c'est pourquoi la sagesse est l'amour de
Dieu. Cet amour n'est répandu dans nos coeurs que par le Saint-Esprit qui nous a été donné (6). Or la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse (7),
et on ne craint plus quand on aime; car la parfaite charité chasse la crainte (8). Ainsi donc la crainte qui
 
1. II Cor. XIII, 3. — 2. Ephés. V, 19. — 3. Jean. I, 18. — 4. Job. XXVIII, 28, selon les Septante. — 5. Matth. XXII, 37. — 6. Rom. V, 5. — 7. Ps, CX, 18. —
8. Jean, IV, 18.
 
nous est d'abord inspirée détruit l'habitude des oeuvres mauvaises et réserve la place à l'amour : elle s'en va quand l'amour arrive pour s'établir en maître dans le
coeur de l'homme.
46. Donc, « ô vous qui craignez le Seigneur, louez-le ! » adorez Dieu, non pas d'un culte servile, mais d'un culte libre; apprenez à aimer celui que vous craignez, et
vous pourrez louer l'objet de votre saint amour. Les hommes de l'ancienne alliance, craignant Dieu à cause de la lettre qui épouvante et qui tue, et n'ayant pas
encore. l'Esprit qui vivifie (1), couraient au temple pour offrir des sacrifices; le sang qu'ils répandaient était une figure de celui par lequel nous avons été rachetés,
mais ils l'ignoraient lorsqu'ils immolaient des victimes. Maintenant que nous sommes dans la grâce de la nouvelle alliance, « ô vous qui craignez le Seigneur, louez-le !
» Lui-même dans un autre psaume, annonçant d'autres sacrifices à la place de ceux qui étaient offerts comme une figure de l'avenir, il a dit : « Je ne recevrai plus de
taureaux de votre main, ni de boucs de vos troupeaux. » Et peu après, afin de montrer le sacrifice de la nouvelle alliance, après la cessation de ces premiers
sacrifices, « immolez à Dieu, dit-il, le sacrifice de louange, et rendez vos voeux au Très-Haut. » Et à la fin du même psaume : « Le sacrifice de louange me glorifiera;
là est la voie par laquelle je montrerai à l'homme mon salut (2). » Le salut de Dieu c'est le Christ, que le vieillard Siméon reconnut en esprit quand le Sauveur était
encore enfant; il le prit entre ses bras, et dit . « Maintenant, Seigneur, vous laisserez mourir en paix votre serviteur, selon votre parole, parce que mes yeux ont vu
votre salut (3). »
47. Donc, « ô vous qui craignez le Seigneur, louez-le! que toute la race de Jacob le glorifie. » Ce n'est pas sans motif que le Christ ne s'est pas contenté de dire : « la
race de Jacob; » et qu'il a ajouté : « toute la race;» il craignait qu'on n'appliquât ces paroles qu'à ceux d'entre les juifs qui devaient croire. Car la race de Jacob est la
même que celle d'Abraham; or ce n'est pas seulement aux juifs fidèles, mais à tous ceux qui croient en Jésus-Christ que l'Apôtre adresse ces mots : « Vous êtes la
race d'Abraham, héritiers selon la promesse (4).» Car le même Apôtre nous a fait voir une figure
 
1. II Cor. III, 6. — 2. Ps. XCIX, 9, 14, 23. — 3. Luc, 29, 30. — 4. Gal, III, 29.
 
312
 
de la nouvelle alliance dans ce passage de l'Ecriture : « C'est en Isaac que sera ta postérité (1); » et non en Ismaël, le fils de la servante. Ecrivant aux Galates, il
montre une figure allégorique des deux alliances dans les deux fils d'Abraham, l'un esclave, l'autre libre, et dans les deux femmes, l'une esclave, l'autre qui ne l'était
pas (2). Aussi dit-il ailleurs : « Ce et ne sont pas les enfants de la chair qui sont enfants de Dieu; ce sont les enfants de la promesse qui sont réputés de la race
d'Abraham. Car la parole de la promesse est celle-ci : Je viendrai à ce temps-là, et Sara aura un fils (3). »
48. Ce serait trop long d'expliquer en détail pourquoi les enfants de la promesse, appartenant à Isaac, appartiennent à la grâce de la nouvelle alliance. J'en dirai
cependant un mot; vous en retirerez d'autant plus de fruit que vous le méditerez avec plus de piété. Dieu ne promet pas tout ce qu'il prédit; car, dans sa prescience
universelle, il prédit ce, qu'il ne fait pas lui-même. Il prédit donc les péchés des hommes qu'il- peut prévoir et qu'il ne fait pas. Mais il promet ce qu'il doit faire
lui-même; le bien s'entend, pas le mal. Car, qui promet le mal? Quant au mal que Dieu réserve aux méchants, ce ne sont pas des péchés, mais des châtiments qui
sont promis; et toutefois, c'est bien plus une menace qu'une promesse. Dieu donne et prévoit tout; il prédit les péchés, il menace des supplices, il promet les bienfaits
les enfants de la promesse sont donc les enfants du bienfait. C'est la grâce qui se donne gratuitement, non point en considération de notre mérite, mais par pure
bonté. C'est pourquoi nous en rendons grâces au Seigneur notre Dieu; c'est le grand mystère du sacrifice de la nouvelle alliance. Où, quand et comment est-il offert?
c'est ce que vous apprendrez lorsque vous serez baptisé (4).
49. On lit ensuite : « Que toute la race d'Israël le craigne.» Ce n'est pas un petit mystère que les deux noms de Jacob et d'Israël donnés à un même homme ; mais
tout ne peut pas être dit dans un seul livre; celui-ci est déjà avancé, et nous n'avons pas touché encore aux trois autres questions : les ténèbres extérieures, la
 
1. Rom. IX, 7. — 2. Gal. IV, 22-24. — 3. Rom. IX, 8 ; Gen. XVIII, 10. — Nous citons le texte de ce passage parce qu'il est une précieuse et évidente désignation
du saint sacrifice de la messe. — « Quod est a magnum sacramentum in sacrificio Novi Testamenti. quod ubi, et quando, et quomodo offeratur, cum fueris
baptizatus, invenies. » Le sacrement de l'Eucharistie restait caché aux cathécumènes.
 
 
largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur dont parle l'Apôtre; et les dix vierges de la parabole évangélique. Ce que le Christ la nommé plus haut toute la race
de Jacob, » il l'appelle maintenant : « toute la race d'Israël. » Mais pourquoi ci-dessus l'invite-t-il à glorifier le Seigneur, et ici l'invite-t-il à le craindre? La glorification
se rapporte à la louange, dont il avait dit : « Vous qui craignez le Seigneur, louez-le; » et je me suis déjà longuement arrêté sur ce passage. Là est l'amour ou la
charité de Dieu, qui, dans sa perfection, chasse la crainte. Pourquoi de nouveau : « Que toute la race d'Israël le craigne? » « Car vous n'avez pas reçu, dit l'Apôtre,
un esprit de servitude qui vous fasse retomber dans la crainte (1). » Mais le même Apôtre recommande la crainte à l'olivier sauvage enté sur l'olivier franc,
c'est-à-dire aux nations qui ont été ajoutées à la descendance d'Abraham, d'Isaac et de Jacob pour qu'elles deviennent elles-mêmes Israël, c'est-à-dire pour qu'elles
appartiennent à la race d'Abraham (2).
50. Cette greffe de l'olivier sauvage, à la place des branches naturelles retranchées pour leur infidèle orgueil, le Seigneur l'a aussi prédite dans l'Evangile; à l'occasion
du centurion qui était gentil et qui crut en lui : « En vérité, je vous le dis, je n'ai pas trouvé autant de foi en Israël; » et il ajouta: «C'est pourquoi je vous dis qu'il en
viendra beaucoup d'Orient et d'Occident, et ils seront assis avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux mais les enfants du royaume iront dans les
ténèbres extérieures; c'est là qu'il y aura pleurs et grincements de dents. » Le Seigneur fait entendre que l'olivier sauvage sera enté à cause de sou humilité, car le
centurion lui avait dit : « Je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison; mais dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri (3) ; » et que les branches
naturelles seront retranchées à cause de leur orgueil, c'est-à-dire parce qu'ignorant la justice de Dieu et voulant établir leur propre justice, ils ne se sont pas soumis à
la justice de bien (4). Car de ces hommes enflés d'un vain orgueil, il a été dit qu'ils iront dans les ténèbres extérieures : se vantant d'être de la race d'Abraham, ils
n'ont pas voulu devenir les enfants d'Abraham pour être les enfants de la promesse. Ils n'ont pas reçu la foi de la nouvelle
 
1. Rom. VIII, 15. — 2. Rom. XI, 17. — 3. Matth. VIII, 8-12.
 
 
313
 
alliance où éclate la justice de Dieu et ont voulu établir leur propre justice. Ce qui veut
dire que, confiants dans leurs mérites et dans leurs oeuvres, ils ont dédaigné d'être les enfants de la promesse, c'est-à-dire enfants de la grâce, enfants de la
miséricorde; car celui qui se glorifie, doit se glorifier dans le Seigneur (1), croire en ce Dieu qui justifie l'impie, c'est-à-dire qui fait d'un impie un homme pieux afin que
sa foi lui soit comptée pour justice (2), et qu'en lui s'accomplisse, non pas ce que réclamait son mérite, mais ce que la bonté du Seigneur a promis.
51. L'Apôtre ayant donc affaire à ceux qui, par la grâce, étaient entés sur l'olivier franc, s'exprime ainsi : « Tu dis : Les branches naturelles ont été brisées pour que je
sois enté à leur place. C'est bien; elles ont été brisées à cause de leur incrédulité. Pour toi, demeure ferme par la foi ; garde-toi de t'élever, mais crains (3). » C'est un
bienfait de Dieu, ton mérite n'y est pour rien; l'Apôtre le dit ailleurs : « C'est la grâce qui vous a sauvés par la foi; et ceci ne vient pas de vous, car c'est un don de
Dieu, ni des oeuvres, de peur que nul ne s'en glorifie. Car nous sommes son ouvrage, créés en Jésus-Christ, pour les bonnes oeuvres que Dieu a préparées afin que
nous y marchions (4). » D tas cette manière de comprendre la grâce se trouve la crainte dont il est dit : « Garde-toi de t'élever, mais crains. » Cette crainte est
différente de la crainte servile que chasse la charité; l'une, c'est la peur de tomber dans les supplices réservés par la justice de Dieu, l'autre, c'est la peur de perdre la
grâce de ses dons.
52. J'ai déjà cité ce que dit l'Apôtre aux fidèles qui appartiennent à la nouvelle alliance : « Vous n'avez pas reçu un esprit de servitude qui vous fasse retomber dans
la crainte; mais vous avez reçu l'esprit de l'adoption des enfants, dans lequel nous crions : Père, père (5) : » c'est-à-dire afin que nous ayons la foi qui opère par
l'amour (6), moins en craignant la peine qu'en aimant la justice. Cependant comme l'âme ne devient juste que par la participation à quelqu'un de meilleur qui « justifie
l'impie » (car qu'a-t-elle qu'elle n'ait reçu?), elle ne doit pas s'attribuer ce qui est de Dieu et s'en glorifier comme si elle ne l'avait pas reçu (7). C'est pour cela qu'il lui
 
1. Rom. X, 3. — 2. I Cor. I, 31. — 3. Rom. XI, 19, 20. — 4. Ephés. II, 8, 9, 10. — 5.Rom. VIII, 15. — 6. Gal, V, 6. — 7. I Cor., IV, 7.
 
a été dit; « Garde-toi de t'élever, mais crains. » Et cette crainte est recommandée à ceux-là mêmes qui, vivant de la foi, sont les héritiers de la nouvelle alliance et
appelés à la liberté. Car s'élever, c'est s'enorgueillir; ce qui résulte clairement de cet autre passage de l'Apôtre : « N'aspirez pas à ce qui est élevé, « mais consentez à
ce qui est humble (1). » En disant : consentez à ce qui est humble, il indique clairement que par ceux qui s'élèvent il n'entend que les orgueilleux.
53. On ne craint donc plus dès qu'on aime, puisque la charité parfaite chasse la crainte; c'est cette crainte servile que la seule terreur des peines, et non l'amour de la
justice, éloigne du mal ; la charité la chasse , car la charité n'aime pas le péché, dût-il rester impuni; ce n'est pas cette crainte qui fait appréhender à l'âme de perdre la
grâce même par laquelle le péché lui déplaît, et qui ne veut pas que Dieu l'abandonne, lors même que nul supplice vengeur ne l'attendrait au bout. Cette crainte est
chaste; la charité ne la rejette pas, elle la recherche, car il a été écrit; « La crainte du Seigneur est chaste, elle demeure dans tous les siècles (2). » Le Psalmiste ne
dirait pas qu'elle demeure s'il n'en connaissait une autre qui ne demeure pas. Et c'est avec raison qu'il a dit qu'elle est chaste; car elle se mêle à l'amour par lequel
s'unit à Dieu l'âme qui dit dans un autre psaume : « Vous avez perdu quiconque se souille en s'éloignant de vous; mais, pour moi, je trouve mon bien à m'attacher à
Dieu (3). » L'épouse qui porte un coeur adultère, lors même que la crainte de son mari l'empêche de commettre le mal, devient criminelle par la volonté, quoiqu'elle
ne le soit point par le fait. Tels ne sont pas les sentiments de la femme fidèle; elle craint son mari, mais chastement. L'une redoute l'arrivée d'un mari indigné, l'autre
l'éloignement d'un mari offensé; car la présence de l'époux pèse à celle qui n'aime pas, mais l'absence pèse à celle qui aime. Que tous ceux de la race d'Israël
craignent Dieu, mais de cette crainte chaste qui demeure dans tous les siècles. Qu'ils craignent celui qu'ils aiment, non point en se laissant aller à d'orgueilleux désirs,
mais en pratiquant l'humilité; qu'ils opèrent leur salut avec crainte et tremblement. Car c'est
 
1. Rom. XII, 16.
2. Ps. XVIII, 10.
3. Ps. LXXII, 27, 28.
 
314
 
Dieu qui opère en eux et le vouloir et le faire, selon sa bonne volonté':
54. Voilà la justice de Dieu, voilà ce que Dieu donne à l'homme, lorsqu'il justifie l'impie. Les juifs superbes, ignorant cette justice et voulant établir la leur propre, ne
se sont pas soumis à la justice de Dieu (2); c'est à cause de cet orgueil qu'ils sont rejetés, afin que l'humble olivier sauvage soit enté à leur place. Et ceux-là iront dans
les ténèbres plus extérieures, qui forment le sujet d'une de vos questions, pendant que beaucoup d'élus, venus d'Orient et d'Occident, seront placés dans le royaume
des cieux avec Abraham, Isaac et Jacob (3). Ils sont dès à présent dans des ténèbres extérieures, où l'on peut espérer qu'ils s'amenderont; s'ils dédaignent le retour
à la vérité, ils iront dans des ténèbres plus extérieures où il n'y a plus de place pour le repentir : « Parce que Dieu est la lumière et en lui il n'y a pas de ténèbres (4); »
mais il est la lumière du coeur et non pas de nos yeux de chair; cette lumière n'est pas comme celle qui nous éclaire visiblement, quoiqu'on puisse lavoir aussi; mais
d'une bien autre manière, d'une manière bien différente. Car de quels mots se servir pour expliquer quelle sorte de lumière est la charité? Comment s'en faire une idée
avec toutes ces choses qui tiennent aux sens? Croirons-nous que la charité n'est peut-être pas une lumière? Ecoutez l'apôtre Jean; c'est lui qui a dit ce que j'ai cité
tout à l'heure : « Parce que Dieu est la lumière, et en lui il n'y a pas de ténèbres (5) ; et il a dit encore : « Dieu est charité (6). » Si donc Dieu est lumière et si Dieu est
charité, la charité est certainement cette lumière même, répandue dans les coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné (7). Le même apôtre dit: « Celui qui hait
son frère est encore dans les ténèbres (8). » Ce sont là les ténèbres dans lesquelles le diable et ses anges se sont précipités par leur extrême orgueil. Car la charité
n'est pas jalouse et ne s'enfle pas s, elle est sans envie parce qu'elle est sans orgueil; dès que l'orgueil paraît, la jalousie le suit, car l'orgueil est le père de l'envie.
55. Le diable donc et ses anges, détournés de la lumière et du feu de la charité, et ayant grandement marché dans l'orgueil et l'envie, ont été comme engourdis dans
une dureté de
 
1. Philip. II, 12, 13. — 2. Rom. X. 3. — 3. Matth, VIII, 12, 11. —  4. Jean, I, 5. — 5. Ibid. — 6. Ibid. IV, 8. — 7. Rom. V, 5. — 8. Jean, II, 11. — 9. I Cor.
XIII, 4.
 
glace. C'est pourquoi ils sont représentés sous la figure de l'aquilon. Aussi quand le démon s'étendait sur le genre humain, la grâce du Sauveur était prophétisée dans
le Cantique des Cantiques : « Lève-toi, aquilon, viens, vent du midi, souffle dans mon jardin, et les parfums s'exhaleront (1) ». Lève-toi, toi qui t'es précipité sur le
monde, toi qui le tiens sous ton empire et qui pèses sur lui; lève-toi, pour que ceux dont tu opprimais les âmes soient soulagés de ton poids. « Et viens, vent du midi;
» par là l'épouse invoque l'Esprit de grâce, qui souffle du côté du midi comme d'un point chaud et lumineux, afin que les parfums coulent. De là ces mots de l'Apôtre :
« Nous sommes la bonne odeur du Christ en tout lieu (2). » Il est dit aussi dans un psaume : « Faites cesser, Seigneur, notre captivité, comme le vent du midi change
en torrent les neiges amoncelées (3); » le démon, comme un vent du nord, retenait ces âmes captives; elles s'étaient refroidies dans l'iniquité et s'étaient gelées en
quelque sorte. L'Evangile nous dit en effet : « Parce que l'iniquité abondera, la charité de plusieurs se refroidira (4). » Mais, au souffle du vent du midi, la glace se
fond, les torrents coulent, c'est-à-dire que, les péchés étant remis, les peuples courent vers le Christ parla charité. Ailleurs encore il est écrit : « Vos péchés se
fondront comme la glace en un jour doux et serein (5).»
56. La créature raisonnable, ange ou homme, a donc été ainsi faite, qu'elle ne peut pas être elle-même son propre bonheur; elle devient heureuse si, dans sa
changeante nature, elle se tourne vers le bien qui rte change pas; si elle s'en éloigne, elle est misérable. Son vice, c'est de s'en éloigner; sa vertu, de se tourner vers lui.
Notre nature n'est donc pas mauvaise en soi, parce que toute créature raisonnable a la vie de l'esprit; même quand elle est privée de ce bien dont la participation la
rend heureuse, c'est-à-dire lors même qu'elle est vicieuse, elle reste meilleure que ce qu'il y a de plus admirable dans les corps, meilleure que la lumière qui se fait
sentir aux yeux de la chair, parce qu'elle est elle-même un corps; mais la nature incorporelle est au-dessus de tout corps, quel qu'il puisse être; ce n'est point par sa
masse, car la masse appartient aux corps seuls, mais par une certaine force qui la rend capable de
 
1. Cant. IV, 16. — 2. II Cor. II, 15. — 3. Ps. CXXV, 4. — 4. Matth. XXIV, 12. — 5. Ecclési. III, 17.
 
315
 
monter à des hauteurs où ne sauraient jamais parvenir toutes les images que l'âme tire des sens. Mais de même que les corps inférieurs, comme la terre, l'eau et
même l'air, deviennent meilleurs en participant à un corps supérieur, c'est-à-dire lorsque la lumière les éclaire et que la chaleur les échauffe; ainsi les créatures
incorporelles, douées de raison, deviennent meilleures en participant à leur Créateur, lorsqu'elles s'unissent à lui par une pure et sainte charité; si elles en sont
complètement séparées, elles se couvrent de ténèbres et s'endurcissent en quelque sorte.
57. Les hommes infidèles sont donc ténèbres; ceux que la loi ramène à Dieu deviennent lumière par un certain rayonnement que la vérité leur apporte. Si par un
heureux progrès ils passent de la foi à la claire vision, de façon a mériter de voir ce qu'ils croient, autant qu'un si grand bien puisse être vu, ils recevront une parfaite
image de Dieu ; c'est à eux que l'Apôtre a dit : « Vous étiez autrefois ténèbres : vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur (1). » Le diable et ses anges sont des
ténèbres plus extérieures que les hommes infidèles, car ils sont plus éloignés de l'amour de Dieu et plus avancés dans l'opiniâtreté de leur orgueil. Et comme le Christ,
au dernier jugement, dira à ceux qu'il rejettera à sa gauche : « Allez dans le feu éternel qui a été préparé au diable et à ses anges (2); » ces malheureux, associés aux
esprits malins et damnés avec eux, iront dans les ténèbres plus extérieures, c’est-à-dire qu'ils seront en communauté de châtiment avec le diable et ses anges. C'est le
contraire de ce qui est dit au bon serviteur : « Entrez dans la joie de votre Seigneur (3) : » plus les ténèbres des damnés sont extérieures, plus est intérieure la lumière
des élus. Il ne faudrait point, par de vaines imaginations, se représenter ces êtres comme dans des lieux
il n'appartient qu'à des corps d'occuper des espaces. Or , l'esprit de vie n'est pas un corps, ni l'âme raisonnable, encore moins Dieu, le créateur généreux et le juste
ordonnateur de tout. Lorsqu'on dit que ces êtres s'approchent ou s'éloignent, entrent ou sortent, c'est par rapport aux volontés et aux affections.
58. Mais parce qu'un châtiment est réservé à ceux qui se plaisent dans les oeuvres mauvaises, c'est-à-dire dans les oeuvres de ténèbres, le Seigneur, après avoir
parlé des ténèbres
 
1. Ephés. V, 8. — 2. Matth. XXV, 41. — 3. Ibid. 23.
 
plus extérieures, ajoute « que là il y aura pleur et grincement de dents. » Dès lors ceux qui sont devenus ténèbres par l'infidélité et l'injustice, ne peuvent plus croire
follement qu'ils retrouveront leurs jouissances criminelles dans l'Éternelle damnation : c'est de leur pleine volonté qu'ils auront usé injustement des biens de cette vie;
c'est malgré eux qu'ils souffriront justement après leur mort. On peut aussi entendre, par les « ténèbres plus extérieures, » les peines corporelles, car le corps est
l'extérieur de l'âme ; les maux de l'âme qui l'éloignent de la lumière de la charité et lui font chercher son plaisir dans les péchés, sont alors les ténèbres extérieures;
mais les maux que le corps souffrira éternellement sont « les ténèbres plus extérieures, » les seules qui soient redoutées par ceux que retient la crainte servile. Car s'ils
pouvaient toujours se rouler et s'enfoncer impunément dans ces ténèbres extérieures du péché, assurément ils ne voudraient jamais se tourner vers Dieu pour
s'éclairer de sa lumière et s'unir à lui par la charité, au sein de laquelle réside la crainte chaste dont la durée est éternelle. Cette crainte n'est pas un tourment pour
l'âme; elle ne fait que l'attacher plus fortement à ce bien dont la perte serait sa chute.
59. « Que toute la race d'Israël le craigne. » Et voyez pourquoi : « Parce qu'il n'a pas méprisé, ni dédaigné la prière du pauvre. » Le Christ appelle pauvre celui qui
est humble. De là vient cette autre parole : « Garde-toi de t'élever, mais crains. » Donc, que toute la race d'Israël le craigne, parce qu'il n'a pas méprisé la prière de
celui qui ne s'enorgueillit pas, mais qui craint. Ce passage peut aussi s'appliquer à notre chef; parce que le Sauveur lui-même, quoiqu'il fût riche, s'est fait pauvre pour
nous, afin de nous enrichir de sa pauvreté (1). Il s'est fait pauvre sous la forme de serviteur et c'est dans cet,abaissement qu'il a prié; car il s'est humilié sous cette
forme et s'est rendu obéissant jusqu'à la mort (2). Voyez donc ce qu'il dit : « Parce qu'il n'a pas méprisé, ni dédaigné la prière du pauvre et « qu'il n'a pas détourné
de moi sa face. » Mais que deviennent ces mots : « Pourquoi m'avez-vous abandonné; » si le Seigneur ne détourne pas sa face? Le sens vrai, c'est. que Dieu en nous
abandonnant ne nous abandonne pas lorsqu'il ne nous exauce pas pour les biens
 
1. II Cor. VIII, 9. — 2. Philip. II, 8.
 
316
 
temporels : par là il nous instruit, il nous fait comprendre le néant de ce qu'il nous enlève et la grandeur de ce qu'il nous offre. « Il n'a pas méprisé, ni dédaigné la
prière du pauvre, ni détourné de moi sa face : et lorsque je criai vers lui, il m'a exaucé. » Dieu a donc fait ce qui lui a été demandé un peu auparavant, lorsque le
Christ, dans sa prière, lui a dit : « Ne vous éloignez pas de moi. » Si Dieu l'a exaucé, il a accompli sa demande et ne s'est pas éloigné. Abandonné d'une manière, le
Christ ne l'a pas été d'une autre, pour nous apprendre de quel genre d'abandon nous devons surtout désirer d'être préservés.
60. « Mes louanges monteront vers vous. » Quel mal peuvent donc me faire ceux qui m'insultent comme un vaincu, en voyant que vous m'avez abandonné dans les
choses temporelles ? «Je confesserai votre gloire dans une grande assemblée : » elle ne sera pas comme la synagogue qui rit de la mort du délaissé, mais cette
grande assemblée sera. L’Eglise répandue au milieu de toutes les nations, et qui croit à la résurrection de celui qu'elle sait bien n'avoir pas été abandonné. C'est là
cette unique que le Christ demande de voir délivrée « de la fureur du chien ; » c'est d'elle qu'il a dit : « Je vous chanterai au milieu de l'Eglise. » Et maintenant : « Je
confesserai votre gloire : » dans ceux qui vous béniront, car il parle par leur bouche. La confession ne s'entend pas seulement des péchés, mais aussi de la louange de
Dieu ; le Sauveur l'a dit lui-même dans l'Evangile : « Je vous confesse, mon Père, Seigneur du ciel et de: la terre, parce que vous avez caché ces choses aux sages et
aux prudents, et que vous les avez révélées aux petits (1). » C'est pourquoi il continue : « Je vous rendrai mes voeux en présente de ceux qui vous craignent. Les
pauvres mangeront et seront rassasiés; et ceux qui craignent le Seigneur le loueront. » Ceux-ci sont les petits, dont le Sauveur a dit : « Et vous avez révélé ces choses
aux petits ; » ce sont ceux qui craignent Dieu, ce sont les pauvres, c'est-à-dire les humbles, dont le coeur ne s'élève pas; ils craignent de cette crainte chaste qui n'est
pas la terreur des peines, mais la conservation de la grâce.
61. Le Christ veut nous faire entendre par « ses vœux » le Sacrifice de son corps, qui est le Sacrement des fidèles. Après avoir dit : « Je
 
1. Matth. XII, 25.
 
rendrai mes voeux devant ceux qui le craignent, » il ajoute aussitôt : « les pauvres mangeront et seront rassasiés. » Car ils seront rassasiés du pain qui est descendu
du ciel; ils s'unissent au Christ, gardent sa paix et son amour et imitent son humilité; c'est pour cela qu'ils sont appelés « pauvres. » C'est surtout dans cette pauvreté
et cette satiété que les apôtres ont jeté tant d'éclat. « Et ceux qui « cherchent le Seigneur le loueront ; » ils comprennent qu'ils ne sont pas rassasiés en considération
de leurs mérites, mais par un pur effet de sa grâce. Ils le cherchent, parce qu'ils ne sont pas de ceux qui cherchent leurs intérêts au lieu des intérêts de Jésus-Christ
(1). Enfin, si ceux qui le louent subissent des tribulations temporelles ou même la mort, « leurs coeurs vivront dans les siècles des siècles. » Cette vie du coeur est
étrangère aux sens; elle se renferme dans le secret de la lumière intérieure, et n'est pas dans les ténèbres du dehors; elle est dans la fin de la loi, et non pas dans le
commencement du péché. Car la fin de la loi c'est la charité d'un coeur pur, d'une bonne conscience, d'une foi non feinte (2); la charité qui n'est ni jalouse ni
orgueilleuse (3), parce qu'elle ne s'élève pas, mais elle craint, et s’unit à Dieu par cette crainte chaste qui demeure dans tous les siècles. Mais le commencement de
tout péché c'est l'orgueil, l'orgueil qui a précipité irrévocablement le démon à l'extérieur, et l'a porte à renverser l'homme par envie en lui inspirant un orgueil
semblable au sien. C'est à cet homme qu'il est dit dans un endroit de l'Ecriture : « Pourquoi tant d'orgueil de la part de celui qui n'est que terre et cendre? Parce qu'il
a jeté son âme dans sa propre vie (4). » C'est-à-dire qu'il a comme relégué son âme dans sa propre et privée personne, dans ce moi solitaire où se comptait tout
orgueil.
62. Voilà pourquoi on dit de la charité, toujours plus occupée du bien commun que de son bien propre, qu'elle ne cherche pas ses intérêts (5). C'est de cette charité
que les cœurs vivent dans tous les siècles, rassasiés pour ainsi dire du pain céleste; c'est d'elle que Celui qui rassasie éternellement les âmes a dit lui-même : « Si vous
ne mangez pas ma chair et si vous ne buvez pas mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous (6). » C'est donc avec raison
 
1. Philip. II, 21. — 2. I Tim. I, 5. — 3. I Cor. VIII, 4. — 4. Ecclés. X, 15. — 5. I Cor. XIII, 5. — 6. Jean, VI, 54.
 
317
 
que les coeurs de ceux qui seront rassasiés vivront dans les siècles des siècles; car le Christ est la vie, il habite dans leurs coeurs, maintenant par la foi, plus tard par
la claire vision. A présent ils voient en énigme et comme dans un miroir, mais alors ils verront face à face (1). Ici-bas la charité s'exerce dans de bonnes oeuvres
d'amour, et cherche de tous côtés à secourir. c'est là sa largeur; elle supporte patiemment les adversités, et persévère dans la voie que lui a ouverte la vérité : c'est là
sa longueur; elle fait tout cela pour obtenir la vie éternelle qui lui est promise en haut: c'est sa hauteur; elle existe par une certaine force secrète, cette charité en
laquelle nous sommes comme « fondés et enracinés (2), » cette charité où on ne cherche pas à pénétrer les causes de la volonté de Dieu, dont la grâce nous sauve,
non selon le mérite de nos oeuvres, mais selon sa miséricorde (3); car il nous a, de sa propre volonté, engendrés par la parole de la vérité (4), et cette volonté
demeure dans le secret: c'est en présence de la profondeur de ce secret que l'Apôtre s'écrie, épouvanté: « O profondeur des richesses de la sagesse et de la science
de Dieu ! combien ses jugements sont insondables et ses voies incompréhensibles ! Car, qui a connu la pensée du Seigneur (5)? » Et voilà la profondeur. La hauteur
désigne à la fois ce qui est élevé et ce qui est profond; lorsqu'on emploie ce mot dans le sens de l'élévation, il marque la sublimité; lorsqu'on l'emploie dans le sens de
la profondeur, il marque la difficulté de pénétrer et de connaître. « Seigneur, que vos oeuvres sont belles! dit le Psalmiste, vos pensées sont infiniment profondes (6).
» Et encore: « Vos jugements sont comme un impénétrable abîme (7). » Ici donc se présente le passage de l'Apôtre qui fait une de vos questions: «Pour cette raison,
je fléchis les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de qui toute paternité tire son nom dans les cieux et sur la terre, afin que, selon ales richesses de
sa gloire, il vous fortifie puissamment par son Esprit; due le Christ habite dans l'homme intérieur par la foi qui anime vos coeurs, et qu'enracinés et fondés dans la
charité vous puissiez comprendre avec tous les saints quelle est la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur, et connaître l'incomparable grandeur de la science
 
1. I Cor, XIII, 12. — 2. Ephés. III, 17. — 3. Tit. III, 5. — 4. Jacq. I, 18.— 5. Rom. XI, 33, 34. — 6 Ps. XCI, 6. — 7. Ps. XXXV, 7.
 
de la charité du Christ, et que vous soyez remplis selon toute la plénitude de Dieu (1). »
63. Faites bien attention à toutes ces paroles. « Pour cette raison, dit l'Apôtre, je fléchis les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de qui toute
paternité tire son nom dans les cieux et sur la terre. » Vous demandez quelle est cette raison ; l'Apôtre l'avait déjà donnée: « C'est pourquoi je demande que vous ne
vous laissiez pas abattre à la vue de tout ce que je souffre pour vous. » Il leur souhaite donc de n'être pas affaiblis par les tribulations qu'il supportait pour eux, et à
cause de cela il fléchissait les genoux devant le Père. Et pour leur montrer d'où peut leur venir, la grâce de ne pas tomber dans la faiblesse, il ajoute : « Afin que,
selon les richesses de sa gloire, il vous fortifie puissamment par son Esprit. » Ce sont les richesses qui font dire à l'Apôtre : « O profondeur des richesses! » Là se
cachent les causes qui nous font dire, à nous qui n'avons rien mérité: qu'avons-nous que nous ne l'ayons reçu? L'Apôtre poursuit ainsi: «Afin que le Christ habite dans
l'homme intérieur par la foi qui anime vos coeurs. » C'est la vie des coeurs par laquelle nous vivons dans les siècles des siècles, depuis que la foi commence en nous
jusqu'à la claire vision où tout s'achève. « Afin qu'enracinés et fondés dans la charité, vous puissiez comprendre avec tous les saints. » Ceci marque la communion
d'une certaine république céleste et divine; les pauvres y sont rassasiés, parce qu'ils ne cherchent pas leurs intérêts, mais ceux de Jésus-Christ ; c'est-à-dire qu'ils ne
poursuivent pas leur bien privé, mais le bien commun où s'accomplit le salut de tous; car l'Apôtre a dit de ce pain qui rassasie les pauvres: « Nous ne sommes tous
ensemble qu'un seul. pain et un seul corps (2). » Que veut-il donc leur faire comprendre? C'est, je l'ai déjà dit, « la largeur» dans les bonnes oeuvres où la bonté est
poussée jusqu'à aimer les ennemis; « la longueur, » pour que les maux soient patiemment supportés en faveur de cette largeur de charité; « la hauteur, » pour qu'on
n'espère pas quelque chose de vain et de passager pour des oeuvres,auxquelles est réservée une récompense sublime et éternelle; quant à « la profondeur, » elle
touche au mystère de la grâce gratuite, cachée dans les secrets de la volonté de Dieu. C'est là que nous sommes enracinés,
 
1. Éphés. III, 14-19. — 2. I Cor. X, 17.
 
318
 
c'est là que nous sommes fondés: enracinés, parce que nous sommes un champ que Dieu cultive ; fondés, parce que nous sommes un édifice que Dieu bâtit. Car le
même Apôtre, dans un autre endroit, dit bien que tout ceci ne vient pas de l'homme: «Vous êtes la culture de Dieu, vous êtes l'édification de Dieu (1). » Tout cela se
fait lorsque, dans notre pèlerinage, la foi opère par l'amour. Mais dans le siècle futur la charité pleine et parfaite, délivrée de toute souffrance, n'aura plus à croire ce
qu'elle ne voit pas ni à espérer ce qu'elle ne possède point: elle contemplera à jamais la beauté immuable de la vérité; sa tranquille occupation, son occupation sans
fin sera de louer ce qu'elle aime et d'aimer ce qu'elle loue. C'est d'elle que l'Apôtre dit : « Connaître aussi l'incomparable science de la charité du Christ, afin que vous
soyez remplis selon toute la plénitude de Dieu. »
64. La figure de la croix nous est montrée dans ce mystère. Le Christ est mort parce qu'il l'a voulu et comme il l'a voulu; ce n'est pas sans motif qu'il a choisi ce genre
de supplice; c'est pour que la croix fût une image et un enseignement de cette largeur, de cette longueur, de cette hauteur et de cette profondeur. La largeur est
représentée par le bois posé en travers à la partie supérieure; elle désigne les bonnes oeuvres, parce que c'est là que les mains sont étendues. La longueur est
marquée par le bois que nous voyons s'étendre depuis cette partie transversale jusqu'à la terre; on y est debout en quelque façon, c'est-à-dire qu'on persiste et on
persévère: c'est le caractère de la longanimité. La hauteur est marquée par le haut du bois qui surmonte la partie transversale, où se montre la tête dû crucifié: c'est
l'attente sublime de ceux qui ont de saintes espérances. Enfin la portion du bois qui est plantée et ne se voit pas et qui forme comme un fond d'où tout s'élève, signifie
la profondeur de la grâce gratuite: que de génies se sont usés à pénétrer ce mystère et ont mérité qu'on leur dise enfin : « O homme, qui es-tu, pour répondre à Dieu
(2)? »
65. Les coeurs des pauvres rassasiés vivront donc dans les siècles des siècles; ces pauvres sont les humbles qui brûlent du feu de la charité et ne cherchent point leur
bien propre, mais mettent leur joie dans la société des saints. Cela s'est accompli d'abord dans les
 
1. I Cor. III, 9. — 2. Rom. IX, 20.
 
Apôtres. Mais voyez dans ce qui suit tout ce qu'ils ont conquis de peuples, en louant Dieu, c'est-à-dire en annonçant la grâce de Dieu, car il a été dit : « Ceux qui
cherchent le Seigneur le loueront. »
66. « Toutes les extrémités de la terre se souviendront du Seigneur et se convertiront à lui; et toutes les nations l'adoreront, parce que l'empire est au Seigneur, et il
dominera  sur les nations. » Cet insulté, ce crucifié, ce délaissé acquiert cet empire; à la fin il le remettra à Dieu son Père; ce ne sera pas pour le perdre, mais ce que
le Christ a semé dans la foi lorsqu'il est venu comme moins grand que son Père, il le conduira à cette claire vision où les élus reconnaîtront que le Sauveur, égal à son
Père, ne s'est jamais éloigné de lui. « Tous les riches de la terre ont mangé et ont adoré. » Par ces riches de la terre nous devons entendre les orgueilleux, si nous
avons eu raison d'entendre par les pauvres ces humbles dont il a été dit : « Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux : » car ce sont
eux qui sont doux, qui pleurent, qui ont faim et soif de la justice, qui sont. miséricordieux, purs de coeur, pacifiques, et qui souffrent persécution pour la justice : une
béatitude est attachée à chacune de ces désignations (1). Par les riches de la terre il faut donc entendre les orgueilleux. Ce n'est pas inutilement que la distinction a
été faite entre les pauvres, « qui mangeront et seront rassasiés,» et « tous les riches de la terre qui ont mangé et qui ont adoré; » car ceux-ci ont été conduits aussi à
la table du Christ, ils reçoivent son corps et son sang, mais ils l'adorent seulement; ils ne sont pas rassasiés par le Christ, parce qu'ils ne l'imitent pas; ils
mangent~celui qui s'est fait pauvre et ne veulent pas être pauvres comme lui, oubliant que le Christ a souffert pour nous et nous a laissé son exemple à suivre (2). Ces
riches méprisent l'abaissement où il s'est réduit, lorsqu'il s'est rendu obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix, et refusent de souffrir à son exemple, par orgueil
et non par grandeur, par faiblesse et non par force. Mais Dieu l'a ressuscité d'entre les morts et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, pour qu'au nom
de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers (3); le bruit de sa grandeur et la gloire de son nom
 
1. Matth. V, 3-12. — 2. I Pierre, II, 21. — 3. Philip. II, 8-10.
 
ont été répandus partout, et les riches de la terre viennent aussi à sa table; ils le mangent et l'adorent, sans se rassasier pourtant, parce qu'ils n'ont pas faim et soif de
justice : car ceux-là seuls seront rassasiés. 11 est vrai que la satiété parfaite ne se trouvera que dans l'éternelle vie', lorsqu'à la fin de ce pèlerinage nous aurons passé
de la foi à la claire vision, du miroir à la face, de l'énigme à la vérité manifeste. Toutefois on peut dire qu'on est rassasié par le Christ, lorsque, pour sa justice,
c'est-à-dire pour la participation du Verbe éternel, qu'on a commencé à goûter en commençant à croire, on méprise par la tempérance tous les biens du temps et on
supporte avec patience tous les maux de la vie.
67. Tels on vit des pécheurs et des publicains, parce que Dieu a choisi ce qu'il y a de plus bas en ce monde pour confondre ce qu'il y a de plus fort (1); il a été dit de
ceux-là : «Les pauvres mangeront et seront rassasiés. » Mais ils n'ont pas pu renfermer en eux cette satiété, et leur plénitude est devenue une immense louange pour
le Seigneur; embrasés du feu de la charité, ils ont prêché le Christ dont ils chantaient la gloire au lieu de la leur propre, et leur prédication a ébranlé le monde, afin que
toutes les extrémités de la terre se souvinssent du Seigneur et se convertissent à lui et que toutes les nations l'adorassent, « car l'empire est au Seigneur , et il
dominera sur les peuples. » Cette extension croissante de l'Eglise a conduit aussi les orgueilleux, c'est les riches de la terre, à la table du Christ; et quoiqu'ils ne soient
pas rassasiés, ils adorent. La prophétie du Psalmiste s'accomplit ici dans le même ordre qu'elle a marqué : « Tous ceux, ajoute-t-il, qui des tendent dans la terre
tomberont en sa présente : » c'est-à-dire que tous ceux qui aiment les biens de la terre ne monteront pas au ciel. Car ils ne font pas ce que dit l'Apôtre : « Si vous
êtes ressuscités avec le Christ, cherchez ce qui est là-haut où le Christ est assis à la droite du Père; goûtez les choses d'en-haut et non pas celles de la terre (2). »
Plus ils se croient heureux par la possession des biens d'ici-bas , plus ils descendent dans la terre, c'est-à-dire qu'ils s'abaissent vers ce qui est terrestre. Et voilà
pourquoi ils tombent devant Dieu; c'est-à-dire qu'ils tombent aux yeux de Dieu et non pas
 
1. I Cor. 1, 27. — 2. I Coloss. III, 1, 2.
 
aux yeux des hommes qui les croient très-élevés et très-grands.
68. « Et mon âme vivra pour lui. » Elle vivra pour lui et non pour elle, a la façon des orgueilleux qui mettent leur joie dans leur propre bien et par une vaine élévation
se séparent du bien commun de tous qui est Dieu. Prenons-y garde, et cherchons plutôt notre félicité dans le vrai bien, commun à tous, que dans le nôtre propre, «
afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux (1)» Le Christ s'est fait notre médiateur, afin de nous réconcilier
par l'humilité avec ce Dieu dont nous nous étions éloignés par un orgueil impie. Il n'a pas été dit seulement, comme je l'ai déjà rapporté : « L'orgueil est le
commencement de tout péché ; » mais il a été dit aussi dans la même Ecriture « Le commencement de l'orgueil de l'homme, c'est l'apostasie à l'égard de Dieu (2). »
Que chacun ne vive donc pas pour soi, mais pour le Christ; qu'il fasse la volonté du Christ, non la sienne, et qu'il demeure dans sa charité, comme le Sauveur fait
lui-même la volonté de son Père et demeure dans son amour. Il nous l'a dit dans l'Evangile par ses leçons et son exemple (3). Si donc lui, égal au Père dans la forme
de Dieu, mais descendu à la forme de serviteur pour notre salut, s'est attaché à faire, non sa volonté, mais celle de son Père; combien, à plus forte raison; méprisant
notre propre volonté; qui n'est que ténèbres, devons-nous monter vers cette commune lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde (4), pour que nous
soyons illuminés et que la honte ne soit pas sur notre face et que notre âme vive pour lui ! Car c'est de nous qu'il parle lorsqu'il ajoute : « Et ma race le servira; » car
celui qui répand la bonne semence est le Fils de l'Homme; or, la bonne semence ce sont les enfants du royaume.
69. Toutes les choses qui sont dites dans ce psaume ne regardaient pas le temps présent, mais les temps futurs , comme les choses mêmes l'ont montré ; aussi le
Psalmiste a voulu conclure en faisant voir qu'il ne s'occupait pas du présent ni du passé, mais qu'il prophétisait l'avenir : « La génération future, dit-il, sera annoncée
au Seigneur, et les cieux annonceront sa justice au peuple qui naîtra et que le Seigneur a fait. » Il ne dit pas : le
 
1. II Cor. V, 15. — 2. Ecclési. X, 15. — 3. Jean, XV, 10. — 4. Ibid. I , 9.
 
320
 
Seigneur sera annoncé à la génération qui doit venir, mais : « La génération qui doit venir sera annoncée au Seigneur. » Ceci ne doit pas s'entendre comme d'une
chose annoncée à quelqu'un qui l'ignore, mais dans le sens où l'on dit que les anges , non-seulement nous annoncent les bienfaits de Dieu. mais annoncent même à
Dieu nos prières. Quand l'ange disait : « J'ai présenté le souvenir de votre prière (1), » ce n'était pas pour faire connaître à Dieu nos voeux et nos besoins, car votre
Père sait ce qui u vous est nécessaire « avant que vous le lui demandiez (2), » mais parce qu'il est nécessaire que la créature raisonnable soumise à Dieu 'rapporte les
choses du temps à l'éternelle vérité, soit en demandant ce qui lui est nécessaire, soit en consultant sur ce qu'elle doit faire. C'est un pieux mouvement du coeur qui n'a
rien à apprendre à Dieu, mais qui donne des forces. à l'âme. C'est un moyen de rappeler à cette âme qu'elle n'est pas le bien capable de la rendre heureuse, mais
que la béatitude a sols principe dans ce bien immuable où elle puise même la sagesse.
70. « La génération qui doit venir sera annoncée au Seigneur, »  c'est peut-être encore comme si on disait : ceux-là plairont au Seigneur qui ne l'annonceront pas
pour eux, de façon que ce soit la même chose d'annoncer pour le Seigneur ou de vivre pour le Seigneur. C'est ainsi qu'il a. été dit : « Celui qui mange, mange pour le
Seigneur; et celui qui ne mange pas, ne mange pas pour le Seigneur.» Car l'Apôtre ajoute : « Et il rend grâce à Dieu » pour montrer ce que c'est que « de faire pour
le Seigneur (3), » c'est-à-dire pour sa gloire. Il y a droiture, justice et piété lorsqu'on accomplit le bien pour la gloire de celui dont la grâce nous permet de le faire.
Par conséquent, si ces paroles : La génération gui doit venir sera annoncée au Seigneur, sont entendues dans ce sens : Qu'il sera annoncé une génération qui doit
venir au Seigneur, savoir la génération des pieux et des saints, parce que la génération des impies et des pervers ne vient pas pour le Seigneur, mais pour elle-même;
on ne s'écarte pas de cette même explication qui nous montre la participation de l'âme au souverain bien, c'est-à-dire que la créature raisonnable, sujette au
changement, ne peut devenir heureuse que si elle se détache humblement d'elle-même pour aspirer à ce bien immuable et commun
 
1. Tobie, XII, 12. — 2. Matth. VI, 8. — 3. Rom. XIV, 6.
 
qui est Dieu, dont on s'éloigne par une orgueilleuse impiété. A mesure qu'elle avance dans ce sentiment, l'âme fait pour le Seigneur tout ce qu'elle fait de bien,
c'est-à-dire qu'elle le fait pour la gloire de celui dont la grâce lui a donné l'inspiration et la force de l'accomplir: de là les actions de grâces qui lui sont rendues dans
les mystères secrets des fidèles.
71. Nous trouvons une confirmation du sens précédent dans ce qui suit : « Et les cieux annonceront sa justice au peuple qui naîtra et que le Seigneur a fait. » Là on
disait : « La génération qui doit venir sera annoncée au Seigneur; » ici on dit : « Ils annonceront sa justice. ». Car la génération dont on prophétise la venue est celle
des pieux et des saints, elle est la justice de Dieu et non point sa propre justice; ces saints ne sont pas de ceux qui, «ignorant la justice de Dieu et voulant établir la
leur propre, n'ont pas été soumis à la justice de Dieu (1). » En disant qu'ils « ignorent la justice de Dieu, » l'Apôtre parle de cette justice de Dieu par laquelle sa grâce
nous rend justes, car nous sommes nous-mêmes cette justice lorsque nous vivons bien et que nous croyons en celui qui justifie l'impie (2); mais il ne parle pas de
cette éternelle et immuable justice qui rend juste Dieu lui-même. » Aussi cette justice qui devient la nôtre, par un présent de Dieu , est désignée en ces termes dans un
psaume (3) : « Votre justice est comme les montagnes de Dieu. » Les montagnes de Dieu, ce sont ces saints dont il est dit ailleurs : « Que les montagnes reçoivent la
paix pour votre peuple (4). » Il serait trop long de citer tous les passages des Ecritures où il est parlé des saints sous la figure des montagnes.
Mais cette justification s'opère par un secret jugement de Dieu, car elle est l'effet de la grâce gratuite; et si elle est l'effet de cette grâce, elle ne vient pas des couvres,
autrement la grâce ne serait plus la grâce (5). D'ailleurs les bonnes oeuvres ne datent que de la justification, elles ne la précèdent pas pour la produire, et c'est ici la
profondeur dont j'ai beaucoup parlé ci-dessus. Aussi, dans le même psaume, après que le prophète a dit : « Votre justice est comme les montagnes de Dieu, » il
ajoute « Vos jugements sont comme un abîme impénétrable. » Puis il arrive au salut qui est commun aux hommes et aux bêtes, parce qu'il
 
1. Rom. X, 3. — 2. Ibid. IV, 5. — 3. Ps. XXXV, 7. — 4. Ps. LXXI, 3. — 5. Rom. XI, 16.
 
321
 
est lui-même un effet de la miséricorde de Dieu, et il dit : « Seigneur, vous sauverez les  hommes et les bêtes, parce que votre miséricorde, ô mon Dieu, s'est étendue
partout. » Par là nous devons comprendre que nous recevons gratuitement, non-seulement le salut éternel et immortel dont l'Apôtre dit que nous ne le possédons
qu'en espérance (1), mais encore le salut qui est commun aux hommes et aux bêtes : qui pourrait donc s'enorgueillir de ses couvres, puisque nous ne les opérons que
par la grâce de Dieu ? « Nous sommes l’ouvrage de ses mains, créés en Jésus-Christ pour les bonnes couvres que Dieu a préparées afin que nous y marchions (2).
» Il est donc gratuit ce salut dont il est parlé dans un autre psaume : «Le salut vient du Seigneur, et votre bénédiction s'étend sur votre peuple (3). »
72. Ces mots : « Le salut du Seigneur, » ne signifient pas que le Seigneur est sauvé, ils désignent le salut qui sauve ceux qu'il plaît à Dieu de traiter ainsi ; de même
quand il est dit: « Ils ignorent la justice de Dieu et veulent établir la leur propre; » on ne doit pas entendre la justice qui est la nature même de Dieu, mais celle que
communique sa grâce à ceux qu'elle justifie. On est sauvé et justifié par le même principe.. Le Seigneur avait dit :« Il n'est pas besoin de médecin pour ceux qui se
portent bien, mais pour les malades; » il s'explique en ajoutant : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (4). » Ce n'est donc pas en considération
de nos propres oeuvres de justice, mais dans sa pure miséricorde, que Dieu nous sauve par l'eau de la régénérations. C'est en espérance que cette grâce nous a
sauvés. De là ces paroles du psaume : « Mais les enfants des hommes espéreront à l'ombre de vos ailes. Ils s'enivreront de l'abondance de votre maison, et vous les
abreuverez du torrent de vos délices, parce qu'en vous est la source de vie, et nous verrons la lumière dans votre lumière. Etendez votre miséricorde sur ceux qui
vous connaissent, et votre justice sur ceux qui ont le coeur droit. » A cette justice de Dieu est opposé l'orgueil qui met sa confiance dans ses propres couvres; c'est
pourquoi le Psalmiste ajoute : « Qu'il ne m'arrive point de marcher d'un pas orgueilleux (5). »
73. Or, cette justice qui justifie les fidèles de
 
1. Ps. VIII, 24. — 2. Ephés.  II, 8-10. — 3. Ps. III, 9. — 4. Matth. II,12,13. —5. Tite, III, 5. — 6. Rom. VIII, 24. — 7. Ps. XXXV, 8-12.
 
Dieu, vivant ici-bas de la foi, en attendant qu'une parfaite justice les conduise à la claire vision, et la consommation de leur salut à l'immortalité même de leur corps,
c'est la grâce de la nouvelle alliance. De là ces paroles de l'Apôtre dans un autre endroit : « Nous sommes les ambassadeurs du Christ, et c'est Dieu qui vous exhorte
par notre bouche; nous vous conjurons au nom du Christ de vous réconcilier avec Dieu : » et puis il ajoute : « Il a voulu que celui qui ne connaissait pas le péché
devînt péché pour l'amour de nous, » c'est-à-dire victime pour nos péchés ; car dans l'ancienne loi on appelait péché ce qui était offert pour l'expiation du péché. «
Afin que nous soyons la justice de Dieu en lui-même (1) ; » c'est-à-dire, afin que dans son corps, qui est l'Eglise dont il est le chef, nous soyons cette justice de Dieu
dont il est dit que ceux qui l'ont ignorée, et ont voulu établir la leur propre en se glorifiant dans leurs couvres, ne s'y sont pas soumis. Aussi, après ces mots : « Ils
annonceront sa justice, » le Psalmiste ajoute : « Au peuple qui naîtra et que le Seigneur a fait. » Quel est le peuple que le Seigneur n'ait pas fait, en tant que ce peuple
est une réunion d'hommes? Il a créé aussi les animaux; toute vie vient de lui, tout ce qui est créé est son ouvrage. Ces mots : « Que le Seigneur a fait, » ne doivent
donc pas s'entendre seulement de la création de ce peuple, mais encore de sa justification par la grâce de Dieu, selon ce passage de l'Apôtre plusieurs fois cité : «
Nous sommes son ouvrage, créés en Jésus-Christ pour les bonnes couvres que Dieu a préparées afin que nous y marchions.»
74. Que l'âme raisonnable, dans sa changeante nature, soit donc avertie que, sans la participation au bien immuable, il lui est impossible d'arriver à la justice, au salut,
à la sagesse, au bonheur, et que réduite à sa volonté propre, elle trouvera non pas le bien mais le mal. Avec sa seule volonté, elle s'éloigne du bien immuable et par là
elle se corrompt; elle ne peut se guérir par elle-même; elle a besoin de la miséricorde gratuite de son Créateur, qui, la faisant vivre de la foi dans cette vie, . l'établit
dans l'espérance du salut éternel. Qu'elle ne s'enorgueillisse donc pas, mais qu'elle craigne, .et que, portant au coeur cette crainte chaste, elle s'unisse à Dieu, qui l'a
purifiée des souillures de son amour déréglé
 
1. II Cor. V, 20, 21.
 
322
 
pour les biens inférieurs, comme d'une sorte de fornication spirituelle. Qu'elle ne se laisse pas toucher par les louanges humaines pour ne pas ressembler aux vierges
folles (1), et c'est ici la dernière de vos questions; les vierges folles faisaient le bien dans le but d'obtenir des louanges vaines et non pas en vue de leur propre
conscience où elles avaient Dieu pour témoin ; mais que l'âme raisonnable suive l'exemple des vierges sages, afin qu'elle dise avec l'Apôtre : « Notre gloire, c'est le
témoignage de notre conscience (2). » C'est là ce qui s'appelle porter l'huile avec soi et ne pas en acheter à ceux qui en vendent, c'est-à-dire à ceux qui flattent. Car
les flatteurs vendent leurs louanges comme de l'huile aux insensés. C'est de cette huile que parle le Psalmiste : « Le juste me reprendra avec charité et me corrigera;
mais l'huile du pécheur n'engraissera pas ma tête (3). » Le prophète préfère être repris avec bonté par le juste et être en quelque sorte souffleté, plutôt que de faire
orgueilleusement enfler sa tête sous les flatteries du pécheur.
75. C'est, je crois, une réponse moqueuse que celle des vierges sages aux vierges folles « Allez plutôt vers ceux qui en vendent et achetez-en; » ainsi dans un des
livres de la sagesse, Dieu dit aux contempteurs de ses lois « Moi aussi je rirai de votre perte (4). » Ces mots des vierges sages : « De peur que l'huile ne nous
manque à nous et à vous, » n'excluent pas l'espérance, mais expriment l'humilité. Qui oserait présumer de sa conscience au point d'être assuré qu'elle lui suffirait au
jugement de Dieu, si Dieu ne jugeait pas avec miséricorde ceux qui auront été miséricordieux? Car le jugement est sans miséricorde pour celui qui n'a pas fait
miséricorde (5). Les lampes ardentes sont les bonnes oeuvres dont le Seigneur a dit : « Que vos bonnes oeuvres luisent devant les hommes et qu'ils glorifient votre
Père qui est aux cieux (6). » C'est jusque-là que s'élève l'intention des vierges sages : elles veulent que les hommes voient leurs bonnes oeuvres, non pour les louer
elles-mêmes, mais pour glorifier Dieu qui leur accorde de faire le bien. Aussi leur joie est tout intérieure, sous l'oeil de Dieu; dans ce sanctuaire intime où l'aumône se
cache et où le Père la découvre pour la récompenser (7).
 
1. Matth. XXV, 4-13. — 2. II Cor. I, 12. — 3. Ps. CL, 5. — 4. Prov. I, 26. — 5. Jacq. II, 13. — 6. Matth. V, 16. — 7. Matth. VI, 4.
 
Leurs lampes ne s'éteignent pas, parce qu'elles ont au dedans une huile qui les entretient, c'est-à-dire l'intention d'une bonne conscience: cette intention pure fait
remonter à Dieu la gloire de toutes les bonnes oeuvres qui luisent devant les hommes. Mais les vierges folles ne portent pas cette huile avec elles; leurs lampes
s'éteignent, c'est-à-dire que leurs bonnes oeuvres cessent de luire lorsque cesse la louange humaine, qui était leur but : elles agissaient pour être vues des hommes et
non pas pour que le Père qui est aux cieux fût glorifié. C'est l'intention pure qui donne l'immortelle gloire ; l'âme qu'elle inspire sait qu'elle doit à Dieu d'être justifiée
pour l’accomplissement des bonnes oeuvres, et c'est pourquoi elle aime à être louée, non pas en elle, mais en Dieu. De là ce que chante ailleurs l'homme de Dieu : «
Mon âme sera louée dans le Seigneur (1), » afin que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur (2).
76. Mais que signifie ce passage du même évangile où il est dit que, comme l'époux tardait, toutes les vierges s'endormirent? Si nous entendons par ce sommeil « le
refroidissement de la charité » produit dans l'attente du dernier jugement « par l'abondance de l'iniquité, » comment conviendra-t-il aux vierges sages, auxquelles on
peut appliquer plutôt ces paroles : « Mais celui qui aura persévéré jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé (3) ? » Si donc l'Evangile a dit que toutes les vierges
s'endormirent, c'est que tous passent par la mort, les insensés qui cherchent la gloire humaine en faisant le bien devant les hommes, et les sages qui le font aussi, mais
pour glorifier Dieu: les uns comme les autres meurent, et souvent dans l'Ecriture la mort est désignée par le sommeil, à cause de la résurrection future, qui sera
comme le réveil. C'est pourquoi l'Apôtre a dit : « Mais au sujet de ceux qui dorment, je ne veux pas que vous ignoriez, mes frères (4); » et ailleurs : « Plusieurs de
ceux-ci vivent encore; quelques-uns se sont endormis (5). » L'Ancien et le Nouveau Testament offrent d'innombrables passages de ce genre. Virgile a dit que le
sommeil est frère de la mort (6), et si vous prenez garde , vous trouverez dans les écrivains profanes beaucoup d'endroits où la mort est comparée au sommeil. Le
Seigneur nous a
 
1. Ps. XXXIII, 2. — 2. I Cor. I, 31. — 3. Matt. XXIV, 12. — 4. I Thes. IV, 12. — 5. I Cor. XV, 6. — 6. Enéide, VI.
 
323
 
donc voulu faire entendre qu'il y aura un temps où, au milieu des tribulations et des tentations de ce siècle, on attendra son avènement d'un moment à l'autre, et que
ceux qui paraissent être de sa famille doivent s'y préparer. Voilà ce qu'il enseigne en disant que les vierges allèrent au-devant de l'Époux et de l'Épouse : de l'Époux,
c'est-à-dire du Fils de Dieu; de l'Épouse, soit parce que le Christ viendra à la fin des temps avec ce même corps qu'il a pris dans le sein d'une Vierge, soit parce que
l'Église alors apparaîtra dans toute sa gloire avec tous les membres qui la composent et qui en feront voir la grandeur.
77. C'est à cause de leur continence que des vierges ont été choisies pour cette parabole; il y en a dix, cinq des deux côtés, pour marquer le nombre des sens sur
lesquels l'âme veille quand elle s'abstient des plaisirs honteux et illicites. Les lampes, comme je l'ai déjà dit, désignent les bonnes oeuvres, surtout celles qui sont
inspirées par la miséricorde; elles désignent aussi un genre de vie qui luit honorablement devant les hommes, mais l'intention qui préside à une telle vie y établit des
différences; de là les vierges sages et les vierges folles. Celles-ci ne portèrent pas de l'huile avec elles, mais les autres en mirent dans leurs vases, c'est-à-dire dans
leurs cœurs, où s'opère la secrète participation au bien immortel et souverain. Aussi après que le Psalmiste a dit (1) : « Offrez un sacrifice de justice, et espérez dans
le Seigneur, » il ajoute , « Plusieurs disent : Qui nous montrera les vrais biens ? » Ensuite pour nous apprendre avec quel sentiment nous devons opérer les oeuvres
de justice, c'est-à-dire offrir un sacrifice de justice, il parle ainsi : « La lumière de « votre face a été imprimée en nous, Seigneur; vous avez donné la joie à mon cœur.
(2) » Celui qui opère de bonnes oeuvres et vit honorablement devant les hommes, en participant à ce bien souverain et en s'efforçant d'y monter de plus en plus,
porte avec lui cette huile par laquelle les bonnes oeuvres ne cessent de luire devant les hommes; en lui la charité ne se refroidit point par l'abondance de l'iniquité,
mais elle persévère jusqu'à la fin. Les vierges folles n'ont pas cette huile, parce qu'en s'attribuant ce qu'elles font de bien, il est impossible qu'elles échappent à
l'orgueil ; et tel est le plaisir que cet orgueil
 
1. Ps. IV. — 2. Ps. IV, 6, 7.
 
leur fait prendre nécessairement dans les louanges humaines, qu'elles paraissent ne rechercher que cette joie à chaque bonne oeuvre qu'elles accomplissent.
78. « Mais comme l'Époux tardait, toutes s'endormirent. » Il ne viendra pas lorsqu'on l'attendra, mais ce sera au milieu de la nuit, dans la plus épaisse obscurité ,
c'est-à-dire qu'on né saura pas s'il doit venir. Aussi l'Évangile nous dit-il qu'au milieu de la nuit on entendit crier : « Voici l'Époux qui vient, allez au-devant de lui. »
Ce cri est la trompette dont parle l'Apôtre : « Et la trompette sonnera, et les morts ressusciteront incorruptibles (1). » La trompette signifie ici un signal éclatant et que
tout le monde entendra. Dans un autre endroit (2), l'Apôtre l'appelle la voix de l'archange et la trompette de Dieu. Elle est appelée aussi, dans l'Évangile, la voix de
Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, qu'entendront ceux qui reposent dans les tombeaux et ils se lèveront (3). Toutes ces vierges , les sages et les folles , se lèvent
donc et prennent leurs lampes , c'est-à-dire qu'elles se préparent à rendre compte de leurs oeuvres.
79. Mais alors , dans l'immensité de ce cri et au milieu de la résurrection des morts, la louange humaine ne consolera plus personne , parce qu'on ne pourra plus
douter que le jugement ne soit proche. Car on n'aura pas le temps de discourir sur celui-ci, de juger celui-là, de louer et de favoriser cet autre, quand chacun portera
son fardeau et ne pensera qu'à rendre compte de ce qu'il aura fait. Les vierges folles, par habitude, chercheront encore les louanges humaines; mais, n'en trouvant
plus, elles seront saisies d'un découragement profond, car elles n'ont pas dit sincèrement à Dieu : « En vous est ma louange; » ni : « Mon âme sera louée dans le
Seigneur; » enfin elles ne se sont pas glorifiées dans le Seigneur, lorsque, ignorant la justice de Dieu, elles établissaient leur propre justice. Elles demandent aux
vierges sages de l'huile, c'est-à-dire quelque consolation; elles n'en trouvent, ni n'en reçoivent; les vierges sages leur répondent qu'elles ne savent point si le
témoignage même de leur propre conscience leur suffira, qu'elles attendent la miséricorde de leur Juge, et lorsqu'il sera assis sur son trône, qui pourra se vanter
d'avoir un coeur chaste ou d'être pur de tout péché , à moins que la miséricorde de
 
1. I Cor. XV, 52. — 2. I Thess. IV, 16. — 3. Jean, V, 28, 29.
 
324
 
Dieu ne soit plus grande que sa justice (1) ? Cette miséricorde s'étendra sur ceux qui auront fait des oeuvres de miséricorde avec l'espoir d'être traités
miséricordieusement de la part de ce Dieu dont ils savaient qu'ils avaient tout reçu; ils ne se glorifiaient pas comme s'ils n'avaient rien reçu, et qu'ils eussent eu par eux
de quoi plaire à Dieu; à l'exemple des insensés qui mettent leur plaisir dans le bien qu'ils font et dont ils s'attribuent toute la gloire , se laissant louer par la flatterie ou
l'erreur, comme si eux-mêmes étaient quelque chose. « Mais celui qui pense être quelque chose, lorsqu'il n'est rien, se trompe lui-même. Que chacun considère bien
quelle est son couvre, et alors, c'est seulement en lui-même qu'il cherchera sa gloire et non pas dans un autre (2) ; » c'est porter son huile avec soi , et ne pas
dépendre des louanges d'autrui. Mais quelle gloire trouvera-t-on en soi, sinon Celui à qui on dit : « Vous êtes ma gloire et vous élevez ma tête (3) ? » Il faut donc le
redire souvent : que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur (4).
80. La divine sagesse, qui habite dans les vierges sages et qui dit aux contempteurs de sa doctrine : « Moi aussi je rirai de votre perte (5), » dit, dans le même sens,
aux vierges folles
« Allez plutôt vers ceux qui vendent de l'huile et achetez-en ; » ce qui signifie : Où sont ceux qui vous trompaient de leurs fausses louanges , quand vous vous abusiez
vous-mêmes en vous glorifiant en vous et non dans le Seigneur? « Et tandis qu'elles vont en acheter, l'Epoux vient; et celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui. »
Ceci me paraît devoir s'entendre de la vaine gloire après laquelle soupireront encore les âmes corrompues , accoutumées à poursuivre le néant des louanges
humaines. Ce vif désir est exprimé par ces paroles : « Tandis qu'elles vont acheter de l'huile, l'Epoux arrive ; et celles qui étaient prêtes entrèrent aux noces avec lui. »
Celles qui étaient prêtes, c'est-à-dire : celles qui portaient au coeur la vraie foi et la vraie piété, par lesquelles elles pouvaient se mêler à la société des saints qui se
glorifient, non pas en eux-mêmes, mais dans le Seigneur, et entrer avec eux dans cette joie dont il a été dit : « Entrez dans la joie de votre Seigneur (6) ; » c'est là que
s'achèvera la participation au bien immuable,
 
1. Jacq. XI,13. — 2. Gal. VI, 3, 4. — 3. Ps. III, 4. — 4. I Cor. I, 31. — 5. Prov. I, 26. — 6. Matth. XXV, 23.
 
dont la foi nous donne ici-bas comme les arrhes, afin que cette grâce nous fasse vivre pour Dieu et non pour nous.
81. Enfin, « les autres vierges arrivent, disant : Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous. » L'Evangile ne dit pas qu'elles achetèrent de l'huile et qu'elles arrivèrent ensuite, car
il n'y avait plus d'huile à acheter, mais que ces vierges cherchèrent trop tard miséricorde lorsque déjà il était temps de juger et que la séparation des bons et des
méchants allait s'accomplir. C'est avec raison qu'il leur est répondu : « Je vous le dis en vérité, je ne vous connais pas. » Celui qui répond ainsi sait toute chose, mais
ces mots : « Je ne vous connais pas, » ne veulent rien dire autre que ceci : Vous ne m'avez point connu quand vous avez mieux aimé mettre en vous votre confiance
qu'en moi. Car lorsqu'il est dit que Dieu nous connaît, il nous donne la connaissance de lui-même, afin que nous comprenions que cette science de Dieu est un effet
de sa miséricorde à notre égard et non point un résultat de notre mérite. Aussi l'Apôtre, après avoir dit. dans un certain passage : « Maintenant que vous connaissez
Dieu, » se reprend et ajoute : « ou plutôt maintenant que vous êtes connus de Dieu (1). » Que veut dire ici l'Apôtre sinon que c'est Dieu qui leur a donné la
connaissance de lui-même? mais personne ne connaît Dieu si ce n'est celui qui comprend que Dieu est ce bien souverain et immuable par la participation duquel on
devient bon. Cela est marqué à la fin de ce psaume (2) : « ils annonceront sa justice au peuple qui naîtra et que le Seigneur a fait. » De là ces mots d'un autre psaume
: « C'est Dieu qui nous a faits, et non pas nous-mêmes (3). » Ceci ne doit pas s'entendre de notre nature d'homme, dont Dieu est le créateur comme il l'est du ciel et
de la terre, des astres et des animaux; mais cela doit se rapporter à cette création morale et surnaturelle dont l'Apôtre a dit : « Car nous sommes sors ouvrage, créés
en Jésus-Christ pour les bonnes oeuvres que Dieu a préparées afin que nous y marchions (4). »
82. Vous trouverez, je pense, vos cinq questions suffisamment résolues dans l'examen de cette sixième question que je m'étais posée sur la grâce de la nouvelle
alliance, pour laquelle le Verbe s'est fait chair, c'est-à-dire que celui
 
1. Gal. IV, 9. — 2. Ps. XXI. — 3. Ps. XCLX, 3. — 4. Ephés. II, l0.
 
325
 
qui est le Fils de Dieu s'est fait homme en prenant notre nature sans perdre la sienne ; afin de donner à ceux qui l'auront reçu, la puissance de devenir enfants de
Dieu, d'hommes qu'ils étaient, de monter à un état meilleur par la participation au bien immuable, non point dans le but d'obtenir la félicité temporelle, mais l'éternelle
vie qui seule est heureuse. Pour ce motif, j'ai cru devoir parcourir le psaume prophétique dont le Christ prononça les premières paroles du haut de la croix, nous
faisant voir comment Dieu nous abandonne et comment-il ne s'éloigne pas de nous; comment `il nous invite à chercher les biens éternels, et comment il nous accorde
ou nous enlève, pour notre avantage , les biens de ce monde : par là nous apprenons à ne pas nous attacher aux choses du temps, à ne pas mépriser la lumière
intérieure qui appartient à la vie nouvelle, et de là vient que le psaume prophétique est intitulé : Pour l'Etoile du matin, comme pour désigner la lumière nouvelle; nous
apprenons à ne pas nous plaire dans des ténèbres extérieures d'où tombent dans des ténèbres « plus extérieures » ceux qui ne se tournent pas des choses du dehors
vers les choses intérieures, et à ne pas devenir les compagnons du diable et de ses anges, pour être frappés d'une éternelle damnation. Sachons le vrai sens de notre
pèlerinage en cette vie ; soyons crucifiés au monde, les mains étendues et pleines de bonnes couvres; persévérons patiemment jusqu'à la tin, tenant notre coeur
là-haut où le Christ est assis à la droite du Père (1), et attribuant tout cela, non pas à nous-mêmes, mais à la miséricorde de Dieu dont les jugements profonds
épuisent tout esprit qui s'applique à les examiner. Voilà, non point dans une fabuleuse inutilité, mais dans l'importance de sa vérité, la pensée de l'Apôtre sur la
longueur, la largeur, la hauteur, la profondeur : c'est par là que nous parviendrons à la science suréminente de la charité du Christ et que nous serons remplis dans
toute la plénitude de Dieu (2).
83. Ce n'est pas un soin superflu qui m'a fait traiter avec étendue la grâce de la nouvelle alliance, à l'occasion des questions que vous m'avez proposées ! Elle a des
ennemis qui, troublés par la profondeur de ce mystère, veulent attribuer plutôt à eux-mêmes qu'à Dieu ce qu'il y a de bon en eux. Ce ne sont pas des hommes que
vous puissiez aisément mépriser;
 
1. I Coloss. III, 1, 2. — 2. Ephés. III, 19.
 
ils vivent dans la continence et se recommandent par leurs œuvres : ils n'ont pas une fausse idée du Christ, comme les manichéens et d'autres hérétiques; ils croient
que le Christ est égal et coéternel au Père, qu'il s'est véritablement fait homme, qu'il est venu; et ils attendent son second avènement; mais ils ignorent la justice de
Dieu et veulent établir leur propre justice. Parmi les vierges de la parabole de l’Evangile, le Seigneur fit entrer les unes avec lui et ferma la porte aux autres en leur
répondant : « Je ne vous connais pas. » Ce n'est pas en vain que les unes et les autres sont appelées vierges à cause de leur continence; elles sont cinq des deux
côtés parce qu'elles ont dompté la rébellion des cinq sens ; elles portent toutes des lampes, symboles de leurs bonnes oeuvres et de leur bonne vie aux yeux des
hommes; elles vont toutes au-devant de l'Epoux pour marquer l'attente de l'avènement du Christ. Cependant les unes sont appelées sages , les autres folles; les sages
ont porté de l'huile dans leurs vases, les folles n'en ont point porté. Pareilles en tant de choses, le Christ nous les montre différentes en cela seul, et c'est seulement à
cause de cela qu'il leur donne des noms si opposés.
84. Qu'y a-t-il de plus semblable que des vierges et des vierges, cinq d'un côté-, cinq de l'autre , allant avec des lampes au-devant de l’Epoux? Et quoi de plus
opposé que des sages et des folles? Celles-là partent de l'huile dans leurs vases, c'est-à-dire qu'elles portent dans leurs coeurs l'intelligence de la grâce de Dieu,
sachant bien que personne n'est continent si Dieu ne lui en fait la grâce, et qu'on est redevable à la sagesse éternelle de savoir même que la continence est un don de
Dieu (1) ; celles-ci n'ont pas rendu grâces au dispensateur de tous les biens, elles se sont égarées dans leurs pensées ; leur coeur s'est obscurci, et tandis qu'elles se
disaient sages, elles sont devenues folles (2). Toutefois il ne faut pas désespérer d'elles avant le sommeil ou la mort; mais si elles s'endorment dans cet état, quand
retentira le cri annonçant l'arrivée de l'Epoux, et qu'à leur réveil, c'est-à-dire à la résurrection, elles restent dehors: ce n'est point qu'elles ne soient pas vierges; c'est
qu'ignorant d'où leur vient le don de la continence, elles sont folles, et c'est avec raison qu'elles seront mises dehors
 
1. Sag. VIII, 21. — 2. Rom. I, 21, 22.
 
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parce qu'elles ne portent pas avec elles le sentiment de la grâce intérieure.
85. Quand donc vous rencontrerez des gens semblables, ne vous laissez pas persuader par eux qu'il soit bon de porter des vases vides, mais persuadez-leur plutôt
de marcher vers le Christ avec des vases pleins : « Quiconque pense savoir quelque chose, dit l'Apôtre, ne sait pas encore comment il faut savoir (1); » et,
s'expliquant bientôt, il ajoute : « Mais quiconque aime Dieu est connu de lui (2). » L'Apôtre ne dit pas que celui qui aime Dieu le connaît, mais « qu'il est connu de lui,
» et par là il a voulu nous faire comprendre plus clairement que l'amour de Dieu est aussi une grâce qui vient de lui. Car la charité de Dieu est répandue dans nos
coeurs, non par nous-mêmes, mais par l'Esprit-Saint qui nous est donné (3). On ne peut pas aimer beaucoup Dieu lorsqu'on s'attribue à soi-même et non pas à Dieu
ce qu'on a de bon dans l'âme ; en de telles dispositions, comment songerait-on à ne pas se glorifier en soi, mais dans le Seigneur? Celui qui se glorifie d'être bon doit
se glorifier en Celui qui l'a fait bon; il est donc évident que celui qui se croit bon par lui-même s'en attribuera la gloire et non pas au Seigneur. Or, toute la fin de la
grâce de la nouvelle alliance, par laquelle nous tenons haut nos coeurs (car tout bienfait, tout don parfait vient d'en-haut (4), c'est de nous empêcher d'être ingrats et,
dans ces actions de grâces, on ne fait que de se glorifier dans le Seigneur et non pas en soi-même.
C'est tout un livre que je viens de vous écrire ; il est étendu et ne contient cependant rien d'inutile, ce me semble. Mais attachez-vous aussi à lire les saintes Ecritures,
et vous n'aurez que peu de choses à me demander. Par la lecture et la méditation, et surtout si vos prières s'élèvent pures vers le dispensateur de tous les biens, vous
apprendrez tout ce qu'il faut connaître, à coup sûr beaucoup de choses au moins , et plutôt par l'inspiration de Dieu que par les leçons des hommes. D'ailleurs,
lorsque nous reconnaissons sans nous tromper la vérité dans celui qui nous parle au dehors, n'est-ce point une preuve que nous avons pour maître la Lumière
intérieure?
 
