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Saint Augustin d'Hippone
Sermons

SERMON CCLXVI. POUR LA VEILLE DE LA PENTECOTE. LE MINISTRE DES SACREMENTS.
 

ANALYSE. — Les Donatistes prétendaient qu'il fallait être saint et pur pour administrer les sacrements, et ils s'appuyaient, en y donnant un sens faux, sur ces paroles de l'Ecriture : « Le juste me reprendra avec compassion et il me corrigera ; mais l'huile du pécheur ne m'engraissera pas la tête (1) ». Par l'huile du pécheur ils entendaient les sacrements administrés par les pécheurs et qu'on devait refuser. Afin de les réfuter saint Augustin établit d'abord que la grâce des sacrements ne dépend pas du ministre, n'est pas la sienne. C'est indépendamment d'aucun ministre que le Saint-Esprit s'est donné aux Apôtres. Si les Apôtres ont été appelés ensuite à conférer le Saint-Esprit, Dieu a voulu, pour prouver que la grâce du Saint-Esprit ne dépendait pas d'eux, qu'il descendit sans eux et sur l'eunuque d'Ethiopie, et sur le centurion Corneille ainsi que sur tous ceux  qui l'accompagnaient quand saint Pierre arriva près de lui. Il est donc bien vrai que par l'huile du pécheur on ne peut entendre ici la grâce des sacrements, car elle vient de Dieu seul. Une interprétation plus sensée de ces paroles consisté à dire que le prophète préfère les reproches salutaires des justes aux dangereuses flatteries des pécheurs.

 

1. De tous les divins oracles que nous avons entendus pendant le chant de ce psaume, j'ai cru devoir choisir, pour la discuter et l'approfondir avec l'aide du Seigneur, la pensée suivante: « Le juste me reprendra avec bonté et il me corrigera ; mais l'huile du pécheur ne m'engraissera point la tête ». Plusieurs se sont imaginé que cette huile du pécheur désigne ici ce qui vient de l'homme, attendu que « tout homme est menteur (2) ». Cependant le Christ étant absolument sans péché, lors même qu'il permettrait qu'un pécheur distribuât son huile mystérieuse, cette huile ne serait pas l'huile du pécheur; car il faut ici considérer trois choses : Celui de qui vient cette huile, celui à qui il la donne, et celui par qui il la donne. Ne craignons donc, pas l'huile du pécheur ; le ministre interposé entre Dieu et nous ne détourne point la grâce du céleste Bienfaiteur.

2. Nous célébrons en ce moment la solennité de la descente du Saint-Esprit. Le jour même de la Pentecôte, et ce jour est déjà commencé, cent vingt âmes étaient réunies dans un même local; à savoir les Apôtres, la Mère du Seigneur et des fidèles de l'un et l'autre sexe, occupés tous à prier et à attendre l'accomplissement de la promesse faite par le Christ, c'est-à-dire l'arrivée de l'Esprit-Saint. Cet espoir et cette attente n'étaient pas vains,

 

1. Ps. CXI, 5. — 2. Ps. CXV, 11.

 

car la promesse n'était pas fausse. Aussi l'Esprit attendu descendit et il trouva pour le recevoir des coeurs tout purs. « Ils virent alors comme diverses langues de feu, et ce feu se reposa sur chacun d'eux, et ils commencèrent à parler diverses langues, selon que l'Esprit-Saint leur donnait de parler ». Si chacun d'eux parlait ainsi toutes les langues, c'était l'indice que l'Eglise se répandrait au milieu de toute les nations. Chacun d'eux, étant une unité, signifiait que dans l'unité entreraient tous les peuples, comme toutes les langues étaient en lui. Tous ceux qui avaient reçu l'Esprit-Saint parlaient donc ces langues; quant à ceux qui ne l'avaient pas reçu, non-seulement ils s'étonnaient, mais ce qui est bien répréhensible, ils joignirent la calomnie à l'étonnement. « Ces hommes sont ivres et pleins de vin doux », disaient-ils. Accusation aussi dépourvue de sens qu'elle était injurieuse !Loin d'apprendre une langue étrangère, l'homme ivre n'oublie-t-il pas la sienne ? Reconnaissons toutefois qu'à travers tant d'ignorance et tant d'outrages la vérité se faisait entendre. Oui, ils étaient remplis d'un vin nouveau mystérieux, parce qu'ils étaient devenus des outres neuves (1). Quant à ces outres vieillies, elles s'étonnaient et elles calomniaient, mais sans se rajeunir et sans se remplir. Toutefois ces accusations tombèrent,

 

1. Matt. IX, 17.

 

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aussitôt qu'on eût prêté l'oreille aux discours des Apôtres rendant compte du phénomène et prêchant avec la grâce du Christ; car beaucoup en les entendant furent touchés de componction, la componction les changea; une fois changés ils crurent, et, en croyant, ils méritèrent de recevoir ce qu'ils admiraient dans autrui (1).

3. A dater de ce moment l'Esprit-Saint commença à se donner parle ministère des Apôtres. Ils imposaient les mains et il descendait. Etait-il pour cela sous la dépendance des hommes? Qu'aucun ministre ne s'attribue au-delà de ce qui lui convient. L'un donne et l'autre distribue seulement. C'est d'ailleurs ce qu'a enseigné le Saint-Esprit, pour ôter aux hommes la pensée de revendiquer ce qui n'est qu'à Dieu. Dans le dessein d'en imposer par ce moyen et convaincu que c'était à eux qu'on devait rapporter cette faveur, Simon offrit aux Apôtres de l'argent afin d'obtenir de faire descendre lui-même le Saint-Esprit par l'imposition de ses mains. Il ignorait la nature de la grâce, car s'il l'avait connue, il aurait su qu'elle se donne gratuitement; et pour avoir voulu acheter l'Esprit-Saint, il ne mérita point d'être délivré par lui. Pourquoi, malheureux, chercher à t'enfler? Il te suffit d'être rempli sans vouloir te gonfler encore. Etre rempli, c'est être riche ; être gonflé, c'est n'avoir rien.

Cependant, poursuit-on, l'Esprit-Saint était donné par la maire des hommes. S'ensuit-il qu'il fût à eux? — Il n'y avait que des saints pour pouvoir le donner. — Eux-mêmes l'avaient-ils reçu par le ministère des saints? Il est vrai, les Apôtres imposaient les mains et l'Esprit descendait. Qui avait imposé les mains quand ils le reçurent les premiers?

4. Voici des faits divins, retenez-les ; ils sont puisés dans la parole de Dieu, dans l'Ecriture infaillible; ils viennent d'un , ouvrage qui mérite toute confiance, de l'histoire la plus véridique, où nous devons croire tout ce que nous y lisons.

Les Apôtres ont donné souvent le Saint-Esprit en imposant les mains. Cependant, eux qui le donnaient l'avaient reçu. Quand ? Au moment où il y avait cent vingt personnes réunies dans le cénacle. Chacun y priait, et nul n'imposait les mains. Or, pendant que tous.priaient, l'Esprit-Saint descendit, il les

 

1. Act. II.

 

remplit de lui-même. Après les avoir remplis il fit d'eux ses ministres, et par eux ensuite il se communiquait.

Autre trait . L'Évangéliste Philippe, celui qui prêcha l'Evangile à Samarie, était l'un des sept diacres; vous savez que pour subvenir aux besoins du ministère on avait associé sept. diacres aux douze Apôtres. Philippe, comme je l'ai dit, était l'un d'eux, et ce fut son zèle pour la prédication qui lui fit donner spécialement le titre d'Evangéliste. Quoique tous les autres prêchassent aussi, ce fut lui, je l'ai dit, qui. annonça l'Evangile à Samarie, dont beaucoup d'habitants crurent et reçurent le baptême. Dès que les Apôtres en furent instruits, ils leur envoyèrent Pierre et Jean pour imposer les mains à ces baptisés et pour appeler sur eux l'Esprit-Saint tout en priant et en imposant les mains. Etonné d'une telle puissance dans les Apôtres, Simon voulut leur donner de l'argent; comme si les Apôtres mettaient en vente l'Esprit qu'ils invoquaient. Ceux-ci repoussèrent donc Simon, qui s'était montré indigne d'une telle faveur; tandis que les autres reçurent le Saint-Esprit sous la main des Apôtres.

De plus, puisque Simon avait regardé comme dépendant des hommes ce don de Dieu, il était à craindre que les faibles ne conservassent cette idée. Un eunuque de la reine Candace revenant donc de Jérusalem, où il était allé prier, lisait sur son char le prophète Isaïe. L'Esprit-Saint dit alors à Philippe de s'approcher du char. Il s'agit ici de ce même Philippe qui avait baptisé dans la ville de Samarie, mais sans imposer les mains à qui que ce fût, et qui avait envoyé prier les Apôtres de venir et de conférer, par l'imposition de leurs mains, le Saint-Esprit aux fidèles que lui-même avait baptisés. Il s'approcha donc du char et demanda à l'eunuque s'il comprenait ce qu'il lisait. Celui-ci répond qu'il pourrait le comprendre s'il avait quelqu'un pour le lui expliquer; il prie Philippe de monter près de lui. Philippe monte, s'asseoit, et trouve l’eunuque à cette prophétie qui concerne le Christ: « Comme une brebis il a été conduit à l'immolation », et le reste. Il lui demande si c'était de lui ou d'un autre que le prophète disait cela ainsi que tout ce qui précède et ce qui suit dans ce même passage; et profitant de cette ouverture, il lui annonça le Christ qui nous ouvre la porte du salut. Pendant (361) qu'on s'occupe ainsi en poursuivant la route, on rencontre de l'eau. « Voilà de l'eau, dit l'eunuque à Philippe, qui empêche de me baptiser? — Si tu crois, reprit Philippe, cela se peut. —Je crois, répondit l'eunuque que Jésus est le Fils de Dieu ». Tous deux descendirent dans l'eau, et Philippe le baptisa. Or, comme ils remontaient, l'Esprit-Saint descendit sur l'eunuque (1). Ce Philippe filait bien celui qui avait donné le baptême aux habitants de Samarie et qui avait ensuite appelé les Apôtres, preuve qu'en baptisant il s'avait point imposé les mains. Mais pour montrer que Simon avait eu tort de s'imaginer que l'Esprit de Dieu était un don fait par les hommes, l'Esprit-Saint descendit spontanément sur l'eunuque et l'affranchit. Dieu véritable, il descendit sur lui et le remplit; comme Notre-Seigneur est descendu parmi nous et nous a rachetés.

