1. EVANGILE SELON S.MATTHIEU . PREFACE
  2.  

  3. § 1. — NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR S. MATTHIEU.
  4. S. Matthieu, que le témoignage unanime de la tradition (voir le § suivant) désigne comme l’auteur du premier Évangile, était probablement originaire de la province de Galilée (un ancien manuscrit parisien l'affirme comme un fait certain. Cf Coteler., Patr. Apostol. 1, 272), de même que la plupart des autres apôtres. Nous ne savons que très-peu des chose sur sa personne et sur sa vie. D’après S. Marc, 2, 14, il était fils d’Alphée (une ancienne légende mentionnée par Winer, Bibl. Realwoerterbuch, s. v. Matthaeus, nomme son père Rucus et sa mère Chirotia) ; d’où l’on a parfois conclu qu’il était frère de S. Jacques-le-Mineur (c'est l'opinion d'Euthymius Zigabenus, de Grotius, de Paulus, de Bretschneider, de Credner, de Doddrige, d'Alford, etc.), les Évangélistes nous présentant également cet apôtre comme un fils d’Alphée. Cf. Matth. 10, 3; Marc. 3,18; Luc 6, 15. Mais cette hypothèse est à bon droit rejetée par la plupart des exégètes. En effet, une simple ressemblance de nom est loin de suffire pour créer des relations si étroites, surtout lorsqu’il s’agit d’un nom très commun, tel qu’était alors celui d’Alphée chez les Juifs de Palestine. Au reste, ni l’Évangile, ni la tradition ne comptent S. Matthieu parmi les parents de Notre-Seigneur Jésus-Christ; et pourtant il eût été frère de Jésus dans le cas ou son père n’eût pas différé d'Alphée, père de S. Jacques (voir Matth. 13, 55-56 et l'explication. Cf. Winer, Bibl. Realwoerterbuch, s. v. Alphaeus.). Nulle part non plus nous ne voyons son nom rapproché de celui de S. Jacques-le-Mineur.

    Matthieu est un nom d’origine hébraïque. Sa prononciation juive était Mattaï, םתי. Les Grecs, en y ajoutant une désinence masculine, l’ont transformé en Ματθαῖος (telle est l'orthographe la plus habituelle. Plusieurs critiques, s'appuyant sur les manuscrits B. et D. etc., écrivent Μαθθαῖος), d'où les Latins ont fait Matthaeus. Il signifie " don du Seigneur " et correspond par conséquent à Théodore ou Dieu-donné (comparez Matth. 19, 9 et ss. Avec le commentaire). L’auteur du premier Évangile ne se donne nulle part d’autre nom, et cependant, les récits parallèles de S. Marc, 2, 14 et ss. (voir le commentaire) et de S. Luc, 5, 27 et ss., nous apprennent qu’il avait porté celui de Lévi avant de s'appeler Matthieu. Les rationalistes, il est vrai, prétendent trouver dans cette divergence des récits une contradiction manifeste; d’autres commentateurs (dans les temps anciens, Héracléon, cité par Clément d'Alexandrie, Stromat. 4, 9. Origène, c. Cels, 1, 69, que l'on donne habituellement comme un adversaire de l'identité de Lévi et de S. Matthieu, la soutient au contraire ; cf. de Valroger, Introduction hist. et crit. aux livres du N. T. t. 2 p. 21. Dans les temps modernes, Grotius, annotat. In Matth. 9, 9 ; Sieffert, Ursprung des erst. Evang., Koenigsberg, 1832 p. 59 ; Michaelis, Einleitung, t. 2n. 935 ; Frisch, Dissertat. De Levi cum Matth. non confundendo, Lips, 1746) supposent que Lévi et Matthieu étaient deux personnages distincts. Mais nous n’aurons pas de peine à prouver, quand nous étudierons le fait de la conversion de S. Matthieu, d’après S. Matthieu lui-même, que ce sont là des suppositions entièrement gratuites. Comme S. Pierre, comme S. Paul, comme S. Marc, S. Matthieu aura eu successivement deux noms qui ont marqué deux périodes toute différentes de sa vie. Juif, il s’appelait Lévi ; chrétien et apôtre, il devint S. Matthieu. De même que S. Paul ne mentionne nulle part dans ses Epîtres le nom israélite qu’il avait reçu à la circoncision, de méme le premier Évangéliste se désigne seulement par son nom chrétien. Il le prend par anticipation, même avant de devenir l’Apôtre de Jésus. Les deux autres synoptiques, dont l’exactitude historique est d’ordinaire plus rigoureuse, distinguent au contraire entre la première et la seconde appellation.

    Avant d’entendre l’appel de Jésus, Matthieu ou Lévi exerçait la fonction de publicain, c’est-à-dire de collecteur d’impôts. Cf. Matth. 9, 9 et les passages parallèles. Cet office, que les Romains regardaient comme un déshonneur (cf l'explication de Matth. 5, 46), les Juifs comme un affreux péché qui méritait l’excommunication(cf. Ibid. et 9, 10-11 ; 11, 19 ; 18, 17 ; 21, 32), semble lui avoir procuré une certaine aisance; témoin le somptueux festin que nous lui verrons donner au Sauveur après sa conversion. Il avait sa résidence à Capharnaüm (Matth. 9, 1.7.9 ; Marc. 2 1-43), son bureau tout auprès du lac de Tibériade (Marc. 2 13-14).

    On connaît les touchantes circonstances qui firent du publicain décrié un des premiers disciples de Jésus. Si le divin Maître manifesta l’immensité de son amour et de sa miséricorde en appelant Lévi à sa suite, celui-ci se montra digne d'un tel choix par la promptitude et par la générosité de sa correspondance à la grâce. Il semble avoir été le septième apôtre d'après l’ordre de la vocation; Cf. Joan. 1, 37-51 ; Matth. 4, 18-22. C’est le rang que S. Marc, 3, 18, et S. Luc, 6,15; Cf. Act. 1, 13, lui assignent dans leurs listes. Quant à lui, il ne prend que le huitième et se place après S. Thomas. Cf. Matth.,10, 3.

    Il n’est plus question de lui dans l’Évangile à partir de sa vocation à l'Apostolat. Son nom revient pourtant une dernière fois dans les écrits du Nouveau Testament à l'occasion de la descente du S. Esprit et de l’élection de S. Mathias. Que devint-il ensuite? Dans quelles contrées alla-t-il prêcher la bonne nouvelle? Les renseignements de la tradition sur ces deux points sont peu nombreux, incertains et parfois même contradictoires. D’après les. témoignages de Clément d’Alexandrie (Stromat. 6) et d’Eusèbe (Hist. Eccles. 3, 24 ; cf. Iren. Adv. Haer. 3, 1, 1), il serait d’abord demeuré quelque temps à Jérusalem : ce n’est que douze ou quinze ans après la Pentecôte qu’il se serait dirigé ἐφ'ἑτέρους. Les autres écrivains ecclésiastiques des premiers siècles lui font exercer son apostolat tantôt en Macédoine (Isidor. Hispal., de vita et morte sanctorum, c. 67), tantôt en Arabie, en Syrie, en Perse, dans le pays des Mèdes (cf. Cave, Antiq. apost., p. 553 et ss.), tantôt en Ethiopie (Rufin, Hist. Eccl. 10, 9 ; Socrate, Hist. Eccl. 1, 19).

    Il règne une incertitude semblable relativement à sa mort. Tandis qu’Heracléon (Ap. Clem. Alex., Stromat. 4, 9) le fait mourir d’une manière naturelle, d’autres assurent qu’il termina glorieusement ses jours par le martyre (cf. Nicéphor. Hist. Eccl. 2, 41). L’Église s’est décidée en faveur de cette seconde opinion (Breviar. Rom. 21 sept. ; Cf. Martyrol. rom., ead. die. L'ouvrage apocryphe publié par Tischendorf sous ce titre : " Actes et martyre de S. Matthieu " est sans aucune valeur). Les Latins célèbrent la fête de S. Matthieu le 21 septembre, les Grecs le 16 décembre.

     

  5. § 2. — AUTHENTICITÉ DU PREMIER ÉVANGILE.
  6. On a eu quelquefois recours à des preuves intrinsèques pour démontrer que S. Matthieu est réellement l’auteur de l’Évangile qui porte son nom. Les suivantes surtout ont été assez fréquemment alléguées. 1°S. Luc, 5, 29, raconte que Lévi, aussitôt après sa vocation à l'apostolat, donna un grand festin en l’honneur de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; le premier Évangile mentionne ce repas, 9, 9 et suiv., mais sans désigner l’amphytrion. 2° S. Luc et S. Marc, comme il a été dit plus haut (voir le § 1), placent S. Matthieu au septième rang parmi les Apôtres; l’auteur du premier Évangile ne lui donne que le huitième. 3° Cet auteur est le seul qui ajoute au nom de S. Matthieu, dans sa liste des Apôtres, l’épithète humiliante de publicain. Ces détails minutieux, qui attiraient déjà l’attention d’Eusèbe et de S. Jérôme (voyez Patritii, de Evangeliis libri tres, Fribourg, p. 4 et suiv.), ont certainement leur force probante; mais il est bien évident qu’ils sont loin de suffire pour démontrer l’authenticité du premier Évangile. Nous ne les signalons donc qu’à titre de simple confirmatur. Les vrais arguments, quand il s’agit de prouver qu'un livre est authentique, ont toujours été et seront toujours les arguments d’autorité, ou les preuves extrinsèques. C’est donc spécialement sur ce genre de preuves que nous allons nous appuyer pour soutenir que l’Évangile dit de S. Matthieu est authentique sous sa forme actuelle.

    Nous distinguerons, pour plus de clarté, les témoignages des écrivains orthodoxes, ceux des écrivains hétérodoxes, enfin le témoignage des Évangiles apocryphes.

    1. Les témoignages des écrivains catholiques sont tantôt directs, tantôt indirects; directs quand ils affirment positivement que S. Matthieu a composé la première des quatre rédactions évangéliques; indirects quand ils se bornent à citer quelques passages de cette rédaction en leur attribuant la valeur de textes évangéliques.

    1° Témoignages directs. — Le plus ancien est celui de Papias, disciple de S. Jean (S. Iren. Adv. haer. 5, 33, 4 ; Hieron. de Viris illustr. 100 18), mort l’an 130 de l’ère chrétienne. Ce saint évêque, dans un ouvrage intitulé Λογίων ϰυριαϰῶν ἐξηγήσεις, dont l’historien Eusèbe nous a conservé quelques fragments (Hist. Eccles. 3, 39), assure que S. Matthieu a exposé les λογία, c’est-à-dire 1’histoire de Jésus (Ματθαῖος μὲν οῦν ἑβραἱδι διαλέϰτω τὰ λογία διετάξατο, ἡρμήνεῦσε δ' αὐτὰ ὠς ἠν δυνατὁς εϰαστος. Tel est le passage complet. On a vivement discuté sur le sens de λογία. Il est faux que ce mot désigne simplement, comme le prétendent les rationaliste, les paroles et les discours du Sauveur. " Ce qui prouve que pour Papias, les λογία de S. Matthieu n'excluaient point la relation des faits, c'est que lui-même avait intitulé son ouvrage Commentaire des λογία du Seigneur, ce qui ne l'empêchait pas de s'occuper des faits, de rapporter des miracles, comme le démontrent les fragments conservés par Eusèbe. De plus, en mentionnant l'évangile de' S. Marc, qui certes comprenait des récits et des discours (λεϰθέντα ἡ πραϰθέντα), Papias n'en désigne pas moins les uns et les autres, comme pour S. Matthieu, par ce terme unique : ensemble des discours du Seigneur ; preuve évidente que, pour lui, le mot λογία n'exclut nullement la relation des faits. En outre, S. Irénée, Clément d'Alexandrie et Origène appellent également nos évangiles les λογία du Seigneur. Faut-il en conclure que la partie narrative était encore absente au 3ème siècle ? Il y a bien des années que Schleiermacher et Credner ont émis l'hypothèse dont M. Renan vient de se faire le tardif écho ; mais il y a longtemps aussi que Lücke, Hug, Thiersch, Maier et tant d'autres critiques en ont démontré la fausseté. " Freppel, Examen crit. De la Vie de Jésus de M. Renan, 2è édition, p 15 et 16. Cf. J. Langen. Grundriss der Einleit. In das N. Test. p. 12).

    S. Irénée, l’illustre archevêque de Lyon, qui florissait vers la fin du second siècle, écrit dans son ouvrage contre les hérésies, 3, 1 :Ὁ μὲν δὴ Ματθαῖος ἐν τοῖς Ἑϐραίοις τῇ ἰδἰα διαλέϰτῳ αὐτῶν ϰαί γραφὴν ἐξἐνεγγϰεν εὐαγγελίου.

    Clément d’Alexandrie, Stromat. 1, 21, affirme le même fait. Origène n'est pas moins explicite : Ώς ἐν παραδόσει μαθὼν περί τῶν τεσσάρων εὐαγγελίων, ά ϰαί μόνα ἀναντίῤῥητά ἐστιν ἐν τῇ... ἐϰϰλησία τοῦ Θεοῦ ὄτι πρῶτον μὲν γέγραπται τὸ ϰατὰ τὸν ποτὲ τελώνην, ὕστερον δὲ ἀπόστολον Ἰησοῦ Χριστοῦ Ματθαῖον (ap. Euseb. Hist. Eccl. 6, 25).

    Eusèbe de Césarée, S. Cyrille de Jérusalem, S. Epiphane attribuent aussi à S. Matthieu, dans les termes les plus formels, la composition du premier Évangile. Ματθαῖος μὲν, dit Eusèbe, Hist. Eccl. 3, 24, παραδοὺς τό ϰατ αὐτὸν εὐαγγέλιον. Et S. Cyrille, Catech. 14, c. 15 : Ματθαῖος δ γράψας τὸ εὐαγγέλιον. Et S. Epiphane, haer 30, c. 3 : ὡς τὰ ἀληθῆ είπεῖν, ὅτι Ματθαῖος μόνος ἑϐραῖστὶ ἐν τῇ ϰαινῇ διαθήϰῃ ἐποιήσατο τὴν τοῦ εὐαγγελίου ἕϰθεσίν τε ϰαὶ ϰήρυγμα.

    Mêmes affirmations dans l’Église latine. Tertullien appelle S. Matthieu " très fidèle commentateur de l'Évangile (De carne Christi, c. 22, Cf. cont. Marcion. 4, 2, 5) " ; le mot commentaire devant ici être pris dans le sens de " recueil de faits destiné aux générations futures ". S. Jérôme, de vir. Illustr. c. 3 (Cf. comment. in Matth. , prolog), écrit de son côté : " Matthieu, qui a aussi pour nom Lévi, publicain devenu apôtre, est le premier à avoir composé un évangile du Christ pour les croyants qui provenaient de la circoncision. "

    A ces assertions patristiques, qu'il serait aisé de multiplier, surtout à partir du quatrième siècle(voir Kirchhofer, Quellensammlung zur gesch. des neutesta. Canons, Zurich 1844, p. 86 et ss. ; Tischendorf, Wann wurden unsere Evang. verfasst, 4è édit. p. 9-40), nous ajouterons deux témoignages non moins directs et non moins probants. Le premier est contenu dans la pièce célèbre connue sous le nom de canon de Muratori, qui date certainement du second siècle. Elle mentionne expressément l’Évangile selon S. Matthieu parmi les écrits inspirés (cf. Tischendorf, l. c. p. 9). Le second témoignage se déduit des titres placés en tête du premier Évangile, soit dans le texte grec, soit dans les plus anciennes versions, telles que la Peschito syrienne et l’Itala. Ces titres, qui attribuent uniformément le premier Évangile à S. Matthieu (Εὐαγγέλιον ϰατὰ Ματθαῖον, Evangelium secundum Matthaeum, etc.), supposent que, dès l’origine de l’Église, le livre regardé aujourd’hui par tous les chrétiens comme l’œuvre du publicain Lévi, existait dans les rangs des fidèles sous le même nom et avec la même autorité.

    2° Témoignages indirects.- Les écrivains ecclésiastiques des premiers siècles citent de nombreux passages du premier Évangile, les donnant comme des lignes inspirées : preuve que cet Évangile, sous sa forme actuelle, remonte au début du Christianisme.

    Ici encore nous nous bornerons à signaler quelques exemples.

    S. Clément pape, mort en 101, écrivait aux Corinthiens (1ère épitre, c. 46): Μνῄσθητε τῶν λογων Ίησοῦ τοῦ ϰυρίου ἡμῶν. Εῖπε γαρ· οὐαί τῶ ἀνθρώπῳ ἐϰείνῳ·ϰαλὸν ἦν αὐτῷ εί οὐϰ ἐγεννήθη, ἧ ἕνα τῶν ἐϰλεϰτῶν μου σϰανδαλσαι·ϰρεῖττον ἦν αὐτῷ περιτεθῆναι μύλον ϰαί ϰαταποντισθῆναι εἰς τὴν θάλασσαν, ἦ ἕνα τῶν μιϰρῶν μου σϰανδαλίσαι Il y dans ces paroles deux textes de S. Matthieu, 26, 24 et 18, 6, fondus ensemble. Comparez aussi Clem. Rom., 1 Cor. 13 et Matth. 6, 12.

    S. Polycarpe, disciple de S. Jean, dit aux Philippiens (Epist. ad Philipp. c. 2) : Μνηνονεύσαντες δὲ ὧν εῖπεν ὁ ϰύριος διδάσϰων... Μὴ ϰρίνετε ῖνα μη ϰριθῆτε (Cf. Matth. 7, 1), ἐν ᾧ μέτρῳ μετρῆτε, ἀντιμετρηθήσεται ὑμῖν (Cf. Matth. 7, 2), ϰαί, ὅτι μαϰάριοι οἱ πτωϰοἱ ϰαἰ οἰ διωϰόμενοι ἕνεϰεν διϰαι ο σύνης, etc. (Cf. Matth. 5, 3-10). Voir encore Ep. ad. Philipp. c. 7, et Matth. 6, 13 ; 26, 41.

    S. Ignace d’Antioche, ad Rom. c. 6, cite textuellement S. Matthieu, 16, 26. Comparez de même l’épître de S. Barnabé, c. 4 ad fin. et Matth. 20, 16; Athénagoras, Legat. pro Christ,- c. 11, 12, 22 et Matth. 5, 44 et ss.; Théophile d’Antioche, ad Antol. 3, 13-14 et Matth. 5, 28. 32. 44 et ss. Mais c’est surtout dans les écrits de S. Justin martyr qu’on trouve à glaner au point de vue qui nous occupe. Ils contiennent un nombre considérable de textes particuliers au premier Évangile, qui sont cités tantôt tels que nous les lisons aujourd’hui, tantôt après avoir été combinés les uns avec les autres, quoiqu’ils restent, même alors parfaitement reconnaissables. Il aurait été impossible à S. Justin de faire ces citations s’il n’avait eu sous les yeux un texte du premier Évangile semblable au nôtre (à propos des citations évangéliques de S. Justin, on pourra consulter avec fruit Semisch, die apostol. Denkwuerdigkeiten des Mart. Justin, Hambourg, 1848 ; Hilgenfeld, Krit. Untersuch ueber das Evang. Justin's, Halle, 1850).

    On comprend maintenant que l’historien Eusèbe, Hist. Eccl. 3, 25, ait compté l’Évangile selon S. Matthieu parmi les livres canoniques dont l'authenticité était indiscutable. On comprend encore cette protestation indignée que S. Augustin adressait au Manichéen Faustus : " Si je commence à lire l’évangile de Matthieu…tu diras tout de suite : ce récit n’est pas de Matthieu, récit que l’église universelle affirme être de Matthieu, depuis les chaires des apôtres jusqu’aux évêques actuels, en une succession ininterrompue (cont. Faust, l. 28, c. 2)

    2. S. Irénée (Adv. Haer. 3, 11, 7), parlant des témoignages rendus en faveur des Évangiles par les hérétiques de son temps, s’écriait avec une sainte allégresse:" Les évangiles ont une telle autorité que même les hérétiques leur rendent témoignage. Car, c’est en s’appuyant sur eux que chacun d’entre eux essaie de confirmer sa doctrine. " Pour nous, comme pour le grand docteur de Lyon, il sera consolant de voir l'authenticité des Évangiles, et tout d’abord celle de S. Matthieu, prouvée par les écrivains hétérodoxes des anciens temps (ici encore nous devons nous borner à de rapides indications. Les lecteurs désireux de traiter plus à fond cette question intéressante trouveront les matériaux groupés dans Hug, Einleitung in die Schriften des N. Test., 3è édit. p. 37-104, et dans Tischendorf, l. c. p. 43-71).

    Le fameux Basilides, contemporain des derniers membres survivants du collége apostolique, cite S. Matthieu, 7, 6 (Ap. Epiph. Haer. 24, 5). Il connait aussi l’histoire des Mages telle que la raconte le premier Évangile (cf. Hippol. Philosoph. 7, 27).

    Valentin, cet autre gnostique célèbre, qui vivait dans la première moitié du second siècle, appuie son système hérétique sur deux passages de S. Matthieu, 5, 18-19 et 19, 20 et ss. (cf. Iren. adv. Haer. 1, 3, 2 et s.). — Ptolémée, son disciple, connaît également plusieurs textes de notre Évangile : on peut s’en convaincre en comparant son " épître à flore ", conservée dans les écrits de S. Epiphane (Haer. 33), avec Matth. 12, 25; 19, 8; 15, 5 et ss.; 5, 17. 39.

    Isidore, fils de Basilides, mentionne (Ap. Clem. Alex. Strom. 3, 1) plusieurs versets que nous lisons au chapitre 19 (5. 10 et ss.) de S. Matthieu. Cerdo, autre hérétique du second siècle, cite (Ap. Theodor. Haeret. Fab. 1, 24, cf. Matth. 5, 38 et ss.) une partie du discours sur la montagne. D’autres sectaires moins connus, tels que les Ophites, les Naasséniens, les Séthiens, tous antérieurs au troisième siècle, cherchent aussi des bases pour leurs erreurs dans divers récits spéciaux au premier évangéliste (Pour les Ophites, voir Epiph. Haer. 37, 7. Pour les Naasséniens, Hippol. Philosophum. 5, 7 (cf. Matth. 19, 17 ; 5, 45) ; 5, 8 (cf. Matth. 13, 44 ; 23, 27 ; 27, 52 ; 11, 5 ; 7, 21 ; 21, 31 ; 2, 18 etc.). Pour les Séthiens, ibid. 5, 21 (cf. Matth. 10, 34)).

    L’ouvrage hérétique connu sous le nom de " Homiliae Clementinae" contient plusieurs citations évidemment empruntées à l’Évangile selon S. Matthieu, dont quatre sont littérales, dix à peu près exactes, onze un peu plus libres (voir Semisch, die apostol. Denkwuerdigkeiten, p. 360 et ss.).

    Tatien (cf. Clem. Alex. Strom. 3, 12) prétend démontrer d’après Matth., 6. 19, la légitimité de son rigoureux ascétisme. Bien plus, dans son " Diatessaron " qui est la plus ancienne de toutes les concordes évangéliques, il donne une large part au récit de S. Matthieu. Théodote et Marcion font aussi un usage très fréquent du premier Évangile (pour le premier, voir les œuvres de Clément d'Alexandrie, édit Potter, § 59, cf. Matth. 12, 29 ; § 12, cf. Matth. 17, 2 ; § 14 et 51, cf. Matth. 10, 28 ; § 86, cf. Matth. 25, 5. Pour le second, voir Tertull. adv. Marc 2, 7 ; 4, 17, 36 (cf Matth. 5, 45), 3, 13 (cf Matth. 2, 1 et ss.) ; 4, 7 ; 5, 14 (cf Matth. 5, 17) ; etc.).

    Il n’est pas jusqu’aux écrivains juifs et païens qui n’aient connu l’œuvre de S. Matthieu et qui ne rendent témoignage à son antiquité. Tels sont d'une part Celse et Porphyre (Ap. Orig. adv. Cels. 1, 58 et 65); de l’autre les auteurs israélites du quatrième livre d’Esdras (cf. J. Langen, Judenthum in Palaestina, Fribourg, 1866, p. 137 et s. ) et de l’Apocalypse de Baruch (voir Langen, de apocalypsi Baruch Comment. Fribourg, 1867, p. 3 et s.).

    3., Les évangiles apocryphes forment la troisième série des témoignages de l’antiquité chrétienne, favorables à l’authenticité du premier évangile canonique. Nulle part assurément ces livres ne mentionnent l'œuvre de S. Matthieu; néanmoins plusieurs de leurs récits semblent supposer son existence à l’époque ou ils furent eux-mêmes composés. Cela est particulièrement vrai des écrits connus sous les noms de Protévangile de S. Jacques, d’Évangile de Nicodème et d’Évangile selon les Hébreux. Par exemple, le chapitre 17 du " Protevangelium Jacobi " (voir Brunet, les Évangiles apocryphes, Paris, 1863, p. 111 et s.) a pour base naturelle Matth., 13, 55; le chapitre 21 est en corrélation parfaite avec Matth., 2. De même le chap. 26 avec Matth., 23, 35. Comparez aussi les chapitres 2 et 9 de l’Évangile de Nicodème (Ibid. p. 215 et ss.) avec Matth., 27, 19. 44-45. Quant a l’Évangile selon les Hébreux, il est probable, comme nous le dirons plus loin, qu’il doit directement son origine à la rédaction de S. Matthieu ; il en prouve donc l'authenticité (On trouvera le développement de ce troisième genre de preuve dans Tischendorf, l. c. p. 76 et ss. Voir aussi l'ouvrage du même auteur intitulé : de Evangel. Apocryph. Origine et usu, Hagae, 1851).

    De tous les témoignages qui précèdent (le lecteur aura remarqué qu'ils appartiennent pour la plupart aux deux premiers siècles de l'ère chrétienne, circonstance qui rehausse encore leur autorité), nous pouvons conclure de la façon la plus péremptoire que le premier Évangile est authentique: Quiconque refuserait d’admettre la valeur des preuves que nous avons indiquées, devrait, s’il était conséquent avec lui-même, cesser de croire à l’authenticité de quelque livre que ce soit (voir dans Van Steenkiste, Comment. In Evang. sec Matth. Bruges, 1876, p. 13, un argument de prescription qui résume toute la thèse).

    4. Et pourtant il s'est trouvé, à notre époque et en assez grand nombre, de soi-disant critiques qui n’ont pas craint de regarder l’Évangile selon S. Matthieu comme une supercherie littéraire de beaucoup postérieure à l’ère apostolique (dans les temps anciens, il n'y a guère que le Manichéen Faustus qui ait nié l'authenticité du premier Évangile ; cf. August. c. Faust. 17, 1. Au dire de Sixte de Sienne, Biblioth. Sancta, 7, 2, les Anabaptistes l'auraient pareillement rejeté comme apocryphe. Aujourd'hui ce ne sont pas seulement les rationalistes avancés, comme de Wette, Strauss et Baur, qui partagent ce sentiment ; des hommes habituellement modérés, tels que Lücke, Lachmann, Neander, l'admettent sans hésiter. Voir Langen, Grundriss der Einleit. P. 16). Ce fait est en lui-même assez étrange; mais ce qui l’est davantage encore, c’est qu’on prétende parler au nom de la science en formulant une telle assertion. Quels peuvent bien être les leviers scientifiques assez puissants pour renverser la croyance de dix-huit siècles? Aux arguments extrinsèques allégués plus haut, les adversaires du premier Évangile ne trouvent rien de sérieux à opposer. Toutes leurs preuves sont intrinsèques, et par la même subjectives, basées sur des appréciations personnelles. Il suffira de mentionner ici les principales; nous retrouverons les autres dans le commentaire, à propos des faits particuliers auxquels elles se rattachent.

    1° Rien dans le premier Évangile n’annonce que l’auteur a été témoin oculaire des événements qu’il raconte. L’apôtre S. Matthieu aurait été plus précis sous le triple rapport des lieux, des dates, des personnes.

    2° Le premier Évangile passe complètement sous silence des faits très importants de la vie de Jésus. Il ne dit rien, par exemple, de son ministère en Judée, de la résurrection de Lazare, de la guérison de l’aveugle-né, etc. C'est donc tout au plus un disciple des apôtres qui l’aura composé (Schneckenburger, Ursprung des erst. Kanon. Evangelium, Stuttgart, 1834).

    3° Quelques actions ou paroles de Jésus sont relatées plusieurs fois en divers endroits de l’Évangile, quoique avec de légères variantes. Comparer 9, 32 et ss. avec 12, 2 et ss.; 12, 38 et ss. avec 16,1 et ss.; 14, 13 et ss. avec 15, 29 et ss.; 16, 28 avec 24, 34; 11, 14 avec 17, 11 et ss; 5, 32 avec 19, 9; 10, 40-42 avec 18, 5; etc. (De Wette, Weisse, Holtzmann).

    4° Le premier Évangile contient des faits merveilleux, légendaires qu’un apôtre n’aurait certainement pas admis dans son récit (à cette assertion, l'on reconnaît le Dr Strauss ; voir Leben Jesu, passim. Voir aussi de Wette, Kurzgef. Exeget. Handbuch zum N. Test. t. 1, P. 5 4è édit.), Exemples: plusieurs apparitions d’anges dans les premières et les dernières pages de l’Évangile, l’histoire de la tentation de Jésus, ch. 4; le didrachme à la bouche du poisson, 17, 24 et ss.; la malédiction du figuier, 21, 18 et ss.; la résurrection de personnes qui étaient mortes depuis un certain temps, 17, 52 et ss.; etc.

    5° Plusieurs prophéties de l’Ancien Testament, que l’auteur du premier Évangile voulait faire réaliser par Jésus, ont eu une influence visible sur la narration de certains faits. Voir 21, 7; 27, 3 et ss. Nouvelle preuve qu’aucun apôtre n’y a mis la main (De Wette, l. c. p. 6).

    Il est aisé de répondre à toutes ces objections. 1° Nous rencontrerons, presque à chaque page du premier Évangile maint passage ou mainte expression pittoresque dont on pourrait se servir pour prouver que le narrateur avait vu de ses propres yeux la plupart des faits qu’il a insérés dans son récit. Cf. 9, 9 et ss.; 12, 9-10, 13, 49; 13I, 1; 14, 24-32; etc. Si la rédaction de S. Matthieu, comparée à celles de S. Marc et de S. Luc, est en général moins précise et moins détaillée, cela vient de ce que son plan était plus spécialement dogmatique, comme nous le dirons plus bas. 2° Les omissions qu’on reproche à l’auteur du premier Évangile ont été complètement volontaires de sa part, puisqu’il se proposait surtout de raconter le ministère public du Sauveur en Galilée. Il connaît pourtant et il signale en passant les voyages de Jésus en Judée; Cf.4, 12; 19, 1.3° Les répétitions alléguées proviennent tantôt d’une fâcheuse erreur de nos adversaires, qui ont identifié des choses tout à fait distinctes, tantôt de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, qui a certainement reproduit en différentes circonstances, durant sa vie publique, certaines paroles importantes qu’il voulait fixer dans l'esprit de ses auditeurs.— 4° et 5° Les deux dernières objections attaquent beaucoup plus la véracité du premier Évangile que son authenticité. Elles reposent d’ailleurs sur des idées préconçues, sur des préjugés dogmatiques, dont nous n'avons pas à nous occuper actuellement. — Tant qu’on n’aura pas d’autres motifs à faire valoir contre les saints Évangiles, et, grâce à Dieu, on n’en aura jamais d’autres à faire valoir, nous pouvons les regarder toujours avec confiance comme l’œuvre des saints personnages auxquels les attribue la tradition (on peut encore consulter avec fruit les ouvrages suivants sur l'authenticité de l'Évangile selon S. Matthieu : Olshausen, Apostolica Evangelii Matth. origo defenditur, Erlangen, 1835-1837 ; Davidson, Introduction to the New Testament. Lond. 1848-1851, t. 1, p. 60-111).

     

  7. § 3. — INTÉGRITÉ.
  8. Vers la fin du 18° siècle et durant les premières années du 19°, plusieurs critiques, tout en admettant l’authenticité du premier Évangile considéré dans son ensemble, nièrent cependant qu’il fût en tout point l’œuvre originale de S. Matthieu (c'est l'anglais William qui passe pour avoir formulé le premier ce sentiment. Voir Davidson, l.c. p. 3 et ss. ; Danko, Historia revelationis Nov. Test. Vienne, 1867 p. 272 et ss. ; Patritius, de Evangeliis liber 1us, p. 29 et ss. L'authenticité des chapitres 1 et 2 du premier évangile est fort bien défendue dans les deux ouvrages suivants : Schubert, de infantiae. J. Chr. historiae a Matth. Et Luc. exhibitiae authentia, Griphisw, 1815 ; S.G. Müller, die Echtheit des erst. Kapitels des Ev. Matth.). Suivant eux, les deux premiers chapitres, qui racontent l’enfance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ne remonteraient certainement pas jusqu’à l’ère apostolique. Ils auraient été ajoutés à une époque plus ou moins tardive par quelque compilateur inconnu. Deux raisons principales étaient apportées par les partisans de cette singulière opinion. 1° Il est impossible d’établir une harmonie réelle entre les récits du premier et du troisième Évangile relatifs à l’enfance du Sauveur. L’un d'eux est donc nécessairement apocryphe; or ce ne peut être que celui de S. Matthieu, puisque S. Luc se donne " ex professo " 1, 1 et 2, comme l'historiographe des premières années de Jésus. 2° Les chapitres 1 et 2 de S. Matthieu manquaient dans l’Évangile des Ebionites (cf. Epiph. Haer. 30, 13. Cet Évangile est probablement le même que celui des Hébreux) et dans le Diatessaron de Tatien (cf. Théodoret, Haeretic. Fab. 1, 20 : τὰς τε γενεαλογίας περιϰόψας ϰαὶ τὰ αλλα, ὅσα ἐϰ σπέρματος Δαϐίδ ϰατα σάρϰα γεγεννημένον τὸν ϰύριον δείϰνυσιν.) ; preuve qu’ils n’étaient pas généralement regardés comme authentiques dans la primitive Église. Mais ces raisons sont sans valeur. Les contradictions qu’on a prétendu trouver entre la narration de S. Matthieu et celle de Luc n’existent qu’à la surface et en apparence, ainsi que nous le prouverons dans le commentaire (voir aussi Patritius, l.c. p. 236 et ss.). Quant à l’omission des deux premiers chapitres de S. Matthieu dans les sources indiquées plus haut, elle avait eu lieu évidemment dans un but dogmatique, ce qui lui enlève la signification qu’on voudrait lui prêter ici. Les Ebionites voulaient un Messie tout humain, Tatien était un fauteur avoué de l’erreur des Docètes. Pour les Ebionites et pour Tatien, la généalogie du Sauveur, l’histoire de sa conception virginale et de sa naissance, son adoration par des Mages, etc., contenaient des arguments formels contre leurs hérésies ; ils trouvèrent plus commode de supprimer ces faits d’un trait de plume. Une telle suppression est plutôt favorable que contraire à l’intégrité du premier Évangile. Du reste, le début du récit de S. Matthieu ressemble trop aux pages suivantes, soit au point de vue des idées (on y voit déjà paraître, à cinq ou six reprises, ces citations de l'Ancien Testament qui sont des caractères principaux du premier Évangile ; cf. 1, 22-23 ; 2, 4-6, 15, 17, 18, 23), soit sous le rapport de la diction (voir Fritzsche, Evangelium Matth. Lipsiae, 1826, P. 849 et ss.), pour avoir été inséré par un faussaire. Bien plus, ce début est supposé par la suite de la narration. Le verset 13 du chapitre 4 est inintelligible sans la fin du second chapitre (5.23). Le verset 1 du chapitre 3 ferait un très-mauvais exorde : il se rattache au contraire fort bien aux antécédents. M. J. P. Lange a donc dit avec raison que l’on pourrait tout aussi bien séparer la tête du corps que les deux premiers chapitres des suivants (Theolog. Homil. Bibelwerk. N. Test. 1 Theil, Evangel. Matth. 3è édit. p. 3). Si l’on ajoute à ces preuves intrinsèques le témoignage très-formel de plusieurs écrivains du second et du troisième siècle (S. Irénée et Origène citent divers passages de ces chapitres. De même le païen Celse, comme nous l'avons vu précédemment. Cf. Ellicott, Hist. Lect. p. 57 ; Mill, Myth. Interpretat. of the Gospels, p. 147-171), l’on comprendra que l’intégrité de notre Évangile soit complètement hors de conteste.

  9. § 4. — TEMPS ET LIEU DE LA COMPOSITION DU PREMIER ÉVANGILE.
  10. Parmi les écrivains ecclésiastiques des premiers siècles, tous ceux qui ont eu la pensée d’établir une comparaison entre les quatre Évangiles au point de vue chronologique, assignent invariablement la priorité à celui de S. Matthieu. " Matthieu, dans son évangile, dit Origène, est le premier à avoir fait retentir la trompette sacerdotale (Hom. 7 in Jos. Edit. Ben. t. 2, p. 412 ; cf. Iren. adv. haer. 3, 1, 1). Et ailleurs : Ἀρξάμενοι ἁπὸ τοῦ Ματθαίου, ὅς ϰαὶ παραδέδοται πρῶτος λοιπῶν τοῖς Ἑϐραίοις ὲϰδεδωϰέναι τὸ εὐαγγέλιον τοῖς ἐϰ περιτομῆς πις τεύουσι (Comm. In Joann. t. 4, p. 132 ; cf. Euseb. Hist. Eccl. 6, 25). S. Augustin n’est pas moins formel sur ce point: " Pour mettre l’évangile par écrit,-- chose qu’il faut croire avoir été ordonnée par Dieu lui-même,-- du nombre de ceux que Jésus avait choisis avant sa passion, deux occupèrent respectivement la première et la dernière place, Matthieu, la première, Jean, la dernière. Pour que ceux qui écoutent la parole, semblables à des fils qu’on étreint (à deux bras), placés par le fait même au milieu, soient par eux des deux côtés fortifiés (de consen. Evangel. Lib. 1, c. 2. De même S. Jérôme, De vir. illust. c. 3. Voir Arnoldi, Comment. zum Evang. des h. Matth.  p. 34 et ss.). " Ces assertions sont confirmées par la place que l’Évangile selon S. Matthieu a toujours occupée dans le canon du Nouveau-Testament.

    Mais à quelle époque précise a-t-il été composé? C’est ce qu’il est impossible de déterminer d’une manière certaine, parce que la tradition cesse d’être unanime sur ce point. Théophylacte (Praefat. ad Matth.) et Euthymius Zigabenus (Comm. ad Matth.) fixent son apparition huit ans après l’Ascension (M.Gilly, dans son Précis d'introduction générale et particulière à l'Écriture Sainte, Nimes, 1868, t. 3, p. 203, accepte cette date). Le " Chronicon paschale " et l’historien Nicéphore (Hist. Eccl. 2, 45) la placent vers l’an 45 ou 48; Eusèbe de Césarée (Hist. Eccl. 3, 24), au moment où les apôtres se séparèrent pour aller prêcher l’Évangile par toute la terre, c’est-à-dire environ 12 ans après la Pentecôte. Cosmas Indicopleustes (Ap. Montfaucon, Collect. nova patr. Graec. t. 2, p. 245. Cf. Patritii. de Evangel. Lib. 3, p. 50) pense qu’elle aurait eu lieu aussitôt après le martyre de S. Étienne : S. Irénée semble au contraire la reculer jusques après l’an 60, lorsqu’il dit que S. Matthieu publia son Évangile " quand Pierre et Paul prêchaient à Rome et y fondaient l’Église (Adv. Haer. 3, 1, 1) ". En effet, les deux apôtres ne se trouvèrent ensemble à Rome que vers l’année 66 ou 67 de l’ère chrétienne. Les écrivains modernes adoptent tantôt l'une, tantôt l’autre de ces dates. La plupart se rangent cependant à l’opinion intermédiaire d’Eusèbe, d’après laquelle notre Évangile aurait été écrit vers l’an 45. Ce qui est certain, c’est qu’il parut avant la prise de Jérusalem par les Romains, par conséquent avant l’an 70, puisque les chapitres 23 et 24 contiennent la prophétie de cet événement.

    Des exégètes contemporains (Hug, Einleitung in die Schrift. des N. T. t.2, § 5 ; A. Maier, Einleitung, p. 67 ; etc) ont cru trouver dans plusieurs passages du premier Évangile, des indices d’une composition relativement tardive. Par exemple, l'expression " usque in hodiernum diem ", 27, 8; 28, 15, qui désignerait, suivant eux, une époque de beaucoup postérieure à la résurrection du Sauveur, ou encore la parenthèse " qui legit intelligat ", 23, 35, qui prouverait qu’au moment où l’évangéliste écrivait les derniers chapitres, les Romains s’avançaient déjà contre la Judée. Mais ces interprétations sont exagérées; ἕως τῆς σήμερον est une locution juive, qui indique sans doute qu’un certain temps s’est écoulé depuis une époque déterminée, mais sans exiger que ce temps soit considérable. Dix ans, vingt ans suffiraient pour la vérifier. Quant à l’autre passage, nous dirons, en l’interprétant, qu’il contient peut-être une réflexion de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même. Du reste, eût-il été inséré par S. Matthieu, comme le croient un grand nombre de commentateurs, il signifie simplement que la catastrophe prédite par le Sauveur approchait, que ses symptômes précurseurs étaient visibles, non toutefois qu’elle était imminente.

    On a toujours généralement admis que 1’Évangile selon S. Matthieu avait été composé en Palestine. Cela ressort très clairement des témoignages que nous a légués l’antiquité sacrée. Qu’il suffise de rappeler celui d’Eusèbe, Hist. Eccl., 3, 24 : Ματθαῖος μὲν γὰρ πρότερον Ἑϐραίοις ϰηρύξας, ὡς ἕμελλε ἐφʹ ἑτέρους ἰέναι...παραδοὺς τὸ ϰατʹ αὺτὸν εὐαγγέλιον, τὸ λοῖπον τῆ αὐτοῦ παρουσίᾳ τούτοις ἀφʹ ᾧν ἐστέλλετο διὰ τῆς γραφῆς ἀπεπλήρου. D'après la Synopse attribuée à S. Athanase, c’est à Jérusalem que le premier Évangile aurait été publié. " Comme cette ville fut le point central d’où rayonna dans tous les sens la parole évangélique, il est très vraisemblable que ce fut là aussi que ce premier Évangile vit le jour (de Valroger, Introduction historique et critique aux livres du N. Test., t. 2, p. 26).

     

  11. § 5. — DESTINATION ET BUT DE L'ÉVANGILE SELON S. MATTHIEU.
  12. L’opinion a prévalu, dans les temps anciens et modernes, que S. Matthieu, en écrivant son Évangile, avait surtout en vue ceux de ses compatriotes qui s’étaient, comme lui, convertis au christianisme. Les Juifs devenus chrétiens et surtout les juifs-chrétiens de Palestine, tel fut le cercle spécial auquel il s’adressa directement. Eusèbe de Césarée vient de nous le dire en termes exprès (voir la fin du § précédent). Nous avons lu plus haut (§ 2, 1, 1°) les paroles de S. Irénée et de S. Jérôme affirmant le même fait. Origène (Ap. Euseb. Hist. Eccl. 6, 25 : τοῖς ᾀπὸ Ίουδαῖσμον πιστεύσασι), S. Grégoire de Nazianze (Carm. 13, v. 31 : Ματθαῖος ἕγραψεν Εϐραίοις) et S. Jean Chrysostome (Hom. 1 in Matth.) le tiennent également pour certain. En un mot, la tradition n'a jamais hésité sur ce point. Or, les renseignements qu’elle nous a transmis sont corroborés d’une manière étonnante par le contenu, la forme, et, si l’on nous permet cette expression, le coloris du premier Évangile. Tout y indique " une œuvre judéo-chrétienne, composée pour des judéo-chrétiens (Gilly, l. c. p. 196 ; cf. Hug, Einleitung, t. 2, § 2). " Il est intéressant, sous ce rapport, de comparer l’œuvre de S. Matthieu avec celles de S. Marc et de S. Luc, qui avaient été primitivement écrites pour des lecteurs d’origine païenne. S. Marc entremêle son récit de notes archéologiques destinées à expliquer des expressions ou des coutumes juives, qui n’auraient pas été comprises en dehors du judaïsme : il définit le Corban, 7, 11, la Parascève. 15, 42, explique ce qu’il faut entendre par des mains communes,7, 2, etc. S. Luc multiplie de son côté les notes géographiques, parce que son ami Théophile, 1, 3, (Cf. Act. 1, 1), ne connaissait pas le théâtre de la vie du Sauveur. Il dit que Nazareth et Capharnaüm étaient des villes de Galilée. 1. 26; 4, 31; que le bourg d’Arimathie était en Judée, 25, 15.Il indique la distance qui séparait Emmaüs de Jérusalem. 24, 13. etc. (cf. Act. 1, 2 ; voir aussi Joann. 1, 38, 41, 42 ; 2, 6 ; 7, 37 ; 11, 18 ; etc). Rien, ou du moins à peu près rien de semblable dans S. Matthieu. Les chrétiens auxquels il destinait son Évangile étaient donc au courant de la langue, des mœurs et des localités de la Palestine ; c’étaient par conséquent d’anciens Juifs convertis. Si, en quelques rares endroits (1, 23 ; 27, 8, 33, 46), les mots hébreux sont accompagnés d’une courte interprétation, ce doit être le fait du traducteur qui fit passer dans l’idiome grec, l’œuvre araméenne de S. Matthieu (voir le § suivant). Si la doctrine des Sadducéens touchant la résurrection des morts est caractérisée d’une manière spéciale, 22, 23, cela provient de ce que la secte sadducéenne était relativement peu connue du peuple juif (cf. Jos. Ant. 18, 1, 4 ; Arnoldi, l. c. 58).

    De même que l’auteur du premier Évangile a supprimé les détails qu’il croyait inutiles pour ses lecteurs, de même il a fortement appuyé surtout ce qui pouvait impressionner, intéresser davantage des chrétiens issus du judaïsme. Jérusalem est la ville sainte par excellence, Cf. 4, 5;27, 53. La Loi mosaïque ne sera pas détruite, mais transfigurée, ramenée à son idéal par le christianisme, cf. 5, 17-19. Le salut messianique a été prêché tout d’abord aux seuls Juifs, 10, 5 et s. : le ministère personnel du Sauveur leur a été spécialement réservé, 15, 25 : plus tard seulement, les Samaritains et les Gentils devaient entendre la prédication de l’Évangile. Par contre, et pour un motif analogue, les préjugés particuliers, les tendances mauvaises des Juifs ont été relevés et combattus à mainte reprise dans l'Évangile selon S. Matthieu. Ainsi, le premier évangéliste s'étend plus que les autres sur les discours dans lesquels Notre-Seigneur Jésus-Christ avait anathématisé les erreurs et les vices des Pharisiens, et opposé à leurs fausses interprétations sa doctrine toute céleste. " Ces discours, rapportés tout au long, n’avaient évidemment d’intérêt que pour des hommes vivant sous l’influence des doctrines et des coutumes pharisaïques, ne pouvaient s’adresser qu’à des lecteurs qu’il était urgent de soustraire a cette influence funeste (Vilmain, Études critiques sur les Évangiles, dans la Revue des sciences ecclésiastiques, Mai, 1867). " De là encore la mention de plusieurs faits ou paroles qui étaient des protestations vivantes contre la doctrine rabbinique d’après laquelle les Juifs seuls seraient sauvés par le Messie, à l'exclusion des païens; Cf. 2, 1 et ss. ; 4, 15 et 16 ; 8, 11 ; 28, 19 ; etc.

    Le but et la destination d’un ouvrage sont toujours deux choses corrélatives. Écrit plus directement pour des Judéo-Chrétiens, le premier Évangile devait poursuivre un but spécial, conforme a l’origine, au caractère, aux besoins de ses lecteurs primitifs : c’est en effet ce qui a lieu. Sa tendance bien marquée, parfaitement visible à travers toutes les péripéties du récit, reconnue du plus grand nombre des exégètes, est de prouver historiquement que Jésus de Nazareth est le Messie promis aux Juifs par le Dieu de l'ancienne Alliance. Jésus a réalisé trait pour trait le grand idéal messianique des Prophètes : telle est la pensée fondamentale sur laquelle tout s’appuie, à laquelle tout est ramené dans le récit de S. Matthieu. Il est inutile de décrire l’intérêt que cette thèse, bien développée, pouvait présenter à des Juifs convertis, les services qu’elle pouvait rendre à la cause du Christianisme auprès des Israëlites demeurés incrédules. Mieux vaut indiquer rapidement la manière dont l'évangéliste est demeuré fidèle à son but depuis la première jusqu’à la dernière page. 1° Dès le début, il trace la généalogie de Jésus, afin de le rattacher ainsi à David et à Abraham, dont le Messie devait naître d'après les Prophètes. 2° Souvent, et d’une façon toute particulière, il mentionne les écrits de l’Ancien Testament, pour montrer que Jésus en a accompli tel ou tel passage messianique. Les formules dont il se sert alors sont significatives : " Ceci est arrivé pour que soit accompli ce que le Seigneur avait dit par son prophète "; 1, 22. Cf. 2, 15. 23; 3, 14, etc. " C’est alors que s’accomplit ce qui avait été dit... "; 2, 17; 27, 9, etc. Il cite jusqu’à quarante-trois fois 1’Ancien Testament (parmi ces citations, treize sont tirées du Pentateuque, neuf des Psaumes, seize des écrits prophétiques) d’une manière directe, ce qui n’arrive que dix-neuf fois à S. Luc. 3° Dans la vie publique et dans la Passion du Sauveur, il aime à relever les traits par lesquels le divin Maître a plus ostensiblement manifesté son caractère messianique. Jésus a eu un Précurseur, 3, 3 et 11, l0; il a évangélisé de préference la province de Galilée qui avait autrefois tant souffert, 4, 14- 6; il a multiplié les miracles sous ses pas, 8, 17 ; 12, l7; volontiers il voilait son enseignement sous la forme des paraboles, 13, l4; i1 est entré un jour dans la capitale Juive triomphalement à la façon d’un roi, 21, 5-16; son peuple l’a rejeté, 21, 42, ses disciples l’ont abandonné, 26, 31-56 : tous ces faits et d’autres semblables, qui abondent dans le premier Évangile, prouvent que le but de S. Matthieu était bien de montrer l’accomplissement de la loi et des Prophètes par Notre-Seigneur Jésus-Christ. A ce point de vue, il est vrai de dire que cet Évangile " représente le côté juif de la doctrine chrétienne " (J. Langen, Grundriss der Einleitung, p. 28). Mais ce serait une erreur grossière d'ajouter avec quelques écrivains rationalistes (Schwegler, Nachapostol. Zeitalter, 1, 248 et s. ; Hilgenfeld, die Evangel. nach ihrer Entstehung, p. 106 et ss.) qu'il a judaïsé les idées du Christ et que tous ses éléments non-juifs sont des interpolations. S. Matthieu n'est pas plus un Pétrinien que S. Luc n’est un Paulinien (nos lecteurs savent que ces deux noms barbares, dérivés des noms de S. Pierre et de S. Paul, ont été inventés par les rationalistes pour désigner les prétendus partis qui se seraient formés dans l'Église chrétienne peu de temps après la mort du Christ, l'un favorable aux idées juives et conduit par S. Pierre, l'autre libéral, cosmopolite et dirigé par S. Paul. Voir Le Hir, Études Bibliques, t. 2, p. 293 et ss.), et ce n’est qu’en faussant l’histoire que l’on peut arriver à de pareilles conclusions. — Nous n’avons pas besoin de dire que, malgré le but indiqué plus haut, l’œuvre de

    S. Matthieu ne saurait être comparée à un écrit exclusivement dogmatique. L’auteur ne s’adresse pas seulement à l’esprit pour prouver que Jésus est le Messie promis, il s’adresse peut-être plus encore au cœur pour persuader que l’on doit vivre conformément à la doctrine du Christ (cf. Reithmayr, Einleitung in die canon. Buecher des N. T. p. 356 ; de Valroger, l. c. p. 25). Au reste, sa méthode demeure avant tout historique.

     

  13. § 6. — LANGUE DANS LAQUELLE FUT ÉCRIT LE PREMIER EVANGILE.
  14. Ce point, sur lequel il n'exista pas le moindre doute pendant des siècles nombreux, est devenu, depuis la Renaissance, le plus difficile et le plus compliqué (" Der intricateste Punkt ", dit à bon droit M. Reithmayr, l. c. Voir sur cette question Schubert, Dissertat. qua in sermonem quo evangel. Matth. conscriptum fuerit inquiritur, Gotting. 1810; Grawilz, Sur la langue originale de l’Evang. de S. Matthieu, Paris, 1827; Roberts, Discussions on the Gospels. Lond. 1864; Tregelles, the original Language of S. Matth. ; les Introductions de J. Langen, Hug, A. Maier, du P. de Valroger, de M. Glaire, etc.) de tous ceux que l’on traite dans une Introduction au premier Évangile.

    La tradition est cependant aussi claire, aussi formelle que possible lorsqu’il s’agit de déterminer la langue dans laquelle S. Matthieu composa son Évangile. Nos anciens écrivains ecclésiastiques affirment à l'unanimité que ce fut l’hébreu, ou plus exactement, l’idiôme araméen (souvent appelé syro-chaldaïque. M. Schegg est, croyons-nous, le seul à croire que le premier Évangile a été primitivement écrit en hébreu pur ; cf. Die heilig. Evangelien, Munich, 1863, t. 1, p. 13 et 14) qui était alors en usage dans toute la Palestine, et dont les Talmuds sont un précieux reste. En parlant de l'authenticité du premier Évangile (§ 2), nous avons cité plusieurs de leurs témoignages : il suffira d’en rappeler ici les expressions principales.

    Papias : ἑϐραΐδι διαλέϰτῳ, ap. Euseb. Hist. eccl. 3, 39.

    S. Irénée : ἐν τοῖς Ἑϐραίος τῇ ἰδία διαλέϰτῳ αὐτῶν, adv. Hær. 3, l.

    S. Pantène, au sujet duquel Eusèbe écrit dans son histoire, 5, l0 : " On rapporte (λέγεται) qu'étant allé aux Indes, il y trouva écrit en hébreu (Αὐτοῖς τε Ἑϐραίων γράμμασῖ) l’Évangile selon S. Matthieu que S. Barthélemy avait apporté dans ces contrées." S. Jérôme, de Vir. illustr., c. 36, raconte le même fait: " Pantène rapporte que Barthélémy, un des douze apôtres, avait prêché la venue de notre Seigneur Jésus-Christ selon l’évangile de Matthieu, et que, retournant à Alexandrie, il ramenait avec lui cet évangile écrit en lettres hébraïques. "

    Origène : γράμμασιν Ἑϐραΐϰοις συντεταγμένον, apud Euseb., Hist. Eccl. 6, 25.

    Eusèbe de Césarée : πατρίῳ γλώττῃ, dans la langue marteernelle des Hébreux pour lesquelles il écrivait. Hist. eccl., 3, 24. Ailleurs (Ad Marin. Quaest. 2, ap. Mai, Scriptor. Vet. Nova collect. 1, p. 64 et s.), Ἑϐραΐδι γλώττῃ.

    S. Jérôme : " Il (saint Matthieu) a composé un évangile en hébreu " ; Præf. in Matth.; Cf. contr. Pelag. 3, l.

    De même S. Cyrille de Jérusalem, Catech. 14, S. Epiphane, Hæres. 30, 3, S. Jean Chrysostôme, S. Grégoire de Nazianze, S. Augustin, en un mot tous les Pères de l’Eglise d'Orient comme de l’Église d’Occident (cf. Richard Simon, Histoire critique du Nouveau Testament, t. 1, p. 54-55 ; Whitty, Preface to the Gospels, sect. 5, 6, 7). De même, à leur suite, tous les commentateurs jusqu’au 16° siècle. Cette longue chaîne de témoignages, remontant d’anneau en anneau jusqu’à l'ère apostolique, ne dirime-t-elle pas la question en faveur de l’idiôme araméen? Nous l'affirmons sans hésiter, à la suite de savants critiques. " Aucun fait relatif à l’histoire des Évangiles, dit M. Cureton (Syriac Recension, p. 83. M. E. Venables, Kitto's Cyclopaedia of the Bible, s. v. Matthiew (Gospel of) termine par une réflexion analogue, une longue série de citations patristiques afférentes à la question qui nous occupe : " Un examen impartial des témoignages qui précèdent nous conduit à cette conclusion : En face d'un si grand nombre de témoins indépendants les uns des autres, nous violerions les premiers principes de la critique historique, si nous refusions d’admettre que S. Matthieu a écrit son Évangile original en hébreu. " ), n’est établi d’une manière plus pleine et plus satisfaisante. Depuis le temps des Apôtres jusqu’à la fin du 4° siècle, tous les écrivains qui ont eu

    l'occasion de traiter de cette matière ont attesté la même chose... d’un commun accord. Un tel fait nous paraît largement suffire pour prouver que S. Matthieu a écrit primitivement son Évangile dans le dialecte hébreu qui se parlait alors. "

    Malgré cette masse écrasante de témoignages, Erasme le premier (Annotat. in Matth. 8, 23; Cf. Scholia ad Hieron. Vir. illustr. c. 3 : " Mihi videtur probabilius hoc Evanvelium eadem fuisse scriptum lingua qua cæteri scripserunt Evangelistæ; " telle est sa conclusion), essaya de prouver que l’Évangile selon S. Matthieu avait été composé en grec, de même que les trois autres. Ses recherches ne le conduisirent cependant pas au-delà d’une simple probabilité. Thomas de Vio, plus connu sous le nom de cardinal Cajetan, incliné par principe vers les opinions nouvelles et singulières, adopta la conclusion d’Erasme. Ils furent bientôt suivis 1'un et l'autre par de nombreux écrivains protestants (Calvin, Théodorre de Bèze, Calovius, etc.), qui profitèrent volontiers de cette occasion pour attaquer la valeur de la tradition en général, et pour amoindrir 1’autorité de la Vulgate (Voir Bisping, Erklaerung des Evang. nach Matth., 2è édit. p. 27). Le plus célèbre et le plus vigoureux défenseur de la thèse nouvelle fut flaccius Illyricus, qui s appliqua à en prouver la vérité par de nombreux arguments (Nov. Testam. ex versione D. Erasmi Rotterdami emendata, cum glossa compendiaria Matth. flacii Illyrici, Bâle. 4570, p. 1 et ss. On appréciera plus loin la valeur de sa

    démonstration, car ses successeurs n’y ont presque rien ajouté). Masch la soutint à son tour avec beaucoup d’entrain (Essai sur la langue originale de l'Évangile selon S. Matthieu, Halle, 1755). Aujourd'hui encore, ses principaux adhérents sont des critiques protestants ou rationalistes (Par exemple, M. Renan, Histoire des langues sémitiques, p. 211 ; de Wette, Fritzsche, Credner; Thiersch, Baumgarten-Crusius, etc. On compte pourtant des noms protestants illustres parmi les partisans de la tradition, v. g. ceux d‘Eichorn, de Guericke, d’Olshausen. Aussi n’a-t-on pas été médiocrement surpris de voir naguère un célèbre professeur catholique, le Dr Hug de Fribourg-en-Brisgau, mettre " toute sa science et son rare talent de combinaison au service de

    cette opinion négative (De Valroger, l. c. p. 29 ; Cf. Einleitung in die Schriften des N. Testam., von

    Leonhard Hug. .3° édit. § 8-12). "

    Pour rompre en visière avec une tradition si constante et si unanime, pour pouvoir écrire, comme l’a fait Holtzmann (Die synopt. Evangelien, 1863, p. 270-359. -Cf. Keim, Leben Jesu, 1ère édit. 1, p. 54 : " Bien que ce fût l'opinion de l'ancienne Église, c’est à peine si quelqu'un croit aujourd'hui à la composition primitive de notre Évangile en langue hébraïque): " En ce qui concerne la langue originale du premier Évangile, nous sommes en état de contredire toute la tradition ", il faut être poussé par de puissants motifs. Examinons ceux que nos adversaires répètent à tour de rôle depuis l’époque d’Érasme et de Flaccius.

    Ils se sont tout d’abord appliqués à diminuer, et même à détruire complètement la force probante des témoignages que nous avons cités. De tous les Pères, disent-ils, c’est Papias qui a rapporté le premier que S. Matthieu avait composé son Évangile en hébreu : les témoignages subséquents dépendent donc du sien, s'y rattachent comme à une source unique. Or, quel cas devons-nous faire, sur un point de critique, du jugement d’un homme dont, au dire d'Eusèbe (Hist., Ecc. 3, 39), " les facultés intellectuelles étaient fort médiocres ", σφόδρα τοι σμιϰρός ὤν τὸν νοῦν? Quelque ébionite lui aura montré l'Évangile apocryphe selon les Hébreux (voir plus bas), en lui affirmant que c’était l’œuvre primitive de 1’apôtre : il l’aura cru, consigné dans ses écrits, et les autres Pères se seront faits les échos de son assertion erronée (cf. Hug, l. c. p. 16-24). Nous avouons qu’un pareil procédé d’argumentation est doué d’une force supérieure, mais pour ruiner, pour anéantir, et vraiment nous ne voyons pas ce qui resterait debout en fait de tradition, si on l'appliquait successivement à tous les points du dogme, de l'histoire, etc.

    Mais revenons aux détails pour mieux apprécier l'objection. Papias, il est vrai, était peu judicieux dans le choix de ses renseignements, et c’est ainsi qu’il se laissa induire en erreur par les Millénaires, comme l'ajoute l'historien Eusèbe. Mais fallait-il un si grand génie pour s'assurer qu’un livre avait été écrit en hébreu? Son témoignage ne saurait donc être invalidé à cause de la note sévère de l'évêque de Césarée. Quand nos adversaires affirment ensuite que tous les témoignages subséquents des SS. Pères ne sont qu’un écho de celui de Papias, ils tombent dans une erreur grossière : les écrivains ecclésiastiques que nous avons cités sont au contraire très-indépendants les uns des autres, et représentent chacun l’opinion d"une époque ou d’une Église spéciale. Des hommes tels que S. Irénée, Origène, Eusèbe, S. Jérôme, étaient assurément capables de se former un sentiment par eux-mêmes sur la matière en question, et elle leur offrait assez d'intérêt pour qu’ils prissent directement toutes les informations désirables, ainsi qu'on le voit du reste dans leurs écrits (Cf. l'article de M. L. Venables mentionné plus haut, Kitto's Cyclopaedia, s. v. Matthiew (Gospel of)). Au surplus, selon la remarque fort juste du P. de Valroger (l. c. p. 32), " si l’on pouvait expliquer par quelque intérêt polémique ou dogmatique la tradition relative au texte hébreu de S. Matthieu, la tentative de rendre cette tradition suspecte prendrait peut-être une certaine vraisemblance. Mais, tout au contraire, le désir de rendre notre texte grec plus vénérable, devait disposer à laisser dans l'ombre cette tradition. Pour qu’elle se soit propagée et transmise comme elle l’a fait, il faut qu’elle ait eu de profondes racines et que l'amour pur de la vérité historique en ait maintenu le souvenir. " Elle demeure donc inattaquable sous tous rapports.

    Du terrain de la tradition, nos critiques sont passés sur celui de la philologie. La nature même de la question à traiter les y autorisait assurément : voyons s’ils y ont été plus heureux.

    Le premier Évangile ayant été directement composé, nous l'avons vu et tout le monde l'admet (cf. le § précédent), pour des habitants de Palestine, convertis du Judaïsme à la religion de Jésus, S. Matthieu devait tout naturellement l’écrire dans la langue de ceux auxquels il l'adressait, c’est-à-dire dans l'idiôme araméen, et c’est là un fait qui corrobore d’une manière singulière l'ancienne tradition. On nous répond au contraire, qu'indépendamment de cette circonstance, ou plutôt qu’à cause de cette circonstance, il devait l'écrire en grec! C’est ici surtout que M. Hug a déployé toute sa science et toute son habileté (cf. Einleit. § 10, p. 30 et ss.). Il essaie de démontrer, à grand renfort de documents et de citations, qu’au premier siècle de l’ère chrétienne la langue grecque était devenue d’un usage universel en Palestine, qu’à de rares exceptions près, chacun pouvait la comprendre, la lire, la parler. Mais, outre qu’il résulterait simplement de là que S. Matthieu pouvait composer son livre en grec, et non qu’il l’a réellement écrit dans cette langue, l'affirmation du Dr Hug est exagérée d’une manière notable. Bien que, depuis Hérode, l'hellénisme sous toutes ses formes eût fait une invasion en règle dans les différentes provinces de la Palestine, le grec était encore loin d’avoir supplanté l'araméen et d’être devenu l'idiome populaire. M. Renan, dont nous sommes loin de nier la compétence en pareille matière, l’admet sans hésiter; " Nous pensons, dit-il, que le syro-chaldaïque était la langue la plus répandue en Judée, et que le Christ ne dut pas en avoir d’autre dans ses entretiens populaires... Le style du Nouveau Testament, et en particulier des lettres de S. Paul, est à demi syriaque par le tour, et l’on peut affirmer que, pour en saisir toutes les nuances, la connaissance du syriaque est presque aussi nécessaire que celle du grec... Josèphe nous apprend que ceux de ses compatriotes qui faisaient cas des lettres helléniques étaient peu nombreux, et que lui-même avait toujours été empêché, par l'habitude de sa langue maternelle, de bien saisir la prononciation du grec. " (Histoire des langues sémitiques, p. 211 et ss.) A côté de l'exemple du juif Josèphe (cf. Bell. Jud. 6, 2, 1), ou peut alléguer celui de S. Paul qui, s’adressant à la foule ameutée contre lui dans l'enceinte du temple, gagna immédiatement la sympathie de tous parce qu’il parlait en hébreu, ἐϐραΐδιδιαλέϰτῳ, Act. 22, 2. Ce fait démontre jusqu’à l'évidence que, durant la seconde moitié du premier siècle, le syro-chaldaïque était demeuré l'idiôme populaire de la Palestine. Le grec, quelque progrès qu’il eût pu faire, était encore une langue étrangère pour la masse des habitants : ceux qui la parlaient, fussent-ils fils d’Abraham, portaient le nom de Ἕλληνες, c’est-à.-dire de païens (Voir Bretschneider, Lexic man. græco-latin. s. h. v.). Pour toutes ces raisons, il était donc très-naturel que S. Matthieu n’écrivît pas en grec, mais en araméen (Cf. Arnoldi. Comm. zum Evangel. d. Matth. p. 27 et 28).

    Mais nos adversaires ne se tiennent pas pour battus. Pénétrant au sein même du premier Évangile pour en étudier la diction, ils prétendent que le grec dans lequel on le lit depuis le premier siècle, accuse, par sa pureté relative, une œuvre tout à fait originale et nullement une traduction. On y rencontre des tournures et des expressions élégantes, originales, bien plus, des jeux de mots, dont les équivalents ne peuvent guère avoir existé, vu la différence des langues, dans un livre écrit primitivement en hébreu. Telles sont les locutions suivantes : βαττολογεῖν et πολυλογία, 6, 7; ἀφανίζουσι ... ὅπως φανῶσι, 6, 16 ; ϰαϰοὺς ϰαϰῶς ἀπολέσει, 21, 41, etc (cf Bleek, Einleitung, p. 268 et ss. ; Holtzmann, die synopt. Evangel. p. 267 et ss.). Nous répondons qu’il y a là encore des exagérations considérables. D’autres savants (Bolten, der Bericht des Matth. Altona, 1792; Eichhorn, Einleitung. in das N. T. p. 167 et s., 284 et s.; Bertholdt, Hist. krit. Einleit. p. 1260 et ss., etc.) ont affirmé au contraire que le style grec du premier Évangile sent l’hébreu d’un bout à l’autre et qu’il abonde en fautes de traduction. Ce qui est certain, c’est qu'on y trouve des expressions de couleur tout à fait sémitique, revenant d'une manière fréquente et semblant supposer un texte original araméen; par exemple ϰαὶ ἰδού, דהבה, que S. Matthieu emploie jusqu’à trente fois; ἀποστρέφειν, comme השיב, pour signifier: ramener, rapporter, C. 26, 52 ; 27, 7; ἐγὼ ϰύριε, 21, 30, je suis prêt. הנני ; ὀμνύειν ἐν, formé d’après l’hébreu בשבצ ב sept fois; μέχρι ou ἕως τῆς σήμερον, 11, 23; 27, 8; 8, l5, locution aimée des écrivains de l’Ancien Testament, צד־היום הדה etc. Sur ce point encore, nous avons gain de cause, ou tout au moins la question reste douteuse.

    Une dernière objection philologique se tire de la nature des citations de l’Ancien Testament faites par l’auteur du premier Évangile. Ces citations sont de deux sortes : il y a celles que S. Matthieu fait en son propre nom, pour prouver le caractère messianique de Jésus (voici les principales :1, 23, Cf. Is. 7, 14 et ss.: 2, 15, Cf. Os. 11, 4; 2, 48, Cf. Jer. 31, 15 ; 2, 23; Cf. Is. 11, 1 ; 4, 15 et s; Cf. Is. 8, 23; 9, 1 ; 8, 17, Cf. Is. 53, 4; 53, 35, Cf. Ps. 75, 2; 21. Cf. Zach. 9, 9.), et celles qu’il rapporte comme simple narrateur, parce qu’elles se trouvaient dans les discours du Christ ou d’autres personnages (entre autres : 3, 3, Cf. Is. 40, 3; 4, 4, Cf. Dent. 8, 3; 4, 6, Cf. Ps. 90, 2 ; 4, 7,

    Cf. Deut. 6, 16; 4, 10, Cf. Deut. 6, 13; 15, 4, Cf. Ex. 20, 12: 15, 8, Cf. Is. 29, 13; 19, 5, Cf. Gen. 2, 24; 21, 42. Cf. Ps. 117, 22; 22, 39, Cf. Lev. 19, 18; 24, 15, Cf. Dan. 9, 27; 26, 31, Cf. Zach. 13, 7). Or, les premières ont lieu le plus souvent d’après le texte hébreu de 1’Ancien Testament, les autres d’une manière régulière d’après la version des Septante, alors même qu’elle s’écarte de l’hébreu. A coup sûr, c’est là un phénomène assez extraordinaire, qui méritait d’attirer 1’attention des critiques (Voir l'intéressant ouvrage d'Anger, Ratio qua loci Vet. Testam. in Evangelio Matth. laudantur, Lips. 1861-1862; Cf. Patritii, de Evangeliis libri tres, t. 2. p. 153-161.). Mais prouve-t-il comme le veulent nos adversaires (Cf. Hug, l. c. § 12, p. 60-63. Voir dans Langen, Einleitung, p. 25, d'autres conclusions singulières que l'on a tirées de ce fait), que l'Évangile selon S. Matthieu a été écrit primitivement en grec? Pas le moins du monde. Nous pourrions en déduire avec tout autant de vérité la composition du premier Évangile en langue araméenne, puisque plusieurs des citations de 1’Ancien Testament, par exemple 2, 15, Cf. Os. 11, 1 ; et 8, l7, Cf. Is. 53, 4, seraient complètement vides de sens, si elles étaient faites d’après les Septante. Quel Juif, demande à bon droit M. Langen (loc. cit.), quel Juif écrivant en grec et citant 1’Ancien Testament, se serait écarté constamment de la version officielle des Septante, pour faire lui-même une traduction indépendante du texte original? Mais, pour être impartial, nous préférons admettre avec Arnoldi (Comm. zu Matth. p. 29.), que le fait signalé ne prouve ni pour ni contre l’emploi du grec ou de l'araméen par Matthieu. Il est vraisemblable que, dans l’écrit primitif de l’Apôtre, toutes les citations étaient conformes au texte hébreu : c’est le traducteur qui, agissant avec une grande indépendance et désirant peut-être établir, toutes les fois qu’il le pouvait sans nuire au fond des choses, une ressemblance aussi grande que possible entre le premier Évangile et les deux suivants qui avaient fait alors leur apparition, aura adapté une partie des citations de S. Matthieu à la version des Septante (Baumgarten-Crusius, Comm. üb. Matth., Iena, 1845, p. 23. bien qu’opposé en principe à la composition du premier Évangile en langue hébraïque, adopte cette explication. Cf. Smith, Diction. of the Bible, t. 2, p. 275.).

    Mais, nous dit-on, si S. Matthieu a écrit en hébreu, comment expliquer la prompte disparition du texte original? Est-il concevable qu’à ces âges de foi une œuvre apostolique se soit ainsi perdue, sans qu’il en restât autre chose qu’une traduction ? La réponse que Richard Simon faisait autrefois à cette objection a conservé toute sa valeur : " La raison pour laquelle l'exemplaire hébreu ou chaldaïque ne s’est pas conservé, c’est que les églises de la Judée, pour lesquelles il fut d'abord écrit, n’ont pas subsisté longtemps. Au contraire, les Églises où la langue grecque était florissante, ont toujours duré... Ce n’est donc pas une chose extraordinaire que l'Évangile hébreu de S. Matthieu ait été perdu... Il est cependant à remarquer qu’il ne périt pas entièrement dès les premiers temps du christianisme; car la secte des Nazaréens, qui tirait son origine des premiers Nazaréens ou chrétiens de la Judée, continua longtemps de le lire dans ses assemblées.

    Il passa aussi aux Ebionites qui l'altérèrent en plusieurs endroits. Nonobstant ces altérations, on pouvait toujours dire que c'était l’Évangile hébreu de S. Matthieu (Histoire critique du N. T. t. 1, p. 52 et s. " L'original hébreu, dit de même Reithmeyr, disparut sans doute d'assez bonne heure, quand se fut dissipé le petit groupe de chrétiens qui seul en pouvait faire usage. " Einleit. p. 363. Cf. Langen, l. c. p. 22.). " Le savant critique, dans ces dernières lignes, fait allusion a l’écrit célèbre qu’on appelait déjà du temps des Pèresl'Évangile selon les Hébreux " (Εὐαγγέλιον ϰαθʹ Εϐραίους, Euseb. Hist. Eccl. 3, 27; Cf. Hierou. Comm. ad Matth. 12, 13) que plusieurs écrivains ecclésiastiques des premiers siècles identifiaient déjà à l'œuvre originale de S. Matthieu. S. Epiphane n’a pas le moindre doute à ce sujet : " Ils possèdent, dit-il des Nazaréens orthodoxes, l’Évangile selon S. Matthieu très-complet en langue hébraïque : ils conservent encore aujourd’hui manifestement cet Évangile tel qu'il a été écrit primitivement en caractères hébraïques (Haer. 29, 9). " S. Jérôme parlant à différentes reprises de l'Évangile des Hébreux, affirme qu’un grand nombre de ses contemporains le regardaient comme l’écrit primitif de S. Matthieu : " Dans l’évangile selon les Hébreux…dont se servent jusqu’à maintenant les Nazaréens, évangile selon les Apôtres, ou comme plusieurs le croient, selon Matthieu, que l’on trouve encore dans la bibliothèque de Césarée (Contr. Pelagi. 3, 1.). "  Évangile dont se servent les Nazaréens et les Ebionites…qui est appelé par la plupart l’évangile authentique de Matthieu (Comm. ad Matth. 12, 13) ". Il dit encore : " L’évangile hébraïque de saint Matthieu lui-même est conservé jusqu’à aujourd’hui dans la bibliothèque de Césarée… Les Nazaréens de Beyrouth en Syrie, qui se servent de ce volume, m’ont accordé l’autorisation de le transcrire (De Vir. illustr. c. 3. Il raconte au chap. 2 qu’il traduisit cet Évangile de l'hébreu en grec et en latin. De ces témoignages, concluons avec Reithmayr (Traduction du P. de Valroger, t. 2, p. 39 et 40.) et avec beaucoup d’autres exégètes contemporains (entre autres J. Langen, Bisping, Van Steenkiste, Gilly, etc.), que, dans l'Évangile selon les Hébreux, " nous avons trouvé la source d’après laquelle fut rédigé l’Évangile grec de S. Matthieu, tel que nous l'avons. " L'existence de ce livre, bien qu’il ait été rangé parmi les écrits apocryphes à cause des erreurs ou des fables qu’y ajoutèrent les Ebionites (Voir dans Grabe, Spicilog. Patr. 1, 25-31, et dans Fabricius, Cod. apocr. Nov. Test 1, 355 et ss., quelques fragments de 1’ " Evangel. sec. Hebræos. "), confirme donc ce que nous avons dit plus haut, touchant la composition du premier Évangile en langue araméenne.

    Il nous reste à dire quelques mots de la traduction grecque qui, depuis tant de siècles, a remplacé, dans l'usage officiel comme dans l'usage privé, le texte original hébreu. Par qui a-t-elle été composée? A quelle époque remonte-t-elle? Quels sont ses rapports avec l'œuvre primitive de S. Matthieu? On aimerait à le savoir d’une manière précise; malheureusement l’on est réduit sur ces trois points à des conjectures plus ou moins incertaines. 1° Le traducteur n’était déjà plus connu du temps de S. Jérôme: " Celui qui, par après, l’a traduit en grec n’est pas connu avec certitude " (De vir. illustr., c. 3). Il est vrai que la " Synopsis sacræ Scripturæ " rangée à tort parmi les écrits de S. Athanase (Edit. Bened. t. 2, p. 202 : τὸ μὲν οὖν ϰατὰ Ματθαῖον εὐαγγέλιον ἐγράφη ὑπʹ αὐτοῦ τοῦ Ματθαίου τῆ Εϐραῖδι διαλέϰτῳ ϰαὶ ἐξεδόθη ἐν Ἱερουσαλὴμ, ἡρμηνεύθη δὲ ὑπὀ Ἰαϰώϐου τοῦ αδελφοῦ τοῦ ϰυρίου τό ϰατὰ σάρϰα.) attribue la version grecque du premier Évangile à S. Jacques-le-Mineur ; que Théophylacte, Euthymius Zigabenus et plusieurs manuscrits la regardent comme l'œuvre de l’apôtre S. Jean; que divers auteurs anciens ou modernes ont prononcé dans le même sens les noms de S. Barnabé (Isidor Hispalens.), de S. Marc (l'exégète anglais Greswell), de S. Luc et de S. Paul (Anastasius Sinaïta); enfin que d'assez nombreux exégètes contemporains supposent que la traduction fut faite par S. Matthieu lui-même (Olshausen, Lee, Ebrard, Thierseh, etc.) ou du moins sous sa direction (Guericke) : mais ce sont là de simples assertions dénuées de fondement solide. 2° L’Évangile araméen de S. Matthieu dût être traduit de très-bonne heure en langue grecque. Il parut sans doute sous cette nouvelle forme presque aussitôt après sa publication, en tout cas bien avant la fin du premier siècle, car le texte grec était déjà répandu par toute l'Église à l'époque des Pères apostoliques. S. Clément de Rome, S. Polycarpe, S. Ignace d’Antioche 1’ont connu et cité (relire leurs citations mentionnées au § 2. 1, 22). Une traduction grecque répondait du reste à un besoin trop urgent des premiers convertis de la gentilité pour qu’elle n'ait pas été immédiatement entreprise. Aussi lisons-nous sans aucune surprise dans les fragments qui nous restent de Papias, qu’il y eut tout d’abord des essais multiples en ce sens : ἡρμήνευσε δʹ αὐτὰ (les λογια de S. Matthieu, voir § 3, 1, l°) ὡς ἦν δυνατὸς ἕϰαστος (Ap. Euseb. Hist. Eccl. 3. 39). Toutes ces versions imparfaites vécurent peu de temps; une seule reçut bientôt un caractère officiel, et les différentes chrétientés adhérèrent d’une manière inébranlable, comme si c’eût été l'original même de l’apôtre. C’est cette traduction que nous avons encore aujourd’hui. 3° Aucun écrivain de l'antiquité n’a songé à établir une comparaison entre le texte hébreu de S. Matthieu et la traduction grecque. Ce silence même, la réception prompte et uniforme du texte grec et l’autorité canonique qui lui fut conférée dès le début, prouvent qu’il reproduit exactement Évangile araméen. Nous avons cependant conclu de la classification des citations de l’Ancien-Testament en deux catégories, et du procédé spécial appliqué à chacune des deux classes, que, selon toute vraisemblance, le traducteur s’est conduit parfois d’une manière assez indépendante, sans pourtant jamais cesser d’être fidèle. C’est du texte grec que toutes les autres versions dérivent, à part une seule, en langue syriaque, qui fut faite immédiatement sur l’original hébreu, comme 1’a démontré naguère M. Cureton (Syriac Recei 3, p. 75 et ss. ; Cf. Journal asiatique, juillet 1859, p. 48 et 49; Le Hir, Études bibliques, t. 1, p. 25 et ss.)

     

  15. § 7 — CARACTÈRE DU PREMIER ÉVANGILE.
  16.  

    Il est incontestable qu'on ne trouve pas dans le premier Évangile la vie et la rapidité du récit de S. Marc, les brûlantes couleurs et les beautés psychologiques de la narration de S. Luc : c’est, comme on l’a dit (E. Venables, dans Kitto’s Cyclopædia of Bibl. Literature, t. 3, p. 114), le moins graphique de tous les Évangiles. Cela provient de ce que son auteur se borne le plus souvent à tracer les grandes lignes de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à esquisser les contours des événements, sans s’arrêter à dessiner minutieusement les traits particuliers. N’envisageant les choses que sous leur aspect général, il s’intéresse moins aux circonstances secondaires (il est cependant bien loin d’être " mager, dürftig, abgerissen ", comme le prétend Kœstlin, ap. Schanz, Composit. des Matth. Evang. p. 43.) : de là ce manque de pittoresque qui a été déjà signalé plus haut. Mais, en revanche, comme il plaît par sa noble simplicité, par son calme parfait, par sa majestueuse grandeur ! S’il est par excellence l’Évangile du royaume des cieux (l'expression ἡ βασιλεία τῶν οὐρανῶν, " regnum cœlorum ", y revient jusqu’à trente deux fois), l’Évangile du Messie-Roi, le ton du récit est aussi vraiment royal depuis la première jusqu’à la dernière ligne. Du reste, si S. Matthieu a une certaine infériorité comme écrivain lorsqu’il rapporte les faits, il est au premier rang parmi les synoptiques pour exposer les discours du divin Maître. On peut même dire que sa spécialité comme évangéliste consiste précisément à nous montrer Jésus orateur. Il ajoute peu aux événements qu’il abrège au contraire quand ils ne se rattachent point à son but (Nous noterons dans le commentaire ceux qu’il est seul à raconter); mais il ajoute énormément aux discours et aux paroles du Sauveur. A lui seul, il a conservé jusqu’à sept grands discours se rattachant à différents sujets, et qui suffisent pour nous donner une idée complète du genre d’éloquence de Notre-Seigneur. Ce sont : 1° le sermon sur la montagne, ch. 5-7; 2° l'allocution aux douze Apôtres au moment où Jésus les envoyait prêcher 1’Évangile pour la première fois, ch. 10; 3° une apologie contre les Pharisiens, ch. 12, 25-45; 4° les paraboles du royaume des cieux, ch. 13; 5° un discours adressé aux disciples sur les devoirs réciproques des chrétiens, ch. 18; 6° une vigoureuse polémique à l’adresse de ses adversaires, ch. 23; enfin 7° une prophétie solennelle relative à la ruine de Jérusalem et à la fin du monde, ch. 24-25.

    Aux particularités de style qui ont été signalées à l’occasion de la discussion sur l'idiôme dans lequel fut composé le premier Évangile, nous ajouterons les suivantes, qui contribueront aussi à déterminer son caractère général. L'expression δ πατὴρ δ ἐν τοῖς οὐρανοῖς est employée seize fois par S. Matthieu, tandis qu’elle n’apparaît que deux fois dans le second p22 Évangile, pas une seule fois dans le troisième. Jésus y est appelé sept fois υτός Δαϐίδ. La particule τότε ne revient pas moins de quatre-vingt dix fois sous la plume de l’évangéliste, pour ménager quelque transition. Les locutions ϰατʹ ὄναρ, ἡ συντελεία τοῦ αίῶνος, τάφος, προσϰυνεῖν avec le datif, rarement usitées dans les autres écrits du Nouveau-Testament, sont employées six, cinq, six, et dix fois dans notre Évangile. Les mots φρόνιμός, οἰϰιαϰός, ὕστερον, διστάζειν, συναιρεῖν λόγον, μαλαϰία, συμϐούλιον λαμϐάνειν, etc., sont également chers à. S. Matthieu (Voir Credner, Einleitung p. 63 et ss.).

     

  17. § 8. — PLAN ET DIVISION.
  18. l. Le but que se proposait S. Matthieu en composant son Évangile (Cf. § 5) a évidemment influé sur le choix qu’il a fait des matériaux, et sur la place qu’il leur a accordée dans le récit. Parmi les miracles et les discours du Sauveur, il a donc choisi ceux qui lui paraissaient mieux prouver le caractère messianique de Jésus, ceux qu’il pouvait plus parfaitement rattacher aux anciennes prophéties relatives à la vie du Christ. C’est pour cela qu’il touche à peine au ministère de Notre-Seigneur en Judée, tandis qu’il s’étend longuement et avec amour sur l’activité déployée par le divin Maître dans la province de Galilée. En effet, avec l’histoire de la Sainte Enfance et de la Passion, c’était bien la vie galiléenne de Jésus qui fournissait le plus de ces traits caractéristiques que S. Matthieu pouvait employer dans l'intérêt de-sa thèse dogmatique et apologétique. En les réunissant, il lui était facile de montrer en Jésus, d’après les prophètes, un Christ aimable, populaire, digne d’attirer à lui tous les cœurs.

    L'ordre suivi par l'évangéliste est en général celui de la chronologie. Néanmoins, il l'abandonne souvent dans les détails secondaires, pour grouper d’après un ordre logique des événements qui ne s'étaient pas suivis d’une manière immédiate. C'est ainsi qu’il a réuni, dans les chapitres 8 et 9, de nombreux miracles de Notre-Seigneur, simplement enchaînés les uns aux autres par les vagues formules τότε, ϰαί ἐγένετο, ἐγένετο δὲ, ἐν ἐϰείνῃ τῇ ημέρα, etc. Cette manière d’accumuler les faits analogues, dans laquelle plusieurs écrivains (Cf. Ayre, Treasury of Bible Knowledge, Londres, 1866, p. 574) ont voulu voir un frappant exemple des habitudes d’ordre et de méthode que S. Matthieu avait contractées pendant qu’il exerçait les fonctions de publicain, donne beaucoup de force au récit, et rend irrésistible la preuve que l'évangéliste désirait ainsi mettre en lumière. Mais on a fortement exagéré, quand on a prétendu découvrir presque partout, par exemple dans les chapitres 5-7, 10, 13, 21-24, des arrangements factices contraires à la réalité historique. Nous nous réservons de démontrer ailleurs tout ce qu’il y a d’erroné dans ce système ( Voir en particulier les préambules des chap. 5 et 10).

    2. Presque tous les exégètes s’accordent à diviser le premier Évangile en trois parties, qui correspondent à l’histoire préliminaire de Jésus, à sa vie publique en Galilée, et à la catastrophe finale qui le conduisit au Calvaire ; mais il se séparent ensuite les uns des autres quand il s’agit de déterminer le commencement et la fin de chaque partie. Plusieurs conduisent l'histoire préliminaire du Sauveur jusqu’au milieu du chapitre 4, (§.11), et arrêtent la seconde partie à la fin du chap. 18 (Kern, Hilgenfeld, Arnoldi, Cf. Schanz. l. c. p. 37.); d’autres placent dans la première partie les chap. 1 et 2, les chap. 3-25 dans la seconde, enfin les chap. 26-28 dans la troisième (Bisping, Langen, Van Steenkiste, etc. Plusieurs des partisans de cette division vont trop loin quand ils affirment que chaque partie correspond à un des titres du Messie, la première au titre de roi, la seconde au titre de prophète, la seconde à celui de grand-prêtre; Cf. Lutterbeck, die neutestam. Lehrbegriffe, Mayence 1852, t. 2, p. 158 et ss.). Nous avons adopté cette dernière division comme la plus naturelle, en lui faisant subir toutefois une légère modification. Les §§. l-l7 du chapitre 1 nous ont semblé former un prélude général. La fin de ce chapitre et le suivant tout entier correspondent à la première partie que nous intitulons : Vie cachée de Notre-Seigneur Jésus-Christ. La seconde partie, ch. 3-25, correspond à la vie publique du Sauveur; la troisième, ch. 26-27, à sa Vie souffrante. Nous avons considéré l’histoire de la résurrection, ch. 28, comme un appendice. — M. Delitzsch a inventé une division en cinq livres qu’il met ensuite en parallèle avec les cinq parties du Pentateuque, sous prétexte que l'Évangile selon S. Matthieu représente la Thora, c'est-à-dire la loi de la nouvelle théocratie; 1,1-2, l5 formeraient la Genèse; 2, 16-7, l'Exode; 8-9, le lévitique; 10-18, le livre des Nombres; 19-28, le Deutéronome. Mais cette combinaison, quelque ingénieuse qu’elle soit, n’a guère de fondement que dans la belle imagination de l'auteur (Matthæus-Evangelium, p. 60. Voir d'autres divisions dans l'ouvrage précité de M. Schanz, p. 38.).

     

  19. § 9. — COMMENTAIRES
  20. Il nous reste à indiquer rapidement les meilleurs commentaires qui ont paru sur le premier Évangile depuis l'époque des Pères jusqu'à nos jours.

    1°. Commentaires patristiques.

    a. Église grecque. — Origène a expliqué l’Évangile selon S. Matthieu. Malheureusement une partie de ses τομόι s'est perdue : nous n’en possédons plus qu’une traduction latine qui commence au 13è chapitre.

    S. Jean Chrysostome a composé sur le premier Évangile 9l homélies dont la réunion forme un chef-d'œuvre d'exégèse et d’éloquence. Elles remplissent deux volumes de la patrologie de Migne.

    Plus tard, au 12è siècle, Théophylacte, archevêque des Bulgares, a publié un excellent commentaire grec de S. Matthieu.

    De même Euthymius Zigabenus, moine de Constantinople.

    b. Église latine. — S. Hilaire de Poitiers, Commentarius in Evangelium Matthaei, Migne, Patrologia latina, t. 9, col. 917 et ss.

    S. Jérôme, Commentaria in Evangel. S. Matthaei, Migne, ibid. t. 26, col. l5 et ss.—Excellente interprétation.

    S. Augustin, Quæstionum 17 in Evangelium sec. Matth. lib. 1. — Œuvre plutôt théologique qu'exégétique, comme celle de S. Hilaire.

    5è. Bède (au 8° siècle), Commentariorum in Matthæii Evangelium lib. 4.

    S. Thomas d’Aquin (13è siècle), Commentarius in Evangelium Matthæi, et Catena aurea in 4 Evangelia.

    2°. Commentaires modernes.

    a. Ouvrages catholiques.

    Erasme de Rotterdam, Annotationes in Novum Testamentum, Bâle 1516.

    Maldonat, Commentarii in 4 Evangelia, 1re édition en 1596. L’un des meilleurs écrits qui aient été composés sur les Evangiles.

    Sylveira, Commentarii in textum Evangelium, edit. 6a, Lugduni,1697.

    Cornelius a Lapide, Commentarii in 4 Evangelia, Anvers 1712.

    Corn. Jansenius, In Sancta Jesu-Christi Evangelia Commentarius, Louvain 1639.

    D. Calmet, Commentaire littéral sur tous les livres de l’Anc. et du Nouv. Testament. t. 19, l'Évangile de S. Matthieu, Paris 1725. Excellent.

    Daniel Tobenz, Commentarii in SS. scripturam Novi Fæderis, Vienne, 1818.

    Al. Gratz, Hist.-krit. Commentar über das Evangelium des Matthæus, Tubingue,182l-1823.

    Aug. von Berlepsch, Quatuor Novi Testamenti Evangelia orthodoxe explanata, Ratisbonne, 1849.

    Reischl, die heilig. Schriften des N. Testaments, Ratisb. 1866.

    Lipman, het Nieune Testament onzes Heeren Jesus-Christus, 2° édition, 1861.

    Arnoldi, Commentar zum Evangelium des S. Matthæus, Trêves, 1856.

    Bisping, Erklaerung des Evangeliums nach Matthæus, Munster, 1867, 2° édition.

    Schegg, Evangelium nach Matthæus, Munich, 1863, 2°édition.

    Mgr Mac-Evilly, Exposition of the Gospels, Dublin, 1876.

    Van Steenkiste, Commentarius in Evangelium secundum Matthæum, Bruges, 1876.

    b. Ouvrages protestants.

    Théodore de Bèze, Annotationes majores in Nov. Testam. Genève, 1565.

    Hug. Grotins, Annotationes in Nov. Testamentum, Paris, 1644.

    Olearius, Observationes sacræ in Evangelium Matthaei; Leipzig, 1713.

    Elsner, Commentarius crit.-philolog. in Evangelium Matthæi, 1769.

    Kuinœl, Comment. in libros historicos N . T. t. 1. Evangelium Matthæi, Leipzig, 1807.

    Fritzsche, Quatuor Evangelia recensuit, et cum perpetuis commentariis edidit, t. 1, Evangeliam Matth. Leipzig, 1826.

    Olhausen, Bibl. Commentar über die Schriften des N. Testam. t.1. die drei ersten Evangelien, Kœnigsberg,1830.

    Baumgarten-Crusius, Commentar über das Evang. des Matth. Iena, 1844.

    H. W. Meyer, Krit.-exeget. Commentar üb. das N. Test. t. 1, das Evangelium des Matth. 2° édit. Gœttingue, 1844.

    J. P. Lange, Theolog.-homilet. Bibelwerk, N. Testam. 1 Theil. Das Evangelium nach Matth. 3° édit. Bielefeld, 1868.

    Lymann Abbott, the N. Testament with notes and comments, vol. 1, Matthew. Londres 1875.

    Alford, Greek Testament. t.1 the three first Gospels.

    c. Ouvrages rationalistes.

    Paulus, Philolog. krit. und histor. Commentar üb. das N. Testam 1-3 Th. die drei ersten Evangelien, 1800.

    De Wette, Kurzgefasstes exeg. Handbuch zum N. T. t. I, Erklærung des Evang. Matthaei. Leipzig, 1836.

    Ewald, die drei ersten Evangelien, Gœttingue, 1850.

    Les ouvrages catholiques cités plus haut sont tous remarquables à divers titres : leur réunion forme un commentaire aussi complet que possible sur l’Évangile selon S. Matthieu. Les ouvrages protestants et rationalistes ne sont pas sans valeur; mais nous croyons devoir rappeler ici qu’on ne peut les lire qu’avec une autorisation spéciale et de grandes précautions.

     

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  21. DIVISION SYNOPTIQUE DE L'ÉVANGILE SELON S.MATTHIEU
  22. PRÉLUDE.

    LA GÉNÉALOGIE DE JÉSUS, 1, 1-17.

    PREMIÈRE PARTIE.

    LA VIE CACHÉE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST, 1, 18-2, 23

    l. — Mariage de Marie et de Joseph. 1. 18-2, 23.

    2. — Adoration des Mages. 2, 1-12.

    3. — Fuite en Égypte et massacre des SS. Innocents. 2, 13-18.

    4. — Retour d’exil et séjour à Nazareth. 2, 19-23.

    SECONDE PARTIE

    VIE PUBLIQUE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST, 3-20.

    § l. Caractère général de la vie publique.

    §2. Période de préparation. 3, 1-4, 11.

    1. — Le précurseur. 3, 1-12.

    2. — La consécration messianique. 3-13, 4-11.

    1° Le baptême. 3, 13-17.

    2° La tentation. 4, 1-11.

    §3. Le ministère de Notre-Seigneur Jésus-Christ en Galilée. 4,12—18, 15.

    1. — Jésus se fixe à Capharnaum et commence à prêcher. 4, 12-17.

    2. — Vocation des premiers disciples. 4,18-22.

    3. — Grande mission en Galilée. 4, 23-9, 34.

    1° Résumé général de la mission. 4. 23-25.

    2° Discours sur la montagne. 5-7.

    a. Coup d’œil général sur la prédication de Jésus.

    b. Le grand discours messianique.

    3° Divers miracles de Jésus. 8, 1-9, 34.

    a. Les miracles de Jésus considérés dans leur ensemble.

    b. Guérison d'un lépreux. 8, 1-4.

    c. Guérison du serviteur du centurion. 8, 5-13.

    d. Guérison de la belle-mère de S. Pierre. 8, 14-17.

    e. La tempête apaisée. 8, 18-27.

    f. Les démoniaques de Gadara. 8, 28-34.

    g. Guérison d’un paralytique. 9, 1-8.

    h. Vocation de S. Matthieu. 9, 9-17.

    i. La fille de Jaïre et l'hémorrhoïsse. 9, 18-26.

    j. Guérison de deux aveugles. 9, 27-31.

    k. Guérison d’un possédé muet. 9, 32-34.

    4. — Mission des douze Apôtres. 9, 35-10, 42.

    1° Nouvelle mission en Galilée. 9, 35-38.

    2° Pouvoirs conférés aux Douze. 10, 1-4.

    3° Instruction pastorale que Jésus leur adresse. 10, 5-42.

    5. — Ambassade de Jean-Baptiste, et discours de Notre-Seigneur Jésus-Christ à cette occasion. 11, 1-30.

    6. — Jésus en lutte ouverte avec les Pharisiens. 12, 1-50.

    1° Polémique à propos du Sabbat. 12. 1-21.

    a. Les disciples accusés de violer le Sabbat. 12. 1-8.

    b. Guérison d'une main desséchée. 12. 9-14.

    c. Douceur et humilité de Jésus prédites par Isaïe. 12. 15-21.

    2° Polémique à propos de la guérison d’un démoniaque. 12. 22-50.

    a. Jésus guérit un démoniaque: accusation des Pharisiens. 12. 22-24.

    b. Réplique du Sauveur. 12. 25-37.

    c. Le signe accordé aux Pharisiens. 12. 38-45.

    d. La mère et les frères de Jésus. 12. 46-50.

    7. — Les paraboles du royaume des Cieux. 13, 1-52.

    1° Idées générales sur les paraboles évangéliques.

    2° Occasion des premières paraboles de Jésus. 13. 1-3a.

    3° La parabole du Semeur. 13. 3b-9.

    4° Pourquoi Jésus enseigne sous la forme de paraboles. 13.10-17.

    5° Explication de la parabole du Semeur. 13. 18-23.

    6° Parabole de l'ivraie. 13. 24-30.

    7° Parabole du grain de sénevé. 13. 31-32.

    8° Parabole du levain. 13. 33.

    9° Réflexion de l'évangéliste sur cette nouvelle forme d'enseignement.13. 34-35.

    10° Interprétation de la parabole de l’ivraie. 13. 36-43.

    11° Parabole du trésor caché. 13. 44.