1. I Cor. VIII, 2, 3. — 2. Ibid. — 3. Rom. V, 5. — 4. Jacq. I, 17.
LETTRE CXLI. (14 juin de l'année 412.)
 
Après la conférence de Carthage, en 411, où les donatistes furent si solennellement condamnés, beaucoup d'évêques du parti vaincu firent courir le bruit que les
évêques catholiques avaient gagné à prix d'argent Marcellin, le président et le juge de la conférence. II importait de ne pas laisser sans réponse ces menteuses
accusations. Le 14 juin 412, des évêques catholiques, réunis en concile à Zerta en Numidie, adressèrent aux donatistes une lettre qui établissait la vérité et rappelait
l'ensemble des actes de la conférence. Saint Augustin nous apprend lui-même que cette lettre synodique fut son ouvrage (1).
 
SILVAIN L'ANCIEN, VALENTIN, AURÉLE, INNOCENT, MAXIME, OPTAT, AUGUSTIN, DONAT ET LES AUTRES ÉVÊQUES DU CONCILE DE
ZERTA AUX DONATISTES.
 
1. D'après ce que nous entendons dire de toutes parts, vos évêques prétendent que le juge a été gagné à prix d'argent pour porter la sentence contre eux, et vous le
croyez sans peine ; à cause de cela beaucoup d'entre vous n'ont pas voulu encore acquiescer à la vérité; pressés par la charité du Seigneur, et réunis en concile, il
nous a paru bon de vous adresser cette lettre afin de vous prévenir que ces pasteurs vaincus et convaincus vous débitent des mensonges. Dans l'écrit même qu'ils
avaient préparé pour cette conférence et qu'ils avaient signé de leurs noms, ils nous appelaient des traditeurs et leurs persécuteurs: mais ils ont été dévoilés et
convaincus dans leur fausseté et leur insigne mensonge ; en effet, voulant faire parade de leur grand nombre, ils avaient inscrit, comme étant présents, les noms de
quelques évêques absents, et bien plus, le nom même d'un mort; on leur demanda où était cet évêque, et, aveuglés par un trouble soudain, ils avouèrent eux-mêmes
qu'il était mort en route. Interrogés sur la question de savoir comment il avait pu signer à Carthage puisqu'il était mort en chemin, leur trouble ne fit qu'augmenter, et,
ne reculant pas devant un nouveau mensonge, ils répondirent que l'évêque était mort en revenant de Carthage mais ils ne purent jamais se tirer de ce mensonge-là.
Voilà ceux que vous croyez, soit qu'il s'agisse des anciens traditeurs, soit qu'il s'agisse de la corruption du juge: ils n'ont pu, sans commettre un crime de faux, écrire
cette pièce où ils nous reprochent le crime d'avoir livré les saintes Ecritures. C'est pourquoi nous
 
1. Voy. Rétract., liv. II, chap. 40.
 
327
 
avons jugé à propos de vous donner ici un résumé de ce qu'il importe le plus que vous sa chiez, de peur que vous ne puissiez atteindre au volumineux récit de tout ce
qui s'est passé ou que la lecture ne vous en paraisse trop fatigante.
2. Nous arrivâmes à Carthage, nous et vos évêques, et, ce qu'auparavant ils ne voulaient pas en le déclarant indigne d'eux, nous nous réunîmes. Sept évêques de
notre côté et autant du leur furent choisis pour parler au nom de tous. On en désigna sept autres des deux côtés avec lesquels les évêques choisis pourraient se
concerter en cas de besoin, et encore quatre de part et d'autre pour surveiller les comptes rendus, de peur qu'on ne fît dire à quelqu'un ce qu'il n'aurait pas dit. Il y
eut aussi des deux côtés quatre scribes dont deux devaient alterner, pour tout recueillir avec les secrétaires du juge, afin d'empêcher que personne d'entre nous ne
prétendît avoir dit ce qui n'aurait pas été consigné. Comme complément de toutes ces précautions, il fut convenu que nous et les évêques donatistes, et le juge
lui-même, nous signerions ce que nous aurions dit, pour éviter que nul ne se plaignît plus tard que ses paroles eussent été falsifiées. La publicité de ces actes partout
où il le faudra, devant avoir lieu du vivant de ceux qui les ont signés, leur vérité demeurera inattaquable pour la postérité. Ne soyez donc pas ingrats envers une si
grande miséricorde de Dieu qui s'est révélée à votre profit par tant de soins prévoyants. Désormais il n'y a plus d'excuse ; ce serait trop de dureté de coeur et une
opiniâtreté trop diabolique que de résister à une aussi évidente manifestation de la vérité.
3. Les évêques de votre parti, choisis pour parler au nom de tous, s'efforcèrent, autant qu'ils le purent, d'empêcher qu'on ne s'occupât de l'affaire pour laquelle un si
grand nombre d'évêques catholiques et donatistes s'étaient rendus à Carthage de tous les points de l'Afrique et de lieux si éloignés. Tandis que toute âme était en
suspens dans l'attente de ce qui allait se faire dans cette grande assemblée, vos évêques insistaient violemment pour que rien ne se fît. Pourquoi cela, sinon parce
qu'ils savaient leur cause mauvaise et qu'ils ne mettaient pas en doute leur facile défaite dans le cas où la question se traiterait? La peur qu'ils avaient de la discussion
laissait déjà voir en eux des vaincus. S'ils avaient obtenu ce qu'ils voulaient, si la conférence n'avait pas eu lieu et que la vérité n'eût point apparu par nos débats, que
vous auraient-ils répondu à leur retour de Carthage, que vous auraient-ils montré ? Je crois que, les actes en main, ils vous auraient dit : Nous insistions pour que la
question ne fût pas traitée, eux insistaient pour qu'elle le fût. Vous voulez voir ce que nous avons fait; tenez, lisez comme nous les avons vaincus en obtenant de ne
rien faire. —  Peut-être, avec du bon sens, vous leur auriez répondu : Etiez-vous donc allés pour ne rien faire? ou plutôt, puisque vous n'avez rien fait, pourquoi
êtes-vous revenus?
4. Enfile, après d'inutiles efforts pour empêcher qu'on n'en vînt à la cause, le débat, où ils furent vaincus en toute chose, fit bien voir pourquoi ils avaient peur. Car ils
confessèrent qu'ils n'avaient rien à dire contre l'Eglise catholique , répandue par toute la terre ; ils furent accablés des divins témoignages des saintes Ecritures qui
nous montrent l'Eglise commençant à Jérusalem, s'étendant aux lieux où ont prêché les apôtres et dont ils ont écrit les noms dans leurs épîtres et leurs actes, et se
répandant ensuite à travers les autres nations. Ils ont déclaré à haute voix qu'ils n'avaient rien à dire contre cette Eglise , et c'est là qu'éclate notre victoire au nom de
Dieu. En rendant hommage à l'Eglise avec laquelle il est manifeste que nous sommes en communion et dont ils sont eux-mêmes ouvertement séparés, ils attestent leur
ancienne défaite ; ils vous montrent, si vous savez le comprendre, quelle voie vous devez quitter, quelle voie vous devez suivre, et vous le montrent non pas avec
cette fausseté qui les a portés à vous mentir jusqu'à ce jour, mais avec cette vérité qu'ils ont été contraints de reconnaître.
5. Ainsi quiconque est séparé de cette Eglise catholique, quelque louable qu'il pense être dans sa conduite, par ce seul crime d'être séparé de l'unité du Christ, n'aura
pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui (1). Mais quiconque a bien vécu dans cette Eglise ne sera pas responsable des péchés d'autrui, parce que « chacun
y portera son propre fardeau (2), » selon les paroles de l'Apôtre; et « quiconque
 
1. Il ne faudrait pas donner à cette pensée de saint Augustin un sens trop absolu. Il s'adresse ici à des schismatiques dont on ne peut plus dire qu'ils sont dans
l'ignorance, mais qui peuvent apprécier la vérité sous la forme de faits évidents et palpables. L'Eglise ne condamne pas la bonne foi entière dans l'erreur et l'ignorance
invincible.
2. Gal. VI, 5.
 
328
 
y mange indignement le corps du Christ, mange et boit son jugement (1); » l'Apôtre lui-même a aussi écrit cela. Ces mots : « Il mange son jugement, » montrent assez
qu'il ne mange pas le jugement d'un autre, mais le sien propre. Voilà ce que nous avons fait, ce que nous avons montré, ce que nous avons fait avouer, parce qu'on
n'est pas souillé par les méchants en participant aux mêmes sacrements qu'eux, mais en consentant à leurs oeuvres. Si on ne donne aucun consentement à ce qui est
mal, le méchant est seul à porter le poids de ses oeuvres, et ne fait aucun tort à celui qu'il n'a pas eu pour compagnon de son crime.
6. C'est ce que vos évêques ont été aussi forcés de reconnaître à haute voix, non pas au moment où nous disions ces choses , mais après, dans une autre affaire,
l'affaire de Cécilien. Nous la distinguions de la cause de l'Église; si par hasard il était trouvé coupable, nous l'anathématiserions sans abandonner pour cela l'Église du
Christ, contre laquelle ses torts ne pouvaient rien préjuger; on lut donc, lorsqu'on fut arrivé à cette affaire, les actes du concile de Carthage, où soixante-dix évêques
donatistes condamnèrent Cécilien absent; et,nous répondîmes que ce concile ne pouvait pas plus nuire à Cécilien absent, que ne nuisit à Primien absent le concile
donatiste, où cent évêques le condamnèrent dans l'affaire de Maximien. Ce nom seul rappela à vos évêques ceux qu'ils avaient reçus dans l'intégrité de leurs
honneurs après les, avoir condamnés, et leur approbation du baptême conféré dans le schisme sacrilège de Maximien, et la sentence du concile de Bagaie, par
laquelle, en condamnant les hommes de ce parti ils avaient accordé un délai à quelques-uns de ceux-ci, par la raison que les « rejetons sacrilèges de Maximien ne les
avaient pas souillés. » Le souvenir de cette affaire les jeta donc dans l'épouvante et le trouble, et, oubliant ce qu'ils nous contestaient peu de moments auparavant, ils
s'écrièrent: « Une cause ne fait rien à une autre cause, ni une personne à une autre personne. » Ils confirmèrent ainsi, par leurs paroles , ce que nous disions de
l'Église, savoir, que la cause et la personne de Cécilien, quelles qu'elles pussent être, ne pouvaient préjudicier, ni à l'Église catholique d'outre-mer, contre laquelle vos
évêques avaient déclaré
 
1. I Cor, XI, 29.
 
n'avoir rien à dire, ni à l'Église catholique d'Afrique, demeurée en communion avec elle. Ils confirmèrent cette doctrine, puisque le parti de Donat ne reçoit aucun
dommage de Maximien qui, avec ses autres fauteurs, a condamné Primien ; aucun dommage de Félicien qui a condamné Primien, et a été pour cela condamné par le
parti de Donat, où il est admis avec sa dignité épiscopale, comme auparavant; enfin notre sentiment triomphe, si Maximien n'a pas préjudicié à ses adhérents
auxquels ces évêques accordèrent un délai par la raison que la communion avec Maximien n'avait pas pu être pour eux une souillure, car « une cause ne fait rien à
une autre cause, ni une personne à une autre personne. »
7. Que cherchez-vous donc de plus? Vos évêques ont chargé les actes de beaucoup de discours inutiles; n'ayant pu parvenir à empêcher l'examen de l'affaire, ils ont
parlé tant qu'ils ont pu pour qu'il devînt au moins difficile de lire ce qui s'est passé. Mais ce peu de mots de leur part doivent vous suffire, et vous empêcher de haïr
l'unité de l'Église catholique à cause de je ne sais quels crimes, de je ne sais quels criminels; car, comme vos évêques l'ont dit, l'ont relu et l'ont signé, « une cause ne
fait rien à une autre, ni une personne à une autre personne. » Nous avons toutefois défendu Cécilien, quoique sa cause ne soit pas celle de l'Église; nous l'avons
défendu pour mettre en lumière, même ici, les calomnies de vos évêques; ils ont, été bien ouvertement vaincus et n'ont pu rien prouver de ce qu'ils reprochaient à
Cécilien. De plus, appuyés sur les actes épiscopaux (1), nous fîmes voir que quelques-uns de ceux qui condamnèrent Cécilien absent étaient manifestement
eux-mêmes des traditeurs. Vos évêques, ne sachant quoi répondre, dirent que ces actes étaient faux, mais ne purent jamais le prouver.
8. En outre, ils ont avoué, ou plutôt ils ont mis un grand honneur à déclarer que leurs prédécesseurs avaient accusé Cécilien devant l'empereur Constantin; ils ont
ajouté un mensonge, la prétendue condamnation de Cécilien par l'empereur. Ici encore ils ont été vaincus car, pour épaissir le nuage de vos erreurs et pour exciter
contre nous la haine de votre parti, ils ne manquent pas de répéter que nous
 
1. Le concile de Cirte, aujourd'hui Constantine, tenu en 305. Il en est question dans le chap. XXVII du IIIe livre contre Cresconius. Cet ouvrage de saint Augustin
est de l'année 406, et se compose de quatre livres.
 
329
 
portons devant les empereurs la cause de l'Eglise. Voilà donc que ces ancêtres dont ils prononcent les noms avec orgueil ont soumis la cause de l'Eglise au jugement
des empereurs; ils ont poursuivi Cécilien devant le tribunal impérial, et se sont vantés de l'avoir fait condamner. Qu'ils cessent de vous tromper par des discours vains
et menteurs; rentrez en vous-mêmes, craignez le Seigneur, pensez à la vérité, laissez ce qui est faux. Ce que les lois vous ont fait souffrir, vous l'avez souffert, non
point pour la justice, mais pour l'iniquité; et vous n'avez pas le droit de dire que nous sommes injustes, parce qu'il a fallu l'emploi de l'autorité impériale pour vous tirer
de l'erreur; car vos évêques avouent que leurs devanciers ont agi avec Cécilien comme vous ne voulez pas qu'on agisse avec vous. Leurs aveux et leurs vanteries
prouvent suffisamment qu'ils ont accusé Cécilien devant l'empereur; mais il n'est pas du tout prouvé que Cécilien ait été condamné ; au contraire, il est constant qu'il
fut deux fois (1) déclaré innocent par des évêques, qu'il le fut ensuite par l'empereur lui-même. Vos évêques l'ont eux-mêmes établi en produisant des actes comme
pour leur cause, mais qui leur étaient bien plus contraires, et qui ont tourné à l'avantage de Cécilien. Ils n'ont donc jamais rien pu prouver contre ceux qu'ils ont
accusés, et tout ce que nous avons dit pour la cause de l'Eglise et pour la cause de Cécilien, ils l'ont prouvé eux-mêmes par leurs paroles et par tout ce qu'ils ont lu.
9. C'est ainsi qu'ils produisirent d'abord un livre d'Optat, en preuve de la condamnation de Cécilien par l'empereur; ce livre témoignait contre eux, il ne faisait que
montrer de plus en plus la justification de Cécilien, et tout le monde se mit à rire. Mais parce que le rire même n'a pas pu s'écrire, vos évêques ont attesté dans les
actes qu'on avait ri en ce moment de leurs paroles. Ils lurent ensuite un écrit où leurs devanciers se sont plaints auprès de l'empereur Constantin de ce qu'il les
persécutait; ainsi, dans ce même écrit, ils firent voir que Cécilien les avait vaincus devant l'empereur et qu'ils avaient dit faux en soutenant que Cécilien avait été
condamné. Ils produisirent en troisième lieu des lettres du même Constantin au lieutenant Vérinus, où l'empereur déteste fortement les donatistes, et dit qu'il faut les
rappeler de l'exil pour les livrer
 
1. A Rome et à Arles.
 
à leur propre fureur, parce que la main de Dieu commençait déjà à les frapper; ces mêmes lettres de l'empereur établissaient donc encore que vos évêques avaient
dit faux en parlant de la condamnation de Cécilien; Constantin montre plutôt que Cécilien les a vaincus devant lui lorsqu'il les exècre violemment et ordonne que la
peine de l'exil fasse place à un châtiment divin déjà commencé.
10. Puis ce fut le tour de Félix d'Aptonge, qui ordonna Cécilien; aux yeux de vos évêques, Félix n'était lui-même qu'un traditeur; alors ils produisirent contre
eux-mêmes une lettre de Constantin, où il demande au proconsul de lui envoyer Ingentius. Or, cet Ingentius avait avoué dans une enquête en présence du proconsul
1Elien qu'il avait fait un faux contre Félix, ordonnateur de Cécilien. Vos évêques disaient que si l'empereur avait ordonné qu'on lui envoyât Ingentius, c'est que
l'affaire de Cécilien était encore pendante; se laissant aller aux plus vaines conjectures, ils imaginaient que peut-être, après le voyage d'Ingentius, l'empereur avait jugé
de nouveau Cécilien et cassé sa première sentence qui l'avait absous. Mais on leur demandait de lire des faits au lieu de conjecturer, et ils ne répondaient absolument
rien. Or, cette lettre de l'empereur par laquelle il manda Ingentius auprès de lui et que vos évêques lurent contre eux-mêmes pour Cécilien, portait que le proconsul
1Elien avait jugé de sa compétence la cause de Félix et constaté son innocence, et que Constantin ne fit venir Ingentius à sa cour que pour répondre aux sollicitations
continuelles de ceux qui étaient là: il voulait leur faire comprendre que c'était en vain qu'ils travaillaient à rendre Cécilien odieux et se tournaient violemment contre lui.
11. Qui croirait que vos évêques aient lu toutes ces choses contre eux et pour nous, si, par la volonté du Dieu tout-puissant, il n'était pas arrivé que leurs paroles
fussent consignées dans les Actes et que leurs signatures fussent en bas? Car si quelqu'un veut faire attention à l'ordre des années et des jours, tel qu'il est marqué
dans les mêmes Actes, il trouvera d'abord que Cécilien fut absous par un jugement épiscopal. Ensuite, quelque temps après, la cause de Félix d'Aptonge fut portée
devant le proconsul Alien qui proclama son innocence : ce fut au moment de cette affaire qu'Ingentius reçut l'ordre de se rendre auprès (330) de l'empereur.
Longtemps après, l'empereur lui-même, après avoir entendu les deux parties, prononça son jugement dans l'affaire de Cécilien ; il le déclara innocent et déclara
calomniateurs ceux qui l'avaient accusé. D'après les dates, il est suffisamment attesté que c'est une fausseté et une calomnie de prétendre que l'empereur, après avoir
mandé à la cour Ingentius, changea sa sentence et condamna Cécilien précédemment absous. Non-seulement vos évêques n'ont rien pu lire à l'appui de pareilles
assertions, eux qui ont tant lu contre eux-mêmes, mais on leur montre avec la dernière évidence, par les dates, que le jugement de l'empereur en faveur de Cécilien,
après avoir entendu les parties, fut prononcé longtemps après le jugement de l'affaire de Félix devant le proconsul, et longtemps après qu'un ordre impérial eût
appelé Ingentius à la cour.
12. Que vos évêques ne disent donc plus que nous avons gagné le juge à. prix d'argent. N'est-ce point la ressource ordinaire des vaincus? Si nous avons donné
quelque chose au juge pour qu'il se prononçât contre eux et à notre profit, que leur avons-nous donné à eux-mêmes pour dire et produire tant de choses contre eux
et à notre avantage? Peut-être veulent-ils que nous leur rendions grâces auprès de vous, car pendant qu'ils s'en vont répétant que notre or a corrompu le juge, c'est
gratuitement qu'ils ont tant dit et tant lu contre eux et pour nous? S'ils prétendent qu'ils nous ont vaincus parce qu'ils ont mieux servi que nous la cause de Cécilien, ils
ont raison, croyez-les. Deux pièces en faveur de Cécilien nous avaient paru suffisantes, eux en ont produit quatre.
13. Mais pourquoi charger de plus de détails et de faits cette lettre? Si vous voulez nous croire, croyez-nous, et attachons-nous ensemble à l'unité que Dieu prescrit
et qu'il aime. Si vous ne voulez pas nous croire, lisez ou faites-vous lire les Actes mêmes, et assurez-vous de la vérité de ce que nous vous écrivons. Si vous ne faites
rien faire de tout ceci et que vous suiviez encore le parti de Donat malgré ses faussetés démontrées avec tant d'évidence, nous n'aurons pas à nous reprocher votre
punition, lorsque, trop tard, vous vous repentirez. Mais si vous ne méprisez pas les grâces que Dieu vous fait, si, après que la cause a été examinée et mise en
lumière avec tant de soin, vous renoncez à vos erreurs pour embrasser la paix et l'unité du Christ, nous nous réjouirons de votre retour; les sacrements du Christ que
vous. gardez pour votre condamnation dans le sacrilège du schisme deviendront pour vous profitables et salutaires lorsque vous aurez le Christ pour chef dans la
paix catholique, « on la charité couvre la multitude des péchés (1).» Nous vous avons écrit ceci le 18 des calendes de juillet, sous le neuvième consulat du très-pieux
Honorius Auguste, afin que cette lettre parvienne, quand elle le pourra, à chacun de vous.
 
 
1. I Pierre, IV, 8.
LETTRE CXLII. (Année 412.)
 
Les efforts de saint Augustin en faveur de l'unité n'étaient pas stériles ; il avait de douces paroles pour les donatistes ramenés à la foi catholique; voici ce qu'il écrivait
à dés ecclésiastiques revenus à la vérité.
 
AUGUSTIN, ÉVÊQUE, A SES CHERS SEIGNEURS, AUX PRÊTRES SES FRÈRES SATURNIN ET EUPHRATE, AUX CLERCS RAMENÉS COMME
EUX A LA PAIX ET A L'UNITÉ DU CHRIST, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. Votre retour religieux nous a réjouis, mais que notre absence ne vous attriste pas. Car nous sommes dans cette Eglise qui, quoique répandue en tout l'univers par
la grâce de Dieu, ne forme cependant qu'un seul et grand corps dont le chef illustre est le Sauveur lui-même, comme dit l'Apôtre (2). Un prophète, longtemps
auparavant, avait annoncé la glorification de ce chef, qui devait éclater après la résurrection, quand il disait: « Dieu, élevez-vous au-dessus des cieux; » et comme, le
Christ une fois élevé au-dessus des cieux, son Eglise devait remplir toute la terre de sa fécondité, le même prophète ajoutait: « Et que votre gloire se répande par
toute la terre (3).» C'est pourquoi, mes bien-aimés, armés de constance et de force et sous un chef élevé si haut, restons dans ce corps glorieux dont nous sommes
les membres. Lors même que les plus lointaines distances me sépareraient de vous, nous serions toujours ensemble en celui dans l'unité de qui nous devons toujours
demeurer. Si nous n'avions qu'une même maison, nous dirions que nous sommes ensemble; à plus forte raison le sommes-nous, quand nous n'avons qu'un même
corps ! Et d'ailleurs la Vérité
 
2. Ephés. V, 53; Coloss. I, 18. — 3. Ps. LVI, 12.
 
elle-même nous enseigne que nous sommes dans la,même maison, car la sainte Écriture, qui dit que l’Eglise est le corps du Christ, dit aussi que l'Église est la maison
de Dieu (1).
2. Mais cette maison n'est pas bâtie sur un point quelconque de l'univers, elle couvre toute la terre. Voilà pourquoi le psaume qui a pour titre : « Quand la maison
s'édifiait après la captivité, » commence par ces mots , « Chantez au Seigneur un cantique nouveau, que toute la terre le chante au Seigneur (2). » Le démon avait
tenu la terre captive dans les liens du vieil homme; après cette captivité la construction de la maison représente le renouvellement des âmes fidèles dans l'homme
nouveau. De là ces paroles de l'Apôtre : « Dépouillez le vieil homme, et revêtez-vous de celui qui a été créé selon Dieu (3) ; » et parce que ce renouvellement
s'accomplit sur toute la terre dans l'unité catholique, selon d'autres paroles où le prophète demande à Dieu de faire éclater partout sa gloire (4), ainsi dans ce
psaume, après. que David invite à chanter à Dieu un cantique nouveau pour montrer quand la maison s'édifie, il ajoute aussitôt : « Que toute la terre le chante au
Seigneur. » Le même psaume excite les ouvriers par lesquels cette grande maison s'élève: «Annoncez, leur dit-il, de jour en jour son salut; annoncez sa gloire aux
nations, ses merveilles à tous les peuples; » et peu après il dit : « Apportez au Seigneur, nations de la terre, apportez au Seigneur la gloire et l'honneur (5). » J'ai
expliqué dans un autre endroit ce que,c'est que cette maison, c'est-à-dire l'Église catholique (6).
3. Ces témoignages et d'autres de ce genre, si nombreux dans les Écritures, sur la grande maison, ont tellement vaincu ses ennemis qu'ils ont avoué n'avoir rien à dire
contre l'Église d'outre-mer, qu'ils reconnaissent pourtant comme catholique. Nous sommes en communion avec elle pour mériter d'être unis aux membres du Christ
et de rester fidèlement et affectueusement attachés à son corps. Car, dans l'unité de cette Eglise, quiconque vit mal, « mangé et boit son jugement, » selon les paroles
de l'Apôtre (7); mais quiconque vit bien n'a pas à craindre que son âme soit souillée par les fautes ou la personne d'autrui. Les
 
1. Ephés. I, 22-23;  I Tim. III, 15. — 2. Ps. XCV, 1 . — 3. Eph, IV, 22, 24. — 4. Ps, LVI, 12. — 5. Ps. XCV, 7. — 6. Voir le livre Ier contre les lettres de
Pétition, chap. 18. —  7. I Cor, XI, 29.
 
évêques donatistes, pressés dans l'affaire de Maximien , ont été eux-mêmes contraints d'avouer « qu'une cause ne nuisait pas à une « autre cause, ni une personne à
une autre. » Nous sommes toutefois en sollicitude les uns pour les autres comme membres d'un même corps; et nous tous qui devons trouver place avec le bon grain,
nous désirons, avec l'aide de Dieu, tolérer la paille pendant que nous sommes encore sur l'aire, et pour cette paille destinée au feu, n'abandonner pas l'aire du
Seigneur.
4. Que chacun de vous remplisse fidèlement avec joie les devoirs de sa charge; soyez pieusement exacts dans votre ministère par amour pour ce Dieu, notre Maître
commun, à qui nous avons à rendre compte de nos actions. Aussi, vous devez avoir des entrailles de miséricorde, parce que « celui qui n'aura pas fait miséricorde
sera jugé sans miséricorde (1). » Priez donc avec nous pour ceux qui souffrent encore, afin qu'ils soient guéris de cette charnelle infirmité, triste fruit d'une longue
coutume. Qui ne comprend combien il est doux et bon que des frères habitent ensemble (2), si ce goût est senti par des bouches qui ne soient plus malades, et si
l'âme, éprise des douceurs dé la charité, rejette l'amertume de la division? Mais il est puissant et miséricordieux le Dieu que nous prions pour nos frères égarés; nous
lui demandons de les ramener au salut par les moyens qu'il voudra. Que le Seigneur vous conserve dans la paix !
 
 
1. Jacq. II, 13. — 2. Ps. CXXXII, 1.
LETTRE CXLIII. (Année 412.)
 
La première partie de cette lettre renferme d'admirables leçons de modestie dont tous ceux qui écrivent doivent profiter. Le reste est consacré à l'examens ou plutôt
à l'exposition des opinions diverses sur l'origine de l'âme. Saint Augustin n'a jamais voulu prendre parti dans cette difficile question.
AUGUSTIN A SON EXCELLENT, ILLUSTRE SEIGNEUR ET TRÈS-CHER FILS MARCELLIN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. Voulant répondre à votre lettre que j'ai reçue par mon saint frère et collègue Boniface, je l'ai cherchée et ne l'ai point trouvée. Je me souviens pourtant que vous y
demandiez comment toute l'eau de l'Égypte ayant été changée en sang, les magiciens de Pharaon avaient pu (332) à leur tour faire quelque chose de pareil. Cette
difficulté se résout de deux manières : On a pu apporter de l'eau de la mer, ou bien, ce qui est plus croyable, la région où se trouvaient les enfants d'Israël n'avait
point été frappée de ces plaies. Cette préservation étant marquée en quelques endroits de l'Écriture, nous savons ce qu'il faut en penser, là même oit l'Écriture n'en
parle pas.
2. Mais la lettre que m'a remise de votre part le prêtre Urbain, renferme une difficulté tirée non pas des Livres divins, mais des livres que j'ai écrits sur le Libre
Arbitre. — De pareilles difficultés ne me retiennent pas longtemps; si les bonnes raisons manquent pour défendre mon avis, cet avis n'est que le mien; il ne s'agit pas
ici d'un auteur dont il n'est pas permis de condamner le sentiment, lors même que, faute de le bien saisir, on comprend quelque chose qu'on né doit pas approuver.
Je tâche, je l'avoue, de me mettre au nombre de ceux qui écrivent à mesure qu'ils profitent et profitent à mesure qu'ils écrivent. Si donc, par imprudence ou par
ignorance, il m'est échappé quelque chose qui puisse être avec raison relevé par d'autres et aussi par moi-même (car si je profite, je dois m'apercevoir de mes
fautes), il ne faut ni s'en étonner ni s'en affliger, mais il faut me pardonner, et me féliciter, non pas de m'être trompé, mais d'avoir été rectifié. Car celui-là s'aime
lui-même d'un bien coupable amour qui veut que les autres se trompent pour que sa propre erreur ne soit pas connue. Combien il est meilleur et plus utile que, là où
il s'est trompé lui-même, d'autres ne se trompent pas, afin qu'averti par eux il se corrige ! S'il ne veut pas se corriger, que d'autres au moins ne partagent pas son
erreur. Si Dieu nie fait la grâce d'exécuter un jour le dessein que j'ai d'écrire un ouvrage tout exprès pour marquer ce que pourra m'offrir dé défectueux l'examen de
tous mes livres, les hommes alors verront combien peu j'ai égard à ma personne (1).
3. Mais vous qui m'aimez beaucoup; si lorsqu'on me reprend par malice, ignorance ou même avec l'intelligence de la vérité; vous dites que je ne me suis jamais
trompé dans mes écrits, vous travaillez en vain, vous soutenez
 
1. Ces belles lignes, d'une si sincère modestie, nous prouvent que, dès l'année 412, saint Augustin avait l'idée de l'ouvrage intitulé de Recensione librorum (de la
révision ou revue des livres) qui occupe les derniers temps de sa vie. Voyez notre Hist. de saint Augustin, chap. LII.
 
une mauvaise cause, vous perdriez infailliblement votre procès, même devant moi. Je ne trouve pas bon que ceux qui me sont le plus chers me croient autre que je ne
suis. S'ils aiment, non point ce que je suis, mais ce que je ne suis pas, ce n'est plus moi qu'ils aiment, mais un autre sous mon nom; c'est moi, si leur affection se fonde
sur ce qu'ils savent ou ce qu'ils ont raison de croire; mais en m'attribuant ce qu'ils ne voient pas en moi , ils me prennent pour un autre et c'est un autre qu'ils aiment.
Le plus éloquent des Romains, Cicéron, a dit de quelqu'un qu'il ne lui échappa jamais une parole qu'il aurait voulu ne pas avoir prononcée. Quelque belle que
paraisse cette louange, elle pourrait plutôt s'appliquer à un fou achevé qu'à un sage accompli. Car ceux qu'on nomme vulgairement des bouffons, plus ils s'écartent du
sens commun en multipliant les absurdités et les sottises, plus ils se félicitent de ce qu'ils disent : il n'appartient qu'à des gens sensés de se repentir d'une parole
mauvaise, folle ou préjudiciable.
Mais si on prend en bonne part le mot de l'orateur romain et qu'on pense qu'il se soit rencontré des hommes, parlant de toute chose sagement et n'ayant jamais rien
dit qu'ils ne voulussent avoir dit, il faut pieusement croire cela des hommes de Dieu qui ont parlé sous l'inspiration de l'Esprit-Saint plutôt que de le croire de celui que
Cicéron a entendu louer de cette manière. Quant à moi je suis si éloigné de cette perfection que si je me vantais de ne rien dire que je ne voulusse avoir dit, je serais
plus semblable à un fou qu'à un sage. On a écrit -des ouvrages de la plus haute autorité, non point quand on n'y a pas mis un seul mot qu'on regrette, mais quand on
n'y a rien mis qu'on doive changer. Quiconque n'est point encore parvenu à ce degré de sagesse doit se résigner à être modeste : n'ayant pas pu tout dire de façon à
ne pas s'en repentir, qu'il se repente de ce qu'il sait qu'il n'aurait pas dû dire.
4. Quelques-uns de mes meilleurs amis prétendent que je n'ai rien écrit ou presque rien que je puisse regretter, mais il y a au contraire beaucoup de choses que je
voudrais effacer si je le pouvais, et beaucoup plus peut-être que ne le croient mes censeurs les plus malveillants ; aussi je ne me flatte pas du mot de Cicéron : Il ne
lui échappa jamais une parole qu'il eût voulu ne pas avoir prononcée; mais (333) je me rappelle avec inquiétude cette pensée d'Horace : « une parole lâchée ne
revient pas. » Voilà pourquoi je retiens entre ires mains, plus longtemps que vous ne le voudriez, mes livres sur la Genèse (1) et sur la Trinité, où se rencontrent les
plus périlleuses questions; si je ne puis les rendre irréprochables, qu'ils soient un peu moins défectueux que si je m'étais imprudemment bâté de les mettre au jour.
Vous autres, comme je le vis par vos lettres (car mon saint frère et collègue Florentius me l'écrit aussi), vous me pressez de les publier pour que je puisse, de mon
vivant, les défendre s'ils sont attaqués sur quelques points, soit par la malice des ennemis, soit par les interprétations trop peu intelligentes des amis. Vous m'exprimez
ce désir parce que, vous ne pensez pas qu'il y ait quelque chose dans ces livres qu'on puisse raisonnablement critiquer; autrement vous ne m'engageriez pas à les
livrer, mais plutôt à les corriger avec plus de soin encore. Mais moi je m'inquiète davantage des vrais juges, des juges sévèrement armés de la vérité, parmi lesquels
je veux d'abord m'établir moi-même, afin de ne leur laisser à reprendre que les fautes qui auront pu échapper à l'attention vigilante de mon esprit.
5. Dans le troisième livre du Libre Arbitré, en parlant de la substance raisonnable, j'ai dit « L'âme après le péché, établie dans des corps inférieurs, gouverne son
corps, non pas tout «« à fait selon sa volonté, mais autant que le . « permettent les lois générales. » On a voulu croire qu'en cet endroit j'avais déterminé quelque
chose touchant l'origine de l'âme humaine, soit qu'elle vienne des parents par la propagation, soit qu'ayant péché dans une vie supérieure et céleste, elle ait mérité
d'être enfermée dans une chair incorruptible. Que ceux qui ont ainsi compris ce passage fassent attention aux expressions dont je me suis servi ; je n'y donne pour
certain qu'une seule chose, c'est qu'après le péché du premier homme les autres hommes sont nés et naissent dans la chair du péché pour la guérison de laquelle le
Seigneur est venu dans une chair semblable à celle du péché; l'ensemble de mes paroles ne préjuge rien contre aucune des quatre opinions sur l'origine
 
1. L'ouvrage sur le sens littéral de la Genèse, composé de douze bras, fut terminé dés l'année 401 et ne fut publié qu'en 415. L'ouvrage sur la Trinité, composé de
quinze livres, avait été commencé dans l'année 400 et ne fut livré à l’impatience des contemporains qu'en 416. Voyez notre Histoire de saint Augustin, chap. XXXV
et XXXVI.
 
de l'âme que j'ai ensuite exposées, .sans soutenir de préférence l'une d'elles, mais je faisais en- sorte que, n'importe laquelle serait conforme à la vérité, Dieu fût
toujours loué.
6. En effet, soit que toutes les âmes proviennent de celle du premier homme, soit qu'il y ait une âme particulièrement formée pour chacun, soit que Dieu envoie les
âmes après avoir été créées en dehors de nous, ou qu'elles se plongent d'elles-mêmes dans les corps, il est certain que cette créature raisonnable, l'âme humaine,
établie, après le péché, dans des corps inférieurs, c'est-à-dire terrestres, ne gouverne pas tout à fait son corps selon sa volonté, et vous aurez ainsi une certitude du
péché du premier homme. Car je n'ai pas dit après son péché, ou bien : après qu'elle a eu péché ; mais j'ai dit : « après le péché.» Par là s'il devient possible de
déclarer avec vérité que ce soit le péché de l'âme elle-même ou le péché du premier père qui l'ait condamnée à s'unir à un corps, il demeurera toujours exact de dire
« qu'après le péché l'âme établie dans des corps inférieurs ne gouverne pa «tout à fait son corps selon sa volonté; » car, selon les paroles de l'Apôtre, la chair
convoite l'esprit (1) nous gémissons sous le poids de nos faiblesses (2), et le Sage nous dit que le corps corruptible appesantit l'âme (3). Et qui pourrait raconter
toutes les misères de notre mortalité? elles disparaîtront quand ce corps corruptible sera revêtu de l'incorruptibilité pour que la vie absorbe ce qu'il y a de mortel en
nous (4). L'âme alors gouvernera le corps spirituel tout à fait selon sa volonté; mais maintenant ce n'est pas tout à fait, c'est autant que le permettent les lois générales
par lesquelles il est établi que les corps naissent et meurent, qu'ils se développent et. vieillissent. L'âme du premier homme, avant le péché, gouvernait son corps à
volonté, quoique ce corps ne fût pas encore spirituel; mais après lé péché, c'est-à-dire après que le péché a été commis dans cette chair d'où devait sortir ensuite la
chair de péché, l'âme raisonnable « a été établie dans des corps inférieurs de façon à ne pas gouverner son corps tout à fait selon sa volonté. » Nos paroles ne
sauraient déplaire à ceux-là mêmes qui n'admettent pas que les enfants, non encore coupables de péchés personnels, soient cependant une chair de péché : c'est
pour la guérir que le baptême est donné comme un
 
1. Gal. V, 17. — 2. II Cor. V, 4. — 3. Sag. IX, 15. — 4. I Cor. XV, 53
 
 
334
 
remède nécessaire, au nom de Celui qui a pris la ressemblance de la chair de péché. Car il est certain, si je ne me trompe, que cette même chair, quoique infirme,
non par une faute qui lui soit propre , mais par nature, a pourtant commencé à naître après le péché; Adam n'a pas été créé en cet état et n'a engendré personne
avant le péché.
7. Que mes censeurs cherchent donc autre chose qu'ils soient fondés à reprendre, non-seulement dans des ouvrages de moi publiés avec trop de hâte, mais même
dans mes livres sur le Libre Arbitre. Je ne nie pas qu'ils puissent y découvrir des points dont la rectification me serait profitable; ces livres ont passé en trop de mains
pour qu'ils puissent se corriger; mais moi je vis encore et je puis me corriger moi-même. Les paroles de mon troisième livre, mesurées avec tant de précaution
qu'elles ne s'opposent à aucune des quatre opinions sur l'origine de l'âme, ne sauraient être critiquées que par ceux qui me reprocheraient d'hésiter en présence d'une
question aussi obscure; je ne me défendrai pas contre eux en leur disant que je fais bien de ne rien affirmer sur cette question, car je ne doute nullement que l'âme
soit immortelle, non à la manière de Dieu même qui seul a l'immortalité (1), mais d'une certaine manière conforme à sa nature, et je ne doute pas qu'elle soit créature
et non substance du Créateur : je me prononce de la même façon sur tout ce que nous pouvons savoir de certain touchant la nature de l'âme. Ce qui me forcé à
rester en suspens devant l'origine de l'âme, c'est la profondeur des ténèbres dont elle est enveloppée : qu'on tende la main à celui qui avoue son ignorance et qui
désire savoir ce qu'il en est; qu'on me l'apprenne si on peut; qu'on me le démontre si on a découvert par la raison quelque chose de certain là-dessus, ou si on a
trouvé dans les divines Ecritures quelque chose de très-clair qui commande à cet égard notre foi. Car ce que la raison, même la plus habile, peut faire contrairement
à l'autorité des saints Livres, n'a qu'un, semblant de vrai et ne saurait être la vérité. Et si l'autorité des saintes Ecritures semble contraire aux enseignements clairs et
certains de la raison , c'est qu'on n'a pas pu pénétrer leur vrai sens , et qu'on y a mis du sien : ce n'est pas dans les divins livres, mais en lui-même que le
commentateur a
 
1. I Tim. VI, 16.
 
trouvé ce qui est en opposition avec la vérité.
8. En voici un exemple : faites bien attention à ce que je vais dire. A la fin du livre qui se nomme Ecclésiaste, il est question de la dissolution de l'homme qui se fait
par la séparation de l'âme et du corps, et l'Ecriture dit; « Que la poussière rentre dans la terre d'où elle a été tirée, et que l'esprit retourne à Dieu qui l'a donné (1). »
Un sentiment de cette autorité ne laisse aucun doute et ne saurait tromper personne; mais si quelqu'un y veut montrer un témoignage favorable à l'opinion qui fait
venir toutes les âmes de celle du premier homme; son sentiment semble être appuyé , sur ce qui est dit ici de la chair sous le nom de poussière (car la poussière et
l'esprit ne signifient pas autre chose dans cet endroit que le corps et l'âme) ; il pourrait dire que l'âme retourne à Dieu parce qu'elle tire son origine de cette âme que
Dieu donna au premier homme, comme la chair retourne en terre parce qu'elle vient de cette chair qui fut faite de terre dans le premier homme : il soutiendrait ainsi
que ce que nous connaissons du corps doit nous déterminer à croire ce qui nous demeure caché sur l'âme, car c'est l'origine de l'âme qui fait doute et non pas
l'origine du corps. Les deux questions dans ce passage de l'Ecriture semblent s'expliquer l'une par l'autre : que la chair retourne en terre comme auparavant, car elle
en fut tirée quand le premier homme fut fait; que l'esprit retourne à Dieu. qui le donna quand il répandit un souffle de vie sur la face de l'homme qu'il venait de former,
et que l'homme devint une âme vivante (2) d'où les hommes devaient sortir, corps et âme, par voie de propagation.
9. Cependant, s'il est vrai que toutes les âmes ne viennent pas de celle du premier homme, mais que, créées ailleurs, Dieu les donne à mesure qu'un corps humain se
forme, cette opinion peut encore s'accorder avec ces paroles; « Que l'esprit retourne à Dieu qui l'a donné. » Ces paroles n'exclueraient donc que les deux autres
opinions, parce que, si une âme particulière était créée à chaque création d'homme, on ne pense pas que l'Ecriture aurait dû dire; « Que l'esprit retourne à Dieu qui
l'a donné; » mais à Dieu qui l'a fait. Ce mot: « il a donné, » suppose l'existence antérieure, de ce qui pouvait se donner. On presse encore ces paroles; « Que l'esprit
retourne à Dieu, » et on demanda;
 
1. Ecclési. XII, 7. —  2. Genès. II. 7.
 
335
 
Comment l'esprit retournera-t-il là où il n'a jamais été? Au lieu de ces expressions : « Que« l'esprit retourne à Dieu, » il eût mieux valu dire, ajoute-t-on: Que l'esprit
s'avance ou qu'il aille vers Dieu, s'il est à croire que cet esprit n'y ait jamais été auparavant. De même il ne serait pas facile d'expliquer comment les âmes se
plongeraient, de leur propre volonté, dans le corps, puisqu'il est écrit en parlant de l'esprit: « Dieu l'a donné. » C'est pourquoi, je le répète, ces deux opinions
souffrent de ce passage de l'Ecriture : l'une, qui veut que chaque âme soit créée dans le corps qui lui est destiné; l'autre, qui prétend que les âmes se jettent de leur
propre volonté dans les corps. Mais ce texte ne repousse pas les deux autres opinions l'une, qui fait venir toutes les âmes de celle du premier homme; l'autre, par
laquelle les âmes déjà créées auparavant et établies en Dieu sont données aux corps.
10. Et cependant si les partisans de l'opinion qui veut que chaque âme soit créée dans son corps, soutenaient que ces mots de l'Ecriture « Dieu a donné l'esprit, »
doivent être compris comme quand on dit que Dieu nous a donné les yeux, les oreilles, les mains, ou toute autre chose, sans avoir besoin d'admettre que ces
membres étaient faits a l'avance et mis en réserve en attendant les desseins- providentiels, mais que le Créateur les a donnés quand il les a faits, je ne vois pas ce
qu'on pourrait leur répondre : à moins que d'autres témoignages ne fussent produits contre eux ou qu'il n'y eût des raisons certaines devant lesquelles dût fléchir leur
opinion. De leur côté, ceux qui pensent que les âmes passent de leur propre volonté dans les corps, entendent les mots de l'Ecclésiaste : « Dieu a donné l'esprit, »
comme ces mots de l'Apôtre : « Dieu les a livrés à la concupiscence de leur coeur (1). » Ces partisans de la création des âmes dans les corps, sont embarrassés de
ce qui est dit du retour de l'esprit vers Dieu; ce seul mot les met mal à l'aise; mais, à mon avis, cela ne suffirait pas pour rejeter ce sentiment : on pourrait montrer par
le langage accoutumé des saints Livres, que l'esprit créé retourne vers Dieu comme vers son auteur, et non pas comme vers celui en qui il avait été une première fois.
11. Je vous ai écrit ces choses pour que celui qui voudra s'attacher à la défense de l'une des quatre opinions sur l'origine de l'âme, établisse
 
1. Rom. I, 24.
 
son sentiment, soit par des citations des saints Livres qui ne puissent pas être comprises d'une autre manière, comme lorsque l'Ecriture dit que Dieu a fait l'homme,
ou par des raisons certaines qu'il soit impossible de contredire sans folie, comme lorsqu'on dit que, pour connaître la vérité ou pour pouvoir se tromper, il faut être
vivant. Car on juge de la vérité de ceci, sans qu'il soit nécessaire de recourir à l'autorité des divins Livres; il suffit pour cela du sens commun, et celui qui soutiendrait
le contraire serait regardé comme fou. Si quelqu'un peut réunir ces conditions de certitude dans cette question sur l'âme, mêlée à tant d'obscurités, qu'il vienne en
aide à mon ignorance ; s'il ne le peut pas qu'il ne me reproche point mon hésitation.
12. Quant à ce que j'ai écrit sur la virginité de sainte Marie, on ne saurait en nier la possibilité, sans nier tout ce qui est arrivé miraculeusement dans des corps. Si on
ne le croit pas, parce que cette merveille ne s'est accomplie qu'une fois, demandez à l'ami qu'une telle difficulté arrête, s'il ne se rencontre rien, dans les lettres
profanes, qui ne soit arrivé qu'une fois : ce qui n'empêche pas qu'on y croie, non point dans la mesure qu'on accorde à des tables, mais, comme on dit, par une foi
historique : demandez-le lui, je vous en prie. S'il nie que quelque chose de pareil se trouve dans l'histoire profane, il faut l'en faire souvenir; mais s'il l'avoue, la
difficulté est résolue.
LETTRE CXLIV. (Annéé 412)
 
AUGUSTIN, ÉVÊQUE, A SES HONORABLES ET TRÈSDIGNES SEIGNEURS, A SES BIEN-AIMÉS ET DÉSIRÉS FRÈRES DE CIRTA DANS TOUS
LES DEGRÉS D'HONNEUR.
 
Les persistants efforts de saint Augustin avaient converti à l'unité catholique la population de Cirta ou Constantine; les principaux de cette ville écrivirent à l'évêque
d'Hippone pour le lui annoncer et pour l'engager à les visiter et à jouir sur les lieux de son oeuvre de paix. On va voir avec quel sentiment chrétien saint Augustin leur
répond; il ne perd pas cette occasion, de faire toucher du doigt la vérité aux donatistes non encore ramenés à l'unité.
 
1. Si ce qui nous affligeait tous dans votre ville a disparu, si la force de la vérité a vaincu des coeurs qui lui résistaient malgré ce qu'elle avait de notoire et en quelque
sorte de public, si vous jouissez des douceurs de la paix, si (336) l'amour de l'unité ne blesse plus des yeux malades, mais s'il remplit de lumière et de force des yeux
désormais guéris, ce n'est point là notre ouvrage, c'est l'ouvrage de Dieu; je ne l'attribuerais pas à des efforts humains, lors même que la conversion de cette grande
multitude de chrétiens aurait eu lieu au moment où nous étions auprès de vous et où nous vous exhortions à revenir à la vérité catholique. C'est l'ouvrage de Celui qui,
par ses ministres, avertit au dehors avec les signes des choses, et qui, par lui-même, instruit au dedans avec les choses elles-mêmes. Il ne faut pas que nous nous
montrions moins pressés d'aller vous visiter, par la raison que le bien accompli en vous ne l'a pas été par nous, mais par Celui qui fait seul des merveilles (1); nous
devons au contraire nous hâter bien plus pour aller contempler les oeuvres divines que nos propres oeuvres ; si nous sommes nous-mêmes quelque chose de bon,
l'honneur en revient à Dieu et non pas aux hommes; de là ces paroles de l'Apôtre : « Ce n'est pas celui qui plante qui est quelque chose, ni celui qui arrose, mais Dieu
qui donne l'accroissement (2). »
2. Vous rappelez dans votre lettre, et je me souviens d'avoir lu dans les auteurs profanes, que Xénocrate, parlant des avantages de la tempérance, fit changer tout à
coup de vie à Polémon qui, non-seulement était sujet à s'enivrer, mais qui était ivre en ce moment-là. Quoique Polémon, ainsi que vous l'avez si bien compris
vous-mêmes, n'ait pas été par là gagné à Dieu, mais seulement délivré d'une tyrannique et basse habitude, c'est à l'oeuvre divine et non pas à une oeuvre humaine
que j'attribuerai l'heureux changement opéré en lui. Si le corps, la moins noble portion de nous-mêmes, a des biens, comme la beauté, la force,. la santé; si tous ces
avantages viennent de Dieu seul qui a créé la nature et lui donne la perfection, à combien plus forte raison devons-nous penser que personne que Dieu ne peut
donner les biens de l'âme ! A quel degré d'orgueil et d'ingratitude ne descendrait pas l'aveuglement humain, s'il croyait que la beauté du corps est l'ouvrage de Dieu
et que la chasteté de l'âme est l'ouvrage de l'homme? Il est écrit dans le livre de la sagesse chrétienne : «Je savais que nul ne peut être continent sans un don de Dieu;
et il y avait de la sagesse à savoir de qui venait ce don (3). » Si donc Polémon,
 
1. Ps. LXXI, 18. — 2. I Cor. III, 7. — 3. Sag. VIII, 21.
 
passant tout à coup de la débauche à la sobriété, avait su d'où lui venait ce don, de façon à rejeter les superstitions païennes et à pieusement adorer Celui qui lui
accordait une telle grâce, il n'aurait pas été seulement continent, mais encore véritablement sage et salutairement religieux; cela lui aurait servi non pas uniquement
pour l'honnêteté de la vie présente, mais pour l'immortalité de la vie future. Combien moins dois-je donc m'attribuer votre conversion et celle de votre peuple que
vous nous annoncez ! Elle ne s'est faite ni quand je parlais dans votre ville ni même quand je m'y trouvais, mais elle est l'oeuvre de la grâce de Dieu dans les âmes où
elle s'est faite véritablement. Reconnaissez-le avant toute chose, pensez-y avec piété et humilité. C'est à Dieu, mes frères, c'est à Dieu qu'il faut rendre grâce; é
craignez Dieu de peur que vous ne tombiez ; aimez-le, pour que vous avanciez.
3. Si, parmi vous, il en est encore que l'amour de l'homme tienne secrètement éloignés de l'unité et que la peur de l'homme n'ait ramenés qu'en apparence, que
ceux-là sachent bien que la conscience humaine demeure sans voiles devant Dieu, que c'est un témoin qu'ils ne tromperont pas, un juge auquel ils n'échapperont
point. Et si la question même de l'unité leur inspire encore des doutes inquiets pour leur salut, qu'ils arrachent à leur propre coeur cet aveu bien légitime : que sur
l'Eglise catholique, c'est-à-dire sur l'Eglise répandue par toute la terre, ils croient plutôt les enseignements des divines Ecritures que les outrages des langues
humaines. Pour ce qui est du dissentiment survenu entre des hommes (et quels qu'ils soient, ils ne sauraient porter aucune atteinte aux promesses de Dieu qui a
annoncé à Abraham que toutes les, nations seraient bénies dans sa race (1), et ceci qui a été cru lorsqu'on l'annonçait est nié lorsqu'on en voit  l'accomplissement) ;
pour ce qui est, dis-je, d'une affaire particulière entre des hommes, que ces donatistes encore hésitants réfléchissent à ce raisonnement qui me paraît aussi simple
qu'invincible : ou l'affaire a été jugée devant un tribunal ecclésiastique d'outre-mer, ou elle ne l'a pas été ; si elle n'a pas été jugée, la société chrétienne des nations
d'outre-mer, avec laquelle nous avons la joie de rester en communion est innocente, et c'est par un schisme sacrilège que les donatistes se trouvent séparés
 
1. Gen. XXVI, 4.
 
337
 
de ces innocents; s'il y a eu examen et jugement de l'affaire, qui ne comprend, qui ne sent, qui ne voit que les donatistes ont été vaincus dans cette Eglise d'outre-mer
avec laquelle ils ne sont plus en communion? Qu'ils choisissent donc ce qu'ils aiment mieux croire, ou la sentence des juges ecclésiastiques, ou les murmures des
plaideurs vaincus. Remarquez avec soin et avec toute votre pénétration, qu'il est impossible de rien répondre de raisonnable à ce dilemme si court et si facile à
comprendre; et cependant ce malheureux Polémon n'en persiste que davantage dans l'ivresse de sa vieille erreur. Pardonnez à cette lettre plus longue peut-être
qu'agréable, utile pourtant, je pense, si elle ne vous flatte pas, ô mes honorables et excellents seigneurs, mes frères bien-aimés et très-désirés ! Quant à mon voyage
sur vous, que Dieu remplisse notre désir mutuel. Les paroles ne suffiraient pas pour exprimer avec quelle ardeur nous souhaitons de vous visiter; vous voulez bien le
croire, je n'en doute pas.
LETTRE CXLV. (Année 412 ou 413.)
 
Saint Augustin, dont la vie est sans repos, parie du repos sur la terre et des charmes puissants du monde; il établit que ce n'est pas la crainte mais l'amour de la
justice qui doit nous exciter à fuir le mal ; en peu de lignes précises et fortes, il met en garde contre la naissante doctrine des pélagiens.
 
AUGUSTIN A SON CHER SEIGNEUR ET SAINT FRÈRE ANASTASE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. Nos frères Lupicin et Concordial, honorables serviteurs de Dieu, nous sont une très bonne occasion de vous saluer, et d'ailleurs, lors même que je ne vous écrirais
pas, vous pourriez savoir par eux tout ce qui se passe au milieu de nous. Je n'ignore pas combien vous nous aimez dans le Christ, parce que vous-même vous
n'ignorez pas combien nous vous aimons; j'aurais donc été sûr de vous faire de la peine si vous aviez vu arriver sans lettre de moi deux frères partis d'ici et dont
l'étroite intimité avec nous n'aurait pas pu vous rester inconnue. Ajoutez que je vous dois une réponse, car depuis que j'ai reçu votre lettre, je ne crois pas vous avoir
écrit; je ne le sais pas au milieu de tant de soins et d'affaires qui m'accablent.
2. Nous désirons beaucoup savoir comment vous allez et si le Seigneur vous accorde quelque repos, autant qu'on puise en avoir sur cette terre; si un membre est
glorifié, tous les membres se réjouiront avec lui (1) ; et lorsqu'au milieu de nos soucis ii nous arrive de savoir quelques-uns de nos frères avec un peu de repos, nous
éprouvons comme un grand soulagement, et il nous semble vivre en eux plus doucement et plus paisiblement. Toutefois les peines croissantes de cette fragile vie
redoublent en nous le désir du repos éternel. Car ce monde est plus dangereux dans ses caresses que dans ses épreuves qu'il nous impose; il faut nous défier de lui,
bien plus quand il nous invite à l'aimer que quand il nous force à le mépriser. Tout ce que le monde renferme est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux
et orgueil de la vie (2); souvent ceux-là mêmes qui préfèrent à ces choses les choses spirituelles, invisibles, éternelles, se laissent aller à un certain amour de la terre,
et n'empêchent pas les joies du monde de se mêler jusqu'à un certain point à l'accomplissement de leurs plus saints devoirs. Autant les biens futurs sont les meilleurs
pour la charité, autant les biens présents exercent sur notre infirmité le plus d'empire. Plût à Dieu que ceux qui ont appris à les voir et à en gémir méritassent de les
vaincre et d'échapper à leur tyrannie! La volonté humaine ne saurait y parvenir sans la grâce de Dieu; on ne peut pas dire qu'elle soit libre tant qu'elle demeure
soumise à des passions qui la dominent et l'enchaînent. Car celui qui nous lie fait de nous son esclave (3);  « si le Fils vous délivre, » nous dit le Fils de Dieu
lui-même, « vous serez alors vraiment libres (4). »
3. C'est pourquoi la loi, en enseignant et en prescrivant ce qui ne peut être accompli sans la grâce, montre à l'homme sa propre infirmité; l'homme ainsi convaincu de
faiblesse, cherche un Sauveur qui guérisse sa volonté et la rende capable de faire ce qu'elle ne pouvait pas auparavant. Ainsi la loi mène à la foi, la foi obtient l'Esprit
dispensateur des grâces, l'Esprit répand la charité, la charité accomplit la loi. C'est pour cela que la loi est appelée un pédagogue (5),sous la menaçante sévérité
duquel celui qui invoquera le nom du Seigneur sera sauvé (6). Mais comment invoqueront-ils Celui en qui ils ne croient pas (7) ? De peur que la
 
1. I Cor. XII, 26. — 2. I Jean, II, 16. — 3. II Pierre , II, 19. — 4. Jean, VIII, 36. — 5. Gal. III, 24. — 6. Joël, II, 32. — 7. Rom. X, 14.
 
338
 
lettre sans l'esprit ne tue, l'Esprit qui vivifie est donné aux croyants et à ceux qui invoquent le Seigneur; et la charité de Dieu se répand dans nos coeurs par
l'Esprit-Saint qui nous est donné (1), afin que s'accomplisse ce que dit le même Apôtre : « La charité est la plénitude de la loi (2). » La loi est donc bonne à celui qui
en use comme il faut (3); celui-là en use comme il faut qui, comprenant pourquoi elle a été donnée, est amené par ses menaces à la grâce libératrice. Quiconque,
ingrat envers cette grâce par laquelle l'impie est justifié, compte sur ses propres forces pour accomplir la loi, n'est pas soumis à la justice de Dieu, car il l'ignore et
veut établir la sienne propre (4); la loi cesse d'être pour lui un secours pour la délivrance et n'est plus que le lien du péché. Ce n'est pas que la loi soit un mal, mais
c'est que « le péché, » comme il est écrit, « donne la mort par le bien même de la loi (5) » à des âmes remplies de sentiments pareils. La loi en effet ajoute à la gravité
de la faute lorsque celui qui agit mal connaît par la loi toute l'étendue du mal qu'il fait.
4. Mais c'est en vain qu'on se croit vainqueur du péché quand c'est seulement par la crainte de la peine qu'on ne pèche pas; quoique au dehors on ne fasse pas
oeuvre de passion mauvaise, le mal pourtant demeure au dedans comme un ennemi. Comment trouver innocent devant Dieu celui qui voudrait faire ce que Dieu
défend, si l'on supprimait le châtiment qu'il redoute? Il est coupable dans sa volonté elle-même celui qui veut faire ce qui n'est pas permis et qui ne s'en abstient que
parce qu'il ne peut le faire impunément. Autant qu'il est en lui, il aimerait mieux qu'il n'y eût pas une justice défendant et punissant les péchés. Et s'il aimait mieux qu'il
n'y eût pas de justice, nul doute qu'il la détruirait s'il le pouvait. Comment serait-il juste, cet ennemi de la justice qui, si le pouvoir lui en était donné, supprimerait la
justice qui ordonne pour échapper à ses menaces et à ses arrêts? Celui-là donc est ennemi de la justice qui ne pèche point par la crainte de la peine; il en sera l'ami si
c'est par amour pour elle qu'il ne pèche pas; car alors véritablement il craindra de pécher. Craindre l'enfer ce n'est pas craindre de pécher mais de brûler. Mais on
craint de pécher, lorsqu'on a horreur du péché même
 
1. II Cor. III, 6. — 2. Rom. V, 5. — 3. Rom. XIII, 10. — 4. I Tim. I, 8. — 5. Rom. X, 3. —  6.  Rom. VII, 13.
 
comme de l'enfer. C'est là cette crainte chaste du Seigneur qui demeure dans tous les siècles (1). Cette terreur de la peine a son tourment et n'est pas dans la charité;
la charité parfaite met dehors la terreur (2).
5. On déteste le péché en raison de l'amour qu'on a pour la justice ; on ne devient pas capable de ce sentiment par la lettre de la loi qui épouvante, mais par la grâce
de l'Esprit qui guérit. Alors se fait en nous ce que nous recommande l'Apôtre : « Je vous parle humainement à cause de l'infirmité de votre chair: de même que vous
avez fait servir les membres de votre corps à l'impureté et à  l'iniquité pour l'iniquité, de même faites-les servir maintenant à la justice pour votre sanctification (3). »
C'est comme si l'Apôtre avait dit : De même que nulle crainte ne vous forçait à pécher, mais que vous n'y étiez entraînés que par la passion et le plaisir, que la peur
du supplice ne vous excite pas à bien vivre, mais que ce soit le plaisir et l'amour de la justice, Et ceci, ce me semble, n'est pas encore la justice parfaite , mais la
justice dans sa force première. Ces mots : « Je vous parle humainement à cause de la faiblesse de votre chair », laissent entendre qu'il aurait autre chose à dire si
ceux à qui il s'adresse pouvaient le porter, En effet, nous devons faire pour la justice bien plus qu'on ne fait d'ordinaire pour le péché. Or, la peine qui peut en arriver
au corps n'empêche pas la volonté mauvaise, elle empêche seulement que l'oeuvre du péché ne s'accomplisse, et quelqu'un qui serait sûr d'un prompt châtiment ne se
déterminerait pas à commettre publiquement un acte de coupable impureté, Mais il faut aimer la justice, de façon que les peines du corps n'aient pas la puissance de
nous en séparer et que même entre les mains ; d'ennemis cruels, nos oeuvres luisent devant les hommes : ceux à qui elles peuvent plaire en glorifieront notre Père qui
est aux cieux (4).
6. Voilà pourquoi saint Paul, cet ami à ferme de la justice, s'écrie : « Qui nous séparera de la charité du Christ ! Sera-ce l'affliction? la détresse? la persécution? la
faim? la nudité? le péril? le glaive? comme il est écrit : « Nous sommes chaque jour livrés à la mort à cause de vous ; nous sommes regardés comme des brebis
destinées à la boucherie (5). Mais au milieu de tous ces maux nous triomphons
 
1. Ps. XVIII, 10. — 2. 1 Jean, IV, 18. — 3. Rom. VI, 19. — 4. Matth. V, 16. — 5. Ps. XLIII, 22.
 
339
 
par Celui qui nous a aimés; car je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les
puissances, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni la violence, ni la hauteur, ni la profondeur, ni nulle autre créature ne pourra jamais nous séparer de la
charité de Dieu qui est dans Notre-Seigneur Jésus-Christ (1). » Remarquez que l'Apôtre ne dit pas Qui nous séparera du Christ? Mais, voulant montrer par où nous
sommes unis au Christ, il dit : « Qui nous séparera de la charité du Christ? » C'est donc par la charité que nous tenons au Christ, et non point par la crainte, de la
peine. L'Apôtre rappelle ensuite ce qui parait le plus capable, mais ce qui n'a pas la force de nous séparer, et finit en appelant charité de Dieu ce qu'il avait appelé
charité du Christ. Et qu'est-ce que la charité du Christ, si ce n'est l'amour de la justice? Il a été dit du Christ . « Dieu nous l'a donné pour être notre sagesse, notre
justice, notre sanctification , notre rédemption, afin que, selon ce qui est écrit, celui qui se glorifie, se glorifie  dans le Seigneur (2). » De même donc qu'il y a une
extrême perversité à se jeter dans les oeuvres immondes d'une volupté grossière, malgré la crainte des châtiments corporels; de même il y a un amour extrême de la
justice à ne pas se laisser détourner, par la menace, des supplices, des saintes oeuvres de l'éclatante charité.
7. Cette charité de Dieu, à laquelle il faut penser sans cesse, se répand dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné, « pour que celui qui se glorifie se
glorifie dans le Seigneur (3). » Lors donc que nous nous sentons pauvres et dénués de cette charité par laquelle véritablement la loi s'accomplit, nous ne devons pas
chercher dans notre propre indigence ce qui nous manque, mais nous devons par la prière, demander, chercher, frapper à la porte (4), afin que Celui, en qui est la
source de vie, nous enivre par l'abondance de sa maison et nous abreuve du torrent de ses délices s. Ainsi rafraîchis et fortifiés, nous sortirons de notre abîme de
tristesse bien plus, nous mettrons notre gloire dans nos afflictions, sachant que l'affliction produit la patience; la patience, l'épreuve ; l'épreuve, l'espérance, et que
l'espérance n'est pas confondue; ce n'est pas de nous-mêmes que nous pouvons cela, c'est parce que la charité de Dieu
 
1. Rom. VIII, 35-39. — 2. I Cor. I, 30, 31. — 3. Rom. V, 5 ;  I Cor. I, 31. — 4. Matth. VII, 7. — 5. Ps. XXXV, 9, 10.
 
se répand dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous est donné (1).
8. J'ai eu du plaisir à vous dire, au moins par lettre, ce que je n'avais pu vous dire quand nous étions ensemble; ce n'est pas pour vous, dont les pensées sont humbles
et ne sont pas des pensées d'orgueil (2), c'est pour ceux qui donnent trop à la volonté humaine, qui croient qu'elle leur suffit pour accomplir la loi, sans aucune
inspiration de la grâce, et dont la doctrine tend à persuader à la misérable et pauvre nature humaine qu'elle peut se dispenser de prier, de peur d'entrer en tentation.
Ils n'osent pas dire ceci ouvertement ; mais qu'ils le veuillent ou non, cela résulte de leur doctrine (3). Pourquoi nous a-t-il été dit : « Veillez et priez, de peur que vous
n'entriez en tentation (4) ? » Pourquoi le Sauveur nous apprenant à prier, nous prescrit-il de dire : « Ne vous laissez pas succomber à 1a tentation (5), » s'il suffit de
la volonté humaine, et s'il n'est pas besoin de la grâce divine pour ne point succomber? Je n'ajouterai rien de plus. Saluez les frères qui sont avec vous, et priez pour
nous, afin que nous ayons cette santé dont il est parlé dans l'Evangile : « Il n'est pas besoin de médecin pour ceux qui se portent bien, mais pour les malades; je ne
suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (6). » Priez donc pour nous, pour que nous soyons justes : l'homme ne peut pas être juste sans qu'il le sache et je
veuille, et il le sera aussitôt s'il le veut pleinement; mais cette volonté même, il ne l'aura pas, à moins que la grâce de Dieu ne le guérisse et ne vienne à son secours.
 
1. Rom. V, 3-5. — 2. Rom. XII, 16. — 3. Nous n'avons,pas besoin de faire remarquer qu'il s'agit ici des pélagiens. — 4.  Matth. XXVI, 41. — 5. Matth. VI, 13.
— 6. Matth. IX, 12, 13.
 
