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Saint Bonaventure
de l'ordre des Frères mendiants, Docteur de l'Eglise
Breviloquium
 (Bref Discours - Résumé de la foi catholique)

D'après l'édition latin-français du Père Guy Bougerol, aux éditions Franciscaines, Paris, 1967.
[mention ajoutée suite à un échange d'email,  le 19 juin 2008, avec le Frère Luc MATHIEU, théologien, spécialiste de saint Bonaventure, co-auteur de la traduction, Paris].

PROLOGUE.. 3

§ 1. La Largeur de la sainte Ecriture5

§ 2. La Longueur de la sainte Ecriture6

§ 3. La Hauteur de la sainte Ecriture7

§ 4. La Profondeur de la sainte Ecriture8

§ 5. Les modes de procéder de la sainte Ecriture.9

§ 6. Comment enseigner la sainte Ecriture.10

PARTIE I: LA TRINITE DE DIEU.. 11

Chapitre 1: Les sept parties de la théologie12

Chapitre 2: Ce qu’il faut admettre sur la trinité des personnes et l’unité de l’essence.13

Chapitre 3: L’intelligence sensée de cette foi.14

Chapitre 4: L’expression catholique de cette foi15

Chapitre 5: L’unité de la nature divine dans ses multiples apparitions17

Chapitre 6: L’unité de la nature divine dans ses multiples appropriations.19

Chapitre 7: La toute-puissance de Dieu20

Chapitre 1: La sagesse, la prédestination et la prescience de Dieu21

Chapitre 9: La volonté et la providence de Dieu24

PARTIE II: LE MONDE CRÉATURE DE DIEU.. 25

Chapitre 1: La production du monde comme un tout25

Chapitre 2: La nature corporelle dans sa genèse26

Chapitre 3: La nature corporelle dans son être28

Chapitre 4: La nature corporelle dans son agir et dans son influence29

Chapitre 5: La manière dont la sainte Ecriture décrit la création30

Chapitre 6: La création des esprits supérieurs32

Chapitre 7: L’apostasie des démons33

Chapitre 8: La confirmation des bons anges34

Chapitre 9: La création de l’homme dans son âme35

Chapitre 10: La création de l'homme dans le corps37

Chapitre 11: La création de l’homme corps et âme38

Chapitre 12: L’accomplissement et l’ordonnance du monde achevé40

PARTIE III: LA CORRUPTION DU PÉCHÉ.. 41

Chapitre 1: L’origine du mal en général41

Chapitre 2: La tentation de nos premiers parents42

Chapitre 3: La transgression de nos premiers parents43

Chapitre 4: La punition de nos premiers parents44

Chapitre 5: La corruption du péché originel45

Chapitre 6: La transmission du péché originel47

Chapitre 7: La guérison du péché originel48

Chapitre 8: L’origine des péchés actuels49

Chapitre 1: L’origine et la distinction des péchés capitaux51

Chapitre 10: L’origine et la qualité des péchés pénaux52

Chapitre 11: L’origine des péchés finals qui sont les péchés contre le Saint Esprit54

PARTIE IV: L'INCARNATION DU VERBE.. 55

Chapitre 12: La raison pour laquelle il fallait ou il convenait que le Verbe de Dieu s’incarne55

Chapitre 1: L’union des natures dans l’Incarnation57

Chapitre 3: Le mode de l’Incarnation58

Chapitre 4: La plénitude des temps de l’Incarnation60

Chapitre 5: La plénitude des charismes dans l’affectivité du Christ61

Chapitre 6: La plénitude de la sagesse dans l’intelligence du Christ62

Chapitre 7: La perfection du mérite dans l’agir du Christ64

Chapitre 8: La souffrance du Christ65

Chapitre 9: Comment le Christ a souffert67

Chapitre 10: Le fruit de la passion du Christ69

PARTIE V: LA GRACE DU SAINT ESPRIT.. 70

Chapitre 1: La grâce, don de Dieu70

Chapitre 2: La grâce aide pour le bien méritoire72

Chapitre 3: La grâce remède du péché74

Chapitre 4: La ramification de la grâce dans les habitus des vertus75

Chapitre 5: La ramification de la grâce dans les habitus des dons77

Chapitre 6: La ramification de la grâce dans les habitus des béatitudes et par voie de conséquence dans les habitus des fruits et des sens79

Chapitre 7: L’exercice de la grâce dans les vérités à croire81

Chapitre 8: L’exercice de la grâce dans les objets à aimermmm.. 82

Chapitre 9: La grâce, les préceptes et les conseils84

Chapitre 10: L’exercice de la grâce dans l’objet de notre prière85

PARTIE VI: LES REMÈDES SACRAMENTELS87

Chapitre 1: L’origine des sacrements87

Chapitre 2: La variation des sacrements89

Chapitre 3: Le nombre et la distinction des sacrements90

Chapitre 4: L’institution des sacrements92

Chapitre 5: L’administration des sacrements93

Chapitre 6: La réitération des sacrements95

Chapitre 7: La constitution et l’intégrité du baptême96

Chapitre 8: L’intégrité de la confirmation98

Chapitre 9: L’intégrité de l’eucharistie99

Chapitre 10: L’intégrité de la pénitence102

Chapitre 11: L’intégrité de l’extrême-onction103

Chapitre 12: L’intégrité de l’ordre105

Chapitre 12: L’intégrité du mariage.107

PARTIE VII: LE JUGEMENT DERNIER.. 109

Chapitre 1: L’état du jugement final109

Chapitre 2: Le Purgatoire111

Chapitre 3: Les suffrages de Eglise112

Chapitre 4: La conflagration des feux114

Chapitre 5: La résurrection des corps116

Chapitre 6: La peine de l’enfer118

Chapitre 7: La gloire du Paradis120

PROLOGUE

1. Je fléchis les genoux devant le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, de qui toute paternité au ciel et sur terre, tire son nom. Qu’il vous accorde, selon les richesses de sa gloire, la puissance d’être fortifiés par son Esprit dans l’homme intérieur, que le Christ habite en vos coeurs par la foi; enracinés et fondés dans la charité, il vous sera alors possible de comprendre avec tous les saints, ce qu’est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur, de connaître la charité du Christ qui surpasse la connaissance, et ainsi vous serez remplis jusqu’à toute la plénitude de Dieu.

Le grand docteur des nations, grand prédicateur de vérité, rempli du divin Esprit, comme un vase choisi et sanctifié, explique dans ce texte, l’origine, le développement et l’aboutissement de la sainte Ecriture qui est appelée théologie. Il insinue que l’origine de l’Ecriture est à chercher dans l’influence de la bienheureuse Trinité, que son développement est proportionné à l’exigence de la capa cite humaine, que son aboutissement enfin ou son fruit consiste dans la surabondance de la débordante félicité.

2. Car l’origine de l’Ecriture ne se situe pas dans la recherche humaine, mais dans la divine révélation qui provient du Père des lumières, de qui toute paternité au ciel et sur terre tire son nom. De lui, par son Fils Jésus-Christ s’écoule en nous l’Esprit Saint. Par l’Esprit Saint, partageant et distribuant ses dons à chacun de nous selon sa volonté, la foi nous est donnée et par la foi, le Christ habite en nos coeurs. Telle est la connaissance de Jésus-Christ de laquelle découle comme de sa source, la fermeté et l’intelligence de toute la sainte Ecriture.

Il est donc impossible d’entrer dans la connaissance de l’Ecriture sans d’abord posséder la foi infuse du Christ, comme la lumière, la porte et aussi le fondement de toute l’Ecriture. Car la foi, aussi longtemps que nous vivons en exil loin du Seigneur, est elle-même le fondement stable, la lumière directrice et la porte d’entrée dans toutes les illuminations surnaturelles. Selon la mesure de cette foi, doit être mesurée la sagesse qui nous est donnée par Dieu, afin de ne pas goûter plus qu’on ne doit, mais de goûter avec sobriété et selon la mesure de foi que Dieu départit à chacun. Par la médiation de cette foi, la connaissance de la sainte Ecriture nous est donnée selon l’influence de la bienheureuse Trinité, comme l’indique expressément l’Apôtre dans la première partie du texte cité.

3. Le développement de la sainte Ecriture n’est pas enfermé dans les lois des raisonnements, des définitions et des divisions selon les règles des autres sciences, il n’est pas non plus restreint à une partie de l’universalité. Bien plutôt, puisque la sainte Ecriture procède selon une lumière surnaturelle pour donner à l’homme ici-bas une connaissance suffisante des choses, comme l’exige son sa lut, tantôt par des paroles claires, tantôt par des paroles mystérieuses, elle décrit le contenu de tout l’univers comme dans une somme, et par là nous comprenons sa Largeur; elle en décrit le déroule ment, et par là nous comprenons sa Longueur; elle décrit l’excellence de ceux qui seront finalement sauvés, et par là nous comprenons sa Hauteur; elle décrit enfin la misère de ceux qui seront damnés, en cela consiste la Profondeur, non seulement de cet univers, mais aussi du jugement divin.

La sainte Ecriture décrit ainsi tout l’univers dans la mesure où cette connaissance est utile au salut, selon sa Largeur, sa Longueur, sa Hauteur et sa Profondeur. Elle garde encore elle-même dans son développement, ces quatre dimensions, comme on l’expliquera plus loin, car ainsi l’exigeait le caractère de la capacité humaine. Celle-ci, par nature, saisit magnifiquement et d’une façon multiple de grandes et nombreuses choses, à la façon d’un miroir parfait dans lequel l’universalité des choses du monde est destinée à être décrite dans l’ordre naturel comme dans l’ordre surnaturel. Ainsi, le développement de la sainte Ecriture doit s’accorder à l’exigence de la capacité humaine.

4. L’aboutissement ou le fruit de la sainte Ecriture n’est pas quelconque, ç’est la plénitude de l’éternelle félicité. Car elle est l’Ecriture dans laquelle sont les paroles de la vie éternelle, elle est donc écrite, non seulement pour que nous croyions, mais aussi pour que nous possédions la vie éternelle dans laquelle nous verrons, nous aimerons et où nos désirs seront universellement comblés. Alors, nos désirs étant comblés, nous connaîtrons vraiment la charité qui surpasse la connaissance et ainsi nous serons remplis jusqu’à toute la plénitude de Dieu. C’est à cette plénitude que la divine Ecriture s’efforce de nous introduire selon le sens vrai du texte de l’Apôtre. C’est donc en vue de cette fin, c’est dans cette intention que la sainte Ecriture doit être étudiée, enseignée et entendue.

5. Pour que nous parvenions à ce fruit et à ce terme directement en progressant par la route droite des Ecritures, il faut commencer par le commencement, c’est-à-dire, accéder d’une foi pure au Père des lumières, en fléchissant les genoux de notre coeur, afin que par son Fils dans son Saint Esprit, il nous donne la vraie connaissance de Jésus-Christ et, avec sa connaissance, son amour. Le connaissant et l’aimant et comme consolidés dans la foi et enracinés dans la charité, il nous sera alors possible de connaître la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur de la sainte Ecriture et, par cette connaissance, de parvenir à la connaissance entière et à l’amour extatique de la bienheureuse Trinité. Là tendent les désirs des saints, là se trouvent l’aboutissement et l’achèvement de tout vrai et de tout bien.

6. Après avoir désiré et recherché la fin de la sainte Ecriture, après avoir cru et invoqué le principe, il faut en considérer le développement dans sa Largeur, sa Longueur, sa Hauteur et sa Profondeur, selon la voie et l’ordre que nous enseigne l’Apôtre. Sa Largeur consiste dans la multitude de ses parties, sa Longueur dans la description des temps et des âges, sa Hauteur dans la description des hiérarchies graduellement ordonnées, sa Profondeur dans la diversité des sens mystiques et des interprétations.

§ 1. La Largeur de la sainte Ecriture

. Si donc nous voulons considérer la Largeur de la sainte Ecriture, de prime abord l’Ecriture se pré sente à nous divisée en deux testaments, l’ancien et le nouveau
L’Ancien Testament présente de multiples livres les livres légaux, historiques, sapientiaux et prophétiques. Les premiers sont au nombre de cinq, les deuxièmes au nombre de dix, les troisièmes au nombre de cinq et les quatrièmes au nombre de six, ce qui fait en tout vingt-six.

Le Nouveau Testament possède semblablement des livres correspondant à ces quatre formes. Aux légaux correspondent les Evangiles, aux historiques les Actes des Apôtres, aux sapientiaux les Epîtres des Apôtres et surtout de Paul, aux prophétiques l’Apocalypse. Ainsi y a-t-il une admirable conformité entre l’Ancien et le Nouveau Testament non seulement quant au contenu des sens, mais aussi quant à la quadruple forme des parties. En figure et signification de ceci, Ezéchiel a vu les roues des quatre visages et les roues au milieu l’une de l’autre, car l’Ancien est dans le Nouveau et inversement. Dans les livres légaux et les évangiles est la face du lion, à cause de l’éminence de l’autorité; dans les livres historiques, la face du boeuf, à cause des exemples de puissance; dans les livres sapientiaux la face de l’homme, à cause de la sage prudence; dans les livres prophétiques la face de l’aigle, à cause de l’intelligence perspicace.

2. La sainte Ecriture est à juste titre divisée en Ancien et Nouveau Testament et non en théorique et pratique, comme la philosophie. Car, puisque l’Ecriture est fondée en propre sur la connaissance de foi qui est vertu et fondement des moeurs et de la justice et de toute vie droite, la connaissance des choses ou des données de la foi ne peut en elle être séparée de la connaissance des moeurs. Il en est autrement de la philosophie qui traite non seule ment de la vérité des moeurs, mais aussi du vrai considéré dans la pure spéculation. Donc, parce que l’Ecriture est connaissance poussant au bien et détournant du mal et ceci par crainte et amour, elle est divisée en deux testaments dont «toute la différence est la crainte et l’amour ».

3. Or, on peut être poussé au bien et détourné du mal de quatre manières différentes, par les préceptes de la toute-puissante majesté, par les enseignements de la vérité très sage, par les exemples et les bienfaits de la bonté sans faille ou par toutes ces choses rassemblées. Donc, dans le Nouveau comme dans l’Ancien Testament, nous sont donnés sous quatre formes les livres contenait la sainte Ecriture, en conformité des quatre prémisses. Les livres légaux nous entraînent par les préceptes de la toute-puissante majesté, les livres historiques par les exemples de la bonté sans faille, les livres sapientiaux par les enseignements de la vérité providentielle, les livres prophétiques par le rassemblement de toutes ces formes, ainsi qu’il y apparaît. Ils sont donc comme les mémoriaux de toute la sagesse et de toute la doctrine de la loi.

4. L’Ecriture est donc semblable à un large fleuve qui s’accroît sans cesse de l’apport d’eaux nombreuses au fur et à mesure qu’il coule. Il y eut d’abord dans l’Ecriture les livres légaux, puis survint l’eau de la sagesse des livres historiques, ensuite la doctrine du très sage Salomon, puis la doctrine des saints Prophètes. Enfin, la doctrine évangélique a été révélée, proférée par la bouche corporelle du Christ, consignée par les Evangélistes, divulguée par les Apôtres. Il faut y ajouter les enseignements que l’Esprit Saint en venant sur eux nous a, par eux, enseignés, de sorte qu’ainsi conduits vers la vérité tout entière, par l’Esprit Saint selon la promesse divine, ils donnent à l’Eglise du Christ la doctrine de toute vérité salutaire et répandent en parachevant la sainte Ecriture, la connaissance de la vérité.

§ 2. La Longueur de la sainte Ecriture

1. La sainte Ecriture possède aussi une Longueur consistant dans la description des temps et des âges, depuis l’origine du monde jusqu’au jour du jugement. Elle décrit en effet le cours du monde en trois temps: celui de la loi de nature, celui de la loi écrite et celui de la loi de grâce dans ces trois temps, la sainte Ecriture distingue sept âges. Le premier va d’Adam à Noé, le deuxième de Noé à Abraham, le troisième d’Abraham à David, le quatrième de David jusqu’à l’exil de Babylone, le cinquième de l’exil au Christ, le sixième du Christ à la fin du monde, le septième court en même temps que le sixième et va du repos du Christ dans le sépulcre à la résurrection universelle. Alors commencera le huitième âge, celui de la résurrection.
Ainsi, l’Ecriture est d’une grande longueur, car son exposé commence à l’origine du monde et du temps, au début de la Genèse, et se termine à la fin du monde et du temps, à la fin de l’Apocalypse.

2. A juste titre, le temps universel qui s’écoule sous les trois lois, la loi donnée intérieurement, la loi donnée extérieurement et la loi inspirée d’en-haut parcourt les sept âges et se consomme à la fin du sixième, pour qu’ainsi le déroulement du monde corresponde à son origine, que le déroule ment du macrocosme corresponde au déroulement de la vie du microcosme, c’est-à-dire de l’homme pour lequel il a été créé.

Le premier âge du monde durant lequel eut lieu sa formation, la chute des démons et la confirmation des anges correspond, en effet, au premier jour où fut créée la lumière et où la lumière fut séparée des ténèbres Le deuxième âge durant lequel, par l’eau et le déluge, les bons furent sauvés et les méchants anéantis, correspond au deuxième jour où, par le firmament, les eaux furent séparées d’avec les eaux. Le troisième âge, durant lequel Abraham fut appelé et la synagogue commença, qui devait porter du fruit en engendrant une progéniture pour le culte de Dieu, correspond au troisième jour où apparut la terre et où elle produisit la verdure. Le quatrième âge durant lequel fleurit la royauté et le sacerdoce, car le roi David rehaussa le culte divin, correspond au quatrième jour où furent créés les luminaires et les étoiles. Le cinquième âge durant lequel les exilés furent ballottés et tourmentés au milieu de nombreux peuples correspond au cinquième jour où les eaux grouillèrent de poissons. Le sixième âge durant lequel le Christ est né sous les traits de l’homme, lui qui est vrai ment l’image de Dieu, correspond au sixième jour où fut créé le premier homme. Le septième âge qui est le repos sans fin des âmes correspond au septième jour où Dieu se reposa après tout l’ouvrage qu’il avait fait.

3. Ces sept âges se distinguent ainsi par les choses remarquables qui y furent faites en leur début, en raison desquelles ils correspondent aux jours de la création du monde. Le premier âge est appelé petite enfance car, comme toute l’enfance sombre dans l’oubli, ainsi ce premier âge a été enseveli par le déluge. Le deuxième, c’est l’enfance car, comme dans la jeunesse, nous commençons à parler, ainsi, dans ce second âge, eut lieu la distinction des langues. [ troisième âge, c’est l’adolescence car, de même qu’alors la force génératrice commence à agir, ainsi Abraham fut appelé et la circoncision lui fut proposée et la promesse d’une postérité lui fut donnée. Le quatrième âge, c’est la jeunesse car, comme dans la jeunesse s’épanouit l’homme, ainsi au quatrième âge la synagogue fleurit sous les rois. Le cinquième âge, c’est la vieillesse car, comme dans la maturité les forces diminuent et la beauté se dégrade, ainsi en fut-il du sacerdoce des juifs durant l’exil. Le sixième âge, c’est la sénilité, car de même que la sénilité est liée à la mort et possède cependant une grande lumière de sagesse, ainsi le sixième âge du monde se termine avec le jour du jugement et dans son déroulement fleurit la sagesse par la doctrine dû Christ.

4. Ainsi donc, tout ce monde est décrit par l’Ecriture dans un déroulement ordonné s’écoulant depuis le début jusqu’à la fin, à la manière d’un magnifique poème bien réglé où l’on peut contempler dans le déroulement du temps la variété, la multiplicité et l’équité, l’ordre, la rectitude et la beauté des nombreux jugements divins procédant de la sagesse de Dieu qui gouverne le monde Comme personne ne peut voir la beauté d’un poème que si son regard se porte sur l’ensemble, ainsi personne ne voit la beauté de l’ordre et du gouvernement de l’univers s’il ne le contemple dans sa totalité. Or, personne ne vit assez longtemps pour que ses yeux de chair en perçoivent le cours total et personne ne peut par soi-même prévoir l’avenir. L’Esprit Saint y pourvoit en nous donnant le livre de la sainte Ecriture dont la longueur se mesure au déroulement du gouvernement de l’univers.

§ 3. La Hauteur de la sainte Ecriture

1. La sainte Ecriture possède en outre dans son développement, une Hauteur consistant dans la description des hiérarchies ordonnées en degrés, la hiérarchie ecclésiastique, la hiérarchie angélique et la hiérarchie divine, appelées encore hiérarchies subcéleste, céleste et supracéleste, de sorte qu’elle décrit la première de ces hiérarchies en toute clarté, la seconde d’une manière un peu voilée, la troisième d’une manière secrète. La sainte Ecriture reçoit de la première une certaine hauteur, de la seconde une hauteur plus grande, de la troisième la hauteur suprême, de sorte que nous pouvons dire le mot du Prophète: «Prodige de savoir qui me dépasse, hauteur où je ne puis atteindre.»
2. Et ceci à juste titre car, étant donné que les choses possèdent l’être dans leur matérialité, qu’elles possèdent l’être dans notre âme par la connaissance acquise, qu’elles i’y possèdent aussi par la grâce et par la gloire, qu’elles possèdent enfin l’être dans l’art éternel, la philosophie certes traite des choses de la nature, soit que l’âme en ait une connaissance innée, soit qu’elle en ait une connaissance acquise. Mais la théologie, comme science fondée sur la foi et révélée par l’Esprit Saint, traite des choses relevant de la grâce, de la vision de gloire et de la sagesse éternelle. Aussi, la théologie, mettant à sa disposition la connaissance philosophique et assumant des natures des choses autant qu’elle en a besoin pour for mer le miroir qui lui permet de représenter les réalités divines, dresse comme une échelle qui, par le bas, touche la terre, et atteint au sommet le ciel. Elle accomplit ceci par l’unique hiérarque, Jésus-Christ,, qui, non seulement en raison de la nature humaine assumée est hiérarque de la hiérarchie ecclésiastique, mais aussi de la hiérarchie angélique et personne médiane dans la hiérarchie supracéleste de la bienheureuse Trinité. De la sorte, par lui, la grâce d’onction descend du souverain chef Dieu, non seulement sur la barbe, mais aussi sur le col des tuniques, car elle atteint non seulement la Jérusalem céleste, mais aussi militante.

3. La beauté est grande dans le monde, elle est encore plus grande dans l’Eglise ornée de la beauté des charismes des saints, elle est plus grande encore dans la Jérusalem céleste, elle est suprême dans la Trinité souveraine et bienheureuse.

L’Ecriture ne possède donc pas seulement une matière très haute par laquelle elle délecte, elle surélève la pointe de l’esprit jusqu’en haut, elle est aussi pleine de séduction et délecte notre intelligence d’une manière admirable et, en la délectant de plus en plus, elle l’habitue aux visions et aux contemplations des divins spectacles.

§ 4. La Profondeur de la sainte Ecriture

L’Ecriture possède enfin une Profondeur consistant dans la multiplicité des intelligences mystiques. Car, outre le sens littéral, elle doit être exposée en divers endroits d’une façon triple, allégoriquement, moralement et anagogiquement. Il y a allégorie lorsque, par un fait, est indiqué un autre fait selon lequel nous devons le croire. Il y a tropologie ou moralité lorsque, par ce qui est fait, nous est donné autre chose qu’il faut faire. Il y a anagogie, comme une invitation à s’élever, lorsqu’il est donné d’entendre ce qu’il faut désirer, à savoir la félicité éternelle des bienheureux 
2. C’est à juste titre sue doit se trouver dans l’Ecriture un triple sens en plus du sens littéral car il est parfaitement adapté au sujet, à l’auditeur ou élève, à l’origine et à la fin de l’Ecriture. Cette triple intelligence, dis-je, convient au sujet de l’Ecriture, car elle est la doctrine sur Dieu, sur le Christ, sur les oeuvres de la rédemption et sur le donné de foi. Quant à la substance, le sujet de l’Ecriture est Dieu lui-même; quant à sa force, le Christ: quant à l’opération, l’oeuvre du salut; quant à toutes ces réalités, le donné de foi. Or, Dieu est trois et un, un dans l’essence et trois dans les personnes. L’Ecriture qui vient de Dieu possède donc, sous l’unité de la lettre, un sens triple. Le Christ étant le Verbe unique, toutes choses sont dites avoir été faites par lui et brillent en lui de sorte que sa sages se est à la fois multiforme et une Les oeuvres du salut étant multiples, se réfèrent toutes au sacrifice premier du Christ. Le donné de la foi, en tant que tel, brille diversement selon les états différents des croyants. En conformité avec toutes ces prémisses, la sainte Ecriture engendre donc une intelligence multiple sous une lettre unique.

3. Cette triple intelligence convient aussi à l’auditeur, car personne ne l’entend valablement que s’il est humble, pur, fidèle et studieux S Sous l’écorce de la lettre est donc cachée une intelligence mystique et profonde pour comprimer l’orgueil afin que, par sa profondeur cachée sous l’humilité de la lettre, les orgueilleux soient abaissés, les impurs rejetés, les imposteurs détournés, les négligents excités à l’intelligence des mystères. Et parce que l’auditeur de cette doctrine n’est pas d’un genre unique, mais de tous les genres, et qu’il importe que tous ceux qui doivent être sauvés connaissent quelque chose de cette doctrine, l’Ecriture possède donc une intelligence multiple, afin de saisir tout esprit, de condescendre à tout esprit, de dépasser tout esprit, d’illuminer et d’embrasser tout esprit qui prête une diligente attention à cette doctrine, par la multitude de son rayonnement.

4. La triple intelligence de l’Ecriture convient aussi au principe dont elle provient. Car elle vient de Dieu par le Christ et l’Esprit Saint parlant par la bouche des Prophètes et des autres qui ont écrit cette doctrine. Dieu ne parle pas seulement par des paroles, mais aussi par des faits, car pour lui, dire c’est faire et faire c’est dire. Or, toutes les choses créées, en tant qu’effets de Dieu, suggèrent leur cause Donc, dans l’Ecriture donnée par Dieu, non seulement les mots.doivent avoir un sens, mais aussi les faits. Le Christ docteur, bien qu’il fut humble dans sa chair était cependant très haut dans sa déité. Il convenait donc qu’il ait, lui et sa doctrine, l’humilité en parole et la profondeur de la pensée afin que, comme le Christ fut enveloppé de langes, ainsi la sagesse de Dieu dans l’Ecriture soit enveloppée dans d’humbles figures. L’Esprit Saint illuminait diversement et faisait des révélations dans le coeur des Prophètes. Aucune intelligence ne peut lui échapper et il était envoyé pour enseigner toute vérité. Il convenait donc à sa doctrine que dans une seule parole, de multiples sens se cachent.

5. La triple intelligence de l’Ecriture convient enfin à sa fin, car l’Ecriture a été donnée pour diriger l’homme vers ce qu’il faut savoir et ce qu’il faut faire afin de parvenir à ce qu’il faut désirer. Or, toutes les créatures ont été faites pour servir l’homme qui tend vers la patrie céleste. L’Ecriture assume donc les diverses images de ces créatures afin de nous enseigner, par elles, la sa gesse qui nous dirige vers les choses éternelles. Or, l’homme ne se dirige vers les choses éternelles que si sa puissance de connaître saisit la vérité à croire, que si sa puissance d’agir accomplit le bien à faire et que si sa puissance d’aimer aspire à voir Dieu, à l’aimer et à goûter en lui toute joie.

Donc, l’Ecriture sainte donnée par l’Esprit Saint assume le livre de la créature en le rapportant à sa fin selon une triple intelligence, afin que par la tropologie nous ayons la connaissance de ce qu’il faut faire avec courage, par l’allégorie, de ce qu’il faut croire en toute vérité, par l’anagogie, de ce qu’il faut désirer avec délectation.

Ainsi purifiés par l’opération des vertus, illuminés par une foi radieuse et rendus parfaits par une ardente charité, nous parviendrons enfin à la récompense éternelle.

§ 5. Les modes de procéder de la sainte Ecriture.

1. Dans une telle multiplicité de sagesse qui est contenue dans la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur de la sainte Ecriture, il n’est qu’un seul mode de procéder, à savoir un mode authentique dans lequel sont contenus la narration, le précepte, la défense, l’exhortation, la prédication, la menace, la promesse, la prière et la louange. Tous ces modes reposent, à juste titre, sur un seul mode authentique.
2. Car le but de cette doctrine est de nous rendre bons et de nous sauver. Or, ceci ne peut se faire par la pure considération, mais bien plutôt par l’inclination de la volonté. L’Ecriture divine a donc été donnée dans le mode le plus propre à mieux nous incliner. Or, l’affectivité est mue par les exemples mieux que par les arguments, par les promesses mieux que par les raisonnements, par les dévotions mieux que par les définitions. Cette Ecriture ne devait donc pas suivre un mode de définition, de division et de synthèse pour prouver certaines qualités d’un sujet comme le font les autres sciences Mais il fallait qu’elle possède ses modes propres selon les inclinations diverses des esprits, afin que s quelqu’un n’est pas entraîné par les préceptes et les défenses, qu’il le soit par le récit des exemples; s’il ne l’est pas par des exemples, qu’il le soit par les bienfaits qu’on lui montre. S’il n’est pas entraîné par cela, qu’il le soit par de sages monitions, par des promesses véridiques, par des menaces terribles, en sorte qu’il soit au moins excité à la dévotion et à la louange de Dieu dans laquelle il reçoit la grâce, par laquelle il est dirigé vers des actions vertueuses.