5. Un esprit contentieux dira peut-être que '1Philippe n'était pas le diacre qui baptisa à Samarie, mais l'apôtre Philippe, attendu que parmi les Apôtres il en est un qui porte le nom de Philippe, tandis que celui qui est spécialement surnommé l'Evangéliste est un des sept premiers diacres. A eux de soupçonner ce qui leur plait, voici la question résolue en deux mots. Admettons qu'il soit incertain puisque le texte me le dit pas, si ce Philippe est l'Apôtre ou le diacre. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à peine sorti de l'eau, l'eunuque reçut le Saint-Esprit (2) sans que personne lui imposât les mains. — Cette réponse peut-être ne suffit pas encore et quelqu'un me dira: Il y a eu imposition des mains, seulement l'Ecriture n'en a point parlé.

6. Que prétends-tu ? — Sans doute, quand le Saint-Esprit descendit sur les cent vingt disciples, comme c'était la première fois qu'il descendait, il n'y eut pas imposition dès mains; mais à dater de ce jour il n'est venu sur personne sans que des mains fussent imposées, -As-tu donc oublié le centurion Corneille? Lis avec exactitude et comprends avec sagesse. Le même livre des Actes des Apôtres nous parle de ce centurion Corneille et de l'Esprit-Saint qu'il reçut. Un ange lui fut envoyé, lui donna l'assurance que ses aumônes étaient agréées et ses prières exaucées; qu'en

 

1. Act. VIII. — 2. Tel n'est pas aujourd'hui le texte de la Vulgate. Mais plusieurs exemplaires le portaient anciennement. Voir S. Jérôme, Dial. contre les Lucif. ch. lV.

 

conséquence il lui fallait envoyer: chercher Pierre, qui habitait à Joppé, chez Simon le corroyeur. A cette époque s'agitait une question importante entre les juifs et les gentils, c'est-à-dire entre les chrétiens convertis du judaïsme et les chrétiens convertis de la gentilité : il s'agissait de savoir s'il fallait admettre à l'Evangile sans qu'on fût circoncis. Il y avait sur ce sujet dé grandes hésitations lorsque Corneille députa vers Pierre. Pierre alors reçut un avertissement: c'étaient les affaires du royaume des cieux qui se faisaient ici et là par Celui qui est partout. En même temps en effet que Corneille s'occupait de ce que nous venons de dire, Pierre eut faim à Joppé même, il monta sur le toit, pendant qu'on lui préparait à manger pour prier, et durant sa prière il eut une extase, une extase qui l'élevait de la terre au ciel, qui ne devait point l'égarer, mais lui montrer la voie à suivre.

Devant lui se présenta comme une immense assiette qui s'abaissait du haut du ciel et qui semblait lui offrir des mets célestes pour apaiser sa faim. Cette espèce d'assiette était suspendue par quatre cordons de lin et contenait toute espèce d'animaux, purs et impurs; puis une voix d'en haut se fit entendre à l'Apôtre affamé et lui cria :« Lève-toi, Pierre, tue et mange ». Pierre regarda, il aperçut dans ce vase des animaux impurs auxquels il n'avait pas l'habitude de toucher, et il répondit à la voix : « A vous ne plaise, Seigneur, car je n'ai mangé jamais rien d'impur ni de souillé »: Et la voix reprenant : « Ce que Dieu a purifié, ne l'appelle pas impur », dit-elle. Ce n'était pas une nourriture matérielle que le ciel offrait à Pierre; il lui annonçait que Corneille était purifié. Cela se fit jusqu'à trois fois, puis le vase fut retiré dans le ciel.

C'était évidemment un emblème mystérieux. Cette immense assiette représente l'univers; les quatre cordons de lin, les quatre points cardinaux que rappelle l'Ecriture dans ces mots : « De l'Orient et de l'Occident, du Nord et du Midi (1) »; les animaux désignent tous les peuples; si l'assiette s'abaisse trois fois, c'est pour honorer la sainte Trinité; Pierre est ici l’Eglise et il a faim comme l'Eglise a faim de la conversion des Gentils ; la voix du ciel est le saint Evangile. « Tue et mange »

 

1. Luc, XIII, 29.

 

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signifie : Détruis ce qu'ils sont et rends-les ce due tu es. Pierre cependant réfléchissait à cet ordre, quand tout à coup on lui annonça que des soldats députés par Corneille demandaient à le voir. « Va avec eux, lui dit aussitôt l'Esprit-Saint, c'est moi qui les ai envoyés ». Sans plus douter alors, mais sûr du sens de sa vision, Pierre les suit; puis, comme le disent les Actes, on l'annonce à Corneille qui vient humblement à sa rencontre, humblement se prosterne devant lui , et est relevé. avec plus d'humilité encore. On arrive dans sa demeure, et on y trouve un grand nombre de personnes assemblées. On raconte à Pierre pour quel motif on a envoyé vers lui, et on rend grâces de son arrivée. S'adressant alors à ces gentils incirconcis à propos desquels se débattait cette fameuse question, Pierre se mit à leur prêcher hautement la grâce de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Il y avait avec Pierre des fidèles convertis du judaïsme qui pouvaient se scandaliser si on admettait au baptême des incirconcis. L'Apôtre, donc dit alors en propres termes : « Vous savez, mes frères, quelle abomination c'est pour un juif de fréquenter ou d'approcher un gentil ; mais Dieu m'a montré à ne traiter aucun homme d'impur ni de souillé». Cet Apôtre affamé avait en vue l'assiette mystérieuse.

7. Et maintenant, car voici pourquoi j'ai rapporté au long cette histoire , où sont ceux qui disaient que c'est une puissance d'homme qui confère l'Esprit-Saint? Pendant que Pierre annonçait l'Evangile, Corneille et tous les gentils qui l'écoutaient avec lui se convertirent à la foi; et tout à coup, avant même de recevoir le baptême, ils furent remplis du Saint-Esprit (1). Que répondra ici la présomption humaine ? Ce n'est pas seulement avant l'imposition des mains, c'est même avant le baptême que l'Esprit-Saint est descendu. Ainsi prouve-t-il sa puissance et non sa dépendance. Pour trancher la question relative à la circoncision , il vient avant la purification du baptême. Des esprits chagrins ou ignorants auraient pu dire à l'Apôtre : Tu as mal fait ici de donner le Saint-Esprit. Mais voilà que s'est accomplie, que s'est réalisée clairement cette parole du Seigneur : « L'Esprit souffle où il veut (2) ». Voilà qu'il est démontré manifestement et par l'effet même combien le Seigneur

 

1. Act. X. — 2. Jean, III, 8.

 

a eu raison de dire : « L'Esprit souffle où il veut ».

Et pourtant l'hérétique superbe ne renonce pas encore à son esprit d'arrogance, il continue à dire : C'est à moi la grâce, ne la reçois pas de celui-ci, mais de moi. Vainement lui réponds-tu: C'est la grâce de Dieu que je cherche. N'as-tu pas lu, reprend-il : « L'huile du pécheur ne m'engraissera pas la tête? » — Ainsi cette huile est à toi ? Si c'est à toi, je n'en veux pas; si elle est à toi, elle ne vaut rien. Si c'était celle de Dieu, même donnée par, toi elle serait bonne. La boue ne souille point les rayons du soleil, et tu souillerais, toi, cette grâce divine ? Si tu la possèdes pour ton malheur, c'est que tu es mauvais; c'est qu'en mauvais état tu as reçu cet insigne bienfait de Dieu ; c'est qu'étant séparé tu n'as pas recueilli mais dispersé. Ceux qui mangent indignement, mangent.et boivent leur condamnation (1) ; est-ce qu'ils ne mangent pas en mangeant indignement ? Judas était bien indigne, et le Christ lui donna une part (2), que le malheureux prit,pour sa ruine. Est-ce d'une main coupable qu'il recevait? Est-ce une part mauvaise qu'il recevait? Son crime fut d'avoir reçu en mauvais état ce don sacré d'une main sainte. Ainsi l'huile consacrée pour notre salut n'est pas l'huile du pécheur. Qu'on la reçoive bien, elle est bonne; qu'on la reçoive mal, elle est bonne encore. Malheur à qui reçoit mal ce qui est bon !

8. Considère néanmoins si en interprétant mieux ce texte de l'Ecriture on n'y trouverait pas une leçon pratique : « Le juste « me corrigera avec compassion »; me frappât-il, il m'aime, il me chérit en me reprenant, au lieu que le flatteur me trompe; ainsi l'un a pitié de moi et l'autre me séduit, bien que soit douloureuse la verge qui me frappe, et que pénètre agréablement l'huile qui me flatte; car en répandant l'huile sur ma tête, les adulateurs ne me guérissent pas de mes maux intérieurs. Aime donc qui te reprend, et fuis qui te flatte. Or, en aimant celui qui t'adresse, des réprimandes méritées et en évitant celui qui te,comble de fausses louanges, tu peux répéter ce que nous avons chanté, savoir : « Le juste me reprendra avec miséricorde et me corrigera; mais l'huile du pécheur », ses flatteries, « ne coulera point sur

 

1. I Cor. XI, 29. — 2. Jean, III, 26,

 

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tête ». Une tête ainsi engraissée est une tête qui s'enfle, et la tête enflée est une tête remplie d'orgueil. Mieux vaut la santé dans le coeur que l'orgueil dans la tête. Or la santé du coeur  provient souvent de la verge qui frappe, au lieu que l'orgueil est produit par l’huile du pécheur, par les flatteries de l'adulateur. Tu t'es rempli la tête d'orgueil? Crains-en la pesanteur et prends garde de rouler dans l'abîme.

Vu le peu de temps qui nous est donné, nous avons suffisamment, je pense, expliqué ce verset du psaume, avec l'aide du Seigneur et pendant qu'intérieurement sa grâce travaillait dans vos coeurs.

SERMON CCLXVII. — POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE. I. L'ESPRIT-SAINT VIVANT DANS L'ÉGLISE.
 

ANALYSE. — Quand l'Esprit-Saint descendit sur les cent vingt premiers disciples, il leur conféra le don des langues, afin de rendre dès lors son Eglise en quelque sorte universelle. Aujourd'hui que cette universalité est un fait accompli, le don des langues n’est pas nécessaire à qui reçoit le Saint-Esprit ; il vient en nous pour être la vie de notre âme, comme l'âme est la vie de notre corps ; et de même que l'âme, en faisant vivre tous les membres qui ne sont point séparés du corps, laisse à chacun ses spéciales, ainsi l’Esprit-Saint laisse dans sa vocation particulière chacun des membres du corps mystique animé par lui.

