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Sainte Brigitte de Suède
Les Révélations Célestes
les [Apparitions, extases, locutions] sont approuvées par trois papes et par le concile de Bâles,
1557 pages Traduction de Jacques Ferraige
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Livre 9

édition numérique originale par Françoise Lajugie, JM (10 pages) Valérie Pajersky (30 pages) et www.JESUSMARIE.com
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Chapitre 1

     De  l’exposition des degrés de l’humilité.

     Notre-Seigneur parle : Celui qui a un beau vase et assure q’en
icelui se trouvent des parfums aromatiques, qui le croira, s’il ne les fait respirer et s’il n’en  montre les espèces et les vertus ? De même en est-il des vertus. Un certain prêchait et disait que l’humilité était une vertu. Que profite cela à l’auditeur , s’il ne lui en montre la racine , les degrés , les manières de l’avoir , de la tenir et pratiquer ? Mais d’autant que l’humilité est une vertu parfaite que j’ai montrée par mon exemple , votre confesseur doit en peu de paroles exposer et expliquer les degrés d’icelle : il les a appris en la règle de

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mon bien-aimé Benoît, afin que les filles de ma Mère apprennent l’origine et la source des vertus , sur laquelle elles doivent établir leur édifice spirituel.

                                       II.
De ce qui est nécessaire aux filles de Saint-Sauveur .

     Le Fils de Dieu parle , disant : Pourquoi ce Frère ignore-t-il ce qu’il faut faire et ce qu’il faut bâtir pour ces filles ? Ne lui ai-je pas montré par vous que mon fidèle serviteur Benoît eut son corps comme un sac, et quel doit être l’habit d’un Bénédictin ? Qu’il donne donc, à cause des infirmes, tout ce qui sera utile et nécessaire , mais rien de superflu . Il faudra aussi tolérer ceux auxquels j’aurai donné la grâce d’une plus grande abstinence, et il faudra aussi modérer le froid  par les habits extérieurs.

                                       III .

                De l’office devin et du chant .

     L’Ecriture , que vous appelez Bible et que nous appelons Ecriture dorée, dit que la ville qui est assiégée par quelque grande puissance , le pauvre l’affranchira par sa sapience , duquel pauvre pas un ne se souviendra . Cette ville est la créature humaine , que le diable a bloquée en carré , d’autant qu’il l’a assiégée par quatre sortes de péchés : par rébellion aux commandements divins ; par
la transgression de la loi naturelle ; par la méchant cupidité et par l’obsti-

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nation de l’esprit. Ma Mère, dit Jésus-Christ , a délivré en quelque manière cette créature, quand elle a résigné sa volonté en mes mains et voulut souffrir toute sorte de tribulations , afin que les âmes fussent sauvées , car c’est celle-là qui est la vraie sagesse de soumettre sa volonté à la volonté de Dieu, et de se plaire à pâtir pour l’amour de Dieu. A raison donc de cette volonté, moi , Fils de Dieu , j’ai été fais homme en la Sainte Vierge , dont le cœur était comme mon cœur ; et partant, je puis dire que quasi ma Mère et moi avons sauvé l’homme comme d’un cœur, moi en pâtissant de cœur et en ma chair, et elle, par douleur de cœur et d’amour.
     Cette Vierge était vraiment pauvre ; elle ne désirait rien des richesse du monde ; son esprit n’adhéra jamais au moindre péché.
Quelque-uns sont pauvre de biens, mais les désirent en leur esprit , étant pleins de cupidité et de superbe. Ceux-là ne sont pas les pauvres  marqués en mon Evangile. Les autres abondent en biens , mais sont pauvres d’esprit. Ceux-là considèrent qu’ils ne sont que poudre et cendre , qui mourront bientôt , qui désirent d’être avec Dieu, qui possèdent seulement les richesses pour leur nécessité et utilité du prochain. Ceux-là sont vraiment pauvres et riches en Dieu, entre lesquels était ma Mère. Ma Mère, sa sagesse et sa pauvreté étaient quasi oubliées. Quelques-uns la louaient de bouche , point de cœur , et moins imitaient-ils les pas de sa charité.
     L’honneur de Dieu est chanté et célébré sept fois en l’Eglise , selon la louable coutume des Pères anciens : partant , je veux que les Frères chantent les heures aux heures rédigées et or-