    12° Parabole de la perle. 13. 45-46.

    13° Parabole du filet. 13. 45-50.

    14° Conclusion des paraboles du royaume des Cieux. 13. 51-52.

    8. — Nouvelle série d'attaques et nouveaux miracles. 13, 53-16, 12.

    1° Jésus et les habitants de Nazareth. 13, 53-58.

    2° singulière opinion d’Hérode au sujet de Jésus, 14, 1-2.

    3° Martyre de S. Jean-Baptiste. 14.3-12.

    4° La première multiplication des pains. 14, 13-21.

    5° Jésus marche sur les eaux. 14, 22-33.

    6° Jésus dans la plaine de Génnésareth. 14, 34-36.

    7° Conflit avec les Pharisiens a propos des ablutions. 15,1-20.

    8° Guérison de la fille de la Chananéenne. 15, 21-28.

    9° Seconde multiplication des pains. 15, 29-39.

    10° Le signe du ciel. 16. 1-4.

    11° Le levain des Pharisiens et des Sadducéens. 16, 5-12.

    9. — Confession et primauté de S.Pierre. 16, 13-28.

    1° Ce qui précéda la promesse de la Primauté. 16, 13-16.

    2° Promesse de la Primauté. 16, 17-19.

    3° Ce qui suivit la promesse. 16. 20-28.

    10. — La Transfiguration de N.-S. Jésus-Christ. 17, 1-22.

    1° Le miracle 17. 1-8.

    2° Trois incidents qui se rattachent à la Transfiguration, 17. 9-22.

    a. L'avènement d’Elie. 17. 9-13.

    b. La guérison d’un lunatique. 17. 14-20.

    c. Seconde annonce officielle de la Passion. 17, 21-22.

    11. — Dernier séjour de Jésus en Galilée. 17, 23-18, 35.

    1° La double drachme. 17, 23-26.

    2° Instruction sur les devoirs mutuels des chrétiens. 18, 1-35.

    a. Conduite à tenir envers les petits et les humbles. 18, 1-14.

    b. La correction fraternelle 18, 15-20.

    c. Le pardon des injures. 18, 21-35.

    §4. Voyage de Jésus à Jérusalem pour la dernière Pâque. 19, 1-20, 34.

    1. — Esquisse générale du voyage. 19, 1-2.

    2. — Séjour de Jésus en Pérée, 19,3-20,16.

    a. Discussion avec les Pharisiens sur le mariage. 19, 3-9.

    b. Entretien avec les disciples sur la virginité. 19, 10-12.

    c. Jésus bénit les petits enfants. 19, 13-15.

    d. Le jeune homme riche. 19, 16-22.

    e. Les richesses et le renoncement. 19, 23-30.

    f. Parabole des ouvriers envoyés à la vigne. 20, 1-16.

    3. — Derniers incidents du voyage 20, 17-34.

    a. Troisième prédiction de la Passion. 20, 17-19.

    b. Ambitieuse requête de Salomé. 20, 20-28.

    c. Les aveugles de Jéricho. 20, 29-34.

    TROISIÈME PARTIE

    DERNIÈRE SEMAINE DE LA VIE DE JÉSUS 21-27

    1. Première section. Entrée solennelle de Jésus à Jérusalem. 21,1-11

    2. Deuxième section. Activité messianique de Jésus à Jérusalem pendant la dernière semaine de sa vie. 21, 12-25, 46

    1. Vendeurs chassés du Temple. 21, 12-17.

    2. Le figuier maudit. 21, 18-22.

    3. Jésus en lutte ouverte avec ses ennemis. 21, 23-23, 39.

    1° Première attaque : les délégués du Sanhédrin. 21, 23-22, 14.

    a. Les pouvoirs de Jésus. 21, 23-27.

    b. Parabole des deux fils. 21, 28-32.

    c. Parabole des vignerons perfides. 21, 33-46.

    d. Parabole du festin nuptial. 22, 1-14.

    2° Deuxième attaque : les Pharisiens et le denier de César. 22, 15-22.

    3° Troisième attaque : les Sadducéens et la résurrection. 22, 23-33.

    4° Quatrième attaque : encore les Pharisiens. 22, 34-46.

    a. Le plus grand commandement. 22, 34-40.

    b. Le messie fils de David. 22, 41-46.

    5° Réquisitoire de Jésus contre les Pharisiens. 23.

    a. Première partie. 23, 1-12.

    b. Seconde partie : les malédictions. 23, 13-32.

    c. Troisième partie. 23, 33-39.

    4. Discours eschatologique du Sauveur. 24-25.

    1° Première partie. 24, 1-35.

    a. Occasion du discours. 24, 1-3.

    b. Pronostic de grandes ruines. 24, 4-35.

    2° Seconde partie. 24, 36-25, 30.

    a. Il faut veiller. 24, 36-51.

    b. Parabole des dix Vierges. 25, 1-13.

    c. Parabole du talent. 25, 14-30.

    3° Troisième partie. 25, 31-46.

    3. Troisième section. Récit des souffrances et de la mort du Sauveur. 26-27

    1. Annonce définitive de la Passion. 26, 1-2.

    2. Complot du Sanhédrin. 26, 3-5.

    3. Le repas et l'onction de Béthanie. 26, 6-13.

    4. Trahison de Judas. 26, 14-16.

    5. Préparation de la cène pascale. 26, 17-19.

    6. Cène légale et prophétie relative au traître. 26, 20-25.

    7. Cène eucharistique. 26, 26-29.

    8. Jésus prédit la chute de S. Pierre. 26, 20-35.

    9. Agonie de Gethsémani. 26, 36-46.

    10. Arrestation du Sauveur. 26, 47-56.

    11. Jésus devant le Sanhédrin. 26, 57-68.

    12. Le reniement de S. Pierre. 26, 69-75.

    13. Jésus est conduit au prétoire. 27, 1-2.

    14. Désespoir et mort de Judas. 26, 3-5.

    15. Emploi des trente deniers. 26, 6-10.

    16. Jésus au tribunal de Pilate. 26, 11-26.

    17. Le couronnement d'épines. 26, 27-30.

    18. La voie douloureuse. 26, 31-34.

    19. Jésus en croix. 26, 35-50.

    20. Ce qui suivit la mort de Jésus. 26, 51-56.

    21. Ensevelissement du Christ. 26, 57-61.

    22. Les gardes auprès du Sépulcre. 26, 62-66.

    APPENDICE

    LA RÉSURRECTION DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST . 28.

    a. Les saintes femmes au Sépulcre. 28, 1-10.

    b. Les gardes corrompus par le Sanhédrin. 28, 11-15.

    c. Jésus apparaît aux disciples en Galilée. 28, 16-20.

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  23. EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU CHAPITRE 1
  24. Le livre de la généalogie de Jésus (vv. 1-17). - Conception miraculeuse de Marie et angoisses de Joseph, son fiancé (vv. 18-19). - Le saint patriarche, averti en songe par un ange, épouse la Vierge Marie (vv. 20-24). - Naissance de Jésus-Christ (v. 25)
  25. PRELUDE
  26. La Généalogie de Jésus. 1, 1-17. Parall. Luc. 3, 23-38.
  27. Tandis que l’Ancien Testament abonde en généalogies, nous n’en trouvons qu’une seule dans le Nouveau, celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais les temps et les choses avaient subi de profonds changements. Quel était le but des anciennes généalogies ? C’était de marquer la séparation des tribus et des familles, de perpétuer la propriété des terres, d’indiquer les vrais descendants de Lévi ; c’était avant tout de distinguer, en vue du Messie, les membres de la race royale, puisqu’il devait, d’après les prophètes, faire partie de cette noble race. Mais quand Israël eût cessé d’être exclusivement le peuple de Dieu, quand la terre juive fut au pouvoir des Gentils, quand le sacerdoce lévitique fut abrogé, toutes les généalogies, à part une, celle du Christ, devinrent inutiles. Celle-ci seulement intéresse l’Église ; voilà pourquoi les écrits du Nouveau-Testament n’en contiennent pas d’autre.
  1. Le titre, v.1.

1Livre de la généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham.

  1. Matthieu chap. 1 verset 1. – Livre de la généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham. - Livre de la généalogie. Le verset 1 renferme un titre, c’est évident ; mais ce titre embrasse-t-il tout l’évangile de S. Matthieu, ou bien faut-il le restreindre soit aux deux premiers chapitres, soit même simplement à la généalogie du Sauveur ? La réponse dépend du sens que l’on attribue aux mots "livre de la généalogie". On peut, en effet, les traduire de trois manières différentes : "histoire de la vie" ; "histoire de la naissance" ; "tableau généalogique". Nous croyons, avec la plupart des interprètes, que ce dernier sens est le véritable. Il suffit, pour le prouver, d’un simple rapprochement. S. Matthieu, écrivant en hébreu, donne certainement à l’expression "livre de la généalogie" la signification qu’elle avait dans cette langue ; or la formule qu’on trouve fréquemment dans la Bible hébraïque, Cf. Gen. 5, 1 ; 6, 9 ; 11, 10, et qui correspond très exactement à "livre de la généalogie", représente toujours le catalogue, la série d’un certain nombre de générations. Cela est d’ailleurs conforme au sens primitif du Sépher dont la racine est Saphar, compter. A la généalogie du premier Adam, racontée par Moïse, Gen. 5, 1, S. Matthieu oppose donc la généalogie du second Adam, parce que, avec Jésus, commence une nouvelle création, un nouvel avenir des temps (Pensée de S. Remi). L’historiographe du Messie ne pouvait pas agir d’une autre manière. – On s’est parfois demandé si S. Matthieu composa lui-même le livre de la généalogie du Sauveur, ou si, ayant trouvé cette pièce toute faite, il se contenta de l’insérer en tête de son Évangile. La seconde hypothèse nous paraît la plus vraisemblable. Cette page a un cachet tellement officiel qu’on la croirait directement extraite d’un registre généalogique. Et puis, comme l'a dit Lightfoot (Horae hebr. in h.l.) : " Il était nécessaire ici pour une question aussi fondamentale et aussi essentielle, et qui tenait tant à cœur au peuple Juif, d’établir ce qu’était la généalogie du Messie, pour que non seulement on ne puisse pas contredire la vérité que présenteraient les évangélistes, mais pour qu’elle soit démontrée et corroborée par des registres officiels authentiques ". S. Matthieu puisa donc sans doute à des documents authentiques. Ces documents existaient en grand nombre, et dans les familles, et dans les archives du temple que le Talmud cite à plusieurs reprises. L’opinion des rationalistes, d’après laquelle l’écrivain sacré aurait composé une généalogie fantaisiste, pour faire accroire à ses lecteurs que Jésus était vraiment le Messie, mérite à peine d’être mentionnée. Dans son titre S. Matthieu résume en deux mots toute la généalogie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Quels sont, en effet, les deux noms essentiels des vv. 2-16 ? Sans aucun doute, ceux de David et d’Abraham. Abraham, le père du peuple juif, David le plus grand de ses rois, tels étaient en réalité les principaux héritiers des promesses messianiques, Cf. 22, 18 ; 2 Reg. 7, 12, etc. Personne ne pouvait prétendre à la dignité de Messie à moins de démontrer, pièces en mains, qu’il descendait à la fois d’Abraham et de David. "Fils de David" désigne la famille, "fils d’Abraham" la race à laquelle appartenait le Christ : ce sont deux cercles concentriques, l’un plus étroit, l’autre plus vaste, dont Jésus-Christ est le centre, mais le plus étroit est aussi le plus important, comme nous le montrera presque à chaque pas le récit évangélique. A cette époque, le nom de "fils de David", dans la bouche du peuple comme sous la plume des savants, était synonyme de celui de Christ ou Messie ; de là les dénominations glorieuses que les Pères grecs appliquent à David. Être fils d’Abraham, c’était simplement être israélite. Ainsi donc Jésus transfigure tout à la fois l’humble tente d’Abraham et le trône glorieux de David. Voilà, dès ce premier verset, toute l’Ancienne Alliance rattachée à la Nouvelle. S. Matthieu prouve, par ces quelques paroles, que l’histoire d’Israël a désormais atteint son but, son terme, dans le Messie. Les versets suivants développeront davantage encore cette grande pensée.
  1. L’arbre généalogique, vv. 2-16.

  1. 2Abraham engendra Isaac ; Isaac engendra Jacob ; Jacob engendra Juda et ses frères ; 3Juda engendra, de Thamar, Pharès et Zara ; Pharès engendra Esron ; Esron engendra Aram ; 4Aram engendra Aminadab ; Aminadab engendra Naasson ; Naasson engendra Salmon ; 5Salmon engendra, de Rahab, Booz ; Booz engendra, de Ruth, Obed ; Obed engendra Jessé ; Jessé engendra David, qui fut roi. 6Le roi David engendra Salomon, de celle qui avait été femme d’Urie ; 7Salomon engendra Roboam ; Roboam engendra Abias ; Abias engendra Asa ; 8Asa engendra Josaphat ; Josaphat engendra Joram ; Joram engendra Ozias ; 9Ozias engendra Joatham ; Joatham engendra Achaz ; Achaz engendra Ezéchias ; 10Ezéchias engendra Manassé ; Manassé engendra Amon ; Amon engendra Josias ; 11Josias engendra Jéchonias et ses frères, au temps de la déportation à Babylone. 12Et après la déportation à Babylone, Jéchonias engendra Salathiel ; Salathiel engendra Zorobabel ; 13Zorobabel engendra Abiud ; Abiud engendra Éliacim ; Éliacim engendra Azor ; 14Azor engendra Sadoc ; Sadoc engendra Achim ; Achim engendra Éliud ; 15Éliud engendra Éléazar ; Éléazar engendra Mathan ; Mathan engendra Jacob ; 16Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qui est appelé Christ.
  2. Matthieu chap. 1 verset 2. - Abraham engendra Isaac ; Isaac engendra Jacob ; Jacob engendra Juda et ses frères. - Juda. Juda est nommé entre tous les fils de Jacob, parce que c’est sur sa tête et sur celle de ses descendants que passèrent, en des termes à jamais célèbres, Gen. 49, 10 ; Cf. Hebr. 7, 14, les promesses messianiques. On mentionne toutefois ses frères d’une manière générale, parce qu’ils furent avec lui les chefs du peuple de Dieu, les fondateurs de ces douze tribus qui devaient former la partie primordiale du royame du Christ. Juda n’était pas l’aîné de la famille, son père non plus, et de même d’autres personnages de notre liste : le privilège d’être l’ancêtre du Messie ne fut donc pas toujours attaché au droit d’aînesse ; mais alors Dieu faisait connaître ses volontés par des révélations spéciales.
  3. Matthieu chap. 1 verset 3. – Juda engendra, de Thamar, Pharès et Zara ; Pharès engendra Esron ; Esron engendra Aram. - Pharès et Zaram : c’étaient deux jumeaux, comme Jacob et Esaü. On s’est demandé pourquoi il est fait mention de Zara, puisqu’il ne compte point parmi les aïeux du Christ. Maldonat répond, avec plusieurs interprètes, par une réflexion empruntée aux circonstances qui accompagnèrent la naissance des deux frères (Cf. Gen. 38, 29) : " Ces jumeaux semblaient lutter dans le sein de leur mère à qui serait le premier-né et l’ancêtre du Christ, de façon à mettre en doute quel serait celui qui naîtrait le premier. [Zaram ayant sorti la main le premier, bien que Phares soit né le premier]. Voilà pourquoi l’évangéliste a voulu leur répartir un honneur égal ". – De Thamar. L’apparition de Thamar surprend doublement le lecteur, d’abord parce que les Juifs n’avaient pas coutume de mentionner les femmes dans leurs listes généalogiques, en second lieu parce que, si l’une des aïeules du Messie devait être tenue dans l’oubli, c’était assurément Thamar, Cf. Gen. ch. 38. Du reste, on a remarqué depuis bien longtemps que, parmi les cinq noms de femmes signalés dans la généalogie de S. Matthieu, un seul est immaculé, celui de la Vierge Marie ; tous les autres sont entachés de quelque façon. Après l’incestueuse Thamar, il y a Rahab, v. 5, "Rahab la débauchée" comme l’appelle la Bible, Jos 2, 1 ; Hebr. 11, 31 ; il y a Ruth, la Moabite, v. 5, d’origine païenne par conséquent ; il y a la femme d’Urie, ou Bethsabé, v. 6. Pourquoi n’avoir pas cité de préférence Sara, Rébecca ou Lia ? D’après plusieurs Pères, ce serait un fait providentiel destiné à relever les humiliations volontaires de Jésus-Christ, dans son Incarnation. " Il est à remarquer que dans la généalogie du Seigneur l’Évangéliste ne nomme aucune des saintes femmes de l’ancienne loi, mais uniquement celles dont l’Écriture blâme la conduite. En voulant naître ainsi de femmes pécheresses, celui qui était venu pour les pécheurs veut nous apprendre qu’il venait effacer les péchés de tous les hommes, c’est pour cette raison que nous trouvons dans les versets suivants Ruth la Moabite ", S Jérôme in h. l. On admet généralement que ces personnes ont obtenu une mention particulière, parce qu’elles sont devenues les parentes du Messie par des voies extraordinaires et tout-à-fait remarquables. Suivant quelques auteurs, S. Matthieu aurait tout simplement admis leurs noms dans sa table généalogique, parce qu’il les aurait trouvés déjà dans les documents écrits qui lui servirent de source pour cet endroit de son Évangile. En outre, il ne faut pas exagérer la culpabilité de ces femmes, ou du moins il est bon de se rappeler les éloges que leur confèrent les Saintes Écritures et les Pères. Juda trouvait Thamar plus juste que lui, Gen. 38, 26, et les saints Pères affirment que sa démarche aussi étrange que coupable auprès de son beau-père eut pour cause un élan de foi enthousiaste : elle voulait à tout prix, disent-ils, devenir la mère de la famille choisie par Dieu. Rahab est louée à deux reprises et par deux apôtres dans le Nouveau-Testament, Heb. 11, 31 et Jac. 2, 25 ; Ruth nous est présentée comme un type admirable de piété filiale, et l’un des livres les plus gracieux de la Bible porte son nom ; enfin Bethsabé partagea la pénitence de David et mérita, comme lui, de rentrer complètement en grâce avec Dieu.
  4. Matthieu chap. 1 verset 4. – Aram engendra Aminadab ; Aminadab engendra Naasson ; Naasson engendra Salmon. - D’Aram, d’Aminadab, de Salmon nous ne connaissons pas autre chose que les noms. – D’après Num. 1,7, Naasson était le chef de la tribu de Juda au moment de la sortie d’Égypte : s’il s’agit ici du même personnage, comme tout porte à le croire, il paraît évident que le généalogiste aura omis quelques anneaux intermédiaires, car le séjour en Égypte ayant duré 430 ans, Cf. Ex. 12, 40 ; Gal. 3, 17, ce serait bien peu de quatre générations pour une aussi longue durée. Nous ne trouvons, il est vrai, que ces quatre noms dans le tableau analogue du premier livre des Paralipomènes, 2, 9-11 ; nous n’en trouvons que quatre aussi, durant la même période, dans la famille de Lévi (Lévi, Caath, Amram et Aaron). Mais cette omission peut s’expliquer très-aisément. Dieu avait prédit à Abraham, Gen. 15, 13-16, que sa postérité serait exilée et même esclave sur la terre étrangère durant 400 ans, et qu’ensuite la "quatrième génération" reviendrait en Palestine. Les Juifs prirent ces dernières paroles à la lettre, et ils ne se crurent pas permis de compter plus de quatre générations pour la durée de la servitude égyptienne. Cependant le Seigneur ne voulait parler que d’une manière générale et approximative. Voir Schegg., Comment. in hoc loco.
  5. Matthieu chap. 1 verset 5. – Salmon engendra, de Rahab, Booz ; Booz engendra, de Ruth, Obed ; Obed engendra Jessé ; Jessé engendra David, qui fut roi. - Rahab. On a parfois prétendu, mais sans raison suffisante, qu’il est question en cet endroit d’une Rahab inconnue, distincte de celle dont nous avons parlé plus haut. D’après le traité Megilla, F. 14, 2, Rahab aurait épousé Josué lui-même ; toutefois, c’est là évidemment une tradition légendaire qui perd toute autorité devant l’affirmation certaine de l’Évangéliste. Peut-être Salmon était-il l’un des deux espions sauvés par Rahab à Jéricho ; son mariage avec elle serait alors un acte de reconnaissance. – Obed. Il est probable qu’ici encore, entre les noms d’Obed et de Jessé, il existe une lacune dans la liste de S. Matthieu. En effet, il s’écoula environ trois-cent-soixante ans entre Salmon et Jessé, ce qui serait un intervalle bien long pour trois générations seulement. Le livre juif Iucharin dit en propres termes que Jessé n’était que le descendant médiat d’Obed, et non son fils. Le nom de Jessé nous rappelle le beau texte d’Isaïe, 11, 1 : " Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines "David qui fut roi. C’est à partir de David que la race de Jésus devint race royale, de là l’épithète de roi, répétée deux fois de suite avec emphase. Au livre de Ruth, 4, 18-22, nous trouvons, et dans les mêmes termes, les noms des ancêtres de David depuis Pharès ; là aussi, les générations sont réduites au nombre de trois entre Salmon et le grand roi.
  6. Matthieu chap. 1 verset 6. – Le roi David engendra Salomon, de celle qui avait été femme d’Urie. - Ex ea quœ fuit Uriœ ; Il est étonnant, malgré ce que nous avons dit tout-à-l’heure, qu’au lieu de la désigner par son nom propre, on ait choisi un titre qui rappelle plus vivement sa faute.
  7. Matthieu chap. 1 verset 8. – Asa engendra Josaphat ; Josaphat engendra Joram ; Joram engendra Ozias. - Joram - Oziam. Entre ces deux princes, nouvelle lacune qui embrasse trois générations. Nous parlons cette fois, non pas d’après de simples vraisemblances, mais avec la certitude la plus complète ; car, suivant les données de l’histoire juive, Cf. 4 Reg., 8, 24 ; 11, 2 ; 12, 1 ; 2 Par., 26, 4, l’arbre généalogique, pour être exact, devrait être ainsi conçu : " Joram engendra Ochozias, Ochozias engendra Joas, Joas engendra Amasias, Amasiam engendra Ozias ". On voit par là que le mot "genuit", dans les énumérations de ce genre, doit se prendre en un sens assez large ; il ne désigne pas toujours une génération directe. Les Orientaux se permettent facilement sous ce rapport des licences, même considérables, quand la descendance est certaine ; leur principe en pareil cas est que "les petits-fils sont comme des fils" (Proverbe rabbinique). Il y a plusieurs manières d’expliquer l’omission particulière que nous venons de rencontrer au v. 8. 1° Ce serait une faute de copiste occasionnée très-naturellement, dit-on, par la ressemblance qui existe entre les noms d’Ochosias et d’Ozias. 2° S. Matthieu, pour des motifs que nous déterminerons plus loin, voulait avoir, dans la généalogie du Sauveur, trois séries de quatorze générations ; pour obtenir exactement ce chiffre, il aurait exclu de lui-même les noms d’Ochosias, de Joas et d’Amasias. Tel était déjà l’avis de S. Jérôme, que de nombreux exégètes ont depuis adopté. 3° Cette exclusion aurait eu pour fondement une raison toute mystique. Comme on le sait, Joram avait épousé Athalie, la fille impie d’Achab et de Jézabel. Irrité contre Achab à cause de son indigne conduite, le Seigneur avait juré, par ses prophètes, Cf. 3 Reg. 21, 21-22, d’exterminer toute sa race ; or, d’après le langage des Écritures, la race, en pareil cas, s’étend jusqu’à la quatrième génération (Cf. Maldonat). Par conséquent, le fils, le petit-fils et l’arrière petit-fils d’Athalie étaient devant Dieu comme s’ils n’eussent jamais existé, et c’est pour cela que leurs noms auraient été supprimés dans notre document. Il est certain du moins que ces trois rois manquent, jusqu’à un certain point, de légalité au point de vue théocratique. Ochosias fut un roi purement nominal sous la tutelle d’Athalie, sa mère ; Joas, excellent prince tant qu’il eut à ses côtés le prêtre Joïada, ne tarda pa à devenir le jouet de courtisans dépravés ; Amasias, enfin, s’attira par ses infamies la malédiction spéciale de Jéhovah.
  8. Matthieu chap. 1 verset 11. – Josias engendra Jéchonias et ses frères, au temps de la déportation à Babylone. - Jéchoniam. Le nom de Jéchonias soulève à son tour une redoutable difficulté d'interprétation. En effet, Josias ne fut pas le père, mais l’aïeul de ce prince, Cf. 1 Par., 3, 15, 16 ; entre eux nous devrions trouver Joakim. En outre, S. Matthieu attribue ici plusieurs frères à Jéchonias, tandis qu’il n’en eut qu’un seul d’après 1 Par., 3, 16 : " De Joakim naquirent Jechonias et Sedecias " ; entre eux, nous devrions trouver Joakim. Enfin, l’auteur de la généalogie fait vivre à l’époque de la captivité de Babylone le roi Josias, qui était mort depuis vingt années environ quand elle commença. Ce sont donc trois points à élucider. Il est vrai qu’il suffira, pour éclaircir le premier, d’une explication grammaticale relative à l’expression au temps de la déportation à Babylone. On veut donc simplement rappeler que, vers l’époque de la captivité babylonienne, Josias engendra Jéchonias, fait complètement exact, surtout si l’on réfléchit que la "transmigration" n’eut pas lieu en une seule fois, mais qu’elle eut pour ainsi dire, trois actes principaux, et qu’elle se prolongea durant une période assez considérable (606-586 avant Jésus-Christ) ; Cf. Jerem. 52, 28 et ss. ; 4 Reg. 22, 12 et suiv. – Relativement aux deux autres points, nous nous trouvons de nouveau en face de solutions diverses. 1° Ici encore, un anneau aurait été volontairement omis dans la liste généalogique. Cette hypothèse est favorisée par plusieurs manuscrits ou versions qui rétablissent le nom supprimé : "Josias engendra Joakim, Joakim engendra Jéchonias et ses frères". Mais, cette leçon fût-elle authentique, reste encore la difficulté tirée des frères de Jéchonias. 2° Pour obvier à cela, plusieurs auteurs ont recours à un "mendum amanuensis" et ils prennent la liberté de reconstituer comme il suit le texte soi-disant primitif : " Josias engendra Joakim et son frère, Joakim engendra Jechonias pendant la déportation à Babylone ". Nous voudrions pouvoir admettre cette ingénieuse conjecture d’Ewald, qui résout immédiatement le problème, et sous toutes ses faces ; malheureusement c’est un coup d’autorité que rien ne peut justifier. 3° D’autres essaient de dénouer plus patiemment ce nœud gordien. Suivant eux, le nom de Jéchonias, au v. 11, représenterait non pas Jéchonias lui-même, mais précisément ce Joakim dont nous regrettons l’omission ; soit, disent-ils, que ces deux appellations fussent identiques chez les Hébreux, soit qu’une erreur des copistes ait substitué l’une à l’autre. Cela posé, la généalogie est intégrale en cet endroit ; elle est, de plus, parfaitement correcte, puisque Joakim eut trois frères, Johanan, Sédécias et Sellum. Toutefois, ajoutent-ils, Joakim ayant été mis à mort par le roi de Babylone et n’étant jamais allé en captivité, le Jéchonias du v. 12 ne doit pas être le même que celui du verset 11 ; c’est donc le Jéchonias proprement dit, fils de Joakim, petit-fils de Josias. De quel droit, répondrons-nous, peut-on supposer, contre toute vraisemblance, que la généalogie cite deux personnes sous un même nom, alors qu’elle en avait de très-distincts à sa disposition pour les désigner ? C’est le point faible de ce système. 4° Il nous reste à prendre purement et simplement la note du v. 11 telle qu’elle nous a été transmise, sans y faire aucun changement. Le nom de Joakim aura été passé sous silence, comme ceux de plusieurs autres ancêtres du Christ. Quant à Jéchonias, puisque c’est bien de Jéchonias et de lui seul qu’il est question, il est vrai que la Bible ne lui donne qu’un frère, mais nous aurons plus tard, l’occasion de démontrer que ce nom de frère a, dans la langue hébraïque, une signification beaucoup plus étendue que dans la nôtre, et qu’il pouvait s’appliquer aussi à des cousins, à de proches parents. – Au temps de la déportation : l’Évangéliste mentionne expressément cet événement douloureux à cause de sa gravité exceptionnelle pour la famille de David et du Christ ; au retour d’exil elle n’aura plus la dignité royale.
  9. Matthieu chap. 1 verset 12. – Et après la déportation à Babylone, Jéchonias engendra Salathiel ; Salathiel engendra Zorobabel. - Après la déportation ; c’est-à-dire, non point après qu’elle eût cessé, mais quand elle fut complète, quand tous les captifs eurent été conduits en Chaldée. Nous dirions plus clairement en français : pendant l’exil. – Zorobabel. Tandis qu’Esdras, v.2. et Aggée, son contemporain, 1, 1. 12, 14 : 2, 3, le nomment fils de Salathiel comme S. Matthieu, les tables généalogiques des Paralipomènes le font naître de Phadaïa, Cf. 1 Par. 3, 17 ; Salathiel serait donc seulement son grand-père.
  10. Matthieu chap. 1 verset 13-15. – Zorobabel engendra Abiud ; Abiud engendra Éliacim ; Éliacim engendra Azor ; 14Azor engendra Sadoc ; Sadoc engendra Achim ; Achim engendra Éliud ; 15Éliud engendra Éléazar ; Éléazar engendra Mathan ; Mathan engendra Jacob. - A partir d’Abiud jusqu’à S. Joseph, les documents parallèles à celui de S. Matthieu nous font complètement défaut dans les écrits de l’Ancien Testament ; aucun de ces dix personnages n’y est mentionné. Aussi nous est-il tout à fait impossible de contrôler ici le catalogue de l’Évangéliste. Abiud lui-même, on ignore pour quel motif, n’est point nommé parmi les enfants de Zorobabel, 1 Par. 3, 17 et 18. Mais chaque famille, à plus forte raison la famille royale, tenait soigneusement en ordre ses registres de généalogie, et il était facile d’y recourir pour obtenir tous les renseignements désirables.
  11. Matthieu chap. 1 verset 16. – Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qui est appelé Christ. - L'époux : l’époux et non le fiancé ne signifiant jamais "sponsus". Entre Jacob et Joseph le verbe "genuit" est employé pour la dernière fois : l’ordre naturel des naissances cesse en effet avec S. Joseph, l’ordre surnaturel et divin commence. Ce n’est qu’en sa qualité d’époux virginal de Marie que Joseph est entré dans la généalogie du Christ ; de là ce changement remarquable dans la formule "époux de Marie, de laquelle est né...". Quoiqu’il doive entrer bientôt dans de plus longs détails sur cette génération prodigieuse, S. Matthieu ne veut pas qu’il y ait l’ombre d’un doute à ce sujet ; de là son affirmation anticipée : Joseph n’est que le père putatif de Jésus. - De Marie. Ce nom béni, dont la forme hébraïque était "Miriam", existait depuis longtemps chez les Juifs, car la sœur de Moïse et d’Aaron s’appelait déjà Marie. Il était fréquemment porté à l’époque de Notre-Seigneur, comme le prouve le nombre relativement considérable des Marie qui apparaissent dans l’Évangile. Son étymologie est douteuse : il dérive suivant les uns d’une racine signifiant "être fort, dominer" ; suivant les autres, d’une racine semblable signifiant "être rebelle". Les interprétations que les Pères ont donné de ce beau nom sont en général aussi fausses au point de vue philologique, qu’elles sont gracieuses quant à l’idée. - Qui est appelé, sans avoir toute la force de " qui vocatur ", Cf. Luc, 1, 32, 35, ce mot fait plus que rappeler un simple souvenir historique ; il indique non seulement un surnom donné à Jésus, mais une fonction remplie légitimement par le Sauveur. – Christ nous vient, comme l’on sait, directement du grec, oindre, est à son tour la traduction littérale de l’hébreu, maschiach, " unctus " : Christ et Messie sont donc des appellations absolument identiques. Approprié d’abord tantôt aux prêtres et aux rois, qui étaient consacrés par de saintes onctions, tantôt aux prophètes, qui recevaient l’onction d’une manière figurée, ce nom fut plus tard exclusivement réservé au Libérateur promis, qui devint ainsi par antonomase le Messie. Christ est donc une dénomination de fonction et d’emploi, une sorte de "cognomen" ; mais pour Jésus comme pour plusieurs hommes illustres, le "cognomen" ne tarda pas à être aussi usité que le "nomen", et il fut employé à part à la façon d’un vrai nom propre (Cf. Simon Pierre, Jean Marc, Tullius Cicéron, etc.). L’auteur des Actes des Apôtres et S. Paul écrivent déjà simplement "le Christ".
  1. Récapitulation, v. 17

  1. 17En tout donc, depuis Abraham jusqu’à David, quatorze générations ; et depuis David jusqu’à la déportation à Babylone, quatorze générations ; et depuis la déportation à Babylone jusqu’au Christ, quatorze générations.
  2. Matthieu chap. 1 verset 17. – En tout donc. En terminant son tableau généalogique, S. Matthieu le partage en trois groupes dont chacun, dit-il, contient quatorze générations. Cependant, si nous essayons de vérifier son calcul, nous ne trouvons en tout que quarante-et-une générations au lieu de quarante-deux, et dans le troisième groupe treize seulement au lieu de quatorze. Comment expliquer ce mystère ? On a proposé tantôt de compter Marie parmi les ancêtres du Christ, tantôt d’insérer Joachim après Josias au v. 11, d’après la variante que nous avons indiquée, tantôt d’additionner deux fois le nom de Jéchonias qui terminerait ainsi le second groupe et ouvrirait le troisième. C’est à ce dernier sentiment que nous nous sommes arrêté, parce qu’il nous semble le plus naturel d’après les expressions mêmes employées par l’Évangile dans les vv. 11, 12 et 17. "Depuis David jusqu’à la captivité de Babylone, quatorze générations", donc Jéchonias est compris dans ce nombre d’après le v. 11 ; "depuis la captivité jusqu’au Christ, quatorze générations", donc, d’après le v. 12, c’est par Jéchonias que doit commencer la troisième série. Ce prince étant considéré à deux époques différentes, avant et après la déportation des Juifs en Chaldée, doit par là-même entrer à deux reprises dans le calcul de S. Matthieu. Sans doute David aussi est mentionné deux fois au v. 17, et néanmoins il n’appartient qu’à un seul groupe ; mais remarquons bien qu’il n’y a point de parité sous ce rapport entre le Roi-Prophète et Jéchonias. Le premier est simplement nommé pour lui-même, tandis que le second est mis en rapport avec un événement historique de la plus haute gravité, et c’est précisément pour ce motif qu’il est compté deux fois. D’après ce principe, nous obtenons les trois groupes suivants :
  3. 1. – 1. Abraham
  4. 2. Isaac - 3. Jacob - 4. Juda - 5. Pharès - 6. Esrom - 7. Aram - 8. Aminadab – 9. Naasson – 10. Salmon – 11. Booz – 12. Obed – 13. Jessé – 14. David.
  5. 2. - 1. Salomon
  6. 2. Roboam – 3. Abia – 4. Asa – 5. Josaphat – 6. Joram – 7. Ozias – 8. Joathan – 9. Achaz – 10. Ezéchias – 11. Manassès – 12. Amon – 13. Jéchonias (à l’époque de l’exil).
  7. 3. 1. Jéchonias (après l’exil).
  8. 2. Salathiel – 3. Zorobabel – 4. Abiud – 5. Eliacim – 6. Azor – 7. Sadoc – 8. Achim – 9. Eliud – 10. Eléazar – 11. Mathao – 12. Jacob – 13 – Joseph – 14. Jésus-Christ.
  9. Ce partage des ancêtres du Christ en trois groupes est très-naturel ; il était tout indiqué par l’histoire juive qui, d’Abraham à Jésus-Christ, se divise d’elle-même en trois périodes principales, la période de la théocratie, entre Abraham et David, la période de la royauté, de David à l’exil, la période de la hiérarchie ou du gouvernement sacerdotal, depuis l’exil jusqu’au Messie. On peut les appeler encore périodes des patriarches, des rois et des simples descendants royaux. Durant la première, la famille choisie par Dieu suit une marche ascendante, elle s’avance glorieusement vers le trône. La seconde ne nous offre que des rois, mais des rois fort inégaux en mérite et en grandeur ; vers la fin c’est même déjà une complète décadence. Pendant la troisième période, la décroissance est de plus en plus rapide, du moins humainement parlant, et le dernier nom de la liste est celui d’un humble charpentier ; mais tout à coup la race d’Abraham et de David se relève jusqu’au ciel avec le Messie. Dans la famille de Jésus, nous retrouvons donc toutes les vicissitudes des autres familles humaines : on y rencontre des hommes de toute sorte, des bergers, des héros, des rois, des poètes, des saints, de grands pécheurs, de pauvres artisans. A la fin, elle était ce qu’avait prédit Isaïe en parlant des humiliations du Christ, 53, 2. Mais l’Esprit-Saint veillait spécialement sur elle et, somme toute, elle représente la plus haute noblesse qui ait jamais existé dans le monde entier. – La division de chaque série en quatorze générations s’explique moins aisément que celle de la généalogie entière en trois groupes. S. Matthieu, ou le généalogiste dont il suivait les documents, ne se serait-il proposé, comme l’ont pensé Michaëlis, Eichhorn, etc., que de venir en aide à la mémoire des lecteurs ? Non, il avait en vue quelque chose de plus important qu’une leçon de mnémotechnie. N’aurait-il pas, à la façon des Cabbalistes, obtenu le nombre quatorze en additionnant les chiffres qui correspondent aux trois lettres du nom hébreu de David ? Pas davantage : un calcul de ce genre pourrait avoir sa raison d’être dans une généalogie dont David serait le terme ; il n’en aurait aucune dans celle du Christ. On a aussi remarqué qu’en multipliant 3 par 14 on obtient 42 ; or, ce chiffre étant celui des stations par lesquelles fut interrompue la marche des Hébreux dans le désert, il y aurait là un rapprochement extraordinaire dont on aurait voulu garder le souvenir : 42 stages de part et d’autre avant la Terre promise. L’idée suivante est encore plus ingénieuse ; elle s’appuie sur le culte du nombre 7 chez les anciens. 14, nous dit-on, égale 7 fois 2 ; trois fois 14 ou 42 = 6 fois 7, c’est-à-dire 6 fois le nombre sacré. 7 est donc à la base de la généalogie du Sauveur. Ce n’est pas tout : d’après la doctrine du Nouveau-Testament, avec le Christ arriva la plénitude des temps ; or dans la liste de S. Matthieu, Jésus-Christ termine précisément le sixième septénaire de générations, et avec Lui commence le septième septénaire, la dernière semaine du monde qui sera suivie du Sabbat éternel. – L’Évangéliste a-t-il eu vraiment ces pensées à l’esprit ? Ce qui est certain, c’est que les Juifs aimaient à diviser leurs généalogies en groupes distincts et artificiels, d’après des nombres mystiques fixés d’avance ; pour ramener ensuite les générations à ce nombre, ils répétaient ou omettaient certains noms, comme nous l’avons vu, sans le moindre scrupule. Par exemple, les générations qui séparent Adam de Moïse sont réparties par Philon entre deux décades auxquelles il ajoute une série de sept membres (10 + 10 + 7) ; mais il a fallu pour cela compter deux fois Abraham. Au contraire, un poète samaritain partage la même série de générations en deux décades seulement, à la condition toutefois de sacrifier six noms choisis parmi les moins importants. – Après avoir étudié dans le détail la généalogie de Jésus selon S. Matthieu, il nous reste à examiner encore deux points généraux que leur gravité ne nous permet pas de passer sous silence. Le premier regarde cette généalogie en elle-même ; le second concerne ses rapports avec l’arbre généalogique de S. Luc, 3, 23-38. 1° La généalogie de Jésus-Christ selon S. Matthieu considérée en elle-même. C’est la généalogie de S. Joseph que le premier évangéliste nous a transmise ; il n’y a pas de doute à ce sujet. D’Abraham à S. Joseph, il signale une suite de générations plus ou moins immédiates, mais toutes réelles, comme le démontre l’emploi du verbe "genuit" (engendrer), auquel nous n’avons aucune raison d’attribuer un sens métaphorique. Cependant, n’est-il pas surprenant que S. Matthieu, voulant composer le "liber generationis Jesu-Christi", écrive la généalogie non de la sainte Vierge, par laquelle seulement Notre-Seigneur se rattachait à la grande famille humaine, mais de S. Joseph qui n’était que son père putatif ? Pour expliquer ce fait extraordinaire on a eu recours à trois principales raisons. a. Chez les Juifs, comme chez plusieurs autres peuples de l’antiquité, c’était un principe que les femmes ne comptaient pas dans les générations. Écrivant surtout pour des Juifs, S. Matthieu devait se conformer à leurs lois. La généalogie de la mère n’eût rien prouvé pour eux, il était dès lors inutile de la donner. b. Bien qu’à proprement parler Jésus-Christ ne fût pas le fils de S. Joseph, il en était néanmoins le fils adoptif, et par conséquent légal, puisque Joseph était l’époux de sa mère. Cela posé, Jésus héritait nécessairement de tous les droits de son père nourricier ; il recevait de lui, devant la loi juive, le caractère de fils de David. Marie transmettait bien au Sauveur le sang royal mais elle ne lui transmettait pas les droits à la succession parce que, chez les Israélites comme chez nous, la couronne ne tombait pas de lance en quenouille. Il fallait que S. Joseph fût là pour le faire héritier légal du trône de David ; Jésus n’ayant pas de père sur la terre, il n’y avait pas d’autre moyen de prouver sa descendance du grand roi. c. Marie faisait partie comme Joseph de la famille de David ; cela ressort de l’enseignement implicite de S. Luc et de S. Paul et des affirmations très-expresses de la tradition. Pour S. Luc, voir 1. 32. S. Paul a des textes encore plus formels, Rom. 1, 3, et dans l’épître aux Hébr. 7, 14 ; Cf. Gal. 3, 16. Quant aux Pères et aux autres écrivains ecclésiastiques, il n’y a pas là-dessus le moindre doute dans leur esprit. – 2° La généalogie de S. Matthieu dans ses rapports avec celle de S. Luc. Il nous semble plus naturel de renvoyer à l’explication du troisième Évangile l’examen approfondi des faits qui touchent à cette question délicate. Notre dessein est donc simplement d’indiquer ici le nœud de la difficulté et le sommaire des principales solutions qu’elle a reçues. La généalogie de Notre-Seigneur d’après S. Luc diffère et quant à la forme et quant au fond de celle que nous venons de lire dans S. Matthieu. Les divergences de forme sont peu considérables et s’expliquent sans peine ; les divergences matérielles sont beaucoup plus sérieuses, et il y a longtemps qu’elles exercent le génie des commentateurs. Elles se ramènent au fait suivant : entre David et Jésus-Christ, les deux listes n’ont rien de commun, si ce n’est les trois noms de Salathiel, de Zorobabel et de S. Joseph ; tous les autres ancêtres attribués à Notre-Seigneur par S. Luc durant cette longue période, diffèrent de ceux que lui donne S. Matthieu. Tandis que le premier évangéliste rattache Jésus-Christ à David par Salomon, le second le fait descendre du grand roi par Nathan. Pourquoi ces lignes différentes ? Pourquoi, en fin de compte, S. Joseph est-il appelé d’une part fils de Jacob, de l’autre fils d’Héli ? Il existe sur ce point bien des systèmes, mais pas de solution certaine et il n’est guère probable qu’on en trouve jamais. Voici du moins les deux hypothèses les plus communément admises ; elles suffisent pour répondre aux attaques du rationalisme. 1. Les deux généalogies sont celles de S. Joseph. Si elles lui attribuent deux pères distincts, c’est que, d’après la loi juive, Cf. Deut. 25, 5-10, sa mère aurait été soumise à ce qu’on nommait le mariage du Lévirat. Jacob est donc le père naturel, Héli seulement le père légal. Quelque chose d’analogue aurait eu lieu pour Salathiel ; Cf. Matth. 1, 12 ; Luc. 3, 27. – 2. La première généalogie est celle de S. Joseph, la seconde celle de la sainte Vierge. Les saints époux appartenaient l’un et l’autre à la famille royale, avec cette différence que S. Joseph descendait de la branche directe par Salomon, Marie d’une branche collatérale par Nathan. Ce système ingénieux a trouvé de très nombreux partisans dans les temps modernes, même parmi les protestants. – Nous croyons terminer utilement cette étude sur la généalogie de Jésus-Christ selon S. Matthieu en notant les principaux passages de l’Ancien Testament qui peuvent servir de preuve ou de commentaire au texte évangélique. - Jésus fils de David : Ps.131, 11 et 12 ; Is. 11, 1 ; Jérém. 23, 5 ; 2 Reg. 7, 12 ; Act. 13, 23 ; Rom. 1, 3. – Jésus fils d’Abraham : Gen. 12, 3 ; 22, 18 ; Gal. 3, 16. – Isaac : Gen. 21, 2 et 3 ; Rom. 9, 7-9. – Jacob : Gen. 25, 25. – Juda : Gen. 29, 35 : 49, 10 ; Heb. 7, 14. – Phares et Zara : Gen. 38, 16. – Esron : 1 Par. 2, 5. – Aminadab : 1 Par. 2, 10. – Naasson : Ex. 6, 23 ; 1 Par. 2, 10. – Salmon : 1 Par. 2, 11 ; Ruth. 4, 20. – Rahab : Jos. 2, 1 ; 6, 24. 25. – Booz et Obed : Ruth. 4, 21. 22 ; 1 Par. 2, 11. 12. – Isaï et David. ibid. ; 1 Reg. 16, 11 ; 3 Reg. 12, 16 etc. – Salomon : 2 Reg. 12, 24. – Roboam : 3 Reg. 11, 43. – Abias : 3 Reg. 14, 31. – Asa : 3 Reg. 15, 8. – Josaphat : 1 Par. 3, 10. – Joram : 2 Par. 21, 1 ; 4 Reg. 8, 16. – Ozias (ou Azarias) : 4 Reg. 14, 21 ; 2 Par. 26, 1. – Joatham : 4 Reg. 15, 7 ; 2 Par. 26, 23. – Achaz : 4 Reg. 15, 38 ; 2 Par. 27, 9. – Ezéchias : 2 Par. 28, 27 ; 4 Reg. 16, 20. – Manassés : 4 Reg. 20, 21 ; 2 Par. 32, 33. – Amon : 4 Reg. 21, 18. – Josias : 4 Reg. 21, 24. – Jéchonias : 1 Par. 3, 16. – Captivité de Babylone : 4 Reg. 24 et 25, 2 Par. 36. – Salathiel et Zorobabel : 1 Par. 3, 17-19. – Abiud et les autres : la tradition et les écrits juifs.
  10. PREMIERE PARTIE
  11. LA VIE CACHEE DE NOTRE SEIGNEUR JESUS-CHRIST
  12. 1, 18-2, 23
  13. La généalogie nous a fait voir Jésus-Christ vivant en quelque sorte par anticipation dans le passé de son peuple et de sa famille, S. Greg. de Naz. ; nous arrivons maintenant au début de sa vie personnelle. – S. Matthieu partage avec S. Luc l’honneur d’avoir été l’historien de l’Enfance du Sauveur. Sa narration est moins complète assurément que celle du troisième évangéliste, puisqu’elle n’embrasse pas au-delà de quatre événements : le mariage Marie et de Joseph, l’adoration des Mages, la fuite en Égypte avec le massacre des SS. Innocents, le retour d’Égypte avec le séjour à Nazareth; elle a du moins le mérite de nous présenter des détails pour la plupart nouveaux et omis par S. Luc. Nous pouvons donc, en réunissant les deux récits, connaître assez exactement la vie de l’Enfant Jésus.
  1. 1. – Le mariage de Marie et de Joseph 1, 18-25

  1. 18Or la naissance du Christ eut lieu ainsi. Marie, sa mère, étant fiancée à Joseph, avant qu’ils habitassent ensemble, il se trouva qu’elle avait conçu de l’Esprit Saint. 19Mais Joseph, son époux, étant un homme juste et ne voulant pas la diffamer, résolut de la renvoyer secrètement. 20Et comme il y pensait, voici qu’un ange du Seigneur lui apparut en songe, disant : Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie, ton épouse ; car ce qui est né en elle vient du Saint-Esprit. 21Elle enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jésus car il sauvera son peuple de ses péchés. 22Or tout cela arriva pour que s’accomplît ce que le Seigneur avait dit par le prophète, en ces termes : 23voici, la Vierge concevra, et elle enfantera un Fils, et on lui donnera le nom d’Emmanuel ; ce qui signifie : Dieu avec nous. 24Joseph, réveillé de son sommeil, fit ce que l’ange du Seigneur lui avait ordonné et prit son épouse avec lui. 25Et il ne l’avait pas connue quand elle enfanta son fils premier-né, auquel il donna le nom de Jésus.
  2. Matthieu chap. 1 verset 18. – Or la naissance du Christ eut lieu ainsi. Marie, sa mère, étant fiancée à Joseph, avant qu’ils habitassent ensemble, il se trouva qu’elle avait conçu de l’Esprit Saint. - " Étant sur le point de raconter une chose inouïe et prodigieuse, il excite l’esprit de l’auditeur avec élégance et professionnalisme ", Erasme in h.l. S. Matthieu reporte le lecteur au v. 16, dont il veut éclaircir et compléter le sens en montrant, par un court résumé des faits, la nature des rapports qui unissaient Jésus-Christ à Joseph. Ce résumé, bien qu’il contienne les choses les plus merveilleuses et les plus sublimes que jamais historien ait eu à raconter, se recommande par son étonnante simplicité. Ce n’est pas avec cette sobriété de style que les écrivains du paganisme relatent l’origine prétendue virginale de Bouddha, de Zoroastre, de Platon et d’autres que le rationalisme oppose si volontiers à Jésus. – La naissance. C’est donc la genèse, l’origine du Christ, c’est-à-dire sa conception et sa naissance, qui va nous être racontée. – Fiancée. Quelle est la meilleure manière de traduire cette expression ? Faut-il dire mariée, ou simplement fiancée ? Les théologiens en ont toujours débattu, le débat remonte aux premiers jours de l’exégèse. La question, comme on l’a déjà compris, revient à savoir si le mariage de la Ste Vierge et de S. Joseph précéda l’Incarnation, ou s’il n’eut lieu que plusieurs mois après, dans la circonstance présentement décrite par S. Matthieu. Les Pères la résolvent contradictoirement ; les commentateurs du moyen âge et des temps modernes se montrent en général plus favorables à la première hypothèse ; les contemporains, au contraire, adoptent assez communément la seconde. (Voir la récente et savante dissertation du P. Patrizzi, de prima Angeli ad Josephum Mariæ sponsum legatione Comment. Rome, 1876. Du même auteur, De Evangeliis libri tres, Fribourg, 1855, t. 2, p. 122-135). Ces derniers s’appuient et sur l’impression générale produite par le récit de l’Évangile, et sur les coutumes matrimoniales des anciens Juifs, et sur la philologie. Il est certain qu’après une lecture attentive des versets 18-25, faite sans idée préconçue, on se sent porté de préférence à voir dans ce passage la relation même du mariage de Joseph et de Marie. Bornons-nous à signaler sommairement cette appréciation ; nous discuterons les preuves archéologiques et philologiques au fur et à mesure que le texte de S. Matthieu nous en fournira l’occasion. Et d’abord, revenons à l’expression qui a servi de point de départ à cet exposé du problème. La signification plus habituelle et même primitive de "desponsari", n’est point "épouser" mais "se fiancer" ; on pourra facilement s’en convaincre en jetant un coup d’œil sur ces deux mots dans les dictionnaires grec et latin. S. Luc, dans son récit de l’Incarnation, 1, 27, exclut même formellement, pour ce qui est de la Très-Sainte Vierge, le sens secondaire et dérivé ; car il associe à "fiancée" le substantif "vierge" ; ont dit bien en effet, une vierge fiancée, mais jamais une vierge mariée. – Avant qu'ils habitassent. Nous nous trouvons de nouveau en face de deux traductions opposées : les uns disent "avant que le mariage soit consommé" (S. Jean Chrys. Théophylacte, etc.) ; les autres, avec S. Hilaire, "avant que Marie n'ait été emmenée chez son époux", ou plus clairement, avant la cohabitation ; et tel est, croyons-nous, le véritable sens. Chez les Juifs, en effet, des fiançailles solennelles précédaient rigoureusement le mariage, qui n’était célébré d’ordinaire qu’un an plus tard ; or, la principale cérémonie des noces consistait précisément à conduire en grande pompe la fiancée dans la maison de son époux. Il y est fait une allusion très-directe au passage suivant du Deutéronome, 20, 7 : "Quiconque s’est fiancé une femme, et ne l’a pas encore emmenée chez lui". Ne voit-on pas que nous avons ici exactement les termes employés par S. Matthieu ? A l’époque où nous transporte l’Évangéliste, Marie n’habitait donc pas encore la maison de S. Joseph, preuve qu’ils n’étaient pas mariés. – Il se trouva, c’est-à-dire "il apparut" ; on vit qu’elle était devenue mère. Cette observation nous conduit, au point de vue chronologique, trois mois environ après la conception du Sauveur, par conséquent aux jours qui suivirent immédiatement le retour de Marie à Nazareth, après sa visite à sa cousine ; Cf. Luc. 1, 56. – De l'Esprit saint. C’est par anticipation que l’Évangéliste écrit ces mots dès à présent ; leur vraie place est au v. 20 où nous les retrouverons bientôt ; mais S. Matthieu ne veut pas que le lecteur puisse supposer un seul instant que Jésus est né comme les autres hommes. Nous avons déjà remarqué, v. 16, son soin vigilant pour sauvegarder l’honneur virginal de Jésus-Christ et de Marie. L’homme ordinaire naît "de la volonté de la chair, de la volonté de l'homme", Joann., 1, 13 ; le Christ, le second Adam, Sauveur et Rédempteur d’un monde corrompu, ne pouvait être engendré que par Dieu. Assurément, il devait être uni à l’humanité par des liens très-étroits, se faire chair de sa chair, os de ses os, et c’est pour cela qu’il prit une mère parmi les enfants d’Eve ; mais il fallait aussi qu’il fût pur et saint, séparé des pécheurs (Hebr. 7, 26), et de race divine, et c’est pour cela qu’il n’eut point de père sur la terre. Les convenances les plus simples exigeaient qu’il en fût ainsi. – La préposition du texte grec est plus énergique que le de correspondant de la Vulgate, car elle exclut davantage toute paternité humaine ; mais la particule latine traduit assez bien aussi la pensée de l’écrivain sacré. Elle a même passé d’une manière définitive dans le langage théologique de l’Église d’Occident : "conçu du Saint Esprit, né de la Vierge Marie". L’Incarnation du Verbe, comme toutes les opérations de Dieu "ad extra", a été accomplie de concert par les trois personnes divines ; on l’impute toutefois plus spécialement à l’Esprit Saint en vertu de l’appropriation, parce que c’est une œuvre génératrice et que la troisième personne de la Sainte Trinité est regardée comme le principe générateur et vivificateur. Nous le voyons remplir ce beau rôle dès l’origine du monde, Gen. 1, 2. Voir sur cette question, S. Thom. Summa Philos. lib. 4, cap. 46, et les théologiens.
  3. Matthieu chap. 1 verset 19. – Mais Joseph, son époux, étant un homme juste et ne voulant pas la diffamer, résolut de la renvoyer secrètement. - Son époux. Nous avons vu précédemment, Cf. v. 16, que cette expression doit se traduire par "époux" et nos adversaires tirent de là un de leurs principaux arguments. Ce nom donné actuellement à S. Joseph prouve, suivant eux, jusqu’à l’évidence, que les liens du mariage unissaient déjà ce saint patriarche à Marie. Nous répondrons que les fiançailles créaient chez les Hébreux, et même en général chez les peuples anciens, des relations beaucoup plus strictes qu’aujourd’hui ; aussi désignait-on fréquemment par les noms de mari et de femme les personnes entre lesquelles elles avaient été conclues. La Bible nous en offre plusieurs exemples frappants. Au livre du Deutéronome, 22, 24, la simple fiancée est appelée "uxor" ; de même, Gen. 29, 20. 21, où Jacob dit à Laban en parlant de Rachel : "Da mihi uxorem meam", bien qu’il ne l’eût pas encore épousée. - Juste désigne avant tout la justice théocratique de l’Ancien Testament ; Cf. Luc. 1, 6 ; 2, 25. L’Évangéliste ne veut donc pas relever ici la bonté, la douceur de S. Joseph, comme l’ont cru plusieurs anciens interprètes (S. Jérôme), mais bien son esprit de fidélité aux lois. Étant juste, il ne pouvait pas épouser une personne qui, selon toute apparence, devait être gravement coupable. C’est en cela précisément que consiste le nœud de la situation tragique qui nous est plutôt indiquée que décrite par S. Matthieu. Dans la circonstance épineuse où il se trouvait, le juste Joseph devait rompre complètement avec Marie ; mais il avait deux manières de le faire, l’une pleine de rigueur, l’autre aussi douce que possible. La voie de la rigueur consistait à faire connaître publiquement sa situation (en latin : traducere, expression élégante qu’on trouve fréquemment employée par les classiques pour signifier : dénoncer publiquement, diffamer. Le grec porte, exemple, étalage) ; le parti de la clémence à la renvoyer secrètement. De part et d’autre, cela veut dire que S. Joseph était libre de citer Marie devant les tribunaux juifs pour qu’elle rendît compte de sa conduite ; mais il pouvait aussi la répudier sans bruit, sans éclat. Cependant, d’après la loi mosaïque, il n’était pas possible que le secret fût absolu, les fiançailles, de même que le mariage, ne pouvant être dissoutes que par un acte de répudiation. " Dès qu’elle était fiancée, la femme était l’épouse de son mari, même si celui-ci ne l’avait pas encore connue. Et si le fiancé voulait la répudier, il lui fallait un libelle de répudiation ", Maimon., traité Ischoth. Or, pour la validation de cet acte, il fallait nécessairement deux témoins. Il est vrai qu’on pouvait ne pas mentionner dans la pièce officielle les motifs du divorce, et telle était justement l’intention de S. Joseph à l’égard de Marie. De la sorte, il prenait le parti mitoyen entre la sévérité du droit strict et les tendresses désormais impossibles de l’affection. – Joseph était donc bien "décidé" à ne pas livrer Marie aux tribunaux, et il "inclinait" à la renvoyer purement et simplement ; mais il n’avait pas encore pris de résolution arrêtée sur ce point. – Il ressort clairement de ce récit que la Sainte Vierge n’avait pas fait connaître à son fiancé le mystère de sa grossesse. Une pareille réserve paraît tout d’abord surprenante. D’un mot, il lui eut été si facile, ce semble, d’épargner à S. Joseph, de s’épargner à elle-même de cruelles souffrances. Mais elle croyait à bon droit devoir garder le secret de Dieu ; il n’appartenait qu’au Seigneur, pensait-elle, de le révéler directement, et sa foi l’assurait que Joseph serait un jour providentiellement averti, comme l’avait été la mère de Jean-Baptiste. D’ailleurs, quelle preuve aurait-elle pu fournir de sa véracité !
  4. Matthieu chap. 1 verset 20. – Et comme il y pensait, voici qu’un ange du Seigneur lui apparut en songe, disant : Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie, ton épouse ; car ce qui est né en elle vient du Saint-Esprit. - Comme il y pensait ; le texte grec est plus expressif : "agitant et bouleversant son esprit". C'était sa constante préoccupation, comme un glaive acéré qui se retournait sans cesse dans son âme, le torturant d’autant plus que la situation se compliquait d’une question pratique difficile à résoudre. Que de choses dans ces quelques paroles ! Il ne saurait y avoir en effet de position plus douloureuse pour un homme juste et droit. Cependant la main de la Providence va délier doucement le nœud qu’elle a formé ; Marie ne s’était pas trompée en abandonnant sa cause à Dieu. - Voici. Les Hébreux employaient volontiers cette particule pour figurer le caractère imprévu, soudain, d’un événement ; S. Matthieu l’intercale fréquemment dans sa narration. Un ange du Seigneur : traduction littérale de la célèbre expression qui revient si souvent dans les écrits de l’Ancienne Alliance, et sur laquelle on a tant discuté. L’ange de Jéhova avait autrefois porté au patriarche Abraham la grande promesse messianique, il vient maintenant apprendre à S. Joseph la prochaine réalisation de cette bonne nouvelle. – En songe. Comme son homonyme de l’Ancien Testament, qui était également fils de Jacob, S. Joseph est célèbre par ses songes. (Voir dans le Bréviaire romain, Fest. S. Joseph, Lect. 2. Noct, un beau parallèle de S. Bernard entre ces deux illustres personnages). Chose étonnante ! sa vie, telle qu’elle nous est connue par l’Évangile, se compose uniquement de quatre songes surnaturels et de quatre actes d’obéissance qui leur correspondent. – Les avertissements divins communiqués sous la forme de songes ne sont pas rares dans la Bible. On a parfois prétendu qu’ils constituaient un mode très-inférieur de révélation ; mais si nous considérons l’éminence des personnes à qui Dieu se révéla de cette manière, l’importance des ordres qu’il leur donna durant leur sommeil, nous rejetterons bien vite cette allégation odieuse. L’Esprit souffle non-seulement où il veut, mais aussi comme il veut. - Fils de David. L’ange lui rappelle ce titre glorieux parce que la nouvelle qu’il se dispose à lui transmettre est messianique, et qu’elle le concerne directement comme descendant de la famille royale ; c’est l’œuvre par excellence de sa race qui va lui être confiée. Les mots suivants, ne crains pas, répondent parfaitement à l’état d’âme de S. Joseph : il "craignait" de blesser la justice, d’offenser Dieu en s’unissant à Marie par les liens du mariage ; le messager céleste lui enlève cette inquiétude. – Prendre avec toi, c’est-à-dire conduire dans ta maison et par conséquent épouser ; Cf. l’explication du v. 18. Telle était l’expression usitée pour désigner les mariages juifs, parce qu’au jour des noces le fiancé recevait sa fiancée des mains du père de cette dernière. Prendre (recevoir) n’a jamais signifié retenir chez soi, garder, comme on l’a quelquefois affirmé ; on ne reçoit pas ce que l’on possède déjà. – Ton épouse équivaut à " en qualité d’épouse ". On peut aussi regarder ces deux mots comme formant apposition à "Mariam" ; dans ce cas, Marie porterait d’avance le nom d’épouse de même que Joseph celui de mari, conformément à la coutume que nous avons signalée. – Au lieu de il faudrait "engendré", d’après le grec ; le neutre est employé parce que l’Ange n’a pas encore spécifié la nature de l’enfant. – Tout soupçon disparut devant le nom de l’Esprit Saint ; mais les paroles de l’Ange n’ont pas seulement pour but d’enlever les doutes de Joseph, elles lui indiquent en même temps d’une manière implicite le rôle de protecteur qu’il devra remplir en tant que fils de David à l’égard de Jésus et de Marie.
  5. Matthieu chap. 1 verset 21. – Elle enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jésus car il sauvera son peuple de ses péchés. - Dans ce verset, l’envoyé de Dieu détermine d’abord la nature de "ce qui a été engendré" dans le sein de la Vierge. Il révèle ensuite à Joseph et le nom prédestiné qu’il devra imposer à ce Fils des Merveilles (titre donné au Messie par les Rabbins), et la parfaite relation qui existe entre ce nom d’une part, et d’autre part le rôle que jouera l’Enfant divin. Tu lui donneras le nom. A chaque page, l’Ancien Testament fait ressortir l’importance des noms appliqués aux personnes et aux choses. Primitivement, Cf. Gen. 2, 19, les dénominations n’avaient rien d’arbitraire ; elles exprimaient l’essence même des individus qui les portaient. Mais le péché, en obscurcissant l’esprit humain, l’empêcha de découvrir comme auparavant la nature intime des êtres, et alors les noms furent la plupart du temps livrés au hasard et dépourvus d’harmonie intrinsèque, quoique l’étymologie nous dévoile assez souvent encore des coïncidences frappantes. Du moins, quand c’est Dieu qui se charge de donner directement un nom, et surtout quand c’est à son Fils qu’il le donne, il le choisit tout-à-fait conforme à l’essence la plus intime. – Jésus. Cette appellation était déjà bien ancienne parmi les Juifs lorsque l’archange Gabriel l’apporta du ciel à Marie pour son enfant, lorsque "l’Angelus Domini" en fit connaître le mystère à S. Joseph. Avant l’exil, sa forme ordinaire était en hébreu, "Josue" d’après la Vulgate, c’est-à-dire Jéhova est Sauveur ; après l’exil il subit une légère abréviation et devint "Ieschouah", Sauveur, Cf. Néhem. 7, 17. C’est le plus doux et le plus suave de tous les noms : il exprime si mélodieusement et d’une manière si complète dans sa brièveté toute l’œuvre de salut opérée par Notre-Seigneur! Cf. Eccli. 46, 12. Après avoir prononcé ce nom sacré, l’Ange en fait l’exégèse au fiancé de Marie, et indique le motif pour lequel Dieu le destine au Verbe incarné. C’est donc le cas de répéter avec les anciens "nomen, omen" : le nom est présage. – Il sauvera, de là le titre célèbre, Sauveur, appliqué à Jésus-Christ d’abord chez les Grecs puis dans toute l’Église : ce n’est d’ailleurs que la traduction de son nom propre. – Son peuple représente directement les Juifs. Par sa naissance, par ses fonctions premières et immédiates, Jésus appartenait à la nation israélite et venait tout d’abord pour elle, ainsi que les prophètes l’avaient depuis longtemps annoncé ; voir aussi Rom. 1, 16 ; 9, 5. Mais les Gentils ne sont nullement exclus : le vrai peuple de Jésus, c’est tout l’Israël spirituel et mystique. "J’ai d’autres brebis, dira-t-il lui-même, qui ne font point partie de cette bergerie ; il faut que je les amène et il n’y aura qu’une seule bergerie et un seul pasteur" , Joann. 9, 16. – De ses péchés. Sauver le monde du péché, tel est le côté le plus intime, l’âme pour ainsi dire du ministère de Jésus ; il nous délivre non seulement du péché, mais aussi de ses funestes conséquences. Le salut messianique sera donc essentiellement moral et religieux : le Libérateur promis ne viendra pas sur la terre dans un but humain, politique, comme on ne le croyait que trop alors. – Ses est au pluriel parce que "peuple" est un nom collectif : c’est une figure de style appelée "enallage numeri".
  6. Matthieu chap. 1 versets 22 et 23. – Or tout cela arriva pour que s’accomplît ce que le Seigneur avait dit par le prophète, en ces termes : 23voici, la Vierge concevra, et elle enfantera un Fils, et on lui donnera le nom d’Emmanuel ; ce qui signifie : Dieu avec nous. Le message de l’Ange est achevé ; ce que nous allons entendre dans ces deux versets n’est plus qu’une réflexion de l’évangéliste, ainsi qu’on l’admet communément. Nous verrons plus d’une fois S. Matthieu interrompre le récit d’un événement ou d’un discours pour insérer une pensée personnelle, surtout pour montrer le rapport qui existe entre le fait qu’il relate et les prophéties de l’Ancien Testament ; c’est sa manière d’écrire la philosophie de l’histoire de Jésus. Mais cette philosophie est extrêmement simple, malgré sa profondeur réelle ; elle consiste habituellement dans la phrase suivante : telle chose est arrivée parce qu’elle avait été prédite. Nous retrouverons si souvent ces mots dans le premier Évangile, leur sens a été si complètement dénaturé, leur importance dogmatique est si grande, qu’on nous permettra de leur consacrer ici quelques lignes. D’abord, on a affecté de confondre la conjonction "ut", afin que, en grec, avec "ita ut", de telle sorte que ; puis, étendant de la même manière la signification du verbe "adimpleri" (accomplir), on n’a voulu voir dans la formule entière que l’annonce d’une simple accommodation, qu’un pur rapprochement de deux événements analogues, dont la liaison n’existerait pas en dehors de l’esprit de l’Évangéliste. L’historien sacré se donnerait donc le plaisir de citer les prophètes, de même que nous citons nos poètes favoris, quand notre mémoire nous rappelle à propos quelques-uns de leurs vers. Mais rien n’est plus faux que cette affirmation. La conjonction "ut" doit se traduire ici par "afin que" ; elle établit un vrai "nexus finalis" (cause finale) entre l’événement raconté par l’évangéliste et l’oracle de l’Ancien Testament qu’il en rapproche. De même, le verbe "adimpleri" doit être pris dans sa signification stricte et primitive ; il s’agit d’un accomplissement réel, d’une réalisation proprement dite et non d’une rencontre de hasard : le résultat indiqué avait été prévu, voulu antérieurement par Dieu. Ainsi ramenée à sa véritable interprétation, la formule "ut adimpleretur" rappelle un fait aussi important en lui-même que riche en conséquences dogmatiques. Dans l’Ancienne Alliance, tout tendait au Messie et à son œuvre, comme le disent des textes fameux, Hebr. 10, 8 ; S. Aug. ; tout s’élançait vers l’avenir et le figurait, le présageait. Cela doit particulièrement s’affirmer des paroles prophétiques, dont chacune devait avoir un jour son accomplissement infaillible. Il faut ajouter cependant, pour être exact sur ces matières délicates, que les prophéties verbales n’étaient pas toujours directement, immédiatement messianiques. Parfois, assez souvent même, elles avaient un premier sens qui devait se réaliser avant l’époque du Messie ; mais alors, sous ce premier sens, il s’en cachait un autre plus relevé, relatif à la vie ou aux opérations du Christ, et qui ne devait pas s’accomplir moins fidèlement. Dans ce cas, le premier était le type du second. Il y a donc les prophéties directement messianiques et les prophéties indirectement messianiques ou typiques. Nous allons avoir dans un instant l’occasion d’appliquer cette distinction à un texte des prophètes. – Ce que le Seigneur avait dit par le prophète. Dieu est la cause, la source première des prédictions surnaturelles ; les prophètes ne sont que ses instruments, ses organes. Les citations de l’Ancien Testament ont lieu dans le Nouveau, tantôt d’après l’hébreu, tantôt d’après la traduction des 70 ; mais elles sont rarement littérales, et il leur arrive même de s’écarter tout à la fois et du texte original et du texte grec. Tel est le cas pour la célèbre prophétie d’Isaïe, 7, 14, que S. Matthieu met en parallèle avec la révélation de l’Ange à S. Joseph. La voici d’après l’hébreu : "Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel". Nous renvoyons le lecteur aux commentaires du prophète pour l’explication détaillée de ce passage ; voir aussi Patritii, de Evangel. t. 2, p. 135-152. Nous nous bornerons à indiquer ici les deux opinions adoptées par les exégètes croyants, relativement à sa signification primitive. Est-il directement messianique ? Ne l’est-il que médiatement ? Dans le premier cas, Dieu en révélant cette grande parole à Isaïe, et Isaïe en la prononçant, n’auraient eu en vue que la Vierge par excellence qui, sans perdre sa virginité, devait enfanter le véritable Emmanuel, le Messie. Dans le second, la prophétie aurait eu pour objet immédiat une jeune femme du palais, ou l’épouse même du prophète, à laquelle on annonçait dans un prochain avenir la naissance d’un fils nommé Emmanuel. Cette jeune femme serait le type de la sainte Vierge, en ce sens qu’on lui prophétisait, ainsi qu’il arriva plus tard pour Marie, sa maternité avant son mariage, ou du moins avant sa grossesse ; Emmanuel serait le type du Christ, soit par son nom dont le Sauveur devait réaliser le sens, soit parce qu’il fut donné comme un signe de salut dans un temps de grandes souffrances et de graves dangers. Les partisans de cette interprétation typique allèguent en faveur de leur opinion les deux raisons suivantes. 1° Il n’est pas prouvé que le substantif Alma, "Virgo" de la Vulgate, désigne forcément, uniquement une Vierge proprement dite ; ce nom peut s’appliquer aussi à une jeune femme, même mariée. 2° Le sens directement messianique n’est point naturel dans la circonstance où la prophétie fut prononcée. De quoi est-il immédiatement question ? De promettre du secours, et un prompt secours, aux Juifs en danger, à Jérusalem menacée par deux rois puissants ; et le prophète, en guise de consolation, annoncerait que le Messie naîtra d’une Vierge au bout de sept cents ans ! Le sens typique est très-naturel au contraire : "dans peu de mois, telle personne aura un fils, et, avant que cet enfant soit parvenu à l’âge de raison, les ennemis que vous redoutez auront été anéantis". La réponse divine cadre parfaitement avec la situation extérieure. Le Seigneur, il est vrai, voyait beaucoup plus loin ; dans sa pensée, une réalisation bien supérieure était réservée à sa parole et c’est cette réalisation, comprise ou révélée dans la suite des temps, qui est notée présentement par S. Matthieu. Les défenseurs de la première opinion disent de leur côté que le premier évangéliste a clairement déterminé le sens du mot "Virgo" par la manière dont il l’a employé dans son récit ; il est bien certain qu’il a voulu parler d’une Vierge proprement dite et qu’il a vu, par conséquent, dans la conception toute divine de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l’accomplissement direct, immédiat de la prédiction d’Isaïe. Il n’est pas facile de faire son choix entre ces deux sentiments : la signification typique semble réellement plus naturelle quand on lit le chapitre 7 d’Isaïe, mais d’autre part on donne la préférence à l’interprétation directement messianique lorsqu’on vient de lire le récit de S. Matthieu. Au point de vue doctrinal, les deux opinions sont parfaitement licites ; cependant il est plus conforme à l’interprétation des SS. Pères et des exégètes catholiques de regarder ce texte comme strictement messianique. Voir Vercellone, Taurini, 1836. Quoi qu’il en soit, on a fait observer avec beaucoup de justesse que cette prophétie est la clef d’or qui ouvre toutes les autres, elle a en effet des liens universels avec tout ce qui concerne le Messie ; sans son secours, les autres prédictions relatives à la personne du Christ seraient très souvent incompréhensibles, car elles lui attribuent des qualités tout à fait inconciliables avec la nature humaine ; or Isaïe nous apprend précisément ici qu’il est Emmanuel, Immanou-El, Dieu avec nous. – Emmanuel. Et pourtant Jésus n’a jamais porté ce beau nom ! Mais il a fait plus que cela ; il en a vérifié la signification, ce qui suffit largement pour réaliser la prophétie. – Ce qui signifie. Cette note a été ajoutée sans doute par le traducteur grec du premier Évangile ; les destinataires, qui étaient des Juifs d’origine, n’avaient pas besoin qu’on leur interprétât un nom hébreu.
  7. Matthieu chap. 1 versets 24 et 25. – 24Joseph, réveillé de son sommeil, fit ce que l’ange du Seigneur lui avait ordonné et prit son épouse avec lui. 25Et il ne l’avait pas connue quand elle enfanta son fils premier-né, auquel il donna le nom de Jésus. - Réveillé. Admirable et prompte obéissance de S. Joseph ! Il reçoit les ordres les plus difficiles, et il s’y soumet ponctuellement, sans hésiter. – Et prit... Cf. v.20. Le mariage fut donc célébré selon les cérémonies ordinaires des Juifs, que nous aurons plus tard l’occasion de décrire en détail. Tout le monde connaît les chefs-d’œuvre que cette scène touchante a inspiré aux Raphaël, aux Poussin, aux Vanloo, aux Pérugin, etc. – Mais, dira-t-on, si le mariage de Marie et de Joseph n’eut lieu que plusieurs mois après l’Incarnation, au moment où la grossesse de la sainte Vierge commençait à devenir visible, l’honneur de la Mère et de l’Enfant n’aura-t-il pas été compromis ? Nous ne le croyons pas, et, pour prouver notre assertion, nous nous appuierons encore sur la nature des fiançailles chez les Juifs. Elles formaient un véritable contrat, et donnaient aux fiancés un vrai droit de propriété l’un sur l’autre. Assurément la continence leur était rigoureusement prescrite ; néanmoins, s’il leur naissait un enfant avant leur mariage, cet enfant était considéré comme légitime devant la loi et l’opinion publique. Joseph, en consentant à épouser Marie malgré la situation délicate où elle se trouvait, était censé reconnaître l’enfant comme sien et tout était sauvegardé. – Et il ne l'avait pas connue. L’Esprit saint ne se lasse pas de répéter que Marie était demeurée Vierge bien qu’elle fût devenue mère ; c’est pour la cinquième fois qu’il nous le dit depuis le v. 16. Mais qu’arriva-t-il après la naissance de Jésus ? Les expressions latines " donec primogenitus " (jusqu'à ce qu'elle enfante son premier-né) ne supposent-elles pas que Marie fut encore mère, et cette fois sans conserver son glorieux privilège ? On connaît la discussion orageuse que souleva sur ce point l’hérétique Helvidius, et la vigueur avec laquelle S. Jérôme réfuta ses perfides insinuations. Aujourd’hui la question est tout à fait tranchée. Donec, comme le grec et comme l’hébreu, exprime ce qui s’est fait jusqu’à une certaine époque, sans mettre le moins du monde l’avenir en question. Les citations à l’appui de cette assertion abondent dans les écrits de l’Ancien et du Nouveau Testament. Gen. 8, 7. : " et il lâcha le corbeau ; celui-ci fit des allers et retours, jusqu’à ce que les eaux se soient retirées, laissant la terre à sec " ; s’en suit-il que le corbeau revint ensuite ? Ps. 109, 1 : " Assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que j'aie fait de tes ennemis ton marche-pieds ". Les ennemis une fois réduits, le Verbe quittera-t-il son poste d’honneur ? Cf. Is. 22, 14, etc. En soi, cette manière de parler ne prouve ni pour ni contre la virginité subséquente de Marie, dont l’évangéliste n’avait pas à s’occuper. Il en est de même de "primogenitus", bien qu’il semble, à première vue, plus difficile de concilier cette épithète avec la pureté perpétuelle de la sainte Vierge. En effet, S. Matthieu suit ici la coutume juive, d’après laquelle on appelait premier-né, tout enfant "adaperiens vulvam", comme parle l’Écriture, sans s’inquiéter s’il y en aurait d’autres après lui. Cf. Ex. 13, 2 ; Num. 3, 13. "Primogenitus", comme "donec", laisse donc intacte la question de la virginité de Marie après l'accouchement, qui n’est pas directement traitée dans l’Écriture. Mais on sait que, prenant la tradition pour base, le second concile de Constantinople et le second de Latran ont solennellement défini que la Mère de Jésus est demeurée Vierge parfaite, avant l'enfantement, pendant l'enfantement, après l'enfantement. " Qu'une vierge conçoive, qu'une vierge enfante et demeure vierge, voilà qui, humainement, est inhabituel et inaccoutumé, mais relève de la Puissance divine ", S. Léon le Grand, Sermon en la Nativité. Après avoir concouru en tant que fiancée de l’Esprit saint à la génération du second, du céleste Adam, comment Marie aurait-elle pu coopérer ensuite à propager la race du premier Adam ? Et cela est tellement d’accord avec le sens chrétien, qu’on voit aujourd’hui des écrivains protestants combattre avec une louable énergie en faveur de l’honneur virginal de la Sainte Vierge. La postérité directe de David, héritière du trône et des promesses, n’alla donc pas au-delà du Messie ; elle a trouvé en Jésus son couronnement magnifique. – Les "frères de Jésus", comme nous le démontrerons plus loin, sont tout autre chose que les enfants de Marie et de Joseph. – Il donna le nom, non pas immédiatement après la naissance, mais huit jours après, au moment de la circoncision ; Cf. Luc 2, 21. L’imposition du nom fut faite par S. Joseph, car l’usage réservait ce droit au père.
  8. EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU CHAPITRE 2
  9. Les mages viennent à Jérusalem et demandent où est né le roi des Juifs (vv. 1-2). - Frayeur d'Hérode (v. 3). - Le Sanhédrin, assemblé par ses ordres, déclare que le Messie doit naître à Bethléem (vv. 4-6). - Les Mages vont dans cette ville, conduits par l'étoile ; ils y trouvent l'Enfant Jésus, l'adorent, lui offrent des présents ; avertis par Dieu, ils retournent dans leur pays par un autre chemin (vv. 7-12). - La fuite en Égypte ; le massacre des SS. Innocents à Bethléem (vv. 13-18). - Joseph et Marie avec l'Enfant quittent l'Égypte après la mort d'Hérode et vont se fixer à Nazareth (vv. 19-23)
  1. 2. – Adoration des Mages, 2, 1-12