 

1. La solennité de ce jour nous rappelle la grandeur du Seigneur notre Dieu et la grandeur de la grâce qu'il a répandue sur nous;  car si on célèbre une solennité, c'est pour empêcher l'oubli d'un événement accompli. Aussi le mot solennité, solemnitas, vient-il de

solet in anno, et signifie par conséquent ce qui se répète chaque année. Quand le lit d'un fleuve ne se dessèche point en été et que ce fleuve coule toute l'année, per annum, on dit que son cours est ininterrompu , en latin perenne; ainsi appelle-t-on solennel, solemne, ce qui se célèbre chaque année, quod solet in celebrari.

Aujourd'hui donc nous célébrons l'avènement du Saint-Esprit: car après avoir promis, sur la terre, le Saint-Esprit, le Seigneur l'a envoyé du haut du ciel. En promettant de l’envoyer du haut du ciel il avait dit : « Si je ne m'en vais, il ne peut venir; mais je vous l'enverrai quand je serai parti » . Voilà pourquoi il souffrit, mourut, ressuscita et monta au ciel, où il devait accomplir sa promesse. Accomplissement, attendu des disciples, c’est-à-dire, comme il est écrit, de cent vingt âmes (1), ou du nombre décuplé des Apôtres, car ils avaient été choisis au nombre de douze, et l'Esprit-Saint descendit sur cent vingt. Donc en l'attendant ils étaient réunis dans une mémé demeure et ils y priaient; car c'était la foi qui dès lors inspirait leur désir, leur prière était animée, d'une ferveur toute spirituelle; c'étaient des outres neuves qui attendaient du ciel un vin nouveau et ce vin y descendit, car le raisin mystérieux avait été foulé et la gloire en rayonnait. Aussi bien lisons-nous dans l'Evangile : « L'Esprit n'avait pas été donné encore, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié (2) »

2. A leurs supplications, que fut-il répondu? Vous venez de l'entendre; quel prodige ! Tous ceux qui étaient la ne savaient qu'une langue; et le Saint-Esprit étant descendu en eux, les ayant remplis,ils parlèrent plusieurs langues, les langues de tous les peuples, sans les avoir sues auparavant , sans les avoir apprises ; c'est qu'ils avaient pour Maître celui qu'ils venaient de recevoir; en entrant en eux il

 

1. Act. I, 46. — 2. Jean, VII, 39.

 

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les remplit et ils débordèrent; et le signe qu'on avait reçu le Saint-Esprit, c'est qu'aussitôt qu'on en était rempli on parlait toutes les langues (1). Ce phénomène ne, se réalisa pas seulement dans les cent vingt disciples. Le même livre sacré nous apprend qu'une fois devenus' croyants, les hommes ensuite recevaient le baptême, puis l'Esprit-Saint, et qu'alors ils parlaient les langues de tous les peuples. Les témoins de ce fait furent frappés de stupeur, et parmi eux les uns se laissèrent aller à l'admiration, les autres à la dérision, jusqu'à dire : « Ces gens sont ivres, ils ont bu du vin nouveau (2) ». Dans ce qu'ils disaient en riant il y avait quelque chose de vrai, et les fidèles étaient bien des outres remplies d'un vin nouveau. Ne venez-vous pas d'entendre lire dans l'Évangile : « Nul ne met du vin nouveau dans de vieilles outres (3)? » Un homme charnel ne donne pas entrée en lui aux choses spirituelles. L'homme charnel est le vieil homme, mais la grâce fait l'homme nouveau; et plus un homme est renouvelé, amélioré , plus il reçoit abondamment la vérité qu'il goûte. Le vin nouveau bouillonnait en eux, et de ce bouillonnement jaillissaient des discours dans toutes les langues.

3. Est-ce qu'aujourd'hui, mes frères, on ne reçoit plus le Saint-Esprit ? Le croire serait se montrer indigne de le recevoir. Oui , il se donne encore. Pourquoi donc ne parie-t-on pas toutes les langues comme on les parlait alors en recevant l'Esprit-Saint? Pourquoi? Parce que nous voyons réalisé ce que figurait ce don des langues. Que figurait-il ? Recueillez vos souvenirs; lorsque nous célébrions le quarantième jour après Pâques, nous vous avons rappelé que Jésus-Christ Notre-Seigneur avait recommandé son Eglise à notre piété immédiatement avant de monter au ciel (4). Les disciples lui ayant demandé quand arriverait la fin des siècles, il leur répondit: « Ce n'est pas à vous de connaître les temps ni les moments que le Père a réservés en son pouvoir» ; puis leur promettant ce qui s'accomplit aujourd'hui. « Vous recevrez, leur dit-il, la vertu de l'Esprit-Saint survenant en vous; et vous rue servirez de témoins a Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre (5) ». Réunie. à cette époque dans une seule habitation, l'Église

 

1. Act. X, 46. — 2. Act. II, 1-13. — 3. Matt. IX, 17. — 4. Voir ci-dev. serm. CCIXV. — 5. Act. I, 7, 8.

 

reçut le Saint-Esprit; elle ne comptait que peu de membres, et elle était répandue au milieu de toutes les langues de l'univers entier. Or ne voyons-nous pas aujourd'hui ce qu'annonçait ce prodige ? Pourquoi cette petite Église parlait-elle dès lors les langues de toutes les nations? N'est-ce point parce que du levant au couchant notre grande Eglise se fait entendre aujourd'hui à tous les peuples? Mais voilà tout accompli ce que promettait ce fait. Nous l'avons appris, et nous le voyons de nos leur. « Écoute, ma fille, et vois (1) », a-t-il été dit à cette Reine : « écoute , ma fille, et vois »; écoute ma promesse, vois-en l'accomplissement. Ton Dieu ne t'a pas trompée; tu nus pas été déçue par ton Époux, tu n'es point dupe de Celui qui t'a donné son sang pour dot, ni abusée par Celui qui de laide t'a rendue si belle et qui a fait de toi une vierge, de prostituée que tu étais. C'est toi qu'il te promettait alors, qu'il te promettait quand tu étais peu nombreuse ; et dans quelle multitude immense ne te vois-tu pas répandue conformément à sa promesse ?

4. Qu'on ne dise donc plus. Puisque j'ai reçu le Saint-Esprit, pourquoi ne parlé-je pas toutes les langues ? Si vous voulez recevoir l'Esprit-Saint, écoutez-moi, mes frères. On appelle âme l'esprit qui fait vivre tous les hommes; on appelle âme l'esprit dont vit chacun d'eux. Or, vous voyez ce que fait l'âme dans le corps : c'est elle qui donne la vie à tous les membres; elle voit dans les yeux, entend par les oreilles, flaire par le nez, parle avec la langue, travaille avec les mains et marche dans les pieds; elle est dans toutes membres pour leur communiquer la vie, et en communiquant la vie à tous, elle donne à chacun d'accomplir sa fonction particulière. Aussi n'est-ce pas l'oeil qui entend, ni l'oreille ou la langue qui voit, ni l'oreille encore ou l’oeil qui parle ; tous ces organes vivent néanmoins ; l'oreille vit comme la langue; les fonctions sont différentes, la vie est commune. Ainsi en est-il dans l'Église de Dieu. Il est des saints en qui elle fait des miracles, il en est d'autres par qui elle annonce la vérité; dans ceux-ci elle garde la virginité, dans ceux-là la pudeur conjugale; chacun d'eux a son don, sa fonction spéciale, mais tous ont la même vie. Ce que l'âme est pour le corps humain, l'Esprit-Saint

 

1. Ps. XLIV, 11.

 

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l'est pour le corps du Christ ou l’Eglise; l'Esprit-Saint fait dans toute l'Eglise ce que fait l'âme dans tous les membres d'un même corps.

Soyez donc ce que vous avez à redouter, ce que vous avez à faire, ce que vous aurez à éviter. Quand on retranche dans le corps humain ou plutôt du corps humain un.membre quelconque, la main, le doigt, le pied , l’âme reste-t-elle dans ce membre coupé ? Pendant qu'il restait uni au corps, il avait là vie; une, fois retranché, il ne l'a plus. Ainsi vit le chrétien catholique, tant qu'il puise la vie dans le corps de l'Eglise ; une fois qu'il en est séparé , c'est un hérétique, un membre amputé et sans vie. Si donc vous voulez la vie du Saint-Esprit, conservez la charité, aimez la vérité, et tenez à l'unité pour parvenir à l'éternité. Ainsi soit-il.

SERMON CCLXVIII. POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE. II. UNITÉ DE L'ÉGLISE.
 

ANALYSE. — En accordant aux premiers disciples le don de parler toutes les langues, le Saint-Esprit annonçait que 1'Eglise, sans rien perdre de son unité, allait se répandre dans tout l'univers. Aussi l'Esprit-Saint, qui en est la vie, maintient-il en elle  cette unité, comme notre âme maintient l'union entre tous les membres de notre corps. Cette même unité n'était-elle pas figurée dans le moment de la création, quand, au lieu de former d'abord un couple humain comme il avait formé deux à deux les autres êtres animés, Dieu forma d'abord Adam seul pour former de lui la femme ? Il n'est donc pas étonnant que Jésus-Christ ait insisté comme il l'a fait sur l'unité de l’Eglise, surtout après sa résurrection, au moment de son ascension et en envoyant le Saint-Esprit.

 

1. La descente de l'Esprit-Saint a fait pour nous de ce jour un jour solennel; c'est le cinquantième jour depuis la résurrection. Si cependant vous multipliez par sept les sept semaines qui se sont écoulées depuis, vous ne trouverez que quarante-neuf jours; on en ajoute un pour montrer le rôle que doit jouer l’unité.

Mais en descendant, qu'a produit le Saint-Esprit lui-même? Comment a-t-il prouvé, manifesté sa présence? Il a donné aux disciples de parler tous toutes les langues. Or, ils étaient dans un même local au nombre de cent vingt : nombre sacré et mystérieux, mais décuplé, des Apôtres du Christ. Est-ce que dire que chacun de ceux qui reçurent l’Esprit-Saint, parlait une langue étrangère différente et que tous réunis parlèrent ainsi les langues de tous les peuples? Non; mais chacun d'eux, chacun d'eux en particulier parlait toutes les langues. Le même homme le faisait comprendre de tous les peuples; et cette unité vivante s'adressant à tous représentait l'unité de l'Eglise au milieu de toutes les nations. Ici donc voilà encore une recommandation en faveur de l'unité de 1'Eglise catholique répandue par tout l'univers.

2. Ainsi avoir le Saint-Esprit, c'est faire partie de cette Eglise qui s'exprime dans toutes les langues; et n'en pas faire partie, c'est n'avoir pas le Saint.Esprit. Si effectivement l'Esprit-Saint a daigné se révéler par, ce, don des langues, c'est pour nous apprendre qu'on est son temple quand on vit en union avec cette Eglise qui les parle toutes. « Soyez un seul corps », dit l'apôtre saint Paul, « un seul corps et un seul esprit (1) ».