LETTRE CXLVI. (Au commencement de l'année 413).
 
Pélage, au concile de Diospolis, en 415, chercha à tirer parti d'une lettre de saint Augustin à son adresse ; voici cette petite lettre de simple politesse que l'évêque
d'Hippone a rapportée dans son livre des Gestes de Pélage et dont pas un mot ne pouvait autoriser les doctrines du moine breton.
 
AUGUSTIN A SON BIEN-AIMÉ SEIGNEUR ET CHER FRÈRE PÉLAGE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
Je vous rends grâce d'avoir bien voulu me donner la joie de recevoir de vos lettres, et de (340) m'avoir appris que vous vous portez bien. Que le Seigneur vous
accorde les biens par lesquels vous soyez toujours bon, et puissiez-vous vivre éternellement avec lui, mon bien-aimé seigneur et très-cher frère. Quoique je ne me
reconnaisse pas digne des louanges que votre bienveillance me donne, il m'est impossible pourtant de ne pas en être touché; mais je vous demande de prier pour
moi, afin que je devienne, à l'aide du Seigneur, tel que vous croyez que je suis. (Et d'une autre main.) Souvenez-vous de nous, conservez votre santé, et
puissiez-vous plaire au Seigneur, ô bien-aimé seigneur et très-cher frère !
LETTRE CXLVII. (Année 412.)
 
Cette lettre, adressée à une femme dont nous avons déjà prononcé le nom, et la lettre suivante adressée à Fortunatien, évêque de Sicca, ont pour but d'établir que
Dieu ne peut être vu des yeux du corps, et que la vue de Dieu dans la vie future est réservée à ceux qui auront le cœur pur. Saint Augustin, dans le deuxième livre de
la Revue de ses ouvrages, chap. XII, mentionne la lettre à Pauline qui a l'étendue d'un livre, et fait observer qu'il n'y a pas traité la question de savoir si, après la
résurrection de la fin des temps, Dieu pourra être vu des yeux du corps spirituel. « Mais, ajoute l'évêque d'Hippone, je crois avoir suffisamment éclairci cette
question si difficile dans le dernier livre, c'est-à-dire dans le vingt-deuxième livre de la Cité de Dieu. » Saint Augustin, dans la Revue, mentionne aussi sa lettre à
Fortunatien qu'il appelle un mémoire, mais sans en faire le sujet d'aucune remarque. La lettre à Pauline, indépendamment de sa valeur théologique, est un long effort
du génie pour franchir le monde des corps et s'élever dans le monde de l'âme; les principes de la métaphysique chrétienne sont là. Le témoignage du sens intime se
trouve invoque dans cet écrit comme motif de certitude. Plus d'une fois saint Augustin se répète, évidemment pour se faire comprendre d'une femme, et, à plus de
quatorze siècles de distance, nous avons une grande considération pour cette Pauline, que l'évêque d'Hippone jugea digne de recevoir communication de ses
pensées sur un sujet aussi difficile c'est un grand exemple pour les femmes chrétiennes de notre temps.
 
AUGUSTIN A PAULINE, SALUT.
 
1. Je me souviens de ce que vous m'avez demandé et de ce que je vous ai promis, Pauline, pieuse servante de Dieu, et je ne dois pas négliger d'acquitter ma dette.
Vous m'avez prié de vous écrire quelque chose d'étendu sur la question de savoir si le Dieu invisible peut être vu des yeux du corps; je n'aurais pu vous le refuser
sans offenser votre zèle religieux; mais j'ai tardé à remplir ma promesse, soit à cause d'autres occupations, soit parce que le sujet de votre demande méritait qu'on y
pensât longtemps. Dans l'examen de cette grande chose, il ne fallait pas seulement réfléchir sur ce qu'il y avait à croire et à dire, mais encore sur les moyens de
persuader ceux qui ont des opinions différentes, et cette double obligation rendait la tâche plus difficile; enfin j'ai cru devoir mettre un terme à ce long retard, dans
l'espoir que Dieu viendrait à mon aide bien plus en écrivant qu'en différant. Et d'abord il me paraît que dans cette recherche il y a plus à gagner dans une bonne vie
que dans les meilleurs discours. Ceux qui ont appris de Notre-Seigneur Jésus-Christ à être doux et humbles de coeur (1), profitent plus par la méditation et la prière
qu'en lisant et en écoutant. Toutefois il ne faut pas renoncer à l'usage du discours; mais lorsque celui qui plante et qui arrose a fait son couvre, il laisse le reste à Celui
qui donne l'accroissement: ceux qui plantent et qui arrosent sont aussi son ouvrage.
2. Que ce soit donc en vous l'homme intérieur qui se recueille et qui écoute. Il se renouvelle de jour en jour tandis que l'homme extérieur se détruit (2), soit par la
macération, soit par la maladie, soit par un accident, soit par le poids de l'âge qui abat à la fin les santés les plus solides et les plus longues vies. Elevez donc votre
esprit qui se renouvelle dans la connaissance de Dieu selon l'image de Celui qui l'a créé (3); c'est là que, par la foi, le Christ habite en vous (4); c'est là qu'il n'y a plus
ni juif, ni gentil, ni esclave, ni libre, ni homme, ni femme (5): c'est là que vous ne mourrez pas quand vous vous séparerez de votre corps, parce que là vous n'avez
pas vieilli quoique vous soyez déjà chargée d'années. Que votre intérieur soit donc attentif, et comprenez ce que je vais dire. Je ne veux pas que vous suiviez ici mon
autorité et que vous jugiez nécessaire de croire quelque chose parce que je l'aurai dit; soumettez-vous aux Ecritures canoniques sur les points dont vous ne
reconnaîtrez pas encore par vous-même la vérité, ou croyez à la lumière qui vous éclaire intérieurement pour vous faire mieux comprendre.
3. Afin de mieux vous y préparer, je vous donnerai un exemple tiré du sujet même qui va nous occuper. Nous croyons qu'on peut voir Dieu, non avec les yeux du
corps comme on voit le soleil, ni avec le regard de l'intelligence comme chacun voit intérieurement qu'il est vivant, qu'il veut, qu'il cherche, qu'il sait ou qu'il ne sait
pas. Vous-même, en lisant
 
1. Matth. XXI, 29. — 2. II Cor. IV, 6. — 3. Coloss. III, 10. — 4. Ephés. III, 17. — 5. Gal. III, 28.
 
341
 
cette lettre, vous vous souvenez d'avoir vu le soleil des yeux du corps; vous pouvez même
le voir tout de suite, s'il est à l'horizon et qu'il puisse vous apparaître de l'endroit où vous êtes. Mais pour voir ce qui se découvre à l'esprit, c'est-à-dire que vous
vivez, que vous voulez voir Dieu, que vous cherchez à le voir, que vous savez que vous vivez, que vous voulez et que vous cherchez, et que vous ne savez pas
comment on voit Dieu, vous ne vous servez pas des yeux du corps et vous n'avez pas besoin de choisir un point pour mieux regarder ces choses; vous voyez ainsi
votre vie, votre volonté, vos recherches, votre science, et aussi votre ignorance, car il ne faut pas dédaigner de voir même qu'on ne sait pas. C'est donc en
vous-même que vous voyez ces choses et que vous les avez sans aucune ligne de figure et sans aucune couleur; elles vous y apparaissent d'une façon d'autant plus
nette et plus sûre que vous les contemplez d'un regard plus simple et plus intérieur. Puisque donc nous ne pouvons maintenant voir Dieu ni avec les yeux du corps,
comme ce qui est au ciel et sur la terre, ni avec les yeux de l'esprit comme les choses dont je parlais tout à l'heure et que vous voyez en vous-même avec une entière
certitude, pourquoi croyons-nous qu'on peut voir Dieu si ce n'est parce que nous ajoutons foi à ces paroles de l'Ecriture : « Heureux ceux qui ont le coeur pur, parce
qu'ils verront Dieu (1) ; » et parce que cette pensée est appuyée d'autres témoignages des livres saints auxquels nous regarderions comme un crime de ne pas croire
et que sans aucun doute la piété nous oblige à admettre?
4. Notez bien cette distinction; par conséquent si dans ce discours, je rappelle des choses que vous voyez avec les yeux de la chair, que vous percevez ou que vous
vous souvenez d'avoir perçues par quelque autre sens, comme on perçoit la couleur, le bruit, l'odeur, la saveur, la chaleur et tout ce que nous pouvons connaître par
la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût , le toucher; ou bien si j'en rappelle que vous voyez du regard de l'esprit, comme vous voyez votre vie, votre volonté, votre pensée,
votre mémoire, votre intelligence, votre science, votre foi et tout ce qui s'aperçoit par l'esprit, et qu'il ne vous soit pas possible d'en douter, non point parce que vous
les croirez, mais parce que vous les verrez, reconnaissez alors
 
1. Matth. V, 10.
 
que je vous les ai montrées. Quant à ce que je ne montrerai pas comme on montre ce qui se voit par les yeux du corps ou par les yeux de l'esprit, et qui pourtant
sera nécessairement vrai ou faux, sans que la vue du corps ou la vue de l'esprit puisse en juger, on pourra seulement le croire ou ne pas le croire. Il faudra le croire
sans hésiter si l'autorité des divines Ecritures, que l'Eglise appelle canoniques, vient manifestement à l'appui. Mais quand il s'agira d'autres témoignages, qui cherchent
à produire la persuasion, il vous sera permis d'y adhérer ou de ne pas y adhérer; vous vous déterminerez d'après la foi qu'ils méritent.
5. En effet, si nous ne croyons à rien de ce que nous n'avons pas vu, à rien de ce que nous n'avons pas perçu nous-mêmes par les yeux du corps ou de l'esprit, ou
appris par les saintes Ecritures , comment saurons-nous qu'existent les villes où nous ne sommes jamais allés? Comment saurons-nous que Rome a été fondée par
Romulus, et pour parler de temps plus voisins de nous, que Constantinople a été fondée par Constantin? Comment saurons-nous quels parents nous ont mis au
monde et quels ont été nos ancêtres? Les choses de ce genre nous sont connues, non point par les yeux du corps comme nous connaissons le soleil, ou par l'œil de
l'esprit comme nous connaissons notre volonté, ou par l'autorité des saints Livres comme nous savons qu'Adam a été le premier homme, que le Christ est né, qu'il est
mort et qu'il est ressuscité ; mais elles nous sont connues par d'autres témoignages dont nous ne pensons pas pouvoir douter. Si nous nous trompons en pareil cas, en
croyant ce qui n'est pas ou en ne croyant pas ce qui est, nous estimons que nous nous trompons sans danger, pourvu que la foi par laquelle la piété se forme ne
reçoive aucune atteinte. Ces préliminaires ne touchent pas encore à la question que vous m'avez proposée, mais ils ont pour but de vous apprendre, à vous et à ceux
entre les mains de qui tombera cet écrit, de quelle façon vous devez juger mes ouvrages et les ouvrages de qui que ce puisse être: il ne faut pas que vous pensiez
savoir ce que vous ne savez point, et que vous croyiez légèrement ce qui ne vous paraît évident ni par les sens du corps ni par la vue de l'esprit, et, en dehors de ces
deux moyens de certitude, ce qui ne serait pas imposé à votre (342) foi par l'autorité des Ecritures canoniques.
6. Arrivons-nous à la question ? N'y a-t-il plus rien dont il faille prévenir le lecteur ? Quelques-uns pensent que ce que nous appelons croire, lorsque ce que l'on croit
est vrai, n'est autre chose que de voir avec l'esprit. S'il en était ainsi, nous nous serions trompés dans notre avant-propos où nous marquons la différence entre voir
quelque chose par les yeux du corps, comme le soleil dans le ciel, une montagne, un arbre, un objet quelconque sur 11 terre, ou voir avec le regard de l'esprit une
chose non moins évidente, comme notre volonté nous apparaît intérieurement à nous-mêmes quand nous voulons quelque chose, notre pensée quand nous pensons,
notre mémoire quand nous nous souvenons et tout autre objet spirituel présent à l'esprit; nous nous serions trompés, dis-je, en marquant la différence entre voir selon
ces deux manières et croire ce qui n'a jamais été présent aux yeux du corps ni de l'esprit, comme la création d'Adam sans père et sans mère, la naissance du Christ
avec une vierge pour mère, sa mort et sa résurrection. Ces faits se sont passés dans le domaine des corps, et nous aurions pu les voir des yeux de la chair si nous
avions été présents: maintenant ils ne sont plus là comme cette lumière du jour qui se voit avec les yeux, ou cette volonté qui se voit avec l'esprit. Mais parce que la
distinction que j'ai faite n'est pas fausse, on n'aurait à reprocher à mon préambule que de n'avoir pas exposé assez clairement la différence entre croire et voir
quelque chose de présent avec l'esprit pour empêcher de penser que ce soit tout un.
7. Quoi donc? pour marquer la différence qu'il y a entre voir et croire, n'est-ce pas assez de dire qu'on voit les choses présentes et qu'on croit les absentes? Ce sera
assez si par les choses présentes nous entendons celles qui se trouvent près des sens de l'esprit ou du corps : de là même vient qu'on les nomme présentes. C'est
ainsi que je vois la lumière du jour avec les sens du corps, et ma volonté avec les sens de l'esprit parce qu'elle m'est présente au dedans. Mais si quelqu'un me fait
connaître sa volonté, sa bouche et le son de sa voix me sont seuls présents; la volonté qu'il m'exprime est elle-même cachée aux yeux de mon corps et à ceux de
mon esprit; j'y crois, je ne la vois pas : si je pense que cet homme ment, je ne crois pas à sa parole, quand même par hasard il dirait la vérité. On croit donc les
choses qui ne sont pas présentes à nos sens, si elles paraissent appuyées d'un suffisant témoignage; on voit celles qui sont près des sens du corps et de l'esprit, ou
présentes. Quoique les sens du corps soient au nombre de cinq, la vue est principalement attribuée aux yeux, et c'est le mot dont nous nous. servons pour exprimer
l'action des autres sens : l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher. Nous ne disons pas seulement : Voyez quelle lumière ! mais nous disons aussi : Voyez quel bruit, voyez
quelle odeur, voyez quel goût, voyez quelle chaleur ! Parce que j'ai dit qu'on croit les choses qui ne sont pas présentes à nos sens, il ne faut pas ranger de ce nombre
celles que nous avons vues quelquefois, et que nous sommes sûrs d'avoir vues, quoiqu'il ne nous en reste plus que le souvenir; car elles font partie de ce qui a été vu
et non pas de ce qu'on doit croire; c'est pourquoi elles nous sont connues, non point d'après le témoignage d'autrui, mais d'après nos propres souvenirs, et nous
savons avec certitude que nous les avons vues.
8. Notre science se compose donc de ce gui se voit et de ce qui se croit. Pour les choses que nous avons vues ou que nous voyons, nous avons notre propre
témoignage; pour les choses que nous croyons, le témoignage d'autrui nous porte à la foi, lorsque, pour nous faire connaître ce que nous ne voyons ni ne nous
souvenons d'avoir vu, on nous adresse des paroles, des écrits, des preuves quelconques dont la vue nous porte à croire ce que nous n'avons point vu. C'est avec
raison que nous disons que nous savons non-seulement ce que nous avons vu ou nous voyons, mais encore ce que nous croyons d'après des témoignages dignes de
foi. Or, si nous pouvons dire que nous savons ce que nous croyons de certain, nous pouvons dire aussi que nous voyons avec l'esprit ce que nous croyons avec
raison, lors même que c'est en dehors de nos sens, car la science est attribuée à l'esprit, soit que l'on perçoive et que l'on connaisse par les sens du corps ou par
l'esprit lui-même et la foi elle-même se voit par l'intelligence, quoiqu'on ne voie pas ce que l'on croit, comme l'expriment ces paroles de l'apôtre Pierre : « Vous
croyez en Celui que vous ne voyez pas maintenant (1), et ces autres du Seigneur: Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu (2) ! »
 
1. I Pierre, I, 8. — 1. Jean, XX, 29.
 
343
 
9. Donc, lorsqu'on dit à un homme : Croyez que le Christ est ressuscité d'entre les morts ; s'il croit, faites attention à ce qu'il voit, faites attention à ce qu'il croit , et
distinguez les deux. Il voit l'homme dont il entend la voix, et la voix fait partie de ce qui frappe les sens, selon ce que nous avons dit plus haut. Il y a ici deux choses,
le témoin et le témoignage ; l'un frappe les yeux, l'autre les oreilles. Mais peut-être ce témoin est appuyé de l'autorité d'autres témoignages, c'est-à-dire des divins
Livres, ou de tout autre écrit qui le porte à la foi. Les Ecritures frappent ses yeux s'il les lit, elles frappent ses oreilles s'il les écoute. Mais il voit avec l'esprit le sens
des mots qu'il lit ou qu'il entend ; il voit sa propre foi, par laquelle il répond qu'il croit sans hésiter ; il voit sa pensée, par laquelle il se représente le profit qu'il pourra
tirer de ce qu'il croit; il voit sa volonté par laquelle il s'est décidé à embrasser la religion chrétienne; il voit aussi dans son intelligence une certaine imagé de la
résurrection elle-même, sans laquelle on ne pourrait pas comprendre tout fait matériel qu'on vous raconte, qu'on le croie ou non.
Mais vous faites, je pense, la différence entre la manière dont il voit sa propre foi et la manière dont il voit dans son esprit une image de la résurrection qu'un autre
peut voir aussi sans y croire.
10. Il voit donc toutes ces choses, en partie par le corps, en partie par l'esprit. Il ne voit pas la volonté de celui qui l'invite à croire ni la résurrection du Christ
elle-même, mais il y croit; et cependant on dira qu'il voit la résurrection d'un certain regard de l'esprit, bien plus d'après l'autorité des témoignages que par la
présence de ce qu'il croit. Car ce qu'il voit est présent à son esprit où à ses sens; ce qu'il croit ne l'est pas. Cependant la volonté de celui qui l'invite à croire est
actuelle et demeure dans celui qui parle, celui-ci la voit en lui-même, mais celui qui écoute ne la voit pas, il y croit. Quant à la résurrection du Christ, elle appartient au
passé; elle ne fut pas vue des hommes qui vécurent alors; car ceux qui revirent en pleine vie le Christ qu'ils avaient vu mort, n'assistèrent pas cependant à la
résurrection au moment où elle s'accomplissait; ils y crurent avec certitude après avoir vu et touché vivant le Christ qu'ils avaient vu mort. Pour nous, nous croyons le
tout, et qu'il est ressuscité, et que des hommes l'ont alors vu et touché, et qu'il vit maintenant dans les cieux, qu'il ne meurt plus, et que désormais la mort ne peut plus
rien sur lui (1). Mais la chose elle-même n'est pas présente à nos sens, comme le ciel et la terre, et ne se découvre pas à l'œi1 de notre esprit, comme nous apparaît
la foi même par laquelle nous croyons cela.
11. Je pense vous avoir assez fait comprendre, dans ces préliminaires, ce que c'est que de voir par l'esprit ou par le corps, et combien il est différent de croire.
Croire est un acte de l'esprit et l'esprit le voit : notre foi est visible à notre intelligence. Néanmoins, ce qui se croit n'est pas présent aux yeux de notre chair, comme le
corps dans lequel le Christ est ressuscité; ni aux yeux de l'esprit d'un autre; ainsi votre foi n'est pas visible à mon intelligence, et pourtant je ne la mets pas en doute;
elle échappe aux yeux de mon corps comme aux yeux du vôtre; mais vous pouvez la voir avec votre esprit comme je vois la mienne sans que vous le puissiez. Car
nul ne sait ce qui se passe dans l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui-même (2), jusqu'à ce que le Seigneur vienne et qu'il éclaire ce qui est caché dans
les ténèbres, et qu'il mette en évidence les pensées du coeur (3), afin que non-seulement chacun voie ses propres pensées, mais encore celles d'autrui. Quand
l'Apôtre a dit que nul ne sait ce qui se passe dans l'homme que l'esprit de l'homme qui est en lui-même, il a voulu faire entendre que nul ne le sait comme nous voyons
ce qui est en nous; car s'il s'agit de ce que nous croyons sans le voir, nous connaissons la foi de plusieurs, et plusieurs connaissent la nôtre.
12. Si nous avons assez marqué cette distinction, venons à la question même. Nous savons qu'on peut voir Dieu, puisqu'il est écrit « Heureux ceux qui ont le coeur
pur, parce qu'ils verront Dieu (4) ! » Peut-être n'aurais-je pas dû dire : Nous savons, mais: nous croyons; car nous n'avons jamais vu Dieu avec les yeux du corps
comme la lumière du jour, ni avec les yeux de notre esprit, comme la foi par laquelle nous le croyons; et si nous ne doutons pas qu'on puisse le voir, c'est uniquement
parce que nous croyons aux Ecritures qui l'enseignent. Cependant, l'apôtre saint Jean a dit : « Nous savons que lorsqu'il apparaîtra, nous serons semblables à lui,
parce que nous le
 
1. Rom. VI, 9. — 2. I Cor. II, 11. — 3. I Cor, IV 5. — 5. Matth. V, 8.
 
344
verrons comme il est (1). » Par là saint Jean déclarait savoir ce qui n'était encore que dans l'avenir, et il le savait non pas pour l'avoir vu, mais pour l'avoir cru. C'est
pourquoi nous avons eu raison de dire que nous savons qu'on peut voir Dieu, quoique nous ne l'ayons pas vu et que nous l'ayons cru par la divine autorité des
Ecritures.
13. Que veut donc dire la même autorité dans ces paroles ; « Jamais personne n'a vu Dieu (2)? » Répondra-t-on qu'il s'agit ici de voir Dieu dans l'avenir et non
d'avoir vu Dieu dans le passé? Car il a été dit : « Ils verront Dieu, » et non pas ils ont vu Dieu; et saint Jean n'a pas dit : nous l'avons vu, mais « nous le verrons
comme il est. » Il n'y a donc pas contradiction avec ces paroles : « Jamais personne n'a vu Dieu. » Ceux qui, par la pureté du coeur, auront voulu être enfants de
Dieu, verront Celui qu'ils n'ont jamais vu. Mais que signifient ces mots : « J'ai vu Dieu face à face, et mon âme a été sauvée (3)? » Ne sont-ils pas opposés à ce
passage : « Jamais personne n'a vu Dieu (4) ? » Et ce qui est dit de Moïse « qu'il parlait à Dieu face à face, comme un ami parle à son ami (5), » et l'endroit où Isaïe
dit qu'il « a vu le Seigneur des armées assis sur un trône (6), » et d'autres passages semblables qu'on pourrait tirer des saints Livres, tout cela n'est-il pas en
contradiction avec les paroles de saint Jean : « Jamais personne n'a vu Dieu? » L'Evangile même ne semble-t-il pas se contredire? Si jamais personne n'a vu Dieu,
comment le Sauveur a-t-il pu dire avec vérité : « Celui qui me voit, voit mon Père (7). Leurs anges voient toujours la face de mon Père (8) ?»
14. Par quel principe accorder ici ce qui semble se contredire et s'exclure? Car il est impossible que les Ecritures mentent sur un point, quel qu'il soit. Dirons-nous
que ces mots : « Jamais personne n'a vu Dieu, » ne doivent s'entendre que des hommes, comme ces autres : « Personne ne sait ce qui se passe dans l'homme, si ce
n'est l'esprit de l'homme qui est en lui-même (9) ; » car il est évident que ce passage ne peut s'appliquer à Dieu, puisqu'il est écrit que le Christ n'avait pas besoin que
nul ne lui rendît témoignage de l'homme, parce qu'il savait lui-même ce qu'il y avait dans l'homme (10); et l'Apôtre a pleinement
 
1. Jean, III, 2. — 2. Jean I, 18; I Jean, IV, 12. — 3. Gen. XXXII, 30. — 4. Jean, I, 18. — 5. Exod. XXXII,  11. — 6. Isaïe, VI, 1. — 7. Jean, XIV, 9. — 8.
Matth. XVIII, 10. — 9. I Cor. II, 11. — 10. Jean, II, 25.
 
expliqué cela lorsqu'il a dit : « Personne parmi les hommes rie l'a vu ni ne peut le voir (1).» Si donc il a été dit : « Jamais personne n'a vu Dieu, » comme si on avait dit
: personne parmi les hommes n'a vu Dieu, il n'y aura plus de difficulté à l'égard de ce passage : « Leurs anges voient toujours la face de mon Père; » et nous pouvons
croire que les anges voient Dieu, mais que nul homme ne l'a jamais vu. Toutefois, comment Dieu a-t-il été vu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, de Job, de Moïse, de
Michée, d'Isaïe (2), et d'autres encore auxquels Dieu aurait pu apparaître d'après le véridique témoignage des Ecritures, si jamais personne parmi les hommes n'a vu
ni ne peut voir Dieu ?
15. Quelques-uns, voulant prouver que les impies aussi verront Dieu, pensent que Dieu a été vu du démon même, d'après un endroit du livre de Job où il est dit que
le démon était venu en présence de Dieu avec les anges (3). Mais on demandera ici pourquoi il a été écrit « Bienheureux ceux qui oint le coeur pur, parce qu'ils
verront Dieu  (4), » et pourquoi encore ce passage de l'épître aux Hébreux : « Cherchez la paix avec tout le monde et la sanctification sans laquelle personne ne
pourra voir Dieu (5). » Je serais bien étonné si ceux qui pensent que les impies verront Dieu et que le diable l'a vu, allaient jusqu'à prétendre que le diable et les
impies ont le coeur pur et qu'ils ont coutume de chercher avec tout le monde la paix et la sanctification.
16. Pour peu qu'on y réfléchisse, on reconnaîtra que ces paroles de Notre-Seigneur « Celui qui m'a vu a vu mon Père (6), » ne sont pas en contradiction avec
l'endroit où il est dit que « jamais personne n'a vu Dieu (7).» Le Sauveur n'a pas dit : Parce que vous m'avez vu, vous avez vu mon Père; mais par ces mots : « Celui
qui m'a vu a vu mon Père, » il a voulu montrer l'unité de substance du Père et du Fils, afin qu'on ne pensât pas qu'il y eût entre eux quelque dissemblance; par
conséquent, comme il a dit en toute vérité : «Celui qui m'a vu a vu mon Père; » et comme jamais aucun homme n'a vu Dieu, il est certain que nul n'a jamais vu le
Père, ni le Fils, en tant que le Fils est Dieu et ne fait qu'un seul Dieu avec le Père; car en tant qu'homme, il a
 
1. Tim. VI, 16. — 2. Gen. XVIII, 1 ; Ibid. XXVI, 2; Ibid. XXXII, 30; Job, XXVIII, 1; Exod. XXXIII, 11; III Rois, XXII, 19; Isaïe, VI, 1. — 3. Job, I, 6; II, 1.
— 4. Matth. V, 8. — 5. Hébr. XII,14. — 6. Jean, XIV, 9. — 7. Jean, I, 18.
 
345
 
été vu sur la terre et il a conversé avec les hommes (1).
17. Mais c'est une grande question que de concilier le souvenir de tant de personnages de l'Ancien Testament qui ont vu Dieu, avec cette vérité que jamais personne
n'a vu Dieu, et que personne parmi les hommes ne l'a vu ni ne peut le voir. Considérez la difficulté de la question que vous m'avez proposée et sur laquelle vous me
demandez quelque chose d'étendu à l'occasion d'une petite lettre de moi qui vous a paru devoir être soigneusement et longuement expliquée. Voulez-vous que je
vous donne ici, quoique peut-être vous le connaissiez, ce qu'ont pensé sur la vue de Dieu d'illustres commentateurs des divines Ecritures? Il se pourrait que leurs
sentiments parussent suffire à vos désirs. Daignez faire attention au court passage qui va suivre. Le bienheureux Ambroise, évêque de Milan, explique l'endroit de
l'Evangile où l'ange apparut dans le temple au prêtre Zacharie, et vous allez voir comment il a parlé de la vue de Dieu.
18. « Ce n'est pas sans raison, dit-il, que l'ange est vu dans le temple ; l'avènement du véritable Prêtre était déjà annoncé, et le sacrifice céleste, où devaient servir les
anges, se préparait. Le mot d'apparition est bien ici à sa place, puisque ce fut tout à coup que Zacharie vit l'ange ; qu'il s'agisse de Dieu ou des anges, c'est le terme
accoutumé des divines Ecritures pour exprimer la vue d'une chose qui n'a pas pu se prévoir. Ainsi il est dit dans la Genèse (2) : Dieu apparut à Abraham auprès du
chêne de Membré. On dit apparaître parce qu'il s'agit de l'aspect soudain de ce qu'on n'attendait pas. On ne voit pas de la même manière que les choses sensibles
Celui qui est invisible de sa nature et à la volonté duquel il appartient d'être vu; car il n'est pas vu s'il ne le veut pas ; il est vu s'il le veut. Dieu apparut à Abraham
parce qu'il le voulut; il n'apparut pas à d'autres parce qu'il ne le voulut pas. Pendant qu'Etienne était lapidé par le peuple, il vit le ciel s'ouvrir; il vit aussi Jésus debout
à la droite de Dieu (3), et le peuple ne le vit pas. Isaïe vit le Dieu des armées (4), mais un autre ne put pas le voir, parce que Dieu apparaît à qui il lui plaît. Et
pourquoi parler des hommes, lorsque les vertus et les puissances célestes sont
 
1. Baruch, III, 38 ; Jean, 1,14. — 2. Gen. XVIII, 1. — 3. Act. VII, 55. — 4. Isaïe, VI, 1.
 
« aussi comprises dans cette parole : « Personne n'a jamais vu Dieu , » et que les célestes puissances restent bien au-dessous de ce qu' a raconté lui-même le Fils
unique qui est dans le sein du Père ? Si jamais personne n'a vu Dieu le Père, il faut donc convenir que c'est le Fils qui a été vu dans l'Ancien Testament ; dès lors que
les hérétiques ne nous disent plus que le Fils n'a commencé d'être qu'en naissant d'une Vierge, puisqu'avant cette naissance il était vu. Assurément on ne pourra pas
nier que le Père, le Fils ou le Saint-Esprit, si toutefois la vision du Saint-Esprit s'est rencontrée dans l'Ancien Testament, ne se soient montrés sous une forme, non
pas tirée de leur nature, mais choisie par leur volonté. C'est ainsi que nous lisons dans l'Evangile que le Saint-Esprit est apparu sous la forme d'une colombe (1). Et si
jamais personne n'a vu Dieu, c'est que personne n'a vu la plénitude de la divinité qui est en Dieu, et que nul ne peut la mesurer des yeux du corps ou des yeux de
l'esprit; car le mot vu se rapporte à l'un et à l'autre. Enfin, lorsque l'Evangile ajoute : Le Fils unique a raconté lui-même, il s'agit de la vue de l'intelligence plus que de
la vue du corps. Car la forme se voit, mais la puissance se raconte ; l'une frappe les yeux, l'autre l'esprit. Mais que dirai-je de la Trinité? Le séraphin apparut quand il
le voulut, et Isaïe seul entendit sa voix. Maintenant un ange apparaît, il est présent mais non pas visible; il n'est pas en notre puissance de le voir, mais il est en sa
puissance de se faire voir. Quoique nous n'ayons pas la puissance de le voir, nous avons la grâce de le mériter. Et celui qui a eu la grâce a mérité le pouvoir; nous ne
méritons pas ce pouvoir parce que nous n'avons pas la grâce de voir Dieu. Et quoi d'étonnant que dans le siècle présent le Seigneur ne se montre que quand il le
veut? Même dans la résurrection il ne sera aisé de voir Dieu qu'à ceux qui auront le coeur pur; et c'est pourquoi : Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront
Dieu (2) ! Combien d'autres le Sauveur avait-il appelés heureux, sans pourtant leur promettre qu'ils verraient Dieu ! Si donc ceux qui ont le coeur pur verront Dieu,
les autres ne le verront pas. En effet, les indignes ne verront pas Dieu; et celui qui n'aura pas voulu voir Dieu ne pourra pas le
 
1. Matth. III,16. — 2. Matth. V, 8.
 
346
 
voir. Dieu ne se voit pas dans un lieu, mais dans un coeur pur; Dieu ne se cherche pas des yeux du corps; on ne le mesure pas du regard, on ne le touche pas, on ne
l'entend pas, on ne le voit pas marcher. Lorsqu'on le croit absent, on le voit; et lorsqu'il est présent, on ne le voit pas. Enfin, tous les apôtres ne voyaient pas le
Christ; et c'est pourquoi il dit : Il y a si longtemps que je suis avec «vous, et vous ne me connaissez pas encore (1) ! Celui qui a connu la largeur, la longueur, la
hauteur, la profondeur et la charité du Christ qui surpasse toute science, celui-là a vu le Christ et il a vu le Père. Car nous, ce n'est pas selon la chair que nous avons
connu le Christ (2), c'est selon l'Esprit. Le Christ Notre-Seigneur est lui-même l'Esprit qui marche devant nous (3); il daigne, par sa miséricorde, nous remplir selon
toute la plénitude de Dieu (4), afin que nous puissions le voir (5). »
19. Si vous comprenez bien ces paroles, que vous reste-t-il à me demander? Ce qui paraissait difficile est résolu. On a marqué dans quel sens il a été dit que «
jamais personne n'a vu Dieu » et dans quel sens les anciens justes ont vu Dieu. « Jamais personne n'a vu Dieu, » parce que Dieu est invisible de sa nature; et quand
les saints personnages de l'Ancien Testament ont vu Dieu, ils l'ont vu parce qu'il l'a voulu, comme il l'a voulu, et sous la forme qu'il lui a plu de choisir, tandis que sa
nature demeurait cachée. Si sa propre nature leur était apparue, et uniquement parce qu'il l'aurait voulu, où serait la vérité de ces paroles : « Jamais personne n'a vu
Dieu ,» puisque, par sa volonté, sa nature elle-même se serait tant de fois montrée à nos pères ? Si on dit que c'est le Fils qui a été vu des anciens justes, et que le
mot de l'Ecriture ne s'applique qu'à Dieu le Père, saint Ambroise en prendra occasion de réfuter certains hérétiques, les photiniens ; ils prétendent que le Fils de Dieu
a commencé d'être, en naissant d'une vierge, et ne veulent pas croire qu'il ait existé auparavant. Saint Ambroise avait l'oeil ouvert sur d'autres hérétiques, les ariens,
plus habiles et plus dangereux, dont l'erreur prendrait de la consistance si on croyait que la nature du Père soit invisible et celle du Fils visible ; il affirme que l'une et
l'autre nature sont invisibles
 
1. Jean, XIV, 9. — 2. II Cor. V, 16. — 3. Lament. IV, 20. — 4. Ephés. III, 18, 1.9. — 4. Saint Ambroise, Commentaires de saint Luc, livre I.
 
et aussi celle du Saint-Esprit. C'est ce qu'il déclare brièvement mais admirablement dans ces paroles : « On ne pourra pas nier que le Père, le Fils ou le Saint-Esprit,
si toutefois la vue du Saint-Esprit s'est rencontrée dans l'Ancien Testament, aient été vus sous une figure, non pas formée de leur nature, mais choisie par leur
volonté. » Il aurait pu dire : « non pas montrée dans sa nature, » mais il a mieux aimé dire : « formée de sa nature, » de peur qu'on ne pensât que Dieu formait de sa
propre essence les figures sous lesquelles il lui plaisait de se montrer; car on en aurait conclu que sa substance est sujette au changement : que la miséricorde et la
bonté de Dieu ne permettent jamais qu'une bouche fidèle prononce un tel blasphème!
20. Dieu est donc invisible sa nature, non-seulement le Père, mais encore la Trinité elle-même qui ne fait qu'un seul Dieu. Et parce qu'il est non-seulement invisible
mais encore immuable, Dieu apparaît à qui il veut, sous la forme, qu'il lui plaît, sans que sa nature cesse d'être invisible et immuable. Quand les âmes sincèrement
pieuses désirent ardemment voir Dieu, ce n'est pas, je pense, vers une figure de ce genre qu'elles aspirent, et sous laquelle il veut apparaître sans qu'elle soit
lui-même; mais elles aspirent à voir cette substance par laquelle il est ce qu'il est. Moise, fidèle serviteur de Dieu, laissait voir la flamme de ses saints désirs lorsque,
s'adressant à Dieu avec qui il parlait face à face comme un ami, il lui disait: « Si j'ai trouvé grâce devant vous, montrez-vous à moi (1). » Quoi donc? N'est-ce pas à
Dieu même qu'il parlait? Si ce n'eût pas été à lui-même, il n'aurait pas dit : « Montrez-vous à moi, » mais: montrez-moi Dieu; et s'il avait vu sa nature et sa substance,
encore moins il aurait dit : « Montrez-vous à moi. » Dieu avait donc pris une forme sous laquelle il avait voulu apparaître; mais il n'apparaissait pas dans sa propre
nature, que Moïse désirait voir, et qui est promise aux saints pour l'autre vie. Aussi, ce qui fut répondu à Moïse est vrai, parce que personne ne peut voir la face de
Dieu et vivre; c'est-à-dire que dans cette vie personne de vivant ne peut voir Dieu comme il est. Plusieurs l'ont vu, mais sous une figure choisie par sa volonté et non
pas formée de sa nature. Comprenez donc ces paroles de saint Jean : « Mes bien-aimés, maintenant nous sommes
 
1. Exod. XXXIII, 13, selon les Septante.
 
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enfants de Dieu, mais ce que nous serons ne paraît pas encore. Nous savons que lorsqu'il paraîtra nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons comme il
est (1) : » non pas comme les hommes l'ont vu, lorsqu'il l'a voulu et sous la forme qu'il a voulue, et non dans sa nature qui demeurait cachée lors même qu'il était vu;
mais « comme il est. » C'est ce que Moïse demandait quand, lui parlant face à face, il lui disait : « Montrez-vous à moi.»
Toutefois jamais personne, non pas seulement avec les yeux du corps, mais même avec l'intelligence, n'a vu et compris Dieu dans sa plénitude.
Car autre chose est voir, autre chose est tout comprendre en voyant. Voir c'est reconnaître la présence de quelque chose; tout comprendre en voyant, c'est voir de
manière à ce que rien de ce qu'on regarnie ne vous échappe et qu'on en saisisse toute l'étendue; c'est ainsi que vous n'ignorez rien de votre volonté présente, et que
vous pouvez voir votre anneau tout entier. J'ai choisi ces deux exemples, dont l'un appartient à la vue de l'esprit et l'autre aux yeux du corps; car la vue, comme dit
saint Ambroise, se rapporte à l'un et à l'autre, aux yeux et à l'intelligence.
22. Or, si personne n'a jamais vu Dieu, parce que, selon le commentateur dont nous examinons les paroles, « personne n'a vu la plénitude de sa divinité, personne ne
l'a mesurée des yeux ni de l'esprit; car voir se rapporte à l'un et à l'autre, » il reste à chercher comment les anges voient Dieu; « leurs anges, ai-je déjà rappelé
d'après l'Evangile, voient toujours la face de mon Père (2). » Si les anges ne voient pas Dieu comme il est, mais si sa nature leur demeure cachée et qu'il ne leur
apparaisse que dans la forme qu'il veut, il faut chercher de plus en plus comment nous le verrons tel qu'il est et comme Moïse désira le voir, lorsqu'en sa présence il
lui demandait de se montrer à lui. La suprême récompense qui nous est promise après la résurrection, c'est que nous serons égaux aux anges de Dieu (3); mais si
eux-mêmes ne voient pas Dieu tel qu'il est, comment le verrons-nous, quand, à la résurrection, nous deviendrons leurs égaux? Voyez ce qu'enseigne avec raison
notre Ambroise: « Enfin, dit-il, lorsqu'on ajoute : le Fils unique l'a raconté lui-même, il s'agit de la vue des intelligences plus que de la vue
 
1. I Jean, III, 2. — 2. Matth. XVIII, 10. — 3. Luc, XX, 36.
 
des yeux. Car la forme se voit, mais la puissance se raconte; l'une est saisie par les yeux, l'autre par l'esprit. » Celui qui peu auparavant avait dit que la vue se
rapportait à l'un et à l'autre, la donne maintenant, non point à l'esprit mais aux yeux; ce n'est pas, je crois, faute de peser ses paroles, mais c'est parce que, dans notre
langage accoutumé, nous attribuons la vue aux yeux comme la forme aux corps: l'usage applique plus souvent ce langage aux choses qui occupent des espaces et
s'offrent avec des couleurs. Si nulle forme n'était visible à l'esprit, le Psalmiste n'aurait pas dit au Sauveur: « Vous surpassez en beauté les enfants des hommes (1) ; »
car cela n'a pas été dit selon la chair à l'exclusion de la beauté spirituelle. Il y a donc une beauté qui appartient à l'oeil de l'esprit; mais parce que cette expression
s'emploie plus fréquemment pour les corps ou pour ce qui leur ressemble, saint Ambroise a dit : « La forme se voit, mais la puissance se raconte; l'une est saisie par
les yeux, l'autre par l'esprit. » C'est pourquoi, grâce aux révélations ineffables du Fils unique qui est dans le sein du Père, la créature raisonnable, devenue pure et
sainte, est remplie d'une ineffable vue de Dieu, à laquelle nous parviendrons quand nous serons égaux aux anges. Car personne n'a jamais vu Dieu, de la même
manière que les choses visibles, que nous connaissons par nos sens; et s'il est arrivé qu'il ait été vu ainsi, ce n'a été que sous une forme choisie par sa volonté, tandis
que sa nature demeurait immuable et voilée. Maintenant peut-être quelques anges le voient comme il est; mais nous-mêmes nous le verrons tel, lorsque nous serons
devenus leurs égaux.
23. Saint Ambroise ajoute que les puissances des cieux , comme les séraphins, ne sont vues que quand elles le veulent et comme elles veulent, et par là il nous fait
entendre combien la Trinité est invisible : « Cependant, dit-il, quoique nous n'ayons pas la puissance de la voir, nous avons la grâce de le mériter. Et celui qui a eu la
grâce a mérité le pouvoir : nous ne méritons pas ce pouvoir, parce que nous n'avons pas la grâce de voir Dieu. » Ici saint Ambroise ne nous enseigne pas quelque
chose qui vienne de lui, c'est l'Evangile même qu'il explique; il ne veut pas dire que parmi les croyants à qui il a été donné de
 
1. Ps. XLIV, 3.
 
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devenir enfants de Dieu, les uns le verront et que les autres ne le verront pas, car c'est à tous qu'appartient cette parole : « Nous le verrons comme il est; » mais le
saint évêque en disant : « Nous ne méritons pas ce pouvoir, parce que nous n'avons pas la grâce de voir Dieu , » a entendu parler de ce monde où Dieu a daigné
apparaître, non dans sa nature, mais sous la forme qu'il lui a plu de choisir, à Abraham , à Isaïe et à d'autres saints, tandis qu'il ne se montre nullement ainsi à une
foule innombrable d'autres qui cependant font partie de son peuple et auxquels il promet l'héritage éternel. Dans le siècle futur, au contraire, ceux qui hériteront du
royaume qui leur a été préparé dès le commencement, verront tous Dieu avec un cœur pur, et les coeurs purs habiteront seuls dans ce royaume.
24. Remarquez donc ce que dit saint Ambroise lorsqu'il commence à parler de ce siècle : «Et quoi d'étonnant si, dans le siècle présent, le Seigneur ne se montre que
quand il le veut? Même dans la résurrection , il ne sera aisé de voir Dieu qu'à ceux qui ont le cœur pur; et c'est pourquoi il a été dit : « Heureux ceux qui ont le cœur
pur, car ils verront Dieu! Combien d'autres le Sauveur avait-il appelés heureux , sans pourtant leur promettre qu'ils verraient Dieu ! Si donc ceux qui ont le cœur pur
verront Dieu, les autres ne le verront pas. Car les indignes ne verront pas Dieu; et celui qui n'aura pas  voulu voir Dieu ne pourra pas le voir. » Vous voyez avec
quelle circonspection saint Ambroise parle maintenant de ceux qui, dans le siècle futur, verront Dieu ; tous ne le verront pas, mais seulement ceux qui en sont dignes.
Car ceux qui sont indignes du royaume où l'on verra Dieu ressusciteront comme ceux qui en sont dignes, parce que « tous ceux qui sont dans les tombeaux
entendront sa voix et se lèveront; » mais avec quelle grande différence ! « Ceux qui ont fait le bien ressusciteront pour la vie, ceux qui ont fait le mal pour le jugement
(1). » Le mot de jugement signifie ici peine éternelle; il est dit ailleurs : « Celui qui ne croit pas est déjà jugé (2). »
25. Quant à ces mots de saint Ambroise « Celui qui n'aura pas voulu voir Dieu, ne pourra pas le voir, » que signifient-ils sinon qu'on ne veut pas voir Dieu lorsqu'on
ne veut pas donner à la purification du cœur les soins
 
1. Jean, V, 28, 29. — 2. Jean, III, 18.
 
que demande une si grande chose? Aussi remarquez ce qu'il ajoute : « Ce n'est pas dans « un lieu que Dieu se voit, c'est dans un cœur « pur. » Que peut-on dire de
plus clair et de plus net? Le diable et ses anges et avec eux tous les impies sont donc, sans l'ombre d'un doute, exclus de cette vue de Dieu, parce qu'ils n'ont pas le
cœur pur; c'est pourquoi lorsqu'on lit dans le livre de Job que les anges vinrent en présence de Dieu et que le diable vint avec eux (1), on ne doit pas croire que le
diable ait vu Dieu. Il est dit qu'ils vinrent en présence de Dieu et non pas Dieu en leur présence; or les choses qui viennent en notre présence sont celles que nous
voyons et non pas celles qui nous voient. Les anges vinrent donc, comme on le lit dans beaucoup d'exemplaires, pour qu'ils parussent devant Dieu, et non point pour
que Dieu parût devant eux. Ce n'est pas ici le lieu de nous arrêter pour montrer, selon nos forces, comment cela a pu se faire pour un temps, puisque toute chose se
trouve toujours en présence de Dieu.
26. Il s'agit maintenant de chercher comment on voit Dieu, non pas sous la forme qu'il lui a plu de choisir en ce monde lorsqu'il a parlé à Abraham et à d'autres justes
et même au fratricide Caïn (2), mais comment on le voit dans le royaume où ses enfants le verront tel qu'il est. Alors, en effet, ils seront rassasiés dans leurs désirs;
c'est de ces saints désirs que brûlait Moïse, quand il ne lui suffisait pas de parler à Dieu face à face, et qu'il disait : « Montrez-vous à moi à découvert, afin que je
vous voie (3); » c'est comme s'il eût dit ce que le Psalmiste chante avec le même désir: «Je serai rassasié quand votre gloire m'aura apparu (4). » Saint Philippe était
consumé des mêmes ardeurs , et il souhaitait d'être ainsi rassasié, lorsqu'il disait : « Montrez-nous le Père et c'est assez pour nous (5). » Enflammé d'amour pour
cette même vue de Dieu, Ambroise disait aussi : « On ne voit pas Dieu dans un lieu, » comme auprès du chêne de Mambré ou sur le mont Sinaï, « mais dans un cœur
pur. » Et sachant ce qu'il désire, ce qu'il brûle d'obtenir, ce qu'il espère, il ajoute : « On ne cherche pas Dieu avec les yeux du corps » comme l'ont vu Abraham,
Isaac, Jacob et d'autres dans ce monde; « on ne l'embrasse pas du regard, » car il est dit :
 
1. Job, 1, 6;  II, 1. — 2. Gen. XVIII, 1 ; IV, 6-15. — 3. Exod. XXXIII, 13. — 4. Ps. XV, 15. — 5. Jean, XIV, 8.
 
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Vous me verrez par derrière (1); « on ne le touche pas » comme dans la lutte de Jacob (2) ;
« on ne l'entend pas, » comme l'ont entendu tant de saints et le démon même, «et on ne le voit pas marcher, » comme parfois il marchait le soir dans le paradis
terrestre (3).
27. Vous voyez comment le saint homme s'efforce d'arracher nos âmes aux impressions des sens, pour les rendre capables de voir Dieu. Et toutefois que peut-il
faire en plantant et en arrosant ainsi au dehors, si Dieu, qui donne l'accroissement, n'agit à l'intérieur (4)? Qui donc, sans le secours de l'Esprit de Dieu , peut penser
qu'il existe quelque chose de plus réel que tout ce qui frappe les sens , quelque chose qui ne se voit pas dans un lieu ne doit pas se chercher avec les yeux, ne
s'entend pas, ne se touche pas; quelque chose dont on ne puisse apercevoir la marche, et qui se voit pourtant, mais seulement des coeurs purs ? Ambroise, en
parlant ainsi, n'avait pas en vue la vie présente; car de ce monde, où Dieu ne s'est jamais montré tel qu'il est, mais sous la forme qu'il a voulu et à ceux auxquels il a
voulu apparaître, le saint homme a suffisamment et clairement distingué la vie du siècle futur lorsqu'il a dit : « Et quoi d'étonnant , si dans le siècle présent , le Seigneur
n'est vu que quand il le veut ? Même dans la résurrection, il ne sera aisé de voir Dieu qu'à ceux qui ont le cœur pur, et c'est pourquoi : « Bienheureux ceux qui ont le
cœur pur parce qu'ils verront Dieu ! » C'est ici qu'il a commencé à parler du siècle futur où Dieu sera vu, non pas de tous ceux qui ressusciteront, mais de ceux qui
ressusciteront pour la vie éternelle; non des indignes dont il a été dit : « Que l'impie disparaisse, pour qu'il ne voie pas la gloire du Seigneur (5) , » mais de ceux qui
sont dignes et dont le Seigneur a dit, lorsqu'il était présent au milieu des hommes et que les hommes ne le voyaient pas : « Celui qui m'aime garde mes
commandements; celui  qui m'aime sera aimé de mon Père, et je l'aimerai, et je me montrerai à lui (6); » non pas de ceux à qui il sera dit : « Allez dans le feu éternel,
qui est préparé au diable et à ses anges, » mais de ceux à qui le Sauveur dira : « Venez les bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé
dès
 
1. Exod. XXXIII, 23. — 2. Gen. XXXII, 24-30. — 3. Gen. III, 8. — 4. II Cor. III, 7. — 5. Isaïe, XXVI, 10, version des Septante. — 6. Jean, XIV, 21-23.
 
le commencement du monde. » Car les indignes « iront dans les flammes éternelles, mais les justes dans l'éternelle vie (1). » Et qu'est-ce que la vie éternelle si ce
n'est ce que nous en dit Celui qui est lui-même la vie : « La vie éternelle c'est dé vous connaître, vous le seul Dieu véritable, et Jésus-Christ que vous avez envoyé (2)
; » mais de vous connaître comme le Christ a promis de se montrer à ceux qui aiment en lui un seul Dieu avec son Père, et non pas de la même manière qu'il a été vu
en ce monde dans un corps par les bons et les méchants ?
28. Au jugement futur, il apparaîtra comme on le vit montant au ciel, c'est-à-dire sous la forme du Fils de l'homme; ils le verront ainsi ceux à qui il dira: «J'ai eu faim,
et vous ne m'avez pas donné à manger (3), » car les juifs aussi verront celui qu'ils ont percé (4) , et ne le verront pas sous cette forme de Dieu, qu'il n'a pas cru
usurper en se disant égal à Dieu (5). Il  apparaîtra sous cette forme de Dieu aux élus qui le verront comme il est, non parce qu'ils auront été pauvres d'esprit en cette
vie, parce qu'ils auront été doux, parce qu'ils auront pleuré , parce qu'ils auront eu faim et soif de la justice, parce qu'ils auront été miséricordieux, parce qu'ils auront
été pacifiques, parce qu'ils auront souffert persécution pour la justice, quoiqu'ils soient aussi fout cela, mais parce qu'ils ont le cœur pur. Ce qui est dit dans les autres
Béatitudes est accompli par ceux qui ont le cœur pur; mais la vue de Dieu n'est spécialement promise qu'à la pureté du coeur; c'est par cette pureté que sera vu Celui
qui n'occupe aucun espace, qu'on ne cherche pas avec les yeux du corps, qu'on n'embrasse pas du regard, qu'on ne touche pas, qu'on n'entend pas et dont on
n'aperçoit pas la marche. Car «jamais personne n'a vu Dieu » dans cette vie, tel qu'il est, ni même dans la vie des anges, comme les choses visibles qui frappent les
yeux du corps; ce que nous savons de Dieu , nous le tenons du Fils unique qui est dans le sein du Père ; et les révélations ineffables du Fils unique n'appartiennent
pas aux yeux du corps, mais à la vue des âmes.
29. Mais, de peur que notre désir n'aille d'un sens à un autre, des yeux aux oreilles, saint Ambroise, après nous avoir dit « qu'on
 
1. Matth. XXV, 41, 34, 46. — 2. Jean, XVII, 3. — 3. Matth. XXV, 42. — 4. Zach. XII, 10. —5. Philip. II, 6.
 
350
 
ne cherche pas Dieu avec les yeux du corps, qu'on ne l'embrasse pas du regard, qu'on ne le touche pas, » ajoute « qu'on ne l'entend pas;» par là il veut nous faire
entendre, si nous pouvons, que le Fils unique, qui est dans le sein du Père, raconte les ineffables grandeurs de Dieu, en tant qu'il est le Verbe; ce n'est pas un son qui
retentisse à l'oreille, c'est l'image de Dieu se faisant connaître aux intelligences, afin que, par une lumière intérieure et ineffable, éclate cette parole : « Celui qui m'a vu
à vu le Père (1) ; » c'est ce que le Christ disait à Philippe lorsque celui-ci le voyait et ne le voyait pas. Ambroise, ardemment désireux d'une vision semblable,
poursuivait ainsi: «Et lorsqu'on le croit absent, on le voit ; et lorsqu'il est présent, on ne le voit pas. » Il n'a pas dit : Lorsqu'il est absent, mais « lorsqu'on le croit
absent. » Car il n'est jamais absent, lui qui remplit le ciel et la terre; il n'est ni enfermé par de petits espaces ni répandu dans de plus grands, mais il est partout tout
entier et nul endroit ne le contient. Celui qui, par l'élévation de son esprit, comprend cela, voit Dieu, même lorsqu'il le croit absent. Mais que celui qui ne peut pas le
comprendre, prie et tâche de mériter d'y atteindre ;qu'il ne frappe pas à la porte d'un commentateur afin de lire ce qu'il n'aura pas lu, mais qu'il s'adresse au Dieu
Sauveur, afin qu'il puisse ce qu'il ne peut pas. Ces mots : « Et lorsqu'il est présent, on ne le voit pas, » Ambroise les explique de la façon suivante : « Enfin, tous les
apôtres ne voyaient pas le Christ : et c'est pourquoi il dit : Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne reconnaissez pas encore! » Voilà comment Dieu était
présent sans être vu.
30. Mais pourquoi n'a-t-il pas osé dire : Enfin les apôtres ne voyaient pas le Christ, et pourquoi a-t-il dit : « Tous les apôtres, » comme si quelques-uns d'entre eux
l'eussent vu dans sa nature divine, selon laquelle lui et son Père ne font qu'un ? Peut-être songeait-il à ces paroles de Pierre : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu
vivant, » et à cette réponse du Sauveur : « Tu es heureux, Simon fils de Jean, parce que ce n'est ni la chair ni le sang qui t'ont révélé ce que tu viens de dire, mais mon
Père qui est dans les cieux. » J'ignore si cette révélation se fit dans l'esprit de Pierre par la foi qui croyait une si grande vérité ou
 
1. Jean XIV, 18.
 
par l'intuition qui la voyait, car il se montra encore si petit à son Maître qu'il craignit de perdre par la mort celui qu'il avait, peu auparavant, reconnu pour le Fils du
Dieu vivant, c'est-à-dire pour la source de la vie  (1).
31. On peut demander comment là substance même de Dieu a pu être vue de quelques hommes encore vivants, puisqu'il a été dit à Moïse : « Personne ne peut voir
ma face et vivre (2). » Mais, par la volonté de Dieu, l'âme humaine peut être transportée de cette vie à la vie angélique, avant que la mort l'ait séparée de là chair.
Ainsi fut ravi celui qui entendit d'ineffables paroles qu'il n'est pas permis à l'homme de répéter; il se trouva si fortement enlevé aux impressions de cette vie qu'il ne sut
pas dire si son âme était restée dans son corps ou si elle l'avait quitté, si, comme il arrive dans une complète extase, son âme avait passé dans une autre vie, tout en
restant unie au corps, ou si là séparation avait été entière comme elle s'accomplit par la mort (3). Il s'ensuit donc que personne ne peut voir la face de Dieu et vivre,
car il faut que l'âme soit tirée de cette vie pour qu'il lui soit donné d'avoir de telles visions; et qu'il n'est pas incroyable que d'aussi hautes faveurs divines aient été
accordées à des saints qui demeuraient comme morts, mais pas de façon à laisser des cadavres qu'il fallût ensevelir. Telle a été, à mon avis, la pensée du docteur qui
n'a pas voulu dire : Les apôtres ne voyaient pas le Christ, mais qui a dit: « Tous les apôtres ne voyaient pas le Christ : » il a cru que quelques-uns d'entre eux avaient
pu, même alors, être favorisés de cette vue de Dieu dont il parlait; il songeait certainement au bienheureux Paul, qui était apôtre aussi, quoique le dernier, et qui n'a
pas gardé le silence sur son ineffable révélation.
32. Il serait toutefois étonnant que Moïse, l'ancien et fidèle serviteur de Dieu, lorsqu'il devait porter encore le poids des fatigues de la terre et conduire le peuple juif,
n'eût pas obtenu de voir la gloire du Seigneur, comme il le demandait. « Si j'ai trouvé grâce devant a vous, lui avait-il dit, montrez-vous à moi à découvert. » Car il lui
fut fait alors la réponse qui convenait, savoir qu'il ne pouvait pas voir la face de Dieu que nul de vivant ne verrait : cette réponse signifiait que la vue de
 
1. Matth. XVI, 16 , 17, 21, 22. —  2. Exod. XXXIII, 20. — 3. II Cor. XII, 2-4.
 
351
 
Dieu était réservée pour une vie meilleure. De plus, ces paroles de Dieu représentaient le mystère de la future Eglise du Christ. Car Moïse a été la figure de la portion
des juifs qui devaient croire en Jésus-Christ crucifié ; voilà pourquoi il lui a été dit : quand je serai passé, « vous me verrez par derrière. » D'autres témoignages en
cet endroit de l'Ecriture an, poncent, d'une manière aussi admirable que mystérieuse; l'Eglise qui devait venir après, mais il serait trop long de nous y arrêter. Ce que
j'avais entrepris de dire sur l'accomplissement du désir de Moïse se trouve marqué au livre des Nombres; c'est dans le passage où le Seigneur reproche à la soeur
de. Moïse son opiniâtreté; il dit qu'il apparaît à d'autres prophètes dans des visions ou en songe, mais qu'il se montre à Moïse sans voiles; l'Ecriture ajoute : « Et il vit
la gloire du Seigneur (1). » Pourquoi cette exception en faveur de Moïse, sinon parce que Dieu jugea digne d'une telle contemplation le conducteur de son peuple,le
fidèle ministre de sa maison, celui qui avait désiré le voir tel qu'il est et goûter des félicités réservées aux élus à la fin des temps?
33. Le saint homme dont nous examinons les paroles, s'est souvenu, je crois, de ces divers exemples lorsqu'il a dit : « Tous les apôtres ne voyaient pas le Christ; » il
laissait entendre que quelques-uns d'entre eux avaient pu le voir, même en ce temps-là, dans sa nature divine, et afin de prouver que tous les apôtres n'avaient pas vu
ainsi le Sauveur, il ajoute aussitôt : « Et c'est pourquoi il dit: Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas encore ! » Voulant ensuite
indiquer qui sont ceux qui peuvent voir Dieu comme il est, il continue en ces termes : « Celui qui a connu la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur, et la charité
du Christ, qui surpasse toute science, celui-là a vu le Christ et il a vu le Père. »
34. Voici comment j'ai coutume d'entendre ces paroles de l'Apôtre : je vois dans la largeur les bonnes oeuvres de la charité ; dans la longueur, la persévérance
jusqu'à la fin ; dans la hauteur, l'espérance des récompenses célestes ; dans la profondeur, les insondables jugements de Dieu, qui nous cachent comment la grâce
arrive aux hommes ; et j'applique ainsi cette explication à ce qu'il y a de mystérieux dans la forme même de la croix : la largeur, c'est le
 
1. Nombres, XII, 6-8.
 
bois posé en travers et où les mains sont ouvertes et clouées : elles signifient les bonnes oeuvres ; la longueur, c'est l'espace compris entre le haut de la croix et la
partie où le bois s'enfonce dans la terre ; le corps de la victime y est suspendu et comme debout; cette attitude représente la persistance, la persévérance : la hauteur,
c'est le point où la tête s'appuie et qui s'élève depuis la partie transversale jusqu'au sommet; il marque l'attente des biens supérieurs. Il ne faut pas en effet que ce soit
en vue des biens temporels que nous pratiquions les bonnes couvres et que nous y persévérions, mais en vue des félicités éternelles que la foi espère, la foi qui opère
par l'amour. Enfin la profondeur, c'est la partie de la croix cachée dans la !erre; de là part et se lève tout ce qui se voit; ainsi, par la secrète volonté de Dieu, l'homme
est appelé à la participation d'une si grande grâce, l'un d'une manière, l'autre d'une autre, et la charité du Christ, qui surpasse toute science, je la trouve là où est la
paix, qui est au-dessus de tout entendement (1). Que dans l'interprétation des paroles de l'Apôtre, ce commentateur de l'Evangile soit de mon sentiment ou qu'il en
ait un qui convienne mieux, vous voyez au moins, si je ne me trompe, que mon explication ne s'écarte pas des règles de la foi.
35. Quand saint Ambroise disait : « Celui qui a connu la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur et la charité du Christ, qui surpasse toute science, celui-là a vu
le Christ et a vu le Père;» c'est de la vue spirituelle, dont nous nous occupons en ce moment , qu'il parlait ainsi ; mais , de peur d'être mal compris des esprits
grossiers qui auraient pu croire qu'il s'agissait d'une vue corporelle, il a ajouté : « Pour nous, nous n'avons pas connu le Christ selon la chair, mais selon l'esprit; car le
Christ Notre-Seigneur est l'esprit qui nous précède. » Ces mots : « Nous avons connu » s'entendent dans le sens de la foi qui appartient à la vie présente, et non
point dans le sens de la contemplation, qui appartient à la vie future ; car nous connaissons tout ce que nous a appris une foi sincère et inébranlable, sans avoir été
illuminés par la claire vision. Après avoir dit qu'il n'a pas connu le Christ selon la chair, d'après les paroles de l'Apôtre, et après avoir ajouté avec le prophète que le
Christ Notre-Seigneur est
 
1. Voir ci-dessus, lett. 140, n. 62-64.
352
 
l'esprit qui nous précède, saint Ambroise continue ainsi : «Qu'il daigne, par sa miséricorde, nous remplir de toute la plénitude de Dieu, afin que nous puissions le voir
! » Il est évident que la connaissance dont il parle ici est une oeuvre de la foi, de cette foi qui est la vie du juste (1), et non pas une connaissance acquise par la
contemplation, qui nous fera voir Dieu comme il est; car cette heureuse contemplation, il se la souhaite ensuite à lui-même et nous la souhaite pour la vie future : «
Que le Seigneur daigne, par sa miséricorde, nous remplir de toute la plénitude de Dieu, afin que nous puissions le voir. »
36. Quelques-uns, d'après les paroles de l’Apôtre, ont compris cette plénitude de Dieu, de manière à croire que nous serions dans l'avenir tout ce qu'est Dieu. Vous
reconnaissez ces paroles comme étant celles de saint Paul dans l'Epître aux Ephésiens (2), quand il les invite « à connaître la charité du Christ qui surpasse toute
science, afin qu'ils soient remplis de toute la plénitude de Dieu (3). » Les partisans de cette opinion demandent comment nous serions « remplis de toute la plénitude
de Dieu,» si nous devions avoir quelque chose dé moins que Dieu, si nous devions être, en quoi que ce soit, moins que lui. Dans leur sentiment, cette plénitude nous
rendra égaux à Dieu. Je sais que vous repoussez et que vous détestez cette erreur de l'esprit humain, et vous faites bien. Mais, si Dieu veut, nous montrerons tout à
l'heure, dans la mesure de nos forces, comment il faut entendre cette plénitude dont il est dit que nous serons remplis selon toute la plénitude de Dieu.
37. Voyez maintenant si tout ce qui précède ne résout pas la question que vous m'avez proposée et qui paraissait difficile.
Si vous demandez : Peut-on voir Dieu? je réponds : On le peut. Si vous demandez d'où je le sais? je réponds qu'il est écrit dans l'Ecriture, qui ne peut pas mentir: «
Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu ! » Je pourrais citer d'autres témoignages de ce genre. Si vous demandez comment on dit que Dieu est
invisible, puisqu'on peut le voir? je réponds qu'il est invisible par sa nature, mais qu'on peut le voir quand il veut et comme il veut, car il a été vu de plusieurs, non tel
qu'il est, mais sous la formé qu'il lui a plu de choisir. Si vous demandez comment un
 
1. Hebr. X, 38. — 2. Ephés. III, 19. — 3. Ibid.
 
homme comme Caïn vit Dieu lorsque Dieu l'interrogea sur son crime et le condamna (1), ou comment le diable vit Dieu lorsqu'il se présenta devant lui avec les anges,
puisque la pureté de cœur est la condition pour voir Dieu, je réponds que Dieu peut se faire entendre par des voix, sans se montrer pour cela ; ils ne le voyaient pas
ceux qui l'entendaient dire : « Je l'ai glorifié, et je le glorifierai encore (2). » Toutefois il ne serait pas étonnant que même des hommes n'ayant pas le coeur pur vissent
Dieu sous la forme qu'il lui plairait de choisir, tandis que sa nature demeurerait invisible et immuable. Si vous demandez : « Peut-on le voir quelquefois tel qu'il est? »
je réponds que cela a été promis à ses enfants, dont il a été dit : « Nous savons que quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel
qu'il est. » Si vous demandez par où nous le verrons , je réponds : par où le voient les anges auxquels alors nous serons égaux. Personne n'a jamais vu et ne pourra
jamais voir Dieu, comme les choses visibles qui nous environnent; car Dieu habite une lumière inaccessible, et, de sa nature, il est invisible comme il est incorruptible;
l'Apôtre lui donne de suite ces deux attributs quand il l'appelle « le Roi invisible et incorruptible des siècles (3); » incorruptible maintenant, il ne peut pas cesser de
l'être ; de même il est et sera toujours invisible. Ce n'est pas dans un lieu qu'on le voit, mais dans un cœur pur; on ne le cherche pas des yeux du corps, on ne
l'embrasse pas du regard, on ne le touche pas, on ne l'entend pas, on ne l'aperçoit pas marcher. Mais le Fils unique qui est dans le sein du Père, raconte, sans qu'on
l'entende comme un son dans l'espace, la nature et la substance de la divinité, et c'est ainsi qu'il les montre invisiblement aux yeux qui sont dignes et capables d'une si
grande contemplation. Les yeux-là sont les yeux éclairés du cœur dont parle l'Apôtre (4), et dont le Psalmiste a dit
« Eclairez mes yeux, de peur que je ne m'en« dorme dans la mort (5). » Car le Seigneur est esprit (6), et celui qui s'attache au Seigneur ne fait avec lui qu'un même
esprit (7). Ainsi donc celui qui peut invisiblement voir Dieu, peut spirituellement s'unir à Dieu.
38. Vous n'avez, je pense, plus rien à chercher pour la question que vous m'avez proposée.
 
1. Gen. IV, 6. — 2. Jean, XII, 28. — 3. I Tim. I, 17; VI, 16. — 4. Eph. I, 18. — 5. Ps. XII, 4. — 6. II Cor. III, 17. — 7. I Cor. VI, 17.
 
