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Saint Bonaventure
Ordre des Frères Mineurs, Cardinal-Évêque d'Albane
Méditations sur la Vie de  Jésus-Christ

VIE
EXAvant-propos du saint.

FÉRIE PREMIÈRE.

CHAPITRE PREMIER. De l'Intercession pleine de sollicitude des Anges pour nous.

CHAPITRE II. Dispute entre la Miséricorde et la Justice, la Vérité et la Paix.

CHAPITRE III. De la vie de la bienheureuse Vierge et des sept demandes qu'elle adressait à Dieu.

CHAPITRE IV. De l'Incarnation de Jésus-Christ.

CHAPITRE V. Comment la bienheureuse Vierge Marie a visite sainte Elisabeth, et des cantiques Magnificat et Benedictus.

CHAPITRE VI. Comment Joseph voulut renvoyer Marie, et comment Dieu permet que les siens soient dans la tribulation.

SECONDE FÉRIE.

CHAPITRE VII. De la naissance de Jésus-Christ.

CHAPITRE VIII. De la Circoncision et des larmes de l'Enfant-Jésus.

CHAPITRE IX. De l'Épiphanie ou manifestation du Seigneur.

CHAPITRE X. Du séjour de Marie auprès de la Crèche.

CHAPITRE XI. De la purification de la bienheureuse Vierge.

TROISIÈME FÉRIE.

CHAPITRE XII. De la fuite du Seigneur en Égypte.

CHAPITRE XIII. Du retour du Seigneur de l'Égypte.

CHAPITRE XIV. Comment l'Enfant-Jésus demeura à Jérusalem.

CHAPITRE XV. Ce que Jésus fit depuis sa douzième année jusqu'à sa trentième.

CHAPITRE XVI. Du baptême de Notre Seigneur Jésus-Christ.

CHAPITRE XVII. Du jeûne et des tentations de Jésus-Christ. — De son retour vers sa Mère. — De quatre moyens pour arriver ai la pureté du coeur. — Plusieurs excellentes choses touchant l'oraison. — De la résistance a la gourmandise. — Pourquoi et en faveur de qui le Seigneur fait des miracles.

QUATRIÈME FÉRIE.

CHAPITRE XVIII. De l'ouverture du livre dans la Synagogue.

CHAPITRE XIX. De la vocation des Disciples.

CHAPITRE XX. Du changement de l'eau en vin aux noces de Cana (1).

CHAPITRE XXI. Du sermon du Seigneur sur la montagne, qu'Il commence par la pauvreté.

CHAPITRE XXII. Du serviteur du Centurion et du fils de l'officier du roi guéris par le Seigneur.

CHAPITRE XXIII. Du paralytique descendu par le toit et guéri par Jésus.

CHAPITRE XXIV. De la guérison de la belle-mère de Simon.

CHAPITRE XXV. Du sommeil du Seigneur dans la barque.

CHAPITRE XXVI. Du fils de la veuve ressuscité par le Seigneur.

CHAPITRE XXVII. De la jeune fille ressuscitée et de la guérison de Marthe.

CHAPITRE XXIII. De la conversion de Madeleine et autres faits.

CHAPITRE XXIX. Comment Jean-Baptiste envoya ses Disciples à  Jésus.

CHAPITRE XXX. De la mort de saint Jean-Baptiste.

CHAPITRE XXXI. De l'entretien avec la Samaritaine

CHAPITRE XXXII. Comment on voulut précipiter le Seigneur du haut d'une montagne.

CHAPITRE XXXIII. De l'homme dont la main était aride et que le Seigneur guérit.

CHAPITRE XXXIV. De la multiplication des pains, et comment le Seigneur vient en aille à ceux qui l'aiment.

CHAPITRE XXXV. De la fuite du Seigneur quand on voulut le faire roi, et, à cette occasion, pensées contre les honneurs du monde.

CHAPITRE XXXVI. Comment le Seigneur a prié sur la montagne, et comment, en étant descendu, il a marché sur les eaux, et ensuite plusieurs instructions sur l'oraison.

CHAPITRE XXXVII. De la Chananéenne. — Comment nos Anges gardiens nous servent avec fidélité.

CHAPITRE XXXVIII. Comment quelques-uns furent scandalisés des paroles du Seigneur.

CHAPITRE XXXIX. De la récompense de ceux qui abandonnent tout.

CHAPITRE XL. Comment le Seigneur demanda à ses Disciples ce que les hommes disaient de lui.

CHAPITRE XLI. De la transfiguration du Seigneur sur la montagne.

CHAPITRE XLII. Jésus chasse du temple ceux qui y vendaient et y achetaient.

CHAPITRE XLIII. De la piscine probatique. — De la fuite des jugements téméraires.

CHAPITRE XLIV. Comment les Disciples de Jésus-Christ broyaient des épis pour s'en nourrir, et ensuite de la pauvreté.

CHAPITRE XLV. Du ministère de Marthe et de Marie.— De l'ordre de la contemplation, laquelle renferme deux parties.

CHAPITRE XLVI. La vie active précède la vie contemplative.

CHAPITRE XLVII. De l'oraison et de sept choses que doit posséder le parfait docteur.

CHAPITRE XLVIII. De l'exercice de la vie active.

CHAPITRE XLIX. De l'exercice de la vie contemplative

CHAPITRE L. Des trois espèces de contemplation.

CHAPITRE LI. De la contemplation de l'humanité de Jésus-Christ.

CHAPITRE LII. De la contemplation de la cour céleste.

CHAPITRE LIII. De la contemplation de la majesté divine, et en même temps de quatre sortes de contemplation.

CHAPITRE LIV. Manière de vivre dans la vie active. — Excellents passages de saint Bernard sur ce sujet.

CHAPITRE LV. Manière de vivre dans la vie contemplative.

CHAPITRE LVI. Des quatre empêchements de la contemplation.

CHAPITRE LVII. La vie contemplative mérite la préférence sur la vie active.

CHAPITRE LVIII. Le contemplatif se reporte pour trois raisons et  la vie active ; et ensuite que la foi sans les oeuvres est une foi morte.

CHAPITRE LIX. Comment le Seigneur, sous la parabole des cultivateurs de la vigne qui ont mis à mort le Fils de leur Maître, dit aux Juifs que l'Église passerait aux Gentils.

CHAPITRE LX. Comment les Juifs voulurent surprendre Jésus dans ses discours.

CHAPITRE LXI. De l'aveugle qui recouvre la vue à Jéricho et de plusieurs autres choses.

CHAPITRE LXII. Comment le Seigneur entra dans la maison de Zachée.

CHAPITRE LXIII. Guérison de l'aveugle-né.

CHAPITRE LXIV. Comment le Seigneur s'enfuit du Temple et se cacha quand les Juifs voulurent le lapider.

CHAPITRE LXV. Comment, eu une autre circonstance, les Juifs voulurent lapider Jésus.

CHAPITRE LXVI. De la résurrection de Lazare.

CHAPITRE LXVII. De la malédiction du figuier.

CHAPITRE LXVIII. De la femme surprise en adultère.

CHAPITRE LXIX. De la conspiration des Juifs contre Jésus et de sa fuite en la ville d'Éphrem.

CHAPITRE LXX. Comment le Seigneur revint à Béthanie où Marie-Madeleine oignit ses pieds.

CHAPITRE LXXI. De l'entrée du Seigneur Jérusalem sur un âne, et en même temps comment il est dit que Jésus a pleuré trois fois.

CHAPITRE LXXII. Comment le Seigneur prédit sa Passion à sa Mère.

CHAPITRE LXXVIII. De la Cène du Seigneur et en même temps de la table et de la manière de s'y tenir. —Exemple de cinq vertus donné par Jésus dans la Cène, et aussi de cinq choses du discours du Seigneur.

FÉRIE SIXIÈME.

CHAPITRE LXXIV. Méditations sur la Passion du Seigneur en général.

CHAPITRE LXXV. Méditation sur la Passion de Jésus-Christ avant Matines.

CHAPITRE LXXVI. Méditation sur la Passion de Jésus-Christ pour l'heure de Prime.

CHAPITRE LXXVII. Méditation sur la Passion de Jésus-Christ pour l'heure de Tierce.

CHAPITRE LXXVIII. Méditation sur la Passion de Jésus-Christ pour l'heure de Sexte.

CHAPITRE LXXIX. Méditation sur la Passion du Seigneur pour l'heure de None.

CHAPITRE LXXX. De l'ouverture du côté de Jésus.

CHAPITRE LXXXI. Méditation pour l'heure de Vêpres.

CHAPITRE LXXXII. Pour l'heure de Complies.

CHAPITRE LXXXIII. Méditation après Complies.

Jour du Sabbat ou Samedi.

CHAPITRE LXXXIV. Méditation sur Marie et ses compagnes pour le jour du samedi.

CHAPITRE LXXXV. Méditation sur Jésus descendant aux Enfers le jour du Samedi.

CHAPITRE LXXXVI. De la Résurrection du Seigneur , et comment il apparut d'abord à sa Mère le jour du dimanche.

CHAPITRE LXXXVII. Comment Marie-Madeleine et les deux autres Marie vinrent au tombeau, et comment Pierre et Jean y allèrent à leur tour.

CHAPITRE LXXXVIII. Le Seigneur apparaît aux trois Marie.

CHAPITRE LXXXIX. Le Seigneur apparaît à Joseph, à Jacques le Mineur et à Pierre.

CHAPITRE XC. Du retour de Notre Seigneur vers les saints Pères après sa résurrection.

CHAPITRE XCI. Le Seigneur apparaît à deux Disciples qui allaient a Emmaüs.

CHAPITRE XCII. Le Seigneur apparaît aux Disciples renfermés dans le Cénacle le jour de la Résurrection.

CHAPITRE XCIII. Le Seigneur apparaît aux Apôtres le jour de l'Octave de Pâques, et Thomas qui se trouvait avec eux.

CHAPITRE XCIV. Le Seigneur apparaît à ses Disciples en Galilée.

CHAPITRE XCV. Le Seigneur apparaît aux Disciples près de la mer de Tibériade.

CHAPITRE XCVI. Le Seigneur apparaît à plus de cinq cents frères réunis, et de ses autres apparitions.

CHAPITRE XCVII. De l'Ascension du Seigneur.

CHAPITRE XCVIII. De l'envoi du Saint-Esprit.

CHAPITRE XCXIX.  Que la vie de Jésus-Christ peut être méditée selon la chair et selon l'esprit (2).

CHAPITRE C. De la manière de méditer la vie de Jésus-Christ, et conclusion de l'ouvrage.

 

 
Avant-propos du saint.

 

Entre autres éloges des mérites et des vertus de la très-sainte vierge Cécile, nous lisons qu'elle portait, en tout temps, caché dans son sein, l'Evangile de Jésus-Christ. Ce qui veut dire, je crois, qu'elle s'était choisi un certain nombre de passages les plus touchants de la vie de Notre Seigneur, tels que l'Evangile nous les a livrés; qu'elle les méditait jour et nuit avec un coeur pur et innocent, une application fervente et toute particulière; qu'après les avoir parcourus avec ordre, elle recommençait de nouveau; et que, les repassant dans son esprit pour en exprimer la douceur et la suavité, elle les plaçait d'une manière ineffaçable dans le secret de son coeur. Je vous

 

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conseille de faire de même, car, parmi les exercices de la vie spirituelle, je crois que c'est par-dessus tout ce qu'il y a de plus nécessaire, de plus profitable, et qui peut conduire à un plus haut degré de perfection. En effet, vous ne trouverez rien qui vous tienne en garde contre les jouissances vaines et fragiles, contre les tribulations et les adversités, contre les tentatives de vos ennemis, enfin contre le vice, comme la vie de Jésus-Christ, cette vie parfaite et exempte de tout défaut. Par une méditation fréquente et assidue d'une telle vie, l'âme parvient à une familiarité, à une confiance et à un amour envers Jésus-Christ tels qu'elle dédaigne et méprise tout le reste. De plus, elle se fortifie et s'instruit par là dans ce qu'elle doit faire ou éviter.

Je dis donc d'abord que la méditation continuelle de la vie du Seigneur Jésus affermit l'âme et la rend forte contre les choses vaines et périssables, comme on le voit par la bienheureuse Cécile, qui avait tellement rempli son coeur de la vie du Sauveur, que les vanités n'y pouvaient trouver aucun accès. Aussi au milieu même de la pompe des noces, où cependant il a coutume de se passer tant de frivolités, au milieu des chants et des concerts, elle s'occupait de Dieu seul avec une fermeté inébranlable, et elle s'écriait : « Que mon coeur et mon corps se conservent

 

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immaculés , ô Seigneur ! afin que je ne sois point confondue (1). »

En second lieu, cette méditation fortifie contre les tribulations et les adversités, comme on le voit dans les martyrs. Saint Bernard parle ainsi sur ce sujet : « Le courage du martyr vient de ce qu'il réside avec un abandon entier dans les plaies de Jésus-Christ, de ce qu'il y a fixé sa demeure par une méditation perpétuelle. Il s'y tient triomphant et plein de joie, bien que son corps tombe en lambeaux, et que le fer ait percé ses flancs. Où donc est l'âme du martyr en ce moment? Elle est dans les entrailles de Jésus, elle est dans les blessures du Sauveur, qui sont ouvertes pour qu'on puisse s'y réfugier. Si elle était dans ses propres entrailles, occupée à sonder ce qui s'y passe, elle sentirait sans doute le fer qui les pénètre ; elle ne pourrait en supporter la douleur, elle succomberait, elle renierait son Dieu. » Ainsi parle saint Bernard (2).

Ce ne sont pas seulement les martyrs, mais aussi les confesseurs qui ont puisé et puisent encore là continuellement une si grande patience dans leurs tribulations et dans leurs infirmités. Si vous lisez la vie du bienheureux François et de la bienheureuse Claire, votre très-tendre mère, vous pourrez y trouver

 

1 Ps. 118. — 2 Serm. 61 sup. cant.

 

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comment au milieu de peines, de privations et de souffrances nombreuses, ils étaient non-seulement patients, mais encore pleins de joie. Vous pourrez voir tous les jours la même chose en ceux qui mènent une vie sainte ; et la raison, c'est que leurs âmes ne leur appartiennent pas, ne sont point en leurs corps, mais en Jésus-Christ, par une pieuse méditation de sa vie.

En troisième lieu, je dis que cette méditation nous éclaire sur ce que nous avons à faire, en sorte que ni nos ennemis, ni les vices, ne sauraient faire irruption en nous, ni nous tromper; et cela parce que la perfection de toutes les vertus se trouve en cette vie. En effet, où rencontrerez-vous des exemples et des enseignements de pauvreté élevée, d'humilité admirable, de sagesse profonde, d'oraison, de mansuétude, d'obéissance, de patience et de toutes les autres vertus, comme dans la vie du Seigneur des vertus? Saint Bernard s'exprime ainsi en peu de mots sur ce sujet : « C'est donc en vain que l'on se fatigue à acquérir les vertus, si l'on s'imagine pouvoir les trouver ailleurs que dans le Seigneur des vertus ,

dont la doctrine est une semence de prudence , la miséricorde une oeuvre de justice, la vie un miroir de tempérance, la mort un étendard de force (1). »

 

1 Serm. 22 sup. cant.

 

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Celui qui suit un tel modèle ne peut donc errer, ni être induit en erreur. Par une méditation fréquente de ses vertus, le coeur s'enflamme et s'excite à les imiter et à les acquérir. Ensuite la vertu l'illumine; il s'en revêt et discerne ce qui est faux de ce qui est vrai, à tel point qu'on a vu des hommes sans instruction connaître parfaitement les mystères les plus profonds et les plus élevés de la Divinité. Comment croyez-vous que le bienheureux François soit parvenu à une telle richesse de vertus, à une intelligence si parfaite des saintes Écritures , à une connaissance si éclairée des ruses de nos ennemis et des vices, si ce n'est par un entretien familier avec Jésus, son Seigneur, et par la méditation de sa vie? Aussi s'en occupait-il avec tant d'ardeur, qu'on eût dit qu'il se fût agi pour lui d'en offrir une copie irréprochable. M'imitait le plus parfaitement qu'il était en lui en tout genre de vertus, et enfin Jésus complétant et perfectionnant ce qui lui manquait par l'impression des stigmates sacrés, il fut totalement transformé en lui.

Vous voyez donc à quelle élévation peut conduire la méditation de la vie de Jésus-Christ. Mais elle est encore une base inébranlable pour atteindre aux degrés les plus hauts de la contemplation ; car c'est là que se trouve l'onction qui purifie l'âme peu à peu, l'élève et l'instruit de toutes choses. Mais ce n'est pas le moment de traiter ce sujet.

 

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J'ai songé à vous initier aussi à ces méditations de la vie du Seigneur; mais je désirerais qu'un pareil service vous fût rendu par un homme plus expérimenté et plus docte; car, en de tels sujets surtout, je confesse mon insuffisance. Cependant, comme il vaut mieux parler d'une manière quelconque que de garder tout-à-fait le silence, je m'exprimerai familièrement avec vous, dans un langage simple et sans apprêt, tant pour être mieux compris que parce que je désire nourrir votre esprit, et non flatter votre oreille. Ce n'est pas aux beautés du style qu'il s'agit de donner votre application, mais à méditer Jésus-Christ. Saint Jérôme nous confirme dans ce sentiment quand il nous dit : « Un discours simple pénètre jusqu'au fond du coeur; un discours poli, au contraire, ne fait que satisfaire l'oreille. » J'espère donc que ma médiocrité sera de quelque profit à votre simplicité; mais j'ai surtout la confiance que, si vous êtes empressée à vous exercer en ces méditations, le Seigneur, qui fait l'objet de nos entretiens, se fera lui-même votre maître.

Il ne faut pas croire que nous puissions méditer tout ce que nous savons avoir été dit ou fait par lui, ni même que tout ait été écrit. Aussi, afin que vous en retiriez plus d'avantage, je raconterai les choses telles que l'on peut croire qu'elles arrivent ou sont

 

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arrivées, et comme si réellement elles s'étaient passées de la sorte, en me servant de l'imagination ,à l'aide de laquelle l'esprit perçoit les objets sous diverses formes. En effet, nous pouvons méditer, expliquer et entendre la sainte Ecriture en beaucoup de manières, suivant que nous croyons y trouver notre profit, pourvu toutefois qu'il n'y ait rien de contraire à la vérité des faits, à la justice et aux enseignements sacrés, rien d'opposé à la foi ou aux bonnes moeurs. Lors donc que vous m'entendrez dire : « C'est ainsi que Jésus a parlé ou agi » , ou autres choses que vous rencontrerez, si vous ne pouvez en trouver la preuve dans les Écritures, n'y attachez pas plus d'importance que ne le commande une pieuse méditation; et prenez cela comme si je vous disais : « Pensez que le Seigneur Jésus a parlé ou agi de la sorte » ; et ainsi du reste.

Pour vous, si vous désirez retirer quelque fruit de ces méditations, considérez-vous aussi présente à ce qui vous sera raconté des paroles et des actions du Seigneur , que si vous l'entendiez de vos oreilles , et le voyiez de vos yeux; et appliquez-vous-y de toute l'ardeur de votre âme, avec soin, bonheur et persévérance , laissant de côté toute autre affaire et toute sollicitude. C'est pourquoi je vous prie, ma fille bien-aimée, de vouloir bien avoir pour agréable ces

 

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méditations, que j'ai entreprises pour la gloire de Jésus-Christ, pour votre avancement et ma propre utilité, et de vous y exercer avec allégresse, dévotion et empressement. C'est par l'incarnation que nous devrions commencer; mais nous pouvons considérer certaines choses qui l'ont précédée, tant dans le ciel du côté de Dieu et des Anges bienheureux, que sur la terre du côté de la très-glorieuse Vierge ; lesquelles choses me semblent devoir être d'abord expliquées. Ainsi commençons par là.

 
FÉRIE PREMIÈRE.
CHAPITRE PREMIER. De l'Intercession pleine de sollicitude des Anges pour nous.

 

Un long espace de temps, plus de cinq mille ans, s'était écoulé depuis que le genre humain était gisant dans sa misère, et ne pouvait, à cause du péché du premier homme, s'élever à la patrie céleste. Les

 

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esprits bienheureux , compatissant à une ruine si profonde , désireux de leur propre restauration , avaient déjà bien souvent supplié en notre faveur; mais, quand la plénitude du temps fut accomplie, ils renouvelèrent leurs supplications avec une ardeur et des instances sans égales. Réunis tous ensemble, et prosternés profondément au pied du trône du Seigneur, ils lui dirent : « Seigneur, il a plu à votre majesté de tirer du néant la créature raisonnable, l'homme, pour qu'il régnât ici avec nous, et afin

que nous trouvassions en lui la réparation de nos ruines ; mais tous périssent, et il n'en est aucun qui parvienne au salut. Depuis une infinité d'années, nous voyons que nos ennemis triomphent de tous , et que ce ne sont pas nos ruines qui se réparent, mais les abîmes de l'enfer qui se remplissent, de vos créatures. Pourquoi donc, Seigneur, leur donnez-vous la vie? pourquoi les âmes qui louent votre nom deviennent-elles la proie de vils animaux? Si votre justice a demandé qu'il en fût ainsi, au moins

le temps de la miséricorde est venu. Si les premiers hommes ont transgressé imprudemment votre commandement, que votre miséricorde au moins maintenant leur vienne en aide. Souvenez-vous que vous les avez créés à votre ressemblance. Ouvrez , Seigneur, votre main miséricordieuse, et laissez en

 

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découler la miséricorde avec plénitude. Les yeux de tous sont fixés vers vous, comme les yeux des serviteurs sur la main de leurs maîtres (1), jusqu'à ce que vous ayez pitié du genre humain et que vous lui veniez en aide par un remède salutaire. »

 

1 Ps. 122.
CHAPITRE II. Dispute entre la Miséricorde et la Justice, la Vérité et la Paix.

 

A ces mots, la Miséricorde, ayant avec soi la Paix, ébranlait les entrailles du Père et le portait à nous secourir; mais la Justice accompagnée de la Vérité, s'y opposait; et il y eut une ardente contestation entre elles, selon que le raconte saint Bernard dans un long et magnifique discours. Je vais l'abréger le plus succinctement que je pourrai, et comme je me propose de citer souvent les paroles si pleines de douceur de ce Saint, ce sera pour l'ordinaire en y retranchant, pour éviter la trop grande longueur.

 

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Voici donc en peu de mots ce qu'il dit sur ce sujet : « La Miséricorde criait au Seigneur : « Eh quoi ! Seigneur, détournerez-vous éternellement vos regards et oublierez-vous de faire miséricorde (1)? » Et il y avait longtemps qu'elle murmurait ce langage à ses oreilles. Le Seigneur répondit : « Que vos soeurs soient appelées, vous savez qu'elles vous sont opposées ; écoutons-les à leur tour ».

« Après qu'on les eut appelées, la Miséricorde commença en ces termes : « La créature raisonnable a besoin de la pitié de Dieu, car elle est devenue malheureuse; elle est tombée dans l'excès de la misère; et le temps d'avoir pitié est arrivé, il est déjà passé. » La Vérité de son côté s'écriait : « Il faut, Seigneur, que la parole que vous avez prononcée, s'accomplisse; il faut qu'Adam meure tout entier, qu'il meure avec tous ceux qui étaient en lui, quand en prévariquant il mangea le fruit défendu. » — « Et pourquoi donc, Seigneur, m'avez-vous créée? reprit  la Miséricorde. La Vérité sait bien que c'en est fait de moi , si vous êtes toujours sans pitié. » — « Si le prévaricateur, dit la Vérité, échappe à votre sentence, votre vérité s'anéantit également et ne demeure plus éternellement. »

 

1 Ps. 73.

 

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« Cette affaire fut donc déférée au Fils, et la Vérité et la Miséricorde apportèrent les mêmes raisons en sa présence. La Vérité ajoutait : « J'avoue, Seigneur , que la Miséricorde est poussée par un zèle qui est

bon ; mais il n'est pas selon la Justice, car elle veut que l'on épargne le pécheur de préférence à sa soeur. » — « Et toi, s'écriait la Miséricorde, tu ne pardonnes ni à l'un ni à l'autre, et tu sévis avec tant d'indignation contre les prévaricateurs, que tu enveloppes ta soeur dans le même châtiment. » — Néanmoins la Vérité reprenait avec force : « Seigneur , c'est contre vous que cette dispute est dirigée, et il est à redouter que la parole de votre père n'y trouve sa ruine. » — La Paix dit alors : « Mettez fin à de semblables disputes : toute contemplation est messéante aux vertus. »

« Vous voyez que c'était une question grave, et que, de part et d'autre, on alléguait des raisons fortes et concluantes. Il ne semblait pas que l'on pût conserver et la Miséricorde et la Vérité dans ce qui concernait l'homme. Or, le Roi écrivit une sentence qu'il donna à lire à la Paix, qui se tenait plus proche de lui; et cette sentence était ainsi conçue : L'une dit : « Je péris si Adam ne meurt pas. » L'autre ajoute : « C'en est fait de moi s'il n'obtient miséricorde. Que la mort devienne donc un bien, et qu'il soit fait ainsi selon la

 

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demande de l'une et de l'autre. » Toutes restèrent dans l'étonnement à cette parole de la sagesse, et consentirent à la mort d'Adam, pourvu qu'il obtint miséricorde. « Mais comment, demanda-t-on , la mort peut-elle devenir un bien, lorsque son nom seul fait frémir à entendre?» Le roi répondit : « La mort du pécheur, il est vrai, est un mal effroyable (1) ; mais la mort des saints est précieuse (2) : elle est la porte de la vie. Que l'on trouve quelqu'un qui consente à mourir par charité, sans être soumis naturellement  à la mort : elle ne pourra retenir un innocent sous son empire; mais il y fera une brèche par où s'échapperont ceux qui auront été délivrés. »

« Ce discours acquit l'assentiment de tous. « Mais où trouver un tel homme? » répondit-on. La Vérité revint donc sur la terre, et la Miséricorde demeura au ciel. Car selon le prophète : « Votre miséricorde, Seigneur, est dans les cieux, et votre vérité s'élève jusqu'aux nues (3)» Celle-ci parcourut l'univers entier ; mais elle ne vit aucun homme exempt de tache, pas même l'enfant qui ne compte qu'un jour sur la terre (4). La Miséricorde, de son côté, parcourut le ciel ; mais elle ne trouva personne dont la charité pût aller jusque-là. Car nous sommes tous serviteurs, et lors

 

1 Ps. 33. — 2 Ps. 115. — 3 Ps. 35. — 4 Job., 25.

 

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même que nous avons fait tout bien, nous devons dire ces paroles de l'Evangile de saint Luc : « Nous sommes des serviteurs inutiles (1). »

« Il ne se rencontra donc personne qui eût assez de charité pour livrer sa vie en faveur de serviteurs inutiles. Or, les deux vertus reviennent au jour marqué pleines d'une anxiété profonde. La Paix, voyant qu'elles n'avaient pas trouvé ce qu'elles désiraient, leur dit : « Vous êtes sans intelligence et sans pensée aucune (2). Il n'est personne qui fasse le bien, il n'en est pas un seul (3); mais que celui qui a donné le conseil nous vienne lui-même en aide. » Le Roi comprit ce que cela signifiait, et il répondit : « Je me repens d'avoir fait l'homme (4); c'est pourquoi il me faut faire pénitence pour l'ouvrage de mes mains. » Et, ayant appelé Gabriel, il lui dit : « Allez et dites à la fille de Sion : Voici votre Roi qui vient (5). » Ainsi parle saint Bernard.

Vous voyez dans quel grand péril nous a jetés et nous jette encore le péché; quelles difficultés se présentent pour lui trouver un remède. Les Vertus consentirent donc à cette proposition, principalement dans la personne du Fils ; car la personne du Père ne semble en quelque sorte que terrible et puissante, et ainsi la

 

1 Luc., 18. — 2 Joan., 15. — 3 Ps. 13. — 4 Gén., 7. — 5 Zach., 9.

 

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Miséricorde et la Paix auraient pu encourir quelque soupçon. La personne du Saint-Esprit étant toute pleine de bénignité, la Justice et la Vérité auraient pu également être soupçonnées d'avoir sacrifié quelques-uns de leurs droits. C'est pourquoi la personne du Fils fut acceptée, comme tenant le milieu, pour apporter ce remède. Mais il faut comprendre tout cela, non dans un sens propre, mais seulement figurée. Ce fut donc. alors que s'accomplirent ces paroles du Prophète : « La Miséricorde et la Vérité sont venues à la rencontre l'une de l'autre ; la Justice et la Paix se sont donné le baiser de réconciliation (1). » Voilà ce que nous pouvons méditer sur ce qui est arrivé dans les cieux.

 

1 Ps. 84.

 

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CHAPITRE III. De la vie de la bienheureuse Vierge et des sept demandes qu'elle adressait à Dieu.

 

Pour ce qui est de la Vierge, en qui se fit l'Incarnation, nous pouvons méditer sa vie. Vous saurez donc qu'à l'âge de trois ans, elle fut offerte au temple par ses parents , et qu'elle y demeura jusqu'à sa quatorzième année. Ce qu'elle fit là, nous pouvons le savoir par la révélation qu'elle en a faite à une âme qui lui était dévouée , et l'on croit que c'est sainte Élisabeth, dont nous célébrons solennellement la fête. Entre autres choses, on lit ce qui suit dans ses révélations : « Lorsque mon père et ma mère, dit la Vierge, m'eurent laissée dans le temple, je résolus en mon âme d'avoir Dieu pour père. C'est pourquoi, je considérais pieusement et fréquemment ce que je pourrais faire d'agréable à ses yeux, afin de me rendre digne de sa grâce, et je rue fis instruire de la loi de mon Dieu. Cependant, entre les préceptes de cette loi, j'en gardais trois en mon coeur d'une façon

 

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toute particulière; ce sont les suivants : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute cotre âme, de tout votre esprit

et de toutes vos forces. — Vous aimerez votre prochain comme vous-même.— Vous aurez votre ennemi en haine. — J'ai gardé, dis je, ces préceptes en mon coeur; j'ai embrassé sans retard toutes les vertus qui y sont enfermées, et je veux que vous fassiez de même. Une âme ne peut avoir aucune vertu si elle n'aime Dieu de tout son coeur; car c'est de cet amour que découle la plénitude de toute grâce, sans laquelle nulle vertu n'arrive et ne persévère en l'âme, mais s'écoule comme l'eau, si l'on a en même temps de la haine pour ses ennemis, c'est-à-dire pour les vices et les péchés. Celui donc qui veut avoir la grâce et la posséder, doit diriger son coeur vers l'amour et la haine. Or, je désire que vous fassiez ce que je faisais alors : au milieu de la nuit, je me levais régulièrement; j'allais devant l'autel du temple, et là, avec tout le désir, toute la volonté, toute l'affection dont j'étais capable, et selon les lumières de mon intelligence, je demandais au Dieu tout-puissant la grâce d'observer ces trois préceptes et tous les autres commandements de la loi ; et, me tenant ainsi devant l'autel, j'adressais au Seigneur les sept demandes suivantes :

 

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«  1° Je lui demandais d'abord la grâce d'accomplir le  commandement de l'amour, c'est-à-dire de l'aimer de tout mon coeur, de toute mon âme, de tout mon esprit et de toutes mes forces;

« 2° Je lui demandais ensuite de pouvoir aimer mes frères selon sa volonté et son bon plaisir , et de me faire également aimer tout ce qu'il aime et chérit lui-même ;

« 3° Je le priais de me faire haïr et fuir tout ce qu'il a en haine;

« 4° Je le suppliais de me donner l'humilité, la patience, la bénignité, la mansuétude et toutes les autres vertus qui devaient me rendre agréable à ses yeux ;

« 5° Je le conjurais de me faire voir le temps où paraîtrait cette Vierge bienheureuse qui devait enfanter le fils de Dieu; de conserver mes yeux afin de la contempler; ma bouche afin de célébrer ses louanges ; mes mains afin de la servir; mes pieds afin d'obéir à sa volonté ; mes genoux afin de pouvoir adorer le fils de Dieu dans ses bras ;

« 6° Je lui demandais encore la grâce d'être obéissante aux commandements et aux moindres ordres du grand-prêtre;

« 7° Enfin, je lui offrais mes prières pour qu'il daignât conserver le temple et tout son peuple à son service. »

 

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A ces mots, la servante de Jésus-Christ répondit : « O très-douce Souveraine , n'étiez-vous donc pas remplie de grâces et de vertus ? » La bienheureuse Vierge répondit : « Tenez pour assuré, que je me regardais comme coupable et profondément vile, comme aussi indigne de la grâce de Dieu que vous vous en estimez vous-même. Voilà pourquoi je de-

mandais avec tant d'ardeur la grâce et les vertus. » Puis elle ajouta : « Vous croyez, ma fille, que toutes les grâces que j'ai possédées, je les ai eues sans travail; mais il n'en a pas été ainsi. Je vous assure même que, si vous en exceptez la grâce de sanctification dont j'ai été prévenue dès le sein de ma mère, je n'ai reçu de Dieu aucune grâce, aucun don, aucune vertu, sans qu'il m'en ait coûté beaucoup, sans une oraison continuelle, un désir ardent, une dévotion profonde, des larmes abondantes, une dure pénitence, sans m'être appliquée à méditer sans cesse, autant que je le pouvais, ce que je savais lui être agréable. » Et elle ajouta encore : « Ayez pour certain qu'aucune grâce ne descend en l'âme autrement que par l'oraison et l'affliction du corps. Mais lorsque nous avons donné à Dieu ce qu'il est en notre pouvoir de lui donner, bien que ce soit peu de chose, il vient lui-même en notre âme, et il apporte avec lui des dons tels, qu'elle semble défaillir en

 

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elle-même, qu'elle oublie tout, et ne se rappelle plus ce qu'elle a fait ou dit d'agréable à Dieu ; qu'elle devient à ses propres yeux plus vile et plus

digne de mépris qu'elle n'a jamais été. » — Jusqu'ici j'ai rapporté la révélation dont nous avons parlé.

Saint Jérôme écrit aussi sur ce sujet : « La Vierge bienheureuse avait pris pour règle de s'appliquer à la prière depuis le matin jusqu'à la troisième heure du jour. De la troisième heure à la neuvième, elle s'occupait de travaux extérieurs. Depuis la neuvième heure, elle ne quittait plus la prière jusqu'à ce que lui apparût l'Ange de la main duquel elle avait coutume de recevoir sa nourriture; et elle croissait de plus en plus dans les bonnes oeuvres et l'amour de Dieu. Aussi était-elle la première dans les veilles, la plus instruite dans la sagesse de la loi, la plus profonde en humilité, la plus habile à chanter les cantiques de David, la plus glorieuse en charité, la plus éclatante en pureté, la plus parfaite en tout genre de vertus. Chaque jour elle atteignait à une perfection plus grande. Elle était pleine de calme et de constance, et jamais on ne la vit ni ne l'entendit se laisser aller à l'impatience; ses discours étaient si pleins de grâce, que l'on reconnaissait que le Seigneur était sur ses lèvres. Elle demeurait perpétuellement en oraison et dans la méditation

 

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de la loi de Dieu. Elle se montrait pleine de sollicitude envers ses compagnes, tâchant qu'aucune d'elles ne péchât en ses paroles, n'exaltât la voix dans l'expression de sa joie, ne s'emportât en quelque injure ou quelque mot d'orgueil contre ses semblables. Elle bénissait Dieu sans cesse, et si on la saluait, elle répondait en disant : « Rendons grâces

à Dieu. » Enfin c'est d'elle qu'est venue cette coutume que nous voyons dans les saints de se saluer en disant : « Rendons grâces à Dieu. » Quant à la nourriture qu'elle recevait de la main de l'Ange, elle la prenait pour elle-même; et celle que lui donnaient les prêtres du temple, elle la distribuait aux pauvres. L'Ange paraissait s'entretenir tous les jours

avec elle, et lui obéir comme à une soeur ou à une mère bien-aimée. » Ainsi s'exprime saint Jérôme.

A sa quatorzième année, la Vierge bienheureuse fut fiancée à Joseph d'après une révélation divine, et elle revint à Nazareth. Comment tout cela se fit-il? Vous le trouverez dans la légende de sa nativité. Telles sont les choses que nous pouvons méditer, comme ayant précédé l'Incarnation du Seigneur Jésus. Repassez-les bien en votre esprit, faites-en vos délices, confiez-les avec amour à votre mémoire, et mettez-les en pratique : car elles sont pleines de piété.

Venons maintenant à l'incarnation

 
CHAPITRE IV. De l'Incarnation de Jésus-Christ.

 

Lors donc que la plénitude du temps fut accomplie (1), après que la Trinité suprême eut arrêté de pourvoir au salut du genre humain par l'Incarnation du Verbe, et que la Vierge bienheureuse fut revenue à Nazareth, Dieu, cédant à cette charité ardente qu'il nourrissait pour les hommes, à sa miséricorde qui l'excitait, et aussi aux instantes prières des Anges ; Dieu, dis-je, appela l'archange Gabriel et lui dit : « Va trouver Marie, notre Fille bien-aimée, qui est fiancée à Joseph : c'est, parmi toutes les créatures, la plus chère à notre coeur; et dis-lui que mon Fils s'est épris de sa beauté, et qu'il l'a choisie pour sa mère. Prie-la de le recevoir avec effusion de joie ; car c'est par lui que j'ai résolu d'opérer le salut du

genre humain, et que je veux oublier l'injure qui m'a été faite. »

 

1 Gal., 4.

 

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Soyez attentive et rappelez-vous ce que je vous ai recommandé plus haut, afin de vous rendre présente à tout ce qui se dit et se fait. Imaginez-vous ici et regardez Dieu selon que vous le pourrez, car il est incorporel. Représentez-le-vous comme un grand souverain , assis sur un trône élevé , avec un visage plein de bénignité, tendre et paternel, prononçant ces paroles comme embrasé du désir de se réconcilier le monde, ou comme si déjà il se l'était réconcilié. Représentez-vous aussi Gabriel : son air respire l'allégresse et la félicité ; il fléchit les genoux et incline le front par crainte et par respect ; il reçoit avec une attention profonde les ordres de son Seigneur. Ensuite il se lève plein de joie et de bonheur, part des régions célestes, et, en un instant, parait sous une forme humaine en présence de la vierge Marie, qui était alors dans l'endroit le plus secret de sa petite maison. Cependant son vol ne fut pas tellement rapide qu'il ne fût prévenu par Dieu : aussi trouva-t-il en arrivant à cette demeure, que la sainte Trinité y avait précédé son messager.

Vous devez savoir que l'Incarnation est l'oeuvre par excellence de la Trinité entière, bien que la personne du Fils se soit seule incarnée. Il en arriva alors comme si quelqu'un, voulant prendre un vêtement, était aidé par deux personnes qui se tiendraient à ses côtés , et

 

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qui soulèveraient les manches de ce vêtement. Maintenant regardez bien, et, comme si vous étiez présente à cette action, appliquez-vous à comprendre tout ce qui se dit et tout ce qui se fait. Oh ! qu'elle dût être et qu'elle doit être encore en ce moment, dans votre méditation, cette petite maison, où se trouvent de tels hôtes, où se passent de telles choses ! Bien que la sainte Trinité soit en tous lieux, pensez cependant qu'elle est ici d'une façon particulière, à raison de l'opération toute singulière qui s'y accomplit.

Gabriel, le fidèle envoyé, entra donc vers la vierge Marie, et lui dit : « Je Vous salue pleine de grâce; le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes. » Mais la Vierge fut troublée et ne répondit pas. Son trouble n'eût rien de coupable, et il ne fût point causé par la vue de l'Ange, car elle était bien accoutumée aux visites de ces esprits célestes; mais elle fut troublée d'un pareil discours : elle pensait à la nouveauté d'une telle salutation , car ce n'était point ainsi que les Anges avaient coutume de la saluer. Comme elle se voyait, en cette circonstance, louée de trois choses à la fois, il était impossible que cette humble souveraine ne ressentit aucun trouble. On la félicitait de ce qu'elle était pleine de grâce, de ce que le Seigneur était avec elle, et de ce qu'elle était bénie par-dessus toutes les femmes. Or, une

 

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personne humble ne saurait entendre ses louanges sans rougir et sans se troubler. Elle fut donc troublée d'une confusion qui fait honneur à sa modestie et à sa vertu. Elle commença aussi à craindre qu'il n'en fût point ainsi, non qu'elle crût que l'Ange ne parlât point selon la vérité, mais parce que c'est le propre de ceux qui sont humbles de ne point examiner leurs vertus, et d'avoir sans cesse leurs défauts devant les yeux, afin d'avancer davantage ; et qu'ainsi ils regardent une grande vertu comme bien faible encore , et un faible défaut comme quelque chose de très-considérable. C'est donc par prudence , par précaution , par crainte et par pudeur , qu'elle ne répondit pas. En effet , qu'eût-elle pu répondre? Apprenez-vous aussi à son exemple à aimer une vie silencieuse, et à être sobre en vos paroles; car c'est une vertu bien grande et d'une immense utilité. On lui parle deux fois avant qu'elle ait ouvert la bouche. C'est en effet une chose indigne de voir une Vierge aimer à bavarder. Mais l'Ange, connaissant la cause de son hésitation , lui dit : « Ne craignez pas, Marie, et ne vous troublez point des louanges que je vous donne, car elles sont conformes à la vérité. Non-seulement vous êtes pleine de grâce , mais vous avez recouvré la grâce pour tout le genre humain, et vous l'avez

retrouvée en dieu. Voilà que vous concevrez et que

 

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vous mettrez au monde le Fils du Très-Haut , qui vous a choisie pour sa mère, et qui sauvera tous ceux qui espèrent en lui. »

La Vierge alors répondit, sans cependant admettre ni rejeter les louanges dont elle était l'objet, mais toute pleine du désir de s'assurer d'un autre point, savoir si elle ne perdrait point sa virginité ; car c'était la manière dont cette promesse s'accomplirait qui la tenait surtout en suspens. Elle demanda donc à l'Ange comment elle deviendrait mère. « Comment cela se fera-t-il, lui dit-elle, car j'ai voué inviolablement à Dieu ma virginité, pour être à jamais étrangère à tout homme? » Et l'Ange ajouta : « Ce sera par l'opération de l'Esprit-Saint, dont vous serez remplie d'une façon extraordinaire. Vous concevrez par sa vertu, en conservant votre virginité, et ainsi le fils qui naîtra de vous s'appellera le Fils du Très-Haut. Rien n'est impossible à Dieu , et voilà que votre cousine Elizabeth, quoique avancée en âge et stérile, est enceinte de six mois d'un fils qu'elle a conçu par la vertu d'en haut. »

Regardez, pour Dieu, je vous prie, et considérez comment la Trinité tout entière est ici, attendant la réponse et le consentement de sa fille chérie, et contemplant avec amour et allégresse sa modestie, sa pudeur et son langage. Considérez aussi comment

 

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l'Ange l'amène avec zèle et sagesse à donner sou consentement; comment il coordonne ses paroles en se tenant incliné et respectueux, avec un visage calme et serein, remplissant fidèlement son message, observant attentivement les paroles de sa Souveraine, afin d'y répondre convenablement, et d'accomplir parfaitement la volonté de Dieu dans cette oeuvre magnifique. Considérez encore comment cette Souveraine se tient dans la crainte et dans l'humilité , le visage couvert de confusion de se voir ainsi prévenue par l'Ange. Il ne s'élève en elle, à ces paroles, aucun sentiment, indélibéré d'orgueil ; elle ne se répute point quelque chose. Elle entend en son honneur des merveilles dont jamais aucune créature ne fut l'objet , et elle en renvoie tout l'honneur à Dieu. Apprenez donc, à son exemple à être humble et à avoir une timidité pudique; car sans cela la virginité sert de bien peu.

Cette vierge très-prudente se réjouit alors, et après avoir entendu les paroles de l'Ange, elle donna son consentement. Elle se mit à genoux avec une dévotion profonde, ainsi qu'il est rapporté dans ses révélations, et, joignant les mains; elle dit : « Voici la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon votre parole. » Alors le Fils de Dieu entra tout entier aussitôt et sans retard dans le sein de la

 

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Vierge , se fit chair de sa chair, sans cependant cesser d'être tout entier dans le sein de son Père.

Vous pourrez pieusement vous représenter comment ce Fils, recevant de son Père un ordre aussi difficile et une mission aussi laborieuse, s'inclina en sa présence , se recommanda à lui ; comment au même instant son âme fut créée et infuse à sa chair, et comment il devint homme parfait selon toutes les proportions de son corps, bien que tout-à-fait petit enfant. Ainsi, il croissait dans la suite naturellement dans le sein de sa mère, comme les autres enfants; mais l'infusion de son âme ne fut point différée, ni la distinction de ses membres , comme il arrive aux autres. Il était Dieu parfait et homme parfait, sage et puissant comme il l'est maintenant.

Alors Gabriel se mit à genoux avec sa souveraine, et un peu après se levant avec elle, s'inclinant de nouveau jusqu'à terre et lui disant adieu, il disparut, s'en revint à la patrie céleste où il raconta ce qui venait d'avoir lieu ; et ce fut un nouveau bonheur, une nouvelle fête, une cause d'allégresse sans limites. Quant à la Vierge, enflammée et embrasée de l'amour de Dieu plus que jamais, sentant qu'elle avait conçu, elle se prosterna en terre et rendit grâces à Dieu d'une faveur si extraordinaire, le suppliant humblement et pieusement de daigner l'instruire lui-même , afin

 

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qu'elle pût s'acquitter sans défaut des devoirs qu'elle aurait à remplir à l'égard de son Fils.

Vous devez aussi considérer combien grande est la solennité de ce jour, vous réjouir en votre coeur et passer ce temps dans la joie; car c'était une chose inconnue aux siècles passés, et jamais, jusqu'à ce jour, on n'a rien vu de semblable. C'est aujourd'hui la solennité où Dieu le Père a fait les noces de son Fils en le fiançant à la nature humaine, qu'il s'est unie d'une manière inséparable ; c'est la solennité des noces du Fils et le jour de sa naissance dans le sein de sa mère ; ce ne sera que plus tard que l'on célébrera sa naissance sur la terre. C'est aujourd'hui la solennité de l'Esprit-Saint, à cause de cette opération admirable et extraordinaire de l'Incarnation qui lui est attribuée, et dans laquelle il a commencé à montrer la tendresse singulière qu'il portait au genre humain. C'est aujourd'hui la solennité glorieuse de notre Reine, car c'est en ce jour qu'elle a été reconnue et prise pour fille par le Père, pour mère par le Fils, pour épouse par le Saint-Esprit. C'est aujourd'hui la solennité de toute la cour céleste, car la réparation de ses ruines est commencée. C'est aujourd'hui surtout, la solennité de la nature humaine, car son salut et sa rédemption et aussi la réconciliation du monde entier, ont pris naissance en ce jour; en ce jour, nous avons été relevés

 

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et déifiés. Aujourd'hui le Fils a reçu de son Père une mission nouvelle : l'accomplissement de notre salut; aujourd'hui, sortant du haut des cieux , il s'est élancé comme un géant pour parcourir sa course (1), et il s'est renfermé dans le parterre du sein de la Vierge ; aujourd'hui il est devenu un d'entre nous, notre frère, et il a commencé à être voyageur avec nous ; aujourd'hui la lumière véritable est descendue du ciel pour chasser et mettre en fuite les ténèbres; aujourd'hui le pain vivant, qui donne la vie au monde, se prépare dans la fournaise du sein virginal ; aujourd'hui le Verbe s'est fait chair, afin d'habiter parmi nous (2); aujourd'hui les cris et les désirs des Patriarches et Prophètes ont été exaucés et satisfaits. Ils criaient avec des soupirs inénarrables, et ils disaient : « Envoyez, Seigneur, envoyez l'Agneau qui doit être le dominateur de la terre (3). » Et encore : « O cieux, versez votre rosée d'en haut (4).» Et encore : « O Dieu, si vous ouvriez les cieux et que vous en descendissiez (5) !» Ou bien : « Seigneur, inclinez vos cieux et descendez (6). Seigneur, montrez-nous votre face, et nous aurons le salut (7). » Et une multitude d'autres désirs dont l'Ecriture est remplie. Car ils

 

1 Ps. 18. — 2 Joan., 1. — 3 Ps. 16. — 4 Ps. 45. — 5 Ps. 64. — 6 Ps. 143. —  7 Ps. 79.

 

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attendaient avec une ardeur qu'ils ne pouvaient contenir le jour présent. C'est aujourd'hui le principe et le fondement de toutes nos solennités, le commencement de tout notre bien. Jusqu'à ce jour, le Seigneur avait été indigné contre le genre humain, à cause de la transgression de nos premiers parents; mais désormais en voyant son Fils fait homme, il ne se mettra plus en colère. C'est donc aujourd'hui la plénitude des temps. Vous voyez une oeuvre admirable et combien est solennel ce qui s'est passé : tout y est délectable et plein d'allégresse; tout y est désirable et mérite d'être contemplé dans la joie et le tressaillement du coeur ; tout y est digne de la. vénération la plus profonde. Méditez donc ces choses ; faites-en votre bonheur et votre félicité, peut-être le Seigneur vous en découvrira-t-il de plus considérables encore.

 

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CHAPITRE V. Comment la bienheureuse Vierge Marie a visite sainte Elisabeth, et des cantiques Magnificat et Benedictus.

 

La Sainte Vierge, se rappelant ensuite les paroles que l'Ange lui avait dites touchant sa cousine Elisabeth (1), se proposa de la visiter, afin de la féliciter et de lui rendre quelques services. Elle partit donc de Nazareth en compagnie de Joseph, son époux, pour aller en la maison d'Elisabeth, qui était distante de quatorze ou quinze milles environ de Jérusalem. Elle n'est point retardée par la longueur et la difficulté du chemin; mais elle s'avance avec hâte, car elle ne voulait point paraître longtemps en public, et elle n'était point chargée du fruit qu'elle portait dans son sein, comme il arrive aux autres femmes : le Seigneur Jésus ne fut point un fardeau pour sa mère.

Regardez donc ici comment s'avance, seule avec

 

1 Luc. 1.

 

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son époux, la Reine du ciel et de la terre ; elle n'a point de monture , elle est à pied ; elle n'est point environnée de gardes ni de seigneurs; elle n'a point une longue suite de femmes d'honneur ni de servantes. Mais avec elle marchent la pauvreté, l'humilité, la modestie et le cortège de toutes les vertus. Le Seigneur est avec elle, accompagné d'un entourage nombreux et honorable, mais qui n'a rien de la vanité, ni de la pompe du siècle.

Lorsqu'elle entra dans la maison, elle salua sa cousine en disant : « Je vous salue, Elisabeth, ma Sœur! » Mais celle-ci, tressaillant d'allégresse, débordant de joie, embrasée par l'Esprit-Saint, se lève, la serre tendrement dans ses bras en s'écriant hors d'elle-même : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et béni est le fruit de votre sein. Et d'où me vient ce bonheur que la Mère de mon Seigneur vienne me visiter ? Car aussitôt que la voix de votre salutation s'est fait entendre à mes oreilles, l'enfant que je porte en mon sein a tressailli de joie  (1). Vous êtes bien heureuse d'avoir cru, car tout ce qui vous a été dit de la part du Seigneur recevra son accomplissement. » Au moment oit la Vierge salua Elisabeth, Jean fut rempli du Saint-Esprit dans le

 

1 Luc., 1.

 

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sein de sa mère, et sa mère en fut également remplie. Elle n'en fut pas remplie avant son fils; mais le fils, en étant rempli d'abord, en remplit sa mère, non pas en produisant par lui-même quelque effet en son âme, mais en méritant que le Saint-Esprit fit paraître en elle quelque marque de sa présence ; car la grâce de cet Esprit divin brillait plus abondante en lui, et il éprouva le premier ses faveurs; et de même qu'Elisabeth vit Marie la première, ainsi son fils sentit le premier l'arrivée du Seigneur. C'est pourquoi il tressaillit d'allégresse, et sa mère prophétisa.

Voyez quelle vertu il y a dans les paroles de Marie, puisqu'à leur accent l'Esprit-Saint se communique : elle était si abondamment remplie de ce divin Esprit, qu'elle méritait d'en remplir aussi les autres.

Marie répondit à Elisabeth en ces termes : «  Mon âme glorifie le Seigneur ; » et elle acheva tout entier ce cantique de jubilation et de louange. S'asseyant ensuite, la très-humble Vierge se mit à la dernière place aux pieds d'Elisabeth ; mais celle-ci, ne pouvant le souffrir, se leva aussitôt, et la força de s'asseoir sur un siège semblable au sien. Alors Marie raconta comment elle était devenue mère, et Elisabeth l'entretint aussi des faveurs de Dieu à son égard. Ces récits les remplissent d'une joie mutuelle ; elles louent Dieu des merveilles opérées en elles, lui en rendent leurs ac-

 

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actions de grâces, et passent ainsi des jours de félicité. Notre Souveraine demeura en ce lieu, trois mois environ, servant et se vouant autant qu'elle le pouvait à tous les offices de la maison avec humilité, révérence et empressement, comme si elle ne se fut point souvenue qu'elle était la mère de Dieu, et la reine du monde entier.

Oh ! quelle maison, quelle chambre, quelle couche que celle où demeurent et reposent en même temps de telles mères ; Marie et Elisabeth enceintes de tels fils, Jésus et Jean-Baptiste ! Il y a aussi en ce lieu de glorieux vieillards : Zacharie et Joseph. — Le temps donc étant arrivé, Elisabeth mit au monde un fils, que Marie prit dans ses bras et revêtit avec empressement selon que sa position l'exigeait. Or, cet enfant fixait ses regards sur elle, comme s'il eût compris qui elle était ; et lorsqu'elle voulait l'offrir à sa mère, il inclinait sa tête vers la Vierge et semblait ne trouver de plaisir qu'en elle : Marie le caressait avec bonheur, le serrait dans ses bras et le couvrait de ses baisers.

Considérez la gloire de Jean. Jamais personne au monde ne reposa dans les bras d'une telle créature. Nous trouvons en outre beaucoup de privilèges dont il fut comblé ; mais je ne m'y arrête pas pour le moment.

Le huitième jour, l'enfant fut circoncis et appelé

 

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Jean. Ce fut alors que la langue de Zacharie se délia, et qu'il prophétisa en disant : Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël, etc.; et ainsi cette maison entendit la première ces deux magnifiques cantiques : Magnificat et Benedictus. Pour Marie, elle se tenait en ce moment derrière un rideau, dans un endroit à l'écart, pour n'être point exposée aux regards des personnes qui étaient présentes à la circoncision de l'enfant; elle écoutait attentivement ce cantique où il était fait mention de son Fils, et elle repassait soigneusement toutes ces choses en son coeur. Enfin, disant adieu à Élisabeth, à Zacharie, et bénissant Jean-Baptiste , elle revint à sa maison de Nazareth. Rappelez-vous encore sa pauvreté en ce retour; car elle retourne en cette maison où elle ne doit trouver ni pain , ni vin , ni aucune des choses nécessaires à la vie. Elle n'avait ni bien, ni argent. Elle est demeurée pendant trois mois , auprès de personnes qui étaient peut-être riches. Maintenant elle revient à sa pauvreté , et c'est en travaillant de ses mains qu'elle pourvoira à sa subsistance. Compatissez-lui, et embrasez-vous d'amour pour la pauvreté.

 

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CHAPITRE VI. Comment Joseph voulut renvoyer Marie, et comment Dieu permet que les siens soient dans la tribulation.

 

Marie et Joseph, son époux, habitaient la même demeure , et Jésus croissant dans le sein de sa mère, Joseph remarqua qu'elle était enceinte, et il s'en affligea outre mesure. Remarquez combien vous pouvez ici apprendre de belles choses. — Si vous ignorez pourquoi le Seigneur a voulu que sa mère eût un époux, alors que son intention était qu'elle demeurât toujours vierge, on vous répondra que ce fut pour trois raisons : 1° Afin qu'étant devenue enceinte, sa réputation ne fut en butte à aucune flétrissure ; 2° afin qu'elle pût être aidée par les services de cet époux, et qu'il lui servit de société ; 3° pour que l'Incarnation du Fils de Dieu restât ignorée du Démon.