Considérez nos propres membres ; il y en a plusieurs dans notre corps, et tous reçoivent la vie d'un même esprit. Regardez, avec cet esprit humain qui fait que je suis un homme, je les mets tous au repos ; je leur commande

 

1. Eph. IV, 4.

 

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ensuite de se mouvoir, je dis à mes yeux de voir, à mes oreilles d'entendre, à ma langue de parler, à mes mains de travailler, à mes pieds de marcher. Les fonctions sont propres à chaque organe; mais un même esprit les maintient tous ; et si nombreux que soient les ordres donnés et les actes accomplis, il n'y a qu'un maître pour tout commander. Or, ce qu'est à nos membres notre esprit ou notre âme . l'Esprit-Saint l'est aux membres du Christ, à son corps où à son Eglise. Aussi l'Apôtre a-t-il eu soin en nommant ce corps, de nous faire entendre que ce n'est pas un corps mort. « Soyez un seul corps », dit-il. Mais, dites-nous, ô Apôtre, si ce corps est vivant? — Il l'est. — Pourquoi? — Parce qu'il y a en lui un esprit : « Et un seul esprit ».

Par conséquent, mes frères, en jetant les yeux sur notre corps, plaignez les membres retranchés de l'Eglise. Nos membres, tant que nous avons la vie et la santé, accomplissent toutes leurs fonctions. Un d'entre eux souffre-t-il quelque part? Tous les autres souffrent avec lui. Mais s'il souffre, il ne saurait, expirer tant qu'il reste uni au : corps. Et qu'est-ce qu'expirer, sinon rendre l'esprit D'un autre côté si on retranché ce membre du corps, entraîne-t-il avec lui l'esprit qui l'anime? On reconnaît sans doute encore la nature de ces organes; on voit si c'est un doigt, une main, un bras, une oreille; séparé du corps, il conserve sa forme, mais non sa vie. Ainsi en est-il de l'homme séparé de l'Eglise. Tu cherches en lui les sacrements, ils sont; le baptême, l'y voilà; le Symbole, il y est encore, C'est la forme; mais si l'Esprit ne t'anime intérieurement; c'est en vain qu'extérieurement tu te glorifies de ta forme.

3. Mes très-chers frères, Dieu insiste singulièrement sur l'unité. Voici un trait qui doit vous frapper. Quand, à l'origine du monde, Dieu forma toutes choses, quand il créa les astres dans le ciel, et sur la terre les plantes et les arbres, il dit: « Que là terre produise» ; et à l'instant furent produits les arbres et tout ce qui verdit; il dit aussi : « Que la terre produise toute âme vivante de tous les troupeaux et de tous les bestiaux» ; ce qui s'accomplit. Dieu a-t-il fait sortir d'un même oiseau tous les autres oiseaux; d'un poisson tous les poissons, d'un cheval tous les chevaux, et d'une bête toutes les bêtes? La terre n'a-t-elle pas produit à la fois plusieurs animaux de même espèce, et ne s'est-elle pas couverte au loin d'une infinité de mêmes plantés? Mais quand il s'est agi de former le genre humain, Dieu n'a créé qu'un homme pour en être la tige; il n'a pas même voulu créer séparément l'homme et la femme, il n'a créé que l'homme pour en tirer la femme (1). Pourquoi cela? Pourquoi le genre humait commence-t-il avec un seul homme, sinon pour inspirer au genre humain l'amour de l'unité? Aussi le Christ Notre-Seigneur est-il né d'une femme seulement; la Vierge est le symbole de l'unité, et, en conservant comme sa virginité, l'unité demeure incorruptible.

4. D'ailleurs il prêche lui-même à ses Apôtres l'unité dé l'Eglise. Il se présente à eux, et eux croient voir un fantôme, ils ont peur, ils se raffermissent et lui leur dit: «Pourquoi vous troublez-vous et pourquoi ces pensées montent-elles dans votre coeur? Voyez mes mains, palpez et reconnaissez, car un esprit n'a ni os ni chair comme vous m'en voyez ». Comme ils étaient troublés encore, mais de joie, il prend de la nourriture, non qu'il en ait besoin, mais parce qu'il en a le pouvoir, il en prend sous leurs yeux; et, en défendant ainsi contre les impies la réalité de son corps, il soutient l'unité de son Eglise. Que dit-il en effet? « N'avais-je pas raison de vous déclarer, quand j'étais encore avec vous, qu'il fallait que s'accomplît tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophètes et dans les psaumes ? Alors il leur ouvrit l'intelligence», c'est l'Evangéliste qui parle, « pour qu'ils comprissent les Ecritures, puis il leur dit : Ainsi est-il écrit et ainsi fallait-il que le Christ souffrît et ressuscitât d'entre les morts le troisième jour ».

Voilà bien notre Chef ; voilà le Chef, où sont les membres ? Voilà l'Epoux, où est l'épouse ? Lis l'acte matrimonial. Ecoute l'Epoux. Tu veux connaître l'épouse ? Ecoute-le ; personne ne la lui enlève, personne ne la lui remplace par une étrangère. Ou cherches-tu à connaître le Christ ? Est-ce dans les fables écrites par les hommes du dans la vérité des Evangiles ! L'Epoux a souffert, il est ressuscité le troisième jour, il s'est montré à ses disciples. Le voilà, Mais elle? Interrogeons-le. « Ainsi fallait-il que le Christ souffrît et ressuscitât d'entre les

 

1. Gen. I, 11.

 

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morts le troisième jour». C'est chose faite, on le voit. Parlez encore, Seigneur; parlez, afin que nous ne nous égarions pas. — «Et qu'on prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés au milieu de tous les peuples, à commencer par Jérusalem (1) ». Or la prédication a commencé à Jérusalem et elle est arrivée jusqu'à nous ; la vérité est là et ici en même temps ; pour arriver jusqu'à os contrées elle n'a pas dû quitter celles-là ;  elle s'est étendue sans émigrer. Voilà comment le Sauveur prêchait l'unité, aussitôt après sa résurrection.

Mais il vécut ensuite quarante jours avec ses disciples ; puis avant de monter au ciel, il leur recommanda de nouveau son Eglise. C'est nu Epoux qui avant de partir recommande à ses amis son épouse ; non pour qu'elle s'attache à aucun d'eux, non pour qu'elle en aime aucun comme son Epoux, mais pour qu'elle l’aime, lui, à titre d'Époux, et eux à titre d'amis de l'Époux. C'est d'ailleurs ce que veulent avec ardeur des amis véritables, ils ne souffrent pacque l'épouse se souille d'impurs amours ; ils en ont horreur, quand eux-mêmes en sont l’objet. Contemplez ici un ami zélé de l'Époux divin. Il voyait l'épouse se prostituer en quelque sorte à des amis de l'Époux: « J'apprends, dit-il, qu'il y a des scissions parmi vous, et je le crois en partie (2). — J'ai été averti, mes frères, par ceux qui sont de la maison de Chloé, qu'il y a des contestations entre

 

1. Luc, XXIV, 36-47. — 2. I Cor. XI, 18.

 

vous, et que chacun de vous dit : Moi je suis à Paul, et moi à Apollo, et moi à Céphas, et moi au Christ. Le Christ est-il divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous? ou bien est-ce au nom de Paul que vous avez reçu le baptême (1)? » Oh ! le vrai ami ! Il repousse loin de lui l'amour de l'épouse d'autrui. Afin de pouvoir régner avec l'Epoux, il ne veut pas être aimé à sa place. Le Christ ainsi leur a recommandé, son Eglise, et, quand il est monté au ciel, voici ce qu'il leur a dit. Eux cherchaient à connaître .la fin du monde : « Apprenez-nous, demandaient-ils, quand arriveront ces choses, et quelle sera l'époque de votre avènement (2). — Il ne vous appartient pas, répondit-il, de savoir les temps que le Père a réservés pour sa puissance». Ecoute, ô disciple, ce que veut te faire connaître le Maître. « Mais vous recevrez, poursuit-il, la vertu de l'Esprit-Saint, qui descendra en vous ».

C'est ce qui est arrivé. Le quarantième jour il est monté au ciel, et l'Esprit-Saint, descendant aujourd'hui même; remplit tous ceux qu'il trouve réunis et leur fait parler toutes les langues, pour prêcher à tous l'amour de l'unité.

Cette unité nous est donc tout à la fois recommandée par le Seigneur ressuscité et par le Christ montant au ciel, puis recommandée de nouveau par l'Esprit-Saint descendant aujourd'hui.

 

1. I Cor. I, 11-13. — 2. Matt. XXIV, 1

SERMON CCLXIX. POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE. III. L'ESPRIT-SAINT ET L'ÉGLISE CATHOLIQUE.
 

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ANALYSE. — En accordant aux premiers disciples sur lesquels il descendit le don de parler toutes les langues, le Saint-Esprit voulait apprendre au monde que pour le trouver il faudrait s'unir à la société religieuse qui parlerait toutes les langues, conséquemment à l'Église catholique. Ceux qui sont séparés de cette Eglise, les hérétiques et les schismatiques, peuvent, il est vrai, avoir conservé le baptême du Christ; mais ils n'ont pas son Esprit. Car premièrement Dieu a montré dès le début du christianisme que l'Esprit-Saint se donnait indépendamment du baptême, avant ou après comme pendant le baptême, auquel par conséquent il n'est pas attaché. Secondement l'Esprit-Saint étant l'Esprit de charité n'habite pas évidemment en ceux qui n'ont pas la charité or aucun de ceux en qui vit l’esprit de discorde n’a la charité ; les Donatistes particulièrement en sont privés puisqu’ils ne cessent de faire contre nous des accusations calomnieuses que défend la charité. Qu'ils ne s'autorisent pas de leur langage religieux ; il faut que la vie, réponde aux paroles ; il faut en particulier conserver dans l'unité la pratique de la charité.

 

1. Nous célébrons, aujourd'hui, comme chaque année, l'avènement de l'Esprit-Saint, et il faut, pour solenniser cette fête, une réunion solennelle, une solennelle lecture et un discours également solennel. Les deux premières conditions sont remplies, puisque vous êtes venus ici en très-grand nombre et puisque vous avez entendu la lecture sacrée. Accomplissons la troisième, et ne refusons pas l'hommage de notre parole à Celui qui a fait à des ignorants le don de parler toutes les langues, qui a attaché à son service, parmi tous les peuples, le langage des savants, et par qui toutes les langues de l'univers sont entrées dans l'unité de la foi.