3. Ces modes narratifs ne peuvent procéder par voie de certitude rationnelle, car les faits particuliers ne peuvent être démontrés. De peur que cette Ecriture ne vacille comme douteuse et risque ainsi de moins entraîner, Dieu a donc donné à cette Ecriture, au lieu de la certitude rationnelle, la certitude de l’autorité, certitude si grande qu’elle surpasse toute la perspicacité de l’esprit humain. Or, l’autorité n’est pas certaine de qui peut tromper ou se tromper. Personne n’existe qui ne puisse se tromper et ne puisse tromper, hormis Dieu et l’Esprit Saint. Donc, pour que l’Ecriture sainte soit à sa manière parfaitement authentique, elle ne doit pas être transmise par une recherche humaine, mais par la révélation divine.

Rien donc en elle ne doit être condamné comme inutile, rien n’est à rejeter comme faux, rien n’est à répudier comme impie par le fait que l’Esprit Saint, son auteur infiniment parfait n’a pu rien dire de faux, rien de superflu, rien d’inférieur. C’est pourquoi le ciel et la terre passeront, mais les paroles de l'Ecriture sainte ne passeront pas qu’elles ne soient accomplies. Car, avant que le ciel et la terre ne passent, pas un iota, pas un accent ne passera de la loi que tout ne soit réalisé, le Sauveur en est témoin. Celui donc qui déliera ce qu’enseigne l'Ecriture et l’enseignera ainsi aux hommes, sera tenu pour le moindre dans le royaume des cieux; celui qui l’exécutera et l’enseignera, celui-là sera tenu pour grand dans le royaume des cieux.

 

§ 6. Comment enseigner la sainte Ecriture.

1. Comme cette Ecriture a un mode spécial de procéder, elle doit être, selon ce mode, d’une manière spéciale, comprise et exposée. Puisqu’elle cache sous une lettre unique un sens multiple, celui qui l’expose doit amener au jour ce qui était caché et manifester ce qui est ainsi mis en lumière par un autre texte plus clair. Ainsi, si j’exposais ce verset de psaume: « Prends armure et bouclier et te lève à mon aide», et si je voulais expliquer ce que sont les armes divines, je dirais que c’est la vérité et la bonne volonté et je le prouverais par un texte très clair de l’Ecriture. Car il est écrit ailleurs: « Tu nous couvres du bouclier de ta bonne volonté », et encore: « Il te couvre du bouclier de sa vérité. »
On ne peut atteindre aisément à ceci, que si l’on confie à sa mémoire le texte et la lettre de la Bible par une lecture assidue. Autrement, on ne pourrait jamais être capable d’exposer les Ecritures. Ainsi, comme celui qui dédaigne d’apprendre les premiers éléments dont est composé le discours n’arrivera jamais à connaître le sens des paroles ni la loi correcte des constructions, de même celui qui méprise la lettre de la sainte Ecriture ne s’élèvera jamais à ses intelligences spirituelles.

2. Celui qui expose l’Ecriture doit savoir que l’allégorie n’est pas requise partout et que tous les textes ne sont pas à exposer mystiquement. C’est pourquoi il faut noter que l’Ecriture sainte a quatre parties. La première dans laquelle la lettre traite des choses naturelles de l’univers et, par elles, signifie notre salut, comme il apparaît dans le récit de la formation du monde. La deuxième dans la quelle la lettre traite des actes et des événements de l’histoire du peuple d’Israël et signifie par eux la rédemption du genre humain. La troisième dans laquelle, en paroles claires, la lettre signifie et exprime ce qui regarde notre salut quant à la foi et aux moeurs. La quatrième dans laquelle la lettre annonce le mystère de notre salut, partie en paroles claires, partie en paroles énigmatiques et obscures. C’est pourquoi l’Ecriture ne peut, dans ces différents passages, être l’objet d’une exposition uniforme.

3. Celui qui expose, doit diriger son exposition de l’Ecriture selon une triple règle qui peut être tirée des paroles du bienheureux Augustin, dans son livre De doctrina christiana.

Première règle. Partout dans cette Ecriture où le sens premier des mots signifie la réalité de la création ou les actes singuliers de la vie humaine, les choses signifiées par les mots sont signifiées en premier, et ensuite seulement les mystères de notre salut. Là où le premier sens des mots exprime la foi ou la charité, il ne faut chercher aucune allégorie.

Deuxième règle. Là où les mots de cette Ecriture signifient la réalité de la création ou la vie du peuple d’Israël on peut chercher dans un autre texte de l’Ecriture ce que chaque chose signifie et ensuite tirer son sens par les mots signifiant clairement la vérité de la foi ou l’honnêteté des moeurs. Par exemple, si l’on dit: « Les brebis engendrent des jumeaux », il faut montrer que « brebis » signifie ici les hommes et « jumeaux » la double charité.

Troisième règle. Quand un texte scripturaire possède un sens littéral et un sens spirituel, celui qui expose doit déterminer si cette attribution convient au sens historique ou au sens spirituel, si par hasard les deux sens ne conviennent pas. Si les deux sens conviennent, alors on doit affirmer le sens littéral et le sens spirituel. Si l’un seulement con vient, on doit l’entendre spirituellement. Ainsi, le sabbat de la Loi est perpétuel, le sacerdoce éternel, la possession de la terre éternelle et le pacte de la circoncision éternel: tout ceci est à entendre dans un sens spirituel.

4. Pour pénétrer, en scrutant et en exposant avec sûreté la forêt des saintes Ecritures, il faut tout d’abord connaître la vérité de cette sainte Ecriture par des paroles explicites, c’est-à-dire observer comment l’Ecriture décrit l’origine, le développe ment et la consommation des deux corps qui s’affrontent en s’opposant, le corps des bons qui s’humilient ici-bas pour être exaltés éternellement dans le ciel et le corps des méchants qui s’exaltent ici-bas et seront éternellement abattus. Ainsi l’Ecriture traite de l’univers entier quant au sommet et au fond, quant au premier et au dernier et quant au déroulement intermédiaire, sous la forme d’une croix intelligible dans laquelle on peut décrire et, en un certain sens, voir par la lumière de l’esprit, toute la création universelle. Pour la comprendre, il faut connaître le principe des choses, Dieu, leur création, leur chute, la rédemption par le sang de Jésus-Christ, la réformation par la grâce, la guéri son par les sacrements et enfin la rétribution par la peine et la gloire éternelle.

5. Et parce que cette doctrine, tant dans les écrits des saints que dans ceux des docteurs, est transmise d’une manière si diffuse que pour ceux qui accèdent à la sainte Ecriture pour l’entendre, elle ne peut être vue et, entendue durant longtemps — à cause de quoi les jeunes théologiens fréquemment prennent en dégoût l’Ecriture sainte elle-même, comme incertaine et désordonnée, comme une forêt obscure.

Prié par des confrères de dire avec notre pauvre petite science quelque chose de bref, dans une somme, sur la vérité de la théologie, et cédant à leurs prières, j’ai consenti à écrire un Breviloquium, dans lequel j’ai traité brièvement non pas toutes les vérités à croire, mais seulement les plus utiles, y ajoutant quelques explications selon les circonstances.

6. Parce que la théologie traite de Dieu et du premier principe, parce que, comme la science et la doctrine la plus élevée, elle résout toutes choses en Dieu comme dans le principe premier et souverain, dans l’assignation des raisons, en tout ce qui est contenu dans ce petit traité, je me suis efforcé de chercher l’explication dont le premier principe pour montrer ainsi que la vérité de la sainte Ecriture vient de Dieu, traite de Dieu, est conforme à Dieu, a Dieu pour fin, de façon que justement cette science apparaisse une, ordonnée et, non à tort, nommée théologie.

Si l’on trouve en cet opuscule quoi que ce soit d’imparfait, d’obscur, de superflu ou de moins correct, qu’on m’en accorde le pardon à cause de mes occupations, de mon manque de temps et de la pauvreté de ma science. Si l’on y trouve quelque chose de correct, qu’on en rende à Dieu seul l’honneur et la gloire.

Pour que la suite apparaisse plus clairement, j’ai pris soin de présenter d’abord les titres particuliers des chapitres, afin d’en faciliter la mémoire et d’en rendre plus claire une vue d’ensemble. Ces chapitres sont groupés en sept parties et sont au nombre de soixante-douze.

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PARTIE I: LA TRINITE DE DIEU

Chapitre 1: Les sept parties de la théologie

Enoncé
1. Il faut comprendre pour commencer que la sainte doctrine, c’est-à-dire la théologie, qui parle principalement du premier principe, Dieu trois et un, traite dans son universalité de sept sujets:

1. La Trinité de Dieu.

2. Le monde créature de Dieu.

3. La corruption introduite par le péché.

4. L’incarnation du Verbe.

5. La grâce de l’Esprit Saint.

6. Les remèdes sacramentels.

7. L’aboutissement du jugement final.

Explication

2. La sainte Ecriture ou théologie est la science qui donne une connaissance suffisante du premier principe pour l’homme ici-bas, selon que l'exige son salut. Or, Dieu n’est pas seulement le principe des choses et l’exemplaire effectif de la création, il est aussi principe et exemplaire réparateur dans la rédemption, principe et exemplaire perfectif dans la rétribution.

La théologie ne traite donc pas seulement de Dieu créateur, mais aussi de la création et de la créature. La créature raisonnable qui est d’une certaine façon, fin de toutes les autres créatures, n’a pas maintenu son état originel, mais en raison de sa chute a eu besoin d’être réparée; la théologie traite donc aussi de la corruption du péché, puis du médecin, de la santé et de la médecine, et enfin de la guérison parfaite qui sera donnée dans la gloire, tandis que les impies seront rejetés dans le châtiment.

La théologie est donc, et elle seule, la scier parfaite, puisqu’elle commence au commencement, qui est le premier principe, et parvient jusqu’au terme, la récompense éternelle. Elle commence au sommet, le Dieu très haut, créateur de toutes choses, et s’étend jusqu’au plus bas, le supplice de l’enfer.

3. Elle seule est la sagesse parfaite, car elle commence à la cause suprême, en tant que principe de tout ce qui a une cause, — là où se ter mine précisément la connaissance philosophique —, elle passe par la cause suprême qui est aussi remède des péchés, et retourne à la cause suprême en tant que celle-ci est la récompense des mérites et la fin des désirs.

Dans cet acte de connaissance se trouvent la par faite saveur, la vie, et le salut des âmes. C’est à s’y appliquer que doit donc s’enflammer le désir de tous les chrétiens.

4. Ainsi est-il manifeste que la théologie, qui traite de questions si nombreuses et diverses, ne constitue pourtant qu’une seule science, dont le sujet, tour à tour: 

— est Dieu, de qui viennent tous les êtres,

— est le Christ, par qui tous passent,

— est l’oeuvre rédemptrice, vers laquelle tendent, est l’unique lien de la charité qui enserre et unit tous les êtres, célestes ou terrestres, est le donné de la foi en tant que tel, tout entier contenu dans les livres canoniques,

— est le donné de la foi en tant qu’il est intelligible, c’est ce dont traitent les livres des commentateurs comme le dit saint Augustin dans son traité De utilitate credendi: « ce que nous croyons, nous le devons à l’autorité, mais l’exercice de notre intelligence sur notre foi, nous le devons à notre raison »

Chapitre 2: Ce qu’il faut admettre sur la trinité des personnes et l’unité de l’essence.

1. Au sujet de la Trinité de Dieu, trois points sont à considérer: comment l’unité de substance et de nature s’accorde avec la pluralité des personnes, comment elle s’accorde avec la pluralité des apparitions, comment elle s’accorde avec la pluralité des appropriations.
Enoncé

2. Sur la pluralité des personnes dans l’unité de nature, la foi droite nous dit que dans une unique nature il y a trois personnes, le Père, le Fils et l’Esprit Saint. La première ne tient son origine d’aucune autre, la deuxième vient de la première par génération, la troisième de la première et de la deuxième par spiration ou procession. Mais la Trinité des personnes n’exclut pas de l’essence di vine une unité, une simplicité, une immensité, une éternité, une immutabilité, une nécessité, et encore une primauté souveraine. Qui plus est, elle inclut au plus haut point, fécondité, charité, libéralité, égalité, parenté, conformité et inséparabilité. La foi saine comprend que tout ceci se trouve dans la bienheureuse Trinité.

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Explication

3. La foi, parce qu’elle est principe du culte de Dieu et fondement de « la doctrine conforme à la piété », exige que l’on ait de Dieu un sens très haut et très pieux. On n’aurait pas de Dieu un sens très haut si l’on ne croyait pas que Dieu peut se communiquer souverainement. On n’aurait pas de lui un sens très pieux en croyant qu’il le pour rait et ne le voudrait pas. Ayant donc de Dieu un sens très haut jet très pieux, on dira qu’il se communique souverainement en ayant éternellement un aimé et un « autre-aimé-ensemble ». Ainsi Dieu est Un et Trine.

4. De cette foi qui veut un sens très pieux de Dieu, témoigne toute la sainte Ecriture, doctrine conforme à la piété. Car elle déclare que Dieu a un Fils qu’il aime souverainement, le Verbe égal à lui, « qu’il a engendré de toute éternité et dans lequel il a disposé toutes choses », par lequel il a produit toutes choses et les gouverne. Par lui fait chair, à cause de sa souveraine bonté, il a racheté les hommes de son sang précieux et a nourri l’homme racheté. Par lui, à la fin du monde, communiquant sa miséricorde souveraine, il libèrera de toute misère afin que par le Christ tous les élus soient les fils du Père souverain en qui toute piété sera consommée, celle de Dieu envers nous et la nôtre envers Dieu.

5. De cette foi en tant qu’elle veut un sens très haut de Dieu, non seulement la sainte Ecriture témoigne, mais aussi toute créature, selon ce que dit Augustin au livre XV De Trinitate, chapitre: « Non seulement l’autorité des livres divins professe que Dieu est, mais aussi toute la nature qui nous entoure et à laquelle nous appartenons, proclame qu’elle a un créateur munificent qui nous a donné un esprit et une raison naturelle par laquelle nous jugeons préférables les vivants aux non-vivants, les êtres doués de sens à ceux qui n’en ont pas, les êtres intelligents à ceux qui ne le sont pas, les êtres immortels aux mortels, les êtres doués de puissance aux impuissants, les justes aux injustes, les êtres beaux aux difformes, les bons aux mauvais, les incorruptibles aux êtres sujets à la corruption, les êtres immuables aux êtres changeants, les choses invisibles aux visibles, les êtres incorporels aux corporels, les bienheureux aux misérables.

Et ainsi, puisque sans l’ombre d’un doute, avant les êtres créés nous plaçons le créateur, il faut que nous proclamions qu’il vit en plénitude, qu’il pense et comprend toutes choses, qu’il ne peut ni mourir ni se corrompre, ni changer, qu’il n’a pas de corps mais est un esprit tout puissant, très juste, très beau et très heureux »

Voici incluses dans ces douze termes les très hautes prérogatives de l’être divin. Saint Augustin montre ensuite que ces douze se réduisent à trois:

l’éternité, la sagesse et la béatitude, et ces trois se réduisent à une seule, la sagesse qui comprend un esprit engendrant, le Verbe engendré, et l’Amour reliant l’un et l’autre; en eux, la foi le déclare, se tient la Trinité bienheureuse. Et parce que la souveraine sagesse suppose la Trinité, elle suppose en même temps toutes les nobles conditions précédemment énumérées, l’unité, la simplicité et les autres. Il est nécessaire que toutes les prérogatives susdites de l’être divin s’accordent avec la bien heureuse Trinité.

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Chapitre 3: L’intelligence sensée de cette foi. 

Enoncé
1. Pour l’intelligence sensée de cette foi, la théologie enseigne qu’en Dieu, il y a

— deux émanations

— trois hypostases

— quatre relations

— cinq notions

— et seulement trois propriétés personnelles.

Explication

2. Le premier et souverain principe, par le seul fait qu’il est premier, est absolument simple. Par le fait qu’il est souverain, il est très parfait. Donc il se communique parfaitement parce que parfait, et conserve une indivision absolue puisque souverainement simple. Etant sauve l’unité de nature, il y a donc en lui des modes parfaits d’émanation. Or il n’existe que deux modes parfaits d’émanation, selon la nature et selon la volonté. Le premier est la génération, le second la spiration ou procession. Ces deux modes se trouvent donc en Dieu.

3. Par ces deux émanations substantielles, émanent nécessairement deux hypostases; il est nécessaire aussi de poser une première hypostase qui, produisant en premier, n’émane d’aucune autre — sinon il faudrait remonter à l’infini. Il existe donc en Dieu trois hypostases.

4. A chaque émanation répond une double relation. Il y a donc en Dieu quatre relations, la paternité, la filiation, la spiration et la procession.

5. Par ces relations, les hypostases divines se font connaître à nous. Mais la première hypostase en qui se trouve la raison première de toute origine, se fait connaître à nous par le fait qu’elle n’a pas elle-même d’origine. C’est là sa propre excellence. Nous comptons ainsi cinq notions: les quatre relations susdites et en plus, l’innascibilité.

6. Chaque personne possède une propriété par laquelle elle est principalement connue. Il n’y a donc que trois propriétés personnelles qui sont exprimées proprement et principalement par les noms Père, Fils, et Saint-Esprit.

7. Le propre du Père est d’être innascible ou inengendré, d’être principe sans principe, et d’être Père. L’innascibilité le désigne négativement, bien que conséquemment le sens en soit positif, car elle suppose dans le Père la plénitude fontale. Principe sans principe désigne le Père positivement et négativement. Père le désigne proprement, d’une manière complète et déterminée, par une affirmation positive qui dit en même temps une relation.

8. De même, le Fils est Image, Verbe et Fils. Image désigne la personne comme similitude exprimée,

Verbe comme similitude expressive,

Fils comme similitude hypostatique,

Image comme similitude conforme,

Verbe comme similitude intellectuelle,

Fils comme similitude connaturelle

9. L’Esprit Saint est proprement le Don, il est le lien ou charité des deux, il est aussi l’Esprit Saint. Don le désigne comme étant volontairement donné, Charité ou lien, comme étant donné volontairement et à titre de principe, Esprit Saint, comme donné volontaire, principal et hypostatique.

De là, ces trois noms, Père, Fils, Saint Esprit nous conduisent aux propriétés personnelles des trois personnes. Tel est ce qu’il faut tenir pour l’intelligence sensée de la foi à la Trinité.

 

Chapitre 4: L’expression catholique de cette foi

Enoncé

1. Voici, selon les documents des saints docteurs, l’expression catholique de cette foi: quand on parle des personnes divines,

— il y a deux modes de prédication, soit quant à la substance, soit quant à la relation; trois modes de supposition on vise l’essence, ou la personne, ou la notion;

— quatre modes de désignation de la substance, par le nom d’essence, par le nom de substance, par le nom de personne, et par le nom d’hypostase;

— cinq modes de parler, quis (la personne), qui (le suppôt), quae (la notion), quod (la substance) et quid (la quiddité).

— trois modes de différenciation: différence dans la façon d’exister (c’est-à-dire selon l’origine), différence dans la situation (relative ou non), différence dans la connaissance que nous en avons.

Explication

2. Le premier principe est parfait en même temps que très simple. Tout ce qui implique une perfection doit être affirmé de lui proprement et vraiment. Mais on ne peut affirmer à son sujet quoi que ce soit qui comporte quelqu’imperfection, à moins que cette affirmation ne concerne la nature humaine assumée (par le Verbe), ou qu’on ne veuille parler dans un sens métaphorique.

Il y a dix catégories, la substance, la quantité, la relation, la qualité, l’action, la passion, le lieu, le temps, la situation et l’avoir Les cinq dernières, parce qu’elles concernent en propre les choses corporelles ou sujettes au changement, ne peu vent être attribuées à Dieu sinon par transposition et par manière de figure. Mais les cinq premières sont attribuées à Dieu en ce qu’elles signifient sa perfection sans cependant contrarier sa simplicité divine. C’est pourquoi ces catégories sont identiquement ce dont elles sont affirmées; et ainsi, par comparaison avec le sujet en qui elles sont, on dit qu’elles passent dans la substance en s’identifiant avec elle, sauf cependant la relation. Celle-ci en effet a deux termes de comparaison, le sujet en qui elle se trouve et le terme auquel elle se rapporte. Elle passe, en effet, dans la substance pour ne pas y introduire de composition, et néanmoins de meure pour fonder la distinction. C’est pourquoi (selon Boèce) « l’unité réside dans la substance, et la Trinité trouve son nombre dans la relation ».

En conséquence, il ne reste ici que deux modes différents de prédication, dont on peut donner la règle Suivante:

— ce qui est affirmé selon la substance est affirmé par le fait même de toutes les personnes, une

à une, ensemble ou isolément.

— ce qui est affirmé selon la relation n’est pas affirmé des trois personnes, et i on l’affirme de plus d’une, pluralement, c’est en tant qu’elles sont relatives, distinctes, semblables, égales, à cause de leur relation intrinsèque.

— Quant au nom de Trinité, il comprend à la fois les deux modes de prédication, selon la substance et selon la relation

3. Et parce qu’il peut y avoir plusieurs relations dans une seule personne comme il y a plu sieurs personnes dans une seule nature, la distinction des notions n’implique pas la diversification de la personne dont on parie, pas plus que la distinction des personnes n’entraîne la multiplication de la nature. Et c’est pourquoi ne convient pas à l’essence ce qui convient à la notion ou à la personne, ni inversement. En conséquence de quoi, il y a trois façons de « supposer » dont on a coutume de donner la règle suivante:

— Si l’on suppose l’essence, on ne suppose pas en même temps la notion ni la personne;

— si l’on suppose la notion, on ne suppose pas en même temps l’essence ni la personne;

— si l’on suppose la personne, on ne suppose pas en même temps l’essence ni la notion; comme le montrent les exemples.

4. Tandis que l’essence demeure unique, on trouve une vraie distinction dans les suppôts de la substance. Il faut donc qu’ici la substance soit désignée de plusieurs façons, soit en tant qu’elle est communicable, soit en tant qu’incommunicable.

En tant qu’elle est communicable, on la désigne dans l’abstrait par le nom d’essence, et dans le concret par le nom de substance; en tant qu’in communicable, soit par le nom d’hypostase, si elle est susceptible de distinction, soit par le nom de personne, si elle est effectivement distincte. Ou bien, en d’autres termes, si elle est distincte de quelque façon, c’est l’hypostase, si elle est claire ment et parfaitement distincte, c’est la personne. Voici des exemples tirés de la créature: humanité, homme, un certain homme, Pierre. Le premier mot dit l’essence, le deuxième la substance, le troisième l’hypostase, le quatrième la personne.

5. Dans la personne qui est distinguée, on ne considère pas seulement celui qui est distingué, mais aussi ce par quoi il est distinct. C’est la propriété ou notion. Il y a donc nécessairement cinq manières de parler ou de s’enquérir des personnes divines: quis pour la personne, qui pour l’hypostase parce qu’elle est, sans plus de précision, le suppôt de la substance, quae pour la notion, quod pour la substance, quid ou quo pour l’essence.

6. Tous ces modes s’enracinent dans l’unité de l’essence divine, car tout ce qui est en Dieu est Dieu lui-même seul et un Ces modes ne posent donc ici de différence ni selon l’essence, ni selon l’être.

C’est pourquoi il y a en Dieu que trois manières de se différencier, selon les modes d’être ou d’émaner, ainsi une personne diffère-t-elle d’une personne; selon les modes d’être en relation, ainsi la personne diffère de l’essence car une personne se réfère à une autre, elle en est donc distinguée, mais l’essence ne se réfère pas à une autre, il n’y a donc pas lieu à distinction; enfin selon les modes dont nous pensons Dieu, ainsi une propriété substantielle diffère d’une autre, par exemple la bonté et la sagesse.

La première différence est la plus grande qui puisse être trouvée en Dieu, c’est celle qu’il y a entre les suppôts, au point que l’un ne peut être nommé pour l’autre. La deuxième différence est plus petite car elle est entre les attributs, bien que l’un d’eux puisse être affirmé d’un autre, comme la personne peut l’être de l’essence, quelque chose cependant est affirmé de l’un qui ne l’est pas de l’autre, par exemple: la personne est distincte et relative à une autre personne, l’essence non.

La troisième différence, celle qui est dans les connotés, est la plus petite. Car même si l’on peut employer l’un pour l’autre et réciproquement, et dire la même chose de l’un et de l’autre, cependant la même chose n’est pas connotée de part et d’autre et tout te qui est signifié par deux connotés ne peut pas être compris à la lumière d’un seul.

Du premier mode de différenciation sort la pluralité des personnes; du deuxième mode, la pluralité des affirmations concernant la substance et les relations; du troisième mode, la pluralité des propriétés essentielles et des notions, soit de toute éternité, soit dans le temps, soit proprement, soit métaphoriquement, soit communément, soit par appropriation Les exemples en sont manifestes. Si l’on comprend ceci, alors apparaît ce qu’il faut penser et comment il faut parler de la souveraine Trinité des personnes divines.

Chapitre 5: L’unité de la nature divine dans ses multiples apparitions

 

Enoncé
1. On doit tenir selon la divine doctrine que:

— Dieu est sans limite, invisible et immuable;

— Néanmoins, -il habite spécialement dans les hommes sanctifiés;

— Il -a apparu aux Patriarches et aux Prophètes;

— Il est descendu des cieux;

— Il a envoyé son Fils et son Esprit Saint pour le salut du genre humain.

Bien qu’en Dieu la nature, la puissance et l’opération de la Trinité soient indivises, cependant la mission ou l’apparition de l’une des personnes n’est pas la mission ou l’apparition d’une autre.

Bien qu’aussi demeure en Dieu une souveraine égalité, cependant seul le Père envoie sans être envoyé, l’Esprit Saint est seulement envoyé par rap port aux deux autres personnes, encore que parfois on dise de lui qu’il envoie l’homme assumé; mais le Fils envoie et est envoyé, comme on peut le lire dans l’Ecriture

Explication

2. Bien que le premier principe soit immense et sans limites, bien qu’il soit incorporel et invisible, bien qu’il soit éternel et immuable, il est ce pendant le principe des choses spirituelles et corporelles, naturelles et surnaturelles, et par là des choses sujettes au changement, des choses sensibles et limitées. Par elles, il se rend manifeste et se fait connaître, bien qu’il soit lui-même immuable, insensible, et sans limites. Il se rend manifeste et se fait connaître en général par l’universalité des effets émanant de lui dans lesquels il est si l’on peut dire par son essence, sa puissance et sa présence, ce qui s’étend à toutes les choses créées. Il se fait spécialement connaître par certains effets qui conduisent spécialement à lui, en raison des quels il est dit habiter, apparaître, descendre, être envoyé et envoyer.

— Habiter désigne un effet spirituel auquel ré pond une acceptation, comme l’est l’effet de la grâce sanctifiante qui rend semblable à Dieu, conduit à Dieu et nous fait posséder Dieu et nous fait en Dieu possédés: par là Dieu habite en nous. Par ce que l’effet de la grâce est commun à toutes les personnes, l’une d’elles n’habite pas sans les autres, c’est toute la Trinité qui habite en nous.

3. — Apparaître désigne un effet sensible avec une signification exprimée, comme l’Esprit Saint apparaissant sous la forme d’une colombe. Or les personnes divines sont distinctes, elles peuvent donc être distinguées par des signes et des noms. Donc chaque personne peut apparaître par elle-même et toutes ensemble, ou chacune d’elles peut faire l’objet d’une apparition. Ainsi quand on dit que l’Esprit Saint a apparu sous la forme de langues de feu ou d’une colombe, ce n’est pas à cause d’un nouveau lien ou d’un effet spécial, mais à cause de l’union qui existe entre celui qui est signifié et le signe à lui assigné conformément au mode et à l’origine.

4. — Descendre signifie chacun des deux effets précédents en y incluant une idée de commence ment. Car Dieu est toujours présent aux anges bienheureux dans les cieux, car il habite toujours en eux et leur apparaît. Mais aux pécheurs sur cette terre, il est comme absent quant à la grâce et quant à la connaissance qu’ils ont de lui. Donc, lorsqu’il a commencé d’apparaître ou d’habiter, de présent dans les cieux et comme absent à nous, il devient présent sur terre. Bien qu’il n’y ait en lui aucune mutation, cependant, pour nous, il est dit descendre.

5. — Etre envoyé signifie les effets précédents avec l’idée de production éternelle. Car lorsque le Père envoie le Fils en le rendant présent à nous par la connaissance ou la grâce, il insinue que le Fils procède de lui. Et parce que le Père ne procède de personne, il ne peut donc jamais être dit envoyé Le Fils, par contre, produit et est produit, il envoie donc et est envoyé. Quant à l’Esprit Saint, il est éternellement produit mais il ne produit que dans le temps. Il est donc proprement envoyé, mais en voyer ne lui revient qu’à l’égard de la créature.

D’où il apparaît que les propositions suivantes sont impropres et à rejeter: l’Esprit Saint s’envoie lui-même, l’Esprit Saint envoie le Fils, le Fils s’en voie lui-même, sauf si l’on veut parler du Fils en tant que né de la Vierge.

Il est clair aussi qu’envoyer et être envoyé ne conviennent pas à tous, car ces mots qui signifient un effet dans la créature expriment d’abord une relation intrinsèque de sorte qu’envoyer signifie l’autorité, être envoyé la « sous-autorité » quant à la procession éternelle intrinsèque.

