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Sainte Brigitte de Suède
Les Révélations Célestes
[Apparitions, extases, locutions] sont approuvées par trois papes et par le concile de Bâles,
1557 pages Traduction de Jacques Ferraige
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édition numérique réalisée par Valérie Pajerski et www.JESUSMARIE.com

Chapitre 1

  Saint Jean l’évangéliste dit à l’épouse qu’aucune œuvre n’est sans récompense. Comment la bible excelle sur toutes les écritures. Du roi écumeur de mer, traître, prodigue, etc. Du conseil que saint Jean donna à ce roi, et en quelle manière il doit mépriser les richesses et les honneurs pour l’amour de Dieu.

Il apparut à l’épouse un homme, dont les cheveux étaient tondus en opprobre et  moquerie, dont le corps était oint d’huile tout nu sans honte, qui dit à l’épouse : L’écriture, vous appelez saint, parle en ces termes : Aucune œuvre ne sera sans récompense, C’est cette Écriture qui est appelée parmi vous Bible ; mais en nous, elle est éclatante comme un soleil qui luit incomparablement plus que l’or ; fructifiante comme la semence qui porte le centuple fruit : car comme l’or excelle par-dessus tous les métaux, de même l’Écriture, que vous appelez sainte et qu’au ciel nous appelons dorée, excelle par-dessus toutes les écritures, d’autant qu’en elle Dieu est publié et honoré : les œuvres des patriarches y sont redites ; les infusions des prophètes y sont exposées. Donc, d’autant qu’il n’y a aucune œuvre sans récompense, écoutez ce que je vous dis.

 Ce roi, pour lequel vous priez devant Dieu, c’est un larron, un traître et trompeur des hommes, un prodigue, dissipateur des richesses. Partant, comme il n’y a traître  pire que lui, qui se montre diligent, de même il trompe plusieurs spirituellement, aimant charnellement les justes, exaltant et réhaussant injustement les impies, en déprimant les justes, et dissimulant de corriger les excès.

  En second lieu, il n’y a écume de mer pire que lui, qui trahit celui qui met et abaisse sa tête en son sein. De même, toute la terre étant quasi en son sein, ce roi l’a misérablement ruinée, en permettant que les biens d’autrui en soient emportés, en imposant aux autres des subsides intolérables, et en exerçant trop lâchement la justice.

  En troisième lieu, il n’y a larron pire que celui qui dérobe, lorsqu’on lui a donné et confié les clés, contre la volonté du  maître. De même celui-ci prend les clés de la puissance et de l’honneur, desquelles il a usé injustement et prodigalement, non à l’honneur de Dieu.

  Partant, d’autant qu’il a fait quelque chose pour l’amour de moi. Je lui conseille trois choses : 1- qu’il retourne comme celui de l’Évangile, qui, ayant laisse les auges des pourceaux, retourna a son père. De même, qu’il méprise les richesses et les honneurs, qui, au regard des choses éternelles, ne sont que des gousses de fèves, et qu’il retourne avec humilité et dévotion a Dieu son Père. 1- u’il  laisse aux morts ensevelir les morts, et qu’il suive la voie étroite du Crucifix de Dieu. 3- Qu’il laisse le poids lourd et pesant de ses péchés, et qu’il entre par cette voie qui est étroite au commencement, mais qui, à la fin, est toute pleine de contentement.

  Vous aussi, voyez et entendez que je suis celui-là qui a pleinement entendu les Écritures dorées, et qui, en les connaissant, les a augmentées.  Je fus dépouillé ignominieusement. Mais d’autant que je souffris le tout patiemment, Dieu a revêt mon âme d’un vêtement immortel. J’ai aussi été mis et plongé dans l’huile bouillante : c’est pourquoi maintenant je me réjouis de l’huile de joie éternelle, Je suis aussi après la Mère de Dieu, je suis décédé d’une douce mort, d’autant que j’ai été gardien de la Mère de Dieu, et mon corps est en lieu sûr et en grand repos.

Chapitre 2

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teur, comment nous pourrons vous présenter le cœur d’un si grand
animal, dont la peau est plus dure que les cailloux, Si nous voulons
l’approcher, sa bouche nous enflammera de ses feux. Si nous voyons
ses yeux, nous serons outrés des scintilles et sagettes qu’il
envoie. Et si peut-être il y avait quelque espérance d’avoir cet
animal, on pourrait aussi prendre ce poisson, dont les écailles, les
ailes et les plumes sont plus aiguës que des pointes ; dont les yeux
éteignent notre vue ; dont la bouche épand en nous un venin
mortifère.
Une voix répondit du ciel, disant : O mes amis ! Cet animal et ce
poisson vous semblent invincibles, mais en moi cela est facile.
Quiconque donc cherchera les voies pour abattre l’animal, je
verserai du ciel la sapience pour le faire et la force pour
l’exécuter. Quiconque est disposé à mourir pour moi, moi-même je me
donnerai à lui en récompense.
La première troupe répondit : O Père souverain, vous êtes l’auteur
de tout bien, et nous sommes vos créatures ; nous vous donnerons
franchement notre cœur pour votre honneur et gloire ; tout le reste
qui est hors de notre cœur, nous en disposerons pour la sustentation
et réfection de notre corps. Et d’autant que la mort nous semble
dure, l’infirmité de la chair onéreuse, notre science petite, nous
désirons être gouvernés intérieurement et extérieurement, et recevez
en bonne part ce que nous vous offrons, et rendez-nous en récompense
ce qu’il vous plaira.
La deuxième troupe répondit à cette voix : nous connaissons nos
infirmités, et nous nous attendons ainsi aux vanités et variétés du
monde.
C’est pourquoi librement nous vous donnerons votre coeur, et nous
laisserons notre volonté dans les mains d’autrui, d’autant que nous
aimons plus obéir que posséder tout le monde ni tant soit peu de
monde.
La troisième troupe dit : Oyez, ô Seigneur, qui désirez le cœur de
l’animal et avez soif du sang du poisson, nous vous donnerons
franchement notre cœur, et nous sommes prêts à mourir pour vous.
Donnez-nous la sagesse, et nous chercherons la voie pour trouver le
cœur de l’animal.
Après ceci, résonna une voix du ciel, disant : O ami, si vous
désirez trouver le cœur de l’animal, percez vos mains au milieu avec
une tanière fort pointue ; prenez ensuite des paupières de la
baleine, et collez-les fortement aux vôtres ; prenez aussi une lame
d’acier, et appliquez-la à votre cœur, de sorte que la longueur et
la largeur de la lame soient proches de votre cœur. Bouchez aussi
l’ouverture des narines, attirant les respirs vers vous, et de la
sorte, ayant bouché la bouche et enfermé le respir allez hardiment
contre la cruauté de l’animal ; et quand vous serez à l’animal,
prenez de vos deux mains ses deux oreilles, dont les sagettes ne
vous nuiront pas, mais passeront par les trous de vos deux mains.
D’ailleurs, allez au-devant de l’animal la bouche close, et
l’approchant, soufflez sur lui tout votre respir, à l’arrivée duquel
ses flammes ne vous nuiront pas, mais retourneront sur le même
animal et le brûleront. Remarquez aussi diligemment que les pointes
des couteaux sortiront des yeux de l’animal, auxquels vous
conjoindrez vos yeux munis des paupières de la baleine ; de la forte
et mutuelle conjonction d’iceux, il arrivera, ou qu’ils se
ploieront, ou bien qu’ils rentreront dans l’animal jusques à son
cœur.
Considérez aussi attentivement le battement du cœur de l’animal, et
la enfoncez puissamment la pointe de votre acier, et outreperçant la
peau plus dure qu’un caillou, si alors sa peau est déchirée, sachez
que l’animal mourra bientôt, et son cœur sera à moi. Que s‘il pèse
un talent, j’en donnerai cent à celui qui me l’apportera. Que si sa
peau n’est percée, mais que l’animal nuise à l’homme, je le
guérirai, et s’il est mort, je le ressusciterai. Or, celui qui me
voudra présenter le poisson, qu’il aille au rivage, ayant un rets en
ses mains, qui sont fait, non de fil, mais d’airain fort. Qu’il
entre donc en l’eau, mais non pas plus avant que jusques aux genoux,
de crainte que les ondes émues par les tempêtes ne le noient, et
qu’il arrête son pied en lieu ferme et où est le sable sans boue ;
après qu’il ferme un de ses yeux et qu’il se tourne vers le poisson,
la vue duquel, qui est venimeuse comme celle du basilic, ne lui fera
alors aucun mal. Qu’il prenne aussi un bouclier d’acier en son bras,
et lors il ne lui nuira point par sa morsure serpentine. Tout
soudain après, qu’il étende son rets sur lui si puissamment et si
prudemment que le poisson ne le puisse rompre ou dépecer par ses
rasoirs, ni s’en débarrasser par aucune force ni émotion ; que s’il
sent que le poisson y est embrouillé et enveloppé, qu’il tire en
haut les rets. Que s’il le peut tenir dix heures hors de l’eau, ce
poisson mourra ; et l’apportant au rivage, qu’il le regarde, et il
verra qu’il n’avait point de bouche ; qu’il l’ouvre au dos, où il
voit y avoir plus de sang, et le présente de la sorte à son
Seigneur. Or, si le poisson s’évadait ou nageait à l’autre rivage,
nuisant à l’homme par son venin, je puis guérir celui qui en est
infecté, et il n’aura pas moindre récompense du sang du poisson que
du cœur de l’animal.
Dieu parle derechef : Ces balances signifient pardon, patience.
Attendez et faites miséricorde. Comme quelqu’un, voyant l’injustice
d’un autre, l’avertirait afin qu’il cessât de mal faire, de même,
moi, Dieu et créateur de toutes choses, je fais comme une balance,
tantôt descendant vers l’homme, l’avertissant qu’il se retire du
péché, lui pardonnant et l’éprouvant par des tribulations ;
quelquefois montant, illuminant l’esprit, enflammant le cœur des
hommes, et les visitant par des grâces extraordinaires. Les lies de
la balance qui sont en haut, signifient les nuées qui montent,
c’est-à-dire, que moi, Dieu, le soutien de tous, illumine et visite
de mes faveurs tant des Gentils que les chrétiens, tant les amis que
les ennemis, si toutefois il s’en trouvait quelques-uns qui
voulussent répondre à mes grâces, en retirant leur volonté et leurs
affections du mal. L’animal signifie ceux qui ont reçu le baptême,
et qui, parvenus aux ans de discrétion, n’imitent pas les paroles de
l’Évangile, desquels le cœur et la bouche penchent toujours vers la
terre, et n’ont jamais considéré les choses éternelles et
spirituelles. Le poisson signifie les Gentils, agités et vagabonds
par les tempêtes de la concupiscence, desquels le sang,
c’est-à-dire, la foi est petite et l’esprit petit vers Dieu. C’est
pourquoi je désire le cœur de l’animal et le sang du poisson, si
toutefois se trouvait quelqu’un qui me les daignât présenter. Les
trois troupes sont mes amis : les premiers, qui usent et se servent
du monde raisonnablement ; les seconds, qui ont laisse tout ce
qu’ils avaient, obéissant humblement ; les troisièmes, qui sont
disposés à mourir pour l’amour de Dieu.

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Chapitre 3

Colloque admirable par maniere d’interrogation et reponse entre Dieu
et l’épouse, au sujet du roi, du droit hereditaire du roi et de ses
successeurs. En quelle manière il faut demander quelque chose des
successeurs du royaume, et de ce qu’il ne faut pas demander.

O Seigneur, dit l’épouse, ne vous indignez pas si je parle.
L’Écriture m’apprend qu’il ne faut rien acquérir par l’injustice et
ne retenir rien contre l’équité. Or, ce roi possède une terre que
quelques-uns disent qu’il tient justement, les autres injustement ;
et partant, c’est merveille que vous tolériez en celui-ci ce qui est
reprouve en autrui.
Dieu répondit : Après le déluge, aucune homme ne fut sauvé, sinon
ceux qui étaient en l’arche de Noé ; et de ceux-là une race sortit,
qui vint en Orient, et quelques-uns d’eux vinrent en Suède ; et
l’autre vint en Occident ; de là aussi quelques-uns sont venus en
Dacie. Or, ceux qui furent les premiers possesseurs de cette terre,
qui n’était point entoure d’eau, ne s’appropriaient rien de la terre
qui était au delà des eaux, ni de ceux qui habitaient les îles, mais
chacun se contentait de ce qu’il avait, comme il est écrit de Loth
et d’Abraham : Si vous allez à droite, dit-il, j’irai à gauche ;
comme s’il disait : Tout ce que vous vous approprierez sera votre et
de vos héritiers. Après, quelque temps s’étant écoulé, les juges et
les rois vinrent, qui, étant contents de leurs pourpris,
n’occupaient point les terres de ceux qui habitaient au delà des
eaux et dans les îles, mais chacun demeurait dans les bornes et les
limites des anciens.
La servante répondit : Et si quelque partie du royaume était aliénée
du royaume par quelque donation, ne faudrait-il pas que le
successeur la redemandât?
Dieu répondit : En un royaume on gardait une couronne qui
appartenait au roi. Le peuple, considérant qu’il ne pouvait
subsister sans roi, élut un roi, lui donnant la couronne, afin de la
garder et de la consigner en son temps au roi futur. Si donc ce roi,
élu de la sorte, voulait aliéner ou diminuer quelque chose de la
couronne, certainement le roi futur pourrait et devrait la
redemander, car aucune diminution ne doit être faite en la couronne
; le roi ne peut diminuer ni aliéner quelque partie de la couronne
du royaume, si ce n’est peut-être pour quelque cause raisonnable
durant sa vie ; car qu’est-ce autre chose la couronne, sinon la
puissance royale ; et qu’est-ce autre chose le royaume, sinon le
peuple qui lui est sujet ; qu’est-ce que le roi, sinon le médiateur
et le conservateur de son peuple ? Donc, le conservateur et le
protecteur de la couronne ne doit être diminue ou divise au dommage
du roi futur.
L’épouse répondit :Et si le roi était contraint, ou par nécessité,
ou par violence, d’en aliéner une part ?
Dieu répondit : Si deux hommes disputaient, et que l’un fût plus
puissant que l’autre et ne-

