1. ÉVANGILE SELON S. LUC
  2.  

  3. PRÉFACE
  4. § 1. — NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR S. LUC
  5. (Voyez Fabri, Vita di S. Luca Evangelista, Venise 1643).

    Luc, en latin Lucas, en grec Λουϰᾶς, est la forme abrégée de Zucianus (Λουϰιανός), ou de Lucilius (Λουϰιλιός), ou plus probablement de Lucanus (Λουϰανός) : plusieurs anciens manuscrits de l’Itala (En particulier les Cod. Vercell., Vindobon., Cottonian. Comp. Patrizi, de Evangel. libri tres, l, 62.) intitulent en effet le troisième Evangile " Evangelium secundum LUCANUM " (Les abréviations de ce genre étaient très fréquentes chez les Grecs et les Romains ; par exemple Zénas pour Zénodore, Démas pour Démétrius, Artémas pour Artémidore, Cléopas pour Cléopater, Hermas pour Hermagoras; Alexas pour Alexandre, etc.).

    Ce nom apparaît trois fois dans les écrits du Nouveau Testament, Col. 4, 14; Philem. 24; 2 Tim. 4, 11, et toujours, d’après le témoignage unanime de l'antiquité, pour désigner le troisième des évangélistes synoptiques. Mais c’est à tort que divers auteurs anciens et modernes ont essayé d'identifier S. Luc avec les deux personnages nommés " Lucius " dont il est question au livre des Actes, 13,1 (" Sed et Lucium quidam ipsum perhibent esse Lucam qui evangelium scripsit, pro eo quod solent nomina interdum secundum patriam declinationem, interdum etiam secundum græcam romanamque proferri. " Orig., Comment. In Ep. ad Rom. 16, 21. Camp. Baronius, Annal. ad ann. 58, n° 57), et dans l'Epitre aux Romains, 16, 21 (Voyez Ad. Maier, Einleit. in die Schriften des N. Test., Fribourg 1852, p. 88).

    Nous possédons sur la patrie et l'origine de S. Luc des renseignements patristiques du plus grand prix.

    L'historien Eusèbe et S. Jérôme s’accordent pour le faire naître à Antioche, capitale de la Syrie. Λουϰᾶςτὸ γένος τῶν ἀπʹ Ἀντιοχείας, dit le premier, Hist. Eccl. 3, 4. De même S. Jérôme : " Tertius (Evangelista) Lucas..., natione Syrus, Antiochensis, " Proœm. in Matth. (Comp. S. Jean Chrysost, Hom. in Matth. 1; Tillemont, Mémoires ecclésiast. 2 p 60.) Cette tradition, bien qu’on l’ait parfois attaquée, vaut assurément les conjectures de Greswell et d’autres protestants contemporains, qui attribuent sans la moindre apparence de raison aux villes de Troas ou de Philippes l’honneur d’avoir donné le jour à notre évangéliste.

    S. Luc, par sa naissance, n’appartenait pas au judaïsme, mais à la gentilité. Cela ressort très clairement) de l'Épitre aux Colossiens, 4, 10 et ss., où S. Paul, après avoir mentionné trois de ses amis et collaborateurs, Aristarque, Marc et Jésus le Juste, en prenant soin d’ajouter qu’ils étaient Juifs d'origine (" qui sunt ex circumcisione, " verset 11), en nomme trois autres, Epaphras, LUC et Démas, sans indication du même genre, ce qui suppose que ces derniers étaient nés de parents païens. Les hébraïsmes que l’on rencontre en plusieurs endroits des écrits de S. Luc ne prouvent rien contre cette conclusion, car ils s’expliquent très bien par les sources juives auxquelles l'auteur du troisième Évangile et des Actes a dû parfois puiser. — Des quatre évangélistes, S. Luc est donc le seul qui soit issu de la gentilité. Il est très possible néanmoins, suivant une croyance qui était déjà générale du temps de S. Jérôme (Quæst. in Gen. c. 46), et qui est aujourd’hui encore assez communément admise, qu'il se soit fait affilier à la religion juive en devenant prosélyte (Voyez Matth. 23, 15, et le commentaire), avant de se convertir au christianisme. Par là s’explique sa parfaite connaissance des usages israélites.

    S. Paul nous apprend que S. Luc exerçait la profession de médecin. " Salutat vos, écrit-il aux Colossiens, 4, 14, Lucas medicus carissimus. " Et l’on trouve une confirmation de ce fait non seulement dans les nombreuses assertions des écrivains ecclésiastiques des premiers siècles, mais jusque dans les pages du troisième Évangile et du livre des Actes. Des termes techniques y trahissent en effet à différentes reprises le " Doctor medicus. " Par exemple, 4, 38, l’auteur prend soin de dire que la belle-mère de S. Pierre était malade d’une grande fièvre, πυρετῷ μεγάλῳ, expression qu’on rencontre précisément dans Galien. Dans les Actes, XIII, l3, 11 désigne la cécité par un mot rare, ἀχλύς, également employé par Galien. Ailleurs, Luc. 22, 44, etc., il signale des phénomènes pathologiques que les autres évangélistes avaient passés sous silence (Voyez Michaelis, Einleit., 2, p. 1079). Ces traits sont assurément significatifs.

    Partant de ce fait, et s’appuyant d’une part sur ce que les noms d’esclaves étaient fréquemment abrégés en as comme celui de S. Luc (Voyez p. 1, et Kitto, Cyclopædia of bibl. Literature, s. v. Luke), d’autre part sur ce que, chez les Grecs et à Rome, les médecins étaient souvent de condition servile (Comp. Sueton., In Caio, c. 8; Senec., De benef. 3, 24; Quintil., 7, 2, n° 26), divers exégètes ont prétendu que notre évangéliste aurait été un esclave affranchi. Mais rien, dans la Bible ni dans la tradition, ne vient justifier cette singulière hypothèse.

    S. Luc aurait-il été peintre en même temps que médecin ? C'était la croyance de S. Thomas d’Aquin (" Unde et B. Lucas dicitur depinxisse Christi imaginem quæ Romæ habetur ") (Summa, p. 3, q. 25, a. 3), comme aussi celle de Simon Métaphraste au milieu du dixième siècle (Vita Luc, c. v1.). Nicéphore (14ème siècle) n’est donc pas le premier, ainsi qu’on le répète souvent, à mentionner cette opinion (Hist. eccl. 2, 43; ἄϰρως τὴν ζωγράφου τέχνην ἐξεπιστάμενος. S. Luc aurait fait, d'après cet auteur, les portraits de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la sainte Vierge et des principaux Apôtres.). Quoi qu’il en soit de l'authenticité des tableaux qui lui ont été attribués, il est certain, et le commentaire le fera voir à chaque instant, que S. Luc avait une âme d'artiste, et qu’il excelle dans les descriptions de tout genre, spécialement dans les portraits psychologiques (Voyez Manni, Del vero pittore Luca, Florence 1764; Faber, Bethlehem, passim; Bougaud, Jésus-Christ, 2° édit. pp. 87, 88, 93).

    A quelle époque et dans quelles circonstances S. Luc devint-il chrétien? La tradition est à peu près muette sur cette question, à laquelle on ne peut répondre, par conséquent, qu’à l’aide de conjectures plus ou moins hazardées. Toutefois, S. Luc étant originaire d’Antioche, il paraît vraisemblable qu’il ait appris à connaître et adopté la religion de Jésus dans cette ville, qui posséda de si bonne heure une chrétienté florissante, formée en grande partie d’éléments païens (Comp. Act. 11, 19-30.). Tertullien insinue même, adv. Marcion, 4, 2, que S. Luc aurait été converti par l’apôtre des Gentils en personne (" Lucas, non apostolus, sed apostolicus; non magister, sed discipulus, utique magistro minor, certe tanto posterior quanto posterioris apostoli sectator, Pauli sine dubio. "): ce qui expliquerait très bien du reste leurs rapports intimes dont nous allons bientôt parler. "

    S. Epiphane, adv. Hær. 51, 6, et d’autres auteurs à sa suite, font de S. Luc un des soixante-douze disciples. Quelques-uns des partisans de cette opinion allèguent, pour la justifier, que le troisième évangéliste a seul raconté l’envoi des soixante-douze, les instructions que Jésus leur adressa, leurs travaux et leur retour (Luc. 10, 1 et suiv.). Mais S. Luc les a en quelque sorte réfutés d’avance, dès le début de son Évangile (1, 1), en affirmant d’une manière implicite qu’il ne fut pas témoin oculaire des choses qu’il raconte. Au reste, " Tertullien (Loco citato.) dit comme une chose constante que S. Luc n'a point été disciple de Jésus-Christ... Le même Tertullien et S. Irénée (Lib. 1, c. 20) se contentent de l'appeler Homme apostolique (Calmet, Commentaire littéral, t. 20, p. 182, Préface sur S. Luc.). " Le canon de Muratori affirme tout aussi nettement, que S. Luc " Dominum tamen nec ipse vidit in carne. "

    Le sentiment d’après lequel notre évangéliste serait l’un des deux disciples d’Emmaüs (Luc. 24, 13 et ss. Voyez Théophilacte, Comm. h. l.) ne repose pas sur des fondements plus solides.

    Mais voici que S. Luc va devenir son propre biographe pour une partie considérable de sa vie. Sans se nommer, et pourtant d’une façon tellement claire qu’il est impossible de s’y méprendre (Comp. S. Irénée, Hær. 3, 14. Voyez les commentaires du livre des Actes, aux passages indiqués ci-après), il raconte en abrégé le ministère évangélique qu’il eut le bonheur d’exercer dans la société de S. Paul pendant plusieurs années. " Le très cher médecin, " partant de Troas avec l’Apôtre des nations, au moment où celui-ci se disposait à passer en Europe pour la première fois, l'accompagna jusqu’à Philippes, en Macédoine, Act. 16, 10-17 (Voyez V. Ancessi, Atlas géogr. pl. 19; R. Riess. Atlas de la Bible, pl. 5. Suivant S. Jérôme, De viris ill. c. 7, le disciple qui accompagna Tite à Corinthe pour y recueillir les aumônes des fidèles au nom de S. Paul (2 Cor. 8, l8 et ss.), ne serait autre que S. Luc.). Plus tard, Act. 20, 5 et ss., nous le retrouvons dans cette même ville avec son illustre maître : ils traversent de nouveau l’Hellespont, mais en sens contraire, pour rentrer à Troas, d’où ils font route ensemble vers Jérusalem en passant par Milet, Tyr et Césarée. Ibid. 20, l3-21, l7. Tout trahit le témoin oculaire dans ce récit plein de détails intéressants. C’est sur ces entrefaites qu’eut lieu l’arrestation de S. Paul à Jérusalem et sa longue incarcération à Césarée. Quand le grand Apôtre, après son appel à César, fut dirigé sur Rome avec d’autres prisonniers, son fidèle S. Luc le suivit encore et partagea son naufrage, ce qui nous a valu l’une des narrations les plus vivantes et les plus instructives du Nouveau Testament. Cf. Actes, 27, 1-28, l6.

    Quelques années après, durant sa seconde captivité romaine, S. Paul nous montre lui-même S. Luc à ses côtés, comme un ami dont rien ne peut ébranler l'attachement : " Lucas est mecum solus ". 2 Tim. 4, 11 (Pour la chronologie de cette partie de l'histoire de S. Luc, voyez Drach, Epîtres de S. Paul, pp. 72 et 73.).

    Que devint l'évangéliste après la glorieuse mort de son maître ? Les sources certaines nous abandonnent ici, et nous ne pouvons parler que d’après des traditions presque toujours indécises et flottantes, quand elles ne sont pas directement contradictoires. On nous le montre du moins comme un missionnaire infatigable, qui porta en de nombreuses contrées, même jusque dans les Gaules d'après le témoignage de S. Epiphane (Hær. l. 51, 11.) le nom et la doctrine du Seigneur Jésus. L’Achaïe semble toutefois avoir été le principal théâtre de ses travaux (Comp. S. Greg. de Naz. Orat. 33, 11; Carm. 12 de veris S. Script. libris. Voyez D. Calmet, Préface sur S. Luc. p. 183.). Il mourut martyr (En Grèce, pendu à un olivier, d’après Nicéphore, Hist. Eccl. 2, 43; en Bithynie, suivant S. Isidore, De ortu et de obitu Patrum, c. 92), à un âge assez avancé (soixante-quartorze ou à quatre-vingt-un ans, selon les différentes traditions. Voyez Nicéphore et S. Isidore, l. c.), probablement durant le dernier quart du premier siècle chrétien. Sédulius (Argum. in Luc. Collect. nov. Vol. 9, p. 177.) dit expressément qu’il avait gardé, comme S. Paul, une virginité perpétuelle. En 357, la vingtième année du règne de Constance, ses précieux restes furent solennellement transportés a Constantinople (Comp. S. Jérôme, De vir. Illustr., c. 7; S. Jean Damasc. ap. Spicil. rom. ed. Mai, t. 4. p. 352.). C’est en vertu d’une tradition légendaire qu’on montre aujourd’hui son tombeau parmi les ruines d’Éphèse (Voyez Wood, Discoveries at Ephesus, et Green, Pictures from Bible Lands, p. 100).

    L’Église célèbre sa fête le 18 octobre (Voyez le Martyrologe romain, hac die.).

     

  6. § 2. — AUTHENTICITÉ DU TROISIÈME ÉVANGILE.
  7. L’authenticité du troisième évangile n’est pas moins certaine que celle des deux premières biographies de N.-S. Jésus-Christ (" Rien de très grave, ce sont les paroles de M. Renan, ne s’oppose à ce qu'on tienne Luc pour l'auteur de l'Évangile qu’on lui attribue. Luc n’avait pas assez de célébrité pour qu'on exploitât son nom en vue de donner de l’autorité à un livre. " Les Évangiles, Paris 1877, p. 252. Même ainsi formulé l'aveu ne laisse pas d’avoir son prix). Nous avons, pour la démontrer, des témoignages nombreux, qui remontent jusqu’aux temps apostoliques (Nous laissons de côté les preuves intrinsèques, dont la force probante nous paraît contestable. Voyez Langen, Grundriss der Einleit. in das N. T., Fribourg 1868, p. 44 et suiv.). Nous pourrions dire que l'authenticité du livre des Actes, dont on a établi ailleurs (Voir le commentaire. Préface, § 1) l'existence par les raisonnements les plus plausibles, est un sûr garant de celle de notre évangile, l'auteur des deux écrits étant le même, et affirmant en termes formels, Act. 1,1, qu’il n’a composé le second que pour compléter le premier. Mais, pour le moment, nous ne voulons faire appel qu’à la tradition proprement dite.

    I. Les témoignages directs, c'est-à-dire ceux qui désignent nommément S. Luc comme l’auteur du troisième évangile, ne dépassent pas, il est vrai, le second siècle. Toutefois, il faut remarquer " qu’ils ne sont point l'expression du sentiment individuel des écrivains chez qui ils se rencontrent, mais qu’ils apparaissent accidentellement, comme 1'expression de la conviction antique, non interrompue et non contestée, de l'Église entière. Ces écrivains expriment le fait comme une chose que personne n’ignore. Ils n'auraient pas songé à l’énoncer si une circonstance spéciale ne les y avait appelés. Par ce caractère ecclésiastique, tout à la fois universel et héréditaire, ces témoignages, lors même qu’ils ne datent que du 2ème siècle, nous permettent donc de constater la conviction du premier. Ce qui régnait alors, en effet, ce n’était pas la critique individuelle, mais la tradition (Godet, Commentaire sur l'Évangile de Luc, 2° édit. t. l, p. 32). " Le silence de Papias, que les rationalistes aiment à nous opposer, n’enlève donc à S. Luc aucun de ses droits d’auteur (le lecteur se rappelle que Papias attribue expressément à S. Matthieu et à S. Marc la composition du premier et du second Évangile. Voir nos commentaires, t. 1, p. 8; t. 2, p. 4. On sait du reste que nous ne possédons que de rares fragments des œuvres de Papias.).

    Le premier témoignage formel est celui de S. Irénée. Il est extrêmement net et précis : Λουϰᾶς δὲ ὁ ἀϰόλουθος Παύλου τὸ ὑπʹ ἐϰείνου ϰηρυσσόμενον εὐαγγέλιον ἐν βιϐλίῳ ϰατέθετο. Hær. 3, l; comp. 14, 1. Du reste, le grand évêque de Lyon cite plus de quatre-vingt fois le troisième évangile.

    A la même époque (fin du second siècle), le Canon de Muratori (Voyez sur cette pièce importante le. P. de Valroger, Introd. hist. et crit. aux livres du N. T., t. l, p. 76 et suiv.) promulguait comme il suit, dans son curieux latin, l'authenticité de l’évangile selon S. Luc : " Tertio (tertium) Evangelii librum Secundo (secundum)Lucam. Lucas iste medicus post ascensum Christi, cum eo (eum) Paulus quasi ut juris studiosum secundum assumpsisset, numine (nomine) suo et opinione concriset (conscripsit); Dominum tamen nec ipse vidit in carne, et idem, prout assequi potuit, ita et ab nativitate Joannis incipet (incipit) dicere. "

    Tertullien n’est pas moins explicite: " In summa, si constat id verius quod prius, id prius quod ab initio, quod ab apostolis, pariter utique constabit, id esse ab apostolis traditum, quod apud ecclesias apostolorum fuerit sacrosanctum... Dico itaque apud illas, nec jam solum apostolicas, sed apud universas, quæ illis de societate sacramenti confœderantur , id evangelium Lucæ ab initio editionis stare, quod eum maxime tuemur (Adv. Marcion. 4, 5.). "

    On le voit, comme nous le disions plus haut, nous n’entendons pas seulement ici le sentiment privé d’un grand docteur, mais la croyance de toute l'ancienne Église.

    Origène, cité par Eusèbe, Hist. Eccl. 6, 25, s’exprime ainsi sur le troisième évangile : Καὶ τρίτον τὸ ϰατὰ Λουϰᾶν, τὸ ὑπὸ Παύλου ἐπαινούμενον εὐαγγέλιον, τοῖς ἀπὸ τῶν ἐθνῶν πεποιηϰότα (Comparez Clem. Alex., Strom. 1, 21.).

    Eusèbe lui-même n’hésite pas à admettre cet évangile parmi les ὁμολογούμενα, c’est-à-dire parmi les livres sacrés universellement reconnus comme authentiques dans la primitive Église. Cf. Hist. eccl. 3, 4.

    S. Jérôme enfin, car il est inutile de descendre plus bas que le quatrième siècle (Voir d’autres nombreuses citations dans le savant ouvrage de M. Westcott, A general survey of the Canon of the New Testament, 2° édit. Londres 1866), écrit dans son traité De viris illustr., c. 7 : " Lucas medicus Antiochensis, ut ejus scripta indicant, græci sermonis non ignarus fuit; sectator Pauli et omnis peregrinationis ejus comes. Scripsit Evangelium. "

    On peut également regarder comme des témoins directs du plus grand prix les antiques traductions latines (l’Itala et la Vulgate), syriaques, égyptiennes, etc. , qui intitulent le troisième évangile " Secundum Lucam. "

    2. Les témoignages indirects sont peut-être encore plus importants, soit parce qu’ils remontent beaucoup plus haut, soit parce que nous les recevons de la bouche des écrivains hérétiques tout aussi bien que de celle des auteurs orthodoxes, soit enfin parce qu’ils nous prouvent que le troisième évangile a toujours été ce qu’il est aujourd’hui (le lecteur studieux trouvera des documents assez complets sur cette question dans Davidson, Introduction to the study of the N. T., Londres 1868. t. 2. pp. 19-25 ; Feilmoser, Einleitung in die Bücher des N. T., 2° édit. pp. 180 et ss.; L. Hug, Einleitung in die Schriften des N. T., 3° éd. t. l, pp. 35 et ss.; C. Tischendorf, Wann wurden unsere Evangelien verfasst ? 4è éd. p. 16 et ss.; Westcott, l. c., p. 83 et ss. Nous devons nous borner ici aux principales indications.).

    1° Les écrivains orthodoxes. — S. Justin, dont les citations multiples nous ont été si précieuses pour établir l’authenticité du premier évangile, ne nous sera pas ici d’un moindre secours. Recueillons d'abord quelques aveux significatifs d’exégètes rationalistes. " La connaissance qu’a Justin de l'évangile de Luc, dit Zeller, est démontrée par une série de textes dont les uns sont à n’en pas douter, les autres selon toute vraisemblance, des emprunts faits à cet écrit (Apostelgeschichte, p. 26.). " " Outre Matthieu et Marc..., Justin utilise encore l'évangile de Luc, " écrit Hilgenfeld (Der Kanon, p .25. Comp., du même auteur, das Evangel. Justin's, pp. 101 et ss.). Et Volkmar:Justin connaît nos trois évangiles synoptiques, et les extrait presque en entier (Ursprung unserer Evangelien, p. 91. Comp. Semisch, die Denkwürdigkeiten Justin's, pp. 134 et ss.). " Quelques rapprochements justifieront ces dires.

    Dialog. c. 100 : " La Vierge Marie, quand l’ange Gabriel lui annonça que l’Esprit du Seigneur viendrait sur elle et que la puissance du Très-Haut la couvrirait de son ombre, et que par conséquent l’être saint qui naîtrait d'elle serait le fils de Dieu, répondit: Qu’il me soit fait selon ta parole ! " (Voir aussi Apol. 1. 33.) Comparez Luc. 1, 26-30.

    Dialog. c. 78 : " Le premier recensement étant alors fait en Judée sous Cyrinus, (Joseph) était venu de Nazareth, où il habitait, à Bethléem, où nous le trouvons maintenant, pour se faire inscrire. Il appartenait en effet à la tribu de Juda, qui habitait cette contrée. " Comp. Luc. 2, 2.

    Dialog. c. c103: " Dans les mémoires composés, comme je l’ai dit, par les Apôtres et leurs disciples, il est raconté que la sueur découla par gouttes (de Jésus), tandis qu’il priait et disait : Que cette coupe, s’il est possible, s’éloigne de moi! " Comp. Luc. 22, 44.

    Dialog. c. 105 : " Expirant sur la croix, il dit: Mon Père, je remets mon âme entre vos mains. " Comparez Luc. 23, 46.

    Rapprochez semblablement Dial. 51 de Luc. 16, 16 ; Apol. 1, 16 et Dial. 101 de Luc 18, 19; Apol. 1, 19 de Luc. 20, 34 ; Apol. 1, 66 de Luc. 22, 19, etc.

    La lettre des Églises de Lyon et de Vienne (Ap. Euseb. Hist. eccl. 5, l), écrite en l’année 177, cite clairement Luc. 1, 5 et 6.

    Dans celle de S. Clément de Rome, c. 13, Volkmar lui-même reconnaît un texte de S. Luc, 6, 31, 36-38 (Maier, Einleit., p. 117, mentionne quelques autres citations moins certaines provenant d’écrivains apostoliques.).

    2° Les écrivains hétérodoxes (voyez Westcott, l. c., p. 237 et suiv.). — Cerdon admettait l’autorité du troisième évangile, comme nous l’apprend un ancien livre attribué à Tertullien : " Solum evangelium Lucæ, nec tamen totum, recipit (Cerdo) " (Pseudo-Tertull. De præscript. hær. c. 51).

    Dans les Philosophoumena, 6, 35 et 7, 26, nous voyons Basilide et les Valentiniens citer notre évangile (1, 15), preuve qu’ils en acceptaient l’authenticité (Comparez aussi S. Irénée, Hær. 1, 8, 4, et Luc. 2, 29, 36.). Héracléon en commente plusieurs passages (3, 17; 12, 8, 9, ap. Clem. Al, à la suite des Stromates.); Théodote argumente sur divers autres textes (Theodoti Ecloge, c. 5, 14, 85). De même les Homélies clémentines, comme on le voit en établissant une comparaison entre les passages suivants: Hom. 12, 35, 19, 2 et Luc. 10, 18 ; Hom. 9, 22 et Luc. 10, 20; Hom. 3, 30 et Luc. 9, 5; Hom. 17, 5 et Luc. 18, 6-8. etc. (Voyez Credner, Beitraege, t. 1, pp. 284-330; Zeller, Apostelgesch., p. 53.).

    Mais, de tous les témoignages hérétiques favorables à l’authenticité du troisième évangile, le plus important et le plus célèbre est celui du gnostique Marcion (vers 138 de l’ère chrétienne). Désireux de faire disparaître du christianisme tout élément qui rappelât le Judaïsme, cet hérésiarque trancha, coupa à sa guise dans les écrits du Nouveau Testament, dont il garda seulement quelques épîtres de S. Paul et l’évangile selon S. Luc, non sans leur avoir fait subir des changements et des modifications considérables, pour les approprier à son système. Nous avons pour témoins de ce fait plusieurs Pères, qui lui donnèrent un grand retentissement par leurs dénonciations énergiques. " Et super haec, dit S. Irénée, id quod est secundum Lucam evangelium circumcidens, et omnia quæ sunt de generatione Domini conscripta auferens, et de doctrina sermonum Domini multa auferens.., semetipsum esse veraciorem quam sunt hi, qui evangelium tradiderunt apostoli, suasit discipulis suis; non evangelium, sed particulam evangelii tradens eis (Hær. 1, 27, 2.). " Tertullien écrivait de même :Lucam videtur Marcion elegisse quem cæderet (Contr. Marcion, 4, 2.). " Comparez Orig. Contr. Celsum 2, 27; S. Epiphane, Adv. Hær. 42, 11; Théodoret, Haeret. Fab. 1, 24 (On trouvera dans Thilo, Cod. apocryph. N. T., pp. 401-486, et dans Volkmar, das Evangel. Marcion's, pp. 150-174, des fragments considérables de l'évangile de Marcion, recueillis à travers les écrits des Pères).

    Que suit-il de ce traitement infligé par Marcion au récit de S. Luc, de manière à former ce que le fameux gnostique appelait fièrement " l’évangile du Christ? " La conclusion évidente est que le troisième évangile préexistait à Marcion, qu’il était reçu dans l’Église dès la première moitié du second siècle.—Mais les rationalistes ont prétendu tout autre chose (à la fin du 18ème siècle Semler et Eichhorn, de nos jours Schwegler, Baur, Ritschl (das Evangel. Marcions u. das kanonische Evangel. des Lucas, Tubing. 1846), etc.). Prenant pour base le fait que nous avons signalé, ils ont osé soutenir, malgré l'interprétation si claire qu’en avaient donnée les Pères les plus anciens et les plus instruits, que, bien loin de tirer son origine du troisième évangile canonique, la composition arbitraire de Marcion est beaucoup plus ancienne que l’œuvre dite de S. Luc, celle-ci n’étant en réalité qu’un remaniement tardif de celle-là. De pareilles assertions mériteraient à peine une réponse. La Providence a néanmoins permis que d’autres nationalistes devinssent sur ce point d’ardents défenseurs de la vérité, et qu’ils dévoilassent au grand jour les secrètes manœuvres de leurs rivaux : " Cette opinion, écrit Hilgenfeld (Die Evangelien, p. 27.), a méconnu la tendance réelle de l'évangile marcionite, dans le but d'attribuer au texte canonique LA DATE LA PLUS RÉCENTE POSSIBLE. " " Nous pouvons admettre comme démontré et généralement accepté, dit pareillement Zeller, non seulement que Marcion a employé un évangile plus ancien, mais encore qu’il l’a retravaillé, modifié, souvent abrégé, et que cet évangile plus ancien n’était autre... que notre S. Luc (Apostelgeschichte, l. c. Volkmar, das Evangel. Marcion's, Leipzig 1852, développe savamment la même thèse. Cédant à ces raisons, Ritschl s’est vu obligé de se rétracter, Theolog. Jahrb, 1851, pp. 528 et ss. Voyez encore, sur cette " questio vexata " des rapports de S. Luc et de Marcion, Hahn, das Evang. Marcion's, Kœnigsburg 1824 ; Heim, Marcion, sa doctrine et son évangile, Strasbourg 1862 ; Mgr Meignan, Les Évangiles et la critique au 19ème siècle, Bar-le-Duc 1864, pp. 317 et ss.). " La question est donc désormais tranchée, et Marcion devient, quoique malgré lui, un garant de l’authenticité du troisième évangile.

    Ajoutons enfin que le païen Celse (Cfr. Orig. adv. Celsum, 2, 32) connaît les difficultés exégétiques qui proviennent des généalogies de Notre-Seigneur Jésus-Christ, preuve que l’Évangile selon S. Luc existait de son temps.

    On a parfois attribué un caractère apocryphe aux deux premiers chapitres, qui racontent l’histoire de la Sainte Enfance de Jésus. Cette opinion, qui n’avait aucune base sérieuse, a été depuis longtemps abandonnée. Aujourd’hui, les critiques sont d’accord pour admettre l’Évangile tout entier, ou pour le rejeter tout entier (Voyez Langen, Grundriss der Einl., p. 45; Maier, Einleitung, p. 118 et ss.).

     

  8. § 3. — LES SOURCES DE S. LUC.
  9. 1. S. Luc, nous l’avons vu dans la notice biographique qui ouvre ce volume, a eu de longues et intimes relations avec l’Apôtre des Gentils.A priori " nous devons nous attendre à trouver dans son Évangile quelques reflets de la doctrine et du style de S. Paul. Mais voici que, grâce à la tradition et à la critique, nos conjectures sur ce point vont se changer en une complète certitude.

    Λουϰᾶς δὲ, lisons-nous dans S. Irénée= (Hær. 3, 1. Cfr. 14, l), ἀϰόλουθος Παύλου, τὸ ὑπʹ ἐϰείνου ϰηρυσσόμενον εὐαγγέλιον ἐν βιϐλίῳ ϰατέθετο. Origène dit semblablement : ϰαί τὸ τρίτον τὸ ϰατὰ Λουϰᾶν τὸ ὑπὸ Παύλου ἐπαινούμενον εὐαγγέλιον (Ap. Euseb. Hist. eccl. 6, 25). Tertullien (Contr. Marcion. 4, 2), après avoir appelé S. Paul le " magister " et l’ " illuminator Lucæ ", ajoute : " Nam et Lucæ digestum Paulo adscribere solent. Capit magistrorum videri quæ discipuli promulgarint " (Ibid, 4, 5). L’auteur de la Synopsis S. Scripturæ faussement attribuée a S. Athanase (P. 155), écrit aussi que τὸ ϰατὰ Λουϰᾶν εὐαγγέλιον ὑπηγορεύθη μὲν ὑπὸ Παύλου ἀπόστολου, συνέγραφη δὲ ϰαί ἐξέδοθη ὑπὸ Λουϰᾶ. Enfin, plusieurs Pères assurent que, selon l'enseignement de divers exégètes qui vivaient de leur temps, S. Paul aurait voulu désigner directement le troisième Évangile toutes les fois que, dans ses Epîtres, il emploie cette expression : Mon Évangile (Par exemple, Rom. 2, 16; 16, 25; 2 Tim. 2, 8). Φασὶ δὲ ὡς ἄρα τοῦ ϰατʹ αὐτὸν (Λουϰᾶν) εὐαγγελίου μνημονεύειν ὁ Παῦλος εἴωθεν, ὕπηνίϰα ὡς περὶ ἰδίου τινος εὐαγγελίου γράφων ἔλεγε, Κατὰ τὸ εὐαγγελίον μου. Eusèbe, Hist. Eccl. 3, 4. " Quidam suspicantur quotiescumque in epistolis suis Paulus dicit " Juxta evangelium meum, de Lucæ significare volumine. " S. Jérôme, De viris illustr. c. 7 (Comp. S. Jean Chrys. Hom. 1 in Act. Apost.; Orig. Hom. 1 in Luc.).

    Sans doute nous ne devons pas prendre trop à la lettre ces divers passages : S. Luc lui-même s’y opposerait (Voyez 1, 1 et ss.). Il ressort toutefois très clairement de leur ensemble que S. Paul a joué un rôle important dans la composition du troisième Évangile. Son influence devient tout-à-fait palpable si, de la tradition, nous passons à l'examen de plusieurs faits qui ont depuis assez longtemps attiré l'attention des interprètes et des critiques.

    Premier fait. S. Paul a inséré dans sa première Épître aux Corinthiens, 11, 23 et suiv., le récit de l'institution de la divine Eucharistie : or, la narration parallèle de S. Luc, 22, l9 et suiv., d’une part s’écarte de celle des deux autres synoptiques (Comp. Matth. 26, 26 et ss., et Marc. 14, 22 et ss.), d’autre part coïncide d’une manière presque verbale avec celle de S. Paul. Cette coïncidence n’est certainement pas accidentelle (Comparez encore d'un côté Luc. 10, 7; 1 Tim. 5, 18. de l’autre Matth. 10, 11).

    Second fait. On remarque, dans les écrits du grand Apôtre et dans l’Évangile selon S. Luc, un grand nombre d'idées communes. Comme son maître, l'évangéliste relève à chaque instant le caractère universel de la religion du Christ; il parle de la justification par la foi, de l’activité de la grâce divine dans la rémission des péchés, etc. Voyez en particulier les passages suivants : 1, 28, 30, 68 et ss.; 2, 3l et 32; 4, 25 et ss.; 7, 36 et ss.; 9, 56; 11, 13; 14, 16 et ss.; 17, 3 et ss., 11 et ss.; 18, 9 et ss., etc. (Voir aussi ce que nous dirons plus bas du but et du caractère du troisième Évangile, §§ 4 et 5).

    Troisième fait. Souvent, la ressemblance n'existe pas seulement entre les pensées : elle atteint même les expressions. Nous pourrions, à la façon de Holtzmann (Die synopt. Evangelien, Leipzig 1863, pp. 316 et ss.) et de Davidson (Introduction, t. 2, pp. 12 et ss.), remplir des pages entières de locutions communes à S. Paul et à S. Luc. Il suffira d’en citer quelques-unes, choisies parmi celles qui n’ont été employées que par ces deux écrivains sacrés : Ἄδηλος, Luc. 11, 44 et 1 Cor. 14, 8; αἰφνίδιος, Luc. 21, 34 et I Thess. 5, 3; αἰχμαλωτίζειν, Luc. 9, 54 et 2 Cor. 10, 5; ἀλλʹ οὐδέ, fréquemment de part et d’autre; ἀναλῶσαι, Luc. 1x, 54 et Gal. 5, 15, 2 Thess. 2, 8; ἀνταπόδομα, Luc. 14, 12 et Rom. 11, 9; ἀπολύτρωσις, Luc. 21, 18 et souvent dans S. Paul; ἀροτριᾶν, Luc. 17, 7 et 1 Cor. 9, 10; ἐϰδιώϰειν, Luc. 11, 49 et 1 Thess. 2, l5; ἐπιμελεῖσθαι, Luc. et 1 Tim. 3, 5 ; ϰατάγειν, Luc. 5, 11, Actes. et Rom. 10, 6; ϰυριεύειν, Luc, 22, 25 et Rom. 6, 9; ὀπτασία, Luc., Act. et 2 Cor. 12, l ; πανουργία, Luc. 20, 23 et 2 Cor. 4, 2, 11, 3; ὑπωπιάζειν, Luc. 18, 5 et 1 Cor. 9, 27, etc., etc. Comparez aussi Luc. 4, 22 et Col. 4, 6; Luc. 4, 36 et 1 Cor. 2, 4; Luc. 6, 36 et 2 Cor. 1, 3; Luc. 6, 48 et 1 Cor. 3, 10; Luc. 8, 15 et Col. 1,10, 11; Luc. 10, 8 et 1 Cor. 10, 27; Luc. 11, 36 et Eph. 5, l3; Luc. 11, 41 et Tit. 1, 15, etc. On le voit, " l’esprit de l'évangéliste était tout imprégné des vues et de la phraséologie de S. Paul (Davidson, l. c., p. 19.). " Aussi les critiques même les plus sceptiques avouent-ils qu’il est impossible de méconnaître l'affinité qui existe entre l’Évangile selon S. Luc et les épîtres de S. Paul (Voir Gilly, Précis d'introduction à l'Écriture Sainte, t. 3, p. 221. Il est vrai que quelques-uns d’entre eux, par exemple l'Anonyme saxon (Cfr. l'excellent ouvrage de M. Vigouroux, la Bible et les découvertes modernes, t. 1, p. 21 et ss. de la 2e édit.) et l'école de Tubingue (ibid. p. 79 et ss.), ont conclu de là que notre Évangile est " un écrit de tendance " destiné à opérer une conciliation entre le Paulinisme et le Pétrinisme; mais nous avons vu ailleurs (Commentaire sur S. Matth., p. 18) le cas qu'il faut faire de pareilles assertions.).

    2. De même que S. Pierre (Voyez l'Évangile selon S. Marc, p. 11 et 12), S. Paul a donc aussi d’une certaine manière son Évangile. Néanmoins, s’il exerça sur la rédaction de S. Luc une influence incontestable, il ne l'exerça pas d’une manière exclusive. La tradition est de nouveau très explicite sur ce point. S. Irénée. Hær. 3, 10, l, appelle S. Luc " sectator et discipulus Apostolorum " (Comp. 3, 14, 1 et 2). S. Jérôme dit de lui, d’après des témoignages antérieurs, qu’il n’avait pas seulement appris l'Évangile de la bouche de l’Apôtre S. Paul, " SED ET A CETERIS APOSTOLIS " (De viris illustr. l. c.). Suivant Eusèbe (Hist. eccl. 3, 4), Λουϰᾶς... τὰ πλεῖστα συγγεγονὼς τῷ Παύλῳ, ϰαὶ τοῖς λοιποῖς δὲ οὐ παρέργως τῶν ἀποστόλων ὡμιληϰὼς, ἧς ἀπὸ τούτων προσέϰτήσατο ψυχῶν θεραπευτιϰῆς, ἐν δυσιν ἡμῖν ὑποδείγματα θεοπνεύστοις ϰαταλέλοιπε βιϐλίοις .

    Mais S. Luc est lui-même encore plus affirmatif dans son Prologue, 1, 1 et ss. : " Quoniam quidem multi conati sunt ordinare narrationem quæ in nobis completæ sunt rerum, sicut tradiderunt nobis qui ab initio ipsi viderunt et ministri fuerunt sermonis, visum est et mihi, assecuto omnia a principio diligenter, ex ordine tibi scribere, optime Theophile " (Voyez le Commentaire.).

    L'évangéliste S. Luc n’ayant pas eu le bonheur de contempler de ses propres yeux les événement divins qu’il voulait raconter, fait ainsi connaître à ses lecteurs à quelles sources il recourut pour se procurer des matériaux bien authentiques. Avant tout, il s’adressa à des témoins oculaires de la vie de Jésus (S. Paul ne l’avait pas été), et il recueillit de leur bouche les traditions qu’ils avaient fidèlement conservées. Or, " si nous cherchons, dans le cercle des Apôtres, quels hommes peuvent lui avoir fourni des renseignements, l’histoire nous montrera d’abord S. Barnabé, fondateur de l'Église d’Antioche..., ensuite S. Pierre, avec lequel S. Luc fit certainement connaissance à Antioche..., puis S. Jacques de Jérusalem, frère du Seigneur, avec lequel notre évangéliste entra en relation (Act. 21, 18), et qui, étant membre de la sainte Famille, pouvait lui donner les renseignements les plus sûrs au sujet des premiers temps de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. " (De Valroger, Introduction hist. et critique aux livres du N. T., t. 2, p. 77 et sv. Petrus Cantor (vers la fin du 12ème siècle) pensait déjà que S. Luc avait recueilli de la bouche même de la Très-Sainte Vierge la plupart des traits qui remplissent les deux premiers chapitres de son Évangile. Comp. Pitra, Spicilegium Solesmense, 2, 67; Wiseman. Mélanges religieux, etc., p. 166 et ss. Cette pieuse opinion n'a rien que de très vraisemblable; aussi a-t-elle été adoptée même par des exégètes protestants. Cfr. entre autres Grotius, Annotat. in Luc. 2, 5). Dans le cercle moins intime, il est vrai, mais plus nombreux des disciples, il fut plus facile encore à S. Luc de recueillir de précieuses informations sur le ministère du Sauveur. Ses longs voyages, ses séjours à Jérusalem, à Antioche, à Césarée de Palestine, en Grèce, à Rome, durent le mettre en rapport avec cent personnes dignes de foi, qui lui apprirent sur Notre-Seigneur Jésus-Christ les ravissants détails qu’il nous a seul conservés.

    La tradition orale, telle fut donc la principale source à laquelle il puisa. Mais il eut aussi à sa disposition les documents écrits dont il parle dans son Prologue. C’étaient, comme nous dirions aujourd’hui, des " Essais " plus ou moins considérables, s’occupant, les uns peut-être de la vie entière de Jésus, les autres, la plupart sans doute, du compte-rendu fragmentaire de telle ou telle partie de son ministère public, par exemple, de ses discours, de ses miracles, d’autres encore de son Enfance, de sa Passion, etc. S. Luc puisa dans une pièce de ce genre sa généalogie de Jésus, 3, 23 et ss., probablement aussi le " Benedictus ", le " Magnificat ", le " Nunc dimittis ", sinon tout le récit des premières années du Précurseur et de Jésus (Voyez Maier, Einleitung, p. 107.). — A-t-il également mis à profit les Évangiles de S. Matthieu et de S. Marc, composés, selon toute vraisemblance, avant le sien? Les critiques se sont prononcés en sens contradictoires sur cette question, qui a été de nos jours vivement débattue. On trouvera dans notre Introduction générale les éléments de cette grave et délicate controverse, qui ne forme qu’une partie accessoire dans la vaste discussion relative aux rapports réciproques des trois synoptiques.

    C’est d'une façon toute arbitraire que divers rationalistes d’outre-Rhin ont essayé de reconstituer exactement, dans le détail, les sources dont S. Luc fit usage pour composer l’Évangile qui porte son nom. Schleiermacher (Ueber die Schriften des Lukas, Berlin 1817. Comp. Gfrœrer, Gesch. des Urchristenthums, 2, 1, pp. 33 et ss.) s’est cru assez perspicace pour distinguer dans le troisième Evangile quatre séries de documents antérieurs à S. Luc, et compilés, cousus ensemble, par le narrateur. Kœstlin (Der Ursprung u. die Composition der synopt. Evangelien, 1853) constate de son côté des sources de provenance judaïque, d’autres sources d’origine Samaritaine. Il n’y a rien de solide dans cette critique exagérée (Voir Maier. l. c., p. 106. note 2.).

     

  10. § 4. — DESTINATION ET BUT DU TROISIÈME ÉVANGILE.
  11. Ici encore, l’auteur lui-même nous fournit de précieux renseignements. Nous n’avons donc pas à insister beaucoup sur ces deux points, grâce au Prologue que nous avons cité plus haut en grande partie.

    l. Chose nouvelle et même unique dans la littérature évangélique, la biographie de Notre-Seigneur Jésus-Christ selon S. Luc commence par une dédicace : Ἔδοξε ϰάμοὶ... σοι γράψαι, ϰράτιστε Θεόφιλε, 1, 3. Nous indiquerons dans le commentaire les principales opinions qui se sont formées dès l'antiquité la plus reculée sur ce mystérieux personnage, auquel est dédié le troisième Évangile. Il suffira de dire actuellement que ce devait être un homme d’une certaine distinction, païen d’origine et converti au Christianisme. S. Luc, se conformant à une coutume alors en vogue dans l'empire romain, le prit, suivant l'expression consacrée, pour son " patronus libri ". Mais, quoiqu’il s’adresse directement à Théophile, cela ne veut pas dire qu’il n’ait écrit en réalité que pour lui. Un livre de ce genre n’avait pas été composé pour une destination si restreinte. Par l’intermédiaire de son illustre ami, l'évangéliste présentait donc son œuvre, ainsi que les Pères l'affirmaient déjà, soit d’une manière plus spéciale aux Églises grecques ( " Lucas igitur, qui inter omnes Evangelistas græci sermonis eruditissimus fuit, quippe ut medicus, et qui Evangelium Græcis scripserit ". S. Jérôme, Epist. 20. ad Damas. Μάρϰος δʹ Ἰταλίν ἔγραψε θαύματα Χριστοῦ, Λουϰᾶς Αχαΐδι. S. Greg. Naz. Carmen de veris: S. Script. Libris, 12, 31. Λουϰᾶς δʹ Ἕλλαδι σεπτὰ Θεοῦ τάδε θαύματα ἔγραψεν. Id. Carm. 22, 5, 1.), soit à tous les convertis de la Gentilité (Orig. ap. Euseb. Hist. Eccl. 3, 4 : τοῖς ἀπὸ τῶν ἐθνῶν), soit même en général à tous les chrétiens (S. Jean Chrysost., Hom. in Matth. 1 : ὁ δὲ Λουϰᾶς ᾅτε ϰοινῆ πᾶσι διαλεγόμε νος). Un examen attentif du troisième évangile corrobore ces données de la tradition, et montre que S. Luc n’avait pas en vue, comme S. Matthieu, des lecteurs issus, au moins pour la plupart, du Judaïsme. En effet, un grand nombre de ses explications auraient été parfaitement inutiles pour des Juifs, tandis qu’elles étaient indispensables pour des Gentils. Par exemple, 4, 3, " Descendit in Capharnaum, civitatem Galilææ "; 8, 26, " Navigaverunt ad regionem Gerasenorum, quæ est contra Galilæam " ; 21, 37, " Morabatur in monte qui vocatur Oliveti "; 22, 1, " Appropinquabat autem dies festus Azymorum, qui dicitur Pascha "; 23, 51, " Ab Arimathæa, civitate Judææ "; 24, l3, " Ibant... in castellum, quod erat in spatio stadiorum sexaginta ab Jerusalem, nomine Emmaus ", etc. Comparez 2, 1 et 3, l, où l'évangéliste désigne par le règne et par le nom de deux empereurs romains la date de la naissance de Jésus et du ministère de S. Jean-Baptiste.

    2. Le but du troisième évangile n’est pas moins clair que sa destination. C’est avant tout un but historique. Composer une biographie du Sauveur plus complète et mieux coordonnée que toutes celles qui avaient paru jusque-là (Comp. 1, 1-3), fournir par conséquent à ses lecteurs un nouveau moyen d’affermir leur foi (" Ut cognoscas eorum verborum, de quibus eruditus es, veritatem ", 1,4), telle fut la double fin que se proposa S. Luc.

    C’est ce qu'exprime fort bien l'historien Eusèbe (Hist. Eccl. 3, 24.) : Ὁ δὲ Λουϰᾶς ἀρχόμενος ϰαὶ αὐτὸς τοῦ ϰατʹ αὐτὸν συγγράμματος τὴν αἰτίαν προύθηϰε, δἰ ἣν πεποίηται τὴν σύνταξιν· δηλῶν, ὡς ᾄρα πολλῶν ϰαὶ ᾄλλων προπετέστερον ἐπιτετηδευϰότων διήγησιν ποιήσασθαι ὧν αὐτὸς πεπληροφορητο λόγων, ἀναγϰαίως ἀπαλλάτων ἡμᾶς περὶ τοὺς ᾄλλους ἀμφηρίστου ὑπολήψεως, τὸν ἀσφαλῆ λόγον, ὧν αὐτὸς ἱϰανῶς τὴν ἀλήθειαν ϰατειλήφει, ἐϰ τῆς ᾅμα Παύλω συνουσίας τε ϰαὶ διατριϐῆς ϰαὶ τῆς τῶν λοιπῶν ἀποστόλων ὁμιλίας ὠφελημένος, διὰ τοῦ ἰδίου παρέδωϰεν εὐαγγελίου. Durant l’ère apostolique, les discours et les actions de N.-S. Jésus-Christ formaient la base de l'enseignement chrétien; la catéchèse des premiers prédicateurs s’appuyait toute entière sur la vie du Maître. En écrivant à son tour un abrégé de cette vie divine, S. Luc contribuait donc éminemment à la diffusion du christianisme. Dix-huit siècles après leur première apparition, ses pages inspirées contribuent encore à fortifier dans les cœurs les convictions chrétiennes. C’est seulement en ce sens qu’elles ont un but dogmatique.

     

  12. § 5. — CARACTÈRE DE L'ÉVANGILE SELON S. LUC.
  13. 1. Comme nous l’avons indiqué plus haut, en parlant des rapports de ressemblance qui existent entre le troisième évangile et les épîtres de S. Paul, ce qui frappe surtout quand on étudie l'œuvre de S. Luc en tant qu'évangéliste, c’est son universalité. Les limites du christianisme y sont aussi vastes que le monde. Jésus y apparaît comme le Sauveur de tous les hommes sans exception, même des païens : " imo et gentium " ajouterons-nous avec S. Paul. Aucune distinction n’y est établie, sous le rapport du salut, entre les Juifs et les Gentils, les Grecs et les barbares, les justes et les pécheurs : on dirait plutôt que si, d'après S. Luc, il y a quelque privilège à ce point de vue, ce sont les Gentils, les barbares et les pécheurs qui en jouissent (Nous ne voulons pas dire, assurément, que les autres récits évangéliques n'enseignent pas la même doctrine mais nous essayons de mettre en lumière le côté spécifique et caractéristique du troisième Évangile. Voyez Bougaud, Jésus-Christ, 2ème éd., pp. 89 et ss).

    Citons quelques exemples à l’appui de cette théorie. S. Luc, 3, 23 et ss., communiquant à ses lecteurs la généalogie de Jésus, ne remonte pas seulement jusqu’à Abraham, ainsi qu’avait fait S. Matthieu ; d’anneau en anneau, il va jusqu’au père de toute l’humanité : " Qui fuit Adam, qui fuit Dei. " A la naissance du Rédempteur, les anges, après avoir annoncé d’abord ce grand évènement à des pasteurs juifs, se hâtent d’en indiquer les heureuses conséquences pour tous les hommes: ἐν ἀνθρώποις εὐδοϰία, 2, 14 (Comparez 2, l et ss., où Jésus nous est montré comme un sujet de César, comme un citoyen de l'empire romain.). Quarante jours plus tard, c’est la bouche d’un fils de Jacob qui profère ces mots sublimes : " Lumen ad revelationem gentium, et gloriam plebis tuæ Israel, " 2, 32. Au début de sa vie publique, Jésus lui-même, à propos d’un passage d’Isaïe, rappelle bien haut à ses compatriotes que, dès les jours d’Elie et d’Elisée, des païens avaient reçu les bénédictions divines de préférence aux Israélites. Cfr. 4, 25-27. Ailleurs, 9, 52-56, 17, 11-16, nous le voyons accorder ses bienfaits même aux samaritains maudits. La parabole du festin, 14, 16-24, annonce de même que les Gentils auront part au salut messianique.

    Par combien de traits analogues S. Luc ne relève-t-il pas la prédilection accordée par le bon Pasteur aux âmes les plus pauvres, les plus égarées ! Qu’i1 suffise de mentionner ceux de la pécheresse, 7, 37 et ss., et de l’enfant prodigue, 15, 11 et ss., comme deux des types les plus célèbres (" A peine est-il une anecdote, une parabole propre à Luc qui ne respire cet esprit de miséricorde et d'appel aux pécheurs... L'Évangile de Luc est par excellence l'Évangile du pardon ". E. Renan, les Évangiles, p. 266 et ss. Il est vrai que M. Renan ajoute aussitôt : " Toutes les détorses lui sont bonnes (à S. Luc!) pour faire de chaque histoire évangélique une histoire de pécheurs réhabilités ". De quel côté sont vraiment les " détorses " ?).

    Tandis qu’il met ainsi constamment en relief les dispositions bienveillantes que Dieu nourrit, non-seulement à l'égard des Juifs, mais encore à l'égard des païens et des pécheurs, S. Luc passe sous silence les détails qui auraient pu blesser les convertis du paganisme (Voyez Patrizi, de Evangeliis, 1, 78), ou du moins qui présentaient moins d’intérêt pour eux (Davidson, Introduction, t. 2, p. 44 et suiv.).

    2. Nous indiquerons mieux encore le caractère du troisième évangile en faisant voir la manière dont S. Luc a tracé le portrait de Jésus.

    Fidèle à sa promesse, il a donné à l’Église la plus complète de toutes les biographies du divin Maître (" On a calculé qu’un tiers du texte de Luc ne se trouve ni dans Marc ni dans Matthieu ". E. Renan, les Évangiles, p. 266. Comparez Bougaud, Jésus-Christ, 2° éd., p. 92 et suiv.; S. Irénée, 3, 14). Prenant le mystère de l’Incarnation pour point de départ, il conduit le lecteur jusqu’à l’Ascension de Jésus, à travers tous les faits principaux qui constituent notre rédemption. Sans lui, nous n’eussions connu que d’une manière très imparfaite l'enfance et la vie cachée de Notre-Seigneur : grâce aux détails qui remplissent ses deux premiers chapitres, nous pouvons nous faire une juste idée de cette importante période. Sa description de la vie publique abonde en traits nouveaux, qui comblent de nombreuses lacunes. Un passage considérable, 9, 51-18, l4, lui appartient presque totalement en propre: il est de même seul à raconter les épisodes de Nazareth, 4, l6 et ss., et de Zachée, 19, 2-10. On compte, durant cette époque de la vie de Jésus, jusqu’à douze paraboles (1° Les deux débiteurs, 7, 40-43; 2° le bon Samaritain, 10, 30-37; 3° les deux amis, 11, 5-10; 4° le riche insensé, 12, 16-21; 5° le figuier stérile, 13, 6-9; 6° la drachme perdue et retrouvée, 15, 8-10; 7° l'enfant prodigue. 15, 11-32; 8° l'économe infidèle, 16, 1-8 ; 9° le riche et Lazare, 16, 19-31 ; 10° le juge inique, 18, 1-8; 11° le Pharisien et le publicain, 18, 9-14; 12° les mines, 19, 11-27) et cinq miracles (1° La première pêche miraculeuse, 5, 5-9; 2° la résurrection du fils de la veuve, 7, 11-17; 3° la guérison d’une femme infirme, 13, 11-17; 4° la guérison d’un hydropique, 14, 1-6; 5° les dix lépreux, 17, 12-19) qu’on ne trouve pas en dehors du troisième évangile. Son récit de la passion n’est pas moins riche en particularités du plus grand prix, telles que la sueur de sang et l’apparition de l'ange consolateur à Gethsémani, 22, 43 et 44, l'interrogatoire chez Hérode, 23, 6-12, les paroles de Jésus aux saintes femmes, 23, 27-31, l'épisode du bon larron, 23, 39-43 (Comparez encore 22, 61 : " Le Seigneur, s'étant retourné, regarda Pierre; 23, 34, etc.). On voit par ces traits nombreux que les recherches de S. Luc n’avaient pas été vaines. Nous en signalerons beaucoup d’autres dans le commentaire.

    Il a pourtant omis plusieurs incidents remarquables, rapportés par les deux premiers synoptiques: par exemple, la guérison de la fille de la Chananéenne, la marche de Jésus sur les eaux, la seconde multiplication des pains, la malédiction du figuier, et divers autres miracles (Voici ses principales omissions: Matth. 14, 22-16, 12 (cfr. Marc. 6, 45-8, 26) ; Matth. 19, 2-12; 20, 1-16, 20-28 (Cfr. Marc. 10, 35-15) ; Matth. 26, 6-13 (Cfr. Marc. 14, 3-9); Matth. 17, 23-26, etc.).

    L’image de Jésus qui se dégage du récit de S. Luc a un caractère tout-à-fait spécial. Ce n’est pas celle du Messie promis aux Juifs, comme dans S. Matthieu; ce n’est pas celle du fils de Dieu, comme dans S. Marc et dans S. Jean: c’est celle du fils de l’homme, vivant parmi nous, semblable à l’un de nous. Les premières pages du troisième évangile sont très significatives à ce point de vue, car elles nous montrent, par une série de rapides gradations, le développement humain de Jésus. D’abord ϰαρπὸς τῆς ϰοιλίας (" le fruit de ton sein "), 1, 42, le Sauveur devient successivement βρέφος (" le nouveau-né "), 2, l6, puis παιδίον (" le petit enfant "), 2, 27, puis παῖς: (" enfant "), 2, 40, enfin ἀνήρ, homme parfait, 3, 22. Quoique hypostatiquement uni à la Divinité, ce fils de l’homme est pauvre, il s’humilie, il s’agenouille à chaque instant pour prier (Cf. 3, 2l; 9, 29; 11, l ; 22, 32, etc.) (" Sicut verus Pontifex (Jesus) obtulit preces; nam in Evangeli oæspe legitur orasse, et maxime apud Lucam " S. Anselme, In Epist. ad Hebr. cap. 5.), il souffre, et nous le voyons même pleurer (19, 4l). Mais, d’un autre côté, c’est le plus aimable des enfants des hommes : nous le disions dans la première partie de ce paragraphe, la miséricorde déborde de son cœur sacré, il s’apitoie sur toutes les misères, physiques ou morales, il met du baume sur toutes les plaies. Tel est le Jésus de S. Luc.

    3. Ajoutons encore quelques points dignes d’observation touchant le caractère du troisième évangile.

    1° On l’a parfois appelé " l’Évangile des contrastes. " C’est par un contraste qu’il débute, les doutes de Zacharie mis en opposition avec la foi de Marie. Bientôt après, 2, 34, il nous montre Jésus comme une occasion de ruine pour les uns, comme une cause de salut pour les autres. Plus tard, dans la reproduction abrégée du sermon sur la montagne, il place les malédictions à côté des béatitudes. L'orgueilleux Simon et l’humble pécheresse, Marthe et Marie, le bon pauvre et le mauvais riche, le Pharisien et le publicain, les deux larrons : ce sont là quelques autres frappants contrastes du troisième évangile (Voyez Kitto, Cyclopædia of the Bible, s. v. Luke (Gospel of)).

    2° La part laissée aux femmes est aussi un trait caractéristique de cette œuvre admirable. En aucune autre des rédactions évangéliques il n’est si longuement question de la Sainte Vierge. Ste Élisabeth, Anne la prophétesse, la veuve de Naïm, Marie-Madeleine et ses compagnes (8, 2 et 3), les sœurs de Lazare, les " filles de Jérusalem " (23, 28), et bien d’autres, apparaissent tour à tour dans le récit de S. Luc comme des preuves vivantes de l'intérêt que portait Jésus à cette partie alors si humiliée, si maltraitée de l'humanité (voyez l'intéressant opuscule de A. Wünsche, Jesus in seiner Stellung mit den Frauen, Berlin 1872 ).

    3° S. Luc est le poète, l'hymnologue du Nouveau Testament. A lui seul il nous a conservé quatre cantiques sublimes, le Magnificat de Marie, le Benedictus de Zacharie, le Nunc dimittis du vieillard Siméon, enfin le Gloria in excelsis chanté par les anges. — Il est aussi l’évangéliste psychologue. Il parsème son récit de réflexions délicates et profondes, qui jettent un grand jour sur les faits dont elles sont rapprochées. Comparez 2, 50 et 51; 3, 15; 6, 11; 7, 25, 30, 39; 16, 14; 20, 20; 22, 3; 23, 12, etc.

    4° Au fond, la composition de S. Luc surpasse certainement en beauté celles de S. Matthieu et de S. Marc. Elle ravit l’esprit et le cœur, et contribue puissamment à faire connaître Notre-Seigneur Jésus-Christ. S. Marc l'emporte cependant sur S. Luc pour le pittoresque et le dramatique des récits : ce qui n’empêche pas le troisième évangile de contenir une foule de traits graphiques, par exemple 3, 2l, 22; 4, l ; 7, l4; 9, 29, etc.

     

  14. § 6. — LANGUE ET STYLE DU TROISIÉME ÉVANGILE.
  15. C'est en grec que S. Luc composa son évangile; il n’y a jamais eu le moindre doute à ce sujet.

    L'antiquité jugeait déjà très favorablement son style. " Evangelistam Lucam, écrivait S. Jérôme (Comment. in Is. 6, 9. Comp. De viris illustr., l. c., Epist. 20 ad Damas), tradunt veteres Ecclesiœ tractatores...magis Græcas litteras scisse quam Hebræas. Unde sermo ejus, tam in Evangelio quam in Actibus Apostolorum..., comptior est et sæcularem redolet eloquentiam " (" L’Évangile de Luc est le plus littéraire des Évangiles... Luc... montre une vraie entente de la composition. Son livre est un beau récit bien suivi,... joignant l’émotion du drame à la sérénité de l'idylle. " E. Renan, Les Évangiles, p. 282 et suiv. " Notre ignorance est telle aujourd’hui, qu'il y a peut-être des gens de lettres qui seront étonnés d’apprendre que S. Luc est un très grand écrivain. " Chateaubriand, Génie du Christianisme, liv. 5, c. 2. "). En effet, aucun des autres évangélistes ne l’égale sous ce rapport. Sa diction est facile, généralement pure, parfois même d’une exquise élégance. Le prologue en particulier est tout-à-fait classique.

    Mais des détails et des exemples feront mieux ressortir la culture littéraire de S. Luc. Signe de la plus haute importance quand il s’agit de démontrer la connaissance d’une langue, notre évangéliste emploie un nombre considérable d’expressions. A lui seul, il fait usage de plus de mots grecs que S. Matthieu, S. Marc et S. Jean réunis. Les mots composés, qui marquent si délicatement les nuances variées de 1a pensée, reviennent à chaque instant sous sa plume. Il a une prédilection pour ceux dans la composition desquels entrent les prépositions ἐπὶ et διὰ (e. g. διαϐαλλειν, διαγινώσϰειν, διαγρηγορεῖν, διάδοχος, διαϰούειν, διαμάχεσθαι, διαπορεῖν, διασπείρειν, ἐπιϐιϐάζειν, ἐπιβουλὴ, ἐπιγίνεσθαι, ἐπιδεῖν, ἐπίεναι, έπιϰουρία, ἐπιρίνειν, ἐπιμελῶς). Ses phrases sont pour la plupart bien formées (quelle différence, par exemple, entre la lourde phrase de S. Marc, 12, 38 et suiv., βλέπετε ἀπὸ τῶν γραμματέων τῶν θελόντων ἐν στολαῖς περιπατεῖν ϰαὶ ἀσπασμοὺς ἐν ταῖς ἀγοραῖς, et celle de S. Luc, 20, 46, προσέχετε ἀπό... τῶν θελόντων..., ϰαὶ φιλούντων ἀσπασμούς !); il les varie avec aisance. Les constructions les plus compliquées ne sont pas un embarras pour lui.

    Il prend soin d’éviter les expressions ou les idées trop hébraïques qui auraient pu présenter de l'obscurité à ses lecteurs. C’est ainsi qu’il emploie ἐπιστάτης au lieu de ῥαϐϐί (six fois), ναὶ, ἀληθῶς ou ἐπʹ ἀληθείας au lieu de ἀμήν (On rencontre pourtant sept fois cet adverbe dans le troisième Evangile; mais S. Matthieu l’a employé trente fois, S. Marc quatorze fois), νομιϰοί au lieu de γραμματεῖς (six fois), ἄπτειν λύχνον au lieu de ϰαίειν λύχνον, φόρος au lieu de ϰῆνσος, etc. Il appelle le lac de Gennésareth λίμνη et non θάλασσα (Voyez Kitto, Cyclopædia, l. c. ). Parfois néanmoins, surtout dans les deux premiers chapitres, ainsi qu’il a été dit précédemment, quelques hébraïsmes se sont glissés dans ses phrases. Les principaux sont: l° ἐγένετο ἐν τῷ..., ’ויהיב (vingt-trois fois, deux fois seulement dans S. Marc, jamais dans S. Matthieu); 2° ἐγένετο ὡς,ױהיכ’;3° οἶϰος dans le sens de " famille  " à la façon de בית ; et 4° le nom de Ὕψιστος ( עליזן ), appliqué à Dieu (cinq fois, une seulement dans S. Marc); 5° ἀπὸ τοῦ νῦν, כוצתה (quatre fois, jamais dans les autres évangiles); 6° προσέθετο πέμψαι 20, 11, 12 (Voyez Davidson, Introduction, p. 57).

    Parmi les particularités de construction les plus remarquables du troisième évangile on peut signaler les suivantes : l° Le participe mis au neutre et accompagné de l’article, pour remplacer un substantif; v. g. : 4, 16, ϰατὰ τὸ εἰωθος αὐτῷ; 8, 34, ἰδόντες τὸ γεγεννημένον; 22, 22; 24, 14, etc. 2° L'auxiliaire " être " construit avec le participe, au lieu du verbe au " tempus finitum " Cf. 4, 31 ; 5, l0; 6, 12; 7, 8, etc. (Quarante-huit fois.) 3° L’article τὸ placé en avant d’une phrase interrogative, v. g. : 1, 63, ἐνένευον δὲ τῷ πατρί αὐτοῦ, τὸ τί ἄν θέλοι ϰαλεῖσθαι αὐτόν ; 7, 11; 9, 46, etc. 4° L’infinitif précédé de l’article au génitif, pour marquer un résultat ou un dessein; Cf. 2, 27; 5, 7; 21, 22, etc. (En tout, vingt-sept fois : une fois seulement dans S. Marc, six dans S. Matthieu.) 5° L’emploi fréquent de certains verbes au participe, pour donner plus de vie et de couleur au récit; par exemple, ἀναστάς (dix-sept fois), στραφείς (sept fois), πεσών, etc. 6° εἰπεῖν πρός (soixante-sept fois) (Une fois seulement dans le premier Évangile.), λαλεῖν πρὸς (quatre fois), λέγειν πρὸς (dix fois).

    Voici maintenant quelques-unes des expressions propres à l’auteur du troisième évangile, ou qui du moins reviennent le plus souvent dans son récit (On en trouvera la liste à peu près complète dans Davidson, l. c., pp. 58-67. Voir aussi Kitto, Cyclopædia of the Bible, l. c., et Westcott, Introduction to the study of the Gospels,5° éd., p. 377 et suiv.) : Κύριος au lieu de Ἰνσοῦς (quatorze fois), σωτέρ et σωτηρία, χάρις (huit fois), εὐαγγελίζομαι (dix fois), ὑποστρέφω (vingt-et-une fois), ὑπάρχω (sept fois), ᾅπας (vingt fois), πλῆθος (huit fois), ἐνώπιον (vingt-deux fois, jamais dans les deux premiers évangiles), ἀτενίζω, ᾄτοπος, βουλή, βρέφος, δεόμαι, δοχή, ἐφιστάναι, ἐξαίφνης, θάμϐος, θεμέλιον, ϰλάσις, λεῖος, ὀνόματι, ὀδυνᾶσθαι, ὁμοθυμαδόν, ὁμιλεῖν, οιϰόνομος, παιδεύω, παύω, πλέω, πλὴν, παραχρῆμα, πράσσω, σιγάω, σϰιρτάω, τυρϐάζομαι, χήρα, etc.

    S. Luc emploie quelques mots latins grécisés ; ἀσσάριον , 12, 6; δηνάριον, 7, 41 ; λεγέων, 8, 30; μόδιον, 11, 33; σουδάριον, 19, 20.

     

  16. § 7. — TEMPS ET LIEU DE LA COMPOSITION.
  17. A défaut de renseignements certains sur ces deux points, nous pouvons du moins apporter des conjectures probables.

    1. Le livre des Actes, ainsi qu’on l’admet généralement, fut écrit vers l’an 63 (Voyez Gilly, Précis d'Introduction générale et particulière à l'Écriture Sainte, t. 3, p. 256; P. de Valroger, Introduction histor. et critiq., t. 2, p. 158.). Or, dès ses premières lignes, ce livre s’annonce comme une suite et un complément du troisième Evangile (1, 1 : Τὸν μὲν πρῶτον λόγον ἔποιησάμην περὶ πάντων, ᾦ Θεόφιλε, ᾧν ἡρξατο ὁ Ἰησοῦς ποιεῖν τε ϰαὶ διδάσϰειν. Les mots Τὸν πρῶτον λόγον désignent certainement l'Évangile selon s. Luc). L’auteur indique par là même qu’il avait composé depuis un certain temps la biographie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, quand il se mit à écrire l'histoire du Christianisme naissant. L’an 60 de l’ère chrétienne, telle est donc la date approximative de l’Évangile selon S. Luc. C’est celle que la plupart des exégètes ont adoptée, d’après un raisonnement analogue à celui que nous venons de faire. Il est vrai que divers manuscrits et auteurs grecs mentionnent expressément la quinzième année qui suivit l’Ascension comme celle où S. Luc publia le premier de ses écrits (Μετά ιέ χρόνους τῆς τοῦ Σωτῆρος ἡμῶν ἀναλήψεως.Théophylacte et Euthymius); mais ces données paraissent tout-à-fait exagérées (Voyez de Valroger, l. c., p. 86.). L'exagération est pire encore de la part des critiques, presque tous rationalistes, qui reculent la composition de notre Évangile jusqu'à une période plus ou moins avancée du second siècle (Volkmar, l’an 100; Hilgenfeld, de 100 à 110; Davidson, vers l’année115; Baur, en 130, etc.). En effet, des arguments par lesquels nous avons démontré plus haut (§. 2) l’authenticité du troisième Évangile, il résulte qu’une pareille opinion est tout-à-fait insoutenable au point de vue historique (voici encore quelques autres sentiments particuliers sur la date de l’Évangile selon S. Luc : Alford, de 50 à 58; MM. Vilmain et Gilly. 53; Bisping et Olshausen, 64; Maier, entre 67 et 70; von Burger, vers 70 ; Credner, de Wette, Bleek, Reuss, etc., après 70; Holtzmann, entre 70 et 80; Keim, en 90. On voit, par ces variantes, qu'il y a nécessairement quelque chose de subjectif dans la fixation des dates de ce genre, quand la tradition n’a pas clairement parlé. M. E. Renan montre qu'il ne connaît pas tous les auteurs, lorsqu’il écrit : " Tout le monde admet que le livre est postérieur à l'an 70. " Les Évangiles, p. 252 et 253. Il ajoute pourtant : " Mais d’un autre côté il ne peut être de beaucoup postérieur à cette année).

    2. S. Jérôme, dans la Préface de son commentaire sur S. Matthieu, parlant de l'Évangile selon S. Luc, dit qu’i1 fut composé " in Achaiæ Beotiæque partibus. " S. Grégoire de Nazianze place également l'origine du troisième Évangile ἐν Ἀχαΐαδι. Mais l’antique version syrienne nommée Peschito affirme au contraire, dans un titre, que S. Luc publia et prêcha son Évangile à Alexandrie-la-Grande. Ne sachant auquel de ces deux renseignements contradictoires il valait mieux se ranger, les exégètes ont compliqué la question en fixant d’autres berceaux à l'œuvre évangélique de S. Luc, par exemple Ephèse (Kœstlin. Cette opinion est complètement invraisemblable), Rome (Ewald, Keim, Olshausen, Maier, Bisping, etc.) et Césarée de Palestine (Bertholdt, Kuinœl, Humphrey, Ayre, Thiersch, Thomson, etc). Lardner, Hilgenfeld et Wordsworth se rapprochent toutefois du sentiment de S. Jérôme quand ils font écrire S. Luc, le premier en Grèce, les deux autres en Macédoine. Rome ou Césarée conviendraient très bien au point de vue historique, S. Luc ayant eu tout le temps de composer son Évangile durant les loisirs forcés que lui donna la longue captivité de S. Paul dans ces deux villes (Comp. Act. 23, 33; 24, 27; 28, 14 et ss., et les commentaires). Mais l’autorité du grave S. Jérôme fait impression sur nous, et nous ne croyons pas qu’on ait des motifs suffisants pour rejeter son témoignage.

     

  18. § 8. — PLAN ET DIVISION
  19. 1. Le plan de S. Luc est contenu tout entier dans ces lignes du Prologue, 1, 3 : " Visum est et mihi, assecuto omnia A PRINCIPIO diligenter, EX-ORDINE... scribere ". ᾌνωθεν et ϰατεξῆς, tels sont les mots les plus importants de cette déclaration. Notre évangéliste voulait donc remonter aussi haut que possible dans l’histoire de Jésus; d’un autre côté, il se proposait de coordonner de son mieux les évènements d’après leur suite naturelle et chronologique. Il a tenu fidèlement sa promesse. En premier lieu, personne, pas même S. Matthieu, ne reprend les choses d’aussi loin que lui pour ce qui concerne la vie humaine de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Commencer son récit par la naissance du Sauveur ne lui paraissait pas suffisant; il a donc exposé d'abord l’étonnant mystère de l’Incarnation. Mais, comme si cela même n’eût pas encore été assez, il a placé avant ce divin épisode l'annonciation faite à Zacharie et la nativité du Précurseur.

    En second lieu, S. Luc est, plus qu’aucun autre évangéliste, attentif aux dates et à l'ordre historique des faits. Le plus souvent, dans ses pages lucides, les incidents se suivent à la manière même dont ils se sont passés : les enchaînements factices y sont plus rares que dans les deux autres synoptiques. Tantôt il fixe clairement les époques, v. g.,1, 5; 2, 1, 2, 42; 2, 23; 9, 28, etc., ayant même parfois recours au synchronisme pour les mieux indiquer (comp. 3, 1 et 2); tantôt, il unit entre eux les divers incidents par des formules de transition qui en démontrent la connexion réelle. Comparez 4, 14, 16, 31, 38, 42, 44; 5, 1, 12, 17, 27; 6, 1, 6,12; 7, 1, 11; 8, 1, etc. Cela ne veut pas dire, néanmoins, qu’il se soit toujours rigoureusement astreint à l’ordre chronologique: le commentaire et l'Harmonie évangélique placée à la suite de notre Introduction générale montrent des exceptions sous ce rapport: mais ces cas sont peu nombreux, et n'empêchent pas le plan de S. Luc d’être en somme très régulier.

    L’exactitude chronologique de notre écrivain sacré se manifeste encore avec un caractère assez frappant par le soin qu’il prend d’entourer les conversations du Seigneur Jésus des circonstances secondaires qui leur avaient servi de cadre (Voyez surtout 9, 51—18, 14).

    2. On a divisé de bien des manières 1’Évangile selon S. Luc, au moyen de combinaisons plus ou moins ingénieuses, c'est-à-dire plus ou moins artificielles. Behrmann (Bibelwerk für die Gemeinde, t. 1, p. 271 et suiv.) le partage en quatre sections : l’histoire préliminaire, 1, 5-4, 13, le ministère de Jésus en Galilée, 4, 14-9, 50, le récit du dernier voyage à Jérusalem, 9, 51-18, 30, la Passion, la Résurrection et l’Ascension, 18, 31-24, 53. Davidson (Introduction, p. 25) admet cinq divisions : 1° l'enfance de Jean-Baptiste et de Jésus, 1 et 2; 2° les préliminaires du ministère public de Jésus, 3, 1-4, 13; 3° la Vie publique en Galilée, 4, 14-9, 50 ; 4° ce qu’on nomme parfois la " gnomologie ", avec l’entrée à Jérusalem, 9, 51-21, 38; 5° les derniers incidents jusqu’à l’Ascension, 22-24. Plus communément, quoique avec différentes nuances, on se borne à trois parties, qui correspondant à la Vie cachée, à la Vie publique, à la Vie souffrante et ressuscitée de Notre-Seigneur Jésus-Christ (M. Gilly, Précis d'introduction, l. c. : 1, 1-4, 13; 4, 14-21, 38 ; 22-24. M. Langen : 1 et 2; 3-21; 22-24. Le Dr van Oosterzee : 1 et 2; 3, 1-19, 27; 19, 28- 24, 53). Telle sera aussi notre division, dont on trouvera plus bas les détails.

     

  20. § 9. — COMMENTAIRES.
  21.  

    S. Ambroise a composé sur le troisième Évangile un commentaire complet, que l’on peut ranger parmi ses meilleures œuvres exégétiques (Expositio Evangelii secundum Lucam libris decem comprehensa). Le saint Docteur appartient, comme l'on sait, à l’école allégorique et mystique : souvent il ne fait qu’indiquer le sens littéral, pour s’étendre sur ses sujets de prédilection. S. Jérôme lui reproche de trop jouer sur les mots.

    Antérieurement, Origène avait écrit cinq livres de commentaires sur S. Luc : on n’en possède qu’un très petit nombre de fragments (Ap. Migne, Patrol. græca, t. 13, col. 1901 et ss.). En revanche, il nous reste du " Doctor Adamantinus " trente-neuf Homiliae in Lucam traduites par S. Jérôme (Ibid., col. 1801-1900. Le texte grec a été perdu).

    Les explications du Vén. Bède (In Lucæ EvangeIium expositio, ap. Migne, Patrol. lat. t. 92, col. 301 et ss.), de Théophylacte (Enarratio in Evang. Lucæ, ap. Migne, Patr. græc., t. 123, col. 691 et ss.), d’Euthymlus Zigabenus (Interpretatio Evangelii Lucae, ibid., t. 129, col. 857 et ss.), sont, pour le troisième Évangile, ce qu’elles avaient été pour les deux précédents, c'est-à-dire pleines d’excellentes choses malgré leur brièveté.

    Nicétas Serron, diacre de l’Église de Constantinople, puis évêque d’Héraclée (11ème siècle), a réuni dans une sorte de Chaîne (Συναγωγὴ ἐξηγὴσεων εἰς τὸ ϰατὰ Λουϰᾶν ἀγιον εὐαγγελίον... παρἀ Νιϰῆτα διαϰόνου), naguère publiée par le Card. A. Mai (Scriptor. vet. nova Collectio, t. 9, pp. 626 et ss.), un grand nombre d’explications patristiques relatives à notre Évangile. Cordier a rendu un service analogue aux exégètes dans les premières années du 17ème siècle (Corderii Catea græcor. Patrum in Lucam, Anvers 1627).

    Dans les temps modernes, outre les œuvres d’Érasme, de Maldonat, de Cornélius à Lapide, de Cornélius Jansénius, de Luc de Bruges et de Noël Alexandre, qui embrassent les quatre Évangiles, nous n’avons à signaler, parmi les catholiques, que deux commentaires spéciaux sur S. Luc, celui de Stella, publié en 1575 et fréquemment réédité depuis, et celui de Tolet, qui parut en 1612 (Commentarii in sacrosanctum J. C. D. N. Evangelium sec. Lucam).

    Les plus récentes explications du troisième Évangile composées par des écrivains orthodoxes sont celles de MM. Reischl, Schegg, Bisping (Voir les titres de ces ouvrages dans l’Évangile selon S. Matthieu, p. 29), Curci (Il Nuovo Testamento volgarizzato ed esposto in note esegetiche e morali. Vol. 1 Vangeli sec. Matteo, Marco e Luca, Torino, 1879), et de Mgr Mac Evilly (An Exposition of the Gospel of S. Luke, consisting of an Analysis of each chapter, and of a commentary critical, exegetical, etc., Dublin, 1879). Celles des exégètes hérétiques sont beaucoup plus nombreuses : les principales proviennent des Docteurs de Wette, Kuinœl, H. Meyér, Ewald, Baumgarten-Crusius (Voir l'ÉvangiIe selon S. Matth, ibid), Bornemann (Scholia in Lucae Evangelium, Lips. 1830), von Burger (Die Evangelien nach Matthæus, Markus u. Lukas deutsch erklœrt, Nœrdlingen, 1865), van Oosterzee (Das Evang. nach Lukas theologisch-homilet. bearbeitet, 3° édit., Leipzig. 1867), Bleek (Synoptische Erklærung der drei ersten Evangelien, herausgeg. von Holtzmann, Leipz. 1862), Behrmann, Keil (Commentar über die Evangelien des Markus und des Lukas, Leipzig 1879), Sevin (Synoptische Erklœrung der drei ersten Evangelien, Wiesbaden 1873), Zittel (Die vier Evangelien übersetzt u. erklœrt, 2. Theil, das Evangelium nach Lukas, etc. Karlsruhe, 1880) en Allemagne, des Révérends Abbott (The Gospel according to Luke, with notes, comments, etc., Londr. 1878), Wordsworth (The N. Test. of our Lord J. C. : The four Gospels, Lond. 1877), Plumptre (A N. Test. Commentary for Engl. Readers, t. 1, Lond. 1878), Trollope (The Gospel according to S. Luke, with Prolegomena, Appendices, a. grammat. and explanatory notes, Cambridge. 1877), Alford (The New Testament for English Readers, t. 1, 3° édit. Cambridge, 1872), Jones (Speaker's Commentary, New Test. vol. 1, Londr. 1878), Farrar (The Gospel according to S. Luke, with maps, notes and introduction, Cambridge 1880) et Norris (The New Testament... with Introduction a. Notes, vol. 1, The four Gospels, Lond. 1880) en Angleterre, de M. Godet (Commentaire sur l'Évangile de S. Luc, Neuchâtel 1872, 2° édit) en Suisse.

    DIVISION SYNOPTIQUE DE L'ÉVANGILE SELON S. LUC

     

    PROLOGUE. 1, 1-4.

    PREMIÈRE PARTIE

    VIE CACHÉE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST. 1-2.

    1. — Annonciation de Zacharie et conception miraculeuse de Jean-Baptiste. 1, 5-25.

    2. — L'Annonciation de Marie et l’Incarnation du Verbe. 1, 26-38.

    3. — La Visitation et le Magnificat. 1, 39-56.

    4. — Les premières années de Jean-Baptiste. 1, 57-80.

    1° Nativité du Précurseur. 1, 57-58.

    2° La circoncision de Jean-Baptiste et le Benedictus. 1, 59-79.

    3° Éducation et développement de S. Jean. 1, 80.

    5. — Noël. 2, 1-20.

    1° Jésus naît à Bethléem. 2, 1-7.

    2° Les premiers adorateurs de Jésus. 2, 8-20.

    6. — La circoncision de Jésus. 2, 21.

    7. — La présentation de Jésus au temple et la purification de Marie. 2, 22-38.

    1° Les deux préceptes. 2, 22-24.

    2° Le saint vieillard Siméon. 2, 25-35.

    3° Sainte Anne. 2, 36-38.

    8. — Vie cachée de Jésus à Nazareth. 2, 39-52.

    1° Abrégé de l'enfance de Jésus. 2,39 et 40.

    2° Jésus parmi les Docteurs. 2, 41-50.

    3° De douze à trente ans. 2, 51-52.

    DEUXIÈME PARTIE

    VIE PUBLIQUE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST. 3, 1-19, 28.

    Ière SECTION. —PÉRIODE DE TRANSITION ET D'INAUGURATION : LE PRÉCURSEUR ET LE MESSIE. 3, 1-4, 13.

    1. — Ministère de S. Jean-Baptiste 3, 1-20.

    1° L'apparition du Précurseur. 3, 1-6.

    2° Prédication de Jean-Baptiste. 3, 7-18.

    3° S. Jean est mis en prison. 3, 19-20.

    2. —Les préliminaires du ministère de Notre-Seigneur. 3, 21-4, 13.

    1° Le baptême de Jésus. 3, 21-22.

    2° La généalogie de Jésus. 3, 23-38.

    3° La tentation de Notre-Seigneur Jésus-Christ. 4, 1-13.

    2ème SECTION. —MINISTÈRE DE JÉSUS EN GALILÉE. 4, 14-9, 50

    1. — Retour de Jésus en Galilée, et coup d’œil général sur les débuts de son ministère. 4, 14-15.

    2. — Jésus à Nazareth. 4, 16-30.

    3. — Jésus à Capharnaum. 4, 31-44.

    a. Aperçu général de l'activité du Sauveur à Capharnaum. 4, 31-32.

    b. Guérison d’un démoniaque. 4, 33-37.

    c. Guérison de la belle-mère de S. Pierre et d’autres malades. 4, 38-41.

    d. Retraite de Jésus sur les bords du lac. Il évangélise la Galilée. 4, 42-44

    4. — La pêche miraculeuse et les premiers disciples de Jésus. 5, 1-11.

    5. — Guérison d'un lépreux. 5, 12-16.

    6. — Guérison d’un paralytique. 5, 17-26.

    7. — Vocation de S. Matthieu et faits qui s’y rattachent. 5, 27-39.

    8. — Les épis et le jour du sabbat. 6, 1-5.

    9. — Guérison d'une main desséchée. 6, 6-11.

    10. — Choix des Apôtres et discours sur la montagne. 6, 12-49.

    a. Jésus choisit les douze Apôtres. 6, 12-16.

    b. Discours de Jésus sur la Montagne. 6, 17-19.

    1) La mise en scène. 6, 17-20a

    2) Première partie du discours : Le vrai bonheur. 6, 20b-26.

    3) Deuxième partie du discours : La vraie charité. 6, 27-38.

    4) Troisième partie du discours : Règles de vraie sagesse. 6, 39-49.

    11. — Le serviteur du centurion. 7, 1-10.

    12. — Résurrection du fils de la veuve de Naïm. 7, 11-17.

    13. — Jésus, Jean-Baptiste, et la génération présente. 7, 18-35.

    1° L'ambassade du Précurseur. 7, 18-23.

    2° Discours à propos de l'ambassade. 7, 24-35.

    14. — Simon le Pharisien et la pécheresse. 7, 36-50.

    15. — Un voyage apostolique de Jésus. 8, 1-3.

    16. — Deux journées consécutives de Jésus. 8. 4-56.

    1° La parabole du semeur et son explication. 8, 4-15.

    2° Nécessité d'écouter attentivement la divine parole. 8, 16-18.

    3° La vraie famille de Jésus. 8, 19-21.

    4° La tempête miraculeusement apaisée. , 8, 22-25.

    5° Le possédé de Gadara. 8, 26-39.

    6° L'hémorrhoïsse et la fille de Jaïre. 8, 40-56.

    17. — L’envoi des Douze. 9, 1-6.

    18. — Opinion d’Hérode au sujet de Jésus. 9, 7-9.

    19. — Retour des Douze et multiplication des pains. 9, 10-17.

    20. — Confession de S. Pierre et première annonce de la Passion. 9, 18-27.

    21. — La Transfiguration. 9, 28-36.

    22. — Guérison d’un paralytique. 9, 37-43.

    23. — Seconde prédiction officielle de la Passion. 9, 44-45.

    24. — Leçon d’humilité et de tolérance. 9, 46-50.

    3° SECTION. — RÉCIT DU DERNIER VOYAGE DE JÉSUS À JÉRUSALEM. 9, 51-19, 28.

    1. — Les Samaritains inhospitaliers. 9, 51-56.

    2. — Ce qu’il faut pour suivre Jésus. 9, 57-62.

    3. — Les soixante-douze disciples. 10, 1-24.

    4. —La parabole du bon Samaritain. 10, 25-37.

    5. — Marthe et Marie. 10, 38-42.

    6. — Entretien sur la prière. 11, 1-13.

    7. — Le blasphème des Pharisiens et le signe du ciel. 11, 14-36.

    8. — Première malédiction contre les Pharisiens et les Scribes. 11, 37-54.

    9. — Divers enseignements à l'adresse des disciples et du peuple. 12, 1-59.

    1° Première série d'avertissements aux disciples. 12, 1-12.

    2° Étrange interruption, et parabole du riche insensé. 12, 13-21.

    3° Seconde série d’avertissements aux disciples. 12, 22-53.

    4° Grave leçon pour le peuple. 12, 54-59.

    10. — Nécessité de la pénitence. 13, 1-9.

    1° Deux faits historiques qui prouvent cette nécessité. 13, 1-5.

    2° Parabole du figuier stérile. 13, 6-9.

    11. — Guérison d’une femme infirme. 13, 10-17.

    12. — Paraboles du grain de sénevé et du levain. 13, 18-21.

    13. — Grave réponse à une demande vaine. 13, 22-30.

    14. — Le renard Hérode. 13, 31-35.

    15. — Jésus dans la maison d’un Pharisien en un jour de sabbat. 14, 1-24.

    1° Guérison d’un hydropique. 14, 1-6.

    2° Le repas, accompagné des instructions du Sauveur. 14, 7-24.

    16. — Ce qu’il en coûte pour suivre Jésus. 14, 25-35.

    17. — La miséricorde de Dieu à l'égard des pécheurs. 14, 1-32.

    1° Occasion du discours. 15, 1-3.

    2° La parabole de la brebis égarée. 15, 4-7.

    3° La parabole de la drachme perdue. 15, 8-10.

    4° La parabole de l’Enfant prodigue. 15, 11-32.

    18. — Du bon usage des richesses. 16, 1-31.

    1° L’économe infidèle. 16, 1-12.

    2° L'avarice des Pharisiens réprouvée par la parabole du pauvre Lazare. 16, 14-31.

    19. — Quatre avis importants. 17, 1-10.

    20. — Guérison des dix lépreux. 17, 11-19.

    21. — L’avènement du royaume de Dieu. 17, 20-37.

    22.— Parabole de la veuve et du juge inique. 18, 1-8.

    23. — Parabole du Pharisien et du publicain. 18, 9-11.

    21. — Jésus et les petits enfants. 18, 15-17.

    25. — L’épisode du jeune homme riche. 18, 18-30.

    26. — Jésus prédit de nouveau sa Passion. 18, 31-34.

    27. — L’aveugle de Jéricho. 18, 35-43.

    28. — Zachée. 19, 1-10.

    29. — La parabole des mines. 19, 11-28.

    TROISIÈME PARTIE

    VIE SOUFFRANTE ET GLORIEUSE DE JÉSUS. 19, 29-24, 53.

    1. — Entrée solennelle du Messie dans sa capitale. 19, 29-44.

    1° Préparatifs du triomphe. 19, 29-35.

    2° La marche triomphale. 19, 36-44.

    2. — Jésus règne en Messie dans le temple. 19, 45—21, 4.

    1° Expulsion des vendeurs. 19, 45 et 46.

    2° Description générale du ministère de Jésus dans le temple. 9, 47-48.

    3° Le Sanhédrin et l'origine des pouvoirs de Jésus. 20, 1-8.

    4° Parabole des vignerons rebelles. 20, 9-19.

    5° Question relative à l’impôt. 20, 20-26.

    6° Les Sadducéens défaits à leur tour. 20, 27-40.

    7° David et le Messie. 20, 41-44.

    8° Jésus dénonce les vices des scribes. 20, 45-47.

    9° L’obole de la veuve. 21, 1-4.

    3. — Discours sur la ruine de Jérusalem et la fin des temps. 21, 5-36.

    a. Occasion du discours. 21, 5-7.

    b. Partie prophétique du discours. 21, 8-33.

    c. Partie morale du discours. 21, 34-36

    4. — Coup d’œil d’ensemble sur les derniers jours du Sauveur. 21, 37-38.

    5. — Trahison de Judas. 22, 1-6.

    1° Le Sanhédrin cherche le moyen de se défaire de Jésus. 22, 1-2.

    2° Judas et le Sanhédrin. 22, 3-6.

    6. — La dernière cène. 22, 7-30.

    1° Préparatifs de la Pâque. 22, 7-13.

    2° Les deux cènes. 22, 14-23.

    7. — Conversation intime rattachée à la cène. 22, 24-38.

    8. — L'agonie de Jésus à Gethsémani. 22, 39-46.

    9. — L'arrestation de Jésus. 22, 47-53.

    10. — Reniement de S. Pierre. 22, 54-62.

    11. — Jésus insulté par les valets du Sanhédrin. 22, 63-65.

    12. — Jésus devant le Sanhédrin. 22, 66-71.

    13. — Jésus comparaît devant Pilate et devant Hérode. 23, 1-25.

    1° Première phase du jugement devant Pilate. 23, 1-7.

    2° Jésus devant Hérode. 23, 8-12.

    3° Seconde phase du jugement devant Pilate. 23, 13-25.

    14. — La via dolorosa. 23, 26-32.

    15. — Jésus meurt sur la croix. 23, 33-46.

    1° Le crucifiement. 23, 33-34.

    2° Les insulteurs et le bon larron. 23, 35-43.

    3° Les derniers moments de Jésus. 22, 44-46.

    16. — Témoignages rendus au Sauveur aussitôt après sa mort. 23, 47-49.

    17. — Sépulture de Jésus et préparatifs de son embaumement. 23, 50-56.

    18. La Résurrection de Jésus et ses preuves. 24, 1-43.

    1° Les saintes femmes trouvent le sépulcre vide. 24, 1-8.

    2° Elles avertissent les disciples qui refusent de croire. 24, 9-11.

    3° S. Pierre au sépulcre. 24, 12.

    4° Jésus apparaît aux disciples d'Emmaüs. 24, 13-35.

    5° Jésus apparaît aux disciples réunis dans le cénacle. 24, 36-43.

    19. — Les dernières instructions de Jésus. 24, 44-49.

    20. — L’Ascension de Notre-Seigneur Jésus-Christ. 24, 50-53.

  22. PREMIÈRE PARTIE
    VIE CACHÉE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST. 1 – 2
  23.  

  24. ÉVANGILE SELON SAINT LUC - CHAPITRE 1

Prologue (vv. 1-4). - Zacharie et Elisabeth (vv. 5-7). - L'Ange Gabriel annonce à Zacharie qu'il aura bientôt un fils destiné à de grandes choses (vv. 8-22). - Conception de S. Jean-Baptiste (vv. 23-25). - L'Annonciation de la Sainte Vierge et l'Incarnation du Verbe (vv. 26-38). - La Visitation et le Magnificat (vv. 39-56). - Nativité de S. Jean-Baptiste (vv. 57 et 58). - Sa circoncision (vv. 59-66). - Le Benedictus (vv. 67-79). - Le Précurseur se prépare à son rôle sublime (v. 80)

        1. Prologue (vv. 1-4)

1Plusieurs ayant entrepris d’écrire l’histoire des choses qui se sont accomplies parmi nous, 2suivant ce que nous ont transmis ceux qui les ont vues eux-mêmes dès le commencement, et qui ont été les ministres de la parole, 3il m’a paru bon, à moi aussi, après m’être soigneusement informé de tout depuis l’origine, de te les exposer par écrit d’une manière suivie, excellent Théophile, 4afin que tu reconnaisses la vérité des paroles que l’on t’a enseignées.

 

Cette Préface est unique en son genre dans la littérature évangélique ; mais S. Luc en a placé une autre de même nature, quoique plus courte encore, en tête du livre des Actes, 1, 1. Bien qu'elle contienne plusieurs points obscurs, elle nous fournit cependant des renseignement du plus grand prix. Elle est d'un très beau style, qui rappelle les débuts analogues des meilleurs historiens grecs : elle consiste en une période admirablement cadencée, aux tours et aux expressions vraiment attiques. L’Épître aux Hébreux présente seule quelques passages qu'on puisse rapprocher de celui-ci au point de vue littéraire.