Joseph considérait donc de temps à autre l'état de son épouse; et il s'attristait, se troublait et lui laissait voir sur son visage l'anxiété qui l'agitait. Il détournait même les yeux de dessus elle, comme si

 

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elle eût été coupable, car il soupçonnait en elle le fruit de l'adultère. Vous voyez comment Dieu permet que les siens soient en proie aux tribulations et qu'ils soient tentés (1), pour augmenter l'éclat de leur couronne. Or, Joseph songeait à renvoyer son épouse , en secret, et l'on peut dire qu'à cette occasion son éloge est écrit dans l'Évangile ; car il y est dit qu'il était un homme juste (2) et, en effet, sa vertu était grande. On sait que c'est l'ordinaire que l'infidélité d'une épouse produise en son époux les effets les plus violents de honte, d'amertume et de fureur; mais pour lui, il se contenait vertueusement et ne voulait porter aucune accusation ; il souffrait avec patience cette injure souveraine sans chercher à se venger ; et , vaincu par la pitié , résolu à se séparer , il voulait au moins renvoyer son épouse secrètement.

Mais , de son côté , la Vierge ne passa pas ce temps sans avoir sa part de tribulation : elle considérait Joseph , reconnaissant son anxiété, et elle en éprouvait une inquiétude profonde ; cependant elle se taisait avec humilité et cachait le don de Dieu. Elle aimait mieux être réputée une misérable que de trahir le secret du ciel, et d'avancer à son avantage quelque chose qui eut pu être considéré comme un

 

1 2 Cor., 8. — 2 Math., 1.

 

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effet de l'orgueil. Mais elle priait le Seigneur de vouloir bien lui-même apporter le remède qui les délivrerait tous les deux d'une telle angoisse.

Vous voyez combien grands étaient la tribulation et le tourment de ces époux. Mais le Seigneur vint au secours de l'un et de l'autre. Il envoya donc son Ange dire en songe à Joseph, que son épouse avait conçu par l'opération de l'Esprit-Saint, et qu'il pouvait demeurer avec elle sans crainte et avec joie. Aussitôt la tribulation cessa et fit place à une consolation ineffable. Ainsi nous arriverait-il, si, dans les épreuves, nous savions conserver la patience, car Dieu, après la tempête, ramène la tranquillité. Vous ne devez point douter que, si Dieu permet que l'affliction se fasse sentir aux siens, ce ne soit pour leur avantage.

Joseph interroge alors son épouse sur les circonstances de cette conception glorieuse, et la Vierge s'empresse de satisfaire entièrement à son désir. Il renonce donc à son dessein, et demeure plein de joie avec cette épouse de bénédiction. Dès ce moment surtout, il conçoit pour elle un amour chaste qui surpasse tout ce qu'on pourrait imaginer, et lui prodigue les soins les plus vigilants. La vierge demeure avec lui dans une confiance entière , et ils vivent heureux dans leur pauvreté.

 

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Quant au Seigneur Jésus, il demeure renfermé dans le sein de sa mère jusqu'au neuvième mois, comme les autres enfants; il y demeure dans la paix; il y souffre avec patience et attend le moment prescrit. Compatissez-lui de ce qu'il a voulu descendre à une profondeur d'humilité si étrange. Mais en même temps c'est pour nous un devoir d'ambitionner cette vertu et de ne jamais nous gonfler d'orgueil, en cherchant à nous élever ou en faisant sonner notre réputation , alors que nous voyons le Seigneur de toute majesté ainsi abaissé. Jamais nous ne pourrons lui témoigner dignement notre reconnaissance pour le bienfait de cette longue captivité qu'il endure pour nous. Montrons-lui au moins par les sentiments de notre âme , que nous le comprenons , et rendons-lui grâces avec tout l'amour possible de ce qu'il a daigné nous choisir de préférence à tant d'autres, pour reconnaître un peu le bienfait qu'il nous a accordé et nous consacrer entièrement à son service. Car c'est là une faveur de sa part, et non la récompense de nos mérites; c'est une faveur extraordinaire qui doit nous être précieuse et mériter toute notre vénération. Ce n'est pas afin de nous punir, c'est pour notre sûreté que nous sommes enfermés et établis dans la religion comme dans une citadelle, à l'abri des dangers. Les flèches empoisonnées de ce monde pervers, les flots

 

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tumultueux de cette mer ne peuvent nous y atteindre que par notre témérité. Efforçons-nous donc autant qu'il est en nous, de vaquer à Jésus avec un esprit bien solitaire et bien séparé de toutes les choses caduques, et avec un  coeur pur, car la réclusion du corps ne sert de rien, ou du moins de bien peu, si l'on n'y joint celle de l'esprit.

Compatissez aussi à ce même Jésus, de ce qu'il est dans une affliction continuelle. Il y a été depuis le premier instant de sa conception jusqu'à sa mort, car il savait que son Père , l'objet de son souverain amour, était délaissé et déshonoré par les pécheurs enchaînés au culte des idoles; il ressentait une vive douleur en voyant que ces âmes créées à son image, encouraient presque universellement l'éternelle damnation , et cette douleur était telle que les tourments qu'il endura en son corps, ne sauraient lui être comparés. En effet, ce fut pour en détruire la cause qu'il se soumit à ces tourments. Vous voyez combien de mets abondants vous sont offerts ici : Si vous voulez en savourer la douceur, faites-en souvent et avec soin l'objet de vos méditations.

 
SECONDE FÉRIE.
CHAPITRE VII. De la naissance de Jésus-Christ.

 

La fin du neuvième mois approchant, il survint un édit de l'empereur qui ordonnait le recensement de tout l'empire (1), et que chacun eût pour cela à se présenter en sa ville natale. Joseph résolut de se rendre à Bethléem, le lieu de sa naissance, et comme il savait que le temps où son épouse devait enfanter était proche, il la conduisit avec lui. Marie entreprend donc encore un long voyage, car Bethléem est à cinq ou six milles de Jérusalem. Ils mènent avec eux un boeuf et un âne, et s'avancent ainsi comme de pauvres marchands qui s'en vont en foire. Arrivés à Bethléem, comme ils étaient pauvres et que la raison qui les amenait y avait conduit, beaucoup de monde, ils ne purent trouver

 

1 Luc.,2.

 

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de maison où loger. Témoignez votre compassion à Marie, et considérez cette Vierge faible et délicate, à peine âgée de quinze ans, fatiguée par une longue marche, demeurant avec confusion au milieu de cette grande foule, cherchant un lieu pour se reposer et n'en trouvant point. Tous la refusent, elle et son époux, et ainsi, ils sont forcés de s'acheminer vers un endroit couvert, où les gens du pays avaient coutume de s'abriter en temps de pluie. Joseph, qui était charpentier de son état, en ferma sans doute l'entrée comme il put.

Maintenant, remarquez bien tout ce qui se passe, surtout ce que j'ai intention de vous raconter : c'est la, Vierge qui l'a révélé elle-même et fait connaître, selon que je l'ai appris d'un saint religieux de notre ordre, homme tout à fait digne de foi et à qui, je pense, fut faite cette révélation.

L'heure de l'enfantement divin était arrivée : c'était au milieu de la nuit du dimanche. La Vierge se levant, s'appuya contre une colonne qui se trouvait en cet endroit. Joseph était assis, l'âme pleine de tristesse, sans doute, de ce qu'il ne pouvait offrir ce qui était convenable en pareille circonstance. Se lovant donc et prenant du foin de la crèche, il l'étendit aux pieds de Marie et se retira d'un autre côté. Alors le Fils du Dieu éternel, sortant du sein de sa mère sans lui faire ressentir aucune douleur, sans lui faire éprouver aucune

 

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lésion, se trouva à l'instant même transporté miraculeusement sur le foin qui était aux pieds de sa mère. Marie, s'inclinant aussitôt, le recueillit dans ses bras, et, l'embrassant tendrement, le plaça contre son coeur. Instruite par l'Esprit-Saint, elle commenta à laver et à arroser son corps du lait dont le ciel avait rempli ses mamelles avec abondance. Prenant ensuite le voile qui couvrait son front, elle l'en enveloppa et le mit dans la crèche. Aussitôt le boeuf et l'âne, fléchissant le genou, approchèrent leurs têtes au-dessus de la crèche et y répandirent leur haleine, comme si, doués de raison, ils eussent reconnu que cet enfant si pauvrement vêtu, avait besoin d'être réchauffé dans une saison aussi rigoureuse. Sa mère, se prosternant, l'adora et rendit grâces à Dieu en ces termes : «Je vous rends grâces, ô Seigneur, Père saint, de ce que vous m'avez donné votre Fils ; je vous adore, ô Dieu éternel, et vous aussi, ô Fils du Dieu vivant et mon Fils. » Joseph l'adora de même, et prenant la selle de l'âne il en détacha les coussins, qui étaient de laine ou de bourre, et les mit auprès de la crèche , afin que la Vierge pût s'asseoir. Elle s'y plaça donc et appuya son bras sur la selle elle-même. Ainsi se tenait la Reine du monde, le visage penché sur la crèche, les yeux et le coeur entièrement fixés sur son Fils bien-aimé. Voilà ce que dit la révélation.

 

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Après avoir découvert toutes ces circonstances à cet homme dont nous rapportons le récit, la Vierge disparut; mais l'ange demeura et lui raconta des choses merveilleuses, qu'il me redit ensuite, mais que je n'ai pas eu la précaution de retenir, ni d'écrire. — Vous avez vu la naissance de notre Prince adorable, vous avez contemplé l'enfantement de la Reine des cieux, et, dans l'un et l'autre, vous avez pu remarquer la pauvreté la plus rigoureuse , le manque d'une foule de choses de première nécessité. Le Seigneur a retrouvé cette très-haute vertu; elle est la perle de l'Evangile pour l'achat de laquelle il faut tout vendre (1) ; elle est le premier fondement de tout l'édifice spirituel, car l'âme ne saurait monter à Dieu avec le fardeau des choses de la terre. C'est d'elle que le bienheureux François disait : « Vous saurez, mes frères, que la pauvreté est la voie spirituelle du salut, la nourrice de l'humilité et la racine de la perfection. Ses fruits sont nombreux, mais ils sont cachés. » Ce doit donc être pour nous un grand sujet de confusion de ne pas embrasser cette vertu de toutes nos forces et de demeurer chargés de superfluités, quand le Maître

du monde et la Reine, sa mère, l'ont gardée si strictement et avec tant d'amour. C'est de la pauvreté que

 

1 Math., 13.

 

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saint Bernard a dit : « Elle abondait dans le monde et nul n'en connaissait le prix; c'est pourquoi le Fils de Dieu, épris de passion pour elle, descendit des cieux, afin de la choisir pour son partage et de la rendre chère aux hommes, par l'estime qu'il en ferait. Ornez votre demeure, mais avec l'humilité et la pauvreté : c'est dans ces langes qu'il met ses complaisances, et Marie lui rend témoignage que c'est de telles parures qu'il se plaît à être revêtu. Immolez donc à votre Dieu les abominations de l'Égypte (1). » Ainsi parle saint Bernard. Dans un discours sur la Nativité, qui commence par ces mots : « Béni soit Dieu, qui est notre père, » il s'exprime ainsi : « Enfin le Seigneur a consolé son peuple. Voulez-vous connaître quel est ce peuple ? Le soin du pauvre, Seigneur, a été remis entre vos mains (2) dit l'homme qui est selon le coeur de Dieu; et le

Seigneur lui-même s'écrie dans l'Evangile : « Malheur à vous, riches, qui avez votre consolation en ce monde (3) ! » Qu'a-t-il besoin, en effet, de consoler ceux qui ont leurs consolations ? L'enfance de Jésus-Christ ne console point ceux qui aiment à se répandre en paroles ; ses larmes ne consolent point ceux qui trouvent leur bonheur dans les rires

 

1 Serm. in vigil. Nativit. — 2 Ps. 9. — 3 Luc., 6.

 

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bruyants; les langes de Jésus ne consolent point ceux qui marchent au milieu des parures ; l'étable et la crèche de Jésus, ne consolent point ceux qui ambitionnent les premières places dans les synagogues. C'est aux bergers qui veillent, que la joie de la lumière est annoncée ; c'est pour eux qu'il est dit qu'un Sauveur est né; c'est pour les pauvres, pour ceux qui sont dans la peine, et non pour vous, riches, qui avez votre consolation et vos domaines (1). » Ainsi s'exprime saint Bernard.

Vous avez pu aussi remarquer en Jésus et en Marie, l'humilité profonde dont ils font preuve en cette naissance. Ils n'ont pas dédaigné l'étable, les animaux, le foin et tout ce qu'il y avait de misérable en cette demeure. Le Seigneur et sa sainte et glorieuse Mère ont observé, avec une perfection consommée, cette vertu dans tous leurs actes, et nous l'ont recommandée. Efforçons-nous donc de l'embrasser avec toute l'ardeur dont nous sommes capables; car sans elle il n'y a point de salut, puisqu'aucune de nos oeuvres, avec l'orgueil, ne saurait être agréable à Dieu. Selon saint Augustin : « L'orgueil a fait des Anges des démons, et

l'humilité a rendu les hommes semblables aux anges (2). » Et saint Bernard ajoute : « Quel homme,

 

1 Serm. in Nativit. — Aug. de sing. doct., C. XVIII.

 

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croyez-vous, choisira-t-on pour occuper la place de « l'Ange déchu et exilé? L'orgueil a porté une fois le trouble dans ce royaume ; il en a ébranlé les murs, il en a renversé une partie et une partie non médiocre. Dès lors, cette cité céleste n'aura-t-elle pas en haine et en abomination profonde un semblable fléau? Soyez-en sûrs, mes frères, celui qui n'a point pardonné à l'orgueil des Anges, ne pardonnera pas davantage à l'orgueil des hommes, car il ne saurait être contraire à lui-même (1). » Ainsi parle ce saint.

Vous avez pu remarquer en Jésus et en Marie, mais surtout en Jésus, une extrême affliction de coeur. C'est ainsi qu'en parle saint Bernard : « Le Fils de Dieu devait prendre naissance. Il était en son pouvoir de choisir la saison qui lui conviendrait le mieux ; or, il a choisi le temps le plus rude, surtout pour un enfant et pour le fils d'une mère pauvre, qui avait à peine des langes pour l'envelopper, une crèche pour le coucher. Et cependant dans une si grande nécessité, je ne vois point qu'il soit question de fourrures. » Plus bas il ajoute : « Jésus-Christ qui assurément ne se trompe point dans ses opérations, a choisi ce qu'il y avait de plus pénible pour la chair. C'est donc le meilleur, c'est donc ce qu'il y a

 

1 Serm. II. de Verbis Isaïe : Vide Dominum.

 

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de plus utile, ce qu'il faut choisir de préférence ; et  si quelqu'un enseigne ou insinue autre chose, il faut donc se défier de lui comme d'un séducteur. » Puis il continue un peu plus loin : « Cependant, mes frères, c'est là cet enfant qui fut promis autrefois par Isaïe, cet enfant qui sait réprouver le mal et choisir le bien. C'est donc un mal que la volupté du corps ; c'est donc un bien que ce qui en est le tourment, puisque cet enfant de sagesse, le Verbe enfant, a choisi l'un et réprouvé l'autre (1).»

Ainsi parle saint Bernard. — Allez aussi vous et faites de même, mais avec discrétion toutefois et de façon à ne pas excéder vos forces. Au reste nous pourrons parler ailleurs de ces vertus ; revenons au lieu de la Nativité.

Le Seigneur étant né, les Anges, dont la multitude était présente en ce lieu, adorèrent leur Dieu, puis s'en allèrent aussitôt trouver les bergers, qui restaient environ à un mille de là, leur annoncèrent cette naissance et leur en firent connaître le lieu. Ensuite ils re-montèrent au ciel, au milieu des cantiques et des chants de jubilation, et y annoncèrent également ce dont ils avaient été témoins à tous les habitants de la patrie bienheureuse. Toute la cour céleste,

 

1 Sem. III, in Nativ.

 

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transportée de joie, comme en un grand jour de fête, après avoir offert à Dieu ses louanges et ses actions de grâces, vint tout entière, suivant les rangs de sa hiérarchie , pour contempler la face du Seigneur son Dieu, et après lui avoir rendu ses hommages avec le respect le plus profond, ainsi qu'à sa mère, elle fit retentir, en l'honneur de son Maître, ses chants d'allégresse et ses cantiques d'amour. Et, en effet, quel est celui de ces esprits qui, ayant appris ce qui venait d'arriver, eût pu demeurer dans le ciel et ne pas aller visiter son Seigneur si humblement établi sur cette terre? Non, un tel orgueil n'eût su trouver place en aucun d'eux. C'est pourquoi l'apôtre s'écrie : « Lorsque le Seigneur eût introduit son premier-né dans le monde, il dit : Que tous les Anges de Dieu l'adorent (1). » Je pense qu'il vous sera agréable de méditer ce que je viens de vous raconter des Anges, de quelque manière que cela ait pu se passer en réalité.

Les bergers vinrent aussi à la crèche, adorèrent le Seigneur, et racontèrent ce que les Anges leur avaient appris. Sa mère, toute pleine de prudence, conservait. en son coeur tout ce qu'ils dirent de lui. Pour eux, ils s'en retournèrent comblés de joie.

Maintenant, fléchissez le genou, c'est assez avoir

 

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différé, et adorez le Seigneur votre Dieu ; offrez aussi vos hommages à sa mère, et saluez respectueusement le saint vieillard Joseph. Approchez ensuite vos lèvres des pieds de l'Enfant-Jésus, couché dans sa crèche, et priez notre Souveraine de vouloir bien vous le présenter ou vous permettre de le prendre vous-même. Placez-le entre vos bras, pressez-le contre votre coeur, contemplez avec empressement son visage, couvrez-le de vos baisers respectueux, et réjouissez-vous en lui avec confiance. Vous pouvez agir ainsi, car il est venu trouver les pécheurs afin d'opérer leur salut; il a demeuré avec eux dans l'humilité, et enfin il s'est . donné à eux en nourriture. Ainsi sa bénignité souffrira bien que vous le portiez dans vos bras; elle ne l'imputera pas à la présomption, mais à l'amour. Cependant qu'en tout cela, le respect et la crainte ne vous abandonnent jamais, car il est le saint des saints. Rendez-le ensuite à sa mère et considérez attentivement avec quel soin, quelle sagesse elle s'occupe de ce qui le concerne, le nourrit de son lait, et lui rend tous les autres services dont il a besoin. Venez-lui en aide si vous le pouvez ; trouvez en cela votre bonheur, faites-en votre félicité, souvenez-vous d'y puiser le sujet fréquent de vos méditations; rendez à notre Reine et l'Enfant-Jésus tous les services que vous pouvez, et contemplez souvent cette face sur laquelle les

 

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Anges désirent reposer leurs regards (1). Mais cependant que ce soit toujours, ainsi que je vous l'ai dit, avec crainte et respect, de peur que vous ne soyez rejeté; car vous devez vous juger bien indigne de converser avec de tels personnages.

Il faut aussi méditer avec bonheur combien grande est la solennité de ce jour. C'est aujourd'hui que le Christ est né, et ainsi c'est véritablement le jour de la naissance du roi éternel et du Fils de Dieu vivant; c'est aujourd'hui qu'un fils nous a été donné et qu'un enfant nous est né (2); c'est aujourd'hui que le soleil de justice qui jusqu'alors avait été voilé, a brillé avec éclat; aujourd'hui que le chef des élus de l'Eglise fondée dans le Saint-Esprit, est sorti de sa chambre nuptiale ; aujourd'hui qu'il nous a montré sa face si longtemps désirée, et qu'il nous est apparu le plus beau des enfants des hommes (3). C'est aujourd'hui que nous avons entendu cette hymne des anges : Gloire à Dieu au plus haut des cieux... (4) ; aujourd'hui que la paix a été annoncée aux hommes, ainsi que nous le lisons dans  la même hymne; aujourd'hui, comme le chante l'Eglise partout l'Univers , que les cieux ont eu la douceur du miel, et que la terre a entendu les concerts des Anges. Aujourd'hui, qu'a

 

1 Petr. 1 . — 2 Ps. 9, — 3 Ps, 44. — 4 Luc., 2.

 

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apparu pour la première fois la bénignité, ainsi que l'humanité de notre divin Sauveur ; aujourd'hui que Dieu est adoré sous la ressemblance d'une chair de péché. C'est aujourd'hui que se sont accomplis ces deux miracles qui surpassent toute intelligence, et que la foi seule peut embrasser : un Dieu qui naît, une vierge qui devient mère; aujourd'hui que d'autres miracles sans nombre brillent à nos yeux. Enfin tout ce qui a été dit de l'Incarnation, revêt en ce jour un éclat plus lumineux. Jusqu'alors ce n'était qu'une annonce; c'est aujourd'hui la manifestation. Aussi ayez soin de réunir toutes ces choses dans vos méditations.

C'est donc justement que ce jour est appelé un jour de jubilation , d'allégresse et de joie excessive. A Rome, dans une taverne nommée la taverne de la Solde , parce que c'était en ce lieu que les soldats se rendaient et dépensaient leur solde dans l'achat des choses dont ils avaient besoin, il sortit de terre une source abondante d'huile , et elle forma pendant tout le jour un large ruisseau. Une couronne, semblable à l'arc-en-ciel, environna le soleil, et fut visible par tout le monde. A Rome encore, une statue d'or que Romulus avait placée dans son palais , et dont il était

 

1 Tit. 3.

 

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prédit qu'elle se tiendrait debout, jusqu'au jour où une vierge enfanterait, tomba aussitôt que Jésus-Christ fut né. C'est en ce lieu que le pape Calixte éleva l'église qu'on appelle maintenant Sainte-Marie, au-delà du Tibre.

 
CHAPITRE VIII. De la Circoncision et des larmes de l'Enfant-Jésus.

 

Or, le huitième jour l'enfant fut circoncis. Deux grandes choses eurent lieu en ce jour. L'une, c'est que le nom de Salut qui avait été imposé à l'enfant dès l'éternité, annoncé par l'Ange avant qu'il fût conçu dans le sein de sa mère, a été déclaré et manifesté au monde, car on lui donna le nom de Jésus. Or, Jésus veut dire Sauveur, ce qui est un nom au-dessus de tout nom, et il n'est pas, dit l'apôtre saint Pierre, d'autre nom en qui nous puissions trouver le salut (1). La seconde chose, c'est qu'aujourd'hui, le Seigneur a pour la première fois répandu son sang pour nous. Il a voulu sans tarder souffrir pour nous, lui qui n'avait point commis le péché ; pour nous , il

 

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a voulu dès ce jour commencer à en porter la peine. Témoignez-lui donc votre compassion et pleurez avec lui, car sans doute que ses larmes auront coulé en cette occasion. Dans nos solennités, nous devons nous réjouir beaucoup en vue de notre salut; mais nous devons aussi compatir et nous attrister profondément en vue des angoisses et des douleurs de Jésus.

Vous avez vu quelle affliction et quelle détresse il eut à souffrir dans sa naissance. Or, entre autres choses qui y contribuèrent, il y eut celle-ci : sa mère, voulant le coucher dans la crèche, fut obligée de mettre sous sa tête une pierre qu'elle plaça sans doute sous le foin. J'ai appris cette circonstance d'un de nos frères qui a vu cette pierre , et pour en conserver le souvenir, elle a été fixée dans le mur en ce lieu-là. Vous croyez bien que Marie eût préféré un oreiller, si elle en eût eu un à sa disposition; niais, comme elle n'avait rien autre chose, elle se servit de cette pierre avec amertume de cœur. Je vous ai dit aussi que Jésus a versé son sang en ce jour : en effet, sa chair reçut une incision à l'aide d'un couteau de pierre. N'y a-t-il pas lieu de lui compatir? Oui sans doute, et vous devez également compatir à sa mère. L'enfant jésus a donc pleuré aujourd'hui à cause de la douleur

 

1 Act.. 4.

 

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qu'il ressentit en sa chair , car il avait un corps véritable et passible comme le reste des hommes. Mais tandis qu'il pleurait, croyez-vous que sa mère ait pu contenir ses propres larmes? Elle pleura donc aussi ; et son fils , qui reposait dans son sein, voyant ses larmes, étendait ses petites mains vers sa bouche, les passait sur son visage, comme si par ces signes il l'eût priée de modérer sa douleur, car il voulait que celle qu'il aimait si tendrement, cessât de verser des larmes. De son côté , Marie, dont les entrailles étaient si profondément émues par la douleur et les pleurs de son fils , le consolait par ses caresses et ses paroles. Comme une personne pleine de sagesse, elle comprenait ses désirs, bien qu'il ne parlait pas encore, et elle lui disait : « Mon fils , si vous voulez que je cesse de pleurer, veuillez cesser aussi de votre côté, car je ne saurais me contenir en voyant vos larmes ». Et par compassion pour sa mère, le fils arrêtait ses sanglots. Alors la mère essuyait ses yeux et les yeux de son fils: elle appuyait son visage contre le sien, l'allaitait et le consolait par tous les moyens. qui étaient. en son pouvoir. Ainsi faisait-elle toutes les fois qu'il pleurait, ce qui lui arrivait peut-être comme aux autres enfants, pour montrer les misères de la nature humaine qu'il avait prise, et pour se cacher, afin de n'être point connu du

 

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démon. En effet, l'Eglise chante de lui : « Enfant, il pousse des gémissements dans l'étroite demeure de la crèche où il est placé ». Aujourd'hui la circoncision corporelle a cessé , et nous avons le baptême dont la grâce est plus considérable et la peine moindre. Mais nous devons porter la circoncision spirituelle , et rejeter tout ce qui est superflu. C'est là, du reste ce que la pauvreté recommande, car l'homme vraiment pauvre a véritablement en soi la circoncision de l'esprit, et selon saint Bernard : « L'apôtre nous l'enseigne en peu de mots , quand il nous dit : Ayant la nourriture et le vêtement, contentons-nous de ces choses (1) ». La circoncision de l'esprit doit aussi exister dans tous les sens de notre corps, dans la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat, le toucher. Usons donc en tout d'une grande réserve , mais surtout dans nos paroles.

Le besoin de parler est un vice détestable et odieux, qui déplaît à Dieu et aux hommes ; aussi devons-nous être circoncis en notre langage , c'est-à-dire parler peu et utilement. Causer beaucoup est un signe de légèreté : c'est pourquoi le silence a été établi dans les communautés. Saint Grégoire dit à ce sujet : « Celui-là sait parler selon la vérité, qui a bien appris à se

 

1 Tim.,6.

 

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taire ; car la pratique du silence est comme la nourriture d'une bonne conversation (1). » Et ailleurs, il s'exprime ainsi : « Ceux dont l'esprit est léger, seront précipités dans leurs paroles ; car ce qu'une conscience légère conçoit, la langue se hâte de le répondre avec plus de légèreté encore (2). » Saint Bernard traite aussi le même sujet dans un discours sur l'Épiphanie, qui commence par ces mots dans les œuvres du Seigneur : « Pour ce qui regarde la langue, dit-il, qui ne sait combien de fois elle nous a souillés par de vains entretiens et des mensonges, par des médisances et des adulations, par des paroles de malice ou de jactance. C'est pourquoi nous avons besoin de la cinquième urne de Cana, le silence, qui est le gardien de la religion et dans lequel réside notre force (3).» Et ailleurs: « L'oisiveté est la mère des frivolités et la marâtre des vertus; parmi les séculiers, ces frivolités ne sont que des paroles sans portée ; dans la bouche des prêtres, ce sont des blasphèmes. Si des plaisanteries nous arrivent, sans doute il faut les supporter, mais ne jamais les redire. Vous avez consacré votre bouche à l'Évangile, il ne vous est plus permis de l'ouvrir maintenant à de telles choses (4). »

 

1 In Ezech., hom.. XI. — 2 Moral.,  lib. V. c. 2. — 3 Serm. in Dom. I, post oct Epiph.

 

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CHAPITRE IX. De l'Épiphanie ou manifestation du Seigneur.

 

Le treizième jour, l'Enfant- Jésus se manifesta aux nations, c'est-à-dire aux Mages qui étaient gentils. Remarquez, touchant ce jour, que c'est à peine si vous trouverez une fête qui soit autant solennisée par l'Eglise et dont le nom revienne aussi souvent dans les antiennes, les répons, les leçons et tout ce qui tient à cette solennité ; non qu'elle soit plus grande que les autres, mais parce qu'en ce jour le Seigneur Jésus a fait de belles et grandes choses, surtout en faveur de son Eglise D'abord, c'est aujourd'hui qu'il l'a reçue en la personne des Mages, car l'Eglise a été assemblée d'entre les nations. En effet, au jour de sa naissance, il s'est montré aux Juifs en la personne des bergers, et ils n'ont point reçu le Verbe à l'exception d'un petit nombre; mais en ce jour il apparaît aux nations, et c'est parmi elles, que se recrute

 

1 De consid., lib. III, t. 13.

 

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l'Eglise des élus. Aussi la fête d'aujourd'hui est-elle proprement la fête de l'Eglise et des fidèles chrétiens.

En second lieu, c'est aujourd'hui que l'Eglise a été prise par Jésus pour épouse, et lui a été véritablement unie par le Baptême qu'il a voulu recevoir après avoir accompli sa vingt-neuvième année. C'est pourquoi on chante avec allégresse : Aujourd'hui l'église a été unie à l'Époux céleste, etc. (1). En effet, c'est dans le Baptême, que l'âme devient l'épouse de Jésus-Christ, baptême qui tire sa vertu de celui du Sauveur, et l'assemblée des âmes ainsi régénérée, s'appelle l'Eglise.

En troisième lieu, c'est aujourd'hui qu'un an après son baptême, le Seigneur fit son premier miracle aux noces de Cana (1), ce que l'on peut adapter également à l'Eglise et aux noces spirituelles. Il semble que c'est encore en ce jour qu'il fit le miracle de la multiplication des pains et des poissons (1) ; mais l'Eglise ne s'occupe que des trois premiers faits que nous venons d'indiquer, et non de ce dernier. Vous voyez donc combien est vénérable ce jour que le Seigneur a choisi pour des œuvres si magnifiques et si dignes d'admiration. Aussi l'Eglise, considérant tous les bienfaits

 

1 Antienne de Laudes. — 2 Jean., 2.

 

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prodigieux que son Epoux répand sur elle aujourd'hui, et voulant se montrer reconnaissante, fait éclater sa joie, se livre à l'allégresse et à la jubilation, et déploie toute sa magnificence afin de célébrer un tel jour.

Parlons donc du premier sujet de cette fête, car les autres viendront à leur tour, selon l'ordre de la vie de Jésus-Christ. Et même sur ce point, je veux dire sur l'arrivée des Mages vers le Sauveur, mon intention n'est pas de vous rappeler les explications et les enseignements divers que les Saints nous ont donnés avec tant de soin. Ainsi , comment ces sages vinrent-ils d'Orient à Jérusalem? Que se passa-t-il entre eux et Hérode? Comment furent-ils conduits par l'étoile? Pourquoi firent-ils de semblables présents? Vous pouvez lire tout cela dans l'Evangile et dans les explications des Saints. Pour moi, je me propose ici, comme dans les autres actes de la vie de Jésus, selon que je vous l'ai dit en commençant, de toucher seulement quelques points en nous aidant des images offertes par l'imagination, et que l'âme perçoit diversement selon que les faits se sont réellement accomplis, ou que nous pouvons croire qu'ils ont dît s'accomplir. Quant aux explications, j'ai résolu de m'y livrer rarement, tant à

 

1 Joan., 6.

 

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cause de mon insuffisance, qu'à cause des longueurs qu'une semblable méthode entraînerait. Tenez-vous donc présente au mystère qui nous occupe, et considérez-en bien toutes les circonstances, car ainsi que je vous l'ai dit ailleurs, c'est en cela que consiste tout le secret de ces méditations.

Ces trois rois vinrent donc accompagnés d'une grande multitude et d'une suite honorable. Les voilà en présence de l'étable où est né le Seigneur Jésus. Sa mère entend du bruit et du mouvement, et elle prend l'enfant dans ses bras. Les Mages entrent dans la petite demeure, se mettent à genoux, et adorent avec respect l'Enfant-Jésus, leur Seigneur. Ils lui rendent leurs hommages comme à un roi ; ils l'adorent comme leur Maître suprême. Voyez combien grande fût leur foi. Qu'y avait-il qui les portât à croire que ce petit enfant, si pauvrement vêtu, trouvé avec une mère si pauvre, dans un lieu si abject, sans société, sans entourage, sans rien qui sentît sa splendeur; qu'y avait-il, dis je, qui les portât à croire qu'un tel enfant fût roi, qu'il fût le vrai Dieu? Et cependant ils ont cru l'un et l'autre. Il fallait que nous eussions de tels chefs et de tels commencements. Ils se tiennent donc à genoux en présence de Jésus, s'entretiennent avec sa Mère, soit par interprète, soit par eux-mêmes, car c'étaient des sages et peut-être connaissaient-ils la langue

 

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hébraïque. Ils s'informent de tout ce qui a rapport à cet enfant. La Vierge le leur raconte, et ils ajoutent une foi entière à ses paroles. Remarquez bien comme ils parlent et écoutent avec respect et attention. Considérez aussi notre Souveraine : elle est émue dans ses paroles, ses yeux sont abaissés vers la terre, et elle n'ouvre la bouche qu'avec confusion, car elle ne trouve aucune joie dans les conversations ; elle n'aime point à être exposée aux regards des hommes. Le Seigneur cependant, lui donna le courage nécessaire en cette grande occasion ; car ces rois représentaient l'Eglise universelle qui devait être formée des nations. Contemplez aussi l'Enfant-Jésus : il ne parle pas encore, mais il montre une maturité et une gravité qui annoncent qu'il comprend ; il regarde avec bénignité ces rois, et eux trouvent en lui un bonheur ineffable, bonheur causé tant par la lumière qui remplit leur esprit, car il les instruit intérieurement et les illumine, que par le spectacle qu'ils ont sous les yeux, spectacle du plus beau des enfants des hommes (1). Enfin, après avoir goûté une profonde consolation, ils lui offrent à lui-même de l'or, de l'encens et de la myrrhe (2). Ils ouvrent leurs trésors, en tirent quelque étoffe ou quelque tapis, l'étendent à ses pieds, et chacun d'eux verse dessus

 

1 Ps.44. — 2 Mat.,2.

 

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ces trois présents en grande quantité, mais surtout de l'or. En effet, il ne leur eût pas été nécessaire d'ouvrir leurs trésors, s'il ne se fût agi que d'une légère offrande ; ils auraient pu facilement la prendre des mains de leurs chambellans. Ensuite ils baisèrent les pieds de l'enfant avec respect et dévotion. Qui sait si cet enfant, plein de sagesse, afin de les consoler davantage et de les affermir dans son amour, ne leur offrit pas sa main même à baiser? Toujours est-il qu'il imprima sur eux son signe et qu'il les bénit. S'inclinant donc et lui faisant leurs adieux, ils se retirèrent comblés d'une grande joie, et s'en retournèrent en leur pays par un autre chemin.

Que pensez-vous que l'on fit de cet or, qui était d'un prix si considérable ? Notre Souveraine le garda-t-elle par devers soi, ou le mit-elle en dépôt? S'en servit-elle pour acheter des maisons, des champs et des vignes ? Loin de nous une telle pensée : celle qui aime la pauvreté ne s'inquiète pas de pareilles choses. Pleine d'un zèle ardent et courageux pour cette vertu, comprenant la volonté de son fils qui l'instruisait intérieurement et lui manifestait sa pensée par des signes gnes extérieurs, car il détournait peut-être les yeux de cet or et semblait le traiter avec mépris, Marie distribua en peu de jours le tout aux pauvres, et se délivra de l'embarras, soit de garder ce fardeau, soit de le porter où elle allait. Aussi elle avait si bien dépensé

 

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tout ce qu'elle avait reçu, que lorsqu'elle se présenta au temple, elle n'eut pas même de quoi acheter un agneau, afin de l'offrir pour son fils, et qu'elle dût se borner à présenter deux colombes. Ainsi, il est raisonnable de croire que l'offrande des Mages fut considérable et que Marie, par amour pour la pauvreté, la distribua aux pauvres qu'elle chérissait tendrement.

Vous voyez l'éloge de la pauvreté, et vous pouvez la considérer dans ces deux circonstances. D'abord, l'Enfant-Jésus reçut l'aumône comme un pauvre et sa mère aussi. En second lieu, non-seulement ils ne s'inquiétaient point d'acquérir ou d'amasser, mais ils ne voulaient pas même garder ce qui leur était donné, tant l'amour de la pauvreté effective allait s'augmentant en eux.

Mais n'avez-vous rien remarqué touchant l'humilité ? Si nous y faisons bien attention, nous découvrons ici toute la profondeur d e cette vertu. Il y en a qui se réputent vils et abjects dans leur âme et ne s'élèvent pas à leurs propres yeux ; mais ils ne veulent point paraître tels aux yeux des autres ; ils ne souffrent point d'être vilipendés ou tournés en dérision par eux, et ils verraient avec peine que leur bassesse et leurs défauts fussent connus et devinssent l'objet des mépris de leurs frères. Ce n'est pas ainsi qu'agit en ce jour l'Enfant-Jésus , le Seigneur de toutes choses : il a voulu que sa bassesse fût connue des

 

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siens et des autres, et non pas d'un petit nombre, ni de personnages d'un faible rang ; mais des grands et de la multitude, c'est-à-dire des rois et de ceux qui les accompagnaient. Et cela dans un temps et des circonstances où il y avait beaucoup à craindre; car les Mages, étant venus pour reconnaître le roi des Juifs, qu'ils pensaient bien aussi être un Dieu, pouvaient douter en le voyant dans une telle abjection, s'ils ne se retireraient pas sans foi et sans dévotion , se regardant comme des insensés qu'une illusion avait séduits. Mais cet amant de l'humilité ne laissa point échapper l'occasion de nous en donner l'exemple, de peur que, sous prétexte de quelque bien apparent, nous ne fissions défaut à cette vertu, et aussi afin igue nous apprissions à paraître volontiers vils et abjects aux yeux des autres.

 

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CHAPITRE X. Du séjour de Marie auprès de la Crèche.

 

Les Mages étant donc partis pour retourner en leur pays, et, toutes leurs offrandes étant distribuées, la Reine du monde se tient encore auprès de la crèche avec l'Enfant-Jésus et son père nourricier, le saint vieillard Joseph, et elle demeure patiemment en ce lieu, attendant le quarantième jour, comme si elle eût été une femme ordinaire et l'Enfant-Jésus un homme commun, qui fût astreint à l'observation de la loi; mais, ne voulant d'aucune prérogative qui les distinguât, ils observaient la loi comme le reste des hommes. Ce n'est pas ainsi qu'agissent plusieurs qui , vivant en communauté, exigent pour eux des distinctions, veulent par ce moyen se faire remarquer et être considérés comme étant d'un rang plus honorable : une vraie humilité ne s'accommode point de tout cela. Marie demeurait donc là, attendant le jour où il lui serait permis d'entrer dans le temple. Elle y demeurait pleine de vigilance et toute dévouée à la garde de son Fils bien-aimé. O Dieu ! avec quelle sollicitude et quel empressement elle

 

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s'occupait de tout ce qui le concernait, afin qu'il ne manquât de rien dans les plus petites choses ! Avec quelle révérence, quelle précaution, quelle crainte elle le touchait et fléchissait les genoux quand elle le prenait dans sa couche et l'y replaçait, à la pensée qu'il était son Dieu et son Seigneur! Mais aussi, avec quelle joie, quelle confiance, quelle autorité maternelle elle le serrait dans ses bras, le couvrait de baisers, l'étreignait doucement contre son coeur, prenait en lui son bonheur en se souvenant qu'il était son fils ! Combien de fois considérait-elle, avec attention et amour, son visage et chaque partie de son corps sacré ! Avec quel soin, quelle attention elle enveloppait de langes ses membres délicats ! Car si elle était la plus humble, elle était aussi la plus prudente des créatures. Aussi, dans tous les devoirs et dans tous les services qu'elle lui rendait, qu'il fut éveillé ou qu'il sommeillât,déployait-elle le plus grand soin, et non-seulement dans son enfance, mais alors même qu'il fût devenu plus grand. Oh ! avec quel bonheur elle le nourrissait de son lait ! Il est impossible qu'elle n'ait pas ressenti en allaitant un tel fils, une félicité inconnue aux autres mères. Quant à saint Joseph, saint Bernard dit qu'il croit que l'Enfant-Jésus lui souriait fréquemment, alors qu'il le tenait sur ses genoux.

Marie demeure donc auprès de la crèche; demeurez-y

 

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avec elle, et réjouissez-vous souvent avec le divin Enfant, car une vertu sort de lui. Toute âme fidèle, et surtout toute personne consacrée à Dieu, devrait, depuis la naissance du Seigneur jusqu'à sa présentation, visiter au moins une fois par jour la Reine des cieux auprès de la crèche, rendre ses hommages à l'enfant et à sa mère , et méditer amoureusement leur pauvreté, leur humilité et leur bénignité.

 
CHAPITRE XI. De la purification de la bienheureuse Vierge.

 

Le quarantième jour étant arrivé, selon qu'il était marqué dans la loi (1), Marie sortit avec l'enfant et Joseph, et ils allèrent de Bethléem à Jérusalem, qui en est à cinq ou six milles, afin de paraître devant le Seigneur et de se conformer aux prescriptions de Moïse (2). Allez, vous aussi, avec eux ; aidez-les à porter l'enfant, et regardez attentivement tout ce qui se dit et se fait; car tout respire la dévotion la plus tendre. — Ils conduisent

 

1 Levit. 12. — 2 Luc., 2.

 

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donc au temple du Seigneur, celui qui est le Seigneur du temple. Lorsqu'ils furent entrés, ils achetèrent deux tourterelles, ou deux petits de colombes, afin de les offrir pour lui en sacrifice, ainsi qu'il se pratiquait pour les pauvres. Comme leur indigence était grande, nous devons croire qu'ils choisirent deux petits de colombes, car le prix en était moins élevé, et c'est pour cela que la loi les mentionne en dernier lieu. L'Évangéliste ne parle point de l'agneau, parce que c'était l'offrande des riches.

Ce fut alors que le juste Siméon vint dans le temple, conduit par l'Esprit-Saint, afin d'y voir le Christ du Seigneur, selon qu'il lui avait été promis. Il arrive à la hâte, et dès qu'il est en sa présence, l'Esprit prophétique le lui fait connaître ; il se jette aussitôt à genoux et l'adore dans les bras de sa mère. L'enfant bénit le vieillard, et, regardant sa mère, il s'incline, contrant ainsi qu'il veut aller à lui, ce que Marie comprit, bien que surprise, et elle le présenta à Siméon. Celui-ci, le recevant dans ses bras avec transport et respect, se leva en bénissant Dieu et s'écriant : « C'est maintenant, Seigneur, que vous laisserez mourir en paix votre

serviteur, selon la parole que vous lui en avez donnée (1)». Ensuite il prophétisa la passion du Sauveur.

 

1 Luc., 2.

 

11

 

Anne la prophétesse survint aussi, et, ayant adoré l'Enfant, elle parlait de lui comme le vieillard. Pour Marie, admirant toutes ces choses, elle les conservait précieusement dans son coeur. Alors l'Enfant-Jésus tendant les bras vers sa mère, lui est rendu, et ensuite tous s'avancent vers l'autel, en l'ordre que l'on voit représenté aujourd'hui par la procession qui se fait dans le monde entier. Ces deux vieillards vénérables, Joseph et Siméon, marchent les premiers se tenant par la main et tressaillant d'une joie et d'un bonheur inénarrables. Ils chantent : « Louez le Seigneur parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde s'étend dans tous les siècles (1) Le Seigneur est fidèle en toutes ces paroles (2). C'est ici qu'est notre Dieu, c'est ici qu'il est pour l'éternité ; c'est lui qui régnera sur nous dans tous les siècles. — O Dieu ! nous avons reçu votre miséricorde au milieu de votre temple (3) . » Marie suit, portant Jésus, notre Roi, et Anne l'accompagne, se tenant à côté d'elle, pleine d'une joie respectueuse, et louant le Seigneur avec une allégresse indicible.

C'est donc de ces personnes que se compose cette procession. Ils sont en petit nombre, mais ils représentent de grandes choses ; car il y a parmi eux toutes

 

1 Ps. 117. — 2 Ps. 144 . — 5 Ps. 47

 

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les conditions de la vie : des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants, des vierges et des veuves. Lorsqu'ils furent arrivés à l'autel, la mère de Jésus se mit à genoux avec respect, et offrit son Fils bien-aimé à Dieu, son père, en disant : « Recevez, ô Père très-bon ! votre Fils unique, que je vous offre selon le commandement de votre loi, parce qu'il est le premier-né de sa Mère. Mais je vous prie, ô Père excellent, de vouloir bien me le rendre. » Et se levant, elle le déposa sur l'autel.

O Dieu ! quelle offrande est celle-ci ! Il n'y en a pas eu de semblable depuis le commencement des siècles ; il n'y en aura jamais. Considérez bien chaque chose : l'Enfant-Jésus demeure couché sur l'autel comme un enfant ordinaire; il jette un regard tranquille sur sa mère et les autres, et attend avec humilité et patience ce qui doit avoir lieu. Les prêtres s'approchent, et le Seigneur de toutes choses est racheté comme un esclave au prix de cinq sicles, qui était le prix commun. Le sicle était une monnaie du temps. Joseph les ayant payés au Grand-Prêtre, la Mère reprit avec joie son Fils. Elle reçut aussi des mains de Joseph, les oiseaux dont nous avons parlé, afin de les offrir ; alors, se mettant à genoux et les tenant dans sa main, les yeux élevés et attachés au ciel, elle dit : « Recevez, ô Père très-clément, cette offrande, ce faible présent, ce

 

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premier don que votre petit Enfant vous offre aujourd'hui de sa pauvreté. » L'Enfant-Jésus, étendant ses mains vers les oiseaux, levait aussi les yeux au ciel, et, bien qu'il ne parlât pas encore, il les offrait avec sa mère par ses mouvements ; et ensuite on les déposa sur l'autel.

Vous avez vu quels sont ceux qui offrent; la Mère et le Fils. Un tel sacrifice, bien que chétif en apparence, a-t-il pu être repoussé? Non sans doute ; mais il fut porté par la main des Anges dans la cour céleste, accepté avec amour, et toute l'assemblée bienheureuse en tressaillit de joie. La Vierge sainte partit ensuite de Jérusalem et alla visiter Élisabeth, désirant voir Jean encore une fois, avant que de s'éloigner de ces contrées. Allez aussi avec elle, sans jamais l'abandonner, partout où elle ira, et aidez-la à porter l'Enfant-Jésus. Lors donc qu'elle fut arrivée vers sa cousine, ce fut une grande fête surtout à cause de leurs enfants. Ces enfants étaient aussi l'un pour l'autre l'objet d'une joie mutuelle, et Jean, comme s'il eût été déjà doué d'intelligence, témoignait de son respect pour Jésus. Recevez aussi dans vos bras Jean-Baptiste, car cet enfant est grand en présence du Seigneur, et demandez qu'il vous bénisse. — Après être demeurés quelques jours, ils se retirèrent dans l'intention de se diriger sur Nazareth. Maintenant, si vous

 

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voulez, d'après ce que nous avons dit, vous instruire dans l'humilité et la pauvreté, vous le pouvez facilement en considérant, et cette oblation, et ce rachat, et cette soumission à la loi.

 
TROISIÈME FÉRIE.
CHAPITRE XII. De la fuite du Seigneur en Égypte.

 

Lors donc qu'ils s'avançaient vers Nazareth, ne sachant rien des desseins de Dieu sur ce retour, et ignorant qu'Hérode se préparait à faire mourir l'Enfant, l'Ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et lui dit de fuir en Egypte avec l'Enfant et sa mère, parce qu'Hérode voulait enlever la vie à l'Enfant (1). Joseph se réveillant, et éveillant ensuite Marie, lui raconta ce qu'il venait d'apprendre. Se levant; aussitôt, elle

 

1 Mat., 2.

 

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voulut partir sans retard, car ses entrailles avaient été ébranlées à cette nouvelle, et elle craignait de se rendre coupable de la moindre négligence en ce qui concernait la vie de son fils. Ils se mirent donc aussitôt en route au milieu de la nuit, et se dirigèrent du côté de l'Egypte. Considérez et méditez ce qui vient d'être dit et ce que nous allons dire tout à l'heure. Voyez comment ils emportent l'Enfant-Jésus au milieu de son sommeil; témoignez-leur votre compassion et apportez ici toute l'attention dont vous êtes capable, car vous trouverez à considérer beaucoup d'excellentes choses. — D'abord, remarquez comment Notre Seigneur reçoit en sa personne, tantôt ce qui peut réjouir, tantôt ce qui est un sujet d'affliction ; et lorsqu'il vous arrivera quelque chose de semblable, ne vous montrez point impatiente ; car à côté de la montagne, vous rencontrerez la vallée. Voilà que dans sa nativité, Jésus-Christ est glorifié comme un pieu par les bergers, et peu de jours après, il est circoncis comme un pécheur. Les Mages viennent ensuite et lui rendent les plus grands hommages ; et néanmoins il demeure dans l'étable au milieu des animaux; il pleure comme ferait l'enfant d'un homme ordinaire. Il est présenté au temple ; Siméon et Anne l'exaltent avec éclat; et maintenant l'Ange lui annonce qu'il faut fuir en Egypte. Vous pourrez encore tirer le même enseignement de

 

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beaucoup d'autres endroits de sa vie, et les rapporter à notre instruction. Lors donc que vous éprouvez la consolation, attendez la tribulation ; et lorsque vous avez la tribulation, croyez que la consolation est peu éloignée. Ainsi nous ne devons ni nous laisser élever par l'une , ni nous laisser abattre par l'autre; car le Seigneur nous donne des consolations, afin de ranimer notre espérance et nous empêcher de nous éloigner de la voie ; il nous donne des tribulations pour nous conserver dans l'humilité, afin que, connaissant notre misère, nous demeurions toujours dans la crainte. Pensons donc qu'en ces circonstances, notre Sauveur a agi ainsi pour notre instruction, et en même temps pour n'être pas reconnu par le démon.

Considérez ensuite, par rapport aux bienfaits et aux consolations de Dieu, que celui qui en est favorisé, ne doit point se préférer à celui qui en est privé, et que celui qui en est privé, ne doit point laisser son âme s'abattre, ni porter envie à celui qui en est comblé. Je parle ainsi, parce que les entretiens de l'Ange avaient lieu avec Joseph et non avec Marie, quoiqu'il fût de beaucoup inférieur à elle. Sachez aussi, que celui qui reçoit ces faveurs, bien qu'il ne les reçoive pas suivant ses désirs, ne doit point se montrer ingrat ni murmurer, puisque Joseph, qui était si grand aux yeux de

 

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Dieu, ne jouit des entretiens de l'Ange qu'en songe, et non dans la plénitude de sa raison.

Remarquez, en troisième lieu, comment le Seigneur permet que les siens soient soumis aux persécutions et aux tribulations. C'était alors une tribulation bien grande pour Marie et Joseph, de voir qu'on cherchât l'Enfant pour le mettre à mort. Que pouvaient-ils apprendre de plus triste? C'était aussi pour eux une peine bien vive que cette fuite : car, bien qu'ils sussent que Jésus était le Fils de Dieu, leur sensibilité pouvait cependant être ébranlée, et ils pouvaient dire : « Seigneur Dieu tout-puissant, qu'est-il besoin que votre Fils prenne la fuite? Ne pouvez-vous le défendre en ces lieux? » C'était encore pour eux un sujet d'affliction, d'être obligés d'aller dans un pays éloigné et inconnu, par des chemins difficiles, pour eux surtout qui étaient si peu propres à voyager : Marie à cause de sa jeunesse, Joseph à cause de son âge avancé; et l'Enfant lui-même qu'ils devaient emporter, n'avait que deux mois. Il fallait demeurer dans une terre étrangère ; ils étaient pauvres et ne possédaient rien. Ce sont autant de sujets de douleur. Vous donc, lorsque vous êtes dans la tribulation, prenez patience, et ne vous attendez pas que Jésus vous fera une grâce qu'il s'est refusée à lui-même, et qu'il a refusée à sa Mère.

 

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Quatrièmement, méditez sur la bénignité du Seigneur. Vous voyez combien promptement il est en butte à la persécution et forcé de fuir la terre où il a reçu le jour, et comme il cède à la fureur de celui qu'il est en sa puissance de perdre en un instant. C'est là une humilité profonde et une patience insigne; car il ne voulût ni rendre à son persécuteur le mal qu'il en recevait, ni lui faire de la peine, mais seulement se soustraire à ses embûches par la fuite. Ainsi sommes-nous tenus de ne point opposer de résistance à ceux qui nous font des reproches, nous reprennent, nous persécutent, mais de les supporter avec patience, de céder à leurs emportements, et, qui plus est, de prier pour eux, comme le Seigneur nous l'enseigne ailleurs en son Évangile (1). — Le maître fuyait donc devant le serviteur, et, qui plus est, devant le serviteur du démon ; sa mère, jeune et d'une délicatesse extrême, le portait en la société de saint Joseph, vieillard fort avancé en âge. Ils se dirigeaient vers l'Egypte par un chemin sauvage, obscur, rempli de branchages, rude et désert, par un chemin d'une longueur considérable. On dit que les courriers mettent de douze à quinze jours à le parcourir ; pour Marie et Joseph, il fallut peut-être deux mois et plus; car ils allèrent; dit-on,

 

(1) Matt., 5.

 

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par le désert que les enfants d'Israël traversèrent, ét où ils demeurèrent durant quarante ans. Mais comment faisaient-ils pour porter de quoi vivre avec eux Où trouvaient-ils à se retirer durant la nuit? Comment prenaient-ils leur repos? les habitations sont rares en ce désert. Montrez-leur donc votre compassion, car ils endurent une fatigue longue, pénible et difficile, tant pour eux que pour l'Enfant. Accompagnez-les et aidez-les à porter Jésus, et rendez-lui tous les services qu'il est en votre pouvoir de lui rendre. Nous ne devrions pas regarder comme une peine de faire pénitence pour nous-mêmes, quand nous voyons de tels personnages se soumettre si souvent pour nous à des fatigues aussi considérables.

Quant à ce qui se passa dans le désert et durant le voyage, je ne m'y arrêté pas; parce que nous n'avons aucun récit authentique sur ce sujet. Lors donc qu'ils entrèrent en Egypte; toutes les idoles de cette contrée tombèrent à la renverse , selon qu'il avait été prédit par Isaïe (1). Arrivés à une ville appelée Héliopolis, ils y louèrent une maison , et y demeurèrent pendant sept ans, comme des étrangers et des voyageurs, dans la pauvreté et la gêne.

Mais ici se présente un sujet de réflexion tout-à-fait

 

1 Ps. 19.

 

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fait beau, pieux et propre à porter à la compassion. Remarquez bien ce qui suit. Pendant un si long temps, où trouvaient-ils de quoi soutenir leur vie? Comment vivaient-ils? Était-ce en mendiant? On lit de Marie qu'elle gagnait ce qui était nécessaire à son entretien et à celui de son fils, à l'aide de son fuseau et de son aiguille. Ainsi la reine du monde, véritable amante de la pauvreté , s'occupait à filer et à coudre. Jésus et Marie aimèrent la pauvreté avec passion et sous tous les aspects, ils lui gardèrent jusqu'à la mort une fidélité inviolable. Mais la Vierge allait-elle elle-même par les maisons demandant du travail et de quoi gagner sa vie? Sans doute, car il fallait bien que l'on sût dans le voisinage, qu'elle s'employait à de tels travaux; autrement, elle eût manqué d'ouvrage, et les femmes de l'endroit ne pouvaient le deviner. Mais lorsque Jésus arriva à l'âge d'environ cinq ans, se chargeait-il lui-même des commissions de sa mère? Allait-il demander pour elle l'ouvrage qu'elle devait confectionner? Il devait en être ainsi, car elle n'avait pas d'antre serviteur. Reportait-il l'ouvrage une fois terminé , et en demandait-il le prix de la part de sa mère? L'enfant-Jésus, le Fils du Dieu très-haut , ne rougissait-il pas de pareilles choses, et sa mère n'était-elle point confuse de l'envoyer ainsi ? Mais qu'était-ce, lorsque reportant l'ouvrage et en demandant

 

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le prix, quelque femme superbe, querelleuse et emportée, lui répondait par des injures, prenait l'ouvrage, mettait l'enfant à la porte sans le payer, et qu'ainsi il s'en revenait à la maison les mains vides? Oh! combien d'outrages cuisants les étrangers ont à dévorer! Et le Seigneur n'était pas venu pour s'y . soustraire, mais bien pour s'y soumettre. Qu'était-ce donc encore, si, rentrant à la maison et souffrant de la faim , comme il arrive aux enfants , il demandait du pain alors que sa mère n'avait pas de quoi lui en donner? Ces choses et autres semblables ne déchirèrent-elles pas profondément les entrailles de Marie? Elle consolait son Fils par ses paroles et cherchait à satisfaire ses besoins, selon qu'elle le pouvait ; elle retranchait même ce qui était nécessaire à sa nourriture, afin de le conserver pour lui.