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données, et qu’après, les Sœurs fassent leur office un peu plus lentement.
     Ce nombre sept ne s’accomplit pas selon le cours du soleil ,
mais selon l’ordre qu’on y a mis , et partant, j’ordonne , moi qui ai dicté la règle , que les païens sachent de quel honneur j’ai préféré ma Mère ; et d’autant qu’elle est la principale patronne de ce monastère de Saint-Sauveur, par laquelle je veux être propice aux défaillants, et afin que l’Ecriture soit accomplie, qui dit : Je louerai Dieu en tout temps et en toute ma vie : donc , que cette singulière grâce ne me soit point refusée, car le bien particulier ne préjudicie en rien au bien commun ; il ne faut pas pourtant mépriser la coutume louable des Pères , mais il me plaît qu’en cette maison , on dise plutôt les heures de la Sainte Vierge , ma Mère , et qu’après on sonne les heures du jour, selon les heures qu’on a ordonnées.

                                       IV .

             Du chant des Filles de Saint-Sauveur .

     Le Fils de Dieu parle et dit : N’avez-vous pas lu que Marie, sœur de Moïse, est sortie avec les vierges et autres femmes, chantant mélodieusement, avec des clochettes et des cymbales un cantique de joie à Notre-Seigneur, le bien signalé que Dieu leur avait fait en la mer Rouge ? De même les filles de ma Mère sortiront de la mer Rouge , c’est-à-dire, de la cupidité et complaisance mondaine, ayant en leurs mains les œuvres et les clochettes , c’est-à-dire, l’abstinence de la volupté charnelle et les cymbales d’une louange sonore, le chant desquelles ne sera pas lâche, ni trop

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entrecoupé, ni dissolu , mais honnête , grave, uniforme, en tout humble, et que leur chant imite celui des Chartreux, la psalmodie desquels est douce à l’esprit , et marque plus d’humilité et de dévotion que quelque ostentation, car l’esprit n’est pas sans coulpe ,quand la note plaît plus à celui qui chante que ce qu’il chante , et il est entièrement abominable devant Dieu , quand on élève plus sa voix pour l’amour des auditeurs que pour l’amour de Dieu.

                                       V .

Combien plut à Dieu le docteur Pierre , en célébrant la sainte
     messe et en enseignant le chant aux filles .

     Un jour que le docteur Pierre d’heureuse mémoire, confesseur de sainte Brigitte , célébrait la messe en la chapelle devant elle , lors Dieu le Père dit à l’épouse de son Fils : Bien que peu de personnes soient assistantes à cette messe , néanmoins tout le ciel s’en réjouit, et toute les âmes du purgatoire sont soulagées par elle. Dites à ce prêtre qu’il fasse réciter cette hymne de l’épouse, l’appliquant au Fils, comme lui-même l’a mis, car puisque la sainte Eglise appelle toutes les âmes ses épouses , beaucoup plus doit être appelée son épouse l’âme de la Sainte Vierge .

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                                        VI .

Combien le confesseur de sainte Brigitte était aimé de Dieu. Du
     chant des filles de Saint-Sauveur .

     La Mère de Dieu parle à l’épouse de Jésus-Christ , disant : Votre maître a une blessure reçue d’un qui parlais contre Dieu ; et d’autant qu’il l’a reçue par amour , ne la guérissons point, mais mettons-y un emplâtre pour la dilater et l’agrandir. Dites-lui encore que, puisqu’il aime la sainte Trinité de tout son cœur et de toute sa force , je l’ai tellement avancé en l’amour de la sainte Trinité qu’il est un des prêtres que Dieu aime chèrement : c’est pour cela aussi que lui a été donnée la grâce de composer et de faire apprendre le chant mélodieux des filles de Saint-Sauveur , qui sert à la consolation de plusieurs.

                                       VII .

Combien le chant des filles de Saint-Sauveur est agréable à Dieu.

                     (Voyez Livre IV , Chap. 33.)

                                        VIII.

     Du commandement que sainte Brigitte eut d’aller à Rome.