 

Luc chap. 1 verset 01. - Plusieurs ayant entrepris d’écrire l’histoire des choses qui se sont accomplies parmi nous. Plusieurs. Quels sont ces hommes nombreux qui, dès les premières années du Christianisme, avaient entrepris d'écrire la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et quelle idée doit-on se faire de leurs tentatives ? Les anciens commentateurs ont souvent pris en mauvaise part les expressions plusieurs et entrepris. Ils ont vu, ans la première, la désignation des Évangiles apocryphes, ou même hérétiques, qui ne tardèrent pas à envahir d'une manière étrange l'Église primitive, et par suite, dans la seconde, un blâme vigoureux adressé par S. Luc aux auteurs des " Essais " en question. " En disant ils ont essayé, il porte une accusation latente contre ceux qui, sans la grâce du Saint-Esprit, ont tenté d’écrire des évangiles. Matthieu, Luc, Marc et Jean n’ont pas essayé d’écrire, mais ont écrit ". Origène, Hom. 1 in Lucam. Comp. S. Ambr. Expositio in Luc. l. 1 , 4, Salmeron, Tolet, etc., h. l. Mais tous les exégètes modernes sont d'accord pour reconnaître, comme le faisaient déjà Maldonat et Luc de Bruges, que ces deux expressions n'ont ni par elles-mêmes, ni dans le contexte, une signification aussi sévère. " Plusieurs " ne saurait s'appliquer aux écrits apocryphes et hérétiques qui se parèrent du nom d'Évangiles, attendu que ces écrits n'existaient pas encore quand S. Luc publia sa biographie du Sauveur : ce mot désigne donc des auteurs inconnus, dont les écrits furent peu à peu relégués dans l'oubli, quand Dieu eût donné à l'Église, et que celle-ci eût marqué du sceau de son autorité, les quatre Évangiles canoniques. Le verbe entrepris est un choix assez heureux, parce qu'il suppose assez souvent, et c'est ici le cas, une entreprise délicate, importante, qui n'est pas sans difficulté. Aussi, sans blâmer précisément ces essayistes, puisqu'il se place, au v. 3, sur la même ligne qu'eux, S. Luc fait peut-être une allusion indirecte à l'imperfection, au caractère insuffisant de leurs œuvres. Il montre du moins qu'ils n'ont pas épuisé le sujet, et, s'il prend la plume à son tour, c'est assurément pour le traiter dans des conditions plus avantageuses. - L'histoire des choses qui se sont accomplies. On devine sans peine de quelles choses S. Luc veut parler. Il s'agit évidemment des faits admirables qui composent la vie de Notre-Seigneur. " Parmi nous " peut désigner soit, d'une manière générale, le monde entier, c'est-à-dire le monde contemporain de Jésus, soit le cercle beaucoup plus restreint, mais chaque jour grandissant, des amis et disciples du Sauveur. Ce second sens paraît le plus probable, puisque c'est un chrétien qui s'adresse ici à un chrétien ; c'est aussi le plus communément admis. - Accomplies. Peut-être, en employant cette expression, l'écrivain sacré voulait-il faire une allusion aux anciennes prophéties, que Jésus avait si parfaitement réalisées. Il est vrai que des auteurs anciens et modernes, en assez grand nombre et faisant autorité (spécialement le traducteur syrien Origène, Théophylacte, Euthymius, Érasme, Grotius, Hug, Olshausen, etc.) donnent à ce participe le sens de " tout à fait accréditées ", " su avec certitude " ; mais ce sens n'est possible que lorsqu'on l'applique aux personnes (v.g. Rom. 4, 21 ; 14, 5), il ne l'a pas quand il s'agit des choses.

Luc chap. 1 verset 02. - Suivant ce que nous ont transmis ceux qui les ont vues eux-mêmes dès le commencement, et qui ont été les ministres de la parole. - Dans le verset qui précède, l'évangéliste a signalé un fait : " plusieurs ayant entrepris... " ; il indique dans celui-ci la source à laquelle avaient puisé les nombreux écrivains qu'il se propose d'imiter en les perfectionnant. Transmis désigne la tradition orale, dont le rôle était si considérable dans l'Église naissante. - Ceux qui les ont vues.. et qui ont été ministres... S. Luc avait-il en vue deux catégories distinctes d'individus, ou tout à fait les mêmes, désignés sous un double caractère ? La première opinion serait plus favorisée par le texte latin, qui semble ranger les " témoins " dans une classe, et les " ministres " dans une autre. Elle est adoptée par Fr. Luc, Maldonat, Salmeron, Grotius, Olshausen, etc. La seconde est certainement plus conforme à la construction du texte grec primitif, qui place les deux substantifs sur une même ligne, rattachés aux mêmes mots, et paraît ainsi représenter une catégorie unique de personnages, ceux qui furent tout ensemble témoins et auxiliaires, c'est-à-dire les disciples de Jésus dans le sens strict. D'après cela, l'expression " dès le commencement " ne désignerait pas les premières années du Sauveur (Kuinoel, Olshausen, Bisping, etc.) mais seulement le début de sa Vie publique ; elle aurait une signification relative et non absolue. Cette interprétation nous est suggérée par Jésus-Christ lui-même , qui disait un jour à ses apôtres : " vous aussi, vous rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi DÈS LE COMMENCEMENT " , Joan. 15, 27 ; Comparez Act. 1, 21 et 22 et Luc. 3, 23. Il nous reste à préciser le sens de la parole. D'anciens exégètes, tels qu'Origène, S. Irénée, S. Athanase, Euthymius, auxquels s'est associé le Dr Wordsworth, voient sous ce terme le Logos personnel ou Verbe divin ; mais il est difficile de croire qu'ils aient voulu donner ici une interprétation stricte, attendu que le substantif parole n'est employé de la sorte que dans le quatrième Évangile. Aussi la Vulgate ne l'a-t-il pas traduit par " parole ", mais par " sermo " (dialogue, discussion), montrant ainsi que S. Luc a voulu parler seulement de la prédication évangélique, qui est le langage, le discours par excellence ; ou, mieux encore, des actions de Jésus en général, ce qui correspondrait aux " choses " du v.1. - La tradition apostolique, voilà donc la base sur laquelle s'étaient appuyés les écrivains mentionnés par S. Luc : base excellente, qui sera également la sienne. Il suit de là que S. Matthieu n'est pas compris dans les " plusieurs ", puisqu'il avait été personnellement témoin et ministre de la parole. S. Marc en faisait-il partie d'après la pensée de S. Luc ? C'est possible en soi mais si peu vraisemblable, que la plupart des exégètes se décident pour la négative, à quelque école du reste qu'ils appartiennent.

Luc Chap.1 verset 03. - Il m’a paru bon, à moi aussi, après m’être soigneusement informé de tout depuis l’origine, de te les exposer par écrit d’une manière suivie, excellent Théophile. - L'évangéliste fait part maintenant au lecteur de sa méthode, des principes directeurs qu'il suivra en tant qu'historien de Jésus. - Il m'a paru bon. Les mots " et au saint Esprit ", insérés après " m'a " par la version gothique et plusieurs manuscrits latins, sont apocryphes, bien qu'ils expriment une idée juste. - A moi aussi. S. Luc s'autorise en quelque sorte de l'exemple des écrivains qui l'ont précédé. Ce qu'ils ont fait, il est pareillement en droit de l'entreprendre. Mais il insinue ensuite délicatement en quoi il essaiera de les surpasser. Quatre expressions choisies indiquent les qualités qu'il s'efforcera de donner à sa narration. 1°. Il sera aussi complet que possible, après m'être assuré de tout. Dans la version grecque, le verbe signifie littéralement " suivre pas à pas " ; les meilleurs auteurs grecs l'appliquent comme S. Luc aux investigations intellectuelles. Comp. Polyh. 1, 12 ; Démosth. Pro corona, c. 53, etc. 2°. S. Luc remontera jusqu'à l'origine la plus reculée de l'histoire du Sauveur, car " il se propose d'introduire dans son tableau même l'aurore du jour " qui en forme le fond (Bisping). Les vv. 5 et ss. Nous montreront ce que S. Luc a entendu par le " commencement de toutes les choses. ". 3° Il racontera avec toute l'exactitude dont il sera capable ; la méthode suivie par lui dans son récit comme dans ses recherches sera " critique ", selon l'expression qui est à la mode aujourd'hui. 4° Il organisera les événements d'après un ordre régulier, qui sera généralement celui de la chronologie, dans l'ordre. Nous avons vu en divers endroits de la Préface, §§ 5 et 8, que S. Luc a été fidèle à toutes ses promesses. Il est plus complet qu'aucun autre évangéliste (comp. S. Ambr. Exp. in Luc. 1, 11) ; il remonte non-seulement jusqu'à l'Incarnation du Verbe, mais jusqu'à la conception du Précurseur ; il est un narrateur très exact ; enfin un ordre lumineux règne à peu près partout dans ses pages. - De te les exposer … excellent Théophile. Ces mots renferment la dédicace de l'ouvrage. Voyez la Préface, § 4. Mais qu'était ce " très excellent Théophile " auquel S. Luc adressait ainsi premièrement et directement son Évangile ? Les avis ont été de tout temps très partagés sur ce point. De la signification mystique de son nom (ami de Dieu), on a parfois conclu (Hammond, Leclerc, E. Renan, etc.), à la suite d'Origène, Hom. 1 in Luc., de S. Épiphane, Haer. l. 51, et de Salvianus, epist. 9 ad Salonium, que c'était un personnage purement idéal et supposé, destiné à représenter tout lecteur chrétien, de la façon de la Philothée de S. François de Sales. Mais c'est à bon droit que les exégètes rejettent pour la plupart ce sentiment : car, d'un côté, il est contraire à l'ensemble de la tradition, laquelle a vu très généralement dans Théophile un personnage historique et réel, vivant en même temps que S . Luc ; d'un autre côté, il est suffisamment réfuté par l'épithète excellent associé au nom de Théophile. En effet, on ne donne pas de titres honorifiques à un être imaginaire ; or cet adjectif, équivalent au " splendidus " des Latins, apparaît soit dans les écrits du Nouveau Testament (comp. Act. 23, 26 ; 24, 3 ; 26, 25), soit sur les monuments antiques devant le nom de personnages officiels et distingués. On a inféré de là, sans doute avec raison, que le Théophile auquel est dédié le troisième Évangile était selon toute apparence un homme d'un rang assez élevé, par exemple un magistrat supérieur. Tout prouve aussi qu'il était chrétien, et d'origine païenne. Toutefois on n'a pas voulu se borner à ces idées générales : il n'est même sorte d'hypothèse que les exégètes n'aient faite pour déterminer au juste sa personne et sa patrie. C'est ainsi qu'on l'a identifié tantôt avec le grand-prêtre juif du même nom, fils d'Anne, ant. 18, 5, 3 ; 19, 6, 2), tantôt avec un autre Théophile, habitant d'Athènes, mentionné par Tacite, annal. 2, 55, 2, tantôt avec le célèbre Philon d’Alexandrie (car on est allé jusque là!), tantôt avec deux autres homonymes dont l'un, d'après les Recognit. Clementinae, l. 10, c. 7, aurait été l'un des premiers citoyens de la ville d’Antioche, dont l'autre, d'après les Constit. Apostol. 7, 46, serait devenu le troisième évêque de Césarée de Palestine. Tout cela est bien hasardé. On a pourtant conjecturé d'une manière assez ingénieuse que Théophile habitait probablement l'Italie quand S. Luc lui dédia son Évangile ou du moins le livre des Actes. Tandis que partout ailleurs les éclaircissements géographiques abondent, ils cessent tout à coup dans le dernier chapitre des Actes ; dès qu'il est question de l'Italie, l'écrivain sacré se borne à mentionner les localités, supposant que son illustre ami est suffisamment renseigné sur leur compte. Et cependant plusieurs de ces localités sont sans importance, comme " Forum Appii, Tres Tabernae " : c'est donc que Théophile les connaissait, et il ne pouvait guère les connaître qu'à la condition d'être domicilié dans le pays. On trouvera les développements de cette thèse dans Hug, Einleitung, t. 2. Pour de plus amples détails sur Théophile, nous renvoyons à Winer, Realwoerterbuch, et à Smith, Dictionary of the Bible, s.v.

Luc chap. 1 verset 04. - Afin que tu reconnaisses la vérité des paroles que l’on t’a enseignées. - S. Luc consacre la dernière partie de cet intéressant Prologue à exposer le dessein qui lui avait fait prendre la plume. Il veut que son lecteur principal, et tous les autres avec lui, soient confirmés dans la foi chrétienne par une connaissance plus approfondie de l'Évangile. - Des paroles que l'on t'a enseignées. Ici, de même qu'au v. 2, paroles désigne l'enseignement évangélique, ou les événements qui lui servaient de base. Du verbe grec correspondant à enseigner, nous avons fait " catéchiser, catéchèse, catéchisme, catéchumène ".

Dans cette entrée en matière digne d'Hérodote ou de Thucydide, le rationaliste Baur se complaît à voir l’œuvre d'un faussaire. Ewald, autre rationaliste, en admire au contraire la modestie délicate, l'aimable candeur ; caractère qui est en effet très frappant. Au point de vue théologique, cette petite pièce a une très grande importance, car elle est d'un précieux secours pour déterminer la nature de l'inspiration. S. Luc " parle comme aurait fait un auteur ordinaire, qui relève sa fidélité, son exactitude et la parfaite connaissance qu'il a des choses qu'il raconte… L'inspiration du Saint Esprit n'exclut pas la science, la diligence, la fidélité de l'écrivain. Plus sa dignité est relevée, et plus les choses qu'il raconte sont divines et surnaturelles, plus il doit apporter d'exactitude et de fidélité à s'instruire et à s'éclaircir de tout ". D. Calmet, Comment. Litt. sur S. Luc, p. 267 et suiv. Si Dieu est le principal auteur des saintes lettres, il laisse pourtant quelque chose à faire aux hommes qu'il inspire.

  1. 1. Annonciation de Zacharie et conception miraculeuse de Jean-Baptiste, 1, 5-25.
        1. Zacharie et Elisabeth (vv. 5-7).
        2. 5Il y avait, aux jours d’Hérode, roi de Judée, un prêtre nommé Zacharie, de la classe d’Abia ; et sa femme était d’entre les filles d’Aaron, et s’appelait Elisabeth. 6Ils étaient tous deux justes devant Dieu, marchant sans reproche dans tous les commandements et tous les préceptes du Seigneur. 7Et ils n’avaient pas d’enfant, parce qu’Elisabeth était stérile, et qu’ils étaient tous deux avancés en âge.

           

          En annonçant à Zacharie la conception miraculeuse de celui qui devait être le précurseur du Messie, l'ange Gabriel emploie, dans le texte latin, v. 19, le mot evangelizare, " annoncer la bonne nouvelle " ; preuve que cet événement faisait en réalité partie de l'histoire évangélique. Il était donc bien naturel que S. Luc commençât par ce beau prélude le récit du grand drame qui expose la vie et la mort du Christ. S. Jean-Baptiste est ainsi le lien qui unit les deux Testaments ; il ouvre l'Évangile de même qu'il clôt les Prophéties (Cfr. Mal. 4, 5 et 6).

          Luc chap. 1 verset 05. - Il y avait, aux jours d’Hérode, roi de Judée, un prêtre nommé Zacharie, de la classe d’Abia ; et sa femme était d’entre les filles d’Aaron, et s’appelait Elisabeth. - Le style de S. Luc, si classique dans les vv. 1-4, se transforme tout à coup au début du cinquième. Au lieu de belles périodes admirablement cadencées, nous ne trouvons plus, pendant quelque temps, que les phrases courtes et simples de la prose hébraïque, rattachées sans art les unes aux autres par des conjonctions, et chargées d'aramaïsmes. Ce contraste provient sans nul doute des documents hébreux dont S. Luc se servit pour cette partie de sa narration, et qu'il y inséra même dans une large mesure, se contentant de les traduire et de les abréger. - Il y avait, aux jours… Voilà déjà de l'hébreu très pur. Les récits orientaux commencement ordinairement par c'était au temps de, nous en avons plusieurs exemples dans la Bible. Comp. Ruth, 1, 1 ; Esth. 1, 1, etc. Quant au mot jours, il indique la date de l'incident que l'évangéliste se propose d'exposer tout d'abord. Sur cette date assez vague (714-750 de Rome fondée) et sur Hérode-le-Grand, voyez l'Évangile selon S. Matth., p. 49. - Roi de Judée. Il s'agit ici de la Judée dans le sens large, c'est-à-dire de la Palestine entière, puisque tel était le territoire gouverné par Hérode. Plus loin, 3, 1, il ne sera question que d'une Judée notablement restreinte. - Un prêtre nommé Zacharie. L'Évangile, le livre le plus universel, le plus catholique qui ait jamais existé, débute par un épisode dont une simple famille juive est le théâtre ! Voici d'abord, dans les vv. 5-7, quelques détails intéressants sur les deux héros de l'épisode, Zacharie et Elisabeth. Le premier, dont le nom signifie " Jéhovah se souvient ", n'était pas le grand-prêtre d'alors, comme on l'a souvent redit à la suite de S. Augustin, mais un simple prêtre, ainsi qu'il ressort de plusieurs circonstances du récit. L'expression " un prêtre " ne saurait désigner qu'un prêtre ordinaire. De plus, le souverain Pontife du judaïsme n'appartenait à aucune classe spéciale, tandis que Zacharie, nous allons le voir, faisait partie de celle d'Abia. Enfin le grand-prêtre n'était jamais " de semaine ", et n'avait pas besoin de tirer au sort pour savoir quelles seraient ses fonctions. Tout au plus pourrait-on dire avec Wouters, Dilucid. Select. S. Scripturae, 1792, t. 2, p. 151, que Zacharie était grand-prêtre par alternance, et encore n'est-ce là qu'une simple hypothèse qui présente peu de garanties. - De la classe d'Abia. D'après le grec, de l'éphémérie d'Abia, c'est-à-dire l'une des familles sacerdotales telles qu'elles se trouvaient organisées soit à l'époque de David, soit après le retour de la captivité Babylonienne. Voyez Bretschneider, Lexic. Man. 2è éd. t. 1, p. 441. S. Luc lui donne ici la même signification. Sous David, les descendants d'Aaron formaient vingt-quatre familles, qui portaient le nom de leurs chefs respectifs ; celle d'Abia était la huitième, 1 Par. 24, 10. Le saint roi décida qu'elles serviraient dans le temple à tour de rôle pendant une semaine, du samedi au samedi : ce qui faisait deux semaines seulement chaque année (indépendamment des grandes solennités, pour lesquelles les besoins du culte exigeaient le concours de la plupart des prêtres). Après l'exil, il ne revint en Palestine que quatre familles sacerdotales (comp. Esdr. 2, 37-39) ; mais on les partagea en vingt-quatre classes, auxquelles on donna les anciens noms pour garder le souvenir du passé. Voyez Josèphe, Antiq. 7, 15, 7 ; Lightfoot, Hor. hebr. in Evang. Lucae, h. l. ; T. Robinson, the Evangelists and the Mishna, Londr. 1859, p. 190 et suiv. C'est donc à la huitième de ces classes qu'appartenait Zacharie. - Et sa femme était d'entre les filles d'Aaron. Les prêtres avaient le droit de se marier dans n'importe quelle tribu d'Israël (comp. Lev. 21, 7 ; Ezech. 44, 22) ; mais la femme que Zacharie s'était choisie faisait partie comme lui de la race sacerdotale. L'évangéliste n'a pas relevé ce détail sans une intention particulière : il voulait évidemment mettre en relief la noble origine de Jean-Baptiste, en montrant qu'il se rattachait et par son père et par sa mère à l'illustre famille d'Aaron, la plus glorieuse qui existât alors après celle de David, dont devait naître le Messie. Voyez dans Josèphe, Vita, 1, combien l'origine sacerdotale passait alors pour glorieuse. - Elisabeth : en hébreu, " le serment de Dieu ", nom qui n'est pas moins significatif que celui de Zacharie. La femme d'Aaron l'avait déjà porté, Ex. 6, 23, et l'on conçoit qu'il ait été souvent donné aux filles des prêtres en l'honneur et en souvenir de leur aïeule.

          Luc chap. 1 verset 06. - Ils étaient tous deux justes devant Dieu, marchant sans reproche dans tous les commandements et tous les préceptes du Seigneur. - Zacharie et Elisabeth avaient encore une autre noblesse plus précieuse que celle du sang ; c'était la noblesse de la vertu. L'Évangéliste se hâte de nous l'apprendre en traçant leur portrait moral. - Ils étaient tous deux justes. " Juste " représente toute la perfection dont on était capable sous le régime de l'ancienne Alliance. Éloge bien significatif durant ce triste règne d'Hérode, où il régnait, soit dans le peuple juif en général, soit en particulier dans le corps des prêtres, une si profonde corruption. S. Joseph, Matth. 1, 19, et le vieillard Siméon, Luc, 2, 25, ont également mérité de le recevoir dans l'Évangile. Les mots " devant Dieu " indiquent, ainsi que l'ont noté fréquemment les saints Pères, la sincérité, la vérité de cette justice qui brillait dans les deux saints époux. " La vie d’un grand nombre qui, vue de l’extérieur, plaît au monde déplaît souvent à Dieu. Allez-y prudemment avec les louanges !...L’évangéliste dit au sujet de Zacharie et d’Elizabeth : ils étaient justes tous les deux devant Dieu. Apparaître juste aux yeux des hommes ne mérite pas de vraie louange. " St. Grégoire, Moral. l. 35, c. 5. La suite de la phrase, marchant sans reproche…, explique encore, en la paraphrasant, cette belle épithète de " justes ". D'après cette manière de parler, les commandements divins sont pour ainsi dire une voie royale sur laquelle s'avancent les justes et les saints. - Dans tous les commandements… est emphatique : tous les préceptes de Dieu sans exception. Faut-il, avec la plupart des exégètes modernes, voir dans les commandements l'indication des préceptes moraux, et dans les préceptes celle des préceptes cérémoniaux ? On le peut ; mais nos deux substantifs n'indiquent pas par eux-mêmes cette différence. Au fond ils sont à peu près synonymes. D'après l'étymologie, le premier désigne les lois divines en tant qu'elles sont l'expression d'un ordre imposé par le Souverain Maître, le second ces mêmes lois en tant que leur accomplissement parfait est pour l'homme une source de justification. - Sans reproche... complète l'éloge. Aussi pouvons-nous dire avec Maldonat : " L’évangéliste ne pouvait pas déclarer leur sainteté avec des mots plus louangeurs, plus glorieux et plus honorables ".

          Luc chap. 1 verset 07. - Et ils n’avaient pas d’enfant, parce qu’Elisabeth était stérile, et qu’ils étaient tous deux avancés en âge. - Malgré le bonheur qu'ils trouvaient dans l'accomplissement de la loi de Dieu, Zacharie et Elisabeth avaient cependant un grand chagrin domestique : ils n'avaient pas d'enfant. L'évangéliste fait connaître le motif de cette douloureuse privation : Elisabeth était stérile ; et, si tel avait été le passé, l'avenir n'offrait plus aucune espérance au point de vue humain, attendu qu'ils étaient tous deux avancés en âge. Ces détails donnés par S. Luc ont pour but manifeste de mieux faire ressortir l'étendu du miracle qu'il va bientôt raconter. Comme l'a dit le poète Juvencus :

          Ce ne fut pas pour eux un fils, car avec le déclin des années,

          c’était plutôt un don fait à des parents qui avaient perdu l’espoir d’avoir un rejeton ".

          Jean-Baptiste sera un enfant de prodige, comme autrefois Isaac et Samuel. " Quand Dieu ferme l’utérus de quelqu’un, il le fait dans le but de l’ouvrir de nouveau d’une façon plus admirable; et pour qu’on sache que ce qui naît ne vient pas de la concupiscence mais est un don divin. " Évangile apocryphe de la Nativité de Marie, ap. Thilo, Cod. apocryph. t. 1, p. 332. Ce fut certainement le cas pour Elisabeth.

           

        3. L'Ange Gabriel annonce à Zacharie qu'il aura bientôt un fils destiné à de grandes choses (vv. 8-22).
        4. 8Or il arriva, lorsqu’il accomplissait devant Dieu les fonctions du sacerdoce selon le rang de sa classe, 9qu’il lui échut par le sort, d’après la coutume établie entre les prêtres, d’entrer dans le temple du Seigneur pour y offrir l’encens. 10Et toute la multitude du peuple était dehors, en prière, à l’heure de l’encens. 11Et un ange du Seigneur lui apparut, se tenant debout à droite de l’autel de l’encens. 12Zacharie fut troublé en le voyant, et la frayeur le saisit. 13Mais l’ange lui dit : Ne crains pas, Zacharie, car ta prière a été exaucée, et ta femme Elisabeth t’enfantera un fils, auquel tu donneras le nom de Jean. 14Il sera pour toi un sujet de joie et d’allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance, 15car il sera grand devant le Seigneur. Il ne boira pas de vin ni de liqueur enivrante, et il sera rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère ; 16et il convertira un grand nombre des enfants d’Israël au Seigneur leur Dieu. 17Et il marchera devant lui dans l’esprit et la vertu d’Elie, pour ramener les cœurs des pères vers les enfants, et les incrédules à la prudence des justes, de manière à préparer au Seigneur un peuple parfait. 18Zacharie dit à l’ange : A quoi connaîtrai-je cela ? car je suis vieux, et ma femme est avancée en âge. 19Et l’ange lui répondit : Je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu ; et j’ai été envoyé pour te parler, et pour t’annoncer cette bonne nouvelle. 20Et voici que tu seras muet, et que tu ne pourras plus parler, jusqu’au jour où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, qui s’accompliront en leur temps. 21Cependant le peuple attendait Zacharie, et on s’étonnait qu’il s’attardât dans le temple. 22Mais, étant sorti, il ne pouvait leur parler ; et ils comprirent qu’il avait eu une vision dans le temple. Et lui, il leur faisait des signes, et il demeura muet.

           

          Luc chap. 1 verset 08. - Or il arriva, lorsqu’il accomplissait devant Dieu les fonctions du sacerdoce selon le rang de sa classe - Après cette courte entrée en matière (vv. 5-7), nous arrivons au fait qu'elle devait préparer : un fils est miraculeusement promis à Zacharie et à Elisabeth, vv. 8-22 ; puis il est bientôt miraculeusement conçu, vv. 23-25. - Lorsqu'il accomplissait… les fonctions du sacerdoce. Zacharie est donc de service dans le temple avec la classe d'Abia. C'est là, dans le lieu saint qui était comme le palais royal habité par Jéhovah, que l'attendent les bienfaits célestes. Sur la note simplement accidentelle " selon le rang de sa classe ", divers exégètes, en particulier Scaliger, Limbrun, van Till, Bengel, et de nos jours Wieseler, ont échafaudé tout un système chronologique. D'une part le premier livre des Macchabées, 4, 38 et ss., raconte que Judas Machabée restaura et réorganisa le culte du temple ; d'autre part, le talmud mentionne expressément que c'était la première des classes sacerdotales qui était en fonction au mois de Ab (août) quand le temple fut détruit par les Romains. Partant de là, ces auteurs ont essayé de fixer la date exacte de la nativité du Précurseur, tantôt en redescendant, tantôt en remontant le cours des années, jusqu'à ce qu'ils rencontrassent le tour de la classe d'Abia six mois avant la naissance de Jésus-Christ. Mais leurs calculs sont plus ingénieux que solides, comme le montre la variété de leurs appréciations. On en trouvera un bon exposé dans Wieseler, Chron. Synops., pp. 140-145.

          Luc chap. 1 verset 09. - Qu’il lui échut par le sort, d’après la coutume établie entre les prêtres, d’entrer dans le temple du Seigneur pour y offrir l’encens. - Le sort jouait un très grand rôle chez tous les peuples anciens, qui lui attribuaient généralement un caractère religieux, parce qu'ils voyaient en lui l'expression d'une volonté supérieure, des indications toutes providentielles. Comp. Jon. 1, 7 ; Act. 1, 24 et ss. C'est pourquoi, à Jérusalem, lorsque les prêtres de semaine avaient à se partager les différentes fonctions qu'ils devaient remplir dans le temple, au lieu de faire cette distribution d'une manière arbitraire, ils l'opéraient en recourant au sort. Les Rabbins nous ont conservé sur ce point des détails que le lecteur verra sans doute avec intérêt. Voici d'abord les cérémonies quotidiennes qui étaient réservées aux prêtres, et l'ordre d'après lequel il fallait les accomplir : L’autel majeur (celui du sacrifice) l’emporte sur l’autel mineur. L’autel mineur l’emporte sur les deux morceaux de bois fixés sur l’autel majeur. Ces deux morceaux de bois l’emportent sur l’enlèvement des cendres de l’autel intérieur. L’enlèvement des cendres de l’autel intérieur l’emporte sur l’entretien des cinq lampes. L’entretien des cinq lampes l’emporte sur l’aspersion du sang du sacrifice perpétuel. L’aspersion du sang du sacrifice perpétuel l’emporte sur l’entretien des deux lampes restantes. L’entretien des deux lampes restantes l’emporte sur brûler de l’encens ou des victimes. Brûler des victimes l’emporte sur placer les parties du sacrifice sur l’autel. Placer les parties du sacrifice sur l’autel l’emporte le sacrifice non sanglant. Le sacrifice non sanglant l’emporte sur les deux pains du souverain pontife. Les deux pains du souverain pontife l’emportent sur la libation. La libation l’emporte sur les sacrifices ajoutés. ". Gloss. In Tamid, c. 6. Au moment de faire le partage, les prêtres se réunissaient dans le Gazzith ou salle des pierres taillées (voyez l'Evang. selon S. Matth., p. 492). Le Talmud nous montre le maître des cérémonies convoquant ses collègues pour cette opération : Le préfet leur dit : Venez et jetez les sorts pour choisir celui qui immolera la victime, qui répandra le sang, qui enlèvera les cendres de l’autel intérieur, qui nettoiera le cierge, qui apportera à l’autel élevé les parties, la tête, une patte, les deux épaules, la queue de l’épine dorsale, l’autre patte, la poitrine, le cou, les deux côtés, les viscères, la farine, les deux pains, et le vin. Voilà quelle est la tâche de celui qui a été choisi par le sort. ". Tamid, cap. 3, hal. 1. Ailleurs, Ioma, fol. 25, 1, on nous apprend la manière dont se faisait le tirage au sort : c'était d'après une méthode analogue à celle que les enfants suivent encore aujourd'hui dans leurs jeux. " Les prêtres l’entourèrent en cercle, et le préfet s’approchant enleva le chapeau de la tête de l’un ou de l’autre. Ils connurent par là qu’il leur avait enlevé le sortilège. " La glose ajoute, f. 22, 1 : " Les prêtres se tinrent debout en cercle. S’approchant, le préfet enleva un chapeau de la tête de l’un d’entre eux, et il commença par lui à compter les sortilèges. Chacun élève son doigt à l’énoncé du chiffre. Le préfet dit : " Là où se termine le chiffre, à celui-là est assignée une fonction par le sort. Il compte de la même façon, par exemple cent ou soixante, selon le nombre des prêtres présents. Il commence à compter par celui à qui il a enlevé le chapeau, et il fait le tour jusqu’à ce qu’il ait atteint le chiffre fixé. A chaque personne où il arrête de compter, c’est à elle qu’est communiqué le pouvoir d’où vient le sortilège. Il en est ainsi pour tous les sortilèges. ". Voyez Lightfoot, Horae hebr. in Evang. Lucae, h. l. - Pour y offrir l'encens. Tel fut le rôle qui échut à Zacharie : il était regardé comme le plus honorable de tous ceux qui étaient exercés par les simples prêtres. Celui auquel il incombait entrait deux fois chaque jour, le matin et le soir, dans la partie du temple nommée le Saint et y encensait l'autel des parfums. Ici encore, grâce au Talmud, nous pouvons fournir d'intéressant détails sur cette fonction, telle qu'elle se pratiquait au temps de Notre-Seigneur. Le prêtre qui en était chargé était accompagné de trois auxiliaires : le premier nettoyait l'autel, adorait et sortait ; le second apportait sur l'autel quelques charbons ardents extraits du brasier des holocaustes, adorait et sortait ; le troisième recueillait les grains d'encens tombés à terre, et ne cessait de rappeler à l'officiant qu'il devait user d'une grande vigilance, puis il adorait et sortait. Enfin le célébrant, demeuré seul dans le Saint, versait sur les charbons de l'autel une quantité déterminée d'encens, et, à son tour, il adorait et se retirait. Voyez Lightfoot et T. Robinson, ubi supra.

          Luc chap. 1 verset 10. - Et toute la multitude du peuple était dehors, en prière, à l’heure de l’encens. - Les heures de l'encensement coïncidaient avec celles du sacrifice perpétuel immolé le matin (9h.) et le soir (3h.), et ces deux cérémonies étaient les plus solennelles du culte quotidien : aussi les personnes pieuses y accouraient-elles en grand nombre. De là cette multitude mentionnée par l'Évangile. Il n'est donc pas besoin, pour expliquer une pareille affluence, de supposer avec divers auteurs que l'annonciation de Zacharie eut lieu en un jour de fête ou de Sabbat. La foule n'entrait pas dans le temple proprement dit ; elle restait dans les cours qui l'entouraient (voyez l'Atlas archéolog. de V. Ancessi, pl. X), unissant ses prières à celles du prêtre, de sorte que les deux parfums, le parfum matériel et le parfum mystique, s'élevaient ensemble, l'un comme un type, l'autre comme une réalité, vers le trône de Jéhovah. Une clochette indiquait aux assistants le moment précis où le prêtre répandait l'encens sur l'autel, car le voile qui séparait le Saint du parvis les empêchait de voir cette cérémonie.

          Luc chap. 1 verset 11. - Et un ange du Seigneur lui apparut, se tenant debout à droite de l’autel de l’encens. - Après ces détails préliminaires, vv. 8-10, l'historien sacré arrive à l'apparition de l'ange Gabriel, et il note en passant l'impression qu'elle produisit sur Zacharie, vv. 11 et 12. Le phénomène décrit au v. 11 ne consista pas en une vision extatique ; ce fut une apparition extérieure, réelle, qui tomba sous les sens du saint prêtre. L'autel de l'encensement ou des parfums, qu'il ne faut pas confondre avec celui des holocaustes, était en bois de sittim (sorte d'acacia) revu d'or. Il se dressait vers le milieu du Saint, un peu du côté de l'Orient. Au nord se trouvait la table des pains de proposition, au sud le chandelier à sept branches : c'est donc auprès de ce candélabre, situé à droite de l'autel, que se tenait l'Archange lorsque Zacharie l'aperçut tout à coup. Des renseignements aussi positifs prouvent le caractère tout à fait historique de l'incident. Telle fut la première des apparitions angéliques qui se rattachent à l'Enfance de Jésus. Les Évangiles en racontent plusieurs autres : v. 26 ; 2, 9 ; Matth. 1, 20 ; 2, 13 et 19. Remarquons que c'est dans le sanctuaire de Jéhovah que la naissance prochaine du Précurseur sera prophétisée. Il convenait que ce lieu, si souvent témoin des manifestations divines, fût en ce moment le centre d'où s'échapperaient les premiers rayons lumineux qui devaient former bientôt le soleil évangélique.

          Luc chap. 1 verset 12. - Zacharie fut troublé en le voyant, et la frayeur le saisit. - L'homme est toujours saisi d'effroi à la vue du surnaturel quand il se présente sous cette forme. La Bible nous en fournit de nombreuses preuves. Comp. Ex. 15, 16 ; Judith, 15, 2 ; Dan. 8, 17 et 18 ; 10, 7-9 ; Act. 10, 4 ; 19, 17 etc. - Et la frayeur le saisit. Répétition emphatique de la même idée avec des expressions plus fortes, à la manière du style hébraïque (Cf. Gen. 15, 12) pour mieux décrire la terreur de Zacharie.

          Luc chap. 1 verset 13. - Mais l’ange lui dit : Ne crains pas, Zacharie, car ta prière a été exaucée, et ta femme Elisabeth t’enfantera un fils, auquel tu donneras le nom de Jean. - C'est la parole amie, rassurante, adressée habituellement par les anges en pareil cas. Comp. v. 30 ; 2, 10 ; Apoc. 1, 17. Comme c’est le propre de la fragilité humaine d’être troublé par la vision d’une créature spirituelle, c’est le propre de la courtoisie angélique de consoler par des gentillesses les mortels qui tremblent à la vue des anges. " Vén. Bède, h. l. La première parole céleste qui retentit dans le Nouveau Testament est ainsi une parole d'encouragement et de consolation. Elle est immédiatement suivie de la grande nouvelle qui était le motif de l'apparition. - Ta prière a été exaucée… Mais quelle était cette prière à laquelle l'ange fait tout d'abord allusion ? Il s'est formé sur ce point deux sentiments contradictoires. Maldonat, Bengel, Olshausen, Meyer, MM. Bisping, Schegg, Godet, etc. pensent que Zacharie, en offrant l'encens au Seigneur, venait de formuler avec une ardeur nouvelle la prière que pendant longtemps il avait adressée à Dieu chaque jour : Donnez-nous un fils ! Et, au premier regard, le contexte paraît favoriser cette opinion, puisque l'ange ajoute aussitôt : " Tu auras un fils ", semblant établir ainsi une connexion très étroite entre la prière de Zacharie et la promesse qui va suivre. Néanmoins, en étudiant le texte de plus près, on est frappé de plusieurs difficultés sérieuses qui vont à l'encontre de cette interprétation. L'évangéliste n'a-t-il pas dit , v. 7, que Zacharie et Elisabeth avaient perdu moralement tout espoir d'avoir un fils ? Bien plus, dans un instant, quand l'ange aura achevé son message, Zacharie ne sera-t-il pas saisi d'étonnement, et n'objectera-t-il pas sa vieillesse et celle d'Elisabeth ? Aussi les SS. Pères (notamment S. Augustin, S. Jean Chrysostome, le Vén. Bède), et après eux la plupart des exégètes, ont-ils cru que la prière de Zacharie avait un autre objet, plus relevé, plus général, plus sacerdotal : Il avait prié pour l'avènement du Messie. " Il faut ici un peu de perspicacité. Car il n’est pas vraisemblable que celui qui offre un sacrifice pour les péchés du peuple, pour le salut et la rédemption du genre humain, ait pu prier pour avoir des enfants, après avoir mis de côté les besoins et les aspirations de tous, lui, un homme âgé ayant une épouse décrépite. Surtout qu’aucune personne ne désespère obtenir ce qu’il demandait instamment dans ses prières. En conséquence, ce qui lui a été dit : ta prière a été exaucée, se rapporte à la prière qu’il adressait à Dieu pour le peuple, à savoir que le salut, la rédemption du peuple et l’abolition des péchés se feraient par le Christ. On annonce en plus à Zacharie qu’un fils lui naîtrait, qui serait le précurseur du Christ. " St Augustin, De quaestion. Evangel., l. 2, q. 1. Cette dernière réflexion du saint Docteur montre la liaison qui existe entre les premières paroles de l'ange, ta prière a été exaucée, et les suivantes : Elisabeth t'enfantera un fils. A la joyeuse promesse, l'ange associe un ordre : tu donneras le nom de Jean… Comme Isaac dans l'Ancien Testament, comme Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le Nouveau, S. Jean reçoit son nom directement du ciel ; et quel beau nom ! Joannes signifie " Jéhovah est propice, Jéhovah a fait grâce ", et exprime de la façon la plus claire les intentions bienveillantes du Seigneur à l'égard de son peuple. L'idée de la Rédemption y est contenue toute entière. Il est vrai qu'il avait été souvent porté à des époques antérieures (comp. 4 Reg. 25, 23 ; 2 Par. 17, 15 ; 23, 1 ; 28, 23 ; Nehm. 6, 18 ; 12, 13) ; mais alors c'étaient des hommes qui l'avaient imposé, et jamais sa signification n'avait été réalisée.

          Luc chap. 1 verset 14. - Il sera pour toi un sujet de joie et d’allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance - Un sujet de joie et d'allégresse. Deux substantifs pour mieux indiquer la vivacité de la joie des parents du Précurseur. Mais ce n'est pas seulement dans le cercle intime d'une famille juive que cette merveilleuse naissance répandra le bonheur : elle réjouira un grand nombre d'hommes, pour les motifs qui seront développés dans les vv. 16 et 17. Et en effet, l'Église entière ne célèbre-t-elle pas chaque année joyeusement la Nativité de S. Jean Baptiste ? Des païens mêmes, au dire des anciens, n'ont-ils pas fêté régulièrement cet anniversaire par des réjouissances publiques ? Voyez D. Calmet, Comment. Littér. sur S. Luc, p. 174.

          Luc chap. 1 verset 15. - Car il sera grand devant le Seigneur. Il ne boira pas de vin ni de liqueur enivrante, et il sera rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère - Comme le montre la particule car, l'ange va maintenant indiquer les causes de cette joie universelle. Il le fait à trois points de vue : 1° par rapport à la nature intime, au caractère moral de l'enfant de bénédiction qui vient d'être promis à Zacharie, 2° par rapport à l'influence qu'il exercera sur les autres hommes, 3° par rapport à son emploi en tant que Précurseur du Messie. 1° Nature morale de l'enfant, v. 15. S. Jean sera grand ; mais, ce qui vaut mieux, il sera grand devant le Seigneur, c'est-à-dire qu'il possédera la véritable grandeur. " Est ici signifiée la singularité de la grandeur : que le Seigneur le rendra grand " Luc de Bruges. En effet, être grand devant Dieu, ce n'est pas jouir des honneurs terrestres, mais c'est posséder la vertu, la sainteté à un degré éminent, et nous savons combien Jean-Baptiste a été grand sous ce rapport. L'accomplissement de cette prédiction de l'ange peut se résumer dans les paroles prononcées plus tard par Notre-Seigneur Jésus-Christ, Matth. 11, 11 : " parmi ceux qui sont nés de femmes, il n'en a pas paru de plus grand que Jean-Baptiste ". La grandeur spirituelle de l'enfant sera manifestée par deux signes, l'un extérieur, l'autre intérieur. Extérieurement, il mènera la vie parfaite, qui consiste toujours, chez tous les peuples et à toutes les époques, dans la mortification des sens, dans un régime austère ; il sera donc jusqu'à un certain point un Nazir perpétuel (par opposition au Nazaréat temporaire. Voyez le mot Naziraeus dans Otho, Lexic. Rabbin.), à la façon de Samson, Jud. 13, 4, de Samuel, 1 Reg. 1, 11, et des Réchabites, Jer. 35, 6 et ss. Le mot cervoise désigne toutes les liqueurs enivrantes autres que le vin, la bière par exemple, l'hydromel et plusieurs espèces de cidre ou de boissons fermentées dont les Orientaux ont toujours fait leurs délices. Cfr. Pline, Hist. Nat. 14, 19. S. Jérôme, Epist. ad Nepot., donne aussi d'intéressants détails à ce sujet : " Sicera, dans la langue hébraïque, signifie toute potion qui peut enivrer, qu’elle soit faite avec du blé, avec du sucre de pomme, des rayons de miel cuit, une potion barbare, ou les fruits des palmiers réduits en liqueur, ou formant un liquide épais et coloré après cuisson. ". - Intérieurement, S. Jean aura une marque bien plus excellente encore de sa grandeur : il recevra dans leur plénitude les dons de l'Esprit divin, car telle est la force de cette formule toutes les fois qu'elle est employée dans les écrits bibliques. Les mots suivants, " dès le sein de sa mère ", indiquent le moment auquel commencera cette effusion merveilleuse de l'Esprit Saint : elle aura lieu dès avant la naissance du Précurseur, dans la circonstance racontée plus bas, v. 41, et se continuera durant toute sa vie. Cf. S. Ambr. Expos. in Luc. 1, 33 ; Orig. Hom. 4 in Luc.

          Luc chap. 1 verset 16. - Et il convertira un grand nombre des enfants d’Israël au Seigneur leur Dieu. - 2° L'enfant annoncé à Zacharie exercera sur ses semblables une puissante influence religieuse. Il les détournera du mal, il les conduira vers Dieu, en un mot il les convertira. Toutefois cette influence sera bornée dans ses limites : elle s'étendra aux seuls Juifs, et encore, hélas ! Ne les atteindra-t-elle pas tous ; un grand nombre du moins consentiront à la subir. Nous verrons le Précurseur accomplir admirablement ce beau rôle durant son ministère public, prêchant la fuite du péché, la connaissance du Christ, et ramenant ainsi les fils d'Israël à Jéhovah qui, en vertu de l'alliance du Sinaï, est justement appelé par l'évangéliste leur Dieu spécial. Ramener les âmes au Seigneur, c'est aussi la fonction principale du prêtre.

          Luc chap. 1 verset 17. - Et il marchera devant lui dans l’esprit et la vertu d’Elie, pour ramener les cœurs des pères vers les enfants, et les incrédules à la prudence des justes, de manière à préparer au Seigneur un peuple parfait. - 3° Au point de vue de sa vocation proprement dite, Jean-Baptiste sera le Précurseur du Messie. - Et il marchera devant lui… " lui " ne peut se rapporter qu'à Dieu, cf. v. 16, et pourtant, d'après l'idée, il est certain qu'il s'agit ici du Messie. La conclusion est manifeste : Donc le Messie est Dieu, le Messie est le Jéhovah de l'ancienne Alliance. Cf. Patrizi, de Evang. Lib. 3, Dissert. 4, 7 et 8. Du reste, ce n'est pas là une notion nouvelle, puisque les Prophètes décrivaient déjà l'avènement du royaume messianique sous la figure d'une entrée solennelle de Jéhovah parmi son peuple. Comp. is. 40, 3 ; Mal. 3, 1. L'ange fait tout à coup un rapprochement des plus élogieux pour Jean-Baptiste, quand il dit qu'il viendra dans l'esprit et la vertu d’Élie, car Elie est un des plus saints, un des plus grands personnages de l'Ancien Testament. Le Précurseur héritera donc, plus encore qu’Élisée, de l'esprit de ce réformateur célèbre ; il agira avec une vigueur et une autorité semblables à la vigueur et à l'autorité d’Élie. Plus tard, Notre-Seigneur Jésus-Christ fera lui-même un rapprochement identique, et il dira hautement que Jean-Baptiste était une copie parfaite du prophète Elie. Comp. Matth. 11, 14 et le commentaire ; 17, 10-12. - Pour ramener les cœurs des pères vers les enfants. Les paroles qui précèdent étaient une allusion évidente de l'oracle de Malachie, 3, 1, et 4, 5 ; mais voici que l'ange Gabriel cite maintenant d'une manière littérale, pour les appliquer à Jean-Baptiste, les dernières lignes de cette prophétie, 4, 6 : " Il ramènera le cœur des pères à leurs enfants, et le cœur des enfants à leurs pères ". Voyez Patrizi, l.c. Dissert. 5. La locution " ramener le cœur " signifie rendre favorable, bien disposer, concilier. La difficulté porte sur " les pères " et sur " les fils " dont S. Jean, le nouvel Elie, devait unir et pacifier les cœurs séparés. D'après Théophylacte, les pères représenteraient la nation juive, les fils seraient au contraire les apôtres de Jésus. Suivant Théodoret, Wordsworth, etc. les pères sont également la figure des Juifs, mais les fils symbolisent les païens. D'autres exégètes assez nombreux (Maldonat, Meyer, Bleek, etc.) prennent ces deux expressions à la lettre : l'ange annoncerait simplement que les liens de famille, alors brisés dans un grand nombre de maisons par les discordes politiques et religieuses qui avaient envahi la nation théocratique seraient renoués heureusement par le Christ et par son précurseur. A ces interprétations, nous préférons celle qu'admettent communément les anciens auteurs et la plupart de modernes. Les " pères " ne sont autres que les Abraham, les Isaac, les Jacob, et les autres patriarches, glorieux ancêtres du peuple choisi. Les " fils " représentent les Juifs contemporains de Notre-Seigneur et de S. Jean. Autant ceux-là étaient pleins de foi au Messie, autant ceux-ci étaient incrédules, malgré leur attente superstitieuse : de là une sorte d'animosité bien naturelle des premiers à l'égard de leurs descendants dégénérés. Or, en amenant les fils à la vraie croyance messianique, le Précurseur leur rendra les Patriarches propices ; il réunira ces cœurs longtemps séparés. On trouve une pensée analogue dans Isaïe, 29, 22 et ss. : " Jacob n'aura plus désormais à rougir, et son front désormais ne pâlira plus. Car, lorsqu'il verra, lui et ses enfants, l’œuvre de mes mains au milieu d'eux, ils sanctifieront mon nom, ils sanctifieront le Saint de Jacob, et ils révéreront le Dieu d'Israël. ". comp. Ibid. 63, 16 et ss. - Et les incrédules à la prudence des justes. Littéralement, il ramènera les rebelles au sentiment des justes. Les justes sont identiques aux pères, les rebelles identiques aux fils. - De manière à préparer au Seigneur… : But final de la sainte activité du Précurseur : ses exemples et sa prédication prépareront au Messie, parmi les Israélites, un noyau parfaitement disposé à le recevoir et à profiter des grâces qu'il apportera au monde. Ces paroles de l'ange, qu'on a trouvées " vagues et décolorées " (Reuss, Hist. Évangél. p. 123), ne pouvaient être au contraire ni plus nettes, ni plus précises. Elles expriment admirablement le caractère et la vie de Jean-Baptiste. Elles ouvrent de splendides horizons messianiques, dont nous constaterons bientôt la réalité.

          Luc chap. 1 verset 18. - Zacharie dit à l’ange : A quoi connaîtrai-je cela ? car je suis vieux, et ma femme est avancée en âge. - Ce verset raconte l'accueil fait par Zacharie aux promesses de l'ange. A quel indice reconnaîtrai-je la vérité de votre prédiction ? Ainsi Zacharie demande un signe dont la réalisation immédiate lui prouvera que son interlocuteur est sincère et véridique. Il rappelle ensuite l'obstacle qui s'oppose à ce qu'il devienne père, comme on le luit promet : " car je suis vieux, et ma femme est avancée en âge " : les lois de la nature ne le permettraient pas. Les fonctions religieuses des Lévites cessant quand ils avaient atteint leur cinquantième année (comp. Num. 4, 3 ; 8, 24 et ss.), on a parfois prétendu que Zacharie n'avait pas encore cinquante ans lorsque l'ange Gabriel lui apparut, de sorte que le mot " vieux " ne désignerait pas ici un âge bien avancé. Mais cette observation manque tout à fait de justesse, attendu que l'ordonnance en question ne concernait pas les prêtres : le Talmud le dit formellement. Comp. Lightfoot, Hor. hebr. in Evang. Luc, h. l.

          Luc chap. 1 verset 19. - Et l’ange lui répondit : Je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu ; et j’ai été envoyé pour te parler, et pour t’annoncer cette bonne nouvelle. - Au doute de Zacharie, le messager céleste répond de deux manières : il lui présente d'abord ses lettres de créance, v. 19, puis il lui accorde le signe qu'il désirait, v. 20. Ses lettres de créance consistent dans l'indication de son nom, de son titre, de sa mission. Son nom est Gabriel, nom célèbre qui rappela aussitôt à Zacharie deux des passages les plus importants de la prophétie de Daniel, 8, 16 ; 9, 21. Son titre est celui d'assistant au trône de Dieu : Gabriel était donc l'un des sept anges supérieurs (Dan. 10, 13 ; Tob. 12, 15) qui, à la manière des esclaves de l'Orient (comp. 3 Reg. 10, 8 ; 17, 1 ; 18, 15 ; Ps. 133, 1 ; 134, 2, etc.) se tiennent constamment debout devant leur auguste Maître, toujours prêts à exécuter ses ordres. Sa mission actuelle consistait précisément à porter la bonne nouvelle contenue dans les vv. 13-17, et il venait de s'en acquitter fidèlement. - Annoncer cette bonne nouvelle est une des expressions favorites de S. Luc, et qui a fait justement donner à l'archange Gabriel le surnom d'Évangéliste céleste. Comme tout se suit admirablement dans les plans divins ! Il y a environ cinq siècles, ce même ange annonçait à Daniel, au sein de la profane Babylone, le futur établissement du royaume du Messie, non sans fixer une date fameuse ; et voici qu'il annonce maintenant à Zacharie, dans l'enceinte du temple de Jérusalem, que les temps sont accomplis et que ses anciennes promesses vont enfin se réaliser !

          Luc chap. 1 verset 20. - Et voici que tu seras muet, et que tu ne pourras plus parler, jusqu’au jour où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, qui s’accompliront en leur temps. - Le signe accordé à Zacharie est en même temps une punition sévère : et voici que tu sera muet… L'ange ajoute aussitôt : et tu ne pourras plus parler. Zacharie ne demeurera silencieux que parce qu'il lui sera impossible de parler. Ces derniers mots ne sont donc pas une tautologie, comme on l'a prétendu sans raison. Le mutisme miraculeux de Zacharie durera jusqu'au jour où ces choses arriveront, c'est-à-dire, jusque vers l'époque de la naissance de l'enfant, plus exactement jusqu'au jour de sa circoncision. La cause du châtiment est ensuite clairement indiquée ; Zacharie n'est pas puni pour avoir demandé un signe : d'autres l'avaient fait avant lui, presque dans les mêmes termes (comp. Gen. 15, 8 ; Jud. 6, 47) sans que le Seigneur leur adressât le moindre reproche. Il est châtié, l'ange le dit, parce que sa foi a un moment défailli, parce que lui, prêtre du Très-Haut, a mis en doute la vérité des paroles d'un messager divin. Les premiers exégètes chrétiens aimaient déjà à montrer le rapport parfait qui existe entre la faute de Zacharie et sa punition : " Pour que celui qui a exprimé son incrédulité en parlant, apprenne à croire en se taisant. ", Vén. Bède, h. l. - Gabriel, avant de se retirer, affirme que toutes ses paroles se réaliseront en leur temps, au temps d'ailleurs prochain, que la Providence de Dieu avait fixé de toute éternité.

          Luc chap. 1 verset 21. - Cependant le peuple attendait Zacharie, et on s’étonnait qu’il s’attardât dans le temple. - Pendant que cette scène avait lieu dans l'intérieur du Saint, le peuple se demandait avec étonnement pourquoi la cérémonie de l'encensement durait si longtemps ce jour là. D'ordinaire, en effet, quelques instants suffisaient pour l'accomplir, et voici qu'on ne voyait pas sortir Zacharie ! Lui serait-il arrivé quelque malheur ? Un trait raconté par le Talmud montre combien facilement ces Juifs religieux s'inquiétaient en pareilles circonstances : Le souverain pontife exprima une prière dans le saint des saints…Il ne prolongea pas sa prière pour ne pas susciter de crainte dans le peuple. L’histoire rapporte le cas d’un grand prêtre qui avait prié très longtemps. On était même prêt à entrer derrière lui. On dit que c’était Siméon le juste. Ils lui demandèrent : " Pourquoi t’est-tu si longtemps attardé ? " Il répondit : " J’ai prié pour le temple de votre Dieu, pour qu’il ne soit pas détruit. " Ils lui répondirent. " C’est bien. Mais tu ne dois quand même pas t’attarder si longtemps ". Babyl. Ioma, f. 43.

          Luc chap. 1 verset 22. - Mais, étant sorti, il ne pouvait leur parler ; et ils comprirent qu’il avait eu une vision dans le temple. Et lui, il leur faisait des signes, et il demeura muet. - L'apparition de Zacharie fut loin de mettre fin à l'étonnement de la foule. A l'émotion qui se trahissait sur sa physionomie, on reconnut immédiatement qu'il avait été témoin de quelque événement extraordinaire ; en découvrant aussitôt après que l'usage de la parole lui était enlevé, on conjectura que cet événement avait dû être surnaturel, tant on était accoutumé, par la lecture de l'histoire nationale et sacrée, aux interventions divines, surtout dans le temple. Ainsi donc, concluant de l'effet à la cause, les assistants comprirent " qu'il avait eu une vision ". Vision désigne ici une apparition extérieure. Zacharie, par des gestes répétés, leur apprit que leur hypothèse était exacte ; mais il ne donna sans doute à personne la clé du mystère qui lui avait été révélé. - Il resta muet. Dans ce prêtre juif, devenu muet tandis qu'il exerçait ses fonctions sacerdotales au cœur même du temple, les Pères ont vu un profond symbole. Par là, disent-ils, était figuré le silence auquel la religion mosaïque allait être prochainement réduite par la propagation de l'Évangile. Voir en particulier Origène, Hom. 5 in Luc ; S. Ambroise, Enarr. in Luc, l. 1, 41 et 42.

        5. Conception de S. Jean-Baptiste (vv. 23-25)

23Lorsque les jours de son ministère furent écoulés, il s’en alla dans sa maison. 24Quelque temps après, Elisabeth sa femme conçut ; et elle se tenait cachée durant cinq mois, disant : 25Voilà ce que le Seigneur a fait pour moi aux jours où il m’a regardée, afin de me délivrer de mon opprobre parmi les hommes.

 

Luc chap. 1 verset 23. - Lorsque les jours de son ministère furent écoulés, il s’en alla dans sa maison. - Ce verset et les deux suivants racontent la conception miraculeuse de S. Jean Baptiste. Lorsque les jours… C'est-à-dire, d'après les explications données plus haut, à la fin de la semaine. Il s'en alla. Durant leur semaine de service, les prêtres ne sortaient pas du temple et il leur était interdit d'aller dans leurs habitations privées. Du reste, ils étaient pour la plupart domiciliés hors de Jérusalem, et tel était le cas pour Zacharie, ainsi que nous le verrons en expliquant le v. 39.

Luc chap. 1 verset 24. - Quelque temps après, Elisabeth sa femme conçut ; et elle se tenait cachée durant cinq mois, disant - L'accomplissement des divines promesses ne se fit pas longtemps attendre : " quelque temps après " ne peut indiquer ici qu'un intervalle de temps assez court. - Elle se tenait cachée… Dans la pensée d'Elisabeth, cet isolement devait durer jusqu'au jour de la naissance de son enfant ; mais, comme l'écrivain sacré le dira bientôt (comp. Les vv. 26 et 39), Marie vint y mettre un terme au sixième mois. De là ce " cinq mois " mentionné d'une façon expresse : c'est une date qui en prépare une autre. Mais pourquoi Elisabeth se cachait-elle ainsi ? On a expliqué sa conduite par les raisons les plus variées, parfois même les plus invraisemblables. " Parce qu'elle n'était pas assez certaine, aux premiers mois, d'être enceinte ", dit Rosenmüller (Scholia in Luc. p. 21) à la suite de Paulus. C'était, suivant de Wette, une simple précaution hygiénique, destinée à écarter d'Elisabeth et du fruit de son sein tout accident fâcheux. Plusieurs Pères et divers exégètes (Origène, S. Ambroise, Théophylacte, Euthymius, etc.) pensent que cette retraite avait pour mobile la délicatesse de la pudeur : " Son enfantement faisait rougir l’âge ", écrit S. Ambroise. Bleek croit qu'elle était dictée par un besoin profondément senti de reconnaissance, de recueillement et de prière. Nous préférons admettre, avec un assez grand nombre d'auteurs contemporains (entre autres MM. Von Burger, Bisping, van Oosterzee), qu'Elisabeth, de même que la Très Sainte Vierge d'après le premier Évangile (Matth. 1, 18-20 ; voyez le commentaire), se cachait par respect pour le secret du ciel. Le Seigneur lui avait tout à coup accordé une grâce inespérée ; mais elle ne croyait pas qu'il lui appartînt à elle-même de la révéler aux hommes. Elle voulut donc attendre dans la solitude qu'il manifestât par le cours ordinaire des événements l'immense faveur qu'il avait daigné lui faire.

Luc chap. 1 verset 25. - Voilà ce que le Seigneur a fait pour moi aux jours où il m’a regardée, afin de me délivrer de mon opprobre parmi les hommes. - Voilà ce que le Seigneur a fait pour moi. Parole toute hébraïque ; nous ne croyons pas que la phrase introduite par elle ait aucun rapport avec les raisons pour lesquelles Elisabeth entrait dans sa pieuse retraite. Les mots sont emphatiques. C'est à Dieu, et à Dieu seul que la sainte épouse de Zacharie rapporte la gloire de sa maternité. Comme Eve, elle s'écrie : " J'ai formé un homme avec l'aide de l'Éternel ". - Aux jours où il m'a regardée… Le Seigneur, d'après une pensée qui revient à chaque instant dans la Bible, est censé avoir jeté du haut du ciel un regard favorable sur Elisabeth, en vue de faire cesser la longue épreuve qu'elle avait endurée. - Mon opprobre parmi les hommes. Rachel, devenue mère après plusieurs années de stérilité, s'écriait aussi avec bonheur : " Dieu a enlevé mon opprobre ! " Gen. 30, 23. Chez les Juifs en effet, et en générale dans tout l'Orient, la privation d'enfants a toujours été considérée comme un indice du mécontentement divin et par suite, comme une grande humiliation. Comparez 1 Reg. 1, 6, 11 ; Is. 4, 1 ; 47, 9 ; 54, 4, etc.

  1. 2. L'annonciation de Marie et l'Incarnation du Verbe. 1, 26-38
  2. 26Or, au sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, 27auprès d’une vierge fiancée à un homme de la maison de David, nommé Joseph ; et le nom de la vierge était Marie. 28L’ange, étant entré auprès d’elle, lui dit : Je vous salue, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre les femmes. 29Elle, l’ayant entendu, fut troublée de ses paroles, et elle se demandait quelle pouvait être cette salutation. 30Et l’ange lui dit : Ne craignez pas, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. 31Voici que vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus. 32Il sera grand, et sera appelé le Fils du Très-Haut ; et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père, et il régnera éternellement sur la maison de Jacob, 33et son règne n’aura pas de fin. 34Alors Marie dit à l’ange : Comment cela se fera-t-il ? car je ne connais pas d’homme. 35L’ange lui répondit : L’Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ; c’est pourquoi le fruit saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu. 36Et voici qu’Elisabeth, votre parente, a conçu, elle aussi, un fils dans sa vieillesse, et ce mois est le sixième de celle qui est appelée stérile ; 37car il n’y a rien d’impossible à Dieu. 38Et Marie dit : Voici la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon votre parole. Et l’ange s’éloigna d’elle.

     

    Il y a deux manières de raconter les grandes choses. La première consiste à s'élever autant que possible à leur hauteur, à prendre un genre imposant et sublime. La seconde, qui est souvent la meilleure lorsqu'il s'agit des divins mystères, se content d'un exposé très simple des événements, auxquels elle laisse le soin de se faire valoir par eux-mêmes. S. Luc a adopté ici cette dernière méthode. Rien de plus simple, mais aussi rien de plus frais, de plus virginal que son récit de l'Incarnation du Verbe. Nous le lirons avec foi et avec amour.

    Luc chap. 1 versets 26 et 27. - Or, au sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, 27auprès d’une vierge fiancée à un homme de la maison de David, nommé Joseph ; et le nom de la vierge était Marie. - L'évangéliste commence par donner quelques précieuses indications de temps, de lieu et de personnes. - 1° Le temps : au sixième mois. Non pas le sixième mois d'une manière absolue, c'est-à-dire le sixième mois de l'année juive, mais, comme il ressort clairement de tout le contexte, et spécialement du v. 24, le sixième mois de la grossesse d'Elisabeth. Comparez le v. 36. S. Jean-Baptiste aura donc six mois de plus que Notre-Seigneur Jésus-Christ. - 2° Le lieu : Une ville de Galilée appelée Nazareth. Sur cette ville privilégiée et sur la province de Galilée, voyez l'Évangile selon S. Matthieu, pp. 63 et 94. Comparez aussi Schubert, Reise in das Morgenland, t. 3, p. 170 et ss.; Baedeker, Palaestina und Syrien, pp. 373 et ss. - 3° Les personnes sont Gabriel, Marie et Joseph. Les semaines prédites à Daniel sont maintenant écoulées, et Gabriel, après avoir préludé, vers la fin de l'Ancien Testament et sur le seuil du Nouveau, à sa belle mission d'aujourd'hui, est enfin d'une manière complète l'ange de la Rédemption. Cfr. Honor. Niquetus, S. J. , de Angelo Gabriele, Lyon 1653, et Faber Bethlehem, Londr. 1860, p. 73. Marie est l'héroïne du récit. Sans donner aucun détail sur la vie antérieure de celle qui va devenir bientôt la mère du Christ, S. Luc se borne à dire qu'au moment où elle reçut le message de l'ange elle était vierge, bien qu'elle eût été fiancée quelque temps auparavant à S. Joseph. Sur cette signification du participe fiancée, voyez notre commentaire sur s. Matthieu, 1, 18 et ss. De l'homme qui devait jouer un rôle si important durant les premières années du Verbe incarné, notre évangéliste dit simplement qu'il était de la maison de David, par conséquent de race royale. S. Matthieu complète cet éloge en ajoutant au nom de Joseph l'épithète significative de " juste ". Les mots " de la maison de David " ne retombent pas sur Marie (S. Jean Chrysost., Wieseler, etc.), ni tout à la fois sur Marie et Joseph (Théophylacte, Euthymius, Bengel, Patrizi, etc), mais seulement sur S. Joseph, comme l'admettent la plupart des interprètes d'après la construction même de la phrase. Il est certain néanmoins que Marie appartenait aussi à la famille de David. Comparez les vv. 32 et 69.

    Luc chap. 1 verset 28. - L’ange, étant entré auprès d’elle, lui dit : Je vous salue, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre les femmes. - L'ange " entra " : preuve qu'au moment où elle reçut la visite du célèbre paranymphe, Marie était dans l'intérieur de sa chambre, comme plusieurs Pères l'ont affirmé. Gabriel salue celle qui sera dans quelques instants sa Reine et la reine de tout l'univers. De même que les rois de la terre envoient solennellement leurs plus fidèles ministres proposer à quelque glorieuse princesse une union vivement désirée, de même Dieu l'a choisi pour porter à Marie des propositions toutes célestes, et pour contracter avec elle, au nom du ciel, un engagement incomparable : " Gabriel a été envoyé pour fiancer la créature au Créateur ", S. Grég. le Thaumaturge . Dans les premières paroles de l'ange (v. 38), complétées par l'Église de manière à devenir l' "Ave Maria " cher à tous les cœurs catholiques, et commentées souvent d'une manière exquise par des compositeurs célèbres (Cherubini, Vittoria, Mozart, Mendelsohn, Niedermayer, Guilmant, Saint-Saëns, etc.), plusieurs commentateurs distinguent à bon droit quatre parties : la salutation et les trois grâces de la Très Sainte Vierge. - 1. La salutation : Chez les anciens peuples, les formules de salutation étaient plus caractéristiques qu'aujourd'hui. Chaque nation employait un mot distinct, parfaitement approprié à ses mœurs et à sa vie. Le Romain belliqueux souhaitait la force et la santé ; le Grec ami du plaisir disait, le sourire sur les lèvres : sois heureux ! Chez les vieilles tribus de l'Orient qui, dans le principe, menaient une vie nomade exposée à mille dangers imprévus, à mille rencontres fâcheuses, on se saluait par ces mots : " La paix soit avec vous ! ". Et, tel était au temps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, tel est encore actuellement le mode de salutation usité dans toute la Palestine. C'est donc de la formule Schalôm lâk que l'ange dût se servir pour saluer la Vierge Marie. Serarius blesse grièvement la vérité étymologique lorsqu'il fait dériver le mot latin " Ave " de l'hébreu Havvah, " vive ! ", et que, partant de là, il met dans la pensée de l'ange une allusion au nom de la première femme et le raisonnement que voici : " Ève ne fut pas Mère de la vie, mais de la mort. Toi en vérité, o Marie, tu es vraiment l'Ève, Mère de la vie, de la gloire et de la grâce ". Toutefois, l'idée qui accompagne l'erreur de Serarius est assurément pleine d'à propos. On la retrouve souvent chez les Pères d'occident, auxquels elle a inspiré d'ingénieuses comparaisons entre Ève et Marie. Dès les premiers siècles, on avait découvert qu'en lisant au rebours les lettres du mot " Ave ", on obtient " Eva ", le nom de la première femme. Or, Jésus étant le second Adam, on fut amené à appeler Marie une seconde Ève, tout aussi différente de son type que Jésus le sera lui-même du premier homme. C'est pour cela que l'Église chante dans l' " Ave Maris stella " la strophe suivante :

    Recevant cette salutation

    de la bouche de l’ange,

    établis-nous dans la paix

    en changeant le nom d’Ève

    -2. La triple grâce de la Très Sainte Vierge. -a. Pleine de grâce : c'est de la grâce considérée par rapport à Marie elle-même. Le texte grec signifie proprement " qui a reçu la grâce, ornée de la grâce ". La traduction latine n'est donc pas d'une littéralité parfaite ; néanmoins elle rend fort bien la signification du texte primitif. En effet, depuis longtemps déjà Dieu s'était complu à enrichir des grâces les plus singulières celle qu'il destinait à être la Mère de son Fils, et, entre les mains de la Vierge fidèle, ces trésors s'étaient multipliés chaque jour. Marie était donc véritablement pleine de grâces au moment de la visite de l'Archange, comme le font remarquer à l'envi les saints Pères (voyez leurs paroles dans Luc de Bruges, Cornelius a Lap., etc., et les théologiens. Aussi la bulle " Ineffabilis " a-t-elle tiré du mot grâce un argument en faveur de l'Immaculée conception de Marie. - b. La grâce de la Sainte Vierge par rapport à Dieu. Parfois, les anciens Juifs employaient cette même formule pour se saluer. Cfr. Ruth, 2, 4, etc. Mais alors elle avait seulement la valeur d'un souhait, d'une prière. Prononcée par l'ange Gabriel, elle exprima quelque chose de plus qu'un désir (Que le Seigneur soit avec vous!) ou qu'une promesse (le Seigneur sera avec vous) ; elle affirme un fait qui existait déjà depuis longtemps : Le Seigneur EST avec vous. - c. La grâce de Marie par rapport au genre humain : Tu es bénie entre les femmes. Ces mots, qui manquent dans plusieurs manuscrits importants (B, L, divers minuscules) et dans quelques versions anciennes (l'arménienne, la copte, la syrienne, etc.), sont rejetés par beaucoup de critiques, comme un emprunt fait au v. 42. Mais rien n'empêche qu'un tel éloge n'ait été adressé deux fois à Marie. Il place à bon droit la Sainte Vierge au-dessus de toutes les femmes sans exception, puisqu'elle les dépasse toutes par sa sainteté incomparable et par ses glorieux privilèges. Elle est la femme idéale, de même que son divin fils est l'homme idéal.

    Luc chap. 1 verset 29. - Elle, l’ayant entendu, fut troublée de ses paroles, et elle se demandait quelle pouvait être cette salutation. - L'ayant entendu. Effet produit sur la vierge de Nazareth par l'apparition de l'ange et par son langage élogieux. Dans le texte grec, nous lisons ayant vu. D'après cette leçon, dont l'authenticité est suffisamment garantie bien que les manuscrits B, D, L, X, Sinaït. et plusieurs versions portent simplement elle fut troublée par ses paroles, le premier motif du trouble qui s'empara de Marie fut donc la vue de l'ange, et il n'y a en cela rien que de très naturel. Mais ce trouble avait, dans les paroles mêmes du divin message, une cause encore plus sérieuse : elle était troublée par son discours. C'est pourquoi l'évangéliste, devenu psychologue, ajoute que l'humble et pure jeune fille cherchait en elle-même quels pouvaient bien être le sens et le but d'une telle salutation.

    Luc chap. 1 verset 30. - Et l’ange lui dit : Ne craignez pas, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. - L'archange se hâte de rassurer Marie, en lui exposant le rôle sublime qu'elle était appelée à jouer dans l’œuvre de la Rédemption, vv. 30-33. Les mots vous avez trouvé grâce devant Dieu servent d'introduction à la grande nouvelle. " Trouver grâce devant quelqu'un " est une phrase familière à la langue hébraïque, pour signifier qu'on possède la faveur de la personne en question. La dignité incomparable qui va être offerte à Marie montre jusqu'à quel point elle avait trouvé grâce devant Dieu.

    Luc chap. 1 versets 31-33. - Voici que vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus. Il sera grand, et sera appelé le Fils du Très-Haut ; et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père, et il régnera éternellement sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin. - Pour une Juive familiarisée comme l'était Marie avec les oracles de l'Ancien Testament, les paroles contenus dans ces trois versets étaient aussi claires que le jour, car elles contenaient, comme le dit très bien M. Schegg, h. l., " une description populaire du Messie ", un résumé des prophéties messianiques les plus célèbres. L'enfant que l'ange promet à Marie devait avoir tous les titres, remplir tous les ministères attribués par Dieu et par la voix publique au Libérateur impatiemment attendu. Ce portrait était d'une ressemblance trop frappante pour n'être pas aussitôt reconnu, et la Sainte Vierge n'eût certainement pas mieux compris si Gabriel se fût borné à lui dire : Vous êtes destinée par Dieu à devenir la mère du Messie. Dès les premiers mots, vous concevrez dans votre sein (pléonasme à la façon des Hébreux), l'ange fait une allusion évidente à la prédiction d'Isaïe, 7, 14 (comp. Matth. 1, 23 et le commentaire). A son Fils, Marie devra donner un nom, dans lequel sera exprimée en abrégé la grâce apportée par lui sur la terre. En effet, Jésus signifie Sauveur, ou plus complètement, Jéhovah sauve. Voyez l'Évang. Selon S. Matth. p. 44. Gabriel trace ensuite une description magnifique de l'avenir réservé à l'enfant de Marie. Il sera grand ; non seulement " grand devant Dieu ", comme Jean-Baptiste (cfr. v. 15), mais grand par antonomase, le plus grand de tous les hommes. - Il sera appelé Fils du Très-Haut. Voyez S. Marc, 5, 7, et le commentaire. Les titres de Fils du Très-Haut, de Fils de Dieu (v. 35), ne désignent pas toujours nécessairement une filiation divine dans le sens strict. La Bible et les Rabbins les appliquent souvent aux Juifs en général, aux anges, aux hommes qui, par des fonctions élevées, représentent la divinité sur la terre, au Messie enfin, en tant qu'il devait être le juste par excellence et l'ami privilégié de Jéhovah. Mais le contexte prouve que nous devons les entendre ici d'une manière littérale et d'après toute leur valeur théologique. L'enfant de Marie sera véritablement Fils de Dieu, puisqu'il sera engendré par Dieu lui-même. - Dieu lui donnera… Doué de deux natures, l'une divine, l'autre humaine, Jésus aura comme deux pères distincts, l'un au ciel, l'autre ici-bas, dont Marie était la fille. Il héritera donc du trône de son père terrestre, et, le royaume juif étant théocratique, c'est le Seigneur lui-même qui l'installera sur ce trône. Tous les mots de l'ange ont donc leur portée, et tous ils correspondent à quelque prophétie de l'Ancien Testament. Comp. 2 Reg 7, 12-16 ; Mich. 4, 7, etc. - Il régnera éternellement sur la maison de Jacob. La " maison de Jacob ", c'est d'abord la nation juive, issue de ce grand patriarche selon la chair, et héritière directe des promesses du ciel. Mais c'est aussi, comme le prouvera la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, la postérité spirituelle d'Israël, composée, sans distinction de race, de tous ceux qui croiront au Messie ; c'est, en un mot, la sainte Église du Christ. On comprend maintenant que le royaume de Jésus doive durer à tout jamais, puisque l'Église a des promesses de vie éternelle, et qu'elle ne cessera d'exister sur la terre que pour arriver à sa glorieuse consommation dans le ciel. La répétition emphatique et son règne n'aura pas de fin, a pour but d'insister sur cette perpétuité, qui d'ailleurs avait été si formellement annoncée par les Prophètes : " Sa domination est une domination éternelle qui ne passera pas, et son règne ne sera jamais détruit ", Dan. 7, 14. Comp. Is. 9, 7. Sur le royaume du Christ, voyez encore Jer. 33, 15-26 ; Ezech. 34, 23 et ss.;Os. 3, 5, etc.

    Luc chap. 1 verset 34. - Alors Marie dit à l’ange : Comment cela se fera-t-il ? car je ne connais pas d’homme. - D'après les idées juives de cette époque, être mère du Messie et devenir mère de Dieu n'était pas nécessairement une seule et même chose, car la divinité du Messie était à peine pressentie d'un petit nombre : la masse du peuple était dans le vague et l'incertitude touchant l'origine du Libérateur promis. Voyez Langen, Iudenthum in Palaestina zur Zeit Christi, pp. 433 et ss. Assurément Marie, si versée dans les Saintes Écritures, connaissait ce mystère, et elle avait compris, d'après les paroles de l'ange, que c'était la dignité de mère de Dieu qui lui était offerte. Pourquoi donc demande-t-elle : Comment cela se fera-t-il ? Hâtons nous de dire que cette question différait bien de celle de Zacharie (v. 18 ; voyez S. Ambroise, Expos. in Luc. 2, 15), et qu'elle n'était nullement le résultat d'un doute. " la Vierge Marie n’entra en aucune défiance de ce que l’ange lui annonçait, quand elle dit: " Comment cela se fera-t-il, car je ne connais pas d’homme ? " Elle ne doutait pas de la chose, mais elle s’informait de la manière ", dit S.Augustin, De civit. Dei, lib. 16, c. 24. Et Marie avait une raison spéciale d'interroger l'ange sur ce point, comme elle l'indique en ajoutant : car je ne connais pas d'homme. Au premier regard, ces paroles peuvent sembler étonnantes, puisque S. Luc vient de dire, v. 27, que Marie était alors fiancée à S. Joseph. Mais il ne faut pas beaucoup de temps pour découvrir leur signification véritable. Pour quiconque les étudie sans idées préconçues, elles supposent de la manière la plus évidente qu'à une époque antérieure de sa vie Marie avait consacré à Dieu sa virginité par un engagement irrévocable. Autrement, elles n'auraient aucun sens. " Pourquoi demander avec étonnement comment elle deviendra mère, si elle entrait dans le mariage comme les autres, pour avoir des enfants ? " D. Calmet. in h. l. Ainsi donc, de concert avec S. Joseph, Marie avait promis au Seigneur de rester vierge. Dans cet état de choses, c'était pour elle plus qu'un droit de demander à l'envoyé du ciel des éclaircissements sur le " comment " de sa maternité. Ainsi l'a compris la tradition toute entière (S. Aug. Lib. de Virg. c. 4 ; S. Greg. Nyss. Orat de Christi nativ. ; S. Anselm. Lib de excell. Virgin ; S. Bernard. Serm. 4 de Assumpt. ; voir Petavius, Dogm. Theol. t. 6 de Incarnat. 14, c. 3, § 9 et ss.) ; ainsi l'admettent à l'envi tous les théologiens du moyen âge et tous les exégètes catholiques des temps modernes. Cette interprétation est même si naturelle et si obvie, que plusieurs écrivains protestants ne peuvent s'empêcher de la trouver acceptable. Le temps présent " connais " désigne aussi par sa généralité le passé et l'avenir. Sur le sens donné ici par Marie au verbe " connaître " voyez Bretschneider, Lex. Man., et Gesenius, Thesaurus. Cet emploi, très fréquent dans les langues arabe et syriaque, n'était pas inconnu des classiques grecs et latins.

    Luc chap. 1 verset 35. - L’ange lui répondit : L’Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ; c’est pourquoi le fruit saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu. - Gabriel s'empresse de répondre à la demande si légitime de Marie. Qu'elle se tranquillise au sujet de la dignité maternelle qui lui a été proposée, car la chair et le sang n'y auront aucune part : c'est l'Esprit Saint qui produira divinement en elle le corps du Verbe incarné. Telle est la substance des explications qu'il lui donne. - L'Esprit-Saint surviendra en vous. Au commencement du monde, Gen. 1, l'Esprit de Dieu était descendu sur la nature encore informe, et l'avait prédisposée aux transformations admirables qu'elle devait ensuite subir : de même, le germe de vie déposé dans le sein de Marie devait être le fruit de son opération mystérieuse. - Et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. " Nous remarquons dans la réponse de l'ange le parallélisme qui est toujours, chez les Hébreux, l'expression de l'exaltation du sentiment et le caractère du style poétique. L'ange aborde le plus saint des mystères ; sa parole devient un chant ", Godet, h. l. La phrase exprime donc tout à fait la même idée que la précédente, il n'y a de différence que dans les termes. La " vertu " (l'énergie créatrice et toute puissante du Seigneur) équivaut à l'Esprit-Saint et représente la troisième personne de la Sainte Trinité. " Vous couvrira de son ombre " est synonyme de " surviendra en vous ", mais avec une belle image en sus, pour fortifier la pensée. On a pourtant interprété de manières bien diverses cette ombre dont la Vertu du Très-Haut devait couvrir Marie pour la rendre mère du Christ : peut être, en comptant bien, trouverait-on plus de quinze explications différentes émises dans le cours des siècles. Voyez Cornelius à Lapide, hoc. Loco. Suivant l'opinion qui est très communément admise de nos jours, il y a dans la métaphore de l'ombre une allusion aux théophanies de l'Ancien Testament, c'est-à-dire aux manifestations de la substance divine sous la forme d'une nuée qui recouvrait l'arche d'alliance. En tout cas, le langage humain ne pouvait pas désigner en termes plus clairs et plus chastes le mystère admirable qui allait bientôt s'accomplir. Marie, comme le chante l'Église, réunira sur sa tête les deux plus belles couronnes de ce monde, la dignité d'une mère et la pureté d'une vierge. - C’est pourquoi le fruit saint.. Conçu par l'opération du Saint Esprit, le fils de Marie sera nécessairement lui-même une chose sainte ; il sera nécessairement aussi le Fils de Dieu, et le monde entier le reconnaître comme tel (voyez le v. 32 et l'explication). Rien n'est plus rigoureux que cette double déduction de l'ange.

    Luc chap. 1 verset 36. - Et voici qu’Elisabeth, votre parente, a conçu, elle aussi, un fils dans sa vieillesse, et ce mois est le sixième de celle qui est appelée stérile - Les Prophètes, quand ils prédisaient au nom du ciel un événement important, mais surhumain, annonçaient parfois un autre événement plus rapproché, dont la réalisation devait prouver la vérité de leurs paroles. Comme eux, le messager céleste donne à Marie un signe qui lui démontrera qu'elle n'a pas été trompée. La vierge de Nazareth obtient ainsi, sans le demander, ce que Zacharie n'avait reçu qu'en punition de son incrédulité. Ce signe miraculeux lui est notifié avec toutes ses circonstances : Et voici qu'Elisabeth… Quand on précise à ce point, on ne craint pas d'être démenti par les faits, et quiconque prophétise une chose si difficile, mérite qu'on lui ajoute foi, alors même qu'il en prédit une autre mille fois plus difficile encore. Si une femme stérile et âgée peut devenir mère, pourquoi une vierge n'enfanterait-elle pas ? - A propos des mots " votre parente ", on s'est souvent demandé comment Marie et Elisabeth pouvaient être parentes, puisque celle-ci était de la tribu de Lévi, et celle-là de la tribu de Juda. Mais il n'existe sur ce point aucune difficulté réelle. Pour créer entre elles des liens de parenté il suffisait d'un mariage entre leurs familles. Par exemple, la mère de la Sainte Vierge était peut-être la fille d'Aaron, ou bien la mère de sainte Elisabeth pouvait appartenir à la race de David.

    Luc chap. 1 verset 37. - Car il n’y a rien d’impossible à Dieu. - Par ces paroles, l'ange rattache à un principe commun, qui est la toute puissance de Dieu, les deux naissances miraculeuses qu'il a prophétisées. Sans doute les choses annoncées par Gabriel dépassent les forces de la nature ; mais le Créateur est-il donc enchaîné par les lois qu'il a posées ? Plusieurs exégètes (Meyer, Olshausen, etc.) traduisent : Aucune parole divine ne saurait demeurer sans effet. Mais cette interprétation est peu naturelle.

    Luc chap. 1 verset 38. - Et Marie dit : Voici la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon votre parole. Et l’ange s’éloigna d’elle. - L'Archange a accompli sa mission. Il se tait, et attend respectueusement la réponse de Marie. Quel instant solennel ! " O bienheureuse Marie, le siècle captif au complet demande ton consentement… Ne tarde pas, Vierge ! Donne vite une réponse à l’envoyé, et reçois le fils " S. Augustin, Serm. 17, de tempore). Comp. S. Bern. Serm 4 sup. Missus, et Faber, Bethlehem, p. 74 et 75. Marie, sûre désormais de conserver la virginité qui lui est si chère, n'a aucun motif de refuser ce que le Seigneur lui demande. Aussi répond-elle, dans le double sentiment de son humilité et de son ardent désir : Voici la servante du Seigneur ! Il y a là une foi sublime. Heureux de cet assentiment, l'ange s'éloigna, et aussitôt, selon l'opinion commune des théologiens, eut lieu le mystère de l'Incarnation. Du sang le plus pur de Marie l'Esprit Saint forma le corps de Jésus, et l'unit à une âme humaine qu'il créa au même instant : le Verbe prit possession de ce corps et de cette âme, et le mystère fut accompli. " Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. " - Après avoir adoré les anéantissements du Verbe, il faut admirer ici la beauté, la grandeur du caractère de Marie. Comme elle est bien, autant du moins que cela était compatible avec une nature créée, à la hauteur du rôle qui lui est offert ! Quel " type idéal de pureté, d'humilité, de candeur, de foi naïve et forte ! " Bougaud, Jésus-Christ, 2è éd. p. 147. Vraiment, dit un autre écrivain, " Marie apparaît sur le vieux tronc du judaïsme comme la fleur sur l'arbre, pour annoncer la saison de maturité ". Admirons aussi la narration de S. Luc, si sobre, si exquise, si délicate, si simplement sublime. Ce n'est pas ainsi que l'Annonciation est racontée dans les Évangiles apocryphes ! Voyez Thilo, Tischendorf et Brunet. Est-il surprenant qu'un tel épisode, où l'humain et le divin s'associent de la manière la plus étonnante, ait été fréquemment reproduit par l'art chrétien, à l'aide du pinceau ou du ciseau ? Voyez Rohault de Fleury, l'Évangile, études iconograph. et archéolog. t. 1 p. 11 et ss. ; Grimouard de S. Laurent, Guide de l'art chrétien, t. 4 pp. 101 et ss. Parmi ces nombreux chefs-d’œuvre nous préférons, à cause de leur grâce, de leur piété et de leur pureté, les tableaux de Fra Angelico, de Lorenzo di Credi, de Baroccio, du Guide, de Nic. Poussin, et les sculptures des cathédrales d'Amiens et de Reims. " La Anunciacion " a aussi inspiré un beau cantique à Moratin.

  3. 3. La visitation et le " Magnificat ", 1, 39-56.
  4. 39En ces jours-là, Marie, se levant, s’en alla en grande hâte vers les montagnes, dans une ville de Juda ; 40et elle entra dans la maison de Zacharie, et salua Elisabeth. 41Et il arriva, aussitôt qu’Elisabeth eut entendu la salutation de Marie, que l’enfant tressaillit dans son sein ; et Elisabeth fut remplie du Saint-Esprit. 42Et elle s’écria d’une voix forte : Vous êtes bénie entre les femmes, et le fruit de votre sein est béni. 43Et d’où m’est-il accordé que la mère de mon Seigneur vienne à moi ? 44Car voici, dès que votre voix a frappé mon oreille, quand vous m’avez saluée, l’enfant a tressailli de joie dans mon sein. 45Et vous êtes bienheureuse d’avoir cru ; car ce qui vous a été dit de la part du Seigneur s’accomplira. 46Et Marie dit : Mon âme glorifie le Seigneur, 47et mon esprit a tressailli d’allégresse en Dieu mon Sauveur, 48parce qu’il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante. Car voici que, désormais, toutes les générations me diront bienheureuse, 49parce que celui qui est puissant a fait en moi de grandes choses, et son nom est saint ; 50et sa miséricorde se répand d’âge en âge sur ceux qui le craignent. 51Il a déployé la force de son bras, il a dispersé ceux qui s’enorgueillissaient dans les pensées de leur cœur. 52Il a renversé les puissants de leur trône, et il a élevé les humbles. 53Il a rempli de biens les affamés, et il a renvoyé les riches les mains vides. 54Il a relevé Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde : 55selon ce qu’il avait dit à nos pères, à Abraham et à sa race pour toujours. 56Marie demeura environ trois mois avec Elisabeth ; puis elle s’en retourna dans sa maison.

     

    On a justement regardé ce récit comme la synthèse des deux précédents. Il nous présente en effet, réunies dans une sainte entrevue, les mères bénies autour desquelles tout s'était groupé jusqu'ici dans la narration de S. Luc. " O Marie, ô Elisabeth, ô Jean, que vous nous montrez aujourd'hui de grandes choses ! Mais, ô Jésus, Dieu caché, qui sans paraître faites tout dans cette sainte journée, je vous adore dans ce mystère ". Bossuet, Élévat. sur les mystères, 14è sem., 3è Élévat.

    Luc chap. 1 verset 39. - En ces jours-là, Marie, se levant, s’en alla en grande hâte vers les montagnes, dans une ville de Juda - La joie que lui avait apportée la maternité divine et ses délicieux entretiens avec le Verbe incarné dans son sein ne firent pas oublier à Maire les dernières paroles de l'ange : " Et voici qu'Elisabeth... ". En les entendant, elle avait senti un mouvement intérieur de l'Esprit Saint qui la pressait d'aller visiter sa parente. Docile à la voix de Dieu, elle se mit bientôt en chemin pour se rendre auprès d'Elisabeth. " Quand Marie entendit cela, elle ne manifesta pas d’incrédulité envers l’oracle, ni d’incertitude envers le messager, ni de doute au sujet de l’exemple donné. Avec grand empressement, elle se dirigea toute joyeuse vers la montagne ", S. Ambroise, h. l. Le Messie allait d'ailleurs se servir de cette rencontre des deux mères pour sanctifier son Précurseur. - Se levant... s 'en alla … entra… salua… : on reconnaît, dans cette accumulation rapide des détails, le style pittoresque de l'Orient. En ces jours-là, c'est-à-dire, très peu de temps après l'Annonciation. Cela ressort du participe se levant, employé ici à la façon hébraïque pour désigner une grande promptitude ; 2° d'un rapprochement entre les vv. 26, 56 et 57. Elisabeth est déjà au sixième mois de sa grossesse ; Marie demeure trois mois auprès d'elle et revient sinon avant, du moins peu de temps après la naissance de Jean-Baptiste : ces dates supposent que la mère du Christ ne différa pas son voyage au-delà de quelques jours. - Elle s'en alla vers les montagnes. Le nom de Juda, que nous trouvons à la ligne suivante, montre que, dans cette région montagneuse où se rendit Marie, il faut voir le massif de hauteurs qui forme au Sud de Jérusalem un plateau élevé dont l'altitude varie entre 1500 et 2500 pieds. Voyez l'Atlas biblique de R. Riess, pl. 7. Le lieu spécial vers lequel la Vierge de Nazareth se dirigeait avec un saint empressement est désigné par les mots dans une ville de Juda. La généralité de l'expression employée par l'évangéliste et, d'un autre côté, le désir bien naturel de connaître au juste la patrie de S. Jean-Baptiste, a fait naître des hypothèses assez nombreuses. Cfr. Caspari, Chron.-geogr. Einleitung in das Leben J. C., p. 48 et ss. Plusieurs anciens (entre autres S. Ambroise et le Vén. Bède) se sont déclarés en faveur de Jérusalem, quoiqu'il paraisse de prime abord bien difficile que la capitale juive ait été désignée par un nom aussi vague. D'autres ont pris parti pour Machéronte, ou pour Emmaüs (voyez Adrichomius, Descript. Terrae sanctae, p. 55). D'autres encore (en particulier le P. Patrizi, de Evang. Lib. 3, Dissert. 10, c. 1), identifient la ville de Zacharie et d'Elisabeth avec l'antique cité de Juta, mentionnée déjà dans le livre de Josué (15, 55 ; 21, 56) comme une ville sacerdotale, et sur l'emplacement de laquelle s'élève un village musulman également nommé Ioutta. Voyez Robinson, Palaestina, t. 2, p. 417. Mais aucun manuscrit ne favorise cette hypothèse. C'est Hébron qui a réuni de nos jours le plus grand nombre de suffrages. Le double caractère noté par S. Luc convient du reste parfaitement à cette localité célèbre, car elle s'élevait au milieu des montagnes les plus élevées de la Judée (comp. R. Riess. Atlas de la Bible, pl. 4 ; V. Ancessi, Atlas géogr. pl. 15), et c'était un des séjours attribués par Josué aux descendants d'Aaron dans la tribu de Juda. Cfr. Jos. 21, 11-13. Quoi qu'il en soit de toutes ces conjectures, la ville en question étant située au Sud et à quelque distance de Jérusalem, le voyage entrepris par Marie devait durer de quatre à cinq jours. Probablement assise sur une ânesse, d'après la coutume ancienne et moderne de la Palestine, couverte de l'habillement traditionnel et pittoresque de sa contrée (robe rouge et manteau bleu, ou robe bleue et manteau rouge, avec un grand voile blanc qui enveloppe tout le corps), accompagnée d'une servante ou jointe à quelques Galiléens qui se rendaient à Jérusalem, Marie franchit la plaine de Jesréel, les montagnes d'Ephraïm, la Samarie et une grande partie de la Judée avant d'arriver chez Elisabeth. Tout paraît prouver que S. Joseph ne vint pas avec elle. Il n'était alors que son fiancé ; l'évangéliste ne mentionne pas sa présence, et surtout, comment expliquer ses doutes ultérieurs relativement à la grossesse de Marie (Matth. 1, 19), s'il eût entendu les paroles que les deux mères prononcèrent en s'abordant (vv. 42 et ss.).

    Luc chap. 1 versets 40-41. - et elle entra dans la maison de Zacharie, et salua Elisabeth. Et il arriva, aussitôt qu’Elisabeth eut entendu la salutation de Marie, que l’enfant tressaillit dans son sein ; et Elisabeth fut remplie du Saint-Esprit. - Arrivée au terme de son voyage, Marie se fit indiquer la maison de Zacharie, et, étant entrée, elle salue Elisabeth. " Elle lui souhaita la paix ", dit la version syriaque, faisant allusion aux paroles dont la Sainte Vierge se servit suivant la coutume pour saluer sa cousine. L'évangéliste signale cette salutation à cause des merveilleux effets qu'elle produisit sur-le-champ. C'était le signal attendu par la grâce. A l'instant même, l'enfant d'Elisabeth reconnut à sa manière la présence de son Messie et de son Dieu : l'enfant tressaillit en son sein. Quoique toutes les mères sentent parfois leurs enfants s'agiter en leur sein, il est évident que S. Luc a voulu relater ici un fait extraordinaire, un tressaillement surnaturel, qui eut pour cause la proximité du Verbe incarné (" Divinement dans l’enfant, non humainement par l’enfant ", S. Ambr.). Le Précurseur saluait ainsi le Rédempteur. " Celui qu’il n’a pas pu saluer de la langue et de la voix, dans l’exultation de son âme, il l’a salué avec ses gestes ". Ludolph. Saxon. Vita J. C. p. 1, c. 6. Comp. Bossuet, l. c. 3è élév. Au même instant, Elisabeth fut remplie du Saint-Esprit, et ce divin Esprit lui révéla soudain tout ce qui s'était passé en Marie, comme nous allons le voir par les versets suivants.

    Luc chap. 1 verset 42. - Et elle s’écria d’une voix forte : Vous êtes bénie entre les femmes, et le fruit de votre sein est béni. - Elle s'écria d'une voix forte. Expressions pleines d'emphase pour introduire l'allocution inspirée de sainte Elisabeth. Elles attestent la vive émotion, le saisissement qui s'empara de la mère de S. Jean sous l'influence de l'Esprit de Dieu. Elisabeth commence par louer Marie dans les mêmes termes que l'ange : Vous êtes bénie entre toutes les femmes, puis elle loue le fruit qu'elle porte dans son sein virginal : Le fruit de votre sein est béni. " Béni soit l’arbre, et béni soit le fruit de l’arbre. Bénie la tige de la racine de Jessé. Bénie aussi la fleur qui a poussé sur une telle racine ". Ludolph Saxon., ubi supra.