Chapitre 6: L’unité de la nature divine dans ses multiples appropriations.

Enoncé

Selon l’enseignement de la sainte Ecriture, que toutes les propriétés essentielles conviennent également et indifféremment aux trois personnes,

— L’unité est cependant appropriée au Père, vérité au Fils, la bonté à l’Esprit Saint;

— A partir de là on tire, selon saint Hilaire, une seconde série d’appropriations: « l’éternité au

Père, la beauté à l’Image, la jouissance au Don ».

— Et de là une troisième série: au Père d’être la raison même de toute principiation, au Fils d’être la raison de toute exemplarité, au SaintEsprit d’être la raison de tout achèvement.

— Enfin une quatrième série: au Père la toute-puissance, au Fils l’omniscience, au Saint Esprit la bienveillance.

On dit que ces attributs sont appropriés ion parce qu’ils deviennent propres alors qu’ils demeurent communs, mais parce qu’ils nous conduisent à l’intelligence et à la connaissance des propriétés, c’est-à-dire; des trois personnes.

Explication

2. Le premier principe est noble et parfait. Les conditions de l’être, les plus nobles et les plus générales sont donc suprêmement en lui. Ce sont l’un, le vrai, le bien qui n'affectent pas l’être selon les suppôts mais selon notre raison. Car l’un désigne l’être en tant qu’il est connumérable, du fait qu’en lui-même il n’est plus susceptible de division; le vrai en tant qu’il est connaissable, parce qu’il n’est pas susceptible d’être divisé de sa propre espèce; le bien en tant que communicable parce qu’il n’est pas susceptible d’être divisé de sa propre espèce; Or, cette triple indivision comporte un ordre logique de sorte que le vrai présuppose l’un, et le bien présuppose l’un et le vrai. Ces conditions sont attribuées au premier principe, souverainement, par ce qu’elles sont parfaites et générales. Elles sont appropriées aux trois personnes parce qu’ordonnées l’une à l’autre. L’un souverain est approprié au Père, origine des personnes; le vrai souverain au Fils, qui vient du Père en tant que Verbe; Te bien souverain à l’Esprit Saint, qui vient des deux en tant qu’Amour et Don.

3. L’un souverain est souverainement premier parce qu’il manque de tout commencement, le vrai souverain est souverainement égal et beau, le bien souverain est souverainement utile et profitable. De là vient la seconde appropriation de saint Hilaire, l’éternité dans le Père qui n’a pas de commence ment mais est absolument premier, la beauté dans l’Image, c’est-à-dire dans le Verbe car il est souverainement beau, la jouissance dans le Don, c’est-à-dire dans l’Esprit Saint, parce qu’il est souveraine ment profitable et communicatif. Augustin insinue la même chose en termes différents: Dans le Père l’unité, dans le Fils l’égalité, dans l’Esprit Saint la concorde de l’unité et de l’égalité »

4. Ce qui est souverainement un et premier possède la raison d’être le principe et l’origine. Ce qui est souverainement beau possède la raison d’exprimer et d’être exemplaire; ce qui est souverainement profitable et bon possède la raison d’être la fin, car le bien et la fin sont une seule et même chose. Donc, ressort la troisième raison d’appropriation: l’efficience au Père, l’exemplarité au Fils, la finalité à l’Esprit Saint.

5. Du principe premier et souverain découle tout pouvoir, du premier et souverain exemplaire tout savoir, de la fin souveraine tout vouloir Il est donc nécessaire que le premier soit tout-puissant, omniscient et bienveillant. L’unité première et souveraine, revenant sur elle-même par un retour complet et parfait est toute-puissante, de même la vérité revenant sur elle-même est omnisciente et la bonté revenant sur elle-même atteint la plus haute bienveillance. Ces attributs sont appropriés parce qu’ils insinuent un ordre. Car la volonté donne d’entrer préalablement dans la connaissance, la volonté et la connaissance présupposent une puissance et une vertu, car « pouvoir savoir, c’est un pouvoir»

Ce raisonnement manifeste les appropriés, les personnes auxquelles ils sont appropriés et la raison de ces appropriations. Les derniers attributs, puissance, sagesse et volonté sont surtout ceux par lesquels la sainte Ecriture glorifie la souveraine Trinité. II faut donc en parler maintenant brièvement.

 

Chapitre 7: La toute-puissance de Dieu

Enoncé

1. Dieu est tout-puissant de telle sorte cependant que ne lui sont pas attribués les actes coupables, comme mentir ou vouloir le mal, ni les actes pénaux, (c’est-à-dire consécutifs au péché originel) comme craindre et souffrir, ni l actes corporels ou matériels, comme dormir et marcher, sinon par métaphore, ni les actes contradictoires, comme pouvoir faire plus grand que soi, ou un autre Dieu égal à soi, ou un infini en acte, et autres choses semblables car, comme dit Anselme: « tout ce qui ne convient pas, fût-ce quelque chose de minime, est impossible en Dieu ». Bien qu’il ne puisse faire ces choses, Dieu est cependant tout-puissant proprement et parfaitement.

Explication

2. Le premier principe est puissant d’une puissance qui est pure et simple. C’est pourquoi l’adjectif distributif qu’on y ajoute « tout » (toute puissance) concerne toutes ces choses pour les quelles pouvoir est pouvoir purement et simple ment. Ces choses sortent d’une puissance à la fois complète et ordonnée.

J’appelle puissance complète celle qui ne peut défaillir ni succomber ni manquer de quoi que ce soit. Or la puissance défaille en péchant, succombe en souffrant, inclut l’indigence dans les actions corporelles. La puissance divine, parce que souveraine et parfaite, ne vient donc pas du néant, n’est subordonnée à rien et n’a besoin de rien d’autre, et par là elle ne peut opérer d’actes coupables, ni d’actes pénaux ni d’actes matériels. Et ceci parce qu’elle est puissance complète.

3. Il y a trois aspects selon lesquels la puissance peut être dite ordonnée

— selon l’acte

— selon l’aptitude du côté de la créature

— selon l’aptitude du côté de la seule incréée.

Ce qui est possible à la puissance sous le premier aspect est non seulement possible mais actuel.

Ce qui est possible à la puissance sous le deuxième aspect et non sous le premier, est possible pure ment et simplement bien que non actuel.

Ce qui est possible à la puissance sous le troisième aspect, et non sous le premier et le deuxième, est possible à Dieu mais impossible à la créature.

Ce qui n’est possible sous aucun des aspects précédents, comme par exemple ce qui répugne directement à l’ordre selon les raisons et les causes primordiales et éternelles est impossible purement et simplement: que Dieu fasse un infini en acte, qu’il fasse qu’un être Soit en même temps qu’il n’est absolument pas, qu’il fasse que ce qui a été n’ait pas été, et autres choses semblables. Pouvoir ainsi est contre l’ordre et la perfection de la puissance divine.

De ceci apparaît tout ce qui a trait à la puissance divine. Il apparaît aussi ce qui doit être appelé possible purement et simplement, et impossible purement et simplement. Il apparaît enfin que l’impossibilité de faire certaines choses ne contredit pas la vraie toute-puissance.

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Chapitre 1: La sagesse, la prédestination et la prescience de Dieu

1. La sagesse divine connaît clairement toutes les choses bonnes et mauvaises, passées, présentes et futures, actuelles et possibles et par là les choses qui nous sont incompréhensibles et les infinies. Elle les connaît cependant de telle sorte qu’en Dieu la sagesse n’est nullement diversifiée bien qu’elle soit assortie de divers noms.

Enoncé

En effet, en tant qu’elle connaît tous les possibles, on l’appelle science ou connaissance,

En tant qu’elle connaît tout ce qui arrive dans l’univers, on l’appelle vision,

En tant qu’elle connaît tout ce qui est bien, on l’appelle approbation,

En tant qu’elle connaît tout ce qui arrivera, on l’appelle prescience ou prévision,

En tant qu’elle connaît tout ce que Dieu fera, on l’appelle disposition,

En tant qu’elle connaît tout ce qui est digne de récompense, on l’appelle prédestination,

En tant qu’elle connaît tout ce qui mérite d’être condamné, on l’appelle réprobation.

2. Or, elle n’est pas seulement connaissance, mais aussi raison du connaître. Donc, en tant qu’elle est raison de connaître toutes les choses connues, on l'appelle lumière.

En tant qu’elle est raison de connaître les choses vues et approuvées, on l’appelle miroir.

En tant qu’elle est raison de connaître les choses prévues et disposées, on l’appelle exemplaire.

En tant qu’elle est raison de connaître les choses prédestinées et réprouvées, on l’appelle livre de vie.

Le livre de vie se rapporte donc aux choses en tant qu’elles retournent à Dieu.

l’exemplaire, en tant qu’elles sortent de lui, le miroir, en tant qu’elles se passent devant la lumière se rapporte à toutes les choses.

A l’exemplaire se rapporte l’idée, le verbe, l’art et la raison l’idée selon l’acte qui prévoit, le verbe selon l’acte qui propose, l’art selon l’acte qui réalise,

la raison selon l’acte qui achève, parce que s’y ajoute l’intention de la fin.

Mais parce que tous ces actes sont un en Dieu, l’un est fréquemment pris pour un autre.

3. Et bien que la sagesse divine en raison de la diversité des objets de connaissance soit assortie de divers noms, elle n’est cependant pas diversifiée pour une raison intrinsèque. Car elle connaît infailliblement les contingents, immuablement les choses sujettes au changement, les futurs comme étant présents, éternellement les choses temporelles, les choses dépendantes d’une manière indépendante, les choses créées d’une connaissance incréée, les choses autres qu’elle-même, en elle-même, et par elle-même.

Et puisque la sagesse divine connaît les contingents infailliblement, la liberté et la possibilité qu’a la volonté créée de changer ses décisions existent en même temps que la prédestination et la prescience.

Explication

4. Le premier principe, par le fait qu’il est premier et souverain, possède une connaissance à la fois simple et parfaite.

Parce que cette connaissance est parfaite, elle connaît toutes choses distinctement sous toutes les conditions que les choses ont ou peuvent avoir. Elle connaît donc les futures comme futures, les présentes comme présentes, elle sait les choses bonnes qui doivent être récompensées et les mauvaises réprouvées. De là, elle est assortie de divers noms selon qu’il a été dit plus haut.

5. Mais la perfection de la sagesse subsiste avec la souveraine simplicité. De là, elle connaît toutes les choses autres qu’elle-même, en elle-même et par elle-même.

Il suit de là qu’elle connaît les choses créées d’une manière incréée, les choses qui dépendent d’autres, d’une manière indépendante,

les choses temporelles dans l’éternité,

les futures dans le présent,

les choses sujettes au changement, immuablement,

les contingents infailliblement.

6. Ainsi les contingents, demeurant contingents, n’en sont pas moins infailliblement prévus par la sagesse divine, tant les contingents qui sont soumis à la nature que ceux qui sont soumis à la liberté de la volonté humaine.

De là, celui qui veut comprendre vraiment comment demeurent en même temps la liberté de la volonté créée et l’infaillibilité de la prédestination éternelle, doit commencer à résoudre le dernier degré puis remonter les sept degrés susmentionnés jusqu’à la première proposition que nous avons établie, à savoir que le premier principe connaît parfaitement toutes choses par lui-même, ce qui est certainement vrai. A partir de cette proposition, se conclut par un raisonnement infaillible tout ce qui a été dit plus haut.

7. De même que la certitude de la connaissance divine coexiste avec la contingence des choses connues, parce que la sagesse divine est à la fois simple et parfaite, ainsi, pour la même raison, l’unité de la sagesse divine demeure en même temps que la diversité des raisons et des idées. En effet, la sagesse divine est parfaite, elle connaît donc distinctement toutes choses et chacune, les représente toutes distinctement et parfaitement. On dit donc qu’elle possède de chacune, des raisons et des idées comme similitudes parfaitement expressives de ces choses.

Parce que la sagesse divine est simple, toutes ces similitudes sont une en elle. Il s’ensuit que de même que Dieu, par sa puissance une, produit dans le temps, tous les êtres selon leur parfaite intégrité, ainsi en une unique vérité exprime-t-il toutes choses éternellement. Et de même qu’en Dieu très-haut et tout-puissant, une est l’opération active considérée en elle-même, cependant on dit qu’il y a plusieurs productions à cause de la pluralité des choses produites; ainsi une est la vérité de l’acte unique d’intelligence en Dieu et cependant on distingue plusieurs similitudes, idées et raisons, à cause de la pluralité des choses pensées ou existantes, ou futures ou possibles. Ces raisons ou idées, bien qu’elles soient une vérité, une lumière et une essence, ne sont pas cependant appelées une seule raison, ou une seule idée. En effet, dans l’ordre de la connaissance, la raison ou l’idée est ainsi appelée pour autant qu’elle se rapporte à un objet, car elle désigne la similitude de la chose connue. Cette similitude est réellement en Dieu, bien que dans l’ordre de la connaissance elle semble appartenir au monde idéal.

8. Si l’on recherche quelque chose de semblable dans la créature, on devra y renoncer, car il faut dire que cela est propre à cet exemplaire divin. Comme on l’a dit, il est à la fois simple, infini et parfait. Cela étant compris, tout le reste suit par voie de conséquence. Car parce que cet exemplaire est simple et parfait, il est donc acte pur. Et parce qu’il est infini et immense, il est donc en dehors de tout genre. C’est pourquoi cet exemplaire, alors qu’il est un, peut devenir la similitude expressive de tous les autres êtres.

 

Chapitre 9: La volonté et la providence de Dieu

Enoncé

1. La volonté de Dieu est droite de sorte qu’elle ne peut dévier en aucune manière. Elle est efficace au point que rien ne peut l’entraver. Elle est une, de telle sorte cependant qu’elle puisse être signifiée de multiples façons.

2. La volonté divine, qui est volonté de bon plaisir, est signifiée par la volonté de l’un de ces cinq signes différents qui sont: l’ordre, la défense, le conseil, l'accomplissement et la permission. Tout ce qui arrive dans l’univers est disposé par la volonté de bon plaisir selon ces cinq signes, « car la volonté de Dieu est cause première et souveraine de toutes les formes et motions. Rien n’arrive visiblement et sensiblement dans cette vaste et immense république de la création qui ne soit ou ordonné ou permis depuis la cour intérieure et invisible et intelligible de l’empereur suprême, selon l’ineffable justice des récompenses et des peines, des grâces et des rétributions» .

3. Et parce que cette volonté, réglée par la rai-. son est appelée providence, tout ce qui arrive dans l’univers est fait et réglé par la divine providence qui est par-dessus tout irrépréhensible parce qu’elle n’ordonne, ne défend ou ne conseille rien que de juste, ne fait rien que de bon, ne permet rien d’in juste.

Explication

4. Le premier principe, souverainement noble, possède une volonté et la possède de manière noble. Or, de soi, la volonté signifie ce par quoi, dans les êtres qui agissent selon leur propos, est observée la règle de la rectitude et est obtenu l’efficace de l’opération. Donc, la volonté en Dieu est droite et efficace. Elle est droite parce qu’en Dieu volonté et vérité sont une seule et même chose. Elle est efficace, parce qu’en Dieu volonté et puissance sont aussi une seule et même chose.

La volonté divine ne peut faillir à la vérité. Elle est donc non seulement droite, mais elle est règle de rectitude.

Elle ne peut non plus manquer de puissance. Elle est donc non seulement efficace, mais source et origine de toute efficacité. Ainsi, rien sans elle ne peut être fait, rien ne peut arriver contre elle, rien n’existe qui puisse l’entraver.

5. Elle est droite. Rien donc ne peut être droit qui ne lui soit conforme”. Mais rien ne peut lui être conformé si cette volonté ne se fait connaître. Il a donc fallu que la volonté divine nous soit connue comme règle de rectitude.

Or, il est une rectitude de nécessité, celle qui fait le bien nécessaire et évite le mal. Il est une rectitude de perfection, celle qui surajoute à ce qui est dû. Cette rectitude nous est connue par un triple signe, l’ordre, la défense et le conseil. Cela signifie que le bon plaisir divin accepte comme juste ce qui arrive selon le précepte divin, ce qui est omis en raison de la défense divine, ce qui est accompli selon le conseil divin. Ces signes sont les infaillibles signes de la volonté divine en tant qu’elle est la règle de toute rectitude.

6. La volonté divine est efficace. Personne ne peut absolument rien faire sans qu’elle opère et agisse en même temps. Personne ne peut défaillir ou pécher sans en être abandonné justement. En ce sens, deux signes existent, l’accomplissement, qui est signe de la volonté efficiente et la permission qui est signe de la volonté à bon droit délaissante. Elle délaisse justement car il est juste qu’elle ad ministre les choses qu’elle a créées sans pour au tant enfreindre les lois qu’elle a édictées. Ainsi coopère-t-elle « aux choses qu’elle a créées en les laissant agir de leurs propres mouvements ». Donc, si elle laisse faillir dans le mal le libre-arbitre capable de se tourner par la loi de nature vers le bien ou le mal, elle ne le permet qu’en toute justice.

7. En outre, si la volonté divine prévient et sou tient par la grâce, elle ne fait injure à personne. Elle n’agit donc pas injustement ni en justice absolue selon l’exigence des mérites, car les mérites n’y suffisent pas, mais gratuitement et avec miséricorde et de quelque façon avec justice, en tant que cela provient de la convenance de sa bonté.

Donc, lorsqu’elle damne et réprouve, elle opère selon la justice, lorsqu’elle prédestine, elle opère selon la grâce et la miséricorde qui n’exclut pas la justice car tous, appartenant à la masse de perdition, devaient être damnés. Plus nombreux sont les réprouvés que les élus, pour montrer que le salut vient d’une grâce spéciale et la damnation de la justice commune. Nul donc ne peut se plaindre de la volonté divine, car elle fait tout avec rectitude. Bien plus devons-nous rendre grâces et honneur à l’ordonnance de la providence divine.

Si quelqu’un se demande pourquoi la grâce est donnée plus largement à un pécheur qu’à un autre, il faut imposer silence à la loquacité humaine et s’exclamer avec l’Apôtre: « O abîme de la riches se, de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles! Qui en effet a jamais connu la pensée du Seigneur? Qui en fut jamais le conseiller? Ou bien qui l’a prévenu de ses dons pour devoir être payé de retour? Car tout est de lui et par lui et pour lui. A lui soit la gloire éternellement! Amen »

PARTIE II: LE MONDE CRÉATURE DE DIEU

Chapitre 1: La production du monde comme un tout

1. Après nous être fait une idée sommaire de la Trinité de Dieu, il faut parler quelque peu du monde, créature de Dieu.

Enoncé

La totalité de la machine du monde a été produite dans l’être, dans le temps, et de rien, par un unique premier Principe, seul et souverain, dont la puissance, bien qu’incommensurable a disposé « toutes choses dans un certain poids et nombre et mesure ».

2. Il faut entendre dans leur sens général, ces affirmations touchant la production des choses: à partir d’elles peut se conclure la vérité et se dissiper l’erreur.

En disant: dans le temps, on exclut l’erreur de ceux qui professent l’éternité du monde.

En disant: de rien, on exclut l’erreur de ceux qui professent l’éternité de la matière.

En disant: par un unique principe, on exclut l’erreur des Manichéens qui proposent la pluralité des principes.

En disant: seul et souverain, on exclut l’erreur de ceux qui professent que Dieu a produit les créatures inférieures par le ministère des intelligences.

En ajoutant: dans un certain poids et nombre et mesure, on montre que là créature est l’oeuvre de la Trinité sous une triple causalité: efficiente, d’où la créature reçoit l’unité, le mode et la mesure exemplaire, par laquelle se trouve dans la créature, la vérité, la beauté et le nombre; finale, par laquelle se trouve dans la créature, la bonté, l’ordre et la pesanteur.

Et tout cela se retrouve dans toutes les créatures comme vestiges du Créateur, soit dans les choses corporelles, soit dans les choses spirituelles, soit dans les choses à la fois corporelles et spirituelles.

3. Explication

Pour que l’ordre des choses soit parfait et définitif, il faut que toutes choses soient reconduites à un seul principe. Ce principe doit être le premier pour donner aux autres leur existence, il doit être le plus parfait pour les conduire à leur achèvement.

Or ce premier principe en qui se trouve l’existence ne peut être qu’unique. S’il crée le monde, il ne peut le créer à partir de lui-même, il le crée donc de rien.

De plus, la production « de rien » signifie l’être après le non-être pour ce qui est produit et, pour le principe, l’infinité de la puissance créatrice. Parce que cela n’appartient qu’à Dieu seul, le monde a été nécessairement produit dans le temps par cette puissance sans limite, agissant par elle-même et immédiatement.

4. En outre, parce que le principe parfait dont découle la perfection de toutes choses, agit nécessairement par lui-même, selon lui-même et pour lui-même — il n’a besoin de rien en agissant hors de lui —, il faut qu’il ait à l’égard de toute créature un dessein selon la triple causalité efficiente, exemplaire et finale. Il faut aussi que toute créature puisse être comparée à la cause première selon cette triple causalité. Toute créature, en effet, est constituée dans l’être par la cause efficiente, elle est conformée à l’exemplaire, elle est ordonnée à une fin.

Par là, elle est une, vraie et bonne; conforme, belle et ordonnée; mesurée, distincte et pesante (la pesanteur est, en effet, une tendance ordonnée). Tout ceci s’applique en général à toute créature corporelle, incorporelle, ou composée de corps et d’esprit comme l’est la nature humaine.

 

Chapitre 2: La nature corporelle dans sa genèse

1. Il nous faut considérer la nature corporelle dans sa genèse, dans son être et dans son agir.

Enoncé

La nature corporelle a été produite en six jours, de sorte qu’au commencement, avant tout temps, Dieu créa le ciel et la terre Le premier jour a été formée la lumière; le deuxième jour, le firmament a été créé au milieu des eaux; le troisième jour, les eaux ont été séparées de la terre et amassées en un seul lieu; le quatrième jour, le ciel a été orné de luminaires; le cinquième jour, les airs et les eaux ont été peuplés d’oiseaux et de poissons; le sixième jour, la terre a été peuplée d’animaux et d’hommes; le septième jour, Dieu se reposa, non pas de son travail et de son oeuvre, car il continue toujours d’agir, mais il s’arrêta de produire de nouvelles espèces. Il avait fait toutes choses, soit dans leur prototype, ainsi les choses qui se propagent par génération, soit dans leur raison séminale, ainsi les choses qui viennent à l’être autrement.

2. Explication

Les choses viennent du principe premier et par fait. Or, ce principe est tout-puissant, infiniment sage et souverainement bienveillant. Il fallait donc que les choses viennent à l’être de façon que dans leur création éclate cette triple perfection. L’opération divine a donc revêtu une triple forme dans la production du monde:

la création qui, par appropriation, répond à la toute-puissance, la distinction qui répond à la sagesse,

l’ornement qui répond à la bonté très généreuse.

Et parce que la création est à partir de rien, elle a donc été au commencement, avant tout temps, comme fondement de toutes les choses et de tous les temps.

3. En outre, parce que la distinction des corps peut être considérée selon un triple aspect, elle a donc été accomplie en trois jours. Elle est, en effet, distinction de la nature lumineuse, de la nature limpide et de la nature opaque: ceci eut lieu le premier jour, dans la division de la lumière et des ténèbres. Elle est aussi distinction entre les natures limpides: ceci eut lieu le deuxième jour, dans la division des eaux avec les eaux. Elle est enfin distinction entre la nature limpide et la nature opaque: ceci eut lieu le troisième jour, dans la division des eaux et de la terre. Ainsi comprend-on implicitement la distinction entre les cieux et les éléments, comme on l’expliquera plus loin. Ainsi donc, cette distinction a dû se faire en trois jours.

4. L’ornement correspond à la distinction. Il a donc été semblablement achevé en trois jours. Il est, en effet, ornement de la nature lumineuse: ceci eut lieu le quatrième jour dans la formation des étoiles, du soleil et de la lune. Il est aussi ornement de la nature limpide: ceci eut lieu le cinquième jour, lorsque les eaux produisirent les poissons et les oiseaux pour l’ornement des eaux et des airs. Il est enfin ornement de la nature opaque, c’est-à-dire de la terre: ceci eut lieu le sixième jour, lorsque furent créés les animaux et les reptiles et lorsque fut créée, pour l’achèvement de toutes choses, la nature humaine.

5. Toutes ces choses, Dieu aurait pu les faire en un instant. Il préféra cependant les créer dans la succession des temps et ceci pour trois raisons. Tout d’abord, pour donner une représentation distincte et claire de sa puissance, de sa sagesse et de sa bienveillance. Ensuite, pour établir une correspondance convenable entre les jours du temps et les opérations. Enfin, comme dans la création du monde, les semences devaient être jetées des oeuvres à venir, de même devaient être préfigurés les temps futurs.

Ainsi, dans ces sept jours, la distinction de tous les temps était en germe; on l’explique par le déroulement des sept âges. C’est pour cela qu’aux six jours d’opération est ajouté le septième jour de repos. L’Ecriture ne dit pas que ce jour ait eu un soir. Ce n’est pas que ce jour n’ait pas été suivi d’une nuit, mais c’est pour préfigurer le repos des âmes qui n’aura jamais de fin. Si l’on dit, par contre, que toutes les choses ont été faites en même temps, on réfère les sept âges à un point de vue angélique. Cependant, la première manière de parler est plus conforme à l’Ecriture et aux autorités des saints qui ont précédé et suivi le bienheureux Augustin.

 

Chapitre 3: La nature corporelle dans son être

1. Enoncé

La nature corporelle, dans sa totalité, est tout entière dans les cieux et dans les éléments.

De sorte que la nature céleste est divisée en trois ciels principaux, l’empyrée, le cristallin et le firmament.

Dans le firmament, qui est le ciel étoilé, se trou vent les sept orbites des sept planètes: Saturne, Jupiter, Mars, Soleil, Vénus, Mercure et Lune.

Dans la nature élémentale, on distingue les quatre sphères du feu, de l’air, de l’eau et de la terre. Ainsi, en allant du sommet du ciel au centre de la terre, on trouve dix mondes célestes et quatre sphères élémentales, par quoi est constitué dans son intégralité, distinctement, parfaitement et avec ordre, le monde sensible tout entier.

2. Explication

La nature corporelle, pour être parfaite et pour exprimer la sagesse multiforme du premier principe, requiert une multiplicité de formes, comme on le voit chez les minéraux, les plantes et les animaux. Il était donc nécessaire de créer quelques corps simples qui puissent se mélanger de façon multiple pour introduire une multiplicité de formes. Telle est la nature sujette à la combinaison des contraires, la nature élémentale. Il était nécessaire aussi qu’il y ait une nature par laquelle ces contraires puissent être conciliés dans un composé. Cette nature, libre de toute contrariété, est celle de la lumière et du corps supracéleste

3. Et parce que le mélange ne peut se faire que par des contraires actifs et passifs, il a donc fallu une double contrariété dans les éléments, dans les qua lités actives qui sont le chaud et le froid, et dans les qualités passives qui sont l’humide et le sec. Et parce que chaque élément agit et subit, il possède donc deux qualités, l’une active et l’autre passive de façon cependant que l’une soit principale et propre. Ainsi, n’y a-t-il que quatre éléments correspondant aux quatre qualités précédentes, combinées de façon quadruple.

4. La nature céleste est soit uniforme et immobile, c’est l’empyrée, qui est pure lumière; soit mobile et multiforme, c’est le firmament; soit mobile et uniforme, c’est le ciel moyen entre l’empyrée et le ciel étoilé, le ciel cristallin. La quatrième combinaison qui serait multiforme et immobile est impossible car la multiplicité donne la variété au mouvement et non le repos uniforme.

5. Il y a trois ciels, dont le premier est tout entier lumineux, l’empyrée; le deuxième tout entier clair, le cristallin; le troisième lumineux et clair, le firmament. Donc, puisqu’il y a trois ciels incorruptibles et quatre éléments variables, pour que s’établisse la connexion nécessaire, la concorde et la correspondance, Dieu a disposé sept orbites de planètes pour que, par la variété de leurs mouvements et l’incorruptibilité de leurs formes, elles soient comme un certain lien et un assemblage entre les orbites des éléments inférieurs et celles des corps célestes supérieurs pour achever et orner l’univers. Cet uni vers est ordonné selon des proportions numériques et se compose des dix orbites célestes et des autres éléments qui le rendent proportionnellement aussi beau que parfait et ordonné de façon qu’à sa manière, il représente son principe.

 

Chapitre 4: La nature corporelle dans son agir et dans son influence

1. Enoncé
Les corps célestes influent sur les corps terrestres et élémentaux dans la désignation distincte des temps, jours, mois et années. L’Ecriture dit, en effet, qu’ils servent de signes pour les saisons, les jours et les années. Ils influent encore dans la production effective des choses engendrables et corruptibles, telles que les minéraux, les végétaux, les sensibles et les corps humains.

Cependant, ils ne servent pas de signes aux temps et ne gouvernent pas les opérations au point d’être les signes certains des futurs contingents et d’in fluer sur le libre-arbitre par la force des constellations, ce que certains philosophes ont appelé le « fatum »

2. Explication

Dans les corps célestes, en raison de leur proximité avec le premier principe, il y a lumière, mouvement, chaleur, force: lumière à cause de sa forme et de sa beauté, mouvement en raison de l’influence d’en-haut, chaleur par rapport à la nature inférieure qui la reçoit, force en raison de tout ce qui vient d’être dit.