En effet, « il se fit soudain un bruit du ciel, comme s'il eût soufflé un vent impétueux ; alors leur apparurent diverses langues qui étaient comme du feu, et ce feu se reposa sur chacun d'eux, et ils commencèrent à parler des langues comme l'Esprit-Saint leur donnait de parler (1) ». Ce souffle en effet ne flétrissait point, il ranimait; ce feu ne brûlait point, il fortifiait. Ainsi, s'accomplissait cette antique prophétie : « Il n'y a ni langue ni idiome où ne se fassent entendre leurs paroles » ; et c'était afin, qu'en se répandant de tous côtés pour prêcher l'Évangile, ils réalisassent ce qui suit : « Leur voix s'est répandue par toute la terre, et leurs paroles jusqu'aux extrémités de l'univers (2)». Que figurait effectivement le Saint-Esprit, en accordant.de parler les langues

 

1. Act. II, 2-4. — 2. Ps. XVIII, 4, 5.

 

de tous les peuples, à ces hommes qui n'avaient appris que leur langue maternelle, et en marquant par là sa présence au milieu d'eux? N'était-ce pas que tous les peuples devaient croire à l'Évangile et que l'Église universelle parlerait toutes les langues comme les parlait chacun des premiers fidèles?

Que répondent à cela ces hommes qui re- fusent de s'incorporer et de s'unir à cette grande société chrétienne qui fructifie et se développe au milieu de tous les peuples? Peuvent-ils nier qu'aujourd'hui encore le Saint-Esprit descende dans l'âme des chrétiens? Pourquoi donc ne voit-on ni parmi nous ni parmi eux ce qui était alors le témoignage de son avènement ? Pourquoi personne ne parler t-il toutes les langues, sinon parce que nous voyons accompli ce que signifiait ce don des langues? Comme alors chaque fidèle parlait toutes les langues, ainsi l'unité formée par tous les fidèles les parle toutes aujourd'hui. D'où il suit que membres du corps immense où on les parle toutes, nous les avons toutes encore maintenant.

2. De là on peut conclure encore que tout en gardant le baptême du Christ comme nous reconnaissons qu'ils le gardent, ni les hérétiques ni les schismatiques ne possèdent le Saint-Esprit, à moins qu'ils ne s'attachent à l'unité compacte de l'Église en partageant sa charité. Eux aussi auront alors le don des langues, parce qu'ils appartiendront au corps qui les parle, à ce corps du Christ qui s'étend partout et dans lequel ils conserveront l'unité (369) de l'esprit par le lien de la paix (1). N'être pas retenu par ce lien, c'est être esclave. « Car nous n'avons pas reçu encore une fois l'esprit de servitude pour nous conduire par la crainte; mais nous avons reçu l'esprit d'adoption des enfants qui nous porte à crier : Abba, Père (2) ». Voilà pourquoi nous avons raison de croire que si l'Esprit-Saint a manifesté alors sa présence par le don des langues, c'était pour faire entendre que, maintenant qu'il ne se révèle pas de la même manière, en ne le possède pas, après même avoir été purifié par le sacrement de baptême, quand on est séparé de cette communion qui embrasse tous les peuples.

Afin d'ailleurs d'empêcher de croire qu'en recevant le baptême au nom de la sainte Trinité,on reçoit aussi et conséquemment l'Esprit-Saint, il s'est produit au sein même de l'unité des différences remarquables. Les uns en effet n'ont mérité de recevoir le Saint-Esprit qu'après avoir été baptisés, et il a fallu que pour le leur  donner les Apôtres vinssent à Samarie, où ils avaient été régénérés en leur absence (3). D'autres, mais c'est l'unique exemple qu'on puisse citer, l'ont reçu avant même le baptême: c'est Corneille et ceux qui l'accompagnaient; car pendant que Pierre leur adressait la parole, le Ciel leur accorda ce que ne pouvait plus contester aucune puissance humaine (4). Sur d'autres, et c'est ce qui arriva surtout fréquemment, il descendit pendant que les Apôtres imposaient les maires. Il en est encore sur lesquels il est descendu sans qu'il n'eût aucune imposition de mains et pendant que tous étaient en prière ; comme il est arrivé le jour dont aujourd'hui nous célébrons solennellement la mémoire, pendant qu'au nombre de cent vina âmes les Apôtres et les disciples étaient réunis dans le cénacle. Il en est même, répétons-le, qui l'ont reçu sans que personne imposât les mains, sans que personne priât et pendant que tous écoutaient la divine parole : nous venons de le voir dans la personne de Corneille et de ceux de sa maison. Pourquoi des manières si différentes de se donner, sinon pour qu'on n'attribue rien à l'orgueil humain, mais tout à la grâce et à la puissance de Dieu? Aussi cette distinction si marquée entre la réception du baptême et la réception de l'Esprit-Saint, nous dit hautement de ne pas

 

1. Ephés. IV, 3. — 2. Rom. VIII, 15. — 2. Act. VIII, 14-17. — 4. Ib. X, 44-48.

 

regarder si tôt comme ayant le Saint-Esprit ceux que nous ne nions pas être en possession du baptême. Combien donc l'ont moins encore ceux qui ne peuvent donner aucune preuve de leur amour pour l'unité chrétienne ! « Car la charité de Dieu est répandue dans nos coeurs », non par nous, mais, comme ajoute le texte sacré, « par l'Esprit-Saint qui nous a été donné (1) ». De même donc qu'autrefois le don des langues parlées par tous les peuples révélait sa présence dans un homme ; ainsi la manifeste-t-il aujourd'hui par la charité qui nous unit à toutes tes nations.

3. « Mais l'homme animal, dit l'Apôtre, ne perçoit pas ce qui vient de l'Esprit de Dieu (2)». Et que reproche-t-il à ces hommes de vie animale ? « Chacun de vous répète: Moi je suis à Paul, et moi à Apollo, et moi à Céphas, et moi au Christ. Le Christ est-il divisé ? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Ou bien est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés (3)? » De même eu effet que les hommes spirituels aiment l'unité ; ainsi les hommes de vie animale recherchent les divisions. C'est de ces derniers que l'apôtre saint Jude écrit en termes formels : « Ce sont des gens qui se séparent ; hommes de vie animale, ils n'ont pas l'Esprit (4) ». Est-il rien de plus clair ? rien de plus exprès ?

Insensés ! qu'ils cessent donc de se flatter et de nous dire : Eh ! que pouvons-nous recevoir encore en nous réunissant à vous, puisque vous reconnaissez que nous avons le baptême du Christ? — Vous avez le baptême du Christ, leur répondons-nous; venez pour avoir aussi son Esprit. Redoutez cette parole de l'Ecriture : « Quiconque ne possède point l'Esprit du Christ, celui-là n'est point à lui (5) ». Vous vous êtes revêtus du Christ en recevant son sacrement; revêtez-vous de lui encore en imitant ses exemples; « parce que le Christ a souffert pour nous, en nous laissant son exemple pour nous amener à marcher sur ses traces (6) ». Prenez garde « d'avoir seulement la forme de la piété et d'en rejeter la vertu (7) ». Or, quelle est la vertu principale de la piété, sinon l'amour de l'unité? «J'ai vu le terme de la perfection, est-il dit dans un psaume; c'est votre commandement immensément large (8) ». Quel est ce commandement, sinon

 

1. Rom. V, 5. — 2. I Cor. II, 14. — 3. Ib. I, 12, 13. — 4. Jud. 19. — 5. Rom. VIII, 9. — 6. I Pierre, II, 21. — 7. II Tim. III, 5. — 8. Ps. CXVIII, 96.

 

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celui dont il est écrit : « Je vous donne un commandement nouveau, c'est de vous aimer réciproquement (1)? » Pourquoi l'appeler large, sinon parce que c'est « la charité de Dieu répandue en nos coeurs (2)? » Pourquoi est-il le terme de toute perfection, sinon parce « la charité est la plénitude de la loi, et que la loi tout entière se résume dans ces mots : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (3)? » Or, vous ne voulez pas que sans l'avoir vu et sans en avoir la preuve, on croie du mal de vous. Est-ce donc aimer votre prochain comme vous-mêmes que de croire, sans l'avoir vu non plus et sans preuve, du mal de l'univers entier?

4. Vous vous imaginez invoquer le Seigneur Jésus; peut-être même que sans en avoir l'intelligence vous vous appuyez sur ce témoignage de l'Apôtre : « Nul ne peut dire Seigneur Jésus , que par le Saint-Esprit (4) ». Mais c'est à dessein et en lui donnant une acception spéciale que l'Apôtre emploie ici ce mot, dire. Non, « nul ne dit Seigneur Jésus, que par le Saint-Esprit », pourvu qu'il s'agisse du langage des oeuvres et non-seulement du langage des lèvres. Ne peuvent-ils répéter « Seigneur Jésus », ceux dont Jésus lui-même nous dit : « Faites ce qu'ils disent, mais gardez-vous de faire ce qu'ils font (5)? » Toutes les hérésies, celles mêmes que vous condamnez , ne disent-elles pas « Seigneur Jésus? » Jésus assurément n'exclura point

 

1. Jean, XIII, 34. — 2. Rom. V, 5. — 3. Rom. XIII, 10, 9; Gal. V, 14. — 4. I Cor. XII, 3. — 5. Matt. XXIII, 3.

 

du royaume des cieux ceux qu'il trouvera unis à l'Esprit-Saint; il le déclare toutefois: «Ce ne sont pas tous ceux qui me crieront: Seigneur , Seigneur , qui entreront dans le royaume des cieux (1)». Cependant il est bien vrai que « nul ne dit Seigneur Jésus que par le Saint-Esprit », pourvu, je le répète, qu'on le dise par ses oeuvres. Aussi le Seigneur ajoute-t-il : « Mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là entrera dans le royaume des cieux (2)». Dans le même sens l'Apôtre dit de quelques-uns: « Ils se vantent de connaître Dieu, et ils le nient par leurs actions (3) ». Si les actions nient, elles affirment aussi; et tel est le sens qu'il faut donner à ces mots : « Nul ne dit Seigneur Jésus, que par l'Esprit-Saint ».

Donc, si vous ne vous rattachez à l'unité, si vous continuez à vous en séparer, vous mènerez une vie animale, vous n'aurez pas l'Esprit-Saint. Vous y joindrez-vous avec hypocrisie? « plais l'Esprit-Saint qui enseigne la sagesse fuira votre dissimulation (4) ». Ah ! comprenez donc que vous ne posséderez cet Esprit divin qu'en vous attachant de coeur et par une charité sincère à cette unité sainte.

Répondons-leur de la sorte quand ils nous demandent : Qu'avons-nous à gagner? De plus, soyons pour eux, mes frères, des modèles de bonnes oeuvres, sans nous enorgueillir, si nous sommes debout, et sans désespérer d'eux, s'ils sont tombés.