    Luc chap. 1 verset 43. - Et elle s’écria d’une voix forte : Vous êtes bénie entre les femmes, et le fruit de votre sein est béni. - On l'a vu par le verset précédent, Elisabeth sait tout. On comprend donc que tout à coup elle s'interrompe afin d'exprimer son étonnement, sa reconnaissance, au sujet d'une visite si honorable pour elle. Comment ai-je mérité une pareille condescendance ? La mère de mon Seigneur chez moi ! Du reste, la façon entrecoupée dont parle Elisabeth est vraiment remarquable. Elle passe d'une idée à l'autre à chaque verset ; ses phrases ne se suivent pas parfaitement. Mais que cela est naturel et vrai : Tel est bien le langage de l'émotion, de la surprise et de l'enthousiasme. - " Parmi les paroles d'Elisabeth, dit Olshause, Biblischer Commentar, h. l., il faut remarquer la mère de mon Seigneur. Nous ne pourrons jamais expliquer ce titre de Seigneur appliqué à un enfant qu n'est pas encore né, à moins de supposer qu'Elisabeth, éclairée par l'Esprit-Saint, reconnut la nature divine du Messie, tandis qu'elle saluait Marie comme sa mère. Ce passage est donc parallèle au v. 17, et Seigneur y correspond à Jéhova. " Plusieurs autres commentateurs protestants (Brown, Alford, etc.) raisonnent, et bien justement, de la même manière. Il n'y a pas à douter en effet que cette expression ne signifie en cet endroit Mère de mon Dieu.

    Luc chap. 1 verset 44. - Car voici, dès que votre voix a frappé mon oreille, quand vous m’avez saluée, l’enfant a tressailli de joie dans mon sein. - Elisabeth raconte maintenant à sa cousine le miracle qui avait eu lieu au moment où celle-ci lui disait en l'abordant : La paix soit avec vous ! Elle explique en même temps la manière dont elle a connu les prodiges opérés en Marie. Éclairée divinement par l'Esprit-Saint, elle a compris que le tressaillement surnaturel de son enfant était produit par la présence du Verbe incarné. Aux mots l'enfant a tressailli, Elisabeth ajoute une observation importante : c'est d'un mouvement de joie que Jean a tressailli dans le sein maternel. De ce trait, presque tous les anciens écrivains ecclésiastiques ont conclu que le Précurseur avait été en cet instant même doué de raison. " Irénée dit que le Seigneur en prit connaissance, et qu’il le salua dans l’exultation. " Tertullien : " Il appelle l’enfant qui a reconnu son Dieu ". Et Origène enseigne la même chose en plus de mots. Saint Ambroise : " Il avait la capacité de comprendre celui qui avait la capacité d’exulter ". Jansenius, Comment in h. l. S. Augustin est à peu près seul à soutenir l'opinion contraire : " Cette exultation faite sans connaissance rationnelle ". Il est possible que cette illumination intérieure ait été pour Jean-Baptiste aussi transitoire que brillante et soudaine : tel est du moins l'avis d'un certain nombre de Pères et de théologiens. Selon d'autres, elle aurait duré constamment depuis cette époque. En même temps qu'il jouissait de sa raison d'une manière anticipée, le future Précurseur était purifié de la tache originelle. Il n'existe pas le moindre doute à ce sujet, car telle a toujours été la croyance universelle de l'Église.

    Luc chap. 1 verset 45. - Et vous êtes bienheureuse d’avoir cru ; car ce qui vous a été dit de la part du Seigneur s’accomplira. - Elisabeth termine son allocution par un bel éloge de la foi si parfaite de Marie : Bienheureuse celle qui a cru. On voit encore par ce détail que la révélation faite à sainte Elisabeth n'avait pas moins été circonstanciée que rapide ; elle avait déroulé sous les yeux de la mère de S. Jean, comme un admirable panorama, tout ce qui s'était passé entre l'ange et Marie. D'après le texte grec, Elisabeth n'adresse pas directement à sa cousine les paroles de ce verset, mais elle parle à la troisième personne. Elle proclame par manière d'aphorisme une vérité générale (comp. Ps. 73, 13 ; 145, 7 ; Prov. 16, 20) qu'elle applique néanmoins à Marie. Comme on l'a dit, sa pensée semble se perdre dans une sorte de contemplation, et sa parole, cessant d'être une apostrophe à sa cousine, devient un hymne à la foi. Autre particularité du texte grec : le second hémistiche peut recevoir deux traductions différentes. La Vulgate a choisi le sens : Bienheureuse celle qui a cru, CAR les paroles de Dieu s'accompliront. D'assez nombreux commentateurs adoptent le second : Bienheureuse celle qui a cru QUE les promesses divines s'accompliraient. Ce n'est là qu'une nuance sans gravité.

    Luc chap. 1 verset 46. - Et Marie dit : Mon âme glorifie le Seigneur - Telles furent les félicitations que Marie reçut d'Elisabeth. Pour toute réponse, transformée par l'Esprit-Saint en une lyre harmonieuse, elle entonne son admirable cantique : Mon âme glorifie le Seigneur ! Elle répond aux louanges de sa cousine par la louange de Dieu. Les grandes merveilles accomplies par Jéhovah avaient inspiré plusieurs fois déjà des cantiques à des femmes d'Israël. Les plus célèbres étaient ceux de la sœur de Moïse, Ex. 15, 21, de Débora, Jud. 5, d'Anne, mère de Samuel, 1 Reg. 2. Il était réservé à Marie de chanter la merveille des merveilles, l’œuvre de la Rédemption, dans un hymne qui est le couronnement de tous les cantiques de l'ancienne Alliance, le prélude de tous les cantiques du Nouveau Testament. Hymne sublime en effet dans sa simplicité ; chant magnifique d'action de grâces, dont l'Église se sert chaque jour pour remercier Dieu de ses bienfaits. Au point de vue de la forme, le " Magnificat " a tous les caractères que la poésie revêtait chez les Hébreux : on y trouve le rythme, et surtout le parallélisme des membres. Il ressemble aux Psaumes eucharistiques de David. Ce beau poème s'échappa spontanément du cœur de Marie, sous l'inspiration divine, à l'occasion des paroles d'Elisabeth : c'est donc une véritable improvisation, l'effusion jusque-là comprimée d'une âme profondément émue par les grâces du ciel, mais qui n'avait pas encore trouvé l'occasion de s'épancher au dehors. - Et Marie dit. Divers manuscrits de l'Itala, S. Irénée et Origène lisent " Elisabeth " au lieu de " Marie " ; mais c'est une erreur énorme. Le Magnificat est l’œuvre de Marie, et non d'Elisabeth. Les exégètes, rapprochant ces simples mots " Marie dit " de la formule " Elle s'écria d'une voix forte " (v. 42) qui avait introduit l'allocution de la mère de S. Jean, aiment à faire ressortir la profonde quiétude qui règne dans le cantique de Marie. C'est là en réalité un caractère frappant du Magnificat, dont le lyrisme respire un calme vraiment divin. - Mon âme glorifie le Seigneur… La plupart des poèmes hébreux peuvent se diviser en strophes, qui sont plus ou moins bien marquées par la " direction "nouvelle donnée aux pensées. Les exégètes modernes, appliquant ce principe au cantique de Marie, ont essayé de le partager en stances à peu près égales, qui correspondent à autant d'idées nouvelles. Mais l'accord ne règne pas entre eux, les divisions de ce genre ayant toujours quelque chose de subjectif. Ewald, von Burger, Godet, etc., admettent quatre strophes : vv. 46-48a, 48b-50, 51-53, 54-55. Les Drs Schegg et Reischl n'en admettent que deux : vv. 46-49, louange à Dieu pour la part personnelle qu'il a faite à Marie dans le mystère de la Rédemption ; vv. 50-55, louange à Dieu pour les bienfaits qu'il n'a cessé d'accorder soit aux petits en général, soit spécialement à Israël. M. L. Abbott en distingue trois : vv. 46-49, 50-53, 54 et 55. Nous adoptons cette division qui nous semble la plus logique. - Première strophe. Marie témoigne au Seigneur la plus vive reconnaissance pour sa maternité divine. La pensée contenue dans les premiers mots du cantique, Mon âme glorifie le Seigneur, retentit à travers le Magnificat tout entier et " l'on pourrait, dit M. Schegg, la répéter comme un refrain après chaque verset ". Elle est pour ainsi dire le thème que Marie se propose de développer : toutes les idées qui suivent en seront de simples variations.

    Luc chap. 1 verset 47. - Et mon esprit a tressailli d’allégresse en Dieu mon Sauveur. - Les paroles mon esprit a tressailli d'allégresse en Dieu mon Sauveur correspondent, en vertu du parallélisme, à Mon âme glorifie le Seigneur. Mon esprit tressaille d'allégresse, mon âme glorifie, sont des hébraïsmes bien connus pour : je tressaille, je glorifie. L'âme dont il est ici question tient comme le milieu entre l'esprit et le corps : elle est inférieure à l'esprit : celui-ci au contraire comprend les puissances les plus relevées de notre être intérieur. Ce sont donc toutes les parties de l'âme de Marie qui sont doucement et saintement agitées. C'est le salut messianique, promis depuis si longtemps, et sur le point d'être accordé au monde par son intermédiaire, qui excite la joie la plus vive dans le cœur de Marie.

    Luc chap. 1 verset 48. - Parce qu’il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante. Car voici que, désormais, toutes les générations me diront bienheureuse. - Si les paroles qui précèdent étaient un cri de reconnaissance jeté vers le ciel, celles-ci expriment la plus parfaite humilité. De nouveau (comparez le v. 38) Marie se nomme l'humble servante du Très-Haut. Elle parle de sa petitesse, de sa bassesse : elle est pourtant fille de rois, elle est même la plus pure et la plus sainte des créatures ; mais qu'est-ce que tout cela devant la grandeur et la sainteté de Dieu : Aussi, pour représenter la bonté du Seigneur à son égard, emploie-t-elle encore le verbe pittoresque " a jeté les yeux ", qui désigne un regard défavorable, mais jeté de haut en bas, par conséquent, un regard de grande condescendance. Comp. Gen. 31, 42 ; 1 Reg. 1, 11 ; 4 Reg. 14, 26, etc. De l'expression de son indignité, Marie, divinement éclairée, rapproche celle de sa gloire future : Car voici que …. Elle sait que son nom sera désormais inséparable du nom du Messie-Dieu ; elle voit, dans la suite des siècles, les hommages publics et privés qu'elle recevra sur toute la terre, de la part de toutes les générations. Elisabeth vient d'être (vv. 42 et 45) le premier anneau ce cette chaîne glorieuse ; mais depuis lors les chants de louange et d'amour n'ont jamais cessé de retentir dans l'Église catholique en l'honneur de Marie. Que les protestants nous accusent, s'ils le veulent, d'adorer la Vierge de Nazareth ; ils savent tout aussi bien que nous que nous n'adorons que Dieu. Mais nous vénérons d'un culte spécial la Mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ et aimons en elle notre propre mère. Ceux-là seuls refusent de s'associer à nos hommages, qui ne comprennent pas le sens de ces deux titres.

    Luc chap. 1 verset 49. - Parce que celui qui est puissant a fait en moi de grandes choses, et son nom est saint. - Motif pour lequel chaque génération s'inclinera devant Marie et s'écriera : Bienheureuse ! Dieu a fait en elle de grandes choses. Combien de merveilles le Seigneur n'avait pas opérées en la Très Sainte Vierge ! Elles se résumaient toutes dans sa maternité divine. Mais seul le Tout-Puissant avait pu réaliser de telles merveilles ; aussi Marie rappelle-t-elle le pouvoir infini de celui qu'elle loue. - Et son nom est saint. Marie vient de prononcer l'un des noms de Dieu. Or les Orientaux unissent presque toujours aux noms divins une épithète de louange (Dieu, qu'il soit béni, etc.) Les Hébreux, à qui le Seigneur avait donné tant de marques de sa sainteté, louaient de préférence cette perfection, et divers passages des saintes Lettres (comp. Is. 6, 3 ; 57, 15 ; Ps. 98, 3 ; 110, 9, etc.) prouvent qu'ils donnaient surtout à Dieu l'épithète de Saint quand ils avaient récemment parlé de sa puissance. Marie se conforme à ce pieux usage. Le signe et la chose signifiée se confondant en Dieu, dire que " son nom " est saint c'est affirmer la parfaite sainteté de son essence.

    Luc chap. 1 verset 50. - Et sa miséricorde se répand d’âge en âge sur ceux qui le craignent. - Deuxième strophe, vv. 50-53. La mère du Christ généralise maintenant sa pensée : elle loue la bonté divine s'exerçant d'une manière universelle envers les humbles et les petits. Elle ne parle donc plus directement d'elle-même et des faveurs spéciales dont elle a été l'objet. Néanmoins, tout ce qu'elle va dire lui convient encore à un degré suréminent. Quelle pauvre a été plus enrichi ? Quelle âme humble plus élevée ? Le v. 50 émet l'idée principale, qui est ensuite développée par des exemples dans les trois suivants. - Sa miséricorde … sur ceux qui le craignent. La crainte de Dieu était, sous l'Ancien Testament, une vertu des plus étendues, qui comprenait, de même que la justice, des devoirs très multiples, et l'accomplissement parfait des volontés célestes. Voilà pourquoi on promet une si magnifique récompense à ceux qui la pratiquent. La locution d'âge en âge est empruntée à l'hébreu et signifie : constamment ; d'une génération à la suivante, sans qu'il y ait jamais de trêve.

    Luc chap. 1 verset 51. - Il a déployé la force de son bras, il a dispersé ceux qui s’enorgueillissaient dans les pensées de leur cœur. - Les exégètes se demandent à propos des vv. 51-53 si, en les prononçant, Marie avait à l'esprit le passé, le présent ou l'avenir. Dans le premiers cas, elle aurait décrit à grands traits l'histoire juive, où l'on voit à chaque instant le bras tout-puissant de Jéhovah délivrer et soutenir son peuple, renverser les trônes chananéens, etc. Dans le second cas, elle eût peint sous des couleurs poétiques la conduite habituelle de Dieu à l'égard des justes qui le craignent et des impies qui le méprisent. Dans la troisième hypothèse, elle tracerait un tableau prophétique du règne futur du Messie. " Maintenant, dit Meyer qui adopte cette dernière opinion (Comment. h. l. ; de même Jansénius, Kistemaker, de Wette, Olshausen, etc.), Marie contemple la catastrophe messianique que son Fils doit produire, et, à la façon des Prophètes, elle l'annonce comme un fait accompli, tant elle est sûre de sa réalisation ". Mais les paroles de Marie nous paraissent bien générales pour convenir d'une manière exclusive aux temps messianiques. Peut-être sont-elles bien générales aussi pour désigner des faits particuliers de l'histoire sainte, et nous serions tentés de dire avec Maldonat, h. l. : Je suis, moi, Bède le vénérable qui pense qu’on ne peut noter ou désigner aucun exemple du passé ou du futur qui soit fait parce qu’il devait être fait, mais parce que Dieu peut et a coutume de le faire ". Les faits signalés par Marie ont lieu indistinctement à tous les âges et dans tous les pays : ce sont des actes habituels de la Providence. Toutefois, nous préférons adopter la première opinion (avec Luc de Bruges, Noël Alexandre, Sylveira, Massi, etc.), parce que l'aoriste n'a jamais le sens du présent dans les écrits du Nouveau Testament. Voyez Winer, Gramm. p. 248 ; Beelen, Gramm. p. 297. - Il a déployé la force de son bras. Bel anthropomorphisme, qu'on rencontre plusieurs fois dans les livres poétiques de la Bible. Cfr. Ps. 88 , vv. 9-14, etc. Le bras étant le siège de la vigueur, cette expression signifie que Dieu a pour ainsi dire ramassé toutes ses forces, comme un guerrier qui se prépare à lutter contre ses ennemis. Et, de ce bras auquel rien ne peut résister, il a dispersé ceux qui s'enorgueillissaient dans les pensées de leur cœur. Le verbe grec correspondant à dispersé est un mot des plus énergiques : Dieu a dispersé, balayé devant lui les impies " rends-les semblables au chaume qu'emporte le vent " (Ps. 82, 14). - Dans les pensées de leur cœur. L'expression est d'origine hébraïque pour le fond comme pour la forme. Nous l'expliquerons en rappelant au lecteur un principe de la psychologie des Hébreux. Dans les saints Livres, le cœur est habituellement envisagé comme le siège non-seulement des désirs, mais encore des pensées. Les anciens Hébreux avaient vu, en se repliant sur eux-mêmes, que le plus souvent les pensées dérivent du cœur comme de leur première source, et qu'elles ne passent dans l'intellect qu'après avoir pris naissance dans les inclinations de la volonté. C'est pour cela qu'ils parlaient d'hommes " orgueilleux dans les pensées, dans l'esprit de leur cœur ". L'orgueil affecte immédiatement l'esprit : mais cette estime déréglée de sa propre excellence provient toujours d'un amour immodéré de soi-même.

    Luc chap. 1 versets 52-53. - Il a renversé les puissants de leur trône, et il a élevé les humbles. Il a rempli de biens les affamés, et il a renvoyé les riches les mains vides. - Deux antithèses frappantes, qui confirment l'exemple précédent. Les superbes, ennemis de Dieu, sont d'ordinaire les favoris de la fortune, les puissants et les riches de ce monde. Leurs souvenir amène naturellement celui des petits et des pauvres, chez lesquels on trouve plus souvent la crainte du Seigneur et l'accomplissement de ses préceptes. Marie caractérise en termes pittoresques la conduite de Dieu à l'égard des uns et des autres. Les puissants, " les dynastes ", comme le dit le texte grec, il les renverse de leurs trônes ; les riches, il les renvoie privés de tout. Au contraire, il exalte les humbles, il comble de biens les pauvres qui mouraient de faim. Les livres de l'Ancien Testament sont remplis de sentences analogues. Comp. Eccli. 10, 14 ; Ps. 17, 28 ; 34, 11, etc. Notons encore, avant de quitter cette strophe, le beau croisement des membres dans les antithèses qu'elle contient. " Dans le premier contraste (v. 51), les justes occupent la première place, les orgueilleux la seconde ; dans le second au contraire (v. 52), les puissants occupent la première, de manière à se rattacher immédiatement aux orgueilleux du v. 51, et les petits la seconde. Dans la troisième enfin (v. 53), les affamés viennent en premier lieu, se liant aux petits du v. 52, et les riches forment le second membre. L'esprit passe ainsi, comme par une sorte d'ondulation, du semblable au semblable, et le sentiment n'est pas heurté, comme il l'eût été par une symétrie qui eût présenté à chaque fois les membres homogènes du contraste dans le même ordre ". Godet.

    Luc chap. 1 versets 54-55. - Il a relevé Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde : selon ce qu’il avait dit à nos pères, à Abraham et à sa race pour toujours. - Ces deux versets forment la troisième strophe du Magnificat. Marie y exprime en termes emphatiques la part spéciale qu'aura le peuple juif au salut opéré par le Messie-Dieu qu'elle porte dans son sein. - Il a relevé Israël son serviteur. Par le mystère de l'Incarnation, Dieu a donc soulevé de terre, en lui tendant une main secourable, la nation théocratique, désignée ici comme en tant d'autres passages de la Bible par le nom mystique du patriarche Jacob. - Se souvenant de sa miséricorde. Belle expression. Dieu avait semblé oublier sa miséricorde à l'égard du peuple juif, auquel il avait infligé depuis tant d'années de si profondes humiliations, de si rudes souffrances. Mais voici qu'il se ressouvient enfin de sa bonté ! - Selon ce qu'il avait dit à nos pères. C'est une proposition incidente, une sorte de parenthèse, qui explique Dieu traitera maintenant Israël avec compassion. Ne s'y est-il pas engagé depuis longtemps par des promesses solennelles, réitérées vingt fois aux premiers pères du peuple juif ? Les mots Abraham et sa race indiquent l'objet de la miséricorde divine. Sans doute il y avait des siècles qu'Abraham n'était plus : Marie peut néanmoins affirmer que Dieu, en traitant avec tendresse la postérité de ce grand patriarche, usera par là-même de miséricorde envers lui, parce qu'un père est supposé, après sa mort comme de son vivant, prendre part au sort de ses enfants, se réjouir avec eux de leur bonheur. - Pour toujours. Cette formule, qui termine souvent les psaumes, sert aussi de conclusion au cantique de Marie. C'est un cri de vive confiance jeté à la fin du Magnificat. La race du père des croyants, race dilatée, il est vrai, et spiritualisée, durera jusqu'à la fin des temps. Pendant les siècles des siècles, Dieu se souviendra envers elle de ses miséricordes ! Et toi Israël, mon serviteur, Jacob que j’ai élu, semence de mon ami Abraham, dans lequel je t’ai saisi et t’ai appelé de loin, je t’ai dit : tu es mon serviteur. Je t’ai élu et ne t’ai pas rejeté. Ne crains pas, car je suis avec toi. Ne t’éloigne pas, car je suis moi ton Dieu. Je t’ai fortifié et je te suis venu en aide, et la droite de mon juste te reçoit ". Is. 41, 8-10. - Tel est le cantique de la Très Sainte Vierge. Mais nous n'avons pas dit encore que, si on l'examine attentivement, on ne tarde pas à découvrir qu'il paraît être en grande partie un écho, et même une reproduction de divers pages de l'Ancien Testament. Presque toutes ses expressions ramènent à la pensée soit le cantique d'Anne, 1 Reg. 2, 1-10, soit certains psaumes, etc., comme le prouvera le tableau ci-joint :

    Que mon âme magnifie le Seigneur !

    Ps.33. 4 : " Magnifiez le Seigneur avec moi "

    Et mon esprit a exulté en Dieu 

    l Reg 2, 1 : " Mon cœur a exulté dans le Seigneur "

    Qui a regardé la bassesse de sa servante.

    1 Reg 1, 11 : " Si, en regardant, tu vois l’affliction de ta servante. "

    Toutes les générations me diront bienheureuse

    Gen. 30, 13 : " Bienheureuse me diront les femmes "

    Il a fait pour moi de grandes choses

    Ps. 70, 19 : " Tu as fait de grandes choses "

    Saint est son nom

    Ps. 110, 9 : " Saint et terrible est son nom. "

    Sa miséricorde de génération en génération pour ceux qui le craignent

    Ps. 102, 17 : " La miséricorde d’éternité en éternité sur ceux qui le craignent "

    Il a montré de la puissance avec son bras

    Ps. 117, 16 : " La droite du Seigneur produit de la puissance "

    Il disperse les esprits au cœur superbe

    Ps. 88 11 " Tu humilies les superbes, et tu disperses tes ennemis. "

    Il a déposé les puissants de leur trône et a exalté les humbles

    Eccl. 10, 17 : " Il a détruit les trônes des chefs, et a fait asseoir les doux de cœur "

    Il a comblé de biens les affamés, et renvoyé les riches les mains vides

    1 Reg. 2, 5 : " Les repus chercheront un lieu où manger, et les affamés seront rassasiés "

    Se souvenant de sa miséricorde, comme il a parlé à nos pères, Abraham etc

    Mic. 7, 20 : " Tu donneras la vérité à Jacob, la miséricorde à Abraham, que tu as juré à nos pères aux temps anciens "

     

    De cette ressemblance manifeste, les rationalistes se sont hâtés de conclure que le Magnificat ne saurait être l’œuvre personnelle de Marie, qu'il est apocryphe par conséquent ; par conséquent aussi que les divers événements dont il est entouré dans le troisième Évangile sont de même l’œuvre d'un faussaire. Affirmations bien audacieuses, mais qu'une simple réflexion peut réduire à néant. Si ce principe était vrai, que toute œuvre littéraire doit avoir été contrefaite quand elle a une certaine analogie avec des écrits plus anciens, combien de livres cesseraient d'être authentiques ! Virgile imite parfois les discours ou les descriptions d'Homère : donc l'Énéide a été composée deux ou trois siècles après Virgile. Le cantique de Jonas et la prière d'Habacuc sont des compilations des psaumes, etc. : donc les prophéties de Jonas et d'Habacuc sont apocryphes : Sont-ce là des conclusions bien légitimes ? La vraie critique raisonne autrement. Elle se contentera de dire, mais en toute vérité : Donc Virgile connaissait les poèmes d'Homère, donc Jonas et Habacuc avaient lu les psaumes. En effet, une lecture sérieuse de la Bible prouve que les écrivains sacrés connaissaient à fond les parties de l'Écriture antérieures à leur époque et qu'ils aimaient, dans l'occasion, à en citer les paroles. Les réminiscences ou allusions que nous avons remarquées dans le Magnificat s'expliquent de la même manière. Marie avait lu et relu les saints Livres : au moment donc où elle ouvrait la bouche pour louer et remercier son Dieu, les textes inspirés se présentèrent en foule à sa mémoire. Se les appropriant, elle les employa parce qu'ils contenaient la parfaite expression de ses sentiments privés. Quoi de plus naturel ? Et en réalité tout, dans le Magnificat, est admirablement adapté à la situation de Marie, convient à merveille à la Vierge de Nazareth devenue Mère du Christ. Il est donc en ce sens une œuvre tout à fait originale. Ce n'est pas ainsi qu'on aurait inventé après coup, car on eût alors avidement recherché des idées et des formules neuves. - Il n'est peut-être pas de compositeur célèbre qui n'ait annoté le beau cantique de Marie : les œuvres les plus renommées sont celles d'Orlando di Lasso, de Palestrina, de Bach, de Mendelsohn, de Moralès, de Sheppard. On a du peintre Botticelli un incomparable chef-d’œuvre " (Rio) qui représente la Vierge écrivant le Magnificat.

    Luc chap. 1 verset 56. - Marie demeura environ trois mois avec Elisabeth ; puis elle s’en retourna dans sa maison. - En terminant le récit de la Visitation, S. Luc nous apprend que la Sainte Vierge demeura " environ trois mois "auprès d'Elisabeth, et qu'ensuite " elle revint dans sa maison ", c'est-à-dire à Nazareth. Le départ de Marie eut-il lieu avant ou après la naissance de Jean-Baptiste ? Le texte sacré ne le dit pas expressément. Toutefois, en le mentionnant avant de raconter la nativité du Précurseur, il semble indiquer assez clairement que Marie avait repris le chemin de la Galilée quand le temps d'Elisabeth fut accompli ". D'ailleurs, le but du voyage de la Mère de Dieu n'avait pas été précisément de soigner sa cousine : aucun motif de charité ne la retenait donc dans la maison de Zacharie. Un certain nombre de commentateurs anciens et modernes croient néanmoins que Marie demeura plus longtemps auprès d'Elisabeth : suivant eux, le v. 56 serait placé par anticipation avant la naissance de S. Jean. - Le mystère de la Visitation a inspiré de beaux tableaux à Raphaël, au Pinturicchio, à Ghirlandaio, à Jouvenet, etc.

     

  5. 4. Les premières années de Jean-Baptiste. 1, 57-80

Ce paragraphe comprend trois faits : la nativité du Précurseur, sa circoncision, son développement mystérieux dans le désert.

        1. 1° La naissance de S. Jean vv. 57 et 58
        2. 57Cependant, le temps où Elisabeth devait enfanter s’accomplit, et elle mit au monde un fils. 58Ses voisins et ses parents apprirent que le Seigneur avait signalé envers elle sa miséricorde, et ils l’en félicitaient.

           

          Luc chap. 1 verset 57. - Cependant, le temps où Elisabeth devait enfanter s’accomplit, et elle mit au monde un fils. - Construction toute hébraïque, que l'on croirait reproduite d'après la Genèse, 25, 24 : " Les jours où elle devait accoucher s'accomplirent ".

          Luc chap. 1 verset 58. - Ses voisins et ses parents apprirent que le Seigneur avait signalé envers elle sa miséricorde, et ils l’en félicitaient. - L'heureuse mère est bientôt entourée d'un cercle intime, formé des voisins, des amis et des parents de la famille, venus pour la féliciter. Dans cette merveilleuse naissance, chacun reconnut un grand bienfait de Dieu. L'expression " le Seigneur avait signalé envers elle sa miséricorde " est un nouvel hébraïsme. Comp. Gen. 19, 19 et 1 Reg. 12, 24. - Et ils l'en félicitaient pourrait être traduit par " ils se réjouissaient avec elle ", de sorte que nous avons ici un premier accomplissement de la prophétie de l'ange, v. 14. - Belle peinture d'Andrea del Sarlo.

        3. 2° La circoncision de S. Jean vv. 59-66
        4. 59Et il arriva qu’au huitième jour ils vinrent pour circoncire l’enfant, et ils l’appelaient Zacharie, du nom de son père. 60Mais sa mère, prenant la parole, dit : Non ; mais il sera appelé Jean. 61Ils lui dirent : Il n’y a personne dans ta famille qui soit appelé de ce nom. 62Et ils faisaient des signes à son père, pour savoir comment il voulait qu’on l’appelât. 63Et, demandant des tablettes, il écrivit : Jean est son nom. Et tous furent dans l’étonnement. 64Au même instant, sa bouche s’ouvrit, et sa langue se délia, et il parlait en bénissant Dieu. 65Et la crainte s’empara de tous leurs voisins, et, dans toutes les montagnes de la Judée, toutes ces choses étaient divulguées. 66Et tous ceux qui les entendirent les conservèrent dans leur cœur, en disant : Que pensez-vous que sera cet enfant ? Car la main du Seigneur était avec lui.

           

          Luc chap. 1 verset 59. - Et il arriva qu’au huitième jour ils vinrent pour circoncire l’enfant, et ils l’appelaient Zacharie, du nom de son père. - Ils vinrent a sans doute pour sujet les " voisins et parents " du verset précédent, à moins qu'on ne préfère traduire d'une manière générale : On vint, c'est-à-dire, ceux-là vinrent qui devaient circoncire l'enfant. Cette opération n'était nullement réservée aux prêtres : tout les israélites, même les femmes, pouvaient l'accomplir. Cependant, comme elle était assez délicate, on ne la confiait généralement qu'à des personnes expérimentées. Elle était accompagnée de vives réjouissances auxquelles prenaient part les parents et les amis de la maison : c'était en effet un saint événement, qui faisait entrer un nouvel être dans l'alliance de Jéhovah. La circoncision devait avoir lieu le huitième jour qui suivait la naissance ; telle avait été l'ordonnance expresse du Seigneur, Gen. 17, 12 ; Lév. 12, 13. Cette loi ne souffrait pas même d'exception quand le huitième jour tombait un samedi. Comp. Joan. 7, 23. Aucun local particulier n'avait été fixé pour la cérémonie : quoique les Juifs l'accomplissent aujourd'hui dans leurs synagogues, elle se passait alors le plus souvent au sein même des familles, et c'est ici le cas, puisque Elisabeth joue un rôle important dans la scène suivante , et qu'elle ne pouvait quitter sa maison avant quarante jours. Sur la circoncision dans le Judaïsme ancien et moderne, voyez Léon de Modène, Cérémonies et coutumes des Juifs, 4è partie, ch. 8 ; Buxtorf, Synagog. Judaica, cap. 2 ; Winer, Realwoerterbuch, s.v. Beschneidung ; Coypel, Le judaïsme, esquisse des mœurs juives, pp. 96 et ss. - Ils l'appelaient du nom de son père : Littéralement conformément au nom, d'après le nom. Suivant un antique usage qui remontait jusqu'à l'époque d'Abraham (comp. Gen. 17, 5, 15 ; 21, 3 et 4), on associait très ordinairement à la cérémonie de la circoncision l'imposition du nom de l'enfant. Le choix de ce nom était le plus souvent réservé au père ; mais, dans la circonstance présente, les assistants, voulant sans doute faire à Zacharie une agréable surprise, et supposant d'ailleurs son consentement, se hâtèrent de donner son nom au fils de sa vieillesse. Voir au livre de Ruth, 4, 13-16, un trait analogue. Ils avaient même déjà prononcé le nom, lorsque Elisabeth les arrêta tout à coup par sa protestation énergique.

          Luc chap. 1 verset 60. - Mais sa mère, prenant la parole, dit : Non ; mais il sera appelé Jean. - Il ne sera pas fait selon votre désir, mais l'enfant sera appelé Jean. On s'est souvent demandé par quelle voie Elisabeth avait appris le nom destiné divinement à son fils. La plupart des modernes pensent qu'elle le tenait de Zacharie, qui avait dû lui raconter par écrit tous les détails de l'apparition dont il avait été favorisé dans le temple. Les anciens (Théophylacte, Euthymius) au contraire affirment d'une voix unanime qu'elle le connut par révélation, au moment de la circoncision de l'enfant. Tel est aussi l'avis de plusieurs exégètes contemporains, même rationalistes ou protestants. " L'esprit de tout le récit, et l'étonnement exprimé au sujet de l'accord des deux époux, nous fait préférer la supposition que le désir de la mère lui venait également d'une inspiration subite ". Reuss, Hist. Évangélique, p. 33. Nous partageons complètement cette antique opinion.

          Luc chap. 1 versets 61-62. - Ils lui dirent : Il n’y a personne dans ta famille qui soit appelé de ce nom. Et ils faisaient des signes à son père, pour savoir comment il voulait qu’on l’appelât. - L'objection des assistants suppose qu'alors, comme de nos jours, il était d'usage d'imposer aux enfants le nom de l'un de leurs propres parents. Rebutés du côté de la mère, les amis trop empressés s'adressent à Zacharie lui-même, et le prient de leur indiquer le nom qu'il a choisi pour son fils. De ce qu'ils lui adressent leur demande par signes, beaucoup d'exégètes anciens et modernes, entre autres S. Jean Chrysostôme, Théophylacte, Euthymius, Jansénius, Maldonat, Lightfoot, Grotius, Alford, Plumptre, Abbott, ont conclu qu'il n'avait pas été seulement frappé de mutisme depuis l'apparition de l'ange, mais aussi de surdité. Nous dirons à la suite de plusieurs autres commentateurs que cette conclusion ne nous paraît pas suffisamment justifiée. On parle très souvent par signes aux personnes simplement muettes. Dans le cas actuel, un signe pouvait suffire, Zacharie ayant assisté à la délibération précédente. Au reste, l'ange, au v. 20, n'avait parlé que du mutisme, et, au v. 64, il n'est question que de " sa bouche s'ouvrit, sa langue se délia ".

          Luc chap. 1 verset 63. - Et, demandant des tablettes, il écrivit : Jean est son nom. Et tous furent dans l’étonnement. - Les Latins usaient de petites tablettes enduites de cire, sur lesquelles on écrivait au moyen d'un stylet ou poinçon d'acier, d'os ou d'autre matière. Ces planchettes étant primitivement en bois de pin. - Son nom est Jean. L'emploi du temps présent a ici quelque chose d'emphatique, d'énergique. La question n'est pas à discuter, veut dire Zacharie ; mon fils s'appelle Jean : il n'y a pas à s'occuper d'un autre nom pour lui. " Ce premier écrit du nouveau testament commence par le mot grâce " (allusion à la signification du nom de Jean). " Il déclara sur des tablettes, exprimant avec ses mains ce qu'il pensait, et prononçant le nom de son fils, non de la bouche, qui était muette, mais avec un poinçon dont il grava sur la cire, selon l'usage de ces anciens temps, ce que la voix même n'aurait pas pu déclarer d'une manière si éclatante " (Tertullien). Quand ils lurent les deux mots hébreux écrits par Zacharie, les assistants furent vivement surpris. Il s'étonnaient de voir Zacharie et Elisabeth complètement d'accord pour introduire un nom étranger dans leur famille.

          Luc chap. 1 verset 64. - Au même instant, sa bouche s’ouvrit, et sa langue se délia, et il parlait en bénissant Dieu. - L'admiration de l'assemblée dut être à son comble lorsque, tout à coup, sa bouche s'ouvrit et sa langue se délia. Cette bouche avait été fermée d'une manière miraculeuse ; elle s'ouvre aussi par l'effet d'un miracle, et au moment même que l'ange avait prédit, v. 20. L'incrédulité avait enlevé à Zacharie l'usage de la parole ; c'est un acte de foi et d'obéissance qui le lui rend, comme le fait remarquer S. Ambroise. Il cesse d'être muet aussitôt qu'il a donné à son fils le nom prescrit par Dieu. De ces deux organes du langage mentionnés à la façon hébraïque par S. Luc, le premier est plus général, le second plus spécial. - Il parlait en bénissant Dieu. Zacharie consacre à Dieu les prémices de la faculté qu'il venait de recouvrer merveilleusement après un silence de neuf ou dix mois. Les hommages ici mentionnés ne sont autres que le cantique " Benedictus ", dont la vraie place serait à cet endroit ; mais l'évangéliste l'a renvoyé un peu plus bas pour insérer, par mode de parenthèse, une note relative à l'impression que produisirent dans toute la contrée les prodiges qui avaient accompagné la naissance du futur Précurseur. Telle est du moins l'opinion la plus naturelle et la plus commune. On n'a aucun motif sérieux de penser que Zacharie composa plus tard seulement, et pour ainsi dire à tête reposée, son cantique d'action de grâces, qui est au contraire, dans le même sens que le " Magnificat ", une vive improvisation.

          Luc chap. 1 versets 65-66. - Et la crainte s’empara de tous leurs voisins, et, dans toutes les montagnes de la Judée, toutes ces choses étaient divulguées. Et tous ceux qui les entendirent les conservèrent dans leur cœur, en disant : Que pensez-vous que sera cet enfant ? Car la main du Seigneur était avec lui. - La crainte s'empara … Il s'agit de ce mystérieux effroi dont sont presque toujours saisies les personnes témoins de phénomènes surnaturels. Comp. Marc. 4, 41. Après avoir rempli tout le voisinage d'une sainte frayeur, le bruit des merveilles racontées ci-dessus envahit peu à peu la contrée entière, les montagnes de la Judée (voyez le commentaire du v. 39). On en faisait l'objet de mutuels entretiens. - Ils les conservèrent dans leur cœur : Locution hébraïque, qui signifie " peser attentivement, prendre pour objet de la considération la plus attentive ". L'évangéliste nous fait entendre l'écho de ces profondes réflexions : Que pensez-vous que sera cet enfant ? Évidemment, un enfant venu au monde en de pareilles conditions devait être prédestiné par Dieu à de grandes choses. Les mots suivants, car la main du Seigneur…, ne sont pas, comme on l'a quelquefois affirmé (Ewald, Kuinoel, Paulus, etc.), la continuation des réflexions populaires ; c'est un jugement personnel de S. Luc, destiné à appuyer, à justifier ces réflexions. On avait raison de parler ainsi, puisque la main du Seigneur (belle métaphore pour dire : la protection toute-puissante de Dieu) était visiblement avec l'enfant.

        5. Le Benedictus (vv. 67-79)
        6. 67Et Zacharie, son père, fut rempli du Saint-Esprit, et il prophétisa, en disant : 68Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et racheté son peuple, 69et nous a suscité un puissant Sauveur dans la maison de David, son serviteur, 70ainsi qu’il a dit par la bouche de ses saints prophètes des temps anciens, 71qu’il nous délivrerait de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent, 72pour exercer sa miséricorde envers nos pères, et se souvenir de son alliance sainte, 73selon le serment qu’il a juré à Abraham, notre père, de nous accorder cette grâce, 74qu’étant délivrés de la main de nos ennemis, nous le servions sans crainte, 75marchant devant lui dans la sainteté et la justice, tous les jours de notre vie. 76Et toi, petit enfant, tu seras appelé le prophète du Très-Haut : car tu marcheras devant la face du Seigneur, pour préparer ses voies, 77afin de donner à son peuple la connaissance du salut, pour la rémission de leurs péchés, 78par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, grâce auxquelles le soleil levant nous a visités d’en haut, 79pour éclairer ceux qui sont assis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort, pour diriger nos pas dans la voie de la paix.

           

          Luc chap. 1 verset 67. - Et Zacharie, son père, fut rempli du Saint-Esprit, et il prophétisa, en disant. - Ces mots nous ramènent au v. 64 auquel ils servent de développement. Nous allons apprendre en effet la manière dont Zacharie, après avoir recouvré l'usage de la parole, se mit à louer et à remercier le Seigneur. Mais, ajoute l’évangéliste pour caractériser d'avance le " Benedictus ", ses remerciements, ses louanges furent bien plus l’œuvre de Dieu que la sienne propre : ils lui furent inspirés d'en haut, il fut rempli du Saint-Esprit. De tous les membres de cette saint famille il est dit qu'ils furent tour à tour remplis de l'Esprit-Saint. Comp. Les vv. 15 et 41. - Il prophétisa. Ce verbe désigne ici tout à la fois un oracle prophétique et un chant lyrique, enflammé, jaillissant du cœur comme les sources jaillissent des montagnes. Voyez Gesenius, Thesaurus, t. 2, p. 838. Et tel est bien le cantique de Zacharie. C'est d'une part une prédiction surnaturelle, relative au rôle du Christ et de son Précurseur, et dans laquelle, a-t-on dit justement, " le père s'efface derrière le prophète ", derrière le prêtre. C'est d'autre part un bel hymne religieux, une poésie sacrée en tous points conforme, comme le " Magnificat ", aux lois de la versification hébraïque. Son style est aussi complètement hébreu, même sous le manteau grec dont S. Luc l'a revêtu ; à tel point que le plus modeste hébraïsant pourrait sans peine le reconstituer à peu près tel qu'il dût être prononcé. La construction est donc naturellement peu élégante dans nos traductions grecque et latine ; elle paraît même au premier regard assez enchevêtrée, les propositions étant rattachées l'une à l'autre par des infinitifs et des cas d'apposition, de manière à former seulement deux longues phrases continues. Mais, avec un peu d'attention, la clarté ne tarde pas à se faire ; il n'y a qu'à bien suivre chaque anneau de la chaîne. Le " Benedictus " a deux parties nettement indiquées. Dans la première, vv. 68-75, Zacharie remercie Dieu de l'avènement du Christ ; dans la seconde, vv. 76-79, il expose le rôle de son fils à l'égard de ce divin Rédempteur. Chaque partie peut se subdiviser en deux strophes : vv. 68-70, 71-75 ; 76-77, 78-79.

          Luc chap. 1 verset 68. - Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et racheté son peuple. - Première strophe de la première partie : Béni soit le Seigneur qui daigne enfin nous envoyer le Libérateur promis depuis longtemps. vv. 68-70. A l'Epepheta divin Zacharie répond par un joyeux Alléluia. Et cet alléluia, qu'il emprunte aux doxologies par lesquelles se terminent plusieurs livres du Psautier (comp. Ps. 40 ; héb. 41, 14 ; 71, héb. 72, 18 ; 105, héb. 106, 48), il l'adresse à Jéhovah, le Dieu d'Israël. Rien de plus naturel qu'une telle dédicace, puisque c'est Jéhovah qui envoie le Messie, puisque Israël doit jouir en premier lieu de la délivrance opérée par le Christ, enfin puisque c'est un prêtre juif qui chante ce cantique. Du reste, dans le " Benedictus ", le salut messianique est envisagé exclusivement au point de vue de la nation privilégiée : il n'y est qu'indirectement question de la rédemption des païens. - Motif pour lequel le Seigneur est béni : Il a visité son peuple : par cette expression les écrivains de l'Ancien Testament désignent souvent un gracieux et puissant secours venu du ciel. Voir Gésénius, Thesaurus. Il a délivré son peuple : littéralement d'après le grec, il a fait une rançon pour son peuple. Comparez Matth. 20, 28, où Jésus dira lui-même qu'il est venu pour donner sa vie en rançon pour plusieurs. Les prétérits " a visité ", " a racheté ", " a suscité " sont à remarquer. Il semble en effet que le futur ou le présent conviendrait mieux, puisque la naissance du Précurseur est bien loin d'avoir accompli le salut d'Israël. Mais, dans cette naissance, Zacharie voit d'une manière anticipée la réalisation de l’œuvre entière du Messie. Ce sont donc là des " prétérits prophétiques ", comme les nomment les grammairiens. Comp. le v. 54.

          Luc chap. 1 verset 69. - Et nous a suscité un puissant Sauveur dans la maison de David, son serviteur. - Le poète inspiré expose comment a eu lieu la rédemption de la nation choisie : Dieu lui a envoyé un protecteur invincible dans la personne du Messie. Littéralement : Dieu nous a suscité une corne de délivrance. La force de plusieurs espèces d'animaux réside en effet dans leurs cornes : munis de ces armes offensives et défensives, ils ne craignent aucun ennemi et affrontent tous les dangers. Cette métaphore revient assez fréquemment dans les saints Livres. Comp. 1 Reg. 2, 10;Ps. 17, 3 ; 88, 18 ; 148, 16 ; Eccli. 47, 8, etc. Voir aussi Schoettgen, Hor. heb. p. 258 et s. ; Horace, Carm. 3, 21, 18 ; Jahn, Arch. Bibl. § 47. - Dans la maison de David son serviteur. Comme au v. 54, cfr. Act. 4, 25. Dans un psaume messianique, 131, 17, le Seigneur promet de susciter " une corne " à David. Zacharie annonce que Dieu a tenu sa promesse : il nous montre la corne de salut érigée dans la maison, en d'autres termes, parmi les descendants du saint roi. De part et d'autre la corne symbolise le Christ.

          Luc chap. 1 verset 70. - Ainsi qu’il a dit par la bouche de ses saints prophètes des temps anciens. - Mais ce n'est pas seulement à David que le Seigneur avait promis la rédemption de la nation juive par le Messie ; tous les prophètes avaient successivement prédit cette merveille de la miséricorde divine, comme le rappelle le père de S. Jean. En réalité, l'Ancien Testament, et surtout sa partie prophétique, se résume dans l'idée du Messie.

          Luc chap. 1 verset 71. - Qu’il nous délivrerait de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent. - Les vv. 71-75 qui forment la seconde strophe de la première partie du Bénédictus, décrivent l’œuvre du Messie d'après ses traits principaux. Le salut chanté par Zacharie vient donc du Christ, et c'est à la nation juive qu'il est accordé. Mais quels sont les ennemis dont le Sauveur par excellence délivrera les Juifs ? Notons bien que l'auteur du cantique est un prêtre et non un simple patriote. Il ne serait donc pas naturel de supposer qu'il avait spécialement en vue les ennemis extérieurs et politiques de son peuple, les Romains par exemple ; sa pensée se portait d'une manière directe sur les ennemis spirituels des Juifs, les démons, le péché sous toutes ses formes. Voyez Théophylacte, Maldonat, etc. Ce n'est d'ailleurs qu'en ce sens que la prophétie de Zacharie s'est accomplie. Les mots ceux qui nous haïssent sont synonymes de nos ennemis. Cette répétition, due au parallélisme poétique, est très fréquente dans les écrits de l'Ancien Testament. Comp. Pas. 17, 18, 41 ; 20, 9 ; 43, 11 ; 54, 13 ; 67, 2 ; 88, 24 ; 105, 10, etc.

          Luc chap. 1 verset 72. - Pour exercer sa miséricorde envers nos pères, et se souvenir de son alliance sainte. - Pour exercer sa miséricorde envers nos pères : Hébraïsme que nous avons déjà rencontré au v. 58. En envoyant son Christ sur la terre, Dieu manifestera sa bonté infinie à l'égard du peuple juif, et particulièrement à l'égard des saints patriarches qui avaient été les fondateurs de la nation théocratique, nos pères (cfr. v. 55). Ceux-ci en effet, du fond des limbes où ils vivaient, désiraient ardemment la venue du Messie, soit pour eux-mêmes, afin de pouvoir jouir complètement de Dieu dans le ciel, soit pour leurs descendants, dont les intérêts n'avaient pas cessé de leur être chers. Le Seigneur exercera donc envers eux une miséricorde réelle et personnelle. Luc de Bruges nous paraît exprimer l'idée de Zacharie d'une manière incomplète, lorsqu'il dit : " Je ne crois pas qu’il s’agisse ici du salut propre des pères. Mais, en regardant les pères, il a voulu montrer sa bienveillance sur leurs descendants. " - Et se souvenir de son alliance sainte. Le testament dont Dieu veut bien se souvenir pour en exécuter les clauses n'est autre que l'alliance solennellement contractée par lui avec Abraham, Isaac et Jacob, ainsi qu'il est dit au verset suivant.

          Luc chap. 1 verset 73. - Selon le serment qu’il a juré à Abraham, notre père, de nous accorder cette grâce. - Zacharie fait ici allusion à la circonstance racontée dans la Genèse, 22, 16-18. Comp. Hebr. 6, 13 et 14.

          Luc chap. 1 versets 74-75. - Qu’étant délivrés de la main de nos ennemis, nous le servions sans crainte, marchant devant lui dans la sainteté et la justice, tous les jours de notre vie. - Ces deux versets expriment le but principal de la Rédemption, qui était la gloire de Dieu procurée par des hommes menant une vie sainte et parfaite. - Sans crainte, mis en avant d'une manière emphatique, est ensuite développé par les mots délivrés de la main... (voyez le v. 71 et l'explication). - Servions désigne le culte divin dans son ensemble, ainsi qu'il ressort de l'expression plus énergique du texte grec. Quand on est sous l'impression de la crainte, en butte aux attaques incessantes de dangereux ennemis, généralement on ne sert pas aussi bien le Seigneur qu'au milieu du calme et de la paix. Mais le Messie apportera précisément cette paix et ce calme, de sorte qu'on pourra se livrer en toute liberté aux choses de Dieu. - La première partie du v. 75 désigne la manière dont les Juifs délivrés par le Christ pourront servir Jéhovah. La seconde partie indique la durée de ce service. Les mots sainteté et justice sont à peu près synonymes, bien qu'ils représentent des nuances différentes. Ces nuances sont assez difficiles à déterminer. D'après les uns, il faudrait voir dans la sainteté une qualité purement négative, l'absence de souillure, et dans la justice une qualité positive, le culte proprement dit. Selon d'autres, le premier substantif correspondrait à une disposition intérieure, le second à la conduite extérieure. Ou bien encore, la sainteté se rapporterait aux relations des hommes avec Dieu, la justice aux relations des hommes entre eux.

          Luc chap. 1 verset 76. - Et toi, petit enfant, tu seras appelé le prophète du Très-Haut : car tu marcheras devant la face du Seigneur, pour préparer ses voies. - Avec cette belle apostrophe commence la seconde partie du cantique. - Première strophe, vv. 76 et 77 : rôle de S. Jean. - Et toi, petit enfant. Zacharie a attendu jusqu'à ce moment pour parler de son fils ; c'est que, dans les événements qu'il décrit, Jean ne doit paraître qu'au second plan, n'avoir qu'un rôle secondaire. - Tu seras appelé le prophète du Très-Haut. De Jésus il avait été dit " il sera appelé Fils du Très-Haut ", v. 32 ; à Jean on n'assigne que la fonction de prophète. Noble fonction pourtant, dont le fidèle accomplissement lui valut un magnifique éloge de Jésus, Matth. 11, 9, et la confiance de toute la nation juive. - Tu marcheras devant la face du Seigneur. Zacharie indique par ces paroles la manière spéciale dont son fils sera le prophète du Très-Haut. Il sera prophète en tant qu'il sera le précurseur du Messie, en tant qu'il annoncera la prochaine manifestation du divin Rédempteur et que, à la façon de l'Orient, il marchera devant lui comme un héraut, lui préparant en tous lieux une voie royale. Comp Is. 40, 3 ; Matth. 3, 3 et le commentaire. Du titre " Seigneur " attribué ici au Christ, on a légitimement conclu à la divinité de Jésus.

          Luc chap. 1 verset 77. - Afin de donner à son peuple la connaissance du salut, pour la rémission de leurs péchés. - En préparant les voies du Messie selon ce qui vient d'être dit, Jean procurera aux Juifs, peuple privilégié du Seigneur, " la science du salut " ; il leur apprendra comment ils pourront être sauvés. - Pour la rémission de leurs péchés. Ici encore, l'on voit combien sont pures les idées messianiques de Zacharie. La rédemption qu'il annonce ne sera pas politique et sociale ; avant tout elle sera spirituelle et religieuse : elle aura pour fin la justification des pécheurs. Sur la réalisation de cette prédiction par S. Jean-Baptiste, comparez 3, 3 ; Matth. 3, 6 ; Marc. 1 , 4, 5. La strophe comprise dans les vv. 76 et 77 répond donc à cette question : Pourquoi le Messie devait-il avoir un Précurseur ? La nation théocratique avait été égarée ; mille préjugés régnaient parmi elle touchant la personne et l’œuvre du Christ ; le péché l'enlaçait de toutes parts. Il fallait donc qu'elle fût instruite et purifiée, afin de se trouver prête quand viendrait son Libérateur.

          Luc Chap.1 versets 78-79. - Par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, grâce auxquelles le soleil levant nous a visités d’en haut, pour éclairer ceux qui sont assis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort, pour diriger nos pas dans la voie de la paix. - Seconde strophe de la seconde partie : Effets produits par la venue du Messie. - Ici plus que jamais il est manifeste que " le Christ est l'objet principal, le commencement et la fin du cantique de Zacharie. S. Jean n'apparaît que d'une manière accessoire : on dit deux mots de lui, puis on revient immédiatement au Messie ". Munkel. Ces dernières paroles de Zacharie sont les plus belles et les plus fortes de son chant inspiré. - Par les entrailles de la miséricorde… se rattache à " la rémission de leurs péchés ", et signale la cause efficiente de la rémission des péchés, la source d'où découlera la grâce qui sanctifiera tant de coupables. Le sens spécial du mot " entrailles " dans ce passage se retrouve chez tous les peuples. Voyez Gésénius, Thesaurus. Comp. Col. 3, 12. - Le soleil levant nous a visités d'en haut. Quel beau nom donné au Messie! Plus tard Jésus lui-même s'appellera la lumière, Joan. 8, 12 ; 9, 5 ; le quatrième Évangile (1, 9) dira de lui : " Cette lumière était la véritable lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme ". Ici on nous montre le Sauveur à son début sous la noble et gracieuse figure d'un soleil levant, qui promet une radieuse journée. Cette métaphore remonte d'ailleurs à l'Ancien Testament, où le Messie est plusieurs fois comparé à une brillante lumière : " Le peuple qui marchait dans les ténèbres voit une grande lumière; Sur ceux qui habitaient le pays de l'ombre de la mort une lumière resplendit " (Is. 9, 2). L'astre du jour semble sortir de régions souterraines, mais le soleil de justice viendra d'en haut, du sein de Dieu. - Ceux qui sont assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort représente d'une manière figurée les Juifs, dont l'état moral était alors si misérable. " L'ombre de la mort " est un synonyme énergique des ténèbres : les régions où règne la mort sont censées couvertes des ombres les plus noires. - Pour diriger nos pas… Continuation de l'image. Grâce au soleil du Messie, les pauvres voyageurs qui cherchaient jusque-là péniblement leur route la trouveront sans peine, et c'est une route qui les conduira à la paix, au bonheur. Zacharie termine son hymne sacerdotal par cette douce perspective du salut dans le Messie. Comme Marie, il a chanté un abrégé de l'Évangile ; comme Marie, il a résumé les idées les plus saillantes de l'Ancien Testament relatives au Christ. Pas un mot de son cantique n'est tombé à terre ; tout s'est passé ainsi qu'il le prédisait, et le prêtre chrétien peut dire chaque jour avec plus de vérité que le prêtre juif père du Précurseur : " Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël qui visite et rachète son peuple ". - On a un beau " Benedictus " de Haydn.

           

        7. 3° Éducation et développement de S. Jean, v. 80

80Or l’enfant croissait, et se fortifiait en esprit ; et il demeurait dans les déserts, jusqu’au jour de sa manifestation à Israël.

 

Luc chap. 1 verset 80. - Ce verset résume les trente premières années du Précurseur. Malgré leur grande concision, les renseignements qu'il renferme suffisent pour nous montrer la manière dont Jean-Baptiste fut préparé à ses hautes fonctions. - L'enfant croissait. Ce verbe indique la croissance physique de l'enfant. Quoique issu de parents affaiblis par l'âge, Jean, grâce à une bénédiction spéciale du Seigneur, devenait tous les jours plus robuste et se développait dans d'excellentes conditions. Sa croissance morale, marquée par les mots " et se fortifiait en esprit ", n'était pas moins rapide, car Dieu se plaisait à l'honorer de toute sorte de dons. Et il demeurait dans les déserts. La solitude a-t-on dit, est la patrie des grands hommes. Ce fut la patrie de l'austère Jean-Baptiste. Son exemple, Elie, avait vécu assez longtemps dans le désert ; pour lui, il y passa la plus grande partie de sa vie, n'ayant sans doute que de rares communications avec les hommes, et plongé tout entier en Dieu et dans les choses divines. On ignore l'âge exact auquel il quitta sa famille pour se retirer dans le désert ; mais ce dut être d'assez bonne heure. Le pluriel dans les déserts semblerait supposer que Jean n'avait pas de résidence fixe, mais qu'il passait d'une solitude à l'autre. Le désert de Juda, où S. Matthieu nous le montre au début de son ministère, était précisément entouré de plusieurs autres districts presque inhabités où il put se fixer tour à tour. Voyez notre commentaire S. Matth. p. 66. La gracieuse localité nommée " S. Jean dans le désert " par les chrétiens, Ain-Kârim par les musulmans, et située à deux lieues aux S. O. de Jérusalem, dans une vallée fertile où abondent les roses, les oliviers et les plants de vigne, n'a aucune chance sérieuse d'avoir servi de retraite constante au Précurseur (voir Schegg, Evang. nach Lucas, t. 1, p. 106). C'est là du moins qu'on honore d'une manière plus spéciale le mystère de sa vie cachée. - Jusqu'au jour de sa manifestation. La manifestation de S. Jean-Baptiste eut lieu quand il commença à se manifester d'une manière officielle comme le héraut et l'avant-coureur du Messie, 3, 1-3. - Les Esséniens ayant, d'après le témoignage de Pline, Hist. Nat. 5, 17, plusieurs établissements dans le désert de Juda, il a été de mode dans un temps de prétendre que Jean-Baptiste était entré en relations avec eux et avait adopté en partie leurs doctrines. Mais l'Essénisme du Précurseur est aujourd'hui abandonné par tous les critiques sérieux, aussi bien que l'Essénisme de Jésus (voyez l'Evang. Selon S. Matth. p. 71). Jean fut formé directement par l'Esprit-Saint ; il n'avait donc pas besoin de leçons humaines, surtout de leçons provenant d'une source qui était hérétique et schismatique au point de vue de la religion juive. - Parmi les nombreuses peintures composées en vue de reproduire quelque scène de la vie de S. Jean au désert, on signale au premier rang celles de Murillo et du Guerchin.

 

 

  1. ÉVANGILE SELON SAINT LUC - CHAPITRE 2
  2.  

    Jésus naît à Bethléem (vv. 1-7). - Les bergers, avertis par un ange, viennent l'adorer (vv. 8-20). - La Circoncision (v. 21). - Les mystères de la Purification et de la Présentation (vv. 22-38). - Abrégé de l'enfance de Jésus (vv. 39-40). - Jésus parmi les Docteurs (vv. 41-50). - De douze à trente ans (vv. 51-52).

  3. 5. Noël, 2, 1-20. Parall. Matth. 2, 1

Il règne un parfait organisme dans les premières pages du troisième Évangile. Après la conception miraculeuse de Jean-Baptiste, 1, 5-25, S. Luc a raconté l'Incarnation du Verbe, 1, 26-38 ; après la naissance et la circoncision du Précurseur, accompagnées du " Benedictus ", 1, 57-79, il relate de même la nativité et la circoncision du Christ, accompagnées du cantique des anges, 2, 1-21. Entre les deux conceptions et les deux naissances s'était placé, comme un beau trait d'union, le mystère de la Visitation de Marie, avec le " Magnificat ", 1, 39-56. Du reste l'écrivain sacré n'avait eu qu'à reproduire dans son récit l'harmonie des faits eux-mêmes. - Nous diviserons en deux parties ce nouveau paragraphe. S. Luc expose d'abord, vv. 1-7, comment le Christ, par suite d'une mesure toute providentielle, naquit à Bethléem ainsi que l'avaient prédit les prophètes. Cfr. Mich. 5, 2. Il montre ensuite, vv. 8-20, quels furent les premiers adorateurs de l'Enfant-Dieu.

        1. 1° Jésus naît à Bethléem. vv. 1-7
        2. 1Or il arriva qu’en ces jours-là, il parut un édit de César Auguste, ordonnant un recensement de toute la terre. 2Ce premier recensement fut fait par Cyrinus, gouverneur de Syrie. 3Et tous allaient se faire enregistrer, chacun dans sa ville. 4Joseph aussi monta de Nazareth, ville de Galilée, en Judée, dans la ville de David, appelée Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la famille de David, 5pour se faire enregistrer avec Marie son épouse, qui était enceinte. 6Or il arriva, pendant qu’ils étaient là, que les jours où elle devait enfanter furent accomplis. 7Et elle enfanta son fils premier-né, et elle l’enveloppa de langes, et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie.

          Les vv. 1 et 2 contiennent une note historique destinées à expliquer pourquoi Jésus ne naquit pas à Nazareth où vivaient sa Mère et son père nourricier, mais à Bethléem, bien loin de la Galilée. Ces quelques lignes sont tellement hérissées de difficultés qu'on a pu à bon droit leur donner le nom d'énigme chronologique. Aussi ont-elles été l'objet de discussions sans cesse renouvelées, de systèmes nombreux et, dans le camp rationaliste, d'accusations passionnées contre l'authenticité ou la véracité de ce passage de S. Luc. Cfr. Strauss, Vie de Jésus, § 31, t. 1, p. 232 et ss. Il n'est pas possible, dans un commentaire, de traiter à fond une question aussi compliquée ; nous indiquerons du moins les meilleurs principes de solution, et nous renverrons le lecteur studieux à quelques dissertations et monographies spéciales où il trouvera tous les rensignements désirables, notamment à Sanclemente, de anno Chr. Dom. Natal. 4, c. 3 et 4 ; Huschke, Ueber den zur Zeit der Geburt Jesu Christi gehaltenen Census, Breslau, 1840 ; H. Wallon, De la croyance due à l'Évangile, Paris, 1858, pp. 296-339 ; Wieseler, Chronologische Synopse der vier Evangelien, 1843, pp. 79-122 ; Id., Beitraege zur richtigen Würdigung der Evangelien, p. 16 et ss. ; Kitto, Cyclopaedia of biblical Literature, et Smith, Dictionary of the Bible, au mot Cyrenius ; Winer, Bibl. Realwoerterbuch, s. v. Quirinius ; Browne, Ordo saeclorum, Appendix 2, 40 et ss. ; Zumpt, Commentatio de Syria Romanorum provincia a Caesare Augusto ad T. Vespasianum ; Id., das Geburtsjahr Christi, 1869 ; Patritii, de Evangeliis lib. 3, dissert. 18 ; Aberle, Theolog. Quartalschrift, 1874 ; Tholuck, die Glaubwürdigkeit der evangelischen Geschichte, p. 162 et ss. ; Caspari, Chrolog. geograph. Einleitung in das Leben J. C., 1869, p. 30 et ss.

          Luc chap. 2 verset 01. – Or il arriva qu’en ces jours-là, il parut un édit de César Auguste, ordonnant un recensement de toute la terre. - 1. En ces jours là. Cette date, vague en elle-même (comp. Matth. 3, 1 et l'explication), est précisée par le contexte, 1, 26, 36, 56 ; 2, 6 et 7 ; elle nous ramène au v. 79 du chap. 1, par conséquent aux jours qui suivirent la naissance de Jean-Baptiste. L'édit émanait de César Auguste, neveu du célèbre Jules César et le premier des empereurs romains. Il avait pour objet de recenser toute la terre. Cette expression représente parfois dans la Bible la seule Palestine, mais il n'est pas possible de lui donner ici avec Paulus, Kuinoel, Hug, etc., cette signification restreinte : la manière dont elle est rattachée au nom d'Auguste s'oppose à une telle interprétation. Il s'agit donc vraiment de l'empire romain, que les Latins appelaient fièrement le " disque de la terre " ; l'hyperbole n'avait au reste rien de trop exagéré, puisque la plus grande partie du monde connu subissait alors les lois de Rome. Par " recensement " il faut entendre l'action d'inscrire sur les registres civils le nom, l'âge, la condition, la fortune, la patrie de tous les habitants d'une contrée. Comp. Polyb. 10, 7. L'évangéliste n'a donc pas voulu parler d'une simple opération cadastrale, comme l'ont cru Kuinoel, Olshausen, Ebrard, Wieseler, etc. - Le fait si clairement énoncé par l'évangéliste dans ce premier verset soulève déjà de grosses difficultés, parce que, nous dit-on, 1° les historiens latins et grecs de l'époque gardent un silence absolu sur cet édit d'Auguste ; 2° le décret eût-il été porté, il ne pouvait s'appliquer à la Judée, qui n'était pas encore province romaine au moment de la naissance de Jésus-Christ puisqu'elle était gouvernée par Hérode. Pesons tour à tour ces deux objections :

          - L'histoire profane fût-elle entièrement muette sur l'édit signalé par S. Luc, son silence ne constituerait qu'une preuve négative, qui ne saurait infirmer le témoignage si formel de l'évangéliste. Les annalistes contemporaines omettent de la même manière les recensements opérés antérieurement par Jules César, et pourtant leur existence ne crée par le moindre doute (voyez Wieseler, Beitraege zur richtig. Würdigung der Evangelien, 1869, p. 51). De plus, comment se fait-il que Celse et Porphyre, ces ennemis si acharnés du Christianisme, qui se sont fait un malin plaisir de relever les prétendues contradictions ou erreurs des Évangiles, n'aient rien objecté contre ce passage de S. Luc ? Mais nous avons des raisons plus positives à alléguer. Comme l'admettent aujourd'hui les archéologues, les juristes et les historiens les plus distingués (Savigny, Huschke, Ritschl, Peterson, Marquardt, etc.), la compilation de rapports et de documents statistiques forme un des traits distinctifs de la politique d'Auguste. Des pièces importantes, dont nous possédons au moins quelques fragments, prouvent jusqu'à l'évidence que le premier empereur romain dût faire pendant son règne plusieurs opérations analogues à celle que signale S. Luc. A sa mort, lisons-nous dans Suétone, Aug. 100 101, on trouva trois protocoles réunis à son testament. " Des trois volumes, un est consacré aux dispositions pour ses funérailles; l’autre à un exposé des choses qu’il a faites, à être gravé sur des tables d’airain placées devant le mausolée; le troisième à un résumé de son règne ". De l' " index rerum gestarum ", il existe une copie célèbre, gravée à l'entrée du temple d'Ancyre en Galatie, qui avait été élevé en l'honneur d'Auguste) : il y est expressément question de trois recensements dont l'un eut lieu l'an de Rome 746, c'est-à-dire peu de temps avant la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ (voyez Wallon, l. c. p. 300 et ss. ; Bougaud, Jésus-Christ, 2è édit. p. 158 et ss.). Le " Breviarium imperii " a disparu. Nous savons par les résumés qu'en donnent Tacite et Suétone de quelles matières il traitait  : " C'était le tableau de la puissance publique : on y voyait combien de citoyens et d'alliés étaient en armes, le nombre des flottes, des royaumes, des provinces, l'état des tributs et des péages, l'aperçu des dépenses nécessaires et des gratifications " (Tacite, Annales, 1, 11). N'est-il pas évident que, pour réunir toutes ces notions, il avait fallu faire des dénombrements dans toute l'étendue de l'empire et même chez les peuples alliés ? Ajoutons enfin que les historiens postérieurs confirment de la façon la plus positive les données de S. Luc, et certainement d'après des sources indépendantes de l'Évangile, puisqu'ils ajoutent les plus minutieux détails. " César Auguste, écrit Suidas (ap. Wieseler, Beitraege, p. 53), ayant choisi vingt hommes d'entre les plus excellents, les envoya dans toutes les contrées des peuples soumis, et leur fit faire l'enregistrement des hommes et des biens. " De même S. Isidore de Séville, Cassiodore, etc. Voyez Wallon, l. c., p. 305 et ss. - Au moment de la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, la Judée, il est vrai, n'était pas encore province romaine, et Hérode-le-Grand, qui la gouvernait, avait le titre de " Rex socius " ; mais cette apparence de liberté n'empêchait pas le pays et son chef d'être d'humbles vassaux de l'empire, comme le prouve l'histoire juive de ces temps. L'indépendance de la nation théocratique était alors purement nominale, et l'on ne voit pas ce qui eût empêché Auguste de dénombrer le peuple d'Israël si cela entrait dans ses vues. Qui ne sait qu'en pratique Hérode ne cessa d'agir comme un serviteur très obéissant d'Auguste ? Un jour qu'il avait montré quelques velléités de s'affranchir de cette sujétion absolue, l'empereur ne craignit pas de lui écrire que si " jusque-là il l'avait traité en ami, désormais il le traiterait en sujet. ". Jos. Ant. 16, 9, 3. D'ailleurs, un exemple positif, celui des " Clitae ", petit peuple de Cilicie (Tacit. Ann. 6, 41), nous apprend que les Romains forçaient parfois les nations alliées de subir le recensement.

          Luc chap. 2 verset 02. - Ce premier recensement fut fait par Cyrinus, gouverneur de Syrie. - Ce recensement fut le premier de ceux qu'opéra Cyrinus : l'écrivain sacré distingue donc plusieurs dénombrements opérés par Cyrinus (cfr. Act. 5, 37) , et il affirme que celui dont il parle présentement fut le premier. - Gouverneur de Syrie. La Syrie était alors une province romaine (bornée au N. par le Taurus, à l'O. par la Méditerranée, avec Antioche pour capitale) ; or ; être chef d'une province, c'était être " proconsul ". Tel était donc le titre officiel du personnage que la Vulgate nomme Cyrinus, et qu'il serait plus exact d'appeler " Quirinus " car tel était son vrai nom latin. Cfr. Sueton. Tib. 49 ; Tac. Ann. 3, 48. Publius Sulpicius Quirinus, né à Lanuvium de parents obscurs, sut s'élever par son ardeur guerrière et son habileté dans les affaires jusqu'aux premières fonctions de l’État. Il fut consul en 742 (U.C.), obtint quelque temps après les honneurs du triomphe pour avoir soumis les farouches montagnards d'Homona en Pisidie, accompagna en 755 le jeune Caius César en Arménie comme conseiller, et gouverna la Syrie de 759 à 764. Mais c'est précisément cette dernière date qui crée à l'exégète la plus grande des difficultés contenues dans ce passage, puisque, d'après S. Luc, Quirinus aurait été proconsul de Syrie l'année même de la naissance du Sauveur, tandis que, d'après les historiens romains, il ne le serait devenu qu'environ dix ans plus tard. Les rationalistes les plus modérés concluent de là que le récit de S. Luc est " évidemment erroné " . Les autres crient au mythe, à la légende, à la duperie même. Comment résoudre ce problème ? Parmi les nombreux systèmes proposés successivement dans la louable intention de justifier S. Luc, il en est d'une grande faiblesse, par exemple celui de Venema, Valckenaer, Kuinoel, Olshausen, etc., qui voudraient supprimer le v. 2 comme une interpolation, et en général tous ceux qui consistent à introduire quelque modification dans le texte. L'authenticité parfaite du v. 2 est trop bien démontrée pour que l'on puisse recourir à des conjectures aussi arbitraires. Mais les hypothèses sérieuses ne manquent pas. 1° Herwart, Bynaeus, Périzonius, le P. Pétau, D. Calmet, Huschke, Wieseler, Ernesti, Ewald, Haneberg et d'autres critiques traduisent : Ce dénombrement eut lieu avant que Quirinus fût gouverneur de la Syrie. Ils croient pouvoir justifier leur opinion à l'aide d'exemples assez nombreux, pris dans les auteurs soit sacrés soit classiques. 2° D'après Lardner et Münter, le titre de gouverneur serait donné à Quirinus par anticipation (ce premier dénombrement eut lieu sous la direction de Quirinus qui fut plus tard proconsul de Syrie), ou bien 3° il ne désignerait pas le proconsulat proprement dit, mais des pouvoirs extraordinaires en vertu desquels Quirinus aurait présidé au recensement de 75° (Casaubon, Grotius, Deyling, Sanclemente, Neander, Hug, Sepp, Schegg, etc.). On explique ainsi comment Tertullien, Adv. Marcion. 4, 19, attribue à Sentius Saturninus, gouverneur de Syrie quelque temps avant la naissance de Jésus, le recensement signalé en cet endroit par S. Luc, tandis que S. Justin dit à plusieurs reprises qu'il fut dirigé par Quirinus (Apol. 1, 34, 46 ; Dial. c. Tryph. 78). Nos deux écrivains ecclésiastiques auraient raison, puisque, dans ce système, Saturninus et Quirinus avaient présidé de concert au dénombrement. 4° Le recensement aurait été commencé en réalité vers 750 sous les ordres du proconsul d'alors ; mais, interrompu bientôt après par la mort d'Hérode, il n'aurait été repris et achevé que sous le gouvernement de Quirinus, quand la Judée perdit entièrement le peu d'indépendance qui lui restait (Paulus, J.P. Lange, van Oosterzee, Hales, Wallon, etc.). Pour donner plus de force à cette opinion, plusieurs de ses défenseurs changent le texte qui devient, en réunissant les vv. 1 et 2 : En ce temps-là César Auguste porta un édit pour que tout l'empire fût dénombré ; mais l'entière exécution de ce décret n'eut lieu en Judée que sous le proconsulat de Quirinus. 5° Des calculs aussi savants qu'ingénieux de M. Zumpt (l. c.) ont rendu entièrement vraisemblable l'hypothèse d'après laquelle Quirinus aurait été proconsul de Syrie à deux reprises, une première fois entre P. Quinctilius Varus et M. Lollius, précisément vers l'époque de la Nativité du Sauveur, et une seconde fois de 759-764. Le rationaliste E. de Bunsen admet lui-même la possibilité de ce fait (Chronology of the Bible, 1874, p. 70). S. Justin affirme d'ailleurs très formellement dans un des passages cités plus haut (Apol. 1, 46) que Jésus est né " sous Quirinus ", c'est-à-dire sous le gouvernement de Quirinus. - Assurément, aucun des systèmes qui précèdent ne fait disparaître d'une manière absolue la difficulté que nous avons signalée, attendu qu'aucun d'eux n'est complètement certain ; du moins ils en fournissent tous une solution très raisonnable, spécialement les trois derniers. Ils suffisent dans tous les cas, pour démontrer que S. Luc ne s'est pas trompé et qu'il n'a pas faussé l'histoire. Mais admirons les exigences inouïes, nous ne voulons pas dire la mauvaise foi, de MM. les rationalistes à l'égard des écrivains sacrés. " Si nous trouvions dans Zonaras, ou dans Malalas, ou dans quelque autre compilateur byzantin un renseignement analogue à celui que nous fournit ici le troisième Évangile, nous le regarderions simplement comme une richesse précieuse pour la science historique, comme un complément des sources anciennes si souvent incomplètes. Pourquoi donc S. Luc serait-il moins bien traité ? " Aberle, l. c., p. 102. Comp. Wallon, l. c., p. 298, et l'Évang. Selon S. Matth. p. 60. Nous en avons dit assez pour montrer qu'entre S. Luc, contemporain des événements qu'il raconte, et les critiques qui jugent ces mêmes faits à 1900 ans de distance, un homme raisonnable n'a pas de peine à faire son choix.

          Luc chap. 2 verset 03. - Et tous allaient se faire enregistrer, chacun dans sa ville. - Après avoir mentionné l'édit de César Auguste, v. 1, et nommé le commissaire impérial qui fut chargé de l'exécuter, v. 2, S. Luc expose rapidement la manière dont le recensement eut lieu dans les pays juifs. En effet, c'est à la Palestine que nous devons restreindre, d'après le contexte, l'application du v. 3. - Chacun dans sa ville. Chez les Juifs, la cité propre d'un chacun n'était ni celle de sa naissance, ni celle de son domicile ; c'était celle où avait été fondée la famille à laquelle il appartenait (voyez le v. 4). Tout Israélite était donc censé faire partie de la ville ou de la bourgade habitée primitivement pas ses ancêtres. Là du reste se conservaient les registres de la famille, et là aussi, pour ce motif, chaque citoyen venait faire contrôler son identité lorsqu'il y avait un dénombrement. Il est vrai que, suivant le droit romain, les inscriptions officielles de ce genre avaient lieu soit à la ville d'origine, soit à la résidence actuelle, et les rationalistes n'ont pas manqué d'accuser ici encore notre évangéliste d'incohérence et d'inexactitude ; mais, pour renverser cette nouvelle objection, il suffit de rappeler que les Romains, par politique, se pliaient souvent pour les détails non essentiels aux usages particuliers des peuples qu'ils avaient soumis. C'est donc conformément aux anciennes coutumes d'Israël que fut exécuté le présent édit d'Auguste. Voyez Wallon, l. c., pp. 334 et ss.

          Luc chap. 2 verset 04. - Joseph aussi monta de Nazareth, ville de Galilée, en Judée, dans la ville de David, appelée Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la famille de David. - De l'empereur romain, du proconsul de Syrie, du recensement des Juifs, nous arrivons, par des cercles de plus en plus restreints, à S. Joseph et à Marie. " Monter " était, dans la littérature juive, l'expression consacrée pour désigner un voyage à Jérusalem et aux alentours, parce que, de quelque côté que l'on vînt, il fallait monter avant d'y arriver. Voyez Matth. 20, 17, Gesenius, Thesaur., et dans Riess, Atlas de la Bible, le profil de la planche 7. Les mots suivants , de Galilée … Bethléem, indiquent le point de départ et le terme du voyage des saints époux. De la Galilée Joseph et Marie se rendirent en Judée ; de la cité de Nazareth ils vinrent dans la cité de David, appelée Bethléem. Le trajet était long et pénible : du reste il diffère à peine de celui que la Mère de Dieu avait accompli quelques mois auparavant (voir la note de 1, 39), pour aller visiter sa cousine Elisabeth. Comp. R. Riess, Atlas de la Bible, pl. 4 ; Vict. Ancessi, Atlas bibliq. pl. 15. Sur Bethléem, voyez l'Évangile selon S. Matth. p. 49 ; Tobler, Bethlehem in Palaestina topog. und histor. Geschildert, 1849 ; Robinson, Palaestina, t. 2, pp. 379-386 ; Baedeker's Palaestina u. Syrien, pp. 253 et ss. On appelait Bethléem la " cité de David " parce que le fondateur de la plus célèbre des dynasties juives y était né et y avait passé les années de sa jeunesse. Comp. 1 Reg. 16, 1 ; 17, 12. - Il était de la maison et de la famille de David. Comp. 1, 27. Les mots maison et famille sont à peu près synonymes dans ce passage : néanmoins, il est possible d'établir entre eux une légère différence, si l'on se reporte à l'antique organisation du peuple juif. Famille paraît correspondre aux grandes branches entre lesquelles se partageaient les tribus ; maison désignerait par métonymie les subdivisions de ces branches, c'est à dire les familles. La signification du premier de ces noms (famille) serait ainsi plus étendue que celle du second (maison). S. Luc les associe évidemment pour montrer que S. Joseph se rattachait de la façon la plus stricte à la race de David.

          Luc chap. 2 verset 05. - Pour se faire enregistrer avec Marie son épouse, qui était enceinte. - Pour se faire enregistrer avec Marie son épouse. Marie était-elle donc tenue de comparaître personnellement à Bethléem ? Beaucoup d'interprètes l'ont pensé à la suite de plusieurs Pères. Elle était, disent-ils, fille unique et héritière, et en cette qualité, il fallait qu'elle vînt elle-même se faire enregistrer. Selon d'autres, elle avait accompagné librement S. Joseph à Bethléem. Comprenant que " la Providence disposait ainsi des événements et qu'elle voulait que Jésus-Christ naquît à Bethléem pour accomplis les prophéties qui l'avaient ainsi marqué " (Calmet, h. l.), elle s'était mise généreusement en route, s'abandonnant sans réserve à la conduite de Dieu. Les mots son épouse décrivent avec une exquise délicatesse la condition actuelle de Marie. Elle était maintenant l'épouse de Joseph, leur mariage ayant été célébré quelque temps après qu'elle fut revenue d'Hébron (comp. L'Evang. Selon S. Matth. pp. 41 et ss.) ; mais elle était demeurée vierge comme une fiancée : de là cette surprenante association d'idées.

          Luc chap. 2 verset 06. - Or il arriva, pendant qu’ils étaient là, que les jours où elle devait enfanter furent accomplis. - En apparence, les saints époux étaient venus à Bethléem pour un motif vulgaire, comme d'humbles citoyens qui obéissaient à un décret de l'empereur ; mais Dieu se sert des actions libres des hommes pour accomplir ses grands desseins. Sans qu'il s'en doutât, Auguste servait les intérêts du Royaume des Cieux. Sa signature au bas d'un édit avait contribué à la réalisation d'un ancien oracle. Comp. Bossuet, 2lévations sur les Mystères, 16è semaine, 5è Élévation. - Les jours où elle devait enfanter. Voyez 1, 57 et le commentaire. Tout porte à croire, d'après l'ensemble du récit, que l'enfantement de Marie eut lieu durant la première nuit qui suivit son arrivée à Bethléem. Alors, selon la magnifique expression de S. Paul, Gal. 4, 4, sonna la plénitude des temps. " Quand vint la plénitude du temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, sous la loi. "

          Luc chap. 2 verset 07. - Et elle enfanta son fils premier-né, et elle l’enveloppa de langes, et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie. - L'antiquité est unanime à le dire, la naissance de Jésus fut prodigieuse et surnaturelle comme sa conception. Marie le mit au monde sans douleur et sans cesser d'être vierge. " Vierge avant l’enfantement, pendant l’enfantement et après l’enfantement. " St. Augustin Serm. 123. Sur le mot " premier-né " voyez l'Évangile selon S. Matthieu, p. 47. Ainsi que l'a remarqué S. Cyrille, édit. Mai, p. 123, Jésus est nommé premier-né à deux points de vue, comme fils de Dieu et comme fils de Marie ; il est donc fils unique dans le second cas tout aussi bien que dans le premier. - Elle l'enveloppa de langes. Avant de quitter Nazareth, Marie s'était munie de tout ce qui devait lui être nécessaire pour le divin Enfant qu'elle attendait. - Et le coucha dans une crèche. Dans les soins que la Vierge-Mère rendit elle-même à son fils, avec un mélange inénarrable de respect et de tendresse, nous aimons à voir, à la suite des anciens exégètes catholiques, une preuve de son enfantement miraculeux. " On tire de ce texte un argument non de peu de poids pour confirmer l’enseignement de l’église catholique à savoir que Marie a enfanté sans pratiquer une ouverture et sans douleur ". Maldonat. Il résulte en toute hypothèse de ce passage que le Christ est né dans une étable. Quel lieu d'origine et quel berceau ! Mais, remarque Bossuet, 6è Élévation de la 17è semaine, " digne retraite pour celui qui dans le progrès de son âge devait dire : Les renards ont leurs trous, et les oiseaux du ciel, qui sont les familles les plus vagabondes du monde, ont leurs nids, tandis que le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête… Et à la lettre, dès sa naissance, il n'eut pas où reposer sa tête. ". Digne berceau, ajouterons-nous, pour Celui qui devait mourir sur une croix ! Jésus entre au monde comme il en sortira, dans la pauvreté et dans l'humiliation. Le " textus receptus " emploie l'article défini la crèche (au lieu de une), on a souvent conclu que Jésus était né dans une étable déterminée par le contexte, c'est-à-dire dans celle qui appartenait à l'hôtellerie mentionnée plus bas, conjecture en effet très plausible. Nous devons toutefois observer que l'article est omis par des manuscrits importants, tels que A, B, D, L, Z, Sinait., etc. Aujourd'hui, c'est dans une grotte (surmontée d'une riche basilique que Sainte Hélène construisit en 327) qu'on montre au pèlerin ému le lieu consacré par la naissance de l'Homme-Dieu ; et les écrivains protestants, d'ordinaire si peu respectueux pour ce qu'ils appellent des " traditions monacales ", sont obligés de reconnaître que la crypte dite de la Nativité a des titres réels à notre vénération. Voyez Thomson, the Land and the Book, p. 645 ; Geikie, Life and Words of Christ, 9è éd., t . 1, p. 558 ; Farrar, Life of Christ, 23è éd. t. 1 p. 5 ; etc. Cette grotte est mentionnée dès le second siècle par S. Justin Mart., adv. Tryph. 78. Origène la signale également, contr. Cels. 1, 51 ; de même Eusèbe, Demonstr. Evang. 7, 2, Vita Const. 3, 43 ; de même S. Jérôme, Epist. 49 ad Paul., qui passa dans une grotte voisine les dernières années de sa vie ; de même le Protévangile de S. Jacques, ch. 18. En effet, de nos jours encore on utilise à Bethléem plusieurs grottes en guise d'étables. La petite chapelle de la nativité a environ 15 pieds de long, 5 de large et 10 de haut : elle va en se rétrécissant vers le fond. Elle est toute entière revêtue de marbres précieux. En avant de l'autel, on lit sur une dalle blanche, ornée d'une étoile d'argent et surmontée de lampes nombreuses qui brûlent constamment, ces paroles bien éloquentes dans leur simplicité : " Ici est né Jésus Christ de la Vierge Marie ". Heureux ceux qui se sont agenouillés en cet endroit béni ! (voir le plan et la description des sanctuaires de Bethléem dans Baedeker, Palaestina und Syrien, pp. 255 et ss. ; Sepp, Jerusalem u. das h. Land, t. 2, p. 436 et ss. ; Mgr Mislin, les Saints Lieux, 2è éd. t. 3, pp. 313 et ss. ; Tobler, Bethlehem in Palaestina, S. Gall 1849). Quant au bœuf et à l'âne si souvent représentés auprès de la crèche de Jésus, il est sans doute permis de ne voir en eux, à la suite de graves auteurs, qu'une application allégorique de divers passages des prophètes, notamment d'Isaïe, 1, 3, et d'Habacuc, 3, 2 d'après les Septante et l'Itala : " Tu seras connu au milieu de deux animaux "), par conséquent qu'une pieuse et naïve légende. Néanmoins il est remarquable 1° que plusieurs Pères, et des plus autorisés, affirment en termes formels la présence de ces deux animaux, par exemple S. Pierre Chrysolog., serm. 156, 159 ; s. Jérôme, Ep. ad Eustoch. 108, al. 27, 10 ; S. Paulin de Nole, Ep. 31, al. 11, ad Sever., etc. (comp. L'Evang. Apocr. de Nativ. Mariae, c. 14) ; 2° que le bœuf et l'âne apparaissent sur les monuments les plus antiques de l'art chrétien. Comp. Bottari, Roma sotterran. 22, 85, 86, 143. On n’a pas pu jusqu’à présent repérer aucune de ces effigies antérieures au deuxième siècle, de laquelle les deux animaux auraient été absents ". A coup sûr une tradition si ancienne et si constante n'est pas sans valeur. Voyez Curci. Lezioni esegetiche e morali sopra i quattro Evangeli, 1874, t. 1, p. 274 et s. ; Baronius, ad ann. Chr. 1, n. 3 ; Benedict. 14, de Festis J. Chr., lib. 1, c. 17, nn. 36 et 37. Rien n'était plus naturel que la présence d'un bœuf et d'un âne dans une étable. - Sur la crèche conservée à Rome dans l'église de sainte Marie-Majeure, voyez Rohault de Fleury, Mémoire sur les Instruments de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pp. 278 et ss. - Parce qu'il n'y avait pas de place pour eux… L'évangéliste indique par cette réflexion, à la fois si simple et si pathétique, pourquoi Marie et Joseph durent se réfugier dans une étable. Pour des personnes de distinction on se serait peut-être gêné afin de leur faire de la place ; mais aucun des premiers occupants ne voulut sacrifier de ses aises en faveur d'étrangers d'aussi pauvre apparence, et c'est ainsi que Jésus ne trouva en naissant d'autre abri qu'une étable, même dans le pays de ses royaux ancêtres. Du reste, dans cette même contrée, Ruth et David n'avaient-ils pas mené la vie la plus humble, celle-là glanant son pain dans les champs de Booz, Ruth, 2, 2 et ss., celui-ci faisant paître les troupeaux de sa famille, 1 Reg. 16, 11 ? Voyez Marche, Walks and Homes of Jesus, pp. 9 et ss. - Dans l'hôtellerie. Sous cette expression, une imagination d'Occidental voit une hôtellerie proprement dite, avec le confort plus ou moins grand qu'on y peut obtenir pour son argent ; mais nous sommes en Orient, et l'Orient, surtout alors, ne connaissait guère ce genre d'établissement. Il s'agit donc ici du kahn ou caravansérail que le voyageur trouve presque toujours dans les bourgades orientales, et où on lui fournit gratuitement, non pas les vivres dont il doit lui-même s'occuper, mais le couvert, c'est-à-dire un simple abri. Un caravansérail consiste d'ordinaire en un bâtiment assez vaste, peu élevé, sans étages, grossièrement construit, qui devient bientôt très malpropre. Voyez une intéressante description de M. Dixon, Holy Land, t. 1, ch. 13. Chaque voyageur s'y installe à son gré ; en cas de presse les derniers venus s'arrangent comme ils peuvent, et l'on comprend sans peine qu'à la veille d'un recensement l'hôtellerie publique de Bethléem regorgeât d'étrangers. - Admirons, avant d'aller plus loin, la simplicité du récit de S. Luc. Quelques lignes seulement pour raconter la naissance du Messie ! Est-ce ainsi qu'on aurait écrit un mythe ou une légende ? Lisez les Évangiles apocryphes et vous verrez la différence. (Voyez Hoffmann, Leben Jesu nach den Apokryphen). " C'est comme si l'on comparait à une belle nuit d'été, doucement éclairée par la lune, une décoration théâtrale illuminée à la chinoise ", van Oosterzee, h. l. Et pourtant, malgré cette extrême concision, quelle beauté, quelle fraîcheur, quel pittoresque, quel charme vraiment divin ! Il y a là, on l'a dit bien souvent, une preuve évidente d'authenticité et de véracité.

        3. 2° Les premiers adorateurs de Jésus. vv. 8-20

8Et il y avait, dans la même contrée, des bergers qui passaient les veilles de la nuit à la garde de leur troupeau. 9Et voici qu’un ange du Seigneur leur apparut, et qu’une lumière divine resplendit autour d’eux ; et ils furent saisis d’une grande crainte. 10Et l’ange leur dit : Ne craignez pas ; car voici que je vous annonce une grande joie qui sera pour tout le peuple : 11c’est qu’il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. 12Et vous le reconnaîtrez à ce signe : vous trouverez un enfant enveloppé de langes, et couché dans une crèche. 13Au même instant, il se joignit à l’ange une troupe de l’armée céleste, louant Dieu, et disant : 14Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et, sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté. 15Et il arriva que, lorsque les anges les eurent quittés pour retourner dans le ciel, les bergers se disaient l’un à l’autre : Passons jusqu’à Bethléem, et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. 16Et ils y allèrent en grande hâte, et ils trouvèrent Marie et Joseph, et l’enfant couché dans une crèche. 17Et en le voyant, ils reconnurent la vérité de ce qui leur avait été dit au sujet de cet enfant. 18Et tous ceux qui l’entendirent admirèrent ce qui leur avait été raconté par les bergers. 19Or Marie conservait toutes ces choses, les repassant dans son cœur. 20Et les bergers s’en retournèrent, glorifiant et louant Dieu de tout ce qu’ils avaient entendu et vu, selon ce qu’il leur avait été dit.

 

Nous pouvons partager cette scène délicieuse et vraiment idyllique en divers petits tableaux : Les bergers, v. 8, l'ange du Seigneur, v. 9, la bonne nouvelle, vv. 10-12, le cantique céleste, vv. 13 et 14, la visite des pasteurs, vv. 15-20.

Luc chap. 2 verset 08. - Et il y avait, dans la même contrée, des bergers qui passaient les veilles de la nuit à la garde de leur troupeau. - Les premiers témoins, les premiers adorateurs du Christ sont humbles et pauvres comme sa mère, comme son père adoptif, comme le triste réduit où il est né. Jésus n'appelle pas à sa crèche des membres du Sanhédrin, des prêtres, des scribes ou des docteurs, mais des bergers. " Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages; Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes… afin, comme il est écrit, Que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur. " 1 Cor. 1, 27 et ss. Comp. Matth. 11, 25 ; Luc. 10, 21. Les représentants du paganisme auprès du berceau de l'Enfant-Dieu seront néanmoins plus nobles et plus illustres. Mais il y avait dans la nation juive, tant d'orgueilleux préjugés relativement au Messie, et le Seigneur voulait lutter contre eux dès l'abord. - On ne possède aucun détail touchant les heureux pasteurs en faveur desquels eut lieu la première manifestation du Christ. Nul doute cependant qu'ils n'aient compté parmi ces âmes fidèles qui attendaient alors avec une sainte impatience " la consolation d'Israël ". Voyez le v. 38. La légende suppose qu'ils étaient au nombre de quatre et qu'ils s'appelaient Misaël, Achéel, Cyriacus et Stephanus. Comp. Hofmann, l. c., p. 117 . - Dans la même contrée, c'est-à-dire dans la contrée où était né Jésus, par conséquent aux alentours de Bethléem. D'après une tradition tout-à-fait vénérable (voir Sepp, Jerusalem u. das heil. Land, t. 1, pp. 469 et ss.), c'est sur le territoire du village actuel de Bet-Sahour, dans une petite plaine riante, chaude et fertile, remplie d'excellents pâturages où l'on engraissait autrefois les troupeaux destinés aux sacrifices du temple, et située au pied et à l'est de la colline sur laquelle s'élève Bethléem, que se tenaient les pasteurs quand l'ange leur apparut. On voit encore près du village les ruines d'une antique église, érigée dès les premiers siècles en souvenir de ce mystère, et nommée par les croisés " Gloria in excelsis ". Chaque année, le jour de Noël, les chrétiens de Bethléem vont en procession sur ce site béni. - Les veilles de la nuit. Il y avait quatre divisions de la nuit chez les anciens (de 6h du soir à 9h, de 9 à 12, de 12 à 3, de 3 à 6h. Du matin) : les pasteurs veillaient donc à tour de rôle et se remplaçaient probablement toutes les trois heures. Ce détail pittoresque de l'évangéliste, qui nous montre bergers et troupeaux dans les champs au cœur de la nuit de Noël, a souvent servi de point de départ à des attaques parfois assez violentes contre la date traditionnelle du 25 décembre. Nous avons dit ailleurs (Introduction générale, chronologie des Évangiles) ce qu'il faut penser de cette date : mais l'objection présente est sans aucune portée, car il résulte d'observations faites par de nombreux voyageurs (voir en particulier Schubert Reise in das Morgenland, t. 3, p. 107 ; Tobler, ap. Schegg, Evangel. Nach Lukas, h. l. ; Barth, ap. Ritter, Erdkunde, t. 16, p. 37 ; Rauwolf, Reisen, t. 1, p. 118) qu'à la suite des premières pluies, on a fréquemment en Palestine, vers la fin de décembre et le commencement de janvier, une température douce et agréable. L'herbe commence à croître et, même la nuit, l'on rencontre beaucoup de troupeaux dans les champs.

Luc chap. 2 verset 09. - Et voici qu’un ange du Seigneur leur apparut, et qu’une lumière divine resplendit autour d’eux ; et ils furent saisis d’une grande crainte. - Un ange du Seigneur. Cet ange, comme l'ont cru plusieurs anciens, était probablement S. Gabriel, que nous avons vu plus haut constamment mêlé au mystère de l'Incarnation. Le verbe apparut indique le caractère soudain, la rapidité de l'apparition. Comp. 24, 4 ; Act. 12, 7. Une lumière divine resplendit : l'éclat vif et mystérieux qui accompagne presque toujours les théophanies formait autour de l'ange un nimbe éblouissant. - Ils furent saisis de crainte : l'impression si souvent mentionnée dans les Saints Livres quand ils nous montrent l'homme en contact immédiat avec le divin.