Ceci étant, les corps célestes servent, par la lumière et le mouvement, à la distinction des temps, à savoir: du jour selon la lumière du soleil et le mouvement du firmament, du mois selon le mouvement de la lune dans son chemin elliptique, de l’année selon le mouvement du soleil dans le même chemin, des saisons selon le mouvement des diverses planètes, leur opposition et leur conjonction, leur ascension et leur descente, leur disparition et leur repos, qui donnent naissance à la diversité des saisons.

3. Par leur force et leur chaleur, les corps célestes influent sur la production des choses qui naissent à partir des éléments, en les excitant, en les poussant et en les unissant. Ainsi, selon une conciliation inégale des contraires, ils influent sur les minéraux selon une conciliation moins inégale, ils influent sur les végétaux; selon une conciliation presque égale, ils influent sur les animaux; selon une conciliation égale, ils influent sur les corps humains qui sont faits pour la forme la plus noble, l’âme raisonnable, laquelle est ordonné et se termine le désir de toute la nature sensible et corporelle. Par l’âme raisonnable qui est une forme existante, vivante, sensible et intelligente, toute la nature sensible et corporelle est ramenée, à la manière d’un cercle intelligible, à son principe dans lequel elle trouve sa perfection et sa béatitude.

4. Et parce que l’âme raisonnable tend à cela par son libre-arbitre, elle dépasse en perfection toute puissance corporelle en raison de la liberté de son arbitre. A cause de cela, toutes choses sont faites pour la servir. Rien ne peut la dominer sinon Dieu seul et non pas le « fatum », ni quelque force venant de la position des astres.

5. Ainsi, il est indubitablement vrai que nous sommes la fin de toutes choses qui existent. Toutes les choses corporelles sont faites pour le service de l’homme, de sorte que par toutes ces choses, l’homme est poussé à aimer et à louer l’auteur des mondes, dont la providence a disposé toutes choses.

Cet univers sensible des choses corporelles est donc une maison édifiée pour l’homme par le souverain artisan jusqu’à ce qu’il rejoigne la demeure qui n’est pas faite par des mains d’homme et qui est dans les cieux. De la sorte, comme l’âme, en raison du corps et de l’état de mérite, se trouve maintenant sur terre, ainsi plus tard, le corps, en raison de l’âme et de l’état de récompense, sera dans les cieux.

Chapitre 5: La manière dont la sainte Ecriture décrit la création

1. Enoncé

De tout ce qui a été dit, il faut conclure que, comme Dieu a créé les choses avec ordre dans le temps et les a disposées avec ordre dans l’espace, il les gouverne aussi avec ordre dans leur influence. C’est avec le même ordre que l’Ecriture nous en donne une doctrine suffisante, bien qu’elle ne décrive pas si explicitement la distinction des orbites célestes et élémentales et qu’elle dise peu de choses ou rien des mouvements et des formes des corps supérieurs et des mélanges entre les éléments et les composés. Qui plus est, elle ne raconte rien explicitement de la création des esprits supérieurs parce qu’elle décrit surtout notre univers parvenant à l’être.

2. Explication

Le premier principe se fait connaître à nous par l’Ecriture et par la créature. Par le livre de la créature, il se manifeste comme principe effectif; par le livre de l’Ecriture, comme principe de réparation. Le principe de réparation ne peut être connu que s’il est connu aussi comme principe effectif. Donc, la sainte Ecriture, bien qu’elle traite principalement des oeuvres de réparation, doit néanmoins traiter de l’oeuvre de création en tant que celle-ci conduit à la connaissance du premier principe créateur et réparateur. L’Ecriture est donc la connaissance sublime et salutaire: sublime, parce qu’elle traite du principe effectif, Dieu créateur; salutaire, parce qu’elle traite du principe réparateur, le Christ sauveur et médiateur.

3. Et parce que l’Ecriture est sublime, en traitant du premier principe et être souverain, elle ne s’abaisse pas à décrire les natures spéciales, les mouvements, les forces et les différences des êtres. Mais elle se tient dans une certaine généralité dans laquelle est impliqué tout ce qui est spécial, en décrivant la création du monde quant à la disposition et à l’in fluence à l’égard de la nature lumineuse, opaque et limpide.

4. Le premier principe dont traite l’Ecriture possède en soi un ordre de nature en étant principe d’existence, un ordre de sagesse en étant principe de disposition, un ordre de bonté en étant principe d’influence; de sorte que l’ordre de la nature possède la simultanéité et l’égalité, l’ordre de l’influence, la supériorité et l’infériorité.

Donc, pour insinuer l’ordre de la nature, l’Ecriture détermine comme il convenait que Dieu opère: au commencement, avant le déroulement du temps, cette triple nature fut produite du non-être à l’être, lorsqu’il est dit: Dans le principe, Dieu créa le ciel et la terre et l’Esprit de Dieu planait sur les eaux. Le mot « ciel » insinue la nature lumineuse, le mot « terre », la nature opaque, le mot « eaux », la nature limpide sujette à la contrariété ou élevée au-dessus. La Trinité éternelle est aussi insinuée, le Père par le mot « Dieu créateur », le Fils par le mot « Principe », l’Esprit Saint par le mot « Esprit de Dieu » Ainsi faut-il comprendre ce qui est dit: Celui qui vit éternellement a créé tout ensemble. Non qu’il ait créé dans le chaos d’une confusion absolue, comme l’ont écrit les poètes, puisqu’il a produit cette triple nature, la supérieure au sommet, la médiane au milieu, l’inférieure en bas. Il ne l’a pas créée non plus dans l’être dans une distinction absolue, puisque le ciel était parfait et la terre vague, la nature moyenne comme tenant le milieu, n’ayant pas encore atteint la distinction parfaite.

5. Pour insinuer l’ordre de la sagesse dans la disposition des choses, l’Ecriture détermine que cette triple nature ne fut pas en même temps distincte et ornée. Mais selon l’exigence de cette triple nature créée, elle fut distincte en trois jours et ornée en trois autres jours. De sorte que, comme Dieu a créé au commencement la nature triple simultanément au début du temps, ainsi avec la succession du temps en une triple mesure temporelle, c’est-à-dire en trois jours, Dieu a fait la triple distinction de la triple nature créée. En trois autres jours, il a fait le triple ornement de la triple nature distincte.

6. Pour insinuer l’ordre de la bonté dans l’in fluence, l’Ecriture détermine que cette triple nature a été placée dans le monde selon sa dignité et son influence. La nature lumineuse ayant la plus grande beauté, il lui revenait d’entourer toutes choses. La nature opaque ayant moins de beauté, il lui revenait d’être au centre. La nature limpide tenant le mi lieu, il lui revenait d’être au milieu. Et parce que la nature limpide est commune à la nature céleste et à la nature élémentale et qu’en outre la nature lumineuse convient aux deux, il est donc dit juste ment que le firmament a été créé au milieu des eaux, non parce que les eaux qui sont au-dessus des cieux sont liquides, froides, pesantes et corruptibles, mais parce qu’elles sont subtiles et incorruptibles, limpides et élevées au-dessus de toute contrariété et par là de nature céleste et devant se situer parmi les natures célestes en raison de la dignité de leur forme.

7. Ces eaux occupent cette place en raison aussi de leur forme et de leur influence. En effet, toute action corporelle dans les choses inférieures tire sa règle, son origine et sa force de la nature céleste. Puisqu’il y a deux qualités actives, le chaud et le froid et qu’il y a un certain ciel principalement influent et chaud, le ciel sidéral en raison de sa luminosité, il convenait qu’un certain ciel influe sur le froid, c’est le cristallin. Et comme le ciel sidéral, bien qu’il influe pour créer la chaleur, n’est pas formellement chaud, ainsi le ciel qu’on appelle aqueux ou cristallin, n’est pas essentiellement froid.

De là, lorsque les saints disent que les eaux sont placées là pour réprimer la chaleur des corps supérieurs et autres choses semblables, il faut l’en tendre non pas formellement, mais selon l’efficience et l’influence.

La production des créatures, selon l’ordre que nous venons de dire, correspond à l’ordre de la sagesse créatrice et de la divine Ecriture, car elle est la science sublime.

8. En outre, I’Ecriture est la science salutaire. Elle ne traite donc de l’oeuvre de création qu’en vue de l’oeuvre de réparation. Et parce que les anges ont été ainsi créés qu’ils n’ont pas été rachetés après leur chute, comme on le dira plus loin, l’Ecriture, si on la prend à la lettre, se tait donc sur la chute et la création des anges, car leur chute ne devait pas être suivie de réparation.

9. Parce qu’il ne convenait pas à la sublimité de l’Ecriture qu’elle se taise absolument sur la création de la créature la plus sublime, elle décrit donc la création des choses comme l’exige la science sublime et salutaire, de façon cependant que, selon le sens spirituel de l’Ecriture, toute la création décrite par la lettre se rapporte spirituellement à la hiérarchie angélique et ecclésiastique. Selon le sens spirituel, dans ces trois natures sont décrites la hiérarchie angélique par le mot « ciel », la hiérarchie ecclésiastique par le mot « terre » et la grâce qui irrigue les deux hiérarchies par le mot « eaux ».

10. En outre, par les sept jours, on entend l’état septiforme de l’Eglise dans le déroulement des sept âges On entend aussi la conversion septiforme des anges, de la créature à Dieu.

Ainsi, dans tout ce que l’on vient de dire, apparaît la suffisance et la vérité de l’Ecriture dans les diverses opinions des saints, Augustin et autres, opinions qui ne se contredisent pas, puisqu’elles sont vraies si on les comprend bien.

 

Chapitre 6: La création des esprits supérieurs 

1. faut traiter maintenant de la nature spirituelle et incorporelle comme l’est la nature angélique au sujet de laquelle il faut considérer la création des esprits supérieurs, la ruine des démons et la confirmation des bons anges.

2. Enoncé

Les anges possèdent, dès leur création, quatre qualités

— La simplicité de l’essence,

— la distinction des personnes,

— le don de la raison avec mémoire, intelligence et volonté,

— et enfin le libre-arbitre pour choisir le bien et rejeter le mal.

Ces quatre qualités principales sont accompagnées

de quatre autres

— la virtuosité dans l’agir,

— l’empressement dans le service,

— la perspicacité dans le savoir,

— l’immutabilité après le choix soit dans le bien, soit dans le mal.

3. Explication

Le premier principe, par le fait qu’il est premier, a produit toutes choses à partir de rien, non seule ment ce qui est proche de rien, mais aussi ce qui est proche de lui-même non seulement la substance éloignée de lui comme l’est la substance corporelle, mais aussi celle qui est proche de lui, la substance intellectuelle et incorporelle qui, par le fait qu’elle est la plus semblable à Dieu, possède la simplicité de la nature et la distinction des personnes afin de ressembler à Dieu par la substance commune aussi bien qu’individuelle. Cette substance possède aussi dans l’esprit l’image de la Trinité par la mémoire, l’intelligence et la volonté. Elle possède enfin la liberté de la volonté afin de ressembler à Dieu par la puissance naturelle aussi bien qu’élective, la puissance naturelle étant marquée par l’image de Dieu, la puissance élective par la liberté de l’arbitre.

Cette substance ne pourrait, en effet, en aucune façon, parvenir, de façon méritoire, à la récompense glorieuse qui rend chacun bienheureux, si elle ne possédait le libre-arbitre de la volonté. Or, ceci ne peut être que dans une substance rationnelle accompagnée de mémoire, d’intelligence et de volonté.

Là où est la raison, il faut que soit, selon Boèce, « la substance individuée d’une nature rationnelle » Il faut aussi qu’il y ait substance spirituelle et incorporelle et, par là, simple, sans aucune dimension quantitative.

4. Une telle substance, par le fait qu’elle est simple, possède la virtuosité dans l’agir. A cause de cette virtuosité et de sa distinction personnelle, lui revient de servir dans une charge distincte. Du fait de sa simplicité et de sa virtuosité, lui revient la perspicacité dans le discernement. Par le fait qu’elle est simple et perspicace, ayant une intelligence à l’image de Dieu, elle possède la stabilité après le choix soit dans le bien, soit dans le mal.

Ces conditions sont liées dans leur généralité à la création des esprits supérieurs en général.

Chapitre 7: L’apostasie des démons

1. Enoncé

Dieu a fait tous les anges bons se situant cependant entre lui, souverain bien, et le bien relatif qui est celui de la créature: de sorte que s’ils se tournent à aimer ce qui est au-dessus d’eux, ils s’élèvent à l’état de grâce et de gloire. Si, par contre, ils se tournent vers le bien relatif qui est au-dessous d’eux, ils se ruent vers le mal de la faute et de la peine, car il n’y a as de honte du péché sans la parure de la justice.

Lucifer, premier entre les anges, présumant d’un bien personnel, a désiré une puissance personnelle en voulant surpasser les autres. Il tombe donc avec tous ceux qui pensaient comme lui. En tombant, il est devenu impénitent, obstiné, aveuglé, exclu de la contemplation de Dieu, désordonné dans l’agir, cher chant de toutes ses forces à faire tomber l’homme par de multiples tentations.

2. Explication

Le premier principe étant souverainement bon, ne fait rien qui ne soit bon, parce que du bien ne procède que le bien. Cependant, ce qui est créé par lui, par ce fait, lui est inférieur et donc ne peut être le souverain bien. L’ange fut donc créé bon par Dieu, mais pas souverainement bon. Il pouvait cependant achever sa perfection en tendant par amour vers le souverain bien.

3. Et parce que, par le libre-arbitre de sa volonté, il pouvait tendre vers le souverain bien ou se tourner vers un bien personnel, Lucifer, excité par la considération de sa beauté et de sa grandeur, à s’aimer lui-même et à aimer son bien personnel, présuma de sa grandeur, désira une puissance propre qu’il n’avait pas. Par là, en présumant ainsi, il se constitua à lui-même son principe en se glorifiant lui-même; et en désirant ainsi, il se Constitua à lui-même son souverain bien, en se reposant sur lui-même. Comme il n’était ni le souverain principe, ni le souverain bien, il fallait que par Cette ascension désordonnée, il tombât et, pour la même raison, tous ceux qui pensaient comme lui.

4. Et parce qu’il n’y a pas de honte du péché sans la parure de la justice, aussitôt donc, en tombant dans le péché et avec lui, ses semblables, il perdit sa place souveraine, l’empyrée, descendant au plus bas, dans l’air obscur, dans l’enfer, de sorte que sa chute dans le péché étant l’oeuvre de son libre-arbitre, sa chute dans la peine fut l’oeuvre du juge ment divin. Et parce qu’il possédait l’immutabilité après le choix, il devint immédiatement obstiné dans le mal, et par là, aveuglé et ne voyant plus le vrai, désordonné dans son action et affaibli dans sa puissance. Sa volonté impie et son action détournée de Dieu, se tournèrent vers la haine et l’envie de l’homme. La perspicacité de sa raison, privée de la vraie lumière, se tourna vers les tromperies par les divinations et les impostures. Son office personnel éloigné du vrai service se tourna vers les tentations. Sa virtuosité amoindrie et rapetissée s’est tournée, autant qu’il est permis, vers les merveilles qu’il opère par des transmutations secrètes sur les créatures corporelles. Or, parce que toutes ces choses sont désordonnées par la volonté que l’orgueil a dépravée, il les convertit toutes à exciter sa superbe, cherchant à être révéré et admiré par les hommes à l’instar de Dieu. De là vient qu’il fait mal toutes choses Cependant Dieu juste le permet maintenant pour le châtiment des méchants et la gloire des bons, ainsi qu’il apparaîtra au jugement dernier.

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Chapitre 8: La confirmation des bons anges

Enoncé

De même que les anges qui se détournèrent de Dieu furent aussitôt obstinés par impénitence, ceux qui se tournèrent vers Dieu furent aussitôt confirmés par la grâce et la gloire dans leur volonté, parfaite ment illuminés dans leur raison selon la connaissance matutinale et vespérale, parfaitement fortifiés dans leur force de commandement ou d’exécution et parfaitement ordonnés dans leur action de contemplation ou de service.

Et ceci dans une triple hiérarchie: suprême, médiane et inférieure. A la hiérarchie suprême, appartiennent les Trônes, les Chérubins et les Séraphins. A la hiérarchie médiane, les Dominations, les Vertus et les Puissances. A la hiérarchie inférieure, les Principautés, les Archanges et les Anges. Parmi eux tous, certains ont été envoyés en service et délégués à la garde des hommes qu’ils servent en les purifiant, les illuminant et les parachevant, selon les ordres du vouloir divin.

2. Explication

Les anges, à cause de leur ressemblance expresse et de leur proximité au premier et souverain principe, possèdent une intelligence déiforme et l’immutabilité après le consentement donné par le libre-arbitre. Recevant la grâce divine, tournés vers le souverain bien, comme ils tendaient totalement vers Dieu, ils furent confirmés par la gloire et également rendus parfaits. Ils furent, dans leur volonté rendus stables et heureux, dans leur raison perspicaces, au point de connaître les choses non seulement en elles-mêmes, mais aussi dans l’art éternel et par là, ils n’acquirent pas seulement la connaissance du soir, mais aussi celle du matin ou peut-être du jour, à cause de la plénitude et de la pureté absolue de cette lumière à l’égard de laque le toute créature peut être appelée, à juste titre, ténèbre. Dans leur virtuosité, ils ont été parfaitement fortifiés soit dans le commandement, soit dans l’exécution, qu’ils revêtent un corps ou non Dans leur action, ils ont été parfaitement ordonnés, de sorte qu’ils ne pouvaient plus se désordonner ni en s’élevant à la contemplation de Dieu, ni en s’abaissant au service de l’homme, car en contemplant Dieu face à face , où qu’ils soient envoyés, c’est toujours en Dieu qu’ils courent.

3. Ils sont créés et agissent selon un ordre hiérarchique commencé en eux par la nature et achevé par la gloire qui, en stabilisant l’instabilité du libre arbitre, a illuminé leur perspicacité, ordonné leur service et renforcé leur virtuosité, selon les quatre qualités mentionnées plus haut La perspicacité de la raison dans la contemplation se rapporte principalement à la vénération de la majesté divine, à la compréhension de la vérité ou au désir de la bonté.

Dans la première hiérarchie, se trouvent trois ordres, les Trônes à qui revient la révérence, les Chérubins à qui revient la sagesse, les Séraphins à qui revient la bienveillance.

A la parfaite virtuosité correspond la force de commandement, la force d’exécution et la force de combat”. La première revient aux Dominations, la deuxième aux Vertus, la troisième aux Puissances, dont le rôle est de repousser les puissances contraires.

Au service parfait, revient le gouvernement, la révélation et le relèvement. Les Principautés gouvernent, les Archanges révèlent, les Anges soutiennent parce qu’ils gardent ceux qui sont debout de peur qu’ils ne tombent et aident ceux qui sont tombés à ressurgir.

Ainsi, il est évident que tout cela existe dans les anges plus ou moins, selon une gradation allant des plus hauts aux plus bas. Chaque ordre angélique doit tirer son nom de la charge plus spéciale qu’il a reçue.

Chapitre 9: La création de l’homme dans son âme

1. Après avoir parlé de la nature corporelle et de la nature incorporelle, il faut dire quelques mots de la nature composée des deux précédentes, en traitant d’abord de l’esprit puis de la chair, enfin de tout l’homme.

Enoncé

L’âme raisonnable est une forme existante, vivante, intelligente et jouissant de liberté.

Forme existante, c’est-à-dire, n’existant ni par elle-même, ni de par la nature divine, mais créée dans l’être par Dieu, de rien.

Forme vivante, elle vit non par une nature extrinsèque, mais par elle-même, non d’une vie mortelle mais d’une vie perpétuelle.

Forme intelligente, elle connaît non seulement l’essence créée, mais aussi l’essence créatrice à l’image de laquelle elle a été faite mémoire, intelligence et volonté.

Forme douée de liberté, elle est toujours libre de toute contrainte. Dans l’état d’innocence, elle était libre de toute misère et de toute faute, elle ne l’était plus dans l’état de nature déchue. Or, cette liberté de toute contrainte n’est rien d’autre qu’une faculté de la volonté et de la raison, qui sont les puissances principales de l’âme 

2. Explication

Le premier principe est souverainement bienheureux et bienveillant. Par sa souveraine bienveillance, il communique à la créature sa béatitude, non seule ment à la créature spirituelle proche de lui, mais aussi à la créature corporelle et éloignée de lui. Il la communique cependant à la créature corporelle et éloignée d’une façon médiate, car la loi de la divinité est que les choses d’en bas retournent au sommet par les choses intermédiaires. Dieu n’a donc pas fait capable de bonheur seulement l’esprit angélique et séparé, mais aussi l’esprit conjoint, qui est l’esprit humain.

L’âme raisonnable est donc une forme capable de béatitude. Or, parvenir à la récompense de la béatitude n’est glorieux qu’en raison du mérite et il n’y a mérite que dans ce qui est fait volontairement et librement. Il fallait donc que le libre-arbitre soit donné à l’âme raisonnable par l’éloignement de toute contrainte, car il est de la nature de la volonté de ne pouvoir être contrainte en aucune façon, bien que, par sa fau te, elle se rende misérable et esclave du péché.

3. En outre, forme apte à la béatitude, elle est capable de Dieu par mémoire, intelligence et volonté en cela, elle est à l’image de la Trinité à cause de l’unité dans l’essence et de la trinité dans les puissances. Il fallait donc que l’âme puisse connaître Dieu et toutes choses et, par là, qu’elle soit marquée à l’image de Dieu.

Or, parce qu’aucun bienheureux ne peut perdre la béatitude, rien ne pouvait être capable de béatitude sans être incorruptible et immortel. Il fallait donc que l’âme raisonnable soit vivante, de par sa nature, d’une vie immortelle.

4. Enfin, parce que tout être qui attend d’un autre la béatitude et qui est immortel, est sujet au changement dans son être moral et incorruptible dans son être, l’âme n’est donc pas elle-même, elle n’est pas de la nature divine — puisqu’elle est sujette au changement —; elle n’est pas non plus produite à partir d’autre chose, ni engendrée par la nature, puisqu’elle est immortelle et incorruptible. Ainsi, cette forme ne peut être introduite dans l’être par génération, car tout ce que la nature engendre est par nature corruptible De ceci il apparaît combien la fin de la béatitude impose nécessairement les conditions indiquées à l’âme ordonnée à la béatitude.

5. Parce qu’elle est capable de béatitude, l’âme est immortelle. Donc, lorsqu’elle est unie à un corps mortel, elle peut en être séparée. Par là, elle est non seulement forme, mais aussi substance singulière. Elle n’est donc pas unie au corps seulement comme perfection, mais comme moteur. Ainsi, elle achève par son essence ce qu’elle meut également par sa puissance. Or, parce qu’elle ne donne pas seule ment d’être, mais aussi de vivre, de sentir et de comprendre, elle possède donc une puissance végétative, sensitive et intellective. Par la puissance végétative, elle engendre, nourrit et fait croître; principe de quiddité dans la génération, de qualité dans la nutrition, de quantité dans la croissance “. Par la puissance sensitive, elle appréhende les choses sensibles, retient ce qu’elle a appréhendé, compose et divise ce qu’elle a retenu; elle appréhende par les cinq organes extérieurs des sens qui correspondent aux cinq corps principaux du monde, elle retient par la mémoire, compose et divise par l’imagination qui est la première puissance d’association. Par la puissance intellective, elle discerne le vrai, repousse le mal et recherche le bien; elle discerne le vrai par la raison, repousse le mal par l’irascible, recherche le bien par le concupiscible.

6. En outre, parce que la connaissance est distinction du vrai, et que l’affectivité est répulsion et attirance, l’âme entière est divisée en connaissance et affectivité.

7. Allons plus loin. La connaissance du vrai est double: elle est connaissance du vrai comme vrai ou du vrai comme bien, elle est aussi connaissance du vrai éternel, supérieur à l’âme, ou temporel, inférieur à elle. De là, la puissance de connaissance, en tant qu’intelligence et raison, se divise ainsi: l’intelligence en intelligence spéculative et intelligence pratique, la raison en portion supérieure et portion inférieure. Ce sont là fonctions diverses plutôt que puissances distinctes

8. Enfin, l’appétit peut se porter vers quelque chose de deux façons, selon un instinct naturel ou selon une délibération et un arbitre. Ainsi, la puissance affective se divise en volonté naturelle et en volonté élective qui est la volonté proprement dite. Parce qu’une telle élection est indifférente aux partis qu’elle peut prendre, elle vient donc du libre-arbitre.

Cette indifférence vient d’une délibération à laquelle se joint la volonté. Le libre-arbitre est donc faculté et de la raison et de la volonté, de sorte que, comme le dit saint Augustin, il comprend toutes les puissances raisonnables que nous avons mentionnées plus haut. Saint Augustin dit en effet: « Lorsque nous parlons du libre-arbitre, nous ne parlons pas d’une partie de l’âme, mais de l’âme tout entière.»

Du concours de ces puissances, la raison faisant retour sur elle-même et de la volonté l’accompagnant, naît l’intégrité de la liberté qui est principe de mérite et de démérite, selon que l’on choisit le bien ou le mal.

Chapitre 10: La création de l'homme dans le corps

1. Enoncé

Le corps du premier homme a été créé et formé du limon de la terre de telle façon qu’il était sou mis à l’âme et, à sa manière, doué de proportion. Il étaie doué de proportion dans sa complexion harmonieuse, dans son organisation belle et multiple et dans la droiture de sa stature. Il était soumis, obéissant sans se rebeller, engendrant et engendrable sans sensualité, plein de vie sans défaillance, immuable et absolument incorruptible, car la mort ne l’atteignait pas. A cause de cela, le paradis terrestre lui fut donné comme habitation paisible.

La femme a été formée d’une côte de l’homme pour être sa compagne et l’aider dans la propagation sans péché.

Il lui fut donné aussi l’arbre de vie, dont la végétation était continue et qui le rendait parfaitement immuable d’une immortalité perpétuelle.

2. Explication

Le premier principe est, dans la création, tout puissant, souverainement sage et infiniment bon et il le manifeste d’une certaine façon dans toutes les créatures. Il devait donc par-dessus tout le manifester dans la dernière et la plus noble des créatures, l’homme, qu’il produisit le dernier de toutes les créatures et en qui devait apparaître et éclater la consommation des oeuvres divines.

3. Pour que dans l’homme soit manifestée la puissance de Dieu, il fut créé à partir des natures les plus distantes, en les unissant dans une seule personne et nature. Ce sont le corps et l’âme dont le premier est substance corporelle, l’autre l’âme, substance spirituelle et incorporelle. Ces deux substances sont les plus distantes dans leur genre.

4. Pour que se manifeste la sagesse de Dieu, le corps fut créé proportionné à sa façon à l’âme. Donc, puisque le corps est uni à l’âme comme à ce qui l’achève, le meut et l’élève à la béatitude, pour qu’il soit conformé à l’âme vivifiante, il reçut une complexion harmonieuse non quant au poids ou à la masse, mais dans l’égalité de la justice naturelle qui le dispose au mode de vie le plus noble. Pour qu’il soit conformé à l’âme qui le meut, par la multiplicité des puissances, il reçut une multiplicité d’organes pleins de charmes, d’art et de conductibilité, comme on le voit dans le visage et dans la main qui est l’organe des organes. Pour être conformé à l’âme qui l’élevait vers le ciel, il reçut la station debout et la tête dirigée vers le haut. Ainsi, la rectitude du corps témoignait de la rectitude de l’esprit.

5. Enfin, pour que soit manifestée dans l’homme la bonté et la bienveillance de Dieu, l’homme fut créé sans aucune tache ni faute et sans aucun châtiment ni misère. Car, comme le premier principe est tout en même temps souverainement bon et juste, parce qu’il est souverainement bon, il ne peut faire l’homme que bon, et, par là, innocent et droit parce qu’il est souverainement juste, il ne peut lui infliger de peine, car il n’avait absolument pas péché. Ainsi, il donna ce corps à l’âme raisonnable pour qu’il lui soit soumis et qu’il n’y ait en lui aucune lutte de rébellion, aucune corruption de la mort. Ainsi, le corps était conforme à l’âme de sorte que, comme l’âme était innocente et cependant pouvait tomber dans la faute, le corps était impassible et cependant pouvait tomber dans la peine. Il pouvait donc ne pas mourir et pouvait mourir Il pouvait posséder la suffisance et tomber dans le besoin. Il pouvait être soumis à l’âme et pouvait aussi entrer en rébellion et en lutte avec elle.

6. C’est pourquoi, dans cet état, le corps était tel qu’il pouvait partager sa semence pour la propagation de la race avec l’être du sexe féminin qui devenait également principe avec lui. Il pouvait aussi consommer sa substance nutritive par l’action de la chaleur; il pouvait néanmoins se restaurer en mangeant des arbres du paradis, ses humeurs intérieures étant ainsi renouvelées ou maintenues par l’arbre de vie. Cet arbre possédait la vertu d’être, comme le dit Augustin non seulement nourriture mais aussi sacrement.

Donc, l’incorruption et l’immortalité du corps d’Adam provenait: principalement de l’âme comme d’une forme unificatrice et influente; du corps qui, par sa complexion bonne et harmonieuse, était apte à la recevoir; de l’arbre de vie qui le vivifiait et le nourrissait; enfin du gouvernement de la divine providence qui le conservait du dedans et le protégeait du dehors.