     Notre-Seigneur Jésus-Christ parle à son épouse étant au monastère d’Alvastre, lui disant : Allez à Rome, et demeurez-y jusques à ce

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que vous voyiez le pape et l’empereur, et vous leur direz de ma part les paroles que je vous inspirerai.
     Sainte Brigitte vint donc à Rome , âgée de quarante deux ans,
et elle demeura là , selon que Dieu le lui avait commandé , quinze ans avant que le pape Urbain V et l’empereur Charles Boème vînssent, auxquels elle offrit et présenta les révélations  pour la réformation de l’Eglise et de la règle. Pendant le séjour de quinze ans qu’elle fit à Rome,  elle eut plusieurs révélations touchant la ville de Rome , de laquelle Notre-Seigneur reprenait les excès, et les péchés des citoyens et des habitants d’icelle, avec grande menace d’une horrible vengeance.
     Ces révélations étant parvenues à la connaissance desdits habitants de ladite ville, ils eurent une haine mortelle contre sainte Brigitte, d’où vient que quelques-uns la menaçaient de la brûler toute vive ; les autres l’accusaient d’être une fausse pythonisse et sorcière. Mais sainte Brigitte souffrait patiemment
toutes ces menaces ; elle craignait seulement que les parents et alliés qui étaient à Rome, étant scandalisés sur ce fait , ne manquassent à eux-mêmes. Elle délibéra donc de céder un peu à la fureur des malins ; elle ne pensait pas pourtant rien remédier sur ce sujet , sans la grâce spéciale de Dieu, car depuis vingt-huit ans , elle n’avait remué sans le commandement de Dieu.
     Sainte Brigitte, demeurant en l’oraison, conseille sur cela. Notre-Seigneur lui dit : Vous voulez savoir ma volonté , savoir, si vous devez demeurer à Rome, où plusieurs envieux conspirent votre mort, ou bien s’il faut céder à leur malice quelque temps. Je vous réponds que, quand

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vous m’avez, vous ne devez rien craindre. Je retiendrai leur impétuosité avec le bras de ma puissance, et ils ne pourront vous nuire ; et bien que mes ennemis m’aient crucifié , c’est par ma permission ; mais ils ne pourront vous nuire en manière quelconque.
     Lors soudain la Sainte Vierge lui apparut et lui dit : Mon Fils est puissant par-dessus les hommes, les démons et toutes les créatures, et retient invisiblement l’effort de leur malice. Je serai le bouclier de vous et des vôtres, et vous protègerai de l’incursion
 des ennemis, tant corporels que spirituels. Partant, je veux que vous et votre famille vous vous assembliez tous les soirs pour chanter l’hymne Ave , maris Stella, et moi je vous secourrai en toutes nécessités. De là vient que son susdit confesseur et sa fille sainte Catherine instituèrent que cette hymne serait chantée en leur ordre, disant que sainte Brigitte l’avais dit par le commande-ment que la Sainte Vierge lui en avait fait, car la même Vierge avait promis à cet ordre, qui lui avait été dédié par son Fils , de le conserver par une faveur spéciale et de le remplir de bénédictions.

                                       IX .

     Des sept psaumes qu’on devait dire tous les vendredis.

     Le Fils de Dieu parle, disant que, tous les vendredis, les Sœurs de Saint-Sauveur doivent dire les sept psaumes , en faisant la procession, lesquels étant finis, elles entreront dans le chœur et diront les litanies étant à genoux , et de même les Frères par leur cloître.

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                                       X.

Jésus-Christ montre pourquoi on ne doit pas avoir d’orgues dans
     Dans les monastères de l’ordre de Saint-Sauveur.

     Jésus-Christ parle : Les fils des Israélites , étant d’un esprit grossier et marchant sous l’ombre de la loi, avaient plusieurs choses qui les excitaient à la dévotion, car ils avaient des trompettes, des orgues et des cistres, par lesquels ils étaient provoqués à louer Dieu. Ils avaient aussi des cérémonies et des commandements qui leur montraient comment ils devaient servir Dieu. Ils reçurent encore la loi et jugement par lesquels ils évitaient le mal et suivaient le bien. Mais d’autant que maintenant la vérité est venue, qui avait été auparavant signifiée par les figures, à savoir, moi, qui suis vrai Dieu , il est raisonnable qu’on me serve en vérité et d ‘affection. Donc, bien qu’il soit bon et doux d’entendre les instruments de musique, et que ce ne soit pas contre les bonnes mœurs, je ne veux pas toutefois qu’on en ait dans le monastère dédié à l’honneur de ma Mère , d’autant qu’en icelui on doit voir le temps bien employé ; les chants doivent y être très-graves , les entendements purs ; le silence doit y être observé ; les discours doivent n’être que sur la parole de Dieu, et surtout avec une vraie humilité et une prompte obéissante.

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                                       XI.

Touchant les chapitres  6 , 7 , et 8 de la règle de Saint-Sauveur ,
     Jésus-Christ enseigne comment l’abbesse peut parler durant
     peu de temps  avec les ouvriers et autres personnes  de travail
     dans le monastère , et pour quelles causes l’abbesse , les
     religieuses et le confesseur, ou les religieux, peuvent sortir du
     cloître .