353
 
Mais, dans tout notre discours, faites attention à ce que vous voyez, à ce que vous croyez, et à ce que vous ne savez pas encore, soit parce que je ne l'aurai pas dit,
soit parce que vous ne l'aurez pas compris, soit parce que vous ne l'aurez pas jugé admissible. Pour les choses dont vous avez vu la vérité, demandez-vous encore à
vous-même comment vous les avez vues ; vous souvenez-vous que ce soit avec les yeux du corps comme les choses de la terre ou du ciel? Ou bien n'avez-vous
jamais pu y atteindre par les sens, ruais est-ce uniquement avec votre intelligence que vous en avez reconnu la vérité, la certitude, comme vous reconnaissez votre
volonté sur laquelle je puis croire ce que vous me dites, sans que je puisse la voir moi-même comme vous la voyez? En faisant ces différences, remarquez par où
vous les faites. Quoique les unes se voient avec les yeux du corps, les autres avec l'esprit, cette distinction cependant est vue de l'esprit et non point du corps; et les
choses que démêle l'intelligence n'ont pas besoin du secours des sens pour que nous en reconnaissions la vérité. Celles qui se voient au contraire des yeux du corps
ne peuvent faire partie de notre savoir, si l'esprit n'est pas là pour les recevoir au moment où elles s'annoncent; et ce qu'il est censé recevoir ainsi, il le laisse en
dehors; mais il en confie à la mémoire les images, c'est-à-dire les représentations incorporelles du corps; lorsqu'il le veut et le peut, il les en tire comme d'un dépôt,
les traduit devant sa pensée et les juge. Ce qu'il a laissé au dehors sous une forme corporelle, il le distingue, lorsqu'il le peut, de l'image intérieure qu'il en conserve; il
se rend compte de l'absence de l'un et de la présence de l'autre. C'est ainsi qu'en mon absence vous vous retracez mon visage ; cette image vous est présente, mais
mon visage ne l'est pas; ce qui est absent est un corps, ce qui est présent en est une ressemblance incorporelle.
39. Donc après avoir attentivement et fermement compris et distingué ces choses que vous voyez, considérez cet es que vous croyez dans ce même diseurs que je,
vous adresse depuis que cette lettre est commencée ; pour celles que vous croyez sans les voir, pesez et examinez les témoignages qui déterminent voire foi. Car
vous ne vous en rapportez pas à moi comme à Ambroise, dont les livres m'ont fourni de si grands témoignages. Ou si vous  pensez qu'il faille nous écouter également
tous les deux, nous comparerez-vous à l'Evangile, et mettrez-vous sur la même ligne nos ouvrages et les Ecritures canoniques? Si vous jugez bien, vous reconnaîtrez,
certainement, qu'il y a loin de nous à une semblable autorité. J'en suis plus loin que lui, mais quelque confiance que votas puissiez avoir en l'un et -en l'autre de nous,
vous ne nous comparez pas aux Livres divins. Aussi ces paroles.: « Personne n'a jamais vu Dieu ; Dieu habite une lumière inaccessible; nul homme ne l'a jamais vu et
ne pourra le voir; heureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu ! » ces paroles, dis-je, et d'autres que j'ai citées de l'Ecriture, vous les croyez plus
fermement que celles-ci d'Ambroise : « Dieu ne se voit pas dans un lieu, ne se cherche pas des yeux du corps, ne s'embrasse pas du regard, ne se touche pas; on ne
l'entend pas, on ne l'aperçoit pas marcher. » Il a compris ou a cru que tel est le Dieu qui se voit avec un cœur pur : je déclare que ce sentiment est aussi le mien.
40. Votre foi n'accueille pas de la même manière ces paroles d'Ambroise et ces paroles divines. Peut-être gardant sur nous quelque scrupule, craignez-vous que
nous n'ayons mal compris certaines choses des Livres saints, et que nous n'ayons substitué nos conjectures à la vérité. Il est possible que vous vous disiez en
vous-même: si on voit Dieu avec un coeur pur, pourquoi ne le verrait-on pas dans un lieu? Pourquoi ceux qui ont le coeur pur ne verront-ils pas Dieu des yeux du
corps, quand ce corps corruptible sera revêtu d'incorruptibilité et que nous serons égaux aux anges de Dieu? Vous ne savez peut-être pas jusqu'à quel point vous
devez nous croire ou non, et vous prenez garde de vous tromper en croyant trop ou trop peu : quant aux divines Ecritures, vous n'hésitez pas à croire, mime sans
comprendre encore. Toutefois vous considérez et vous voyez exactement en vous-même vos motifs de croire ou de ne pas croire, la difficulté de savoir les choses,
les troubles de l'incertitude, la soumission pieuse qui est due aux divines parole s; vous ne doutez pas que tous ces mouvements ne soient clans votre âme, comme je
vous l'ai dit ou plutôt comme vous le savez vous-même. C'est pourquoi vous soyez votre foi, vous voyez votre incertitude, vous voyez votre désir et votre volonté
d'apprendre; et (354) tandis que l'autorité divine vous porte à croire ce que vous ne voyez pas, vous voyez que vous le croyez pourtant sans balancer : vous séparez
et vous distinguez toutes ces choses.
41. Voudrez-vous donc comparer en quelque manière les yeux du corps à ces yeux de votre coeur par lesquels vous reconnaissez que toutes elles sont vraies et
certaines, et vous sont présentes invisiblement? Mais c'est avec le regard intérieur, et non pas autrement, que vous jugez de ce qui rayonne aux yeux du corps et que
vous jugez même de leur degré de pénétration, que vous comprenez la distance du visible à l'invisible; non pas jusqu'à ces hautes vérités que vous devez croire sans
les entendre, mais de ces choses que j'ai marquées ci-dessus, qui ne sont pas des objets de pure foi, et qui deviennent présentes à 1'œil de votre âme. Puisque donc
les yeux intérieurs sont les juges des yeux du dehors qui ne sont que leurs messagers et leurs ministres, puisque les yeux intérieurs voient beaucoup de choses que ne
voient pas les yeux du dehors et que ceux-ci ne voient rien sans le contrôle supérieur de ceux-là, qui donc ne mettrait pas l'œil de l'âme bien au-dessus des yeux de
la chair?
42. Cela étant, dites-moi, je vous prie : lorsqu'il se fait en vous une œuvre si grande, lorsque vous distinguez les choses intérieures des extérieures et que vous
préférez infiniment celles-là à celles-ci; lorsque, laissant les unes au dehors, vous restez en vous-même avec les autres et que sans espace ni lieu vous leur marquez à
chacune sa place, croyez-vous être dans la nuit ou dans quelque lumière? car moi je pense qu'il est impossible que vous voyiez sans lumière tant et de si grandes
choses, si vraies, si évidentes, si certaines. Regardez donc la lumière même dans laquelle toutes ces choses vous apparaissent, et voyez s'il est un seul des yeux du
corps qui puisse y atteindre : assurément non. Examinez encore; y a-t-il dans cette lumière des espaces ou des intervalles de lieux? Répondez. Vous n'y trouvez rien
de tel, je le crois, si vous avez soin d'écarter de la vue intérieure toute trace d'images corporelles que les sens y apportent. Mais ceci est peut-être difficile. Les
images grossières, entretenues par les habitudes de la vie matérielle, se précipitent en troupe jusque sur l'oeil de notre âme; faisant effort pour résistera cette invasion,
armé de l’autorité divine, je me suis écrié en gémissant dans ma courte lettre. « Que la chair enivrée de pensées charnelles écoute ceci : Dieu est esprit (1). » Par là
j'ai entendu m'avertir moi-même plus que tout autre et me mettre en garde contre de complaisantes illusions. En effet nous inclinons très-aisément vers ce qui fait le
fond de nos habitudes; une des marques de la faiblesse de l'homme, c'est de se plaire intérieurement dans les images dont les corps lui laissent l'impression; dans ces
occupations grossières l'âme ne trouve ni force ni vie, mais elle y devient malade et s'y couche en quelque sorte et y languit.
43. Ainsi donc, si vous ne pouvez pas écarter de votre âme les images corporelles comme des nuages qui l'obscurcissent, observez-les soigneusement en
vous-même: regardez par la pensée le ciel et la terre comme vous avez coutume de les regarder des yeux du corps; ces images du ciel et de la terra retracées aux
yeux de votre esprit, remarquez que ce sont des représentations et non pas des corps. Jugez donc ainsi contre vous-même pour vous-même, si vous ne pouvez de
toute façon chasser de votre âme les formes imaginaires des corps; et laissez-vous. convaincre par où vous êtes vaincue. Personne assurément n'est livré à de
pareilles images au point de croire que le soleil, la lune, les étoiles, les fleuves, les mers, les montagnes, les collines, les villes, les murs de sa maison ou de sa chambre
et tout ce qu'il voit des yeux de la chair, soit dans sa mémoire ou devant sa pensée en toute réalité, et qu'il s'y trouve des espaces pour contenir tous ces corps dans
leur repos ou leur mouvement. Or, si dans notre esprit, les représentations des corps et des lieux n'ont pas d'espaces qui les renferment, et ne sont pas placées, dans
notre mémoire, à divers intervalles, à plus forte raison les choses qui n'ont aucune ressemblance avec les corps, la charité, la joie, la longanimité, la paix, la
bienveillance, la bonté, la foi, la mansuétude, la continence n'occupent-elles aucun espace, ne sont-elles pas séparées par des distances, et l'œil de l'âme n'a pas à y
chercher des points vers lesquels il doive se diriger. Tout n'y est-il pas réuni sans difficulté, et tout n'y est-il pas connu par ses termes sans qu'il faille aller d'un pays à
un autre? Dites-moi en quel lieu vous voyez la charité; elle vous est cependant connue, autant que vous pouvez la
 
1. Lettre XCII, n. 5.
 
355
 
considérer du regard de l'âme; vous n'en connaissez pas la grandeur pour en avoir fait le tour comme d'une grande masse; lorsqu'elle vous parle au dedans pour vous
inviter à vivre selon ses inspirations, aucun son ne frappe votre oreille; pour la voir, vous n'ouvrez pas les yeux du corps; pour la retenir fortement, vous ne serrez pas
vos bras de chair; quand elle se présente à votre pensée, vous ne l'entendez pas marcher.
44. Ainsi la charité, quelque petite qu'elle soit, réside dans notre volonté et se montre clairement à nous; on ne la voit pas dans un lieu, on ne la cherche pas des yeux
du corps, on ne l'embrasse pas du regard, on ne la touche pas, on ne l'entend pas parler, on ne l'aperçois pas marcher : à plus forte raison Dieu lui-même qui amis en
nous la charité comme un gage ! Car si notre homme intérieur, faible image de Dieu, non engendré de lui, mais créé par lui, quoique se renouvelant de jour en jour,
habite déjà pourtant dans une lumière inaccessible aux yeux du corps; si nul espace de lieu ne sépare les choses que nous voyons dans cette lumière avec l'œil de
l'âme et que nous distinguons les unes des autres : à plus forte raison les sens du corps ne peuvent atteindre à Dieu qui habite une lumière inaccessible et ne se montre
qu'à des coeurs purs ! Lors donc que, non-seulement par raison mais encore par amour, nous préférerons cette lumière à toute lumière corporelle, nous vaudrons
mieux en raison de l'énergie de cette préférence, jusqu'à ce que les langueurs de notre âme soient guéries par Celui qui nous pardonne toutes nos iniquités. Devenus
spirituels dans cette vie vivante par , excellence, nous pourrons tout juger, et personne ne nous jugera (1). Mais l'homme animal ne comprend pas les choses qui sont
de l'Esprit de Dieu ; pour lui c'est folie ; il ne comprend pas les choses parce que c'est par la lumière spirituelle qu'on doit en juger (2).
45. Si nous ne pouvons pas encore préférer la lumière qui juge à celle dont elle juge, la vie de l'intelligence à la vie des sens, une nature comme celle de notre esprit ,
gardant son unité dans tout ce qu'elle contient et ne se montrant pas diversement selon les lieux, à une nature qui se compose de parties et dont une moitié est
moindre que le tout, comme sont les corps , il est inutile de parler de si
 
1. I Cor. II, 15. — 2. I Cor. II, 14.
 
grandes choses. Mais si nous le pouvons, croyons que Dieu est quelque chose de meilleur que notre intelligence, afin que sa paix qui surpasse tout entendement
conserve nos coeurs et nos esprits en Jésus-Christ (1). Cette paix qui surpasse tout entendement n'est pas assurément moindre que notre entendement, de façon
qu'on la croie visible aux yeux du corps tandis que notre esprit reste invisible. La paix de Dieu est-elle quelque chose de différent de la splendeur de Dieu ? cette
splendeur étant le Fils unique lui-même, de qui vient aussi cette charité qui surpasse toute science et dont la connaissance nous remplira de toute la plénitude de Dieu,
ne saurait être inférieure à la lumière de notre esprit, laquelle nous est accordée par ce divin rayonnement. Or si la lumière de notre âme est inaccessible aux yeux du
corps, combien l'est plus encore celle qui la surpasse incomparablement ! Par conséquent, puisqu'il y a quelque chose de nous qui est visible comme notre corps ,
quelque chose d'invisible comme l'homme intérieur, et que le meilleur de nous-mêmes, c'est-à-dire l'âme, est invisible aux yeux de la chair, comment ce qui est
meilleur que le meilleur de nous-mêmes serait-il visible à ce qu'il y a de moindre en nous?
46. Après tout ceci, vous conviendrez, je pense, qu'on a eu raison de dire que Dieu ne se voit pas dans un lieu, mais dans un coeur pur; qu'on ne le cherche pas des
yeux du corps, qu'on ne le mesure pas du regard, qu'on ne le touche pas, qu'on ne l'entend pas, qu'on ne l'aperçoit pas marcher. S'il est quelque chose ici que nous
ne comprenions pas tout à fait ou que nous comprenions autrement qu'il ne faut, Dieu nous l'apprendra pourvu que nous conformions notre conduite à ce que nous
savons déjà (2). Nous sommes parvenus à croire que Dieu n'est pas un corps mais un esprit (3), que jamais personne n'a vu Dieu (4), que Dieu est lumière et qu'en
lui il n'y a pas de ténèbres (5), qu'en Dieu il n'y a ni changement ni ombre (6), qu'il habite une lumière inaccessible, que nul homme ne l'a vu ni ne peut le voir (7), que
le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne font qu'un seul et même Dieu dans une indivisible identité de nature (8), que les coeurs purs verront Dieu (9), que nous serons
 
1. Philip. IV, 7. — 2. Philip. III, 13-16. — 3. Jean, IV, 24. — 4. Jean, I, 18. — 5. I Jean, I, 5. — 6. Jacques, I, 17. — 7. I Tim. VI, 16. — 8. I Jean, V, 7. — 9.
Matth. V, 8.
 
356
 
semblables à lui quand nous le verrons comme il est (1); que Dieu est charité et que celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui (2), que nous
devons chercher la paix et la sanctification sans lesquelles personne ne pourra voir Dieu (3), que notre corps corruptible et mortel sera changé au jour de la
résurrection et sera revêtu de l'incorruptibilité, et de l'immutabilité, qu'un corps grossier est confié à la terre et qu'un corps spirituel ressuscitera (4), parce que le
Seigneur transfigurera notre corps misérable pour le rendre semblable à son corps glorieux (5); enfin nous croyons que Dieu a fait l'homme à son nuage et
ressemblance (6), et que nous nous renouvelons dans l'esprit de notre âme à la connaissance de Dieu pour nous mieux retracer l'image de celui qui nous a créés (7).
Ceux qui marchent par la foi à la lueur de ces témoignages et d'autres de ce genre des saintes Ecritures, qui ont fait des progrès spirituels par une intelligence venue
de Dieu même ou par une grâce particulière d'en-haut, et qui ont pu comparer entre elles les choses spirituelles, reconnaissent qu'il est meilleur de voir par l'âme que
par le corps, et que les choses vues de l'âme ne sont pas renfermées dans des espaces, ni séparées par des intervalles de lieux, ni moindres dans la partie que dans le
tout.
47. Voilà pourquoi saint Ambroise dit avec assurance que « Dieu ne se voit pas dans un a lieu, mais dans un coeur pur, qu'on ne le cherche pas des yeux du corps
qu'on ne le mesure pas du regard, qu'on ne le touche pas, qu'on ne l'entend pas, qu'on ne l'aperçoit pas marcher. » Et parce que, dans les saintes Ecritures, il est
marqué que la substance de Dieu est invisible et qu'on y raconte aussi que Dieu a été vu de plusieurs, soit d'une façon corporelle et dans des lieux déterminés, soit en
esprit et dans des images incorporelles qui représentent les corps, comme dans le sommeil,ou l'extase, le saint homme a distingué la nature de Dieu de ces sortes de
visions, et a dit que la volonté de Dieu les avait choisies et non pas formées de sa nature. Car Dieu apparaît ainsi comme il veut, à qui il veut, quand il veut, sans que
sa nature cesse d'être immuable et cachée. Si notre volonté, demeurant cachée en elle-même et sans aucun
 
1. I Jean, III, 2. — 2. I Jean, IV, 16. — 3. Hébr. XII, 14. — 4. I Cor. XV, 53, 54. — 5. Philip. III, 21. — 6. Gen. I, 27. — 7. Ephés. IV, 23; Coloss. III, 10.
 
changement, a des sons de voix pour se faire connaître; combien plus aisément le Dieu tout-puissant, tout en restant immuable et caché dans sa nature, peut
apparaître à qui il veut, dans la forme qu'il veut, lui qui a tout créé de rien et qui, du fond de son immutabilité, renouvelle toute chose !
48. En ce qui touche la vision par laquelle nous verrons Dieu tel qu'il est, saint Ambroise nous avertit qu'il faut pour, cela purifier nos coeurs. Dans les habitudes du
langage on appelle les corps ce qui est visible; c'est pour cela qu'il est dit que Dieu est invisible, de peur qu'on ne croie qu'il est un corps; mais il ne privera pas les
coeurs purs de la contemplation de sa substance: cette grande et souveraine récompense a été promise à ceux qui servent et aiment Dieu; elle l'a été par le Seigneur
lui-même au temps de son visible passage sur la terre; il a promis aux coeurs purs la vue de son invisible divinité : « Celui qui m'aime, disait-il, sera aimé de mon
Père; et moi je l'aimerai et je me montrerai à lui (1). » Il s'agit ici de cette nature divine par laquelle le Fils est égal au Père, invisible et incorruptible comme lui; ce
sont les deux attributs de la divinité que l'Apôtre ne séparait pas l'un de l'autre, ainsi que nous l'avons dit plus haut, lorsqu'il annonçait aux hommes la gloire de Dieu
avec autant de force qu'il pouvait (2). La substance divine sera-t-elle visible aux yeux du cops devenu spirituel après la résurrection? Nous laissons cela à résoudre à
ceux qui sont capables de le prouver. Pour moi je m'attache davantage à la parole de Celui qui, même dans la résurrection, ne réserve pas aux yeux du corps mais
aux coeurs purs la faveur de voir Dieu.
49. Pour ce qui est de la qualité du corps spirituel, promise après la résurrection, je ne refuse ni d'apprendre quelque chose ni de chercher moi-même, si toutefois,
dans cet examen, nous pouvons échapper aux fautes qui naissent trop souvent des études et des disputes des hommes, lorsque, contrairement à ce qui r est écrit, ils
s'enflent d'orgueil l'un contre l'autre pour autrui (3). Il ne faudrait pas qu'en cherchant entre nous comment on peut voir Dieu, nous perdissions cette paix et cette
sanctification sans lesquelles personne ne pourra le voir : qu'il daigne en préserver nos lueurs et qu il leur rende et leur conserve la pureté par
 
1. Jean, XXV, 21. — 2. I Tim. I, 17. — 3. I Cor. IV, 6.
 
357
 
laquelle ils deviendront capables de contempler sa gloire! Un punit qui ne fait pas doute pour moi et dont je ne m'occupe plus, c'est l'invisibilité de la nature de Dieu
dans un lieu quel qu'il soit. Est-il possible de voir avec les yeux du corps quelque chose qui ne puisse être vu dans un lieu ? Il en est qui le pensent et qui ont la
prétention de le prouver; je suis prêt à les entendre avec paix et amour et à leur soumettre à cet égard mes objections. Car il y a des gens qui s'imaginent que Dieu
lui-même est un corps, et qui croient que tout ce qui n'est pas corps n'a pas de substance; ceux-là, j'estime qu'on doit les repousser de toute manière. D'autres
n'hésitent pas à croire que Dieu n'est pas un corps; mais ils pensent que les élus qui ressusciteront pour la vie éternelle verront Dieu des yeux du corps ; ils espèrent
que la qualité du corps ressuscité sera telle que ce qui était chair auparavant deviendra esprit. Il est aisé de reconnaître la différence qui sépare ces deux derniers
sentiments, et de comprendre que le dernier, lors même qu'il ne serait pas irai, serait plus supportable, d'abord parce qu'il est bien plus grave de se tromper en
quelque chose sur le Créateur que sur la créature ; ensuite parce qu'on souffre plus facilement un effort de l'esprit de l'homme pour convertir le corps en esprit que
Dieu en corps ; et aussi parce que ce sentiment n'aurait rien de contraire à ce que j'ai dit dans ma lettre (1) sur l'impuissance absolue des yeux du corps à voir Dieu :
car je n'ai voulu parler que de ces yeux-là; or, les yeux des élus ressuscités ne seront plus corporels si leur corps est esprit; il s'ensuivrait donc toujours que les yeux
du corps ne verraient jamais Dieu, puisque, après la résurrection, ce ne serait plus le corps mais l'esprit qui le verrait.
50. Toute la question se réduit donc au corps spirituel ; il s'agit de savoir jusqu'à quel point ce corps corruptible et mortel sera revêtu d'incorruptibilité et
d'immortalité, et jusqu'à quel point il passera de l'état animal à l'état spirituel. Cela est digne d'un examen attentif, surtout à cause du corps du Seigneur lui-même qui,
pouvant s'assujettir toutes choses, transforme notre corps misérable et le rend conforme à son corps glorieux (2). Comme Dieu le Père voit le Fils et que le Fils voit
le Père, il n'y a pas à écouter ceux qui n'attribuent la vue qu'aux yeux du corps. Car il ne saurait être permis de
 
1. Ci-dessus lettre XCII, n. 3. — 2. Philip. III, 21.
 
dire que le Père ne voit pas le Fils ou qu'il prend un corps pour le voir, s'il est vrai que la vue n'appartienne qu'aux yeux du corps. Mais, au commencement du
monde, avant que le Fils eût pris une forme de serviteur, Dieu n'a-t-il pas vu que la lumière était bonne, n'a-t-il pas vu le firmament, la mer, la terre, et toute herbe et
tout bois, et le soleil, la lune, les étoiles, les animaux de la terre et les oiseaux du ciel, et tout ce qui a vie? N'a-t-il pas vu tout ce qu'il a fait et ne l'a-t-i1 pas trouvé
bon (1) ? L'Ecriture ayant dit de chaque créature que Dieu l'avait vue et l'avait trouvée bonne, je m'étonne qu'il ait pu naître une opinion pour ne reconnaître que les
yeux du corps. Quelles que soient les habitudes de langage qui aient donné lieu à cette opinion, telle n'est point cependant la coutume des saintes Ecritures ; si elles
n'attribuaient pas la vue, non-seulement au corps mais aussi à l'esprit, et plus à l'esprit qu'au corps, elles n'appelleraient pas voyants les prophètes (2) qui ont vu non
pas avec le corps, mais avec l'esprit les choses même de l'avenir.
51. Il faut prendre garde de franchir les bornes, en soutenant que non-seulement le corps cessera d'être mortel et corruptible par la gloire de la résurrection, mais
que même il cessera d'être corps et deviendra esprit. Il y aurait alors deux esprits au lieu d'un, et s'il n'y avait qu'un esprit et que cette transformation ne fit pas une
âme nouvelle ou n'y ajoutât rien, il serait à craindre que tout ceci n'aboutît qu'à l'idée que les corps ainsi transformés ne demeureraient pas immortels, n'existeraient
plus et périraient entièrement. C'est pourquoi, en attendant qu'une recherche attentive fasse découvrir ce qu'on peut penser avec le plus de probabilité, à l'aide de
Dieu et d'après les Ecritures, sur le corps spirituel après la résurrection , qu'il nous suffise de savoir que le Fils unique, Jésus-Christ homme, médiateur entre Dieu et
les hommes (3) , voit te Père comme le Père le voit. Pour nous, ne nous efforçons pas de transporter de ce monde la concupiscence des yeux jusqu'à cette vue de
Dieu qui nous est promise après la résurrection , mais attachons-nous pieusement à la poursuite de ce but en purifiant de plus en plus nos coeurs ; ne nous
représentons pas Dieu avec une face corporelle, lorsque l'Apôtre nous dit que « nous voyons maintenant à travers
 
1. Gen. I, 4-31. — 2. I Rois, IX, 9. — 3.I Tim. II, 3.
 
358
 
un miroir, en énigme, et que nous verrons alors face à face, » et surtout lorsqu'il ajoute . « Maintenant je le connais en partie, mais alors je le connaîtrai comme il me
connaît (1). » Si nous devons alors voir Dieu des yeux du corps, ce serait donc avec des yeux corporels qu'il nous voit aujourd'hui; « car, dit l'Apôtre, je le connaîtrai
alors comme il me connaît. » Qui donc ne comprend que, dans ce passage, l'Apôtre a voulu aussi désigner notre face dont il dit ailleurs : « Mais nous, contemplant à
face découverte la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image, de gloire en gloire, comme par son divin Esprit (2) , » c'est-à-dire en passant de
la gloire de la foi à la gloire de la contemplation éternelle ? C'est l'effet de cette transformation par laquelle l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour; l'homme
intérieur (3), dont l'apôtre Pierre nous recommande de soigner l'invisible parure : «N'embellissez pas, dit-il, votre extérieur par la frisure des cheveux, par l'or, ou les
perles, ou les riches vêtements, mais occupez-vous d'orner l'homme caché dans l'âme et qui, par ses vertus, est riche devant Dieu (4). » Car la face sur laquelle les
Juifs, qui ne passent pas au Christ, ont un voile qui tombe dès qu'ils marchent vers lui, est découverte en nous lorsque nous sommes transformés en son image. Or
l'Apôtre dit clairement : « Un voile a été mis sur leurs cœurs (5); » là est donc la face qui , dévoilée, nous permet de voir maintenant par la foi, quoique dans un miroir
et en énigme, et nous permettra alors de contempler face à face (6).
52. Si vous approuvez tout ceci , suivez avec moi la doctrine du saint homme Ambroise; elle ne se recommande pas seulement par l'autorité de ce grand homme,
mais elle est appuyée de la vérité elle-même. Je ne m'y attache point de préférence, parce qu'elle vient de celui par la bouche de qui, surtout, le Seigneur m'a délivré
de l'erreur, et par le ministère duquel il m'a accordé la grâce du baptême de salut; ce n'est pas de ma part un acte de prédilection envers Celui qui m'a planté et
arrosé; c'est que son langage sur ce point est conforme à ce que dit à un esprit pieux et droit, quand il y réfléchit, le Dieu qui donne l'accroissement (7).
 
1. I Cor, XIII, 12. — 2. II Cor. III, 18. — 3. II Cor. IV, 16. — 4. I Pierre, III, 3. — 5. II Cor. III, 15-18. — 6. I Cor. XIII, 12. — 7. I Cor. III, 7.
 
« Même dans la résurrection, dit-il, il ne a sera aisé de voir Dieu qu'à ceux qui auront le coeur pur; et c'est pourquoi : heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils
verront Dieu! Combien d'autres le Sauveur avait-il appelés heureux, sans pourtant leur promettre qu'ils verraient Dieu! Si donc ceux qui ont le coeur pur verront
Dieu, les autres ne le verront pas. Les indignes ne verront pas Dieu; celui qui n'aura pas voulu voir Dieu ne pourra pas le voir. Dieu ne se voit pas dans un lieu, mais
dans un coeur pur; Dieu ne se cherche pas des yeux du corps, on ne le mesure pas du regard, on ne le touche pas, on ne l'entend pas, on ne le voit pas marcher.
Lorsqu'on le croit absent, on le voit; et lorsqu'il est présent, on ne le voit pas. Enfin tous les Apôtres eux-mêmes ne voyaient pas le Christ; et c'est pourquoi il dit : Il y
a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas encore! Celui qui a connu la largeur, la longueur, la hauteur, et la profondeur de la charité du
Christ qui surpasse toute science, celui-là a vu le Christ et il a vu le Père. Car nous, ce n'est pas selon la chair que nous avons connu le Christ, c'est selon l'esprit. Car
le Christ Notre-Seigneur est lui-même l'Esprit qui marche devant nous. Qu'il daigne, par sa miséricorde, nous remplir selon toute la plénitude de Dieu, afin que nous
puissions le voir !
53. Plus vous comprendrez ces paroles du saint homme , qui n'appartiennent pas à la chair mais à l'esprit, et vous les reconnaîtrez vraies, non point parce que saint
Ambroise a dit cela, mais parce que la vérité le crie sans bruit, mieux vous comprendrez par où vous êtes unie au Seigneur, et vous vous préparerez au dedans
comme une incorruptible demeure pour écouter le silence de ses divines harmonies et voir son invisible nature. Car « Heureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils
verront Dieu ! » Il ne leur apparaîtra pas, comme un corps, sur un point quelconque de l'espace, mais quand il viendra à eux et fera en eux sa demeure, ils seront
remplis ainsi de toute la plénitude de Dieu, non pas en devenant eux-mêmes Dieu dans sa plénitude, mais en étant parfaitement pleins de Dieu. Si nous ne pouvons
nous représenter que des corps et que nous ne soyons pas capables pour le moins de connaître dignement par où nous (359) pouvons nous les retracer, ne
cherchons pas à nous combattre, mais purifions nos coeurs de ces grossières habitudes par la prière et par les progrès spirituels. Ce n'est plus seulement le
bienheureux Ambroise dont je recueillerai les paroles, mais je dirai avec saint Jérôme : «Ce ne sont pas les yeux de la chair, mais les yeux de l'esprit qui peuvent voir,
non-seulement la divinité du Père, mais encore la divinité du Fils et celle du Saint-Esprit, parce qu'il n'y a qu'une nature dans la Trinité ; le Sauveur lui-même a dit de
ces yeux de l'esprit : Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu (1) ! » Le même Jérôme l'a dit ailleurs avec autant de brièveté que de vérité: « Une chose
incorporelle ne se voit pas des yeux du corps. »
54. En citant ici les sentiments de si grands hommes sur une si grande chose, je ne veux pas que vous croyez qu'il faille suivre, la parole d'un homme, quel qu'il soit,
comme on suit les Ecritures canoniques; mais c'est afin que ceux qui pensent autrement s'efforcent d'atteindre par l'esprit à la vérité et de chercher Dieu dans la
simplicité du coeur, de peur qu'ils ne condamnent témérairement de si doctes interprètes des livres divins. Ne vous arrêtez pas à ce que disent inconsidérément
certaines gens : « Que verront alors les yeux du corps, s'ils ne doivent pas voir Dieu? Seront-ils comme des yeux d'aveugles, ou bien ne serviront-ils de rien? » Ceux
qui parlent ainsi ne font pas attention que s'il n'y a plus de corps dans la vie future les yeux du corps n'existeront pas assurément , mais que si les corps subsistent
encore , les yeux du corps auront de quoi voir.
En voilà assez là-dessus. En lisant et relisant avec soin ce que j'ai dit depuis le commencement de ce petit ouvrage, vous n'hésiterez peut-être pas à reconnaître que
vous devez vous préparer un coeur pur pour voir Dieu avec son secours. Quant au corps spirituel, si le Seigneur vient à mon aide, j'essayerai dans un autre (2)
ouvrage de traiter cette question selon la mesure de mes forces.
 
1. III Isaïe, VI, 8.
2. saint Augustin a exécuté ce dessein dans le XXIIe livre de la Cité de Dieu, chap. 29.
LETTRE CXLVIII. (Année 413.)
 
Fortunatien fut un des sept évêques catholiques choisis pour soutenir la dispute contre les donatistes dans la conférence de Carthage. Saint Augustin le prie en des
termes à la fois humbles, doux et charmants, de lui obtenir son pardon d'un collègue qui avait été blessé de quelques passages de la lettre à Pauline , où
l'anthropomorphisme est vivement et sévèrement condamné. L'évêque d'Hippone traite de nouveau de la nature de Dieu, de son invisibilité, de l'état futur des corps
après la résurrection, et rappelle que, selon la parole du Christ, la vue de Dieu est réservée À ceux qui ont le coeur pur.
 
MÉMOIRE AU SAINT FRÈRE FORTUNATIEN.
 
1. Je vous ai prié de vive voix et je vous demande encore de vouloir bien visiter le collègue dont nous avons parlé et obtenir de lui qu'il me pardonne s'il a trouvé
quelque chose de dur et d'âpre dans la lettre que je ne me repens pas d'avoir écrite quant au fond, et où j'ai dit que les yeux de ce corps mortel ne voient pas et ne
verront jamais Dieu. J'ai dit le motif qui m'a fait ainsi parler, c'est pour ne pas laisser croire que Dieu lui-même soit corporel et qu'il soit visible dans l'étendue et à des
distances, car l'œil de notre corps ne peut rien voir autrement; je ne voulais pas non plus que les mots face à face (1) fussent compris de façon à se représenter Dieu
avec des membres. Je ne me repens donc point d'avoir dit cela : il ne fallait pas que, par un sentiment impie, au lieu de croire que Dieu est tout entier partout, on
s'imaginât qu'il est divisible à travers l'étendue car les yeux de notre corps n'atteignent que ce qui appartient à l'espace.
2. Au reste si quelqu'un, ne concevant pas Dieu sous ces formes grossières, mais croyant qu'il est un esprit immuable et incorporel et tout entier partout, pense
qu'après la résurrection notre corps animal sera transformé et deviendra spirituel au point que par lui nous pourrons voir la substance incorporelle, non divisible dans
l'étendue, non circonscrite par des membres, mais demeurant tout entière partout, je désire qu'il me l'enseigne, si son opinion est conforme à la vérité; si c'est une
erreur, il est bien plus supportable d'attribuer au corps quelque chose de trop que de retrancher quelque chose à Dieu. Mais ce sentiment, fût-il la vérité même,
n'aurait rien de contraire à ce que j'ai avancé dans ma lettre. J'ai
 
1. I Cor. XIII, 12.
 
360
 
dit que les yeux de ce corps ne verront pas Dieu, par la raison qu'ils ne peuvent voir que des corps placés à quelque distance, c'ir, sans distance, nos yeux ne voient
pas même les corps (1).
3. Si nos corps, après la résurrection, doivent être tellement changés qu'ils aient des yeux avec lesquels on verra cette substance qui n'est pas répandue dans l'espace
ni bornée par l'étendue, qui n'est pas différente selon les lieux, plus petite dans un moindre espace, plus grande dans un plus grand, mais qui est incorporellement tout
entière partout, ces corps seront tout autres de ce qu'ils sont à présent; ils n'auront pas seulement perdu la mortalité, la corruption et la pesanteur, mais ils s'élèveront
jusqu'à la puissance de l'esprit, puisqu'ils pourront atteindre ce que l'esprit lui-même n'a pas aujourd'hui et aura seulement alors le privilège de voir. Si nous disons
d'un homme , dont les moeurs ont changé, qu'il n'est plus ce qu'il a été, et si nous en disons autant du corps sur lequel ont passé les ans, à plus forte raison le corps
ne sera plus le même après une transformation qui non-seulement lui donnera une immortelle v ie, mais encore lui fera voir l'invisible! C'est pourquoi si les yeux voient
alors Dieu ils ne seront pas les yeux du corps tel qu'il est, et le corps ne sera plus le même quand il sera élevé à cette force et à cette puissance : ce sentiment n'a
donc rien de contraire aux paroles de ma lettre. Mais si le corps change seulement en ce sens que, de mortel qu'il est aujourd'hui, il deviendra immortel, et qu'au lieu
d'appesantir l'âme comme aujourd'hui, il deviendra prompt à tout mouvement; s'il n'est autre que ce qu'il est pour voir ce qui appartient aux lieux et aux distances , il
ne verra d'aucune façon la substance incorporelle qui demeure tout entière partout. N'importe où la vérité se trouve ici, il est certain que d'après l'un et l'autre de ces
deux sentiments , les yeux de ce corps mortel ne verront pas Dieu. S'ils demeurent tels quels, ils ne le verront pas; s'ils le voient, ce ne seront plus les mêmes yeux : le
corps sera tout autre à la suite d'une si grande transformation.
4. Mais si notre collègue sait quelque chose de mieux là-dessus, je suis tout prêt à l'apprendre soit de lui , soit de celui qui l'a instruit lui-même. Si je disais cela par
dérision,
 
1. En traduisant ces lignes de saint Augustin. nous nous rappelons cette pensée de M. de Maistre :  « L'oeil ne voit pas ce qui le touche. » M. de Maistre étend à
l'observation morale la vérité matérielle que note en passant l'évêque d'Hippone.
 
je me montrerais disposé aussi à me laisser prouver que Dieu est corporel, qu'il a des membres et qu'il est divisible dans l'étendue; c'est ce que je ne fais pas, parce
que je ne parle point par dérision, et que je suis bien certain qu'un Dieu pareil n'existe pas; c'est pour qu'on ne le crût point, que j'ai écrit cette lettre. Je n'y ai
prononcé aucun nom, tout en signalant des erreurs; mais je me suis laissé aller dans mon langage à trop de vivacité, et je n'ai pas eu pour la personne d'un frère et
d'un collègue dans l'épiscopat tous les égards qu'elle méritait; je ne justifie pas cela, je le condamne; je ne l'excuse pas, je m'en accuse. Que mon collègue me
pardonne, je le lui demande; qu'il se souvienne de notre ancienne amitié et qu'il oublie une offense récente. Qu'il fasse ce qu'il est fâché que je n'aie pas fait; qu'il
m'accorde mon pardon avec la douceur que je n'ai pas eue dans ma lettre. Je l'en prie par votre charité, n'ayant pu l'en prier de vive voix comme je l'aurais voulu. J'y
ai fait effort par l'entre. mise d'un homme vénérable, plus élevé que nous tous en dignité et qui a écrit à ce frère offensé; mais celui-ci a refusé de venir: il soupçonnait,
je crois, au fond de cette démarche quelque ruse comme il y en a dans la plupart des affaires humaines; persuadez-lui qu'une semblable idée est bien loin de mon
esprit; vous le pourrez aisément en le voyant. Qu'il sache avec quelle grande et vraie douleur je vous ai parlé du déplaisir que je lui cause; qu'il sache que je ne le
méprise pas, combien j'honore Dieu en lui, et combien je vois dans sa personne le Chef divin dans le corps de qui nous sommes frères. Je n'ai pas cru devoir me
rendre au lieu qu'il habite, de peur de donner à nos ennemis un spectacle qui eût excité leur moquerie, d'être pour nos catholiques un sujet d'affliction et pour
nous-mêmes un sujet de honte. Tout peut s'arranger par votre sainteté et votre charité ; dans cette oeuvre réparatrice vous serez l'instrument de Celui qui habite en
votre coeur par la foi : je ne crois pas que notre collègue lé méprise en vous, puisqu'il le reconnaît en lui.
5. Quant à moi, dans tout ceci, je n'ai rien trouvé de meilleur à faire que de demander pardon au collègue qui a été blessé et s'est plaint de l'âpreté de ma lettre. II
fera aussi, j'espère, ce que commande Celui qui, parlant. par la bouche de l'Apôtre, a dit : « Remettez-vous mutuellement les sujets de plainte que (361) vous pouvez
avoir les uns contre les autres, et pardonnez-vous comme le Seigneur vous a pardonné (1). Soyez donc les imitateurs de Dieu comme étant ses enfants bien-aimés,
et marchez dans la charité, comme le Christ nous a aimés (2). » Sans nous écarter de cette voie de la charité, cherchons pacifiquement ce qu'on peut, avec plus
d'application, apprendre sur le corps spirituel que nous aurons après la résurrection ; si nous nous trompons Dieu nous éclairera, pourvu que nous demeurions en lui
(3). Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui; car Dieu est charité (4), soit parce que nous en trouvons en lui la source ineffable, soit parce
qu'il nous la départit par son Saint-Esprit. Si donc on peut prouver qu'un jour la charité sera vue des yeux du corps, peut-être Dieu pourra-t-il être vu de la même
manière; mais si la charité elle-même ne peut jamais être vue de la sorte, encore moins le sera-t-il Celui qui en est la source : et quel mot exprimerait assez dignement
une si grande chose !
6. De grands hommes, très-savants dans les saintes Ecritures, et dont les travaux ont été un secours pour l'Eglise et pour les études religieuses des fidèles, ayant eu
occasion de s'expliquer sur cette question , ont dit que le Dieu invisible se voit invisiblement, c'est-à-dire par cette nature qui demeure aussi invisible en nous par un
esprit et un coeur pur. Le bienheureux Ambroise, parlant du Christ comme étant le Verbe, a dit que « Jésus se voit, non point des yeux du corps, mais des yeux de
l'esprit. » « Les juifs ne l'ont pas vu, » a-t-il ajouté, « car leur coeur insensé était dans l'aveuglement (5) : » saint Ambroise marquait ainsi par où on voit le Christ. De
même, en parlant du Saint-Esprit, le saint évêque cite ces paroles du Seigneur : « Je prierai mon Père, et il vous donnera un autre Consolateur, qui sera toujours avec
vous , l'Esprit de vérité que ce monde ne peut recevoir parce qu'il ne le voit pas et ne le connaît pas ». Il fallait donc, dit saint « Ambroise, que le Christ parût avec un
corps, puisqu'il est invisible dans la substance de a sa divinité. Nous avons vu l'Esprit, mais sous à une forme corporelle ; voyons aussi le Père ; mais parce que nous
ne pouvons pas le voir, écoutons-le. » Et ensuite : « Ecoutons donc le
 
1. Coloss III, 13. — 2. Ephés. V, 1, 2. — 3. Philip. III, 15, 16. — 4. I Jean, IV, 16. — 5.  Livre I sur s. Luc. I. — 6. Jean, XIV, 16, 17.
 
Père, car il est invisible; son Fils est aussi invisible selon sa divinité, car jamais personne n'a vu Dieu (1) : le Fils étant Dieu, il est donc invisible dans ce qui fait qu'il
est Dieu (2). »
7. Voici maintenant les paroles de saint Jérôme : « L'oeil de l'homme ne peut voir  Dieu tel qu'il est dans sa nature ; non-seulement l'homme ne le peut pas, mais
encore les anges, les trônes, les puissances, les dominations et tout ce qui a un nom, car la créature ne peut pas voir son Créateur. » Le très-savant homme montre
assez par ces mots quel est son sentiment sur ces questions, même en ce qui touche le siècle futur. Quelque heureux changement qui doive s'opérer dans les yeux de
notre corps, on ne peut pas espérer rien de mieux qu'en les supposant alors égaux aux yeux des anges : or, saint Jérôme dit que la nature du Créateur demeure
invisible aux anges mêmes et à toute créature céleste. Demandera-t-on si nous ne deviendrons pas supérieurs aux anges, et voudra-t-on garder des doutes à cet
égard? Mais le Seigneur lui-même s'est clairement exprimé, lorsque en parlant des élus qui ressusciteront pour entrer dans son royaume, il dit qu'ils « seront égaux
aux anges de Dieu (3). » C'est pourquoi saint Jérôme, dans un autre ouvrage, s'exprime ainsi: « L'homme ne peut donc pas voir la face de Dieu; mais les anges, ceux
même qui sont les gardiens des petits dans l'Eglise, voient toujours la face de Dieu (4). Maintenant nous voyons dans un miroir, dans une énigme; mais alors nous
verrons face à face (5), alors que nous ne serons plus des hommes, mais des anges, et que nous pourrons dire avec l'Apôtre : Contemplant à face découverte la
gloire du Seigneur, nous serons transformés comme par l'Esprit du Seigneur, de gloire en gloire, jusqu'à devenir semblables à lui (6) : Et toutefois aucune créature ne
voit la face de Dieu selon la qualité propre de sa nature, et on ne le voit avec l'esprit qu'en le croyant invisible (7). »
8. Il y a beaucoup de choses à considérer dans ces paroles d'un homme de Dieu; et d'abord, conformément à ce que le Seigneur a clairement annoncé, saint Jérôme
pense que nous verrons Dieu face à face quand nous
 
1. I Jean, IV, 2. — 2. Livre II sur s. Luc, III, 22. — 3. Luc, XX, 36. — 4. Matth. XVIII, 10. — 5. I Cor. XIII; 12. — 6. II Cor. III, 18. — 7. Livre 1 sur Isaïe, I.
 
362
 
serons élevés à la condition des anges, c'est-à-dire quand nous serons égaux aux anges, ce qui arrivera sûrement après la résurrection; ensuite il a montré clairement,
par le témoignage de l'Apôtre, que la vue de Dieu face à face s'entend de l'homme intérieur et non pas de l'homme extérieur; l'Apôtre en effet parlait de la face de
l'âme lorsqu'il disait dans cet endroit rapporté par saint Jérôme : « Mais nous, en contemplant à face découverte la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en
son image. » Si quelqu'un en doute, qu'il examine le passage et fasse attention au sens des paroles de l'Apôtre : il s'agit du voile que laisse devant les yeux la lecture
de l'Ancien Testament, jusqu'à ce qu'on passe au Christ, et que le voile tombe. Car l'Apôtre dit ici : « Mais nous, en contemplant à face découverte la gloire du
Seigneur; » cette face n'était pas découverte pour les juifs dont saint Paul dit qu'un « voile est posé sur leur coeur ; » par là il montre que c'est la face du coeur qui se
découvre en nous quand le voile tombe. Enfin, craignant que, faute d'intelligence ou de discernement, on ne se laissât aller à croire que, soit à présent, soit dans la vie
future, les anges ou les hommes, lorsqu'ils seront égaux aux anges, puissent voir Dieu, saint Jérôme déclare expressément que « nulle créature ne voit Dieu selon la
qualité propre de sa nature , et qu'on ne le voit avec l'esprit qu'en le croyant invisible. » Il résulte suffisamment de ces paroles que Dieu, quand, sous une forme
corporelle, il a été vu des hommes par les yeux du corps, ne l'a pas été selon la qualité propre de sa nature, puisqu'on ne le voit avec l'esprit qu'en le croyant
invisible. A qui est-il invisible si ce n'est aux yeux corporels des créatures célestes elles-mêmes, comme saint Jérôme l'a dit plus haut des anges, des puissances et
des dominations? A plus forte raison est-il invisible à des yeux terrestres ?
9. Ailleurs saint Jérôme dit plus clairement encore : « Que non-seulement les yeux de la chair, mais même les yeux de l'esprit ne peuvent voir la divinité du Père ni la
divinité du Fils et du Saint-Esprit, qui ne sont qu'une seule et même nature dans la Trinité; le Sauveur a dit des yeux de l'esprit : Heureux ceux qui ont le coeur pur
parce qu'ils verront Dieu (1)! » Quoi de plus évident que cette
 
1. Matth. V, 8.
 
déclaration? Si le saint docteur s'était borné à dire que les yeux du corps ne peuvent voir la divinité du Père ni la divinité du Fils, ni celle du Saint-Esprit, et qu'il n'eût
point parlé des yeux de l'esprit, on pourrait répondre que la chair perdra son nom lorsque le corps sera devenu spirituel; mais saint Jérôme désigne en termes exprès
les yeux de l'esprit, et dès lors il exclut de la vue de Dieu toute espèce de corps. Et de peur qu'on ne crût qu'il ne parlait que pour ce monde, il invoque aussi le
témoignage du Seigneur pour montrer ce qu'il entend par les yeux de l'esprit; or, ce n'est pas à la vie présente, c'est-à-dire future que j'applique la promesse
contenue dans ce divin témoignage : « Heureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu (1) ! »
10. Egalement, le bienheureux Athanase, évêque d'Alexandrie, lorsqu'il combattait contre les Ariens qui soutiennent que Dieu seul est invisible, mais que lé Fils et le
Saint-Esprit sont visibles, établit l'égale invisibilité de la Trinité par les témoignages des saintes Ecritures et la puissance de ses propres raisonnements : il prouva
fortement que Dieu n'a été vu que sous la forme d'une créature, mais que, selon la qualité propre de sa divinité, Dieu, c'est-à-dire le Père, le Fils et le Saint-Esprit,
est tout à fait invisible et ne peut être connu que de l'intelligence et de l'esprit. Saint Grégoire, évêque d'Orient, dit aussi et très-nettement que Dieu est invisible de sa
nature, et que quand il a apparu aux saints et anciens personnages comme à. Moïse, par exemple, avec lequel il parlait face à face, il avait pris quelque forme
sensible saris que sa nature divine sortît de l'invisibilité (2). C'est également le sentiment de notre Ambroise; il admet que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ont été vus
sous des formes choisies par leur volonté et non pas tirées de leur nature (3). Sa pensée se trouve ainsi conforme à la vérité de cette parole, qui est de Jésus-Christ
Notre-Seigneur lui-même
« Jamais personne n'a vu Dieu (4), » et à la vérité de cette parole de l'Apôtre, ou plutôt du Christ parlant par l'Apôtre : « Nul homme n'a vu ni ne peut voir Dieu (5);
» elle n'est pas non plus contraire aux passages des Ecritures
 
1. Matth. V, 8. — 2. Cette citation est tirée de la XLIXe oraison qui a pris place parmi les oraisons de saint Grégoire de Nazianze; mais, d'après l'opinion qui a
prévalu chez les savants, cette XLIXe oraison n'est pas de saint Grégoire de Nazianze ni d'aucun père grec, mais elle appartient à un écrivain inconnu. — 3. voy.
ci-dessus, lett. CXLVII, n. 18 et suiv. — 4. Jean, I, 18. —5. I Tim. VI, 16.
 
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qui racontent que Dieu a été vu : invisible selon la nature propre de sa divinité, Dieu peut être vu lorsqu'il le veut et sous la forme créée qu'il lui plaît de prendre.
11. Or, s'il est de la nature de Dieu d'être invisible comme incorruptible, cette nature ne changera pas dans le siècle futur au point que d'invisible il devienne visible,
pas plus que d'incorruptible, il ne pourra devenir corruptible, car il est en même temps immuable. C'est pourquoi l'Apôtre a relevé l'incomparable excellence de la
nature de Dieu dans ce passage où il met ensemble l'invisibilité et l'incorruptibilité : « Au roi des siècles invisible, incorruptible, à Dieu seul, honneur et gloire a dans
les siècles des siècles (1) ! » Je n'ose pas faire ici une différence, je n'ose pas dire que Dieu est incorruptible dans les siècles des siècles, mais qu'il n'est pas invisible
dans les siècles des siècles, et qu'il l'est seulement en ce monde. De plus les passages suivants des Ecritures ne peuvent pas être faux : « Heureux ceux qui ont le
cœur pur parce qu'ils verront Dieu (2) ! Nous savons que, quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons comme il est (3); » donc nous
ne pouvons nier que les enfants de Dieu verront Dieu; mais ils le verront comme on voit les choses invisibles, comme il promettait qu'on le verrait lorsque, se
montrant visible aux hommes dans la chair il disait devant eux «Et je l'aimerai et je me montrerai à lui (4). » Mais par où se voient les choses invisibles si ce n'est par
les yeux de l'âme? J'ai dit ci-dessus ce que Jérôme a pensé de ces yeux du coeur qui doivent contempler Dieu.
12. Voilà aussi pourquoi l'évêque de Milan, que j'ai déjà cité, dit qu'après la résurrection il ne sera facile de voir Dieu qu'à ceux qui ont le cœur pur; il s'appuyait sur
cette parole : « Heureux ceux qui ont le coeur pur parce qu'ils verront Dieu ! » — « Que d'heureux le Sauveur avait déjà comptés, » dit-il sans leur promettre qu'ils
verraient Dieu ! Il continue en ces termes : « Si donc ceux qui ont le cœur pur verront Dieu, les autres ne le verront pas. » Et de peur que nous n'entendions par les
autres ceux dont il a dit : « Heureux les pauvres, heureux ceux qui sont doux ! » l'évêque de Milan ajoute aussitôt que « les indignes ne verront pas Dieu. » Il veut
qu'on entende par les indignes ceux qui, malgré
 
1. I Tim. I, 17. — 2. I Jean, III, 2. — 3. Jean, XIV, 21. — 4. Galat. V, 6.
 
leur résurrection, ne pourront pas voir Dieu, car ils ressusciteront pour la damnation, parce qu'ils n'auront pas voulu purifier leur cœur par cette foi qui opère par
l'amour (1). C'est pourquoi il continue ainsi : « Celui qui n'aura pas voulu voir Dieu ne pourra pas le voir. » Et parce qu'il était tout simple de lui objecter que tous les
impies veulent voir Dieu, il ne tarde pas à expliquer que l'impie ne veut pas voir Dieu, puisqu'il ne veut pas purifier son coeur : « Dieu, dit-il, ne se voit pas dans un
.lieu, mais dans un cœur pur; Dieu ne se cherche pas des yeux du corps; on ne le mesure pas du regard, on ne le touche pas, on ne l'entend pas, on ne le voit pas
marcher (2). » Ainsi le bienheureux Ambroise songe à nous apprendre ce que doivent préparer les hommes qui veulent voir Dieu : ils doivent purifier leur cœur par la
foi qui opère par l'amour, avec la grâce de l'Esprit-Saint : nous tenons de lui comme gage ce désir même de voir Dieu (3).
13. L'Ecriture parle souvent de Dieu comme s'il avait des membres, et pour qu'on ne s'imagine pas que ce soit notre corps qui fasse notre ressemblance avec lui, la
même Ecriture dit que Dieu a des ailes (4) : or, nous n'en avons pas. De même donc que par les ailes nous entendons la protection divine, ainsi par les mains nous
devons comprendre son action, par les pieds sa présence, par les yeux la connaissance qu'il a de nous, par la face la lumière au moyen de laquelle il se révèle à notre
coeur; si nous rencontrons dans les Livres saints d'autres expressions de ce genre, je pense qu'il faut les entendre dans le sens spirituel. Je ne suis ni le seul ni le
premier à penser ainsi ; c'est le sentiment de tous ceux qui, accoutumés, n'importe à quel degré, à la contemplation des choses spirituelles, combattent les
contradicteurs appelés, à cause de cela, anthropomorphites. Pour ne pas allonger cette lettre de témoignages trop nombreux, je me borne à un passage de saint
Jérôme ; notre collègue verra que s'il garde sur ce point une opinion contraire à la mienne, ce n'est pas avec moi uniquement, c'est aussi avec les anciens qu'il aura
affaire.
14. Cet homme si savant dans les Ecritures commentait un psaume où il est dit : « Comprenez donc, vous qui, dans le peuple, êtes des hommes sans jugement;
insensés, soyez
 
1. Galat. V, 6. — 2. Ci-dessus, lett. CXLVII, n. 18 et suiv. — 3. II Cor. V, 4-8. — 4. Ps. XVI, 8.
 
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enfin sages. Celui qui a planté l'oreille n'entendra-t-il pas ? celui qui a formé l'oeil ne verra-t-il point?» «Cet endroit, dit-il, porte contre ceux qui sont
anthropomorphites, et qui prétendent que Dieu a des membres comme nous en avons. Ainsi, par exemple, il est dit que Dieu a des yeux, car les yeux du Seigneur
voient toutes choses (1); la main du Seigneur fait tout (2) ; et Adam entendit le bruit des pieds du Seigneur qui se promenait dans le paradis (3) : les
anthropomorphites comprennent ces choses avec une grossière simplicité, et attribuent à la grandeur de Dieu ce qui n'est qu'une marque de la faiblesse de l'homme.
Mais moi je dis que Dieu est tout oeil, tout main, tout pied ; tout oeil parce qu'il voit tout, tout main parce qu'il fait tout, tout pied parce qu'il est partout. Voyez donc
ce que dit le Psalmiste : Celui et qui a planté l'oreille n'entendra-t-il pas? Celui qui a formé les yeux ne verra-t-il pas ? Il ne dit point : Celui qui a planté l'oreille n'en
a-t-il pas lui-même ? N'a-t-il pas des yeux? Que dit-il? Celui qui a planté l'oreille n'entendra-t-il pas ? Celui quia formé les yeux ne verra-t-il pas ? Le Psalmiste n'a
pas donné à Dieu des organes, mais la plénitude de leur effet (4). »
15. J'ai cru devoir rappeler ces témoignages des auteurs grecs et latins de l'Eglise catholique qui nous ont précédés dans l'explication des divines Ecritures, afin que
notre collègue, s'il est d'un avis différent, sache qu'il faut chercher, s'instruire ou enseigner dans une attentive et paisible étude, en rejetant tout sentiment d'amertume,
en gardant ou en rétablissant entièrement la suavité de la charité fraternelle. Car le respect absolu que nous devons à l'autorité des Ecritures canoniques, nous ne le
devons aux écrits de personne, pas même des catholiques les plus justement honorés; il doit nous être permis, tout en gardant le respect qui est dû à de tels hommes,
de désapprouver et de rejeter ce que nous pourrions rencontrer dans leurs livres de contraire à la vérité, avec l'aide de Dieu, soit par nous-mêmes, soit par les
lumières d'autrui. Je suis ainsi, quant à moi, pour les ouvrages des autres, et je veux qu'on agisse de même à l'égard des miens. D'a:près tout ce que je viens de citer
des livres de ces doctes et saints
 
1. II Paralip. XVI, 9; Ecelési. XXIII, 27, 28. — 3. Ruth, I, 13, etc. — 4. Gen. III, 8. — 5. Jér. com. du Ps. XCIII, 8, 9.
 
personnages Ambroise, Jérôme, Athanase, Grégoire, et d'après d'autres témoignages qu'il eût été trop long de reproduire, je crois fermement, Dieu aidant, et, autant
qu'il m'en fait la grâce, je comprends que Dieu n'est pas un corps, qu'il n'a pas des membres de forme humaine, qu'il n'est pas divisible dans l'étendue, qu'il est de sa
nature immuablement invisible, et que, toutes les fois qu'au rapport des saintes Ecritures il a été vu des yeux du corps, il n'a pas été vu selon sa nature et sa
substance, mais sous des formes qu'il lui a plu de choisir.
16. En ce qui concerne le corps spirituel que nous aurons après la résurrection, et l'heureuse transformation qu'il recevra, je n'ai rien lu encore nulle part, je l'avoue,
qui m'ait paru suffisant pour dissiper mes doutes ou pour me mettre en mesure d'instruire les autres; j'ignore si le corps passera à la simplicité de la nature spirituelle,
de façon que l'homme tout entier soit esprit, ou si, ce que je croirais davantage, sans cependant l'affirmer avec une pleine confiance, le corps sera spirituel à cause de
je ne sais quelle ineffable souplesse, tout en gardant la substance corporelle qui ne pourrait ni vivre ni sentir par elle-même, mais au moyen de l'esprit dont elle serait
l'instrument; et d'ailleurs, de ce qu'en ce monde le corps est appelé animal (1), la nature de l'âme n'est pas . pour cela la même que celle du corps; si le corps, une
fois immortel et incorruptible, garde alors sa nature, aidera-t-il l'esprit pour voir les choses visibles elles-mêmes, c'est-à-dire les choses corporelles, que nous ne
pouvons voir aujourd'hui que des yeux du corps ? Ou bien notre esprit sera-t-il capable alors de connaître les choses corporelles sans les yeux de la chair, comme
Dieu les connaît ? Pour toutes ces choses et beaucoup d'autres qui peuvent se remuer dans cette question, je n'ai, je l'avoue, rien lu nulle part jusqu'ici qui me
satisfasse, soit pour ma propre instruction, soit pour l'instruction des autres.
17. C'est pourquoi, si cette réserve, quelle qu'elle soit, ne déplaît pas à mon collègue, comme il est écrit que nous verrons Dieu tel qu'il est (2), préparons-nous à
cette vue, Dieu aidant, et autant que nous pouvons, par la pureté du coeur. Quant à la question du corps
 
1. Le corps est appelé animal par saint Paul, parce que la vie lui vient de l’âme qui l'habite.
2. I Jean, III, 2.
 
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spirituel, cherchons dans un esprit de paix et avec toute la force de notre attention : peut-être Dieu daignera-t-il, d'après ses Ecritures, nous montrer quelque chose
de certain et de clair, s'il sait que cette connaissance nous est utile. En supposant qu'on trouve que la transformation du corps le rendra capable de voir les choses
invisibles, je ne pense pas qu'une telle puissance du corps ôte la vue à l'âme, de façon que l'homme extérieur puisse voir Dieu et que l'homme intérieur ne le puisse
pas comme si Dieu n'était pour l'homme qu'au dehors et qu'il ne fût pas au dedans de l'homme, lorsqu'il est positivement écrit que « Dieu sera tout en tous (1) ; » ou
comme si Dieu, qui est tout entier partout sans occuper aucun point de l'étendue, était au dedans de nous de manière à n'être vu que par l'homme extérieur, et à ne
pouvoir l'être par l'homme intérieur. Il y aurait de l'absurdité à penser cela, car les saints seront pleins de Dieu ; ils n'en seront pas environnés extérieurement en
restant vides au dedans; dans cette plénitude divine, ils ne se trouveront pas frappés d'une cécité intérieure par suite de laquelle ils verraient seulement des yeux du
dehors ce Dieu dont ils seraient entourés. Il demeure donc certain que les élus dans la vie future verront Dieu par l'homme intérieur. Mais si, par un changement
admirable, les yeux du corps peuvent aussi voir Dieu, nous gagnerons d'un côté sans rien perdre de l'autre.
18. Mieux vaut donc affirmer ce qui reste hors de doute, savoir que l'homme intérieur verra Dieu, car seul il peut voir la charité dont il a été dit pour sa gloire : « Dieu
est charité (2); » seul il peut voir la paix et la sanctification sans lesquelles personne ne peut voir Dieu (3). Maintenant nul oeil de chair ne voit la charité, la paix, la
sanctification et autres choses semblables; mais l'oeil de l'âme les voit et d'autant plus clairement qu'il est plus pur. Ainsi croyons sans hésitation que nous verrons
Dieu, soit que nous trouvions ou que nous ne trouvions pas ce que nous cherchons sur la qualité du corps dans la vie future; nous sommes sûrs cependant que le
corps ressuscitera immortel et incorruptible, parce que nous en avons pour garants les témoignages les plus évidents et les plus solides des saintes Ecritures. Mais si
mou collègue pense connaître avec certitude, star le corps spirituel, ce qui fait encore
 
1. I Cor. XV, 28. — 2. I Jean, IV, 8. — 3. Hébr. XII, 14.
 
le sujet de mes recherches, et si je n'écoute pas ses enseignements avec la même douceur qu'il mettrait à écouter mes questions, c'est alors qu'il aura le droit de se
fâcher contre moi. En attendant je vous conjure par le Christ d'obtenir de ce frère justement offensé qu'il me pardonne l'âpreté de ma lettre : puissiez-vous, avec
l'aide de Dieu, m'adresser une réponse qui me réjouisse !
LETTRE CXLIX. (Année 414).
 
Cette réponse, au saint évêque de Nole, entièrement consacrée à l'explication de plusieurs passages de l'Ecriture, intéresse les ecclésiastiques beaucoup plus que les
gens du monde; toutefois elle renferme de temps en temps des pensées qui vous font pénétrer dans les entrailles mêmes du christianisme; l’espoir de rencontrer de
tels rayons de lumière mérite qu'on brave l’aridité de certains commentaires.
 
AUGUSTIN A PAULIN, SON BIENHEUREUX, DÉSIRABLE, VÉNÉRABLE, SAINT ET TRÈS-CHER FRÈRE ET COLLÈGUE, SALUT DANS LE
SEIGNEUR.
 
1. Le Seigneur m'a rendu joyeux lorsque, par la lettre de votre sainteté, j'ai appris l'heureuse arrivée de notre frère et prêtre Quintus et de ceux qui ont traversé la
mer avec lui (1); j'en rends grâce à Celui qui soulage les affligés et console les humbles, et maintenant je m'acquitte de la réponse que je dois à votre affectueuse
sincérité, en profitant de la très-prochaine occasion de notre fils et collègue dans le diaconat, Ruffin, qui part du rivage d'Hippone. J'approuve le dessein de
miséricorde que le Seigneur vous a inspiré et que vous avez bien voulu me communiquer; que Dieu favorise et fasse réussir ce dessein ! Je me sens allégé d'un grand
poids depuis que j'ai appris l'arrivée au milieu de vous d'un homme qui m'est bien cher, depuis que j'ai su que vous l'aviez recommandé à la fois par vos bons offices
et par vos saintes prières (2).
2. J'ai reçu la lettre où votre Révérence cherche et demande l'explication de beaucoup de choses, et où, par vos recherches mêmes, vous instruisez. Mais je vois,
par votre dernière, que la réponse que j'ai faite; aussitôt à ces questions ne vous est point parvenue: je vous l'avais adressée par les gens de ces mêmes saints qui
sont notre consolation. Jusqu'à quel point ai-je répondu à ce que vous demandiez? je l'ignore,
 
1. Voir la lettre CXXI. — 2. Il s’agit ici de quelque affaire particulière sur laquelle nous n'avons aucun détail.
 
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n'avant pas trouvé de copie de cette lettre. Cependant je suis tout à fait sûr d'avoir répondu à quelques-unes de vos questions; pas à toutes, parce que le porteur
était pressé et qu'il m'avait fallu finir vite. Je vous avais envoyé, en même temps, selon votre désir, une copie de la lettre que je vous écrivis de Carthage sur la
résurrection des corps, ce qui avait donné lien à la question de savoir de quel usage nous seraient nos membres dans l'autre vie. Je joins donc ici une copie de cette
lettre et une copie d'une autre, que je soupçonne n'être pas arrivée entre vos mains, à cause de certaines questions que vous m'adressez et auxquelles je vois que j'ai
déjà répondu. Je ne sais plus par qui je vous avais adressé cette dernière lettre. Elle répondait à une lettre de vous qui m'avait été envoyée d'Hippone, pendant que
je me trouvais chez mon saint frère et collègue Boniface ; je ne vis pas celui qui l'avait apportée et me contentai de répondre sur-le-champ.
3. Ainsi que je vous l'ai écrit, je n'avais pu alors recourir aux manuscrits grecs pour certains passages du psaume XVIe, mais depuis j'ai consulté ceux de ces
manuscrits que j'ai trouvés. L'un portait comme notre texte latin : « Seigneur, chassez-les de la terre et dispersez- les; » l'autre disait, comme vous avez cité
vous-même : « Séparez-les du petit nombre. » Ceci offre un seras clair : « Chassez-les » de la terre que vous leur avez donnée, « dispersez-les» parmi les nations;
c'est ce qui est arrivé aux juifs, vaincus et ruinés par une terrible guerre. Quant à l'autre texte, je ne sais comment on doit l'entendre; peut-être s'agit-il ici du peu de
juifs qui ont été sauvés en comparaison de la grande multitude qui à été perdue; l'Ecriture prédirait que Dieu séparera cette multitude du petit nombre qu'il s'est
réservé et qu'il la dispersera. Là terre d'où elle doit être chassée ce serait l'Eglise, héritage des fidèles et des saints ; elle est appelée aussi la « terre des vivants, » et
l'on peut également lui appliquer cette parole de l'Évangile: « Heureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre en héritage (1). » Après ces mots : «
Séparez-les de la terre, » le Psalmiste ajoute : « Dans leur vie, » pour nous faire entendre manifestement que cette séparation devait se faire dès cette vie. Car
plusieurs sont séparés de l'Église; mais quand ils meurent, ils paraissent, de leur vivant, unis à l'Église par la communion
 
1. Matth. V, 4.
 
des sacrements et de l'unité catholique. Ceux-là ont donc été séparés du petit nombre qui a eu la foi parmi eux; ils ont été chassés de la terre que Dieu notre Père
cultive comme son champ ; et leur séparation a commencé dès cette vie, comme nous le voyons. On lit ensuite : « Et leurs entrailles ont été remplies de vos secrets :
» c'est-à-dire qu'en outre de leur séparation manifesté, leurs entrailles ont été remplies des jugements secrets qui atteignent la conscience des méchants : les entrailles
désignent ici ce qu'il y a de plus caché.
4. J'ai déjà dit ce qui me semblait de ces paroles: « Ils ont été rassasiés de pourceau. » Mais on lit autrement et avec plus de vérité dans d'autres manuscrits d'une
plus parfaite correction; l'ambiguïté d'un mot grec disparaît à l'aide d'un accent. Le texte ainsi rectifié devient plus obscur, mais il se prête à un sens plus beau. Le
Psalmiste avait dit : « Et leurs entrailles ont été remplies de vos secrets, » ce qui signifie les secrets jugements de Dieu; car ils sont secrètement misérables, ceux que
Dieu livre aux désirs impurs de leur coeur (1) et qui jouissent de leurs œuvres mauvaises. Comme si on avait demandé par où peuvent se reconnaître ceux sur qui
demeure invisiblement la colère de Dieu, et comme s'il eût été répondu avec l'Evangile qu'on les « reconnaîtrait par leurs fruits (2), » le prophète a ajouté aussitôt : «
Ils ont été rassasiés de leurs enfants, » c'est-à-dire de leurs fruits, ou, ce qui est plus clair, de leurs oeuvres. C'est pourquoi on lit ailleurs : « Voilà qu'il a engendré
l'injustice; il a conçu la douleur et enfanté l'iniquité (3); » et dans un autre endroit: « La concupiscence ayant conçu, enfanta le péché (4). » Les mauvais enfants sont
donc les mauvaises œuvres ; c'est par elles que l'on connaît ceux qui, au fond de leurs pensées comme au fond des 'entrailles, ont été remplis des secrets jugements
de Dieu. Les enfants qui aiment, le bien désignent les bonnes oeuvres; de là ces paroles adressées à l'épouse ou l'Église : « Vos dents sont comme des brebis
tondues qui montent du lavoir, et qui, toutes ont deux jumeaux: parmi elles il n'en est pas de stérile (5). » Il faut reconnaître dans ce double fruit l'amour de Dieu et
l'amour du prochain, deux préceptes qui renferment toute la loi et les prophètes (6).
 
1. Rom. I, 24. — 2. Matth, VII, 16. — 3. Ps. VII, 15. — 4. Jacq. I, 15. — 5. Cantiq. IV, 2. — 6. Matth. XXII, 40.
 
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5. En vous écrivant précédemment, je n'avais pas eu présente à l'esprit cette manière d'entendre les mots : «Ils ont été rassasiés de leurs enfants; » mais en relisant
une courte explication du même psaume que j'avais dictée il y a longtemps, j'y ai trouvé cette pensée brièvement exprimée. J'ai consulté aussi les manuscrits grecs
pour voir si le mot : «  Enfants, » était au datif ou au génitif, qui tient lieu d'ablatif dans la langue grecque, et j'ai trouvé le génitif; si on avait traduit mot pour mot, on
aurait mis : Saturati sunt, filiorum; mais le traducteur, à la fois fidèle à la pensée du texte et à l'usage de la langue latine, a écrit : Saturati sunt filiis. Quant aux paroles
qui suivent : « Et ils ont laissé le reste à leurs petits enfants, » je crois qu'il faut entendre ici les enfants de la chair. En expliquant ainsi dans le texte le mot qui signifie
enfants au lieu du mot qui signifie pourceau, on retrouve le sens de cette parole des juifs : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants (1); » car c'est ainsi
qu'ils ont laissé à leurs petits-enfants le reste de leurs oeuvres.
6. Pour ce qui est de ce passage du psaume XV, : « Il a rendu, » ou bien « qu'il rende toutes ses volontés admirables au milieu d'eux, » rien n'empêche, et il est
même plus convenable de lire en eux qu'au milieu d'eux. C'est le sens que portent les manuscrits grecs; nos traducteurs disent souvent quand la pensée semble le
demander : « Au milieu d'eux, » là ! où le texte grec dit : « En eux. » Lisons donc : « A l'égard des saints qui sont sur sa terre, il a rendu admirables en. eux toutes ses
volontés. » C'est ce que portent la plupart des manuscrits; et par ces « volontés » de Dieu comprenons les dons de sa grâce qui est accordée gratuitement ,
c'est-à-dire qu'il l'a donnée parce qu'il l'a voulu, et non point parce qu'elle était due. De là ces paroles : « Vous nous avez couverts du bouclier de votre bonne
volonté (2), vous m'avez conduit selon votre volonté (3); il nous a volontairement engendrés par la parole de vérité (4); vous réservez, ô mon Dieu, à votre héritage
une pluie volontaire (5); il distribue ses dons à a chacun comme il lui plaît (6) ; » et une infinité d'autres passages. En qui donc a-t-il rendu admirables ses volontés si
ce n'est dans les saints qui sont sur sa terre? Si, comme nous
 
1. Matth. XXVII, 25. — 2. Ps. V, 13. — 3. Ps. LXXII, 24. — 4. Jacq. I, 18. — 5. Ps. LXVII, 10. — 6. I Cor. XII, 11.
 
l'avons montré plus haut, on peut entendre le mot terre, même tout seul, dans un sens élevé, à plus forte raison cela se peut lorsqu'il y a sa terre. Le Seigneur a donc
rendu admirables dans ses saints toutes ses volontés; il les a rendues entièrement admirables parce qu'il a admirablement délivré ses saints du désespoir.
7. Saisi de cette admiration l'Apôtre s'écrie « O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! » Il venait de dire : « Dieu a voulu que tous fussent
enveloppés dans l'incrédulité pour exercer sa miséricorde envers tous (1). » C'est la pensée qui suit dans le psaume : « Leurs infirmités se sont multipliées, et puis ils
ont couru (2). » Le Prophète désigne les péchés par le mot infirmités, comme l'Apôtre dans cette parole adressée aux Romains : « Le Christ, quand nous étions
encore infirmes, est mort pour les impies au temps marqué (3). » Les infirmes sont pris ici pour les impies. Revenant ensuite sur la même pensée, « Dieu, dit-il, fait
éclater en nous sa charité, parce que, lorsque nous étions encore pécheurs, le Christ est mort pour nous (4); » ceux qu'il venait d'appeler infirmes, il les appelle
pécheurs. Et plus bas : « Si, quand nous étions ennemis de Dieu, il nous a réconciliés avec lui par la mort de son Fils (5). » Les infirmités qui se sont multipliées
désignent donc les péchés qui se sont multipliés. Car la loi a paru pour que le péché abondât; mais parce qu'il y a eu surabondance de grâce là où le péché avait
abondé (6), « ils ont ensuite couru. » En effet ce ne sont pas les justes mais les pécheurs que le Seigneur est venu appeler; il n'est pas besoin de médecin pour ceux
qui se portent bien, mais pour les malades (7) dont les infirmités se sont multipliées, afin que le remède d'une si grande grâce devînt nécessaire à leur guérison, et afin
que celui à qui beaucoup de péchés sont pardonnés répondît à tant de miséricorde par beaucoup d'amour.
8. C'est ce que signifiaient mais ne produisaient pas la cendre de la génisse et l'aspersion du sang, l'immolation de tant de victimes. Voilà pourquoi le prophète dit
qu'il « ne se mêlera pas à leurs assemblées de sang, » c'est-à-dire qu'il n'assistera pas aux sacrifices qui figuraient le sang du Christ. « Le souvenir
1. Rom. VI, 32, 31. — 2. Ps. XV, 3. — 3. Rom. V, 6. — 4. Ibid. 8. — 5. Ibid. 10. — 6. Ibid. 20. — 7. Matth. XI, 13, 12.
 