Chapitre 11: La création de l’homme corps et âme

1. Enoncé

Il a été donné à l’homme

— un double sens, intérieur et extérieur, de l’es prit et de la chair,

— un double mouvement, impératif dans la volonté et exécutif dans le corps,

— un double bien, visible et invisible,

— un double précepte, de nature et de discipline. Le précepte de nature était: Croissez et multipliez; le précepte de discipline était: Ne mangez pas de l’arbre de la science du bien et du mal.

Selon quoi, il a été donné à l’homme une aide quadruple, la science, la conscience, la syndérèse et la grâce qu’il possédait en suffisance pour demeurer dans le bien et par là avancer, et pour éviter le mal et éviter d’y tomber.

2. Explication

Le premier principe a fait ce mode sensible pour se manifester lui-même, c’est-à-dire que par ce monde, comme par un miroir et un vestige, l’homme doit remonter à Dieu créateur qu’il doit aimer et louer. Selon quoi, il y a deux livres, l’un écrit intérieurement qui est l’art et la sagesse éternelle de Dieu, l’autre écrit au-dehors, le monde sensible. Donc, puisqu’il existait une créature douée de sens interne pour connaître le livre intérieur, c’était l’ange, et qu’il existait une autre créature douée du sens extérieur, c’était chaque animal, la perfection de l’univers de mandait qu’il existât une créature douée de ce double sens pour connaître le livre écrit à l’intérieur et au-dehors, c’est-à-dire la sagesse et son oeuvre. Et parce que dans le Christ se trouve réunies la sagesse éternelle et son oeuvre en une seule personne, il est appelé le livre écrit au-dedans et au-dehors pour le salut du monde.

3. Parce qu’à chaque sens correspond un mouvement, il a été donné à l’homme un double mouvement: le premier selon l’impulsion de la raison dans l’esprit, le second selon l’impulsion de la sensibilité dans la chair. Il appartient au premier de commander, au second d’exécuter selon la rectitude de l’ordre. Quand le contraire arrive, alors la rectitude et le gouvernement de l’âme sont jetés hors de leur condition.

4. Parce qu’à chaque mouvement et à chaque sens correspond une tendance vers un certain bien, un double bien a été proposé à l’homme: « le premier visible, le second invisible; le premier temporel, le second éternel; le premier charnel, le second spirituel. De ces biens, Dieu a donné l’un et promis l’autre, pour que le premier soit possédé gratuitement et le second recherché par le mérite ».

5. Parce que ce bien est donné en vain s’il n’est pas gardé, et promis en vain si l’on n’y parvient pas, un double précepte a été donné à l’homme: le premier naturel pour garder le bien donné, le second disciplinaire pour gagner le bien promis, qui ne peut être mérité mieux que par la pure obéissance. L’obéissance est pure quand le précepte oblige par lui-même et non pour une autre raison. Un tel précepte est appelé précepte disciplinaire parce qu’il enseigne par lui-même combien est grande la puissance de l’obéissance qui, par son mérite, conduit au ciel, et, par son mépris, précipite en enfer. Ce précepte n’est pas donné à l’homme à cause du besoin qu’aurait Dieu de l’hommage de l’homme, mais pour indiquer le moyen de mériter la couronne par une pure et volontaire obéissance.

6. Parce que l’homme, en raison de sa nature imparfaite, formée à partir de rien et non confirmée par la gloire, pouvait tomber, le Dieu très bienveillant lui a apporté une aide quadruple: aide double de la nature et aide double de la grâce. Dieu a insufflé une double rectitude à cette nature: l’une pour juger droitement, c’est la conscience, l’autre pour vouloir droitement, c’est la syndérèse dont le rôle est d’exciter contre le mal et de stimuler pour le bien. Dieu a surajouté la double perfection de la grâce: celle de la grâce gratis data qui était la science illuminant l’intelligence pour se connaître elle-même, connaître son Dieu et ce monde créé pour elle et celle de la grâce gratum faciens qui était la charité habilitant l’affectivité à aimer Dieu par dessus tout et le prochain comme soi-même.

Ainsi, avant la chute, l’homme possédait une nature parfaite, survêtue aussi de la grâce divine. Par là, il résulte manifestement que si l’homme est tombé, ce ne fut que par sa faute, car il a méprisé l’obéissance.

Chapitre 12: L’accomplissement et l’ordonnance du monde achevé

1. Enoncé
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De tout ce que l’on vient de dire, on peut conclure que la création du monde est semblable à un livre dans lequel éclate, est représentée et est lue la Trinité créatrice selon un triple degré d’expression par mode de vestige, d’image et de ressemblance. L’idée de vestige se trouve dans toutes les créatures l’idée d’image, dans les seules créatures intelligentes ou esprits raisonnables; l’idée de ressemblance, dans les seules créatures déiformes. Ainsi, comme par les degrés d’une échelle, l’intelligence humaine est capable de s’élever graduellement jusqu’au principe souverain, qui est Dieu.

2. Explication

Toutes les créatures ont un rapport et une dépendance vis-à-vis de leur Créateur. Elles peuvent lui être comparées d’une triple manière, soit comme au principe de création, soit comme à l’objet qui les meut, soit comme au don qui les habite. De la première manière, tout ce qui est fait lui est comparé, de la seconde manière toute intelligence, de la troisième tout esprit juste et agréable à Dieu.

Tout ce qui est fait, si peu d’être ait-il, a Dieu pour principe. Toute intelligence, si peu de lumière ait-elle, est capable de saisir Dieu par la connaissance et l’amour. Tout esprit juste et saint possède le don du Saint Esprit infus en lui.

3. La créature ne peut avoir Dieu pour principe sans lui être configurée selon l’unité, la vérité et la bonté. Elle ne peut avoir Dieu pour objet sans le saisir par la mémoire, l’intelligence et la volonté. Elle ne peut posséder Dieu comme don infus sans lui être configurée par la foi, l’espérance et la charité, qui sont le triple don. Or, la première conformité est lointaine, la deuxième proche, la troisième toute proche. On appelle donc la première vestige de la Trinité, la deuxième image, et la troisième ressemblance.

4. L’esprit raisonnable tient donc le milieu entre la première et la dernière; la première est inférieure, la deuxième intérieure, la troisième supérieure. Donc, dans l’état d’innocence, lorsque l’image n’était pas viciée, mais rendue déiforme par la grâce, le livre de la créature suffisait, dans lequel l’homme pouvait s’exercer lui-même à saisir la lumière de la sagesse divine. De sorte qu’il était si sage qu’il voyait toutes choses en lui-même, qu’il les voyait en elles-mêmes et qu’il les voyait dans l’art éternel, par le fait que les choses ont un triple être, l’être dans la matière, c’est-à-dire dans leur nature propre, l’être dans l’intelligence créée et l’être dans l’art éternel, ainsi que le dit l’Ecriture, Dieu dit: « Que soit, il fit et ce fut fait ».

5. A cause de cette triple vision, l’homme a reçu un triple regard comme le dit Hugues de Saint Victor un regard de chair, un regard de raison et un regard de contemplation: le regard de chair pour voir le monde et tout ce qui est dans le monde, le regard de raison pour voir l’esprit et tout ce qui est dans l’esprit, le regard de contemplation pour voir Dieu et tout ce qui est en Dieu. Ainsi, par le regard de chair, l’homme voit les choses qui sont hors de lui, par le regard de raison les choses qui sont en lui, par le regard de contemplation les choses qui sont au-dessus de lui. Ce regard de contemplation n’atteint la perfection de son acte que dans la gloire, s’il perd par la faute et récupère par la grâce, la foi et la connaissance des Ecritures. Par elles l’esprit humain est purifié, illuminé et perfectionné pour contempler les choses célestes.

L’homme déchu ne peut y parvenir sans d’abord reconnaître ses défauts et ses propres ténèbres. Il ne peut le faire qu’en considérant et en observant la ruine de la nature humaine.

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PARTIE III: LA CORRUPTION DU PÉCHÉ

Chapitre 1: L’origine du mal en général

1. Après avoir précisé certaines idées sur la Trinité de Dieu et la création du monde, il nous faut maintenant traiter quelque peu de la corruption du péché.

Enoncé

Le péché n’est pas une essence, mais une défaillance et une corruption qui affecte le mode, l’espèce et l’ordre dans la volonté créée Ainsi, la corruption du péché est contraire au bien lui-même, elle n’a cependant d’être que dans le bien, elle ne tire son origine que d’un bien, ce qu’est certes le libre-arbitre de la volonté. Celui-ci n’est pas souverainement mauvais puisqu’il peut vouloir le bien, il n’est pas souverainement bon puisqu’il peut tomber dans le mal.

Explication

2. Le premier principe, étant l’être par lui-même et non par un autre, doit nécessairement être sa propre fin, donc souverainement bon, sans aucun défaut. Il n’y a pas et ne peut y avoir un mal premier et souverain, car premier principe signifie suprême perfection, et souverain mal signifie défaut extrême. Donc, puisque le premier principe, être suprême et parfait, ne peut défaillir ni dans l’être ni dans l’agir, il n’est pas le mal souverain, ni un mal quelconque, et ne peut en aucune façon être le principe du mal.

Cependant, étant tout-puissant, il peut conduire le bien du non-être à l’être même sans appui d’aucune matière. Ce qu’il fit lorsqu’il forma la créature à laquelle il donna l’être, l’intelligence et la volonté. La créature, oeuvre du souverain bien a été créée selon une triple causalité; elle a dans sa substance et dans sa volonté un mode, une espèce et un ordre. Elle a été faite pour accomplir ses oeuvres par Dieu, selon Dieu et pour Dieu, selon le mode, l’espèce et l’ordre mis en elle.

3. Créée à partir du néant et donc déficiente, elle pouvait défaillir de son agir-pour-Dieu au point d’agir pour elle-même et non pour Dieu, et par là même ni par Dieu, ni selon Dieu, ni pour Dieu. Ceci est le péché qui est corruption du mode, de l’espèce et de l’ordre. Etant un défaut, il n’a pas de cause efficiente, mais il a une cause déficiente, le défaut de la volonté créée.

4. Le péché étant corruption n’est corruption que du bien. Or, toute corruption se trouve dans une chose corruptible; le péché ne se trouve donc que dans le bien. Ainsi, puisque la volonté libre cor rompt en elle-même le mode, l’espèce et l’ordre en défaillant du vrai bien, tout péché en tant que tel provient de la volonté comme de sa source première et se trouve dans la volonté comme dans son propre sujet. C’est ce que fait la volonté quand, par sa faillibilité, sa mutabilité et sa versatilité, elle méprise le bien sans défaut et immuable et s’attache au bien changeant.

5. De ceci résulte que le « péché n’est pas recherche des choses mauvaises, mais abandon des choses meilleures ». Il est donc dans l’appétit de la volonté, corruption du mode, de l’espèce et de l’ordre, et par là « tellement volontaire que s’il n’est pas volontaire, ce n’est pas un péché » Si l’on a compris ceci, on rejette manifestement l’opinion impie des Manichéens qui affirmaient l’existence d’un mal souverain premier principe de tous les maux. On voit aussi quelle est l’origine du mal et quel en est le sujet.

 

Chapitre 2: La tentation de nos premiers parents

1. Pour comprendre comment la corruption du péché est entrée dans le monde, il faut considérer la chute de nos premiers parents, la transmission de la faute originelle et l’origine ou racine du péché actuel. Au sujet de la chute de nos premiers parents, trois aspects sont à considérer, la tentation diabolique, la faute commise et le châtiment infligé.

Enoncé

2. Dieu avait créé l’homme dans la félicité du paradis, en deux sexes, le mâle et la femelle. Le diable envia l’homme; ayant revêtu l’aspect du serpent, il aborda la femme. Il lui demanda d’abord:

« Pourquoi Dieu vous a-t-il prescrit de ne pas manger? Puis il affirma: « Vous ne mourrez pas ». Enfin il fit une promesse: « Vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal ». Par cette tentation, il voulait faire tomber la femme plus faible et par elle ensuite terrasser le sexe mâle, ce qu’il fit avec la permission de Dieu.

Explication

3. Le premier principe est tout-puissant dans la création, il est aussi très droit dans le gouvernement.

« Il gouverne les choses qu’il a créées en les laissant agir de leur propre mouvement »

Parce que l’homme était ainsi créé qu’il devait par venir, par la victoire dans le combat, à la récompense du repos éternel, Dieu, qui savait que l’homme succomberait à la tentation, devait cependant permettre que l’homme soit tenté par celui qui savait, pouvait et voulait.

Parce que le diable, auparavant doué de science et de rectitude, était tombé par son orgueil et était devenu rusé et envieux, il voulait tenter par envie et le savait par astuce. Il tenta donc pour autant qu’il le put et que Dieu le permit. Ce fut par une permission divine qu’il revêtit l’aspect du serpent pour que non seulement on puisse connaître son astuce, mais aussi pour que, par cet aspect, la ruse diabolique dans la tentation soit connue de tous les fils d’Adam.

4. En outre, ce fut également par permission divine que la tentation porta sur le précepte de discipline, de sorte que, vaincu ou vainqueur, le diable fît connaître à tous le mérite de l’obéissance ou le démérite de la désobéissance. Mais ce fut par sa ruse qu’il commença par la femme, car il est plus facile de faire tomber le moins fort; comme c’est par ruse que l’ennemi entre dans la cité par le côté le moins défendu.

5. De même, la manière dont il procéda dans la tentation vient d’une grande ruse, car il procéda en éprouvant, en forçant et en alléchant. Il commença l’épreuve en interrogeant, força en affirmant, allécha en promettant. Il interrogea d’abord sur la cause du précepte pour conduire la raison dans le doute. Le doute acquis: « de peur que par hasard nous ne mourions »: alors il affirma pour conduire l’irascible dans le mépris. Enfin il fit une promesse pour mettre en appétit le concupiscible. Ainsi il opéra cette triple manoeuvre pour amener la liberté de l’arbitre à con sentir, car le libre-arbitre est faculté de raison et de volonté qui contient également les trois appétits, rationnel, irascible et concupiscible. Le diable allécha la femme selon ces trois appétits par un triple objet désirable, la science que désire l’appétit rationnel, la perfection à l’instar de Dieu que désire l’irascible, et la douceur de l’arbre que désire le concupiscible. Ainsi il tenta tout ce qui dans la femme était tentable par tout ce qui pouvait l’induire en tentation; ce sont les trois objets désirables du monde, la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et la superbe de la vie L’origine de toute tentation vient de ces trois objets, le monde, la chair ou le diable.

 

Chapitre 3: La transgression de nos premiers parents

Enoncé

1. La femme en consentant à la tentation du diable, désira la science et l’excellence à l’instar de Dieu, elle désira également goûter la douceur de l’arbre défendu, elle tomba enfin dans la transgression du précepte.

Non contente de cela, elle offrit le fruit de l’arbre défendu et induisit l’homme en tentation.

Celui-ci ne voulant pas contrister ses charmes, ne blâma pas la femme, mais consentit au mauvais conseil qu’elle lui donnait et, goûtant le fruit qu’elle lui offrait, il se fit à son tour transgresseur du précepte divin.

Explication

2. On a dit plus haut que le premier principe a donné à l’homme un double sens et un double appétit par rapport au double livre et au double bien, de façon que l’homme puisse dans la liberté de son arbitre se tourner vers l’un ou l’autre. La femme ayant entendu la suggestion extérieure du serpent, ne recourut pas au livre intérieur qui s’offre pour être lu au jugement droit de la raison. Mais selon son sens propre, elle s’en tint au livre extérieur et commença de rechercher le bien extérieur. Et parce que son sens n’atteignit pas le vrai infaillible, son appétit commença de se tourner vers le bien changeant. Elle désira donc ce que le diable promettait et consentit à faire ce qu’il suggérait. Désirant la science parfaite, elle s’éleva dans l’orgueil. Elevée dans l’orgueil, elle fut du coup séduite par la gourmandise et ainsi terrassée par la désobéissance. Le premier mouvement eut lieu dans son esprit, le deuxième dans sa sensibilité, le troisième dans son action.

Et de même que la tentation, partant d’en-bas, parvint plus haut, car à partir du sens de l’ouïe elle conduisit du désir au consentement, ainsi par un mouvement contraire, le désordre commençant par en haut parvint jusqu’en bas et fit consommer un unique péché, cela, pour la nature humaine, est le commencement de tout péché et la source des maux.

3. Car la femme alléchée allécha l’homme qui semblablement tourné vers le livre extérieur et vers le bien changeant, en appréciant trop la compagnie de la femme et la consolation de sa présence, ne voulut ni la blâmer, ni contrister ses charmes.

Et parce qu’il aurait du la blâmer et ne la blâma pas, le péché de la femme lui est imputé Et parce qu’il ne voulut pas contrister ses charmes en la repoussant, il commença de, s’aimer trop lui-même et ainsi s’éloignant de l’amitié divine, tomba dans la gourmandise et la désobéissance.

4. La transgression du précepte fut donc commune à l’un et l’autre, bien que pour des raisons différentes, car la femme fut séduite et non l’homme. Dans les deux cependant, dans l’homme et dans la femme, il y eut désordre de haut en bas: d’abord dans l’esprit ou raison, puis dans la sensibilité et enfin dans l’action. L’un et l’autre furent donc terrassés par la désobéissance et alléchés par la gourmandise, car l’un et l’autre s’étaient élevés par l’orgueil, la femme en désirant et en briguant ce qu’elle n’avait pas encore, l’homme en aimant et en appréciant trop ce qu’il avait déjà. D’où la femme en mangeant crut être exaltée, mais Adam s’estimant. quelque chose de grand et d’agréable à Dieu, crut devoir être moins gravement puni. En effet, il n’avait encore éprouvé la rigueur de la sévérité divine

Ainsi, l’un et l’autre s’étant élevés au-dessus de soi d’une façon désordonnée, tombèrent misérablement en dessous de soi, de l’état d’innocence et de grâce à l’état de faute et de misère.

 

Chapitre 4: La punition de nos premiers parents

Enoncé

1. L’homme et la femme, aussitôt après leur faute, sentirent le châtiment de la rébellion et de la honte dans leur chair et pour couvrir leurs parties sexuelles, ils se firent des pagnes.

Après le jugement divin, l’homme encourut le châtiment du travail et de la pauvreté, le châtiment de la faim et de l’indigence, le châtiment de la mort et du retour à la poussière, comme le dit l’Ecriture: "Maudit soit le sol à cause de toi, etc."

A la femme un double châtiment fut infligé, celui des multiples afflictions dans la conception et des douleurs dans l’enfantement et celui de la sujétion à l’homme dans la communauté. Ainsi ce péché fut assez gravement puni qu’ils avaient commis en mangeant de l’arbre défendu, bien qu’il ait été inconsidérément perpétré.

Explication

2. Le premier principe est providence souveraine dans le gouvernement et rectitude parfaite dans la présidence. Il ne laisse absolument rien de désordonné dans l’univers. Parce que la faute conduit justement au châtiment, le déshonneur du péché fut immédiatement suivi, chez nos premiers parents, de l’honneur du jugement, afin que ce qui fut désordonné en tombant de l’ordre de la nature retombe aussitôt dans l’ordre de la justice. Car cet ordre double enlace à ce point toutes choses que ce qui tombe de l’un retombe dans l’autre 

3. L’un et l’autre de nos parents, en s’enorgueillissant en esprit et en cédant à la gourmandise de la chair, furent désobéissants envers celui qui leur était supérieur. Par le juste jugement de Dieu, ce qui leur était inférieur devint désobéissant envers eux, en particulier ces parties du corps par lesquelles se fait l’union des sexes, les membres servant à la puissance de génération. Et parce que cela ne provenait pas de leur nature mais de leur propre faute, ils en rougirent et se couvrirent.

4. En outre, parce que l’homme, ayant méprisé ce qui était souverainement délectable, rechercha la délectation dans la chair, le juste jugement de Dieu lui infligea le travail et la peine de la faim et de la soif.

5. Enfin, parce qu’il choisit pour le bien de la chair de se séparer du bien de l’esprit, par le juste jugement de Dieu l’âme contre son gré est séparée de la chair par la mort et le retour à la poussière. Pour cela, comme Dieu avait donné à l’homme, selon l’ordre de la nature, un corps soumis à l’âme pouvant se propager sans débauche, pouvant se maintenir en vie sans défaillance, immuable sans que la mort intervienne, ainsi, après le péché, tout cela, selon l’ordre de la justice, lui fut enlevé et le contraire infligé. De la sorte la faute ne demeurerait pas impunie et désordonnée, ce que la divine providence n’aurait absolument pu souffrir.

6. Et parce que le péché commença par la femme, son châtiment fut doublé. S’étant enorgueillie dans l’esprit, elle encourut la sujétion; ayant vu et désiré l’arbre doux à manger, elle encourut la douleur enfin ayant rompu le joug de l’obéissance, elle encourut le lien et le poids de multiples afflictions.

Ainsi apparaît avec quel ordre la divine providence a infligé de multiples châtiments à l’homme et les a doublés dans la femme afin que « le déshonneur du péché ne soit pas sans l’honneur de la justice »

Chapitre 5: La corruption du péché originel

1. Après avoir parlé de la chute de nos premiers parents, il faut maintenant traiter de la transmission du péché originel au sujet duquel il faut considérer le mode de corruption, le mode de transmission et le mode de guérison.

2. Enoncé

Le mode selon lequel le genre humain est corrompu par le péché originel est le suivant: Tout être engendré par l’union de l’homme et de la femme naît par nature fils de la colère, parce qu’il est privé de la rectitude de la justice originelle.

L’absence de cette rectitude nous fait encourir, quant à l’âme, un quadruple châtiment la faiblesse, l’ignorance, la méchanceté et la concupiscence, quadruple châtiment qui est infligé à cause du péché originel.

Ces châtiments spirituels sont bien sûr accompagnés dans le corps par un châtiment multiple, de multiples imperfections, de multiples travaux, de multiples maladies et de multiples douleurs.

A ces châtiments s’ajoutent celui de la mort et du retour à la poussière, celui de l’absence de la vision de Dieu et de la perte de la gloire céleste, non seulement chez les adultes, mais aussi chez les enfants non baptisés. Ceux-ci cependant sont punis, par rapport aux autres, d' « un châtiment très adouci » car ils ne subissent que la peine du dam, sans la peine du sens.

Explication

3. Le premier principe fait toutes choses par lui, selon lui et pour lui. Il est donc nécessaire qu’il soit souverainement bon et absolument droit, et par là souverainement pieux et juste. Ainsi, tous les sentiers de Dieu sont amour et vérité ou jugement. Or si, dès le commencement, Dieu avait créé l’homme au milieu de tant de misères, il n’y aurait ni pitié, ni justice, parce qu’une telle misère opprimerait son oeuvre, sans qu’auparavant il y ait eu de faute. De même, si Dieu nous avait remplis de tant de misères ou permis que nous le soyons sans aucune faute, la divine providence ne nous gouvernerait ni avec piété, ni selon la justice.

Donc, s’il est très certain que le premier principe est, dans la création et dans la providence, absolument droit et souverainement clément, il est nécessaire qu’il ait créé le genre humain de telle façon que dès le commencement il n’y ait en lui ni faute, ni misère; il est nécessaire aussi, qu’il l’administre de telle façon qu’il ne permette en nous la misère qu’en raison d’une faute préalable.

Donc, parce qu’il est très certain que nous avons contracté, de par notre origine, une multiple misère de châtiment, il est certain que nous naissons tous par nature, fils de la colère, et pour cela privés de la rectitude de la justice originelle, cette privation nous l’appelons la faute originelle 

4. Toute faute signifie qu’on s’est éloigné du bien immuable pour aller vers le bien changeant. S’éloigner du bien immuable, c’est s’éloigner de la force, de la vérité et de la bonté souveraines; aller vers le bien changeant c’est tendre à lui d’un amour indu; ainsi la perte de la justice originelle conduit à la faiblesse, à l’ignorance, à la méchanceté et à la concupiscence.

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5. En outre, abandonner le bien immuable pour le bien changeant, c’est se rendre indigne de l’un et de l’autre. Ainsi, en raison de l’absence de la justice originelle, l’âme perd le repos temporel dans le corps par une multiple corruption et par la mort, elle est enfin privée de la vision de la lumière éternelle, perdant le bonheur de la gloire tant pour l’âme que pour le corps.

6. Enfin, l’absence de cette justice chez ceux qui naissent n’est pas due au mouvement de leur volonté ni à une délectation actuelle. Ainsi, après cette vie, la peine du sens dans l’enfer n’est pas la dette du péché originel, car la justice divine punit non au-dessus de la mesure, mais en dessous. La miséricorde surabondante l’accompagne toujours.

Il faut croire que le bienheureux Augustin l’a pensé, bien que les mots dans leur lettre semblent sonner autrement, à cause de son aversion pour l’erreur des pélagiens qui concédaient à ces enfants une certaine félicité. Pour les ramener à une juste mesure, il a trop abondamment glissé aux extrêmes.

 

Chapitre 6: La transmission du péché originel

1. Enoncé

Le mode de transmission du péché originel est le suivant: Bien que l’âme ne vienne pas à l’existence par transmission, le péché originel est cependant passé de l’âme d’Adam dans celles de sa postérité par la médiation de la chair engendrée dans la concupiscence. De sorte que, comme la chair d’Adam avait été infectée par l’âme pécheresse et portée au désir désordonné, de même engendrée dans le désir désordonné et traînant avec elle l’infection des vices, elle a infecté et vicié l’âme.

Cette infection dans l’âme n’est pas seulement châtiment, elle est aussi péché. Ainsi, la personne corrompt la nature et la nature corrompue corrompt à son tour la personne En tout ceci, la justice divine est sauve, à laquelle on ne peut nullement imputer l’infection de l’âme, bien que Dieu en la créant l’infuse et en l’infusant l’unit à la chair infectée.

2. Explication

Le premier principe avait fait l’homme à son image pour s’exprimer lui-même. Il l’avait ainsi créé dans son corps de telle sorte que tous les hommes sortiraient du premier homme comme d’un principe radical, et dans son âme afin qu’elle fût sa ressemblance expresse, tant dans l’être que dans la durée, tant dans l’intelligence que dans l’amour, de sorte que tous les esprits raisonnables émaneraient immédiatement de Dieu lui-même comme d’un principe premier et immédiat. Et parce que l’esprit, plus excellent s’approche davantage du premier principe, Dieu créa l’homme de façon que l’esprit commande au corps et que le corps soit soumis à l’esprit créé aussi long temps qu’il obéirait à l’Esprit incréé. Par contre, si l’esprit n’obéissait plus à Dieu, par le juste jugement divin, son corps se rebellerait contre lui. Ce qui eut lieu lorsqu’Adam pécha.

3. Donc, si Adam avait résisté, son corps serait demeuré obéissant à l’esprit, et il l'aurait transmis tel à sa postérité, et Dieu lui aurait infusé l’âme de sorte que, unie à un corps immortel et lui obéissant, elle aurait possédé l’ordre de la justice et l’immunité contre tout châtiment. Du fait qu’Adam a péché et que la chair s’est rebellée contre l’esprit, il fallait qu’il la transmette telle à sa postérité et que Dieu infuse l’âme comme il l’avait instituée dès l’origine. Or, l’âme, dès lors qu’elle s’est unie à une chair rebelle, ne possède plus l’ordre naturel de la justice par lequel elle devait régner sur tout ce qui lui est inférieur. Unie à la chair, l’âme doit la conduire ou être conduite par elle. Puisqu’elle ne peut plus conduire une chair rebelle, elle se laisse nécessairement conduire par elle, et encourt la maladie de la concupiscence. Ainsi encourt-elle en même temps l’absence de la justice due et la maladie de la concupiscence. De ces deux châtiments comme de l’aversion et de la conversion, on dit que le péché originel est, selon Augustin et Anselme, établi dans son intégralité.

4. Il était dans l’ordre absolu que la nature humaine soit ainsi créée, et une fois créée ainsi propagée; et que si elle péchait, elle soit ainsi châtiée, comme on l’a dit plus haut. Dans la création a été sauvegardé l’ordre de la sagesse, dans la propagation l’ordre de la nature, dans la punition l’ordre de la justice. Il apparaît qu’il n’est pas contraire à la justice divine que le péché soit transmis à la postérité.

5. En outre, le péché originel ne pouvait être transmis dans l’âme que si le châtiment de la rébellion avait précédé dans la chair. Le châtiment n’existait que si l’avait précédé la faute. La faute procède non d’une volonté ordonnée, mais d’une volonté désordonnée et ainsi non de la volonté divine, mais de la volonté humaine. La transmission du péché originel vient donc du péché du premier homme et non de Dieu, non de la nature créée, mais du vice perpétré. Ainsi, ce que dit Augustin est vrai que « ce n’est pas la propagation mais le désir désordonné qui transmet le péché originel à la postérité ».

 

Chapitre 7: La guérison du péché originel

1. Enoncé

Le mode de guérison du péché originel est le suivant.

La faute est guérie de telle façon que demeure le châtiment temporel, comme il apparaît chez les enfants baptisés.

Il est guéri quant à l’imputation du châtiment éternel, cependant de telle façon qu’il demeure quant à l’acte et au mouvement de la concupiscence.

Il est guéri chez les parents, néanmoins de telle façon que ceux-ci guéris par le baptême, le transmettent encore à leurs enfants.