Lui voulût faire grâce qu’il ne lui donnât le doigt, certes le
doigt, bien qu’il fut coupé
, appartiendrait toujours à celui à qui
il a été coupé. Il en est de même du royaume : si quelque roi
diminuait quelque partie du royaume ou par nécessité ou captivité,
certainement le roi futur le pourrait redemander avec équité, car le
roi n’est pas seigneur de la couronne, mais recteur, ni la nécessité
ne fait pas de loi.
Sainte Brigitte répondit : Si un roi donnait à quelque seigneur
quelque partie de sa couronne, le roi étant mort, ce seigneur et ses
successeurs tenant et possédant cette couronne en propriété, ne
faudrait-il pas que les successeurs du roi redemandassent cette
partie-là ?
Oui, vraiment, dit Notre-Seigneur, cette part doit retourner à son
légitime successeur.
Sainte Brigitte répliqua : Que si une partie de la couronne était
donnée en engagement à raison de dettes, et si celui qui la tenait,
en ayant plusieurs années levé et cueilli les fruits, venait à
mourir, et qu’après cette terre fut possédée par un autre qui
n’aurait ni donné de l’argent ni rien, et néanmoins ne la voulût
point quitter qu’on ne rendît l’argent qu’on a donné pour
l’engagement ; que faudrait-il donc faire alors ?
Si quelqu’un, dit Notre-Seigneur, avait un globe d’or en sa main, et
disait à l’assistant : Ce globe est à vous, si vous me rendez ce que
je vous ai prêté ; si vous le désirez avoir, rendez-moi autant de
livres que je vous en ai prêté, et certainement on les lui devrait
rendre. De même quand une terre est occupée avec puissance et paix,
il la faut sagement recevoir, ayant rendu l’argent qu’on en a reçu.
Or, maintenant, comme un roi élu et élevé sur une pierre au
spectacle du peuple, montre et manifeste qu’il a quelque domaine et
possession dans les parties plus grandes du royaume, de même aussi
cette terre, posée dans les parties inférieures et plus basses du
royaume, par droit héréditaire, emption et rédemption, appartient au
roi : c’est pourquoi le roi l’ayant obtenue, qu’il la conserve, de
crainte que, faisant autrement, il n’en perde le domaine, et qu’elle
ne soit séparée de la couronne.
D’ailleurs, l’épouse sainte Brigitte dit à Notre-Seigneur : Ne vous
indignez pas si encore une autre fois ce roi a deux enfants et deux
royaumes. En un des royaumes, le roi est élu par droit héréditaire,
en l’autre, selon la faveur du peuple. Or, maintenant, le contraire
a été fait, car l’enfant le plus jeune a été pris et établi en roi
héréditaire, et le plus grand a été élu au royaume, qui est dû par
élection.
Dieu répondit : En ces électeurs, il y avait trois inconvénients, et
le quatrième était plus grand que tous : l’amour désordonné, la
prudence dissimulée, la flatterie des fous, et la défiance de Dieu
et de la communauté. C’est pourquoi leur élection a été contre la
justice, contre Dieu, contre le bien de la république et contre
l’utilité de la communauté. Partant, pour avoir la paix et pour
l’utilité de la communauté, il faut que l’enfant aîné ait le royaume
héréditaire, et que le jeune vienne par l’élection. Autrement, si on
ne retrait ce qu’on a fait auparavant, le royaume en pâtira, la
communauté en sera affligée, les dissensions y naîtront, les jours
des enfants y seront en amertume et les royaumes ne seront point
royaumes ; mais comme il est écrit : Les puissants passeront de
leurs sièges, et ceux qui marchent sur la terre seront réhaussés.
Voici un exemple de deux royaumes : en l’un était l’élection, en
l’autre la succession héréditaire. Le premier, où était l’élection,
est détruit et affligé, d’autant que le vrai héritier n’était pas
élu. Ceci a été fait par les parties de ceux qui devaient faire
l’élection et par la cupidité des brigands. Dieu donc n’afflige
point l’enfant pour les péchés du père, ni ne s’en courrouce point
éternellement, mais fait et garde la justice dans le ciel et sur la
terre ; c’est pourquoi son royaume n’est pas arrivé à sa première
gloire et à son heureux état, jusqu’à ce que le vrai héritier sera
établi par la succession du père ou de la mère.

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Chapitre 4

Dieu parle à son épouse sainte Brigitte du bon et du mauvais esprit,
d’une guerre admirable et utile née en l’esprit d’une dame par les
inspirations du bon esprit et par les tentations du malin esprit. Ce
qu’il faut choisir en ceci.

Notre- Seigneur parle à son épouse, disant : Les considérations et
influences sont suggérées ou versées en nos cœurs par deux esprits
immondes : le bon pousse l’homme à la considération des choses
célestes et à n’aimer les terrestres ; le mauvais pousse à l’amour
des choses visibles, et à rendre ses péchés légers et petits. Il
allègue les infirmités et propose les exemples des infirmes. Voici
que je vous porte en exemple comment ces deux esprits enflamment le
cœur de la reine que vous connaissez et dont je vous ai parlé
autrefois, et vous ai dit que le bon esprit lui dirait ces choses et
les lui suggérerait en son cœur. Les richesses sont onéreuses ;
l’honneur du monde est comme l’air ; les délices de la chair sont
comme un songe ; les joies y sont passagères, et toutes les choses
mondaines, vanité ; que le jugement futur était aussi inévitable,
que les tortures et les supplices étaient durs et amers. C’est
pourquoi il m’est fâcheux de tenir compte des richesses passagères,
d’avoir un déshonneur spirituel pour l’air et le vent ; de souffrir
un tourment éternel pour un plaisir momentané, et de rendre raison à
celui à qui toutes choses sont connues avant qu’elles soient faites.
Partant, il est plus assuré de laisser plusieurs choses et d’en
faire peu de compte, que de s’embrouiller en plusieurs choses, et
être tenu de rendre une longue et étroite raison.

Le malin esprit répond au contraire à ces inspirations : Laissez
telles pensées, car Dieu est doux et s’apaise facilement. Possédez
les biens sans craindre. Donnez ce dont vous possédez largement.
Vous êtes née à cela que vous soyez louée et que vous donniez des
biens à ceux qui vous en demandent, car si vous laissez vos
richesses, vous servirez à ceux qui vous servent ; votre honneur
diminuera et le mépris croîtra, car une personne pauvre va sans
consolation. Il vous serait dur et amer de vous accoutumer à de
nouvelles coutumes, de dompter la chair par des façons étranges et
de vivre sans être servie. C’est pourquoi, demeurez ferme et
constante en l’honneur que vous avez accepté ; tenez votre état
royalement ; disposez et ordonnez votre maison louablement, de
crainte que, changeant votre état, vous ne soyez inconstante ; mais
demeu
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rez en ce que vous avez commencé, et vous serez glorieuse
devant Dieu et devant les hommes.

Derechef le bon esprit suggère dans l’esprit de la reine ces choses
qui sont éternelles : le ciel et l’enfer. Or, tous ceux qui aiment
Dieu par-dessus toutes choses, n’entreront point en enfer ; mais
celui qui n’aime pas Dieu, n’entrera point dans le ciel. Dieu fait
que l’homme a marche par ce chemin au ciel, et l’a confirmé par des
signes et par la mort. Oh ! Que glorieuses sont les choses célestes
! Oh ! Qu’amère est la malice diabolique ! Oh ! Que sont vaines les
choses terrestres !
La Mère de Dieu et tous les saints ont imité Dieu ; embrassant toute
sorte de peines, ils voulurent perdre toutes choses, voire se
méprisèrent eux-mêmes, plutôt que de perdre les choses célestes et
éternelles. Partant, il est plus assuré de laisser de bonne heure
les honneurs et les richesses que les retenir jusqu'à la fin, de
peur que la douleur se rengrégeant et augmentant en l’éternité, la
mémoire de nos péchés ne diminue, et que ceux qui se soucient peu de
leur salut, ne lui ravissent et emportent ce qu’elle avait amassé.
Nous sommes des hommes infirmes, et Jésus-Christ est Dieu et homme.
Nous ne devons point comparer nos œuvres avec les œuvres de saints,
qui avaient une plus grande familiarité avec Dieu et une plus grande
grâce. Qu’il nous suffise d’espérer le ciel, de vivre selon notre
infirmité, et de racheter nos péchés par des aumônes et des prières,
car c’est faire comme les enfants et les fous que d’entreprendre des
choses non accoutumées et ne les pouvoir accomplir.
Le bon esprit répondit derechef : Je suis indigne
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d’être comparé aux
saints, mais néanmoins, il est grandement bon et assuré de
s’efforcer peu à peu d’arriver à la perfection. Car qu’est-ce qui
m’empêche que je n’entreprenne ce qui ne m’est accoutumé ? Dieu est
tout-puissant pour m’aider. Or, il arrive souvent que quelque pauvre
suive la voie du maître puissant et riche ; et bien que le maître
arrivé plus tôt au logis, jouisse des viandes plus délicieuses, et
repose en un lit plus mou, le pauvre néanmoins arrive au même logis,
bien plus tard ; et toutefois, il participe aux mêmes viandes, bien
que ce soit de ses restes. Que s’il n’eût suivi le chemin du maître,
il eût passé ou gauchi le logis ; il n’eût mangé des mêmes viandes.
J’en dis maintenant de même : bien que je sois indigne d’être
comparé aux saints, néanmoins, je veux entreprendre d’aller par la
voie qu’ils sont allés, afin qu’au moins je puisse participer à
leurs mérites. Car il y a deux choses qui me sollicitent en l’âme :
1- que si je demeure au pays, l’orgueil me dominera ; l’amour de mes
parents, qui demandent toujours que je leur aide, abat mon esprit ;
la superfluité de me famille et de mes vêtements m’est grandement à
charge. C’est pourquoi il me plaît et m’est plus prudemment fait de
descendre du siège de superbe, et en pélerinant, d’humilier mon
corps, que de demeurer en l’état d’honneur et d’amonceler péché sur
péché. 2- La pauvreté du peuple et son cri m’y sollicitent, du
peuple que je charge partout où je le devais soulager par ma
présence. Partant, un bon conseil m’est nécessaire.

La mauvaise et diabolique suggestion répondit : Aller en pèlerinage
n’appartient qu’à un esprit inconstant, puisque la miséricorde est
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plus agréable à Dieu que le sacrifice : car si vous vous retirez du
pays, les hommes ambitieux et cupides, ayant oui votre renommée,
vous dépouilleront et vous prendront. Et lors, au lieu de liberté,
vous ressentirez la captivité ; au lieu de richesses, pauvreté ; au
lieu d’honneur, mépris ; au lieu de repos, tribulation.

Le bon esprit répliqua derechef en inspirant : Écoutez, dit-il,
quelque captif enfermé dans une tour, qui a eu plus de consolation
en sa captivité et dans les ténèbres, qu’il n’en eût jamais en
l’abondance et consolation temporelles. Partant, s’il plaît à Dieu
que je sois affligée, il me sera en plus grand mérite, car Dieu est
clément et pieux pour me consoler et prompt à me secourir,
principalement si je sors de ma patrie, sinon pour mes péchés et
pour mériter les feux du divin amour.
La mauvaise et diabolique suggestion répliqua encore : Que sera-ce,
dit-il, si vous êtes indigne des consolations divines, et que vous
soyez impatiente à supporter la pauvreté et l’humilité ? Lors vous
vous repentirez d’avoir embrasser la rigueur ; lors vous aurez en la
main un bâton au lieu d’un anneau, un petit voile au lieu d’une
couronne, et un sac vil au lieu de pourpre.
Le bon esprit répliqua encore : J’ai ouï que sainte Élisabeth, fille
du roi de Hongrie, nourrie délicatement, mariée noblement, avait
souffert une grande pauvreté, vileté et déjection ; qu’elle a obtenu
de Dieu une plus grande consolation en la pauvreté et une plus
grande couronne que si elle eût demeure en l’honneur et consolation
du monde.
Le mauvais esprit répliqua encore : Que ferez-vous si Dieu vous
abandonne aux mains des
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hommes, et que vous soyez violée ?
Pourrez-vous subsister de honte ? Ne serez-vous pas dolente
immédiatement de votre folie ? et toute votre maison scandalisée
pleurera et se lamentera toujours. Lors, certainement, l’impatience
vous saisira ; lors les anxiétés presseront votre cœur, et vous
serez ingrate à Dieu ; lors vous désirerez de finir vos jours. Et
quand vous serez diffamée de tous, oserez-vous paraître ?
La bonne inspiration répondit encore : j’ai ouï que sainte Luce,
Vierge, fut conduite dans des lieux infâmes pour être violée, fut
constante en la foi, et étant confiante en la bonté divine, dit :
Qu’on vexe tant qu’on voudra mon corps, néanmoins, je serai toujours
vierge, et on me redoublera mes couronnes. Dieu, regardant sa foi,
la conserva inviolable : de même je vous dis que Dieu, qui ne permet
qu’aucun soit tente par-dessus ses forces, gardera mon âme, ma foi
et ma volonté, car je me commets toute à lui. Que sa volonté soit
faite en moi.
D’autant donc que cette reine est assaillie de ces pensées et
tentations, dit Dieu à sainte Brigitte, je l’avertis de trois choses
: 1- qu’elle réduise en mémoire à quel honneur elle a été élue et
choisie ; 2-quel amour Dieu lui avait manifeste en son mariage ;
3-combien bénignement elle a été conservée en cette mortalité.
Derechef, qu’elle prenne aussi sagement garde à trois choses : 1-
qu’elle rendra raison et compte à Dieu de tous les biens temporels,
jusqu'à savoir comment une obole a été levée et donnée ; 2- que son
temps est grandement bref et ne sait quand elle tombera ;3-que Dieu
ne pardonne pas non plus à la dame qu’à la servante. Partant,
conseillez-lui trois choses : 1-de se
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édition numérique réalisée par Françoise Lajugie. et www.JesusMarie.com
(à Noter: à partir de la page 160, il y a 15 lignes de blanc entre les pages)

.
Livre IV
Début Page  138

Repentir des péchés , fautes et offenses qu’elle a Commis , d’amender avec fruit ce que vous avez Confessé , et d’aimer Dieu de tout  son cœur.2° Je Lui conseille de fuir avec raison les peines du Purgatoire : car comme celui qui n’aime Dieu De tout son est digne d’un grand supplice , Aussi celui qui n’amende ses péchés quand il Peut , est digne d’endurer les peines  du purga- toire. 3° je lui conseille de laisser les amis charnels pour quelque temps pour l’amour de Dieu , Et de venir au lieu où est l’abrégé entre le ciel
Et la mort , pour éviter les peines du purgatoire , car là , il y a des indulgences qui sont des
Elévations et des rédemptions des âmes , que les Saints pontifes ont données et que les saints de Dieu ont méritées .
 

                               V .

Saint Pierre parle à l’épouse du désir qu’il a eu De sauver les peuples . Comment il lui enseigne d’avoir bonne mémoire. Des grandes merVeilles qui se doivent encore accomplir en la Ville de Rome Pour la fête de saint Pierre

   Saint Pierre parle à l’épouse de Jésus-Christ, Disant : ma fille , vous m’avez acquis un soc qui Fait les sillons larges et arrache les racines. Cela A été certainement vrais , car j’ai été si fervent Contre les vices et si adonné aux bonnes mœurs, Que, si j’eusse pu convertir tout le monde à dieu, Je n’eusse aucunement épargné ma vie ni mon Labeur pour cela , Dieu m’a été toujours doux En ma pensée , doux en ma parole , doux en
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mon œuvre , de sorte que toutes chose étaient amères à mes pensée, hors Dieu.Néanmoins , Dieu me fut encore amère , non de soi, mais de moi-même, car tout autant de fois que je considérais combien je l’avais offensé et en quelle manière je l’avais nié , j’ai pleuré amèrement , car je connaissais et savais parfaitement aimer. Mes larmes m’ont été plaisantes comme la viande . m’était douce.

Quand à ce que vous me priez que je vous donne mémoire , je vous réponds ; N’avez-vous
pas ouï que j’étais oublieux , ayant été de fait pleinement instruit de la voie de Dieu ? Je me
suis obligé par jurement de demeurer et de mourir avec Dieu . Mais interrogé par la parole
d’une femme , j’ai nié la vérité , et pourquoi ? d’autant que Dieu me laissa à moi-même .et je ne me connaissais pas moi même,Mais que fis-je alors ? Certainement, je considérai que je n’étais rien de moi ; je me levai et courus à Dieu . la vérité même imprima tellement la mémoire de son nom dans mon cœur , que je ne le pouvais oublier , ni devant les tyrans , ni entre les fouets ,ni en la mort . Faites-en de même :levez-vous par humilité et allez au maître de la mémoire, et demandez-lui de la mémoire ,car c’est lui seul qui peut toutes choses. Quand à moi , je vous aiderai , afin que vous soyez participante de la semence plantureuse que j’ai jetée en terre .