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de leurs noms ne se rencontrera pas sur mes lèvres. » Ils trouvaient leurs noms dans la multiplication même de leurs infirmités; ils étaient fornicateurs, idolâtres.
adultères, voluptueux, infâmes , voleurs, avares, ravisseurs, adonnés au vin, médisants et coupables de tous les autres crimes qui empêchent d'entrer dans le royaume
de Dieu. Mais il y a eu surabondance de grâce là où le péché avait abondé, et «ensuite ils ont couru. » Ils ont été tout cela, mais ils ont été purifiés, mais ils ont été
sanctifiés, mais ils ont été justifiés au nom du Seigneur Jésus-Christ et par l'Esprit de notre Dieu (1) : et c'est pourquoi le Seigneur ne se souviendra plus de ces noms.
Des manuscrits plus corrects et de plus d'autorité ne portent pas « ses volontés, » mais « mes volontés ; » ceci vaut autant parce que c'est dit de la personne du Fils.
Il parle en effet lui-même , comme il résulte évidemment de ces paroles dont les apôtres se sont aussi servis : « Vous ne laisserez pas mon âme dans l'enfer, et vous
ne permettrez pas que votre saint voie la corruption (2). » Les mêmes dons de la grâce découlent du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le « Fils peut bien dire, de ces
dons qu'ils sont ses volontés. »
9. Le passage du psaume LVIIIe : « Ne les tuez pas, de peur que votre loi ne soit oubliée, » s'entend des juifs et me paraît avoir prédit clairement que la nation juive,
vaincue et ruinée, ne tomberait pas dari s les superstitions du peuple vainqueur, mais qu'elle demeurerait dans l'ancienne loi, pour servir de témoignage aux Ecritures
à travers le monde entier d'où l'Eglise devait être appelée. C'est la plus évidente et la plus salutaire preuve que la grande autorité du Christ et l'invocation de son nom
dans l'espérance du salut éternel n'ont pas éclaté comme quelque chose d'imprévu et de soudain, à la façon des pensées humaines, mais que des prophéties écrites
aient depuis longtemps annoncé cet événement. A qui donc, sinon aux chrétiens, n'eût-on pas attribué ces prophéties, si les livres de nos ennemis n'en eussent pas
fait foi? C'est pourquoi : « Ne les tuez pas; » n'éteignez pas le nom de la nation juive, « de peur que votre « loi ne soit oubliée; » c'est ce qui serait arrivé si les juifs,
forcés d'embrasser le culte des païens, n'avaient plus rien gardé de leur propre religion. La marque imprimée sur le front de Caïn
 
1. I Cor. IX, 11. — 2. Act. II, 31 ; XIII, 35.
 
pour empêcher qu'on ne le tuât (1), était une figure des juifs coupables et dispersés. Enfin après avoir dit : « ne les tuez pas, de peur que votre loi ne soit oubliée , »
comme si on lui eût demandé de quelle manière leur durée pouvait servir de témoignage à la vérité, le Prophète se hâte d'ajouter : « dispersez-les dans votre
puissance. » S'ils n'étaient que sur un point du monde, leur témoignage ne servirait pas la prédication de l'Evangile qui fructifie par toute la terre. C'est pourquoi : «
dispersez-les dans votre puissance, » afin que Celui qu'ils ont renié, persécuté, tué, les trouve partout pour témoins à l'aide de cette même loi qu'ils n'ont pas oubliée
et dans laquelle est prophétisé le Christ qu'ils ne suivent pas. Il ne leur sert de rien de n'avoir pas oublie la loi, car autre chose est d'avoir cette loi dans la mémoire,
autre chose est de la comprendre et de l'accomplir.
10. Vous demandez ce que signifie cet endroit du psaume LXXII : «Mais cependant Dieu écrasera la tête de ses ennemis qui foulent dans leurs péchés le sommet de
leurs cheveux ; » je n'y vois pas d'autre sens si ce n'est que Dieu brisera la tête de ses ennemis superbes et qui s'enorgueillissent trop dans leurs péchés. Le Prophète,
voulant représenter par une hyperbole l'allure superbe et la marche de l'orgueilleux, dit qu'il s'avance comme s'il foulait le sommet des cheveux. Il est écrit dans le
même psaume : « La langue de vos chiens pris, parmi vos ennemis, par lui-même; » l'expression de chien ne doit pas toujours être reçue en mauvaise part.
Autrement le Prophète ne blâmerait pas les chiens muets qui ne savent pas aboyer et qui aiment à dormir (2) ; les chiens mériteraient donc des louanges s'ils savaient
aboyer et s'ils aimaient à veiller. Les trois cents qui, dans la désignation hébraïque de leur nombre, représentent la forme de la croix, et qui, buvant de l'eau, lapèrent
comme des chiens (3), n'auraient pas été choisis pour vaincre, s'ils ne signifiaient pas quelque chose de grand. Car les bons chiens veillent et aboient pour la maison
et pour le maître, pour le troupeau et pour le pasteur. Enfin, dans ce même passage où le Psalmiste prophétise la gloire de l’Eglise, il est question de la langue des
chiens et non pas de leurs dents. « Vos chiens pris parmi vos ennemis, » c'est-à-dire afin que ceux qui étaient vos ennemis devinssent
 
1. Gen. IV, 13. — 2. Is. LV, 10. — 3. Jug. VII, 7.
 
369
 
vos chiens et que ceux qui se ruaient contre vous aboyassent pour vous. Le Psalmiste ajoute
« Par lui-même, » ce qui ne permet pas aux chiens ainsi transformés de croire que ce changement soit leur oeuvre ; il est l'oeuvre de Dieu, c'est-à-dire de sa
miséricorde et de sa grâce.
14. Quant au passage où l'Apôtre dit: « Dieu a établi les uns apôtres dans son Eglise , les autres prophètes (1) ; » je le comprends comme vous l'avez compris
vous-même; il s'agit ici de prophètes comme l'était Agabus (2) , et non pas des prophètes qui ont annoncé l'avènement du Seigneur. Nous avons des évangélistes,
tels que saint Luc et saint Marc qui n'ont pas été apôtres. Vous voulez surtout, je vous marque la différence entre les pasteurs et les docteurs; mais je crois
comme,vous qu'il n'y a entre eux aucune différence et que l'Apôtre a ajouté docteurs après avoir dit pasteurs, pour faire entendre aux pasteurs qu'il est de leur devoir
d'enseigner. Aussi ne dit-il pas: les uns pasteurs, les autres docteurs, comme il avait dit
« Les uns apôtres, les autres prophètes, d'autres évangélistes; » mais il désigne par deux noms la même chose : « Dieu a établi les uns pasteurs et docteurs. »
12. Ce qui est difficile à marquer, c'est la différence du sens de ces mots adressés à Timothée : « C'est pourquoi je vous conjure d'abord de faire des supplications,
des prières, des  demandes, des actions de grâces pour tous les hommes (3). » Le sens particulier de chaque parole doit se chercher dans le texte grec; car à peine
trouve-t-on des interprètes latins qui aient pris soin de traduire exactement. Ces paroles telles que vous les rapportez vous-même : «Je vous conjure de faire des
supplications » ne sont pas conformes au texte grec de l'Apôtre ; là où saint Paul écrit : pa?a?a??m, le traducteur latin met : obsecro, et là où l'Apôtre écrit: de?se??,
le latin dit : obsecrationes. D'autres manuscrits, et les nôtres mêmes, ne disent pas : obsecrationes, mais deprecationes. Les trois autres mots : orationes ,
interpellationes, gratiarum actiones se trouvent ainsi dans la plupart des manuscrits latins.
13. Si nous voulons établir la différence de ces mots d'après la langue latine, nous aurons notre sens ou un serfs quelconque; mais je serais très-étonné que nous
eussions le vrai sens du grec ou celui que l'usage donne à ces
 
1. Eph. IV, 11. — 2. Act. XI, 27, 328. — 3. I Tim. II,1.
 
expressions. On confond souvent parmi nous precationem et deprecationem, et l'usage journalier a prévalu à cet égard. Mais les gens qui ont mieux parlé le latin se
servaient du mot precatio pour désigner les biens souhaités, et du mot deprecatio pour détourner le mal; precari, pour eux, c'était désirer des biens, imprecari désirer
des maux, ce qu'on appelle vulgairement maudire; deprecari c'était prier pour écarter des maux. Mais suivons l'usage, et ne pensons pas qu'il y ait à reprocher aux
latins de traduire de?se?? par precationes ou deprecationes. Il est toutefois difficile de préciser en quoi le mot orationes (en grec p??se??a?) diffère de precibus ou
deprecationibus. Quelques exemplaires ne portent pas orationes, mais adorationes, parce que le grec ne dit pas e??a? mais p??se??a?; ce mot ne me semble pas
d'un sens exact, car on sait bien que les Grecs disent, p??se??a? là où nous disons orationes. Autre chose est orare, autre chose adorare. Aussi n'est-ce pas le mot
p??se??e??, mais un autre mot qu'on trouve dans le texte grec à ce passage : « Vous adorerez le Seigneur votre Dieu (1), » et à cet endroit : « Je vous adorerai dans
votre saint temple (2) ; » et en d'autres semblables.
14. Vous lisez dans vos exemplaires : postulationes, là où nous lisons dans les nôtres interpellationes. On a voulu, par ces deux mots, rendre le mot grec e?tte??e??.
Vous comprenez et vous savez qu'autre chose est interpeller, autre chose demander. Nous n'avons pas coutume de dire : On demande pour interpeller, mais : On
interpelle pour demander; cependant l'emploi d'un mot qui s'explique par le mot voisin ne doit pas être réputé une faute. Il a été dit du Seigneur Jésus-Christ
lui-même qu'il interpelle pour nous (3); interpelle-t-il sans demander aussi? Au contraire, c'est parce qu'il interpelle. Ailleurs il est dit clairement de lui : « Et si
quelqu'un a péché, nous avons Jésus-Christ le juste pour avocat auprès du Père, et il est lui-même la prière pour nos péchés (4). » Peut-être à cet endroit vos
exemplaires ne portent-ils pas que le Seigneur Jésus-Christ interpelle pour nous, mais qu'il demande pour nous, car le mot grec que nos exemplaires traduisent par
interpellations, et vous par demandes est rendu ici par: interpelle pour nous, le même que celui que vos exemplaires traduisent par  demandes.
 
1. Matth. IV, 10. — 2. Ps. V, 8. — 3. Rom. VIII, 34. — 4. Jean, II, 1, 2.
 
370
 
15. Comme les mots precari et orare ont au fond le même sens, et que celui qui interpelle Dieu l'interpelle pour le prier, qu'a donc voulu l'Apôtre dans la diversité de
ces expressions dont il ne faut pas négliger de se rendre compte? L'usage a donné une même signification aux mots precatio, oratio, interpellatio, postulatio, mais il y
a dans chacun de ces termes quelque chose de particulier qu'il importe de chercher; toutefois cela n'est pas aisé, quoiqu'on puisse présenter bien des raisons assez
soutenables.
16. Je choisis de préférence comme interprétation la pratique même de toute ou de presque toute l'Église; precationes, ce seront les prières que nous ferons dans la
célébration des mystères avant que l'on commence à bénir ce qui est sur la table du Seigneur; orationes, ce que l'on dit quand on bénit, on sanctifié, on divise les
offrandes pour les distribuer; presque toute l'Église termine cet ensemble de supplications par l'oraison dominicale. L'origine même du mot grec nous aide dans cette
façon de comprendre. Car rarement dans l'Écriture e??? veut dire oratio; le plus souvent il est employé dans le sens de votum, mais p??se??? signifie toujours oratio.
Plusieurs, ne prenant point garde à l'origine du terme grec, n'ont pas traduit p??se???? par oratio, mais par adoratio, dont l'équivalent grec est plutôt p??s????s?? ;
parce que oratio se prend quelquefois pour e???, on a dit adoratio pour p??se???. Or, si, comme je l'ai dit, e??? dans les Écritures signifie plus ordinairement votum,
tout en gardant son sens général de prière, il désigne particulièrement la prière que nous faisons ad votum, c'est-à-dire p??? e????. Toutes les choses offertes à Dieu
sont vouées, surtout l'oblation du saint autel; ce mystère annonce le grand voeu par lequel nous avons promis de demeurer dans le Christ, par conséquent dans l'unité
de son corps. Le signe de cette union mystérieuse c'est que « nous ne sommes plus qu'un seul pain, un seul corps (1) . » Je crois donc que p??se??a?, ce que nous
appelons orationes et ce qu'on a eu tort de traduire par adorationes, ce sont les prières que l'Apôtre nous prescrit et qui préparent la sanctification des offrandes;
elles sont ad votum , ce qui est le plus habituellement désigné dans les Ecritures par e???. Mais les interpellations , ou , comme disent vos exemplaires, les, demandes
se font quand on bénit le peuple, car alors les
 
1. I Cor. X, 17.
 
évêques , qui en sont comme les avocats, l'offrent à la miséricordieuse puissance de Dieu en étendant les mains sur lui (1). Cela fini, et après qu'on a participé à un
aussi grand sacrement, vient l'action de grâces, qui est la dernière recommandation de l'Apôtre.
17. Mais dans cette rapide énumération d'oraisons diverses, le principal but de l’Apôtre est d'exhorter à prier « pour tous les hommes, pour les rois, pour ceux qui
sont élevés en dignité, afin que nous passions une paisible et tranquille vie en toute piété et charité. » Il parlé ainsi de peur que quelqu'un, défiant à la faiblesse
d'humaines pensées, ne croie qu’il ne faille pas prier pour ceux de qui l'Eglise souffre persécution, tandis qu'il y a des membres du Christ à ramasser du milieu de
toutes sortes d'hommes. C'est pourquoi il ajoute: « Ceci est bon et agréable à notre Dieu Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et viennent à la
connaissance de la vérité. » Et afin que personne ne puisse penser qu'une vie honnête et l'adoration d'un seul Dieu tout-puissant suffisent pour le salut sans la
participation du corps et du sang du Christ, « il n'y a qu'un Dieu, dit l'Apôtre, et qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme; » il fait ainsi
entendre que le salut de tous ne doit s'accomplir que par le médiateur, non pas en tant qu'il est Dieu, car le Verbe l'a toujours été, mais par Jésus-Christ homme, qui
s'est fait chair et qui a habité parmi nous (2).
18. Ne vous tourmentez donc pas de ce que l'Apôtre dit des juifs : « Quant à l'Évangile, ils sont ennemis à cause de vous; mais quant à l'élection, ils sont aimés à
cause de leurs pères (3). » Il est vrai que la profondeur des trésors da la sagesse et de la science de Dieu, et ses jugements insondables, et ses voies
incompréhensibles, sont pour les coeurs fidèles un grand étonnement. En adorant la sagesse de Dieu, qui atteint avec force d'une extrémité à l'autre et dispose tout
avec douceur (4) ; ils se demandent pourquoi il permet que naissent, croissent et se multiplient ceux qu'il ris pas faits mauvais lui-même, mais qu'il sait devoir l'être
dans l'avenir. Mais c'est trop ignorer son conseil; il se sert des méchants mêmes pour l’avantage des bons, et en cela
 
1. Le lecteur a compris que dans tout ce qui précède saint Augustin marque bien clairement le saint sacrifice de la messe.— 2. Jean I, 14. — 3. Rom. XI, 28. — 4.
Sag. VIII, 1.
 
371
 
même éclate la toute-puissance de sa bonté. Comme le crime des méchants est de mal user des bonnes oeuvres de Dieu, ainsi sa sagesse est de bien user de leurs
mauvaises oeuvres.
49. Voici comment l'Apôtre signale la profondeur de ce mystère : « Pour que vous ne croyiez pas à votre sagesse, je ne veux pas, mes frères, vous laisser ignorer un
mystère, c'est qu'une partie d'Israël est tombée dans l'aveuglement jusqu'à ce que la plénitude des nations entre dans l'Eglise, et qu'ainsi tout Israël soit sauvé (1). » «
Une partie» a dit l'Apôtre, parce que tous les juifs n'ont pas été aveuglés; il yen a eu parmi eux qui ont connu le Christ. Et la plénitude des nations se mêle à ceux
d'entre eux qui ont été appelés selon le décret divin; c'est ainsi que tout Israël sera sauvé, parce que les juifs et les gentils, appelés selon le même décret divin,
forment ce véritable Israël, « l'Israël de  Dieu (2), » selon les mots de l'Apôtre qui veut le distinguer de « l'Israël selon la chair (3). » Ensuite il cite le témoignage du
prophète : « Il viendra de Sion un Sauveur qui arrachera et détournera l'iniquité de Jacob; et je ferai avec eux cette alliance, quand j'aurai effacé leurs péchés (4) : »
non pas les péchés de tous les juifs, mais de ceux qui sont aimés.
20. Puis viennent ces paroles dont vous me demandez l'explication : « Quant à l'Evangile, ils sont ennemis à cause de vous. » En effet; le sang du Christ est le prix de
notre rédemption, et le Christ n'a pu être mis à mort que par des ennemis. C'est ici la manière divine de se servir des méchants pour l'avantage des bons. « Quant à
l'élection, ajoute l'Apôtre , ils sont aimés à cause de leurs pères; » par là il montre que ce ne sont pas les ennemis qui sont aimés, mais les élus. Les livres saints ont
coutume de parler de la partie comme du tout; c'est ainsi que saint Paul, au commencement de sa première épître aux Corinthiens, les loue comme s'ils étaient tous
dignes de louanges, tandis que quelques-uns seulement le méritaient; et en divers endroits de la même épître, il les blâme comme s'ils étaient tous coupables , tandis
que quelques-uns seulement l'étaient. Quiconque fait attention à cette manière des écrivains sacrés, qui se retrouve très-souvent dans tous les écrits de
 
1. Rom. XI, 25, 26. — 2. Gal. VI, 16. — 3. I Cor. X, 18. — 4. Ps. LIX, 20.
 
l'Apôtre, se rend compte de beaucoup de choses qui paraissent contradictoires. Ils sont ainsi distincts les uns des autres ceux que saint Paul appelle ennemis et
bien-aimés; mais comme ils ne formaient qu'un seul peuple, il semble en parler comme si c'étaient les mêmes. D'ailleurs parmi les ennemis qui crucifièrent le Seigneur,
plusieurs se convertirent et parurent élus; élus alors par leur conversion, quant à un commencement de salut; mais, quant à la prescience de Dieu, leur élection ne
datait pas de ce moment; elle était antérieure à la création du monde, comme nous l'apprend l'Apôtre lorsqu'il dit que « Dieu nous a élus avant que le monde fût créé
(1). » C'est pourquoi les ennemis sont les bien-aimés de deux manières, soit parce qu'ils ne formaient qu'un même peuple, soit parce que quelques-uns des ennemis
qui ont répandu le sang du Christ sont devenus bien-aimés selon l'élection cachée dans la prescience de Dieu. L'Apôtre ajoute : « A cause de leurs pères; » il fallait
en effet que les promesses anciennes fussent accomplies, comme il le dit à la fin de l'épître aux Romains : « Car je dis que Jésus-Christ a été le ministre de la
circoncision à cause de la vérité de Dieu pour confirmer les promesses des pères; et que les gentils doivent glorifier Dieu de sa miséricorde (2). » C'est en vue de
cette miséricorde qu'il dit : « Ennemis à cause de vous; » il avait dit précédemment que « leur péché avait fait le salut des nations. »
21. Après ces mots : « quant à l'élection , ils sont aimés à cause de leurs pères, » l'Apôtre ajoute « que les dons et la vocation de Dieu ne sont pas suivis du repentir
(3). » Vous voyez certainement qu'il s'agit ici des prédestinés, dont il dit ailleurs : « Nous savons que tout tourne à bien pour ceux qui aiment Dieu, pour ceux qui sont
appelés selon son décret (4). » Car il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus (5). Les élus sont ceux qui ont été appelés selon le décret de Dieu; sa prescience
assurément ne peut se tromper à leur égard. « Il les a connus dans sa prescience et les a prédestinés à être conformes à l'image de son Fils, pour qu'il soit lui-même
le premier-né entre plusieurs frères ; et ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés. » Cette vocation est selon le décret de Dieu : elle n'est
 
1. Eph. I, 4. — 2. Rom. XV, 8, 9. — 3. Rom. XI, 29. — 4.  Ibid. VII, 28. — 5. Matth. XXII, 14.
 
372
 
pas sujette au repentir. « Mais ceux qu'il a appelés, il les a justifiés; ceux qu'il a justifiés, il les a glorifiés. Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous (1) ? »
22. Ceux-là n'appartiennent pas à cette vocation, qui, après avoir marché quelque temps dans la foi qui opère par l'amour (2), ne persévèrent pas jusqu'à la fin.
Assurément, s'ils avaient été compris dans cette vocation et cette prédestination qu'établit le décret divin et que ne suit pas le repentir, ils auraient pu être enlevés, de
peur que le mal ne vînt à changer leur cœur (3). Quelque présomptueux, s'établissant juge de la conscience d'autrui, dira peut-être qu'ils n'ont pas été enlevés de
cette vie avant leur abandon de la foi, parce qu'ils ne marchaient pas fidèlement dans cette même vie, et que le Seigneur l'avait vu quoique les hommes l'eussent
ignoré; mais que dira-t-il d'un si grand nombre de petits enfants qui auraient eu certainement part à la vie éternelle et au royaume des cieux, s'ils avaient quitté ce
monde aussitôt après avoir reçu le baptême, et que Dieu laisse croître, dont quelques-uns même deviennent des apostats? D'où vient cela, si ce n'est qu'ils
n'appartiennent pas à cette prédestination et vocation selon le décret et sans le repentir? Pourquoi les uns et pas les autres? La cause en est cachée, elle ne saurait
être injuste. Y a-t-il en Dieu de l'injustice ? Que Dieu nous garde de le croire (4). C'est un secret qui appartient à la profondeur de ces jugements devant lesquels
l'Apôtre est resté comme épouvanté. Ces secrets de Dieu, il les appelle des jugements, pour que personne ne les attribue à l'injustice ou à la témérité, ou qu'il ne
mêle le hasard à quelques-unes des dispositions éternelles par lesquelles Dieu a réglé avec tant de sagesse le cours des siècles.
23. Vous trouvez de l'obscurité , et j'en trouve moi-même dans ce passage de l'épître aux Colossiens : « Que personne ne vous séduise avec des airs d'humilité (3),
» et dans ce qui suit. Plût à Dieu que vous eussiez pu me questionner là-dessus de vive voix ! Pour marquer le sens que je trouve à ce passage, il faudrait prendre
une figure et un accent qu'une lettre ne saurait exprimer ; la difficulté de ces paroles vient, je crois, de ce qu'on les prononce mal. Ce qui est écrit : « Ne mangez pas,
ne goûtez pas, ne touchez pas, » se prend pour une
 
1. Rom. VIII, 28-31. — 2. Galat. V, 6. — 3. Sag. IV, 11. — 4. Rom. IX 14. — 5. Coloss. II, 18.
 
défense de l'Apôtre de manger , de goûter, de toucher je ne sais quoi; c'est tout le contraire, si toutefois je ne me trompe au milieu d'une telle obscurité. Car saint
Paul a rappelé en dérision le langage de ces hommes par lesquels il ne voulait pas que les fidèles fussent trompés et séduits, et qui, faisant une différence dans les
viandes, d'après un faux culte rendu aux anges et d'après des pensées de ce monde, disent : « Ne mangez pas, ne goûtez pas, ne touchez pas. » Or tout est pur pour
ceux qui sont purs (1), et toute créature de Dieu est bonne (2) : l'Apôtre le déclare nettement lui. même ailleurs.
24. Voyons ce qui précède et ce qui suit ces paroles ; peut-être en pénétrerons-nous mieux le sens si nous découvrons le dessein même de l'Apôtre. Il craignait que
ceux à qui il s'adressait ne fussent séduits par les ombres des choses, par le doux nom de la science, et ne fussent détournés de la lumière de la vérité qui est dans
Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il sentait qu'il fallait écarter aussi , des superstitions païennes, ces vaines et inutiles pratiques déco. rées du nom de sagesse et de
science; qu'il fallait prendre garde, surtout, à ceux qu'on appelait des philosophes, et au judaïsme, où étaient les ombres des choses futures, ombres à écarter depuis
l'avènement du Christ qui en est la lumière. Après avoir donc rappelé aux Colossiens le grand combat qu'il soutenait pour eux, et pour ceux de Laodicée, et pour
tous ceux qui n'avaient pas vu sa face, afin que leurs cours trouvassent des consolations dans les liens de la charité et dans toutes les richesses de la plénitude de
l'intelligence, afin qu'ils arrivassent à connaître le mystère de Dieu, qui est le Christ, dans lequel sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science, saint Paul
ajoute : « Je vous dis ceci, pour que personne ne vous abuse avec de faux semblants de vérité; » parce que l'amour de la vérité les conduisait, il craignait qu'ils ne
fussent trompés par ce qui n'en était que l'apparence. Voilà pourquoi il leur recommandait le doux trésor qu'ils avaient dans le Christ, trésor de sagesse et de science,
dont le nom et la promesse pouvaient les induire en erreur.
25. « Quoique absent de corps, disait-il, je suis avec vous par l'esprit; je me réjouis en  voyant l'ordre qui règne parmi vous, et je vois aussi ce qui manque à votre foi
dans le
 
1. Tit, I, 15. — 2. I Tim, IV, 4.
 
Christ (1). » Il craignait pour eux parce qu'il voyait ce qui leur manquait encore. Comme
«donc vous avez reçu le Seigneur Jésus-Christ, poursuit-il, marchez en lui; en racinés en lui, édifiés sur lui, vous affermissant dans la foi, comme vous l'avez appris, et
multipliant en elle les actions de grâces (2). » Il veut qu'ils se nourrissent de la foi pour qu'ils deviennent capables de participer aux trésors de sagesse et de science
qui sont cachés dans le Christ, de peur qu'avant d'arriver à cette pieuse aptitude, ils ne soient séduits par des discours spécieux et détournés du chemin de la vérité.
Montrant ensuite de plus en plus le sujet de ses inquiétudes : « Prenez garde, leur dit-il, que personne ne vous séduise par la philosophie et les vains raisonnements
selon la tradition des hommes, selon les principes du monde et non selon le Christ, en qui habite corporellement toute la plénitude de la divinité (3). » L'Apôtre dit
corporellement, parce que les adversaires qu'il avait en vue séduisaient comme. avec des ombres; il use d'une métaphore, car même le mot ombre n'est point ici le
mot propre, et saint Paul ne l'emploie que par une certaine raison de similitude. « Vous êtes, leur dit-il, vous êtes remplis en Celui qui est le chef de toute principauté
et de tout pouvoir. » C'est par les principautés et les puissances que la superstition païenne et les philosophes séduisaient; ils enseignaient une certaine théologie
fondée sur les choses de ce monde (4). Or, en appelant le Christ chef de toutes choses, saint Paul veut faire entendre qu'il est le principe de toutes choses, ainsi que
le Christ lui-même l'a déclaré; « qui êtes-vous? lui dit-on; je, suis, répondit-il, le principe qui vous parle (5). » Tout a été fait par lui, et rien n'a été fait sans lui (6).
L'Apôtre veut que les fidèles méprisent de fausses merveilles, en leur montrant qu'ils sont devenus le corps de ce divin Chef, et il leur dit : « Vous êtes remplis en
Celui qui est le Chef de toute principauté et de tout pouf voir. »
26. Pour éviter que les ombres du judaïsme ne les trompent, il ajoute : « Vous avez été circoncis en lui d'une circoncision qui n'est pas faite de main d'homme dans le
dépouillement de la chair du corps; » ou comme
 
1. Coloss. II, 5. — 2. Ibid. II, 6, 7. — 3. Ibid. II, 8. — 4. Il s'agit ici des erreurs de la philosophie grecque au temps de saint Paul, erreurs partagées par les juifs
rebelles à la foi chrétienne. — 5. Jean, VIII, 25. — 6. Ibid. I, 3.
 
portent quelques exemplaires, « dans le dépouillement du corps des péchés de la chair, mais dans la circoncision du Christ; vous avez été ensevelis avec lui par le
baptême, et vous y êtes ressuscités avec lui par la foi en l'oeuvre de Dieu qui l'a ressuscité d'entre les morts (1). » Voyez comment, ici encore, l'Apôtre montre qu'ils
sont le corps du Christ, afin qu'ils méprisent les fausses doctrines en s'unissant à un si grand chef, Jésus-Christ médiateur entre Dieu et les hommes, et en ne
cherchant aucun médiateur faux ou impuissant pour arriver à Dieu. « Et vous, dit-il, quand vous étiez morts dans les péchés et le prépuce de votre chair; » le prépuce
signifie ici les péchés charnels dont nous devons nous dépouiller; « Jésus-Christ vous a vivifiés avec lui, vous pardonnant tous vos péchés, effaçant la cédule qui, dans
ses décrets, nous était contraire; » en effet, la loi nous faisait coupables; elle était venue pour que le péché abondât. « Il a enlevé cette cédule, poursuit l'Apôtre, et l'a
attachée à la croix; se dépouillant de la chair, il a livré aux regards du monde les principautés et les puissances qu'il avait subjuguées en lui-même avec pleine
confiance. » Ce sont les mauvaises principautés et les mauvaises puissances, c'est-à-dire, les diables et les démons, dont il a exposé la défaite; par là il a appris que
de même qu'il s'est dépouillé de sa chair, ainsi les siens devaient se dépouiller des vices charnels par lesquels les démons exercent sur eux leur empire.
27. Remarquez maintenant comment il conclut, et c'est pour cette conclusion que nous avons rappelé toutes ces choses : « Que personne donc, dit-il, ne vous
condamne sur votre nourriture : » comme si tout son discours ne tendait qu'à prémunir ceux qu'on s'efforçait de retenir dans des pratiques de ce genre et de
détourner de la vérité qui les rendait libres, d'après ces paroles de l'Evangile : « Et la vérité vous délivrera (2), » c'est-à-dire vous sera libres. « Que personne donc,
dit saint Paul, ne vous condamne sur le manger et le boire, ni sur les fêtes, les nouvelles lunes ou le sabbat : ces choses ne sont que l'ombre de celles qui devaient
arriver. » Ceci regardait le judaïsme. Ce qui suit regarde les superstitions païennes : « Vous êtes le corps du Christ, dit l'Apôtre, que personne ne vous séduise : »
 
1. Coloss. II, 12. — 2. Jean, VIII, 32.
 
374
 
il est honteux, dit-il, et trop indigne du rang où vous a mis votre liberté de vous laisser tromper par des ombres lorsque vous êtes le corps du Christ, et de vous
laisser reprocher comme un péché la négligence de ces pratiques. « Vous êtes donc le corps du Christ: que « personne ne vous condamne en voulant pa« raître
humble. » Si on se servait ici du mot grec, il serait plus expressif, même dans le langage populaire des Latins. C'est ainsi qu'on appelle vulgairement thelodives un
homme qui affecte de paraître riche, thelosapiens, celui qui affecte de paraître sage. On pourrait donc appeler ici thelohumilis ou, d'une manière plus parfaite, thelon
humilis, l'homme qui veut paraître humble, qui affecte de l'être. Il y avait en effet dans ces sortes de pratiques quelque chose qui allait comme à l'humiliation religieuse
du cœur de l'homme. L'Apôtre ajoute
« Le culte des anges, » ou comme portent vos exemplaires : « La religion des anges,» appelée en grec ???s?e?a. Il veut faire entendre par ces anges les principautés
auxquelles on croyait devoir rendre un culte comme ayant la garde des éléments de ce monde.
28. Que personne donc, dit-il, quand vous êtes le corps du Christ, ne vous condamne, en voulant paraître humble de cœur dans le culte des anges, « s'ingérant dans
ce qu'il n'a pas vu, » ou d'après quelques exemplaires, « s'ingérant dans ce qu'il a vu. » La première version voudrait dire que les hommes pratiquent ces choses par
conjectures et opinions vaines, et sans avoir vu par eux-mêmes s'ils devaient s'y soumettre ; la seconde version voudrait dire qu'on attache une grande importance à
ce qu'on a vu observer en quelques lieux sans que la confiance soit en rien justifiée, et qu'on se croit grand parce qu'on aura vu par hasard je ne sais quelles pratiques
secrètes. Mais le meilleur sens est celui-ci : « S'ingérant dans ce qu'il n'a pas vu, inutilement enflé par des pensées charnelles.» C'est une chose admirable que ce
dernier reproche qui suit l'affectation de l'humilité, car il arrive merveilleusement au cœur de l'homme de s'enfler davantage par une fausse humilité que par la plus
audacieuse franchise de l'orgueil. « Et ne tenant pas au Chef (c'est le Christ que veut dire l'Apôtre) par lequel tout le corps uni et lié, assisté et entretenu, reçoit
l'accroissement de Dieu. Si donc vous êtes morts avec le Christ aux choses de ce monde, pourquoi agissez-vous avec ce monde comme si vous étiez encore vivants
(1)? »
29. Cela dit, l'Apôtre cite les paroles de celui qui, enflés par un faux sentiment d'humilité, jugent de ce monde par ces pratiques qu'ils croient raisonnables : « Ne
mangez pas, ne goûtez pas, ne touchez pas. » Pour comprendre ceci, souvenons-nous de ce qui a été dit plus haut. Saint Paul ne veut pas que les fidèles soient jugés
sur ces observances. Il dit en effet : « Ne mangez pas, ne goûtez pas, ne touchez pas; toutes ces choses mènent à la corruption par le mauvais usage. » Toutes ces
choses, d'après l'Apôtre, servent plutôt corrompre, lorsqu'on s'en abstient par superstition, lorsqu'on en abuse, c'est-à-dire lorsqu'on n'en use qu'eu suivant « les
maximes et les doctrines humaines. » Ceci est clair, mais ce qui suit vous embarrasse :  « Elles ont (ces maximes et ces doctrines), elles ont une façon de sagesse
dans ces prescriptions, dans l'humilité du cœur et le châtiment du corps, » ou bien, comme d'autres traduisent: « dans l'habitude de ne pas épargner le corps et de ne
pas traiter la chair avec honneur en la rassasiant. » Vous demandez pourquoi l'Apôtre blâme ces choses qu'il dit avoir une façon de sagesse.
30. Je vous dirai, et vous pouvez vous-même le remarquer, que souvent les Ecritures placent la sagesse même dans ce monde et qu'elle est plus particulièrement
appelée la sagesse de ce monde. Ne vous inquiétez pas de trouver le mot de sagesse tout seul dans ce passage de l'Apôtre. Car ailleurs lorsqu'il dit : « Où est le
sage? où est le savant (2)? » il n'ajoute pas qu'il s'agit des sages et des savants de ce monde; et cependant cela se comprend. Il en est de même de cette « façon de
sagesse. » Car dans les pratiques superstitieuses qu'il combat, il n'y en a aucune à laquelle on ne puisse trouver une façon de sagesse en s'appuyant sur les doctrines
de ce monde et sur la nature des choses. Quand l'Apôtre avertit les fidèles de prendre garde « qu'on ne les séduise par la philosophie, » il n'ajoute pas: «de ce
monde » Et qu'est-ce que c'est que la philosophie, si ce n'est l'amour de la sagesse? Ces maximes humaines ont donc « une façon de sagesse, » ce qui signifie qu'on
peut en rendre raison d'a. près les principes de ce monde et la doctrine du faux culte rendu aux principautés et aux
 
1. Coloss. II, 4-20. — 2. I Cor. I, 20.
 
375
 
puissances. « L'observance et l'humilité du coeur : » car ces pratiques tendent à humilier
le cour par le vice de la superstition. « Pour ne pas épargner le corps » en le privant des aliments dont il est forcé de s'abstenir. « Et de ne pas traiter la chair avec
honneur en la rassasiant : » elle n'est pas plus ou moins honorée lorsqu'on la rassasie par telle ou telle nourriture; il lui suffit de manger ce qui est propre à la santé et
dans la mesure qui peut réparer et soutenir.
31. Vous m'adressez sur l'Evangile une question qui a été faite par plusieurs; vous demandez comment, parmi les diverses personnes de l'un et l'autre sexe qui
s'étaient attachées aux pas du Sauveur durant sa vie, les unes le reconnurent, les autres ne le reconnurent point après sa résurrection, où il avait pourtant repris le
même corps qu'auparavant. Ce qu'on cherche d'abord , c'est de savoir s'il y eut dans le corps du Seigneur ou dans les yeux de ses disciples quelque chose qui dût
empêcher de reconnaître le divin ressuscité. Quand on lit : « Leurs yeux étaient retenus afin qu'ils ne pussent le reconnaître (1) ; » on incline à reconnaître un certain
empêchement qui tenait aux yeux. Mais lorsque saint Marc dit que le Seigneur « leur a apparut sous une autre forme (2), » il nous apprend qu'il y avait certainement,
dans le corps même du Sauveur quelque chose qui ne permit pas aux disciples de le reconnaître tout de suite. Un visage se reconnaît à deux choses : les traits et la
couleur. Puisque la face du Christ est devenue brillante comme le soleil lorsqu'avant sa résurrection il s'est transfiguré sur une montagne (3) , j'admire que nul ne
s'étonne qu'il ait pu transformer la couleur de son corps en un si haut degré de splendeur et de lumière ; et on est surpris qu'après sa résurrection il ait changé quelque
peu ses traits, de manière à n'être pas reconnu, et que de même qu'après sa transfiguration il eut la puissance de reprendre sa couleur naturelle, il ait repris après sa
résurrection ses anciens traits ! Car les trois disciples devant qui il se transfigura sur une montagne ne l'auraient pas reconnu s'il était venu à eux d'un autre endroit
avec ce vêtement de lumière; mais comme ils étaient avec lui, ils ne pouvaient pas douter que ce ne fût le Christ lui-même qui se transfigurât de la sorte. On dira que
le
 
1. Luc, XXIV, 16. — 2. Marc, VI, 12. — 3. Matth. XVII, 2.
 
Sauveur ressuscité avait le même corps qu'auparavant; qu'importe? Le Sauveur avait gardé aussi le même corps dans sa transfiguration sur la montagne ; jeune, il
avait le corps dans lequel il était né; et cependant quelqu'un qui ne l'aurait vu qu'enfant et qui l'eût tout à coup  retrouvé en pleine jeunesse, ne l'aurait certainement
pas reconnu. Dieu ne peut-il changer promptement les traits comme l'âge les change avec le cours des années.
32. Ces mots adressés à Marie : « Ne me touchez pas, je ne suis pas encore monté vers mon Père (1), » je ne les entends pas autrement que vous. Le Christ a voulu
nous marquer par là le toucher spirituel et nous demander cette foi par laquelle nous devons croire qu'il est aussi élevé que son Père. Et quant à la fraction du pain
qui le fit reconnaître aux deux disciples (2), nul ne doit douter que ce ne soit le sacrement qui nous unit dans la connaissance de Jésus-Christ.
33. J'ai dit dans une autre lettre dont je vous envoie une copie mon sentiment sur ces paroles de Siméon adressées à la Vierge mère du Seigneur: « Le glaive
transpercera votre âme; » vous avez. là-dessus jugé aussi comme moi. Les paroles qui suivent : « Pour que les pensées de plusieurs soient dévoilées (3), » ont trait
aux fourberies des juifs et à la faiblesse des disciples du Sauveur durant sa passion. Il est à croire que l'épée représente les douloureuses blessures faites au cœur
maternel. Cette épée était dans la bouche des persécuteurs dont le Psalmiste a dit : « Une épée est dans leur bouche (4). » C'étaient les enfants des hommes « dont
les dents sont des armes et des flèches, «et la langue un glaive tranchant (5). » Le fer qui « transperça l'âme de Joseph (6) » me parait signifier une dure tribulation,
car il est dit clairement : « Le fer transperça son âme «jusqu'à ce que sa parole fût accomplie; » c'est-à-dire que ses tourments durèrent jusqu'à l'accomplissement de
ce qu'il avait prédit. De là lui vint sa délivrance et avec elle une grande situation. Mais de peur qu'on ne vît dans la prophétie accomplie un effet de la sagesse
humaine, l'Ecriture sainte en rend gloire à Dieu selon sa coutume et ajoute aussitôt en parlant de Joseph : «La parole de Dieu l'embrasa (7). »
34. J'ai répondu, comme je l'ai pu, à vos questions, avec le secours de vos prières et de
 
1. Jean, XX, 17. — 2. Luc, XXIV, 30, 31. — 3. Luc, II, 35. — 4. Ps. LVIII . — 5. Ps. LVI, 5. — 6. Ps. CIV, 18. — 7. Ibid. 19.
 
376
 
vos pensées; car vous discutez en interrogeant, vous cherchez avec chaleur et vous instruisez avec humilité. Il est utile qu'il se trouve des sentiments divers sur les
passages obscurs des divines Ecritures, dont Dieu a voulu faire pour nous un sujet d'exercice, lorsque cette différence d'opinion n'empêche pas un parfait accord
dans la foi et la doctrine. Vous pardonnerez à mon style à cause du peu de temps que j'ai eu pour écrire cette lettre; quand je l'ai commencée, celui qui doit la porter
était déjà embarqué. Je rends, surtout dans cette lettre, ses salutations à notre fils Paulin (1) qui nous est si cher dans la charité du Christ. Je l'exhorte à la hâte à
remercier, autant qu'il lui est possible, la miséricorde du Seigneur, qui sait donner le secours au milieu des tribulations; ce Dieu l'a envoyé, par une violente tempête,
dans ce port où vous êtes arrivé avec une mer plus tranquille, votes qui ne vous êtes pas fié au calme des flots; il vous a donné Paulin pour accueillir et diriger ses
commencements ; que tous ses os disent donc avec le Psalmiste : « Seigneur, qui est semblable à vous (2) ? » Le seul spectacle de votre vie est aussi profitable pour
lui que pourraient l'être la lecture de mes ouvrages, tous mes discours et mes exhortations les plus enflammées. Les serviteurs de notre divin Maître qui sont avec moi
saluent votre sainte et chère bénignité. Pérépin, notre collègue dans le diaconat, depuis qu'il est parti d'auprès de moi avec notre saint frère Urbain qui allait subir le
fardeau de l'épiscopat (3), n'est pas encore revenu à Nippone; toutefois nous savons par leurs lettres et par ce que nous entendons dire, qu'ils sont en bonne santé
au nom du Christ. Nous saluons avec un véritable amour fraternel, Paulin (4), notre collègue dans le sacerdoce, et tous ceux qui jouissent de votre présence dans le
Seigneur.
 
1. Ce Paulin était retiré auprès du saint évêque de Nole. — 2. Ps. XXXIV, 10. — 3. Urbain fut un des dix évêques sortis de la communauté ecclésiastique fondée à
Hippone par saint Augustin; il occupa le siège de Sicea, aujourd'hui Keff. Voir notre Histoire de saint Augustin, chap. X. — 4. Nous n'avons pas besoin de faire
remarquer que ce prêtre pantin ne doit pas être confondu avec l'illustre et saint personnage à qui cette lettre est adressée.
 
LETTRE CL. (Année 414)
 
Dans le XVIe chapitre de l'Histoire de saint Augustin, nous avons eu occasion de parler de Démétrias, cette jeune romain d'un sang illustre, qui fit voeu de virginité à
Carthage; ce fût comme un grand événement dont l'Italie , l'Afrique et l'Orient retentirent. Juliana et Proba l'annoncèrent à l'évêque d’Hippone qui n'avait pas été
étranger à la pieuse résolution à la jeune romaine. Voici la réponse; que leur adressa saint Augustin.
 
AUGUSTIN A SES TRÈS-HONORABLES, TRÈS - ILLUSTRES ET TRÈS-DIGNES FILLES LES DAMES PROBA ET JULIANA, SALUT DANS LE
SEIGNEUR.
 
Vous avez rempli de joie notre coeur :joie d'autant plus douce que vous nous êtes plus chères, et d'autant plus grande qu'elle a été plus prompte. La renommée
annonce la sainteté virginale de votre race partout où vous êtes connues, c'est-à-dire partout; mais vous avez devancé son vol rapide par votre lettre, qui a été une
information plus fidèle et plus certaine, et vous nous avez fait tressaillir d'allégresse pour ce grand bien qui vient de s'accomplir, avant même que nous eussions pu
douter du bruit parvenu autour de nous. Com. ment dire assez dignement qu'il est incomparablement plus glorieux et plus profitable pour votre sang de donner des
vierges au Christ que des consuls au monde? S'il est grand et beau de marquer de son nom le cours des temps, combien il est plus grand et plus magnifique de
s'élever par la pureté du coeur et le saint éclat de la virginité ! Qu’une jeune fille, noble d'origine, plus noble parce qu'elle est sainte, se réjouisse bien plus d'obtenir
par une union divine l'une des premières places dans les cieux, que si, par une union humaine, elle donnait le jour à des enfants appelés aux plus hautes dignités ! La
descendante d'Anicius, voulant rendre heureuse son illustre famille, a plus noblement agi en restant dans l'ignorance du mariage qu'en multipliant sa race; elle a mieux
fait d'imiter dans sa chair la vie des anges que d'accroître le nombre des mortels, La fécondité qui fait grandir l'esprit est plus avantageuse et plus heureuse que
l'autre; le lait du sein maternel ne vaut pas la blancheur de l'âme; il est plus beau d'enfanter le ciel par ses prières que la terre par ses entrailles. Vous, mes filles, qui
êtes si honorées comme dames, jouissez en elle de ce qui vous a manqué; (377) qu'elle persévère jusqu'à la fin, demeurant attachée à l'Epoux qui ne doit pas finir.
Maîtresse, qu'elle soit imitée par un grand nombre de personnes de son service; noble, par celles qui ne le sont pas; humble au faîte de l'élévation, par celles qui sont
exposées aux périls des grandeurs; que les vierges qui souhaitent pour elles la gloire des Anicius choisissent la sainteté. Quelque violente ambition qu'on puisse en
avoir, comment arriver à cette gloire? mais si on désire pleinement la sainteté on l'aura bientôt. Que la droite du Très-Haut vous protège et vous rende heureuses,
très-honorables dames et très-éminentes filles. Nous saluons dans l'amour du Seigneur et avec les égards dus à vos mérites, les enfants de votre sainteté, celle
surtout qui les surpasse tous par la piété. Nous avons reçu avec beaucoup de reconnaissance le don (1) qui est un souvenir de la prise de voile.
 
 
1. Apophoretum. On désignait sous le nom de apophoreta chez les Romains les présente que les conviés emportaient à la suite des festins des Saturnales et ceux
qu'on envoyait aux amis quand on avait donné des jeux publics. Le monde romain devenu chrétien garda cet usage dans les cérémonies de prise de voile et de
profession, terminées par un pieux festin : les conviés emportaient des présents, et la famille en envoyait même au loin à des amis.
LETTRE CLI. (Année 414.)
 
La mort de Marcellin et de son frère Apringius, qui avait été proconsul d'Afrique , fut un grand crime ; nous en avons raconté les détails dans l'Histoire de saint
Augustin, chap. XV. Marin, vainqueur du rebelle Héraclien pour le compte d'Honorius, arrivé à Carthage avec toute l'autorité que lui donnaient sa mission et ses
succès, traita l'illustre et pieux Marcellin comme un ennemi de l'empereur et se montra aussi rusé qu'impitoyable. L'histoire accuse Cécilien, ancien Préfet d'Italie,
d'avoir été le complice du comte Marin ; il gardait des rancunes contre Marcellin et son frère. La rumeur contemporaine a pleinement autorisé ce soupçon. La lettre
qu'on va lire a toute la valeur d'une pièce historique, relativement au meurtre odieux de l'ancien président de la conférence de Carthage. Cécilien, à qui saint Augustin
avait cessé d'écrire , s'était plaint à l'évêque d'Hippone de son silence ; le grand et saint homme, dans sa réponse, dit qu'il n'est pas du nombre de ceux qui croient à
la culpabilité de Cécilien, mais sa façon de lui rappeler des souvenirs et de lui poser des questions laisse autour de Cécilien bien des ombres. Un passage de la fin de
cette lettre nous apprend que Cécilien n'était encore que catéchumène.
 
AUGUSTIN A SON ILLUSTRE SEIGNEUR, A SON FILS CÉCILIEN, QU'IL DOIT HONORER PARTICULIÈREMENT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. La plainte renfermée dans votre lettre m'est d'autant plus douce qu'elle marque plus d'affection. Si je tâchais de m'excuser d'avoir gardé le silence, que ferais-je
sinon de montrer que vous n'avez eu aucun motif de m'adresser vos reproches? Mais comme j'aime mieux que vous ayez remarqué avec chagrin que je me suis tu,
malgré les grands soins de votre charge qui, je le croyais, ne devaient pas vous permettre de vous en apercevoir, je déserterais ma cause si je m'efforçais de me
justifier. Si vous n'aviez pas eu raison de vous fâcher de ce que je ne vous ai point écrit, c'est que vous ne feriez pas grand cas de moi et que ma parole ou mon
silence vous seraient indifférents. M'en vouloir de ne pas vous écrire c'est ne pas m'en vouloir. Ce que j'éprouve donc en ce moment c'est moins le regret de ne pas
vous avoir écrit que la joie de vous voir désirer que je vous,écrive. Je ne m'afflige pas; je m'honore du souvenir que garde de moi un ancien ami, et, ce que vous ne
devez pas dire, mais ce que je ne puis taire, un si grand personnage qui habile des pays éloignés et qui porte le fardeau des affaires publiques. Pardonnez donc à
celui qui vous rend grâce de ne pas l'avoir jugé indigne que vous vous plaigniez de son silence. Je croirai désormais qu'au milieu de tant d'affaires qui ne sont pas les
vôtres, mais celles du public, c'est-à-dire de tout le monde, bien loin de vous être à charge, mes lettres pourront être agréables à votre bienveillance, qui l'emporte en
vous sur la grandeur.
2. Celle du saint pape Innocent (1), si vénérable par ses mérites, que des frères m'avaient transmise, avait, j'en suis certain, passé par vos mains; et cependant rien
de vous ne l'accompagnait; j'en avais conclu que, chargé de soins si importants, vous ne teniez plus à continuer notre correspondance. Il semblait convenable qu'une
lettre de vous se trouvât jointe à celle du saint homme que vous vouliez bien m'envoyer. J'étais donc décidé à ne plus vous importuner de mes lettres, à moins d'une
occasion où il m'eût été impossible de refuser une lettre de recommandation pour vous, car nous avons coutume de donner des lettres de recommandation à tous
ceux qui nous en demandent; c'est comme une profession qui ne laisse pas d'être importune, mais qui cependant n'est pas condamnable. Ainsi ai-je fait en faveur
d'un ami; dans une lettre que j'ai déjà reçue, il me remercie de l'avoir recommandé à vos bontés,
 
1. Innocent Ier, originaire d'Albano , successeur de saint Anastase, élu pape en 402, mort en 417. Le plus douloureux événement de son pontificat fut la prise et le
saccagement de Rome par Alaric.
 
378
 
et moi je vous remercie de l'avoir bien accueilli.
3. Si j'avais quelque mauvaise pensée sur vous au sujet de l'affaire (1), dont votre lettre ne dit rien, et que pourtant elle semble me rappeler, à Dieu ne plaise que je
vous demandasse un service ni pour moi ni pour d'autres ! Ou je me tairais, en attendant une occasion de m'entretenir de vive voix avec vous; ou si je vous écrivais,
je le ferais de manière que vous pourriez à peine en témoigner du déplaisir. Vous et moi nous avions fait les plus vives instances pour que cet homme épargnât à
notre coeur un grand déchirement et à sa conscience un grand crime; mais après son impie et cruelle perfidie, je quittai aussitôt Carthage; je cachai mon départ de
peur que les larmes et les gémissements de tant de fidèles et de personnes importantes qui s'étaient réfugiées dans l'église pour échapper à son glaive, et qui auraient
pu croire ma présence de quelque utilité pour eux, ne me contraignissent d'intercéder en leur faveur : il m'eût fallu demander pour eux la vie sauve à celui que je
n'aurais pas pu reprendre avec assez de dignité pour le salut de son âme. Toutefois les murs de l'église les défendaient suffisamment. Quant à moi, j'étais placé entre
la crainte que cet homme ne supportât point le seul langage que je dusse lui adresser et la crainte d'être obligé de faire ce qui ne convenait pas. Je plaignais vivement
aussi la situation du vénérable évêque d'une aussi grande Eglise que celle de Carthage : on voulait lui faire un devoir de paraître dans une humble attitude en présence
de celui qui venait de nous tromper si criminellement, et le but de cet abaissement eût été d'obtenir que les autres fussent épargnés ; je ne me sentais pas la force, je
l'avoue, de supporter un si grand mal, et c'est pourquoi je partis.
4. Le même motif qui me fit quitter Carthage me forcerait à garder le silence avec vous, si je croyais que vous eussiez poussé cet homme à un tel crime pour vous
venger de cruelles. injures. Ceux-là le croient qui ignorent de quelle manière, combien de fois vous nous avez parlé et ce que vous nous avez dit, lorsque nous
demandions avec tant d'anxiété qu'il ménageât d'autant plus votre réputation qu'il vous était plus étroitement uni, et que vos visites et vos entretiens particuliers avec
lui
 
1. Le meurtre de Marcellin.
 
étaient plus fréquents : la fin réservée à ceux qu'on disait être vos ennemis aurait pu faire croire qu'il n'avait pas été question d'autre chose entre vous deux. Pour moi
je ne le crois pas; ceux de mes frères qui vous ont entendu dans nos entretiens et qui ont vu votre bon coeur percer dans votre manière de nous écouter et dans tout
votre extérieur, ne le croient pas non plus. Mais, je vous en conjure, pardonnez à ceux qui pensent autrement; car ce sont des hommes, et il y a dans le coeur des
hommes tant de plis et de replis que les gens soupçonneux, pendant qu'on les blâme avec raison, croient devoir s'applaudir de leur pénétrante finesse. Des motifs de
soupçons subsistaient; nous savions que vous aviez reçu une grave injure de la part de l'un des deux (1) que cet homme avait fait tout à coup arrêter. Son frère, dans
la personne duquel cet homme a persécuté l'Église, passait pour vous avoir fait je ne sais quelle dure réponse. On croyait que tous les deux vous étaient suspects.
Lorsqu'ils se retirèrent après avoir comparu devant lui (le comte Marin (2)), vous restâtes là, et ce fut après un entretien secret entre vous deux, que l'ordre fut
aussitôt donné d'arrêter les deux frères. On parlait de l'amitié qui vous unissait l'un à l'autre, amitié qui datait de longtemps. Une si grande intimité et la fréquence de
vos entretiens seul à seul autorisaient les mauvais bruits. La puissance de cet homme était grande alors. La calomnie avait beau jeu. Ce n'était pas une grande affaire
que de trouver quelqu'un pour dire, sous la promesse de l'impunité, ce qu'il lui commanderait. En ce moment-là tout concourait à ce que, même sur la déposition d'un
seul témoin, on pût sans risque faire disparaître de ce monde n'importe qui, comme coupable d'un crime odieux et très-aisé à croire.
5. Cependant le bruit courait que le pouvoir de l'Église pourrait les délivrer, et nous étions joués par de fausses promesses; on nous disait que le comte Marin,
non-seulement trouvait bon, mais même demandait qu'un évêque fût envoyé à la cour en leur faveur; on nous faisait entendre qu'il ne serait rien statué à leur égard
avant que la cour se fût prononcée. Enfin, la veille du jour où ils furent mis à mort, votre excellence vint vers moi; vous me fîtes espérer
 
1. Apringius. — 2. Le comte Marin, dont saint Augustin ne prononce pas une seule fois le nom dans cette lettre.
 
379
 
plus vivement que vous ne l'aviez fait jusque là qu'il pourrait vous accorder leur mise en liberté au moment de votre départ; vous lui aviez sérieusement et sagement
remontré que vos fréquents et secrets entretiens vous compromettaient plus qu'ils ne vous faisaient honneur, et que, si les deux frères périssaient, personne ne
douterait que leur mort n'eût été le résultat de vos délibérations. Pendant que vous me déclariez que vous lui aviez dit ces choses, vous vous interrompîtes, et, vous
tournant vers les lieux où l'on célèbre les sacrements des fidèles, vous affirmâtes par serment, à ma grande surprise, la vérité de vos paroles; à cet instant-là, je me
serais amèrement reproché un soupçon contre vous, et aujourd'hui encore, après une catastrophe si horrible et si imprévue, quand je me rappelle avec quel air et
quelles démonstrations vous me parliez alors, je ne pourrais sans honte laisser entrer dans mon coeur une pensée accusatrice. Vous me disiez que cet homme avait
été si touché de vos paroles qu'il allait vous accorder le salut des deux prisonniers comme le viatique de l'amitié.
6. Aussi je l'assure à votre charité, le lendemain qui fut le jour où se révéla le criminel dessein longtemps médité, quand tout à coup on m'annonça que les deux frères
venaient de sortir du cachot pour être conduits devant le juge, l'involontaire émotion que j'éprouvai fit place à d'autres sentiments; repassant dans mon esprit ce que
vous m'aviez dit la veille, et songeant à la fête du bienheureux Cyprien qui devait se célébrer le jour suivant, je crus que le comte Marin avait choisi ce jour pour
accorder ce que vous lui aviez demandé, et qu'il avait voulu monter à l'endroit (1) où périt un si grand martyr, afin de réjouir l'Eglise universelle du Christ en se
montrant plus grand par la puissance de laisser vivre que par la puissance de faire mourir; mais voilà que vers moi se précipite un messager par lequel j'apprends que
les deux frères ont été livrés au bourreau avant même que j'aie eu le temps de demander des nouvelles de leur comparution devant le juge. Le lieu du meurtre était
proche et n'était pas destiné aux supplices, mais plutôt il servait d'ornement à la ville; il y avait eu là auparavant quelques exécutions, de peur que le choix de cette
place pour l'effusion d'un tel
 
1. Mappalia. Ce mot punique a été la désignation de plusieurs lieux en Afrique.
 
sang ne parût une nouveauté trop odieuse; c'est ce qu'on a cru avec raison. La promptitude des ordres donnés et l'extrême voisinage du lieu de l'exécution ont
prouvé l'intention de soustraire les deux victimes à la sollicitude de l'Eglise. En craignant l'intervention de cette mère, le comte Marin a assez fait voir qu'il ne craignait
pas de lui causer une telle affliction
je savais que; par son baptême, il était devenu enfant de la sainte Eglise. Après un dénoûment si lamentable, quand on avait pris tant de soin de me donner la veille,
et par vous-même, quoique à votre insu, une sécurité presque entière, quel homme, jugeant comme la foule des hommes a coutume de juger, pourrait douter que
vous nous ayez vous-même donné des paroles et que vous leur ayez enlevé la vie? Aussi, comme je l'ai dit, je ne crois point que vous ayez eu part à ce crime, mais
vous êtes bon et vous pardonnerez à ceux qui le croient.
7. Que jamais il n'entre dans mon coeur ni dans ma conduite d'intercéder auprès de vous ou de vous demander un service en faveur de quelqu'un, si je vous croyais
coupable d'un crime si grand et d'une cruauté si noire ! Mais, je l'avoue, si, après cette atrocité, vous êtes resté comme auparavant l'ami de cet homme-là, pardonnez
à ma douleur de vous le dire en toute liberté : vous me forcez de croire ce que je n'ai pas voulu croire jusqu'ici. Repoussant l'idée de votre complicité, je dois
repousser celle de la continuation de vos rapports avec lui. Votre ami, par l'usage inattendu d'une puissance dont il avait été tout à coup investi, n'a pas plus atteint la
vie des deux frères qu'il n'a atteint votre réputation. En parlant ainsi, je ne cherche point, par un oubli de mon caractère et de mon état, à exciter contre lui votre
haine, mais je vous invite à une meilleure manière de D'aimer. Celui qui agit avec les méchants de manière à les faire repentir de leur iniquité, les sert par son
indignation ; car de même que les flatteries des méchants sont nuisibles, ainsi il y a profit dans la sévérité des gens de bien. Avec le même fer dont il a si
audacieusement tué les autres, il a frappé son âme plus gravement et plus profondément : il le trouvera et le sentira inévitablement après cette vie, à moins que le
repentir ne le ramène et qu'il n'use bien de la patience de Dieu. Dieu permet souvent que la vie présente soit arrachée aux gens de bien par le crime des méchants,
afin (380) qu'on ne croie pas que ce soit un mal de la perdre. Mourir dans la chair, qu'est-ce que cela peut faire à ceux qui doivent mourir? Ceux qui prennent des
précautions pour ne pas mourir, que font-ils si ce n'est d'un peu retarder leur mort? Tout ce qui nuit à ceux qui meurent leur vient de leur vie et non pas de leur mort;
si, en sortant de ce monde, ils ont une âme en état d'être secourue de la grâce chrétienne, leur mort n'est pas la fin d'une bonne et douce vie, mais le passage à une
vie meilleure.
8. Les moeurs de l'aîné (1), semblaient plus attachées au siècle qu'au Christ; toutefois depuis son mariage on avait remarqué un grand amendement dans sa vie de
jeune homme et d'homme du monde. Peut-être est-ce un effet de la miséricorde de Dieu qu'il ait été le compagnon de son frère (2) dans la mort. Quant à celui-ci, il
a vécu religieusement, et son coeur et ses jours ont été profondément chrétiens. Il avait cette réputation lorsqu'il vint présider dans la cause de l'Église; il la garda au
milieu de nous. Combien il avait d'intégrité dans les moeurs, de fidélité dans l'amitié, de goût pour la science religieuse, de sincérité dans la foi, de chasteté dans le
mariage, de modération dans le jugement, de patience envers ses ennemis, d'affabilité envers ses amis, d'humilité envers les saints, de charité envers tous, de facilité à
rendre service, de réserve dans ses demandes, d'amour pour le bien, de douleur quand il avait péché ! Quelle belle honnêteté, quelle splendeur de grâce, quel soin
pour l'accomplissement des devoirs pieux, quelle bonté secourable, quelle douce disposition à pardonner, quelle confiance dans la prière ! Avec quelle modestie il
parlait de ce qu'il savait utile au salut; avec quelle attention il s'appliquait au reste ! Quel mépris des choses présentes ! Quelle espérance et quel désir des biens
éternels ! Le lien du mariage l'empêcha seul de tout quitter pour s'enrôler dans la milice chrétienne ; il y était déjà engagé lorsqu'il commença à souhaiter un état
meilleur, et il ne lui était point permis de s'affranchir de cette situation quoique inférieure à ce qu'il eût voulu.
9. Un jour son frère, détenu dans la même prison, lui dit : « Si je souffre de la sorte parce que je l'ai mérité par mes péchés, vous,
1. Apringius.
2. saint Marcellin.
 
dont nous connaissons la vie si sérieusement et si ardemment chrétienne, comment avez-vous mérité le même malheur? » Marcellin lui répondit : « Croyez-vous que
je regarde comme peu de chose, si toutefois ce témoignage que vous rendez de ma vie est vrai, croyez-vous, dis-je, que je regarde comme peu de chose la grâce
que Dieu m'accorde de souffrir ce que je souffre, même jusqu'à l'effusion du sang, afin que mes péchés soient punis ici-bas et que le compte ne m'en soit pas
demandé au jugement futur? » Ces paroles pouvaient peut-être donner à penser que Marcellin se sentait coupable de quelques secrets péchés d'impureté. Je dirai
donc ce que le Seigneur Dieu a voulu que j'entende de sa bouche, pour ma grande consolation. J'étais inquiet de cette pensée, et comme de telles fautes tiennent à la
faiblesse de l'homme, seul avec le prisonnier, je lui demandai s'il n'avait rien à se reprocher qu'il dût expier par une plus grande et plus sévère pénitence. Il était d'une
pudeur rare, et mon soupçon, quoique faux, le fit rougir; mais il m'écouta avec reconnaissance; souriant avec une gravité modeste et prenant ma main droite dans ses
deux mains, « je prends à témoin, dit-il, les sacrements qui me sont apportés (1) par cette main, que je n'ai jamais connu d'autre femme que la mienne, suit avant, soit
depuis mon mariage. »
10. Quel mal lui est-il donc arrivé par la mort, ou plutôt que de bien il a trouvé lorsqu'enrichi de ces dons il est allé de cette vie à Jésus-Christ, sans lequel on les
possède inutilement? Je ne vous raconterais pas ces choses si je croyais que les louanges de Marcellin pussent vous offenser. Comme je ne crois pas cela, je ne
crois pas assurément que vous ayez, je ne dis pas sollicité, mais même voulu ou souhaité sa mort. C'est pourquoi vous pensez avec nous, avec d'autant plus de
sincérité que vous êtes plus innocent, que cet homme a été plus cruel envers son âme qu'il ne l'a été envers le corps de Marcellin, lorsqu'au mépris de nous-même, au
mépris de ses promesses et au mépris de vos demandes et remontrances tant de fois répétées, au mépris enfin de l'Église du Christ et du Christ lui-même, il est venu
à bout de ses machinations par cette mort. Qui ne préférerait aux honneurs de l'un le cachot même de
 
1. Les textes portent aferuntur ou offeruntur : la première version nous a paru offrir un sens plus probable.
 
381
 
l'autre, en voyant tant de joie sur le front du prisonnier et tant de rage à l'homme revêtu de la puissance? Toutes les prisons, l'enfer lui-même n'a pas de ténèbres
aussi horribles et aussi vengeresses que la conscience d'un méchant homme. Quel mal vous a-t-il fait à vous-même? Il a pu porter une grave atteinte à votre
réputation, mais non pas à votre innocence. Votre réputation elle-même est restée sauve auprès de ceux qui vous connaissent mieux que nous, auprès de moi-même,
témoin de tous vos efforts pour empêcher un crime si odieux; ils étaient accompagnés d'un si grand sentiment que j'ai vu en quelque sorte avec mes yeux ce qu'il y
avait de plus invisible dans votre coeur. Le mal qu'il a fait n'est donc retombé que sur lui-même; il a transpercé son âme, sa vie, sa conscience; il a, par son aveugle
cruauté, ravagé sa propre réputation dont les coeurs les plus pervers ont coutume de désirer ardemment la conservation. Autant il a pris soin de plaire aux impies et
s'est réjoui de leur avoir plu, autant il est devenu odieux à tous les gens de bien.
11. Où a-t-on mieux vu qu'il n'a pas eu à céder à cette nécessité par laquelle il voulait voiler son crime, que dans la réprobation de celui-là même (1) dont il a osé
alléguer les ordres? Apprenez-le du saint diacre N. (2) qui fut adjoint à l'évêque que nous avions envoyé en faveur des deux prisonniers : ce n'est pas un pardon
qu'on crut devoir leur donner, on aurait pu les croire coupables de quelque crime; on se borna à un ordre pur et simple de mise en liberté. C'est donc par une
cruauté gratuite qu'il a horriblement affligé l'Eglise ; il n'y avait aucune nécessité; mais d'autres motifs dont je me doute (3), et qu'il n'est pas besoin de confier à une
lettre, l'ont peut-être poussé à ce crime. Son frère, craignant de périr, s'était réfugié dans le sein de cette Eglise; il y trouva la vie pour conseiller dans la suite un si
grand crime; et lui-même (le comte Marin), ayant offensé son patron, avait aussi demandé à l'Eglise un asile qui ne put pas lui être refusé. Si vous l'aimez, détestez-le;
si vous ne voulez pas qu'il soit puni dans l'éternité, ayez pour lui de l'horreur. Voilà ce que demandent et votre honneur et sa vie; car aimer en lui ce que
 
1. L'empereur Honorius.
2.Au lieu du latin : per N. Manius, peut-être faut-il lire Peregrinus; c'est le nom du diacre dont il est question dans la lettre CXLIX et qui s'était rendu en Italie avec
l'évêque Urbain.
3. les instigations des donatistes.
 
Dieu hait c'est non-seulement le haïr, mais encore c'est se haïr soi-même.
12. Cela étant, je ne vous crois ni l'auteur ni le complice d'un pareil forfait, et je ne crois pas que vos démonstrations aient eu pour but de me tromper; à Dieu ne
plaise qu'une telle indignité souille votre vie ! Je ne veux pas qu'entre vous et lui il y ait une amitié qui, pour son malheur, le porterait à s'applaudir de ce qu'il a fait et
qui justifierait les soupçons des hommes; mais aimez-le de façon à le disposer à la pénitence et à une pénitence proportionnée à une aussi horrible action ; plus vous
serez l'ennemi de son crime, plus vous vous montrerez son ami. Je désirerais savoir de votre excellence où vous étiez le jour de ce double meurtre, comment vous
avez reçu cette nouvelle, ce que vous avez fait ensuite, ce que vous lui avez dit quand vous l'avez vu, ce qu'il vous a dit; car moi, depuis mon départ le lendemain, je
n'ai rien pu apprendre de vous sur cette affaire.
13. Je lis dans votre lettre que vous avez été forcé de croire que je ne vais plus à Carthage pour ne pas vous voir; mais c'est vous plutôt qui, par ces paroles, me
forcez de vous dire les causes de mon éloignement. L'une de ces causes, c'est que je ne puis plus suffire au travail dont il me faut porter le poids quand je suis à
Carthage, et que je ne saurais vous faire connaître sans vous écrire aussi longuement; cette diminution de mes forces tient à mes infirmités, connues de tous ceux qui
me voient de près, et aussi à la vieillesse (1), qui est l'infirmité commune du genre humain. L'autre cause, c'est que j'ai résolu, si c'est la volonté du Seigneur, de
consacrer à l'étude des sciences ecclésiastiques tous les loisirs que pourront me laisser les besoins de l'Eglise, au service de laquelle je me dois particulièrement ; s'il
plaît à la miséricorde de Dieu, mes études seront peut-être de quelque profit, même pour la postérité.
14. Si vous voulez entendre toute la vérité, souffrez que je vous dise qu'il est une chose  en vous qui me fait une très-grande peine, c'est qu'à votre âge et avec
l'honnêteté de votre vie , vous soyez encore catéchumène, comme si les chrétiens , en devenant plus fidèles et meilleurs, n'en étaient pas plus capables de mieux
gouverner l'Etat. Mais quel est le but de tous vos soins et de toutes vos
 
1. Saint Augustin avait alors environ 60 ans.
 
382
 
peines si ce n'est de faire du bien aux hommes? Si tel n'était pas votre but, mieux vaudrait dormir nuit et jour que de vous consumer en des veilles laborieuses sans
avantage pour les hommes. Je ne doute pas que votre excellence...... (1)
 
1. La fin de cette lettre nous manque, mais nous croyons que ce qui manque est peu considérable.
LETTRE CLII. (Année 414.)
 
Macédonius, vicaire d'Afrique, à qui saint Augustin s'était plus d'une fois adressé en faveur des gens coupables , lui demande de vouloir bien lui donner les raisons
chrétiennes de l'intercession épiscopale auprès des hommes revêtus du pouvoir.
 
MACÉDONIUS A SON SEIGNEUR ET PÈRE AUGUSTIN, SI DIGNE DE RESPECT ET D'AFFECTION.
 
1. J'ai reçu par Boniface, pontife d'une religion vénérable, une lettre de votre sainteté vivement désirée; cet évêque a été d'autant mieux accueilli qu'il m'a apporté ce
que je souhaitais le plus, une lettre de vous et de bonnes nouvelles de votre santé, vénérable seigneur et Père, si digne de respect et d'affection. C'est pourquoi il a
sans retard obtenu ce qu'il demandait, et comme il se présente une occasion, je ne veux pas rester sans récompense pour le peu que j'ai accordé à votre prière. Je
désire en effet recevoir une récompense qui me serve , sans dommage pour celui qui la donne, ou plutôt pour sa gloire.
2. Vous dites qu'il est du devoir de votre sacerdoce d'intervenir pour les coupables; vous vous blessez d'un refus, comme si l'obtention de la grâce demandée était
attachée à votre ministère. Moi je doute beaucoup que cela soit dans l'esprit de la religion. Car si le Seigneur défend les péchés au point qu'après la première
pénitence on n'y soit pas admis une seconde fois, comment pouvons-nous prétendre au nom de la religion qu'un crime, quel qu'il soit, doive être pardonné? C'est
l'approuver que de ne pas vouloir qu'on le punisse. Et s'il est certain qu'il y ait autant de mal à approuver un péché qu'à le commettre, il est certain que nous nous
associons à une faute toutes les fois que nous désirons que le coupable demeure impuni. Outre cela, quelque chose de plus grave arrive. Car tout péché paraît plus
pardonnable si le coupable promet de se corriger; mais maintenant telles sont nos moeurs , qu'on désire à la fois la remise de la peine du crime et la possession de la
chose pour laquelle le crime a été commis. Votre sacerdoce croit devoir aussi intervenir pour ceux dont on espère d'autant moins dans l'avenir, que dans le présent
ils persévèrent dans la pensée de leur crime. Car celui qui retient si opiniâtrement ce qui lui a fait commettre le crime prouve bien qu'il recommencera ses mauvaises
actions dès qu'il le pourra.
3. C'est pourquoi j'interroge sur ce point votre sagesse, et je désire sortir de mes doutes : je ne vous consulte que pour être fixé à cet égard. Au reste, j'ai l'intention
de remercier même les intercesseurs, surtout ceux de votre mérite. J'aime à concéder à de bons intercesseurs beaucoup de choses que je ne veux pas avoir l'air de
faire de moi-même , de peur que d'autres ne s'arment de cette douceur pour commettre des crimes; par là mes grâces, paraissant accordées au mérite d'un autre,
n'ôtent rien à la sévérité du jugement. Vous , m'aviez promis quelques écrits de votre sainteté, et je n'en ai pas reçu; je vous prie de m'en envoyer maintenant, et de
vouloir bien répondre à ma lettre, afin que, privé en ce moment de voir votre sainteté, je nie nourrisse au moins de vos discours. Que l'éternelle divinité vous garde en
bonne santé pendant une très-longue vie, vénérable seigneur et Père, si digne de respect et d'affection !
LETTRE CLIII. (Année 414.)
 