La tache du péché originel est enlevée de telle façon que demeurent les conséquences, contre les quelles il nous faut lutter aussi longtemps que nous vivons ici-bas, car en personne la concupiscence n’est absolument éteinte par la grâce commune.

Je dis cela à cause de la bienheureuse Vierge, en qui cette concupiscence fut éteinte dans la conception du Fils de Dieu, par une grâce singulière

2. Explication

De même que l’infection dérive chez tous du principe créé par lequel se fait la propagation des corps, et ce par la partie inférieure, la chair, ainsi, la guérison doit provenir du principe incréé par lequel sont infusées les âmes et ce, par la partie supérieure, l’es prit. Parce que, du côté de l’esprit, il y a entre les hommes une distinction telle que selon elle, l’esprit n’est pas propagé à partir d’un autre mais sort immédiatement de Dieu, la grâce curative infusée dans notre esprit par Dieu concerne chacun en tant qu’il est une personne singulière et individuelle, et non en tant que produit selon la puissance de la nature. Donc, parce que le péché originel a infecté également la personne et la nature, la personne dans la volonté et la nature dans la chair, la tache originelle est guérie dans l’esprit tandis que demeure l’infection et les désordres dans la chair.

3. Et parce que l’homme engendre non en tant que guéri dans l’esprit, mais en tant que corrompu dans la chair, non en tant qu’être spirituel mais en tant qu’être charnel, bien qu’il soit baptisé et ainsi lavé en lui-même du péché originel, il transmet cependant ce péché à ses enfants.

4. En outre, parce que l’imputation du châtiment éternel concerne la difformité de l’esprit et de la personne, que le mouvement concerne l’inclination de la chair et de la nature, ainsi par le baptême, le péché originel disparaît quant à l’imputation, mais demeure cependant quant à l’acte 

5. Enfin, parce que l’affliction temporelle con cerne la condition humaine selon la chair, et que la chair demeure toujours sujette à une certaine infection, elle doit toujours demeurer sujette à la pénalité. Donc, puisque la pénalité et la corruption ne sont pas enlevées de la chair par la grâce, ces désordres, la concupiscence et la maladie des membres peuvent subsister avec la grâce curative.

C’est pourquoi, bien que la concupiscence soit peu à peu diminuée sans que la racine en soit arrachée, elle n’est jamais totalement enlevée chez l’homme ici-bas, sauf chez la bienheureuse Vierge par une grâce singulière. La Vierge, en effet, a conçu celui qui était l’expiation de toute faute. Une grâce singulière lui a donc été donnée par laquelle toute concupiscence fut éteinte en elle dans sa racine pour concevoir le Fils de Dieu sans aucune souillure, ni corruption du péché. « Car il convenait que la Vierge possédât la plus grande pureté qui puisse se concevoir en-dessous de Dieu; cette Vierge à qui Dieu le Père avait voulu donner le Fils unique qu’il a engendré de son coeur, égal à lui-même et qu’il aimait comme lui-même, de telle sorte qu’il serait naturellement un seul et même Fils commun de Dieu le Père et de la Vierge. Le Fils lui-même avait choisi de faire substantiellement de la Vierge, sa mère. L’Esprit Saint voulait et fit que la Vierge, conçût et mit au monde celui dont il procédait. ».

 

Chapitre 8: L’origine des péchés actuels

1. Après avoir parlé de la transmission du péché originel, il faut maintenant traiter quelque peu de l’origine du péché actuel.

Enoncé

Il faut tenir en somme que le péché actuel prend son origine dans la volonté libre de chacun par suggestion, délectation, consentement et accomplissement, selon ce que dit S. Jacques: « Chacun est éprouvé par sa propre convoitise qui l’attire et le leurre. Puis la convoitise ayant conçu, donne naissance au péché, et le péché parvenu à son terme, enfante la mort ».

Si la suggestion et la délectation demeurent en deçà du consentement, le péché est véniel.

S’il y a consentement et oeuvre accomplie en matière défendue par la loi divine, c’est un péché mortel consommé.

Si le péché reste entre les deux, de sorte que le consentement ne va pas jusqu’à l’acte, ou bien parce que le voulant il ne le peut pas, alors la volonté est imputée de ce fait et n’est pas moins coupable que si elle avait été jusqu’au fait; ou bien si ne voulant pas aller jusqu’à l’acte il veut pourtant jouir intérieurement de la délectation, alors la femme mange, mais non l’homme. Bien que le péché ne soit pleinement consommé, il est cependant considéré comme un péché mortel parce que quand la femme mange, tout l’homme a mérité d’être condamné. Cela a sur tout lieu dans les péchés charnels.

2. Explication

Le péché signifiant un éloignement de la volonté par rapport au premier principe, en tant que la volonté est faite pour agir à partir de lui-même, selon lui et par lui, tout péché est un détournement de l’esprit, c’est-à-dire de la volonté qui, par nature, est capable de vertu ou de vice Le péché actuel est donc le détournement actuel de la volonté. Ce détournement peut être si grand qu’il anéantit l’ordre de la justice, c’est le péché mortel qui enlève la vie, en séparant l’âme de Dieu vie de l’âme juste. Ou bien ce détournement est si minime que, sans anéantir cet ordre de la justice, il le perturbe quelque peu, c’est le péché véniel, ainsi appelé parce que nous pouvons en obtenir rapidement le pardon du fait qu’il n’enlève pas la grâce et ne fait pas encourir l’inimitié de Dieu.

L’ordre de la justice veut que le bien immuable soit préféré au bien passager, le bien honnête au bien utile, la volonté de Dieu à la volonté propre, de sorte que le jugement de la droite raison passe avant la sensualité. La loi de Dieu prescrit cet ordre et interdit son contraire. C’est pourquoi quand le bien changeant est préféré au bien éternel, quand le bien utile est préféré au bien honnête, quand notre volonté est préférée à la volonté de Dieu, quand l’appétit sensuel est préféré à la droite raison, alors c’est le péché mortel, dont S. Ambroise dit qu’il est « transgression de la loi divine et désobéissance aux commandements célestes ». Le péché mortel est commis soit en omettant ce que prescrit la loi divine, soit en faisant ce qu’elle défend. Ainsi il y a deux genres de péché, l’omission et la transgression 

3. Quand le bien changeant est ainsi aimé plus qu’il ne doit, mais non préféré au bien immuable, quand l’utilité n’est pas préférée à l’honnêteté, quand notre volonté est aimée plus qu’il ne faut mais non préférée à la volonté divine, quand la chair désire mais n’est pas préférée au jugement de la droite raison, alors ce n’est pas le péché mortel, mais le péché véniel, car bien qu’il soit à côté de la loi , il n’est cependant pas directement contre elle. L’appétit sensuel n’est préféré à la droite raison que si la raison y consent. On ne peut donc commettre de péché mortel en deçà du consentement.

4. Si cependant la sensualité est mue d’une façon désordonnée, ce désordre inclinant au mal, bien que la raison n’y consente pas, il y a quelque péché parce que l’ordre de la justice est lésé en quelque façon.

Dans l’état d’innocence, la sensualité n’était mue que selon le mouvement de la raison. Tant que l’homme y demeurait, il ne pouvait y avoir de péché véniel.

Maintenant, la sensualité s’oppose à la raison que nous le voulions ou non. Aussi commettons-nous nécessairement des péchés véniels par les mouvements premiers, qui certes peuvent être rejetés un à un mais ne peuvent être globalement évités, car ils sont si bien péchés qu’ils sont aussi peines du péché. Ils sont donc, à juste titre, appelés véniels car de ce fait ils méritent le pardon.

5. Mais la raison n’est pas obligée de consentir. Si donc après la délectation elle consent à l’oeuvre, il y a plein consentement et par là péché consommé, car il parvient jusqu’à l’homme, c’est-à-dire jusqu’à la partie supérieure de la raison dont dépend la plénitude du consentement.

6. Le consentement n’est pas seulement dans l’acte, il est aussi dans la délectation; en lui, la partie inférieure de la raison suit la sensualité. Donc si dans la délectation sensuelle la raison succombe à la sensualité, la femme obéit au serpent, et ainsi y a-t-il boule versement de l’ordre établi et donc de la justice. Pour cette raison on commet un péché mortel — bien que de moindre gravité. Il n’est pas imputé seulement à la femme, mais aussi à l’homme qui devait la retenir et l’empêcher d’obéir au serpent. Ainsi il apparaît que dans tout péché actuel se trouve une certaine imitation du premier péché, comme l’explique le Grand Docteur, Augustin, au chapitre du De Trinitate.

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Chapitre 1: L’origine et la distinction des péchés capitaux

Enoncé

1. Il faut maintenant descendre jusqu’à l’origine des péchés en particulier. Parmi eux, il y a des péchés capitaux, des péchés pénaux et des péchés finals ou irrémissibles, en d’autres termes, des premiers, des intermédiaires et des derniers.

Aux péchés actuels, on reconnaît un principe, une double racine, un triple foyer, une tête septiforme ou péché capital.

Le principe unique est l’orgueil selon qu’il est écrit Le principe de tout péché, c’est l’orgueil.

La double racine c’est la crainte provoquant une fausse honte et l’amour enflammant d’une mauvaise ardeur.

Les trois foyers sont, selon les trois concupiscences du monde, la chair, les yeux et la superbe de la vie.

La tête septiforme, l’orgueil, l’envie, la colère, la paresse, l’avarice, la gourmandise, la luxure. Parmi ces péchés, les cinq premiers sont spirituels, les deux derniers, charnels.

2. Explication

Le péché mortel est un éloignement actu du premier principe. On ne s’éloigne du premier principe qu’en le méprisant, soit en lui-même, soit dans son précepte. Or, le mépris du premier principe est l’orgueil. Toute faute ou offense mortelle trouve donc nécessairement son principe dans l’orgueil.

3. Personne ne méprise le principe souverain ou son précepte par soi-même si ce n’est parce qu’il veut par soi-même acquérir quelque chose d’autre ou craint de le perdre. Tout péché actuel tire donc nécessairement son origine d’une double racine, la crainte et l’amour. Ce sont les racines des maux, mais non également.

4. Car toute crainte tire son origine de l’amour. Personne ne craint de perdre quelque chose sinon parce qu’il aime la posséder. La crainte est donc nourrie par ce qui nourrit l’amour. Or l’amour est désordonné à l’égard du bien changeant. Ce bien changeant est triple intérieur, c’est la supériorité, extérieur, c’est la fortune, inférieur, la licence de la chair. De là, il y a nécessairement trois foyers des péchés actuels dont il a été parlé plus haut. Tous les péchés actuels naissent du mouvement de l’âme qui se porte vers ces trois foyers.

5. Tout cela arrive de sept manières différentes. Il y a donc sept péchés capitaux, source de tous les vices. Car notre volonté est désordonnée en désirant ce qu’on ne doit pas désirer ou en refusant ce qui n’est pas à refuser.

Quand la volonté désire ce qui n’est pas désirable, c’est-à-dire un bien présent ou changeant ou ayant l’apparence du bien: si ce bien est intérieur, c’est la supériorité individuelle qu’aime l’orgueil; si ce bien est extérieur, c’est l’aisance matérielle qu’aime l’avarice; si ce bien est inférieur, il est délectable parce qu’il sert à la conservation de l’individu, tel l’aliment, qui est délectable pour le goût et désiré par la gourmandise; il est délectable parce qu’il sert à la conservation de la race, tel le coït qui est délectable pour le toucher et désiré par la luxure. Quand la volonté est désordonnée parce qu’elle refuse ce qu’elle ne devait pas refuser, elle le fait d’une triple façon selon le principe de son refus. Ou bien elle refuse selon l’instinct rationnel perverti, c’est l’envie; ou bien elle refuse selon l’instinct de défense, c’est la colère; ou bien elle refuse selon l’instinct du désir, c’est la paresse. Ainsi parce qu’il y a quatre choses principales désirables et trois forces instinctivement repoussées, il n’y a que sept péchés capitaux.

6. En outre, la pensée d’une chose désirable est accompagnée de délectation, la pensée d’une chose à refuser est accompagnée de douleur. Ainsi, quatre péchés sont liés à la joie, les trois autres sont liés à la tristesse et à la peine. On les appelle cependant tous péchés capitaux parce qu’ils sont désordres principaux et principes de beaucoup d’autres désordres, chacun influant à sa façon. De là, bien que certains d’entre eux concernent principalement le refus, ils possèdent cependant leurs objets de délectation. L’en vie veut posséder un bien propre sans associé, donc intégralement; la colère le veut sans contraire, donc imperturbablement, la paresse le veut sans aucun travail, donc infatigablement.

Et parce qu’ils n’obtiennent pas facilement leur fin, ils traînent avec eux une grande foule de vices pour atteindre de cette façon ce qu’ils désirent, ou pour refuser ce qu’ils repoussent. Pour cela, on les appelle péchés capitaux, comme des principes dont découlent tous les autres.

Chapitre 10: L’origine et la qualité des péchés pénaux

1. Enoncé

Bien que le mal de la faute et le mal de la peine soient des maux différents, certains sont cependant péchés et aussi peines du péché. D’une manière spéciale, on appelle péchés et peines du péché ceux qui sont accompagnés de douleur et de tristesse, comme l’envie, la paresse et d’autres semblables. D’une manière moins spéciale, on appelle ainsi ceux qui sont accompagnés d’une pure dépravation de la nature, ou bien de honte, comme le sont ceux au regard desquels on dit que le pécheur est livré à son sens propre dépravé. D’une manière générale, on appelle ainsi les péchés qui sont « entre la première apostasie et l’ultime châtiment de l’enfer on peut les appeler aussi péchés et peines du péché » selon ce que dit Grégoire, que « les crimes sont punis par les crimes »

Bien que l’on parle également de péché et de peine du péché, il faut cependant savoir que toute peine en tant que peine est juste et vient de Dieu, mais qu’aucune faute n’est juste et ne peut provenir de Dieu, mais vient seulement du libre-arbitre.

La peine qui est purement peine est infligée par Dieu; celle qui est liée à la faute ou qui incline à la faute est contractée ou produite 

2. Explication

Le mal est retrait vis-à-vis du premier principe par le fait qu’il nuit au bien. Il ne nuit au bien qu’en l’excluant. Or le bien existe dans le mode, l’espèce et l’ordre. Tout mal est corruption du mode, de l’espèce ou de l’ordre. Or, l’ordre est double, ordre de la nature et ordre de la justice. L’ordre de la nature est dans le bien naturel, l’ordre de la justice dans le bien moral. Parce que le bien naturel se trouve dans toute nature, le bien moral existe nécessairement dans la volonté: l’ordre de la nature existe donc dans toute nature, l’ordre de la justice dans la volonté élective. Parce que la volonté est un « instrument se mouvant soi-même » alors que la nature ne l’est pas, l’ordre de la justice est un ordre non seulement fait, mais facteur, tandis que l’ordre de la nature n’est qu’un ordre fait. Donc, parce que le mal peut écarter l’ordre de la justice et l’ordre de la nature, le mal est donc double, mal de la faute et mal de la peine.

3. En outre, parce que l’ordre de la justice est un ordre volontaire, « le mal de la faute est une affection volontaire, tandis que le mal de la peine est une affection involontaire »

4. Enfin, parce que l’ordre de la justice qui existe dans la volonté est un ordre facteur, « le mal de la faute qui en est la privation est un mal que nous faisons, tandis que le mal de la peine est un mal que nous subissons ». Et parce qu’il n’y a pas de passion que ne précède naturellement une action, et pas d’action qui ne soit suivie d’une certaine passion, il n’y a aucune peine qui ne soit méritée par une faute antécédente, ni aucune faute que ne suive quelque peine.

5. Parce que ce que nous faisons vient de nous, que ce que nous subissons peut venir de nous et des autres, d’une cause supérieure ou inférieure, toute faute vient de nous, mais toute peine ne vient pas de nous, certaines sont faites par nous, d’autres nous sont infligées, d’autres enfin contractées.

6. Parce qu’il est juste que celui qui fait ce qu’il ne doit pas subisse ce qu’il doit, toute peine en tant que peine est juste et vient de la divine providence, car elle est ordonnée à la faute et rétablit l’ordre que le péché a détruit.

7. Parce que le fait de subir une peine peut venir du rejet du bien naturel ou du bien moral joint au bien naturel, certaines peines sont purement peines, certaines sont peines et fautes, car le bien moral qui est la justice n’est rejeté que par une injustice qui est la faute. La première peine vient de Dieu, et en tant que peine et en tant qu’elle est, elle vient de Dieu, dis-je, non comme d’un auteur, mais comme d’un vengeur. La seconde, puisqu’elle est faute ne vient pas de Dieu pour autant qu’elle est, mais seulement en tant que relative à l’ordre. Elle est encourue, si elle suit un péché actuel, elle est contractée si elle suit le péché originel.

8. Si l’on entend le mal dans son sens propre, en tant que privation du bien naturel, affection involontaire et mal que nous subissons, il ne coïncide pas avec le mal de la faute bien qu’il en soit une conséquence. Si on l’entend dans son sens large, en parlant du mal que nous subissons soit à cause de nous, soit pour d’autres causes, soit dans la nature, soit dans la volonté, il coïncide avec le mal de la faute, mais ne s’applique pas aux mêmes choses ni de la même façon, car ce qui est faute de soi est appelé la peine d’un péché précédent, ou bien la faute en tant qu’action est appelée peine en tant que passion.

Ainsi, apparaît comment, dans quelle mesure et pourquoi la même chose peut être appelée péché et peine de péché.

 

Chapitre 11: L’origine des péchés finals qui sont les péchés contre le Saint Esprit

1. Enoncé

Bien qu’en général tout péché soit dirigé contre Dieu trois et un, on parle, par appropriation, de péché contre le Père, contre le Fils et contre l’Esprit Saint.

On dit que ce péché contre l’Esprit Saint est irrémissible en ce siècle et en l’autre, non parce qu’il ne peut être remis en ce siècle, mais parce qu’il est rarement ou presque jamais remis en ce siècle quant à la faute, et parce qu’il n’y aura aucune ou presque aucune rémission pour ce péché dans le siècle futur, quant à la peine.

Les péchés de ce genre sont au nombre de six, la haine de la grâce fraternelle, l’attaque contre la vérité reconnue, le désespoir, la présomption, l’obstination de l’esprit et l’impénitence finale

2. Explication

Parce que le péché est retrait vis-à-vis du premier principe trois et un, tout péché déforme l’image de la Trinité et corrompt l’âme elle-même dans sa triple puissance, irascible, rationnelle et concupiscible. Il provient du libre-arbitre qui porte en soi la marque de la Trinité: du Père, parce qu’il est faculté; du Fils, parce qu’il est raison; du Saint Esprit, parce qu’il est volonté.

3. Bien que ces trois éléments concourrent ensemble dans toute faute, chacun d’eux peut, par son défaut, être à l’origine du désordre des autres. Le défaut dans la faculté est impuissance, le défaut dans la raison est ignorance, le défaut dans la volonté est méchanceté. De là, puisque certains péchés viennent de l’impuissance, certains de l’ignorance, certains de la méchanceté et puisque la puissance est attribuée au Père, la sagesse au Fils et la volonté au Saint Esprit, on dit que certains péchés sont contre le Père, d’autres contre le Fils, d’autres contre le Saint-Esprit. Parce que, rien n’est plus dans la volonté que la volonté elle-même et que la volonté elle-même est l’origine du péché, aucun péché n’est plus volontaire et péché pur que celui qui provient de la corruption dans la volonté.

Un acte peut être involontaire de deux manières, par violence subie ou par ignorance, c’est-à-dire par défaut de puissance ou par défaut de science quand la volonté par sa seule corruption, bien qu’elle puisse résister et sache que ceci est mal, choisit quel que chose, on dit alors qu’elle pèche par une méchanceté certaine Un tel péché procède purement de la méchanceté du libre-arbitre de la volonté et attaque directement la grâce du Saint-Esprit. Et parce que le péché procède purement de la liberté de l’arbitre, il n’a pas la moindre excuse et à cause de cela rien ne doit, à celui qui est puni, être pardonné dans le châtiment. Parce qu’il attaque directement la grâce du Saint Esprit par laquelle se fait la rémission du péché, on l’appelle irrémissible, non parce qu’il ne peut en aucune façon être remis, mais parce que, en tant que tel, il attaque directement le médicament et le remède par lequel est accomplie la rémission du péché.

4. Parce que la rémission du péché est faite par Dieu moyennant la grâce pénitentielle accordée dans l’unité de l’Eglise, on distingue les péchés selon leur opposition à ces trois éléments. Ils s’opposent à la grâce pénitentielle en elle-même, ou dans la relation avec Dieu qui la donne, ou dans la relation avec l’Eglise en qui elle est reçue.

S’ils s’opposent à la grâce dans sa relation avec l’unité de l’Eglise, parce que l’unité de l’Eglise est établie dans la foi et la charité, dans la grâce et la vérité, il y a un double péché, la haine de la grâce fraternelle et l’attaque de la vérité reconnue

S’ils s’opposent à la grâce dans la relation avec Dieu qui la donne, puisque tous les sentiers de Dieu, quant à la justification sont surtout amour et vérité, il y a un double péché, celui qui s’oppose à la miséricorde, le désespoir, celui qui s’oppose à la justice, la présomption de l’impunité.

Enfin, s’ils s’opposent à la grâce pénitentielle en elle-même ou selon elle-même, il y a double péché, car elle fait revenir des péchés commis et éviter ceux à commettre. Dans le premier cas, c’est l’obstination, et dans le second cas l’impénitence finale, ou volonté de ne pas faire pénitence. C’est là l’espèce propre du péché contre l’Esprit Saint. L’impénitence finale signifie la continuation du péché jusqu’à la fin, telles sont les séquelles de tous les péchés mortels qui ne sont par remis en cette vie et surtout de tous les genres de péchés contre l’Esprit Saint.

5. Ainsi tout péché trouve son principe dans l’orgueil et sa consommation ou sa fin dans l’impénitence finale. Celui qui parviendra dans cet état tombe en enfer; dont aucun de ceux qui pèchent mortellement ne peut être délivré sinon par l’intervention de la grâce du médiateur, le Christ. C’est pourquoi l’universalité de ceux qui doivent être sauvés désirait son incarnation. A ce médiateur, Notre Seigneur, tout honneur et toute gloire dans les siècles des siècles. Amen.

PARTIE IV: L'INCARNATION DU VERBE

Chapitre 12: La raison pour laquelle il fallait ou il convenait que le Verbe de Dieu s’incarne

1. Enoncé.

Après avoir parlé de la Trinité de Dieu, du monde créature et de la corruption du péché, nous devons maintenant traiter brièvement de l’Incarnation par laquelle le Verbe incarné est devenu salut et restauration du genre humain, non parce que Dieu ne pouvait sauver ou libérer autrement le genre humain, mais parce qu’aucun autre moyen n’était plus digne et convenable au réparateur, à celui qui devait être réparé, à la réparation.

2. Explication.

Le principe effectif des choses ne pouvait et ne devait être que Dieu. Or, réparer les choses créées n’est pas moindre que les produire dans l’être, de même qu’être ordonné au bien n’est pas moindre qu’être simplement. Il était donc très convenable que le principe réparateur des choses soit le Dieu souverain afin que, Dieu ayant créé toutes choses par le Verbe incréé, il les guérisse toutes par le Verbe incarné. Donc, parce que Dieu a fait toutes choses avec puissance, sagesse et bonté ou bienveillance, il convenait qu’il les répare pour montrer sa puissance, sa sagesse, sa bienveillance. Quoi de plus puissant, en effet, que d’unir les extrêmes souverainement éloignés en une seule personne? Quoi de plus sage et de plus convenable que, pour la perfection de l’univers entier, soient unis le premier et le dernier, le Verbe de Dieu principe de toutes choses et la nature humaine de toutes les créatures la dernière dans le temps? Quoi de plus bienveillant que le Seigneur, pour le salut du serviteur, ait pris la condition d’esclave? Bien plus, ceci est le fait d’une telle bonté qu’on ne peut rien penser de plus clément, de plus affectueux, de plus amical. Ce mode était donc le plus convenable à Dieu réparateur pour manifester sa puissance, sa sagesse et sa bienveillance.

3. En outre, l’homme en tombant dans le péché s’était détourné et éloigné du principe tout-puissant, souverainement sage et bienveillant. Il se précipita dans la faiblesse, l’ignorance et la méchanceté et par là, de spirituel, il devint charnel, animal et sensuel. Il était donc incapable d’imiter la vertu, de connaître la lumière et d’aimer la bonté de Dieu. Donc, à cause de cela, il convenait tout à fait que l’homme en cet état soit réparé de telle façon que le premier principe condescende vers lui en se rendant pour lui connaissable, aimable et imitable. Et parce que l’homme charnel, animal et sensuel ne connaissait, n’aimait et ne poursuivait que des biens proportionnés ou semblables à lui-même, pour arracher l’homme à cet état, le Verbe s’est fait chair afin que l’homme, qui lui aussi était chair, puisse le connaître, l’aimer et l’imiter. Ainsi, l’homme en connaissant, en aimant et en imitant Dieu est guéri de la maladie du péché.

4. Enfin, l’homme ne pouvait être parfaitement réparé que s’il récupérait l’innocence de l’esprit, l’amitié de Dieu et sa propre excellence par laquelle il est soumis à Dieu seul. Or, ce ne pouvait être que par Dieu devenu serviteur. Il convenait donc que le Verbe s’incarne. Son excellence, l’homme ne pouvait la récupérer que si le réparateur était Dieu, car s’il avait été pure créature, l’homme aurait été alors soumis à cette pure créature et n’aurait pas ainsi récupéré son statut d’excellence S L’amitié de Dieu, il ne pouvait pas davantage la récupérer sinon par un médiateur valable qui pouvait poser la main sur chacun des deux extrêmes et était conforme aux deux, ami des deux et donc semblable à Dieu par la divinité et semblable à l’homme par l’humanité. L’innocence de l’esprit, l’homme ne pouvait la récupérer que si son péché était remis. Or, la justice divine ne devait la remettre que par une satisfaction convenable. Seul Dieu pouvait satisfaire pour tout le genre humain, seul l’homme le devait, lui qui avait péché. Il convenait donc tout à fait que le genre humain soit réparé par un Dieu-homme né de la race d’Adam.

L’excellence ne pouvait être récupérée que par le réparateur le plus excellent, l’amitié ne pouvait être restaurée que par un médiateur souverainement amical, l’innocence ne pouvait être recouvrée que par l’auteur d’une satisfaction suffisante. Or, le réparateur infiniment parfait ne peut être que Dieu, le médiateur souverainement amical ne peut être qu’un homme, l’auteur d’une satisfaction suffisante doit être à la fois Dieu et homme. L’incarnation du Verbe convient donc parfaitement à notre réparation, de sorte que le genre humain venu à l’être par le Verbe incréé, tombé dans le péché en délaissant le Verbe inspiré, ressurgit du péché par le Verbe incarné.

 

Chapitre 1: L’union des natures dans l’Incarnation

1. Enoncé.

Au sujet du Verbe incarné, il nous faut considérer trois questions l’union des natures, la plénitude des charismes et le martyre des souffrances pour le rachat du genre humain. Au sujet de l’union des natures, il faut considérer trois aspects pour comprendre le mystère de l’Incarnation: l’oeuvre, le mode et le temps.

2. L’incarnation est l’opération de la Trinité dans laquelle eut lieu l’assomption d’une chair par la Déité et l'union de la Déité avec une chair. Ainsi, ce n’est pas seulement l’assomption de la chair sensible, mais aussi de l’esprit raisonnable avec ses puissances végétative, sensitive et intellective. Ainsi encore, l’union n’a pas lieu dans l’unité de la nature mais de la personne, non d’une personne humaine mais d’une personne divine, non d’une personne assumée mais d’une personne assumante, non de n’importe quelle personne mais de la personne du seul Verbe. L’union est telle dans la personne que tout ce qui est dit du Fils de Dieu est dit du fils de l’homme et vice versa, sauf cependant ce en quoi est exprimée l’union ou ce qui renferme une négation

3. Explication.

L’oeuvre de l’incarnation est opérée par le premier principe, non seulement en tant que principe effectif dans la production, mais aussi en tant que principe réparateur dans la guérison, dans la satisfaction et dans la réconciliation. Donc, l’incarnation, en tant qu’elle signifie un certain effet est l’oeuvre du premier principe qui fait toutes choses par sa souveraine Puissance. Or, la substance, la force et l’opération sont absolument unes et indivises entre les trois personnes. Il est donc nécessaire que l’oeuvre de l’incarnation découle de la Trinité tout entière.

4. L’incarnation est aussi l’oeuvre du premier principe, en tant q principe réparateur par la guérison. Or, tout le genre humain était tombé et vicié, non seulement dans son âme, mais aussi dans sa chair. Il était donc nécessaire qu’il soit assumé tout entier pour être tout entier guéri Et parce que la partie charnelle nous est plus connue et est plus distante de Dieu, pour que la dénomination en soit plus expressive, l’humiliation mieux exprimée et notre sanctification plus profondément expliquée, on nomme cette oeuvre non pas inanimation, mais incarnation.