    D’ailleurs , je vous dis que cette cité de Rome Etait la cité des combattants ; ses places étaient Décorées d’or et d’argent . Or , maintenant , ses Pierres et ses saphirs sont couverts de boue ; Ses habitants vertueux sont en petit nombre , L’œil droit desquels est arraché , et leur main Droite est coupée : les hiboux et les vipères ha-
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bitent avec eux , et à cause de leur venin mortifère , les animaux doux et traitables n’osent
s’en approcher ni apparaître , ni mes poissons lever la tête . C’est pourquoi les poissons s’y
 assembleront . Que s’ils ne s’y assemblent avec une si grande multitude comme autrefois ,
 ils seront néanmoins aussi doux et courageux , de sorte que de leur jeu mutuel , les crapauds
 et les grenouilles s’en iront ; les serpents se changeront en agneaux , et les lions seront à leurs
fenêtres comme des colombes
     Il ajouta encore : je vous dit en outre qu’en vos jours on ouïra : Vive le vicairede saint
Pierre ! et vous le verrez de vos yeux , car je fouirai la montagne de délices ; et ceux qui  sont
assis en elle descendront . Or , ceux qui ne voudront venir volontairement , y seront contraints,
contre l’espérance de tous d’autant que Dieu veut être exalté avec vérité et miséricorde .

   VI .

D’un bon discours que saint Paul fit à sainte Brigitte , épouse de Dieu .de la manière dont il
fut appelé de Dieu par les prières de saint Etienne. Du loup fait agneau . Comme il est
bon de prier pour tous .
 

Saint Paul parle à l’épouse de Jésus-Christ ,disant : ma fille , vous m’avez comparé à un lion
qui a été nourri entre les loups, mais il a été admirablement affranchi des loups, Vraiment ,
ma fille, j’étais un loups . ravisseur ; mais de loup Dieu m’a fait agneau , et cela pour deux choses :
1° à raison de sa grande charité , qui fait des vases pour roi des choses les plus indignes , et

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ses amis des pécheurs. 2° A raison des prières de saint Etienne , premier martyr , car je vous
veux montrer quelle intention j’avais, quand saint Etienne fut lapidé, et pourquoi j’ai mérité
ses prières.
    Je ne me réjouissais point de la peine de saint Etienne , ni n’enviais sa gloire , mais je désirais
qu’il mourût à raison qu’il me semblait que ,selon mon intention , il n’avait point la vraie
foi ; et le voyant fervent outre mesure et patient a supporter les douleurs , je fus extrêmement
marri qu’il était infidèle, bien qu’en vérité il fût très-fidèle ; et étant tout aveugle ; infidèle et
compatissant à lui, je priai de tout mon cœur que sa peine amère lui réussît à la gloire et à
la couronne .
      Partant , des que son oraison m’eut profité , je fus affranchi d’une multitude de loups , et je
fus fait un agneau doux et mansuet. C’est pourquoi il est bon de prier pour tous, d’autant que
l’oraison du juste profite à ceux qui sont disposés pour recevoir les grâces.
    Or, maintenant, je me plains que cet homme , si éloquent entre les doctes, si patient entre ceux
qui le lapidèrent , soit effacé maintenant des cœurs et de la mémoire de plusieurs , et
principalement de ceux qui s’en devraient souvenirjour et nuit , car ceux-là lui apportent des vases ,
mais hélas ! cassés , vides, sales et abominables. C’est pourquoi, comme il est écrit, ils seront sai-
sis d’une double confusion et honte , et seront chassés de la maison de plaisir et de volupté.

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                                                   VII .
 

    Vision admirable d’une âme qui devait être jugée. Accusations du diable ,
   défenses de la Sainte Vierge Marie . Explication de cette vision, où le ciel
   est désigné par un palais, Jésus-Christ par le soleil , la Vierge par la femme ,
   le diable par l’Ethiopien , l’ange par un soldat ; où sont rapportés trois
   remèdes et plusieurs autre choses admirables, et principalement des suffrages .
 

   Une certaine personne , veillant en oraison et ne dormant pas, voyait en esprit
un palais d’une grandeur incompréhensible , où se trouvait une innombrable
multitude d’homme vêtus de vêtements blanc et éclatants, et chacun d’eux
semblait avoir un siége propre . il y avait principalement en ce palais un siége
signalé , comme un soleil pour juge , et la splendeur qui sortait du soleil était
incompréhensible en longueur , largeur et profondeur . Une vierge aussi était
debout auprès du siége , ayant la tête ceinte d’une couronne.
Tous servaient celui qui était assis sur le siége , le louant avec des hymnes et
des cantiques. Après , on voyait un Ethiopien terrible à voir , qui marquait en
 ses gestes être plein d’envie et enflammé d’une grande colère. Il s’écriait ,
disant : O juge , jugez cette âme ; oyez et voyez ses œuvres , car il lui reste
peu à vivre . permettez-moi aussi de punir le corps avec l’âme , jusqu’à ce que
la séparation en soit faite .
  Ce qu’ayant été dit , il semblait qu’un homme était devant le siége , comme
 un soldat armé , pudique et sage en ses paroles et modeste en ses

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actions , qui disait :O Juge, voici les bonne œuvres qu’il a faites jusques à
cette heure .
      Et soudain on ouït une voix sortant du soleil du siége, disant : Il y a là
 plus de vices que de vertus. Il n’est pas juste et équitable que le vice soit
 conjoint à la souveraine vertu.
      L’éthiopien répondit ; Il est donc juste que cette âmes soit conjoint à moi,
car comme elle a quelque vice en elle, de même en moi il y a toute sorte
de méchancetés.
     Le soldat répondit : La miséricorde de Dieu suit toute sorte de personnes
jusqu’à la mort , voire jusqu’au dernier période de la vie ; et après , le
jugement se fait. En l’homme dont il est maintenant question, l’âme et le corps
sont encore conjoints ensemble, et la discrétion et la raison sont encore
 entièrement en lui.
      L’éthiopien répondit : L’Ecriture, qui ne peut mentir, dit . Vous aimez
Dieu sur toutes choses et votre prochain comme vous même .Voyez donc que
toutes les œuvres de celui-ci sont faites par l’esprit de crainte, et non par
l’amour, comme il le devait ; et quand aux péchés dont il s’est confessé , vous
trouverez qu’il s’en est confessé avec une petite contrition .C’est pourquoi il
mérite l’enfer , car il a démérité le paradis. Et partant , les péchés sont ici
manifestés devant  la justice divine, car il n’a jamais obtenu de la divine charité
la contrition des péchés qu’il a commis.
     Le soldat répondit : Il a certainement espéré d’obtenir la contrition avant
de mourir .
     L’Ethiopien répliqua : Vous avez amassé tout ce qui a fait du bien ;vous
connaissez si toutes ces paroles pieuses profitent à son salut ; toutes ces
choses , quelles qu’elles soient , ne sauraient

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entrer en comparaison avec la grâce, qui est appelée contrition , qui sort de la
charité avec la foi et l’espérance , laquelle il n’a pas . Partant , tout cela ne
saurait effacer ses péchés, car la justice  est en Dieu de toute éternité, qui veut
qu’aucun n’entre au ciel qui n’aura eu la parfaite contrition . Il est donc
impossible que Dieu juge contre l’ordre et la disposition qu’il a prévus de toute
éternité. Donc , il faut que cette âme soit jugée à l’enfer , et il faut la joindre
avec moi aux peines éternelles.
    Ces choses étant dites et représentées , le soldat ne sut que dire à ces paroles.
Après ceci ,on vit une multitude innombrable de diables semblables à des
étincelles courantes d’un grand feu excité ; et ils criaient tous d’une voix, disant
 à celui qui était assis sur le trône comme un soleil : Nous savons que vous êtes
 un Dieu en trois personnes ; que vous êtes sans commencement ni fin ;que
vous êtes le même amour auquel la miséricorde et la justice sont conjointes
.Vous avez été en vous-même de toute éternité .Vous n’avez rien qui vous
diminue en vous ni hors de vous, qui vous transporte ,comme il est décent et
convenable à Dieu ; rien n’a joie sans vous. C’est pourquoi votre amour a fait
 les anges  de rien par votre puissance, et a créé les âmes par votre sagesse,
comme votre miséricorde voulait. Mais après que l’orgueil, l’envie et la
cupidité nous eurent embrasés, soudain votre amour, qui aime la justice nous
précipita du ciel avec le feu de notre misère dans l’abîme incompréhensible et
ténébreux , qui est maintenant appelé enfer.
C’est de la sorte que votre charité se gouverne , lorsqu’elle ne se sépare pas
encore de votre juste jugement , soit qu’il soit fait selon la miséri-

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 les révélation célestes

corde, soit  selon  l’équité.  Nous  disons  bien  davantage : si ce
que  vous  aimez  par-dessus  tout,  qui  est  la  Sainte  Vierge  qui vous a  enfanté , qui  n’a  jamais  offensé , eût  offensé  Dieu
mortellement et qu’elle fût morte sans la contrition  divine , vous aimez  tellement  la  justice  qu’elle  n’eût  jamais  obtenu  le  ciel ,mais elle serait avec nous dans l’enfer ! Pourquoi donc , ô Juge , ne nous adjugez-vous pas cette âme , afin que nous la punissions selon ses œuvres ?
  Après , on ouït un son comme d’une trompette , et tous ceux qui l’ouïrent se turent , et soudain une voix leur disait : Silence ! écoutez , ô vous , anges , âmes et diables , ce que dit la Mère de
Dieu !
  Et à l’instant , la Mère de Dieu , paraissant devant le siége du juge , et ayant sous son manteau comme quelques choses grandes et cachées , dit : O ennemis , vous poursuivez la miséricorde et aimez la justice sans amour :  bien que dans les bonne œuvres , il y apparaisse du défaut , pour lesquels cette âme ne doive obtenir le ciel , voyez néanmoins ce que j’ai sous mon manteau .
   La Sainte Vierge ayant ouvert des deux côtés son manteau , d’un côté apparut comme d’une petite église où on voyait quelques moines ; en l’autre côté apparurent des femmes et des hommes , amis de Dieu , religieux et autres, qui criaient d’une voix , disant : Miséricorde , ô Dieu miséricordieux !
   Puis on fit un grand silence , et la Sainte Vierge parlais disant : L’Ecriture dit que celui qui a la foi parfaite peut transporter les montagnes .
Que doivent et que peuvent donc faire ces voix des juste qui ont eu l’amour ? que feront les

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amis de Dieu pour cette âme qui les a priés de prier Dieu pour elle , afin qu’elle pût éviter l’enfer et obtenir le ciel , ni n’a jamais cherché autre récompense de ses bonnes œuvre que le ciel ? Eh quoi ! toutes les prières et les larmes de tous ces saints ne pourraient-elles pas lui obtenir , avant sa mort , la vraie contrition avec l’amour ? D’ailleurs , j’ajouterai mes prières aux prières de tous les saints qui sont au ciel , que cette âmes avait en singulière recommandation et honneur spécial .
   Et derechef , la Sainte Vierge dit : O diables ! je commande en la puissance du Juge d’être attentifs à ce que vous voyez maintenant en la justice.
   Lors tous répondirent comme d’une voix : Nous voyons qu’au monde il y a un peu d’eau et force air ; on apaise l’ire de Dieu , et même de votre oraison il apaise la miséricorde avec l’amour .
   Soudain on ouït une voix sortant du soleil , disant : Pour les prières de mes amis , celui-là obtiendra , avant de mourir , la contrition divine , de sorte qu’il ne descendra point dans l’enfer,
Mais il sera purifié avec ceux qui , ayant commis de grands péchés , endurent une grande peine dans le purgatoire . Et cette âme , étant purifiée , aura la récompense au ciel avec ceux qui ont eu en terre la foi et l’espérance avec quelque petite charité .
Ces choses étant dites , les démons s’enfuirent .
    Après , il semblait à l’épouse sainte Brigitte qu’elle voyait un lieu fort terrible , formidable et obscur qui s’ouvrait , où apparut en dedans une fournaise ardente ; et ce feu n’avait autre chose pour brûler que les démons et les âmes

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toutes vivantes ; et sur cette fournaise apparut cette âme , de laquelle nous avons ouï ci-dessus le jugement . Or les pieds de cette âme s’étaient attachés à la fournaise , et cette âme demeurait debout comme une seule personne . Or , elle n’était pas debout au sommet de la fournaise ni au plus bas , mais comme il a été dit , la forme en était terrible et admirable . Or , le feu de la fournaise semblait se pousser en haut vers les pieds de cette âme , comme quand l’eau est poussée en haut par le tuyau , de sorte que ses pores étaient comme des veines ouvertes d’où sortait le feu . Ses oreilles semblaient comme des soufflets qui émouvaient son cerveau . Ses yeux paraissaient détournés et enfoncés , et semblaient comme noués et attachés au derrière de la tête. Sa bouche était tout ouverte , et sa langue était tirée par les trous du nez et pendait sur ses lèvres . Ses dents étaient comme des clous de fer attachés au palais de la bouche . Ses bras étaient si étendus qu’ils allaient jusques aux pieds . De ses
mains aussi semblait s’égoutter quelque graine avec une poix ardente . La peau , qui semblait être sur l’âme comme sur un corps , était comme une chemise de lin toute sale et vilaine . Cette chemise était tellement froide que tous ceux qui la voyaient en frémissaient ; et il procédait d ‘elle comme une certaine gale , une puanteur si horrible qu’on ne la saurait comparer à une plus infecte et plus pernicieuse puanteur .
   Ayant donc vu cette effroyable calamité , elle ouït la voix de cette âme qui dit cinq fois : Malheur ! criant de toutes forces avec un déluge de larmes . 1° Malheur , dit-elle , que j’aie aimé si peu Dieu pour ses très-grandes vertus et pour les grâces dont il m’a comblée ! 2° Malheur à moi

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de n’avoir craint la justice comme je devais ! 3° Malheur à moi d’avoir aimé les voluptés et les plaisir de mon corps , qui m’ont induite au péché ! 4° Malheur à moi pour avoir été ambitieuse des richesses et pour mon orgueil ! 5° Malheur à moi de vous avoir vus , vous ,ô Louis et Jeanne !
   Et alors l’ange me dit : Je vous veux déclarer cette vision . Ce palais que vous avez vu est une figure du ciel . la multitude de ceux qui étaient assis , vêtus de vêtements blancs et éclatants , sont les anges et les âmes des saints . Le soleil signifie Jésus-Christ en sa  Déité ; la femme , la Vierge qui a enfanté Jésus-Christ . L’Ethiopien signifie le diable qui accuse l’âme ; le soldat , l’ange qui dit les bonnes œuvres de l’âme ; la fournaise , l’enfer qui brûle en telle sorte que , bien que tout ce qui se voit et tout ce qui est au monde brûlât , néanmoins ,  il n’entrerait en comparaison de la grandeur de ce feu . En cette fournaise , on entend diverses et différentes voix , toutes contre Dieu , et toutes commencent par Malheur ! et finissent par Malheur ! Les âmes y apparaissent comme des hommes dont les membres sont étendus sans consolation , sans jamais avoir repos . Sachez aussi que le feu que vous voyez en la fournaise brûle dans les ténèbres éternelles , et les âmes qui y brûlent n’ont pas toutes une peine égale . Or , les ténèbres  qui apparurent à la fournaise  sont appelées les limbes ,  qui procèdent des ténèbres qui sont dans la fournaise , et toutes sont quasi un lieu et un enfer . Quiconque descendra là-bas ne demeurera jamais avec Dieu . Sur ces ténèbres , les âmes souffrent les peines du purgatoire ; et outre ce lieu il y en a encore un autre , où il y a moin-