Saint Augustin, répondant à Macédonius, expose toute la pensée de notre religion sur la punition des crimes; cette lettre mérite d'être lue et relue par tous ceux qui
sont chargés de la justice humaine en ce monde. Elle fait aussi beaucoup penser à la question de la peine de mort dans les sociétés chrétiennes. Cette lettre qui va au
fond de tant de choses est un monument du génie miséricordieux de l'Évangile.
 
AUGUSTIN ÉVÊQUE, SERVITEUR DU CHRIST ET DE SA FAMILLE, A SON CHER FILS MACÉDONIUS, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. Nous ne devons ni laisser sans réponse ni retenir par un exorde un homme aussi occupé que vous dans l'État, aussi appliqué que vous l'êtes non point à vos
intérêts mais aux intérêts d'autrui, un homme que nous félicitons d'être ce qu'il est, tant pour lui que pour les affaires humaines. Recevez donc ce que vous m'avez
demandé, soit pour l'apprendre de moi, soit pour vous assurer si je le savais. Si le sujet vous avait semblé petit ou superflu, vous n'auriez pas jugé à propos d'y
donner votre attention au milieu des grandes et nécessaires occupations de votre charge.
Vous me demandez pourquoi nous disons « qu'il est du devoir de notre sacerdoce d'intervenir pour les coupables » et pourquoi « nous nous blessons d'un refus
comme si l'obtention de la grâce était attachée à notre ministère. » Vous dites que « vous doutez beaucoup que cela soit dans l'esprit de la religion. » Vous donnez
ensuite les raisons qui vous font douter à cet égard. « Si le Seigneur défend les péchés, dites-vous, au point  (383) qu'après la première pénitence on n'y soit pas
admis une seconde fois, comment pouvez-vous prétendre au nom de la religion qu'un crime, quel qu'il soit, doive être pardonné? » Pressant davantage, vous ajoutez
« c'est l'approuver que de ne pas vouloir qu'on le punisse. Et s'il est certain qu'il y ait autant de mal à approuver un péché qu'à le commettre, il est certain que nous
nous associons à une faute, toutes les fois que nous désirons que le coupable demeure impuni. »
2. Voilà des paroles qui épouvanteraient quiconque ne connaîtrait pas votre douceur et votre humanité. Mais nous qui vous connaissons et qui ne doutons pas que
vous n'ayez écrit ceci comme on pose une question et non point comme on rend une décision, nous répondrons à ces paroles par d'autres paroles de vous. Comme
si vous n'aviez pas voulu que nous eussions hésité dans cette question, vous avez prévu ce que nous dirions; vous nous avez averti de ce que nous devions dire , et
vous avez continué en ces termes : « Outre cela quelque chose de plus grave arrive. Car tout péché paraît plus pardonnable si le coupable promet de se corriger. »
Avant de discuter ce que vous entendez par ce quelque chose de plus grave, dans la suite de votre lettre, je recevrai ce que vous m'avez donné et je m'en servirai
pour écarter la difficulté qui semble s'opposer à nos intercessions. Autant que nous le pouvons, nous intercédons pour tous les péchés, parce que tous les péchés
paraissent pardonnables, lorsque le coupable promet de se corriger. Voilà votre sentiment, c'est aussi le nôtre.
3. Nous n'approuvons donc en aucune manière les fautes dont nous voulons qu'on se corrige; ce n'est point parce que le mal nous plaît que nous en voulons
l'impunité : mais nous avons pitié de l'homme en détestant le crime; plus le vice nous déplaît, moins nous voulons que le vicieux périsse avant de s'être amendé. Il est
aisé et tout simple de haïr les méchants parce qu'ils sont méchants; mais il est rare et pieux de les aimer parce qu'ils sont hommes, de façon à blâmer la faute et à
relever la nature dans une même personne; ainsi vous haïrez le mal avec d'autant plus de justice qu'il aura souillé cette nature que vous aimez. Poursuivre le crime et
vouloir délivrer l'homme, ce n'est pas s'engager dans le lien de l'iniquité, mais c'est marcher dans le lien de l'humanité. Il n'y a pas d'autre endroit que ce monde où
l'on puisse se corriger; car après cette vie, chacun n'aura que ce qu'il y aura amassé. C'est donc l'amour des hommes qui nous force à intervenir pour les coupables,
de peur que leur vie ne se termine par un supplice qui aboutirait à un supplice sans fin.
4. Ne doutez donc point que ce bon office de la part des évêques ne soit dans le véritable esprit de la religion, puisque Dieu, en qui il n'y a pas d'iniquité, dont la
puissance est souveraine, qui voit l'état intérieur de chacun et même ce que chacun sera un jour, qui seul ne peut pas faillir dans ses jugements parce qu'il ne peut pas
se tromper, fait cependant, comme parle l'Evangile, « lever son soleil sur les bons et les méchants et pleuvoir sur les justes et sur les injustes. » Le Christ
Notre-Seigneur, pour que nous imitions son admirable bonté, nous a dit : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous
persécutent, afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et les méchants et pleuvoir sur les justes et les
injustes (1). » Qui ne sait que plusieurs abusent pour leur perte de cette indulgence et de cette douceur divines ? C'est à ceux-là que l'Apôtre adresse ces reproches
sévères . « O homme, qui que tu sois, qui condamnes ceux qui commettent ces actions et en commets de pareilles, penses-tu échapper à la justice de Dieu?
méprises-tu les trésors de sa bonté, de sa patience, de sa longanimité ? ignores-tu que la bonté de Dieu te convie à la pénitence? Mais par ta dureté et ton coeur
impénitent, tu amasses un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres (2). »
Parce que ceux-là persévèrent dans leur iniquité, Dieu ne persévérera-t-il pas dans sa«patience? Il punit peu en ce monde, assez, seulement, pour qu'on ne doute
pas de sa divine providence, et réserve beaucoup de choses pour le dernier examen afin de donner plus de grandeur au jugement futur.
5. Je ne pense pas que ce Maître céleste nous prescrive d'aimer l'impiété lorsqu'il nous commande d'aimer nos ennemis, de faire du bien à ceux qui nous haïssent, de
prier pour ceux qui nous persécutent; si néanmoins nous sert
 
1. Matth. V, 44, 45. — 2. Rom. II, 3-6.
 
384
 
Dieu pieusement, nous ne pouvons avoir que des impies pour ennemis, pour persécuteurs acharnés. Faut-il donc aimer les impies, leur faire du bien, prier pour eux?
Oui certainement, c'est Dieu qui l'ordonne. A cause de cela cependant il ne nous fait pas contracter alliance avec les impies, pas plus que lui-même ne fait alliance
avec eux en les épargnant, en leur conservant la vie et la santé. L'Apôtre expose son dessein autant qu'il est donné à un homme pieux de le connaître : « Ignores-tu
que la patience de Dieu te convie à la pénitente ? » C'est à cette pénitence que nous voulons conduire ceux pour qui nous intercédons; nous n'épargnons ni ne
favorisons leurs mauvaises actions.
6. En effet, lorsqu'il nous arrive de dérober des coupables à votre sévérité, nous leur interdisons les approches de l'autel, afin qu'en faisant pénitence et en se
punissant eux-mêmes, ils puissent apaiser celui qu'ils avaient méprisé par leurs péchés. Le but de toute sincère pénitence est de ne pas laisser impuni ce qu'on a fait
de mal; c'est de cette manière que celui qui ne s'épargne pas est épargné par ce Dieu dont nul contempteur n'évite le profond et juste jugement. Si parmi les
méchants et les scélérats qu'il épargne et dont il conserve la vie et la santé, il en est plusieurs qu'il sait ne pas devoir faire pénitence et auxquels pourtant il ne refuse
pas sa patience, à plus forte raison faut-il que nous soyons nous-mêmes miséricordieux envers ceux qui promettent de se corriger et dont les promesses nous laissent
des doutes, et que nous essayions de fléchir votre rigueur en intercédant pour ces mêmes hommes dont le Seigneur connaît toute la conduite future, et pour lesquels
cependant nous prions sans l'offenser, car c'est lui-même qui nous l'a commandé.
7. Parfois il arrive que , dans une croissante iniquité, des hommes, après avoir fait pénitente et s'être réconciliés avec l'autel, commettent les mêmes fautes et de plus
graves encore; et pourtant Dieu fait encore lever sur eux son soleil et leur accorde avec la même libéralité qu'auparavant les biens de la vie et de la santé. Et quoique
dans l'Eglise il n'y ait plus pour eux place pour les humiliations de la pénitence, Dieu cependant n'oublie pas sa patience envers eux. Si quelqu'un d'entre eux nous
disait : « Ou admettez-moi encore une fois à la pénitence, ou permettez à mon désespoir de faire tout ce qui me plaira dans la mesure de mes richesses et de la
liberté que laissent les lois humaines; que je me plonge dans la débauche et dans toute espèce de désordres condamnés par le Seigneur, mais applaudis de la plupart
des hommes. M'empêcherez-vous de tomber dans cette perversité? Mais en quoi pourra-t-il me servir, pour la vie future, de mépriser en ce monde les douceurs de
la volupté, de brider mes passions, de me refuser même beaucoup de choses permises pour châtier mon corps, de me condamner à une plus rigoureuse pénitence
qu'auparavant, de gémir avec plus de douleur, de répandre plus de larmes, de mener une vie meilleure, de faire aux pauvres une plus large part, de brûler plus
ardemment du feu de la charité qui couvre la multitude des péchés (1)? » Qui d'entre nous répondrait à cet homme : « Rien de tout cela ne vous servira dans l'avenir;
allez, jouissez du moins de la douceur de cette vie ? » Que Dieu nous préserve d'une folie si cruelle et si sacrilège ! Quoique, par une sage et salutaire disposition, on
ne soit admis dans l'Eglise qu'une seule fois aux humiliations de la pénitence, de peur que la fréquence du remède ne lui fasse perdre de son efficacité, (car il est
d'autant plus salutaire qu'il est moins méprisé) , qui oserait dire à Dieu: Pourquoi pardonner encore une fois à cet homme qui, après une première pénitence, s'est de
nouveau engagé dans les liens de l'iniquité ? Qui oserait dire que ces paroles de l’Apôtre ne leur sont pas applicables: « Ignores-tu que la patience de Dieu te convie
à la pénitence ? » ou qu'ils sont exclus du bénéfice de celle-ci : « Heureux tous ceux qui se confient en lui (2)? » ou que cet autre passage ne les regarde pas : «
Agissez courageusement, et que votre coeur se réconforte, vous tous qui espérez dans le Seigneur (3)? »
8. Telle est la patience de Dieu, telle est sa miséricorde envers les pécheurs, que leur repentir en cette vie les sauve dans l'éternité; cependant il n'attend la
miséricorde de personne, parce que nul n'est plus heureux, plus puissant, plus juste que lui. Et nous, hommes, que devons-nous être envers les hommes, nous qui, de
quelque louange que nous comblions notre vie , ne disons jamais que nous sommes sans péché ? « Si nous disons cela, nous nous trompons nous-mêmes, comme il
est écrit, et la vérité n'est pas en nous (4). » Aussi quoi
 
1. I Pierre, VIII, 4. — 2. Ps. II, 13. — 3. Ps. XXX, 25. — 4. I Jean, I, 8,
 
385
 
que l'accusateur, le défenseur, l'intercesseur, le juge soient autant de personnages différents dont il serait trop long et inutile de marquer ici les devoirs particuliers;
toutefois la terreur du jugement de Dieu doit demeurer présente à la pensée de ceux même qui punissent les crimes, non pour suivre les mouvements de leur colère,
mais pour obéir aux lois; non pour venger leurs propres injures, mais les injures d'autrui après mûr examen, comme il convient à des juges; il faut qu'ils songent qu'ils
ont besoin de la miséricorde de Dieu pour leurs péchés, et que, de leur part, ce n'est pas une faute que la pitié envers ceux sur lesquels ils ont une puissance légitime
de vie et de mort.
9. Quand les Juifs conduisirent auprès du . Seigneur Jésus-Christ la femme surprise en adultère et que, pour le tenter, après lui avoir dit que, d'après la loi, elle devait
être lapidée, ils lui demandèrent ce qu'il voulait qu'on en rit, il leur répondit : « Que celui qui d'entre vous est sans péché lui jette la première pierre (1). » Ainsi le
Seigneur n'improuva point la loi qui punissait de mort ces sortes de crimes, et par la terreur il rappela à la miséricorde ceux qui auraient pu faire mourir la femme
coupable. Après une telle; parole du Sauveur, je crois que si le mari qui demandait la punition de la foi conjugale outragée était présent, il dût lui-même, saisi d'effroi,
passer du désir de la vengeance à la volonté du pardon. Comment l'accusateur n'aurait-il pas renoncé à poursuivre le crime qui l'offensait, lorsque les juges
eux-mêmes renoncèrent ainsi à la vengeance, eux qui, dans la punition d'une femme adultère, n'étaient pas poussés par un ressentiment personnel, mais exécutaient
simplement la loi? Quand Joseph, le fiancé de la Vierge, mère du Seigneur, s'aperçut d'une grossesse à laquelle il était étranger et crut à un adultère, il ne voulut pas
punir Marie; il ne se montra pas non plus l'approbateur du crime. Et cette volonté lui est imputée à justice, car il a été dit de lui : « Comme c'était un homme juste et
qu'il ne voulait pas la déshonorer, il résolut de la renvoyer secrètement. Pendant qu'il avait cette pensée, un ange lui apparut (2) » pour lui apprendre que ce qu'il
croyait un crime était une œuvre de Dieu.
10. Si donc la seule idée de la faiblesse commune à tous brise le ressentiment de celui qui accuse et la rigueur de celui qui
 
1. Jean, 8, 7. — 2. Matth. I, 18-20.
 
juge, que pensez-vous que doivent faire pour les coupables le défenseur et l'intercesseur ? Vous tous hommes de bien qui maintenant êtes juges, et qui autrefois vous
êtes chargés de causes au barreau, vous savez que vous aimiez mieux défendre que d'accuser. Et cependant il y a loin d'un défenseur à un intercesseur; car l'un
s'attache principalement à justifier et à cacher la faute; et l'autre, en présence d'un crime prouvé, cherche à écarter ou à diminuer la peine. C'est ainsi que les justes
intercèdent auprès de Dieu pour les pécheurs, et l'on exhorte les pécheurs eux-mêmes à faire cela entre eux, car il est écrit : « Confessez vos péchés les uns aux
autres, et priez les uns pour les autres (1). » Tout homme, quand il le peut, remplit envers l'homme ces devoirs d'humanité. Ce qu'on punirait chez soi, on veut le
laisser impuni dans la maison d'autrui. Soit que l'on s'emploie auprès d'un ami, soit que devant nous un homme s'emporte contre quelqu'un qu'il a la puissance de
frapper, ou soit que l'on arrive à l'improviste au milieu d'une scène de colère soudaine, on sera regardé, non pas comme très juste, mais comme très-inhumain si l'on
n'intervient point. Je sais que vous-même, avec quelques amis, vous avez intercédé dans l'Eglise de Carthage pour un clerc dont l'évêque avait raison d'être
mécontent; il n'y avait pas à craindre que le sang coulât sous une discipline qui ne le répand jamais, et quand vous vouliez qu'on ne punit point une faute qui vous
déplaisait aussi, nous n'avons pas pensé que vous fussiez des approbateurs du délit, mais nous vous avons écoutés comme des intercesseurs pleins d'humanité. Si
donc il vous est permis .d'adoucir par l'intercession la réprimande ecclésiastique, pourquoi ne le serait-il pas à l'évêque d'intercéder pour détourner votre glaive? La
discipline ecclésiastique frappe pour qu'on vive bien , votre glaive frappe pour qu'on cesse de vivre.
11. Enfin le Seigneur lui-même a intercédé auprès des hommes pour qu'une femme adultère ne fût point lapidée, et par là il nous a recommandé le devoir de
l'intercession : ce qu'il a fait par une sainte terreur, nous devons le faire par nos demandes. Car il est le Seigneur, nous sommes ses serviteurs; et il a effrayé pour nous
inspirer à tous de la crainte.
 
1. Jacques, V, 16.
 
386
 
Car qui de nous est sans péché? Quand le Seigneur eut adressé cette parole aux hommes qui lui avaient amené la pécheresse à punir; quand il eut dit que celui qui se
croirait sans péché lui jetât la première pierre, la fureur tomba par le tremblement de la conscience; ceux qui demandaient le châtiment se retirèrent et laissèrent seule
à la miséricorde du Sauveur cette femme digne de compassion. Que la piété des chrétiens s'incline devant cet exemple qui fit fléchir l'impiété des juifs; que l'humanité
des coeurs soumis cède à ce qui a brisé l'orgueil des persécuteurs; que ceux qui confessent fidèlement Jésus-Christ cèdent à ce qui a vaincu la ruse hypocrite des
tentateurs. Homme de bien, pardonnez aux méchants; soyez d'autant plus doux que vous êtes meilleur, et d'autant plus humble par la piété que vous êtes plus élevé
par la puissance.
12. Et moi, considérant vos moeurs, je vous ai appelé homme de bien; mais vous, considérant les paroles du Christ, dites-vous à vous-même : « Il n'y a de bon que
Dieu seul (1). » Cela étant vrai, car c'est la Vérité qui l'a dit, on ne doit pas m'accuser de vous avoir flatté ni de m'être mis en contradiction avec ces paroles de
l'Evangile pour vous avoir appelé homme de bien. Le Seigneur lui-même ne s'est pas contredit lorsqu'il a parlé ainsi
« L'homme de bien tire de bonnes choses du bon trésor de son cœur (2). » Dieu est singulièrement bon et ne peut pas ne pas l'être; sa bonté ne tient point à une
participation à aucun bien, car le bien par lequel il est bon, c'est lui-même : mais c'est par Dieu même que l'homme est bon lorsqu'il est bon; il ne peut pas l'être de
lui-même. Ceux qui deviennent bons le deviennent par l'esprit de Dieu; notre nature a été créée capable de recevoir ce divin esprit au moyen de notre volonté
propre. Pour que nous soyons bons, il nous faut donc recevoir et posséder les dons de celui qui est bon de lui-même; quiconque les néglige devient mauvais de son
propre fond. C'est pourquoi l'homme est bon en tant qu'il agit bien, c'est-à-dire qu'il fait le bien avec connaissance, amour et piété; il est mauvais en tant qu'il pèche,
c'est-à-dire qu'il s'éloigne de la vérité, de la charité et de la piété. Qui dans cette vie est sans quelque péché? Mais nous appelons bon celui dont les bonnes actions
l'emportent sur les mauvaises, et nous
 
1. Marc, X, 18. — 2. Luc, VI, 45.
 
appelons très-bon celui qui pèche le moins.
13. C'est pourquoi ceux que le Seigneur lui-même appelle bons à cause de leur participation à la grâce divine, il les appelle mauvais à cause des vices de la faiblesse
humaine; cet état doit durer jusqu'à ce que, guéris de tout penchant au mal, nous passions à l'autre vie où l'on ne pèche plus. C'est aux bons et non pas aux mauvais
qu'il enseignait à prier lorsqu'il leur prescrivait de dire : « Notre Père qui êtes aux cieux. » Car s'ils sont bons, c'est parce qu'ils sont enfants de Dieu, non pas
engendrés tels de sa nature, mais devenus tels par sa grâce, comme ceux qui le reçoivent et à qui il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu (1). Cette
génération spirituelle est nommée adoption dans l'Ecriture pour la distinguer de cette génération d'un Dieu naissant d'un Dieu, d'un Eternel engendré par l'Eternel et
dont l'Ecriture a dit : « Qui racontera sa génération (2) ? » Jésus-Christ a donc déclaré bons ceux qu'il a autorisés à dire véritablement à Dieu : « Notre Père qui êtes
aux cieux. » Il a voulu cependant qu'ils disent dans la même oraison : « Remettez-nous nos dettes comme nous remettons à ceux qui nous doivent. » Quoiqu'il soit
évident que ces dettes sont les péchés, le Seigneur l'a dit plus clairement par ces paroles : « Car si vous remettez aux hommes les péchés qu'ils ont commis contre
vous, votre Père vous remettra vos propres péchés (3). » Les baptisés répètent cette prière ; cependant il n'y a pas de péchés passés qui ne soient remis dans la
sainte Eglise aux baptisés. Si ensuite dans la mortelle fragilité de cette vie, ils ne contractaient pas des souillures pour lesquelles il faille le pardon, ils ne diraient pas
avec vérité : « Remettez-nous nos dettes. n Ils sont donc bons en tant qu'ils sont enfants de Dieu; mais ils sont mauvais en tant qu'ils pèchent, et c'est ce qu'ils
attestent par un aveu qui n'est pas menteur.
14. Dira-t-on que les péchés des bons et les péchés des mauvais sont différents? Cela a toujours été probable. Cependant le Seigneur Jésus, sans aucune ambiguïté,
a appelé mauvais ceux-là même dont il disait que Dieu était le Père. Dans un autre endroit du même discours où il nous a appris à prier, il nous exhorte à l'oraison en
ces termes: « Demandez, et vous recevrez; cherchez et vous trouverez; frappez, et l'on vous ouvrira. Car tout homme
 
1. Jean, I, 12. — 2. Is. LIII, 8. — 3. Matth. VI, 9, 12, 14.
 
387
 
qui demande reçoit, et qui cherche trouve; « et l'on ouvre à qui frappe ; » et un peu après
« Si donc vous qui êtes mauvais, vous savez donner à vos enfants ce qui est bon, à combien plus forte raison votre Père qui est aux cieux donnera ce qui est bon à
ceux qui le lui demandent (1) ! » Dieu est-il donc le Père des méchants ? Non, sans doute. Pourquoi donc le Seigneur parle-t-il de leur Père céleste à ceux qui sont
mauvais, sinon parce que la Vérité nous fait voir en même temps ce que nous sommes par la bonté de Dieu, et ce que nous sommes par le vice de notre nature, nous
recommandant de recourir à l'un, pendant qu'il nous aide à nous relever de l'autre? Sénèque qui a vécu au temps des apôtres et dont on lit quelques lettres (1)
adressées à l'Apôtre Paul, a dit avec raison : « Celui qui hait les méchants hait tous les hommes. » Et cependant on doit les aimer pour qu'ils ne soient plus méchants,
de même qu'on aime les malades, non pas pour qu'ils demeurent malades, mais pour qu'ils soient guéris.
15. Tous les péchés que nous commettons en cette vie après la rémission qui s'obtient dans le baptême, quoi qu'ils ne soient pas d'une gravité à nous faire écarter
des divins autels, doivent s'expier, non point par une douleur stérile, mais par des sacrifices de miséricorde. Ce que nous vous demandons dans nos intercessions
auprès de vous, sachez donc que nous l'offrons à Dieu pour vous; car vous avez besoin de la miséricorde que vous exercez, et croyez celui qui a dit : « Remettez, et
il vous sera remis, donnez et l'on vous donnera (3). » Quand même nous vivrions de façon à ne pas avoir à dire : « Remettez-nous nos dettes, » plus notre coeur
serait pur, plus la clémence devrait y trouver place; et si nous ne sommes pas émus de la parole où le Seigneur invite « celui « qui est sans péché à jeter la première
pierre, » nous devons suivre au moins l'exemple du Seigneur qui, étant sans péché, dit à la femme qu'on lui avait laissée avec terreur : « Ni moi je ne vous
condamnerai point, allez et ne péchez plus (4). » La femme coupable aurait pu craindre qu'après l'éloignement de ceux que la pensée de leurs péchés avait amenés à
 
1. Matth. VII, 7, 8, 11.
2. A l'époque de saint Augustin , on croyait, comme on le voit ici, à l'authenticité des quatorze lettres de Sénèque à saint Paul que la critique moderne a déclarées
apocryphes ; mais cela ne prouverait point que des rapports n'aient pas existé entre le précepteur de Néron et l'Apôtre des Gentils.
3. Luc, VI, 37, 38. — 4. Jean, VIII, 11.
 
lui pardonner sa faute, elle n'eût été condamnée par celui qui était sans péché. Mais lui, tranquille dans sa conscience et la clémence au coeur, après que la femme eût
répondu que personne ne l'avait condamnée, «Ni moi, dit le Sauveur, je ne vous condamnerai pas. » C'est comme s'il eût dit : La malice a pu vous épargner,
pourquoi craignez-vous l'innocence? Et de peur qu'on ne crût pas qu'il pardonnait mais qu'il approuvait, « Allez, dit-il, et ne péchez plus. » Par là il montrait qu'il
pardonnait à la faiblesse humaine, mais que la faute lui déplaisait. Vous reconnaissez maintenant que les intercessions sont dans le véritable esprit de la religion, que
nous ne faisons pas cause commune avec les criminels, quand nous intercédons souvent pour des scélérats sans être des scélérats, mais que ce sont des pécheurs
intercédant pour des pécheurs, et j'oserai dire, auprès de pécheurs, sans que nulle intention injurieuse se mêle à mes paroles.
16. Sans doute ce n'est pas en vain qu'ont été institués la puissance du roi, le droit du glaive de la justice, l'office du bourreau, les armes du soldat, les règles de
l'autorité, la sévérité . même d'un bon père. Toutes ces choses ont leurs mesures, leurs causes, leurs raisons, leurs avantages; elles impriment une terreur qui contient
les méchants et assure le repos des bons. On ne doit pas appeler bons ceux que la crainte seule des supplices empêcherait de mal faire, car nul n'est bon par la peur
du châtiment, mais par l'amour de la justice; toutefois il n'est pas inutile que la terreur des lois retienne l'audace humaine, afin que l'innocence demeure en sûreté au
milieu des pervers et que dans les méchants eux-mêmes la contrainte imposée par la peur des supplices détermine la volonté à recourir à Dieu et à devenir meilleure.
Mais les intercessions des évêques ne sont pas contraires à cet ordre établi dans le monde ; bien plus il n'y aurait aucune raison d'intercéder si ces choses n'existaient
pas. Les bienfaits de l'intercession et du pardon ont d'autant, plus de prix que le châtiment était plus mérité. Autant que je puis en juger, les sévérités racontées dans
l'Ancien Testament n'avaient d'autre but que de montrer la justice des peines établies contre les méchants; et l'indulgence de la nouvelle alliance nous invite à leur
pardonner, afin que la clémence devienne, ou un moyen de salut même pour nous qui (388) avons péché, ou une recommandation de mansuétude, afin qu'au moyen
de ceux qui pardonnent, la vérité n'inspire pas seulement de la crainte, mais encore de l'amour.
17. Mais il importe beaucoup de considérer dans quel esprit chacun pardonne. De même qu'on punit quelquefois avec miséricorde, on peut pardonner avec cruauté.
Pour me faire mieux comprendre par un exemple, qui ne regarderait comme un homme cruel celui qui pardonnerait à un enfant voulant obstinément jouer avec des
serpents ? Qui ne rendrait hommage à la miséricorde de celui qui, dans ce cas, aurait recours même aux verges pour se faire écouter ? Et toutefois la correction ne
devrait pas aller jusqu'à faire mourir l'enfant, pour qu'elle pût lui être profitable. Et lors même qu'un homme est tué par un autre homme, il y a une grande différence
entre la mort donnée dans le but de nuire ou d'arracher injustement quelque chose, comme le fait un ennemi ou un voleur ; et la mort donnée pour punir ou pour
exécuter les arrêts de la justice, comme le fait le juge, comme le fait le bourreau; et la mort donnée pour se sauver ou pour se défendre, comme le fait un voyageur à
l'égard d'un brigand qui l'attaque et un soldat envers l'ennemi. Et parfois celui qui a été cause de la mort est plutôt en faute que celui qui tue, comme si quelqu'un
trompe sa caution et que celui-ci subisse la peine légitime à sa place. Cependant on n'est pas coupable toutes les fois qu'on est cause de la mort d'autrui; c'est ce qui
arriverait si un homme, mal reçu par une femme dans une sollicitation criminelle, se tuait de désespoir; si un fils, craignant les verges dont son père se serait
affectueusement armé, se jetait dans un précipice, ou si quelqu'un se donnait la mort parce que tel homme aurait été mis en liberté ou dans la crainte qu'il ne fût mis
en liberté. En vue d'éviter à autrui ces causes de mort, faudrait-il consentir au crime, empêcher les châtiments qui se proposent, non le mal, moins la correction du
coupable, empêcher même les punitions paternelles, et arrêter les oeuvres de miséricorde ? Quand ces choses arrivent, il faut les déplorer comme on déplore
d'autres malheurs humains, mais nous n'avons rien à changer à nos volontés honnêtes dans le but de les prévenir.
18. Nos intercessions en faveur d'un criminel ont quelquefois aussi des suites que nous  ne voudrions pas. Il peut arriver qu'entraîné par la passion et insensible à
l'indulgence, celui que nous avons sauvé redouble d'audace cruelle en raison de son impunité et que plusieurs périssent de la main de celui que nous avons arraché à
la mort; il peut arriver encore que l'exemple d'un coupable gracié et revenu à une vie meilleure éveille des espérances d'impunité et en fasse périr d'autres qui se
laisseront aller à de semblables ou à de plus mauvaises actions. Je ne crois pas que nos intercessions soient responsables de ces maux; on doit nous attribuer plutôt
le bien que nous avons en vue et que nous cherchons, je veux dire la mansuétude qui fasse aimer la parole de la vérité, et le désir que ceux qui sont sauvés d'une
mort temporelle vivent de façon à ne pas tomber dans l'éternelle mort, pour laquelle il n'y a plus de libérateur.
19. Votre sévérité est donc utile : elle aide au repos public et au nôtre; notre intercession est utile aussi : elle tempère votre sévérité. Que les requêtes des bons ne
vous déplaisent pas; car les bons ne sont pas fâchés que les méchants vous craignent. Ce n'est pas seule. ment de là pensée du jugement futur que l'apôtre Paul
effraye les hommes pervers; il les effraye aussi de la hache que vous faites porter devant vous et la considère comme appartenant au gouvernement de la divine
providence « Que toute personne, dit-il, soit soumise aux puissances supérieures, car il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu; toutes celles qui sont établies
l'ont été par lui. C'est pourquoi celui qui résiste à la puissance résiste à l'ordre de Dieu, et ceux qui y résistent attirent sur eux-mêmes la condamnation : les princes ne
sont point à craindre lors« qu'on ne fait que de bonnes actions, mais « lorsqu'on en fait de mauvaises. Veux-tu donc ne pas craindre la puissance ? Fais le bien, et tu
obtiendras d'elle des louanges elle est envers toi le ministre de Dieu pour le bien. Mais si tu fais le mal, crains, car ce n'est pas en vain qu'elle porte le glaive; elle est le
ministre de Dieu, chargée de sa vengeance contre celui qui agit mal. Il est donc nécessaire de vous y soumettre, non-seulement par crainte de sa colère, mais encore
par conscience. C'est pour cela aussi que vous  payez aux princes des tributs, car ils sont les ministres de Dieu, persévérant dans l'accomplissement de ces devoirs.
Rendez à tous (389) ce qui leur est dû: à l'un le tribut, à l'autre l'impôt, à celui-ci la crainte, à celui-là l'honneur. Ne devez rien à personne, si ce n'est l'amour qui doit
vous un les uns aux autres (1). » Ces paroles de l'Apôtre montrent combien votre sévérité est utile. C'est pourquoi, de même que ceux qui ont la crainte de l'autorité
lui doivent aussi de l'amour, de même l'autorité doit avoir de l'amour pour ceux que contient la terreur de ses menaces. Que rien ne se fasse par le désir de nuire,
mais qu'un sentiment de charité préside à tout; jamais rien de cruel, jamais rien d'inhumain. On craindra le juge, mais le devoir de l'intercession ne sera pas méprisé,
parce que, dans le châtiment comme dans le pardon, il n'y a de bon que la pensée de rendre meilleure la vie des hommes. Si telles sont la perversité et l'impiété des
coupables que ni la punition ni la grâce ne leur servent de rien, les bons n'en ont pas moins rempli leur devoir d'amour par leur sévérité et leur mansuétude ; car ils ont
eu l'intention de remplir ce devoir et l'ont fait avec une conscience que Dieu voit.
20. Vous ajoutez dans votre lettre : « Mais maintenant telles sont nos moeurs que les hommes désirent à la fois la remise de la peine du crime et la possession de la
chose pour laquelle le crime a été commis. » Vous parlez ici de la pire espèce d'hommes, celle pour laquelle la pénitence n'est qu'un remède inutile. Si on ne restitue
pas, lorsqu'on le peut, le bien d'autrui, on ne fait qu'un semblant de pénitence; si elle est sincère, il n'y a pas de rémission sans restitution; mais, ainsi que je l'ai dit, il
faut que la restitution soit possible. Car bien souvent celui qui dérobe perd, soit qu'il tombe entre les mains d'autres méchants, soit qu'il mène lui-même mauvaise vie;
et il ne lui reste plus rien pour restituer. Nous ne pouvons dire à cet homme : rendez ce que vous avez pris, que quand nous croyons qu'il l'a et qu'il refuse. Il n'y a
pas injustice à presser par la rigueur celui qui ne rend pas et qu'on croit en mesure de restituer, parce que, n'eût-il pas de quoi rembourser l'argent dérobé, il expie
ainsi par des souffrances corporelles le tort d'avoir volé. Mais il n'est pas sans humanité d'intercéder même en de tels cas, comme on le fait pour des criminels;
l'intercession n'aurait point ici pour but d'empêcher qu'on ne restituât à autrui, mais d'empêcher
 
1. Rom. XIII, 1-8.
 
qu'un homme ne sévît contre un autre homme je parle surtout de celui qui, ayant remis la faute, cherche l'argent et qui, renonçant à se venger, craint seulement qu'on
ne le trompe. Si alors nous pouvons persuader que ceux pour lesquels nous intervenons n'ont pas ce qui leur est demandé, les tourments cessent aussitôt. Mais
parfois des gens miséricordieux veulent épargner à un homme des supplices certains quand la possibilité de restituer leur paraît incertaine. C'est à vous-mêmes à
nous pousser et à nous convier à ces actes de compassion; car mieux vaut perdre son argent, si le voleur l'a encore, que de le torturer ou même de le tuer s'il ne l'a
plus. Cependant il convient alors d'intercéder bien plus auprès des réclamants qu'auprès des juges; de peur que ceux-ci, ayant la puissance de faire rendre et n'y
forçant pas, n'aient l'air de dérober; et du reste, dans l'emploi de la force pour obtenir les restitutions, ils doivent rester toujours humains.
21. Mais je dis en toute assurance que celui qui intervient auprès d'un homme pour qu'il ne restitue pas ce qu'il a volé, et qui, si le coupable se réfugie auprès de lui,
ne le pousse pas le mieux qu'il peut à la restitution, devient le complice de sa fraude et de son crime. Avec de tels hommes il y aurait plus de miséricorde à refuser
qu'à prêter secours ; ce n'est pas secourir que d'aider au mal, mais plutôt c'est perdre et accabler. S'ensuit-il que nous puissions ou que nous devions jamais punir ou
livrer .pour punir? Nous agissons dans la mesure du pouvoir épiscopal, en menaçant quelquefois du jugement des hommes, mais surtout et toujours du jugement de
Dieu. Lorsque nous sommes en présence de coupables que nous savons avoir dérobé et avoir de quoi rendre, nous accusons, nous reprenons , nous détestons,
tantôt en particulier, tantôt en public, selon l'utilité qui peut en résulter pour les personnes, et nous prenons garde de pousser à dé plus grandes folies qui
deviendraient pour d'autres un malheur. Parfois même, si de plus importantes considérations ne nous retiennent, nous privons les coupables de la sainte communion
de l'autel.
22. Il arrive souvent qu'ils nous trompent, soit en niant qu'ils aient dérobé, soit en affirmant qu'ils n'ont pas de quoi rendre; souvent vous êtes trompés vous-mêmes,
en croyant que nous ne faisons rien pour qu'ils restituent ou (390) en croyant qu'ils ont de quoi restituer; tous tant que nous sommes, ou presque tous, nous aimons à
croire ou à faire croire que nos soupçons sont des connaissances, lorsque nous pensons reconnaître une apparente vérité, ' oubliant que des choses croyables
peuvent être fausses, et que quelques-unes d'incroyables peuvent être vraies. C'est pourquoi, parlant de certains coupables « qui désirent à la fois la remise de la
peine du crime et la possession de la chose pour laquelle le crime a été commis, » vous avez ajouté : « Pour ceux-là aussi votre sacerdoce croit devoir intervenir. » Il
peut se faire en effet que vous sachiez ce que je ne sais pas, et que je croie devoir intervenir, pour quelqu'un qui peut me tromper, sans pouvoir vous tromper
vous-même, en me faisant croire qu'il n'a pas ce que vous savez qu'il a. Nous ne penserons pas de même sur le coupable, mais ni l'un ni l'autre nous n'aimerons que
la restitution ne se fasse pas. Hommes, nous différons d'opinion sur un homme , mais nous n'avons qu'un même sentiment sur la justice. De la même manière, il peut
se faire que je sache que quelqu'un n'a pas, et que vous n'en soyez pas sûr vous-même et que vous le soupçonniez seulement; à cause de cela je vous paraîtrais
intervenir « pour celui qui désirerait à la fois la remise de la peine de son crime et la possession de la chose pour laquelle le crime a été commis. » En résumé donc je
n'oserais jamais dire, penser, décider qu'il fallût intervenir pour demander que quelqu'un restât maître, par l'impunité, de ce qu'il aurait dérobé par un crime; je ne
l'oserais jamais auprès de vous, ni auprès d'hommes tels que vous, s'il en est qui aient le bonheur de vous ressembler, ni auprès de ceux qui convoitent ardemment
les biens d'autrui, bien inutiles à leur bonheur, toujours même dangereux et funestes; je ne l'oserais jamais dans mon coeur où j'ai Dieu pour témoin. Ce que je puis
demander, c'est qu'on pardonne l'injure, mais que le coupable restitue ce qu'il a ravi, si toutefois il a ce qu'il a volé ou de quoi rendre autrement.
23. Tout ce qui est pris à quelqu'un malgré lui ne l'est pas injustement. Beaucoup de gens ne veulent payer ni les honoraires du médecin, ni le salaire de l'ouvrier;
pourtant le médecin et l'ouvrier reçoivent en toute justice ce qu'on leur donne par force, et c'est à ne pas leur donner qu'il y aurait injustice. Mais de ce que l'avocat
vend sa défense et le jurisconsulte son conseil, le juge ne doit pas vendre un équitable jugement ni le témoin une déposition véritable; car le juge et le témoin ont à
considérer l'intérêt des deux parties, et les autres l'intérêt d'une seule. On ne doit pas vendre les jugements justes ni les témoignages vrais; mais quand le juge vend
l'injustice et le témoin la fausseté, c'est un bien plus grand crime, car ceux qui en paient le prix, quoique de leur pleine volonté, le font avec scélératesse. Toutefois
celui qui achète un jugement faste a coutume de se regarder comme volé et de réclamer, parce que la justice qu'il obtient n'aurait pas dû être vénale; et celui qui a
payé pour un jugement inique redemanderait volontiers son argent , si son marché n'était pas nu sujet de crainte ou de honte.
24. Il est des personnes de bas lieu qui reçoivent des deux parties, comme les employés dans les offices subalternes et ceux qui les commandent; on leur redemande
ce qu'ils ont extorqué par une coupable cupidité; on leur laisse ce qu'on leur a donné par une coutume qu'on tolère; nous blâmerions plus ceux qui réclameraient dans
ce dernier casque ceux qui se seraient fait payer selon l'usage; parce que c'est en vue de ces profits que ces gens-là entrent ou restent dans ces emplois inférieurs
dont les affaires humaines ont besoin. Et lorsque ces gens viennent à mener un autre genre de vie ou à s'élever à un haut degré de sainteté, ils donnent aux pauvres
comme leur propre bien ce qu'ils ont acquis de cette façon, et ne le restituent pas à ceux de qui ils l'ont reçu comme on ferait du bien d'autrui. Quant à celui qui a pris
par vol, rapine, calomnie, oppression, violence, celui-là, nous voulons qu'il restitue et non pas qu'il donne. C'est l'exemple évangélique que donne le publicain Zachée
ayant tout à coup changé sa vie en une sainte vie après avoir reçu le Seigneur dans sa mai. son, lui dit : « de donne aux pauvres la moitié de mes biens, et si j'ai
dérobé quelque chose à quelqu'un, je lui rends le quadruple (1). »
25. Cependant si on regarde de plus près à ce que commande la justice, on aura bien plus raison de dire à l'avocat : rendez ce que vous avez reçu pour vous être
élevé contre la vérité, pour être venu en aide à l'iniquité, pour avoir trompé le juge, opprimé une cause juste et triomphé par la fausseté (et que
 
1. Luc, XIX, 8.
 
391
 
d'hommes éloquents, qui passent pour très-honnêtes, foulent ainsi les droits de la vérité, non-seulement sans tomber sous les coups de la loi, mais même en se faisant
honneur de ces iniques victoires !). On aura, dis-je, bien plus raison de tenir à l’avocat ce langage que de dire à n'importe quel agent du pouvoir judiciaire : rendez ce
que vous avez reçu pour avoir arrêté, par ordre du juge, un homme qu'on avait besoin d'entendre quelle que fût sa cause, pour l'avoir garotté de peur qu'il ne
résistât, pour l'avoir enfermé de peur qu'il ne s'échappât, pour l'avoir fait comparaître durant le procès ou l'avoir renvoyé après le jugement. Mais chacun sait
pourquoi on ne dit pas de pareilles choses à l'avocat; un homme ne veut pas redemander à son défenseur ce qu'il lui a donné pour lui faire avoir injustement gain de
cause; de même qu'il ne voudrait pas rendre ce qu'il aurait reçu de la partie adverse après sa victoire de mauvais aloi. Trouverait-on aisément un avocat ou quelqu'un
assez homme de bien pour dire de la part de l'avocat à son client : Reprenez ce que vous m'avez donné après que j'ai eu parlé pour vous au mépris de la justice, et
restituez à votre adversaire ce que vous lui avez injustement enlevé sous le coup des efforts de ma parole? C'est néanmoins ce que doit faire celui que le repentir
ramène à une vie plus droite. Si donc l'homme qui a plaidé injustement refuse , après avoir été averti, la réparation qu'il doit, l'avocat ne peut consentir à garder le
prix de cette iniquité. On restitue ce qu'on a secrètement volé, et l'on ne restituerait pas ce qu'on aurait acquis, en trompant les lois et le juge, devant les tribunaux
même où les crimes sont punis ! Que dirai-je de l'usure pour laquelle et les lois et les juges ordonnent restitution? Y a-t-il plus de cruauté à soustraire ou à prendre
de force quelque chose à un riche que de ruiner le pauvre par l'usure? Voilà différents genres d'injustices dont je voudrais la réparation; mais à quel juge aurait-on
recours pour cela ?
26. Si nous comprenons sagement l'endroit du livre des Proverbes où on lit que « le monde avec toutes ses richesses appartient à l'homme fidèle et que pas une
obole n'est due à l'infidèle (1), » ne prouverons-nous pas que tous ceux qui mènent joyeuse vie avec des biens légitimement acquis et qui ne savent pas en faire
usage, possèdent le bien d'autrui? Car ce
 
1. Livre des Proverbes, XVII, version des Septante.
 
qu'on a le droit de posséder n'appartient pas certainement à autrui; or on possède par le droit ce qu'on possède avec justice, et avec justice ce qu'on possède bien.
Donc tout ce qu'on possède mal est à autrui, et celui-là possède mal qui use mal. Vous voyez ainsi que de gens devraient rendre le bien d'autrui, puisqu'il en est peu
à qui on puisse faire restitution; mais n'importe ou ceux-ci se rencontrent, ils méprisent d'autant plus ces richesses qu'ils pourraient les posséder avec plus de justice.
Car personne ne possède mal la justice, et celui qui ne l'aime pas ne l'a pas. Quant à l'argent, les méchants ont une mauvaise manière de le, posséder; les bons le
possèdent d'autant mieux qu'ils l'aiment moins. Mais on tolère l'iniquité de mauvais possesseurs des biens humains, et parmi eux on a établi des droits qu'on appelle
civils; ils ne font pas à cause de cela un meilleur usage de ce qu'ils ont, mais ce mauvais usage devient moins dédommageable pour autrui. Les choses vont ainsi
jusqu'à ce que les fidèles et les pieux auxquels tout appartient de droit, et dont les uns se sont sanctifiés dans les rangs des mauvais riches, et les autres, en vivant
quelque temps au milieu d'eux, ont été éprouvés mais non souillés par leurs injustices, arrivent à cette cité où les attend l'héritage de l'éternité : c'est là qu'il n'y a de
place que pour le juste, de rang élevé que pour le sage; c'est là qu'on ne possédera que ce qui est véritablement à soi. Cependant, même ici, nous n'intercédons pas
pour que les biens d'autrui ne soient point restitués d'après les moeurs et les lois de la terre; lorsque nous demandons que vous vous adoucissiez envers les méchants,
ce n'est pas pour qu'on les aime et pour qu'ils demeurent ce qu'ils sont, c'est parce que tous ceux qui sont bons le deviennent en cessant d'être méchants et qu'on
apaise Dieu par un sacrifice de miséricorde : si Dieu n'était pas indulgent à ceux qui sont mauvais, il n'y aurait personne de bon.
        Voilà une trop longue lettre qui vous fait perdre votre temps, quand peu de mots auraient suffi à un homme aussi pénétrant et aussi instruit que vous. Il y a.
longtemps que j'aurais fini si j'avais cru que vous seul dussiez lire ma réponse. Vivez heureux dans le Christ, mon très-cher fils.
LETTRES DE SAINT AUGUS LETTRE CLIV. (Année 414.)
 
Le vicaire d'Afrique exprime à saint Augustin ses sentiments de respectueuse admiration ; il avait reçu et tu les trois premiers livres de la Cité de Dieu.
 
MACÉDONIUS A SON VÉNÉRABLE SEIGNEUR ET CHER PÈRE AUGUSTIN, ÉVÊQUE.
 
1. Je suis merveilleusement frappé de votre sagesse , soit que je lise vos ouvrages, soit que je lise ce que vous avez bien voulu m'envoyer sur les intercessions en
faveur des criminels. Je trouve dans vos ouvrages tant de pénétration, de science, de sainteté qu'il n'y a rien au delà; et tant de réserve dans votre lettre que si je ne
faisais pas ce que vous demandez , je croirais presque que le seul coupable de l'affaire c'est moi, ô vénérable seigneur et cher Père. Car vous n'insistez point comme
la plupart des gens de ce lieu , et vous n'arrachez pas de force ce que vous désirez; mais lorsque vous croyez devoir vous adresser à un juge accablé de tant de
soins, vous exhortez avec une réserve qui vient en aide à vos paroles, et qui, auprès des gens de bien, est la plus puissante manière de vaincre les difficultés. C'est
pourquoi je me suis hâté d'avoir égard à votre demande : je l'avais déjà fait espérer.
2. J'ai lu vos livres (1), car ce ne sont pas de ces oeuvres languissantes et froides qui souffrent qu'on les quitte ; ils se sont emparés de moi, m'ont enlevé à tout autre
soin et m'ont si bien attaché à eux (puisse Dieu m'être ainsi favorable!), que je ne sais ce que je dois le plus y admirer, ou la perfection du sacerdoce, ou les dogmes
de la philosophie, ou la pleine connaissance de l'histoire, ou l'agrément de l'éloquence; votre langage séduit si fortement les ignorants eux-mêmes qu'ils n'interrompent
pas la lecture de vos livres avant de l'avoir achevée, et qu'après avoir fini ils recommencent encore. Vous avez prouvé à nos adversaires, impudemment opiniâtres,
que dans ce qu'ils appellent les siècles heureux, il est arrivé de plus grands maux dont la cause est cachée dans l'obscurité des secrets de la nature, et que les fausses
félicités de ces temps ont conduit, non point à la béatitude, mais aux abîmes ; vous avez montré que notre religion et les mystères du Dieu véritable, sans compter la
vie éternelle promise aux hommes vertueux , adoucissent les inévitables amertumes de la vie présente. Vous vous êtes servi du puissant exemple d'un malheur récent
(2); toutefois, malgré les fortes preuves que vous en tirez au profit de notre cause , j’aurais voulu, si t'eût été possible , qu'il ne vous eût pas servi (3). Mais cette
calamité ayant donné lieu à tant de plaintes folles de la part de ceux qu'il fallait convaincre, il était devenu
 
1. Les trois premiers livres de la Cité de Dieu.
2. La chute de Rome.
3. On voit ici combien les âmes chrétiennes les meilleures avaient été émues et troublées de la prise de Rome par les Barbares.
 
nécessaire de tirer de cette catastrophe même des preuves de la vérité.
3. Voilà ce que j'ai pu vous répondre sous le, poids de tant d'occupations; elles sont vaines si on considère à quoi aboutissent les choses humaines, mais elles ont
pourtant leur nécessité dans les jours mortels qui nous sont faits ici-bas. Sil m'est accordé du loisir et de la vie, je vous écrirai aussi d'Italie pour vous marquer tout ce
que m'inspire un ouvrage d'une si grande science, Sans qui je puisse cependant payer jamais toute ma dette. Que le Dieu tout-puissant garde votre sainteté en santé
et en joie durant une très-longue vie, ô désirable seigneur et cher Père.
LETTRE CLV. (Année 414.)
 
Toutes les beautés de la philosophie chrétienne se trouvent dans cette lettre où saint Augustin entretient Macédonius des conditions de la vie heureuse et des devoirs
de ceux qui sont à la tête des peuples. Cette lettre est pleine de choses admirables; elle établit les fondements de la politique chrétienne.
 
AUGUSTIN, ÉVÊQUE, SERVITEUR DU CHRIST ET DE SA FAMILLE , A SON CHER FILS MACÉDONIUS , SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. Quoique je ne reconnaisse pas en moi la sagesse que vous m'attribuez, j'ai pourtant de nombreuses actions de grâces à rendre à l'affection si vive et si sincère que
vous rue témoignez. J'ai du plaisir à penser que les fruits de mes études plaisent à un homme tel que vous; j'en éprouve bien davantage à voir votre coeur s'attacher à
l'amour de l'éternité, de la vérité et de la charité même, à l'amour de ce céleste et divin empire dont le Christ est le souverain, et où seulement on vivra toujours
heureux, si on a bien et pieusement vécu en ce monde; je vois que vous vous en approchez, et je vous aime à cause de votre ardent désir d'y parvenir. De là découle
aussi la véritable amitié, amour tout gratuit qui ne tire pas son prix des avantages temporels. Car personne ne peut être véritablement l'ami d'un homme s'il ne l'a été
premièrement de la vérité, et si ce dernier amour n est gratuit, il ne peut exister d'aucune manière.
2. Les philosophes aussi ont beaucoup parlé là-dessus; mais on ne trouve pas en eux la vraie piété, c'est-à-dire le vrai culte du vrai Dieu d'où il faut tirer tous les
devoirs de bien vivre; je pense que leur erreur ne vient pas d'autre chose sinon qu'ils ont voulu se fabriquer en quelque sorte de leur propre fond une vie heureuse et
qu'ils ont cru devoir la faire plutôt que de la demander, tandis que Dieu seul la donne. Nul ne peut faire l'homme heureux, si ce n'est Celui qui a fait l'homme. Celui
qui accorde de si grands biens aux bons et aux méchants pour qu'ils existent, pour qu'ils soient des hommes, pour qu'ils aient à leur service leurs sens, leurs forces et
les richesses de la terre, se donnera lui-même aux bons pour qu'ils soient heureux, et leur bonté même est déjà un présent divin. Mais les hommes qui, dans cette
misérable vie, dans les membres mourants, sous le poids d'une chair corruptible , ont voulu être les auteurs et comme les créateurs de leur vie heureuse, n'ont pas pu
comprendre comment Dieu résistait à leur orgueil; ils aspiraient à la vie heureuse par leurs propres vertus et croyaient déjà la tenir, au lieu de la demander à celui qui
est la source même des vertus et de l'espérer de sa miséricorde. C'est pourquoi ils sont tombés dans une très-absurde erreur, d'un côté, soutenant que le sage était
heureux jusque dans le taureau de Phalaris, et forcés, de l'autre, d'avouer que parfois il fallait fuir une vie heureuse. Car ils cèdent aux maux du corps trop accumulés,
et, au milieu de l'excès de leurs souffrances, ils sont d'avis de quitter cette vie. Je ne veux pas dire ici quel crime ce serait qu'un homme innocent se tuât; il ne le doit
pas du tout, lors même qu'il serait coupable; nous avons exposé cela en détail dans le premier des trois livres que vous avez lus avec tant de bienveillance et
d'attention. Que l'on voie, sans l'emportement de l'orgueil, mais avec le calme de la modération, si on peut appeler heureuse une vie que le sage ne garde pas pour en
jouir et qu'il est amené à s'arracher de ses propres mains.
3. Il y a, comme vous savez, dans Cicéron, à la fin du cinquième livre des Tusculanes, un endroit qui est à considérer ici. En parlant de la cécité du corps, et en
affirmant que le sage, même devenu aveugle, peut être heureux, Cicéron énumère beaucoup de choses que ce sage aurait du bonheur à entendre; de même s'il
devenait sourd, il y aurait pour ses yeux des spectacles qui le raviraient et lui donneraient de la félicité. Mais Cicéron n'a pas osé dire que le sage serait encore
heureux s'il devenait aveugle et sourd; seulement si les plus cruelles douleurs du corps s'ajoutent à la privation de l'ouïe et de la vue, et que le (393) malade n'en
reçoive pas la mort, Cicéron lui laisse la ressource de se la donner lui-même pour accomplir sa délivrance, par cet acte de vertu, et arriver au port de l'insensibilité.
Le sage est donc vaincu par les souffrances extrêmes, et, sous l'étreinte de maux cruels, il commet sur lui-même un homicide. Mais celui qui ne s'épargne pas
lui-même pour échapper à de tels maux,, qui épargnera-t-il? Certainement le sage est toujours heureux, certainement nulle calamité ne peut lui ravir la vie heureuse
placée en sa propre puissance. Et voilà que dans la cécité et la surdité et les plus cruels tourments du corps, ou bien ce sage perd la vie heureuse, ou bien, s'il la
conserve encore dans ces afflictions, il y aura parfois, d'après les raisonnements de ces savants hommes, une vie heureuse, que le sage ne peut pas supporter; ou, ce
qui est plus absurde, qu'il ne doit pas supporter, qu'il doit fuir, briser, rejeter, et dont il doit s'affranchir par le fer ou le poison ou tout autre genre de mort volontaire :
c'est ainsi que, selon les épicuriens et quelques autres extravagants, il arrivera au port de l'insensibilité de façon à ne plus être du tout, ou bien trouvera un bonheur
qui consistera à être délivré, comme d'une peste, de cette vie heureuse qu'il prétendait mener en ce monde. O trop superbe forfanterie ! Si, malgré les souffrances du
corps, la vie du sage est encore heureuse, pourquoi n'y demeure-t-il pas pour en jouir? Si, au contraire, elle est misérable, n'est-ce pas, je vous le demande, l'orgueil
qui l'empêche de l'avouer, de prier Dieu et d'adresser ses supplications à la justice et à la miséricorde de Celui qui a la puissance, soit de détourner ou d'adoucir les
maux de cette vie ou de nous armer de force pour les supporter ou de nous en délivrer tout à fait, et de nous donner ensuite la vie véritablement heureuse, séparée
de tout mal et inséparable du souverain bien?
4. C'est la récompense des âmes pieuses; dans l'espoir de l'obtenir nous supportons sans l'aimer cette vie temporelle et mortelle; nous supportons courageusement
ses maux par l'inspiration et le don divins, quand, la joie dans le coeur, nous attendons fidèlement l'accomplissement de la promesse que Dieu nous a faite des biens
éternels. L'apôtre Paul nous y exhorte lorsqu'il nous parle de ceux qui « se réjouissent dans l'espérance et qui sont (394) patients dans la tribulation (1) ; n il nous
montre pourquoi on est patient dans la tribulation en nous disant d'abord qu'on se réjouit dans l'espérance. J'exhorte à cette espérance par Jésus-Christ
Notre-Seigneur. Dieu lui-même notre maître a enseigné cela lorsqu'il a voilé sa majesté sous les apparences d'une chair infirme; non-seulement il l'a enseigné par
l'oracle de sa parole, mais encore il l'a confirmé par l'exemple de sa passion et de sa résurrection. Il a montré par l'une ce que nous devons supporter, par l'autre ce
que nous devons espérer. Les philosophes dont . nous avons rappelé plus haut les erreurs auraient mérité sa grâce si, pleins d'orgueil, ils n'avaient inutilement cherché
à se faire, de leur propre fond, cette vie heureuse, dont Dieu seul a promis la possession, après la mort, à ceux qui auront été ses véritables adorateurs. Cicéron a été
mieux inspiré quand il a dit : « Cette vie est une mort et je pourrais, si je voulais, faire voir combien elle est déplorable (2). » Si elle est déplorable, comment peut-on
la trouver heureuse? Et puisqu'on en déplore avec raison la misère, pourquoi ne pas convenir qu'elle est misérable? Je vous en prie donc, homme de bien,
accoutumez-vous à être heureux en espérance, pour que vous le soyez aussi en réalité, lorsque la félicité éternelle sera accordée comme récompense à votre
persévérante piété.
5. Si la longueur de ma lettre vous fatigue, la faute en est sûrement à vous qui m'avez appelé un sage. Voilà pourquoi j'ose vous parler ainsi, non pas pour faire
parade de ma propre sagesse, mais pour montrer en quoi la sagesse doit consister. Elle est dans ce monde le vrai culte du vrai Dieu, afin que Dieu soit son gain
assuré et entier dans la vie future. Ici la constance dans la piété, là-haut l'éternité dans le bonheur. Si j'ai en moi quelque chose de cette sagesse qui seule est la
véritable, je ne l'ai pas tiré de moi-même, je l'ai tiré de Dieu, et j'espère fidèlement qu'il achèvera en moi ce que je me réjouis humblement qu'il ait commencé; je ne
suis ni incrédule pour ce qu'il ne m'a pas donné encore, ni ingrat pour ce qu'il m'a déjà donné. Si je mérite quelque louange, c'est par sa grâce, ce n'est ni par mon
esprit ni par mon mérite; car les génies les plus pénétrants et les plus élevés sont tombés dans des erreurs d'autant plus grandes
 
1. Rom. XII, 12. — 2. In Tusc. quaest.
 
qu'ils ont cru avec plus de confiance dans leurs propres forces et n'ont pas demandé humblement et sincèrement à Dieu de leur montrer la voie. Et que sont les
mérites des hommes, quels qu'ils soient, puisque celui qui est venu sur la terre, non point avec une récompense due, mais avec une grâce gratuite, a trouvé tous les
hommes pécheurs, lui seul étant libre et libérateur du joug du péché?
6. Si donc la vraie vertu nous plaît, disons-lui, comme dans ses saintes Ecritures : « Je  vous aimerai, Seigneur, qui êtes ma vertu (1); » et si véritablement nous
voulons être heureux (ce que nous ne pouvons pas ne pas vouloir), que notre coeur soit fidèle à ces paroles des mêmes Ecritures : « Heureux l'homme dont le nom
du Seigneur est l'espérance, et qui n'a point abaissé ses regards sur les vanités et les folies menteuses (2) !» Or, par quelle vanité, par quelle folie, par quel mensonge
un homme mortel, menant une vie misérable avec un esprit et un corps sujets au changement, chargé de tant de péchés, exposé à tant de tentations, rempli de tant de
corruption, destiné à des peines si méritées, met-il en lui-même sa confiance pour être heureux, lorsque, sans le secours de Dieu, lumière des intelligences, il ne peut
pas même préserver de l'erreur ce qu'il a de plus noble dans sa nature, c'est-à-dire l'esprit et la raison ! Rejetons donc les vanités et les folies menteuses des faux
philosophes; car il n'y aura pas de vertu en nous si Dieu ne vient lui-même à notre aide; pas de bonheur, s'il ne nous fait pas jouir de lui et si, par le don de
l'immortalité et de l'incorruptibilité, il n'absorbe tout ce qu'il y a en nous de changeant et de corruptible, et qui n'est qu'un amas de faiblesses et de misères.
7. Nous savons que vous aimez le bien de l’Etat ; voyez donc comme il est clair, d'après les livres saints, que ce qui fait le bonheur de l'homme fait aussi le bonheur
des Etats. I,e prophète rempli de l'Esprit-Saint, parle ainsi dans sa prière : « Délivrez-moi de la main des enfants étrangers, dont la bouche a proféré des paroles de
vanité, et dont la main droite est une main d'iniquité. Leurs fils sont comme de nouvelles plantes dans leur jeunesse ; leurs filles sont ajustées et ornées comme un
temple; leurs colliers sont si pleins qu'ils regorgent; leurs troupeaux
 
1. Ps. XVII, 2. — 2. Ibid. XXXIX, 5.
 
395
 
s'accroissent de la fécondité de leurs brebis; a leurs vaches sont grasses; leurs murailles ne
sont ni ruinées ni ouvertes, et il n'y a pas de cris dans leurs places publiques. Ils ont proclamé heureux le peuple à qui ces choses appartiennent : heureux le peuple
qui a le Seigneur pour son Dieu (1) ! »
8. Vous le voyez : il n'y a que les enfants étrangers, c'est-à-dire n'appartenant pas à la régénération par laquelle nous sommes faits enfants de Dieu, qui trouvent un
peuple heureux à cause de l'accumulation des biens terrestres; le prophète demande à Dieu de le délivrer de la main de ces étrangers, de peur de se laisser entraîner
par eux dans une aussi fausse idée du bonheur de l'homme et dans des péchés impies. Car dans la vanité de leurs discours, « ils ont proclamé heureux le peuple à qui
appartiennent ces choses » que David a citées plus haut, et dans lesquelles consiste la seule félicité que recherchent les amis de ce monde; et c'est pourquoi « leur
main droite est une main d'iniquité, » parce qu'ils ont mis avant ce qu'il aurait fallu mettre après, comme le côté droit passe avant le côté gauche. Si on possède ces
sortes de biens, on ne doit pas y placer la vie heureuse; les choses de ce monde doivent nous être soumises et ne pas être maîtresses; elles doivent suivre et ne pas
mener. Et comme si nous disions au Prophète quand il priait ainsi et demandait d'être délivré et séparé des enfants étrangers qui ont proclamé heureux le peuple à qui
appartiennent ces choses; vous-même, qu'en pensez-vous? quel est le peuple que vous proclamez heureux? il ne répond pas: Heureux le peuple qui place sa vertu
dans sa force propre ! S'il avait répondu cela, il aurait mis encore une différence entre un tel peuple et celui qui fait consister la vie heureuse dans une visible et
corporelle félicité; mais il ne serait pas allé au delà des vanités et des folies menteuses. « Maudit soit quiconque met son espérance dans l'homme,» disent ailleurs les
saintes lettres (2); personne ne doit donc mettre en soi son espérance, parce qu'il est homme lui-même. C'est pourquoi afin de s'élancer par delà les limites de toutes
les vanités et des folies menteuses, et afin de placer la vie heureuse où elle est véritablement, «Heureux, dit le Psalmiste, heureux le peuple « dont le Seigneur est le
Dieu! »
9. Vous voyez donc où il faut demander ce
 
1. Ps. CXLIII, 11-15. — 2. Jérémie, XVIII, 11-15.
 
que tous désirent, savants et ignorants; il en est beaucoup qui, par erreur ou par orgueil, ne savent ni qui le donne ni comment on le reçoit. Dans ce psaume divin sont
repris en meure temps les uns et les autres, ceux qui se confient dans leur vertu et ceux qui se glorifient dans l'abondance de leurs richesses (1), c'est-à-dire les
philosophes de ce monde et les gens très-éloignés de cette philosophie, aux yeux desquels les trésors de la terre suffisent au bonheur d'un peuple. C'est pourquoi
demandons au Seigneur notre Dieu qui nous a faits, demandons-lui et la vertu pour triompher des maux de cette vie, et après la mort, la jouissance de la vie heureuse
dans son éternité, afin que pour la vertu et pour la récompense de la vertu, « celui qui se glorifie se glorifie « dans le Seigneur, » comme parle l'Apôtre (2). C'est ce
que nous devons vouloir pour nous et pour l'Etat dont nous sommes citoyens, car le bonheur d'un Etat ne part pas d'un autre principe que le bonheur de l'homme,
puisque l'Etat n'est autre chose qu'une multitude d'hommes unis entre eux.
10. Si donc toute cette prudence par laquelle vous veillez aux intérêts humains, toute cette force par laquelle vous tenez tête à l'iniquité, toute cette tempérance par
laquelle vous vous maintenez pur au milieu de la corruption générale, toute cette justice par laquelle vous rendez à chacun ce qui lui appartient, si ces qualités et ces
nobles efforts ont pour but la santé, la sécurité et le repos de ceux à qui vous voulez faire du bien; si votre ambition c'est qu'ils aient des fils comme des plantes bien
soutenues, des filles ornées comme des temples, des celliers qui regorgent, des brebis fécondes, des vaches grasses, que les murs de leurs enclos ne présentent
aucune ruine, et qu'on n'entende point dans leurs rues les cris de la dispute, vos vertus ne seront point des vertus véritables comme le bonheur de ce peuple-là né
sera pas un vrai bonheur. Cette réserve de mon langage que vous avez bien voulu louer dans votre lettre ne doit pas m'empêcher de dire ici la vérité. Si, je le répète,
votre administration avec les qualités qui l'accompagnent et que je viens de rappeler ne se proposait d'autre fin que de préserver les hommes de toute peine selon la
chair, et que vous regardassiez comme une oeuvre étrangère à vos devoirs de connaître à quoi ils rapportent
 
1. Ps. XLVIII, 7. — 2. II Cor. X, 17.
 
396
 
portent ce repos que vous vous efforcez de leur procurer, c'est-à-dire (pour parler clairement) ; si vous ne vous occupiez pas de savoir quel culte ils rendent au Dieu
véritable, où est tout le fruit d'une vie tranquille, ce grand travail ne vous servirait de rien pour la vie véritablement heureuse.
11. J'ai l'air de parler avec assez de hardiesse, et j'oublie en quelque sorte le langage accoutumé de mes intercessions. Mais si la réserve n'est autre chose qu'une
certaine crainte de déplaire, moi, en craignant ici, je ne montre aucune réserve; car je craindrais d'abord et à bon droit de déplaire à Dieu, ensuite à notre amitié, si je
prenais moins de liberté quand il s'agit de vous adresser des exhortations que je crois salutaires. Oui, que je sois réservé lorsque j'intercède auprès de vous pour les
autres; mais lorsque c'est pour vous, il faut que je sois d'autant plus libre que je vous suis plus attaché, car l'amitié se mesure à la fidélité parler de la sorte, c'est
encore agir avec réserve. Si, comme vous l'avez écrit vous-même, « la réserve est auprès des gens de bien la « plus puissante manière de vaincre les difficultés, »
qu'elle me vienne en aide pour vous auprès de vous, afin que je jouisse de vous en celui qui m'a ouvert la porte vers vous et inspiré cette confiance : surtout parce
que les sentiments que je vous suggère sont déjà, je le crois aisément, au fond de votre coeur soutenu et formé de tant de dons divins.
12. Si, comprenant quel est celui de qui vous tenez ces vertus et lui en rendant grâces, vous les rapportez à son culte, même dans l'exercice de vos fonctions; si, par
les saints exemples de votre vie, par votre zèle, vos encouragements ou vos menaces, vous dirigez et vous amenez vers Dieu les hommes soumis à votre puissance; si
vous ne travaillez au maintien de leur sécurité que pour les mettre en état de mériter Celui en qui ils trouveront une heureuse vie, alors vos vertus seront de vraies
vertus; grâce à celui de qui vous les avez reçues, elles croîtront et s'achèveront de façon à vous conduire sans aucun doute à la vie véritablement heureuse qui n'est
autre que la vie éternelle. Là, on n'aura plus à discerner prudemment le bien et le mal, car le mal n'y sera pas; ni à supporter courageusement l'adversité, car il n'y
aura rien là que nous n'aimions, rien qui puisse exercer notre patience; ni à réfréner par la tempérance les mauvais désirs, car notre âme en sera à jamais préservée;
ni à secourir avec justice les indigents, car là nous n'aurons plus ni pauvres ni nécessiteux. Il n'y aura plus là qu'une même vertu, et ce qui fera à la fois la vertu et la
récompense, c'est ce que chante dans les divines Ecritures un homme embrasé de ce saint désir : « Mon bien est de m'unir à Dieu (1). » Là sera la sagesse pleine et
sans fin, la vie véritablement heureuse; car on sera parvenu à l'éternel et souverain bien, dont la possession éternelle est le complément de notre bien. Que cette vertu
s'appelle prudence, parce qu'il est prudent de s'attacher à un bien qu'on ne peut pas perdre; qu'on l'appelle force, parce que nous serons fortement unis à un bien
dont rien ne nous séparera; qu'on l'appelle tempérance, parce que notre union sera chaste, là où jamais il n'y aura corruption; qu'on l'appelle justice, parce que c'est
avec raison qu'on s'attachera au bien auquel on doit demeurer toujours soumis.
13. En cette vie même la vertu n'est autre chose que d'aimer ce qu'on doit aimer; le choisir, c'est de la prudence; ne s'en laisser détourner par aucune peine, c'est de
la force; par aucune séduction, c'est de la tempérance; par aucun orgueil, c'est de la justice. Mais que devons-nous choisir pour notre principal amour si ce n'est ce
que nous trouvons de meilleur que toutes choses? Cet objet de notre amour, c'est Dieu : lui préférer ou lui comparer quelque chose, c'est ne pas savoir nous aimer
nous-mêmes. Car nous faisons d'autant plus notre bien que nous allons davantage vers lui que rien n'égale ; nous y allons non pas en marchant, mais en aimant; et il
nous sera d'autant plus présent que notre amour pour lui sera plus pur, car il ne s'étend ni ne s'enferme dans aucun espace. Ce ne sont donc point nos pas, mais nos
moeurs qui nous mènent à lui qui est présent partout et tout entier partout. Nos moeurs ne se jugent pas d'après ce qui fait l'objet de nos connaissances, mais l'objet
de notre amour : ce sont les bons ou les mauvais amours qui font les bonnes ou les mauvaises moeurs. Ainsi, par notre dépravation, nous restons loin de Dieu qui est
la rectitude éternelle; et nous nous corrigeons en aimant ce qui est droit, afin qu'ainsi redressés, nous puissions nous unir à Lui.
14. Si donc nous savons nous aimer nous-mêmes en aimant Dieu, ne négligeons aucun
 
1. Ps. LXXII, 28.
 
397
 
effort pour porter vers lui ceux que nous aimons comme nous-mêmes. Car le Christ, c'est-à-dire la Vérité, nous enseigne que toute la loi et les prophètes sont
enfermés dans ces deux préceptes : aimer Dieu de toute âme, de tout coeur, de tout esprit, et aimer notre prochain comme nous-mêmes (1). Le prochain ici, ce n'est
pas celui qui est notre proche par les liens du sang, mais par la communauté de la raison qui unit entre eux tous les hommes. Si la raison d'argent fait des associés,
combien plus encore la raison de nature, qui ne nous unit point par une loi de commerce, mais par la loi de naissance ! Aussi le poète comique (car l'éclat de la vérité
n'a pas manqué aux beaux génies), dans une scène où deux vieillards s'entretiennent, fait dire à l'un : « Vos propres affaires vous laissent-elles tant de loisirs que vous
puissiez vous occuper de celles d'autrui qui ne vous regardent pas? » et l'autre vieillard répond : «Je suis homme, et rien d'humain ne m'est étranger (2). » On dit que
le théâtre tout entier, quoique les fous et les ignorants n'y manquassent pas, couvrit d'applaudissements ce trait du poète. Ce qui fait l'union des âmes humaines
touche tellement au sentiment de tous, qu'il ne se rencontra pas dans cette assemblée un seul homme qui ne se sentit le prochain d'un homme quel qu'il fût.
15. L'homme donc doit aimer Dieu et lui-même et le prochain de cet amour que la loi divine lui commande; mais trois préceptes n'ont pas été donnés pour cela; il n'a
pas été dit : dans ces trois, mais « dans ces deux préceptes sont enfermés toute la loi et les prophètes : » c'est d'aimer Dieu de tout coeur, de toute âme, de tout
esprit, et d'aimer son prochain comme soi-même. Par là nous devons entendre que l'amour de nous-mêmes n'est pas différent de l'amour de Dieu. Car s'aimer
autrement c'est plutôt se haïr ; l'homme alors devient injuste; il est privé de la lumière de la justice, lorsque se détournant du meilleur bien pour se tourner vers
lui-même, il tombe à ce qui est inférieur et misérable. Alors s'accomplit en lui ce qui est écrit: « Celui qui aime l'iniquité hait son âme (3). » C'est pourquoi, nul ne
s'aimant lui-même s'il n'aime Dieu, après le précepte
 
1. Matth. XII, 37-40.
2. Térence, Heautontimorumenos (l'homme qui se punit lui-même), acte I, scène I.
3. Ps. X, 6.
 
de l'amour de Dieu il n'était pas besoin d'ordonner encore à l'homme de s'aimer, puisqu'il s'aime en aimant Dieu. Il doit donc aimer le prochain comme lui-même afin
d'amener, lorsqu'il le peut, l'homme au culte de Dieu, soit par des bienfaits qui consolent, soit par des instructions salutaires, soit par d'utiles reproches : il sait que
dans ces deux préceptes sont enfermés toute la loi et les prophètes.
16. Celui qui, par un bon discernement, fait de ce devoir son partage, est prudent; ne s'en laisser détourner par aucun tourment, c'est être fort; par aucun autre
plaisir, c'est être tempérant; par aucun orgueil, c'est être juste. Quand on a obtenu de Dieu ces vertus par la grâce du Médiateur qui est Dieu avec le Père, et homme
avec nous; de Jésus-Christ, qui, après que le péché nous a faits ennemis de Dieu, nous réconcilie avec lui dans l'Esprit de charité; quand on a, dis-je, obtenu de Dieu
ces vertus, on mène en ce monde une bonne vie, et, comme récompense, on reçoit ensuite la vie heureuse qui ne peut pas ne pas être éternelle. Les mêmes vertus
qui sont ici des actes ont là-haut leur effet; ici c'est l'œuvre, là-haut la récompense; ici le devoir; là-haut la fin. C'est pourquoi tous les bons et les saints, même au
milieu des tourments où le secours divin ne leur manque pas, sont appelés heureux par l'espérance de cette fin qui sera leur bonheur : s'ils demeuraient toujours dans
les mêmes supplices et les mêmes douleurs, ii faudrait les appeler malheureux, malgré toutes leurs vertus.
17. La piété, c'est-à-dire le vrai culte du vrai Dieu, sert donc à tout; elle détourne ou adoucit les misères de cette vie, elle conduit à cette vie et à ce salut où nous
n'aurons plus de mal à souffrir, où nous jouirons de l'éternel et souverain bien. Je vous exhorte, comme je m'exhorte moi-même, à vous montrer de plus en plus
parfait dans cette voie de piété et à y persévérer. Si vous n'y marchiez pas, si vous n'étiez pas d'avis de faire servir à la piété les honneurs dont vous êtes revêtus,
vous n'auriez pas dit, dans votre ordonnance destinée à ramener à l'unité et à la paix du Christ les donatistes hérétiques : « C'est pour vous que cela se fait; c'est pour
vous que travaillent et les prêtres d'une foi incorruptible et l'empereur, et nous-mêmes qui sommes ses juges; »vous n'auriez pas dit beaucoup d'autres choses qui se
trouvent dans cette ordonnance et par où (398) vous avez fait voir que votre magistrature de la terre ne vous empêche pas de beaucoup penser à l'empire du ciel. Si
donc j'ai voulu parler longtemps avec vous des vertus véritables et de la vie véritablement heureuse, j'aimerais à espérer que je n'ai pas été trop à charge à un homme
aussi occupé que vous; j'en ai même la confiance, lorsque je songe à ce grand et admirable esprit qui fait que, sans négliger les pénibles devoirs de votre dignité,
vous vous appliquez plus volontiers à ces intérêts plus élevés.
LETTRE CLVI. (Année 414.)
 