5. En outre, l’incarnation est l’oeuvre du premier principe en tant que principe réparateur dans la satisfaction. Or, il n’y a satisfaction que par celui qui le doit et le peut. L’homme seul le doit, Dieu seul le peut. Il fallait donc que dans la satisfaction concourrent les deux natures, la nature divine et la nature humaine. Et parce qu’il est impossible que la nature divine concourre avec une autre nature comme partie dans la constitution d’un tiers, parce que la nature divine ne se transforme pas dans une autre nature et qu’une autre nature ne se transforme pas, dans la nature divine, à cause de sa simplicité et de son immutabilité absolues, la Déité et l’humanité ne sont pas unies dans l'unité d’une nature ou d’un accident, elles sont unies dans l’unité d’une personne et hypostase. Et parce que la nature divine ne peut subsister en aucun autre suppôt qu’en sa propre hypostase, cette union peut exister non dans l’hypostase ou personne d’un homme, mais dans une hypostase ou personne divine. Ainsi, par cette union, le premier principe dans l’une de ses hypostases s’est fait lui-même suppôt d’une nature humaine. Il n’y a donc ici qu’une seule personnalité et qu’une seule unité personnelle, celle de celui qui assume.

6. Enfin, l’incarnation est l’oeuvre du premier principe en tant que principe réparateur dans la réconciliation. En réconciliant, il est médiateur. Or, la médiation convient en propre au Fils de Dieu, donc aussi l’incarnation. Car le médiateur doit être le milieu entre l’homme et Dieu pour reconduire l’homme à la connaissance, à la conformité et à la filiation divines Nul n’est plus valable médiateur que la personne qui produit et qui est pro duite, qui est milieu des trois personnes. Nul ne peut mieux reconduire à la connaissance de Dieu que le Verbe, par lequel le Père se déclare, ce Verbe qui est unissable à la chair, comme le verbe humain l’est à la voix. Personne ne peut mieux reconduire à la conformité divine que celui qui est l’image du Père. Personne ne peut mieux reconduire à la filiation adoptive que le Fils par nature. Et pour cela, à nul autre ne convient de se faire fils de l’homme qu’au Fils de Dieu lui-même 

7. En raison de l’incarnation, le même est à la fois fils de l'homme et Fils de Dieu, puisque « deux choses identiques à une troisième sont identiques entre elles ». Il y a donc nécessairement « communication des idiomes », à moins qu’il ne s’agisse d’un mot incluant quelque répugnance: tels sont les mots incluant l’idée d’union d’une nature à l’autre, comme unir, s’incarner, assumer et être assumé; en des mots incluant la négation de quelque chose dont l’opposé appartient à l’autre nature, comme commencer d’être, être créé, etc. mots dans lesquels s’ajoute une instance contre la règle donnée, pour la raison que nous avons dite.

Chapitre 3: Le mode de l’Incarnation

1. Enoncé.

L’ange ayant annoncé à la bienheureuse Vierge Marie que le mystère de l’incarnation devait s’opérer en elle, la Vierge le crut, le désira et l’accepta. L’Esprit Saint survint en elle pour la sanctifier et la féconder. Par sa puissance, « la Vierge conçut le fils de Dieu, Vierge elle l’enfanta et demeura Vierge après sa naissance ».

Elle conçut non seulement une chair, mais aussi une chair animée et unie au Verbe, pure de tout péché et absolument sainte et immaculée, en raison de quoi on la dit mère de Dieu et en raison de quoi elle est la très douce Vierge Marie.

2. Explication.

L’incarnation est l’oeuvre provenant du premier principe en tant que principe réparateur selon un mode convenable, universel et parfait. Car il convient que la sagesse de Dieu opère convenablement, que sa libéralité opère universellement, que sa force opère parfaitement.

3. L’incarnation est l’oeuvre du premier principe en tant q principe réparateur selon un mode convenable. Or, il est convenable que le médicament corresponde à la maladie, la réparation à la chute, le remède au préjudice. Puisque le genre humain était tombé par la suggestion du diable, par le consentement de la femme trompée, il fallait qu’ici, au contraire, un bon Ange conseillât le bien, que la Vierge crût et consentît au bon conseil et que la charité de l’Esprit Saint la sanctifiât et la fécondât en vue d’une conception immaculée, afin qu’ainsi « les contraires puissent être guéris par les contraires » De même que la femme, trompée par le diable, connue dans la concupiscence et cor rompue par l’homme, a transmis à tous la faute, la maladie et la mort, de même la femme, instruite par l’Ange, sanctifiée et fécondée par l’Esprit Saint, sans aucune corruption de l’esprit ou du corps pour rait engendrer une progéniture qui donnerait à tous ceux qui s’en approchent la grâce, la santé et la vie.

4. En outre, l’incarnation est l’oeuvre du premier principe en tant que principe réparateur selon un mode universel. Par le Verbe incarné, en effet, est réparée la chute des hommes et des anges, des êtres célestes et des êtres terrestres et des hommes dans les deux sexes. Pour que le remède soit universel, il convenait qu’au mystère de l’incarnation concourrent l’Ange, la femme et l’homme: l’Ange comme annonciateur, la Vierge comme génitrice, l’homme comme enfant conçu. L’ange Gabriel était le messager du Père éternel, la Vierge immaculée était le temple de l’Esprit Saint, l’enfant conçu était la personne même du Verbe. Ainsi, dans la rédemption universelle le concours a été réuni des trois de la triple hiérarchie, divine, angélique et humaine pour faire voir non seulement la Trinité de Dieu, mais aussi la généralité du bienfait et la libéralité du souverain rédempteur. Parce que la libéralité est appropriée à l’Esprit Saint, l’est aussi la sanctification de la Vierge en laquelle fut opérée la conception du Verbe, bien que cette oeuvre soit agie par la Trinité entière. On dit cependant, par appropriation, que la Vierge a conçu de l’Esprit Saint.

5. Enfin, l’incarnation est l’oeuvre du premier principe en tant que principe réparateur selon un mode parfait. C’est pourquoi la conception devait s’accomplir avec perfection dans l’enfant, dans l’acte de concevoir et dans la force de conception. La perfection fut complète dans l’enfant, c’est-à-dire qu’à l’instant même de la conception, il y eut non seulement séparation d’un germe, mais aussi affermissement, configuration, vivification par l’âme et déification par la Déité qui s’unissait. Ainsi, la Vierge a vraiment conçu le Fils de Dieu en raison de l’union de la chair à la Déité par le moyen de l’esprit raisonnable qui, en tant que moyen de convenance, rendait la chair capable de cette union.

La perfection fut aussi complète dans l’acte de concevoir, car parmi les quatre manières de faire un homme, trois avaient déjà été utilisés: le premier, sans homme ni femme en Adam; le deuxième, d’un homme sans femme en Eve; le troisième, d’un homme et d’une femme, en tous les enfants nés dans la concupiscence. Il convenait pour achever la perfection de l’univers que la quatrième manière fût introduite: d’une femme sans semence de l’homme, par la force du souverain créateur. La perfection fut enfin complète dans la force ou vertu, c’est-à-dire que dans la conception du Fils de Dieu ont concouru ensemble la vertu innée, la vertu infuse et la vertu incréée. La vertu innée a préparé la matière, la vertu infuse l’a mise à part en la purifiant, la vertu incréée a achevé en un instant ce que la vertu créée n’aurait pu faire que successive ment. Ainsi, la bienheureuse Vierge Marie fut mère d’une manière absolument parfaite, en concevant le Fils de Dieu lui-même sans le secours d’un homme, par la fécondation de l’Esprit Saint. Car dans l’âme de la Vierge, l’amour de l’Esprit Saint brûlait de façon si singulière que dans sa chair la force de l’Esprit Saint accomplissait des merveilles, sa grâce excitant, aidant et élevant la nature, selon que l’exigeait une conception aussi admirable.

 

Chapitre 4: La plénitude des temps de l’Incarnation

1. Enoncé.

Bien que Dieu ait pu s’incarner dès le commencement, il ne le voulut cependant qu’à la fin des siècles, après la loi de nature et la loi figurée, après les Patriarches et les Prophètes auxquels et par les quels l fut promise. Après eux, Dieu a daigné s’incarner, comme à la fin et à la plénitude des temps, ainsi que le dit l’Apôtre: « Mais quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils, né d’une femme, né sujet de la loi afin de racheter les sujets de la loi » 

2. Explication.

L’incarnation est l’oeuvre du premier principe en tant que réparateur comme il convient à la liberté de l’arbitre, à la sublimité du remède, à l’intégrité de l’univers, car l’Artisan souverainement sage a, en agissant, considéré ces trois choses.

La liberté de l’arbitre requiert de n’être entraînée à rien contre son gré. Dieu devait donc racheter le genre humain de façon que celui qui voudrait chercher le Sauveur trouverait le salut et que celui qui ne voudrait pas chercher le Sauveur ne trouverait par conséquent pas le salut. Personne ne cherche le médecin s’il ne se reconnaît être malade, personne ne cherche le docteur s’il ne se reconnaît ignorant, personne ne cherche une aide s’il ne se reconnaît impuissant. Donc, parce que l’homme au commencement de sa chute s’enorgueillissait alors de sa science et de sa puissance, Dieu prévoya donc le temps de la loi de nature, durant lequel l’homme se convaincrait de son ignorance. L’ignorance une fois reconnue, restait l’orgueil de la puissance qui faisait dire aux hommes: il y a un Dieu qui agit, il n’y en a pas qui commande. Il ajouta donc la loi qui enseigne par des préceptes moraux et qui accable par des préceptes rituels, afin qu’ayant acquis la science et reconnu son impuissance, l’homme se réfugie auprès de la miséricorde divine pour implorer la grâce qui nous est donnée dans l’avènement du Christ. Donc, l’incarnation du Verbe devait venir après la loi de nature et la loi de l'Ecriture. 

3. En outre, la sublimité du remède requiert d’être cru d’une foi ferme et aimé d’une charité ardente comme un mystère secret et salutaire. Il convenait donc qu’avant la venue du Christ se pré sentent les multiples témoignages des Prophètes, explicites dans les paroles et implicites dans les figures pour que, de leurs témoignages multiples et fermes, le mystère soit certain et ne laisse place à aucun doute. Il convenait aussi que se présentent les multiples promesses et les désirs ardents pour que l’on attende le bienfait promis, qu’attendu il soit retardé, que retardé il soit désiré plus longtemps et que longtemps désiré, il soit aimé avec plus de ferveur, reçu avec plus de reconnaissance et conservé avec plus de sollicitude.

4. Enfin, l’intégrité et la perfection de l’univers requiert que toutes choses soient ordonnées dans l’espace et dans le temps. En cela, l’oeuvre de l’in carnation est la plus parfaite des oeuvres divines. Donc, puisque l'on doit procéder de l’imparfait au parfait et non dans le sens inverse, cette oeuvre devait se produire à la fin des temps afin que, comme le premier homme qui était l’ornement du monde sensible tout entier avait été créé en dernier, c’est-à-dire au sixième jour pour achever le monde, ainsi le second homme, achèvement du monde racheté tout entier, dans lequel le premier principe s’unit au dernier, « Dieu au limon », est venu à la fin des temps, au sixième âge, qui est l’âge propre à l’exercice de la sagesse, à l’affaiblissement de la concupiscence, au passage du trouble au repos. Tout cela convient au sixième âge de l’histoire du monde en vue de l’incarnation du Fils de Dieu.

5. L’avènement du Christ eut lieu au temps de la loi de grâce, il révéla la miséricorde promise et inaugura le sixième âge, ce qui signifie la plénitude, car la loi de grâce accomplit la loi de l’Ecriture, la venue de la promesse l’accomplit. Le sixième âge en raison de la perfection du sexénaire signifie la plénitude. On dit donc que l’avènement du Fils de Dieu est la plénitude des temps, non parce qu’il clôt le temps, mais parce qu’il accomplit les mystères du temps. Le Christ ne devait pas venir au début du temps, c’eût été trop tôt. Il ne devait pas non plus différer jusqu’à la fin ultime, car c’eût été trop tard. Il convenait, en effet, que le Sauveur introduise le temps du remède entre celui de la maladie et celui du jugement. Il convenait au médiateur de précéder certains de ses membres et d’en suivre d’autres. Il convenait que le guide parfait se manifeste au moment favorable de la course vers le prix. C’est donc à la fin des temps, avant le terme et près du jugement final, afin que, stimulés par la crainte du jugement, attirés par l’espoir de la récompense, animés par la perfection du modèle, nous suivions le guide avec vigueur et perfection, de vertu en vertu jusqu’à atteindre au prix du bon heur éternel.

Chapitre 5: La plénitude des charismes dans l’affectivité du Christ

1. Après que s’est fait connaître à nous le Verbe incarné dans l’union des natures, il nous faut le considérer dans la plénitude des charismes spirituels. A ce sujet, nous devons étudier en premier la plénitude de la grâce dans l’affectivité, puis la plénitude de la sagesse dans l’intelligence, enfin la plénitude du mérite dans l’action.

2. Enoncé.

Dans le Christ, dès sa conception, il y eut plénitude de toute grâce en tant que grâce de la personne singulière, en tant que grâce capitale et en tant que grâce d’union.

Par la grâce de la personne singulière, il possède l’immunité de toute faute, tant en acte qu’en puissance, car il ne pécha point et ne put pécher. Par la grâce d’union, il est digne non seulement de la félicité de la gloire, mais aussi de l’adoration de latrie qui est le culte de révérence dû à Dieu seul. Par la grâce capitale, il influe le mouvement et le sens à tous ceux qui viennent à lui par la foi droite ou par les sacrements de la foi, qu’ils aient précédé sa venue ou raient suivie. Ceux qui marchaient devant et ceux qui suivaient criaient: « Hosanna au fils de David » 

3. Explication.

La réparation est l’opération du premier principe qui provient de lui selon la libéralité et reconduit à lui selon la conformité. Elle s’opère donc par la grâce et la déiformité. La grâce provient, en effet, de Dieu libéralement et rend l’homme conforme à Dieu. Le principe rédempteur répare par la grâce. Or, toute chose est plus pleine et parfaite dans sa source et son origine que partout ailleurs. Il faut donc que dans notre principe réparateur le Christ Seigneur se trouve la plénitude de toute grâce. Le principe réparateur dans la réparation est principe, milieu et extrême, extrême dans la satisfaction, mi lieu dans la réconciliation, principe dans l’influence. Il est donc nécessaire que dans le Christ, se trouve la plénitude de la grâce, en tant qu’il satisfait, qu’il réconcilie et qu’il influe. Etant extrêmement capable de satisfaire, il doit être agréable à Dieu et par conséquent parfaitement exempt de tout péché. Dans l’homme, cela ne peut être que par le don de la grâce divine. Dans le Christ existe donc une grâce le sanctifiant et le confirmant, que nous appelons grâce de la personne singulière.

4. En outre, le médiateur n’est capable de réconcilier que s’il possède en soi l’une et l’autre nature, la supérieure et l’inférieure, celle qu’il faut adorer et celle qui adore. Ce ne peut être que par une union sanctifiante et gratuite. Il faut donc poser dans le Christ une grâce au-dessus de toute grâce et objet de la plus grande vénération. On l’appelle grâce d’union, par laquelle le Christ homme est Dieu béni au-dessus de tout et donc objet du culte de latrie.

5. Enfin, le principe n’est capable d’influer que s’il possède en soi la plénitude fontale et originelle, plénitude qui n’est pas seulement de suffisance, mais aussi de surabondance. Il faut donc que le Verbe incarné soit plein de grâce et de vérité, de sorte que tous les justes puissent recevoir de sa plénitude, comme tous les membres reçoivent de la tête l’in flux du mouvement et du sens. C'est pourquoi on l’appelle grâce capitale, parce que, de même que la tête possède en elle la plénitude des sens, qu’elle est conforme aux autres membres, les gouverne et distribue le bienfait de son influence à ceux qui sont reliés à elle, le Christ, ayant en soi la surabondance de la grâce, étant semblable à nous par la nature, étant saint et juste plus que tous, distribue à tous ceux qui accèdent à lui le bienfait de la grâce et de l’esprit par lesquels le sens et le mouvement sont donnés dans les êtres spirituels.

6. On ne peut accéder au Christ que par la foi ou le sacrement de la foi. Or, la foi au Christ est la même dans les êtres passés, présents et futurs. Donc, le principe d’influence dans le Christ concerne tous les êtres passés, présents et futurs qui croient en lui et sont régénérés en lui, qui sont unis à lui par la foi et qui deviennent par l’influx de sa grâce membres du Christ, temples de l’Esprit Saint et par là fils de Dieu le Père, unis entre eux par l’indivisible lien de la charité. Ce lien, la distance dans l’espace ne peut le rompre, l’éloignement dans le temps ne peut le déchirer.

Ainsi, tous les justes où qu’ils soient et quel que soit le temps où ils vécurent, forment l’unique corps mystique du Christ, recevant le sens et le mouvement d’une seule tête, à partir de la plénitude fon tale, radicale et originelle de toute grâce qui habite dans le Christ comme dans une source.

 

Chapitre 6: La plénitude de la sagesse dans l’intelligence du Christ

1. Enoncé.

Dans le Verbe incarné, le Christ Notre Seigneur, habite la plénitude de toute sagesse, non seulement à l’égard du contenu de la connaissance, mais aussi à l’égard des différents modes de connaître.

Dans le Christ, en effet, se trouve la connaissance éternelle dans la Déité, la connaissance sensible dans la sensibilité et la chair, la connaissance de science dans l’âme et l’esprit. Cette dernière fut triple, par la nature, par la grâce et par la gloire. Ainsi, le Christ a possédé la sagesse comme Dieu et comme homme, comme bienheureux et comme pèlerin ici-bas, comme illuminé par la grâce et bien formé par la nature. Il y a donc eu dans le Christ cinq modes de connaissance.

Le premier mode est conforme à la nature divine par ce mode, le Christ a connu tous les actuels et les possibles, les finis et les infinis, d’une connaissance actuelle et compréhensive.

Le second mode se rapporte à la gloire: par ce mode, le Christ a connu tous les actuels et finis d’une connaissance actuelle et compréhensive; les infinis, seulement d’une connaissance infuse ou extatique.

Le troisième mode se rapporte à la grâce: en ce mode, le Christ a connu tout ce qui concerne la rédemption du genre humain.

Le quatrième mode est conforme à sa nature intègre, comme la possédait Adam: par ce mode, le Christ a connu tout ce qui concerne la constitution de l’univers.

Le cinquième est conforme à l’expérience sensible: par ce mode, le Christ a connu tout ce qui arrive aux organes des sens, mode selon lequel on dit qu’il a appris, de ce qu’il souffrit, l’obéissance “.

2. Explication.

Le propre du principe réparateur est de nous racheter par la libération de sa grâce, c’est aussi de le faire par la providence de sa sagesse. Ce qui a été créé selon l’ordre de la sagesse ne peut être réparé sans la lumière et l’ordre de la sagesse. Et donc, comme le Christ a dû être exempté de toute faute, il a dû aussi être libéré de toute ignorance et par là totalement rempli de la lumière et de l’éclat de la sagesse supérieure. C’est pourquoi il jouissait d’une connaissance parfaite selon l’une et l’autre nature dans leur propre puissance cognitive, et selon chaque mode d’existence des êtres.

3. Les choses possèdent l’être dans l’art éternel, dans l’esprit humain et dans leur réalité propre il fallait donc que le Christ possède cette triple connaissance des choses. Les choses peuvent être connues dans l’art éternel d’une double manière, par leur artisan lui-même ou par celui qui contemple cet art. Semblablement, les choses peuvent être et être connues dans l’esprit d’une double manière (même en dehors de toute science acquise, dont l’imperfection ne convient pas au Christ), selon un habitus inné ou selon un habitus infus. En conséquence, il a été nécessaire à la parfaite plénitude de sa sagesse, que le Christ Dieu et homme possède les cinq modes de connaissance décrits: connaissance des choses dans l’art éternel, par sa nature divine et par la vision de gloire; connaissance dans son esprit, par habitus naturel et inné, comme connurent Adam et les Anges, et par habitus gratuit et infus, comme connaissent les saints de Dieu illuminés par l’Esprit Saint; connaissance des choses dans leur réalité propre par la voie des sens, de la mémoire et de l’expérience, par quoi, en nous-même, une chose inconnue devient connue Mais dans le Christ une chose connue selon un de ces modes la lui fait connaître selon un autre.

4. Parce que la substance, la force et l’opération divine sont immenses, en conséquence, selon le premier mode qui vient de la nature divine, le Christ comprend actuellement les infinis; car, d’une certaine manière ineffable pour le souverain Infini, toute infinité est finie.

5. Quant à la créature, quelque soit son degré d’élévation, elle est limitée dans sa substance, dans sa force et dans son opération. Toutefois l’esprit humain ne peut se reposer que dans le bien infini sans proprement le comprendre, car l’infini n’est pas compris par le fini, si on prend le mot compréhension dans son sens propre. En conséquence, selon le deuxième mode de connaissance, l’âme du Christ, par la vision de gloire comprend tout ce que peut comprendre la nature finie béatifiée par le bien infini auquel elle est souverainement unie; et par là, elle s’étend aux finis d’une compréhension actuelle, aux infinis seulement par un habitus infus ou même dans l’extase. Car l’âme du Christ ne peut s’égaler au Verbe, ni en science ni en rien d’autre.

6. En outre, la grâce concernant surtout l’oeuvre de réparation, selon le troisième mode de connaissance, le Christ a connu par la grâce la plus parfaite, toutes les choses qui concernent notre rédemption, beaucoup plus parfaitement et mieux que ne l’aurait pu l’un quelconque des Prophètes ou même des Anges.

7. De plus, la nature de l’homme étant par faite pour être à la tête de toutes les créatures et les connaître en tant qu’elles devraient le servir, comme il apparut dans la condition du premier homme, selon le quatrième mode de connaissance, le Christ a donc connu tout ce qui concerne la constitution de la machine mondiale, plus parfaitement que ne l’aurait pu faire Adam.

8. Enfin, le sens percevant les choses seulement comme un objet présent, selon le cinquième mode de connaissance, celui de la connaissance sensible, le Christ ne connaissait pas toutes les choses en même temps, mais seulement celle-ci ou celle-là, selon qu’il était opportun à la réparation du genre humain.

 

Chapitre 7: La perfection du mérite dans l’agir du Christ

1. Enoncé.

Dans le Christ Seigneur, habitaient la perfection et la plénitude de tout mérite.

En premier lieu, en raison de celui qui méritait et qui était non seulement homme, mais Dieu. En second lieu, en raison du temps durant lequel il méritait, depuis le premier instant de sa conception jusqu’à l’heure de sa mort. En troisième lieu, quant à ce par quoi il méritait, l’habitus parfait de charité et l’exercice parfait de la vertu dans la prière, l’action et la souffrance. En quatrième lieu, en raison de celui pour qui il méritait, non seulement pour lui-même, mais aussi pour nous, bien plus pour tous les justes. En cinquième lieu, en raison de ce qu’il a mérité pour nous, non seulement la gloire, mais aussi la grâce et le pardon, non seulement la gloire de l’esprit, mais aussi la transfiguration du corps et l’ouverture des portes du ciel. En sixième lieu, en raison de ce qu’il a mérité pour lui, car bien qu’il n’ait pas mérité la glorification de son âme qu’il possédait déjà, il a cependant mérité la glorification de son corps, l’accélération de sa résurrection, la glorification de son nom et la dignité de sa puissance de Juge. En septième lieu, en raison de la manière dont il a mérité. On peut, en effet, mériter de trois manières ou bien en obtenant un titre qu’on n’avait pas avant, ou bien en accroissant le titre que l’on avait déjà, ou bien en obtenant à un nouveau titre ce que déjà l’on possédait. De toutes ces manières, le Christ a mérité pour nous; mais pour lui, seule ment de la troisième. C’était l’oeuvre de la plénitude de grâce de l’Esprit Saint, par laquelle le Christ était à la fois bienheureux et dans l’état de mériter, de sorte que tous nos mérites se fondent sur son mérite.

2. Explication.

Dans le principe réparateur, le Christ Notre Seigneur, habitait nécessairement la plénitude de la grâce et de la sagesse qui sont pour nous source d’une vie droite et sainte. Il fallait donc que le Christ possède la plénitude et la perfection de tout mérite selon tout mode de plénitude Car dans le Christ habite la plénitude de la grâce d’union par laquelle il était Dieu depuis le premier instant de sa conception, possédant la vision de gloire et le mouvement du libre-arbitre. Il était donc nécessaire que le Christ possède la perfection du mérite en raison de l’excellente dignité de celui qui méritait et de la remarquable opportunité du temps.

3. En outre, il possédait la plénitude de la grâce de la personne singulière qui l’établissait fermement dans la charité et dans la perfection de toutes les vertus, à la fois en habitus et en acte. Il était donc nécessaire que son mérite soit plénier en tout ce par quoi il l’obtenait: sa charité radicale et les actes de ses multiples vertus.

4. De plus, en lui était la plénitude de la grâce capitale, par laquelle il a exercé une pleine influence sur ses membres. Il possédait donc la plénitude de mérite non seulement pour lui, mais pour nous. De même qu’il a une influence sur tous nos biens spirituels en raison de sa déité, de même, en raison de l’humanité assumée, il a mérité les biens de la vie pré sente et ceux du bonheur éternel.

5. Enfin, la plénitude de si grands charismes supposait nécessairement dans le Christ une souveraine et parfaite félicité dans la partie supérieure de lui-même, bien que selon l’économie de notre salut il était pèlerin ici-bas. Il possédait donc la perfection du mérite en raison de ce qu’il méritait pour lui-même, non pas la gloire et la béatitude concréées avec son âme, qui précédaient naturelle ment en lui tout mérite, mais seulement ce qui ne pouvait normalement coexister avec l’état de pèlerin ici-bas, par exemple la transfiguration de la chair et son exaltation à la plus haute dignité.

6. De là vient aussi qu’il possédait la perfection du mérite en raison de la manière de mériter. Dès le premier instant de sa conception, il avait une plénitude parfaite, et mérita donc aussitôt tout ce qu’il pouvait mériter pour lui-même. Il put, en cela, mériter à un nouveau titre ce qu’il aurait pu déjà mériter autrement. Mais il ne pouvait, pour lui, acquérir un titre qu’il n’avait pas encore ou accroître le titre qu’il avait déjà, car il ne pouvait en aucune manière avancer dans la sainteté, étant parfaitement saint dès le commencement. Il mérita cependant pour nous, qui, par son mérite, sommes justifiés par sa grâce, avançons dans la justice et recevons la couronne de la gloire éternelle.

7. Ainsi, dans le mérite du Christ prennent racine tous nos mérites, qu’ils soient satisfactions des peines ou qu’ils nous obtiennent la vie éternelle. Nous ne sommes dignes, en effet, d’être absous de l’offense au souverain Bien ni de gagner l’immensité de la récompense, qui est Dieu, que par le mérite de l’Homme-Dieu à qui nous pouvons et devons dire: « Toutes nos oeuvres, tu les fais en nous, Seigneur ». Il est, dis-je, le Seigneur à qui le Prophète s’adresse: « J’ai dit au Seigneur: tu es mon Dieu parce que tu n’as pas besoin de mes biens. »

 

Chapitre 8: La souffrance du Christ

1. Après avoir considéré l’union des natures dans le Verbe incarné et la plénitude de ses charismes, il faut maintenant parler de la souffrance des passions au sujet de laquelle nous verrons l’état du patient, le mode et les fruits de la passion.

2. Enoncé.

Le Christ n’a pas assumé seulement une nature humaine, il en a aussi assumé les défauts. Il a assumé, en effet, les peines corporelles, comme la faim, la soif et la lassitude; il a assumé aussi les peines spirituelles comme la tristesse, les gémissements et la crainte; mais il n’assuma pas toutes les pénalités corporelles, comme le sont les défauts des multiples maladies; ni toutes les pénalités spirituelles comme le sont l’ignorance et les rébellions de la chair contre l’esprit; il n’assuma pas n’importe comment ces défauts, car il reçut la nécessité de souffrir de telle façon qu’il ne pouvait rien souffrir contre son gré, que ce soit le gré de la Déité ou le gré de la raison, bien que la passion fut contre la volonté de la sensualité et de la chair, comme l’exprime la prière du Sauveur: « Non comme je le veux, mais comme tu veux »

3. Explication.

Le principe réparateur remplit nécessairement l’office de médiateur dans la réconciliation. Il est donc nécessaire qu’il ait une convenance avec les deux extrêmes, non seulement quant à la nature, mais aussi quant aux conditions de cette nature. Donc, puisque Dieu est juste et bienheureux, impassible et immortel, puisque l’homme tombé est pécheur et misérable, passible et mortel, il était nécessaire que le Christ fût médiateur de Dieu et des hommes, pour pouvoir reconduire l’homme à Dieu, communier avec Dieu dans la justice et la béatitude, avec l’homme dans la passibilité et la mortalité de sorte que, possédant « la mortalité passagère et la béatitude permanente » il reconduisit l’homme de la misère présente à la vie bienheureuse, comme au contraire, l’ange mauvais, possédant l’immortalité avec la misère et l’injustice, fut le médiateur faisant tom ber l’homme dans la faute et la misère par sa sug gestion. Donc, puisque le Christ médiateur a dû posséder l’innocence et la béatitude céleste en même temps que la mortalité et la passibilité, il dut être en même temps pèlerin ici-bas et citoyen du ciel.

Il eut en lui quelque chose de chacun de ces états, selon qu’il est dit avoir assumé de l’état d’innocence l’immunité du péché, de l’état de nature déchue la mortalité, de l’état de gloire la béatitude de la jouissance parfaite.

