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Saint Bernard de Clairvaux
Traité de la Considération
livre I & II

LES CINQ LIVRES DE LA CONSIDÉRATION DE SAINT BERNARD, PREMIER ABBÉ DE CLAIRVAUX AU PAPE EUGÈNE III.
 

PROLOGUE.
 

Très-saint père Eugène, je voudrais écrire quelque chose qui pût vous édifier, vous plaire ou vous consoler: mais, sans pouvoir expliquer comment cela se fait, je sens que ma plume empressée et timide veut et ne veut pas m'obéir: la pensée de la majesté pontificale et le penchant de mon coeur modèrent mon désir et l'excitent tour à tour, car tandis que la première m'inspire une certaine retenue, l'autre me presse de parler. Dans ce combat, Votre Grandeur intervient, non pour exiger, comme elle en aurait le droit, mais pour me demander que j'écrive. Puis donc que Votre Majesté se plait à s'effacer, pourquoi la crainte que je ressens ne ferait-elle pas de même? qu'importe, après tout, que vous soyez élevé sur la chaire de saint Pierre? Lors même que, porté sur l'aile des vents, vous essaieriez d'échapper à mon coeur, vous ne pourriez y réussir; pour lui, vous n'êtes pas un maître, mais un fils bien-aimé même sous la tiare du Pontife (a). D'ailleurs celui qui aime est naturellement soumis, il se plaît à faire la volonté d'un autre, et comme il est tout à fait désintéressé quand il obéit, ainsi il ne cesse point d'être respectueux lors même qu'il s'émancipe. Que d'hommes dont on ne pourrait en dire autant! combien n'agissent que par crainte ou par ambition, se répandent en protestations de dévouement et ont le coeur plein de mauvais sentiments! Tout dévouement en apparence, on ne

 

a Sous le nom de tiare, saint Bernard comprend non-seulement la tiare, mais encore tous les insignes de la papauté, comme on le voit plus loin, livre IV, II, n. 6.

 

sait plus oit les trouver dès qu'on a besoin d'eux: il n'en est pas ainsi de la charité, qui ne fait jamais défaut (I Cor., XIII, 8). Pour moi, je dois le dire, si je n'ai plus à remplir à votre égard les devoirs d'une mère, j'en ai toujours la tendresse. Vous êtes si profondément entré dans mon coeur qu'il ne m'est presque plus possible (a) de vous en arracher maintenant. Elevez-vous donc dans les cieux tant qu'il vous plaira, ou descendez jusqu'au fond des abîmes si vous le voulez, vous ne pourrez échapper à mon amour, je vous suivrai partout où vous irez. Si je vous ai aimé quand vous étiez pauvre (b), ce n'est pas pour cesser de le faire à présent que vous êtes devenu le père commun des pauvres et des riches. Non; car si je vous connais bien, pour être le père des pauvres, vous n'avez pas cessé d'être pauvre de coeur, et le changement qui s'est fait pour vous ne s'est point certainement opéré en vous, et j'aime à croire que la haute dignité où vous avez été élevé, an lieu d'effacer votre premier état, n'a fait que s'y ajouter. Voilà pourquoi je me permettrai de vous donner des conseils, sinon en maître, du moins en mère et en ami. Peut-être me trouvera-t-on bien insensé d'agir ainsi, mais je suis sûr de ne paraître tel qu'aux yeux de ceux qui n'ont jamais aimé ni connu la force de l'amour.

 

a Dans plusieurs manuscrits on lit cette autre version : « Il ne serait pas facile de vous arracher du fond de mes entrailles. »

b Mails quelques éditions il y a pauvre d'esprit : mais cette expression manque dans la plupart des manuscrits. Telle qu'elle est, la phrase est certainement plus coulante et plus agréable, néanmoins ce mot se retrouve un peu plus bas.
LIVRE PREMIER.

CHAPITRE I. Saint Bernard s'afflige avec le souverain Pontife de le voir accablé de tarit d'occupations diverses.

CHAPITRE II. Comment l'habitude introduit des usages répréhensibles et conduit à l'endurcissement du cur.

CHAPITRE III. Il ne sied pas aux princes de l'Église de n'être occupés qu'à entendre des plaidoiries et à juger des procès.

CHAPITRE IV. Il y a deux servitudes: l'une convient et l'autre ne convient pas au serviteur des serviteurs de Dieu.

CHAPITRE V. On ne doit point s'occuper des autres au point de se négliger soi-même.

CHAPITRE VI. Le pouvoir judiciaire appartient plutôt aux princes de la terre qu'à ceux de l'Église.

CHAPITRE VII. Il faut avant tout vaquer aux devoirs de la piété et à la considération des choses éternelles.

CHAPITRE VIII. De la piété et de la contemplation naissent l'union et l'harmonie des quatre vertus principales.

CHAPITRE IX. Il faut s'éloigner peu à peu des exemples des derniers papes pour se rapprocher de ceux des anciens.

CHAPITRE X. Saint Bernard blâme sévèrement les abus dont les avocats, les procureurs et les plaideurs se rendent coupables, et il s'élève avec force contre leurs fourberies.

CHAPITRE XI. On doit sévir avec vigueur contre les avocats et les procureurs qui cherchent à s'enrichir par l'injustice.

LIVRE PREMIER.
CHAPITRE I. Saint Bernard s'afflige avec le souverain Pontife de le voir accablé de tarit d'occupations diverses.
 

1. Par où commencerai-je bien? par vos occupations, puisque c'est ce dont je m'afflige le plus avec vous et pour vous; je dis avec vous, si toutefois vous vous en affligez aussi, autrement je devrais me contenter de dire que je m'en afflige pour vous; car on ne saurait partager avec un autre la douleur qu'il ne ressent pas. Si donc vous êtes affligé, je le suis avec vous; et si vous ne l'êtes pas, je le suis encore, beaucoup même, je le suis d'autant plus que je sais qu'un membre devenu insensible est à peu près perdu, et que pour un malade c'est être au plus bas que de ne plus sentir son mal. Mais Dieu me garde de penser que tel est votre état. Je me rappelle trop bien pour cela avec quelles délices, il n'y a pas longtemps encore, vous goûtiez les douceurs de la retraite; aussi ne puis-je croire que vous les ayez sitôt oubliées et que vous soyez déjà devenu insensible à une perte si récente. quand une plaie est nouvelle et saignante encore elle ne va point sans douleur ; or la vôtre n'a pas encore eu le temps de se cicatriser et de devenir insensible. D'ailleurs, convenez-en avec moi, vous n'avez que trop de sujets de douleur et d'affliction dans les pertes que vous faites tout les jours. Si je ne me trompe, c'est pour vous un véritable chagrin de vous sentir arraché des bras de votre Rachel (a), et c'est toujours pour vous une douleur nouvelle toutes les fois que cela vous arrive. Or quand cela ne vous arrive-t-il pas? que de fois vous voulez une chose, mais en vain! que de fois vous l'entreprenez sans pouvoir la conduire à bonne fin! Que d'efforts vous tentez sans succès! que de fois il vous arrive de ressentir les douleurs de l'enfantement (b) sans pouvoir rien mettre au monde! Vingt fois vous commencez et vingt fois vous êtes interrompu; vous ourdissez la trame, et les fils se rompent sous vos doigts; c'est comme dit le Prophète: « Les enfants ne demandent qu'à naître, mais les forces manquent à celle qui les doit mettre au jour (IV Reg. XIX, 3). » Vous vous reconnaissez à ce trait, n'est-ce pas, mieux que personne peut-être? Aussi permettez-moi de vous dire que je vous croirais le front de la génisse d'Ephraïm qui se plait au joug (Oseae X, 11) si vous en étiez venu jusqu'à aimer un pareil état de choses. Mais non, il n'en est rien : il faudrait que vous fussiez abandonné à votre sens réprouvé pour qu'il en fût ainsi. Je veux bien que rien de tel n'altère la paix de votre âme; mais je ne voudrais pas vous savoir indifférent au milieu de tous ces tracas; il n'est pas à mes yeux de paix plus à craindre que celle-là. Vous croyez peut être qu'on ne peut pas en arriver là; et moi je vous assure que vous y arriverez vous-même si, comme on ne le voit que trop souvent, l'habitude finit par vous faire tomber dans l'insouciance.

 

a On voit qu'il en était de même pour Grégoire le Grand, par un passage du prologue des Dialogues. Et Jean de Salisbury (in Fulger., VIII, c. 23 ), nous dit que la dignité du souverain pontificat pesait beaucoup aussi an pape Adrien IV.

b Horstius donne ici une version différente et fait dire à saint Bernard :  « Vous faites des efforts et n'obtenez rien; vous êtes dans les douleurs de l'enfantement et ne pouvez rien mettre au monde. » Mais la plupart des anciennes éditions et des manuscrits préfèrent la nôtre, sauf quelques légères variantes.

 

CHAPITRE I, n. 1,

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CHAPITRE II. Comment l'habitude introduit des usages répréhensibles et conduit à l'endurcissement du cur.
 

2. Ne comptez pas trop sur vos dispositions présentes, car il n'en est pas de si fermes dont le temps et le laisser-aller ne finissent par triompher. Vous savez que les blessures anciennes et négligées finissent par se couvrir d'un talus qui les rend incurables en même temps qu'insensibles; d'ailleurs une douleur vive et continue ne peut durer longtemps; si on ne la soulage, elle se calme d'elle-même; elle trouve un remède dans les consolations qu'on lui prodigue ou dans son propre excès. Qu'est-ce que l'habitude ne change point? que n'endurcit point la continuité ? de quoi l'usage ne vient-il pas à bout? que d'hommes remarquables n'a-t-on pas vus à la longue trouver agréable et doux ce qui d'abord leur avait semblé plein d'amertume? Entendez un saint en gémir en s'écriant: « Dans l'extrémité où je me trouve réduit, je me nourris de choses dont j'avais horreur auparavant et auxquelles je du n'osais même pas toucher (Job, VI, 7). » D'abord le fardeau parait insupportable, mais avec. le temps, si on continue à le porter, on finit par le trouver moins lourd, puis tolérable et presque léger; enfin on y prend même plaisir. Voilà comment par degrés on tombe dans l'endurcissement du cur et bientôt après dans une complète indifférence; de même, pour en revenir à mon sujet, une douleur vive et continue finit bientôt par céder aux remèdes ou par s'émousser elle-même.

3. Voilà précisément pourquoi j'ai toujours redouté pour vous et je redoute encore, qu'après avoir trop tardé à chercher un remède à votre douleur, ne pouvant plus l'endurer davantage (a), vous ne vous jetiez de désespoir dans un malheur irréparable: oui, j'ai peur qu'au milieu de vos occupations sans nombre, perdant tout espoir d'en voir jamais la fin, vous ne finissiez par vous y faire et vous y endurcir au point de rien plus même ressentir une juste et utile douleur. Soyez prudent, sachez vous soustraire pour un temps à ces occupations si vous ne voulez point qu'elles vous absorbent tout entier, et vous mènent peu à peu là où vous ne voulez point aller. Où cela? me direz-vous peut-être.   A l'endurcissement du cour, vous répondrai-je. Après cela, n'allez pas me demander ce que j'entends par là; c'est un abîme où l'on est déjà englouti dès qu'on n'en a plus peur. Il n'y a que le cur endurci pour ne se point faire horreur à lui-même, parce qu'il ne se sent plus. Ne m'en demandez pas davantage sur ce point, adressez-vous plutôt à Pharaon, jamais un homme au cur endurci ne s'est sauvé, à moins que Dieu, dans sa miséricorde, ne lui ait ôté son cur de pierre, comme dit le Prophète, pour lui en donner un de chair. Qu'est-ce donc qu'un cur endurci ? C'est celui qui ne peut plus être déchiré parles remords attendri par la piété ou touché par les prières; les menaces et les coups le trouvent également insensible; c'est un cur qui paie les bienfaits par l'ingratitude; qu'il est peu sûr de conseiller et redoutable de juger;

 

a La plupart des manuscrits et les plus anciennes éditions donnent cette version; celle de Horstius en diffère un peu.

 

étranger à tout sentiment de pudeur en présence des choses honteuses, et de crainte en face du danger, on peut dire qu'il n'a rien de l'homme et qu'il est plein d'une téméraire audace dans les choses de Dieu: le passé, il loublie; le présent, il n'en tient aucun compte; l'avenir est le moindre de ses soucis; il ne, se rappelle du passé que les torts qu'on a eus à son égard; le présent pour lui n'est rien, et l'avenir ne l'intéresse qu'au point de vue des vengeances qu'il médite et prépare. Enfin, pour le peindre en un mot, c'est un coeur fermé à la crainte de Dieu et des hommes.

Voilà où toutes ces maudites occupations qui vous absorbent ne peuvent manquer de vous conduire, si vous continuez, comme vous l'avez fait jusqu'ici, à vous y livrer tout entier, sans rien réserver de vous-même. Vous perdez votre temps, et, si vous me permettez d'emprunter en m'adressant à vous, le langage de Jéthro (Exod.. XVIII, 18), vous vous consumez dans un travail insensé qui n'est propre qu'à tourmenter l'esprit, épuiser le coeur et vous faire perdre la grâce. Je ne puis en effet, en comparer les fruits qu'à de fragiles toiles d'araignées.

 

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CHAPITRE III. Il ne sied pas aux princes de l'Église de n'être occupés qu'à entendre des plaidoiries et à juger des procès.
 

4. Je vous demande ce que cela signifie de n'être du matin jusqu'au soir occupé qu'à plaider ou à entendre plaider? Encore s'il n'y avait que le jour d'absorbé par cet ingrat labeur! Mais les nuits mêmes y passent en partie; à peine accorde-t-on aux besoins impérieux de la nature un peu de relâche pour ce pauvre corps, et aussitôt on se relève pour retourner aux plaidoiries. Le jour transmet au jour des procès sans fin, et la nuit lègue à la nuit d'interminables embarras; c'est au point qu'il n'est plus possible de respirer un peu pour le bien, d'avoir le des heures réglées pour le repos, et de trouver quelques rares intervalles de loisir. Vous déplorez certainement comme moi un pareil état de choses, mais à quoi vous sert-il d'en gémir, si vous ne travaillez à le changer? Pourtant ne cessez jamais de le déplorer, et prenez garde qu'à la longue l'habitude ne vous y rende insensible. « Je les ai frappés, dit le Seigneur, et ils ne l'ont point senti (Jerem., V, 3). » Ne ressemblez pas à ceux-là, appliquez-vous plutôt à reproduire en vous les sentiments du juste, et ne cessez de vous écrier avec lui : « Quelle est ma force, hélas! pour tenir plus longtemps, et quand puis-je espérer de voir la fin de mes maux pour ne pas perdre patience? car après tout, je ne suis ni de marbre ni de bronze (Job., VI, 11) ? » La patience est certainement une belle et grande vertu, mais je ne voudrais pas que vous en eussiez pour ces choses; il y a des circonstances où il vaut mieux en manquer. Je ne pense pas en effet que vous enviiez la patience de ceux à qui saint Paul disait : « Vous êtes si sages que vous avez la patience de supporter les insensés (II Cor., XI, 19). » Si je ne me trompe ce n'était là qu'une pure ironie, et au lieu de les louer, l'Apôtre les raille de la facilité avec laquelle ils s'abandonnaient aux faux apôtres qui les avaient séduits et de la patience incroyable avec laquelle ils se laissaient entraîner par eux à toutes sortes de doctrines étrangères et impies; aussi ajoute-t-il une ligne plus bas : « Vous souffrez même qu'on vous traite en esclaves (loco cit.). » Évidemment, la patience d'un homme libre qui se laisse réduire en esclave, n'a rien de bon; je ne veux donc pas que vous vous dissimuliez que tous les jours, à votre insu, vous êtes réduit à une plus complète servitude, car il n'est rien qui dénote davantage un coeur usé que l'indifférence où le laisse son propre malheur. « La tribulation, a dit quelqu'un, ouvre l'oreille de l'intelligence (Isa., XXVIII, 19); » mais ce n'est vrai que lorsqu'elle n'est pas trop forte, autrement, au lieu de l'intelligence, c'est l'indifférence qu'elle produit. Il est dit, en effet, que l'impie, arrivé au fond de l'abîme du mal, n'a plus qu'indifférence et mépris (Prov. XVIII, 3). Réveillez-vous donc, et secouez avec horreur le joug odieux de la servitude qui non-seulement vous menace, mais déjà vous accable de son poids. Pensez-vous n'être point esclave parce que vous avez cent maîtres au lieu d'un? Je ne connais pas de servitude plus affreuse et plus lourde que celle des Juifs. qui trouvent des maîtres a partout où ils vont. Or, je vous le demande, êtes-vous jamais véritablement libre, indépendant, maître de vous-même? De quelque côté que vous vous tourniez, vous ne trouvez que le bruit et le tracas des affaires; votre joug vous suit partout.

 

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CHAPITRE IV. Il y a deux servitudes: l'une convient et l'autre ne convient pas au serviteur des serviteurs de Dieu.
 

5. Ne venez pas me dire avec l'Apôtre : « Quand je n'étais le serviteur de personne, je me suis fait l'esclave de tout le monde (I Corinth. IX, 19); » car les paroles de saint Paul ne sauraient vous convenir en effet, ce n'est pas pour servir de honteuses ambitions qu'il s'était fait le serviteur de tous les fidèles, car on ne voyait pas accourir à lui de tous les coins du monde, une foule d'intrigants, d'avares, de simoniaques, de sacrilèges, de concubinaires, d'incestueux et autres monstres à face

 

a Il y a dans le texte, à cet endroit, un glossème qui s'est glissé dans un certain nombre de manuscrits.