Vous pouvez méditer ce que je viens de vous exposer et autres sujets semblables, touchant l'enfance de Jésus; je n'ai fait que vous les indiquer. Pour vous, étendez-les et attachez-vous-y selon que vous le jugerez à propos. Soyez petite avec le petit Enfant-Jésus, et. ne dédaignez pas de faire sur lui des considérations si humbles et qui peuvent sembler puériles. Car toutes ces choses donnent de la dévotion, augmentent l'amour, allument la ferveur, excitent la compassion, confèrent la pureté et la simplicité, alimentent la

 

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force de l'humilité et de la pauvreté , entretiennent la familiarité avec Jésus , établissent la conformité entre nous et lui, et élèvent notre espérance.

Nous sommes impuissants , il est vrai , à atteindre ce qui est sublime; mais ce qui est insensé en Dieu est plus sage que toute la sagesse des hommes, ce qui est faible en lui l'emporte en puissance sur toutes les forces de la terre. La méditation de pareils sujets semble aussi être de nature à abaisser notre orgueil, à affaiblir notre cupidité , à confondre notre curiosité. Voyez-vous que de biens en découlent? Soyez donc, comme je vous. l'ai dit, petite enfant avec ce petit enfant; croissez à mesure que vous le verrez croître, mais pourtant en vous conservant toujours dans l'humilité ; suivez-le partout où il ira, et contemplez sa face en tout temps.

Mais n'avez-vous pas remarqué aussi dans ce qui a été dit, combien fut laborieuse la pauvreté de ces saints personnages? Combien elle était de nature à leur causer de la confusion? S'il leur fallait chercher leur vie dans le travail de leurs mains, que dirons-nous de leurs vêtements? Que dirons-nous des objets de leur ménage, des lits et autres choses qui sont nécessaires dans une maison? Avaient-ils deux fois le même objet? Possédaient-ils quelque chose de superflu, quelque chose de remarquable? Tout cela est

 

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contraire à la pauvreté , et quand même il eût été en son pouvoir de le posséder, la Vierge, cette vraie amante de la pauvreté , n'en eût point voulu. Mais au moins notre Souveraine, en travaillant de son aiguille ou autrement, ne confectionnait-elle point par charité pour les autres, quelque objet rare et curieux? Loin d'elle une pareille occupation ; qu'ils s'emploient à des travaux semblables, ceux qui ne s'inquiètent nullement de perdre leur temps! Elle ne pouvait dans une pauvreté aussi extrême consumer le sien en frivolités, et l'eût-elle pu, qu'elle ne l'eût point fait. C'est là un vice très-dangereux , et surtout de nos jours. Voulez-vous savoir comment? Remarquez premièrement que le temps qui est accordé pour louer le Seigneur, est employé contre lui-même en des futilités ; car un travail rare, prend beaucoup plus de temps qu'il ne convient, et c'est déjà un grand mal. En second lieu, une pareille occupation devient un motif de vaine gloire pour celui qui s'y consacre. Oh ! combien de fois il regarde, passe et repasse en son esprit, alors même qu'il est loin de son travail, alors qu'il devrait être appliqué à louer Dieu, quelle belle oeuvre il est en train d'exécuter ; et par là , il se répute quelque chose, il veut être considéré de même. C'est, en troisième lieu, une cause d'orgueil, car c'est par un aliment semblable que le feu de la superbe se nourrit

 

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et s'embrase de plus en plus. De même que ce qui est ordinaire et grossier entretient l'humilité , ainsi des travaux recherchés entretiennent l'orgueil. Quatrièmement, c'est une occasion à l'âme de s'éloigner de Dieu, « car, dit saint Grégoire, le coeur se détache d'autant plus de l'amour supérieur qu'il se délecte en l'amour inférieur » Cinquièmement, c'est une nourriture pour la concupiscence des yeux, une des trois auxquelles se rattachent tous les péchés qui sont dans le monde. Car les curiosités ne servent à rien autre chose qu'à repaître dans la suite vainement les regards. Or, autant de fois l'oeil se nourrit vainement et se délecte en de semblables objets, autant de fois celui qui en est l'auteur et celui qui en fait usage se rendent coupables. Sixièmement, c'est un piège et une ruine pour beaucoup; car ceux qui regardent de telles choses peuvent pécher de plusieurs manières, soit en ayant un mauvais exemple qui les conduise au mal, soit en les contemplant avec plaisir, soit en désirant quelque chose de semblable, soit en jugeant ceux qui en font usage, soit en murmurant, soit en se livrant à la médisance. Pensez donc combien de fois Dieu peut être offensé avant que cette curiosité soit détruite ; or, celui qui a prêté

 

1 Hom. XXX, in Evang.

 

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ses mains à un tel ouvrage est la cause de tout cela. C'est pourquoi, si je vous priais de faire pour moi de pareils objets, ou si vous saviez certainement que je dusse en faire usage, vous devriez me refuser votre coopération; car on ne doit consentir au péché en aucune façon , et il faut s'abstenir en toute manière de ce qui peut offenser Dieu. Mais combien donc vous rendez-vous plus coupable si vous agissez ainsi de vous-même, par pure complaisance, plus désireuse de plaire à la créature qu'au Créateur! C'est ainsi que font ceux qui vivent selon le siècle, car de tels objets sont les ornements du monde , et un blasphème contre Dieu. Mais ce qui m'étonne, c'est que celui qui se propose de vivre avec une conscience pure, ose se prêter aussi à de semblables occupations et se couvrir d'une pareille souillure. Vous voyez combien de maux proviennent d'une telle recherche. Il y a encore quelque chose de pire en une pareille affectation, c'est qu'elle est directement opposée à la pauvreté, et que pardessus tout, elle est l'indice d'une âme légère, vaine et inconstante. — Je me suis étendu longuement sur ces ornements recherchés, mais c'est afin que vous les évitiez. Ayez donc soin de ne vous livrer jamais à de tels travaux, de ne jamais faire usage de semblables objets : de la sorte, vous vous préserverez du contact d'un serpent qui vous donnerait

 

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la mort. Cela ne veut pas dire pourtant, qu'il ne soit jamais permis d'exécuter quelque bel ouvrage surtout en ce qui peut servir au culte divin, mais cependant il faut toujours se tenir souverainement en garde contre toute attache désordonnée, contre toute complaisance intempestive, et en conserver son âme fortement éloignée. Touchant cette recherche, saint Bernard s'exprime ainsi : « Quels profits, je vous demande, rapportent au corps de vains spectacles? Quel avantage confèrent-ils à l'âme? Assurément, vous ne trouverez rien en l'homme qui en retire quelque utilité. C'est une consolation tout-à-fait frivole, vaine et futile, et je ne sais si je pourrais souhaiter quelque chose de plus affligeant que d'avoir toujours selon ses désirs, à celui qui, fuyant la paix d'un repos délectable, trouve son bonheur dans une recherche pleine d'inquiétude »

Mais revenons à notre Souveraine, que nous avons laissée en Égypte. Nous nous sommes éloignés d'elle, afin de flétrir ce vice maudit de la curiosité. Considérez-la dans ses occupations, travaillant de l'aiguille, filant, tissant; et néanmoins elle a le soin le plus vigilant de son fils et du maintien de sa maison; elle

 

1 De Convers., ad cler., c. XII.

 

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est toujours appliquée, autant qu'elle le peut, aux veilles et à la prière. Vous donc, compatissez-lui de tout votre coeur, et remarquez que ce n'est pas du tout; gratuitement, que la Reine des cieux en a obtenu l'empire. Il arrivait aussi peut-être que quelques femmes riches et bonnes, voyant sa pauvreté, lui faisaient quelques dons, qu'elle recevait avec humilité et actions de grâces.

En même temps , le saint vieillard Joseph s'emploie de son côté aux travaux de son état. Vous avez donc de toute part matière à une grande compassion. Laissez-vous y aller pendant quelque temps; ensuite demandez la permission de vous retirer après avoir reçu à genoux la bénédiction d'abord de l'Enfant-Jésus, puis de sa mère et de Joseph, et dites-leur adieu en versant des larmes et en leur témoignant la part que vous prenez à leurs peines : ils sont bannis et ils demeurent, sans l'avoir mérité, exilés loin de leur patrie ; et c'est pendant sept ans qu'il leur faudra résider en ce lieu, et y gagner leur vie à la sueur de leur front.

 

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CHAPITRE XIII. Du retour du Seigneur de l'Égypte.

 

Sept années étant accomplies depuis que le Seigneur était en Egypte, l'Ange apparut en songe à Joseph et lui dit : « Prenez l'enfant et sa mère et allez dans la terre d'Israël, car ceux qui cherchaient la vie de l'enfant sont morts. Il prit donc l'enfant et sa mère et revint dans la terre d'Israël. Lorsqu'il en approchait, ayant appris qu'Archélaüs, fils d'Hérode, régnait en ces lieux, il craignit d'aller jusque-là. Averti de nouveau par l'Ange, il se retira en Galilée, dans la ville de Nazareth (1). » Ce retour eut lieu vers la fête de l'Epiphanie, c'est-à-dire le second jour, comme on le lit dans le martyrologe.

Vous voyez encore ici comment le Seigneur, ainsi que je vous l'ai dit dans le chapitre précédent, se plaît à ne donner que des consolations et des révélations

 

1 Matt., 2.

 

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complètes, et non aussi entières que notre désir les demanderait. Ce qui se passe en cette circonstance, vous est une preuve nouvelle de cette vérité, car c'est en songe et non ouvertement pendant le réveil qu'ont lieu ces apparitions; ce n'est pas d'un seul coup, mais en deux fois que Joseph apprend où il doit aller. Et la Glose dit que le Seigneur en agit de la sorte , parce que la fréquence de ses visites nous donne une certitude plus grande. Au reste, quelles qu'elles soient, nous devons les regarder comme ayant une grande valeur et en demeurer reconnaissants, car, pour ce qui est de son côté, notre Seigneur fait toujours ce qu'il sait nous être le plus utile.

Maintenant, appliquez-vous à ce retour du Seigneur, et remarquez qu'il y a là un sujet abondant de pieuse méditation. Revenez donc en Egypte pour y visiter l'Enfant-Jésus. Vous le trouverez peut-être hors de la maison, au milieu des autres enfants ; mais aussitôt qu'il vous apercevra, il viendra au-devant de vous, car il est plein de bénignité, d'affabilité et d'empressement. Pour vous, prosternez-vous, baisez ses pieds, prenez-le lui-même dans vos bras , et reposez-vous un peu avec lui ; ensuite il vous dira sans doute : « Nous avons reçu la permission de retourner en notre pays ; c'est demain que nous devons partir d'ici. Vous êtes arrivée à la bonne heure, car vous reviendrez

 

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avec nous. » Répondez-lui vivement que vous avez une grande joie d'une telle nouvelle; que vous désirez le suivre partout où il ira; et réjouissez-vous en vous entretenant de la sorte avec lui.

Je vous l'ai déjà dit, de pareilles considérations peuvent sembler puériles à méditer ; mais on en retire un grand profit, et elles nous amènent à des choses plus élevées. Jésus vous conduira ensuite vers sa Mère, et il lui rendra ses hommages avec empressement. Pour vous, fléchissez les genoux, faites-lui une profonde révérence ainsi qu'au saint vieillard Joseph, et reposez-vous avec eux.

Le lendemain matin, vous verrez quelques excellentes femmes, et même quelques hommes venir, afin de les accompagner jusqu'aux portes de la ville, en mémoire du séjour saint et pacifique, qu'ils ont fait au milieu d'eux. En effet, ils avaient annoncé dans le voisinage, plusieurs jours à l'avance, qu'ils allaient partir, car il n'était pas convenable qu'ils sortissent de ce lieu à la dérobée. Il en fut autrement, il est vrai, quand ils vinrent en Égypte ; mais alors, ils craignaient pour la vie de l'Enfant.

Les voilà donc en marche : Joseph précède avec les hommes, et la Vierge suit de loin avec les femmes. Pour vous, prenez l'Enfant par la main et placez-vous au milieu de cette troupe devant la Mère, car elle ne

 

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permet pas que son fils vienne après elle. Lorsqu'ils sont à la porte, Joseph ne souffre pas que ces hommes l'accompagnent plus loin. Alors un d'entre eux, qui était riche , compatissant à leur pauvreté, appelle l'Enfant afin de lui donner quelques deniers pour les dépenses du voyage. L'Enfant rougit de les recevoir; cependant, par amour pour la pauvreté , il tend la main, prend l'argent modestement et remercie. Plusieurs de ceux qui étaient présents lui firent aussi leurs offrandes. Il est appelé ensuite par les femmes qui font de même. La Mère ne rougit pas moins que son Fils; cependant elle remercie humblement. Vous pouvez véritablement leur compatir, en voyant que celui à qui appartient la terre et tout ce qu'elle renferme, a choisi pour lui, pour sa mère et son père nourricier, une misère si rigoureuse et qu'il a vécu dans une si grande détresse. La sainte pauvreté brille en eux du plus vif éclat, et ils nous la montrent toute digne de notre amour et de notre imitation. Enfin, après avoir offert leurs remercîments, ils disent adieu à tout le monde, et se mettent en route.

Mais comment reviendra ce Jésus, cet enfant si tendre encore ? Pour moi, le retour semble encore plus difficile que la venue : quand il vint en Egypte, il était si petit qu'on pouvait le porter; maintenant il est si grand qu'il ne saurait l'être, et si petit qu'il ne saurait.

 

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marcher lui-même. Mais peut-être quelqu'un de ces hommes excellents lui donna-t-il ou du moins lui prêta-t-il un âne sur lequel il pût revenir. O Enfant charmant et délicat, Roi du ciel et de la terre ! combien vous avez souffert pour nous, et comme vous avez commencé de bonne heure ! C'est bien justement que le prophète s'est écrié en parlant de votre personne : « Je suis pauvre et dans les peines depuis ma plus tendre jeunesse (1). » Vous avez pris sur vous en tout temps la détresse la plus grande, les travaux pénibles et les souffrances du corps ; vous avez eu comme de la haine pour vous à cause de nous. Assurément cette fatigue, dont nous nous occupons en ce moment eût dû suffire pour notre rédemption.

Prenez donc l'Enfant-Jésus et placez-le sur son âne; conduisez-le vous-même fidèlement, et lorsqu'il voudra descendre, recevez-le avec joie dans vos bras, gardez-le quelques instants, au moins jusqu'à ce que sa Mère soit arrivée, car elle marche plus lentement. Alors l'Enfant ira la trouver, et ce sera pour la Mère un grand repos que de recevoir son Fils.

Ils s'avancent donc et marchent à travers le désert par lequel ils sont venus, et, pendant ce voyage, vous pourrez leur compatir, car ils goûtent peu de repos.

 

1 Ps., 87.

 

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Considérez comme ils sont fatigués et abattus parla peine, tant du jour que de la nuit. Arrives aux confins du désert, ils y trouvèrent Jean-Baptiste, qui avait déjà commencé à faire pénitence, bien qu'il ne fût coupable d'aucun péché. On dit que l'endroit du Jourdain où Jean baptisa, est celui qui fut traversé par les Israélites quand ils vinrent de l'Egypte par ce désert, et que c'est proche de ce lieu, dans le même désert, qu'il fit pénitence. Ainsi , il est possible que l'Enfant-Jésus, passant par là à son retour, l'ait rencontré. Considérez donc comment il les reçut avec empressement, comment, demeurant quelque temps en ce lieu, ils mangèrent avec lui, les aliments grossiers dont il faisait sa nourriture ; et enfin comment, après avoir puisé ensemble une immense force d'esprit, ils lui dirent adieu. Et vous, à l'arrivée et au départ, mettez-vous à genoux devant Jean-Baptiste, baisez ses pieds, demandez-lui qu'il vous bénis se, et recommandez-vous à lui ; car cet enfant est parfait, et tout à fait admirable dès son berceau. C'est lui qui l'ut le premier ermite, le principe et la voie de ceux qui veulent pratiquer la vie religieuse. Il fut vierge sans la moindre tache, prédicateur illustre, plus que prophète et martyr glorieux.

La sainte famille, traversant ensuite le Jourdain, arriva à la maison d'Élisabeth, et ce fut pour tous une fête pleine de joie et d'allégresse. C'est en ce lieu que

 

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Joseph, apprenant qu'Archélaüs, fils d'Hérode, régnait en Judée, craignit, et qu'averti en songe par l'Ange, il se retira avec Marie et Jésus en la ville de Nazareth.

Voilà que nous avons ramené Jésus de l'Égypte. A son arrivée, accourent les soeurs de Marie et ses autres parents et amis, afin de les visiter. Quant à eux, ils établissent leur séjour à Nazareth, et y mènent une vie pauvre. Désormais, jusqu'à la douzième année de l'Enfant-Jésus, on rie lit plus rien de lui. On dit pourtant, et c'est une chose vraisemblable, qu'on voit encore la fontaine où le divin enfant allait puiser de l'eau polo sa Mère ; car l'humble Seigneur rendait à Marie de pareils services, attendu qu'elle n'avait point d'autre serviteur que lui. Vous pouvez aussi vous re-présenter Jean l'évangéliste, venant dans cette demeure avec sa mère, qui était saur de la mère de Jésus. Il avait alors cinq ans, car on lit de lui qu'il mourut la soixante-septième année après la Passion du Seigneur et la quatre-vingt-dix-neuvième de son âge; et ainsi, au temps de la Passion, il avait trente et un ans, alors que Jésus en avait trente-trois ou un peu plus. Comme à son retour le Seigneur avait sept ans, Jean devait en avoir cinq. Considérez-les réunis ensemble, et conversant, selon que Dieu vous l'inspirera; car c'est jean qui, dans la suite, fut le disciple que Jésus aimait d'un amour plus intime.

 
CHAPITRE XIV. Comment l'Enfant-Jésus demeura à Jérusalem.

 

Lorsque Jésus fut âgé de douze ans, il monta à Jérusalem, selon la coutume et le précepte de cette fête, qui durait huit jours. Ce divin enfant se livre ainsi aux fatigues de longs voyages, et il va pour honorer son Père céleste dans les fêtes qui lui sont consacrées ; car il y a un amour extrême entre le Père et le Fils. Mais celui-ci ressentait une affliction plus grande, une douleur plus acerbe, du déshonneur que son Père recevait des péchés sans nombre qui se commettaient, qu'il n'éprouvait de joie des honneurs qui lui étaient rendus en ce jour, et des pompes extérieures de cette solennité. Le Seigneur de la loi était donc le fidèle observateur de la loi, et il se tenait humblement parmi les autres comme un pauvre ordinaire.

Les jours de la fête étant terminés, et ses parents se retirant, Jésus demeura à Jérusalem. Apportez toute votre attention, et considérez-vous comme présente

 

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à tout ce qui se dit et se fait, car il y a là un sujet de méditation tout-à-fait pieux et profitable. Je vous ai déjà dit que Nazareth où le Seigneur demeurait, est à quatorze ou quinze milles environ de Jérusalem. Lors donc que sa Mère et Joseph, s'en retournant par des chemins divers, arrivèrent le soir au lieu où la marche de ce jour se terminait, et où ils devaient passer la nuit, Marie voyant que Joseph était sans Jésus, qu'elle croyait avec lui, lui demande : « Où est l'Enfant? — Je ne le sais pas, répondit Joseph ; il n'est pas revenu avec moi ; je pensais qu'il s'en était retourné avec vous ». Alors Marie, saisie d'une douleur indicible, s'écria avec larmes : « Il n'est point revenu avec moi. Je vois que je n'ai pas

bien gardé mon fils ». Et elle se mit à aller promptement par les maisons, et les parcourut toutes ce soir même , avec la modestie la plus convenable , demandant à chacun s'il n'avait point vu son fils. A peine se sentait-elle, tant la véhémence de sa douleur et l'ardeur de son désir étaient grandes. Joseph la suivait en pleurant. Ne l'ayant point trouvé , jugez vous-même quel repos ils pouvaient prendre, surtout Marie qui l'aimait plus profondément encore. Bien que ses amis cherchassent à fortifier son courage , elle ne pouvait cependant se consoler. En effet que n'était-ce point pour elle que la perte de Jésus? Considérez-la

 

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bien et ayez pour elle une compassion profonde, car son âme est dans l'angoisse, et dans une angoisse telle que depuis sa naissance jusqu'à ce jour, elle n'avait jamais rien éprouvé de semblable.

Ne nous troublons donc point quand nous sommes sous le coup des tribulations , puisque le Seigneur n'a pas épargné sa propre mère. Il permet qu'elles arrivent aux siens , et elles sont des signes de son amour. Pour nous, il nous est avantageux de passer par là.

Enfin Marie, se renfermant dans sa chambre , eut recours à la prière et aux gémissements. Elle s'adressa à Dieu en ces termes : « O Dieu ! Père éternel, plein de clémence et de bénignité, il vous a plu de me donner votre Fils, mais voilà que je l'ai perdu; je ne sais où il est; daignez me le rendre. O mon Père ! délivrez-moi d'une pareille amertume , et montrez-moi mon Fils. Regardez, ô mon Père ! l'affliction de mon cœur , et non ma négligence ; j'ai agi avec imprudence, mais je l'ai fait sans le savoir. A cause de votre bonté, rendez-le-moi, car je ne puis vivre sans lui. O mon Fils bien-aimé ! où êtes-vous? Que vous est-il arrivé? Où avez-vous choisi votre demeure? Êtes-vous retourné dans le ciel vers votre Père? Je sais bien que vous êtes Dieu, que vous êtes le Fils de Dieu; mais comment ne

 

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m'auriez-vous pas averti d'un pareil dessein? Seriez-vous tombé dans des embûches qu'on vous aurait tendues? Je sais que vous êtes véritablement

homme et né de moi ; je sais que déjà Hérode vous a cherché pour vous faire mourir, et qu'alors je vous portai en Egypte. O mon Fils ! que votre Père vous garde de tout malheur ! Indiquez-moi où vous êtes, et j'irai à vous; ou bien, revenez à moi. Pardonnez-moi pour cette fois; car jamais il ne m'arrivera d'avoir la moindre négligence à votre égard. Me suis-je rendue coupable de quelque offense vis-à-vis de vous, ô mon Fils? Pourquoi donc vous êtes-vous retiré de moi? Depuis votre naissance

jusqu'à ce jour, je n'ai jamais été séparée de vous; je n'ai jamais pris ni nourriture ni sommeil, éloignée de vous; c'est pour la première fois que j'ai à déplorer votre absence. Me voilà sans vous, et je ne sais comment il a pu en arriver ainsi. Vous savez que vous êtes mon espérance, ma vie, tout mon bien, et que je ne puis être sans vous; indiquez-moi donc où vous êtes, et dites-moi comment je pourrai vous trouver. »

Ainsi durant la nuit, se livrait à l'angoisse sur son Fils bien-aimé, la Mère de Jésus. Le lendemain de grand matin, elle sortit de sa maison avec Joseph , et ils le cherchèrent encore dans les environs, car il y

 

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avait plusieurs chemins pour revenir de Jérusalem , de même que pour revenir de Sienne à Pise on peut prendre sa route par Puy-Bonnichi ou par Colle ou d'autres lieux. Le jour suivant, ils parcoururent d'autres chemins, le cherchant parmi leurs parents et leurs amis. Et ne le trouvant point, sa Mère était plongée dans une anxiété si profonde qu'on eût dit qu'elle eût perdu tout espoir, et que rien ne pouvait la consoler. Enfin le troisième jour, retournant à Jérusalem, ils le trouvèrent dans le temple assis au milieu des docteurs. En le voyant, Marie fut pénétrée de la joie la plus vive , et , se mettant à genoux , elle rendit grâces à Dieu en versant des larmes de bonheur. Or, l'Enfant-Jésus apercevant sa Mère , vint à elle , et elle le reçut dans ses bras , le pressa contre son coeur, l'embrassa avec ivresse , colla son visage sur le sien , le tint quelques temps contre son sein, et se reposa ainsi en lui; car, dans ce premier moment, la grandeur de sa joie l'empêchait de proférer aucune parole. Ensuite arrêtant ses regards sur lui, elle lui dit : « Mon Fils, pourquoi avez-vous agi ainsi à notre égard? Votre père et moi nous vous cherchions en pleurant. » — Et pourquoi me cherchiez-vous ? leur répondit-il. Il faut que je m'emploie aux choses qui regardent le service de mon Père ». Mais ils ne comprirent point cette parole. Sa mère

 

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lui dit donc : « Mon Fils, nous allons retourner en notre maison, ne voulez-vous point revenir avec nous? — « Je ferai, reprit-il, ce qui vous sera

agréable. » Et il revint avec eux à Nazareth.

Vous avez vu l'affliction de Marie en cette circonstance; mais que devint cet Enfant durant ces trois jours. Regardez-le attentivement : comment il se rend vers quelques-uns des lieux où l'on recevait les indigents; comment il demande avec modestie à y être reçu; comment Jésus, pauvre, mange et demeure avec les pauvres. Regardez-le assis au milieu des docteurs, les écoutant avec un visage calme, où reluit la sagesse et le respect. Il les interrogeait comme s'il eût ignoré, mais il le faisait par humilité, et aussi pour qu'ils n'eussent point à rougir, en écoutant ses réponses admirables.

Vous pouvez considérer dans ce qui vient d'être dit, trois choses dignes de remarque.

Premièrement, c'est que celui qui veut s'attacher à Dieu, ne doit point demeurer parmi ses parents, mais s'en éloigner. L'Enfant-Jésus s'est séparé d'une Mère qu'il aimait tendrement, lorsqu'il voulut s'appliquer aux oeuvres de son Père. On le chercha ensuite, mais on ne le trouva ni parmi ses parents, ni parmi ses amis.

Secondement, c'est que celui qui veut vivre

 

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spirituellement, ne doit point s'étonner s'il sent son âme aride, s'il lui paraît qu'il est abandonné de Dieu, puisqu'il en est arrivé ainsi à la Mère de Dieu elle-même. Qu'il ne se laisse donc point défaillir en son esprit, mais qu'il cherche avec empressement son Seigneur en persévérant en de saintes méditations et dans les bonnes oeuvres, et il le retrouvera.

Troisièmement, c'est qu'on ne doit point s'attacher à son propre sentiment ou à sa volonté particulière. Le Seigneur avait dit qu'il fallait qu'il s'occupât aux oeuvres de son Père, et il changea de dessein, suivit la volonté de sa Mère, s'en retourna avec elle et saint Joseph, et il leur était soumis, en quoi vous pouvez encore admirer son humilité, dont nous parlerons bientôt plus abondamment.

 
CHAPITRE XV. Ce que Jésus fit depuis sa douzième année jusqu'à sa trentième.

 

Le Seigneur Jésus étant donc sorti du temple, et revenu de Jérusalem avec ses parents en la ville de Nazareth, leur était soumis, et, il demeura avec eux

 

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depuis ce moment jusqu'au commencement de sa trentième année. On ne trouve point dans les Ecritures qu'il ait fait quelque chose durant tout ce temps, ce qui semble tout-à-fait étonnant. Que pourrons-nous donc admirer en lui, et quelles oeuvres nous figurerons-nous qu'il ait faites? S'est-il tenu oisif durant un si long temps, en sorte qu'il n'y ait en cette partie de sa vie rien qui mérite d'être raconté ou écrit? S'il avait agi, pourquoi n'en serait-il point parlé, comme de ses autres actions? Cela semble donc tout-à-fait extraordinaire.

Mais apportez ici toute votre attention, car vous pourrez voir bien clairement qu'en ne faisant rien il fit des choses admirables. Tout dans sa conduite est plein de mystère. De même qu'il agissait par vertu, de même il se taisait, se reposait, se séparait de tout par vertu.

Ce Maître suprême, devant donc un jour enseigner les vertus et le chemin de la vie, a commencé dès sa jeunesse à accomplir des oeuvres de vertu, mais d'une manière admirable, inconnue et inouïe aux temps qui avaient précédé , c'est-à-dire en se montrant aux yeux des hommes, abject, insensé et inutile, ainsi que vous pouvez vous le figurer dévotement et sans aucune témérité. Cependant, dans cette méditation, je ne prétends rien affirmer, et c'est ce que je fais quand je n'ai point pour appui les Ecritures ou les

 

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Docteurs : je vous en ai averti dès le commencement.

Jésus se séparait donc de la société et des entretiens des hommes. Il allait à la synagogue, comme nous dirions à l'église; il y restait longtemps en oraison , mais à l'endroit le moins en évidence. Il revenait ensuite à la maison, y demeurait avec sa Mère, et aidait quelquefois son père nourricier dans ses travaux. Il passait, allant et revenant parmi les hommes, comme s'il n'eût vu personne. Tous étaient dans l'étonnement qu'un jeune homme qui promettait autant, ne fît rien qui semblât digne de louange; ils attendaient de lui des choses merveilleuses, et qui décelassent un homme habile. Car, lorsqu'il était enfant il croissait en âge et en sagesse devant Dieu et devant les hommes; mais depuis l'âge de douze ans jusqu'à sa trentième année et au-delà, on ne vit plus dans ses oeuvres rien qui annonçât la capacité ni l'aptitude. Aussi, on s'étonnait, on se moquait de lui et l'on disait : « C'est un être inutile et un idiot, c'est un  homme de néant, un sot et un insensé ». Il n'apprit pas même à lire, et c'était un proverbe parmi ses concitoyens : qu'il était grand de taille et faible d'esprit. Cependant, il tenait si fortement à ce genre de vie, il y persévérait avec tant de constance que tous communément le regardaient comme un être vil et

 

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abject. C'était bien en effet ce que le prophète avait dit en parlant de lui : « Je suis un ver de terre et non un homme; je suis l'opprobre des  hommes et l'abjection de mon peuple (1).»

Vous voyez donc ce qu'il opérait en ne faisant rien. Il se rendait, comme je l'ai dit, vil et abject aux yeux de tous. Mais cela vous semble-t-il peu de chose? Pour lui, il n'en avait aucun besoin; mais il n'en était pas ainsi de moi. Assurément je n'estime rien de plus grand parmi nos actions, et je ne connais rien de plus difficile. Il me semble être parvenu à un degré très-élevé, celui qui du fond du coeur et sincèrement sait vaincre et dominer de telle sorte son esprit et les prétentions superbes de la chair, qu'il ne veut plus être considéré comme quelque chose, mais se réjouit d'être regardé comme méprisable et digne de dédain ! Il est plus glorieux d'agir ainsi que de s'emparer des villes par son courage, selon ces paroles de Salomon : « L'homme patient l'emporte sur l'homme fort, et celui qui commande à son coeur, sur celui qui sait prendre les villes dans un combat (2) ». Ne vous imaginez donc pas avoir fait quelque chose, jusqu'à ce que vous soyez parvenus à ce degré. En effet, puisque, selon la parole du Seigneur, nous sommes

 

1 Ps. 21. —   2 Prov., 16.

 

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véritablement des serviteurs inutiles (1), alors que nous avons bien fait toute chose : jusqu'à ce que nous soyons arrivés à ce degré d'abjection, nous ne sommes rien véritablement, mais nous demeurons et nous marchons dans la vanité. C'est ce que l'Apôtre nous montre aussi très-clairement , lorsqu'il nous dit : « Celui qui pense être quelque chose, alors qu'il n'est rien, se trompe lui-même (2) ». Si vous me demandez pourquoi le Seigneur Jésus agissait ainsi, je vous répondrai que ce n'était pas qu'il en eût besoin , mais afin de nous instruire. Aussi serons-nous inexcusables si nous demeurons sans intelligence. C'est vraiment une abomination de voir un vermisseau, destiné à être la pâture des vers, s'enfler d'orgueil, après que le Seigneur de toute majesté s'est humilié jusqu'à l'abjection.

Mais s'il semble absurde à quelqu'un, que Jésus soit demeuré ainsi inutile, et s'il dit que les Evangélistes ont omis beaucoup de choses, on peut lui répondre qu'il n'était pas inutile de donner un exemple d'une vertu si grande; que c'était même d'une utilité considérable; que c'était poser le fondement vrai et inébranlable de toutes les vertus. D'ailleurs lui-même s'exprime en ces termes dans l'évangile de saint Jean :

 

1 Luc., 17. — 2 Gal., 6.

 

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« Lorsque le paraclet que je vous enverrai de la part de mon Père; sera venu, l'Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage de

moi , et vous en rendrez témoignage aussi, parce que vous êtes avec moi dès le commencement (1) », c'est-à-dire : comme prédicateurs. Et saint Pierre., lors de l'élection de saint Matthias : « Il faut, dit-il, que nous choisissions un de ces hommes qui ont été en tout temps en notre

compagnie, depuis le jour où le Seigneur a commencé à converser avec nous jusqu'au jour où il s'en est séparé, en remontant jusqu'au baptême de Jean (2) ». Mais alors Jésus commençait sa trentième année, et Jean n'eût pas été son précurseur si la prédication du Seigneur eût commencé auparavant. D'ailleurs, s'il eût prêché déjà, comment n'eût-il pas été connu de ses voisins durant tant d'années , et cependant ils disaient : « N'est-ce point là le fils du charpentier (3)? » Surtout lorsqu'il ne lui fallut dans la suite que peu de jours pour être appelé fils de David par ceux qui l'accompagnaient. Si donc, il eût commencé plutôt ses prédications, s'il se fût rendu remarquable par quelque action considérable, les Evangélistes nous en auraient rapporté quelque chose,

 

1 Joan., 15. — 2 Act.. 1. — 3 Mat. 13.

 

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et ils ne se seraient point accordés à garder le silence sur tout ce temps. Au reste, ce que j'avance semble être aussi le sentiment de saint Bernard, ainsi que vous le verrez dans le prochain chapitre, où je cite son autorité après celles que je viens de rapporter. Quoiqu'il en soit d'ailleurs, de la vérité de cette assertion, je pense qu'on en peut tirer un pieux sujet de méditation, comme nous allons le faire.

Le Seigneur Jésus, en agissant ainsi, fabriquait donc le glaive de l'humilité, selon qu'il avait été dit par le Prophète : « Ceignez votre glaive sur votre cuisse, ô vous qui êtes très-puissant (1). » Et nul glaive ne lui convenait mieux pour terrasser son superbe adversaire, que celui de l'humilité. Aussi, nous ne lisons pas qu'il se soit servi de celui de sa grandeur , au temps où il en avait le plus besoin, je veux dire au temps de sa Passion, mais plutôt de celui qui lui était opposé. Le même Prophète, élevant ses plaintes vers. Dieu le Père en faveur de son Fils, lui dit : « Vous avez éloigné la force de son glaive, et vous ne l'avez point secouru au jour du combat (2). » Vous voyez donc que le Seigneur a commencé par faire avant que d'enseigner, car il devait dire : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (3). » Il a

 

1 Ps.44.— 2 Ps.88.— 3 Mat., 11.

 

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voulu d'abord le mettre en pratique, et ce n'était point une apparence chez lui, mais une réalité ; car il était véritablement doux et humble du fond du coeur. La feinte ne pouvait avoir en lui aucun accès ; mais il s'établit et s'enfonça si profondément en l'humilité, l'abaissement et l'abjection, il s'anéantit si parfaitement, aux yeux de tous les hommes, qu'après qu'il eut commencé à prêcher et à enseigner la doctrine la plus élevée et la plus divine, à opérer des oeuvres miraculeuses et pleines d'éclat, on ne faisait aucun cas de lui, mais on le vilipendait, on se moquait de lui en disant : « Qu'est-ce que cet homme ? N'est-ce point là le fils du charpentier (1) ? » Et autres paroles semblables de dérision et de mépris. Et ainsi s'accomplit en ce sens cette parole de l'apôtre : « Il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme d'un esclave (2). » Et non-seulement la forme d'un esclave quelconque , mais d'un esclave inutile par sa vie humble et méprisable.

Voulez-vous savoir avec quelle puissance il s'est ceint de ce glaive, considérez chacun de ses actes ; l'humilité y jette toujours un vif éclat. Vous l'avez reconnu dans ce que nous avons dit déjà; rappelez-le en votre mémoire. Nous allons voir fréquemment en ce

 

1 Mat., 13. — 2 Philip., 2.

 

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qui va suivre, qu'il conserva à cette vertu une fidélité qui va en s'augmentant jusqu'à sa mort, et même après sa mort, même après son Ascension. En effet, n'est-ce pas à la fin de sa vie qu'il a lavé les pieds à ses disciples ? Ne s'est-il pas humilié au-delà de tout ce qu'on peut imaginer en souffrant le supplice de la croix ? N'est-ce pas après sa Résurrection , alors qu'il était glorifié, qu'il appela ses Apôtres, ses frères? « Allez, dit-il à Madeleine, et dites à mes frères que je monte vers mon Père et vers votre Père (1). » N'est-ce pas après son Ascension qu'il s'est adressé à saint Paul comme à un égal, et qu'il lui a dit avec humilité : « Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous (2)? » Il ne s'appelle pas du nom de Dieu, et il appel Saul par son nom. N'est-ce pas assis sur le trône de sa majesté, qu'il doit s'écrier au jour du jugement : « Toutes les fois que vous l'avez fait à un de mes frères, les plus petits qui sont ici, c'est à moi que vous l'avez fait (3)».

Ce n'est point sans raison que Jésus a aimé autant cette vertu : il savait que, de même que l'orgueil est la source de tout péché , de même l'humilité, est le fondement de tout bien et de tout salut. Sans ce fondement, c'est en vain que l'on construit l'édifice. Aussi

 

1 Joan., 20. — 2 Act., 9. — 3 Mat., 25.

 

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n'ayez aucune confiance en votre virginité, en votre pauvreté, en aucune de vos vertus ou de vos oeuvres, si elles ne s'appuient sur l'humilité. C'est ici qu'il l'a mise au jour, c'est-à-dire qu'il a montré comment elle peut, s'acquérir, et cela par l'humiliation et l'abjection de lui-même à ses yeux et aux yeux de tous les hommes, par l'exercice continuel d'actions qui respirent l'humilité. Allez donc, et faites de même si vous voulez arriver à cette vertu ; car il faut que l'humiliation précède, c'est-à-dire l'abaissement de soi-même et l'accomplissement assidu d'oeuvres humbles et viles. — Voici comme en parle saint Bernard : « L'humilité, à laquelle l'humiliation conduit sûrement, est le fondement de tout l'édifice spirituel. L'humiliation est la voie de l'humilité, comme la patience l'est de la paix, comme la lecture l'est de la science. Si vous désirez l'humilité, ne refusez pas de marcher par la voie de l'humiliation; car si vous ne pouvez être humilié, vous ne pourrez point parvenir jusqu'à l'humilité (1). » Et ailleurs : « Celui dont les efforts tendent à ce qu'il y a de plus haut, doit avoir d'humbles sentiments de soi-même, de peur qu'en s'élevant au-dessus de soi , il ne tombe au-dessous, s'il n'est point solidement

 

1 Epist., 87.

 

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affermi en soi-même par une vraie humilité. Et, comme les grandes choses ne s'obtiennent jamais qu'au prix de cette vertu, voilà pourquoi celui qui doit y arriver, est humilié par les châtiments et mérite ces faveurs par son humilité. Lors donc que vous avez à subir l'humiliation, regardez cela comme un signe heureux. C'est, en effet, la marque

de la grâce qui approche ; car, de même qu'avant sa ruine, le coeur s'élève, de même avant d'être élevé, il est humilié. Vous lisez l'un et l'autre dans l'Ecriture, à savoir : « Que Dieu résiste aux superbes, et qu'il donne sa grâce aux humbles (1). » Et, un peu après, saint Bernard ajoute : « C'est peu, lorsque Dieu nous humilie par lui-même, que nous l'acceptions volontiers, si nous n'agissons de même lorsque Dieu nous humilie par le moyen des autres. C'est pourquoi, considérez un exemple admirable de cette manière d'agir dans le saint roi David : Un jour il fut maudit par un serviteur; mais il fut insensible aux injures dont on l'accablait, car il pressentait la grâce. « Quelle communauté d'intérêts

y a-t-il entre vous et moi, enfants de Sarvia (2)? dit-il à ceux qui voulaient punir le coupable. » O homme vraiment selon le coeur de Dieu, que cet

 

1 Jac . 4. — 2 II, Reg., 6.

 

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homme qui a jugé qu'il valait mieux se fâcher et se mettre en colère contre ceux qui voulaient le venger que contre celui qui l'outrageait ! » Aussi s'écriait-il avec une conscience assurée (1) : « Si j'ai rendu le mal à ceux qui m'avaient injurié; je consens à succomber sous les efforts de mes ennemis (2). » Contentons-nous, pour le moment, de ce qui vient d'être dit de l'humilité.

Revenons à considérer les actes et la vie du Seigneur Jésus, notre modèle, comme c'est notre but principal. Tenez-vous donc, comme présente à tout, ainsi que je vous l'ai dit souvent. Voyez cette famille bénie entre toutes, mais observant une pauvreté rigoureuse, et menant une vie tout-à-fait humble. L'heureux vieillard Joseph tirait ce qu'il pouvait de son état de charpentier. Marie trouvait quelques moyens de subsistance, dans son aiguille et son fuseau ; elle s'occupait aussi des autres charges de la maison, lesquelles sont multipliées, comme vous le savez bien ; elle préparait à manger à son époux et à son Fils, et faisait toutes les autres choses nécessaires en un ménage, car elle n'avait personne pour la servir. Compatissez-lui donc, en la voyant ainsi travailler de ses mains. Compatissez aussi au Seigneur Jésus,

 

1 Ps. 7. — 2 Serm., 24, sup. cant.

 

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qui l'aidait et s'employait avec empressement en tout ce qu'il pouvait faire; car il n'est pas venu pour être servi, mais pour servir (1), ainsi qu'il le dit. Il l'aidait donc à mettre leur petite table, à préparer les lits, et dans les choses les plus communes qu'exige le soin d'une maison. Contemplez-le s'acquittant avec perfection de ces humbles emplois, et tenez en même temps vos regards attachés sur sa Mère. Considérez aussi comment ces trois saints personnages mangent chaque jour ensemble, à une même table, nullement inquiets d'avoir une nourriture exquise et recherchée, mais contents d'un repas où se montrent la sobriété et la pauvreté. Après le repas, ils se livrent à des entretiens où rien d'inutile et de vain n'apparaît, mais où respirent la sagesse et l'Esprit-Saint; et ainsi l'esprit ne reçoit pas une nourriture moins abondante que le corps. Après s'être de la sorte récréés quelques moments, ils se retirent pour prier dans leurs petites cellules, car leur maison n'était pas grande. Considérez ces chambres ; il y en a une pour chacun. Remarquez le Seigneur Jésus qui, après avoir prié, se couche chaque soir sur la terre nue, aussi humblement, aussi pauvrement, que le dernier d'entre les malheureux, et cela pendant le cours d'un temps si long. Aussi

 

1 Mat., 20.

 

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devriez-vous chaque soir le contempler en cet état sans jamais vous lasser. — O Dieu caché, pourquoi affligiez vous ainsi votre corps innocent? La fatigue d'une seule nuit devait suffire à la rédemption du monde. C'était votre amour immense qui vous portait à agir ainsi; vous étiez consumé d'un zèle dévorant pour la brebis perdue; vous vouliez la rapporter sur vos épaules dans les pâturages célestes. O Roi des rois, Dieu éternel, c'est vous qui subvenez à la misère de tous les hommes ; c'est vous qui leur donnez toutes choses avec abondance, selon que l'exige la condition de chacun ; et vous avez choisi pour vous une si grande pauvreté, un tel abaissement, tant de rigueur dans vos veilles, dans votre sommeil, dans vos repas, dans vos jeûnes, dans tous les autres actes de la vie, et cela pendant un temps si long ! Où sont donc ceux qui cherchent le repos du corps? Ceux qui courent après les vêtements curieux et brillants ? Ce n'est pas ainsi que nous avons été instruits à l'école de notre Maître, nous qui soupirons après ces choses. Sommes-nous plus sages que lui ? Il nous a enseigné, par ses paroles et par ses exemples, l'humilité, la pauvreté, la mortification du corps et le travail. Suivons donc notre Maître suprême : il ne veut point nous tromper ; il ne saurait se tromper; et ayant, selon la doctrine de l'Apôtre, la nourriture et le vêtement, sachons nous

 

115

 

en contenter (1) : c'est assez pour subvenir convenablement à ce qui nous est nécessaire; évitons la surabondance. Appliquons-nous aussi continuellement, sans jamais nous relâcher et avec une vigilance entière, aux exercices des autres vertus et au soin de notre avancement spirituel.

 
CHAPITRE XVI. Du baptême de Notre Seigneur Jésus-Christ.

 

Jésus était donc parvenu à la fin de sa vingt-neuvième année, ayant vécu aussi péniblement et aussi humblement que nous l'avons raconté; alors il dit à sa Mère : « Il est temps que je m'en aille, et que je glorifie mon Père en le faisant connaître ; il est temps que je me montre, et que j'opère le salut du monde pour lequel mon Père m'a envoyé ici-bas. Demeurez donc forte, ô bonne Mère, car je reviendrai bientôt à vous. » Et le Maître de l'humilité, se mettant à genoux, lui demanda sa

 

1 Tim., 6.

 

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bénédiction. Mais, s'agenouillant elle-même, et l'embrassant avec larmes, elle lui dit, pleine de tendresse : « O mon Fils béni! allez avec la bénédiction de votre Père et la mienne ; souvenez-vous de moi, et ayez soin de revenir au plus tôt. » Il lui fit donc respectueusement ses adieux, ainsi qu'à Joseph, son père nourricier, et il se dirigea de Nazareth vers Jérusalem, pour se rendre au Jourdain, où Jean baptisait, en un lieu éloigné de dix-huit milles de cette ville.

Le Maître du monde s'avance seul, car il n'avait pas encore de disciples. Pour Dieu, contemplez-le avec attention; voyez comment il poursuit sa marche sans aucune société , nu pieds, pendant un voyage aussi long, et témoignez-lui une compassion profonde. O Seigneur ! en quel lieu vous rendez-vous? N'êtes-vous pas au-dessus de tous les rois de la terre? O Seigneur ! où sont donc les grands, les généraux, les soldats, les chevaux, les chameaux, les éléphants, les chars, les serviteurs et toute la suite de votre cour? Où sont ceux qui doivent vous environner et vous défendre contre les abords indiscrets de la foule, comme c'est la coutume des rois et des grands? Où sont et l'éclat des trompettes, et le retentissement de tous les instruments de musique, et les étendards de votre royauté ? Où sont les hommes qui vous précèdent, afin

 

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de préparer les logements et tout ce qui est nécessaire en pareil cas ? Où sont les honneurs et les pompes que nous autres vermisseaux avons coutume de déployer en ces circonstances? Seigneur ! les cieux et la terre ne sont-ils pas pleins de votre gloire ? Comment donc allez-vous ainsi sans nul éclat? N'est-ce point vous qu'un million d'Anges s'empressent de servir dans votre royaume (1)? N'êtes-vous point celui que mille millions d'esprits environnent? Pourquoi donc vous avancez-vous ainsi sans que personne vous accompagne, et foulant la terre de vos pieds nus? Mais vous n'ôtes pas dans votre royaume; c'est là, je crois, la cause d'une telle conduite ; votre royaume n'est pas de ce monde (2). Vous vous êtes anéanti en prenant la forme d'un esclaves et non d'un roi ; vous vous êtes rendu comme un d'entre nous, étranger et voyageur comme tous nos pères; vous vous êtes fait esclave, afin que nous devinssions des rois; car vous êtes venu pour nous conduire à votre royaume; et vous avez placé la voie devant nos yeux, afin que nous puissions y monter. Mais pourquoi négligeons-nous de parcourir cette voie? Pourquoi ne vous suivons-nous pas? Pourquoi ne nous humilions-nous point nous-mêmes ? Pourquoi recherchons-nous et retenons-nous avec tant

 

1 Dan., 7. — 2 Joan., 18. — 3 Philip., 2

 

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d'ardeur les pompes et les honneurs, ce qui est vain et caduc? Sans doute, parce que notre royaume est de ce monde ; parce que nous ne nous considérons pas comme des voyageurs ; et ainsi, nous nous jetons, tête baissée, dans tous ces maux. O pauvres enfants des hommes ! pourquoi prenons-nous ce qui est vain pour ce qui est véritable, ce qui est débile pour ce qui est inébranlable et assuré, ce qui finit avec le temps pour ce qui est éternel? Pourquoi l'embrassons-nous avec autant d'ardeur? Assurément, ô bon Jésus, si nous considérions bien fermement que nous ne sommes que des voyageurs et des étrangers, nous vous suivrions facilement, et, nous bornant à ne prendre de ces choses visibles que ce qui nous est absolument nécessaire, nous ne mettrions aucun retard à courir après l'odeur de vos parfums ; nous serions alors sans fardeaux ; nous regarderions ces choses passagères comme déjà passées, et nous les mépriserions avec bonheur.

Le Seigneur Jésus s'avance donc humblement en continuant sa marche de chaque jour, jusqu'à ce qu'il atteigne les bords du Jourdain. Y étant enfin arrivé, il trouve Jean qui baptisait des pécheurs, et une foule nombreuse qui était accourue à ses prédications ; car on pensait qu'il était le Christ. Or, le Seigneur Jésus lui dit : « Je vous prie de m'admettre au baptême

 

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avec ces hommes. » Mais Jean l'ayant regardé, l'Esprit-Saint le lui fit reconnaître ; et aussitôt, rempli de crainte, il lui dit : «Seigneur, c'est moi qui dois recevoir le baptême de vos mains. » Jésus lui répondit : «  Laissez-moi faire pour cette heure; car c'est ainsi qu'il faut que nous accomplissions toute justice Ne dites rien pour le moment et ne me faites pas reconnaître : mon temps n'est pas encore venu; mais baptisez-moi. C'est maintenant le temps de l'humilité : voilà pourquoi je veux accomplir toute humilité. »

Méditez donc encore ici sur l'humilité ; car c'est le lieu oit il nous faut en traiter : vous devez savoir qu'en cet endroit la Glose dit : « L'humilité a trois degrés : le premier, c'est de se soumettre à celui qui est plus élevé, et de ne pas se préférer à son égal; le second, de se soumettre à son égal, et de ne pas se préférer à son inférieur; le troisième, de se soumettre à son inférieur. C'est ce degré que Jésus-Christ nous révèle aujourd'hui en sa personne ; et ainsi il a accompli toute humilité. » Vous voyez combien s'est augmentée cette humilité depuis le dernier chapitre : ici Jésus se soumet à son serviteur, il s'abaisse, tandis qu'il justifie celui-ci, qu'il le glorifie.

 

1 Mat., 3.

 

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Elle s'est accrue encore d'une autre manière : jusqu'à présent, Jésus a vécu sans apparence, comme un homme inutile et abject; mais aujourd'hui, il veut se montrer comme un pécheur, car Jean prêchait la pénitence aux pécheurs ; il les baptisait, et Jésus est parmi eux ; il demande le baptême en leur présence.

Voici ce que dit saint Bernard sur cette circonstance : « Il est venu au baptême de Jean parmi la foule du peuple ; il s'est présenté comme s'il eût été un homme ordinaire, lui qui seul était sans péché. Qui le croirait le Fils de Dieu? Qui se douterait qu'il est le Seigneur de toute majesté? O Seigneur ! vous vous humiliez profondément, vous aimez trop à vous cacher; mais vous ne pourrez point tromper les regards de Jean (1).» Ainsi parle saint Bernard.

Il est permis de dire la même chose de la circoncision, parce qu'alors il voulut paraître un pécheur; mais en ce jour il y a plus encore : c'est publiquement qu'il se montre ainsi, en présence de la foule, et non aux yeux de quelques témoins seulement. Au moins, n'y avait-il pas lieu d'appréhender, puisque son intention était de s'appliquer bientôt à la prédication, qu'il ne fût méprisé comme un pécheur? Cette considération

 

1 Serm., I. in Epist.

 

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n'a pas empêché le Maître de l'humilité de s'humilier le plus profondément possible. Il a donc voulu paraître ce qu'il n'était pas, pour s'abaisser et se rendre méprisable, mais aussi pour nous instruire en même temps ; et nous, au contraire, nous voulons apparaître ce que nous ne sommes pas, afin de nous attirer des louanges et des honneurs. S'il y a en nous quelque semblant de perfection, nous en faisons parade; mais pour les défauts, nous les cachons, alors que nous sommes vraiment pécheurs et méchants. Quelle est donc notre humilité?