  1. 1Jésus étant donc né à Bethléem de Juda, aux jours du roi Hérode, voici que des Mages d’Orient vinrent à Jérusalem, 2disant : où est le roi des Juifs qui vient de naître car nous avons vu son étoile en Orient et nous sommes venus l’adorer. 3Or le roi Hérode, l’apprenant, fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. 4Et rassemblant tous les princes des prêtres et les scribes du peuple, il leur demanda où devait naître le Christ. 5Et ils lui dirent : à Bethléem de Juda ; car il a été ainsi écrit par le prophète : 6et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certainement pas le plus petit des chefs-lieux de Juda, car c’est de toi que sortira le chef qui régira Israël mon peuple. 7Alors Hérode, ayant appelé secrètement les Mages, s’informa d’eux avec soin du temps où l’étoile leur était apparue. 8Puis, les envoyant à Bethléem, il dit : allez, informez-vous avec soin de l’enfant et lorsque vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que moi aussi j’aille l’adorer. 9Lorsqu’ils eurent entendu le roi, ils partirent. Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue en Orient allait devant eux, jusqu’à ce que, arrivée au-dessus du lieu où était l’enfant, elle s’arrêta. 10Or, en voyant l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. 11Et, entrant dans la maison, ils trouvèrent l’enfant, avec Marie sa mère et, se prosternant, ils l’adorèrent ; puis, ayant ouvert leurs trésors, ils lui offrirent comme cadeaux de l’or, de l’encens et de la myrrhe. 12Et ayant reçu en songe l’avertissement de ne pas retourner auprès d’Hérode, ils revinrent par un autre chemin dans leur pays.
  2. S. Luc nous apprend, 2, 8 et ss., que les Juifs furent les premiers à recevoir, dans la personne des pasteurs de Bethléem, la bonne nouvelle de la naissance du Messie, les premiers aussi à venir adorer leur Roi dans son humble étable ; c’était juste, comme nous l’avons conclu de la réflexion adressée par l’Ange à S. Joseph, 1, 21. Mais il n’était pas moins juste, pas moins conforme aux desseins providentiels, que le monde païen fût représenté de bonne heure auprès du berceau de celui qui était venu racheter et sauver tous les hommes sans exception ; et voici justement les Mages, prosternés aux pieds du divin Enfant ! Preuve vivante que Dieu n’oublie pas ses promesses relatives à la vocation de tous les peuples à la foi. Ainsi donc, après avoir vu par la généalogie du premier chapitre quelle fut la part des Juifs au Messie, nous allons apprendre maintenant quelle sera celle des Gentils : les uns se rattachent à Lui par le sang, les autres par la foi et l’amour. Tout à l’heure, les païens étaient sans relations avec Jésus ; actuellement ce sont au contraire les Juifs qui s’éloignent de Lui. Dès les premiers jours de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous pouvons constater ce fait qui se reproduira fréquemment : le Judaïsme le repousse, la Gentilité le reçoit. Ici même, Jérusalem ignore sa naissance et elle s’effraie quand elle en est avertie ; les princes des prêtres et les docteurs de la loi indiquent froidement le lieu où il est né, mais ils ne songent point à aller l’adorer eux-mêmes ; Hérode veut le faire périr. Au contraire, les Mages, des païens, le recherchent et arrivent jusqu’à Lui : ils appartiennent, au point de vue moral, à la race choisie des Melchisédech, des Jéthro, des Job, des Naaman, qui vénéraient le vrai Dieu sans appartenir au peuple juif.
  3. Matthieu chap. 2 verset 1. – Jésus étant donc né à Bethléem de Juda, aux jours du roi Hérode, voici que des Mages d’Orient vinrent à Jérusalem. - La particule donc rattache l’histoire de la visite des Mages aux faits qui précèdent. – S. Matthieu s’occupe en général fort peu des détails topographiques ou chronologiques : jusqu’ici, sa narration est restée dans le vague sous le rapport du temps et du lieu ; il ne nous a pas même fait connaître l’endroit où habitaient Marie et Joseph au moment de leur chaste mariage, il s’est borné à relater les faits. Mais la nature des événements qu’il doit maintenant raconter l’oblige à signaler le lieu et la date de la naissance du Christ. 1° Le lieu : à Bethléem de Juda. On lisait autrefois " Judée ", mais S. Jérôme prétendit que " Juda " était préférable " Il y a ici une erreur de la part des copistes ; car nous croyons que l'évangéliste dans sa première édition a écrit, comme nous le lisons dans l'hébreu original : Judah et non pas Judea ", Comm. In h. l. Sa correction passa de bonne heure dans toutes les éditions latines. Au fond, la différence est très légère, car Bethléem était situé tout à la fois dans la tribu de Juda et sur le territoire de la province de Judée. L’ancienne division du pays en douze tribus n’existant plus à l’époque de Jésus-Christ, il est possible, quoi que dise S. Jérôme, que la dénomination ait été modifiée et qu’on ait cité la province d’alors au lieu de la tribu qui avait disparu. On avait ajouté Juda ou Judée au nom de Bethléem pour distinguer la cité de David, comme l’appelle S. Luc, 2, 4,11, d’un autre Bethléem bâti en Galilée, dans la tribu de Zabulon, non loin du lac de Tibériade, Cf. Jud., 17, 7. Primitivement appelée Ephrata, la fertile, Gen., 35, 16, elle devint, assez longtemps après l’occupation de la Palestine par les Hébreux, "la maison du pain", Beth-lechem ; les Arabes la nomment aujourd’hui Beit-lahm, maison de la viande. Dieu n’a pas permis qu’elle eût jamais de grands avantages temporels ; elle a toujours été une petite ville, Cf. Mich., v 2, sans importance commerciale ni stratégique, promptement dépassée par ses deux rivales du Nord et du Sud, Jérusalem et Hébron. Mais, en revanche, quelle gloire ne lui confère pas la double naissance de David et du Messie ! Avait-elle donc besoin d’autres prérogatives ? Elle s’élève au Sud et à six milles romains (environ 2 lieues) de Jérusalem, sur une colline de calcaire jurassique. Sa forme actuelle est celle d’un triangle irrégulier au Sud duquel s’élève la célèbre basilique de Sainte-Hélène, sorte d’église fortifiée, bâtie sur l’emplacement de la grotte de la Nativité (comparez l’explication de Luc, 2, 7), et entourée des couvents latin, grec et arménien. La population de Bethléem est d’environ 3000 habitants qui sont tous chrétiens. Tout autour de la ville s’étendent des jardins en terrasses, parfaitement cultivés, et ombragés par de longues lignes d’oliviers, de vignes et de figuiers. S. Luc nous dira, 2, 1 et 2, pourquoi Joseph et Marie se trouvent en ce moment à Bethléem. Ils n’y sont point venus d’eux-mêmes, et en quelque sorte pour accomplir l’oracle de Michée ; une volonté supérieure les y a conduits, se servant pour cela de moyens tout humains. – 2° Aux jours. Après nous avoir fait connaître le lieu de la naissance du Christ, l’évangéliste indique la date de ce grand événement : dans les jours du roi Hérode", c’est-à-dire, si nous traduisons cette formule hébraïque en langage vulgaire : " sous le gouvernement d’Hérode". Date bien vague en elle-même, puisque Hérode régna en Judée de 714 à 750 U. C.; mais nous avons essayé plus haut (Introd. gén.) de la préciser, en établissant que Jésus-Christ naquit peu de mois avant la mort d’Hérode, probablement le 25 décembre 749, 4 années avant le début de l’ère dite chrétienne. – Du roi Hérode ; Hérode-le-Grand. L’histoire et le caractère de ce prince sont parfaitement connus, grâce aux historiens juifs et romains. Fils d’Antipater, qui avait exercé les fonctions de "procurator" en Idumée et en Judée, il fut lui-même nommé par les Romains tétrarque de cette dernière province. Bientôt, à la demande du triumvir Antoine, son puissant protecteur, le sénat changea ce titre en celui de roi et agrandit ensuite considérablement le territoire soumis à sa juridiction. Mais Hérode fut obligé, avec le secours de ses bienfaiteurs, de faire littéralement la conquête de son royaume et de sa capitale, dont Antigone, l’un des derniers rejetons de la race illustre des Machabées, s’était récemment emparé. Ce n’est qu’en 717 qu’il put s’installer à Jérusalem après l’avoir prise d’assaut et avoir versé des flots de sang. Il était Iduméen de naissance : le sceptre avait donc quitté Juda, quand ce descendant d’Esaü prit possession du trône de David, Cf. Gen. 49, 10, signe évident que le Messie était proche. Son règne fut pacifique à partir de ce moment, très-brillant au dehors et illustré par de splendides constructions dans tout le pays et une grande richesse matérielle ; mais, au-dedans, c’était la corruption et la décadence, la civilisation grecque prenant la place des mœurs judaïques. La théocratie marcha rapidement vers sa fin sous ce prince à demi païen. Le caractère d’Hérode est un des types les plus fameux de l’ambition, de la ruse et de la cruauté : les événements que va raconter S. Matthieu nous fourniront amplement l’occasion de le démontrer. – Rappelons, avant d’aller plus loin, qu’il est parlé de quatre Hérode dans le Nouveau Testament. Ce sont : Hérode-le-Grand ; 2. son fils Hérode Antipas, qui fit décapiter S. Jean-Baptiste, Matth., 14, 1 et suiv., et qui insulta Notre-Seigneur Jésus-Christ dans la matinée du Vendredi-Saint, Luc, 23, 7, 11 ; 3. son petit-fils Hérode Agrippa 1, fils d’Aristobule ; c’est lui qui devint le meurtrier de S. Jacques et qui périt misérablement, sous le coup des vengeances du ciel, Act. 12. 4. son arrière-petit-fils, Hérode Agrippa 2, fils d’Agrippa 1er, devant lequel S. Paul, prisonnier du procureur Festus à Césarée, se défendit admirablement des accusations lancées contre lui par les Juifs, Act. 25, 23 et suiv. – Voici, Cf. 1, 20. – des Mages. Nous avons à étudier ici les quatre questions suivantes : Qu’étaient les Mages ? Quel fut leur nombre ? D’où venaient-ils ? A quelle époque précise eut lieu leur visite ? Voir sur ces divers points la savante dissertation du P. Patrizzi, de Evangel. libri tres t. 2, p 309-354. – A. Qu’étaient les Mages ? Leur nom ne le dit qu’imparfaitement. Mais l’histoire nous donne des informations plus précises. Les Mages formaient à l’origine une caste sacerdotale que nous trouvons en premier lieu chez les Mèdes et chez les Perses, et qui s’étendit ensuite dans tout l’Orient. La bible nous les montre en Chaldée, à l’époque de Nabuchodonosor : ce prince conféra même à Daniel le titre de Rab-Magh ou de Grand-Mage, pour le récompenser de ses services, Dan., 2, 48. Ils avaient, comme tous les prêtres de l’antiquité, le monopole à peu près exclusif des sciences et des arts ; le domaine de leurs connaissances embrassait particulièrement l’astronomie ou plutôt l’astrologie, la médecine, les sciences occultes. " Les mages, qui forment en Perse un collège de savants et de sages ", Cicéron, Traité de la Divination, 1, 23. Ce double titre de prêtres et de savants leur conférait une influence considérable ; aussi faisaient-ils souvent partie du conseil des rois. Il est vrai que ce nom glorieux de Mage, ayant pénétré en Occident, perdit peu à peu de son lustre, et qu’il finit même par être pris en mauvaise part, pour désigner les magiciens, les sorciers. Les écrits du Nouveau Testament nous fournissent plusieurs exemples de cette espèce de dégradation : "Simus Magus, Act., 8, 9, Elymas Magus", Act., 13, 8, etc. Toutefois, c’est dans son acception originale qu’il est employé ici par S. Matthieu, comme le démontre l’ensemble de la narration. Quelques auteurs modernes ont prétendu que les Mages venus à Jérusalem étaient de race juive, et qu’ils appartenaient à ce qu’on nommait du temps de Jésus-Christ, la dispersion, Cf. 1. Petr., 1, 11, en d’autres termes, à cette multitude d’Israélites qui habitaient les diverses contrées de l’Orient depuis la captivité babylonienne ; mais c’est là une erreur manifeste, que réfutent et les propres expressions de nos saints personnages " Où est… le roi des Juifs ", v. 2, et la croyance universelle de l’Église, qui a toujours vu en eux, comme nous l’avons dit, les prémices de la gentilité consacrées au Seigneur. Une tradition ancienne et populaire en fait des rois. On a voulu leur appliquer à la lettre des passages de l’Ancien Testament relatifs au Messie et qui semblent, de prime abord, les concerner directement ; par exemple , Ps., 71, 10 " Les rois de Tarsis et des Iles apporteront des présents. Les rois de Saba et de Seba feront leur offrande " ; Isaïe., 60, 3-6 " Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore... Tous les gens de Saba viendront, apportant l’or et l’encens ". Mais, à vrai dire, ces passages ne concernent pas le fait particulier de la visite des Mages ; ils ont pour but la conversion générale des païens au Messie et, par suite, la catholicité de l’Église chrétienne. Il est probable cependant que les Mages étaient au moins des chefs de tribus, tels que sont aujourd’hui les émirs, les scheiks des Arabes ; "reguli", a dit Tertullien, c. Marcion, 5. S. Matthieu nous les présente, dans tous les cas, comme des personnages importants. – B. Quel était leur nombre ? La tradition est loin d’être unanime sur ce point. Les Syriens et les Arméniens en comptent jusqu’à douze ; de même S. Jean Chrysostôme et S. Augustin. Toutefois, chez les Latins, nous trouvons d’assez bonne heure le chiffre de trois, qui semble définitivement fixé à partir de S. Léon-le-Grand. De la sorte, il y aurait eu autant de Mages que de présents offerts à l’enfant Jésus ; ou bien, les trois Mages représenteraient les trois grandes familles de l’humanité, les races sémite, japhétique et chamite. S. Hilaire d’Arles va même jusqu’à les rapprocher des trois personnes de la Sainte-Trinité. leurs noms seraient Melchior, Balthasar et Gaspard. On n’ignore pas, du reste, que la légende s’est depuis longtemps emparée de leurs personnes et de leur vie ; Cf. Acta Sanctorum, die 16. Jan. Voir aussi Brunet, les Évangiles apocryphes, 2ème édit., p. 212 et le Journal asiatique, mars 1867. On vénère leurs reliques dans la cathédrale de Cologne. C. D’où venaient-ils ? Le texte évangélique nous l’apprend, mais d’une manière si générale que nous n’en sommes guère plus avancés. D'Orient, de même que l’hébreu désigne tout ce qui est à l’orient de la Palestine, par conséquent toute une série de nombreuses contrées. Aussi, les exégètes ont-ils fait les choix les plus variés, se décidant tantôt pour la Chaldée, tantôt pour le pays des Parthes, tantôt pour la Perse, tantôt pour l’Arabie. Ce sont les deux dernières hypothèses qui réunissent le plus grand nombre de suffrages, vu, d'une part, que " le nom de mages est un mot qui appartient en propre aux Perses ", et que d'autre part, " Plaident en sa faveur la nature des dons et la proximité du lieu ", Maldonat. L’Arabie pour les Hébreux, était par excellence le pays de l’Orient. - D. Quant à l’époque de la visite des Mages, elle n’est pas expressément marquée dans l’Évangile. Plusieurs auteurs anciens, tels qu’Origène, Eusèbe, S. Épiphane, prenant le v. 16 pour base de leurs calculs, assurent que les Mages ne vinrent qu’environ deux ans après la naissance du Sauveur, puisque Hérode fit périr les enfants de Bethléem : " de deux ans et moins, d’après le temps qu’il s’était fait préciser par les mages. ". Mais il y a là une exagération évidente, comme le montrera l’explication de ce verset. La plupart des Pères croient au contraire que la visite des Mages à la crèche eut lieu très peu de temps après Noël ; beaucoup d’entre eux maintiennent même rigoureusement la date fixée dès l’antiquité pour la célébration de l’Épiphanie, c’est-à-dire le treizième jour à partir de la naissance de Jésus-Christ. Sans vouloir prescrire des limites aussi étroites, nous nous bornerons à dire ici que l’adoration des Mages dût suivre d’assez près la Nativité du Sauveur. Il semble qu’il n’y eut pas d’intervalle entre l’apparition de l’étoile, la naissance de Jésus et le départ des Mages. Du reste, alors même que les saints voyageurs fussent partis de la Perse lointaine, il leur était facile, montés sur leurs dromadaires, de parcourir en peu de temps des distances considérables. Il est reconnu qu’un bon dromadaire franchit en une seule journée ce qu’un cheval ne parcourt qu’en huit ou dix jours. Nous examinerons plus tard, en étudiant la question de l’accord du récit de S. Luc avec celui de S. Matthieu, quelle est la place la plus convenable pour la visite des Mages. – Jérusalem. C’était la métropole de l’état juif ; ils espéraient y trouver mieux que partout ailleurs les renseignements précis dont ils avaient besoin pour arriver au terme de leur voyage ; ou plutôt ils espéraient y trouver Celui-là même qu’ils cherchaient. Où devait-il être sinon dans la capitale de son royaume, dans le palais des rois ses aïeux ?
  4. Matthieu chap. 2 verset 2. – Disant : où est le roi des Juifs qui vient de naître car nous avons vu son étoile en Orient et nous sommes venus l’adorer. - Ils savent que ce n’est qu’un nouveau-né, mais ils sont parfaitement sûrs du fait même de sa naissance. Ils n’ignorent qu’une chose, sa résidence actuelle, et c’est sur elle que porte leur demande. – Quel sens les Mages attribuaient-ils au titre de Roi des Juifs ? Certainement, ce n’est pas un roi ordinaire que ces fils du désert viennent vénérer de si loin ; ce n’est pas non plus un roi destiné aux Juifs d’une manière exclusive. Bien qu’il soit le roi des Juifs par excellence, son pouvoir, ils n’en doutent pas, s’étendra bien au-delà des limites de la Judée, et ce pouvoir sera religieux avant tout ; voilà pourquoi ils lui apportent leurs hommages. On les comprit, comme nous le montrera la suite du récit, et l’on traduisit immédiatement l’expression "Roi des Juifs" par un titre plus clair encore, celui de Messie, Cf. v.4. Remarquons en passant que le nom de roi des Juifs, donné à Jésus dès sa plus tendre enfance, sera écrit en trois langues sur sa croix, au moment où il rendra le dernier soupir, et, là encore, ce seront des païens qui l’appliqueront au Sauveur. Joan. 19, 19-22. – Nous avons vu son étoile. Les Mages indiquent le motif qui leur a fait quitter leur patrie pour accourir jusqu’en Judée : ils ont vu l’étoile du roi des Juifs. Mais en quoi consistait cette étoile ? Elle s’est, hélas ! cachée à tout jamais pour nous, et il faut désespérer de savoir au juste quelle était sa nature ; nous indiquerons du moins quelque-unes des nombreuses hypothèses formées à son sujet par les savants de toutes les époques, qui se sont vivement intéressés à elle. – 1. – L’étoile des Mages n’était pas un astre proprement dit, mais un météore mobile, transitoire, créé pour la circonstance, qui apparaissait, disparaissait, marchait, s’arrêtait sans quitter notre atmosphère, à la façon de la nuée de feu qui avait autrefois servi de guide aux Hébreux dans le désert. C’était donc un phénomène complètement surnaturel et miraculeux. Ainsi ont pensé les Pères et la plupart des commentateurs des divers siècles : c’est à coup sûr l’hypothèse la plus simple, la plus conforme à la lettre du texte, celle qui s’impose en quelque sorte à l’esprit, quand on lit cet épisode dans le récit de S. Matthieu. Pour l’évangéliste en effet il est clair que l’étoile fut le résultat d’un miracle. " Que cette étoile ne figure pas parmi le nombre des étoiles, qu’elle ne soit même pas une étoile, mais une certaine vertu invisible qui prenait la forme d’une étoile, se découvre d’abord par son chemin… " S. Jean Chrys., Hom in h.l. - 2. Origène, c. Cels., le philosophe platonicien Chalcidius, dans les temps modernes Michaëlis et Rosenmüller ont cru que l’étoile du Messie était une comète. Ce serait même, a-t-on dit, une comète célèbre, vue par les Chinois en 750 U.C., l’année même de la naissance de Jésus, et fidèlement notée dans leurs tables astronomiques. Cette opinion n’a trouvé qu’un nombre très restreint de défenseurs, car elle est bien peu vraisemblable. – 3. On a pensé aussi à une étoile fixe qui aurait fait en ce temps-là sa première apparition, et dont les phases exceptionnelles réaliseraient plus ou moins bien les conditions exigées par la relation de S. Matthieu. Cet astre, brillant à son début, et capable d’attirer ainsi l’attention des Mages, se serait ensuite éclipsé pour reparaître encore avec un vif éclat et s’éteindre enfin totalement. Il est certain qu’il existe des étoiles de ce genre ; les astronomes en ont signalé un nombre assez considérable. – 4. D’après une autre conjecture qui a joui pendant quelque temps d’un succès extraordinaire, l’étoile des Mages se rattacherait à un mouvement planétaire assez compliqué dont voici la description succincte. A la fin de l’année 1603, Képler signala la conjonction de Jupiter et de Saturne, complétée par Mars au printemps suivant. Durant l’automne de 1604, un corps céleste, inconnu jusqu’alors, apparut dans le voisinage des deux premières planètes; l’ensemble formait un corps lumineux d’une très vive clarté. Frappé d’une idée subite, Képler rechercha s’il ne s’était pas produit un phénomène sidéral analogue vers l’époque de la naissance de Jésus-Christ, et ses calculs l’amenèrent à reconnaître qu’une conjonction de même nature avait eu lieu vers l’année 747 de Rome fondée et il en conclut que c’était là l’étoile des Mages. Ce système, remis à l’étude, puis complété, modifié par d’autres astronomes, séduisit tout d’abord les exégètes, qui l’adoptèrent pour la plupart. M. Sepp, dans sa Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ (traduction de M. Charles Sainte-Foi, tome 1, 1ère partie, chap. 6), s’en est fait un des plus chaleureux défenseurs. On commence pourtant à l’abandonner, parce qu’en l’examinant de plus près on a remarqué qu’il est loin de résoudre toutes les difficultés, et qu’il en crée au contraire d’assez notables. Un savant anglais, M. Charles Pritchard, qui l’a étudié très en détail au point de vue topographique, montre avec beaucoup d’esprit, en suivant pas à pas les différentes phases de la conjonction, que les Mages auraient été complètement égarés, s’ils eussent pris cette constellation pour guide. Bien que les trois dernières hypothèses enlèvent à l’étoile du Messie son caractère surnaturel, on demeure cependant très-libre de les soutenir, si on les trouve plus avantageuses pour l’explication de cet épisode. Le récit évangélique suppose, il est vrai, un miracle réel, c’est du moins l’opinion générale ; mais ce miracle ne ressort pas catégoriquement, nécessairement du texte. On ne saurait nier que Dieu emploie très-souvent les causes naturelles pour arriver à ses fins les plus relevées. Toutefois, nous préférons nous en tenir ici à la lettre de l’Évangile et au sentiment des saints Pères, dussions-nous n’avoir pas les savants de notre côté. – Son étoile. Dernière et importante observation relative à l’étoile. Quelle que fût sa nature, comment les Mages connurent-ils en la voyant que c’était l’astre du roi des Juifs, et que ce roi venait de naître ? La légende simplifie beaucoup les choses en prêtant la parole à l’étoile, ou aux anges qui la conduisaient. Mais les réponses sérieuses ne font pas défaut. Toute l’antiquité croyait qu’aux principaux événements de la terre, spécialement à la naissance des grands hommes, présidaient des phénomènes céleste correspondants. Cf. Justin. Hist. 37 ; Sueton. Vit. Caes. c. 88. De plus, il y avait alors dans le monde entier comme un pressentiment général d’une nouvelle ère pour l’humanité et cette ère nouvelle, croyait-on, devait avoir la Judée pour point de départ. Les textes de Tacite et de Suétone, qui commentent en quelque sorte le mot de la Samaritaine " Le salut vient des Juifs ", Joan. 4, 22, sont dans toutes les mémoires : " Une ancienne et constante opinion était répandue dans tout l’Orient à l’effet  qu’à cette époque on allait en Judée pour s’approprier des choses. ", Suétone in Vespas. " Plusieurs étaient persuadés qu’il était contenu dans les lettres des prêtres, à cette époque où l’Orient jouissait d’un grand prestige. On allait en Judée pour s’approprier des choses ", Tacit. Hist. 5, 13 ; Cf. Jos. Bell. Jud. 1, 5, 5. L’Orient était alors rempli de Juifs, descendants des anciens captifs de Babylone, qui se faisaient remarquer par un ardent prosélytisme, et qui ne faisaient un mystère ni de leur religion ni de leur Messie. C’est grâce à eux que s’étaient répandues ces espérances universelles qui tenaient le monde en suspens. Les Mages, tout nous porte à le croire, étaient donc sous l’influence d’idées semblables quand tout à coup ils aperçurent un astre nouveau. Pour eux, selon la belle pensée de S. Augustin, c’était un langage extérieur bien capable d’exciter leur foi : " L’étoile qu’était-elle sinon une magnifique langue du ciel ? ", Serm. 201, 4, al. de Temp. 31. Mais à ce langage extérieur dut s’unir une parole plus claire encore, une révélation intérieure qui leur montra distinctement le rapport qui existait entre l’astre nouveau et le Messie, et qui les pressa de se rendre en Judée : c’est ce qu’enseignent presque tous les Pères. " Ils connurent l’étoile du Christ par une révélation ", August., Sermo 117, al. 67. " Celui qui a présenté le signe en a donné l’intelligence à ceux qui le regardaient ", S. Leo, Serm. 4 de Epiph. On a dit aussi que les Mages pouvaient bien connaître la prophétie de Balaam où il est question de l’étoile du Messie, Num. 24, 17 et suiv. : " Je le vois, mais pas encore ; je le contemple, mais non de près. Voici qu’une étoile sort de Jacob, et qu’un sceptre s’élève du milieu d’Israël". C’est peu probable ; car l’on admet généralement que, dans cet oracle, il ne s’agit pas d’un astre proprement dit, destiné à être le signe précurseur du Messie. Le mot étoile y est plutôt employé dans un sens figuré, pour désigner le Messie en personne, de même que le "sceptre" du second hémistiche. Remarquons, avant de quitter le sujet, la manière admirable dont la Providence adapte constamment les moyens aux dispositions de ceux qu’elle veut convertir. Jésus attire à lui les pécheurs de Galilée par des pêches miraculeuses, les malades par des guérisons, les docteurs de la Loi par l’explication des textes de l’Écriture, les Mages, c’est-à-dire des astronomes, par une étoile au firmament ! Observons encore que le second avènement du Christ sera accompagné d’un signe merveilleux dans le ciel, de même que le premier. Cf. Matth. 24, 30. – En Orient. Il faut prendre ces mots dans leur signification stricte ; ils n’équivalent nullement au qualificatif orientale appliqué à l'étoile, ainsi que l’ont affirmé divers commentateurs. – Adorer, non pas "in stricto sensu" pour indiquer un culte latrie, comme si les Mages eussent déjà connu la divinité du roi des Juifs ; mais, d’après l’acception orientale de ce mot, "rendre hommage, vénérer". "Adorer", de "ad os" représente une autre forme de salutation, le baiser envoyé avec la main. Les Mages n’apprirent sans doute qu’à Bethléem que Jésus était le fils de Dieu.
  5. Matthieu chap. 2 verset 3. – Or le roi Hérode, l’apprenant, fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. - Ce verset est vraiment dramatique ; il décrit l’effet produit à la cour et dans la ville par la nouvelle inattendue qu’apportent les Mages. Qu’on se représente une longue caravane faisant son entrée dans une de nos grandes villes, et excitant par son seul aspect la curiosité de la foule ; qu’on se représente les chefs de ce riche cortège demandant à ceux des habitants qu’ils rencontrent : "Où est votre roi qui vient de naître ?" et l’on comprendra ce qui dut se passer alors à Jérusalem. Les paroles des Mages volent de bouche en bouche et bientôt elles franchissent le seuil du palais d’Hérode, portant en tous lieux une vive émotion ou même un violent effroi. – Fut troublé. Effroi d’abord dans le cœur d’Hérode. " Matthieu, d’un seul mot, et comme en passant, a exprimé de la façon la plus précise l’état d’esprit et le tempérament d’Hérode ", dit Rosenmüller, in h.l. Hérode avait des raisons particulières d’être troublé par ce bruit soudain. Roi de Judée non par le droit, mais à force d’intrigues et de violences, détesté d’une grande partie de ses sujets à cause de sa tyrannie ou de son caractère anti-théocratique, prince ambitieux et jaloux de son autorité au point de faire périr les membres de sa famille, de crainte d’être supplanté par eux, il apprend tout à coup qu’il a auprès de lui un puissant rival, le Messie en personne, et il se demande avec anxiété si son trône pourra bien subsister à côté de celui du Christ. Quelle affliction pour un tel homme d’entendre dire que des savants orientaux viennent saluer dans sa propre capitale le nouveau roi des Juifs ! – Et tout Jérusalem. Jérusalem aussi avait ses raisons d’être émue. Elle se trouble parce qu’elle espère que son Messie va la délivrer du joug romain, qu’il la placera à la tête des nations et la comblera de prospérités ; or, les grandes espérances agitent et font trembler, quand elles sont sur le point d’être réalisées. Elle redoute les maux nombreux, les bouleversements épouvantables que les Rabbins lui prédisaient sous le nom de "Dolores Messiae" et qui devaient, lui disait-on, précéder l’apparition du Christ ; elle redoute encore quelque nouveau massacre opéré par Hérode dont elle connaît les accès de jalousie cruelle. Des causes opposées troublent donc fortement le roi et les sujets.
  6. Matthieu chap. 2 verset 4. – Et rassemblant tous les princes des prêtres et les scribes du peuple, il leur demanda où devait naître le Christ. - Et rassemblant. Dans cette circonstance délicate, Hérode ne dément pas le portrait qu’ont tracé de lui les anciens auteurs au point de vue de la ruse et de l’habilité. Il ne fallait ni trop de mystère, ni trop d’éclat : trop de mystère eût excité l’effervescence populaire au lieu de la calmer ; trop d’éclat eût entraîné tout le monde auprès du Messie. Hérode saura choisir à merveille le juste milieu recommandé à l‘homme sage. Non moins que les Mages, il tient à savoir où est "le roi des Juifs", son concurrent inattendu. Il dissimule son inquiétude, semble désireux de rendre service aux illustres voyageurs, et, comme leur demande concernait un fait religieux, bien plus, le fait religieux par excellence du Judaïsme, la naissance du Messie, il convoque en séance extraordinaire le grand conseil ecclésiastique des Juifs, ou Sanhédrin. Ce corps célèbre, que nous trouvons mentionné plusieurs fois dans le premier Évangile, Cf. 5, 22 ; 10, 17 etc., et dont le nom, malgré sa couleur hébraïque, laisse facilement reconnaître son origine grecque, se composait de 71 membres, c’est-à-dire d’un président qui était ordinairement le grand prêtre, et de 70 assesseurs. Ces membres formaient trois classes distinctes. Il y avait 1° les princes des prêtres. On désignait ainsi non-seulement le souverain Pontife actuellement en fonctions, qui était le prince des prêtres par excellence, ou ses prédécesseurs encore vivants, mais aussi les chefs des vingt-quatre familles sacerdotales ; Cf. 1, Par. 24. – 2° les Scribes, ou docteurs de la Loi, comme les nomme S. Luc. Ils constituaient une corporation nombreuse et puissante, dont le ministère consistait surtout à interpréter la Loi mosaïque. Comme la religion et la politique étaient très-étroitement associées sous le régime théocratique de l’Ancien Testament, les Scribes étaient tout à la fois des jurisconsultes et des théologiens. Ils appartenaient presque tous au parti pharisaïque et jouissaient d’un grand crédit auprès du peuple. Naturellement, ce n’étaient que les plus illustres d’entre eux, tels que les Gamaliel, les Nicodème, qui faisaient partie du Sanhédrin. Leur dénomination montre qu’une de leurs fonctions était aussi d’écrire les actes publics. – 3° les Anciens, c’est-à-dire les notables, qui étaient pris parmi les chefs des principales familles. Ils formaient l’élément purement laïque du grand conseil. Bien que la question à décider dans la circonstance présente fût complètement du domaine de la théologie, les anciens durent être convoqués avec les deux autres classes, parce qu’Hérode voulait une réponse officielle, authentique, qui réclamait la présence de tous les Sanhédristes. Si l’évangéliste ne les nomme point, au v. 4, cela tient à ce que la décision du cas proposé regardait de préférence les princes des prêtres et les docteurs de la Loi. Plus tard encore, nous rencontrerons des omissions semblables, alors même qu’il s’agira certainement d’une réunion complète des assesseurs. Cf. Matth. 20, 18 ; 26, 59 ; 27, 1. – Devait naître ou mieux "naître", car le verbe grec est au présent. Hérode, comme les Mages, s’informe seulement du lieu de la naissance du Christ, . Le fait en lui-même est supposé certain ; l’attente du Messie était alors universelle, on sentait que les temps étaient accomplis. Voir l’intéressante brochure de MM. les abbés Lémann, La question du Messie et le Concile du Vatican, Lyon, 1869, chap. 2.
  7. Matthieu chap. 2 versets 5 et 6. – Et ils lui dirent : à Bethléem de Juda ; car il a été ainsi écrit par le prophète : 6et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certainement pas le plus petit des chefs-lieux de Juda, car c’est de toi que sortira le chef qui régira Israël mon peuple. - Ils lui dirent. Le problème était facile à résoudre et ne demandait pas de longues réflexions, tant la Révélation avait été claire sur ce point ; Cf. Joann., 7, 42 et s. Aussi les Sanhédristes répondent-ils sans hésiter : IA Bethléem de Juda. Ils donnent aussitôt la preuve de leur assertion: il a été ainsi écrit, il y a longtemps que le prophète Michée l’a prédit ; Cf. Mich. 5, 1. La parole du Sanhédrin est aussi précise que celle des Mages et, comme celle des Mages, elle s’appuie sur une autorité extérieure ; les Mages avaient cité l’étoile, les princes des prêtres et les docteurs de la Loi citent un texte prophétique. – Et toi, Bethléem... L’oracle de Michée, que les anciens Rabbins appliquent unanimement au Messie, est cité librement et s’écarte tout à la fois de l’hébreu et des Septante. Serait-ce que l’évangéliste a tenu à nous conserver le passage du prophète tel que les Sanhédristes, mal servis par leur mémoire, le mentionnèrent à Hérode ? S. Jérôme le pense ; mais cette hypothèse est peu vraisemblable et peu suivie. Nous préférons attribuer de nouveau ces divergences à la liberté dont usent habituellement en pareil cas les écrivains du Nouveau Testament, et tout particulièrement S. Matthieu. On lit dans l’hébreu, d’après la traduction très-exacte de la Vulgate : "Et toi, Bethléem Ephrata, tu es petit dans les milliers de Juda. De toi me sortira celui qui sera le dominateur en Israël". Si nous rapprochons maintenant les deux textes, nous verrons que la différence n’existe que dans la forme et nullement dans la pensée. L’idée que voulait exprimer le prophète était celle-ci : Bien que Bethléem soit un bourg trop insignifiant pour qu’on puisse le compter parmi les villes principales de la Judée, néanmoins il en sortira un chef illustre pour le peuple juif. S. Matthieu a modifié l’expression pour dire que Bethléem n’est nullement une ville insignifiante, attendu qu’il donnera aux Juifs un chef distingué. Qui ne voit que, malgré cette affirmation d’une part, cette négation de l’autre, la prédiction demeure tout à fait la même dans sa partie essentielle : le Messie doit naître à Bethléem, lui conférant ainsi une grande gloire ? Les autres traits sont des points minutieux et l’évangéliste ne s’en fait point esclave. C’est ainsi qu’il s’est permis de dire "Bethléem terre de Juda" au lieu de "Bethleem Éphrata", "chef-lieu" au lieu de "clan", "pasteur" (d’après le grec), au lieu de "dominateur". L’expression chef-lieu (principibus) semble tout d’abord assez obscure ; elle désigne les chef-lieux composés de mille habitants environ que possédait chaque tribu. Chacun des chefs-lieux avait son préfet nommé Alouf, "princeps". L’évangéliste a employé d’une certaine manière le concret au lieu de l’abstrait : Michée comparait Bethléem aux autres villes de Juda, S. Matthieu la compare aux chefs de ces villes : la divergence n’est pas considérable. – Régira. Nous venons de voir que le grec nous présente le Messie sous la figure non d’un roi, mais d’un pasteur, "pascat"; c’est une idée très-délicate. Dans l’antiquité, on avait compris qu’il y a, suivant la parole de Xénophon, plus d’une ressemblance entre les devoirs d’un bon roi et les devoirs d’un bon pasteur. C’était leur rappeler les soins affectueux qu’ils doivent à leurs sujets. Cette même image revient à plusieurs reprises dans l’Ancien Testament ; Cf. 2 Reg. 5, 3 ; Jérem. 23, 2 et s., et le gracieux psaume 22. Voir, sur ce texte de Michée, Patritii, de Evangel. t. 2, p. 368 et ss.
  8. Matthieu chap. 2 verset 7. – Alors Hérode, ayant appelé secrètement les Mages, s’informa d’eux avec soin du temps où l’étoile leur était apparue. - Hérode a maintenant deux données certaines : les Mages lui ont appris que le Messie est né, les membres du Sanhédrin que Bethléem doit être sa patrie. Il veut en obtenir une troisième qui lui permettra d’exécuter plus sûrement les projets homicides qui se pressent déjà dans son esprit, et de mieux saisir l’étendue des mesures à prendre : ce sont encore les Mages qui la lui fournissent. – Ayant appelé secrètement ; en secret pour bien cacher son jeu et de crainte qu’on ne devinât ses plans. C’était une inconséquence, puisque Hérode avait ouvertement convoqué le grand Conseil. – S'informa, expression très énergique dans le texte grec. – Du temps. C’est-à-dire " l’année, le mois, le jour où elle est apparue d’abord. Les astronomes avaient coutume de noter cela minutieusement ", Rosenmüller. Tel est donc le dernier renseignement que le tyran voulait connaître ; il supposait très-naturellement qu’il existait une relation étroite entre l’apparition de l’étoile et l’époque de la naissance du Christ.
  9. Matthieu chap. 2 verset 8. – Puis, les envoyant à Bethléem, il dit : allez, informez-vous avec soin de l’enfant et lorsque vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que moi aussi j’aille l’adorer. - Les envoyant. Hérode conclut qu’à un âge si faible son rival n’aura pas encore été éloigné du lieu où il est né. Le roi eût pu sans doute partir lui-même immédiatement pour Bethléem, mais la chose eût fait trop de bruit, ce qu’il voulait à tout prix éviter. Il est beaucoup plus habile de sa part et beaucoup plus simple de transformer les Mages en espions inconscients, allez, informez-vous. – Afin que moi aussi... C’est bien là le monarque hypocrite dont nous parle l’historien Josèphe. Il essaie, par ces dévotes paroles, de tromper les âmes bonnes et droites des Mages, qui eussent été pris au piège sans la révélation spéciale qu’ils reçurent plus tard, v.12.
  10. Matthieu chap. 2 verset 9. – Lorsqu’ils eurent entendu le roi, ils partirent. Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue en Orient allait devant eux, jusqu’à ce que, arrivée au-dessus du lieu où était l’enfant, elle s’arrêta. - Ils partirent. Les Mages, heureux des renseignements qu’ils ont reçus, quittent Jérusalem et se dirigent vers la cité de David. La route qu’ils suivirent traverse d’abord la profonde vallée de Gihon et gravit les flancs escarpés de la montagne du Mauvais Conseil ; elle parcourt ensuite un terrain rocailleux qui n’est cultivé que par intervalles, mais qu’illustrent de nombreux souvenirs, en particulier le tombeau de Rachel et la fontaine où les trois héros vinrent puiser un peu d’eau pour David au péril de leur vie ; 2 Reg. 23, 15 et suiv. – Et voici que l'étoile. Cette apparition eut lieu au sortir de Jérusalem : elle suppose que le départ des Mages s’était effectué le soir ou durant la nuit, selon la coutume orientale ; elle suppose en outre une éclipse temporaire de l’étoile. Peut-être même cet astre mystérieux, après s’être montré aux Mages en Orient, était-il resté caché jusqu’alors ; en effet, ils n’avaient pas besoin de guide pour venir de leur pays à Jérusalem. "Toto itinere non viderant stellam", Bengel. – Allait… s'arrêta Le sens de ces expressions dépend de l’opinion qu’on a adopté relativement à l’étoile. Les partisans du météore devront prendre "verba ut sonant", ce qui est de fait plus naturel. Pour les autres, il y aura là une description pittoresque et populaire, car on ne dit pas d’une étoile qu’elle marche ou qu’elle s’arrête, et on le dit moins encore d’une constellation.
  11. Matthieu chap. 2 verset 10. – Or, en voyant l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. - "Elegantia attica est in his", dit Rosenmüller, qui cite à l’appui de son assertion de nombreuses locutions semblables empruntées aux Latins et aux Grecs. De la part de S. Matthieu c’est plutôt un pur hébraïsme. En tout cas, c’est un langage énergique, qui exprime très bien les vifs transports de joie ressentis par les Mages quand l’étoile leur apparut de nouveau. Ils se sentirent alors si visiblement conduits par Dieu lui-même !
  12. Matthieu chap. 2 verset 11. – Et, entrant dans la maison, ils trouvèrent l’enfant, avec Marie sa mère et, se prosternant, ils l’adorèrent ; puis, ayant ouvert leurs trésors, ils lui offrirent comme cadeaux de l’or, de l’encens et de la myrrhe. - La maison. Ce mot, d’après un assez grand nombre d’anciens auteurs (S. Justin, S. Jean Chrysost., S. Augustin, etc.), serait un euphémisme pour désigner l’étable. Mais on admet plus généralement aujourd’hui qu’il faut le traduire d’une manière littérale ; d’où l’on conclut, et ce semble, à juste titre, que depuis Noël S. Joseph avait pu trouver à Bethléem un logement plus convenable que la pauvre grotte de la Nativité. La presse des premiers jours, occasionnée par le recensement, Cf. Luc 2, 1, 7, n’avait pas été de longue durée. – Se prosternant, ils l'adorèrent. Voir l’explication du v. 2. Bien que cette attitude, comme nous l’avons dit, ne prouve pas en soi que les Mages aient reconnu la vertu divine de l’Enfant, néanmoins tout porte à croire qu’ils reçurent à ce sujet des révélations spéciales, soit au moment où ils s’approchèrent de Jésus, soit avant de quitter Bethléem. Telle est la croyance générale de l’antiquité chrétienne. " Ceux-ci adorèrent Dieu dans des petits membres ", S. Augustin, sermo 200, al. 30 ; Cf. S. Jean Chrys. Homil. 8 in Matth. Il y a là plus qu’une cérémonie extérieure accomplie devant le berceau d’un enfant, c’est un véritable hommage spirituel. – Leurs trésors, leurs cassettes. Ils lui offrirent comme cadeaux. D’après l’usage immémorial de l’Orient, on ne visite jamais des personnes de quelque importance sans leur offrir des présents. – De la myrrhe. "La myrrhe est le produit d’un arbre qui croît dans plusieurs endroits de l’Arabie (Les botanistes modernes l’ont nommé "Balsamodendron myrrha" ; il appartient à la famille des Térébinthacées). Il est épineux et sa feuille ressemble à celle de l’olivier. On pratique sur lui deux incisions par an ; mais il produit spontanément, avant l’incision, une myrrhe appelée stractée, qu’on préfère à toutes les autres. En général, la bonne myrrhe a la forme de globules résultant de la concrétion d’un suc blanchâtre qui se dessèche peu à peu. La myrrhe stractée vaut de 13 à 40 deniers la livre. Elle s’emploie à l’état liquide après qu’on l’a fait dissoudre dans quelque essence", Pline, Hist. Nat., 156. – Ces dons avaient une signification symbolique, il n’existe pas le moindre doute à ce sujet ; toutefois, la tradition a tellement varié dans l’interprétation du symbole, qu’il est très difficile de savoir à quelles idées il est préférable de s’arrêter. Les deux opinions les plus reçues sont 1° celle de S. Irénée et de Théophylacte, que suit la gracieuse prose de Noël :
  13. L'or nous déclare qu'il est roi ;
  14. La myrrhe, un homme sous la loi ;
  15. Le pur encens, qu'il est Dieu même
  16. S. Jérôme disait dans le même sens : " Le prêtre Juvencus fait une belle synthèse des sacrements liés à ces cadeaux lorsqu'il écrit ce vers :
  17. Ils apportent l'or, l'encens et la myrrhe, our le roi, le dieu et l'homme "
  18. 2° celle de S. Fulgence, qui établit un rapport de ressemblance entre la triple offrande des Mages et la triple fonction du Messie : " Ils voulaient par l’or représenter son règne, par l’encens son pontificat, et par la myrrhe sa mort " (ou mieux, selon d’autres, sa dignité prophétique.) D’autres interprétations ont été faites. Quoi qu’il en soit, ces offrandes durent être d’une utilité providentielle à la Sainte Famille au moment de son départ précipité pour l’Égypte. – On trouvera dans les Évangiles apocryphes de singulières légendes, qui font remonter la matière de ces présents jusqu’à Noé ou même jusqu’au paradis terrestre, à travers toute sorte de péripéties. – Les peintres qui ont représenté le mystère de l’Adoration des Mages ont choisi de préférence l’instant où ils offrent leurs dons à l’Enfant Jésus : les plus célèbres sont Rubens (musée de Lyon), Véronèse, Andrea del Sarto, van Eyck, Ghirlandajo, Bernardino Luini, Bonifazzio ; ces trois derniers maîtres en avaient fait leur sujet favori.
  19. Matthieu chap. 2 verset 12. – Et ayant reçu en songe l’avertissement de ne pas retourner auprès d’Hérode, ils revinrent par un autre chemin dans leur pays. - Ayant reçu en songe. Il est probable qu’ils avaient conçu quelque soupçon contre Hérode et interrogé le Seigneur à son sujet, ou bien, c’est un hébraïsme qui signifie "prévenus par Dieu". - Ne pas retourner. Le grec est plus exact au point de vue topographique ; il a : faire un détour, et aller en droite ligne. Jérusalem n’était pas sur la route des Mages quand ils retournaient de Bethléem en Orient ; ils auraient fait un détour pour y aller porter à Hérode les nouvelles qu’il leur avait demandées. Après l’avertissement surnaturel qu’ils reçurent de Dieu, ils retournèrent directement par un autre chemin, probablement par la voie du Sud, qui leur faisait rejoindre, après quelques heures, la route suivie par les caravanes de l’Est.
  1. 3. – Fuite en Égypte et massacre des saints Innocents, 2, 13-18.

  1. Nous avons, dans ce double événement, les conséquences terribles de la visite des Mages, en même temps qu’un contraste frappant. "Tandis que les meilleurs représentants du paganisme lui portent leurs hommages, la vie de l’Enfant est menacée par le roi qui s’est assis sur le trône de David. Sa carrière terrestre commence sous ce rayon de gloire et sous cet éclair de haine", de Pressensé. Jésus-Christ, à peine entré dans ce monde, sent donc déjà le poids de la persécution ; il est obligé de prendre le chemin de l’exil pour échapper à la mort. Le sang d’innocentes victimes coule à cause de Lui, en attendant qu’il répande lui-même pour nous jusqu’à la dernière goutte du sien.
  1. a. Fuite en Égypte, vv. 13-15.

  1. 13Lorsqu’ils furent partis, voici qu’un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, disant : lève-toi, prends l’enfant et sa mère et fuis en Égypte et restes-y jusqu’à ce que je te parle car il arrivera qu’Hérode cherchera l’enfant pour le faire mourir. 14Joseph s’étant levé, prit l’enfant et sa mère durant la nuit et se retira en Égypte. 15Et il y resta jusqu’à la mort d’Hérode afin que s’accomplît ce que le Seigneur avait dit par le prophète, en ces termes : j’ai rappelé mon fils d’Égypte.
  2. Matthieu chap. 2 verset 13. – Lorsqu’ils furent partis, voici qu’un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, disant : lève-toi, prends l’enfant et sa mère et fuis en Égypte et restes-y jusqu’à ce que je te parle car il arrivera qu’Hérode cherchera l’enfant pour le faire mourir. - Voici qu'un ange. C’est le second songe mystérieux de S. Joseph. – Apparut, en grec au présent, ce qui rend la narration plus rapide. – L'enfant et sa mère. Ces mots ont été choisis à dessein pour montrer encore que Joseph n’est pas le père de l’Enfant, mais qu’il joue simplement le rôle de gardien envers Lui et envers Marie. De même au vv. 14, 20 et 21. – Fuis en Égypte. Pourquoi l’Égypte ? Pourquoi, demandons-nous aussi, ceux de nos compatriotes qui redoutent quelque persécution politique se dirigent-ils immédiatement du côté de la Suisse, de la Belgique, de l’Espagne, selon la zône qu’ils habitent ? Parce que ces contrées sont les plus faciles à atteindre pour un Français, et aussi, parce qu’après avoir franchi la frontière, ils sont à l’abri de toute poursuite. Il en était de même de l’Égypte; c’était la terre étrangère le plus à la portée de S. Joseph. Placée directement sous la domination romaine, elle se trouvait complètement en dehors de la juridiction d’Hérode. Entre elle et la Judée s’étendait le désert protecteur de l’Arabie Pétrée, traversé par des routes connues et fréquentées. D’ailleurs, ce n’était pas la première fois que l’Égypte servait de refuge à des Juifs forcés de s’exiler : dès l’origine de l’histoire juive, chassé par la famine, Abraham, Cf. Gen. 12, 10, était allé lui demander du pain. Des événements providentiels y conduisirent plus tard le patriarche Jacob, qui s’installa avec toute sa famille dans la terre de Gessen, Cf. Gen. 46. Jéroboam, fuyant devant Salomon, avait pris, lui aussi, le chemin de l’Égypte, Cf. 3 Reg. 11, 40. C’est là pareillement qu’un grand nombre d’Israélites, suivis par Jérémie, vinrent se cacher après l’assassinat de Godolias, pour échapper à la vengeance des Chaldéens, 4, Reg. 25, 26 ; Cf. Jérém. 43. Cette série d'événements a fait dire avec beaucoup de justesse à Maldonat, Comm. in h.l. : " L'Égypte semble être une école de fils de Dieu qui ne peuvent grandir que s'ils sont châtiés ". Au début de l’ère chrétienne, l’Égypte comptait parmi ses habitants une multitude d’Israélites qui s’y étaient établis, les uns pour se livrer à de grandes entreprises commerciales, les autres afin de s’y mettre à l’abri de la tyrannie d’Hérode. Ces Juifs formaient une colonie florissante : ils avaient à Héliopolis leur magnifique basilique bâtie par Onias ; si grande, dit le Talmud avec fierté, que, la voix de l’officiant ne pouvant pénétrer à ses extrémités, le sacristain était obligé d’agiter un mouchoir pour avertir du moment où l’on devait répondre Amen. Ils avaient leurs corporations riches et puissantes dont les largesses à l’égard des concitoyens malheureux étaient devenues proverbiales. La Sainte Famille pouvait donc trouver là les secours et la protection dont elle avait besoin. – Hérode cherchera l'enfant.., preuve qu’Hérode avait immédiatement conçu le projet de faire mourir l’Enfant, dès qu’il avait appris la nouvelle de son existence.
  3. Matthieu chap. 2 verset 14. – Joseph s’étant levé, prit l’enfant et sa mère durant la nuit et se retira en Égypte. - Durant la nuit. L’avertissement prophétique que nous venons de lire fut sans doute donné à S. Joseph peu de temps après le départ des Mages, et à la dernière extrémité : c’est pourquoi il était si pressant, c’est pourquoi il est exécuté sans retard, en pleine nuit. – Se retira. Après avoir quitté Bethléem, la Sainte Famille se dirigea rapidement vers la limite méridionale de la Judée, qu’elle put atteindre en quelques heures ; elle s’enfonça ensuite dans le désert et gagna, après cinq ou six jours de marche, l’ancienne province de Gessen. La distance à franchir était d’environ quarante lieues. Ce pénible voyage a été idéalisé par de nombreuses peintures qui représentent les saints voyageurs tantôt se reposant à l’ombre d’un palmier et servis par les anges (Lorrain, Poussin, Breughel, Raphaël), tantôt s’avançant à travers mille obstacles ou mille prodiges (Maratti, van der Werff, etc.). Les Évangiles apocryphes racontent, à propos de l’entrée en Égypte, les faits les plus merveilleux, parfois les plus ridicules ; Cf. Brunet, Évangiles apocryphes 2° édit., p. 61 et ss. Il n’est pas possible de fixer avec précision l’endroit qui servit de séjour à Jésus, à Marie et à Joseph pendant leur exil égyptien : la tradition désigne plus communément Matarea, auourd’hui Matarieh, village situé à quelque distance de l’antique ville sacerdotale d’Héliopolis. On y trouve une source d’eau vive qu’on dit être la meilleure de toute l’Égypte, et à laquelle les Mahométans comme les Chrétiens attribuent une grande vertu miraculeuse. C’est là aussi que Kléber triompha d’une armée dix fois supérieure en nombre à la sienne.
  4. Matthieu chap. 2 verset 15. – Et il y resta jusqu’à la mort d’Hérode afin que s’accomplît ce que le Seigneur avait dit par le prophète, en ces termes : j’ai rappelé mon fils d’Égypte. - Et il y resta... L’évangéliste nous donne bien ici la "date de fin" pour calculer la durée du séjour de la Sainte Famille en Égypte ; mais, comme il n’a pas indiqué la "date de début", c’est-à-dire le point de départ, on ne pourra jamais savoir avec une certitude complète combien de temps Jésus vécut sur la terre d’exil. Les appréciations des SS. Pères et des anciens exégètes varient entre deux et huit années. S’il est vrai que Notre-Seigneur naquit vers la fin de 749, Hérode étant mort dans les premiers mois de l’an 750, l’Égypte n’aura gardé le Sauveur que pendant quelques semaines ; tel est l’avis qui a prévalu dans les temps modernes. Le récit de S. Matthieu ne suppose nullement un long séjour : les événements qu’il renferme, combinés avec ceux que nous trouverons dans S. Luc, purent aisément s’accomplir entre le 25 décembre 749 et le commencement d’avril 750. – Afin que s'accomplît : Cf. 2, 22. – Par le Prophète... Ces paroles du prophète Osée, 11, 1, sont citées d’après le texte hébreu ; le texte des Septante, que S. Matthieu suit ordinairement de plus près, ne convenait nullement dans la circonstance présente, attendu qu’il porte "mes fils". Un regard jeté sur la prophétie d’Osée suffira pour montrer que le passage emprunté par l’évangéliste concerne très directement le peuple juif, d’après le sens historique et littéral. Le contexte le démontre de la manière la plus évidente : "L'enfant était Israel, et d’Égypte j'ai appelé mon fils". C’est d’Israël qu’il s’agit en premier lieu, et de sa délivrance miraculeuse du joug des Pharaons sous la conduite de Moïse. Envisagé collectivement comme un seul homme, il portait depuis longtemps le glorieux nom de fils de Jéhova. " Le Seigneur dit ces choses, mon Fils premier-né d’Israël ", Ex. 4, 22. Cf. Jérémie 31, 9. Cette première signification de l’oracle d’Osée s’était accomplie anciennement ; mais il y en avait une autre qui devait se réaliser aussi : " Les mots qui précèdent, selon la vérité et le sens plénier, se rapportent au Christ….De telle sorte que ce qui est écrit : j’ai appelé mon fils d’Égypte se dit, il est vrai, du peuple d’Israël, mais s’applique proprement et parfaitement au Christ ", S. Jérôme, in Osée, 11, 1 La destinée du fils adoptif était donc le type de celle qui était réservée au vrai Fils : l’un et l’autre ils furent conduits en Égypte parmi des circonstances particulières, qui ont entre elles plus d’une analogie. – C’est ici le lieu de rappeler le rôle tout-à-fait intéressant de l’Égypte au point de vue historique et religieux. De l’Égypte est venue la vieille civilisation qui se répandit d’abord sur la Grèce et de là sur toute l’Europe ; en Égypte s’est développée la théologie chrétienne ; en Égypte se sont formés les premiers moines ; l’éducation du peuple théocratique se fit en Égypte ; c’est en Égypte que vint à son tour le Fils de Dieu, avant de réformer le régime de l’ancienne Alliance.
  1. b. Massacre de saints Innocents, vv. 16-18.

  1. 16Alors Hérode, voyant qu’il avait été trompé par les Mages, entra dans une grande colère et il envoya tuer tous les enfants qui étaient à Bethléem et dans tous ses environs, depuis l’âge de deux ans et au-dessous, selon le temps qu’il s’était fait préciser par les Mages. 17Alors s’accomplit ce qui avait été dit par le prophète Jérémie, en ces termes : 18une voix a été entendue à Rama, des pleurs et de grandes lamentations ; c’est Rachel pleurant ses enfants et elle n’a pas voulu être consolée, parce qu’ils ne sont plus.
  2. Matthieu chap. 2 verset 16. – Alors Hérode, voyant qu’il avait été trompé par les Mages, entra dans une grande colère et il envoya tuer tous les enfants qui étaient à Bethléem et dans tous ses environs, depuis l’âge de deux ans et au-dessous, selon le temps qu’il s’était fait préciser par les Mages. - Les premiers jours qui s’écoulèrent après le départ des Mages durent être pour Hérode des jours de grande surexcitation morale et de vives impatiences. Le vieux roi tremblait sur son trône, depuis qu’il avait entendu demander en pleine Jérusalem "où est le roi des Juifs qui vient de naître ?". Cette surexcitation et ces impatiences allèrent croissant et se terminèrent par un de ces paroxysmes de rage auxquels Hérode était sujet à la fin de sa vie, lorsqu’il comprit que les Mages l’avaient trompé. –Il avait été trompé par les Mages. Il suppose que c’est une trahison complète qui a été ourdie contre lui ; alors, ne pouvant plus se contenir, il renonce à toute dissimulation, et fait appel à la violence ouverte, brutale. Et pourtant ce n’étaient point les Mages, c’est Dieu même qui s’était "moqué" de lui. - Il envoya. Il choisit ses mandataires parmi ses gardes du corps. On sait que les soldats attachés à la garde des rois orientaux étaient chargés, comme les licteurs romains, de l’exécution des peines capitales. Le tyran donne une large étendue à ses ordres cruels, afin de ne pas manquer son but une seconde fois ; il embrasse le plus possible en fait d’espace et de temps. Les demi-mesures n’étaient pas de son goût, et la vie humaine n’a jamais eu beaucoup de prix à ses yeux. - Tous les enfants. Le massacre devait comprendre, au point de vue du sujet, tous les enfants mâles sans exception, comme si Hérode eût pris pour modèle l’ancien persécuteur égyptien, Cf. Ex. 1, 15, 16, 22 ; au point de vue du lieu, non seulement la ville de Bethléem, mais encore tous les environs, à Bethléem et dans tous les environs, c’est-à-dire les hameaux, les maisons isolées qui lui appartenaient ; au point de vue du temps, deux ans et en-dessous... On a conclu quelquefois de cette dernière réflexion que l’étoile s’était peut-être montrée aux Mages un certain temps avant leur départ d’Orient, par exemple dès l’Incarnation du Sauveur. Mais nous croyons qu’il est plus simple et plus exact de dire avec S. Jean de Chrysostôme : " la fureur et la crainte dont il était agité le portaient, pour plus de sûreté, à ajouter encore au temps indiqué par les mages, afin que nul enfant de cet âge ne pût lui échapper ", Homélie 7. – Quant au nombre des enfants massacrés à Bethléem, il ne dût pas être bien considérable. La liturgie éthiopienne et le ménologe grec l’évaluent, il est vrai, à 144 000, comme si le passage de l’Apocalypse, 14, 1, que l’Église fait chanter le jour de la fête des SS. Innocents, devait être pris à la lettre et appliqué directement à eux ; mais c’est là une exagération monstrueuse. La statistique peut nous fournir des renseignements assez précis. Bethléem, y compris ses environs, comptait alors tout au plus deux mille habitants, Cf. Mic. v, 1 ; or, à chaque millier d’habitants correspondent à peu près 30 naissances annuelles qui se partagent d’une manière assez égale entre les deux sexes. Nous aurions ainsi, pour une année, quinze enfants mâles ; mais il en faut soustraire la moitié, car telle est la part ordinaire de la mort. Pour deux ans, nous arriverions donc à peine au chiffre de 30 : la plupart des commentateurs modernes le trouvent même trop fort, ne croyant pas que le nombre total des victimes ait dépassé 10 ou 15. – Les rationalistes ont vivement attaqué la véracité de la narration évangélique à propos du massacre de Bethléem, sous le spécieux prétexte que les historiens du paganisme qui se sont occupés d’Hérode, surtout le juif Josèphe qui suit pas à pas les actes du despote, ont complètement passé cette cruauté sous silence. Nous ferons d’abord une observation à laquelle nous osons attribuer quelque valeur. Si l’on eût retrouvé dans les écrits d’un auteur obscur du Bas-Empire, et là seulement, le renseignement que nous a conservé S. Matthieu, on se sera félicité comme d’une précieuse découverte mais c’est un Évangéliste qui a tiré cet événement de l’oubli, à coup sûr il a été trompé ou il a voulu tromper ! Répondons maintenant d’une manière directe à l’objection. 1° Le massacre des enfants de Bethléem est parfaitement conforme à la nature cruelle et emportée d’Hérode-le-Grand. "Quand on prend en considération les arrêts de mort et tous les outrages sanglants qu’il fit subir à ses sujets et à ses plus proches parents, quand on se rappelle la dureté inexorable de son cœur, il est impossible de ne pas le déclarer un barbare, un monstre sans pitié. Il suffisait de ne pas parler selon ses idées, ou de ne pas se montrer son très-humble serviteur en toutes choses, ou encore d’être soupçonné de manifester peu de respect ou de soumission à son égard, pour qu’aussitôt on devînt l’objet de sa colère aveugle et violente, qui atteignait indistinctement parents, amis et ennemis" Jos. Ant. 18, 15. 2° Cette atrocité n’avait aucune portée politique au point de vue des historiens anciens qui se sont occupés d’Hérode ; de plus elle était, quant à son étendue, assez insignifiante dans la vie d’un pareil tyran. Il avait fait périr sa propre femme Mariamne, trois de ses fils, son frère, des sujets sans nombre : qu’était-ce que le sang de quelques enfants à côté de cruautés perpétuelles ? Une goutte d’eau dans la mer, a-t-on dit avec beaucoup de justesse. " Après tant d’exemples de cruauté donnés par Hérode à Jérusalem et dans à peu près toute la Judée, après avoir supprimé ses parents et ses amis, ce n’était pas pour lui une grosse affaire d’avoir mis à mort des enfants d’une ville ou d’un village et d’un territoire adjacent. Les lieux étaient trop petits pour qu’il y ait un grand carnage. ", Wetstein, d'après J. Vossius. 3° Le silence des écrivains de l’antiquité n’est pas aussi complet qu’on l’a prétendu. Le païen Macrobe fait une allusion manifeste à l’événement raconté par S. Matthieu, dans un passage qui, bien qu’un peu confus, n’en conserve pas moins pour nous une autorité véritable, Sat. conv. 2, 4 : " Quand Auguste entendit dire que, parmi les enfants de moins de deux ans que le roi des Juifs Hérode avait, en Syrie, ordonné de mettre à mort, il y avait aussi son fils, il dit : " Il est préférable d’être le pourceau d’Hérode plutôt que son fils ! ". Il nous semble qu’on ne peut rien souhaiter de plus significatif.
  3. Matthieu chap. 2 versets 17 et 18. - Alors s’accomplit ce qui avait été dit par le prophète Jérémie, en ces termes : 18une voix a été entendue à Rama, des pleurs et de grandes lamentations ; c’est Rachel pleurant ses enfants et elle n’a pas voulu être consolée, parce qu’ils ne sont plus. - Alors s'accomplit. Par cet acte barbare, Hérode accomplissait sans le savoir une prophétie messianique. – Par Jérémie, 31, 15. Ici encore, S. Matthieu s’écarte tout à la fois du texte hébreu et de la version d’Alexandrie ; mais la divergence est très-légère et n’atteint que l’expression. De même que la parole d’Osée citée au v. 15, ce beau passage de Jérémie a une double signification, l’une verbale, l’autre typique. Suivant le sens verbal, il concerne la déportation des Juifs en Chaldée, après le triomphe de Nabuchodonosor et la chute du royaume de Juda. Rachel avait été enterrée non loin de Bethléem, Cf. Gen. 35, 19. Par une admirable figure, le prophète suppose qu’au moment où les descendants de Benjamin, qui faisaient partie du royaume de Juda, étaient conduits en exil, elle sortit de son tombeau, poussant des gémissements lugubres, comme une mère à qui l’on arrache ses fils et que rien ne peut consoler de cette déchirante séparation. Mais, comme le dit S. Augustin, les divines Écritures ont souvent plus d’un sens : " La sainte écriture a un premier sens, un second et un troisième ", et il faut que ces divers sens, quand ils ont été voulus par Dieu, s’accomplissent jusqu’à un iota, selon la parole de Jésus-Christ. La prophétie de Jérémie devait donc trouver plus tard une seconde réalisation, supérieure à la première. Rachel sortit une seconde fois de sa tombe pour pleurer amèrement, au nom des pauvres mères de Bethléem, sur les innocentes victimes de la tyrannie d’Hérode : son deuil d’autrefois était un type de son deuil actuel. Les littérateurs ont maintes fois admiré cette personnification pathétique. – A Rama. Rama, suivant quelques exégètes, serait un nom commun qui désignerait les hauteurs de Bethléem. En effet, râm, signifie "élevé", et c’est ainsi que S. Jérôme traduit dans la Vulgate le texte hébreu de Jérémie : " Une voix dans les cieux a été entendue ". Mais Rama est plus probablement un nom propre, celui d’une petite ville située à deux lieues au Nord de Jérusalem, et dont les ruines sont encore appelées Er-Râm par les Arabes. C’est là que les exilés furent réunis avant leur départ pour la Chaldée ; Cf. Jer. 90, 1 et suiv. Le sépulcre de Rachel en est assez éloigné, puisqu’on le montre à deux autres lieues au Sud de Jérusalem (Kubbet-Rachil) ; mais de nombreux commentateurs ont justement pensé " On n’indique pas le lieu d’où la clameur a pris naissance, mais jusqu’où elle s’étend, pour faire comprendre qu’elle s’est prolongée au loin, en longueur et en largeur ", Kuinoel, in h. l. On peut aussi dire que Jérémie évoque à Rama l’ombre de Rachel. – Pleurant et se lamentant. En grec, il y a trois substantifs synonymes au lieu de deux, ce qui rehausse et fortifie davantage encore la pensée. Dans sa prophétie, Jérémie ajoute, après la description tragique de ce grand deuil : " Ainsi parle le Seigneur : Retiens le cri de tes pleurs et les larmes de tes yeux. Car il y a un salaire pour ta peine, - oracle du Seigneur : ils reviendront du pays de l’ennemi. Il y a un espoir pour ton avenir, - oracle du Seigneur : tes fils reviendront sur leur territoire. " 31, 16 et 17. De même dans la circonstance présente : le Messie, l’enfant bien-aimé de Rachel, est sauvé ; qu’elle se console ! Il reviendra bientôt de la terre d’exil pour le salut et le bonheur de tous. – La peinture et la poésie ont rivalisé de zèle pour célébrer le martyre des SS. Innocents. On connaît à ce sujet les hymnes ravissantes de Prudence, insérées dans le bréviaire romain, " Audit Tyrannus anxius " (le tyran anxieux a entendu) et " Salvete flores martyrum " (enfants martyrs, fleurs innocentes). On connaît aussi les belles toiles du Guide, de Rubens, de Nicolas Poussin, de Matteo di Giovanni. - Terminons ce touchant récit par deux pensées de S. Augustin : " Fleurs des Martyrs, ces premiers boutons de l'Église naissante, que l'ardeur de la plus cruelle passion fait éclore au milieu de l'hiver de l'infidélité, et qui ont été emportés par la gelée de la persécution ", Serm. 3. " Bienheureux enfants, tout juste nés, jamais tentés, n'ayant pas encore lutté, déjà couronnés ! ".
  1. 4. – Retour d’exil et séjour à Nazareth, 2, 19-23. Parall, Luc, 2, 39

  1. 19Mais Hérode étant mort, voici qu’un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, en Égypte 20et dit : lève-toi, prends l’enfant et sa mère et va dans le pays d’Israël car ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant sont morts. 21Joseph, s’étant levé, prit l’enfant et sa mère et vint dans le pays d’Israël. 22Mais ayant appris qu’Archélaüs régnait en Judée, à la place d’Hérode son père, il craignit d’y aller et, averti en songe, il se retira dans la province de Galilée. 23Et il vint habiter dans une ville appelée Nazareth, afin que s’accomplît ce qui avait été dit par les prophètes : il sera appelé Nazaréen.
  2. Matthieu chap. 2 versets 19-20. – Mais Hérode étant mort, voici qu’un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, en Égypte 20et dit : lève-toi, prends l’enfant et sa mère et va dans le pays d’Israël car ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant sont morts.. - Hérode ne jouit pas longtemps de la sécurité factice que lui avait procurée le massacre des enfants de Bethléem. Il mourut quelques semaines seulement ou tout au plus deux ou trois mois après cet acte d’inutile cruauté, dans les premiers jours d’avril 750 U. C. Il avait vécu soixante-dix ans et en avait régné trente-sept. Josèphe nous raconte son horrible fin dans les termes suivants : "Un feu intérieur le consumait lentement ; il lui était impossible, à cause des affreuses douleurs d’entrailles qu’il éprouvait, de satisfaire son besoin pressant de prendre quelque nourriture. Une grande quantité d’eau s’était amassée au ventre et dans les jambes. Lorsqu’il était debout, il lui était impossible de respirer : son haleine exhalait une puanteur infecte ; des crampes dans tous les membres lui donnaient une vigueur extraordinaire. C’est en vain qu’il essaya les bains de Callirhoë ; on l’en rapporta plus malade à Jéricho. Sentant alors qu’il ne guérirait pas, il fut saisi d’une rage amère, parce qu’il supposait avec raison que tous se réjouiraient de sa mort. Il fit donc assembler dans l’amphithéâtre de Jéricho et cerner par des soldats les personnes les plus notables, et il ordonna à sa sœur Salomé de les faire égorger dès qu’il aurait rendu le dernier soupir, afin qu’il y eût des larmes versées à l’occasion de sa mort. Mais Salomé n’exécuta point cet ordre. Comme ses douleurs augmentaient de plus en plus, et qu’il était en outre tourmenté par la faim, il voulut se donner un coup de couteau, mais on l’en empêcha. Il mourut enfin dans la trente-septième année de son règne" ; Ant. 17, 6, 1. C’est la première page du traité de Lactance "De morte persecutorum". L’évangéliste n’emploie pourtant qu’un seul mot, de la plus grande simplicité, "Hérode étant mort". – Apparut en songe ; pour la troisième fois, Cf. 1, 20 ; 2, 13. – Dans le pays d’Israël, terme général pour désigner toute la Palestine ; la province particulière destinée à l’habitation de la Sainte Famille sera bientôt l’objet d’une nouvelle révélation, Cf. v. 22. – Ceux qui… sont morts ; pluriel très-extraordinaire puisqu’il n’est question que d’Hérode. C’est un pluriel ou "de majesté" ou "de catégorie", pour employer les expressions des grammairiens ; le premier s’emploie comme une marque de respect à l’égard des personnages haut placés, le second désignerait ici la classe entière des persécuteurs de Jésus. On les trouve fréquemment l’un et l’autre chez les classiques. L’Ange fait probablement allusion à une parole qui avait été adressée à Moïse dans une circonstance analogue, Exod. 4, 19 : Va, retourne en Égypte, car ils sont morts, tous ceux qui en voulaient à ta vie ". Là aussi, il s’agissait uniquement du Pharaon ; mais tandis que Moïse recevait l’ordre de rentrer en Égypte, S. Joseph reçoit celui de la quitter. – La vie de l'enfant : en latin, animam, hébraïsme très usité pour "vitam".
  3. Matthieu chap. 2 verset 21. – Joseph, s’étant levé, prit l’enfant et sa mère et vint dans le pays d’Israël. - S'étant levé ; répétition à peu près littérale du v. 14. Nous avions déjà rencontré une formule semblable au chap. 1, v. 24. C’est une sorte de refrain qui retentit à travers l’histoire de l’Enfant Jésus et qui en marque les principaux événements.
  4. Matthieu chap. 2 verset 22. – Mais ayant appris qu’Archélaüs régnait en Judée, à la place d’Hérode son père, il craignit d’y aller et, averti en songe, il se retira dans la province de Galilée. - Archélaüs. Par son testament, Hérode avait partagé son royaume entre ses trois fils, donnant à l’aîné Archélaüs la Judée, l’Idumée et la Samarie, à Hérode Antipas la Galilée et la Pérée, à Philippe la Batanée, la Trachonite et l’Hauranite. Auguste respecta les dernières volontés du tyran ; toutefois il n’accorda que le titre d’ethnarque à Archélaüs, se réservant de le créer roi quelque temps après, s’il se rendait digne de cet honneur ; Jos. Ant. 17, 11, 4. Mais l’honneur ne fut pas mérité ; bien plus, Archélaüs se conduisit en si digne fils d’Hérode que les Juifs, poussés à bout par ses cruautés et par son mépris pour leur Loi, vinrent l’accuser à Rome et implorer contre lui le secours de l’empereur. Reconnu coupable, il fut déposé et relégué à Vienne en Dauphiné, où il mourut. Son administration n’avait duré que neuf années, 750-759 U. C. ; Cf. Jos. Ant. 17, 13, 2 ; de Bello Jud. 2, 7, 3. – Regnait ne doit donc pas être pris à la lettre, mais "in lato sensu", comme synonyme de gouverner. Le caractère dur et soupçonneux d’Archélaüs était depuis longtemps connu du peuple, qui aime à s’occuper des héritiers présomptifs du trône, desquels dépend son bonheur futur. S. Joseph savait donc, lui aussi, ce qu’était Archélaüs : c’est pourquoi, lorsqu’il eût appris que ce prince avait succédé à son père en Judée, il craignit d'y aller ; redoutant de nouvelles persécutions pour le divin Enfant, il décida de lui-même qu’il n’irait point s’établir en Judée. Cette réflexion semble indiquer que S. Joseph avait d’abord songé à se fixer aux environs de Jérusalem, vraisemblablement même à Bethléem où était né Jésus. – D'y aller, en grec, sans mouvement ; fréquente anomalie qui consiste à mettre des adverbes de repos en construction avec des verbes de mouvement ; il en existe de nombreux exemples dans les auteurs classiques. – Averti en songe, pour la quatrième et dernière fois. Une direction supérieure vient ainsi confirmer le dessein de Joseph, et déterminer le lieu précis où il devra se réfugier avec le précieux dépôt qui lui a été confié. – Dans la province, c’est-à-dire dans le pays. Le tétrarque Hérode Antipas, qui gouvernait en Galilée, était beaucoup moins redoutable que son père et que son frère ; son administration était même assez bienveillante, car il avait à cœur d’attirer dans ses états des habitants des autres provinces, par des avantages de tout genre et par la tranquillité qu’il s’efforçait de procurer à ses sujets. Plus tard cependant la volupté le rendit cruel à l’égard de S. Jean-Baptiste.
  5. Matthieu chap. 2 verset 23. – Et il vint habiter dans une ville appelée Nazareth, afin que s’accomplît ce qui avait été dit par les prophètes : il sera appelé Nazaréen.Dans une ville : en latin, l’accusatif avec un verbe qui marque le repos ; c’est le contraire de ce que nous remarquions il n’y a qu’un instant. – Nazareth. Voir Patritii, de Evangeliis, t. 2, p. 383 et ss. S. Luc nous fera connaître, 1, 26 et ss., le séjour antérieur de Marie et de Joseph dans cette fameuse bourgade qui avait été témoin du mystère de l’Incarnation, et où le Verbe fait chair va passer désormais la plus grande partie de sa vie. L’Ancien Testament, le Talmud, l’historien Josèphe ne la mentionnent nulle part : c’est ici qu’elle apparaît pour la première fois. Bâtie à 1.170 pieds au-dessus du niveau de la mer, sur le territoire de la tribu de Zabulon, dans un amphithéâtre formé par des collines crayeuses d’une blancheur éblouissante, elle ressemble, suivant la gracieuse étymologie de son nom, Natzar, "qui verdit, qui fleurit", à une fleur des montagnes, symbole de la fleur céleste qui devait y germer. " Nous irons à Nazareth et nous verrons la fleur de la Galilée, car Nazareth veut dire fleur ", S. Jérôme Lettre 44. Grâce à sa position isolée au milieu des montagnes, et à son éloignement de toute grande voie de communication, elle convenait admirablement à la vie cachée que Jésus devait y mener durant près de trente ans. – Afin que s'accomplît. Dans ce séjour de Jésus-Christ à Nazareth, S. Matthieu voit un nouvel accomplissement des prophéties de l’Ancien Testament. Mais de qui est le texte il sera appelé Nazaréen, qu’il cite à cette occasion ? On a beau parcourir tous les écrits des Prophètes, et même tous les livres de l’Ancienne Alliance, on ne le trouve nulle part, ni rien qui s’en approche directement ; aussi est-il peu de citations qui créent autant de difficultés à l’exégète. S. Jean Chrysostôme et quelques commentateurs après lui ont supposé que ce passage a été emprunté à un livre prophétique qui s’est perdu depuis ; mais de pareilles explications n’expliquent absolument rien. S. Matthieu semble avoir voulu nous mettre lui-même sur la voie de la bonne interprétation en employant une formule extraordinaire pour introduire son texte ; pourquoi donc se sert-il ici du pluriel qui est nécessairement très vague ? Cela ne signifie-t-il pas qu’il voulait citer non point un oracle déterminé, comme il l’avait fait plus haut, mais une sorte de résumé de plusieurs prédictions messianiques, plusieurs textes condensés en un seul ? Telle est depuis longtemps l’opinion générale. Aussi est-ce à tort que quelques anciennes versions ont remplacé le pluriel par le singulier "prophète". Il nous reste maintenant, et c’est le point essentiel, à fixer le sens de la citation. Il est évident que l’évangéliste joue sur les mots à la façon orientale ; il fait actuellement une de ces combinaisons spirituelles que les écrivains sacrés se sont souvent permises à l’égard des noms propres, ou plutôt qui leur ont été plus d’une fois directement inspirées du ciel, ainsi que nous devons l’admettre pour la circonstance présente. S. Matthieu aperçoit donc, à la lumière d’en haut, une connexion mystique qui existe entre le nom de la ville de Nazareth où Jésus-Christ habita de longues années, et un prédicat appliqué au Messie par les prophètes en termes généraux, sous une forme ou sous une autre. Quel est ce prédicat ? Il existe trois hypothèses à son sujet. 1° Ce serait le Nazir, "saint, consacré", plus spécialement au Seigneur par le vœu du "nazirat" ; Cf. Jud. 13, 5. Les prophètes ont certainement prédit plus d’une fois que le Christ serait saint et même le Saint par excellence, qu’il serait éminemment consacré à Dieu ; mais Jésus n’a jamais été "nazir" dans le sens strict de cette expression ; l’Évangile l’affirme expressément, Cf. Matthieu. 11, 49. 2° Ce serait le participe, nazor, opprimer, de telle sorte que nous aurions ici une allusion directe aux humiliations et aux souffrances du Messie, dont les Prophètes ont parlé si souvent et d’une manière si précise, et en même temps une allusion au mépris qu’on semble avoir témoigné, vers l’époque de Jésus-Christ, aux habitants de Nazareth. On objecte à cette dérivation que jamais nazor n’apparaît dans les écrits prophétiques comme un prédicat ; on ne peut donc pas dire du Messie qu’il ait été appelé (vocabitur) "oppressus". 3° Ce serait le substantif netzer, "rejeton, rameau". Ce sentiment est, croyons-nous, le plus vraisemblable des trois. En effet, - a. c’est le plus exact étymologiquement parlant. Bien que l’orthographe hébraïque du nom de Nazareth ne soit complètement certaine, il est néanmoins très probable qu’on écrivait anciennement par un tsadé et non par un zaïn, et que sa vraie racine, comme nous le disions plus haut est la même par conséquent que pour "netzer". – b. Les prophètes attribuent réellement au Messie la dénomination de "netzer", soit d’une manière très expresse, par exemple dans ce passage d’Isaïe : " Un rameau (en hébr. netzer) sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines, " 11, 1 ; soit en termes analogues, v. g. : Jérémie 23, 5 ; 33, 15 ; Zach. 3, 8 ; 6, 12, etc., qui nomment le Christ, germe. Ainsi pensait déjà S. Jérôme : " Ce que tous les exégètes catholiques cherchent sans le trouver, à savoir où il est écrit qu’il sera appelé nazaréen, les érudits Juifs pensent que Matthieu l’a tiré du passage suivant d’Isaïe : 11, 1 ". Puis, dans son commentaire sur S. Matthieu, expliquant notre passage, il donne la traduction suivante du texte d’Isaïe : " Il sortira une tige de la racine de Jessé et un Nazaréen poussera de ses racines ". Encore une fois, c’est un jeu de mots, quelle que soit l’hypothèse que l’on adopte ; mais rappelons-nous que Dieu se sert de tout pour arriver à se fins mystérieuses ; rien n’est petit, ni méprisable lorsqu’il s’agit de réaliser ses grands desseins. – Sur la croix, au lieu de "Nazaraeus", nous lirons "Nazarenus", et les Juifs appellent encore Notre-Seigneur Jésus-Christ "Jéschou Ha-notz’ri". Nazaréen, Galiléen, noms de mépris qui ont été depuis couverts de gloire. – "Béthléem et Nazareth, voilà donc la double patrie de Jésus-Christ, Bethléem qui l’a vu naître, Nazareth qui le verra grandir. Il est né dans celle-là comme fils des rois, il vivra dans celle-ci comme fils d’un ouvrier. L’une a entendu le chant des anges, reçu la visite des Mages..., l’autre, ne verra que la vie humble et cachée du Fils de l’homme et ne comprendra que bien tard le trésor qui l’honore", Le Camus, Préparation exégétique à la Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, p. 431. – L’enfant, après sa disparition de Bethléem, passa probablement pour mort, et ceux-là même dont l’attention avait été excitée par l’arrivée des Mages, la réponse du Sanhédrin, etc., ne s’occupèrent bientôt plus de Lui. Cependant le rejeton divin grandissait à l’ombre de Nazareth. S’il nous est apparu pauvre, fugitif, ignoré du grand nombre, remarquons les beaux témoignages que nous avons eus en sa faveur : l’Ange, l’étoile, les docteurs juifs, les Mages, les Prophètes, les soins délicats de la Providence, tout nous a parlé de sa grandeur. Tels sont donc les renseignements que S. Matthieu nous fournit sur l’Enfance et la vie cachée de Jésus. Il a choisi, conformément à son plan général, les faits qui lui permettaient de mieux montrer l’accomplissement des oracles messianiques par Jésus-Christ : Jésus est né de David et d’une Vierge, dans la ville de Bethléem, et il a longtemps séjourné à Nazareth, quatre circonstances qui avaient été prédites. Nous étudierons le reste dans S. Luc, et nous nous réservons d’établir alors une harmonie parfaite entre les deux récits inspirés qu’on a si souvent attaqués comme contradictoires. Dans ces premiers chapitres de S. Matthieu, dont on a de nos jours transformé les différentes parties en mythes ou en légendes, nous n’avons trouvé rien que de très naturel et de très authentique. Ils ne contiennent pas un mot contre lequel on puisse diriger de sérieuses attaques, à moins donc de renverser du même coup toutes les lois de la critique historique.
  6. SECONDE PARTIE
  7. VIE PUBLIQUE DE NOTRE-SEIGNEUR JESUS-CHRIST, 3-20
  8. § 1. Caractère général de la vie publique
  9. Tout ce qui précède n’était pour S. Matthieu qu’un simple préambule. La vie publique de Notre-Seigneur Jésus-Christ constitue, en effet, la partie principale de tous les Évangiles, de même qu’elle constituait la partie principale et le centre de la prédication apostolique. Après tout, les trente premières années de Jésus n’ont été qu’un temps de préparation, de formation ; sa vie de Christ et de Rédempteur consiste à proprement parler dans les trois années de son ministère pastoral. Tel est le motif pour lequel on nous a conservé sur elles un si grand nombre de détails. En outre, c’est alors seulement que fut fondée l’Église, alors seulement que Jésus promulgua la Loi Nouvelle : il était juste et même nécessaire que nous connussions tout au long cette époque importante. – Dans le chapitre de notre Introduction générale qui traite de la chronologie des Évangiles, nous avons essayé de déterminer la durée de la vie publique du Sauveur ; elle ne fut pas tout à fait de trois ans, selon l’enseignement commun. Nous en avons fixé les principales périodes dans l’Harmonie évangélique qui termine cette même Introduction. Le lecteur, en s’y reportant, pourra voir aisément la place que doit occuper chaque fait particulier, conformément à l’ordre chronologique. – Quant aux éléments qui composent la vie publique, ils sont au nombre de trois : la prédication, les miracles, et ce que nous appellerons les exemples. Nous aurons bientôt l’occasion de donner quelques notions générales sur les miracles et sur la prédication de Jésus-Christ ; Cf. chap. 5 et 8 ; il suffira donc pour le moment de caractériser par quelques traits rapides le troisième élément, les exemples. Ce nom d’exemples est peut-être un peu trop restreint : nous l’avons néanmoins choisi parce que c’est celui qui désigne le mieux, croyons-nous, ce qui reste de la vie publique du Sauveur, après qu’on en a détaché les miracles et l’enseignement sous ses divers modes. En effet, tout ce que Jésus-Christ a opéré indépendamment de ses prodiges et de sa prédication n’est-il pas l’ensemble le plus complet des exemples les plus admirables ? Ces exemples réunis ne forment-ils pas, aussi bien que les prodiges et la doctrine, une preuve irréfragable de la Divinité de Notre-Seigneur ? Cette partie de sa vie comprend un nombre considérable d’incidents qui nous le montrent en contact avec toutes sortes de personnes, et dans toutes sortes de circonstances. 1° Avec toutes sortes de personnes. Nous le verrons avec ses parents et avec les étrangers, avec ses amis et avec ses ennemis, entouré de quelques disciples ou au milieu de foules considérables, avec les pauvres et avec les riches, avec les ignorants et avec les scribes, en face des faibles et des grands de la terre, avec les enfants, les malades, etc. Il n’est pas une seule catégorie de personnes qu’il n’ait vue de près, avec laquelle il n’ait eu des relations plus ou moins étroites. 2° Dans toutes sortes de circonstances. Il n’est pas non plus une seule situation de la vie humaine par laquelle il n’ait passé : les honneurs, les humiliations, les persécutions, les joies, les tristesses, la privation, les voyages, les travaux fatigants ; nous le trouverons partout, même à un festin de noces ! Et partout nous le trouverons divin, et nous apprendrons de lui la manière dont nous devons agir à sa suite.
  10. EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU CHAPITRE 3
  11. S. Jean-Baptiste fait sa première apparition en qualité de Précurseur et il prêche dans le désert de Judée (vv. 1-3). - Sa vie pénitente (v. 4). - Grand concours des Juifs auprès de lui : il les baptise dans les eaux du Jourdain (vv. 5-6). - Allocution pressante qu'il adresse aux Pharisiens et aux Sadducéens, témoignage qu'il rend au Christ (vv. 6-12). - Baptême de Jésus, accompagné de plusieurs manifestations célestes (vv. 13-17).
  12. § 2. Période de préparation. 3, 1-4, 11
  13. Cette période, qui correspond aux derniers mois de l’année 779 U. C., comprend deux faits généraux, le ministère du Précurseur et l’entrée en fonctions de Jésus.
  14. 1. – Le Précurseur, 3, 1-12. Parall. Marc, 1, 1-8 ; Luc, 3, 1-18
  15. 1En ces jours-là, Jean-Baptiste vint, prêchant dans le désert de Judée 2et disant : faites pénitence, car le royaume des cieux est proche. 3C’est lui qui a été désigné par le prophète Isaïe lorsqu’il dit : voix de celui qui crie dans le désert : préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. 4Or Jean avait un vêtement de poils de chameau et une ceinture de cuir autour de ses reins et sa nourriture était des sauterelles et du miel sauvage. 5Alors Jérusalem et toute la Judée et tout le pays des environs du Jourdain, venaient à lui 6et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain, confessant leurs péchés. 7Mais voyant beaucoup de pharisiens et de sadducéens qui venaient à son baptême, il leur dit : race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui va venir ? 8Faites donc de dignes fruits de pénitence. 9Et ne prétendez pas dire en vous-mêmes : nous avons Abraham pour père. Car je vous déclare que Dieu peut susciter de ces pierres des enfants à Abraham. 10Car déjà la cognée est mise à la racine des arbres ; donc tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. 11Moi, je vous baptise dans l’eau, pour la pénitence ; mais celui qui doit venir après moi est plus puissant que moi et je ne suis pas digne de porter ses sandales. Lui, il vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu. 12Il a son van dans sa main et il nettoiera son aire et il amassera son blé dans le grenier, mais il brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteindra pas.
  16. "C’est ici, dit Bengel dans son Gnomon, que la toile du Nouveau Testament est en quelque sorte levée, ici que commence la plus grande de toutes les époques de l’Église." Sur la scène, nous apercevons non pas Jésus, qui vit encore dans sa retraite de Nazareth, mais Jean-Baptiste. Le héraut ne précède-t-il pas son maître ? Le Précurseur ne doit-il pas frayer les voies au Messie ? La vie publique a donc sa petite préface de même que la vie cachée ; le ministère de S. Jean-Baptiste, qu’on a élégamment appelé "l’aurore du jour évangélique", sert d’introduction au ministère de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Tous les évangélistes nous présentent cette grande figure du Précurseur au début de leur narration ; c’est qu’elle avait une importance considérable pour eux et pour Jésus-Christ, à cause des anciennes prophéties qui devaient s’accomplir en S. Jean. Notons encore que Jean-Baptiste est au Messie ce que l’Ancien Testament est au Nouveau: le Précurseur, qui est le dernier prophète, le représentant universel de la Loi ancienne, sert en quelque sorte d’anneau pour rattacher la Théocratie à l’Église chrétienne fondée par Jésus.
  17. Matthieu chap. 3 verset 1. – En ces jours-là, Jean-Baptiste vint, prêchant dans le désert de Judée. - En ces jours-là. – C’est ici seulement que commençait, d’après S. Épiphane, Haeres. 19, 14, l’édition de l’Évangile selon S. Matthieu tronquée par les Ebionites. – L’évangéliste fixe d’abord, mais en termes très vagues, l’époque vers laquelle le Précurseur fit sa première apparition : "en ces jours-là". Les Hébreux disaient de même, Cf. Ex. 2, 11, 23 ; Is. 38, 1. Cette expression, empruntée au style populaire de l’Orient, recevra de S. Luc, 3, 1 et ss., le commentaire le plus clair et le plus complet : elle désigne directement le temps durant lequel Jésus vivait retiré à Nazareth, 2, 23 : " Jésus a habité à Nazareth. Cela indique un intervalle de temps qui n’est pas court, mais qui n’est marqué par aucun changement important ", Bengel. C’est donc avant la fin de ce long séjour que le Précurseur parut tout à coup sur la scène. – Vint est au présent, ce qui donne de la vie et du pittoresque au récit. – Jean-Baptiste ; nom glorieux qui se compose de deux parties distinctes, comme celui de Jésus-Christ. Il y a d’abord le nom propre et personnel " Jean", en hébreu Iochanan, qui avait été apporté du ciel par l’Ange Gabriel, Luc, 1, 13, et dont la signification, "Jéhova est propice", était d’heureux augure pour le peuple juif ; il y a ensuite le surnom "Baptiste" tiré d’une des fonctions principales de S. Jean et dérivé du grec, baptiser. S. Matthieu garde le silence le plus absolu sur l’origine et la vie antérieure de Jean-Baptiste ; il était réservé à S. Luc de nous fournir ces précieux renseignements. Le nouvel Élie était du reste parfaitement connu des lecteurs du premier Évangile. Il avait environ trente ans comme Jésus. – Le premier théâtre de son ministère fut le désert de Judée. On nommait ainsi une région peu habitée et à peu près inculte, quoique riche en pâturages, située à l’Ouest de la mer Morte. Elle est mentionnée plusieurs fois dans l’Ancien Testament, Cf. Jud. 1, 16 ; Ps. 62, 1. C’était un désert d’après la signification orientale de ce mot, c'est-à-dire ‘Un espace territorial qui n’est pas celui d’une ville, ni d’un gros village, ni d’un lieu célèbre et populeux, mais de type champêtre ", Rosenmüller, Schol. in h. l., et non pas, comme on est porté à le croire en Occident, une contrée complètement aride et désolée, un petit Sahara. Les déserts de Thécua, d’Engaddi, de Ziph et de Maon, souvent mentionnés dans l’Écriture, lui servaient de prolongements au N. O., au S. E. et au S. : sa pointe septentrionale venait aboutir aux environs de Jéricho, à quelque distance de l’endroit où le Jourdain se jette dans la mer Morte, et c’est là précisément que le Précurseur prêchait et baptisait au début de son ministère. Cependant il ne s’y fixa pas d’une manière définitive ; il parcourait tour à tour les rives orientale et occidentale du fleuve, ainsi que nous l’apprendra la suite de sa vie.
  18. Matthieu chap. 3 verset 2. – Et disant : faites pénitence, car le royaume des cieux est proche. - Faites pénitence, c’est le cri, "convertissez-vous", que le Prophètes avaient fait si souvent retentir : ce sera également le cri de Jésus, Cf. 4, 17, le cri de tous les messagers envoyés par Dieu aux hommes pour les sauver. Il exprime très énergiquement la nature de la vraie pénitence. Ce mot suppose une transformation complète du sens moral, toute une révolution opérée dans l’âme, et par suite dans les voies extérieures des pénitents ; mais l’essentiel se passe au fond du cœur. Le Talmud assure en termes exprès que cette pénitence est nécessaire pour avoir part au royaume et au salut messianiques : " Si les Israélites font pénitence, alors ils seront libérés par le Messie ", Sanh. F.97, 2. Elle était d’autant plus nécessaire que, d’une part, le Messie venait précisément sur la terre pour effacer le péché, Cf. Matth. 1, 21, ce qui ne saurait avoir lieu sans le repentir sincère, et que, d’autre part, les Juifs étaient alors très corrompus. L’historien Josèphe, leur concitoyen, témoigne l’indignation que lui inspiraient leurs vices honteux : " Je crois que, si les Romains avaient tardé à punir ces misérables, la ville eût été engloutie dans un abîme ou détruite par une inondation, ou qu'elle eût attiré sur elle la foudre de Sodome ; car elle a produit une race beaucoup plus impie que celle qui a subi ces châtiments ", de Bell. Jud. Livre 5, c.13. – Est proche. Nous allons entendre le motif pour lequel S. Jean-Baptiste exhorte à la pénitence d’une manière si pressante : Le royaume des cieux est proche ! "Approche" au prétérit ; par conséquent "il est presque là". – Mais que faut-il entendre par le royaume des cieux qui nous apparaît ici pour la première fois ? Distinguons le nom et l’idée. 1° Parmi les écrivains du Nouveau Testament, S. Matthieu emploie seul cette locution qu’il répète environ trente fois et qui désigne, selon la lettre, un royaume venu du ciel, établi par le ciel, tendant au ciel. Cependant les autres évangélistes et S. Paul parlent fréquemment aussi d’un royaume semblable et en des termes à peu près identiques : "Royaume des cieux, règne de Dieu, règne du Christ, règne du Fils de Dieu, règne du Fils de l'homme", ou simplement "règne". Toutes ces expressions sont évidemment synonymes ; elles ne diffèrent guère que par le sujet auquel elles attribuent le royaume en question : c’est tantôt le Père, tantôt le Fils, selon le point de vue auquel on se place. Il ne faudrait pas croire qu’elles fussent alors complètement nouvelles et qu’on ne les rencontre que dans les pages du Nouveau Testament. Les Rabbins les emploient très souvent ; le livre de la Sagesse, 10, 10. En remontant plus haut jusqu’à Daniel, jusqu’à David, nous trouvons ce royaume annoncé déjà d’une manière générale ; Cf. Dan. 7, 13, 14, 27, etc. ; Ps. 2, 109. Le "Royaume des cieux" est donc une des notions qui, visibles à l’état de germe dans les livres protocanoniques de l’Ancienne Alliance, se développent en passant par les écrits deutérocanoniques et sous la plume des vieux Rabbins, pour se montrer en parfaite maturité et en pleine lumière dans le Nouveau Testament. 2° L’idée représentée par ce nom était très claire pour les Juifs contemporains de Notre-Seigneur Jésus-Christ : tout le monde savait fort bien qu’il désignait le royaume messianique, ce royaume éminemment céleste dans son origine, dans ses moyens, dans sa fin, dans son auguste Souverain. Mais la connaissance exacte de Dieu et de ses relations avec le monde nous fournit là-dessus des lumières plus complètes encore, capables d’éclaircir maints passages dogmatiques des Saints Évangiles. Dès que le Seigneur sortit de lui-même comme Créateur, qu’il eût formé des êtres libres, il exista un royaume dont il devint l’unique Maître. Ce "royaume de Dieu" demeura pur et parfait tant que le péché ne se fut pas introduit sur la terre ; car, jusqu’à cette heure funeste, la plus étroite union ne cessa d’exister entre le gouvernant et les gouvernés. Mais, après la désobéissance d’Adam, le mal pénétra dans le royaume de Dieu, qui se serait immédiatement transformé en un royaume de Satan, si le Créateur n’eût agi dès lors pour nous sauver. A ce moment, du vivant même de notre premier père, commence le royaume du Messie. A la place du "règne de Dieu" s’ouvre donc le "règne du Fils de Dieu" qui eut trois phases distinctes dans le cours des temps. 1. Il fut d’abord tout intérieur, existant dans l’âme des justes, des enfants de Dieu, comme les appelle la Bible. 2. Plus tard, il se manifesta au dehors, quand Jéhova fit une alliance spéciale avec Israël, et qu’il le choisit pour son peuple de prédilection. 3. Mais la théocratie juive n’était qu’une figure, qu’une préparation à la forme parfaite du royaume messianique. C’est l’Église chrétienne qui est aujourd’hui, qui sera jusqu’à la fin du monde le véritable royaume du Messie. Cependant, durant ces trois périodes, le royaume du mal subsiste à côté de celui du Christ auquel il fait une guerre acharnée, et cette lutte durera jusqu’au jugement final. Mais alors, quand le règne de Satan aura été anéanti avec la mort et le péché, quand notre corps, ainsi que notre âme, aura participé à la Rédemption, quand toute la nature aura été régénérée, le Messie victorieux remettra son autorité entre les mains de son Père. En réunissant ces différentes notions, on peut avoir une idée suffisamment exacte du "règne des cieux" tel qu’il est dépeint dans les écrits du Nouveau Testament, et l’on comprend pourquoi il ne nous y est pas toujours présenté sous le même aspect, mais tantôt comme présent, tantôt comme futur, tantôt comme intérieur, tantôt comme extérieur. Voir Olshausen et Bisping in h. J. – Le royaume des cieux ou du Messie était alors impatiemment attendu par les Juifs ; aussi furent-ils vivement émus quand le Précurseur leur en annonça l’établissement prochain, et qu’il leur dit de s’y préparer par une conversion sincère, s’ils voulaient avoir part à ses suites heureuses. Mais quelle idée grossière et charnelle ils s’en faisaient ! Vraiment, ce n’était plus un royaume céleste, tant ils l’avaient défiguré en rattachant au trône messianique des espérances étranges nées de l’orgueil, de l’égoïsme et des autres passions humaines ! Le Messie-Roi devait d’abord faire son apparition au milieu de prodiges signalés : son premier acte serait de ressusciter tous les descendants d’Abraham, le second de marcher avec eux contre les païens qu’il soumettrait par la force des armes à la domination israélite. Alors commencerait un règne de mille ans, règne de prospérité, de gloire et de plaisirs. Voilà ce qu’enseignaient ouvertement les Rabbins, ce que les Apôtres croyaient comme les autres, ainsi que nous le verrons par plusieurs passages des Évangiles. Jésus luttera constamment, ouvertement, contre ces idées fausses de ses contemporains ; mais il réussira bien rarement à les convaincre, et tout le secret de son insuccès auprès de la plupart des Juifs consiste précisément dans son refus perpétuel de se prêter au rôle tout humain qu’ils attribuaient au Messie.
  19. Matthieu chap. 3 verset 3. - C’est lui qui a été désigné par le prophète Isaïe lorsqu’il dit : voix de celui qui crie dans le désert : préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. - C'est lui. Évidemment, c’est une réflexion personnelle de l’Évangéliste que nous entendons dans ce verset. – Par le prophète Isaïe. Cf. Is. 40, 3-5. Le rapport de cette prophétie avec le ministère de S. Jean-Baptiste était tellement manifeste que les quatre Évangélistes l’ont expressément signalé. Les synoptiques appliquent eux-mêmes au Précurseur les paroles d’Isaïe ; d’après S. Jean, 1, 23, le Baptiste s’en fit une application directe, lorsqu’il répondit à la délégation du Sanhédrin venue tout exprès de Jérusalem pour lui demander qui il était. La citation est faite suivant les Septante. Le prophète, divinement éclairé, contemple en esprit et décrit sous une forme dramatique le futur retour des Juifs en Palestine, après la captivité de Babylone. Jéhova, leur roi, marche à leur tête à travers le désert pour les reconduire sûrement dans leur patrie ; un héraut le précède, selon l’usage de l’Orient, pour annoncer son prochain passage et faire remettre en bon état les routes auxquelles, aujourd’hui comme dans ces temps reculés, aucune main ne touche si ce n’est dans des circonstances analogues. Tel est le sens primitif et direct de l’oracle. D’après le sens typique, que les Rabbins admettaient déjà en faveur du Messie, Jéhova figure ici le Christ ; les Israélites revenant de la Chaldée représentent les enfants de Dieu délivrés de la captivité du péché par la Rédemption ; le héraut n’est autre que Jean-Baptiste. – Voix, la voix du héraut, c’est-à-dire du Précurseur. – Dans le désert ; d’après le parallélisme et la ponctuation actuelle du texte hébreu, ces deux mots dépendent de "préparez" et non de "qui crie" : Voix d’un homme qui crie, Préparez dans le désert la route de Jéhova ; rectifiez dans les lieux inhabités les chemins de notre Dieu. Mais comme Jean-Baptiste prêchait dans le désert, Cf. v. 1, cette variante est pleine de naturel et d’intérêt. – Préparez le chemin... Euthymius fait justement observer que les voies et les sentiers de Jésus-Christ sont les âmes de ceux qu’il vient sauver, et que ces routes spirituelles par lesquelles il veut passer doivent être aplanies, redressées, dégagées de tout obstacle moral, sans quoi il s’arrêterait aussitôt et prendrait une autre direction. Les Juifs étaient orgueilleux, infatués d’eux-mêmes et remplis d’hypocrisie : Jean-Baptiste avait pour mission d’abaisser ces montagnes, de rendre droits ces chemins tortueux. Il fut loin de réussir complètement dans ce ministère difficile.
  20. Matthieu chap. 3 verset 4. – Or Jean avait un vêtement de poils de chameau et une ceinture de cuir autour de ses reins et sa nourriture était des sauterelles et du miel sauvage. - Le v. 4 décrit en peu de mots la vie mortifiée du Précurseur. Quelle harmonie parfaite nous trouvons, d’après ce tableau, entre la prédication et les mœurs de Jean-Baptiste ! Il n’est pas de ceux qui placent sur les épaules d’autrui de lourds fardeaux qu’ils se gardent bien de toucher eux-mêmes du bout du doigt : il est au contraire le premier à pratiquer la pénitence qu’il prêche aux autres. Les détails qui suivent concernent son habillement et sa nourriture. a. Vêtement... Son habillement se composait de deux pièces aussi rudes que communes : la première était une tunique de poils de chameau. De tous temps, dans les contrées de l’Orient, on a fabriqué avec les poils du chameau un drap épais et grossier, qui sert de vêtement aux pauvres et de toile pour les tentes. Tandis qu’un Tibère et qu’un Hérode étaient revêtus de la pourpre, tandis qu’Anne et Caïphe brillaient sous les ornements sacerdotaux, le Précurseur "était vêtu de poils de chameau", Marc, 1, 6. Divers auteurs ont pensé que la tunique de Jean-Baptiste était faite d’une peau de chameau, et qu’elle ressemblait aux pardessus en peau de chèvre qu’on porte fréquemment de nos jours ; le texte évangélique s’oppose formellement à cette interprétation, car il parle de poils et non d’une peau. – Et une ceinture de cuir. C’est la seconde pièce du costume. Pour relever la lourde robe que nous venons de décrire, le Baptiste avait une ceinture du même genre. Les riches et les élégants affectaient de porter des ceintures précieuses, couvertes de broderies : la sienne était simplement une lanière de cuir. Il est intéressant de noter la ressemblance non-seulement d’âme et d’esprit, mais encore de formes extérieures, qui existait entre S. Jean-Baptiste et Élie, son modèle. Le premier Élie était, lui aussi, quant à l’habillement, "C’était un homme portant un vêtement de poils et une ceinture de cuir autour des reins", 4 Reg. 1, 2-8. – b. Sa nourriture. Deux mets principaux la composaient, les sauterelles et le miel sauvage. - Les sauterelles. " Chez les Orientaux et les peuples de Lybie… il est d'usage de manger des sauterelles ", S. Jérôme, contre Jovin., 2, 6. Moïse, Levit. 11, 22, indique quatre familles de sauterelles qui étaient pures suivant la Loi, et qui pouvaient servir d’aliment aux Hébreux. Pline l’Ancien nous fournit de très curieux renseignements sur ce comestible dans son Histoire Naturelle, 4, 35 ; 11, 32, 35 ; de même la plupart des voyageurs modernes qui ont visité l’Orient. On enlève habituellement les pattes et les ailes de l’insecte, et on le prépare ensuite de mille manières. Tantôt il est frit au beurre ou cuit à l’étuvée, tantôt on le rôtit, tantôt on le fume, ou bien on le fait sécher au four et on le pile pour faire des gâteaux avec cette singulière farine. Les sauterelles de l’Orient sont en général plus grosses que les nôtres dont elles diffèrent d’ailleurs notablement. Bien loin d’exciter la moindre répugnance, elles sont pour la plupart des Orientaux un mets très agréable. D’anciens interprètes, ignorant cette coutume, et trouvant les sauterelles indignes du Précurseur, ont proposé plusieurs leçons singulières pour les remplacer, ils voulaient à toute force les éliminer du texte ; par exemple par gâteaux à l’huile ou au miel, par sorte d’écrevisses ou fruits à noyau. Ces conjectures sont sans valeur. Miel sauvage. Il y a deux manières d’expliquer cette expression. D’après l’opinion la plus commune et la plus naturelle, elle désigne, selon les paroles d’Euthymius, un miel composé par les abeilles sauvages dans les vieux troncs d’arbres et dans les fissures des rochers. Ce miel se rencontre abondamment dans le désert de Judée où il coule parfois le long des arbres, selon la description de Virgile. Il est un peu amer, mais très aromatique et très délicat. Suivant plusieurs écrivains modernes, ce "miel sylvestre" ne serait pas un miel proprement dit, mais une sorte de gomme sucrée que distillent, en Orient et spécialement au Sud de la Palestine, certains arbres tels que le figuier, le palmier, etc. On mentionne aussi un suc du même genre fourni par une espèce particulière de sapins aux environs de Vienne en Autriche ; les paysans le recueillent et l’étendent sur leur pain en guise de beurre. Malgré ces raisons nous persistons à trouver le premier sentiment beaucoup plus naturel. Quoi qu’il en soit, du reste, rien n’était plus simple et plus vulgaire que la nourriture de Jean-Baptiste.
  21. Matthieu chap. 3 verset 5. – Alors Jérusalem et toute la Judée et tout le pays des environs du Jourdain, venaient à lui. - La nouveauté, l’extraordinaire, la sainteté attirent promptement la multitude ; on veut entendre de sa propre bouche la grande nouvelle qu’il proclame. – Jérusalem ; les habitants de la capitale quittent eux-mêmes leurs occupations et leurs plaisirs pour accourir auprès de Jean-Baptiste. – Toute la Judée ; c’était la province dans laquelle se tenait alors le Précurseur. – Le pays des environs du Jourdain : la région appelée autrefois "le cercle du Jourdain", aujourd’hui "le Ghôr" ; vallée profonde située entre le lac de Tibériade et la mer Morte. Cette expression désigne toutes les parties riveraines du Jourdain, de quelque province qu’elles ressortissent : on venait non seulement de la Judée, mais encore de la Pérée, de la Gaulanite, de la Galilée et de la Samarie. A coup sûr il y avait dans cette foule un très grand nombre de curieux ; mais le Précurseur savait distinguer ces auditeurs mal disposés ou mal préparés et il s’efforçait de toucher leurs cœurs en leur inspirant une frayeur salutaire ; Cf. v. 7 et ss.
  22. Matthieu chap. 3 verset 6. – Et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain, confessant leurs péchés. - A sa prédication, S. Jean avait joint un rite extérieur qui lui avait été sans doute directement inspiré de Dieu, et qui consistait dans une immersion complète dans les eaux du Jourdain, selon l’étymologie du mot "baptiser". – Ce rite était un symbole très intelligible, qui figurait la purification de l’âme nécessaire pour participer au royaume du Christ : c’était donc le corollaire ou plutôt l’explication pratique de la grave parole "Faites pénitence"; c’était en même temps un acte d’initiation au règne messianique. Rien ne prouve que ce baptême fût obligatoire ; cependant toutes les âmes pieuses et croyantes s’empressaient de le recevoir. Le livre des Actes, 19, 3, nous apprend qu’il survécut pendant longtemps au Précurseur. Quoique nouveau sous le rapport du but spécial qu’il indiquait, il était déjà très ancien et très universel au point de vue extérieur, c’est-à-dire dans la matière et dans le mode d’administration qui lui servaient de bases : les ablutions de divers genre prescrites par la Loi mosaïque à ceux qui avaient contracté des souillures légales, en dehors du judaïsme, les "lustrations" nombreuses qui avaient lieu chez les peuples païens, n’étaient-elles pas en vérité des cérémonies analogues à celle de Jean-Baptiste ? – Confessant leurs péchés. L’immersion dans le Jourdain était accompagnée non d’holocaustes matériels comme la plupart des purifications légales, mais de l’élément le plus spirituel du sacrifice, la confession des péchés. Il est assez difficile de le déterminer. L’expression du texte grec semble supposer un aveu public qui entrait sans doute dans quelques détails, mais dont l’étendue variait selon le degré de ferveur et d’humilité des baptisés.
  23. Matthieu chap. 3 verset 7. – Mais voyant beaucoup de pharisiens et de sadducéens qui venaient à son baptême, il leur dit : race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui va venir ? - L’évangéliste nous a fait connaître plus haut, v. 2, le ton général de la prédication de S. Jean- Baptiste ; il donne maintenant un échantillon de sa prédication particulière. Le précurseur savait admirablement adapter ses paroles aux différents genres d’auditoires qui affluaient autour de lui ; il excellait surtout dans les applications pratiques, sans lesquelles il n’y a point de véritable enseignement religieux ; les vv. 7-42 vont nous le faire apprécier sous ce rapport. – Les Pharisiens et les Sadducéens, qu’on retrouvera plus tard presque à chaque page de l’Évangile, formaient deux sectes ou partis, célèbres dans l’histoire des derniers temps de la théocratie juive. Leur origine, qu’on n’a pas encore réussi à dégager complètement des obscurités qui l’environnent, semble remonter jusqu’au milieu du second siècle avant Jésus-Christ, c’est-à-dire à l’époque des Macchabées. Cependant, grâce aux noms qu’ils adoptèrent ou qui leur furent imposés par le peuple, on parvient à se faire une idée assez précise de leur naissance et de leurs premiers développements. Il faut se souvenir que, sous la domination des princes Asmonéens, l’Hellénisme envahit peu à peu l’antique religion de Moïse, par suite des relations forcées que les Juifs eurent alors avec les nations étrangères. Dès l’apparition de cet élément corrupteur, il se forma au sein de la nation, ou du moins dans les classes supérieures, deux tendances à peine perceptibles d’abord, l’une pour repousser, l’autre pour admettre les idées et les coutumes grecques. La première fut appelée, Cf. 2 Macch. 14, 38, "continentia" dans la Vulgate, en hébreu "perischout", et ses adeptes "les séparés", peroushin ou perouschim, "Pharisaei" : c’étaient les Puritains du Judaïsme. La seconde reçut au contraire le nom de "commistio" dans la Vulgate (2 Macch. 14, 3), c’est-à-dire mélange, que ses partisans traduisirent en hébreu par, tsedâka, les justes. Mais peu à peu ces tendances, suivant leurs cours naturel, furent érigées en vrais systèmes qui allèrent s’écartant de plus en plus l’un de l’autre, poussés qu’ils étaient jusqu’à leurs conséquences les plus rigoureuses : finalement, ce furent deux partis extrêmes, toujours en guerre et se servant de la religion comme de la politique pour se renverser mutuellement. Il ne nous appartient pas de tracer l’histoire de leurs luttes ; on en trouvera les détails parfois sanglants, dans les écrits de l’historien Josèphe et dans le Talmud. Qu’il suffise de dire ici que cette guerre intestine, et aussi les principes pernicieux des deux sectes, portèrent un coup mortel à la théocratie, de telle sorte qu’elle n’était plus qu’une ombre d’elle-même au temps où nous sommes arrivés. Les Évangiles nous fourniront les renseignements les plus intéressants sur leurs mœurs et sur leur attitude à l’égard de Jésus. Pour éviter des redites inutiles, nous renvoyons aux divers passages où il sera question de ces puissants partis, l’examen des doctrines qu’ils professaient et de la conduite qu’ils tenaient au dehors. Aux notes qui précèdent, nous ajouterons seulement quelques traits qu’il importe de connaître dès à présent. Les Sadducéens étaient pour la plupart des prêtres ou des nobles ; les Pharisiens se recrutaient surtout parmi les lettrés et les scribes. Les premiers avaient en mains la puissance civile et politique ; les seconds jouissaient d’une immense autorité morale, grâce à l’appui du peuple qui, ébloui par leur sainteté apparente, avait conçu pour eux les sentiments de la plus vive estime. A l’époque de Jésus, les Sadducéens étaient arrivés au bas de la pente fatale sur laquelle ils s’étaient imprudemment lancés : beaucoup d’entre eux avaient perdu la foi. D’un autre côté, la piété pharisaïque, dirigée dès le début vers l’extérieur, était devenue un pur formalisme, une affaire de parade et souvent d’hypocrisie, comme Jésus saura bien le dire. Voilà ce qu’étaient alors les chefs du Judaïsme, ses membres les plus influents. Quel besoin par conséquent de pénitence et de rédemption ! - A côté des Pharisiens et des Sadducéens, florissait une troisième secte également célèbre, quoique elle ne soit pas mentionnée dans le Nouveau Testament ; nous voulons parler des Esséniens, ces moines de religion mosaïque, si on peut les nommer ainsi, qui menaient une vie vraiment édifiante. Malheureusement, ils avaient pour mobile un mysticisme exagéré qui gâta sous plus d'un rapport leurs bonnes intentions. Il a été de mode, pendant quelque temps, de prétendre que Jean-Baptiste et Jésus lui-même appartenaient à l'Essénisme, et que le dogme chrétien n'est pas autre chose que la doctrine essénienne perfectionnée, mais c'était là une assertion si manifestement ridicule, si dépourvue de tout fondement, qu'on a fini par y renoncer d'une manière à peu près générale. On peut consulter, relativement aux sectes juives, les articles Pharisiens, Sadducéens, Esséniens dans les dictionnaire de Bergier et de Wetzer et Welte, les dissertations de D. Calmet, l'ouvrage allemand de M. Langen intitulé : Le Judaïsme en Palestine au temps du Christ, Fribourg, 1866. - Qui venaient à son baptême ; ils venaient soit pour faire comme tout le monde, soit parce qu'ils prenaient Jean-Baptiste pour le Messie ; Cf. Joan. 1, 19-24. Il est probable que la sévère réprimande du Précurseur les arrêta, car S. Luc déclare formellement que les Pharisiens en général ne reçurent pas son baptême.Voir Luc 7, 30. D’après Oléarius, les Pharisiens et les Sadducéens viennent donc auprès de Jean " pour s'opposer au baptême ". - Race de vipères. A deux reprises, Matth. 12, 34 ; 23, 33, Jésus-Christ lui-même infligera aux Pharisiens en particulier ce titre infamant que les écrivains de l’Ancienne Alliance, Is. 14, 29 ; 59, 5 ; Ps. 57, 5, et les auteurs classiques (Sophocle) emploient aussi, dans des circonstances analogues, pour désigner des hommes pleins de venin et d’astuce. Les deux sectes, par leur doctrine et leurs exemples, n’empoisonnaient-elles pas lentement les esprits ? C’est là sans doute un langage dur et sévère, mais il est inspiré par le zèle et par la charité ; il faut parfois frapper de grands coups sur les pécheurs endurcis et superbes, afin de les faire sortir de leur torpeur. - Qui vous a appris. " Ces paroles expriment l'étonnement et simultanément le soupçon ", Van Steenkiste. - A fuir la colère qui vient. Quelle est cette colère future dont S. Jean menace les orgueilleux sectaires, et que S. Paul mentionne également dans sa première épître aux Thessaloniciens, 1, 10 ? C’est la sainte fureur de Dieu à l’égard des pécheurs impénitents ; non qu’elle soit complètement " à venir ", car elle se manifeste habituellement dès ce monde ; mais ses effets ne seront irrévocables et complets qu’après le jugement dernier et la sentence finale. Les Pharisiens et les Sadducéens n’avaient nullement pensé à fuir la divine colère et ses suites en venant auprès du Jourdain ; le Précurseur leur suggère cet excellent motif, afin de faire sur eux une plus vive impression. Ne dirait-on pas qu’il prophétise les malheurs épouvantables qui tomberont bientôt sur les Juifs !
  24. Matthieu chap. 3 verset 8. - Faites donc de dignes fruits de pénitence. - Après la parole de réveil que nous venons d’entendre, en voici une d’exhortation et de direction. Ce " donc " est très énergique. Il suppose une déduction tirée de la pensée qui précède : Si vous voulez échapper aux terribles vengeances du ciel, faites donc... etc. Il y a là une belle métaphore : le repentir ressemble à une plante dont la racine est au fond de notre cœur, et qui projette au dehors des branches chargées de fruits. La vraie pénitence se manifeste nécessairement par des œuvres ; Cf. Act. 26, 20. Nous trouverons dans S. Luc, 3, 11, l’énumération de plusieurs " fruits de pénitence " adaptés aux différentes classes d’auditeurs qui entouraient S. Jean-Baptiste.
  25. Matthieu chap. 3 verset 9. - Et ne prétendez pas dire en vous-mêmes : nous avons Abraham pour père. Car je vous déclare que Dieu peut susciter de ces pierres des enfants à Abraham. - Parole de grave avertissement : Ne vous fiez point à vos privilèges extérieurs. - Ne prétendez pas ; en grec, ne vous imaginez pas que vous puissiez dire, etc. - Dire en vous-mêmes, locution hébraïque, pour signifier " réfléchir ", la réflexion étant comme un langage intérieur qu’on se parle à soi-même au fond de son cœur. - Ces cœurs charnels se disaient intérieurement bien des choses étranges ; le Précurseur signale ici la plus grossière de leurs imaginations : Nous avons Abraham pour père. Abraham est notre père ; nous ne sommes donc pas une race de pécheurs comme les Gentils ; nous sommes essentiellement une nation sainte, qui n’a pas besoin de pénitence et à laquelle le royaume du ciel s’ouvrira de lui-même. Nous savons, par divers passages du Nouveau Testament et des livres rabbiniques, que les Juifs, les Pharisiens surtout, déduisaient de leur titre d’Abrahamides des conséquences aussi vaines qu’exorbitantes. Être fils d’Abraham, c’était être certainement et en quelque sorte nécessairement sauvé, les mérites de l’aïeul suffisant, croyait-on, pour toute sa postérité, et devant être appliqués à tous les Israélites sans exception. " Tout Israël aura part au siècle futur (c’est-à-dire au bonheur éternel) ", Sanh. 90, 1. " Dans les temps futurs, Abraham sera assis à côté des portes de la Géhenne, et ne permettra à aucun Israélite circoncis d'y descendre ", Bereschit. R. 18, 7. Ainsi donc, cette noblesse, car c’en était une véritable, au lieu d’obliger à une vie plus parfaite, dispensait au contraire de toute vertu personnelle, puisqu’elle assurait le salut quand même. Les Rabbins allaient jusqu’à diviser l’humanité en deux classes composées : l’une des enfants de la promesse ou des Juifs, l’autre des enfants de la menace ou des Gentils. Le Précurseur attaque de front ce préjugé immoral des sectaires qui l’entourent en ce moment, et, à la place du particularisme révoltant qu’ils enseignent, il établit, comme le fera plus tard Jésus-Christ, l’universalité, la catholicité du " royaume des cieux ". - Dieu peut susciter. Le pouvoir et la liberté de Dieu ne sont nullement restreints par le droit héréditaire des Juifs ; il peut rejeter, condamner ces faux enfants d’Abraham et extraire des matériaux les plus durs, les plus vils, les moins capables de formation, une nouvelle race de vrais Abrahamides. " Ne croyez pas, quand même vous péririez tous, que le saint patriarche demeure privé de postérité. Non, Dieu ne le souffrira pas, parce qu’il peut de ces pierres même faire naître des hommes qui seront fils d’Abraham ", S. Jean Chrys. Hom. 11 in h. l. - De ces pierres. En prononçant ces mots, le Précurseur montrait du doigt les pierres qui abondent en ce lieu du désert et qui figuraient parfaitement les païens endurcis dans leurs péchés, mais destinés quand même à devenir les fils spirituels du Père des croyants. Abraham lui-même, suivant l’expression magnifique d’Isaïe, n’était-il pas un rocher dans lequel ses descendants selon la chair, ces Juifs orgueilleux, avaient été taillés ? " Regardez le rocher dans lequel vous avez été taillés, la carrière d’où vous avez été tirés. Regardez Abraham votre père, et Sara qui vous a enfantés " Is. 51, 1 et 2. S. Paul développera plus tard avec toute sa vigueur dogmatique cette légitime conclusion du Précurseur ; Cf. Rom. 4 ; 9 ; Gal. 4.
  26. Matthieu chap. 3 verset 10. - Car déjà la cognée est mise à la racine des arbres ; donc tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. - Parole de terreur salutaire. " Pour nous ramener au temps présent ", Klotz. " Car la vengeance divine est imminente… elle ne peut subir de délai ", Van Steenkiste. D’après le verset précédent, les Gentils pourront devenir fils d’Abraham ; d’après celui-ci, les Juifs peuvent être exclus du royaume messianique. Il y a gradation dans l’idée. Ce sont deux illusions que le Baptême renverse tour à tour. - La cognée… à la racine. Belle et vivante image ! Un arbre au pied duquel est placé la cognée du bûcheron n’a pas pour longtemps à rester debout ; or, les Pharisiens et les Sadducéens sont cet arbre. Ils sont marqués, eux aussi, pour la ruine, dans le cas où ils refuseraient de s’améliorer. - Donc tout arbre. Métaphore très fréquente dans les saints Livres, qui représente à chaque instant les hommes sous la figure d’arbres bons ou mauvais, fertiles ou stériles ; Cf. Ps. 1 ; Is. 6, 13 ; Matth. 7, 17-20 ; Rom. 11, 17, etc. - Sera coupé et jeté ; en grec ces verbes sont au présent et indiquent ainsi avec plus de force la proximité des vengeances divines. - Au feu. Les Juifs croyaient qu’à la venue du Messie les païens, après d’horribles châtiments, seraient finalement précipités dans un lac de feu ; et voici qu’on les menace eux-mêmes des flammes dévorantes !
  27. Matthieu chap. 3 verset 11. - Moi, je vous baptise dans l’eau, pour la pénitence ; mais celui qui doit venir après moi est plus puissant que moi et je ne suis pas digne de porter ses sandales. Lui, il vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu. - Parole d’instruction, relative à Jésus-Christ qui était le centre de la prédication de Jean-Baptiste. La liaison de ce verset avec le 10ème a été diversement indiquée. Elle consiste, d’après l’opinion la plus probable, dans la pensée suivante : Ce n’est pas moi qui exécuterai le redoutable jugement dont je viens de vous parler, le Messie lui-même sera votre juge. On sait que le Précurseur rendit témoignage à Notre-Seigneur Jésus-Christ devant trois sortes d’auditoires : l’ensemble du peuple, la délégation du Sanhédrin, ses propres disciples ; nous trouvons ici un exemple de la manière dont il proclamait la haute dignité et le rôle supérieur du Christ, en présence de la foule mélangée qui accourait de tous côtés pour l’entendre. - Moi… mais celui... Le témoignage a lieu sous la forme d’un double rapprochement, rapprochement entre les baptêmes, rapprochement entre les personnes. - a. Les baptêmes. Je vous baptise... Ces paroles du Précurseur achèvent de nous donner une juste idée de son baptême, dont elle précise nettement la nature, le but et l’infériorité par rapport à celui qu’instituera le Christ. - Dans l'eau : je n’administre que le symbole extérieur, c’est un autre qui donnera la réalité. - Pour la pénitence. S. Marc, 1, 4, appelle de même le baptême de S. Jean un " baptême de pénitence pour la rémission des péchés ". Ces mots indiquent la fin, la tendance des immersions prescrites par le Précurseur : elles sont destinées simplement à exciter le repentir dans les consciences ; elles ne sont pas assez puissantes pour agir " ex opere operato " (par la seule valeur du sacrement validement administré), pour effacer véritablement les taches de l’âme, car elles ne lavent qu’au dehors. - Au contraire, Lui, il vous baptisera… " Dans l'
    Esprit Saint ", c’est donc l’Esprit de Dieu qui est le principe de la purification et de la profonde régénération intérieure produites par le baptême du Christ. Quelques anciens manuscrits ont supprimé les mots " et dans le feu " que les copistes croyaient peut-être inutiles ; mais ils ont une très grande importance dans ce passage, et d’ailleurs leur authenticité est parfaitement démontrée. Les exégètes sont pourtant loin d’être d’accord relativement à leur vraie signification. Suivant Origène, S. Basile le Grand et un assez grand nombre d’auteurs contemporains, " feu " désignerait ici les flammes de l’enfer comme au v. 12, de telle sorte qu’il s’agirait d’un troisième baptême, le baptême des pécheurs impénitents dans le feu éternel. Mais il est manifeste que cette interprétation ne repose sur aucun fondement sérieux. 1° Elle introduit une regrettable confusion d’idées dans ce verset. 2° Elle a contre elle les expressions mêmes employées par S. Jean. Pourquoi dit-il " dans l'Esprit Saint et dans le feu ", et non pas " et dans le feu ", s’il veut parler de deux baptêmes distincts ou plutôt opposés ? L’union intime qu’il établit entre les substantifs suppose l’unité du fait représenté par eux. De même, comment peut-il vouer les mêmes personnes, " vous ", à l’Esprit Saint et au feu de l’enfer ? Ne pouvait-il pas au moins mettre la particule " ou " à la place de " et " ? 3° Nulle part, dans l’Écriture, les peines de l’enfer ne sont comparées à un baptême de feu. Pour tous ces motifs réunis, l’antiquité a vu le plus souvent dans l’expression " et dans le feu " une apposition à " Esprit Saint ", destinée à relever la force du baptême chrétien et sa supériorité sur celui du Précurseur. " Il a ajouté et le feu, pour mieux marquer la différence avec l'eau ; celle-ci lave en surface, mais ne pénètre pas l'intérieur ; mais le feu envahit l'intérieur et purifie ", Van Steenkiste. Cette prophétie de Jean-Baptiste s’accomplit à la lettre au jour de la Pentecôte, quand l’Esprit Saint descendit sur les Apôtres sous la forme de langues de feu : du reste, il y a longtemps que ce double effet de la venue du Messie avait été annoncé ; Cf. Joel, 2, 28 ; Mal. 3, 2, 3. Ainsi donc le baptême de S. Jean est à celui de Jésus-Christ ce que l’eau est par rapport au feu, lorsqu’il s’agit de purifier : on voit par là toute son infériorité. S. Thomas, Summ. Theol. p. 3, q. 38, ad. 1, le range simplement parmi les sacramentaux. " Quant au baptême de Jean, il était de beaucoup supérieur à celui des Juifs, mais inférieur au nôtre; c'était comme le trait d'union qui les unissait et il conduisait de l'un à l'autre ", dit S. Jean Chrysost. Homélie sur le baptême de Notre-Seigneur et l'Épiphanie. - b. Les personnes. Celui qui doit venir..., " qui venit " ; le présent exprime de nouveau la proximité. Cette périphrase désigne évidemment le Messie, d’après le contexte. Le Précurseur se compare ici au Christ relativement au rôle, au pouvoir personnel, et, comme résultat de sa comparaison, il trouve et avoue franchement que le Christ est plus puissant que lui, est plus puissant que moi ; bien plus, il va même jusqu’à ajouter ces humbles paroles : et je ne suis pas digne... etc. Chez les Juifs, les Grecs et les Romains, c’étaient les derniers esclaves qui apportaient et remportaient les chaussures de leurs maîtres, qui en liaient et en déliaient les courroies : de là les noms de " puelli sandaligeruli " (enfant esclave porteur de sandales), qu’on rencontre dans les classiques. S. Jean Baptiste admet, par ce langage figuré, qu’il n’est que le dernier des valets du Messie. " R.Josué, fils de Lévi, a dit : " Tous les travaux que fait un serviteur font de lui un héros, même ce que le disciple rend à son précepteur, sauf le délaçage de ses propres souliers ".
    Le Précurseur assure qu’il ne reculerait pas devant cet acte d’humilité.
  28. Matthieu chap. 3 verset 12. - Il a son van dans sa main et il nettoiera son aire et il amassera son blé dans le grenier, mais il brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteindra pas. - Ce verset décrit l’autorité judiciaire du Christ. - Son van... ; image dramatique, que les coutumes agricoles de l’Orient rendent facile à saisir. " Dans la Palestine, on avait des aires à la campagne, battues, durcies, aplanies et préparées exprès pour y battre le grain. On y amassait les gerbes et on les y battait sous les pieds des chevaux ou des bœufs, ou avec de grosses planches armées de fer ou de pierres que l’on traînait par dessus...Quand le grain est battu, on enlève la grosse paille et on la met dans des sacs pour la nourriture des animaux ; mais la paille qui est réduite en poussière (" paleas " de notre verset) on la jette au vent avec des pelles et le bon grain retombe dans l’aire. Quand l’aire et le bon grain sont nettoyés, on met le feu à cette menue paille ou aux balayures et on les laisse brûler jusqu’à ce qu’elles soient entièrement consumées ", D. Calmet, in h.I. Nous avons vu nous-mêmes pratiquer aux environs de Roanne ce mode expéditif de vanner le blé. - Il nettoiera... verbes composés qui expriment très bien la perfection avec laquelle aura lieu l’opération. - Qui ne s'éteindra pas. Ce mot franchit les limites de la comparaison, mais il est parfaitement dans l’idée : " a figura ad rem figuratam transit ", Van Steenkiste. Voir cette idée dans Isaïe, 66, 24. L’application des expressions figurées " blé, grenier, paille, feu... " est aisée. L’aire du Messie, c’est la terre ; le froment représente les hommes qui croient en lui ; la paille, les incrédules et les pécheurs ; le grenier figure l’Église et le ciel, tandis que le feu qui ne s’éteint jamais n’est autre que celui de l’enfer. - Telle était la prédication de Jean-Baptiste ; les détails contenus dans S. Luc nous permettront de l’apprécier d’une façon plus complète. Le crayon de Rembrandt, le pinceau de Léonard de Vinci, de Maratti, d’Albano (musée de Lyon), etc., en ont traduit habilement les principales pensées.
  29. 2. - La consécration messianique de Jésus. 3, 13 - 4, 11
  30. Quoique préparé à ses fonctions publiques par la longue retraite de Nazareth, Jésus n’en commencera néanmoins l’exercice qu’après avoir reçu une consécration solennelle. Sa consécration sera double : il y aura l’inauguration du baptême et l’inauguration de la tentation. La première lui conférera en quelque sorte ses titres officiels, la seconde le fera passer par le creuset de l’épreuve : elles attesteront l’une et l’autre qu’il est vraiment le Messie selon le cœur de Dieu.
  1. 1° Le baptême de Notre-Seigneur Jésus-Christ. 3, 13-17. Parall. Marc. 1, 9-11 ; Luc. 3, 21-22.