 

humaine, pour solliciter, de son autorité apostolique, les dignités de l'Église ou la permission de les conserver; non, il s'était réduit en servitude, cet homme qui disait: «Jésus-Christ est ma vie et la mort m'est un gain (Philipp., I, 21), » pour gagner à Dieu le plus d'âmes possible et non pas pour grossir les trésors de l'avarice. Je ne vois pas comment vous pourriez vous prévaloir pour excuser votre propre servitude, de l'esclavage habilement calculé de saint Paul et de sa charité aussi indépendante que libérale; mieux vaut à votre titre de successeur des apôtres, au repos de votre conscience et au bien de LÉglise que vous prêtiez l'oreille à ces paroles de saint Paul: « Vous avez été rachetés à un très-haut prix, n'allez pas vous faire esclaves des hommes (I Corinth., VII, 23), » Or je vous demande si, pour un souverain Pontife surtout, il est rien qui sente plus l'esclavage et soit moins honorable que de s'épuiser de fatigues, je ne dis pas tous les jours, mais à chaque instant du jour, dans de pareils travaux et pour de pareils gens. Comment avec cela trouver le temps de faire oraison, d'instruire les peuples, d'édifier l'Église, et de méditer la loi de Dieu ? Ce n'est pas qu'il ne soit point question de lois dans votre palais, mais c'est des lois de Justinien et non de celles du divin Maître. Est-ce dans l'ordre ? répondez . La loi du Seigneur est une loi innocente et pure qui sanctifie les âmes, celles des empereurs ne sont guère que des sources de chicanes et de subtilités qui ne servent qu'à fausser les jugements des hommes. A quoi pensez-vous donc, ô vous le pasteur et l'évêque de nos âmes, quand vous souffrez qu'en votre présence l'une soit toujours réduite au silence tandis que les autres ne cessent de faire entendre leur voix? Ou je me trompe, ou un pareil désordre doit réveiller en vous quelques scrupules, et vous porter à vous écrier quelquefois avec le Prophète : « Les méchants m'ont entretenu de leurs inventions mensongères; mais cela n'a rien de comparable à votre loi (Psalm. CXVIII 35).» Allez donc maintenant et osez dire que vous êtes libre quand vous courbez la tête sous le poids d'un joug si flétrissant, sans pouvoir vous y dérober; que si vous le ;pouvez et ne le voulez pas, vous êtes doublement esclave, l'étant de plus d'une volonté si perverse. Je ne sache pas en effet, d'esclave plus digne de ce nom que celui qui est asservi à l'iniquité, à moins que vous ne trouviez qu'il n'est pas aussi honteux d'être réduit en servitude par le vice que par l'homme. Qu'importe qu'on soit esclave de gré ou de force ? un peu plus de pitié pour l'un et de mépris pour l'autre, toute la différence est là. Mais que voulez-vous donc que je fasse, me diriez-vous ? Que vous ne vous livriez pas sans ménagement à tous ces tracas. Impossible, répondrez-vous peut-être, à moins de descendre de la chaire de saint Pierre. Je le croirais comme vous, si je vous conseillais de rompre tout à fait avec ces occupations, mais je ne vous engage qu'à les interrompre.

 

CHAPITRE IV, n. 5.

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CHAPITRE V. On ne doit point s'occuper des autres au point de se négliger soi-même.
 

6. Voici donc d'un côté ce que je blâme, et de l'autre ce que j'approuve. Je ne puis que vous blâmer si vous consacrez tout ce que vous avez de temps et de faculté à l'action, sans rien en réserver pour la CONSIDÉRATION, et je pense que vous ne serez pas moins blâmé de quiconque a appris de Salomon que: « Celui qui sait se modérer dans l'action acquerra la sagesse (Eccli., XXXVIII, 25) : » d'ailleurs l'action elle-même n'a rien à gagner à n'être pas précédée de la considération. Si à vous voulez être tout à tous à la manière de celui qui le fut le premier, je ne puis que louer votre humilité, à condition toutefois qu'elle sera complète : or, comment en sera-t-il ainsi si vous êtes tout à tous, excepté à vous-même ? car enfin vous aussi vous êtes homme: donc, pour que votre dévouement soit plein et entier, il faut qu'il s'étende jusqu'à vous en s'étendant aux autres. Autrement, comme le dit le divin Maître, à quoi vous servirait de gagner tous les autres si vous vous perdiez vous-même (Math., XVI, 26) ? Ainsi donc, puisque vous êtes tout à tous, soyez-le aussi à vous-même. Faut-il qu'il n'y ait que vous au monde qui soyez privé de vous? Serez-vous toujours tout entier au dehors et jamais au dedans? Serez-vous le seul que vous ne puissiez recevoir à votre tour quand vous faites accueil à tout le monde ? Vous vous devez aux sages et aux insensés; ne vous devez-vous point à vous-même? Le sage et l'insensé, l'homme libre et l'esclave, le riche et le pauvre, l'homme et la femme, le jeune homme et le vieillard, le clerc et le laïque, le juste et le pécheur, tout le monde enfin, usera de vous, viendra puiser à votre cur comme à une fontaine publique, et vous seul demeurerez à l'écart sans pouvoir étancher votre soif ! Si on maudit celui qui diminue sa part, que sera-ce de celui qui s'en prive tout à fait? Je veux bien que vous répandiez vos eaux jusque sur les places publiques, que vous abreuviez non-seulement les hommes, mais leurs bêtes de somme et leurs troupeaux, et jusqu'aux chameaux du serviteur d'Abraham, mais au moins buvez aussi comme les autres à votre propre puits. «L'étranger, a dit le Sage, ne boira pas de ces eaux-là (Prov. V, 17) ; » mais vous, êtes-vous l'étranger dont il parle? Pour qui ne le serez-vous pas si vous l'êtes pour vous-même? Enfin le Sage demande pour qui sera bon celui qui ne l'est pas pour lui-même (Eccli., XIV, 5). Souvenez-vous donc, je ne dis pas toujours, je ne dis même pas souvent, mais souvenez-vous au moins quelquefois de vous rendre à vous-même. Servez-vous de vous, sinon avec, du moins après tout le monde : peut-on moins exiger de vous? Aussi quand je parle de la sorte, je fais une concession, mais je n'exprime pas toute ma pensée; je crois même en ce cas vous demander beaucoup moins que l'Apôtre. Vous êtes donc moins exigeant que lui? me direz-vous. Je ne dis pas non; peut-être faut-il que ce soit ainsi; mais j'espère bien que vous ne vous en tiendrez pas à ce peu que je n'ose dépasser dans mes exigences, et, que vous irez bien au delà; il convient en effet que je ne vous demande que peu de chose, et que vous, de votre côté, vous fassiez beaucoup plus. D'ailleurs j'aime mieux que Votre Majesté me reproche un excès de timidité plutôt qu'un défaut de discrétion, mais je n'en devais pas moins vous donner cet avis, quelque sage que vous soyez, afin d'accomplir ce qui est écrit : « Donnez seulement l'occasion au sage, et il sera plus sage encore (Prov. IX, 9). »

 

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CHAPITRE VI. Le pouvoir judiciaire appartient plutôt aux princes de la terre qu'à ceux de l'Église.
 

7. Mais écoutez ce que pense l'Apôtre sur le point qui nous occupe : «Est-il possible, s'écrie-t-il, qu'il ne se trouve point parmi vous un seul homme prudent et sage qui puisse juger les différends qui surgissent entre ses frères (I Corinth., VI, 5) ? » Il avait dit un peu plus haut : « Je vous le conseille pour vous humilier, prenez pour juges de ces différends, les personnes les moins considérables dans lÉglise (loco cit., 4). » Ainsi, suivant saint Paul, c'est au mépris de votre dignité apostolique que vous vous attribuez une fonction inférieure. dont vous devriez laisser l'exercice à des fidèles d'un rang moins élevé dans l'Église. Voilà pourquoi ce grand évêque disait à un autre évêque qu'il instruisait de ses devoirs : « Quiconque s'est enrôlé au service de Dieu ne doit plus se mêler des choses de ce monde (II Tim., II, 4). » Pour moi, je vais moins loin et me contente de ne vous conseiller que ce qui est possible, sans vouloir vous pousser à l'héroïsme. Croyez-vous, en effet, que de nos jours, tous ceux qui plaident pour la possession des biens de ce monde, et vous pressent de prononcer entre leurs prétentions opposées, se contenteraient de la réponse du Maître sur vos livres, et que vous puissiez dire: « O hommes, qui donc m'a établi votre juge (Luc., XII, 14) ? » Que penserait-on de vous si vous teniez ce langage? Que vous êtes un homme de votre province, qui ne connaît pas ses droits, qui ignore les prérogatives de la suprématie a, qui déshonore le siège où il est élevé et en amoindrit la dignité apostolique et suprême

 

a Un manuscrit du Vatican, reproduit par Vossius, remplace en cet endroit et dans le reste du traité le mot suprématie par celui de personat; mais cette version est en opposition avec celle de tous les autres manuscrits.

 

voilà ce qu'on dirait; mais ceux qui parleraient ainsi seraient bien embarrassés de nous dire en quelle occasion l'un des apôtres a jamais consenti à juger les différends qui surgissent entre les hommes, à régler le partage des héritages et la distribution des terres. Je trouve bien dans l'Ecriture que les apôtres comparurent devant des juges, mais je ne vois nulle part qu'ils aient été juges eux-mêmes; ils le seront un jour a, mais ce jour n'est pas encore venu. Assurément ou ne peut dire que ce soit s'amoindrir soi-même pour un serviteur de ne vouloir pas être au-dessus de son seigneur, pour un disciple de ne chercher point à s'élever plus haut que son maître, et pour un fils de ne pas dépasser les bornes qu'ont posées ses pères; or le seigneur et maître vous dit : « Qui est-ce qui m'a établi juge (Luc., XII, 14) ! » Vous trouverez-vous déshonoré, vous, son serviteur et son disciple, de ne point juger tout le monde? Il me semble que ce n'est pas estimer les choses à leur juste valeur que de trouver que, pour les apôtres et pour leurs successeurs qui sont appelés à juger des intérêts d'un ordre plus élevé, c'est s'amoindrir de ne se point constituer juges encore de pareils différends. On peut bien dédaigner de prononcer sur de misérables questions d'intérêts temporels, quand on est appelé à juger un jour les anges mêmes du ciel. C'est donc sur les fautes des hommes, et non sur leurs possessions terrestres, que vous devez exercer votre pouvoir de juger; c'est en effet uniquement en vue des premières et non pas des secondes que vous avez reçu les clefs du royaume des cieux pour en fermer la porte aux pécheurs, non pas aux propriétaires. La preuve en est dans ces paroles du Seigneur : « Sachez que le Fils de l'homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés, etc. (Matth., IX, 6). » Or, en quoi trouvez-vous plus de grandeur et de puissance à régler des héritages qu'à remettre les péchés? Mais il n'y a pas de comparaison à établir entre l'un et l'autre pouvoir. Ces intérêts temporels et vulgaires ont leurs juges spéciaux, ce sont les princes et les rois de ce monde De quel droit empiétez-vous donc sur leurs droits? Et pourquoi moissonnez-vous dans le champ d'autrui? Non pas que vous soyez indigne, mais je trouve indigne de vous arrêter à de pareilles fonctions quand vous êtes appelé à en exercer de bien plus importantes. Mais enfin, si vous y êtes quelquefois contraint, ne perdez pas de vue ce mot de l'Apôtre : « Si vous devez juger le monde, vous n'êtes pas indignes de juger de moindres choses (I Corinth., VI, 2). »

 

a C'est une allusion à ce passage de saint Matthieu, chapitre XIX, verset 28 : « Vous serez un jour assis..... etc. »

 

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CHAPITRE VII. Il faut avant tout vaquer aux devoirs de la piété et à la considération des choses éternelles.
 

8. Mais autre chose est de consacrer dans l'occasion quelques instants à ces affaires, si la nécessité l'exige, autre chose de s'y adonner tout entier, par choix, comme s'il s'agissait d'affaires importantes, dignes d'occuper un homme dans votre position et d'absorber tous ses soins. Je n'en finirais pas si je voulais vous dire toutes les choses pleines de force, de justesse et de vérité qui me viennent en ce moment à l'esprit sur ce sujet; mais puisque les temps sont mauvais, je me bornerai à vous recommander de ne pas vous adonner tout entier ni constamment à l'action, mais de réserver au moins une partie de votre temps et de votre coeur pour la considération. Et certes vous devez voir qu'en tenant ce langage je tiens beaucoup plus compte de ce qui est que de ce qui devrait être ; d'ailleurs il n'est pas défendu de céder à la nécessité. Il est bien certain que si on était libre de faire tout ce qu'il y a à faire, il faudrait sans contredit préférer en tout et avant tout, et pratiquer sinon exclusivement, du moins beaucoup plus que tout le reste, ce qui est bon à tout, je veux dire la piété. La raison même le démontre d'une manière invincible.

Vous me demandez ce que j'entends par la piété. C'est la pratique de la considération, et ne croyez pas que je sois d'un autre sentiment sur ce point que celui qui a défini la piété, le culte de Dieu (Job, XXVIII, 28, juxta LXX), il n'en est absolument rien; et si vous y réfléchissez, vous verrez que mes paroles ont, au moins en partie, le même sens que les siennes. En effet, qu'est-ce qui se rapporte davantage au culte de Dieu que ce que Dieu même nous recommande en ces termes, par la bouche du Psalmiste : « Soyez dans un saint repos et considérez que c'est moi qui suis le véritable Dieu (Psalm. XLV, 11) : » N'est-ce pas le rôle principal de la considération. D'ailleurs, que peut-on voir qui soit aussi évidemment utile à tout, que ce qui, par une sorte d'anticipation salutaire, s'approprie le rôle de l'action elle-même, en faisant en quelque sorte et en réglant d'avance tout ce qu'on doit faire plus tard ? Il faut bien après tout suivre cette marche si on ne veut pas que des choses qui peuvent être fort utiles, si elles sont faites avec réflexion et prévoyance, ne deviennent nuisibles par suite de la précipitation avec laquelle on les fait; ainsi que vous aurez pu vous en convaincre souvent vous-même, si vous voulez rappeler vos souvenirs, dans le jugement des causes portées à votre tribunal et dans la solution donnée aux questions graves et importantes soumises à votre décision.

La considération a pour premier effet de purifier sa propre source, c'est-à-dire, l'âme, où elle se produit; ensuite elle règle les affections, dirige les actes, corrige les excès, forme les moeurs, rend la vie honnête et régulière; elle donne enfin la science des choses divines et humaines. Elle fait succéder l'ordre à la confusion, elle rapproche ce qui s'écarte et réunit ce qui se disperse, elle pénètre les choses secrètes, recherche avec soin la vérité, examine ce qui n'en a que les apparences et découvre la fausseté et le mensonge. Elle règle et dispose d'avance ce qu'on doit faire, et revient sur ce qui est fait afin de ne rien laisser dans l'âme qui n'ait été corrigé ou qui ait besoin de l'être encore. Enfin, dans la prospérité, elle pressent les revers, et dans les revers, elle semble ne les point sentir : deux effets qui tiennent l'un à la force et l'autre à la prudence.

 

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CHAPITRE VIII. De la piété et de la contemplation naissent l'union et l'harmonie des quatre vertus principales.
 

9. C'est le cas de remarquer ici le doux accord des vertus et l'enchaînement qui les fait dépendre l'une de l'autre. Nous venons de voir que la prudence est la mère de la force et qu'il ne faudrait pas imputer à la force, mais à la témérité, toute résolution qui ne procède point de la prudence. Or c'est elle aussi qui, s'établissant comme arbitre entre les plaisirs des sens et les nécessités de la vie, les maintient dans de justes limites, retranche aux premiers ce qui serait de trop, accorde aux secondes ce qui doit suffire, et donne ainsi naissance à une troisième vertu qu'on appelle la tempérance. C'est qu'en effet la considération voit de l'intempérance aussi bien dans le refus obstiné du nécessaire que dans l'acceptation du superflu; car cette vertu consiste non-seulement à retrancher le superflu, mais aussi à accorder le nécessaire. C'est un sentiment que l'Apôtre ne semble pas seulement favoriser, mais donner pour le sien quand il nous recommande de prendre soin de notre chair sans toutefois aller jusqu'à en satisfaire tous les désirs. En effet quand il commence par nous dire : « Ne prenez pas soin de votre chair (Rom., XIII, 14.), » il condamne le superflu, et quand il ajoute : «au point de contenter tous ses désirs, » il n'exclut pas le nécessaire. Ce serait donc donner une définition exacte de l'a tempérance que de dire que c'est une vertu qui ne se tient ni en deçà ni au delà du nécessaire, suivant le mot du Philosophe: Rien de trop.

10. Pour en venir enfin à la justice, qui est aussi une des quatre vertus cardinales, n'est-il pas évident que la considération lui prépare les voies dans Pâme ? En effet, il faut que notre esprit se replie sur lui-même pour trouver en soi la règle de la justice, qui consiste à ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit à nous-mêmes, et à leur faire au contraire tout ce que nous voudrions qu'on nous fît. La justice tout entière se résume dans ces deux points.

Mais la justice ne va pas seule: remarquez en effet avec moi dans quel étroit rapport et dans quelle harmonieuse union elle se trouve avec la tempérance, puis la liaison de l'une et de l'antre avec la prudence et la force dont nous avons parlé plus haut. Si la justice consiste en partie à ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'ils nous fissent et se trouve complète quand nous suivons ce mot du divin Maître, : « Faites aux autres ce que vous voulez que les autres vous fassent (Matth., VII, 12), » il est évident qu'il n'en sera pas ainsi tant que la volonté qui nous est donnée dans les deux cas pour règle, ne sera point réglée elle-même de manière a ne pas plus convoiter le superflu qu'à rejeter le nécessaire : or c'est en cela précisément que consiste la tempérance.