     Le Fils de Dieu parle : L’abbesse pourra parler dans le monastère , mais brièvement , avec les ouvriers, lorsqu’il faudra, ou réparer les ruines , ou faire quelque chose de nouveau ; mais autrement, elle ne peut parler dans le monastère avec les séculiers , si ce n’est aux grilles ; ni elle ne pourra jamais sortir , elle ou quelqu’une des Sœurs , si ce n’est , peut-être , lorsqu’il faudra bâtir un nouveau monastère . Pour lors , l’abbesse, le confesseur et le couvent enverront des religieuses anciennes. Quand au confesseur , il pourra sortir avec un compagnon pour la constitution de la règle et pour instituer des disciplines régulières avec ses supérieurs, comme encore pour faire cesser le scandale et l’infamie du monastère, s’il y en a (ce qui n’arrive pas) , ou pour réfuter les hérétiques, s’il en est besoin. Il pourra encore sortir , s’il en est requis par les évêques, pour l’utilité de la sainte Eglise , ou lorsque surviennent telles affaires auxquelles les procureurs du monastère ne peuvent convenablement mettre ordre.

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                                       XII .

Dévote doctrine pour laquelle l’abbesse est instruite avec ses
     Sœurs , et le confesseur avec les Frères de l’ordre de Saint-
     Sauveur . Comment on doit discrètement se comporter
     pendant le temps qui est entre les heures des jours de fête.

     Aux jours de fête, l’abbesse doit montrer aux Sœurs l’état de la maison, des revenus et des affaires qui peuvent survenir, et leur lire quelque chapitre de la règle. Que là où elle en aura quitté la lecture, elle recommence là au jour de fête suivant , jusqu’à tant qu’elle soit parachevée , afin qu’aucune ne prenne pour excuse l’ignorance de la règle. Qu’elle  ait et tienne aussi avec elles des discours d’édification et des admonitions des excès qu’elle voit commettre : Après cela , qu’elle leur permette de parler entre elles en particulier. Semblablement aussi que les prêtres s’adonnent à la lecture, à la conférence et à l’étude, comme les autres jours, si ce n’est peut-être que les confesseurs les demandent pour donner leur conseil sur l’état de la maison et des affaires qui se présentent ; autrement, s’ils veulent , avec la permission du confesseur, ils pourront se promener seuls.

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                                       XIII.

Touchant le chapitre 9 de la règle de Saint-Sauveur, c’est-à-dire, du jeûne. Jésus-Christ dit que l’humilité et la discrétion lui sont plus agréables qu’un jeûne indiscret. En quelle façon il est permis à ceux qui jeûnent au pain et à l’eau, de manger des légumes.

     Le Fils de Dieu parle : Bien que ma mère ait pratiqué une très-parfaite abstinence, toutefois elle a gouverné son corps avec autant de discrétion qu’il n’était débilité  par aucune superfluité et aucune violence. Et bien que les pharisiens et encore plusieurs religieux n’usent point du vin, pour cela toutefois ils ne viennent pas à moi, parce qu’ils n’ont point le fondement de continence, savoir , l’humilité et la discrétion : c’est pourquoi lorsqu’on propose des choses hautes et sublimes, ou qu’on les commande , elles doivent être pesées et examinées par ceux qui ont une conscience timorée, afin qu’ils ne fassent pas tout ce qu’ils voudraient, mais ce qui est expédient et licite ; car voici que jeûner au pain et à l’eau est un bien à ceux qui sont pleins de santé, mais n’est pas un souverain bien. Le souverain bien est la charité , sans laquelle il n’y a point de salut. Toutefois , sans le jeûne au pain et à l’eau, chacun se peut sauver , pourvu qu’il ait la perfection de la foi , la discrétion et une juste cause. Donc , parce que les saisons sont changées, les lieux froids , les âmes tièdes , les vases fragiles, c’est pourquoi celui qui a soin des palmiers pourra adoucir ce qui est âpre et arroser ce qui est aride. Cela se doit ainsi entendre

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qu’il est permis à ceux qui jeûnent au pain et à l’eau de pouvoir manger des légumes et boire de l’eau cuite, parce que le pain est sec et aride sans légumes, et l’eau est âpre et froide , si elle n’est cuite comme la tisane ou qu’elle soit passée dans de l’orge.

                                       XIV .

Jésus-Christ , faisant distinction des trois degrés de péché, dit qu’il avait toujours devant les yeux toute sorte de charité, humilité et discrétion en le nouvelle règle qu’il a lui-même dictée, savoir, de l’ordre de Saint-Sauveur .