 

1. Matt. VII, 21. — 2. Ib. VII, 21. — 3. Tit. I, 16. — 4. Sag. I, 5.

SERMON CCLXX. POUR LE JOUR DE LA PENTECOTE. IV. NOMBRES MYSTÉRIEUX.
 

ANALYSE . — On se demande quelquefois pourquoi est-ce le cinquantième jour après sa résurrection que le Sauveur a envoyé l’Esprit-Saint. Voici une réponse fort instructive. — Constatons d'abord que les Apôtres étaient attachés à Notre-Seigneur d'une manière trop humaine. Pour détruire en eux cette affection, il fallait qu'il les quittât ; il fallait aussi que le Saint-Esprit descendit afin de former dans leurs coeurs une affection toute surnaturelle et toute divine. Mais pourquoi est-ce le cinquantième jour qu'il choisit après la résurrection ? Que veut-il nous apprendre par là ? Les quarante jours qui vont de Pâques à l'Ascension représentent la vie actuelle, la vie du temps; de là le jeûne de Jésus-Christ prolongé durant quarante jours aussi bien que le jeûne de Moise et celui d'Elie. Les dix jours qui suivent rappellent le Décalogue En rapprochant ces dix jours des quarante premiers et en dégage cette vérité, que nous devons observer la loi de Dieu ou le Décalogue durant tout le cours de notre vie. Voilà l’obligation rappelée, mais comment la pratiquer? Avec l'aide de l'Esprit-Saint qui descend alors, avec le secours indispensable de la charité qu'il allume dans les coeurs. Ainsi donc s'il descend le cinquantième jour, c'est qu'il fallait auparavant rappeler le devoir qu'il vient nous accorder la grâce de remplir. Voulez-vous voir un autre rapprochement mystérieux et numérique de l’Esprit-Saint et des dix préceptes qu'il nous donne d'accomplir? De même que le nombre dix est pour ainsi dire le chiffre de à loi, ainsi le nombre sept est souvent dans l'Ecriture le chiffre du Saint-Esprit. En réunissant ces deux nombres vous obtenez celui de dix-sept. Or, en partant de l'unité comme il convient, et en additionnant tous les nombres suivants jusqu'à dix-sept, vous arrivez ara nombre des cent cinquante-trois grands poissons que prirent les Apôtres, par la grâce de Jésus-Christ, lorsqu'ils firent après la résurrection, cette pêche miraculeuse destinée à figurer l'Eglise triomphante, comme la première pêche miraculeuse avait figuré l'Eglise militante. Aussi n'y aura-t-il au nombre des élus que ceux qui porteront ce nombre de dix-sept avec tout ce qu il comprend, c'est-à-dire que ceux qui auront accompli la loi avec le secours du Saint-Esprit.

 

1. Nous célébrons aujourd'hui même la solennité sainte du saint jour où est descendu parmi nous l'Esprit-Saint. Ah! une fête si heureuse, si gracieuse, ne nous invite-t-elle pas à dire quelque chose de ce don de Dieu, de sa grâce, de l'abondance de sa miséricorde envers nous, en d'autres termes, de l'Esprit-Saint lui-même? Mais c'est à des condisciples que nous parlons dans cette école du Seigneur; car nous n'avons tous qu'un Maître, en qui nous ne faisons qu'un; c'est Celui qui a craint que nous n'osions nous enorgueillir de l'honneur d'enseigner et qui nous adonné cet avis : « Ne cherchez pas à être appelés maîtres par les hommes; car le Christ seul est votre Maître (1) ». Sous l'autorité d'un tel Maître, dont le ciel même est la chaire, puisque. c'est dans les lettres qu'il nous envoie que nous devons nous instruire , faites attention aux quelques idées que je vais vous présenter avec sa grâce et par son ordre.

Il est une question que s'adresse souvent un esprit saintement curieux. Mais la fragilité et la faiblesse humaines peuvent-elles être admises à sonder de telles profondeurs?

 

1. Matt. XXIII, 8.

 

Assurément oui; car s'il est dans les saintes Ecritures des vérités voilées, elles ne sont pas voilées pour qu'on ne puisse les découvrir, c'est plutôt pour que nos efforts parviennent à les mettre au jour, le Seigneur ayant dit en personne : « Demandez , et vous recevrez ; cherchez, et vous trouverez; frappez, et on vous ouvrira (1) ». Or cette question que s'adressent souvent des esprits studieux est de savoir pourquoi ce fut le cinquantième jour après sa passion et sa résurrection que le Seigneur envoya le Saint-Esprit qu'il avait promis.

2. J'invite d'abord votre charité à ne pas hésiter d'examiner un peu pourquoi le Seigneur a dit lui-même : « Si je ne m'en vais, il ne saurait venir ». Ne dirait-on pas, pour parler selon le sens humain, que le Christ Notre-Seigneur avait à garder dans le ciel quelque chose ; que venant ensuite parmi nous, il confia ce dépôt à la garde de l'Esprit-Saint, et que conséquemment l'Esprit-Saint ne pouvait descendre vers nous avant que le Sauveur fût de retour et qu'il pût le lui remettre ? Ou bien ne dirait-on pas que nous

 

1. Matt. VII, 7.

 

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étions incapables de les avoir tous deux parmi nous, que nous n'aurions pu soutenir la présence de l'un et de l'autre tout à la fois? Mais se séparent-ils jamais? et quand ils viennent en nous, s'y trouvent-ils à l'étroit? ne nous dilatent-ils pas au contraire? Que signifie donc

« Si je ne m'en vais, il ne saurait venir? Il vous est avantageux, dit-il, que je m'en aille; car si je ne m'en vais, le Paraclet ne viendra pas en vous (1) ». Que veulent dire ces paroles ? Nous allons traduire brièvement ce que nous pensons, ce que nous comprenons, ce que Dieu lui-même nous fait la grâce de saisir ou de croire : que votre charité veuille bien nous entendre.

Il me semble que les disciples étaient fort attachés à la nature humaine du Christ Notre-Seigneur, et que tout hommes qu'ils étaient encore, ils avaient pour son humanité une affection tout humaine. Lui voulait en eux une affection divine qui les rendît spirituels de charnels qu'ils étaient; mais ce changement ne peut se faire que par la grâce du Saint-Esprit. Je vais donc, leur dit-il, vous faire un don qui vous rendra spirituels : ce don est le don de l'Esprit-Saint lui-même. Or, vous ne pourrez devenir spirituels qu'après avoir cessé d'être charnels , et vous ne cesserez d'être charnels que quand mon corps disparaîtra de devant vous pour faire place dans vos coeurs à ma divinité. Eh ! n'était-ce pas à cette nature humaine, à -cette nature d'esclave que prit le Seigneur en s'anéantissant (2); n'était-ce pas à elle que tenait de tout son coeur l'apôtre Pierre lui-même, quand il redoutait la mort de ce cher Objet de son amour? Il aimait son Seigneur Jésus-Christ, mais comme un homme peut aimer un homme, comme un homme de chair aime un homme de chair, et non point comme. un homme spirituel aime la divine Majesté. Comment le prouver? Le voici :

Le Seigneur ayant demandé lui-même à ses disciples qui les hommes prétendaient qu'il était, ils répondirent que d'après les uns il était Jean-Baptiste, Elie d'après d'autres, et d'après d'autres encore Jérémie ou quelqu'un des prophètes. « Et vous, reprit-il alors, qui dites-vous que je suis ? — Vous êtes », répondit Pierre au nom des autres , Pierre seul au nom de tous, « vous êtes le Christ, le

 

1. Jean, XVI, 7. — 2. Philip. II, 7.

 

Fils du Dieu vivant». A merveille ! Rien de plus exact, et Pierre mérita bien que lui fus. sent adressées les paroles suivantes: « Tu es heureux, Simon fils de Jona, car ce n'est ni la chair ni le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. Et moi, je te dis » ; en échange de ce que tu m'as dit, écoute; eu échange de ta confession, reçois cette bénédiction ; « Et moi je te dis : Tu es Pierre » ; je suis la Pierre, en conséquence « Tu es Pierre » ; car la Pierre ne vient pas de Pierre, mais Pierre de la Pierre, attendu que Christ ne vient pas dé chrétien, mais chrétien de Christ. « Et sur cette Pierre je bâtirai mon Eglise » ; je la bâtirai, non sur ce Pierre qui est toi-même, mais sur la Pierre que tu as confessée. « Je bâtirai mon Eglise » ; je te bâtirai donc puisqu'en me répondant ainsi tu représentes mon Eglise. Rappelez-vous non-seulement ces paroles mais encore les autres qui suivirent, comme pour féliciter Pierre d'avoir dit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant », vérité, il vous en souvient, que le Seigneur assura ne lui avoir pas été révélé par la chair et par le sang, c'est-à-dire par l'esprit humain, parla faiblesse ou l'ignorance humaine, mais par son Père qui est aux cieux.

Le Seigneur Jésus se mit ensuite à prédire sa passion et à montrer combien il aurait à souffrir de la part des impies. Pierre alors fut consterné, il craignait que la mort ne fît périr son Christ, le Fils de son Dieu vivant; au lieu que ce même Christ, ce Fils du Dieu vivant, cette Bonté issue de la Bonté, cette Vie engendrée par la Vie, cette source de Vie et la Vie véritable, ce Dieu de Dieu, était venu détruire la mort et non pas succomber sous elle. Mais Pierre s'effraya comme un homme, parce qu'il avait pour l'humanité sensible du Christ une affection tout humaine. « Epargnez-vous, Seigneur, dit-il ; à Dieu ne plaise ; que cela ne vous arrive point ». Ces paroles vont être repoussées dignement et convenablement parle Sauveur. Jésus a donné à la profession de foi les éloges qu'elle méritait ; il va infliger à la frayeur le blâme qui lui est dû. « Arrière, Satan », s'écrie-t-il. Que nous sommes loin de ces mots : « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jona !» Mais en distinguant la réprimande de l'encouragement, distingue aussi la cause qui a inspiré la confession et la cause qui a occasionné la frayeur. Pourquoi Pierre a-t-il confessé ? « Parce que ce n'est ni la (373) chair ni le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux » . Pourquoi a-t-il tremblé ? « C'est que tu ne goûtes point « ce qui vient de Dieu, mais ce qui vient des hommes (1)».