Écoutez, non point ma parole, mais celle de saint Bernard sur ce sujet : « Il est une humilité que la charité forme et enflamme ; il est une humilité que la vérité produit en nous, et elle n'est point enflammée. Or, celle-ci consiste dans la connaissance ; celle-là dans l'amour. Si vous vous considérez bien vous-même au flambeau de la vérité , si vous vous jugez sans vous flatter, assurément vous vous humilierez, et cette connaissance vraie de vous-même vous rendra plus vil à vos yeux que vous ne l'êtes, bien que peut-être vous ne consentiez pas à le paraître aux yeux des autres. Vous serez donc humble, mais ce ne sera que l'oeuvre de la vérité, et l'infusion de la charité ne paraîtra point encore. Car, si l'amour agissait sur vous aussi efficacement

 

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que la vérité qui, vous illuminant de son éclat, vous a montré si véritablement et si salutairement ce que vous étiez , si , dis-je , l'amour agissait ainsi sur vous, nul cloute que vous ne voulussiez, autant qu'il est en vous, que tous pensassent de vous comme la vérité vous a appris à en penser vous-même ; j'ai dit que vous le voudriez autant qu'il est en vous, car, le plus souvent, il ne convient pas que tous connaissent ce que nous savons de nous-mêmes; la charité de la vérité et la vérité de <c la charité nous empêchent de rendre public ce qui peut être un scandale à qui en serait instruit. Mais si c'est par amour-propre que vous retenez au-dedans de vous le jugement de la vérité, qui peut douter que vous n'ayez que peu d'amour pour elle, puisque vous lui préférez votre intérêt particulier ou votre honneur? » Et plus loin : « Si déjà vous êtes bien humilié en vous-même de cette humilité inévitable, que la vérité qui sonde les reins et les

coeurs, imprime dans l'âme vigilante, appelez le secours de votre volonté, et de nécessité faites vertu ; car il n'y a aucune vertu sans le consentement de la volonté. C'est ce qui aura lieu si vous ne cherchez pas à paraître au-dehors autrement que vous n'êtes intérieurement. S'il n'en est point ainsi, alors craignez qu'on ne lise pour vous ces

 

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paroles : « Il a agi avec tromperie en présence du Seigneur, en sorte que son iniquité l'a rendu l'objet de sa haine (1) ». — « Le double poids, dit l'Ecriture, est une chose abominable aux yeux de Dieu (2) ». Quoi donc! dans la balance de la vérité vous vous dépréciez sans rien craindre en secret, et, ensuite , usant au-dehors d'une autre mesure , vous voulez vous vendre à nous à un poids plus considérable que vous n'avez été marqué par la vérité?  Craignez Dieu, et gardez-vous de faire une chose si abominable, que de permettre à votre volonté de vous élever alors que la vérité vous humilie : agir ainsi, c'est résister à la vérité, c'est combattre

contre Dieu. Acquiescez plutôt au Seigneur; que votre volonté soit soumise à la vérité, et non-seulement qu'elle lui soit soumise , mais qu'elle lui soit dévouée. Est-ce que mon âme ne sera pas soumise à Dieu (3) , dit, le Prophète? Mais c'est peu d'être soumis à Dieu, si vous ne l'êtes aussi à toute créature sur la terre à cause de Dieu, soit à votre abbé, comme revêtu du commandement, soit aux prieurs comme institués par lui. Je dis plus : c'est à vos égaux que vous devez vous soumettre, c'est à vos inférieurs; car il convient, dit le Seigneur,

 

1 Ps. 35. — 2 Prov., 20. — 3 Ps. 61.

 

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que nous accomplissions toute justice. Prévenez, vous aussi, celui qui est au-dessous de vous, si vous voulez être parfait en justice; témoignez de la déférence pour votre inférieur, inclinez-vous devant celui qui est moindre que vous (1). »

Ainsi parle saint Bernard, et il ajoute ailleurs : « Quel est celui qui est juste, sinon celui qui est humble? Lorsque le Seigneur se mettait dans les mains de Jean-Baptiste, son serviteur, lorsqu'il s'abaissait devant lui, et que celui-ci tremblait devant sa Majesté »; « Laissez, dit-il , car il convient que nous accomplissions toute justice (2), faisant consister la consommation de la parfaite justice dans la perfection de l'humilité. Le juste est donc celui qui est humble (3). »

Or, cette justice apparaît en toute vérité dans l'homme humble, en ce qu'il rend à chacun ce qui lui est dû. Il ne prend rien de ce qui est à autrui; mais il donne à Dieu la gloire, et il retient pour lui l'abaissement. Vous comprendrez encore mieux cela, si vous voulez considérer l'injustice de l'orgueil, qui s'empare pour son compte des biens du Seigneur. Le même saint Bernard s'exprime ainsi sur ce point : « De même que de grands maux ont coutume de sortir de

 

1 Serm. 12 sup. cant. — 2 Mat., 3. — 3 Sup. cant., 47.

 

125

 

grands biens, lorsque nous nous servons des dons du Seigneur, sans les considérer comme un présent de sa bonté, et sans lui en renvoyer la gloire, de même ceux qui paraissent les plus grands à cause de la grâce qu'ils ont reçue, sont réputés les plus petits à ses yeux pour ne la lui

avoir pas rapportée. Pour moi, je vous épargne. Je me suis servi de paroles trop faibles lorsque j'ai dit : les plus grands , les plus petits ; je n'ai point exprimé toute la vérité. J'ai voilé la disproportion qui existe entre ces sortes de personnes , je la mettrai à nu; j'aurais dû dire : les meilleurs et les pires. Car, véritablement et sans aucun doute, celui-là est d'autant plus mauvais, qu'il est jugé meilleur; ce qui le rend meilleur, il se l'attribue à soi-même. Et je dis que c'est la pire des choses. Si quelqu'un dit (Dieu nous en préserve) : Je reconnais que c'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis (1) ; et qu'aussitôt il mette toute son occupation à courir après la gloire , en raison de la grâce qu'il a reçue, n'est-il pas un

voleur et un larron? Qu'il écoute sa sentence, celui qui en est là : « Serviteur méchant, c'est d'après vos paroles que je vous juge (2). » Qu'y a-t-il

 

1 I Cor., 16. — 2 Luc., 19.

 

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de plus méchant, en effet, qu'un serviteur qui usurpe la gloire de son maître (1)? » Telles sont les paroles de saint Bernard.

Vous voyez comment la perfection de la justice consiste dans l'humilité ; que c'est ainsi qu'elle ne ravit point l'honneur qui est dû à Dieu, et qu'elle ne s'attribue point ce qui ne lui appartient pas. Assurément, elle ne blesse pas non plus les droits du prochain. Celui qui est humble ne juge personne, ne se préfère à aucun , se regarde comme le plus petit entre tous, et choisit pour lui la dernière place. Saint Bernard parle ainsi sur ce sujet : « Que savez-vous, ô hommes, si celui-là seul que vous réputez le plus vil et le plus misérable de tous, celui dont vous avez en horreur la vie criminelle et tout-à-fait abominable, que vous jugez pour cela digne de vos mépris , que vous placez non-seulement au-dessous de vous, qui avez la confiance peut-être de vivre dans la sobriété, la justice et la piété, mais au-dessous de tous les scélérats comme le plus scélérat de tous; que savez-vous, dis-je , si un jour, par un changement de la main du Très-Haut en sa personne , il ne sera pas meilleur que vous et eux? Si déjà il n'est pas ainsi dans la pensée de Dieu, qui

 

3 Sup. cant., 84.

 

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est vérité ? Voilà pourquoi le Seigneur n'a pas voulu que nous ne prissions qu'une place peu distinguée, ni même l'avant-dernière, ni que nous  fussions rangés parmi les derniers; mais asseyez-vous, dit-il, à la dernière place (1), en sorte que vous soyez seul le dernier entre tous, et que vous n'ayez pas la présomption , je ne dis pas de vous préférer, mais même de vous comparer à aucun (2). »

Cette vertu d'humilité est encore recommandée en un grand nombre d'endroits par le même saint Bernard ; car c'est ainsi qu'il en parle : « C'est une mère glorieuse et sublime que la vertu d'humilité qui mérite d'apprendre ce qui ne s'enseigne pas; qui est jugée digne d'acquérir ce que la science ne peut donner; digne de concevoir du Verbe et par le Verbe ce qu'elle-même est impuissante à expliquer par ses paroles. Pourquoi cela? Ce n'est point qu'elle l'ait mérité, mais parce qu'il a plu qu'il en fût ainsi au Père de Jésus-Christ, notre Seigneur, le Verbe époux de nos âmes, qui est notre Dieu béni sur toutes choses dans tous les siècles (3) ». — « L'humilité est une vertu par laquelle l'homme ,

fondé sur une vraie connaissance de soi-même,

 

1 Luc., 14. — 2 Serm. 37 sup. cant. — 3 Serm. 85 sup. cant.

 

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devient vil à ses propres yeux (1) » — « La vertu d'humilité seule est la réparation de la charité injuriée (2)». — « L'humilité seule n'a point coutume de se glorifier, elle ignore la présomption, et n'est point dans l'usage de disputer. Celui qui est vraiment humble, n'a point la prétention de ne point errer; il ne cherche point à soumettre les autres à son jugement. Or, l'humilité nous réconcilie avec Dieu, qui aime à la voir en nos coeurs (3)». — « La vertu d'humilité a toujours coutume d'être l'amie intime de la grâce divine. C'est la charité de Dieu qui, pour conserver en nous l'humilité, fait que, plus on avance dans la vertu , moins on croit

avoir fait de progrès; et si quelqu'un arrive jusqu'aux degrés les plus élevés de la vie spirituelle, il lui restera encore quelque chose de l'imperfection du premier degré , en sorte qu'il croira à peine avoir

acquis même ce premier degré (4) ». — C'est une belle union que celle de la virginité et de l'humilité. Elle ne plaît pas médiocrement, cette âme dont

l'humilité recommande la virginité, et dont la virginité sert d'ornement à l'humilité. Mais de quelle vénération, croyez-vous que sera digne, celle dont la fécondité exalte l'humilité, et dont l'enfantement

 

1 De grad. hum. — 2 In Nat. Dom., 2 . — 3 Epist. , 42 — 4 Serm. 4 sup. missus est.

 

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consacre la virginité ? Vous avez entendu celle qui est vierge; vous avez entendu celle qui est humble. Si vous ne pouvez imiter la virginité de

celle qui est humble, imitez au moins l'humilité de la Vierge. C'est une vertu digne de louanges que la virginité ; mais l'humilité est plus nécessaire. Celle-là est conseillée, celle-ci est ordonnée. Vous êtes invitée à l'une, on vous commande d'avoir l'autre. De l'une l'on vous dit : « Que celui qui peut comprendre, comprenne (1) » ; de l'autre , au contraire : « Quiconque ne deviendra point semblable à ce petit enfant , n'entrera point dans le royaume des cieux (2) ». L'une reçoit donc une récompense, l'autre est exigée. Vous pouvez vous sauver sans la virginité, vous ne le pouvez pas sans l'humilité. L'humilité qui déplore la virginité perdue, peut, dis-je, être agréable. Sans l'humilité, j'ose le dire, la virginité de Marie n'eût pas trouvé grâce. « Sur qui, dit le Seigneur, reposera mon esprit, sinon sur celui qui est humble et pacifique (3) ? » Si donc Marie n'eût pas été humble, l'Esprit-Saint ne se fût point reposé sur elle , il ne l'eût point rendue mère; car comment aurait-elle conçu de lui sans lui? Ainsi, il est clair que pour

 

1 Mat. 18. — 2 Mat., 18. — 3 Ps., 66.

 

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qu'elle ait conçu du Saint-Esprit, il a fallu qu'il regardât l'humilité de sa servante plutôt que sa virginité; ainsi, il est certain encore que si la virginité a été agréable, c'est à l'humilité qu'elle a dû cette faveur. Que dites-vous, ô vierge orgueilleuse? Marie oublie sa virginité, elle se glorifie de son humilité; et vous , laissant de côté l'humilité , vous vous complaisez dans votre virginité ! « Il a regardé, dit-elle, la bassesse de sa servante (1) ». Quelle est celle qui tient ce langage? C'est la Vierge vraiment sainte, la Vierge sobre, la Vierge dévouée. Êtes-vous plus qu'elle? Votre dévouement est-il plus grand? Votre pureté est-elle par hasard plus agréable que la pureté de Marie? Sera-t-elle suffisante pour plaire sans l'humilité, quand la sienne ne l'a pu? Enfin, plus vous êtes recommandable par le don singulier de la chasteté, plus vous vous faites injure à vous-même, si vous souillez l'éclat de votre vie par le mélange de l'orgueil (2) ». — « La charité, la chasteté, l'humilité, n'ont en apparence aucun éclat; cependant elles en ont un réel, non médiocre, qui peut réjouir même les regards de    Dieu. Qu'y a-t-il de plus brillant que la chasteté qui a rendu pur celui dont l'origine était impure, qui

 

1 Luc., 1. — 2 Serm. I sup. missus est.

 

131

 

d'un ennemi a fait un habitant de la maison, un ange de celui qui n'était qu'un homme? L'homme pudique et l'ange différent, il est vrai, entre eux; mais c'est par la félicité , et non par la vertu. Et si la chasteté de l'un est plus heureuse dans son bonheur, celle de l'autre est empreinte d'une force plus grande. La chasteté seule , dans ce lieu et ce temps où nous sommes soumis à la mort, représente d'une certaine manière l'état glorieux de l'immortalité. Seule, elle revendique pour soi, en repoussant les solennités nuptiales, ce qui est en usage dans cette région bienheureuse, où l'on ne se marie pas; et elle nous fait expérimenter en quelque façon cette vie céleste. Cependant ce vase fragile que nous portons, ce vase avec lequel nous courons des dangers fréquents, la chasteté le conserve dans un état de sanctification, comme un parfum odorant conserve les cadavres contre les atteintes de la corruption. Elle contient et enchaîne nos sens et nos membres, de peur qu'ils ne se dissolvent dans le repos, qu'ils ne se corrompent dans leurs désirs et que les voluptés de la chair ne les fassent

tomber en putréfaction... Cependant, de quelque éclat que la chasteté semble briller par elle-même, saris la charité elle n'a ni prix ni mérite. Et en cela rien d'étonnant : quel bien, en effet, offre

 

132

 

quelque valeur sans la charité ? La foi? Mais non, pas même lorsqu'elle transporte des montagnes. La science? mais non, pas même celle qui parle le langage des Anges. Le martyre? mais non, pas même, dit l'Apôtre, celui ois je livrerai mon corps aux flammes (1). Sans elle aucun bien n'est considéré, mais avec elle le plus léger ne saurait être rejeté.

La chasteté sans la charité, c'est une lampe sans huile : ôtez l'huile , la lampe ne jette aucune éclat; enlevez la charité , et la chasteté cesse de plaire. — Des trois vertus que nous nous sommes proposé de traiter, il ne reste plus que l'humilité qui est tellement nécessaire aux deux premières, que, sans elle, elles ne semblent point être des vertus. En effet, c'est l'humilité qui nous fait obtenir la chasteté et la charité, et c'est aux humbles que le Seigneur donne sa grâce L'humilité conserve aussi les vertus que nous avons reçues, parce que l'Esprit de Dieu ne se reposera que sur celui qui est pacifique et humble Elle consomme ce qu'elle a conservé, car la vertu devient parfaite dans l'infirmité , c'est-à-dire dans l'humilité. Elle détruit l'orgueil, cet ennemi de toute grâce et le commencement de tout péché , et elle éloigne, tant de soi

 

1 Cor., 13.  — 2 Jac., 4. — 3 Ps. 66

 

133

 

que des autres vertus, sa tyrannie superbe. Et comme c'est de tous les biens qui lui sont étrangers, quels qu'ils soient, que l'orgueil a coutume

surtout d'accroître sa force, l'humilité seule, se plaçant comme un avant fort et un rempart de toutes les vertus , résiste à sa malice et court au-devant de sa présomption (1). »

Vous venez d'entendre du très-véridique et très-humble saint Bernard, beaucoup de choses magnifiques sur l'humilité. Appliquez-vous aussi à bien comprendre ce qu'il dit, en passant, des autres vertus , et à le mettre en pratique. Mais revenons au baptême du Seigneur. Lorsque Jean eut vu la volonté de Jésus, il se soumit et le baptisa.

Maintenant, considérez attentivement votre Sauveur. Voilà que le Dieu de toute majesté se dépouille comme le dernier des hommes; il est plongé dans les eaux pendant une saison rigoureuse. Poussé par son amour pour nous, il opère notre salut en établissant le sacrement de Baptême et en lavant nos crimes. Il prend donc pour épouse l'Église universelle, et en particulier toutes les âmes fidèles ; car c'est dans la foi du baptême que se forme notre union inséparable avec Jésus-Christ, le Prophète ayant dit en sa personne :

 

1 Epist., 72.

 

134

 

« Vous deviendrez mon épouse par la foi (1).» Voilà pourquoi cette solennité et. cette action sont grandes et d'une utilité immense. Et si nous chantons qu'en ce jour l'Eglise s'est unie à son céleste Epoux, c'est qu'en ce jour, il a lavé ses crimes dans le Jourdain. En cette oeuvre excellente, toute la Trinité s'est manifestée d'une manière singulière : l'Esprit-Saint est descendu et s'est reposé sur Jésus-Christ en forme de colombe, et la voix du Père a fait entendre avec éclat ces paroles : « C'est là mon, Fils bien-aimé en qui j'aimas mes complaisances (2).» Saint Bernard s'écrie à cet endroit : « Écoutez-le, nous dit le Père : au moins maintenant, Seigneur Jésus, daignez nous parler; vous en avez reçu le pouvoir de

votre Père. Combien de temps, vous qui êtes la vertu et la sagesse de Dieu, vous cacherez-vous parmi le peuple, comme un homme faible et in-

sensé? Combien de temps, ô glorieux Roi, Roi du ciel! souffrirez-vous qu'on vous appelle et qu'on vous croie le fils d'un ouvrier? En effet, saint Luc rend témoignage qu'on le regardait encore comme le fils de Joseph. O humilité de Jésus-Christ! combien tu confonds le superbe de ma vanité ! Je ne sais que peu de chose, et il me semble que je sais beaucoup ;

 

1 Os., 2. — 2 Mar., 1

 

135

 

et je ne puis garder le silence. Je me laisse aller à mon imprudence et à ma témérité ; je me montre avec orgueil plein d'empressement à parler, prompt à enseigner et lent à écouter. Et Jésus-Christ lorsqu'il gardait un silence si prolongé, lorsqu'il se cachait si soigneusement, craignait-il donc

la vaine gloire? Cependant qu'aurait-il pu redouter de ce côté, lui qui est la vraie gloire du Père ? Il craignait néanmoins, mais non pour lui ; il craignait pour nous ce qu'il savait être véritablement à craindre. Il prenait des précautions pour nous, il nous instruisait ; sa bouche gardait, le silence, mais ses oeuvres étaient une prédication, et déjà, par son exemple, il criait ce qu'il a enseigné dans la suite  par ses paroles : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (1). J'ai appris bien peu de choses de l'enfance du Seigneur, et jusqu'à sa trentième année, je ne trouve rien. Mais maintenant il ne peut plus demeurer caché, puisque son Père le fait connaître ouvertement. » Ainsi parle saint Bernard. C'est là le passage que j'ai indiqué dans le chapitre précédent pour vous montrer comment le Seigneur Jésus garda humblement le silence pour notre instruction.

 

1 Mat., 11

 

136

 

Vous voyez donc comment sa vie répand un parfum d'humilité. Je vous parle volontiers de cette vertu, parce que c'est une vertu vraiment magnifique et dont nous avons le plus pressant besoin ; une vertu que nous devons chercher avec d'autant plus d'empressement, chérir avec d'autant plus d'affection, que le Seigneur s'est appliqué en toutes ses actions à la pratiquer d'une manière toute singulière.

 
CHAPITRE XVII. Du jeûne et des tentations de Jésus-Christ. — De son retour vers sa Mère. — De quatre moyens pour arriver ai la pureté du coeur. — Plusieurs excellentes choses touchant l'oraison. — De la résistance a la gourmandise. — Pourquoi et en faveur de qui le Seigneur fait des miracles.

 

Aussitôt que le Seigneur Jésus eut été baptisé, il s'en alla dans le désert sur une montagne qui est à quatre milles environ de là, et qui est appelée la montagne de la Quarantaine. Là, il jeûna durant quarante jours et

 

1 Mat., 4.

 

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quarante nuits, et, selon saint Marc (1), il demeurait au milieu des bêtes sauvages. Considérez donc et regardez attentivement le Seigneur ; car il vous donne ici des exemples de plusieurs vertus. Il s'en va dans la solitude, il jeûne, il prie, il veille, il couche et dort sur la terre nue, et il demeure humblement au milieu de vils animaux. Compatissez-lui donc, car toujours et partout, mais ici surtout, sa vie est remplie de peines et afflictive pour son corps. Apprenez, à son école à vous exercer aux choses que vous admirez en lui. Il y en a quatre d'indiquées en cet endroit; elles ont rapport à la vie spirituelle, et s'entr'aident admirablement les unes les autres ; ce sont : la solitude, le jeûne, la prière et la mortification du corps. C'est par ces choses surtout que nous pouvons arriver à la pureté du coeur, pureté extrêmement désirable, puisqu'elle renferme en quelque sorte en elle toutes les vertus. Elle comprend la charité , l'humilité, la patience et les autres vertus, ainsi que l'éloignement de tous les vices; car la pureté du coeur ne saurait subsister avec le vice ou avec le défaut de vertu. Voilà pourquoi, dans les conférences des saints Pères (2), il est enseigné que tous les efforts d'un moine doivent être d'arriver à la pureté du coeur, car c'est par elle que l'homme mérite de voir

 

1 Mar., 1. — 2 Cass. Collat.. 1.

 

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Dieu, le Seigneur ayant dit lui-même dans l'Evangile : « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu (1). » Et selon saint Bernard : Celui qui est plus pur approche davantage de Dieu; mais celui dont la pureté est parfaite est déjà arrivé jusqu'à lui. »

Pour obtenir la possession de cette pureté , une oraison assidue et fervente peut beaucoup; et l'on vous en instruira plus amplement dans la suite; mais l'oraison qui se fait lorsque le corps est chargé de boisson et de viandes, lorsqu'il se traîne dans la mollesse et l'oisiveté, une telle oraison est de peu de valeur. C'est pour cela qu'on demande le jeûne et la mortification du corps, avec discrétion pourtant, car l'indiscrétion est un obstacle à tout bien. En outre, la solitude semble être la consommation de tout ce que nous venons de dire ; car l'oraison ne peut se faire convenablement au milieu du tumulte et du bruit, et il est presque impossible de voir et d'entendre beaucoup de choses sans contracter quelque souillure, sans commettre. quelque offense : la mort entre dans l'âme par les fenêtres (2). A l'exemple du Seigneur, allez donc dans la solitude; c'est-à-dire, séparez-vous de la société des autres autant que vous le pourrez,

 

1 Mat., 5. — 2 Jer., 9.

 

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et devenez solitaire si vous voulez vous unir à lui, et le contempler par la pureté de votre coeur. Fuyez encore les longs entretiens, surtout avec les personnes du siècle. Ne cherchez point de nouvelles dévotions, ni de nouvelles amitiés ; ne remplissez point vos yeux ni vos oreilles de vains fantômes. Tout ce qui peut troubler le repos de votre coeur et la tranquillité de votre esprit , évitez-le comme un poison qui donnerait la mort à votre âme. Ce n'était pas sans raison que les saints solitaires se retiraient dans les déserts et dans les lieux les plus éloignés de la visite des hommes ; ce n'était pas sans raison qu'ils recommandaient à ceux qui vivaient dans les monastères, d'être aveugles, sourds et muets. Pour mieux comprendre tout cela , écoutez ce qu'en dit saint Bernard : « Si vous êtes sensible aux mouvements de l'Esprit-Saint, si vous brûlez de donner tous vos soins à rendre votre âme l'épouse de Dieu , asseyez-vous dans la solitude , selon la parole du prophète; car vous vous êtes élevé

au-dessus de vous-même en voulant vous unir si intimement au Seigneur des Anges. N'est-ce pas en effet quelque chose au-dessus de vous, que de vous attacher à Dieu et d'être un même esprit avec lui? Demeurez donc solitaire comme la tourterelle; que

 

1 Thren., 3.

 

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rien n'arrive jusqu'à vous de la foule ; qu'il n'y ait rien entre vous et la multitude ; oubliez même votre peuple et la maison de votre père (1) ; et le roi s'éprendra d'amour pour votre beauté. O sainte âme ! soyez seule afin de vous conserver à celui à qui seule vous appartenez, à celui que vous avez choisi « entre tous pour votre partage. Fuyez le public; fuyez les gens de votre maison ; séparez-vous de vos amis, de vos intimes, de celui-là même qui vous sert. Ne savez-vous pas que votre époux est un époux d'une modestie extraordinaire, et qu'il ne veut point demeurer avec vous en présence des autres? Séparez-vous donc, non de corps, mais d'âme, mais d'intention , mais d'affection, mais d'esprit; car devant vous le Seigneur Jésus est esprit, et l'esprit n'a pas besoin de la solitude du

corps , quoique cependant il ne vous soit pas inutile de vous séparer parfois du monde , même de corps, lorsque vous le pouvez  convenablement, surtout au temps de l'oraison. »

« Vous êtes seul si vous n'occupez pas votre pensée des affaires de la vie, si vous ne vous inquiétez pas des choses présentes, si vous  méprisez ce que beaucoup estiment, si vous avez du dégoût pour

 

1 Ps. 44

 

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ce que beaucoup désirent, si vous évitez les disputes, si vous êtes insensible aux torts qui vous sont faits, si vous oubliez les injures. Autrement, ce n'est point parce que vous serez seul de corps que vous serez dans la solitude. Voyez-vous que vous pouvez être seul au milieu de la foule, et qu'étant seul vous pouvez être au milieu d'un grand nombre ? Vous êtes seul, quelle que soit la multitude au milieu de laquelle vous viviez; prenez garde seulement de n'être pas un explorateur curieux ou un

juge téméraire de la conduite des autres (1). » Telles sont les paroles de saint Bernard.

Vous voyez comment la solitude est nécessaire et comment aussi la solitude du corps est insuffisante si elle n'est accompagnée de celle de l'esprit. Mais, pour posséder la solitude de l'esprit, il faut que la solitude corporelle soit très-profonde, de peur que l'esprit ne s'échappe au moyen de ce qui est extérieur, et qu'il ne puisse se recueillir avec son Époux. Efforcez-vous donc, autant que vous le pourrez, et de toute l'ardeur de votre âme, d'imiter le Seigneur Jésus, votre Époux, par la solitude, la prière, le jeûne et la discrète mortification du corps.

En le voyant demeurer au milieu des animaux, apprenez encore à vivre humblement au milieu des autres,

 

1 Serm., 40 sup., cant.

 

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et à les supporter avec patience, même ceux qui vous paraissent quelquefois agir d'une manière irraisonnable. Visitez souvent le Seigneur en cette solitude. Vous remarquerez comment il y fait son séjour, et surtout comment, durant la nuit, la terre lui sert de couche. Toute âme fidèle devrait l'y visiter au moins une fois le jour, surtout depuis l'Épiphanie jusqu'à la fin du temps qu'il y a passé.

Les quarante jours étant accomplis, le Seigneur eut faim. Alors le tentateur s'approcha de lui, voulant sonder si véritablement il était le Fils de Dieu, et il le tenta par la gourmandise en lui disant : « Si vous

êtes le Fils de Dieu , dites que ces pierres se changent en pain (1) ». Mais il l'ut impuissant à tromper le Maître souverain qui lui répondit et se conduisit de telle façon qu'il ne succomba point à la tentation de gourmandise, et que son adversaire ne put savoir ce qu'il désirait, car il ne nia ni n'affirma qu'il fût le Fils de Dieu; mais il déjoua son ennemi par l'autorité de la sainte Écriture. Remarquez bien ici qu'à l'exemple du Seigneur, il faut résister à la gourmandise; et c'est par là qu'il faut commencer, si nous voulons surmonter nos vices. Il semble en effet que celui qui succombe à la gourmandise, se rend impuissant à

 

1 Mat., 4

 

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vaincre les autres vices. Car c'est ainsi que s'exprime la glose sur cet endroit de saint Mathieu : « Si l'on ne commence par mettre un frein à la gourmandise , c'est en vain que l'on travaille à dominer les autres vices ».

Ensuite le tentateur prit Jésus et le transporta à Jérusalem , qui est à environ dix-huit milles de cet endroit. — Ces distances de lieux que je mentionne de temps à autre dans cet ouvrage, je les ai apprises de ceux qui ont voyagé en ces contrées. — Considérez ici la bonté et la patience du Seigneur : il a bien voulu se laisser porter et toucher par cette bête féroce, qui avait soif de son sang et de celui de tous ses serviteurs fidèles. Le plaçant donc sur le haut du temple, il le tenta de vaine gloire, toujours avec l'intention de découvrir s'il était le Fils de Dieu. Mais ici encore, il est vaincu par l'autorité de la sainte Écriture , et frustré dans ses espérances. Dès ce moment, selon saint Bernard (1) , comme le Seigneur ne montrait rien de sa divinité , l'ennemi commun fut persuadé qu'il n'était qu'un homme, et il l'attaqua en troisième lieu comme un homme. Le prenant donc de nouveau , il le reporta sur une montagne élevée, à environ deux milles seulement de la montagne de la Quarantaine, et alors il le

 

1 Serm. I, in die S. Pasch.

 

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tenta d'avarice; mais encore ici cet esprit homicide succomba.

Vous avez vu comment le Seigneur Jésus fut touché et tenté par le démon. Vous étonnerez-vous maintenant si nous sommes tentés nous-mêmes? Mais ce ne fut point là la fin de ses tentations. C'est pourquoi saint Bernard dit : « Celui qui ne connaît point d'autre tentation du Seigneur, ignore l'Écriture qui dit (1) : « que la tentation est la vie de l'homme sur la terre (2). » L'apôtre saint Paul dit aussi que Jésus a éprouvé comme nous toutes sortes de tentations, sans cependant que le péché eût accès en lui Ayant donc remporté la victoire, les Anges vinrent et le servirent. Apportez-ici toute votre attention et regardez le Seigneur qui mange entouré seulement des Anges, et considérez bien toutes les choses qui vont suivre, car elles sont belles et pleines de dévotion. Je vous demande ce que les Anges lui servirent à manger, après un jeûne si long? L'Ecriture n'en parle pas; c'est pourquoi nous pouvons nous figurer ce repas qui suit la victoire, selon notre volonté. Et même si nous considérons sa puissance, c'est une chose facile à imaginer; car il pouvait créer ce qu'il voulait, ou se le procurer de suite parmi les choses créées, selon

 

1 Job., 7. — 2 Serm. XIV in post qui habitat . — 3 Hebr., 4.

 

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son désir. Mais nous ne trouvons pas qu'il ait fait usage de sa puissance ni pour soi ni pour ses disciples : il ne s'en est servi que pour la foule qu'il a nourrie deux fois malgré son grand nombre avec quelques pains (1). Quant à ses disciples , nous lisons que, lui présent, la faim les forçait à broyer des épis et à s'en nourrir. Et lorsque, fatigué d'une longue course , il était assis au bord du puits , s'entretenant avec la Samaritaine (2), il n'est point dit qu'il ait créé de quoi oranger, mais qu'il envoya ses disciples à la ville pour en rapporter de la nourriture. Il n'est donc pas vraisemblable qu'il ait fait un miracle en cette circonstance qui nous occupe : c'était pour l'édification des autres et en présence de plusieurs qu'il les faisait; mais dans le désert il n'y avait que des Anges. Que pourrons-nous donc nous figurer sur ce sujet? On ne trouvait en ce lieu aucune habitation humaine, et par là même aucun aliment qu'on pût lui offrir; mais les Anges lui en apportèrent de préparé ailleurs, comme il arriva pour Daniel (3). Car vous savez que le prophète Habacuc ayant apprêté à dîner pour ses moissonneurs, l'ange du Seigneur le transporta de Judée à Babylone auprès de Daniel, afin de sustenter celui-ci au moyen de ce repas, et qu'ensuite il le

 

1 Mat., 14 et 15. — 2 Joan., 4. — 3 Dan., 14.

 

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reporta en un moment dans son pays. Arrêtons-nous donc ici, et choisissons ce moyen; réjouissons-nous avec le Seigneur dans ce festin, et que sa très-sainte Mère prenne part aussi à notre joie et à sa victoire.

Méditons pieusement et dévotement de la façon suivante : les Anges viennent en nombre considérable, aussitôt que Satan est repoussé , vers le Seigneur Jésus, et se prosternant contre terre, ils l'adorent en lui disant : « Salut, ô Jésus, notre Dieu et notre Seigneur ! » Et le Seigneur les reçoit avec humilité et bénignité, inclinant la tête et se rappelant qu'en se faisant homme, il s'est abaissé un peu au-dessous des Anges (1). Ils lui disent : « Seigneur, vous avez jeûné longtemps , que voulez-vous que nous vous préparions? » Et il leur répond : « Allez trouver ma Mère

bien-aimée, et si elle a quelque chose de prêt, apportez-le moi ; car je n'aime rien tant que ce qui est préparé de ses mains ». Alors, deux d'entre eux partent et sont en un instant cher Marie ; ils la saluent respectueusement et lui font part du sujet de leur ambassade. Ils emportent alors un petit ragoût qu'elle avait. préparé pour elle et pour Joseph, du pain, une nappe et ce qui était nécessaire; peut-être même Marie leur procura-t-elle quelques petits poissons, si elle le put.

 

1 Ps. 8.

 

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Etant donc de retour, ils mettent le tout à même la terre, et bénissent solennellement la table. Considérez bien notre Seigneur dans chacune de ses actions : il s'asseoit sur la terre avec modestie et dignité, et il mange sobrement. Les Anges entourent leur Seigneur et le servent : l'un lui offre du pain, l'autre du vin, un autre prépare les petits poissons, d'autres chantent les cantiques de Sion, se livrent à la joie et célèbrent un jour de fête en sa présence. S'il est permis de le dire, à cette fête se mêle une compassion bien grande, et qui devrait nous faire verser des larmes. Les Anges arrêtent respectueusement leurs regards sur Jésus; ils voient leur Dieu et leur Maître, le Créateur de l'univers , celui qui donne la nourriture à tout ce qui a vie; ils le voient, dis-je, dans une telle humiliation, ayant besoin , lui, d'être sustenté par un aliment matériel , mangeant comme le reste des hommes; et cette vue les remplit d'une compassion profonde. Pour vous, vous devriez vous écrier et lui dire : « O Seigneur, quelles grandes choses vous avez faites ! Vraiment toutes vos oeuvres me remplissent d'étonnement; venez à mon secours, afin que je souffre un peu pour vous, qui avez enduré pour moi des peines si nombreuses et si considérables ». Assurément ce devrait être assez de ce que vous voyez, pour vous embraser ardemment de son amour.

 

147

 

Enfin ayant pris son repas , il dit aux Anges de re-porter les objets dont il s'est servi, et d'annoncer à sa Mère qu'il reviendra bientôt vers elle. Lors donc qu'ils furent de retour, il leur dit à tous : « Retournez-vous-

en à mon Père et à vos félicités véritables; pour moi, il faut que je demeure encore; seulement, je vous prie de me recommander à mon Père et à toute la Cour céleste ». Alors les Anges se prosternant contre terre, lui demandèrent qu'il les bénît, remontèrent vers la patrie où ils accomplirent ses volontés , et racontèrent à toute la céleste Assemblée sa victoire et les merveilles dont ils avaient été témoins.

Pour le Seigneur, voulant revenir vers sa Mère, il partit aussitôt et descendit de la montagne. Considérez-le bien encore en ce voyage; voyez comment le Maître de toutes choses s'avance seul et nu-pieds , et témoignez-lui votre compassion profonde. Il vient au Jourdain, et Jean le voyant s'avancer, le montre du doigt en disant : « Voici l'agneau de Dieu, celui qui porte les péchés du monde. C'est sur lui que j'ai vu l'Esprit-Saint descendre lorsque je le baptisai (1). » Le jour suivant, voyant Jésus qui se promenait sur les bords du Jourdain , il dit encore : « Voici l'Agneau de Dieu.» Alors André et un autre

 

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des disciples de Jean suivirent Jésus. Le Seigneur qui avait soif de leur salut, leur dit : Que cherchez-vous? Ils lui répondirent : Maître, où demeurez-vous ? Et il les conduisit à la maison où il se retirait en cet endroit, et ils demeurèrent tout un jour avec lui. Ensuite André amena Pierre, son frère, à Jésus qui le reçut avec joie, car il savait ce qu'il devait faire de lui. Il lui dit : Vous vous appellerez Céphas ; et c'est ainsi qu'il commença à lier connaissance et amitié avec eux. — Le Seigneur voulant ensuite retourner en Galilée vers sa Mère, quitta ces lieux et se mit en route. Contemplez-le encore maintenant avec compassion, et tenez-lui toujours compagnie; car il est seul, selon sa coutume, et il marche nu-pieds pendant une course de quatorze milles. Lorsqu'il fut arrivé à la maison, sa Mère, en le voyant, se leva remplie d'une joie qui ne peut s'exprimer, courut à sa rencontre et le reçut dans ses bras avec amour. Pour lui , il s'inclina respectueusement devant elle et devant .Joseph, son père nourricier, et il demeura avec eux comme auparavant.

 

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QUATRIÈME FÉRIE.
CHAPITRE XVIII. De l'ouverture du livre dans la Synagogue.

 

Jusqu'ici nous avons , par la grâce de Dieu , raconté la vie du Seigneur Jésus , sans presque rien omettre de ce qui lui est arrivé ou de ce qu'il a fait; mais il n'en sera pas de même dans la suite. Il serait trop long de réduire en méditations tout ce qu'il a dit ou accompli. D'ailleurs, notre but doit être, surtout à l'exemple de la bienheureuse Cécile, de porter continuellement dans le secret de nos coeurs les actions de Jésus-Christ. Choisissons donc quelques-unes de ces actions, que nous méditerons assidûment, et cela jusqu'à sa Passion; car arrivés là, il ne faudra plus rien omettre. Nous ne devons pas cependant. laisser entièrement de côté les autres circonstances de sa vie sans les méditer selon le temps et le lieu où nous pouvons nous en occuper. Je n'ai pas non plus l'intention de m'étendre bien longuement, si ce n'est en de rares occasions, dans les méditations qui vont suivre. Il suffit maintenant que vous placiez devant les yeux de

 

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votre esprit ce que Jésus a fait ou dit, que vous vous en entreteniez avec lui et que vous entriez dans son intimité. Au reste, je crois que l'on trouve en cela une douceur plus grande, une dévotion plus efficace, et que presque tout le fruit de ces méditations consiste à contempler pieusement le Sauveur en tout temps et en tout lieu dans chacun de ses actes, soit qu'il demeure avec ses disciples, soit qu'il réside au milieu des pécheurs e t s'entretienne avec eux, soit qu'il prêche à la foule, soit qu'il soit en marche ou assis, soit qu'il dorme ou qu'il veille, soit qu'il mange ou qu'il serve les autres, soit qu'il guérisse les malades ou qu'il fasse d'autres miracles. Dans toutes ces choses et autres semblables, considérez chacun de ses mouvements, surtout contemplez son visage si vous pouvez vous le représenter, ce qui me semble plus difficile que tout ce que je vous ai dit. Observez aussi avec attention s'il daigne abaisser sur vous un regard de bonté. Que cela vous serve de recours et d'enseignement pour tout ce qui va suivre et tout ce que je raconterai. Si je n'exprime aucune réflexion particulière, ou si j'omets les détails, suivez cette méthode , et ce vous sera suffisant. Maintenant commençons notre récit.

Après son retour du lieu où il avait reçu le Baptême, Jésus, le maître de l'humilité, continua à vivre humblement comme par le passé. Il commença

 

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pourtant à se manifester peu à peu à quelques personnes, les enseignant et les instruisant en secret; car on ne dit pas que, pendant toute l'année qui suivit, il ait exercé publiquement l'office de la prédication , c'est-à-dire jusqu'au miracle des noces qui eut lieu le même jour qu'il fut baptisé, un an plus tard. Si quelquefois il prêchait, et si ses disciples baptisaient, ce n'était pourtant pas, soit qu'il le fît par lui-même ou par les siens, aussi fréquemment qu'après l'emprisonnement de Jean-Baptiste. Il nous donnait un exemple d'humilité étonnante en marquant ainsi , comme on peut le conclure pieusement de ce qui a été dit plus haut, une déférence si profonde pour Jean, qui lui était si inférieur dans ce ministère de la prédication. Ce ne fut donc pas avec éclat et avec pompe qu'il commença, mais humblement et peu à peu.

Or, un jour de sabbat, étant avec les autres dans la synagogue, il se leva pour lire dans le livre des prophéties d'Isaïe (1) et il lut l'endroit où il est dit: « L'esprit du Seigneur s'est reposé sur moi ; c'est pourquoi il m'a rempli de son onction, et il m'a envoyé pour prêcher l'Évangile aux pauvres (2). » Alors ayant fermé le livre, il dit : « Cette prophétie

 

Luc., 4. —     2 Ps. 61.

 

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que vous venez d'entendre, reçoit aujourd'hui son accomplissement. » Voyez donc comme il remplit avec humilité l'office de lecteur, comme il lit dans l'assemblée et expose le sens de l'Écriture avec un visage plein de calme et de bénignité ; voyez comment il commence humblement à se manifester lorsqu'il dit : Cette prophétie a reçu aujourd'hui sou accomplissement , c'est-à-dire : Je suis celui dont il est parlé en cet endroit. Tous les regards étaient fixés sur lui à cause de l'efficacité de ses paroles et de son aspect plein d'humilité et de beauté; car il fut le plus beau des hommes, en même temps qu'il en fut le plus éloquent; et c'est de ces deux choses que veut parler le prophète quand il dit : « Vous surpasse; en beauté les enfants des hommes, et la grâce est répandue avec abondance sur vos lèvres (1). »

 
CHAPITRE XIX. De la vocation des Disciples.

 

Alors le Seigneur Jésus commença à appeler des disciples à sa suite, et à se montrer plein de sollicitude pour notre salut, mais toujours en observant les

 

1 Ps. 44.

 

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règles de l'humilité. Il appela Pierre et André par trois différentes : la première, dont il a été parlé plus haut, quand il était sur les bords du Jourdain (1), et alors ils commencèrent à lier un peu connaissance avec lui; la seconde, dans le bateau de Pierre, à l'occasion de la pêche miraculeuse , selon que le raconte saint Luc (2); ils le suivirent alors avec l'intention de revenir à leurs filets, mais ils commencèrent pourtant à apprendre sa doctrine ; la troisième , lorsqu'étant dans leur barque, il leur dit, comme le rapporte saint Matthieu : « Suivez-moi, je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes (3). » Alors ayant quitté leurs filets, ils le suivirent. Il appela aussi Jacques et Jean en ces deux dernières fois, et il en est l'ait mention à l'endroit même où il est parlé de Pierre et d'André. Il appela encore Jean le jour des noces de Cana, selon saint Jérôme (4); mais l'Évangile n'en dit rien. Il appela Philippe en lui disant : Suivez-moi (5). Il en fut de même pour Matthieu, le publicain (6). L'Écriture ne dit rien de la manière dont il s'attacha les autres.

Considérez le Seigneur dans ces divers appels et dans sa façon de vivre avec ses disciples, et voyez avec

 

1 Joan., 1. — 2 Luc., 5. — 3 Mat., 4. — 4 Proet. in Jean. — 5 Joan., 1. — (6) Mat., 9.

 

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quelle affection il leur parle, comme il se montre affable envers eux, comme il leur témoigne de l'amitié et des égards, les attirant à la fois intérieurement et extérieurement, comme il les conduit ensuite à la maison de sa Mère, et comme il va avec simplicité dans leurs demeures. Il les enseignait , les instruisait, et avait d'eux un soin aussi tendre qu'une mère pour son fils unique. On dit que saint Pierre racontait que, lorsqu'il dormait en quelque lieu avec eux, il se levait pendant la nuit, et que s'il trouvait que quelqu'un d'eux fût découvert, il le recouvrait avec soin, car il les aimait avec une tendresse incroyable. Il savait, en effet, à quoi il les destinait, et, quoiqu'ils fussent des hommes d'une condition basse et qu'ils appartinssent à une nation alors sans éclat, il devait pourtant les établir princes du monde entier et chefs de tous les fidèles dans la guerre spirituelle qu'il allait entreprendre. Considérez, je vous prie, par quels hommes l'Église a commencé. Le Seigneur n'a pas voulu choisir les sages et les puissants du siècle, de peur qu'on n'attribuât à leurs talents le succès de leurs entreprises ; mais il s'en est réservé la gloire, et c'est à sa bonté, à sa puissance et à sa sagesse que nous devons notre rédemption.

 

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CHAPITRE XX. Du changement de l'eau en vin aux noces de Cana (1).

 

On doute, il est vrai, de qui étaient les noces qui eurent lieu à Cana, en Galilée, comme le dit. Le Maître dans son Histoire scolastique. Figurons-nous cependant que c'étaient celles de Jean l'évangéliste, comme nous le lisons dans le prologue de saint Jérôme sur cet écrivain sacré, et où il semble le donner comme certain. Marie y assista; mais elle n'y fut pas invitée comme une étrangère; elle s'y trouva comme la première, la plus digne et l'aînée d'entre ses soeurs. Elle fut dans la maison de sa soeur comme dans sa propre maison; elle y fut comme la directrice et l'ordonnatrice de toute la noce; ce qu'on peut conclure de trois circonstances : premièrement, de ce qu'il est dit que la Mère de Jésus était là, tandis que pour Jésus et ses disciples ainsi que les autres qui y assistèrent, on raconte qu'ils y furent invités. Sa soeur, Marie Salomé, l'épouse de Médée, étant allé la trouver à Nazareth, lui n'est éloigné que de quatre milles de Cana, et, lui ayant dit qu'elle voulait faire les noces de Jean, son

 

1 Joan., 2.

 

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fils, Marie s'en retourna avec elle quelques jours avant la fête, afin de tout préparer, de sorte qu'elle était déjà en la maison lorsque les autres furent invités. Nous pouvons le conclure, en second lieu, de ce qu'elle fut la première à s'apercevoir que le vin manquait; ce qui nous montre qu'elle n'était point là comme les autres convives, mais comme la personne par les mains de qui Tout passait : voilà pourquoi elle sut que le vin allait manquer. En effet, si elle eût été à table, se serait-elle placée, cette mère si modeste, parmi les hommes, auprès de son Fils? Si elle eût été ailleurs, parmi les femme, aurait-elle connu plutôt qu'un autre qu'il n'y avait plus de vin? Si elle l'eût connu , se serait-elle levée de table pour aller trouver son Fils? Tout cela paraît peu convenable; aussi est-il vraisemblable qu'alors elle n'était point à table; car on dit qu'elle aimait beaucoup à servir.

On le conclut, en troisième lieu, de ce que ce fut elle-même qui commanda aux gens qui servaient d'aller trouver son Fils et de faire ce qu'il leur ordonnerait. Ainsi, il paraît qu'elle avait en main le commandement et que tout marchait d'après sa direction; et c'est pourquoi elle se montra empressée à ce que rien ne lit défaut.

Considérez donc le Seigneur Jésus mangeant parmi les autres comme un d'entre eux, assis à l'endroit le

 

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plus humble, et non parmi ceux qui tenaient le premier rang, ainsi que nous pouvons le conclure de ce qui vient d'être dit. Il ne voulait pas, selon la coutume des orgueilleux, occuper la première place, car bientôt il devait dire aux hommes : «Lorsque vous serez invité à des noces, prenez la dernière place (1).» Or, il commença d'abord par faire avant que d'enseigner. Regardez aussi votre Souveraine, empressée, prompte et inquiète pour que tout se fasse bien, donnant ou montrant à ceux qui servent ce qu'ils doivent porter aux convives et leur faisant remarquer comment ils doivent s'acquitter de leur devoir. Lorsque, vers la fin du repas, ils vinrent lui dire : nous n'avons plus de vin à servir, elle leur répondit : « Je vais m'occuper de vous en procurer ; attendez un peu. » Et, allant trouver son Fils, qui était assis humblement, comme je l'ai dit, au bout de la table, près de la porte de la chambre, elle lui dit : « Mon Fils, le vin manque, notre soeur est pauvre et je ne sais comment nous pourrons en procurer. » Il lui répondit : « Femme, qu'y a-t-il de commun entrevous et moi? » Cette réponse semble dure, mais elle eut lieu pour notre instruction, selon saint Bernard, qui s'exprime ainsi sur cet endroit.: « Qu'y a-t-il entre vous et elle, Seigneur ?

 

1 Luc., 14

 

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N'y a-t-il pas ce qui se trouve entre le fils et la mère? Vous demandez ce qui la regarde de votre part, lorsque vous êtes le fruit béni de son sein immaculé?

N'est-ce pas elle qui vous a conçu en conservant sa pureté, et qui vous mit au monde sans aucune atteinte à sa virginité ? N'est-ce pas elle qui vous porta neuf mois dans ses entrailles, qui vous allaita de son

lait virginal, avec qui vous descendîtes de Jérusalem, et à qui vous étiez soumis? Maintenant, Seigneur, pourquoi donc la contristez-vous en lui disant : Qu'y a-t-il entre vous et moi? Il y a beaucoup de toute manière. Mais déjà je vois clairement que ce n'est point avec indignation que vous

parlez ainsi ; je vois que vous ne vous proposez pas de faire rougir la tendre modestie de la Vierge et de la Mère, lorsque vous lui dites :

Qu'y a-t-il entre vous et moi ? Car les serviteurs du festin viennent à vous par son ordre, et sans tarder, vous faites ce qu'elle vous a suggéré. Pourquoi donc, mes frères, pourquoi le Seigneur a-t-il fait d'abord une semblable réponse ? C'est à cause de nous, n'en doutez point, à cause de nous, qui nous sommes convertis au Seigneur, afin que le soin de nos parents selon la chair, ne fût plus pour nous une sujet de sollicitude, et pour que ces empressements à leur égard ne fassent point un obstacle

 

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à notre avancement spirituel. Tant que nous sommes du monde, il est certain que nous son lues redevables à nos parents ; mais aujourd'hui que nous nous sommes renoncés nous-mêmes, à plus forte raison, sommes-nous libres de ce qui les concerne. C'est pour cela que nous lisons d'un religieux qui vivait dans le désert : qu'avant reçu la visite de son frère, qui venait lui demander un secours, il lui répondit de s'adresser à un autre de ses frères, qui cependant n'était plus au monde. Comme celui qui était venu, surpris d'une telle réponse, répliquait que ce frère était mort, et moi aussi, lui dit l'ermite, je suis mort également. » Le Seigneur nous a donc très-bien enseigné ici à ne point avoir d'inquiétude pour nos proches selon la chair avant que la religion ne nous en fasse un devoir, lorsqu'il a répondu à sa mère, et à une telle mère : « Femme,qu'y a-t-il entre vous et moi? » De même, dans un « autre endroit, lorsque quelqu'un vint lui dire que sa Mère et ses frères se tenaient dehors et qu'ils demandaient à lui parler, il répondit : « Quelle est ma Mère, et qui sont mes frères (1) ? Qu'ils paraissent maintenant ceux qui sont aussi humainement, aussi frivolement inquiets de leurs parents selon la

 

1 Mat., 12.

 

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chair que s'ils vivaient avec eux et dans la même famille ? » Ainsi parle saint Bernard.

Marie, ne concevant donc aucune défiance d'une pareille réponse , mais présumant tout de la bénignité de son Fils , retourna vers les serviteurs de la noce, et leur dit : « Allez trouver mon Fils, et faites tout ce qu'il vous dira. » Y étant allés, ils remplirent d'eau, par l'ordre du Seigneur, de grands vaisseaux qui étaient là. Ensuite il leur dit : « Puisez maintenant de cette eau, et allez en porter au maître du festin. » Remarquez d'abord la sagesse du Seigneur en ce qu'il fit offrir, avant tout, de cette eau à celui qui était le plus honorable. Remarquez, en second lieu, qu'il était assis loin de cet homme, puisqu'il la lui envoie comme à quelqu'un qui est éloigné. Mais, comme le Maître du festin était assis à la place la plus distinguée, nous pouvons conclure que le Seigneur ne voulut point se placer auprès de lui, et qu'il choisit l'endroit le plus humble. Les serviteurs présentèrent donc cette eau changée en vin au Maître du festin, ainsi qu'aux autres, et ils divulguèrent le miracle, car ils savaient comment cela s'était fait; et les Disciples de Jésus crurent en lui.

Le repas fini, le Seigneur appela Jean à part et lui dit:

 

1 Serm, 1, in Dom. 1, post Epiph.

 

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« Renvoyez votre épouse et suivez-moi, car je veux vous appeler à une union plus élevée.» Et il le suivit.

Le Seigneur, en assistant à ces noces, a approuvé le mariage selon la chair comme institué de Dieu. Mais en invitant Jean à renoncer à l'union qu'il venait de former, il a donné clairement à comprendre que le mariage spirituel l'emporte de beaucoup sur le mariage corporel. Le Seigneur partit ensuite dans l'intention de s'appliquer désormais ostensiblement et à la face du monde aux choses qui concernent notre salut. Mais il voulut auparavant reconduire sa Mère en sa demeure, et, en vérité, une telle Souveraine était bien digne d'un pareil honneur. Il la prit donc avec lui, ainsi que Jean et ses autres Disciples, et ils allèrent d'abord à Capharnaüm, proche Nazareth, et, quelques jours après, à Nazareth même. Regardez-les pendant qu'ils sont en route. Voyez comment s'en vont ensemble la Mère et le Fils; ils s'avancent humblement et à pied, mais pleins d'amour l'un pour l'autre. Oh! qu'ils sont grands ces deux personnages! Jamais il n'en parut de semblables sur la terre. Considérez aussi les Disciples qui les suivent avec respect et écoutent la parole du Seigneur; car il ne demeurait jamais oisif, mais il disait ou faisait toujours quelque chose de bien, et l'ennui ne pouvait atteindre aucun de ceux qui étaient dans une telle société.

 
CHAPITRE XXI. Du sermon du Seigneur sur la montagne, qu'Il commence par la pauvreté.

 

Le Seigneur Jésus, ayant appelé ses Disciples à lui en dehors de la foule, alla avec eux sur la montagne du Thabor, qui est à environ deux milles de Nazareth, afin de les nourrir de sa doctrine. Il convenait, en effet, qu'il instruisît d'abord, et avec plus de soin que le reste des hommes, ceux qu'il devait établir pour être les maîtres et les guides des autres. Dès ce jour donc, il leur enseigna beaucoup de choses, et le discours qu'il leur adressa fut magnifique et abondant (1). Et en cela rien d'étonnant, car ce fut la bouche du Seigneur qui le fit entendre. Il leur parla des béatitudes, de la prière, du jeune, de l'aumône et d'autres points qui concernent les vertus, et que vous pourrez trouver dans l'Evangile. Lisez ces enseignements avec attention et souvent, et confiez à votre mémoire tout ce qu'ils renferment, car tout y est d'une très-grande élévation. Je ne m'étends pas davantage sur ce sujet qui serait trop long; et puis de telles considérations

 

1 Mat., 5, 6, 7.

 

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ne me semblent pas toujours être bien propres à la méditation. Cependant, quand l'occasion s'en présentera, je m'en servirai pour votre instruction; j'y joindrai même les réflexions, qui en découlent pour la conduite, et les passages des saints qui y ont quelque rapport. Qu'il me suffise donc, pour le moment, de vous avertir que le Seigneur amis en tête de ses enseignements la, pauvreté, donnant à entendre par là que cette vertu est le fondement principal de toute la vie spirituelle. En effet, il ne saurait suivre aisément Jésus-Christ, le modèle de la pauvreté, celui qui succombe sous le fardeau des choses temporelles ; il n'est point libre, mais esclave, celui qui soumet les affections de son âme à des objets passagers. C'est pourquoi le Seigneur a dit : « Bienheureux les paumes d'esprit. » Si j'aime une chose avec ardeur, je m'en constitue volontiers l'esclave; car l'amour est le poids de l'âme, il l'incline partout où il se porte, comme dit saint Augustin (1). Aussi, rien ne doit être aimé, si ce n'est Dieu, ou si ce n'est purement à cause de Dieu. C'est donc justement qu'il est appelé heureux, le pauvre qui méprise tout en vue de Dieu, puisque déjà il est uni, en grande partie, à son Seigneur. Écoutez saint Bernard sur la pauvreté : « C'est, dit-il, une aile puissante

 

1 Confes. Lib. 13, c.9.

 

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que la pauvreté qui nous élève si rapidement au royaume des cieux. Pour les autres vertus qui suivent, la promesse est attachée au temps futur;

mais pour la pauvreté, ce n'est pas tant une promesse qui est faite qu'un don ; c'est pourquoi il est dit, comme d'une chose présente, «que le royaume des cieux leur appartient…» Nous voyons certains pauvres, qui, s'ils avaient la vraie pauvreté, ne seraient point aussi tristes ni aussi pusillanimes,car ils se regarderaient comme des rois et comme les rois du ciel. Il y en a plusieurs qui veulent être pauvres, sans doute, mais à condition que rien ne leur manquera, et ils aiment la pauvreté de façon à n'avoir aucune privation à supporter (1). » Ailleurs, le même saint ajoute : « Si je m'élève au-dessus de la terre, je le dis sans crainte aucune, j'attirerai tout à moi (2) ; et ce n'est pas avec témérité que j'usurpe les paroles de celui qui est mon frère, puisque je me revêts de sa ressemblance. Que les riches de ce monde ne s'imaginent donc pas que les frères de Jésus-Christ ne possèdent que les biens célestes parce qu'ils entendent le Seigneur dire : Bienheureux les pauvres d'esprit, car le royaume des cieux leur appartient; ils

 

1 Serm. 4, de Advent. — 2 . Jon., 12.

 

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sont encore les maîtres de la terre. Ils sont, à la vérité comme s'ils n'avaient rien, mais ils possèdent tout; ils ne mendient point comme des hommes dans la misère, liais comme des maîtres puissants,et d'autant plus maîtres qu'ils ont moins de désirs. Pour l'homme fidèle, tout est richesse en ce monde, tout sans contredit; car l'adversité et la prospérité

concourent également à lui être utiles et tournent à son avantage. C'est donc l'avare qui a faim, comme un mendiant, tandis que le fidèle est plein d'insouciance, comme un possesseur qui abonde. L'un est un mendiant avec ses biens, et l'autre qui les méprise en a la jouissance. Demandez à tous ceux qui soupirent avec un coeur si insatiable après les richesses temporelles, ce qu'ils pensent de ceux qui, vendant ce qu'ils possèdent et le donnant aux pauvres, achètent, au prix d'un bien terrestre , le

royaume des cieux; demandez-leur s'ils agissent avec sagesse ou non ? Sans aucun doute, ils vous diront qu'ils se conduisent sagement. Demandez-leur pourquoi ils ne font point ce qu'ils approuvent avec tant de raison ? Ils vous répondront qu'ils ne le peuvent. Pourquoi? Parce que l'avarice qui les domine ne le permet pas ; parce qu'ils ne sont pas libres ;

parce que les biens qu'ils semblent posséder ne sont point à eux, et qu'il n'est pas en leur pouvoir d'en

 

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disposer. Si ces biens sont réellement à vous, faites les valoir; échangez ce qui est terrestre contre ce qui est céleste. Si vous ne pouvez agir ainsi, ne dites point que vous êtes le maître de votre argent, mais le serviteur; dites que vous en êtes le gardien et non le possesseur. » Ainsi parle saint Bernard. Mais revenons à notre méditation.