Enfin la justice elle-même, pour ne point cesser d'être juste, ne doit pas s'écarter de la mesure que la tempérance lui prescrit eu ces termes par la bouche du Sage : « Ne soyez pas plus juste qu'il ne faut (Eccles. VII, 17), » comme s'il voulait faire entendre par là que la justice ne mérite pas d'être réputée justice quand elle cesse d'avoir la tempérance pour règle. Mais bien plus, la sagesse elle-même se soumet au frein de la tempérance, puisque saint Paul, avec cette sagesse qu'il tenait d'en haut, nous dit « de ne pas être plus sage qu'il ne faut, mais de l'être avec La sobriété (Rom., XII, 3). » D'un autre côté, le Seigneur nous apprend dans a son Evangile que la tempérance à son tour a également besoin de la justice, lorsqu'il condamne la tempérance de ceux qui ne jeûnaient que pour être vus des hommes (Matth., VI, 16). Ils ne manquaient pas de tempérance puisqu'ils se privaient de nourriture, mais de justice, en ne se proposant pas dans leurs jeunes de plaire à Dieu, mais aux hommes.

Enfin comment être juste et tempérant sans la vertu de force quand il nés est si évident qu'il faut une force et une force peu commune pour savoir est renfermer ses vux et ses répugnances dans les limites étroites du trop et du trop peu, de sorte que la volonté soit contenue dans ce milieu précis, rigoureux, unique, invariable, également distant de tout excès et nettement circonscrit, tel enfin que le veut la vertu?

10. Dites-moi, je vous prie, si vous le pouvez, à la quelle de ces trois vertus cardinales vous assigneriez de préférence ce milieu qui leur touche de si près à toutes, qu'on le croirait le propre de chacune: ne serait-ce pas dans ce juste milieu que consiste la vertu, de sorte qu'on pourrait dire qu'il n'est autre chose que la vertu même ? Mais s'il en était ainsi il n'y aurait pas plusieurs vertus, toutes n'en feraient qu'une. Ne doit-on pas dire plutôt que, puisqu'il n'y a pas de vertu, si ce n'est dans ce milieu, il est lui-même comme l'essence et l'âme de toutes les vertus; car il les rapproche si bien les uns des autres qu'elles semblent toutes rien plus faire qu'une. On serait d'autant plus porté à croire qu'il en est ainsi, qu'elles ne participent pas seulement à ce juste milieu dans de certaines proportions, mais le possèdent chacune séparément tout entier. En effet, quoi de plus essentiel à la justice que ce juste milieu dont nous parlons? Elle ne peut s'en écarter qu'elle ne cesse de rendre à chacun ce qui lui est dû : or c'est en cela particulièrement qu'elle consiste. J'en dirai autant de la tempérance, il est évident qu'elle est ainsi nommée de ce qu'elle se tient dans un certain tempérament. Quant à la force, on ne peut nier non plus qu'elle ne s'exerce qu'à écarter les vices qui tentent de faire irruption dans ce juste milieu et de :'entamer par quelque endroit, c'est elle qui le défend et fait de lui le fondement du bien et le siège de la vertu. Ainsi donc c'est le propre de la justice, de la force et de la tempérance de garder un juste milieu; ce qui les distingue les unes des autres, c'est la manière dont elles le gardent : ainsi la justice maintient la volonté; la force y circonscrit l'action, et la tempérance y renferme la possession et l'usage. Il me reste maintenant à faire voir que la prudence ne demeure pas étrangère à cette admirable union des vertus. N'est-ce point elle qui la première découvre et reconnaît ce juste milieu quand depuis longtemps la notion, faute de pratique, s'en est effacée dans notre âme, a disparu sous la tyrannie jalouse du vice et dans les épaisses ténèbres qu'il répand à sa suite ? Ce qui fait que peu de gens savent le découvrir, c'est qu'il en est bien peu qui aient la prudence en partage. Ainsi donc le propre de la justice est de chercher ce milieu, celui de la force de s'en mettre en possession, et celui de la tempérance de savoir le garder. Je ne me suis point proposé de disserter ici sur les vertus, j'ai seulement voulu montrer combien il importe de vaquer à la considération, puisque c'est par elle que nous arrivons à la découverte de ces vérités et d'autres semblables. N'est-ce pas perdre sa vie que de la passer tout entière sans s'appliquer à un exercice si pieux et si utile?

 

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CHAPITRE IX. Il faut s'éloigner peu à peu des exemples des derniers papes pour se rapprocher de ceux des anciens.
 

12. Mais que dira-t-on a, si on vous voit vous adonner tout à coup sans réserve à cette philosophie que vos prédécesseurs ont un peu délaissée? Il ne manquera pas de gens qui vous verront d'un mauvais il vous éloigner des sentiers battus par vos devanciers et qui croiront que vous n'agissez ainsi que pour jeter le blâme sur leur mémoire. Vous connaissez le proverbe: « On s'attire les regards des hommes quand on ne fait pas comme tout le monde; » on ne manquera pas de vous l'appliquer et de dire que vous ne vous proposez pas autre chose. D'ailleurs vous ne sauriez non plus sur-le-champ corriger toutes les erreurs de vos prédécesseurs, ni réparer toutes leurs fautes à la fois; mais avec le temps, et avec la sagesse que Dieu vous a donnée, vous pourrez profiter des occasions favorables pour vous y appliquer peu à peu; en attendant, tirez d'un mal dont vous n'êtes pas la cause tout le bien que vous pourrez.

Toutefois, si nous nous réglons sur les bons plutôt que sur les nouveaux exemples, il nous sera facile de trouver plus d'un souverain Pontife qui a su se créer des loisirs au milieu des affaires les plus importantes. Ainsi, dans un moment où Rome était sur le point d'être assiégée, et que l'épée des barbares était déjà comme suspendue sur la tête de ses citoyens, on n'en vit pas moins le pape saint Grégoire travailler en paix à ses doctes écrits; car ce fut précisément à cette époque, comme on le voit par la préface de son livre, qu'il commenta avec autant de talent que de soin la dernière partie et la plus ardue des prophéties d'Ezéchiel.

 

a La ponctuation de cette phrase, dans le texte, varie selon les éditions, sans toutefois présenter un sens notablement différent.

 

CHAPITRE IX.

 

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CHAPITRE X. Saint Bernard blâme sévèrement les abus dont les avocats, les procureurs et les plaideurs se rendent coupables, et il s'élève avec force contre leurs fourberies.
 

13. Mais enfin d'autres usages ont prévalu, les moeurs ont changé; on ne peut pas dire que nous marchons vers des temps difficiles; nous y sommes arrivés. La fraude, l'intrigue et la violence règnent aujourd'hui sur toute la terre: les plaideurs ne manquent pas, mais c'est à peine si le bon droit trouve un défenseur; partout les puissants oppriment les faibles. Je ne puis, direz-vous, retirer mon secours aux opprimés, ni refuser de rendre la justice à ceux dont les droits sont méconnus et violés; or on ne peut juger une affaire si elle n'est débattue et si on n'a point entendu les parties. Aussi ne trouvé-je pas mauvais que les causes soient discutées comme elles doivent l'être; mais la méthode suivie de nos jours me paraît tout à fait détestable, indigne de l'Eglise de même que du barreau, et je suis à me demander comment vos pieuses oreilles peuvent entendre toutes ces disputes d'avocats et tous ces assauts de paroles que je trouve bien plus propres à obscurcir la vérité qu'à la mettre en lumière; réformez ces usages détestables, mettez fin à ce verbiage inutile et fermez toutes ces bouches mensongères façonnées à l'art de l'imposture; elles n'ont d'éloquence que pour attaquer le bon droit et d'habileté qu'à défendre l'erreur. Le talent, chez ces avocats, ne sert qu'à faire le mal, et ils semblent n'avoir reçu le don de la parole que pour outrager la vérité. Ce sont des hommes qui se mêlent de donner des leçons à ceux de qui ils devraient en recevoir; ils présentent leurs inventions pour des faits avérés, embrouillent les vérités les plus simples et empêchent la justice d'avoir son cours. Rien n'est plus propre à faire découvrir sans peine la vérité qu'une exposition courte et simple des faits; je voudrais donc que dans les causes qui mériteront d'être portées à votre tribunal, et elles sont loin d'être toutes dans ce cas, vous prissiez l'habitude de décider rapidement, quoique après un examen suffisant, et de couper court à toutes ces longueurs inventées pour échapper à la condamnation et multiplier les frais. Appelez devant vous la cause de la veuve, du pauvre, de celui qui n'a rien à donner; quant aux autres, vous pourrez charger d'autres juges du soin de les expédier; d'ailleurs elles ne méritent pas pour la plupart l'honneur même d'une audience, car je ne vois pas pourquoi vous consentiriez à entendre des gens que l'évidence de leurs crimes a condamnés d'avance. Telle est l'impudence de certains hommes qu'alors même que toute leur cause atteste manifestement à tous les yeux leurs coupables intrigues, ils ne rougissent pas de solliciter une audience et de faire appel à la conscience publique, tandis que la leur devrait suffire pour les confondre. Personne encore n'a essayé de réprimer l'audace de ces hommes sans pudeur, aussi n'a-t-on pas manqué de voir leur nombre et leur effronterie s'accroître. D'ailleurs je ne sais comment il se fait que les gens vicieux ne redoutent point le jugement de leurs semblables, sans doute c'est que là où tout le monde est souillé, personne ne fait attention à la souillure des autres. On ne vit jamais, en effet, un avare rougir d'un avare comme lui, ni l'impudique et le débauché avoir honte de ses semblables. Or l'Eglise aujourd'hui est pleine d'ambitieux, voilà pourquoi on n'y témoigne pas plus de répugnance et d'horreur pour les intrigues et les cabales de l'ambition qu'on n'en éprouve dans une caverne de voleurs pour le récit des actes de brigandages exercés contre les voyageurs.

 

CHAPITRE X.

 

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CHAPITRE XI. On doit sévir avec vigueur contre les avocats et les procureurs qui cherchent à s'enrichir par l'injustice.
 

14. Si vous êtes un vrai disciple de Jésus-Christ que votre zèle s'enflamme et que votre autorité s'élève contre cette impudence et cette peste publique. Le Maître vous donne l'exemple, fixez vos yeux sur lui; puis entendez-le vous dire : « Que celui qui me sert, me suive (Joan., XII, 26). » Or ce qu'il prépare ce ne sont point les oreilles pour écouter, mais un fouet pour sévir : il n'a le temps ni de faire ni d'entendre de longs discours, et, au lieu de s'asseoir pour juger, il se lève et se précipite pour infliger la peine méritée; vous savez pourquoi, car il le dit, c'est parce qu'on a fait une maison de trafic de la maison de prières. Je voudrais que nos modernes trafiquants du temple rougissent de même à votre aspect ou redoutassent ainsi votre présence, car vous aussi vous avez le fouet en main : oui, qu'ils tremblent tous ces hommes d'argent et que leur or soit pour eux un sujet d'alarmes au lieu de les rassurer, et qu'ils se sentent plus portés à le cacher qu'à l'étaler à vos yeux en voyant que vous êtes plutôt disposé à le jeter au vent qu'à le recevoir. Si vous tenez cette conduite, vous ferez rentrer nombre de gens dans le devoir, vous rendrez à des emplois honorables une foule d'hommes qui ne sont occupés aujourd'hui qu'à poursuivre des gains honteux, et vous ôterez à tous ceux qui voudraient les imiter la pensée de le faire. Ajoutez à cela que vous vous procurerez en même temps ces loisirs dont je vous ai montré l'avantage, car vous vous trouverez beaucoup de temps libre pour vaquer à la considération, dès que vous en consacrerez moins aux affaires, dont vous ne réserverez comme je l'ai dit, qu'un très-petit nombre à votre tribunal, et renverrez le reste à d'autres juges chargés de les terminer. Quant à celles que vous aurez jugées dignes d'être portées devant vous, vous devez les expédier avec toute la rapidité que leur bonne solution comporte.

Quant à la considération, j'ai la pensée de ne pas m'en tenir à ce que je vous en ai dit, mais ce sera dans un second livre que je vous en reparlerai, car il est temps que je termine celui-ci si je ne veux pas qu'il finisse par vous fatiguer et vous déplaire en le prolongeant davantage.

 

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NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON.
LIVRE I.
CHAPITRE I, n. 1,
 

225. C'est pour vous un, véritable chagrin de tous sentir arraché des bras de votre Rachel. Les Pères et les écrivains de la théologie mystique désignent habituellement la vie contemplative et la vie active par les noms de Rachel et de Lia, femmes remarquables l'une par sa fécondité et l'autre par sa beauté, qualités qu'on se plaît à regarder comme étant celles de ces deux genres de vie. C'est dans le même sens qu'on emploie souvent aussi les noms de Marthe et de Marie pour désigner la vie active et la vie contemplative. Saint Bernard insinue donc dans cet endroit que le pape Eugène qui, jusqu'au moment de son élévation au souverain Pontificat, ne s'était adonné qu'aux exercices de la vie contemplative, souffre avec peine de s'y voir arraché pour descendre aux occupations de la vie active, qui est pleine de distractions pour l'esprit, et l'accable souvent au point de lui ôter quelquefois la force de s'élever ensuite, à la contemplation des choses célestes. On ne peut douter au langage des saints Pères, de la peine que ressentent les âmes vraiment pieuses et dévotes, à se voir arrachées aux doux repos de la contemplation pour être lancées dans les tracas du siècle, élevées aux honneurs et promues aux dignités qui sont inséparables d'une foule d'occupations. Qu'il me soit permis de citer ici un exemple fameux de la peine et de la douleur que peut causer à l'âme la perte de ce calme religieux et de ce repos de la contemplation. Le très-saint pape Grégoire le Grand, se voyant élevé au plus haut point d'honneur qui soit dans l'Église, déplorait vivement sa position et son sort en les comparant avec ceux qu'il avait quittés. Ses paroles éloquentes sont une leçon pleine d'utilité et d'à propos, pour des hommes qui, loin de redouter le poids des honneurs, des soucis qui les accompagnent et la perte de la vie contemplative, se montrent au contraire, comme la génisse d'Ephraïm qui aimait à fouler le grain, possédés du désir d'obtenir ces dignités et se figurent qu'ils trouveront le bonheur caché sous les épines. Que les gens de ce caractère écoutent donc les gémissements et les plaintes de saint Grégoire, quand il déplore de se voir ramené sous prétexte qu'il est souverain Pontife, à la vie du siècle, et à des préoccupations terrestres plus nombreuses et plus grandes qu'il n'en avait jamais connues auparavant dans le monde. « J'ai perdu toutes les joies que je goûtais dans la retraite, je suis descendu pour l'âme bien plus que je ne suis monté en apparence aux yeux du corps. Aussi ce que je déplore, c'est de me trouver éloigné de la face de mon Créateur., etc. » Et un peu plus loin il continue en ces termes: « De tous côtés fond sur moi un véritable déluge de procès à juger qui m'accablent, de sorte que je pourrais dire avec le Psalmiste: Je suis tombé au milieu de la mer et la tempête m'a submergé. (Psalm. LXVIII, 3). En descendant du tribunal je voudrais rentrer en moi-même, mais j'en suis empêché par les tracas de mille vaines pensées. Aussi depuis ce moment puis-je dire que ce qui est au milieu de moi est devenu loin de moi et qu'il m'est impossible de faire ce que le Prophète m'ordonne en ces termes: Rentres en vous-mêmes prévaricateurs de ma loi (Psalm. XLVI, 8). » Accablé de sottes préoccupations je ne puis que m'écrier avec lui: « Mon coeur même m'a abandonné (Psalm. XXXVII, 11). J'aimais la beauté de la vie contemplative; c'était rua Rachel bien-aimée, stérile peut-être mais voyante et belle; son repos était sans doute moins fécond, mais ses yeux supportaient mieux la lumière. Mais par je ne sais quel jugement, la lumière se confond maintenant pour moi avec les ténèbres, c'est-à-dire avec la vie active et féconde mais chassieuse et presque aveugle bien que plus féconde. Je m'étais assis avec empressement aux pieds de Jésus avec Marie, pour recueillir ses paroles, et maintenant voici que j'en suis tiré pour aller avec Marthe m'occuper de soins extérieurs et dépenser mes forces en une foule de choses. » Tel était le langage de ce saint Pontife (In. Regist. lib. I, epist. 5 et epist. 6, 7, 24, 25 et 26). »

Écoutons encore un autre Pontife du    même nom et du même rang que celui que nous venons d'entendre, Grégoire IX; il était dans les mêmes pensées et animé des mêmes sentiments lorsque écrivant aux religieux Camaldules, il leur exposait en ces termes les angoisses de son âme sur le trône Pontifical et leur demandait le secours de leurs prières: « Nous sommes bien souvent distraits des doux embrassements de notre Rachel à la vue claire et limpide par les importunités de la chassieuse Lia, et nous ne pouvons vaquer à l'oraison comme il faut; mais vous qui êtes assis aux pieds du Seigneur avec l'heureuse Marie, et à qui depuis longtemps nous sommes unis par le ciment de la charité, nous avons pensé que nous devions solliciter le secours de vos prières.. etc. » (Note de Horstius.)

 

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CHAPITRE IV, n. 5.
 