Un pieux et docte laïque de Syracuse , nommé Hilaire , le même peut-être dont nous retrouverons une lettre sous là date de 429, adresse à saint Augustin
d'importantes questions.
HILAIRE AU SAINT, TRÈS-VÉNÉRABLE ET EN TOUTES CHOSES RESPECTABLE SEIGNEUR AUGUSTIN ÉVÊQUE.
 
La grâce de votre sainteté, connue de tous, encourage mon indignité à écrire à votre admirable révérence en profitant de l'occasion de ceux de votre pays qui
retournent de Syracuse à Hippone ; je prie la souveraine Trinité que ma lettre vous trouve plein de santé et de vigueur et que vous puissiez y répondre, ô saint,
vénérable et en toutes choses respectable seigneur! Je vous conjure de vous souvenir de moi dans vos pieuses oraisons et d'éclairer mon ignorance au. sujet de ce
que certains chrétiens répètent à Syracuse; ils disent que l'homme peut être sans péché, et, s'il le veut, observer aisément les commandements de Dieu; qu'il ne serait
pas juste que l'enfant mort sans baptême périt, puisqu'il riait sans péché. Ils disent que le riche ne peut pas entrer dans le royaume de Dieu, à moins qu'il n'ait vendu
tout ce qu'il possède, et que môme les bonnes oeuvres qu'il accomplirait à l'aide de ses richesses ne lui serviraient de rien, et qu'on ne doit jurer en aucune manière.
Je désire aussi savoir si l'Eglise « sans ride et sans  tache » dont parle l'Apôtre (1), est celle où nous sommes présentement réunis ou bien celle que nous espérons :
certains chrétiens croient que cette Eglise est celle où maintenant se pressent les peuples et qu'elle peut être sans péché. Je supplie instamment votre sainteté de nous
instruire clairement sur toutes ces choses, afin que nous sachions ce que nous devons penser. Que la miséricorde de notre Dieu conserve votre sainteté saine et
sauve et lui donne de très-longues années, ô saint et à bon droit vénérable Seigneur, et en tout si digne de respect!
 
1. Ephés. V, 27.
LETTRE CLVII. (Année 414.)
 
La réponse à Hilaire est célèbre; saint Jérôme l'appelle ai livre. Orose lut cette lettre dans l'assemblée de Jérusalem ai se trouvait Pélage, à la fin de juin 440 ; elle fut
lue aussi dans la réunion de Diospolis ou Lydda , au mois de décembre de la même année (voir l’Histoire de saint Augustin, chap. XVIII). L'évêque d'Hippone
établit la doctrine de la gràce contre lea naissantes erreurs des Pélagiens qu'il désigne sans les nommer; il établit aussi la vérité de l'enseignement chrétien relativement
aux riches.
 
AUGUSTIN ÉVÊQUE , SERVITEUR DU CHRIST ET DE SON ÉGLISE, A SON BIEN-AIMÉ FILS HILAIRE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. Votre lettre m'apprend non-seulement que vous êtes en bonne santé, mais encore que vous êtes animé d'un zèle religieux en ce qui touche la parole de Dieu, et
d'un soin pieux pour votre salut qui est dans Notre-Seigneur Jésus-Christ : j'en rends grâces à Dieu et vous réponds sans retard.
2. Vous demandez si quelqu'un en ce monde est assez avancé dans la perfection de la justice pour vivre tout à fait sans péché; écoutez ces paroles de l'apôtre Jean,
le disciple que le Seigneur aimait le plus : « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est pas en nous (1). » Si
donc ceux dont vous parlez disent qu'ils sont sans péché, vous voyez qu'ils se trompent eux-mêmes et que la vérité n'est pas en eux. Mais s'ils avouent qu'ils sont
pécheurs, pour mériter la miséricorde de Dieu, qu'ils cessent de tromper les autres et de chercher à leur inspirer un tel orgueil. L'oraison dominicale est nécessaire à
tous; elle a été aussi donnée aux béliers du troupeau, c'est-à-dire aux apôtres eux-mêmes, afin que chacun dise à Dieu : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous
pardonnons à ceux qui nous ont offensés (2). » Celui qui n'a pas besoin de ces paroles dans la prière, celui-là sera déclaré vivre sans péché. Si le Seigneur avait
prévu qu'il pût y avoir des hommes semblables, meilleurs que ses apôtres, il aurait enseigné à ceux-là une autre prière par laquelle ils n'auraient pas demandé le
pardon de leurs péchés, le baptême ayant tout effacé. Si saint Daniel, non pas devant les hommes par une trompeuse humilité, mais devant Dieu même, c'est-à-dire
 
1. Jean, I, 8. — 2. Matth. VI, 12.
 
399
 
dans la prière par laquelle il implorait Dieu, confessait à la fois et les péchés de son peuple et ses propres péchés, comme nous l'atteste sa bouche véridique (1), il ne
me paraît pas qu'on puisse dire aux gens dont vous me parlez autre chose que ce que le Seigneur dit à un orgueilleux parle prophète Ezéchiel : « Etes-vous plus sage
que Daniel (2) ? »
3. Mais celui qui, aidé de la miséricorde et de la grâce de Dieu, se sera abstenu de ces péchés qu'on appelle aussi des crimes, et qui aura eu soin d'effacer par des
oeuvres de miséricorde et de pieuses oraisons les péchés inséparables de cette vie, méritera d'en sortir sans péché, quoique, sa vie durant, il n'ait pas été exempt de
fautes : celles-ci n'ayant pas manqué, les moyens de se purifier n'ont pas manqué aussi. Mais quiconque, entendant dire que par le libre arbitre nul n'est ici sans
péché, en prendrait prétexte pour se livrer à ses passions, pour commettre des actions coupables, et persévérer jusqu'à son dernier jour dans ces infamies et ces
crimes, celui-là, malgré les aumônes qu'il pourrait faire , vivrait misérablement et mourrait plus misérablement encore.
4. On peut jusqu'à un certain point tolérer qu'on dise qu'il y a ou qu'il y a eu sur la terre, sans compter le Saint des saints, quelqu'un d'exempt de tout péché. Mais
prétendre que le libre arbitre suffit à l'homme pour observer les commandements du Seigneur, sans qu'il ait besoin de la grâce de Dieu et du don de l'Esprit-Saint
pour l'accomplissement des bonnes oeuvres, c'est ce qu'il faut charger de tous les anathèmes et détester par toutes sortes d'exécrations. Ceux qui soutiennent cela
sont entièrement éloignés de la grâce de Dieu, parce que, selon les mots de l'Apôtre sur les Juifs, « ignorant la justice de Dieu et voulant établir a la leur propre, ils
n'ont pas été soumis à la justice de Dieu (3). » Car il n'y a que la charité qui soit la plénitude de la loi (4) ; et la charité de Dieu a été répandue dans nos coeurs, non
par nous-mêmes ni avec les forces de notre propre volonté, mais par l'Esprit-Saint qui nous a été donné (5).
5. Le libre arbitre peut quelque chose pour les bonnes oeuvres, si Dieu lui vient en aide ; on obtient ce secours en priant humblement et en agissant. Otez au libre
arbitre l'appui
 
1. Dan. IX, 20. — 2. Ezéch. XXVIII, 3. — 3. Rom. X, 3. — 4. Ibid. XIII, 10. — 5. Ibid. V, 5.
 
divin, quelque connaissance qu'on ait de la loi, on n'aura en aucune manière une justice solide, mais seulement une enflure impie dans le coeur et un mortel orgueil.
C'est ce que nous apprend l'oraison dominicale. C'est en vain que nous demandons à Dieu « de ne pas nous induire en tentation (1), » s'il est en notre pouvoir de ne
point succomber. Car le sens de cette parole est celui-ci : ne nous laissez pas succomber. « Dieu est fidèle, dit l'Apôtre (2), il ne permettra pas que vous soyez tentés
au delà de votre pouvoir, mais il fera tourner « la tentation à votre profit, afin que vous « puissiez persévérer ; » l'Apôtre aurait-il dit que Dieu fait cela, si cela était en
notre seule puissance, sans son secours?
6. La loi elle-même a été donnée pour ce secours à ceux qui en font un bon usage, afin que, par elle, ils sachent ce qu'ils ont reçu de justice pour en rendre grâces à
Dieu, ou ce qui leur manque encore pour le demander avec instance. Mais ceux qui comprennent ce précepte de la loi : « Tu ne convoiteras pas (3), » de façon à
croire qu'il leur suffit de le connaître et qu'ils n'ont pas besoin de demander, pour l'accomplir, le secours de la grâce de Dieu, deviennent semblables aux juifs dont il a
été dit « La loi est survenue pour que le péché abondât (4). » C'est peu pour eux de ne pas accomplir ce commandement: «Vous ne convoiterez pas; » outre cela, ils
s'enorgueillissent; ignorant la justice de Dieu, c'est-à-dire celle que Dieu donne pour guérir l'impiété humaine, et voulant établir leur justice comme l'œuvre de leurs
propres forces, ils n'ont pas été soumis à la justice de Dieu. « Car le Christ est la fin de la loi pour la justification de tout croyant ; » il est venu pour que la grâce
surabondât où avait surabondé le péché (5). Si les juifs ont été les ennemis de cette grâce, ignorant la justice de Dieu et voulant établir leur propre justice, pourquoi
des chrétiens en sont-ils aussi les ennemis, eux qui croient en celui que les juifs ont mis à mort? Est-ce pour que la récompense soit décernée aux juifs qui, après
avoir tué le Christ, ont accusé leur impiété et se sont soumis à sa grâce une fois connue, et pour que la condamnation tombe sur des chrétiens qui veulent croire en
Jésus-Christ de façon à s'efforcer de tuer la grâce ?
7. Car ceux qui croient bien croient en lui, afin
 
1. Matth. VI, 13. — 2. I Cor. X, 13. — 3. Exod. XX, 17; Rom, VII, 6. — 4. Rom. V, 20. — 5. Rom. X, 4; V, 20.
 
400
 
d'avoir faim et soif de la justice et d'être rassasiés par sa grâce. Il est écrit que « tout homme qui invoquera le nom du Seigneur sera sauvé (1) ; » il ne s'agit point ici
de la santé du corps dont jouissent beaucoup de gens qui n'invoquent pas le nom du Seigneur, mais de cette santé dont lui-même a dit : « Il n'est pas besoin de
médecin pour ceux qui se portent bien, mais pour ceux qui sont malades; » et qu'il achève d'expliquer par ces mots qui suivent : « Je ne suis pas venu appeler les
justes, mais les pécheurs (2). » Les justes sont ainsi ceux qui se portent bien , les pécheurs sont les malades. Que le malade ne présume donc pas de ses forces; il n'y
trouvera pas son salut. S'il a cette présomption, qu'il prenne garde que ces forces-là, au lieu d'être des marques de santé, ne soient des marques de frénésie. Les
frénétiques, dans leur folie, se croient pleins de santé; ils ne demandent pas le médecin, mais se jettent sur lui comme sur un importun. C'est ainsi que, dans le délire
de leur orgueil, les mauvais chrétiens dont nous parlons maltraitent en quelque sorte le Christ, soutenant que le bon secours de sa grâce n'est pas nécessaire pour
accomplir les œuvres de justice commandées par la loi. Qu'ils reviennent donc de leur extravagance , et qu'ils apprennent de leur mieux que le libre arbitre leur a été
donné, non pas pour rejeter d'une volonté superbe le secours divin, mais pour invoquer le Seigneur avec une pieuse volonté.
8. Car cette volonté libre le sera d'autant plus qu'elle sera plus saine; elle deviendra d'autant plus saine qu'elle se montrera plus soumise à la divine miséricorde et à la
grâce. Elle prie fidèlement lorsqu'elle dit : « Dirigez  ma route selon votre parole, et que l'iniquité
ne me domine point (3). » Comment sera-t-elle libre la volonté où l'iniquité dominera ? Et pour qu'elle ne soit pas ainsi dominée, voyez qui elle invoque. Elle ne dit
pas : Dirigez ma route selon le libre arbitre, car l'iniquité ne sera pas ma maîtresse; mais elle dit : « Dirigez ma route selon votre parole, et que l'iniquité ne me domine
point. » Elle prie, elle ne promet pas; elle confesse, elle n'assure pas; elle souhaite une pleine liberté, elle ne vante pas sa propre puissance. Le salut en effet n'a pas
été promis à tout homme qui se confie dans ses forces, mais à tout homme qui invoque le. nom du Seigneur. « Comment l'invoqueront-ils,
 
1. Joël, II, 32. — 2. Matth. IX, 12, 13. — 3. Ps. CVIII, 133.
 
 
dit l'Apôtre, s'ils ne croient pas en lui (1)? » La fin de la vraie foi est donc d'invoquer celui en qui l'on croit pour en obtenir la force d'accomplir ses préceptes : la foi
obtient ce que la loi commande.
9. Pour ne pas parler de beaucoup de préceptes et s'en tenir à celui qu'a choisi l'Apôtre comme exemple : « Vous ne convoiterez pas, » la loi semble-t-elle ici
commander autre chose que la répression des mauvais désirs? Partout où l'âme se porte, c'est l'amour qui l'y porte, comme un poids. C'est pourquoi il nous est
ordonné d'enlever au poids de la cupidité pour accroître le poids de la charité jusqu'à l'anéantissement de l'une et à la perfection de l'autre;, car la charité est la
plénitude de la loi. Et cependant voyez ce qui a été écrit touchant la continence elle-même : « Et sachant que nul ne peut être continent si Dieu ne lui en fait la grâce et
qu'il y avait même de la sagesse, à  reconnaître de qui on obtient ce don, je m'adressai au Seigneur et lui fis ma prière (2). » Le sage dit-il : Et sachant que nul ne peut
être continent si ce n'est pas son propre libre arbitre et qu'il y avait de la sagesse à reconnaître que ce bien vient de moi-même? Tel n'a pas été son langage, qui est
celui de certains orgueilleux; mais il a dit, comme il devait, dans la vérité de la sainte Ecriture : « Sachant que nul ne peut être continent si Dieu ne lui en fait la grâce. »
Dieu prescrit donc la continence, et c'est lui qui la donne; il la prescrit par la foi, il la donne par la grâce; il la prescrit par la lettre, il la donne par l'Esprit; car la loi
sans la grâce fait abonder le péché, et la lettre sans l'Esprit tue (3). Il prescrit, pour que, nous efforçant d'accomplir ce qui est ordonné, et fatigués du poids de notre
faiblesse, nous sachions demander le secours de la grâce, et que , si nous avons pu faire quelque chose de bon, nous ne soyons point ingrats envers celui qui nous
assiste. Voilà ce qu'a fait le sage; car la sagesse lui a appris à reconnaître de qui on obtient ce don.
10. La volonté ne cesse pas d'être libre parce qu'elle est secourue; mais au contraire le libre arbitre est secouru parce qu'il subsiste toujours. Celui qui dit à Dieu : «
Soyez mon aide (4) , » confesse qu'il veut faire ce que . Dieu ordonne, mais qu'il implore son assistance afin de pouvoir l'accomplir. C'est ainsi
 
1. Rom. X, 14. — 2. Sagesse, VIII, 21. — 3. II Cor. III, 6. — 4. Ps. XXVI, 9.
 
401
 
que le sage, lorsqu'il est venu à savoir que nul n'est continent si Dieu ne lui en fait la grâce, s'est adressé au Seigneur et l'a prié. Sans aucun doute, c'est par sa volonté
qu'il s'est adressé au Seigneur et qu'il l'a prié - il n'aurait pas demandé s'il n'y avait eu en lui volonté. Mais s'il n'avait pas demandé, que pourrait cette volonté ? Lors
même qu'elle pourrait avant de demander, qu'est-ce que cela lui servirait si elle ne rendait grâces de ce qu'elle peut demander à Celui à qui elle doit demander ce
qu'elle ne peut pas encore? Aussi celui-là même qui est continent ne l'est pas s'il ne le veut; mais s'il n'avait pas reçu ce don de la continence, de quoi lui servirait la
volonté ? « Qu'as-tu que tu n'aies reçu? et si tu l'as reçu, « pourquoi te glorifer comme si tu ne l'avais pas reçu (1) ?»  C'est comme si l'Apôtre disait : Pourquoi te
glorifier comme si tu avais de toi-même ce que tu ne pourrais avoir si tu ne l'avais pas reçu? Cela a été dit pour que celui qui se glorifie, se glorifie non pas en
lui-même, mais dans le Seigneur (2) ; et pour que celui qui n'a pas encore de quoi se glorifier, ne l'espère pas de lui-même, mais qu'il prie le Seigneur. Mieux vaut
avoir moins , pour demander à Dieu, que d'avoir plus, pour se l'attribuer à soi-même, car il vaut mieux monter de bas que de tomber de haut ; et il est écrit que «
Dieu résiste aux superbes et donne la grâce aux humbles (3). » C'est donc pour l'abondance des péchés que la loi nous apprend ce que nous devons vouloir, si la
grâce ne nous aide à pouvoir ce que nous voulons et à accomplir ce que nous pouvons. Elle nous aidera si nous nous défendons de la présomption et de l'orgueil, si
nous nous plaisons à ce qui est humble (4), si nous rendons grâces à Dieu de ce que nous pouvons et si notre volonté l'implore avec ardeur pour ce que nous ne
pouvons pas encore, appuyant notre prière d'abondantes œuvres de miséricorde , donnant pour qu'il nous soit donné, pardonnant pour qu'il nous soit pardonné.
11. Ils soutiennent que l'enfant mort sans baptême ne peut pas périr parce qu'il est né sans péché; l'Apôtre ne dit pas cela, et je pense qu'il vaut mieux croire l'Apôtre
qu'eux. Voici ce que dit ce docteur des nations, en qui le Christ parlait : « Le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par
 
1. I Cor. IV, 7. — 2. II Cor. X, 17. — 3. Jacq. IV, 6. — 4. Rom. XII, 16.
 
le péché, et ainsi la mort a passé dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché; » et peu après : « Car le jugement de condamnation vient d'un seul péché,
mais la grâce de la justification délivre de beaucoup de péchés (1). » Si donc ils trouvent par hasard un enfant dans la naissance duquel n'entre pour rien la
concupiscence du premier homme, qu'ils le déclarent non sujet à cette condamnation et n'ayant pas besoin d'en être délivré par la grâce du Christ. Quel est, en effet,
ce seul péché pour lequel nous sommes condamnés, si ce n'est le péché d'Adam? Et pourquoi est-il dit que « nous sommes délivrés de beaucoup de péchés, » si ce
n'est parce que la grâce du Christ non-seulement efface ce seul péché par lequel se trouvent souillés les enfants qui descendent de ce premier homme, mais encore
beaucoup de péchés que les hommes, en grandissant, ajoutent à celui-là par leur mauvaise vie ? Cependant l'Apôtre dit que ce péché qui s'attache à la descendance
charnelle du premier homme suffit pour la condamnation. C'est pourquoi le baptême des enfants n'est pas superflu ; en les régénérant, il les délivre de la
condamnation qu'ils ont encourue par leur naissance. De même qu'en dehors de la race d'Adam il ne se trouve pas d'homme qui ait été engendré selon la chair, de
même il ne se trouve pas d'homme qui ait été régénéré spirituellement en dehors du Christ. Mais la génération charnelle ne nous soumet à la condamnation que pour
un seul péché; la régénération spirituelle, au contraire, efface non-seulement le seul péché pour lequel on baptise les enfants, mais encore beaucoup d'autres que les
hommes, en vivant mal, ajoutant au péché originel. Aussi, l'Apôtre ajoute :  «Si, à cause du péché d'un seul, la mort a régné par un seul homme, à plus  forte raison
ceux qui reçoivent l'abondance de la grâce et de la justice, régneront dans la vie par un seul, Jésus-Christ. Comme donc c'est par le péché d'un seul que tous les
hommes sont condamnés, ainsi par la justice d'un seul tous les hommes reçoivent la justification de la vie. Et de même que par la désobéissance d'un seul homme
plusieurs sont devenus pécheurs, ainsi plusieurs sont justifiés par l'obéissance d'un seul (2). »
42. Que diront-ils à cela? que leur reste-t-il sinon de prétendre que l'Apôtre s'est trompé?
 
1. Luc, VI, 37, 38. — 2. Rom. V, 12-19.
 
402
 
Celui qui est le vase d'élection, le docteur des nations, la trompette du Christ crie : « Le jugement de condamnation vient d'un seul; » et eux réclament, soutenant que
les petits enfants qu'ils avouent tirer leur origine de ce seul homme dont parle l'Apôtre, ne tombent pas dans la condamnation, quoiqu'ils n'aient pas été baptisés dans
le Christ. « Le jugement de condamnation vient d'un seul; » que veut dire « un seul, » si ce n'est un seul péché? car on lit ensuite : « Mais la grâce de la justification
délivre de. beaucoup de péchés. » Voilà donc d'un côté le jugement de Dieu qui nous condamne pour un seul péché, et de l’autre, la grâce qui nous justifie après
beaucoup de péchés. C'est pourquoi s'ils n'osent résister à l'Apôtre, qu'ils nous expliquent comment le jugement de Dieu nous condamne pour un seul péché, tandis
que les hommes, après beaucoup de péchés, arrivent condamnables devant le jugement de Dieu. Mais s'ils croient que cela a été dit parce que le péché, imité par les
autres pécheurs, a commencé par Adam, en sorte que de ce premier péché, tant de fois répété par eux, ils ont été entraînés dans le jugement et la condamnation,
pourquoi cela n'a-t-il pas été dit aussi de la grâce et de la justification ? Pourquoi l'Apôtre n'a-t-il pas dit de la même manière : et la grâce nous a justifiés pour un seul
péché ? De même qu'il se trouve chez les hommes beaucoup de péchés entre ce seul péché qu'ils ont imité et le jugement par lequel ils seront punis, car d'une seule
et première faute ils sont venus à plusieurs autres qui les ont conduits au jugement et à la condamnation; ainsi ces mêmes péchés se présentent en grand nombre dans
l'intervalle du premier dont ils ont été une imitation et de la grâce par laquelle ils ont été pardonnés, parce que du péché originel les hommes sont tombés en d'autres
fautes pour arriver à la grâce qui justifie. Comme donc dans l'un et l'autre, c’est-à-dire dans le jugement et la grâce, le rapport est le même entre un et plusieurs
péchés, qu'ils nous disent pourquoi, d'après l'Apôtre, le jugement nous condamne pour un seul péché, et pourquoi la grâce nous délivre de plusieurs péchés; ou
plutôt qu'ils consentent à reconnaître que l'Apôtre a ainsi parlé parce qu'il y a ici deux hommes : Adam, d'où part la génération selon la chair, et le Christ, d'où part la
régénération selon l'esprit. Mais Adam n'est qu'un homme, le Christ est Dieu et homme; on conçoit donc que la régénération n'efface pas seulement le péché
contracté par la génération. La génération ne nous fait contractes qu'un seul péché pour nous condamner, cas les autres fautes que l'homme ajoute par se propres
oeuvres, n'appartiennent pas à cette génération, mais à la vie humaine. Mais la ré génération spirituelle ne se borne pas à efface ce péché qui se tire d'Adam, elle
efface aussi tout ce que l'homme par la suite â fait de mal C'est pourquoi « le jugement de condamnation vient d'un seul, tandis que la grâce de la justification délivre
d'un grand nombre de péchés. »
13. « Si à cause du péché d'un seul la more a régné par un seul homme, » et les enfant; sont purifiés de ce péché par le baptême, « à plus forte raison ceux qui
reçoivent l'abondance de la grâce et de la justice régneront dans la vie par le seul Jésus-Christ; » oui, à plus forte raison ils régneront dans la vie, parce que le règne
de la vie sera éternel, au lieu que la mort ne fait que passer en eux et ne régnera pas éternellement. « C'est pourquoi de même que par le  péché d'un seul tous les
hommes tombent dans la condamnation». dont le sacrement du baptême délivre les petits enfants, ainsi par la justice d'un seul tous les hommes parviennent à la
justification de la vie. » Ici et là l'Apôtre a dit : « tous; » ce n'est pas que tous les hommes arrivent à la grâce de la justification du Christ, lorsqu'il y en a tant qui en
sont éloignés et meurent de la mort éternelle; mais c'est que tous ceux qui renaissent à la justification ne renaissent que par le Christ, comme tous ceux qui naissent
dans la condamnation ne naissent que par Adam. Car personne n'est dans cette génération en dehors d'Adam, et personne n'est dans cette régénération en dehors
du Christ. Voilà pourquoi l'Apôtre dit « tous» et « tous; » et ces mêmes qu'il désigne sous le nom de « tous,» il les désigne ensuite sous le nom de plusieurs : « de
même que par la désobéissance d'un seul homme plusieurs sont devenus pécheurs, ainsi par l'obéissance « d'un seul homme plusieurs deviennent justes. » Quels sont
ces « plusieurs, » si ce n'est ceux que l'Apôtre, peu auparavant, avait appelés «tous?»
14. Voyez comment il nous parle de ce seul homme et de ce seul homme, d'Adam et du Christ; de l'un pour la condamnation, de l'autre pour la justification, quoique
celui-ci (403) soit venu comme homme longtemps après Adam. C'est pour nous apprendre que ce qu'il
y a eu d'anciens justes n'a pu être délivré que par cette même foi qui nous délivre nous-mêmes: la foi de l'incarnation du Christ; on la leur prophétisait, cette
incarnation, comme on nous l'annonce aujourd'hui qu'elle, est accomplie. Aussi saint Paul appelle ici le Christ un homme, quoiqu'il soit Dieu en même temps : c'est
pour empêcher de croire qu'on puisse être délivré seulement par Jésus-Christ Dieu, c'est-à-dire par le Verbe qui était au commencement, et non point aussi par la foi
de son incarnation, c'est-à-dire par Jésus-Christ homme. Car cette pensée du même Apôtre doit demeurer dans sa vérité : « La mort est venue par un seul homme,
et par un seul homme viendra la résurrection des morts. Car de même que tous meurent en Adam, ainsi tous seront vivifiés en Jésus-Christ (1). » Il entend ici la
résurrection des justes pour l'éternelle vie, et non pas la résurrection des méchants pour l'éternelle mort; aussi dit-il que les bons seront vivifiés, tandis que les autres
seront condamnés. De là vient aussi que dans les cérémonies de l'ancienne loi, la circoncision des petits enfants est prescrite pour le huitième jour (2); parce que le
Christ, en qui se fait le dépouillement du péché de la chair représenté par la circoncision, est ressuscité le dimanche, ou le huitième jour, celui qui suit le sabbat.
L'incarnation a donc été aussi la foi des anciens justes. De là ces paroles de l'Apôtre : « Ayant le même esprit de foi, selon qu'il est écrit j'ai cru, c'est pourquoi j'ai
parlé, nous croyons nous aussi, et c'est pourquoi nous parlons (3). » II n'aurait pas dit : « le même esprit de foi, » s'il n'avait pas voulu nous faire entendre que les
anciens justes avaient l'esprit même de la foi, c'est-à-dire de l'incarnation du Christ. Mais parce qu'on leur prophétisait ce mystère dont l'accomplissement nous est
annoncé, et que ce qui était voilé au temps de l'ancienne alliance est révélé sous l'alliance nouvelle, les sacrements ne sont pas les mêmes pour ces deux époques;
cependant la foi n'est pas différente, elle est la même : « comme tous meurent en Adam, ainsi tous seront vivifiés dans le Christ. »
15. A ces paroles que nous expliquons, l'Apôtre ajoute celles-ci . « La loi est survenue  pour que le péché abondât; » mais elles ne
 
1. I Cor, XV, 21. — 2. Lévitiq. XII, 3. — 3. II Cor. IV, 13.
 
touchent pas au péché que nous tirons d'Adam, et duquel saint Paul disait plus haut : « La  mort a régné par un seul ; » ces paroles s'appliquent soit à la loi naturelle
qui apparaît à l'âge où l'on peut user de la raison, soit à la loi écrite, donnée par Moïse, qui elle-même ne peut pas vivifier ni délivrer de la loi de péché et de mort
dérivée d'Adam, mais qui multiplie les prévarications : « car où la loi n'est pas, dit le même Apôtre, il n'y a pas prévarication (1). » Par conséquent, comme il y a
dans l'homme en état d'user de son libre arbitre, une loi, naturellement écrite au coeur, qui défend de faire à autrui ce qu'on ne voudrait point souffrir soi-même, tous
sont prévaricateurs selon cette loi, même ceux qui n'ont pas reçu la loi de Moïse, dont le Psalmiste a dit : « Tous les pécheurs de la terre ont été reconnus
prévaricateurs (2). » Il est vrai, car tous les pécheurs de la terre n'ont pas transgressé la loi donnée par Moïse ; pourtant s'ils n'avaient transgressé quelque loi, ils ne
seraient pas appelés prévaricateurs ; « car où la loi n'est pas, il n'y a pas prévarication. » Ainsi donc, après la violation de la loi donnée dans le paradis, la postérité
d'Adam s'est trouvée sous le coup de la loi de péché et de mort, dont il a été dit : «Je vois dans mes membres une loi opposée à la loi de mon esprit, et qui me
captive sous la loi de péché qui est dans mes membres (3). » Toutefois si elle n'était point fortifiée par la mauvaise habitude, on la vaincrait plus aisément, non
cependant sans la grâce de Dieu. Mais par la violation de l'autre loi, écrite dans le coeur de tout homme en âge de raison, tous les pécheurs de la terre deviennent
prévaricateurs. Par la transgression de la loi donnée par Moïse, le péché abonde encore bien davantage. « Car si une loi avait été donnée qui pût vivifier, c'est
vraiment de la loi que viendrait la justice. Mais l'Ecriture a tout enfermé  sous le péché, afin que la promesse fût accomplie en faveur des croyants par la foi en
Jésus-Christ. » Ces paroles sont de l'Apôtre, vous devez les reconnaître. Il dit encore de cette loi : « La loi a été établie à cause de la prévarication jusqu'à
l'avènement de Celui pour qui Dieu a fait la promesse; et remise par les anges aux mains d'un Médiateur (4). » C'est du Christ que parle ici saint Paul ; tous sont
sauvés par sa grâce; il sauve les petits de
 
1. Rom. IV, 15. — 2. Ps. CXVIII, 119. — 3. Rom. VII, 23. — 4. Gal. III, 19-21.
 
404
 
la loi de péché et de mort avec laquelle nous naissons; les grands qui, dans le libre usage de leur volonté, ont transgressé la loi naturelle de la raison elle-même; et
ceux qui, ayant reçu la loi de Moïse et l'ayant violée, ont été tués par la lettre. Lorsqu'un homme manque aux préceptes mêmes de l'Evangile, il devient comme un
mort de quatre jours; il ne faut pas cependant en désespérer, à cause de la grâce de Celui qui n'a pas dit à voix basse, mais « qui a  crié d'une grande voix : Lazare,
sors dehors (1). »
16. « La loi est donc survenue pour que le péché abondât, » soit quand les hommes négligent ce que Dieu ordonne, soit quand, présumant de leurs forces, ils
n'implorent pas le secours de la grâce et ajoutent l'orgueil à la faiblesse. Mais si, par l'inspiration divine, ils comprennent pourquoi il faut gémir, et s'ils invoquent Celui
en qui ils croient, et disent
« Ayez pitié de moi, Seigneur, selon votre grande miséricorde (2) ; j'ai dit : Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez mon âme, parce que j'ai péché (3). Vivifiez-moi
dans votre justice (4); détournez de moi la voie de « l'iniquité, et ayez pitié de moi selon votre loi (5). Que je ne marche pas d'un pied superbe, et que la main des
pécheurs ne m'ébranle point (6). Dirigez mes pas selon votre parole, de peur que l'iniquité ne me domine (7), car les pas de l'homme sont dirigés par le Seigneur, et
l'homme voudra marcher dans la voie de (8) Dieu ; » si, dis-je, les hommes adressent à Dieu ces prières et beaucoup d'autres qui nous avertissent que, pour
accomplir les préceptes divins, il nous faut implorer l'assistance de Celui-là même qui ordonne; alors, après ces oraisons et ces gémissements, se vérifieront ces
paroles : « Où le péché a abondé, la grâce a surabondé (9), » et ces autres . « Beaucoup de péchés lui sont pardonnés, parce qu'elle a beaucoup aimé (10); » alors
l'amour de Dieu, pour accomplir la loi dans sa plénitude, se répand dans le tueur, non point par les forces de la volonté qui est en nous, mais par l'Esprit-Saint qui
nous a été donné. Il connaissait bien la loi, celui qui disait : « Je prends plaisir à la loi de Dieu, selon l'homme intérieur; » cependant il ajoutait . « Mais je vois dans
mes membres une
 
1. Jean, XI, 43. — 2. Ps. L, 1. — 3. Ibid. XL, 5. — 4. Ibid. XXX, 2. — 5. Ibid. CXVIII, 29. — 6. Ibid. XXX, 12. — 7. Ibid. CXVIII , 133. — 8. Ibid,
XXXVI, 23. — 9. Rom. V, 20. — 10. Luc, VII, 47.
 
autre loi opposée à la loi de mon esprit, et qui me captive sous la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera du corps
de cette mort? La grâce de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ (1). » Pourquoi n'a-t-il pas dit plutôt : par mon libre arbitre, si ce n'est parce que la liberté sans la
grâce n'est pas liberté, mais désobéissance.
17. Après donc que l'Apôtre dit : « La loi est survenue pour que le péché abondât; mais où le péché a abondé, la grâce a surabondé,» il ajoute : « Afin que, comme
le péché a régné dans la mort, ainsi la grâce règne par la justice dans la. vie éternelle par Jésus-Christ Notre-Seigneur. » Lorsqu'il a dit : « comme le péché a régné
dans la mort, » il ne dit pas : Par un seul homme ou par le premier homme, ou par Adam. En effet, il avait déjà dit que « la loi était survenue pour que le péché
abondât; » or cette abondance du péché n'appartient pas à la descendance du premier homme, mais à la prévarication de la vie humaine qui, à mesure que l'âge
arrive, s'ajoute à la souillure unique et originelle contractée par les enfants. Mais parce que la grâce. du Sauveur efface tout cela, et même ce qui n'appartient pas à la
faute originelle, l'Apôtre, après avoir dit : « Ainsi la grâce règne par la justice dans la vie éternelle, » ajoute, « par Jésus-Christ Notre-Seigneur. »
18. Que nul raisonnement contre ces paroles de l'Apôtre n'empêche les enfants d'arriver au salut qui est dans Jésus-Christ Notre-Seigneur, car nous devons d'autant
plus parler pour eux qu'ils ne le peuvent eux-mêmes. « Le péché est entré dans le monde par un seul homme, et  la mort par le péché; et ainsi elle a passé dans tous
les hommes, par celui en qui tous ont péché. » De même que les enfants ne peuvent s'affranchir de la descendance du premier homme, ainsi ils ne peuvent s'affranchir
de son péché, et seul le baptême du Christ l'efface. « Le péché a été dans le monde jusqu'à la loi; » cela ne veut pas dire que, par la suite, le péché n'a plus été dans
personne, mais cela veut dire que la lettre de la loi était impuissante à effacer ce qui ne pouvait l'être que par le seul Esprit de la grâce. De peur donc que qui ce soit,
confiant dans les forces, je ne dis pas de sa volonté, mais plutôt de sa vanité, ne crût que la loi pouvait suffire au
 
1. Rom. VII, 22, 23, 24.
 
405
 
libre arbitre et ne se moquât de la grâce du Christ, l'Apôtre dit que : « Le péché a été dans
« le monde jusqu'à la loi, mais il n'était point « réputé péché quand la loi n'existait pas. » Il ne dit point qu'il n'y avait pas péché, mais que le péché n'était pas réputé
tel, parce qu'il n'y avait pas de loi pour le faire reconnaître : chez l'enfant pas de loi de raison, chez les peuples pas de loi écrite.
19. « Mais, dit l'Apôtre, la mort a régné depuis Adam jusqu'à Moïse, » parce que la loi donnée par Moïse n'a pas pu détruire le règne de la mort : la grâce du Christ
seule l'a pu. Et voyez en qui elle a régné; « en ceux même qui n'ont pas péché par la ressemblance de la prévarication d'Adam. » La mort a donc régné dans ceux
même qui n'ont pas péché. Mais saint Paul nous montre pourquoi elle a régné lorsqu'il dit : « Par la ressemblance de la prévarication d'Adam, » Telle est en effet la
meilleure manière de comprendre ce passage. Ainsi après avoir dit : « La mort a régné en ceux qui n'ont pas péché, » il ajoute
«Par la ressemblance de la prévarication d'Adam; » et semble nous expliquer de cette façon pourquoi la mort a régné dans ceux qui n'ont pas péché; c'est que leurs
membres portaient la ressemblance de la prévarication d'Adam. Ce passage peut aussi se lire de la sorte «La mort a régné depuis Adam. jusqu'à Moïse dans ceux
même qui ont péché, non par la ressemblance de la prévarication d'Adam. » En effet, les enfants ne pouvant faire usage encore de la raison, comme Adam lorsqu'il
pécha, n'ayant non plus reçu aucun commandement qu'ils aient pu transgresser comme lui, et n'ayant été enveloppés que dans le péché originel, c'est par ce péché
originel que le règne de la mort les pousse à la condamnation. Ce règne de la mort ne cesse que dans ceux qui, régénérés par la grâce du Christ, appartiennent à son
royaume; car si la mort temporelle, quoique dérivée du péché originel, tue en eux le corps, elle n'entraîne pas l'âme dans la punition représentée par le règne de la
mort; ainsi l'âme, renouvelée parla grâce, n'est pas condamnée à la mort éternelle, c’est-à-dire qu'elle n'est pas séparée de la vie de Dieu, tandis que la mort
temporelle, ne reste pas moins le partage de ceux-là même qui sont rachetés par la mort du Christ; Dieu la leur laisse pour l'exercice de la foi et pour les combats de
ce monde, ces combats où les martyrs ( 405) ont été si grands; mais cette mort même disparaîtra par le renouvellement du corps que la résurrection nous promet.
Car la mort sera là entièrement absorbée dans sa victoire (1) ; la grâce du Christ ne lui permet pas maintenant de régner, de peur qu'elle n'entraîne dans les peines de
l'enfer les âmes de ses fidèles. Quelques exemplaires ne disent pas : « En ceux qui n'ont point péché, » mais « en ceux qui ont péché par la ressemblance de la
prévarication d'Adam : » ce qui ne changerait pas le sens du passage. Car, d'après cette version, ils ont péché « par la ressemblance de la prévarication d'Adam, en
qui tous ont péché, » comme il est marqué précédemment. Mais, toutefois, les manuscrits grecs, qui ont servi à la version latine de l'Ecriture, présentent pour la
plupart un texte conforme à ce que nous avons dit.
20. Il y a diverses manières d'entendre ce que l'Apôtre ajoute sur Adam, « qui est la forme de celui qui doit venir. » Ou la forme d'Adam est celle du Christ par
opposition, en ce sens que tous sont vivifiés dans le Christ comme tous meurent en Adam, et que plusieurs sont établis justes par l'obéissance du Christ comme
plusieurs sont établis pécheurs par la rébellion du premier homme; ou bien Adam est une forme de ce qui doit être, à cause de la forme de mort qu'il a imprimée à sa
postérité. Cependant il est mieux d'entendre que la forme d'Adam est la forme du Christ par opposition, car c'est sur cette opposition qu'insiste l'Apôtre. Cependant,
pour qu'on ne s'imagine point qu'il y a égalité entre ces deux formes par opposition, il ajoute : « Mais il n'en est pas du don comme du péché; car si à cause du péché
d'un seul plusieurs sont morts, combien plus encore la grâce de Dieu et le don par la grâce d'un seul homme, qui est Jésus-Christ, abonderont sur plusieurs ! » Ceci
ne signifie point que la grâce du Christ se répandra sur un plus grand nombre, puisque les damnés seront plus nombreux, mais la grâce abondera davantage, parce
que, dans ceux qui sont rachetés par le Christ, la forme de mort prise d'Adam n'a qu'un temps, tandis que la. forme de vie prise du Christ subsistera éternellement.
Quoique donc, selon l’Apôtre, Adam soit par opposition la forme de Celui qui doit venir, pourtant la régénération par le Christ produit plus de bien que ne fait de
mal la génération par Adam. « Et il n'en est pas du
 
1. I Cor. XV, 54.
 
406
 
don comme du péché venu par un seul, car le jugement de condamnation vient d'un seul péché, mais la grâce de la justification nous délivre de plusieurs. » La
différence entre les deux ne vient pas seulement de ce qu'Adam ne nuit que pour un temps à ceux que le Christ rachète pour l'éternité; mais encore de ce que les
descendants d'Adam, souillés uniquement de la faute originelle, sont livrés à la condamnation si le Christ ne les rachète, tandis que la rédemption du Christ efface
beaucoup de fautes ajoutées à cette faute première par l'abondance de l'iniquité prévaricatrice. Nous avons déjà vu cela plus haut.
21. N'écoutez pas ceux qui vous diraient quelque chose de contraire à ces paroles de l'Apôtre, et qui les comprendraient autrement, si vous voulez vivre par le
Christ et dans le Christ. D'après ceux dont vous nie parlez, le sens de l'Apôtre, c'est que les pécheurs appartiennent au premier homme, non point à cause du péché
que nous tenons de lui par notre naissance, mais parce qu'en péchant nous l'imitons. Si telle avait été la pensée de saint Paul, il aurait choisi plutôt l'exemple du
démon, car le démon est le premier qui ait péché, et le genre humain ne tire en rien de lui son origine: il le suit par la seule imitation. De là vient que le démon est
appelé le père des impies, comme Abraham est appelé notre père, parce que nous sommes les imitateurs de sa foi, et non point à cause d'une descendance charnelle
(1). C'est pourquoi il a été dit du démon lui-même : « ceux qui sont de son parti l'imitent (2). » Ensuite, si l'Apôtre n'a parlé du premier homme que parce qu'il a été
le premier pécheur parmi les hommes, et s'il a voulu dire que tous les hommes pécheurs lui appartiennent en l'imitant, pourquoi n'a-t-il pas cité Abel, le premier juste
parmi les hommes, et n'a-t-il pas dit que tous les justes lui appartiennent par l'imitation de sa justice? Mais il a cité Adam et ne lui a opposé que le Christ ; de même
en effet que cet homme .par son péché, a corrompu sa postérité, ainsi ce Dieu-homme, par sa justice, a sauvé son héritage : l'un en communiquant l'impureté de sa
chair, ce que n'avait pu l'impie démon; l'autre en répandant la grâce de son Esprit, ce que n'avait pu le juste Abel.
22. Nous avons dit beaucoup de choses sur ces questions dans d'autres ouvrages et dans
 
1. Jean, VIII, 38. — 2. Sag. II, 25.
 
des discours adressés aux fidèles; car des gens se sont rencontrés même au milieu de nous pour semer partout où ils ont pu ces nouveaux germes d'erreur. La
miséricorde de Dieu, par notre ministère et le ministère de nos frères, a guéri de cette peste quelques-uns d'entre eux; toutefois, je crois qu'il en reste encore ici, et
surtout à Carthage ; mais ils parlent peu et se cachent, craignant l'inébranlable foi de l'Église. L'un d'eux, nommé Célestius (1), avait fait effort pour se glisser dans la
prêtrise à Carthage; mais nos frères, par un fidèle usage de leur liberté, le citèrent devant les évêques à cause de ses discours contre la grâce du Christ. Il fut
contraint d'avouer que le baptême est donné aux enfants parce que la rédemption leur est également nécessaire. Quoiqu'il ait refusé de s'expliquer davantage sur le
péché originel, ce seul mot de rédemption ne dérange pas peu son système. De quoi les enfants seraient-ils rachetés si ce n'est de la puissance du démon, en laquelle
ils ne pourraient pas être sans le péché originel? A quel prix sont-ils rachetés, si ce n'est. au prix du sang du Christ, répandu pour la rémission des péchés, ainsi qu'il
est clairement écrit dans l'Évangile (2)? Comme Célestius est parti plus convaincu d'erreur et plus détesté de l'Église que corrigé et apaisé, j'appréhende que ce ne
soit peut-être lui qui essaye de troubler votre foi; c'est pourquoi j'ai cru devoir vous prononcer son nom. Mais que ce soient lui ou des complices de son erreur, car
ils sont malheureusement en grand nombre, et là où on ne les réfute pas ils font des prosélytes, et leur foule s'accroît au point que j'ignore où tout cela aboutira; nous
aimons mieux les guérir dans le sein de l'Église que de les retrancher de son corps comme des membres incurables, si cependant une autre conduite à leur égard ne
devient pas nécessaire. En épargnant ce qui est pourri, il est bien à craindre que la pourriture ne s'étende. Mais la miséricorde de Notre-Seigneur est assez puissante;
qu'elle délivre plutôt de cette peste ceux qui en sont atteints; elle le fera sans doute s'ils considèrent fidèlement et mettent en pratique cette parole de l'Écriture : «
Celui qui invoquera le nom du Seigneur sera sauvé (3). »
23. Voici maintenant en peu de mots une
 
1. Voir ce que nous avons dit de Célestius dans l'Histoire de saint Augustin, chap. 24.
2. Matth. XXVI, 28. — 2. Joël, II, 32.
 
407
 
réponse à votre question sur les riches. Ceux dont vous me parlez soutiennent « que le riche ne peut pas entrer dans le royaume de Dieu, à moins qu'il n'ait vendu
tout ce qu'il possède et que même les bonnes oeuvres qu'il accomplirait à l'aide de ses richesses ne lui serviraient de rien. » Nos pères, Abraham, Isaac et Jacob, qui
depuis longtemps ont quitté cette vie , se sont dérobés aux raisonnements de ces gens-là; tous ces saints personnages n'avaient pas peu de richesses, comme
l'Écriture l'atteste. Pourtant Celui qui s'est fait pauvre pour nous, quoiqu'il fût véritablement riche, a prédit par une promesse certaine que plusieurs viendraient de
l'Orient et de l'Occident et auraient place dans le royaume des cieux, non pas au-dessus d'eux, ni sans eux, mais avec eux (1). Le riche superbe, vêtu de pourpre et
de lin, et qui vivait en des festins splendides, fut condamné après sa mort aux supplices de l'enfer; mais , tout riche qu'il était, s'il avait eu pitié du pauvre couvert
d'ulcères qui était couché et dédaigné devant sa porte, il aurait mérité, lui aussi, miséricorde. Et si ce pauvre n'avait été qu'indigent sans être juste, les anges ne
l'auraient point emporté dans le sein d'Abraham , qui avait été riche sur la terre. Pour nous faire comprendre que dans l'un ce ne fut pas la pauvreté en elle-même qui
reçut une récompense divine et que dans l'autre ce ne furent pas les richesses en elles-mêmes qui encoururent la condamnation, mais la piété du pauvre et l'impiété
du riche ; l'Evangile nous montre en même temps le riche impie livré au,supplice du feu et le pauvre pieux porté dans le sein du riche (2). Pendant que ce riche vivait,
il possédait ses richesses avec de telles dispositions de coeur et les considérait pour si peu de chose à côté des commandements de Dieu, qu'il ne refusa pas, comme
témoignage de soumission aux ordres divins, l'immolation même d'un fils unique, à qui il espérait et souhaitait laisser ses richesses en héritage.
24. On dira ici que nos pères des temps anciens n'ont pas vendu tout ce qu'ils possédaient pour le donner aux pauvres, parce que lé Seigneur ne le leur avait pas
ordonné. La nouvelle alliance n'ayant point encore été révélée et ne devant l'être que dans la plénitude des temps , la vertu des patriarches n'avait pas eu à se révéler
elle-même. Dieu voyait dans leurs coeurs
 
1. Matth. VII, 11. — 2. LUC, XVI, 19-22.
 
que cette vertu les rendait aisément capables de ce sacrifice; lui qui est le Dieu de tous les saints, il avait rendu à ces patriarches un témoignage insigne en daignant
parler d'eux comme de ses principaux amis : « Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob : c'est là mon nom pour l'éternité (1). » Mais, après que
le grand mystère de la piété s'est manifesté dans la chair (2) , et que pour appeler toutes les nations à la vérité a brillé l'avènement du Christ, objet de la foi même des
patriarches qui gardaient comme dans sa racine l'arbre dont parle l'Apôtre (3), l'olivier de cette foi qui devait se déployer en son temps; alors il a été dit au riche: «
Va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux; et viens, suis-moi (4). »
25. Il y a un semblant de raison dans ces allégations. Mais qu'on entende tout, qu'on fasse attention à tout ; qu'on n'ouvre pas les oreilles d'un côté pour les fermer de
l'autre. A qui le Seigneur a-t-il commandé cela? Assurément au riche qui demandait un conseil pour obtenir la vie éternelle. « Que ferai-je pour obtenir la vie
éternelle? » avait-il dit au Seigneur. Le Seigneur ne lui répondit pas : Si tu veux venir à la vie, va, vends tout ce que tu as; mais : « Si tu veux venir à la vie, observe les
commandements. » Le jeune homme ayant répliqué qu'il gardait les préceptes de la loi que le Seigneur avait rappelés, et lui ayant demandé ce qu'il lui manquait
encore, reçut cette réponse : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres. » Et, de peur qu'il ne crût perdre ainsi ce qu'il aimait tant,
le Seigneur lui dit encore : «Et tu auras un trésor dans les cieux. » Puis il ajouta : « Et viens, suis-moi, » pour écarter l'idée que tous ces sacrifices pussent servir à
quelque chose s'il ne suivait pas le Christ. Mais le jeune homme se retira triste en voyant comment il avait gardé les commandements de la loi : je crois que c'est avec
plus d'orgueil que de vérité qu'il s'était donné pour un observateur fidèle de ces commandements. Cependant le bon Maître a distingué les préceptes de la loi d'une
plus excellente perfection; car là il dit : « Si tu veux venir à la vie, garde les commandements ; » et ici : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as, etc. »
 
1. Exode, III, 15. — 2. I Tim, III, 16. — 3. Rom. X, 17. — 4. Matth. XIX, 21.
 
408
 
Pourquoi donc les riches, même sans cette perfection, n'arriveraient-ils pas à la vie s'ils gardent les commandements, s'ils donnent pour qu'il leur soit donné, s'ils
pardonnent pour qu'il leur soit pardonné (1) ?
26. Car nous croyons que l'apôtre Paul a été le ministre de la nouvelle alliance lorsqu'il a écrit à Timothée : « Ordonne aux riches de ce monde de ne pas s'élever à
des pensées d'orgueil, de ne pas mettre leur espérance dans les richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant qui nous fournit tout en abondance pour que nous en
jouissions. Qu'ils fassent le bien, qu'ils soient riches en bonnes oeuvres, qu'ils donnent aisément, qu'ils partagent, qu'ils se préparent un trésor qui soit pour l'avenir un
solide fondement, afin qu'ils gagnent la vie éternelle (2). » C'est de cette vie que le Sauveur parlait au jeune homme lorsqu'il lui disait : « Si tu veux venir à la vie. » Je
pense qu'en prescrivant ces choses, l'Apôtre instruisait les riches et ne les trompait pas. Il ne dit point : Ordonne aux riches de ce monde de vendre tout ce qu'ils ont,
de le donner aux pauvres et de suivre le Seigneur ; mais il leur commande « de ne pas se laisser aller à des pensées d'orgueil et de ne pas mettre leur espérance dans
des richesses incertaines. » Ce ne sont pas les richesses elles-mêmes qui ont conduit le riche aux tourments de l'enfer, c'est cet orgueil par lequel il dédaignait le
pauvre, ami de Dieu, couché devant sa porte, c'est cette espérance dans les richesses incertaines par laquelle il se croyait heureux sous la pourpre et le lin et au
milieu des festins splendides.
27. Peut-être se croirait-on fondé à fermer la porte du royaume des cieux au riche qui même se montrerait fidèle à ces prescriptions de l’Apôtre, à cause de ces
paroles du Seigneur
« En vérité, je vous le dis, le riche entrera difficilement dans le royaume des cieux; et encore une fois, je vous le dis, un chameau passera plus aisément par le trou
d'une aiguille qu'un riche n'entrera dans le royaume des cieux. » Que conclure de là? L'Apôtre parle-t-il contre le Seigneur, ou bien ces gens-là ne savent-ils pas ce
qu'ils disent? Qui faut-il croire ? Que le chrétien choisisse. Je pense qu'il vaut mieux croire que ces gens-là ne savent pas ce qu'ils disent que de croire que Paul parle
contre le Seigneur. Ensuite pour
 
1. Luc, VI, 37, 38. — 2. I Tim. VI, 17-19.
 
quoi n'entendent-ils pas jusqu'au bout le Seigneur lui-même qui dit à ses disciples attristés de la misère des riches . « Ce qui est impossible aux hommes est facile à
Dieu ? »
28. Mais, disent-ils, le Seigneur a parlé ainsi parce qu'il devait se rencontrer des riches qui, après avoir entendu l'Evangile, vendraient leurs biens, en donneraient le
prix aux pauvres pour suivre le Seigneur et entreraient dans le royaume des cieux, et qu'ainsi s'accomplirait ce qui paraissait difficile : il ne leur suffirait pas, pour
obtenir la véritable vie, de demeurer dans leurs richesses en gardant le précepte de l'Apôtre, c'est-à-dire en ne pas se laissant aller à des pensées d'orgueil, en ne pas
mettant leur espérance dans les richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant, en faisant du bien, en donnant aisément, en fournissant aux besoins des pauvres; ils
devraient aussi vendre tous leurs biens pour accomplir ces préceptes apostoliques.
29. S'ils soutiennent cela, et je sais que c'est leur langage, ils ne font pas attention à la manière dont le Seigneur établit ici sa grâce contre leur doctrine. Il ne dit pas :
Ce qui paraît impossible aux hommes leur devient facile s'ils le veulent; mais : « Ce qui est impossible aux hommes est facile à Dieu : » montrant par là que ces
choses, lorsqu'elles se font bien, se font non point par la puissance de l'homme mais par la grâce de Dieu. Qu'ils considèrent donc ceci, et s'ils blâment ceux qui se
glorifient dans leurs richesses, qu'ils prennent garde de mettre leur confiance dans leur propre vertu ; car le Psalmiste reprend en même temps « ceux qui se confient
dans leur propre vertu et ceux qui se glorifient dans l'abondance de leurs richesses (1). » Que les riches l'entendent donc : « ce qui est impossible aux hommes est
facile à Dieu; » et soit qu'ils demeurent dans leurs richesses et qu'ils s'en servent pour de bonnes oeuvres, soit qu'après les avoir vendues et en avoir distribué le prix
aux pauvres, ils entrent dans le royaume des cieux, qu'ils attribuent ce bienfait à la grâce de Dieu et non point à leurs propres forces. Ce qui est impossible aux
hommes est facile, non pas aux hommes, mais à Dieu. Que ces gens-là l'entendent aussi; et s'ils ont déjà tout vendu et donné aux pauvres, ou s'ils y pensent et s'y
disposent pour se préparer à entrer dans le royaume des cieux,
 
1. Ps. XLVIII, 7.
 
409
 
qu'ils ne l'attribuent point à leur vertu, mais à la même grâce divine. Ce qui est impossible aux hommes ne leur est pas facile puisqu'ils sont hommes, mais est facile à
Dieu. Voici ce que leur dit l'Apôtre : « Opérez votre salut avec crainte et tremblement , car c'est Dieu qui produit en vous et le vouloir et le faire, selon qu'il lui plaît
(1). » Ils disent que ce sont ces paroles du Seigneur : « et venez, suivez-moi,» qui leur ont fait prendre la résolution de vendre leurs biens pour devenir parfaits; mais
pourquoi , dans leurs bonnes œuvres, présument-ils uniquement de leur volonté propre, et n'entendent-ils pas le sévère témoignage de ce même Seigneur qu'ils
prétendent suivre : « Sans moi vous ne pouvez rien faire (2) ? »
30. Si ces mots de l'Apôtre : « Ordonne aux riches de ce monde de ne pas se laisser aller à des pensées d'orgueil et de ne pas mettre leur espérance dans des
richesses incertaines ; » si ces mots signifient qu'ils doivent vendre tout ce qu'ils possèdent, et en distribuer le prix aux pauvres, pour se conformer ainsi aux autres
prescriptions : donner aisément, partager, se préparer un trésor qui soit pour l'avenir un fondement solide, et si saint Paul ne croit pas qu'ils puissent entrer autrement
dans le royaume des cieux , il trompe donc ceux dont il règle avec tant de soin les maisons par des conseils salutaires, lorsqu'il marque comment les femmes doivent
se conduire envers leurs maris, les maris envers leurs femmes, les enfants envers les parents, les parents envers les enfants , les serviteurs envers les maîtres, les
maîtres envers les serviteurs ! Comment ces choses seraient-elles possibles sans maison et sans quelque bien domestique ?
31. Seraient-ils embarrassés de ces paroles du Seigneur : « Quiconque aura quitté pour moi tous ses biens, recevra en ce siècle le centuple et possédera dans
l'avenir la vie éternelle (3) ? » Autre chose est de quitter, autre chose est de vendre ; car l'épouse elle-même est au nombre des biens qu'il faut quitter pour s'attacher
à Dieu, et aucune loi humaine ne permet de la vendre, et les lois du Christ ne permettent pas de la quitter, sauf le cas de fornication (4). Que signifient donc ces
préceptes qui ne sauraient se contredire, si ce n'est que
 
1. Philip. II, 12, 13. — 2. Jean, XV, 5. — 3. Matth. XIX, 29. — 4. Ibid. V, 32.
 
parfois se présente l'alternative de quitter ou une épouse ou le Christ; le cas, par exemple, où un mari chrétien déplairait à sa femme, et où celle-ci l'obligerait à
choisir entre elle et le Christ? Que doit-il choisir, sinon le Christ, et ne sera-t-il pas digne de louanges de laisser sa femme pour le Christ ? Le Seigneur a en vue deux
époux chrétiens, lorsqu'il défend à un mari de quitter sa femme, sauf le cas de fornication. Mais quand l'un des deux est infidèle, on doit s'inspirer de ce conseil de
l'Apôtre . Si la femme infidèle consent à demeurer avec le mari fidèle, qu'il ne la quitte pas; que la femme fidèle fasse de même envers le mari infidèle, s'il consent à
demeurer avec elle. Que si l'infidèle veut s'en aller, qu'il « s'en aille, car, en pareille rencontre, notre frère ou notre soeur ne sont pas asservis (1) : » c'est-à-dire si
l'époux infidèle ne veut pas demeurer avec celui qui est fidèle, que celui-ci reconnaisse sa liberté ; qu'il ne se regarde pas comme tellement asservi qu'il doive
abandonner même sa foi pour ne pas perdre l'époux qui a manqué à la sienne.
32. Il doit en être ainsi des enfants et des parents, des frères et des soeurs, si l'occasion se présente de choisir entre eux et le Christ. Il faut donc en cet endroit,
comprendre de la même manière ce qui est dit de la maison et des champs, et de ces choses qu'on possède à prix d'argent. Le Seigneur, en effet , ne dit pas, non
plus, à propos de ces biens Quiconque aura vendu pour moi tout ce qu'il est permis de vendre; mais il dit : « Quiconque aura quitté, etc. » Car il peut se faire qu'une
puissance dise à un chrétien : Tu ne seras plus chrétien, ou si tu veux persister à l'être tu n'auras plus ni maisons, ni propriétés. C'est alors aussi que ces riches qui
auraient résolu de garder leurs richesses, afin de s'en servir pour des couvres qui les auraient rendus agréables à Dieu, devraient plutôt les quitter à cause du Christ
que de quitter le Christ à cause d'elles ; ils recevraient ainsi en ce siècle le centuple ( la perfection de ce nombre signifie toute chose, car les richesses du monde
entier appartiennent à l'homme fidèle, et il en devient de la sorte comme n'ayant rien et possédant tout ) ; et, dans le siècle futur, ils posséderaient la vie éternelle , au
lieu que l'abandon du Christ pour ces faux biens les précipiterait dans l'éternelle mort,
 
1. I Cor. VII, 12, 15,
 
410
 
33. Ce ne sont pas là seulement les devoirs des chrétiens, qui, s'élevant à des pensées de perfection, ont vendu leur bien pour le donner aux pauvres et ont déchargé
leurs épaules du poids des intérêts humains pour mieux porter le joug du Christ; mais l'homme le plus faible, le moins propre à cette perfection glorieuse , qui
cependant se souvient qu'il est vraiment chrétien, si on lui dit qu'il faut quitter toutes ces choses ou le Christ, se . réfugiera plutôt dans « la forte tour en face de
l'ennemi (1). » Car lorsqu'il bâtissait cette tour dans sa foi, il a supputé la dépense qu'il avait à faire pour l'achever (2) ; c'est-à-dire que la disposition avec laquelle il
est arrivé à la foi n'a pas été le renoncement à ce siècle uniquement en paroles; et s'il achetait quelque chose, il était comme ne le possédant pas; il usait de ce monde
comme n'en usant point (3), ne mettant pas son espérance dans les richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant.
34. Tout homme renonçant à ce siècle, renonce sans doute à tout ce qu'il a pour qu'il puisse être disciple du Christ; car le Christ lui-même, après les comparaisons
tirées des dépenses nécessaires à la construction de la tour et des préparatifs de la guerre contre un roi ennemi, ajoute : « Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il a,
ne peut pas être mon disciple (4) : » c'est pourquoi il renonce à ses richesses, s'il en a, en sorte que, ne les aimant pas du tout, il les distribue aux pauvres et se
débarrasse de fardeaux inutiles, ou que, aimant mieux le Christ, il met en lui son espérance qu'il cesse de mettre dans ces richesses, et en use de manière à amasser
des trésors dans le ciel par des aumônes et des dons multipliés, prêt à s'en séparer s'il ne peut les garder sans quitter le Christ, comme il se séparerait de ses père et
mère, de ses enfants, de ses frères et de sa femme. Si ce n'est pas ainsi qu'il renonce à ce siècle en embrassant la foi, il devient semblable à ceux sur lesquels gémit le
bienheureux Cyprien :
« Ils renoncent au siècle seulement en paroles et non point par leurs actions. » Car lorsque vient la tentation et qu'il craint plus de perdre les biens de ce monde que
de renier le Christ, c'est à lui qu'on peut appliquer cette parole évangélique : « Voilà un homme qui a commencé à bâtir et n'a pas pu achever (5). » C'est
 
1. Ps. LX, 4. — 2. Luc , XIV, 28. — 3. I Cor. VII, 30, 31. — 4. Luc, XVI, 33. — 5. Ibid. XIV, 30.
 
lui aussi qui, son ennemi se trouvant encore bien loin, a envoyé des ambassadeurs chercher la paix, c'est-à-dire que les approches et les menaces de la tentation ont
suffi pour lui faire abandonner et renier le Christ, afin de ne pas manquer de ces biens qu'il préfère au Christ. Et il y en a beaucoup qui lui ressemblent et croient que
la religion chrétienne doit les aider à accroître leurs richesses et à multiplier leurs plaisirs sur la terre.
35. Tels ne sont pas les riches vraiment chrétiens : ils possèdent les richesses sans en être possédés et ne les préfèrent pas au Christ; c'est d'un coeur sincère qu'ils
ont renoncé au siècle; ils ne mettent nulle espérance en des biens pareils. Ils instruisent, comme il convient, de la religion chrétienne, leurs enfants, toute leur maison.
Hospitaliers dans leur demeure, ils reçoivent le juste en sa qualité de juste pour recevoir la récompense du juste (1). Ils partagent leur pain avec celui qui a faim,
donnent des vêtements à celui qui est nu, rachètent le captif et se préparent un trésor qui soit dans l'avenir un solide fondement pour gagner la véritable vie (2). Si par
hasard ils ont à supporter des pertes d'argent pour la foi du Christ, ils haïssent leurs richesses; si pour le Christ ce monde les menace de les priver ou de les séparer
de ceux qui leur sont chers, ils haïssent père et mère, frère, enfants, épouse; enfin s'il leur faut ou abandonner le Christ ou abandonner leur vie à un ennemi, ils
haïssent leur vie. Ils ont appris qu'avec une autre conduite ils ne pourraient pas être les disciples du Christ (3).
36. Quoiqu'il leur ait été ordonné de haïr pour le Christ jusqu'à leur vie, ils ne veulent ni la vendre ni se l'arracher de leurs propres mains; mais ils sont prêts à la
donner en mourant pour le nom du Christ, de peur de vivre avec une âme morte en reniant le Sauveur. S'ils n'ont pas vendu leurs biens selon l'avis du Christ, ils
doivent être disposés à les quitter pour lui, de peur de périr avec ces biens en perdant le Christ. Nous avons de riches et illustres chrétiens de l'un et de l'autre sexe
qui pour ce motif se sont élevés bien haut par la gloire du martyre. Plusieurs aussi qui auparavant n'avaient pas eu le courage d'embrasser la perfection évangélique
en, vendant leurs biens, sont tout à coup devenus parfaits en
 
1. Matth. X, 41. — 2. Is. LVIII, 7; Matth. XXV, 35, 36; I Tim. XI, 19. — 3. Luc, XIV, 26, 27.
 
411
 
imitant la passion du Christ; et après avoir entretenu, avec leurs richesses, quelque fai blesse de la chair et du sang, ils ont soudain combattu jusqu'à l'effusion du
sang, pour leur foi contre le péché. Quant aux riches, à qui n'est point échue la couronne du martyre, et qui n'ont pas suivi le grand et beau conseil de vendre leur
bien pour le donner aux pauvres, mais qui cependant exempts de crimes damnables, ont nourri, vêtu et logé le Christ, ils ne seront point assis avec Jésus-Christ pour
juger dans la gloire au dernier jour , mais ils paraîtront à sa droite pour être jugés miséricordieusement (1). « Heureux les miséricordieux, car Dieu aura pitié d'eux (2)
; et un jugement sans miséricorde est réservé à celui qui n'aura pas fait miséricorde : la miséricorde s'élève au-dessus de la rigueur du jugement (3). »
37. Que ces gens-là cessent donc de parler contre les Ecritures; que dans leurs discours ils excitent aux grandes choses sans condamner les moindres. Ne
peuvent-ils pas exhorter à la sainte virginité sans condamner les liens du mariage, quand l'Apôtre nous enseigne que chacun reçoit de Dieu un don particulier, l'un
d'une manière, l'autre d'une autre (4)? Qu'ils marchent dans la voie de la perfection après avoir vendu tous leurs biens et en avoir distribué miséricordieusement le
prix; mais s'ils sont véritablement pauvres du Christ, et que ce ne soit pas pour eux mais pour le Christ qu'ils amassent, pourquoi punissent-ils ceux de ses membres
qui sont faibles, avant d'avoir reçu leurs sièges de juges? S'ils sont de ceux à qui le Seigneur a dit : « Vous serez assis sur douze trônes, jugeant les douze tribus
d'Israël (5) ; » de ceux dont l'Apôtre dit : « Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges (6)? » qu'ils se préparent plutôt a recevoir dans les tabernacles éternels,
non pas les riches coupables, mais les riches religieux dont ils seront devenus les amis, grâce à un bon emploi des richesses injustes (7). Car je crois que
quelques-uns de ces discoureurs audacieux et inconsidérés sont soutenus dans leurs besoins par des riches chrétiens et pieux. L'Eglise a en quelque sorte ses soldats
et en quelque sorte ses intendants (8). « Qui a jamais fait la guerre à ses dépens? » dit l'Apôtre. Elle
 
1. Matth, XXV, 34-40. — 2. Ibid. V, 7. — 3. Ep. de s. Jacques, II, 13. — 4. I Cor. VII, 7. — 5. Matth. XIX, 28. — 6. I Cor. VI, 3. — 7. Luc, XVI, 9. — 8.
Provinciales.
 
a sa vigne et ses vignerons, elle a son troupeau et ses pasteurs. « Qui plante la vigne et « ne mange pas de son fruit? » dit le même Apôtre ? « qui paît un troupeau et
ne boit pas de son lait (1) ? » Et toutefois raisonner et enseigner comme raisonnent et enseignent ces hommes-là, ce n'est pas combattre, c'est se révolter; ce n'est
pas planter la vigne, c'est l'arracher; ce n'est pas rassembler le troupeau et le mener paître, c'est séparer les brebis du troupeau et les perdre.
38. Nourris et vêtus par les bontés pieuses des riches (car dans leurs besoins ils ne reçoivent pas uniquement de ceux qui ont vendu tous leurs biens), ils ne sont pas
néanmoins condamnés par des membres plus excellents du Christ qui vivent du travail de leurs mains pour pratiquer une plus haute vertu fortement recommandée par
l'Apôtre (2) ; ils ne doivent pas non plus condamner des chrétiens d'un mérite inférieur dont les libéralités religieuses les font subsister ; mais il faut que la sainteté de
leur vie et la vérité de leurs discours leur donnent le droit de dire à ces riches : « Si nous avons semé en vous des biens spirituels, est-ce une grande chose que nous
recueillions de vos biens temporels (3)? » Les serviteurs de Dieu qui vivent du produit des oeuvres honnêtes de leurs mains seraient bien moins blâmables de
condamner ceux dont ils ne reçoivent rien que ne le sont des chrétiens qui, par infirmité de corps, ne pouvant travailler de leurs mains, condamnent ces mêmes riches
aux dépens desquels ils subsistent.
39. Moi qui écris ceci, j'ai beaucoup aimé et j'ai suivi, non point par mes forces, mais par la grâce de Dieu, le conseil de perfection que le Seigneur donne en ces
termes au jeune riche : « Va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres, tu auras un trésor dans le ciel; et viens, suis-moi (4). » Cela ne me sera pas compté
pour peu parce que je n'étais pas riche; les apôtres n'étaient pas riches non plus, eux qui les premiers nous ont donné cet exemple. Mais celui qui renonce à ce qu'il a
et à ce qu'il pourrait souhaiter renonce au monde entier. Ce que j'ai fait de progrès dans cette voie, je le sais mieux que personne, mais Dieu le sait mieux que moi.
J'exhorte les autres, autant que je le puis, à prendre cette résolution, et j'ai des compagnons à qui ce dessein a été inspiré
 
1. I Cor. IX , 7. — 2. Act. XX, 34. — 3. I Cor. IV, 11. — 4. Matth . XIX, 21.
 
412
 
par mon ministère. Mais en conseillant cet état parfait, nous n'avons garde de nous écarter de la saine doctrine, ni de condamner avec une vaine arrogance ceux qui
n'en font pas autant; nous ne leur disons point qu'il lie leur sert de rien de se conduire chastement dans le mariage, de gouverner chrétiennement leurs maisons et leurs
familles, de se préparer un trésor dans l'avenir par des oeuvres de miséricorde : en parlant ainsi, nous ne serions pas les commentateurs, mais les accusateurs des
saintes Ecritures. Je me suis cité moi-même parce que ces gens-là, quand ils sont combattus par des chrétiens qui n'ont pas suivi ce conseil du Seigneur, répondent
que la principale raison de leurs adversaires c'est attachement à leurs propres vices et éloignement pour les préceptes évangéliques. Sans parler des riches qui, trop
faibles pour aller jusqu'au renoncement, font pourtant de leurs biens un pieux usage, je dirai que les cupides et les avares eux-mêmes qui usent mal de leurs richesses,
qui attachent un coeur de boue à un terrestre trésor et que l'Eglise doit porter avec elle jusqu'à la fin comme les filets enferment les mauvais poissons jusqu'à ce qu'ils
soient tirés sur le rivage (1) , sont plus supportables que ces chrétiens étranges qui, en semant de pareilles doctrines, veulent paraître grands pour avoir vendu leurs
richesses on quelque petit patrimoine, suivant le précepte du Seigneur, et qui s'efforcent, par leur doctrine perverse, de porter le trouble et la ruine dans son héritage
qui s'étend jusqu'aux extrémités de la terre.
40. Je viens de vous dire brièvement et par occasion (c'était une de vos questions) mon sentiment sur l'Eglise du Christ en ce monde; je vous ai dit qu'il est
nécessaire qu'elle porte avec elle les bons et les méchants jusqu'à la fin des siècles; je vais donc terminer cette lettre déjà longue. Evitez de jurer autant que vous le
pourrez. Il vaut mieux ne pas jurer, même en ce qui est vrai, que de prendre cette habitude, car on tombe souvent dans le parjure et on en est toujours près. Ces
gens-là, autant que j'ai pu en juger par quelques-uns d'entre eux , ignorent entièrement ce que c'est que de jurer; car quand ils disent: « Dieu sait (2); Dieu m'est
témoin (3) ; je prends Dieu à témoin sur mon âme (4); » ils ne croient pas jurer parce, qu'ils ne disent point « par Dieu , » et parce
 
1. Matth. XIII, 47, 48. — 2. II Cor, XII, 2 . — 3. Rom. I, 9; Philip. I, 8. — 4. II Cor. I, 23.
 
qu'on trouve ces sortes de locutions dans l'apôtre Paul. Mais il y a contre eux un passage où ils avouent que saint Paul a juré ; c'est celui-ci : « Je meurs chaque jour,
je vous l'assure, mes frères, par la gloire que je reçois de vous en Jésus-Christ Notre-Seigneur (1). » Dans les exemplaires grecs, c'est tout à fait une façon de jurer;
et il n'est pas possible d'entendre ici « par votre gloire, » comme il est dit ailleurs : « par mon retour vers vous; » et comme on dit souvent : par quelque chose, sans
que l'on jure pour cela. Mais parce que l'Apôtre, cet homme si ferme dans la vérité, a juré dans ses Epîtres , pu jurement ne doit pas être pour nous un jets. Je l'ai
dit, il est beaucoup plus sûr pour nous de ne jamais jurer et de n'avoir dans notre bouche que le oui ou le non, selon le conseil du Seigneur (2). Ce n'est pas que ce
soit un péché de jurer d'une chose vraie, mais parce que c'est un très-grave péché de jurer d'une chose fausse et qu'on y tombe plus aisément par l'habitude de jurer.
41. Vous venez de voir mon sentiment sur les questions proposées; je laisse à de meilleurs esprits le soin d'y mieux répondre. Je ne parle point ici de ceux dont je
connais les détestables erreurs , mais de ceux qui peuvent traiter ces questions avec vérité. Pour moi, je suis plus disposé à apprendre qu'à enseigner; et vous me
rendrez un grand service si vous ne me laissez pas ignorer ce que nos saints frères du pays où vous êtes répondent aux vains discours de ces gens-là. Vivez bien et
fidèlement dans le Seigneur, fils bien-aimé.
 