Regardez donc et considérez le Seigneur Jésus assis humblement à terre sur cette montagne, et ses Disciples autour de lui. Voyez comment il est au milieu d'eux comme un d'entre eux ; comme il leur parle avec affection, avec bonté, avec sagesse et efficacité, et comme il les porte à la pratique de ces vertus. Efforcez-vous toujours, ainsi que je vous l'ai dit dans la considération générale, de contempler son visage. Regardez les Disciples et voyez comme ils tiennent leurs yeux fixés avec respect et humilité sur Jésus, comme ils écoutent, avec toute l'attention de leur âme, ces magnifiques enseignements, comme ils les impriment en leur mémoire, et comme ils trouvent un bonheur ineffable à contempler et à entendre leur Maître. Réjouissez-vous aussi en cette considération, et regardez-le comme si vous le voyiez parler ; approchez-vous des disciples, si toutefois vous pensez que le Maître vous appelle, et demeurez avec eux, selon que le Seigneur vous l'accordera.

 

168

 

Le sermon étant fini , considérez le même Jésus qui descend de la montagne avec ses Disciples et s'entretient avec eux familièrement. Considérez-le encore le long du chemin, et suivi de cette foule nombreuse d'hommes simples, qui marchent à sa suite, non pas dans un ordre habilement disposé, mais comme des poussins qui suivent leur mère, chacun désirant l'entendre de son mieux , et pour cela s'efforçant de l'approcher davantage. Voyez aussi comment la foule se porte avec amour à sa rencontre, et lui offre ses malades à guérir. Pour lui , il les guérissait tous.

 
CHAPITRE XXII. Du serviteur du Centurion et du fils de l'officier du roi guéris par le Seigneur.

 

Or, il y avait à Capharnaüm un centurion, c'est-à-dire un chef de cent soldats, et il avait un serviteur malade (1). Plein de foi, il envoya quelqu'un trouver le Seigneur, afin qu'il le guérît. L'humble Jésus répondit : J'irai et je le guérirai. Aussitôt que le centurion l'eut appris, il renvoya vers Jésus et lui fit dire (2) : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez

 

1 Mat., 8. — 2 Luc., 7.

 

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dans ma maison ; mais dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri. Alors Jésus louant la foi de cet homme, n'alla pas plus loin, et guérit le serviteur absent.

Il y avait dans la même ville un petit roi Celui-ci alla en personne trouver Jésus , le priant de venir en sa maison et de guérir son fils qui était malade. Mais le Seigneur ne voulut pas y aller, et cependant il guérit le malade.

Considérez, en tout cela, le mérite de la foi chez le centurion, et l'humilité du Seigneur qui veut bien se rendre auprès du serviteur, mais qui refuse la même faveur au faste du petit roi. Considérez aussi que nous ne devons point faire acception de personnes; car, en cette circonstance, le Seigneur a fait plus d'honneur au serviteur du soldat qu'au fils du roi. Ainsi dans les services que nous rendons, nous ne devons pas consulter ce qui frappe les regards, ni l'exigence de l'éclat extérieur, mais l'intention et le mérite de celui qui a besoin de nos services. Ce ne doit pas être de notre part l'effet d'une vaine complaisance, mais l'oeuvre de la charité.

 

1 Joan., 4.

 

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CHAPITRE XXIII. Du paralytique descendu par le toit et guéri par Jésus.

 

Dans la même ville de Capharnaüm , tandis que le Seigneur enseignait dans une maison où étaient assemblés des Pharisiens et des Docteurs de la loi venus de Jérusalem et de tous les endroits de la Judée, quelques hommes arrivèrent portant un paralytique qu'ils voulaient introduire dans cette maison, afin que Jésus le guérît (1). Comme ils en étaient empêchés par la multitude qui était là, ils montèrent sur le toit de la maison , descendirent le malade par cet endroit., et le placèrent aux pieds de Jésus. Le Seigneur, voyant leur foi, dit au malade : « Vos péchés vous sont remis (2).» Mais les Pharisiens et les Docteurs de la loi qui l'observaient avec des intentions mauvaises, disaient en eux-mêmes qu'il avait blasphémé contre Dieu, parce que Dieu seul peut remettre les péchés, et que celui qu'ils regardaient simplement comme un homme s'attribuait cette prérogative. L'humble et miséricordieux Seigneur, qui sonde les reins et les cours; leur dit (3) : « Pourquoi formez-vous en vos

 

1 Luc., 5. — 2 Mar., 2. — 3 Mat., 5.

 

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coeurs des pensées iniques? Et il ajouta : «Afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre , levez-

Cous, dit-il au paralytique, prenez votre lit et vous en allez. »

Il y a ici, quatre choses à considérer. La première, c'est la pénétration d'esprit de Jésus-Christ, qui voit les pensées de ces hommes; la seconde, c'est que les infirmités sont une suite de nos péchés, et que leur guérison suit quelquefois l'absolution de nos fautes. Vous avez une preuve nouvelle de cela dans celui qui fut guéri auprès de la piscine et à qui le Seigneur recommande de ne plus pécher à l'avenir, de peur qu'il ne lui arrive pire qu'auparavant (1). La troisième chose, c'est combien est grand le mérite de la foi , car la foi de l'un peut même servir à l'autre , comme vous venez de le voir pour le serviteur du centurion, et comme vous le verrez plus bas pour la chananéenne dont la fille dut sa guérison à la foi de sa mère. Cela arrive tous les jours pour les enfants qui sont baptisés : s'ils meurent avant. l'âge de raison, ils reçoivent, sur la foi d'un autre, un gage qui assure leur salut par les mérites de Jésus-Christ ; c'est ce que nous croyons contre certains hérétiques condamnés. Enfin considérez,

 

1 Joan., 5.

 

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en dernier lieu , Jésus-Christ assis au milieu de cette foule, répondant avec bonté aux méchants , et opérant un miracle. Recourez pour cela à la règle générale que je vous ai donnée plus haut.

 
CHAPITRE XXIV. De la guérison de la belle-mère de Simon.

 

Il arriva que le Seigneur Jésus, étant dans cette même ville de Capharnaüm , s'en alla loger en la maison de Simon-Pierre, dont la belle-mère était en proie à une grosse fièvre (1). L'humble Jésus la prit donc avec bonté par la main et la guérit si bien que, s'étant levée aussitôt, elle le servit lui et ses Disciples. Mais que leur servit-elle? l'Ecriture n'en dit rien. Pensez bien que dans cette maison du pauvre, on n'offrit à celui qui aimait la pauvreté , que des aliments grossiers et d'une préparation facile et prompte. Considérez aussi le Seigneur aidant lui-même à tout disposer, surtout dans la maison de son disciple. Figurez-vous les actes les plus humbles, comme de dresser la table, de ranger les sièges, et autres semblables; car le Maître de l'humilité faisait tout cela, lui qui était venu pour servir

 

1 Mat., 8. — Marc., 1. — Luc., 14.

 

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et non pour être servi. Ensuite il s'approchait de la table sans cérémonie, et mangeait avec joie, surtout lorsque dans le repas brillait la pauvreté qu'il aimait tant.

 
CHAPITRE XXV. Du sommeil du Seigneur dans la barque.

 

Le Seigneur Jésus étant entré dans une barque avec ses Disciples, eut besoin de se reposer, et il s'appuya la tête sur un oreiller (1). En effet, il passait la plus grande partie de la nuit dans la prière, et durant tout le jour il s'employait à prêcher. Lors donc qu'il dormait, une tempête s'éleva, et les Disciples craignirent de faire naufrage, mais ils n'osaient le réveiller. Enfin, poussés par la crainte, ils l'appelèrent en lui criant : Maître sauvez-nous, car nous allons périr. S'étant levé, il les reprit de leur peu de foi, commanda à la mer et aux vents, et la tempête se calma. Regardez-le donc et le contemplez dans ces actes, suivant la méthode générale que je vous ai enseignée. Vous pouvez remarquer ici que le Seigneur, bien qu'il paraisse sommeiller en ce qui concerne nos personnes et nos

 

1 Mat., 8. — Mar., 4. — Luc., 8.

 

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affaires, est cependant plein de diligence à veiller à notre garde. voilà pourquoi nous devons être contents dans notre confiance, et ne nous laisser aller à aucune hésitation.

 
CHAPITRE XXVI. Du fils de la veuve ressuscité par le Seigneur.

 

Un jour que le Seigneur s'en allait à la ville de Naïm (1), il rencontra une grande foule de personnes qui portaient en terre un jeune homme, fils d'une veuve, lequel venait de mourir. Or, Jésus ému de compassion, toucha le cercueil, et ceux qui le portaient s'arrêtèrent. Alors il dit : « Jeune homme , je vous le commande, levez-vous ». Celui qui était mort se leva aussitôt, et il le rendit à sa mère. Tous ceux qui étaient présents demeurèrent dans un grand étonnement, et louèrent le Seigneur. — Pour les considérations recourez à la méthode accoutumée.

 

1 Luc. 7.

 

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CHAPITRE XXVII. De la jeune fille ressuscitée et de la guérison de Marthe.

 

Le Seigneur s'étant rendu à la prière d'un des principaux du pays, s'en alla avec lui, afin de guérir sa fille. Une grande foule marchait à sa suite, et parmi cette foule était une femme gravement infirme , que l'on dit avoir été Marthe, soeur de Marie-Madeleine. Elle disait en elle-même : Si je touche seulement la frange de son vêtement, je serai guérie (1). S'étant donc approchée avec crainte, elle le toucha et fut délivrée aussitôt de son mal. Alors le Seigneur Jésus demanda qui l'avait touché. Pierre répondit : Seigneur, la foule vous assiége et vous presse, et vous demandez qui vous a touché? Voyez la patience de Jésus : il lui arrivait souvent d'être ainsi pressé par la foule, car on tenait à l'approcher. Mais il savait bien pourquoi il parlait ainsi, et il ajouta : J'ai reconnu qu'une vertu est sortie de moi. Alors Marthe déclara ce qu'elle avait fait. Le Seigneur la guérit donc volontiers, et, dans la suite, il lui témoigna une grande

 

1 Mat., 9.

 

affection. Pour le moment, il lui dit : « Votre foi vous a sauvée. » — Vous avez en ce miracle un éloge de la foi. Vous y découvrez en même temps que le Seigneur veut que ses miracles soient connus en vue du bien général ; mais qu'il les cachait autant qu'il était en lui, ainsi qu'on le voit encore ici, car ce qui était un effet de sa puissance divine, il l'attribuait à la foi de la personne qui avait été guérie. Vous avez aussi en cet endroit quelque chose de bien digne de remarque, et propre à aider à la garde de votre humilité. C'est ainsi que s'en exprime saint Bernard : « Celui qui sert parfaitement le Seigneur, peut être appelé la frange ou la portion la plus basse de son vêtement, à cause de l'humble idée qu'il a de soi-même. Que celui donc qui en est arrivé à reconnaître que le Seigneur écoute sa prière pour la guérison des infirmes ou pour l'opération d'autres miracles ; que celui-là, dis-je, ne s'élève point à cause d'une telle faveur, qu'il ne l'attribue point à soi-même; car ce n'est pas lui, mais le Seigneur qui a agi. Marthe, il est vrai, a touché le bord de son vêtement, pleine de confiance que par là elle serait délivrée, et il en est arrivé ainsi ; mais ce n'est pas de ce vêtement, c'est du Seigneur que sortit la vertu qui la sauva. Voilà pourquoi il dit lui-même (1) : J’ai senti qu'une vertu était

 

1 Serm., de 4 modis orand.

 

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sortie de moi (1).» Remarquez donc bien cela, et ne vous attribuez jamais aucun bien à vous-même, puisque tout vient du Seigneur Jésus. — Enfin, le Sauveur alla à la maison du prince, et, y étant entré, il ressuscita sa fille qu'il trouva morte à son arrivée.

 
CHAPITRE XXIII. De la conversion de Madeleine et autres faits.

 

Le Seigneur, toujours plein d'égards envers tous les hommes, ayant été un jour invité à un repas par Simon le lépreux, s'y rendit (2). Il avait coutume d'en agir ainsi, tant par politesse que par bonté, et aussi par le zèle qu'il éprouvait du salut des âmes pour lesquelles il était descendu du ciel. Ainsi, en mangeant et conversant avec les hommes, il les attirait à son amour. La pauvreté, qu'il chérissait si tendrement, le portait encore à tenir une semblable conduite ; car il était profondément indigent, et il n'avait rien pris des biens de ce monde, ni pour lui, ni pour les siens. Jésus, le miroir de l'humilité, étant invité, acceptait donc humblement et avec actions de grâces, selon le lieu et le temps. Or, Madeleine, qui sans doute l'avait déjà souvent

 

1 Serm. de 4 modis orand. — 2 Luc., 7.

 

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entendu prêcher, et qui l'aimait ardemment, bien que cet amour fût demeuré caché jusqu'à ce jour, apprit qu'il était à table dans cette maison de Simon. Pénétrée de douleur jusqu'au fond du coeur à cause de ses péchés, embrasée du feu de l'amour de son Sauveur, pleine de la pensée qu'il n'y avait point de salut pour elle sans Jésus, résolue à ne plus différer davantage, elle se dirigea vers le lieu du festin, et, la tête inclinée, les yeux baissés vers la terre, elle passa devant les convives et ne s'arrêta que lorsqu'elle fut arrivée à celui qui était son Seigneur et son bien-aimé. Alors, se prosternant aussitôt à ses pieds, remplie de honte et d'une douleur sincère de ses péchés, abaissant son front et plaçant ses lèvres sur les pieds même de Jésus, avec une certaine confiance, parce que déjà elle l'aimait en son coeur par-dessus toute chose, elle se prit à pleurer fortement, à éclater en sanglots et à lui dire dans le silence de son coeur : « Mon Seigneur, je crois fermement, je sais et je confesse que vous êtes mon Dieu et mon Maître. J'ai offensé Votre Majesté en une foule de circonstances et par les crimes les plus énormes ; j'ai multiplié nies péchés au-delà du nombre des grains de sable qui couvrent les bords de la mer; mais, coupable et pécheresse, je me réfugie au sein de votre miséricorde. Je pleure et je suis abreuvée d'amertume ; je demande grâce, prête à me corriger de

 

179

 

mes fautes et inébranlablement résolue à ne jamais me soustraire à l'obéissance que je vous dois. Ne me rejetez pas loin de vous, je vous en prie, car je sais que je ne pourrais trouver aucun refuge ailleurs; je n'en veux point hors de vous ; c'est vous seul que j'aime par-dessus toute chose. Ne me repoussez donc pas de votre présence. Punissez-moi de tous mes crimes comme il vous plaira, seulement faites-moi miséricorde. »

Cependant ses larmes, coulant avec abondance, arrosèrent et lavèrent les pieds de Jésus, d'où vous pouvez conclure clairement que le Seigneur marchait nu-pieds. Enfin elle cessa de pleurer, et le considéra attentivement; puis jugeant indigne que ses larmes touchassent les pieds de son Seigneur, elle les essuya avec ses cheveux. Elle se servit de ses cheveux, parce qu'elle n'avait rien de plus précieux dont elle pût user; parce qu'elle se proposait de tourner vers un but d'utilité cette chevelure qui n'avait servi qu'à nourrir sa vanité, et ne voulait poins éloigner son visage des pieds du Sauveur. Aussi, son amour croissant de plus en plus, baisait-elle ces mêmes pieds avec ardeur et sans interruption. Mais, comme la marche les avait couverts de poussière, elle s'appliquait à les embaumer d'un parfum précieux. Regardez-la donc avec attention, el. contemplez longuement ce qui se passe, à

 

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cause de la dévotion de cette femme, qui fut aimée du Seigneur d'une façon toute particulière, et aussi parce qu'il y a en tout cela quelque chose de très-solennel. Considérez également le Seigneur Jésus, avec quelle bonté il la reçoit, avec quelle patience il permet tout ce qu'elle fait; il s'arrête et cesse de manger jusqu'à ce qu'elle ait terminé. Les convives s'arrêtent aussi, et ils sont tous dans l'étonnement sur un événement si nouveau. Quant à Simon, voyant que Jésus permettait qu'une femme pareille le touchât, il le jugeait sans aucune réserve en son coeur, comme s'il n'eût pas été un prophète et comme s'il eût ignoré quelle était cette femme. Mais le Seigneur, répondant à ses pensées, se montra plein de l'esprit prophétique et renversa ses jugements par l'exemple des deux débiteurs. Voulant faire voir ensuite ouvertement que tout se consomme dans l'amour, il dit : Beaucoup de péchés lui sont re-mis, parce qu'elle a aimé beaucoup. Et s'adressant à Madeleine : Allez en paix, lui dit-il. O parole délectable et pleine de suavité! avec quel bonheur Madeleine l'entendit et avec quelle joie elle se retira! Mais, comme elle était parfaitement convertie à Jésus, elle vécut dans la suite saintement et purement, et s'attacha avec la persévérance au Sauveur et à sa Mère. Méditez donc avec soin ces choses, et efforcez-vous d'imiter un tel amour que le Seigneur a exalté lui-même d'une façon

 

181

 

toute particulière, et par ses paroles, et par sa manière d'agir. Vous voyez très-clairement ici qu'entre Dieu et le pécheur, la charité rétablit la paix. C'est pourquoi le bienheureux apôtre saint Pierre dit que « la charité couvre la multitude des péchés (1) » Or, comme la charité anime toutes les vertus et qu'aucune ne saurait plaire à Dieu sans elle, pour vous porter à employer tous vos efforts à l'acquérir, cette vertu qui vous rendra agréable à Jésus, votre époux, je vais vous donner quelques passages de saint Bernard sur ce sujet. C'est donc ainsi qu'il en parle (2) : « La charité est un don tout-à-fait excellent, vraiment incomparable , dont l'Époux céleste s'est efforcé de pénétrer en toute circonstance sa nouvelle Épouse. Tantôt il dit : C'est en cela que tous les hommes connaîtront que vous êtes mes Disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres (3).

Tantôt il s'écrie : Je vous donne un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez mutuellement (4). De même, dans sa prière, il demande

que ses disciples soient un comme lui et son Père sont un (5). Enfin, que pouvons-nous imaginer de comparable à cette vertu, qui est placée au-dessus

 

1 I Pet., 4. — 2 Serm. 29 sup. cant. — 3 Joan., 13. — 4 Ibid. — 5 Joan., 15 .

 

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du martyre et de la foi qui transporte les montagnes ? C'est donc pourquoi je vous dis : que la paix soit avec vous, que la paix vienne de vous, et que tout ce qui semble vous menacer au dehors vous trouve sans effroi ; car vous n'avez rien à craindre (1). — La valeur d'une âme doit s'estimer d'après la mesure de la charité qui l'embrase, et l'on doit regarder comme grande celle dont la charité est grande, comme médiocre, celle dont la charité est faible, et comme de nulle valeur, celle qui en est totalement dépourvue, l'Apôtre disant : Si je n'ai point la charité, je ne suis rien (2). Que si elle commente à en avoir une faible étincelle, si elle s'applique à aimer au moins ceux qui l'aiment, à saluer ses frères et ceux qui la saluent, je ne dirai pas que cette âme n'est rien , puisqu'à raison de ce qui lui est donné et de ce qu'elle reçoit, elle conserve au moins la charité d'égalité. Cependant, selon la parole du Seigneur : Que fait-elle en cela de plus que les autres ? je ne jugerai pasque cette âme ne possède ni largeur ni grandeur, mais qu'elle est étroite et médiocre, puisque sa charité est

aussi minime. Mais si elle grandit et s'accroît, de sorte que, passant les limites de cet amour restreint

 

1 Serm. 27 sup. cant. — 2 I Cor., 13.

 

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et sans profit, elle aborde, avec une entière liberté d'esprit, les larges confins d'une charité toute gratuite ; si, ouvrant le vaste sein de sa bonne volonté, elle s'applique à y renfermer tous les hommes en aimant chacun comme soi-même, pourra-t-on lui dire alors avec justice : Que faites-vous de plus que ce que vous devez ? puisqu'elle s'est tellement rendue vaste, puisque le sein de son amour s'est tellement dilaté qu'elle embrasse tous les hommes, même ceux qui ne lui sont unis par aucun lien de la chair, ceux vers lesquels elle n'est attirée par l'espoir d'aucun avantage personnel, ceux à qui elle n'est assujettie par la réception d'aucun don, ceux enfin à qui elle n'est enchaînée par aucune dette, si ce n'est cette dette dont il est dit : Ne devez rien à  personne, si ce n'est un amour mutuel (1). Mais si  à cela vous ajoutez de faire une telle violence au

royaume de la charité, que vous arriviez, comme un pieux envahisseur, jusqu'à en occuper les dernières limites, en sorte que vous ne jugiez point devoir fermer à vos ennemis les entrailles de votre miséricorde; que vous fassiez du bien à ceux qui vous haïssent ; que vous priiez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient; que vous vous appliquiez à être pacifique au milieu de ceux qui ont la paix

 

1 Rom., 13

 

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en horreur, alors la largeur de votre âme égalera la largeur des cieux ; sa hauteur sera semblable à la sienne, et sa beauté ne sera point inférieure à sa beauté. En cette âme s'accomplira cette parole : C'est vous qui étendez les cieux comme une tente (1) ; car dans le ciel de cette âme se trouve une telle immensité, une telle hauteur, une telle beauté, « que le Maître suprême , immense et glorieux, y habitera , non-seulement avec condescendance , mais s'y promènera comme dans un espace sans bornes. » Ainsi parle saint Bernard.

Vous voyez de quelle utilité, de quelle nécessité est la vertu de charité, puisque sans elle il est certainement impossible de plaire à Dieu, puisqu'avec elle chacun, sans aucun doute, lui est agréable. Appliquez-vous donc de tout votre coeur, de toute votre âme, de toutes vos forces, à posséder une vertu qui vous fera supporter volontiers tout ce qui se présentera de dur et de difficile à souffrir pour Dieu et le prochain.

 

1 Ps. 103.

 
CHAPITRE XXIX. Comment Jean-Baptiste envoya ses Disciples à  Jésus.

 

Le glorieux soldat et précurseur du Seigneur Jésus, Jean-Baptiste, avait été jeté dans les fers par Hérode à cause de son zèle à défendre la justice ; car il reprochait à ce prince de retenir en sa demeure l'épouse de son frère encore vivant. Voulant donc amener ses disciples à suivre le Seigneur, il pensa à les lui envoyer, afin qu'ayant entendu ses paroles et y u ses oeuvres, ils s'enflammassent d'amour pour lui et s'attachassent à sa personne. Ils vinrent donc le trouver, et lui dirent de la part de Jean : Êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre (1) ? Le Seigneur était alors en présence d'une grande foule. Considérez bien, et voyez comment il reçoit les envoyés de Jean avec un visage plein de douceur, comment il les instruit sagement, d'abord par ses oeuvres, et ensuite par ses paroles. Il guérit donc, en leur présence, des sourds, des muets, des aveugles, fit encore d'autres miracles, prêcha au peuple, et leur dit : « Allez, et rapportez à Jean ce que vous avez vu et entendu.»

 

1 Mat., 11.

 

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Ils s'en allèrent et redirent à leur Maître ces choses qu'il apprit avec bonheur. Or, ces disciples, après la mort du précurseur, s'attachèrent inviolablement à Jésus-Christ.

Le Seigneur, après leur départ, donna à Jean les louanges les plus magnifiques. Il dit de lui qu'il était. plus qu'un prophète , que parmi les enfants des hommes, sil n'en avait point paru de plus grand que lui, et autres éloges que vous trouverez dans l'Évangile. Pour vous, tenez sans cesse vos regards attachés sur Jésus, et tandis qu'il prêche et tandis qu'il opère les miracles, toujours suivant la méthode ordinaire.

 
CHAPITRE XXX. De la mort de saint Jean-Baptiste.

 

C'est ici que nous pouvons placer une méditation sur la mort du bienheureux Jean-Baptiste. Lors donc qu'Hérode, cet homme pervers, et l'infâme adultère qu'il tenait en sa demeure, eurent pris, sans doute ensemble, la résolution de faire mourir le serviteur de Dieu, afin de ne plus s'entendre reprocher leur péché, il arriva qu'un jour de grand festin la tête de Jean fut

 

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donnée à une misérable danseuse, fille d'Hérodiade même ; et ainsi il fut décapite dans sa prison (1).

Voyez combien humiliant, combien coupable fut le coup qui frappa un si grand homme, sous le règne et l'empire de la perversité. O Dieu ! comment avez-vous permis un tel forfait? Comment s'imaginer qu'une semblable mort ait été réservée à Jean, cet homme d'une perfection et d'une sainteté telles, qu'on le prenait pour le Christ lui-même? Si donc vous voulez bien fixer dans votre esprit toute cette histoire, après avoir considéré les oeuvres détestables de ceux qui le firent mourir, rappelez-vous la grandeur de Jean, son excellence singulière, et c'est alors que vous pourrez être dans l'étonnement. Je vous ai dit plus haut comment, en diverses circonstances, le Seigneur se plut à faire son éloge ; écoutez maintenant comment le loue saint Bernard dans un de ses discours (2) : « L'Église romaine, dit-il, cette mère et maîtresse de toutes les Églises, cette Église dont il a été dit : J’ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne défaille pas, a été consacrée et marquée, après le nom du Sauveur, du nom glorieux de Jean-Baptiste. Il était digne, en effet, que cet ami si particulier de l'Épouse, fût exalté là où elle avait établi sa principauté. Pierre meurt

 

1 Mat., 14. — Marc., 6. — Luc., 9. — 2 Serm., de privileg. S. Joan. Bapt.

 

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sur la croix, Paul est frappé par le glaive, et cependant l'honneur principal est réservé au précurseur. Rome est ornée de la pourpre de martyrs innombrables, mais le bienheureux Patriarche revêt une sublimité qui l'emporte sur eux. Jean est plus élevé partout; il tient un rang unique entre Joas, il est admirable par-dessus tous. Quel homme fut jamais annoncé d'une manière aussi glorieuse ? Qui nous apparaît si extraordinairement rempli de l'Esprit-Saint dès le sein de sa mère? Qui trouverez-vous tressaillant d'allégresse avant que d'être né ? Quel

est celui dont la naissance a été un objet de solennité pour l'Église? Qui a témoigné autant d'ardeur pour la solitude du désert? Qui a vécu d'une

vie aussi sublime? Qui a enseigné le premier aux hommes, et la pénitence, et le royaume des cieux? Oui a baptisé le Roi de gloire ? A qui la Trinité s'est-t-elle révélée si ouvertement pour la première fois? A qui le Seigneur Jésus a-t-il rendu un témoignage aussi éclatant? Qui a reçu de l'Église de pareils  honneurs? Jean est un Patriarche, ou plutôt il est la  fin et le chef des Patriarches ; Jean est un Prophète et plus qu'un Prophète, car il a montré du doigt celui dont il annonçait la venue ; Jean est un Ange, mais un Ange élu entre les Anges, le Seigneur lui ayant rendu ce témoignage : Voici que j'envoie

 

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mon ange, etc…  Jean est un Apôtre, mais il est le premier et le Prince des Apôtres, car c'est lui qui fut le premier envoyé de Dieu; Jean est un Évangéliste, mais c'est le premier prédicateur de l'Évangile, un prédicateur qui annonce l'Évangile du royaume de Dieu; Jean est une vierge, ou plutôt un miroir éclatant de la virginité , le flambeau de la pudeur, le modèle de la chasteté; Jean est un martyr, mais il est en même temps la lumière des martyrs, il est l'exemple le plus brillant du martyre que l'on rencontre entre la naissance et la mort de Jésus-Christ. Il est la voix qui crie dans le désert, le Précurseur du Juge suprême, le Hérault du Verbe. C'est Élie en personne; c'est à lui que la Loi et les Prophètes ont terminé leur cours ; c'est une lumière « qui éclaire et embrase. Je passe sous silence la prérogative qui l'a placé si glorieusement au milieu des ordres de la hiérarchie angélique, et l'a élevé jusqu'à la hauteur des Séraphins. » Ainsi parle saint Bernard.

Écoutez maintenant comment saint Pierre Chrysologue, archevêque de Ravenne, l'exalte, à son tour, dans un de ses discours (1) : « Jean est une école de vertus, un docteur de la vie spirituelle, un modèle

 

1 Serm. de decoll. S. Joan. Bapt.

 

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de sainteté, une règle de justice. » Si donc vous mettez en comparaison l'excellence et la dignité de Jean et l'abîme des crimes de ceux qui le firent mourir, vous aurez un juste sujet d'étonnement et de murmure, même contre Dieu, s'il est permis de parler ainsi. En effet, un bourreau est envoyé vers un homme aussi glorieux et aussi grand, afin de lui trancher la tête, comme on ferait au dernier des hommes, à un homicide pervers, à un incendiaire. Arrêtez sur lui vos regards avec respect et douleur; voyez comment, au premier ordre de ce vil et méchant bourreau, il tend le cou et fléchit humblement les genoux ; comment, rendant garces à Dieu, il place sa tête vénérable sur un billot ou une pierre, et reçoit, sans se plaindre, les coups qui le frappent jusqu'à ce que son sacrifice soit consommé. Voilà comment s'en va de cette terre l'ami intime, le proche parent du Seigneur Jésus, le confident le plus illustre de Dieu. Vraiment, c'est pour nous un grand sujet de confusion, d'avoir si peu de patience dans chacune îles tribulations qui nous arrivent. Jean-Baptiste, l'innocence même, souffre sans murmure la mort et une mort ignominieuse, et nous, chargés de péchés, dignes de la colère céleste, nous ne pouvons le plus souvent supporter de légères injures, de faibles contrariétés; bien plus, quelques paroles blessantes nous deviennent un fardeau intolérable.

 

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Le Seigneur Jésus était alors en Judée, mais non à l'endroit où ces choses se passèrent. Lors donc que cette mort lui eut été annoncée, ce Dieu, plein de tendresse, pleura celui qui était un athlète de sa cause, en même temps que son cousin selon la chair. Les disciples unirent leurs larmes à celles de leur Maître, et la Vierge bienheureuse pleura aussi, car elle avait reçu Jean-Baptiste dans ses bras lorsqu'il vint au monde, et depuis elle l'aima toujours fort tendrement. Le Seigneur consolait sa Mère, et elle disait à son Fils: « Pourquoi donc, ô mon Fils, ne l'avez-vous pas défendu, et avez-vous permis qu'il fût victime d'une semblable mort? » — « Ma Mère vénérée, répondait Jésus, il ne lui était pas avantageux d'être défendu de la sorte. C'est pour mon Père qu'il est mort ; c'est pore le maintien des droits de sa justice ; ainsi il sera bientôt en possession de sa gloire. Mon Père n'a pas l'intention de défendre ouvertement les siens en ce monde, car ils ne doivent point demeurer trop longtemps sur la terre ; leur patrie n'est point ici-bas, elle est dans les cieux. Jean a été délivré des liens de son corps, et il n'y a plus aucune force qui puisse maintenant le frapper en ce monde. L'ennemi a sévi contre lui autant qu'il a été en son pouvoir; mais il régnera avec mou Père durant l'éternité. Consolez-vous donc, ma Mère bien-aimée, car un bonheur sans partage sera la

 

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récompense de Jean. » Ensuite, quelques jours s'étant écoulés, le Seigneur abandonna ces lieux et revint en Galilée. Pour vous, considérez-vous comme présente à tout ce que nous venons de dire ; méditez-le avec ferveur, et en quelque lieu que le Seigneur aille, marchez à sa suite.

 
CHAPITRE XXXI. De l'entretien avec la Samaritaine

 

(1) Lorsque le Seigneur revenait de Judée en Galilée (ce qui fait un voyage de dix-sept milles et plus, ainsi que je vous l'ai dit plusieurs fois), et qu'il passait par la Samarie, il se trouva fatigué de la marche. Pour Dieu, regardez-le et voyez comment en ce lieu il est accablé de fatigue. Il marchait à pied, et il lui arriva souvent d'être ainsi fatigué; car sa vie entière fut une vie de peines. Il s'arrêta donc et s'assit sur le bord d'un puits pour s'y reposer. Ses Disciples s'en allèrent à la ville acheter de quoi manger. Pendant ce temps-là, une femme appelée Lucie, s'en vint à ce puits afin d'y puiser de l'eau. Or, le Seigneur se mit à lui parler, à l'entretenir de choses importantes et à se manifester

 

1 Joan., 4.

 

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à elle. Je n'ai pas l'intention d'entrer dans aucun détail sur ce qui fit l'objet de leur entretien, ni sur le retour des Disciples, ni de rapporter comment, sur la parole de cette femme, toute la ville sortit à la rencontre de Jésus, comment il s'en alla avec ce peuple, demeura quelque temps en cet endroit et se retira ensuite ailleurs. Vous avez tout ce récit dans l'Évangile ; lisez-le et considérez le Seigneur en tous ses actes. Mais il y a à faire sur cette histoire quelques belles et utiles remarques.

D'abord , c'est l'humilité de Jésus. Cet humble Seigneur demeure seul, et ses Disciples s'en vont à la ville; car ils agissaient vis-à-vis de lui en toute simplicité. Ensuite il s'entretient humblement avec cette pauvre femme seule des choses les plus élevées et ils parlent ensemble comme si leur condition était semblable. Il n'a aucun dédain pour elle; mais il lui annonce des vérités dignes d'être entendues des hommes les plus sages. Ce n'est pas ainsi qu'agissent les superbes : s'ils répandaient leurs paroles pompeuses, je ne dirai pas en présence d'un seul, vrais en présence d'un petit nombre, ils regarderaient leur temps comme perdu, ils ne jugeraient même pas ce petit nombre digne d'entendre un tel langage.

Considérez, en second lieu, la pauvreté de Jésus et comment il afflige son corps ; l'humilité se trouve encore

 

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mêlée à tout cela. Vous voyez que les Disciples s'en allèrent à la ville chercher des vivres, et qu'en ayant apporté , ils l'engagèrent à manger. Mais où donc manger? Sans doute sur le bord du puits, ou de quelque ruisseau, ou de quelque fontaine. voilà comment, dans ses fatigues et sa faim, il réparait ses forces. Ne vous imaginez pas qu'il en soit arrivé ainsi cette fois-là seulement et par hasard : c'est de la sorte que les choses avaient coutume de se passer en tout temps. C'est pourquoi vous pouvez conclure de cet endroit que cet humble Seigneur, cet amant de la pauvreté, lorsqu'il allait parle monde, prenait souvent sa nourriture hors des villes et des habitations des hommes, sur le bord d'un ruisseau ou d'une fontaine, bien qu'il fût fatigué et brisé par le travail. Il n'avait pas non plus des mets recherchés, un service précieux, des vins délicats ; il se contentait de l'eau de la fontaine ou du ruisseau. Celui qui fécondait la vigne, qui avait fait jaillir les sources d'eau vive, donné l'être à tout ce qui se meut dans les eaux, celui-là, dis-je, mangeait son pain assis humblement à terre comme le dernier des pauvres.

Considérez, en troisième lieu, comment il était appliqué aux choses spirituelle. Lorsque ses Disciples l'invitent à manger, il leur répond: « J'ai à me nourrir d'une nourriture que vous ne connaissez pas.

 

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Ma nourriture, c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé. » Et il refuse de manger; il attend ceux qui venaient le trouver de la ville, afin de leur annoncer sa parole d'abord , voulant faire passer les choses de l'esprit avant celles du corps , quelque fût son besoin. Considérez-le donc en toutes ces choses, et appliquez-vous à imiter ses vertus.

 
CHAPITRE XXXII. Comment on voulut précipiter le Seigneur du haut d'une montagne.

 

Lorsque Jésus fut revenu à Nazareth, les habitants de cette ville lui ayant demandé des miracles, il leur montra qu'ils étaient indignes de pareilles faveurs (1). Alors, enflammés de fureur, ils le chassèrent hors de leurs murs. Ce tendre Seigneur fuyait donc devant eux, et ils le poursuivaient. Que vous en semble-t-il? Leur rage s'alluma et crût à un tel point, qu'ils le conduisirent jusqu'au sommet de la montagne, afin de le précipiter de là. Mais, passant au milieu d'eux par sa vertu divine, il se déroba à leurs desseins, car le moment qu'il avait choisi pour mourir n'était point

 

1 Luc., 4.

 

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encore venu. La Glose dit: « Qu’on rapporte que le Seigneur, s'étant échappé de leurs mains et descendant de la montagne, afin de trouver une retraite sur ses flancs, un rocher lui servit de refuge et s'ouvrit comme s'il eût été de cire, afin de lui fournir l'asile dont il avait besoin , et que les plis de ses vêtements demeurèrent empreints sur ce rocher comme s'ils y eussent été gravés. Regardez-le donc fuyant ainsi devant ces hommes et se cachant dans ce rocher; compatissez à ses afflictions et efforcez-vous de l'imiter dans son humilité et sa patience.

 
CHAPITRE XXXIII. De l'homme dont la main était aride et que le Seigneur guérit.

 

(1) Un jour de Sabbat, le Seigneur enseignait dans une synagogue, et il y avait là un homme dont la main était desséchée. Jésus le fit placer au milieu de l'assemblée, et demanda aux sages qui l'entouraient : « S'il était pertuis de faire du bien le jour du Sabbat ; mais ils gardèrent le silence. Jésus dit donc à celui

 

1 Luc., 6.

 

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dont la main était desséchée: Étendes votre main, et il fut guéri. » Jésus fit plusieurs fois des miracles le jour du Sabbat, afin de confondre les Juifs , qui ne jugeaient de la loi que selon la chair, alors que Dieu voulait qu'elle fût observée selon l'esprit; car ce n'était point d'accomplir les oeuvres de charité que l'on devait s'abstenir le jour du Sabbat, mais seulement du péché et des actes serviles. Cependant ces sages prenaient de là un grand sujet de scandale; ils conspiraient contre Jésus et ils disaient : « Cet homme ne vient point de Dieu, car il n'observe pas le Sabbat.» Mais le Seigneur ne laissait pas pour cela de faire le bien; au contraire, il le faisait avec plus de zèle, afin de les tirer de leur erreur. Considérez-le donc en toutes ses actions, et, à son exemple , ne vous lassez pas d'accomplir le bien , quand même les autres en seraient scandalisés injustement. Le scandale du prochain ne doit point être un motif de renoncer à une bonne oeuvre nécessaire au salut de votre âme, ou même seulement utile à votre avancement spirituel. Mais selon l'exigence d'une parfaite charité, il faut vous abstenir, pour ne pas scandaliser votre frère, de ce qui vous rapporterait quelque avantage corporel. C'est pourquoi l'Apôtre dit aux Romains : « Il est bon de ne point manger de viande, de ne point boire de vin et de ne rien faire en quoi votre frère puisse

 

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être blessé , ou scandalisé , ou souffrir quelque chose (1). »

 
CHAPITRE XXXIV. De la multiplication des pains, et comment le Seigneur vient en aille à ceux qui l'aiment.

 

(2) Nous lisons que, par deux fois, notre miséricordieux Seigneur a multiplié un petit nombre de pains, et qu'ainsi il rassasia. plusieurs milliers d'hommes. Pour vous, faites de ces deux miracles une seule méditation, et considérez les actions et les paroles du Seigneur en ces circonstances. Il dit d'abord : « J'ai compassion de cette grande multitude d'hommes; car il y a déjà trois jours qu'ils me suivent, et ils n'ont pas de quoi manger. Si je les renvoie à jeun, ils tomberont en défaillance le long du chemin; car plusieurs sont venus de loin. » Ensuite il multiplia les pains de telle sorte que tous eurent de quoi manger en abondance.

Il y a ici à considérer plusieurs choses excellentes et spécialement combien le Seigneur était miséricordieux, bienveillant, reconnaissant, discret et plein de

 

1 Rom. 14 — 2 Mat. 15. — Marc., 8. — Joan. 6.

 

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prudence. Remarquez donc d'abord combien il était miséricordieux; car c'est la miséricorde qui l'a poussé à venir au secours de ces hommes, et voilà pourquoi il dit : J'ai compassion de cette grande multitude. Aussi la terre entière est pleine de sa miséricorde (1).

En second lieu, il était bienveillant et reconnaissant, et il en assigne la raison : « Voilà trois jours, dit-il, qu’ils me suivent. » Voyez sa bienveillance et sa grande et admirable gratitude. Il parle comme s'il avait reçu d'eux un bienfait, lorsque véritablement, dans cette manière d'agir de ces hommes , se trouvait leur bien et non le sien. Mais il en est ainsi selon qu'il le dit ailleurs : « Ses délices sont d'être avec les enfants des hommes (2), » bien qu'il n'en retire aucun profit personnel, et que ce soit pour nous une source de salut. Le Seigneur aime ceux qui le suivent et qui gardent ses commandements et ses conseils; il ne tient pas sa main fermée pour eux, mais il leur vient en aide selon que leurs besoins l'exigent.

En troisième lieu, il fut discret et prudent, car il considérait leur misère, leur impuissance à trouver quelque secours ; il voyait qu'ils pouvaient défaillir et que quelques-uns d'entre eux étaient venus de loin.

 

1 Ps. 32, — 2 Prov., 8.

 

200

 

Remarquez combien douces et suaves sont ses paroles. Ainsi nous arrive-t-il tous les jours spirituellement. Nous n'avons pas de quoi manger, si lui-même ne nous le donne ; s'il nous renvoie à jeun, nous tombons en défaillance le long du chemin, et sans lui il n'est pas en notre pouvoir de faire quelque provision pour aucune de nos affaires spirituelles. Ne pre-

nons donc pas sujet de nous élever lorsque nous recevons quelque consolation de la main du Seigneur, ou lorsque nous reconnaissons que nous avons fait , quelque progrès dans la vie spirituelle ; car ce n'est pas à nous, mais au Sauveur, que nous en sommes redevables. C'est pourquoi, si nous y faisons bien attention, nous verrons que plus ceux qui servent Dieu sont parfaits, proches de lui et riches en dons de toutes sortes, plus ils sont humbles ; car ils ne s'attribuent à eux-mêmes que leurs péchés et leurs défauts. En effet, plus quelqu'un s'approche de Dieu, plus il est pénétré intimement de sa lumière ; par elle, il découvre plus clairement sa magnificence et sa miséricorde, et ainsi l'orgueil et la vaine gloire, qui procèdent de l'aveuglement de l'ignorance, ne peuvent trouver place en son coeur : l'homme qui connaîtrait bien Dieu, ou qui se connaîtrait bien soi-même, ne pourrait jamais s'enorgueillir. La voie aussi est bien longue par laquelle nous venons à Dieu (je parle de moi et de ceux

 

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qui me ressemblent) ; car, en commettant le péché, nous nous sommes en allés dans une région fort éloignée de lui. Lors donc que nous revenons à lui, c'est avec raison qu'il est dit que nous avons parcouru un long chemin.

Après avoir parlé, Jésus-Christ met à exécution ses desseins. Considérez donc comment , prenant ces pains et rendant grâce à son Père, il les donna à ses Disciples, afin qu'ils les servissent à la foule, et comment il les multiplia en telle abondance que tous en mangèrent selon leur désir, et qu'il en resta de nombreux morceaux. Voyez aussi comment il les regarde manger et jouit de leur bonheur. Fixez également votre attention sur ces hommes ; ils sont dans l'étonnement d'un tel miracle ; ils sont heureux de s'entretenir mutuellement; ils mangent avec actions de grâces, appliqués non-seulement à satisfaire la faim de leur corps, mais encore, quelques-uns du moins, à puiser dans cette nourriture la réfection de leur âme. Mais la Vierge, notre Souveraine, ne se trouva-t-elle pas là, ne s'empressa-t-elle pas d'offrir aussi de ces pains aux femmes, et ne prit-elle point sa part de la joie que leur causait ce miracle? L'Écriture n'en dit rien ; pour vous, vous pouvez, dans cette méditation,vous le figurer, selon que le Seigneur vous l'inspirera.

 

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CHAPITRE XXXV. De la fuite du Seigneur quand on voulut le faire roi, et, à cette occasion, pensées contre les honneurs du monde.

 

(1) Après que le Seigneur eut nourri cette grande foule d'hommes, ainsi que nous l'avons vu dans le chapitre précédent, ceux-ci voulurent le faire roi. Ils considéraient qu'il pourrait subvenir à leurs besoins, et il leur semblait impossible, sous un tel roi, de jamais manquer de rien. Mais Jésus, connaissant leur dessein, s'éloigna d'eux et s'enfuit sur la montagne, de sorte qu'ils ne surent plus ce qu'il était devenu et qu'ils ne purent le trouver. Le Seigneur ne voulut donc point recevoir d'honneurs temporels, et voyez combien sincèrement et sans arrière-pensée, il s'y déroba en cette occasion. Il envoya ses Disciples par mer, et, pour lui, il se retira sur la montagne, afin que si on le cherchait encore parmi ses Disciples, on ne pût l'y rencontrer. Or, ses Disciples ne voulaient point se séparer de lui, et il fallut qu'il les forçât de monter sur une barque et de traverser la mer. C'était un

 

1 Joan., 6.

 

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bon désir que celui qu'ils avaient de rester toujours avec leur Maître; mais il en avait ordonné autrement.

Considérez-les donc comment ils s'éloignent de lui à contre-coeur, et comment le Seigneur les y contraint, leur montrant que telle était sa volonté absolue, qu'ils s'en allassent sur une barque et sans lui, et comment ils lui obéissent avec humilité, quelque dur et pénible que cela leur parût. Ainsi tous les jours agit-il avec nous spirituellement. Nous voudrions qu'en aucun temps il ne se séparât de nous ; mais il se conduit autrement avec notre âme ; il s'en va et il revient selon sa volonté; mais toujours pour notre bien. Aussi je veux vous faire connaître ce que dit saint Bernard sur cette manière d'agir du Seigneur en nous. Voici ses paroles : « Lorsque l'Époux a été cherché au prix de longues veilles, de supplications et d'une pluie abondante de larmes, tout-à-coup, alors qu'on croit le tenir en sa possession, il s'échappe et ensuite il « se présente de nouveau à la rencontre de celui qui pleure et court à sa poursuite. Il se laisse saisir, mais il ne souffre point du tout qu'on le retienne; car il s'enfuit aussitôt et semble s'envoler des mains de celui qui le possède. Cependant si l'âme dévote

 

1 Serm. 32, sup. cant.

 

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persiste dans ses prières et ses gémissements, il reviendra encore et il ne permettra pas qu'elle soit frustrée dans les désirs qu'elle lui exprime; puis il disparaîtra bientôt et on ne le verra plus, à moins qu'on ne le cherche de nouveau de toute l'ardeur de ses désirs. Ainsi, pendant que nous habitons ce corps, nous pouvons jouir fréquemment de la présente de l'Époux; mais nous ne pouvons nous en rassasier, et si sa visite nous pénètre de joie, cette vicissitude nous est un tourment. Il est nécessaire que l'Épouse bien-aimée soit toujours soumise à cette peine, jusqu'à ce qu'une bonne fois, ayant déposé le poids de son fardeau corporel, elle prenne son vol, et que, appuyée sur l'aile de ses désirs, elle dirige librement sa marche à travers les champs de la contemplation et suive, avec une volonté exempte de tout soin, son Bien-aimé partout où il ira. Cependant, il n'en sera point ainsi pour toute âme, même en passant, mais seulement pour

celle qu'une grande dévotion, un désir enflammé, une affection pleine de douceur , déclarent une épouse véritable et proclament digne d'être honorée de la visite du Verbe entouré de tout son éclat et revêtu de la forme d'un époux. » Et ailleurs le même saint ajoute (1) : « Peut-être s'est-il retiré afin

 

1 Serm. 64, sup. cant.

 

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qu'on le rappelle avec plus d'ardeur, afin qu'on le retienne plus fortement. En effet, quelquefois il feignait d'aller beaucoup plus loin, non que telle fût sa volonté, mais parce qu'il désirait s'entendre dire : «Demeurez avec nous, car il se fait tard (1). Cette pieuse feinte ou plutôt cette condescendance salutaire dont le Verbe donnait corporellement des exemples, il ne cesse pas de s'en servir spirituellement et d'une manière qui lui est spéciale vis-à-vis de l'âme qui lui est dévouée. Il veut être

arrêté lorsqu'il passe; il veut qu'on le rappelle lorsqu'il s'en va. Or, qu'il s'en aille, c'est une économie de ses desseins; qu'il revienne, c'est toujours un acte de sa pure volonté. L'une et l'autre manière d'agir sont toujours pleines d'un jugement secret, et le motif en est connu de lui seul. Maintenant, il est donc bien certain qu'il se passe dans l'âme de telles vicissitudes, que le Verbe s'en va et qu'il revient, selon qu'il le dit (1): « Je m'en vais et je reviens vers vous. — Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus, et encore un peu de temps et vous me reverrez. » O temps de peu de durée et de longue durée! O temps si court et si long ! Bon Seigneur, vous appelez court un temps

 

1 Luc., 24. — Joan., 14-16.

 

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où nous ne jouissons pas de votre présence ! Sauf le respect que je dois à la parole de mon Dieu, ce temps est long, il est d'une longueur démesurée. Cependant, ces deux choses sont vraies : ce temps est court, si l'on considère nos mérites; il est long, si on le met en rapport avec nos désirs. Le Prophète nous exprime ces deux choses : « S'il se fait attendre, dit-il, prenez patience, car il viendra sûrement et il ne tardera pas (1). » Comment donc ne tardera-t-il pas, s'il se fait attendre, si ce n'est que ce qui est suffisant pour le mérite, ne l'est point pour satisfaire nos désirs (2)? Or, l'âme qui aime à se laisser emporter par ses voeux et entraîner par ses désirs, ne considère point ses mérites; elle ferme ses yeux à la Majesté, elle les ouvre au bonheur, elle place son espérance en celui qui est son salut, et elle agit en toute confiance avec lui. Enfin, pleine d'ardeur et sans considération aucune, elle rappelle le Verbe et lui redemande sans défiance ses délices, le nommant avec sa liberté accoutumée, non son Seigneur, mais son Bien-aimé, et lui criant : Revenez, mon Bien-aimé (2). — Le Seigneur ne cesse point de faire sentir ces alternatives à ceux qui sont spirituels, ou plutôt à ceux qu'il se

 

1 Habacuc., 3. — 2 cant., 1. — 3 Serm., 17, sup. cant.

 

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propose de rendre spirituels ; il les invite dès le matin, et il les éprouve aussitôt. » Ainsi s'exprime saint Bernard.

Vous voyez donc de quelle manière le Seigneur visite l'âme  spirituellement, comment il s'éloigne d'elle et ce qu'elle doit faire alors. Il lui faut le rappeler avec sollicitude et avec instance, et cependant supporter avec patience cet éloignement de l'Époux, se soumettre à la tempête, à l'exemple des Disciples qui lui obéissent en entrant sans lui dans la barque, et attendre sa délivrance du secours qu'il voudra bien nous apporter. Mais revenons à la personne même du Seigneur.

Ses Disciples s'étant embarqués, il se retira sur la montagne, et ainsi il échappa à ceux qui le cherchaient. Vous voyez avec quel soin, quelle précaution, il se cache et décline l'honneur de régner. Il nous a donné l'exemple, afin que nous y conformassions notre conduite. Ce n'est pas pour lui, mais à cause de nous qu'il a pris la fuite ; car il connaissait quelle témérité c'est pour nous d'aspirer aux honneurs. L'honneur est, en effet, un des piéges les plus redoutables à la liberté de notre âme, un des fardeaux les plus onéreux et les plus propres à hâter sa ruine que je connaisse, que cet honneur soit un honneur de puissance et de commandement, ou un honneur de science. Il

 

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est bien difficile que celui qui met sa félicité dans les honneurs, ne soit en péril et sur le bord d'un précipice, ou, ce qui est pire encore, qu'il ne soit déjà tombé dans l'abîme ; et je vous le montrerai par plusieurs raisons:

La première, c'est que l'âme, trouvant dans ces honneurs une joie plus grande qu'elle ne devrait, n'a plus de sollicitude que pour les conserver et les augmenter. Or, selon saint Grégoire, plus un coeur cherche son bonheur dans ce qui est au-dessous de lui, plus il s'éloigne de l'amour céleste (1).

La seconde, c'est que celui qui en est là, s'applique à avoir des amis qui l'imitent et participent à ses goûts, afin que, par leur entremise et leur aide, il affermisse et accroisse les honneurs dont il est en possession; c'est pourquoi bien des circonstances se rencontrent, dans lesquelles, par complaisance pour ces sortes d'amis et pour obtenir leur concours, il agit contre Dieu et sa propre conscience.

La troisième raison, c'est qu'il éprouve de la jalousie pour ceux qui possèdent ces honneurs, il en médit, pensant qu'il sera plus honoré à mesure qu'ils le seront moins, et ainsi il tombe dans la haine et l'envie.

La quatrième raison, c'est qu'il se juge et désire que

 

1 Hom., 30, in Evang.

 

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les autres le jugent digne d'honneurs, et ainsi il se rend coupable de vanité et d'orgueil. Selon l'Apôtre : « Celui qui croit être quelque chose, alors qu'il n'est rien, est à soi-même son propre séducteur . » Aussi le Seigneur, dans son Évangile, a-t-il dit : « Lorsque vous aurez fait tout ce que vous devez faire, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles (2).» Mais quand donc celui qui veut être honoré parle-t-il de la sorte ?

La cinquième raison, c'est qu'il ne marche pas selon l'esprit, mais selon la chair; car il n'a point une âme recueillie et élevée vers les choses célestes, mais une âme dissipée et répandue sur une infinité d'objets.

La sixième et dernière raison, c'est que dès lors qu'il commence à prendre son contentement dans les honneurs, il y trouve tant d'attraits qu'il ne peut s'en rassasier, qu'il en cherche tous les jours de nouveaux et de plus grands, et que plus il en obtient, plus ses désirs se multiplient ; car il se croit chaque jour, à ses yeux et aux yeux des autres, plus honorable et plus digne de grandeurs, et ainsi il se précipite dans l'ambition, qui est un vice très-mauvais, la source et la cause d'une foule d'autres vices.