226. Mais c'est des lois de Justinien et non de celles du divin Maître. L'abus qu'on fit des lois est cause que de très-saints personnages, bien qu'animés d'un zèle véritable pour la justice, ont vivement critiqué les lois; mais leurs blâmes s'adressaient moins aux lois qu'à ceux qui en abusent; car ce sont eux qui font que les lois engendrent des procès. Il en est de même du vin; il n'est pas rare qu'il fasse mal, mais ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre, c'est à ceux qui en abusent, on aurait tort de faire autrement. Qu'est-ce que l'abus ne peut vicier? Or ce qui corrompt l'usage des lois, ce sont particulièrement l'ambition et l'avidité, voilà ce qui fait qu'il n'est cause si mauvaise même qu'elle soit qui ne trouve un avocat pour la défendre; de là viennent toutes ces procédures qui retardent la marche des procès et empêchent qu'ils n'arrivent promptement au but, c'est-à-dire à la sentence du juge. Mais en voilà assez pour le moment sur ce sujet; nous y reviendrons au chapitre X.

Dans le passage qui nous occupe, saint Bernard ne conseille qu'au souverain Pontife de ne pas laisser l'interprétation des lois de Justinien et le jugement des procès absorber tout son temps; mais qu'est-ce qui nous empêche d'étendre cette recommandation à tous les prélats de l'Église, et même à tous les ecclésiastiques que nous voyons bien sou vent s'adonner à l'étude du droit et des lois avec d'autant plus d'ardeur qu'ils savent que c'est la route la plus sûre aux honneurs, aux profits et à tous les avantages matériels de la vie?

227. Mais qu'est-ce qui a faussé la vie et le goût des clercs au point qu'ils sont à présent plongés tout entiers dans l'étude et la pratique des lois de Justinien, tandis que par état, ils ne devraient avoir d'attrait et trouver de bonheur que dans la loi du Seigneur? N'est-ce pas ce qui devrait être, à ne considérer que leur genre de vie et la signification même de leur nom, puisque le mot clercs veut dire échus en partage au Seigneur? N'est-ce pas ce qu'ils proclament eux-mêmes tous les jours quand ils s'écrient après le Prophète, heureux «celui qui met toute son affection dans la loi du Seigneur et qui médite jour et nuit cette loi sainte (Psalm. I, 2). » Mais au lieu de cela les saintes Lettres leur sont étrangères et inconnues, ils n'ont aucun goût pour les livres qui traitent de piété et de spiritualité; ils n'y touchent même jamais, tout entiers au Codex et au Digeste, aux Novelles et aux Libels, ils ne goûtent et n'aiment que les procès, unique objet de leurs prédilections. Quant au code sacré, des Évangiles, aux faits et restes des saints, ils s'en occupent à peine, et s'ils murmurent quelques passages des psaumes, c'est à la hâte et comme à la dérobée, pendant l'office qui les retient an choeur et dont il leur tarde toujours d'être débarrassés. Leurs goûts sont tous profanes, bien loin d'être religieux. Quand méditent-ils la loi de Dieu, quand s'occupent-ils des fonctions saintes qui conviennent à leur état? Et pourtant ils répètent tous les jours avec le Psalmiste: « Combien est grand, Seigneur, l'amour que j'ai pour votre loi ! Tant que le jour dure, elle est l'objet de mes méditations (Psalin. CXVIII, 97). » Je ne comprends pas qu'ils ne craignent point que Dieu qui voit le fond de leur coeur, ou même leur propre conscience, ne leur reproche leur mensonge et ne les convainque de n'avoir rien moins que le coeur d'accord avec leurs paroles. Dans quelle pensée récitons-nous les psaumes tous les jours ? n'est-ce pas pour nous pénétrer de sentiments qui soient en rapport avec le sens que les psaumes expriment, et pour conformer notre conduite aux enseignements divins que nous y entendons? Peut-on croire qu'ils sentent ce qu'ils disent, ou du moins ce qu'ils répètent tous les jours avec le Prophète, quand ils appellent bienheureux l'homme qui scrute la loi de: Dieu et en fait jour et nuit l'objet de ses méditations? On ne peut s'étonner après cela de les voir perdre peu à peu le suc de la vraie piété : l'influence vivifiante des choses de Dieu ne les pénètre plus, on les voit s'affaiblir insensiblement sans même qu'ils s'en aperçoivent et mourir enfin tout à fait à la vie spirituelle.

228. C'est ce qui faisait dire à Pierre de Blois, homme fort érudit et très-versé dans la connaissance des lois : « Il est dangereux pour les clercs de s'adonner à la pratique des lois; elles absorbent tellement toutes les facultés de l'homme qu'elles le détournent tout à fait de la pensée des choses spirituelles et divines (Lettre XXVI). » Et ailleurs il continue : « La pratique des lois est rarement sans quelques procès provenant de certains contrats , qui sont comme une source de dommages et une mine de chicanes de toutes sortes, d'actions, d'obligations, de jugements de sentences d'appels et de mille autres procédures qui ne devraient contribuer qu'à empêcher les procès, et qui les font, au contraire, constamment renaître de leur cendre. » Tel est le langage qu'il tient au roi d'Angleterre dans une lettre où il l'engage à détourner le clergé de son royaume, de l'étude de la jurisprudence pour l'appliquer tout entier à celle de l'Écriture sainte, qui convient beaucoup mieux à l'état ecclésiastique. Voir nos Trompettes de la discipline ecclésiastique (Tub. VI, pag. 553). Nous voyons de même. dans Boronius (Tom, XII, an 1165, n. 21, Jean de Salisbury, détourner de l'étude des lois. chose plus curieuse qu'utile, Thomas, archevêque de Cantorbéry qui depuis eut la gloire de souffrir le martyre pour l'Eglise. « J'aimerais mieux, lui dit-il, vous voir vous nourrir des psaumes et des livres de morales de saint Grégoire: qui jamais s'est senti touché de quelque sentiment de componction à l'étude des lois?»

229. Je vois que saint Charles Borromée était dans les mêmes dispositions. « L'auteur de sa vie nous apprend qu'une fois devenu évêque il ne crut pas que la science de la jurisprudence qu'il avait cultivée étant jeune pût désormais lui convenir. Il employa à l'étude de la théologie et du droit canon, tout le temps dont peut disposer un cardinal, placé à la tête d'un vaste diocèse. A la théologie il joignit en particulier l'étude de l'Ecriture sainte, des saints pères et des interprètes les plus renommés; il aimait par-dessus tout cette science des saints canons qui lui remettait sous les yeux les coutumes et la vie des Pères, et lui apprenait à façonner et à gouverner son Eglise. Affligé de voir que parmi les sacrés canons on ne s'occupait guère que de ceux qui avaient rapport aux jugements et aux procès, il nomma lui-même des gens chargés d'exposer les canons où l'on pouvait le mieux apprendre à connaître les saintes institutions des Pères, les rites sacrés et la meilleure manière de gouverner une Eglise (Lib. VII, cap. XI). »

230. Il faut prendre ce qui précède dans le bon sens; il est bien certain qu'il ne viendra jamais à la pensée d'un homme de sens de condamner l'étude et la pratique des lois quand elles sont raisonnables et qu'elles n'ont pas pour but de favoriser des vues cupides mais de servir la justice et la vérité. Seulement il faut que ceux qui se sont engagés dans les saints ordres, apprennent avant tout ce qui concerne leur état et leur office, qu'ils aient des goûts en rapport avec leur vocation et évitent de s'adonner à des études étrangères à cette vocation ; qu'ils s'appliquent surtout à acquérir tout ce qui peut contribuer à lai perfection de leur état, et qu'ils ne tombent pas dans le défaut de n'apporter qu'un soin médiocre aux choses importantes quand ils en donnent un excessif aux choses de moindre importance et étrangères à leur condition. Voyez Lindan, évêque de Ruremonde. (lib. de impe. fug.), où il se demande pourquoi une foule de clercs ont aujourd'hui l'étude de la jurisprudence en plus grand honneur que celle de la théologie. (Note de Horstius.)

 

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CHAPITRE IX.
 

231. On n'en vit pas moins le pape saint Grégoire, travailler en paix, etc. Le bruit des armes ne détournait pas plus le pape saint Grégoire de ses saintes études qu'il n'avait autrefois distrait Archimède des siennes. Dans sa préface, au livre second de ses homélies sur Ezéchiel, il dit qu'il n'était troublé dans son travail que par deux choses, l'extrême obscurité des visions du Prophète et l'imminence des maux terribles qui menaçaient Rome. Je viens d'être informé, dit-il, qu'Agilulphe, roi des Lombards, a passé le Pô et marche sur Rome dont il a l'intention de faire le siège. Aussi, jugez mes Frères de la difficulté que mon esprit éprouve au milieu de ses préoccupations et de ses craintes à pénétrer le sens obscur et mystérieux des paroles du Prophète..., etc. » Ce fut pourtant à cette époque qu'il exposa avec autant de clarté que d'élégance la dernière partie qui est en même temps la plus obscure des prophéties d'Ezéchiel, ainsi que saint Bernard en fait la remarque. Comment de nos jours les prélats et les clercs consument-ils leurs loisirs au sein du calme et de la paix dont nous jouissons ? N'est-ce pas en soins temporels et vains, plutôt qu'à de saintes études. Combien, hélas, n'en voit-on pas d'occupés de choses étrangères à leur état, aussi oiseuses qu'indignes d'eux ! Quimporte que vous demeuriez tout à fait oisif ou que vous consumiez votre temps à des futilités? Autrefois on voyait de saints prélats trouver. au sein des plus graves occupations le temps de vaquer encore à la prière et aux exercices du culte divin; maintenant c'est à peine si nous en trouvons qui fassent cas du temps et sachent en ménager l'emploi. (Note de Horstius.)

 

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CHAPITRE X.
 

232... Vous prissiez l'habitude de décider rapidement..., etc. Saint Bernard se plaint ici des avocats qui, au lieu dé chercher à éteindre les chicanes et les procès, ne semblent au contraire, penser qu'à les entretenir et à jeter, comme on dit, de l'huile sur le feu. Avec eux un procès devient la source de nouveaux procès, les chicanes, succèdent aux chicanes, et les discussions d'intérêts une fois entamées ne semblent plus pouvoir finir. Cependant les plaideurs se ruinent, et souvent il leur serait bien plus avantageux de céder une partie de leurs droits que d'en poursuivre le recouvrement au risque d'en être encore pour les frais du procès après avoir perdu leur cause. Saint Bernard veut donc qu'on abrège la procédure et qu'on en fasse disparaître tout ce qui en embarrasse la marche et le cours; car il était persuadé que le plus sûr moyen d'arriver à connaître la vérité n'est que dans une plaidoirie courte et simple.

Bien des conciles ont fait en ce sens des règlements et dés statuts que nous serions heureux de voir observés dans la pratique. Ainsi le concile de Trente, session XXIV, chapitre 20, et session XXV, chapitre 10; De la réforme, s'exprime ainsi à ce sujet : « Le saint Synode avertit les juges ordinaires et tels autres juges que ce puisse être, de mettre tous leurs soins à terminer les procès dans le plus court délai possible, et de mettre un terme, par tous les moyens en leur pouvoir, en fixant des délais légaux ou en recourant à toute autre voie convenable, aux artifices des plaideurs, tendant à entraver la marche du procès ou à en faire en partie retarder le jugement, etc. »

Voyez encore le dernier concile de Latran, session XI et les Clément. de verb. sig. c., Finem lilibus, etc. (fin. de do. et cont., cap. 2, de re jud. et constitut de procur. cap., Nonnulli, de Rescr. cle. Dispendiosam, de Judiciis, et alibi saepius).

Le zélé restaurateur de la discipline ecclésiastique, saint Charles Borromée, travailla de toutes ses forces à faire observer ces canons, et, chose mémorable, « de son temps les notaires et les greffiers en vinrent à oublier presque la conduite des procès en matière bénéficiale, jusqu'alors si fréquents dans le clergé (Livre VII de sa vie, chapitre XXXVI). »

On sait aussi par le récit de Stapleton, auteur de la vie de Thomas Morus, le martyr de l'Angleterre, combien ce saint prélat avait horreur des longueurs interminables des procès. « Il expédia si bien toutes les causes pendantes à son tribunal, qu'un jour, après avoir terminé un procès, ayant appelé la cause qui venait ensuite, on lui répondit qu'il n'y en avait plus d'inscrite au rôle. » Voir sa Vie, page 39. (Note de Horstius.)

LIVRE II.

CHAPITRE I. Saint Bernard repousse les attaques dont il se voit l'objet par suite de la malheureuse issue de la croisade.

CHAPITRE II. Il ne faut pas confondre la considération avec la contemplation.

CHAPITRE III. La considération se divise en quatre parties.

CHAPITRE IV. La connaissance de soi-même exige de lHomme une triple considération. Premier objet de la considération.

CHAPITRE V. Le second objet de la considération est de voir attentivement qui nous sommes et d'où nous venons.

CHAPITRE VI. A quoi doivent s'appliquer les princes de l'Église.

CHAPITRE VII. Revenant sur la question qu'il s'est posée d'abord, saint Bernard examine plus en détail ce qu'est un souverain Pontife.

CHAPITRE VIII. Excellence de la dignité et de l'autorité pontificales.

CHAPITRE IX. Il faut considérer ce que nous sommes par rapport à notre propre nature.

CHAPITRE X. Le troisième objet de la considération est d'examiner quels nous sommes.

CHAPITRE XI. Saint Bernard recommande tout particulièrement au souverain Pontife de s'examiner sérieusement lui-même.

CHAPITRE XII. Il ne faut ni s'endormir dans la prospérité, ni se décourager dans l'infortune.

CHAPITRE XIII. Le souverain Pontife doit se garder de l'oisiveté, de la futilité et des entretiens inutiles.

CHAPITRE XIV. Il faut éviter avec soin dans les jugements de faire acception de personnes.

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON.

LIVRE II.

CHAPITRE I, n. 4.

CHAPITRE V.

CHAPITRE XIII.

 
LIVRE II.
 

CHAPITRE I. Saint Bernard repousse les attaques dont il se voit l'objet par suite de la malheureuse issue de la croisade.
 

1. Je n'ai pas oublié la promesse que je vous ai faite il y a bien longtemps déjà, très-excellent et très-saint père Eugène, et je veux enfin m'acquitter envers vous, dût-il être un peu tard pour le faire.

Je rougirais d'avoir tant différé si je devais l'imputer à l'indifférence ou à l'oubli; mais il n'en est rien, vous savez que cela tient aux événements a importants qui sont survenus et qui semblaient devoir mettre

 

a En effet, à l'époque où saint Bernard écrivait ces lignes, les gens du monde faisaient éclater leurs murmures et leurs plaintes de la fâcheuse issue qu'avait eue la croisade. V. aux notes.

 

fin non-seulement à nos travaux et à nos études, mais à notre existence même. Nous avons vu le Seigneur, provoqué par nos infidélités, nous traiter comme si, avant les temps marqués, il eût déjà jugé la terre, dans sa justice, sinon dans sa miséricorde; car il a semblé ne plus se souvenir de son peuple et n'avoir plus aucun souci de la gloire de son nom. Aussi avons-nous entendu les nations infidèles s'écrier : « Où donc est maintenant leur Dieu (Psalm. CXIII, 2) ? » Comment s'en étonner? Les enfants de l'Eglise, ceux qui ont l'honneur de porter le titre de Chrétiens, ont succombé au milieu des déserts, moissonnés par le glaive ou consumés par la famine? « Les princes sont tombés dans le dernier mépris a, et le Seigneur les a fait errer hors du droit chemin dans des lieux impraticables (Psalm. CVI, 40), où tous leurs pas n'ont été marqués que par des afflictions et des malheurs (Psalm. XIII, 7). » Aussi la peur, le chagrin et la honte ont assiégé « les rois eux-mêmes au fond de leurs palais (Psalm. CIV, 30). » Hélas! quelle confusion pour les ministres de la parole de Dieu qui avaient promis la paix et annoncé toutes sortes de succès! Nous avions dit : « Vous aurez la paix, et la paix est loin de nous (Isa.., LII, 7). » Nous n'avions parlé que d'avantages à remporter, et nous n'avons vu que des déroutes, si bien que nous semblons avoir agi en cette circonstance avec imprudence et légèreté.

Il est certain que je me suis lancé dans cette entreprise avec une grande ardeur, mais on ne peut pas dire que. ce fut au hasard, puisque je n'ai fait qu'obéir à vos ordres, ou plutôt aux ordres de Dieu même qui me parlait par votre bouche. Comment donc se fait-il que nous ayons jeûné et qu'il n'ait pas jeté les yeux sur nous; que nous ayons humilié nos curs et qu'il n'en ait point tenu compte? car rien de et,, que nous avons fait n'a apaisé sa colère, et son bras est encore levé sur nos tètes. Avec quelle patience cependant ne continue-t-il pas à entendre les voix sacrilèges et les blasphèmes des Egyptiens, qui disent hautement qu'il n'a conduit son peuple dans le désert que pour l'y faire périr (Exod., XXXII, 12)? Et pourtant les jugements de Dieu sont justes et équitables, nul n'en saurait douter; mais celui-ci est pour moi un tel abîme que je n'hésite point à proclamer bienheureux tous ceux qui n'en prendront point occasion de se scandaliser.

2. Après tout, d'où vient aux hommes la témérité de reprendre ce qu'ils ne sauraient comprendre ? Rappelons-nous que les décrets de Dieu sont éternels, si cela peut être une consolation pour nous, comme ce l'était

 

a Du temps de saint Bernard, ce passage du psaume CVI, verset 40, se lisait un peu différemment de la version actuelle. Il y avait contentio au lieu de contemptio, comme on le voit par un passage de Guillaume de Tyr, livre XVI, chapitre 21. Nous avons préféré la seconde version à la première comme étant plus conforme à l'expression grecque des Septantes, exoudenosis.