Et nous ne voudrions point qu'à des disciples.ainsi disposés il fût dit : « Il vous est avantageux que je m'en aille ; car si je ne m'en vais, le Paraclet ne viendra pas en vous ? » Si cette nature humaine ne se soustrait à vos regards, vous ne pourrez jamais saisir, ressentir, concevoir rien de divin. Assez donc; et voilà pourquoi il était nécessaire qu'après la résurrection et l'ascension de Jésus-Christ Notre-Seigneur, s'accomplît la promesse qu'il avait faite de l'Esprit-Saint. Aussi quand, en parlant du Saint-Esprit, Jésus s'était écrié : «Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive, et des fleuves d'eau vive couleront de son sein » ; l'Évangéliste saint Jean avait-il ajouté aussitôt, mais en parlant en son propre nom : Jésus « parlait ainsi de l'Esprit-Saint que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ; car cet Esprit n'avait pas encore été donné, parce que Jésus n'avait pas«encore été glorifié (2) ». Or c'est par sa résurrection et par son ascension que fut glorifié Notre-Seigneur Jésus-Christ; aussi envoya-t-il ensuite l'Esprit-Saint.

3. Cependant; comme nous l'ont appris les saints livres, il resta après sa résurrection, quarante jours entiers avec ses disciples, leur manifestant la réalité de son corps ressuscité, pour détourner d'eux toute idée d'illusion, allant et venant, mangeant et buvant avec eux. Mais le quarantième jour, celui que nous célébrions il y a dix jours, il monta sous leurs yeux au ciel, pendant qu'il faisait assurer qu'il reviendrait comme il s'en allait (3), c'est-à-dire que pour juger l'univers il se montrerait avec cette nature humaine sous laquelle il a été jugé. Il ne voulut pas envoyer l'Esprit-Saint le jour même de son ascension, il voulut attendre non pas deux jours ni trois, mais dix ; pourquoi ?

Cette question nous oblige à sonder et à interroger quelques-uns des secrets mystérieux des nombres. Dans quarante jours il y a quatre fois dix. Or, me semble-t-il, c'est un nombre mystérieux ; car nous ne sommes qu'un homme parlant à des hommes, et

 

1. Matt. XVI, 13-23. — 2. Jean, VII, 37-39. — 3. Act. I, 3-11.

 

comme on a raison de le dire, expliquant les Écritures sans affirmer des opinions personnelles. Ce nombre de quarante, où dix est contenu quatre fois, désigne donc, me semble-t-il, le siècle que nous traversons et où nous sommes entraînés, emportés par le cours du temps, par le mouvement des créatures qui disparaissent et se remplacent, par l'inconstance qui nous dépouille, par un torrent qui enlève tout. Ce nombre désigne ce siècle, soit à cause des quatre saisons qui se partagent l'année, soit à cause des quatre points cardinaux que tout le monde connaît et qui reparaissent souvent dans l'Écriture sainte sous les noms d'orient et d'occident, de nord et de midi (1). Durant ces quatre saisons et à ces quatre points cardinaux se publie la loi de Dieu représentée parle nombre dix, et connue dès le principe sous le nom de Décalogue. Si cette loi est contenue dans dix préceptes, c'est que le nombre dix est un nombre parfait, attendu que jusqu'à lui on avance en comptant, pour revenir ensuite à l'unité et remonter jusqu'à dix, et ainsi de suite. Ainsi on obtient des centaines, des mille, et en multipliant toujours par dix, des nombres à l'infini. Mais cette loi parfaite avec ce nombre dix étant publiée aux quatre points cardinaux, on arrive à quarante, puisque quatre fois dix donnent quarante. Or, durant la vie que nous passons en ce monde, nous devons nous abstenir des convoitises du siècle; et c'est ce que nous rappelle ce jeûne de quarante jours connu partout sous le nom de Carême. N'est-ce pas ce que prescrivent et la loi, et les prophètes, et l'Évangile? La loi : aussi Moïse a-t-il jeûné quarante jours ; les prophètes : aussi Elie a-t-il jeûné quarante jours encore ; l'Évangile, et c'est pour cela que le Christ Notre-Seigneur a prolongé son jeûne quarante jours également.

Dix autres jours après les quarante jours qui suivirent la résurrection (voici encore le nombre dix, mais le nombre dix dans sa simplicité et non pas multiplié par quatre ) le Saint-Esprit est descendu pour nous amener à accomplir la loi par la grâce : car la loi sans la grâce est une lettre qui tue. «En effet, si Dieu avait donné une loi qui pût communiquer la vie, la justification viendrait vraiment de la loi. Mais l'Écriture a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse fut

 

1. Luc, XIII, 29.

 

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 accomplie en faveur des croyants par la foi en Jésus-Christ (1) ». Voilà pourquoi « la lettre tue, au lieu que l'Esprit vivifie (1) ». Ce n'est pas que tu aies à accomplir autre chose que ce qui t'est prescrit par la lettre; mais la lettre toute seule ne contribue qu'à te rendre coupable, tandis que la grâce te délivre du péché et t'accorde en même temps d'accomplir la loi à la lettre. De là il suit qu'on doit à la grâce et la rémission de tous ses péchés, et la foi qui agit parla charité. Gardez-vous donc de considérer ces paroles : « La lettre tue », comme étant la condamnation de la loi. Elles signifient simplement que la lettre fait des coupables: La lettre exprime un précepte ; et comme tu n'es pas aidé de la grâce, tu te trouves à l'instant, non-seulement coupable de n'avoir pas observé la loi, mais encore prévaricateur. « Quand en effet il n'y a point de loi, il n'y a pas de prévarication non plus (3) ». Non, encore une fois, ces mots : « La lettre tue, mais l'Esprit vivifie », ne sont ni un blâme ni une condamnation infligée à la loi, en même temps qu'elles sont un éloge de l'Esprit-Saint. « La lettre tue», s'entend de la lettre sans la grâce. Exemple: Il est dit d'une manière analogue : « La science enfle ». Qu'est-ce-à-dire? Est-ce ici une condamnation de la science ? Mieux vaut alors que nous restions dans l'ignorance? Mais en ajoutant ici : « Tandis que la charité», comme il a ajouté là : « Tandis que l'Esprit vivifie » , l'auteur sacré nous fait entendre que si la lettre tue sans l'Esprit, au lieu qu'avec l'Esprit elle vivifie et fait accomplir la Loi, ainsi la science enfle sans la charité, tandis qu'avec la charité elle édifie.

Ainsi donc l'Esprit-Saint a été envoyé pour faire accomplir la loi et pour réaliser cette parole du Seigneur: « Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l'exécuter (4)». C'est le bienfait qu'il accorde aux croyants, aux fidèles, à ceux à qui il donne l'Esprit-Saint ; et plus on le reçoit abondamment, plus on a de facilité pour accomplir la loi.

4. Je le déclare effectivement à votre charité, vous pourrez le constater d'ailleurs et le reconnaître aisément. c'est l'amour qui accomplit la loi. La crainte des peines porte bien l'homme à agir, mais servilement. Supposons en effet que tu fasses le bien parce que tu crains le mal, et que par la crainte du mal encore

 

1. Gal. III, 21, 22. — 2. II Cor. III, 6. — 3. Rom. IV, 15. — 4. Matt. V, 17.

 

tu évites le mal. N'est-il pas vrai que si tu étais sûr de l'impunité, tu te livrerais aussitôt à l'iniquité? que si on te disait : Sois tranquille, tu n'auras rien à souffrir, marche ; tu marcherais ? C'est que tu n'étais retenu que par crainte de la peine, et non par amour de la justice ; la charité n'agissait pas encore en toi. Ah ! considère quels effets produit la charité. Aimons en craignant, de manière à craindre en aimant chastement. Une chaste épouse ne craint-elle pas son mari ? Mais entre crainte et crainte sache distinguer. Une épouse chaste craint que son mari ne s'absente; une épouse adultère craint qu'il ne vienne la sur. prendre. Si donc nous disons que la charité accomplit la loi parce que « la charité parfaite bannit la crainte (1) », c'est que nous parlons de la crainte servile, produite par le péché. Quant à « la chaste crainte du Seigneur, elle subsiste pour les siècles des siècles (2) ».

Cependant, d'où vient cette charité qui accomplit la loi? Evoquez vos souvenirs, regardez et reconnaissez que cette charité est un don de l'Esprit-Saint. « Car l'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l'Esprit-Saint qui nous a été donné (3) ». N'est-ce donc pas avec raison qu'à la suite de ces dix jours qui rappellent encore la perfection de la loi, Jésus-Christ Notre-Seigneur a envoyé le Saint-Esprit, puisque c'est sa grâce qui nous accorde d'accomplir la loi que le Sauveur n'est point venu abolir, mais accomplir ?

5. Mais ce n'est pas le nombre dix, c'est le nombre sept qui dans l'Ecriture est consacré au Saint-Esprit ; à la loi le nombre dix, à l'Esprit-Saint le nombre sept. Vous savez assez que dix est le chiffre de la loi. Un mot pour rappeler que sept est celui du Saint-Esprit.

D'abord, dans le livre même, au commencement du livre de la Genèse, sont relatées les couvres de Dieu. Il fait la lumière; il fait le ciel qu'on nomme firmament et qui sépare les eaux d'avec les eaux ; il élève la terre au-dessus de l'eau, il la sépare de la mer et jette dans son sein les germes féconds de toutes les plantes ; il fait les flambeaux du ciel, le grand et le petit, le soleil et la lune ainsi que les étoiles; des eaux sort ce qu'elles produisent et de la terre ce que produit la terre ; puis voici l'homme fait à l'image de Dieu, et Dieu achève ses couvres le sixième jour, sans que dans

 

1. I Jean, IV, 18. — 2. Ps. XVIII, 10. — 3. Rom. V, 5.

 

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toutes celles dont il a été parlé jusqu'alors on ait vu paraître le mot de sanctification. Dieu dit bien: « Que la lumière soit faite, et la lumière fut faite, puis il vit que la lumière était bonne » ; mais il n'est pas dit que Dieu sanctifia la lumière. « Soit fait le firmament ; et il fut fait ; et Dieu vit que c'était bien » ; il n'est pas dit non plus qu'il l'ait sanctifié. Ainsi de suite, pour ne pas nous arrêter à ce qui est trop clair. Dans tout ce qu'énumère l'Écriture jusqu'aux oeuvres du sixième jour, jusqu'à la création de l'homme à l'image de Dieu, il n'est point parlé de sanctification. Nous voici au septième jour ; Dieu ne crée rien, il se repose, et il sanctifie ce septième jour. Ainsi c'est avec le nombre sept que parait pour la première fois la sanctification ; qu'on la cherche à toutes les pages de l'Ecriture, c'est là qu'on la rencontre en premier lieu. Mais en parlant du repos de Dieu, c'est notre repos qu'a en vue le saint livre. Dieu a-t-il travaillé jusqu'à avoir besoin de repos? et s'il a sanctifié le septième jour, était-ce pour avoir un jour de fête où il pût se livrer au repos et à la joie ? Idée charnelle ! Il est ici question du repos qui suivra toutes nos bonnes oeuvres, comme le repos divin se présente à la suite de tout ce que Dieu a créé de bon. « Dieu a tout fait, et voilà que tout est très-bon. Et Dieu s'est reposé le septième jour de toutes les oeuvres faites par lui (1) » . Veux-tu, toi, te reposer aussi ? Commence par accomplir des couvres parfaitement bonnes. Ainsi donc il en était de l'observation matérielle du sabbat pour les Juifs, comme de leurs autres observances; elle était mystérieuse. Un certain repos leur était commandé ; mais c'est à toi de faire ce que signifie ce repos. Il est en effet un repos spirituel qui n'est autre chose que la tranquillité du coeur. Or la tranquillité du cœur provient de la sérénité d'une bonne conscience. Observer véritablement le sabbat, c'est donc ne pas pécher. Aussi est-il dit à ceux qui doivent observer le sabbat : « Vous ne ferez alors aucune oeuvre servile (2). — Or quiconque commet le péché est esclave du péché (3) ». Il est donc vrai que le nombre sept est consacré au Saint-Esprit, comme le nombre dix à la loi.