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dre  peine ,qui n’est autre qu’un défaut de force en la force , et de  beauté et autres choses semblables , comme par exemple , si quelqu’un était infirme , et l’infirmité et la peine cessant , n’aurait point de forces , jusqu’à ce qu’il les recouvrât peu à peu .
   Le troisième lieu , qui est plus haut que celui-ci , est celui où il n’y a autre peine qu’un désir de parvenir à Dieu . Et afin que vous entendiez mieux en votre conscience ce que c’est , je vous dis par exemple : Si l’airain se mêlait avec l’or , et tous deux brûlaient ensemble en un feu ardent , où il devait se purifier longtemps , jusqu’à ce que l’airain en fût consommé , et où l’or demeurerait pour or tout autant que l’airain serait fort et épais : tout autant serait-il nécessaire d’un grand feu , jusqu’à ce que l’or fût liquide comme de l’eau et qu’il fût tout ardent ; après , l’orfèvre porterait l’or en un autre lieu , jusqu’à ce qu’il eût la couleur d’or à la vue et la bonté à l’attouchement ; après , il le mettrait en un troisième lieu , où il serait gardé pour être présenté à son possesseur . De même en est-il dans les choses spirituelles . En premier lieu , la très-grande peine du purgatoire , ce sont les ténèbres , où vous avez vu cette âme être purifiée , où il y a l’attachement des diables . Là en figure paraissent des vers vénéneux et des animaux farouches . Là est la chaleur , là est le froid en extrémité ; là sont les ténèbres et la confusion , qui sortent des peines de l’enfer . Là quelques âmes ont une grande peine , les autres une petite , selon que les péchés ont été amendés pendant que le corps était avec l’âme .
   Après , le maître , c’est –à-dire , la justice divine , porte les âmes en un autre lieu où il y a quel

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                            les révélations celestes

que défaut de forces , lieux où elles demeureront jusqu’à ce que le  réfrigère éternel leur arrive , ou par les prières de leur amis spéciaux , ou par les continuelles œuvres de la sainte Eglise , car l’âme , plus elle sera aidée de ses amis , plus tôt sera-t-elle soulagée et affranchie de ce lieu .
   Après , l’âme est portée en un troisième lieu , où elle n’endure point de peine , mais où elle désire d’arriver à Dieu et à la vision béatifique . En ce lieu demeurent plusieurs et très-longtemps , d’autant qu’il y en a peu qui , pendant qu’ils ont vécu , aient eu un parfait désir de parvenir à la présence de Dieu et à la vision béatifique . Sachez aussi qu’il y en a au monde qui vivent si justement et si innocemment , qu’ils arrivent soudain à la présence et vision de Dieu , quelques-un ayant tellement amendé leurs péchés par des bonnes œuvres , que leurs âmes n’endurent aucune peine . Mais il y en a qui n’arrivent au lieu où les âmes ont des désirs de parvenir . Partant , toutes les âmes qui arrivent en ces trois lieux et y demeurent , participent aux prière de la sainte Eglise et aux bonnes œuvres qui se font par tout le monde , principalement à celles qu’elles ont faites pendant qu’elles ont vécu , et de celles qui se font par leurs amis après la mort . Sachez aussi que , comme les péchés sont de plusieurs et de diverses sortes , de même aussi les peines sont diverses et différentes . Partant , comme le famélique se réjouit de la viande qui vient à la à sa bouche , le sitibonde de la boisson , le triste de la joie , le nu du vêtement , l’infirme de trouver un lit , de même les âmes se réjouissent et participent aux biens qui se font pour eux dans le monde .
   Ensuite l’ange ajouta :  béni soit celui qui ,

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étant dans le monde , aide les âmes par ces oraisons , par ses bonne œuvres et par le travail de son corps ! car la justice de Dieu ne peut mentir , elle qui dit que les âmes se doivent purifier après la mort par la peine du purgatoire , ou être bientôt affranchies par les bonnes œuvres de leurs amis .
   Après cela , on entendait plusieurs voix du purgatoire , disant : O Seigneur Jésus-Christ , juste Juge , envoyez votre amour et votre charité en ceux qui , dans le monde , ont une puissance spirituelle , car lors , nous y participerons avec plus d’abondance qu’a leur chant , lecture et oblation . Or , sur l’espace d’où était ouïe cette plainte on voyait comme une maison en laquelle on oyait plusieurs voix qui disaient que Dieu récompense ceux qui nous envoient du secours en nos besoins .
   On voyait encore en cette maison comme une aurore qui allait croissant peu à peu ; sous l ‘aurore apparut une nuée qui n’avait rien de la lumière de l’aurore , d’où il sortit une grande voix , disant ; O Seigneur Dieu , donnez de votre incompréhensible puissance à un chacun une centième récompense à ceux , qui , étant au monde , nous élèvent avec leurs bonnes œuvres en la lumière de votre Divinité et à la vision de votre face .

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                                 VIII .

L’ange parle à sainte Brigitte , épouse de Jésus-Christ , de
    l‘intercession de la peine de l’âme que Dieu nous a montrée au susdit chapitre , et de la rémission de la peine , d’autant qu’il pardonna à ses ennemis avant de mourir .

                 Pour le jour de l’ange gardien

   L’ange parle encore disant : Cette âme , dont vous avez vu la disposition et ouï le jugement , est en la plus grande  peine du purgatoire , d’autant qu’elle ne sais si elle viendra au repos ou à l’enfer après cette purification ; et cela , la justice divine l’ordonne quelquefois ainsi , car cet homme abusait corporellement de la conscience et de la discrétion spirituellement pour une fin mondaine , d’autant qu’il a oublié et négligé Dieu tandis qu’il vivait . C’est pourquoi son âme pâtit l’ardeur du feu et tremble de froid ; elle est aveuglée des ténèbres , effrayée de la vue horrible  des diables , sourde de leurs clameurs , famélique et sitibonde intérieurement, et extérieurement , elle est revêtue de confusion . Néanmoins , Dieu lui a fait une grâce après la mort : il l’a affranchie de l’attouchement des démons , d’autant qu’elle a pardonné , pour le seul honneur de Dieu , de grands péchés à ses mortels ennemis , et a fait amitié avec son  capital et mortel ennemi . Sachez aussi que tout le bien qu’il a fait , tout ce qu’il a promis et donné de biens bien acquis , et principalement les prières qu’il a faites à Dieu , diminuent et soulagent sa peine , selon qu’il a été défini et résolu par la justice divine . Mais les biens qu’il a donnés , qui n’étaient pas bien acquis , profitent spirituellement à ceux qui en

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                          DE SAINTE BRIGITTE . LIV .       IX
 
 

    avaient la possession , ou corporellement , s’ils en sont dignes selon l’ordre que
    Dieu y a mis.
 
 

                                        IX
 
 

    L’ange parle a l’épouse du jugement de la justice divine contre l’âme susdite , et de
    la satisfaction qu’il fallait faire en cette vie pour elle , qui était au purgatoire .
 
 
 
 

    L’ange parle encore : Vous avez ouï que , pour les prières des amis de Dieu , cette
    âme avait obtenu la contrition amoureuse de ses péchés , quelque peu de temps avant
    de mourir , laquelle contrition l’arracha de l’enfer . C’est pourquoi la justice divine a
    jugé qu’après la mort , elle devait brûler dans le purgatoire durant six âges(1),
    qu’elle a eus depuis l’heure où elle commit sciemment le premier péché mortel ,
    jusqu’à ce que , par la divine charité , elle fit pénitence fructueuse , qu’elle en obtint
    de Dieu la grâce de la faire par les prières des amis de Dieu .

        Le premier âge donc a été qu’elle n’a pas aimé Dieu , de ce que Jésus-Christ avait
    enduré en son précieux corps tant de peines et de tribulations , voire la mort pour le
    salut des âmes .

        La deuxième fut qu’elle n’aima pas son âme comme un chrétien doit , ni ne rendit
    pas grâces à Dieu du baptême , et de ce qu’elle n’était ni juive ni païenne .

        Son troisième âge fut d’autant qu’elle sut bien ce que Dieu avait commandé de
    faire , mais elle eut peu d’affection à le parfaire .

       Le quatrième âges fut qu’elle sut bien ce que
 
 

    (1)           Jusques au jour du jugement universel , qui se fera le sixième âge .
 
 

    Fin p 153

    Début p 154
 
 

    Dieu défend à ceux qui veulent aller au ciel , et impudemment elle se porta contre
    cela , suivant , non la syndérèse  et remord de la conscience , mais bien sa volonté et
    ses affections brutales .

       L’âge cinquième fut qu’elle ne s’est pas servie comme il faut de la grâce et de la
    confession , en différant si longtemps .

       Le sixième âge fut qu’elle se souciait peu du corps de Jésus-Christ , ne le voulant
    recevoir souvent , car elle ne voulait quitter ses péchés , ni n’eut amour à sa
    réception avant la fin de sa vie .

       Après ceci , apparut quelqu’un comme un homme grandement modeste en sa vue ,
    les vêtements duquel étaient blancs et éclatants , une étole rouge au col et sous ses
    bras , qui commençait ses paroles en cette manière : vous qui voyez ceci , considérez
    , remarquez et retenez en votre mémoire tout  ce que vous entendez et tout ce qu’on
    vous dit , car vous qui êtes vivants au monde , ne pouvez en cette manière entendre
    et concevoir la puissance de Dieu , et ce qu’il a ordonné avant le temps , comme
    nous qui sommes avec lui , car ce qui se fait en Dieu en un instant , cela ne peut être
    compris de vous , si ce n’est par paroles et similitudes conformes aux façons du
    monde .

       Je suis donc de ceux que cet homme , jugé au purgatoire , honorait de ses dons
    pendant qu’il vivait ; c’est pourquoi Dieu ma donné par sa grâce , que si quelqu’un
    voulait faire ce dont je les avertis , lors cette âme serait transférée en un lieu plus
    sublime , où elle recouvrerait sa vraie forme , et ne sentirait autre peine que comme
    celui qui aurait eu une grande maladie et serait exempt de toute sorte de douleurs, et
    serait gisant comme un homme sans forces . Néanmoins
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    il se réjouirait , d’autant qu’il saurait certainement qu’il parviendra à la vie éternelle
    .

       Partant , comme vous avez ouï que cette âme a crié cinq fois : Malheur ! c’est
    pourquoi je lui dis cinq choses de consolation .

       Le premier malheur fut qu’elle aima peu Dieu . Partant , afin qu’elle soit
    affranchie , qu’on célèbre trente messes , dans lesquelles on offre le sang de
    Notre-Seigneur , et que Dieu y soit plus honoré .

       Le deuxième malheur fut qu’elle n’eut crainte de Dieu ; c’est pourquoi , pour la
    délivrer de la peine , qu’on choisisse trente prêtres dévots selon le jugement des
    hommes , et que chacun d’eux dise , quand il le pourra , trente messes : neuf des
    martyrs , neuf des confesseurs , neuf de tous les saints , vingt-huit des anges ,
    vingt-neuf de la Sainte Vierge , et la trentième de la sainte Trinité , et que tous prient
    pour l’intention d’icelle , afin que l’ire de Dieu soit apaisée ,et que sa justice soit
    fléchie à la miséricorde.

       Le troisième malheur fut pour sa superbe et sa cupidité . Partant , pour abolir ce
    crime , qu’on prenne trente pauvres , desquels on lave les pieds avec humilité , et
    qu’on leur donne à manger , argent , vêtement , pour leur consolation : et tant celui
    qui les lave que celui qui est lavé , prient Dieu humblement , afin que , par humilité
    et la passion de Jésus , il pardonne à l’âme la superbe et la cupidité qu’il a commises
    .

       Le quatrième malheur fut à raison de la volupté lubrique . Partant , si quelqu’un
    donnait pour faire entrer une vierge en un monastère et une veuve aussi , et pour
    marier une fille , leur donnant à toutes autant qu’il en serait besoin pour leur vivre et
    pour leur vêtement , lors .
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                            les révélations célestes

Dieu pardonnerait le péché qu’elle a commis en chair , car ce sont les trois voies de vie que Dieu a établies et élues en ce monde .
   Le cinquième malheur fut de ce qu’il avait commis plusieurs péchés au dommage et affliction  de plusieurs , savoir , quand il employa toutes ses forces pour que deux proches parents se mariassent ensemble , ce qu’il fit plus en sa propre considération que pour l’utilité du royaume , faisant cela sans permission du pape contre l’ordre louable de la sainte Eglise . Pour ce fait , il y a eu plusieurs martyrs , ne voulant souffrir qu’un tel acte se fît contre Dieu , contre l’Eglise et contre les mœurs et coutumes chrétiennes : disant que si quelqu’un voulait absoudre un tel péché , il fallait aller au pape , disant qu’un homme a commis un tel péché , sans nommer la personne ; et néanmoins , à la fin , il s’en repentit et en obtint l’absolution , la faute n’est pas amendée . Imposez-moi donc telle pénitence que vous voudrez , pourvu que je la puisse porter , car je suis prêt à amender pour lui le péché .
Vraiment , si l’on n’eût imposé à celui-ci qu’un Pater noster , il aurait profité pour la diminution de la peine du purgatoire .

                                          X.

Notre-seigneur Jésus-Christ se plaint des romains à son épouse , et lui parle de la cruelle sentence qui est prononcée contre eux , s’ils meurent en leurs péchés .
 

Le Fils de Dieu dit ces paroles : O Rome , vous me rendez une mauvaise récompense pour tous les bienfaits dont je vous ai comblée . je suis

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Dieu , qui ai créé toutes choses , et ai manifesté et témoigné mon très-grand amour par la très-dure et cruelle mort et passion que j’ai souffertes volontairement pour le salut des âmes .
   Il y a trois voies par lesquelles je veux que vous soyez ouïe , et véritablement en toutes , vous m’avez voulu tromper . En la première voie ,  vous avez suspendu une grande pierre sur ma tête , afin qu’elle m’écrasât . En la deuxième , vous avez une lance fort aiguë , qui ne me permet d’aller à vous . En la troisième , vous m’avez creusé une fosse , afin qu’y tombant à l’improviste , je fusse suffoqué . Or , ce que je dis maintenant se doit entendre spirituellement , non corporellement  . Certainement , je parle aux habitants de Rome qui font trois choses , mais non pas à mes amis , qui ne suivent point ses œuvres .
   La première voie donc par laquelle j’ai accoutumé de venir au cœur des hommes , est la vraie crainte de Dieu , sur laquelle l’homme suspend une grande pierre , c’est-à-dire , une grande présomption d’un cœur endurci , ne craignant le Juge auquel pas un ne peut résister . Mais hélas ! il dit en son cœur : Si la crainte de Dieu m’arrive , la présomption la brisera dans mon cœur .
   La deuxième voie par laquelle je viens , est l’infusion de mon divin conseil , qu’on reçoit souvent dans les prédications et les enseignements . Or , l’homme met lors une lance contre moi en la voie , quand il pèche avec délectation contre mes préceptes , proposant de persévérer fermement en ses péchés jusques à ce qu’il ne puisse plus pécher . Certainement , c’est cette lance-là qui empêche que la grâce de Dieu ne vienne à lui .
   La troisième voie est l’illumination du Saint-

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Esprit dans les cœurs de chaque homme , par laquelle l’homme peut entendre et considérer quelles choses et combien j’ai fait pour l’amour de lui , et ce que j’ai souffert en moi-même pour l’amour de lui . Certainement , il m’a creusé en cette voie une fosse fort profonde , parlant en ces termes en son cœur : tout ce qui me plaît m’est plus cher que la charité , et me satisfait de penser les choses qui me plaisent en cette vie ; et de la sorte , la charité divine avec ses œuvres  sont suffoquées par lui comme une fosse profonde .
   Véritablement , les habitants de Rome me font tout cela , et montrent vraiment cela par paroles et par œuvres , réputant pour néant mes paroles et mes œuvres , prenant pour jouet moi ; ma Mère et mes saints , ce qui est sérieux en risée , me maudissant par colère , m’offrant des contumélies pour des actions de grâces . Certainement , ils ne vivent point selon la coutume des chrétiens , comme la sainte Eglise le commande , car ils n’ont pas plus grande charité que les diables , qui aiment mieux souffrir éternellement leurs misères et retenir leur malice , que me voir et qu’être unis avec moi en gloire éternelle . Vraiment , tels sont ceux qui ne veulent point recevoir mon corps , qui est ce pain transubstantié en mon corps par les paroles de la consécration que j’ai instituées , la réception duquel est grandement contre les tentations diaboliques .
   Oh ! que misérables sont ceux qui , pendant qu’ils sont sains , rejettent et abhorrent un tel secours comme un venin , et ne veulent se retenir de pécher . Je viendrai donc maintenant à eux par une voie inconnue avec la puissance de

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 ma déité , faisant la vengeance des outrages qu’ils ont faits à mon humanité , et contre ceux qui la méprisent . Et comme ils m’ont préparé en la voie trois obstacle , je leur en préparerai aussi trois autres , dont l’amertume sera ressentie en la vie et après la mort . La pierre que je leur suspendrai est la mort soudaine qui les écrasera , en telle sorte que tout ce qu’ils ont pour leur joie sera laissé , et leur âme seule sera contrainte de comparaître en jugement . Ma lance est ma justice , qui les éloignera tellement de moi qu’ils ne goûteront jamais ma bonté . je les ai créés et rachetés , ils ne verront jamais ma beauté . Ma fosse est obscurité profonde de l’enfer , en laquelle ils tombent , vivant en misère éternelle . Tous mes anges et tous mes saints au ciel les condamneront ; tous les démons et toutes les âmes damnées les maudiront . Mais je parle de ceux-là qui vivent comme nous avons dit ci-dessus , soit qu’ils soient religieux , soit qu’ils soient
Clercs séculiers , soit laïques , soit femmes , soit leurs enfants  , qui seront arrivés à l’usage de raison , pour connaître ce que Dieu a défendu , tous les péchés desquels néanmoins ils s’enveloppent volontairement , bannissant l’amour de Dieu et méprisant sa crainte . Néanmoins , j’ai la même volonté que j ‘avais quand j’étais pendu en croix ; je suis le même que j’étais quand je pardonnai au larron et lui ouvris les portes du ciel , quand il demandait miséricorde . J’ouvris aussi l’enfer à l’autre qui me méprisait , l’enfer où il est tourmenté éternellement pour ses péchés .