Luc chap. 2 verset 10. - Et l’ange leur dit : Ne craignez pas ; car voici que je vous annonce une grande joie qui sera pour tout le peuple. - Après avoir rassuré les pasteurs par la phrase usitée en pareil cas, l'ange leur annonce la bonne nouvelle par excellence. L'Évangile va vraiment retentir au monde pour la première fois, car si les Prophètes, parlant du Christ, ont crié fréquemment : Il naîtra ! Désormais on peut dire : Il est né ! Voilà pourquoi le messager céleste annonce aux bergers que la nouvelle dont il est le porteur sera le sujet d'une grande joie, non seulement pour eux, mais pour tout le peuple juif, dont ils faisaient partie, et auquel le Messie avait été spécialement promis. Ce sens restreint des mots à tout le peuple est exigé par le contexte et aussi par le grec, où on lit avec l'article : la nation bien déterminée.

Luc chap. 2 verset 11. - C’est qu’il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. - Il vous est né… Ce pronom est emphatique. Isaïe avait dit autrefois de la même manière par anticipation, 9, 6 : " Un enfant nous est né, un fils nous est donné ". Jésus est né pour tous les hommes et pour chacun d'eux en particulier. Il était donc né pour les pasteurs de Bethléem. - Un Sauveur. L'ange n'indiqua pas aux bergers le nom du divin Enfant : il le leur désigna du moins par une expression équivalente, puisque Jésus signifie Sauveur. - Qui est le Christ, le Seigneur. " Nom magnifique ", s'écrie à bon droit Bengel, Gnomon, h. l. Le Christ Seigneur, cela veut dire en effet " le Christ Jéhovah ", par conséquent " le Christ Dieu ". Comp. Act. 2, 36, et R. Ziemssen, Christus der Herr, Kiel 1867. On le voit, les paroles de l'ange aux pasteurs, comme précédemment celles de Gabriel à Marie, 1, 31 et 32, contiennent une définition populaire du Messie : elles annoncent le Sauveur et le Seigneur par antonomase, qui est né, ainsi que l'avaient annoncé les prophètes, dans la ville de David. Même des bergers pouvaient comprendre, et ils comprirent, ainsi que le dira la suite du récit.

Luc chap. 2 verset 12. - Et vous le reconnaîtrez à ce signe : vous trouverez un enfant enveloppé de langes, et couché dans une crèche. - De même que Marie, les pasteurs reçoivent un signe sans l'avoir demandé. Les anciens exégètes ont souvent discuté sur la nature de ce signe. Était-ce un moyen par lequel les bergers pourraient contrôler la véracité de l'ange (Euthymius, Maldonat, Schegg, etc.), ou une note qui servirait à faire reconnaître Jésus entre tous les autres enfants (Jansénius) ? C'étaient ces deux signes à la fois, répondrons-nous avec Luc de Bruges : L’ange donne ici un signe ambigu, mais quand même distinctif ". Mais quel contraste entre cet indice et la nouvelle donnée plus haut ! - Vous trouverez un enfant : un tout petit enfant, dit le texte grec, et cet enfant sera couché dans une crèche ! De ses premiers adorateurs Jésus exige la foi, comme il l'exigera de tous les suivants. Le signe donné par l'ange suffisait d'ailleurs amplement pour distinguer le fils de Marie. Cette nuit-là il n'était probablement pas né d'autre enfant dans la petite bourgade de Bethléem ; à coup sûr un seul était né dans une étable et reposait dans une crèche !

Luc chap. 2 verset 13. - Au même instant, il se joignit à l’ange une troupe de l’armée céleste, louant Dieu, et disant. - A peine l'ange avait-il cessé de parler, qu'on entendit retentir dans les airs le " Gloria in excelsis ", chanté par une multitude d'autres esprits célestes. Le premier messager ne disparut pas, une troupe de l'armée céleste se joignit à lui, formant un chœur dont il était le chef de chœur. - Louant Dieu. Les anges avaient chanté la première création, Job. 38, 7 ; il était bien juste qu'ils chantassent la seconde, d'autant mieux que le Seigneur leur en avait fait un commandement exprès, Hebr. 1, 6. D'ailleurs leurs Noël n'est pas moins la fête du ciel que celle de la terre ; c'est pour cela que les anges manifestent leur joie par un hymne de louanges.

Luc chap. 2 verset 14. - Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et, sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté. - Le cantique de l'armée céleste est tout-à-fait expressif sans sa brièveté. C'est une doxologie sublime, qui résume admirablement les avantages de l'Incarnation du Verbe. Comme le chant des Séraphins devant le trône de Jéhovah, Is. 6, 3, il se compose de deux notes, dont l'une s'adresse au Seigneur, tandis que l'autre concerne la terre. - Première note : Gloire à Dieu au plus haut des cieux. A celui qui réside dans les régions supérieures du ciel, la naissance du Christ procurera la gloire, une gloire qui est en corrélation parfaite avec sa grandeur infinie. Seconde note : Et sur la terre paix aux hommes…. Aux hommes qui vivent sur la terre, la nativité de Jésus apporte la paix, c'est-à-dire le bonheur pour ce monde et pour l'autre. Comp. 1, 79. Depuis longtemps il avait été prédit que le Messie donnerait la paix à notre pauvre terre si troublée (cfr. Is. 2, 4 ; 9, 6, 7 ; 11, 6-9, etc.) ; les écrits du Nouveau Testament disent en termes formels que ces divins oracles ont été accomplis (cfr. Joan. 14, 27 ; Eph. 2, 14, 17 ; Col. 1, 20 ; Rom. 5, 1, etc.). Cependant, ce ne sont pas tous les hommes qui jouiront de la paix messianique ; elle ne sera vraiment accordée qu'aux hommes de bonne volonté, et il faut voir sous ces deux mots la bonne volonté divine, la bienveillance, l'amour du Seigneur envers nous, et non la bonne volonté humaine, les saintes dispositions des hommes envers Dieu. Comp. Ps. 5, 13 ; 50, 20 ; Phil. 2, 13. L'expression " hommes de bonne volonté " est donc opposée à " enfants de colère " (Eph. 2, 3) ; elle désigne, comme le dit Bossuet, les hommes chéris du ciel. - Il règne entre les deux parties de la symphonie angélique un parallélisme parfait : " paix " correspond à " gloire ", " sur terre " à " haut des cieux ", " hommes de bonne volonté " à " Dieu ". Maldonat a dans son commentaire une excellent explication du cantique des anges ; voyez aussi Muntendam, Dissert. de hymno angelico, Amstelod. 1849.

Luc chap. 2 verset 15. - Et il arriva que, lorsque les anges les eurent quittés pour retourner dans le ciel, les bergers se disaient l’un à l’autre : Passons jusqu’à Bethléem, et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. - Après leur céleste concert, les anges disparurent aussi subitement qu'ils s'étaient montrés. Mais leur manifestation avait produit l'effet voulu par Dieu, et l'évangéliste, revenant aux pasteurs, nous les montre pleins de foi, admirablement dociles à la grâce, et s'excitant les uns les autres à partir en toute hâte pour la ville afin de voir l'Enfant divin qui leur est né. De la plaine où demeuraient les pasteurs (voyez la note du v. 8) il fallait environ vingt minutes pour se rendre sur la colline que domine Bethléem.

Luc chap. 2 verset 16. - Et ils y allèrent en grande hâte, et ils trouvèrent Marie et Joseph, et l’enfant couché dans une crèche. - Sans tarder, ils exécutent leur pieux dessein : ils arrivent dans la ville, trouvent l'étable après quelques recherches indiquées dans le texte grec, et, dans l'étable, l'Enfant divin couché dans une crèche comme l'avait annoncé l'ange, et entouré de Marie et de Joseph. Selon d'autres (Olshausen, etc.), les bergers se seraient dirigés tout droit vers l'étable, guidés par une grâce secrète ; ou même c'eût été leur propre étable (van Oosterzee), l'ange leur ayant dit avec l'article , v. 12. Mais ce sont là des conjectures peu fondées.

Luc chap. 2 verset 17. - Et en le voyant, ils reconnurent la vérité de ce qui leur avait été dit au sujet de cet enfant. - D'après la Vulgate, ce verset est la continuation du précédent et signifie qu'après avoir trouvé les choses telles qu'elles leur avaient été prédites, les bergers " découvrirent dans les faits qu’étaient vraies les choses que les anges leur avaient dites " (Maldonat), et reconnurent leur Sauveur dans le petit enfant de la crèche. Dans une autre interprétation, il se rattache au v. 18 pour indiquer d'une manière anticipée ce que firent les bergers aussitôt après leur visite à l'étable, et l'accueil qui fut fait à leur récit. Cette seconde interprétation, que favorisent les versions syrienne, arménienne, etc., paraît être la plus probable. Elle nous montre, dans les pasteurs de Bethléem, les premiers prédicateurs de l'Évangile. " Il fallait, dit Bossuet, 11è Elévat. de la 16è semaine, de tels témoins à celui qui devait choisir des pêcheurs pour être ses premiers disciples et les docteurs futurs de son Église. Tout est, pour ainsi parler, de même nature dans les mystères de Jésus-Christ ".

Luc chap. 2 verset 18. - Et tous ceux qui l’entendirent admirèrent ce qui leur avait été raconté par les bergers. - L'humble cercle auquel les bergers firent part des merveilles que Dieu leur avait révélées fut naturellement saisi d'étonnement, d'admiration. Plusieurs crurent sans doute et allèrent à leur tour visiter l'Enfant-Dieu. Tout porte à croire néanmoins que leur nombre fut très restreint, puisque le souvenir de Jésus semble s'être bientôt effacé à Bethléem, de même qu'il s'effaça plus tard à Jérusalem malgré les événements extraordinaires qui accompagnèrent la Présentation (vv. 25-38).

Luc chap. 2 verset 19. - Or Marie conservait toutes ces choses, les repassant dans son cœur. - S. Luc intercale ici, relativement à Marie, un trait précieux et ravissant, qui nous ouvre de vastes horizons sur cette âme admirable : Marie conservait toutes ces choses (tant de choses étonnantes dont elle était témoin, ou bien, les récits qu'elle tenait des bergers). C'est un splendide portrait en quelques mots. La Vierge bénie ne perdait pas sa tranquillité intérieure parmi les grands événements qui se passaient autour d'elle. Recueillie en Dieu, elle observait attentivement les prodiges de tout genre qui avaient lieu au sujet de son Fils et en son Fils : aucun fait, aucune parole ne lui échappait, et, de ses souvenirs, elle composait un trésor sacré qu'elle transmit plus tard aux disciples, peut-être directement à S. Luc (voyez la Préface § 3). Combinant entre elles les moindres circonstances, elle faisait en quelque sorte la philosophie de l'histoire de Jésus. Quelle profondeur sans ses sereines contemplations ! Mais l'évangéliste ne dit pas qu'elle ait parlé, quoiqu'elle eût à révéler tant de prodiges. Car " sa bouche était chaste comme son cœur " (S. Ambroise), et " les grandes choses que Dieu fait au-dedans de ses créatures opèrent naturellement le silence, le saisissement, et je ne sais quoi de divin, qui supprime toute expression " (Bossuet, l. c., 12è Elévat.).

Luc chap. 2 verset 20. - Et les bergers s’en retournèrent, glorifiant et louant Dieu de tout ce qu’ils avaient entendu et vu, selon ce qu’il leur avait été dit. - Après les vv. 17-19, qui forment une sorte de parenthèse, S. Luc reprend la suite du récit et expose quels furent les sentiments des bergers à leur sortie de l'étable. Glorifiant et louant Dieu : ces mots résument tout ce qui se passait dans leur cœur. Ils glorifient, c'est-à-dire qu'ils proclament la grandeur dont Dieu faisait preuve dans les mystères qu'ils avaient contemplés ; ils louent, c'est-à-dire qu'ils chantent sa bonté non moins éclatante. Leur reconnaissance avait pour objet et ce qu'ils avaient entendu de la part des anges (selon d'autres, de la part de Marie et de Joseph), et ce qu'ils avaient vu à Bethléem, vision si conforme à la prédiction angélique.

Autour des touchants mystères de Noël racontés dans ces vingt versets, " l'art plastique, la poésie et l'éloquence ont tressé une couronne impérissable " (Schegg, Evang. Nach Lukas, t. 1, p. 132), dont on trouvera une description assez complète dans W. Ziethe, Leben Jesu, Berlin 1865, p. 86 et ss. Nous signalerons seulement, selon notre coutume, les principaux chefs d’œuvre. Ce sont, pour la peinture, les tableaux de Filippo Lippi, du Pérugin, de Lorenzo di Credi, d'Albert Durer, de Botticelli, d'Ercole Grandi, de Raphaël, et surtout du Corrège (la célèbre " Notte ") ; pour la poésie, les hymnes " A solis ortus cardine " de Sédulius, " Jesu, redemptor omnium " d'un auteur inconnu, " Quid est quod arctum circulum " de Prudence, " Agnoscet omne saeculum " de Fortunat, la gracieuse séquence " Adeste fideles ", mille " Noëls " ou cantiques tantôt simples et naïfs, tantôt relevés et sublimes, les odes de Milton, de Pope, de Métastase, de Manzoni, etc. ; pour l'éloquence, les sermons de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon.

  1. 6. La circoncision de Jésus 2, 21
  2. 21Le huitième jour, auquel l’enfant devait être circoncis, étant arrivé, on lui donna le nom de Jésus, que l’ange avait indiqué avant qu’il fût conçu dans le sein de sa mère.

     

    Jésus souffre d'être mis au rang des pécheurs : il va comme un vil esclave porter sur sa chair un caractère servile, et la marque du péché de notre origine ". Bossuet, 1è Élévat. De la 17è semaine. " Certes, a-t-on dit encore fort justement, une histoire inventée n'eût pas supposé des rites qui semblaient contredire sa pureté originelle, et qui n'étaient que les signes de sa complète inféodation à son peuple et à l'humanité ". A peine né de la femme, comme s'exprime S. Paul, Gal. 4, 4, Jésus est soumis à la loi. Comp. Rom. 8, 3 ; Hebr. 2, 17. A peine son sang est-il formé, qu'il en verse pour nous les premières gouttes en attendant qu'il le répande " à gros bouillons " sur le Calvaire. Mais ne dira-t-il pas un jour, Matth. 3, 15 et 5, 17, qu'il convient d'accomplir toute justice, qu'il est venu pour accomplir la Loi, non pour la renverser ? Il agit déjà d'après ces grands principes.

    Luc chap. 2 verset 21. - Le huitième jour, auquel l’enfant devait être circoncis, étant arrivé, on lui donna le nom de Jésus, que l’ange avait indiqué avant qu’il fût conçu dans le sein de sa mère. - Prise à la lettre, cette formule indiquerait le neuvième jour, tandis qu'elle désigne seulement le huitième, selon la façon juive de parler. Cfr. 1, 59. - On lui donna le nom de Jésus. L'évangéliste ne mentionne pas directement le fait de la circoncision du Sauveur, auquel il n'attachait qu'une importance secondaire ; le principal pour lui était l'imposition du nom, ordinairement associée à cette sanglante cérémonie (voir 1 , 59 et l'explication), et c'est sur ce second point qu'il insiste surtout. Notre-Seigneur reçut donc alors pour la première fois le nom sacré de Jésus, nom de tout temps cher aux Juifs, parce qu'il leur rappelait l'illustre capitaine qui avait conquis la terre promise, et le grand-prêtre qui en avait repris possession après l'exil de Babylone (cfr. Esdr. 2, 2 ; 3, 2 ; Zach. 3, 1) ; nom plus cher encore aux chrétiens, pour lesquels il est, suivant le mot si juste de S. Bernard, " miel dans la bouche, mélodie dans les oreilles, joie dans le cœur ". Philon, de Mutat. Nom. § 21, en donne le véritable sens : salut du Seigneur. - Que l'ange avait indiqué… Comp. 1, 31. - " Nous autres chrétiens, nous avons le baptême, rite plein de grâce et dégagé de toute souffrance. Nous devons néanmoins pratiquer la circoncision du cœur ". S. Bonavent. Vita Christi, 5. Tableaux de Guerchin, de Barbieri, du Parmesan, etc.).

  3. 7. La Présentation de Jésus au temple et la Purification de Marie, 2, 22-38.

Ce beau récit a trois parties : 1° Les deux préceptes, vv. 22-24 ; 2° le saint vieillard Siméon, vv. 25-35 ; 3° sainte Anne, vv. 36-38.

        1. 1° Les deux préceptes, vv. 22-24.
        2. 22Quand les jours de la purification de Marie furent accomplis, selon la loi de Moïse, ils le portèrent à Jérusalem, pour le présenter au Seigneur, 23selon qu’il est prescrit dans la loi du Seigneur : Tout enfant mâle premier-né sera consacré au Seigneur ; 24et pour offrir en sacrifice, selon qu’il est prescrit dans la loi du Seigneur, deux tourterelles, ou deux petits de colombes.

           

          Luc chap. 2 versets 22-24 - Quand les jours de la purification de Marie furent accomplis, selon la loi de Moïse, ils le portèrent à Jérusalem, pour le présenter au Seigneur, 23selon qu’il est prescrit dans la loi du Seigneur : Tout enfant mâle premier-né sera consacré au Seigneur ; 24et pour offrir en sacrifice, selon qu’il est prescrit dans la loi du Seigneur, deux tourterelles, ou deux petits de colombes. - Les trois versets par lesquels S. Luc ouvre ce nouvel épisode de l'Enfance du Sauveur résument, d'une manière un peu obscure à force d'être concise, deux lois et deux cérémonies bien distinctes du Judaïsme. La première regardait les mères et leur prescrivait, après chaque enfantement, une purification spéciale, qui devait les délivrer de la souillure légale qu'elles avaient contractée ; c'est d'elle qu'il s'agit au v. 24 et au commencement du v. 22. La seconde concernait les premiers-nés, quand c'étaient des enfants mâles, et enjoignait à leurs parents de les présenter au Seigneur, et de les racheter moyennant une somme déterminée : c'est d'elle qu'il est question à la fin du v. 22 et au v. 23. - Quand les jours de la purification de Marie. La Vulgate semble désigner Jésus comme objet de la purification, mais celle-ci s'applique en réalité à Marie d'après l'idée, puisque c'était aux mères, et non aux enfants, que la loi juive imposait une purification. La leçon la plus autorisée serait un pluriel " leur purification " qui désignerait soit les Juifs en général, soit Marie et Jésus, soit plus probablement Marie et Joseph d'après la structure de la phrase grecque. Sans doute Joseph n'était tenu à aucune purification cérémoniale, mais c'est lui que regardait, comme père adoptif, la présentation de l'Enfant : c'est pour cela que l'évangéliste applique collectivement aux saints époux ce qui les regardait isolément ; il les traite comme une personne morale. - Selon la loi de Moïse. Voyez le chap. 12è du Lévitique, qui est tout entier affecté à cette matière. L'impureté légale des mères ne durait à proprement parler que sept ou quatorze jours, selon qu'elles avaient enfanté un fils ou une fille ; mais, ce temps écoulé, elles devaient encore attendre 33 ou 66 jours avant de se présenter au temple. Elles n'étaient donc complètement purifiées que le 40è ou le 80è jour, à la suite de la cérémonie religieuse. Ainsi, les " jours de la purification " mentionnés ici par S. Luc représentent les quarante premiers jours qui s'écoulèrent après Noël. - Ils le portèrent à Jérusalem. La distance qui sépare Bethléem de la capitale juive est d'environ deux lieues). Nous passons ici à la seconde loi, qui regardait les premiers-nés. D'après une disposition antérieure de Jéhovah, tout enfant mâle premier né devait, en sa qualité de prémices, appartenir au Seigneur et le servir toute sa vie comme prêtre. Mais, plus tard, Dieu modifia cette loi quand il confia exclusivement les soins du culte à la tribu de Lévi : il exigea seulement que les premiers-nés lui fussent offerts dans le temple, en signe de son domaine sur tout leur être, et il permit aux parents de les racheter moyennant l'offrande de cinq sicles, c'est-à-dire d'environ 15 francs, qu étaient jetés dans le trésor des Lévites. La cérémonie de la présentation ne se renouvelait pas pour les autres fils ; elle n'avait même lieu à l'égard du premier-né que lorsqu'il était propre à la fonction de prêtre. S'il venait au monde avec quelqu'une des difformités corporelles qui, d'après le rituel mosaïque, excluaient les Lévites eux-mêmes des fonctions saintes, il n'avait pas à être présenté au Seigneur, non plus qu'à être racheté. Voir Ligthfoot, Horae hebr. In Luc. 2. Comp. Ex.3, 2, 12-15 ; Num. 8, 16-18 ; 18, 15-16. La citation de la loi au v. 23 est faite d'une manière assez libre, comme il arrive parfois aux écrivains du Nouveau Testament. - Consacré au Seigneur : chose sainte pour le Seigneur. La signification primitive du mot Saint est : mettre en réserve, séparer. - Et pour offrir en sacrifice. Ici, l'évangéliste nous ramène à la purification de Marie et au sacrifice qui devait accompagner ce rite. " La mère apportera au tabernacle du témoignage un agneau d'un an pour l'holocauste et une jeune colombe ou une tourterelle pour le sacrifice expiatoire. Elle les donnera au prêtre, qui les offrira devant le Seigneur et qui priera pour elle : c'est ainsi qu'elle sera purifiée… Si une femme ne peut faire la dépense d'un agneau, elle prendra deux tourterelles ou deux petits de colombes, l'un pour l'holocauste et l'autre pour le sacrifice expiatoire. " Lev. 12, 6-8. Tel est le texte complet de la loi. S. Luc n'en cite que la dernière partie, indiquant par là même que le sacrifice de Marie fut celui de l'indigent. Mais ne va-t-elle pas offrir bientôt à Dieu la plus riche des victimes ? - Est-il besoin d'ajouter ici, à la suite des Pères et des anciens exégètes, que les deux préceptes mentionnés par S. Luc n'obligeaient ni Jésus, ni Marie ? La mère du Christ avait enfanté en dehors de toutes les règles ordinaires de la nature ; aux termes mêmes de la loi mosaïque elle était exempte de la purification ordinaire. Quant au divin Enfant, puisqu'il n'était autre que Jéhovah, le législateur d'Israël, il est manifeste qu'il ne tombait pas sous ses propres décrets (comp. S. Hilaire, Hom. 17 in Evangel.) Ils n'hésitèrent pas néanmoins à se soumettre à ces prescriptions humiliantes. O profondeur de la sagesse et de la science de Dieu ! Celui qui est l’auteur de la loi comme Dieu l’a observée comme homme " S. Cyrille (Cat. graec.) .L'humilité, l'obéissance, ont toujours été les vertus caractéristiques de Jésus et de Marie.

        3. 2° Le saint vieillard Siméon, vv. 25-35.
        4. 25Et voici qu’il y avait à Jérusalem un homme appelé Siméon, et cet homme était juste et craignant Dieu, et il attendait la consolation d’Israël, et l’Esprit-Saint était en lui. 26Et il lui avait été révélé par l’Esprit-Saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur. 27Il vint au temple, poussé par l’Esprit de Dieu. Et comme les parents de l’enfant Jésus l’apportaient, afin d’accomplir pour lui ce que la loi ordonnait, 28il le prit entre ses bras, et bénit Dieu, et dit : 29Maintenant, Seigneur, vous laisserez votre serviteur s’en aller en paix, selon votre parole, 30puisque mes yeux ont vu le salut qui vient de vous, 31que vous avez préparé à la face de tous les peuples : 32lumière pour éclairer les nations, et gloire d’Israël votre peuple. 33Son père et sa mère étaient dans l’admiration des choses qu’on disait de lui. 34Et Siméon les bénit, et dit à Marie sa mère : Voici que cet enfant est établi pour la ruine et pour la résurrection d’un grand nombre en Israël, et comme un signe qui excitera la contradiction, 35et, à vous-même, un glaive vous percera l’âme, afin que les pensées de cœurs nombreux soient dévoilées.

          Voyez, dans le Bréviaire romain, au 2 février, les leçons du second Nocturne.

          Luc chap. 2 verset 25. - Et voici qu’il y avait à Jérusalem un homme appelé Siméon, et cet homme était juste et craignant Dieu, et il attendait la consolation d’Israël, et l’Esprit-Saint était en lui. - S. Luc ne donne aucun détail sur le fait même de la purification de la Sainte Vierge et de la présentation de Jésus ; mais, en revanche, il s'arrête avec amour sur deux incidents, non moins significatifs que pittoresques, qui arrivèrent en ce beau jour. Le premier incident place tout-à-coup S. Siméon au centre du tableau : Qu'était ce pieux habitant de Jérusalem ? On a parfois essayé de l'identifier avec divers personnages de l'histoire juive, qui portaient également le nom alors si commun de Schiméôn, en particulier avec Rabbi Siméon, président du Sanhédrin vers l'an 13 de l'ère chrétienne, fils du célèbre Hillel et père du non moins célèbre Gamaliel. Voyez Lightfoot, Hor. Hebr. h. l. ; Winer, Bibl. Realwoerterb. s. v. Simeon ; Otho, Lexic. Rabbinic. , p. 698. D'autres en ont fait un grand-prêtre, à la suite de l'Évangile apocryphe de Nicodème, ch. 16. Mais toutes ces conjectures sont dénuées de fondements historiques. Il est d'ailleurs invraisemblable que S. Luc eût simplement désigné un grand-prêtre ou un grand président par le mot homme. Une tradition très légitime, appuyée sur le texte évangélique (cfr. Les vv. 26 et 29), fait de Siméon un vieillard, non toutefois nécessairement un vieillard décrépit, comme le veut la littérature apocryphe. Du reste, si l'écrivain sacré ne nous dit rien de la situation extérieure de S. Siméon, il trace en quelques lignes un magnifique portrait moral de son héros. C'était un homme juste et craignant Dieu, un homme parfait au point de vue de la religion juive. C'était surtout un homme de foi qui, au milieu des humiliations de son peuple, n'avait oublié ni les promesses faites aux patriarches, ni les oracles successifs des prophètes relativement au Messie : Il attendait la consolation d'Israël, c'est à dire le grand libérateur, consolateur par excellence (voyez Lightfoot, l. c.), celui auquel Isaïe, 61, 1-3, prête ce langage : " L'esprit du Seigneur, l'Éternel, est sur moi...Il m'a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé...Pour accorder aux affligés de Sion, pour leur donner un diadème au lieu de la cendre, une huile de joie au lieu du deuil, un vêtement de louange au lieu d'un esprit abattu ". La justice, la piété et la foi de Siméon avaient en quelque sorte fixé l'Esprit Saint dans son cœur : l'Esprit Saint était en lui. Cet imparfait, comme le font remarquer les commentateurs, désigne une habitation permanente de l'Esprit de Dieu, et pas un simple séjour transitoire.

          Luc chap. 2 verset 26. - Et il lui avait été révélé par l’Esprit-Saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur. - Dans un de ces moments d'intime et suave union qui accompagnent souvent la résidence du Saint-Esprit dans une âme, il avait été clairement révélé à Siméon qu'il aurait le bonheur de voir le Christ avant de mourir. L'antithèse du divin oracle est à remarquer : Il ne verrait pas la mort avant d'avoir vu le Christ. Dans le quatrième Évangile, 8, 51, il est aussi question de " voir la mort ". Comp. Ps. 88, 48, et Delitzsch, System der bibl. Psychologie, Leipzig 1855, p. 190 et 191. - Le Christ du Seigneur : non plus le Christ Jéhovah, comme au v. 11, mais le Christ de Jéhovah, c'est-à-dire envoyé, donné par le Seigneur.

          Luc chap. 2 verset 27. - Il vint au temple, poussé par l’Esprit de Dieu. Et comme les parents de l’enfant Jésus l’apportaient, afin d’accomplir pour lui ce que la loi ordonnait... - Il vint au temple poussé par l'Esprit, par suite d'une impulsion irrésistible qui provenait du divin Esprit. Comp. Matth. 22, 43. La promesse céleste allait enfin se réaliser pour Siméon. - Comme les parents de l'enfant Jésus l'apportaient. Les rationaliste s ont prétendu qu'il existe une contradiction entre le mot parents et la pensée antérieure du récit de S. Luc (1, 34 et ss.) ; mais les protestants eux-mêmes se chargent de les réfuter. " Quelle critique ! Le mot parents est employé tout simplement comme désignant la qualité en laquelle Joseph et Marie paraissaient en ce moment dans le temple et présentaient l'enfant " (Godet). Quand le vieillard Siméon rejoignit les saints époux, ceux-ci franchissaient donc la porte du temple pour offrir Notre-Seigneur Jésus-Christ au Dieu d'Israël et payer sa rançon. Il suit de là que Marie avait été purifiée tout d'abord, car l'accès du temple lui était interdit tant qu'elle n'aurait pas été lavée de la tache légale dont elle était censée atteinte comme les mères ordinaires. Le prêtre de semaine était venu la trouver à la porte de Nicanor, ou de l'Est, réservée à cette sorte de cérémonie (voyez Lightfoot, Hor. Hebr. In Luc. 2, 22), et avait accompli sur elle les rites accoutumés. Rien n'empêchait désormais la mère du Christ d'offrir elle-même son Fils au Père céleste.

          Luc chap. 2 verset 28. - Il le prit entre ses bras, et bénit Dieu, et dit... - Depuis son Incarnation, Jésus avait eu divers témoins, qui avaient proclamé son entrée dans le monde et chanté sa Rédemption : au ciel les anges, sur la terre Elisabeth, Jean-Baptiste, Zacharie, les pasteurs de Bethléem. Il en complète aujourd'hui le nombre. " Tous les âges et tous les sexes ont foi dans les événements miraculeux : une vierge enfante, une stérile engendre, un muet parle, Elizabeth prophétise…celui qui est enfermé dans un utérus exulte, la veuve est secourue, le juste attend… ". S. Ambr., Expos. In Luc. h. l. Siméon, dans son extase, arracha donc doucement l'enfant des bras de Marie ou de Joseph pour le presser dans les siens. " Bienheureuses mains qui ont palpé le Verbe de vie, et les bras préparés pour le recevoir ! " S. Greg. Nyss. in Cat. S. Thom. Quel tableau vraiment divin ! S. Luc l'a si bien tracé que les artistes n'ont eu qu'à le copier, et c'est ce qu'on fait admirablement, parmi bien d'autres, van Eyck, le Guide, Rubens, fra Bartolomeo Phil. De Champaigne, Francia, Véronèse, fra Angelico, le Titien, Raphaël. Voyez dans la littérature apocryphe (Evang. de l'enfance, ch. 6, et Protévang. De S. Jacq. ch. 15) de curieuses légendes sur la manière dont Siméon reconnut le Messie. - Il bénit Dieu et dit. Inondé de consolations, éclairé plus que jamais par l'Esprit-Saint, Siméon devenant tout à la fois prophète et poète, chante son sublime cantique, qui fut pour lui le chant du cygne, comme on l'a souvent répété.

          Luc chap. 2 verset 29. - Maintenant, Seigneur, vous laisserez votre serviteur s’en aller en paix, selon votre parole... - Maintenant ! Ou même, Enfin ! Rien désormais ne s'oppose à sa mort, puisqu'il a contemplé le Messie. Les exégètes font justement observer que l'emploi du présent, laissez, corrobore l'idée exprimée par l'adverbe maintenant. Siméon parle de sa mort comme d'une chose prochaine, dont le retard n'aurait aucune raison d'être, puisque la condition pour laquelle Dieu l'avait conservé sur la terre venait de s'accomplir. Le verbe du texte grec est encore plus expressif que celui de la Vulgate ; on s'en sert pour désigner la délivrance d'un prisonnier, l'action de licencier des troupes, de relever un soldat de son poste (voyez Bretschneider, Lex. Man. s. v.). Il marque toujours un heureux affranchissement. Les classiques l'emploient aussi pour désigner la mort (voyez Rosenmüller, Schol. h. l.). Le pieux vieillard parle donc comme un homme pour lequel la vie présente était désormais un fardeau et la vie future un doux repos, une émancipation vivement désirée. - En paix, non seulement tout à fait rassuré sur l'avenir de son peuple (Euthymius), mais ayant ses désirs personnels entièrement comblés.

          Luc chap. 2 verset 30. - Puisque mes yeux ont vu le salut qui vient de vous... - Siméon nous fait connaître maintenant le motif de sa paix et de son bonheur : Puisque mes yeux ont vu …. L'heureux vieillard aurait pu dire aussi que ses bras avaient porté le Christ ; mais il mentionne de préférence la réalisation de la promesse divine, v. 26. - Le salut, salut messianique donné au monde par le Seigneur dans la personne de Jésus.

          Luc chap. 2 verset 31. - Que vous avez préparé à la face de tous les peuples. - Voilà bien la catholicité, l'universalité du royaume du Christ clairement opposée par un Juif à l'étroit particularisme de ses contemporains. Les Israélites d'alors, oubliant les oracles si nets (cfr. Is. 46, 13 ; 49, 6 ; 52, 7-10, etc.) qui avaient annoncé un Messie destiné à sauver tous les peuples sans exception, n'attendaient pour la plupart qu'un Sauveur dont les bienfaits seraient restreints à la nation théocratique. Siméon sort de ce cercle mesquin : le Christ chanté par lui ne sera pas un Rédempteur partiel, il procurera le salut du monde entier.

          Luc chap. 2 verset 32. - Lumière pour éclairer les nations, et gloire d’Israël votre peuple. - Cependant, le Messie ne bénira pas tous les hommes de la même manière. Au point de vue de la vraie religion, l'humanité se partageait alors en deux catégories bien distinctes, Israël et les Gentils. Siméon termine son cantique par l'indication des faveurs spéciales que Jésus apportera à chacune d'elles. Pour les Gentils il sera lumière pour éclairer les nations, une lumière qui éclairera leurs ténèbres, qui leur révélera la vérité. Cette image est parfaitement appropriée à l'état dans lequel se trouvait alors l'univers païen. " Avant la venue du Christ, dit S. Athanase (ap. Cat. D. Thom.), les nations, privées de la connaissance de Dieu, étaient plongées dans les dernières ténèbres. Mais le Christ faisant son apparition, ajoute S. Cyrille (ibid.), fut la lumière de ceux qui étaient dans les ténèbres de l'erreur, et que la main du démon avait étreints ; ils furent appelés par Dieu le Père à la connaissance du Fils, qui est la véritable lumière ". Comp. Is. 25, 7 ; 42, 6 ; 49, 6 ; Matth. 4, 16. - Aux Juifs, Jésus-Christ procurera une gloire toute particulière, parce que c'est à eux surtout qu'il avait été promis et donné directement (cfr. Matth. 1, 21 et le commentaire) ; gloire, parce qu'il est sorti de leurs rangs ; gloire aussi parce qu'il vivra et agira personnellement au milieu d'eux. Dans le temps et dans l'éternité leur titre de frères du Christ selon la chair sera pour eux un sujet de légitime fierté. Tel est le " Nunc dimittis ", délicieux " joyau lyrique ", poème d'une grande richesse malgré sa concision, puisqu'il résume l'histoire religieuse de tous les siècles à partir du Christ. Comme le " Magnificat ", comme le " Benedictus ", il a été conservé par S. Luc pour la consolation perpétuelle de l'Église ; aussi ces poèmes terminent-ils chaque jour trois des principaux offices liturgiques. Le cantique du saint vieillard Siméon continue et complète ceux de Marie et de Zacharie. On peut dire qu'il ouvre de plus vastes horizons : ceux-ci en effet étaient plus spécifiquement israélites, Marie n'ayant chanté l'Incarnation du Verbe qu'au point de vue d'elle-même et de son peuple, Zacharie s'étant également borné à louer le Sauveur d'Israël, tandis que, nous venons de le voir, Siméon est allé plus loin puisqu'il a célébré dans Jésus le libérateur universel. - Le parallélisme du " Nunc dimittis " est moins parfait que celui des deux cantiques précédents ; il varie du reste presque à chaque verset. Synthétique au v. 29, antithétique au v. 32, il est simplement rythmique dans les vv. 30 et 31.

          Luc chap. 2 verset 33. - Son père et sa mère étaient dans l’admiration des choses qu’on disait de lui. - En entendant les paroles du saint vieillard, Marie et Joseph ne purent retenir leur admiration. Non qu'elles leur apprissent des choses nouvelles. A quel plus haut degré n'auraient-ils pas eux-mêmes excité l'étonnement de Siméon, s'ils lui eussent répété une faible partie des merveilles dont ils avaient été les auteurs et les témoins depuis quelques mois ! Ce qu'ils admiraient, c'étaient les circonstances prodigieuses qui accompagnaient chaque mystère de la vie du divin Enfant. Surtout, la manière dont le Seigneur manifestait Jésus à des cœurs aussi humbles que le leur les remplissait d'une surprise toujours croissante. " A toutes les fois qu’est renouvelée la manifestation des choses surnaturelles, est renouvelée l’admiration dans notre esprit. " (ap. Caten. Graec.)

          Luc chap. 2 verset 34. - Et Siméon les bénit, et dit à Marie sa mère : Voici que cet enfant est établi pour la ruine et pour la résurrection d’un grand nombre en Israël, et comme un signe qui excitera la contradiction. - Après avoir achevé son chant d'allégresse et d'amour, Siméon " bénit " Marie et Joseph. Assurément il ne s'agit pas d'une bénédiction proprement dite : " bénit " signifie en cet endroit " il les félicita, il les proclama bienheureux ". Comp. Bretschneider, Lex. Man, et Gesenius, Thésaurus. Mais voici qu'il reçoit tout à coup d'en haut de nouvelles révélations.. La lumière qu'il avait si admirablement chantée, il la voit assombrie par de prochains nuages. Alors, se tournant vers Marie sa mère (la mère, dont l'affection est plus vive et plus tendre ; la mère, par opposition à Joseph, qui n'était que le gardien), il lui dit avec l'accent de la douleur : Voici que cet enfant est établi …. Ces paroles contiennent une prédiction très importante relativement à l'Enfant-Dieu. Jésus n'était pas destiné dans le sens strict de cette expression à la ruine de personne au monde : au contraire, il est venu pour sauver et racheter tous les hommes. Il sera néanmoins une cause indirecte et involontaire de ruine pour un grand nombre. On comprend sans peine de quelle ruine Siméon veut parler : c'est d'une ruine spirituelle, d'une chute morale, soit en ce monde soit dans l'autre, pour tous ceux qui résisteront à Jésus. La résurrection mentionnée ensuite est de même nature : c'est, dès cette vie, l'élévation, la régénération des âmes qu'avait abaissées le péché, la gloire céleste après la mort. - Cause involontaire de ruine pour les uns, cause directe de résurrection pour les autres, le Sauveur sera par là-même un signe de contradiction. Isaïe avait prédit avec non moins de clarté que Siméon ce caractère du Messie : " Et il sera un sanctuaire, mais aussi une pierre d'achoppement, un rocher de scandale pour les deux maisons d'Israël, un filet et un piège pour les habitants de Jérusalem. Plusieurs trébucheront; ils tomberont et se briseront, ils seront enlacés et pris. ". Isaïe. 8, 14 et 15. " Ouvrons l'Évangile, et surtout celui de S. Jean, où le mystère de Jésus-Christ est découvert plus à fond : c'est le plus parfait commentaire de la parole de Siméon. Écoutons murmurer le peuple : Les uns disaient, C'est un homme de bien ; les autres disaient, Non, il trompe le peuple… Les uns disaient, C'est le Christ ; les autres disaient, Le Christ doit-il venir de Galilée… ? Il y eut donc sur ce sujet une grande discussion… C'est un possédé, disaient les uns, c'est un fou ; pourquoi l'écouter davantage ? D'autres disaient, Ce ne sont pas là les paroles d'un possédé ? " Bossuet, 12è Élévat. de la 18è sem. (voir les Élévat. 13-18). Du reste, quelques jours seulement après sa naissance Jésus était déjà en butte à la contradiction : il était une occasion de ruine pour Hérode, une cause de résurrection pour les bergers, pour les Mages et les âmes fidèles. La lutte s'est continuée dans le cours des siècles (comp. Hebr. 12, 3) ; de nos jours elle est plus ardente que jamais, et elle durera jusqu'à la fin du monde. Toujours l'humanité sera divisée en deux camps au sujet de Jésus et de son Église : le camp des amis et celui des ennemis.

          Luc chap. 2 verset 35. - Et, à vous-même, un glaive vous percera l’âme, afin que les pensées de cœurs nombreux soient dévoilées. - Objet de la haine et des contradictions d'un grand nombre, Jésus sera donc abreuvé d'amertumes : cela ressort clairement du v. 34. Mais, à la " Passion " du Christ, correspondra naturellement la " Compassion " de sa Mère, comme l'ajoute maintenant le saint vieillard. Un glaive vous percera l'âme… L'âme est ici nommée pour le cœur, en tant qu'elle est le siège des affections, par conséquent de l'amour maternel. Le glaive symbolise ici les vives et poignantes douleurs qui transpercèrent plus d'une fois le cœur de Marie pendant la vie de son divin Fils, mais qui le déchirèrent surtout au Calvaire, comme le chante l'Église :

          Le glaive a transpercé
          son âme gémissante,
          attristée et souffrante "

          Voyez Euthymius, h. l. Cette belle métaphore est tout à fait classique. Cfr. Wetstein, Hor. Hebr. j. l.

          C'est donc à tort que S. Épiphane dans l'antiquité, Lightfoot dans les temps modernes, et quelques autres exégètes à leur suite, on pris le mot glaive dans un sens littéral, et conclu des paroles de Siméon que Marie devait mourir de mort violente. Comme le dit fort bien le Vén. Bède expliquant ce passage, Aucun récit ne relate que la sainte Vierge à émigré de cette vie après avoir été transpercée par un glaive, surtout parce que ce n’est pas l’âme mais le corps que le glaive transperce habituellement. ". Mais il est une autre interprétation plus étrange encore : elle consiste à voir dans le glaive la désignation figurée d'un combat qui devait se livrer en Marie entre le doute et la foi au sujet de son Fils, comme si Jésus devait être momentanément un signe de contradiction même pour sa Mère ! Que plusieurs protestants contemporains adoptent ce sentiment, nous n'en sommes pas surpris ; il est plus étonnant d'en rencontrer des traces chez d'anciens orthodoxes (voir des citations dans D. Calmet), et jusque dans les écrits de S. Augustin, car il ne peut s'appuyer ni sur le texte de S. Luc, ni sur le reste de l'histoire évangélique : aussi est-il justement rejeté par la plupart des commentateurs, quelque soit du reste leur croyance. - Afin que les pensées de cœurs nombreux soient dévoilées… Ces dernières paroles de la prophétie sont claires par elles-mêmes, mais les commentateurs ne sont pas d'accord pour déterminer leur enchaînement avec les propositions qui précèdent. Quelques-uns les rattachent seulement à " signe de contradiction ". Jésus, disent-ils, par cela même qu'il sera un signe de contradiction, forcera ses ennemis de dévoiler les plus secrètes pensées de leur cœur. La prédiction relative à Marie étant dès lors comme isolée entre deux membres de phrase auxquels elle ne se rattache pas directement, on la met entre parenthèses. Mais nous croyons, avec d'autres exégètes, qu'il est plus naturel et plus conforme à la liaison des pensées d'envisager cette proposition finale de Siméon comme la conclusion, la conséquence des trois précédentes prises ensemble. Les trois premiers membres constituent un tout inséparable : Marie aura beaucoup à souffrir à cause des contradictions dont son Fils sera l'objet ; ces contradictions proviendront du rôle même de Jésus par rapport à Israël. Toutes ces choses réunies auront pour conséquence la manifestation des cœurs. En prenant parti pour ou contre le Christ, les hommes dévoileront nécessairement ce qu'ils pensent et ce qu'ils veulent, leurs intentions et leurs affections les plus cachées.

        5. 3° Sainte Anne

36Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser ; elle était très avancée en âge, et elle avait vécu sept ans avec son mari depuis sa virginité. 37Elle était veuve alors, et âgée de quatre-vingt-quatre ans ; elle ne s’éloignait pas du temple, servant Dieu jour et nuit dans les jeûnes et les prières. 38Elle aussi, étant survenue à cette même heure, elle louait le Seigneur, et parlait de lui à tous ceux qui attendaient la rédemption d’Israël.

 

Luc chap. 2 versets 36-37. - Il y avait aussi une prophétesse, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser ; elle était très avancée en âge, et elle avait vécu sept ans avec son mari depuis sa virginité. Elle était veuve alors, et âgée de quatre-vingt-quatre ans ; elle ne s’éloignait pas du temple, servant Dieu jour et nuit dans les jeûnes et les prières. - Siméon se tait ; son rôle évangélique est terminé. Une ancienne légende le fait même expirer de bonheur en cet instant aux pieds de l'Enfant Jésus. Alors s'approche Anne, fille de Phanuel, de la tribu d'Aser. L'évangéliste, s'écrie Théophylacte, s'arrête avec complaisance à représenter sainte Anne ! ". S'il nous indique non-seulement le nom de cette pieuse femme, mais encore celui de son père et celui de sa tribu, serait-ce à cause de leur sens figuratif ? M. Schegg (Evangel. Nach Lukas, t. 1, h. l.) l'a pensé : " Comme Anne signifie Grâce, Phanuel Visage de Dieu, et Aser l'Heureux, on pouvait trouver dans cette triple appellation une convenance merveilleuse. Tout cela s'était vérifié dans Anne : ces noms contenaient son histoire. " Mais le raisonnement nous paraît plus ingénieux que vrai. Le texte sacré ajoute qu'Anne était prophétesse. Elle avait reçu, elle aussi, des lumières surnaturelles qui, pour la plupart, concernaient sans doute le Messie : le v. 38 semble du moins l'indiquer. S. Luc insiste encore sur l'âge avancé de son héroïne ; il précise le temps qu'elle avait vécu dans le mariage ; puis il relève sa qualité de veuve, et de sainte veuve. - Quatre-vingt quatre ans. Certains exégètes pensent que cela désigne l'âge total de sainte Anne à cette époque de sa vie ; les autres, à la suite de S. Ambroise, l'appliquent seulement aux années de son veuvage. En supposant, d'après cette seconde hypothèse, qu'Anne se fût mariée à 15 ans, selon la coutume juive, elle aurait alors été âgée de 106 ans (15+7+84). Mais nous croyons le premier sentiment plus probable. - Dans l'antiquité le veuvage était beaucoup plus rare qu'aujourd'hui : les femmes se remariaient presque toujours, du moins, lorsqu'elles étaient encore jeunes à la mort de leur premier mari. Anne, comme Judith, fut une glorieuse exception à cette règle ; et elle usait de sa liberté pour servir Dieu avec une plus grande perfection. - Elle ne s'éloignait pas du temple. Faut-il prendre ces mots à la lettre, et supposer que sainte Anne avait réellement sa résidence dans quelqu'une des annexes du temple ? Ou bien, ne vaut-il pas mieux croire que l'écrivain sacré les a employés par hyperbole, pour dire que la pieuse veuve passait une grande partie de ses journées dans les sacrés parvis (comp. 24, 53 ; Act. 2, 46) ? Nous inclinons davantage vers cette seconde interprétation. On voit par là, dans tous les cas, qu'Anne était morte au monde et qu'elle ne vivait que pour Dieu. Elle réalisait d'avance le portrait de la vraie veuve tracé par S. Paul, 1 Tim. 5, 5. " Elle persévérait dans son incessante adoration la nuit aussi bien que le jour. Quoiqu'elle eût depuis bien longtemps dépassé l'âge où les macérations corporelles forment un élément important de la sainteté, néanmoins sa vie était un jeûne continuel. Si la prière était l’œuvre de sa vie, la pénitence en était la récréation. " Faber, Bethlehem, p. 225.

Luc chap. 2 verset 38. - Elle aussi, étant survenue à cette même heure, elle louait le Seigneur, et parlait de lui à tous ceux qui attendaient la rédemption d’Israël. - Poussée, comme Siméon, par un vif mouvement du divin Esprit qui résidait en elle, Anne survint à peu près au même moment que le saint vieillard, au moment où Marie et Joseph allaient accomplir la cérémonie du rachat de l'Enfant ; et, reconnaissant à son tour dans ce nouveau-né le Libérateur d'Israël, le Messie, elle se met à glorifier hautement le Seigneur. - Elle louait le Seigneur. L'imparfait indique des actes répétés : depuis lors, sainte Anne mit toute sa joie à parler de Jésus à tous ceux qui attendaient le Messie. - L'épisode est clos brusquement par ce détail, et S. Luc nous ramène à Nazareth, à la suite de la sainte Famille.

  1. 8. Vie cachée de Notre-Seigneur Jésus-Christ à Nazareth. 2, 39-52 (parall. Matth. 2, 23)

Ce nouveau paragraphe s'ouvre par un abrégé de l'Enfance du Sauveur, vv. 39 et 40, et il se termine par un abrégé de son adolescence, vv. 51 et 52. Encadré pour ainsi dire entre ces deux sommaires, se déploie un ravissant tableau, qui expose l'unique événement qu'il ait plu à l'Esprit-Saint de nous conserver de la vie cachée du divin Rédempteur.

        1. 1° Abrégé de l'enfance de Jésus. vv. 39 et 40
        2. 39Après qu’ils eurent tout accompli selon la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, à Nazareth, leur ville. 40Cependant l’enfant croissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était en lui.

          Luc chap. 2 verset 39. - Après qu’ils eurent tout accompli selon la loi du Seigneur, ils retournèrent en Galilée, à Nazareth, leur ville. - Ce verset forme une transition entre le mystère de la présentation de Jésus au temple et celui de son obscure retraite à Nazareth. Nous avons vu plus haut, en expliquant les versets 22-24, ce que la loi mosaïque exigeait des mères et de leurs premiers-nés. Avant de passer à un autre épisode, l'évangéliste a soin de dire que Marie et Joseph furent fidèles à toutes ses prescriptions. - Bethléem était la " cité de David ", leur ancêtre, v. 4, et ils n'y étaient venus qu'en passant, pour obéir à un décret de César, ou plutôt aux vues de la divine Providence ; mais Nazareth était leur propre cité, celle où ils étaient depuis longtemps fixés (cfr. 1, 56) : ils y reviennent donc aussitôt qu'il n'y a plus rien pour les retenir en Judée. - Tout paraît très simple dans ce détail, et pourtant quelles difficultés n'a-t-il pas créés ! Ici en effet se dresse devant nous la grosse question de l'accord à établir entre les récits de S. Matthieu et de S. Luc touchant l'Enfance de Jésus. Chacune des deux narrations peut se réduire à cinq faits distincts. D'après le premier Évangile, chap. 2, il y a 1° la naissance de Jésus à Bethléem, 2° l'adoration des Mages dans cette même bourgade, 3° la fuite en Égypte, 4° le massacre des SS. Innocents, 5° le retour d'Égypte et l'établissement de la Sainte Famille à Nazareth. D'après S. Luc, 2, 1-39, il y a 1° la naissance de Jésus à Bethléem, 2° l'adoration des bergers, 3° la circoncision, 4° la Purification de Marie et la Présentation de Jésus au temple, 5° le retour de la Sainte Famille en Galilée. A part le premier et le dernier fait, tout diffère dans les deux récits ; bien plus, et là se trouve précisément le nœud de la difficulté, tandis que S. Matthieu conduit Jésus, Marie et Joseph de Bethléem en Égypte avant de les ramener à Nazareth, S. Luc semble affirmer en termes exprès que, partis de Bethléem, ils revinrent tout droit à Nazareth. A la suite de Celse et de Porphyre (comp. S. Épiph. Haer. 51, 8), les rationalistes contemporains ne manquent pas d'opposer ici S. Matthieu à S. Luc, tantôt pour rejeter l'un des récits aux dépens de l'autre (Schleiermacher, Schneckenburger, etc.), tantôt pour les rejeter l'un et l'autre (Strauss, Leben Jesu, 1835, § 34 et 35). Meyer lui-même, quoique beaucoup moins avancé, assure que " la conciliation est impossible ". Alford, tout croyant qu'il fût, n'a pas craint de dire : " Dans l'état actuel des deux relations, il n'est pas du tout possible de suggérer une méthode satisfaisante pour les unir. Quiconque l'a essayé a violé, dans quelque partie de son hypothèse, la probabilité ou le sens commun ". Quoique nous suivions, comme exégète catholique, des règles de critique autrement sévères que celles auxquelles est astreint un ministre anglican, nous avouons ne rien comprendre à cette impossibilité prétendue de conciliation. Du reste, en dehors du camp rationaliste, c'est presque à l'unanimité des voix que les commentateurs nient l'existence d'une opposition réelle entre les deux évangélistes. - 1. On conçoit d'abord sans peine que les écrivains sacrés n'aient pas raconté absolument les mêmes faits : S. Matthieu a choisi de préférence ceux qui rentraient davantage dans son plan (voyez notre commentaire de Matth. 2, 22, p. 64) ; S. Luc a inséré dans sa narration ceux qu'il trouva dans les documents dont il se servait. 2. La concorde s'opère de la manière la plus simple pour les premiers événements : Jésus naît à Bethléem d'après les deux évangélistes ; il est adoré par les bergers, puis circoncis le huitième jour, d'après S. Luc. Elle existe aussi pour le dernier fait, le séjour à Nazareth, que S. Matthieu et S. Luc relatent de concert. 3. Pour harmoniser entre eux les autres événements, on a inventé trois principaux systèmes qui montrent, chacun à sa manière, que les deux narrations ne sont nullement inconciliables. 1° Entre la Circoncision de Jésus et sa Présentation au temple, c'est-à-dire entre les versets 21 et 22 du second chapitre de S. Luc, on insère Matth. 2, 1-21, par conséquent l'adoration des Mages, la fuite en Égypte, le massacre des SS. Innocents et le retour d'Égypte. Avant de rentrer à Nazareth, Marie se serait arrêtée à Jérusalem pour se faire purifier et pour racheter l'Enfant Jésus. 2° On place la visite des Mages entre la Circoncision et la Purification. A la suite de ce dernier mystère, on ramène la Sainte Famille à Bethléem pour quelques jours : puis ont lieu successivement les mystères de la fuite en Égypte, du massacre des SS. Innocents et de l'installation définitive à Nazareth. 3° Tout se passe d'abord comme le raconte S. Luc jusqu'à la Présentation inclusivement. Les Mages viennent ensuite adorer Jésus à Bethléem, où ses parents l'avaient rapporté au sortir de Jérusalem. Après cela, les autres faits racontés par S. Matthieu ont lieu à tour de rôle jusqu'à ce que finalement Jésus, Marie et Joseph s'établissent à Nazareth. - C'est à cette troisième hypothèse que nous donnons la préférence. La première a un double inconvénient. D'abord elle accumule bien des événements dans l'intervalle restreint d'environ trente-deux jours. A la rigueur, il est vrai, quelques semaines suffisent pour tout ce que rapporte S. Matthieu, y compris la fuite et le séjour en Égypte ; car, de Bethléem, on pouvait atteindre en quelques jours la frontière égyptienne. Néanmoins il est peu vraisemblable que l'exil de la Sainte Famille n'ait duré qu'environ deux semaines. De plus, ce système s'accorde difficilement avec le récit de S. Matthieu : comment Marie et Joseph auraient-ils osé porter l'Enfant Jésus à Jérusalem sitôt après le massacre des SS. Innocents, quoique le roi Hérode fût mort ? La seconde hypothèse a cela de fâcheux qu'elle scinde en plusieurs parties, pour faire de ces débris une espèce d'entrelacs, des narrations dans lesquelles les événements paraissent avoir une suite très logique. La troisième, au contraire, laisse les récits dans leur intégrité primitive, puisqu'elle se borne à placer celui de S. Matthieu après celui de S. Luc de la façon la plus naturelle : aussi est-elle la plus généralement admise. - Ainsi donc, les deux évangélistes ne se contredisent pas, mais ils se complètent l'un l'autre. S. Luc, n'ayant pas l'intention de rapporter la visite des Mages et ses douloureuses conséquences, a très bien pu conduire directement la Sainte Famille de Jérusalem à Nazareth, sans exclure des voyages intermédiaires. Les historiens profanes usent fréquemment de cette liberté et personne ne songe à leur en faire un crime. - Voyez sur cette question S. August., De consensu Evangel. ; Wieseler, Chronol. Synopse der vier Evangelien, Hambourg 1843, p. 152 et ss. ; Dehaut, l'Évangile expliqué, défendu, 5è édit. t. 1, p. 343 et ss. ; Farrar, the Life of Christ, 23è édit., t. 1, p. 17 et ss.; Maldonat, Comment. in Matth. 2, 13, 22, 23.

          Luc chap. 2 verset 40. - Cependant l’enfant croissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était en lui. - L'évangéliste résume dans ces quelques lignes les douze premières années de Notre-Seigneur Jésus-Christ : il les représente d'une manière générale comme un temps de croissance et de développement universel, ainsi que cela a lieu pour tous les hommes. Comp. Justin M., Dial. c. Tryph. c. 88. - Rempli de sagesse. Sous les dehors d'un humble petit enfant, Jésus cachait une infinie sagesse, par suite de son union au divin Logos. Voyez l'explication du v. 52. Dans le grec, la forme verbale semblerait indiquer une effusion perpétuelle et constamment réitérée de la Sagesse divine sur l'âme de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Comp. Schegg, h. l. - La grâce de Dieu était en lui. La faveur de Dieu reposait donc, ou plutôt, descendait visiblement sur le Fils de Marie : le Seigneur mettait dès lors toutes ses complaisances en cet Enfant béni. Combien la pensée deviendrait fade si l'on voyait là, à la suite de quelques exégètes, l'indication des bonnes grâces corporelles de Jésus ! - S. Luc avait fait précédemment une remarque analogue à propos du Précurseur, 1, 66 et 80. Mais quelle différence entre la croissance de S. Jean et celle du Christ : Là du reste on disait seulement que la main de Dieu était avec le fils de Zacharie, tandis qu'ici c'est la grâce même de Dieu qui réside en Jésus.

        3. 2° Jésus parmi les Docteurs. vv. 41-50
        4. 41Ses parents allaient tous les ans à Jérusalem, au jour solennel de la Pâque. 42Et lorsqu’il fut âgé de douze ans, ils montèrent à Jérusalem, selon la coutume de la fête ; 43puis, les jours de la fête étant passés, lorsqu’ils s’en retournèrent, l’enfant Jésus resta à Jérusalem, et ses parents ne s’en aperçurent pas. 44Et pensant qu’il était avec ceux de leur compagnie, ils marchèrent durant un jour, et ils le cherchaient parmi leurs parents et leurs connaissances. 45Mais ne le trouvant pas, ils revinrent à Jérusalem, en le cherchant. 46Et il arriva qu’après trois jours ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant. 47Et tous ceux qui l’entendaient étaient ravis de sa sagesse et de ses réponses. 48En le voyant, ils furent étonnés. Et sa mère lui dit : Mon fils, pourquoi as-tu agi ainsi avec nous ? Voici que ton père et moi nous te cherchions, tout affligés. 49Il leur dit : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je sois aux affaires de mon Père ? 50Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait.

          L'évangéliste montre maintenant la vérité de ce qu'il vient de dire ". S. Cyrille ap. Cat. D. Thomae. S. Luc relève en effet par une gracieuse et touchante anecdote la sagesse toute divine de Jésus. Cet épisode a d'autant plus de prix pour nous qu'il contient la première manifestation personnelle du Sauveur, qu'il nous permet de jeter un respectueux regard au plus profond de son âme et de sa vie d'enfant, et qu'il est unique dans les saints Évangiles. Il est vrai que la littérature apocryphe a essayé de tirer le voile qui recouvre les premières années de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qu'elle abonde en informations sur la vie cachée de Nazareth. Mais, à part quelques traits que l'on peut comparer avec S. Jérôme, Epist. Ad Laetam, à un peu d'or dans beaucoup de boue, quelle pauvre idée ne nous donne-t-elle pas de l'Enfant-Dieu ! Un étalage théâtral de miracles inutiles, des fables choquantes, un Jésus qui n'est ni humble, ni obéissant, ni simple, qui pose devant tout le monde, voilà ce qu'on y trouve. La Providence a permis que ces livres étranges arrivassent jusqu'à nous, pour qu'on vît mieux la différence qu'il y a entre les Évangiles du ciel et les Évangiles de la terre. Voyez les ouvrages déjà cités de Hofmann, de Brunet, et les recueils de Fabricius, de Thilo, de Tischendorf.

          Luc chap. 2 verset 41. - Ses parents allaient tous les ans à Jérusalem, au jour solennel de la Pâque. - Ce verset et le suivant contiennent les détails préliminaires du récit. - Ses parents allaient tous les ans… Premier détail, d'une nature plus générale. Chaque année est une ellipse pour " à l'occasion de la fête de Pâque ", les parents de Jésus faisaient donc un pèlerinage à Jérusalem. Mais il est à croire que l'évangéliste abrège en cet endroit, et que, s'il se borne à mentionner la Pâque, c'est parce que l'incident qu'il raconte eut lieu pendant cette solennité. En effet, d'après la loi juive c'était trois fois par an, à Pâque, à la Pentecôte et pour la fête des Tabernacles, que les Israélites devaient visiter le sanctuaire et resserrer ainsi les liens qui les attachaient à la théocratie. Cfr. Ex. 2, 14 et ss.;34, 23 ; Deut. 16, 16 ; Michaelis, Mosaisch. Recht, § 183. Il n'y avait d'exception que pour les malades, les vieillards, les petits enfants et les femmes. Mais celles-ci, par esprit de piété, allaient souvent célébrer au moins la fête de Pâque à Jérusalem. Comp. 1 Reg. 1, 7 ; Matth. 27, 55 ; Marc. 15, 4 ; Luc. 23, 55. Hillel avait même prétendu rendre cette assistance obligatoire pour elles. Dans tous les cas, nous ne sommes nullement surpris de voir que Marie accompagnait son saint époux à Jérusalem.

          Luc chap. 2 verset 42. - Et lorsqu’il fut âgé de douze ans, ils montèrent à Jérusalem, selon la coutume de la fête. - Cet âge avait chez les Juifs, par suite d'un antique usage qu'on rattachait à divers traits de la vie de Moïse, de Salomon, etc., une importance capitale. Enfant avant de l'atteindre, on devenait homme après l'avoir franchi ; mais surtout, l'on devenait vers cette époque " fils de la loi ", c'est-à-dire qu'on était soumis à toutes les prescriptions de la loi mosaïque, parce qu'on était censé désormais assez fort pour les observer même dans ce qu'elles avaient de plus onéreux. Par conséquent, à douze ans révolus, le jeune Israélite était tenu aux jeûnes, et aux pèlerinages dont nous avons parlé. Suit-il de là que le voyage décrit en cet endroit par S. Luc serait le premier de ceux que Jésus fit à Jérusalem après sa Présentation au temple ? Divers exégètes contemporains l'on admis (von Burger, Abbott, etc.). Mais il nous paraît plus naturel de croire avec S. Augustin, Maldonat, Luc de Bruges, Jansénius, etc., que ses parents ne s'étaient pas séparés de lui à leurs pèlerinages antérieurs. La circonstance d'âge est tout à fait accessoire dans le récit de l'évangéliste.

          Luc chap. 2 versets 43--44. -Puis, les jours de la fête étant passés, lorsqu’ils s’en retournèrent, l’enfant Jésus resta à Jérusalem, et ses parents ne s’en aperçurent pas. Et pensant qu’il était avec ceux de leur compagnie, ils marchèrent durant un jour, et ils le cherchaient parmi leurs parents et leurs connaissances. - Jésus perdu à Jérusalem. Les fêtes pascales duraient toute une octave (cfr. Ex. 12, 15 ; Lev. 23, 3 et ss.;Deut. 16, 3), et il est fort probable, d'après l'expression de S. Luc, que Marie et Joseph demeurèrent huit jours entiers à Jérusalem avant de songer au départ. Néanmoins on pouvait aussi se mettre en route dès le troisième jour, quand la partie la plus importante de la solennité était passée. - L'enfant Jésus resta à Jérusalem. Il resta, comme il l'explique lui-même un peu plus bas, v. 49, parce que " les affaires de son Père " l'exigeaient : il n'avertit pas ni sa Mère ni S. Joseph, parce qu'il entrait dans les desseins secrets de Dieu qu'ils fussent éprouvés par sa perte momentanée. - Ses parents ne s'en aperçurent pas. Voyez le v. 33 et l'explication. Il semble d'abord bien étrange que Marie et Joseph aient été ainsi séparés de Jésus, et qu'ils aient ensuite quitté Jérusalem sans l'avoir retrouvé. Mais tout s'explique aisément si l'on se représente les circonstances parmi lesquelles eut lieu la disparition de l'Enfant. La sainte Famille ne voyageait pas isolément (cfr. v. 44) ; elle revenait à Nazareth avec une caravane composée de nombreux pèlerins galiléens. Or, le départ d'une caravane orientale est aussi lent et confus qu'il est bruyant. Souvent, donc, la jeunesse impatiente prend les devants, et l'on se retrouve à la prochaine station ; les mères le savent et ne s'inquiètent pas. Ou encore, fût-on parti ensemble, des groupes variés ne tardent pas à se former. Les femmes et les hommes âgés chevauchent habituellement sur des ânes ; les hommes et les jeunes gens vont à pied ; mille incidents ralentissent ou accélèrent la marche ; les enfants, qui couraient d'abord à côté de leur père, s'attachent bientôt à un groupe voisin (voir Abbott, Luke, p. 24) ; Tholuck, Glaubwürdigkeit der evang. Gesch. p. 215 et ss.). N'oublions pas, du reste, que nous sommes en Orient, où, à douze ans, on est déjà souvent traité comme un jeune homme. Enfin Marie et Joseph connaissaient Notre-Seigneur, et, si sa sagesse avait éclaté à tous les yeux dès ses années les plus tendres, personne n'en avait autant de preuves que sa Mère et son gardien. Pour toutes ces raisons, auxquelles nous pouvons ajouter encore à la suite d'Euthymius l'économie de la divine Providence), Marie et Joseph ne furent pas trop surpris de l'absence de Jésus, pensant à bon droit qu'il était avec ceux de leur compagnie. Cependant, après une journée de marche (6 ou 7 heures) durant laquelle l'Enfant n'avait pas reparu, la caravane fit halte pour la nuit, et les membres de chaque famille se réunirent en vue d'un campement commun. C'est alors que Marie et Joseph, voyant que Jésus ne les rejoignait pas, se mirent à le rechercher parmi les différents groupes.

          Luc chap. 2 verset 45. - Mais ne le trouvant pas, ils revinrent à Jérusalem, en le cherchant. - Après de vaines démarches, ils reprirent tristement le chemin de Jérusalem. Il est probable cependant que ce ne fut pas le soir même, mais seulement le lendemain matin ; autrement, ils auraient couru le risque de croiser sans l'apercevoir celui qu'ils cherchaient. - Et ils le cherchaient…. Les saints époux recommencent leurs investigations douloureuses dès l'endroit où ils s'étaient arrêtés et les continuent tout le long de la route jusqu'à Jérusalem. Ce jour-là, le glaive de douleur prédit par Siméon dut se retourner cruellement dans l'âme de Marie !

          Luc chap. 2 verset 46. - Et il arriva qu’après trois jours ils le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant. - Jésus retrouvé dans le temple, vv. 46-50. - Après trois jours. Ce n'est pas le retour des parents de Jésus à Jérusalem, comme le veulent de Wette, Baumgarten-Crusius, etc. mais leur départ, qui sert de point de départ de la numération. Le premier jour, ils quittèrent la ville sainte et se dirigèrent vers le Nord ; le second jour, ils vinrent à Jérusalem ; le troisième, ils retrouvèrent le Sauveur. - Dans le temple. Jésus n'était pas dans le sanctuaire proprement dit, mais dans une des dépendances du temple. Parmi les nombreuses constructions désignées sous ce nom, se trouvaient des appartements qui servaient pour les cours académiques des Rabbins : c'est dans une de ces salles que fut retrouvé Jésus. - L'évangéliste décrit son attitude en termes pittoresques, qui font revivre la scène sous nos yeux. Il est assis parmi les docteurs, non toutefois comme l'un d'eux ainsi que le croient à tort les peintres (ceux qui ont le mieux représenté cette scène sont Giotto, Ferrari, Bernardino Luini, Pinturicchio, Jean d'Udine, Valentin), mais sur une natte, à la façon des écoliers orientaux. Il est vrai qu'il ne se bornait pas à écouter l'enseignement des Rabbins, puisque le texte sacré ajoute expressément qu'il prenait lui-même la parole pour les interroger ; mais en cela encore il agissait plutôt comme un étudiant que un maître. En effet, la méthode rabbinique favorisait beaucoup les questions et les objections des élèves : on le voit à chaque page du Talmud. " J'ai beaucoup appris des Rabbins mes maîtres, disait un ancien professeur juif ; j'ai appris davantage encore des Rabbins mes collègues ; mais c'est auprès de mes élèves que j'ai le plus appris ". Comp. Lightfoot, Hor. Hebr. in Luc. 2, 46 ; T. Robinson, l. c. p. 201. Du reste, notre opinion est celle des Pères (comp. Orig. h. l. ; S. Greg. Pastoral. 3, 26 ; Maldonat et D. Calmet), et l'idée contraire serait absolument opposée à l'esprit de Jésus enfant. - Quel était l'objet des interrogations de Jésus ? On peut le conjecturer par la suite de sa vie : " Que pensez-vous du Christ ? Demandera-t-il plus tard aux Docteurs juifs. De qui est-il fils ? ". Les questions de l'enfant étaient sans doute de même nature que celles de l'homme parfait. Un Évangile apocryphe suppose que Jésus se mit à exposer aux Rabbins émerveillés le nombre des sphères et des corps célestes, leur nature et leurs opérations, à leur expliquer la physique, la métaphysique, l'hyperphysique et l'hypophysique ! Cfr. Evang. Infantiae arabicum, ch. 48-52. Voir dans Sepp Leben Jesu, 1, § 17, de curieuses hypothèses sur les Docteurs juifs qui pouvaient se trouver alors auprès de Jésus.

          Luc chap. 2 verset 47. - Et tous ceux qui l’entendaient étaient ravis de sa sagesse et de ses réponses. - L'étonnement les mettait hors d'eux-mêmes. L'historien Josèphe, toujours prompt à parler de lui-même, raconte, Vita, c. 1, qu'à l'âge de 14 ans il étonnait tout le monde par la précocité et la profondeur de son intelligence, à tel point que les prêtres et les docteurs aimaient à lui poser des questions sur la loi mosaïque. Mais qu'était la sagesse d'un enfant des hommes comparée à celle de Jésus ! La réponse de Notre-Seigneur à sa Mère, v. 49, nous fera comprendre la profondeur de celles qu'il faisait aux Rabbins.

          Luc chap. 2 verset 48. - En le voyant, ils furent étonnés. Et sa mère lui dit : Mon fils, pourquoi as-tu agi ainsi avec nous ? Voici que ton père et moi nous te cherchions, tout affligés. - A leur tour, Joseph et Marie s'étonnent. C'est Marie qui prend la parole et non Joseph : trait parfaitement naturel, car l'affection d'une mère est plus vive que celle d'un père, à plus forte raison que celle d'un père adoptif. Plusieurs anciens interprètes (Salmeron, Maldonat, etc.) supposent délicatement que la saint Vierge attendit, pour faire part à Jésus de ses angoisses maternelles, que l'assemblée au milieu de laquelle elle l'avait trouvé se fût dissoute. Dans cette hypothèse, la petite scène qui va suivre n'aurait eu pour témoins que les membres de la Sainte Famille. - Pourquoi as-tu agi ainsi avec nous ? Jamais encore Jésus n'avait contristé ses parents. Dans l'exclamation qui s'échappe si spontanément du cœur de Marie, des écrivains protestants et rationalistes ont voulu trouver de la dureté. Nous avons beau chercher, nous n'y trouvons que l'expression d'un sentiment de tendre affection, uni au plus profond respect. Voyez Luc de Bruges, h. l. Marie ne se plaint pas directement ; elle se borne à laisser parler les faits, qui étaient si pleins d'éloquence : nous te cherchions tout affligés. Le mot grec qui correspond à " affligés " est d'une grande énergie : il désigne des douleurs aussi vives que celles de l'enfantement. L'imparfait indique de longues et pénibles recherches. Marie se nomme humblement après S. Joseph, et elle donne au gardien de Jésus la glorieuse appellation de père. C'était le titre qu'il portait au sein de la famille, comme devant l'opinion publique ; et il la méritait par la générosité de son amour à l'égard du divin Enfant. Comp. Bossuet, 5è Élévat. De la 20è semaine.

          Luc chap. 2 verset 49. - Il leur dit : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je sois aux affaires de mon Père ? - Marie avait parlé au nom de S. Joseph non moins qu'en son propre nom : c'est pourquoi Notre-Seigneur leur adresse collectivement sa réponse. Cette réponse est pour nous d'un prix infini, non-seulement à cause de son immense portée, de ses leçons pleines de gravité, mais aussi parce qu'elle contient la première parole évangélique de Jésus, bien plus, la seule parole que les SS. Évangiles aient conservée de ses trente premières années. Le rationalisme, qui ne sait rien respecter, l'a également attaquée, prétendant que Jésus y fait preuve de raideur et même d'insubordination à l'égard de sa mère et de son père adoptif ; tandis qu'elle est au contraire admirable à tous égards et vraiment digne de Jésus. Noble et simple en même temps, alliant à un haut degré la majesté et l'humilité, elle ne convient pas moins au Fils de l'homme qu'au Fils de Dieu. Mais elle a des profondeurs insondables et l'on conçoit que des esprits étroits, superficiels, aveuglés par les préjugés religieux, aient été incapables de la comprendre. Aux deux questions de Marie, l'Enfant divin répond par deux contre-questions. Jésus ne blâme nullement sa Mère et S. Joseph d'avoir cherché avec anxiété leur fils bien-aimé ; il se contente de leur rappeler en termes respectueux, délicats, sa nature supérieure et les grands devoirs qu'elle lui impose. Voyez le Vén. Bède, h. l. La locution aux choses de mon Père a reçu deux interprétations également autorisées par l'usage classique. Les versions syrienne et arménienne, plusieurs Pères (Origène, S. Épiphane, Théophylacte, Euthymius) et divers exégètes (Kuinoel, Meyer, etc.) l'ont envisagée comme synonyme de " dans la maison de mon Père " et par conséquent de " dans le temple ". Pourquoi n'avoir pas immédiatement supposé, telle serait la pensée de Jésus, que j'étais dans le palais de Jéhovah, mon Père céleste ? Vous vous seriez ainsi épargné de pénibles recherches. La plupart des commentateurs retiennent le sens de " affaires de mon Père ", ce qui vaut beaucoup mieux, croyons-nous, car la première manière de traduire limite inutilement l'idée. Voyez la savante dissertation du P. Patrizi sur ce passage dans son ouvrage célèbre De Evangeliis libri 3, diss. 38, c. 2, § 16). comp. 1 Tim. 4, 15 et Gen. 41, 5 dans les Septante. Marie avait fait mention du " père " de Jésus : le Sauveur reprend ce titre, mais pour lui donner une signification infiniment plus relevée, la seule du reste qui correspondît à la réalité des faits. " Corrigeant, en quelque sorte, la parole de Marie au sujet de celui qu’on croyait être son père, il manifeste le vrai Père, en enseignant qu’il vient d’en haut " Graec. ap. Cat. D. Thom. h. l. - Jésus indique ainsi pourquoi il était resté à Jérusalem : les affaires de son Père céleste l'avaient retenu. Distinction sublime entre les droits de Dieu et de Marie sur lui. Jésus affectionnait vivement sa mère et son père adoptif ; mais son amour pour eux ne pouvait l'emporter sur le devoir, sur la volonté du ciel. Il s'étonne donc pour ainsi dire qu'ils n'aient pas eu plus tôt cette pensée, de même que " l'aimant s'étonnerait si on voulait lui attribuer une autre direction que celle du pôle Nord ". - On a justement trouvé dans cette parole le " programme " de toute la vie de Jésus, la clef de tous ses mystères. Être occupé des affaires de son Père, tel fut constamment son idéal. Comp. Joan. 4, 34 ; 8, 29 ; 9, 4 ; 14, 31, etc. Si jamais une expression d'enfant a été prophétique, c'est bien celle que nous venons de lire. Mais elle prédisait le renoncement et le sacrifice, généreusement acceptés toutes les fois que la gloire de Dieu serait en cause.

          Luc chap. 2 verset 50. - Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait. - La rougeur monte au front de l'exégète chrétien, quand il lit cette profonde réflexion. Il ose, lui, ténèbres et péché, commenter ce que Marie et Joseph ne comprirent pas ! Mais la suite de la vie du Sauveur et les enseignements de l'Église nous ont fourni des lumières qu'il n'avait pas plu à la divine Providence de donner aux saints époux dès cette époque avancée. Du reste, ce verset ne signifie pas que la parole de Jésus fut pour ses parents une énigme absolue, puisque, mieux que personne, ils connaissaient sa nature divine. S. Luc a seulement voulu dire qu'ils n'en saisirent pas alors toute l'étendue. Quelle relation y avait-il entre le séjour actuel de l'Enfant dans le temple et les affaires de son Père céleste ? Allait-il donc dès maintenant se manifester au monde ? Ces problèmes et d'autres semblables se pressaient dans leur esprit, et ils n'en pouvaient trouver la complète solution. Voyez Wouters, Dilucid. Select. S. Script. t. 2, c. 6, q. 3 ; Calmet, Comment. in h. l.

        5. 3° De douze à trente ans. vv. 51-52

51Et il descendit avec eux, et vint à Nazareth ; et il leur était soumis. Sa mère conservait toutes ces choses dans son cœur. 52Et Jésus croissait en sagesse, et en âge, et en grâce, devant Dieu et devant les hommes.

Luc chap. 2 verset 51. - Et il descendit avec eux, et vint à Nazareth ; et il leur était soumis. Sa mère conservait toutes ces choses dans son cœur. - La divinité, qui avait si visiblement resplendi en Jésus, rentre dans l'ombre après cet éclat momentané. La gracieuse fleur de Nazareth s'était entr'ouverte et avait laissé échapper quelques-uns de ses parfums ; mais voici qu'elle se referme pour de longues années, pour dix-huit années entières, que S. Luc a résumées en deux versets. Il est vrai que ce résumé est d'une richesse inépuisable. - Il leur était soumis. " Je suis saisi d'étonnement à cette parole, écrivait Bossuet, 8è Élévat. De la 20° semaine. Est-ce donc là tout l'emploi d'un Jésus-Christ, du Fils de Dieu ? Tout son exercice est d'obéir à deux de ses créatures ". Comp. Phil. 2, 7. Quel admirable tableau dans ces trois mots : " Il leur était soumis ". - Sa mère conservait toutes ces choses… Au v. 19, S. Luc avait déjà signalé cette perpétuelle contemplation de Marie en face des mystères de Jésus ; toutefois, il use ici d'une expression plus énergique. La divine Mère méditait donc jour et nuit les paroles et les actions de son Fils. Cette retraite de Nazareth fut pour elle une époque de joies bien douces, que rien ne vint troubler depuis l'épisode du temple, si ce n'est la mort de S. Joseph, arrivée, selon toute vraisemblance, quelque temps avant le ministère public de Notre-Seigneur. Comp. Joan 2, 12, où le saint patriarche n'est pas même mentionné dans un dénombrement très exact de la famille humaine du Sauveur.

Luc chap. 2 verset 52. - Et Jésus croissait en sagesse, et en âge, et en grâce, devant Dieu et devant les hommes. - S. Luc avait signalé plus haut, v. 40, l'enfance de Notre-Seigneur Jésus-Christ comme un temps de développement universel. Avant de quitter la Vie cachée pour passer à la Vie publique, il fait une réflexion identique à propos de l'adolescence du Messie. - Jésus croissait ; l'expression latine est moins pittoresque que le grec (littéralement : poussait en avant). Cette croissance avait un triple objet : l'esprit, le corps, et l'âme. - 1° L'esprit. Dès les premiers siècles de l'Église, on a soulevé sur ce point une grave discussion. Dans quel sens, s'est-on demandé, peut-on parler de développement intellectuel pour Notre-Seigneur Jésus-Christ ? L'accord n'a pas toujours régné à ce sujet parmi les théologiens. Plusieurs Pères, et spécialement S. Athanase, Orat. 3 contr. Arian. c. 51 et ss., n'ont pas craint d'admettre un véritable progrès dans les connaissances du Christ. En tant que Dieu, disaient-ils, Jésus savait toutes choses de toute éternité ; mais, en tant qu'homme, il croissait en sagesse, au fur et à mesure que son intelligence était illuminée par les splendeurs du Verbe. Il avait semblé à S. Athanase et à d'autres saints Docteurs que cette interprétation des paroles de S. Luc permettait de réfuter plus clairement et plus aisément les Ariens, qui en abusaient pour prétendre que Jésus-Christ n'était pas Dieu, puisque son être avait été borné. Mais d'autres Pères affirmaient en même temps qu'en Jésus il n'y avait pas eu de développement intellectuel proprement dit. D'après S. Cyrille, Thesaur. Assert., l. 10, c. 7, s'il croissait, " ce n'est pas que son humanité, qui fut parfaite dès le début, pût s'accroître, mais elle se manifestait progressivement ". La croissance avait donc lieu seulement par rapport aux hommes. Au moyen âge, la question fut reprise et précisée de la façon la plus heureuse. Les théologiens scolastiques établirent une distinction entre la science divine ou incréée de Notre-Seigneur, laquelle ne diffère pas de la science de la sainte Trinité, et la science humaine ou créée que le Christ possède en tant qu'homme. Ils divisèrent encore cette science humaine en trois branches, la science béatifique (ou de vision), la science infuse, et la science acquise (résultant de l'expérience). Par science de vison, ils entendent les connaissances que l'âme du Christ puisait, à la façon des anges et des bienheureux, dans la contemplation intuitive de la divine essence ; par science infuse, les lumières que Dieu lui transmettait sans cesse directement ; par science acquise, les notions qui lui provenaient du raisonnement, de l'expérience, etc. Or, d'après l'opinion commune, la science béatifique et la science infuse de Notre-Seigneur Jésus-Christ ont été parfaites dès le premier instant de sa conception ; elles n'ont donc pu recevoir aucun accroissement. Seulement, elles émettaient chaque jour de plus brillants rayons, " comme le soleil qui, de son lever à son zénith, devient de plus en plus lumineux est dit progresser, non parce qu’en lui il y a une croissance, mais dans l’effet seulement, parce qu’il répand sur nous progressivement une plus abondante lumière ". Corn. Jansénius, Comm. in Luc. 2, 52. Au contraire, sa science expérimentale grandissait constamment. Non toutefois qu'elle apprît à Jésus des choses entièrement nouvelles ; mais elle lui montrait sous un aspect nouveau des idées qu'il connaissait déjà en vertu de sa science infuse. C'est ainsi que, d'après l'Épître aux Hébreux, 5, 8, Il a appris l’obéissance de ce qu’il a souffert ". Ces distinctions nous paraissent élucider parfaitement ce point délicat : elles rétablissent d'ailleurs l'harmonie entre les Pères, car elles expliquent comment les uns ont pu admettre un progrès dans la sagesse du Sauveur tandis que les autres le rejetaient. Sur cette question importante, voyez Suarez, Comment. ac disputat. in tertiam partem D. Thomae, édit. Vivès, 1860, t. 18, pp. 1-89 ; De Lugo, de Mysterio Incarnat., disput. 19-21 ; Franzelin, l.c., thesis 42 ; Jungmann, Tract. de Verbo incarnato, ed. 2A, n. 241-250 ; J. Pra, L'Hypothèse du développement progressif dans le Christ (études religieuses, par des Pères de la Comp. de Jésus, 22è année, 6è série, t. 2, p. 205 et ss.) Voir aussi dans Bisping, Erklaerung des Evang. Nach Lukas, 2è édit., p. 208-212, une savante exposition, dont nous avons largement profité. - 2° Le corps. Le terme grec est amphibologique, et peut signifier tout aussi bien " taille " que " âge ". Comp. Bretschneider, Lex. Man., s. v . Nous préférons, à la suite de nombreux exégètes, le premier de ces deux sens. D'ailleurs la différence n'est pas grande, puisque, durant une partie notable de la vie humaine, le développement de la taille et de la vigueur physique accompagne la croissance en âge. - 3° L'âme, ou le développement moral. Nous retrouvons ici la même difficulté que pour le progrès intellectuel de Jésus. Elle se résout d'une manière analogue. Nous distinguons encore, à la suite des théologiens, " les habitudes et les actes surnaturels, les principes et les effets. Les œuvres de grâce ou les actes de vertu croissaient et se multipliaient sans cesse ; mais les habitudes infuses, les dispositions vertueuses, la grâce sanctifiante, tout ce qu'exigeait en son âme sa qualité d'Homme-dieu, ne pouvait croître. Le Sauveur a toujours possédé ces dons au degré le plus élevé ". Bacuez, Manuel biblique, t. 3, Nouveau Testament, Paris 1878, p. 171. Telle est bien la doctrine de S. Thomas, p. 3, q. 7 à 12 : Dans le Christ, il ne pouvait pas y avoir d’augmentation de la grâce comme dans les bienheureux…si ce n’est selon l’effet, c’est-à-dire, dans la mesure où quelqu’un opère des œuvres plus vertueuses ". Comp. Franzelin, l. c., thesis 41, p. 409. On conçoit, d'après cela, comment la croissance de Jésus, soit en sagesse, soit en grâce, avait lieu non-seulement parmi les hommes, mais aussi auprès de Dieu. Cfr. 1 Reg. 2, 26, où une réflexion semblable est faite à propos du jeune Samuel. Désormais le silence le plus complet se fait autour de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Les premiers événements de sa vie paraissaient annoncer une série non-interrompue de prodiges ; mais voici que la chronique sacrée nous le montre vivant dans une profonde obscurité, comme un pauvre artisan (comp. Marc. 6, 3) qui gagne sa pain à la sueur de son front. Toutefois, dit S. Bonaventure, Vita Christi, c. 15, " en ne faisant rien de merveilleux il accomplissait précisément une sorte de prodige ".

Si l'on voulait maintenant comparer entre eux les récits de la Sainte Enfance d'après S. Matthieu et d'après S. Luc, on pourrait dire que, tout en s'harmonisant fort bien, ainsi qu'il a été démontré plus haut (voir la note du v. 39), ils diffèrent néanmoins beaucoup l'un de l'autre et pour le fond et pour la forme.

1° Quant au fond, ils n'ont que trois points identiques, la conception virginale de l'Homme-Dieu, sa naissance à Bethléem, sa vie cachée à Nazareth. Dans l'Évangile selon S. Matthieu, S. Joseph paraît être le personnage principal ; dans le récit de S. Luc, c'est au contraire Marie qui est généralement à l'avant-scène. S. Luc raconte un plus grand nombre d'événements ; sa narration nous fait mieux connaître les trente premières années de Jésus. On dirait, suivant une gracieuse fiction du P. Faber, Bethlehem, p. 239 et ss., qu'il était auprès de la crèche parmi les premiers adorateurs de Jésus, qu'il assista de même aux mystères de la Présentation, de Nazareth, etc., tant ses peintures sont détaillées et vivantes. Il est par excellence l'évangéliste de la Sainte Enfance, de même que S. Jean est l'évangéliste de la divinité du Verbe.

2° La forme est simple, populaire, dans le premier Évangile ; dramatique et tenant parfois de l'idylle dans le troisième.

 

  1. DEUXIÈME PARTIE
    VIE PUBLIQUE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST. 3, 1 – 19, 28
  2.  

  3. ÉVANGILE SELON SAINT LUC - CHAPITRE 3
  4.  

    Le Précurseur fait son apparition (vv. 1-6). - Sa prédication soit générale (vv. 7-9), soit particulière (vv. 10-14), soit directement relative au Messie (vv. 15-18). - Il est mis en prison par Hérode Antipas (vv. 19-20). - Baptême de Notre-Seigneur Jésus-Christ (vv. 21-22). - La généalogie de Jésus (vv. 23-38)

     

    Quoique S. Luc se soit étendu plus longuement que les autres synoptiques sur la vie cachée de Jésus, c'est néanmoins la vie publique, c'est-à-dire l'exposé de la prédication, des miracles et des exemples du divin Maître, qui forme le fond de son Évangile, comme il avait formé le fond des deux premières narrations. Son récit, d'abord en grande partie conforme à ceux de S. Matthieu et de S. Marc, ne tarde pas à devenir complètement neuf de manière à enrichir d'une façon considérable la biographie de Jésus, soit au point de vue des discours, soit au point de vue des faits.

  5. 1ère SECTION. PÉRIODE DE TRANSITION ET D'INAUGURATION : LE PRÉCURSEUR ET LE MESSIE. 3, 1- 4, 13.
  6. 1. Ministère de S. Jean-Baptiste. 3, 1-20

Dans la Vie publique de Notre-Seigneur Jésus-Christ comme dans sa Vie cachée, nous voyons le Précurseur apparaître tout d'abord sur la scène. Né quelques mois avant le Messie, Jean-Baptiste devance aussi de quelques mois par son ministère le ministère du Christ, auquel il devait préparer les voies. S. Luc décrit 1° L'apparition du Précurseur, vv. 1-6, 2° sa prédication, vv. 7-18, 3° son emprisonnement, vv. 19 et 20.

        1. 1° L'apparition du Précurseur. vv. 1-6 (Parall. Matth. 3, 1-6 ; Marc. 1, 1-6)
        2. 1La quinzième année du règne de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée ; Hérode, tétrarque de la Galilée ; Philippe, son frère, tétrarque de l’Iturée et de la province de Trachonite, et Lysanias, tétrarque de l’Abilène ; 2sous les grands prêtres Anne et Caïphe, la parole du Seigneur se fit entendre à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. 3Et il vint dans toute la région du Jourdain, prêchant le baptême de pénitence pour la rémission des péchés, 4ainsi qu’il est écrit au livre des discours du prophète Isaïe : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers ; 5toute vallée sera comblée, et toute montagne et toute colline seront abaissées, ce qui est tortueux sera redressé, et ce qui est raboteux sera aplani ; 6et toute chair verra le salut de Dieu.

          Luc chap. 3 verset 01. - La quinzième année du règne de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée ; Hérode, tétrarque de la Galilée ; Philippe, son frère, tétrarque de l’Iturée et de la province de Trachonite, et Lysanias, tétrarque de l’Abilène - Ce paragraphe commence par une période solennelle, magnifiquement agencée, qui a pour but de fixer l'époque vers laquelle s'ouvrit le ministère de S. Jean. Au moyen d'une date synchronique qui est du plus haut intérêt pour la chronologie de la vie du Sauveur (voyez l'Introduction générale aux SS. Évangiles), S. Luc rattache l'histoire sacrée à l'histoire profane, et attribue aux événements qu'il va raconter leur vraie place sur le grand théâtre de l'activité des peuples. Le temps de la naissance du Christ n’est pas défini avec précision, ni celui de sa mort, ni celui de sa résurrection, ni celui de son ascension ". (Bengel). Mais l'apparition du Précurseur avait une importance particulière : c'était " le début de l'Évangile ", Marc. 1, 1 (cfr. Thom. Aq. Summa, p. 3, q. 38, a.1), et par conséquent le début de l'Église. Cette date, unique en son genre dans le Nouveau Testament, est une nouvelle preuve de l'exactitude avec laquelle S. Luc procède en tant que narrateur évangélique. Comp. 1, 3. Elle a pour ainsi dire six faces distinctes, qui se complètent l'une l'autre : ou bien, ce sont comme six sphères concentriques, se rapprochant successivement de leur centre, et consacrées à chacune des autorités civiles et religieuses qui administraient alors, sous un titre ou sous un autre, le pays où Jean-Baptiste allait se manifester. - 1° La quinzième année du règne de Tibère César. En tête de la liste, nous trouvons naturellement le nom de l'empereur romain, car à cette époque la Judée dépendait directement de Rome. C'était Tibère (Claudius Tiberius Nero), fils de Tibère Néron et de la fameuse Livia Drusilla. Sa mère étant devenue plus tard l'épouse d'Auguste, il parvint rapidement aux plus hautes dignités : il fut enfin associé à l'empire deux ou trois ans avant la mort de son beau-père. Cette association crée précisément ici une petite difficulté. Faut-il la regarder comme le point de départ de la date fixée par S. Luc ? Ou bien l'évangéliste a-t-il supputé les années du gouvernement de Tibère seulement depuis la mort d'Auguste, arrivée le 7 août 767 U.C., c'est à dire en l'an 14 ou 15 de l'ère chrétienne ? La plupart des exégètes modernes adoptent le premier sentiment, qui est plus conforme à la donnée chronologique du v. 23. En effet, si l'on comptait la quinzième année à partir du moment où Tibère régna seul, il faudrait descendre jusqu'à l'an de Rome 781 ou 782, et Jésus, né vers la fin de 749 ou au commencement de 750, aurait eu de 32 à 33 ans à l'époque de son baptême, tandis que S. Luc ne lui en donne alors que " trente environ ". Au contraire, en prenant l'association de Tibère à l'empire pour point de départ, nous obtenons l'année 779 ou 780, qui coïncide assez exactement avec la trentième de Notre-Seigneur. Wieseler a récemment démontré, à l'aide d'inscriptions et de médailles, que cette manière de calculer le temps du règne des empereurs était usitée dans les provinces de l'Orient. Voyez ses Beitraege zur Richtig. Würdigung der Evangelien, 1869, pp. 191-194. Comp. Patrizi, de Evang. Lib. 3, Dissert. 39 ; Caspari, Chronolog. Geograph. Einleitung in das Leben J. C. pp. 36 et ss. Au reste, l'autre sentiment se concilie sans beaucoup de peine avec la date élastique du v. 23. Voir Wallon, de la Croyance due à l'Évangile, pp. 355 et ss. Quoiqu'il en soit, nous trouvons la quinzième année de Tibère entre 779 et 782, ce qui ne fait pas un bien grand écart. Cette première date est la plus importante des six, parce qu'elle est la plus limitée, par conséquent la plus précise. - 2° Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée. Du chef suprême de l'empire, S. Luc passe au magistrat romain qui le représentait en Judée. Un changement radical s'était opéré dans la constitution politique de cette province depuis d'assez longues années. Elle n'était plus gouvernée par les princes de la famille d'Hérode, mais elle était sous la juridiction immédiate de Rome, et, à ce titre, c'était un gouverneur qui l'administrait. Sur Ponce-Pilate, qui était le sixième gouverneur de la Judée, voyez Matth. 27, 2 et le commentaire. Son gouvernement dura dix ans, de 779 à 789. - 3° Hérode, tétrarque de Galilée. Cfr. L'Évangile selon S. Matthieu, p. 287. C'est le second des Hérodes du Nouveau Testament. Devenu tétrarque en 750, à la mort de son père Hérode-le-Grand, il conserva le pouvoir pendant 42 ans : il fut destitué par Caligula en 792 et banni à Lyon. La Pérée faisait également partie de sa tétrarchie. - 4° Philippe, son frère… C'est aussi en 750 que Philippe, frère ou plutôt demi-frère d'Hérode Antipas, car ils n'avaient pas la même mère, hérita des provinces mentionnées par S. Luc. Il les conserva jusqu'à sa mort, qui eut lieu vers 786. Il ne faut pas le confondre avec le prince du même nom, époux légitime d'Hérodiade, dont il est question dans S. Marc, 6, 17 (voir le commentaire). L'Iturée, dont on rattache généralement le nom à Jethur, fils d'Ismaël, Gen. 25, 15, qui fut sans doute un de ses anciens possesseurs, ne devait pas beaucoup différer du Djédour actuel, contrée située à l'E. du Jourdain et de l'Hermon, au S. O. de Damas, près des limites septentrionales de la Palestine. Voyez R. Riess, Atlas de la Bible, pl. 4 et 7 ; V. Ancessi, Atlas géogr. pl. 16. C'est un plateau à surface ondulée, muni par intervalles de monticules à forme conique. La partie méridionale est bien arrosée et très fertile ; le Nord au contraire est rocailleux, dénué de sol et à peu près stérile. La nature du terrain et des rochers annonce partout une formation volcanique. Les habitants du Djédour sont peu nombreux et très misérables. Voyez Smith, Diction. of the Bible, s. v. Ituraea. La Trachonite est identifiée par les meilleurs géographes avec le district d'El-Ledscha, qui forme une sorte de triangle dont les pointes sont tournées au N. vers Damas, à l'E. vers la Batanée, à l'O. vers l'Auranite. Josèphe en a tracé une description que l'on croirait d'hier, tant elle est encore exacte : " Les habitants n'ont ni villes, ni champs ; ils demeurent dans des cavernes, qui leurs servent de refuges ainsi qu'à leurs troupeaux… Les portes de ces cavernes sont tellement étroites que deux hommes n'y sauraient passer de front ; mais l'intérieur est immensément large. La contrée forme une plaine, ou peu s'en faut : seulement, elle est couverte de roches raboteuses et elle est d'un accès difficile. On a besoin d'un guide pour trouver les sentiers, qui font mille détours et circuits ". Ant. 15, 10, 1. Comp. Burckhardt, Travels in Syria, p. 112 ; Wetzstein, Reisebericht üb. Hauran u. die Trachonen. D'après Josèphe, la domination du tétrarque Philippe s'étendait aussi sur la Batanée, l'Auranite et le pays de Gaulon : le Nord-Est de la Palestine lui appartenait donc en entier. Voyez les Atlas de R. Riess et de V. Ancessi, l. c. - 5° Lysanias, tétrarque de l'Abilène. Pendant un certain temps, il a été de mode, dans le camp rationaliste, d'accuser S. Luc d'ignorance ou d'erreur à propos de cette cinquième date. Le Lysanias qu'il mentionne ici comme un contemporain de la Vie publique de Jésus serait, disait-on, ce roi de Chalcis qui fut mis à mort par Marc-Antoine vers l'an 34 avant l'ère chrétienne (Dio Cass. 49, 32 ; Jos. Bell. Jud. 1, 13, 1. Voyez Strauss, Leben Jesu, 1è édit. pp. 311 et ss. ; de Wette, h. l., etc.). Mais des recherches consciencieuses et des découvertes providentielles ont donné complètement gain de cause au récit inspiré, si bien qu'aujourd'hui les rationalistes sont les premiers à défendre notre évangéliste. Comp. Schenkel, Bibel-Lexicon, s. v. Abilene ; E. Riehm, Handwoerterbuch des bibl. Alterthums, s. v. Lysanias ; Renan, Mission de Phénicie, pp. 316 et ss. ; Id., Mémoire sur la dynastie des Lysanias d'Abilène (dans les Mém. de l'Académie des Inscrip. et Belles Lettres, t. 26, 2è part., 1870, pp. 49-84). On a donc reconnu qu'il exista plusieurs Lysanias, et que l'un d'eux était certainement tétrarque d'Abilène à l'époque de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Cela résulte de divers passages de l'historien Josèphe, dans lesquels le tétrarque d'Abila apparaît comme un prince entièrement distinct du roi de Chalcis mentionné plus haut. Celui-ci est rattaché à Marc-Antoine, celui-là aux règnes de Claude et de Caligula. Cfr. Jos. Ant. 14, 3, 3 ; 15, 4, 1 ; 18, 6, 10 ; 19, 5, 1, etc. Voir aussi Wallon, De la croyance due à l'Évangile, pp. 393 et ss. ; Patrizi, de Evangel. Lib. 3, Dissert. 41, § 6-13 ; Wieseler, Beitraege zur richtig. Würdig. der Evang., pp. 196-204. Cela résulte encore d'une inscription trouvée par Pococke dans les ruines d'Abila. Voy. Winer, Bibl. Reallexic. s. v. Abilene. Qu'était la tétrarchie d'Abilène ? On n'en saurait fixer les limites exactes, les provinces d'Orient ayant subi de fréquents changements à cette époque orageuse ; mais son emplacement n'est pas douteux. Les ruines de sa capitale, Abila (aujourd'hui Suk-Ouadi-Barada), se voient encore sur le versant oriental de l'Antiliban, à quelques lieues au N. O. de Damas, dans une région aussi fertile que gracieuse, arrosée par le Barada. Comp. Baedeker, Palaestina und Syrien, 1875, p. 511.