 

pour celui qui disait : « Je me suis souvenu que vos jugements sont éternels, et ce m'a été une consolation (Psalm. CXVIII, 52). »

 

Je vais dire une chose que personne n'ignore et que tout le monde oublie en ce moment, car tels sont les hommes, ils perdent de vue, quand ils devraient s'en souvenir, les choses qu'ils ont présentes à l'esprit quand ils n'en ont que faire. Lorsque Moïse voulut tirer son peuple de la terre d'Egypte, il leur promit de les mener dans une contrée plus fertile (Exod., III, 37); car il n'aurait pu autrement se faire suivre d'un peuple qui n'estimait que la terre. Il lui fit en effet quitter l'Egypte, mais ne l'introduisit pas aussitôt dans là terre qa'il lui avait promise. Gardons-nous bien d'imputer à la témérité du chef ce triste événement qu'il n'avait pas prévu; il n'agissait en toute occasion que par l'ordre de Dieu et avec son concours, car le Seigneur confirmait sa mission par de continuels prodiges. Vous me ferez sans doute remarquer que Io peuple hébreu avait la tête dure et se révoltait continuellement contre Dieu et contre Moïse. son serviteur; qu'ils n'ont que trop bien mérité leur châtiment et que c'étaient des incrédules et des rebelles ; les nôtres, au contraire, quel mal ont-ils fait ? Demandez-le-leur, vous répondrai-je; pourquoi vous dirai-je ce qu'eux-mêmes ne feront point difficulté de vous avouer? Je ne dirai qu'une chose et vous demanderai seulement comment les Hébreux auraient pu arriver au terme de leur voyage en revenant sans cesse sur leurs pas? Et les nôtres, que de fois leur arriva-t-il aussi de revenir, par les désirs de leur cur, en Egypte. Si les Hébreux tombèrent et périrent pour leur iniquité, pourquoi nous étonner gire les croisés, coupables des mêmes crimes, aient reçu le même châtiment? Dira-t-on que le malheur des premiers est en contradiction avec les promesses de Dieu? Celui des seconds ne l'est pas moins, car les promesses de Dieu ne peuvent jamais préjudicier en rien à sa justice. Mais écoutez un autre exemple.

3. Benjamin a prévariqué, toutes les autres tribus prennent les armes pour punir son crime, Dieu même le leur ordonne, en même temps qu'il met à leur tête le chef qui doit les conduire au combat. Les voilà donc qui en viennent aux mains ayant pour elles l'avantage du nombre, la bonté de leur cause et, ce qui vaut mieux que toua; cela encore, la faveur du Tout-Puissant. Mais « que Dieu est terrible dans ses desseins sur les enfants des hommes (Psalm. LXV, 5) ! » On vit les vengeurs du crime fuir devant ceux qu'ils venaient châtier et la troupe la plus nombreuse tourner le dos à celle qui l'était moins. Cependant ils ont recours à Dieu, et Dieu leur dit: «Retournez au combat. » Ils le font sur sa parole et sont une seconde fois mis en déroute, Ainsi voilà des hommes justes qui, d'abord assurés de la faveur de Dieu, puis obéissant à ses ordres formels, combattent pour la justice et succombent; mais plus leur valeur fut déçue, plus leur foi éclata.

Quelle opinion pensez-vous qu'auraient de moi nos chrétiens si, retournant une seconde fois (a) au combat sur ma parole et succombant de nouveau dans la lutte, ils m'entendaient leur dire encore : Recommencez une troisième fois l'entreprise où vous avez deux fois échoué? Eh bien, les enfants d'Israël, ne comptant pour rien une première et une seconde défaite, obéissent une troisième fois à l'ordre de Dieu, et remportent enfin la victoire. Peut-être nos chrétiens diront-ils : Qui nous assure que c'est Dieu qui nous parle par votre bouche? Quels miracles faites-vous pour que nous croyions en vous? Il ne m'appartient pas de répondre, et on comprendra le sentiment qui me fait garder le silence (b); mais vous, Eugène, répondez vous-même pour moi, et dites ce que vous avez vu de vos yeux et entendu de vos oreilles; ou plutôt répondez d'après ce que vous inspirera le Seigneur.

4. Mais peut-être vous demandez-vous pourquoi j'insiste tant sur un sujet qui semble n'avoir aucun rapport avec celui que je me proposais de traiter. Ce n'est pas que j'aie perdu ce dernier de vue, mais ce que je viens de vous dire ne me parait pas étranger à ce sujet. En effet, s'il m'en souvient bien, c'est de la considération que j'avais l'honneur d'entretenir Votre Sainteté; or le sujet que je viens de toucher est assez grand pour réclamer une considération attentive. Si les grandet; choses méritent d'attirer l'attention des grands, quel homme plus que vous, qui n'avez pas d'égal sur la terre, doit considérer celle-là d'un oeil plus attentif ? Mais c'est à vous, avec la sagesse et la puissance que vous avez reçues du Ciel, de voir ce que vous avez à faire dans les circonstances présentes, ce n'est pas à un humble religieux comme moi de vous dire : Faites ceci ou cela; il me suffit de vous avoir rappelé que vous avez quelque chose à faire pour consoler l'Eglise et fermer la bouche à ses détracteurs. Permettez que ces quelques lignes me servent d'apologie, et trouvez bon que je les dépose dans votre cur, pour me servir de justification auprès de vous, sinon aux yeux de ceux qui ne jugent des choses que sur l'événement. Le témoignage d'une bonne conscience est la meilleure de toutes les apologies, et je ne me mets point en peine de ce que pensent de moi ceux qui appellent bien ce qui est mal, et mal ce qui est bien; qui prennent la lumière pour les ténèbres et les ténèbres pour la lumière. (Isa., V, 20). D'ailleurs, s'il faut qu'on murmure, j'aime. mieux que ce soit contre moi que contre Dieu, et je m'estimerai infiniment heureux de lui servir de bouclier, et de recevoir les traits

 

a On voit dans les lettres deux cent cinquante-sixième, deux cent quatre-vingt-huitième et trois cent quatre-vingt-sixième, et dans la Vie de saint Bernard, livre III, chapitre IV, pour quelles raisons notre saint Docteur a prêché la croisade.

b Saint Bernard fait ici allusion aux miracles qui accompagnèrent sa prédication de la guerre sainte. Voir sa Vie, livre IV, chapitres V et suivants, ainsi que sa lettre deux cent quarante-deuxième aux habitants de Toulouse et les notes qui l'accompagnent.

 

acérés des médisants et les dards empoisonnés des blasphémateurs pour qu'ils n'arrivent point jusqu'à lui. Je fais volontiers bon marché de ma propre gloire pourvu qu'on respecte la sienne, qui me fera la grâce de pouvoir m'écrier avec le Prophète : « C'est pour vous, Seigneur, que j'ai souffert tant d'opprobres et que mon visage est couvert de confusion (Psalm. LXVIII, 8). » Car je n'ambitionne pas d'autre gloire que de ressembler au divin Rédempteur et de pouvoir m'écrier avec lui : « Les outrages de ceux qui s'élevaient contre vous sont retombés sur moi (Psalm. LXVIII, 10). »

Mais il est temps que je revienne à mon sujet et que je poursuive le but que je m'étais marqué.

 

CHAPITRE I, n. 4.

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CHAPITRE II. Il ne faut pas confondre la considération avec la contemplation.
 

5. Et d'abord veuillez remarquer ce que j'entends par la considération proprement dite. Je ne veux pas qu'on l'assimile en tout à la contemplation ; en effet, celle-ci supposé la vérité déjà connue, tandis que la première a plus particulièrement pour but la recherche de la vérité ; aussi définirai-je volontiers la contemplation, une intuition claire et certaine des choses par l'oeil de l'esprit, ou, en d'autres termes, l'acte par lequel l'esprit embrasse une vérité connue, indubitable. Quant à la considération, je dirai que c'est un effort de la pensée, une application de l'esprit à la recherche de la vérité; ce qui n'empêche pas qu'on n'emploie bien souvent ces deux mots l'un pour l'autre.

 

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CHAPITRE III. La considération se divise en quatre parties.
 

6. Pour en venir maintenant à l'objet même de la considération, je crois qu'on peut en assigner quatre qui se présentent d'eux-mêmes à la pensée: vous d'abord, puis ce qui est au-dessous de vous, autour de vous et au-dessus de vous. Que votre considération commence par vous, et ne la portez point sur ce qui est placé hors de vous, en vous négligeant vous-même. Que vous servirait en effet de gagner l'univers si vous veniez à perdre votre âme (Matth. XVI, 26) ? Soyez sage tant qu'il vous plaira, je dis qu'il manquera toujours quelque chose à votre sagesse si vous ne l'êtes pas pour vous. Que lui manquera-t-il donc ? Tout, à mon avis. Quand vous connaîtriez tous les mystères à la fois, combien la terre est vaste, le ciel élevé, l'océan profond, si vous ne vous connaissez pas vous-même, vous ressemblez à un homme qui bâtirait sans fondement, vous amassez des ruines au lieu d'élever un édifice. Tout ce que vous construirez hors de vous-même sera comme un tas de poussière exposé s à tous les vents. Nul ne peut donc passer pour sage s'il ne l'est pour lui-même, en sorte que tout sage sera d'abord sage pour soi et boira le premier de l'eau de sa propre fontaine. En conséquence, que votre considération non-seulement commence, mais aussi finisse par vous. Si elle s'égare ailleurs, ce sera toujours avec profit pour votre salut que vous la ramènerez à vous; soyez-en le premier et le dernier terme, prenez exemple sur le souverain créateur de toutes choses, qui envoie son Verbe et le retient en même temps ; votre verbe à vous, c'est votre considération; si loin qu'elle aille, il ne faut pas qu'elle vous quitte tout à fait; qu'elle fasse des excursions, mais qu'elle ne cesse pas néanmoins d'avoir toujours sa résidence dans votre âme. Quand il s'agit du salut, nul n'est plus intéressé au vôtre que le fils de votre mère. Gardez-vous donc bien d'avoir dans la pensée rien de contraire, que dis-je? rien d'étranger à votre salut; si donc il se présente à votre esprit quoi que ce soit qui ne s'y rapporte point d'une manière ou d'une autre, vous devez le repousser.

 

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CHAPITRE IV. La connaissance de soi-même exige de lHomme une triple considération. Premier objet de la considération.
 

7. La considération de vous-même se divise en trois parties différentes; vous pouvez considérer en effet ce que vous êtes, qui vous êtes et quel vous êtes. Ce que vous êtes se rapporte à la nature; qui vous êtes, à la personne, et quel vous êtes, aux moeurs. Qu'êtes-vous en effet? un homme. Qui êtes vous? Le Pape ou le souverain Pontife. Enfin quel êtes-vous? Bienveillant, doux et le reste. Quoique la considération, le premier de ces trois points, convienne plutôt à un philosophe qu'à un successeur des Apôtres, pourtant il y a dans la définition de l'homme, qu'on appelle un animal raisonnable et sujet à la mort, quelque chose qui mérite encore de fixer votre attention, si vous permettez que nous nous .y arrêtions. D'ailleurs je ne vois rien dans cet examen qui répugne ni à votre profession ni à votre rang, j'y vois même quelque avantage pour votre salut. En effet, si vous considérez que vous êtes en même temps raisonnable et mortel, vous arrivez immédiatement à cette double conséquence, digne de l'attention d'un homme sage et réfléchi, que d'être mortel abaisse l'être raisonnable, et que d'être raisonnable relève l'être mortel. S'il se présente encore sur ce point quelques remarques à. faire, je les ferai plus tard et peut-être avec plus de fruit qu'en ce moment, à cause de l'enchaînement des sujets à traiter,

 

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CHAPITRE V. Le second objet de la considération est de voir attentivement qui nous sommes et d'où nous venons.
 

8. Qu'êtes-vous aujourd'hui et qu'étiez-vous auparavant? Voilà ce que nous avons à examiner. Toutefois sur ce dernier point, qu'étiez-vous auparavant? je pense qu'il vaudrait peut-être mieux garder le silence et laisser un pareil sujet à vos méditations. Pourtant qu'il me soit permis de vous dire qu'il serait indigne de vous de rester au-dessous de la perfection, quand on est allé vous prendre parmi les plus parfaits. N'y aurait-il pas en effet pour vous de quoi rougir de vous voir petit dans un poste élevé, quand vous vous souvenez d'avoir été grand dans une condition obscure? vous n'avez point oublie` votre premier état, on n'a pu en bannir le souvenir de votre coeur ni en effacer la mémoire de votre esprit, comme on vous y a vous-même arraché; ce ne sera jamais sans fruit que vous l'aurez devant les yeux dans l'exercice du souverain pouvoir, dans le jugement des causes portées à votre tribunal et dans toutes vos entreprises. Cette considération vous fera mépriser les honneurs au sein des honneurs mêmes, ce qui n'est pas peu de chose; que votre coeur n'en soit jamais vide, elle vous servira d'égide contre ce trait mortel: « Quand il était élevé au comble des honneurs, il n'a point compris sa dignité (Psalm. XLVIII, 13). »

Dites-vous donc à vous-même: J'étais placé bien bas dans la maison de mon Dieu; comment se fait-il donc que de pauvre et d'obscur que j'étais, je me voie maintenant élevé au-dessus des royaumes et des empires? Qui suis-je donc et qu'était la maison de mon père, pour que je sois assis sur le premier trône de l'univers? assurément celui qui m'a dit: « Mon ami, montez plus haut (Luc, XIV, 10), » a pensé que je serais toujours son ami; si je cesse de l'être, il ne peut en résulter rien que de fâcheux pour moi; car celui qui m'a élevé peut aussi m'abaisser; il serait trop tard alors de m'écrier : « Seigneur, en m'élevant vous avait fait mon malheur (Psalm. CI, 11). » L'élévation n'a rien de bien attrayant quand la sollicitude qui la suit est plus grande qu'elle encore. L'une est un piège, l'autre est une épreuve pour l'amitié: préparons-nous à en triompher si nous ne voulons pas être un jour honteusement relégués à la dernière place.

 

CHAPITRE V.

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CHAPITRE VI. A quoi doivent s'appliquer les princes de l'Église.
 

9. Il n'y a pas moyen de nous dissimuler votre élévation; mais pourquoi avez-vous été élevé au-dessus des autres? Voilà ce qui mérite toute votre attention. Je ne pense pas que ce soit pour dominer, car le Prophète, s'étant vu élever comme vous, entendit ces paroles retentir à ses oreilles: « C'est pour que tu arraches et que tu détruises, pour que tu perdes et que tu dissipes, et, enfin, pour que tu plantes et que tu édifies (Jerem., I, 10). » Trouvez-vous dans ces paroles un seul mot qui fasse songer au faste et à la grandeur ? Dans ces expressions figurée empruntées au travail des champs, je vois plutôt une image des pénibles

de travaux de l'administration spirituelle. Et nous aussi, quelque haute opinion que nous ayons de nous, il faut bien nous persuader que nous en ne sommes point appelés à commander en maîtres, mais à travailler comme de véritables serviteurs. Je ne suis point au-dessus du Prophète, et si par hasard j'ai reçu un pouvoir égal au sien, je ne saurais lui être comparé quant aux mérites. Voilà ce que vous devez vous dire, et la leçon que vous devez vous faire, vous qui êtes chargé d'instruire les autres. Regardez-vous comme un prophète; n'est-ce pas assez ? Je trouve que c'est même beaucoup trop; mais enfin ce que vous êtes, c'est par la grâce de Dieu que vous l'êtes. Qu'êtes-vous donc? Un prophète, si vous voulez; voulez-vous être davantage? Vous n'en devez pas moins, si vous êtes sage, vous contenter de la mesure à laquelle vous avez été mesuré par le Seigneur, tout ce qui excède vient d'une mauvaise source. Apprenez donc, à l'exemple du Prophète, à n'occuper la première place que pour faire par vous-même plutôt que pour faire faire ce qu'exige le besoin des temps, et soyez persuadé que pour imiter le Prophète vous avez plutôt besoin d'un sarcloir que d'un sceptre; vous savez bien qu'il n'a point été élevé pour régner mais pour extirper les mauvaises herbes. Mais trouverez-vous encore quelque chose à faire dans le champ du père de famille? Certainement, et beaucoup même! car les prophètes n'ont pu le purger tout entier et ils ont laissé encore quelque chose à faire aux apôtres, qui vinrent après eux; ceux-ci vous en ont laissé aussi, et soyez convaincu que vous n'achèverez pas la besogne que vous avez reçue de vos pères; il en restera pour votre successeur qui lui-même en laissera encore aux siens, et ainsi jusqu'à la fin. Vous savez bien que jusqu'à la onzième heure du jour, les ouvriers de l'Évangile sont repris de leur oisiveté et envoyés à la vigne. Vos prédécesseurs, les Apôtres, ont entendu cette parole: «La moisson est abondante, mais les ouvriers sont rares (Matth., IX, 37). » Eh bien, revendiquez pour vous l'héritage de vos pères, car si vous êtes leur fils, vous devez aussi être leur héritier (Galat., IV, 7). Pour montrer que vous l'êtes en effet, mettez-vous à l'uvre et ne vous endormez pas dans l'oisiveté si vous ne voulez pas qu'on vous dise: « Pourquoi restez-vous là toute la journée à ne rien faire (Matth., XX, 6) ? »

10. Il faut bien moins encore qu'on puisse vous trouver au sein des délices, des pompes ou des vanités du monde, car ce n'est pas ce que vous avez reçu en héritage. Que vous revient-il donc. d'après les tablettes du testateur ? Si vous vous en tenez à la teneur du testament, il ne vous revient ni honneurs ni richesses, mais des soucis et des fatigues. La chaire pontificale flatte-t-elle votre amour-propre ? Rappelez-vous qu'elle n'est autre chose que le poste élevé d'où, semblable à la sentinelle, vous devez promener vos regards sur tout; car le nom même d'évêque emporte l'idée d'un devoir à remplir et non pas d'une domination à exercer. C'est en effet pour avoir l'oeil ouvert sur tout, que vous êtes placé dans un lieu élevé d'où vous puissiez tout embrasser du regard, et cette vigilance a pour conséquence naturelle non le repos, mais le

travail. Peut-on bien songer à la gloire quand le repos même est défendu? D'ailleurs, le moyen de se reposer sous le poids incessant d'une sollicitude qui s'étend à toutes les Eglises ? En effet, que vous a légué le saint Apôtre qui disait : « Je vous donne ce que j'ai (Act., III, 6) ? » Qu'est-ce que cela ? Tout ce que je sais, c'est que ce n'est ni de l'or ni de l'argent, car il a dit : « Pour ce qui est de l'or et ale l'argent, je n'en ai pas (Ibid). » Si donc il vous arrive d'en avoir, servez-vous-en, non selon vos caprices, mais suivant le besoin des temps; alors vous en userez comme n'en usant pas. Si les richesses, par rapport à l'âme, ne sont en elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises, on ne peut nier pourtant qu'en user est un bien; en abuser, un mal ; s'en mettre en peine, la pire des choses; et les rechercher, une honte. Je veux bien qu'à certains titres vous puissiez exiger de l'or et de l'argent, ce ne peut jamais être en tant que vous êtes le successeur de l'Apôtre, puisqu'il n'a pas pu vous laisser en héritage ce qu'il n'avait pas. Tout ce qu'il avait, il vous l'a donné, c'est, comme je vous l'ai déjà dit, le soin de veiller sur toutes les Eglises : faut-il entendre par-là le pouvoir de les dominer ? Ecoutez, il vous répond lui-même : « Nous ne sommes pas les dominateurs de la tribu sainte; mais nous devons être les modèles du troupeau (I Petr., V, 3) ; » et pour que vous ne croyiez pas qu'il ne s'exprime de la sorte que par humilité, et non dans la conviction qu'il ne disait rien que de très-vrai, écoutez la parole du Seigneur lui-même dans son saint Evangile : « Les rois des nations, dit-il, les dominent, et ceux qui exercent leur empire sur les peuples, se fout appeler par eux bienfaiteurs : ne faites pas de même (Luc., XXII, 25). » Rien de plus clair, vous le voyez, toute domination est interdite aux apôtres.