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                             les révélations célestes

                                        XI.

Sainte Agnès loue et bénit la glorieuse Vierge Marie . Comment         elle la prie pour sa fille . Douce réponse de Notre-Seigneur , et de la Vierge grandement excellente pour consoler l’épouse , et en quelle manière le monde est désigné par lui .

 Pour le jour de l’Annonciation de la Sainte Vierge .

  Sainte Agnès dit : O Marie , Mère , et Vierge des vierges ! vous
pouvez être appelée à bon droit Aurore que Jésus-Christ , le vrai
soleil , illumine . Mais est-ce que je ne vous appelle pas aurore à
cause de votre race royale , ou pour les richesses et honneurs ?
nullement , mais à bon droit vous êtes nommée aurore à raison de
l’humilité , à raison de l’illumination de la foi et à raison du vœu
singulier de votre chasteté . Vous êtes l’avant-courrière du soleil et
 sa productrice , la joie des justes , la chasse des diables , la
consolation des pécheurs . Je vous en prie par les noces que Dieu
 a faites en vous à cette heure , que votre fille sainte Brigitte se
puisse arrêter en l’honneur , et en l’honneur de Jésus-Christ .
    La Mère de Dieu répondit : Comment entendez-vous ces noces ?
 Dites-le pour l’amour de cette fille , qui vous entend .
    Sainte Agnès répondit : Vraiment , vous êtes Mère de tous deux ,
 Vierge et épouse , car des noces très-belles ont été faites en vous
 à cette heure , quand Dieu s’est fait homme en vous par un saint
mariage , et alliance , et union , sans confusion ni diminution de la
Divinité . La virginité et la maternité se sont assemblées en un ,

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sans blesser la candeur de la virginité . Vous avez été faite mère et fille tout ensemble de votre Créateur , car vous avez engendré corporellement celui qui est éternellement engendré du Père ,  et fait toutes choses avec le Père ; car le Saint-Esprit a été en vous , hors de vous , et partout avec vous ; il vous a rendue féconde et consentant au nonce de Dieu . Le même Fils de Dieu , qui est né ce jourd’hui de vous , était en vous par grâce avant que son messager arrivât à vous , c’est pourquoi faites miséricorde à votre fille , car elle ressemble à ces pauvres femmes , qui , habitant dans les vallées , n’ont que peu de chose pour vivre , comme par exemple , une geline , une oie qui est encore au seigneur , qui habite en la montagne au pied de laquelle est la vallée , car tout ce qu’elle avait , elle l’offrait avec amour à Dieu en la montagne .
    Notre-Seigneur lui répliqua : Je surabonde en toutes choses : ce
Que vous avez ne m’est pas nécessaire ; mais peut-être donnez-vous peu afin de recevoir beaucoup .
   Elle répondit : Je ne l’offre point pour cette fin et intention , et ne pense pas que vous en ayez nécessité ; mais parce que vous avez fait  habiter une si pauvre en votre montagne et suis honorée de vos serviteurs , c’est pourquoi je vous offre ce peu qui m’est à grande consolation , afin que vous voyiez que j’offrirais de plus grandes choses , si je pouvais , et pour n’être ingrate à vos grâces .
   Notre-Seigneur repartit : parce que vous m’aimez d’une si grande charité , je vous élèverai en ma montagne , et je donnerai à vous et aux vôtres des vêtements et des vivres annuellement . C’est en cette sorte que votre fille sainte Bri-

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gitte est maintenant disposée , car elle vous a laissé tout ce qu’elle a de vie , c’est-à-dire , l’amour du monde et celui de ses enfants . C’est pourquoi c’est a votre piété de la pourvoir et de l’aider .
   La Mère répondit à l’épouse de son fils , disant : Cette fille est constante . je prierai mon fils , qui vous donnera les vivres annuels , et vous colloquera en la montagne , où mille et mille anges vous serviront ; car si on comptait tous les hommes qui sont nés depuis Adam jusqu’au dernier qui naîtra à la fin du monde , il se trouverait plus de dix anges pour chaque homme . Certes , le monde est comme un pot sous lequel est le feu ; la cendre , ce sont les amis du monde ; mais les amis de Dieu sont comme la bonne viande qui est dans le pot . Donc , quand la table sera préparée , lors on présentera la viande douce à Notre-Seigneur , et il se plaira en elle , et on cassera le pot , mais on n’éteindra point le feu .

XII.

Notre Dame la Vierge , Mère de Dieu , parle à sa fille de la
     Révélation des amis de Dieu en ce monde , qui sont maintenant
     en tribulation spirituelle , maintenant en consolation . Qu’est-ce
     Que la tribulation spirituelle et consolation , et en qu’elle
     manière les amis de Dieu se doivent consoler et se réjouir
     temporellement .

La Mère de Dieu parle : les amis de Dieu disent : on voit le monde maintenant en tribulation spirituelle , maintenant en consolation spirituelle . La consolation spirituelle est une infusion du Saint-Esprit , une considération des gran-

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deurs des œuvres de Dieu , une admiration de sa patience, et quand toutes ces choses sont accomplies par œuvre avec plaisir . la tribulation spirituelle est celle-ci : quand les pensées mauvaises , immondes et par trop importunes, troublent l’esprit ; quand l’esprit s’angoisse des déshonneurs qu’on fait à Dieu et du dommage des âmes ; quand l’esprit est contraint de s’envelopper dans les soins temporels . De même les amis de Dieu se peuvent quelquefois consoler par des consolations temporelles , comme des paroles d’édification , des récréations honnêtes , ou en parlant des vertus de quelqu’un sans en médire , ni dire rien de déshonnête , comme vous le pourrez mieux comprendre par un exemple : car comme si le poing était tenu toujours fermé , les nerfs se retireraient ou la main se débiliterait , de même en est-il dans les exercices spirituels , car si l’âme demeurait incessamment en la contemplation , ou s’oubliait elle-même , elle s’évanouirait par la superbe , ou la couronne de gloire dominerait . C’est pourquoi les amis de Dieu sont consolés , quelquefois par l’infusion du Saint-Esprit , quelquefois sont affligés par la permission divine ; car les tribulations et les racines du péché étant arrachées , les fruits de justice prennent racine ; néanmoins , Dieu , qui voit les cœurs et comprend toutes choses , modère les tentations de ses amis , afin qu’elles leur soient à leur avancement , car il fait et permet toutes choses en poids et mesure . Partant , vous , qui êtes appelée en l’Esprit de Dieu , ne soyez en sollicitude de la longanimité de Dieu  , car il est écrit qu’aucun ne vient à Dieu si le Père ne l’attire ; car comme le pasteur attire et allèche les brebis à la maison avec un faisceau de fleurs ,

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bien qu’elles courent tout à l’entour de la maison qui n’a point de sortie , d’autant qu’elle est entourée de murailles , que le toit est haut et que les portes sont closes , c’est pourquoi les brebis s’accoutument à manger le foin , et se rendent si douces que même elles mange le foin dans la main du pasteur . La même chose a été faite en vous , car ce qui auparavant vous semblait difficile et insupportable , vous est maintenant doux et facile , de sorte que rien ne vous plaît que Dieu .

XIII.

Notre-Seigneur Jésus-Christ dit à son épouse quelles sont les
    larmes qui sont agréables à Dieu , et qu’elles non . De
    quelles choses il faut faire aumône aux pauvres pour les
    âmes des défunt , et du conseil et gouvernement de Jésus
    vers son épouse .

     Le Fils de Dieu dit (à sainte Brigitte) : vous admirez pourquoi je n’exauce celui que vous voyez répandre plusieurs larmes , et donner beaucoup aux pauvres pour mon honneur . Je vous réponds au premier : Là où deux fontaines ruissellent fréquemment , il arrive que , s’assemblant , si l’une est trouble , l’autre en sera salie , bien qu’elle sorte d’une claire fontaine ; que si elle est salie , qui en pourra boire ? Il est de même des larmes de plusieurs , car les larmes de quelques-un procèdent de l’humiliation de la nature inclinée à cela . Quelquefois , la tribulation du monde et la crainte de l’enfer rendent telles larmes boueuses et puantes , car elles ne sortent pas de l’amour de Dieu ; mais ces

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larmes me sont agréables qui procèdent de la considération des bienfaits de Dieu , de la méditation de ses péchés et de l’amour de Dieu . Telles larmes élèvent l’âme de la terre au ciel , et régénèrent l’homme à la vie éternelle , car il y a double génération : la génération charnelle et la génération spirituelle . La génération charnelle engendre l’homme de l’immondicité à la mondicité ; elle pleure les dommages et les détriments de la chair , et souffre joyeusement les labeurs du monde . Le fils de telles sorte de gens n’est pas fils de larmes , car par telles  larmes , on n’acquiert pas la vie éternelle ; mais celle-là engendre un fils de larmes , qui déplore les détriments de l’âme , qui est soigneuse que son fils n’offense Dieu . Une telle mère est plus proche parente de son fils que celle qui l’a engendré charnellement , car par une telle génération , on peut acquérir la vie bienheureuse .
    Au deuxième : qu’il donne des aumônes aux pauvres , je réponds : Si vous achetiez une chemise à votre fils avec l’argent de votre serviteur , de droit la chemise serait-elle à votre fils ou à celui à qui était l’argent ? Certainement , elle serait au serviteur . De même en est-il dans les choses spirituelles , car quiconque charge ses sujets ou son prochain , afin que , de leur argent , il secoure les âmes de ses chers amis , provoque plus ma colère qu’il ne m’apaise , car ce qui est offert injustement , profite seulement à celui à qui les dons appartenaient , et non à celui qui les donne . Néanmoins , parce que celui-ci vous a fait du bien , il lui en faut faire , et corporellement , et spirituellement ; spirituellement , faisant prières pour lui , car personne ne peut comprendre combien plaisent à Dieu les prières

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des humbles , comme je vous le montrerai par un exemple .
   Si quelqu’un offrait au roi un grand prix d’argent , et s’il disait aux assistants : Ceci est un grand don et présent , que s’il lui disait un pater , il s’en moquerait . Le contraire est bien devant Dieu , car quiconque offre à Dieu pour l’âme d’autrui un Pater noster , etc . lui est plus agréable qu’un grand poids d’or . Le même paraît en ce bon Grégoire , qui , par ses prières , éleva César infidèle à un grand et sublime degré du bien . En second lieu , dites-lui ces paroles : Parce que vous m’avez bien fait , je prie Dieu , rémunérateur de toutes choses , qu’il vous le rende selon sa grâce . D’ailleurs , dites-lui et parlez-lui en ces termes : Mon cher ami , je vous conseille une chose et vous prie d’une autre : je vous conseille d’ouvrir les yeux de votre cœur , considérant l’inconstance et la vanité du monde , méditant combien la charité de Dieu s’est refroidie en votre cœur ; combien dure et amère  est la peine , et horrible le jugement futur , et attirez l’amour de Dieu en votre cœur , disposant tout votre temps , les biens temporels , les affections et les pensées à l’honneur de Dieu . Donnez aussi vos enfants à l’ordre et à la disposition divine , ne dominant en rien de l’amour de Dieu pour leur considération . Je vous supplie en deuxième lieu de vous efforcer d’obtenir par vos prières que Dieu , qui peut toutes choses , vous donne la patience et remplisse votre cœur de son amour .

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XIV .

Notre-Seigneur Jésus-Christ dit des paroles de consolation à
    son  épouse , plongée dans l’affliction , lui disant qu’elle ne
   doit pas craindre ce qu’elle a vu et ouï , d’autant que ces choses
   sont du Saint-Esprit . Comment le diable est signifié par le
   serpent et par le lion , et la consolation du Saint-Esprit par la
   langue . En quelle manière il faut s’opposer au diable .

Le Fils de Dieu dit à sainte Brigitte : pourquoi craignez-vous et êtes vous en anxiété , de ce que le diable mêle quelque chose aux paroles du Saint-Esprit ? N’avez-vous pas ouï qu’on garde sa langue entière , bien qu’on l’ait mise entre les dents des lions rugissants ? Et quelqu’un ne suce-t-il pas le doux miel de la queue du serpent ? nullement . Mais qui est ce lion ou ce serpent , si ce n’est le diable , qui est lion à cause de sa malice , et serpent à raison de sa finesse ? Et la langue est la consolation du Saint-Esprit . Qu’est-ce que mettre la langue entre les dents du lion , sinon dire les paroles du Saint-Esprit , qui apparut en espèce de langue , pour avoir les faveurs et les louanges humaines ?
    Quiconque donc dit les louanges de Dieu pour plaire aux hommes , celui-là certainement se trompe et sera mordu par le serpent , car bien que ces paroles soient de Dieu , elles ne procèdent pourtant pas de la charité et de la bouche enflammée par l’amour de Dieu , et la langue , c’est-à-dire , la consolation du Saint-Esprit , lui sera ôtée . Or , celui qui ne désire que Dieu , toutes choses mondaines lui sont fâcheuses ; son corps n’affectionne

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de voir ni ouïr , sinon ce qui est de Dieu ; son âme se réjouit en l’infusion du Saint-Esprit . Celui-là ne peut être déçu ni trompé , attendu que l’esprit mauvais cède au bon ni n’ose s’en approcher . Or , que signifie sucer le miel de la queue du serpent , si ce n’est attendre les consolations du Saint-Esprit , les suggestions du diable , ce qui ne se peut , car le diable aimerait mieux se laisser tuer mille fois , s’il se pouvait , que de donner la moindre consolation à l’âme , dont la fin est la vie éternelle ? Ne craignez donc point , car Dieu , qui a commencé le bien , le conduira à une parfaite fin .
    Néanmoins , sachez que le diable est comme un chien de chasse échappé de la laisse : quand il vous voit ne recevoir les influences du Saint-Esprit , il court à vous par ces tentations et ses suggestions ; mais si vous lui opposez quelque chose de dur et d’amer , que ses dents y soient agacées , il se retirera soudain de vous et ne vous nuira point . Or , qu’est cela de dur qu’on oppose au diable , sinon l’amour de Dieu et l’obéissance à ses commandements ? Quand il verra parfaits et accomplis en vous cet amour et cette obéissance , soudain ses assauts , ses efforts et ses volontés , seront vains et brisés , car il considère que vous voulez pâtir toutes les choses qui vous contrarient , plutôt que de contrevenir aux commandements de Dieu .