          Luc chap. 3 verset 02. - Sous les grands prêtres Anne et Caïphe, la parole du Seigneur se fit entendre à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. - 6° Sous les grands prêtres… Après avoir signalé les hommes qui exerçaient l'autorité civile en Palestine quand S. Jean inaugura son ministère public, S. Luc mentionne aussi ceux qui, dans le même temps, étaient maîtres du pouvoir religieux à Jérusalem. Mais la manière dont il le fait a créé une difficulté d'exégèse assez sérieuse. 1° Personne n'ignore que, dans la religion mosaïque, il n'y avait jamais deux grands prêtres à la fois. 2° De plus, à l'époque dont parle notre évangéliste, Anne avait cessé depuis de nombreuses années d'être le pontife suprême des Juifs, puisque, élevé à cette dignité l'an de Rome 759, il avait été déposé en 767 par le procureur Valérius Gratus. On a imaginé différentes hypothèses pour expliquer ce semblant d'inexactitude. 1° Anne et Caïphe auraient géré alternativement, d'année en année, le souverain Pontificat. Comp. Joan. 11, 49, 51 ; 18, 13 et le commentaire ; 2° Anne aurait été le Sagan, c'est-à-dire le substitut du grand-prêtre Caïphe : ou bien 3° il aurait rempli les fonctions de Naci ou de président du Sanhédrin, ce qui lui eût conféré une grande autorité au point de vue religieux. Mais ces conjectures sont bien peu fondées. Nous aimons mieux supposer avec plusieurs commentateurs contemporains 4° que S. Luc, peut-être avec une légère pointe d'ironie, a voulu décrire ainsi le véritable état des choses, c'est-à-dire montrer que l'exercice du sacerdoce suprême était alors beaucoup plus entre les mains d'Anne qu'entre celles de Caïphe ; ou 5° que l'on continuait à donner à Anne le titre honorifique de grand-prêtre, bien que Caïphe fût le vrai titulaire ; ou enfin 6° que, dans l'opinion générale, Anne était regardé malgré sa destitution comme le pontife de droit, puisque, d'après la loi juive, le souverain pontificat était à vie : Caïphe n'eût été alors que le grand-prêtre de fait. Voyez Act. 4, 6 et le commentaire. Josèphe, Ant. 20, 20, applique aussi à Anne le titre de Pontife ; S. Luc ne saurait donc être taxé d'erreur pour avoir employé cette même expression. Cfr. Wieseler, Beitraege, pp. 205 et ss. Sur Caïphe, voyez l'Evang. selon S. Matth. p. 492. - A tous les noms que l'évangéliste vient de citer se rattachaient pour le peuple juif, sous le double rapport moral et politique, les misères les plus profondes. Comme Israël avait alors besoin de pénitence et de rédemption ! - La parole du Seigneur se fit entendre. Formule majestueuse, pour exprimer les communications divines faites aux prophètes. Comp. 3 Reg. 17, 1 ; Is. 38, 4, 5 ; Jer. 1, 2 ; Ezech. 1, 3 ; Os. 1, 1 ; Jon. 1, 1, etc. Elle désigne ici le moment solennel où Dieu fit entendre à Jean-Baptiste qu'il était temps de quitter son désert (cfr. 1, 80), et d'aller préparer les voies au Messie. - A Jean. Les noms de Tibère, de Pilate, des tétrarques et des grands-prêtres n'avaient donc pour but que d'introduire celui du fils de Zacharie ! Pour justifier un si grand appareil l'événement paraît tout d'abord bien petit : mais qu'étaient, en comparaison de Jean-Baptiste, tous les dignitaires de l'empire romain et des pays juifs ?

          Luc chap. 3 verset 03. - Et il vint dans toute la région du Jourdain, prêchant le baptême de pénitence pour la rémission des péchés... - Docile aux ordres de Dieu, Jean abandonne sa retraite et s'en vient dans la profonde vallée du Jourdain, et aussitôt il commence à prêcher. S. Luc indique dans les mêmes termes que le second des synoptiques, 1, 4, l'objet principal de la prédication de Jean-Baptiste : le baptême de pénitence pour la rémission des péchés. Comparez l'Évangile selon S. Marc, p. 25. Il nous montrera plus bas, v. 7, quoique d'une manière incidente, le Précurseur administrant lui-même ce baptême de pénitence.

          Luc chap. 3 verset 04. - Ainsi qu’il est écrit au livre des discours du prophète Isaïe : Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. - Comme ses deux devanciers, S. Luc applique au ministère de S. Jean-Baptiste la belle prophétie d'Isaïe qui, plusieurs siècles à l'avance, en avait si bien déterminé la nature. Seulement il la cite d'une manière beaucoup plus complète : S. Matthieu et S. Marc s'étaient bornés à en rapporter les premières paroles. Il nomme la collection du grand prophète un livre des discours, conformément à l'usage hébreu. - Une voix clame. " C’est bien d’appeler Jean la voix, le héraut du Verbe, parce que la voix qui est inférieure précède, et parce que le Verbe, qui lui est supérieur, suit ". St. Ambroise. La voix du Précurseur criera aux Juifs : Préparez le chemin du Seigneur… ; Jean sera ainsi le pionnier mystique de Jésus.

          Luc chap. 3 verset 05. - Toute vallée sera comblée, et toute montagne et toute colline seront abaissées, ce qui est tortueux sera redressé, et ce qui est raboteux sera aplani. - La sublime métaphore continue, le prophète décrivant par quelques détails comment il faut préparer la voie du Seigneur, redresser les routes sur lesquelles il doit bientôt passer. 1° Toute vallée sera comblée. Opération qui consiste à combler, au moyen de remblais, les dépressions de terrain qui rendraient la route dangereuse ou impraticable. 2° Toute montagne et toute colline seront abaissées, pour éviter les montées trop raides. 3° Ce qui est tortueux sera redressé. 4° Ce qui est raboteux sera aplani. Les endroits scabreux, raboteux, devront être également travaillés de manière à fournir une voie plane et aisée. Quatre belles figures des obstacles moraux qui s'opposent à la prédication de l'Évangile, et que chacun doit renverser s'il veut posséder pleinement Jésus-Christ. Voyez la Chaîne d'or de S. Thom. d'Aq., h. l.

          Luc chap. 3 verset 06. - Et toute chair verra le salut de Dieu. - On lit dans le texte primitif : " Et toute chair verra également que la bouche du Seigneur a parlé ". Quand tout obstacle aura disparu, le Roi-Messie fera dans les cœurs son entrée triomphale, et personne, sauf les hommes volontairement rebelles à la grâce, ne sera exclu de sa visite. Cette idée est bien conforme au caractère universel du troisième Évangile. Voyez la Préface, § 5.

           

        3. 2° La prédication de S. Jean-Baptiste. 3, 7-14
        4. Cette prédication, telle qu'elle nous a été conservée par les récits évangéliques, était tantôt générale, tantôt spéciale. Générale, elle exhortait à la pénitence et conduisait à Jésus tous ceux qui accouraient pour l'entendre. Spéciale, elle indiquait à chaque catégorie d'auditeurs ses principaux devoirs d'état.

          a. Exhortation à la pénitence. 3, 7-9 (Parall. Matth. 3, 7-10)

          7Il disait donc aux foules qui venaient pour être baptisés par lui : Race de vipères, qui vous a montrés à fuir la colère à venir ? 8Faites donc de dignes fruits de pénitence, et ne commencez pas par dire : Nous avons Abraham pour père. Car je vous déclare que, de ces pierres, Dieu peut susciter des enfants à Abraham. 9Déjà la cognée est mise à la racine des arbres : tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu.

           

          Dans ce passage, la narration de S. Luc coïncide presque mot pour mot avec celle de S. Matthieu (voyez le commentaire) : on y rencontre néanmoins plusieurs traits caractéristiques. De part et d'autre les paroles du Précurseur ont un tour vif et polémique qu'appelaient les tendances corrompues de ces temps.

          Luc chap. 3 verset 07. - Il disait donc aux foules qui venaient pour être baptisés par lui : Race de vipères, qui vous a montrés à fuir la colère à venir ? - Il disait donc. La particule " donc " renoue le fil du récit, qu'avait momentanément brisée la citation tirée d'Isaïe. L'imparfait montre que S. Jean-Baptiste adressait fréquemment à la foule les terribles objurgations qui vont suivre. - Aux foules qui venaient : les multitudes " sortaient " des lieux habités, pour venir dans les contrées sauvages et désertes où prêchait et baptisait S. Jean. - Race de vipères. S. Matthieu , 3, 7, a pris soin de dire, pour expliquer cette apostrophe sévère, qu'un grand nombre des Juifs sur lesquels elle retombait étaient des Pharisiens hypocrites ou des Sadducéens dépravés. Ces chefs de la nation l'avaient formée tout entière à leur image. - Qui vous a montré à fuir… Le verbe grec est plein d'énergie, il signifie proprement : " mettre quelque chose devant les yeux de quelqu’un pour qu’il voie ". Qui avait donc pu faire croire à ces pécheurs endurcis qu'ils pourraient, sans changer de sentiments ou de conduite, et en vertu d'une pure cérémonie (voyez, sur le baptême, l'Évang. selon S. Matth., p. 70) échapper aux châtiments divins ? Par colère à venir il faut entendre principalement la colère que le souverain Juge manifestera dans l'autre vie contre les pécheurs impénitents, comme l'indique cette parole analogue de Jésus, Matth. 23, 33.

          Luc chap. 3 verset 08. - Faites donc de dignes fruits de pénitence, et ne commencez pas par dire : Nous avons Abraham pour père. Car je vous déclare que, de ces pierres, Dieu peut susciter des enfants à Abraham. - Faites donc : puisque vous n'avez pas d'autre moyen de vous sauver. Les fruits de pénitence, c'est-à-dire les actes de pénitence, montreront la réalité de leur conversion. Le précurseur en signalera quelques-uns dans les versets suivants. - Ne commencez pas par dire : N'essayez pas même de tenir ce langage : c'est tout-à-fait inutile ; le grec ajoute : " en vous-mêmes ". - Nous avons Abraham pour père. Les Juifs, et avec raison, étaient fiers d'avoir Abraham pour père ; mais ils auraient dû se souvenir que cette filiation, toute glorieuse qu'elle fût, ne suffisait pas pour les délivrer au jour de la colère divine. Comp. 16, 24-31 ; Rom. 2, 17-29. " Si vous étiez enfants d'Abraham, vous feriez les œuvres d'Abraham ", leur répondra justement Jésus quand ils se vanteront d'être les fils d'Abraham, Joan. 8, 39 et ss. - Car je vous déclare… S. Jean, opposant la descendance spirituelle à la paternité charnelle, continue de renverser sans pitié les orgueilleuses et sottes prétentions de ses auditeurs. Abraham est l'ami de Dieu (les Arabes le nomment emphatiquement El-Khâlil, l'ami par excellence), et c'est là un grand avantage pour ses enfants, soit! Mais quels sont les véritables enfants ? " ceux qui sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu ", Joan. 1, 13. Or celui qui a fait naître miraculeusement Isaac pourra bien, s'il le veut, susciter à Abraham d'autres enfants de prodige, qu'il tirera, non plus seulement d'un sein stérile, mais des pierres mêmes du désert. S. Jean désignait ainsi les païens, qui allaient bientôt remplacer, par droit d'adoption, les Juifs déshérités.

          Luc chap. 3 verset 09. - Déjà la cognée est mise à la racine des arbres : tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. - Prenez garde, continue Jean-Baptiste, la " colère à venir " pourrait bien ne pas tarder à atteindre ceux qui refuseraient de se convertir. La hache gît déjà auprès des mauvais arbres, ou plutôt elle est même appuyée contre leurs racines. Il n'y a plus qu'à la saisir, à frapper un coup décisif, et les pervers seront à tout jamais perdus. - Sera coupé… jeté au feu. Dans le texte primitif, le verbe est au présent, pour exprimer plus énergiquement l’exécution rapide des célestes menaces.

          b. Prédication spéciale de S. Jean-Baptiste. 3, 10-14

          10Et les foules l’interrogeaient, en disant : Que ferons-nous donc ? 11Et il leur répondait en ces termes : Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même. 12Des publicains vinrent aussi pour être baptisés, et ils lui dirent : Maître, que ferons-nous ? 13Et il leur dit : N’exigez rien au-delà de ce qui vous a été ordonné. 14Les soldats l’interrogeaient aussi, disant : Et nous, que ferons-nous ? Et il leur dit : N’usez de violence envers personne, ne calomniez pas, et contentez-vous de votre solde.

          Seul parmi les évangélistes S. Luc nous a conservé quelques-unes des exhortations particulières que le Précurseur adaptait admirablement aux différentes classes de son auditoire. Le " cher médecin " ne s'intéressait pas moins à la thérapeutique des âmes qu'à celle des corps. Pour nous aussi il est extrêmement intéressant de voir comment S. Jean-Baptiste répondait aux questions de la foule et donnait à tous les des remèdes appropriés à leurs besoins. On l'a dit avec justesse, c'est le confessionnal après la chaire. Quel regard pénétrant devait posséder cet ascète qui, malgré sa vie retirée, connaissait si parfaitement les défauts et les besoins de ses compatriotes !

          Luc chap. 3 verset 10. - Et les foules l’interrogeaient, en disant : Que ferons-nous donc ? - Les foules l'interrogeaient : Ce nouvel imparfait est à noter ; car il indique aussi un fait qui se renouvelait souvent. - Que ferons nous donc ? " Donc ", puisqu'il résulte de vos paroles, vv. 7-10, que nous avons quelques chose à faire pour opérer notre salut. En quoi doit consister pour nous l'activité morale que vous nous recommandez d'une manière si pressante ? Question bien naturelle, que posent aussitôt les âmes décidées à se convertir sincèrement. Comp. Act. 2, 37 ; 16, 30 ; 22, 10. Elle prouve donc les bonnes dispositions de ceux qui l'adressaient à S. Jean.

          Luc chap. 3 verset 11. - Et il leur répondait en ces termes : Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même. - Le Précurseur acquiesce avec bonté au pieux désir de la foule. Mais que penser de sa première réponse ? Maldonat faisait déjà remarquer, avec toute la finesse de sa critique, qu'elle semble, au premier abord, assez éloignée de la question. Et pourtant comme le conseil, si on l'examine de près, correspond bien aux intentions et aux besoins des interrogateurs ! Les Orientaux, à la vive imagination, s'expriment rarement en termes purement spéculatifs. Chez eux, les préceptes se traduisent volontiers par des exemples concrets et pratiques. Aussi, sous ce morceau de pain, sous cette tunique, que S. Jean recommande de donner aux pauvres, devons-nous voir le précepte de l'amour du prochain dans toute son étendue, sans nous borner à la lettre du conseil. Notre-Seigneur Jésus-Christ use de formules analogues dans le Discours sur la montagne pour inculquer le même commandement. Ainsi du reste avaient fait les prophètes. " Partage ton pain avec celui qui a faim, recueille chez toi le malheureux sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement ", Is. 58, 7. " Rachète tes péchés par tes aumônes, et tes iniquités par ta compassion pour les pauvres ", Dan. 4, 24. Ce dernier texte nous montre à quel point l'avis de Jean-Baptiste était judicieux, et comment, sans sortir des idées de l'ancienne Alliance, le Précurseur pouvait conseiller la miséricorde, la charité fraternelle, comme œuvre de pénitence et comme moyen de conversion. - Deux tuniques. Il s'agit de la tunique intérieure (sorte de chemise), le plus souvent munie de manches, et descendant parfois jusqu'aux chevilles. - Nourriture : expression générale qui désigne toute sorte de mets. - Voilà donc la charité décrite d'une façon populaire par deux de ses œuvres principales. Le vêtement et la nourriture, tels sont bien les deux besoins les plus pressants des pauvres.

          Luc chap. 3 verset 12. - Des publicains vinrent aussi pour être baptisés, et ils lui dirent : Maître, que ferons-nous ? - Des publicains. Sur cette classe alors si décriée, voyez l'Évangile selon S. Matth., p. 124. Après l'allocution pratique adressée à toute la foule vv. 10 et 11, nous en trouvons deux autres ayant pour objectifs des catégories spéciales, les publicains et les soldats. - Maître. Ils disaient en hébreu : rabbi. Voyez Matth. 23, 7 et le commentaire. Les publicains donnent seuls à S. Jean ce titre honorable. Cfr. Les vv. 10 et 14.

          Luc chap. 3 verset 13. - Et il leur dit : N’exigez rien au-delà de ce qui vous a été ordonné. - A ce qu'on appelait par euphémisme le dérèglement des publicains, quelle digue opposera l'austère Précurseur ! Uniquement, et nous en sommes presque surpris, celle de la justice et du devoir. Au lieu des vifs reproches que nous attendions, nous trouvons simplement ces mots, qu'on traiterait peut-être de relâchés s'ils tombaient d'une autre bouche : N'exigez rien de plus que la taxe légitime ! C'est qu'il existe certaines carrières, certaines fonctions, dans lesquelles la justice et la vérité se touchent en quelque sorte, carrières et fonctions où il faut une vertu énergique pour se tenir dans les limites de ce qui est " juste ". Tel était l'office des publicains d'après le système de perception alors en usage. Il facilitait en effet les exactions les plus odieuses, et les collecteurs d'impôts profitaient largement de leur situation pour s'enrichir aux dépens du public. Cfr. 19, 8 ; Tac. Annal. 13, 50 ; Winer. Bible. Reallexic. t. 2, p. 885.

          Luc chap. 3 verset 14. - Les soldats l’interrogeaient aussi, disant : Et nous, que ferons-nous ? Et il leur dit : N’usez de violence envers personne, ne calomniez pas, et contentez-vous de votre solde. - Luc montre quelle fut la puissance de cette prédication de Jean qui a amolli même des soldats, féroces pour la plupart. " (Maldonat) . Le terme grec employé pour désigner ces soldats indique qu'ils étaient des hommes actuellement sous les armes et en service actif. Ces soldats faisaient-ils partie de l'armée d'Hérode Antipas ? Ou bien étaient-ce des légionnaires romains ? Il serait assez difficile de le dire. Il paraît certain du moins qu'ils étaient juifs d'origine, car on trouvait des mercenaires israélites dans toutes les armées d'alors. Voyez Grotius, in h. l. La réputation des soldats de cette époque agitée était, s'il est possible, pire encore que celle des publicains. Ce que nous avons vu durant les guerres contemporaines ne saurait suffire pour nous donner une idée de leurs déprédations, de leur férocité. La manière dont les armées étaient formées entrait déjà pour beaucoup dans la barbarie des mœurs militaires. Elles se composaient en grande partie d'aventuriers venus de tous les coins du globe et surtout des contrées réputées les plus rudes (la Thrace, la Dalmatie, la Germanie), de débiteurs insolvables, d'enfants prodigues qui, après avoir mangé leur fonds avec leur revenu avaient cherché un asile dans la milice, de bandits, de paresseux, etc. Les nombreuses guerres qui avaient eu lieu récemment et la liberté que Rome donnait à ses légions dans les pays envahis ou conquis avaient développé à un degré formidable ces mauvaises dispositions : aussi, les troupes réputées les meilleures et les plus exemplaires étaient-elles fort à redouter elles-mêmes. Toute l'histoire ancienne, comme celle du moyen-âge, est remplie de gémissements à ce sujet. Et pourtant, voilà que la prédication de Jean-Baptiste a touché quelques-uns de ces rudes cœurs ! Et nous, demandent-ils avec emphase à la suite des publicains, que ferons-nous ? A eux aussi le précurseur se borne à tracer des règles de perfection qui ne dépassent pas les limites du strict devoir. 1° N'usez de violence… le verbe grec signifie vexer, tourmenter. Par cette première recommandation, S. Jean interdisait donc aux soldats qui le consultaient la rapine, le maraudage, les réquisitions violentes et injustes. 2° Ne calomniez pas. Le verbe grec a ici le sens d'accuser à faux. Pour obtenir plus facilement le pillage d'une maison, d'un village, les soldats inventaient des dénonciations mensongères contre les habitants. C'est ce mode d'extorsion que S. Jean leur interdit. 3° Contentez-vous de votre solde. Ce troisième avis était pratique alors, car à chaque instant les troupes se mutinaient à propose de solde et de nourriture. Plusieurs fois les empereurs romains furent obligés d'augmenter considérablement la paie et les vivres des légionnaires. Le salaire quotidien, après avoir été de dix as (le 1/3 d'un denier) sous Jules César, fut porté par Auguste à deux deniers par jour. Cfr. Tacit. Ann. 5, 17

        5. Le Précurseur et le Messie. 3, 15-18. Parall. Matth. 3, 11 et 12 ; Marc. 1, 7-8.
        6. 15Cependant, comme le peuple supposait, et que tous pensaient dans leurs cœurs, que Jean était peut-être le Christ, 16Jean répondit, en disant à tous : Moi, je vous baptise dans l’eau ; mais il viendra quelqu’un de plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales : C’est lui qui vous baptisera dans l’Esprit-Saint et dans le feu. 17Le van est dans sa main, et il nettoiera son aire ; et il amassera le blé dans son grenier, mais il brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteint pas. 18Il évangélisait le peuple, en lui adressant encore beaucoup d’autres exhortations.

          Luc chap. 3 verset 15. - Cependant, comme le peuple supposait, et que tous pensaient dans leurs cœurs, que Jean était peut-être le Christ... - Comme les deux premiers synoptiques, S. Luc associe à la prédication de Jean-Baptiste le témoignage que le héraut rendit à son Maître en face de tout le peuple ; mais il en a seul noté l'occasion, ce qui n'est pas sans importance. - Le peuple supposait. Le verbe grec indique plutôt une attente anxieuse, une vive tension des esprits. Cette attente, cette tension, sont exprimées plus fortement encore par les mots " pensaient dans leurs cœurs ", littéralement pesaient le pour et le contre. Ils ne durent pas tarder à se communiquer mutuellement leurs pensées, qui avaient S. Jean et sa mission pour objet. Cette réflexion de l'évangéliste nous permet d'entrevoir l'influence énorme que le Baptiste avait conquise, l'étonnante impression qu'il avait produite. " Émerveillé de tout ce qu'il voit et de tout ce qu'il entend, frappé de la sainteté manifeste du nouveau prophète, ému de sa brûlante éloquence, voilà donc le peuple qui se demande s'il ne se trouverait pas en face du Messie attendu. Un peu de science ou de réflexion le détournerait de cette conjecture, puisque le Messie doit naître de la race de David et que Jean-Baptiste n'en descend pas. L'imagination et la spontanéité populaires ne s'arrêtent pas à ce genre d'obstacle ". M. L'abbé Planus, S. Jean-Baptiste, Étude sur le Précurseur, Paris 1879, p. 180. Quelle ardente surexcitation des esprits apparaît dans la simple réflexion de S. Luc ! Mais on y voit en même temps combien S. Jean avait réussi à rendre vivante la pensée du Messie. Comp. Joan. 1, 19-28.

          Luc chap. 3 versets 16-17. - Jean répondit, en disant à tous : Moi, je vous baptise dans l’eau ; mais il viendra quelqu’un de plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales : C’est lui qui vous baptisera dans l’Esprit-Saint et dans le feu. Le van est dans sa main, et il nettoiera son aire ; et il amassera le blé dans son grenier, mais il brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteint pas. - Jean répond de façon aussi solennelle que possible. "  Au premier indice des sentiments qui se dessinent, Jean-Baptiste prend l'offensive. Il va au-devant de l'estime exagérée qu'on s'apprête à faire de lui, il se dérobe aux acclamations qui se préparent, il s'efface devant Celui qu'il est chargé d'annoncer au monde : en quels termes, avec quelle énergie et quelle soudaineté " ! M. Planus, ibid., p. 181. Elle ne montre pas de zèle pour elle-même, mais pour l’époux; il déteste être aimé pour lui-même ". St Augustin. - Dans les circonstances solennelles, les Orientaux donnent volontiers à leurs paroles une forme poétique, non-seulement par le choix d'expressions plus relevées, plus imagées, mais aussi par la coupe et la structure des phrases. Le présent témoignage du Précurseur en est un frappant exemple. Nous y découvrons sans peine un véritable rythme, qui s'est conservé même dans le texte grec, et qui consiste en trois périodes ou strophes bien marquées les deux premières à trois membres et corrélatives, la troisième à deux membres seulement, comme il suit :

          Moi, je vous baptise dans l’eau

          mais il viendra quelqu’un de plus puissant que moi

          et je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales.

          C’est lui qui vous baptisera dans l’Esprit-Saint et dans le feu.

          Le van est dans sa main

          et il nettoiera son aire.

          Et il amassera le blé dans son grenier,

          mais il brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteint pas.

           

          Cette division rend beaucoup plus palpable le rapprochement que Jean-Baptiste établit entre sa propre personne et celle du Messie. Voyez Schegg, Evang. Nach Lukas, h. l. 1° Le baptême de S. Jean et celui du Christ sont comparés l'un à l'autre au moyen d'une forte antithèse. Ce sont les premiers vers des deux strophes à trois membres. Moi… est opposé à il…, baptise dans l'eau à baptisera dans l'Esprit-Saint et dans le feu. Ce que le feu est à l'eau, le baptême du Christ le sera à l'égard du baptême de S. Jean. L'eau ne lave qu'au dehors, le feu purifie au dedans, lavant pour ainsi dire jusqu'à la moelle, et cela est vrai surtout au moral, à propos du feu de l'Esprit-Saint dont il est ici question. Voir, pour l'explication détaillée, l'Evang. selon S. Matth., p. 79 et ss., et Patrizi, de Evangel. Lib. 3, dissert. 43, § 52. 2° La dignité de S. Jean et celle du Christ : autre antithèse, qui comprend le second et le troisième vers des deux premières strophes. La figure si pittoresque et si modeste par laquelle Jean-Baptiste exprime son infériorité personnelle relativement au Messie est vraiment admirable. Le Précurseur ne se croit pas même digne de rendre au Christ le plus humble service ! Au contraire, continue-t-il en employant une autre image toute majestueuse (cfr. 22, 11 et Jer. 15, 7), le Messie se manifestera comme un juge souverain, auquel personne ne pourra résister. Pour les détails nous renvoyons encore le lecteur à l'Evang. selon S. Matth. , pp. 74 et 75. - La troisième strophe décrit le sort opposé qui attend dans l'autre vie les justes et les pécheurs. - C'est en ces termes que S. Jean au faîte de sa popularité, rejeta énergiquement l'honneur indu qu'on voulait lui attribuer. Rien ne put le faire sortir de son rôle de Précurseur.

          Luc chap. 3 verset 18. - Il évangélisait le peuple, en lui adressant encore beaucoup d’autres exhortations. - L'évangéliste termine par cet abrégé sommaire, qui lui appartient en propre, son exposé de la prédication de Jean-Baptiste. Sur les lèvres du Précurseur, l'annonce de la bonne nouvelle, c'est-à-dire de l'avènement prochain du Messie, s'associait à de pressantes exhortations, qui avaient pour but de préparer les cœurs à cet avènement. S. Jean était donc tout ensemble un prédicateur de l'Ancien Testament et un évangéliste du Nouveau.

        7. 3° L'emprisonnement de S. Jean-Baptiste. 3, 19 et 20. Parall. Matth. 14, 3 et 4 ; Marc. 6, 17 et 18.

19Mais, comme il reprenait Hérode le tétrarque, au sujet d’Hérodiade, femme de son frère, et de toutes les mauvaises actions qu’il avait commises, 20Hérode ajouta encore à tous ses crimes celui d’enfermer Jean en prison.

Tandis que les deux premiers synoptiques ne racontent l'incarcération du Précurseur que d'une manière tardive, à l'occasion de son martyre, S. Luc la place par anticipation à la suite du ministère de Jean-Baptiste, comme s'il voulait dégager les voies avant de passer à la Vie publique de Jésus.

Luc chap. 3 verset 19. - Mais, comme il reprenait Hérode le tétrarque, au sujet d’Hérodiade, femme de son frère, et de toutes les mauvaises actions qu’il avait commises... - Sur le tétrarque Hérode, voyez la note du v. 1. - Il reprenait Hérode … au sujet d'Hérodiade : c'est la raison pour laquelle Antipas avait osé faire arrêter S. Jean. Celui-ci, avec son noble courage, avait repris le tétrarque au sujet de l'union criminelle qu'il avait contractée avec Hérodiade, la femme de son frère. (la Recepta, la plupart des manuscrits grecs et des versions anciennes ajoutent " de son frère Philippe "). Voyez les détails dans l'Evang. selon S. Matth. l. c. S. Jean avait également reproché à Hérode tous ses autres scandales, et toutes ses mauvaises actions.

Luc chap. 3 verset 20. - Hérode ajouta encore à tous ses crimes celui d’enfermer Jean en prison. - Il mit le comble à toutes ses iniquités antérieures par un nouveau forfait, qui joignait la malice du sacrilège à celle d'une arrestation injuste. Cette tournure énergique est spéciale à S. Luc. C'est du reste notre évangéliste qui accuse le plus formellement Hérode dans cette circonstance. S. Marc, 6, 20, a quelques traits à la décharge du tétrarque. - Il enferma Jean en prison : probablement dans la forteresse de Machéronte, ou Machaerus, au Nord de la mer Morte. Voyez R. Riess, Atlas de la Bible, pl. 4 ; V. Ancessi, Atlas géogr. de la Bible, pl. 16.

 

  1. 2. Les préliminaires du ministère de Notre-Seigneur Jésus-Christ 3, 21 – 4, 13
        1. 1° Le baptême de Jésus. 3, 21-22. Parall. Matth. 3, 13-17 ; Marc. 1, 8-11.
        2. 21Or, il arriva que, tout le peuple recevant le baptême, Jésus ayant aussi été baptisé, comme il priait, le ciel s’ouvrit, 22et l’Esprit-Saint descendit sur lui sous une forme corporelle, comme une colombe ; et une voix se fit entendre du ciel : Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi je me suis complu.

          Nous n'avons que peu de choses à ajouter aux détails écrits, à propos de ce fait important, dans nos commentaires sur les deux premiers Évangiles. Le récit de S. Luc est en effet le plus court et le moins complet des trois. On dirait que le narrateur a moins voulu relater le baptême de Jésus que les manifestations divines auxquelles cette cérémonie donna lieu. Néanmoins il nous a conservé plusieurs traits nouveaux et caractéristiques ; aussi S. Ambroise lui adresse-t-il cet éloge bien mérité : " Luc fait un beau résumé des choses qui ont été dites par d’autres "

          Luc chap. 3 verset 21. - Or, il arriva que, tout le peuple recevant le baptême, Jésus ayant aussi été baptisé, comme il priait, le ciel s’ouvrit... - La locution Or, il arriva que… rattache ce verset au 18°. - Tout le peuple recevant le baptême… est un premier trait propre à S. Luc. Il n'est pas nécessaire d'admettre que le baptême de Notre-Seigneur eut lieu en même temps que celui de la foule, par conséquent en présence de nombreux témoins. Cette locution paraîtrait plutôt supposer que Jésus se trouvait seul alors avec le Baptiste. Comp. Matth. 3, 13-15. Au reste, telle qu'elle a été traduite par la Vulgate, elle peut simplement signifier : à l'époque où le peuple se faisait baptiser. " Tout le peuple " est une hyperbole destinée à montrer le grand concours qui avait lieu auprès de S. Jean. - Jésus ayant été baptisé et priant… Second trait spécial à peine baptisé, Jésus se met en prière sur la rive du Jourdain. Nous avons déjà fait observer dans la Préface, § 5, 2, que S. Luc note avec un intérêt particulier quelques-unes des oraisons de l'Homme-Dieu, par exemple celles qui précédèrent le baptême, le choix des Apôtres, la Transfiguration, etc. Comp. 5, 16 ; 6, 12 ; 9, 18, 29 ; 10, 21 ; 11, 1 ; 21, 37 ; 22, 31, 32 ; 23, 34 ; 24, 33. - Le ciel s'ouvrit. C'est la première des manifestations divines, qui contiennent en quelque sorte la réponse de Dieu à la prière de Jésus. Elle rappelle, par sa nature, le mot du poète : " Je vois le ciel médian s’ouvrir " (Virgile).

          Luc chap. 3 verset 22. - Et l’Esprit-Saint descendit sur lui sous une forme corporelle, comme une colombe ; et une voix se fit entendre du ciel : Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi je me suis complu. - Seconde manifestation : l'Esprit-Saint descendit… S. Luc mentionne à cette occasion un troisième trait spécial : l'apparition de l'Esprit-Saint fut donc un phénomène extérieur et réel. - La troisième manifestation consiste dans la voix céleste qui, adressant à Jésus (" Tu es ") des paroles tout à fait expressives, le reconnut pour le Fils bien-aimé du Père éternel. C'est la première des voix mystérieuses qui retentirent durant la Vie publique de Jésus pour lui rendre témoignage. Comp. Matth. 17, 5 ; Joan. 12, 28. Le manuscrit D, S. Justin, quelques Codd, de l'Itala et l'Évangile selon les Hébreux (cité par S. Epiph. Haer. 30, 13) ajoutent à la fin du verset : " Aujourd'hui je t'ai engendré " : interpolation manifeste. L'emplacement traditionnel du baptême de Jésus est à peu de distance des ruines d'un monastère bâti en l'honneur de S. Jean-Baptiste par sainte Hélène et nommé aujourd'hui par les Arabes Kasr-el-Yehoud (château des Juifs). Voyez Gratz, Théâtre des événements racontés dans les divines Écritures, t. 1, pp. 307 et s. de la traduct. française ; Schegg, Gedenkbuch einer Pilgerreise, t. 1, pp. 460 et ss. R. Riess, Atlas de la Bible, pl. 7. " Comme un homme, tu es venu dans le fleuve, Christ roi, recevoir le baptême servile. Hâte-toi, oh bon, par la main du précurseur, pour nos péchés, toi qui aimes les êtres humains ! …C’était une chose étonnante de voir le Seigneur du ciel et de la terre, dénudé, recevoir le baptême comme un serviteur, par un serviteur, pour notre salut. Et l’étonnement des anges allait de la crainte à la joie. Avec eux nous t’adorons. Sauve-nous ! ". Extrait des Ménées de l'Église grecque (ap. D. Guéranger, Année liturgiq. t. 2, pp. 204 et ss.

        3. 2° La généalogie de Jésus. 3, 23-38. Parall. Matth. 1, 1-16.

23Or Jésus avait environ trente ans lorsqu’il commença son ministère, étant, comme on le croyait, fils de Joseph, qui le fut d’Héli, qui le fut de Mathat, 24qui le fut de Lévi, qui le fut de Melchi, qui le fut de Janné, qui le fut de Joseph, 25qui le fut de Mathathias, qui le fut d’Amos, qui le fut de Nahum, qui le fut d’Hesli, qui le fut de Naggé, 26qui le fut de Mahath, qui le fut de Mathathias, qui le fut de Séméi, qui le fut de Joseph, qui le fut de Juda ; 27qui le fut de Joanna, qui le fut de Réza, qui le fut de Zorobabel, qui le fut de Salathiel, qui le fut de Néri, 28qui le fut de Melchi, qui le fut d’Addi, qui le fut de Cosan, qui le fut d’Elmadan, qui le fut de Her, 29qui le fut de Jésus, qui le fut d’Eliézer, qui le fut de Jorim, qui le fut de Mathat, qui le fut de Lévi, 30qui le fut de Siméon, qui le fut de Juda, qui le fut de Joseph, qui le fut de Jona, qui le fut d’Eliakim, 31qui le fut de Méléa, qui le fut de Menna, qui le fut de Mathatha, qui le fut de Nathan, qui le fut de David, 32qui le fut de Jessé, qui le fut d’Obed, qui le fut de Booz, qui le fut de Salmon, qui le fut de Naasson, 33qui le fut d’Aminadab, qui le fut d’Aram, qui le fut d’Esron, qui le fut de Pharès, qui le fut de Juda, 34qui le fut de Jacob, qui le fut d’Isaac, qui le fut d’Abraham, qui le fut de Tharé, qui le fut de Nachor, 35qui le fut de Sarug, qui le fut de Ragaü, qui le fut de Phaleg, qui le fut d’Héber, qui le fut de Salé, 36qui le fut de Caïnan, qui le fut d’Arphaxad, qui le fut de Sem, qui le fut de Noé, qui le fut de Lamech, 37qui le fut de Mathusalé, qui le fut d’Hénoch, qui le fut de Jared, qui le fut de Malaléel, qui le fut de Caïnan, 38qui le fut d’Hénos, qui le fut de Seth, qui le fut d’Adam, qui le fut de Dieu.

Dans le troisième Évangile comme dans le premier nous trouvons une généalogie du Sauveur ; mais, tandis que cette pièce sert d'introduction au récit de S. Matthieu, elle n'a été placée par S. Luc qu'au début de la Vie publique de Notre-Seigneur. Chacun des deux évangélistes s'est laissé diriger en cela par son plan général. Aux Juifs pour lesquels écrivait S. Matthieu il convenait de fournir immédiatement une démonstration officielle, irrécusable, du caractère messianique de Jésus : S. Luc pouvait attendre, et il semble s'être complu à rapprocher de la voix céleste qui venait de proclamer Jésus fils de Dieu, v. 22, un document par lequel la filiation humaine du Christ était prouvée de la façon la plus authentique. Dans l'Exode (6, 14) on n'établit de même la généalogie de Moïse qu'au moment où il se présente muni de pleins pouvoirs devant le Pharaon.

Nous allons d'abord parcourir rapidement la liste généalogique de Jésus d'après S. Luc ; nous la comparerons ensuite à celle de S. Matthieu et nous essaierons de résoudre les difficultés que soulèvera cette comparaison.

Luc chap. 3 versets 23-27. - Or Jésus avait environ trente ans lorsqu’il commença son ministère, étant, comme on le croyait, fils de Joseph, qui le fut d’Héli, qui le fut de Mathat, 24qui le fut de Lévi, qui le fut de Melchi, qui le fut de Janné, qui le fut de Joseph, 25qui le fut de Mathathias, qui le fut d’Amos, qui le fut de Nahum, qui le fut d’Hesli, qui le fut de Naggé, 26qui le fut de Mahath, qui le fut de Mathathias, qui le fut de Séméi, qui le fut de Joseph, qui le fut de Juda ; 27qui le fut de Joanna, qui le fut de Réza, qui le fut de Zorobabel, qui le fut de Salathiel, qui le fut de Néri... - Ces mots ne signifient pas, comme le pensait Érasme, que Notre-Seigneur Jésus-Christ " commençait à avoir trente ans ", c'est-à-dire qu'il entrait dans sa trentième année, quand il fut baptisé par S. Jean : Jésus avait, quand il commença (son ministère), environ trente ans. Ainsi traduisaient déjà Origène et Eusèbe. " A trente ans, Jésus se présente au baptême de Jean, et commence, à partir de ce moment, à enseigner et à faire des miracles " Eusèbe, Ad Stephan. qu. 1, ap. Mai, Script. vet. nova collect., t. 1, p. 1. - Il est bien conforme aux habitudes de précision chronologique du troisième évangéliste de fixer une date ; or, une indication de ce genre ne pouvait être mieux placée qu'au moment où Jésus recevait l'inauguration messianique dans le mystère de son baptême. Environ montre toutefois que S. Luc n'a pas voulu parler avec une exactitude rigoureuse. Le Sauveur avait donc alors " environ " trente ans, c'est-à-dire qu'il n'était ni beaucoup au-delà ni beaucoup au-dessous de cet âge. Notons que c'est l'âge réputé parfait. S. Jean-Baptiste avait pareillement trente ans lorsqu'il quitta son désert pour prêcher. Joseph, ce gracieux type du Messie, avait aussi trente ans quand il fut créé vice-roi d'Égypte. - On le croyait fils de Joseph. Il y a dans cette locution une allusion manifeste à la conception miraculeuse de Jésus. La foule, non initiée au mystère raconté par S. Luc dès sa première page, 1, 26-38, supposait que Notre-Seigneur était le fils de Joseph et de Marie (comp. 4, 22) ; mais c'était là une grossière erreur, que la Providence ne devait pas tarder à détruire. Voyez des indications semblables dans S. Matthieu, 1, 16, 18, 25. L'Esprit-Saint sauvegarde délicatement, toutes les fois que l'occasion s'en présente, l'honneur virginal de Jésus et de Marie. - Qui le fut d'Héli. A partir d'ici et jusqu'au v. 27 inclusivement, nous lisons les noms des ancêtres du Sauveur qui vécurent après la captivité de Babylone. Ils sont généralement écrits avec de grandes variantes dans les manuscrits et versions : ce sont en effet des mots hébreux, difficiles à transcrire, que les copistes ne pouvaient manquer de défigurer. Tous les personnages qu'ils représentent sont inconnus, à part Salathiel et Zorobabel (v. 27), que nous avons trouvés dans la liste de S. Matthieu. Quelques exégètes, il est vrai (Paulus, Wieseler, etc.), ont prétendu qu'il y a ici une simple ressemblance de noms ; mais leur opinion est très communément rejetée, et à bon droit, puisque ces noms se rencontrent dans les deux nomenclatures vers la même époque et qu'ils expriment les mêmes relations de père à fils. La construction du texte grec diffère un peu en cet endroit de celle de notre traduction latine : il est important d'exciter l'attention du lecteur sur ce point, à cause des conséquences qu'il en verra tirer plus bas à un grand nombre d'exégètes. On lit dans la Recepta et dans la plupart des manuscrits : " étant fils, comme on le croyait, de Joseph, d'Eli, de Mathat, " et ainsi de suite jusqu'à la fin de la liste.

Luc chap. 3 versets 28-31. - qui le fut de Melchi, qui le fut d’Addi, qui le fut de Cosan, qui le fut d’Elmadan, qui le fut de Her, 29qui le fut de Jésus, qui le fut d’Eliézer, qui le fut de Jorim, qui le fut de Mathat, qui le fut de Lévi, 30qui le fut de Siméon, qui le fut de Juda, qui le fut de Joseph, qui le fut de Jona, qui le fut d’Eliakim, 31qui le fut de Méléa, qui le fut de Menna, qui le fut de Mathatha, qui le fut de Nathan, qui le fut de David... - Ces quatre versets correspondent au temps qui s'écoula entre la captivité de Babylone et le règne de David. Même observation que précédemment à propose de l'orthographe de presque tous ces noms propres. Avec Nathan, la liste généalogique de S. Luc entre en contact avec celles que nous trouvons dans l'Ancien Testament ; elle suivra désormais pas à pas l'histoire juive. Nathan était, comme Salomon, fils de David par Bethsabé. Cfr. 2 Reg. 5, 14.

Luc chap. 3 versets 32-34a. - Qui le fut de Jessé, qui le fut d’Obed, qui le fut de Booz, qui le fut de Salmon, qui le fut de Naasson, 33qui le fut d’Aminadab, qui le fut d’Aram, qui le fut d’Esron, qui le fut de Pharès, qui le fut de Juda, 34qui le fut de Jacob, qui le fut d’Isaac... - C'est la troisième phase de la généalogie : elle nous conduit de David à Abraham. - Au verset 33, quelques manuscrits remplacent Aram par Arni ou Admei : ce sont des fautes de transcription.

Luc chap. 3 versets 34b-38. - Qui le fut d’Abraham, qui le fut de Tharé, qui le fut de Nachor, 35qui le fut de Sarug, qui le fut de Ragaü, qui le fut de Phaleg, qui le fut d’Héber, qui le fut de Salé, 36qui le fut de Caïnan, qui le fut d’Arphaxad, qui le fut de Sem, qui le fut de Noé, qui le fut de Lamech, 37qui le fut de Mathusalé, qui le fut d’Hénoch, qui le fut de Jared, qui le fut de Malaléel, qui le fut de Caïnan, 38qui le fut d’Hénos, qui le fut de Seth, qui le fut d’Adam, qui le fut de Dieu. - Quatrième phase : d'Abraham à Adam. Le premier Cainan (v. 36) occasionne une assez grosse difficulté, car aucun patriarche de ce nom n'est mentionné dans le texte hébreu entre Arphaxad et Sale (comp. Gen. 11, 12-15), non plus que dans le Pentateuque samaritain, le Targum chaldéen, la version syriaque et la Vulgate. D'un autre côté, il doit avoir fait partie très anciennement de la nomenclature de S. Luc, car on le trouve dans tous les manuscrits du Nouveau Testament (à part un seul, le Cod. D), dans les meilleures versions (Vulg., Ital., syr., éthiop.) et dans les Pères. Tout s'explique si l'on consulte le texte des Septante au passage de la Genèse cité plus haut ; on y lit en effet en termes exprès le nom de Caïnan. Il est donc vraisemblable que, de la version d'Alexandrie, ce nom aura passé de bonne heure, par le fait d'un copiste, dans la liste de S. Luc. Voyez du reste les commentaires sur la Genèse, l. c. - Mathusalé du v. 37 est la forme hébraïque du nom de Mathusalem (Méthouschélach). - Adam, qui le fut de Dieu. Les Juifs appliquaient volontiers à Adam le titre de fils de Dieu, qui lui convenait si bien, puisqu'il était sorti directement des mains du Créateur. Titre en outre si glorieux pour toute l'humanité. Cfr. Act. 17, 28. " Qu’est-ce qui a pu se produire de plus beau qu’une génération sainte qui commence par le Fils de Dieu, et qui conduit jusqu’au Fils de Dieu ? " Saint Ambroise. Voici donc l'histoire abrégée de quarante siècles.

Nous avons maintenant à étudier la liste généalogique de S. Luc dans ses rapports avec celle de S. Matthieu. Ce n'est pas un problème d'une solution facile. Il y a longtemps que les incrédules de toute nuance profitent de l'obscurité qui l'environne pour essayer de miner la véracité, l'authenticité des SS. Évangiles. Le païen Celse et le manichéen Faustus (cfr. August. contr. Faust. 3, 1) furent des premiers à lancer cette objection aisée. Mais il y a longtemps aussi que les apologistes et les exégètes croyants s'efforcent de l'éclaircir. Voyez la lettre de Jules l'Africain ap. Euseb. Hist. Eccl. 1, 7 (cfr. A. Mai, Script. vet. nov. Collect. t. 1, p. 21 et ss.) ; S. Augustin, de Consensu Evangel. 2, 2 et 3 (cfr. Sermo 51 ; Quaest. Evang. 2, 5). Les meilleurs travaux des temps modernes ou contemporains sont ceux de D. Calmet, Dissertation où l'on essaye de concilier S. Matth. Avec S. Luc sur la généalogie de Jésus-Christ ; de P. Schleyer, Ueb. Die von Matth. und Luk. Mitgetheilten Genealog. Jesu Christi (Tübing. Theolog. Quartalschrift, 1836, n. 3, p. 403 et ss., n. 4, pp. 539 et ss.) ; du Docteur Mill, Vindication of our Lord's Genealogy ; de Lord A. C. Hervey, Genealogies of our Lord Jesus-Christ, Lond. 1855 ; du P. Patrizi, de Evangeliis lib. 3, dissert 9. Voyez aussi H. Wallon, De la croyance due à l'Évangile, Paris 1858, pp. 160 et ss. ; Wieseler, Beitraege zur richtig. Würdigung der Evangelien, p. 133 et ss. ; l'article Genealogy of Jesus-Christ dans Kitto, Cyclopaedia of the Bible ; Glaire, Les Livres saints vengés, Paris 1845, t. 2, pp. 273 et ss. ; Dehaut, l'Évangile expliqué, défendu, t. 1, pp. 248 et s. de la 5è édit. ; Le Camus, Préparation exégétique à la Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Paris 1869, pp. 318 et ss., etc. Assurément, on ne saurait affirmer sans exagération que les différentes solutions données au problème sont de nature à satisfaire l'esprit d'une manière complète. " Le dernier mot de la difficulté n'a pas été dit, et probablement ne le sera jamais " (Le Camus, l. c., p. 342) ; les données nous manquent pour cela. Aussi bien n'est-il pas nécessaire que nous en arrivions à ce degré de clarté. " Notre position est de beaucoup meilleure que celle de nos adversaires. Ils s'efforcent de mettre en relief les contradictions des deux arbres généalogiques ; mais tant qu'ils n'ont pas établi une impossibilité absolue de les concilier, ils n'ont rien avancé contre nous. Une simple hypothèse que l'apologiste démontre possible et acceptable renverse toutes leurs argumentations. Ils se brisent, comme disait Théodore de Bèze, contre une enclume qui a usé d'autres marteaux ". Ibid. p. 333.

Ainsi que nous le faisions observer dans notre commentaire sur S. Matthieu, p. 40, la généalogie de Notre-Seigneur d'après S. Luc diffère et quant à la forme et quant au fond de celle qu'on lit dans le premier Évangile. Voici les principales divergences de forme : 1° S. Matthieu suit une marche descendante : il part de la souche et va de branche en branche jusqu'à Jésus, le dernier rejeton. S. Luc remonte au contraire le cours des générations. L'ordre suivi par S. Matthieu est le plus naturel : c'est celui des registres publics. L'ordre qu'a suivi S. Luc semble avoir été préféré par les Grecs. Du reste, nul doute que les deux évangélistes ne se soient conformés aux documents qu'ils avaient sous les yeux. 2° S. Matthieu a partagé les ancêtres du Christ en trois groupes symétriques qui correspondent à trois époques distinctes de l'histoire juive ; aussi, pour obtenir cette division régulière, a-t-il omis plusieurs noms moins célèbres. Il entremêle en outre à sa nomenclature des détails historiques et chronologiques. S. Luc se contente, à la façon d'un strict rapporteur, de mentionner les personnages les uns à la suite des autres : sa liste n'a donc rien de subjectif, mais elle est très complète. 3° Le premier arbre généalogique n'établit la filiation de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'à partir d'Abraham, tandis que le second la poursuit jusqu'à Adam, jusqu'à Dieu. Cette différence a pour cause la diversité des buts que se proposaient les deux évangélistes. S. Matthieu écrivait pour des Juifs ; or, à des Juifs, il suffisait de prouver que Jésus descendait de David et d'Abraham. S. Luc s'adressait à des païens convertis ; il lui importait donc de montrer que Jésus était le Rédempteur de tous les hommes, et qu'il n'appartenait pas seulement à une race spéciale, mais à la grande race humaine, issue toute entière d'Adam.

Les différences matérielles sont autrement considérables. Le tableau ci-joint permettra au lecteur de les embrasser d'un seul coup d’œil. Les noms des personnages communs aux deux listes sont imprimés en caractères italiques.

S. MATTHIEU

S. LUC

Adam

Seth

Hénos

Caïnan

Malaléel

Jared

Hénoch

Mathusalé

 

Lamech

 

Noé

 

Sem

 

Arphaxad

 

Caïnan

 

Salé

 

Héber

 

Phaleg

 

Ragau

 

Sarug

 

Nachor

 

Tharé

Abraham

Abraham

Isaac

Isaac

Jacob

Jacob

Juda

Juda

Pharès

Pharès

Eston

Eston

Aram

Aram

Aminadab

Aminadab

Naasson

Naasson

Salmon

Salmon

Booz

Booz

Obed

Obed

Jessé

Jessé

David

David

Salomon

Nathan

Roboam

Mathatha

Abia

Menna

Asa

Méléa

Josaphat

Eliakim

Joram

Jona

 

Joseph

(trois noms omis)

Juda

 

Siméon

Ozias

Lévi

Joathan

Mathat

Achaz

Jorim

Ezéchias

Eliézer

Manassès

Jésus

Amon

Her

Josias

Elmadan

(un nom omis)

Cosan

Jéchonias

Addi

 

Melchi

 

Néri

Salathiel

Salathiel

Zorobabel

Zorobabel

Abiud

Résa

 

Joanna

Eliacim

Juda

 

Joseph

Azor

Séméi

 

Mathatias

Sadoc

Mahath

 

Naggé

Achim

Hesti

 

Nahum

Eliud

Amos

 

Mathathias

 

Joseph

Eléazar

Janné

 

Melchi

Mathan

Lévi

 

Mathat

Jacob

Héli

Joseph

Joseph

Jésus

Jésus

 

Il résulte de cette juxtaposition 1° que les ancêtres de Notre-Seigneur sont notablement plus nombreux dans la seconde liste que dans la première, 2° qu'entre David et S. Joseph nous ne trouvons que des noms différents, à part ceux de Salathiel et de Zorobabel.

La difficulté qui provient de la divergence des nombres se résout encore assez aisément. Quoi d'étonnant d'abord qu'il n'y ait d'une part que 41 noms, tandis qu'il y en a de l'autre jusqu'à 77 (onze fois 7, le nombre sacré, observent les auteurs mystiques ; S. Irénée, qui réduit ce chiffre à 72, on ignore par quel procédé, fait un rapprochement entre les 72 aïeux du Christ et les 72 subdivisions de la Table des peuples, Gen. 10), puisque le point de départ n'est pas le même ! Si nous comparons les époques partielles nous arrivons au résultat suivant : d'Abraham à David, 14 générations de part et d'autre ; de David à la captivité, 14 générations d'après S. Matthieu, 20 d'après S. Luc ; de la captivité à Jésus-Christ, 14 et 21 générations. Ou encore : de David à S. Joseph, 41 noms dans S. Luc, 27 seulement dans S. Matthieu ; ce qui fait en moyenne 25 and d'un coté et 40 de l'autre pour une génération. Mais il faut se souvenir que S. Matthieu a éliminé plusieurs noms. De plus, des phénomènes analogues se présentent fréquemment dans les branches diverses d'une même famille. Le vrai nœud de la difficulté consiste dans la différence des noms cités par les évangélistes. S. Matthieu et S. Luc prétendent nous livrer l'un et l'autre l'arbre généalogique authentique de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et voici que celui-là rattache Jésus à David par Salomon, tandis que celui-ci l'en fait descendre par Nathan ! Celui-ci donne Néri, celui-là Jéchonias pour père à Salathiel. D'après celui-là S. Joseph est fils de Jacob ; d'après celui-ci il est fils d'Héli. Comment tout cela peut-il être vrai en même temps ? Les systèmes imaginés par les exégètes pour établir l'harmonie entre les deux écrivains sacrés peuvent se ramener à quatre principaux.

1. Le premier système a pour base ce qu'on nommait chez les Juifs la loi du Lévirat. D'après cette loi, quand un homme, après avoir été marié, mourait sans laisser de postérité, son frère, ou même son plus proche parent, était tenu d'épouser la veuve, si elle était encore en âge de devenir mère. Les enfants qui naissaient de ces secondes noces étaient censés appartenir au défunt, dont ils étaient comme la descendance légale. Comp. Deut. 25, 6. Or, on suppose que Jacob et Héli étaient frères utérins, c'est-à-dire qu'ils provenaient de la même mère quoique de pères distincts (Mathan et Mathat). De plus, Héli serait mort sans enfants. Jacob, ayant alors épousé la veuve de son frère, en aurait eu un fils, nommé Joseph. Même hypothèse à propos de Jéchonais (père réel), de Néri son frère utérin (père légal), et de son fils Salathiel. Cela posé, on conçoit que les généalogies soient si dissemblables, puisque l'une d'elles, celle de S. Matthieu, cite les pères naturels, tandis que l'autre, celle de S. Luc, mentionne les pères selon la Loi. Les séries devaient nécessairement diverger d'une manière notable, quoiqu'elles se rencontrent à deux reprises. Il n'y a rien d'impossible à ce que la loi du Lévirat ait été ainsi appliquée deux fois dans une même famille durant un intervalle de mille ans (entre David et S. Joseph). - Telle est l'opinion adoptée en substance par la plupart des Pères et des commentateurs, depuis Jules l'Africain qui en donna le premier la formule, jusque vers la fin du 15ème siècle (" Cette sentence est commune. Elle tire son autorité de la tradition de l’Église, du consentement unanime des pères, et de l’approbation des plus graves théologiens ". Sylveira). S. Ambroise, S. Jérôme, S. Augustin (il parle, il est vrai, d'une adoption et non d'un mariage de lévirat ; mais cela revient à peu près au même), S. Grégoire de Nazianze, S. Thomas, Salméron, Maldonat, le Dr Hug comptent parmi ses plus illustres défenseurs.

2. Les deux généalogies sont encore celles de S. Joseph, mais on en explique les divergences par un autre procédé. Le premier Évangile indiquerait le droit de succession au trône, le troisième la descendance réelle. Voici quelques détails. La branche aînée, issue de David par Salomon, s'étant éteinte après Jéchonias, une branche collatérale, celle de Nathan, hérita (peut-être par adoption) de la succession royale dans la personne de Salathiel. Plus tard encore, nouvelle extinction de la branche aînée (ou d'Abiud) dans la personne de Jacob, et nouvelle transmission des droits royaux à la branche cadette (ou de Résa) sur la tête de Joseph, fils d'Héli.

S. MATTHIEU

S. LUC

David

Salomon

Nathan

...

...

Jéchonias

Néri

Salathiel

Zorobabel

Abiud

Résa

...

Jacob

Héli

Joseph

 

D'après ce sentiment, dont les principaux défenseurs sont Grotius, Possinus, le Dr Mill, Lord Hervey, M. Schegg, etc. nous aurions donc dans S. Luc la généalogie privée de S. Joseph, la série de ses aïeux naturels et réels, dans S. Matthieu sa généalogie en tant qu'héritier légal et officiel du trône, c'est-à-dire la série des rois légitimes de la théocratie. Par exemple, dit avec esprit M. Trollope, The Gospel according to S. Luke, Cambridge 1877, p. 144, si l'on voulait tracer la généalogie complète de la reine d'Angleterre, il faudrait, 1° pour établir ses droits au trône du Royaume uni, passer par Georges Ier, les Stuarts, les Tudors et remonter jusqu'à Guillaume le Conquérant, 2° pour donner sa descendance naturelle, passer encore par Georges Ier mais quitter aussitôt la ligne des monarques anglais et suivre celle des ducs de Brunswick.

3. D'après Corneille de Lapierre, nos deux listes contiendraient l'arbre généalogique non de S. Joseph, comme dans les systèmes qui précèdent, mais de la Très Sainte Vierge. Seulement, les ancêtres de Marie seraient cités du côté maternel dans la nomenclature de S. Matthieu, du côté paternel dans celle de S. Luc. Les choses se seraient passées de la manière suivante : Sainte Anne, épouse d'Héli, et mère de Marie, était la sœur de Jacob, la fille de Mathan ; de la sorte, Joseph, fils de Jacob, se trouve avoir été neveu de sainte Anne, et par conséquent le cousin germain de la Sainte Vierge en même temps que son époux.

S. MATTHIEU

S. LUC

David

Salomon

Nathan

...

...

Mathan

Mathat

   

Jacob

Anne femme d'

Héli

Joseph

Marie

 

Fr. Luc de Bruges admet également cette hypothèse avec quelques modifications. Peut-être se demandera-t-on comment on peut la concilier avec la croyance de l'Église, d'après laquelle le père de Marie se serait appelé Joachim et non Héli. Mais il existe une très grande analogie entre ces deux noms, et on les trouve employés l'un pour l'autre dans la Bible, par exemple au livre de Judith, où le même grand-prêtre, appelé d'abord Eliachim 4, 5, 11, apparaît ensuite, 15, 9 sous la dénomination de Joachim. Eli est en effet une abréviation de Eliachim ; or, Eliachim et Joachim ont une signification presque identique (" Dieu soutient " , ou " Jéhovah soutient "). D'ailleurs, même d'après la tradition juive, Marie aurait eu un Héli pour père. " Miriam fille d'Héli ", lisons-nous dans le Talmud, Hieros. Chagigah, fol. 77, 4. Comp. Lightfoot, Hor. Hebr. in Luc 3, 23.

4. Des deux listes généalogiques, l'une (S. Matth.) se rapporte à S. Joseph, l'autre (S. Luc) à la Sainte Vierge, conformément au tableau suivant :

S. MATTHIEU

S. LUC

David

Salomon

Nathan

...

...

Jéchonias

Néri

Salathiel

Zorobabel

Abiud

Résa

...

Jacob

Héli

Joseph

Marie = Joseph

 

Ce système s'appuie, de même que le premier, sur la loi mosaïque, mais d'une autre manière. Il suppose que Marie était fille unique, et par suite fille héritière, ce qui l'obligeait, d'après Num. 36, 5-8, à se marier dans sa propre tribu. Or dans ce cas le mari, ne faisant qu'une seule personne morale avec sa femme, recueillait tous les titres de celle-ci : il avait en quelque sorte deux pères, son père naturel et son père légal (son beau-père). C'est pour cela que S. Joseph est appelé d'une part fils de Jacob, de l'autre fils d'Héli. Sans doute il eût été plus clair de nommer directement Marie ; mais il était contraire à l'usage antique d'établir en termes exprès la généalogie d'une femme (" La lignée du père est appelé lignée; la lignée de la mère n’est pas appelé lignée ", Baba bathra, fol. 110, 1); S. Luc l'a donc établie d'une manière indirecte, en substituant S. Joseph à la Sainte Vierge. On prouve que Marie était fille héritière soit par la tradition, qui l'a fréquemment affirmé, soit à l'aide du récit même de S. Luc, 2, 4 et ss. Pourquoi la Mère de Jésus va-t-elle à Bethléem avec S. Joseph, à l'occasion du recensement ordonné par Auguste, sinon parce qu'elle était tenue de se présenter en personne devant les officiers impériaux ? Or, elle ne pouvait être astreinte à cette obligation que parce qu'elle représentait une tige de la famille de David. En elle se terminait la branche de Nathan, de même que celle de Salomon aboutissait à S. Joseph. Cette hypothèse est adoptée par la plupart des exégètes modernes et contemporains (Surenhusius, Ligthfoot, Bengel, Rosenmüller, Wieseler, MM. Von Burger, Behrmann, Arnoldi, Godet, Bisping, van Oosterzee, Le Camus, Arnoldi, Plumptre, Ewald, J. P. Lange, Riggenbach, etc.) : elle est actuellement aussi populaire que la première l'était dans l'antiquité, et nous inclinons à lui donner aussi nos préférences, parce qu'elle nous semble résoudre de la manière la plus simple et la plus naturelle le problème des généalogies évangéliques. En effet, 1° si les deux listes se rapportent à S. Joseph, c'est-à-dire à un père putatif, Jésus n'a été l'héritier de David que par adoption, en d'autres termes par une sorte de fiction légale. Supposé que cela ait suffi aux lecteurs juifs de S. Matthieu, puisque c'était conforme aux principes théocratiques, les lecteurs païens de S. Luc auraient bien pu ne pas s'en contenter : il fallait pour eux la preuve d'une descendance réelle, et la généalogie de Jésus par Marie contenait seule cette démonstration d'une manière absolue. - 2° Depuis le commencement de son récit, S. Luc a toujours mis S. Joseph à l'arrière-plan : Marie a été constamment pour lui le personnage principal. Il ne s'est pas lassé de montrer que, si Jésus avait daigné prendre une mère ici-bas, aucun homme ne pouvait le revendiquer comme fils dans le sens propre de cette expression. Bien plus, au début même de sa nomenclature, il oppose la réalité historique à l'opinion du vulgaire (" comme on le croyait, fils de Joseph "). Serait-il conséquent avec lui-même s'il identifiait, immédiatement après cette réflexion, les ancêtres de Jésus avec ceux de Joseph ? - 3° Le texte grec de S. Luc (v. 23) se ramène sans trop de peine à notre interprétation ; car, en premier lieu, si les mots " qui le fut de Dieu " désignent une filiation improprement dite, pourquoi n'en serait-il pas de même quand il s'agit des rapports de S. Joseph et d'Héli ? En second lieu, d'assez nombreux interprètes croient pouvoir traduire le v. 23 de la manière suivant : "  Jésus était fis d'Héli, Mathat, etc. ", c'est-à-dire qu'ils rattachent à Jésus tous les génitifs de la liste, de manière à mettre S. Joseph tout à fait en dehors de l'arbre généalogique. Nous avouons cependant que cet expédient nous paraît un peu forcé. - 4° Plusieurs Pères, sans affirmer directement que la généalogie donnée par S. Luc est celle de Marie, semblent le supposer d'une manière indirecte, par exemple S. Irénée, adv. Haer. 3, 29, Tertullien, de Carne Christi, c. 21 et 22, S. Athanase, contr. Apollin. 1, 4. Voir Kitto, Cyclopaedia, s. v. Genealogy of J. C.

Le premier système a également une grande valeur, soit à cause de son antiquité et des graves autorités sur lesquelles il s'appuie, soit parce que les évangélistes, si on prend toutes leurs expressions à la lettre, semblent dire qu'ils se proposent de donner l'un et l'autre la généalogie de S. Joseph. Mais il multiplie les hypothèses, et on peut lui reprocher d'être assez compliqué. Le second et le troisième présentent, à notre avis, moins de garanties ; celui-là parce qu'il prend le verbe " engendra " dans un sens figuré qui ne saurait lui convenir, celui-ci parce que l'une des deux listes, celle de S. Matthieu, se rapporte évidemment à S. Joseph. Au reste, comme Marie, aussi bien que son saint époux, appartenait à la famille de David (voyez l'Evang. selon S. Matth., p. 40), en toute hypothèse sa généalogie est au moins implicitement contenue dans celle de Joseph.

Résumons et concluons. Deux évangélistes ont conservé la généalogie du Sauveur, et il se trouve que leurs listes varient étonnamment. Toutefois, même abstraction faite de l'inspiration, il n'est pas croyable qu'ils se soient trompés ou qu'ils aient voulu tromper. Les documents généalogiques abondaient chez les Juifs, comme on le voit par les livres des Paralipomènes, d'Esdras, de Néhémie et de l'écrivain Josèphe (cfr. Vita, c. 1 ; contr. App. 1, 7), et il était aisé de les consulter. Des écrivains sensés auraient-ils bien inséré dans leurs narrations des pièces erronées, qu'il eût été facile d'attaquer et de réfuter ? Puisqu'ils nous ont laissé des catalogues si distincts, S. Matthieu et S. Luc avaient donc quelques raisons de s'écarter l'un de l'autre. Nous en avons suggéré plusieurs, qui sont parfaitement plausibles ; cela suffit. Vraisemblablement, c'est une table de rois que nous trouvons dans le premier Évangile, et une table d'ancêtres dans le troisième : ici Jésus nous apparaît comme " semen mulieris ", là nous le saluons comme héritier du trône théocratique. Quoi qu'il en soit, les deux listes aboutissent glorieusement au Messie, en qui revit à jamais la race de David, ainsi que le Seigneur l'avait promis. Voyez dans Derenbourg, Essai sur l'histoire et la géographie de la Palestine, Paris 1867, p. 349, une importante confirmation de la descendance royale du Sauveur par le Talmud.

L'art chrétien s'est occupé aussi, et avec moins de sécheresse que la science apologétique, de " l'arbre de Jessé " ou de la généalogie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. On le trouve partout représenté, surtout au moyen-âge : les vitraux des églises, les vignettes des manuscrits, les tapisseries, les tableaux, les sculptures le reproduisent avec un grand mélange de grâce et d'originalité. Voyez aussi un beau poème de Lowth, inséré dans la traduction française de ses Leçons sur la poésie sacrée des Hébreux.

 

 

  1. ÉVANGILE SELON SAINT LUC - CHAPITRE 4

 

La tentation de Notre-Seigneur Jésus-Christ (vv. 1-13). - Retour de Jésus en Galilée et aperçu général des débuts de son ministère (vv. 14-15). - Les habitants de Nazareth veulent le mettre à mort à la suite d'une prédication célèbre (vv. 16-30). - Jésus à Capharnaüm (vv. 31-32). - Guérison d'un démoniaque (vv. 33-37). - Guérison de la belle-mère de S. Pierre et de nombreux malades (vv. 38-41). - Jésus se retire dans une solitude des bords du lac, puis il évangélise la Galilée (vv. 42-44).

        1. 3° La tentation de Notre-Seigneur Jésus-Christ. 4, 1-13 (Parall. Matth. 4, 1-11) ; Marc. 1, 12-13.

1Or Jésus, plein de l’Esprit-Saint, revint du Jourdain, et il fut poussé par l’Esprit dans le désert 2pendant quarante jours, et il fut tenté par le diable. Et il ne mangea rien durant ces jours-là, et lorsqu’ils furent écoulés, il eut faim. 3Alors le diable lui dit : Si vous êtes le Fils de Dieu, dites à cette pierre qu’elle devienne du pain. 4Jésus lui répondit : Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu. 5Et le diable le conduisit sur une haute montagne, et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre ; 6puis il lui dit : Je vous donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes ; car ils m’ont été livrés, et je les donne à qui je veux. 7Si donc vous vous prosternez devant moi, toutes ces choses seront à vous. 8Jésus lui répondit : Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui seul. 9Et il le conduisit à Jérusalem, et le plaça sur le pinacle du temple ; puis il lui dit : Si vous êtes le Fils de Dieu, jetez-vous d’ici en bas. 10Car il est écrit : Il a donné des ordres à ses anges à ton sujet, afin qu’ils te gardent, 11et ils te porteront dans leurs mains, de peur que tu ne heurtes ton pied contre une pierre. 12Jésus lui répondit : Il a été dit : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. 13Après avoir achevé toutes ces tentations, le diable s’éloigna de lui pour un temps.

Le premier acte de Jésus après sa consécration messianique consiste à réparer la chute du premier homme, en triomphant du démon et de ses suggestions perfides. Comp. S. Hilaire, in Matth. 3, 5 ; S. Ambr. Exposit. in Luc. 4, 7. Le chef de l'humanité nouvelle et régénérée passe comme Adam, le chef de l'humanité déçue, par l'épreuve de la tentation ; mais avec quelle différence dans les résultats ! - La narration de S. Luc, quoiqu'elle ressemble beaucoup ici à celle de S. Matthieu (voyez notre commentaire, pp. 79-87), s'en sépare néanmoins par de légères modifications dans les termes, par l'addition de plusieurs idées nouvelles, et surtout par un changement notable dans l'ordre des tentations.

Luc chap. 4 verset 1. - Or Jésus, plein de l’Esprit-Saint, revint du Jourdain, et il fut poussé par l’Esprit dans le désert... - Les vv. 1 et 2 contiennent les détails préliminaires du récit. Le premier nous montre d'abord Jésus quittant le Jourdain dans lequel il avait été baptisé, et gagnant, sous une vive impulsion de l'Esprit-Saint, la solitude du désert. Sur le théâtre spécial de la tentation, voyez l'Évangile selon S. Matth. p. 80. - La note plein de l'Esprit-Saint est spéciale à notre évangéliste. Elle désigne la plénitude de l'onction divine reçue par Jésus à son baptême, 3, 22. A son Christ " Dieu ne lui donne pas l'Esprit avec mesure ", Joan. 3, 34. Aussi bien, Satan ne trouvera-t-il en Jésus que l'esprit de Dieu. Voyez Maldonat et Fr. Luc, h. l.

Luc chap. 4 verset 2. - Pendant quarante jours, et il fut tenté par le diable. Et il ne mangea rien durant ces jours-là, et lorsqu’ils furent écoulés, il eut faim. - S. Luc paraîtrait au premier abord combiner les récits divers de S. Matthieu et de S. Marc, et dire, comme le second, que Jésus fut tenté pendant quarante jours ; comme le premier, que, ce temps écoulé, le Sauveur subit encore trois tentations distinctes. Mais nous avons vu, dans notre explication de l'Évangile selon S. Marc, (p. 29), que la vague locution " il fut tenté par Satan " est une formule abrégée, qui doit être interprétée d'après la narration plus précise et plus détaillée de S. Matthieu. De même ici. Au reste, il est peu croyable en soi que Notre-Seigneur ait subi pendant quarante jours les assauts de l'esprit mauvais. Comp. les Hom. Clément. 19, 2. Le prince des démons apparut en personne et visiblement à Jésus pour le porter au mal. La mention du jeûne absolu du Sauveur pendant quarante jours est spéciale à S. Luc sous cette forme. Le verbe " jeûner " qu'emploie S. Matthieu, eût été moins clair pour les lecteurs de S. Luc.

Luc chap. 4 versets 3 et 4. - Alors le diable lui dit : Si vous êtes le Fils de Dieu, dites à cette pierre qu’elle devienne du pain. 4Jésus lui répondit : Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu. - Nous passons à l'histoire proprement dite de la tentation de Jésus. Elle consiste en trois assauts consécutifs du démon et en trois victoires du Messie. La première suggestion mauvaise de l'esprit tentateur est habilement rattachée à la faim dont souffrait le divin Maître. Les anciens peintres, se conformant à ce détail du troisième Évangile, mettaient une pierre à la main de Satan au moment où il tentait Jésus pour la première fois. Notez aussi l'entrée en matière Si vous êtes le Fils de Dieu. Le démon avait plus d'une raison de supposer que Jésus était le Christ ; néanmoins il pouvait lui rester quelques doutes, et c'est pour cela que " Il l’a tenté pour savoir s'il était le Christ " St. Augustin, de Civit. Dei, 11, 21. Il pensait l'obliger ainsi à se révéler lui-même. - Jésus lui répondit. On a invité Notre-Seigneur à faire usage de ses pouvoirs surnaturels pour satisfaire le besoin qui le presse. Il répond d'une manière aussi forte que simple, en s'appropriant un texte biblique (cfr. Deut. 8, 3), qu'il se gardera bien de se secourir lui-même de la sorte : ce n'est pas pour un motif personnel qu'il fera des miracles. Après tout, Dieu connaît les nécessités humaines et, d'une seule parole, il peut procurer à ses amis, l'histoire sainte est là pour le démontrer, une abondante nourriture. Les mots non seulement de pain désignent le pain ordinaire et en général tout ce qui peut servir d'aliment à l'homme. A ce pain Jésus oppose des mets fournis miraculeusement par Dieu : de toute parole de Dieu. S. Matthieu cite plus complètement le texte d'après les Septante ; S. Luc n'en donne qu'un sommaire.

Luc chap. 4 verset 5. - Et le diable le conduisit sur une haute montagne, et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre - Seconde tentation vv. 5-8. Après avoir essayé de rendre Jésus simplement infidèle à Dieu, Satan le pousse à une apostasie complète. C'est ici qu'il existe, entre nos deux narrations parallèles, une grande divergence au point de vue de l'arrangement extérieur. S. Matthieu en effet ne place qu'en troisième lieu la tentation qui aurait été la seconde d'après S. Luc, et réciproquement. De quel côté se trouve la vraie suite des faits ? Tout porte à croire que c'est le premier évangéliste qui a le plus exactement suivi l'ordre historique, comme le pensaient déjà S. Ambroise et d'autres Pères. On le prouve par deux raisons principales, l'une intrinsèque, l'autre extrinsèque. 1° La tentation racontée au second rang par S. Luc a été justement appelée " la plus séduisante des trois " : c'est la plus forte de toutes manières ; c'est aussi celle que Jésus a repoussée avec le plus d'horreur (" retire-toi, Satan ! "). Il convenait donc qu'elle fût la dernière. 2° S. Luc se contente en cet endroit de juxtaposer les divers incidents, sans employer aucune des formules qui indiquent une succession strictement chronologique. S. Matthieu au contraire en emploi plusieurs, ce qui paraît montrer qu'il a l'intention de marquer un ordre réel. Voir Greswell, Dissertations, t. 2, p. 192 et ss. : On the Order of the Temptations. Parmi les exégètes récents nous n'en connaissons que trois (le P. Coleridge, MM. Reischl et Godet) qui préfèrent l'ordre suivi par S. Luc. - En un instant est un trait pittoresque, propre à S. Luc. Il prouve que la perspective en question ne fut pas déroulée peu à peu et successivement sous les yeux de Jésus, mais qu'elle lui fut présentée d'une manière instantanée, par une sorte de fantasmagorie diabolique.

Luc chap. 4 verset 6. - Puis il lui dit : Je vous donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes ; car ils m’ont été livrés, et je les donne à qui je veux. - Satan offre à Notre-Seigneur la possession de ces royaumes qu'il vient de lui montrer. Avec quel art il relève la valeur d'une telle royauté au moyens d'expressions emphatiques ! Toute cette puissance et la gloire de ces royaumes... S. Matthieu lui fait dire seulement : " Je te donnerai tout cela ". Avec quelle habileté aussi (nouveau trait propre à S. Luc) il essaie de prouver qu'il en est le véritable maître, et qu'il peut les donner en fiefs à qui bon lui semble. Qui lui a donné une telle autorité sur le monde ? Il se garde bien de l'indiquer. Il trouve plus facile d'affirmer ses droits prétendus. Au reste, ses assertions ne sont pas complètement dénuées de vérité, puisque Jésus lui-même l'appelle le Prince de ce monde, Joan. 12, 31 ; 14, 30 ; comp. 2 Cor. 4, 4 ; Eph. 2, 2 ; 6, 12.

Luc chap. 4 verset 7. - Si donc vous vous prosternez devant moi, toutes ces choses seront à vous. - Ce n'est pas gratuitement que le démon concédera au Messie le pouvoir de gouverner le monde. A son offre il se hâte de mettre une condition : Si vous vous prosternez devant moi, geste par lequel, dans les contrées de l'Orient, un inférieur rend communément hommage à son supérieur. Satan proposait donc à Jésus de le reconnaître pour son Seigneur et maître. Il y a encore de l'emphase dans toutes ces choses seront à vous.

Luc chap. 4 verset 8. - Jésus lui répondit : Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui seul. - Par cette citation (cfr. Deut. 6, 43) Jésus oppose aux séductions diaboliques le grand principe monothéiste. Et pourtant il sera roi, mais son royaume n'aura rien de terrestre, et il ne se rapportera qu'à Dieu, et à lui seul !

Luc chap. 4 verset 9. - Et il le conduisit à Jérusalem, et le plaça sur le pinacle du temple ; puis il lui dit : Si vous êtes le Fils de Dieu, jetez-vous d’ici en bas. - Troisième tentation, vv. 9-12. Selon la juste remarque de M. Schegg, le premier assaut du tentateur avait eu pour but d'exciter Jésus à s'aider lui-même sans raison suffisante, et le second l'avait engagé à s'appuyer sur le concours de Satan : par le troisième il est poussé à exiger sans nécessité les secours divins. - Il le conduisit à Jérusalem. Ce nom propre était plus clair pour des lecteurs non-juifs que la désignation toute hébraïque de S. Matthieu " dans la cité sainte ". - Sur le pinacle du temple. C'est de ce même endroit, d'après Hégésippe (ap. Euseb. Hist. eccl. 2, 23), que S. Jacques le Juste fut précipité par les Juifs. - A propos du pouvoir dont le démon semble avoir joui dans les deux dernières tentations sur le corps sacré de Notre-Seigneur Jésus-Christ, St Grégoire le grand écrit fort justement : " Il n’y a pas à s’étonner que le Christ ait permis à Satan de le transporter dans les airs, lui qui a permis à ses membres de le crucifier ". Ou encore : " Il ne faut pas admirer en cela la puissance du démon, mais plutôt la patience du Sauveur ". Deyling.

Luc chap. 4 versets 10 et 11. - Car il est écrit : Il a donné des ordres à ses anges à ton sujet, afin qu’ils te gardent, 11et ils te porteront dans leurs mains, de peur que tu ne heurtes ton pied contre une pierre. - Pour donner plus de poids à sa perfide suggestion, l'esprit mauvais, imitant Jésus, se met à citer l'Écriture, " Il cache son mensonge par le moyen de l’Écriture, comme tous les hérétiques ", écrit S. Irénée, Haer. 5, 31. Il allègue donc un admirable passage des Psaumes (11, 11 et 12), duquel il prétendait conclure que Jésus pouvait sans aucun danger se précipiter du haut du temple, Dieu ayant promis de prendre un soin tout spécial de ses amis. S. Bernard (in Psalm. Qui habitat. , Serm. 15) réfute avec vigueur l'application faite par Satan : " Il est écrit, dit-il, qu’il a ordonné à ses anges à ton sujet…Prêtez attention, et voyez comment il a passé sous silence, avec méchanceté et fourberie, ce qui réduirait à rien l’interprétation que donne du texte sa propre malice…Car, pour qu’ils te gardent dans toutes tes voies. Dans des précipices ? Quelle voie est-ce de se jeter en bas du haut du temple ? Cela n’est pas une voie, mais une ruine ". - Cette fois, c'est S. Luc qui rapporte le texte biblique de la manière la plus complète.

Luc chap. 4 verset 12. - Jésus lui répondit : Il a été dit : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. - Tu ne tenteras pas … Notre-Seigneur indique très nettement par ces mots le vrai caractère de la dernière suggestion de Satan. Faire ce qu'on demandait de lui, ce serait tenter Dieu : " employer la puissance divine au service d'un caprice " ; or il ne s'y résoudra jamais.

Luc chap. 4 verset 13. - Après avoir achevé toutes ces tentations, le diable s’éloigna de lui pour un temps. - Épilogue de tout le récit. S. Luc, il est vrai, ne mentionne pas les anges qui s'approchèrent de Jésus pour le servir dès que le démon se fut retiré ; mais en revanche il nous fournit deux renseignements particuliers tout à fait instructifs. - Premier trait : Après avoir achevé toutes ces tentations (la plupart des exégètes traduisent : toutes formes de tentations). Les trois tentations spéciales auxquelles Satan avait eu recours pour porter Jésus au péché embrassent, en effet, comme le font remarquer les moralistes, le germe et l'abrégé de toutes les autres. " Elles sont au nombre de trois; et tu ne trouveras rien qui tente la cupidité humaine en dehors du désir de la chair, du désir des yeux, et de l’ambition du siècle. C’est par ces trois choses que le Seigneur est tenté par le diable ". St Augustin. Cfr. S. Greg. Hom. 16 in Evang. ; S. Thom. Summa Theol., p. 3, q. 41, a. 4- Second trait : Il s'éloigna de lui pour un temps. L'expression est significative : Satan ne se retire que pour un temps ! Quand il aura trouvé une occasion favorable ou, selon d'autres, quand Dieu le lui permettra, il reviendra certainement à la charge, car, quoique battu, il est loin de renoncer à la lutte. Une parole de Jésus, Joan. 14, 80, nous montre que sous ce " temps opportun " nous devons voir en particulier celui de sa douloureuse Passion. Cfr. S. Bonav. , de Vita Christi, 14. Puissions-nous, dans nos tentations, vaincre toujours comme notre Maître ! " La raison pour laquelle l’empereur combat, c’est pour que les soldats apprennent ". St Augustin Serm. 122, 2.

  1. 2è SECTION. MINISTÈRE DE JÉSUS EN GALILÉE. 4, 14 – 9, 50
  2. 1. Retour de Jésus en Galilée et coup d’œil général sur les débuts de son ministère. 4, 14 et 15. Parall. Matth. 4, 12-17 ; Marc. 1, 14-15 ; Joan. 4, 43-45.
  3. 14Alors Jésus retourna en Galilée par la vertu de l’Esprit, et sa renommée se répandit dans tout le pays. 15Et il enseignait dans leurs synagogues, et il était glorifié par tous.

    Luc chap. 4 verset 14. - Alors Jésus retourna en Galilée par la vertu de l’Esprit, et sa renommée se répandit dans tout le pays. - Avant d'entrer dans les détails du ministère galiléen de Jésus, S. Luc décrit rapidement ici, et d'une manière tout à fait neuve, l'aspect général qu'il eut durant sa première phase. Voyez, 8, 1-3, quelque chose d'analogue. - Jésus retourna en Galilée. Le Sauveur avait quitté sa chère Galilée pour aller se faire baptiser par le Précurseur : il y rentre maintenant après une absence d'environ six mois (voyez l'Evang. selon S. Matth., p. 87 et ss.). L'arrestation de Jean-Baptiste fut l'occasion de ce retour (comp. Matth. 4, 12 et Marc. 1, 14) ; mais c'est par la vertu de l'Esprit qu'il faut chercher sa cause déterminante. Cfr. Le v. 1. L'évangéliste, en réitérant cette réflexion, nous donne à entendre que, dans tout ce qu'il racontera désormais touchant Notre-Seigneur, nous devrons voir la conduite secrète de l'Esprit divin. - Sa renommée se répandit… Les débuts de l'activité messianique de Jésus en Galilée furent magnifiques. A peine arrivait-il que sa renommée remplissait déjà tout le pays. Il est possible que ce détail soit une anticipation sur le v. 15 ; mais le prompt enthousiasme des bons Galiléens peut très bien s'expliquer aussi par le bruit des miracles que Jésus avait opérés, d'après le quatrième Évangile, soit à Cana, soit à Jérusalem. Cfr. Joan. 2, 1-11, 23.

    Luc chap. 4 verset 15. - Et il enseignait dans leurs synagogues, et il était glorifié par tous. - Quand Jésus se présentait en personne dans les lieux où sa réputation l'avait précédé, son enseignement tout divin confirmait la bonne opinion qu'on s'était formée de lui, et lui gagnait même de nouveaux suffrages. Il n'y avait qu'une voix pour chanter ses louanges : il était glorifié par tous. Il est vrai qu'il se contentait alors d'annoncer la bonne nouvelle d'une manière générale, c'est-à-dire le prochain avènement du Messie (cfr. Matth. 4, 17 ; Marc. 1, 15) ; rien encore, dans sa prédication, ne choquait les préjugés du peuple : il n'avait donc que des amis en commençant. Mais l'épisode de Nazareth va bientôt nous montrer le levain d'antagonisme se remuant dès cette époque contre Jésus.

  4. 2. Jésus à Nazareth. 4, 16-30
  5. 16Il vint à Nazareth, où il avait été élevé ; et il entra selon sa coutume, le jour du sabbat, dans la synagogue, et il se leva pour lire. 17On lui donna le livre du prophète Isaïe. Et ayant déroulé le livre, il trouva l’endroit où il était écrit : 18L’Esprit du Seigneur est sur moi ; c’est pourquoi il m’a sacré par son onction ; il m’a envoyé évangéliser les pauvres, guérir ceux qui ont le cœur broyé, 19annoncer aux captifs la délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue, mettre en liberté ceux qui sont brisés sous les fers, publier l’année favorable du Seigneur et le jour de la rétribution. 20Ayant replié le livre, il le rendit au ministre, et s’assit. Et tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. 21Et il commença à leur dire : Aujourd’hui, cette parole de l’Ecriture que vous venez d’entendre est accomplie. 22Et tous lui rendaient témoignage, et ils admiraient les paroles de grâce qui sortaient de sa bouche, et ils disaient : N’est-ce pas là le fils de Joseph ? 23Alors il leur dit : Sans doute, vous m’appliquerez ce proverbe : Médecin, guéris-toi toi-même ; les grandes choses faites à Capharnaüm, dont nous avons entendu parler, faites-les également ici, dans votre pays. 24Et il ajouta : En vérité, je vous le dis, aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie. 25En vérité, je vous le dis, il y avait beaucoup de veuves en Israël au temps d’Elie, lorsque le ciel fut fermé pendant trois ans et six mois, et qu’il y eut une grande famine dans tout le pays ; 26et cependant, Elie ne fut envoyé à aucune d’elles, mais à une femme veuve de Sarepta, dans le pays de Sidon. 27Il y avait aussi beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Elisée ; et aucun d’eux ne fut guéri, si ce n’est Naaman, le Syrien. 28Ils furent tous remplis de colère, dans la synagogue, en entendant ces paroles. 29Et se levant, ils le chassèrent hors de la ville, et ils le menèrent jusqu’au sommet de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie, pour le précipiter en bas. 30Mais lui, passant au milieu d’eux, s’en alla.

    Récit dramatique et vivant, que S. Luc tenait sans doute de quelque témoin oculaire. Nous avons exposé dans notre commentaire sur S. Matthieu, p. 282 et ss., la difficulté d'harmonie qu'il occasionne. Maintenant comme alors, malgré la similitude des faits, nous croyons à l'existence d'une double visite faite par Notre-Seigneur Jésus-Christ à ses concitoyens de Nazareth. Voyez Wieseler, Chronol. Synopse, p. 284 et s. ; Tischendorf, Synopsis Evangel., p. 32, § 54. S. Luc relate la première ; S. Matthieu et S. Marc racontent la seconde. De part et d'autre la chronologie est trop bien marquée pour qu'on puisse identifier les faits.

    Luc chap. 4 verset 16. - Il vint à Nazareth, où il avait été élevé ; et il entra selon sa coutume, le jour du sabbat, dans la synagogue, et il se leva pour lire. - Il vint à Nazareth. Sur cette localité non moins gracieuse que célèbre, voyez l'Evang. selon S. Matth. p. 63. C'est là que Jésus avait été élevé ; nous avons vu en effet (2, 39-52 ; comp. Matth. 2, 23) que la plus grande partie de son enfance et toute sa jeunesse s'étaient passées à Nazareth. - Il entra selon sa coutume… Précieux détail sur la vie religieuse de l'Homme-Dieu durant sa longue retraite de trente ans. Car nous ne pensons pas que la coutume mentionnée par l'évangéliste se rapporte seulement aux débuts du ministère public de Jésus (v. 15). Le contexte exige un temps plus considérable. Les enfants étaient du reste astreints à la fréquentation des synagogues à partir de leur treizième année. - Le jour du sabbat. Sur ce jour et sur ce local spécialement consacrés au culte juif, voyez l'Evang. selon S. Matthieu, p. 94, Buxtorf, de Synag. Judaeor. c. 10 ; Jahn, Archaeolog. §§ 344 et 397. Dans l'humble bourg de Nazareth il n'y avait qu'une synagogue, comme l'indique l'article du texte grec. - Il se leva pour lire. Non seulement tout est graphique dans la description de S. Luc, mais tout y est aussi de la plus parfaite exactitude, comme nous le prouvent les renseignements archéologiques parvenus jusqu'à nous. Assis tout d'abord parmi les assistants, Jésus se lève pour faire la lecture de la Bible, qui a toujours formé le fond du culte des synagogues. On se tenait en effet debout pendant cette lecture, par respect pour la parole inspirée. Cfr. Neh. 8, 4 et 5. Le président de la synagogue l'avait-il invité ce jour-là d'une manière expresse à remplir les fonctions de lecteur, selon la pratique habituelle ? Ou bien s'offrait-il de lui-même, ainsi que le pouvait tout Israélite honorable ? Cette seconde hypothèse nous paraît plus conforme aux expressions de S. Luc. Dans l'un ou l'autre cas, voilà que Notre-Seigneur gravit les degrés de la tribune située auprès du petit sanctuaire de la synagogue.