 

1 Galat., 6. — 2 Luc., 17.

 

210

 

Écoutez non plus mes paroles, mais ce que dit saint Bernard d'une semblable perversité : « L'ambition, s'écrie-t-il, est un mal subtil, un poison secret, une peste cachée. Elle est une artisanne de fourberie, la

mère de l'hypocrisie, la génératrice de l'envie. En elle vous trouvez la source des vices, le foyer des crimes, la rouille des vertus, la corruption de la sainteté, l'aveuglement des coeurs. D'un remède, elle engendre une maladie; d'une médecine salutaire, elle fait naître une infirmité. Et ceux que cette peste a tristement supplantés, ceux qu'elle fait tomber honteusement, sont en si grand nombre, que les hommes qui sont étrangers jusqu'ici à un tel fléau, doivent trembler en voyant les ruines imprévues qui les environnent. Mais quelle est la nourriture de ce ver rongeur, sinon la dissipation de l'esprit, l'oubli de toute vérité ? Qui recherchera ce traître pour le traduire au grand jour? Qui convaincra de crient cet ouvrier de ténèbres, si ce n'est la vérité ? Et cette vérité, voici son langage (2) : « Que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il

se perd soi-même et s'il est cause de sa ruine (3) ?— Les puissants seront tourmentés puissamment. » C'est cette vérité qui rappelle à l'âme avec

 

1 Serm. 6 in psalm. Qui habitat — 2 Mat., 16. — 3 Sap., 6.

 

211

 

un empresseraient si tendre, combien frivole est la consolation offerte par l'ambition, combien sévère en sera le jugement, de combien de peu de durée en est l'usage, combien cachée et inconnue en est la fin. C'est pour nous instruire de tout cela quo la troisième tentation du Seigneur eut pour objet l'ambition, quand le démon lui promit tous les royaumes du monde si, se prosternant, il voulait l'adorer; et ainsi vous voyez que la voie de l'ambition, c'est l'adoration du démon ; c'est par ce moyen qu'il promet à ses adorateurs de les faire parvenir aux honneurs et à la gloire de ce monde. »

Ailleurs, le même saint s'exprime ainsi : « Nous sommes tous désireux de nous élever, et nous soupirons après ce qui peut nous exalter. C'est que « nous sommes de nobles créatures, et que notre âme est quelque chose de grand, et ainsi nous avons un désir naturel de la grandeur. Mais malheur à nous si nous nous efforçons de suivre celui qui a dit (2) : Je m'assiérai sur la montagne du Testament, du côté de l'Aquilon. Hélas, malheureux! tu veux t'asseoir du côté de l'Aquilon ; cette  montagne est glacée, nous ne t'y suivrons pas; car tu n'es possédé que d'un désir insatiable du pouvoir ; tu

 

1 Serm. In Ascens. Dom., 4. — 2 Ps., 14.

 

212

 

n'ambitionnes que l'éclat de la puissance. Combien cependant, jusqu'à ce jour, suivent tes traces souillées et honteuses ! ou plutôt combien peu ont

pu se soustraire à la passion de régner sur les autres ! Quelles traces suivez-vous, malheureux? Quel guide avez-vous pris? N'est-ce pas là cette montagne sur laquelle l'Ange s'est élevé, et sur laquelle il est devenu un démon ? Remarquez-le bien : après sa chute, cet esprit pervers, dévoré d'envie, malicieusement préoccupé du désir de supplanter l'homme, lui montra une autre montagne semblable à celle sur laquelle il voulut s'élever. Vous serez, dit-il à nos premiers parents , vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal (1). Cette ambition de la puissance a privé l'Ange de la félicité céleste ; cette passion désordonnée de la science a privé l'homme de la gloire de l'immortalité. Que quelqu'un s'efforce de s'élever sur la montagne du pouvoir, combien, pensez-vous , trouvera-t-il de contradicteurs, combien d'opposants , combien d'obstacles, combien la voie lui sera-t-elle difficile? Et s'il lui arrive d'entrer en possession de ce qui fait l'objet de ses désirs, voici l'Écriture qui lui dit : Les puissants seront tourmentés puissamment (2).

 

1 Gen., 3. — 2 Sap., 6

 

213

 

C'est pourquoi je me soustrairai aux sollicitudes de la vie présente et aux anxiétés que la puissance entraîne après soi. En autre est désireux de la science qui enfle : combien il devra travailler! combien son esprit sera en proie aux inquiétudes! Et cependant il s'entendra dire : « Quand tu devrais en mourir, tu n'arriveras pas à l'objet de tes voeux. » Son œil se voilera d'amertume toutes les fois qu'il verra quelqu'un supérieur à lui, ou qu'il croira être jugé ainsi par le monde. Enfin, qu'arrivera-t-il lorsqu'il se sera ainsi gonflé d'orgueil? « Je perdrai, dit le Seigneur, la sagesse des  sages, et je réprouverai la prudence des prudents (1).» Et pour ne pas m'étendre plus longuement, vous avez compris, je crois, avec quel soin nous devons fuir ces deux montagnes, si la ruine de l'Ange, si la chute de l'homme nous ont inspiré quelque crainte. Montagnes de Gelboé, que la rosée et la pluie du ciel ne descendent point sur vous (2) ! Cependant que faisons-nous ? Il ne nous est pas avantageux de nous élever, mais la concupiscence nous y contraint. Qui nous enseignera donc un sentie

salutaire que nous puissions gravir? Qui, si ce n'est celui dont nous lisons qu'il est monté, il est vrai,

 

1 I Cor., 1. — Ps. 29. — Abd., 1. — 2 II Reg., 1.

 

214

 

mais qu'il a commencé d'aborder descendre (1). C'est lui qui nous montrera la voie par laquelle nous devrons nous élever; c'est lui qui nous empêchera de suivre les traces ou les conseils d'un guide ou plutôt d'un séducteur inique. Comme il n'y avait personne qui pût monter, le Très-Haut est descendu, et, en descendant jusqu'à nous, il a consacré une

élévation où se trouve le salut, et que nous pouvons atteindre avec suavité. Il est descendu de la montagne de la puissance et il s'est revêtu de l'infirmité de notre chair; il est descendu de la montagne de la science, car il a plu à Dieu de sauver ceux qui croiraient par la folie de la prédication (2). Que trouvez-vous, en effet, de plus faible que ce tendre corps et ces membres enfantins? Qui peut apparaître plus ignorant qu'un petit enfant qui ne connaît que le sein de sa mère ? Qui a moins de puissance que celui dont les membres sont cloués à une croix et dont les ossements peuvent être comptés? Qui semblera jamais plus insensé que celui qui a livré sa vie aux coups de la mort, et a payé une dette qu'il n'avait point contractée?

« Voyez-vous combien celui qui était descendu si

 

1 Ephes., 4. — 2 I Cor., 1.

 

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profondément, s'est anéanti dans sa puissance ; combien il s'est anéanti dans sa sagesse? Mais il ne pouvait en même temps s'élever plus haut sur la montagne de la bonté; il ne pouvait donner une expression plus éclatante de sa charité ; et ainsi il n'est pas étonnant qu'en s'abaissant, Jésus-Christ se soit élevé, tandis que l'Ange et l'homme, en s'élevant, sont tombés.

« (1) C'est pourquoi, mes bien-aimés, persévérez dans la règle que vous vous êtes imposée d'arriver à vous élever par l'humilité : c'est là la voie, et en dehors de cette voie, il n'en est point d'autre. Celui qui ne la suit point, tombe au lieu de monter; car c'est l'humilité seule qui élève et exalte, elle seule qui conduit à la vie... O perversité, ô ambition des enfants d'Adam ! alors qu'il est si difficile de monter, si facile, au contraire, de descendre, ils montent sans aucune peine et ils ne descendent que très-difficilement. Ils sont toujours prêts à recevoir des honneurs, prêts à entrer en possession des dignités de l'Église, dignités redoutables aux Anges mêmes. Mais s'agit-il de vous suivre, ô Seigneur Jésus, c'est à peine si l'on en trouve un seul qui veuille se laisser entraîner, qui consente à être conduit

 

1 Serm. 2 de Ascens. Dom.

 

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par la voie de vos commandements. » Ainsi parle saint Bernard.

Vous voyez donc, par tout ce qui vient d'être dit, quel moyen vous fera arriver au véritable honneur : ce moyen, c'est l'humilité. Vous voyez comment vous devez fuir le faux honneur, l'honneur temporel. Mais peut-être quelques ambitieux de la science et de gloire se flattent-ils sous le prétexte de l'avantage des âmes, comme s'il leur était donné par là de s'appliquer plus utilement au salut du prochain. Écoutez ce que leur répond saint Bernard (1) : « Plût à Dieu, dit-il, que celui qui est entré de la sorte, servît aussi fidèlement, s'il était possible, qu'il a montré de confiance à s'introduire dans le ministère. Mais il est bien difficile, il est impossible même que de la racine amère de l'ambition puisse sortir le fruit

suave de la charité. » Ainsi parle ce saint.

Or, pour avoir des honneurs le mépris qui convient, il est nécessaire que vous possédiez à un degré bien élevé cette excellente vertu d'humilité ; car, selon saint Chrysostome, se bien servir des honneurs, c'est comme si quelqu'un , conversant avec une vierge d'une grande beauté, s'était imposé la loi de ne jamais abaisser sur elle un regard impudique. Aussi

 

1 De convers. ad cleric.

 

faut-il, sans aucun doute , une âme vraiment forte pour se conduire dans l'usage du pouvoir ou des honneurs qui nous sont accordés, d'une manière irréprochable.

 
CHAPITRE XXXVI. Comment le Seigneur a prié sur la montagne, et comment, en étant descendu, il a marché sur les eaux, et ensuite plusieurs instructions sur l'oraison.

 

(1) Comme vous l'avez vu dans le chapitre précédent, le Seigneur Jésus força ses Disciples à monter sur une barque, et il se retira ensuite sur la montagne. Achevons donc de dire ce que le Seigneur fit après le miracle, car tout cela s'unit naturellement, et ce que nous racontons en ces chapitres s'est passé en même temps. J'ai différé cependant d'en parler, mais c'était afin que vous pussiez mieux saisir, et afin de vous expliquer plus clairement les enseignements qui y sont contenus.

Lors donc que les Disciples furent montés sur leur barque, le Seigneur se retira sur la montagne, et là il

 

1 Mat., 14. — Marc., 6. — Joan., 6.

 

218

 

se mit en oraison jusqu'à la quatrième veille de la nuit, c'est-à-dire qu'il passa en prières les trois premières parties de cette nuit. Vous voyez par là que le Seigneur avait coutume de consacrer la nuit à la prière, et on lit en plusieurs endroits qu'il s'appliquait à prier. Regardez-le donc comment il prie et comment il s'humilie devant son Père. Il cherche les endroits solitaires ; il y va seul; il se mortifie et veille pendant un temps considérable. Le Pasteur fidèle intercède pour ses brebis ; car ce n'est pas pour lui, mais pour nous qu'il prie, comme étant notre médiateur et notre avocat auprès de son Père (1). Il prie aussi, afin de nous donner l'exemple de prier souvent; car il a souvent averti ses Disciples sur ce point, et re-commandé par ses actions ce qu'il enseignait par ses paroles; il leur a montra, comment la persévérance dans la prière obtient ce qu'elle demande, en leur proposant l'exemple du juge et de la veuve (2), comme vous pouvez le voir dans saint Luc; il leur inspirait aussi la confiance d'obtenir ce qu'ils demandaient, en leur disant : Demandez, il vous sera donné (3). A cela se rapporte encore un autre exemple qu'il propose d'un ami qui, cédant à l'importunité de son ami, lui prête les pains dont il avait besoin, comme on le voit également

 

1 Joan., 1. — 2 Luc., 18. — 3 Luc., 18.

 

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dans saint Luc (1). Or, il donnait tous ces enseignements pour nous faire connaître la vertu de l'oraison.

Cette vertu est, en effet, inestimable; elle est efficace à nous obtenir tout ce qui peut nous être avantageux, et éloigner de nous tout ce qui peut nous nuire. Voulez-vous supporter patiemment l'adversité? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous surmonter les tentations et les tribulations? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous fouler aux pieds les affections perverses ? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous connaître les ruses de Satan et éviter ses pièges? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous faire avec joie l'oeuvre de Dieu, parcourir avec bonheur la voie. du travail et de l'affliction? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous vous exercer à la vie spirituelle, et ne faire aucun cas de la chair en ses désirs? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous mettre en fuite les vains fantômes de votre imagination? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous engraisser votre âme de bonnes pensées, de saints devoirs, de pieuses ardeurs, de dévotion? Soyez un homme d'oraison. Voulez-vous établir votre coeur dans une position forte, dans une résolution constante de se soumettre au bon

 

1 Luc., 18.

 

220

 

plaisir de Dieu ? Soyez un homme d'oraison. Enfin, voulez-vous extirper les vices, vous remplir de vertus? Soyez un homme d'oraison. Car c'est par elle que l'on reçoit l'onction de l'Esprit-Saint, onction qui instruit l'âme de tout ce qu'elle doit savoir. Enfin, si vous voulez vous élever jusqu'à la contemplation et jouir des embrassements de l'Époux, soyez un homme d'oraison : c'est en s'y exerçant qu'on arrive à contempler et à goûter les choses célestes.

Vous voyez combien grande est la puissance, la vertu de l'oraison. Je pourrais apporter en preuve de ce que je viens d'avancer, les saintes Écritures; mais qu'il vous suffise, comme d'une preuve efficace, de tout ce que nous apprenons et voyons chaque jour en des personnes simples et illettrées, qui sont entrées eu possession de tous les biens que je viens d'énumérer, et de plus grands encore, par cette vertu de l'oraison. Tous ceux qui désirent imiter Jésus-Christ, doivent donc s'adonner de toute leur âme à l'oraison, et surtout les religieux, qui ont une plus grande facilité de s'y appliquer. C'est pourquoi je vous exhorte, et, autant que je le puis , je vous enjoins rigoureusement de la prendre pour votre exercice principal , et de ne trouver , après les soins nécessaires à la vie, de bonheur en rien autre chose qu'en l'oraison; car rien ne doit vous rendre heureuse

 

221

 

comme de demeurer avec le Seigneur, et c'est par l'oraison que s'établit cette demeure. Mais, afin que vous puissiez jouir des avis d'un meilleur conseiller, écoutez les paroles pleines de douceur que saint Bernard a répandues sur ce sujet : Ceux qui s'exercent fréquemment à l'oraison,

dit-il, ont fait l'épreuve de ce que j'avance. Souvent nous nous approchons de l'autel avec un coeur tiède et aride ; nous nous appliquons à l'oraison, nous y persévérons, la grâce nous pénètre tout-à-coup, notre âme se trouve dans l'abondance, un fleuve de douceur se répand jusque dans nos entrailles, et si quelqu'un désire exprimer le lait de la suavité qu'il renferme en soi, il ne tardera pas à le voir couler avec abondance, comme une source inépuisable.

Le même saint, dans un discours pour le commencement du carême (2) : « Toutes les fois, dit-il, que je parle de l'oraison, il me semble entendre en mon coeur comme certaines paroles de la pensée humaine me dire : d'où vient que, ne cessant jamais de prier, c'est à peine s'il s'en rencontre parmi vous quelques-uns qui aient expérimenté quel est le fruit de la prière? Nous paraissons revenir de l’oraison comme nous nous en sommes approchés :

 

1 Serm. 9 in cant. — 2 Serm. 5 de Quadr.

 

222

 

personne ne nous répond un mot; personne ne nous offre aucun don. Mais suivez le jugement de la foi et non votre sentiment propre : ce jugement est conforme à la vérité, et votre sentiment est trompeur. Or, quelle vérité nous enseigne donc la foi, sinon que le Fils de Dieu s'est engagé par promesse, lorsqu'il nous a dit (1): Tout ce que vous demanderez dans vos prières, croyez que vous l'obtiendrez, et cela vous sera accordé? Que personne d'entre vous, mes frères, n'ait de mépris pour l'oraison. Je vous le dis, parce que celui à qui nous nous adressons dans notre prière en fait un grand cas. Avant qu'elle soit sortie de notre bouche, il ordonne de l'inscrire dans son livre ; et nous pouvons , sans aucun doute, espérer une de ces deux choses : ou il nous donnera ce que nous lui demandons, ou ce

qu'il sait nous être plus utile. Nous ne savons pas, nous autres, demander ce qui nous convient; mais le Seigneur a compassion de notre ignorance, et, recevant notre prière avec bénignité,il ne nous accorde point ce qu'il sait ne nous être d'aucun avantage, ou ce dont le besoin ne se fait pas sentir présentement. Cependant notre oraison n'est point, pour cela infructueuse, surtout si nous sommes fidèles à accomplir

 

1 Marc. 11

 

223

 

ce que le prophète nous enseigne, si nous nous réjouissons dans le Seigneur; car c'est ainsi que parle le saint roi David : « Réjouissez-vous

dans le Seigneur, et il vous accordera les demandes de votre coeur (1). » Mais remarquez-bien qu'il appelle les demandes du coeur, celles que le jugement de la raison approuve. Ainsi, vous n'avez pas lieu de vous plaindre ; mais, au contraire, de vous répandre de toute votre âme en actions de grâces. En effet, le soin que le Seigneur prend de vous est si grand, que toutes les fois que vous lui demandez quelque chose d'inutile, il vous le refuse et le remplace par un don plus excellent. De même, un père selon la chair donne volontiers du pain à son enfant lorsqu'il lui en fait la demande ; mais s'il désire un couteau qu'il ne juge pas lui être

nécessaire, il se montre opposé à ses désirs et préfère lui-même lui rompre le pain qu'il vient de lui donner.

« Or, croyez bien que les demandes de coeur consistent en trois choses, et je ne crois pas qu'un élu puisse rien demander en dehors. Les deux premières regardent le temps présent; elles embrassent. les biens du corps et, ceux de l'âme; la troisième

 

1 Ps., 36.

 

224

 

a pour objet la béatitude éternelle. Ne vous étonnez pas si je vous dis que l'on doive demander à Dieu les biens corporels; car tous ces biens sont en sa puissance, comme les biens spirituels. C'est pourquoi il faut les lui demander avec un plein espoir qu'il nous arrivera de pouvoir trouver notre nourriture en le servant. Cependant il faut prier pour les besoins de l'âme et plus fréquemment et avec plus de ferveur , c'est-à-dire, que nous devons demander et la grâce de Dieu et les vertus qui ornent nos âmes. Il nous faut prier aussi avec toute la piété et toute l'ardeur dont notre cœur est capable, pour obtenir la vie éternelle; car c'est là que la béatitude du corps et de l'âme sera pleine et parfaite....

« Que pour les choses temporelles la prière se borne donc à ce qui est strictement nécessaire. Pour ce qui concerne les vertus de l'âme, que notre oraison soit libre de tout motif humain et qu'elle n'ait pour but que le bon plaisir de Dieu. Que celle qui regarde la vie éternelle, se fasse en toute humilité, ne présumant rien que de la divine miséricorde…        »

« (1) Ce n'est pas seulement le lieu, mais encore le temps, que doit considérer celui qui veut prier. Le temps de fêtes semble plus facile et plus avantageux ;

 

1 Serm. 86 sup. cant.

 

225

 

mais c'est surtout lorsque le silence de la nuit a tout plongé dans un sommeil profond que la prière s'épanche et plus libre et plus pure. Levez-vous durant la nuit, dit le prophète, louer le Seigneur au commencement de vos veilles, et répandez votre coeur comme de l'eau en présence de votre Dieu (1). Avec quelle sécurité s'élève la prière durant la nuit! Elle n'a pour témoins que Dieu et son Ange qui la reçoit pour l'offrir sur l'autel céleste. Comme elle est belle el brillante ! comme elle apparaît revêtue d'un doux éclat de modestie ! Comme elle est pleine de paix et de sérénité cette prière qu'aucun bruit, qu'aucune clameur ne vient troubler! Enfin , comme elle est pure et sincère , à cette heure où la poussière des sollicitudes terrestres ne saurait se reposer sur elle, où nul regard

approbateur ne peut la contempler, où l'adulation ne songe même pas à l'atteindre de son souffle! C'est pour cela que l’Épouse, avec non moins de modestie que de précaution, recherchait le secret de sa couche et da la nuit. Prier et marcher à la recherche du Verbe, c'est une seule et même chose. Vous ne priez pas bien, si dans vos prières vous cherchez autre chose que le Verbe, ou quelque

 

1 Thren., 2.

 

226

 

chose qui ne se rapporte point à lui ; car c'est dans le Verbe que tout est renfermé. Là se trouve le remède à nos blessures, le soulagement de nos besoins, le retranchement de nos défauts, les forces pour avancer, enfin tout ce qu'il vous est avantageux de recevoir ou de posséder, tout ce qu'il vous convient d'avoir, tout ce qui vous est nécessaire. C'est donc sans raison que nous demandons autre chose que le Verbe, puisqu'il renferme tout. Si nous paraissons quelquefois agir trop familièrement, lorsque nous sommes forcés de demander ces biens terrestres, pourvu qu'en cela le Verbe soit le terme de notre demande, comme il le mérite bien , ce ne sont plus ces biens qui sont l'objet de nos voeux mais lui seul, puisque c'est à cause de lui que nous les demandons. » Tel est le langage de saint Bernard.

Vous avez entendu les magnifiques paroles d'un contemplatif très-élevé, vous avez entendu Bernard enivré des délices de la prière. Repassez en votre âme, si vous le pouvez, ce qu'il vient de vous dire, afin d'en savourer le parfum. Je cite et j'insère d'autant plus volontiers ses paroles en cet ouvrage, que non-seulement elles sont tout-à-fait spirituelles et propres à pénétrer le coeur, mais encore pleines de beautés et puissantes à entraîner au service de Dieu

 

227

 

Bernard était l'homme le plus éloquent de son époque; il était rempli de l'esprit de sagesse et, tout brillant de sainteté. Je désire que vous marchiez sur ses traces, et si j'en parle aussi souvent, c'est afin que vous mettiez en pratique ses conseils et ses enseignements. Mais revenons au seigneur Jésus.

Pendant qu'il priait sur la montagne, ses Disciples étaient sur la mer en un grand travail et dans de profondes angoisses ; car le vent leur était contraire et la barque était agitée par la tempête et les flots. Considérez-les donc et témoignez-leur votre compassion, car ils sont dans la tribulation et la détresse la plus pénible : l'orage les a assaillis, il fait nuit, et le Seigneur n'est point avec eux. Mais à la quatrième veille de la nuit il descendit de la, montagne, et s'approcha de la barque en marchant sur la mer. Pour Dieu, considérez-le bien et voyez comment, fatigué par une telle veille et une oraison aussi prolongée, il descend sans être accompagné de personne, nu-pieds et au milieu de la nuit, de cette montagne dont. la pente est si rapide à parcourir et peut-être couverte de rochers ; voyez-le s'avancer d'un pas ferme sur les eaux comme sur la terre ferme. La créature reconnut donc son Créateur. Or, lorsqu'il approcha de la barque, ses Disciples, saisis d'effroi, poussèrent un cri, pensant que c'était un fantôme; mais le tendre Maître, ne voulant

 

228

 

pas plus longtemps les tenir dans la peine, les rassura en disant : C'est moi, ne craignez point. Alors Pierre, tout plein de confiance en la puissance du Seigneur, commença, aussi lui, par son ordre à marcher sur les eaux ; mais ensuite, sa foi chancelant, il allait être submergé, lorsque la main de son maître le soutint et l'empêcha de couler à fond. La Glose, sur cet endroit, dit : « Il le fait marcher sur les flots, afin de manifester sa puissance divine ; il permet qu'il s'enfonce , afin qu'il n'oublie pas sa faiblesse, qu'il ne se juge pas égal à Dieu, et no prenne pas sujet de

s'enorgueillir. » Aussitôt que le Seigneur fut entré dans la barque, l'agitation de la mer cessa et tout rentra dans le calme. Pour les Disciples, ils le reçurent avec le respect le plus profond , éprouvèrent une grande joie de son retour, et demeurèrent dans une grande tranquillité. Considérez donc bien Jésus et ses Disciples en toutes choses, car il y a vraiment de quoi admirer et s'édifier. Vous pouvez, dans ce fait, méditer pour votre instruction que le Seigneur agit ainsi chaque jour vis-à-vis de nous, mais spirituellement. Il souffre et il permet quo ses élus soient en ce inonde dans l'affliction, tant en ce qui concerne l'homme intérieur quo l'homme extérieur, mais toujours en père qui châtie chacun des enfants qu'il affectionne. Pour ceux qui ne sont point sons sa verge, selon le langage

 

229

 

de l'Apôtre, ils ne sont point des enfants, mais des fruits de l'adultère (1). Il nous est donc avantageux d'être dans la tribulation et l'affliction ici-bas : c'est par là que nous sommes instruits, que nous acquérons des vertus, que nous conservons celles que nous avons acquises, et, qui plus est, que nous attendons les biens futurs et les récompenses éternelles. Ainsi, loin de nous laisser abattre par ces traverses, loin de nous montrer impatients à les supporter, nous devons ambitionner et les chérir. Mais l'immense utilité des tribulations est inconnu au grand nombre, et c'est pourquoi elles semblent fâcheuses et intolérables. Afin de vous instruire de ce qui les concerne et de vous apprendre à les soutenir, je vous apporte, comme j'ai coutume de le faire, l'autorité de saint Bernard : « (2) Elle est avantageuse, dit-il, cette tribulation qui produit l'épreuve et qui conduit à la gloire. Je suis avec lui dans la tribulation, dit le Seigneur. Rendons donc grâces au Père des miséricordes, qui veut bien être avec nous dans la tribulation et nous consoler dans nos peines. Comme je vous l'ai dit, elle est nécessaire cette tribulation qui se convertit en gloire, qui se change en félicité ; et, sans aucun doute, elle sera longue, elle sera

 

1 Hebr., 12. — 2 Serm. 17 sup. psal. qui habitat.

 

230

 

grande, elle sera pleine et entière cette félicité que personne ne pourra nous ravir. C'est une chose nécessaire que cette nécessité qui enfante la couronne. Loin de nous le dédain, mes frères ; la semence est bien faible, mais le fruit qui s'en élève est vraiment grand. Peut-être cette semence est-elle sans saveur, peut-être est-elle pleine d'amertume, c'est peut-être la graine du sénevé. En grâce, ne considérons pas ce qui frappe nos regards en elle, mais ce qu'elle renferme d'invisible. Car ce qui luit à nos yeux n'a qu'un temps, et ce que nous ne voyons pas est éternel Je suis avec lui dans la tribulation, dit le Seigneur; et moi, je ne veux plus chercher d'autre bonheur que la tribulation, car il m'est avantageux de m'attacher au Seigneur; et non-seulement cela, mais il m'est avantageux de placer mon espérance en mon Dieu (2) qui a dit : Je délivrerai et je comblerai de gloire celui avec qui je suis dans la tribulation. Mes délices, nous dit-il encore, sont d'être avec les enfants des hommes (3). Il est descendu, afin d'être proche de ceux dont le coeur est en proie au chagrin, afin d'être avec nous lorsque la tribulation nous assiège, et il y sera encore lorsque nous serons

 

1 II Cor.,  4. — 2. Ps., 72. — 3 Prov., 8.

 

231

 

enlevés dans les nuées, à travers les airs, pour être conduits au-devant de Jésus-Christ. Ainsi, nous serons toujours avec le Seigneur, si toutefois nous mettons tout notre soin à le conserver en tout temps avec nous. Il m'est plus avantageux, Seigneur, d'être dans la tribulation, pourvu que vous soyez avec moi, que de régner sans vous, que d'être dans l'abondance loin de vous, que d'être glorifié sans vous posséder. La fournaise éprouve les vases d'argile, et le feu de la tribulation , les justes. Qu'avons-nous à redouter? Pourquoi ces retards? Pourquoi nous soustraire à cette fournaise? Le feu sévit, il est vrai, mais le Seigneur est avec nous dans la tribulation. Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous? Si c'est lui qui nous délivre, qui pourra nous arracher de sa main ? Enfin, si c'est lui qui nous glorifie, qui pourra nous plonger dans l'humiliation ?

« (1) Non-seulement nous conservons l'espérance, mais nous plaçons notre gloire dans l'humiliation. Je me glorifierai volontiers dans mes infirmités, dit l'Apôtre, afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi (2). Désirable infirmité, qui se trouve suppléée par la vertu de Jésus-Christ ! Qui me donnera,

 

1 Serm. 25 in cant. — 2 II Cor., 12.

 

232

 

non-seulement d'être infirme, mais d'être dépouillé, de défaillir de moi-même, afin d'être affermi par la vertu du Seigneur des vertus ; car c'est

dans l'infirmité que la vertu devient parfaite? Enfin, ajoute l'Apôtre : Quand je suis faible, c'est alors que je me sens plus fort et que je suis puissant (1).

        « (2) Aussi, l’Épouse n'appelle pas son Bien-aimé un faisceau, mais un petit faisceau ; car l'amour lui rend léger tout ce qu'elle entrevoit de fatigues et d'angoisses. C'est vraiment un petit faisceau, car les souffrances de cette vie ne sont pas clignes d'entrer en comparaison avec la gloire à venir qui sera manifestée en nous (3) ; et le moment si court et si léger des tribulations du temps présent, opère en nous le poids éternel d'une gloire souveraine et incomparable (4). Ce qui n'est maintenant qu'un petit faisceau de myrrhe, sera donc un jour pour nous le comble d'une glorification immense. Mais déjà n'est-ce pas un faisceau bien faible que celui dont le joug est doux et le fardeau léger ? Non qu'il soit léger en lui-même, ce fardeau, car la violence de la passion n'est point légère, non plus que l'amertume de la mort; mais il est léger pour celui qui aime. »

 

1 Id. — 2 Serm. 43 in cant. — 3 Rom., 8. — 4 II Cor., 4.

 

233

 

Le même saint s'exprime ainsi sur le verset 6 du psaume 90 : « S'il nous est ;permis d'arrêter nos regards sur le grand corps de l'Église, nous remarquerons assez aisément que les hommes spirituels de ce corps sont attaqués avec beaucoup plus de violence que les hommes charnels. C'est la malice superbe et toujours envieuse de notre ennemi qui agit de la  sorte, et le fait se prendre avec plus de véhémence à ceux qui sont parfaits, selon cette parole de l'Écriture : « Sa nourriture est une

nourriture choisie (1). » Il agit ainsi, dis-je, et ce n'est pas sans une disposition particulière des desseins de Dieu, qui ne permet pas que les imparfaits soient tentés au-dessus de leurs forces, et qui leur fait tirer avantage de la tentation , tandis qu'il prépare à ceux qui sont plus parfaits des triomphes, non-seulement plus glorieux, mais encore plus nombreux sur l'ennemi... Notre adversaire s'applique avec une sollicitude beaucoup plus grande et des ruses plus multipliées à nous blesser, tant à droite

qu'à gauche, et il ne s'inquiète pas tant de nous ravir les biens du corps que ceux du coeur.

« C'est là qu'il faut résister avec le plus de soin, où la nécessité paraît plus pressante, où le fort du

 

1 Habac., 1.

 

234

 

combat se fait sentir, où le gain de la bataille réside tout entier. Aussi est-ce là que se prépare notre sort : une captivité ignominieuse, si nous sommes vaincus, une gloire triomphante, si nous remportons la victoire... C'est de ce côté que se trouve la grâce et la miséricorde du Seigneur envers ses serviteurs; c'est de ce côté que son regard s'abaisse sur ses

a élus; et, tandis qu'il paraît indifférent à ce qui se passe à leur gauche, il se montre un protecteur empressé de leur droite. C'est pourquoi le prophète parle ainsi de soi-même : J'avais toujours le Seigneur en ma présence, car il se tenait à ma droite pour que je ne fusse pas ébranlé (1)... Plaise a à Dieu, ô bon Jésus ! que vous soyez en tout temps

tellement à ma droite que vous me teniez sans cesse par la main, car je sais et je suis assuré qu'aucune adversité ne saurait me nuire, si nulle iniquité ne domine en mon coeur. Que ma gauche soit a dépouillée, qu'elle soit meurtrie, qu'elle soit abreuvée d'injures et saturée d'opprobres, je l'expose à tout cela sans regret, puisque je suis gardé par a vous , puisque votre protection met ma droite à couvert.

«  (2) Autre chose est d'être conduit en son esprit par

 

1 Ps. 15. — 2 Serm. 85 in cant.

 

235

 

la force ; autre chose d'être gouverné par la sagesse; autre chose de dominer par la force; autre chose de s'enivrer de suavité; car bien que la sagesse soit puissante et la force suave, cependant, pour rendre à chaque mot sa signification propre, la vigueur a s'attache à l'idée de force, et la tranquillité de l'âme,accompagnée d'une certaine douceur spirituelle, à

celle de sagesse. C'est ce qu'a voulu désigner l'Apôtre, je crois, lorsqu'après des exhortations multipliées qui ont rapport à la force, il ajoute que la a sagesse se trouve dans la suavité qui réside en l'Esprit-Saint. Ainsi, résister, repousser la violence par a la violence, ce qui doit se ranger dans les attributions de la force, c'est assurément un honneur, a mais c'est aussi un travail; car ce n'est pas la même chose de défendre votre honneur avec fatigue, que de le posséder en repos; ce n'est pas la même chose d'être conduit par la force, que de jouir de la force. Tout ce que la force enfante, la sagesse en a la jouissance ; tout ce que la sagesse ordonne, résoud et conduit, c'est la force qui l'exécute. Traitez de la sagesse au sein du repos, dit le sage (1). Le repos de la sagesse est donc son travail, et plus ce repos est profond, plus sou action est active en son genre.

 

1 Eccli., 38.

 

236

 

La force, au contraire, est d'autant plus brillante qu'elle est plus exercée, d'autant plus digne de louanges qu'elle se montre plus empressée à agir.

Si quelqu'un définit la sagesse, l'amour de la vérité, il ne me semblera pas s'éloigner de la réalité. Or, où il y a amour, il n'y a pas travail, mais jouissance, et peut-être le mot de sagesse tire-t-il son origine de celui de saveur, parce qu'elle se joint à la vertu comme un assaisonnement qui rend suave ce qui de soi était amer et repoussant. Aussi je ne jugerai pas digne de blâme celui qui définira la sagesse, la saveur du bien.

« Ainsi, soutenir courageusement les tribulations, c'est le domaine de la force; se réjouir dans les tribulations appartient à celui de la sagesse. Affermir votre coeur et être inébranlable dans l'attente du Seigneur, c'est de la force; goûter et voir combien le Seigneur est doux, c'est de la sagesse. Et, pour mieux montrer le bien de chacune d'après le fond même de leur nature, je disque la modestie de l'âme indique la sagesse, et que la constance montre l'homme de force. C'est à juste raison que la sagesse vient après la force, car celle-ci est comme un fondement inébranlable sur lequel celle-là édifie sa demeure...

«  (1) Heureux celui qui règle de telle sorte les souffrances

 

1 Serm. de Pass. Dom.

 

237

 

de son corps selon la justice, que tout ce qu'il endure, il l'endure à cause du Fils de Dieu ! Heureux celui dont le coeur est étranger au murmure, dont la bouche se répand en actions de grâces et en chants de louanges! Celui qui s'est élevé ainsi, s'est chargé de son grabat et il s'en va dans sa demeure. Notre grabat, c'est notre corps ; nous y étions couchés languissants et esclaves de nos désirs et de nos convoitises. Nous le portons lorsque nous le forçons d'obéir à notre esprit.

« (1) L'Esprit qui souffle en tant de manières sur les enfants des hommes que nul ne peut se soustraire à son influence céleste, est véritablement multiple ; car il leur est accordé, soit pour l'utilité de la vie,

soit pour faire des miracles, soit pour opérer leur salut, soit pour les secourir, les consoler ou les embraser. Il est accordé pour l'utilité de la vie, car il répand avec tant d'abondance les biens sur les bons et sur les méchants, sur ceux qui sont dignes et ceux qui sont indignes, qu'il semble ne garder aucune règle de discernement. Il est, bien ingrat celui qui, en toutes ces choses, ne reconnaît pas les bienfaits de l'Esprit-Saint. Il est accordé pour les miracles, comme il le paraît par les signes, les prodiges,

 

1 Serm. 3 de Pent.

 

238

 

les différents effets de sa puissance qu'il opère par l'entremise de quelques hommes. C'est lui qui renouvelle les miracles anciens, afin d'affermir par ce que nous voyons de nos yeux la foi à ce qui eut lieu aux temps passés. Mais parce que quelques-uns ne tirent aucune utilité propre de cette grâce, cet Esprit vient en nous pour aider à notre salut, connue lorsque nous nous convertissons au Seigneur notre Dieu dans toute la sincérité de notre coeur. Il nous est donné pour nous secourir, lorsque, dans nos luttes, il vient au secours de notre infirmité. Et lorsqu'il rend témoignage à notre esprit, c'est alors que son souffle nous console. Enfin

il nous est donné pour allumer en nous la ferveur, lorsque, soufflant avec plus de force dans le coeur de ceux qui sont parfaits, il excite en eux le feu dévorant de la charité , en sorte que non-seulement ils se glorifient dans l'espérance de la gloire réservée aux enfants de Dieu, mais encore dans les tribulations, réputant les injures une gloire, les opprobres un bonheur, le mépris un sujet de joie immense. L'Esprit-Saint a été donné à chacun de nous pour opérer notre salut, si je ne me trompe. Mais il n'en est pas de même pour la ferveur; car il y en a bien peu qui soient remplis de cet Esprit, bien peu qui soupirent après sa possession. Nous

 

239

 

nous contentons de vivre à l'étroit, nous ne faisons aucun effort pour respirer à l'aise dans cette atmosphère de liberté ; nous n'élevons même pas vers elle un désir.»

Vous voyez de quelles nombreuses et doctes raisons se sert l'éloquent saint Bernard pour nous montrer combien les tribulations sont avantageuses. Ne vous étonnez donc pas que le Seigneur permette que ses Disciples soient en proie aux coups de la tempête, lui qui connaît l'utilité qu'ils doivent en retirer. Nous lisons en plusieurs endroits que leur barque fut agitée par les flots et les vents, mais jamais qu'elle fut submergée. Ayez donc soin d'affermir et de régler votre coeur par ses avis afin que, dans les contrariétés et les malheurs qui vous arriveront, vous puissiez vous maintenir dans la patience et la joie, et afin aussi de vous exercer de telle sorte dans les voies de l'Esprit, que, remplie de ferveur, vous désiriez même être en proie à la tribulation pour l'amour du Seigneur Jésus qui a tenu et enseigné cette voie élevée en sa personne et celle des siens.

 

240

 
CHAPITRE XXXVII. De la Chananéenne. — Comment nos Anges gardiens nous servent avec fidélité.

 

(1) Tandis que le Seigneur Jésus allait de côté et d'autre, avec de grandes fatigues, prêchant et guérissant les malades, une femme Chananéenne, c'est-à-dire de la terre de Chanaan, habitée par les Gentils et non par les Juifs, s'approcha de lui, le priant de délivrer sa fille qui était tourmentée du démon. Elle avait confiance qu'il pouvait lui accorder ce qu'elle désirait . Le Seigneur ne lui donnant aucune réponse, elle insistait néanmoins et persévérait en criant et demandant qu'il voulût lui faire miséricorde, et cela avec tant d'insistance, que les Disciples prièrent Jésus pour elle. Mais le Seigneur ayant déclaré qu'on ne devait. pas donner aux chiens le pain des enfants, cette femme s'humiliant conjura qu'il lui fût permis, à ia façon des chiens, de ramasser les miettes qui tombaient de la table du Maître, et ainsi elle mérita d'être exaucée.

Considérez en tout cela le Seigneur et ses Disciple,

 

1 Mat., 15.

 

241

 

selon la méthode générale que je vous ai donnée plus haut. Ne laissez pas non plus passer inaperçues les vertus de cette femme, et tirez-en tout l'avantage qu'elles vous offrent. Ces vertus sont au nombre de trois surtout : la première, ce fut la grande foi de cette femme, foi qui s'étendit jusqu'à sa fille et que le Seigneur exalta par ses louanges; la seconde fut la persévérance dans la prière, et non-seulement la persévérance, mais l'importunité, importunité que le Seigneur apour agréable, et à laquelle il invite, ainsi que je vous en ai touché quelque chose dans le chapitre précédent ; la troisième, ce fut une humilité profonde, car elle ne rejeta point la qualification que le Seigneur lui donnait et ne se jugea pas digne de prendre rang parmi les enfants, ni de recevoir un pain entier, mais elle se contenta de ramasser les miettes. Et parce qu'elle s'était humiliée profondément, elle obtint ce qu'elle avait demandé. Ainsi en sera-t-il pour vous, si, persévérant dans la prière avec un coeur sincère, pur et fidèle, vous vous humiliez en présence de votre Dieu, vous réputant indigne de tout bien de sa part. Tenez fermement pour assuré que tout ce que vous lui demanderez, il vous l'accordera. Et de même que les Apôtres prièrent pour la Chananéenne, ainsi votre Auge priera pour vous et offrira votre demande au Seigneur.

 

242

 

Écoulez saint Bernard parlant sur ce sujet (1): «Lorsqu'une âme soupire fréquemment, dit-il, ou plutôt lorsqu'elle prie sans interruption et se lamente dans l'ardeur de ses désirs, de temps en temps il arrive que celui qu'elle cherche et appelle par de tels voeux, se laisse toucher de compassion et se montre à elle. C'est alors, je crois, qu'il lui convient,

d'après l'expérience qu'elle en fait, de s'écrier avec le saint prophète Jérémie (2) : « Vous êtes bon, Seigneur, pour ceux qui espèrent en vous, pour l'âme qui vous cherche. Mais son Ange, qui est un des amis de l'Époux, son Ange, que Dieu a député pour l'aider en pareille circonstance, et qui est, sans aucun doute, l'agent et le témoin de cette entrevue mutuelle et secrète; son Ange, dis-je, comme alors il tressaille de joie ! comme il est heureux et se livre avec elle à l'allégresse ! Il se tourne vers

le Seigneur et lui dit : « Je vous rends grâces, Seigneur de toute majesté, de ce que vous lui avez accordé selon les désirs de son coeur, et de ce que vous ne l'avez pas frustrée de l'objet de ses voeux. C'est cet Ange qui en tout lieu, se montrant un serviteur empressé pour cette âme, ne cesse de l'exciter et de l'avertir par des inspirations assidues ;

 

1 Serm. 31 in cant. — 2 Thren., 3

 

243

 

c'est lui qui lui crie sans cesse : Réjouis-toi dans le Seigneur, et il t'accordera les demandes de ton coeur (1). — Attends le Seigneur et garde sa voie. — S'il est en retard, attends-le, car il viendra sûrement, et il ne saurait tarder (2). C'est cet Ange qui crie aussi au Seigneur (3) : Comme le cerf soupire après les eaux abondantes, ainsi, Seigneur, cette dite soupire après vous. Ses désirs se sont dirigés vers vous durant la nuit, et dès le matin elle s'est éveillée pour penser à vous de toute l'étendue de son esprit et de son coeur. Durant tout le jour, elle a étendu ses mains vers vous. Accordez-lui sa demande, afin qu'elle s'en aille, car elle crie après vous. Laissez-vous toucher enfin, et montrez-vous sensible à sa prière. Abaissez un regard du haut des cieux, et voyez ; et daignez visiter cette âme qui est dans sa désolation. » Ce fidèle ami de l'Époux, instruit, mais non jaloux de l'amour mutuel de l'âme et de Dieu, ne cherche point sa propre gloire, mais celle du Seigneur. Il va et vient du Bien-aimé à la Bien-aimée; il offre les voeux, rapporte les dons, excite celle-ci, apaise celui-là. Quelquefois aussi, bien que rarement, il les réunit tous deux en sa présence, soit en ravissant l'une, soit en

 

1 Ps. 36, . — 2 Habac., 2. — 3 Ps. 41.

 

244

 

inclinant l'autre ; car il est un serviteur et un ami dans le palais, et il ne craint pas d'être repoussé ; tous les jours il contemple la face du Père céleste. » Telles sont les paroles de saint Bernard.

Vous voyez avec quelle fidélité nos Anges nous servent; et c'est ce qui me donne occasion de vous dire quelque chose de ces esprits bienheureux. Je désire que vous sachiez bien que nous devons avoir pour eux le respect le plus profond, que nous sommes tenus de les louer, de les honorer et de leur rendre chaque jour nos actions de grâces; et qu'en leur présence, qui est continuelle, c'est pour nous un devoir de ne rien penser, de ne rien dire, de ne rien faire qui soit illicite ou honteux. Saint Bernard nous donne encore des avis à ce sujet dans un de ses discours sur le psaume 90e; c'est ainsi qu'il parle : « Dieu a ordonné à ses Anges de prendre soin de vous et de vous garder dans toutes vos voies. Quel respect une telle parole doit vous inspirer! Quelle dévotion elle doit allumer en vous! Quelle confiance elle doit faire naître en votre coeur! Vous devez le respect à la présence de l'Ange, la dévotion à ses bienfaits, la confiance à ses soins empressés. Marchez avec précaution en toutes vos voies où sont présents les Anges, selon le commandement qu'ils

en ont reçu. En quelque demeure, en quelque coin

 

245

 

de terre que vous vous trouviez, ayez du respect pour votre Ange. Ne vous permettez jamais en sa présence ce que vous n'oseriez faire devant moi... Ces Anges ne sont pas seulement avec vous, ils sont là pour vous. Ils sont présents pour vous protéger, ils sont présents pour vous être utiles. Que rendrez-vous au Seigneur pour tous les bienfaits dont il vous a comblé? Car c'est à lui seul qu'appartiennent et la gloire et l'honneur. Pourquoi à lui seul? Parce que c'est lui qui a donné des ordres à ses Anges; parce que c'est de lui seul que vient tout don excellent. Cependant, bien que ce soit lui qui ait commencé, il ne nous est pas permis d'être ingrats envers ceux qui lui obéissent avec tant d'amour et nous viennent en aide en des besoins aussi pressants. Soyons donc dévots , soyons reconnaissants envers des gardiens si glorieux; rendons-leur

l'amour qu'ils nous témoignent et honorons-les autant que nous le pouvons, autant que nous le devons. » Telles sont les paroles de saint Bernard.

Tout ce que vous venez d'entendre doit vous faire estimer l'obéissance des Anges, les secours que nous en recevons et la vertu de la prière. Appliquez-vous à vous exercer à celle-ci, et témoignez à ceux-là le plus de respect qu'il sera en votre pouvoir.

 

246

 
CHAPITRE XXXVIII. Comment quelques-uns furent scandalisés des paroles du Seigneur.

 

Ne vous étonnez pas si quelquefois nos paroles et nos actions sont une occasion de scandale, quelque fidélité et quelque soin que nous apportions, puisqu'il en a été de même en plusieurs circonstances pour le Seigneur, qui cependant ne pouvait se tromper. Un jour, les Pharisiens lui demandaient pourquoi ses Disciples ne se lavaient pas les mains lorsqu'ils voulaient manger; et il leur répondit en les reprenant sévèrement de ne faire cas que de la pureté extérieure, et nullement de celle qui est intérieure. Ils furent scandalisés d'une pareille réponse; mais le Seigneur ne s'en mit point en peine (1).

Une autre fois qu'il donnait dans la synagogue des enseignements fort spirituels, quelques-uns d'entre ses Disciples, hommes tout-à-fait matériels, ne comprenant pas ses paroles, l'abandonnèrent. Mais alors il dit aux douze : Et vous, voulez-vous aussi vous en aller ? Saint Pierre lui répondit , tant en son nom qu'en celui des autres : Seigneur , à qui

 

1 Mat. 15. — Marc., 7.

 

247

 

irions-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle (1).

Considérez-le donc en ces circonstances et autres semblables ; voyez comment il parlait avec puissance et enseignait la vérité sans s'inquiéter du scandale des méchants ou des insensés. Il faut remarquer d'abord que nous ne devons pas, à cause du scandale du prochain, abandonner les voies de la justice; en second lieu, que nous devons avoir beaucoup plus à coeur la pureté intérieure que celle qui est simplement extérieure, ce que le Seigneur a enseigné ailleurs dans saint Luc d'une manière bien plus formelle; en troisième lieu, qu'il faut vivre si spirituellement que les paroles de Jésus-Christ ne nous paraissent point incompréhensibles et singulières, comme il arriva à ses Disciples qui, l'entendant dire : Si vous ne mangez la chair du fils de l'homme… ne purent soutenir un pareil langage et se retirèrent. Pour nous, reconnaissons plutôt que ses paroles sont les paroles de la vie éternelle, et, nous unissant aux douze, marchons sur ses traces.

 

1 Joan., 6.

 

248

 
CHAPITRE XXXIX. De la récompense de ceux qui abandonnent tout.

 

(1) Un jour que le fidèle et prudent disciple Simon-Pierre demandait au Seigneur, en son nom et en celui des autres Apôtres, quelle serait leur récompense, le Seigneur, leur répondit entre autres choses, que tous ceux qui, renonçant aux biens temporels, s'attacheraient à le suivre, recevraient le centuple en ce monde et la vie éternelle en l'autre. Remarquez bien quelle est cette récompense ; concevez-en une grande joie, et offrez au Seigneur vos actions de grâces et vos louanges de ce qu'il vous a conduite à une telle entreprise, que le travail de vos mains vous rapportât cent pour un, et après cela encore la vie éternelle. Or, ce centuple doit s'entendre des biens spirituels et non de ce qui est temporel; il doit s'entendre des consolations intérieures et des vertus que nous connaissons par l'expérience que nous en faisons et non par aucun enseignement. Lorsque l'âme respire le parfum de la pauvreté, l'éclatante beauté de la chasteté, de la patience et des autres vertus, et qu'elle se délecte en ce

 

1 Mat., 9.

 

249

 

sentiment, ne vous semble-t-elle pas avoir reçu le centuple? Et si elle s'élève assez haut pour mériter la visite de l'Époux et se glorifier de sa présence, ce qu'elle ressent alors ne l'emporte-t-il pas mille fois et plus sur tout ce qu'elle a pu abandonner pour lui, quelles qu'en fussent la splendeur et la richesse? Vous voyez comment s'accomplissent en réalité les promesses de la Vérité, et qu'elle ne trompe pas en assurant le centuple en ce monde. Et même le Seigneur ne se borne pas à l'accorder une fois, mais il renouvelle plusieurs fois ses dons; il les réitère souvent à l'âme dévote, et il agit si efficacement sur elle, qu'elle regarde comme de la boue, non-seulement ce qu'elle a abandonné, mais le monde entier, pourvu qu'il lui soit donné d'entrer en possession de son Époux. Mais, afin de vous instruire plus amplement sur ce centuple, écoutez ce qu'en dit saint Bernard (1) : « Peut-être quelque habitant du siècle me dira-t-il : Montrez-moi ce centuple que vous me promettez , et j'abandonne tout

sans réserve. Pourquoi vous le montrer? La foi n'a plus de mérite quand la raison humaine nous fait voir ce qu'elle promet. Croiriez-vous plutôt à l'homme qu'à la Vérité qui s'engage envers vous? Vous vous réduisez au néant en voulant vous

 

1 ln Declam. super : Ecce nos reliq., etc.

 

249

 

enquérir avec trop de soin. Si vous ne croyez d'abord, vous demeurez sans intelligence. C'est une manne cachée, c'est un nom nouveau qui est promis au vainqueur dans l'Apocalypse de saint Jean, et que personne ne connaît, si ce n'est celui qui l'a reçu (1)... Eh quoi! ne possède-t-il pas toutes choses, celui au bien duquel tout s'empresse de concourir? N'a-t-il pas le centuple de tout ce qu'il a abandonné, celui qui est rempli de l'Esprit-Saint, celui qui porte Jésus-Christ en son coeur? A moins que vous ne disiez que c'est beaucoup plus que le centuple de recevoir la visite de l'Esprit consolateur, de jouir de la présence de Jésus. Combien est grande l'abondance de votre douceur, ô Seigneur, que vous tenez en réserve pour ceux qui vous craignent, et que vous avez rendue pleine et parfaite pour

ceux qui espèrent en vous (2) ! Vous voyez comment l'âme sainte déborde au souvenir de cette suavité si abondante, comment, dans ses efforts pour l'exprimer, elle multiplie ses paroles. Combien est grande cette abondance! s'écrie-t-elle. Voilà donc quel est ce centuple : c'est l'adoption des enfants, ce sont ses prémices, et la liberté de l'esprit, les délices de la charité, la gloire de la conscience, le règne

 

1 Apoc., 3. — 2 Ps., 30.

 

251

 

de Dieu qui est en nous. Ce n'est plus le boire ou le manger, c'est la justice, la paix, la joie dans l'Esprit-Saint. C'est une joie qui ne réside pas seulement dans l'espérance de la gloire, mais dans les tribulations ; c'est le feu que Jésus-Christ a désiré avec tant d'ardeur voir se répandre; c'est la vertu qui a fait embrasser la croix à André, qui a inspiré à Laurent des moqueries pour ses bourreaux, qui a prosterné Étienne contre terre, afin de prier pour ceux qui le lapidaient; c'est la paix que le Seigneur a laissée aux siens, lorsqu'il leur donna sa paix, puisque le don et la paix sont réservés aux élus de Dieu ; c'est, en effet, la paix du Père céleste, c'est le don de la gloire future; c'est cette paix qui surpasse tout sentiment, et qui ne saurait être mise en comparaison avec rien de ce qui plaît sous le soleil, avec rien de ce qui fait la concupiscence du monde ; c'est la grâce de la dévotion, c'est l'onction qui instruit de toute chose , que celui-là seul comprend qui en a fait l'expérience, et qui est ignorée de celui qui ne la goûta jamais ; onction que personne ne connaît, si ce n'est celui qui l'a reçue. » Ainsi parle saint Bernard.

Réjouissez-vous donc et soyez dans une joie vive,

 

1 Sap. 3.

 

252

 

ainsi que je vous l'ai dit ; rendez grâces à Dieu de ce que vous avez été appelée à recevoir ce centuple, et entrez souvent dans ce jardin de délices ; c'est par une oraison fréquente que vous pourrez y parvenir.

 
CHAPITRE XL. Comment le Seigneur demanda à ses Disciples ce que les hommes disaient de lui.

 

(1) Le Seigneur étant venu dans le pays de Césarée de Philippe, demanda à ses Disciples ce que les hommes disaient de lui, et ensuite ce qu'eux-mêmes en pensaient de leur côté. Quelques-uns répondirent : Les uns disent que c'est Jean-Baptiste, les autres Jérémie, etc. — Mais Pierre, prenant la parole, dit en son nom et au nom des autres : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Le Seigneur lui répondit : « Vous êtes Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église , et les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle. » Alors il lui donna, et pour lui et pour ses successeurs, les clefs du royaume des cieux pour lier et délier sur la terre.

Considérez donc le Seigneur et en même temps ses

 

1 Mat.

 

253

 

Apôtres, selon la méthode générale que je vous ai indiquée plus haut. Notez bien que Pierre, si magnifiquement glorifié, est appelé Satan peu de temps après par le Seigneur, parce que, n'agissant qu'en vertu de l'amour tout humain qu'il avait pour lui, il le dissuadait de se livrer aux tourments de sa Passion. Vous en avez l'histoire dans le même endroit de l'Évangile. Ainsi, à l'exemple du Seigneur, regardez comme vos ennemis ceux qui, sous prétexte de soulager votre corps, chercheraient à vous détourner de vos exercices et de ce qui peut concourir au bien de votre

âme.

 
CHAPITRE XLI. De la transfiguration du Seigneur sur la montagne.

 

(1) Le Seigneur, ayant pris avec lui trois d'entre ses Apôtres, alla avec eux sur la montagne de Thabor, et, se transfigurant en leur présence, il se montra resplendissant de gloire à leurs regards. Moïse et Élie vinrent le trouver, et ils s'entretenaient ensemble de la Passion qu'il devait souffrir. Or, ils lui disaient : « Seigneur, il n'est pas nécessaire que vous mourriez,

 

1 Mat. , 17.

 

24

 

puisqu'une goutte de votre sang suffit pour racheter le monde. » Mais le Seigneur Jésus leur répondit : « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis (1), et il faut que je fasse de même. » L'Esprit-Saint se rendit aussi présent en cette occasion sous la forme d'une nuée lumineuse, et la voix du Père se fit entendre du sein de la nuée en ces termes : « C'est ici mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances, écoutez-le. » Or, les Disciples tombèrent la face contre terre, et lorsqu'ils se furent relevés, ils ne virent plus personne que le Seigneur. Considérez bien toutes ces choses et agissez comme si elles se passaient sous vos yeux; car tout en cette circonstance est plein de magnificence.

 
CHAPITRE XLII. Jésus chasse du temple ceux qui y vendaient et y achetaient.