11. Allez donc maintenant et osez après cela vous arroger l'apostolat comme un attribut du pouvoir suprême, ou la puissance souveraine comme une conséquence de l'apostolat, évidemment vous ne pouvez revendiquer l'un et l'autre à la fois; songer à les posséder concurremment tous les deux, c'est vouloir les perdre en même temps l'un et l'autre.

D'ailleurs ne vous croyez pas excepté du nombre de ceux dont Dieu se plaint en ces termes : « Ils ont régné par eux-mêmes et non par moi; Ils ont été princes, et je ne l'ai point su (Oseae, VIII, 4). » Après cela, si vous aimez mieux régner sans le secours d'en haut, vous n'en aurez pas moins de gloire, mais non pas auprès de Dieu.

A présent que nous sommes fixés sur ce qui est défendu, voyons ce qui est prescrit. «Que celui qui est le plus grand parmi vous se fasse comme 1e plus petit, et que celui qui commande devienne comme celui qui sert (Luc., XI, 26). » Voilà la règle des apôtres: ils ont un devoir à remplir et non pas une domination à exercer; c'est d'ailleurs ce que le législateur confirme par son propre exemple quand il continue en ces termes: « Ainsi je suis au milieu de vous comme celui qui sert (Ibid., 27). » Qui est-ce qui craindra de se déshonorer en acceptant un titre qu e Seigneur lui-même a porté le premier? Saint Paul s'en glorifie, et il a raison, quand il dit : « S'ils sont ministres de Jésus-Christ, je le suis comme eux; » et qu'il continue: « J'ose le dire, dussé-je en cela manquer de sagesse, je le suis plus qu'eux ; en preuve, les longues fatigues que j'ai essuyées, les fers dont j'ai été chargé, les coups sans nombre que j'ai reçus et la, mort que j'ai tant de fois affrontée (II Corinth., XI, 23).» Quelle gloire de servir de la sorte ! cela ne vaut-il pas beaucoup mieux que de régner ? Si donc vous voulez de la gloire, vous avez l'exemple des saints sous les yeux, on vous propose la gloire même des apôtres. Est-ce trop peu à votre avis? Ali ! qui me donnera, à moi, d'égaler un jour les saints dans leur gloire ? Le Prophète en parle en ces termes : « A mes yeux, Seigneur, vos saints sont comblés d'un excès d'honneur, et leur puissance est établie d'une façon inébranlable (Psalm. CXXXVIII, 17) ! » Et l'Apôtre s'écrie à son tour, sur le même sujet : « Loin de moi la pensée de me glorifier jamais en autre chose que dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ (Gal., VI, 14). »

12. Puissiez-vous vous glorifier toujours de cette excellente manière et préférer pour vous la gloire que les prophètes et les apôtres ont seule ambitionnée et qu'ils vous ont laissée à poursuivre après eux ! Reconnaissez votre héritage dans la croix du Sauveur, dans les travaux et les fatigues. Heureux celui qui a pu dire: « J'ai travaillé plus que les autres (I Corinth., XV, 10) ! » Voila où il y a de la gloire, mais une gloire oit rien ne sent la vanité, la mollesse et l'oisiveté. Si le travail vous effraie, que la récompense vous excite; il est certain que chacun sera récompensé dans la proportion de ce qu'il aura fait. Or si ce grand Apôtre a travaillé plus que tous les autres, il n'a pourtant pas tout fait et vous avez encore de quoi vous occuper. Allez donc dans le champ de votre maître, et considérez attentivement combien, même de nos jours, il est encore hérissé des ronces et des épines de l'antique anathème. Oui, allez dans le monde, allez-y, vous dis-je, non pas comme un seigneur dans ses domaines, mais comme un colon qui vient surveiller et exécuter des travaux dont il doit rendre compte un jour ; et quand je vous dis : Allez-y, c'est des pieds d'une vigilance attentive, que je vous engage à vous y transporter à l'exemple de ceux qui avaient reçu l'ordre de parcourir le monde entier et qui ne se rendirent point de leur personne en tous lieux, mais y pénétrèrent par l'action de leur esprit. Je vous dirai donc aussi: Levez également les yeux de votre considération, et voyez si toutes les régions du monde ne sont pas plutôt desséchées pour devenir la proie des flammes que blanchies pour la faux du moissonneur. Hélas! que de fois ce qu'à première vue vous avez pris pour de riches récoltes, examiné de plus près ne vous offrira plus que des broussailles! que dis-je, des broussailles? moins que cela encore, de vieux troncs d'arbres minés par les ans et la pourriture, hors d'état de porter désormais aucun fruit, à moins que ce ne soit des glands et des siliques comme on en donne aux pourceaux. Jusqu'à quand faut-il qu'ils occupent inutilement la terre ? Je ne doute pas, si vous sortez pour jeter un coup d'oeil sur le champ du Père de famille, que vous ne rougissiez à la vue d'un pareil état de choses, de laisser dormir la cognée et d'avoir reçu en vain la serpe que vous ont léguée les apôtres.

13. C'est dans ce champ que le patriarche Isaac était sorti le jour où Rébecca s'offrit à lui pour la première fois, et, comme le dit l'Ecriture « Il y était venu pour s'y livrer à la méditation (Genes., XXIV, 62). » Mais s'il y alla pour méditer, vous c'est pour arracher que vous devez vous y rendre. Déjà votre méditation doit être terminée, le moment d'agir est venu, il est trop tard maintenant pour vous de demander ce que vous devez faire; c'était auparavant, suivant ce conseil du Sauveur, que vous deviez vous asseoir, examiner l'ouvrage, mesurer vos forces, vous demander si vous étiez capable d'une pareille entreprise, faire provision de mérites et supputer la somme de vertus que vous auriez à dépenser pour mener l'ouvre à bonne fin. A l'ouvre donc! le moment de trancher dans le vif est arrivé, si toutefois la méditation a eu son jour. Votre coeur a-t-il déjà commencé, que la langue, que la main agissent de concert avec lui. Ceignez vos flancs de votre glaive, c'est-à-dire, du glaive de l'esprit qui n'est autre que la parole de Dieu (Ephes., VI, 17). Que votre main, que votre bras se couvre de gloire en châtiant les nations, en réprimant les peuples, en serrant les rois dans de fortes entraves et les grands dans des menottes de fer (Psalm. CXLIX, 7 et 8). Voilà comment vous honorerez votre ministère et comment votre charge vous honorera. C'est là ce qui s'appelle exercer le souverain pouvoir, et repousser de votre héritage les animaux malfaisants, afin que vos troupeaux puissent se répandre sans crainte dans les pâturages. Mais après avoir dompté les loups, vous n'opprimerez point les brebis, car ce n'est pas pour cela que vous les avez reçues mais pour les faire paître. Si vous avez bien considéré qui vous êtes, vous n'ignorez pas que vous avez tous ces devoirs à remplir : or, si vous le savez et ne le faites pas, vous péchez (Jacob., IV, 17) ; car vous n'avez certainement pas oublié en quel endroit vous avez lu ces paroles : « Le serviteur qui connaît la volonté de son maître et ne l'accomplit pas, sera, rudement châtié (Luc., XII, 47). Voyez ce que faisaient les prophètes et les apôtres, de tout coeur à la lutte, on ne les voyait pas se reposer mollement sur des coussins de soie. Si vous descendez des apôtres et des prophètes, suivez l'exemple qu'ils vous ont donné et montrez en marchant sur leurs pas que vous êtes de leur noble race, de cette race dont l'éclat consiste dans la sainteté des moeurs et la fermeté de la foi. C'est par là qu'ils ont conquis des royaumes, accompli les devoirs de la justice et reçu l'effet des promesses (Hébr. XI., 33). Oui, tel est le titre authentique de l'héritage que vous ont laissé vos pères, je l'ai déroulé sous vos yeux afin que vous y cherchiez vous-même la part qui doit vous revenir. Revêtez-vous de force, c'est un vêtement qui fait partie de votre héritage; entrez en possession de la foi, de la piété, de la sagesse des saints, qui n'est autre que la crainte du Seigneur, et vous voilà maître de votre patrimoine; vous l'avez tout entier, rien n'y manque.

Quel fonds est plus riche que la vertu? Je n'en connais pas de plus solide que l'humilité ; tout édifice spirituel qui repose sur cette base s'élève et grandit comme un temple consacré au Seigneur. Que de gens sont parvenus par elle à vaincre leurs ennemis? car il n'est pas de vertu qui puisse au même point triompher de l'orgueil des démons et de la tyrannie des hommes. D'ailleurs, si elle est pour toutes sortes de personnes comme une tour inexpugnable qui les met à l'abri des coups de l'ennemi, il arrive encore, je ne sais comment, qu'elle paraît plus grande dans les grands et plus éclatante dans ceux qu'un certain éclat environne. C'est le plus beau joyau de la couronne d'un souverain pontife ; car plus il est élevé au-dessus des autres hommes, plus son humilité semble l'élever au-dessus de lui-même.

 

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CHAPITRE VII. Revenant sur la question qu'il s'est posée d'abord, saint Bernard examine plus en détail ce qu'est un souverain Pontife.
 

14. Peut-être me reprochera-t-on de traiter mon second point avant d'avoir suffisamment développé le premier; car ma plume, n'osant pas sans doute exposer dans sa nudité, à tous les regards, un homme assis au rang suprême, s'est laissée aller, je ne sais trop comment, à vous représenter tel que vous devez être et s'est hâtée de vous revêtir de vos plus beaux ornements, avant même d'avoir complètement achevé de retracer ce que vous êtes, sans cela vos imperfections auraient été d'autant plus apparentes que vous êtes plus élevé. Comment, en effet, ne pas apercevoir le délabrement d'une ville placée sur le faîte d'une montagne, ou la fumée d'une lampe qu'on laisse sur le chandelier après l'avoir éteinte? Un homme insensé sur le trône n'est qu'un singe sur le haut d'un toit. Or écoutez mon refrain maintenant, il est peu flatteur, je l'avoue, mais il n'en est pas moins salutaire pour cela. C'est quelque chose de monstrueux pour moi qu'une âme sans grandeur dans le rang suprême, une vie abjecte et basse dans un poste éminent, une langue habile à parler de grandes choses et une main paresseuse à les faire, des paroles sans nombre et des actions stériles, un visage plein de gravité et nue conduite légère, une autorité souveraine et une volonté sans consistance aucune. Voilà le miroir, que tout visage difforme s'y reconnaisse; mais vous, réjouissez-vous si vous n'y voyez point votre ressemblance. Regardez bien pourtant, de peur que tout en possédant quelques traits dont vous puissiez à hou droit vous montrer satisfait, vous n'en ayez aussi quelques-uns dont vous ayez moins lieu d'être charmé. Je veux bien que vous vous glorifiiez du témoignage de votre conscience, mais je voudrais que vous prissiez aussi occasion de vous humilier; il est rare de pouvoir se dire : « Ma conscience ne me reproche rien (I Corinth., IV, 4). » On est bien plus circonspect dans le bien quand on connaît le mal qu'on a fait. Ainsi donc, comme je vous l'ai dit plus haut, connaissez-vous vous-même afin que dans les épreuves qui ne vous font point défaut, non-seulement vous jouissiez du témoignage de votre conscience, mais, de plus, vous sachiez ce qui vous manque encore. Quel est l'homme à qui il ne manque rien? On manque de tout quand on se flatte de tout avoir. Qu'importe que vous soyez souverain Pontife? En êtes-vous pour cela le premier des hommes? Si vous le croyez, sachez que dès lors vous en êtes le dernier. On n'est le premier que lorsqu'on n'a plus personne à devancer or vous seriez dans une grande erreur si vous croyiez être dans ce cas. Mais non, vous n'êtes pas, tant s'en faut, du nombre de ceux qui prennent les dignités pour des vertus, car vous avez connu les unes avant de connaître les autres; et vous laissez cette erreur aux empereurs et à tous ceux qui n'ont pas craint de se faire décerner les honneurs divins, aux Nabuchodonosor, par exemple, aux Alexandre, aux Antiochus et aux Hérode; quant à vous, considérez bien que si on vous appelle souverain en tant que pontife, ce n'est pas dans un sens absolu, mais seulement par comparaison, eu égard au ministère, et non point au mérite. Pour tout homme vous êtes incontestablement le premier des ministres de Jésus-Christ, soit dit sans préjuger la sainteté de qui que ce soit ; mais pour le reste, je souhaite que vous tendiez à devenir et non pas à vous croire ou à vouloir paraître le premier des hommes. D'ailleurs comment pourriez-vous faire des progrès si vous étiez satisfait de vous? N'ayez donc ni négligence pour rechercher ce qui vous manque encore, ni répugnance à le reconnaître. Dites avec un de vos prédécesseurs : « Je n'ai pas atteint le but et ne suis pas encore parfait (Philipp., III, 12); » et encore : « Je ne me flatte pas d'être arrivé au bout de la carrière (Ibid. 13). » Voilà la science des saints, elle est bien différente de la science qui enfle. Celui qui se propose de l'acquérir se prépare, il est vrai, bien des souffrances, mais de ces souffrances devant lesquelles le sage ne recule jamais; car elles produisent une douleur salutaire qui dissipe la léthargie d'une âme impénitente et endurcie. Aussi était-il sage, celui qui a pu dire : «Ma douleur est constamment présente à mes yeux (Psalm. XXXVII, 18). » Mais il est temps de reprendre les choses au point où je les ai laissées tout à l'heure.

 

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CHAPITRE VIII. Excellence de la dignité et de l'autorité pontificales.
 

15. Eh bien, voyons maintenant de plus près qui vous êtes, c'est-à-dire quel est, dans le temps, votre rôle dans l'Église de Dieu. Qui êtes-vous donc? Le grand-prêtre, le souverain Pontife. Vous êtes le premier des évêques, l'héritier des apôtres, vous rappelez Abel par la primauté, Noé par le gouvernement, Abraham par le patriarchat, Melchisédech par l'ordre, Aaron par la dignité, Moïse par l'autorité, Samuel par la juridiction, Pierre par la puissance et Jésus-Christ par l'onction. C'est à vous que les clefs ont été remises, à vous aussi que les brebis ont été confiées. Sans doute il en est d'autres qui peuvent aussi ouvrir le ciel et prendre soin des brebis du Seigneur; mais ce pouvoir est d'autant plus glorieux entre vos mains due vous l'avez reçu d'une manière toute différente des autres. Ils n'ont de troupeau que celui qui leur est assigné, chacun d'eux a le sien, tandis que pour vous tous les troupeaux n'en font qu'un dont vous êtes le pasteur (a), chargé de paître seul non-seulement les brebis, mais tous leurs pasteurs avec elles. Vous me demandez la preuve de ce que j'avance, la voici dans un mot du Seigneur.

Quel est, je ne dis pas l'évêque, mais l'apôtre à qui toutes les brebis ont été confiées sans distinction aucune, et en des termes aussi absolus que ceux-ci: « Si vous m'aimez, Pierre, paissez mes brebis (Joan., XXI, 15) ? » Quelles brebis? Sont-ce les habitants de telle ou telle cité, de telle ou telle contrée, de tel ou tel royaume? «Mes brebis, n répond le Seigneur. N'est-il pas évident pour tout le monde qu'il n'a point voulu parler seulement de quelques-unes de ses brebis, mais de toutes? Irons-nous distinguer quand il ne fait point d'exception? Et peut-être les autres disciples étaient-ils présents lorsque, confiant toutes ses brebis à un seul pasteur, Jésus-Christ recommandait à tous ses apôtres l'unité de troupeau et de pasteur, selon cette parole du Cantique des cantiques: « Une seule est ma colombe, ma belle et ma parfaite amie(Cant., VI, 8). » Là où est l'unité, là est la perfection; les autres nombres ne deviennent pas plus parfaits en s'éloignant de l'unité, ils ne deviennent que plus divisibles. Voilà pourquoi les autres apôtres qui avaient compris le sens caché des paroles du Maître ne prirent chacun la conduite que d'un peuple en particulier. Saint Jacques lui-même, qui passait pour la colonne de l'Eglise, se contentant de l'Eglise de Jérusalem, laissa à Pierre la conduite de l'Eglise entière. Il était d'ailleurs déjà bien beau pour lui d'être destiné à susciter des enfants à son frère mort dans le lieu même où était mort celui dont il est appelé le frère (Galat., I, 19). Or quand le frère du Sauveur le cède lui-même à Pierre, qui oserait revendiquer pour lui ses prérogatives ?