    Luc chap. 4 verset 17. - On lui donna le livre du prophète Isaïe. Et ayant déroulé le livre, il trouva l’endroit où il était écrit... - Chaque samedi on lisait, et on lit encore chez les Juifs, deux passages de la Bible : le premier se nommait Paraschah ; le second, extrait des Prophètes, était appelé Haphtarah. Puisqu'on présente à Jésus le livre des prophéties d'Isaïe, c'est donc que la Paraschah avait été lue, et qu'on était alors arrivé à la dernière partie de la cérémonie, qui se concluait en effet par l'Haphtarah (littér. acte de congédier). Ayant reçu le livre des mains du sacristain de la synagogue, Jésus l'ouvrit, ou mieux il le déroula, car les livres liturgiques chez les Juifs ont toujours consisté en membranes de parchemin cousues bout à bout et roulées autour d'un ou deux bâtons plus ou moins ornés. C'est pour cela qu'on les appelait Meghillah, rouleau. Telle est d'ailleurs la forme primitive des livres, quoique les " livres " proprement dits, composés de feuilles carrées ou rectangulaires placées l'une sur l'autre (codices, tabulae) fussent connus dès avant l'époque de Notre-Seigneur. Les rouleaux bibliques sont parfois énormes, et par conséquent très incommodes. M. Schegg, dans une note intéressante (Evang. Nach Lukas, t. 1, p. 214), en décrit un, contenant les Parasches, qui n'a pas moins de 138 pieds de long sur 2 de large, et qui pèse 11 livres 1/2. Pour obvier aux inconvénients d'un tel poids et de telles dimensions, on divisait souvent les " volumes " en plusieurs tomes, qui contenaient chacun une partie distincte. C'est ainsi que Jésus reçut une Meghillah spécialement réservée à Isaïe : d'où il suit que l'Haphtarah de ce jour devait être prise dans les oracles du fils d'Amos. - Il trouva l'endroit… Le divin Maître choisit-il de lui-même ce passage ? Ou bien était-il fixé pour la lecture du jour ? Comme les Juifs le lisent actuellement pour la fête du " Iôm Kippour " ou de l'expiation, divers auteurs ont supposé qu'on célébrait alors cette solennité. Mais il est aisé de leur démontrer que l'ordre actuel des Haphtarah est loin de remonter au temps de Jésus (comp. Zunz, Gottestdienstl. Vortraege der Juden, p. 6). Revenant à la question proposée, il nous semble plus naturel de conclure que l'expression employée par S. Luc, " il trouva ", que Jésus, en déroulant le volume, tomba providentiellement sur une colonne consacrée au chapitre 61ème, et s'y arrêta pour en lire les premières lignes. Rien ne pouvait être mieux approprié à la circonstance, car si un passage relatif à la descente royale du Messie, à ses prérogatives judiciaires, à sa puissance irrésistible, eût été peu en rapport avec les préjugés de l'assemblée, un texte qui développe son rôle pacifique et humble, sa condescendance et sa douceur, convenait au contraire admirablement ; or, dans celui que trouva Jésus, le Christ consolateur est peint au vif avec toutes ses divines amabilités, avec sa prédilection pour les petits et les affligés, en même temps qu'avec les grâces qu'il a reçues du ciel pour apporter le bonheur à tous. S. Luc cite ces paroles d'Isaïe d'après la traduction des Septante, mais avec quelques variantes remarquables, ainsi qu'il arrive presque toujours quand un fragment de l'Ancien Testament est inséré dans les écrits du Nouveau. Jésus les lut en hébreu, et l'interprète en donna probablement la traduction en araméen, l’idiome parlé alors dans toute la Palestine.

    Luc chap. 4 versets 18 et 19. - L’Esprit du Seigneur est sur moi ; c’est pourquoi il m’a sacré par son onction ; il m’a envoyé évangéliser les pauvres, guérir ceux qui ont le cœur broyé, 19annoncer aux captifs la délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue, mettre en liberté ceux qui sont brisés sous les fers, publier l’année favorable du Seigneur et le jour de la rétribution. - Dès ces premiers mots nous trouvons, comme aimaient à le dire les anciens auteurs, l'indication des trois personnes divines : le Père, marqué par Seigneur, le Fils " sur moi ", qui ne diffère pas du Messie, et l'Esprit-Saint. Qui, mieux que Jésus, pouvait s'appliquer de telles choses ? Comp. Is. 11, 2 ; 42, 2. Voilà la quatrième fois, depuis le commencement de ce chapitre, qu'on nous le montre possédant la plénitude de l'Esprit de Dieu ! - C'est pourquoi… C'est au moral qu'il faut entendre cette onction du Messie : elle désigne une destination sainte, une consécration. Jésus venait de la recevoir au baptême. Comp. Act. 4, 27. La suite de la citation caractérise d'une manière sublime l’œuvre miséricordieuse du Christ, au moyen d'expressions à peu près synonymes, dont la répétition emphatique est du plus bel effet. Dieu a donc envoyé son Messie sur la terre pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, généralement si délaissés ; pour guérir les cœurs brisés, et il y en a tant en ce monde, proposition authentique quoiqu'elle manque dans plusieurs documents importants, tels que les manuscrits B, D, L, Z, Sin. et les versions copte, armén., éthio., ital. ; pour crier aux captifs qu'ils sont libres, aux aveugles qu'ils voient (littéral., d'après l'hébreu, " aux enchaînés une ouverture " : les prisonniers longtemps plongés dans d'obscurs cachots, et enfin délivrés, sont assimilés par la traduction Alexandrine à des aveugles qui recouvrent subitement la vue) ; enfin pour prêcher une année favorable, l'année toute aimable de Jéhovah. Isaïe, par ces derniers mots, faisait allusion à l'année jubilaire, qui, en remettant toutes les dettes, et en rendant la liberté à tous les esclaves, faisait cesser tant de douleurs ! Voyez Lev. 25, 8 et ss. Le jubilé de l'Évangile est mille fois plus aimable, car il remet des dettes autrement écrasantes, il brise des chaînes autrement lourdes, les dettes et les chaînes du péché ! - Pour avoir pris trop à la lettre cette " douce année du Seigneur ", divers écrivains ecclésiastiques de l'antiquité, tels que Clément d'Alexandrie, Strom. 1 ; Origène, de Princip. 4, 5 ; Tertullien, contr. Jud. 8 ; Lactance, Instit. Div. 4, 10 (comp. S. August. De Civ. Dei, 18, 54), et plusieurs sectes hérétiques (les Valentiniens et les Alogi ; voyez Hase, Leben Jesu, p. 21) ont cru à tort que le ministère public de Notre-Seigneur Jésus-Christ n'avait pas duré au-delà de un an. On réfute aisément cette opinion à l'aide de la tradition et des textes évangéliques. Voir le chapitre de notre Introduction générale relatif à la Chronologie des Saints Évangiles, et Winer, Bibl. Realwoerterbuch, t. 1, p. 568 de la 3è édit. La ligne mettre en liberté ceux qui sont brisés sous les fers ne fait pas partie du chap. 61è d'Isaïe ; mais on la trouve un peu plus haut, 58, 6. S. Luc, citant de mémoire, l'aura insérée ici à cause de la ressemblance des pensées. Quant aux mots et le jour de la rétribution, quoiqu'ils appartiennent au texte du prophète, il est probable qu'ils ont été ajoutés en cet endroit par suite d'une erreur des copistes, car 1° ils manquent dans le texte grec de S. Luc ainsi que dans plusieurs versions ; 2° comme ils expriment une idée terrible, annonçant les vengeances du Seigneur contre les impies, ils ne cadrent pas très bien, du moins dans la situation décrite par l'évangéliste avec le but que se proposait Notre-Seigneur. Jésus s'arrêta donc après " l'année favorable du Seigneur ", de manière à n'avoir que des choses gracieuses à développer devant ses concitoyens de Nazareth. - Habituellement, il est vrai, le maphtir lisait 21 versets des prophètes ; mais il arrivait aussi qu'on se contentât d'en lire trois, cinq ou sept. Jésus profita de cette latitude.

    Luc chap. 4 verset 20. - Ayant replié le livre, il le rendit au ministre, et s’assit. Et tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. - Les détails de ce verset sont tous extrêmement pittoresques ; c'est un tableau vivant du peintre S. Luc. En avant, nous contemplons le héros de la scène, et tout autour les spectateurs. Chacun des gestes de Jésus est décrit : sa lecture achevée, 1° il roula la Meghillah ; 2° il la rendit au ministre qui la replaça aussitôt dans l'arche sainte située au fond du sanctuaire ; 3° il s'assit dans la chaire du lecteur, montrant ainsi qu'il allait prendre la parole pour expliquer le texte qu'il venait de lire. - L'auditoire est vivement impressionné, tous les regards sont fixés sur Jésus. Chacun des assistants se demande ce que pourra bien dire, sur un texte aussi remarquable, ce jeune homme qui n'a paru jusqu'alors dans le pays que comme un humble charpentier, mais qui s'est distingué aux alentours par sa prédication et par ses miracles.

    Luc chap. 4 verset 21. - Et il commença à leur dire : Aujourd’hui, cette parole de l’Ecriture que vous venez d’entendre est accomplie. - Quel commentaire tout divin Jésus ne dût-il pas faire des paroles d'Isaïe ! Toutefois il n'a pas plu à l'Esprit-Saint de nous le conserver. S. Luc n'en donne que l'exorde, qui dut être en même temps le thème du discours de Notre-Seigneur : Aujourd'hui cette parole … est accomplie. Au moment même où Jésus lisait aux habitants de Nazareth la prophétie d'Isaïe, elle trouvait sa réalisation ; l'Évangile était prêché par le Messie. L'interprétation d'Euthymius, de Paulus, de Rosenmüller (ce texte que vous avez entendu) est donc très inexacte.

    Luc chap. 4 verset 22. - Et tous lui rendaient témoignage, et ils admiraient les paroles de grâce qui sortaient de sa bouche, et ils disaient : N’est-ce pas là le fils de Joseph ? - L'écrivain sacré décrit avec force l'effet produit par le discours de Jésus. Tous louaient le céleste orateur ; Eût-il été possible de ne pas admirer, de ne pas louer ? Les paroles qui sortaient de la bouche de Notre-Seigneur n'étaient -elles pas remplies, et pour le fond et pour la forme, d'une grâce surnaturelle que rien n'avait égalé jusqu'alors ? " La grâce est répandue sur tes lèvres ", prophétisait de lui le Psalmiste, Ps. 44, 3, et ses ennemis eux-mêmes reconnaîtront, Joan. 7, 46, que personne ne savait parler comme lui. Voir sur l'éloquence de Jésus-Christ l'Evang. selon S. Matth. pp. 96 et ss. A la suite du discours qu'ils avaient entendu et justement admiré, les assistants auraient dû acclamer d'une seule voix Jésus comme le Messie. Mais voici qu'une réflexion toute humaine transforme soudain leurs sentiments : N'est-ce pas là le fils de Joseph ? Ils se rappellent que celui qui vient de leur parler n'est que le fils du pauvre charpentier Joseph, qu'il n'a reçu aucune éducation, et aussitôt leur foi naissante fait place à la plus complète incrédulité. Ils refusent de reconnaître à Jésus une mission venue d'en haut parce qu'il était de condition obscure.

    Luc chap. 4 verset 23. - Alors il leur dit : Sans doute, vous m’appliquerez ce proverbe : Médecin, guéris-toi toi-même ; les grandes choses faites à Capharnaüm, dont nous avons entendu parler, faites-les également ici, dans votre pays. - Jésus a remarqué le changement qui s'est opéré dans l'assistance : peut-être même a-t-il entendu les expressions dédaigneuses qui circulaient à son égard, les Juifs ne se gênant guère pour manifester, même au sein des assemblées religieuses, leurs dispositions hostiles ou bienveillantes (cfr. Farrar, Life of Christ, t. 1, p. 224 de la 23è édit.). Il prend de nouveau la parole pour y répondre. Notre-Seigneur suppose que ses auditeurs mécontents lui citent, par mode d'objection, le proverbe Médecin, guéris-toi toi-même, que l'on ne rencontre pas sans un intérêt spécial dans l'Évangile du " très cher médecin ". Il est d'ailleurs fréquemment employé non-seulement par les rabbins, mais aussi par les classiques romains et grecs, car la vérité naïve et mordante qu'il exprime appartient à la sagesse populaire de tous les temps et de tous les pays. " Au lieu d'aller combattre, défendez-nous ", Virgile (ap. Schegg, h. l.). Ce mot du grand poète latin indique très bien la signification que pouvait avoir notre proverbe placé sur les lèvres des rudes habitants de Nazareth. " Fais d'abord pour les tiens, si tu veux qu'ils croient en ta mission, ce que tu opères si bien pour d'autres ". Au reste, Jésus ajoute lui-même l'explication, en continuant de parler au nom de ses concitoyens : les grandes choses faites à Capharnaüm… S. Luc n'a mentionné nulle part encore les miracles que Jésus avait accomplis à Capharnaüm : mais cette réflexion suppose qu'ils existaient, éclatants et nombreux.

    Luc chap. 4 verset 24. - Et il ajouta : En vérité, je vous le dis, aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie. - En vérité. S. Luc, comme parfois S. Marc, emploie cette formule au milieu des discours de Jésus. Comp. 6, 39 ; 12, 16 ; 13, 20 ; 15, 11, etc. Elle indique une pause rapide, en même temps qu'elle sert à mettre en relief une parole du divin Maître. Ici elle introduit en outre la réponse faite par Notre-Seigneur à l'objection tacite de ses compatriotes. - Aucun prophète n'est bien reçu… C'est la première partie de la réponse. Au proverbe " soigne-toi toi-même ", Jésus répond par un autre proverbe. Celui qu'il choisit ne pouvait être cité plus à propos, puisque les habitants de Nazareth refusaient précisément de croire à la mission céleste du prophète qui daignait se mettre en communication avec eux. Le Sauveur expliquait ainsi pourquoi il n'avait pas fait de miracles dans sa patrie. Quiconque refuse de recevoir un prophète est-il en droit de se plaindre que celui-ci ne lui accorde aucun bienfait extraordinaire ? Donc à vous la faute, et pas à moi ! " Patrie ingrate ", dit une sentence semblable des Latins. L'exemple de Jérémie à Anathoth (cfr. Jer. 11, 21 ; 12, 6) ne l'avait que trop bien montré. Reçu signifie en cet endroit " honoré, estimé ". Comp. Matth. 13, 57 et ss. ; Joan. 4, 44 ; Act. 10, 35.

    Luc chap. 4 verset 25. - En vérité, je vous le dis, il y avait beaucoup de veuves en Israël au temps d’Elie, lorsque le ciel fut fermé pendant trois ans et six mois, et qu’il y eut une grande famine dans tout le pays. - Dans les vv. 25-27 le Sauveur justifie encore sa conduite par des faits empruntés à l'histoire des deux plus célèbres prophètes d'Israël. Elie et Elisée, parmi des circonstances analogues à celle où il se trouvait, n'avaient opéré aucun prodige en faveur de leurs concitoyens, tandis qu'ils en avaient accompli pour des étrangers, bien plus, pour des païens. Premier exemple, vv. 25 et 26. - En vérité, je vous le dis, est une locution aimée de S. Luc cfr. 20, 21 ; 22, 59 ; Act. 4, 27 ; 10, 30 (S. Marc l'emploie aussi à deux reprises, 12, 14 et 32). Lorsque le ciel fut fermé : Quelle belle métaphore pour désigner un long manque de pluie. Cfr. Gen. 7, 2 ; 2 Par. 6, 26 ; 7, 13. La sécheresse à laquelle Notre-Seigneur fait allusion est mentionnée d'une manière expresse au troisième livre des Rois, ch. 17 et 18. Seulement, Jésus en fixe la durée à trois ans et demi, tandis que l'Ancien Testament (l.c., 18, 1), semble dire qu'elle ne fut pas même de trois années complètes : " La parole de Dieu a été adressée à Elie la troisième année en disant : Va, montre-toi à Achab pour que tu donnes de la pluie sur la surface de la terre ". Mais (des rationalistes eux-mêmes l'admettent) il n'y a pas là une véritable antilogie ; car il put s'écouler un certain temps encore avant qu'Élie allât trouver Achab et fit cesser la sécheresse. Voyez Lightfoot, Hor. Hebr. in h. l.  Il nous reste donc assez de latitude pour trouver six ou huit mois. S. Jacques, 5, 17, cite d'ailleurs tout à fait les mêmes chiffres que le Sauveur, preuve que la tradition juive les avait depuis longtemps déterminés. Dans tout le pays est une hyperbole populaire pour désigner la Palestine.

    Luc chap. 4 verset 26. - Et cependant, Elie ne fut envoyé à aucune d’elles, mais à une femme veuve de Sarepta, dans le pays de Sidon. - Détail intéressant, que nous aurions ignoré sans Jésus ; en effet, si l'histoire sainte parle tout au long de la veuve de Sarepta, elle n'ajoute pas que seule elle fut l'objet de l'intervention miraculeuse du prophète Elie. Sarepta était une bourgade phénicienne bâtie sur les bords de la Méditerranée, à peu près à égale distance de Tyr et de Sidon. Voyez Ancessi, Atlas géogr. pl. 16 ; R. Riess, Atlas de la Bible, pl. 4. Son nom hébreu était Zarpat. Non loin de son antique emplacement s'élève aujourd'hui le petit village de Surafend.

    Luc chap. 4 verset 27. - Il y avait aussi beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Elisée ; et aucun d’eux ne fut guéri, si ce n’est Naaman, le Syrien. - Second exemple, tiré de la vie d'Élisée. Voyez les détails au quatrième livre des Rois, ch. 5. - Sur la multiplicité des lépreux à cette époque, comparez Ibid. 7, 3 et ss. - Au temps du prophète Élisée : cfr 3, 2 ; Marc. 2, 26 ; Act. 11, 28, etc. Les prophètes célèbres, de même que les prêtres et les rois, servaient à marquer les principales périodes de l'histoire juive. - Guéri : terme théocratique pour désigner la guérison de la lèpre, cette maladie rendant impurs au point de vue légal les malheureux qu'elle atteignait. - De ce second fait, ainsi que du premier, il résultait d'une façon très évidente que les faveurs célestes ne sont nullement restreintes à telle ou telle zone géographique : elles accompagnent la foi et non la nationalité. Que les habitants de Nazareth croient donc en Jésus, et il fera des prodiges chez eux comme il en a fait à Capharnaüm.

    Luc chap. 4 verset 28. - Ils furent tous remplis de colère, dans la synagogue, en entendant ces paroles. - Ce verset signale, comme le v. 22, l'effet produit par les paroles de Jésus ; mais quel contraste ! Ils furent tous remplis de colère. C'est que, en tous lieux, " La vérité enfante la haine ". Quoique Jésus n'eût pas fait directement à ses auditeurs l'application des exemples qu'il avait signalés, ils comprirent sans peine le rapprochement. Vaudrions-nous donc moins, se dirent-ils, que la païenne de Sarepta, que l'impur Naaman ? Cette pensée les remplit aussitôt de rage. On sait que les Galiléens étaient des hommes violents, passionnés. " Leurs cœurs étaient soulevés par des tempêtes aussi soudaines que celles qui, en un moment, mettent en furie la surface, calme comme un miroir, de leur beau lac ". Farrar, Life of Christ, t. 1, p. 227 de la 23è édit.

    Luc chap. 4 verset 29. - Et se levant, ils le chassèrent hors de la ville, et ils le menèrent jusqu’au sommet de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie, pour le précipiter en bas. - Admirons, en passant, la rapidité du récit : elle reproduit le caractère tragique des faits. La synagogue de Nazareth fut donc témoin d'une scène affreuse. Deux ou trois voix poussent un cri de mort contre Jésus : toute l'assemblée se rallie aussitôt à ce projet sanguinaire ; des mains brutales saisissent Notre-Seigneur. On a pourtant assez de sang-froid pour ne pas exécuter sur place l'affreux attentat. Ces forcenés traînent leur victime hors de l'enceinte sacrée, puis hors de la ville. Les voilà bientôt au sommet de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie. Le genre de supplice qu'ils veulent infliger à Jésus est maintenant manifeste : il était assez usité chez tous les peuples d'alors, et l'histoire juive en contenait un terrible exemple. Cfr. 2 Paral. 25, 12. Les gracieuses montagnes qui entourent Nazareth, en particulier le Djébel es-Sîch sur le versant duquel s'appuie et s'étage la cité de Jésus, renferment plus d'un rocher à pic parfaitement approprié aux intentions homicides de la foule. Celui que l'on désigne au moins depuis l'époque des croisades sous le nom de " Mont de la chute " présente un aspect grandiose et terrible. Voyez Schegg, Gedenkbuch einer Pilgerreise, t. 2, p. 131 et ss. Sur la route qui y conduit, le pèlerin contemple avec émotion les ruines de l'église " del Tremore " bâtie autrefois à l'endroit ou Marie serait accourue désolée en apprenant le sort qu'on réservait à son divin Fils. Il est vrai que le " Mont de la chute " est situé à 3200 mètres de la ville, distance qui semble un peu longue vu les circonstances. C'est pourquoi beaucoup de voyageurs lui substituent un rocher perpendiculaire, haut de 40 à 50 pieds, qu'on voit auprès de l’Église des Maronites, tout à fait sur les limites de Nazareth. Voyez Sepp, Jerusalem u. das h. Land, t. 2, p. 88 ; Robinson, Palaestina, t. 3, p. 419 ; Stanley, Sinaï and Palestine, ch. 10. A propos de ces exécutions sommaires que le fanatisme judaïque était si prompt à décréter et qu'un faux zèle servait à justifier, comparez Act. 7, 56 et ss. 22, 22. C'était l'équivalent de la loi Lynch des Américains.

    Luc chap. 4 verset 30. - Mais lui, passant au milieu d’eux, s’en alla. - On venait d'arriver, et le cruel dessein était sur le point de recevoir son accomplissement ; mais voici que Jésus se dégage tout à coup des mains de ses bourreaux et, passant au milieu d'eux, s'en alla. Quelle scène, et comme elle est admirablement décrite ! Ce s'en alla, rejeté à la fin de la phrase, n'est pas moins majestueux que la démarche du Sauveur s'en allant avec calme, sans presser le pas, comme s'il eût traversé les rangs pressés d'une foule inoffensive. Que s'est-il donc passé ? Jésus, usant de sa puissance surnaturelle, a-t-il aveuglé ces barbares ? A-t-il raidi subitement leurs membres ? S'est-il rendu lui-même invisible ? Ces expédients, auxquels ont eu recours d'anciens exégètes, nous paraissent un peu forcés. Toutefois nous ne dirons pas, avec des commentateurs contemporains, que le phénomène peut s'expliquer d'une manière purement naturelle ; nous ne croyons pas suffisant de rappeler à leur suite que l'histoire présente plus d'un cas où le calme et la majesté de l'innocence ont suffi pour paralyser la fureur de populaces ameutées. Nous admettons ici l'existence d'un miracle, tout en pensant que le miracle fut seulement moral, intérieur, et qu'il consista en ce que nous appelions ailleurs (voir l'Evang. selon S. Matth. p. 152) un triomphe remporté sur des volontés ennemies, par la seule volonté du Thaumaturge. Cfr. Joan. 7, 30, 46 ; 8, 59 ; 10, 39 ; 18, 6. L'hypothèse d'après laquelle Notre-Seigneur aurait profité, pour s'échapper, des rues étroites et tortueuses de la ville, est tout simplement absurde. Selon la juste remarque de Théophylacte, si Jésus fit alors un prodige pour éviter la mort, " ce n'est pas qu'il redoutât de souffrir, mais il attendait son heure ".

  6. 3. Jésus à Capharnaüm 4, 31-44

Touchant récit, qui nous fournit un remarquable spécimen de ce qu'était la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ durant la première période de son ministère public. Nous y trouvons, après un coup d’œil général sur le ministère du Sauveur, vv. 31 et 32, la guérison d'un démoniaque, vv. 33-37, de la belle-mère de S. Pierre et d'autres malades, vv. 38-41, une courte retraite de Jésus et son départ pour une mission prêchée en Galilée, vv. 42-44. Comme nous le faisions remarquer dans notre commentaire sur S. Marc, p. 32 et 33, ce paragraphe contient l'histoire d'une journée complète de la vie de Jésus. M. F. Delitzsch en a fait un délicieux récit sous ce titre : Ein Tag in Kapernaum, Leipzig 1871.

        1. a. Aperçu général de l'activité du Sauveur à Capharnaüm. 4, 31 et 32 (Parall. Marc. 1, 21 et 22).
        2. 31Et il descendit à Capharnaüm, ville de Galilée, et là il les enseignait les jours de sabbat. 32Et ils étaient frappés de sa doctrine, car il parlait avec autorité.

          Luc chap. 4 verset 31. - Et il descendit à Capharnaüm, ville de Galilée, et là il les enseignait les jours de sabbat. - Cette locution, propre à S. Luc, est d'une parfaite exactitude au point de vue topographique, car la différence de niveau entre les villes de Capharnaüm et de Nazareth est d'environ 1900 pieds. Celle-ci est bâtie sur le plateau élevé de Galilée, celle-là dans le profond bassin qui contient le beau lac au sujet duquel un rabbin faisait prononcer par Dieu ces paroles significatives : " J'ai créé plusieurs lacs dans la terre de Chanaan ; mais je n'en ai choisi qu'un seul, celui de Gennésareth ". Voyez R. Riess, Atlas de la Bible, pl. 7. Jésus venait-il alors à Capharnaüm pour y établir son séjour définitif (comp. Matth. 4, 13 et le commentaire), ou s'y était-il déjà fixé quelque temps auparavant ? La seconde hypothèse nous paraît plus probable. Voyez l'Harmonie évangélique qui termine l'Introduction générale. Quoi qu'il en soit, Capharnaüm servira désormais de centre au Sauveur : cette ville de Galilée, comme l'appelle S. Luc pour la mieux désigner à ses lecteurs qui ne connaissaient pas la géographie de la Terre Sainte, était fort bien appropriée au plan actuel de Notre-Seigneur. Voyez l'Evang. selon S. Matth., p. 88 et ss. - Il les enseignait. Cette phrase semble indiquer une coutume générale de Jésus ; mais on peut l'appliquer aussi au fait spécial qui va bientôt être raconté, v. 33 et ss.

          Luc chap. 4 verset 32. - Et ils étaient frappés de sa doctrine, car il parlait avec autorité. - Cfr. Matth. 7, 29. Jésus parlait donc comme un Législateur tout puissant, non comme un légiste dénué d'autorité ; son langage était esprit et vérité, il ne consistait pas en arides formules conventionnelles.

        3. b. Guérison d'un démoniaque. 4, 33-37. Parall. Marc. 1, 23-28
        4. 33Il y avait dans la synagogue un homme possédé d’un démon impur, qui cria d’une voix forte, 34en disant : Laissez-nous ; qu’y a-t-il de commun entre nous et vous, Jésus de Nazareth ? Etes-vous venu pour nous perdre ? Je sais qui vous êtes : le Saint de Dieu. 35Mais Jésus le menaça, en disant : Tais-toi, et sors de cet homme. Et le démon, l’ayant jeté à terre au milieu de l’assemblée, sortit de lui, sans lui faire aucun mal. 36Et l’épouvante les saisit tous, et ils se parlaient l’un à l’autre, en disant : Quelle est cette parole ? Il commande avec autorité et avec puissance aux esprits impurs, et ils sortent. 37Et sa renommée se répandit de tous côtés dans le pays.

           

          Ce prodige, omis par S. Matthieu, est raconté en termes presque identiques par les deux autres synoptiques. Pour l'explication détaillée nous renvoyons à l'Evang. selon S. Marc, p. 34 et ss.

          Luc chap. 4 verset 33. - Il y avait dans la synagogue un homme possédé d’un démon impur, qui cria d’une voix forte... - " Si Capharnaüm ne diffère pas de Tell-Houm (voyez notre commentaire sur S. Matth., p. 230), les ruines de marbre blanc qui gisent encore sur une petite éminence située non loin du lac, et qui encombrent des fragments de leur sculpture élaborée l'emplacement aujourd'hui désert et désolé de la ville, pourraient bien être des restes de cette synagogue ", Farrar, Life of Christ, t. 1, p. 235. - Un homme possédé d'un démon impur : locution extraordinaire dont il n'existe pas d'autre exemple dans le N. Testament. Sur la nature et la réalité des possessions, voyez l'Evang. selon S. Matth., p. 165 et s. - Il cria : Ce cri violent fut arraché au démon par l'instinct du danger dont le menaçait la sainte présence de Jésus.

          Luc chap. 4 verset 34. - En disant : Laissez-nous ; qu’y a-t-il de commun entre nous et vous, Jésus de Nazareth ? Etes-vous venu pour nous perdre ? Je sais qui vous êtes : le Saint de Dieu. - Exclamation de terreur. Le démon parle au pluriel, au nom de tous les esprits mauvais ( " Un pour tous, comme pour indiquer que le Christ a livré la guerre pour tous ". Maldonat). - Le Saint de Dieu , c'est-à-dire le Messie , cfr Joan. 6, 69 : L'enfer, malgré lui, rend témoignage à Notre-Seigneur.

          Luc chap. 4 verset 35. - Mais Jésus le menaça, en disant : Tais-toi, et sors de cet homme. Et le démon, l’ayant jeté à terre au milieu de l’assemblée, sortit de lui, sans lui faire aucun mal. - Mais Jésus ne veut pas de ce témoignage. Prenant un ton sévère et parlant comme un maître à qui tout doit obéir, il donne coup sur coup au démon deux ordres exprimés en termes brefs mais énergiques : Tais-toi, puis Sors de cet homme. Ces dernières paroles sont remarquables à cause du dualisme qu'elles supposent d'une manière si évidente dans le phénomène de la possession : il y a l'esprit possesseur auquel Jésus prescrit un prompt départ, et le malheureux possédé que le Sauveur va délivrer.

          Luc chap. 4 versets 36 et 37. - Et l’épouvante les saisit tous, et ils se parlaient l’un à l’autre, en disant : Quelle est cette parole ? Il commande avec autorité et avec puissance aux esprits impurs, et ils sortent. 37Et sa renommée se répandit de tous côtés dans le pays. - Ces versets racontent les effets du miracle. Les témoins oculaires de cette cure merveilleuse furent saisis d'une vive frayeur. Les réflexions qu'ils échangeaient au sortir de la synagogue montrent ce qui les avait surtout frappés : il commande avec autorité et puissance… Ce n'était pas ainsi que les exorcistes juifs expulsaient les démons : il leur fallait de longues adjurations, un anneau, je ne sais quelle racine, un vase plein d'eau (voyez Jos. Ant. 8, 2, 5 ; Bell. Jud. 7, 6, 3), et encore ne réussissaient-ils pas toujours. Un mot de commandement suffisait à Jésus. - Sa renommée se répandit… La sensation produite par la guérison du démoniaque ne fut pas seulement locale ; elle se reproduisit au loin dans toute la contrée.

           

        5. c. Guérison de la belle-mère de S. Pierre et de nombreux malades. 4, 38-41. Parall. Matth. 8, 14-17 ; Marc. 1, 29-34.
        6. 38Etant sorti de la synagogue, Jésus entra dans la maison de Simon. Or la belle-mère de Simon était retenue par une forte fièvre ; et ils le prièrent pour elle. 39Alors, debout auprès d’elle, il commanda à la fièvre, et la fièvre la quitta. Et se levant aussitôt, elle les servait. 40Lorsque le soleil fut couché, tous ceux qui avaient des malades atteints de diverses maladies les lui amenaient. Et lui, imposant les mains sur chacun d’eux, les guérissait. 41Et les démons sortaient d’un grand nombre, criant et disant : Vous êtes le Fils de Dieu. Mais il les menaçait, et il ne leur permettait pas de dire qu’ils savaient qu’il était le Christ.

          Ici encore les narrations de S. Marc et de S. Luc se ressemblent beaucoup. Celle de S. Matthieu est un simple sommaire.

          Luc chap. 4 verset 38. - Etant sorti de la synagogue, Jésus entra dans la maison de Simon. Or la belle-mère de Simon était retenue par une forte fièvre ; et ils le prièrent pour elle. - Le nouveau miracle suivit donc de très près celui qui avait eu lieu dans la synagogue. - Dans la maison de Simon. S. Pierre est ici mentionné pour la première fois dans le troisième Évangile. S. Luc, en ne donnant sur le prince des Apôtres aucun détail préliminaire, suppose que ses lecteurs le connaissaient depuis longtemps. - Une forte fièvre : les deux autres synoptiques se contentent de dire que la belle-mère de Simon était fiévreuse. S. Luc emploie naturellement une expression médicale, qu'on retrouve dans les écrits pathologiques des temps anciens. Les fièvres sont assez fréquentes auprès du lac de Tibériade : produites par un simple refroidissement, elles deviennent promptement malignes et mettent la vie en danger.

          Luc chap. 4 verset 39. - Alors, debout auprès d’elle, il commanda à la fièvre, et la fièvre la quitta. Et se levant aussitôt, elle les servait. - Se tenant debout auprès d'elle : expression pittoresque et spéciale à notre évangéliste (du reste, chacun des trois narrateurs ajoute ici quelque trait particulier). La malade est étendue sur son lit ; Jésus, debout auprès d'elle, se penche pour la toucher et la guérir. - Il commanda à la fièvre. Cette belle personnification faisait dire à S. Basile : " S. Luc parle d'une manière figurée, comme d'un commandement adressé à un être intelligent " (Ct. D. Thom.). Comp. 8, 24. - Elle les servait. Le pronom au pluriel indique que Jésus n'était pas seul : nous savons par S. Marc que ses quatre premiers disciples, Pierre et André, Jacques et Jean, l'accompagnaient.

          Luc chap. 4 verset 40. - Lorsque le soleil fut couché, tous ceux qui avaient des malades atteints de diverses maladies les lui amenaient. Et lui, imposant les mains sur chacun d’eux, les guérissait. - Les deux miracles opérés isolément dans le courant de la journée, c'est-à-dire, la guérison d'un démoniaque et d'une malade, se renouvelèrent par masses le soir, après le coucher du soleil, ainsi que nous l'apprennent les vv. 40 et 41. - 1° Guérison des malades. Imposant les mains exprime la grande facilité avec laquelle Jésus opérait les guérisons. L'imparfait guérissait marque des actes fréquemment répétés durant cette soirée célèbre.

          Luc chap. 4 verset 41. - Et les démons sortaient d’un grand nombre, criant et disant : Vous êtes le Fils de Dieu. Mais il les menaçait, et il ne leur permettait pas de dire qu’ils savaient qu’il était le Christ. - 2° Guérison des démoniaques. Les démons sortaient, dit S. Matthieu, sur un commandement exprès de Jésus. En se retirant, les démons proclamaient, comme le matin dans la synagogue, le caractère messianique de Jésus. Comme le matin, Jésus leur imposait silence. Les détails " Tu es le Fils de Dieu " sont particuliers au troisième Évangile : ils ajoutent de la clarté ou de la vie au récit.

        7. d. Jésus se retire dans une solitude des bords du lac, puis il va prêcher en Galilée. 4, 42-44. - Parall. Marc. 1, 35-39.

42Lorsqu’il fut jour, il sortit et alla dans un lieu désert ; et les foules le cherchaient, et elles vinrent jusqu’à lui, et elles voulaient le retenir, de peur qu’il ne les quittât. 43Il leur dit : Il faut que j’annonce aussi aux autres villes la bonne nouvelle du royaume de Dieu ; car c’est pour cela que j’ai été envoyé. 44Et il prêchait dans les synagogues de Galilée.

Luc chap. 4 verset 42. - Lorsqu’il fut jour, il sortit et alla dans un lieu désert ; et les foules le cherchaient, et elles vinrent jusqu’à lui, et elles voulaient le retenir, de peur qu’il ne les quittât. - Le lendemain matin, Jésus quitta donc de très bonne heure la maison de S. Pierre, où il avait passé la nuit, et il gagna, pour s'y livrer en paix à la prière, l'une des nombreuses solitudes qu'on trouve auprès du lac de Tibériade. Chose étonnante, cette fois ce n'est pas S. Luc, mais S. Marc, qui mentionne la prière spéciale du Sauveur. L'imparfait cherchaient signifie que la foule continua ses recherches jusqu'à ce qu 'elle eût trouvé Jésus. La fin du verset, spéciale à S. Luc, contient aussi un détail bien touchant, qui montre jusqu'à quel point Notre-Seigneur était alors aimé. Il est vrai que les sentiments de ce bon peuple n'étaient pas complètement purs d'égoïsme.

Luc chap. 4 verset 43. - Il leur dit : Il faut que j’annonce aussi aux autres villes la bonne nouvelle du royaume de Dieu ; car c’est pour cela que j’ai été envoyé. - C'est ce que Jésus leur montre dans sa réponse : Il est venu pour tous, et pas seulement pour une zone privilégiée : il ne saurait donc demeurer toujours aux environs de Capharnaüm, ainsi qu'on l'y convie. Sur le royaume de Dieu, voyez l'Evang. selon S. Matthieu, pp. 67 et 68. - C'est pour cela : parole propre à S. Luc sous cette forme. Nous lisions dans S. Marc " c'est pour cela que je suis sorti ". Mais, de part et d'autre, c'est bien la même idée, celle de l'Incarnation du Verbe et de son avènement au milieu de nous pour nous sauver. Le Christ a reçu de Dieu sa mission et il veut y être fidèle.

Luc chap. 4 verset 44. - Et il prêchait dans les synagogues de Galilée. - La construction de la phrase indique un fait constant, par conséquent des prédications réitérées. La Galilée entière eut sans doute le bonheur d'entendre Jésus.

 

 

  1. ÉVANGILE SELON SAINT LUC - CHAPITRE 5
  2.  

    La pêche miraculeuse et les premiers disciples de Jésus (vv. 1-11). - Guérison d'un lépreux (vv. 12-16). - Guérison d'un paralytique (vv. 17-26). - Vocation de S. Matthieu à l'apostolat (vv. 27 et 28). - Repas chez Lévi et scandale des Pharisiens (vv. 29-32). - Les disciples de Jean-Baptiste et la question du jeûne (vv. 33-39).

  3. 4. La pêche miraculeuse et les premiers disciples de Jésus. 5, 1-11 . - Parall. Matth. 4, 18-22 ; Marc. 1, 16-20.
  4. Or il arriva, tandis que les foules se précipitaient sur lui pour entendre la parole de Dieu, qu’il était lui-même au bord du lac de Génésareth. 2Et il vit deux barques arrêtées au bord du lac ; les pêcheurs étaient descendus, et lavaient leurs filets. 3Et montant dans l’une de ces barques, qui appartenait à Simon, il le pria de s’éloigner un peu de la terre ; et s’étant assis, il enseignait les foules de dessus la barque. 4Lorsqu’il eut cessé de parler, il dit à Simon : Pousse au large, et jetez vos filets pour pêcher. 5Simon, lui répondant, dit : Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur votre parole, je jetterai le filet. 6Lorsqu’ils l’eurent fait, ils prirent une si grande quantité de poissons, que leur filet se rompait. 7Et ils firent signe à leurs compagnons, qui étaient dans l’autre barque, de venir les aider. Ils vinrent, et ils remplirent les deux barques, au point qu’elles étaient presque submergées. 8Quand Simon Pierre vit cela, il tomba aux pieds de Jésus, en disant : Seigneur, retirez-vous de moi, car je suis un pécheur. 9Car l’épouvante l’avait saisi, et aussi tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la pêche des poissons qu’ils avaient faite ; 10et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, qui étaient compagnons de Simon. Alors Jésus dit à Simon : Ne crains pas ; désormais ce sont des hommes que tu prendras. 11Et ayant ramené les barques à terre, ils quittèrent tout, et le suivirent.

    Sur l'identité des événements racontés ici par les trois synoptiques, voyez l'Évangile selon S. Matthieu, pp. 90 et ss. S. Matthieu et S. Marc ne donnent qu'une esquisse rapide de cet épisode ; S. Luc est au contraire très complet : de là les différences notables de sa narration. Relativement à la suite des faits nous préférons l'ordre adopté par S. Marc d'après lequel la vocation définitive des premiers disciples aurait précédé les guérisons exposées dans le paragraphe précédent. Voir notre Harmonie évangélique ; Tischendorf, Synopsis, 28 ; Wieseler, Chronol. Synopse, p. 285 et ss.

    Les trois premiers versets contiennent la mise en scène ; nous avons ensuite, vv. 4-7, le récit de la pêche miraculeuse, puis, vv. 8-11, celui de la vocation de S. Pierre et de ses compagnons. La narration entière est extrêmement pittoresque et vivante.

    Luc chap. 5 verset 1. Or il arriva, tandis que les foules se précipitaient sur lui pour entendre la parole de Dieu, qu’il était lui-même au bord du lac de Génésareth. - Les foules se précipitaient sur lui . Touchant détail, qui peint au vif l'amour et l'enthousiasme du peuple pour le bon Sauveur. Les mots suivants montrent l'esprit de foi avec lequel les foules recherchaient Jésus : elles ne lui demandaient pas seulement des miracles, mais aussi le pain de la divine parole, qu'il rompait à tous si abondamment, si suavement. - Il était au bord du lac. Le texte grec paraît supposer que Notre-Seigneur s'était déjà tenu debout pendant quelque temps sur la grève de sable blanc durci, telle qu'elle existe aux alentours de Capharnaüm, quand il monta dans la barque de Simon-Pierre pour être moins pressé par la foule. Voyez la description du lac de Génésareth dans l'Evang. selon S. Matth. p. 91. Tandis que les deux autres synoptiques le nomment " mer de Galilée ", S. Luc se sert habituellement de cette expression, moins ambiguë pour ses lecteurs non-juifs, et employée du reste par les Septante, par Josèphe et par les géographes Strabon et Ptolémée.

    Luc chap. 5 verset 2. - Et il vit deux barques arrêtées au bord du lac ; les pêcheurs étaient descendus, et lavaient leurs filets. - Autre tableau du peintre S. Luc. Après la foule qui se presse de tous côtés autour de Jésus, avide de recueillir sa parole, nous voyons des pêcheurs lavant leurs filets tout auprès de leurs barques qu'ils avaient eu soin de tirer à demi sur le rivage. C'est la coutume des pêcheurs de ne nettoyer leurs filets qu'une fois leur travail accompli. Ils en enlèvent la vase, les pierres, les herbes qui s'y sont accumulées, puis ils les suspendent pour les faire sécher. Notre évangéliste suppose que les futurs disciples de Jésus étaient tous en dehors des barques, occupés à laver leurs filets ; d'après S. Matthieu et S. Marc deux d'entre eux seulement, Jacques et Jean, étaient dans la barque réparant leurs filets, tandis que Pierre et André jetaient leurs filets dans le lac. Mais ces contradictions ne sont qu'apparentes ; elles s'expliquent aisément par le motif allégué plus haut. Les deux premiers synoptiques abrègent le récit pour transporter immédiatement le lecteur à la parole " Je ferai de vous des pêcheurs d'hommes ". Les faits, ainsi condensés, se sont trouvés légèrement modifiés.

    Luc chap. 5 verset 3. - Et montant dans l’une de ces barques, qui appartenait à Simon, il le pria de s’éloigner un peu de la terre ; et s’étant assis, il enseignait les foules de dessus la barque. - Troisième scène admirablement retracée : Jésus monte dans la barque de Pierre, et de cette chaire d'un nouveau genre, il enseigne la foule qui se tenait sur le rivage. Plus tard encore, quand il exposera les paraboles du royaume des cieux, Notre-Seigneur aura recours à cette chaire gracieuse. Comp. Matth. 13, 2 : Marc. 4, 1.

    Luc chap. 5 verset 4. - Lorsqu’il eut cessé de parler, il dit à Simon : Pousse au large, et jetez vos filets pour pêcher. - Après ce préambule, nous arrivons aux parties les plus importantes de tout ce récit, la pêche miraculeuse et la pêche des âmes. - Pousse au large. Nouvelle expression technique. Jésus donne cet ordre au singulier parce qu'il s'adressait plus spécialement à Pierre, le patron de la barque ; mais il parle ensuite au pluriel, la pêche devant être exécutée par tous ceux qui étaient présents.

    Luc chap. 5 verset 5. - Simon, lui répondant, dit : Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur votre parole, je jetterai le filet. - Dans sa réponse, Simon nous apparaît déjà sous les traits de l'homme de foi, du partisan dévoué de Jésus, que nous révélera de plus en plus la suite de l'histoire évangélique. Le titre de maître qu'il donne à Notre-Seigneur remplace habituellement dans le troisième Évangile l'expression hébraïque Rabbi. - Nous avons travaillé toute la nuit. La nuit a toujours été regardée comme plus propice que le jour aux travaux des pêcheurs. Comp. Tristram, Natural History of the Bible, 5è édit., p. 289. - Sans rien prendre. S. Pierre insinuait délicatement par là qu'il était peu probable qu'une nouvelle tentative réussît mieux en plein jour. Néanmoins, ajouta-t-il d'un ton décidé, la parole de Jésus serait pour lui un ordre auquel il voulait immédiatement obéir, persuadé que cette fois il ne travaillerait pas en vain. Remarquez l'emploi du pronom Je : Simon parle comme le chef de l'expédition.

    Luc chap. 5 versets 6 et 7. - Lorsqu’ils l’eurent fait, ils prirent une si grande quantité de poissons, que leur filet se rompait. 7Et ils firent signe à leurs compagnons, qui étaient dans l’autre barque, de venir les aider. Ils vinrent, et ils remplirent les deux barques, au point qu’elles étaient presque submergées. - Le filet, en vertu de la divine prescience de Jésus, était tombé au milieu d'un de ces énormes bancs de poissons qu'on trouve dans toutes les mers et particulièrement dans le lac de Gennésareth. Voyez Tristram, Natural History of the Bible, 5è édit., p. 283. La fin du v. 6 et le v. 7 tout entier renferment des détails destinés à rehausser l'éclat du prodige : 1° Leur filet se rompait : il y eut en réalité un commencement de rupture : le secours apporté à temps (v. 7) empêcha seul le filet de se déchirer complètement. 2° Ils firent signe … D'après Théophylacte et Euthymius, Pierre et ceux qui étaient dans sa barque auraient été obligés de recourir au langage des signes. Mais cette explication nous semble un peu forcée. Il est plus simple de dire avec la plupart des exégètes qu'on employa les signaux parce que l'autre nacelle était trop loin pour que la parole articulée fût facilement entendue. 3° Ils remplirent les deux barques ; 4° Non-seulement les deux canots furent remplis de poissons, mais ils le furent à tel point qu'ils étaient presque submergés, tant la charge était pesante.

    Luc chap. 5 verset 8. - Quand Simon Pierre vit cela, il tomba aux pieds de Jésus, en disant : Seigneur, retirez-vous de moi, car je suis un pécheur. - D'un bout à l'autre de la narration, Simon-Pierre nous apparaît comme le héros principal. C'est lui qui a présidé aux opérations de la pêche, de même qu'il dirigera un jour la grande pêche mystique dans l'Église de Jésus ; c'est lui qui éprouve et manifeste la plus forte émotion ; c'est lui qui parle au nom de tous ; c'est à lui que Notre-Seigneur s'adressera d'une manière plus spéciale. - Il tomba aux pieds de Jésus… Trait graphique, qui dénote l'âme ardente de Simon. A cette génuflexion il ajouta une exclamation plein de foi et d'humilité. Isaïe, quand il fut admis dans son extase à contempler le céleste séjour, les anges et Jéhovah, s'écria, pénétré de sa profonde indignité : Malheur à moi, je suis perdu, parce que je suis un homme impur de lèvres, etc. (Is. 6, 5-9). C'est un sentiment semblable qui fait dire à S. Pierre : Retirez-vous de moi. Non qu'il désirât réellement éloigner de lui Notre-Seigneur ; mais le grand miracle dont il vient d'être témoin lui a révélé de plus en plus la puissance et la sainteté de Jésus ; or, il sent qu'il n'est pas digne de la société d'un homme uni à Dieu par des liens si étroits. Au fond, sa parole revient donc à celle du centurion : " Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit ". Aussi Jésus, bien loin de la prendre à la lettre comme il fit plus tard pour les avares Gadaréniens (8, 37), resserra-t-il au contraire les liens qui déjà l'unissaient à Simon-Pierre.

    Luc chap. 5 versets 9-10a. - Car l’épouvante l’avait saisi, et aussi tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la pêche des poissons qu’ils avaient faite ; 10et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, qui étaient compagnons de Simon. - L'épouvante l'avait saisi… L'évangéliste explique, par cette réflexion, ce qui pouvait sembler extraordinaire dans la conduite de S. Pierre. Il avait agi et parlé sous l'impression de la frayeur religieuse excitée en lui et dans tous ses compagnons par la pêche miraculeuse.

    Luc chap. 5 verset 10b. - Et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, qui étaient compagnons de Simon. Alors Jésus dit à Simon : Ne crains pas ; désormais ce sont des hommes que tu prendras. - Quelle douce et aimable réponse va s'échapper des lèvres divines du Messie ! Après avoir rassuré Simon par un mot que nous lui entendrons souvent prononcer en semblable occasion, ne crains pas, il l'élève tout à coup à une dignité sublime, en transformant l'humble pêcheur de Bethsaïda en un pêcheur d'hommes. La tournure tu prendras désigne la permanence de l'action, et l'action, suivant toute la force du texte grec que la Vulgate n'a traduit qu'imparfaitement, doit consister à " prendre vivants les hommes ". Quelle sublime métaphore et quel beau rôle attribué à S. Pierre ! " Les instruments apostoliques sont bien les filets des pêcheurs, qui ne détruisent pas les captures mais les conservent. Ils les retirent des profondeurs océaniques pour les amener à la lumière; et ils conduisent dans les hauteurs ceux qui flottaient dans les enfers ". St Ambroise. " Nouvelle méthode de pêcher assurément, écrit S. Jean Chrysost., Hom. In Matth. 4, 19, car les pêcheurs tirent les poissons hors de l'eau pour leur donner la mort ; mais nous lançons nos filets dans l'eau et ceux que nous prenons sont vivifiés ". S. Augustin établit à ce sujet un parallèle intéressant entre la chasse et la pêche : " Pourquoi les apôtres n'ont-ils importuné, n'ont-ils contraint personne? Parce que le pêcheur lance son filet dans la mer et en retire ce qui se présente (tout se passe donc avec douceur). Quant au chasseur, il parcourt les forêts, scrute tous les buissons et ne précipite le gibier dans les rêts qu'en jetant partout la terreur et l'épouvante. Qu'il n'aille pas de ce côté, qu'il n'aille pas de cet autre; pour cela venez ici, frappez là, jetez l'alarme plus loin; qu'il ne s'échappe pas, qu'il ne prenne pas la fuite (tout se passe avec violence). ". De l'utilité du Jeûne, ch. 9. Après la seconde pêche miraculeuse, Joan. 21, 16, Jésus, faisant usage d'une autre figure pour exprimer le même rôle, dira au prince des Apôtres : Pais mes brebis, pais mes agneaux. Quoique la promesse ce sont des hommes que tu prendras fût adressée directement à Simon-Pierre, elle retombait d'une manière implicite sur ses compagnons, comme on le voit par les deux autres récits : " Je ferai de vous des pêcheurs d'hommes ".

    Luc chap. 5 verset 11. - Et ayant ramené les barques à terre, ils quittèrent tout, et le suivirent. - Ils renoncent généreusement à tout pour se faire les disciples de Jésus. Sans doute leurs richesses ne devaient pas être bien considérables ; mais, comme le dit S. Augustin, Enarrat. 3 in Ps. 103, 17 " il renonce à beaucoup celui qui non seulement renonce à ce qu'il avait, mais aussi à ce qu'il désirait avoir ". Par conséquent, ajoute S. Grégoire, Hom. 5 in Evang., " Ils ont beaucoup quitté, puisqu'ils ont renoncé à tout, si peu que soit ce tout. Nous, au contraire, nous nous attachons à ce que nous avons, et nous recherchons avidement ce que nous n'avons pas. Pierre et André ont donc beaucoup abandonné lorsqu'ils ont tous deux renoncé au simple désir de posséder ; ils ont beaucoup abandonné, puisqu'en renonçant à leurs biens, ils ont aussi renoncé à leurs convoitises ". - Ils le suivirent, d'une manière habituelle et définitive, car si S. Jean a raconté, 1, 37 et ss., l'appel des premiers disciples, les synoptiques exposent ici la vocation à l'apostolat. - Un ancien hymne de l'Église, composé en l'honneur de S. Pierre, résume admirablement en quelques vers le miracle de la pêche miraculeuse et ses résultats : La grâce t’a attrapé, toi, pêcheur de pêcheur, pour que tu emploies ton métier à une meilleure capture. Tu abandonnes tout, tu rejettes le navire pour que tu estimes à sa juste valeur le monde entier ". Mais le grand pêcheur d'hommes par excellence, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ. On a sur la pêche miraculeuse un admirable tableau de Raphaël.

  5. 5. Guérison d'un lépreux. 5, 12-16. Parall. Matth. 8, 2-4 ; Marc. 1, 40-45
  6. 12Et comme il était dans une des villes, voici qu’un homme couvert de lèpre, voyant Jésus, se prosterna la face contre terre, et le pria, en disant : Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir. 13Jésus, étendant la main, le toucha et dit : Je le veux, sois guéri. Et, au même instant, la lèpre le quitta. 14Et il lui ordonna de n’en parler à personne : Mais, dit-il, va, montre-toi au prêtre, et offre pour ta guérison ce que Moïse a prescrit, afin que cela leur serve de témoignage. 15Cependant, sa renommée se répandait de plus en plus, et des foules nombreuses venaient pour l’entendre, et pour être guéries de leurs maladies. 16Mais lui, il se retirait dans le désert et priait.

     

    Luc chap. 5 verset 12. - Et comme il était dans une des villes, voici qu’un homme couvert de lèpre, voyant Jésus, se prosterna la face contre terre, et le pria, en disant : Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir. - Dans une des villes est un trait propre à S. Luc. La ville témoin du miracle était située, d'après le contexte (cfr. 4, 43), dans la province de Galilée, où Jésus faisait alors une sorte de tournée pastorale. Notre évangéliste a seul noté que le suppliant était plein de lèpre : tout le corps était donc affecté de cette affreuse maladie, que nous avons décrite ailleurs (Evang. selon S. Matth. p. 153), et qui, à un tel degré, était complètement incurable. Voyez l'intéressant opuscule du Dr. F. Delitzsch Durch Krakheit zur Genesung, eine jerusalemische Geschicht der Herodierzeit, Leipzig 1873. - Il se prosterna. S. Matthieu : il adorait ; S. Marc : il se jeta à genoux. Trois expressions diverses pour décrire un même fait, la prostration du lépreux aux pieds de Jésus. - Si tu le veux, tu peux me guérir. Les trois synoptiques citent dans les mêmes termes cette prière pleine de foi.

    Luc chap. 5 verset 13. - Jésus, étendant la main, le toucha et dit : Je le veux, sois guéri. Et, au même instant, la lèpre le quitta. - D'après S. Marc, c'était le cœur compatissant de Jésus qui dirigeait sa main toute-puissante. - Je le veux, sois guéri. " Réponse répondant bellement à la demande " (Fr Luc). A peine le Sauveur avait-il prononcé cette parole que la lèpre abandonnait pour toujours le malade. En effet, " rien ne s'interpose entre l’œuvre de Dieu et le commandement, parce que le commandement est œuvre ", S. Ambroise. S. Matthieu envisage la guérison au point de vue cérémonial ; voilà pourquoi il la désigne par le verbe " a été guérie ". S. Luc s'exprime en médecin : " la lèpre le quitta ". S. Marc combine les deux manières de voir : " La lèpre le quitta, et il fut guéri ".

    Luc chap. 5 verset 14. - Et il lui ordonna de n’en parler à personne : Mais, dit-il, va, montre-toi au prêtre, et offre pour ta guérison ce que Moïse a prescrit, afin que cela leur serve de témoignage. - Les trois narrations synoptiques exposent en des termes presque identiques les deux ordres que contient ce verset : 1° n'en parler à personne (voyez dans l'Evang. selon S. Matth., p. 154, les motifs de cette interdiction qui paraît tout d'abord surprenante) ; 2° Va, montre-toi… En passant ainsi brusquement du langage indirect au discours direct, S. Luc a donné une grande vie au récit. Les auteurs classiques ont souvent recours à ce procédé.

    Luc chap. 5 verset 15. - Cependant, sa renommée se répandait de plus en plus, et des foules nombreuses venaient pour l’entendre, et pour être guéries de leurs maladies. - Un mot de S. Marc explique pourquoi la réputation de Jésus se propagea ainsi avec une nouvelle rapidité : " Il se mit à proclamer partout la nouvelle et à la propager ". - Des foules nombreuses … pour l'entendre. On est heureux de lire que les foules n'accouraient pas seulement auprès de Jésus dans un but égoïste, pour se faire guérir, mais aussi pour recueillir de sa bouche la parole divine, dont elles étaient saintement avides.

    Luc chap. 5 verset 16. - Mais lui, il se retirait dans le désert et priait. - Il se retirait : la tournure grecque correspondrait à il était en retraite, et désigne mieux les habitudes de retraite adoptées par Notre-Seigneur tant que dura l'effervescence populaire qu'avait excitée la guérison du lépreux. - Et il priait. Voyez, sur ce détail caractéristique du troisième Évangile, 3, 21 et l'explication. Quand Jésus était empêché de se livrer à la prédication, qui était alors son œuvre par excellence, il se retirait dans les solitudes qui avoisinent le lac, et il y passait de longues heures à prier.

  7. 6. Guérison d'un paralytique 5, 17-26. Parall. Matth. 9, 5-8 ; Marc. 2, 1-12.
  8. 17Il arriva qu’un jour il était assis et enseignait. Et des pharisiens et des docteurs de la loi, qui étaient venus de tous les villages de la Galilée, et de la Judée, et de Jérusalem, étaient assis auprès de lui ; et la puissance du Seigneur agissait pour opérer des guérisons. 18Et voici que des gens, portant sur un lit un homme qui était paralytique, cherchaient à le faire entrer et à le déposer devant Jésus. 19Mais, ne trouvant pas par où le faire entrer, à cause de la foule, ils montèrent sur le toit, et, par les tuiles, ils le descendirent avec le lit au milieu de l’assemblée, devant Jésus. 20Dès qu’il vit leur foi, il dit : Homme, tes péchés te sont remis. 21Alors, les scribes et les pharisiens se mirent à penser et à dire en eux-mêmes : Quel est celui-ci, qui profère des blasphèmes ? Qui peut remettre les péchés, si ce n’est Dieu seul ? 22Mais Jésus, connaissant leurs pensées, prit la parole et leur dit : Que pensez-vous dans vos cœurs ? 23Lequel est le plus facile, de dire : Tes péchés te sont remis ; ou de dire : Lève-toi et marche ? 24Or, afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés : Je te l’ordonne, dit-il au paralytique ; lève-toi, prends ton lit et va dans ta maison. 25Et aussitôt, se levant devant eux, il prit le lit sur lequel il était couché, et s’en alla dans sa maison, glorifiant Dieu. 26Et la stupeur les saisit tous, et ils glorifiaient Dieu. Et ils furent remplis de crainte, et ils disaient : Nous avons vu aujourd’hui des choses prodigieuses.

    Sur la vraie place de cet incident remarquable, voyez l'Évangile selon Matth. , p. 171 et ss., et l'Harmonie évangélique. La narration de S. Luc a ici une très grande ressemblance avec celle de S. Marc : S. Matthieu ne donne qu'un sommaire.

    Luc chap. 5 verset 17. - Il arriva qu’un jour il était assis et enseignait. Et des pharisiens et des docteurs de la loi, qui étaient venus de tous les villages de la Galilée, et de la Judée, et de Jérusalem, étaient assis auprès de lui ; et la puissance du Seigneur agissait pour opérer des guérisons. - Un jour (trait spécial) est une date bien vague, dont la formule est empruntée à la langue hébraïque. - Il était assis et enseignait. Détail pittoresque, encore propre à S. Luc. Nous savons par les deux autres synoptiques que la scène se passait à Capharnaüm, la nouvelle patrie de Jésus, dans une maison qui était probablement celle de S. Pierre. En face de Jésus l'évangéliste-peintre nous montre, également assis, des Pharisiens et des docteurs de la loi (S. Matthieu et S. Marc ne mentionnent que ces derniers), accourus, ajoute-t-il avec emphase, de tous les villages de Galilée et de Judée, et même de la cité sainte. La présence de ces personnages influents prouve que le Sauveur jouissait déjà d'une immense considération : ce n'est pas pour un Rabbi ordinaire que ce monde officiel, qui dirigeait le Judaïsme d'alors, aurait daigné se déranger. Toutefois ces nouveaux auditeurs n'ont rien de bienveillant pour Jésus : ils sont venus au contraire dans le but exprès de surveiller ses actes, de voir si sa doctrine est conforme à leurs traditions ; voilà pourquoi nous les trouvons au premier rang parmi l'assistance énorme qui s'était groupée ce jour-là autour de Notre-Seigneur. Cfr. Marc. 2, 2. Ceux d'entre eux qui avaient fait à cette intention le voyage de Jérusalem à Capharnaüm étaient selon toute vraisemblance des délégués du Sanhédrin. - La puissance du Seigneur agissait … " Seigneur " désigne ici Jéhovah, dont la toute-puissance, communiquée à son Christ, l'aidait à accomplir en cet instant des guérisons aussi nombreuses qu'étonnantes.

    Luc chap. 5 versets 18 et 19. - Et voici que des gens, portant sur un lit un homme qui était paralytique, cherchaient à le faire entrer et à le déposer devant Jésus. 19Mais, ne trouvant pas par où le faire entrer, à cause de la foule, ils montèrent sur le toit, et, par les tuiles, ils le descendirent avec le lit au milieu de l’assemblée, devant Jésus. - Voyez l'explication détaillée dans l'Evang. selon S. Marc., pp. 42 et 43. Quand le malade et les quatre amis qui le portaient virent qu'il leur était absolument impossible de pénétrer par les moyens ordinaires dans la maison qui contenait pour eux le salut, ils durent éprouver un mouvement pénible ; mais leur foi était plus forte que les obstacles naturels, et elle leur apprit à les surmonter. - Ils montèrent sur le toit : tel fut le premier acte. Il était d'une exécution facile, grâce à l'escalier extérieur dont sont généralement munies les habitations de l'Orient. Cfr. Matth. 24, 17. Le second acte des porteurs est contenu en abrégé dans les mots par les tuiles. Quelques tuiles enlevées au toit plat de la maison eurent bientôt laissé une ouverture assez large pour le passage du malade. Alors, ils le descendirent avec le lit, au moyen de cordes qu'ils purent aisément se procurer. Le texte grec évoque une pauvre couchette, ou, comme dit S. Marc, le grabat du malade.

    Luc chap. 5 verset 20. - Dès qu’il vit leur foi, il dit : Homme, tes péchés te sont remis. - L'incrédulité seule déplaisait à Jésus : la foi des suppliants ne trouva jamais son cœur insensible ; or, l'histoire évangélique renferme peu d'exemples d'une foi aussi vive que celle du paralytique et de ses humbles amis. Bien loin donc de se plaindre d'avoir été interrompu au milieu d'un discours auquel les circonstances (cfr. v. 17) prêtaient une gravité exceptionnelle, le bon Maître oublia tout le reste pour ne s'occuper que du malade. Sans même lui laisser le temps de proférer sa demande, il lui dit avec un ton d'inexprimable mansuétude : tes péchés te sont remis. L'apostrophe plus douce encore qu'on lit dans S. Matthieu, confiance, fils, fut probablement celle dont Jésus se servit. Le Sauveur remet tout d'abord les péchés du paralytique, parce qu'il y avait entre eux et la maladie extérieure une connexion intime, que pénétrait son divin regard. Voyez l'Evang. selon S. Matth. p. 172.

    Luc chap. 5 verset 21. - Alors, les scribes et les pharisiens se mirent à penser et à dire en eux-mêmes : Quel est celui-ci, qui profère des blasphèmes ? Qui peut remettre les péchés, si ce n’est Dieu seul ? - Cette formule d'absolution, qui arrivait d'une manière si inattendue, frappa vivement toute l'assistance : mais elle produisit aussitôt sur les Pharisiens et les Scribes mentionnés plus haut l'impression particulière d'un grand scandale. Le récit sacré nous fait lire ce sentiment au fond de leurs cœurs. Qu'est donc, se disaient-ils, cet homme qui s'attribue un pouvoir réservé à Dieu seul ? Peut-être quelques-uns d'entre eux se souvinrent-ils du texte 2 Reg. 12, 13, où Nathan, ce célèbre prophète, annonce simplement à David que le Seigneur lui avait remis sa faute. Et voici que les paroles de Jésus revenaient à dire : Je te remets tes péchés.

    Luc chap. 5 verset 22. - Mais Jésus, connaissant leurs pensées, prit la parole et leur dit : Que pensez-vous dans vos cœurs ? - Jésus ne laissa pas à ses adversaires le temps de développer contre lui leurs accusations intérieures de blasphème. Les prenant directement à partie, il maintint victorieusement, d'abord à l'aide du raisonnement, puis par un éclatant prodige, son droit de parler comme il venait de le faire. - Que pensez-vous dans vos cœurs ? D'après la psychologie hébraïque, c'est le cœur, non la tête, qui est le laboratoire principal des pensées.

    Luc chap. 5 verset 23. - Lequel est le plus facile, de dire : Tes péchés te sont remis ; ou de dire : Lève-toi et marche ? - Sur cette argumentation vigoureuse, soyez l'Evang. selon S. Matth., p. 173 et ss. Dire, deux fois répété, en est le mot capital. Un imposteur pourrait aisément se dire capable d'accorder la rémission des péchés ; mais qui oserait prétendre, à moins de se sentir investi d'un divin pouvoir, qu'il peut guérir les maladies du corps ?

    Luc chap. 5 verset 24. - Or, afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés : Je te l’ordonne, dit-il au paralytique ; lève-toi, prends ton lit et va dans ta maison. - A la question que leur adressait Notre-Seigneur, les Pharisiens et les Scribes n'eurent rien à répondre. Il reprit donc après une courte pause : Afin que vous sachiez… Comme on l'a dit, un miracle ainsi annoncé prend la valeur d'une importante démonstration. " Il montrait assez par ce fait même et par ces paroles, que s'il accomplissait ces œuvres sur les corps, c'était afin d'amener les hommes à croire qu'il délivrait les âmes par la rémission des péchés ; en d'autres termes, il voulait par sa puissance visible inspirer la foi à sa puissance invisible ", S. Aug., Exp ad Rom, §23. Sur le titre Fils de l'homme, voyez l'Évangile selon S. Matth., p. 161 et s. - Il dit au paralytique… Le récit devient aussi vivant que la scène même. Du reste, en cet endroit il varie à peine dans les trois synoptiques, preuve que la tradition avait conservé parfaitement le souvenir du prodige et de toutes ses circonstances.

    Luc chap. 5 verset 25. - Et aussitôt, se levant devant eux, il prit le lit sur lequel il était couché, et s’en alla dans sa maison, glorifiant Dieu. - La guérison fut immédiate et toute l'assistance put la constater. - Détail touchant non moins que pittoresque : celui qui avait été l'objet du miracle, obéissant d'ailleurs à l'ordre de Jésus (v. 24), prit le lit sur lequel il était couché et s'en alla… " Le grabat avait pris l’homme; maintenant, c’est l’homme qui portait le grabat ", dit un ancien auteur. La couche qui avait été autrefois le signe de son infirmité devenait tout à coup une preuve évidente de sa guérison. On est heureux d'apprendre que le paralytique à qui Jésus avait ainsi merveilleusement rendu la santé ne fut pas un ingrat, et qu'il s'en retourna chez lui glorifiant Dieu. Nous devons ce trait à S. Luc.

    Luc chap. 5 verset 26. - Et la stupeur les saisit tous, et ils glorifiaient Dieu. Et ils furent remplis de crainte, et ils disaient : Nous avons vu aujourd’hui des choses prodigieuses. - L'impression produite sur les témoins du miracle fut immense. Elle consista en un mélange bien naturel d'admiration et de sainte frayeur, mentionné de concert par les trois synoptiques. 1° L'admiration est exprimée en termes énergiques (le grec parle d'extase). Elle eut pour résultat de mettre la louange de Dieu sur toutes les lèvres. 2° La frayeur fut grande aussi, et chacun la motivait en disant à ceux qui l'entouraient : nous avons vu aujourd'hui des choses prodigieuses. Le texte grec emploie ici un adjectif qui pris à la lettre signifierait " des choses étranges, paradoxales ". Mais les classiques s'en servent aussi pour désigner des événements merveilleux.

  9. 7. Vocation de S. Matthieu et faits qui s'y rattachent 5, 27-39

Ici encore, il existe une très grande ressemblance entre les récits de S. Marc et de S. Luc. Nous nous bornerons donc, le plus souvent, à noter les particularités de notre évangéliste. Pour l'explication détaillée, nous renvoyons le lecteur à nos commentaires des deux premiers synoptiques.

        1. a. La vocation de S. Matthieu à l'apostolat. vv. 27-28. Parall. Matth. 9, 9 ; Marc. 2, 13-14.
        2. 27Après cela, Jésus sortit, et vit un publicain, nommé Lévi, assis au bureau des impôts. Et il lui dit : Suis-moi. 28Et laissant tout, il se leva et le suivit.

           

          Luc chap. 5 verset 27. - Après cela, Jésus sortit, et vit un publicain, nommé Lévi, assis au bureau des impôts. Et il lui dit : Suis-moi. - Dans les trois narrations, l'appel du publicain Lévi à l'apostolat est rattaché à la guérison du paralytique. Jésus, étant sorti de la maison où avait eu lieu cette cure merveilleuse, vint aussitôt auprès du lac qu'il aimait (Marc. 2, 13), et c'est là qu'il vit un publicain nommé Lévi. Le verbe grec suppose un regard attentif et prolongé. Sur l'identité de S. Matthieu et de Lévi, voyez l'Évangile selon S. Matth. p. 175. Lévi avait été le nom du publicain ; Matthieu (don du Seigneur) devint celui de l'Apôtre de Jésus. Le nouvel élu était dans le plein exercice de ses fonctions abhorrées des Juifs, quand le Messie daigna l'attacher à sa personne divine. Jésus montrait ainsi combien peu il redoutait les préjugés de ses compatriotes. Cfr. Les vv. 30 et ss.

          Luc chap. 5 verset 28. - Et laissant tout, il se leva et le suivit. - Laissant tout est un trait touchant, propre à S. Luc. Il prouve que Lévi était digne d'être associé à Pierre et à André, à Jacques et à Jean, qui, sur un mot du Sauveur, avaient de même tout abandonné pour le suivre. S. Matthieu renonce donc à ses espérances de fortune, et s'attache avec bonheur à celui qui n'avait pas une pierre où reposer sa tête.

        3. b. Le festin chez Lévi et le scandale des Pharisiens. vv. 29-32. Parall. Matth. 9, 10-13 ; Marc 2, 15-17

29Lévi lui fit un grand festin dans sa maison, et il y avait une foule nombreuse de publicains et d’autres personnes qui étaient à table avec eux. 30Mais les pharisiens et leurs scribes murmuraient, et disaient à ses disciples : Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs ? 31Et Jésus, prenant la parole, leur dit : Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin du médecin, mais les malades. 32Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, à la pénitence.

 

Luc chap. 5 verset 29. - Lévi lui fit un grand festin dans sa maison, et il y avait une foule nombreuse de publicains et d’autres personnes qui étaient à table avec eux. - Le banquet somptueux (S. Luc seul relève ce détail) donné par S. Matthieu en l'honneur de son nouveau Maître n'eut lieu vraisemblablement que plusieurs jours après l'appel : telle était déjà l'opinion de Tatien dans son Diatessaron ; mais on conçoit que les synoptiques aient voulu l'en rapprocher dans leurs narrations. - Il y avait une foule nombreuse de publicains… " Les publicains s’étaient réunis à lui comme à un collègue et à un homme exerçant le même métier. Mais lui, tout fier qu’il était de la présence du Christ, les convoqua tous ", S. Jean Chrysost. Hom. 31 in Matth. Petite circonstance à noter : les deux premiers synoptiques ajoutent qu'à la table de Lévi des " pécheurs " étaient assis en compagnie de Jésus et du publicain ; mais S. Luc ne désigne tout d'abord cette autre catégorie de convives que par la vague expression " et d'autres personnes ". Dans son récit, c'est sur les Pharisiens que retombe tout l'odieux de l'épithète " pécheurs ". Voyez le v. 30. Le pronom eux désigne directement Jésus et Lévi, indirectement les quatre premiers disciples de Notre-Seigneur, d'après les deux autres narrations.

Luc chap. 5 verset 30. - Mais les pharisiens et leurs scribes murmuraient, et disaient à ses disciples : Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs ? - Ils murmuraient (trait propre à S. Luc) : les Pharisiens, et les Scribes qui les accompagnaient comme légistes officiels pour épier la conduite de Jésus. Cfr. 5, 17. En s'adressant aux disciples, ils se proposaient, selon la judicieuse remarque de S. Jean Chrysostome, d'exciter en eux des soupçons contre leur Maître.

Luc chap. 5 versets 31 et 32. - Et Jésus, prenant la parole, leur dit : Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin du médecin, mais les malades. 32Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, à la pénitence. - Peut-être les amis de Jésus eussent-ils été embarrassés pour répondre à l'insidieuse question des Pharisiens ; aussi se hâte-t-il de défendre lui-même leur conduite et la sienne. Des deux phrases dont est composée son apologie dans notre Évangile, la première, v. 31, consiste en une sentence populaire, la seconde, v. 32, en un résumé caractéristique du rôle de Notre-Seigneur. S. Luc cite le proverbe avec une nuance qui rappelle sa condition de médecin : il remplace par un terme technique, malades, le mot plus général de S. Matthieu et de S. Marc, ceux qui se portent mal.

Luc chap. 5 verset 33. - Alors ils lui dirent : Pourquoi les disciples de Jean font-ils souvent des jeûnes et des prières, de même ceux des pharisiens, tandis que les vôtres mangent et boivent ? - D'après la narration de S. Marc, qui est ici la plus complète et par conséquent la plus exacte, ce ne furent pas tout à fait les mêmes interlocuteurs qui adressèrent à Jésus cette seconde question : elle lui fut posée conjointement par les Pharisiens et par les disciples du Précurseur. - Pourquoi est omis par les témoins les plus autorisés. Dans ce cas, il n'y aurait pas eu d'interrogation proprement dite : les adversaires de Notre-Seigneur se seraient contentés de signaler le fait. Cette leçon rendrait peut-être plus frappant encore le contraste établi entre les jeûnes austères des Joannites et les bons repas reprochés à Jésus. - Des prières : ces mots, qu'on trouve seulement dans le troisième Évangile, représentent des prières spéciales et prolongées, qui ont toujours été associées au jeûne pour le rendre plus méritoire.

Luc chap. 5 versets 34 et 35. - Il leur répondit : Pouvez-vous faire jeûner les amis de l’époux, pendant que l’époux est avec eux ? 35Mais viendront des jours où l’époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront en ces jours-là. - La réplique faite par le divin Maître à cette nouvelle objection est divisée en deux parties dans la rédaction de S. Luc. La première partie, vv. 34 et 35, tend simplement à prouver qu'il ne conviendrait pas de faire jeûner pour le moment les disciples de Jésus ; la seconde, vv. 36-39, démontre qu'ils ne sont pas capables de jeûner. Auriez-vous bien le cœur de condamner au jeûne ceux qui célèbrent joyeusement une fête nuptiale ? De la sorte, l'inconvenance du jeûne est mise en relief. - Les amis de l'époux, ou, plutôt, d'après le grec, les fils de l'appartement nuptial : expression hébraïque pour indiquer les amis les plus intimes du fiancé. Par cette charmante métaphore, empruntée du reste au langage même de Jean-Baptiste (cfr. Joan. 3, 29), Jésus compare sa présence au milieu de ses disciples aux gaies cérémonies qui accompagnaient, huit jours durant, les noces juives. Toutefois, ajoute-t-il d'un ton empreint d'une gravité solennelle, je ne resterai pas toujours parmi les miens, et alors ils pourront jeûner sans inconvénient.

Luc chap. 5 verset 36. - Il leur proposa aussi cette comparaison : Personne ne met une pièce d’un vêtement neuf à un vieux vêtement ; autrement on déchire le neuf, et la pièce du vêtement neuf ne convient pas au vieux vêtement. - Il leur proposa aussi… Cette formule sert d'introduction à la seconde partie de la réplique. Les deux nouvelles images employées par N. S. montrent fort bien l'incompatibilité qui existait entre les prescriptions sévères du Pharisaïsme et la formation encore imparfaite des disciples de Jésus, ou mieux, pour prendre les choses de plus haut, l'incompatibilité de la Loi ancienne et de la religion du Christ. - Personne ne met … En rapprochant la rédaction de S. Luc de celle des autres synoptiques, le lecteur remarquera ici une nuance d'expressions qui n'est pas sans intérêt. S. Matthieu et S. Marc parlent d'un vieil habit raccommodé simplement à l'aide d'une pièce neuve : le troisième Évangile suppose deux vêtements dont l'un, entièrement neuf, est mis en morceaux par un tailleur insensé pour rapiéceter l'autre, déjà mûr et vieilli, ce qui fait deux habits gâtés. La figure acquiert ainsi une plus grande force, car un habit neuf a plus de valeur qu'une pièce d'étoffe neuve : il y a en sus la main d’œuvre, qui est parfois considérable.

Luc chap. 5 versets 37 et 38. - Et personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement le vin nouveau rompra les outres, et il se répandra, et les outres seront perdues. 38Mais il faut mettre le vin nouveau dans des outres neuves, et ainsi les deux se conservent. - Autre figure, pour dire qu'au point de vue moral et religieux, de même que sous le rapport matériel, le vieux et le neuf ne vont pas ensemble, et qu'on les gâterait l'un et l'autre en voulant les joindre d'une manière inconsidérée. Le vin jeune et généreux de l'Évangile ferait éclater, par sa force d'expansion, les vieilles outres pharisaïques.

Luc chap. 5 verset 39. - Et personne, buvant du vin vieux, n’en veut aussitôt du nouveau ; car il dit : Le vieux est meilleur. - Cette nouvelle comparaison, qui n'est pas moins pittoresque que les précédentes, est une particularité de S. Luc. Elle semble également empruntée à la situation : on était à la fin du repas et le vin circulait dans les coupes. Rien de plus clair que son sens direct. Quel est l'homme qui, après avoir bu du vin vieux pendant un certain temps, aura la pensée d'en demander tout à coup du nouveau ? Il se dit au contraire, et habituellement avec raison : le vieux est meilleur, car le vin vieux est en général plus doux et plus savoureux au palais. Au moral cela signifie que tous les changements sont pénibles, que l'on ne s'accoutume pas en un instant à un genre de vie ou d'idées totalement nouveau, notre esprit prenant peu à peu, sous l'influence des vieilles habitudes, un pli qu'il lui est ensuite bien difficile d'abandonner. Or, voilà précisément ce que Jésus voulait indiquer par cette image. Le vin vieux dont il parle représente en effet l'antique religion mosaïque sous la forme rigide que lui avaient donnée les Pharisiens ; le vin nouveau symbolise la religion chrétienne. Eût-il été naturel que les Juifs renonçassent tout à coup à des idées, à des préjugés, dont ils étaient depuis longtemps imbus, pour faire un parfait accueil à l'enseignement du Sauveur ? C'est donc, on le voit, une excuse aimable de leur conduite et de leur incrédulité qui est contenue dans ce verset. Laissez faire nos accusateurs, semblait dire Jésus à ses disciples : leur résistance est naturelle. Mais ils finiront par s'habituer au vin nouveau de l'Évangile, qui, du reste, ne manquera pas lui-même de vieillir. - Les Rabbins emploient aussi quelquefois au figuré cette comparaison du vin vieux et du vin nouveau. Par exemple, Pirké Aboth, 4, 20 : " Celui qui a des hommes âgés pour professeurs, à quoi ressemble-t-il ? Il ressemble à un homme qui mange des grappes mûres et qui boit du vin vieux. Et celui qui a des jeunes gens pour instructeurs, à quoi ressemble-t-il ? A un homme qui mange des raisins verts et qui boit du verjus ".

 

 

  1. ÉVANGILE SELON SAINT LUC - CHAPITRE 6
  2.  

    Les épis et le jour du sabbat(vv. 1-5). Guérison d'une main desséchée (vv. 6-11). - Choix des Apôtres (vv. 12-16). - Foules nombreuses autour de Jésus (vv. 17-19). - Discours sur la montagne (vv. 20-49)

  3. 8. Les épis et le jour du sabbat 6, 1-5. Parall. Matth. 12, 1-8 ; Marc. 2, 23-28.
  4. Or, un jour de sabbat appelé second-premier, il arriva que, comme il passait le long des blés, ses disciples arrachaient des épis, et les mangeaient, après les avoir froissés dans leurs mains. 2Et quelques-uns des pharisiens leur disaient : Pourquoi faites-vous ce qui n’est pas permis aux jours de sabbat ? 3Et Jésus leur répondit : N’avez-vous pas lu ce que fit David, lorsqu’il eut faim lui et ceux qui l’accompagnaient ; 4comment il entra dans la maison de Dieu, et prit les pains de proposition, en mangea, et en donna à ceux qui étaient avec lui, quoiqu’il ne soit permis qu’aux seuls prêtres d’en manger ? 5Et il leur disait : Le Fils de l’homme est maître même du sabbat.

    Les événements antérieurs (cfr. 5, 21, 30 et ss.) ont dévoilé une opposition secrète des Pharisiens contre Jésus et nous ont fait pressentir un conflit. Voici que la lutte éclate maintenant au grand jour. Sur les discussions de Notre-Seigneur avec les Juifs à propos du sabbat, voyez Wiseman, Mélanges, p. 205 et ss.

    Luc chap. 6 verset 1 – Or, un jour de sabbat appelé second-premier, il arriva que, comme il passait le long des blés, ses disciples arrachaient des épis, et les mangeaient, après les avoir froissés dans leurs mains. - Un jour de sabbat appelé second-premier. Notre évangéliste a seul mentionné cette date, qui est demeurée très mystérieuse, malgré les efforts des commentateurs pour l'éclaircir. Cette expression ne se rencontre en effet nulle part ailleurs dans la littérature profane ou sacrée : à défaut d'analogies, on en est donc réduit, à son sujet, à des conjectures plus ou moins vraisemblables. Qu'il suffise de signaler les principales. 1° D'après S. Jean Chrysostome (Hom. 40 in Math.), Paulus, Olshausen, etc. il s'agirait d'une fête chômée succédant sans interruption à la solennité du sabbat. 2° S. Isidore de Péluse (ep. 3, 110), Euthymius, etc., supposent que S. Luc a ainsi désigné le premier jour des pains azymes, qui se trouvait être d'une certaine manière le second de la fête pascale. 3° Louis Cappell, Lampe et plusieurs autres voient dans cet épithète une allusion à la double année des Juifs, l'année civile, qui commençait au mois de Tischri (vers l'automne), et l'année ecclésiastique, qui s'ouvrait le 1er Nisan (vers le printemps) : il y aurait eu ainsi deux premiers sabbats, le premier-premier en Tischri, et le second-premier en Nisan. 4° D'après Maldonat et Grotius, les Juifs distinguaient par des noms particuliers les trois grands sabbats qui tombaient dans les octaves de Pâque, de la Pentecôte et des Encénies. 5° Wetstein, Storr, etc., se décident en faveur du premier sabbat du second mois de l'année ecclésiastique. 6° Comme il existait chez les Juifs, en vertu d'une prescription divine (cfr. Ex. 23, 10 et ss. ; Lev. 25, 2 et ss.), des années dites sabbatiques, qui revenaient tous les sept ans, Wieseler, Chron. Synopse, pp. 226-237, van Oosterzee et d'autres exégètes ont assez ingénieusement conclu de cette institution que le jour désigné par l'expression obscure de S. Luc était le premier sabbat de la seconde des sept années qui formaient un cycle sabbatique. 7° Le sentiment le plus communément admis est celui de Scaliger, de Emendat. Tempor. l. 6, suivant lequel il faudrait comprendre " le premier sabbat qui suivait le second jour de la Pâque ". La loi ordonnait en effet qu'à partir de ce jour, célèbre entre les autres dans l'octave pascale parce qu'on y offrait à Dieu, au milieu de grandes réjouissances, les premiers épis mûrs, on comptât sept sabbats jusqu'à la Pentecôte ; or, à leur numéro d'ordre aurait été ajouté, pour les distinguer des autres sabbats de l'année, un mot qui indiquait leur point de départ. Quoiqu'il en soit d'ailleurs de toutes ces hypothèses, l'époque de l'année où eut lieu l'incident raconté par S. Luc est clairement marquée par le contexte : c'était peu de temps avant la moisson. - Après les avoir froissés dans leurs mains est un trait pittoresque, spécial au troisième Évangile. Les Apôtres usèrent en cette occasion du privilège accordé aux indigents par la loi mosaïque, Deut. 23, 25.

    Luc chap. 6 verset 2. - Et quelques-uns des pharisiens leur disaient : Pourquoi faites-vous ce qui n’est pas permis aux jours de sabbat ? - Quelques uns des Pharisiens : expression plus précise que le " les Pharisiens " des deux autres évangélistes. Le frugal repas des disciples fut donc bientôt interrompu par la malignité pharisaïque. Vous violez le sabbat, leur crièrent rudement ces puritains du Judaïsme. Les amis de Jésus arrachaient des épis, puis ils les frottaient entre leurs mains : c'étaient là deux violations énormes du repos sabbatique, le premier acte étant, au dire des Rabbins, analogue à celui des moissonneurs, le second identique au battage du blé ! Voyez l'Evang. selon S. Matth., p. 236 et ss. Il est à noter que, d'après S. Luc, les Pharisiens s'adressent directement aux disciples, tandis que, suivant S. Matthieu et S. Marc, ils auraient interpellé le Sauveur lui-même. Le Vén. Bède indiquait déjà le vrai moyen de concilier les récits. " Les uns (Matthieu et Marc) disent que c’est au Seigneur lui-même que ces objections ont été faites, mais par des personnes différentes. C’est autant au Seigneur qu’aux disciples que des objections ont pu être faites ".

    Luc chap. 6 versets 3 et 4. - Et Jésus leur répondit : N’avez-vous pas lu ce que fit David, lorsqu’il eut faim lui et ceux qui l’accompagnaient ; 4comment il entra dans la maison de Dieu, et prit les pains de proposition, en mangea, et en donna à ceux qui étaient avec lui, quoiqu’il ne soit permis qu’aux seuls prêtres d’en manger ? - Ces deux versets contiennent la première partie de l'apologie du Sauveur. L'exemple de David est admirablement allégué pour prouver qu'il est des cas, et tel était celui des apôtres, où la loi positive doit le céder à la loi naturelle. Voyez, 13, 11 et ss., un raisonnement du même genre, mais plus pressant encore car tendant à mettre l'adversaire face à une contradiction entre ses actes et ses paroles. Les trois narrations diffèrent à peine ici l'une de l'autre par quelques nuances insignifiantes.

    Luc chap. 6 verset 5. - Et il leur disait : Le Fils de l’homme est maître même du sabbat. - Seconde partie de l'apologie. Non seulement la conduite des disciples pouvait être justifiée au moyen d'exemples célèbres, mais le Fils de l'homme, c'est-à-dire le Messie, leur Maître, avait eu le droit de l'autoriser, en sa qualité de Législateur souverain. Si le service du temple, comme l'admettaient les Rabbins eux-mêmes, l'emportait de beaucoup sur le repos du sabbat, à plus forte raison la volonté du Messie.

  5. 9. Guérison d'une main desséchée 6, 6-11. Parall. Matth. 12, 9-14 ; Marc. 3, 1-6
  6. 6Il arriva, un autre jour de sabbat, qu’il entra dans la synagogue et qu’il enseignait ; et il y avait là un homme dont la main droite était desséchée. 7Or les scribes et les pharisiens l’observaient, pour voir s’il ferait une guérison le jour du sabbat, afin de trouver de quoi l’accuser. 8Mais lui, il connaissait leurs pensées, et il dit à l’homme qui avait la main desséchée : Lève-toi, et tiens-toi là au milieu. Et se levant, il se tint debout. 9Alors Jésus leur dit : Je vous demande s’il est permis, les jours de sabbat, de faire du bien ou de faire du mal, de sauver la vie ou de l’ôter ? 10Et ayant promené ses regards sur eux tous, il dit à l’homme : Étends ta main. Il l’étendit, et sa main fut guérie. 11Mais eux, remplis de démence, s’entretenaient ensemble de ce qu’ils feraient à Jésus.

    Voyez l'explication détaillée dans l'Evang. selon S. Matth. p. 239 et ss.

    Luc chap. 6 verset 6. - Il arriva, un autre jour de sabbat, qu’il entra dans la synagogue et qu’il enseignait ; et il y avait là un homme dont la main droite était desséchée. - Un autre jour de sabbat. S. Luc a seul mentionné cette date. La prédication de Jésus dans la synagogue et l'épithète droite, digne du médecin bien-aimé, sont également des traits qui lui appartiennent en propre. Les Saints Pères, s'appuyant sur la tradition qui fait de l'homme à la main aride un ancien maçon, aiment à voir dans ce pauvre infirme un type du Judaïsme qui, à l'époque de Notre-Seigneur, était tout à fait incapable de bâtir un temple à la gloire de Dieu.

    Luc chap. 6 verset 7. - Or les scribes et les pharisiens l’observaient, pour voir s’il ferait une guérison le jour du sabbat, afin de trouver de quoi l’accuser. - Ici comme en plusieurs autres passages, la mention des Scribes est spéciale à S. Luc. Notre évangéliste met très fortement en relief les intentions hostiles de ceux qui observaient ainsi Notre-Seigneur. D'après ces Pharisiens sans cœur, guérir un malade en un jour de sabbat était donc un crime énorme, à moins de circonstances extraordinaires. Quelques Rabbins n'allaient-ils pas jusqu'à regarder comme une violation du repos sabbatique l'action de consoler les personnes malades ! Cfr. Schabbat, 12, 1 ; Schoettgen, Hor. Hebr. 4, p. 123.

    Luc chap. 6 verset 8. - Mais lui, il connaissait leurs pensées, et il dit à l’homme qui avait la main desséchée : Lève-toi, et tiens-toi là au milieu. Et se levant, il se tint debout. - Il connaissait leurs pensées : nouveau trait propre à notre évangéliste, comme aussi, dans la scène vraiment dramatique qui termine le verset, les mots tiens-toi debout au milieu, puis l'exécution de l'ordre du Sauveur. Jésus voulut donner un grand éclat à la guérison.

    Luc chap. 6 verset 9. - Alors Jésus leur dit : Je vous demande s’il est permis, les jours de sabbat, de faire du bien ou de faire du mal, de sauver la vie ou de l’ôter ? - Je vous demande est une expression emphatique, spéciale à S. Luc. La question , ainsi posée, était toute résolue : le Sauveur avait montré par son dilemme irréfutable que le bien omis équivaut souvent à un mal commis.

    Luc chap. 6 verset 10. - Et ayant promené ses regards sur eux tous, il dit à l’homme : Etends ta main. Il l’étendit, et sa main fut guérie. - Jésus a beau regarder tout autour de lui : il ne voit personne qui ose lui répondre. " Ils gardèrent le silence " (Marc. 3, 4). Il opère alors victorieusement la guérison.

    Luc chap. 6 verset 11. - Mais eux, remplis de démence, s’entretenaient ensemble de ce qu’ils feraient à Jésus. - Trait propre à S. Luc. Le triomphe public de leur adversaire et leur propre humiliation redoublèrent, on le conçoit, l'exaspération des Pharisiens ; mais leur fureur même, ainsi qu'il arrive souvent, les remplit d'aveuglement et de folie. Les mots ce qu'ils feraient à Jésus caractérisent moins nettement que l'expression parallèle de S. Matthieu et de S. Marc (" ils se consultèrent avec les hérodiens sur les moyens de le faire périr ") les noirs projets des Pharisiens et des Scribes. S. Luc a voulu indiquer par cette nuance qu'il régnait encore une certaine indécision dans l'esprit des ennemis du Sauveur.

  7. 10 . Choix des Apôtres et discours sur la montagne. 6, 12-49

Deux faits de la plus grande importance, entre lesquels il existe une étroite connexion. Le choix des Douze et le discours sur la montagne sont, à vrai dire, les premières démarches décisives que Jésus entreprit en vue de constituer son Église. Par l'une il se donnait des aides et des assesseurs, par l'autre il promulguait la " grande charte " du royaume des cieux. Aussi est-il tout à fait probable que S. Luc a conservé ici l'ordre historique des événements (voyez l'Harmonie évangélique). D'ailleurs S. Marc raconte comme lui le choix des Douze immédiatement après la guérison de la main desséchée.

        1. a. Choix des Apôtres. 6, 12-16. Parall. Matth. 10, 2-4 ; Marc. 3, 13-19.
        2. 12Or il arriva qu’en ces jours-là il s’en alla sur une montagne pour prier, et il passa toute la nuit à prier Dieu. 13Et quand le jour fut venu, il appela ses disciples ; et il en choisit douze d’entre eux, qu’il nomma apôtres : 14Simon auquel il donna le surnom de Pierre, et André son frère, Jacques et Jean, Philippe et Barthélemy, 15Matthieu et Thomas, Jacques fils d’Alphée, et Simon appelé le Zélote, 16Jude frère de Jacques, et Judas Iscariote, qui fut le traître.

          Luc chap. 6 verset 12. - Or il arriva qu’en ces jours-là il s’en alla sur une montagne pour prier, et il passa toute la nuit à prier Dieu. - En ces jours-là. Date assez vague en soi ; elle suppose néanmoins qu'il ne devait pas s'être écoulé un temps notable entre cet événement et celui qui précède. - Jésus prosterné aux pieds de son Père céleste au sommet du Kouroun-Hattîn, et passant toute la nuit à prier, quel spectacle grandiose ! Que demanda-t-il durant sa longue oraison ? Le contexte l'indique. Il pria instamment pour ses futurs Apôtres, afin qu'ils fussent dignes de leur sublime vocation. S. Jean nous fera entendre, 17, 6-9, un écho de cette fervente prière.

          Luc chap. 6 verset 13. - Et quand le jour fut venu, il appela ses disciples ; et il en choisit douze d’entre eux, qu’il nomma apôtres. - Plusieurs des détails renfermés dans ce verset sont propres à S. Luc, notamment la circonstance de temps, quand le jour fut venu, puis le nom d'apôtres, c'est-à-dire d'envoyés, donné par le Sauveur à ses douze élus. Des mots il appela on peut induire qu'un certain nombre de disciples avaient accompagné Jésus jusque sur la montagne des béatitudes, et qu'ils y étaient demeurés avec lui pendant la nuit.

          Luc chap. 6 versets 14-16. - Simon auquel il donna le surnom de Pierre, et André son frère, Jacques et Jean, Philippe et Barthélemy, 15Matthieu et Thomas, Jacques fils d’Alphée, et Simon appelé le Zélote, 16Jude frère de Jacques, et Judas Iscariote, qui fut le traître. - Sur les listes des douze Apôtres, voyez l'Évangile selon S. Matthieu, p. 192 et ss. Celle de S. Luc se distingue par deux particularités : 1° le second Simon (v. 15) y est appelé le Zélote, nom plus clair que cananéen dont il est vraisemblablement la traduction grecque ; 2° la phrase qui le livra par laquelle S. Matthieu et S. Marc stigmatisent la conduite de Judas Iscariote est ici remplacée par l'épithète plus énergique de traître, qui n'existe qu'en cet endroit des Évangiles. Relativement à la biographie de chaque Apôtre pris en particulier on ne peut que s'associer au vœu de S. Jean Chrysostome (in Epist. ad Philem.) : " puissions-nous trouver quelqu'un qui nous donne l'histoire des apôtres, je ne dis pas sur ce qu'ils ont dit ou écrit, mais, encore sur toute leur manière de vivre ".