 

(2) Jésus chassa par deux fois ceux qui vendaient et achetaient dans temple, ce qui est compté parmi ses grands miracles. Bien qu'en d'autres circonstances ces boulines n'eussent que du mépris pour lui, cette fois

 

1 Joan., 10. — 2 Joan. — Mat., 21.

 

255

 

pourtant ils prirent la fuite en sa présence, et, quoique en grand nombre, ils ne se défendirent pas, mais il les chassa sans autre arme que quelques cordes. Or, il en fut ainsi , parce que son visage revêtit à leurs yeux quelque chose de terrible. En effet, il fut enflammé d'un zèle. dévorant à la vue du déshonneur que son Père recevait de la part de ces hommes, surtout dans le lieu où il devait être le plus honoré ; et c'est pour cela qu'il les chassa. Considérez-le bien et ayez pour lui de la compassion; car lui-même est plein d'une douleur de compassion. Cependant ne laissez pas que de concevoir de la crainte; car, ayant été choisis pour demeurer dans le temple de Dieu par une faveur toute spéciale et une grâce singulière, si, au lieu de nous appliquer à célébrer ses louanges, comme c'est notre devoir, nous nous embarrassons dans les affaires du siècle à l'exemple de ces hommes, c'est justement que nous pouvons redouter son indignation et craindre d'être chassés par lui. Si donc vous désirez n'être point en proie à une frayeur semblable, ne vous avisez jamais d'aller vous mêler aux affaires et aux embarras du monde. Ne vous livrez pas non plus à des travaux trop recherchés, qui vous enlèvent un temps que vous devez employer à louer Dieu, et qui sont un reflet des pompes mondaines.

 

256

 
CHAPITRE XLIII. De la piscine probatique. — De la fuite des jugements téméraires.

 

(1) Il y avait à Jérusalem un réservoir d'eaux considérables qui servaient à laver les brebis que l'on devait offrir en sacrifice. C'est en ce lieu, dit-on, que fut planté l'arbre qui servit à faire la croix du Sauveur. Chaque année, l'Ange du Seigneur agitait l'eau, et celui des malades qui descendait dedans le premier, après le mouvement imprimé par l'Ange, était guéri. C'est pourquoi beaucoup d'infirmes se tenaient constamment en cet endroit. Or, il y avait parmi eux un paralytique, couché dans son lit et malade depuis trente-huit ans; et Jésus le guérit un jour de Sabbat.

Considérez le Sauveur s'avançant humblement vers ce malade et lui parlant à sa manière accoutumée. il y a dans ce fait trois choses à observer : la première, c'est que le Seigneur demande au paralytique s'il voulait être guéri. Ainsi en agit-il vis-à-vis de nous ; il ne nous sauvera pas sans notre consentement, et les pécheurs

 

1 Joan., 5.

 

257

 

sont inexcusables de ne point consentir à ses désirs et de ne point vouloir leur salut. Car, selon la parole de saint Augustin (1), « celui qui vous a créés sans vous, ne vous justifiera pas sans vous. » En second lieu, nous devons prendre garde de ne pas nous séparer de nouveau du Seigneur ; car si, une fois guéris par lui, nous retombons dans le péché, ce sera avec raison que notre ingratitude recevra une punition plus sévère que par le passé, selon cette parole de Jésus : Allez et ne péchez plus, de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pire qu'auparavant. La troisième chose à remarquer, c'est que les méchants font de tout une cause de ruine, tandis que les bons trouvent partout une occasion de profit. Comme ce malade, étant guéri, emportait son grabat, et que les Juifs lui disaient qu'il faisait ce qui n'était pas permis un jour de Sabbat, il leur répondit : Celui qui m’a guéri, m'a dit : Emporte ton grabat. Ils ne demandaient pas quel était celui qui l'avait guéri ; mais ils s'occupaient de ce qui pouvait prêter à leurs blâmes, et non de ce qui pouvait être un sujet de louanges. Ainsi, les hommes charnels jugent-ils souvent en mauvaise part ce qui frappe leurs regards, et trouvent-ils presque partout une occasion de se perdre. Ceux, au

 

1 Aug. du Verb. Apost. serm. 15.

 

258

 

contraire, qui vivent spirituellement, rapportent tout à la louange de Dieu, soit la prospérité, soit l'adversité, et ils ne doutent point que tout n'arrive comme il faut, Dieu agissant en tout avec rectitude, ou permettant tout avec justice ; ainsi ils interprètent tout en bonne part, selon la doctrine de saint Bernard qui s'exprime en ces termes (1) :

« Gardez-vous d'être un examinateur curieux ou un juge téméraire de la vie des autres. Alors même que vous découvririez quelque crime, ne jugez pas pour cela votre prochain; mais excusez son intention si vous ne pouvez excuser ses oeuvres. Supposez l'ignorance, supposez l'erreur, supposez une surprise. Que si l'évidence des choses empêche toute excuse, persuadez-vous que la tentation a été trop violente et dites-vous à vous-même : Que serait-il arrivé de moi, si l'ennemi avait pu user contre mon cime d'une telle puissance ? »

Maintenant, que ceux qui sont spirituels tirent de tout leur profit, même de leurs péchés et de ceux des autres des choses qui leur sont nuisibles, et aussi des oeuvres du démon, c'est ce que le même saint Bernard enseigne en ces paroles (2) : « L'animal irraisonnable et grossier ne peut, il est vrai, atteindre à ce

 

1 Serm. 40 sup. cant. — 2  Serm. 5 sup. cant.

 

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qui est spirituel; cependant nous savons qu'il aide par son concours corporel et passager à en prendre possession ceux qui rapportent au bonheur éternel toute jouissance des choses de la terre, ceux qui usent de ce monde comme s'ils n'en usaient pas… Si, parmi les êtres animés, il s'en trouve dont l’usage est difficile ; s'il s'en trouve de nuisibles et de pernicieux au bien-être temporel des hommes, cependant leurs corps ne sont pas tellement dépourvus de qualités qu'ils ne puissent tourner à l'avantage de ceux qui, selon le dessein de Dieu, ont été appelés saints; et si ce n'est en leur fournissant de quoi se nourrir ou en leur prêtant leur secours, c'est du moins en exerçant leur esprit et en les faisant avancer dans cette science qui est présente à quiconque se sert de sa raison et leur enseigne que ce qui est invisible en Dieu devient intelligible à l'aide des créatures qui frappent nos regards (1). Le démon et ses satellites désirent nous nuire, car leur intention est toujours perverse; mais si nous sommes zélateurs du bien, loin de nous faire aucun mal, ils nous servent grandement, et, sans le vouloir, ils coopèrent au bien des justes.

« Il en est qui opèrent le bien contre leur volonté :

 

1 Rom., 1.

 

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ce sont, ou les méchants, ou les Anges déchus ; et il est certain que ce qui se fait par eux ne tourne pas à leur avantage, puisque nul bien ne saurait être profitable à celui qui y est opposé. Ils ont donc été seulement chargés de le dispenser; mais je ne sais comment il se fait que le bien qui nous arrive par un dispensateur pervers, nous cause plus de plaisir et de bonheur. Voilà pourquoi Dieu fait du bien à ceux qui sont bons par  l'entremise des méchants, sans cependant avoir besoin de leur concours pour accorder ses faveurs.

« (1) Pourquoi vous enorgueillir, vous qui n'êtes que cendre et poussière? Le Seigneur s'est éloigné des Anges en maudissant leur orgueil. Que leur réprobation serve donc de correction aux hommes. Il a

été écrit pour leur enseignement : « Que la méchanceté du démon coopère à ce qui m'est avantageux, a et que je lave mes mains dans le sang du pécheur (2). Comment cela, me direz-vous? Écoutez ma réponse : C'est une malédiction effrayante et terrible qui a été lancée contre l'orgueil du démon... Mais s'il en a été ainsi de lui, qu'en sera-t-il de moi, qui ne suis que cendre et poussière? Il était dans le ciel lorsqu'il s'enfla d'orgueil, et moi j'habite dans la

 

1 Serm. 54 in cant. — 2 Ps. 57.

 

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fange. Qui dira que l'orgueil n'est pas plus tolérable chez le riche que chez l'homme en proie à la misère ? Malheur donc à moi ! Si Dieu a sévi aussi sévèrement contre celui à qui il avait donné la puissance, que ne fera-t-il pas contre moi, homme faible, misérable et superbe ? »

Saint Bernard, parlant de l'Église, qui est l'Épouse et qui est venue au Seigneur après de nombreux péchés, puisqu'elle a été formée des nations adoratrices des idoles, tourne ainsi à son avantage les reproches que lui en faisait la synagogue : « (1) C'est là celle à qui il a été remis beaucoup, et qui aime davantage (2). Ce que sa rivale lui reproche avec amertume, elle s'en fait pour elle-même un sujet de gain. C'est par là

qu'elle devient plus douce en ses réprimandes, plus patiente en son travail, plus ardente à l'amour, plus prudente à se garder; c'est par là qu'elle est plus humble en elle-même, plus aimable en sa modestie, plus prompte à obéir, plus vive et plus empressée à rendre ses actions de grâces. » Ainsi parle saint Bernard.

Vous voyez comment ceux qui vivent spirituellement interprètent tout en bonne part, et savent tirer profit de tout. Soyez donc spirituelle et  tout vous

 

1 Serm. 14 in cant. — 2 Luc., 7.

 

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viendra un bien. Cette considération est propre aussi à nous faire supporter avec patience les tribulations et les tentations, et à procurer le repos à nos âmes. Je ne doute pas que, par un exercice continuel de ce qui vient d'être dit, on ne puisse arriver à une si grande tranquillité d'esprit, que c'est à peine si, à de rares intervalles, on se sentira troublé par la moindre chose, et qu'on ne puisse appliquer à celui qui agit ainsi cette parole du sage (1) : Quoi qu'il arrive, le juste n'en sera point contristé.

 
CHAPITRE XLIV. Comment les Disciples de Jésus-Christ broyaient des épis pour s'en nourrir, et ensuite de la pauvreté.

 

(2) Un jour de Sabbat, les Disciples du Seigneur Jésus ayant faim et ne pouvant se procurer de quoi manger, s'en allèrent par les champs où se trouvaient des blés mûrs, et ils broyèrent des épis dans leurs mains, afin d'en manger le grain. Or, les Pharisiens les reprenaient en disant qu'il n'était pas permis d'agir ainsi le jour du Sabbat; mais le Seigneur prit leur défense, et il faisait lui-même en ce jour diverses actions qui

 

1 Prov., 12. — 2 Mat., 12.

 

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semblaient serviles , comme je l'ai dit plus haut en parlant de la guérison d'un homme dont la main était desséchée. Pour vous, contemplez les Disciples et ayez de la compassion pour eux en les voyant dans un besoin si grand bien, que, de leur côté, ils éprouvent une grande joie d'en être réduits là, et cela par amour pour la pauvreté que leur ?naître et Seigneur leur avait recommandée avant toute autre vertu et toute autre béatitude. Quels sentiments devons-nous éprouver en pensant que les princes du monde, en présence du Créateur de toutes choses, sont dans une telle pauvreté qu'il leur faille soutenir leur vie avec de pareils aliments, à la manière des animaux? Le Seigneur les regardait faire et il leur compatissait, car il les aimait avec beaucoup de tendresse ; mais il se réjouissait aussi, tant pour eux, parce qu'il savait. qu'ils méritaient beaucoup par là, que pour nous à qui il laissait ainsi un exemple. Or, en cet exemple nous pouvons découvrir une occasion d'avancer en plusieurs vertus; car la pauvreté y brille d'une manière admirable, les pompes du inonde y apparaissent tout-à-fait dignes de nos mépris, la somptuosité et les apprêts trop recherchés dans les repas y rencontrent leur ruine, l'avidité de la gourmandise, sa délicatesse honteuse et son désir insatiable n'y trouvent qu'anéantissement total. Portez donc là vos regards, et, animée par un

 

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exemple si glorieux, embrassez de toute l'ardeur de votre âme cette pauvreté qui a jeté un si brillant éclat dans le Seigneur, dans notre Souveraine, sa Mère, dans les Princes du monde, les Apôtres, et dans tous ceux qui ont voulu marcher parfaitement sur leurs traces. Mais remarquez bien de quelle pauvreté j'ai intention de parler. Je sais qu'établie dans un monastère, vous avez embrassé par voeu cette vertu, et que vous ne pouvez rien avoir en propre ; rendez-en grâces à votre Dieu et soyez inviolablement fidèle à vos engagements. Mais je désire que vous vous éleviez plus haut, ce qui, du reste, est conforme à votre profession; ou plutôt cette profession, comprise autrement, serait vide de sens et n'offrirait que des paroles sans effet. Je veux donc parler de cette pauvreté qui a sa racine dans le cœur, car c'est là que toutes les vertus sont implantées, et non dans ce qui est extérieur. Ainsi vous observez parfaitement votre vœu de pauvreté si c'est du fond de votre cœur que vous en remplissez les actes. Mais si c'est extérieurement que vous souffrez la privation de bien des choses, si c'est uniquement parce que vous n'êtes pas dans l'abondance, comme le voudrait votre sensualité, si intérieurement vous avez des désirs, si, de propos délibéré, vous ambitionnez plus qu'il ne vous est nécessaire, ce n'est plus dans la pauvreté que volis vivez, mais dans

 

265

 

la misère. Ce n'est plus là cette pauvreté qui est une vertu et une source de mérites ; c'est une détresse pénible, il est vrai, mais indigne d'aucune récompense; car pour perdre le mérite d'un acte, pour commettre un péché, c'est assez du désir accompagné du consentement. Et ne croyez pas, avec une telle pauvreté, pouvoir vous élever jusqu'à l'oraison ou la contemplation, ou jusqu'à la récompense du centuple. Quoi ! un coeur aggravé par le poids des cupidités terrestres pourrait-il monter si haut ? Pourrait-il, souillé par la fange et la boue, plongé dans la matière, grossièrement affecté, s'approcher de la pureté de Dieu et des esprits célestes? Aimez donc du fond de votre âme cette pauvreté ; prenez-la pour votre mère; que sa beauté vous ravisse, mettez en elle tout votre bonheur, et, pour aucune chose au monde, ne consentez à la contrister. N'ayez rien et ne désirez absolument rien avoir en dehors de ce qui vous est nécessaire.

Mais vous me demanderez quelle est l'étendue de cette nécessité? Je vous répondrai que plus vous aimerez profondément la pauvreté, plus il vous sera facile de juger sainement de ce qui vous est nécessaire. Ces choses nous sont nécessaires sans lesquelles nous ne pouvons être. Voyez donc les choses dont il vous est facile de vous passer, et ne consentez jamais ni à les posséder, ni à les demander, ni à vous les procurer,

 

266

 

ni à les recevoir de ceux qui voudraient vous en faire présent. Cependant, vous ne pourrez point encore avec tout cela imiter parfaitement le Seigneur Jésus dans sa pauvreté, quoique vous vous restreigniez rigoureusement, et je ne vois pas que notre pauvreté puisse entrer en comparaison avec la sienne, quelque effort que nous apportions à bien garder cette vertu. Je vais vous le montrer par une seule et belle raison, laissant de côté celles que nous pourrions trouver en considérant qu'il est Dieu, souverainement riche, le maître de toutes choses, suprême en perfection, et autres semblables.

La raison qui me fait parler ainsi, c'est que le Seigneur ne s'est pas borné à prendre la détresse de la pauvreté; il en a choisi l'opprobre. Notre pauvreté, à nous, a été adoptée volontairement et pour l'amour de Dieu; c'est pourquoi elle est regardée comme une vertu et elle en est véritablement une. Aussi est-elle considérée par les méchants eux-mêmes comme exempte de toute honte et comme honorable. Mais il n'en a pas été ainsi de Jésus : on ne le connaissait pas, on ignorait entièrement que sa pauvreté fût volontaire, et la pauvreté qui naît du besoin produit la honte et le mépris. Étant donc, à la connaissance de tous, sans maison, sans biens, sans aucune des choses de ce monde, il en était méprisé davantage. En effet,

 

267

 

de pareils pauvres sont foulés aux pieds de tous les hommes. S'ils ont de la sagesse, on n'y ajoute pas foi ; s'ils sont d'une illustre origine, on les tourne en dérision, on les méprise. Qui plus est : noblesse, sagesse, probité, ou, pour mieux dire, toute qualité semble éteinte en eux dans l'appréciation de tout le monde. Ils sont rejetés presque partout, en sorte que l'amitié ancienne, les liens du sang, ne leur servent de rien le plus souvent; car chacun se refuse à avoir de tels parents ou de tels amis. Vous voyez bien maintenant qu'il vous est impossible d'atteindre à sa pauvreté, ni même de l'imiter dans l'abjection si profonde de sa détresse et de son humiliation. Voilà pourquoi les pauvres du monde qui nous offrent l'image du Seigneur lui-même, ne doivent pas être méprisés. Elle est donc bien désirable cette vertu de pauvreté, surtout pour nous qui en avons fait voeu. Aussi appliquez-vous à la mettre en pratique avec tout le soin et toute la dévotion dont vous êtes capable. Si vous désirez entendre saint Bernard, écoutez comment il parle sur ce point :

« (1) Imitons, autant que nous le pouvons, celui qui a tant aimé la pauvreté, que, bien qu'il eût en sa main les confins de la terre, il n'a cependant point possédé

 

1 Serm. 4 de Adv.

 

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où reposer sa tête, et que nous lisons des Disciples qui s'attachèrent à lui, qu'en passant à travers les champs couverts de moissons, ils furent forcés, pour apaiser leur faim, de broyer quelques épis. »

« (1) Pourquoi le Seigneur, qui a en sa puissance l'or et l'argent, a-t-il consacré en sa personne la sainte pauvreté ? Ou bien pourquoi cette même pauvreté est-elle mise au jour avec tant de sollicitude par l'Ange? Voici, dit-il, le signe auquel vous le reconnaîtrez : vous trouverez un enfant enveloppé de langes (2). Vos langes, ô Seigneur Jésus, « ont été placés pour être un signe, mais c'est un signe auquel, jusqu'à ce jour, beaucoup ont contredit. Il nous a donné l'exemple, afin que nous marchions sur ses traces… Et, en vérité, une cuirasse de fer est plus utile dans le combat qu'une robe de lin, bien que l'une soit un fardeau et l'autre un vêtement d'honneur.

« C'est véritablement un grand abus, un abus qui passe toute limite , qu'un misérable vermisseau veuille être riche, quand le Dieu de majesté, le Seigneur des armées, a voulu se faire pauvre à cause de lui. »

 

1 Serm. 4 nat. Dom. — 2 Luc., 2.

 

269

 

« (1) Ce n'est pas la pauvreté qui est réputée une vertu, mais l'amour de la pauvreté.

« (2) L'amitié des pauvres nous rend amis des rois, mais l'amour de la pauvreté nous constitue rois. En un mot, le royaume des cieux est le royaume du pauvre. Heureux celui qui ne s'est point en allé à la poursuite de ces biens qui sont un fardeau pour ceux qui les possèdent, une cause de souillure pour ceux qui les aiment, un tourment pour ceux qui les

perdent ! »

Vous voyez donc par l'exemple des Apôtres, par les passages de saint Bernard que je viens de vous citer et les autres que je vous ai rapportés plus haut en parlant de la naissance du Sauveur et du sermon sur la montagne ; vous voyez de quelle manière vous devez soupirer après la pauvreté comme après une vertu pleine d'excellence. Mais que dirons-nous contre la gourmandise et à la louange de l'abstinence qui brille également dans le fait que nous venons de raconter ? Il est, à la vérité, en dehors de mon but principal de traiter de ces vertus, surtout à cause de la multitude des autorités que nous aurions à produire. ; mais, comme je considère votre propre utilité, que je vous sais sans expérience pour toutes ces choses, que vous

 

1 Epist., 100. — 2 Epist., 108.

 

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n'avez point la facilité de vous en instruire , ni de livre où vous puissiez les apprendre , voilà pourquoi je vous en entretiens avec un soin plus particulier, afin qu'au moins vous connaissiez un peu la nature des vertus que vous pouvez imiter dans le Maître des vertus, dont la vie fait l'objet principal de nos méditations.

Vous devez donc savoir qu'il faut agir avec force contre la gourmandise, lui faire une guerre continuelle et s'en défendre sans réserve. C'est contre ce vice que les saints Pères et tous ceux qui se sont adonnés aux exercices de la vie spirituelle ont tourné leurs efforts. Écoutez comment en parle saint Bernard (1) : « D'où vient une pusillanimité aussi grande ? D'où vient une abjection si déplorable, qu'une créature excellente, capable de la vie éternelle et de la gloire du Dieu suprême, puisqu'elle a été créée de son souffle, marquée à sa ressemblance, rachetée de son sang, dotée de sa foi, adoptée par son esprit ,d'où vient, dis-je, qu'une telle créature ne rougisse pas de traîner une servitude misérable en suivant les appétits d'un corps qui s'en va en pourriture? Et c'est avec justice qu'il est impossible de les satisfaire à celle qui, abandonnant son Époux, se livre à

 

1 De convers. Ad cler., c. 13.

 

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de tels corrupteurs… C'est un travail bien insensé que de nourrir celle qui est stérile et ne saurait rien produire, et de refuser de faire du bien à celle

qui est dans la viduité ; de mettre de côté le soin de son coeur et de ne s'occuper à répondre qu'aux désirs de la chair, d'engraisser un cadavre qui tombe en corruption et qui sera bientôt la proie des vers, comme nous le savons tous. »

Vous voyez donc comment il faut éviter la gourmandise, mais cependant nous pouvons condescendre aux exigences de notre corps selon ses besoins et pour en conserver la santé. C'est pourquoi le même saint Bernard s'exprime ainsi à ce sujet : « De tous les biens du corps, il n'y en a qu'un seul que nous lui devions : c'est la santé. Hors de là, nous ne lui sommes nullement redevables, il n'a rien à réclamer de nous, et il nous faut l'enchaîner et le tenir dans cette limite, puisque ses fruits sont nuls et que la mort en est le terme… Que si nous servons la sensualité, ce n'est plus la santé; cela n'est plus une conséquence de la nature, mais quelque chose en dehors de la nature, qui alors donne la main à la mort en choisissant la sensualité pour son guide. C'est ainsi que beaucoup sont descendus, ou, pour

 

1 Serm. de tripl. gen. bon. et Vigil. sup. cogit.

 

272

 

parler mieux, selon la vérité, sont tombés en des goûts si conformes à ceux de la bête, qu'ils ont préféré la sensualité à la santé, et se sont livrés

avec transports à ces excès qu'ils savent bien être suivis des passions les plus dangereuses et les plus difficiles à surmonter. Or, de même que la santé est le besoin du corps, de même la pureté est le besoin du coeur; car l'oeil qui est dans le trouble ne verra point Dieu, et pourtant le coeur de l'homme a été créé pour jouir de la vue de son Créateur. Si donc

il faut pourvoir avec soin à la santé du corps, il faut aussi d'autant plus de sollicitude à conserver la pureté du coeur, que, sans contradiction aucune, cette partie de nous-mêmes est plus noble que l'autre. »

« (1) Cette recherche dans la nourriture fait naître en moi quelque soupçon; pourtant, si c'est d'après l'ordre du médecin que vous agissez ainsi, nous ne reprendrons pas le soin que vous avez de votre chair, car jamais personne n'a eu de la haine pour elle. »

Cependant, il ne faut pas suivre cette règle avec trop d'anxiété, ni trop de soin, ni l'étendre au-delà de justes limites. Aussi, lorsque nous ne ressentons actuellement aucune indisposition corporelle de nature à

 

1 Serm. 60 in cant.

 

273

 

légitimer le choix de la nourriture, nous ne devons point nous en mettre en peine, ni vivre avec tant de minutie. C'est pourquoi saint Bernard nous dit (1) : « Comprenez que, d'après le sentiment de mon Maître, la sagesse de la chair se trouve condamnée, cette sagesse à l'aide de laquelle la sensualité se change en dissolution, et le soin de la santé s'étend au-delà des limites convenables… A quoi bon s'éloigner des plaisirs, s'il faut  donner des soins de chaque jour à s'occuper des complexions diverses et à mettre de la variété dans la nourriture? Les légumes, dit-on, gonflent trop ; le fromage charge l'estomac; le lait porte à la tête; l'eau nuit à la poitrine ; les choux nourrissent la mélancolie ; les poireaux échauffent la bile ; le poisson d'étang ou nourri dans de l'eau boueuse est tout-à-fait contraire à mon tempérament. Quoi donc! c'est à peine si parmi les fleuves, les champs, les jardins et les maisons d'approvisionnement, on pourra trouver de quoi vous donner à manger ! Je pensais, voyez-vous, qu'un moine n'est pas un médecin, que ce n'est pas son affaire de juger de son tempérament, mais de sa profession. Je vous en prie, ayez pitié d'abord de votre propre repos; ensuite

 

1 Serm, 36 in cant.

 

274.

 

prenez en compassion la peine de ceux qui vous servent, prenez en compassion la pauvreté du monastère, prenez en compassion la conscience. Je dis la conscience, parce que je n'entends pas la

vôtre, mais celle de votre frère qui, assis à vos côtés, mange ce qui lui est présenté et se sent porté à murmurer du jeûne singulier qu'il vous voit observer. Vous lui êtes un sujet de scandale, soit par votre odieuse exigence, soit par les soupçons qu'il est porté à concevoir sur la charité de celui qui est chargé de pourvoir à votre nourriture… C'est en vain que plusieurs se flattent de trouver une excuse dans l'exemple de saint Paul, qui exhorte son disciple à ne point boire d'eau, mais à user d'un peu de

vin à cause de son estomac et de ses fréquentes maladies. Ils devraient faire bien attention d'abord que ce n'est pas pour soi-même que l'Apôtre donne un pareil conseil, et que, de son côté, le disciple n'en fait nullement la demande. Ensuite, ce n'est pas à un moine que cet avis s'adresse, mais à un évêque dont la vie importait extrêmement à l'Église, dont la faiblesse était grande encore et dont la durée ne comptait que quelques jours. D'ailleurs, ce disciple, c'était Timothée. Donnez-moi un autre

 

1 Tim., 5.

 

275

 

Timothée, et si vous le voulez, donnez-lui l'or pour nourriture et le baume pour breuvage. Et encore, « c'est vous-même qui vous dispensez, touché de compassion pour votre personne propre. Cette dispense que vous vous accordez à vous-même, est suspecte, je vous l'avoue, et je crains bien que sous le manteau et le nom de la discrétion, ne se cache la prudence de la chair qui se joue de vous. Au reste, si l'autorité de l'Apôtre,  permettant de boire du vin, trouve en vous tant de faveur, n'oubliez pas,  je vous en avertis, ce qu'il a dit : Un peu de vin. »

Vous voyez donc, par ce qui vient d'être dit, qu'on peut s'occuper de la santé du corps, mais qu'il faut s'abstenir de toute recherche minutieuse dans le choix de la nourriture.

Mais que dirions-nous de l'abstinence? Écoutez non ma parole, mais celle de saint Bernard qui s'écrie (1) : « La chair et l'esprit, le chaud et la tiédeur ne sauraient habiter en un même lieu, surtout après qu'il a été dit de la tiédeur : qu'elle a coutume de provoquer au vomissement le Seigneur lui-même. Si donc les Apôtres attachés à la chair du Seigneur (cependant elle était sainte, puisqu'il était le Saint des saints), si, dis je, les Apôtres ne purent être

 

1 Serm. 3 de Asc. Dom.

 

276

 

remplis du Saint-Esprit tant que cette chair ne fut point enlevée de leur présence, pensez-vous qu'attaché à la vôtre, qui n'est que souillure et un repaire de tous les fantômes les plus immondes, vous puissiez recevoir cet Esprit de toute pureté, si vous ne vous efforcez de renoncer entièrement aux consolations qu'elle vous offre? Sans doute, lorsque vous commencerez, la tristesse remplira votre coeur; mais si vous persévérez, votre tristesse se changera en joie. Alors vos affections seront purifiées, votre volonté se renouvellera, ou plutôt une volonté nouvelle prendra vie en vous; en sorte que tout ce qui vous paraissait difficile et même impossible, vous l'accomplirez avec une douceur ineffable et avec avidité. »

« (1) Ne nous fâchons point contre Paul, s'il châtie son corps et le réduit en servitude en s'abstenant du vin, car c'est dans le vin que réside la luxure. Si, dans mes infirmités, je m'en permets un léger usage selon le conseil de l'Apôtre, je m'abstiendrai néanmoins d'admettre la viande parmi mes aliments, de peur qu'en nourrissant trop la chair, je ne pourrisse les vices de la chair. Je m'appliquerai même à manger mon pain avec mesure, de peur que mon

 

1 Serm. 66 sup. cant.

 

377

 

estomac trop appesanti ne s'ennuie de la prière, et que le Prophète ne me reproche de m'en charger jusqu'à l'excès. Qui plus est, j'aurai soin de ne pas m'abreuver d'eau outre mesure , de peur que la dilatation qui en serait le résultat n'allât jusqu'à exciter les mouvements de la concupiscence. »

« (1) Le vin et un pain exquis, un breuvage miellé et des mets bien apprêtés combattent en faveur du corps et non de l'esprit : ce n'est point l'âme, mais la chair qui s'engraisse d'aliments préparés avec soin. Le poivre, le gingembre, le cumin, la sauge et mille autres sortes de condiments semblables flattent, il est vrai, le palais, mais allument la volupté. Celui qui vit avec prudence et sobriété n'a besoin pour assaisonnement que de la faim et d'un peu de sel. La faim seule étant absente, il vous faut alors recourir à je ne sais quels mélanges de sucres

étrangers qui piquent le palais, provoquent l'appétit, excitent l'estomac. »

« (2) Dès que l'esprit a commencé à se réformer à l'image de son Créateur, bientôt la chair, venant à renaître, commence à son tour, par sa volonté propre, à se réformer à l'image de l'esprit; car c'est alors

 

1 Episi., 1. — 2 Epist. ad frat. de mons. Dei.

 

278

 

qu'elle s'accoutume, contre l'exigence de ses sens,à trouver sa joie en ce qui réjouit l'esprit. Et même, poussée par la multitude de ses défauts, par la peine fréquente que ses péchés lui font éprouver, brûlant de la soif de son Dieu, elle s'efforce de précéder l'esprit qui doit lui servir de guide. Nous ne perdons pas pour cela nos jouissances, mais nous les transportons du corps à l'âme, des sens à la conscience. Le pain de son et l'eau pure, les choux et les haricots ne sont point assurément des choses

délectables; mais ce qui est véritablement délectable, c'est de pouvoir avec bonheur satisfaire, par amour pour Jésus-Christ et dans le désir de jouissances intérieures, un corps bien soumis, avec de pareils aliments. Combien de milliers de pauvres pourvoient délicieusement à leurs besoins avec seulement une partie de ces choses? Il serait facile, il serait vraiment agréable, en apportant l'amour de Dieu pour assaisonnement, de vivre selon les simples besoins de la nature, si notre folie permettait qu'il en fût ainsi, car à peine est-elle guérie qu'aussitôt la nature sourit à ce qui est naturel. Il en est de même du travail : l'homme des champs a les nerfs endurcis et les bras pleins de vigueur; c'est l'exercice qui fait tout cela : donnez-lui un long repos, il s'affaiblira. La volonté produit l'action, l'action

 

279

 

l'exercice, et l'exercice donne des forces en a tout genre de travail. »

Vous voyez clairement par ces témoignages que l'abstinence doit avoir une place toute particulière dans votre estime. Nos anciens Pères, aussi bien que le bienheureux François et la bienheureuse Claire, votre fondatrice, l'ont observée très-rigoureusement, ainsi que nous le lisons en leurs vies. Cependant, selon le même saint Bernard (1), il y a trois cas où la mortification doit être tempérée : c'est premièrement, quand elle a lieu contre la volonté des supérieurs, ce qu'il ne faut se permettre en aucune façon ; en second lieu, quand elle serait, pour ceux avec qui vous vivez, la cause d'un scandale notable ; car il y a plus d'avantage pour l'âme à user de la vie commune par charité, que d'exercer des mortifications en dehors de cette vie au scandale des frères ; le troisième cas, c'est lorsqu'elle serait au-dessus des forces corporelles, car une mortification indiscrète n'est pas une vertu, mais un vice. Saint Bernard parle ainsi de ceux qui ne se soumettent pas à ces règles : « Vous ne pouvez vous contenter de la vie commune. Ce n'est pas assez pour vous des jeûnes de la règle, des veilles solennelles, de la discipline qui vous est imposée, de

 

1 Serm. 19 sup. cant.

 

280

 

la mesure que nous vous faisons dans les vêtements et dans les aliments. Vous préférez ce qui est particulier à ce qui est commun ; mais comment donc, après nous avoir confié le soin de ce qui vous regarde , allez-vous vous entremêler de vos personnes? Cette volonté propre, qui tant de fois

(votre conscience en est témoin) a été cause que vous vous êtes rendue coupable envers Dieu, vous la prenez maintenant pour votre guide, et cela de préférence à votre supérieur l C'est elle, n'en doutez pas, qui vous enseigne à ne point avoir d'égards pour ce qui est naturel; à ne pas acquiescer à ce qui est raisonnable ; à dédaigner le conseil et l'exemple des anciens; à ne pas nous obéir. Ne savez-vous pas que bien des fois l'Ange de Satan se transfigure en Ange de lumière ? Dieu est sagesse, et non-seulement il veut qu'on l'aime avec douceur, mais avec sagesse. C'est pourquoi l'Apôtre dit (1) : Que votre obéissance soit conforme à la raison.

D'ailleurs, l'esprit d'erreur se jouera facilement de votre zèle, si vous mettez de côté la science. Cet ennemi rusé n'a pas de moyen plus sûr pour enlever d'un coeur la charité, que de le faire s'avancer imprudemment et d'une manière contraire aux règles de la raison.

 

1 Rom., 12.

 

281

 

« (1) O honte ! voyez comme ils demandent sans cesse avec importunité ce qui est superflu, eux qui « refusaient, il n'y a pas longtemps, avec obstination ce qui était. de pure nécessité. Et quand même ils demeureraient invincibles en leur obstination, en continuant à se mortifier sans discrétion, en troublant, par une singularité si notable, ceux avec qui ils devraient vivre sous une même règle, dans la même maison, je ne sais véritablement s'ils pourraient se flatter de conserver encore la vraie piété; pour moi, il me semble que de tels hommes sont rejetés bien

loin. En effet, que ces hommes, sages à leurs propres yeux, qui ont arrêté en eux-mêmes de ne point se rendre aux conseils ni aux commandements, que ces hommes, dis-je, voient ce qu'ils répondront,

non point à moi, mais à celui qui a dit : « C'est une espèce de magie de ne vouloir point se soumettre, et un crime semblable à l'idolâtrie de faire sa volonté propre (2). Or, il avait commencé par dire : L'obéissance est meilleure que la victime, et il vaut mieux obéir que d'offrir la graisse du bélier, c'est-à-dire la mortification faite en dehors de l'obéissance.

« (3) Quel est ce trouble qui s'élève si fréquemment

 

1 Serm. 33 sup. cant. — 2 I Reg., 15. — 3 Serm. 64 in cant.

 

282

 

et d'une manière si pénible au sein de cette maison ? J'ai en vue la mortification de quelques-uns qui, parmi nous, exercent une abstinence superstitieuse qui les rend à charge à tout le monde et à eux-mêmes. Comment donc un désaccord si général n'est-il pas la ruine de leur propre conscience, et autant qu'il est en eux, un renversement étrange de cette vigne que la droite élu Seigneur a plantée, je veux dire de votre communauté où tout doit être unanime? Malheur à l'homme par qui le scandale vient en ce monde ! Celui, dit le Seigneur, qui aura scandalisé un de ces petits enfants… et ce qu'il ajoute est dur; mais quels châtiments plus durs ne méritera donc pas celui qui scandalise une si nombreuse et si sainte assemblée ? Quel qu'il soit, sans aucun doute, il encourra le jugement le plus sévère.

« (1) Il me reste à signaler à ceux qui parviennent à la grâce de la dévotion, un danger et un danger tout-à-fait à craindre de la part du démon du midi ; car Salan lui-même se transfigure en Ange de lumière (2). Voici donc ce que doit redouter celui qui accomplit toutes choses avec tant de bonheur : c'est qu'en suivant sa ferveur, il ne détruise pas sa santé

 

1 Serm. 3 de Circ. Dom. — 2 II Cor., 11.

 

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par un exercice immodéré, de peur qu'ensuite il ne soit contraint, au grand détriment de l'édifice spirituel, qu'il a élevé, de s'occuper plus qu'il ne faut d'un corps trop affaibli. Celui qui court bien, afin de ne pas tomber dans ce piège, a besoin d'être éclairé du flambeau de la discrétion qui est la mère des vertus et la consommation de la perfection. C'est elle qui doit l'instruire à ne faire rien de trop, ni rien de moins qu'il ne faut. C'est là le jour huitième dans lequel l'enfant est circoncis, car la vraie discrétion est une circoncision qui empêche qu'il n'y ait ni trop ni pas assez. Celui qui fait trop, coupe le fruit de la bonne oeuvre, il n'en opère pas la circoncision; mais aussi celui qui est tiède fait moins qu'il ne doit. C'est donc en ce jour qu'un nom est imposé, et ce nom est un nom de salut; je

ne craindrai pas de le dire : celui qui vit de la sorte accomplit son salut. Jusqu'à ce jour, les Anges seuls ont pu être instruits de son nom, car ils

connaissent les célestes secrets; mais aujourd'hui, pour la première fois, je lui donne avec confiance ce nom de salut. Et parce que c'est une chose bien rare sur la terre que la discrétion, au moins que l'obéissance tienne en vous la place de cette vertu, mes frères , en sorte que vous ne fassiez ni plus, ni moins, ni autrement qu'il ne vous a été commandé.

 

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« (1) Il y a des exercices dans lesquels il est nécessaire que le corps se fatigue, comme sont les « veilles et autres choses semblables ; mais ces exercices, loin d'être un obstacle à l'avancement spirituel, aident à l'assurer, s'ils sont faits avec raison et discrétion. Au contraire, si le vice de l'indiscrétion s'y mêle, de façon que le corps tombant en langueur et l'esprit venant à défaillir, les exercices spirituels en soient empêchés, celui qui a agi de la sorte a enlevé à son corps un bien excellent, à son âme la ferveur, au prochain l'exemple, à Dieu l'honneur; il est un sacrilège, et il s'est rendu coupable envers le Seigneur de toutes ces choses. Non pas que, selon le sentiment de l'Apôtre, il ne me semble naturel, juste et convenable, que la tête qui s'est fatiguée souvent jusqu'à la douleur à la poursuite des vanités du siècle, ne souffre quelquefois au service de Dieu; que l'estomac, qui s'est rempli souvent jusqu'à l'excès, ne souffre la faim jusqu'à en crier; mais en tout il faut garder une mesure. Le corps doit être affligé quelquefois, mais il ne faut point le briser; car si l'exercice corporel a quelque petite valeur, la piété est utile à tout. Quand je parle d'une valeur médiocre, je ne prétends point

 

1 Epist. ad fratres de mont. Dei

 

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flatter la concupiscence ; cependant je soutiens qu'il faut donner quelque soin à la chair, mais avec sobriété et avec une certaine mesure spirituelle, en sorte que, ni dans le mode, ni dans la qualité, ni dans la quantité, on ne découvre rien qui soit indigne d'un serviteur de Dieu. » Ainsi parle saint

Bernard.

Mais, afin que vous connaissiez mieux cette vertu de discrétion, écoutez encore ce que le même saint dit à sa louange (1) : « La vertu de discrétion sans la ferveur de la charité ne fait que traîner, et la ferveur embrasée, si elle n'est tempérée par la discrétion, pousse au précipice. C'est pourquoi celui-là est digne de louange à qui ni l'une ni l'autre de ces vertus ne manquent, de façon que la ferveur anime la discrétion, et la discrétion règle la ferveur. La discrétion établit l'ordre de la vertu, l'ordre lui donne le mode, l'éclat et la perpétuité. — C'est en suivant l'ordre que vous leur avez tracé que les jours se succèdent, dit le Prophète (2), et il appelle jour la vertu. La discrétion n'est donc pas tant une vertu que la modératrice et le guide des vertus, la régulatrice des affections et la science des moeurs. Enlevez-la, et la vertu deviendra un vice,

 

1 Serm. 23 sup. cant. — 2 Ps. 18.

 

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« l'affection la plus naturelle se changera en trouble et sera la ruine même de la nature. »

Vous voyez donc, par ce qui vient d'être dit, comment l'exemple des Disciples détruit la superfluité et la gourmandise. Mais je ne vous ai point encore fait remarquer comment la pompe du monde y trouve aussi sa condamnation. Bien que je n'aie pas l'intention de poursuivre ce sujet, je ne veux pourtant pas l'omettre entièrement. Qu'il nie suffise donc de dire que dans cet exemple on voit renouveler la bienheureuse simplicité du premier âge dans lequel les hommes se contentaient du fruit des arbres, des racines, des herbes et de l'eau pure. S'il en était ainsi aujourd'hui, nous n'aurions besoin ni de moulin, ni de four, ni d'ustensiles, ni d'un appareil incroyable d'objets de ménage, ni de meubles pompeux et variés, choses dans lesquelles le genre humain est embarrassé d'une manière inextricable.

 
CHAPITRE XLV. Du ministère de Marthe et de Marie.— De l'ordre de la contemplation, laquelle renferme deux parties.

 

(1) Un jour Jésus, étant allé à Béthanie, descendit dans la maison de Marthe et de Marie. Comme elles

 

1 Luc., 18.

 

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l'aimaient de tout leur coeur, elles le reçurent avec le respect le plus profond et l'empressement le plus grand. Marthe, soeur de Marie, se mit aussitôt en action afin de préparer au Seigneur et à ses Disciples un festin tout-à-fait splendide. Mais Marie se plaça aux pieds de Jésus. Or, tandis que le Seigneur, ne pouvant demeurer oisif, répandait les paroles de la vie éternelle, Marie, les yeux attachés sur lui, les oreilles ouvertes à tout ce qu'il disait, trouvait dans ses discours un bonheur inexprimable, et nulle autre pensée n'avait accès en son âme. Marthe souffrit tout cela avec peine, et elle demanda au Seigneur qu'il voulût bien forcer sa soeur à partager son travail ; mais elle reçut une réponse contraire à ses désirs, car il lui fut dit que Marie avait choisi la meilleure part. Celle-ci, qui prenait son repos dans les paroles de Dieu, s'éveillant comme d'un profond sommeil aux réclamations de sa soeur, craignit que son inaction ne fût coupable, et se tint les yeux fixés vers la terre en gardant le silence. Mais après la réponse du Seigneur, elle s'assit de nouveau, plus tranquille et plus heureuse encore qu'auparavant. Ensuite, le repas étant prêt, et le Seigneur cessant de prêcher, elle se lève, lui offre de l'eau afin qu'il puisse laver ses mains, et, sans jamais s'éloigner de lui durant tout le repas, elle le sert avec empressement. Considérez attentivement

 

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le Seigneur entrant dans cette maison, et ces femmes le recevant avec la joie la plus vive. Arrêtez-vous ensuite à tout ce que vous venez de voir dans les actions diverses que j'ai rapportées , car tout est réellement plein de beauté.

Or, vous devez savoir que, par ces deux soeurs, les saints nous disent qu'il faut entendre les deux voies de la vie spirituelle : la voie active et la voie contemplative. Il y aurait une ample matière à traiter en parlant de ces deux voies; mais je crois qu'il vous est avantageux que je ne m'étende pas trop longuement. Cependant, je veux vous en écrire quelque chose, car saint Bernard a parlé avec abondance sur ce sujet en divers endroits; ses enseignements sont de la plus haute utilité, de la spiritualité la plus élevée, et de la nécessité la plus grande. D'ailleurs, nous vivons continuellement selon ces deux voies, et nous ignorons fréquemment comment nous devons nous y conduire ; de là un grand danger et une perte non légère, surtout pour ceux qui mènent la vie religieuse.

La vie active est donc celle qui est désignée par Marthe ; mais cette vie renferme deux parties, comme je puis le conclure de la doctrine de saint Bernard. La première est celle dans laquelle l'âme s'exerce principalement à ce qui concerne son avantage personnel, en se corrigeant de ses défauts, en se purifiant de ses

 

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vices et en s'ornant de vertus. La même chose se fait aussi secondairement, dans l'intérêt glu prochain, par l'accomplissement des oeuvres de justice et des devoirs de la piété et de la charité. La seconde partie de cette vie consiste à rapporter son exercice principalement à l'utilité du prochain, quoique l'avantage le plus grand en revienne à celui qui agit; et c'est ce qui a lieu quand on dirige et qu'on enseigne les autres, quand on aide au salut des âmes, comme tous les prélats, les prédicateurs et autres.

Entre ces deux parties de la vie active se trouve la vie contemplative; et tel est l'ordre qui s'y observe : premièrement, c'est que chacun s'exerce et s'applique à l'oraison, à l'étude des saintes lettres, aux autres bonnes oeuvres et devoirs de la vie vis-à-vis de ses frères, en ayant soin de se corriger de ses vices et d'acquérir les vertus; secondement, c'est qu'on se repose dans la contemplation en cherchant la solitude et en vaquant à Dieu seul de tout son pouvoir; troisièmement, c'est qu'à l'aide de ces deux exercices, étant rempli des vertus, illuminé par la vraie sagesse, embrasé de ferveur, on s'applique au salut des autres.

Il faut donc d'abord , comme je l'ai indiqué, que dans la première partie de la vie active, l'esprit se dégage, se purifie du péché, se fortifie par l'exercice des

 

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vertus ; ensuite, qu'il s'établisse solidement, s'illumine et s'instruise dans la vie contemplative; après quoi, il peut avec confiance travailler à l'avancement du prochain et lui venir en aide. Que ce soit l'ordre véritable, on le prouve par les témoignages que je vais apporter. D'abord, commençons par montrer que la première partie de la vie active précède la vie contemplative.

 
CHAPITRE XLVI. La vie active précède la vie contemplative.

 

Saint Bernard dit (1) : « Jésus entrant dans ce village, deux soeurs, Marthe et Marie, c'est-à-dire l'action et l'intelligence, le reçurent. Or, Jésus étant arrivé à elles, leur donna à chacune ce qui leur convient, la vertu et la sagesse ; la vertu à l'action, la sagesse à l'intelligence. Voilà pourquoi il est appelé par les Apôtres : la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu (2). Mais d'où vient que Marthe le reçoit, lorsqu'il entre, qu'elle s'empresse et qu'elle sert, tandis que Marie, après qu'il est entré, se place à ses pieds, suspend son coeur à ses paroles, si ce n'est que l'action marche la première et que la contemplation la suit? Quiconque désire parvenir à l'intelligence, doit nécessairement commencer par s'exercer avec empressement aux bonnes oeuvres, selon qu'il est écrit :

 

1 Serm. 5 de Assumpt. Virg. — 2 II Cor., 1.

 

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« Mon fils, si vous désirez la sagesse, conservez la justice, et Dieu vous l'accordera (1). » Et ailleurs : «  C'est dans vos commandements que j'ai trouvé l'intelligence (2). « Et encore : « C'est par la foi qu'il purifie leurs coeurs (3). » Par quelle foi? Par la foi qui opère par l'amour.

« (4) Peut-être, vous aussi, soupirez-vous après le repos de la contemplation? Vous faites bien, mais n'oubliez pas les fleurs dont nous lisons que le lit de l'Épouse était couvert. Ayez donc soin d'environner pareillement le vôtre des fleurs de vos bonnes oeuvres, et de prévenir, par l'exercice des vertus, le saint repos, comme la fleur précède le fruit. C'est

vouloir goûter un repos trop mou que de désirer en jouir sans s'être fatigué par l'exercice, et de soupirer après les embrassements de Rachel, en dédaignant la fécondité de Lia. C'est un renversement de l'ordre que d'exiger la récompense avant le mérite, et de prendre sa nourriture avant d'avoir travaillé, l'Apôtre nous disant : Que celui qui ne travaille

pas, ne mange pas (5). — C'est dans vos commandements que je trouve l'intelligence, dit le Prophète ; et cela, afin que vous sachiez que les délices de la contemplation ne sont véritablement dues qu'à l'obéissance aux commandements. Ne vous imaginez pas que l'amour que vous avez du repos doive vous porter à vous soustraire aux actes de la sainte obéissance ou aux règles des anciens. S'il en

 

1 Eccli., 1 — 2 Ps. 118. — 3 Act., 15. — 4 Serm. 46 sup. — 5 II Thess., 3.

 

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était ainsi, l'Epoux ne saurait reposer avec vous, sur une même couche, alors surtout que vous auriez recouvert cette couche des roseaux et des orties de la désobéissance. Il n'exaucerait pas vos prières, et, quand vous l'appelleriez, il ne se rentrait pas à vos invitations ; car ce grand amant de  l'obéissance, qui a mieux aimé subir la mort que de se soustraire à ses lois, ne se livrera pas sans mesure à celui qui désobéit. Et il ne saurait approuver le vain repos de votre contemplation, celui qui a dit : Je me suis fatigué à souffrir (1), marquant par ces paroles le temps où, exilé du ciel et de la patrie du suprême repos, il a accompli le salut du monde en demeurant au milieu de nous.

« J'admire beaucoup l'impudence de quelques-uns qui résident dans cette maison, et qui, après nous avoir troublé par leur singularité, nous avoir irrité par leur impatience, nous avoir méprisé par leur entêtement et leur rébellion, osent néanmoins inviter, avec l'instance réitérée de la prière, le Seigneur de toute pureté à partager la couche souillée de leur conscience ; « Mais, leur répond-il, lorsque vous élèverez vos mains, je détournerai mes regards, et lorsque vous aurez multiplié votre prière, je ne vous exaucerai pas (2). » Quoi donc ! votre couche n'est point couverte de fleurs, mais plutôt elle est toute immonde, et vous voulez y attirer le Roi de gloire ! Est-ce pour l'y faire goûter le repos ou pour vous moquer de lui que vous agissez

 

1 Jer., 6 — 2. Ps., 1.

 

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ainsi? Continuez donc à étendre durant tout le jour vos mains vers Dieu, vous qui ne cessez jamais de fatiguer vos frères, vous qui portez atteinte à leur union si parfaite, vous qui vous séparez de l'unité. Que voulez-vous que je fasse, direz-vous? Ce que je veux, c'est que vous commenciez par purifier votre conscience de tout levain de colère, de contradiction, de murmure et d'envie, et que vous vous empressiez de retrancher de la demeure de votre âme tout ce que vous savez être contraire, ou à la paix de vos frères, ou à l'obéissance que vous devez aux anciens. Ensuite, ce que je veux, c'est que vous vous environniez des fleurs de toutes sortes

de bonnes oeuvres et de pensées louables, en même temps que des parfums des vertus, c'est-à-dire de tout ce qui est n'ai, de tout ce qui est juste, saint et aimable, de tout ce qui respire la bonne renommée de tout ce qui est vertu, de tout ce qui est digne de louange dans le règlement des mœurs (1). Occupez votre esprit de toutes ces choses et appliquez-vous à vous y exercer. C'est dans une demeure ornée de la sorte que vous pourrez appeler en sûreté l'Époux; car lorsque sous l'y aurez introduit, il vous sera permis de lui dire avec vérité : Notre couche est couverte de fleurs, votre âme respirant non-seulement la piété, mais la paix, mais

la mansuétude, mais la justice et l'obéissance, mais la joie et l'humilité. »

Ainsi parle saint Bernard, et, par ses paroles, vous

 

1 Philip., 4.

 

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voyez comment la partie de la vie active, qu'il appelle la première, marche avant la vie contemplative.

 
CHAPITRE XLVII. De l'oraison et de sept choses que doit posséder le parfait docteur.

 

Nous allons voir maintenant comment la vie contemplative précède la vie active dans sa seconde partie, et se trouve ainsi placée entre les deux parties de cette vie active. Saint Bernard dit donc : « Sans aucun doute, il faut prendre garde de ne point donner ce que nous avons reçu pour notre usage propre, et de ne point retenir ce qui nous a été accordé

pour être distribué aux autres. Or, vous gardez en votre possession ce qui appartient à Jésus-Christ, si, par exemple, étant plein de vertus et brillant en même temps à l'extérieur des dons de la science et de l'éloquence, vous enchaînez néanmoins dans un silence inutile ou plutôt damnable, soit par crainte ou par paresse, soit par une humilité hors de saison, la parole de bien qui aurait pu servir à un grand nombre. Assurément vous serez maudit, parce que vous cachez ce qui était destiné à nourrir les peuples. D'un autre côté, vous répandez et vous perdez ce qui était destiné à vous seul, si, avant d'être abreuvé tout entier, si, à moitié rempli, vous vous

hâtez de vous prodiguer, si, agissant ainsi contrairement

 

1 Serm. 18 in cant.

 

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à la loi, vous labourez avec le premier-né de vos boeufs, et vous enlevez la toison, à celle d'entre vos brebis qui a vu le jour la première (1). Sans aucun doute, vous Vous privez du salut et de la vie que vous donnez aux autres, tandis que, vide de toute intention bien réglée, vous vous gonflez du souffle de la vaine gloire, vous vous imprégnez du venin de la cupidité terrestre, et vous vous corrompez au milieu des ravages de leur action mortelle. C'est pourquoi, si vous êtes sage, vous serez un réservoir et non un canal; car celui-ci répand presque à l'instant même ce qu'il reçoit, tandis que celui-là attend qu'il soit rempli, et communique ainsi ce qui déborde sans éprouver aucune perte, sachant que la malédiction pèse sur celui qui fait sa part moindre.

« Au reste, vous, mon frère, dont le salut n'est pas encore assez affermi, dont la charité est nulle encore, ou du moins si tendre et si semblable à un roseau qu'elle cède au souffle le plus léger, qu'elle croit

à tout esprit et se laisse entraîner à tout vent de doctrine; ou plutôt : vous dont la charité est si grande que, dépassant le commandement, vous aimez le prochain plus que vous-même, et en même temps si médiocre que, contre le commandement, elle se dissout au contact de la faveur, se laisse abattre par la crainte, troubler par la tristesse, resserrer par l'avarice, retarder par l'ambition, inquiéter par les soupçons, ébranler par les injures, épuiser par les

 

1 Deut., 15.

 

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affaires, gonfler par les honneurs, dessécher par l'envie: vous, dis-je; qui sentez ce que vous êtes en vous considérant, quelle folie, je vous le demande, vous porte à désirer vous charger du soin de ce qui vous est étranger, ou vous incline à en accepter le fardeau ? Écoutez ce que conseille une charité prudente et vigilante : « Que les autres, dit l'Apôtre, ne soient pas trop soulagés, et que vous ne soyez pas surchargés, mais qu'il y ait égalité (1). » Ne veuillez donc point être trop juste (2) ; c'est assez que vous aimiez votre prochain comme vous-même (3); car c'est en cela que je trouve l'égalité.

« Commencez d'abord par vous remplir vous-même, et ensuite appliquez-vous à répandre ce que vous avez de trop. La charité, qui est pleine de bénignité et de prudence, a coutume d'être dans l'abondance

et de ne point laisser s'écouler ce qu'elle possède. Mon fils, dit Salomon, ne laissez point échapper ce que vous avez (4) . » Et l'Apôtre saint Paul : « Nous devons, dit-il, observer les choses que nous avons entendues, de peur que anus ne soyons semblables à des vases qui laissent s'écouler ce qu'on y met (5). » Or, qu'y a-t-il de plus saint que Paul? Qu'y a-t-il de plus sage que Salomon?