  1. 13Alors Jésus vint de la Galilée au Jourdain, auprès de Jean, pour être baptisé par lui. 14Mais Jean l’écartait, en disant : c’est moi qui dois être baptisé par toi, et tu viens à moi. 15Mais Jésus, répondant, lui dit : laisse faire maintenant  car c’est ainsi qu’il convient que nous accomplissions toute justice. Alors Jean le laissa faire. 16Or Jésus, ayant été baptisé, sortit aussitôt hors de l’eau. Et voici que les cieux lui furent ouverts et il vit l’Esprit de Dieu qui descendait comme une colombe et qui vint sur lui. 17Et voici qu’une voix du ciel disait : celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je me suis complu.
  2. Cette mystérieuse cérémonie, dont nous essaierons plus bas d’indiquer les motifs, ouvre la vie messianique de Jésus. Homme privé avant de l’avoir subie, il agit ouvertement comme Messie après son baptême. Car, selon la belle parole de S. Justin, " bien que le Christ soit né et qu’il habite en quelque endroit, il est inconnu et il ne possède aucun pouvoir jusqu’à ce qu’Élie l’ait consacré par l’onction et l’ait ainsi manifesté à tous ", Dial. c. Tryph. C’est donc à une seconde Épiphanie que nous allons assister, ainsi que l’Église nous le montre en honorant au même jour le mystère de la Visite des Mages et le mystère du baptême de Notre-Seigneur.
  3. Matthieu chap. 3 verset 13. - Alors Jésus vint de la Galilée au Jourdain, auprès de Jean, pour être baptisé par lui. - Alors, c’est-à-dire au temps où Jean-Baptiste prêchait et baptisait. Mot solennel, qui annonce un grave changement dans l’histoire évangélique et dans l’existence du Sauveur. Deux notes chronologiques qui nous seront fournies l’une par S. Luc, 3, 23, l’autre par S. Jean, 2, 13 et ss., nous aideront plus tard à fixer d’une manière au moins approximative la date de cet événement. Jésus étant né l’an de Rome 749, et ayant environ trente ans (Cf. S. Luc, 3, 23) au moment de son baptême, sa vie publique dût commencer en 780, quelques mois après celle du Précurseur. - Jésus vint. Ce voyage du divin Rédempteur fut assurément, à cause de ses conséquences pour le salut du monde, la démarche la plus importante qu’il eût faite, depuis celle qui l’avait conduit du ciel dans le sein virginal de Marie. - De la Galilée. S. Marc est plus précis : " de Nazareth en Galilée ", 1, 9. - Au Jourdain. Le quatrième évangéliste nous aurait conservé, d’après quelques interprètes, le nom du lieu qui servit de théâtre au baptême du Sauveur, Joan. 1, 28 : " Cela s’est passé à Béthanie, de l’autre côté du Jourdain, à l’endroit où Jean baptisait ". Mais ce n’est là qu’une conjecture incertaine. Le village de Béthanie, appelé aussi Béthabara, était situé au S. de la Pérée, à peu près en face de Jéricho. - Pour être baptisé par lui. Nous avons dans ces mots le motif du voyage entrepris alors par Jésus ; mais quel pouvait bien être celui de l’acte même auquel il se soumit en arrivant auprès du Précurseur ? Il n’avait pas besoin de pénitence ; pourquoi donc en accepter le symbole ? S. Jean-Baptiste a résolu en partie la question par cette parole significative : " si je suis venu baptiser dans l’eau, c’est pour qu’il soit manifesté à Israël " ; Joan. 1, 31. Ainsi, le baptême du Christ était destiné à le manifester solennellement au monde. Mais ce rite avait encore d’autres raisons d’être. Le Verbe divin s’était incarné pour expier les péchés du monde, et bien que son œuvre de rédemption ait commencé dès le premier instant de son Incarnation, on peut dire néanmoins qu’elle eut un caractère tout particulier, plus complet, à partir de sa vie publique. Or, d’après la théologie, " l’expiation des péchés embrasse deux éléments, la pénitence et le châtiment ; le premier consiste dans les sentiments du cœur, le second dans la satisfaction proprement dite. L’expiation comprend donc, en définitive, les sentiments et les actes, la disposition et l’exécution. Ici, au baptême, le Christ nous apparaît comme pénitent ; sur la croix, nous le verrons satisfaire pour la dette de l’humanité dont il a daigné se charger. Le baptême et la mort sont donc le commencement et la fin de son œuvre de réconciliation. En recevant l’eau du baptême, il manifestait la disposition où il était de porter et d’expier le fardeau du genre humain ; par le baptême de sang, sur la croix, sa disposition s’est transformée en acte. L’acceptation du baptême était par conséquent une acceptation formelle du rôle messianique " ; Kurtz, Lehrbuch der h. Geschichte, § 130. " Il convenait qu’au premier acte de sa vie publique il se présentât comme un pécheur et qu’il revêtît l’habit de la pénitence, comme à la fin de sa vie il a subi sur la croix la peine du péché. " Van Steenkiste. Ainsi le baptême n’est pas seulement, de la part de Notre-Seigneur Jésus-Christ, un pur accommodement à un usage qui existait alors ; il a pour lui un but réel, une signification profonde ; c’est en quelque sorte le vœu de sa future immolation. S. Ambroise et après lui S. Thomas attribuent encore un motif secondaire au baptême du Sauveur : " Jésus a été baptisé non parce qu’il voulait être purifié, mais pour purifier les eaux, pour que, dépolluées par le corps du Christ qui n’a pas connu le péché, elles aient le pouvoir de baptiser ; et pour laisser après lui des eaux sanctifiées pour ceux qui auront à être baptisés. " S. Thomas Summ. Theol. p. 3, quaest. 39 art. 1.
  4. Matthieu chap. 3 verset 14. - Mais Jean l’écartait, en disant : c’est moi qui dois être baptisé par toi, et tu viens à moi. - Après ces détails préliminaires, nous arrivons au récit des circonstances qui accompagnèrent le baptême de Jésus. Elles consistent : 1° en un dialogue remarquable qui eut lieu entre le Baptiste et le Baptisé, vv. 14 et 15 ; 2° en plusieurs manifestations extraordinaires qui suivirent immédiatement la cérémonie, vv. 16 et 17. - 1° Le dialogue ne nous a été conservé que par le premier évangéliste ; il se compose d’une objection faite au Christ par le Précurseur, v. 14, et de la réponse de Jésus, v. 15. Les deux Testaments figurés par nos saints personnages semblent y changer de rôle ; ici, en effet, Jean représente la liberté de la Nouvelle Alliance, Jésus la sévérité de l’Ancienne. - Jean l'écartait. Il l’empêchait, du geste, de la voix, du regard. Cette expression suppose des efforts sérieux, extérieurs, pour dissuader Jésus. Jean-Baptiste ne fait des difficultés, relativement à son baptême, qu’à deux sortes de personnes, aux sectaires juifs et au Sauveur ; à celui-ci parce qu’il est au-dessus de ce rite qui est indigne de lui, à ceux-là parce qu’ils ne sont pas dignes de recevoir le signe de la purification. - C'est moi qui dois. Moi, je dois. Ou mieux : j’ai comme tâche, comme mission de… " Si quelqu’un de nous doit à tout prix être baptisé, c’est moi plutôt que toi, qui es le plus digne, qui dois demander le baptême. " Grotius. Et c’est toi qui viens à moi ? " - Et tu viens à moi. Jean et Jésus se tiennent en face l’un de l’autre comme autrefois leurs mères, Cf. Luc., 1, 40 et suiv., et le langage du premier rappelle vivement celui d’Elisabeth : " D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? ". Le Précurseur comprend qu’il y a une sorte d’inconvenance pour lui à baptiser Celui dont il ne mérite pas même de porter les chaussures. Ne serait-ce point sortir de son rôle ? En effet, " il est indiscutable que c’est toujours le supérieur qui bénit l’inférieur " , Hebr. 7, 7. La pureté éminente de Jésus et le baptême " de pénitence " lui semblent être deux choses contradictoires : Vous êtes saint, vous ne pouvez être baptisé, surtout par moi qui suis pécheur. L’objection de S. Jean est donc aussi simple que légitime ; elle a pourtant occasionné une difficulté assez grave qui aurait même, d’après les critiques rationalistes, le caractère d’une véritable contradiction. La narration de S. Matthieu suppose manifestement que le Précurseur connaissait Notre-Seigneur avant de le baptiser ; or, ce même Précurseur dit en propres termes d’après le quatrième Évangile, 1, 31 et suiv. : " Et moi je ne le connaissais pas... ". Sans entrer dans le détail des solutions plus ou moins heureuses qui ont été proposées de divers côtés, nous nous bornerons à la réponse suivante. Il est très probable que Jean-Baptiste, à cette époque, connaissait déjà personnellement son cousin, et même qu’il l’avait vu à différentes reprises. De plus, il avait certainement appris de son père et de sa mère les prodiges qui avaient accompagné sa propre naissance et celle de Jésus, comme aussi le rôle que Dieu leur avait dès lors assigné à l’un et à l’autre. Voilà pourquoi, au moment où Jésus s’approche de lui pour être baptisé, il s’écrie dans le sentiment de son indignité : " C'est moi qui dois être baptisé ", etc. Toutefois, il ne le connaissait pas encore d’une manière officielle, si l’on peut s’exprimer ainsi. En tant que Précurseur, Jean-Baptiste a reçu de Dieu la promesse d’un signe qui lui manifestera le Messie, Cf. Joan., 1, 33 ; avant d’avoir vu ce signe, il pourra bien connaître le Messie pour son propre compte, mais il ne le connaîtra pas comme Précurseur, de façon à pouvoir déclarer ouvertement à la foule qu’il est le Christ promis... Telle est l’opinion commune des interprètes. D’autres supposent, mais avec moins d’autorité, qu’au moment de baptiser Jésus, S. Jean ne le connaissait réellement pas, mais qu’il fut alors saisi d’un pressentiment prophétique qui lui dicta les humbles paroles contenues dans le v. 14.
  5. Matthieu chap. 3 verset 15. - Mais Jésus, répondant, lui dit : laisse faire maintenant  car c’est ainsi qu’il convient que nous accomplissions toute justice. Alors Jean le laissa faire. - Dans cette réponse, nous avons la seconde parole évangélique de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; la première, que celle-ci rappelle par sa profondeur, avait été prononcée par le Sauveur enfant, lorsque Marie et Joseph le retrouvèrent dans le temple, au milieu des Docteurs ; Cf. Luc 2, 49. - Laisse faire maintenant : Permets-le maintenant. Non pas : " ne cherche pas à savoir maintenant qui est plus grand ou plus petit " (Wahl), ce qui donnerait une grande fadeur à la pensée, mais : souffre-le pour un moment. " Car, dit-il, il n’en sera pas toujours ainsi. Tu me verras un jour dans l’état où tu désires me voir. Maintenant, accepte. " St. Jean Chrysostome, Hom. in Matth., h.l. Jésus reconnaît au fond la valeur de l’objection du Précurseur : celui-ci a raison à son point de vue, mais qu’il se tranquillise ; leurs relations actuelles ne sont que transitoires, car le Messie prendra bientôt la place qui lui convient. - Puis, Jésus ajoute, indiquant le motif qui les porte à changer de rôle pour cette fois : Car c'est ainsi, etc. Ne convient-il pas que nous accomplissions l’un et l’autre toute justice ? Il convient ; le baptême n’est point pour lui d’une absolue nécessité ; ce n’est qu’une simple convenance, quoique une convenance du plus haut degré. - Nous. Cette convenance atteignait les deux interlocuteurs, " moi recevant, toi donnant le baptême ", Maldonat. Et pourquoi les atteignait-elle si rigoureusement ? Parce qu’elle faisait partie de la " justice ", et qu’ils devaient l’un et l’autre ne rien négliger sous ce rapport. - Toute justice. Mais quelle est cette justice qui nous est représentée comme distincte du devoir proprement dit, et dont la non-exécution serait pourtant fâcheuse ? Il ne faut pas la confondre, comme il est souvent arrivé, avec les prescriptions légales et divines ; dans ce cas, Jésus aurait dit " il faut " et non " il convient ". Elle est plutôt synonyme de Perfection, " tout ce qui a la raison du juste et de l’honnête ", Érasme ; et l’on comprend alors que Jésus tienne tant à y satisfaire, bien qu’il n’y ait pas pour lui une stricte obligation. - Jean le laissa faire. La vraie traduction serait  : alors, il le lui permit, ou il accepta de faire ce qu’il voulait. Jean-Baptiste a saisi la force de la raison qui vient de lui être présentée avec un mélange si parfait de grâce et de majesté : ses scrupules sont réduits au silence ; du moins il fait violence à son impression personnelle pour céder à l’autorité de son Maître, et il procède à la cérémonie du baptême. Mais quel sublime conflit d’humilité entre le Fils de Dieu et le plus grand des enfants des hommes ! Et c’est un motif de plus grande perfection qui y met un terme !
  6. Matthieu chap. 3 versets 16 et 17. - Or Jésus, ayant été baptisé, sortit aussitôt hors de l’eau. Et voici que les cieux lui furent ouverts et il vit l’Esprit de Dieu qui descendait comme une colombe et qui vint sur lui. 17Et voici qu’une voix du ciel disait : celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je me suis complu. - 2° Les manifestations extraordinaires qui suivirent le baptême de Jésus furent au nombre de trois : le ciel s’ouvre, l’Esprit-Saint en descend sous la forme d’une colombe, une voix divine se fait entendre. - Jésus, ayant été baptisé : Jésus fut baptisé selon le rite accoutumé, c’est-à-dire par immersion. Les peintres et les sculpteurs font donc un contre-sens historique lorsqu’ils supposent, dans leurs représentations, que le baptême fut administré au Sauveur par effusion. Signalons en passant, puisque nous avons nommé les peintres, les tableaux d’Annibal Carrache, de Louis Carrache, de Nicolas Poussin, d’Albano, de Raphaël et les fresques de Pérugin et de Flandrin. - Sortit aussitôt. Les autres baptisés restaient quelque temps dans le fleuve pour faire la confession de leurs péchés ; Jésus, qui n’avait pas de fautes personnelles à accuser, sort immédiatement du Jourdain, et vient, d’après une note importante de S. Luc. 13, 21, prier sur le rivage. - C’est alors qu’ont lieu les trois phénomènes que nous avons indiqués. - a. Les cieux ouverts, S. Marc emploie une expression qui est encore plus pittoresque. Mais qu’est-ce à dire, les cieux ouverts ou déchirés ? Cela signifie, d’après Paulus, que le ciel, nuageux auparavant, se serait subitement éclairci ; d’après Kuinoel, qu’un orage aurait éclaté tout à coup ! Voilà bien de ces tours de force réalistes auxquels le rationalisme moderne ne nous a que trop accoutumés ; on en trouvera la réfutation dans l’excellent ouvrage de M. Dehaut, l’Évangile expliqué, défendu, médité, t. 1, p. 464, 5è édit. Il est pourtant assez difficile de se faire une idée exacte de cette ouverture des cieux. Plusieurs exégètes, au sentiment desquels nous nous rallions volontiers, croient qu’elle eut lieu sous la forme " d’une lumière subite qui parut sortir du fond du ciel ou d’une nuée, comme quand on voit les éclairs ou la foudre fendre l’air et se faire jour à travers la nue ". D. Calmet. Ainsi pensait déjà S. Justin ; l’Évangile des Ebionites parle dans le même sens. Le but de cette première apparition était de montrer que la colombe et la voix venaient véritablement du ciel. - b. Descente de l’Esprit-Saint. Et il vit l'Esprit Saint... Le sujet du verbe est Jésus et non S. Jean-Baptiste ; Cf. Marc., 1, 10 : " Et aussitôt, en remontant de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe... " Mais le Précurseur fut aussi témoin de ce miracle, ainsi qu’il l’atteste lui-même dans le quatrième Évangile, Joan., 1, 32. Il faut prendre ces mots " il vit " dans leur acception ordinaire, de manière à leur faire désigner un phénomène extérieur et réel, et non pas seulement, comme le voulait Origène, une vision purement spirituelle et interne. - Descendant comme une colombe. On a fréquemment conclu dans les quatre Évangiles que les écrivains sacrés voulaient simplement établir une comparaison entre la descente du Saint-Esprit rendu visible et le mouvement d’une colombe à travers les airs, par exemple " il vint rapide comme une colombe ", Fritzsche ; " L’éclair n’a pas été aperçu subitement, mais peu à peu, comme cela sied aux colombes, en descendant " dit aussi Rosenmüller. Toutefois le terme de comparaison est la forme sous laquelle apparut l’Esprit-Saint, et nullement le mode de son apparition ; il descendit comme une colombe, c’est-à-dire sous la forme d’une colombe. Le texte très explicite de S. Luc, " L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus ", 3, 22, renverse ces opinions plus ou moins rationalistes, dont le but manifeste est de supprimer le miracle ou d’en diminuer l’étendue. La tradition écrite et monumentale est de même tout-à-fait formelle sur ce point. Si l’on demande maintenant pourquoi le Saint-Esprit s’est manifesté de préférence sous la forme d’une colombe, nous répondrons que, dans le langage symbolique des divines Écritures, cet oiseau nous est toujours présenté comme le type de la pureté, de la sainteté, de la douceur, par conséquent, comme le type des qualités qui conviennent si éminemment à l’Esprit de Jésus. " Ce n’est pas sans raison que c’est une colombe qui vient pour indiquer l’agneau de Dieu, car rien ne convient mieux à un agneau qu’une colombe. Ce que l’agneau est pour les animaux, la colombe l’est pour les oiseaux. L’un et l’autre représentent l’innocence suprême, la douceur suprême, la simplicité suprême ", S. Bern., Serm. 1, de Epiph. S. Jean Chrysostôme, Hom. in h.l., nous ouvre une autre perspective : " Au déluge, cet oiseau est apparu portant dans son bec une branche d’olivier, et annonçant la tranquillité définitive de toute la terre. Et le signe de la colombe apparaît aussi dans le baptême pour nous montrer le libérateur ". En ce moment s’accomplirent les célèbres prophéties d’Isaïe, 11, 2 : " Que l’Esprit du Seigneur repose sur lui, l’esprit de sagesse et d’intelligence ", etc. ; 61, 1 : " L’Esprit du Seigneur est sur moi, du fait que c’est le Seigneur qui m’a oint. " Notre-Seigneur Jésus-Christ reçut visiblement l’onction de l’Esprit-Saint par laquelle il fut consacré Roi-Messie. - Qui vint sur lui. S. Jean ajoute : " il demeura sur lui.  ", 1, 32, montrant ainsi que ce fut une effusion permanente. - c. La voix céleste : Et voici une voix venant du ciel. " Fils de Dieu, dit saint Hilaire, Can. 2, il est montré par l’ouïe et par la parole. A la plèbe infidèle et désobéissante aux prophètes, la vue et la parole témoignent de leur Seigneur. " La voix qui se fit entendre au baptême du Christ fut de même nature que la voix de la Transfiguration, Cf. Matth. 17, 5, que la voix du lundi ou du mardi saint, Cf. Joan., 12, 28, voix véritable, distincte, articulée, qui semblait venir du ciel. - Celui-ci est ; d’après S. Marc et S.Luc, la voix s’adresse directement à Jésus : " Tu es ". - Mon Fils, tout à la fois au point de vue juif et au point de vue chrétien. Au point de vue juif cette appellation désigne simplement le Messie, qui était regardé comme le Fils de Dieu par excellence ; au point de vue chrétien, et d’après le sens métaphysique que nous ne saurions exclure de ce passage, elle affirme que Jésus possède vraiment la nature divine ; Cf. Ps., 2, 7. - En qui je me suis complu ; au prétérit pour exprimer une complaisance absolue, éternelle, qui ne cesse jamais. N’est-ce pas là déjà ce qu’avait prédit le Seigneur, et presque dans les mêmes termes, par la bouche d’Isaïe ? " Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon esprit ", Is., 42, 1. - L’Esprit-Saint venait de se manifester ; dans les paroles prononcées par la voix du ciel, nous voyons les deux autres personnes de la divine Trinité, le Père et le Fils, non moins clairement indiquées, ce qui faisait dire à un ancien auteur : " Vas au Jourdain, et tu verras la Trinité ". Le Père choisit le Fils comme médiateur entre lui et les hommes, le Fils accepte cette grande mission, l’Esprit-Saint descend du ciel pour jouer le rôle de consécrateur dans cette ordination messianique. Mais cette révélation trinitaire, déjà si lumineuse au jour du baptême personnel de Jésus, sera devenue semblable à un soleil de vérité, quand il instituera plus tard le sacrement du " baptême de régénération " en disant à ses apôtres : " Allez, baptisez au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ", Matth., 28, 19 ; Cf. Thom. Summ., p. 3, q. 39, a. 8.
  7.  

  8. EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU CHAPITRE 4
  9. Jésus est conduit au désert par l'Esprit-Saint (v. 1). - Après un jeûne de quarante jours, il y est tenté par le démon (vv. 2-11). - Il revient en Galilée et se fixe à Capharnaüm après l'emprisonnement de Jean-Baptiste (vv. 12-16). - Il commence à prêcher (v. 17). - Vocation de S. Pierre et de S. André, de S. Jacques et de S. Jean (vv. 18-22). - Grande mission à travers la Galilée (vv. 23-25).
  1. 2° - La tentation du Christ. 4, 1-11. Parall. Marc., 1, 12-13 ; Luc., 4, 11-13.

  1. Après le baptême de Jésus, nous trouvons l’un des événements les plus importants et les plus extraordinaires de sa vie morale, sa tentation par Satan. Quel contraste ! Il n’y a qu’un instant, Jésus-Christ voyait les cieux s’ouvrir, l’Esprit-Saint descendre visiblement sur lui, il s’entendait déclarer Fils de Dieu, et voici que le démon s’approche maintenant de lui pour le tenter ! Il arrive fréquemment en effet que les grandes joies spirituelles sont suivies de grandes tentations : cela s’est réalisé pour le Maître aussi bien que pour les disciples. Nous allons donc voir aux prises les deux royaumes dont nous avons parlé ; Cf. l’explication de 3, 2. A peine proclamé prince messianique, Jésus, le chef du royaume des cieux, entre ouvertement et victorieusement en lutte contre le chef de l’empire des Ténèbres. C’est là un digne commencement de son ministère public. Il va de soi que dès ce début, il nous apparaîtra comme l’idéal du juste parfait.
  1. a. La mise en scène, vv. 1-2.

  1. 1Alors Jésus fut conduit dans le désert par l’Esprit, pour être tenté par le diable. 2Et lorsqu’il eut jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.
  2. Matthieu chap. 4 verset 1. - Alors Jésus fut conduit dans le désert par l’Esprit, pour être tenté par le diable. - Alors, c’est-à-dire immédiatement après le baptême de Jésus ; les deux autres synoptiques le disent en termes très explicites : " Aussitôt l’Esprit pousse Jésus au désert  ", Marc. 1, 12 ; " Jésus, rempli d’Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert  ", Luc. 4, 1. Il n’y eut donc pas d’interruption notable entre les deux faits. - Fut conduit, il fut conduit en haut : le désert témoin de la retraite et de la tentation du Sauveur était par conséquent plus élevé, que la vallée dans laquelle serpente le Jourdain. Nous venons de voir que S. Marc et S. Luc emploient des expressions d’une énergie particulière : " être poussé, être conduit ". - Dans le désert. Divers auteurs, entre autres Michaëlis, ont placé ce désert aux alentours du Sinaï ; mais cette opinion, qui est dénuée de tout fondement, est aujourd’hui complètement abandonnée. On peut affirmer d’une manière générale qu’il s’agit encore du désert de Juda, de même qu’au v. 3. Quant au théâtre spécial de l’événement que nous étudions, il est assez facile de le déterminer à l’aide des données évangéliques et de la tradition. S. Matthieu nous a dit que son altitude était supérieure à celle du Ghôr où coule le Jourdain ; il devait en outre, d’après l’ensemble du récit, n’être pas très éloigné de ce fleuve dans lequel Jésus avait été baptisé : enfin un trait pittoresque de S. Marc, 1, 13, " Il vivait parmi les bêtes sauvages ", suppose que c’était un lieu tout à fait sauvage. Or, le désert de la Quarantaine, désigné par une tradition vénérable comme l’emplacement de la tentation du Christ, remplit fort bien ces trois conditions. Il est situé à l’Ouest du Jourdain, entre Jéricho et Béthanie, la patrie de Lazare : de là vient le nom de désert de Jéricho qu’il porte dans l’Ancien Testament et dans les écrits de Josèphe, Ant. 16, 1 ; Bell. Jud. 4, 8, 2. Son appellation moderne fait allusion aux 40 jours qu’y passa Notre-Seigneur.C’est une région affreuse, désolée, couverte de rochers nus et déchirée en tous sens par de profondes ravines ; au dire des voyageurs, il existe à peine au monde un site plus sauvage ; Cf. Schubert, Reise in das Morgenland, t. 3, p. 72. A l’extrémité septentrionale du désert, non loin de Jéricho, se dresse la montagne également appelée Quarantaine, qui aurait servi plus spécialement de refuge au Sauveur. L’ascension en est très pénible et même dangereuse ; ses flancs sont remplis de cavernes, qui étaient autrefois habitées par des ermites désireux d’honorer sur les lieux mêmes le mystère de la tentation de Jésus. En face, de l’autre côté du Jourdain, on aperçoit le mont Abarim, du sommet duquel Moïse put contempler la Terre Promise avant de mourir. - Par l'Esprit ; l’Esprit de Dieu, dont il avait reçu naguère abondamment l’onction, le conduit ou plutôt le pousse violemment comme un champion sur le champ de bataille. - Pour être tenté ; tel est le but direct et principal de la marche du Christ vers le désert : de même qu’il était venu de Nazareth au Jourdain pour être baptisé par S. Jean, de même il se dirige actuellement vers la solitude de la Quarantaine pour y être tenté par Satan. Le verbe " tenter " signifie quelquefois " éprouver " et alors il ne présente à l’esprit qu’une idée excellente et noble ; mais le plus souvent il est employé en mauvaise part, dans le sens de " provoquer au mal, tenter d’une manière proprement dite ". C’est cette seconde signification que nous devons lui appliquer ici : Jésus sera réellement tenté, on lui proposera de faire des choses vraiment coupables et indignes de son caractère messianique. Il y a là assurément un grand mystère. En effet, si le baptême du Précurseur semblait de prime abord ne pas convenir à Notre-Seigneur Jésus-Christ, n’être même pour lui qu’une humiliante cérémonie, que dirons-nous de la tentation ? Aussi, pour l’excuser en quelque sorte, a-t-il été d’usage d’alléguer toute sorte de motifs capables de la réconcilier avec notre esprit ; Sylveira en cite jusqu’à dix qui viennent plus ou moins bien " ad rem ", et dont la plupart n’ont qu’un intérêt secondaire et homilétique. Nous croyons trouver la plus simple et la meilleure des explications dans quelques textes de S. Paul, textes il est vrai aussi étranges que sublimes : " Bien qu’il soit le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance ", Hebr. v. 8. ; " un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché ", Hebr. 4, 15 ; " Il lui fallait donc se rendre en tout semblable à ses frères, pour devenir un grand prêtre miséricordieux et digne de foi pour les relations avec Dieu, afin d’enlever les péchés du peuple.  ", Hebr. 2, 17. Après avoir lu ces paroles inspirées, on admet sans peine et sans hésitation le mystère de l’abaissement complet du Sauveur. " Il était juste, ajoute saint Grégoire, qu’il triomphe de nos tentations par ses tentations, comme il venait vaincre notre mort par sa mort ". S Jean Chrysostôme donne une autre raison de convenance non moins juste que belle : " C’est comme font les athlètes. Car, pour enseigner à leurs disciples comment vaincre, ils se mêlent à leurs jeux dans les palestres, se donnent en spectacle corps à corps avec les adversaires, pour qu’ils apprennent la façon de vaincre ", Hom. in h.l. C’est donc pour nous, plutôt que pour lui-même, que Jésus a été tenté. Nous avions tous partagé la honteuse défaite de notre premier père ; il était juste que nous eussions tous part à la victoire de notre divin chef. - Mais comment Jésus put-il être tenté, lui qui était impeccable ? Si le premier Adam " a pu ne pas pécher ", le second Adam " n'a pas pu pécher ", comme le disent les expressions théologiques consacrées. La réflexion suivante de S. Grégoire contient la solution de ce problème : " Toute cette tentation diabolique fut externe, non interne ", Hom. 16 in Evang. Jésus n’avait pas en lui d'inclination au péché ; pour lui, la tentation ne pouvait donc provenir que du dehors : c’est pour cela que l’évangéliste déclare formellement qu’il fut tenté par le diable. - Ce nom, qui dérive du grec, calomnier, désigne habituellement dans la Bible le chef des esprits mauvais, Satan comme l’appelaient les Juifs, Cf. v. 10. L’histoire de Job, 1, 6 et ss., et l’Apocalypse,12, 10, en justifient parfaitement la signification, nous montrant le démon sous les traits d’un odieux calomniateur de l’humanité devant le trône du Seigneur. Ce " serpent antique " avait subi lui aussi l’épreuve de la tentation, mais il avait honteusement succombé ; de là sa perte éternelle, de là sa haine mortelle contre le genre humain et son désir d’entraîner tous les hommes dans sa propre ruine. Il vient donc tenter le second Adam, comme il avait autrefois tenté le premier. - Remarquons ici un contraste frappant que l’évangéliste se proposait évidemment de mettre en relief lorsqu’il écrivait ce verset : " Jésus fut conduit dans le désert par l’Esprit, pour être tenté par le diable  ".  S. Matthieu nous montre ainsi les deux principes opposés, l’Esprit de Dieu et le démon, agissant en sens contraire sur le Christ. Olshausen est tombé dans une erreur singulière quand il a cru que le Saint Esprit avait abandonné Jésus à ses propres forces au moment de la tentation, pour ne rentrer en lui qu’après son triomphe sur Satan. Rosenmüller s’est trompé plus grossièrement encore en affirmant, malgré les assertions très expresses des synoptiques, que le tentateur fut non pas le prince des démons, mais un Juif perfide qui, sous les faux semblants de l’amitié, voulait détourner Jésus de sa vocation et le porter au péché. Voilà les belles inventions auxquelles sont réduits ceux qui regardent le démon, son histoire et ses apparitions comme des " fables de vieille femme " (sic.). - Avant de reprendre notre commentaire, faisons encore, à la suite des Pères et des anciens exégètes, un rapprochement qui se présente de lui-même à l’esprit. La scène du désert de Jéricho est la contre-partie de celle qui s’était passée quatre mille ans auparavant sous les ombrages de l’Eden. " Il est certain que le premier père de l’humanité, lié à sa descendance par une si étroite et si profonde solidarité qu’il l’enfermait en quelque sort en lui-même, a subi la grande épreuve des êtres libres dans un séjour de beauté et de gloire, tandis que Jésus-Christ l’a traversée dans une affreuse solitude, image d’un monde où sont gravés les stigmates de la chute et de la condamnation. Ces rochers dénudés,... cette mer de soufre, tout ce pays de la mort, immobile et muet comme le sépulcre, quel théâtre convenait mieux à l’homme de douleur pour sa lutte ?... Tout marque le contraste entre la première tentation et la seconde ; il ne s’agit plus en effet simplement de conserver l’union bienheureuse avec Dieu, mais de la reconquérir dans les amères conditions qui ont été le résultat de sa rupture " ; de Pressensé, Jésus-Christ, sa vie, son temps, son œuvre, p. 314.
  3. Matthieu chap. 4 verset 2. - Et lorsqu’il eut jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. - Ce jeûne du Sauveur fut complet, absolu ; s’il eût été seulement relatif, ainsi que l’affirment plusieurs auteurs modernes, c’est-à-dire s’il eût consisté dans la privation de la nourriture ordinaire et dans la manducation d’herbes et de racines sauvages recueillies au milieu du désert, pourquoi S. Matthieu aurait-il fait mention des nuits, " et quarante nuits " ? Du reste le récit de S. Luc, 4, 2, renverse directement cette interprétation, en disant de la façon la plus claire que Jésus " ne mangea rien durant ces jours-là ". - Quarante jours... Ces mots déterminent nettement la durée du jeûne de Notre-Seigneur ; on doit les prendre à la lettre, " comme ils sonnent ", car ils sont d’une exactitude rigoureuse et ne représentent pas, comme on l’a insinué de nos jours, un nombre plus ou moins arrondi par l’écrivain sacré. Durant cette longue période, Jésus vivait de la vie de l’âme et de l’esprit, occupé tout entier de Dieu et de son œuvre : ce fut pour lui une continuelle extase, durant laquelle les besoins corporels étaient miraculeusement suspendus. Autrefois, dans des circonstances analogues, Moïse et Élie, deux types du Christ, avaient passé eux aussi par un jeûne de quarante jours ; Cf. Deut. 9, 18 et 3 Reg. 19, 8. - Il eut faim. La nature, domptée jusque-là, reprend ses droits avec une vive énergie ; Jésus sent violemment l’aiguillon de la faim. En pareil cas, l’homme ordinaire est faible et succombe aisément à la tentation : Satan ne l’ignore point, et c’est pour cela qu’il choisit cette heure pour s’approcher du Christ.
  1. b. Première tentation, vv. 3-4.

  1. 3Et le tentateur, s’approchant, lui dit : si tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains. 4Jésus répondit : il est écrit l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
  2. Matthieu chap. 4 verset 3. - Et le tentateur, s’approchant, lui dit : si tu es le Fils de Dieu, dis que ces pierres deviennent des pains. - Nous allons d’abord commenter les trois actes de ce drame intéressant, tels qu’ils sont exposés par S. Matthieu : nous indiquerons ensuite le caractère général, le sens messianique de la tentation de Jésus-Christ. - Et le tentateur s'approchant. Le tentateur par antonomase ! Ce nom convient entre tous au démon, dont il indique le rôle le plus habituel. Nous remarquerons que Satan se présente d’abord à Jésus, couvert d’un masque hypocrite et sous les traits empruntés de l’amitié ; à la fin seulement, il se montrera sous son vrai jour, comme l’ennemi déclaré de Dieu et du Messie. - Voilà donc les deux antagonistes en face l’un de l’autre et tout prêts à se mesurer : le moment est par conséquent venu de nous demander quels furent le mode et la nature de la scène qui va suivre. A cette question qui a été de nos jours l’occasion de vifs et nombreux débats, l’on a fait cent réponses différentes. Comme il serait fastidieux et inutile de les énumérer toutes, nous nous bornerons à les grouper sous cinq chefs principaux. 1. Nous sommes simplement en présence d’un mythe ou d’une histoire idéale (Strauss, de Wette, Meyer). 2. Le récit de la tentation ne serait qu’une parabole racontée par Jésus-Christ à ses disciples, pour leur montrer, et dans leur personne aux chrétiens à venir, la manière de se conduire en des circonstances semblables (Schleiermacher, Usteri, Baumgarten-Crusius, etc). 3. Les partisans du troisième sentiment (Eichhorn, Dereser, etc.), sans aller aussi loin, éliminent pourtant la réalité du phénomène extérieur ; bien plus, ils rejettent complètement le surnaturel ; assurant que nous avons sous les yeux dans ce passage l’exposé d’un simple combat intime qui se serait passé dans l’âme ou dans l’imagination du Christ. 4. La tentation a eu lieu véritablement, mais en vision, d’une manière extatique ; ce fut un phénomène purement intérieur quoique surnaturel. Plusieurs anciens auteurs, tels qu’Origène, S. Cyprien, Théodore de Mopsueste, ont soutenu cette opinion. 5. Tout s’est passé littéralement comme le racontent les évangélistes ; la tentation du Christ fut un événement extérieur, réel et miraculeux : Satan lui apparut sous la forme humaine ou angélique et le tenta dans les termes que nous allons lire. Tel est le sentiment qui a toujours été le plus communément admis, qui mérite l’épithète de traditionnel, car il a été soutenu par la plupart des Pères et des Docteurs. On doit le suivre sans hésiter, soit à cause de cet appui solide de l’autorité chrétienne, soit parce qu’il est seul logique, naturel, conforme à la lettre et à l’esprit des Évangiles. Nous regarderons donc cet épisode comme un fait objectif et surnaturel : si on lui enlevait ce double caractère, nous ne voyons pas auquel des événements de la vie de Jésus on ne pourrait pas l’arracher par contre-coup ou par analogie. Voir Dehaut, l’Évangile expliqué, défendu, 5è édit., t. 1, p. 477 et ss. - Lui dit. La première tentation se rattache à la faim qui tourmentait déjà le divin Maître. - Si tu es le Fils de Dieu. La voix qui s’était fait récemment entendre, Cf. 3, 17, avait pu apprendre au tentateur la nature et la dignité de Jésus, qu’il devait du reste soupçonner depuis longtemps. Il emploie le titre de " Fils de Dieu " non seulement d’après la signification qu’il avait alors généralement chez les Juifs, comme synonyme de Messie, mais aussi jusqu’à un certain point selon le sens littéral et métaphysique. " Si tu es ! ". Ce si est tout à fait habile et insidieux. " Le démon pensait, dit fort bien Euthymius, que Jésus serait piqué par cette parole qui supposait qu’il pouvait n’être pas le Fils de Dieu ". Faites cela si vous pouvez ! dites cela si vous l’osez ! Qui ne se sent porté, en face d’une pareille provocation, à agir, à oser, quand même il devrait garder le calme de l’inertie ? - Dis. Le démon suppose et à bon droit que le Messie, en tant que Messie, est doué du pouvoir d’opérer de grands miracles. - A ces pierres ; il montrait du doigt, en parlant ainsi, les pierres sans nombre qui couvrent la surface du désert de Jéricho. Des voyageurs dignes de foi assurent qu’auprès de la montagne de la Quarantaine, on trouve en grande quantité des pierres qui, par leur forme et leur couleur, ressemblent beaucoup à des morceaux de pain, de telle sorte qu’on peut s’y laisser facilement tromper. Ce trait ajoute un nouvel intérêt à la scène que nous expliquons. - Jésus était donc tenté d’user pour lui-même, dans un but charnel et sans attendre la Providence, de la puissance supérieure qu’il possédait. Le Fils de Dieu doit-il souffrir comme un simple mortel ? ne peut-il pas s’aider lui-même par un prodige pour satisfaire ses nécessités personnelles, et pour écarter la douloureuse sensation de la faim ? Si le Sauveur eût prêté l’oreille à cette suggestion perfide, " il aurait, au moins momentanément, subordonné sa nature divine aux besoins de son humanité, placé l’humain au-dessus du divin, transformé le divin en moyen, l’humain en terme ; il aurait par conséquent renversé l’ordre établi par Dieu ", Bisping, Comm. in h. 1.
  3. Matthieu chap. 4 verset 4. - Jésus répondit : il est écrit l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. - Mais Jésus refuse avec énergie. S’il consent plus tard à changer l’eau en vin à la requête de sa Mère et dans l’intérêt de quelques amis, il ne consentira jamais à changer les pierres du désert en pain pour assouvir sa propre faim. Et, afin de donner plus de force à sa réponse, il l’emprunte tout entière à la Bible. - Il est écrit. C’est jusqu’à trois reprises qu’il réfutera à l’aide d’une parole inspirée les attaque dirigées contre lui par le démon ; Cf. v. 7 et 10. Chaque verset des Saintes Écritures n’est-il pas, suivant l’expression de S. Paul, un glaive spirituel dont nous devons nous armer contre nos ennemis " Prenez… le glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la parole de Dieu " ? Eph. 6, 17. Le Verbe éternel nous montre ainsi l’usage que nous pouvons faire de la parole inspirée. Les deux premiers textes qu’il oppose à Satan sont empruntés à l’histoire des quarante années passées par les Hébreux dans le désert après la sortie d’Égypte, c’est-à-dire à une période de pénible tentation pour le peuple de Dieu, et qu’on peut regarder pour ce motif comme la figure de la tentation du Messie : il n’est donc pas étonnant que Jésus se les approprie dans la circonstance présente. - Pas seulement de pain... Cette citation est tirée du Deutéronome, et elles est faite d’après la traduction des 70. C’est une parole rétrospective de Moïse concernant la manne, ce mets prodigieux, libéralement fourni par le Seigneur à la nation qu’il s’était choisie. " Tu te souviendras de tout le chemin par lequel le Seigneur ton Dieu t’a conduit pendant quarante années dans le désert, pour te donner des afflictions et des tentations. Il t’a infligé une pénurie, et donné la manne en nourriture, que tu ne connaissais ni toi ni tes pères. Pour te montrer que l’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ", Deut. 8, 2 et 3. - L'homme, l’homme en général ; il n’est pas question dans ce passage " de cet homme remarquable, i.e. le Messie ", comme le veut Fritzsche. - De toute parole. " Parole " représente ici la parole créatrice du Seigneur, le " fiat " qui produit et conserve les êtres. Fritzsche tombe donc dans une nouvelle erreur, lorsqu’il donne à la formule employée par Moïse et par Jésus le sens de " accomplissant tout commandement divin ". L’expression " toute parole qui sort de la bouche de Dieu " ne désigne pas la nourriture spirituelle, par exemple l’obéissance aux divins préceptes, les vérités religieuses qui fortifient l’âme, par opposition aux aliments physiques destinés à sustenter le corps ; elle désigne une nourriture obtenue miraculeusement, fournie à point par la Providence, pour subvenir à une profonde détresse. Assurément, tel est le sens de la réponse actuelle de Jésus. Dieu maintient d’ordinaire la vie humaine au moyen du pain naturel ; mais il peut, quand il lui plaît, manifester sa puissance et son amour à l’égard de ses enfants en leur procurant d’une manière extraordinaire de quoi se nourrir ; Cf. Sap. 16, 26. Aussi, quand l’homme a faim et que les aliments naturels lui manquent, doit-il se confier en Dieu qui peut, grâce à sa parole toute-puissante, lui en donner de miraculeux, comme il l’a fait pour les Israélites. Jésus-Christ attendra donc patiemment le secours de son Père qui ne saurait lui manquer. Il ne l’offensera point par une coupable défiance ; il s’en rapporte complètement à lui pour la conservation de sa vie.
  1. c. Deuxième tentation, vv. 5-7.

  1. 5Alors le diable le transporta dans la cité sainte et le plaça sur le haut du temple ; 6et il lui dit : si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : il a donné des ordres à ses anges à ton sujet et ils te porteront dans leurs mains, de peur que tu ne heurtes ton pied contre une pierre. 7Jésus lui dit : il est aussi écrit : tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu.
  2. Matthieu chap. 4 verset 5.- Alors le diable le transporta dans la cité sainte et le plaça sur le haut du temple - Le tentateur vient d’être une première fois battu, cependant il ne se décourage point ; il se sent au contraire stimulé à une nouvelle attaque. Mais, auparavant, s’opère un changement de lieux que l’évangéliste décrit en peu de mots. Quel est ici la véritable signification du verbe " transporter " ? Faut-il le prendre au propre, ou bien se contenter de l’interpréter d’une manière figurée, en disant avec Fritzsche : " C’est le diable qui est responsable de ce que Jésus se soit rendu là " ; ou avec Berlepsch : " Satan a amené Jésus sur le toit du temple de Jérusalem comme un compagnon docile " ? Nous croyons plus conforme au texte de dire avec S. Jérôme et avec la plupart des exégètes catholiques que Notre-Seigneur Jésus-Christ permit à Satan de le porter à travers les airs, d’une manière rapide, invisible, de même que l’Ange avait autrefois transporté Habacuc ; Cf. Dan. 45, 35 et ss. - Dans la cité sainte. Jérusalem, la ville sainte par excellence, parce qu’elle était le centre de la théocratie et qu’elle servait de résidence à Jéhova. Ce nom glorieux avait été attribué de longue date à la capitale juive ; nous le lisons dans Isaïe, 48, 2, dans Néhémie, 11, 1, etc, tout aussi bien que sur les monnaies des Macchabées parvenues jusqu’à nous. Bien plus, les Arabes, aujourd’hui même, se plaisent à appeler Jérusalem " El Kuds ", la sainte, ou " Beit-el-Mukaddis ", " maison du sanctuaire ". - Sur le haut du temple. Il y a controverse entre les exégètes pour savoir quelle est la partie du temple désignée par cette expression. Était-ce le rebord du toit ou parapet ? le faîte extrême de la toiture ? le fronton en forme d’aile ? Le mot du texte grec semble favoriser ce dernier sentiment. Observons, du reste, que Jésus ne fut point déposé par le démon sur le pinacle du temple proprement dit, mais au sommet d’un des édifices secondaires qui l’entouraient, car le grec le dit expressément. Peut-être était-ce le portique de Salomon, ou bien le portique royal, qui se dressaient l’un et l’autre, d’après l’historien Josèphe, Ant. 20, 9, 7 ; 15, 11, 5, au bord d’un précipice vertigineux, le premier à l’E., le second au S. du temple.
  3. Matthieu chap. 4 verset 6. - Et il lui dit : si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : il a donné des ordres à ses anges à ton sujet et ils te porteront dans leurs mains, de peur que tu ne heurtes ton pied contre une pierre. - Et il lui dit. La localité est changée, mais le tentateur conserve la même méthode. Pour la seconde tentation comme pour la première, il s’appuie sur la voix du ciel qui a déclaré Jésus Fils de Dieu. Toutefois s’il s’était adressé précédemment à la chair, il s’adresse maintenant à l’esprit. En essayant d’inspirer à Jésus de la défiance envers Dieu, il n’avait réussi qu’à lui faire exprimer la plus entière confiance à l’égard de la Providence divine ; il va, dans une nouvelle tentative, le pousser à la présomption. - Jette-toi en bas ; car il est écrit..., Satan se manifeste vraiment ici, ainsi qu’on l’a dit, comme le " singe de Dieu ". Il a senti l’effet puissant d’une bonne citation de l’Écriture ; à son tour, il apporte un passage scripturaire à l’appui du perfide conseil qu’il vient de donner à Jésus. L’admirable texte dont il fait un usage sacrilège est emprunté au Ps. 90, vv. 11 et 12, selon la traduction des Septante, et décrit en très beaux termes le soin paternel que Dieu prend en tout temps des justes. N’a-t-il pas promis que ses Anges les porteraient délicatement dans leurs bras, pour les sauver de tout danger ? " A fortiori " protégera-t-il son Christ. Si Jésus est le Fils de Dieu, pourquoi hésiterait-il donc à se précipiter du haut de l’édifice ? La citation et l’application étaient assez heureuses, Cf. Hebr. 1, 14, sans compter qu’en se prêtant aux idées de Satan, Jésus éblouirait par ce coup d’éclat la multitude des Juifs, et serait immédiatement acclamé comme le Messie depuis longtemps attendu, venant tout droit du ciel. Mais non ! Jéhova aurait-il donc promis de nous protéger contre nous-mêmes au milieu de toutes nos folies ? " Car il ordonnera à ses anges de te garder dans toutes tes voies ", avait dit le Psalmiste, 91, 11 ; quand nous sommes hors de nos voies nous cessons d’avoir droit aux secours providentiels. Le démon abuse donc du texte sacré pour encourager au péché, Jésus-Christ saura bien le lui démontrer.
  4. Matthieu chap. 4 verset 7. - Jésus lui dit : il est aussi écrit : tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. - Il est écrit. La citation du Sauveur ne réfute pas celle de Satan, elle l’explique : la parole poétique des Psaumes est éclaircie au moyen d’une parole légale et plus précise, extraite du Deutéronome, 6, 16. " L'Écriture doit être interprétée par l'Écriture et coordonnée avec elle ", Bengel. Les Hébreux, manquant d’eau à Raphidim, Cf. Ex. 17, 2, s’étaient permis des murmures injurieux contre le Seigneur, tentant de la sorte, ainsi que le leur reprocha Moïse, sa divine Majesté ; ce qui était une grave offense. En effet, tenter Dieu c’est le provoquer, le mettre arrogamment à l’épreuve, le forcer d’abandonner, sur le moindre de nos caprices, les sages desseins qu’il a tracés d’avance, et d’accomplir à notre intention les prodiges les plus singuliers ; Cf. Ps. 77, 18, 19. Jésus aurait donc vraiment tenté Dieu à la suite des Juifs si, obéissant à la suggestion du démon, il s’était précipité sans raison du haut du temple, uniquement pour demander un déploiement inutile de secours céleste. Par conséquent, la parole de vérité, que le tentateur avait voulu transformer en mensonge, brille de nouveau dans tout son jour, et si la première réponse du Sauveur a déjà clairement déterminé les limites qui existent entre le Souverain Maître et sa créature, la seconde les fixe plus nettement encore, non sans infliger à Satan une humiliante leçon. Peut-être même Jésus a-t-il modifié à dessein le texte biblique pour le faire retomber plus rudement sur son adversaire ; toujours est-il que Moïse avait dit : " Vous ne tenterez point " au lieu de " Tu ne tenteras pas ". - On sait que S. Luc a interverti en cet endroit l’ordre des tentations subies par Notre-Seigneur Jésus-Christ et qu’il a placé au troisième rang celle qui occupe le second d’après S. Matthieu et " vice-versa ". Mais on accorde généralement la préférence au plan suivi par le premier évangéliste, parce qu’il présente une gradation plus logique et plus naturelle. La seconde tentation venant après la troisième serait tout à fait insignifiante : celle-ci doit de toute nécessité occuper le dernier rang ; et puis, comment le démon eût-il osé revenir à la charge après avoir été formellement chassé par le Christ, Cf. v. 10 ? Concluons donc avec Bengel, Gnomon in h.l. : "Matthieu décrit les assauts du démon dans l’ordre du temps où ils ont été faits. Luc observe une gradation dans les lieux, et il décrit le désert, la montagne et le temple. "
  1. d. Troisième tentation, v. 8-10.

  1. 8Le diable le transporta encore sur une montagne très élevée et lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire ; 9et lui dit : je te donnerai toutes ces choses, si, te prosternant, tu m’adores. 10Alors Jésus lui dit : retire-toi, Satan ; car il est écrit Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui seul.
  2. Matthieu chap. 4 verset 8. - Le diable le transporta encore sur une montagne très élevée et lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire. - Sur une montagne très élevée. Les efforts des commentateurs pour déterminer cette montagne merveilleuse ont complètement échoué ; on a bien nommé le Thabor, le Nébo, le mont de la Quarantaine, etc. ; mais on pourrait passer en revue toutes les hauteurs les plus considérables de la Palestine et du monde entier, sans obtenir de résultat certain. " C’est en vain qu’on cherche à le trouver quand l’histoire se tait, " dit avec raison Rosenmuller. " Toute tentative pour savoir où et quelle était la montagne en question demeurera stérile, aucune donnée n’étant fournie par le texte ", Alford, in h. l. Il est même probable qu’elle n’appartient point à la géographie terrestre, car où trouver une montagne du sommet de laquelle on puisse contempler tous les royaumes du globe ? Il est vrai que le verbe montra peut signifier, si l’on veut, décrire par la parole (Kuinoel) ; ou encore, montrer la direction, etc. Il est vrai aussi que le sens des mots tous les royaumes du monde peut être semblablement restreint, de manière à ne représenter, comme l’ont pensé divers auteurs, que la Terre Sainte et les provinces avoisinantes, ou du moins " une terre extrêmement étendue " toutefois, nous préférons laisser de côté ces subterfuges plus ou moins mesquins et interpréter littéralement, suivant notre coutume, les expressions employées par l’évangéliste. Rappelons-nous que nous sommes en présence d’un fait surnaturel et qu’une grande puissance a été laissée par Dieu au démon : nous ne voyons pas ce qui l’aurait empêché d’en user dans la circonstance actuelle pour essayer de séduire Jésus-Christ. S. Luc favorise ce sentiment lorsqu’il ajoute, 4, 5, que le phénomène dont nous parlons eut lieu " en un clin d’œil " : ce fut donc quelque chose de magique, une sorte de fantasmagorie, de mirage. Nous ne mentionnerons qu’à titre de curiosité l’opinion singulière d’après laquelle le tentateur se serait contenté de déployer sous les yeux de Jésus une carte géographique, dont il lui aurait expliqué les détails avec emphase. - Et leur gloire, leur gloire extérieure, perceptible au regard ; par exemple les villes, les palais, la richesse matérielle, etc.
  3. Matthieu chap. 4 verset 9. - Et lui dit : je te donnerai toutes ces choses, si, te prosternant, tu m’adores. Pensant avoir ébloui le Sauveur par ce magnifique spectacle, Satan prend la parole pour achever de le gagner. - Je te donnerai toutes ces choses. Dans les âmes ordinaires, la vue des biens et des honneurs terrestres excite aussitôt l’ardent désir de les posséder et d’en jouir ; le tentateur va tout droit au-devant de ce désir qu’il croit avoir fait naître dans le cœur de Jésus, et il promet d’en procurer la satisfaction complète. " Toutes ces choses " ; ce sera la monarchie universelle. " Dans son arrogance et dans son orgueil, il se vante de faire ce qui dépasse son pouvoir, car il ne peut disposer de tous les royaumes, puisque nous savons qu'un grand nombre de Saints ont reçu la royauté des mains de Dieu lui-même ", s'écrie S. Jérôme. Il a sans doute, avec la permission de Dieu, un certain pouvoir sur le monde, non toutefois celui dont il se vante ici ; il parle donc en vrai père du mensonge. - Si te prosternant tu m'adores. Telle est la condition " sine qua non " qu’il met à sa faveur, condition monstrueuse et tout à fait satanique : Jésus devra le reconnaître pour son Seigneur et Maître, et lui rendre hommage en se prosternant à ses pied, manifestant par cet acte extérieur sa soumission et son obéissance intérieures. Il est facile de le reconnaître, dans cette tentative suprême et décisive le démon a entièrement transformé sa méthode. Il ne dit plus " Si tu es le Fils de Dieu " ; comment eût-il été possible d’associer ce titre à une proposition aussi infâme ? Il semble plutôt, selon la pensée de S. Hilaire, vouloir se faire passer lui-même pour le Fils de Dieu. Il ne cite plus l’Écriture à la façon d’un Scribe : où trouverait-il cette fois un texte à alléguer ? Il ne cache plus son jeu, au contraire il met bas le masque et, puisqu’il a échoué sous son déguisement, il agit désormais ouvertement comme le rival et l’ennemi de Dieu dont il veut prendre la place ici-bas. " Adore moi ", telle est, dans toute sa nudité, l’horrible demande qu’il ose adresser à celui qu’il sait être le Christ. Le rôle du Messie consiste à reconquérir pour Dieu le monde coupable, après l’avoir arraché au joug du démon : le tentateur propose à Jésus d’en accepter la possession et le gouvernement glorieux sous sa suzeraineté. C’est le renversement total des choses.
  4. Matthieu chap. 4 verset 10. - Alors Jésus lui dit : retire-toi, Satan ; car il est écrit Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui seul. - Mais le second Adam ne sera pas séduit comme le premier : à cette offre diabolique d’une étonnante hardiesse et qui revenait à dire, comme autrefois dans l’Éden, Tu seras semblable à Dieu, il fait une réponse brève mais péremptoire. - Retire-toi, Satan. Il n’y pas de contrat possible avec le démon. - Jusqu’ici le tentateur avait pu passer pour un ami bien intentionné, quoique trop empressé et peu éclairé ; maintenant qu’il s’est démasqué, Jésus le traite selon sa véritable nature et l’appelle par son nom ignominieux de Satan, qui signifie contradicteur et qui est, dans la Bible, l’appellation personnelle du chef des démons ; Cf. Job. 1, 6 et ss. ; 2, 1 et ss. Puis, le Sauveur réfute son assertion révoltante par une dernière citation des saintes Lettres, faite librement, comme les précédentes, d’après la version d’Alexandrie et tirée du Deutéronome, 6, 13. - Le Seigneur ton Dieu... C’est la loi fondamentale de la vraie religion, le premier des commandements, qui renferme tous les autres : il suffit à Jésus d’en rappeler la formule pour réduire son adversaire au silence. - Lui seul n’existe ni dans le texte hébreu, ni dans la traduction des 70, mais ce mot est évidemment renfermé dans l’idée même du précepte, de sorte que Notre-Seigneur a pu l’ajouter sans rien changer au sens. Tels sont les traits particuliers de la tentation de Jésus-Christ. M. Bisping fait observer avec justesse, d’après la première épître de S. Jean, 2, 16, qu’on y trouve les trois formes principales sous lesquelles la tentation s’est toujours et partout présentée aux hommes, " concupiscence des yeux, concupiscence de la chair et l'orgueil " ; aussi pourrait-on dire que cet épisode est un abrégé de toutes les tentations. Plût à Dieu que le résultat fût pour les disciples ce qu’il a été pour le Maître ! - Il est temps maintenant de considérer, comme nous l’avons promis, quel fut le caractère général de ce fait extraordinaire. La tentation du Sauveur prend une importance d’autant plus grande qu’elle se dégage davantage de tout élément inférieur. A vrai dire, la lutte serait peu digne du Christ, s’il s’agissait uniquement pour lui de résister à sa faim, de ne pas se prêter à un acte vaniteux, de refuser une gloire grossière. Ne serait-il pas mesquin d’affirmer que l’épreuve subie par notre Rédempteur se réduisit à une triple tentation " de la chair, de vaine gloire, d'ambition ", comme on l’a souvent écrit ? Il y eut cela sans doute, mais il y eut aussi quelque chose de plus. Au fond, ce n’est pas comme un homme ordinaire, c’est comme Messie que Jésus est tenté, et les images que le démon fait miroiter sous ses yeux pour le séduire sont loin d’être les premières venues ; elles ont été admirablement choisies, et répondent tout à fait au but que se proposait l’esprit du mal. " Après tout, Satan n’a fait au désert que résumer par d’expressifs symboles tout le programme du faux messianisme juif qui, lui aussi mettait sous le couvert de paroles saintes les rêves d’une ambition charnelle et terrestre... Le Christ des apocalypses hébraïques, tel que l’attendaient et le voulaient les contemporains de Jésus, répondait en tout point au faux Messie dont Satan lui présentait l’image. On croirait entendre la sibylle juive, dans les oracles élaborés à Alexandrie, tout palpitants d’aspirations ardentes et grossières. Le libérateur qu’ils nous dépeignent ne doit-il pas être ceint de l’épée et abattre... toute puissance rivale ? N'est-il pas destiné à ouvrir sur la terre de Judée les sources d'une abondance sans égale ? N’est-il pas enfin par de grands coups de théâtre qu’il doit procéder ?... Le sentiment populaire ne demandait pas autre chose au temps de Jésus... La tentation du désert n’avait donc rien de chimérique, elle était appropriée au véritable état des choses ", de Pressensé, Jésus-Christ, son temps, sa vie, p. 318. Envisagée à ce point de vue, elle acquiert une importance de premier ordre, et une grandeur toute tragique. Nous y voyons clairement marqué tout le plan divin de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour le rachat du monde : au faux principe messianique il oppose le vrai principe, à la fausse méthode il oppose la vraie, à la caricature il oppose le portrait sublime que nous connaissons, que nous admirons et que nous aimons. Mais il lui en coûtera la vie, car, en ne se ployant pas au rôle qu’on lui suggère, il heurtera tous les préjugés de la nation juive et soulèvera toute sa haine. Chaque fois donc qu’il a repoussé une tentation du démon, il a franchi un nouveau degré de l’autel sur lequel il doit être immolé ; la consommation ne se fera pas longtemps attendre.
  1. e. Conclusion, v. 11.

  1. 11Alors le diable le laissa et voici que les anges s’approchèrent et ils le servaient.
  2. Matthieu chap. 4 verset 11. - Satan battu sur toute la ligne s’enfuit honteusement ; d’un autre côté, aussitôt après la disparition de la puissance ennemie, les vertus célestes environnent Jésus pour célébrer avec lui son triomphe. - Et voici que les anges... Que ce trait est beau et naturel ! Adam, vaincu par le serpent et chassé du paradis terrestre, avait vu les anges lui en fermer l’entrée ; le Fils de l’homme victorieux voit le désert se transformer en Éden et les esprits bienheureux s’approcher de lui pour le servir. - Le servaient. De quelle manière ? L’Évangile ne le dit point, mais il est facile de deviner. " Sans doute, il lui fallait agir de façon à lui présenter de la nourriture ", Bengel. " Servir " a souvent ce sens soit dans la Bible, Cf. Marc. 1, 31 ; Luc. 8, 3, soit chez les classiques ; Wettstein, Hor. hebr. in h. 1., en cite de nombreux exemples. Élie avait eu, lui aussi, le bonheur d’être servi par un ange ; Cf. 3, Reg. 19, 5. - Nous ne quitterons pas ce sujet de la tentation du Christ sans signaler aux amis des arts la belle poésie de M. de Laprade, Poèmes évangéliques, p. 89 et ss., les tableaux de Lebrun et d’Ary Scheffer, et la fresque de Fra Angelico. L’antiquité chrétienne nous a également transmis des miniatures et des sculptures où abondent la grâce et la naïveté ; voir le bel ouvrage de M. Rohault du Fleury, les Évangiles, études iconographiques et archéologiques, Tours 1874, t. 1, p. 106 et ss.
  3. § 3. Le ministère de Jésus en Galilée 4, 12-18, 35.
  4. Dans cette importante partie de son Évangile, S. Matthieu nous montre Notre-Seigneur Jésus-Christ travaillant désormais sans relâche à l’établissement du royaume messianique, ainsi que Dieu venait de l’y autoriser. Nous verrons le divin Sauveur se faire, selon les circonstances, le Roi, le Prophète et le Pontife de la Nouvelle Alliance, et lutter avec énergie contre les puissants adversaires qui se mirent bientôt à l’encontre de ses desseins. Le succès couronnera son œuvre et un troupeau nombreux se groupera autour du bon Pasteur.
  5. 1. - Jésus se fixe à Capharnaüm et commence à prêcher, 4, 12-17 Parall. Marc., 1, 14-15 ; Luc., 4, 14-15.
  6. 12Or quand Jésus eut appris que Jean avait été mis en prison, il se retira en Galilée 13et ayant quitté la ville de Nazareth, il vint habiter à Capharnaüm, ville maritime, sur les confins de Zabulon et de Nephtali, 14afin que s’accomplît ce qui avait été dit par le prophète Isaïe : 15le pays de Zabulon et le pays de Nephtali, la voie de la mer, le pays qui est au delà du Jourdain, la Galilée des nations : 16ce peuple qui était assis dans les ténèbres a vu une grande lumière et sur ceux qui étaient assis dans la région de l’ombre de la mort, la lumière s’est levée. 17Dès lors Jésus commença à prêcher et à dire : Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche.
  7. Tel est, d’après les synoptiques, le premier acte du Christ après sa consécration : il choisit un théâtre d’action conforme à son nouveau genre de vie et favorable au but qu’il se propose. Ce n’est qu’après s’y être fixé qu’il annonce publiquement la bonne nouvelle.
  8. Matthieu chap. 4 verset 12. - Or quand Jésus eut appris que Jean avait été mis en prison, il se retira en Galilée. - Quand Jésus eut appris. Quand on rapproche le récit des trois premiers évangélistes de celui de S. Jean, on voit sans peine qu’il existe entre ce verset et le précédent une lacune considérable, qui équivaut certainement à plusieurs mois. En effet, c’est avant l’arrestation du Précurseur, avant l’installation de Jésus à Capharnaüm, qu’eurent lieu les événements racontés par le disciple bien-aimé dans ses premiers chapitres, 1, 19 - 4, 42. Voici quelle fut la vraie suite des faits d’après l’ordre chronologique : la tentation de Jésus, Matth. 4, 1-11 et parall. ; le témoignage rendu par Jean-Baptiste au Messie devant la députation du Sanhédrin et devant ses propres disciples, Joan. 1, 19-34 ; la première vocation de Pierre, d’André, de Philippe et de Nathanaël, Joan. 1, 35-51 ; le changement de l’eau en vin aux noces de Cana et un séjour momentané de Jésus à Capharnaüm, Joan. 2, 1-12 ; le voyage de Notre-Seigneur à Jérusalem à l’occasion de la Pâque et l’expulsion des vendeurs du temple, Joan. 2, 13-25 ; l’entretien avec Nicodème, Joan. 3,1-21 ; les débuts du ministère du Sauveur en Judée, Joan. 3, 22-36 ; sa marche vers la Galilée à travers la Samarie et l’entretien avec la Samaritaine, Joan. 4, 1-42, enfin son arrivée en Judée et son établissement à Capharnaüm, Matth. 4, 12 et ss. et parall. Joan. 4, 43. Voir notre Harmonie évangélique à la fin de l’Introduction générale. Nous aurons plus d’une fois à signaler d’autres lacunes semblables dans le compte-rendu des synoptiques : leur plan étant de raconter la vie publique de Jésus-Christ en Galilée, ils ont presque complètement passé sous silence son ministère en Judée et à Jérusalem, où ils ne le conduiront que peu de jours avant sa mort. - Jean avait été mis en prison. Livré, mis en prison : " mot appartenant au vocabulaire juridique qui est utilisé par les écrivains profanes et sacrés et qui porte sur ce qui est livré à ceux qui ont le pouvoir de nuire " Berlepsch. S. Matthieu veut désigner par cette expression l’emprisonnement du Précurseur par Hérode Antipas ; il réserve pour plus tard, Cf. 14, 4 et suiv., les détails de cet acte tyrannique, afin de les associer au récit du martyre de S. Jean. Actuellement, il se borne à l’enregistrer comme une date importante pour la vie de Jésus. Jusque-là, Notre-Seigneur était demeuré en quelque sorte à l’arrière-scène ; désormais au contraire, il prend le rôle principal. Le héraut disparaît donc lorsque son Maître arrive ; il n’est plus besoin du sacerdoce symbolique quand on possède le vrai royaume des cieux. D’après Tischendorf, Synops., c’est vers la fin de l’an 781 que Jean-Baptiste fut arrêté et que Jésus passa de Judée en Galilée pour y prêcher l’Évangile. - Il se retira, mot parfaitement choisi, qui exprime l’idée d’un danger auquel le Sauveur se proposait en même temps d’échapper ; Cf. Joan. 4, 1-3. - En Galilée. Heureuse province, tant favorisée de Jésus et pendant sa vie cachée et durant sa vie publique ! Elle lui fournira un excellent séjour, la plupart de ses apôtres, de nombreux et fidèles disciples ; en échange, il a daigné la choisir pour y fonder son Église. Nulle part il ne pouvait jouir d’une plus grande liberté, d’une plus complète indépendance ; nulle part il n’échappait mieux aux fausses tendances messianiques qui exerçaient surtout leur influence à Jérusalem et en Judée. Nous décrirons plus bas la province de Galilée au point de vue physique et politique.
  9. Matthieu chap. 4 verset 13. - et ayant quitté la ville de Nazareth, il vint habiter à Capharnaüm, ville maritime, sur les confins de Zabulon et de Nephtali. - Ayant quitté... On a interprété de deux manières le verbe " quitter ". Il peut signifier, en effet, ou bien que Jésus quitta la ville de Nazareth après un nouveau séjour qu’il venait d’y faire, ou qu’il renonça simplement à l’habiter désormais. Dans le premier cas, il l’avait nécessairement traversée avant de se rendre à Capharnaüm, ainsi que le veulent de nombreux commentateurs ; dans le second, il l’aurait laissée à sa gauche sans y passer, comme l’affirment d’autres exégètes. La cause du litige est dans la place différente attribuée d’un côté par S. Luc, 4, 16-30, de l’autre par S. Matthieu, 13, 54-58, et par S. Marc, 6, 1-6, à l’attentat sacrilège des habitants de Nazareth envers Jésus-Christ. Mais nous prouverons, en expliquant ces passages, que la visite de Jésus à Nazareth racontée par les deux premiers synoptiques diffère de celle que rapporte S. Luc, par conséquent que le Sauveur s’arrêta réellement dans cette ville en revenant de la Judée et avant d’aller se fixer à Capharnaüm. Voir l’Harmonie évangélique. - Notre-Seigneur abandonne donc formellement la ville de Nazareth parce qu’elle s’était rendue indigne, par son incrédulité, de le conserver plus longtemps dans ses murs ; bien plus, parce qu’elle l’avait banni de la manière la plus criminelle. Mais, l’eût-elle parfaitement reçu, eût-elle cru à sa divine mission, le Sauveur, à cette époque de sa vie, ne pouvait plus conserver à Nazareth sa résidence habituelle. Cette petite cité perdue au milieu des montagnes ne convenait plus à la nouvelle existence de Jésus : excellente pour une de retraite, elle ne valait rien pour un ministère public. Il fallait maintenant au Christ un théâtre plus étendu, plus populeux, plus intelligent, plus abordable. C’est pourquoi il s’établit dans une ville qui remplissait admirablement ces conditions. - Il vint habiter à Capharnaum. Le nom de Capharnaüm signifie en hébreu " village de la consolation ", il s’adapte à merveille aux grâces accordées par Jésus à son nouveau domicile. Malheureusement, la ville du lac fut incrédule et ingrate comme celle des montagnes, et par là elle s’attira une malédiction terrible que nous verrons s’accomplir à la lettre, Matth. 11, 20 et ss. Elle n’est mentionnée nulle part dans l’Ancien Testament. S. Matthieu lui donne l’épithète de maritime parce qu’elle était située sur les bords de la mer de Galilée ou lac de Tibériade, du côté de l’Occident et, selon toute vraisemblance, assez près de l’endroit où le Jourdain se jette dans le lac. Placée sur la route qui conduisait des rivages de la Méditerranée à Damas, dans la partie la plus habitée et la plus fréquentée de la Palestine, elle était alors un centre important de commerce entre l’Occident et l’Orient. Elle possédait un poste de douane et une garnison romaine. Les relations que le négoce n’avait pas manqué d’établir entre ses habitants juifs et les païens dont elle était remplie, avait imprimé à l’esprit des premiers une tournure si libérale, comme nous dirions aujourd’hui, qu’elle s’attira de la part des Rabbins le titre infamant de ville hérétique et libre-penseuse. Depuis cette époque, l’Évangile l’appelle au contraire la propre cité du Christ ; 9, 1 ; etc. - Sur les confins... Capharnaüm était bâtie sur les limites des anciennes tribus de Zabulon et de Nephthali : un coup d’œil jeté sur une bonne carte de Palestine suffira pour montrer au lecteur la vérité de cette réflexion. L’évangéliste la fait, comme l’indiquent les vv. 14-16, pour introduire sa citation d’Isaïe, et pour montrer le rapport providentiel qui existe entre la prédiction du grand prophète et l’arrivée de Jésus à Capharnaüm avec l’intention de s’y fixer.
  10. Matthieu chap. 4 versets 14-16. - Afin que s’accomplît ce qui avait été dit par le prophète Isaïe : 15le pays de Zabulon et le pays de Nephtali, la voie de la mer, le pays qui est au delà du Jourdain, la Galilée des nations : 16ce peuple qui était assis dans les ténèbres a vu une grande lumière et sur ceux qui étaient assis dans la région de l’ombre de la mort, la lumière s’est levée. - Par le prophète Isaïe ; Is. 8, 22 - 9, 2. Cette prophétie est directement messianique ; l’évangéliste la transcrit non pas d’après le grec des 70, comme il avait fait pour la plupart des textes de l’Ancien Testament que nous avons rencontrés jusqu’ici, mais d’après l’hébreu, tout en usant de sa liberté ordinaire. Voici la traduction littérale des paroles d’Isaïe : " Dans le premier temps, il (Dieu) a couvert d’opprobre le pays de Zabulon et le pays de Nephtali, mais à la fin des temps (c’est-à-dire durant l’ère du Messie), il comblera d’honneur le chemin de la mer, le pays transjordanien, le district des gentils. Le peuple de ceux qui marchaient dans les ténèbres a vu une grande lumière, et ceux qui habitaient la contrée des ombres de la mort ont joui d’une vive clarté ". Isaïe, après avoir fait allusion aux maux affreux que la Palestine septentrionale, représentée par les territoires de Zabulon et de Nephtali, eut à endurer de la part des Assyriens à la suite de leurs invasions réitérées, promet à ce pauvre pays un dédommagement grandiose dans l’avenir. " La lumière après les ténèbres ", lui crie-t-il ; prends patience, console-toi, car la lumière par excellence brillera un jour spécialement sur toi. L’accomplissement est manifeste, comme le reconnaissent à l’envi les interprètes de tous les temps. De quelle lumière serait-il question dans cet oracle sinon de l’ " astre d'en haut ", Luc. 1, 78 ? et trouver pour la Galilée supérieure une consolation comparable à celle qu’elle reçut du Messie ? Expliquons maintenant quelques expressions un peu obscures des vv. 15 et 16. Nous commencerons par placer une virgule après les mots " voie de la mer ", qui forment une locution à part. Nous obtenons ainsi trois noms distincts, destinés à caractériser chacun à sa manière les pays que Jésus devait honorer de sa présence. Le premier, voie de la mer, rappelle que ces pays sont situés dans le voisinage du lac de Tibériade, aux rives duquel ils conduisent comme autant de routes différentes. Notons en passant que le grec porte à l’accusatif absolu, avec le sens de " versus mare ". Le second nom, au-delà du Jourdain, a reçu des interprétations contradictoires, les uns lui faisant désigner, d’après la signification qu’il a très habituellement dans la Bible, la province de Pérée, du moins dans sa partie Nord ; les autres voulant au contraire, dans la circonstance présente, l’appliquer uniquement à la région cis-jordanienne, soit, disent-ils, parce que l’ensemble du récit l’exige, soit parce que plusieurs passages de l’Ancien Testament autorisent cette manière de voir. Querelle de mots, croyons-nous ; la pensée demeure la même quelque sentiment qu’on admette, car le Prophète - et l’évangéliste après lui - n’a pas voulu parler exclusivement des pays situés à l’O. du lac ou des pays situés à l’E., mais des contrées riveraines en général, c’est-à-dire de la zone septentrionale de la Terre Sainte. - Le troisième nom, Galilée des nations, est calqué visiblement sur l’hébreu, qui signifie " cercle " ou " district des païens " : il provenait de ce que la Galilée supérieure, voisine de la Syrie et de la Phénicie, avait été envahie de bonne heure par des païens qui y avaient établi leur séjour. - Dans les ténèbres, les ténèbres au figuré, c’est-à-dire l’affliction et la désolation causées par les barbaries assyriennes. - La région de l'ombre de la mort ; c’est une image semblable, qu’on rencontre fréquemment dans la Bible, et dont le sens est facile à saisir : " une région où des ténèbres épaisses étaient répandues ", Fritzsche. La mort personnifiée est censée régner sur de sombres et tristes régions.
  11. Matthieu chap. 4 verset 17. - Dès lors Jésus commença à prêcher et à dire : Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche. - Jésus commença à prêcher. C’est donc alors seulement que Jésus commença son ministère proprement dit en Galilée, sa prédication évangélique. On est tout d’abord vivement surpris, en lisant, le sommaire de ses premiers discours, de voir que son enseignement ne diffère en rien de celui du Précurseur, Cf. 3, 2. - Faites pénitence... C’est des deux côtés l’exhortation à la pénitence, motivée par la proximité du royaume des cieux. Faut-il conclure de là, d’une part, avec de Wette, que la prédication de Jésus se transforma plus tard complètement sous le rapport de la doctrine, par suite de je ne sais quelles évolutions opérées dans ses idées ? d’autre part avec Strauss qu’à cette époque de sa vie le Sauveur ne se croyait pas encore appelé à jouer le rôle de Messie ? L’Évangile réfute à chaque page ces assertions blasphématoires. Non, Jésus n’ a jamais modifié son enseignement qui est, à la fin de sa vie publique, ce qu’il avait été au début. Mais n’était-il pas naturel que, prenant la place de son Précurseur, il rattachât sa prédication à celle de Jean par l’emploi des mêmes formules, pour se faire reconnaître ainsi plus aisément ? Du reste, " la pénitence est la condition fondamentale de l’entrée dans le royaume de Dieu, royaume que Jésus-Christ était venu fonder ; c’est pour cela qu’elle constitua le fond de l’enseignement du Christ ", Bisping. Il est inutile d’ajouter que, sur les lèvres de Notre-Seigneur, les mots " faites pénitence " et surtout " le royaume des cieux est proche " ont une énergie et une vitalité nouvelles.
  12. 2. Vocation définitive des premiers disciples. 4, 18-22 . Parall. Marc. 1, 16-20 ; Luc. 5, 1-11.
  13. 18Or Jésus, marchant le long de la mer de Galilée, vit deux frères, Simon, appelé Pierre et André son frère, qui jetaient leurs filets dans la mer car ils étaient pêcheurs. 19Et il leur dit : Suivez-moi et je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. 20Et eux aussitôt, laissant leurs filets, le suivirent. 21Et de là, s’avançant plus loin, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans une barque avec Zébédée leur père, réparant leurs filets et il les appela. 22Et eux aussitôt, laissant leurs filets et leur père, le suivirent.
  14. Après la démarche que nous venons d’étudier, Jésus en fait une seconde, également préparatoire, qui consiste à s’attacher quelques disciples. Il se proposait tout ensemble d’utiliser leurs services dans ses prochaines missions, et surtout de les former en vue du grand rôle d’apôtres et de fondements vivants de son Église, auquel il les destinait. Il avait besoin d’hommes qui fussent d’abord les auditeurs puis les prédicateurs de sa doctrine, les témoins puis les narrateurs de ses miracles.
  15. Matthieu chap. 4 verset 18. - Or Jésus, marchant le long de la mer de Galilée, vit deux frères, Simon, appelé Pierre et André son frère, qui jetaient leurs filets dans la mer car ils étaient pêcheurs. - Ce verset contient une charmante mise en scène. Mais avant d’en jouir, nous avons à résoudre une question d’harmonie évangélique. L’appel des quatre premiers disciples, tel qu’il nous est raconté ici par S. Matthieu, S. Marc. 1, 16-20, diffère-t-il de celui que nous lisons dans l’Évangile selon S. Luc, v, 1-11 ? ou bien, les trois synoptiques exposent-ils sous des faces diverses un seul et même fait ? Tout d’abord, après une rapide comparaison établie entre les récits, on se sent plus porté à se prononcer dans le premier sens : S. Luc semble en effet relater un événement distinct. Pour lui, l’appel adressé aux disciples se complique d’une pêche miraculeuse et de plusieurs petits incidents à propose desquels les deux autres évangélistes gardent le silence. Aussi divers exégètes, et des meilleurs, ont-ils admis la distinction des faits. Suivant eux, Pierre, André, Jacques et Jean auraient reçu deux appels consécutifs, le premier dans les conditions rapportées par S. Matthieu et par S. Marc, le second un peu plus tard, au milieu des circonstances indiquées par S. Luc. Quoique cette opinion soit parfaitement acceptable, la seconde, qui croit à l’identité des récits, nous paraît beaucoup plus probable après un examen approfondi du texte sacré. Au fond, n’avons-nous point de part et d’autre mêmes détails généraux, mêmes personnages occupés à peu près de la même manière, mêmes résultats obtenus ? Et puis, est-il vraisemblable qu’à quelques jours ou quelques semaines d’intervalle, Jésus ait dit à deux reprises aux quatre pêcheurs : " Je ferai de vous des pêcheurs d'hommes " et que, deux fois de suite, ils aient tout quitté pour le suivre ? Ces raisons nous déterminent à dire, avec la plupart des commentateurs, qu’il n’y eut qu’une seule vocation, bien que son souvenir nous ait été différemment conservé par les synoptiques, S. Matthieu et S. Marc se bornant à esquisser les traits principaux, S. Luc traçant un tableau complet. - Marchant le long de la mer. D’après le troisième Évangile, cette promenade solitaire du Sauveur fut bientôt troublée par la foule qui, avide de l’entendre, l’entoura de tous côtés. Apercevant alors les pêcheurs et leurs barques, il monta dans le bateau de Pierre, fit donner un coup de rame de manière à s’écarter un peu du rivage, et de cette chaire improvisée, il enseigna la foule pendant quelque temps. La pêche miraculeuse eut lieu immédiatement après et se termina par le divin appel. - La mer de Galilée. Lac enchanteur que les géographes, les voyageurs et les historiens de Jésus ont décrit avec amour. Il a porté divers noms durant l’histoire de la Révélation. L’Ancien Testament l’appelle lac de Cinnéreth, soit à cause d’une ville ainsi nommée qui s’élevait autrefois sur sa rive occidentale, soit à cause de sa forme que l’on trouvait assez semblable à celle du Kinnor, sorte de harpe. Les évangélistes le nomment alternativement mer de Galilée, mer de Gennésareth, ou mer de Tibériade. Ces deux dernières appellations provenaient l’une d’une plaine gracieuse et fertile qu’il baigne à l’O., l’autre de la cité célèbre de Tibériade, bâtie un peu plus au Sud. Aujourd’hui encore il est appelé par les Arabes " Bahr Tubaryeh ". Par suite d’une dépression volcanique qu’a d’ailleurs subie le Jourdain presque tout entier, le bassin du lac de Galilée est à environ 535 pieds au-dessous du niveau de la mer ; il semble même beaucoup plus profondément encaissé quand on le contemple du haut des collines environnantes. Josèphe fixait sa longueur à 140 stades et sa largeur à 40 ; Pline comptait de son côté 16 milles de long sur 6 de large, ce qui revient à environ 9 lieues pour la longueur, et à 3 ou 4 de largeur. La limpidité de l’atmosphère orientale le fait paraître plus petit qu’il n’est en réalité. Son apparence générale est celle d’un ovale assez régulier. Le Jourdain y entre par le Nord et en sort par le Sud, après l’avoir traversé dans toute son étendue. Les montagnes qui lui servent de cadre et de digue ont à l’Est et à l’Ouest des physionomies très distinctes. Celles de l’Est sont plus élevées et plus compactes ; elles forment un mur gigantesque, haut de 2000 pieds, qui épaule le plateau de Basan et qui court indéfiniment vers le Sud. Leur sommet uni et régulier ressemble à une ligne droite qui coupe l’horizon. Celles de l’Ouest sont plus variées, plus pittoresques : séparées, découpées, elles s’échelonnent les unes derrière les autres de manière à former une complication très intéressante, telle qu’on en aperçoit rarement en Palestine. Au printemps, toutes ces hauteurs de gauche et de droite sont revêtues d’un frais gazon ; mais, les arbres ayant depuis longtemps disparu, elles ne présentent, durant la plus grande partie de l’année, que des cimes chauves et des flancs décharnés. Leur pied s’arrête toujours à une certaine distance du lac, de manière à laisser tout autour une plage plus ou moins considérable que longeait autrefois une route très fréquentée. Les eaux du lac sont fraîches, agréables au goût, limpides aussi, ce qui surprend, car le Jourdain à son entrée est un fleuve sale et boueux. Par suite de la dépression que nous signalions plus haut, le climat des bords du lac est vraiment tropical : un Européen vivrait difficilement en été dans ce brasier ardent. Mais en revanche l’hiver s’y fait à peine sentir ; quand la neige tombe jusque sur le rivage, ce qui est rare, elle fond aussitôt tandis qu’on la voit fréquemment blanchir le sommet des montagnes voisines. La végétation, comme le climat, rappelle les tropiques. Nous voyons dans ces parages, vivant très à l’aise, des plantes qui ne tarderaient pas à périr sur les plateaux de la Galilée et même dans la plaine d’Esdrelon. Le Nabk, espèce d’arbre épineux qui aime les grandes chaleurs, et le laurier-rose croissent partout le long des rives ; les melons y mûrissent un mois plus tôt qu’à Damas. Quelle ne devait pas être autrefois la fécondité de cet heureux pays, alors qu’il était cultivé par des mains nombreuses, actives et intelligentes ! Une végétation abondante tempérait les ardeurs excessives du soleil et cette contrée, que Josèphe appelle merveilleuse, était assurément l’une des plus bénies de la terre, indépendamment du séjour qu’y daigne faire le Sauveur. Aujourd’hui, elle porte les marques évidentes de la malédiction que Jésus fut obligé de lancer contre elle et dont nous décrirons plus tard les effets ; Cf. 11, 27 et ss. Néanmoins, il lui reste encore assez de splendeurs pour justifier le tribut perpétuel de louanges qu’on lui paie largement. - Vit deux frères. Ce n’était pas la première fois qu’il les voyait. S. Jean nous racontera, 1, 35 et ss., comment ils étaient devenus les amis de Jésus ; S. Matthieu va nous dire de quelle manière eut lieu leur appel officiel. Il importe en effet de distinguer ces deux choses pour répondre au reproche de contradiction que les rationalistes adressent ici encore à l’Évangile. En embrouillant les faits à leur guise, en ne tenant aucun compte des différences de temps et de lieux, il est facile à ces pseudo-critiques de porter le désordre dans le texte sacré et d’en rejeter ensuite la faute sur les évangélistes. Il n’y avait pourtant pas là matière à une objection sérieuse. L’entrevue dont parle S. Jean eut lieu sur les bords du Jourdain, dans la Pérée méridionale ; celle que raconte S. Matthieu se passa en Galilée, au milieu d’un concours de circonstances toutes nouvelles, et cinq ou six mois plus tard. La vocation de plusieurs d’entre les apôtres fut donc graduelle et progressive : elle eut jusqu’à trois actes ou degrés distincts. L’appel préliminaire et préparatoire que nous lisons dans S. Jean fit d’eux des disciples " in lato sensu " ; après le second appel, dont la description nous occupe en ce moment, ils furent disciples de Jésus d’une manière stricte et définitive ; plus tard enfin, nous les verrons élevés solennellement à l’apostolat. Avant d’être apôtres, ils durent ainsi passer par les emplois de catéchumènes et de novices. - Simon. Simon est un nom hébreu ; sa forme primitive était Siméon. - Appelé Pierre, ou mieux Céphas, Cf. Joan., 1, 42, dans la langue syrochaldaïque que parlaient alors les Juifs de Palestine. Relativement à l’origine de ce surnom, comparez Joan., 1, 42 ; Matth., 16, 18. - André dérive directement du grec. On sait qu’à cette époque les dénominations grecques avaient envahi la Terre-Sainte et spécialement la Galilée : nous en trouverons d’autres dans l’Évangile et même dans le collège apostolique. - Les deux frères avaient été les disciples de Jean-Baptiste avant de s’attacher à Jésus. Ils étaient de Bethsaïda. Après avoir suivi le Sauveur pendant quelques mois, ils avaient repris leurs occupations accoutumées ; mais l’heure est venue où ils doivent quitter leur humble métier pour se préparer aux sublimes fonctions que la Providence leur destine. Qu jetaient leurs filets : détail graphique ; de même " réparant leurs filets " au v. 21. D’après le texte grec qui est ici plus exact, Pierre et André se servaient alors d’un grand filet double ; Jacques et Jean de filets simples et plus petits. - Car ils étaient pêcheurs. Les pêcheurs du lac de Tibériade formaient alors une classe très nombreuse. Il se faisait un commerce considérable de poissons dans les villes riveraines et bien au-delà ; deux d’entre elles tiraient même leur nom (Bethsaïda, maison de pêche) de leur célèbres pêcheries. Les eaux de la mer de Galilée étaient réputées si poissonneuses que Josué, au dire des Rabbins, lorsqu’il partagea la Palestine entre les douze tribus, accorda à tous les Israélites sans exception le droit d’y pêcher, sachant bien qu’elles ne couraient aucun risque d’être dépeuplées. Aujourd’hui encore le poisson du lac est très abondant : les pêcheurs arabes emploient, pour le saisir, deux méthodes des plus primitives qui consistent l’une à le guetter patiemment et à jeter sur lui, dès qu’on l’aperçoit, une filoche qu’on tient à la main, l’autre à l’empoisonner avec des miettes de pain trempées dans du bichloride de mercure et à recueillir les corps qui surnagent. - " Ce sont des pêcheurs et des illettrés qui sont envoyés prêcher, pour que la foi des croyants ne paraisse pas provenir de l’éloquence ou de la science, mais de la puissance de Dieu ", S. Jérôme. " Ceux qui ont appris à supporter de pénibles travaux et à s’exposer à toutes sortes de périls sont mieux préparés pour devenir les compagnons et les disciples de Jésus ", Henry and Scott. Nous reviendrons plus loin, 10. 2 et 3, sur l’humble condition des Apôtres.
  16. Matthieu chap. 4 verset 19. - Et il leur dit : Suivez-moi et je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. - Suivez-moi. C’était l’expression consacrée par laquelle les anciens Prophètes et les Rabbins attachaient à leur personne ceux qu’ils avaient choisis pour disciples. Cf. Wetstein et Schoettgen. - Pêcheurs d'hommes. Jésus fait ici un jeu de mots à la façon des Orientaux. Désormais, tel est le sens de ses paroles, vous jetterez le filet du royaume des cieux dans la mer des nations, car vous demeurerez pêcheurs à mon service, quoique en un sens plus élevé : vous serez pêcheurs d’hommes. de même que Jéhova avait autrefois transformé le berger David en un pasteur d’hommes, Cf. Ps. 127, 70-72, ainsi Jésus rattache la nouvelle vocation de ses disciples à l’ancienne, leur montrant en même temps combien la seconde l’emporte sur la première. La Bible et les auteurs classiques emploient aussi quelques fois des expressions semblables pour désigner la conquête des esprits et des cœurs ; Cf. Jerem. 16, 16 ; Ezech. 97, 10.
  17. Matthieu chap. 4 verset 20. - Et eux aussitôt, laissant leurs filets, le suivirent. - Ce simple langage décrit à merveille l’influence irrésistible que Jésus exerçait sur les âmes. De même au verset 22. Ceux qu’il appelle lui obéissent à la façon d’Abraham, ignorant où ils vont ; ils savent seulement quel est Celui auquel ils s’attachent ; ils ont appris à le connaître un peu pendant les jours qu’ils ont déjà passés auprès de lui, et cela leur suffit pour qu’ils le suivent avec la plus entière confiance.
  18. Matthieu chap. 4 versets 21 et 22. - Et de là, s’avançant plus loin, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans une barque avec Zébédée leur père, réparant leurs filets et il les appela. 22Et eux aussitôt, laissant leurs filets et leur père, le suivirent. - S'avançant plus loin. Un second triomphe accompagne de près le premier, et deux autres disciples, également unis par les liens du sang, se mettent généreusement à la suite du Messie. - Jacques. C’était l’aîné ; à son nom, qui est identique à celui de l’ancêtre par excellence d’Israël, l’évangéliste ajoute le nom de son père, Zébédée (sous-entendu " fils "), pour le distinguer de S. Jacques le Mineur, fils d’Alphée. - Jean. Jean signifie en hébreu, comme nous l’avons dit précédemment, " Jéhova a fait grâce " : Jésus étant le Jéhova du Nouveau Testament, son disciple privilégié pouvait-il être désigné par une appellation plus heureuse ? - Laissant leurs filets et leur père. Sur un signe de Jésus, S. Jacques et S. Jean abandonnent tout, même leur père. C’est à dessein que l’évangéliste a relevé ce trait admirable de renoncement, qui a rempli bien des âmes de courage au moment de déchirantes séparations réclamées par la voix divine. - Jacques et Jean étaient sans doute, eux aussi, d’anciens disciples du Précurseur. On croit du moins généralement que l’apôtre favori du Christ se désigne lui-même d’une manière indirecte lorsqu’il raconte la première entrevue de Notre-Seigneur avec S. André, Cf. Joan. 1, 35 et ss.
  19. 3. - Grande mission en Galilée. 4, 23-9, 34
  20. Complètement disposé pour l’action, Jésus-Christ commence maintenant la vie de missionnaire qu’il va mener d’une manière à peu près continuelle pendant environ deux ans. L’évangéliste en donne ici le tableau général, avant de décrire en détail les principaux faits.
  1. 1° Résumé général de la mission. 4, 23-25. Parall. Marc. 1, 35-39 ; Luc. 4, 42-44