4. En outre, parce, que les pénalités dues au péché, comme le sont ces quatre pénalités infligées à cause du péché originel, l’ignorance, l’infirmité, la méchanceté et la concupiscence ne peuvent subsister avec la parfaite innocence: en conséquence, le Christ ne devait pas les assumer et ne les assuma pas. Par contre, les peines qui sont exercice de la vertu parfaite et témoignage d’une humanité vraie et non feinte, sont surtout celles qui concernent la nature en général, comme la faim et la soif en l’absence d’aliment, la tristesse et la crainte en présence d’un préjudice en conséquence, le Christ devait les assumer et les assuma.

5. Enfin, aucun innocent ne doit endurer une peine contre son gré, car ce serait contre l’ordre de la justice divine; aucun mortel ne veut mourir et souffrir selon le désir de la nature, qui fuit naturellement la mort. Le Christ devait endurer ces pénalités sans cependant souffrir contre le gré de sa raison, non seulement à cause de la béatitude et de la Déité toute-puissante unie à lui, par laquelle il pouvait toutes les chasser, mais aussi à cause de sa parfaite innocence qui, selon l’ordre de la justice naturelle, lui permettait de ne rien souffrir contre son gré; ainsi, souffrait-il, mais bien contre l’inclination et l’appétit naturel qui est dans la sensibilité et dans la chair.

C’est pourquoi quand le Christ pria selon la raison, il exprimait la volonté de sa chair par laquelle il fuyait la passion, lorsqu’il disait « Que ce calice s’éloigne de moi. » Il conforma cependant la volonté de sa raison à la volonté du Père et la posa avant l’appétit de sa chair, lorsqu’il disait: « Non ma volonté, mais la tienne. »

Donc, une volonté n’était pas contraire à l’autre, car « il voulait selon la volonté divine ce qui était juste, il consentait selon la volonté de la raison à la justice, mais il récusait la peine selon la volonté de sa chair, sans cependant accuser la justice. Chaque volonté opérait son oeuvre et suivait son objet: la volonté divine la justice, la volonté de chair la nature". Il n’y avait donc dans le Christ aucune lutte ni combat, mais un ordre paisible et une tranquillité ordonnée.

 

Chapitre 9: Comment le Christ a souffert

1. Enoncé

Le Christ a souffert d’une souffrance générale, d’une souffrance dure, d’une souffrance ignominieuse, d’une souffrance à la fois mortelle et vivifiante.

Le Christ a souffert d’une souffrance générale, quant à sa nature humaine, non seulement dans tous ses membres corporels, mais aussi dans toutes les puissances de son âme, bien qu’il ne pouvait rien souffrir selon sa nature divine.

Il a souffert d’une souffrance dure, non seulement en éprouvant de la douleur par la souffrance des plaies, mais aussi en compatissant, à cause de nos péchés.

Il a souffert d’une souffrance ignominieuse, à cause du gibet de la croix qui était un supplice des plus abjects et à cause de la compagnie des méchants, les larrons parmi lesquels il a été compté.

Il a souffert d’une souffrance mortelle par la séparation de l’âme et du corps, étant cependant sauve l’union de l’une et de l’autre avec la Déité. Car est anathème qui dit que le Fils de Dieu a, pendant un temps, quitté la nature qu’il avait assumée.

2. Explication

Le principe réparateur, ayant produit le genre humain dans l’ordre, a dû aussi le réparer dans l’ordre. Il doit donc le réparer de façon que soit sauve la liberté de l’arbitre, sauf aussi l’honneur de Dieu, sauf enfin l’ordre du gouvernement universel.

Donc, parce qu’il a dû réparer en sauvegardant la liberté de l’arbitre, il a réparé en donnant l’exemple le plus efficace l’exemple le plus efficace est celui qui invite et conduit au sommet des vertus. Or, rien ne conduit mieux l’homme à la vertu que l’exemple de subir la mort à cause de la justice et de l’obéissance divine, la mort, dis-je, pas n’importe laquelle, mais la mort la plus pénible. Rien ne peut mieux inciter à la vertu qu’une telle bonté par laquelle le Fils de Dieu très haut, a livré son âme pour nous, sans aucun mérite de notre part, mais plutôt de nombreux démérites. Cette bonté nous est montrée d’autant plus qu’il a souffert et voulu souffrir pour nous des peines plus lourdes et plus abjectes. Dieu n’a pas voulu épargner son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous; comment avec lui ne nous accordera-t-il pas toute faveur? Par quoi nous sommes invités à l’aimer et en l’aimant à l’imiter.

3. En outre, parce qu’il a dû réparer en sauve gardant l’honneur de Dieu, le Christ a réparé en offrant un sacrifice de satisfaction. « C’est satisfaire que de payer à Dieu l’honneur qui lui est dû ». Or, l’honneur soustrait à Dieu par l’orgueil et la désobéissance à l’égard de quoi l’homme est tenu, n’est restitué que par l'humiliation et l’obéissance à ce à quoi l’homme n’est aucunement tenu. Donc, parce que le Christ Jésus en tant que Dieu était égal au Père dans la forme de Dieu, en tant qu’homme innocent il n’était nullement débiteur de la mort; lorsqu’il s’anéantit lui-même et devint obéissant jusqu’à la mort il remboursa Dieu de ce qu’il ne lui avait pas arraché, par le sacrifice d’une satisfaction parfaite et offrit le sacrifice très agréable pour une expiation parfaite envers Dieu,

4. Enfin, parce qu’il a dû réparer en sauvegardant l’ordre du gouvernement universel, le Christ a donc réparé par un remède convenable. Or, il est très convenable que les contraires Soient guéris par les contraires L’homme voulait être aussi sage que Dieu. Il pécha en voulant se délecter de l’arbre défendu de sorte qu’il tomba dans la débauche et s’éleva dans la présomption et que tout le genre humain a été infecté, a perdu l’immortalité et encouru la mort. Pour que l’homme soit racheté par un remède convenable, Dieu-fait-homme a voulu s’humilier et souffrir sur le bois de la croix contre l’universelle infection, il a souffert d’une souffrance générale, contre la débauche d’une souffrance dure, contre la présomption d’une souffrance ignominieuse, contre la mort méritée et non voulue, il a voulu souffrir une mort non méritée mais volontaire.

5. La corruption générale avait infecté en nous non seulement le corps et l’âme, mais aussi toutes les parties du corps et toutes les puissances de l’âme. Le Christ a donc souffert dans toutes les parties de son corps et dans toutes les puissances de son âme et dans la portion supérieure de sa raison qui se délectait souverainement en Dieu en tant que raison et à cause de son union à ce qui lui était supérieur, mais qui souffrait souverainement en tant que nature et à cause de son union à ce qui lui était inférieur, car le Christ était tout à la fois pèlerin ici-bas et citoyen du ciel.

6. En outre, parce que la débauche avait infecté violemment en nous l’âme et la chair, nous induisant aux péchés charnels et aux péchés spirituels, le Christ a souffert d’une souffrance dure dans la chair et compati d’une souffrance amère dans son âme. Et parce que sa chair avait une complexion parfaitement équilibrée et une parfaite vivacité des sens, parce que son âme possédait une charité suprême envers Dieu et une piété souveraine envers le prochain il était normal que la douleur de l’une et de l’autre ait été très intense.

7. De plus, parce que l’enflure de l’orgueil surgit parfois intérieurement par la présomption, par fois extérieurement par l’ostentation et la flatterie, pour racheter toute superbe, le Christ a donc souffert ces deux genres d’ignominie en souffrant en lui-même et dans la compagnie qu’il eût dans sa passion.

8. Enfin, parce que toutes ces souffrances n’atteignaient pas la nature divine impassible mais seulement la nature humaine, dans la mort du Christ la division de l’âme et de la chair s’est donc opérée de façon que soit sauve l’unité de la personne et l’union tant de la chair que de l’âme avec la Déité.

L’union de l’âme avec le corps fait un homme et le fait vivant. Le Christ n’était plus homme durant les trois jours de sa mort, bien que son âme et sa chair soient demeurées unies au Verbe. Parce que la mort dans la nature humaine ne pouvait entraîner la mort dans la personne qui a toujours été vivante: la mort est donc morte dans la vie, et par la mort du Christ, la mort a été absorbée dans la victoire et le prince de la mort a été vaincu, et par là, l’homme a été délivré de la mort et de la cause de la mort par le mérite de la mort du Christ comme par le moyen le plus efficace.

Chapitre 10: Le fruit de la passion du Christ

1. Enoncé

Il faut tenir fermement que l’âme du Christ, après la Passion, est descendue aux enfers ou limbes, pour libérer non pas tous les hommes, mais ceux qui, parmi les membres du Christ, étaient morts dans la foi vivante ou dans les sacrements de la foi.

L’âme du Christ ressuscita des morts le troisième jour en reprenant le corps qu’elle avait vivifié, mais non plus tel qu’il était auparavant, car auparavant il était passible et mortel; après qu’il eût ressuscité, il était impassible et immortel, vivant pour toujours.

Après quarante jours, il monta aux cieux où, exalté au-dessus de toute créature, il est assis à la droite du Père On doit comprendre ceci non quant à la localisation, ce qui ne convient pas à Dieu le Père, mais quant à l’excellence des biens, car le Christ réside dans les biens supérieurs du Père.

Enfin, après un intervalle de dix jours, il envoya sur les Apôtres l’Esprit Saint promis, par lequel l’Eglise des nations a été rassemblée et ordonnée selon les diverses distributions d’offices et de grâces.

2. Explication

Parce que le Christ, en tant que Verbe incréé a formé parfaitement toutes choses, de même, en tant que Verbe incarné, il dut les réformer parfaitement. Car il convient que le principe parfait ne laisse pas descendre son oeuvre en dessous de la perfection. Le principe réparateur devait donc mener le remède de la rédemption humaine à la perfection. Pour être parfait, ce remède devait donc être suffisant et efficace.

3. Parce que suffisant, ce remède s’étendit donc au ciel, à la terre et aux enfers. Par le Christ les enfers ont été récupérés, la terre guérie, le ciel réintégré, de sorte qu’il récupéra les enfers par le pardon, guérit la terre par la grâce, réintégra le ciel par la gloire ainsi, après la passion, l’âme du Christ descendit aux enfers pour libérer ceux qui y étaient morts dans les péchés; il monta aux cieux en ramenant les captifs pour réintégrer la Jérusalem céleste; il envoya l’Esprit Saint pour édifier la Jérusalem terrestre. Toutes ces choses sont une conséquence nécessaire exigée pour que la rédemption humaine soit suffisante.

4. En outre, parce que ce remède fut efficace tant pour ceux qui précédèrent la venue du Christ que pour ceux qui la suivent et qui ont accédé au Christ et y accèdent et furent et sont ses membres — tels sont ceux qui adhèrent à lui par la foi, l’espérance et la charité —; ce remède devait donc avoir une efficacité, en premier lieu, pour ceux qui croyaient dans le Christ, qui, en croyant, espérèrent et, en espérant, aimèrent; et par là, le Christ devait donc immédiatement descendre aux enfers pour les libérer. Le Christ, par sa passion, ouvrit les portes du ciel, lui qui, en satisfaisant, écarta le glaive de feu et, en changeant la sentence divine, écarta tous ses membres de l’enfer.

5. Ce remède devait aussi avoir une efficacité excellente pour ceux qui suivent la venue du Christ, afin qu’en les attirant à la foi, à l’espérance et à la charité, il les ramène enfin à la gloire céleste. Donc, pour édifier dans la foi, par laquelle aussi nous croyons qu’il a voulu nous racheter par sa mort et qu’il a pu nous ramener à la vie par sa résurrection; il a donc voulu ressusciter à la vie immortelle, après cependant un espace de temps convenable, c’est-à-dire trente-six heures. Il a montré par là qu’il était vrai ment mort; et il ne devait pas aller plus vite de peur que, s’il ressuscitait trop tôt, on crût qu’il n’était pas vraiment mort et qu’il avait feint d’être mort; il ne devait pas non plus attendre plus longtemps, de peur qu’en demeurant toujours dans la mort, on le crût impuissant et qu’il ne puisse rappeler personne à la vie: il ressuscita donc le troisième jour.

6. De plus, pour élever dans l’espérance, il monta vers la gloire céleste que nous espérons. Mais parce que l’espérance ne naît que de la foi en l’immortalité future, il ne monta pas immédiatement, mais après un intervalle de quarante jours, pendant lequel, par de multiples miracles et arguments, il prouva sa vraie résurrection, par laquelle l’esprit est consolidé dans la foi et emporté vers l’espérance de la gloire céleste.

7. Enfin, pour enflammer dans la charité, le Christ envoya le feu de l’Esprit Saint au jour de la Pentecôte. Et parce que personne ne peut être rempli de ce feu s’il ne prie, ne cherche et ne frappe avec une espérance instante et importune; il ne l’envoya donc pas immédiatement après son ascension, mais après un intervalle de dix jours, durant lequel les disciples en jeûnant, en priant et en gémissant, se disposèrent à recevoir l’Esprit Saint.

Ainsi, comme il avait respecté l’heure de sa passion, il respecta l'heure de sa résurrection, de son ascension et de l’envoi de l’Esprit Saint, pour fonder les trois vertus et en raison de nombreux mystères impliqués dans ces temps.

8. Et parce que l’Esprit Saint, qui est charité et que l’on possède par la charité est l’origine de tous les charismes, lorsqu’il descendit, la plénitude des charismes fut répandue pour embraser le corps mystique du Christ. Et parce que dans un corps par fait, il doit y avoir divers membres, divers offices et activités de ces membres et divers charismes en vue de ces offices, en conséquence « à l’un, c’est une parole de sagesse qui est donnée par l’Esprit; à tel autre une parole de science; à un autre la foi; à tel autre le don de guérir; à tel autre la puissance d’opérer des miracles; à tel autre les diversités des langues; à tel autre le don de les interpréter. Mais tout cela c’est le seul et même Esprit qui l’opère, distribuant ses dons à chacun en particulier, comme l’entend », selon sa providence et sa libéralité providentielle.

PARTIE V: LA GRACE DU SAINT ESPRIT

Chapitre 1: La grâce, don de Dieu

1. Après le traité de l’Incarnation du Verbe, origine et source de tout don gratuit, il nous faut parler de la grâce de l’Esprit Saint. Nous aborderons cette étude sous quatre aspects: en premier lieu, en tant que don de Dieu; en second lieu, dans son rapport avec le libre-arbitre; en troisième lieu, dans son rapport avec les vertus; en quatrième lieu, dans son rapport avec les oeuvres méritoires.

Enoncé

En tant que don venant de Dieu, la grâce est un don qui est donné et infusé par Dieu, sans intermédiaire; car, avec elle et en elle est donné l’Esprit Saint qui est le don incréé, excellent et parfait, descendant du Père des lumières par le Verbe incarné, selon que Jean, dans l’Apocalypse, vit un fleuve splendide, semblable à du cristal, jaillir du trône de Dieu et de l’Agneau.

Elle est aussi un don, par lequel l’âme acquiert la perfection et la dignité d’épouse du Christ, de fille du Père éternel et de temple du Saint Esprit; ce qui ne peut s’obtenir d’aucune façon sinon par la bienveillante condescendance et la condescendante bienveillance de la Majesté éternelle par le don de sa grâce.

Elle est enfin un don qui purifie l’âme, l’illumine et la parfait, ce don qui la vivifie, la réforme et la stabilise; l’élève, l’assimile et l’unit à Dieu et ainsi la rend acceptable. C’est pourquoi un tel don est appelé, à juste titre, et doit être appelé grâce gratum faciens.

3. Explication

Le premier principe créateur, dans sa souveraine bienveillance, a fait l’esprit raisonnable capable de la béatitude éternelle. Le principe réparateur a réparé pour le salut cette capacité rendue caduque par le péché. Or, la béatitude éternelle consiste dans la possession du souverain Bien. Ce bien est Dieu, bien infiniment supérieur au service humain le plus éminent. Nul homme n’est digne d’accéder à ce bien souverain qui transcende toutes les limites de la nature, à moins que Dieu, dans sa condescendance, ne l’élève au-dessus de lui-même.

Or, Dieu ne condescend pas par son essence immuable, mais par une influence émanant de lui. L’esprit n’est pas élevé au-dessus de lui-même en un endroit dans l’espace, mais par une qualité déiforme. Il est donc nécessaire à l’esprit raisonnable, pour devenir digne de l’éternelle béatitude, de participer à cette influence déiforme. Or, cette influence déiforme, parce qu’elle est de Dieu, selon Dieu et pour Dieu, rend l’image de notre esprit semblable à la bienheureuse Trinité, non seulement quant à son mode d’origine, mais aussi en ce qui concerne la droiture du choix et la quiétude de la, jouissance. Qui possède cela est immédiatement ramené à Dieu, comme il lui est immédiatement rendu semblable. C’est pourquoi ce don est donné immédiatement par Dieu, principe influent.

Tant et si bien que de même qu’émane immédiate ment de Dieu l’image de Dieu, ainsi émane immédiatement de Dieu la similitude de Dieu, qui est la perfection déiforme de l’image divine. On peut donc l’appeler l’image de recréation.

4. En outre, parce que celui qui jouit de Dieu possède Dieu, avec la grâce qui, par sa déiformité, dispose à la jouissance de Dieu, est donné le don incréé qui est l’Esprit Saint. Quiconque la possède, possède Dieu.

5. Et parce que nul ne possède Dieu qu’il ne soit très spécialement possédé par lui, nul ne possède et n’est possédé par Dieu qu’il ne l’aime par-dessus tout et incomparablement et ne soit aimé par lui comme l’épouse par l’époux, nul n’est ainsi aimé qu’il ne soit adopté comme fils pour l’héritage éternel, la grâce sanctifiante rend donc l’âme temple de Dieu, épouse du Christ et fille du Père éternel.

Cela ne pouvant se réaliser que par la souveraine bienveillance et condescendance de Dieu, cette réalisation ne vient pas d’un habitus quelconque naturellement présent en nous, mais seulement d’un don divin, gratuitement infus. C’est l’évidence pour qui pèse ce qu’il en est d’être temple de Dieu, fils de Dieu, uni indissolublement et comme matrimonialement à Dieu par le lien de l’amour et de la grâce.

6. Enfin, parce que notre esprit ne peut être rendu conforme à la bienheureuse Trinité que selon la droiture de l’élection, que par la force de la vertu, la splendeur de la vérité et la ferveur de la charité: la force de la vertu purifie l’âme, la stabilise et l’élève; la splendeur de la vérité l’illumine, la réforme et l’assimile à Dieu; la ferveur de la charité la perfectionne, la vivifie et l’unit à Dieu. Et à cause de tout cela, l’homme plaît à Dieu et en est agréé; cette influence déiforme renferme donc les dix actes précédemment indiqués tout en portant un nom qui correspond au dernier, le plus parfait: on l’appelle, en effet, grâce gratum faciens, car celui qui la possède est rendu agréable à Dieu puisqu’elle est non seulement donnée gratuitement par Dieu, mais qu’elle est aussi selon Dieu et pour Dieu. En cela, l’oeuvre émanant de Dieu fait retour à Dieu en qui s’achève, à la manière d’un cercle intelligible, la consommation de tous les esprits raisonnables.

 

Chapitre 2: La grâce aide pour le bien méritoire

1. En second lieu, il nous faut considérer la grâce de l’Esprit Saint par rapport au libre-arbitre et cela sous deux aspects: la grâce est d’abord aide pour le mérite, elle est ensuite remède contre le péché.

2. Enoncé

Le mot « grâce » présente trois significations quand on parle de la grâce comme aide pour le mérite, on doit se rappeler que ce terme peut s’employer dans un triple sens: général, spécial et propre. Dans un sens général, il désigne le secours divin libéralement et gratuitement départi à la créature pour tout acte sans distinction, quelle que soit la nature de l’acte de cette créature. Sans un tel secours, nous ne pouvons ni faire quelque chose, ni durer dans l’être. Dans son sens spécial, la grâce est une aide que Dieu donne pour préparer à recevoir le don de l’Esprit Saint par lequel il accède ainsi à l’état de mérite. On appelle cette aide, grâce gratis data. Sans elle, nul ne peut faire en suffisance ce qu’il peut pour se préparer au salut.

Dans son sens propre, la grâce est une aide que Dieu nous donne pour mériter; on l’appelle grâce gratum faciens. Sans elle, nul ne peut mériter, ni avancer dans le bien, ni parvenir au salut éternel. Cette grâce, en effet, comme racine du mérite, précède tout mérite. Pour cela, il est dit qu’elle « prévient la volonté pour qu’elle veuille et qu’elle l’accompagne pour qu’elle ne veuille pas en vain ».

Personne donc ne peut la mériter en justice, mais « c’est elle qui mérite son accroissement par Dieu ici-bas, afin qu’ayant augmenté, elle mérite d’être consommée » au ciel et dans la gloire sans fin par Dieu lui-même auquel appartient d’infuser, d’augmenter et de consommer la grâce selon la coopé ration de notre volonté et selon le dessein ou bon plaisir de la prédestination éternelle.

3. Explication

Le premier principe, par sa vertu toute-puissante et sa magnanime libéralité a produit à l’être toute créature à partir du néant. La créature a donc de soi le non-être, elle reçoit tout son être d’un autre. Elle fut ainsi créée pour que, par son indigence, elle ait toujours besoin de son principe et pour que le premier principe, par sa bonté, ne cesse de se communiquer à elle. Donc, puisque l’esprit raisonnable, par le fait même qu’il est tiré du néant, est en soi imparfait puisque, du fait de sa nature limitée et indigente, l’esprit raisonnable est replié sur lui-même et aime son propre bien; du fait qu’il doit tout à Dieu, il est totalement dépendant de Dieu. Imparfait, il tend de soi au non-être; replié sur lui-même, il ne peut par lui-même s’élever jusqu’à la rectitude de la parfaite justice; totalement dépendant de Dieu, et Dieu n’ayant pas besoin de ses biens, il ne peut rien faire de lui-même et par sa propre vertu qui constituât Dieu son débiteur surtout à l’égard de la récompense éternelle qui est Dieu, si ce n’est par la divine condescendance. Donc, pour être sauvé dans l’être, étant imparfait, il a besoin perpétuelle ment de l’aide de la présence, du soutien et de l’influence de Dieu par laquelle il est maintenu dans l’être. Bien que cette influence soit universelle dans toutes les créatures, on l’appelle cependant grâce, car elle ne procède pas d’une dette, mais de la libéralité de la bonté divine.

Donc aussi, pour se préparer au don de la grâce d’en haut, l’esprit raisonnable, étant replié sur lui même, a besoin surtout après la chute, du don d’une autre grâce gratis data, afin d’être habilité aux actes moralement bons qui sont bons en vertu des circonstances. Ces actes ne peuvent aucunement être appelés bons que s’ils procèdent d’une intention droite, c’est-à-dire s’ils sont faits non pour nous mais en vue du souverain Bien vers lequel notre esprit replié sur lui-même ne s’élève que si Dieu le prévient par quelque grâce gratis data.

Donc enfin, pour faire des oeuvres méritant la récompense éternelle, l’esprit raisonnable étant totalement dépendant de Dieu et son entier débiteur, a besoin du don de la grâce gratum faciens par laquelle Dieu condescend jusqu’à lui, en acceptant son image et sa volonté avant d’accepter l’oeuvre qui en émane. Car, « la cause étant plus noble que l’effet », nul ne peut se rendre meilleur, ni faire oeuvre agréable qui plaise à Dieu, à moins de se complaire d’abord à ce que Dieu le regarde lui-même avant de regarder ses offrandes. Et c’est pourquoi le mérite s’enracine dans la grâce gratum faciens dont le propre est de rendre l’homme digne de Dieu. Aussi bien nul ne peut-il la mériter en justice, mais seulement en convenance.

4. Une fois possédée, la grâce mérite son propre accroissement ici-bas par son bon usage et le mérite en justice. En effet, Dieu seul étant le principe et la source de cette grâce, il est le seul principe de son accroissement en l’infusant, la grâce en est aussi le principe en le méritant et s’en rendant digne, le libre-arbitre en coopérant et en méritant, dans la mesure où il coopère à la grâce et fait sien ce qui est l’oeuvre de grâce.

5. Ainsi, le libre-arbitre, par la grâce, mérite en justice non seulement l’accroissement de cette grâce ici-bas, mais aussi en toute justice, son achèvement dans l’état de gloire et cela à cause de la sublimité de don de l’Esprit Saint chez celui qui coopère au mérite; à cause de la vérité du Dieu qui l’a promis à cause du caractère instable du libre-arbitre consentant et persévérant jusqu’à la fin; à cause de la difficulté de l’état de mérite; à cause de la dignité du Christ médiateur, lui notre chef qui doit être glorifié avec ses membres; à cause de la libéralité du Dieu rémunérateur qui ne peut décemment rétribuer avec parcimonie l’hommage d’une obéissance fidèle; à cause de la supériorité de l’oeuvre procédant de la charité, qui au regard du juge pèse autant que l’amour dont elle émane, amour qui préfère incomparablement Dieu à toutes les créatures et ne peut donc être récompensé en suffisance et en convenance si ce n’est par Dieu souverain Bien.

Pour ces sept raisons, la grâce septiforme ne fait pas mériter la gloire éternelle seulement en convenance, mais aussi en justice.

 

Chapitre 3: La grâce remède du péché

1. Enoncé

Le libre-arbitre, bien que « tout-puissant sous la main de Dieu », peut néanmoins se précipiter par lui-même dans le péché. Mais il ne peut absolument pas se relever sans le secours de la grâce divine appelée grâce gratum faciens.

Cette grâce, bien que remède suffisant contre le péché, n’est cependant donnée à l’adulte que si son libre-arbitre y consent. D’où l’on peut conclure que la justification de l’impie requiert le concours de quatre éléments

le don de la grâce

l’expulsion de la faute la contrition

le mouvement du libre-arbitre.

La faute est expulsée par le don de Dieu, non par le libre-arbitre, mais cependant pas sans lui. Car il est du rôle de la grâce gratis data de rappeler le libre-arbitre du mal et de l’exciter au bien; il est du rôle du libre-arbitre de consentir à cette grâce ou de la rejeter; celui qui y consent reçoit la grâce et la recevant coopère avec elle afin de parvenir enfin au salut.

2. Explication

Le premier principe, par le fait qu’il est premier et tout-puissant, est la cause de tout ce qui a lieu dans l’univers, sauf des péchés qui sont des « transgressions de la loi divine et des désobéissances aux commandements célestes ». Rien ne lui est rebelle, injurieux et offensant sinon le péché qui, en méprisant le précepte de Dieu et en nous détournant du bien immuable, offense Dieu, déforme le libre-arbitre, détruit le don gratuit et enchaîne au supplice éternel. Or, la déformation de l’image et la destruction de la grâce est comme un anéantissement dans l’être du bien, de l’état et de la vie de la grâce; l’offense faite à Dieu a autant de poids que Dieu lui-même est grand, comme la peine éternelle possède un aspect infini, il est donc impossible que l’homme se relève de sa faute s’il n’est pas recréé dans la vie surnaturelle, si l'offense ne lui est remise, s’il n’est pas gracié de la peine éternelle. Seul celui qui fut le principe créateur est aussi principe re-créateur, le Verbe éternel du Père qui est le Christ Jésus, médiateur entre Dieu et les hommes, qui créant tout à partir du néant, crie par lui-même sans aucun intermédiaire.

3. Parce qu’il recrée en reformant par l’habitus de grâce et de justice celui que le mal de la faute a déformé, en absolvant par une satisfaction de justice celui qui a été condamné à la peine, c’est dire qu’il nous répare en supportant pour nous la peine dans la nature humaine qu’il a assumée et en infusant la grâce réformatrice qui, en nous unissant à son origine, nous fait membres du Christ. Par là, de l’âme pécheresse qui avait été ennemie de Dieu, prostituée du diable et esclave du péché, la grâce fait l’épouse du Christ, le temple de l’Esprit Saint et la fille du Père éternel. C’est là l’oeuvre de l’infusion gratuite et condescendante du don de la grâce.

4. En outre, Dieu reformant sans infirmer les lois inscrites dans la nature, il donne donc cette grâce au libre-arbitre de telle manière qu’il ne force pas mais laisse libre son consentement. Et donc, pour que la faute soit expulsée, il est non seulement nécessaire que la grâce soit introduite mais aussi que le libre-arbitre de l’adulte — car chez les enfants, la foi de l’Eglise et le mérite du Christ suffit, et leur impuissance obtient l’impunité — il faut, dis-je, que le libre-arbitre se conforme à l'expulsion de la faute en détestant tous les péchés c’est ce que nous appelons contrition. Il est nécessaire aussi que l’adulte se conforme à l’introduction de la grâce en goûtant et en acceptant le don divin: c’est ce que nous appelons le mouvement du libre-arbitre. Ainsi, le concours de ces quatre éléments est nécessaire à la justification de l’impie.

5. Enfin, la prédisposition à une forme complémentaire devant lui être conforme, pour que le libre-arbitre se dispose à la grâce gratum faciens, il a besoin de l’appui d’une grâce gratis data. Parce qu’il est du rôle de la grâce de ne pas forcer le libre-arbitre mais de la prévenir et de passer ensemble à l’acte, dans notre justification concourrent l’acte du libre-arbitre et celui de la grâ