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                                    XV .

Jésus-Christ dit à son épouse pourquoi les bons sont affligés en
   cette vie , et pourquoi les mauvais prospèrent . En quelle
   manière Dieu prouve par exemple que quelquefois il promet
   des choses temporelles , et qu’elles sont entendues les
   spirituelles . Comment Dieu n’a pas prédit toutes choses en
   détail à chaque heure , bien que toutes les heures et tous les
   moments lui soient connus .

   Notre-Seigneur parle , disant : Vous admirez que l’ami de
Dieu , qui devrait être honoré , est affligé , et que l’ennemi de Dieu est honoré , que vous pensiez devoir être fait comme il avait été dit en l’autre vision . Je vous réponds : Mes paroles doivent être entendues spirituellement et corporellement , car la tribulation du monde n’est autre chose qu’une préparation et élévation à la couronne , et la prospérité du monde n’est autre chose à l’homme qui abuse de la grâce , qu’une descente à la perdition . Être donc affligé au monde est une vraie exaltation à la vie , et prospérer au monde est , pour un homme injuste , un descendant en enfer . Partant , pour instruire votre patience aux parole de Dieu , je vous rapporterai un exemple .
    Supposons qu’il y eût une mère qui eût deux enfants , dont l’un fût né dans les obscurités d’une prison , ne sachant ni n’ayant ouï parler que des ténèbres et du lait de sa mère , et que l’autre fût né en une pauvre loge , ayant de bonnes viandes pour nourriture , repos en son lit et service d’une servante . Or , cette mère dit à celui

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                            les révélations célestes

qui était né en prison : Mon Fils , si vous voulez sortir des ténèbres , vous aurez une viande fort délicate , un lit mollet et un lieu plus assuré . L’enfant , entendant cela , sortirait soudain , car si la mère lui eût promis de plus grandes choses , comme chevaux courants , maisons d’ivoire , ou une ample famille , il ne l’eût pas cru , car il ne connaissait rien que les ténèbres et le lait de sa mère.
    De même en fait Dieu : il promet souvent de petites choses , par lesquelles il entend des choses éminentes , afin que l’homme , par les choses temporelles , apprenne à considérer les choses éternelles .
     La mère dit à l’autre fils : Mon fils , quelle utilité avez-vous de demeurer en cette vile loge ? Oyez et écoutez donc mon conseil , et il vous profitera . Je sais deux cités : en la première , il y a de la joie pour ceux qui y habitent , mais joie indicible et éternelle , et un honneur sans fin . En la deuxième , il y a un grand exercice pour ceux qui combattent , où tous ceux qui combattent deviennent rois , et tous ceux qui y sont surmontent et triomphent . Son enfant , entendant cela , est sorti pour se présenter à la lice ; et étant sorti , il a dit à sa mère : J’ai vu , en cette lice , un grand et admirable jeu : les uns y tombaient et y étaient foulés aux pieds ; les autres y étaient dépouillés et mortifiés , et néanmoins , tous se taisaient , tous jouaient , et aucun ne levait la tête ni la main contre ceux qui étaient prosternés .
    La mère répondit : Cette cité que vous avez vue , ce n’est que les faubourgs de la cité de gloire , car Dieu éprouve en ce faubourg ceux qui y sont pour entrer après en cité de gloire . Et

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ceux qu’il verra plus vigilants au combat , il les couronnera en la gloire avec plus d’éminence et de grandeur . C’est pourquoi ceux qui résident en ce faubourg , doivent être éprouvés et couronnés un jour en la gloire . Quand à ceux que vous avez vus prosternés être dépouillés , fouettés , et qui ne disent mot , c’est parce que nos habits sont tachés et souillés des ténèbres de notre vile loge , où il faut un grand combat et labeur afin qu’ils soient bien nettoyés .
   L’enfant répondit : C’est une chose dure d’être foulé aux pieds et ne dire mot ; selon mon jugement , il me vaut mieux retourner à ma vile loge .
    La mère repartit : Si vous demeurez en notre vile loge , il sortira de nos ténèbres et puanteurs des vermisseaux et des serpents , des sifflements desquels votre ouï aura horreur , de la morsure desquels votre vertu sera toute brisée , et vous aimerez mieux n’être pas né que de demeurer avec eux .
    Cet enfant , oyant ceci , et désirant le bien corporel , que néanmoins la mère avait entendu spirituellement , fut paisible en son cœur , et il s’efforçait tous les jours d’acquérir la couronne .
    De même en fait Dieu , car souvent il promet et donne des choses temporelles , par lesquelles il entend des choses spirituelles , afin que l’esprit s’excite , par les présents reçus , à la ferveur divine , et que , par l’intelligence spirituelle , il s’humilie , afin  qu’il ne présume de soi-même , comme Dieu fit à Israël : car en premier lieu , il lui promit et lui donna des richesses temporelles , et fit avec eux de grandes merveilles , afin que , par eux , ils fussent instruits aux choses spirituelles .

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   Après , la connaissance de la Déité étant plus grande en leur esprit , il leur disait avec les prophètes des paroles plus obscures et plus difficiles à entendre , entremêlant quelques choses de consolation et quelques choses  joyeuses , savoir : il promit au peuple le retour en sa patrie ,  la paix perpétuelle , et de rétablir et réédifier tout ce qui était ruiné . Et bien que le peuple entendît tout ceci charnellement et le voulût aussi posséder , Dieu néanmoins avait ordonné et disposé quelques choses selon la chair , et d’autres selon l’esprit .
     Mais vous me demanderez pourquoi Dieu , à qui toutes les heures et tous les moments sont connus , n’a pas prédit en détail toutes choses , et à quelle heure ou pourquoi il a dit quelque choses et a seulement marqué quelques autres . Je vous réponds : Israël était en la chair et désirait tout selon la chair , et ne pouvais  connaître ni atteindre les choses invisibles que par les visibles . C’est pourquoi il plut à Dieu d’instruire son peuple en plusieurs manières , afin que ceux qui croyaient aux promesses de Dieu fussent plus éminemment couronnés à raison de leur foi ; afin que avançant vers le bien , ils fussent plus fervents ; afin que les lâches et les paresseux fussent excités et allumés avec plus de ferveur d’amour envers Dieu ; afin que les trangresseurs cessassent d’offenser Dieu si librement ; afin que les affligés tolérassent leurs misères avec plus de patience ; afin que ceux qui travaillent subsistassent avec plus de plaisir , et afin que les attendants par les promesses obscures et cachées , fussent couronnés plus sublimement et plus glorieusement . Car si Dieu eût seulement promis aux hommes charnels ce qui était seule-

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ment spirituel , tous se fussent dégoûtés de l’amour de ce qui est céleste . Que s’il leur eût seulement promis ce qui était charnel , qu’elle différence il y eût eu alors entre l’homme et les juments ? Mais Dieu , pieux et sage , a donné à l’homme ce qui est corporel , afin qu’il gouvernât son corps avec modération et équité , afin qu’il désirât ce qui est céleste : il lui a manifesté ses bienfaits et ses miracles signalés , et afin qu’il eût peur du péché , il lui a manifesté ses jugements terribles et leur a envoyé des messages par les anges mauvais , afin que celui qui donne effet et lumière aux promesses , et celui qui est l’auteur de la sapience , fût attendu et désiré , et c’est aussi pour cela qu’il mêlait se qui était obscur et douteux avec quelques consolations .
    Dieu juge les jugements spirituels aujourd’hui en même manière par des similitudes corporelles ; et parlant d’un honneur corporel , il entend un honneur spirituel , afin qu’on attribut à Dieu toute sorte de doctrine . Car qu’est l’honneur du monde sinon vent , labeur et diminution de la consolation divine ? Qu’est-ce que tribulation , sinon une préparation et disposition aux vertus ? Donc , promettre au juste l’honneur du monde , n’est autre chose que le priver des commodités spirituelles ; et lui promettre des tribulations du monde , qu’est-ce autre chose qu’un antidote et un médicament à une grande infirmité ?
    Partant , ô ma fille ! les paroles de Dieu se peuvent entendre en plusieurs manières , et néanmoins , pour cela , il ne faut pas considérer quelque changement en Dieu , mais bien l’immobilité de son admirable et formidable sagesse . Car comme , dans les prophètes , j’ai dit plusieurs

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choses corporellement et qui s’accomplissaient corporellement , j’ai dit aussi plusieurs choses  corporellement , qui s’entendaient et qui s’accomplissaient spirituellement . J’en fais de même maintenant , et quand cela arrive , je vous en montrerai la cause .

                                         XVI .

La Sainte Vierge Marie parle a sa fille sainte Brigitte . Comment
     le diable amène finement et souvent , sous prétexte de
     dévotion , quelque-uns d’entre les serviteurs de Dieu pour
     les troubler , auxquels les indulgences sont données .
     Comment la disposition de l’Eglise est désignée par une oie ,
     et Dieu par une poule , et qui sont ceux qui sont dignes d’être
     appelés poussins de Dieu .

     La Mère de Dieu , dont la grandeur , en qualité de Mère ,
n’aura jamais d’égale, parle à l’épouse de son fils : Pourquoi ,
dit-elle , avez-vous logé celui dont la langue est babillarde , la vie inconnue et les mœurs mondaines ?
     Elle répondit : D’autant que je le croyais être bon , et qu’il ne fût confus , si , étant d’un langage connu , il était méprisé . Néanmoins , si j’eusse su de déplaire à Dieu , je ne l’eusse non plus logé qu’un serpent vénimeux .
     La Mère répliqua : Votre bonne volonté a gardé et retenu sa langue et son cœur , afin qu’il ne vous troublât tous . Le diable , fin et rusé , vous a conduit le loup au milieu des brebis , afin de trouver occasion de vous solliciter et de se jouer avec vous .
      Elle répliqua : Il nous apparaît qu’il est dé-

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vot pénitent , qu’il visite les saints , et dit qu’il se veut abstenir de pécher .
    La Mère  répondit : Où on trouve de l’oie avec des plumes , mange-t-on la chair ou les plumes ? Les plumes ne sont-elles pas abominables à l’estomac ? et la chair ne rassasie t-elle pas , ne conforte-t-elle pas ? En telle sorte est la disposition spirituelle , la constitution de la sainte Eglise , car elle est comme une oie en laquelle est le corps de Jésus-Christ , comme une chair très-récente . Les sacrements sont comme l’intérieur de l’oie . Les ailes signifient les vertus et les actes des martyrs et des confesseurs . Les plumes marquent la charité et la patience des saints ; mais les plumes signifient les indulgences que les saints ont données et méritées . Donc , celui qui vient gagner les indulgences à cette intention , afin qu’il soit absous des péchés passés et pour demeurer néanmoins en sa première et vicieuse coutume , celui-là certainement a les plumes d’une oie , desquels l’âme n’est nourrie ni confortée , mais même ce qu’elle prend n’est que pour être rejeté . Or , ceux qui viennent gagner les indulgences avec intention de fuir et d’éviter désormais le péché ; de restituer ce qu’ils ont pris injustement ; de satisfaire à ceux qu’ils ont injustement offensés ; de n’acquérir avec un lucre vilain , pas même une obole ; de ne vouloir pas vivre un seul jour , sinon selon la volonté de Dieu ; de soumettre leur volonté à la volonté divine , tant en adversité qu’en prospérité , et de fuir les honneurs et les amitiés du monde , celui-là véritablement obtiendra abolition et rémission de tous ses péchés , et il est semblable à l’ange de Dieu , devant Dieu .
    Or , celui qui se réjouit de l’absolution de ses

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                         les révélations célestes

péchés , ni n’a pas pourtant volonté de quitter ses vanité ni les affections déréglées de son cœur , mais qui veut retenir ce qu’il a injustement acquis , aimer le monde en soi et en ce qu’il possède ,
avoir honte de l’humilité , ne fuir les mauvaises habitudes , ne mortifier sa chair des choses superflues , à celui-là les indulgences  pourront profiter , non à pardon , mais à quelque disposition pour obtenir la contrition et pour se confesser : par le moyen desquelles il pourrait chasser le péché et acquérir la grâce , et s’envolerait , comme par des ailes , des griffes de Satan au sein de Dieu , si toutefois il voulait changer ses mauvaises volontés et coopérer à la grâce .
    Elle répliqua : O Mère de miséricorde , priez pour lui , afin qu’il trouve grâce devant votre Fils .
    Elle repartit : Le Saint-Esprit la visite ; mais il y a quelque chose dans son cœur comme une pierre , qui empêche que la grâce de Dieu n’y entre ; car Dieu fait comme une poule qui échauffe les œufs d’où sont éclos des poussins vivants . Tous les œufs qui sont sous la poule sont échauffés de sa chaleur naturelle , et non d’aucune autre étrangère ; la mère ne casse point la coque de l’œuf , mais le poussin même le casse avec son petit bec . La mère , voyant cela , lui prépare un lieu plus chaud où elle le pose . Dieu fait de même , car il nous visite tous par sa grâce . Mais ceux qui pensent en leur cœur de s’abstenir de leur péché et de s’efforcer d’aller à la perfection , autant qu’ils pourront , le Saint-Esprit les visite plus souvent , afin qu’ils puissent être plus parfaits . Mais ceux qui commettent et résignent leur volonté à Dieu , ne voulant pas faire la moindre chose contre la volonté de Dieu , mais

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suivent et imitent ceux qui tendent à la perfection , et se gouvernent selon le conseil des hommes humbles , résistant discrètement aux mœurs corrompues de la chair , Dieu les couvre et les échauffe comme une poule , leur rendant le joug doux et suave , les consolant en leurs difficultés .Mais ceux qui suivent leur propre volonté , pensent à de petits biens , qui rendent , devant Dieu , l’homme digne de quelque récompense , ni ne s’efforcent d’aller à une plus grande perfection , mais s’arrêtent en ce que leur esprit ce plaît , excusant leur fragilité par l’exemple des autres , et rendant leurs fautes légères en comparaison des grandes fautes d’autrui , telles personnes ne sont pas poussins de Dieu , car elles n’ont pas la volonté de briser la dureté et la vanité de leur cœur ; mais si elles pouvaient , elles aimeraient mieux vivre longtemps , afin de pouvoir persévérer en leur péché .
     Ce bon Zachée n’en fit pas de la sorte , ni la Magdelène aussi ; mais d ‘autant qu’ils avaient offensé Dieu en tous leurs membres , ils lui donnèrent tous  leurs membres pour satisfaire avec tous , pour toutes les offenses commises ; et d’autant qu’ils étaient mortellement montés aux honneurs du monde , ils descendirent humblement , en les méprisant , car il est difficile d’aimer Dieu et le monde tout ensemble , si ce n’est qu’on fût comme cet animal qui  avait des yeux devant et derrière ; et celui-là , bien qu’il eût tout le soin qu’on peut imaginer , sera néanmoins affligé . Mais ceux qui font comme Zachée et la Magdelène , choisissent la meilleur part .

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                         DECLARATION .
 

    L’homme dont il est parlé en ce chapitre , fut un avocat d’Osgie , qui était venu à Rome l’an du jubilé , plus par crainte que par amour . Celui qui a évité quelque danger doit prendre garde de retomber au premier état de son office ; autrement , s’il ne s’en donne de garde , il perdra ce qu’il désire , et les étrangers emporteront ce qu’il aura amassé . Ses enfants n’auront pas l’héritage , et lui mourra avec les étrangers avec de grandes douleurs . S’en étant retourné , il reprit son office , et tout se perdit comme il avait été prédit .

                               XVII .

Il est ici traité d’une bonne doctrine que sainte Agnès donne à sa
     Fille pour bien et louablement vivre , et pour éviter une
     mauvaise vie , qui est ingrate à Dieu , en laquelle la force et
     la patience sont désignées par le charriot et par les quatre
     roues , ces quatre vertus : laisser parfaitement toutes choses
     pour l’amour de Dieu ; l’humilité ; aimer Dieu sagement ;
     mortifier et retenir la chair discrètement . On y traite aussi
     quelque choses pour les religieux .