  1. 23Et Jésus parcourait toute la Galilée, enseignant dans leurs synagogues, prêchant l’évangile du royaume et guérissant toute maladie et toute infirmité parmi le peuple. 24Et sa renommée se répandit dans toute la Syrie et on lui présenta tous ceux qui étaient malades, atteints de souffrances et de maux divers et les possédés du démon et les lunatiques et les paralytiques et il les guérit. 25Et des foules nombreuses le suivirent de la Galilée, de la Décapole, de Jérusalem, de la Judée et d’au delà du Jourdain.
  2. Matthieu chap. 4 verset 23. - Et Jésus parcourait toute la Galilée, enseignant dans leurs synagogues, prêchant l’évangile du royaume et guérissant toute maladie et toute infirmité parmi le peuple. - Le divin Maître fit à travers les différentes parties de la Galilée, durant la première année de sa vie publique, trois voyages qui correspondent à trois missions importantes. La première de ces missions eut lieu dans les régions montagneuses, la seconde autour du lac, la troisième dans les villes. En cet endroit il est plus spécialement question de la première, bien que l’exposé de S. Matthieu puisse convenir à toutes. Elle embrasse les chap. 5-8 du premier Évangile. Nous trouverons le début de la seconde indiqué par S. Luc, 8, 1-3, et celui de la troisième dans S. Matthieu, 9, 35 et ss.; Cf. notre Harmonie évangélique à la fin de l’Introduction générale. - Toute la Galilée. Il est temps de dire en peu de mots ce qu’était alors cette belle contrée que Jésus va parcourir en tous sens. Elle occupait l’ancien territoire des quatre tribus d’Aser, de Nephtali, de Zabulon et d’Issachar ; c’était donc la province la plus septentrionale de la Palestine. Ses limites se confondaient au N. avec celles du pays juif ; elles étaient formées à l’E. par le Jourdain, le lac Mérom et le lac de Tibériade, au S. par le Carmel et l’extrémité méridionale de la plaine d’Esdrelon, à l’O. par la Méditerranée et la Phénicie. C’était, du temps de Jésus-Christ, une riche région, très-peuplée, bien cultivée, parsemée de villes et de bourgades qu’habitait une population vigoureuse et indépendante. Son nom dérive, comme nous l’avons vu, Cf. le v. 15 et Is. 9, 1, de l’hébreu Galil, et signifie cercle, district. A l’époque dont nous parlons, elle se partageait en Galilée inférieure et en Galilée supérieure. La première embrassait la vaste plaine d’Esdrelon avec les premières ramifications des montagnes situées au N. de cette plaine et à l’E. jusqu’au Jourdain ; la seconde comprenait tout le Nord du pays, à partir d’une ligne droite qu’on tirerait entre Ptolémaïs et la partie supérieure du lac de Tibériade. C’est un plateau assez élevé, aux ondulations nombreuses, planté de magnifiques bois de chêne. Malgré tous ses malheurs, la Galilée a conservé, plus que toutes les autres zones de la Terre Sainte, des traces assez nombreuses de son ancienne splendeur, en particulier sous le double rapport de la population et de la fertilité. - Enseignant dans leurs synagogues. Le pronom " leurs " ne retombe directement sur aucun des mots qui précèdent ; il désigne les habitants de la province qui vient d’être mentionnée. Quoique peu correcte sous le rapport grammatical, la phrase est néanmoins facile à comprendre. - La synagogue est un local célèbre soit au point de vue du culte juif en général qui lui a conféré un si grand rôle, soit relativement à la vie de Notre-Seigneur puisqu’elle a servi de théâtre à plusieurs de ses miracles et de ses discours. Son nom hébreu était, Beth-Hakkenéceth, maison de réunion. Il est certain que l’existence des synagogues remonte à une haute antiquité ; cependant il serait difficile de fixer au juste l’époque où elles prirent naissance. Elles exercèrent la plus heureuse influence sur le maintien de la religion juive pendant et après l’exil. Au temps de Jésus-Christ, chaque ville ou village de la Palestine en possédait au moins une ; à Jérusalem, on en comptait jusqu’à 450 au dire des Rabbins. C’étaient des édifices aussi richement construits que le permettaient les ressources de la population. On tâchait de les bâtir sur un emplacement élevé, dans la ville ou du moins tout auprès ; elles étaient orientées de telle sorte qu’en entrant et qu’en priant les fidèles regardassent dans la direction de Jérusalem. On les consacrait par des prières spéciales, comme nos églises. L’arrangement intérieur était, " mutatis mutandis ", celui du tabernacle, c’est-à-dire qu’au fond, du côté de Jérusalem, se trouvaient une lampe à plusieurs branches qu’on allumait aux grands jours et l’arche qui contenait le livre de la Loi ; vers le milieu de la salle, une plate-forme élevée sur laquelle était dressée le pupitre du lecteur. L’assistance avait sa place à l’entrée, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, séparés par une cloison haute de cinq ou six pieds. Le reste de l’ameublement consistait en troncs pour les aumônes, en cadres destinés à recevoir les affiches, et en placards où l’on déposait les trompettes sacrées et divers autres objets. On se réunissait dans les synagogues aux jours saints et aux heures saintes. Les jours saints étaient, indépendamment des solennités spéciales, le second ou lundi, le cinquième ou jeudi et le septième ou samedi ; les heures saintes, la troisième, " schaharith ", 9 heures du matin, la sixième, " mincha " ou midi, et la troisième, " arabith ", 3 heures du soir. Mais la plupart de ces réunions étaient facultatives ; la fréquentation des synagogues ne devenait obligatoire qu’aux jours de fête et de sabbat. Quant au culte qui s’y pratiquait, il reproduisait en petit, sauf les sacrifices, celui que les prêtres célébraient dans le temple ; il se composait de prières, de lectures extraites de la Bible, de prédications et de cérémonies qui variaient suivant les fêtes. Les coreligionnaires étrangers, quand c’étaient des personnes honorables, étaient fréquemment invités par le président à adresser quelques paroles d’édification à l’assemblée ; Jésus profitait volontiers de cette occasion pour annoncer ce que S. Matthieu appelle ici la bonne nouvelle du royaume. - Nous avons expliqué dans l’Introduction générale, ch. 1, l’origine et la signification du mot Évangile. - Et guérissant toute maladie... Prêcher et guérir, tels étaient les deux grands actes de Jésus missionnaire ; il se montrait ainsi le médecin tout à a fois des âmes et des corps. Les miracles disposaient les cœurs à bien recevoir la prédication, dont ils attestaient la vérité ; la divine semence de la prédication jetée partout sur les consciences empêchait les prodiges de ne produire qu’un effet superficiel et transitoire. Ces deux œuvres résument toute la vie publique du Sauveur, en même temps qu’elles expliquent le mot bien connu de S. Pierre : " Là où il passait, il faisait le bien ", Act. 10, 38.
  3. Matthieu chap. 4 versets 24 et 25. - Et sa renommée se répandit dans toute la Syrie et on lui présenta tous ceux qui étaient malades, atteints de souffrances et de maux divers et les possédés du démon et les lunatiques et les paralytiques et il les guérit. 25Et des foules nombreuses le suivirent de la Galilée, de la Décapole, de Jérusalem, de la Judée et d’au delà du Jourdain. - Ces deux versets décrivent l’admirable résultat produit sur la masse du peuple par les bienfaits que répandait Jésus, et spécialement par ses miracles de guérison. - Sa renommée se répandit. Sa renommée vole de bouche en bouche ; après avoir franchi les limites de la Galilée et rempli la Palestine entière, v. 25, elle dépasse bientôt celles de la Terre Sainte et s’étend dans toute la " Syrie ". Les Septante et les écrivains du Nouveau Testament nomment ainsi une région d’une étendue considérable, bornée au N. par les monts Amanus et Taurus, à l’E. par l’Euphrate et le désert d’Arabie, au Sud par la Palestine, à l’Ouest par la mer Méditerranée et la Phénicie. - Et on lui présenta... On apprend que Jésus est bon et qu’aucune maladie ne résiste à sa puissance ; chaque famille lui amène donc de près ou de loin ses infirmes de toute espèce. L’évangéliste note ici trois catégories de maladies générales. - Souffrances : dans le texte latin : languor, mot désignant probablement ce que nous appelons encore les maladies de langueur. - Maux : ce sont les souffrances aiguës. - Les trois maladies particulières signalées ensuite sont plus connues. La première est le mal affreux de la possession, possédés du démon, sur lequel nous aurons à revenir plus tard, Cf. 8, 28. La seconde atteint non pas l’âme proprement dite comme la précédente, mais l’âme inférieure ; le mot lunatiques la représente. Par ce nom extraordinaire on désignait dans l’antiquité l’épilepsie et d’autres affections morbides du même genre, que l’on attribuait en tout ou en partie à l’influence de la lune, " de Diane irritée ", comme s’exprime Horace. La troisième est une maladie du corps, paralytiques ; les anciens et les modernes ont ainsi nommé ceux dont les nerfs ont perdu leur puissance et qui ont perdu par là-même l’usage de leurs membres. - Des foules nombreuses le suivirent... Gagnées par les bienfaits du divin Maître, les foules s’attachent à ses pas ; ne pouvant plus se séparer de lui une fois qu’elles l’ont vu et entendu, elles lui forment partout où il va un royal cortège. Jésus est si parfaitement, mais dans un sens relevé, l’homme du peuple ! et le peuple, quand il n’est pas aveuglé par les passions ou égaré par de faux guides, reconnaît si promptement ceux qui veulent son vrai bien ! - S.. Matthieu nous donne la liste des principales contrées de la Palestine qui envoyaient des admirateurs à Jésus. C’était naturellement en premier lieu la Galilée qu’il habitait alors. C’était aussi la Décapole, district situé au N. E. de la Terre Sainte et en grande partie au-delà du Jourdain. Il tirait son nom de dix villes qui l’avaient primitivement formé et dont les principales étaient Scythopolis à l’O. du Jourdain, Hippos, Gadara et Pella à l’E. Du reste, elles ne sont pas mentionnées de la même manière par les anciens géographes, ce qui prouve que les limites de la Décapole subirent des variations successives. Il semble, d’après les indications laissées par Josèphe, Pline et Ptolémée, que ces dix villes avec leurs dépendances ne formaient pas une suite non-interrompue de territoires : c’étaient plutôt comme des îles séparées au milieu des provinces juives, une sorte de confédération placée sous le protectorat immédiat de l’empire romain. Cette région, autrefois extrêmement prospère et très peuplée, est aujourd’hui ruinée, presque déserte : on n’y rencontre qu’un petit nombre de familles, vivant comme des bêtes sauvages dans des cavernes qui servaient jadis de tombeaux, ou sous les débris tremblants d’anciens palais. - On accourait encore auprès de Jésus de la capitale juive, de la Judée, et de au-delà du Jourdain, autrement dit de la Pérée, province trans-jordanienne comprise entre les fleuves Jabbok et Arnon.
  4. EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU CHAPITRE 5
  5. DISCOURS SUR LA MONTAGNE. Occasion et préambule (v. 1-2). Les Béatitudes (vv. 3-12). - Devoirs des ouvriers évangéliques : ils sont le sel de la terre et la lumière du monde (vv. 13-16). - Jésus n'est pas venu pour abroger la Loi ancienne, mais pour la perfectionner (vv. 17-20). - Il interprète, conformément à ce principe, le cinquième commandement (vv. 21-26), le sixième (vv. 27-30), la loi du divorce (vv. 31-32), le douzième commandement (vv. 32-37), la loi du talion (vv. 38-42), le précepte de l'amour du prochain (vv. 43-47). Idéal de notre perfection (v. 48)
  1. 2° Discours sur la montagne. 5-7 Parall. Luc. 6, 17-49.

  1. À sa première mission, Jésus-Christ associe d’une manière très naturelle le plus considérable et le plus important de ses discours. Mais, avant d’en aborder l’interprétation, il sera utile de caractériser par quelques traits généraux la nature et la forme de l’enseignement du Sauveur.
  1. A. Coup d’œil général sur la prédication de N.-S. Jésus-Christ.

  1. L’objet de l’enseignement de Notre-Seigneur est exclusivement religieux, comme l’on doit s’y attendre. C’est le royaume de Dieu et son établissement sur la terre, c’est la morale évangélique, le dogme chrétien, l’Ancien Testament dans ses rapports avec le Nouveau ; en un mot, c’est la vraie religion considérée, annoncée, sous tous ses points de vue. Nous n’ajouterons point que, sous le rapport de son objet, la doctrine du Sauveur est la plus relevée, la plus belle, la plus divine qui ait existé. C’est une conclusion si évidente et si fréquemment tirée par les ennemis comme par les amis du christianisme, que nous pouvons bien nous dispenser d’insister sur ce point. Un trait plus caractéristique de la prédication de Jésus envisagée dans son objet, c’est qu’elle porte toute entière sur le divin Maître lui-même, de sorte qu’il en est vraiment le centre, le fond intime. Par là, il se distingue de tous les docteurs qui ont enseigné avant ou après lui, qu’ils soient philosophes ou prophètes. Cela vient de ce qu’il n’est pas, comme eux, un simple témoin plus ou moins autorisé de la lumière, mais la lumière elle-même qui s’affirme. - Mais nous voulons surtout parler ici de la forme de l’enseignement du Christ. Sous ce rapport, il est, selon l’aveu spontané qu’arrachait un jour à ses adversaires la force même des choses, le plus éloquent de tous les orateurs : " Jamais un homme n'a parlé comme cet homme ", Joan. 7, 46. Le plus éloquent, non pas dans le sens profane de ce mot, qui rappelle presque toujours des petitesses humaines, en particulier la recherche de l’effet, des visées ambitieuses. Pour Jésus, selon une définition admirable, " l’éloquence est un vertu " ; voilà pourquoi elle produit tant d’impression et tant de bien sur les consciences, qu’elle vise toujours directement, au lieu de ne s’adresser qu’à l’imagination et à la frivolité de l’auditoire, comme il arrive si souvent ailleurs. - La portée universelle de l’enseignement de Notre-Seigneur n’est pas moins remarquable que son caractère éminemment moral. " Il tombe d’aplomb, dit M. de Pressensé, sur le cœur humain tel qu’on le retrouve à tous les degrés de culture et de civilisation ". Il est accessible aux simples et aux enfants non moins qu’à la science et qu’à l’âge mûr. Aujourd’hui, au 19è siècle, il accomplit les mêmes merveilles qu’à l’époque de Jésus, et il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps, chez toutes les nations du globe. Son influence ne diminuera jamais ; il gagnera constamment les petits par sa simplicité lumineuse, les grands par ses étonnantes profondeurs. - Que n’aurions-nous pas à dire de sa variété toujours admirablement appropriée aux circonstances de lieux et de personnes ? " Le Sauveur, pour sauver l’homme, emploie tous les accents et varie à l’infini son langage. Tantôt il menace et avertit, tantôt il s’indigne, tantôt il exprime sa pitié par des larmes " (Clément d’Alexandrie). Nous pourrions ajouter : Tantôt il instruit, tantôt il moralise, tantôt il converse familièrement, tantôt il s’élève jusqu’aux plus hautes sublimités du langage... Il nous offre le modèle de tous les genres possibles de prédication : sermon solennel, catéchisme, homélie, dialogue à la Socrate, discours polémique, simple riposte souvent écrasante, etc. Mais ce n’est pas seulement le genre qui varie chez lui suivant les occasions, c’est encore le ton, la couleur dans chaque genre. Parfois il emploie la parabole, cette forme spéciale de son enseignement sur laquelle nous aurons à revenir plus tard : parfois il donne à sa pensée le tour d’un aphorisme, d’une sentence originale. Il manie puissamment l’ironie, le paradoxe ; il emploie avec un rare succès les figures de rhétorique. Et remarquons bien que cette variété est toujours en parfaite harmonie avec la composition de l’auditoire auquel Jésus s’adresse. En changeant de milieu, il modifie la forme de son langage : quelle différence entre le discours sur la montagne et les malédictions lancées contre les Pharisiens, entre l’entretien avec Nicodème et l’entretien avec la Samaritaine, entre les deux discours prononcés devant la foule et ceux qui avaient les disciples pour objectif ! - La popularité, voilà encore un des traits distinctifs de la prédication du Sauveur; mais popularité noble et sainte, qui n’a rien de commun avec les faiblesses malheureusement trop fréquentes de ces ambitieux vulgaires par lesquels on voit exploiter les passions et les préjugés de la foule. Jésus, au contraire, en tant qu’orateur, s’est rendu populaire en combattant les erreurs courantes, les idées favorites de ses contemporains. Ce caractère apparaît sous toutes les faces de sa prédication. Le Sauveur est populaire dans le choix de ses auditeurs : tandis que les Pharisiens et les Scribes méprisent le peuple et dédaignent de l’instruire, c’est aux petits que Jésus s’adresse le plus volontiers. Il est populaire dans le choix du local : à d’autres il faut la chaire de Moïse pour faire entendre leurs pompeux discours ; pour lui il se contente de la margelle d’un puits, d’une nacelle, de la place publique, du sommet d’une montagne. Il est populaire dans le choix de ses expressions ; il n’y a rien de doctoral, rien d’affecté dans son langage qui se distingue toujours par sa simplicité, sa limpidité, alors même qu’il devient profond ou sublime. Signalons encore les gracieuses images qui l’ornent et le colorent constamment, images empruntées pour la plupart aux mœurs, aux coutumes du peuple et qui lui communiquent un délicieuse saveur. - A quelque point de vue qu’on se place pour examiner l’enseignement de Jésus, on lui reconnaît donc une perfection incomparable, digne du Christ, digne du Fils de Dieu. Aussi voudrait-on que les évangélistes n’eussent pas omis, dans leurs relations, une seule des paroles tombées de ses lèvres éloquentes. Du moins, guidés par l’Esprit-Saint, ont-ils choisi parmi les discours de Jésus et consigné sur leurs pages sacrées des modèles de tous les genres oratoires. Nous pourrons donc, à mesure que nous avancerons dans l’histoire de sa vie nous faire une idée plus complète de son éloquence, et nous comprendrons toute la portée de ce mot profond et hardi de S. Matthieu : " car il les enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme leurs scribes ", 7, 29. Voir sur le caractère général de l’enseignement du Sauveur de belles pages (mélangées pourtant de quelques erreurs) de M. de Pressensé, Jésus-Christ, son temps, sa vie, etc. Paris, 1865, liv. 2, ch. 5. Nous leur avons emprunté plusieurs idées.
  2. Le grand discours messianique.
  3. Il déclare plus haut 4, 23 : L’évangéliste présente maintenant la doctrine du Christ et son effet, c’est-à-dire l’admiration du peuple, sous la forme de têtes de chapitre ", S. Thom. - Le royaume des cieux, dont le Sauveur a commencé de prêcher la venue, nous apparaît ici dans ses principes, son essence, ses vertus intimes et ses principaux développements ; Jésus lui-même va se montrer à nous sous les traits du vrai Roi messianique, du vrai Législateur de la Nouvelle Alliance. Les rois terrestres, après quelque grande crise ou quelque changement important dans l’état qu’ils gouvernent, publient une charte, une constitution neuve ou transformée : or, le célèbre discours dont nous abordons en ce moment l’étude, est réellement, comme on l’a maintes fois appelé, la " grande charte " du royaume de Dieu, tel que Notre-Seigneur Jésus-Christ voulait la fonder. Ne contient-il pas, selon la parole de S. Augustin, un admirable précis de toute la doctrine chrétienne et l’abrégé de l’Évangile ? A cette place que S. Matthieu lui a justement attribuée, saluons-le comme " un portail sublime qui introduit les lecteurs de l’Évangile dans le temple de l’activité du divin Maître ", Olshausen, Comm. in h.l.
  1. B. Préambule, 5, 1-2.

  1. 1Or Jésus, voyant les foules, monta sur une montagne et lorsqu’il se fut assis, ses disciples s’approchèrent de lui. 2Et, ouvrant sa bouche, il les enseignait, en disant...
  2. Nous étudierons, à l’occasion de ces deux versets, différentes questions exégétiques que soulève la simple lecture du discours sur la montagne, et dont la solution jettera tout à la fois du jour et de l’intérêt sur les détails de ce célèbre discours.
  3. Matthieu chap. 5 verset 1. - Or Jésus, voyant les foules, monta sur une montagne et lorsqu’il se fut assis, ses disciples s’approchèrent de lui. - Voyant les foules ; les foules qui ont été mentionnées à la fin du chap.4, v. 25. Le discours sur la montagne se trouve rattaché par là-même au ministère général du Sauveur en Galilée, tel qu’il vient d’être décrit par S. Matthieu, 4, 23-25. Cette circonstance nous fournit un point d’appui pour déterminer, au moins d’une manière approximative, l’époque vers laquelle il fut prononcé. Vraisemblablement, d’après le sentiment commun des exégètes, il remonte aux débuts du ministère public de Notre-Seigneur et à la première des trois missions dont nous avons parlé. En effet, 1° c’est la position que lui assignent très ouvertement le premier et le troisième des synoptiques, Cf. Luc, 6, 12 ; 2° il convenait qu’un des premiers actes du Messie fût de faire connaître la nature et les lois de son royaume, de même que le premier acte de Jéhova, après la délivrance des Hébreux, avait été de proclamer la législation théocratique qui devait désormais les régir. La réunion de foules nombreuses autour de Jésus suppose néanmoins qu’un certain temps s’était écoulé depuis qu’il avait commencé son rôle de missionnaire. Nous ne croyons pas nous tromper beaucoup en attribuant pour date au Discours sur la montagne la fin de l’année 781 U. C., ou les premiers mois de 782. - Monta sur une montagne. Après la question de temps, se présente la question de lieu. Cette fois, l’écrivain sacré est un peu plus explicite : il nous dit que Jésus prononça son grand discours sur une montagne, et c’est précisément de là que dérive la dénomination très ancienne de " Discours sur la montagne ". Il serait assurément agréable à notre piété de connaître d’une manière exacte la localité où retentit la voix de notre divin Législateur. Or, une tradition capable de satisfaire les exigences de la plus rigoureuse critique existe depuis longtemps sur ce point. De même qu’on nous a montré au Sud, dans la Judée, la montagne de la Quarantaine, témoin de la tentation du Sauveur, de même on nous fait voir au Nord, dans la Galilée, la " montagne des Béatitudes ", qui servit pour ainsi dire de chaire à Jésus en ce jour solennel. Elle se nomme en arabe " Kouroûn-Hattin ", les cornes d’Hattin. Elle est située à mi-chemin entre le Thabor et Capharnaüm, à peu près en face de Tibériade et seulement à trois heures du lac de Gennésareth. Sa position s’accorde fort bien avec l’ensemble du récit évangélique, car elle est facilement abordable de toutes parts et se trouve justement dans la région où prêchait alors Notre-Seigneur. De plus, elle mérite seule, entre toutes les hauteurs qui l’avoisinent à l’Ouest du lac, le nom de montagne par excellence, qu’elle porte dans le texte grec, tant elle se distingue des autres par sa forme particulière et par son élévation plus considérable. Supposons à l’extrémité orientale du plateau de Galilée, une grande plaine ondulée, interrompue tout-à-coup par une longue arête ; supposons encore, au bout de cette arête, une colline carrée, en forme de selle, terminée de deux côtés par des pointes ou cornes aigües : nous avons le Kouroûn-Hattin. Vue de l’Ouest, cette hauteur ne dépasse guère que de trente à quarante pieds le plateau qui lui sert de base ; mais, au N. -E., elle s’élève à 400 pieds environ au-dessus du niveau du lac : chaque corne a en outre à peu près trente pieds de haut. Il existe entre ces deux pointes singulières une belle plate-forme, capable de contenir un nombreux auditoire et du haut de laquelle on jouit d’une magnifique perspective ; Cf. Stanley, Sinaï and Palestine, p. 368. - Les cornes d’Hattin n’ont pas toujours retenti de bruits aussi doux, aussi pacifiques que la voix du Sauveur. C’est à leurs pieds que Saladin battit les croisés, fit prisonnier le roi Guy de Jérusalem et s’empara de la vraie croix qu’avait apportée l’évêque de Bethléem (1187) ; c’est encore à leurs pieds, mais plus à l’Ouest, que Bonaparte, à la tête de 3000 Français, triomphait de 25 000 Turcs. - D’après S. Jérôme, c’est au sommet du Thabor qu’aurait été prononcé le sermon sur la montagne. - Lorsqu'il se fut assis..., détails pittoresques qui rendent cette scène toute vivante pour nous. - Ses disciples. Ce nom, dont il ne faut pas trop restreindre ici la signification, représente le cercle plus ou moins considérable d’amis que Jésus s’était alors attachés, et parmi lesquels furent choisis les douze apôtres. Ils se groupent auprès de l’orateur ; la foule se masse derrière eux quand elle voit que le Maître va parler.
  4. Matthieu chap. 5 verset 2. - Et, ouvrant sa bouche, il les enseignait, en disant. - Ouvrant sa bouche. La plupart des interprètes ont à bon droit trouvé de l’emphase dans cette expression : quoi de plus solennel, en effet, que le moment où le Verbe incarné se dispose à proclamer pour la première fois, d’une manière complète et suivie, les éternels principes du Nouveau Testament ! Cf. Maldonat, in h. l. Ce n’est donc pas un simple hébraïsme, comme le veulent quelques auteurs, mais une tournure graphique d’un caractère spécial, qui a été employée dans des cas semblables par d’autres écrivains soit sacrés, Job. 3, 1 ; Dan. 10, 16 ; Act. 8, 35 ; Cor. 6, 11 ; Eph. 4, 19, soit profanes. Cf. Wetstein, Hor. talm. in h.l. - Il les enseignait. Le pronom " les " désigne directement les disciples mentionnés au v. 1, car c’est eux que Jésus avait plus spécialement en vue lorsqu’il prit la parole ; toutefois on ne peut sans erreur exclure le reste de la foule de l’auditoire que Notre-Seigneur se proposait d’instruire ; Cf. v. 1 ; 7, 28. Le Christ " parle à ses disciples, auxquels s’adressent tout d’abord quelques-uns de ses enseignements ; mais il parle aussi au peuple, à tous les fidèles qui existeront jusqu’à la fin du monde. Il prononce actuellement sur la terre des paroles d’après lesquelles il jugera un jour tous les hommes lorsque aura lieu son second avènement ", Kistemaker. - En disant. avant de passer à l’interprétation du discours, nous avons encore à examiner quelques points généraux qui concernent : 1° la différence des rédactions de S. Matthieu et de S. Luc ; 2° le caractère du Discours sur la montagne ; 3° son plan et sa division. - 1° Le discours sur la montagne d’après S. Matthieu et d’après S. Luc. On sait que ces deux évangélistes nous ont seuls conservé cet important discours. Mais il existe entre leurs rédactions des différences considérables. Par exemple, celle de S. Luc est beaucoup plus courte ; elle ne contient que trente versets, tandis que le discours occupe trois grands chapitres et 107 versets dans le récit de S. Matthieu. S. Luc omet en cet endroit, pour les rapporter ailleurs, de nombreuses paroles que le premier évangéliste place ici même sur les lèvres du Sauveur. A ces divergences de fond et de forme, viennent s’en ajouter d’autres qui regardent les circonstances préliminaires ; Cf. Matth. v, 1 et 2 ; Luc. 6, 12, 17-20. Prises dans leur ensemble, elles ont donné naissance aux trois hypothèses qui suivent : 1. Les discours que nous lisons au ch. 6 de S. Luc et dans les chap. 5, 6, 7, de S. Matthieu sont complètement distincts l’un de l’autre : ils diffèrent quant au temps, quant au lieu, quant à l’auditoire, quant aux idées mêmes. Telle est l’opinion de S. Augustin et d’un petit nombre d’auteurs plus récents, tels que Osiander, Hess, Storr, Gratz, etc. 2. Ce sont bien deux discours, mais ils ont été prononcés à très peu d’intervalle l’un de l’autre. Le premier (S. Matth.) est plus complet, parce que Jésus l’adressa seulement à ses disciples réunis autour de lui sur la cime de la montagne ; c’est un discours ésotérique. Le second (S. Luc) est plus court et supprime une grande quantité de détails, parce qu’il était destiné à la multitude qui attendait en bas de la colline, " sur un terrain plat ", Luc. 6, 17 ; il est donc exotérique. M. J. P. Langen est l’auteur et, si nous ne nous trompons pas le seul partisan de cette opinion. 3. Les deux synoptiques ne rapportent qu’un seul et même discours de Jésus-Christ : ce sont simplement leurs rédactions qui diffèrent. Cette hypothèse a toujours été la plus généralement adoptée ; nous nous déclarons à notre tour en sa faveur, parce qu’elle est de beaucoup la plus rationnelle et la plus conforme au texte des Évangiles. " Il n’est pas possible d’établir une distinction tranchée entre les deux relations comme si, dan la première, Jésus s’était renfermé dans son cercle intime, tandis que, d’après la seconde, il aurait parlé à la multitude. L’auditoire est le même et la seule différence entre les deux Évangiles, c’est que l’un nous donne le discours avec tous ses développements, au lieu que l’autre nous l’a conservé sous une forme plus brève et plus vive ", de Pressensé, Jésus-Christ, etc., p. 437. Ajoutons que toutes les autres circonstances sont pareillement favorables à l’identité : nous avons même début, même corps du discours, même conclusion, même miracle aussitôt après, Cf. Matth. 8, 5 et ss. ; Luc 7, 1 et ss., etc. Aussi n’y a-t-il guère que les amis de la concorde à outrance et de l’harmonie méticuleuse qui puissent transformer en deux discours ce qui n’en a formé qu’un seul. Que si l’un des rédacteurs parle d’une montagne, l’autre d’un lieu plat, l’un d’un orateur assis, Matth. v. 1, tandis que l’autre fait tenir Jésus debout, Luc, 6, 17, pour les mettre d’accord il suffit de se rappeler l’axiome : "  Distinguez les temps, et l'Écriture est en harmonie avec elle-même ". Ainsi, Jésus était debout avant de prendre la parole, pendant qu’il guérissait les malades qu’on lui avait amenés, Luc 6, 17-18, et pendant que le peuple prenait place autour de lui ; il s’assit à la façon des docteurs juifs dès qu’il commença son exorde. Retiré d’abord sur l’une des cornes d’Hattin avec ses disciples, il descendit ensuite sur la plate-forme que nous avons décrite, pour s’adresser à la multitude qui s’y était réunie. Les autres différences s’harmonisent avec la même facilité, comme nous le verrons en expliquant S. Luc. - Mais ici surgit une nouvelle question accompagnée d’une nouvelle discussion. Puisque nous avons admis deux rédactions d’un même discours, il faut dire encore laquelle de ces rédactions reproduit le discours sous sa forme la plus authentique et la plus exacte. Cette fois, il n’y a place que pour deux sentiments : les uns attribuent au récit de S. Luc, les autres à celui de S. Matthieu la note de la plus grande originalité. Les premiers allèguent deux raisons qu’ils croient péremptoires : l’exactitude accoutumée de S. Luc, l’habitude qu’a S. Matthieu de grouper des choses qui n’ont en réalité qu’une connexion logique. Toutefois si ces raisons sont justes d’une manière générale, nous ne les croyons pas applicables au fait qui nous occupe. S. Luc se pique d’exactitude, il est vrai ; mais il ne prétend pas être toujours complet, ce qui est très différent : or, il se trouve précisément que les passages omis par lui dans ce discours, ou bien n’intéressaient que fort peu les lecteurs d’origine païenne auxquels il s’adressait plus particulièrement, ou bien devaient apparaître en d’autres endroits de son Évangile, probablement parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ répéta plusieurs fois, devant des auditoires divers, quelques-unes de ses leçons les plus importantes. D’un autre côté, il est faux de prétendre que S. Matthieu nous livre ici une " composition libre ", un discours dont les différentes pièces appartiendraient sans doute au Sauveur, mais qui n’aurait jamais été prononcé par Lui tel que nous l’avons sous les yeux. Le Discours sur la montagne du premier Évangile, quand on l’étudie à fond, produit complètement l’effet d’une œuvre originale, coulée dans un moule unique et d’un seul jet. De là cette suite régulière des pensées, cet ordre parfait, cette unité logique qu’on y observe. N’était-il pas juste qu’à cette époque de sa vie publique, Jésus, après avoir réuni de grandes foules autour de lui, après avoir vivement excité l’attente dans les cœurs, indiquât nettement ce qu’il voulait et quel était son but ? Ne fallait-il point qu’après avoir parlé en termes énigmatiques du Royaume des cieux qu’il venait établir, il expliquât d’une manière bien claire et bien formelle ce qu’était son royaume ? Il l’a fait d’après S. Matthieu ; il ne l’aurait pas fait réellement d’après la rédaction de S. Luc. - 2° Caractère général du Discours de la Montagne. Nous avons déjà déterminé ce caractère en affirmant que le Discours de Jésus sur la montagne est, pour ainsi dire, la grande charte de l’État messianique. Il est à l’Église chrétienne ce que la législation du Sinaï était à la théocratie de l’Ancien Testament : il équivaut donc à une promulgation solennelle de la Loi nouvelle. Mais ici un rapprochement, ou plutôt un contraste, s’établit de lui-même entre les deux codes divins, considérés dans les circonstances extérieures au milieu desquelles ils furent donnés à la terre. C’est d’une part le désert brûlant, un affreux et gigantesque rocher tout couronné d’éclairs, une contrée d’épouvante ; c’est d’autre part un plateau gazonné d’où l’on domine une des plus gracieuses contrées du monde. Là-bas la parole divine retentit comme un tonnerre qui glace les cœurs ; ici elle est pleine de suavité. Là, les sujets reçoivent l’ordre de se tenir à l’écart, Cf. Ex. 19 ; ici, ils s’approchent familièrement du Législateur qui est en même temps le Sauveur de l’humanité. On pourrait sans peine prolonger ce parallèle à la suite des Pères : nous résumerons tout en un seul mot si nous ajoutons que là c’est la Loi, tandis qu’ici c’est l’Évangile. - Le fond et la forme de ce discours sont d’une beauté incomparable : il contient la doctrine la plus sublime sous le style le plus attrayant. De plusieurs sentences particulières qui s’y rencontrent, on peut ainsi que nous le verrons bientôt, rapprocher des textes analogues extraits des écrits rabbiniques ou même des auteurs païens ; mais l’ensemble est à tout jamais inimitable, parce que Dieu seul peut tenir un pareil langage. Aussi des esprits éminents en ont-ils fait l’objet de leurs perpétuelles et de leurs plus chères études ; combien d’entre eux, depuis S. Augustin au 4è siècle jusqu’à Mgr Ginoulhiac, archevêque de Lyon, dans ces dernières années, ne se sont-ils pas complu à le commenter longuement ? Cf. August. de Sermone Domini in monte, lib. 2 ; Tholuck, Philol. - theol. Auslegung der Bergpredigt, Hambourg 1835 ; Mgr Ginoulhiac, Le Sermon sur la Montagne avec des réflexions dogmatiques et morales, Lyon 1872. - Le dogme ne fait dans le Sermon sur la montagne que de rapides apparitions ; il s’y montre toutefois assez pour justifier cette parole acérée de Stier. Reden des Herrn Jesu, in h. l. " Messieurs les rationalistes qui aimez tant, qui écoutez si volontiers la morale du Discours sur la montagne, de grâce écoutez aussi le dogme qu’il vous enseigne ". C’est donc la morale qui en constitue la plus grande partie ; et il devait en être ainsi, Jésus-Christ voulant dans la situation présente donner des règles pour la conduite pratique et point un recueil de doctrines, les principes généraux d’après lesquels un chrétien devrait se conduire plutôt que des canons dogmatiques ou une règle de foi. Le " Credo " aura son tour. Nous n’avons donc pas ici le Christianisme complet, mais seulement une de ses plus belles pages. Le Sauveur aura encore environ dix-huit mois pour compléter et développer son enseignement. - 3° Plan et division. Tout en parlant de plan à propos du Discours sur la montagne, nous admettons sans peine avec Rosenmüller que " ce discours n'est pas composé selon les lois de la rhétorique ". Autre chose est l’éloquence de l’Occident, autre chose l’éloquence de l’Orient : celle-ci se permet des allures plus libres, s’astreint moins à l’enchaînement rigoureux des pensées. Cette restriction faite, il est certain qu’il existe dans le Sermon sur la montagne un plan visible et bien logique. Les auteurs qui se sont appliqués à le découvrir ne le déterminent pas, il est vrai, tout à fait de la même manière, parce qu’ils ne prennent point la même idée pour base ; cependant ils sont d’accord sur les points les plus importants. M. J. P. Lange admet comme pensée fondamentale du discours la " justice du royaume des cieux ", en tant qu’elle est opposée à la perfection de l’ancienne théocratie. De là deux grandes parties : la justice du royaume céleste en elle-même, v. 3-16 ; la justice du royaume céleste envisagée dans ses rapports avec celle de l’Ancien Testament, v. 17-7, 6. Une troisième partie, 7, 7-27, qui est encore plus pratique que les deux autres, montre comment on doit éviter la fausse route de la perfection, pour suivre la bonne voie tracée par Jésus. D’un autre côté, Stier voit dans ce sermon du Christ une triple gradation qui correspond, dit-il, au progrès qui doit se manifester dans la vie des disciples de Jésus. Le Sauveur commence par gagner les cœurs au moyen de douces et saintes promesses, v. 3-20 ; ensuite il expose la loi proprement dite avec ses prescriptions variées, telles qu’elles conviennent à des âmes qui sont déjà vraiment chrétiennes et qui ont cessé d’être néophytes, v. 21-7, 14. Enfin il y a les graves avertissements à l’adresse des pervers, 7, 15-27. la sanctification chrétienne nous est ainsi présentée tour à tour dans ses fondements, dans sa manifestation extérieure, dans sa persévérance finale. - Nous avons adopté de préférence le plan d’Oswald, Kath. Magazon ; t. 1, p. 98 et ss. Formelle Einheit der Bergpredigt, qui nous semble exprimer le plus exactement le but du Sauveur, et qui permet de fixer et de retenir sans peine le véritable enchaînement des pensées. Le Discours sur la montagne contient, avons-nous dit, la législation du royaume de Dieu fondé par Jésus-Christ ; il est, en quelque sorte, le " Code civil " de l’empire messianique. Or, dans le code de chaque État, on trouve tout d’abord l’indication des conditions auxquelles on peut acquérir le droit de cité, des marques qui distinguent les citoyens des étrangers ; on y trouve ensuite des détails relatifs aux fonctionnaires de l’État, à leurs devoirs, à leurs privilèges, etc. Ces deux choses nous apparaissent précisément en tête de la rédaction de S. Matthieu. Les conditions requises pour devenir " citoyen chrétien " sont renfermées dans les Béatitudes, v. 3-12 ; aussitôt après, v. 13-16, nous apprenons ce que doivent être les officiers du royaume chrétien, c’est-à-dire les Apôtres et leurs successeurs, pour bien s’acquitter de leurs fonctions. Toutefois, avant l’apparition du Messie sur la terre, il existait déjà un royaume de Dieu parmi les hommes ; c’était la théocratie de l’Ancien Testament, qui avait pour but de préparer et de symboliser l’Église chrétienne. Il était donc naturel que Jésus, dans son discours, comparât ensemble ces deux royaumes, pour montrer les ressemblances qui les séparent ; il le fait assez longuement, v. 17-48. Le corps du discours traite encore plus au long des obligations et des droits des citoyens, 6, 1-7, 23 ; nous y voyons l’énoncé des principales vertus que le Christ attend de chacun des membres de la société chrétienne et des principales prérogatives qu’il a daigné leur accorder. Le tout se termine par une péroraison pleine de gravité, où l’orateur insiste sur la nécessité pour tous ses sujets de se conduire désormais d’après les enseignements qu’il vient de leur adresser, 7, 24-27.
  1. C. Le grand discours messianique, 5. 3 - 7. 27.
            1. α. Les Béatitudes ou conditions d’entrée du Royaume des cieux, 5, 3-12.

  1. 3Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux. 4Bienheureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre. 5Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. 6Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. 7Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront eux-mêmes miséricorde. 8Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. 9Bienheureux les pacifiques, car ils seront appelés enfants de Dieu. 10Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. 11Bienheureux serez-vous lorsqu’on vous maudira, et qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. 12Réjouissez-vous alors et tressaillez de joie, parce que votre récompense sera grande dans les cieux car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous.
  2. S. Jean Chrysostôme, Hom. in h. l., fait observer comme une chose digne de remarque que Jésus-Christ n’emploie pas la formule du commandement pour énumérer ces conditions, mais qu’il exprime sa volonté au moyen de paroles douces et gracieuses qui attirent aussitôt les cœurs. Il ne dit point : Soyez pauvres d’esprit, soyez miséricordieux et purs si vous voulez avoir part à mon royaume ; il ne menace pas immédiatement comme Moïse, il préfère commander tout en paraissant féliciter et louer, il prescrit au milieu des promesses. Et pourtant cette octave des Béatitudes, comme l’appelle Bossuet, réclame l’exercice des plus sublimes vertus : elle commence par les larmes et elle est scellée par le sang ; les faibles y sont appelés à l’héroïsme le plus viril. Aussi la parole de Jésus est-elle ici d’une étonnante hardiesse ; un Dieu seul pouvait la prononcer. - Ces sentences vives et rapides, qui se gravent immédiatement dans la mémoire, ont toutes la même forme extérieure. Chacune d’elles comprend deux hémistiches ; dans le premier, Jésus mentionne une vertu chrétienne et proclame bienheureux ceux qui la pratiquent ; dans le second, il ajoute le motif de ses félicitations et ce motif est toujours un privilège spécial dont jouissent les bons chrétiens dans le royaume messianique. Le second hémistiche correspond très exactement au premier, en ce sens que la récompense promise est en rapport parfait avec la nature de la vertu recommandée et en forme le divin couronnement ; mais, au fond, cette récompense est constamment la même, bien que Jésus lui donne différents noms : c’est partout la vraie félicité. " À la première béatitude, comme royaume. À la seconde, comme terre promise. À la troisième, comme la véritable et parfaite consolation. À la quatrième, comme le rassasiement de tous nos désirs. À la cinquième, comme la dernière miséricorde qui ôtera tous les maux et donnera tous les biens. À la sixième, sous son propre nom, qui est la vue de Dieu. À la septième, comme la perfection de notre adoption. À la huitième, encore une fois comme le royaume des cieux ", Bossuet, Méditations sur l’Évangile, Premier jour ; Cf. S. Jean Chrys. et S. Aug. in h. l. Mais de même qu’il y a deux stades, l’un présent, l’autre futur, dans le royaume messianique (voir la note de 3, 2), il faut distinguer aussi deux degrés dans l’accomplissement des promesses faites ici par le Sauveur : elles seront réalisées en partie sur la terre avant de l’être complètement dans le ciel. - Y a-t-il dans la série des huit Béatitudes, telles que S. Matthieu les expose, cette cohésion tout à fait logique, cette gradation psychologique que plusieurs commentateurs récents croient y avoir rencontrées ? En d’autres termes, découlent-elles directement l’une de l’autre comme la conclusion des prémisses ? Sans vouloir nier qu’il existe entre elles d’étroites relations, nous pensons qu’elles sont plutôt simplement juxtaposées qu’enchaînées d’une manière rigoureuse : ce sentiment semble plus conforme à la méthode accoutumée de Jésus, comme aussi à la véritable interprétation du texte. - Nous verrons, en expliquant le troisième Évangile, que S. Luc ne signale que quatre Béatitudes : toutefois, il ne manque rien d’essentiel dans l’abrégé qu’il nous transmet. De plus, il ajoute par manière de contraste quatre malédictions à l’adresse des quatre situations opposées à celles que le Sauveur avait proclamées bienheureuses. Peut-être y eut-il, dans le discours primitif de Jésus, huit malédictions rapprochées des huit Béatitudes. Extérieurement, les Béatitudes ne sont autre chose qu’une suite d’étranges paradoxes, " qui, à première vue, paraissent fausses, mais qui sont reconnues comme très vraies par ceux qui réfléchissent. ", Rosenmüller. Jésus choisit à dessein cette forme, soit pour frapper davantage son auditoire, soit parce que le royaume qu’il venait établir était en opposition radicale avec l’esprit du monde. Il peut donc en toute vérité nommer bienheureux ceux que le monde trompeur appelait malheureux.
  3. Première Béatitude, v. 3.
  4. Matthieu chap. 5 verset 3. - Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux. - Bienheureux. Jésus ouvre la bouche, v. 2, et c’est cette parole consolante qui s’échappe la première de ses lèvres. Elle correspond à l’exclamation hébraïque si fréquemment usitée qu’on la trouve jusqu’à vingt-cinq fois dans le livre des Psaumes. Le divin Maître répond donc, dès l’exorde de son discours, au désir le plus vif, le plus ardent du cœur humain : " Tout le but de l’homme est d’être heureux. Jésus-Christ n’est venu que pour nous en donner le moyen ", Bossuet, Médit. sur l’Evang. 1er jour. - Pauvres en esprit. On a de toutes manières interrogé ces deux mots, pour déterminer l’espèce de pauvreté que Notre-Seigneur avait en vue quand il les prononça. D’après Fritzsche, ils désigneraient la pauvreté intellectuelle, " des hommes de peu d'intelligence et de savoir " ; mais c’est là un contresens manifeste, que faisait déjà sciemment l’apostat Julien pour se rire de la doctrine évangélique. Suivant la plupart des Pères et des exégètes anciens ou modernes, ils indiquent la pauvreté morale, c’est-à-dire l’humilité. " Il ajoute en esprit, pour que tu comprennes que la pauvreté dont il parle signifie l’humilité et non la pénurie. ", S. Jérôme, in h. l. Selon Tertullien, S. Cyprien, Maldonat et divers auteurs contemporains, Jésus-Christ dans ce verset voulait parler avant tout de l’esprit de pauvreté, c’est-à-dire tout à la fois de la pauvreté matérielle proprement dite, patiemment subie ou volontairement embrassée, et du détachement des biens de ce monde quand on les possède. A leur avis, c’est donc dans le sens littéral et pas au figuré qu’il faut prendre le mot " pauvres ". Ils sont fortement autorisés par la rédaction de S. Luc qui, d’une part, oppose un " Malheur aux riches " très formel à la première Béatitude, d’autre part omet le substantif " esprit ", enlevant ainsi toute cause d’ambiguïté. Comme nous l’a montré l’exemple de S. Jérôme, c’est en effet le substantif qui a occasionné toutes ces différences d’interprétations, bien qu’il eût précisément pour but de mieux déterminer la pensée du Sauveur. Aussi à quelles violences n’a-t-il pas été soumis ! " Pauvres d'esprit, dit Berlepsch, ceux qui se soumettent à l'Esprit, qui acceptent d'être régis par lui ". Pour Wetstein aussi il s’agirait de l’Esprit Saint. Une autre interprétation possible est plate et insignifiante : " Les pauvres sont ceux qui sont bienheureux en esprit, c'est-à-dire dans leur âme ". Qu’on accepte la belle traduction du P. Lacordaire : Bienheureux les pauvres de gré, et aussitôt tout devient clair et significatif, et l’on comprend que Jésus prescrit à bon endroit l’amour de la pauvreté comme une condition " sine qua non " de la participation à son royaume, comme le premier caractère de ses disciples ; car lorsque l’attache aux biens terrestres remplit les cœurs, il n’y reste plus de place pour Dieu, ni pour les choses du ciel. Aussi les oracles prophétiques avaient-ils promis tout particulièrement aux pauvres l’entrée dans le royaume du Messie ; Cf. Is. 61, 1 ; 66, 2 ; Soph. 3, 12 et 13 ; Matth. 11, 5. Il faut pourtant noter encore un autre sens que donnent à l’expression " pauvres en esprit " plusieurs interprètes contemporains. S’appuyant sur Théophylacte, qui la rend en grec, ils lui font représenter l’état intérieur d’une âme ayant conscience de la misère et de la faiblesse dans lesquelles nous avons tous été jetés par le péché, et sentant vivement son néant spirituel, le besoin qu’elle a de rédemption. Ainsi pensent MM. Schegg, Brown, Olshausen, J. P. Lange, etc. Cette idée est ingénieuse ; elle a de plus le mérite de la science, car ses partisans la rattachent habilement au corrélatif hébreu du " pauvre ", qui désigne parfois la misère morale ; mais elle nous semble pécher par défaut de simplicité et peu convenir au contexte où tout est pris dans le sens le plus obvie. - Car le royaume des cieux... " La félicité éternelle leur appartient sous le titre majestueux de royaume. Parce que le mal de la pauvreté sur la terre, c’est de rendre méprisable, faible, impuissant, la félicité leur est donnée comme un remède à cette bassesse, sous le titre le plus auguste, qui est celui de royaume ", Bossuet. - Est, et non " sera " ; cela est déjà vrai même sur la terre. Quel baume pour les souffrances des pauvres ! - Le paradoxe contenu dans cette Béatitude est facile à saisir : Les pauvres, heureux ! Les pauvres, rois ! Aux Juifs qui attendaient un royaume messianique plein d’or et de richesses et de biens matériels, cet exorde du discours offrait une singulière déception !
  5. Seconde Béatitude, v. 4
  6. Matthieu chap. 5 verset 4. - Bienheureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre. - Dans la " Recepta " grecque l’ordre des Béatitudes a été interverti en cet endroit ; la seconde est devenue la troisième et " vice versa ". Nous suivons, comme de coutume, la Vulgate, que favorisent du reste plusieurs manuscrits grecs, plusieurs Pères et la version syriaque. - Tandis que la plupart des autres Béatitudes ont simplement quelque base générale dans l’Ancien Testament, celle-ci en est littéralement extraite. Cf. Ps. 36, 8-11. Voici en effet ce que nous lisons au Ps. 36, 8-11 : " Mets fin à la colère et laisse tomber la fureur. N’imite pas ceux qui se mettent en colère. Les irascibles seront exterminés. Ceux qui appuient le Seigneur hériteront de la terre. Encore un peu de temps, et il n’y aura plus de pécheur. Tu chercheras sa demeure et tu ne la trouveras pas. Les doux, eux, hériteront de la terre et jouiront d’une grande paix. " Jésus nous dira dans un instant qu’il ne vient que pour développer et perfectionner la révélation de l’ancienne Alliance. - Doux ne désigne pas une douceur purement extérieure, mais un sentiment qui a sa racine jusqu’au fond du cœur, là où prend sa source la sainte charité. Il faut aimer, en effet, pour être toujours doux et patient, Cf. Eph. 4, 2, pour pratiquer cette vertu qui est en apparence le don des âmes faibles, mais qui n’appartient de fait qu’aux esprits généreux et dépouillés d’eux-mêmes. - Ils posséderont la terre. Récompense magnifique pour ceux qui savent être doux à la suite de Jésus, le " doux de cœur ", par excellence. " Ils posséderont " ; d’après le grec et d’après le passage des Psaumes que nous citions plus haut, " ils recevront en héritage ", ce qui marque une possession plus solide et plus parfaite. Mais quelle est cette terre qui leur sera donnée comme une propriété ? Serait-ce la nôtre, comme le demande S. Augustin, Théophylacte, Euthymius ? Mais, dans ce cas, ainsi que le fait observer Maldonat avec sa finesse accoutumée, " cette sentence ne serait pas vraie. Les doux n’ont pas coutume de posséder la terre, mais plutôt d’être privés de sa possession ". Est-ce le ciel, la vraie terre des vivants ? Origène, S. Basile, S. Grégoire de Nysse, S. Jérôme et d’autres encore l’affirment avec plus de justesse. Conformément au principe que nous avons émis précédemment quand nous parlions des Béatitudes en général, nous dirons que cette terre est tout à la fois l’Église militante et l’Église triomphante, c’est-à-dire le Royaume des cieux envisagé dans son ensemble. C’est une locution empruntée à l’Ancien Testament où elle désigne régulièrement la Terre Sainte, la terre par excellence pour les Israélites, puis dans le sens typique le règne du Messie, la Palestine mystique où abonde la douceur, où coulent le lait et le miel. Posséder la terre et entrer dans le Royaume des cieux sont donc deux expressions synonymes. - Notons encore le paradoxe de cette parole : En ce monde, il arrive presque toujours aux âmes douces d’être les victimes des puissants, des violents, et c’est justement à elles que Jésus promet de magnifiques conquêtes ! Par conséquent, nouvelle déception pour les Juifs pharisaïques qui espéraient que leur Christ leur procurerait, les armes à la main, la domination universelle.
  7. Troisième Béatitude, v. 5
  8. Matthieu chap. 5 verset 5. - Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. - Cette Béatitude s’appuie elle aussi sur une promesse spéciale de l’ancienne Alliance, où le royaume fondé par le Messie nous apparaît comme un lieu dont les larmes sont bannies ; Cf. Is. 25, 6-8 ; 61, 1-3. - Ceux qui pleurent. Il faut laisser au mot " pleurer " sa signification générale, sans vouloir lui donner des bornes trop étroites, par exemple " ceux qui pleurent leurs péchés ", ou bien " les leurs ou ceux des autres ", S. Jérôme et S. Léon. Il désigne toutes les afflictions, tout ce qui fait couler nos larmes, pourvu bien entendu que notre tristesse demeure selon Dieu et qu’elle soit patiemment supportée, car il est des tristesses mondaines et charnelles ; Cf. 2, Cor. 7, 10. - Ils seront consolés. Verbe de la forme moyenne employé avec le sens du passif ; Cf. 2, 18 ; Ps. 76, 4 ; 118, 52 ; Eccli. 35, 21. voir Hagen, Sprachtl. Erœterung. zur Vulgata, Fribourg, 1863, p. 66. - D’autres passages du Nouveau testament contiennent des prédictions semblables ; en particulier Joan. 16, 20 ; Apoc. 7, 17 ; Luc 2, 25. Si leur plein accomplissement est réservé à un monde meilleur, il est vrai aussi que, même ici-bas, le Christ a tari dans leur source ou rendu moins amères des millions de larmes, surtout en les rendant méritoires. Aussi les rabbins l’appelaient déjà le Consolateur par antonomase. - Paradoxe : Les pleurs et les souffrances, sources de consolation !
  9. Quatrième Béatitude, v. 6
  10. Matthieu chap. 5 verset 6. - Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. - Faim et soif ; belle métaphore pour marquer un désir pressant, un besoin extrême. - Justice, c’est-à-dire la perfection, la sainteté dans toute son étendue, qui consiste à se conformer exactement à l’adorable volonté de Dieu. Pour plaire au Christ, il ne suffit donc pas, observent S. Jean Chrysostôme et S. Jérôme, de vouloir simplement la justice, il faut la souhaiter ardemment, de manière à souffrir tant que notre souhait n’aura pas été satisfait, de même qu’on est empressé de manger et de boire quand on est travaillé de la faim ou de la soif et qu’on souffre jusqu’à ce qu’on ait été rassasié. Maldonat, qui est ici à peu près seul de son avis, prend " faim et soif " à la lettre et sous-entend " à cause de " devant " justice " ; il détruit ainsi une des Béatitudes, car alors la quatrième se confond avec la huitième. - Ils seront rassasiés. La faim qui rassasie ! la soif qui rafraîchit ! Mais il n’en est pas du royaume de Dieu comme de ce monde où l’abondance et la satiété suscitent au contraire de nouveaux désirs plus impérieux que les premiers. " De quoi sera-t-on rassasié, se demande Bossuet, si ce n’est de la justice ? On le sera dès cette vie ; car le juste se rendra plus juste, et le saint se rendra plus saint, pour contenter son avidité. Mais le parfait rassasiement sera dans le ciel où la justice éternelle nous sera donnée avec la plénitude de l’amour de Dieu ". Je serai rassasié, s’écriait en effet le Psalmiste, 16, 15, lorsque votre gloire m’apparaîtra. Cette justice était la nourriture de Jésus, Cf. Joan. 4, 34 ; elle sera celle de ses disciples dans les nouveaux cieux, sur la nouvelle terre " où résidera la justice ", 2 Petr. 3, 13.
  11. Cinquième Béatitude, v. 7.
  12. Matthieu chap. 5 verset 7. - Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront eux-mêmes miséricorde. - Les miséricordieux, non pas assurément ceux qui n’ont pour le prochain qu’une compassion sentimentale et sans réalité, mais ceux qui, regardant les maux d’autrui comme les leurs, travaillent par toutes sortes de moyens à les adoucir. Il faut donc étendre le plus possible le sens de cet adjectif, selon la gracieuse étymologie que lui attribue S. Augustin, " donner son cœur au miséreux ", selon la définition non moins gracieuse qu’en donne Bossuet, " être tendre à la misère d’autrui ", et ne pas le restreindre à l’aumône avec S. Grégoire de Nazianze et S. Léon. Ce sont en quelque sorte les âmes douces du v. 5 qui, après s’être tenues sur la défensive, ont pris hardiment l’offensive, mais afin de rendre le bien pour le mal. Les doux supportent patiemment les injustices du monde ; les miséricordieux attaquent vaillamment ses souffrances pour les faire disparaître. - Ils obtiendront miséricorde, en obtenant le salut messianique qui est le plus grand acte de la miséricorde divine. " Un châtiment bénin ", dit Bengel, Gnomon in h. l. Nous trouverons plus loin, 18, 23 et ss., le développement de l’idée opposée, sous la forme d’une admirable parabole.
  13. Sixième Béatitude, v. 8.
  14. Matthieu chap. 5 verset 8. - Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. - Salomon avait dit presque dans les mêmes termes " Qui s’attache à purifier son cœur a des paroles aimables, le roi est son ami. ", Prov. 22, 11 ; Cf. Ps. 23, 4. - Le cœur pur. Cette expression correspond, suivant les uns (S. Augustin, Maldonat), à l’hébreu qui désigne la droiture, la simplicité de cœur ; selon d’autres, plus communément et très probablement, à ce qui représente une conscience pure, un cœur innocent, éloigné de tout péché. Ce n’est donc pas seulement la virginité, la chasteté, que Jésus proclame bienheureuses, quoique ces vertus soient tout naturellement comprises dans la sixième Béatitude. - Ils verront Dieu. " C’est avec raison que cette béatitude est promise à la pureté du cœur, car l’esprit brillant de l’impur ne pourra pas voir la splendeur de la vraie lumière ", S. Léon, Serm. In festo Omn. Sanct. Il existe ainsi une parfaite harmonie entre le mérite et la récompense. L’âme pure ressemble à un miroir sans tache qui reflète aussi bien que possible l’image de Dieu. Au contraire, le cœur souillé est incapable de contempler l’être divin ; Cf. Hebr. 12, 14 ; 1 Joan, 3, 6. " Voir Dieu ", c’est l’idée du plus grand bonheur dont nous puissions jouir. " Je vais passer devant toi avec toute ma splendeur ", disait le Seigneur à Moïse lorsqu’il daigna se montrer lui-même à son serviteur, Ex. 33, 19. Et cette vision, qu’on a si justement nommée béatifique, sera réelle, comme l’affirmait Job en termes solennels, 19, 27, et aussi complète que le permet notre nature. Nous n’apercevrons plus seulement comme ici-bas des " vestiges de Dieu ", nous contemplerons son essence même sans intermédiaire, " face à face ", 1 Cor. 13, 12. En face d’une telle promesse, qui ne s’écriera pas, à la suite de David : " Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu ", Ps. 50, 12 ?
  15. Septième Béatitude, v. 9.
  16. Matthieu chap. 5 verset 9. - Bienheureux les pacifiques, car ils seront appelés enfants de Dieu. - Les pacifiques, de même en grec, les pacificateurs, ceux qui, non contents d’aimer la paix pour eux-mêmes (" artisans de la paix ", Cf. Jac. 3, 18), travaillent à l’établir entre les autres partout où elle n’existe plus. Noble et belle vertu qui a reçu chez tous les peuples les éloges les plus flatteurs et les plus grandes promesses de récompense ! Cf. Ps. 33, 15 ; 36, 37. " Voici, disent les Rabbins, les choses dont l’homme recueille les fruits aussi bien dans cette vie que dans l’autre : honorer son père et sa mère, multiplier les bienfaits et mettre la paix parmi les autres ", Traité Peah 1, 2. Mais on ne trouve nulle part une promesse qui égale celle de Jésus-Christ : Appelés enfants de Dieu... En plusieurs passages de l’Écriture, Cf. Hebr. 13, 20, etc., le Seigneur est appelé le Dieu de la paix ; ses enfants doivent lui ressembler, porter le caractère d’un si bon Père. Les âmes pacifiques manifestent précisément par cet air de famille la légitimité de leur filiation divine. Aussi Jésus ne dit-il pas seulement aux médiateurs de la paix qu’il seront les enfants de Dieu ; il leur annonce de plus qu’on les reconnaîtra comme fils : ce titre d’honneur, auquel ils montrent qu’ils ont droit, leur sera donné sans conteste, ils seront appelés. C’est à dire qu’ils seront reçus dans le Royaume des cieux, dont ils sont vraiment les héritiers en qualité d’enfants de Dieu. Cf. 2 Cor. 13, 11.
  17. Huitième Béatitude, vv. 10-12.
  18. Matthieu chap. 5 verset 10. - Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. - Dans les Béatitudes qui précèdent, Jésus a décrit l’état intérieur, les dispositions intimes des vrais chrétiens ; il passe maintenant à la description de leurs rapports externes avec le monde injuste et cruel. - Qui souffrent persécution ... C’est ce qu’il y a de plus difficile pour l’homme. A la rigueur et encouragé par les paroles du Christ, il comprend qu’il doit agir en vue du royaume messianique ; mais souffrir toute sorte de persécutions pour lui et se croire heureux quand il est ainsi en butte à l’outrage, à l’opprobre, c’est une difficulté devant laquelle l’esprit et la volonté reculent tout d’abord. Et pourtant la pratique de cette Béatitude n’est point une chimère ! Depuis l’admirable exemple donné par les Apôtres peu de temps après la mort de Jésus, Act. 5, 41, jusqu’au 19è siècle, le v. 10 a reçu un vivant commentaire par la conduite de tant de personnes courageuses qui ont souffert avec bonheur pour la justice. - Pour la justice ou " pour la cause de la vertu ", d’après S. Jean Chrysostôme ; pour les intérêts et la gloire de Dieu, du Christ, de l’Église, pour la cause si grande et si vaste de la sainteté. Le détail serait infini. A propos de ces mots, S. Augustin fait observer à bon droit que ce qui fait les martyrs, ce n’est pas seulement le fait de souffrir, mais la cause pour laquelle ils souffrent. - Car... ; même promesse qu’au v. 3 : cette formule devient ainsi le lien qui unit ensemble les huit Béatitudes comme un tout incapable d’être divisé. " La belle octave ! où l’on tâche d’imprimer en soi-même huit caractères du chrétien, qui enferment un abrégé de la philosophie chrétienne ! La pauvreté, la douceur, les larmes ou le dégoût de la vie présente, la miséricorde, l’amour de la justice, la pureté de cœur, l’amour de la paix, la souffrance pour la justice ", Bossuet, Méditat. 10° jour. " Voilà, s’écrie à son tour M. Bougaud, Jésus-Christ, 2è partie, ch. 4, voilà l’ouverture de ce magnifique Discours sur la montagne. C’est comme la charte en huit articles du nouveau royaume de Dieu. N’y aurait-il que ces huit mots dans l’Évangile, je le proclamerais divin ".
  19. Matthieu chap. 5 verset 11. - Bienheureux serez-vous lorsqu’on vous maudira, et qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. - Bienheureux. Ces mots ne sont point l’annonce d’une neuvième Béatitude, comme on pourrait le croire tout d’abord ; un simple regard jeté sur le contexte montre en effet que les vv. 11 et 12 ne font que développer le 10è, Jésus-Christ ayant jugé bon de revenir sur une parole inouïe jusqu’alors et, comme nous le disions plus haut, incompréhensible à première vue. On remarquera qu’après s’être exprimé précédemment en des termes généraux qui convenaient à tous les hommes, il s’adresse d’une manière spéciale à ses disciples, " vous ". On dirait qu’il veut les encourager et les consoler directement, en vue des souffrances sans nombre qui les attendent. Son explication fait allusion à trois genres particuliers de persécutions : maudire, c’est la persécution en paroles ; persécuter, ce sont les violences extérieures, les voies de fait ; dire faussement du mal, ce sont les basses et odieuses calomnies qui souillent la réputation d’un homme honnête, et l’attaquent ainsi dans ce qu’il a de plus cher humainement parlant, son honneur. Il y a donc une gradation réelle dans les outrages prédits par Jésus. On sait par l’histoire que rien de tout cela n’a manqué aux chrétiens. - Le grec porte " mauvaise parole " : ce substantif n’ajoutant rien à l’idée, on comprend que la Vulgate, de même que l’ancienne Itala, ait négligé de le traduire. - Faussement ; cela est bien évident. Si l’injure n’était pas mensongère, c’est-à-dire injuste, si nous la méritions par une conduite indigne du nom de chrétien, quel motif aurions-nous de nous en féliciter ? - À cause de moi : tout à l’heure, v. 10, le Sauveur avait dit " pour la justice " ; actuellement il identifie sa propre cause avec celle de la justice. N’est-il pas la justice incréée, la sainteté incarnée ?
  20. Matthieu chap. 5 verset 12. - Réjouissez-vous alors et tressaillez de joie, parce que votre récompense sera grande dans les cieux car c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous. - Ce verset est composé de trois propositions arrangées de telle sorte que la première s’appuie sur la seconde, et celle-ci sur la troisième, qui est un vrai " postulatum ". - Première proposition : Réjouissez-vous... Comme si la joie simple ne suffisait pas, Jésus recommande même l’allégresse, bien plus, il aurait dit, dansez de bonheur, d’après la rédaction de S. Luc, 6, 23 ; Cf. 2 Cor. 12, 10. - Seconde proposition : Parce que… dans les cieux. Motif de cette joie surnaturelle. On peut bien se réjouir, en effet, même au milieu des souffrances, quand on est sûr d’obtenir une récompense prochaine, abondante, éternelle. C’est ce qu’exprime admirablement S. Paul, 2 Cor. 4, 17 : " notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous ". - Votre récompense, pour mieux marquer le droit que nous avons à cette récompense. Ce passage suppose en effet, comme l’enseignent les théologiens, le mérite réel et la récompense à hauteur des bonnes œuvres. La proposition dogmatique " Les justes, par leurs bonnes œuvres provenant de la grâce, méritent vraiment la gloire éternelle " n’a pas pas de preuve plus rigoureuse , " car une récompense n’est donnée qu’à de vrais mérites ". Voir Perrone, De gratia Christi, p. 3, cap. 2. - Car c'est ainsi... Troisième proposition, dans laquelle Jésus-Christ propose à ses disciples, afin de les fortifier dans les peines endurées pour son nom, le constant exemple des Prophètes. Elle est elliptique, car pour être complète elle devrait se terminer ainsi : " et ceux qui ont reçu leur récompense " ; mais Jésus laisse à ses auditeurs le soin de tirer cette conclusion évidente. Les Prophètes, après avoir souffert courageusement toute sorte d’injures, avaient donc reçu dans le ciel une grande récompense : des chrétiens, imitateurs de leur constance, seraient-ils moins bien traités que les fils de la Loi ? - Les Prophètes. Le divin Maître n’en nomme aucun ; mais le souvenir des Isaïe, des Jérémie, 20, 2, des Zacharie, 2 Par. 24, 21 et de tant d’autres était vivant dans l’esprit de ceux auxquels il s’adressait.
            1. β. Devoirs des fonctionnaires du royaume messianique, v, 13-16.

  1. 13Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel s’affadit, avec quoi le salera-t-on ? Il n’est plus bon qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes. 14Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée ; 15et on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier, afin qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. 16Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux.
  2. La promesse se transforme tout à coup en demande. Jésus, tourné vers les principaux de ses disciples qui allaient bientôt devenir les officiers supérieurs de son royaume, leur expose, et dans leur personne à leurs successeurs, les grandes règles qu’ils devront suivre dans leur conduite s’ils veulent être dignes de leur emploi. Leurs devoirs sont exprimés d’une manière allégorique à l’aide de figures faciles à comprendre : les Apôtres sont destinés à être 1° le sel de la terre, 2° la lumière du monde, c’est-à-dire le principe conservateur et le principe illuminateur de l’humanité. Il y a donc pour eux une nécessité absolue d’agir, malgré les persécutions et les dangers qu’ils pourront courir dans l’exercice de leur ministère.
  3. Matthieu chap. 5 verset 13. - Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel s’affadit, avec quoi le salera-t-on ? Il n’est plus bon qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes. - Le sel a deux propriétés bien connues : il empêche la corruption, il assaisonne les mets et les rend agréables à manger. Les apôtres de Jésus sont tenus de reproduire ces deux précieuses qualités. Il faut qu’ils s’opposent à la corruption spirituelle que le péché produit dans les âmes ; il faut qu’ils communiquent aux hommes la sagesse, cette saveur morale, qui plaît tant à Dieu. La terre habitée était alors, comme nous l’apprend l’histoire de ces temps, une masse en putréfaction : Jésus daigne jeter ses disciples au milieu d’elle comme un sel qui pourra la sauver encore en arrêtant la marche du mal. Tite-Live disait aussi de la Grèce qu’elle était le " sel des nations " ; mais la parole du Seigneur a un sens bien différent ! - Si le sel s'affadit. Le verbe qu’on lit dans le texte grec d’après la leçon la plus accréditée, se dit des hommes, il signifie à la forme passive " être insensé " ; appliqué aux choses, il désigne la fadeur, le manque de goût. On a nié parfois que le sel pût devenir insipide ; c’est pourtant un fait parfaitement constaté et qu’attestent tour à tour les anciens et les modernes. Pline l’Ancien parle du " sel insipide, fondu " qui a perdu sa saveur sous l’influence de l’air, de l’humidité, etc. Plusieurs voyageurs, entre autres Maundrel et Thomson, ont vu de leurs propres yeux en Orient de grandes quantités de sel complètement affadi. Peu importe d’ailleurs ; car là n’est pas la question, Jésus parlant d’une manière purement hypothétique. Il s’agit avant tout de savoir à quoi pourra servir le " sel insipide ", comme l’appelle S. Marc, 9, 50. - Avec quoi le salera-t-on. Avec quoi pourra-t-on saler le sel gâté ? (car c’est " sel " sous-entendu qui est le sujet du verbe " salera "). Le mal est sans remède ; rien ne saurait restituer au sel sa saveur une fois disparue. L’application aux disciples de Jésus est aisée : Si par la peur des persécutions temporelles, vous, par qui les peuples doivent être salés, perdez le royaume des cieux, quels seront les hommes que vous libérerez de leur erreur, puisque c’est vous que Dieu a choisis pour libérer les autres de leur erreur ", Saint Augustin de Serm. Dom. " Si un docteur erre, par quel autre docteur sera-t-il instruit ? " Saint Jérôme. A coup sûr, dans l’application il n’est question que d’une grande difficulté, non d’une impossibilité réelle. - Jeté dehors et foulé aux pieds ; conformément à l’usage oriental - de jeter pêle-mêle au milieu de la rue les immondices ou rebuts du ménage dont on veut se débarrasser ; les pieds des passant triturent ce mélange. Le châtiment terrible des apôtres infidèles à leur mission est indiqué par là-même ; en les réprouvant, Dieu se vengera de leur inutilité. La conclusion est claire : s’ils veulent éviter ce malheur, il faut qu’ils emploient avec un saint zèle toutes leurs forces spirituelles pour gagner le monde à Dieu.
  4. Matthieu chap. 5 verset 14. - Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. - La lumière du monde. En d’autres endroits, Cf. Joan. 8, 12 ; 9, 6, etc., Jésus s’approprie ce titre d’une manière exclusive ; ici il le donne à ses disciples en tant qu’ils réfléchissent comme des miroirs les rayons lumineux qu’ils reçoivent directement de lui. Entre eux et lui, il existe sous ce rapport la même différence qu’entre le " luminaire " et la " lumière " proprement dit ; Cf. Phil. 2, 15. A cette époque, le monde n’était pas moins ténébreux que corrompu ; il lui fallait donc aussi de la lumière : les apôtres sont chargés de la lui transmettre après l’avoir reçue du Christ. Au fond, cette seconde image exprime la même idée que la précédente, c’est-à-dire l’heureuse influence du sacerdoce chrétien sur les hommes. Mais tandis que le sel agit par le dedans sur la masse avec laquelle il est mis en contact, la lumière agit par le dehors. De là le changement d’expressions opéré par Jésus : " sel de la terre, lumière du monde " ; la terre représente les entrailles mêmes du sol, le monde au contraire la surface extérieure du globe. Tout se suit donc parfaitement dans le divin langage. - Le Sauveur développe l’emblème de la lumière au moyen de deux rapprochements pittoresques, destinés à prouver aux apôtres qu’ils ne doivent point cacher leurs rayons lumineux par pusillanimité ou pour toute autre raison semblable. Le premier rapprochement, Une ville… ne peut être cachée est probablement emprunté à la géographie du pays que Notre-Seigneur avait en ce moment sous les yeux. De graves auteurs croient en effet que la cité à laquelle il est fait allusion dans ce passage n’est autre que la jolie Saphed, perchée comme un oiseau sur un des contreforts de l’Anti-Liban galiléen. Quoi qu’il en soit la morale du divin Orateur est évidente. Une ville bâtie sur une montagne est nécessairement exposée à tous les regards ; il est dans sa nature d’être aperçue au loin : de même doit briller la vertu des apôtres.
  5. Matthieu chap. 5 verset 15. - Et on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier, afin qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. - Le second rapprochement est tiré d’un des détails les plus familiers de la vie domestique. Tout à l’heure Jésus disait à ses disciples : Vous ne pouvez pas demeurer cachés alors même que vous le voudriez ; il leur montre maintenant qu’ils ne doivent pas l’être quand même ils le pourraient. - Sous le boisseau. Le " modius " ou " modiom " était la plus grande mesure sèche des Romains ; il contenait seize " sextarii ", environ un décalitre ; Cf. Antony Rich, Dictionnaire des antiquités romaines et grecques, s. v. On n’allume pas la lampe pour la mettre sous un boisseau, afin qu’elle jouisse seule de sa propre lumière ; on la place sur un support élevé pour qu’elle projette sa clarté dans toute la maison. Chez les anciens, le support des lampes était généralement fixé à la muraille, ainsi que cela se pratique encore en Égypte. Quand on voulait cacher momentanément la lumière sans l’éteindre, on descendait la lampe sur le sol et on la recouvrait d’un grand vase, où elle trouvait assez d’air pour brûler encore quelque temps. Ces notions archéologiques rendent plus vivantes encore les paroles du Sauveur.
  6. Matthieu chap. 5 verset 16. - Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. - Application des deux comparaisons que nous venons de lire. " ainsi " suppose un " de même que " sous-entendu dont la place régulière serait avant " ne peut ", au v. 14. Les Apôtres, dès là qu’ils sont la lumière du monde, doivent faire étinceler partout leurs rayons, car l’Église du Christ n’est pas destinée à être une institution secrète, à la façon des mystères païens ; la lumière du Verbe y doit briller hautement pour éclairer les ténèbres du monde, et nulle crainte humaine, nulle fausse honte n’a le droit de la placer sous un boisseau. - Afin qu'ils voient... Jésus indique ici le double but pour lequel la lumière apostolique doit resplendir au dehors : Les hommes verront, et voyant ils songeront à glorifier Dieu. 1° Ils verront vos bonnes oeuvres, c’est-à-dire non seulement quelques œuvres isolées qui ne sauraient fournir une lumière vive et durable, mais l’ensemble des vertus sacerdotales, et ils en seront singulièrement édifiés. La lumière que projettent les disciples du Christ consiste donc aussi bien dans leurs bons exemples (le grec dit " belles ", au lieu de " bonnes ") que dans leurs bons enseignements. Rien n’est plus lumineux qu’une belle action, surtout quand elle vient de haut ; rien ne montre mieux aux hommes la route qu’ils ont à suivre. C’est pour cela que S. Pierre prescrivait aux pasteurs spirituels d’être " les modèles du troupeau ", 1 Petr. 5, 3. - 2° Et qu'ils glorifient... Ils glorifieront non point les auteurs des bonne actions, - les Pharisiens seuls, comme le montrera la suite du discours, pouvaient former de pareils désirs, - mais Dieu, de qui provient tout don parfait. En menant une vie sainte, conforme à leurs fonctions relevées, les ministres de l’Évangile travaillent donc et pour eux-mêmes, puisqu’ils seront un jour récompensés, et pour les âmes qu’ils gagnent à Jésus-Christ, et, en fin de compte, pour Dieu dont ils procurent la gloire. Quelle perspective entraînante ! - C’est évidemment sur le verbe " glorifient " et non sur " voient " que porte l’idée principale ; la phrase de S. Matthieu, sous son vêtement hébraïque, équivaut à celle-ci : " afin que voyant... ils glorifient ". - Votre Père : c’était le nom que les Juifs donnaient habituellement à Dieu ; nous l’expliquerons à propos de l’Oraison dominicale.
            1. γ. Rapports entre le royaume messianique et la théocratie juive, v. 17-48.