 
1. I Cor. XV, 31. — 2. Matth. V, 37.
LETTRE CLVIII. (Année 414.)
 
Evode, évêque d'Uzale, un des plus anciens et des meilleurs amis de saint Augustin, était un esprit curieux qui ne manquait ni de vigueur ni de pénétration ; les
recherches métaphysiques avaient pour lui un attrait particulier. Après avoir raconté la mort touchante d'un pieux adolescent, Evode interroge saint Augustin sur les
apparitions des morts dans les songes et sur l'état de l'âme après qu'elle est séparée du corps. Il ne lui semble pas que l'âme, par-delà cette vie, puisse subsister sans
être unie à un corps quelconque.
 
ÉVODE ET LES FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, AU VÉNÉRABLE ET BIEN-AIMÉ SEIGNEUR AUGUSTIN ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC LUI,
SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. Je sollicité ardemment une réponse à la lettre que je vous ai adressée; après ces premières questions (413) pour la solution desquelles ,j'ai eu recours à vos
lumières, en voici d'autres. Daignez écouter
une chose que je roule avec impatience dans mon esprit et dont je voudrais bien me hâter d'être instruit, si faire se peut, dans cette vie. J'ai eu pour secrétaire un
jeune garçon, fils d'Arménus, prêtre de Mélone. Dieu s'était servi d'un aussi pauvre instrument que moi pour le tirer des flots orageux du siècle où il se jetait, lorsqu'il
occupait un emploi auprès de l'avocat du proconsul. Prompt d'abord et un peu agité comme le sont les enfants, il avait changé en avançant en âge, car il est mort à
vingt-deux ans; telles étaient la gravité de ses moeurs et la pureté de sa vie que je trouve de la douceur à son souvenir. Il écrivait avec grande vitesse par abréviation
(1), et se montrait soigneux de bien faire ; il avait commencé à prendre goût à la lecture et m'excitait moi-même à lire. aux heures de la nuit : c'est ce qu'il faisait
quelquefois alors, quand tout se taisait. Il ne voulait rien laisser passer sales le comprendre, relisait trois ou quatre fois et ne quittait pas l'endroit avant d'en avoir saisi
le sens. Déjà je le traitais, non plus comme un jeune homme à mon service, mais en quelque sorte comme un doux ami dont je ne pouvais me passer. Sa
conversation me charmait.
2. Il souhaitait, et cette grâce lui a été accordée, de mourir et d'être avec le Christ (2). Il resta malade seize jours chez ses parents, et presque durant tout ce temps il
ne faisait que réciter des passages des Ecritures que sa mémoire avait retenus. Se trouvant près de sa fin , il chantait à haute voix ces paroles du Psalmiste : « Mon
âme désire arriver bien vite dans la maison du Seigneur (3) ; » il chantait encore : « Vous avez engraissé d'huile ma tête; et qu'il est beau votre calice enivrant (4) ! »
Telle était l'occupation, telles étaient les consolations de ce pieux jeune homme. Au moment d'expirer, il porta la main au front pour y faire le signe de la croix (5); et
il abaissait sa main pour faire aussi sur sa bouche le signe sacré, lorsque son âme, bien renouvelée de jour en jour, quitta sa maison de boue. La sainte mort de cet
adolescent m'a causé tant d'allégresse qu'il me semble que son âme, en abandonnant son corps, a passé dans la mienne et qu'elle m'éclaire des rayons de sa
présence; je ne puis dire combien je me réjouis de sa délivrance et de son heureuse sécurité. Ma sollicitude était vive à son égard : je craignais pour lui les dangers
de la jeunesse. Je voulus savoir de lui s'il ne s'était souillé avec aucune femme; il me protesta qu'il était exempt de ce péché et mit ainsi le comble à ma joie. Il mourut
donc. Nous lui finies des obsèques honorables et dignes d'une si belle âme ; pendant trois jours nous célébrâmes sur son tombeau les louanges du Seigneur, et le
troisième jour nous offrîmes le sacrement de la rédemption (6).
 
1. Erat autem strenuus in notis. C'est la sténographie , si admirablement perfectionnée aujourd'hui, et dont on retrouve les premiers éléments chez les Romains.
2. Philip. I, 23. — 3. Ps. LXXXIII, 3. — 4. Ps. XXII, 5.
5. On remarquera ici l'antiquité de l'usage chrétien de faire le signe de la croix.
6. Ce passage marque avec une extrême évidence l'antiquité de la messe pour les morts.
 
3. Mais voici le songe que fit, deux jours après, une servante de Dieu , une vertueuse femme de Figes, qui se disait veuve depuis douze ans. Un diacre mort depuis
quatre ans lui apparut; il préparait un palais avec des serviteurs et des servantes de Dieu vierges ou veuves. Les ornements rendaient ce palais comme resplendissant
de lumière, et l'on eût cru que tout y était d'argent. La veuve ayant demandé pour qui tous ces apprêts, le diacre répondit : « Pour l'adolescent mort hier et fils d'un
prêtre. » Elle vit dans lé même palais un vieillard vêtu de blanc qui ordonnait à deux autres personnages vêtus de blanc d'emporter au ciel un corps tiré du sépulcre.
La pieuse veuve ajoutait qu'après que le corps avait été enlevé vers le ciel, il était sorti de la tombe des branches de roses vierges, ainsi appelées parce qu'elles ne
s'ouvrent pas.
4. Je vous ai raconté ce qui s'est passé. Maintenant écoutez mes questions, et apprenez-moi ce que je cherche; car le départ de cette âme m'a forcé de m'enquérir
de. ces choses-là. Pendant que nous sommes dans ce corps, il y a en nous un sens intérieur plus ou moins fin selon l'activité de notre application; il est ouvert et vif en
raison de nos studieuses habitudes, et probablement le corps est un obstacle à son essor. Qui pourrait dire tout ce que l'esprit souffre du corps ? Au milieu de ces
troubles, de ces inquiétudes qui proviennent des suggestions, des tentations, des besoins et des malheurs divers, l'esprit garde sa force : il résiste, il triomphe; parfois
il est vaincu. Cependant comme il se souvient de lui, il tire de tous ces travaux une croissante énergie, brise les liens du mal et passe au bien. Votre sainteté daigne
comprendre ce que je dis. Tandis que nous sommes en cette vie, nous sommes embarrassés dans de pareilles nécessités, et. pourtant, comme dit l'Apôtre, « nous
triomphons par Celui qui nous a aimés (1). » Une fois sortis de cette vie , quand nous échappons à tout fardeau , à tout lion. du péché , que sommes-nous?
5. Et d'abord je demande s'il n'y a pas quelque corps qui demeure avec la substance spirituelle de l'âme elle-même, lorsqu'elle quitte ce corps terrestre, et si ce ne
serait pas quelque chose de composé de l'un des quatre éléments, l'air ou l'éther. Car l'âme étant incorporelle, s'il n'y a pas de corps auquel elle soit unie, elle
deviendra la même pour tous. Et où sera le riche couvert de pourpre, et Lazare couvert de plaies? et comment la part sera-t-elle faite à chacun d'eux, à l'un la
punition, à l'autre la joie , si toutes les âmes incorporelles n'en forment plus qu'une seule ? et toutefois peut-être ces choses n'ont-elles été dites que dans un sens
figuré. Mais il est certain que ce qui est dans un lieu doit être corporel , et nous comprenons ainsi que le riche est dans les flammes et le pauvre dans le sein,
d'Abraham (2). S'il y a des lieux, il y a des corps, et les âmes sont dans des corps; elles sont incorporelles si les châtiments ou les récompenses sont dans les
consciences. Comment une seule et même âme , composée de beaucoup
 
1. Rom. VIII, 37. — 2. Luc, XVI, 19, 22.
 
414
 
d'âmes rassemblées et unies entre elles, pourrait, elle en même temps sentir la peine et la joie? Si cela se passait ainsi , il arriverait alors pour cette seule et même âme
ce qui arrive pour notre esprit dans l'unité de sa substance incorporelle : il est un, et en lui pourtant se trouvent la mémoire, la volonté, l'entendement, toutes choses
incorporelles, remplissant des fonctions séparées, sans se faire obstacle l'une à l'autre. Voilà, je crois , ce qu'on pourrait répondre, pour soutenir que, parmi ces âmes
ne formant plus qu'une seule et même substance, les unes sont punies, les autres récompensées.
6. S'il n'en est pas ainsi, qui empêche que l'âme de chacun, une fois sortie de ce corps massif, s'unisse à un autre corps, de façon à en avoir toujours un? où
passe-t-elle si elle doit aller quelque part? On ne saurait dire des anges eux-mêmes qu'ils sont plusieurs s'ils n'ont pas un corps qui les distingue et qui permette de les
compter; car la Vérité même a dit dans l'Evangile : Je pourrais « prier mon Père de m'envoyer douze légions d'anges (1). » De plus, l'âme de Samuel apparut dans un
corps lorsque Saül l'évoqua (2); Moïse, qui avait été enseveli après sa mort, vint aussi avec un corps auprès du Seigneur sur la montagne (3) où ils s'arrêtèrent. Il est
dit dans des écrits apocryphes et dans les Secrets de Moïse, livre sans autorité, que, sur la montagne où mourut ce saint législateur, en même temps qu'il quittait un
corps pour être confié à la terre, il en prenait un autre afin de suivre l'ange qui l'accompagnait. Mais ce n'est pas dans des livres apocryphes que je veux chercher la
solution des questions que j'ai posées; c'est par l'autorité ou la raison qu'il faudrait les résoudre. La résurrection future prouve , dit-on, que l'âme, depuis sa sortie de
ce monde, n'aura été unie à aucun corps ; et rien n'empêche de le croire, puisque les anges, qui sont aussi invisibles, ont voulu apparaître et être vus avec des corps;
quels qu'aient été ces corps, ils étaient dignes de ces esprits, et c'est ainsi que les anges ont apparu à Abraham et à Tobie (4). De la même manière, la résurrection
de notre chair actuelle, à laquelle nous faisons bien de croire, pourrait ne pas empêcher que l'âme fût toujours restée unie à quelque corps. En effet, parmi les quatre
éléments dont notre corps se compose, il parait n'en perdre qu'un seul par la mort : la chaleur. Il garde ce qui est terrestre , et ni le liquide ni le froid ne s'en vont ; la
chaleur seule disparaît; l'âme peut-être l'emporte avec elle, si elle passe d'un lieu à un autre. Voilà ce que j'avais à dire sur le corps.
7. Il me semble aussi qu'un esprit placé dans un corps sain lorsqu'il travaille avec ardeur, devient libre et pénétrant , vif et fort , ingénieux et appliqué en raison de ses
propres efforts; il devient meilleur et plus capable de goûter la vertu, même sous le poids du corps qu'il traîne. Lorsque la mort le débarrasse de cette enveloppe, il
est dégagé de tout nuage, trouve une entière sécurité, et tranquille désormais, n'étant plus exposé aux
 
1. Matth. XXVI, 53. — 2. I Rois, XXVIII, 14. — 3. Matth. XVII, 3. — 4. Gen. XVIII, 2 ; Tob. XII, 15.
 
tentations, il voit ce qu'il a désiré, il jouit de ce qu'il a aimé; il se souvient de ses amis et reconnaît ceux qui l'ont devancé ou suivi; peut-être en est-il ainsi; je l'ignore et
je désirerais le savoir. Une pensée me trouble; je crains que l'esprit, séparé de notre corps, ne tombe dans un sommeil semblable à son sommeil ici-bas, aux heures
où il dort comme enseveli et vivant seulement en espérance : n'ayant rien d'ailleurs, ne sachant rien, surtout s'il dort sans rêver. Cette pensée m'effraye beaucoup :
notre esprit serait comme éteint.
8. Je demande encore si quelque sens nous resterait dans le cas où l'âme retrouverait un corps après cette vie. Si elle n'a plus besoin de l'odorat, du goût ni du
toucher, elle pourrait garder la vue et l'ouïe. Car ne dit-on pas que les démons entendent, non pas seulement dans tous ceux qu'ils tourmentent, et ce serait ici une
question, mais même quand ils apparaissent dans leur propre corps? Et comment avec un corps pourraient-ils passer d'un lieu à un autre sans être guidés par des
yeux? Ne croyez-vous pas qu'il en soit ainsi des âmes humaines à la sortie des corps, et qu'elles en aient un avec lequel elles ne soient pas tout à fait privées des
sens? Et comment se fait-il que des morts reparaissent dans leurs maisons comme ils y étaient auparavant, et qu'ils soient vus, de jour ou de nuit, par des gens
éveillés, des gens qui passent? C'est plus d'une fois que je l'ai ouï dire; on raconte aussi que souvent, à de certaines heures de la nuit, on entend des bruits et des
prières dans des lieux où des corps sont enterrés, et surtout dans les églises. Je tiens ces récits de la bouche de plusieurs personnes; un saint prêtre a vu une
multitude d'âmes sortir du baptistère avec des corps lumineux, et puis il a entendu des prières au milieu de l'église. Toutes ces choses favorisent mon sentiment, et je
m'étonnerais que ce fussent des contes. Cependant je voudrais savoir quelque chose sur ce point : comment les morts viennent et nous visitent, et comment on les
voit autrement que dans des songes.
9. Et les songes me donnent lieu à une autre question. Je ne m'occupe pas ici des images qui peuvent traverser l'ignorance de l'esprit; je parle des apparitions
véritables. Je demande comment l'ange apparut à Joseph en songe (1); comment d'autres personnages ont été ainsi visités. Parfois ceux qui nous ont devancés
viennent aussi; nous les voyons en songe, et ils nous parlent. Moi-même je me souviens que de saints hommes, Profuturus, Privat, Servitius, qui appartenaient à notre
monastère et m'ont précédé sur le chemin de la mort, m'ont parlé en songe, et que ce qu'ils ont dit s'est accompli. Est-ce un esprit meilleur qui prend leur figure et
visite notre intelligence? Celui-là seul le sait pour lequel il n'y a rien de caché. Si donc sur toutes ces choses le Seigneur daigne parler à votre sainteté par la raison, je
vous prie de vouloir bien me faire part de ce que vous aurez su. Mais je ne crois pas devoir oublier ceci qui appartient à l'objet de mes recherches.
10. L'adolescent dont il s'agit s'en est allé en
 
1. Matth. I, 20.
 
415
 
quelque sorte comme quelqu'un qu'or. serait venu chercher. Un de ses amis qui avait été son condisciple, avec lequel il avait vécu dans ma maison, et qui était mort
depuis huit mois, apparut en songe; celui à qui il se montra lui ayant demandé pourquoi il était venu. « C'est pour prendre mon ami, » répondit-il : et c'est ce qui
arriva. Cardans la même maison un homme portant dans la main une branche de laurier, apparut à un vieillard presque éveillé, ce qui fut écrit. Après la mort du jeune
homme, le prêtre son père s'était retiré dans le monastère avec le vieillard Théasius (1) pour y chercher des consolations; mais trois jours après son trépas, le fils
d'Arménus apparut à l'un des frères de la communauté; celui-ci qui, dans un songe, l'avait vu entrer dans le monastère, lui demanda s'il savait qu'il était mort; le jeune
homme répondit qu'il le savait. Le frère ayant voulu savoir si Dieu l'avait reçu, le jeune homme répondit que oui avec de grandes actions de grâces. Comme on lui
demandait pourquoi il était venu : « J'ai été envoyé, répondit-il, pour chercher mon père. » Le frère s'éveille et raconte ce qu'il a vu. Cela va aux oreilles de l'évêque
Théasius. II s'en émeut et se fâche contre celui qui le dit; il appréhendait que le prêtre ne vint à l'apprendre et n'en frit bouleversé. Enfin, pour abréger, celui-ci parlait
quatre jours après la vision, car il n'avait qu'une très-petite fièvre, sans danger aucun, et l'absence de médecin prouvait bien qu'on n'avait aucune inquiétude; mais dès
que ce même prêtre se fut mis au lit, il mourut. le ne veux pas omettre que le jour même où avait expiré le jeune homme, il avait demandé sols père pour l'embrasser
et l'avait embrassé trois fois, et à chaque baiser lui avait dit : « Mon père, rendons grâces à Dieu; » il engageait son père à dire comme lui, le conviant en quelque
sorte à sortir avec lui de cette vie. Entre la mort de l'un et la mort de l'autre, il s'écoula sept jours. Que penser de si grandes choses? quel maître pourra nous en
révéler le secret? Quand des difficultés m'inquiètent, c'est dans votre coeur que je répands le mien. Il y a évidemment dans la mort de ce jeune homme et de son
père quelque chose qui tient à un dessein de Dieu , puisque deux passereaux ne tombent pas sur la terre sans la volonté du Père (2).
11. A mon avis, ce qui prouve que l’âme ne saurait subsister sans être unie- à un corps quelconque, c'est que Dieu seul n'a jamais de corps. Mais débarrassée après
la mort de cette masse pesante de chair, elle apparaît dans sa propre nature qui sera, je crois, beaucoup plus active; dégagée de tels liens, elle me semble devoir être
plus capable d'agir et de connaître; son repos spirituel ne sera ni de l'amollissement, ni de l'indolence, ni de la langueur, ni de l'embarras, mais l'état d'une âme libre de
toute inquiétude et de toute erreur : il lui suffira de jouir de cette liberté qu'elle aura acquise en échappant au monde et au corps. Vous
 
1. Il y eut un évêque du nom de Théasius à la célèbre conférence de Carthage.
2. Matth. X, 29.
 
avez dit sagement qu'elle se nourrit de cette liberté, qu'elle pose sa bouche spirituelle à la source de vie : elle s'y trouve heureuse et bienheureuse par l'usage de son
intelligence. Car autrefois, pendant que j'étais encore au monastère, j'ai vu en songe mon frère Servilius après sa mort, et il me dit que nous travaillions, noue, par la
raison, à arriver à l'intelligence, mais que lui et ses pareils demeurent dans les délices mêmes de la contemplation.
12. Je vous prie aussi de me faire voir de combien de manières s'emploie le mot de sagesse, ce qu'il- faut comprendre quand on dit que la sagesse c'est Dieu, que la
sagesse est un esprit sage, quand on en fait le synonyme de lumière comme en parlant de la sagesse de Bézéléel qui construisit le tabernacle et composa les parfums,
ou en parlant de la sagesse de Salomon; apprenez-moi quelle différence il y a entre ces diverses sagesses, et si ce sont là des degrés de la Sagesse éternelle qui est
dans le Père, comme il y a des dons divers de l'Esprit-Saint qui les distribue à chacun selon sa volonté. Bien différentes de la sagesse éternelle qui seule n'a pas été
faite, celles-ci l'out-elles été, et possèdent-elles une substance qui leur soit propre? ces diverses sagesses sont-elles ainsi nommées parce qu'elles sont l'oeuvre même
de Dieu? Je vous demande bien des choses; puissiez-vous, avec la grâce de Dieu, trouver les réponses, les dicter et me les transmettre promptement ! Je vous ai
écrit sans art et grossièrement; mais vous voudrez bien démêler ce que je cherche, et je vous prie, au nom du Christ Notre-Seigneur, de me redresser dans mes
erreurs et de m'apprendre ce que vous voyez que je désire savoir.
 
LETTRE CLIX. (Année 414.)
 
Saint Augustin répond avec réserve aux questions d'Evode il cite lui-même une vision curieuse et instructive d'un célèbre médecin de son temps, appelé Gennadius. Il
renvoie Evode au XIIe livre de son ouvrage sur la Genèse.
 
AUGUSTIN ET LES FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, AU BIENHEUREUX SEIGNEUR, AU VÉNÉRABLE ET CHER FRÈRE ET COLLÈGUE DANS LE
SACERDOCE, ÉVODE, ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC LUI , SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. Le porteur de cette lettre est un de nos frères , nommé Barbarus : c'est un serviteur de Dieu établi depuis longtemps à Hippone et très-pieusement appliqué à
l'étude de la divine parole ; il a désiré être notre messager auprès de votre sainteté; nous vous le recommandons dans le Seigneur par cette lettre , et nous le
chargeons de vous rendre nos devoirs. Il n'est pas aisé de répondre aux grandes questions que vous nous avez proposées ; ce serait difficile, (416) même à des
hommes moins occupés que je ne le suis, et plus habiles et plus pénétrants que moi. Sur ces deux lettres où vous demandez beaucoup de choses et de grandes
choses , il en est une qui a été égarée , je ne sais comment; elle n'a pu être retrouvée, malgré de longues recherches ; l'autre, qui est sous nos yeux, renferme la
très-douce histoire d'un serviteur de Dieu, bon et chaste adolescent; elle dit comment ce jeune homme est sorti de cette vie, et rapporte les visions par lesquelles des
frères ont pu vous rendre témoignage de son mérite. Vous en prenez occasion de poser une question très-obscure sur l'âme ; vous voulez savoir si elle part du corps
avec quelque corps, au moyen duquel elle puisse être transportée en des lieux ou renfermée dans des espaces. Ce point, si toutefois des hommes comme nous sont
en état de l'éclaircir, exigerait beaucoup de soin et de travail, et pour cela il faudrait ne pas avoir d'aussi grandes occupations. Mais si en deux mots vous voulez
savoir ce qu'il m'en semble, je vous dirai que je ne crois pas que l'âme sorte du corps avec un corps.
2. Que celui-là s'efforce d'expliquer les visions et les songes prophétiques, qui a su se rendre compte de tout ce qui se passe dans l'esprit quand il pense. Car nous
voyons et nous distinguons clairement que dans l'esprit se retracent d'innombrables images de choses qui tombent sous la vue et sous les autres sens du corps. Il
importe peu qu'elles soient représentées avec ordre ou en désordre : elles le sont; nous en faisons chaque jour et continuellement l'expérience, et c'est celui qui
pourra nous expliquer comment ces images se retracent dans notre esprit qui osera présumer et décider quelque chose au sujet de ces rares visions. Quant à moi, je
l'ose d'autant moins que je me sens plus incapable de rendre raison de ce qui se passe en nous durant notre vie, soit que nous soyons éveillés, soit que nous soyons
endormis. Pendant que je dicte pour vous cette lettre, je vous vois dans mon esprit, sans que vous soyez là et sans que vous vous en doutiez, et je me figure l'effet
que produiront sur vous ces paroles d'après la connaissance que j'ai de vous; je ne puis ni concevoir, ni découvrir comment cela se fait en moi; je suis certain
cependant que cela ne se fait pas par des mouvements corporels, ni par des qualités corporelles, quoiqu'il y ait là quelque chose qui ressemble beaucoup au corps;
prenez ceci en attendant, je vous le donne à la hâte et sous le poids accablant des affaires. Cette question est traitée longuement dans le douzième livre de mon
ouvrage sur la Genèse; vous y rencontrerez des faits nombreux que j'ai constatés par moi-même, et d'autres que j'ai appris de gens dignes de foi. A la lecture, vous
jugerez de ce que nous avons dit sur cette matière, si toutefois le Seigneur daigne me faire la grâce de pouvoir corriger ces livres et les mettre en état de voir le jour
et de ne pas faire attendre plus longtemps beaucoup de nos frères.
3. Mais je vous raconterai brièvement quelque chose qui vous sera un sujet de réflexion. Notre frère Cennadius , médecin connu de presque tout le monde, et qui
nous est si cher, habite maintenant Carthage; il a exercé son art à Rome avec grand succès; vous savez combien il est religieux, avec quelle compassion vigilante et
quelle bonté d'âme il s'occupe des pauvres. Autrefois, dans sa jeunesse, comme il nous l'a dit lui-même, et malgré sa ferveur pour ces actes de charité, il avait eu des
doutes sur une vie à venir. Dieu ne voulant pas abandonner une âme comme la sienne et lui tenant compte de ses oeuvres de miséricorde , un jeune homme d'une
frappante apparence lui apparut en songe et lui dit : « Suivez-moi. » Gennadius le suivit; il arriva dans une ville où il commença à entendre, du côté droit, un chant
d'une suavité inaccoutumée et inconnue; Gennadius cherchant ce que c'était, le jeune homme répondit que c'étaient les hymnes des bienheureux et des saints. Je ne
nie rappelle pas assez ce qu'il disait avoir vu du côté gauche. Il s'éveilla , le songe s'enfuit, et Gennadius ne s'en occupa que comme on s'occupe d'un songe.
4. La nuit suivante, voilà que le même jeune homme lui apparaît de nouveau et lui demande s'il le connaît; Gennadius lui répond qu'il le connaît bien et tout, à fait.
Alors le jeune homme lui demanda où il l'avait. connu; Gennadius qui avait présents les souvenirs de la précédente nuit, lui parla de son rêve et des hymnes des saints
qu'il avait entendus lorsqu'il l'avait eu poux guide. Interrogé sur la question de savoir s'il avait vu tout cela en songe ou éveillé, il répondit : « En songe. » — « Vous
vous en souvenez bien , lui dit le jeune homme ; c'est vrai. Vous avez vu ces choses en songe. Mais sachez que maintenant encore (417) vous voyez en songe. »
Gennadius, entendant cela, répondit qu'il le croyait ainsi. « Où est en ce moment votre corps? » lui dit celui qui l'instruisait; « dans mon lit, » répondit-il. «Savez-vous,
dit encore le jeune homme, savez-vous que les yeux de votre corps sont en ce moment liés, fermés, inoccupés, et qu'avec ces yeux-là vous ne voyez rien ? » — « Je
le sais, » répondit Gennadius. « Quels sont donc, reprit le jeune homme, quels sont ces « yeux avec lesquels vous me voyez? » Gennadius, ne trouvant pas à
répondre à cette question, se tut. Tandis qu'il hésitait et cherchait, la vérité lui fut révélée par la bouche de son jeune maître : « De même, lui dit celui-ci, que les yeux
de votre chair, pendant que vous dormez et que vous êtes couché dans votre lit, se reposent et ne font rien , et que pourtant il y a en vous des yeux avec lesquels
vous me voyez et que vous vous servez de cette vue; de même, après votre mort, sans aucune action de vos yeux corporels, vous vivrez et vous sentirez encore.
Gardez-vous désormais de douter qu'il y ait une vie après le trépas. » C'est ainsi que cet homme fidèle cessa de douter; d'où lui vint cet enseignement si ce n'est de la
providence et de la miséricorde de Dieu ?
5. Quelqu'un dira que par ce récit nous n'avons pas résolu , mais embarrassé la question. Cependant si l'on est libre d'y croire ou de ne pas y croire, chacun trouve
en soi matière aux difficultés les plus profondes. L'homme veille, l'homme dort chaque jour, l'homme pense; qu'on pense, si on le peut comment se font en nous ces
choses qui, sans être matérielles, sont semblables aux figures, aux qualités, aux mouvements des corps. Si on ne le peut pas, pourquoi hâter des décisions sur des
faits qui se produisent rarement et qu'on n'a pas éprouvés soi-même, lorsqu'on n'est pas capable de se rendre compte de ce qui arrive chaque jour et
continuellement? Pour moi, quoique ma parole soit impuissante à expliquer comment des choses en quelque sorte corporelles se font sans corps, cependant, sachant
que le corps n'y est pour rien , plût à Dieu que je susse de la sorte comment on distingue ce qu'on voit par l'esprit et que l'on croit voir par le corps, comment on
reconnaît les visions de l'erreur ou de l'impiété, lorsque la plupart d'entre elles ont des airs de ressemblance avec les visions des pieux et des saints ! Si je voulais
citer  de tels exemples, le temps me manquerait plutôt que la matière. Fortifiez-vous dans la miséricorde du Seigneur, bienheureux seigneur, vénérable et cher frère.
LETTRE CLX (1). (Année 414.)
 
Questions d'Evode sur la raison et sur Dieu.
 
ÉVODE A L'ÉVÊQUE AUGUSTIN, SALUT.
 
1. La raison parfaite est celle qui donne la science de toutes choses et surtout des choses éternelles qui se comprennent par l'intelligence. La raison enseigne, elle fait
voir que cette science est éternelle, qu'elle a dû être éternelle, que l'éternel est ce qui n'a pas commencé, ce qui ne change pas, ce qui ne varie pas et que la raison
elle-même doit être éternelle, non-seulement parce qu'elle apprend et démontre les choses éternelles, mais plus encore parce que l'éternité elle-même ne peut être
sans la raison : je crois que l'éternité ne serait pas si la raison elle-même n'était pas éternelle. Ensuite la raison démontre que Dieu est, qu'il doit être, qu'il
faut,nécessairement qu'il soit. Qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas des intelligences qui le sachent, puisque Dieu est éternel, on ne doit pas douter que la raison ne soit
éternelle, elle qui a reconnu qu'il faut que Dieu soit, et qui a ainsi prouvé qu'elle lui est coéternelle.
2. Mais il y a des choses qui sont forcées d'être par la raison; la raison vient d'abord, l'effet la suit; c'est la chose que la raison montre comme devant être. Ainsi, par
exemple, quand le monde a été fait, la raison a voulu que le monde fût créé. La raison a donc précédé le monde. Ce que la raison a su devoir être est arrivé; ainsi la
raison est la première, et l'oeuvre du monde vient après, Et maintenant, comme la raison fait voir que Dieu est, qu'il est nécessaire que Dieu soit, lequel des deux
ferons-nous passer le premier? Ferons-nous passer la raison avant Dieu comme nous l'avons fait avant le monde, ou Dieu avant la raison, sans laquelle on ne peut
pas prouver que Dieu soit? Car si Dieu est éternel et que ce soit la raison qui veuille qu'il soit éternel, qu'est-ce que c'est que la raison? Ou bien elle est Dieu ou elle
est de Dieu, comme l'enseigne la raison elle-même ; si elle est Dieu, la raison montre que Dieu, est la raison, et-les deux peuvent être contemporains et coéternels.
Mais si cette raison est une ressemblance de Dieu, elle montre également que la raison est de Dieu, et cela lui sera contemporain et coéternel. La raison elle-même
nous montre également que Dieu existe et qu'il ne pourrait se former s'il n'existait pas; supprimez la raison, ce qui est criminel à
 
(1) Le commencement et, nous le croyons aussi , la fin de cette lettre nous manquent. c'est du reste un morceau de métaphysique qui n'a ni le tour ni la forme
épistolaires.
 
418
 
dire, et Dieu ne sera pas, la raison ne montrant pas que Dieu est nécessairement. Donc alors, Dieu est, puisque la raison veut qu'il soit. Et puisque Dieu est, la raison
qui nous l'apprend existe sans aucun doute.
3. Qu'y a-t-il donc de premier en Dieu, si on peut parler ainsi ? est-ce la raison ou Dieu ? Mais Dieu ne sera pas sans la raison qui enseigne que Dieu doit être. La
raison ne sera pas non plus si Dieu n'est pas. Il n'y a donc ici ni premier ni dernier; et la nature divine renferme en quelque manière Dieu et la raison. Mais l'un
engendre l'autre : la raison engendre Dieu ou Dieu la raison. Il faut que, de la raison ou de Dieu, il y en ait un qui soit sujet et que l'un des deux soit le principe de
l'autre. Mais on dit avec vérité que Dieu engendre la raison, puisque la raison démontre que Dieu est. Dieu est connu de la raison comme le Fils l'est du Père, et la
raison est connue de Dieu comme le Père l'est du Fils. Car la raison elle-même est Dieu avec, Dieu. Et Dieu n'a jamais été sans la raison ni la raison sans Dieu. Dès
lors Dieu existe si la raison existe, et le Fils existe si le Père existe; et si on ôte la raison, ce qui, encore une fois, serait criminel à dire, Dieu lui-même n'est plus; car
c'est par sa raison que Dieu est Dieu. Répétons : sans la raison Dieu ne serait pas, et sans Dieu il n'y aurait pas de raison. La raison et Dieu sont donc une chose
éternelle; et Dieu et la raison sont éternels de la même manière. Cette liaison et cette union de la raison avec Dieu et de Dieu avec la raison, du Père avec le Fils et du
Fils avec le Père, constituent en quelque sorte leurs principes et les causes même de leur existence, parce que l'un ne peut pas être sans l'autre. Les paroles
manquent, et tout ce qu'on dit là-dessus, on ne le dit que pour ne pas s'en taire. Dirons-nous que Dieu soit le germe de la raison ou la raison le germe de Dieu, parce
qu'il ne peut y avoir de fruit sans racine ni de racine sans fruit? Continuons la comparaison afin que l'intelligence comprenne quelque chose de Dieu ; il y a dans le
grain de froment un principe de fécondité par lequel il ne lui est pas permis de demeurer stérile : mais s'il n'y avait pas de grain de froment, il n'y aurait pas de principe
pour produire.
4. Comme donc la raison, qui est Dieu, fait voir que Dieu est la raison ou que la raison est Dieu, et montre en quelque manière que l'un est l'autre, le Père ne se
révèle que par le Fils et le Fils que par le Père; le Fils se tient comme en silence quand c'est le Père qui mène au Fils, et c'est en quelque sorte pendant que l'un se
cache que l'autre se révèle; voir l'un c'est voir l'autre; l'un ne peut pas être connu sans que l'autre le soit aussi. Le Fils a dit . « Qui m'a vu a vu mon Père; » et encore :
« Personne ne vient au Père si ce n'est par moi (1) ; » et encore : « Personne ne vient à moi si le Père ne l'attire (2). » Nous avons entrepris une oeuvre bien ardue,
bien difficile, en essayant de comprendre quelque chose sur Dieu dans l'ignorance où nous sommes. Cependant, de
 
1. Jean, XIV, 9, 6. — 2. Ibid. VI, 53,
 
même que toutes les choses qui existent ne se comprennent pas sans quelque forme, et ne peuvent pas sans cela être reconnues, ainsi, bien plus encore, Dieu est
inconnu sans le Fils, c'est-à-dire sans la raison. Mais quoi,? Le Père a-t-il jamais été sans la raison, sans le Verbe? Qui oserait dire cela? C'est donc par la raison
que nous savons qu'un Dieu unique est formé d'un Dieu, qui est un dans un seul Dieu et qu'il de. meure dans son unité; car il est nécessaire qu'il y ait dans ce Dieu
unique cet amour qui doit toujours y être, d'après ce que nous apprend la raison, cet amour que Dieu lui-même nous prescrit.
 
LETTRE CLXI. (Année 414.)
 
Evode soumet à saint Augustin deux difficultés tirées, l'une de la lettre CXXXVII à Volusien, l'autre de la lettre XCII à Italica : la première de ces difficultés est
relative à l'incarnation de Jésus-Christ; la seconde à la question de savoir si on peul voir Dieu, même avec les yeux d'un corps glorifié.
 
ÉPODE ET LES FRÈRES QUI SONT AVEC LUI , AU VÉNÉRABLE SEIGNEUR, AU SAINT ET BIEN-AIMÉ FRÈRE ET COLLÈGUE DANS LE-
SACERDOCE , AUGUSTIN, ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. Il y a longtemps que je vous ai proposé des questions sur la raison et sur Dieu dans une lettre confiée à Jobin, qui avait été envoyé au domaine de Martien; je n'ai
point encore mérité une réponse. Mais j'ai lu deux lettres de votre sainteté, l'une. adressée à un homme illustre, Volusien, l'autre à une illustre chrétienne, Italica; dans
la première de ces deux lettres, au sujet de l'incarnation du- Seigneur Jésus-Christ notre Dieu dans sein d'une vierge et de sa nativité, j'ai remarqué ce passage : « Si
on en demande la raison, ce ne sera plus merveilleux; si on en veut un exemple, ce ne sera plus unique. » Il semble qu'on pourrait en dire autant de toute naissance
d'homme ou d'animal et de toute semence. Car si on en demande la raison, on ne la trouvera pas, et la chose restera merveilleuse; et si on en veut un exemple,
comme il n'y en a pas, ce sera unique. Qui pourra rendre raison de ce qui est formé par l'union de l'homme et de la femme ? Qui pourra expliquer la secrète
génération de quoi que ce soit? Qui dira comment les semences nées de la terre pourrissent d'abord et puis fructifient? Et si l'on cherche un exemple unique, n'est-ce
pas encore une chose admirable que la formation virginale et parfaite d'un ver dans un fruit? Aussi c'est, je crois, comme exemple qu'il a, été dit : « Je suis un ver et
non pas un homme (1). » Je ne sais donc pas quelle raison on peut donner des conceptions, soit qu'elles s'accomplissent par l'union, soit qu'elles partent d'une
oeuvre unique; et ce n'est pas seulement la conception d'une vierge qui est
 
1. Ps. XXI, 7.
 
419
 
inexplicable, c'est, à mon avis, toute espèce de conception.
2. Veut-on des exemples? En voici : les cavales, dit-on, sont fécondées par le vent, les poules par les cendres, les canes par l'eau ; et il en est ainsi de quelques
autres animaux. Si, en enfantant, ils perdent leur intégrité, ils peuvent la garder en concevant. Pourquoi dire alors que « si on veut a un exemple, ce ne sera plus
unique, » puisque tant d'exemples se présentent? Personne n'ignore que certains animaux naissent dans le corps des hommes comme dans le corps des femmes : y
a-t-il pour cela une semence? Voilà des exemples, voilà des prodiges dont on ne rend pas compte. On dira qu'il n'arrive jamais qu'un homme naisse d'une vierge ;
mais , dans des choses d'une autre nature il y a des conceptions auxquelles toute semence est restée étrangère et dont il est impossible de rendre raison. Dans la
génération même il se rencontre des enfantements qui laissent à la nature toute son intégrité. J'entends dire que l'araignée n'a pas besoin d'un autre concours que le
sien pour produire admirablement à sa manière et sans altération d'organe tous ces fils auxquels elle a coutume de se suspendre : cela n'est accordé qu'à elle seule. Si
on veut en chercher l'explication, c'est non-seulement admirable, mais de tels exemples sont impossibles à trouver. Ces exemples n'ont-ils pas précédé pour
convaincre ceux qui auraient refusé de croire qu'une vierge pût enfanter? ne prouvent-ils pas que cet événement n'est pas unique quoiqu'il soit admirable? car toutes
les oeuvres de Dieu sont admirables parce qu'elles sont l'oeuvre de la sagesse. Si donc on vient à nous faire ces objections, que répondrons-nous?
3. Une autre chose m'embarrasse fort : on dira par les mêmes raisons que Notre-Seigneur peut voir la substance de Dieu des yeux de son corps glorifié, et dans la
lettre à Italica vous avez dit et en toute vérité que cela ne se peut. Quand nous répondrons que cela ne se peut pas, on nous objectera que tout est merveilleux et
unique dans la conception et la naissance du Seigneur, et que de même que nulle explication n'est possible quant à la conception dans un sein virginal, de même on ne
saurait rendre raison du privilège qu'aurait Jésus-Christ de voir la substance de Dieu avec les yeux du corps : ce serait unique et sans exemple. Si nous répliquons
que l'on comprend bien qu'on ne puisse pas voir avec une chose corporelle quelque chose d'incorporel, je crains qu'on ne nous dise que la conception dans un sein
virginal peut se prouver par des raisons et des exemples. Ou bien l'impossibilité de voir des yeux du corps la substance de Dieu ne pourra pas s'établir, et alors on
continuera à soutenir que le Fils de Dieu peut voir son Père par les yeux du corps; ou bien si cette impossibilité est prouvée, on nous dira que de plus habiles seraient
capables de rendre raison de la conception et de la naissance de Jésus-Christ. Quoi répondre ici? je vous le demande. Je ne cherche pas à faire naître des disputes,
mais je vous interroge pour tenir tête à ceux qui tenteraient de nous surprendre. Pour moi, je crois que la Vierge a conçu et enfanté, comme je l'ai toujours cru; et la
raison elle-même me persuade que Dieu ne peut pas être vu, même des yeux d'un corps glorifié. Je pense cependant qu'il faut aller au-devant des difficultés que la
rébellion de l'esprit a coutume de susciter, et aussi donner satisfaction aux légitimes désirs d'instruction et d'étude. Priez pour nous. Que la paix et la charité du Christ
fassent souvenir de nous votre sainteté, ô notre saint seigneur, vénérable et bienheureux frère!

LETTRE CLXII. (Année 415.)
 
Saint Augustin se plaint d'être interrompu dans ses travaux par les questions nouvelles qui lui sont continuellement adressées; il lui faudrait du temps pour résoudre
convenablement tant de difficultés , car ses lettres tombent en beaucoup de mains. En réponse à des questions d'Evode, il lui rappelle ceux de ces ouvrages qui
pourraient l'aider. L'évêque d'Hippone parle des songes et de l'état de l'âme dans le sommeil; il distingue les choses qui n'ont pas de raison d'être de celles dont la
raison nous est cachée, et s'attache à prouver que Dieu ne peut pas être vu des yeux du corps.
 
AUGUSTIN ET LES FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, AU BIENHEUREUX SEIGNEUR, AU VÉNÉRABLE, SAINT FRÈRE ET COLLÈGUE DANS
L'ÉPISCOPAT , ÉVODE, ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC LÙI, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. Vous demandez bien des choses à un homme très-occupé; et, ce qui est plus sérieux, vous croyez qu'il n'y a qu'à dicter en toute hâte ; mais les matières dont il
s'agit sont si ardues que, même après avoir été traitées avec grand soin, c'est à peine si elles peuvent être entendues par des hommes tels que vous. Or, je ne dois
pas l'oublier, ce n'est pas vous seulement ni d'autres tels que vous, qui lisez ce que. nous écrivons ; nos lettres sont recherchées aussi par des gens d'un esprit moins
pénétrant et moins exercé que le vôtre, avec des dispositions tantôt favorables, tantôt ennemies, et il n'y a pas moyen de les soustraire à leur curiosité. Ceci
considéré, vous voyez quel soin on doit mettre dans ce qu'on écrit, surtout dans ces importantes questions qui donnent à travailler aux grandes intelligences
elles-mêmes. Mais si, quand j'ai une oeuvre sous la main, il faut que je m'interrompe pour répondre de préférence à ce qu'on vient me demander, qu'arrivera-t-il au
cas où, pendant que je réponds à ces questions qui me sont adressées, j'en recevrai d'autres? (420) Vous plaît-il que je laisse celles-là pour celles-ci, que je donne
toujours la préférence aux dernières, et que je n'achève que les choses au milieu desquelles je n'aurai pas été interrompu ? Il est difficile qu'il en soit ainsi, mais je ne
pense pas que ce soit cela que vous veuilliez. Je n'ai donc pas dû suspendre ce que j'avais commencé lorsque vos questions me sont parvenues, de même que je ne
me serais pas séparé de vos questions, si d'autres avaient fondu sur moi. Cependant je ne puis garder cette règle de justice; car j'ai quitté ce que je faisais pour vous
écrire ceci, et afin que mon esprit s'appliquât à cette lettre, il m'a fallu le détourner violemment d'une autre grande occupation.
2. Il m'a été aisé de vous donner cette excuse que je ne crois pas mauvaise d'ailleurs; il est moins aisé de répondre à vos questions. Dans les ouvrages auxquels
maintenant je m'applique de toutes mes forces, il se rencontrera, je pense, plus d'un endroit où je toucherai, si Dieu le veut, à l'objet de vos recherches. Déjà
plusieurs de ces difficultés se trouvent résolues dans des livres que je n'ai pas encore mis au jour, soit sur la Trinité, soit sur la Genèse. D'ailleurs, si vous voulez bien
relire ce qui depuis longtemps vous est connu, ou du moins ce qui vous a été connu, (car vous avez oublié peut-être mes écrits sur la Grandeur de l'âme et sur le
Libre arbitre qui ne sont que le produit de nos entretiens d'autrefois), vous pourrez éclaircir vos doutes sans avoir besoin de moi : il vous suffira de quelque travail de
pensée pour tirer les conséquences de ce qui s'y trouve de clair et de certain. Vous avez aussi le livre Sur la vraie religion; si vous repassiez ce livre avec attention,
vous ne diriez jamais que Dieu est forcé d'être par la raison, et qu'en raisonnant on établit que Dieu doit exister. En effet dans la raison des nombres que nous avons
d'une façon certaine à notre usage quotidien, si nous disions : il faut que sept et trois fassent dix, nous ne parlerions pas avec sagesse; mais nous devons dire que sept
et trois font dix. Je crois avoir assez montré, dans les livres précédemment cités, quelles sont les choses dont on puisse dire avec vérité qu'elles doivent être, qu'elles
soient déjà ou ne soient pas. Ainsi l'homme doit être sage; s'il l'est, pour continuer à l'être; s'il ne l'est pas encore, pour le devenir. Mais Dieu ne doit pas être sage, il
l'est.
3. Repassez soigneusement aussi ce que je vous ai récemment écrit sur les apparitions, et dont vous vantez la subtilité, tout en disant que vous y avez rencontré
l'embarras de questions plus hautes; songez-y attentivement, non pas en passant, mais avec une réflexion prolongée; vous devinerez alors ce que c'est que la
présence ou l'absence de l'âme. Car elle est présente dans ses apparitions au milieu du sommeil, et absente des yeux du corps auquel elle donne le regard quand elle
veille; et si, par quelque chose de plus fort que le sommeil, elle demeure totalement absente des yeux qui sont comme les luminaires des corps, c'est là mort. De
même donc que l'âme en passant du sens de la vue aux apparitions du sommeil, n'a pas avec elle un corps quel qu'il soit; à moins de croire qu'il y ait des réalités
corporelles dans nos songes, et que nous-mêmes alors passons avec un corps d'un lieu dans un autre, ce que vous ne pensez pas assurément; de même, si l'âme
s'éloigne tout à fait et que son absence soit complète, ce qui arrive à la mort, il ne faut pas imaginer qu'elle emporte avec elle je ne sais quelle parcelle de corps. Car
si cela était, même quand nous dormons, et qu'elle se retire passagèrement du sens de là vue, elle emporterait des yeux, qui, tout subtils qu'ils fussent, seraient
pourtant corporels, et il n'en est pas ainsi. Cependant elle emporte avec elle certains yeux fort semblables à ceux du corps, sans être corporels, au moyen desquels
elle voit durant le sommeil des images pareilles à des corps, mais qui n'en sont pas.
4. Si quelqu'un soutient que ce qu'on voit en songe de semblable à des corps ne peut être que corporel , et s'il lui semble dire ainsi quelque chose, il fera preuve
d'une pesanteur d'esprit peu facile à convaincre; c'est l'erreur de bien des gens qui ne sont même pas sans pénétration, mais qui réfléchissent trop peu à la nature de
ces images des corps qui se forment dans l'esprit sans être pour cela des corps. Lorsqu'avec plus d'attention ils sont forcés de reconnaître que ces images ne sont
pas corporelles, mais fort semblables à des corps, ils ne peuvent pas tout de suite se rendre compte des causes par lesquelles ces images se forment dans l'esprit, ni
expliquer si elles subsistent par leur propre nature ou dans un sujet; si elles se produisent comme des caractères tracés avec de l'encre sur un parchemin, où il y
(421) a deux substances, le parchemin et l'encre; ou comme un cachet ou toute autre figure sur
la cire qui en est le sujet; ou si ces images se forment dans l'esprit de ces deux manières, tantôt comme ceci, tantôt comme cela.
5. Car on se préoccupe non-seulement des choses qui ne sont pas présentes à nos sens et se retrouvent dans notre mémoire, ou que, selon notre gré, nous formons,
disposons, augmentons, diminuons et varions d'innombrables façons par le lieu, la disposition et le mouvement (telles sont peut-être les images du sommeil qui nous
trompent, quand les songes ne sont pas des avertissements de Dieu, avec cette différence que nous voulons les premières et que nous subissons celles-ci) ;
non-seulement, dis-je, on se préoccupe des choses qui se passent dans l'esprit et qu’il est permis de croire l'ouvrage de l'esprit (quoique ce soit par des causes
secrètes que l'une se présente à l'intelligence plutôt que l'autre), mais encore on se demande ce qu'a voulu dire le Prophète par ces mots : « Et l'ange qui parlait en
moi me dit (1). » Il ne faut pas croire que des voix du dehors soient venues aux oreilles corporelles du Prophète, lorsqu'il dit : « Celui qui parlait en moi, » et non pas
celui qui me parlait. Etaient-ce des voix tirées de l'esprit et semblables à des sons, et cependant produites par l'ange lui-même; des voix comme nous en entendons
quand nous repassons silencieusement en nous beaucoup de choses, ou que des chants nous reviennent à la mémoire? Et quel sens donner à ce passage de
l'Evangile : « Voilà que l'ange de Dieu lui apparut dans son sommeil, disant (2)? » Comment le corps de l'ange apparut-il à des yeux fermés (car Abraham était
éveillé quand des anges lui apparurent, de telle façon qu'il leur lava les pieds et put les toucher (3))? Est-ce un esprit qui, sous quelque forme semblable à un corps,
se montra à l'esprit d'un homme endormi, comme il nous arrive à nous-mêmes, en songe, de nous voir en mouvement et dans des attitudes bien différentes de celle
où nous sommes avec nos membres étendus ?
6. Ces choses sont merveilleuses, parce que leur raison est trop cachée pour qu'un homme puisse en rendre compte à un homme. Car notre surprise est excitée, soit
quand la cause d'une chose nous échappe, soit quand la chose est extraordinaire, ce qui arrive par sa singularité
 
1. Zach. I, 9. — 2. Matth. I, 20. — 3. Gen. XVII, 4.
 
ou sa rareté. Quant à ce qui touche à la raison cachée, j'ai dit dans ma lettre à Volusien, que vous avez lue, j'ai dit en répondant à ceux qui nient que le Christ soit né
d'une vierge : « Si on veut en savoir la raison, ce ne sera plus un prodige (1). » Non pas que la chose manque de raison, mais la raison en demeure cachée à ceux
pour lesquels Dieu a voulu que le fait soit merveilleux. Pour ce qui est de l'autre cause de surprise, par exemple lorsqu'il arrive quelque chose d'extraordinaire, nous
avons l'étonnement de Notre-Seigneur en présence de la foi du centurion. Nulle raison des choses ne saurait se dérober à sa connaissance, mais la surprise du
Seigneur fut une manière de louer celui dont il n'avait pas rencontré le pareil chez le peuple hébreu; cette surprise est suffisamment exprimée dans ces paroles du
Seigneur ; « En vérité, je vous le dis, je n'ai pas trouvé une aussi grande foi en Israël (2). »
7. J'ai ajouté dans la lettre à Volusien : « Si on demande un exemple, ce ne sera plus unique. » C'est en vain que vous avez cru trouver des exemples, en citant le ver
qui naît dans un, fruit, et l'araignée qui tire en quelque sorte de la virginité de son corps le fil avec lequel elle compose sa toile. La subtilité met en avant quelques
comparaisons qui s'éloignent ou se rapprochent plus ou moins; mais il n'y a que le Christ qui soit né d'une vierge; par là vous comprenez pourquoi j'ai dit que c'est
sans exemple. Tout ce que Dieu fait d'ordinaire ou d'extraordinaire a ses causes et ses raisons justes et irréprochables. Lorsque ces causes nous sont cachées, les
oeuvres de Dieu nous étonnent; lorsque nous en pénétrons le secret, nous disons qu'elles arrivent en toute conséquence et convenance, et qu'il n'y a pas à s'en
étonner puisque ce qui est arrivé était commandé par la raison elle-même. Si notre surprise ne tient point à quelque chose à quoi on ne s'attend pas, mais à quelque
chose de grand et de digne d'éloges, nous aurons le genre d'étonnement par lequel Notre-Seigneur loue le centurion. Je n'ai donc pas eu tort de dire : « Si on veut en
savoir la raison, ce ne sera plus un prodige; » car il y a un autre genre de surprise, lors même que la raison de ce qui nous frappe vient à se découvrir à nous; de
même qu'on n'a pas eu tort de dire que « Dieu ne tente personne (3), » car il y a un autre
 
1. Ci-dessus, lettre 137. — 2. Luc,VII, 6. — 3. Jacques, I, 13.
 
422
 
genre de tentation qui a fait dira en toute vérité : « Le Seigneur votre Dieu vous tente (1). »
8. Que personne ne croie qu'on ait le droit de dire que le Fils voit le Père des yeux du corps et non pas comme le Père voit le Fils, et cela parce que les partisans de
cette opinion à bout de raison, pourraient dire eux-mêmes : « Si on veut en savoir la raison, ce ne sera plus un prodige; » ce qui m'a fait parler ainsi ce n'est pas qu'il
n'y ait aucune raison de la chose, c'est qu'elle est cachée. Quiconque entreprend de réfuter un tel sentiment, doit démontrer qu'il n'y a aucune raison, non pas de ce
miracle, mais de cette erreur, De même qu'il n'y a aucune raison par laquelle Dieu puisse mourir ou se corrompre ou pécher (et quand nous disons que cela ne
saurait être, nous ne diminuons pas la puissance de Dieu, mais nous rendons hommage à son éternité et à sa vérité) ; de même en disant que Dieu ne peut pas être vu
des yeux du corps, la raison en devient claire à tout esprit droit : car il est évident que Dieu n'est pas un corps, que rien ne peut être vu des yeux du corps si ce n'est
à quelque distance; que tout ce qui occupe un espace est nécessairement un corps, une substance moindre dans une partie que dans le tout : croire cela de Dieu ne
doit pas être permis, pas même à ceux qui ne peuvent pas encore le comprendre.
9. La raison des divers changements qui se font dans l'univers nous est cachée; et c'est pourquoi tout est miracle sous nos yeux. Mais à cause de cela ignorons-nous
qu'il y ait des corps, que nous-mêmes nous ayons un corps, qu'il n'existe pas de corpuscule qui n'occupe un espace à sa manière et ne soit tout entier là où il est,
mais pourtant moindre dans une partie que dans le tout? Ces choses nous étant connues, il faut en tirer les conséquences qu'il serait trop long de déduire ici; il faut
montrer qu'il n'y a pas de raison pour croire ou pour comprendre que Dieu, qui est tout entier partout et ne s'étend pas à travers les espaces comme une masse
corporelle, composée nécessairement de parties plus grandes et moindres les unes que les autres, puisse être vu des yeux du corps. J'en dirais plus long là-dessus si
je m'étais proposé cette question dans cette lettre, devenue déjà bien longue, sans que je m'en sois douté, et pour laquelle j'ai presque oublié mes travaux; peut-être,
 
1. Deutéronome, XIII, 3.
 
sans le vouloir, ai-je fait tout ce que vous souhaitiez : peu d'indications suffisent pour que votre esprit achève ce qu'il faut penser. Mais ces choses auraient, besoin de
plus de soin et d'étendue pour devenir profitables à ceux entre les mains de qui peut tomber ma lettre. Les hommes ont bien de la peine à s'instruire; ils ne peuvent
pas comprendre ce qu'on leur dit en trop peu de mots, et n'aiment pas à lire ce qui est long. On a aussi bien de la peine à enseigner : la brièveté ne réussit pas avec
les esprits lents, ni les développements étendus avec les paresseux. Envoyez-nous une copie de la lettre qui s'est égarée ici et n'a pu se retrouver.
LETTRE CLXIII. (Année 415.)
 
Evode propose quelques doutes à Augustin.
 
ÉVODE, ÉVÊQUE, A AUGUSTIN, ÉVÊQUE.
 
J'ai envoyé, il y a longtemps, des questions à votre sainteté : l'une sur la raison et sur Dieu, et je vous l'ai transmise, je crois, par Jobin, qui s'occupe avec dévouement
des intérêts des servantes de Dieu; l'autre, sur le corps du Sauveur qui, selon le sentiment de quelques-uns, voit la substance divine. Je vous adresse maintenant une
troisième question. L'âme raisonnable que le Sauveur a prise avec le corps appartient-elle à l'une des opinions énoncées sur l'origine de l’âme, si toutefois il en est
une qui puisse se soutenir avec quelque vérité; ou bien, malgré sa nature raisonnable , est-elle d'un genre à part au lieu d'être comprise dans les espèces générales
des âmes de tout ce qui vit? Voici une quatrième question : Quels sont ces esprits dont parle saint Pierre dans sa lettre lorsqu'il nous montre le Seigneur « mort en sa
chair, vivifié par l'Esprit dans lequel il alla prêcher aux esprits qui étaient dans la prison (1), » et le reste, où il fait ainsi entendre que ces esprits furent dans les enfers,
que le Christ y descendit pour les évangéliser tous, qu'il les délivra tous des ténèbres et des peines par la grâce, afin qu'à partir de la résurrection du Seigneur il n'y
eût plus qu'à attendre le jugement, sur la ruine des enfers? Je désire savoir le sentiment de votre sainteté à cet égard.
 
1. I Ep. de saint Pierre, III, 18, 19.
LETTRE CLXIV. (Année 415.)
 
Saint Augustin répond aux difficultés proposées par Evode dans la lettre qu'on vient de lire. L'évêque d'Hippone commence comme un homme qui croit ne pas
savoir, qui, au lieu d'instruire les autres, demande qu'on l'instruise lui-même, et puis de sa parole réservée s'échappent les plus vives et les plus belles lumières.
 
AUGUSTIN, AU BIENHEUREUX SEIGNEUR ÉVODE, SON FRÈRE ET SON COLLÈGUE DANS L'ÉPISCOPAT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
1. Je ne pense pas que vous ignoriez le grand trouble où me jette toujours la difficulté que vous me proposez sur un endroit de l'épître de l'apôtre Pierre; il s'agit de
savoir comment il faut entendre ce qui semble être dit sur les enfers. Je vous renvoie donc la même question, afin que, par vous ou par d'autres, vous mettiez fin à
mes incertitudes sur ce point. Si le Seigneur me fait la grâce de trouver quelque chose avant vous, et de pouvoir vous le communiquer, je n'en priverai pas votre
affection. Quant à présent, voici sur quoi porte l'inquiétude de mes doutes , pour que vous vous mettiez en mesure d'expliquer les paroles de l'Apôtre, soit par vos
propres méditations, soit en consultant quelqu'un de capable.
2. L'apôtre Pierre , après avoir dit que le Christ est mort dans la chair et a été vivifié par l'Esprit, ajoute aussitôt : « Dans lequel il alla prêcher aux esprits qui étaient
dans la prison, qui autrefois avaient été incrédules, quand la patience de Dieu les attendait aux jours de Noé, pendant que l'on construisait a l'arche dans laquelle peu
de personnes, c'est-à-dire huit seulement, furent sauvées au milieu des eaux. » Ensuite il ajoute : « Maintenant c'est de la même manière que le a baptême vous sauve
(1). » Si le Seigneur, après sa mort, est descendu aux enfers pour prêcher aux esprits enfermés dans la prison, je me demande comment un tel bienfait n'a été mérité
que par ceux qui étaient infidèles à l'époque où l'arche se construisait; car depuis Noé jusqu'à la passion du Christ, il y a eu des milliers d'âmes de diverses nations
que le Seigneur a pu trouver aux enfers ; ce ne sont pas seulement ceux qui ont cru en Dieu, comme les prophètes et les patriarches de la race d'Abraham, comme
Noé et toute sa maison,
 
1. I Pierre. III, 18-24.
 
sauvés par les eaux, excepté peut-être le fils qui, dans la suite, fut réprouvé; en dehors de la race de Jacob, ce ne sont pas seulement aussi des croyants, comme
Job, comme les Ninivites, et d'autres encore mentionnés dans les Ecritures, ou qui sont restés cachés au milieu du genre humain; mais je parle de ces milliers
d'hommes qui, ne connaissant pas Dieu, et livrés au culte des démons ou des idoles, sont sortis de la vie depuis les temps de Noé jusqu'à la passion du Christ ;
pourquoi le Seigneur, qui les trouva aux enfers, ne leur prêcha-t-il pas, et s'adressa-t-il uniquement à ceux qui furent incrédules aux jours de Noé, tandis que l'on
construisait l'arche ! Si le Christ se fit entendre à tous, pourquoi saint Pierre ne mentionne-t-il que ceux-ci, passant sous silence l'innombrable multitude du reste des
hommes?
3. Il est bien sûr que le Seigneur, mort dans sa, chair, est descendu aux enfers. On ne saurait. contredire cette parole du Prophète « Vous ne laisserez pas mon âme
dans l'enfer. » Nul n'oserait l'entendre différemment, et saint Pierre l'a ainsi compris dans les Actes des Apôtres (1). On ne contredira pas non plus ces paroles du
même saint Pierre, où il déclare que le Christ « a fait cesser les douleurs de l'enfer, dans lesquelles il était impossible qu'il fût retenu (2). » Qui donc, excepté un
infidèle, niera que le Christ soit allé dans les enfers ? Si on cherche comment il faut entendre qu'il ait fait cesser les douleurs de l'enfer (car il n'avait pas commencé
par être retenu dans ces liens, et ne les avait pas brisés comme des chaînes auxquelles il aurait été attaché) ; il est aisé de comprendre que ces douleurs ont cessé
comme on détruit les piéges des chasseurs, pour empêcher qu'ils ne prennent et non point parce qu'ils ont pris. On peut entendre aussi qu'il a mis fin à des douleurs
qui ne pouvaient rien sur lui, mais par desquelles se trouvaient atteints des hommes dont il devait être le libérateur.
4. Quels sont ceux-là ? Il serait téméraire de l'affirmer. Si nous disions et si nous pouvions montrer que le Christ délivra tous ceux qui étaient alors dans les enfers,
qui ne s'en féliciterait? Nous le voudrions surtout à cause de certains d'entre eux qui nous sont particulièrement connus par leurs travaux littéraires, et dont nous
admirons le langage et le. génie
 
1. Ps. XV, 10; Act. II, 27. — 2. Act. des Apôtres, II, 24.
 
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nous n'avons pas seulement en vue les poètes et les orateurs qui, en beaucoup d'endroits de leurs ouvrages, ont livré au mépris et au rire les faux dieux des gentils, et
quelquefois même ont confessé le Dieu unique et véritable, tout en partageant les pratiques superstitieuses du reste des hommes; nous pensons également à ceux qui
ont proclamé ces vérités, non point dans des chants ou des oeuvres oratoires, mais dans des études philosophiques ; nous songeons aussi à beaucoup d'autres dont il
ne nous reste aucun écrit, mais que nous connaissons par les productions antiques arrivées jusqu'à nous; elles nous ont appris combien la vie de ces hommes a été
louable d'une certaine manière : ces personnages se sont trompés sur le culte de Dieu; ils ont rendu des hommages pieux à de vaines idoles établies comme objets
d'une religion publique et ont servi la créature plutôt que le Créateur; mais il y eut dans leurs moeurs de la modération, de la retenue, de la chasteté , de la sobriété ;
ils surent mépriser la mort pour le salut de la patrie; ils tinrent leur parole non-seulement avec leurs concitoyens, mais encore avec l'ennemi, et c'est avec raison qu'on
les propose pour exemples. Il est vrai, toutes ces choses elles-mêmes, quand elles ne je rapportent pas à la fin de la droite et vraie piété, mais au vain faste de
l'humaine louange et de la gloire d'ici-bas, s'évanouissent en quelque façon et deviennent stériles ; toutefois elles nous plaisent tant par un certain naturel de l'âme que
nous aurions souhaité la délivrance de ceux en qui elles se sont rencontrées; nous aurions voulu qu'ils eussent été, ou principalement ou comme les autres , tirés des
tourments de l'enfer, si le sens humain s'accordait avec la justice du Créateur.
5. Cela étant, si on admet que le Sauveur les ait délivrés tous, et qu'il ait, selon les expressions de votre lettre , « ruiné les enfers « en attendant le jugement dernier, »
de nouvelles difficultés naissent, et voici celles qui s'offrent à mon esprit. Et d'abord sur quoi appuyerait-on ce sentiment? car ce qui est écrit sur la cessation des
douleurs de l'enfer à la mort du Christ, peut ne s'entendre que de lui-même, c'est-à-dire qu'il les a mises à néant en ce qui le touche, d'autant plus que l'Apôtre ajoute
« qu'il était impossible qu'il fût retenu dans ces douleurs. » Ou bien, si on demande pourquoi le Christ a voulu descendre dans les enfers, où étaient des douleurs qui
ne pouvaient pas l'atteindre , lui que l'Ecriture proclame « libre entre les morts (1) , » lui dans lequel le prince et le préposé de la mort n'a rien trouvé de sujet au
supplice; ce qui est dit « sur la cessation des douleurs de l'enfer » peut s'appliquer non pas à tous , mais à quelques-uns que le Christ jugeait dignes de cette
délivrance. De sorte qu'on ne devra pas croire qu'il soit descendu inutilement aux enfers, sans profit pour aucun de ceux qui s'y trouvaient enfermés, et l'on ne devra
pas conclure non plus que la faveur accordée à quelques-uns parla miséricorde et la justice divines ait été accordée à tous.
6. Et quant à ce qui est du premier homme, père du genre humain, c'est le sentiment de presque toute l'Eglise que le Christ le délivra; quelle que soit l'origine d'un tel
sentiment, il ne faut pas croire qu'il ne repose sur rien, lors même que l'autorité des Ecritures canoniques ne s'expliquerait pas clairement à cet égard. Toutefois cette
opinion semble favorisée, préférablement à toute autre, par le passage suivant du livre de la Sagesse : « La Sagesse a conservé celui qui a été créé seul et le premier
pour être le père du genre humain, et elle l'a tiré de son péché et lui a donné la force de gouverner toutes choses (2). » Quelques-uns croient que ce bienfait a été
accordé également à d'anciens saints, Abel, Seth, Noé et sa maison; Abraham, Isaac, Jacob et à d'autres patriarches et prophètes, et que le Seigneur, descendu aux
enfers, les affranchit de ces douleurs.
7. Mais je ne vois pas comment on peut entendre qu’ Abraham ait été dans ces douleurs, Abraham dans le sein de qui fut reçu le pauvre pieux dont parle l'Evangile :
il en est peut-être qui peuvent l'expliquer. Je ne sais toutefois s'il y a quelqu'un qui ne trouverait pas absurde de supposer qu'avant la descente du Seigneur aux
enfers, Abraham et Lazare étaient seuls dans le sein de ce repos mémorable, et que de ces deux-là seulement il a été dit au mauvais riche : « Entre vous et nous, il y
a pour toujours un grand abîme, et ceux qui le veulent ne peuvent point passer d'ici vers vous, ni venir ici du lieu où vous êtes (3). » Or, s'ils étaient plus de deux dans
ce repos, qui oserait dire que là n'aient pas été les patriarches et les prophètes, à la justice et à la piété desquels
 
1. Ps. LXXXVII, 6. — 2. Sag., X, 1, 2. — 3. Luc, XVI, 26.
 
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l'Ecriture de Dieu rend un si grand témoignage? Je ne comprends donc pas de quel avantage eût été pour eux la cessation de douleurs qu'ils n'auraient pas endurées;
d'autant plus surtout qu'en nul endroit des Ecritures je n'ai vu prendre en bonne part cette expression d'enfer. Et si rien de pareil ne se lit dans les divins livres, il n'est
pas croyable que ce qu'on appelle le sein d'Abraham, c'est-à-dire le séjour d'un certain repos secret, soit une portion des enfers. D'après les paroles mêmes qu'un si
grand maître fait dire &agr