                          Pour le jour de sainte Agnès .
 

    Sainte Agnès parle à l’épouse de Jésus-Christ : Vous avez vu aujourd’hui , dit-elle , madame la Superbe sur  le carrosse de l’orgueil .
    L’épouse lui répondit : Je l’ai vue et j’en sèche d’ennui , car la chair et le sang , la poudre

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et la fiente cherchent les louanges là où elle se devrait humilier , car qu’est autre chose cette ostentation , sinon une prodigue  dissipation des dons de Dieu , une admiration vulgaire , une tribulation des justes , une désolation des pauvres , une provocation de l’ire de Dieu , un oubli de soi-même , un horrible et formidable jugement et une ruine des âmes ?
    Sainte Agnès répondit : Réjouissez-vous , ô ma fille ! car vous êtes exempte de telles choses : c’est pourquoi je vous veux d’écrire un charriot , dans lequel vous vous pourrez mettre avec assurance . Le charriot donc sur lequel vous devez vous asseoir ; c’est la force et la patience dans les tribulations . En effet , quand l’homme commence de retenir la chair et de soumettre sa volonté à Dieu , ou la superbe le sollicite , élevant l’homme en soi et par- dessus  soi , comme s’il était semblable à Dieu et aux hommes justes , ou bien l’impatience et l’indiscrétion le saisissent , et c’est , ou pour le ramener à ses premières habitudes, ou  pour l’affaiblir tout à fait , et pour le rendre inutile au service de Dieu . Partant , il est besoin de patience et de discrétion , afin qu’il ne recule par l’impatience et ne persévère par indiscrétion , mais qu’il se conforme à ses forces et au temps .
    Or , la première roue de ce charriot est une volonté parfaite de laisser toutes choses et ne désirer que Dieu , car il y en a plusieurs qui laissent les biens afin de s’affranchir des adversités , voulant néanmoins que rien ne leur manque pour entretenir la volupté et leur utilité . La roue de ceux-là ne tourne pas bien , car quand la pauvreté presse , ils désirent la suffisance ; quand l’adversité les talonne , ils souhaitent la prospérité : quand l’abaissement les éprouve ,

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ils murmurent de l’ordre et de la disposition divine et affectent les honneurs ; quand on leurs commande ce qui les contrarie , ils cherchent leur propre liberté . Cette volonté est donc agréable à Dieu , qui ne désire avoir rien du sien , en prospérité ni en adversité .
    La deuxième roue est l’humilité , par laquelle l’homme se répute indigne de tout , mettant à toute heure ses péchés devant ses yeux , s’estimant coupable devant Dieu.
    La troisième roue est aimer Dieu sagement . Celui-là aime Dieu sagement , qui , se regardant soi-même , a haine de ses péchés ; qui s’afflige des péchés du prochain et de ses parents , et se réjouit de leur progrès et avancement spirituel ; qui ne désire pas que son ami vive pour sa propre utilité et commodité propre , mais afin qu’il serve Dieu , et craint son avancement mondain , craignant qu’il n’offense Dieu . Une telle dilection est donc sage , qui hait le vice et fomente la vertu , et aime plus ceux qu’il voit plus fervents en l’amour de Dieu .
    La quatrième roue est mortifier et retenir la chair avec discrétion , car quiconque est marié et pense ainsi : Voici que la chair m’entraîne désordonnément . Si je vis selon la chair , infailliblement j’offenserai le Créateur de la chair , qui peut blesser , rendre infirme , qui occira et jugera : c’est pourquoi , pour l’amour de Dieu , je veux refréner et mortifier ma chair , vivre comme je dois et avec ordre , pour l’honneur de Dieu .
    Quiconque pense de la sorte , demandant aide à Dieu , sa roue sera agréable à Dieu . Que s’il est religieux et pense en cette sorte : Voici que la chair m’emporte aux délices . Le temps , le lieu

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et l’occasion s’en présentent , et l’âge est apte à prendre mes plaisirs : néanmoins , je ne veux pas pécher par la grâce de Dieu , à raison de ma sainte profession , et pour avoir un bien passager et une délectation momentanée . Certes , ce que j’ai voué à Dieu est grand . Je suis entré pauvre , je veux sortir plus pauvre . Je dois être jugé de toutes choses ; partant , je me veux abstenir d’offenser Dieu , de scandaliser mon prochain et de me faire parjure . Une telle abstinence est digne d’une grande récompense  . Que si quelqu’un , étant en honneur et délices , pensait de la sorte : Voici que j’abonde de tout et que le pauvre manque de tout , et néanmoins , il n’y a qu’un Dieu pour tous ; qu’est-ce que j’ai mérité et qu’est-ce que j’ai démérité ? Qu’est-ce que la chair , sinon  la pâture des vers ? Que sont tant de délices , sinon dédain et occasion d’infirmité , perte de temps et induction au péché ? C’est pourquoi je retiendrai ma chair afin que les vers ne s’y engraissent , que je ne sois jugé plus rigoureusement , que je n’emploie le temps de pénitence en vain , et que si , par aventure la chair mal nourrie ne peut facilement  être fléchie aux choses grossières comme un pauvre , je lui soustrairai néanmoins peu à peu quelques délices , sans lesquelles elle peut bien subsister , afin qu’elle ait la nécessité , et non la superfluité ; quiconque considère de la sorte et s’efforce de le faire autant qu’il peut , celui-là peut être appelé confesseur et martyr , car c’est un genre de martyre d’avoir des délices et n‘en user point , d’être en honneur et mépriser l’honneur , d’être grand devant les hommes et se sentir petit ; c’est pourquoi cette roue plaît grandement à Dieu

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Voyez , ma fille , que je vous ai figuré le chariot . Le cocher est votre ange , si toutefois vous n’ôtez son frein ni ne rejetez le  joug , c’est-à-dire , si vous ne laissez en arrière les inspirations salutaires , relâchant vos sens et votre cœur aux choses vaines et babillardes .
    Or , maintenant , je veux vous parler du chariot sur lequel cette dame (la superbe) était assise . Son chariot était impatience contre Dieu , contre son prochain et contre elle-même : contre Dieu , jugeant ses occultes jugements mal à propos , d’autant qu’ils ne réussissent point selon ses appétits et ses désirs ; maudissant le prochain , parce qu’elle ne pouvait avoir ses biens ; contre elle-même , manifestant extérieurement la fureur cachée de son cœur .
    La première roue de ce chariot est l’orgueil , se préférant aux autre et jugeant les autres , méprisant les humble et désirant les honneurs .
    La deuxième roue est la rébellion et la désobéissance aux commandements de Dieu , induisant en son cœur qu’elle est infirme , s’excusant par là et amoindrissant sa faute , couvrant la présomption de son cœur et défendant sa malice .
    La troisième roue est la cupidité des richesses du monde , qui induit son cœur à la prodigalité et profluité dans les dépenses , qui est négligente et oublieuse de soi et des choses futures , et tiède et lâche en l’amour de Dieu .
    La quatrième roue est l’amour-propre , par lequel elle bannit de soi la révérence et la crainte de Dieu , et ne considère sa fin ni son jugement .
    Le cocher de ce chariot est le diable , qui la rend audacieuse et joyeuse à faire tout ce qu’il lui suggère dans son cœur .

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début p 183

    les deux chevaux qui traînent le chariot sont l’espérance d’une longue vie et une volonté de péché jusqu’à la fin . Leur frein est la honte de se confesser , qui , certainement , entraîne et emporte tellement l’âme sous l’espoir d’une longue vie , et la charge tellement de péchés qu’elle ne sait en sortir , ni par honte , ni par crainte , ni par avertissements salutaires . Mais quand elle pensera être assurée , elle tombera dans l’abîme , si la grâce de Dieu ne l’en préserve .

                               ADDITION

    Notre-seigneur parle de la même dame , disant : Elle est une vipère qui a sa langue lubrique , le fiel du dragon dans son cœur , un venin mortifère en sa chair , c’est pourquoi ses œufs sont vénéneux .Heureux sont ceux qui n’éprouvent sa charge lourde et pesante !

                                 XVIII .

Sainte Brigitte loue la sainte et glorieuse Vierge .Réponse
    gracieuse de la Vierge à sa fille , d’autant que , par elle ,
    plusieurs filles , apôtres et saints , sont allumés en l’amour ,
    et de plusieurs autres biens .

    O douce Vierge Marie ! dit l’épouse , bénie soyez-vous d’éternelle bénédiction , car vous êtes vierge avant l’enfantement , vierge après , vierge avec l’époux , vierge aussi sans doute , lors même que l’époux (saint Joseph) est en doute ! Partant , bénie soyez-vous , puisque vous êtes vierge et mère ; puisque par-dessus toutes , vous êtes très-chère à Dieu : puisque vous êtes

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très-pure par-dessus les anges ; puisque vous êtes pleine de foi avec les apôtre ; puisque vous avez été  très-pleine d’amertume ; puisque vous êtes très-signalée en abstinence par-dessus les confesseurs , très-excellente en continence et chasteté par-dessus les vierges !
     Partant , que ce qui est au ciel et ce qui est en la terre vous bénisse , puisque par vous , Dieu Créateur est fait homme . Par vous , le juste a trouvé grâce , le pécheur pardon , la mort la vie , et le banni retourne en sa patrie .
     La Sainte Vierge répondit : Il est écrit que Pierre rendant témoignage que mon Fils était Fils de Dieu , il lui a été répondu : Bienheureux êtes-vous , saint Simon , car la chair et le sang ne vous l’on pas révélé ! J’en dis de même maintenant : l’âme charnelle ne vous a pas révélé cette salutation , mais celui qui est sans commencement et sans fin . Partant , soyez humble , car je vous serai miséricordieuse ; saint Jean-Baptiste , comme il vous l’a promis , vous sera très-doux ; saint Pierre vous sera mansuet , et saint Paul vous sera fort comme un géant ; et lors saint Jean vous dira : Ma fille , soyez assise sur mes genoux ; saint Pierre vous dira : Ouvrez la bouche et je vous repaîtrai d’une viande douce , et saint Paul vous revêtira et vous armera des armes de l’amour ; et moi , qui suis la Mère , je vous présenterai à mon
fils .
     Vraiment , ma fille , vous pouvez entendre ceci spirituellement , car en Jean , qui signifie grâce de Dieu , est marquée la vraie obéissance , car il était doux : doux à ses parents , à cause de sa grâce admirable ; doux aux hommes , à raison de son excellente prédication ; doux à Dieu , pour l’obéissance et la sainteté de sa vie . Il a enfin

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obéi en sa jeunesse ; il a obéi en prospérité et en adversité ; il a obéi avec humilité , pouvant être honoré , et il a obéi en sa mort . C’est donc l’obéissance qui dit : Asseyez-vous sur mes genoux , c’est-à-dire , descendez aux choses humbles , et vous monterez aux hautes ; laissez les amères , et vous obtiendrez les douces ; laissez la propre volonté , si vous voulez être petite ; méprisez les choses terrestres ,et vous serez céleste , retranchez les superflues , et vous jouirez d’une abondance spirituelle .
    En Pierre est marquée la foi de la sainte Eglise , car comme la foi de Pierre a persévéré jusqu'à la fin , de même la foi de la sainte Eglise demeurera permanente jusqu’à la fin . Donc , Pierre , c’est-à-dire , la sainte foi , vous dit : Ouvrez la bouche , et vous goûterez une viande très-bonne ; c’est-à-dire , ouvrez l’entendement , et vous trouverez en la sainte Eglise une viande très-douce , c’est-à-dire , le précieux corps de Notre-Seigneur , au saint et auguste sacrement de l’autel . Vous y trouverez la vieille et nouvelle loi , les explications des docteurs , la patience des martyrs , l’humilité des confesseurs , la chasteté des vierges et le fondement de toutes les vertus . Partant , cherchez en l’Eglise de saint Pierre la sainte foi , et l’ayant trouvée , retenez-la en mémoire et consommez-la par œuvres .
    En saint Paul est marquée la patience , car lui fut fervent contre ceux qui combattaient la sainte foi , se réjouissant dans les tribulations , dans l’espérance , patient en ses infirmités , compatissant avec les tristes , humble en ses vertus , hospitalier aux pauvres , miséricordieux aux pé-

Fin p 185
début p 186

cheurs , maître et docteur de tous , persévérant jusqu’à la fin en l’amour de Dieu .
     Donc Paul , c’est-à-dire , patience , vous armera des armes de vertu , car la patience est vraiment  affermie et fondée par les exemples ; et la patience de Jésus-Christ et de ses saints , a allumé l’amour de Dieu en son cœur , et embrasé son âme pour faire de grandes choses ; elle a rendu son âme humble , douce , miséricordieuse et fervente aux choses célestes , ayant soin de son avancement et de persévérer en ce qu’il avait entrepris .
     Tout homme donc que l’obéissance nourrit au genou de l’humilité , la foi le nourrit d’une viande douce , et la patience le revêt des armes des vertus . C’est celui-là que moi , Mère de miséricorde , introduis à mon Fils , qui le couronnera de la couronne de sa douceur , car en lui il y a une force incompréhensible , une incomparable sagesse , une vertu puissante , une charité admirable , et pas un ne le ravira à sa
main .
     Néanmoins , ma fille , bien que je vous parle à vous seule , j ‘entend pourtant par vous tous les hommes qui suivent la foi sainte par les œuvres de charité , car comme en un homme Israël , j’entendais tout le peuple d’Israël , aussi par vous sont entendus tous les vrais fidèles .

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Début p 187

XIX .
 

Sainte Brigitte parle à Notre-Dame , de la vertu ,de la louange ,
     De la beauté . Réponse de la Vierge , confirmant sa louange .
     Manière dont le Fils compare la Vierge à un orfèvre .

Pour le jour de la fête de la Nativité de la Sainte Vierge .

     O douce Marie ! beauté toute nouvelle , beauté toute resplendissante , venez à mon aide , afin que ma laideur et ma difformité soient ôtées , et que la charité s’allume en moi , car votre beauté donne trois choses à la tête : 1° elle purifie la mémoire , afin que les paroles de Dieu entrent doucement et avec goût ; 2° afin que ce qu’on a ouï soit retenu avec délectation ; 3° afin qu’on le communique au prochain avec amour .
     Votre beauté donne aussi au cœur trois choses : 1° elle ôte le faix de la paresse et de la lâcheté , si on considère votre charité et votre humilité ; 2° elle donne des larmes aux yeux , si on contemple votre pureté et votre patience ; 3° elle donne aux cœur , pour l’éternité , la ferveur de douceur si sincèrement qu’on pense à votre beauté . Vous êtes vraiment Dame , beauté très-précieuse , beauté très-désirable , car vous vous êtes donnée pour secours aux infirmes , en sou-las aux affligés , et à tous en médiatrice .
     Tous ceux donc qui oiront que vous naîtrez ou que vous êtes née , peuvent bien dire : Venez , ô beauté très-éclatante , et ôtez notre opprobre ! Venez , ô beauté très-douce , et adoucissez notre aigreur ! Venez , ô beauté très-puissante , et affranchissez notre captivité ! Venez , ô beauté

Fin p 187
 
 
 
 
 

Début p 188

très-honnête , et effacez notre laideur ! Bénie et vénérable soit une telle beauté , que tous les patriarches désiraient voir , de laquelle tous les prophètes ont chanté les louanges , et de laquelle tous les élus se réjouissent !
     La Mère de Dieu répondit : béni soyez-vous , mon Dieu ! Ma Beauté vous a fait dire ces paroles . Partant , je vous dis que la beauté très-ancienne , éternelle et très-éclatante , qui m’a faite et créée , vous confortera . La beauté  très-ancienne et nouvelle , renouvelant toutes choses , qui a été en moi et qui est sortie de moi , vous enseignera des merveilles . La beauté très-désirée , réjouissant toutes choses , enflammera votre âme de son amour . Partant , confiez-vous en Dieu , car quand la beauté céleste apparaîtra , toute la beauté terrestre sera confondue et sera réputée comme fiente.
     Après , le fils de Dieu dit à sa Mère : O Mère bénie , vous êtes semblable à l’orfèvre qui prépare un bel ouvrage . Tous ceux qui verront cet ouvrage s’en réjouiront , et alors , ils offriront leurs pierres précieuses , ou bien  de l’or pour parfaire cet ouvrage . De même vous , ma Mère bien-aimée , vous donnez secours à tous ceux  qui s’efforcent de venir à Dieu et ne laissez aucun vide de vos consolations . Partant , vous pouvez être très-bien appelée le sang de mon cœur , car comme , par le sang , tous les membres du corps sont vivifiés , confortés et corroborés , de même , par vous , tous ressuscitent du péché et se rendent fructueux pour Dieu .