  1. Jésus vient établir sur la terre une nouvelle cité de Dieu : ses paroles et sa conduite l’indiquent suffisamment. Toutefois il ne veut pas qu’on puisse croire, car ce serait une erreur, que tout est absolument neuf dans cette cité. Elle est nouvelle, mais ses fondements sont anciens, car ils ne sont autres que les Lois mosaïques développées, ou ramenées à leur perfection. Notre-Seigneur commence donc cette partie de son discours par une protestation solennelle, dans laquelle il témoigne hautement de son respect pour " la Loi et les Prophètes ". Il n’a pas la moindre intention de les renverser, il veut au contraire les compléter, et les sujets de son royaume devront constamment s’y montrer fidèles.
  2. 1) Quelques principes généraux sur la question,vv. 17-20.
  3. 17Ne pensez pas que je sois venu abolir la loi ou les prophètes ; je ne suis pas venu les abolir, mais les accomplir. 18Car en vérité, je vous le dis, jusqu’à ce que passent le ciel et la terre, un seul iota ou un seul trait ne disparaîtra pas de la loi, que tout ne soit accompli. 19Celui donc qui violera l’un de ces plus petits commandements, et qui enseignera les hommes à le faire, sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais celui qui fera et enseignera, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux. 20Car je vous dis que si votre justice n’est pas plus abondante que celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux.
  4. Matthieu chap. 5 verset 17. - Ne pensez pas que je sois venu abolir la loi ou les prophètes ; je ne suis pas venu les abolir, mais les accomplir. - Le Sauveur s’adresse de nouveau à tout son auditoire, pour contredire deux fausses attentes qui régnaient alors en Palestine touchant l’œuvre du Messie. Il y avait les fausses espérances du libéralisme sadducéen, qui souhaitait ardemment la destruction totale des institutions mosaïques ; il y avait les fausses craintes du Pharisaïsme étroit et rigoureux, qui redoutait au contraire ce bouleversement et qui aurait même voulu que le Christ resserrât encore les liens primitifs du Judaïsme. Au commencement de son ministère, il importe à Jésus d’éviter toute mésintelligence, et d’éclairer les esprits sur la nature des réformes qu’il apporte. Il déclare donc solennellement que s’il prépare du nouveau, ce nouveau, bien loin de détruire l’ancien, s’établira au contraire sur lui comme une base naturelle. - Abolir, expression toute classique, synonyme d’abroger, d’annuler, - La Loi, la Thora des Juifs prise dans son entier : c’est à tort en effet qu’on a distingué quelquefois ici les parties cérémoniales ou judiciaires de la Loi de ses parties morales. Jésus ne fait aucune distinction, aucune exception. Prenant la Loi de Moïse telle qu’elle existait, il assure qu’il n’en détruira pas un iota ; et nous verrons bientôt que, selon l’ingénieuse comparaison de Théophylacte, il n’a pas plus effacé les prescriptions secondaires, exclusivement juives, de la Loi, qu’un peintre n’efface un croquis fait au charbon quand il y passe des couleurs. - Ou les Prophètes. Cette locution, " les Prophètes ", était souvent employée pour indiquer tous les autres livres de l’Ancien Testament ; Cf. 7, 12 ; 22, 40 ; Luc. 16, 16 ; Act. 28, 23. La Loi, c’était l’Ancien Testament en tant qu’il commande ; les Prophètes, l’Ancien Testament en tant qu’il prédit. De la sorte on déterminait très bien toute la Bible et par là-même la religion nationale des Juifs dont elle était le code. - Accomplir. Dans le texte grec, le verbe ne signifie pas précisément " accomplir " (Bretschneider et Fritzsche : " réaliser ce qui a été écrit du Messie " ; Kaeuffer : " satisfaire à la loi ") ni " consolider " (Kuinoel : stabiliser par l'enseignement et la vie "). Son véritable sens est " perfectionner, développer ", comme le prouvent les exemples cités plus loin par Jésus. Le Christ affirme donc que, bien loin de vouloir se mettre en opposition directe avec l’ancienne Alliance, il ne vient au contraire (remarquez l’insistance avec laquelle il appuie sur cette idée, " venu... pas venu ") que pour l’embellir et la ramener à son idéal. Les Pharisiens, ces amis outrés de la Loi, auront beau l’accuser lui ou ses disciples d’être des révolutionnaires, Cf. Matth. 26, 61 ; Act. 6, 14 ; 21, 21 ; les Gnostiques, ces ennemis acharnés de la religion juive, auront beau changer sa parole d’une manière sacrilège, afin de lui faire dire qu’il était venu non pas pour accomplir mais pour anéantir ; l’histoire de sa vie, l’histoire de son Église sont là pour montrer que son assertion n’était pas un vain mot. Il réalisera ce qui n’était que figure, il mettra une substance à la place des ombres, il transfigurera ce qui avait vieilli ; mais aucune de ces évolutions ne doit être confondue avec la destruction proprement dite ; ou bien, c’est la destruction de la fleur par le fruit, du germe rudimentaire par la plante parvenue à sa pleine croissance. En retenant ce principe, il est facile d’harmoniser notre passage avec d’autres paroles de Jésus ou des apôtres, qui semblent à première vue le contredire ; Cf. 11, 13 ; Gal. v. 2 ; Hebr. 7, 12.
  5. Matthieu chap. 5 verset 18. - Car en vérité, je vous le dis, jusqu’à ce que passent le ciel et la terre, un seul iota ou un seul trait ne disparaîtra pas de la loi, que tout ne soit accompli. - Jésus-Christ corrobore dans les versets 18-20 la protestation qu’il vient de faire. Pour cela, il énonce trois pensées qui sont au fond parallèles à celle du v. 17, mais qui lui servent néanmoins de preuves en la montrant sous différentes faces. - En vérité... L’adverbe " amen ", conservé dans la liturgie chrétienne, est un legs que nous a transmis la langue hébraïque. Dérivé du verbe aman, " Il est étayé ", puis au figuré, " il est ferme, sûr ", Cf. Gesenius, Thesaurus linguæ hebr. s. h. v., il signifie " en vérité, conformément à la vérité ", Luc. 9, 27. C’était chez les Juifs une formule imposante par laquelle on attestait la vérité d’une affirmation : elle équivalait, ou peu s’en faut, à un serment. Jésus jure donc en quelque sorte par la vérité incréée, éternelle, de conserver toute la Loi. Nous retrouverons souvent ce mot sur ses lèvres. - Jusqu'à ce que passent ; hébraïsme, pour dire " disparaissent, soient anéantis ". Tandis que tout va et vient et se transforme en ce monde, le ciel et la terre demeurent immobiles dans leur stabilité : de là l’expression populaire de l’Orient " jusqu'à ce que passent le ciel et la terre " pour signifier " toujours " ou " jamais " suivant les circonstances ; Cf. Ps. 71, 5, 7 ; 88, 38 ; Jérem. 33, 20 et 21, etc. Le Sauveur affirme donc que la Loi mosaïque ne cessera jamais d’exister. Les Rabbins l’avaient dit avant Lui, mais ils ne pensaient qu’à la lettre qui tue, tandis que Jésus pense à l’esprit qui vivifie. " Chaque chose a sa fin, même le ciel et la terre. Il n’y a qu’une seule chose qui n’aura pas de fin, la loi ", Bereschit. - Un seul iota : c’est plutôt l’Iod, la plus petite des lettres hébraïques avant l’invention des points-voyelles. - Trait, sorte de projection très-tenue et semblable à une corne, qui servait à distinguer les uns des autres, dans l’intérêt du sens, certains caractères analogues. L’iota et l’apex sont ici des expressions figurées, destinées à représenter d’une manière frappante les plus minutieux détails, les prescriptions les moins importantes de la Loi. - Que tout ne soit accompli : tout ce qu’ordonne la Loi mosaïque continuera d’obliger sous le régime chrétien, quoique souvent d’une autre manière. Car si nous avons cessé d’observer plusieurs décrets du Sinaï, si les Apôtres abrogeaient déjà certaines ordonnances purement cérémonielles, il n’en est pas moins vrai que rien n’est tombé ou ne tombera de la Loi ancienne. Le Vieux Testament a été absorbé par le Nouveau, mais de manière à subsister éminemment dans l’Église chrétienne : c’est un autre Testament et pourtant c’est le même, comme notre corps ressuscité sera distinct de notre corps actuel sans cesser de lui être identique. - Remarquons la vigueur avec laquelle Jésus-Christ prend la défense de l’ancienne Alliance : on dirait qu’il veut la protéger d’avance contre les futures attaques des rationalistes qui, après avoir dénigré les institutions théocratiques au profit, disent-ils, du christianisme, s’en prennent ensuite directement à l’œuvre du Messie sachant bien que, la base une fois sapée, l’édifice ne tardera pas à tomber.
  6. Matthieu chap. 5 verset 19. - Celui donc qui violera l’un de ces plus petits commandements, et qui enseignera les hommes à le faire, sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux ; mais celui qui fera et enseignera, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux. - Celui donc. Ce " donc " est parfaitement à sa place, car ce qui suit est une conséquence très-naturelle des vv. 17 et 18. Jésus impose à ses disciples sa propre manière d’agir à l’égard de la Loi : il n’a pas abrogé, ils n’abrogeront pas non plus. Une grave sanction accompagne et confirme ses ordres. - Violera ; équivaut au " futur exactum " pour exprimer une possibilité. C’est à tort que Fritzsche et divers auteurs le traduisent par " transgressus fuerit ", comme s’il était opposé à " fecerit ". La Vulgate lui a donné son véritable sens. - Un de ces plus petits commandements ; ceux qui ont été désignés plus haut par les noms d’iota et d’apex, par conséquent les prescriptions les plus insignifiantes en apparence. Quelque petites qu’elles soient par elles-mêmes, elles jouent un rôle important dans l’ensemble de la législation qu’elles complètent et embellissent : en les renversant, on attaquerait donc toute l’institution dont elles font partie. Aussi, quiconque se permettrait une telle liberté, soit en action, soit en paroles, et qui enseignera..., n’obtiendrait qu’un rang infime dans le royaume du Messie. - Sera appelé le plus petit... Jésus dit " petit " et point " sans valeur ", selon la traduction de S. Jean Chrysostôme et de Théophylacte ; car n’ayant en vue dans ce passage que les adversaires de quelques préceptes particuliers et secondaires, et non les ennemis de toute la Thora, son intention n’est pas de les exclure totalement de son royaume. C’est assez qu’ils recueillent pour eux-mêmes le déshonneur qu’ils auront infligé à la Loi. - Mais celui qui... Au contraire, ceux qui maintiendront par leur exemple et par leur enseignement la vitalité de ces ordonnances auxquelles tient le Sauveur, seront traités par la justice rétributive de Dieu avec une distinction semblable à celle qu’ils auront manifestée à l’égard de la Loi, sera appelé grand... Notre-Seigneur répète ainsi pour la troisième fois qu’il n’y a rien d’obsolète dans l’Ancien Testament. Notons encore, dans ce verset, l’indication si précise des divers rangs accordés aux bienheureux dans le ciel, " grand, petit ", conformément au degré de sainteté qu’ils auront acquis sur la terre.
  7. Matthieu chap. 5 verset 20. - Car je vous dis que si votre justice n’est pas plus abondante que celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. - Ce verset répète une dernière fois le principe que nous avons entendu déjà à trois reprises ; il ménage en outre une transition entre le principe et les exemples au moyen desquels le divin Maître continuera de l’appuyer. - Abondante est une traduction un peu trop littérale du grec, mieux vaudrait " excellente, éminente ". - Votre justice : votre conduite morale. - Que celle des scribes... : Les Scribes, dont nous avons déjà fait connaître les fonctions (voir la note de 2, 4), n’étaient pas tous Pharisiens, Cf. 23, 9 ; il y avait néanmoins entre les uns et les autres, sous le triple rapport de l’esprit, des mœurs et de l’hostilité contre Jésus, une si grande ressemblance, que les évangélistes aiment à les associer dans leurs récits. Nous verrons bientôt, par de nombreux détails, que leur " justice " ou leur vertu était en général purement extérieure et n’avait rien de foncier, de sérieux. Et pourtant ils aimaient la Loi mosaïque, professaient pour elle une dévotion réelle : malheureusement leur culte à outrance se bornait à la lettre, ce qui le rendait souvent très inefficace. Notre-Seigneur veut d’une part que ses disciples imitent le soin rigoureux que ces hommes prenaient pour maintenir les moindres préceptes de l’ancienne théocratie ; mais il leur annonce d’autre part qu’il les exclura impitoyablement de son royaume, soit en ce monde soit dans l’autre, si leur vertu n’est pas plus sincère. - Vous n'entrerez pas... Il y a cette fois exclusion proprement dite, parce qu’on manquera des conditions requises pour être un bon chrétien. - Autre chose est un Pharisien ou un Scribe, autre chose un disciple de Jésus. Ainsi, nous devons être supérieurs aux Pharisiens et en sainteté et en attachement à la Loi ; par conséquent, avec quelle ténacité ne devons-nous pas conserver, en les perfectionnant, les moindres préceptes de l’ancienne législation ? Cette argumentation est rigoureuse. Sans doute il y avait de bons Pharisiens et de bons Scribes, mais en petit nombre ; du reste Notre-Seigneur ne s’arrête pas aux personnes, il veut parler surtout des idées qu’elles représentaient.
  8. 2) Exemples à l’appui des principes, v. 21-48.
  9. A partir de cet endroit, Jésus, laissant les généralités, entre dans des détails de mœurs extrêmement pratiques et par l’explication de six commandements de l’ancienne Loi d’après l’esprit de la nouvelle, il prouve que celle-ci perfectionne celle-là en la spiritualisant, en l’idéalisant. C’est donc à juste titre qu’il a pu dire : " Je ne suis pas venu anéantir la Loi, mais l'accomplir ". Son commentaire est admirable. " S’emparant de cette loi (juive), la débarrassant des interprétations humaines qui l’ont défigurée, séparant l’esprit de la lettre, ou plutôt creusant jusqu’au fond de la lettre pour en dégager l’esprit, Jésus déploie dans toute sa beauté l’éternelle loi de l’humanité ". Bourgaud, Jésus-Christ, 2è partie, ch. 4. Il met habituellement trois choses en regard : le texte de la Loi mosaïque relativement aux préceptes qu’il veut expliquer, la Loi relevée jusqu’à son idéal le plus parfait et telle que les chrétiens devront l’accomplir, la Loi interprétée misérablement et corrompue par l’esprit pharisaïque. Ainsi, ce n’est pas de l’antinomisme qu’il va faire ici, comme le prétendent les Sociniens, mais de l’antipharisaïsme : il n’attaque ni ne corrige la Loi, ce qui serait dire le oui et le non dans l’intervalle de quelques lignes ; c’est le pharisaïsme qu’il renverse, opposant à la conduite des fils de l’esclave celle des enfants de la femme libre.
  10. Premier exemple, vv. 21-26.
  11. 21Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne tueras pas et celui qui tuera méritera d’être condamné en jugement. 22Mais moi je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère, méritera d’être condamné en jugement et celui qui dira à son frère : Raca, méritera d’être condamné par le conseil ; et celui qui lui dira : Fou, méritera d’être condamné au feu de la géhenne. 23Si donc tu présentes ton offrande à l’autel et que là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, 24laisse là ton offrande devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère et ensuite tu reviendras présenter ton offrande. 25Accorde-toi au plus tôt avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui, de peur que ton adversaire ne te livre au juge et que le juge ne te livre au garde et que tu ne sois mis en prison. 26En vérité, je te le dis, tu ne sortiras pas de là que tu n’aies payé jusqu’à la dernière obole.
  12. Matthieu chap. 5 verset 21. - Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne tueras pas et celui qui tuera méritera d’être condamné en jugement. - Vous avez appris. L’auditoire est composé en grande partie de gens du peuple ; incapables de lire, ils ont simplement " entendu " le texte de la Loi dans les synagogues aux jours de fête ou de sabbat, avec les explications qu’y ajoutaient les Docteurs ; car c’est là que la multitude puisait l’instruction religieuse, de même qu’elle le fait chez nous au catéchisme et au prône. Le verbe " appris " est donc délicatement choisi : Jésus dira " lu " quand il s’adressera aux savants. - Il a été dit. Nous remarquerons le même à-propos dans le choix de cette autre expression ; elle convient fort bien pour représenter la tradition orale que le Sauveur va citer immédiatement. Il eût dit " il a été écrit " s’il eût parlé de la Loi écrite. - Aux anciens. Le texte latin doit-il se traduire par " par les anciens ", ou par " aux anciens " ? Quoique la première de ces interprétations soit adoptée par de nombreux auteurs modernes, nous préférons nous ranger à la seconde qui, outre qu’elle réunit un plus grand nombre encore de partisans, est aussi plus conforme à la grammaire et au contexte. Par ce mot " anciens ", Jésus désigne les vieilles générations juives des siècles antérieurs, qui ont reçu la tradition orale, et non les docteurs primitifs, auteurs ou canaux de cette même tradition. Le sens est donc :" Vous savez que c'est la doctrine qui a été transmise à vos ancêtres ", Thalemann. - Tu ne tueras point. C’est le texte exact du cinquième commandement de Dieu, Ex. 20, 13. Cf. Deut. v. 17. Au contraire, la ligne suivante : celui qui tuera... n’est qu’une addition arbitraire faite par les Scribes et les Pharisiens ; addition conforme à la lettre, il est vrai, mais qui, en s’en tenant à la lettre, en n’interdisant que l’homicide proprement dit, comme si le législateur n’avait pas voulu défendre autre chose, anéantissait l’esprit du précepte et abaissait une grande prescription morale au niveau d’un simple arrêté civil. - Méritera d'être condamné : on reconnaît là le langage judiciaire ; c’est comme s’il y avait " sous le coup d'une accusation ". - En jugement. On nommait ainsi, d’après l’hébreu, des tribunaux secondaires ou de première instance, établis dans toutes les villes de province, Cf. Deut. 16, 18, et composés de sept membres seulement suivant l’historien Josèphe, Ant. 4, 8, 16, de vingt-trois selon les Rabbins. Ils jugeaient les causes graves quand elles ne présentaient rien d’extraordinaire ; les meurtres étaient par conséquent de leur ressort ; ils pouvaient porter des sentences capitales, et comme, d’après la loi juive le meurtre était toujours puni de mort, la phrase " reus erit judicio " équivaut à celle-ci : " il subira le dernier supplice ". Voilà donc les homicides menacés, contrairement à l’esprit du décalogue, non des jugements de Dieu, mais des gendarmes et du bourreau !
  13. Matthieu chap. 5 verset 22. - Mais moi je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère, méritera d’être condamné en jugement et celui qui dira à son frère : Raca, méritera d’être condamné par le conseil ; et celui qui lui dira : Fou, méritera d’être condamné au feu de la géhenne. - Mais moi je vous dis. " Moi " par opposition aux Docteurs, " vous " par opposition à " anciens ". A cette interprétation mesquine et tout extérieure du cinquième commandement, Jésus oppose la sienne qui est la seule vraie, la seule conforme à la pensée du législateur. Quelle force dans ce " moi je vous dis " ! C’est une parole d’autorité, et de légitime autorité, qui laisse bien loin derrière elle le vague " il est dit " employé sans cesse par le Talmud pour désigner la tradition. On croirait entendre le " ainsi dit Jéhova ", de la Loi et des Prophètes ! - Quiconque... Quelle sera donc la portée du cinquième précepte dans le royaume messianique ? Notre-Seigneur l’indique par trois fautes spéciales que l’on peut commettre contre cette ordonnance ramenée à sa véritable signification, et par trois degrés de châtiments qui leur correspondent. - Première faute : se met en colère. " Irasci " désigne la simple colère et, par extension, tout mouvement de haine que l’on peut concevoir contre son prochain. Jésus remonte ainsi jusqu’à la racine même du meurtre, qui gît au fond du cœur. Cf. Joan. 3, 15. - Contre son frère ; le prochain en général, tous les hommes étant frères puisqu’ils sont tous, les enfants d’un même père qui est Dieu. Il peut y avoir, comme le dit ailleurs la Sainte Écriture, des colères saintes et légitimes que Jésus ne veut pas condamner ici. - Méritera d'être condamné. Même sens qu’au v. précédent. Jésus châtie un simple mouvement de colère autant que les Juifs châtiaient l’homicide consommé, montrant ainsi que la colère contre un frère est par elle-même un péché digne de mort devant Dieu. - Seconde faute : Celui qui dira... Raca. Maldonat écrit au sujet de ce mot : " L'ignorance de la langue engendre en ce lieu des interprétations diverses " ; il aurait pu ajouter que la plupart des interprétations sont fausses chez les anciens commentateurs. " Raca " ne diffère probablement pas du chaldéen " vide ", au figuré : tête vide, homme de peu de valeur. " La voix de celui qui méprise d’un souverain mépris est très fréquente chez les auteurs hébreux, mais est tout à fait déplorable dans la bouche d’un gentil ", dit Lithfoot, Hor. Talm. in h.l. Cette expression est associée par les Rabbins à de nombreuses historiettes du genre de la suivante. Un païen dit à un Israélite : Je t’ai préparé chez moi un plat tout à fait succulent. Quel est ce plat ? demande l’autre. Le païen reprend : C’est de la chair de porc. Raca, s’écria le Juif, il n’est pas même permis de manger chez vous des viandes pures ! - Dans l’explication de Jésus, évidemment " on désigne par le mot idiot n’importe lequel convive ", Rosenmüller. La colère qui, tout à l’heure, demeurait concentrée au dedans, éclate maintenant au dehors et ses manifeste par des injures outrageantes pour la dignité humaine. Aussi y aura-t-il une aggravation notable dans le châtiment. - Par le conseil ; c’est donc devant le tribunal suprême et sans appel du Sanhédrin que le coupable sera cette fois conduit pour y recevoir sa sentence. Ce Grand Conseil, dont nous avons déterminé ailleurs les droits et la composition (voir la note de 2, 4), ne jugeait que les crimes les plus graves, ceux qui lésaient la majesté divine ou humaine ; les peines qu’il infligeait étaient en conséquence plus sévères, plus infamantes que celles auxquelles condamnait le tribunal. - Troisième faute : Celui qui dira... Fou. Il faut se reporter à l’hébreu pour bien comprendre le sens et tout l’odieux de cette injure. D’après le stylé biblique, nabal, ne désigne pas seulement la simple aliénation mentale ; ce nom est appliqué très souvent à la folie morale ou religieuse dans ce qu’elle a de plus révoltant, par exemple à l’impiété, à l’athéisme : il représente ainsi le dernier degré de corruption auquel il soit possible à l’homme de descendre ; Cf. Deut. 32, 21 ; Reg. 25, 25 ; Ps. 14, 1 ; 53, 2, etc. Et telle est la signification qu’il faut lui attribuer ici. C’était donc une injure tout à fait atroce : le châtiment qui lui correspond sera naturellement le plus considérable des trois. Jésus avait pris, pour exprimer les deux autres, des points de comparaison dans le code judiciaire de son temps et de son pays : pour celui-ci tout rapprochement humain fait défaut, il l’indiquera donc en propres termes, le feu de la géhenne. Il nous faut retracer rapidement ici l’histoire du mot " géhenne ", car elle nous est indispensable si nous voulons saisir toute la pensée de Jésus. " Gehenna ", vient de l’hébreu, Ghé-Hinnom, vallée d’Hinnom, ou plus complètement, Ghé-Ben-Hinnom, vallée du fils d’Hinnom. On appelait ainsi, du nom de son ancien propriétaire ou de quelque héros inconnu, un ravin étroit et profond, situé au Sud de Jérusalem (Atlas biblique de V. Ancessi, 17), et célèbre au temps des Prophètes par toutes sortes d’abominations, en particulier par l’affreux culte de Moloch ; 2 Par. 28, 3 ; 33, 6 ; Jerem. 7, 31 ; 19, 2-6. Pour protester contre tant d’horreurs, le pieux roi Josias déclara ce lieu impur et le profana en effet au point de vue légal en y faisant porter des ossements humains et des immondices de tout genre ; 4 Reg. 23, 10. Depuis ce moment la vallée d’Hinnom devint la sentine et l’égout de Jérusalem. Ces diverses circonstances, ajoutées à l’aspect sauvage du ravin, le firent regarder de bonne heure par les Juifs comme la figure de l’enfer. Cette idée, qu’on trouve déjà dans les prophéties d’Isaïe, 30, 33 ; 66, 24, réussit à merveille ; l’imagination populaire ne tarda pas à s’emparer, et à placer dans la Géhenne (le mot apparaît sous cette forme dans le Talmud, Ghéhinnâm) les portes mêmes du lieu des tourments éternels. " Il y a, disait-on, dans la vallée d’Hinnom deux palmiers entre lesquels on voit s’élever de la fumée, c’est là que se trouve la porte de la Géhenne ", Babylon. Erubin. fol. 19, 1. Quant au mot " feu " habituellement associé à " Géhenne " dans les Évangiles, il tire son origine, suivant les uns, des feux perpétuels qu’on entretenait dans la vallée pour consumer les détritus de tout genre qu’on y jetait depuis l’époque de Josias ; plus probablement, selon les autres, des feux sacrés qu’on y avait allumés autrefois en l’honneur de Moloch. Cette association s’opéra d’autant plus facilement que les Juifs croyaient, de même que nous, à la réalité des flammes éternelles de l’enfer. Notre-Seigneur se conforme donc au langage de ses compatriotes et, comme eux, c’est l’enfer qu’il désigne par la locution " feu de la Géhenne ". Tout auteur d’une injure atroce à l’égard du prochain méritera en conséquence d’être damné éternellement. Sans doute les deux premières sentences édictaient déjà d’une manière figurée le supplice sans fin des coupables, mais à des degrés inférieurs, parce que les crimes n’avaient pas la même gravité. - Jésus-Christ ne mentionne pas l’homicide, non plus que les autres voies de fait, parce qu’il suppose qu’on n’en viendra jamais là dans son royaume ; du reste il donne assez à entendre combien les actions violentes seraient punies, dès là que les sentiments et les paroles le sont avec une telle sévérité.
  14. Matthieu chap. 5 versets 23-24. - Si donc tu présentes ton offrande à l’autel et que là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, 24laisse là ton offrande devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère et ensuite tu reviendras présenter ton offrande. - Après avoir montré d’une façon négative la richesse d’idées du précepte, " tu ne tueras pas ", le divin Maître passe aux développements positifs en nous faisant voir comment nous devons agir pour empêcher la haine et la colère. Il emploie pour cela deux cas de conscience choisis, le premier, vv. 23 et 24, dans la vie religieuse, le second, vv. 25 et 26, dans la vie civile. - Premier cas. Donc : très-naturel, car ce qui suit est une déduction du v. 22. - Si tu présentes ton offrande. " Charmante peinture prise sur le vif. Elle nous transporte au moment où un Juif, ayant apporté son offrande jusque dans le parvis des Israélites, attend que le prêtre s’approche pour la recevoir de ses mains. Il est debout auprès de la grille qui sépare le lieu où il se tient du parvis des prêtres, dans lequel sa victime va être portée pour y être immolée et pour être ensuite présentée au Seigneur sur l’autel du sacrifice ", Tholuck, in h. l. - Et là ; " On insiste fortement ici sur là, là, dans l’autel lui-même ", Maldonat. C’est tout auprès de l’autel, au moment d’offrir son présent à Dieu, que notre Israélite est supposé se ressouvenir tout à coup qu’un de ses semblables a quelque chose contre lui. - Quelque chose contre toi. Cette phrase, que Jésus a peut-être laissée à dessein dans le vague, peut signifier ou bien que le donataire a blessé son prochain de quelque manière, " parce que … il se plaint quelque chose venant de toi ", ou bien qu’il est est personnellement l’offensé et que, même dans ce cas, il doit faire aussitôt les premières démarches, les premières ouvertures amicales, pour obtenir une réconciliation. Ces deux sens ont été tour à tour adoptés depuis l’époque des Pères : S. Augustin et S. Jérôme se déclarent pour le premier, S. Jean Chrysostôme pour le second qui nous semble préférable à nous aussi, précisément parce que exigeant davantage, il est plus idéal et plus chrétien. " Jésus conduit le blessé à celui qui l’a blessé et les réconcilie. ", S. Jean Chrysostôme in h.l. - Va d'abord ; avant même d’offrir son sacrifice, quoique la victime soit sur le point d’être immolée et déposée sur l’autel, tant Dieu aime la charité entre frères, tant il déteste ce qui est capable de l’altérer ! Cf. Osée, 6, 6. S. Jean Chrysostôme fait admirablement ressortir la force de la prescription de Jésus : " O bonté, ô bénignité qui surpasse toute parole ! Il méprise son propre honneur par charité pour le prochain. Que peut-on imaginer de plus doux que ces paroles ? Que mon culte soit interrompu pour que ta charité demeure ! Car le vrai sacrifice est la réconciliation avec le frère ". " Le premier sacrifice qu’il faut offrir à Dieu, dit Bossuet à propos du même texte, c’est un cœur pur de toute froideur et de toute inimitié avec son frère " Méditat. 14è jour. L’Église primitive, prenant cet ordre à la lettre, avait institué le touchant usage de pacifier, immédiatement avant la communion, les querelles qui pouvaient exister entre les fidèles.
  15. Matthieu chap. 5 versets 25 et 26. - Accorde-toi au plus tôt avec ton adversaire pendant que tu es en chemin avec lui, de peur que ton adversaire ne te livre au juge et que le juge ne te livre au garde et que tu ne sois mis en prison. 26En vérité, je te le dis, tu ne sortiras pas de là que tu n’aies payé jusqu’à la dernière obole. - Second cas. S. Luc le mentionne aussi, mais dans une autre circonstance ; Luc. 12, 58. Accorde-toi ; en grec le sens ordinaire est " bienveillant ", mais il signifie dans ce passage " prêt à satisfaire ". - Ton adversaire ; l’adversaire en des matières soutenables devant les tribunaux ; car en général tout homme qui a sur un autre des droits légaux : par exemple un créancier, comme dans le cas présent. - Au plus tôt, le plus promptement possible ; au plus tard du moins pendant que tu es en chemin avec lui, pour aller trouver le juge. D’après le droit romain qui était alors en vigueur dans toute la Palestine, le plaignant pouvait, de sa propre autorité, contraindre la partie adverse à le suivre à l’audience, le livrer au juge. C’est ce qu’on appelait ordinairement " entraîner en jugement ". Chemin faisant, les plaideurs pouvaient faire un arrangement à l’amiable "(" une transaction ") ; mais l’affaire une fois remise entre les mains du juge, il n’était plus temps, la justice suivait rigoureusement son cours. - Au garde, l’appariteur chargé d’exécuter la sentence ; c’était le plus souvent un licteur. L’homme à qui Jésus est censé s’adresser directement est donc supposé dans son tort. - Et que tu ne sois mis en prison... : conclusion tragique du cas de conscience ; mais la suite l’est davantage encore : tu ne sortiras pas de là... c’est-à-dire jamais, du moins d’après l’opinion la plus probable. " Quand Jésus dit qu’ils ne sortiront pas (de prison) tant qu’ils n’auront pas payé le dernier centime, il ne veut pas laisser entendre par là, comme le dit saint Augustin, qu’ils sortiront plus tard, mais qu’ils ne sortiront jamais " , Maldonat ; de même Schegg, Bisping, Van Steenkiste et un grand nombre d'autres commentateurs. Ces paroles de Notre-Seigneur semblent en effet exprimer l’impossibilité pour le malheureux débiteur de parvenir à se libérer. Comment y réussirait-il puisqu’il est prisonnier ? " Jusqu'à ce que ", il est vrai, paraît bien indiquer que la prison aura un terme ; mais nous avons vu, 1, 25, que cette particule laisse souvent l’avenir incertain. - La dernière obole. Le " quadrans " ou quart d’as, était la plus petite monnaie de cuivre des Romains. On peut déduire sa valeur de celle de l’as qui était d’environ six centimes ; voir Antony Rich, Dictionnaire des antiquités romaines, art. as et quadrans. - Il nous reste à faire en quelques mots l’application de ce discours figuré de Jésus. Les deux adversaires représentent deux hommes dont l’un a gravement offensé l’autre et qui est par suite devenu son débiteur ; " le chemin ", c’est la vie présente qui est en quelque sorte une chemin par lequel ils se dirigent vers Dieu, le souverain Juge. Satan ou les anges servent de ministres pour exécuter la divine sentence. Enfin la prison sera le purgatoire ou l’enfer, selon la manière dont on interprétera le verset 26. On voit maintenant comment le second cas de conscience se rattache à l’interprétation chrétienne du cinquième précepte de la Loi.
  16. Deuxième exemple, vv. 27-30.
  17. 27Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas d’adultère. 28Mais moi je vous dis que quiconque aura regardé une femme pour la convoiter, a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. 29Si ton œil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de toi ; car il vaut mieux pour toi qu’un de tes membres périsse, que si tout ton corps était jeté dans la géhenne. 30Et si ta main droite te scandalise, coupe-la et jette-la loin de toi ; car il vaut mieux pour toi qu’un de tes membres périsse, que si tout ton corps allait dans la géhenne.
  18. Matthieu chap. 5 versets 27 et 28. - Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas d’adultère. 28Mais moi je vous dis que quiconque aura regardé une femme pour la convoiter, a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. - Tu ne commettras pas d'adultère. C’est le sixième précepte du décalogue ; Cf. Ex. 20, 14 ; Deut. 5, 18. La tradition pharisaïque, sur ce point comme au sujet du meurtre, s’en tenait à la stricte signification de la lettre et ne condamnait que l’adultère proprement dit. Mais Jésus rend au sixième commandement, de même qu’il l’a fait pour le cinquième, toute sa force primitive, toute l’extension que Dieu avait voulu lui attribuer dès le principe. - Mais moi je vous dis. " La répétition de ces mots donne à toute cette partie du discours une sorte de majesté imposante et douce. On sent l’avènement du grand législateur ", Bougaud, Jésus-Christ, 2è part., c. 4. - Les pharisiens et les Scribes n’interdisaient que les actes extérieurs désignés par l' " adultère " ; le Christ prohibe même les actes intérieurs, les pensées et les désirs mauvais, quiconque aura regardé... serait mieux traduit par " aura examiné " ; car, dit Maldonat, " cela ne désigne pas celui qui, par inadvertance, pose les yeux sur un visage de femme, mais celui qui jette sur elle un regard de convoitise ". Il s’agit en effet d’un regard volontairement impudique, ainsi que l’exprime la suite du discours. - Pour la convoiter : " pour " marque le but final du regard qui a lieu directement en vue du désir. " Si quelqu’un la dévisage avec l’intention et le mobile de la convoiter, il ne peut s’agir d’une simple délectation charnelle, mais d’un plein consentement à la luxure ", St. Augustin in h.l. Le substantif " femme " désigne tout d’abord une femme mariée, puisque Jésus ne mentionne que l’adultère proprement dit au v. 28 ; mais il est évident que la pensée du Sauveur va plus loin, comme l’admettent tous les exégètes, et, qu’en parlant d’une espèce particulière d’impureté, il comprenait toutes les fautes honteuses. Les vv. 29 et 30 l’indiquent très-clairement par la généralité de leur tendance. - Déjà, en même temps qu’a lieu le regard de convoitise. - Dans son cœur, car c’est le cœur, dira plus tard Jésus-Christ, qui est le centre de la vie morale : " C’est du cœur que viennent les pensées mauvaises…les adultères, les fornications ", Matth. 15, 19. Aussi , tandis que d’après l’interprétation des hommes l’acte coupable était seul puni de la mort temporelle, d’après celle de Jésus le désir même sera puni de la mort éternelle.
  19. Matthieu chap. 5 versets 29 et 30. - Si ton œil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de toi ; car il vaut mieux pour toi qu’un de tes membres périsse, que si tout ton corps était jeté dans la géhenne. 30Et si ta main droite te scandalise, coupe-la et jette-la loin de toi ; car il vaut mieux pour toi qu’un de tes membres périsse, que si tout ton corps allait dans la géhenne. - Amplification et conséquences pratiques du v. précédent, à l’aide de deux images très expressives. L’idée est bien claire ; la voici dégagée de toute métaphore. Si quelque objet vous est une occasion d’impureté, éloignez-le promptement et violemment de vous, fût-il aussi nécessaire que votre œil et que votre main, la séparation dût-elle être aussi douloureuse pour vous que l’extraction d’un œil, l’amputation d’une main. Injonction sévère, froidement imposée, mais qui en réalité tourne à notre avantage, puisqu’en détruisant une partie elle réussit à sauver le tout. La répétition de la même pensée, et dans les mêmes termes, produit un effet très frappant ; la phrase est rythmée, cadencée, et chaque période retombe sur l’âme avec énergie, accentuant davantage les ordres du Sauveur. - Ton œil… ta main ; deux membres des plus chers, des plus indispensables, qui symbolisent mieux que tous les autres une occasion prochaine à laquelle on ne renoncera qu’avec peine. Et comme, d’après une opinion populaire appuyée du reste sur l’expérience, l’œil droit est préférable à l’œil gauche, la main droite à la main gauche, Cf. 1 Reg. 11, 2 ; Zach. 11, 17, c’est l’œil droit, c’est la main droite, que Jésus signale de préférence. - Te scandalise, te porte au péché, est un obstacle sérieux à la conservation de ta chasteté. - Arrache-le… coupe-la... Opérations violentes, qui exigent les plus rudes sacrifices ; mais un courage de héros n’est-il pas nécessaire pour extirper l’aiguillon de l’impureté ? Sénèque a écrit cette belle parole qui ressemble beaucoup à celle du divin Maître : " Enlève de ton cœur toutes les choses qui le blessent. Et s’il n’y a pas moyen de les enlever autrement, arrache ton cœur avec elles ", épitre 51. - Car il vaut mieux pour toi... Motif puissant d’agir, à l’occasion, de la manière indiquée par Jésus. De deux maux il faut choisir le moindre, il faut préférer un mal temporel à un mal éternel ; or, il est incomparablement plus doux de vivre ici-bas avec un seul œil, une seule main, que d’être à tout jamais plongé dans les flammes de l’enfer, ce qui serait le plus grand des malheurs. Cicéron disait aussi : " Dans le corps, s’il y a une chose qui soit de nature à nuire au reste du corps, nous supportons qu’elle soit brûlée ou coupée, pour qu’un membre périsse plutôt que tout le corps. " Philipp.
  20. Troisième exemple, vv. 31-32.
  21. 31Il a été dit encore : Que quiconque renverra sa femme, lui donne un acte de répudiation. 32Mais moi je vous dis que quiconque renverra sa femme, si ce n’est en cas d’infidélité, la fait devenir adultère, et celui qui épouse une femme renvoyée commet un adultère.
  22. Matthieu chap. 5 verset 31. - Il a été dit encore : Que quiconque renverra sa femme, lui donne un acte de répudiation. - Quiconque renverra... au sixième commandement, Jésus-Christ rattache d’une manière toute naturelle une ordonnance civile qui avait avec lui la connexion la plus étroite ; nous voulons parler de la loi relative au divorce. En l’expliquant à son tour, Jésus complète ce qu’il venait de dire touchant la sainteté des mœurs, car rien ne pouvait contribuer autant à l’immoralité que le sens exagéré qu’on avait donné peu à peu à cette loi. Le Sauveur n’en cite pas le texte complet. La formule abrégée qu’il nous livre est probablement celle que les Pharisiens eux-mêmes avaient édictée et mise en circulation ; il est du moins facile de remarquer qu’elle élargit notablement la permission accordée par le Législateur. " Si un homme a pris femme et a consommé son mariage, mais si cette femme n’a pas trouvé grâce à ses yeux à cause d’une tare, il rédige pour elle un acte de répudiation, le lui donne, et la renvoie de sa maison. Si après avoir quitté son mari elle épouse un autre homme, et si lui aussi la prend en grippe et lui donne un acte de répudiation… ou est vraiment mort, le premier mari ne pourra pas la reprendre pour femme, car elle est polluée ", Deut. 24, 1-4. Il y a là, on le voit, plusieurs restrictions importantes. La principale consiste dans les mots " en raison d'une chose honteuse ", qui exigeaient un motif grave pour le divorce, par exemple l’adultère, d’après la solution donnée par l’école de Schammaï. Mais Hillel et ses disciples avaient su débarrasser leurs coreligionnaires de cette entrave, en soutenant que les manquements de tout genre, tels que seraient l’action de sortir sans voile dans la rue, un mets mal apprêté, etc., donnaient au mari le droit de renvoyer sa femme et d’en prendre une autre. Bien plus, comme si cette décision n'eût pas encore été assez relâchée, Rabbi Akiba en vint jusqu'à émettre la règle suivante :" Si quelqu’un voit une femme plus belle que la sienne, il lui est permis de renvoyer sa femme, parce qu’il est dit dans le Deutéronome, 24, 1 : " si elle n’a pas trouvé grâce à ses yeux ". Cf Rosenmüller, Scholia in Deut. ; Lightfoot, Horae talmud. in h.l. La doctrine d’Hillel était trop conforme à la dépravation générale du cœur humain et à l’immoralité qui régnait alors particulièrement en Judée pour n’avoir pas trouvé de nombreux adhérents, qui ne craignaient pas de la mettre en pratique. Ainsi donc, tandis que cette loi sur le divorce était, dans l’intention de Dieu, un moyen de refréner les passions en empêchant les séparations arbitraires ou tyranniques, on en avait fait un manteau sous lequel se dissimulaient les appétits sensuels. " Est-il permis, demanderont plus tard au Sauveur ces Juifs corrompus, de congédier sa femme pour n’importe quelle raison ? " Matth. 19, 9. On dit qu’aujourd’hui encore, dans les pays où la loi civile leur donne cette latitude, les Israélites autorisent le divorce sous les prétextes les plus frivoles. - Un acte de répudiation. Voici la copie de cette pièce dans ses points les plus importants : " Acte de répudiation. Tel jour de tel mois, en telle année à partir de la création du monde..., moi N..., fils de N..., habitant de la ville de N..., en toute liberté et sans la moindre coaction, j’ai répudié, j’ai renvoyé, j’ai chassé toi N..., fille de N..., de la ville de N..., qui avait été mon épouse jusqu’alors. Mais maintenant je t’ai renvoyée, toi, dis-je, N..., fille de N..., de la ville de N... ; de telle sorte que tu t’appartiens et que tu es libre de te marier à qui il te plaira, sans qu’on puisse t’en empêcher, à partir de ce jour et à tout jamais " ; Cf. Lightfoot, l. cit.; Buxtorf, Synag. jud. c. 29. Le droit de divorce n’appartenait chez les Juifs qu’au mari ; la femme n’en pouvait pas user directement, mais elle était libre de recourir, le cas échéant, au jugement des tribunaux pour obtenir la séparation. Cette séparation effectuée, les deux anciens conjoints pouvaient contracter à leur gré une nouvelle union qui était valide aux yeux de la loi.
  23. Matthieu chap. 5 verset 32. - Mais moi je vous dis que quiconque renverra sa femme, si ce n’est en cas d’infidélité, la fait devenir adultère, et celui qui épouse une femme renvoyée commet un adultère. - Jésus veut mettre un terme aux abus honteux que nous avons signalés, et comme ils avaient lieu sous le couvert de l'" acte de répudiation ", il supprime totalement cet acte, et par suite le divorce, dans le royaume messianique. Désormais, dit-il, avec ou sans acte de répudiation, il ne sera plus possible aux époux de rompre le lien qui les unit ; toute tentative de ce genre, outre qu’elle serait absolument nulle, serait une source de ruine spirituelle pour plusieurs. En premier lieu, quiconque renverra... la fait devenir adultère, scil. " Par d’autres noces, dont le divorce donne le pouvoir ", Bengel. Le mariage subsistant toujours, en dépit de la séparation, tout homme qui répudie sa femme est responsable des adultères auxquels il l’expose sciemment, de même que la cause est responsable des effets qu’elle produit. A plus forte raison est-il lui-même directement coupable d’adultère dans le cas où il convolerait à des secondes noces. Jésus omet de relever cette conséquence parce qu’elle était trop évidente. - En second lieu, celui qui épouse … commet un adultère, parce qu’il entretient des relations illicites avec une personne qui n’a pas cessé, quand même, d’être la femme d’un autre. Par ces paroles, Notre-Seigneur ramène donc le mariage à son institution primitive ; en d’autres termes, il en proclame l’indissolubilité, supprimant la dispense temporaire qui n’avait été accordée aux Juifs par Moïse que " en raison de la dureté de votre cœur ", Matth. 19, 8. - Restent maintenant les mots si ce n'est en cas d'infidélité qui ont donné lieu, spécialement entre catholiques et protestants, à une discussion célèbre. Ceux-ci affirment qu’il y a, dans cette sorte de parenthèse, une exception réelle à la règle générale établie par Jésus, c’est-à-dire que, même sous la loi chrétienne, le divorce demeure licite en cas d’adultère de l’un des époux. L’Église Romaine a toujours protesté soit par son enseignement, soit par sa pratique, contre une interprétation aussi fausse et aussi abusive. Vers la fin de sa vie, le Sauveur, répondant à une question insidieuse des Pharisiens, reviendra plus longuement sur l’indissolubilité du mariage, et à ce propos il répétera, presque sans y rien changer, les paroles du v. 32 ; Cf. Matth. 19, 3 et ss. Pour éviter les redites inutiles, nous croyons pouvoir retarder jusque là des explication qui seront alors d’autant mieux à leur place que la décision de Jésus, entourée de développements lumineux, permettra de résoudre plus aisément les difficultés du texte et les objections de nos adversaires. Pour le moment, qu’il suffise de maintenir énergiquement la doctrine de l’Église, avec le saint concile de Trente qui a résolu infailliblement la question : " Si quelqu’un dit que l’Église se trompe quand elle a enseigné et enseigne que, selon la doctrine évangélique et apostolique, le lien du mariage ne peut pas être dissous par l’adultère d’un des conjoints, et qu’aucun des deux, même pas celui qui n’est pas la cause du divorce, ne peut contracter un autre mariage du vivant de l’un ou l’autre conjoint ; et qu’est adultère celui qui se remarie après avoir répudié l’adultère, et celle qui se remarie après avoir répudié l’adultère, qu’il soit anathème ! " Cf. Sess. 24,. can. 7.
  24. Quatrième exemple, vv. 33-37.
  25. 33Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t’acquitteras envers le Seigneur de tes serments. 34Mais moi je vous dis de ne pas jurer du tout : ni par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu ; 35ni par la terre, parce qu’elle est l’escabeau de ses pieds ; ni par Jérusalem, parce que c’est la ville du grand roi. 36Tu ne jureras pas non plus par ta tête parce que tu ne peux rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir. 37Mais que votre langage soit : Oui, oui ; Non, non ; car ce qu’on y ajoute vient du mal.
  26. Matthieu chap. 5 verset 33. - Vous avez encore appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t’acquitteras envers le Seigneur de tes serments. - Encore, aussi, également. Ici encore, Jésus revient aux institutions théocratiques pour les perfectionner et pour condamner les méprises de la tradition à leur égard. Remontant la série des préceptes du décalogue, il passe de la seconde table à la première, et s’arrête au second commandement qu’il interprète à son tour suivant l’esprit messianique. Les anciens ont maintes fois cherché le motif qui a pu déterminer Notre-Seigneur à revenir brusquement du sixième précepte au second. Peine inutile :" Il n’a pas voulu conserver l’ordre du discours, mais dire les choses comme elles se présentaient ", Maldonat - Les premiers mots de la citation, tu ne te parjureras pas, se trouvent dans l’Exode, 20, 7, et au Lévitique, 19, 12 ; les suivants, mais tu t'acquitteras..., n’existent nulle part dans le Pentateuque d’une manière textuelle, mais on les rencontre quant au sens en plusieurs endroits ; Cf. Num. 30, 3 ; Deut. 23, 21 et ss., etc. C’est donc une citation libre et collective, mais très exacte. L’expression " s'acquitter de ses serments " a été calquée sur l’hébreu ; elle désigne l’acquittement fidèle de tout ce qui a été promis sous le serment. La tradition pharisaïque avait produit d’étranges abus relativement à ce précepte. On en était venu à faire reposer toute la force du serment sur les mots " par Jéhova ", et à prétendre que la plupart des formules qui ne contenaient pas expressément le nom divin n’obligeaient pas en conscience. " Si quelqu’un jure par le ciel, par la terre, par le soleil, il n’y a pas de jurement ", Maimonide. C’était une raison pour les avoir sans cesse à la bouche et pour les mélanger aux moindres affirmations. Bien plus, même à propos des serments reconnus par tous comme obligatoires, il s’était introduit des principes très relâchés au moyen desquels il était aisé de se soustraire à l’accomplissement des promesses les plus solennelles ; Cf. Rohling, der Talmudjude, Münster, 1873, p. 45 et ss.
  27. Matthieu chap. 5 versets 34-36. - Mais moi je vous dis de ne pas jurer du tout : ni par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu ; 35ni par la terre, parce qu’elle est l’escabeau de ses pieds ; ni par Jérusalem, parce que c’est la ville du grand roi. 36Tu ne jureras pas non plus par ta tête parce que tu ne peux rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir. - Notre-Seigneur attaque de front et renverse du même coup ces abus sacrilèges. 1° Il interdit le serment à ses disciples dans les circonstances ordinaires, que le nom de Dieu y soit ou n’y soit pas interposé. - Ne pas jurer du tout. Cet adverbe, évidemment, ne doit pas être pris dans un sens absolu, comme si le serment était tout à fait aboli sous la Loi nouvelle. Ce que Jésus veut empêcher, ce sont les serments multipliés sans raison et prêtés à tout propos. Jurer, c’est prendre Dieu à témoin ; mais on profanerait son nom et sa véracité, si on en appelait à eux sous le prétexte le plus léger, tandis qu’on les honore lorsqu’il y a quelque grave raison de les invoquer. Il ne faut donc pas urger, comme l’ont fait plusieurs sectes hérétiques, la prescription du Sauveur. Sans entrer dans le détail des cas où le serment est licite, elle se borne à dire : " En général, je vous défends de jurer ". Si elle devait être prise à la lettre, comment expliquerait-on et la conduite de S. Paul qui autorise le serment soit par son enseignement, Hebr. 6, 16, soit par son propre exemple, 2, Cor. 1, 23, et la conduite de Jésus lui-même qui l’a prêté devant le Sanhédrin, Matth. 26, 63-64, et la conduite de l’Église qui l’exige en diverses occasions solennelles ? Telle a toujours été du reste l’interprétation des Pères et des Docteurs. - 2° Tout en continuant de proscrire le serment d’une manière générale, Notre-Seigneur Jésus-Christ montre la validité de certaines formules alors très usitées, mais que l’on croyait sans valeur. - Ni par le ciel... A moins de raisons graves, il ne faut donc jurer, ni par Jéhova ni par les créatures ; car toute la création appartenant au Seigneur, un serment qui s’appuie sur quelqu’un des êtres qui la composent implique finalement un appel au Créateur souverain. Voici quelques échantillons de ce genre de serment, extraits des livres rabbiniques : " Par le ciel, il en est bien ainsi ", Berachot f. 25, 2 ; " Par le ciel, tu l’as rappelé à ma pensée… ", Midr. Kohel. 18, etc. - Parce que c'est le trône. A chaque formule qu’il allègue, Jésus ajoute le motif qui la rend identique à l’invocation du nom de Jéhova. Jurer par Dieu ou par des objets qui ont avec lui les relations les plus intimes, qui sont ses représentants visibles, n’est-ce pas une seule et même chose ? Les expressions figurées " trône de Dieu, escabeau de ses pieds " sont des réminiscences bibliques dont l’intelligence est facile ; Cf. Is. 66, 1. - Jérusalem est appelée ville du grand roi parce que le Seigneur, qui y avait pour ainsi dire fixé sa résidence en la choisissant pour être la capitale du gouvernement théocratique, Cf. Tob. 13, 19 ; Ps. 42, 2, était le Roi par excellence ou le Roi des rois, Cf. 1 Tim. 6, 15 ; Apoc. 19, 16. - Tu ne jureras pas non plus par ta tête. Les Romains le faisaient aussi bien que les Juifs :" Je jure sur ma tête ", Virg. Aen. 9, 200 ; " Jure-moi par la vie de ta tête ! ", Sanh. 2,2 ; mais à l’avenir on devra cesser de tenir ce langage. - Parce que tu ne peux... Dieu seul est assez puissant pour changer d’une manière indélébile la couleur de nos cheveux ; jurer par notre tête, c’est donc pareillement jurer par Lui, puisque nous n’avons pas le moindre pouvoir sur elle.
  28. Matthieu chap. 5 verset 37. - Mais que votre langage soit : Oui, oui ; Non, non ; car ce qu’on y ajoute vient du mal. - Après l’exemple de ce qu’on ne doit pas faire, vient celui du langage qu’on devra tenir désormais. Que votre langage soit clair... " Je trouve cet endroit un des plus touchants de la doctrine chrétienne ; parce que le Fils de Dieu y rétablit la plus aimable de toutes les vertus, qui est la sincérité ", Bossuet, Méditat. sur l’Evang., 16è jour. - Oui, oui ; non, non ; Cf. Jac. 5, 12. Tel est donc le serment des chrétiens : le disciple de Jésus doit exprimer la simple vérité sous la forme la plus simple possible. Avoir un oui sur les lèvres quand on a oui dans le cœur, dire non quand on pense non ; voilà l’idéal qu’il est, certes, bien facile d’atteindre et dont la réalisation universelle supprimerait à l’instant tous les serments. En effet, si, dans un monde de péché et de mensonge, le serment est parfois nécessaire pour donner des garanties aux relations sociales, dans le royaume des cieux qui est un monde de sainteté et de vérité il devient tout-à-fait inutile, une assertion sincère devant suffire. " La vérité évangélique n’accepte pas de jurement, puisque toute parole fidèle doit tenir lieu de serment ", St. Jérôme. - car ce qu'on y ajoute ; ce qui va au-delà de " oui, oui, non, non ". - Vient du mal. " Mal " peut désigner le démon, Euthym. Zigab. ; cf. Joan. 8, 44 ; ou le mal considéré dans son essence ; c’est le même sens dans les deux cas. Tout ce qui dépasse la simple affirmation ou la simple négation provient donc de la dureté des cœurs, de la malice, de l’esprit de fourberie, du démon. N’est-ce pas une raison plus que suffisante pour éviter totalement le serment dans nos rapports habituels avec nos frères, et pour ne l’employer qu’avec circonspection quand il sera une nécessité pour nous? Remarquons bien que Jésus-Christ ne dit pas " est mauvais ", mais " vient du mal ", car le serment est en soi une chose sainte, qui honore Dieu en proclamant sa véracité infinie et sa science universelle.
  29. Cinquième exemple, vv. 38-42.
  30. 38Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent. 39Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant ; mais si quelqu’un t’a frappé sur ta joue droite, présente-lui encore l’autre. 40Et si quelqu’un veut t’appeler en jugement pour te prendre ta tunique, abandonne-lui encore ton manteau. 41Et si quelqu’un veut te contraindre de faire mille pas, va avec lui pendant deux autres mille. 42Donne à celui qui te demande et si quelqu’un veut t’emprunter, ne te détourne pas.
  31. Matthieu chap. 5 verset 38. - Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent. - C’est toujours la même méthode : Jésus cite le texte de la Loi en faisant allusion au sens étroit qu’on lui donnait alors, puis il l’interprète selon l’esprit du Christianisme. - Œil pour oeil... (sous-entendu " rends " ou " exiges "). Il s’agit dans ce cinquième exemple, de ce qu’on appelait le " droit du talion " ou plus simplement le talion. Moïse en avait parlé à différentes reprises ; il était même entré à ce sujet dans des détails nombreux et précis : Cf. Ex. 21, 23-25 ; Lev. 24, 19 et 20 ; Deut. 19, 21. Notre-Seigneur se borne à mentionner la substance de la Loi. Il s’en faut beaucoup que ce droit du talion soit une institution exclusivement juive ; on le trouve au contraire à la base de tous les codes criminels. Les Douze Tables romaines le contiennent en propres termes : " Si on a estropié un autre et qu'on n'a pas conclu d'accord à l'amiable avec la victime, que la peine du Talion soit appliquée ". Malgré l’air de cruauté qu’il porte extérieurement, c’était en réalité une règle pleine de sagesse, qui proportionnait le châtiment au méfait, en établissant ce principe d’une justice inattaquable qu’il y aurait parité entre l’offense et la réparation. Du reste, il n’était nullement abandonné, dans la pratique, à l’initiative privée ; les juges seuls avaient le pouvoir d’en faire l’application, et ils ne prenaient pas toujours à la lettre les paroles du décret : le plus souvent ils se contentaient d’infliger une pénalité regardée d’après l’opinion générale comme équivalente au dommage, par exemple, telle amende, tel emprisonnement, etc.
  32. Matthieu chap. 5 verset 39. - Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant ; mais si quelqu’un t’a frappé sur ta joue droite, présente-lui encore l’autre. - Malgré ses avantages réels, le talion avait pourtant le grave inconvénient d’attiser dans les cœurs l’esprit de vengeance ; c’est pourquoi le Christ l’abolit d’une manière générale dans son royaume, de même qu’il vient d’abolir le serment, et, par là, bien loin de contredire la Loi mosaïque qui avait dû tolérer ces choses, il la développe au contraire et la perfectionne à la manière que nous avons indiquée. - Ne pas résister au méchant ; cette fois, " malo " ne désigne ni le démon, ni le mal en général, mais tout homme méchant qui nous nuit, comme l'indique le contexte : " si quelqu'un t'a frappé... ". Ne pas se venger, pardonner volontiers les injures, tout souffrir de tout le monde sans jamais faire souffrir personne, c’est ce que Jésus-Christ recommande ici fortement à ses disciples. Mais prenons garde en nous attachant trop strictement à la lettre de ses paroles, d’en fausser à la façon des Pharisiens le véritable sens. Le Messie n’enjoint rien d’absurde à ses sujets ; il n’interdit nullement la légitime défense, il laisse intacts nos droits naturels et civils, il maintient à la société le " droit du glaive " à l’égard des malfaiteurs. Sa pensée, telle qu’elle se dégage clairement de cette ligne et des suivantes, revient simplement à dire : Évitez la vengeance ; autant que vous le pourrez, pratiquez la douceur et la longanimité. Au lieu du " Rends-leur la pareille ", de vos pères, dites comme moi : " Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ". On peut ajouter encore que le divin Maître expose ce qui devrait avoir lieu dans une communauté chrétienne qui suivrait dans toute leur perfection les règles du Christianisme ; là du moins, chaque membre étant juste et saint, l’accomplissement littéral ne présenterait aucune difficulté. Mais pour un royaume des cieux où l’ivraie se trouve en si grande quantité mélangée au froment, Cf. Matth. 13, 24 et ss., Jésus prescrit plutôt une disposition générale de la volonté que la pratique rigoureuse des détails auxquels il s’arrête ; voir S. Augustin in h. l. et Bossuet, Méditat. 17è jour. - Après avoir montré la contradiction qui existe entre la Loi nouvelle et l’amour de la vengeance, Jésus-Christ commente, au moyen de quatre traits puisés dans le cours ordinaire de la vie, le grand principe qu’il a énoncé. Si quelqu'un t' frappé... C’est le premier trait ; il est relatif aux violences corporelles, aux voies de fait que le chrétien peut avoir quelquefois à subir, et qui sont symbolisées ici par le soufflet, cette outrage regardé partout et toujours comme l’un des plus infamants. Que faire donc, quand on est traité de la sorte ? - Présente lui l'autre joue. En effet, c’est vraiment le talion au rebours. La Loi juive disait : " œil pour œil " ; la Loi chrétienne dit aussi : " Joue pour joue ", mais dans un autre sens. Et pourtant qu’a fait S. Paul rudement frappé par ordre du grand prêtre, Act. 23, 3 ; Cf. 16, 37 ? Qu’a fait Jésus lui-même lorsqu’il fut injustement souffleté par un valet du Sanhédrin, Joan 18, 23 ? Ni l’un ni l’autre ils n’ont tendu l’autre joue, l’un et l’autre ils ont protesté contre cet odieux traitement. Encore une fois, c’est donc à l’esprit du précepte qu’il faut se conformer plutôt qu’à la lettre, et nous nous y conformerons pleinement en imitant les sentiments de patience du Sauveur, " Insulté, il ne rendait pas l’insulte, dans la souffrance, il ne menaçait pas ", 1 Petr. 2, 23 ; Cf ; Is. 50, 6.
  33. Matthieu chap. 5 verset 40. - Et si quelqu’un veut t’appeler en jugement pour te prendre ta tunique, abandonne-lui encore ton manteau. - C’est le second trait, qui est tiré des procès, des querelles judiciaires. Plutôt y mettre du sien, en être pour ses frais, que de se laisser entraîner à des contestations qui sont la ruine de la charité fraternelle ; telle est sans figure la pensée du Sauveur dans ce verset. - Tunique, en hébreu , ketoneth, sorte de vêtement intérieur (" camsisiam ", S. Jérôme) fait en lin ou en coton et que l’on portait à même le corps ; Cf. Braun, de vestitu Hebr. 2, 2. - Pour te prendre ; cet effet aura lieu qu’après la sentence du juge, puisque le cas suppose clairement un procès en règle, " appeler en jugement ". - Ton manteau ; c’était la sim’lah, grande pièce d’étoffe dans laquelle on se drapait durant le jour comme dans un manteau et qui servait la nuit de couverture. Souvent les pauvres n’avaient pas d’autre vêtement. Outre que le manteau était plus indispensable que la tunique, il était aussi d’un prix plus élevé, à cause de son ampleur. - Cicéron, de Offic. 2, 18, émet une parallèle à celle de Jésus : " Ce n’est pas seulement un beau geste de céder un peu de son droit, mais c’est souvent avantageux ".
  34. Matthieu chap. 5 verset 41. - Et si quelqu’un veut te contraindre de faire mille pas, va avec lui pendant deux autres mille. - Troisième trait, emprunté aux corvées ou aux services corporels que les anciennes législations savaient déjà imposer aux citoyens. Ici Jésus mentionne une corvée spéciale, parfois bien dure et qui faisait souvent jeter les hauts cris. - Te contraindre. Le mot, comme la chose, est d’origine persane. Cyrus ayant institué la poste dans son vaste empire, autorisa les courriers d’état à prendre à leur service, de gré ou de force, sur tout leur parcours, hommes, chevaux, voitures et vaisseaux au besoin. Ce genre de réquisition, durement pratiqué, fut nommé " ankarié " ou " angharié ", c’est-à-dire contribution qui n’est pas salariée ; Cf. Hérod. 8, 98 ; Xenoph. Cyrop. 8, 6, 17. Les conquérants Grecs et Romains trouvèrent ce système trop avantageux pour ne pas le conserver et même le développer autant qu’ils purent ; Cf. Matth. 27, 31. Le nom resta le même, à part la désinence qui fut légèrement modifiée d’après les exigences grammaticales du grec et du latin. - Mille pas. C’était, chez les Romains, de même que nos mille mètres, l’unité de mesure pour les grandes distances. Chaque mille était marqué, du moins le long des principales routes, par une pierre milliaire, " milliarium ". Depuis la conquête, on comptait aussi par milles en la Palestine. - Va avec lui... C’est toujours la même exhortation à une charité condescendante qui se soumet bonnement, toutes les fois qu’il n’y a pas déraison à le faire, aux exigences les plus désagréables.
  35. Matthieu chap. 5 verset 42. - Donne à celui qui te demande et si quelqu’un veut t’emprunter, ne te détourne pas. - Ce quatrième et dernier trait condamne l’égoïsme qui n’aime ni à donner, ni à prêter, et recommande la compassion la plus généreuse envers tous ceux qui sont dans le besoin. - Donne, quel que soit l’objet, quelle que soit l’importunité de la demande, mais toujours bien entendu dans les limites prescrites par la sagesse et la prudence. - Emprunter : Jésus-Christ parle évidemment d’un prêt gratuit. - L’expression suivante, ne te détourne pas, est pleine de vie ; elle rappelle à merveille le brusque mouvement par lequel on échappe aux requêtes ennuyeuses. Un bon chrétien ne doit pas se détourner, il faut qu’il demeure ferme et qu’il accède aux désirs du suppliant. - Le lecteur aura sans doute remarqué la gradation descendante suivie par le divin Maître dans ces quatre traits : on va constamment du plus difficile au plus facile.
  36. Sixième exemple, vv. 43-47.
  37. 43Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. 44Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient 45afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants et qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. 46Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains ne le font-ils pas aussi ? 47Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens ne le font-ils pas aussi ?
  38. Matthieu chap. 5 verset 43. - Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. - Tu aimeras ton prochain. Cette première partie de la citation est empruntée à la lettre même de la Loi ; Cf. Lév. 19, 18. L’expression que la Vulgate a traduite d’une manière un peu servile par " ton ami ", désigne plutôt en cet endroit le prochain en général, soit qu’il appartînt à la nation juive, soit même qu’il fût étranger, Cf. Lév. 19, 34. - Quant aux paroles suivantes, et tu haïras ton ennemi..., elles ne se rencontrent nulle part dans la Thora : les Pharisiens s’étaient permis de les ajouter au texte qui précède comme un corollaire très naturel, croyaient-ils, tandis que ce n’était, selon la réflexion justement indignée de Bengel, Gnomon in h. l., qu’une détestable glose. Ce n’est pas tout, ils en étaient venus jusqu’à ranger tous les non-juifs, c’est-à-dire les païens sans exception, dans la catégorie des ennemis. " Ne témoigne au païen ni bienveillance ni pitié, " dit R. Isaac, Midr. Tehill. f. 26, 4. " Nous n’avons pas le droit, enseigne Maimonides résumant la tradition sur ce point, de tuer les païens avec lesquels nous ne sommes point en guerre ; mais il est défendu de les secourir quand ils sont en danger de mort ", etc. Ainsi se forma peu à peu, chez la nation choisie, une " haine du genre humain " parfaitement avouée et que ses adversaires lui reprochent aussi bien que ses amis. On connaît le mot de Tacite, Hist. 5, 4 : " Entre eux, une foi à toute épreuve, le cœur sur la main, mais envers tous les autres une haine qui ne désarme pas ". Et S. Paul, si dévoué à ses coreligionnaires, ne dit-il pas d’eux très ouvertement que " Ils déplaisent à Dieu ; ils sont les adversaires de tous les hommes "? 1. Thess. 2, 15.
  39. Matthieu chap. 5 verset 44. - Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient. - Il n’y a qu’un instant, c’est en quelque sorte la charité passive à l’égard du prochain que Jésus-Christ avait recommandée ; il exhorte maintenant à l’amour actif, qui prend les devants pour faire le bien. - Aimez vos ennemis. Sublime contraste ! Ennemi et haine vont ensemble ; Jésus détruit cette antique et triste association, pour dire : " Aimez même vos ennemis ". Remarquons pourtant la délicatesse de son langage ; il ne dit pas " aimez-les " comme on aime ses amis, mais " ayez pour eux un amour de volonté, de charité " ce qui est beaucoup plus facile, ce qui même est souvent seul possible ; Cf. Trench, Synon. of the New Testam. § 12. - Faites du bien à ceux qui vous haïssent. Des sentiments, le Sauveur passe par une gradation très naturelle aux paroles et aux actes. 1° aux paroles, sinon d’après la Vulgate, du moins d’après la Recepta grecque qui, à la suite des mots " Aimez vos ennemis ", ajoute avec plusieurs manuscrits, plusieurs traductions anciennes et quelques Pères : bénissez ceux qui vous maudissent. C’est la première opération de l’amour sincère : aux malédictions, il oppose des souhaits de bonheur. 2° Aux actes, qui sont de deux sortes : a. les œuvres de bonté, les bienfaits quel que soit leur nom devant la revanche chrétienne, des mauvais traitements, " faites du bien... " ; b. la prière adressée avec ferveur au Père céleste pour ceux qui nous haïssent, priez, etc. Telles sont les manifestations de l’amour en face des manifestations de la haine. Le paganisme les avait pressenties ; il les a plus d’une fois admirées par ses grands philosophes, mais il en est resté à la théorie, parce qu’il était incapable de procurer la grâce sans laquelle ces choses sont tout à fait impossibles : le Christianisme les pratique tous les jours à la suite de son divin Fondateur ; Cf. 2 Petr. 2, 21 et ss.
  40. Matthieu chap. 5 verset 45. - afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants et qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. - Excellent motif d’encouragement à un acte qui est si difficile en lui-même. L’enfant prend son père pour modèle ; le chrétien imite le Seigneur dont il est le fils adoptif. Si Dieu aime tous les hommes, leur fait du bien à tous, même quand ils le haïssent, il faut que le chrétien tienne une conduite semblable ; autrement il agirait en fils dégénéré. Plus il aime ses frères, les méchants comme les bons, plus il est enfant de Dieu. - Qui fait se lever... On rencontre une pensée analogue dans Sénèque : " Si vous imitez les dieux, nous dit-on, faites aussi du bien aux ingrats: car le soleil se lève pour les scélérats, et la mer est ouverte aux pirates ", de Benef. 4, 26. La bonté de Dieu à l’égard de ses ennemis est démontrée, dans le philosophe païen comme dans l’Évangile, par deux faits empruntés à l’expérience populaire et universelle. Donc, si d’une part le Seigneur hait le mal et nous ordonne de le haïr, Rom. 12, 9, d’autre part il est bon, même pour ses ennemis, et il nous prescrit d’en faire autant envers les nôtres.
  41. Matthieu chap. 5 versets 46 et 47. - Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les publicains ne le font-ils pas aussi ? 47Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens ne le font-ils pas aussi ? - Autre motif pressant : la fidélité à cette injonction du Sauveur sera grandement récompensée, mais ceux qui n’aiment que leurs amis n’ont rien à espérer de Dieu. Au lieu d’exprimer sèchement cette idée, Jésus-Christ la rend frappante par le tour rapide qu’il lui communique et par la double comparaison qu’il y mêle. - Si vous aimez ceux qui vous aiment... Aimer seulement ceux qui nous aiment, est-ce de la charité chrétienne ? Non, c’est plutôt de l’égoïsme, de l’amour-propre dissimulé. " L’amour, dit Dante en son magnifique langage, qui ne pardonne l’amour à aucun aimé ". Aussi, quelle récompense aurez-vous ? une récompense humaine peut-être, une part plus grande à l’affection de vos amis, mais rien du ciel pour lequel vous n’avez rien fait. - Les publicains... ? Même les publicains font cela ! Quelle force dans ce " Les publicains " ! Quelques détails historiques sont nécessaires pour bien saisir l’argumentation de Jésus. On nommait publicains les employés chargés de prélever les impôts dans les pays annexés à l’empire romain. C’étaient tout d’abord des nobles ou chevaliers qui, moyennant une annuité considérable qu’ils payaient à l’État, se chargeaient à leurs risques et périls de recouvrer la somme avancée par eux, grossie bien entendu d’intérêts considérables, car toute liberté ou peu s’en faut leur était laissée à cet égard. Toutefois cette dénomination servait plus communément à désigner non pas ces percepteurs en grand dont la principale fonction consistait à encaisser l’excédant toujours certain des recettes, mais leurs nombreux agents qui traitaient directement avec les contribuables. Ces employés inférieurs, désireux de s’enrichir comme leurs chefs, réclamaient plus encore que ceux-ci n’avaient exigé, Cf. Luc. 3, 12 et 13, et se conduisaient en général avec une brutalité révoltante. C’était, on le voit, la concussion pratiquée sur toute la ligne, avec les abus les plus criants tolérés par les proconsuls. On comprend la haine que les pauvres provinciaux avaient dû concevoir pour les tyrans qui les dépouillaient avec une telle injustice. La classe des publicains, honnie chez les Grecs, l’était doublement chez les Juifs, aux yeux desquels elle avait en outre le tort impardonnable de servir les Romains, ces puissants ennemis de la cause théocratique. Aussi le Talmud affecte-t-il de la ranger parmi celles des voleurs et des assassins ; il prétend même que le repentir, et par suite le salut des publicains, sont des choses impossibles. Le bon Jésus lui-même parlant d’eux, soit selon leur malice réelle, soit en conformité avec les idées de ses compatriotes, les associe plus d’une fois à ce qu’il y a de pire dans la société, Cf. 18, 17 ; 21, 31, 32, etc. Il mentionne donc ici leurs noms pour montrer qu’il y a bien peu de mérite à faire une chose qu’eux-mêmes, hommes violents, brutaux, savent faire. - Et si vous ne saluez que vos frères... La salutation avait lieu chez les Arabes, au moyen du mot " paix ", adressé à ceux que l’on rencontre. Les Israélites ne saluaient jamais les Gentils, de même que les Mahométans évitent actuellement de témoigner cet acte de déférence aux chrétiens. - Que faites-vous d'extraordinaire ? En quoi excellez-vous ? quelle est votre supériorité sur le reste des hommes, puisque les païens le font aussi ? Les païens sont signalés ici au point de vue israélite, comme les publicains un peu plus haut. Ces deux exemples concrétisés contenaient pour les auditeurs de Jésus un " a fortiori " très énergique.
  42. Conclusion, v. 48.
  43. Soyez donc parfaits, vous, comme votre Père céleste est parfait.
  44. Matthieu chap. 5 verset 48. - Soyez donc parfaits. Dans ce verset, qui termine admirablement la comparaison que Notre-Seigneur vient d’établir entre l’Ancien Testament et le Nouveau, nous trouvons le premier des trois grands principes de moralité que renferme le Discours sur la Montagne ; Cf. 6, 33 et 7, 12. C’est un idéal supérieur, qui nous inspire sans cesse un nouvel élan et qui est par cela même très apte à nous conduire au but voulu par le Christ ; " vous, courez de manière à l’emporter ", ajoutera S. Paul, 1 Cor. 9, 24, tout en étant forcé de reconnaître qu’il n’avait pas encore atteint lui-même ce sublime sommet. Philipp. 3, 12, 13. - Soyez, en grec au futur, mais avec le sens bien manifeste de l’impératif. - Donc, car c’est une conclusion très logique de tous les ordres qui précèdent et plus particulièrement du dernier, v. 44-47, ou du moins de leur fidèle accomplissement. - Vous : ce " vous " est emphatique ; vous, mes disciples, par opposition aux Scribes et aux Pharisiens. - Parfaits, des hommes tout à fait saints, en qui il ne reste plus rien à réformer parce qu’ils sont vraiment complets. - Comme " ne déclare pas l’égalité, mais la qualité et la ressemblance ", Maldonat, et n’est-ce pas assez pour notre faiblesse et notre misère ? - Votre Père céleste est parfait. Abîme insondable, océan sans bornes qu’il faut adorer, tout en essayant de nous en rapprocher. - Terminons cette partie par un mot de Cicéron qui semble la résumer toute entière : " Vaincre son tempérament, mettre un frein à la colère, non seulement s’élever en foulant au pieds l’adversaire, mais agrandir sa dignité première, celui qui fait ces choses je ne le compare pas aux plus grands hommes, mais je le juge très semblable à Dieu ", Pro Marcello, 3.
  45. EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU CHAPITRE 6
  46. Grand principe destiné à maintenir la pureté d'intention dans la pratique de la vie religieuse (v. 1). - Son application à l'aumône, vv. 2-4 ; à la prière, vv. 5-15 ; au jeûne, vv. 16-18. - Les trésors de la terre et ceux du ciel, vv. 19-21. - Le bon et le mauvais œil, vv. 22 et 23. - Impossibilité de servir deux maîtres en même temps, v. 24. - Motifs de confiance en la Providence de Dieu relativement aux nécessités de la vie, vv. 25-34.
            1. δ. Droits et obligations des sujets du royaume messianique. 6, 1 - 7, 23.