        3. b. Discours sur la montagne. 6, 17-49. Parall. Matth. 5, 1-7, 29.
        4. Ainsi que nous le disions dans notre commentaire sur le premier Évangile, p. 99, à la suite de la plupart des commentateurs, c'est bien un seul et même discours de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui a été relaté par S. Matthieu et par S. Luc. Il y a trop d'analogies dans les deux rédactions, soit entre les principales circonstances extérieures, soit entre les idées émises, pour qu'on puisse raisonnablement admettre que les évangélistes ont eu en vue deux faits distincts. Les différences proviennent surtout de ce que S. Luc a notablement abrégé le Discours sur la montagne, tandis que S. Matthieu l'a transcrite au complet, d'après son admirable organisme. Et S. Luc abrège en vertu de son plan. Il retranche les détails plus strictement judaïques, qui n'auraient eu qu'une utilité médiocre pour ses lecteurs d'origine païenne, ou encore ceux qu'il se proposait de mentionner plus loin parce que Notre-Seigneur les avait répétés plusieurs fois. Voilà pourquoi sa rédaction a ici un cachet fragmentaire, qui contraste avec la belle unité que présente celle de S. Matthieu. Quelques phrases seulement lui appartiennent en propre : les malédictions opposées aux Béatitudes, vv. 24-26, et les sentences contenues dans les vv. 39 et 40. Au contraire il n'a pas, ou du moins il n'a pas en cet endroit, les passages suivants du premier Évangile : Matth. 5, 13-38, le chap. 6 tout entier, 7, 6-11, 13-15, 22 et 23. Quant aux portions communes aux deux écrivains sacrés, elles apparaissent souvent avec ces variantes de forme que nous aimons à noter comme une preuve de l'indépendance des biographes de Jésus, et comme une marque palpable de leur véracité. Ajoutons enfin que, dans le premier Évangile, le discours sur la montagne ressemble davantage à une promulgation judiciaire, officielle, tandis que dans le troisième il a plutôt l'aspect d'une exhortation adressée sur un ton paternel et familier : là, c'est un code de lois ; ici, une douce homélie.

          1. 1) La mise en scène. 6, 17-20a. Parall. Matth. 5, 1 et 2.
          2. 17Et descendant avec eux, il s’arrêta dans une plaine, avec la troupe de ses disciples et une grande multitude de peuple de toute la Judée, et de Jérusalem, et de la contrée maritime, et de Tyr, et de Sidon ; 18ils étaient venus pour l’entendre et pour être guéris de leurs maladies. Et ceux qui étaient tourmentés par des esprits impurs étaient guéris. 19Et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu’une vertu sortait de lui et les guérissait tous. 20Et lui, levant les yeux sur ses disciples, disait

             

            Luc chap. 6 verset 17. - Et descendant avec eux, il s’arrêta dans une plaine, avec la troupe de ses disciples et une grande multitude de peuple de toute la Judée, et de Jérusalem, et de la contrée maritime, et de Tyr, et de Sidon. - Avec les apôtres qu'il venait de se choisir, Jésus descend du sommet mentionné au v. 12 et il rejoint la foule pour lui donner la grande charte du royaume des cieux. C'est ainsi que Moïse était autrefois descendu de la cime du Sinaï, portant les tables de la loi. Ex. 34, 29. - Il s'arrêta dans une plaine. Il n'y a rien, dans ces expressions, qui contredise le récit de S. Matthieu. Plaine peut fort bien s'entendre d'un plateau situé, il est vrai, au-dessous du sommet élevé sur lequel Jésus avait passé la nuit, mais faisant encore partie de la montagne. Telle était déjà la pensée de S. Augustin, de Cons. Evang. 2, 47 : " on pourrait admettre encore que d'abord le Seigneur était seul avec ses disciples sur la partie la plus élevée de la montagne, quand parmi eux il choisit les douze Apôtres; qu'ensuite il descendit, non jusqu'au bas, mais dans un lieu qui est spacieux, c'est-à-dire une espèce de plaine qui se trouvait au flanc de cette montagne et qui pouvait contenir une foule nombreuse; qu'il s'arrêta là, y resta debout attendant que la multitude fût rassemblée autour de lui ; qu'enfin s'étant assis et les disciples s'étant approchés, il leur fit à eux et à toute la foule un seul et même discours: discours que saint Matthieu et saint Luc auront rapporté, non de la même manière, mais sans varier pour le fond des choses et des pensées reproduites par tous deux ". Voir dans l'explication du premier Évangile , p. 98, comment cette heureuse conjecture se trouve justifiée par la configuration du Kouroun-Hattîn, ou montagne des Béatitudes. - La troupe de ses disciples et une grande multitude… Autour de Jésus se forme donc comme une triple couronne d'auditeurs : les Douze, puis la foule déjà nombreuse des disciples, puis la masse du peuple. Les détails géographiques ajoutés par l'évangéliste montrent jusqu'où s'étendait alors la renommée du Sauveur. Au cœur de la Galilée, où se passe la présente scène, Jésus voyait à ses côtés des habitants de Jérusalem et de la Judée, de Tyr et de Sidon, même de l'Idumée et de la Pérée, ajoute S. Marc. , 3, 7 et 8 (voyez le commentaire). La contrée maritime représente tout le littoral palestinien de la Méditerranée. Néanmoins, l'omission de la conjonction et dans le texte grec entre ce mot et Tyr montre qu'il ne désigne directement ici que les côtes de la Phénicie.

            Luc chap. 6 versets 18 et 19. - ils étaient venus pour l’entendre et pour être guéris de leurs maladies. Et ceux qui étaient tourmentés par des esprits impurs étaient guéris. 19Et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu’une vertu sortait de lui et les guérissait tous. - Deux motifs avaient déterminé ces masses populaires à accourir ainsi auprès de Jésus. Elles étaient venues d'abord pour l'entendre, puis pour être guéris. Ces deux désirs vont être satisfaits ; le premier, placé en tête comme le principal, par le grand discours de Jésus ; le second par des guérisons immédiates, opérées en faveur de tous ceux qui en avaient besoin, quel que fût du reste le genre de leurs infirmités. - Remarquez les cinq formes verbales à l'imparfait, qui marquent des actes constamment réitérés. Jésus était, suivant la belle parole de Théophylacte, une source intarissable de miracles. La phrase toute la foule cherchait à le toucher forme à elle seule un vivant tableau. Quelle sainte agitation autour du Thaumaturge ! Tout à l'heure, au contraire, le plus profond silence régnera autour de l'Orateur. Sur l'expression une vertu sortait de lui, voyez Marc. 5, 30, et le commentaire. La chair sacrée du Sauveur, de même que la matière dans les sacrements, servait à transmettre les grâces.

            Luc chap. 6 verset 20a. Et lui, levant les yeux sur ses disciples, disait. - Après avoir appuyé d'avance sur ces nombreux miracles l'autorité de sa parole, Jésus s'assoit à la façon des docteurs, Matth. 5, 1, et commence son discours. Toutefois, comme le note S. Luc (cfr. 22, 61) d'une manière non moins délicate que pittoresque, avant d'ouvrir la bouche il embrassa d'abord d'un regard plein d'amour le cercle intime des disciples rangés auprès de lui. C'est à eux en effet qu'il s'adressait plus immédiatement ; c'était par eux que ses mémorables paroles devaient être portées dans peu d'années à l'univers entier. Son auditoire mystique était donc aussi vaste que le monde. - De nos observations antérieures il résulte que, dans l'édition abrégée du discours sur la montagne, telle que nous l'offre le troisième Évangile, il n'existe pas un plan parfaitement accentué. On y découvre pourtant quelques points d'arrêt, quelques directions nouvelles données à la pensée, qui peuvent servir de divisions pour classer les préceptes de Jésus. Les Béatitudes et les malédictions qui leur correspondent, vv. 20b-26, forment une première partie que nous intitulerons avec M van Oosterzee " la salutation de l'amour ", ou, avec Bleek, " la doctrine du bonheur ". Les vv. 27-38 exposent ensuite le grand précepte de la charité, qui est par excellence le commandement de la Loi nouvelle : c'est la seconde partie. Dans la troisième, vv. 39-49, introduite comme la seconde par une formule de transition, S. Luc a groupé diverses recommandations que l'on pourrait appeler " la doctrine de la sagesse ", parce qu'elles fournissent à quiconque les pratiquerait fidèlement un moyen prompt et sûr de parvenir à la vraie sagesse.

          3. 2) Première partie du discours, 6, 20b-26 : Le vrai bonheur. Parall. Matth. 5, 3-12.
          4. 20bBienheureux, vous qui êtes pauvres, parce que le royaume de Dieu est à vous. 21Bienheureux, vous qui avez faim maintenant, parce que vous serez rassasiés. Bienheureux, vous qui pleurez maintenant, parce que vous rirez. 22Bienheureux serez-vous lorsque les hommes vous haïront, et vous repousseront, et vous outrageront, et lorsqu’ils rejetteront votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme. 23Réjouissez-vous en ce jour-là et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense est grande dans le ciel ; car c’est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes. 24Mais malheur à vous, riches, parce que vous avez votre consolation. 25Malheur à vous qui êtes rassasiés, parce que vous aurez faim. Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous serez dans le deuil et dans les larmes. 26Malheur à vous lorsque les hommes diront du bien de vous, car c’est ainsi que leurs pères traitaient les faux prophètes.

            Luc chap. 6 verset 20b. - Bienheureux, vous qui êtes pauvres, parce que le royaume de Dieu est à vous. - " Saint Luc n’a présenté que quatre béatitudes du Seigneur; huit, saint Matthieu ". St Ambroise. C'est là un fait qui frappe tout d'abord dès que l'on compare les deux rédactions du Discours sur la montagne. Mais le docte Père avait raison d'ajouter : " Dans ces huit, les quatre sont; et dans ces quatre, les huit ". S. Luc donne vraiment " le précis, la quintessence " (D. Calmet) de l'octave des Béatitudes. Comme ce début de la charte messianique est sage et parfait ! " C’est un début qui convient parfaitement au docteur de la sagesse de nous montrer en quoi consiste la béatitude. Car tous la désirent comme la fin de toutes choses. Mais en quoi elle consiste, et par quels moyens l’obtenir, ils n’en ont pas la moindre idée, pour leur plus grand malheur ". Corn. Jansénius. Le Docteur suprême de la sagesse a soin de mettre aussitôt, comme le dit gracieusement Théophylacte, le rythme et l'harmonie dans l'âme de ses disciples au moyen des Béatitudes. Sur la forme extérieure et l'aspect paradoxal des Béatitudes, voyez l'Evang. selon S. Matthieu, pp. 101 et 102. - Bienheureux vous qui êtes pauvres… Cette Béatitude est la première dans l'exposé de S. Luc comme dans celui de S. Matthieu. Seulement, notre évangéliste a supprimé le mot " d'esprit ", ce qui donne de prime abord plus de clarté à la pensée, mais qui lui enlève peut-être de sa profondeur. Toutefois, comme il s'agit évidemment ici ou des pauvres qui supportent avec courage, dans un sentiment chrétien, la privation des biens de ce monde, ou des riches qui vivent détachés de leurs richesses, la pensée est au fond la même de part et d'autre. En effet, d'après S. Luc, les Béatitudes sont adressées directement par Jésus à ses disciples (comp. les vv. 21-23 ; de même les malédictions, vv. 24-26), tandis qu'elles apparaissent dans le récit de S. Matthieu sous la forme d'aphorismes généraux. C'est précisément en cela qu'apparaît le caractère familier, en quelque sorte homilétique (édification ou enseignement par la prédication de la Parole), du discours sur la montagne tel que le relate S. Luc. Comparez encore 6, 46 et Matth. 7, 21 ; 6, 47 et Matth. 7, 24, etc. - Le Royaume de Dieu. S. Luc substitue ce nom à celui de " règne des cieux " (Matth. 5, 3), qui, énonçant une idée juive (voyez l'Evang. selon S. Matth. p. 67), eût été moins accessible à ses lecteurs de la gentilité.

            Luc chap. 6 verset 21. - Bienheureux, vous qui avez faim maintenant, parce que vous serez rassasiés. Bienheureux, vous qui pleurez maintenant, parce que vous rirez. - C'est la quatrième Béatitude dans S. Matthieu. Ici encore nous avons à noter une omission caractéristique, celle de " justice ", le mot hébreu correspondant désigne la sainteté en général. La vie où abondent le confort, le luxe, les délices matérielles, est souvent incompatible avec le goût de la perfection et des choses du ciel : ce qui fait que les deux rédactions reviennent à peu près au même. - Vous qui pleurez. Cette Béatitude est la troisième chez nos deux évangélistes. Maintenant est une particularité de S. Luc (de même dans la Béatitude précédente) : cet adverbe oppose avec emphase les misères présentes aux joies inénarrables que l'on goûtera dans le royaume messianique parvenu à sa consommation glorieuse. Le pittoresque vous rirez (Matth. vous serez consolés) est également spécial à S. Luc. Employé au v. 35 et par S. Jacques, 4, 9, pour désigner la joie profane et coupable des mondains, ce mot n'apparaît qu'en cet endroit comme emblème du bonheur sacré des élus.

            Luc chap. 6 versets 22 et 23. - Bienheureux serez-vous lorsque les hommes vous haïront, et vous repousseront, et vous outrageront, et lorsqu’ils rejetteront votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme. 23Réjouissez-vous en ce jour-là et soyez dans l’allégresse, parce que votre récompense est grande dans le ciel ; car c’est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes. - Ces versets contiennent la quatrième Béatitude de S. Luc, qui est parallèle à la huitième de S. Matthieu, 5, 10-12. - Soyez dans l'allégresse. Le verbe grec est au présent, et l'emploi de ce temps est remarquable, puisqu'il est question d'un bonheur à venir : mais l'acquisition de ce bonheur est si sûr pour ceux auxquels s'adresse le divin Maître ! - Si S. Luc omet l'énoncé général de la Béatitude, tel qu'on le trouve dans le premier Évangile, 5, 10, en revanche il accentue avec plus de force la gradation des outrages. S. Matthieu ne distinguait que trois sortes de persécutions, représentées par les locutions " maudiront ", " persécuteront ", " diront toute sorte de mal ". S. Luc en mentionne quatre qu'il exprime, à part la troisième, au moyen de mots nouveaux. Haïront indique les sentiments du cœur. Repousseront nous montre la haine, d'abord latente, passant à l'action. Les disciples du Christ seront " excommuniés " de la société religieuse et civile. Viendront ensuite les injures grossières (outrageront), puis, comme conclusion, on finira par maudire, par exécrer avec un mépris souverain, le nom pourtant si noble de Chrétien. Mais cela aura lieu à cause du Fils de l'homme, c'est-à-dire qu'on n'aura commis d'autre crime que celui d'être le disciple de Jésus : et c'est précisément pour cela qu'on devra se croire bienheureux et se réjouir, comme l'explique le v. 23. " Car il n’y a rien d’avantageux, pour eux, à les supporter. Mais ils ont profit à les tolérer pour le nom du Christ ". St Augustin Serm. Dom. in monte. - Réjouissez-vous… Cfr. Matth. 5, 12. En ce jour-là est emphatique et spécial à S. Luc : au jour où l'on vous traitera d'une manière si ignominieuse. - Soyez dans l'allégresse : le verbe grec signifie littéralement " bondir de joie ". Quelle énergie d'expressions ! Excommuniés, bafoués, persécutés, les disciples de Jésus non seulement ne devront pas s'attrister et se décourager, mais ils pourront s'abandonner à la joie. Bien plus, la simple joie serait insuffisante : il faudra qu'ils tressaillent d'allégresse. - Votre récompense est grande… Motif de cette recommandation en apparence si extraordinaire. " Après avoir promis des récompenses, l’organisateur d'une compétition exhorte les siens à un combat acharné ". Luc de Bruges. L'homme naturel se désole quand on lui enlève son bien, son honneur ; le chrétien dépouillé de tout pour Jésus se réjouit, parce qu'il se souvient de la récompense qui l'attend au ciel. Les prophètes, ces augustes personnages de la théocratie, n'ont pas été mieux traités de leur temps. Or, qui ne serait heureux et fier de ressembler aux prophètes ? - Leurs pères : les ancêtres des hommes mentionnés au v. 22, par conséquent, les Juifs des siècles antérieurs. Jésus s'exprime plus clairement dans le premier Évangile : " C’est ainsi qu’ils ont persécuté les prophètes qui étaient avant vous ".

            Luc chap. 6 verset 24. - Mais malheur à vous, riches, parce que vous avez votre consolation. - Laissant de côté les autres Béatitudes (la seconde : Heureux les doux, la cinquième : Heureux les miséricordieux, la sixième : Heureux ceux qui ont le cœur pur, et la septième : Heureux les pacifiques), S. Luc oppose à celles qu'il vient de citer quatre terribles malédictions de Jésus, vv. 24-26. - Dans Jérémie, 17, 5-8, le mot maudit contrastait déjà tristement avec béni : mais les malédictions précédaient les bénédictions ; tandis qu'ici, conformément à la délicatesse de l'esprit évangélique, les malédictions n'apparaissent qu'après les bénédictions. Le Messie ne maudit que ceux qui auront refusé, rejeté ses bénédictions. - Mais malheur… introduit fort bien les quatre propositions antithétiques destinées à ramener à l'esprit chrétien par la terreur ceux que les récompenses promises plus haut n'auraient pas suffisamment gagnés. - Malheur à vous les riches. Le monde dit au contraire : Bienheureux les riches, malheur aux pauvres ! Mais les idées de Jésus ne sont pas celles du monde. Cependant, si le roi messianique maudit les riches, ce n'est pas directement parce qu'ils sont riches, mais en tant qu'ils mettent leur complaisance entière, toute leur âme, dans leurs richesses. " Ce n’est pas dans le jugement porté sur la valeur des biens qu’est le crime, mais dans leur désir ", St Ambroise. Il est en effet des riches qui sont pauvres d'esprit. - Parce que vous avez votre consolation. Jésus avait motivé les Béatitudes ; il motive de la même manière les malédictions. Le verbe grec correspondant à avez est d'une grande énergie : " vous possédez complètement, vous avez totalement reçu ". Ils auront joui sur cette terre des consolations profanes de Mammon, ce sera tout : ils n'auront aucune part aux saintes consolations d'Israël, dont au reste ils ne s'inquiètent guère. Nous trouverons plus loin, 16, 19 et ss., le développement dramatique de cette première malédiction, dans la parabole de Lazare et du mauvais riche.

            Luc chap. 6 verset 25. - Malheur à vous qui êtes rassasiés, parce que vous aurez faim. Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous serez dans le deuil et dans les larmes. - Ici encore l'antithèse est parfaite. Les idées sont opposées aux idées, les mots aux mots. Mais le rassasiement de la chair (cfr. Col. 2, 23) sera suivi d'une faim affreuse, qui demeurera à tout jamais inassouvie. - Vous qui riez maintenant… Malheur, car ces rires terrestres, qui n'auront duré que peu de jours, feront place à d'éternelles et poignantes tristesses, figurées emphatiquement par deux verbes synonymes, vous serez dans le deuil et vous serez dans les larmes. Cfr. Jac. 4, 4, 9.

            Luc chap. 6 verset 26. - Malheur à vous lorsque les hommes diront du bien de vous, car c’est ainsi que leurs pères traitaient les faux prophètes. - Le monde n'accorde sa faveur et ses bonnes grâces qu'à ceux qui lui plaisent, et, pour plaire à ce monde corrompu, il est rare qu'il ne faille pas flatter ses passions mauvaises, se mettre de connivence avec ses coupables caprices. Souvent donc la popularité d'un homme est de fâcheux augure relativement à son caractère et à sa conduite. Est-il étonnant après cela que Jésus maudisse ceux qui recherchent et reçoivent les caresses du monde ? Ne vaut-il pas mieux être, comme S. Athanase, seul contre le monde ? Telle était aussi, main axiome antique en fait foi, la conviction de la sagesse païenne. " Car comment peut-il plaire au peuple celui à qui plaît la vertu ? " Sénèque. Phocion, interrompu contre l'ordinaire dans un de ses discours par de vifs applaudissements de la foule athénienne, demanda finement à ses amis s'il ne lui pas échappé quelque sottise. - C'est ainsi que leurs pères traitaient les faux prophètes. C'est-à-dire qu'on les comblait d'honneurs ; mais à quel prix pour leur conscience ! Ces faux prophètes accommodaient criminellement leur prétendus oracles aux désirs dépravés des princes et du peuple : il leur était aisé de gagner ainsi tous les suffrages. " Les prophètes prophétisent avec fausseté, les sacrificateurs dominent sous leur conduite, et mon peuple prend plaisir à cela ", Jér. 5, 31. - Leurs pères a le même sens qu'au v. 23.

             

          5. 3) Deuxième partie du discours, vv. 27-38 : La vraie charité. Parall. Matth. 5, 39-48.
          6.  

            Luc chap. 6 versets 27 et 28. - Mais à vous qui m’écoutez, je dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. 28Bénissez ceux qui vous maudissent, et priez pour ceux qui vous calomnient. - La transition Mais à vous qui m'écoutez est d'une grande délicatesse. Jésus semble supposer que les terribles apostrophes des vv. 24-26 ne s'appliquaient à aucun des ses auditeurs actuels. Il revient donc à eux comme au sortir d'une digression qui n'aurait concerné que des misérables vivant bien loin du Kouroun-Hattîn. Ce qu'il leur dit dans cette seconde partie est un commentaire saisissant de ce qu'il nommera plus tard (Joan. 13, 34 ; 15, 12) " son " commandement, le commandement " nouveau ". Entrant dans des détails pratiques, pittoresques, il montre en quoi doit consister la charité fraternelle pour les sujets du royaume messianique. Il place en premier lieu ce qu'il y a de plus difficile, et recommande d'abord aux siens l'amour des ennemis, amour sincère et réel, qui, du cœur où il a sa source, passe dans les mains par les actes, et sur les lèvres soit par de bonnes paroles, soit même par de ferventes prières. A chaque manifestation de la haine il faut donc, comme l'indique cette série de sublimes antithèses, répondre par une manifestation de charité, rendant toujours le bien pour le mal. Cfr. Rom. 12, 21.

            Luc chap. 6 verset 29. - Et à celui qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre ; et celui qui te prend ton manteau, ne l’empêche pas de prendre aussi ta tunique. - Après la charité active vient la charité patiente, qui tolère, qui sacrifie volontiers, dans l'occasion, ses droits les plus stricts, si elle espère pouvoir gagner le prochain par cette condescendance généreuse. Sur le véritable esprit de ces deux recommandations, voyez l'Évangile selon S. Matth., p. 121. La pensée est généralisée par S. Luc : le premier Évangile, 5, 40, supposait un procès sur le point d'être intenté devant les tribunaux. Notre évangéliste renverse en outre l'ordre des vêtements : donnez même votre tunique à quiconque veut vous ravir violemment votre manteau ; dans S. Matthieu Jésus désire au contraire que ses disciples abandonnent leur manteau à l'homme injuste qui voudrait les dépouiller de leur tunique. Mais c'est la même idée exprimée avec une nuance. Chez les Juifs, et S. Matthieu écrivait primitivement pour des Juifs, le manteau du pauvre était regardé comme son vêtement le plus indispensable, Ex. 22, 25 ; d'autre part, en soi le manteau est l'habit le plus extérieur, que la main du voleur saisit naturellement en premier lieu. Des deux côtés il y a donc gradation, quoique en un sens différent, et S. Luc a choisi l'arrangement qui devait être le plus clair pour ses lecteurs non juifs. - Ne l'empêche pas… La recommandation est positive dans S. Matthieu : " remets lui ".

            Luc chap. 6 verset 30. - Donne à quiconque te demande, et ne redemande pas ton bien à celui qui s’en empare. - C'est encore la charité sous une autre de ses faces multiples. Jésus inculque, dans la première moitié de ce verset, l'esprit de libéralité qui vient généreusement au secours de tous, sans aucune acception de personnes, quoique selon les mesures de la prudence ; puis, dans la seconde moitié, il revient d'une manière générale sur le support chrétien des injustices. Voir une variante dans S. Matthieu, 5, 42. - Ne redemande pas … ne doit évidemment pas se prendre d'une manière absolue, pas plus que la plupart des conseils évangéliques énoncés ici par le divin Maître : du moins ne doit-on réclamer son bien avec une rigueur trop grande, qui blesserait la charité.

            Luc chap. 6 verset 31. - Et ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le-leur vous aussi, pareillement. - S. Luc a placé dès cet endroit la belle " règle d'or " de la charité, qui n'apparaît dans le premier Évangile que beaucoup plus loin, 7, 12, et d'après un autre enchaînement. Mais ce grand principe de l'amour fraternel vient très bien ici au milieu d'injonctions pratiques (vv. 27-35) qu'il relie à la façon d'un nœud gracieux et fort.

            Luc chap. 6 verset 32. - Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment. - Ce verset et les deux suivants contiennent trois raisonnements parallèles, destinés à prouver qu'une charité simplement humaine, c'est-à-dire égoïste, est tout à fait nulle devant Dieu. Il y a, dans cette argumentation pressante, une fine critique de la bonté purement naturelle, et, par suite, une forte excitation à la charité surnaturelle. - 1° Quand nous nous bornons à aimer ceux qui nous aiment, quel est notre mérite ? La réponse n'est pas directement donnée, mais la phrase finale, les pécheurs aussi…, qui retentit trois fois comme un triste refrain, l'indique suffisamment. - Nous lisons dans S. Matthieu : " Les publicains aussi n'agissent-ils pas de même? ". Le premier évangéliste conserve aux paroles de Jésus la couleur juive qu'elles avaient eue d'abord ; S. Luc remplace les idées particularistes de publicains et de païens (cette dernière avec une touchante sollicitude pour les sentiments de ses lecteurs) par la notion générale de pécheurs.

            Luc chap. 6 verset 33. - Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quel gré vous en saura-t-on ? car les pécheurs aussi font cela. - Par une gradation manifeste (cfr. v. 27), Jésus passe des sentiments du cœur aux actes qu'inspire l'affection, et il raisonne sur eux de la même manière. Ce trait est propre à S. Luc ; de même celui du v. 34. S. Matthieu, 5, 47, a un autre exemple tiré des salutations entre amis.

            Luc chap. 6 verset 34. - Et si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? car les pécheurs aussi prêtent aux pécheurs, afin de recevoir la pareille. - Nouvelle gradation : après les bienfaits en général, un bienfait d'une nature particulière, qui coûte toujours, même dans l'hypothèse faite par Notre-Seigneur, tant l'homme est attaché aux richesses matérielles. D'ailleurs, ceux qui prêtent courent toujours quelque risque, et les services désintéressés sont rares. - Afin de recevoir la pareille, c'est-à-dire le même service à l'occasion, ou bien le remboursement exact de la somme prêtée, de sorte qu'ils ne perdent absolument rien.

            Luc chap. 6 verset 35. - Mais vous, aimez vos ennemis, faites du bien, et donnez beaucoup sans en rien espérer, et votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, car il est bon pour les ingrats et les méchants. - A la conduite égoïste qu'il vient d'exposer et de blâmer dans les vv. 32-34, Jésus oppose maintenant celle que devront tenir ses disciples. Il emploie les mêmes termes que précédemment et suit la même gradation : Aimez vos ennemis, et pas seulement ceux qui vous aiment, v. 32 ; faites du bien… sans rien espérer, et pas seulement quand vous espérerez quelque autre bienfait en retour des vôtres ; prêtez sans espoir de gain ou de recouvrement. Voilà la conduite du vrai chrétien. - Et votre récompense sera grande : dès ici-bas cette conduite généreuse des chrétiens sera récompensée ; mais elle le sera davantage encore dans le ciel. - Vous serez les fils du Très-Haut. Autre précieux motif d'encouragement. Cfr. Matthieu 5, 45. Agir ainsi, c'est montrer, par un de ces traits de ressemblance qui trompent rarement, qu'on est fils du Très-Haut, car lui aussi il est bon à l'égard soit des ingrats qui ne lui savent aucun gré de ses bienfaits, soit des pécheurs qui en abusent ouvertement. Dans le premier Évangile, la description de la bonté divine est exprimée d'une façon plus concrète : " il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes " (Matth., 5, 45). Le nom de Très-Haut pour désigner le Seigneur est propre à S. Luc. Cfr. 1, 32, 35, 76. Les autres évangélistes ne s'en servent jamais, et c'est ici le seul endroit où Notre-Seigneur le donne lui-même à son Père.

            Luc chap. 6 verset 36. - Soyez donc miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux. - Grand principe de charité, analogue à celui du v. 31, mais d'une perfection notablement plus haute. S. Matthieu, 5, 48, élargit l'idée en disant " parfait " au lieu de " miséricordieux ". Les Orientaux ont toujours aimé à rattacher au nom de Dieu l'épithète de miséricordieux.

            Luc chap. 6 versets 37 et 38. - Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés ; pardonnez, et on vous pardonnera. 38Donnez, et on vous donnera : on versera dans votre sein une bonne mesure, pressée, et secouée, et qui débordera. Car la même mesure avec laquelle vous aurez mesuré servira de mesure pour vous. - Ces versets correspondent à Matth. 7, 1 et 2 ; mais S. Luc l'emporte de beaucoup par la richesse des détails. Deux choses sont d'abord interdites par Notre-Seigneur, puis deux autres choses sont vivement recommandées. A chacun de ses ordres, soit négatifs, soit positifs, il rattache une sanction, tirée de leur nature même et bien capable d'en obtenir le parfait accomplissement. - Ne jugez pas : c'est la première des injonctions négatives. A ceux qui s'y montreront fidèles, Jésus promet que le souverain Juge lest traitera avec une telle miséricorde, qu'ils échapperont en quelque sorte à ses redoutables jugements. - Seconde injonction négative : Ne condamnez pas… Condamner, c'est plus que juger, puisque c'est prononcer une sentence qui déclare l'accusé coupable. En évitant de condamner injustement nos frères, nous nous préparons donc un arrêt favorable de la part de Dieu. Grand encouragement ! - Première recommandation positive : Pardonnez. Dans le grec, littéralement : déliez et vous serez déliés. Belle métaphore pour exprimer le pardon. Cfr. Bretschneider, Lex. Man. - Donnez. Seconde recommandation positive, qui est ensuite fortement développée dans une description pittoresque : une bonne mesure… Quelle accumulation emphatique d'épithètes ! Mais l'idée de la libéralité infinie du Seigneur est admirablement inculquée au moyen de ces redondances. La première épithète est employée dans la locution populaire " faire la bonne mesure " ; les trois suivantes font image ; elles sont empruntées au mesurage des céréales ou autres graines analogues, tel qu'il se pratique de nos jours encore sur les marchés de Jérusalem et de l'Orient. Comp. L. Abbott, Comm., h.l. Pressée : avec ses mains, au besoin avec ses pieds, celui qui mesure presse fortement les grains pour qu'il en tienne une plus grande quantité. Secouée : on agite dans le même but le vaisseau qui sert à mesurer. Enfin débordante : on comble si bien la mesure, qu'elle déborde de tous côtés. - On versera dans votre sein. L'image est encore plus orientale que précédemment. Le sein désigne par métonymie la partie du vêtement qui recouvre la poitrine et l'estomac. Cfr. Gesenius, Thesaurus, t. 1, p. 457. La robe large et flottante des Orientaux forme au-dessus de la ceinture de vastes plis dont on se sert en guise de poches, et qui peuvent contenir des objets d'un volume assez considérable. Le sujet de donnera n'est pas déterminé, l'idée est claire néanmoins. C'est Dieu qui, par ses ministres célestes, mesurera ses bienfaits aux élus avec une munificence digne de lui. - La même mesure… Jésus clôt ses quatre exhortations des vv. 37 et 38 par le principe dominateur qui leur avait servi de base : vous serez traités comme vous aurez traité les autres.

          7. 4) Troisième partie du discours, vv. 39-49 : Quelques règles de vraie sagesse. - Parall. Matth. 7, 3-27.

Dans cette dernière partie, les pensées ne se suivent pas avec un enchaînement aussi visible que dans les autres ; la liaison est même parfois obscure. Nous n'en serons pas étonnés, puisque S. Luc abrège et résume. Il s'est donc contenté en plusieurs endroits de placer simplement les unes à côté des autres des idées qui s'enchaînent d'après un ordre parfait dans la rédaction de S. Matthieu. Divers exégètes, il est vrai, ont tenté d'établir une connexion rigoureuse entre chacune des maximes contenues dans ce passage ; mais leur embarras manifeste et leur prodigieux désaccord nous enlèvent toute confiance et nous empêchent de les suivre.

Luc chap. 6 verset 39. - Il leur proposait aussi cette comparaison : Est-ce qu’un aveugle peut conduire un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous deux dans la fosse ? - Il leur disait… formule de transition, comme au v. 27. Le pronom leur représente la masse des auditeurs et plus spécialement les disciples. Cfr. v. 20. - Cette comparaison. Ce proverbe n'apparaît pas dans le premier Évangile ; mais S. Matthieu le cite plus tard, 15, 14, à propos des Pharisiens, que Jésus compare à des aveugles conduisant d'autres aveugles. Preuve que Notre-Seigneur le proféra en différentes circonstances. Il exprime d'une manière pittoresque cette vérité générale, que quiconque se charge de diriger autrui doit commencer par être lui-même très éclairé : c'est donc une excellente règle de sagesse.

Luc chap. 6 verset 40. - Le disciple n’est pas au-dessus du maître ; mais tout disciple sera parfait, s’il est comme son maître. - Nouveau proverbe, destiné à fortifier le précédent. S. Matthieu le mentionne aussi en un autre endroit, 10, 24, 25, légèrement modifié, pour annoncer les oppositions et les persécutions qui attendaient les chrétiens dans le monde. Ici, il signifie que le disciple, reconnaissant la supériorité de son maître, le prend naturellement pour modèle ; mais, si le maître est aveugle, que deviendra le pauvre disciple ? Le disciple mettra toute son âme, tous ses efforts, à devenir bien semblable à son maître.

Luc chap. 6 versets 41 et 42. - Pourquoi vois-tu le fétu dans l’œil de ton frère, sans apercevoir la poutre qui est dans ton œil ? 42Ou comment peux-tu dire à ton frère : Frère, laisse-moi ôter le fétu qui est dans ton œil, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite, ôte d’abord la poutre qui est dans ton œil, et ensuite tu verras comment tu pourras ôter le fétu de l’œil de ton frère. - Comp. Matth. 7, 3-5 et le commentaire. Les deux rédactions coïncident presque littéralement en cet endroit, surtout dans le texte grec. - Pourquoi vois-tu... ? Dans le grec, vois suppose un regard attentif et prolongé ; sans apercevoir... : s'emploie surtout au moral pour désigner un retour de l'âme sur elle-même ; tu verras comment... : ici, le sens est voir clairement, distinguer nettement d'un bout à l'autre, complètement. Ces trois verbes font image et sont d'un bel effet dans ce petit drame ironique, admirablement décrit. Jésus ne pouvait inculquer avec plus de force la règle de sagesse pratique qui se dégage si clairement des vv. 41 et 42.

Luc chap. 6 versets 43-45. - Car un arbre n’est pas bon, s’il produit de mauvais fruits, et un arbre n’est pas mauvais, s’il produit de bons fruits. 44Car chaque arbre se connaît à son fruit. On ne cueille pas de figues sur les épines, et on ne vendange pas le raisin sur des ronces. 45L’homme bon tire de bonnes choses du bon trésor de son cœur, et l’homme mauvais tire de mauvaises choses de son mauvais trésor ; car la bouche parle de l’abondance du cœur. - Comp. Matth. 7, 15-20, et 12, 33-35. Il y a, dit ici le divin Orateur, une frappante analogie entre les lois qui gouvernent le règne végétal et celles qui dirigent le royaume des âmes. La nature ou la valeur de l'arbre se reconnaît à son fruit. Bon fruit, bon arbre ; mauvais fruit, mauvais arbre : la figue sur le figuier et pas ailleurs, le raisin seulement sur la vigne ! De même au moral pour les hommes. L'homme bon a au fond de son cœur un bon trésor, duquel ne s'échappent que de bonnes choses ; au contraire, le trésor du mauvais homme est mauvais, et il en sort naturellement des choses mauvaises. Comparez ce trait rabbinique : " Rabbi Jochanan dit à ses disciples : allez et voyez quelle est la droite ligne de conduite à laquelle l'homme doit adhérer. R. Eliézer dit : C'est un bon œil (la libéralité). R. Josua dit : c'est d'être un bon compagnon. R. José dit : c'est d'être un bon voisin. R. Siméon dit : c'est de pourvoir à l'avenir. R. Eléazar dit : c'est un bon cœur. Il leur dit : Je préfère à vos paroles celle d'Eléazar fils d'Aruch, car vos paroles sont contenus dans la sienne. Il leur dit encore : Allez et voyez quelle est la voie mauvaise dont l'homme doit se garder. R. Eliézer dit : c'est un mauvais œil (l'avarice). R. Josua dit : c'est d'être un mauvais compagnon. R. José dit : c'est d'emprunter et de ne pas rendre. R. Eléazar dit : c'est un mauvais cœur. Il leur dit : Je préfère à vos paroles celle d'Eléazar, car vos paroles sont contenues dans la sienne. " Pirké Aboth, 2, 9. Or, ajoute Notre-Seigneur, c'est par la bouche que se manifeste l'état du cœur de l'homme. - Le raisin sur des ronces… S. Luc mentionne la ronce à la place des chardons ou herbes épineuses du premier Évangile.

Luc chap. 6 verset 46. - Pourquoi m’appelez-vous Seigneur ! Seigneur ! et ne faites-vous pas ce que je vous dis ? - La péroraison du discours commence en cet endroit. Le Sauveur proteste d'abord énergiquement contre ces hommes qui, à en croire les paroles pleines de dévouement qu'on entend à tout occasion sortir de leur bouches (Seigneur répété deux fois d'une manière emphatique), seraient ses disciples les plus fervents, mais qui démentent leurs belles paroles par leur conduite antichrétienne. " Le chemin du royaume de Dieu est l’obéissance et non la prononciation solennelle des vœux ", Gloss. ord., ou, comme le dit S. Hilaire, " Soyez des exécuteurs de la parole et non des auditeurs seulement ". Jac. 1, 22. Cfr. Matth. 7, 21 et le commentaire.

Luc chap. 6 verset 47. - Quiconque vient à moi, et écoute mes paroles, et les met en pratique, je vous montrerai à qui il ressemble. - Après la protestation indignée qui précède, Jésus montre par deux tableaux pittoresques, vv. 47-49, à quoi ressemblent les deux catégories de personnes qui viennent écouter la prédication évangélique. Voyez S. Matthieu, 7, 24-27. L'introduction, formée par le v. 47, est plus complète et plus solennelle que dans le premier Évangile. Qui vient à moi et je vous montrerai à qui il ressemble sont des traits propres à S. Luc.

Luc chap. 6 verset 48. - Il ressemble à un homme qui, bâtissant une maison, a creusé bien avant, et a posé le fondement sur la pierre ; l’inondation étant survenue, le torrent s’est précipité sur cette maison et n’a pu l’ébranler, parce qu’elle était fondée sur la pierre. - Premier tableau, qui représente ceux qui observent la parole. L'auditeur sérieux de la divine parole bâtit sur des fondements inébranlables l'édifice de sa perfection : aussi n'a-t-il pas à redouter les orages que suscitent contre lui l'enfer, le monde et ses propres passions. S. Luc relève admirablement, par cette description dramatique qui lui est spéciale, le soin pris par le constructeur pour appuyer sa maison sur une base solide. Sans redouter sa peine, il a creusé dans le roc, puis il a creusé encore plus profond, comme le dit expressivement le texte grec. Tel est du reste aujourd'hui encore l'usage communément suivi en Palestine : certaines fondations vont chercher la roche dure jusqu'à trente pieds au-dessous du sol. Cfr. Robinson, Palaestina, t. 3, p. 248. - L'inondation étant survenue… S. Matthieu donne ici à son tour une peinture plus vivante. S. Luc emploie néanmoins plusieurs expressions particulières, qui sont tout ensemble élégantes et fortes, pour désigner l'inondation et le choc terrible des flots contre la maison. " N'a pu l'ébranler " montre peut-être mieux que le simple " n'a pas cédé " de S. Matthieu l'impuissance des vagues irritées. La conjecture d'après laquelle un orage survenu tout à coup vers la fin du Discours sur la montagne aurait suggéré à Notre-Seigneur les images de sa péroraison, est plus habile que vraie.

Luc chap. 6 verset 49. - Mais celui qui écoute et ne met pas en pratique, ressemble à un homme qui a bâti sa maison sur la terre, sans fondement ; le torrent s’est précipité sur elle, et aussitôt elle est tombée, et la ruine de cette maison a été grande. - Second tableau, pour représenter les auditeurs purement passifs, qui ne se donnent aucune peine pour pratiquer la parole divine. Eux aussi ils bâtissent un édifice ; mais leur paresse est cause qu'ils en assoient simplement les bases sur le sol : sans fondement, ajoute emphatiquement S. Luc afin de mieux marquer le contraste qui existe entre eux et les constructeurs du v. 48. Aussi, lorsque les eaux que la tempête a versées comme une trombe sur le pays se sont précipitées à la façon d'un fleuve irrésistible contre la pauvre maison, elle s'est écroulée au premier choc. - Aussitôt est une particularité de S. Luc. - " C'est en agissant, dit S. Augustin, que l'on confirme et consolide ce qu'on a entendu ".

 

  1. ÉVANGILE SELON SAINT LUC - CHAPITRE 7
  2.  

    Le serviteur du centurion (vv. 1-10). - Résurrection du fils de la veuve de Naïm (vv. 11-17). Le Précurseur envoie deux de ses disciples à Jésus pour lui demander s'il est le Messie (vv. 18-23). Hommage public rendu par Notre-Seigneur à S. Jean (vv. 24-28). Jésus, Jean-Baptiste et la génération présente (vv. 29-35) . Simon le Pharisien et la pécheresse (vv. 36-50).

  3. 11. Le serviteur du centurion. 7, 1-10. Parall. Matth. 8, 5-13.
  4. 1Lorsqu’il eut achevé de faire entendre au peuple toutes ces paroles, il entra dans Capharnaüm. 2Or un centurion avait un serviteur malade et sur le point de mourir, qui lui était très cher. 3Et ayant entendu parler de Jésus, il lui envoya quelques anciens des Juifs, le priant de venir et de guérir son serviteur. 4Ceux-ci, étant venus auprès de Jésus, le priaient avec instance, en lui disant : Il mérite que vous lui accordiez cela ; 5car il aime notre nation, et il nous a lui-même bâti une synagogue. 6Et Jésus allait avec eux. Et comme il n’était plus guère éloigné de la maison, le centurion lui envoya de ses amis, pour lui dire : Seigneur, ne prenez pas tant de peine, car je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit. 7C’est pour cela que je ne me suis pas cru digne de venir moi-même auprès de vous ; mais dites un mot, et mon serviteur sera guéri. 8Car moi, qui suis un homme soumis à des chefs, j’ai sous moi des soldats ; et je dis à l’un : Va, et il va ; et à l’autre : Viens, et il vient ; et à mon serviteur : Fais ceci, et il le fait. 9Ayant entendu ces paroles, Jésus fut dans l’admiration ; et se tournant vers les foules qui le suivaient, il dit : En vérité, je vous le dis, même en Israël je n’ai pas trouvé une aussi grande foi. 10De retour à la maison, ceux que le centurion avait envoyés trouvèrent guéri le serviteur qui avait été malade.

    Nous avons ici un des plus grands miracles de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais il acquiert une importance toute nouvelle dans le troisième Évangile, quand on se souvient qu'il fut accompli en faveur d'un païen. Aussi S. Luc l'a-t-il raconté avec plus de détails que S. Matthieu.

    Luc chap. 7 verset 1. - Lorsqu’il eut achevé de faire entendre au peuple toutes ces paroles, il entra dans Capharnaüm. - Ce verset précise l'époque et le théâtre du prodige. La guérison eut lieu peu de temps après le Discours sur la montagne. Elle fut opérée dans la cité de Capharnaüm, qui servait de résidence habituelle à Jésus.

    Luc chap. 7 verset 2. - Or un centurion avait un serviteur malade et sur le point de mourir, qui lui était très cher. - Les deux héros du miracle nous sont ici présentés. C'étaient un centurion païen (voyez l'Évangile selon S. Matthieu, p. 155 et s.), préposé à une partie de la garnison de Capharnaüm, et son esclave gravement malade. Avec sa précision toute médicale, S. Luc affirme que ce dernier était sur le point de mourir. Il ajoute encore, pour expliquer l'intérêt particulier que le serviteur moribond inspirait à son maître : qui lui était très cher. C'était pourtant un proverbe du paganisme que " autant vous avez d'esclaves, autant vous avez d'ennemis ". Mais le centurion, à demi converti à la religion du vrai Dieu, pratiquait plutôt ce conseil des Saints Livres : " Que le serviteur qui a du sens te soit cher comme ton âme ; ne lui refuse pas la liberté, et ne le laisse pas dans la pauvreté ". (Ecclésiastique, 7, 23).

    Luc chap. 7 verset 3. - Et ayant entendu parler de Jésus, il lui envoya quelques anciens des Juifs, le priant de venir et de guérir son serviteur. - Ayant entendu parler de Jésus : Non seulement avec l’oreille du corps, mais aussi avec celle du cœur ", St. Bonaventure. Il a entendu parler de Jésus, de sa sainteté, de ses miracles, et il a conçu pour lui une haute estime : il croit en ses pouvoirs surnaturels, et voici qu'il se dispose à y recourir dans la pressante nécessité où il se trouve. - Il lui envoya quelques anciens. On a vu parfois dans ces " anciens " qui servirent d'ambassadeurs au centurion, les officiers de la synagogue ; mais cette opinion n'est pas fondée. Il s'agit simplement de quelques-uns des notables de Capharnaüm. - Le priant de venir… et pourtant, un peu plus loin, v. 6, le centurion fera prier Jésus de ne pas venir, se reconnaissant indigne de recevoir chez lui un si saint personnage. Pour concilier ces deux données en apparence contradictoires, Maldonat écrit " On peut facilement répondre que les Anciens des Juifs ont ajouté qu’il viendrait de leur propre chef. ". Nous préférons admettre que le centurion, après avoir d'abord demandé la visite du Thaumaturge, revint ensuite humblement sur sa requête, pour la retirer comme trop présomptueuse. - Il est, à propos de cet épisode, une autre conciliation , de prime-abord beaucoup plus difficile et pourtant beaucoup plus importante. Elle concerne les écarts considérables qui existent entre les récits de S. Matthieu et de S. Luc. Voyez sur ce point notre explication du premier Évangile, p. 155. Le conflit n'est qu'apparent, et tout observateur attentif reconnaît sans peine qu'il n'y a pas ici antilogie proprement dite, mais simplement diversité. S. Matthieu, qui condense les faits, néglige les personnages intermédiaires, et ne met en scène que le centurion ; S. Luc expose les choses telles qu'elles se sont passées objectivement.

    Luc chap. 7 versets 4 et 5. - Ceux-ci, étant venus auprès de Jésus, le priaient avec instance, en lui disant : Il mérite que vous lui accordiez cela ; 5car il aime notre nation, et il nous a lui-même bâti une synagogue. - Les délégués s'acquittèrent fidèlement de la commission qui leur avait été confiée. Oubliant leurs préjugés judaïques, ils plaidèrent avec chaleur la cause de l'officier païen. Il mérite, s'écrièrent-ils, tandis qu'il dira bientôt lui même " je ne suis pas digne ". - L'évangéliste nous a conservé quelques particularités intéressantes alléguées par les notables en faveur du centurion. - Il aime notre nation : beaucoup de païens détestaient alors la nation juive ; plusieurs néanmoins se sentaient attirés vers elle par ses dogmes si élevés, sa morale si pure, et le centurion était de ces derniers. Or, sa situation lui fournissait des occasions quotidiennes de témoigner sa bienveillance par des actes aux Juifs de Capharnaüm. Parmi ces actes, les notables en mentionnent un d'une nature vraiment extraordinaire : Il nous a bâti lui-même une synagogue. Le centurion n'était donc pas seulement l'ami des Juifs ; c'était pour eux un bienfaiteur, et un bienfaiteur au point de vue de la religion. Il leur avait bâti à ses frais une synagogue, dirent les délégués en s'appuyant sur l'article. Ils désignaient sans doute ainsi la synagogue de leur quartier, ou du moins l'édifice bien connu qui provenait de la générosité du centurion ; car une ville aussi considérable que Capharnaüm possédait nécessairement plusieurs synagogues. L'empereur Auguste avait publié naguère un édit très louangeur sur les synagogues juives, qu'il représentait comme des écoles de science et de vertu : le centurion de Capharnaüm avait tiré la conclusion pratique de cet édit. Peut-être sa maison de prière était-elle celle dont on voit aujourd'hui à Tell-Houm (voyez l'Evang. selon S. Matth., p. 230) les restes, qui attestent une grande magnificence.

    Luc chap. 7 versets 6-8. - Et Jésus allait avec eux. Et comme il n’était plus guère éloigné de la maison, le centurion lui envoya de ses amis, pour lui dire : Seigneur, ne prenez pas tant de peine, car je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit. 7C’est pour cela que je ne me suis pas cru digne de venir moi-même auprès de vous ; mais dites un mot, et mon serviteur sera guéri. 8Car moi, qui suis un homme soumis à des chefs, j’ai sous moi des soldats ; et je dis à l’un : Va, et il va ; et à l’autre : Viens, et il vient ; et à mon serviteur : Fais ceci, et il le fait. - S. Matthieu a conservé la réponse préalable du Sauveur, toute empreinte de sa divine amabilité : " J'irai et je le guérirai ". Averti de l'approche de Jésus, ou ayant aperçu lui-même le cortège du seuil de sa maison, le centurion se hâte d'envoyer une seconde ambassade, composée de plusieurs amis, que son malheur avait réunis à ses côtés. La suite des paroles du centurion est mentionnée d'une manière à peu près identique par les deux écrivains sacrés. S. Luc a néanmoins en propre la première moitié du v. 7, si pleine de foi et d'humilité. Cet homme comprenait très bien son infériorité vis à vis de Jésus ; mais comme il comprenait bien aussi la puissance de Notre-Seigneur ! Il exprime ces deux idées avec force au moyen d'une saisissante analogie, empruntée aux faits journaliers dont il était l'acteur et le témoin. Il sait par expérience ce que peut obtenir une parole de commandement. Sur un mot de ses chefs, il obéit ; un de ses mots à lui, simple officier subalterne, suffit pour faire aller et venir ses inférieurs. Donc, dis une parole, et le mal disparaîtra soudain. " Si donc moi, dit-il, qui suis un homme aux ordres d’un autre, j’ai le pouvoir de commander, que ne peux-tu, toi, de qui tous les puissants sont les serviteurs ? ", S. Augustin, Enarr. in Ps 96, 9. Cfr. Severus ap. Cramer, Catena in h. l.

    Luc chap. 7 verset 9. - Ayant entendu ces paroles, Jésus fut dans l’admiration ; et se tournant vers les foules qui le suivaient, il dit : En vérité, je vous le dis, même en Israël je n’ai pas trouvé une aussi grande foi. - Sur cet étonnement de Jésus, voyez l'Évangile selon S. Matthieu, p. 157. Le trait pittoresque se tournant vers est propre à S. Luc ; de même l'addition du mot foules. - Même en Israël… Pas même en Israël, le peuple de l'alliance : C'est un païen qui fournissait à Jésus l'exemple de la foi la plus vive qu'il eût rencontrée jusque là. S. Thomas d'Aquin ne craint pas d'affirmer à la suite d'Origène, de S. Jean Chrysostome, de S. Ambroise, qu'en tenant ce langage Notre-Seigneur n'exceptait ni les apôtres, ni plusieurs autres saints du Nouveau Testament, bien dévouées pourtant à sa personne sacrée : " Il est question des apôtres, de Marthe et de Madeleine. Et il faut dire que la foi du centurion était plus grande que la leur ". - D'après S. Matthieu, 7, 11 et 12, Jésus unit à l'éloge du centurion une prophétie relative à l'adoption des Gentils et au rejet prochain des Juifs. On est d'abord surpris de voir que S. Luc n'a pas inséré dans sa rédaction ce passage significatif ; mais on s'explique cette omission en rencontrant plus loin, 13, 28, la grave prédiction de Jésus. Notre évangéliste n'aura pas cru nécessaire de la répéter deux fois.

    Luc chap. 7 verset 10. - De retour à la maison, ceux que le centurion avait envoyés trouvèrent guéri le serviteur qui avait été malade. - Le premier Évangile mentionne simplement le miracle : " Et, à l’heure même, le serviteur fut guéri ". S. Luc le fait constater par les délégués du centurion. - Il est plus que probable que le centurion devint dès lors l'ami et le fervent disciple de Jésus, comme l'insinue délicatement S. Augustin : " En se disant indigne, il se rendit digne de recevoir le Christ, non dans sa demeure, mais dans son cœur; il n’eût même pas parlé avec tant d'humilité et de foi, s'il n'eût porté dans son âme Celui qu'il redoutait devoir entrer dans son habitation ". Serm. 62, 1. Et ailleurs, Serm. 77, 12 : " Je ne suis pas digne de vous recevoir dans ma demeure, et déjà il l'avait reçu dans son cœur. Plus il était humble, plus aussi il avait de capacité et plus il était rempli. L'eau tombe des collines et remplit les vallées. "

  5. 12. Résurrection du fils de la veuve de Naïm. 7, 11-17
  6. 11Il arriva ensuite que Jésus allait dans une ville appelée Naïm ; et ses disciples allaient avec lui, ainsi qu’une foule nombreuse. 12Et comme il approchait de la porte de la ville, voici qu’on emportait un mort, fils unique de sa mère, et celle-ci était veuve ; et il y avait avec elle beaucoup de personnes de la ville. 13Lorsque le Seigneur l’eut vue, touché de compassion pour elle, il lui dit : Ne pleure pas. 14Puis il s’approcha, et toucha le cercueil. Ceux qui le portaient s’arrêtèrent. Et il dit : Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi. 15Et le mort se mit sur son séant, et commença à parler. Et Jésus le rendit à sa mère. 16Tous furent saisis de crainte, et ils glorifiaient Dieu, en disant : Un grand prophète a surgi parmi nous, et Dieu a visité son peuple. 17Et le bruit de ce miracle se répandit dans toute la Judée, et dans tout le pays d’alentour.

    Cette narration, qui est une des plus touchantes de l'histoire évangélique, appartient en propre à S. Luc. Il est seul du reste à attribuer plusieurs miracles de résurrection à Notre-Seigneur Jésus-Christ. S. Matthieu et S. Marc ne parlent que de la fille de Jaïre ; S. Jean ne parle que de Lazare : pour lui il nous montre successivement deux morts sortant du tombeau sur un mot de Jésus, le fils de la veuve de Naïm et la fille de Jaïre.

    Luc chap. 7 verset 11. - Il arriva ensuite que Jésus allait dans une ville appelée Naïm ; et ses disciples allaient avec lui, ainsi qu’une foule nombreuse. - Cette formule générale fait passer le lecteur d'un prodige éclatant à un autre prodige plus éclatant encore. De nouveau, la date et la localité sont indiquées. Cfr. v. 1. La date est un peu vague, du moins dans la Vulgate et dans les manuscrits grecs. Mais peut-être faut-il lire " le jour d'après ", avec d'autres témoins graves et nombreux (notamment les manuscrits C, D, K, M, S, II, Sin., les versions syr., Ital., etc.). Dans ce cas l'époque serait très nettement indiquée. - Une ville appelée Naïm. Le nom grec correspond identiquement à l'appellation arabe encore en usage de nos jours, Naïn ou Néïn. Ce nom signifie en hébreu " la belle ", et il était justifié à merveille par la situation gracieuse de la cité. Celle-ci s'étalait en effet sur le versant septentrional du petit Hermon, et, de l'éminence qui lui servait de trône, elle contemplait, à ses pieds, la vaste et fertile plaine d'Esdrelon ; en face, les belles collines boisées de Galilée, que surmontent les pics neigeux du Liban et du grand Hermon. Aujourd'hui la perspective est la même ; mais la cité galiléenne a fait place à un misérable hameau qu'habitent des musulmans fanatiques. Voyez V. Ancessi, Atlas biblique, pl. 16 ; R. Riess, Atlas de la Bible, pl. 4 ; Stanley, Sinaï and Palestine, p. 357 ; Porter, Handbook of Syria a. Palestine, 2è édit. p. 349 ; Sepp, Jerusalem und das h. Land, t. 2, p. 66 et ss. Il n'est pas fait d'autre mention de Naïm dans la Bible. La distance qui la sépare de Capharnaüm est d'environ une journée de marche. - Et une foule nombreuse. A cette heureuse période de sa vie publique, Notre-Seigneur, partout où il allait, était habituellement accompagné de foules amies, avides de le voir et de l'entendre. A côté de cette multitude qui suivait Jésus, nous allons bientôt avoir une autre foule, également nombreuse, qui formait le convoi funèbre. Dieu permit qu'il en fut ainsi dans la circonstance présente, afin de multiplier les témoins, du prodige, selon la remarque judicieuse du V. Bède.

    Luc chap. 7 verset 12. - Et comme il approchait de la porte de la ville, voici qu’on emportait un mort, fils unique de sa mère, et celle-ci était veuve ; et il y avait avec elle beaucoup de personnes de la ville. - Les villes anciennes étaient presque toujours fortifiées. D'ailleurs, les localités de l'Orient ont habituellement des portes, alors même qu'elles ne possèdent aucune enceinte de remparts. Au moment donc où le Prince de la vie allait franchir avec son escorte le portail massif par où l'on pénétrait dans Naïm, tout à coup une victime de la mort le franchit en sens contraire, avec le cortège accoutumé qui la conduisait au tombeau.Les Juifs avaient coutume d'enterrer toujours les morts en dehors des villes. - Par quelques traits fort simples, mais délicatement choisis, l'évangéliste dépeint de la façon la plus touchante la désolation particulière qui s'attachait à cette scène commune en soi. La mort n'avait pas seulement frappé un jeune homme à la fleur de l'âge ; ce jeune homme était fils unique, ou plus exactement d'après le grec, un unique enfant, et la pauvre mère était veuve ! Elle restait donc seule, sans espoir, sans appui, sans joie. Ces deux afflictions incomparables, celle du veuvage, et plus encore celle que cause la perte d'un fils unique, étaient devenues proverbiales chez les Juifs. Cfr. Jer. 6, 26 ; Zach. 12, 10 ; Am. 8, 10 ; Ruth, 1, 20 et 21 ; Job. 24, 3, etc. Par sympathie pour une douleur aussi navrante, un grand nombre des habitants de la ville avaient voulu assister aux funérailles du jeune homme. - Les voyageurs et les géographes signalent tout auprès de Naïm l'existence de plusieurs sépulcres taillés dans le roc : ils sont précisément à l'Est, près de la rampe escarpée par laquelle arrivait Notre-Seigneur. Cfr. Kitto, Cyclopaedia of bibl. Literature, s. v. Naïm ; Thomson, The Land and the Book, 2è éd., p. 445.

    Luc chap. 7 verset 13. - Lorsque le Seigneur l’eut vue, touché de compassion pour elle, il lui dit : Ne pleure pas. - Le titre de Seigneur, que S. Luc applique d'ailleurs fréquemment à Jésus (cfr. 7, 31 ; 11, 39 ; 12, 42 ; 17, 5, 6 ; 18, 6 ; 22, 31, 61, etc.) a ici une emphase spéciale, car le divin Maître va vraiment se manifester comme le Seigneur par excellence. - Touché de compassion. Le cœur si compatissant de Jésus nous est révélé tout entier dans cette ligne. A la vue de cette veuve désolée qui conduisait son fils au tombeau, il fut violemment " déchiré ". L'écrivain sacré appuie visiblement sur les pronoms (l'eût, pour elle, il lui), pour montrer que le désir de consoler la mère du défunt fut le mobile direct du prodige. Au moment où elle passait auprès de lui, Ne pleure pas, lui dit-il avec bonté. Les hommes aussi adressent cette parole à ceux qui pleurent. Mais qu'elle a peu de force sur leurs lèvres ! Car la plupart du temps ils sont incapables de fournir la consolation qui étanche les larmes. Mais celui qui la prononce actuellement est le Dieu Paraclet, assez puissant pour faire cesser à tout jamais les pleurs dans le ciel (Apoc. 21, 4).

    Luc chap. 7 verset 14. - Puis il s’approcha, et toucha le cercueil. Ceux qui le portaient s’arrêtèrent. Et il dit : Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi. - Scène toute graphique, non moins bien racontée que la précédente. Le " cercueil " des Hébreux ne désigne pas un cercueil fermé à la façon des nôtres, mais une de ces bières ouvertes dans lesquelles les morts, recouverts de leur linceul et d'un drap mortuaire, sont aujourd'hui encore portés au sépulcre à Constantinople et en diverses parties de l'Orient. - Lorsque, sans prononcer une seule parole, Jésus eût touché l'extrémité de la civière, les porteurs, comprenant sa pensée, ou plutôt frappés de la majesté qui brillait sur son visage, s'arrêtèrent soudain. Quelque remarquable que soit ce s'arrêtèrent, nous ne nous croyons pas autorisé à voir en lui, à la suite de plusieurs exégètes, le résultat d'un premier miracle. La voix qui avait dit précédemment avec émotion ne pleure pas, s'écrie maintenant sur un ton d'irrésistible autorité, au milieu du silence et de l'attention universels : Jeune homme, je te l'ordonne, lève-toi ! Les deux autres résurrections que raconte l'Évangile furent produites par des paroles de puissance analogue à celles-ci. Cfr. 8, 54 et Joan. 11, 43. Que c'est grand ! Mais que c'est simple ! " Nul n'éveille aussi facilement un homme dans son lit, que le Christ ne tire un mort du tombeau. ", S. August. Serm. 98, 2. " Elie ressuscite des morts, il est vrai ; mais il est obligé de se coucher plusieurs fois sur le corps de l'enfant qu'il ressuscite : il souffle, il se rétrécit, il s'agite ; on voit bien qu'il invoque une puissance étrangère, qu'il rappelle de l'empire de la mort une âme qui n'est pas soumise à sa voix, et qu'il n'est pas lui-même le maître de la mort et de la vie. Jésus-Christ ressuscite les morts comme il fait les actions les plus communes ; il parle en maître à ceux qui dorment d'un sommeil éternel, et l'on sent bien qu'il est le Dieu des morts comme des vivants, jamais plus tranquille que lorsqu'il opère les plus grandes choses ". Massillon, Disc. sur la divinité de Jésus-Christ.

    Luc chap. 7 verset 15. - Et le mort se mit sur son séant, et commença à parler. Et Jésus le rendit à sa mère. - Deux indices immédiats d'un complet retour à la vie : le mort se dresse sur son séant et se met à parler. Un récit légendaire se serait complu à signaler les premières paroles du ressuscité ; le récit inspiré les laisse dans l'oubli comme une chose tout à fait accessoire. - Il le rendit à sa mère. Il y a dans ce trait final " quelque chose d'ineffablement doux ", Wiseman, Mélanges religieux, t. 2, Les Miracles du N.T., p. 127. C'était en vue de la mère affligée que Jésus avait opéré le prodige : il lui offre maintenant comme un don précieux son fils ressuscité. " Un vrai don fait à Jésus était celui qui ne pouvait être récupéré que par Jésus ", Fr. Luc de Bruges. - Une tradition qui semble très peu sûre donne au jeune homme le nom de Maternus, et fait de lui le premier évêque de Cologne. Cfr. Sepp, Jerusalem u. das h. Land, l. c.

    Luc chap. 7 verset 16. - Tous furent saisis de crainte, et ils glorifiaient Dieu, en disant : Un grand prophète a surgi parmi nous, et Dieu a visité son peuple. - Ce verset le le suivant décrivent l'effet produit par le miracle, d'abord à Naïm, puis dans toute la Palestine. Partout la sensation fut immense. Les témoins oculaires furent d'abord saisis d'une crainte religieuse fort naturelle en pareil cas ; mais il ne tardèrent pas à s'élever à un sentiment plus noble, celui d'une grande reconnaissance envers Dieu, excité par les magnifiques espérances qu'un prodige aussi éclatant avait fait naître dans leurs cœurs. Un grand prophète s'est levé parmi nous, se disaient-ils. En effet dans l'antiquité sacrée des Juifs, les prophètes seuls, et même uniquement les plus grands d'entre eux (cfr. 3 Reg. 17, 17-24 ; 4 Reg. 4, 11-27), avaient reçu de Dieu le pouvoir de ressusciter les morts. - La foule ajoutait encore : Dieu a visité son peuple.

    Luc chap. 7 verset 17. - Et le bruit de ce miracle se répandit dans toute la Judée, et dans tout le pays d’alentour. - De Naïm et de ses alentours le bruit du miracle, franchissant la Samarie, gagna bientôt toute la province de Judée ; il se répandit ensuite dans tous les pays circonvoisins, tels que l'Idumée, la Décapole, la Phénicie, spécialement la Pérée où était emprisonné S. Jean. Cfr. v. 18. - M. Zeller, Apostel-gesch., p. 177, raille agréablement les rationalistes, qui osent soutenir que les morts rendus à la vie par Jésus et ses apôtres étaient simplement plongés dans un sommeil léthargique. " Pour admettre cette explication, dit-il, il faut trouver croyable que, durant la courte période de l'histoire évangélique et apostolique, on a vu se renouveler à cinq reprises consécutives, c'est-à-dire trois fois dans les Évangiles et deux fois dans les Actes, cette circonstance identique, ce même remarquable hasard d'une léthargie qui, restée inaperçue de toutes les personnes qui s'étaient occupées du mort, cède à la première parole de l'envoyé divin et donne lieu de penser à une résurrection véritable. "

  7. 13. Jésus, S. Jean Baptiste et la génération présente. 7, 18-35. Parall. Matth. 11, 1-19

S. Luc et S. Matthieu se rencontrent de nouveau pour cet épisode ; mais ils ne le placent pas tout à fait à la même époque. On préfère généralement l'ordre adopté par notre évangéliste. Voyez l'Harmonie placée à la suite de l'Introduction générale. S. Luc a en outre le mérite d'être le plus complet. Dans son récit nous distinguerons 1° l'ambassade du Précurseur, 2° le discours qu'y rattacha Notre-Seigneur Jésus-Christ.

        1. 1° L'ambassade du Précurseur. 7, 18-23.
        2. 18Les disciples de Jean lui rapportèrent toutes ces choses. 19Et Jean appela deux de ses disciples, et les envoya vers Jésus, pour lui dire : Êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? 20Ces hommes, étant venus auprès de Jésus, lui dirent : Jean-Baptiste nous a envoyés vers vous, pour vous dire : Êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? 21A cette heure même, il guérit beaucoup de personnes qui avaient des maladies, et des plaies, et des esprits mauvais, et il rendit la vue à de nombreux aveugles. 22Puis, leur répondant, il dit : Allez, et rapportez à Jean ce que vous avez entendu et ce que vous avez vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, l’évangile est annoncé aux pauvres ; 23et bienheureux est celui qui ne sera pas scandalisé en moi.

           

          Luc chap. 7 verset 18. - Les disciples de Jean lui rapportèrent toutes ces choses. - Ce trait est propre au troisième Évangile. Quand ses disciples lui apportèrent la nouvelle des miracles et de la réputation croissante de Jésus, Jean-Baptiste était prisonnier du tétrarque Antipas, dans les cachots de Machéronte. Cfr. 3, 19 et 20. Comme le fait observer M. Planus à la suite du V. Bède, de Théophylacte, de Fr. Luc, etc., on voit percer à travers cette ligne de S. Luc les préjugés et l'antipathie que les disciples de Jean-Baptiste nourrissaient à l'égard de Notre-Seigneur. " La brièveté, le laconisme de ce verset ne laissent aucun doute sur les dispositions d'esprit et de cœur de ces amis trop jaloux de la gloire de leur maître. Évidemment, il y a dans leur empressement… une arrière-pensée contre Jésus ". S. Jean-Baptiste, Étude sur le Précurseur, p. 249.

          Luc chap. 7 verset 19. - Et Jean appela deux de ses disciples, et les envoya vers Jésus, pour lui dire : Etes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? - Deux disciples quelconques : S. Luc n'avait aucun détail à fournir sur la personne des messagers. Cfr. Act. 23, 23. Sur les fausses interprétations qu'on a données, spécialement dans les temps modernes, de l'ambassade et de la question du Précurseur, voyez l'Evang. selon S. Matthieu, p. 218 et s. La vérité est que la conduite actuelle de S. Jean n'eut pour mobile ni un accès d'impatience qu'aurait excité dans l'âme du prisonnier de Machéronte la lenteur de Jésus à établir son royaume, ni un doute proprement dit sur le caractère messianique du Sauveur. Pour quiconque étudie à fond le S. Jean des Évangiles, ces deux choses sont psychologiquement impossibles : elles sont bien plus impossibles encore au point de vue du rôle divin de Jean-Baptiste. Ainsi donc, par son message, " Jean n’a pas consulté pour son propre profit mais pour celui de ses disciples ", S. Hilaire, Can. 9 in Matth. Il voit que, dans les dispositions où ils se trouvent, ses disciples ne seront complètement convaincus que par Jésus lui-même : c'est pour cela qu'il les adresse à Jésus. - Celui qui doit venir : dénomination du Messie chez les Juifs. Suivant une opinion très ancienne et assez étrange, qu'on est surpris de voir adopter par S. Jérôme et par S. Grégoire-le-Grand, le Précurseur, en tenant ce langage à son Maître, se serait proposé de lui demander s'il fallait annoncer sa venue prochaine aux patriarches retenus dans les limbes, car Jean prévoyait qu'Hérode le ferait bientôt mourir. " Demande-moi si je dois t’annoncer dans les enfers, moi qui t’ai annoncé sur la terre. Convient-il vraiment que le Fils goûte la mort, et n’enverras-tu pas un autre vers ces mystères (sacrements) ? " St. Jérôme, in cap. 11 Matth. Cfr. S. Greg. Hom. 6 in Evang., et Hom. 1 in Ezech. " Cette opinion doit être absolument rejetée. Nous ne trouvons nulle part dans la sainte Écriture que saint Jean Baptiste ait eu à annoncer d’avance dans les enfers la venue du Sauveur ", S. Cyrille, Cat. graec. Patr.

          Luc chap. 7 verset 20. - Ces hommes, étant venus auprès de Jésus, lui dirent : Jean-Baptiste nous a envoyés vers vous, pour vous dire : Etes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? - S. Luc nous montre, et ce trait est encore spécial à sa narration, les disciples de S. Jean s'acquittant de leur mission avec fidélité.

          Luc chap. 7 verset 21. - A cette heure même, il guérit beaucoup de personnes qui avaient des maladies, et des plaies, et des esprits mauvais, et il rendit la vue à de nombreux aveugles. - A la question de son Précurseur Jésus répondit de deux manières : en actes, v. 21, et en paroles, vv. 22 et 23. La réponse des faits, qui vient au premier rang, n'est mentionnée en termes exprès que dans notre Évangile ; mais S. Matthieu la suppose implicitement (9, 4). - A cette heure même. Au moment où les délégués se présentèrent, Jésus était donc en plein exercice de sa puissance miraculeuse : coïncidence assurément toute providentielle. Sous leurs yeux, il continua d'opérer de nombreux prodiges de guérison que l'évangéliste a groupés sous quatre chefs : la cure des maladies de langueur, celles des souffrances aiguës, l'expulsion des démons, la vue rendue aux aveugles. - Les exégètes modernes font à bon droit remarquer contre les rationalistes que S. Luc, l'évangéliste médecin, établit aussi bien que les autres biographes du Sauveur une distinction entre les possessions et les maladies ordinaires.

          Luc chap. 7 versets 22 et 23. - Puis, leur répondant, il dit : Allez, et rapportez à Jean ce que vous avez entendu et ce que vous avez vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, l’évangile est annoncé aux pauvres ; 23et bienheureux est celui qui ne sera pas scandalisé en moi. - C'est la réponse proprement dite : brève, mais décisive. Elle est identiquement la même dans les deux Évangiles (voyez Matth. 11, 5, 6 et le commentaire). Comme le fait remarquer un exégète, sa force démonstrative ne ressort pas seulement des miracles opérés par Notre-Seigneur, mais plus encore du rapport étroit qui existait entre eux et le portrait du Messie tracé par les prophètes (Cfr. Is. 35, 4 et 5 ; 51, 1 et s.). Jésus semblait dire aux messagers de S. Jean : Voyez vous-mêmes. La prophétie, sous vos propres yeux, s'est transformée en histoire, en réalité. Celui que vous cherchez est donc devant vous. Mes œuvres ont occasionné votre question : pour vous répondre, je n'ai qu'à vous renvoyer à mes œuvres, car leur langage est manifeste.

        3. 2° Discours à propos de l'ambassade. 7, 24-35.
        4. Voyez l'explication détaillée dans l'Évangile selon S. Matthieu, p. 220 et ss., car le plus souvent il existe entre les deux récits parallèles une ressemblance qui va jusqu'aux plus petites expressions. Néanmoins S. Luc a ses particularités tout aussi bien que S. Matthieu : elles seront fidèlement notées.

          1. a. Hommage public rendu au Précurseur. vv. 24-28.
          2. 24Lorsque les envoyés de Jean furent partis, il se mit à dire aux foules, au sujet de Jean : Qu’êtes-vous allés voir dans le désert ? Un roseau agité par le vent ? 25Mais qu’êtes-vous allés voir ? Un homme vêtu avec mollesse ? Ceux qui portent des vêtements précieux et qui vivent dans les délices sont dans les maisons des rois. 26Qu’êtes-vous donc allés voir ? Un prophète ? Oui, vous dis-je, et plus qu’un prophète. 27C’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon ange devant ta face, et il préparera ton chemin devant toi. 28Car, je vous le dis, parmi ceux qui sont nés des femmes, nul n’est plus grand prophète que Jean-Baptiste. Mais celui qui est le plus petit dans le royaume de Dieu est plus grand que lui.

            L'histoire de S. Jean-Baptiste est admirablement concentrée dans ces quelques paroles d'apologie, qui plaisent par leur ton vif, animé, rythmé.

            Luc chap. 7 verset 24. - Lorsque les envoyés de Jean furent partis, il se mit à dire aux foules, au sujet de Jean : Qu’êtes-vous allés voir dans le désert ? Un roseau agité par le vent ? - Jésus rappelle à ses auditeurs l'enthousiasme qui avait autrefois poussé toutes les classes de la nation juive vers le désert de Juda. Qu'allait-on contempler dans ces lieux sauvages ? Était-ce un roseau mobile, c'est-à-dire un homme sans fermeté de caractère, qui affirmait un jour la mission divine de Jésus et la mettait en doute le lendemain, comme semblait le démontrer son ambassade ? Un roseau, cette colonne de bronze qui résistait aux prêtres, aux Pharisiens et au tétrarque ! Un roseau, ce noble cèdre que l'orage de la persécution n'avait pas déraciné (S. Cyrille). Aussi Notre-Seigneur laisse-t-il sans réponse cette première interrogation.

            Luc chap. 7 verset 25. - Répétition emphatique, d'un bel effet ; de même au v. 26. La description du luxe effréné des cours orientales est plus complète, plus brillante dans S. Luc que dans S. Matthieu. D'après celui-ci, Jésus se borne à dire " un homme vêtu d'habits précieux " ; notre évangéliste mentionne en termes exprès et les vêtements précieux et les délices corruptrices de la cour royale.

            Luc chap. 7 verset 26. - Si Jean-Baptiste n'est ni un roseau flexible, ni un courtisan voluptueux : serait-il bien un prophète, comme le répétait alors la voix publique ? Cfr. Matth. 21, 26. A cette troisième question, Notre-Seigneur répond d'abord d'une manière affirmative ; puis il surenchérit encore, en disant sans hésiter que le fils de Zacharie était plus qu'un prophète. " Plus grand que les prophètes parce que la fin des prophètes ", S. Ambroise.

            Luc chap. 7 verset 27. - Plus qu'un prophète, dit mieux encore le Sauveur Jésus, parce qu'il est mon Précurseur prédit par les SS. Livres, l'ange, c'est-à-dire l'envoyé glorieux qu'annonçait Malachie, 3, 1.

            Luc chap. 7 verset 28. - Jésus réitère solennellement son assertion relative à S. Jean : c'est un prophète, plus qu'un prophète. Les temps anciens avaient vu de bien grands prophètes, les Samuel, les Elie, les Elisée, les Isaïe, les Jérémie, les Ézéchiel, et tant d'autres ; mais aucun de ces hommes inspirés n'était à la hauteur de Jean-Baptiste, le Précurseur du Messie. - Dans le premier Évangile, la pensée est exprimée en termes plus généraux, car S. Jean est mis non seulement au-dessus des prophètes, mais de tous les " fils de la femme " sans exception. - Mais celui qui est le plus petit… Sur ce passage difficile, voyez l'Evang. selon S. Matth., p. 222 et s. Après avoir élevé S. Jean plus haut que tous les hommes qui avaient vécu jusqu'alors, Jésus fait maintenant une restriction, sous la forme d'une antithèse frappante. Mon précurseur, avait-il dit, est, en vertu de son titre même, le premier personnage de l'Ancien Testament ; et pourtant il est inférieur en dignité au plus petit des membres de mon Église (le royaume de Dieu). Notre-Seigneur, dans cette conclusion si consolante pour les chrétiens, laisse complètement de côté la sainteté personnelle : c'est sur les privilèges et la dignité de deux sphères distinctes qu'il raisonne. Il y a la sphère de l'ancienne Alliance, à laquelle appartenait S. Jean ; il y a la sphère de la nouvelle Alliance ou du royaume de Dieu. Or, cette seconde sphère étant placée beaucoup au-dessus de la première, le moins élevé des objets qu'elle renferme domine évidemment encore le plus élevé de ceux qui sont contenus dans l'autre. " Quoique nous puissions être dépassés en mérites par quelques-uns des hommes qui vivaient sous la Loi et que Jean représente, actuellement, après la Passion, la Résurrection, l'Ascension et la Pentecôte, nous possédons de plus grandes bénédictions en Jésus-Christ, étant devenus, grâce à lui, participants à la nature divine. ". S. Cyrille.

          3. b. Accueil divers fait à Jean-Baptiste par ses contemporains. vv. 29 et 30.
          4. 29Tout le peuple qui l’a entendu, et les publicains, ont justifié Dieu, en se faisant baptiser du baptême de Jean. 30Mais les pharisiens et les docteurs de la loi ont méprisé le dessein de Dieu à leur égard, en ne se faisant pas baptiser par Jean.

            Si S. Luc a passé sous silence plusieurs réflexions importantes rattachées par Notre-Seigneur à la pensée qui précède (cfr. Matth. 11, 12-15), en revanche il est seul à mentionner ici l'accueil de différente nature qui fut fait au Précurseur par la société juive. Toutefois les exégètes discutent sur l'origine première de ces deux versets. Plusieurs d'entre eux, tels que Bengel, Lachmann, Bornemann, Stier, Alford, ne croient pas qu'ils fassent partie du discours de Jésus : ils les regardent comme une appréciation personnelle de l'évangéliste, intercalée à la manière d'une parenthèse au milieu des paroles du Sauveur. Ils trouvent la justification de leur sentiment soit dans la formule " Le Seigneur ajouta ", v. 31, qui semble renouer le fil interrompu du discours, soit dans le ton modifié, disent-ils, du récit, le langage indirect prenant tout à coup la place du langage direct. Mais nous leur montrerons plus bas que les mots " Le Seigneur ajouta " sont selon toute vraisemblance un glossème. Quant au changement de ton, il est en réalité bien peu sensible ; on pourrait d'ailleurs l'expliquer en disant que S. Luc condense, comme il le fait parfois, les expressions du Sauveur. Aussi n'hésitons-nous pas à voir dans ces versets, avec la plupart des interprètes anciens et modernes, la continuation du discours de Jésus. En tout cas, les résultats très divers que produisirent sur le peuple et sur les hiérarques juifs la prédication et le ministère de S. Jean-Baptiste y sont nettement et fortement décrits.

            Luc chap. 7 verset 29. - Tout le peuple qui l’a entendu, et les publicains, ont justifié Dieu, en se faisant baptiser du baptême de Jean. - 1° Conduite du simple peuple à l'égard de Jean-Baptiste. Ce fut une conduite dictée par la foi : en entendant la voix du Précurseur, la foule, et jusqu'aux publicains que nous avons vus en effet accourir à sa prédication, 3, 12, crurent entendre la voix de Dieu lui-même, et ils agirent en conséquence, embrassant avec zèle moyen extérieur qui leur était offert pour arriver plus aisément à la vraie conversion. Et, par là, ils " rendirent gloire au Seigneur, profitèrent des offres de sa miséricorde, approuvèrent sa conduite et entrèrent dans les desseins de sa miséricorde ", D. Calmet, h. l. La multitude déclara donc, d'une manière toute pratique, par sa façon d'agir à l'égard de S. Jean, que Dieu avait bien fait d'envoyer au monde un si saint homme.

            Luc chap. 7 verset 30. - Mais les pharisiens et les docteurs de la loi ont méprisé le dessein de Dieu à leur égard, en ne se faisant pas baptiser par Jean. - 2° Conduite des Pharisiens et des Docteurs. Tout, dans ce verset, contraste avec ce que nous lisions au précédent. Les Pharisiens et les Docteurs de la Loi, c'est-à-dire les prétendus saints et les savants de la société juive, sont opposés au peuple et aux publicains, qui représentent les ignorants et les pécheurs. Tandis que ceux-ci avaient reçu le baptême de S. Jean, et proclamé par là-même l'excellence et facilité la réalisation du plan divin, ceux-là, en rejetant le Précurseur et son baptême, avaient fait échouer complètement, du moins pour ce qui concernait leurs propres personnes, les desseins miséricordieux du ciel. Le dessein de Dieu dont parle ici Notre-Seigneur était le désir nourri par Dieu que chacun se préparât de toutes ses forces, spécialement au moyen du baptême de S. Jean, à la prochaine venue du Messie. - Méprisé ne rend pas toute la force du verbe grec, qui signifie proprement : anéantir, annuler. - Le dessein de Dieu sur eux, relativement à eux. En effet, les décrets divins demeurent, et personne ne saurait vraiment les rendre vains d'une manière absolue. Ce n'est que par rapport à soi que chacun peut les anéantir.

          5. c. Quel cas les Juifs contemporains ont fait de Jean et de Jésus. vv. 31-35.

31Le Seigneur ajouta : A qui donc comparerai-je les hommes de cette génération, et à qui sont-ils semblables ? 32Ils sont semblables à des enfants assis sur la place publique, et qui, se parlant les uns aux autres, disent : Nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé ; nous avons chanté des airs lugubres, et vous n’avez pas pleuré. 33Car Jean-Baptiste est venu, ne mangeant pas de pain, et ne buvant pas de vin ; et vous dites : Il est possédé du démon. 34Le Fils de l’homme est venu, mangeant et buvant ; et vous dites : Voici un homme de bonne chère et un buveur de vin, un ami des publicains et des pécheurs. 35Mais la sagesse a été justifiée par tous ses enfants.

Après avoir ainsi indiqué le résultat général du ministère de S. Jean, Notre-Seigneur, passant à une application encore plus directe et se mettant lui-même en scène, dépeint en termes saisissants la manière dont son Précurseur et Lui furent appréciés par la génération contemporaine, c'est-à-dire par leurs ennemis communs du parti pharisaïque.

Luc chap. 7 verset 31. - Le Seigneur ajouta : A qui donc comparerai-je les hommes de cette génération, et à qui sont-ils semblables ? - Le Seigneur ajouta. Ces mots, qu'omettent la plupart des anciens témoins, sont justement retranchés du texte par les meilleurs critiques. On admet communément qu'ils proviennent de quelque évangéliaire où ils inauguraient une leçon sacrée, à la façon de la formule encore existante " Dans ce temps a dit Jésus… ". - A qui comparerai-je… Cette répétition emphatique est spéciale à S. Luc. On a très bien observé qu'elle donne quelque chose de poignant à la question du Sauveur. Jésus semble chercher à quoi il pourra bien comparer une conduite aussi insensée, aussi triste que celle dont il est le témoin. Il trouve une image qui exprime délicatement sa pensée, et il la signale comme une réponse parfaite à la double question qu'il venait de poser.

Luc chap. 7 verset 32. - Ils sont semblables à des enfants assis sur la place publique, et qui, se parlant les uns aux autres, disent : Nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé ; nous avons chanté des airs lugubres, et vous n’avez pas pleuré. - Voyez l'Evang. selon S. Matthieu, p. 225 et s. Les deux rédactions diffèrent à peine l'une de l'autre. - Il s'agit donc de deux groupes d'enfants réunis sur la place publique à l'heure de la récréation. Avec l'esprit d'imitation qui caractérise cet âge, ils essaient de mimer dans leurs jeux d'abord une scène de mariage, puis des funérailles. Du moins c'est ce que voudrait le premier groupe, qui s'est mis alternativement à chanter des airs gais et des airs lugubres : mais le second groupe, auquel on offrait ainsi le choix entre les jeux tristes ou joyeux, a refusé obstinément son concours, ce qui lui attire les reproches des autres enfants. Cfr. Vorstius, de Adag. N. T., c. 11. Avec quelle dignité Notre-Seigneur expose, et avec quelle grâce il relève ces détails empruntés à ce que la vie humaine a de plus familier ! L'Orient moderne en offre d'ailleurs chaque jour la réalisation. " Sur les places publiques du Levant, vous pourriez souvent voir quelque enfant jouant de la flûte, tandis que ses petits camarades dansent à ses côtés. Souvent aussi nous avons vu passer des convois funèbres où plusieurs personnes poussaient des cris lamentables, tandis que d'autres leur répondaient en mesure sur le même ton. " Prof. Jacobus, Notes on the Gospels, t. 2, p. 184.

Luc chap. 7 versets 33 et 34. - Car Jean-Baptiste est venu, ne mangeant pas de pain, et ne buvant pas de vin ; et vous dites : Il est possédé du démon. 34Le Fils de l’homme est venu, mangeant et buvant ; et vous dites : Voici un homme de bonne chère et un buveur de vin, un ami des publicains et des pécheurs. - " Saint Luc, par des additions spéciales, jeta une nouvelle lumière sur certains points généraux que Matthieu avait comme laissés dans l’ombre ", S. Ambroise. Les mots pain et vin comptent en première ligne parmi ces heureuses additions : ils rectifient ce que la rédaction de S. Matthieu, " il ne mange pas, il ne boit pas " paraissait avoir d'exagéré et d'inexact. - Jésus applique maintenant sa comparaison, en prouvant par des faits incontestables que la génération juive contemporaine ressemblait au premier groupe des enfants mentionnés plus haut (voir dans l'Evang. selon S. Matth., p. 226, la manière dont on justifie cette application). C'est en vain que la Sagesse divine a recouru à tous les moyens pour convertir ces Juifs endurcis, essayant de les gagner tantôt par la prédication sévère et la vie mortifiée du Précurseur, tantôt par les doux appels et les exemples plus accessibles de Jésus. Ces âmes rebelles à la grâce n'ont jamais été satisfaites. Jean-Baptiste leur a paru trop austère, et Jésus trop semblable aux autres hommes. Elles se sont plaintes du premier parce qu'il n'a pas voulu mêler sa voix à leurs joyeuses mélodies, du second parce qu'il a refusé de prendre comme elles un ton lamentable et lugubre. Après tout, c'est à elles seules qu'elles devront s'en prendre lorsque viendront les châtiments divins, puisqu'elles ont rejeté successivement, sous les plus futiles prétextes, les divers ambassadeurs de Jéhova.

Luc chap. 7 verset 35. - Mais la sagesse a été justifiée par tous ses enfants. - Cependant, Jésus est heureux de l'ajouter, tous les yeux ne s'étaient pas fermés à la lumière, ni tous les cœurs à la grâce. Les " fils de la sagesse " (hébraïsme pour désigner ceux d'entre les Juifs qui s'étaient convertis à la voix du Précurseur ou du divin Maître) avaient reconnu leur mère soit sous les traits austères de Jean-Baptiste, soit sous l'extérieur si suave de Jésus, et ils l'avaient honorée de leur mieux par leurs actes, la vengeant ainsi des accusations que lançait contre elle un monde réprouvé.

  1. 14. Simon le Pharisien et la pécheresse. 7, 36-50.
  2. 36Or un pharisien pria Jésus de manger avec lui. Et étant entré dans la maison du pharisien, il se mit à table. 37Et voici qu’une femme, qui était une pécheresse dans la ville, ayant su qu’il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d’albâtre rempli de parfum ; 38et se tenant derrière lui, à ses pieds, elle se mit à arroser ses pieds de ses larmes, et elle les essuyait avec les cheveux de sa tête, et elle baisait ses pieds et les oignait de parfum. 39Voyant cela, le pharisien qui l’avait invité dit en lui-même : Si cet homme était prophète, il saurait certainement qui et de quelle espèce est la femme qui le touche ; car c’est une pécheresse. 40Et Jésus, prenant la parole, lui dit : Simon, j’ai quelque chose à te dire. Il répondit : Maître, dites. 41Un créancier avait deux débiteurs : l’un devait cinq cents deniers, et l’autre cinquante. 42Comme ils n’avaient pas de quoi les rendre, il leur remit à tous deux leur dette. Lequel donc l’aimera davantage ? 43Simon répondit : Je pense que c’est celui auquel il a remis davantage. Jésus lui dit : Tu as bien jugé. 44Et se tournant vers la femme, il dit à Simon : Tu vois là cette femme ? Je suis entré dans ta maison : tu ne m’as pas donné d’eau pour mes pieds ; mais elle a arrosé mes pieds des ses larmes, et elle les a essuyés avec ses cheveux. 45Tu ne m’as pas donné de baiser ; mais elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé de baiser mes pieds. 46Tu n’as pas oint ma tête d’huile ; mais elle, elle a oint mes pieds de parfum. 47C’est pourquoi, je te le dis, beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on remet moins, aime moins. 48Alors il dit à cette femme : Tes péchés te sont remis. 49Et ceux qui étaient à table avec lui commencèrent à dire en eux-mêmes : Quel est celui-ci, qui remet même les péchés ? 50Et il dit à la femme : Ta foi t’a sauvée ; va en paix.

    Ravissant tableau, qui a sa place d'honneur dans la riche galerie du peintre S. Luc ; cure admirable, qui méritait d'être racontée par le " cher médecin " ; charmant épisode, où abondent les vérités psychologiques, et qui, à ce titre, devait attirer l'attention spéciale du plus " psychologue " des évangélistes (Il a inspiré de belles pages au P. Dalgairns, Devotion to the Heart of Jesus, p. 137-140, et au P. Lacordaire, Sainte Marie-Madeleine, chap. 3). Nous disons spéciale, parce que nous croyons fermement, avec la plupart des commentateurs, que S. Luc raconte seul ce trait délicieux de la vie du Sauveur. Pourtant, quelques anciens et plusieurs modernes (Hug, Ewald, Bleek, etc.), s'appuyant sur des analogies extérieures, ont essayé de le confondre avec ce qu'on nomme l'onction de Béthanie (Cfr. Matth. 26, 6-13 ; Marc. 14, 3-9 ; Joan. 12, 1-11). De part et d'autre, disent-ils, l'hôte s'appelle Simon ; en outre, durant les deux repas, une femme vient pieusement parfumer les pieds de Jésus et les essuyer avec ses cheveux ; enfin, chaque fois, quelqu'un des assistants se scandalise à la vue de cet hommage extraordinaire. Trois objections auxquelles il est aisé de répondre. 1° Les deux amphitryons portent, il est vrai, le nom de Simon ; mais ce nom était alors très commun en Palestine, de sorte qu'il serait déraisonnable d'attacher de l'importance à sa réapparition. Il désigne, dans les écrits du Nouveau Testament, neuf personnages distincts, jusqu'à vingt dans ceux de l'historien Josèphe. Du reste, des épithètes soigneusement notées par les narrateurs prouvent qu'il est bien question de deux individus distincts : ici nous avons Simon le Pharisien, là au contraire Simon le Lépreux (Matth. 26, 6). 2° Pourquoi un fait qui est en parfaite conformité avec les usages anciens et modernes de l'orient ne se serait-il pas renouvelé deux fois à l'égard de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans des circonstances différentes ? L'hommage qu'un profond sentiment de foi et de charité avait inspiré à une pieuse femme pouvait très bien se reproduire sous l'impulsion d'un sentiment identique. Or les circonstances sont réellement différentes. Ici nous sommes en Galilée, dans la première période du ministère public de Jésus ; là c'est la dernière semaine de sa vie, et la scène se passe en Judée, près de Jérusalem. Ici l'héroïne de l'épisode se présente le cœur brisé par le repentir ; là elle vient poussée par la reconnaissance. 3° Si, à deux reprises, la conduite des saintes amies de Jésus est critiquée, ce n'est pas de la même manière : la plainte de l'avare Judas est loin de ressembler à celle du Pharisien Simon. Et puis, quelles nombreuses divergences dans le fond et la forme des récits, dans la leçon qui s'en dégage, etc. ! Aussi est-on surpris de voir des hommes de talent (par exemple, Hengstenberg) faire, de nos jours encore, de prodigieuses dépenses d'esprit et d'arguments en faveur d'une thèse aussi peu soutenable que celle de l'identité des deux onctions. Cfr. Deyling, Observationes sacr., t. 3, p. 291.

    Luc chap. 7 verset 36. - Or un pharisien pria Jésus de manger avec lui. Et étant entré dans la maison du pharisien, il se mit à table. - Ni le temps, ni le lieu ne sont marqués, et il n'est pas possible de les déterminer avec certitude. On peut dire toutefois, pour ce qui concerne le premier point, que le repas chez Simon dût suivre d'assez près le grand miracle de Naïm et le message de S. Jean-Baptiste. C'est du moins ce qui ressort de l'ensemble du récit. Quant au second, les exégètes ont nommé tour à tour Béthanie, Jérusalem, Magdala, Naïm et Capharnaüm. - Cette invitation paraît d'abord surprenante, car les Pharisiens, S. Luc nous l'a suffisamment démontré, étaient déjà en lutte ouverte avec Notre-Seigneur. Cependant Jésus n'avait pas encore complètement rompu avec eux, et l'on ne voit pas pourquoi il n'y aurait pas eu, même dans leurs rangs, quelques particuliers bien disposés en sa faveur. Du reste, la suite des faits nous prouvera que la réception de Simon fut pleine de réserve et de froideur. On dirait que cet homme était hésitant au sujet de Jésus, et qu'il l'invitait précisément pour avoir l'occasion de l'observer de près. - Le divin Maître accepta de dîner chez Simon le Pharisien comme il avait accepté de dîner chez le publicain Lévi. Il ne recherchait pas ces sortes de fête, mais il ne les évitait pas non plus, car il y accomplissait tout aussi bien qu'ailleurs l’œuvre de son Père céleste. - Pour la suite de la narration, le lecteur doit se souvenir que le festin avait lieu à l'orientale. La posture des convives " tenait le milieu entre se coucher tout à fait et s'asseoir : les jambes et la partie inférieur du corps étaient étendues de toute leur longueur sur un sofa, pendant que la partie supérieure du corps était légèrement élevée et supportée sur le coude gauche, qui reposait sur un oreiller ; le bras droit et la main droite étaient ainsi laissés libres pour qu'ils pussent s'étendre et prendre de la nourriture ". A. Rich, Dictionn. des antiq. rom. et grecq., trad. franç., p. 6. La table, vers laquelle se trouvait tournée la tête des convives, était au centre de l'hémicycle formé par les divans : chacun avait par conséquent les pieds en dehors (" derrière ", v. 38), du côté de l'espace réservé aux serviteurs.