16. Ainsi, d'après vos propres canons, les autres n'ont reçu en partage qu'une portion de la sollicitude (b), tandis que vous, vous avez été appelé à la plénitude de la puissance : leur pouvoir est resserré dans des bornes précises, et le vôtre s'étend sur ceux mêmes qui ont reçu le droit de commander aux autres. Ne pouvez-vous pas, lorsque le cas l'exige, fermer le ciel à un évêque, le déposer de son siège et même le livrer à Satan ? Vous avez donc un privilège incontestable sur les clefs du ciel qui vous ont été remises et sur les brebis du Seigneur qui vous ont été confiées.

Mais écoutez, voici qui prouve encore votre prérogative. Les disciples naviguaient sur la mer de Tibériade (Joan., XXI) quand le Seigneur

 

a Nous préférons cette leçon à celle de Vossius, qui fait dire en cet endroit à saint Bernard : « L'unique Pasteur vous a confié à vous seul tous les troupeaux à la fois. »

b La leçon donnée par l'exemplaire du pape Nicolas V nous plait moins que celle que nous avons adoptée, la voici: « Les autres n'ont reçu en partage qu'une portion de la sollicitude ou de la puissance, mais d'une puissance subordonnée à la vôtre ; tandis que vous, vous avez été appelé..... . » Ces mots : « ou de la puissance , mais d'une puissance subordonnée à la vôtre, » manquent dans tous les autres exemplaires.

 

leur apparut sur le rivage, et, ce qui augmentait leur joie, leur apparut dans son corps ressuscité. Pierre, ayant reconnu le Sauveur, se jette dans la mer et se dirige ainsi vers lui, tandis que les autres ne s'approchaient que montés sur leurs barques. Qu'est-ce à dire? C'est que nous avons là une image du pontificat singulier de Pierre qui n'a pas reçu une seule barque à conduire, comme les autres, mais le monde entier à gouverner; car la mer représente le monde et les barques, les différentes Eglises. De là vient encore que, dans une autre circonstance, Pierre marcha sur les eaux à l'exemple de son Maître, pour montrer par là qu'il était seul le vicaire (a) de Jésus-Christ appelé à gouverner, non pas un seul peuple, mais tous les peuples du monde, car nous savons que a les grandes eaux représentent tous les peuples (Apoc., XVII, 15). » Ainsi, pendant due les évêques ont chacun leur barque à conduire, vous en avez une aussi, mais immense, et composée de la réunion de toutes les autres, c'est l'Eglise universelle, répandue dans le monde entier.

 

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CHAPITRE IX. Il faut considérer ce que nous sommes par rapport à notre propre nature.
 

17. Voilà donc qui vous êtes, mais n'oubliez pas ce que vous êtes; pour moi, je n'ai point perdu de vue la promesse due je vous ai faite de revenir sur ce sujet à la première occasion favorable. Or, il ne s'en peut trouver de meilleure que de considérer ce que vous étiez d'abord, en même temps que vous considérez qui vous êtes maintenant. Mais que dis-je, ce que vous étiez d'abord? Vous l'êtes encore maintenant; or vous ne devez point cesser de considérer ce que vous n'avez point cessé d'être. Ce n'est à proprement parler qu'une seule et même considération, que d'examiner ce que vous avez été et ce que vous êtes maintenant, et c'en est une autre de considérer qui vous êtes devenu; il ne faut pas que ces deux considérations se nuisent l'une à l'autre dans leurs recherches; car, ainsi que je vous l'ai dit, vous êtes toujours ce que vous étiez d'abord, et vous ne l'êtes pas moins que vous n'êtes ce que vous êtes devenu ensuite, peut-être même l'êtes-vous davantage. Ce que vous êtes, vous l'êtes par le seul fait de votre naissance, mais ce que vous êtes devenu, vous le devez à un emprunt, non à un changement ; si bien que sans cesser d'être ce que vous étiez, vous êtes devenu ce que vous êtes. Eh bien, considérons ces deux points de vue en même

 

a Saint Bernard, comme on le verra dans le traité suivant n. 36, appelle aussi les évêques vicaires de Jésus-Christ. Voir aux notes qui se rapportent au n. 31 du traité cité plus haut, et celles qui accompagnent la lettre cent quatre-vingt-troisième.

 

temps; car, comme je vous l'ai dit plus haut, ainsi rapprochés l'un de l'autre, ils se font valoir mutuellement davantage.

J'ai dit plus haut qu'en considérant ce que vous êtes, vous aperceviez d'abord que vous êtes homme, et cela par le seul fait de votre naissance; mais si vous vous demandez ensuite qui vous êtes, le mot de la réponse est le nom même de votre dignité,vous êtes évêque, non pour être né tel, mais pour l'être devenu. Lequel des deux, d'être homme ou d'être évêque, vous semble le plus vôtre, et le plus à vous? N'est-ce pas ce que vous êtes par le fait de votre naissance? Aussi vous conseillé-je de considérer d'abord ce que vous êtes avant tout, c'est-à-dire de considérer l'homme en vous, puisque c'est ce que vous êtes par votre naissance

18. Mais si vous ne voulez perdre tout l'avantage et le fruit de votre considération, il ne faut pas vous contenter d'examiner ce que vous êtes, mais quel vous êtes par votre naissance. Commencez donc par ,vous dépouiller de la défroque que vous avez reçue de vos pères et qui fut maudite dés le commencement du monde ; déchirez ce voile de feuillage qui ne cache que votre honte et ne peut guérir vos plaies; enfin écartez ce prestige d'une gloire éphémère, cet éclat d'emprunt et mensonger, et considérez à nu votre propre nudité, en vous rappelant que vous êtes sorti nu du sein de votre mère (Job, I, 21). Vous n'étiez point alors paré de la tiare, couvert de pierreries, brillant des reflets de la soie, ombragé, couronné de plumes ou chargé de métaux précieux. Si tout cela, comme les nuées du matin qui passent rapidement et disparaissent dans les airs, se dissipe au souffle de votre considération, vous n'aurez plus devant les yeux qu'un homme nu, pauvre, malheureux et misérable; un homme fâché d'être homme, honteux de sa nudité, malheureux d'être né et maudissant la vie; un homme né pour le travail, non pour la gloire (Job. V, 7), né de la femme, et par là même né dans le péché; un homme qui n'a que peu de temps à vivre (Job. XIV,1), et qui le passe dans la crainte et dans les larmes parce qu'il est accablé de misères, de beaucoup de misères même, de celles du corps et de celles de l'âme: en est-il une seule dont puisse être exempt celui qui naît dans le péché, avec un corps périssable et un esprit stérile pour le bien ? On peut bien dire qu'il en est rempli, puisque à l'infirmité du corps et à l'aveuglement de l'esprit, s'ajoutent la transmission d'une souillure héréditaire et la nécessité de mourir.

C'est pour vous un salutaire rapprochement à faire que de songer qu'en même temps que vous êtes pape, vous êtes, je ne dis pas vous su avez été,vous êtes une méprisable poussière. Imitez la nature, ou plutôt l'auteur même de la nature, en rapprochant dans votre pensée ce qu'il y a de plus grand de ce qu'il y a de plus petit. Ainsi vous voyez que la nature a dans l'homme associé un souffle de vie à une vile poussière, et que l'Auteur de la nature a, dans sa personne, uni notre limon au Verbe de Dieu. Inspirez-vous donc de la pensée de notre double origine et du mystère de notre rédemption afin de ne point vous enorgueillir dans le haut rang que vous occupez, mais de concevoir d'humbles sentiments de vous-même et d'aimer ceux qui, comme vous, pratiquent l'humilité.

 

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CHAPITRE X. Le troisième objet de la considération est d'examiner quels nous sommes.
 

19. Si vous considérez combien grand vous êtes, considérez aussi, considérez surtout quel vous êtes, car voilà la considération qui vous retient en vous-même, ne vous permettant ni de prendre votre essor loin de vous ni de vous égarer dans des idées de grandeur et de gloire qui sont au-dessus de vous (Psalm. CXXX, 2). Oui, bornez-vous à vous-même, et gardez-vous bien soit de descendre plus bas que vous, soit de vous élever plus haut, soit enfin de vous égarer au loin et au large ; maintenez-vous dans un juste milieu si vous ne voulez point excéder la mesure : il n'y a que le milieu de sûr, parce qu'il n'y a que là que se trouve la juste mesure, et que dans la mesure seule, est la vertu. Aussi voyons-nous le Sage regarder comme un lieu d'exil pour lui tout ce qui n'est pas renfermé dans une juste mesure; il ne se place ni au loin, parce que ce serait perdre toute mesure; ni au large, ce serait en sortir; ni au haut, ce serait l'excéder; ni au bas, ce serait ne la point atteindre; car enfin on ne s'éloigne ordinairement qu'en sortant des bornes, on n'élargit une chose qu'en risquant de la rompre, on ne l'élève qu'en s'exposant à la voir tomber, et on ne la baisse qu'au risque de la voir submergée. J'insiste sur ces explications de peur que vous ne. croyiez que je veux parler ici de la longueur, de la largeur, de. la sublimité et de la profondeur que l'Apôtre, avec tous les saints, nous exhorte à saisir (Ephes., III, 18) ; j'en parlerai ailleurs et dans un autre moment (infra, lib. V, c. 13 et 14). Mais ici j'entends par longueur, se promettre une longue vie; par largeur, se répandre en soins superflus; par hauteur, s'estimer plus qu'il ne faut; et par profondeur, se laisser trop abattre. En effet, se promettre de longs jours, n'est-ce pas se laisser emporter au delà de toutes limites en dépassant les bornes de la vie par l'étendue de ses projets? C'est en agissant ainsi qu'on voit des hommes, oublieux du moment où ils vivent, sortir de la vie présente pour s'élancer, par de vains projets, dans un avenir qui ne sera jamais pour eux et ne leur servira de rien. Il en est de même de l'esprit qui veut embrasser trop de choses à la fois, il ne peut manquer d'être déchiré par la multitude de ses soucis; car en tendant trop une étoffe on l'amincit d'abord, puis on la déchire. Quant aux pensées présomptueuses qui nous élèvent, qu'est-ce autre chose que le prélude d'une chute plus profonde? Vous savez qu'il est dit : « Notre coeur s'élève et puis tombe (Prov., XVIII, 12). » D'un autre côté, l'abattement excessif d'une âme pusillanime ne ressemble que trop à un engloutissement sans espoir. L'homme fort ne se laissera jamais abattre ainsi; l'homme prudent se gardera bien de faire fond sur les espérances incertaines d'une longue vie; l'homme modéré non-seulement ne se laissera point aller à des soucis exagérés, mais s'abstiendra de tout excès, sans toutefois négliger les choses nécessaires; enfin l'homme juste ne présumera pas trop de sa justice et saura dire avec le Juste de l'Écriture : « Si je suis juste, je ne lèverai pas la tête pour cela (Job, X, 15). »

 

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CHAPITRE XI. Saint Bernard recommande tout particulièrement au souverain Pontife de s'examiner sérieusement lui-même.
 

20. Vous devez donc procéder, en voies considérant vous-même, avec une certaine précaution et apporter la plus grande droiture à ne vous point accorder plus qu'il ne faut et à ne vous point épargner plus qu'il n'est juste. Or on s'attribue plus qu'il ne faut, non-seulement en se donnant des qualités qu'on n'a pas, mais encore en s'imputant celles que l'on a. Vous devez donc faire soigneusement la part de ce que vous êtes par vous-même et de ce que vous n'êtes que par la grâce de Dieu. et apporter à cet examen un esprit exempt de toute mauvaise foi. C'est à quoi vous réussirez certainement si, par un fidèle partage, vous attribuez loyalement à Dieu ce qui vient de Dieu et à vous ce qui vient de vous. Or vous ne doutez pas, j'en suis sûr, que le bien est le fait de Dieu et que le mal est le vôtre. En considérant quel vous êtes il ne faut pas oublier de vous rappeler quel vous étiez précédemment, car c'est en comparant le présent au passé que vous verrez si vous avez fait quelques progrès en vertu, en sagesse, en intelligence et en mansuétude; ou bien ce qu'à Dieu ne plaise, si vous avez perdu du terrain du côté de ces vertus. Êtes-vous plus ou moins patient que par le passé, plus doux ou plus emporté, plus orgueilleux ou plus humble, plus affable ou plus raide, plus dur ou plus traitable, plus pusillanime ou plus magnanime, plus sérieux ou plus dissipé, plus circonspect on plus confiant en vous-même ? Quel vaste champ s'ouvre devant vous pour exercer cette sorte de considération! Je ne touche que quelque point, c'est comme une semence que je vous présente tel qu'un homme qui ne semant pas lui même fournirait de la semence au semeur. Vous devez examiner à fond quel est votre zèle et votre clémence, puis avec quel discernement vous réglez l'usage de ces deux vertus; c'est-à-dire quel compte vous savez tenir, en frappant les coupables ou en leur pardonnant, des circonstances de temps, de lieu et de manière qu'on ne saurait dans l'un et l'autre cas trop attentivement considérer, si on ne veut pas, en négligeant de le faire, que le zèle et la clémence ne cessent d'être des vertus ; ces qualités en effet ne sont pas des vertus par leur nature, mais seulement par l'usage qu'on en fait; d'elles-mêmes elles ne sont ni bonnes ni mauvaises, c'est de vous qu'il dépend d'en faire des vices par un usage abusif et déréglé, ou des vertus par un service sage et modéré. Si l'i1 du discernement s'obscurcit, elles se supplantent et ,s'excluent ordinairement l'une l'autre. Or il y a deux choses qui obscurcissent l'oeil du discernement, ce sont la colère et l'affection: l'une précipite et l'autre énerve le jugement. Comment en effet ne nuiraient-elles pas l'une et l'autre à la douceur de la clémence et à la juste rigueur du zèle ? L'oeil que trouble la colère ne voit plus rien avec clémence ; et s'il est fasciné par une sensibilité toute féminine, il ne voit rien selon la justice, Vous cessez d'être innocent soit que vous punissiez celui qui pouvait avoir quelques droits à la clémence, ou que vous fassiez grâce à celui qui méritait d'être châtié.

 

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CHAPITRE XII. Il ne faut ni s'endormir dans la prospérité, ni se décourager dans l'infortune.
 

21. II est une chose encore que vous ne devez pas vous dissimuler, es c'est ce que vous avez été dans les tribulations. Si vous vous êtes montré constant dans les vôtres et compatissant à celles du prochain, réjouissez-vous-en, c'est la marque d'un coeur droit ; au contraire, c'est l'indice d'une âme mauvaise de ne pouvoir supporter ses propres afflictions et d'ètre en même temps insensible à celles des autres. Mais que dirons-nous de la prospérité ? ne mérite-t-elle pas aussi votre considération à son tour? Certainement elle en est digne, surtout quand on réfléchit combien sont rares les hommes qui, dans la prospérité, ne se sont pas relâchés au moins un peu de leur vigilance et de la sévérité de leurs de principes. Quand n'a-t-elle pas produit sur le moral de ceux qu'elle a pris au dépourvu, l'effet du feu sur la cire ou des rayons du soleil sur la neige et sur la glace? David était bien sage, Salomon le fut davantage, mais les faveurs de la fortune affaiblirent la sagesse de l'un et la firent perdre entièrement à l'autre. Celui-là est grand qui peut tomber dans l'adversité sans que sa sagesse en souffre, mais je trouve plus grand encore celui qui a pu voir la fortune lui sourire sans en devenir le jouet. Mais, à vrai dire, il est plus facile de trouver des hommes qui sont demeurés sages au sein de l'adversité que dans les faveurs du sort. Pour moi, je crois qu'on doit placer au rang des hommes véritablement grands ceux qui, dans la prospérité, ont su se défendre d'insolence dans le rire, d'impertinence dans le langage et de toute recherche exagérée dans leur mise et dans leur personne.

 

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CHAPITRE XIII. Le souverain Pontife doit se garder de l'oisiveté, de la futilité et des entretiens inutiles.
 

22. Quoique le sage nous engage avec raison à cultiver la sagesse 1 à loisir, il ne faut pas moins pourtant se garder d'être oisif dans le loisir, l'o et fuir l'oisiveté comme la mère de la futilité et la marâtre des vertus. Chez les gens du monde, les propos frivoles ne sont que des propos frivoles ; chez un prêtre, ce sont des blasphèmes; si quelquefois pourtant il s'en tient en sa présence, il peut être bien qu'il les supporte, il ne le sera jamais qu'il v réponde; mieux vaudrait qu'il eût l'habileté de changer prudemment le cours de la plaisanterie et de faire tomber tout à coup l'entretien sur des choses sérieuses que non-seulement on puisse entendre avec intérêt et plaisir, mais encore qu'on préfère aux bagatelles. Depuis que vous avez consacré vos lèvres à l'Evangile, vous ne pouvez plus sans péché les ouvrir à des futilités; en prendre l'habitude serait un sacrilège, car, selon le Prophète, « les lèvres du prêtre seront les dépositaires de la science, et c'est de sa bouche que les peuples réclameront la loi (Malach., II, 7), » non pas des fables et des sornettes. Je vais plus loin encore: non-seulement ces discours légers et futiles que le monde déclare aimables et spirituels ne doivent point sortir de votre bouche, il faut encore qu'ils trouvent vos oreilles fermées; le gros rire ne vous sied pas, et il vous sied moins encore de le provoquer chez les autres. Enfin pour ce qui est de la détraction, je ne saurais cou dire lequel est le plus condamnable de celui qui la fait ou de celui qui l'écoute.