  1. Les droits des disciples de Jésus n’apparaissent guère ici que d’une manière incidente, à part le droit de pétition qui reçoit quelques développements, 7, 7-11 ; c’est surtout de leurs devoirs qu’il est question dans le Discours sur la Montagne. Le Christ indique tout d’abord à ses nouveaux sujets ce qu’il exigera d’eux, se réservant de détailler plus tard la magnificence des biens qu’il leur accordera en récompense. N’a-t-il pas déjà mentionné le ciel qu’il leur destine pour patrie, et le droit au ciel ne comprend-il pas toutes choses ? - Les règles qu’il trace dans cette grande section concernent 1. les principaux devoirs de la vie religieuse et la pureté d’intention avec laquelle on doit les accomplir, 6, 1-18 ; 2. les richesses et la propriété, 6, 19-34 ; 3. quelques obligations réciproques des chrétiens, 7, 1-6 ; 4. le droit de pétition, 7, 7-12 ; 5. plusieurs difficultés sérieuses qu’on rencontre sur le chemin du ciel, 7, 13-23.
  2. 1. Pureté d’intention avec laquelle on doit pratiquer la vertu dans le royaume messianique, 6, 1-18.
  3. Le parallèle établi entre les lois théocratiques mal comprises et leur perfectionnement dans l’Église chrétienne a rompu jusqu’à un certain point le fil du discours. Jésus reprend maintenant la série régulière de ses pensées, rattachant ce qu’il va dire au v. 20 du chap. 5. Il émet d’abord un principe général qu’il commente ensuite et développe par trois applications pratiques.
  4. Principe général, v. 1
  5. 1Gardez-vous de faire vos œuvres de justice devant les hommes pour en être vus ; autrement, vous n’aurez pas de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux.
  6. Matthieu chap. 6 verset 1. - Gardez-vous. C’est un avertissement de la dernière gravité que Jésus se propose de donner à ses auditeurs ; aussi les excite-t-il à une grande vigilance dans leur conduite : l’adversaire spirituel contre lequel il veut les mettre en garde est si dangereux, si subtil ! Il se glisse si habilement jusque dans les âmes les plus saintes ! Donc, prenez garde ! - Vos œuvres de justice... " justice " est très expressif par sa généralité, et transforme le v. 1 en un titre qui domine le paragraphe entier des bonnes œuvres, dont Jésus-Christ va parler pendant quelques instants. Le sens de " justice " est tout à fait le même qu’au chap. précédent, v. 20 ; il représente la sainteté, la vertu en général. Associé au verbe faire par imitation de la très ancienne tournure hébraïque, Gen. 18, 19 et ailleurs, il équivaut à l’expression plus latine " donner des exemples de sa vertu " ; Cf. Matth. 23, 5. - Devant les hommes : ce n’est point sur ces deux mots que porte l’avertissement " gardez-vous " ; Jésus se contredirait lui-même, Cf. v. 16, il contredirait aussi la nature des choses s’il voulait empêcher les bonnes œuvres de se manifester au dehors. Ce qu’il interdit, c’est le bien fait par ostentation, le bien directement accompli en vue d’attirer les regards des hommes. - Pour en être vus. " Ut " qui signifiait plus haut, v. 16, " de telle sorte que ", reprend en ce passage le sens plus ordinaire de " pour que, afin que ". Là il indiquait une conséquence naturelle de l’acte, tout en supposant que l’agent se proposait une fin distincte de cette conséquence, " et qu'ils glorifient... " ; actuellement il indique le but réel, l’intention intime de l’agent. Autre chose est donc de faire simplement, sans scrupule, le bien devant les hommes pour la plus grande gloire de Dieu, autre chose de montrer au public ses actes de prétendue vertu par esprit de vaine gloire et d’amour-propre. "  L’action peut même être faite en public pourvu qu’elle demeure secrète par l’intention, pour que nous donnions au prochain l’exemple de bonnes œuvres que nous désirons toujours maintenir secrètes, en ne cherchant à plaire qu’à Dieu ", dit S. Grégoire-le-Grand cherchant à concilier ces deux passages, Hom. 11 in Evang. Ces orgueilleux n’ont qu’une sainteté de théâtre ! La vanité, ce grand voleur de mérites, tel est l’ennemi que Jésus nous recommande de combattre activement. - Et pourquoi devons-nous le combattre et le vaincre ? Autrement vous n'aurez pas de récompense. Le grec emploie le temps présent, " vous n'avez pas " : la récompense est déjà toute prête dans le ciel appartenant d’avance à ceux auxquels elle est destinée. - Auprès de votre Père... Dieu ne doit rien et ne donne rien à ceux qui n’ont rien fait pour lui : c’est la stricte justice.
  7. Applications pratiques, vv. 2-18.
  8. Il l’a nommée justice d’un terme général, puis, il en particularise le sens. ", S. August., in h.l. C’est aux trois principaux devoirs de la vie religieuse, l’aumône, la prière et le jeûne, ces trois formes sous lesquelles elle aime tant à se manifester dans tous les temps et chez tous les peuples, Cf. Tob. 12, 8 ; 14, 10 ; Judith. 4, 9 ; Eccli. 29, 11, que Jésus-Christ applique en détail le grand principe qu’il vient de poser. Dans chacun de ces actes, dit-il, il faut pratiquer l’exquise pureté d’intention que je vous prêche. Il avait ses raisons d’insister fortement là-dessus. Les Pharisiens n’avaient pas seulement corrompu la doctrine, ils avaient pareillement gâté la piété, la transformant en une œuvre d’ostentation et d’hypocrisie. Après les avoir poursuivis sur le terrain de la théorie, Jésus les poursuit de même sur celui de la pratique, afin de ruiner de plus en plus leur esprit pervers et d’en éloigner de plus en plus ses disciples.
  9. L’aumône, vv. 2-4.
  10. 2Donc, Lorsque tu fais l’aumône, ne sonne pas de la trompette devant toi, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les rues, pour être honorés des hommes. En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. 3Mais toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite, 4afin que ton aumône soit dans le secret et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.
  11. Matthieu chap. 6 verset 2. - Donc, lorsque tu fais l’aumône, ne sonne pas de la trompette devant toi, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les rues, pour être honorés des hommes. En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. - Donc..., puisqu’il en est vraiment ainsi, puisqu’il n’y a pas de récompense céleste à espérer quand on n’est vertueux que pour soi. - L'aumône. Cet important devoir de la vie religieuse à l’égard du prochain, ce devoir qui est si fréquemment et si fortement inculqué à chaque page de l’Ancien Testament, à chaque page du Talmud, appelait des premiers l’attention du Messie. Jésus indique dans ce verset la manière dont on ne doit pas l’accomplir. - Ne sonne pas de la trompette. Faut-il prendre ces mots à la lettre, ainsi que l’ont fait de nombreux commentateurs, et croire que les Pharisiens avaient réellement coutume de faire annoncer leurs aumônes à son de trompe, comme des charlatans qui veulent attirer au loin l’attention ? En soi cette opinion n’a rien d’improbable, car nous verrons l’école pharisaïque inventer des pratiques plus absurdes et plus immorales ; néanmoins, comme il n’existe dans les écrits juifs aucune trace de cette manière de faire, il vaut peut-être mieux admettre à la suite de S. Jean Chrysostôme et de la plupart des exégètes que c’est là seulement une métaphore énergique, choisie à dessein par Notre-Seigneur pour peindre au vif la manière bruyante avec laquelle certaines gens faisaient l’aumône. " Il dit cela non parce qu’ils avaient des trompettes mais pour montrer leur grande folie. Par cette métaphore, il se moque d’eux et les dénonce ", S. Jean Chrysost., Hom. in h.l. Cette figure existe du reste dans presque toutes les langues : au grec correspond le " strombettare " italien, le " ausposaunen " allemand, le " to trompet " anglais, etc. Comp. La phrase cicéronienne : " Sois, toi, le panégyriste ou la trompette de ma gloire ! ", Cic. ad Div. 16, 21. - Devant toi : avec ironie ; devant toi, ce saint homme, ce bienfaiteur généreux de l’humanité. - Comme font les hypocrites. Un hypocrite est un homme qui " répond ", mais sur la scène affublé d’un masque, en jouant par conséquent un rôle qui n’est pas proprement le sien ; de là le sens odieux qu’a pris peu à peu cette expression. On devine que c’est aux Pharisiens que Jésus l’applique en cet endroit, quoiqu’il ne les nomme pas directement ; plus tard, il ne se gênera point pour la leur jeter en plein visage. - Dans les synagogues : là comme dans nos églises on faisait des quêtes au profit des pauvres ; ou bien les mendiants choisissaient volontiers ces lieux de prière pour y implorer la pitié de leurs frères, sachant bien que l’homme est toujours plus disposé à la charité quand il vient de remplir ses devoirs religieux. - Dans les rues, c’est-à-dire dans les endroits des villes où les passants affluent, par exemple les places publiques, les carrefours. - Ils ont reçu leur récompense ; " à vains désirs, vaine récompense ", ajoute S. Augustin, les applaudissements sonores mais passagers qu’ils recherchaient. " Ce qui est montré à l’extérieur est privé de toute récompense à l’intérieur. ", S. Grégoire, Hom. 12 in Evang.
  12. Matthieu chap. 6 verset 3. - Mais toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite. - Manière dont on doit faire l’aumône. - Ne sache pas...; métaphore encore plus énergétique et qui exprime toutefois très délicatement la réserve avec laquelle on doit secourir ses frères. Les Pharisiens s’affichent ; les chrétiens doivent éviter, s’il était possible, même leurs propres regards lorsqu’ils font le bien. " Tu dois même veiller à ce que tu l’ignores toi-même, si la chose est possible. Il faudrait même cacher les mains qui accomplissent une œuvre, dans la mesure du possible. Jésus ordonne que (l’action) soit cachée à tous ", S. Jean Chrysost. " Si tu fais quelque chose de bon, dit un gracieux proverbe oriental, jette-le à la mer ; les poissons l’ignoreront peut-être, mais Dieu le saura ". Un rabbin allait jusqu’à élever au-dessus de Moïse quiconque donnait l’aumône en secret.
  13. Matthieu chap. 6 verset 4. - Afin que ton aumône soit dans le secret et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. - Motif pour lequel il faut fuir la publicité dans ses aumônes. Dans le secret : notre bonne œuvre demeurera cachée aux hommes, il est vrai, mais Dieu, pour qui tout se passe au grand jour, la verra et il saura nous en récompenser. - Te le rendra : ce sera une véritable restitution, car, selon le bel axiome populaire : Qui donne aux pauvres prête à Dieu. Cf. Eccli. 39, 15. A la fin de ce verset la Recepta ajoute " en public ", de même aux vv. 6 et 18 ; Cf. Luc. 14, 4 : quelque juste que soit l’idée, ce n’en est pas moins une interpolation, comme le prouve l’absence de tout témoin sérieux. - Les Chinois disent au contraire : Répands tes aumônes durant le jour, ta récompense viendra pendant la nuit.
  14. La prière, vv. 5-15.
  15. 5Et quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues et aux coins des places publiques, pour être vus des hommes. En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. 6Mais toi, quand tu pries, entre dans ta chambre et, après avoir fermé la porte, prie ton Père dans le secret et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. 7Quand vous priez, ne multipliez pas les paroles, comme les païens, qui s’imaginent que c’est par la multitude de leurs paroles qu’ils seront exaucés. 8Ne leur ressemblez donc pas car votre Père sait de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez. 9C’est donc ainsi que vous prierez : Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, 10que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, 11donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien 12et remettez-nous nos dettes comme nous les remettons nous-mêmes à ceux qui nous doivent 13et ne nous abandonnez pas à la tentation mais délivrez-nous du mal. Amen. 14Car si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi vos péchés. 15Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos péchés.
  16. Matthieu chap. 6 verset 5. - Et quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues et aux coins des places publiques, pour être vus des hommes. En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. - De l’aumône, Jésus passe à la prière qui est le grand devoir de la vie religieuse envers Dieu, et il signale deux graves défauts qu’il y faut éviter. - Ne soyez pas comme les hypocrites... C’est le premier défaut, qui consiste dans une ostentation pleine d’hypocrisie ; il est, en effet, des hommes qui aiment à faire parade de leurs dévotions comme de leurs aumônes. Le Sauveur les stigmatise par un portrait qui ne laisse pas d’être caustique dans sa simplicité. On croirait voir ces Pharisiens à la piété tout extérieure, drapés dans leur manteau de prière qui se distinguait par ses larges franges, portant au front et au bras leurs phylactères, debout à l’endroit le plus apparent des synagogues, ou même aux coins des places publiques, c’est-à-dire à l’intersection des places et des rues, car ils ont fait en sorte de se laisser surprendre aux heures de la prière dans les passages les plus fréquentés. - Pour être vus des hommes ; leur but n’en sera donc que mieux atteint. Les voilà tournés du côté du temple, affectant une modestie exagérée, murmurant quelques versets des Psaumes. Les passants les regardent et se disent entre eux : " ce sont des hommes saints ! ". Ils ont reçu leur récompense : après tout ils n’en désiraient pas d’autre. - Debouts : c’était l’usage des Juifs de prier debout ; Cf. 1 Reg. 1, 26 ; 3 Reg. 8, 2 ; Marc. 11, 25 ; Luc. 18, 11. Parfois cependant ils priaient aussi à genoux ou prosternés. Les " orantes " des catacombes sont fréquemment représentés debout, les bras étendus.
  17. Matthieu chap. 6 verset 6. - Mais toi, quand tu pries, entre dans ta chambre et, après avoir fermé la porte, prie ton Père dans le secret et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. - Voici, comme pendant, un autre portrait, celui du disciple de Jésus en oraison. Quelle différence ! Rien de théâtral, rien d’affecté. C’est Dieu seul que l’on prie, c’est à lui seul qu’on veut plaire : tout se passe " dans le secret ", entre l’âme et Lui. - Dans ta chambre ; l’expression grecque correspondante ne désigne pas seulement la chambre à coucher, mais tout appartement intérieur, quel qu’il soit, par opposition aux lieux publics mentionnés au v. 5. - Et après avoir fermé la porte : ce sont là des figures évidemment, et il faut les entendre selon l’esprit, comme tant d’autres paroles du Discours sur la Montagne. " Ce qui est dit de la porte secrète et verrouillée a été tiré du langage usuel pour désigner ce qui se fait sans vacarme ", Rosenmüller, Schol. in h.l. Jésus n’a nullement l’intention de condamner la prière publique en elle-même, à plus forte raison la prière faite dans les églises ; ce qu’il attaque, c’est la vaine complaisance, la recherche du moi qui peut s’y mêler. - Te le rendra : il récompensera votre piété sincère.
  18. Matthieu chap. 6 verset 7. - Quand vous priez, ne multipliez pas les paroles, comme les païens, qui s’imaginent que c’est par la multitude de leurs paroles qu’ils seront exaucés. - Second défaut dans lequel on peut tomber à l’occasion de la prière. " Ce n’est pas seulement l’ostentation qu’il faut éviter en priant, mais la vaine loquacité des Gentils ", Fritzsche. - Ne multipliez pas les paroles dit beaucoup moins que le grec qui exprime si bien la répétition interminable de phrases dénuées de sens, la multiplication fatigante des mêmes paroles pour redire sans cesse la même chose. - Comme les païens. Les prières vocales incessamment répétées des païens sont un fait bien connu, dont les poètes et les philosophes se sont ri plus d’une fois, appelant cette dévotion de leurs coreligionnaires " fatiguer les dieux, leur casser les oreilles ", et soutenant avec ironie que les dieux ne pouvaient exaucer une demande " A moins que la même chose ne soit dite cent fois ". La Bible en offre un exemple, 3 Reg. 18, 26 : " ils invoquèrent le nom de Baal depuis le matin jusqu’au milieu du jour, en disant : Ô Baal, réponds-nous ! ". Mais nulle part peut-être cette aberration n’a été poussée aussi loin que chez les Hindoux qui récitent perpétuellement, de la voix et du geste, qui font en quelque sorte réciter par les rivières, par les vents, par les arbres, par toute la nature, au moyen de leurs roues à prières, la célèbre et mystérieuse invocation : " Om mani padmé houm ". Les musulmans ont aussi l’habitude de répéter leur " La ilahah illallah " jusqu’à ce qu’ils perdent haleine ; dans leurs Zikr’s ou séances de prières, ils disent jusqu’à trois mille fois la même formule pour recommencer de nouveau, après une courte pause, cette battologie insensée (Cf. Sepp, Jerusalem und d. h. Land, 2, 655). Les Juifs n’avaient pas su se préserver complètement du " bavardage " dans la prière : Notre-Seigneur reprochera plus tard ce défaut aux Pharisiens en termes très exprès, Matth. 23, 15, et les Rabbins n’affirmaient-ils pas que " Tout homme finit par être entendu à force de multiplier les paroles ? " Hierosol. Taanith, f. 67, 3. Ils s’imaginaient donc sottement, comme les païens, que la prière est une sorte d’ " opus operatum " et que plus elle contient de mots plus elle est salutaire. - Les lignes suivantes de S. Augustin préviennent et résolvent une objection qu'on pourrait soulever à propos de ce verset : " La parole bavarde est autre chose qu’un sentiment prolongé. Que soit absente de la prière l’abondance des paroles. La prière ne cessera pas d’être grande si la ferveur de l’intention perdure ", Epist. 130. " Beaucoup parler en priant ne sert qu’à prononcer des paroles superflues. Prier beaucoup c’est frapper à la porte de celui que nous prions par un battement pieux et continu du cœur. Car, la plupart du temps, ce devoir se remplit plus par des gémissements que par des paroles ", Epist. 121. Le blâme du Christ n’atteint nullement les longues prières en elles-mêmes, mais les longues prières qui proviennent de la superstition.
  19. Matthieu chap. 6 verset 8. - Ne leur ressemblez donc pas car votre Père sait de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez. - Ne leur ressemblez pas, c’est-à-dire " ne les imitez pas " ; il ne faut pas que les chrétiens agissent en cela comme les païens. - Car votre Père sait. La battologie est en conséquence une chose ridicule, inutile, bien plus, injurieuse à Dieu, qu’elle suppose dénuée ou de science ou de bonté à notre égard. Il connaît tous nos besoins avant d’avoir entendu nos gémissements et nos demandes ; il n’est donc pas nécessaire qu’on lui fasse mille raisonnements pour le convaincre. - Mais pourquoi le prier, s’il sait tout d’avance ? S. Jean Chrysost. répond : " Non pour que tu lui fasses la leçon, mais pour que tu le fléchisses. Pour que par le grand nombre de tes supplications tu lui deviennes familier, pour que tu t’humilies et te rappelles tes péchés. ", In Matth. hom. 19.
  20. Matthieu chap. 6 verset 9. - C’est donc ainsi que vous prierez : Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié. - Ainsi… vous... " Ainsi " et " vous " sont emphatiques. L’adverbe " ainsi " n’est cependant pas synonyme de " plus brièvement, plus simplement ", ni même de " dans ce sens " ; il signifie plutôt " de la façon suivante ". En effet, bien que Jésus-Christ n’oblige aucunement ses disciples à employer toujours l’Oraison dominicale à l’exclusion des autres prières, il leur propose toutefois ici non seulement un modèle de supplication, mais une véritable formule qu’ils ne sauraient redire trop souvent. Ainsi l’a compris l’Église, qui a inséré de très bonne heure le " Pater " dans sa liturgie ; ainsi l’a compris le sentiment chrétien pour lequel il n’existe pas de prière plus douce ou plus chère. - Nous trouverons dans le troisième Évangile, Luc. 11, 2-4, une édition abrégée du " Notre Père ", donnée par Notre-Seigneur à une époque plus tardive de sa vie et parmi des circonstances toutes différentes. Il est vrai que plusieurs exégètes ont essayé d’établir l’unité entre les deux récits ; mais ils ont travaillé en pure perte, les évangélistes montrant de la façon la plus claire qu’ils rapportent des faits totalement distincts. Rien ne s’oppose du reste à ce que Jésus ait enseigné deux fois cette prière à ses disciples. - Il est inutile d’insister sur la beauté admirable du " Pater ". Il nous a été révélé par le Verbe incarné, qui connaît par expérience ce qui convient à Dieu auquel s’adresse l’Oraison dominicale, ce qui est nécessaire à l’homme qui la prononce : que pourrait-on dire de plus pour en faire l’éloge ? Il est simple et sublime en même temps ; c’est la prière de tous et tous la redisent avec bonheur sans jamais se lasser, parce qu’elle correspond à toutes les aspirations, parce qu’elle exprime toutes les nécessités, celles du temps et du monde visible, comme celles du monde invisible et de l’éternité. Quelle richesse sous cette forme condensée ! Quelle plénitude inépuisable de saints désirs et de grande idées ! Tertullien a pu l’appeler sans exagération un " abrégé de tout l'Évangile ". On a prétendu parfois, à la suite de Wetstein, que " Toute cette oraison a été tirée des formules des Hébreux " : c'est une erreur. En fouillant dans tous les écrits rabbiniques anciens et modernes, et jusque dans les rituels juifs les plus récents, on n’a trouvé entre les prières israélites et l’Oraison dominicale que des ressemblances peu nombreuses qui s’expliquent d’ailleurs par des emprunts faits de part et d’autre à l’Ancien Testament. - Un mot de la structure intime du " Pater ". Il se compose d’une courte invocation, d’une prière proprement dite et d’une conclusion. La prière, qui forme le corps de la composition, comprend deux parties dont la première regarde Dieu, tandis que la seconde concerne les hommes, de telle sorte qu’on pourrait distinguer deux tables dans le " Notre Père " comme dans la loi du Sinaï. Il y a trois demandes dans la première partie, quatre dans la seconde, du moins d’après la division communément adoptée dans l’Église latine. Les Pères grecs ne comptent que trois demandes dans chaque partie ; car ils réunissent sous un seul titre " Ne nous abandonnez pas... " et " Libérez-nous du mal ". L’âme du suppliant commence donc par s’élancer vers Dieu, afin de le louer et de faire des vœux ardents pour sa gloire ; puis elle redescend humblement sur elle-même à la vue de ses nombreuses nécessités, et conjure le Seigneur de lui venir en aide. David, ce grand maître dans l’art de prier, suit habituellement une marche analogue dans ceux de ses Psaumes qui ont la demande pour but principal. La distinction entre les deux parties est nettement accentuée, surtout par la répétition des pronoms possessifs, qui est du plus bel effet, soulignant d’abord les vœux, puis les supplications. " Votre Nom, votre règne, votre volonté ; donnez nous... notre pain, remettez nous nos dettes..., ne nous abandonnez pas..., libérez nous... ". Le désir du royaume messianique, qui forme le fond de cette magnifique prière, en relie tous les éléments, de manière à en faire une seule note jetée amoureusement vers Dieu. - Terminons ce préambule par une excellente réflexion de S. Cyprien : " Celui qui a fait vivre a enseigné aussi à prier… et quand nous parlons au Père avec la prière et l’oraison que le Fils nous a enseignée, il nous écoute plus facilement…La prière amicale et familière consiste à prier Dieu avec ce qui lui appartient, à monter jusqu’à ses oreilles avec la prière du Christ ". Nous passons maintenant à l’explication détaillée de l’Oraison dominicale. Les mots Notre Père qui êtes aux cieux en constituent l’exorde ou prologue. " La prière du Seigneur possède sa rhétorique propre ", dit fort bien Maldonat. Ce nom de Père placé en tête n’est-il pas, en effet, selon la réflexion de S. Thomas d’Aquin, une véritable " recherche de bienveillance " ? C’est un puissant appel adressé dès le début à la bonté et à la puissance du Dieu que nous invoquons ; c’est en même temps pour nous-mêmes, au moment où nous commençons à prier, une parole d’encouragement qui excite notre confiance. " Le nom de père suscite en nous l’amour, la confiance voulue pour supplier, et l’assurance présomptueuse de tout obtenir; car que ne donne-t-il pas aux fils celui qui leur a donné d’être fils ? ", S. Aug. l.c. Et ce nom qui s’échappe de nos cœurs n’est pas une vaine figure ; Dieu est réellement notre Père et nous sommes réellement ses enfants. " Vous n’avez pas reçu de nouveau un esprit de servitude dans la crainte ", dit saint Paul comparant l’état des chrétiens à celui des Juifs, " mais vous avez reçu un esprit d’adoption de fils dans lequel nous crions : Abba, Père ! ", Rom. 8, 15 ; Gal. 4, 5 et 6. Nous sommes des fils de Dieu par droit d’adoption et c’est l’Esprit-Saint lui-même qui nous inspire ce cri filial par lequel nous recourons à Dieu comme à notre Père. Et pourtant quelle audace, comme le dit l’Église ! " Avertis par les préceptes du salut, et formés par un enseignement divin, nous osons dire : Notre Père... ". Sans cette institution divine, sans cette pression intime de l’Esprit-Saint, nous eussions fait comme les Israélites qui, bien que fils de Dieu et sachant qu’ils l’étaient, Cf. Deut. 32, 6 ; Ps. 102, 13 ; Is. 63, 16 et de nombreux passages du Talmud, n’osaient presque jamais l’interpeller par ce titre, notre Père. Même dans les relations les plus familières, c’était d’un côté Jéhova, le Seigneur, de l’autre ses serviteurs ; " un esprit de servitude dans la crainte ". - " Notre Père " et point " mon Père ", parce que " la prière de l'Église est commune, et non pas individuelle ", Maldonat. En récitant l’Oraison dominicale, nous ne parlons pas en notre propre et privé nom ; nous parlons comme membres de la grande famille chrétienne, par conséquent en communion d’esprit et de cœur avec tous nos frères spirituels. Au seul " fils naturel " de Dieu il appartenait de dire " Mon Père ", Cf. Matth. 26, 42. - " Qui êtes aux cieux ". Quoique présent partout, c’est dans les cieux que Dieu fait briller les rayons les plus éclatants de son immensité ; notre prière va naturellement le trouver dans ce bienheureux séjour.
  21. O notre Père, qui es dans les cieux,
  22. non circonscrit, mais parce que là ton amour
  23. s’épand avec plus d’abondance sur ceux que tu créas, les premiers
  24. Dante, Purgatoire 11
  25. Les écrivains sacrés de l’Ancien Testament, et plus tard les Rabbins, ajoutaient volontiers au nom de Dieu cette épithète empruntée au lieu de sa résidence principale ; Cf. Lightfoot in h. l. Ici, elle a pour but de nous montrer la distance qui existe entre nos pères terrestres et notre Père céleste, entre notre Père céleste et nous. - Que votre Nom soit sanctifié. Vient la prière proprement dite, qui se compose, avons-nous dit, de trois souhaits relatifs à la gloire divine, et de quatre suppliques personnelles. La phrase " soit sanctifié... ", forme la première demande de la première partie. " Digne prière ", s’écrie saint Jean Chysostome, " que celle qui appelle Dieu père. Elle ne peut rien demander d’autre que la gloire du Père ". Le Seigneur, parlant par la bouche du prophète Malachie, avait adressé aux Juifs ingrats cette apostrophe indignée : " Si je suis Père, où est l’honneur qu’on me témoigne ? " Mal. 1, 6. Le chrétien, après avoir dit : Notre Père, ajoute aussitôt, conformément au divin désir : Que votre nom soit sanctifié ! Appliqué à ce qui n’est pas saint, signifie purifier, rendre saint ; appliqué à ce qui est déjà saint, ce même verbe signifie reconnaître comme tel, c’est-à-dire glorifier. Le nom de Dieu étant saint de toute éternité, et infiniment saint, Cf. Ps.110, 9 ; Luc. 1, 49, que pouvons-nous souhaiter à son égard sinon qu’il soit toujours et partout traité selon son auguste nature ? Le nom de Dieu n’est pas seulement son appellation telle que nos lèvres la prononcent, c’est aussi et principalement l’idée que nous y attachons, en d’autres termes, l’essence divine elle-même autant qu’elle nous a été révélée ; souhaiter la glorification du saint nom de Dieu revient, par conséquent, à souhaiter la glorification de Dieu lui-même.
  26. Matthieu chap. 6 verset 10. - que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. - C’est la seconde demande de la première partie. " Votre règne " ne désigne pas autre chose que le " règne des cieux " annoncé par le Précurseur, 3, 2, et par Jésus-Christ, 4, 17 : le royaume messianique est en effet le royaume de Dieu par excellence. Les Juifs en appelaient l’avènement, en récitant leur célèbre Kaddisch. " Que votre règne arrive, disaient-ils, que la rédemption vienne bientôt ". Nous disons comme eux " Qu’il arrive ! " non toutefois dans le même sens, puisqu’il a été fondé par Notre-Seigneur Jésus-Christ. " Arrive ", c’est-à-dire, puisse-t-il se développer, se perfectionner, embrasser toute la terre après avoir triomphé de tous les obstacles qui s’opposent à son parfait établissement ! Tant qu’il restera un seul homme à convertir au Christianisme, tant qu’il y aura de pauvres brebis errantes en dehors de la bergerie, ce vœu aura sa raison d’être. " Le sens n’est donc pas que Dieu règne dans nos cœurs, ou que nous régnions avec les bienheureux, mais que Dieu règne dans l’absolu, et sans adversaire ", Maldonat. Il existe un lien très étroit entre cette demande et la précédente ; le nom de Dieu sera d’autant plus glorifié que son royaume sera plus étendu. - Voici maintenant la troisième demande : Que votre volonté soit faite... Dante l’exprime dans les termes suivants, avec l’élégante et profonde simplicité qui ne le quitte jamais :
  27. Comme tes anges font le sacrifice de leur volonté en te chantant Hosanna, que les hommes fassent le sacrifice de la leur. Seigneur de tout, ce que tu veux dans ton monde ! " Purg. 11, 10.
  28. Comme ", aussi constamment, aussi parfaitement, aussi joyeusement. Que la volonté des hommes se conforme donc et se subordonne en tous points à celle de Dieu ! S’il en était ainsi, avec quelle promptitude le royaume de notre Père céleste gagnerait toute la terre habitée ! Le traité rabbinique Sanhédrin nous représente les anges disant à Dieu dans le ciel : " Maître du monde entier, le monde t'appartient ; réalise ce que tu veux dans ce monde qui est tien ". C’est aussi ce que souhaite le chrétien dans l’Oraison dominicale. - On voit, par ce court exposé, que la première partie du " Pater ", bien qu’elle contienne trois phrases parallèles, n’exprime au fond qu’un unique désir, celui de voir le royaume messianique se réaliser dans toute sa perfection. Quoique chaque demande soit adressée en commun aux trois personnes de la Sainte Trinité, on peut cependant approprier la première au Père, la seconde au Fils, la troisième au Saint-Esprit, car c’est le nom du Père qui vient d’être directement invoqué, c’est par le Fils que le divin royaume a été établi sur la terre, c’est à l’aide des secours de l’Esprit-Saint que nous pouvons réussir à faire toujours la volonté de Dieu.
  29. Matthieu chap. 6 verset 11. - Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien. - Viennent les supplications proprement dites. Maintenant que nous avons payé notre dette à la gloire de Dieu, Jésus nous permet, dans la seconde partie de sa prière, de développer nos propres besoins. " Sur la terre comme au ciel " : ces mots du suppliant servent de transition entre les deux moitiés du " Notre-Père ". Le chrétien, qui s’était élevé jusqu’au séjour du Père céleste, est rappelé sur la terre par le sentiment de ses nécessités multiples ; du moins peut-il les exprimer en toute simplicité et liberté devant l’auteur de tout don parfait. Il commence, à la façon d’un humble mendiant, par demander à Dieu le pain destiné à soutenir sa vie matérielle : Notre pain quotidien... " C’est ici, dit Bossuet, le vrai discours d’un enfant qui demande en confiance à son père tous se besoins, jusqu’aux moindres ", Médita. sur l’Evang. 25ème jour. Par ce mot " pain ", il faut entendre, conformément à l’usage oriental, tout ce qui est nécessaire à la vie du corps, tous nos besoins matériels, comme s’exprime S. Jacques, 2, 16. Nous demandons bien peu, et ce peu nous le demandons avec la plus grande modération, laissant les détails entre les mains de la Providence toujours aimable pour ses enfants. D'ailleurs, " Si nous avons de quoi manger et nous habiller, sachons nous en contenter ", 1 Tim. 6, 8. - Quotidien. En latin : supersubstantialem On a beaucoup discuté sur la signification de cet adjectif, qui sert à déterminer davantage l’objet de la quatrième demande du " Pater ", ou plutôt sur son équivalent grec. Malgré les pages nombreuses qui ont été écrites à propos de cette expression, on n’a pas encore réussi à lever tout-à-fait le voile obscur qui la couvre. Elle ne se rencontre nulle part dans la littérature profane ; elle n’existe qu’en deux endroits de la Bible, ici et au passage parallèle de S. Luc, 11, 3 ; aussi Origène, de Orat. § 27, croit-il que les évangélistes l’ont eux-mêmes inventée. Traduite dans le troisième Évangile par " quotidien ", elle l’est ici par " supersubstantialem " ; encore S. Jérôme, Comm. in h. l., a-t-il soin de nous dire que jusqu’à lui on lisait également " quotidien " dans la version latine de l’Évangile selon S. Matthieu. Cette correction, exacte mais calquée trop servilement sur le grec, est son fait. Ce qualificatif peut dériver de " je suis dedans, je suis dessus ", ou de " je succède, je suis " (verbe suivre). Dans un premier cas, il se rapproche beaucoup du substantif, " substance, subsistance ", et peut désigner la nourriture nécessaire à notre subsistance, ou qui nous fait vivre en se transformant en notre substance. Telle est l’étymologie et par suite l’interprétation qu’ont adoptée la plupart des Pères grecs : S. Jean Chrys., Origène, Théophylacte, etc. Dans le second cas, il devient synonyme de " du lendemain ", et figure le pain du lendemain, pour employer les paroles de S. Grégoire de Nysse, c’est-à-dire en général du pain pour notre vie à venir. Ainsi traduisent encore les versions éthiopienne et arabe, S. Athanase, etc. S. Jérôme fait à ce sujet un aveu qui ne manque pas d’importance " Dans l'Evangile appelé "Selon les Hébreux", j'ai trouvé mahar en référence au pain surnaturel pour signifier de demain ". Les choses en sont là et il est probable qu’elles n’avanceront jamais plus loin. S’il faut choisir entre les deux opinions, nous dirons que la seconde nous paraît plus difficilement soutenable ; car, outre qu’elle contient une antithèse peu naturelle, " donnez-nous aujourd’hui notre pain de demain ", elle semble contredire d’avance une recommandation sur laquelle Jésus insistera bientôt, " Ne vous inquiétez pas du lendemain ", 6, 34. La première explication ne présente aucun inconvénient de ce genre. Quoiqu’il en soit, la leçon " quotidien ", adoptée par la traduction latine du troisième Évangile, dans la liturgie catholique et dans la plupart des versions modernes, rend très bien la pensée du Sauveur, un pain nécessaire à notre subsistance, un pain qu’on demande chaque jour pour le lendemain devant être évidemment un pain quotidien. Mais peut-on dire avec S. Augustin, S. Cyprien, S. Ambroise et S. Jérôme que le " panis supersubstantialis " que nous implorons de la bonté divine est un pain spirituel et mystique, par exemple la sainte Eucharistie, la grâce, la vie du Verbe dans nos âmes ? On le peut, sans doute, mais à la condition de ne rien exagérer et de ne pas rejeter à l’arrière-plan le sens naturel et obvie qui doit garder la première place dans l’interprétation des paroles de Jésus. Dans la quatrième demande du " Pater ", il s’agit directement de la satisfaction de nos besoins temporels ; et, bien que " la nourriture qui périt " suggère aussitôt à l’âme chrétienne la pensée de " la nourriture qui dure éternellement ", Joan. 6, 27, néanmoins, d’après l’avis commun des exégètes, le pain céleste de l’Eucharistie ou de la grâce ne peut être mentionné ici que d’une manière accessoire et secondaire. - Donne-nous aujourd'hui ; d’après S. Luc, jour par jour. C’est la même pensée. - L’indigence, le souci des choses temporelles sont ordinairement de grands obstacles à l’acquisition de la sainteté et à l’établissement du royaume de Dieu dans les cœurs ; Cf. Matth. 13, 22 : c’est donc très légitimement que l’on peut conjurer le Seigneur d’écarter ces obstacles. Mais dans quel sens le riche dira-t-il : Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien ? " J’ose dire, répond saint Augustin, que le riche a besoin de ce pain quotidien. Pourquoi possède-t-il toute chose en abondance ? Pourquoi, si ce n’est parce que Dieu le lui a donné. Qu’auras-tu si Dieu retire sa main ? N’y a-t-il pas un grand nombre d’hommes qui se sont endormis riches et qui se sont réveillés pauvres ? ".
  30. Matthieu chap. 6 verset 12. - Et remettez-nous nos dettes comme nous les remettons nous-mêmes à ceux qui nous doivent. - Cinquième demande. - Remettez-nous nos dettes... Notre misère morale n’est pas moindre que notre misère matérielle, et, sentant bien qu’elle nous rend incapables, indignes d’être les citoyens du royaume messianique, nous supplions instamment notre Père de la faire cesser au plus tôt. " Remettez ", laissez aller, par opposition à retenir ; c’est un pardon gratuit que nous demandons, car il est question d’une dette que nous ne saurions, hélas ! jamais payer. - Nos dettes. Nos péchés sont entre les mains de Dieu comme de lourdes créances que sa justice et sa sainteté l’empêchent d’oublier, tant que sa miséricorde, touchée par notre repentir, n’a pas daigné les déchirer. - Comme nous les remettons. " Comme " n’exprime pas un degré, ni une similitude proprement dite, mais un motif ; " car nous-mêmes nous pardonnons aussi ", S. Luc, 11, 4. - Ceux qui nous doivent doit se prendre dans un sens large comme " dettes " ; tous ceux qui nous ont offensés, dit fort bien la traduction française populaire. - Jésus reviendra dans un instant, v. 14 et 15, sur cette condition de pardon.
  31. Matthieu chap. 6 verset 13. - et ne nous abandonnez pas à la tentation mais délivrez-nous du mal. Amen. - Ce verset contient les deux dernières demandes et la conclusion de l’Oraison dominicale. - Sixième demande : Et ne nous abandonnez pas... Le souvenir de nos fautes passées, qui vient d’être excité vivement dans notre esprit, produit à son tour le sentiment de notre effrayante faiblesse. Nous avons péché, nous pouvons pécher encore, car le mal est toujours là qui nous harcèle au dedans et au dehors, sous mille formes diverses, se servant de tout pour nous tenter et nous perdre. Comment lui résister, sinon en recourant à notre Père ? Nous le prions donc de ne nous pas induire dans la tentation. Qu’est-ce à dire ? Cela signifie-t-il qu’il est lui-même l’auteur des tentations qui nous assaillent ? Non certainement, " lui... ne tente personne ", Jac. 1, 13 ; il faut, pour devenir tentateur, une malice intrinsèque incompatible avec sa perfection souveraine. Sa Providence peut bien permettre que nous soyons tentés, mais alors elle aura soin de nous munir de secours suffisants pour assurer notre victoire. Cf. 1 Cor. 10, 13. Cela signifie-t-il que nous souhaitons l’éloignement absolu de toute tentation ? Pas davantage, un pareil souhait serait irréalisable en cette vie. Il reste donc à traduire comme nous le faisons en français : " Ne nous laissez pas succomber à la tentation ". - Septième demande : Mais libérez-nous du mal. Nous retrouvons, touchant le mot " mal ", l’incertitude et la discussion accoutumées ; Cf. v. 37 et l’explication. Est-il au masculin de manière à représenter le démon, l’être mauvais par excellence (" le malin ", dit une vieille traduction française) ? Est-il au neutre et désigne-t-il le mal envisagé comme une terrible puissance qui nous menace de toutes parts ? Les Pères grecs et quelques commentateurs à leur suite favorisent le premier sentiment, et c’est ainsi qu’ils parviennent à confondre la sixième et la septième demande en une seule. Après avoir parlé de la tentation, Jésus montrerait du doigt son auteur principal. Mais non, cette phrase n’est pas une simple variante de la précédente : elle a une extension beaucoup plus considérable. C’est ce que nous apprend l’Église dans la belle prière " Délivrez-nous " qu’elle fait réciter au prêtre immédiatement après le " Pater ". Reprenant la dernière parole du Sauveur pour en fixer le sens par un développement authentique, " Délivre-nous de tout mal, Seigneur, et donne la paix à notre temps ; par ta miséricorde, libère-nous du péché ". Délivrez-nous du mal, quel qu’il soit, parce que, sous ses apparitions multiples, il agit toujours à l’encontre de votre royaume ; du mal passé, ou de nos péchés d’autrefois qui ont laissé en nous des traces funestes, quoique pardonnés, des ennemis de tout genre qui nous pressent dans le présent, de vos châtiments futurs que nous n’avons que trop encourus, des peines innombrables qui nous accablent. On le voit, c’est par une pétition universelle quoique négative dans sa forme, c’est par un désir ardent et général de la rédemption messianique que s’achève la prière qui nous a été enseignée par Jésus. - Vient enfin un court épilogue, Amen, que S. Jérôme appelle le " cachet de l'oraison dominicale ". En vérité ! Cf. v. 18, c’est-à-dire que nos demandes se réalisent (d’après les 70), ainsi-soit-il ! - Dans le texte grec, avant cet amen final, on lit encore la Doxologie suivante : " Car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire, pendant les siècles ! ".  Quand même Euthymius n’affirmerait pas expressément que c’est là " une conclusion solennelle ajoutée par les saintes lumières et les chefs de l’Église ", il y aurait des raisons très sérieuses de mettre en doute son authenticité. 1° Elle fait défaut dans presque toutes les anciennes versions et dans les manuscrits grecs les plus importants au point de vue de la critique ou de l’antiquité ; tous les Pères latins et plusieurs Pères grecs l’omettent semblablement dans leurs citations. 2° Comme elle est en conformité parfaite avec l’esprit de l’Oraison dominicale, sa disparition demeurerait inexplicable, dans le cas où elle aurait existé dans le texte primitif de S. Matthieu. 3° Ajoutée par les autorités ecclésiastiques comme une de ces terminaisons générale qui concluent toutes les prières liturgiques, elle obtint aisément droit de cité dans quelques manuscrits et versions.
  32. Matthieu chap. 6 versets 14 et 15. - Car si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi vos péchés. 15Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos péchés. - A la suite du " Pater " qu’on a justement défini " la prière universelle non du juif, non du chrétien, non du catholique mais de l’homme ", Bougaud, Jésus-Christ, 2ème partie, ch. 2, nous trouvons deux versets qui s’y rattachent étroitement, attendu qu’ils en commentent la cinquième demande. Après avoir conjuré Dieu de nous pardonner nos offenses, nous avions ajouté pour le déterminer à nous accorder cette grande faveur " comme nous les remettons nous-mêmes à ceux qui nous doivent " ; c’est sur cette condition que Jésus-Christ revient pour en expliquer l’insertion dans sa formule de prière. A deux reprises consécutives, d’abord sous une forme affirmative au v. 14, puis en termes négatifs au v. 15, il pose en principe comme un axiome indiscutable, que le pardon généreusement accordé par nous à ceux d’entre nos frères qui peuvent nous avoir offensés est la condition " sine qua non " de la rémission de nos propres péchés ; condition très équitable assurément, car comment mériterions-nous que Dieu oubliât , nos fautes si graves et si nombreuses, dans le cas où nous refuserions nous-mêmes d’oublier les offenses relativement peu considérables du prochain à notre égard ? Voir plus loin, 18, 25 et ss., la belle parabole dans laquelle Jésus inculque plus au long cette condition indispensable ; Cf. encore Marc. 11, 25 ; Eccli. 28, 3. 4. 5. - Leurs offenses, en grec, " lapsus, offensas ". - Pardonnera...; naturellement, pourvu que les autres conditions soient remplies. - Ne vous pardonnera pas..., même " tout bien considéré ", une chose essentielle faisant défaut. - Ce raisonnement du Sauveur est si concluant, qu’au temps de S. Jean Chrysostôme, des chrétiens animés de sentiments de haine et de vengeance contre leur prochain préféraient, en récitant le " Notre Père ", omettre la cinquième demande plutôt que de prononcer leur propre condamnation.
  33. Le jeûne, vv. 16-18.
  34. 16Lorsque vous jeûnez, ne prenez pas un air triste, comme les hypocrites car ils exténuent leur visage, pour faire voir aux hommes qu’ils jeûnent. En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. 17Mais toi, lorsque tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage 18afin de ne pas faire voir aux hommes que tu jeûnes, mais à ton Père, qui est présent dans le secret ; et ton Père qui voit dans le secret, te le rendra.
  35. Matthieu chap. 6 verset 16. - Lorsque vous jeûnez, ne prenez pas un air triste, comme les hypocrites car ils exténuent leur visage, pour faire voir aux hommes qu’ils jeûnent. En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. - Jésus revient au grand principe qu’il a énoncé au commencement de ce chapitre, et il l’applique maintenant au jeûne, de même qu’il l’a appliqué à l’aumône et à la prière. Bien que l’exemple change, les formules ne varient pas, non plus que la méthode : l’attention n’en est que plus frappée. - Lorsque vous jeûnez. Quoique la foi mosaïque ne prescrivît par an qu’un seul jeûne, Cf. Lév. 16, 29, et que la tradition laissât une liberté presque entière aux Juifs en fait de mortifications corporelles, néanmoins, à l’époque de Notre-Seigneur Jésus-Christ, les pieux Israélites, ou ceux qui affectaient de passer pour tels, avaient coutume de jeûner fréquemment. C’est ainsi que la plupart des Pharisiens jeûnaient deux et même quatre fois par semaine. Chose excellente en soi, mais qui était malheureusement gâtée par l’ostentation et la vaine gloire. - Tristes, d’une tristesse affectée ; mornes et sombres comme des pénitents désolés. - Ils exténuent leur visage... Ce verbe est une relique de l’ancienne Itala ; il a chassé, sans doute à cause de son originalité, le " abattent " que S. Jérôme avait mis à sa place. Du reste, il traduit fort bien le grec, qui signifie en premier lieu détruire, anéantir, Cf. v. 19, puis, défigurer d’une manière quelconque. Qu’on se représente ces Pharisiens hypocrites, qui, après plusieurs jours d’un jeûne sévère, apparaissaient en public pâles, ou même tout noirs, dit le Talmud, amaigris, échevelés, la barbe longue et en désordre, le visage malpropre, car la toilette même la plus élémentaire n’était pas moins interdite que la nourriture durant les jours de pénitence, Cf. Buxtorf, Synagoga judaica, c. 27, et l’on comprendra qu’on pouvait réellement lire leurs jeûnes sur leur physionomie. - Pour faire voir aux hommes... Jésus joue ironiquement sur les mots : " ils les exténuent… pour les rendre visibles ! ". S. Jean Chrysostôme signale parmi ses contemporains d’autres hypocrites qui allaient encore plus loin que les Pharisiens, car ils travaillaient à acquérir la réputation de grands jeûneurs tout en prenant de bon repas soigneusement dissimulés, tandis que les adversaires de Jésus prenaient au moins la peine de jeûner quoiqu’ils n’en retirassent aucun mérite.
  36. Matthieu chap. 6 versets 17 et 18. - Mais toi, lorsque tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage 18afin de ne pas faire voir aux hommes que tu jeûnes, mais à ton Père, qui est présent dans le secret ; et ton Père qui voit dans le secret, te le rendra. - Vraie manière de pratiquer le jeûne. - Lorsque tu jeûnes. Le chrétien en effet peut et même doit jeûner ; mais quand il exerce cet acte de mortification, il prend autant de soin pour le cacher aux regards des hommes, que d’autres en prennent pour le faire paraître. - Parfume ta tête : ces sortes d’onctions ont toujours été en Orient d’un fréquent usage, surtout lorsqu’on assiste à des repas somptueux ; Cf. Luc. 7, 46. - Lave ton visage, en signe de joie, comme l’on faisait au sortir d’un long deuil. Sous cette double métaphore, qui rappelle celles des v. 3 et 6, il est aisé de lire la pensée du Sauveur. Même quand vous jeûnez, veut-il dire, ayez au dehors l’air de personnes qui mènent leur train de vie accoutumée, ou même qui se disposent à prendre un bon repas. Sainte dissimulation opposée à une honteuse hypocrisie et autant récompensée que ce vice avait été puni. Votre Père vous le rendra !
  37. 2. Obligations des chrétiens touchant les richesses et la propriété, vv. 19-34.
  38. Des devoirs qu’impose la piété, Jésus-Christ passe maintenant à ceux qui découlent de la propriété. Dans cette charte du nouveau royaume, il ne pouvait se dispenser de toucher à une aussi grave question. Le Roi messianique veut que le cœur de ses sujets soit à lui sans partage ; or deux choses peuvent le lui ravir totalement ou partiellement, l’amour des richesses et le souci exagéré des nécessités temporelles. De là deux règles de conduite qu’il trace sur ce point, pour interdire ce qui serait dans son empire un crime d’idolâtrie morale et par conséquent de haute trahison.
  39. Première règle : Pour ceux qui font partie du royaume messianique, la vraie fortune est toute spirituelle et consiste dans les trésors célestes, vv. 19-24.
  40. 19Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où la rouille et les vers détruisent et où les voleurs percent et dérobent. 20Mais amassez-vous des trésors dans le ciel où ni la rouille ni les vers ne détruisent et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. 21Car là où est ton trésor, là aussi est ton cœur. 22La lampe de ton corps, c’est ton œil. Si ton œil est pur, tout ton corps sera lumineux 23mais si ton œil est mauvais, tout ton corps sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, combien seront grandes les ténèbres mêmes. 24Nul ne peut servir deux maîtres ; car, ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent.
  41. Matthieu chap. 6 verset 19. - Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où la rouille et les vers détruisent et où les voleurs percent et dérobent. - Des trésors : des trésors ou biens matériels de toute espèce, comme l’indique le contexte ; tout ce qui est précieux dans l’estime des hommes, tout ce qui excite la convoitise des voleurs. - La rouille et les vers... Motif pour lequel il faut éviter de thésauriser sur la terre : les richesses d’ici-bas sont essentiellement précaires et périssables, Cf. 1 Tim. 6, 9. 16-19. Que d’ennemis ou de rivaux ne rencontrent pas celui qui les possède ! La rouille ronge peu à peu les métaux les plus richement travaillés ; les vers dévorent les étoffes sans s’inquiéter de leur prix, attaquant même de préférence les beaux vêtements brodés dont on se sert moins souvent ; les voleurs s’emparent de tous les trésors sans distinction. Il faut être bien insensé pour rechercher avec tant d’ardeur des objets qui ont si peu de consistance ! - " Rouille " traduit imparfaitement le substantif grec, qui signifie en général " érosion, corrosion (qui mange) " et qui représente la dent vorace du temps ou de la pourriture.
  42. Matthieu chap. 6 verset 20. - Mais amassez-vous des trésors dans le ciel où ni la rouille ni les vers ne détruisent et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. - Amassez-vous... Puisque la terre garde si mal les trésors qu’on lui confie, ne pourrait-on pas trouver un coffre-fort plus fidèle ? Oui, dans le ciel, où nos richesses ne courent aucun danger, où ni la rouille... etc. En effet, les trésors que nous pouvons accumuler étant d’une nature spirituelle, immatérielle, ils sont par là même indestructibles, Cf. Luc. 12, 33. " Quelle folie de laisser des trésors ici, à l’endroit que tu quitteras, et de ne pas les envoyer d’avance à l’endroit où tu iras ! Thésaurise là où tu as une patrie ! ", S. Jean Chrysost. Hom. in h.l. Amoncelons dans le ciel les mérites de nos vertus et les fruits de nos bonnes œuvres.
  43. Matthieu chap. 6 verset 21. - Car là où est ton trésor, là aussi est ton cœur. - Autre motif puissant pour lequel nous devons nous détacher des biens matériels. Notre trésor, quel qu’il soit, devient bientôt l’idéal et même l’idole de notre cœur qui s’y repose, qui y pense nuit et jour, qui s’y transforme. Si ce trésor est terrestre, notre cœur habite perpétuellement sur la terre et devient tout terrestre ; si les biens que nous aimons sont célestes, notre cœur a déjà sa résidence au ciel et devient tout céleste, et c’est alors seulement que nous sommes vraiment les citoyens du royaume des cieux.
  44. Matthieu chap. 6 verset 22 et 23. - La lampe de ton corps, c’est ton œil. Si ton œil est pur, tout ton corps sera lumineux 23mais si ton œil est mauvais, tout ton corps sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, combien seront grandes les ténèbres mêmes. - On a souvent accusé ces deux versets de rompre l’enchaînement des pensées de Jésus ; mais, en les examinant de près, il est facile de reconnaître qu’ils s’harmonisent très bien avec les antécédents et les conséquents. Seuls, les lecteurs superficiels peuvent ne pas comprendre leur présence en cet endroit. Le Sauveur parle des richesses, qu’il dépeint comme un des principaux obstacles à l’établissement de son royaume dans les âmes. Prenez garde, a-t-il dit, de vous attacher aux biens de ce monde, car leur amour aurait promptement corrompu votre cœur. Il ajoute maintenant que, si notre cœur était dépravé, toutes nos œuvres deviendraient mauvaises par là-même ; tandis qu’un cœur spirituel et céleste dans ses affections, rendra nos actes excellents devant Dieu, l’extérieur tirant sa forme et sa moralité du dedans. Ce phénomène de la vie morale est décrit dans un langage figuré dont les couleurs sont empruntées à la vie physique. - La lampe de ton corps, c'est ton œil. En tête de son raisonnement, Jésus place, en guise de base indiscutable, cette locution proverbiale. Notre œil n’est-il pas en effet comme une lampe qui, allumée aux rayons du soleil, éclaire et dirige notre corps ? - Cela posé, ou notre œil est simple, si ton œil est pur, c’est-à-dire bon et sain, bien constitué, et alors notre corps est lumineux ; les divers membres dont il se compose remplissent harmonieusement leurs fonctions, sans crainte de se heurter, de se briser contre des obstacles cachés dans l’ombre : ou notre œil est mauvais, vicié d’une manière quelconque, si ton œil est mauvais, et dans ce cas notre corps entier est ténèbres, attendu qu’il a perdu son unique source de lumière, l’organe de la vue. - Après ces prémisses évidentes, le divin Maître conclut en disant : Si donc la lumière... ; si les yeux, ces fenêtres du corps, sont obscurs comme des chambres noires, combien seront grandes les ténèbres, à plus forte raison les autres organes, qui n’ont pas de lumière par eux-mêmes et qui reçoivent d’ailleurs toute leur clarté ! - L’application se fait maintenant d’elle-même. Votre œil, la lumière de votre âme ; si ce cœur est simple et pur, et il le sera s’il ne se partage pas entre Dieu et le monde, s’il ne se souille pas au contact des biens terrestres, toute votre vie morale sera dans la splendeur ; si au contraire ce cœur se laisse corrompre par des attaches profanes, vos œuvres morales seront elles-même complètement gâtées. Jésus-Christ raisonne d’après la psychologie orientale, qui attribuait au cœur un rôle prépondérant dans la conduite pratique de l’homme ; Cf. Delitzch, System der biblisch. Psychologie, Leipzig, 1855, p. 203 et ss. Pour les Grecs, c’était l’intelligence qui était le principe illuminateur : Aristote, Galène, le Juif Philon.
  45. Matthieu chap. 6 verset 24. - Nul ne peut servir deux maîtres ; car, ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent. - Autre raison pour nous engager à ne point placer nos trésors sur la terre. Les arguments qui précèdent étaient basés sur l’instabilité des richesses matérielles, v. 19, sur la manière effrayante dont elles absorbent toutes nos affections, v. 21, sur la destruction du mérite de nos actes par leur pernicieuse influence, vv. 22 et 23 : celui-ci s’appuie sur le joug d’esclavage qu’elles nous imposent. - Nul ne peut servir... Vérité bien connue dans la vie domestique et confirmée par des axiomes semblables chez la plupart des peuples. Il ne faut pas, est-il dit ailleurs, placer deux selles sur un même cheval ; ou bien : Un sujet fidèle ne saurait servir deux souverains. Une comédie de Térence représente un serviteur fort embarrassé précisément parce qu’il est dans cette situation : " Je ne suis pas certain de ce que je dois faire. Vais-je aider Pamphile, ou prêter assistance à un vieux ? Si j’abandonne ce dernier, je crains pour sa vie. Mais, si je m’en occupe, je redoute les menaces de l’autre ", Andr. 1, 1, 26. Le choix se fera pourtant, car l’indifférence en pareil cas est chose tout à fait impossible ; la balance finira par pencher d’un côté ou de l’autre. - Ou il haïra l'un... Il n’y a que deux hypothèses ; ou le serviteur en question aimera son maître Paul aux dépens de son autre maître Pierre, ou bien c’est à Pierre qu’il s’attachera et alors il négligera Paul. Ce sera donc un fort mauvais ménage où il y aura bientôt impossibilité de s’entendre. - De même au spirituel : Vous ne pouvez servir... L’âme ne saurait demeurer flottante entre Dieu et les richesses, avec l’intention de s’acquitter de ses devoirs envers Dieu sans cesser de jouir des biens terrestres. Entre le Seigneur et Mammon, il y a l’incompatibilité la plus absolue. Choisissez ! - L'argent. Dans le texte latin, Mammon, un nom chaldéen, (Mamôna, Cf. le syriaque Momoûno), grécisé d’abord, puis latinisé ; son étymologie est incertaine. Il désignait soit les richesses, soit le dieu qui en disposait, à la façon du Plutus des Grecs et des Romains. Remarquons l’emploi du verbe, " servir ". S. Jérôme écrit à ce sujet : " Il n’a pas dit : celui qui a des richesses, mais celui qui se met au service des richesses. Car celui qui est esclave des richesses, garde les richesses à la façon d’un esclave. Celui qui secoue le joug des richesses les distribue comme le Seigneur ".
  46. Deuxième règle : Les chrétiens doivent éviter avec le plus grand soin tout souci trop humain relativement à leurs nécessités temporelles, vv. 25-34.
  47. 25C’est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez ni pour votre corps de ce dont vous serez vêtus. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement ? 26Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent et ils n’amassent pas dans des greniers et votre Père céleste les nourrit. N’êtes-vous pas beaucoup plus qu’eux ? 27Qui de vous, en se tourmentant, peut ajouter une coudée à sa taille ? 28Et au sujet du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Considérez comment croissent les lis des champs : ils ne travaillent ni ne filent. 29Cependant je vous dis que Salomon lui-même dans toute sa gloire n’a pas été vêtu comme l’un d’eux. 30Mais si Dieu revêt ainsi l’herbe des champs, qui existe aujourd’hui et qui demain sera jetée dans le four, combien plus vous-mêmes, hommes de peu de foi. 31Ne vous inquiétez donc pas, en disant : que mangerons-nous, ou que boirons-nous, ou de quoi nous couvrirons-nous ? 32Car ce sont les païens qui se préoccupent de toutes ces choses mais votre Père sait que vous avez besoin de tout cela. 33Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. 34Ne vous inquiétez donc pas du lendemain, car le lendemain aura soin de lui-même. A chaque jour suffit sa peine.
  48. Matthieu chap. 6 verset 25. - C’est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez ni pour votre corps de ce dont vous serez vêtus. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement ? - Après avoir déraciné l’avarice, Jésus-Christ empêche de craindre démesurément la pauvreté. - Tout ce passage est admirable ; c’est assurément l’un des plus beaux, des plus consolants de l’Évangile. Le prédicateur y trouve la matière de développements aussi riches qu’utiles ; mais la parole de Jésus est ici tellement claire et populaire qu’il suffit à l’exégète de quelques lignes pour l’expliquer. - " C'est pourquoi ", parce qu’il est impossible de servir à la fois Dieu et Mammon. - Ne vous inquiétez pas. Le grec est plus énergique, et la rédaction de S. Luc l’est davantage encore : " Pour que vous soyez prévoyants sans angoisse, diligents sans préoccupation, sans anxiété et sans stress. ", Cornelius a Lap. Jésus-Christ n’exclut pas une prévoyance modérée, mais seulement l’agitation de l’esprit, une anxiété pleine de trouble, qui se défie de la Providence. Il faut travailler sans doute pour subvenir à ses besoins, " Aide-toi ! ". Mais, comme le dit S. Jean Chrysostôme, il faut savoir rejeter toute inquiétude excessive qui serait une injure envers la bonté de Dieu. " Il faut savoir trimer dur sans inquiétude ", S. Augustin, in h. l. En effet, " le ciel t’aidera ! ". - Pour votre vie : datif de la cause ; représente l’ " anima vitalis " ou le principe de vie dans l’homme et non pas l’âme proprement dite. - De ce que vous mangerez ; le grec ajoute " et ce que vous boirez ". - Bien que ces mots, rapprochés de " anima ", semblent d’abord former une singulière association, tout étonnement disparaît si l’on rend à ce substantif, comme nous venons de le faire, sa vraie signification. La conservation de notre vie dépendant du boire et du manger, et la vie s’identifiant avec le principe vital, les Hébreux avaient inventé la locution bizarre " manger pour son âme ", Cf. Ps. 77, 18. - Ce dont vous serez vêtus. Après les vivres, les vêtements : les deux grandes nécessités de l’homme et, par suite, ses deux sources principales d’inquiétude. " Corps " est au datif pour le même motif que " anima ". - Selon sa coutume, Jésus complète son instruction en ajoutant les motifs qui l’établissent. Premier motif : La vie n'est elle pas... La conclusion est sous-entendue, mais on la supplée sans peine : Si la vie est plus précieuse que la nourriture, si le corps a plus de valeur qu’un vêtement, l’auteur de notre vie, le créateur de notre corps, ne saura-t-il pas nous donner tout ce qui est nécessaire pour les soutenir ?
  49. Matthieu chap. 6 verset 26. - Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent et ils n’amassent pas dans des greniers et votre Père céleste les nourrit. N’êtes-vous pas beaucoup plus qu’eux ? - Second motif de confiance sans bornes en la Providence de Dieu : le soin amoureux qu’elle prend des êtres dénués de raison. - Regardez : un simple regard jeté sur la nature est capable de consoler et de rassurer les malheureux. - Les oiseaux du ciel : la Bible aime à ajouter à leur nom ce génitif qui détermine le domaine de leur gracieuse existence ; Cf. Gen. 1, 26 ; 2, 19 ; Ps. 8, 9 , 103, 12, etc. - Ils ne sèment ni ne moissonnent... Ce sont les trois grandes et pénibles opérations par lesquelles l’homme s’assure les aliments nécessaires à la vie. Les oiseaux ne s’en inquiètent guère, vivant joyeusement au jour le jour. - Et pourtant, votre Père céleste les nourrit ! Et " a le sens de " et cependant " ; " votre " est emphatique, ainsi que " vous " un peu plus bas. Votre père et non le leur ! S’il nourrit si bien des étrangers insignifiants, comment ne traitera-t-il pas les fils de la famille ? Voir en plusieurs endroits de la Bible, particulièrement Job. 38, 41 ; Ps. 146, 9, des traits touchants de la bonté divine à l’égard des oiseaux. On trouve dans le Talmud une pensée analogue : " Avez-vous déjà vu des animaux ou des oiseaux occupés à remplir un devoir ? Ils le font sans aucune anxiété ", Kidduschin. - N'êtes-vous pas beaucoup plus... Pléonasme étonnant, qui fortifie l’idée. "  tu mets toute chose à ses pieds ... les oiseaux du ciel et les poissons de la mer ", dit le Psalmiste, Ps. 8, 8 et 9.
  50. Matthieu chap. 6 verset 27. - Qui de vous, en se tourmentant, peut ajouter une coudée à sa taille ? - Troisième motif d’éviter toute sollicitude : cela ne servirait absolument de rien. - En se tourmentant ; réfléchissant et réfléchissant encore, à la façon des hommes de génie qui sont à la recherche de quelque découverte importante. Le grec suppose des réflexions pénibles, fatigantes. - A sa taille. Du texte grec, peut désigner tout ensemble la longueur de la vie ou la longueur du corps humain, c’est-à-dire l’âge ou la taille. Plusieurs commentateurs ont adopté le second sens à la suite de la Vulgate, pensant que le Sauveur avait voulu représenter ici l’impossibilité où sont les hommes d’ajouter quoi que ce soit à leur taille. Mais ils n’ont pas observé qu’il y aurait quelque chose de contradictoire dans l’expression employée par Jésus ; une coudée surajoutée à une taille quelconque serait en effet une mesure considérable, tandis que Notre-Seigneur veut évidemment parler d’une petite dimension. Il est donc préférable de le prendre dans l’acception plus ordinaire de " âge ", Cf. Joan. 4, 23. On obtient ainsi un sens très naturel et très logique : Qui de vous, même après de longues méditations, est capable d’agrandir sa vie d’une coudée ? Métaphore pour signifier " d’une minute ". Au Ps. 38, 6, la longueur de la vie est mise en rapport avec le palme ; le poète grec Mimnerme parle aussi d’une coudée de temps. - Une coudée ; la coudée était l’une des principales mesures de longueur des Hébreux. Elle équivalait à l’avant-bras d’une personne de taille moyenne, depuis l’extrémité du doigt médium jusqu’au coude ; de là son nom. La conclusion du raisonnement est omise, comme au v. 25.
  51. Matthieu chap. 6 versets 28-30. - Et au sujet du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Considérez comment croissent les lis des champs : ils ne travaillent ni ne filent. 29Cependant je vous dis que Salomon lui-même dans toute sa gloire n’a pas été vêtu comme l’un d’eux. 30Mais si Dieu revêt ainsi l’herbe des champs, qui existe aujourd’hui et qui demain sera jetée dans le four, combien plus vous-mêmes, hommes de peu de foi. - Quatrième motif de confiance en Dieu : le soin qu’il prend des êtres inanimés. Ce motif diffère à peine du second ; seulement, tandis que le v. 26 parlait d’animaux et de nourriture, il s’agit ici de plantes et de vêtements. - Considérez, apprenez, étudiez attentivement, pour bien voir la vérité de mes assertions. - Les lis des champs. Les lis de la Palestine sont célèbres : on les y rencontre par milliers, couvrant de vastes étendues de terrain, et transformant parfois, grâce à leurs couleurs brillantes et variées, une contrée entière en un magnifique jardin. On signale comme l’un des plus beaux celui que Linné appelle " Fritillaria corona imperialis ", celui de Dioscorides, 3, 116, haut de trois pieds, portant vers le sommet d’une tige élancée une splendide couronne de fleurs rouges ou jaunes que surmonte un panache de feuilles ; ou encore le " lis de Huleh " du Dr Thomson, dont les trois larges pétales veloutés se rejoignent par le sommet et qui est le mets favori des gazelles du Thabor ; Cf. Cant. 2, 1, 2, 16. Voir Thomson, The Land and the Book, p. 256. Du reste, le Schouschân oriental, dont le nom importé par les Maures se retrouve jusqu’en Espagne, cet autre pays des lis (" Azucena "), englobait anciennement une catégorie considérable de plantes, par exemple les amaryllis et les tulipes, de sorte qu’il est impossible de déterminer au juste la fleur que Jésus-Christ a voulu désigner spécialement. - Ils ne travaillent ni ne filent. Ils croissent d’eux-mêmes dans des champs incultes ; ils n’ont pas à tisser péniblement leur robe délicate, à en ajuster avec art les différentes parties : la Providence se charge de les vêtir, et avec quel amour ne le fait-elle pas ! - Cependant je vous dis que Salomon... ; non, pas même Salomon, cet idéal de la richesse pour les Juifs, Cf. 2 par. 9, 15 ; bien plus, pas même Salomon dans toute sa gloire, c’est-à-dire, couvert de ses vêtements les plus splendides dans les circonstances les plus solennelles ! Cf. Esth. 15, 2. - N'a pas été vu comme l'un d'eux. " Quelle étoffe de soie, demande S. Jérôme, quelle pourpre royale, quel tissu parfaitement brodé pourrait être comparé aux fleurs ? Qu’y a-t-il de si frais que la rose ? Qu’y a-t-il de si blanc que le lis ? ". Les ornements de Salomon venaient de la serre chaude de l’art, tandis que les lis croissent dans le paradis du Seigneur, dit un auteur allemand. - Si Dieu... C’est la conclusion de l’argument. - L'herbe des champs, nom dédaigneux appliqué à dessein au lis pour montrer son peu de valeur devant Dieu. Malgré sa splendeur, cette plante n’est après tout qu’une herbe qui croît parmi les autres herbes dont elle partage aussi le sort. On sait que les Hébreux, ces botanistes tout à fait élémentaires, divisaient le règne végétal en deux famille seulement, les arbres et les plantes herbacées. - Qui existe aujourd'hui. Qu’y a-t-il de moins durable que la fleur d’un lis ? C’est un véritable éphémère. En Orient surtout, il suffit de quelques heures d’une chaleur brûlante pour dessécher complètement ces champs magnifiques dont nous parlions plus haut : ce qui était le matin un tapis délicieux de verdure n’est plus le soir qu’une affreuse litière. - Et qui demain sera jetée au four. Les choses se passent littéralement ainsi en Palestine et en Syrie. A défaut de bois, les Orientaux emploient en effet les herbes sèches et les tiges des fleurs pour chauffer leurs petits fours portatifs, sortes de marmites en terre cuite, plus larges à la base qu’au sommet, et excellentes pour la cuisson des aliments ; Cf. Thomson, l. c. p. 341. - Combien plus vous-mêmes ; vous, créés à l’image de Dieu, héritiers du royaume céleste. Jésus conclut " a fortiori " comme dans les trois raisonnements précédents. - Hommes de peu de foi. Le manque de confiance en la Providence divine provient en effet du défaut de foi. Les Rabbins adressaient fréquemment à leurs disciples un reproche semblable et dans les mêmes termes : " Celui qui a du pain dans sa huche et qui dit : que mangerai-je demain…est doté de peu de foi ", Sota. f. 48, 2, etc.
  52. Matthieu chap. 6 verset 31. - Ne vous inquiétez donc pas, en disant : que mangerons-nous, ou que boirons-nous, ou de quoi nous couvrirons-nous ? - Après cette argumentation dans laquelle il a donné tant de preuves de la Providence vraiment maternelle de Dieu à notre égard, Jésus-Christ revient à sa première recommandation : Ne vous inquiétez donc pas. " Donc ", déduction emphatique qui signifie : N’est-il pas évident qu’il en doit être ainsi ?
  53. Matthieu chap. 6 verset 32. - Car ce sont les païens qui se préoccupent de toutes ces choses mais votre Père sait que vous avez besoin de tout cela. - La démonstration recommence sur une nouvelle base ; aux motifs allégués plus haut pour condamner toute agitation anxieuse de l’esprit relativement aux nécessités de la vie, le Sauveur en ajoute d’autres non moins puissants, afin d’extirper à jamais ce défaut du cœur de ses disciples. - Ce sont les païens qui se préoccupent... Une telle sollicitude est toute païenne et n’a rien de chrétien ; comment les disciples du Christ oseraient-ils s’y abandonner ? C’est la troisième fois que Jésus cite à ses auditeurs l’exemple des Gentils comme une chose à éviter absolument, Cf. v. 47 ; 6, 7. Quel rapport en effet peut-il y avoir entre l’esprit du paganisme et celui du Christianisme ? Ne règne-t-il pas entre eux une complète opposition ? - La littérature classique abonde en passages qu’on pourrait apporter à l’appui de l’accusation lancée ici par Jésus contre les païens. " A partir de un, connais-les tous ".
  54. Mais il suffit de demander à Jupiter les choses qu’il donne et qu’il enlève.
  55. Qu’il donne la vie, qu’il donne les richesses, j’accueillerai tout d’une âme égale. "
  56. [rabo ; Hor. Ep. 1, 18, 111-112.
  57. Ne croyant pas à un Dieu personnel, bon et vivant, mais à une aveugle fatalité, ou bien à une divinité sans cœur, indifférente aux affaires des mortels, leur unique souci était de bien vivre dans le présent. - Se préoccupent ; dans les textes latins et grecs, les verbes composés marquent mieux l’exagération des recherches. - Mais votre Père sait... Raison additionnelle tirée de la connaissance parfaite qu’a Dieu de nos moindres besoins. C’est un Père et un Père céleste, ajoute le texte grec, c’est-à-dire un Père tout puissant. Or, quel père, connaissant les nécessités de ses enfants, ne viendra pas à leur secours quand il le pourra de toutes manières ?
  58. Matthieu chap. 6 verset 33. - Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. - Jésus nous a indiqué les choses qu’il ne faut pas rechercher avec une trop grande anxiété ; passant du négatif au positif, il nous apprend maintenant quels sont les biens que nous devons surtout tâcher d’acquérir. - Cherchez donc... Ne courez pas après les biens terrestres, comme le font les païens, mais après les biens célestes, comme il convient à mes disciples. - Premièrement n’est pas synonyme de " seulement ", attendu que le Sauveur, comme nous l’avons dit plus haut, n’a pas l’intention de proscrire absolument l’acquisition des biens de ce monde, de condamner toute espèce de sollicitude relativement aux nécessités matérielles. Jésus permet qu’on s’occupe du temporel, à la condition de le subordonner au spirituel, de même que l’on subordonne le secondaire au principal. " Premièrement " signifie donc " principalement, préférablement à toute autre chose ". - Le royaume de Dieu, ce royaume dont il a été déjà si souvent question, royaume céleste fondé par le Christ au milieu d’un monde déchu qu’il est destiné à sauver, mais complètement séparé du monde et des intérêts mondains : tel doit être l’objet de notre sollicitude. - Nous devons chercher encore sa justice (de Dieu), cette justice ou sainteté parfaite dont Jésus trace le tableau depuis l’exorde de son discours. - Et toutes ces choses vous seront données... Si nous sommes fidèles à pratiquer cette recommandation de Jésus, alors, chose étonnante ! avec le royaume de Dieu, avec la justice de Dieu, nous trouverons aussi et très amplement la satisfaction de nos besoins terrestres. Nous avons négligé l’accessoire pour aller droit à l’essentiel ; Dieu nous dédommagera en nous faisant rencontrer l’accessoire en même temps que le principal. " Toutes ces choses " désigne, comme au v. 32, le boire, le manger, les vêtements, etc. - Comparez Ps. 33, 11 : " Qui cherche le Seigneur ne manquera d'aucun bien " ; 36, 25, etc.
  59. Matthieu chap. 6 verset 34. - Ne vous inquiétez donc pas du lendemain, car le lendemain aura soin de lui-même. A chaque jour suffit sa peine. - Ne vous inquiétez donc pas... Jésus répète ces mots pour la troisième fois, Cf. vv. 25 et 31, afin d’en faire pénétrer plus avant l’esprit dans l’âme de ses disciples. - Du lendemain ; touchant l’avenir dont chaque lendemain fait partie. - Car le lendemain... " Il parle du jour, chose inanimée, en figure, comme s’il pouvait en avoir du souci ", S. Jean Chrysost. in h.l. Chaque jour apporte à l’homme son contingent de peines et de soucis ; les anticiper, c’est les doubler : une telle conduite serait-elle raisonnable ? - A chaque jour suffit sa peine : sa malice, c’est-à-dire ses ennuis multiples. Il est vrai qu’à côté le chrétien trouve des secours suffisants pour les supporter patiemment, mais ces secours ne sont accordés qu’au fur et à mesure qu’ils sont nécessaires ; on n’en est pas muni dès la veille. Demain seulement on aura grâce d’état pour souffrir les maux de demain. Quelle différence entre cette philosophie messianique et l’insouciance païenne ! " Jouis du présent, et pense le moins possible à ce qui viendra après ", Horat. " L’âme qui est heureuse actuellement déteste penser à ce qui arrivera après ", id. La pensée suivante de Sénèque se rapprocherait davantage de celle du divin Maître : " Même si le malheur doit arriver dans le futur, en quoi le devancer soulagera-t-il notre souffrance ? Tu souffriras assez tôt quand il viendra. Entre-temps, entretiens-toi de choses agréables ", Epist. 13.
  60. EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU CHAPITRE 7
  61. Jésus-Christ interdit les jugements défavorables au prochain, vv. 1 et 2. - Il établit une règle pour la correction fraternelle, vv. 3-5, et exhorte ses disciples à un zèle discret qui ne compromette pas les choses saintes, v. 6. - Le droit de pétition, vv. 7-11. - La règle d'or, v. 12. - La voie large et la voie étroite, vv. 13 et 14. - Les faux prophètes ; moyen de les reconnaître, vv. 15-20. - L'accomplissement intégral de la volonté de Dieu, condition nécessaire pour aller au ciel, fût-on prophète ou thaumaturge, vv. 21-23. - Les deux maisons et l'orage, vv. 24-27. - Épilogue du discours, vv. 28-29.
  62. 3) Quelques obligations réciproques des chrétiens, 7, vv. 1-6.
  63. Bien qu’il ait déjà parlé en plusieurs endroits des devoirs des chrétiens les uns à l’égard des autres, le Législateur messianique revient encore une fois sur ce sujet aussi vaste qu’important. Après avoir établi deux prescriptions relatives l’une aux jugements qu’on porte sur la prochain, vv. 1 et 2, l’autre à la correction fraternelle VV. 3-5, il montre qu’il est pourtant des circonstances dans lesquelles on doit juger sévèrement ses frères et même les traiter en conséquence de ce jugement, v. 6. - Tel est, croyons-nous l’enchaînement le plus simple et le plus naturel des pensées. Dans ces premiers versets comme dans l’ensemble du chapitre 7, les transitions ne sont pas toujours ménagées visiblement au-dehors ; elles existent cependant, et cette partie du Discours sur la Montagne est loin de ressembler, ainsi qu’on l’en a quelquefois accusé, à un pêle-mêle de gnomes orientaux. Elle présente sous une forme piquante diverses manifestations de la justice chrétienne, prise dans ce qu’elle a de plus délicat et de plus vital. - Voici d’abord les points qui concernent la charité fraternelle.
  64. Ne point juger, vv. 1-2.
  65. 1Ne jugez pas, pour que vous ne soyez pas jugés. 2Car vous serez jugés selon que vous aurez jugé et on se servira envers vous de la mesure dont vous vous serez servis.
  66. Matthieu chap. 7 verset 1 et 2. - Ne jugez pas est employé sans doute dans le sens de condamner, jugement en mauvaise part. Naturellement il ne s’agit pas ici des jugements officiels rendus au nom de l’autorité, ni même de certains jugements privés qui deviennent parfois nécessaires, Cf. vv. 6 et 20 ; Cor. v. 12 ; ce que Jésus interdit c’est une disposition d’esprit malheureusement trop commune, qui nous porte à considérer d’une manière défavorable le caractère ou les actions d’autrui et qui conduit invariablement à prononcer des jugements injustes et précipités. Une telle tendance ruinant la loi d’amour, il faut se tenir en garde contre ses pernicieux résultats. On connaît là-dessus les belles règles tracées et pratiquées par les Saints : " Quand on doute de quel esprit sont animées des choses, il est préférable de les prendre en bonne part ", August. " Excuse l’intention si tu ne peux excuser l’œuvre. Pense à l’ignorance, pense à la surprise, pense au hasard ", S. Bernard serm. 40 in Cant. " Pour juger son prochain, disait de son côté le Rabbi Hillel, attends que tu sois à sa place ", Pirke Ab. 2, 5. - Pour que vous ne soyez pas jugés. C’est la raison pour laquelle on doit éviter de juger : tous les juges téméraires qui se seront installés d’eux-mêmes sur un tribunal dépourvu de justice et d’autorité trouveront plus tard leur Juge souverain, qui leur appliquera en toute rigueur le " droit du talion ". Dieu traitera sans pitié ceux qui auront traité leurs frères sans pitié, Cf. v. 7 ; 6, 15. Le verbe au passif, sans indication de l’agent, a quelque chose d’expressif et de solennel. - Car vous serez jugés..., Cf. Marc. 4, 24 ; Luc. 6, 37. Jésus-Christ commente dans le second verset le second hémistiche du premier, et son commentaire consiste à affirmer, par deux formules proverbiales, le grand principe qui dirigera les jugements divins. Malheur aux censeurs acerbes et systématiques, car ils seront un jour sévèrement critiqués par celui à qui rien n’échappe ! - On se servira envers vous de la mesure... " Chez les Juifs, il y a une distinction célèbre entre ce que mesurent la justice et la miséricorde ", Rosenmüller, Schol. in h.l.
  67. La poutre et le fétu dans l’œil, vv. 3-5.
  68. 3Pourquoi vois-tu la paille dans l’œil de ton frère et ne vois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? 4Ou comment dis-tu à ton frère : Laisse-moi ôter la paille de ton œil, toi qui as une poutre dans le tien ? 5Hypocrite, ôte d’abord la poutre de ton œil et ensuite tu verras comment ôter la paille de l’œil de ton frère.
  69. Matthieu chap. 7 verset 3-5. - Avant de juger et de reprendre ses frères, il faut savoir se juger soi-même et se corriger des défauts qu’on leur reproche. Jésus exprime cette pensée en termes ironiques et mordants : mais l’odieux de la conduite qu’il réprouve méritait un blâme sévère. - Paille, poutre, expressions métaphoriques usitées dans tout l’Orient pour figurer les légers défauts ou les manquements considérables. " Un jour, dit le Talmud de Babylone, Baba Bathra, F. 15, 2, un homme dit à un autre homme : Arrache le fétu qui est dans ton œil. - A la condition, répondit celui-ci, que tu arracheras toi-même la poutre qui est dans le tien ". Nous lisons une phrase tout à fait analogue dans le célèbre auteur arabe Hariri : " Je vois une poutre dans ton œil et tu es surpris d’apercevoir un fétu dans le mien ! ". Hélas ! aveugles pour nos propres défauts, nous avons des yeux d’Argus pour ceux d’autrui. " Il arrive, je ne sais trop pourquoi, que nous apercevons plus facilement les fautes dans les autres qu’en nous-mêmes ", Cicer. De offic. 1, 41. " C’est le propre de la stupidité de contempler les défauts des autres et d’oublier les siens ", id. Tuscul. 3, 31. " Vous avez remarqué des boutons chez autrui, vous qui êtes affligés de plusieurs ulcères. Ce qui est le fait de quelqu’un qui se moquerait des verrues des corps les plus beaux, tout en étant défiguré par la gale ", Senec. de Vita Beat. 27 ; Cf. Horace, Sat. 1, 3, 73 ss. Et plusieurs vers célèbres de notre bon La Fontaine. - Hypocrite. Jésus a raison : " Dénoncer les vices est le devoir des bons et des bienveillants. Quand les méchants le font, ils jouent un rôle, comme les hypocrites qui couvrent d’un manteau la personne qu’ils sont, et montrent la personne qu’ils ne sont pas ", S. August. Serm. Dom. in monte, 2, 64. - Tu verras comment ôter la paille ; c’est-à-dire " tu verras distinctement, ce qui te permettra d'enlever... ". Un homme qui a une poutre dans l’œil est en effet un fort mauvais opérateur pour guérir la vue d’autrui légèrement atteinte.
  70. Il est parfois nécessaire de juger, v. 6.
  71. 6Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les cochons, de peur qu’ils ne les foulent aux pieds, et que, se retournant, ils ne vous déchirent.
  72. Matthieu chap. 7 verset 6. - Beaucoup d’exégètes ont nié l’existence d’une liaison quelconque entre ce verset et les précédents ; Maldonat, par exemple, qui ne craint pas de soutenir qu'en cet endroit " L’Évangéliste a rapporté les paroles du Christ non dans l’ordre qu’il les avait dites, mais dans l’ordre qu’elles lui venaient à l’esprit ". Néanmoins la plupart des commentateurs admettent une connexion réelle entre les vv. 5 et 6, bien qu’ils ne la déterminent pas tous de la même manière. L’enchaînement le plus naturel et le plus logique nous semble être celui qu’indiquait déjà S. Thomas d’Aquin dans les termes suivants : " Vient ensuite : ne donnez pas les choses saintes aux chiens, par quoi il enseigne la nécessité du discernement ". Ainsi donc, après avoir prescrit la règle générale que nous venons d’étudier, vv. 1-5, Jésus établit une exception. En effet le zèle peut faire naufrage contre deux écueils, la sévérité et le laxisme ; il ne lui arrive que trop fréquemment de tomber dans l’un ou l’autre de ces extrêmes. Si parfois il juge trop sévèrement, d’autres fois il omet tout à fait de juger. Le Sauveur attaque ce manque de discernement. - Les choses saintes représente les choses saintes en général, par conséquent les mystères de la foi, la vérité évangélique, les sacrements, etc. Il serait arbitraire de restreindre le sens de cette expression à la Sainte Eucharistie, ou aux viandes consacrées aux Juifs. - Vos perles : c’est la même idée exprimée à l’aide d’une métaphore, Cf. Matth. 13, 45. Les choses de la religion, appelées saintes parce qu’elles viennent de Dieu, sont comparées à des perles à cause de leur précieuse valeur. " Saint, du fait qu’il ne pas être corrompu; perle, du fait qu’il ne peut pas être méprisé ", S. Aug. in h.l. - Aux chiens, devant les cochons. Ces deux sortes d’animaux ont toujours inspiré aux Orientaux une égale aversion. Chez les Juifs, les chiens, aussi bien que les pourceaux, étaient classés parmi les bêtes impures selon la Loi, et la Bible les signale souvent comme le type des hommes impudents qui aboient avec audace même contre ce qu’il y a de plus respectable. Quant aux porcs ils symbolisent par tous pays la corruption et la dépravation. Les deux noms réunis de " chiens " et de "porcs " désignent donc en général tous ceux que leur caractère cynique et leur conduite immorale rendent indignes des choses saintes ; ils aboient contre elles comme des chiens, ils les foulent aux pieds à la façon des pourceaux. Horace fait une association semblable lorsqu'il dit de quelqu'un : " Il aurait vécu comme un chien immonde, ou comme une truie qui aime la boue ", Epist. 1, 2, 22. C'étaient du reste des locutions proverbiales en Judée ; Cf. Rosenmüller in h.l.- De peur... Jésus, développant la même image, indique les inconvénients auxquels les ouvriers évangéliques exposeraient et la religion et leurs propres personnes, s’ils s’abandonnaient à un zèle indiscret et aveugle. La religion courrait le risque d’être profanée, tournée en dérision, foulée aux pieds, ainsi qu’il arriverait à des perles si on les jetait à des pourceaux. Les apôtres imprudents pourraient déchaîner inutilement contre eux-mêmes la persécution et les violences, en surexcitant par des révélations intempestives la haine des hommes mal disposés. - Se retournant ils ne vous déchirent. C’est ainsi que les chiens ou les pourceaux, quand on leur jette un objet qui leur déplaît, fût-il excellent en soi, se retournent pleins de fureur contre le donateur après avoir souillé le don. La discipline du secret, longtemps en vigueur dans la primitive Église, n’eut pas d’autre origine que ces paroles du Sauveur dont les premiers chrétiens expérimentèrent souvent la vérité d’une manière désastreuse.
  73. 4) Le droit de requête, VV. 7-12.
  74. 7Demandez et l’on vous donnera, cherchez et vous trouverez, frappez et l’on vous ouvrira. 8Car quiconque demande, reçoit et qui cherche, trouve et l’on ouvrira à celui qui frappe. 9Quel est parmi vous l’homme qui, si son fils lui demande du pain, lui présentera une pierre ? 10Ou s’il lui demande un poisson, lui présentera-t-il un serpent ? 11Si donc, vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il ce qui est bon à ceux qui le lui demandent. 12Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux car c’est là la loi et les prophètes.
  75. Après les obligations, viennent les droits. Mais, comme nous l’avons dit, Jésus-Christ se borne à mentionner le principal, le droit de pétition ou de supplique.
  76. Matthieu chap. 7 verset 7. - Demandez et l’on vous donnera, cherchez et vous trouverez, frappez et l’on vous ouvrira. - Notre-Seigneur avait déjà parlé de la prière, 6, 5-13. Il y revient pour l’envisager sous une nouvelle face. Depuis le moment où il enseignait le " Notre-Père " à ses auditeurs, il leur a prescrit des obligations si importantes, si difficiles, qu’il croit devoir les encourager en leur indiquant un moyen tout à fait infaillible de succès. " Il a donné sa doctrine qui est complète et parfaite. Il enseigne ici comment on peut la mettre en pratique ", S. Thomas. - Demandez, cherchez, frappez. Il y a là une gradation ascendante facile à reconnaître ; de même dans les trois idées corrélatives, on vous donnera, vous trouverez, on vous ouvrira. C’est une triple assurance, de plus en plus forte, de l’efficacité de la prière. Tandis que les sujets des rois de ce monde sont exposés à voir souvent leurs demandes rejetées, même quand elles sont très légitimes, les sujets du Roi-Messie sont sûrs que leurs requêtes seront toujours favorablement accueillies. S’il arrive parfois qu’elles ne sont pas exaucées, c’est notre faute, soit que nous ayons mal prié, Jac. 4, 3, soit que nous ayons demandé des choses qui nous eussent été nuisibles, 1 Joan. v. 14, et, dans ce cas, selon la pensée de S. Augustin, " Dieu n'écoute pas avec compassion ", ou bien il nous accorde d’autres grâces plus avantageuses.
  77. Matthieu chap. 7 verset 8. - Car quiconque demande, reçoit et qui cherche, trouve et l’on ouvrira à celui qui frappe. - C’est la répétition de la même pensée ; mais une répétition qui ajoute une très grande force à la promesse de Jésus. " Donc, conclut saint Jean Chrysostôme, ne cesse pas d’insister tant que tu n’as pas reçu, de chercher tant que tu n’as pas trouvé, ne renonce pas à l’effort tant que la porte ne t’aura pas été ouverte. Si tu demandes dans cette disposition d’esprit, en disant : je ne m’éloignerai pas tant que je n’aurai pas reçu, il ne fait aucun doute que tu recevras. " Dieu nous confère ainsi une sorte de toute-puissance de supplication.
  78. Matthieu chap. 7 verset 9 et 10. - Quel est parmi vous l’homme qui, si son fils lui demande du pain, lui présentera une pierre ? 10Ou s’il lui demande un poisson, lui présentera-t-il un serpent ? - " En suppliant on peut obtenir ", dit quelque part S. Augustin. Le Sauveur exprime cette idée au moyen d’une image empruntée à la vie de famille, qu’il propose avec une grâce charmante. Un enfant demande du pain à son père : celui-ci lui donnera-t-il méchamment pour le tromper une de ces pierres polies et arrondies qui ressemblent aux gâteaux de l’Orient ? Le petit enfant demande encore un poisson pour manger avec son pain, " car du pain c’est bien sec " (Ratisbonne, Comédie enfantine) ; son père lui donnera-t-il plus méchamment encore ce que le peuple nomme une anguille de buisson, un de ces serpents qui abondent en Palestine ? Assurément non. Notons que Jésus s’adresse surtout à des Galiléens des environs du lac, dont la nourriture consistait principalement en pain et en poisson.
  79. Matthieu chap. 7 verset 11. - Si donc, vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il ce qui est bon à ceux qui le lui demandent. - Si donc : ces mots annoncent la conclusion de l’argument " ad hominem " (qui porte sur la personne de celui qui parle plutôt que sur des faits ou des preuves objectives ) que fait ici Jésus. - Vous qui êtes mauvais. Nous sommes tous foncièrement méchants depuis le péché originel. - De bonnes choses, des dons utiles, antithèse de " mauvais ". Quelque mauvaise que soit devenue notre nature le sentiment paternel y demeure. - Combien plus votre Père... Le divin Maître affectionne les raisonnements " a fortiori "; les conclusions " combien plus... ", qui produisent toujours beaucoup d’effet, spécialement sur les auditoires populaires.
  80. Matthieu chap. 7 verset 12. - Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux car c’est là la loi et les prophètes. - Ce verset, plus encore que le sixième, semble rompre l’’enchaînement des pensées. De nombreux auteurs croient qu’il a perdu sa place naturelle et le rattachent au v. 5. D’autres, à la suite de S. Jean Chrysostôme, lui laissent le rang qu’il occupe actuellement et essaient d'établir une transition de la manière suivante : " Donc, pour que vous obteniez de Dieu le Père les biens que vous lui demandez en priant, accordez à ceux qui vous entourent les biens qu’ils vous demandent ", Cornel a Lap. ; de même Tholuck. La particule ainsi, qui ouvre le v. 12, nous paraît avoir une signification plus générale. Remarquons en effet que Jésus approche de la fin de son discours : la loi royale " tout ce que vous voulez... " en forme en quelque sorte le corps. Avant de passer à ses exhortations finales et à sa péroraison, le divin Orateur l’a donc énoncée comme le résumé et comme le terme de tout ce qu’il avait dit jusqu’alors. Aussi n’est-ce pas seulement avec le v. 11 qu’il faut la relier, mais avec le discours pris dans son entier. - Tout ce que vous voulez... : c’est le troisième grand principe de moralité contenu dans le Sermon sur la Montagne ; véritable " règle d'or ", comme on l’a depuis longtemps et justement dénommée, qui, en faisant de l’amour qu’on a pour soi-même la norme de celui qu’on doit porter aux autres, établirait entre les hommes l’union la plus parfaite, si elle était constamment pratiquée. Du reste ce n’est pas un principe exclusivement chrétien, mais plutôt une loi naturelle dont on rencontre déjà la formule dans l’Ancien testament et même chez les auteurs profanes. " Ce que tu détesterais qu’un autre te fasse, lisons-nous au livre de Tobie, 4, 16, veille à ne jamais le faire à autrui ". " Apprends de toi-même comment tu dois te comporter envers le prochain ", dit aussi l'Ecclésiastique, 31, 18. Ausone, Ephem., se prescrivait la même règle de conduite :
  81. Que je ne fasse jamais à personne les choses qu’en aucun moment,
  82. je ne voudrais pas qu’on me fasse . "
  83. - Car c'est là... ; c’est-à-dire tel est le sommaire de tout ce qu’enseigne l’Ancien Testament, dont la Loi et les Prophètes formaient la partie principale. Voir la notre de v. 17. Sommaire incomparable ! En effet cette ligne renferme en résumé tous les divins préceptes. - Nous trouvons dans le Talmud, traité Schabbath, F. 31, 1, un trait plein d'intérêt qui a ici sa place toute marquée : " Un Gentil vint voir Schammai et lui dit : Fais de moi un prosélyte à la seule condition que tu m’enseignes toute la loi pendant que je me tiens sur un seul pied. Schammai le chassa avec la perche de dix pieds qu’il avait dans la main. Il vint voir Hillel. Celui-ci le fit prosélyte en lui disant : Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. Voilà toute la loi. Le reste n’en est que des explications. Va-t-en parfait ! "
            1. ε. Difficultés sérieuses que l’on rencontre sur le chemin du ciel, vv. 13-23.

  1. Le législateur du Nouveau Testament termine l’exposé des lois messianiques par l’indication simple et franche des difficultés que les citoyens du royaume de Dieu auront à surmonter pour les accomplir fidèlement. Les obstacles qu’ils rencontreront viendront de ces lois mêmes, du dehors, de leur propre faiblesse. Les lois nouvelles sont pénibles, elles exigent de perpétuels sacrifices ; au dehors il y aura des guides pervers qui égareront ceux qui les suivraient sans défiance ; enfin les sujets du Christ peuvent se faire illusion à eux-mêmes, et s’écarter de leur Chef tout en croyant le suivre. Ces trois dangers sont le sujet d’une triple exhortation.
  2. Première exhortation : Difficultés intrinsèques à la vie chrétienne, vv. 13-14.
  3. 13Entrez par la porte étroite car large est la porte et spacieuse la voie qui conduit à la perdition et il y en a beaucoup qui entrent par elle. 14Combien est étroite la porte et resserrée la voie qui conduit à la vie et qu’il y en a peu qui la trouvent.
  4. Matthieu chap. 7 verset 13. - Entrez par la porte étroite... Cette recommandation pressante vient très bien après une longue série de préceptes durs à la nature, opposés à la chair et au sang, et dont l’exécution réclame un renoncement de tous les instants. Où conduit la porte étroite ? Le verset suivant nous l’apprendra. Actuellement, Jésus se borne à dire qu’elle est étroite et qu’il faut faire de grands efforts pour y entrer. Cf. Luc. 13, 24. Quand une foule nombreuse assiège une ouverture resserrée, par laquelle deux personnes ne sauraient passer de front et qui conduit pourtant à quelque spectacle grandiose, les timides et les faibles restent au dehors. C’est la même image appliquée au domaine spirituel. - Large est la porte et spacieuse la voie... : double figure des facilités, des libertés, de l’agréable aisance que procure une vie sans frein, livrée aux passions et au péché. Il n’y a rien de gênant à l’entrée de cette porte ni sur cette route. - Qui conduit à la perdition. Mais cette accueillante porte un fois franchie, cette route facile une fois descendue, où arrive-t-on ? A la ruine éternelle. Et, ce qui est bien triste, c’est que la plupart des hommes se précipitent avec insouciance ou plutôt avec empressement dans cette direction, et il y en a beaucoup… " La voie la plus triste et la plus célèbre est celle qui trompe le plus ", disait à bon droit Sénèque, de Vita Beat. 1.
  5. Matthieu chap. 7 verset 14. - Combien est étroite la porte et resserrée la voie qui conduit à la vie et qu’il y en a peu qui la trouvent. - Combien est étroite la porte... Symbole des peines et des sacrifices qu’impose la justice chrétienne bien pratiquée. La porte est étroite, c’est-à-dire que le premier pas est dur entre tous ; la route est resserrée, malaisée, c’est-à-dire que le chemin de la vertu est hérissé de difficultés sans nombre. Mais, quelle récompense attend ceux qui surmontent courageusement ces obstacles ! - Qui conduit à la vie : la vie éternelle, dans le sein de Dieu, les reposera de toutes leurs fatigues. - Malheureusement, il y en a peu qui la trouvent : ces mots durent être prononcés avec un accent de profonde tristesse. De nos jours comme au temps de Jésus, comme à toutes les époques, l’humanité se divise en deux catégories : la foule suit la voie large sans s’inquiéter de l’abîme qui en est le terme ; le petit nombre gravit péniblement l’étroit sentier, se consolant à la pensée des joies futures. - C’est à bon droit que les Pères et les Docteurs ont vu dans ce passage un argument favorable au sentiment d’après lequel le nombre des élus sera relativement restreint. - " Ils trouvent " est une expression très heureuse : " Celle-ci, i.e. la voie cachée. Ils la trouvent même s’ils ne la recherchent pas, parce qu’ils sont nés en elle ", Glossa ordin. ; mais il faut chercher la voie étroite pour la découvrir.
  6. Seconde exhortation : Grave danger provenant des faux guides qu’on peut rencontrer sur chemin du ciel, vv. 15-20.
  7. 15Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous sous des vêtements de brebis et qui au dedans sont des loups ravisseurs. 16Vous les connaîtrez par leurs fruits. Cueille-t-on des raisins sur des épines ou des figues sur des ronces ? 17Ainsi, tout arbre bon produit de bons fruits mais le mauvais arbre produit de mauvais fruits. 18Un bon arbre ne peut pas produire de mauvais fruits, ni un arbre mauvais produire de bons fruits. 19Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. 20Vous les reconnaîtrez donc à leurs fruits.
  8. Matthieu chap. 7 verset 15. - Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous sous des vêtements de brebis et qui au dedans sont des loups ravisseurs. - Gardez-vous. La transition est manifeste : Marchez avec courage sur cette route difficile, mais ne vous laissez pas égarer par de mauvais guides. - Des faux prophètes. Dans le Nouveau comme dans l’Ancien Testament, le nom de prophète n’est pas toujours employé dans le sens strict, pour désigner ceux qui prédisent l’avenir : il a souvent aussi la signification générale de docteur. Jésus-Christ met donc ses disciples en garde soit contre les faux prophètes dont il dénoncera plus tard les coupables agissements, Cf. Matth. 24, 23 et suiv., soit contre les docteurs hérétiques de tous les temps. Il trace en quelques mots leur portrait. Au dehors ce sont de douces et innocentes brebis, sous des vêtements de brebis, mais, au-dedans et en réalité, ce sont des loups voraces qui, pour tromper les âmes simples, ont déguisé, comme l’animal de la fable (Cf. Ésope, La Fontaine), leur férocité naturelle sous l’extérieur le plus vertueux, le plus aimable.
  9. Matthieu chap. 7 verset 16. - Vous les connaîtrez par leurs fruits. Cueille-t-on des raisins sur des épines ou des figues sur des ronces ? - Comment reconnaître ces hommes dangereux, puisqu’ils savent si bien dissimuler leur malice ? Jésus nous l’apprend dans les vv. 16-20. - Vous les connaîtrez par leurs fruits : voilà le critère infaillible qui permettra de distinguer promptement les bons et les mauvais Docteurs. Tout homme est comme un arbre moral qui produit quelque espèce de fruit : si on veut le juger, il suffit d’attendre un peu et de considérer ; ses fruits trahiront sa nature la plus intime. Ses fruits, c’est-à-dire sa conduite, ses œuvres, ses paroles. C’est donc en vain que les faux prophètes se couvrent d’une peau d’agneau sous laquelle ils espèrent demeurer cachés, car, d’après le proverbe, " les masques tombent vite, la vraie nature apparaît ". - Après avoir indiqué ce moyen, Jésus en prouve l’excellence par des comparaisons tirées de la nature. - Cueille-t-on des raisins..., Cf. Jac. 3, 12 ; ou bien, comme demande Virgile, Bucoliques Eglogue 4, 29 :
  10. La grappe du raisin vermeille
  11. rougira-t-elle sur la ronce ?
  12. Non, évidemment, car chaque plante produit exclusivement les fruits qui lui sont propres. On ne trouvera donc jamais un raisin sur une ronce, ni une figue sur un chardon, non plus qu’une vie habituellement sainte en des hommes foncièrement mauvais. - Sur des épines désigne, d’après l’usage de l’hébreu, toute sorte d’arbustes épineux, ronces toute sorte d’herbes épineuses, plus spécialement cependant le " Tribulus terrestris " de Linné.
  13. Matthieu chap. 7 verset 17 et 18. - Ainsi, tout arbre bon produit de bons fruits mais le mauvais arbre produit de mauvais fruits. 18Un bon arbre ne peut pas produire de mauvais fruits, ni un arbre mauvais produire de bons fruits. - Autres expressions proverbiales, mais plus générales, pour exprimer la même idée. Ce fait d’expérience est proposé d’une manière positive au v. 17, en termes négatifs et avec un nouveau degré d’emphase au v. 18. - Ne peut pas produire : c’est une complète impossibilité qui a lieu dans la nature morale aussi bien que dans la nature physique. " Le bien ne naît pas du mal, pas plus que la figue ne naît d’un olivier. Ce qui naît correspond à ce qui est semé. ", Senec. Epist. 87 ; Cf. Matth. 12, 33.
  14. Matthieu chap. 7 verset 19. - Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. - Parlant des mauvais arbres, Notre-Seigneur annonce en passant et par parenthèse leur châtiment final. - Coupé et jeté au feu. Le Précurseur avait autrefois prononcé, dans des circonstances analogues, une sentence tout-à-fait semblable ; Cf. 3, 10.
  15. Matthieu chap. 7 verset 20. - Vous les reconnaîtrez donc à leurs fruits. - Donc... C’est la répétition des premières paroles du v. 16, sous forme de conclusion. - Reconnaîtrez ; le grec est plus énergique : vous les connaîtrez à fond. " Nous sommes des arbres plantés dans le champ du Seigneur. Dieu est notre cultivateur. C’est lui qui fait pleuvoir, qui cultive, qui donne la fécondité. C’est lui qui accorde la grâce de porter des fruits. Si tous les arbres ne peuvent pas produire des fruits égaux, aucun, cependant, n’a le droit de demeurer stérile dans le champ du Seigneur ", S. Fulgent. Sermo de Dispens.
  16. Troisième exhortation : Défiez-vous de vous-mêmes et ne vous contentez pas d’un semblant de vertu. vv. 21-23.
  17. 21Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là entrera dans le royaume des cieux. 22Beaucoup me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé en votre nom et chassé les démons en votre nom et fait de nombreux miracles en votre nom ? 23Et alors je leur dirai ouvertement : je ne vous ai jamais connus, retirez-vous de moi vous qui commettez l’iniquité.
  18. Matthieu chap. 7 verset 21. - Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là entrera dans le royaume des cieux. - Seigneur, Seigneur. Chez les Juifs, les disciples appelaient habituellement leurs maîtres, Mar ou Rab, Rabbi ; Cf. Joan. 13, 13. Dire à Jésus : Seigneur, Seigneur, c’est le reconnaître pour le Messie, c’est manifester ouvertement qu’on croit en lui. La répétition du titre indique la vivacité de la foi et l’entrain avec lequel on la proclame au-dehors. - Dans le royaume des cieux : le royaume messianique est ici envisagé dans son terme, dans la rémunération éternelle accordée à tous ceux qui en auront été les fidèles sujets sur la terre. Le Sauveur annonce donc d’une manière solennelle aux chrétiens de tous les âges que, pour aller au ciel, il faudra quelque chose de plus que la profession extérieure du Christianisme. - Que faudra-t-il ? Les mots suivants nous l’apprennent : Celui qui fait la volonté... A la foi l’on devra joindre les œuvres et les œuvres consisteront à accomplir en tout et partout la volonté de Dieu ; car ce n’est pas le nom, c’est la vie qui fait le chrétien. - De mon Père. Nous entendons ici pour la première fois Notre-Seigneur Jésus-Christ appeler Dieu son Père : il le fait dans le sens strictement théologique. Ce passage renferme par conséquent une forte preuve en faveur de sa divinité.
  19. Matthieu chap. 7 verset 22. - Beaucoup me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé en votre nom et chassé les démons en votre nom et fait de nombreux miracles en votre nom ? - Beaucoup, comme au v. 13. - En ce jour-là, le jour par antonomase, c’est-à-dire le jour des grandes et terribles assises du jugement dernier. Les Prophètes et les Docteurs juifs employaient une dénomination identique ; Cf. Is. 2, 20 ; 25, 9, etc. - Seigneur... n'avons-nous pas... Surpris de ne pas se trouver parmi les élus, ces malheureux répéteront comme autrefois sur la terre : Seigneur, Seigneur ! S’adressant à Jésus devenu le souverain Juge, ils lui rappelleront en termes emphatiques leurs états de service qu’ils estiment glorieux et dignes des plus hautes récompenses. - Prophétisé ; ils ont prédit l’avenir, sondé les secrets des cœurs, prêché avec zèle les vérités chrétiennes (le verbe " prophetare " admet ces trois significations de même que l’hébreu). - Chassé les démons, ils ont mis les démons en fuite. - Ils ont effectué d’autres prodiges nombreux, éclatants, fait de nombreux miracles (en latin " virtus ", au propre " force, vigueur ", enfin, par une seconde figure " produit de la force surnaturelle, ou miracle "). Il y a plus : ces trois sortes de " charismes " comme les appelle le langage théologique, ont été constamment produits au nom de Jésus, c’est-à-dire par l’invocation de ce nom tout-puissant : En ton nom; Les suppliants insistent sur ce point et, à trois reprises, ils mettent en avant des expressions destinées à redire leurs prodiges cette formule sur laquelle ils appuient.
  20. Matthieu chap. 7 verset 23. - Et alors je leur dirai ouvertement : je ne vous ai jamais connus, retirez-vous de moi vous qui commettez l’iniquité. - Hélas ! ces dons extérieurs qui les ont aveuglés ne leur donnent aucun droit sur le ciel : Jésus-Christ le leur dit froidement. - Je leur dirai ; le grec signifie " annoncer à haute voix ". - Je ne vous ai jamais connus. Bien que vous alléguiez mon nom et la puissance qu’il a pu vous conférer, vous n’en êtes pas moins des inconnus pour moi, ce qui prouve qu’entre vous et moi il n’y a jamais eu d’union réelle. Je ne vous reconnais pas pour mes disciples. " Tous les anciens auteurs l'ont observé… le mot connaître en ce lieu et en d’autres ne se rapporte pas à la connaissance mais à l’affection et à l’approbation… Dieu connaît tout le monde, mais ne reconnaît pas tous les hommes pour siens ", Maldonat. - Retirez-vous : cette sentence terrible et inattendue tombera sur eux comme un coup de foudre. Ils seront alors éclairés sur le véritable état de leur conscience, ils verront à nu toutes leurs misères et seront forcés de reconnaître que, malgré leurs miracles, ils n’ont été en réalité que des ouvriers d’iniquité. Cf. Luc. 13, 25 et ss. - Il est facile d’expliquer théologiquement le désaccord qui semble exister entre les pouvoirs surnaturels accordés par Dieu à ces hommes tandis qu’ils étaient sur la terre et la manière sévère dont il les traite dans l’autre vie. Une chose est la " grâce prévenante ", secours divin à un homme pour qu'il aide un autre homme à se tourner vers Dieu (c’est donc un bienfait concédé principalement en vue du salut d’autrui), autre chose la " grâce sanctifiante " qui rend l’homme digne de Dieu, capable de Dieu et agréable à Lui. La première est ainsi définie par S. Thomas : " La grâce qui est donnée gratuitement est d’abord et avant tout celle qui se rapporte au salut d’autrui ", Summ. Theol. 1a 2ae quaest. 111 ; elle ne suppose donc pas nécessairement la grâce sanctifiante dans celui qui l’a reçue, Dieu pouvant employer parfois des instruments indignes pour procurer le salut des hommes. " Faire des miracles n’est pas une preuve de sainteté ", dit S. Grégoire, Moral. 20, 8. C’est ce qu’affirme également S. Paul dans sa première Épître aux Corinthiens, 13, 1-3. Balaam ne fut-il point prophète comme Isaïe ? Judas ne fit-il pas des miracles comme les autres apôtres ?
            1. ζ. Conclusion du discours, vv. 24-27.

  1. 24Ainsi donc, quiconque entend ces paroles que je dis et les met en pratique, sera comparé à un homme sage qui a bâti sa maison sur la pierre. 25Et la pluie est tombée et les torrents sont venus et les vents ont soufflé et se sont précipités sur cette maison et elle ne s’est pas écroulée car elle était fondée sur la pierre. 26Et quiconque entend ces paroles que je dis et ne les met pas en pratique, sera semblable à un homme insensé, qui a bâti sa maison sur le sable. 27Et la pluie est tombée et les torrents sont venus et les vents ont soufflé et se sont précipités sur cette maison et elle s’est écroulée et sa ruine a été grande.
  2. La péroraison du Sermon sur la Montagne consiste en un parabole populaire éloquemment présentée et bien capable de frapper vivement l’auditoire de Jésus. On dirait que ses traits principaux sont une réminiscence d’Isaïe, 28, 16 et ss. S. Paul en résume la signification avec sa concision accoutumée lorsqu’il écrit aux Romains, 2, 13 : " Car ce n’est pas ceux qui écoutent la Loi qui sont justes devant Dieu, mais ceux qui pratiquent la Loi, ceux-là seront justifiés ".
  3. Matthieu chap. 7 verset 24 et 25. - Ainsi donc, quiconque entend ces paroles que je dis et les met en pratique, sera comparé à un homme sage qui a bâti sa maison sur la pierre. 25Et la pluie est tombée et les torrents sont venus et les vents ont soufflé et se sont précipités sur cette maison et elle ne s’est pas écroulée car elle était fondée sur la pierre. - Première partie de la parabole. - Ces paroles : c’est-à-dire tout ce qui précède à partir des Béatitudes. Ces mots relient entre elles les différentes parties du discours et prouvent qu’elles ne sont pas une simple collection de paroles prononcées en divers temps, mais qu’il existe entre elles une parfaite unité de plan et de sujet. - Et les met en pratique ; dans le texte latin, hébraïsme " et les fait ". Faire des paroles, c’est les accomplir. - Sera comparé. Le texte grec porte " je l'assimilerai ". - Jésus-Christ veut-il dire qu’il compare actuellement ses disciples fidèles à l’homme sage en question, ou bien prédit-il qu’il les traitera au jour du jugement comme des hommes prudents et prévoyants ? Le verbe " assimiler " peut avoir ces deux significations et les commentateurs se partagent en nombre à peu près égal pour les lui attribuer ici l’une ou l’autre. La première nous paraît être plus naturelle et plus conforme à l’usage classique : nous croyons donc qu’il s’agit d’une simple comparaison. - La description de l’orage qui vient fondre tout à coup sur cette maison solidement assise sur le roc est dramatique et vivante. La répétition affectée de la conjonction " et ", les phrases courtes et rapides qui se succèdent sans interruption, décrivent admirablement la naissance soudaine, le caractère violent de ces tempêtes d’une heure qui sont encore plus terribles et plus fréquentes en Orient que chez nous. On croirait voir passer l’ouragan. Le Divin Narrateur en indique les trois principaux éléments : 1. la pluie qui se précipite d’en haut " comme si les écluses du ciel étaient ouvertes ", dit un voyageur anglais (R. Wilson, Travels in the h. Land, 2, 155) ; et la pluie descendit, d’après le texte grec, c’est-à-dire une affreuse averse ; 2. les ruisseaux ou plutôt les torrents formés en un clin d’œil et venant battre avec fureur les murs de la maison, et les torrents sont venus ; 3. les vents déchaînés en tous sens et saisissant l’édifice au milieu de leurs tourbillons, et les vents ont soufflé. Que va devenir cette pauvre habitation en butte à ce triple et sauvage assaut ? - Et elle ne s'est pas écroulée. L’ouragan passé, nous la trouvons debout comme auparavant : grâce à sa base rocheuse elle a pu vaillamment résister. Il en est de même du disciple fervent qui, après avoir écouté la parole du Christ son Maître, la met aussitôt en pratique. La maison qu’il bâtit, c’est l’œuvre de son salut ; comme il a pris soin d’en établir les fondements sur le roc d’une foi vive qu’alimentent les bonnes actions, et d’une détermination inébranlable que les difficultés ne feront jamais faiblir, il n’a point à redouter les funestes effets des orages que lui préparent le monde, le démon, les passions, les ennuis de la vie. Son édifice restera ferme jusqu’au bout.
  4. Matthieu chap. 7 verset 26 et 27. - Et quiconque entend ces paroles que je dis et ne les met pas en pratique, sera semblable à un homme insensé, qui a bâti sa maison sur le sable. 27Et la pluie est tombée et les torrents sont venus et les vents ont soufflé et se sont précipités sur cette maison et elle s’est écroulée et sa ruine a été grande. - Seconde partie de la parabole. - Et quiconque... Quel contraste ! Ici encore nous entendons l’orage qui gronde violemment ; mais au fracas de la pluie, des torrents, des vents, s’ajoute celui de la maison qui s’écroule. - Elle s'est écroulée ! Pourquoi n’a-t-elle tenu bon comme la première ? Parce que son constructeur insensé l’avait bâtie sur le sable, fondement mobile qui, cédant bientôt aux chocs de la tempête, a entraîné dans sa ruine tout ce qu’il soutenait. - Sa ruine a été grande. Ce dernier trait est d’un très bel effet : toute la maison gît misérablement sur le sol, il n’en reste pas pierre sur pierre. - La ruine morale figurée par cette parabole est plus grande encore car, dit S. Jean Chrysostôme, " ce n’est pas peu de chose qui est en danger, mais l’âme, le ciel et les biens éternels ". - Quelle impression durent ressentir, en entendant ces comparaisons, les auditeurs de Jésus, accoutumés aux tempêtes de l’Orient et à leurs terribles résultats !
  5. c. Épilogue, vv. 28-29.
  6. 28Or il arriva que lorsque Jésus eut achevé ses paroles, les foules étaient dans l’admiration de sa doctrine 29car il les enseignait comme ayant autorité et non pas comme leurs scribes et les pharisiens.
  7. L’évangéliste, de même qu’il a indiqué dans un court préambule, vv. 1 et 2, l’occasion et les circonstances préliminaires du Discours sur la Montagne, raconte aussi en peu de mots l’impression produite par la parole de Jésus.
  8. Matthieu chap. 7 verset 28. - Or il arriva que lorsque Jésus eut achevé ses paroles, les foules étaient dans l’admiration de sa doctrine. - Or il arriva. Les écrivains hébreux emploient cette formule pour annoncer un fait digne d’attention. - Les foules étaient dans l'admiration ; d’après le texte grec, la foule n’était pas seulement dans l’admiration, elle était ravie, transportée.
  9. Matthieu chap. 7 verset 29. - Car il les enseignait comme ayant autorité et non pas comme leurs scribes et les pharisiens. - Motif de ce ravissement légitime. Tout contribuait à rehausser l’éclat de l’autorité de Jésus : dans sa personne, la majesté de sa physionomie, l’assurance de sa voix, la fermeté persuasive de son regard ; dans sa doctrine, la beauté, la vérité, la simplicité, la difficulté même des préceptes. On sentait à son accent que c’était non seulement un prophète, mais un législateur qui parlait. " Car il ne parlait pas en se référant aux paroles des autres, comme les prophètes et Moïse, mais il montrait partout que c’est lui-même qui détenait l’autorité. Car quand il citait les lois, il ajoutait : mais moi je vous dis…il se montrait comme le juge ", S. Jean Chrysost. Hom. 25 in Matth. - Non pas comme leurs scribes... Ceux-ci n’étaient au contraire, comme le démontre chaque page du Talmud, que de fades interprètes, aimant à pointiller sur les mots, demeurant toujours dans le terre à terre des explications minutieuses, sans savoir s’élever jusqu’aux sphères sereines où la vérité religieuse apparaît plus belle et plus consolante. Le peuple lui-même, qui est au reste meilleur juge qu’on ne croit en ces sortes de choses, comprenait la différence qui existait entre les deux méthodes. - " Il les enseignait " dans le texte latin le verbe est au passif " il était en train d'enseigner " périphrase hébraïque, également familière aux Grecs, qui fortifie la pensée en dénotant une habitude, un fait régulier.
  10. EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU CHAPITRE 8
  11. Guérison d'un lépreux au pied de la Montagne des Béatitudes, vv. 1-4. - Guérison du serviteur d'un centurion à Capharnaüm, vv. 5-13. - Jésus guérit aussi la belle-mère de S. Pierre, vv. 14-15, et de nombreux malades ou possédés, v. 16. - Accomplissement d'une prophétie d'Isaïe, v. 17. - Au moment de s'embarquer pour traverser le lac, Notre-Seigneur donne une grave leçon à deux disciples, dont l'un était trop enthousiaste, l'autre trop hésitant, vv. 18-22. - La tempête miraculeusement apaisée, vv. 23-27. - Guérison des deux démoniaques de Gadara, vv. 28-33. - Les Gadaréniens prient Jésus de quitter leur territoire, v. 34.
  1. 3° - Divers miracles de Jésus, 8, 1-9, 34.

  1. Immédiatement après le Discours sur la Montagne, nous trouvons dans le premier Évangile le récit de plusieurs miracles opérés par Notre-Seigneur Jésus-Christ durant la première année de son ministère galiléen. L’intention que se proposait S. Matthieu en groupant ces nombreux prodiges qui se suivent comme " une procession solennelle " (Alford) perce à travers son intéressante narration. Il nous a montré le Législateur, le Roi des intelligences et des cœurs ; il veut nous présenter maintenant le Roi des corps et de la nature physique. Il a dépeint Jésus comme Prophète et Docteur de l’humanité, il va le décrire à présent comme le Sauveur venu du ciel pour guérir toutes nos souffrances.
  1. a. Les miracles de Notre-Seigneur Jésus- Christ considérés dans leur ensemble.

  1. Ainsi que nous l’avons promis plus haut, nous allons donner, à propos du premier prodige spécial du Sauveur, un aperçu général qui embrassera tous les faits du même genre. Naturellement, il ne sera question dans cette note ni de la nature du miracle, ni de sa force probante, ni des autres points qui concernent son caractère théologique : nous nous bornerons à quelques indications purement exégétiques, limitées à la puissance miraculeuse du Christ. Ailleurs, sans doute, on traitera des miracles antérieurs à Jésus, qui sont racontés dans l’Ancien Testament, comme aussi de ceux que ses disciples opérèrent après sa mort et dont on trouve la relation soit dans les Actes des Apôtres, soit dans quelques Épîtres du Nouveau Testament.
  2. 1. Jésus devait faire des miracles. C’était une nécessité pour lui, attendu qu’il était le Messie et que depuis longtemps les Prophètes, parlant au nom de Dieu, avaient annoncé que le Christ se manifesterait aux Juifs par de nombreux prodiges. " Dieu viendra lui-même et vous sauvera ; alors s’ouvriront les yeux des aveugles, et les oreilles des sourds entendront, alors le boiteux bondira comme le cerf, et la langue des muets se déliera ", Is. 35, 5 et 6 ; Cf. 43, 7, etc. Le pouvoir miraculeux entrait tellement dans le rôle messianique d’après l’opinion populaire justement formée sur cette matière, que nous verrons constamment la foule ou bien proclamer à haute voix que Jésus est le Messie lorsqu’elle lui aura vu faire quelque prodige éclatant, ou bien lui demander un miracle quand elle voudra s’assurer qu’il est vraiment le Christ attendu. Cf. Matth. 12, 23 ; Joan. 7, 31, etc. Les miracles étaient donc le complément et le sceau de sa doctrine, la marque authentique de sa mission céleste et de sa divinité ; Cf. Joan. 5, 36 ; 10, 37 et ss.; 16, 11 et ss.
  3. 2. De fait, Jésus a opéré de nombreux miracles, comme l’affirment à plusieurs reprises les quatre Évangiles. Il a opéré non seulement ceux qui sont racontés en détail par ses biographes inspirés, mais d’autres encore que l’on aurait pu compter par milliers ; Cf. Joan. 2, 23 ; Matth. 4, 23 ; 8, 16 et parall.; 9, 35 ; 12, 15 et parall.; 14, 14, 36 ; 15, 30 ; 19, 2 ; 21, 14 ; Luc. 6, 19, etc.
  4. 3. Ces miracles de Jésus portent différents noms dans l’Évangile, selon le point de vue auquel les évangélistes se sont placés pour les apprécier. Ils sont appelés : Vulg. virtutes, actions de force, en tant qu’ils sont la manifestation d’une puissance supérieure ; Vulg. signa, lorsqu’on les considère dans leurs relations avec les faits que le Seigneur se propose de contresigner par eux ; Vulg. prodigia ou mirabilia, (Matth. 21, 15), parce qu’ils excitent l’admiration des hommes par les merveilles dont ils se composent ; opera, spécialement dans le quatrième Évangile, Cf. Matth. 11, 2. Cette dernière appellation est mystérieuse et profonde. Il est utile de remarquer au sujet de ces noms que Jésus-Christ n’a jamais accompli de prodiges proprement dits, et qu’il a même opposé un refus énergique à toutes les demandes qui lui ont été faites par ses amis, par ses ennemis et par le démon. Les miracles du Christ devaient avoir une autre fin que celle d’éblouir : ils ont toujours été des " signes ". Aussi, le divin Maître ne les a-t-il jamais opérés pour sa propre satisfaction, dans l’intérêt de son bien-être. Qu’on les étudie l’un après l’autre dans leurs motifs, on verra qu’ils se ramènent tous à la gloire de Dieu et au salut des hommes.
  5. 4. Les miracles particuliers que les évangélistes ont pris soin de nous décrire d’une manière plus ou moins détaillée sont au nombre d’environ quarante. On peut les diviser en deux catégories selon qu’ils émanent plus directement de l’amour ou de la puissance de Jésus. Les miracles d’amour se subdivisent en trois classes : la résurrection des morts, les guérisons mentales et les guérisons corporelles. Ils ont tous pour but de soulager les souffrances physiques ou morales et proviennent de la charité compatissante du Sauveur. L’Évangile cite trois cas de résurrection, et environ six cas de guérison mentale c’est-à-dire d’expulsion des démons, et une vingtaine de guérisons corporelles qui concernent presque tous les genres de maladies, la fièvre, la lèpre, l’anémie, l’hydropisie, l’hémorragie, la cécité, la surdité, le mutisme, la paralysie, etc. Les miracles de puissance, qui attestent en Jésus-Christ un droit absolu de contrôle sur toutes les énergies de la nature quelles qu’elles soient, se subdivisent à leur tour en quatre groupes. Il y a les miracles de création, tels que le changement d’eau en vin et la multiplication des pains. Il y a les miracles produits par l’abrogation des lois ordinaires de la nature, par exemple la Transfiguration, la marche de Jésus sur les eaux, les pêches miraculeuses, l’apaisement soudain de la tempête. Il y a les miracles qui supposent un triomphe remporté sur des volontés ennemies, entre autres la double expulsion des vendeurs du temple, la chute des hommes d’armes venus pour arrêter Notre-Seigneur à Gethsémani. Il y a enfin les miracles de destruction ; mais on n’en signale qu’un exemple, celui du figuier desséché, à moins qu’on ne veuille ranger dans cette classe la suffocation des pourceaux de Gadara, qui en réalité retombe sur les démons plutôt que sur Jésus-Christ.
  6. 5. Les évangélistes n’ayant rapporté en détail qu’un nombre si restreint de miracles, on peut se demander quels sont les motifs qui ont déterminé leur choix. Le P. Coleridge, Public Life of Jesus, établit là-dessus les règles suivantes : " Quelquefois nous avons une série de guérisons de différentes espèces réunies comme par manière de spécimens ; le plus souvent, les miracles racontés sont ceux qui ont quelque importance au-delà d’eux-mêmes, par exemple ceux qui sont associés à une doctrine particulière, ceux qui ont occasionné une discussion, ceux qui ont influé jusqu’à un certain point sur les actes de Notre-Seigneur ou de ses adversaires ". Pour les miracles de même que pour la prédication, si Dieu n’a point permis que tout nous fût conservé, du moins il a bien voulu que des échantillons des divers genres nous fussent transmis, de telle sorte que nous pouvons juger de ce qui manque par le peu que nous possédons.
  1. b. Guérison d’un lépreux, 8, 1-4. Parall. Marc., 1, 40-45 ; Luc., 6, 12-16.

  1. 1Lorsqu’il fut descendu de la montagne, des foules nombreuses le suivirent. 2Et voici qu’un lépreux vint à lui et l’adora en disant : Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me purifier. 3Jésus, étendant la main, le toucha, en disant : je le veux, sois purifié. Et aussitôt sa lèpre fut guérie. 4Et Jésus lui dit : Garde-toi d’en parler à personne, mais va, montre-toi au prêtre, et offre le don que Moïse a prescrit, afin que cela leur serve de témoignage.
  2. Matthieu chap. 8 verset 1. - Lorsqu’il fut descendu de la montagne, des foules nombreuses le suivirent. - Lorsqu'il fut descendu. " Après la prédication et l'exposé de la doctrine, l'occasion se présente de faire des miracles pour confirmer par leur vertu et par leur éclat les enseignements du Sauveur ", S. Jérôme in h.l. Les miracles en action s’ajoutent donc à celui de la parole pour le compléter et pour l’authentiquer en quelque sorte. Notre-Seigneur Jésus-Christ fait ainsi pour lui-même ce qu’il fera pour ses disciples après son Ascension : " Le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient. " Marc. 16, 20. - Le miracle de la guérison du lépreux nous est raconté presque dans les mêmes termes par les trois synoptiques ; toutefois ils ne lui accordent pas la même place dans leur arrangement des faits. S. Luc le rapporte immédiatement avant le Discours sur la Montagne, S. Matthieu immédiatement après ; dans le second Évangile, il suit la guérison de la belle-mère de S. Pierre. L’indication très précise du temps, qui existe dans la relation de S. Matthieu tandis qu’elle manque dans les deux autres, semble donner gain de cause au premier évangéliste. - Des foules nombreuses le suivirent. Beau cortège populaire que nous trouverons désormais très souvent aux côtés de Jésus. La foule émerveillée accompagne l’Orateur qui vient de la charmer et elle lui procure ce modeste triomphe.
  3. Matthieu chap. 8 verset 2. - Et voici qu’un lépreux vint à lui et l’adora en disant : Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me purifier. - Et voici : c’est la transition favorite et pittoresque de S. Matthieu, pour signifier " tout-à-coup ". S. Luc suppose que le miracle eut lieu dans une ville, qu’il ne nomme pas, " Jésus était dans une ville ", 5, 12 : c’était ou bien Capharnaüm ou quelque bourg du voisinage situé au pied de la Montagne des Béatitudes. - Un lépreux. La lèpre, qui couvrait hideusement cet infortuné (" un homme couvert de lèpre ", Luc. 5, 12), est une maladie bien connue, qui a toujours été l’un des plus terribles fléaux de l’Orient, spécialement de l’Égypte et de la Syrie, y compris la Palestine. On en distingue quatre espèces : l’éléphantiasis qui fut probablement la maladie de Job, la lèpre noire, la lèpre rouge et la lèpre blanche. Cette dernière a toujours été la plus fréquente en Palestine ; on la nomme aussi lèpre mosaïque, parce que Moïse en dépeint tout au long les symptômes et les différentes phases dans les chapitres 12 et 14 du Lévitique. Elle commence par des taches blanchâtres qui, grosses tout au plus comme des pointes d’aiguille lorsqu’elles commencent à se manifester, ne tardent pas à envahir la surface entière ou du moins de larges parties du corps. Du dehors, le mal pénètre au-dedans, atteignant peu à peu les chairs, le système nerveux, les os, la moelle et les tendons. Son action dissolvante est telle que les membres tombent à la fin littéralement par morceaux. Elle agit cependant avec une certaine lenteur, dévorant, consumant à la longue ses victimes qui finissent par mourir après avoir enduré d’affreuses souffrances physiques et morales. Quoique la nature ait parfois réussi à surmonter cette triste maladie, l’art humain est incapable de la guérir. Épidémique, ou du moins regardée comme telle dans l’antiquité (les médecins n’ont pas encore pu s’accorder sur ce point), elle transformait ceux qu’elle avait atteints en parias ou en excommuniés de la vie sociale, auxquels le séjour dans les villes était interdit. Aujourd’hui, de même qu’au temps d’Élisée, on les rencontre réunis par groupes aux portes des bourgades de la Palestine, tâchant d’exciter la pitié des passants par l’exhibition de leurs plaies. Tous les pèlerins de Jérusalem ont pu apercevoir ceux que la police turque a relégués dans de misérables huttes sur le mont Sion. Nous renvoyons, pour de plus amples informations à Rhenferd, de Lepra cutis Hebraeorum ; Rayer, Traité théorique des maladies de la peau ; Roussille-Chamseru, Recherches sur le véritable caractère de la lèpre des Hébreux ; Cazenave, Abrégé pratique des maladies de la peau ; Thomson, The Land and the Book, p. 651. Notons encore quelques traditions curieuses des Rabbins sur la lèpre : " Les hommes sont punis par la lèpre à cause des médisances et des calomnies "… " L’homme est formé moitié d’eau et  moitié de sang. Aussi longtemps que quelqu’un vit en juste, il n’y a pas, en lui, plus d’eau que de sang. Quand il pêche, ou l’eau surabonde et il devient hydropique, ou le sang l’emporte sur l’eau, et il devient lépreux ", Otto, Lexic. Rabbin. s.v. D’après l’opinion publique la lèpre était toujours le châtiment de quelques crimes secrets ou manifestes ; aussi l’appelait-on emphatiquement " le doigt de Dieu ". - Il l'adorait ; " tombant à ses genoux ", Marc. 1, 40 ; " il tomba face contre terre ", Luc. 5, 12 ; trois expressions pour désigner le même geste de profonde révérence, pratiqué à la façon des Orientaux. - En disant : Maître. C’était l’appellation honorifique que l’on adressait à toutes les personnes auxquelles on voulait témoigner du respect. - A ce titre, le lépreux ajoute une prière simple, mais émouvante : si vous voulez, vous pouvez me purifier, ou plus délicatement encore d’après le grec : " si vous vouliez, vous pouvez me guérir ". Vous pouvez, c’est un fait indubitable dont je suis parfaitement sûr ; consentirez-vous ? Je l’espère de votre bonté, mais je n’ai pas le droit de vous importuner. " Celui qui fait appel à la volonté ne doute pas de la vertu ", S. Jérôme in h.l. Quel grand acte de foi ! Peut-être ce lépreux a-t-il entendu parler des miracles antérieurs de Jésus, Cf. Matth. 4, 23-24 ; peut-être, se tenant à quelque distance de la foule, avait-il été l’un des auditeurs du Sermon sur la Montagne qui lui avait fait concevoir une haute opinion de l’Orateur, le lui montrant comme un Prophète, ou même comme le Messie. Il ne dit pas : Vous pouvez me guérir ; mais, par allusion à la nature de son mal, Vous pouvez me purifier. La lèpre en effet rendait impur au point de vue légal, Lev. 13, 8 ; et c’est en partie pour ce motif que, d’après une prescription mosaïque, ibid. 9, 45, les lépreux devaient, quand ils voyaient un passant s’approcher d’eux, l’avertir de leur infirmité en criant : Tamé, tamé " Impur, impur! ".
  4. Matthieu chap. 8 verset 3. - Jésus, étendant la main, le toucha, en disant : je le veux, sois purifié. Et aussitôt sa lèpre fut guérie. - Le Seigneur est toujours prêt à secourir ceux qui souffrent, quand ils implorent sa pitié. La requête du pauvre lépreux est à peine exprimée qu’elle est déjà exaucée. La main de Jésus devance sa parole ; il l’étend comme un signe de sa puissance et de sa volonté. L’approchant du malade, il le toucha, sans crainte de se souiller par ce contact, Cf. Lev. 5, 3, parce que le pouvoir supérieur qui suspend les lois de la nature peut suspendre à plus forte raison une loi cérémonielle ; Cf. 3 Reg. 17, 21 ; 4 Reg. 4, 34. - Nous verrons fréquemment Notre-Seigneur Jésus-Christ guérir de cette manière les malades qui s’adressaient à Lui et faire servir son corps adorable d’instrument pour la transmission des faveurs surnaturelles, de même qu’aujourd’hui encore, dans les Sacrements, il emploie la matière pour communiquer la grâce. - Je le veux, sois purifié. " Voilà qui témoigne de la maturité de la foi du lépreux. Y étaient contenues toutes les paroles de la réponse désirée ". Jésus fait donc au suppliant l’honneur d’employer les termes mêmes de sa supplique pour lui accorder le bienfait qu’il demande. " Je le veux " : qui, à part Dieu, avait jamais prononcé en des circonstances analogues ce mot du commandement ? Ce n’est pas ainsi que parlait Moïse quand il souhaitait d’opérer la guérison de sa sœur Marie, atteinte, elle aussi, de la lèpre ; Cf Num. 12, 13. - Et aussitôt... L’effet est aussitôt produit : aucun mal ne saurait résister un seul instant à ce céleste médecin.
  5. Matthieu chap. 8 verset 4. - Et Jésus lui dit : Garde-toi d’en parler à personne, mais va, montre-toi au prêtre, et offre le don que Moïse a prescrit, afin que cela leur serve de témoignage. - Avant de se retirer, Jésus fait à celui qu’il vient de guérir deux recommandations qui nous surprennent tout d’abord. La première contient une défense, la seconde un ordre. - Garde-toi d'en parler. C’est la défense ; nous l’entendrons maintes fois par la suite, à l’occasion de miracles semblables. Cf. Matth. 3, 12 ; 5, 43 ; 7, 86 ; 8, 26, etc. ; Luc. 8, 56 ; 9, 21. On a déterminé en sens très différents les motifs qui ont porté Jésus à l’imposer à un certain nombre des malades qu’il guérissait. Voir Maldonat in h.l. S. Marc indique pourtant d'une manière bien claire la vraie raison de cette prohibition, lorsqu'il ajoute à la suite des paroles de Notre-Seigneur : " Une fois parti, le lépreux commença à prêcher et à répandre la parole, de sorte qu’il (Jésus) ne pouvait pas entrer ouvertement dans une ville, mais il se tenait loin, dans les lieux déserts, et on accourrait vers lui de partout ". Cf. Luc. 5, 15. En s’opposant à ce qu’on proclamât à son de trompe les prodiges de guérison qu’il opérait, Jésus voulait donc éviter de surexciter les esprits et d’occasionner par là-même les agitations messianiques qui tendaient à se produire après ses miracles, Cf. Joan. 6, 14, 15. En provoquant, quoique malgré lui, l’enthousiasme des foules à cette époque de son ministère, il craignait de nuire à son œuvre, soit en paraissant se prêter aux espérances profanes et politiques associées par ses compatriotes au nom du Messie, soit en développant trop tôt et trop vivement la jalousie de ses ennemis ; plus tard, quand son heure sera venue, il cessera de s’opposer à la divulgation de ses prodiges. Pour le moment, il veut pratiquer lui-même le premier ce qu’il a enseigné par rapport aux bonnes œuvres : " Il donne cela comme un exemple, car il avait enseigné plus haut de cacher les bonnes œuvres ", S. Thomas. - Plusieurs commentateurs, entre autres Olshausen, Stier, Bisping, etc., croient que cette recommandation du Sauveur était faite en outre dans l’intérêt personnel du miraculé. Ils s’appuient, pour le prouver, sur ce que Jésus donnait parfois à ceux qu’il avait guéris un ordre entièrement opposé, Cf. Marc. 5, 19, ou bien sur ce que les miracles dont il interdisait la publication avaient eu des foules considérables pour témoins. Le divin Maître se serait donc alors proposé de faire rentrer en lui-même le malade miraculeusement rendu à la santé, de l’engager à ne pas faire parade de sa guérison surnaturelle, mais à en remercier Dieu par une vie plus fervente. - Nous voyons, d’après S. Marc, que le lépreux n’eut rien de plus pressé que d’aller raconter le prodige dont il venait d’être l’objet. - Va, montre-toi au prêtre... Par ces mots, Jésus-Christ ordonne deux choses au lépreux ; il devra en premier lieu se présenter au prêtre du district pour en obtenir une déclaration de guérison complète. La lèpre faisant contracter une souillure légale, les prêtres étaient naturellement constitués les juges de son apparition et de sa cessation. - En second lieu, le miraculé devra offrir le don que Moïse a prescrit. C’était un sacrifice proprement dit, qui consistait pour les riches en une brebis d’un an et deux agneaux, pour les pauvres en un seul agneau accompagné de deux tourterelles. Cf. Lev. 14, 10, 21, 22 : on trouvera dans ce passage d’intéressants détails sur la manière dont ces différentes victimes devaient être immolées et offertes au Seigneur, comme aussi sur les cérémonies qui accompagnaient la réintégration du lépreux dans tous ses droits de citoyen. En somme, Jésus prescrit au lépreux d’agir comme s’il avait été guéri d’après les lois ordinaires de la nature. - Cela leur serve de témoignage : cette dernière parole a reçu des interprétations très discordantes. En témoignage de quoi ? se sont demandé les exégètes. Les uns ont répondu avec S. Jean Chrysostôme, qu’en agissant selon qu’il lui était prescrit, le lépreux témoignerait du respect de Jésus pour la Loi mosaïque. Les autres ont dit, - et leur sentiment nous paraît beaucoup plus probable, - qu’il n’est pas question d’une chose si relevée, mais simplement d’attester la guérison du malade. Le pronom " leur " a occasionné une seconde discussion. Désigne-t-il les prêtres ou bien le peuple ? On peut le rattacher à " prêtre ", bien que ce nom soit au singulier, en admettant l’emploi d’une figure de style fréquente dans la Bible et dans les ouvrages classiques ; alors, le sens sera : Ton offrande, portée à Jérusalem, prouvera aux prêtres que tu es guéri ; ou bien selon d’autres : Elle leur prouvera ma puissance miraculeuse, et tu seras toi-même un témoignage vivant contre eux, s’ils refusent d’y croire. " Pour qu’ils soient inexcusables de ne pas croire en lui, les prêtres qui avaient vérifié ses miracles ", Maldonat. On peut aussi rattacher " leur " au nom collectif " personne ", ce qui donne le sens suivant que nous croyons préférable : Ton sacrifice, reçu par les prêtres, sera en quelque sorte ton certificat authentique de guérison pour tes compatriotes, qui te restitueront tes droits à la vie commune.
  1. c. Guérison du serviteur d’un centurion, 8, 5-13. Parall. Luc., 7, 1-10.