« Mais écoutez maintenant combien de choses sont nécessaires à notre propre salut, et combien elles sont importantes ; combien de choses considérables dont il nous faut remplir avant que nous

 

1 II Cor., 8. — 2 Eccli., 7. — 3 Rom. , 13. — 4 Prov. 3. — 5 Hebr., 2.

 

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osions entreprendre de les répandre sur les autres... Le médecin s'approche de celui qui est blesse, et c'est l'esprit qui vient au secours de l'âme. Quelle âme rencontrera-t-il qui n'ait été frappée du glaive du démon ? Quel est donc le premier besoin de cette âme ? C'est qu'avant tout la tumeur de l'ulcère, qui a sans doute recouvert la plaie et qui peut

empêcher la guérison , disparaisse. Or , l'ulcère d'une habitude invétérée disparaîtra sous le fer aigu de la contrition. Mais la douleur à supporter est

acerbe. Il faut donc, pour l'adoucir, le parfum de la dévotion, qui n'est autre chose que la joie causée par l'espérance du pardon ; et cette joie, c'est la victoire sur le péché et la puissance de s'en abstenir qui la produit. Mais déjà celui qui en est là rend grâces et s'écrie : « Vous avez brisé mes liens,c'est pourquoi je vous offrirai en sacrifice une victime de louange (1). » il faut ensuite appliquer le remède de la pénitence, qui est un composé de jeûnes, de veilles, d'oraisons et de tous les autres exercices qui sont le partage des pénitents. Dans le travail, l'esprit veut être soutenu par la nourriture des bonnes oeuvres, de peur qu'il ne tombe en défaillance. Que les bonnes oeuvres soient une nourriture, vous l'apprenez par ce qui suit : Ma nourriture, dit le Seigneur, est de faire la volonté de mon Père (2). Ainsi, que les travaux de la pénitence soient donc accompagnés des oeuvres de la piété qui donnent la force. « L'aumône, dit le sage, sera

 

1 Ps. 115 . — 2 Joan., 4.

 

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le sujet d'une grande confiance devant le Dieu suprême (1). »

« La nourriture engendre la soif : il faut se désaltérer. Qu'à l'aliment des bonnes oeuvres vienne donc se joindre le breuvage de l'oraison qui dispose, au profit de la conscience, tout ce qu'une action sainte a mis en elle, et le fait valoir aux yeux de Dieu. C'est dans l'oraison que l'on boit le vin qui réjouit le coeur de l'homme, le vin de l'esprit qui remplit d'ivresse, plonge dans l'oubli des voluptés charnelles, rafraîchit l'intérieur d'une conscience desséchée, rend facile la nourriture des bonnes oeuvres et la fait pénétrer dans les diverses parties de l'âme en fortifiant la foi, en affermissant l'espérance, en vivifiant et réglant la charité, en purifiant toutes les inclinations.

« La faim une fois rassasiée, et la soif calmée, que reste-t-il à faire au malade, sinon de demeurer en paix et de se livrer au repos de la contemplation après avoir été arrosé des sueurs de l'action? S'il s'endort de ce sommeil, c'est Dieu qui sera l'objet de ses songes ; car c'est comme en un miroir et en des énigmes qu'il lui est donné de le voir, et non face à face. Cependant, c'est alors qu'il s'enflamme de l'amour de celui qu'il s'est plutôt représenté qu'il ne l'a entrevu, et cela comme à la dérobée, à

la lueur d'une étincelle qui s'évanouit, de celui qu'il a à peine senti légèrement; c'est alors qu'il s'écrie : « Mon âme nous a désiré durant la nuit, et

 

1 Job., 4.

 

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mon esprit a soupiré après vous jusqu'en ses profondeurs (1).» Un tel amour porte en soi le zèle; c'est l'amour qui convient à l'ami de l'Époux, et il est nécessaire que le serviteur fidèle et prudent, établi par le Seigneur pour prendre soin de sa famille, en soit tout brûlant. C'est l'amour qui remplit, embrase et fermente, l'amour qui répand sans danger ce qu'il possède, car il déborde et ne peut être contenu; il s'écrie : Qui est faible sans que je m'affaiblisse avec lui? Qui est scandalisé sans que je brille de douleur (2) ? » Qu'il se livre donc à la prédication, qu'il produise des fruits abondants, qu'il renouvelle les anciens prodiges, qu'il enfante des miracles. La vanité ne saurait trouver à se mêler là où la charité est en possession de tout. En effet, la plénitude de la loi et du coeur, c'est la charité, pourvu toutefois qu'elle soit pleine et entière. Enfin, Dieu est charité, et il n'y a rien en aucun objet qui puisse remplir une créature faite à l'image de Dieu, si ce n'est le Dieu qui est charité ; car lui seul est plus grand que cette créature. Celui qui n'a pas encore acquis cette charité, de quelque vertu qu'il semble briller aux yeux des autres, celui-là, dis je, ne saurait être mis en avant sans le danger le plus imminent. Quand même il serait en possession de toute la science, quand même il aurait livré son

corps pour être la proie des flammes, sans la charité, il n'est rien, dit saint Paul (3).»

« Voici de combien de choses il faut être rempli,

 

1 Ps. 26. —   2 II Cor. 11. — 3 I Cor., 13.

 

300

 

afin d'oser en verser la surabondance. C'est d'abord la componction ; en second lieu, la dévotion ; troisièmement, le travail de la pénitence ; quatrièmement, les oeuvres de piété ; cinquièmement, l'application à l'oraison ; sixièmement, le repos de la contemplation; septièmement, la plénitude de la charité. C'est un seul et même esprit qui opère toutes ces choses par une action qui s'appelle infusion, afin que ce que l'on appelle effusion puisse s'accomplir saintement et par cela même sans danger pour l'honneur et la gloire de Jésus-Christ, notre Seigneur. »

«  (1) La contemplation sainte et véritable a pour résultat de remplir quelquefois l'âme qu'elle a embrasée du divin amour, d'un zèle si grand et d’un tel désir de gagner à Dieu ceux qui peuvent l'aimer comme elle , qu'elle interrompra avec empressement son repos pour se livrer aux travaux de la prédication; et ensuite, une fois qu'elle a satisfait ses désirs en ce point, elle revient avec d'autant plus d'ardeur à son premier exercice, qu'elle se rappelle l'avoir interrompu de la manière la plus fructueuse. Après s'être rassasiée de nouveau des délices de la contemplation, elle s'élance avec plus de force encore et avec la joie la plus vive à la poursuite des gains qu'elle a déjà connus. »

« Au reste, il arrive le plus souvent que l’âme est flottante entre ces deux objets; elle craint et elle éprouve une angoisse profonde dans la pensée

 

301

 

qu'elle s'attache peut-être plus qu'il ne convient,soit à la prédication qui la distrait de ce qui fait ses délices, soit à la contemplation, et qu'ainsi elle s'éloigne tant soit peu de la volonté divine. C'est peut-être quelque chose de semblable que souffrait le saint homme Job quand il disait : « Si je m'endors, je dis aussitôt : quand me lèverai-je? Et étant levé, j'attends le soir avec impatience (1). » « C'est-à-dire : dans mon repos, je m'accuse de négliger le travail, et dans le travail je me reprends d'avoir troublé mon repos. Vous voyez que ce saint homme flotte, agité par une inquiétude cruelle, entre le fruit qu'il voit dans son travail et le repos qu'il goûte dans la contemplation; et, bien que sa vie se passe tout entière à faire le bien, cependant il fait  sans cesse pénitence comme s'il avait mal agi, et il

demande à tout moment avec soupirs à connaître la volonté de Dieu. En effet, l'unique remède ou plutôt l'unique refuge en cette circonstance, c'est la prière; car c'est par elle que s'élèvent vers Dieu nos gémissements fréquents , afin qu'il daigne nous montrer sans cesse ce qu'il attend de nous , quand et comment il veut que nous agissions. » Telles sont les paroles de saint Bernard.

Vous voyez maintenant comment la vie active renferme deux parties ; comment entre elles se trouve placée la, vie contemplative, et par là même, de quelle manière et en quel ordre il faut les ranger. Il reste à les considérer chacune en particulier; mais je n'ai pas

 

1 Job., 7.

 

302

 

l'intention de vous entretenir du sujet que nous devrions traiter en dernier lieu, c'est-à-dire de la seconde partie de la vie active; car il a pour but d'enseigner comment il faut s'employer au salut des âmes et à ce qui concerne l'utilité du prochain, et votre état n'a pas besoin de ces instructions. C'est assez pour vous d'appliquer tous vos efforts à vous corriger de vos défauts et à vous remplir de vertus par la première partie de la vie active, afin de pouvoir vaquer à votre Dieu par la contemplation.

 
CHAPITRE XLVIII. De l'exercice de la vie active.

 

Vous connaissez en partie, il est vrai, ce qui concerne la vie active, surtout par ce que je vous ai cité du sermon 46° de saint Bernard sur le Cantique des cantiques. Cependant je veux encore vous apporter d'autres passages du même saint, afin que vous puissiez fuir le vice avec plus de prudence d’acquérir plus abondamment la vertu. C'est donc ainsi qu'il s'exprime dans le même ouvrage : « Sentez pour vous dans la justice, moissonne: l'espérance de la vie, et faites enfin briller à vos yeux; la lumière de la science, dit le Prophète Vous voyez que c'est en dernier lieu qu'il place la science, parce qu'elle est comme une peinture qui ne saurait

 

1 Serm. :37 in cant. — 2 Osc., 10.

 

303

 

subsister sans un corps qui la reçoive. Ainsi, il met en avant les deux premières choses, et il leur joint la science ensuite, comme si d'abord il eût voulu préparer un fond qui dût recevoir la peinture. C'est donc sans crainte que je m'appliquerai à la science, si je possède d'abord le bienfait de l'espérance, qui sera pour ma vie un gage de sécurité. Vous avez semé pour la justice, si, par une vraie connaissance de vous-même, vous avez éveillé en vous la crainte de Dieu, si vous vous êtes plongé dans l'humiliation, si vous avez versé des larmes, si vous avez répandu des aumônes, si vous vous êtes appliqué aux autres oeuvres de la piété, si, par les jeûnes et les veilles, vous avez affligé votre corps, si vous avez fatigué votre poitrine en la frappant, et le ciel en y faisant monter vos cris. C'est là ce qu'on appelle semer pour la justice. La semence, ce sont les

bonnes oeuvres, les saints exercices ; la semence, ce sont les larmes. Ils s'en allaient, dit le Prophète, et ils jetaient leur semence en versant des

larmes (1). »

(2) Le même saint, en la personne de l'Épouse qui s'adresse aux amis de l'Époux, et demande qu'il lui donne un baiser, c'est-à-dire le ravissement de la contemplation, s'exprime ainsi : « S'il a pour moi quelque sollicitude, qu'il nie donne un baiser de sa bouche; je ne suis point ingrate , mais je l'aime… Voilà déjà un grand nombre d'années que je m’efforce de vivre purement et sobrement dans la grâce,

 

1 Ps. 125. — 2 Serm 9 sup cant.

 

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que je m'exerce aux saintes lectures, que je résiste à mes penchants, que je m'applique fréquemment à l'oraison, que je veille contre les tentations, que je repasse mes années dans l'amertume de mon âme; je pense que j'ai vécu, autant qu'il a été en moi, sans contestation au milieu de mes frères , je me suis soumise aux puissances placées au-dessus de moi ; soit en sortant, soit en rentrant, j'ai connu l'autorité de celui qui me précédait en âge. Je ne désire rien de ce qui appartient à mes frères, j'ai

même donné ce qui m'appartenait, je me suis donnée moi-même ; et cependant je mange mon pain à la sueur de mon front. Tout ce que je viens d'énumérer, l'habitude l'accomplit, mais la douceur n'y est pour rien… Peut-être observé-je les commandements d'une manière passable ; mais mon âme est en ces exercices comme une terre qui est privée d'eau. Afin que mon holocauste devienne plus digne de ses regards, qu'il me donne un baiser de sa bouche. »

« (1) Et vous aussi, si vous partagez volontiers avec nous, qui sommes vos compagnons, le don que vous avez reçu d'en haut; si vous vous montrez sans cesse au milieu de nous empressé à rendre service, plein d'affection et d'amabilité, si vous êtes doux, si vous êtes humble, tous vous rendront témoignage que vous répandez autour de vous l'odeur d'un parfum excellent. Celui qui, parmi nous, non content de supporter avec patience les infirmités

 

1 Serm. 12 sup. cant.

 

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corporelles et spirituelles de ses frères, s'efforce encore, autant qu'il lui est permis et qu'il est en son pouvoir, de les aider de ses services, de les fortifier par ses entretiens, de les animer par ses conseils, et qui, ne le pouvant à cause de la règle, ne cesse, par des prières réitérées, de consoler celui qui est faible; celui dis-je, qui agit ainsi exhale tout-

à-fait la bonne odeur parmi ses frères, l'odeur des parfums les plus précieux, et le baume coule de ses lèvres ; on le montre du doigt et l'on dit : Voilà celui qui aime vraiment ses frères et le peuple d'Israël ; voilà celui qui répand de fréquentes prières pour le peuple et pour la sainte cité tout entière (1). »

« (2) Tels sont les maîtres qui ont appris du Maître de toutes choses, avec une plénitude plus parfaite,les voies de la vie et qui nous en instruisent jusqu'à ce jour. Que nous ont donc enseigné et que nous

enseignent les saints Apôtres? Ce n'est point le métier de la pêche, ni l'art de faire des tentes, ni rien de semblable ; ce n'est point à lire Platon, ni à  comprendre les subtilités d'Aristote; ce n'est point à toujours apprendre et à n'arriver jamais à la connaissance de la vérité. Ils m'ont enseigné à vivre. Croyez-vous que ce soit une chose médiocre que de savoir vivre :? C'est quelque chose de grand et même de très-grand. Il ne vit pas, celui qui est enflé par l'orgueil, souillé par la luxure, ou infecté d'autres vices; car ce n'est pas là vivre, c'est prendre le

 

1 II Mat., 13 . — 2 In fest. sanct.

 

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change sur la nature de la vie, c'est s'approcher jusqu'aux portes de la mort. La vie que je juge bonne, c'est de souffrir le mal, de faire le bien et

de persévérer ainsi jusqu'à la mort. On dit vulgairement : celui qui se nourrit bien, vit bien ; mais l'iniquité s'est aveuglée sur ce qui la regarde, car celui-là vit bien seulement qui fait le bien. Je pense que vous qui êtes en communauté, vous vivez bien si vous vivez avec ordre, avec amabilité, avec humilité; avec ordre vis-à-vis de vous-même, avec amabilité vis-à-vis des autres, avec humilité vis-à-vis de Dieu ; avec ordre, en vous montrant empressé dans toute votre conduite à bien diriger vos voies

en présence du Seigneur et en présence de vos frères, évitant pour vous ce qui serait péché et pour eux ce qui serait scandale; avec amabilité, en vous appliquant à vous faire aimer et à aimer vous-même, en paraissant toujours plein de tendresse et d'affabilité, en supportant non-seulement avec patience, mais de bon cœur, les infirmités tant spirituelles que corporelles de vos frères; avec humilité, en vous efforçant, lorsque vous aurez fait toutes ces choses, de rejeter loin de vous l'esprit de vanité qui a coutume de prendre naissance au milieu de tels exercices; si alors il se fait sentir à vous, quel qu'il soit, refusez-lui votre consentement. De même en souffrant le mal; comme il est triple, il faut avoir une triple prévoyance; car ce que vous avez à souffrir vient de vous, du prochain et de Dieu : de vous, c'est l'austérité de la pénitence ; du

 

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prochain, c'est la peine qui naît de sa méchanceté; de Dieu, c'est la verge de la correction céleste. Pour ce qui vient de vous , vous devez en faire un sacrifice tout-à-fait volontaire ; pour ce qui est du prochain, il faut le supporter avec patience; pour ce qui est de Dieu, recevez-le sans murmure et avec actions de grâces. »

Tels sont les enseignements de saint Bernard, et c'est assez pour le montent sur l'exercice de la première partie de la vie active.

 
CHAPITRE XLIX. De l'exercice de la vie contemplative

 

Il nous faut parler maintenant de la vie contemplative. C'est ainsi que saint Bernard s'exprime sur ce sujet (1) : « L'Époux, plein de douceur, a placé sa main gauche sous la tête de l'Épouse, afin de la faire reposer et dormir sur son sein ; et maintenant, comme un gardien diligent, il veille sur elle avec amour et tendresse, de peur que, inquiétée par les besoins multipliés et divers de celles qui la suivent, elle ne soit forcée de s'éveiller… Je ne puis contenir ma joie en voyant qu'une telle majesté ne dédaigne point de s'incliner jusqu'à notre infirmité par une union si intime et si douce, et que le Dieu suprême ne juge pas indigne de lui de contracter avec une âme exilée un mariage tout céleste. Ainsi je ne

 

1 Serm. 52 sup. cant.

 

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doute pas qu'il n'en soit dans les cieux, comme je lis qu'il en est sur la terre : l'âme y goûtera assurément tout ce qui est contenu dans le texte sailli, et même je pense que l'écrivain sacré est impuissant à exprimer non-seulement tout ce que l'âme pourra embrasser alors, mais encore tout ce qu'elle peut ressentir à présent. Que pensez-vous, en effet, qu'elle éprouvera dans le ciel, si dès ce monde elle est comblée d'une telle  tendresse qu'elle se sent pressée dans les bras de Dieu, réchauffée dans le sein de Dieu, gardée par les soins et la vigilance de Dieu, de peur que, dans son sommeil, elle ne soit éveillée avant qu'elle me l'ait voulu? »

« Or, ce sommeil de l'Épouse n'est pas un sommeil corporel..., mais un sommeil plein de vie, où l'on ne cesse de veiller, un sommeil qui  illumine l'oeil intérieur, met en fuite la mort et donne la vie éternelle. C'est un sommeil qui ne plonge pas les sens dans l'assoupissement, mais les ravit à eux-mêmes. Ce sommeil est une mort, je le dis sans hésiter, car

l'Apôtre parle ainsi, en faisant leur éloge, de quelques-uns qui vivaient encore dans la chair : Vous êtes mort et votre vie est cachée en Dieu avec

Jésus-Christ...(1). Ce n'est donc pas une absurdité de ma part de donner au ravissement de l'Épouse  le nom de mort. C'est une mort qui ne lui enlève pas la vie, mais qui la soustrait aux pièges de la vie, en sorte qu'elle peut s'écrier : Notre âme a été arrachée comme un passereau au filet des

 

1 Col., 3.

 

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chasseurs (1). L'âme en cette vie marche au milieu des pièges ; elle n'a rien à en redouter toutes les fois que, par quelque sainte et ardente pensée, elle est enlevée à elle-même, pourvu cependant qu'elle s'en éloigne assez et qu'elle vole assez haut pour être étrangère aux habitudes et aux usages des pensées terrestres ; car c'est en vain que le filet est

étendu devant les yeux de ceux qui ont des ailes (2). En effet, qu'y a-t-il à craindre de la luxure, quand la vie ne se fait plus sentir? Et, dans le ravissement de l'âme, le sentiment de la vie, sinon la vie elle-même, venant à s'éloigner, il est nécessaire que la tentation qui s'attache à la vie devienne insensible. Ah! qui me donnera des ailes, comme à la colombe, et je m'envolerai et je me plongera dans le repos (3) . Plût à Dieu qu'il me fût donné de tomber souvent sous les coups d'une semblable mort! J'éviterais ainsi les filets de la mort véritable, je ne sentirais plus les caresses homicides d'une vie que la sensualité entraîne, ou du moins je serais comme stupide aux amorces du plaisir, aux ardeurs de l'avarice, à l'aiguillon de la colère et de l'impatience, aux angoisses des sollicitudes humaines, aux ennuis des soins de cette vie. Que mon âme meure de la mort des justes, afin qu'aucun piège ne l'enchaîne, qu'aucune iniquité

ne la séduise ! heureuse mort qui n'enlève point la vie, mais l'échange contre une meilleure ! Mort précieuse ! Le corps ne tombe point sous ses coups ;

 

1 Ps. 423. — 2 Prov., 1. — 3 Ps. 54.

 

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mais l’âme se trouve dégagée et élevée au-dessus d'elle-même.  Cependant, ce n'est là que la mort naturelle à l'homme.

« Mais, s'il m'est permis de parler ainsi, que mon âme meure aussi de la mort des Anges, afin que, perdant le souvenir des choses d'ici-bas, non-seulement elle se dépouille du désir des choses corporelles, mais encore de leurs images , et qu'ainsi sa demeure soit sans interruption avec ceux dont elle imite la pureté. Un tel ravissement, si je ne me

trompe, s'appelle , ou simplement, ou par-dessus tout, contemplation; car n'être pas entraîné par la cupidité en vivant sur la terre, c'est le propre de la vertu humaine; mais demeurer étranger aux images des corps en les ayant sans cesse sous les yeux, c'est l'effet d'une pureté angélique. Cependant, en l'un et l'autre, il faut reconnaître un don de Dieu : le premier, comme le second, est un ravissement ; de part et d'autre, il y a élévation au-dessus de vous-même; mais, d'un côté, vous êtes à grande

distance ; de l'autre, vous avez parcouru peu de chemin. Bienheureux celui qui peut dire : Je me suis éloigné dans nia fuite, et je suis demeuré

dans la solitude (1). Il ne s'est pas contenté de sortir, il a voulu aller au loin afin de se reposer. Vous êtes arrivé au-delà des plaisirs de la chair ; vous n'obéissez en aucune sorte à ses concupiscences et vous n'êtes retenu par aucune de ses amorces. Vous vous êtes séparé par votre marche; mais vous ne

 

1 Ps. 54.

 

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vous êtes pas encore éloigné entièrement parla pureté de votre âme, si vous ne vous élevez au-dessus des fantômes des images corporelles qui vous assiègent de tous côtés. »

« Gardez-vous jusqu'à présent de vous promettre le repos. Vous vous trompez si vous espérez trouver en deçà de ces plaisirs un lieu de tranquillité, le silence de la solitude, l'éclat de la lumière, le séjour de la paix. Mais donnez-moi quelqu'un qui soit arrivé là où je vous dis, et de suite je déclarerai qu'il jouit du repos et que c'est avec justice qu'il peut s'écrier : Rentre, ô mon âme, rentre dans ton repos, car le Seigneur t'a comblée de ses biens (1). Sa demeure est vraiment dans la solitude et son séjour au sein de la lumière. »

« Je pense donc que c'est en cette solitude que l'Épouse s'en était allée, et qu'enivrée par la beauté du lieu, elle s'était endormie avec bonheur entre les bras de l'Époux, c'est-à-dire, que son âme était ravie hors d'elle-même quand les jeunes filles qui venaient à sa suite furent empêchées de l'éveiller jusqu'à ce qu'elle le voulût (2). Mais comment cela se passa-t-il? Ce ne fut point d'une manière ordinaire, ni par un simple avertissement, ainsi qu'on a coutume de faire, qu'elles furent arrêtées, mais par une supplication tout-à-fait nouvelle et inouïe jusqu'alors, par une supplication faite an nom des chevreuils et des cerfs de la campagne. Et par ce genre d'animaux se trouvent très-convenablement

 

1 Ps., 114. — Cant. 3.

 

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désignés, tant il cause de la pénétration de leur vue que de la rapidité de leur course, les âmes saintes dépouillées de leurs corps et les Anges qui sont avec Dieu ; car nous savons que ces deux qualités conviennent aux Anges et aux âmes. Ils s'élancent avec facilité aux extrémités les plus élevées, et ils pénètrent sans peine ce qu'il y a de plus profond. Leur séjour, placé au milieu des campagnes, signifie clairement les mouvements libres et sans embarras que l'on trouve en la contemplation. Mais que veut donc dire cette adjuration faite en de tels noms ? Assurément, elle a pour but d'empêcher ces jeunes filles remplies d'inquiétude, d'oser tirer l’Épouse bien-aimée d'une société si vénérable et aux entretiens de laquelle elle se mêle, sans doute , autant de fois qu'elle sort d'elle-même par la contemplation. C'est donc avec raison qu'elles

sont effrayées par l'autorité de ceux qui composent cette assemblée, quand leurs importunités tendent à en éloigner l'Épouse. Et l'on voit par

là qu'il est en la volonté de celle-ci de s'occuper d'elle-même et d'employer ses soins à ce qui concerne ses compagnes, selon qu'elle le jugera nécessaire, puisqu'il leur est défendu de l'éveiller avant qu'elle ne le veuille. L'Époux sait de quelle charité l'Épouse est embrasée envers le prochain; il sait que cette tendre mère est assez excitée par son propre coeur en ce qui touche à l'avancement de ses enfants ; que, sous aucun prétexte, elle ne leur soustraira et ne leur refusera rien de ce qui leur est

 

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nécessaire, et cela aussi souvent que leurs besoins se feront sentir. C'est pourquoi il a jugé qu'il fallait s'en rapporter sans crainte à sa sagesse dans la distribution de ses soins. »

 
CHAPITRE L. Des trois espèces de contemplation.

 

Or, vous devez savoir qu'il y a trois sortes de contemplation. Les deux principales sont pour les parfaits et la troisième pour les imparfaits. Pour les parfaits, c'est la contemplation de la majesté de Dieu et la contemplation de la cour céleste. Pour les imparfaits, c'est la contemplation de l'humanité de Jésus-Christ, et c'est elle que je m'applique à décrire en cet ouvrage. C'est par là qu'il vous faut commencer si vous voulez arriver à ce qui est plus grand ; autrement, loin de vous élever, vous retournerez plutôt en arrière : voyez donc combien vous est nécessaire l'enseignement de ce livre, puisque jamais vous ne pourrez concevoir l'espérance d'atteindre, par votre esprit, à ce qu'il y a de sublime en Dieu, si vous ne vous exercez avec soin et longtemps à cette sorte de contemplation. Voici comment sur ce sujet parle saint Bernard : « Il y a deux sortes de contemplation : l'une qui se rapporte à l'état, la félicité et la gloire de la cité d'en haut. C'est dans l'exercice ou le repos de cette

 

1 Serm., 62 sup. cant.

 

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contemplation que vit la multitude immense de ses célestes habitants. L'autre regarde la majesté, l’éternité et la divinité du roi suprême. Pour l'une, il faut traverser la muraille; pour l'autre, creuser dans le rocher. Mais plus celle-ci offre de difficultés à vos efforts, plus ce que vous pouvez en extraire renfermera de suavité. »

« Or, l'Eglise entière ne saurait entreprendre de percer le rocher, car il n'est pas donné à tous de pénétrer les secrets de la volonté divine, ni de sonder les profondeurs de Dieu. C'est pourquoi une demeure est offerte non-seulement dans le creux de la pierre, mais dans l'enfoncement de la muraille. Ainsi, les parfaits, à qui la pureté de la conscience permet d'oser, et la capacité de l'intelligence de pouvoir contempler et pénétrer les mystères de la sagesse divine, les parfaits, dis-je, habitent dans le creux de la pierre. Pour les autres, ils font leur séjour dans l'enfoncement de la muraille. Impuissants par eux-mêmes à creuser le rocher, ou du moins

s'en jugeant incapables, ils perceront avec bonheur la muraille, ils contempleront en esprit la gloire des saints. »

« S'il se trouve quelqu'un à qui il soit impossible d'atteindre jusque-là, alors proposez-lui, sans difficulté, Jésus, et Jésus crucifié, afin qu'il puisse aussi habiter au milieu des ouvertures de la pierre; mais sans qu'il lui en coûte aucune peine et sans qu'il se soit fatigué à la creuser. Ce fut l'ouvrage des Juifs : il entrera en possession des travaux de ceux qui

 

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furent infidèles, afin d'être fidèle; il n'a à redouter aucun refus, car on l'invite à entrer : Entrez, dit le Prophète, dans les trous de la pierre, et

cachez-vous dans les ouvertures de la terre pour vous mettre à couvert de la terreur du Seigneur et de la gloire de sa majesté (1). La terre est montrée toute ouverte à l'âme encore infirme et sans vigueur, afin qu'elle puisse s'y cacher jusqu'à ce qu'elle ait recouvré et accru ses forces, jusqu'à ce qu'elle soit capable de se creuser par elle-même, c'est-à-dire par son énergie et sa pureté , une ouverture dans le rocher, et de pénétrer ainsi jusqu'à l'intérieur du Verbe divin.

« Si, par la terre qui est ouverte, nous entendons celle qui a dit : Ils ont percé mes pieds et mes mains (2), il n'y aura plus à douter en aucune façon du prompt rétablissement de l'âme blessée qui y aura fixé sa  demeure. Car où trouvera-t-on, pour guérir les plaies de l'âme, pour purifier les yeux de l'esprit, où trouvera-t-on un remède aussi efficace

que la méditation continuelle des plaies sacrées de Jésus-Christ? Mais jusqu'à ce que cette âme soit parfaitement purifiée et guérie, je ne vois pas comment il lui serait possible de s'entendre adresser ces paroles : « Montrez-moi votre face; que votre voix vienne frapper mes oreilles (3). « Comment, en effet, oserait-elle montrer son visage et élever la voix, alors qu'il lui est recommandé de se cacher : « Mettez-vous à couvert dans l'ouverture de la

 

1 Ps. 2. — 2 Ps. 21. — 3 Cant. 2.

 

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terre, lui dit le Prophète. Pourquoi? Parce que son visage ne respire aucune beauté et n'offre rien qui puisse attirer les regards. Elle ne sera donc pas un objet digne d'être vu, tant qu'elle ne sera pas apte à voir elle-même. »

« Mais lorsque, par un long séjour dans l'ouverture de la terre, elle aura tellement avancé la guérison de son regard intérieur qu'elle sera devenue capable, elle aussi, de contempler à découvert la gloire de Dieu; alors, ce qu'elle verra, elle l'exprimera sans crainte, car sa voix et les traits de son visage seront pleins de grâce. Elle sera nécessairement agréable, cette face qui pourra demeurer fixée sur la clarté de Dieu. Elle ne saurait arriver jusque-là si elle n'était brillante, si elle n'était pure, ou plutôt si elle n'était transformée en l'image de la clarté même qu'elle contemple ; autrement, sa difformité, frappée d'une splendeur si  inconnue, la ferait reculer en arrière. Lors donc que la pureté de l'âme lui permettra de fixer ses regards sur la clarté sans tache, l'Époux aussi désirera contempler sa face, et par conséquent entendre sa voix. »

Vous voyez combien il vous est nécessaire de méditer la vie de Jésus-Christ, puisque, d'après les enseignements que vous venez d'entendre, si vous ne vous purifiez dans cette méditation, vous n'arriverez jamais à ce qu'il y a d'élevé en Dieu. Il faut donc vous y exercer avec le plus grand soin et sans interruption. Vous avez vu qu'il y a trois sortes de contemplations : celle de l'humanité de Jésus-Christ, celle de la cour

 

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céleste et celle de la majesté divine. Or, vous devez savoir que dans chacune d'elles il y a deux ravissements de l'âme : le ravissement intellectuel et le ravissement affectif. Saint Bernard en parle ainsi : « Comme il y a deux ravissements dans la contemplation bienheureuse, l'un de l'intelligence et l'autre de l'affection, l'un de lumière et l'autre de ferveur, l'un de connaissance et l'autre de dévotion, sans aucun doute l'affection pieuse, l'amour brillant du coeur, l'infusion de la sainte dévotion et le zèle ardent dont l'esprit est dévoré, ne sauraient sortir d'ailleurs que des celliers où l'Époux a renfermé son vin. »

 
CHAPITRE LI. De la contemplation de l'humanité de Jésus-Christ.

 

Saint Bernard dit donc touchant cette première sorte de contemplation (2) : « Il y a en nous deux choses qu'il faut purifier : l'intelligence et la volonté; l'intelligence, afin qu'elle connaisse ; la volonté, afin qu'elle veuille. L'intelligence, dis-je, est abaissée alors qu'elle se répand sur une foule d'objets, lorsqu'elle néglige de se recueillir en une seule et unique méditation, qui est, formée à l'image de cette cité dont toutes les parties ont une parfaite union

 

1 Serm., 49. — 2 Serm., 3 de Asc. Dom.

 

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entre elles. Quant aux affections qui subissent l'influente d'un corps corrompu par des passions diverses, elles ne sauraient jamais être apaisées, pour ne pas dire guéries, si la volonté ne cherche un seul objet, ne tend à un seul objet… Mais Jésus-Christ illumine l'intelligence, Jésus-Christ purifie la volonté ; car le Fils de Dieu est venu, et il a fait de si  grands et de si nombreux miracles, afin de détourner notre intelligence de toutes les choses de ce monde, et afin que notre pensée ne fût occupée

que des merveilles dont il est l'auteur, et qu'il nous a offertes comme un sujet inépuisable. Vraiment il a laissé à notre intelligence des espaces immenses à parcourir, et le torrent de pensées qu'ils renferment est d'une profondeur insondable. En effet, qui peut suffire à se représenter comment le Dieu de l'univers nous a prévenus, comment il est, venu à nous, comment il nous a secourus, comment cette majesté sans pareille a voulu mourir pour nous donner la vie, être esclave pour nous faire rois,

être dans l'exil pour nous ramener à la patrie, et s'abaisser jusqu'aux oeuvres les plus humiliantes pour nous établir sur toutes choses ? »

« (1) D'où nous viendra la vérité au milieu de si épaisses ténèbres? D'où naîtra la charité en ce siècle pervers, en ce monde qui a été placé tout entier sous la puissance du malin esprit ? Pensez-vous qu'il y aura quelqu'un pour éclairer notre intelligence, pour enflammer noire coeur? Oui , sans

 

1 Serm. 6 de Ascens. Dom.

 

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doute, si nous nous convertissons à Jésus-Christ, afin qu'il enlève le voile étendu sur nos coeurs.»

« (1) Mon bien-aimé est pour moi comme vu bouquet de myrrhe ; il demeurera sur mon sein. Pour moi, mes frères, au commencement de ma conversion, afin de remplacer les mérites dont je savais bien être dépourvu, je me suis appliqué à former, et j'ai pris soin de placer sur mon coeur ce bouquet composé de toutes les peines et de toutes les amertumes de mon Seigneur. Ce sont d'abord les privations de son enfance, ensuite les travaux de ses prédications, les fatigues de ses courses, les veilles de ses prières, les tentations de son jeûne, les larmes de sa compassion, les embûches de la part de ses ennemis, les dangers de la part des faux frères, les injures, les crachats, les soufflets, les moqueries, les reproches, les clous et autres choses semblables que nous savons tous avoir été produites en abondance par la forêt évangélique et

pour le salut du genre humain… Je me suis dit que méditer ces choses, c'était la sagesse par excellence. C'est là que j'ai placé pour moi la perfection de la justice, là que j'ai vu la plénitude de la science, les richesses du salut, l'abondance des mérites. C'est là que j'ai puisé tantôt le breuvage salutaire de l'amertume, tantôt l'onction suave de la consolation. C'est là ce qui me relève dans l'adversité, me contient dans la prospérité, sert de guide infaillible à mes pas, tandis que je m'avance dans le

 

1. Serm. 43 sup. cant.

 

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chemin royal de cette vie parmi les tristesses et la joie, ce qui chasse loin de moi les dangers qui me menacent de tous côtés. Ce sont ces choses qui me rendent favorable le Juge de ce inonde, en me montrant doux et humble celui qui est formidable aux puissances, en me faisant voir non-seulement facile à apaiser, mais facile à imiter, celui qui est inaccessible aux principautés, terrible envers les rois de la terre. voilà pourquoi ces choses sont l'objet fréquent de mes discours, ainsi que vous le savez; pourquoi elles sont continuellement en mon coeur, ainsi que Dieu en est témoin; pourquoi elles sont si familières à mes écrits, ainsi qu'on le voit pourquoi ma philosophie la plus sublime et la plus subtile est de connaître Jésus et Jésus crucifié. »

Contentez-vous de ces paroles de saint Bernard pour ce qui regarde la contemplation de l'humanité du Seigneur ; car tout ce livre se rapporte à ce même sujet. Sachez cependant que la vie active ne doit point marcher avant cette sorte de contemplation, car elle a pour objet des choses corporelles, c'est-à-dire les actions de Jésus-Christ selon son humanité. C'est pour cela qu'on l'offre comme plus facile, non-seulement à ceux qui sont plus parfaits, mais encore aux plus grossiers. Ensuite, en cette contemplation, nous nous purifions de nos vices, nous nous remplissons de vertus comme en la vie active, et ainsi elle concourt avec cette vie. Lors donc qu'on dit que la vie active doit précéder la vie contemplative, il faut l'entendre de ses autres espèces qui ont pour objet la contemplation de

 

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la cour céleste et de la majesté suprême, ce qui est réservé à ceux-là seulement qui sont parfaits. Aussi cette première sorte de contemplation serait-elle plus justement et mieux nommée méditation sur l'humanité de Jésus-Christ, que contemplation. Voyons maintenant ce qu'enseigne saint Bernard sur les deux autres espèces de contemplation dont nous avons parlé.

 
CHAPITRE LII. De la contemplation de la cour céleste.

 

C'est ainsi que ce saint s'exprime touchant la contemplation de la cour céleste : « (1) Il sera permis à chacun de nous, même pendant le temps de cette vie mortelle, de visiter tantôt les Patriarches, tantôt de saluer les Prophètes, de nous mêler au sénat des Apôtres, de nous unir aux choeurs des Martyrs, tantôt de parcourir, dans toute la joie de notre âme, les rangs et les demeures des vertus bienheureuses en commençant par le dernier des Anges pour nous élever jusqu'aux Chérubins et aux Séraphins, selon que notre dévotion nous y portera. Ceux vers qui nous

nous sentirons entraînés davantage par l'Esprit-Saint qui se communique à chacun de nous dans la mesure qu'il juge convenable, ceux-là, dis-je, si nous nous arrêtons et si nous frappons, ouvriront sans retard. »

 

1 Serm. 62 sup. cant.

 

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« (1) Heureux celui dont la pensée est toujours en présence du Seigneur, et qui repasse en son coeur, par une méditation diligente, les félicités inépuisables de la droite de Dieu  Que pourra-t-il rencontrer de pénible, alors que son âme sera profondément convaincue que les souffrances de ce temps ne sont point dignes d'entrer en comparaison avec la gloire à venir? Que pourra-t-il désirer en ce siècle pervers, lui dont l'oeil voit sans cesse les biens du Seigneur dans la terre des vivants, dont le regard contemple sans interruption les récompenses éternelles? Qui m'accordera que, nous levant tous ensemble et que placés dans les cieux, il nous soit donné de voir le bonheur immense que le Seigneur nous prépare?... Que l'âme puisse demeurer au milieu des félicités, alors que le corps ne saurait le pouvoir encore, quel bien plus précieux, ou plutôt à quoi donner le nom de bien en comparaison de ce bien?... Quel est celui d'entre vous qui, pensant en soi-même à cette vie future, c'est-à-dire à la joie, à l'allégresse, à la béatitude et à la gloire des enfants de Dieu; quel

est celui, dis-je, qui, repassant en soi de telles choses avec une  conscience paisible, ne s'écrie aussitôt dans l'abondance de la suavité qu'il éprouve : Seigneur, il nous est bon d'être ici (2) ? Non pas sans doute dans ce pèlerinage d'amertume où notre corps nous enchaîne, mais dans cette méditation salutaire et suave où notre coeur est appliqué. Qui me

 

1 Serm. 4 de Asc. Dom. — 2 Mat., 17.

 

323

 

donnera des ailes comme à la colombe, et je m'envolerai et je goûterai le repos (1).»

« Je vous en conjure, mes frères, que vos coeurs ne soient point appesantis par les soins du siècle; déchargez, je vous en supplie, ces coeurs du lourd fardeau des pensées terrestres.... Édifiez en eux, non-

seulement les tentes des Patriarches et des Prophètes, mais tous les palais, toutes les demeures de cette céleste cour, imitant l'esprit de celui qui les parcourait en immolant dans le tabernacle du Seigneur une hostie de louanges, et en chantant ce cantique : « Que vos tabernacles me sont chers, Seigneur Dieu des vertus ; mon âme soupire après les parvis du Seigneur ; elle est presque en défaillance par l'ardeur de ce désir (2)».  Et vous aussi, mes frères, parcourez en offrant une victime de ferveur et de dévotion, et visitez en esprit ces demeures élevées et nombreuses qui sont dans la maison de notre Père. Prosternez humblement vos

coeurs devant le trône de Dieu et de l'Agneau. Offrez avec respect vos supplications à tous les ordres des Anges. Saluez l'assemblée des Patriarches, l'armée des Prophètes, le sénat des Apôtres. Contemplez les couronnes des Martyrs, brillantes de fleurs empourprées. Admirez les choeurs des Vierges répandant au loin le parfum des lis. Et, autant que le

permet la faiblesse de votre coeur, prêtez une oreille attentive aux suaves accords du cantique nouveau :

 

1 Ps. 54. — 2 Ps. 83.

 

323

 

« Je me suis souvenu de ces choses, dit le Prophète, et j'ai répandu mon cime au-dedans de la demeure; car j'ai l'espérance que je passerai dans le lieu du tabernacle admirable, que j'irai jusqu'en la maison de mon Dieu (1). »

Telles sont les paroles de saint Bernard, el qu'elles nous suffisent pour ce qui regarde la contemplation de la cité céleste.

 
CHAPITRE LIII. De la contemplation de la majesté divine, et en même temps de quatre sortes de contemplation.

 

Arrivons maintenant à la contemplation la plus élevée, à laquelle je crois que bien peu atteignent : je veux dire la contemplation du Seigneur. Écoutons avec respect ce qu'en dit saint Bernard, afin qu'une fois introduits à cette sorte d'exercice, nous tentions, si Dieu daigne le permettre, d'en recueillir quelque fruit délicieux. Ce saint s'exprime donc ainsi en parlant des compagnons de l'Époux, c'est-à-dire des Anges qui s'écrient : Nous vous ferons des diclines d'or marquetées d'argent.

« (2) L'or, c'est l'éclat de la divinité, c'est la sagesse qui brille du haut des cieux. Ces ouvriers célestes à qui ce ministère a été confié, s'engagent à fabriquer

 

1 Ps. 41. —   2 Serm. 4 sup. cant.

 

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avec cet or certains objets brillants ornés de variétés, et à les entrelacer aux oreilles intérieures de l'âme. Pour moi, je ne pense pas qu'il s'agisse d'autre chose que de composer certaines images spirituelles, et d'offrir aux regards de l'âme contemplative les sens les plus purs de la sagesse divine qui y sont enfermés, afin qu'elle voie en énigme et comme en un miroir (1) ce qu'elle ne peut encore considérer face à face. Ce sont des choses divines que nous exprimons, des choses inconnues à celui qui n'en a point fait l'épreuve; car nous racontons comment, dans un corps mortel, sous le règne de la foi, alors que la substance de cette lumière éclatant, et cache n'a pas encore été manifestée, la contemplation de la vérité sans tache peut quelquefois tellement nous faire sentir ses effets, ou du

moins quelques-uns de ses effets, qu'il soit permis à plusieurs d'entre nous à qui cette faveur a été donnée d'en haut, de s'écrier avec l'Apôtre : Maintenant, je connais en partie; et encore : Nous connaissons en partie, nous prophétisons en partie (2). Mais lorsque, subitement et avec la rapidité de l'éclair, quelque chose de plus divin brille aux regards de l'âme ravie, aussitôt, soit pour adoucir l'éclat de cette splendeur trop lumineuse, soit afin de nous en faciliter l'enseignement aux autres, aussitôt, et je ne sais comment, naissent en l'esprit certaines images des choses inférieures, adaptées aux sens alors divinement pénétrés. A l'aide de ces images,

 

1 I Cor., 13. — 2 I Cor., 13.

 

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ce rayon splendide et sans tache de la vérité, se trouvant comme ombragé, devient plus tolérable à l'âme elle-même et plus facile à comprendre à celui à qui on voudra le faire connaître. Je pense cependant que de pareilles images sont formées en nous par l'entremise des saints Anges, de même que les images opposées et mauvaises sont en nous, sans aucun doute, l'oeuvre des Anges pervers. »

« (1) Heureuse l'âme qui s'applique à creuser fréquemment dans la muraille, mais plus heureuse encore celle qui creuse dans la pierre même! Il est permis, sans doute, de creuser cette pierre, mais il est besoin pour cela que le regard de l'âme soit plus pur, que son désir soit vraiment plus intense, que les fruits de sa sainteté soient plus exquis. Quel est celui qui sera capable d'arriver jusque-là ? Celui qui a dit : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu; il était en

Dieu dès le commencement (2). Ne vous semble-t-il pas que Jean se soit plongé dans les profondeurs mêmes du Verbe, et que des secrets de son coeur il ait tiré comme une moelle sacrée de sa sagesse la plus intime ? »

« Mais plus vous creusez difficilement dans la pierre, plus ce qu'il vous est donné d'en extraire vous offre de suavité. Ne craignez pas les menaces que l'Écriture adresse aux scrutateurs de la majesté divine ; apportez seulement à ce travail un oeil pur

 

1 Serm. 62 in cant. — 3 Joan., 1

 

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et simple, vous ne serez point opprimé par sa gloire, mais vous serez admis à la contempler, à moins que vous ne cherchiez votre gloire à vous, et non celle de Dieu. Mais alors ce n'est pas la gloire de Dieu qui vous opprime, c'est la vôtre; car tandis que vous vous abaissez vers elle, il ne vous est point permis de lever en haut votre tête appesantie par la

cupidité. Rejetant donc de côté cette vaine gloire, scrutons sans inquiétude les secrets de la pierre où se trouvent cachés les trésors de la sagesse et de la science. Peut-être conservez-vous encore quelque

appréhension ; mais écoutez la pierre elle-même qui vous dit : Ceux qui travaillent en moi ne pécherons pas (1). — Ah ! qui me donnera des ailes

comme à la colombe, et je prendrai mon vol, et je goûterai le repos (2). C'est là qu'il a trouvé le repos, celui qui est doux et simple, tandis que l'homme trompeur, superbe et soupirant après la vaine gloire, est dans l'oppression. »

« Il n'est pas opprimé celui qui n'est point un scrutateur de la majesté, mais de la volonté de Dieu. Quant à la majesté, il est bien vrai que parfois il ose arrêter ses regards sur son éclat, mais c'est entraîné par l'admiration et non pour la sonder. Si quelquefois il lui arrive, dans son extase, d'être ravi en cette majesté, c'est que le doigt du Seigneur est là ; c'est sa bonté qui élève l'homme et non la témérité de l'homme qui le pousse à pénétrer insolemment les profondeurs de Dieu. Lorsque l'Apôtre ne

 

1 Eccl., 24.—2 Ps. 54.

 

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rappelle ses ravissements que pour excuser ce qu'il vient de dire, quel autre sur la terré osera s'enfoncer, appuyé sur ses seuls efforts, dans le secret terrible de cette majesté suprême, et, comme un contemplateur hors de saison, s'élancer dans ces mystères redoutables ? Je pense donc que les scrutateurs de la majesté divine , représentés comme des envahisseurs, ne sont pas ceux qui sont ravis par elle, mais ceux qui veulent l'atteindre de force. Aussi sont-ils opprimés par sa gloire. C'est donc une chose redoutable de scruter la majesté de Dieu, mais s'enfoncer dans la recherche de sa volonté, c'est un exercice aussi sûr que pieux. Pourquoi n'emploierais-je pas toute mon activité à approfondir le secret glorieux de sa volonté, dès lors que je sais que c'est un devoir pour moi de lui obéir en tout? Elle est douce, la gloire qui n'a point d'autre source que la contemplation de la suavité même de Dieu, que la vue des trésors de sa bonté, de ses miséricordes innombrables. Enfin, nous l'avons vue,

cette gloire, gloire digne de la grandeur du Fils unique du Père (1), et tout ce que nos yeux en ont contemplé était plein de bénignité et vraiment paternel. »

« Non, une pareille gloire ne saurait m'opprimer, quand même je fixerais sur elle toute l'ardeur de mes regards; et même j'imprimerai en elle la trace de mes efforts ; car, contemplant sans voile cette gloire de Dieu, nous sommes transformés en la

 

1 Joan., 1.

 

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même image et nous avançons de clarté en clarté par l'illumination de l'Esprit du Seigneur (1). Or, nous sommes transformés en lui lorsque nous devenons conformes à lui. Loin donc de moi l'audace d'établir cette conformité en la gloire de sa majesté, plutôt qu'en une humble soumission à sa volonté. Ma gloire, la voici : c'est de pouvoir entendre un jour dire de moi : J'ai trouvé un homme selon mon coeur (2). Le coeur de l'Époux, c'est le cœur de son Père, et quel est-il? Soyez miséricordieux, dit-

il, comme voire Père qui est dans les Cieux est miséricordieux lui-même (3). Telle est la beauté qu'il désire contempler lorsqu'il dit à son Église : Montrez-moi votre face, (4) ; beauté de douceur et de mansuétude. C'est cette beauté qu'elle élève en toute confiance vers la pierre à qui elle est semblable. Approchez-vous de lui, dit le Prophète, et soyez, éclairés de sa lumière, et votre visage ne sera point couvert de confusion (5). Comment, en effet, la confusion viendrait-elle sur celle qui est humble, de la part de celui qui est humble lui-même, sur celle qui est sainte, de la part de celui qui est la piété même, sur celle qui respire la modestie, de la part de celui qui est plein de mansuétude ? Non, la face sans tache de l'Épouse ne concevra pas plus d'effroi de la pureté de la pierre, que la vertu n'en

conçoit de la vertu, que la lumière n'en conçoit de la lumière. »

 

1 II Cor., 3. — 2 I Reg., 13. — Act., 13. — 3 Luc., 6. — 4 Cant., 2. — 5 Ps., 33.

 

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« (1) Marthe et Marie représentent les deux voies suivies par ceux qui aiment la pauvreté. Il en est dont la sollicitude, s'unissant à Marthe, prépare deux mets au Seigneur Jésus : la correction de leurs actes empreinte du sel de la contrition, et le travail de la piété accompagné de l'assaisonnement de la dévotion. Mais ceux qui, avec Marie, vaquent à Dieu seul, considérant ce qu'il est dans le monde, ce qu'il est dans les hommes, ce qu'il est dans les Anges, ce qu'il est en lui-même, ce qu'il est dans les réprouvés, ceux-là reconnaissent que Dieu est le soutien et le gouverneur du monde, le libérateur et l'aide des hommes, la nourriture et la gloire des Anges, le principe et la fin de lui-même, la terreur et l'effroi des réprouvés. Ils le contemplent admirable en ses créatures, aimable dans les hommes, désirables dans les Anges, incompréhensible en lui-même, terrible dans les réprouvés. » Telles sont les paroles de saint Bernard.

Or, dans la contemplation de la majesté divine, nous agissons de quatre manières dont le même saint Bernard parle ainsi : « (2) Il y a quatre sortes de contemplation : la première et la principale consiste à admirer la Majesté suprême. Elle veut, pour cela un cœur purifié, afin que, le trouvant libre de tout vice, déchargé de tout péché, elle puisse l'élever facilement vers les hauteurs célestes et le tenir de temps à autre livré à l'admiration et suspendu au moins pendant

 

1 Serm. 4 de Var. — 2 De Consid., 1. 5, c. ult.

 

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quelques instants par l'étonnement et l'extase. »

« La seconde sorte de contemplation est nécessaire à la première : c'est celle qui considère les jugements de Dieu. En effet, tandis que cette vue terrible frappe avec véhémence l'esprit de celui qui s'y arrête, elle met le vice en fuite, fonde la vertu, initie à la sagesse et conserve l'humilité. »

« La troisième sorte de contemplation s'occupe ou plutôt se repose dans le souvenir des biens reçus, et, pour ne pas laisser ingrat celui qu'un pareil souvenir remplit, elle le pousse à l'amour de son bienfaiteur. »

« La quatrième, laissant dans l'oubli les choses passées , se repose dans la seule attente des biens promis, et, comme elle embrasse l'éternité, car les biens promis sont éternels, elle nourrit la patience et donne la force à la persévérance. »

Ainsi s'exprime saint Bernard, et contenions-nous, pour le moment, de ces enseignements touchant la contemplation de la majesté de Dieu.

 
CHAPITRE LIV. Manière de vivre dans la vie active. — Excellents passages de saint Bernard sur ce sujet.

 

Après nous être entretenus de l'exercice de l'une et l'autre vie, c'est-à-dire de la première partie de la vie active et de la vie contemplative, ainsi que des espèces

 

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ces diverses de cette dernière, il nous reste à voir quelle règle il nous faut tenir pour y arriver plus facilement et la posséder plus efficacement. Vous devez donc savoir que la première partie de la vie active demande que l'on demeure avec les autres, de même que la contemplation exige la solitude; il faut habiter au milieu de ses frères, parce qu'ou arrive plus promptement, par ce moyen, au but qu'on se propose. En effet, parmi les autres on rougit des vices auxquels on est sujet et de la privation des vertus qu'on ne possède pas; et ainsi, on se corrige en ces deux points, ce qui n'arriverait pas dans la solitude , car on n'y ferait nulle attention; vous ne trouveriez personne pour Vous reprendre, personne qui vous fit rougir. En outre, dans la vie commune, on profite des corrections qui sont faites aux autres et des bons exemples qu'ils donnent ; car naturellement on s'applique à éviter les défauts que l'on voit repris et qui déplaisent dans les uns, et à acquérir les vertus que l'on entend louer et que l'on aime dans les autres. C'est donc ainsi qu'il, vous faut agir, tant que vous serez dans la vie active , si vous voulez prudemment découvrir et éviter les défauts qui sont en vous et dans les autres, selon qu'il vous a été dit plus haut en plusieurs endroits, surtout en traitant de l'exercice de la vie active. Méditez avec soin ce qui vous a été enseigné alors touchant les vertus et les vices, et efforcez-vous de vous y conformer. Pensez de quelle manière vous devez vous examiner vous-même et considérer les vertus des autres, les imiter, tirer de là sujet de vous

 

333

 

humilier et d'être toujours dans la crainte en voyant que vous ne possédez rien de semblable. Voici ce que vous enseigne saint Bernard :

« (1) Ce n'est pas sans raison que depuis hier et même plus longtemps, je me suis trouvé envahi par une langueur d'âme, par un affaiblissement d'esprit et par une inertie inaccoutumée en toutes mes

facultés. Je marchais bien ; mais voilà qu'une pierre d'achoppement s'est rencontrée sur mon passage, je l'ai heurtée et. je suis tombé. L'orgueil a été trouvé vivant en moi, et le Seigneur s'est détourné dans sa colère de son serviteur. C'est de là que sont venus la stérilité de mon âme et le manque de dévotion que je ressens. Continent mon coeur s'est-il desséché? comment s'est-il épaissi comme le lait? Comment est-il devenu comme une terre sans eau ? Me voilà impuissant à verser des larmes, tant est grande la dureté de ce coeur! Je ne trouve plus mes méditations

accoutumées. Où est cet enivrement de l'esprit? où est cette sérénité, cette paix de l'âme, cette joie dans le Saint-Esprit? Au lieu de tout cela, je me trouve paresseux pour le travail des mains, engourdi dans les veilles, prompt à la colère, persévérant dans la haine, facile aux exigences de ma langue et de mon palais, lent et sans pensée aucune pour la prédication. Hélas! le Seigneur a visité toutes les montagnes qui m'environnent, il ne s'est point approché de moi... Je vois l'abstinence étonnante de l'un, la patience admirable de l'autre,

 

1. Serm. 54.

 

334

 

l'humilité profonde et la mansuétude de celui-ci, la miséricorde et la douceur de celui-là; j'en vois quelques-uns ravis fréquemment dans leur contemplation, d'autres qui frappent et pénètrent dans les cieux par l'instance de leurs prières, et d'autres enfin qui brillent au milieu de nous par d'autres vertus. Je les considère tous, dis-je, pleins de teneur, pleins de dévotion, unanimes en Jésus-Christ dans l'abondance des dons célestes et de la grâce; ils sont des montagnes vraiment spirituelles que le Seigneur a visitées et que l'Époux se plaît à parcourir. Pour moi, qui ne trouve en mon coeur rien de semblable, comment me regarder, sinon comme une des montagnes de Gelboé, que celui qui visite toutes les

autres avec tant de bénignité, a passée dans sa colère et son indignation? Mes petits enfants, cette pensée abaisse l'orgueil des yeux ; elle attire en nous la grâce, elle prépare la voie aux visites de l'Époux... Je veux que vous ne vous épargniez pas, que vous vous accusiez vous-mêmes toutes les fois que vous découvrirez que la grâce s'est affaiblie en vous, même presque insensiblement, et lorsque la vertu commence à languir… C'est ainsi que doit agir l'homme qui se considère soi-même avec attention, qui sonde ses voies et ses occupations et qu