     Le Fils de Dieu parle : La loi de Dieu est faite, ou pour réprimer l’audace de ceux qui la transgressent, ou pour restreindre l’impudence des lascifs, ou bien pour l’intelligence de ce qu’il faut faire ou omettre. Donc, si quelqu’un pêche par infirmité en chaque loi , et par nécessité importante, il en est dispensé ; et celui qui, étant marri et pêche sans délibération , est jugé plus légèrement ; au contraire , celui-là qui pêche à dessein ou par habitude, n’est aucunement excusable. Il en est de même de mes disciples , parce que, quand j’étais encore parmi les hommes, ceux qui maniaient des grains le jour du sabbat et en mangeaient, étaient jugés par les hypocrites d’entre les Juifs , lesquels j’ai excusés à cause de leur simplicité et de leur infirmité que je connaissais, alléguant  l’exemple de David , qui étant en chemin, pressé de la nécessité, mangea les pains des prêtres , ce qui était défendu aux laïques.
     Or, maintenant, moi qui suis Dieu, j’ai en-

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voyé à mes amis une nouvelle règle que j’ai faite, en laquelle il faut considérer la charité, l’humilité et la discrétion. Il faut aussi avoir pitié des malades et sains , parce que la loi qui n’est pas accomplie en charité , humilité et discrétion , ne mérite pas louange. Partant , bien que j’ai dit en la règle que tous les sains doivent jeûner aux temps fixés , pourtant on ne leur doit pas  refuser dispense , si quelque soudain changement et quelque infirmité leur arrivent, ou que le temps du travail requière compassion, ce qui doit être au pouvoir de l’abbesse et du confesseur, et en l’administration de celui qui a la charge d’ordonner toutes fois et quantes qu’il sera nécessaire à ceux qui sont en santé, de rompre leur jeûne et prendre la récréation. Il faut donc dispenser ceux qui manquent légèrement à cause de quelque soudaine infirmité , ou qui sont harassés par de trop grand travail.

                                       XV .

Qu’il ne faut pas défendre les bains, même aux personnes qui sont en santé , en l’ordre de Saint-Sauveur , pour certaine causes et pour certains temps.

     Le Fils de Dieu parle : Les docteurs et les prêtres de la loi blâmaient mes disciples de ce qu’ils avaient mangé sans avoir lavé leurs mains. Je leur répondis que le lavement de la chair ne profite de rien là ou le cœur est corrompu et sale. Donc, le cœur pur et net est agréable à Dieu, à quoi le lavement ne sert point d’empêchement, et le soin de la chair, s’il y a cause juste et raisonnable : c’est pourquoi on ne doit pas défen-

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dre les bains, même à ceux qui se portent bien, en certaine causes et en certain temps, parce qu’il faut conserver la santé, afin qu’il ne soit pas débiles. Qu’on use donc des bains , quand il en sera besoin, pour les malades , mais pour les sains, une fois le mois  ou tous les quinze jours, si la santé le requiert.

                                       XVI.

Touchant le chapitre 10 de la règle de Saint-Sauveur , savoir , du moyen de la probation , réception et consécration des personnes.

     Le Fils de Dieu parle : Je vous ai dit ce qu’il faut garder avant l’an de probation. Vous devez considérer ceci touchant les personnes desquelles la vie et conversation sont moins connues : c’est pourquoi je vous permet  que si quelqu’un, désirant être admis en la religion , est de telle autorité et de telle gravité qu’on ne craigne pas cela vienne d’une inconstance ou d’une mutation , et qu’il sait discerner les tentations de la chair et les embûches du diable , et que son âge et sa vie soit notoires , celui-là peut être reçu en la religion, demi-an expiré ; qu’on lui expose et qu’on lui montre tellement l’austérité de la règle et les statuts d’icelle, afin qu’il sache pourquoi il est venu et ce qu’il doit faire.
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                                       XVII.

Belle doctrine par laquelle les vierges, et même ceux qui veulent
faire profession de la règle de Saint-Sauveur, se doivent disposer et comporter en l’observance de la règle.