C'est aussi ce que fait entendre Isaïe dans le passage où il dit : « Il sera rempli de l'Esprit

 

1. Gen. I, 11, 3. — 2. Lévit. XXIII, 7. — 3. Jean, VIII, 34.

 

de sagesse et d'intelligence », comptez, « de conseil et de force, de science et de piété, ainsi que de l'Esprit de crainte de Dieu (1) ». C'est ici comme une gradation descendante de la grâce du Saint-Esprit, qui commence à la sagesse et se termine à la crainte; tandis qu'avançant de bas en haut, nous devons, nous, débuter par la crainte et terminer par la sagesse ; attendu que « la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse (2) ». Il serait trop long et au-dessus de nos forces, quand même vous ne devriez point vous lasser, de citer tous les passages de l'Écriture où figure le nombre sept dans ses rapports avec le Saint-Esprit. Contentons-nous donc de ce qui vient d'être dit.

6. Puisqu'avec la grâce du Saint-Esprit on accomplit la loi, considérez maintenant de quelle manière le Seigneur â, dû appeler l'attention sur le nombre dix, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, et sur le nombre sept, pour mieux faire sentir la nécessité de cette grâce de l'Esprit-Saint. C'est en envoyant le Saint-Esprit dix jours après son Ascension, que le Christ mettait en relief, par ce nombre dix , la loi dont il ordonnait l'accomplissement. Où maintenant trouver, en vue surtout du Saint-Esprit, la consécration du nombre sept? Ouvre le livre de Tobie ; tu y verras que la fête même de la Pentecôte y est appelée la fête des semaines (3). Qu'est-ce à dire? Multiplie sept par lui-même, sept par sept, comme on apprend à le faire dans les écoles ; sept fois sept font quarante-neuf. A ce total de sept multiplié par sept, il faut pourtant ajouter l'unité.

Effectivement c'est le Saint-Esprit qui nous appelle, qui nous réunit; aussi voulut-il donner pour première preuve de son avènement le pouvoir de parler toutes les langues accordé à chacun de ceux en qui il était descendu. N'est-il pas vrai que dans.l'unité morale du corps de Jésus-Christ entrent toutes les langues que parlent les peuples de l'univers entier? Cette unité merveilleuse était alors symbolisée par chacun des fidèles, puisque chacun d'eux s'exprimait dans tous ces idiomes. « Supportez-vous mutuellement avec affection » , dit l'Apôtre, c'est-à-dire avec charité; « appliquez-vous à maintenir l'unité d'esprit par le lien de la paix (4)». Ainsi c'est l'Esprit-Saint qui

 

1. Isaïe, XI, 2. — 2. Ps. CX, 10. — 3. Tob. II, 1, sel. Septante. — 4. Eph. IV, 2, 3.

 

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établit l'unité entre nous, si nombreux que nous soyons; mais on ne peut le recevoir qu'autant que l'on est humble, l’orgueil le repousse : c'est une eau mystérieuse qui cherche pour y séjourner, les coeurs humbles, comme des lieux plus profonds, et qui s'éloigne des hauteurs de l'orgueil, comme l'eau quitte l'élévation d'une colline pour se répandre ailleurs. Aussi est-il dit : « Dieu résiste aux superbes, mais il donne sa grâce aux humbles (1)». Il donne sa grâce aux humbles? Qu'est-ce à dire? Qu'il leur donne le Saint-Esprit. Il en remplit les humbles, parce qu'en eux il trouve place pour lui. Eh bien ! puisqu'il en est ainsi, à quarante-sept, produit de sept multiplié par sept,.ajoutez un en faveur de l'unité formée par le Saint-Esprit, et vous arrivez à la Pentecôte, le chiure de cinquante.

7. Puisque la ferveur de votre charité soutient ainsi notre faiblesse auprès du Seigneur notre Dieu, voici un fait qui vous paraîtra, je crois, d'autant plus agréable, une fois expliqué, qu'il est plus incompréhensible avant de l'être.

Lorsque, bien avant sa résurrection, le Seigneur choisit ses disciples, il leur commanda de jeter leurs filets à la mer. Ils le firent et prirent une telle quantité de poissons, que les filets se rompaient et que les barques trop chargées coulaient presque à fond. Il ne leur dit pas de quel côté ils devaient lancer les filets, il leur dit simplement : «Jetez vos filets (2)». S'il leur avait dit de les jeter à droite, t'eût été pour leur faire entendre qu'ils ne prendraient que de bons poissons; à gauche, ils n'en auraient pris que de mauvais. En ne les jetant ni à droite, ni à gauche , mais au hasard, ils devaient prendre un mélange de mauvais et de bons. Telle est l'image de l’Eglise du temps présent, de l'Eglise dans ce monde. N'est-il pas vrai que ces serviteurs du Christ sont allés chercher les invités, qu'ils ont amené tous ceux qu'ils out rencontrés, bons et mauvais, et que la salle des noces a été remplie de convives (3)? N'est-il pas vrai qu'aujourd'hui encore les mauvais y sont mêlés avec les bons? Pourquoi aussi des schismes, si on ne rompt pas les filets? Pourquoi si souvent l'Eglise est-elle accablée par les scandales de ces multitudes charnelles qui s'agitent en désordre, si les barques ne sont

à

 

1. Jacq. IV, 6. — 2. Luc, V, 1-7. — 3. Matt. XXII, 10.

 

surchargées? Voilà la pêche miraculeuse qui a précédé la résurrection.

Après sa résurrection le  Seigneur rencontra également ses disciples occupés à pêcher; il ordonna aussi de jeter les filets, mais non pas d'une manière quelconque ni au hasard, parce que c'était après la résurrection. C'est que dans son corps ou son Eglise, après la résurrection, il n'y aura plus de méchants. « Jetez, dit-il, les filets sur la droite ». Ils les jetèrent à droite, comme il l'ordonnait, et ils prirent un nombre déterminé de poissons. Le nombre n'avait pas été déterminé à la première pêche; qui figurait l'Eglise telle qu'elle est actuelle ment, et en retirant leurs filets, les Apôtres semblaient dire : « J'ai prêché, j'ai parlé, et la multitude s'est élevée au-dessus du nombre (1) ». Ce qui donne à entendre qu'il y a dans l'Eglise comme des surnuméraires, des membres superflus, qu'on ne laisse pourtant pas d'y admettre. Mais en jetant aujourd'hui les filets à droite, on y prend des poissons qui sont comptés et que l'Ecriture appelle grands. Ils sont grands, « car            celui qui agira et qui enseignera ainsi , dit le Sauveur, sera nommé grand dans le royaume des cieux (2) ». Ces grands poissons étaient au nombre de cent cinquante-trois. Qui ne sent que ce nombre n'est pas fixé sans motif? Est-ce eu effet pour ne rien nous apprendre que le Seigneur a dit: « Jetez vos filets», et qu'il a tenu que ce fût du côté droit ? Ce nombre de cent cinquante-trois désigne aussi quelque chose,

Il semble que l'Evangéliste ait voulu faire allusion ici à la première pêche, où les filets rompus prédisaient des schismes ; et comme dans l'Eglise de la vie éternelle il n'y aura ni schismes ni divisions, comme tous les élus y seront grands parce que tous y seront remplis de charité, il a voulu dire en parlant de la seconde pêche, par allusion à la première qui présageait de funestes ruptures : « Et quoiqu'ils fussent si grands, les filets ne se rompirent point (3) ». Ainsi le côté droit désigne que tous seront bons ; la grandeur des poissons rappelle « qu'en agissant et en enseignant ainsi on sera nommé grand dans le royaume des cieux » ; enfin si les filets ne se rompirent point, c'est qu'alors il n'y aura aucune dissension. Que signifie maintenant ce nombre de cent cinquante-trois?

 

1. Ps. XXXIX, 6. — 2. Matt. V, 19. — 3. Jean, XXI, 1-11.

 

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Ce nombre n'est pas assurément celui des élus; il n'y en aura pas cent cinquante-trois seulement, puisque le seul nombre de ceux d'entre eux qui ne se sont point souillés avec les femmes s'élève à douze fois douze mille (1). le nombre des élus cependant est comme un arbre qui semble venir d'un noyau spécial. Or ce noyau du grand nombre des élus est un nombre plus petit, le nombre dix-sept , car avec dix-sept : on forme cent cinquante-trois. Il  suffit d'additionner ensemble tous les nombres a partir d'un jusqu'à dix-sept. En se contentant de rappeler tous les nombres depuis un jusqu'à dix-sept, on n'obtiendra que dix ; mais en additionnant, en disant : Un, deux et trois font six ; six, quatre et cinq font quinze ; en poursuivant cette addition jusqu'à dix-sept, on trouve sur ses doigts le total de cent cinquante-trois.

Rappelle-toi maintenant ce que j'ai dit, ce sur quoi j'ai insisté dans ce discours, et comprends ce que désigne et quels sont ceux que figure notre chiffre de dix-sept. Dix, c'est la loi ; sept, l'Esprit-Saint. N'est-ce pas nous enseigner que dans cette Eglise de la résurrection éternelle, où il n'y aura point de scissions et où la mort ne sera plus à craindre puisqu'on sera ressuscité, on ne comptera , pour vivre éternellement avec le Seigneur, que ceux qui auront accompli sa loi par la grâce du Saint-Esprit et par l'assistance de ce Don divin dont nous célébrons aujourd'hui la fête ?

 

1. Apoc. XIV, 1-4.
 
 
 
 

source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm

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