  1. 5Lorsque Jésus fut entré dans Capharnaüm, un centurion s’approcha de lui, le priant 6et disant : Seigneur, mon serviteur est couché dans ma maison, atteint de paralysie et il souffre extrêmement. 7Jésus lui dit : J’irai et je le guérirai. 8Mais le centurion répondit : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit ; mais dites seulement une parole et mon serviteur sera guéri. 9Car moi, qui suis un homme soumis à la puissance d’un autre, ayant sous moi des soldats, je dis à l’un : Va, et il va ; et à l’autre : Viens, et il vient ; et à mon serviteur : Fais cela, et il le fait. 10En l’entendant, Jésus fut dans l’admiration et dit à ceux qui le suivaient : En vérité, je vous le dis, je n’ai pas trouvé une si grande foi dans Israël. 11Aussi je vous dis que beaucoup viendront de l’orient et de l’occident, et auront place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux ; 12mais les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures. Là il y aura des pleurs et des grincements de dents. 13Alors Jésus dit au centurion : Va, et qu’il te soit fait selon que tu as cru. Et le serviteur fut guéri à l’heure même.
  2. Ce récit, dit Olshausen, est une des perles nombreuses dont l’histoire évangélique est ornée ". S. Luc, qui l’a également inséré dans sa biographie de Jésus, le place aussitôt après le Sermon sur la Montagne, ce qui ne fait pas une grande différence. Il existe entre les deux narrateurs des divergences plus notables, qui ont d’une part fait crier à la contradiction dans le camp rationaliste, d’autre part fait croire à la distinction des événements. Mais c’est bien un seul et même trait que racontent S. Matthieu et S. Luc, et ils le racontent bien de la même manière ; seulement S. Luc donne des détails plus complets, tandis que S. Matthieu abrège et résume à sa façon accoutumée, se bornant aux indications nécessaires, pour aller droit à ce qui entrait davantage dans son plan christologique.
  3. Matthieu chap. 8 verset 5. - Lorsque Jésus fut entré dans Capharnaüm, un centurion s’approcha de lui, le priant.Entré dans Capharnaum. Cette ville fut le théâtre du miracle ; Jésus y rentrait après son grand discours de Kouroûn-al-Hattîn. - S'approcha de lui. Suivant S. Luc, le centurion semble n’être pas venu en personne auprès de Notre-Seigneur et ne lui avoir pas adressé une seule fois directement la parole ; il se contenta de lui envoyer deux députations successives qui lui présentèrent sa requête. Les Manichéens, gênés dans leurs doctrines par la pensée du v. 11, profitaient déjà de cette contradiction apparente pour nier la véracité du fait tout entier. S. Augustin leur montre avec esprit l’injustice dont ils se rendaient volontairement coupables. Comme si, dit-il, un narrateur qui mentionne certain détail contredisait un autre narrateur qui l’omet ! comme si celui qui attribue un acte à une personne contredisait un autre narrateur plus exact qui affirme qu’elle l’a opéré par un intermédiaire ! N’est-ce pas ainsi qu’agissent tous les historiens ? N’est-ce pas ainsi que l’on parle à chaque instants dans la vie privée ? " Comment expliquer que, quand nous lisons, nous oublions la façon dont nous parlons habituellement ? L’Écriture de Dieu est-elle parmi nous pour autre chose que pour nous parler dans notre langue ? ", contr. Faust. 33, 7-8. Cf de Cons. Evang. 2, 20. Cette réponse n'a rien perdu de sa valeur. S. Matthieu se conduit donc en cet endroit d'après l’axiome juridique : " Celui qui agit par un autre est considéré comme ayant agi par lui-même ". On peut du reste concilier plus parfaitement encore les deux écrits en admettant avec S. Jean Chrysostôme que le centurion vint lui-même auprès de Jésus à la suite de ses délégués. - Un centurion. Un centurion, dans l’armée romaine, était un officier qui commandait à une compagnie de cent soldats, ainsi que son nom l’indique. On sait qu’à Rome l’armée se composait d’un certain nombre de légions ; chaque légion se divisait en dix cohortes, la cohorte en trois maniples, le maniple en deux centuries, ce qui faisait 60 centuries ou 6 000 hommes par légion. Il est remarquable que tous les centurions qui figurent dans le Nouveau Testament sont mentionnés d’une manière très honorable : ce sont, outre le nôtre, le centurion du Calvaire, 27, 54, le centurion Corneille baptisé par S. Pierre, Act. 10, et le centurion Jules qui traita S. Paul avec bonté, Act. 27, 3-43. Dans tous les temps et chez tous les peuples, alors même que tous les grands principes avaient sombré, on a retrouvé dans les armées quelques débris des vertus morales et religieuses. - Le héros de ce récit était en garnison à Capharnaüm : il était donc au service du tétrarque Hérode Antipas, dont l’armée avait été organisée d’après le système romain et se composait en majeure partie de soldats étrangers. Né dans le paganisme, ainsi que nous l’apprend très clairement le v. 10, il avait senti, comme tant d’autres le vide et la fausseté de sa religion ; son séjour en Palestine lui avait permis d’étudier de près le Judaïsme qui à cette époque intéressait si vivement, quoique à divers titres, le monde grec et romain. Il s’y était attaché au point de faire bâtir à ses frais une synagogue à Capharnaüm, Cf. Luc, 7, 5 ; peut-être même avait-il été admis au nombre des prosélytes, ces hommes, païens par la race, à demi Juifs par les croyances et les pratiques religieuses, que Dieu se préparait en grand nombre chez les Grecs et les Romains, pour en faire des anneaux de communication entre le Mosaïsme et le Paganisme. C’était dans tous les cas une âme noble et généreuse. Il est évident qu’il avait entendu parler de Jésus, de ses prodiges, des espérances que l’on commençait à fonder sur lui : il avait même pu l’apercevoir dans les rues de Capharnaüm, assister à quelqu’une de ses prédications. Cela avait suffi pour lui faire concevoir une haute idée de son pouvoir ; aussi est-ce à lui qu’il pense immédiatement, dès qu’il a besoin d’un secours.
  4. Matthieu chap. 8 verset 6. - Et disant : Seigneur, mon serviteur est couché dans ma maison, atteint de paralysie et il souffre extrêmement. - Mon serviteur : Cf. le v. 9 et S. Luc, 7, 2. C’était, selon S. Luc, un excellent serviteur auquel le centurion tenait beaucoup. Cicéron s’excusait d’éprouver un profond chagrin par suite de la mort d’un esclave fidèle, tant les maîtres avaient alors à cœur de manifester leur antipathie pour ces être infortunés : la condescendance ouverte du centurion pour son serviteur dénote donc la bonté de son caractère. - Est couché… atteint de paralysie. Le grec peut signifier " gît " ou " a été frappé " ; nous disons de même dans ce second sens : Il a été frappé de paralysie. " Est couché " indique l’impuissance totale du malade. Le médecin Celsus, contemporain de Notre-Seigneur Jésus-Christ, fait dans ses œuvres, 3, 27, la réflexion suivante sur l’emploi de l’expression paralysie au temps où il vivait : " La cessation de l’activité des nerfs est une maladie fort répandue. Quelquefois elle attaque tout le corps, souvent aussi elle n’en atteint qu’une partie. Les anciens écrivains nommaient le premier cas apoplexie, et le second paralysie ; mais je m’aperçois qu’aujourd’hui on emploie dans les deux cas le nom de paralysie. Ordinairement, ceux qui souffrent d’une paralysie universelle sont emportés d’une manière rapide ; sinon, ils peuvent bien vivre quelque temps encore, mais ils recouvrent rarement la santé et traînent presque toujours une existence misérable. Pour ceux qui ne sont que partiellement atteints, leur mal n’est jamais bien violent, il est vrai, mais il est souvent très long et incurable ". Les mots ils souffre extrêmement ajoutés par S. Matthieu et l’observation de S. Luc : " il était mourant ", semblent indiquer, d’après cela, que le serviteur du centurion avait été récemment frappé d’apoplexie.
  5. Matthieu chap. 8 verset 7. - Jésus lui dit : J’irai et je le guérirai. - Le besoin est pressant et réclame un prompt secours ; Jésus offre sans délai ses services et, suivant S. Luc, se dirige immédiatement vers la maison du centenier. C’est la seule fois qu’il fait de lui-même des avances pour guérir un malade et il les fait pour un pauvre serviteur ! Les anciens interprètes ont remarqué qu’il n’y eut rien de semblable pour le fils de l’officier royal, Cf. Joan. 4, 50, bien qu’il ait été pareillement guéri à distance. Quand la foi était très vive, comme il arriva dans la circonstance présente, Jésus ne la mettait pas à l’épreuve.
  6. Matthieu chap. 8 verset 8. - Mais le centurion répondit : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit ; mais dites seulement une parole et mon serviteur sera guéri. - Ce furent les amis personnels du centurion, envoyés par lui à Jésus au moment où le divin Maître approchait de sa maison, qui portèrent cette réponse admirable. - Seigneur, je ne suis pas digne. Sentiment d’une profonde humilité. Lui païen, lui pécheur, il ne se croit pas digne de recevoir une telle visite ; la démarche de Jésus le remplit d’une sainte frayeur. Dans le texte grec le pronom placé en avant exprime très bien la pensée qui le domine et le contraste qui l’épouvante. D’ailleurs, continue-t-il, outre que j’en suis indigne, cela n’est point du tout nécessaire. - Mais dites seulement une parole et... C’est le sentiment d’une foi vive, toute spirituelle, qui lui fait tenir un tel langage. " Dites… une parole ", hébraïsme pour signifier " commandez par une parole ". - Le centurion a mérité que sa belle réponse, insérée dans les prières liturgiques, fût répétée chaque jour au Saint Sacrifice avant la communion du prêtre et des fidèles.
  7. Matthieu chap. 8 verset 9. - Car moi, qui suis un homme soumis à la puissance d’un autre, ayant sous moi des soldats, je dis à l’un : Va, et il va ; et à l’autre : Viens, et il vient ; et à mon serviteur : Fais cela, et il le fait. - Aux paroles qui précèdent il ajoute, pour prouver qu’un seul mot de Jésus, prononcé à distance, peut produire l’heureux effet qu’il désire, un raisonnement tout militaire qui donne à cette scène un cachet parfait d’authenticité. " La sagesse du fidèle resplendit d’un bel éclat dans la rudesse militaire ", Bengel. - Soumis à la puissance d'un autre. Beau trait d’humilité que S. Bernard relève dans les termes suivants : " O, que de prudence dans cette âme ! Que d'humilité dans ce cœur ! Avant de dire qu'il commande à des soldats, pour étouffer les sentiments de la fierté, il avoue qu'il est lui-même subalterne, ou plutôt il met sa soumission la première, parce qu'il estime plus l'obéissance que le commandement ", Lettre 392. Le centurion argumente " du plus petit au plus grand ". Moi, je ne suis qu’un officier subalterne, et pourtant ma parole est toute puissante sur mes subordonnés ; elle produit des merveilles d’obéissance : à plus forte raison la vôtre, puisque vous êtes l'empereur spirituel, le vrai Général en chef de toutes les armées célestes. Il compare ainsi la situation de Jésus-Christ, par rapport au monde invisible et aux forces mystérieuses de la nature, à sa propre situation. Les maladies sont des soldats qui doivent obéir au commandement du Chef suprême. Peut-être son imagination, encore imbue de superstitions païennes, les lui représentait-elle sous la forme de mauvais génies qui devaient s’enfuir au plus vite sur mot du Sauveur. Quoi qu’il en soit, il a parfaitement démontré que la présence personnelle du divin Médecin n’est pas indispensable.
  8. Matthieu chap. 8 verset 10. - En l’entendant, Jésus fut dans l’admiration et dit à ceux qui le suivaient : En vérité, je vous le dis, je n’ai pas trouvé une si grande foi dans Israël. - Jésus fut dans l'admiration. Jésus s’étonne ! Les Évangiles ne mentionnent qu’à deux reprises, ici et Marc. 6, 6, à propos de l’incrédulité des habitants de Nazareth, ce genre d’émotion dans l’âme de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Dans ce que nous venons de lire il y avait un tel mélange de foi et d’humilité, que le Sauveur lui-même éprouve un sentiment d’admiration. Et cependant le " ne s'étonner de rien " est une règle de la perfection divine ; mais Jésus est homme en même temps qu’il est Dieu, et il peut s’étonner sans préjudice de sa science universelle, de même qu’un astronome contemple avec admiration une éclipse qu’il a depuis longtemps prévue et prophétisée, Cf. Thom. Aq. Summ. Theol. 3 p. q. 15, a. 18. - La foi du Centenier méritait un éloge public et une récompense : Jésus lui accorde successivement ces deux choses. Nous trouvons l’éloge dans la seconde partie du v. 10 : Et il dit... Je n'ai pas trouvé... Notre Seigneur y rattache un grave avertissement pour les Juifs. - En Israël, dans le grec " personne en Israël ". Les Israélites devaient être excellemment le peuple de la foi au Messie. Comme nation privilégiée, ils n’existaient qu’en vue du Christ ; leur histoire, leurs institutions théocratiques étaient, et dans l’ensemble et dans le détail, une perpétuelle préparation au Christ ; le Christ devait être un des leurs même selon la chair, et voici qu’un païen les devance !
  9. Matthieu chap. 8 verset 11. - Aussi je vous dis que beaucoup viendront de l’orient et de l’occident, et auront place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux. - Mais ce n’est pas tout. En ce moment, le centurion apparaît à Jésus comme le représentant de ces nombreux convertis du paganisme qui ont cru et qui croiront encore en Lui. Élargissant sa pensée, il passe du particulier au général et affirme que ce capitaine sera suivi par toute une armée de soldats animés du même esprit, beaucoup viendront. Au lieu de ce vague " beaucoup ", Jésus aurait pu dire " de païens ", mais sa délicatesse veut adoucir le coup porté à ses concitoyens. - De l'Orient et de l'Occident : expression hébraïque qui désigne tous les peuples du globe ; " sans distinction de nationalité avec les deux parties les plus éloignées, il les désigne toutes", dit Maldonat d'après S. Augustin. - Et auront place. Ce verbe signifie être assis, ou plutôt être couché à table, suivant la mode orientale. Jésus-Christ, à la suite d’Isaïe, 25, 6, et des Rabbins, aime à représenter le royaume du ciel sous la figure riante d’un festin auquel il invitera ses fidèles disciples, de même qu’un père de famille réunit ses enfants autour de sa table ; Cf. Luc. 14, 7 ; Matth. 22, 1 et ss. ; 26, 29. Rien ne saurait mieux dépeindre en effet les délices, la sécurité éternelle et la communion intime des élus. - Les païens, invités par masses à ce royal banquet, auront l’honneur d’en goûter la suavité dans la sainte compagnie des ancêtres les plus illustres des Juifs, avec Abraham, Isaac et Jacob, bien qu’ils ne soient que les fils spirituels de ces grands patriarches. " Il insiste sur ce mot.  C’est comme s’il disait : tous les Juifs s’estiment si saints qu’ils ne veulent pas manger avec un étranger ; et beaucoup d’étrangers, ainsi que les plus grands d’entre eux, dont les Juifs ont coutume de mépriser les noms, prendront un repas dont les Juifs auront été expulsés", Grotius, Annotat. in h.l.
  10. Matthieu chap. 8 verset 12. - Mais les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures. Là il y aura des pleurs et des grincements de dents. - Car les Juifs en seront exclus, du moins pour la plupart ; Jésus-Christ l’annonce clairement, en continuant la métaphore qu’il a commencée. - Les enfants du royaume est une façon de parler tout hébraïque dont on rencontre maints exemples dans le Nouveau Testament. Cf. Eph. 2, 2 ; 5, 8 ; Joan. 27, 12 ; 2 Thess. 2, 3 ; 1 Petr. 1, 14 ; 2 Petr. 2, 14, etc. Les fils du royaume ne sont autres que les héritiers présomptifs auxquels il est destiné. Cette expression désigne ici les Juifs qui, nous l’avons vu, étaient appelés les premiers par Dieu à la participation du royaume messianique. Fils de la théocratie qui était le royaume typique, ils devaient l’être aussi du royaume réel et figuré. - Seront jetés, contrairement à ce qui avait été tracé tout d’abord dans le plan divin, Cf. Rom. 9, 25 ; mais Israël n’a pas le droit de se plaindre de ce changement de destinées qui mettait les Gentils à sa propre place ; toute la faute en retombe sur lui. " Que les rameaux orgueilleux se brisent donc, et qu’à leur place soit greffé l’humble olivier sauvage ; pourvu, néanmoins, que demeure toujours la racine, malgré la rupture des uns et l’entement de l’autre. Où demeure la racine? Dans la personne des Patriarches ", S. August. in Joan Tract. 16, ad. fin ; Cf. Matthieu, 21, 43. - Dans les ténèbres extérieures, c’est-à-dire "  qui sont en dehors du royaume de Dieu ". Alors comme de nos jours, les grands repas avaient ordinairement lieu le soir et la salle du festin était splendidement éclairée ; mais au dehors, dans la rue, régnaient les ténèbres les plus complètes. Jésus-Christ veut donc exprimer par cette image l’expulsion des Juifs de son royaume. - Là il y aura des pleurs : symbole du désespoir, de la violente douleur auxquels seront en proie les malheureux qui n’auront pas été invités aux noces éternelles de l’Agneau. Combien les compatriotes du Sauveur pensaient différemment ! Dans le monde à venir, dit Dieu, je dresserai pour vous une table immense que les Gentils verront et ils seront honteux". Et voici que le contraire aura lieu !
  11. Matthieu chap. 8 verset 13. - Alors Jésus dit au centurion : Va, et qu’il te soit fait selon que tu as cru. Et le serviteur fut guéri à l’heure même. - Digne récompense de la foi du centurion. " Jésus place l’huile de la miséricorde dans le vase de la croyance", S. Bern. Serm. 3 de Anima. - Qu'il te soit fait. Devant ce " fiat " auquel rien ne résiste, la maladie s’enfuit aussitôt, et à l’instant même où il était prononcé, à l'heure même, le serviteur est rendu complètement à la santé.
  1. d. Guérison de la belle-mère de S. Pierre et d’autres nombreux malades, vv. 14-17. Parall. Marc.; 1, 29-34 ; Luc., 4, 38-41.

  1. 14Jésus, étant venu ensuite dans la maison de Pierre, vit sa belle-mère, qui était couchée et qui avait la fièvre. 15Il lui toucha la main et la fièvre la quitta et elle se leva et elle les servait. 16Quand le soir fut venu, on lui présenta de nombreux possédés et il chassait les esprits par sa parole et il guérit tous ceux qui étaient malades ; 17afin que s’accomplît ce qui avait été dit par le prophète Isaïe : Il a pris lui-même nos infirmités, et s’est chargé de nos maladies.
  2. Matthieu chap. 8 verset 14. - Jésus, étant venu ensuite dans la maison de Pierre, vit sa belle-mère, qui était couchée et qui avait la fièvre. - A partir de cet endroit, S. Matthieu abandonne pendant quelques temps l’ordre véritable des faits pour suivre un enchaînement purement logique. D’après les récits parallèles de S. Marc et de S. Luc, réglés ici suivant l’ordre chronologique, la guérison de la belle-mère de S. Pierre eut lieu peu de temps après l’installation de Jésus-Christ à Capharnaüm, à une date antérieure à celle du Sermon sur la Montagne. Sa vraie place semblerait être à la suite du v. 22 du chap. 4. S. Jean Chrysostôme et S. Augustin notaient déjà que le mérite de la plus grande exactitude revient ici au second Évangile. - Dans la maison de Pierre. Cette maison a beaucoup embarrassé certains exégètes, d’abord parce qu’à cette époque S. Pierre avait renoncé à tout pour suivre Jésus, Luc. 5, 11 ; en second lieu parce que S. Jean l’Évangéliste paraît fixer à Bethsaïda et non à Capharnaüm la résidence du prince des Apôtres. La première difficulté n’est pas sérieuse : le renoncement de Saint Pierre était complet bien qu’il eût conservé la possession de sa maison, parce qu’il usait de ses biens comme n’en usant pas, et qu’au moindre signe de son Maître, il quittait tout pour l’accompagner dans ses pénibles missions. Il n’avait pas fait vœu de pauvreté dans le sens strict de cette expression. On répond à la seconde difficulté en disant que la note du quatrième évangéliste " à Bethsaida, ville d'André et de Pierre ", n’implique nullement qu’ils demeurassent alors dans ce bourg. Ils étaient originaires de Bethsaïda, mais ils avaient pu se fixer, probablement après le mariage de S. Pierre, dans la cité voisine de Capharnaüm dans l’intérêt de leur industrie. - Sa belle-mère. Indépendamment de la tradition et de ce passage, nous savons encore par le témoignage de S. Paul, 1 Cor. 9, 5, que le chef du corps apostolique avait été marié. Sa belle-mère aurait porté le nom de Cornélie selon les uns, Clem. Alex. Strom. 7, de Perpétue selon les autres. Il est question de sa fille Pétronille au Martyrologe Romain (31 mai ; Cf. les " Acta sanctorum "). - Qui était couchée le mot grec désigne vraisemblablement, comme plus haut, v. 6, un accès subit et violent ; autrement Jésus, qui était déjà depuis quelque temps à Capharnaüm, l’aurait sans doute guérie plus tôt. - Et est explicatif et introduit le motif pour lequel la belle-mère de S. Pierre était alitée. - Avait la fièvre, " était oppressée par une forte fièvre ", dit S. Luc avec sa précision toute médicale.
  3. Matthieu chap. 8 verset 15. - Il lui toucha la main et la fièvre la quitta et elle se leva et elle les servait. - " Et s’approchant, il la souleva, l’ayant prise par la main ", dira S. Marc La guérison fut instantanée et si radicale, ajoutent de concert les trois évangélistes, que la malade put non seulement se lever, mais encore servir à table son hôte distingué, lui témoignant de la sorte sa reconnaissance. Les médecins ordinaires ne produisent pas de cures aussi merveilleuses ! " La nature humaine est ainsi faite que les corps sont plus affaiblis quand la fièvre les a quittés ;  et qu’on ressent les maux de la maladie quand on recommence à recouvrer la santé. Mais la santé accordée par le Seigneur est restituée en totalité et instantanément ", S. Jérôme, Comm. in h. l. S. Jean Chrysostôme raisonne de la même manière : " Le Christ met en fuite les maladies en ramenant sur-le-champ la vigueur antérieure ; quand c’est la médecine qui guérit, l’affaiblissement causé par la maladie demeure ; mais quand c’est la vertu qui guérit, l’épuisement de l’organisme ne laisse aucune trace ", Hom. 18. - Les servait. La leçon " le servait " est favorisée par de nombreux manuscrits.
  4. Matthieu chap. 8 verset 16. - Quand le soir fut venu, on lui présenta de nombreux possédés et il chassait les esprits par sa parole et il guérit tous ceux qui étaient malades. - Après la maison malade, la ville malade. De la maison de S. Pierre, la guérison s’étend à toute la cité de Capharnaüm. Les miracles successifs que Jésus-Christ vient d’opérer, Cf. Marc. 1, 21 et ss., ont produit une vive sensation dans la ville : le bruit s’est répandu que le nouveau Prophète multiplie les prodiges et que sa bonté n’est pas moindre que sa puissance. Tous les habitants se rassemblent devant la porte de la maison, Marc. 1, 33, mais ils ne se présentent pas comme de simples curieux ; ils ont de grandes faveurs à demander. Chaque famille a apporté ses malades, ses infirmes : de nombreux possédés sont venus aussi, conduits par leurs amis ou par leurs proches. - Il chassait les esprits. - Jésus condescend à tous les désirs : un mot d’autorité lui suffisait pour expulser ces esprits impurs. Quelle joie dut régner ce jour-là dans Capharnaüm ! - Quand le soir fut venu. Les trois synoptiques observent que cette scène touchante eut lieu le soir, après le coucher du soleil. En effet c’était un samedi, Cf. Marc. 1, 21, 29, 32. Or, "  la religion demandait aux Juifs d’apporter leurs malades avant la fin du sabbat ",  Grotius, Annot. in h. l. Tout travail manuel était scrupuleusement interdit tant que le soleil n’avait pas disparu au-dessous de l’horizon, car alors seulement finissait le repos du sabbat.
  5. Matthieu chap. 8 verset 17. -  Afin que s’accomplît ce qui avait été dit par le prophète Isaïe : Il a pris lui-même nos infirmités, et s’est chargé de nos maladies. - S. Matthieu qui, écrivant pour des Juifs, s’efforce de rattacher les événements de la vie du Sauveur aux prédictions messianiques de l’Ancien Testament, cite en cet endroit un passage célèbre d’Isaïe; 53, 4, avec l’introduction qui lui est familière, afin que s'accomplît. Ces guérisons multiples qu’il a signalés sont, à ses yeux, l’accomplissement de ce qu’avait annoncé le Prophète lorsqu'il avait dit au sujet du Christ : " Il a pris sur lui nos langueurs, et a porté nos souffrances " (trad. de S. Jérôme, Vulg.). . On voit que, contrairement à son usage, S. Matthieu fait cette citation d’une manière assez littérale d’après l’hébreu. Mais n’a-t-il pas transformé le sens de la parole du Prophète ? Celui-ci, décrivant les souffrances futures du Messie, en indiquait les heureux résultats pour l’humanité : c’est en voyant d’avance nos péchés effacés, enlevés, par la " satisfaction vicaire " du Christ (réparation des offenses faites à Dieu, par Dieu qui s'est fait homme), qu’il s’écriait : " Lui-même a porté nos péchés... ". Et telle est bien l’interprétation donnée par S. Pierre à ce passage, Cf. 1 Petr. 2, 24 : comment donc l’évangéliste peut-il l’appliquer aux maladies guéries miraculeusement par Jésus ? Nous ne l’excuserons pas à la façon de Maldonat, en disant qu’il fait ici une simple accommodation : ce serait une concession aussi dangereuse qu’inutile. Tout peut se concilier très aisément, sans violence comme sans subtilité d’aucune sorte. Isaïe parle directement, il est vrai, de nos péchés, que Jésus-Christ a daigné expier en souffrant pour nous ; mais l’effet n’est-il pas contenu dans la cause ? Nos maladies physiques ne sont-elles pas la conséquence funeste de la grande maladie morale, le péché ? Prédire de quelqu’un qu’il peut enlever nos péchés, c’est donc prédire par là-même qu’il peut à plus forte raison enlever nos maladies. Nous verrons, en plusieurs circonstances, Notre-Seigneur mettre en relief cette connexion indiscutable et guérir des malades en leur disant : Vos péchés vous sont remis. Concluons donc que, si l’évangéliste ne prend pas tout à fait les paroles d’Isaïe dans leur sens littéral, il les cite du moins dans un sens " déduit de la lettre par le raisonnement ", Van Steenkiste, h. l., sens parfaitement légitime et justifiable. - Il a pris, c’est-à-dire il a saisi, enlevé. Cf. v. 40 ; Act. 3, 11. - Et s'est chargé, même signification. S. Hilaire fait à propos de ce passage une réflexion profonde et délicate : " Absorbant par la passion de son corps les infirmités de la faiblesse humaine ", Comm. in h. l. - La scène du v. 16 a été traduite d’une façon grandiose par le peintre Jouvenet ; il existe sur le même sujet une eau-forte saisissante et populaire de Rembrandt.
  1. e. Miracle de la tempête apaisée, 8, 18-27. Parall. Marc., 4, 35-40 ; Luc.; 8, 22-25.
            1. L’ordre de départ et son motif, v. 18.

  1. 18Or Jésus, voyant des foules nombreuses autour de lui, ordonna de passer à l’autre bord du lac. 19Alors un scribe, s’approchant, lui dit : maître, je vous suivrai partout où vous irez. 20Jésus lui dit : les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. 21Un autre de ses disciples lui dit : Seigneur, permettez-moi d’aller d’abord ensevelir mon père. 22Mais Jésus lui dit : suis-moi et laisse les morts ensevelir leurs morts.23Puis il monta dans une barque et ses disciples le suivirent. 24Et voici qu’il s’éleva sur la mer une si grande tempête que la barque était couverte par les flots et lui, il dormait. 25Ses disciples s’approchèrent de lui et l’éveillèrent en disant : Seigneur, sauvez-nous, nous périssons. 26Et Jésus leur dit : pourquoi êtes-vous effrayés, hommes de peu de foi ? Alors se levant, il commanda aux vents et à la mer et il se fit un grand calme. 27Ces hommes furent dans l’admiration et ils disaient : quel est celui-ci à qui les vents et la mer obéissent ?
  2. Matthieu chap. 8 verset 18. - Or Jésus, voyant des foules nombreuses autour de lui, ordonna de passer à l’autre bord du lac. - Or Jésus, voyant... Ces mots contiennent le motif de l’ordre que va donner Jésus. Le divin Maître a autour de lui, par suite de ses miracles, une foule enthousiaste, aux ovations inopportunes de laquelle il désire se soustraire : il mettra le lac de Tibériade entre elle et lui. - Quand on lit la narration de S. Matthieu, il semble que cet événement ait lieu le même soir que les nombreuses guérisons de Capharnaüm racontées dans les deux versets qui précèdent ; mais un coup d’œil jeté sur les récits parallèles des deux autres synoptiques suffit pour montrer qu’ici encore le premier Évangéliste s’est laissé guider par l’analogie des faits plutôt que par l’ordre des dates. Le prodige de la tempête apaisée ne fut opéré qu’à une époque plus tardive ; Cf. Marc. 4, 35 et ss. ; Luc, 8, 22 et ss. - Passer à l'autre bord, de l’autre côté du lac, sur la rive orientale. La province de Pérée était plus isolée, plus calme, et Jésus y avait un nombre beaucoup moins considérable d’adhérents : elle convenait donc parfaitement pour le but que Notre-Seigneur se proposait alors.
            1. Deux disciples imparfaits, vv. 19-22.

  1. Matthieu chap. 8 verset 19. - Alors un scribe, s’approchant, lui dit : maître, je vous suivrai partout où vous irez. - S. Matthieu intercale ici un dialogue intéressant qui se serait passé au moment du départ entre Jésus et deux de ses disciples. S. Luc raconte également ce trait en y ajoutant même quelques développements, mais beaucoup plus tard et seulement vers la fin de la Vie Publique, au moment où Jésus allait affronter les attaques de ses ennemis à Jérusalem, Cf. Luc. 9, 57 et ss. Il est impossible de dire avec certitude lequel des deux enchaînements est le meilleur. Peut-être serait-ce celui de S. Luc, attendu qu’aux derniers mois qui précédaient sa mort, Jésus-Christ avait un plus grand besoin de disciples courageux et décidés. Divers exégètes donnent cependant la préférence à l’ordre établi par S. Matthieu, entre autres M. J. P. Lange d’après lequel le troisième Évangéliste aurait fait à l’aide de ce dialogue des combinaisons purement psychologiques. - Un Scribe. " Un " est synonyme de " un certain ". L’hébreu s’emploie tout à la fois dans le sens déterminé et dans le sens indéterminé. - Ce docteur de la Loi semble avoir compté depuis quelque temps déjà parmi les partisans de Jésus ; on peut du moins l’inférer de l’expression " un autre de ses disciples " du v. 21, où " autre " paraît être opposé à " un ". Actuellement du moins, il désire entrer dans la société des disciples proprement dits qui suivaient habituellement Notre-Seigneur, et il exprime hardiment son intention. - Maître, c’est-à-dire Rabbi. Les Pharisiens eux-mêmes donnaient souvent ce titre à Jésus-Christ. - Partout où vous irez. C’était la coutume ancienne des disciples intimes et dévoués d’accompagner leur maître dans tous ses voyages ; au reste, les professeurs de cette époque étaient fréquemment ambulants, allant d’un pays à l’autre pour s’instruire davantage ou pour donner leurs leçons. Ce Scribe enthousiaste prévoit bien une partie des difficultés auxquelles il s’expose en s’offrant pour accompagner partout le Sauveur dans ses missions ; mais il s’en faut beaucoup qu’il ait tout compris. Il parle le langage de l’émotion passagère, irréfléchie, qui compte les obstacles pour rien tant qu’ils sont à distance et qui, sans avoir reçu l’appel d’en haut, se met en avant pour les braver. Ses intentions étaient-elles bien pures ? L’espoir de tenir un rang élevé dans le royaume messianique qu’il se représentait sous des couleurs toute profanes, comme ses compatriotes, n’était-il pas son principal mobile ? Nous pouvons bien le supposer après les Pères.
  2. Matthieu chap. 8 verset 20. - Jésus lui dit : les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. - Le Sauveur, par sa réponse, jette un peu d’eau froide sur cette âme trop ardente. Sans accepter l’offre du Scribe et sans la refuser, il se contente de peindre au vif la vie de renoncement destinée à tous ceux qui le suivent. - Les renards ont des tanières... Les êtres les plus pauvres, ceux-là même qui vivent au jour le jour, sans provision pour le lendemain, ont pourtant des abris assurés. - Nids ne traduit point parfaitement le grec, qui a une signification plus générale, Cf. 13, 32 et parall. ; sans compter que les nids ne sont pas construits pour être l’habitation régulière des oiseaux. - Fils de l'homme : nom important et célèbre que Jésus-Christ aime à s’attribuer lui-même dans l’Évangile. Les apôtres ne le lui donnent jamais ; seul, le diacre S. Étienne en fait usage dans son discours apologétique, Act. 7, 56. Ézéchiel le porte aussi dans sa Prophétie, 2, 1. 3-8 ; 3, 1-3, etc. ; mais alors c’est simplement l’expression que son interlocuteur céleste lui applique pour désigner la distance qui sépare leurs natures réciproques : d’un côté c’est un ange, de l’autre un simple " fils de l’homme ", c’est-à-dire un mortel. Pour bien comprendre le sens de cette appellation quand c’est Jésus qui la prend, il faut recourir à une vision extatique de Daniel, pendant laquelle ce Prophète eut le bonheur de contempler le futur Messie revêtu de la forme humaine : " Je regardais en une vision nocturne et voici qu’avec les nuées du ciel venait quelqu’un qui était comme un fils d’homme ", Dan. 7, 13. " Fils de l’homme " signifie certainement Messie dans ce passage : on s’en convaincra en lisant la suite de la narration du Prophète : c’est aussi en tant que Messie que Jésus se dit " le Fils de l’homme " par antonomase. Divers textes évangéliques ne laissent pas le moindre doute à ce sujet. Dans le récit de S. Matthieu, 26, 63 et ss., Caïphe somme Jésus au nom du Dieu vivant de lui dire s’il est le Christ, Fils de Dieu. Que répond Notre-Seigneur ? " Tu l’as dit. Car je vous le dis, désormais vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la puissance de Dieu et venant sur les nuées du ciel.... " ; Cf. Marc. 14, 61, 62 ; Luc. 22, 66. 69. Bien plus, tel était le sens que les Juifs eux-mêmes attribuaient à cette expression ; Cf. Joan. 12, 34, et surtout Luc. 12, 70, où ils tirent de la réponse ci-dessus mentionnée du Sauveur la conclusion suivante : " Tu es donc le Fils de Dieu ? ", ce qui revient à dire : Vous êtes donc le Messie ? Toutefois, comme on l’a répété avec beaucoup de raison à la suite de la plupart des Pères, ce titre de " Fils de l’homme " est loin d’être une dénomination glorieuse. " Le mot homme désigne souvent un homme d’une ville condition, e.g. Jud. 16, 7, 11 ; Ps. 82 (Vulg. 81), 7 ; et Ps. 49 (Vulg. 48), 3. On oppose  fils de l’homme à fils de l’homme (hommes ordinaires à hommes courageux) ", Rosenmüller, Schol. in h. l. " Parce que Dieu était aussi fils de Dieu, par une sorte d’antithèse, quant il parle de lui en tant qu’homme, il s’appelle fils de l’homme ", Maldonat. Toutes les autres interprétations sont inexactes, depuis celle de Fritzsche qui réduit notre expression à un simple " Moi " ( " Moi, c’est moi le fils de parents humains qui vous parle maintenant, cet homme que vous connaissez bien, c’est-à-dire : moi " : quelle platitude !), jusqu’à celle qui lui fait désigner Jésus comme l’homme par excellence, l’homme idéal. " de l'homme " doit se prendre d’une manière générale et ne représente pas spécialement Adam, comme l’a cru S. Grégoire de Nazianze, Orat. 30, c. 21. - Où reposer sa tête. Rosenmüller fait sur ces paroles une réflexion naïve quoique exacte : " Les hommes désirent des habitations surtout pour y trouver du repos. Mais celles qui donnent du repos au corps servent d’abord à reposer la tête ". Elles expriment, suivant les uns, le dénuement le plus absolu ; simplement, selon les autres, la vie agitée du missionnaire, incompatible avec le confort dont on peut jouir sous son propre toit. La première interprétation, que patronnent les Pères, est incontestablement la plus conforme à la réalité ; la seconde enlèverait à la pensée du Sauveur une grande partie de sa force. S. Jérôme développe comme il suit le raisonnement de Jésus : " Pourquoi désires-tu me suivre pour les richesses et le luxe quand je suis d’une si grande pauvreté que je n’ai même pas un taudis,  que je n’ai  pas de toit pour m’abriter ? " - Quel fut le résultat de cette réponse ? L’Évangéliste ne le dit pas, mais il semble que la sévérité de ces paroles dut effrayer l’âme faible et téméraire à laquelle elles s’adressaient ; telle est du moins l’impression que laisse ce récit.
  3. Matthieu chap. 8 verset 21. - Un autre de ses disciples lui dit : Seigneur, permettez-moi d’aller d’abord ensevelir mon père. - Un autre de ses disciples. Cet autre disciple serait S. Philippe d’après Clément d’Alexandrie, Strom, 3, 4, S. Thomas d’après J. P. Lange : mais ce sont là des hypothèses sans fondement ; la première est même en contradiction flagrante avec l’Évangile, car S. Philippe était depuis longtemps attaché à la personne de Jésus, Cf. Joan. 1, 43 et ss. - Lui dit. Suivant le récit plus exact de S. Luc, 9, 59, Jésus avait adressé le premier la parole à ce disciple indécis, en lui disant : " Suis-moi ". Il répondit : Maître, permettez moi tout d'abord... Avant de tout quitter pour vous suivre, permettez-moi de retourner dans ma famille et d'ensevelir mon père. Les commentateurs n’expliquent pas de la même manière cette requête du second disciple. Théophylacte, Kypke, Paulus, Rosenmüller et plusieurs autres pensent que le père, quoique âgé, vivait encore et que son fils demandait à Jésus la permission d’aller prendre soin de lui jusqu’à sa mort. " Permets-moi d’avoir soin de mon père jusqu’à sa mort ", Thalemann. Mais ce sentiment ne nous paraît guère soutenable. A quelqu’un qui vous prie de l’accompagner immédiatement, répondre par la demande d’un répit qui peut durer plusieurs années, ce serait quelque chose de trop exorbitant. De plus, pour que la réponse de Jésus-Christ conserve toute sa force, il faut que la mort ait eu déjà lieu et que le disciple, qui en avait récemment appris la nouvelle, se borne à implorer du divin Maître un délai de quelques heures pour aller rendre à son père les derniers devoirs. Le retard en effet n’eût pas été bien long, les Juifs ayant la coutume d’enterrer leurs morts le jour même du décès. C’est ainsi qu’on interprète communément les mots " ensevelir mon père " auxquels on conserve leur signification littérale, puisqu’il n’y a aucune raison sérieuse de l’abandonner.
  4. Matthieu chap. 8 verset 22. - Mais Jésus lui dit : suis-moi et laisse les morts ensevelir leurs morts. - Mais Jésus lui dit. Notre-Seigneur a effrayé à dessein le premier disciple qui était ou trop ardent ou trop ambitieux ; il presse au contraire le second qui est trop hésitant. Sa demande était cependant très légitime : le sentiment de la nature et jusqu’à un certain point de la religion, Cf. Gen. 25, 9 ; 35, 29 ; Tob. 6, 15, la lui avait dictée. Mais Jésus qui connaît cet homme au caractère irrésolu voit que, s’il accède à son désir, c’en est fait de sa vocation. Il faut qu’il choisisse " ici et maintenant ", ou bien il ne choisira jamais. Voilà pourquoi il lui fait cette réponse, sévère en apparence, bien qu’elle soit inspirée par l’amour le plus sincère : Suis-moi, sans le moindre délai. - Laisse les morts... Il y a dans cette dernière phrase un jeu de mots facile à saisir. " Il est clair que le Christ a voulu jouer avec finesse sur l’ambiguïté de ce mot. Quand il nomme deux fois les morts,  il ne fait aucun doute qu’il ne donne pas aux deux le même sens ", Maldonat. Le premier " morts " doit s’entendre au figuré, le second dans le sens propre. Celui-ci désigne les morts ordinaires, celui-là les morts spirituels. Jésus-Christ veut donc dire que la mort intérieure doit aller de pair avec la mort extérieure : ce sont deux sœurs, qu’elles s’entraident mutuellement ! " Laisse aux gens du monde, qui pour la plupart sont morts à la grâce, au bien, au royaume du ciel, le soin d’ensevelir les corps inanimés de leurs frères : c’est un rôle qui leur convient parfaitement. Pour toi, il existe des obligations plus graves et plus pressantes, celle de me suivre et de prêcher l’Évangile avec moi ". Telle est la vraie pensée de Jésus. Détruit-elle la piété filiale, comme le prétendait Celse ? Il serait aussi absurde qu’injuste de soutenir une pareille assertion ; car il ne s’agit nullement ici d’une règle générale, mais seulement d’un cas particulier dans lequel la vocation, et par conséquent le salut d’une âme, était en danger. Pour combien d’affaires moins importantes ne confie-t-on pas à d’autres le soin des funérailles de ses proches ?
            1. La tempête et son apaisement miraculeux, vv. 23-27.

  1. Matthieu chap. 8 verset 23. - Puis il monta dans une barque et ses disciples le suivirent. - Puis il monta... Le fait grandiose qui va suivre, unique en son genre dans la vie de Jésus est raconté par les trois synoptiques. S. Marc, qui semble lui avoir donné sa place historique, le raconte à la suite des paraboles relatives au royaume de Dieu, prononcées par Jésus durant le cours de la seconde mission galiléenne. - Après le dialogue instructif auquel nous avons assisté, Jésus s’embarque dans la nacelle qui avait été préparée sur son ordre ; " dans ce navire qui était comparé à un chemin ", Fritzsche; Cf. v. 18. Ces disciples les plus intimes, ceux qui l’accompagnaient habituellement, montent avec lui dans la barque. Le second interlocuteur du Christ était-il parmi eux ? Le récit sacré demeure muet sur ce point ; on aime à croire qu’il se montra docile à l’appel divin et qu’il brisa, pour suivre Jésus, le dernier lien qui l’attachait au monde.
  2. Matthieu chap. 8 verset 24. - Et voici qu’il s’éleva sur la mer une si grande tempête que la barque était couverte par les flots et lui, il dormait. - Une grande tempête. Description très belle dans sa simplicité et rapide comme l’orage qui éclata sur le lac. - Dans le texte latin,  " Motus magnus " est un terme technique pour désigner les tremblements de terre ; mais on l’emploie souvent aussi dans la Bible et dans les ouvrages classiques pour représenter toute sorte d’agitations violentes sur terre et sur mer. Au départ rien ne faisait pressentir l’orage ; mais on sait que toutes les mers intérieures, entourées de montagnes, sont sujettes à des coups de vent très soudains qui y déterminent des ouragans terribles. Cela est particulièrement vrai du lac de Tibériade, comme nous l’apprennent les voyageurs anciens et modernes ; Cf. Robinson, Palaestina, 3, 571 ; K. Ritter, Erdkunde, 15, 308. Outre la raison commune que nous venons d’énoncer, il y a encore le motif particulier de la situation extraordinaire de cette mer : les vents s’engouffrent avec furie dans la profonde cavité qui la contient et semblent parfois vouloir tout renverser. Il n’est donc pas nécessaire d’admettre que cette tempête fut surnaturelle dans son principe (" la tempête ne vient pas des conditions atmosphériques, mais de la providence divine ", S. Thom. Aq. ; Cf. Glossa ord., Jansenius, Sylveira) ; il suffit de dire qu’elle fut providentielle. - La barque était couverte par les flots... ; S. Marc, 4, 37, est encore plus explicite : " Les flots pénétraient dans le navire, menaçant de le remplir d’eau " ; on courut donc bientôt un danger réel d’être englouti sous les eaux. Cf. Luc, 8, 23. - Cependant, que devenait Jésus ? Contraste étonnant ! Lui, il dormait. Fatigué des travaux du jour qui avaient été nombreux et pénibles, Cf. Marc. 4, 1-35, il s’était couché au fond de l’embarcation et dormait paisiblement. Mais il se proposait aussi de donner par là une utile leçon à ses disciples : " Il dort pour rendre conscients ceux qui sont éveillés. Car si cela était arrivé quand il était éveillé, ou ils n’auraient pas craint, ou ils n’auraient rien demandé, ou ils auraient pensé qu’il ne pourrait rien faire ", S. Jean Chrysost. Hom. 28 in Matth.
  3. Matthieu chap. 8 verset 25. - Ses disciples s’approchèrent de lui et l’éveillèrent en disant : Seigneur, sauvez-nous, nous périssons. - Ses disciples s'approchèrent. Il fallait que le danger fût bien grand pour qu’ils en vinssent à cette extrémité, eux qui étaient si respectueux et si attentifs pour leur Maître ! - Seigneur, sauvez-nous. La grandeur du péril ressort aussi de la forme rapide, entre-coupée, de leur prière. Encore un instant et il sera trop tard ; donc, vite, au secours ! L’ouragan devait être bien terrible pour épouvanter à ce point même des pêcheurs accoutumés aux tempêtes du lac.
  4. Matthieu chap. 8 verset 26. - Et Jésus leur dit : pourquoi êtes-vous effrayés, hommes de peu de foi ? Alors se levant, il commanda aux vents et à la mer et il se fit un grand calme. - Hommes de peu de foi : Cf. 6, 30. Comme s’ils pouvaient périr, Jésus étant avec eux ! - Alors. Suivant S. Marc et S. Luc, Jésus ne blâme au contraire les disciples qu’après avoir apaisé l’orage. - Il commanda ; le verbe du texte grec peut se traduire aussi par " apostropha ", car il indique souvent un ordre auquel s’ajoutent des menaces pour le fortifier. Ces ordres et ces menaces adressés à des créatures inanimées supposent quelque chose de plus qu’une simple personnification oratoire de la mer du vent. La nature, troublée par le péché, souvent livrée au pouvoir des esprits rebelles qui l’emploient de mille manières pour nous nuire, est devenue hostile à l’humanité déchue ; Jésus lui commande comme à une puissance ennemie. Comparez à ce passage le v. 9 du Psaume 105 où il est dit que Jéhova " menace la mer Rouge ", pour qu’elle ouvrît un chemin à son peuple. - Et il se fit un grand calme, tout à coup, sans transition ; circonstance qui relève la grandeur du prodige : car, après une tempête, la mer demeure longtemps agitée et ne reprend que peu à peu son calme accoutumé, tandis qu’ici le lac devint subitement lisse comme un miroir.
  5. Matthieu chap. 8 verset 27. - Ces hommes furent dans l’admiration et ils disaient : quel est celui-ci à qui les vents et la mer obéissent ?. - Ces hommes furent dans l'admiration. Ce verset décrit l’effet produit par le miracle sur ceux qui en furent témoins. Mais quels sont ces " hommes " dont parle l’évangéliste ? On a répondu de bien des manières à cette question. Pour Fritzsche ce serait " les hommes qui considéraient toutes ces choses comme des présages ", les auditeurs subséquents du prodige ; interprétation contredite par S. Matthieu lui-même, dont le récit suppose qu’il n’y eut aucun intervalle entre le fait et l’étonnement auquel il donna lieu. D’après S. Jean Chrysostôme, cette expression, malgré sa généralité, désignerait les apôtres eux-mêmes ; mais cela paraît assez difficile, car pourquoi ne porteraient-ils pas ici leur nom habituel de " disciples " ? Cf. vv. 23 et 25. Et puis, les disciples de Jésus, qui lui avaient vu opérer déjà tant de miracles, qui venaient même d’obtenir de sa bonté toute puissante, v. 25, l’apaisement subit de la tempête, ne pouvaient guère témoigner une admiration aussi extraordinaire que celle dont nous lisons ici la description. Nous préférons donc croire que les hommes en question étaient ou bien des étrangers qui conduisaient la barque, ou bien des curieux qui avaient suivi Jésus à quelque distance sur d’autres bateaux, ainsi qu’on peut le conclure du récit de S. Marc. 4, 36. Ils pouvaient sans doute avoir contemplé de leurs propres yeux à Capharnaüm quelqu’une des guérisons miraculeuses du Sauveur : mais le prodige auquel ils venaient d’assister sur le lac avait un caractère plus grandiose, plus directement divin en quelque sorte ; car la Bible semble réserver à Dieu le pouvoir d’ébranler ou de calmer à son gré les flots des mers, Cf. Ps. 64, 8. On comprend après cela l’exclamation qui s’échappa de leurs lèvres : Quel est celui-ci ! qu’on peut traduire d’après le grec " qui est-ce, et combien est grand celui-ci ! ". - La mer et le vent ; même la mer, même les vents, ces êtres fougueux que nulle main, si ce n’est celle de Dieu, n’a pu dompter, sont dociles à sa voix. - Les applications morales qu’on pouvait tirer de cet épisode étaient trop manifestes et trop frappantes pour être négligées par les moralistes et les exégètes. Les plus belles sont celles qui concernent l’âme humaine et surtout l’Église. " Ce navire était une image de l’Église, qui, dans la mer, i.e. dans le siècle, est agitée par les flots, i.e. les persécutions et les tentations, la patience du Seigneur ressemblant à un sommeil. Réveillé à la fin par les prières des saints, le Christ dompte le siècle et rend la tranquillité aux siens ", Tertul. de Bapt. 12. N’est-ce pas, aujourd’hui plus que jamais, l’image de l’Église de Jésus ? - Signalons parmi les œuvres d’art inspirées par ce miracle, outre de nombreuses fresques des catacombes, un tableau de Rembrandt et un riche oratorio de Gounod.
  1. f. Guérison des démoniaques de Gadara, vv. 28-34.

  1. 28Lorsqu’ils furent arrivés à l’autre bord, au pays des Géraséniens, deux possédés vinrent au-devant de lui, sortant des tombeaux, si furieux que personne ne pouvait passer par ce chemin. 29Et voici qu’ils se mirent à crier, en disant : qu’y a-t-il entre vous et nous, Jésus, Fils de Dieu ? Êtes-vous venu ici pour nous tourmenter avant le temps ? 30Or, il y avait non loin d’eux un grand troupeau de porcs en train de paître. 31Et les démons le priaient, en disant : si vous nous chassez d’ici, envoyez-nous dans ce troupeau de porcs. 32Il leur dit : allez. Et étant sortis, ils entrèrent dans les porcs et voici que tout le troupeau alla se précipiter avec impétuosité dans la mer et ils moururent dans les eaux. 33Alors les gardiens s’enfuirent et venant dans la ville, ils racontèrent tout cela et ce qui était arrivé aux possédés. 34Et voici que toute la ville sortit au-devant de Jésus et, l’ayant vu, ils le priaient de s’éloigner de leur territoire.
  2. Plusieurs fois déjà il a été question des démoniaques dans l’Évangile que nous interprétons, Cf. 4, 24 et 8, 16 ; mais il était naturel d’attendre que la suite du récit de S. Matthieu nous présentât un cas spécial de possession, pour fournir au lecteur les renseignements généraux qu’il importe de connaître sur cette matière. - 1° Le nom le plus ordinairement employé dans l’Évangile pour désigner le phénomène mystérieux de la possession est celui de " dæmonium habens ", ayant un démon (Vulg.). Voir aussi Marc. 5, 18 ; 1, 23 ; Luc. 4, 23 ; 8, 27 ; 6, 18. - 2° Sa nature, quoique très mystérieuse au fond, est assez clairement exprimée soit par ces dénominations diverses, soit par ses terribles effets, dont nous trouvons parfois la description minutieuse chez les synoptiques. Le démoniaque a cessé d’être son propre maître ; il est pénétré, dominé par un ou plusieurs esprits mauvais qui sont entrés en lui, qui ont pris le rôle de son âme et substitué leur direction usurpée à l’action légitime que celle-ci exerçait auparavant. Le possédé n’est donc plus qu’un instrument entre les mains du démon. On entend sa voix, mais c’est un autre qui parle par sa bouche. Son système nerveux, son intelligence, sont au pouvoir de cet autre dont il est le jouet. De là ces mouvements violents, ces affreuses convulsions imprimées à ses membres ; de là ces blasphèmes épouvantables et cette frayeur des choses ou des personnes saintes ; de là cette clairvoyance qui lui révèle des faits qu’il ne saurait connaître de lui-même, par exemple le caractère messianique de Jésus. Toutefois, le démon ne peut jamais, conformément au langage philosophique, devenir la forme du corps sur lequel il a pris un pouvoir si étrange : la volonté demeure inaliénable dans son sanctuaire le plus intime. C’est pourquoi les démoniaques ont parfois des intervalles lucides durant lesquels ils reprennent possession d’eux-mêmes : on les voit alors se précipiter aux pieds de Jésus pour implorer leur délivrance ; mais bientôt, il est vrai, ils se relèvent furieux pour le couvrir d’insultes, comme s’il y avait en eux deux personnes dont l’une est dévouée à un dur esclavage qu’elle subit malgré elle, tandis que l’autre domine tout à son gré. La possession est donc un bizarre mélange d’effets psychiques. Presque toujours, dans l’Évangile, nous verrons les phénomènes spirituels qu’elle produit greffés en quelque sorte sur des maladies de divers genre, mais tout particulièrement sur des maladies nerveuses. Il convenait bien au scepticisme frivole de notre époque de nier ou de dénaturer ces faits, et, au moyen des procédés d’interprétation rationaliste ou d’élimination pure et simple qui lui sont propres, de réduire les possessions de l’Évangile aux symptômes pathologiques qui les accompagnent, c’est-à-dire tantôt à l’épilepsie, tantôt à la folie, tantôt à la surdité, au mutisme, à la paralysie, etc. 3° - Les démons existent : nous n’avons pas à prouver ici cette proposition dont la vérité est si parfaitement démontrée par la Bible, par la théologie et par l’expérience. Or, étant donnée l’existence d’esprits mauvais, rebelles à Dieu, opposés à l’établissement de son royaume parmi les hommes, doués sur la nature d’un pouvoir considérable quoique limité, la possibilité de la possession démoniaque n’est plus qu’un problème facile à résoudre. Ennemis de Dieu, mais n’étant pas capables de l’attaquer directement, les démons s’en prennent à l’humanité que Dieu, dans ses miséricordieux desseins, veut sauver. Mais l’homme, composé d’un corps et d’une âme, est attaquable à la fois par ces deux points. Que si le rôle joué par les démons dans la tentation - l’assaut donné à l’âme - est déjà un bien grand mystère, quoique ce soit un fait indiscutable, pourquoi voudrait-on rejeter la possession - l’assaut donné au corps - parce qu’elle renferme aussi des points que l’intelligence humaine ne saurait expliquer ? " Dans les phénomènes magnétiques, dit avec beaucoup d’à-propos M. de Pressensé, nous voyons le magnétiseur tenir sous sa dépendance absolue le sujet endormi, lui dicter ses propres pensées... Il y a un magnétisme satanique qui s’empare à tel point du moi que le malade devient l’organe d’un pouvoir occulte... Il est reconnu que la lune, dans ses phases, exerce une action étrange sur certaines maladies nerveuses ; le royaume ténébreux dont nous ne sommes séparés que par une invisible et insaisissable frontière ne peut-il pas réagir avec bien plus de force sur de malheureux êtres rendus accessibles à de telles influences ? ". Jésus-Christ, son temps, sa vie, p. 384. - 4° La possession n’est pas seulement possible, sa réalité historique est tout à fait certaine. Nous n’avons pas besoin, pour confirmer notre assertion, de recourir à d’autres témoignages que celui des Évangiles. Il importe de le faire remarquer, il y a ici une question de vie ou de mort pour l’Évangile. Nier la vérité des possessions qu’il expose, et par suite, de leur guérison, supposer que les écrivains sacrés, et Jésus avant eux, ou bien se sont trompés sur la nature de ces phénomènes, prenant pour des effets sataniques ce qui se réduisait à de simples cas de manie ou de crise nerveuse, ou bien se sont accommodés à la superstition populaire de leur temps et de leur pays, trompant ainsi volontairement et leurs contemporains, et la postérité, c’est attaquer de front la véracité du récit évangélique. S’il est, sur un point d’une pareille gravité, le résultat de l’erreur ou de la supercherie, pourquoi ne le serait-il pas ailleurs ? Mais, le caractère véridique des Évangiles étant un fait reconnu, il reste à dire au contraire que les possessions qu’ils racontent étaient réellement l’œuvre du démon. Les narrateurs inspirés montrent à l’occasion qu’ils savaient très bien distinguer une infirmité ordinaire, une maladie naturelle, des terribles effets produits par les anges de Satan. Tout homme muet, par exemple, n’est point pour eux un démoniaque, bien qu’ils mentionnent des mutismes qui procèdent de l’esprit mauvais, Cf. Matth. 9, 32 et Marc, 7, 32. Il est vrai que les livres de l’Ancien Testament, ainsi que l’évangéliste S. Jean, ne signalent pas un seul cas de possession diabolique. Mais ces divers écrits, bien loin de rien contenir qui contredise la réalité de ce phénomène, accordent en plusieurs endroits aux puissances infernales des pouvoirs analogues ou même supérieurs à ceux qu’elles manifestent dans la possession ; Cf. Job. 1 et 2 ; Tob. 6 et 7 ; Joan. 13, 27. De plus, si le quatrième évangéliste omet de parler des démoniaques guéris par Notre-Seigneur Jésus-Christ, c’est en vertu du principe qui lui fait passer sous silence presque tous les faits de la vie publique déjà racontés par les trois synoptiques. Il est vrai encore que les possédés semblent avoir été beaucoup plus nombreux à l’époque du Sauveur qu’à tout autre temps, mais cela tient à ce que régnait alors plus que jamais, pour employer les expressions de Jésus lui-même, " l'heure et le pouvoir des ténèbres ", Luc. 22, 53. La dépravation qui avait gagné les Juifs comme les païens avait ouvert aux démons l’entrée des esprits et des corps ; ils dominaient en rois sur le monde. En outre, au moment où Jésus-Christ fondait l’Église, " l’enfer dut pour ainsi dire concentrer ses forces et les faire éclater dans toute leur énergie, pour disputer l’empire à celui qui venait écraser la tête du serpent ", Dictionnaire encyclop. de la Théologie catholique, publié par Wetzer et Welte, trad. de Goschler, Art. Possédé. Le baptême et les autres sacrements protègent aujourd’hui contre les invasions sataniques une multitude de personnes, celles-là même qui vivent en opposition directe avec le titre de chrétien qu’elles ont reçu. - 5° L’état effrayant de la possession a pu se présenter en plusieurs circonstances sans que ses victimes se le fussent attiré comme un châtiment de la justice divine ; S. Jean Chrysostôme l’enseigne formellement. Néanmoins, il suppose le plus souvent un certain degré de culpabilité morale, spécialement des fautes graves dans lesquelles le corps a pris une part prépondérante. On a remarqué que les péchés honteux, en affaiblissant l’organisme et en surexcitant le système nerveux, prédisposent d’une manière particulière à la possession diabolique.
  3. Matthieu chap. 8 verset 28. - Lorsqu’ils furent arrivés à l’autre bord, au pays des Géraséniens, deux possédés vinrent au-devant de lui, sortant des tombeaux, si furieux que personne ne pouvait passer par ce chemin. - Lorsqu'ils furent arrivés à l'autre bord. Après cette digression nécessaire, revenons à la guérison des démoniaques de Gadara. Nous en trouvons le récit dans les trois premiers Évangiles ; mais tandis que S. Marc et S. Luc entrent dans des détails très circonstanciés, S. Matthieu se borne à une relation abrégée, ce qui ne l’empêche pas de noter tous les faits principaux de ce célèbre miracle. - Au pays des Géraséniens. L’état du texte grec soulève ici une grave difficulté, car il présente trois leçons différentes entre lesquelles la critique est fort embarrassée pour choisir. Quelques manuscrits portent comme la Vulgate et l’Itala ; d’autres manuscrits, en plus grand nombre, plusieurs Pères, les versions syriaque et persane ; enfin le " Textus Receptus ", leçon favorisée par la plupart des témoins anciens. Cette triple variante n’existe pas seulement ici ; on la rencontre de même dans les passages parallèles de S. Marc et de S. Luc, de telle sorte que le texte des deux autres synoptiques ne peut nous être d’aucun secours pour dirimer la question. La leçon du " Textus Receptus ", qui semble n’avoir conquis une si grande autorité que grâce au puissant crédit d’Origène, son auteur probable, est aujourd’hui universellement abandonnée. Il est effet devenu à peu près certain que la conjecture du grand docteur d’Alexandrie a pour base une fausse donnée topographique. La prétendue ville ancienne de Gergesa, patrie des Gergéséniens, qu’il dit avoir existé du vivant de Jésus sur les bords du lac de Tibériade, est tout à fait problématique. Il est vrai que Moïse, Gen. 15, 2 ; Deut. 7, 1 ; Josué, 24, 11, et l’historien Josèphe à leur suite, Antiq. 1, 6, 2, font mention des Gergéséniens, peuple que les Hébreux trouvèrent en Palestine quand ils en prirent possession ; mais il ne resta aucune trace de ce peuple dont les conquérants, ajoute Josèphe, détruisirent toutes les cités. - Les critiques attaquèrent la leçon de la Vulgate et de l’Itala ou " Gerasenorum ", pour un motif analogue. La cité de Gérasa, aujourd’hui Jérash, était située bien loin du lac de Tibériade, jusque sur les confins du désert d’Arabie, et il n’est pas possible, dit Origène, que les évangélistes, toujours bien instruits de tout ce qui regarde leur pays, aient pu proférer un mensonge si évident. Un regard jeté sur une carte de Palestine suffit donc pour renverser cette autre variante. On a cependant objecté que Gérasa étant alors une des villes principales de la Pérée (ses ruines grandioses, parmi lesquelles on reconnaît les restes de plusieurs temples, d’un amphithéâtre et d’un rempart immense, attestent son importance passée, il serait possible qu’elle eût embrassé un territoire considérable, de telle sorte que la " regio Gerasenorum " se fût étendu jusqu’au bord du lac ; mais c’est là une hypothèse très invraisemblable, vu l’existence, tout auprès de la mer de Galilée, d’autres villes importantes qui ne dépendaient en rien de Gérasa. - Reste donc la troisième leçon, qui bien qu’elle soit moins en faveur que les deux autres auprès de la critique proprement dite, demeure cependant la seule possible au point de vue géographique qu’on ne saurait négliger en un tel cas. Gadara, l’une des villes de la Décapole, n’était distante de Tibériade que de 60 stades, Joseph. Vita, c. 65 : ses ruines, que Burckhart et d’autres voyageurs ont retrouvées, ne sont qu’à une lieue au S. E du lac ; elle pouvait donc facilement prolonger son territoire jusqu’au rivage. Elle était assise sur une colline qui s’avance à l’extrémité septentrionale des montagnes de Galaad. A ses pieds coulait le fleuve Hiéromax dans un lit profond. On avait tiré parti de ce que sa situation avait de remarquable sous le rapport stratégique, en l’entourant de fortifications puissantes dont on retrouve encore les débris. C’est donc près de là, Cf. v. 33, selon toute vraisemblance, qu’eut lieu la scène décrite par S. Matthieu. - Deux possédés. Nous nous trouvons en face d’une nouvelle difficulté qui doit nous arrêter à son tour pendant quelques instants. Comment se fait-il que S. Matthieu mentionne la présence de deux démoniaques à Gadara, tandis que S. Marc et S. Luc ne parlent que d’un seul ? La réponse à cette question est assez difficile, comme le montre la multitude des conjectures qu’elle a occasionnées, et peut-être avons-nous ici une de ces divergences peu importantes, il est vrai, mais pourtant assez extraordinaires, que nous ne pourrons jamais concilier d’une manière entièrement satisfaisante, parce que nous manquons de données. Dans tous les cas, S. Matthieu parle trop clairement de deux possédés pour qu’il soit possible de songer à n’en admettre qu’un seul. S. Marc et S. Luc signalent donc ou le plus féroce, au dire de S. Jean Chrysostôme, ou le plus connu, comme le pense S. Augustin, ou encore, d’après Stier et Gerlach, celui qui joua le rôle principal dans cette scène et qui, après sa guérison, exprima le désir d’accompagner Jésus, Marc. 5, 18 ; Luc. 8, 38. Quoi qu’il en soit du motif, il est évident que l’un des possédés passa bientôt à l’arrière-plan et ne tarda pas à disparaître totalement du récit évangélique. Mais ni la relation de S. Marc, ni celle de S. Luc, ne nécessitent d’une manière absolue la présence d’un seul démoniaque à Gadara. Plus loin, dans une circonstance analogue, S. Matthieu parlera de deux aveugles guéris par Notre-Seigneur, tandis que les autres synoptiques ne mentionneront de nouveau qu’un seul miraculé. - Vinrent au-devant de lui. S. Pierre Chrysologue fait à ce sujet une belle réflexion : " Ils s’exhibent non de leur plein gré ;  ils viennent sur l’ordre de qui leur commande, non de leur propre initiative. Ils sont attirés malgré eux, ils n’accourent pas spontanément. Ensuite, en présence du Christ, les hommes sortent de leurs tombeaux et font captifs à leur tour ceux qui les avaient faits captifs. Ils imposent des sévices à ceux qui leur avaient infligé des tortures. Ils citent en jugement ceux par qui ils avaient été confinés dans des sépulcres ". - Sortant des tombeaux. Les sépulcres des Juifs pouvaient offrir, en cas de besoin, de vastes et d’excellents abris, puisqu’ils consistaient soit en grottes naturelles, soit en caves artificielles creusées en terre ou taillées dans le roc, selon la nature du sol. Leur situation en dehors des villes leur donnait un attrait de plus pour ceux qui voulaient éviter toute société humaine. Il en existe un très grand nombre dans les roches calcaires de Gadara ; S. Épiphane en fait déjà mention dans son ouvrage " adv. hæres, " 1, 131 : les plus considérables forment des chambres qui ont jusqu’à vingt pieds carrés de dimension. C’est là que demeurent les habitants actuels d’Um-Keïs, devenus troglodytes comme les démoniaques de l’Évangile. - Si furieux : les narrations plus détaillées de S. Marc et de S. Luc justifient pleinement cette épithète ; elles nous représentent ces malheureux comme doués d’une force surhumaine, brisant les chaînes dont on les couvrait de temps en temps pour les rendre moins dangereux, courant tout nus à travers les montagnes et se frappant à coups de pierres. - Que personne ne pouvait passer. C’est un trait particulier à S. Matthieu et facilement intelligible après les renseignements qui précèdent. Mais là où les hommes ordinaires éprouvaient un effroi bien naturel, le Christ, et les siens protégés par sa toute-puissance, n’avaient aucun péril à redouter.
  4. Matthieu chap. 8 verset 29. - Et voici qu’ils se mirent à crier, en disant : qu’y a-t-il entre vous et nous, Jésus, Fils de Dieu ? Êtes-vous venu ici pour nous tourmenter avant le temps ? - Ils se mirent à crier : comme nous l’avons dit plus haut, ce sont les démons qui parlent par la bouche des possédés avec lesquels ils se sont pour ainsi dire identifiés, la personnalité de ces derniers semblant avoir momentanément disparu. - Qu'y a-t-il entre vous et nous ? En hébreu, Cf. 2 Reg. 16, 10 ; Jos. 22, 24, etc. " Si tu rends cela dans la langue de tous les jours, tu ne feras qu’engendrer du mépris. Car les latins disent aussi : quoi à toi avec moi ? En hébreu, le sens est différent : pourquoi me troubles-tu ? ", Grotius, Annotat. in h.l. La traduction vulgaire de ces mots serait donc : Laissez-nous tranquilles. D’après quelques commentateurs, les démons auraient voulu dire à Jésus : Vous savez bien que nous n’avons rien contre vous, de même que vous n’avez rien contre nous ; affectant de tenir ce langage devant le peuple, pour lui faire croire qu’il existait des engagements préalables entre eux et le Sauveur. Mais c’est là un sens trop recherché, qui est d’ailleurs en contradiction manifeste avec le contexte. - Fils de Dieu, c’est-à-dire Messie, Cf. 4, 6 ; les démons n’ignorent plus que Jésus est vraiment le Christ qui doit sauver le genre humain. - Venu ici pour nous tourmenter avant le temps. De quelle époque les esprits mauvais veulent parler ici ? Quel genre de tourment Jésus-Christ leur infligeait-il alors ? Ce sont deux questions qui dépendent l’une de l’autre, et auxquelles on peut répondre en même temps. Il est certain que les démons, depuis le premier instant de leur chute et de leur damnation, subissent un châtiment perpétuel qui ne leur laisse jamais de repos. Néanmoins, d’après plusieurs textes très formels du Nouveau Testament, les souffrances qu’ils endurent sont loin d’avoir atteint leur " maximum " de gravité. S. Jude et S. Pierre enseignent de la façon la plus claire qu’à partir d’un certain moment, il y aura pour Satan et sa milice perverse un surcroît considérable de peine : " Les anges qui n’ont pas conservé leur rang mais qui ont abandonné leurs domiciles, Dieu les a réservés pour le jugement du dernier jour, enchaînés qu’ils sont éternellement dans les ténèbres. ", S. Jud. v. 6. S. Pierre ajoute : " Car Dieu n’a pas épargné les anges qui avaient péché, mais il les a livrés, enchaînés, aux ténèbres infernales, où ils sont gardés pour le jugement ", 2 Petr. 2, 4 ; Cf. 1 Cor. 6, 3. Jusqu’à présent, leur sentence quoique éternelle n’a pas encore reçu le degré de solennité que Dieu lui réserve ; en outre, ainsi que nous avons eu l’occasion de le dire précédemment, ils jouissent encore d’un pouvoir réel sur la nature et même sur l’humanité, ce qui leur permet de porter partout le désordre ici-bas et d’assouvir en partie leur soif de vengeance contre le royaume de Dieu. Mais, après la sentence finale du jugement dernier, ils seront privés de cette consolation : relégués à tout jamais au fond des enfers, ils y subiront des supplices d’autant plus douloureux que rien ne viendra les en distraire. Les mots " avant le temps " signifient donc : Avant le jugement général. Bien que l’heure précise de ces assises solennelles leur demeurât inconnue, les démons de Gadara pressentaient toutefois, lorsque Jésus s’approchait d’eux pour les expulser, que la fin du monde ne devait pas être aussi prochaine : ils font donc valoir avec hardiesse ce qu’ils croient être des droits acquis. Du reste, comme le fait remarquer S. Jean Chrysostôme, la seule présence du divin Maître était pour eux une aggravation de leurs tourments : " Ils étaient transpercés invisiblement, et flottaient comme s’ils étaient ballottés par les flots de la mer. Ils étaient brûlés, et une telle présence leur faisait souffrir des maux intolérables ", Cf. Hom. 28 in Matth.
  5. Matthieu chap. 8 verset 30. - Or, il y avait non loin d’eux un grand troupeau de porcs en train de paître. - S. Matthieu, laissant de côté le petit dialogue qui s’engagea sur ces entrefaites entre Jésus et les démoniaques, Cf. Marc. 4, 8-10, va droit au dénouement. - Non loin d'eux. Le grec dit au contraire " loin " : mais cet adverbe a une signification très relative qui peut s’étendre ou se restreindre suivant les circonstances. On le traduirait très bien ici par la périphrase : "  dans le lointain ", ce qui établirait un parfait accord entre le récit des trois synoptiques, Cf. Marc. 5, 11 ; Luc. 8, 32. - Un grand troupeau de porcs. S. Marc en fixe le nombre : " environ deux mille ". Ceux qui se sont attribué le triste rôle de soulever des doutes et des objections à propos de chaque trait de l’histoire évangélique, n’ont pas manqué d’alléguer ici l’impossibilité prétendue de trouver un troupeau si considérable de pourceaux dans une contrée habitée par des Juifs. Il est vrai que le porc est un animal impur selon la loi mosaïque ; mais l’ordonnance qui interdisait d’en manger la chair, ne prohibait pas de l’élever pour le vendre ensuite aux païens grecs ou romains, qui en étaient très friands. Il est vrai encore que les Rabbins réprouvèrent ce commerce comme une chose tout à fait indécente et indigne d’un Israélite : " Les sages disent : maudit soit celui qui nourrit les chiens et les porcs ", Maimonid ; " Il est interdit de faire du commerce avec tout ce qui est impur ", Glossa in Kama. Mais, selon l’observation pleine de finesse de Lightfoot, Horae in h. l., " Ne crois pas que, parce qu’il est lié par les chaînes contraignantes de ses canons, le Juif les fasse passer ces canons avant ses intérêts particuliers, quand il voit une occasion de faire du profit ". Rien n’empêche du reste que ce troupeau de porcs ait appartenu aux Gentils qui vivaient mêlés aux Juifs dans toute la Décapole.
  6. Matthieu chap. 8 verset 31. - Et les démons le priaient, en disant : si vous nous chassez d’ici, envoyez-nous dans ce troupeau de porcs. - Les démons le priaient... Ils savent bien que là où se trouve Jésus leur pouvoir a complètement cessé ; de plus ils prévoient que le Sauveur va les expulser bientôt des corps dont ils ont pris possession : ils essaieront du moins d’obtenir de lui quelque faveur. Mais les voilà contraints par là-même d’avouer leur impuissance : " La légion de démons ne possédait même pas de pouvoir sur le troupeau de porcs à moins d’en faire la demande à Dieu " , Tertull. De fuga in persecut. c. 2. - Si vous nous chassez d'ici, c’est-à-dire de ces hommes. Et pourtant, c’était par la bouche des possédés eux-mêmes qu’ils prononçaient ces paroles ! On reconnaît très bien ici le dualisme que nous signalions plus haut. - Envoyez-nous... Grâce singulière assurément ; mais les démons n’étaient-ils pas les meilleurs juges de leurs propres convenances ? De la sorte, du moins, ils pourront rester dans cette contrée à demi païenne de Gadara qu’ils semblent avoir beaucoup affectionnée, Cf. Marc. 5, 10. Peut-être avaient-ils l’intention secondaire de tirer parti de leur défaite, en nuisant soit aux habitants du pays par la destruction des pourceaux, soit à Jésus lui-même en le rendant odieux aux Gadaréniens, qui rejetteraient naturellement sur lui la responsabilité du dégât et qui ne manqueraient pas de le regarder comme un ennemi de leurs intérêts. La suite des événements paraît donner gain de cause à cette conjecture. Au surplus, selon la pensée de S. Thomas d’Aquin, des animaux impurs ne sont-ils pas un excellent séjour pour des esprits impurs ? Les anciens exégètes, en particulier Sylveira et Maldonat, indiquent encore plusieurs autres motifs qu’il serait trop long de rapporter ici.
  7. Matthieu chap. 8 verset 32. - Il leur dit : allez. Et étant sortis, ils entrèrent dans les porcs et voici que tout le troupeau alla se précipiter avec impétuosité dans la mer et ils moururent dans les eaux. - Allez. C’est le seul mot prononcé par Jésus durant toute cette scène, d’après la relation de S. Matthieu. Il accorde purement et simplement la permission demandée. Dieu prête parfois l’oreille aux pétitions de Satan et de ses ministres, Cf. Job. 1 et 2 ; mais c’est pour les couvrir d’ignominie devant les hommes. - Étant sortis : ils quittent violemment les corps des démoniaques, ainsi que l’exigeait Notre-Seigneur ; puis, profitant de son autorisation, ils entrèrent dans les porcs. Ce fut une possession d’un nouveau genre, qui fut aussitôt suivie d’un effet très simple et parfaitement compréhensible, bien qu’il ait été une pierre de scandale pour les exégètes d’une certaine école. Après la parole donnée à l’âne de Balaam, rien en effet n’a aussi vivement choqué les rationalistes que cette influence extraordinaire des démons sur des animaux. Ce fait est cependant très conforme à toutes les lois connues du monde diabolique et du règne animal. Si les esprits mauvais peuvent s’emparer de l’homme, pourquoi ne s’empareraient-ils pas aussi, pour arriver à leurs fins, de la brute dénuée de raison ? Et une brute, devenue le jouet du démon, est-elle capable de lui opposer une résistance bien grande ? Cela étant, le reste du récit n’offre plus aucune difficulté. - Tout le troupeau alla se précipiter... On a remarqué depuis longtemps que les animaux qui vivent par troupes sont d’une excessive impressionnabilité et plus sujets que d’autres à de subites paniques, capables de causer en un instant la ruine de tout un troupeau. Les porcs ont sous ce rapport une susceptibilité particulière ; Cf. l’intéressant ouvrage de Scheitlin, Thierseelenkunde, 2, 186. On les voit fréquemment saisis d’une frayeur soudaine dont on ignore entièrement les causes. On conçoit donc fort bien que, dans la circonstance présente, le troupeau de Gadara, affolé par l’invasion des démons, se soit précipité tout à coup dans les eaux du lac par la pente rapide qui y conduit de ce côté. - Et ils moururent... Les auteurs dont nous avons parlé affectent un mouvement de surprise, parfois même d’indignation, en lisant cette fatale issue. Ils s’étonnent de voir Jésus si bon, si compatissant, causer ce jour-là aux Gadaréniens un dommage si considérable ; ou bien ils vont jusqu’à l’accuser d’injustice, parce qu’il s’est arrogé, disent-ils, le droit de léser la propriété d’autrui. Avec un peu de bonne volonté, ils auraient compris qu’il n’y eut là qu’un mal apparent pour un bien réel, et que ce mal ne saurait retomber directement sur le Christ. " Si en effet les porcs se sont précipités dans la mer, ce ne fut pas sous l'effet d'un miracle divin, mais sous l'action des démons, et avec la permission divine ", S. Thom. Aq. Du reste, sans rappeler ici le pouvoir souverain du Fils de Dieu sur toute la création, sans recourir à des excuses cent fois répétées et dont Jésus n’a nul besoin, nous nous contenterons de dire que les habitants de Gadara, plus intéressés que qui que ce soit dans cette affaire, ne lui ayant pas demandé raison de sa conduite, nous n’avons nous-mêmes aucun compte à exiger de lui. Voir dans M. Dehaut, l’Évangile expliqué, etc. 2, 434 et ss. un bon exposé des objections soulevées contre ce récit et de leurs solutions. Liseo et Gerlach, à la suite de plusieurs anciens, pensent que la ruine du troupeau eut pour but de châtier les Gadaréniens de leur désobéissance à la Loi ; mais nous avons vu (note du v. 30) que le cas de désobéissance n’est nullement prouvé.
  8. Matthieu chap. 8 verset 33. - Alors les gardiens s’enfuirent et venant dans la ville, ils racontèrent tout cela et ce qui était arrivé aux possédés. - La nouvelle de ce qui venait de se passer fut bientôt communiquée à la ville par les porchers qui, saisis d’effroi, s’y dirigèrent en toute hâte. - Et de ce qui était arrivé aux possédés ; il n’y a pas tout à fait cela dans le grec mais " ce qui était arrivé aux démoniaques, tout le détail de leur guérison ".
  9. Matthieu chap. 8 verset 34. - Et voici que toute la ville sortit au-devant de Jésus et, l’ayant vu, ils le priaient de s’éloigner de leur territoire. - Et voici que toute la ville... Concours bien naturel, vu l’éclat du double miracle opéré par Jésus. Chacun désire contempler de ses propres yeux l’auteur d’un prodige si extraordinaire qui témoigne d’une puissance inouïe jusqu’alors. - L'ayant vu : la curiosité une fois satisfaite, un autre sentiment, celui d’une crainte frivole, s’empare de cette foule mobile : on redoute le Thaumaturge, qui pourrait bien infliger au pays des pertes plus considérables, et on le prie de se retirer. - Ils le priaient de s'éloigner... S. Jérôme a essayé, il est vrai, d’excuser les Gadaréniens, en affirmant que leur démarche provenait " de leur humilité, car ils se jugeaient indignes de la présence du Seigneur ", toutefois son avis n’a trouvé qu’un nombre fort restreint de partisans. Il est beaucoup plus naturel de prendre en mauvaise part la demande que ce peuple attaché aux richesses matérielles adressait à Jésus. Le Sauveur ne pouvant rien faire parmi des âmes si mal disposées, les punit en accédant à leur désir. C’est un hôte qui ne s’impose jamais, bien qu’il se présente toujours les mains chargées de présents. Il laissa du moins les possédés qu’il venait de guérir comme ses témoins à Gadara et dans la Décapole ; Marc. 5, 19 et 20.
  10. EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU CHAPITRE 9
  11. Jésus guérit un paralytique et prouve, à cette occasion, le pouvoir qu'il a de remettre les péchés, vv. 1-8. - Vocation de S. Matthieu, v. 9. - Fête donnée par le nouvel apôtre en l'honneur de Jésus et incident qu'elle suscite de la part des Pharisiens, vv. 10-13. - Jésus-Christ indique aux disciples de S. Jean-Baptiste le motif pour lequel ses propres disciples ne se surchargent pas de jeûnes, vv. 14-17. - La fille de Jaïre et de l'hémorrhoïsse, vv. 18-26. - La vue rendue à deux aveugles, vv. 27-31. - Guérison d'un possédé muet, vv. 32-33. - Les Pharisiens accusent le Sauveur d'être de connivence avec Satan, v. 34. - Nouvelle mission de Jésus-Christ en Galilée ; les brebis sans pasteur ; trop peu d'ouvriers pour la moisson, vv. 35-38.
  1. g. Guérison d’un paralytique, 9, 1-8 Parall. Marc. 2, 1-12 ; Luc. 5, 17-26.

  1. 1Montant alors dans une barque, il repassa le lac et vint dans sa ville. 2Et voici qu’on lui présenta un paralytique couché sur un lit. Et Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : aie confiance, mon fils, tes péchés te sont remis. 3Et voici que quelques-uns des scribes dirent en eux-mêmes : cet homme blasphème. 4Et Jésus, ayant vu leurs pensées, dit : pourquoi pensez-vous le mal dans vos cœurs ? 5Lequel est le plus facile : de dire tes péchés te sont remis ou de dire lève-toi et marche ? 6Or, pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés : lève-toi, dit-il au paralytique, prends ton lit et va dans ta maison. 7Et il se leva et s’en alla dans sa maison. 8Les foules, voyant cela, furent remplies de crainte et glorifièrent Dieu qui avait donné un tel pouvoir aux hommes.
  2. S. Matthieu continue de nous montrer Jésus-Christ sous les traits d’un grand thaumaturge. Son récit n’est accompagné d’aucune réflexion, d’aucune déclamation ; c’est un exposé tout-à-fait simple d’actions éclatantes, qui remplissent l’âme d’un saint étonnement ", Olshausen.
  3. Matthieu chap. 9 verset 1. - Montant alors dans une barque, il repassa le lac et vint dans sa ville. - Rejeté, quoique poliment, par les habitants de Gadara, Jésus revient sur le rivage. Comme il n’avait passé que quelques heures sur leur territoire, le bateau dont il s’était servi pour traverser le lac ne s’était pas encore éloigné ; du moins c’est ce que semble indiquer le texte grec, Cf. 8, 23. - Il repassa le lac. S’étant embarqué, et traversant la mer en sens contraire, il passa de la rive gauche près de laquelle était située Gadara, sur la rive droite où se trouvait Capharnaüm, car il voulait rentrer momentanément dans cette ville. - Dans sa ville. C’est bien elle et non pas Nazareth, comme le croyait S. Jérôme, qui est désignée en cet endroit par les mots " sa ville " ; S. Marc, 2, 1, affirme en effet très expressément que la guérison du paralytique eut lieu à Capharnaüm. Nous avons vu que Capharnaüm était appelée la cité de Jésus depuis le jour où le divin Maître y avait établi son séjour central et habituel. Cf. Matth. 4, 13 et la note qui s’y rapporte. " Même en droit romain, on désigne par sa ville, la ville où l'on réside ", Grotius. Il en était de même d'après la coutume des anciens Hébreux, Cf. 1 Reg. 8, 22.
  4. Matthieu chap. 9 verset 2. - Et voici qu’on lui présenta un paralytique couché sur un lit. Et Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : aie confiance, mon fils, tes péchés te sont remis. - Et voici qu'on lui présenta... D’après les narrations parallèles de S. Marc et de S. Luc, le miracle opéré par Jésus-Christ dans cette circonstance remonterait à une période antérieure de sa Vie publique. Il est probable qu’ici encore le premier Évangéliste a sacrifié l’ordre chronologique à l’ordre logique. Jésus revenait de Gadara à Capharnaüm : à Gadara il a expulsé toute une légion d’esprits mauvais, à Capharnaüm il a guéri un paralytique ; cette liaison générale suffit pour S. Matthieu, qui en profite pour raconter les deux prodiges comme s’ils se fussent suivis immédiatement. Plusieurs commentateurs croient néanmoins que son enchaînement est le meilleur et qu’il est véritablement historique. - Un paralytique : c’est le second paralytique miraculeusement guéri par Notre-Seigneur ; le serviteur du centurion, Cf. 8, 5 et ss., avait été le premier. D’après les récits beaucoup plus étendus des deux autres synoptiques, le mal semble avoir consisté cette fois dans une paralysie proprement dite qui avait atteint tout le corps. Voyez la note de 8, 6. - Voyant leur foi. Pourquoi ce pluriel, et en quoi consistait cette foi extraordinaire ? S. Matthieu, supposant le fait bien connu de ses lecteurs, garde le silence sur ces deux points : heureusement S. Marc et S. Luc les exposent tout au long. Le paralytique avait été apporté sur son grabat par quatre de ses amis jusqu’à la maison dans laquelle se trouvait alors le Sauveur. Mais la foule, avide d’entendre ce divin Orateur qui parlait comme nul autre ne l’avait fait jusque-là, non contente d’envahir les appartements, s’était amoncelée autour de la porte de manière à en obstruer complètement l’entrée. Ne pouvant pénétrer jusqu’au Thaumaturge par la voie ordinaire, les porteurs d’accord avec leur malade hissèrent celui-ci jusqu’au toit ; puis, après avoir fait une ouverture au plafond en enlevant quelques tuiles, ils firent descendre le paralytique jusqu’aux pieds de Jésus. C’était là, de la part de l’infirme et de la part de ses amis, un sublime et vigoureux acte de foi qui méritait assurément une récompense. - Aie confiance, mon fils. Sois plein de confiance, car ta demande est exaucée. Remarquons l’appellation tendre et compatissante que Jésus adresse ici, et en plusieurs autres cas semblables, aux malheureux qu’il soulage : Mon fils ! Cf. Marc. 2, 5 ; 10, 24 ; Luc. 16, 25 ; ou bien : Ma fille ! Matth. 9, 22, etc. - Tes péchés te sont remis. Voilà une parole bien étonnante à propos d’une guérison de membres perclus. À une demande qui concernait la santé du corps, Jésus répond par une formule d’absolution ! Car il y a certainement ici une véritable absolution : Jésus-Christ ne souhaite pas, il déclare, " te sont remis ". Le mot grec correspondant est généralement regardé comme la forme dorique du parfait de l’indicatif passif : Tes péchés viennent d’être pardonnés, je te l’assure. De l’avis à peu près unanime des exégètes, ce langage inattendu, tenu par le divin Maître à un malade qui venait chercher auprès de lui sa guérison physique, démontre visiblement que l’infirmité était, dans le cas présent, la suite directe ou du moins le châtiment d’une vie coupable. Le paralytique avait conscience de la relation étroite qui existait entre ses fautes passées et ses souffrances actuelles, et il se tenait humblement sous le regard de Jésus, implorant la pitié du Christ pour son âme tout autant que pour son corps. Notre-Seigneur qui lit au fond de ce cœur désolé, répond précisément à ses désirs les plus secrets et les plus ardents, lorsqu’il dit : Aie confiance, mon fils, tes péchés te sont remis. Le bienfait accordé sera complet ; il embrassera tout à la fois les misères intérieures et celles du dehors. Mais, ainsi qu’il était naturel, Jésus attaque d’abord la cause, puis l’effet ; il va chercher le mal jusque dans ses racines les plus profondes pour l’extirper totalement. N'était-ce pas la croyance des Juifs que " aucun malade n'est guéri de son mal, avant que tous ses péchés ne lui aient été remis " ? Nedarim, f. 41, 1.
  5. Matthieu chap. 9 verset 3. - Et voici que quelques-uns des scribes dirent en eux-mêmes : cet homme blasphème. - Quelques-uns des Scribes... Ils étaient là en assez grand nombre avec leurs amis les Pharisiens, Cf. Luc. 5, 17. Jaloux de la réputation toujours croissante de Jésus, ils sont venus de tous côtés pour voir s’ils pourront saisir dans sa conduite quelque point défectueux, qui leur permettra de l’accuser ensuite publiquement avec quelque apparence de justice. Leurs souhaits ne pouvaient être mieux réalisés : aussi est-ce à partir de ce jour que nous allons leur voir prendre une attitude ouvertement hostile vis-à-vis du Sauveur. La parole que Jésus vient de prononcer les a profondément scandalisés. - Se dirent en eux-mêmes : cet homme blasphème. " En eux-mêmes ", non pas entre eux, les uns aux autres, mais au-dedans d’eux-mêmes, car telle est la signification du grec, Cf. 3, 9 ; le contexte, v. 4, est d’ailleurs formel à ce sujet. Plus tard les Scribes seront moins timides et ne craindront pas de formuler tout haut leurs jugements iniques. - Le verbe " blasphémer ", calqué sur le grec, signifie en général injurier, accabler de reproches ; mais dans la littérature sacrée il désigne tout particulièrement les insultes dirigées contre la divinité. On sait qu’il y a différentes manières de blasphémer : " Il y a blasphème lorsque 1° On attribue à Dieu des choses indignes, 2° On nie les dignes attributs de Dieu, 3° On communique les biens de Dieu à des personnes auxquelles ils ne sont pas applicables ", Bengel, Gnomon, in h.l. C’est en ce dernier sens que les Scribes accusent Jésus-Christ de blasphémer. Dans la religion mosaïque, personne, pas même les prêtres, n’avait le pouvoir de remettre les péchés ; c’était un privilège exclusivement divin, que Jéhova n’avait pas encore voulu communiquer aux hommes, et voici que Jésus s’attribuait cette prérogative toute divine ! Sans doute, les Scribes avaient raison de s’écrier, comme ils le font d’après la rédaction de S. Marc et de S. Luc : " Qui peut remettre les péchés, si ce n'est Dieu seul ? " ; mais ils commettaient une souveraine injustice et se rendaient eux-mêmes coupables de blasphème, en refusant de reconnaître en Jésus une nature supérieure, après tous les miracles qu’il avait opérés jusqu’à ce jour.
  6. Matthieu chap. 9 verset 4. - Et Jésus, ayant vu leurs pensées, dit : pourquoi pensez-vous le mal dans vos cœurs ? - Auant vu leurs pensées... S. Marc, 2, 8, est plus précis : "  Percevant aussitôt dans son esprit ". C’est donc son omniscience divine qui lui révéla les secrètes pensées de ces cœurs endurcis. Notons en passant les trois profonds regards de Jésus durant toute cette scène : il a vu la foi du malade et de ses amis, il a vu la vraie cause du mal, il voit maintenant la malice de ses adversaires : " Dieu scrute les reins et les cœurs ". Il montre donc par là-même qu’il est Dieu. - Pensez-vous le mal. Il met à nu leurs murmures intérieurs, qu’il appelle à bon droit " choses mauvaises " : n’y avait-il pas malveillance évidente à juger comme ils l’avaient fait celui qu’ils savaient avoir donné tant de preuves de sainteté et de l’union la plus étroite avec Dieu ?
  7. Matthieu chap. 9 versets 5 et 6. - Lequel est le plus facile : de dire tes péchés te sont remis ou de dire lève-toi et marche ? 6Or, pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés : lève-toi, dit-il au paralytique, prends ton lit et va dans ta maison. - Lequel est le plus facile... A leur raisonnement pervers, Jésus en oppose un autre plein de justesse et de vérité, qui les enserrera dans ses mailles vigoureuses. D’après l’enseignement des Pères (Voir en particulier S. Augustin, Tract. in Joan. 27), en soi il est plus difficile de remettre les péchés d’un seul homme que de créer le ciel et la terre ; et, en effet, nous concevons sans peine que l’action de laver les souillures produites par le péché dans une âme réclame un degré de puissance supérieur à celui qu’exigerait la création d’un monde nouveau. Aussi Notre-Seigneur se garde-t-il bien de comparer entre elles les deux opérations qu’il mentionne. Il ne demande pas aux Scribes : Lequel est le plus aisé ? pardonner les péchés de cet homme, ou le guérir de son infirmité ? Sa question est arrangée d’une autre manière : " DIRE que tes péchés sont remis..., DIRE lève-toi... ? " et c’est sur le verbe " dire " deux fois répété que porte la force de l’argument. A ne considérer que les paroles, il est tout aussi facile de dire : Vos péchés vous sont remis, que de dire : Levez-vous et marche