Fin p 188

début p 189
                             de Sainte Brigitte . Liv .IV .----XX .

                                               XX .

Sainte Agnès instruit sainte Brigitte , sa fille spirituelle , de ne
    Reculer jamais et de n’avancer plus qu’on ne doit . De la
    manière dont il se faut garder aux abstinences qu’on
    commence et en celles qui sont commencées , et quelle
    continence est agréable à dieu .

    Sainte Agnès parle à sainte Brigitte , sa fille , disant : Ma fille , soyez ferme et constante , et ne reculez pas , car le serpent mordant et mortifère vous talonne ; ni aussi , n’avancez pas plus qu’il ne faut , car la pointe de la lance est devant vous , de laquelle vous serez blessée , si vous avancez plus qu’il n’est juste et raisonnable . Or qu’est-ce que reculer , sinon se repentir ès tentations d’avoir pris l’austérité et les choses salutaires , et vouloir retourner aux habitudes accoutumées , et se plaire à penser de sales pensées ? Que si telles choses délectent l’esprit , elles aveuglent à toute sorte de biens , et peu à peu retirent de tout bien . Vous ne devez pas  aussi avancer plus qu’il ne faut , c’est-à-dire , vous affliger par-dessus vos forces , ou imiter les autres en leur bonnes œuvres par-dessus les forces de la nature , car de toute éternité , Dieu a disposé que le ciel serait ouvert aux pécheurs par les œuvres de charité et d’humilité , la mesure et la discrétion étant gardées partout .
     Or , maintenant , le diable envieux suggère aux imparfaits de jeûner par-dessus leurs forces , de faire des choses inouïes et insupportables , de vouloir imiter ce qui est plus parfait , sans considérer ses forces et ses infirmités , afin que les

Fin p 189
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Début p 190

forces manquant , l’homme continue ce qu’il a mal commencé , pour la honte des hommes plus que pour l’amour de Dieu , ou bien qu’il défaille plus tôt qu’il n’aurait fait , à raison de son indiscrétion et de son infirmité . C’est pourquoi mesurez-vous en vous même , c’est-à-dire , considérez vos forces et votre infirmité
, car les uns sont de leur nature débiles , les autres forts ; les uns sont fervent par la grâce de Dieu , les autres joyeux de leur bonne inclination . Partant , gouvernez votre vie selon le conseil de ceux qui craignent Dieu , de peur que , par inconsidération , le serpent ne vous morde , ou que la pointe du glaive vénéneux , c’est-à-dire , la suggestion pestifère du diable , ne décerne votre esprit , que vous vouliez être vue ce que vous n’êtes pas , ou que vous désiriez être ce qui surpasse vos forces et votre vertu . Car il y en a quelques-uns qui croient obtenir le ciel par leurs mérites , lesquels Dieu préserve des tentations de Satan par une occulte dispensation . II y en a d’autres qui pensent plaire et satisfaire à Dieu par leurs bonnes œuvres pour les excès qu’ils ont commis , l’erreur desquels est tout à fait damnable . Que si l’homme tuait son corps cent fois , il ne pourrait avec mille répondre à un , car c’est lui qui donne le pouvoir et le vouloir , le temps et la santé ; c’est lui qui remplit nos désirs de toute sorte de biens , qui donne des richesses et la gloire ; c’est lui qui mortifie et vivifie , qui exalte et humilie , et toutes choses sont en sa main ; partant , c’est à lui seul qu’il faut rendre l’honneur , et les mérites des hommes (1) ne sont d’aucun prix devant Dieu .

(1) Qui sont faits sans la charité .

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Début p 191

Quand à ce que vous admirez de la Dame qui , venant aux indulgences , a été corrompue , je réponds : Il y a des femmes qui ont la continence , mais qui n’ont point d’amour , chez lesquelles la délectation  n’est pas grande ni la tentation violente , et qui , si on leur présentait des partis honorables , les accepteraient ; mais parce qu’il ne s’en présente pas de grands , elles méprisent les petits . De là vient que , de leur continence ,sortent une superbe et une présomption , à raison de quoi il arrive par la permission divine qu’elles tombent comme vous avez ouï . Que s’il s’en trouve quelqu’une qui , pour tout le monde , ne voudrait être corrompue , il est impossible qu’une telle soit abandonnée aux choses sales . Néanmoins , s’il arrivait qu’une telle tombât , ma justice occulte et cachée le permettant ainsi , cela lui réussirait à mérité et non à péché , pourvu que cela fût contre sa volonté .
     Partant , sachez pour certain que Dieu est comme un aigle qui regarde d’en haut les choses basses : que s’il voit quelque chose s’élever de la terre , soudain il abaisse cela même ; que s’il  voit quelque chose de vénéneuse contre lui , il le perce comme une sagette ; que si quelque chose d’immonde distille de plus haut sur lui , il le secoue fortement comme une oie , et le jette loin de lui . De même en fait Dieu . S’il voit les cœurs des hommes se dresser contre lui , ou par la fragilité de la chair , ou par les tentations du diable , et néanmoins contre la volonté de l’esprit , soudain ,
comme une fronde , il met cela à néant par l’inspiration de componction ou de pénitence , et fait retourner l’homme à soi-même et à Dieu . Que s’il voit que le venin de la cupidité de la chair ou des richesses entre dans le cœur  , tout à l’instant

Fin p 191

début p 192
                          Les Révélations Célestes

il outreperce la volonté de la sagette de son amour , afin que , si l’homme vient à persévérer dans le péché (1) , il ne soit séparé tout à fait de Dieu . Que si quelque chose immonde du péché de superbe , ou quelque sale luxure , vient à solliciter l’esprit , tout aussitôt comme une oie , il le chasse par la constance de la foi et de l’espérance , afin que l’âme ne s’endurcisse dans les vices , ou que l’âme unie avec Dieu ne soit coupablement souillée . Partant , ô ma fille ! considérez en toutes vos œuvres et toutes vos affections , la miséricorde et la justice , et pensez à la fin .

                              XXI .

L’épouse parle à Dieu de sa vertu et magnificence . Réponse de
     La Vierge à sa fille , la consolant . Comment les bons
     serviteurs de Dieu ne doivent jamais cesser de prêcher et
     d’avertir les hommes , soit qu’ils se convertissent , soit que
     non , ce qu’ils prouve par un exemple .

                          Pour le jour de saint Jérôme .

     Béni soyez-vous , mon Dieu , qui êtes un et trine , trine en personnes et un en nature ! Vous êtes la même bonté et la même sagesse , la même beauté et puissance , la même justice et vérité , par lesquelles toutes choses sont , vivent et subsistent . Vous êtes semblable à la fleur qui croît singulièrement dans les champs ; tous ceux qui s’en approchent , en sentent l’odeur à l’odorat , l’allègement au cerveau , le plaisir aux yeux , la force en tout le reste des membres : de même

(1) C’est-à-dire , à la tentation , qui est appelée tentation , à raison qu’elle induit à péché , y consentant .

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tous ceux qui s’approchent de vous sont rendu beaux par le délaissement du péché , sont faits plus sage , suivant , non par la volonté de la chair, mais la vôtre ; ils sont fait plus justes , suivant l’utilité de l’âme et l’honneur de Dieu . Partant , ô Dieu très-pieux ! faites-moi la grâce d’aimer ce qui vous plaît , de résister courageusement aux tentations , de mépriser toutes les choses mondaines , et de me souvenir de vous incessamment .
     La Mère répondit : Saint Jérôme vous a mérité cette salutation , lui qui , se retirant de la fausse sagesse , a trouvé la vraie ; qui , méprisant l’honneur terrestre , a gagné Dieu même . Heureux un tel Jérôme ! Heureux ceux qui imitent sa doctrine et sa vie ! Il a été le protecteur des veuves , le miroir des avançants et le docteur de toute pureté . Mais dites-moi , ma fille , qu’est-ce qui sollicite et touche votre cœur ?
     Elle répondit : Une pensée me vient souvent en la mémoire , qui me dit : Si vous êtes bonne , votre bonté vous suffit . Que vous importe de promouvoir les autres , d’enseigner les meilleurs , qui ne sont ni de votre ordre ni de votre condition ? Cette pensée obscurcit tellement mon esprit qu’il s’oublie soi- même et se refroidit entièrement de la charité .
     La Mère répondit : Cette pensée en éloigne plusieurs de Dieu , car le diable empêche les bons qu’ils ne parlent aux mauvais , de crainte  qu’ils ne les convertissent . Il empêche aussi qu’on ne parle aux bons , de peur qu’ils ne soient élevés à un plus haut degré de perfection , car les bons , oyant la doctrine des bons , sont poussés et attirés à plus grande perfection et à plus grands mérites .

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Comme cet eunuque , lisant Isaïe , tomba aux peines petites de l’enfer , saint Philipe , lui allant au-devant , lui enseigna le chemin abrégé pour aller au ciel , et  l’éleva à un lieu plus heureux , de même saint Pierre fut envoyé à Cornélius . Si Cornélius fût auparavant mort , il fût arrivé , à cause de sa foi , au réfrigère , mais saint Pierre , venant , le mit à la porte de vie . De même saint Paul vint à saint Denis , et le conduisit aux récompenses bienheureuses .
     Donc , les amis de Dieu ne se doivent rendre lâches au service de Dieu , mais travailler afin que le méchant devienne bon , et que le bon parvienne à la perfection , car quiconque aurait une bonne volonté de mettre dans les oreilles de tous les passants que Jésus-Christ est vrai Fils de Dieu , et s’efforcerait autant qu’il pourrait de convertir les autres , bien qu’aucun ou bien peu se convertissent , néanmoins , en obtiendrait autant de récompense que si tous s’étaient convertis . Comme je vous dis par exemple : si deux mercenaires , par le commandement de leur maître , avaient foui une montagne fort dure , que l’un trouvât de l’or tout épuré et que l’autre ne trouvât rien , ces deux , à raison de leur labeur et bonne volonté , seraient dignes d’une récompense égale ; comme saint Paul , qui en a converti plus que les autres apôtres , qui en convertissaient peu , tous néanmoins en avaient une même volonté et désir ; mais l’ordre , la disposition occulte et cachée en ce fait , le permettait autrement : c’est pourquoi il ne faut pas cesser de prêcher , bien que peu ou pas un ne reçoive la parole divine , car comme l’épine conserve la rose et l’âme porte son maître , de même le diable , épine du péché , profite aux

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élus par les tribulations , comme les épines conservent la rose , afin que , par la présomption intérieure , ils ne s’évaporent en vanité , et comme un âne , il le porte aux consolations divines et aux plus grandes récompenses .

                                      XXII .

Il est ici parlé de la manière dont la malice des hommes de ce
     temps surpasse les ruses de Satan . Comme les hommes
     maintenant sont plus prompts à pécher que le diable à tenter .
     De la sentence qui est fulminée contre telle sorte de personnes.
     En quelle sorte les amis de Dieu doivent courageusement
     travailler à prêcher , et de la science infuse en ses amis .

    Le Fils de Dieu parle , disant : Si je me pouvais troubler , à bon droit et raison dirais-je maintenant : Je me repens d’avoir fait l’homme , car l’homme maintenant est comme un animal qui court franchement dans les pièges ; et bien qu’on l’en avertisse , néanmoins il y court toujours , suivant les appétits de sa volonté . Il ne faut pas non plus maintenant en imputer la faute au diable , qu’il trahisse et violente l’homme , puisque l’homme prévient sa malice . Il fait comme les chiens de chasse : au commencement , on les mène accouplés , et puis , étant accoutumés à la chasse , à prendre et à dévorer les animaux , ils préviennent le chasseur , en chassant et en courant : de même maintenant , l’homme accoutumé à pécher est plus prompt à pécher que le diable à tenter . Ni n’est pas de merveilles s’il y a longtemps que le siège apostolique ne plaît pas à Dieu en sainteté de vie , comme il faisait en la

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Livre 4
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primitive Eglise : c’est pourquoi le reste de ses membres se sont rendus débiles et languissants . Ni on ne considère pas pourquoi Dieu riche s’est fait pauvre , afin qu’il enseignât à mépriser les choses périssables et à aimer les choses célestes . Mais que l’homme , pauvre de sa nature , ait été fait riche des fausses richesses , c’est ce que tous désirent d’imiter , et il s’en trouve bien peu qui ne le suivent . C’est pourquoi le laboureur viendra du très-puissant affiné par le très-sage , qui ne cherche pas les terres et la beauté corporelle , qui ne craint point la force et la puissance des plus forts ni les menace des princes , qui n’a point d’acception de personnes , qui sèmera les terres des corps des hommes , et ruinera les bâtiments de l’esprit , qui donnera les corps à la vermine , et les âmes à ceux qu’elles ont servis .
     C’est pourquoi , que mes amis auxquels je vous enverrai travaillent vitement et généreusement , car au dernier jour , il ne sera pas temps de faire ce que je dis , mais bien maintenant ; et les yeux de plusieurs qui vivent maintenant ,  le verront , afin que ce qui est écrit soit accompli : Que leurs femmes soient veuves ; que leurs fils soient sans père , et que tout ce qui est désirable leur soit ôté . Néanmoins , quiconque vient vers moi avec humilité , moi , qui suis Dieu miséricordieux , je le reçois avec joie . Or , ceux qui auront accompli par œuvres les fruits et devoirs de la justice , à ceux-là je me donnerai moi-même , car il est juste et équitable que la maison soit nettoyée , en laquelle le roi doit entrer ; que le verre soit nettoyé , afin qu’on y voie clairement la boisson ; qu’on frappe et qu’on batte le blé , afin qu’il se sépare de l’arête . Néanmoins , si après l’hiver vient l’été , quand à moi , après l’af-

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fliction , je donnerai la consolation à ceux qui désirent  être petits , et qui considèrent et estiment plus les choses celestes que les choses terrestres . Néanmoins , comme la naissance et la mort de l’homme ne sont pas en même temps , de même toutes choses s’accompliront maintenant en leur temps .
     Sachez aussi que je me veux comporter avec quelques-uns selon la maxime commune :Frappez-le au col , et il courra , et la tribulation le contraindra de se hâter . Avec les autres , je ferai comme il est écrit : Ouvrez votre bouche , et je la remplirai . Aux autres , je dirai en les consolant et les inspirant : Venez , ô idiots et simples , et je vous donnerai parole et sagesse , aux-quelles les babillards ne pourront résister . J’en ai fait de même ces jours passés : je remplis les simples de ma sagesse , et ils résistent aux doctes . J’ai arraché ces grands discoureurs et puissants , et soudain ils se sont évanouis , ni n’est de merveille , car j’ai dit aux sages , qu’ils coupassent les langues des serpents , comme vous avez ouï , et ils n’ont pas voulu mourir ; ni la Mère , qui a été la Vierge , n’a pas voulu boucher la bouche pour éteindre le feu de la cupidité allumé dans le cœur de ses enfants , comme j’ai dit , c’est pourquoi je les ai ôtés et ai coupé leurs langues .

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