    Luc chap. 7 verset 37. - Et voici qu’une femme, qui était une pécheresse dans la ville, ayant su qu’il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d’albâtre rempli de parfum. - Et voici… ce " voici " marque très bien le caractère imprévu, inopiné de l'apparition. - Qui était pécheresse. On ne devine que trop le genre de fautes désigné délicatement par cet euphémisme. C'est en vain que divers auteurs ont essayé de réduire la culpabilité à une vie simplement mondaine : ils ont contre eux " la constante opinion de tous les anciens auteurs " (Maldonat), et l'usage analogue du mot pécheresse dans toutes les langues classiques. Cfr. Wetstein, h. l. " était " a-t-il le sens du plus-que-parfait, comme on l'a également affirmé afin de pouvoir rejeter les péchés de cette femme dans un passé lointain ? Nous ne le croyons pas. Il nous semble plus conforme à l'esprit de tout l'épisode de dire avec S. Augustin, Serm. 99 : " elle s'approcha du Seigneur, afin de revenir purifiée de ses souillures, guérie de sa maladie ". Simon ne se serait pas autant formalisé de l'accueil charitable qu'elle reçut de Jésus, si elle eût fait oublier son ancienne condition par une longue pénitence. Quel serait d'ailleurs, dans ce cas, le sens de l'absolution que lui donne Jésus ? C'est donc tout récemment qu'elle s'était décidée à changer de vie, et elle venait, en ce moment même, demander son pardon au Sauveur. Peut-être avait-elle été vivement impressionnée par quelqu'une des dernières paroles de Jésus, notamment par le " Venez à moi, vous tous... ", Matth. 11, 28 et ss. - Les habitudes si rigides de l'Occident nous font trouver étrange, de prime-abord, une démarche empreinte de tant de liberté. Mais elle s'accorde fort bien avec les usages plus familiers de l'Orient, où les voyageurs modernes nous assurent qu'ils ont vu des traits analogues se reproduire en plus d'une circonstance. Même dans les maisons les plus honorables, il se fait au moment du repas, quand quelque étranger a été invité, un va et vient considérable que personne ne songe à empêcher, parce qu'on le trouve tout ordinaire. Voir dans Trench, Notes on the Parables of our Lord, 11è édit. p. 299, plusieurs exemples de ce genre, curieux et intéressants. Cfr. T. Robinson, the Evangelists and the Mishna, p. 214 et s. On ne saurait nier pourtant qu'il n'y eut une sainte audace et un noble courage dans l'acte de la pécheresse. " Vous avez vu aussi une femme fameuse ou plutôt diffamée pour ses désordres dans toute la ville, entrant hardiment dans la salle à manger où était son médecin et cherchant la santé avec une sainte impudeur. Si son entrée importunait les convives, elle venait pourtant fort à propos réclamer un bienfait ". S. Augustin, l. c. " Parce qu’elle regarda les taches de sa turpitude, elle courut les laver à la fontaine de la miséricorde, sans éprouver de honte devant ses amis, car, rougissant de se voir elle-même dans cet état, elle ne pensa pas avoir à rougir du jugement d’autrui ". S. Grégoire le Grand, Hom. 33 in Evang. - Un vase d'albâtre. Voyez Matth. 26, 7 et le commentaire.

    Luc chap. 7 verset 38. - Et se tenant derrière lui, à ses pieds, elle se mit à arroser ses pieds de ses larmes, et elle les essuyait avec les cheveux de sa tête, et elle baisait ses pieds et les oignait de parfum. La description est d'un pittoresque achevé. A peine entrée dans la salle du festin, la pécheresse eut bientôt reconnu la place du Sauveur. La voilà debout à l'extrémité inférieure du divan, auprès des pieds sacrés de Jésus, que le narrateur mentionne trois fois de suite, comme pour mieux faire ressortir l'humilité de son héroïne. Sans doute, le dessein de celle-ci avait été de procéder immédiatement à l'onction ; mais tout à coup, vaincue par le sentiment de son vif repentir, elle se met à fondre en larmes. " Elle répandit des larmes, le sang du cœur ", S. Aug. Toutefois, quel heureux parti elle tirera de cette circonstance même ! S'agenouillant, elle commença par arroser de larmes ses pieds (les pieds de Jésus étaient nus, à la façon orientale) ; elle les essuya avec les cheveux de sa tête (le temps du verbe marque la répétition de l'acte) ; elle baisait ses pieds ; enfin, elle put accomplir l'onction pieuse qu'elle avait surtout projetée. Elle ne prononça pas une seule parole ; mais quelle éloquence dans toute sa conduite ! Ses divers actes n'ont rien que de naturel : tout autre cœur contrit et aimant les eût facilement inventés. D'ailleurs, on peut rapprocher de chacun d'eux des traits analogues, empruntés aux coutumes de l'antiquité, qui les rendent plus naturels encore. " Après avoir enlevé les sandales, on parfume les pieds ", écrit Quinte-Curce (8, 9) des monarques indiens. Tite-Live, 3, 7, nous montre, en un temps de grande détresse, les femmes " balayant les temples avec des cheveux " dans l'espoir de calmer ainsi les dieux irrités. Toutes les marques de respect témoignées à Jésus par la pécheresse avaient lieu quelquefois à l'égard des Rabbins célèbres. Cfr. Wetstein, h. l.

    Luc chap. 7 verset 39. - Voyant cela, le pharisien qui l’avait invité dit en lui-même : Si cet homme était prophète, il saurait certainement qui et de quelle espèce est la femme qui le touche ; car c’est une pécheresse. - Frappant contraste psychologique. Nous disions plus haut que ce Pharisien semble n'avoir pas eu alors d'opinion bien arrêtée au sujet de Jésus. Sa foi naissante, supposé qu'elle existât, fut soumise en ce moment à une rude épreuve. Il avait assisté à la scène précédente avec la plus profonde stupéfaction. Sa réflexion prouve qu'il n'avait absolument rien compris à un spectacle dont les anges du ciel avaient été ravis. Il discute le cas en vrai disciple de ces Pharisiens pour lesquels la question du pur et de l'impur tout extérieurs, primait toutes les autres. - La femme qui le touche : cette expression technique ne pouvait manquer d'apparaître ici. Après tout, à la demande " A quelle distance d'une courtisane faut-il s'éloigner ? " le pieux et docte Rabbi Chasada n'avait-il pas nettement répondu : " A quatre coudées " ? (cfr. Schoettgen, Hor. Hebr. t. 1, p. 348)). Et voilà que Jésus ne craignait pas de se laisser toucher par une femme de ce genre ! " Ah! si une semblable s'était approchée des pieds de ce Pharisien, il aurait dit sans aucun doute ce qu'Isaïe prête à ces orgueilleux: " Éloigne-toi de moi, garde-toi de me toucher, car je suis pur. " S. Augustin, Serm. 99. Simon conclut donc que Jésus ne méritait pas le titre glorieux que l'opinion publique se plaisait alors à lui décerner (cfr. 7, 16). Le raisonnement qui traversa son esprit consista dans le dilemme suivant : Ou bien Jésus ignore le vrai caractère de cette femme, et alors il ne possède pas le don de discerner les esprits qui est habituellement la marque des envoyés de Dieu ; ou bien il sait quelle est celle qui le touche, et alors il n'est pas saint, autrement il frémirait à son profane contact. Voyez Trench, l. c. Ce raisonnement avait pour base la croyance, appuyée sur divers faits bibliques (cfr. Is. 11, 3, 4 ; 3 Reg. 14, 6 ; 4 Reg. 1, 3 ; 5, 6 ; etc.) et à peu près générale chez les Juifs contemporains de Jésus (cfr. Joan. 1, 47-49 ; 2, 25 ; 4, 29, etc.; Vitringa, Observat. sacr., t. 1, p. 479 et ss.) que tout vrai prophète pouvait lire au fond des cœurs.

    Luc chap. 7 verset 40. - Et Jésus, prenant la parole, lui dit : Simon, j’ai quelque chose à te dire. Il répondit : Maître, dites. - Jésus a discerné les pensées les plus intimes de son hôte (" le Seigneur entendit la pensée du Pharisien ", S. Aug., Serm. 99), et c'est à elles qu'il répond. Il démontrera ainsi au Pharisien sceptique qu'il est capable, comme les plus grands prophètes, de scruter le secret des âmes. - Simon… Quelle suavité dans cette réprimande ! Du reste, la bonté éclatera jusqu'à la fin du récit. Jésus dut parler néanmoins d'un ton grave et pénétrant. - Maître, dites… Simon ne pouvait pas adresser à Jésus une réponse plus polie. L'appellation de Rabbi, qu'il lui adresse sans hésiter, est pleine de respect.

    Luc chap. 7 versets 41 et 42. - Un créancier avait deux débiteurs : l’un devait cinq cents deniers, et l’autre cinquante. 42Comme ils n’avaient pas de quoi les rendre, il leur remit à tous deux leur dette. Lequel donc l’aimera davantage ? - Ce que Jésus avait à dire à son hôte, c'était d'abord une suave et charmante parabole, vv. 41 et 42, sous le voile de laquelle il lui intimera délicatement une profonde vérité ; c'était ensuite, vv. 44-47, l'application de cette même vérité en un langage claire et direct. - La parabole des deux débiteurs n'est pas sans analogie avec celle que cite S. Matthieu, 18, 23-35 ; mais, outre que cette dernière est beaucoup plus développée, la morale des deux pièces n'est pas du tout la même, et la plupart des détails diffèrent entièrement. - Deux débiteurs. Les dettes variaient dans la proportion de dix à un. Elles étaient l'une et l'autre peu considérables, car la pièce d'argent que les Romains nommaient denier valant environ 77 Euros [2015], la première revient à 38500 Euros, la seconde à 3850 Euros. Les deux débiteurs sont également insolvables. Idée parfaitement juste, car les pécheurs, dont ils sont la figure, ne pourront jamais par eux-mêmes, quoi qu'ils fassent, s'acquitter à l'égard de Dieu. Mais le créancier est d'une miséricorde infinie : il remet à chacun ses dettes. - Conclusion de cette touchante histoire : de quel côté sera le plus grand déploiement de reconnaissance ?

    Luc chap. 7 verset 43. - Simon répondit : Je pense que c’est celui auquel il a remis davantage. Jésus lui dit : Tu as bien jugé. - Ainsi interpellé, Simon décide le cas que Notre-Seigneur lui proposait. Se doutait-il qu'il était, dans la pensée de l'interrogateur, l'un des débiteurs de la parabole, et qu'on allait tirer de sa réponse un argument contre lui ? On le dirait, aux précautions dont il s'enveloppe : Pourquoi ce je suppose, alors qu'il était complètement sûr, sinon pour éviter de trop s'engager ? - Tu as bien jugé. En effet, le Pharisien s'était condamné indirectement lui-même comme celui qui n'aimait pas, ou qui aimait bien peu.

    Luc chap. 7 verset 44. - Et se tournant vers la femme, il dit à Simon : Tu vois là cette femme ? Je suis entré dans ta maison : tu ne m’as pas donné d’eau pour mes pieds ; mais elle a arrosé mes pieds des ses larmes, et elle les a essuyés avec ses cheveux. - Jésus passe à l'application de la parabole. - Se tournant vers la femme est pittoresque. La pécheresse était toujours derrière Jésus (v. 38), et le Sauveur ne l'avait pas encore regardée : il se tourne maintenant vers elle ; puis il commence par une parole expressive (tu vois cette femme), et poursuit par un contraste frappant, établi entre la conduite de Simon à son égard et celle de l'humble femme. - Premier trait : Tu ne m'as pas donné d'eau pour mes pieds… L’amphitryon s'était dispensé envers Jésus de ce premier devoir de l'hospitalité orientale, auquel on attachait une certaine importance dans cette contrée poudreuse où l'on n'a généralement que des sandales pour toute chaussure (comp. Gen. 18, 4 ; 19, 1 ; Jud. 19, 21 ; 1 Reg. 25, 41 ; 2 Thess. 5, 10). - Elle a arrosé mes pieds de ses larmes… La pécheresse a lavé les pieds de Jésus avec ses larmes, et elle les a essuyés avec ses cheveux, " les cheveux de sa tête ", ajoute ici la Recepta, comme au v. 38. Sur quoi Maldonat écrit très à propos : " Il suffisait de dire de la tête sans ajouter de sa tête. Mais il l’a ajouté pour donner plus d’emphase à sa parole, et pour opposer la tête aux pieds. ".

    Luc chap. 7 verset 45. - Tu ne m’as pas donné de baiser ; mais elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé de baiser mes pieds. - Second trait : Tu ne m'as pas donné de baiser. Telle a toujours été, même entre hommes, la salutation accoutumée de l'Orient. Voyez Smith, Diction. of the Bible, au mot Kiss. Ce baiser devenait, suivant les circonstances, un signe d'affection ou de respect. Simon l'avait également supprimé à l'égard de Jésus. Mais, par contre, elle… n'a pas cessé de baiser mes pieds.

    Luc chap. 7 verset 46. - Tu n’as pas oint ma tête d’huile ; mais elle, elle a oint mes pieds de parfum. - Troisième trait : Tu n'as pas oint ma tête… Autre pratique ancienne et moderne de l'Orient. Cfr. Ps. 22, 5 ; 44, 7 ; 65, 5, etc. Les quelques gouttes d'huile d'olive qu'on avait refusé de répandre sur la tête de Jésus avaient été largement compensées par le parfum précieux qu'une main amie et généreuse venait de verser sur ses pieds. Comme ce rapprochement tout entier est pressant, énergique, bien réussi sous le rapport oratoire ! Il n'était pas possible de mieux montrer, dans la réserve calculée de Simon, le manque complet d'affection, et, dans les attentions délicates de l'étrangère, les signes d'une brûlante charité.

    Luc chap. 7 verset 47. - C’est pourquoi, je te le dis, beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on remet moins, aime moins. - Ce verset est célèbre dans l'histoire de l'exégèse, à cause de la controverse ardente qu'il a suscitée entre les catholiques et les protestants. Pour ces derniers, qui prétendent que la foi seule justifie, il contient une parole extrêmement embarrassante, beaucoup de péchés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé : aussi ont-ils tout fait pour lui enlever sa signification naturelle ; mais en vain, car elle est de la plus grande clarté. Jésus ne pouvait dire en termes plus obvies que la pécheresse avait mérité son pardon par la perfection de son amour. Comp. Bellarmin, de Poenit. Lib. 1, c. 19. Du reste la même doctrine est exprimée ailleurs tout aussi nettement. Cfr. 1 Petr. 4, 8. Aujourd'hui, la discussion s'est notablement calmée, et plusieurs commentateurs protestants interprètent ce passage tout à fait comme nous. Voir dans Maldonat, in h. l., la manière dont se l'appropriaient autrefois les deux partis. Il est vrai que la conclusion, " Ses nombreux péchés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé ", cause d'abord une certaine surprise, parce qu'elle n'est pas tout à fait celle que l'on attend. D'après le v. 42, la manifestation d'une charité plus vive semblerait devoir être la conséquence et non le motif d'un pardon plus intégral. Pour échapper à cette difficulté, on a parfois proposé le sens suivant : Elle a reçu la remise d'une dette considérable, c'est pourquoi elle a témoigné beaucoup d'amour. Mais cette interprétation, qui est peu conciliable avec les lois de la grammaire, a été généralement abandonnée. Au fond la difficulté est plus apparente que réelle, et, comme le dit fort bien M. Schegg, ce sont les exégètes eux-mêmes qui l'ont créée, en supposant d'une façon toute gratuite que Notre-Seigneur voulait suivre ici pas à pas la parabole qu'il avait exposée précédemment, rattacher d'une manière rigoureuse, anxieuse, l'application à l'exemple, tandis qu'il procède, comme toujours, avec l'ampleur et la liberté de l'Orient. Au surplus, il suffit d'un peu de réflexion pour se convaincre que l'enchaînement des pensées est parfait. Jésus vient de décrire les actes touchants qu'une vive charité unie à un repentir profond avait suggérés à l'humble femme agenouillée à ses pieds : n'était-il pas naturel et logique qu'au moment de notifier la rémission des péchés il indiquât quelle en avait été la cause la plus méritoire ? Il l'a fait pour nous consoler et nous instruire. Ainsi donc, l'amour précède le pardon comme un motif qui agit puissamment sur le cœur de Dieu ; d'un autre côté l'amour suit le pardon comme une conséquence toute légitime, étant excité dans notre cœur par la contemplation des divines miséricordes. On conçoit par là que les ardeurs de la charité, environnant le péché de toutes parts, finissent par en consumer la malice ; mais on ne voit pas de quelle manière les simples rayons de la foi réussiraient à produire cet heureux résultat. - Celui auquel on remet le moins… Grave " Nota bene " qui retombe en plein sur Simon, quoique Jésus, dans sa bonté, l'ai revêtu d'une forme générale. " Le Sauveur, en énonçant cette maxime, avait en vue ce Pharisien qui s'imaginait n'avoir que peu ou même pas de péchés… Si tu aimes si peu, ô Pharisien, c'est que tu te figures qu'on te remet peu; ce n'est pas que réellement on te remette peu, c'est que tu te le figures ". S. August., Serm. 99. En passant du fait concret à l’axiome, Notre-Seigneur renverse en outre sa pensée, pour lui donner plus de force sous ce nouvel aspect. Mais la vérité exprimée est bien la même, car la phrase : Celui à qui l'on pardonne peu, aime peu, ne diffère pas essentiellement de cette autre phrase : à celui qui aime peu, l'on pardonne peu. On trouve fréquemment dans les Livres sapientiaux de la Bible des interversions analogues, destinées à mieux mettre une idée en relief.

    Luc chap. 7 verset 48. - Alors il dit à cette femme : Tes péchés te sont remis. - Pour la première fois depuis le début de cette scène, Jésus adresse directement la parole à la pécheresse. Ce sera pour lui donner l'assurance solennel de son entier pardon. - Tes péchés te sont remis. Plus haut, Jésus avait ajouté à " péchés " l'épithète " nombreux " ; il la supprime délicatement dans sa formule directe d'absolution.

    Luc chap. 7 verset 49. - Et ceux qui étaient à table avec lui commencèrent à dire en eux-mêmes : Quel est celui-ci, qui remet même les péchés ? - Et ils commencèrent … S. Luc aime à relever par cette expression pittoresque le commencement des actions que signale son récit. Cfr. 38, etc. - En eux-mêmes : chacun au fond de son cœur. Il n'y eut pas, du moins immédiatement, échange de réflexions entre les invités. - Quel est celui-ci, qui remet les péchés… " On peut donner deux sens à ces paroles, l'un bon et l'autre mauvais. Le bon est de dire que les assistants… admirent ici la plénitude du pouvoir de Jésus-Christ, qui peut aussi remettre les péchés. Il faut que cet homme ne soit pas un simple prophète, parce que non-seulement il ressuscite les morts, mais aussi il pardonne les péchés (Grotius et d'autres). Le mauvais sens est de dire dans un esprit de critique : Cet homme est un blasphémateur. Qui peut remettre les péchés si ce n'est Dieu ? ". Calmet, h. l. Tout porte à croire que ce second sens est le vrai. Cfr. 5, 21 ; Marc. 2, 7.

    Luc chap. 7 verset 50. - Et il dit à la femme : Ta foi t’a sauvée ; va en paix. - Sans s'inquiéter de ces protestations injustes qu'il lisait au plus profond des consciences, et qui se manifestaient d'ailleurs probablement sur la physionomie des convives, Jésus adresse à la convertie une seconde parole, pour la congédier doucement. En lui disant que c'est sa foi qui l'a sauvée, il ne détruit pas son assertion du v. 47 ; car ce n'est pas la foi seule, mais la foi active dans la charité, qui avait accompli l’œuvre de régénération. L'union de la foi et de l'amour avait été nécessaire pour cela. " C’est la foi qui avait conduit la femme au Christ, et sans la foi personne n’aimerait le Christ au point de lui laver les pieds avec ses larmes, les essuyer avec ses cheveux, les oindre avec du parfum. La foi commença le salut ; la charité le consomma. ", Maldonat. - Tel est ce beau récit, qu'on a justement appelé un " Évangile dans l'Évangile ". On voit maintenant qu'il avait sa place toute marquée dans les pages de S. Luc, où l'universalité du salut est si clairement annoncée. Voyez la Préface, § 5. Bien des peintres ont essayé de le retracer après notre évangéliste (en particulier Jouvenet, Paul Véronèse, le Tintoret, Nic. Poussin, Rubens, Lebrun) ; mais aucun d'eux n'a surpassé S. Luc. S. Grégoire, dans la belle homélie 33 qu'il lui consacre, et où il commence par dire d'une manière si pathétique qu'au souvenir d'une pareille scène il lui serait plus facile de pleurer que de prêcher, en fait une excellente application morale : " Que figure le Pharisien qui présume de sa fausse justice, sinon le peuple juif ? Et que désigne la femme pécheresse qui se jette aux pieds du Seigneur en pleurant, sinon les païens convertis? Elle est venue avec son vase d’albâtre, elle a répandu le parfum, elle s’est tenue derrière le Seigneur, à ses pieds, les a arrosés de ses larmes et essuyés de ses cheveux, et ces mêmes pieds qu’elle arrosait et essuyait, elle n’a cessé de les baiser. C’est donc bien nous que cette femme représente, pour autant que nous revenions de tout notre cœur au Seigneur après avoir péché et que nous imitions les pleurs de sa pénitence. " Voir dans Tholuck, Blütehnsammlung aus der morgenl. Mystik, p. 251, une intéressante narration persane qui semble calquée sur celle de S. Luc). - Mais quelle était cette femme ? Il nous reste à le chercher rapidement. Depuis l'époque et grâce à l'autorité de S. Grégoire-le-Grand, qui le premier soutint cette opinion en termes clairs et formels, on a toujours généralement supposé dans l'Église latine que la pécheresse de S. Luc, Marie-Madeleine, et Marie sœur de Lazare se confondent en une seule et même personne. L'office de saint Marie-Madeleine, tel qu'il existe depuis des siècles dans la liturgie romaine (voyez le Bréviaire et le Missel romains, au 22 juillet), exprime nettement l'identité, et, quoique l'Église ne veuille pas se faire garant infaillible de tous les détails historiques contenus dans ses prières officielles, on ne saurait nier que ce fait constituer un argument digne de tout notre respect. Il est vrai que la tradition des premiers siècles est souvent douteuse, embarrassée, parfois même contraire à la croyance actuelle. Origène, et plus tard Théophylacte, Euthymius, admettent trois saintes femmes distinctes, et tel est encore le sentiment de l'Église grecque, qui célèbre séparément la fête de la pécheresse pénitente, de Marie-Madeleine et de Marie sœur de Lazare. Si S. Jean Chrysostome identifie la première et la seconde, il distingue clairement celle-ci de la troisième. S. Ambroise est hésitant : " elle peut ne pas être la même ", dit-il. S. Jérôme est tantôt favorable, tantôt opposé à l'identité. D'autre part, il est certain que le texte évangélique semble de prime abord plus conforme à la distinction. " S. Luc, 7, 37 (nous citons les réflexions de Bossuet, Sur les trois Magdeleines, Œuvres, édit. De Versailles, t. 43, p. 3 et ss.) parle de la femme pécheresse qui vint chez Simon le Pharisien laver de ses larmes les pieds de Jésus, les essuyer de ses cheveux, et les parfumer. Il ne la nomme pas. 8, 3, deux versets après la fin de l'histoire précédente, il nomme, entre les femmes qui suivaient Jésus, Marie-Madeleine, dont il avait chassé sept démons. 10, 39, il dit que Marthe, qui reçut Jésus chez elle, avait une sœur nommée Marie. Ces trois passages semblent marquer plus aisément trois personnes différentes que la même. Car il est bien difficile de croire que si la pécheresse était Magdeleine, il ne l'eût pas nommée d'abord, plutôt que deux versets après, où non seulement il la nomme, mais la désigne par ce qui la faisait le plus connaître, d'avoir été délivrée de sept démons. Et il semble nous parler de Marie, sœur de Marthe, comme d'une nouvelle personne dont il n'a pas encore parlé. S. Jean parle de Marie, sœur de Marthe et de Lazare, 11, et 12. Dans ces deux chapitres, il ne la nomme jamais que Marie, comme S. Luc ; et toutefois dans les chapitres 19 et 20, où il parle de Marie-Magdeleine, il répète souvent ce surnom… Il est donc plus conforme à la lettre de l'Évangile de distinguer ces trois saintes : la pécheresse qui vint chez Simon le Pharisien ; Marie, sœur de Marthe et de Lazare ; et Marie-Magdeleine ".  Cette difficulté exégétique est très réelle, comme s'accordent à le reconnaître les meilleurs interprètes contemporains (voyez en particulier MM. Bisping, Schegg, Curci, Patrizi). Aussi a-t-elle suscité en France, pendant le 16è et le 17è siècle, contre l'identité des trois saintes femmes, un mouvement assez accentué, auquel prirent part non seulement des hommes ardents et inconsidérés comme Launoy et Dupin, mais des savants de la trempe de Tillement, d'Estius, de D. Calmet, et notre grand Bossuet lui-même, ainsi qu'on l'a vu plus haut. Nous n'avons pas la prétention de la résoudre, et nous avouons même que nous avons été très fortement influencé par elle. Néanmoins, il nous semble qu'on peut lui opposer avec assez de succès la considération suivante.

    Entre la pécheresse que nous venons de contempler aux pieds de Jésus, et Marie-Madeleine telle que la représentent les récits de la Passion et de la Résurrection, il existe certainement une frappante ressemblance de caractère. C'est, de part et d'autre, le même dévouement sans bornes pour la personne sacrée du Sauveur, la même nature d'âme et d'activité : aussi l'identification est-elle plus aisée pour ce qui les concerne. Mais il n'est pas moins remarquable de voir, quand on étudie l'histoire évangélique de Marie, sœur de Lazare, qu'en elle aussi se manifeste un caractère analogue à celui de la pécheresse et de Madeleine. Son âme est pareillement aimante et généreuse, contemplative, calme et saintement enthousiaste ; il n'y a pas jusqu'à son attitude aux pieds de Notre-Seigneur qui ne rappelle celle de la femme pénitente chez Simon le Pharisien, celle de Marie-Madeleine auprès du sépulcre et du divin ressuscité (voyez un beau développement de cette pensée dans Isaac Williams, On the Passion, pp. 404 et ss.). - Nous aurons plus tard l'occasion de signaler d'autres arguments exégétiques qui ont aussi leur force. En attendant, voici quelques sources auxquelles pourront puiser les lecteurs qui s'intéressent à cette belle question : D. Calmet, Dictionnaire de la Bible, aux mots Marie-Madeleine et Marie de Béthanie ; Tillemont, Mémoires, t. 2 ; Noël Alexandre, Histor. eccles., Saec. 1, Dissert. 17 ; les Bollandistes, Acta Sanctorum, 22 juillet (dissertation très savante) ; Wouters, Dilucidat. select. S. Script., de Concord. Evangel., c. 15, q. 1 ; Faillon, Monuments inédits sur l'apostolat de sainte Marie-Madeleine en Provence, Paris, 1848 ; Dublin Review, juillet 1872, pp. 28 et ss., S. Mary Magdalene in the Gospel ; Lacordaire, saint Marie-Madeleine.

     

  3. ÉVANGILE SELON SAINT LUC - CHAPITRE 8
  4. Un voyage apostolique de Jésus (vv. 1-3). - Parabole du semeur et son explication (vv. 4-15). - Nécessité d'écouter attentivement la divine parole (vv. 16-18). - La vraie famille de Jésus (vv. 19-21). - La tempête miraculeusement apaisée (vv. 22-25). - Le possédé de Gadara (vv. 26-39). - L'hémorrhoïsse et la fille de Jaïre (vv. 40-56).

  5. 15. Un voyage apostolique de Jésus. 8, 1-3.
  6. Il arriva ensuite que Jésus parcourait les villes et les villages, prêchant et annonçant l’évangile du royaume de Dieu. Et les douze étaient avec lui, 2comme aussi quelques femmes, qui avaient été guéries d’esprits malins et de maladies : Marie, appelée Madeleine, de laquelle sept démons étaient sortis ; 3Jeanne, femme de Chusa, intendant d’Hérode, et Suzanne, et beaucoup d’autres, qui l’assistaient de leurs biens.

    Esquisse touchante et pittoresque, qui résume la seconde mission donnée par le Sauveur aux habitants de la Galilée. Voyez l'Evang. selon S. Matthieu, pp. 93 et 189. S. Luc nous a seul conservé ces détails intéressants, grâce auxquels la divine physionomie de Jésus missionnaire se dresse toute vivante devant nous, au milieu de l'entourage qui lui servait de cadre.

    Luc chap. 8 verset 1. Il arriva. Date générale pour introduire une nouvelle période de la vie de Jésus, période de grande activité, de succès rapides et de joies intimes. - Il allait de ci de là à travers la contrée, évangélisant tour à tour les grandes et les petites localités, selon qu'elles se présentaient sur son passage. L'imparfait marque un fait habituel, constamment renouvelé durant la période dont S. Luc nous donne ici un résumé rapide. - Prêchant, évangélisant. Le premier de ces participes exprime une notion plus générale ; le second est plus particulier, et ajoute l'idée d'une grâce précieuse attachée à la prédication. - Et les douze… De Jésus, l'évangéliste passe à son saint entourage. Les Douze en composaient naturellement la partie principale : le sacré collège, constitué depuis un certain temps d'une manière définitive, accompagne désormais Jésus en tous lieux, à part de rares exceptions, se formant à sa divine école.

    Luc chap. 8 versets 2 et 3. - Trait complètement nouveau, qui a bien lieu de nous frapper. Il y a quelques mots à peine (cfr. Joan. 4, 27), les disciples s'étonnaient de voir leur Maître s'entretenir en public avec une femme, et voici maintenant que plusieurs femmes l'accompagnent fréquemment dans ses voyages ! S. Jérôme rapporte, il est vrai (in Matth. 27, 56), que, d'après une coutume appuyée sur une ancienne tradition, les femmes juives aimaient à fournir aux Rabbins des vêtements et tout ce qui était nécessaire à leur entretien ; et, en réalité, le Talmud encourage fort ces pieuses pratiques : " Quiconque, dit-il, reçoit chez lui un disciple des sages, le nourrit, l'abreuve, et lui donne de son bien, fait la même chose que s'il offrait un sacrifice quotidien ", Neveh Schalom, f. 156. Mais on ne voit nulle part que des femmes les aient suivis dans leurs courses. Notre-Seigneur Jésus-Christ innove donc sous ce rapport, et lui seul pouvait le faire en un point si délicat. Il rompt de sa main divine le cercle étroit que l'Orient avait tracé autour de la femme ; il l'émancipe d'après le sens le plus noble de cette expression, et lui ouvre le large champ des bonne œuvres dans l'Église chrétienne. - Qui avaient été guéries… Ces mots nous révèlent le motif principal qui avait attaché ces saintes femmes à la personne du Sauveur : elles le suivaient par reconnaissance, car elles avaient reçu de lui de grandes faveurs, soit qu'il les eût délivrées du malin esprit qui les tenait en son pouvoir, soit qu'il leur eût accordé la guérison de quelque grave infirmité. Trois d'entre elles sont mentionnées à part : 1° Marie, appelée Madeleine. Ce surnom de Madeleine a été différemment interprété. Origène, Tract. in Matth. 35, y voit une allusion prophétique à la grandeur morale dont Marie devait jouir en servant Notre-Seigneur Jésus-Christ. D'autres (en particulier Lightfoot, Hor. Hebr. in Matth. 27, 56 et in Luc. 8, 3), impressionnés par une anecdote talmudique où il est question d'une femme de mauvaise vie, également nommée Miriam ou Marie, qui est ensuite qualifiée de " plieuse de cheveux féminins ", identifient cette coiffeuse à Madeleine, et font dériver " Magdeleine " du mot hébreu qui désignait son occupation antérieure. Mais on s'accorde généralement aujourd'hui à chercher l'étymologie de Magdeleine dans Magdala, nom d'une petite ville située sur le rivage occidental du lac de Tibériade (voyez l'Evang. selon S. Matth. p. 315). Marie avait donc été surnommée Magdeleine parce qu'elle était originaire de Magdala. Rien de plus simple et de plus naturel. S. Jérôme, jouant sur ce nom de Magdala ou Migdol, qui signifie tour, écrivait : " Elle a été appelée correctement Madeleine, mot qui signifie munie d’une tour, à cause de la constance de sa foi et de son amour ". - Le détail qui suit, de laquelle sept démons étaient sortis, a semblablement divisé les exégètes. Deux explications existent à son sujet, l'une littérale, l'autre symbolique. S. Ambroise, et beaucoup d'autres à sa suite, croient que Marie avait été réellement possédée par plusieurs esprits mauvais (sept est un nombre rond pour désigner la pluralité, selon la mode hébraïque), en châtiment de sa conduite immorale ; S. Grégoire (Hom. 33 in Evang.), le Vén. Bède et un grand nombre d'auteurs modernes voient dans ces mots un symbole de la conversion de Marie. Il est en effet assez conforme au langage figuré des Juifs de traiter les vices comme des démons incarnés dans les âmes. " Le mal a été disposé par Satan ", disaient-ils ; ou encore : " l'ébriété… est un démon ". Voyez Lightfoot, h. l. Mais, d'un autre côté, l'évangéliste a dit expressément que plusieurs des femmes qui accompagnaient Jésus avaient été guéries " d'esprits immondes ", circonstance qui nous paraît rendre la première interprétation plus vraisemblable. Le fait que signale S. Luc est aussi mentionné dans le second Évangile, 16, 9, où l'action directe du Sauveur est mieux mise en relief : " dont il avait expulsé sept démons ". - 2° Jeanne. Le mari de cette sainte femme, Chusa, intendant d'Hérode, est identifié par quelques commentateurs avec l'officier royal dont Jésus avait guéri le fils d'après S. Jean, 4, 46 et ss. C'est là toutefois une simple conjoncture. Comp. Bretschneider, Lex. Man., s. v. Nous retrouverons plus tard saint Jeanne avec Marie Madeleine auprès du sépulcre de Jésus ressuscité, 24, 10. 3° Suzanne. Nom célèbre dans l'Ancien Testament : il signifie lis ; mais la sainte amie de Jésus qui le portait nous est tout à fait inconnue. - Et beaucoup d'autres. La suite de la vie de Notre-Seigneur nous apprendra à en connaître quelques autres, par exemple, Salomé. L'évangéliste ne veut pas dire qu'elles aient constamment et toutes ensemble accompagné le Sauveur : les circonstances ne l'auraient pas toujours permis. C'étaient du moins tantôt celles-ci, tantôt celles-là, qui se joignaient à lui, et qui pourvoyaient pieusement à tous ses besoins et à ceux de ses disciples : elles l'assistaient de leurs biens. Sur ce sens spécial de assistaient, voyez Rom. 15, 25 ; 2 Cor. 8, 19, 20. Le Fils de Dieu, qui daigne manger le pain de la charité ! - Arrêtons-nous un instant pour voir passer devant nous la troupe sacrée dont nous venons de signaler les membres principaux. Jésus est au milieu des Douze, qui l'entourent avec affection et respect. Les uns sont en avant, les autres à ses côtés, le reste par derrière, mais tous aussi près de lui que possible, afin de ne rien perdre de ses célestes leçons. Le plus souvent c'est lui qui parle ; toutefois, il permet volontiers à ses apôtres de l'interroger familièrement. A quelque distance, marchent plusieurs femmes voilées. Elles sont munies de paniers à provisions, et conversent modestement entre elles. Les regards qu'elles jettent de temps en temps dans la direction de Jésus montrent qu'il est vraiment leur centre. C'est pareillement sur lui que nous fixons nos yeux. Il est de taille moyenne ; sa physionomie est grave, mais resplendissante d'une céleste beauté. Sa tête n'est pas nue, l'usage ne le permettait pas ; contrairement aux représentations habituelles des peintres, elle est couverte d'un soudar (le koufieh des Arabes), c'est-à-dire d'un mouchoir attaché sous le menton et flottant sur le cou et sur les épaules. Son vêtement principal consiste en une longue tunique, qui recouvre tout le corps, ne laissant à découvert que les mains et les pieds. Elle est de couleur grisâtre striée de rouge. Par-dessus cette tunique Jésus porte un tallith (manteau) bleu, dont les amples replis permettent à peine d'entrevoir par instants la kouttoneth (tunique), et la ceinture qui la relève vers la taille. Enfin ses pieds nus sont chaussés de sandales. Telle était la figure humaine du Verbe divin. Voyez le charmant opuscule de F. Delitzsch, Sehet welch ein Mensch, Leipzig, 1872, p. 3 et ss.

  7. 16. Deux journées consécutives de Jésus. 8, 4-56
        1. 1° Parabole du semeur et son explication. 8, 4-15. Parall. Matth. 13, 1-23 ; Marc, 4, 1-20.
        2. 4Or, comme une grande foule s’était assemblée, et qu’on accourait des villes auprès de lui, il dit en parabole : 5Celui qui sème alla semer sa semence. Et tandis qu’il semait, une partie tomba le long du chemin ; et elle fut foulée aux pieds, et les oiseaux du ciel la mangèrent. 6Une autre partie tomba sur la pierre ; et ayant levé, elle sécha, parce qu’elle n’avait pas d’humidité. 7Une autre tomba au milieu des épines ; et les épines, croissant avec elle, l’étouffèrent. 8Une autre partie tomba dans une bonne terre, et, ayant levé, elle porta du fruit au centuple. En disant cela, il criait : Que celui-là entende, qui a des oreilles pour entendre. 9Ses disciples lui demandèrent ensuite ce que signifiait cette parabole. 10Il leur dit : A vous il a été donné de connaître le mystère du royaume de Dieu ; mais aux autres il n’est proposé qu’en paraboles, afin que, regardant, ils ne voient pas, et qu’entendant, ils ne comprennent pas. 11Voici le sens de cette parabole. La semence, c’est la parole de Dieu. 12Ceux qui sont le long du chemin sont ceux qui écoutent ; ensuite le diable vient, et enlève de leur cœur la parole, de peur qu’ils ne croient et ne soient sauvés. 13Ceux qui sont sur la pierre sont ceux qui, entendant la parole, la reçoivent avec joie ; mais ils n’ont pas de racines : ils croient pour un temps, et au moment de la tentation ils se retirent. 14Ce qui tombe parmi les épines, ce sont ceux qui ont écouté la parole, et qui s’en vont et sont étouffés par les sollicitudes, les richesses et les plaisirs de la vie, et ils ne portent pas de fruit. 15Ce qui tombe dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant écouté la parole avec un cœur bon et excellent, la retiennent, et portent du fruit par la patience.

          S. Luc est encore moins complet que S. Marc relativement aux paraboles dites du royaume des cieux. Il se borne à en rapporter trois, celle du semeur, celle du grain de sénevé et celle du levain. Ces deux dernières ne viendront même que beaucoup plus loin dans sa narration, 13, 18-21. C'est donc au premier évangéliste qu'appartient le mérite d'avoir le mieux exposé le premier groupe des paraboles de Jésus.

          Luc chap. 8 verset 4. - Or, comme une grande foule s’était assemblée, et qu’on accourait des villes auprès de lui, il dit en parabole. - Comme les deux autres synoptiques, S. Luc relève d'abord le prodigieux concours de peuple en face duquel fut prononcée la première parabole du royaume des cieux. De chacune des villes traversées par Jésus on se précipitait sur ses pas, afin de le voir et de l'entendre encore : c'était un contingent qui grossissait toujours, jusqu'à ce qu'on arrivât aux bords du lac de Tibériade ; car tel fut, d'après S. Matthieu et S. Marc, le théâtre du présent épisode. - Il dit en parabole : Sur cette forme d'enseignement qui dissimule à demi les choses célestes sous un vêtement humain, et qui correspond par conséquent si bien à l'Incarnation du Verbe, voyez l'Evang. selon S. Matth. , p. 257 et ss.

          Luc chap. 8 versets 5-8. - Celui qui sème alla semer sa semence. Et tandis qu’il semait, une partie tomba le long du chemin ; et elle fut foulée aux pieds, et les oiseaux du ciel la mangèrent. 6Une autre partie tomba sur la pierre ; et ayant levé, elle sécha, parce qu’elle n’avait pas d’humidité. 7Une autre tomba au milieu des épines ; et les épines, croissant avec elle, l’étouffèrent. 8Une autre partie tomba dans une bonne terre, et, ayant levé, elle porta du fruit au centuple. - Assis sur une barque, et ayant en face de lui son nombreux auditoire rassemblé sur le rivage (Matth. 13, 2 ; Marc. 4, 1), Jésus donne à son Église une grave leçon. Il indique quels sont les principaux obstacles que rencontre dans chaque âme la prédication de la divine parole, cette précieuse semence dont le grain jeté en terre par l'agriculteur est un parfait emblème. Le grain matériel tombe sur quatre sortes de terrains et a, par suite, quatre destinées très distinctes. 1° Il y a le terrain durci par les pieds des passants, v. 5 ; la semence n'y pénètre même pas, mais elle est perdue toute entière lorsqu'elle y tombe, soit qu'elle soit bientôt écrasée (trait propre à S. Luc), soit qu'elle serve de pâture aux oiseaux du ciel. Pour elle il ne saurait donc être question de germination ; aussi le verbe lever, répété dans les vv. 6, 7 et 8, ne paraît-il pas au v. 5. 2° Il y a le terrain sans profondeur, à base de rocher, car tel est le sens de " sur la pierre " : la graine y germe d'abord promptement, mais elle périt ensuite faute d'humidité (nouveau trait spécial ; toutefois S. Matthieu et S. Marc distinguent mieux les deux causes de ruine, l'aridité d'en bas et la chaleur d'en haut). 3° Il y a le terrain déjà occupé par d'autres semences envahissantes (au milieu des épines est une particularité de S. Luc : les autres synoptiques disent simplement " sur les épines " : les grains bons et mauvais croissent ensemble ; mais les bonnes herbes ne tardent pas à être étouffées par les mauvaises. Ovide, Métam., 5, 483 et ss., énumérant les divers obstacles qui désappointent les espérances du semeur, a plus d'un trait commun avec notre parabole :

          Les semences périssent en naissant, brûlées par les feux du soleil, ou inondées par des torrents de pluie. Les astres et les vents exercent de funestes influences. D'avides oiseaux dévorent les grains que l'on confie à la terre; et l'ivraie, le chardon, et l'herbe parasite, détruisent les moissons. "

          4° Il y a enfin le terrain bien préparé, dans lequel la graine ne trouve aucun obstacle : elle croît donc à merveille et produit cent pour un. S. Luc est ici moins complet que S. Matthieu et que S. Marc, car il signale seulement un degré de production : il est vrai qu'il a choisi le plus favorable. - La formule que celui là entende … qui termine la parabole dans les trois rédactions, est introduite de façon emphatique : Le divin prédicateur attirait ainsi l'attention de la foule sur les paroles importantes qu'il venait de prononcer.

          Luc chap. 8 verset 9. - Ses disciples lui demandèrent ensuite ce que signifiait cette parabole. - Familiarisés depuis notre plus tendre enfance avec les paraboles de Jésus, dont la signification nous a été mainte fois expliquée, nous sommes surpris d'abord de voir que les disciples n'aient pas immédiatement compris les mystères cachés sous le voile de la semence et de ses différentes destinées. Mais à leur place nous n'aurions pas été plus avancés qu'eux, et nous aussi nous eussions demandé au Sauveur de vouloir bien nous éclairer.

          Luc chap. 8 verset 10. - Il leur dit : A vous il a été donné de connaître le mystère du royaume de Dieu ; mais aux autres il n’est proposé qu’en paraboles, afin que, regardant, ils ne voient pas, et qu’entendant, ils ne comprennent pas. - A la question particulière des disciples, Jésus rattache une explication générale, dont l'objet est d'indiquer le motif pour lequel le divin enseignement retentira désormais aux oreilles du peuple sous la forme obscure des paraboles. Notre-Seigneur distingue deux catégories d'hommes relativement à lui : les amis fidèles pour lesquels il n'y a pas de secret, puis " les autres ", les ennemis ou les indifférents. A ceux-ci, ajoute-t-il, je parlerai en paraboles, et ce sera un châtiment : pour que regardant, ils ne voient pas… Voyez dans S. Matthieu, 13, 11-17, la pensée complète du Sauveur. S. Luc la donne, comme S. Marc, en termes très condensés.

          Luc chap. 8 versets 11-15. - Voici le sens de cette parabole. La semence, c’est la parole de Dieu. 12Ceux qui sont le long du chemin sont ceux qui écoutent ; ensuite le diable vient, et enlève de leur cœur la parole, de peur qu’ils ne croient et ne soient sauvés. 13Ceux qui sont sur la pierre sont ceux qui, entendant la parole, la reçoivent avec joie ; mais ils n’ont pas de racines : ils croient pour un temps, et au moment de la tentation ils se retirent. 14Ce qui tombe parmi les épines, ce sont ceux qui ont écouté la parole, et qui s’en vont et sont étouffés par les sollicitudes, les richesses et les plaisirs de la vie, et ils ne portent pas de fruit. 15Ce qui tombe dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant écouté la parole avec un cœur bon et excellent, la retiennent, et portent du fruit par la patience. - Voyez nos commentaires sur S. Matthieu, p. 266 et ss., et sur S. Marc, p. 67 et ss. Nous n'avons à relever qu'un petit nombre de particularités nouvelles . 1° Les expressions ceux qui sont le long du chemin, v. 12, et ceux qui sont sur la pierre, v. 13, sont au premier regard étranges et hardies ; mais elles sont très exactes, surtout au moral, la parole divine et le cœur qui doit la faire fructifier ne faisant qu'un. 2° Les noms divers donnés au démon par nos trois évangélistes, diable (S. Luc), mauvais (S. Matth.), Satan (S. Marc) sont une variante intéressante à noter. De peur qu'en croyant ils ne soient sauvés (v. 12), les plaisirs de la vie (v. 14), avec un cœur bon et excellent et par la patience (v. 15), sont des traits spéciaux à S. Luc. Sa rédaction contient en outre plusieurs locutions originales ; sans être importants en eux-mêmes, ces détails montrent l'indépendance des écrivains sacrés ; ils servent du reste à établir la vraie doctrine relativement à la composition des SS. Évangiles. Voyez l'Introduction générale. - S. Augustin, Serm. 73, 3, tire en très beaux termes la conclusion morale de la parabole du semeur : " Changez puisque vous le pouvez, retournez avec la charrue ce terrain durci, jetez les pierres de ce champ, arrachez-en les épines. N'ayez pas ce cœur endurci où meurt aussitôt la parole de Dieu. Ne soyez pas cette terre légère où la charité ne saurait enfoncer ses racines. Gardez-vous, d'étouffer par les soins et les passions du siècle, la bonne semence ... Soyez une bonne terre ".

        3. 2° Nécessité d'écouter attentivement la divine parole. 8, 16-18. - Parall. Marc. 4, 21-25.
        4. L'enchaînement soit général soit particulier des formules proverbiales contenus dans ces trois versets paraît tout d'abord assez obscur ; il existe néanmoins, ainsi que nous avons essayé de le prouver en expliquant le passage parallèle de S. Marc. L'idée dominante qu'ils développent a été exprimée plus haut, vv. 8 et 10. Il faut que les disciples de Jésus écoutent avec attention sa parole, vu qu'ils seront chargés de la manifester au monde.

          Luc chap. 8 verset 16. - Personne, après avoir allumé une lampe, ne la couvre d’un vase ou ne la met sous un lit ; mais il la met sur un candélabre, afin que ceux qui entrent voient la lumière. - Ces petites lampes à poignée, faites d'argile ou d'airain, ont été de tout temps usitées dans les contrées orientales. Quand on veut se passer momentanément de leur lumière, on peut aisément les placer sous un vase de quelque dimension, ou sous les divans, hauts d'un ou de deux pieds, qui servent pour les repas. Le recueil de Wetstein cite plusieurs passages des classiques qui font allusion à cette coutume : " Il a caché le poignard dans le coussin, et dissimulé la lampe sous le boisseau ", Fulgentius, Myth. 3, c. 6. " Si la lumière a été couverte par quelque chose ", Servius in Ǽn. 6, 724 ; etc. Au lieu de vase, S. Marc a boisseau, comme Fulgence. - Afin que ceux qui entrent voient la lumière est une particularité de notre évangéliste. La rédaction de ce verset a d'ailleurs le mérite d'être la plus vivante.

          Luc chap. 8 verset 17. - Car il n’y a rien de caché qui ne soit manifesté, ni rien de secret qui ne soit connu et ne vienne au grand jour. - C'est la même pensée, avec les images en moins, et une petite explication en plus, ainsi qu'il ressort de la particule " car ". Les disciples de Jésus devront placer sur le candélabre la lumière des vérités évangéliques, car elle est faite pour éclairer le monde. Actuellement, il est vrai, l'Évangile est un secret que beaucoup ignorent ; mais ce secret est fait pour être révélé, connu de tous, mis au grand jour, selon que le dit Notre-Seigneur dans une belle gradation.

          Luc chap. 8 verset 18. - Prenez donc garde à la manière dont vous écoutez. Car à celui qui a, on donnera ; et à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il croit avoir. - La conclusion de tout cela c'est, pour les futurs missionnaires du Christ, de prendre garde à la manière dont vous écoutez. Savoir bien écouter la parole de Dieu, quel précieux et rare talent ! - Car à celui qui a… Jésus motive d'une manière pressante la recommandation qui précède. Écoutez comme il faut, car, en écoutant, vous grossirez le trésor de vos connaissances spirituelles, et, plus vous serez riches, plus Dieu vous donnera, tandis que, dans le cas contraire, il vous enlèverait le peu que vous croiriez avoir. - Ce qu'il croit avoir. Dans S. Marc et Luc. 19, 26, nous lisons " qui a ". Ces mots sont d'une profonde vérité psychologique, puisque en réalité le ministre infidèle dont il s'agit ne possède absolument rien : sa prétendue richesse morale n'est qu'une affaire d'imagination, les jugements divins le lui montreront bien. On a justement affirmé de ces paroles qu'elles sont la formule d'une des lois les plus profondes du monde moral.

        5. 3° La vraie famille de Jésus. 8, 19-21. - Parall. Matth. 12, 46-50 ; Marc. 3, 31-35.
        6. 19Cependant, sa mère et ses frères vinrent auprès de lui, et ils ne pouvaient l’aborder, à cause de la foule. 20On l’en avertit : Votre mère et vos frères sont dehors et veulent vous voir. 21Et répondant, il leur dit : Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la pratiquent.

          Voyez l'explication des passages parallèles, qui sont notablement plus complets.

          Luc chap. 8 verset 19. - Cependant, sa mère et ses frères vinrent auprès de lui, et ils ne pouvaient l’aborder, à cause de la foule. - S. Luc paraît supposer que cet incident ne vint qu'à la suite des paraboles du royaume des cieux, les deux autres synoptiques le placent auparavant, et d'assez nombreux exégètes préfèrent leur chronologie. - Sa mère et ses frères. " Ceux que l’on dit frères de Jésus selon la chair ne sont pas les fils de la bienheureuse Marie mère de Dieu selon Helvide, ni fils de Joseph d’une autre épouse, mais plutôt des parents (cousins). ", V. Bède. Comp. L'Evang. selon S. Matthieu, pp. 283 et ss. - Et ils ne pouvaient l'aborder. Un détail pittoresque de S. Marc, 3, 20, montre jusqu'à quel point Jésus était alors entouré par la foule.

          Luc chap. 8 verset 21. - Et répondant, il leur dit : Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la pratiquent. - Les deux autres évangélistes ont ici des traits graphiques et vivants. " Puis, étendant la main sur ses disciples, il dit... " (S. Matth.), " Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit... " (S. Marc). En revanche S. Luc présente la réponse de Jésus sous un aspect nouveau. D'après sa rédaction, la mère et les frères mystiques du Sauveur sont ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la pratiquent. (S. Matth. et S. Marc. : " Quiconque fera la volonté de mon Père ", ou " de Dieu "). Il y a dans ces paroles une allusion évidente à la parabole du semeur, racontée par S. Luc immédiatement avant cet épisode. Combien nous devons nous estimer heureux de pouvoir ainsi devenir les frères de Jésus !

        7. 4° La tempête miraculeusement apaisée. 8, 22-25. Parall. Matth. 8, 23-27 ; Marc. 4, 35-40.
        8. 22Or il arriva qu’un de ces jours, il monta sur une barque avec ses disciples ; et il leur dit : Passons de l’autre côté du lac. Et ils partirent. 23Pendant qu’ils naviguaient, il s’endormit ; et un tourbillon de vent fondit sur le lac, et la barque se remplissait d’eau, et ils étaient en péril. 24S’approchant donc, ils l’éveillèrent, en disant : Maître, nous périssons. Mais lui, s’étant levé, menaça le vent et les flots agités ; et ils s’apaisèrent, et le calme se fit. 25Alors il leur dit : Où est votre foi ? Mais eux, remplis de crainte et d’admiration, se disaient l’un à l’autre : Quel est donc celui-ci, qui commande aux vents et à la mer, et ils lui obéissent ?

          Les synoptiques s'accordent pour raconter à la suite l'un de l'autre trois miracles de puissance opérés à cette époque par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le premier prodige dompta les forces de la nature ; le second (8, 26-39) consista en une grande victoire remportée sur les puissances infernales ; le troisième (8, 40-56) ravit à la mort une de ses victimes.

          Luc chap. 8 verset 22. - Or il arriva qu’un de ces jours, il monta sur une barque avec ses disciples ; et il leur dit : Passons de l’autre côté du lac. Et ils partirent. - La date donnée par S. Luc, un de ces jours, est bien vague. S. Marc la précise en disant que l'apaisement miraculeux de la tempête eut lieu le soir du jour où avaient été prononcées les paraboles du royaume des cieux. Ce verset contient des expressions nautiques (ils monta sur une barque, ils partirent, ils naviguaient). Cfr. Schegg, das Evang. nach Lukas, t. 1, p. 547. Du reste, au chap. 27 des Actes, S. Luc nous apparaît comme un écrivain très versé dans le langage nautique.

          Luc chap. 8 verset 23. - Pendant qu’ils naviguaient, il s’endormit ; et un tourbillon de vent fondit sur le lac, et la barque se remplissait d’eau, et ils étaient en péril. - Le verbe grec correspondant à s'endormit est d'une grande énergie et signifie : s'endormir de fatigue. - Un tourbillon de vent. D'anciens voyageurs, qui avaient déjà remarqué la fréquence des ouragans de ce genre dans le bassin du lac de Gennésareth, en déduisent naïvement l'origine de ce nom. Cfr. Jac. De Vitriaco, in Gesta Dei 1, c. 53, p. 1075. - Fondit sur le lac : du ciel, ou mieux encore, des montagnes environnantes. Se remplissait … ils étaient… : Deux imparfaits, pour mieux faire ressortir la gravité de la situation. Peu à peu la barque s'emplissait d'eau, et bientôt on courut un danger réel de couler à fond. Remarquez la manière toute nautique dont la narration applique aux passagers ce qui arrivait au bateau.

          Luc chap. 8 verset 24. - S’approchant donc, ils l’éveillèrent, en disant : Maître, nous périssons. Mais lui, s’étant levé, menaça le vent et les flots agités ; et ils s’apaisèrent, et le calme se fit. - Dans le grec, la répétition du mot Maître (trait spécial à S. Luc) dépeint bien l'angoisse des disciples. A propos des paroles légèrement différentes que les trois évangélistes placent ici sur les lèvres de Notre-Seigneur, S. Augustin fait cette réflexion judicieuse : " Dans le langage de qui que ce soit, il faut considérer seulement l'intention, que les mots sont destinés à exprimer, et qu'on n'est pas menteur pour rendre en d'autres termes ce qu'a voulu dire quelqu'un dont on n'emploie pas les expressions. Il est certain que, non-seulement dans les paroles, mais dans tous les autres signes des pensées, on ne doit chercher que la pensée elle-même; et c'est être misérable que de tendre pour ainsi dire aux mots et de se représenter la vérité comme enchaînée à des accents ". De cons. Evangel. 2, 28. - S'étant levé. Les trois synoptiques mentionnent de concert cette pose majestueuse du divin Maître ; tous aussi ils distinguent deux commandements de Jésus, adressés l'un au vent, l'autre aux eaux du lac. - L'expression les flots agités est propre à notre évangéliste.

          Luc chap. 8 verset 25. - Alors il leur dit : Où est votre foi ? Mais eux, remplis de crainte et d’admiration, se disaient l’un à l’autre : Quel est donc celui-ci, qui commande aux vents et à la mer, et ils lui obéissent ? - Les Apôtres auraient dû se souvenir qu'ils étaient avec Jésus, et qu'ils ne couraient aucun risque auprès de lui. - L'étonnement des spectateurs est exprimé à peu près dans les mêmes termes par les divers écrivains sacrés. L'idée d'un ordre énergique intimé aux forces de la nature (il commande aux vents) ne se trouve toutefois que dans le troisième Évangile.

        9. 5° Le possédé de Gadara. 8, 26-39. - Parall. Matth. 8, 28-34 ; Marc. 5, 1-20.
        10. 26Ils abordèrent dans le pays des Géraséniens, qui est en face de la Galilée. 27Et lorsque Jésus fut descendu à terre, il vint au-devant de lui un homme qui était possédé du démon depuis longtemps déjà, et qui ne portait pas de vêtement, et qui ne demeurait pas dans une maison, mais dans les sépulcres. 28Dès qu’il eut vu Jésus, il se prosterna devant lui, et poussant un grand cri, il dit : Qu’y a-t-il entre vous et moi, Jésus, fils du Dieu très haut ? Je vous en conjure, ne me tourmentez pas. 29Car il commandait à l’esprit impur de sortir de cet homme. Il s’était, en effet, emparé de lui depuis longtemps, et quoiqu’on le gardât lié de chaînes et les fers aux pieds, il rompait ses liens, et était entraîné par le démon dans les déserts. 30Jésus l’interrogea, en disant : Quel est ton nom ? Il répondit : Légion ; car de nombreux démons étaient entrés en lui. 31Et ils le suppliaient de ne pas leur commander de s’en aller dans l’abîme. 32Or il y avait là un grand troupeau de pourceaux, qui paissaient sur la montagne ; et les démons le suppliaient de leur permettre d’entrer dans ces pourceaux. Et il le leur permit. 33Les démons sortirent donc de cet homme, et entrèrent dans les pourceaux ; et le troupeau alla se précipiter impétueusement dans le lac, et se noya. 34Quand ceux qui les faisaient paître eurent vu ce qui était arrivé, ils s’enfuirent, et ils l’annoncèrent dans la ville et dans les campagnes. 35Les habitants sortirent pour voir ce qui était arrivé, et ils vinrent auprès de Jésus ; et ils trouvèrent l’homme, de qui les démons étaient sortis, assis à ses pieds, vêtu, et plein de bons sens ; et ils furent saisis de crainte. 36Ceux qui avaient vu ce qui s’était passé leur racontèrent comment il avait été délivré de la légion. 37Alors tout le peuple du pays des Géraséniens pria Jésus de s’éloigner d’eux, car ils étaient saisis d’une grande crainte. Et lui, montant dans la barque, s’en retourna. 38Et l’homme de qui les démons étaient sortis lui demandait de rester avec lui. Mais Jésus le renvoya, en disant : 39Retourne dans ta maison, et raconte les grandes choses que Dieu t’a faites. Et il s’en alla par toute la ville, publiant les grandes choses que Jésus lui avait faites.

          Tempête d'un autre genre, plus terrible encore que celle du lac, suivie d'un triomphe non moins complet de Jésus. La narration de S. Luc a ici de nombreuses analogies avec celle de S. Marc (voyez le commentaire), c'est-à-dire qu'elle est très complète et très vivante ; mais elle a de nombreuses particularités qui la distinguent.

          Luc chap. 8 verset 26. - Ils abordèrent dans le pays des Géraséniens, qui est en face de la Galilée. - Ils abordèrent : terme nautique, qu'on ne rencontre pas ailleurs dans les récits de la vie de Jésus. - Le pays des Géraséniens. Relativement à cette contrée, il règne dans le troisième Évangile les mêmes divergences que dans les deux autres (voyez l'Evang. selon S. Matthieu, p. 167). Le champ des ruines de Gadara n'a pas moins de cinq kilomètres de circonférence : mais c'est à peine si Oum-Kéis, le misérable village qui remplace aujourd'hui la " remarquable ville " de la Décapole, comme l'appelle S. Jérôme, est habité par deux cents fellahs. Le territoire de la ville antique allait sans aucun doute jusqu'à l'extrémité S.E. du lac. La petite note géographique qui est en face de la Galilée, est spéciale à S. Luc. Elle prouve que sa narration était écrite pour des lecteurs non-juifs.

          Luc chap. 8 verset 27. - Et lorsque Jésus fut descendu à terre, il vint au-devant de lui un homme qui était possédé du démon depuis longtemps déjà, et qui ne portait pas de vêtement, et qui ne demeurait pas dans une maison, mais dans les sépulcres. - Le démoniaque ne venait pas de la ville, qu'il avait cessé de fréquenter, mais des sépulcres qui lui servaient de résidence. Cfr. Matth. 8, 28 ; Marc. 5, 2. - Possédé du démon : d'après le grec, " démons " au pluriel, ce qui est plus conforme à la suite du récit. Depuis longtemps déjà, ici et au v. 29, est un trait propre à S. Luc, destiné à rehausser la grandeur du prodige. - Qui ne portait pas de vêtement (autre particularité de notre évangéliste) doit se prendre à la lettre. Les fous, laissés à eux-mêmes, ont l'étrange manie de se dépouiller de leurs vêtements (voyez Prichard, On Insanity, p. 26) ; or la possession est la plus furieuse et la plus triste de toutes les folies. De ce détail et du suivant, il demeurait… dans les sépulcres, il est intéressant de rapprocher un incident raconté par le voyageur anglais Warburton, the Crescent and the Cross,t. 2, p. 352. " En descendant des cimes du Liban, je me trouvai dans un cimetière, dont les turbans sculptés (sur les tombes) m'annoncèrent que j'étais dans le voisinage d'un village musulman. Le silence de la nuit fut tout à coup interrompu par des cris et des hurlements farouches que poussait, ainsi que je le reconnus bientôt, un fou complètement nu qui disputait un os à quelques chiens sauvages. Dès qu'il m'aperçut, s'élançant par bonds rapides, il saisit la bride de mon cheval et le força presque de reculer par dessus le rocher ". D'après la croyance juive, les tombeaux servaient de résidence habituelle aux démons. Cfr. Nidda, fol. 17, Chagigah, f. 3, 6. " Quand un homme passe la nuit dans un cimetière, un esprit mauvais descend sur lui ". Voyez Gfroerer, Jahrhund. des Heils, t. 1, p. 408.

          Luc chap. 8 verset 28. - Dès qu’il eut vu Jésus, il se prosterna devant lui, et poussant un grand cri, il dit : Qu’y a-t-il entre vous et moi, Jésus, fils du Dieu très haut ? Je vous en conjure, ne me tourmentez pas. - Ce verset décrit fort bien deux sentiments distincts qui agitaient le démoniaque. Il était tout ensemble attiré et effrayé par Jésus. Attiré, car il accourt et se prosterne en signe de vénération ; effrayé, comme l'expriment son cri de détresse et sa supplication. Le dualisme qui régnait en lui est aussi très nettement marqué. L'homme vient au-devant de son Libérateur, mais les démons sont en proie à l'effroi.

          Luc chap. 8 verset 29. - Car il commandait à l’esprit impur de sortir de cet homme. Il s’était, en effet, emparé de lui depuis longtemps, et quoiqu’on le gardât lié de chaînes et les fers aux pieds, il rompait ses liens, et était entraîné par le démon dans les déserts. - Cette réflexion de l'évangéliste explique pourquoi le démon priait Jésus avec tant d'insistance de ne pas l'expulser du corps qu'il possédait. Jésus insistait donc lui aussi pour contraindre le démon de se retirer. - Depuis longtemps… La description précédente du démoniaque, v. 27, avait rapport à son état présent, tel qu'il frappa les regards du Sauveur et des disciples ; celle-ci est relative au passé, et décrit l'histoire antérieure du malheureux possédé. - Entraîné… dans les déserts : encore une particularité de S. Luc. Les déserts n'ont jamais manqué dans les régions situées à l'E. et au S. E. du lac de Tibériade.

          Luc chap. 8 verset 30. - Jésus l’interrogea, en disant : Quel est ton nom ? Il répondit : Légion ; car de nombreux démons étaient entrés en lui. - Les saints Livres attribuent en divers endroits des noms spéciaux à certains démons ; par exemple, il est question d'Asmodée au livre de Tobie, 3, 8, de Béelzebub dans les Évangiles, Matth. 10, 25, etc., de Bélial dans la seconde Épître aux Corinthiens, 6, 15. Les Rabbins mentionnent d'autres dénominations des esprits mauvais, telles que Nachasch, Azazel, Sammaël. La demande de Jésus n'a donc rien de surprenant. - Légion. L'antique ville de Mageddo portait alors le nom de Legio, à cause de la milice romaine qui y tenait garnison. Le démon avait peut-être l'espoir d'intimider Jésus quand il s'arrogeait ce titre prétentieux. - De nombreux démons. Sylveira signale ici une opinion bizarre : " Quelques-uns affirment qu’il y eut au moins deux mille démons, puisque il y a eu deux mille pourceaux à se jeter dans la mer de Galilée, chaque démon entrant dans un cochon différent. ". Mais il la réfute ensuite à bon droit. " Cette explication n’est pas très convaincante, car un seul esprit suffisait pour les projeter tous dans la mer. La seule chose qui demeure certaine c’est que par le mot légion un grand nombre de démons est représenté. ". Il est inutile d'en vouloir préciser exactement le nombre.

          Luc chap. 8 verset 31. - Et ils le suppliaient de ne pas leur commander de s’en aller dans l’abîme. - A la façon des hommes, les démons ont leurs désirs et leurs craintes. Ceux qui étaient alors en présence de Jésus comprennent qu'ils vont être obligés d'abandonner leur proie ; ils voudraient du moins rester dans le district de Gadara, et ils conjurent Notre-Seigneur en termes pressants de le leur permettre (noter l'imparfait ; S. Marc dit plus fortement encore : " les esprits impurs supplièrent Jésus "). - Ne pas leur commander… dans l'abîme. Leur prière sous cette forme est spéciale à S. Luc. Par l'abîme, il ne faut pas entendre les eaux profondes du lac, ainsi que l'ont voulu quelques commentateurs, mais le monde inférieur où vivent d'ordinaire les démons, c'est-à-dire l'enfer. Cfr. Apoc. 9, 1 ; 20, 3. Pour les mauvais esprits, quitter les contrées où Dieu leur a permis d'habiter et d'agir équivaut à rentrer dans l'enfer. Voilà pourquoi nous disions en expliquant le passage parallèle, mais un peu différent, de S. Marc (v. 10), que les deux rédactions expriment en réalité une seule et même pensée.

          Luc chap. 8 verset 32. - Or il y avait là un grand troupeau de pourceaux, qui paissaient sur la montagne ; et les démons le suppliaient de leur permettre d’entrer dans ces pourceaux. Et il le leur permit. - Voyez notre commentaire sur S. Matthieu, p. 169. Les démons ont adressé déjà deux prières à Jésus. Ils lui ont demandé, v. 28, mais en vain, de conserver leur résidence actuelle, le corps du possédé. Ils viennent de lui demander encore, v. 31, de pouvoir au moins rester dans le pays. Voici qu'ils confirment et développent maintenant cette seconde supplique, en exprimant le désir d'entrer dans les pourceaux. Il est bien évident qu'ils ne s'attendaient pas au résultat qui va suivre.

          Luc chap. 8 verset 33. - Les démons sortirent donc de cet homme, et entrèrent dans les pourceaux ; et le troupeau alla se précipiter impétueusement dans le lac, et se noya. - Description vivante de ce fait remarquable. " On a demandé si Jésus avait le droit de disposer ainsi d'une propriété étrangère. C'est comme si l'on demandait si Pierre avait le droit de disposer de la vie d'Ananias et de Saphira. Il est des cas où le pouvoir, par sa nature même, garantit le droit ". (Godet).

          Luc chap. 8 verset 34. - Quand ceux qui les faisaient paître eurent vu ce qui était arrivé, ils s’enfuirent, et ils l’annoncèrent dans la ville et dans les campagnes. - Nous passons aux effets immédiats du prodige sur les porchers, sur les habitants de la contrée et sur le démoniaque. Les pâtres allèrent en courant porter la nouvelle à Gadara et dans les métairies ou hameaux isolés qui étaient sur leur passage.

          Luc chap. 8 verset 35. - Les habitants sortirent pour voir ce qui était arrivé, et ils vinrent auprès de Jésus ; et ils trouvèrent l’homme, de qui les démons étaient sortis, assis à ses pieds, vêtu, et plein de bons sens ; et ils furent saisis de crainte. - Un grand concours se dit aussitôt vers le théâtre du miracle. - L'effet produit sur le possédé est décrit par S. Luc à peu près dans les mêmes termes que par S. Marc : le troisième évangéliste ajoute seulement les mots pittoresques assis à ses pieds, qui nous montrent assis aux pieds du Sauveur, comme un disciple docile aux pieds de son maître, celui qui, plus haut, nous avait été représenté dans les plus affreux paroxysmes.

          Luc chap. 8 verset 36. - Ceux qui avaient vu ce qui s’était passé leur racontèrent comment il avait été délivré de la légion. - Les porchers n'avaient d'abord répandu qu'en gros le bruit de ce qui s'était passé : les Gadaréniens reçoivent maintenant des détails complets sur le miracle.

          Luc chap. 8 verset 37. - Alors tout le peuple du pays des Géraséniens pria Jésus de s’éloigner d’eux, car ils étaient saisis d’une grande crainte. Et lui, montant dans la barque, s’en retourna. - Triste demande, qui révèle l'esprit mercantile et vulgaire de cette population. Il est vrai qu'elle était à demi païenne, comme nous l'apprend l'historien Josèphe. Méléagre et Philodémus, deux poètes de l'Anthologie grecque, naquirent à Gadara vers l'an 50. La répétition emphatique saisis d'une grande crainte est une particularité de S. Luc.

          Luc chap. 8 versets 38 et 39. - Et l’homme de qui les démons étaient sortis lui demandait de rester avec lui. Mais Jésus le renvoya, en disant : 39Retourne dans ta maison, et raconte les grandes choses que Dieu t’a faites. Et il s’en alla par toute la ville, publiant les grandes choses que Jésus lui avait faites. - Ce beau récit est rempli de prières adressées au Sauveur. Cfr. Les vv. 28, 31, 32, 37. Mais ici seulement nous avons une prière digne de ce nom. Toutefois elle ne fut pas exaucée, tandis que deux des précédentes (vv. 32 et 37) l'avaient été. En effet, Jésus le renvoya, (dans le grec, il le délia, il le laissa libre), ou, comme dit S. Marc, il n'y consentit pas. Et pourtant ce nouvel ami de Jésus devint plus qu'un disciple, puisqu'il fut aussitôt investi du rôle d'apôtre et d'évangéliste, raconte les grandes choses… : rôle dont il s'acquitta avec le plus grand zèle, il s'en alla … publiant. Notons ici, comme dans le second Évangile, une nuance intéressante sur les formules. Jésus dit au possédé qu'il venait de guérir : " raconte les grandes choses que Dieu t'a faites " ; le possédé s'en va prêchant les grandes choses que Jésus lui avait faites.

        11. 6° L'hémorrhoïsse et la fille de Jaïre. 8, 40-56. Parall. Matth. 9, 18-26 ; Marc. 5, 21-43.

40Or il arriva que Jésus, à son retour, fut reçu par la foule : car tous l’attendaient. 41Et voici qu’un homme, nommé Jaïre, qui était chef de la synagogue, vint et se jeta aux pieds de Jésus, le suppliant d’entrer dans sa maison, 42parce qu’il avait une fille unique, âgée d’environ douze ans, qui se mourait. Et il arriva qu’en y allant il était pressé par la foule. 43Et une femme qui souffrait d’une perte de sang depuis douze ans, et qui avait dépensé tout son bien en médecins, sans qu’aucun eût pu la guérir, 44s’approcha par derrière, et toucha la frange de son vêtement ; et aussitôt sa perte de sang s’arrêta. 45Et Jésus dit : Qui est-ce qui m’a touché ? Mais comme tous s’en défendaient, Pierre et ceux qui étaient avec lui répondirent : Maître, les foules vous pressent et vous accablent, et vous dites : Qui m’a touché ? 46Et Jésus dit : Quelqu’un m’a touché, car j’ai connu qu’une vertu était sortie de moi. 47Alors la femme, voyant qu’elle n’avait pu rester cachée, vint toute tremblante, et se jeta à ses pieds ; et elle déclara devant tout le peuple pour quel motif elle l’avait touché, et comment elle avait été guérie à l’instant. 48Et Jésus lui dit : Ma fille, ta foi t’a sauvée ; va en paix. 49Comme il parlait encore, quelqu’un vint dire au chef de synagogue : Ta fille est morte ; ne l’importune pas. 50Mais Jésus, ayant entendu cette parole, dit au père de la jeune fille : Ne crains pas ; crois seulement, et elle vivra. 51Et lorsqu’il fut arrivé à la maison, il ne permit à personne d’entrer avec lui, si ce n’est à Pierre, à Jacques et à Jean, et au père et à la mère de la jeune fille. 52Or, tous pleuraient et se lamentaient sur elle. Mais il dit : Ne pleurez pas ; la jeune fille n’est pas morte, mais elle dort. 53Et ils se moquaient de lui, sachant qu’elle était morte. 54Mais lui, la prenant par la main, s’écria, en disant : Jeune fille, lève-toi. 55Et son esprit revint, et elle se leva aussitôt. Et il ordonna de lui donner à manger. 56Ses parents furent remplis d’étonnement ; et il leur commanda de ne dire à personne ce qui était arrivé.

Le récit de S. Luc tient le milieu entre celui de S. Matthieu et celui de S. Marc : il se rapproche néanmoins davantage de ce dernier, qui est le plus complet des trois.

Luc chap. 8 verset 40. - Or il arriva que Jésus, à son retour, fut reçu par la foule : car tous l’attendaient. - Des environs de Gadara, Jésus revint à Capharnaüm, d'où il était parti le soir précédent. - Il fut reçu par la foule. Le verbe grec désigne un accueil aimable, empressé. Le contexte, car tous l'attendaient (trait propre au troisième Évangile), fortifie encore cette idée. Le peuple que Notre-Seigneur avait charmé la veille par ses divines paraboles, et qui l'avait vu partir avec peine, l'attendait donc impatiemment sur la plage. Peut-être régnait-il une certaine inquiétude au sujet du bon Maître, car on savait qu'il avait couru de grands dangers sur le lac. Quel contraste avec la conduite égoïste des Gadaréniens !

Luc chap. 8 verset 41. - Et voici qu’un homme, nommé Jaïre, qui était chef de la synagogue, vint et se jeta aux pieds de Jésus, le suppliant d’entrer dans sa maison. - Après cette mise en scène, l'évangéliste aborde la narration du double prodige opéré par Jésus aussitôt après son débarquement. - Jaïre, chef de la synagogue. Sur ce nom, et sur cette fonction qui était regardée comme très honorable, voyez l'Evang. selon S. Marc, p. 82. - Il se jeta aux pieds de Jésus. C'est là un acte significatif de la part d'un personnage officiel, d'autant mieux que le monde ecclésiastique d'alors était loin d'être sympathique à Jésus ; mais le malheur fait courber même les têtes les plus altières. Les miracles accomplis par Notre-Seigneur à Capharnaüm (cfr. 4, 31 et ss. ; 5, 12 et ss. ; 7, 1 et ss.) avaient sans doute vivement impressionné Jaïre, et il se souvint du Thaumaturge dès qu'il se trouva lui-même dans le besoin.

Luc chap. 8 verset 42. - Parce qu’il avait une fille unique, âgée d’environ douze ans, qui se mourait. Et il arriva qu’en y allant il était pressé par la foule. - Les deux autres synoptiques emploient le langage direct, qui donne plus de vie au récit. - Unique est une particularité de S. Luc. Ce détail fait bien ressortir la douleur du suppliant. S. Marc mentionne aussi l'âge de la jeune fille (elle avait douze ans), mais seulement après avoir raconté la résurrection. L'évangéliste-médecin place ce trait dès le début de sa narration. D'après le v. 43, la fille de Jaïre était donc née vers l'époque où l'hémorrhoïsse ressentait les premières atteintes de son mal. - Qui se mourait. La jeune fille n'était pas morte quand son père vint trouver Jésus (cfr. v. 49), quoiqu'elle fut alors à l'agonie. - Il était pressé. L'expression du texte primitif, les foules l'étouffaient, est plus forte encore. C'est d'ailleurs le même mot qu'au v. 33. Les rues de l'Orient sont généralement tortueuses, étroites, et une foule ne s'y meut qu'avec peine. Sénèque, Epist. 91, emploie la même image, " étouffé par la foule ".

Luc chap. 8 verset 43. - Et une femme qui souffrait d’une perte de sang depuis douze ans, et qui avait dépensé tout son bien en médecins, sans qu’aucun eût pu la guérir. - A partir de cet endroit jusqu'au v. 48, S. Luc passe à la guérison de l'hémorrhoïsse, qu'il enclave, conformément à la réalité des faits, dans l'épisode relatif à Jaïre. Il expose avec des couleurs moins vives que S. Marc, mais d'une manière plus complète que S. Matthieu, l'état de la malade. - Sans qu'aucun eût pu la guérir : L'évangéliste-médecin ne craint pas de faire cet aveu ; il reconnaîtra de même plus bas la réalité du miracle de Jésus, tandis qu'un si grand nombre de médecins modernes se refusent à admettre le surnaturel dans les guérisons.

Luc chap. 8 verset 44. - S’approcha par derrière, et toucha la frange de son vêtement ; et aussitôt sa perte de sang s’arrêta. - A bout de ressources, l'hémorrhoïsse pense, elle aussi, à Jésus. Mais espérant obtenir, sans avoir à faire une confession pénible, la faveur qu'elle ambitionnait, elle profite à merveille de l'occasion, et réussit à toucher la frange de son vêtement (voyez, sur cette expression, l'Evang. selon S. Matth., p. 183). Sa confiance n'avait pas été vaine, car, ainsi que l'expose S. Luc avec une précision toute médicale, aussitôt sa perte de sang s'arrêta (comparez la vague formule de S. Matthieu et la phrase élégante de S. Marc).

Luc chap. 8 verset 45. - Et Jésus dit : Qui est-ce qui m’a touché ? Mais comme tous s’en défendaient, Pierre et ceux qui étaient avec lui répondirent : Maître, les foules vous pressent et vous accablent, et vous dites : Qui m’a touché ? - Qui est-ce qui m'a touché ? Dans S. Marc : " Qui a touché mes vêtements ? ". La première de ces deux questions est la plus naturelle. " Le Christ, dit Tertullien (contr. Marc. l. 4, c. 20), parle comme s'il l'ignorait, pour obtenir un aveu. C'est ainsi que Dieu avait interrogé Adam ". - Tous s'en défendaient (détail tout à fait graphique) est une particularité de S. Luc ; de même la mention expresse de S. Pierre ; de même l'emploi de deux verbes synonymes, vous pressent et vous accablent, pour mieux marquer la presse qui se faisait alors autour de la personne sacrée du Sauveur. - Ne serait-il pas plus juste, semblent dire les Apôtres, de demander qui ne vous a pas touché ?

Luc chap. 8 verset 46. - Et Jésus dit : Quelqu’un m’a touché, car j’ai connu qu’une vertu était sortie de moi. - Jésus insiste, mais en affirmant au lieu d'interroger : Quelqu'un m' a touché (trait spécial). Il indique par ces mots la nature particulière du contact dont il avait parlé ; ce n'a pas été un simple accident, mais un acte conscient et volontaire. - Notre-Seigneur motive son assertion : il sait parfaitement de quoi il parle, car son intelligence divine lui a révélé qu'une " vertu " sortait de son corps sacré. Sur cette expression étonnante, dont les rationalistes ont abusé, voyez l'Évangile selon S. Marc, p. 84. Seulement, S. Marc ne l'employait que comme narrateur, tandis que, d'après S. Luc, le Sauveur l'avait lui-même prononcée.

Luc chap. 8 verset 47. - Alors la femme, voyant qu’elle n’avait pu rester cachée, vint toute tremblante, et se jeta à ses pieds ; et elle déclara devant tout le peuple pour quel motif elle l’avait touché, et comment elle avait été guérie à l’instant. - Beau tableau, qui ajoute plusieurs traits à celui de S. Marc, notamment : voyant … qu'elle n'avait pu rester cachée... à ses pieds… devant tout le peuple. Ce dernier détail est emphatique et exprime fortement ce qu'il dut en coûter à l'humble femme de faire sa confession en présence d'une multitude si nombreuse.

Luc chap. 8 verset 48. - Et Jésus lui dit : Ma fille, ta foi t’a sauvée ; va en paix. - Après avoir exaucé tacitement la demande tacite de l'hémorrhoïsse, Jésus lui octroie maintenant sa grâce d'une manière ouverte. Il lui indique en même temps quelle avait été la vraie cause de son succès : Ta foi t'a sauvée. Cette foi était remarquable en effet. Dans ce même récit, nous avons vu Jaïre s'approcher hardiment du Sauveur comme un homme animé de la confiance la plus ferme ; mais un réalité un certain doute serrait son cœur (cfr. v. 50). L'hémorrhoïsse n'a pas osé se présenter directement à Jésus, mais au fond elle n'éprouvait pas la moindre hésitation, la plus légère défiance. Le divin Maître peut donc louer publiquement sa foi.

Luc chap. 8 verset 49. - Comme il parlait encore, quelqu’un vint dire au chef de synagogue : Ta fille est morte ; ne l’importune pas. - Comme il parlait encore. Nous trouvons dans S. Marc la même formule de transition, preuve qu'il n'y eut réellement aucun intervalle notable entre les deux incidents racontés. - Ta fille est morte. Le présent dramatise les faits, la phrase est emphatique.

Luc chap. 8 verset 50. - Mais Jésus, ayant entendu cette parole, dit au père de la jeune fille : Ne crains pas ; crois seulement, et elle vivra. - De cette parole d'encouragement adressée par Jésus au malheureux père, il résulte que la foi de ce dernier avait été ébranlée par le message qui venait de lui être communiqué. Peut-être pensait-il, lui aussi, qu'il était trop tard maintenant pour conserver quelque espoir. Le Sauveur le soutient par une joyeuse promesse, elle vivra, que S. Luc a seul notée en termes explicites. Votre foi vous a sauvée, avait-il été dit à l'hémorrhoïsse, v. 48 : votre foi sauvera votre enfant, est-il dit à Jaïre. Il lui fut aisé de faire ce rapprochement et de se confier absolument en Jésus.

Luc chap. 8 verset 51. - Et lorsqu’il fut arrivé à la maison, il ne permit à personne d’entrer avec lui, si ce n’est à Pierre, à Jacques et à Jean, et au père et à la mère de la jeune fille. - Il ne permit à personne d'entrer… est un détail anticipé, dont la place régulière serait à la suite du v. 53. Ces mots désignent en effet l'entrée dans la chambre mortuaire.

Luc chap. 8 versets 52 et 53. - Or, tous pleuraient et se lamentaient sur elle. Mais il dit : Ne pleurez pas ; la jeune fille n’est pas morte, mais elle dort. 53Et ils se moquaient de lui, sachant qu’elle était morte. - Sorte de parenthèse, aux détails pittoresques. Elle nous montre la maison de Jaïre remplie d'hommes et de femmes qui pleuraient et se lamentaient, à la façon tumultueuse et sauvage de l'Orient. Voyez l'Evang. selon S. Matth. p. 184. Quand Jésus veut calmer ces pleureurs officiels en leur disant que la jeune fille n'est pas morte, ils se rient de lui, sachant qu'elle était morte. Ce trait du " très cher médecin " prouve la réalité de la mort et la signification métaphorique des paroles de Notre-Seigneur.

Luc chap. 8 verset 54. - Mais lui, la prenant par la main, s’écria, en disant : Jeune fille, lève-toi. - Les trois synoptiques ont relaté ce geste. S. Luc ne cite pas en araméen, comme S. Marc, les propres paroles du Sauveur. Il est du reste celui des évangélistes qui intercale le moins de mots hébreux dans son récit.

Luc chap. 8 verset 55. - Et son esprit revint, et elle se leva aussitôt. Et il ordonna de lui donner à manger. - Son esprit revint est une nouvelle particularité de S. Luc. Cette locution est fréquemment usitée dans les livres de l'Ancien Testament. Cfr. 3 Reg. 9, 1 ; 17, 22 ; Ps. 75, 13 ; 77, 39 ; 102, 16 ; Eccl. 12, 7, etc. - A propos de la résurrection de la fille de Jaïre et des autres faits analogues mentionnés soit dans la Bible soit par l'histoire, on s'est quelquefois demandé ce qu'était devenue l'âme pendant sa séparation momentanée du corps. Nous pensons, à la suite de divers théologiens, que ses opérations se trouvaient alors miraculeusement suspendues, de sorte qu'au moment de la résurrection elle n'avait pas plus conscience de ce qui s'était passé pour elle depuis la mort, qu'une personne éveillée d'un profond sommeil n'a conscience de ce qui l'a occupée tandis qu'elle dormait. - Il ordonna de lui donner à manger. On n'invente pas les petits détails de ce genre : aussi sont-ils une forte preuve d'authenticité. Jésus, en donnant un pareil ordre, montrait que la jeune fille jouissait maintenant d'une parfaite santé.

Luc chap. 8 verset 56. - Ses parents furent remplis d’étonnement ; et il leur commanda de ne dire à personne ce qui était arrivé. - On conçoit que les parents de la ressuscitée fussent hors d'eux-mêmes ; mais, tout d'abord, on comprend moins l'injonction suivante du Sauveur, ne dire à personne… Elle devient néanmoins facilement explicable, de même que les précautions prises préalablement par Jésus pour écarter la foule, v. 51, si l'on se rappelle que l'enthousiasme des Galiléens était alors très surexcité, et que Notre-Seigneur voulait autant que possible éviter tout éclat. Sans doute il ne pouvait empêcher le miracle d'être connu (cfr. Matth. 8, 26). Du moins, en laissant s'écouler peu à peu la multitude qui s'était rassemblée à la porte de Jaïre, il échappa à une ovation populaire, et son but principal fut ainsi atteint. Terminons l'explication de ces deux prodiges par une réflexion très exacte de M. van Oosterzee, Das Evang. nach Lukas, 3è édit. p. 137 : " La présente narration porte presque sur chacun de ses traits le sceau de la vérité, de la simplicité, de la sublimité. Cette angoisse du père et cette timidité de la femme, cette agitation du peuple et ce calme de Notre-Seigneur, cet étonnement des disciples et la réponse si précise du Maître : Quelqu'un ma touché, ce rire de l'incrédulité à côté des transports de la douleur, cette majesté pour manifester sa puissance miraculeuse et cette sollicitude à la dissimuler : tout cela forme un ensemble tellement inimitable, qu'on peut y saisir en quelque sorte la vérité à pleines mains ".

  1. ÉVANGILE SELON SAINT LUC - CHAPITRE 9
  2.  

    L'envoi des Douze (vv. 1-6). - Opinion d'Hérode au sujet de Jésus (vv. 7-9). - Retour des Douze et multiplication des pains (vv. 10-17). Confession de S. Pierre et première annonce de la Passion (vv. 18-27). - La Transfiguration (vv. 28-36). - Guérison d'un paralytique (vv. 37-43). - seconde prédiction officielle de la Passion (vv. 44-45). - Leçon d'humilité et de tolérance (vv. 46-50). - Les Samaritains inhospitaliers (vv. 51-56). - Ce qu'il faut pour suivre Jésus (vv. 57-62)

    17. L'envoi des Douze. 9, 1-6. Parall. Matth. 10, 1-42 ; Marc. 6, 7-13.

    Jésus, ayant assemblé les douze apôtres, leur donna puissance et autorité sur tous les démons, et le pouvoir de guérir les maladies. 2Puis il les envoya prêcher le royaume de Dieu et guérir les malades. 3Et il leur dit : Ne portez rien en route, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent, et n’ayez pas deux tuniques. 4Dans quelque maison que vous soyez entrés, demeurez-y et n’en sortez pas. 5Et lorsqu’on ne vous aura pas reçus, sortant de cette ville, secouez la poussière même de vos pieds, en témoignage contre eux. 6Etant donc partis, ils parcouraient les villages, annonçant l’évangile et guérissant partout.

     

    S. Luc, après avoir signalé la mission confiée aux Apôtres par Notre-Seigneur Jésus-Christ, se borne, comme S. Marc, à citer quelques extraits de l'instruction remarquable que le divin Maître leur adressa en cette circonstance. Laissant de côté les détails relatifs aux grandes fonctions que les Douze et leurs successeurs devaient exercer dans l'avenir (cfr. Matth. 10, 16-42), il n'envisage que leur rôle plus modeste et plus facile du moment présent.

    Luc chap. 9 verset 1. - Jésus, ayant assemblé les douze apôtres, leur donna puissance et autorité sur tous les démons, et le pouvoir de guérir les maladies. - Ayant assemblé les douze Apôtres. Les manuscrits A, D, K, M, S, etc. les versions armén., sahid., etc. lisent simplement les Douze, et sans doute à bon droit, car c'est ainsi que S. Luc désigne d'ordinaire les Apôtres. - Avant d'envoyer les Apôtres en mission, Jésus leur confère, en guise de lettres de créance destinées à les accréditer auprès de tous, des pouvoirs extraordinaires analogues à ceux qu'il exerçait lui-même. Le premier des deux substantifs est le plus général et désigne la puissance " en soi ", le second, l'autorité, est la mise en œuvre de cette puissance. - Sur tous les démons. " Tous " est emphatique et propre à S. Luc. La phrase et le pouvoir de guérir les maladies dépend, suivant les uns, du verbe " donna ", suivant les autres et vraisemblablement, des substantifs " puissance et autorité ".

    Luc chap. 9 verset 2. - Puis il les envoya prêcher le royaume de Dieu et guérir les malades. - Prêcher le royaume de Dieu, tel était le but principal de l'envoi des Douze. Guérir les maladies était, ainsi qu'il vient d'être dit, un moyen d'atteindre plus aisément ce but. Toutefois, et cela ressort très nettement de la narration plus explicite de S. Matthieu, 10, 7, les Apôtres n'avaient pas à s'étendre alors sur la nature, les conditions, etc. du royaume de Dieu : ils devaient simplement en annoncer le prochain établissement par le Christ.

    Luc chap. 9 verset 3. - Et il leur dit : Ne portez rien en route, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent, et n’ayez pas deux tuniques. - Il était juste que Notre-Seigneur donnât aux Douze avant leur départ quelques principes capables de diriger leur conduite dans ces circonstances toutes nouvelles pour eux. Il le fait dans les vv. 3-5. Le résumé de cette instruction est qu'ils seront toujours " si vertueux, si constants et modestes, en un mot, si célestes, que la doctrine évangélique ne sera pas moins propagée par leur manière de vivre que par leur parole ". S. Grég. de Nazianze, in Cat. graec. Patr. - Ne portez rien en route est une injonction générale, que Jésus développe ensuite par cinq traits spéciaux. - Il est intéressant de signaler les nuances qui existent ici entre les synoptiques. D'après les trois récits, les Apôtres ne doivent emporter avec eux ni argent, ni sac de voyage, ni tunique de rechange ; S. Marc et S. Luc ajoutent ni pain, détail omis par S. Matthieu. Dans le premier et le troisième Évangile, Jésus interdit aux Douze d'avoir un bâton ; dans le second, il leur permet d'en emporter un. S. Luc ne dit rien des chaussures ; S. Matthieu paraît indiquer qu'elles ne furent pas non plus autorisées par le Sauveur ; S. Marc nous montre les Apôtres munis de sandales. Voyez du reste notre commentaire sur S. Matthieu, h. l.

    Luc chap. 9 versets 4 et 5. - Dans quelque maison que vous soyez entrés, demeurez-y et n’en sortez pas. 5Et lorsqu’on ne vous aura pas reçus, sortant de cette ville, secouez la poussière même de vos pieds, en témoignage contre eux. - La première recommandation concernait le départ ; elle inculquait aux Douze cette grave et belle pensée : " La simplicité est pour le chrétien le meilleur viatique " (Clément d'Alex., Paedag. 2). La seconde, comprise dans ces deux versets, regarde leur séjour dans les localités où ils pénétraient pour prêcher. - Dans quelque maison… Ces mots ne signifient pas que les envoyés de Jésus devaient demander l'hospitalité aux premiers venus (cfr. Matth. 10, 11). Il faut entendre ici la première maison où la prudence leur permettrait de s'établir. - Et n'en sortez pas. Le texte grec primitif dit au contraire " restez-y et sortez-en ". Et pourtant la Vulgate a très bien traduit la pensée de Jésus, car la phrase grecque, prise dans son entier, revient à dire : Faites de cette maison le centre de vos allées et venues dans la localité pour votre ministère, et ne changez pas trop légèrement de domicile. Comp. 10, 7. Ce trait, ainsi arrangé, est une particularité de S. Luc. - Et lorsqu'on ne vous aura pas reçus… L'hypothèse n'était nullement chimérique, Jésus ayant alors des ennemis déclarés qui refuseraient certainement d'accueillir ses disciples, malgré le caractère si hospitalier de l'Orient en général et des Juifs en particulier. Cfr. Schoettgen, Hor. Hebr., 108. - La poussière même de vos pieds. Sur cette action symbolique, voyez l'Evang. selon S. Matth., p. 203.

    Luc chap. 9 verset 6. - Etant donc partis, ils parcouraient les villages, annonçant l’évangile et guérissant partout. - De concert avec S. Marc, notre évangéliste décrit en peu de mots l’œuvre et le succès des Apôtres durant cette mission. Le trait pittoresque ils parcouraient les villages lui est propre, comme aussi l'adverbe final partout, et l'emploi du verbe annonçant l'évangile. " En tant que docteurs, dit Eusèbe sur ce passage (ap. Cat. D. Thomae), les Douze annonçaient la bonne nouvelle ; en tant que médecins ils guérissaient, confirmant leur prédication par leurs miracles ".

  3. 18. Opinion d'Hérode au sujet de Jésus. 9, 7-9. - Parall. Matth. 14, 1-2 ; Marc. 6, 14-16.

7Cependant, Hérode le tétrarque entendit parler de tout ce que faisait Jésus ; et il était perplexe, parce que les uns disaient : 8Jean est ressuscité d’entre les morts ; les autres : Elie est apparu ; et d’autres : Un des anciens prophètes est ressuscité. 9Et Hérode dit : J’ai décapité Jean ; mais quel est donc celui-ci, de qui j’entends dire de telles choses ? Et il cherchait à le voir.

Voyez le commentaire sur S. Matthieu, p. 287. Sans varier beaucoup pour la substance, cet incident a un coloris tout particulier dans le troisième Évangile (comparez les trois rédactions dans notre Synopsis).

Luc chap. 9 versets 7 et 8. - Cependant, Hérode le tétrarque entendit parler de tout ce que faisait Jésus ; et il était perplexe, parce que les uns disaient : 8Jean est ressuscité d’entre les morts ; les autres : Elie est apparu ; et d’autres : Un des anciens prophètes est ressuscité. - Selon le texte des manuscrits B, C, D, L, Z, Sinait., il s'agirait tout à la fois des œuvres de Jésus et de celles