 

CHAPITRE XIII.

 

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CHAPITRE XIV. Il faut éviter avec soin dans les jugements de faire acception de personnes.
 

23. Je n'ai pas à fatiguer Votre Considération (a) de la vue de l'avarice; car vous passez pour ne pas faire plus de cas de l'argent que d'une

 

a Vossius fait observer que plusieurs leçons placent ici le mot esprit au lieu de considération, mais c'est une remarque sans importance pour les savants;. il est clair que saint Bernard parle ici de la considération, qui est le propre sujet de tout son traité, et nous n aurions fait nous-même aucune attention si, dans plusieurs endroits, et eu particulier dans le livre III, n. 16, Vossius, par une sorte de glossème, ne substituait d'après certains manuscrits le mot dîne au mot sang.

 

vile paille. Il est de, toute évidence qu'il n'y a pas à craindre qu'elle dicte vos arrêts dans les jugements, mais il est pour un juge un autre danger non moins ordinaire et non moins funeste à redouter, et, sur ce point surtout, je ne voudrais pas que vous fussiez dans l'ignorance de  ce qui peut se passer dans votre coeur. Quel est-il donc? me direz-vous. C'est de faire acception de personnes; car ne pensez pas que ce soit pour vous une faute sans gravité de considérer la personne du prévenu plutôt que le mérite de ses actions.

Il y a encore un autre défaut dont je veux vous parler, et si votre conscience vous dit que vous en êtes exempt je puis bien assurer que vous êtes le seul de tous ceux qui, à ma connaissance, se sont assis pour juger leurs semblables, à qui sa conscience ne reproche rien sur ce point, et que vous vous êtes élevé, par un prodige unique et véritable, au-dessus de vous-même, pour emprunter le langage du Prophète (Thren. III, 28). Ce défaut, c'est la crédulité; je n'ai jamais vu les grands savoir se garantir tout à fait des ruses du serpent infernal en ce point. Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de ces emportements que rien ne motive, de ces rigueurs dont les innocents ne souffrent que trop souvent, et de ces condamnations irréfléchies prononcées contre des absents. Pour vous, je vous félicite au contraire, et je ne crains pas, en m'exprimant ainsi, de passer pour flatteur à vos yeux, je vous félicite, dis-je, de rie vous être attiré jusqu'à présent aucun reproche de cette nature, depuis que vous rendez la justice; mais je vous laisse à décider si en effet vous n'avez point donné lieu qu'on vous en adresse.

Maintenant c'est aux choses qui sont placées au-dessous de vous que je veux appliquer votre considération; mais ce sera la matière d'un autre livre, d'autant plus qu'à cause de vos occupations, l'entretien le plus court est aussi le meilleur.

 

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NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON.
LIVRE II.
CHAPITRE I, n. 4.
 

233. Cela tient aux événements importants gui sont survenus. L'expédition de la Terre-sainte que saint Bernard avait prêchée lui-même, eut une fin malheureuse : de là contre notre Saint des plaintes et des murmures qu'il s'efforce de repousser et de détruire au commencement de ce livre. Il ne faut pas croire qu'il fut seul de son avis, plusieurs autres écrivains ont abondé dans son sens, soutenu la bonté de sa cause et montré qu'il n'avait rien fait pour s'attirer tous les reproches qu'on lui a adressés. Voyez Geoffroy, livre III de la Vie de saint Bernard, chapitre IV et Othon de Freisingen dans ses faits et gestes de Frédéric, livre I, chapitre LX où, après avoir fait plusieurs considérations philosophiques sur ce sujet, il continue en ces termes : « Cette expédition malgré le nombre des chrétiens auxquels elle a coûté la vie, fut bonne et salutaire; si elle ne contribua pas à l'agrandissement du royaume de Palestine, et si elle dévora des masses de guerriers, elle fut du moins utile à une multitude d'âmes, pour lesquelles elle fut une occasion de salut. D'ailleurs, en disant que le saint abbé Bernard était inspiré de Dieu pour nous prêcher la croisade, et que c'est nous qui, dans nos désordres et notre orgueil oubliant ses salutaires recommandations, avons causé tous les malheurs de cette entreprise et la perte de tant de monde, nous ne dirions rien qui ne fût parfaitement conforme à la raison et à ce qui s'est vu autrefois.» Tel est le langage d'Othon, qui prit part à la Croisade, vit tout de ses propres yeux et dont on ne peut révoquer en doute la véracité. Voir la lettre CCCLXXXVI de Jean de Casamario à saint Bernard, et Guillaume de Tyr, dans Baronius, à l'année 1148, où il est question des causes qui ont amené l'insuccès de l'expédition.

Mais qu'on nous permette de rapporter ici le sentiment d'un auteur contemporain sur les causes de l'insuccès de la seconde Croisade; cet écrivain, d'une valeur incontestable et d'une foi reconnue, c'est Guillaume de Neubridge; voici comment il s'exprime dans son Histoire d'Angleterre, livre I chapitre XX : « L'histoire nous apprend, dit-il, qu'autrefois une armée considérable fut. souillée par le crime secret d'un seul homme et que, dépouillée par là de la protection divine, elle n'offrit plus que le spectacle d'une armée languissante et sans force. Le Seigneur, consulté sur ce qui se passait, répondit que le peuple était frappé d'anathème et ajouta: L'anathème est au milieu de vous, Israël, tu ne pourras pas soutenir l'effort de tes ennemis, jusqu'à ce que celui qui est souillé de ce crime soit exterminé du milieu de toi (Jos., VII, 13). Or, notre armée avait tellement foulé aux pieds toutes les lois chrétiennes en même temps que la discipline militaire, qu'on ne peut s'étonner qu'elle ait paru souillée et immonde aux yeux de Dieu et ait éloigné d'elle sa protection divine. Si on ne consulte que l'étymologie du mot, les camps ne sont appelés ainsi, - castra - que parce qu'on en a banni la débauche. Mais il s'en fallait bien qu'il en fût de la sorte de notre camp où, par une licence déplorable, les plus honteux désordres régnaient presque sans partage. Pleins de confiance dans leur nombre et dans leur tactique, nos troupes comptaient beaucoup plus sur la force de leurs bras de chair que sur la puissance et la miséricorde du Seigneur pour lequel il semblait qu'elles avaient pris les armes: aussi ont-elles été une preuve éclatante que Dieu résiste aux superbes, tandis qu'il accorde sa grâce aux humbles. De plus, on vit les nôtres se livrer au pillage sur les terres mêmes d'un Empereur chrétien avec lequel ils avaient fait alliance, et qui avait donné ordre qu'on leur fournît toutes sortes de provisions et qu'on ne les laissât manquer de rien; cette conduite irrita l'Empereur qui tourna ses armes contre eux en même temps qu'il intercepta les vivres dont ils avaient besoin, et ne recula pas, tout chrétien qu'il était, devant l'effusion du sang de tant de soldats chrétiens comme lui. Personne n'apportant plus rien au camp, et nos soldats ne pouvant plus s'écarter pour chercher des vivres, il s'ensuivit une disette affreuse qui les décima; enfin, les Turcs leur tendirent des embûches dans lesquelles ils donnèrent et, ils périrent sous le fer des ennemis, ou bien, faits prisonniers, ils se virent réduits à la plus honteuse des servitudes. La colère divine, excitée par l'orgueil et les désordres des masses, ne se borna point à ces châtiments, des pluies qui tombèrent en abondance avant le temps causèrent des inondations qui firent périr encore plus de monde que le glaive des ennemis. Tous ces fléaux réunis réduisirent presqu'à rien les deux plus belles armées qu'on eût vues, et les deux grands princes qui s'étaient mis à leur tète parvinrent à peine avec les rares débris de leurs troupes à gagner Jérusalem d'où ils revinrent avec la honte de n'avoir rien fait de mémorable. » Tel est le récit de Neubridge. (Note de Horstius.)

 

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CHAPITRE V.
 

234. Comment se fait-il donc que de pauvre et d'obscur que j'étais, je me voie maintenant élevé au dessus des royaumes et des empires? D'après saint Bernard, il faut que le souvenir de notre ancienne obscurité nous maintienne dans les bornes de la modestie; il est très-propre à modérer les élans de notre orgueil et de notre arrogance. Nous en avons un bel exemple dans Agathoclès de Sicile, qui, de fils d'un obscur potier, devint tyran de Sicile. Pour que la pensée du rang où il se trouvait parvenu ne le fit point sortir des limites de la modestie ni oublier son origine et l'état précaire de sa première fortune, il voulut, pour ne point perdre le souvenir de son humble extraction, ne jamais se servir que de vaisselle de terre, dont la vue lui rappelait ce qu'il avait été autrefois. Ausone a conservé ce trait d'histoire dans une de ses élégantes épigrammes. Nicolas Serar, dans son Histoire de Mayence, attribue un trait semblable à Guilgise, archevêque de cette Eglise : issu d'une famille obscure, il se conduisit constamment dans la haute dignité où il fut élevé, avec d'autant plus d'humilité qu'il était monté plus haut, et ne manquait point l'occasion de rappeler d'où il était parti. Comme son père avait exercé l'état de charron, il avait fait dessiner çà et là des roues sur la muraille avec cette devise : Guilgise, Guilgise, n'oublie pas ce que tu fus autrefois. Il voulut ne jamais perdre de vue ce glorieux emblème, dont l'aspect lui rappelait son origine, et la ville de Mayence l'a conservé jusqu'à cette époque. Voir Serar, page 723, où, à propos du sens symbolique de la roue, il exprime quelques bonnes pensées sur la rapidité de la vie et l'inconstance de la fortune. (Note de Horstius.)

 

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CHAPITRE XIII.
 

235. Chez les gens du »fonde les propos frivoles ne sont que des propos frivoles, mais chez un prêtre..., etc. Saint Bernard ne veut pas que les lèvres du prêtre s'ouvrent aux plaisanteries et aux discours frivoles, à plus forte raison ne le souffre-t-il pas dans un Pape. Une bouche consacrée à l'Évangile, ne doit selon lui, s'ouvrir qu'à des paroles sérieuses et utiles, non point à des discours vains et frivoles gui ne pourraient que la profaner, de quelque nom qu'on les décore. Pierre Damien nous a laissé un bien bel exemple de ce genre de vertu antique et sévère que prêche saint Bernard quand il se prit de dégoût pour la vie publique, et d'amour pour le repos et la solitude, ou du moins sentit ces dispositions se fortifier dans son âme à la vue des moeurs des clercs de la cour de Rome, et en entendant leurs entretiens remplis de facéties, de jeux de mots et de frivolités, pour me servir de l'expression même de saint Bernard. Entendons-le parler lui-même dans la lettre qu'il écrivit au souverain Pontife et aux autres cardinaux pour leur faire agréer sa démission d'évêque d'Ostie. «Il fut un temps, dit-il, oui il fut un temps qui malheureusement n'est plus, où la modestie était en honneur et la mortification un titre de gloire, où la réserve et la gravité étaient les compagnons honorables du Sacerdoce, mais aujourd'hui, pour n'accuser que moi, vous ne me voyez vous-même dès que je vous aborde que le mot piquant ou jovial à la bouche, c'est un langage recherché, un flot de politesses, de mots mordants et de questions, un véritable déluge de paroles futiles qui montrent moins en nous, des prêtres que des orateurs et des rhéteurs, et même qui pis est de véritables bouffons. En effet, à peine la conversation est-elle engagée entre nous, qu'insensiblement le charme de la réplique nous entraîne, l'esprit perd sa gravité et se relâche, le sérieux disparaît au milieu des éclats de rire, et l'on n'entend bientôt plus que de honteux jeux de mots: voilà comment il arrive que l'âme trop répandue hors d'elle-même se trouble, que le 'coeur s'endurcit, que la déférence et le respect dus au sacerdoce se perdent, et ce qui est plus dangereux encore, que l'on s'écarte de la ligne de conduite dent on ne devrait point se départir pour ne pas cesser d'être un exemple aux autres. Que si une sorte de crainte et une certaine retenue nous retiennent et nous empêchent de tomber dans cet excès, on nous regarde comme des gens qui n'ont rien d'humain, des hommes raides, quelque chose comme des tigres d'Hyrcanie, de vraies statues de marbre. Mais je m'arrête, car je rougirais de laisser ma plume retracer certaines inepties plus honteuses encore; par exemple ces chasses à courre et au vol, cet amour du jeu, etc. » On voit au langage de Pierre Damien qu'il était de l'avis de saint Bernard et qu'il ne blâmait pas moins que lui les discours frivoles dans la bouche d'un prêtre. Mais aujourd'hui, loin de voir des blasphèmes dans les paroles frivoles, une foule d'ecclésiastiques et même de prélats n'y trouvent pas même l'ombre d'une faute vénielle.

236. La faute dans laquelle saint Bernard veut que le pape Eugène évite avec soin de tomber, le saint pape Grégoire se la reproche sévèrement à lui-même comme s'il s'en était rendu coupable. Arrivé à ces paroles d'Ezéchiel : Fils de l'homme, je vous ai placé comme une sentinelle en observation dans la maison d'Israel (Ezéch. III, 17), il fait un retour sur sa charge et éclate en paroles bien propres à toucher nos coeurs ; nous ne les citerons qu'en partie, le lecteur pourra les lire en entier dans son Homélie onzième, sur Ézéchiel. « Que ces mots me semblent difficiles à articuler, s'écrie-t-il, c'est contre moi que je les prononce.... contre moi. dis-je, qui me répands souvent en conversations inutiles et qui oublie dans ma tiédeur et néglige d'exhorter et d'édifier le prochain. Je suis devenu muet et verbeux en même temps devant le Seigneur; muet pour les choses nécessaires à dire et verbeux pour les entretiens frivoles, etc.... Quand j'étais dans mon monastère je pouvais sevrer ma langue des discours inutiles et maintenir mon esprit dans une prière presque continuelle; mais depuis que j'ai pris sur les épaules de mon âme le fardeau de la charge pastorale, je ne puis plus me recueillir, ma pensée se trouve répandue sur une multitude de choses.... et comme je me trouve souvent en rapport avec les gens du monde, je me suis imposée dans mes discours, parce que je me relâche quelquefois de la règle que je me suis aperçu que si je l'observe trop rigoureusement j'éloigne de moi les personnes faibles et ne puis plus les amener où je veux. Voilà pourquoi aussi j'écoute quelquefois avec patience les choses oiseuses qu'ils me disent. Mais parce que je suis faible aussi moi-même, il n'est pas rare que je me laisse entraîner par le charme de ces entretiens frivoles au point de finir par y prendre part avec plaisir quand je n'avais commencé à les écouter qu'à regret, de sorte que je reste volontairement là même où j'avais d'abord craint de tomber, etc. »

Saint Ambroise, en parlant des offices croit qu'il doit s'interdire à lui-même l'habitude prise par les gens du monde de s'abandonner à des entretiens frivoles, et la raison qu'il en donne : « c'est, dit-il, que si quelquefois les plaisanteries ont quelque chose d'agréable à entendre, elles n'en sont pourtant pas moins contraires aux moeurs ecclésiastiques (Liv. I, chap. 23). »

237. « Mais c'est particulièrement aux orateurs sacrés, dont la bouche, comme dit saint Bernard, est consacrée à l'Evangile, » qu'il appartient de s'observer sur ce point et de ne se permettre soit en particulier, soit en public, ni paroles légères ni plaisanteries. Je ne puis voir sans indignation ces orateurs qui dans la chaire même vous débitent des jeux de mots, des plaisanteries et des historiettes et des fables, telles que celles que je vois consignées dans les écrits nouvellement publiés d'un certain religieux. Qu'on lise donc saint Jean Chrysostome (cap. V, Epist., ad Ephes.), on verra combien à ses yeux il convient à la gravité chrétienne de s'abstenir de toute parole bouffonne et ridicule, et en même temps, continue Charles Leroi, religieux de la compagnie de Jésus, dans son Orateur chrétien, on s'étonnera de trouver que la plupart des orateurs chrétiens soient si éloignés dans leurs discours de cette gravité que cet homme plein de sagesse, aurait voulu, avec raison, rencontrer chez tous les fidèles à qui il rappelle en ces termes le passage de saint Bernard qui nous occupe : « Il avertit prudemment l'orateur sacré de se mettre en garde contre cette manière d'agir qui sied mieux à des courtisans et aux personnes qui sont animées de l'esprit du monde, qu'à des religieux et à des hommes animés de l'esprit de Dieu, et qui convient plutôt à des hommes politiques, comme on les appelle, qu'à des gens qui font profession de simplicité évangélique. Il en est de même de la liberté pleine de légèreté avec laquelle dans le commerce ordinaire de la vie, on se permet, sous prétexte de certaine gaîté et d'enjouement, de mêler à sa conversation des paroles et des récits bouffons ou ridicules et des historiettes propres à faire rire, dans le but de captiver ainsi dans ces entretiens familiers l'attention de ses amis et des grands. Liv. II, cap. 16). » Ainsi s'exprimait cet auteur bien capable de former l'orateur chrétien, et bien digne de se trouver entre les mains de tous ceux qui se disent tels. (Note de Horstius.)
 

source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/bernard/tome02/index.htm
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