     Celles qui désirent être épouses de Dieu sont obligées à travailler avec plus d’ardeur pour accomplir la volonté de Dieu que pour leurs usages ou pour accomplir la leur. Elles doivent être comme des épouses qui sont éloignées de leurs possessions et sont en chemin, et doivent aller loger au patrimoine de leur époux. Leur possession et la liberté  du corps, et la conversation mondaine avec ceux-là qui leur appartiennent, desquels elles doivent se séparer de toute leur affection . Elles doivent être revêtue des vêtements nuptiaux, savoir , d’ humilité, de patience et d’obéissance, qui servent d’ornement à l’âme et la rendent belle devant Dieu. Elles doivent se lever et marcher , afin qu’elles paraissent agréables devant leur époux et devant ceux qui ont été invités par lui. Oh ! avec quelle honnêteté, docilité et modestie il faut qu’elles marchent devant ceux qui les regardent! Oh ! de quelles mœurs elles doivent être accomplies, vu que ceux qui sont conviés aux noces les regardent , qui sont la Vierge Marie , Mère de Dieu, avec tous les citoyens célestes ! et l’Epoux ( qui les désire) , est le vrai Dieu, Roi des rois, Seigneur des seigneurs , et il a pouvoir sur toutes choses créées ; car pour lors, elles se sont levées, quand elles ont fait leur confession avec discrétion  et avec une vraie humilité et vraie volonté

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de ne pécher plus à l’avenir ; mais c’est pour lors qu’elles ont marché , quand elles ont quitté de leur bon gré toutes choses mondaines, ne s’en souciant aucunement , ni même de leur propre
volonté ; et pour lors , elles sont consacrées avec leur époux, quand elles promettent de garder inviolablement la règle et leur profession : c’est lorsqu’elles marchent sûrement vers le lit de leurs époux , quand elles observent la règle et leur profession  autant qu’elles pourront.
     La profession étant faite, lors commence le premier jour des noces, et il finit alors que l’âme sortira du corps : c’est pourquoi c’est pourquoi il faut qu’elles passent ce jour-là avec trois choses , savoir : avec une crainte discrète , avec une dévote joie et une ardente charité.

                                       XVIII.

Touchant le chapitre 12 de la règle de Saint-Sauveur , qui est de l’office des religieux , et du nombre , tant des religieuses que des religieux.

     Jésus-Christ, Fils de Dieu , parle : l’Ecriture toute d’or dit que quelques-uns offraient au désert de l’or , de l’argent et des pierres précieuses, pour l’ornement du tabernacle ; les autres offraient des peaux et du poil de chèvre pour faire des tentes , et tout ce qu’on offrait était agréable à Dieu, selon la disposition et volonté de celui qui l’offrait. Ainsi en est-il des oraisons et lectures des fidèles : quelques-uns ,séparés de l’amour du monde , offrent à Dieu un cœur très-pur comme de l’or purifié ;les au-

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tres, embrasés de l’esprit de la divine sagesse , profèrent et chantent des paroles de la divine sagesse, qui sont comme de l’or épuré et éprouvé. Il y en a d’autres qui , sachant à peine le Pater noster, offrent toutefois à Dieu avec un cœur contrit , avec des actes de pénitence et une foi parfaite, le peu qu’ils savent et peuvent , comme poil de chèvre. Les prières de tous ceux-ci me sont agréables , pourvu  que l’intention et la volonté soient bonnes. Partant , parce qu’il est difficile aux prêtres qui sont avancés en âge de délaisser ce qu’ils ont accoutumé, et s’accoutumer à de nouvelles choses, il leur est permis de dire l’office de l’église cathédrale au diocèse où le monastère est fondé ; mais les religieuses ne changeront aucunement leur office institué.

                                       XIX.

Sainte Brigitte, étant en souci pour les personnes qui devaient entrer en l’ordre de Saint-Sauveur, entendit de la Sainte Vierge qu’elles étaient provenues de Dieu, et que quelques-unes de celles-là se rendaient rebelles aux paroles de Jésus-Christ .

     L’épouse de Jésus-Christ, étant une fois en oraison,  eut une pensée sur l’état de la future religion, comment se pourraient trouver tant de personnes de l’un et l’autre sexe. La Mère de Dieu étant apparue , lui dit : Ma fille, tu es en peine pour des personnes qui, à l’avenir, entreront en cette religion , savoir, que mon Fils , qui en personne a dicté cette règle , prenait mille personnes pour chacune de celles

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que tu sais, que tu espères entrer en cette religion.
     L’épouse lui répondit : Madame , il est aisé de trouver des femmes qui se soumettent à l’ordre , mais il est difficile de trouver des hommes qui se veulent assujettir au gouvernement d’une femme, vu que la science de plusieurs religieux et le monde les flattent de leurs honneurs, richesses et contentements.
     La Vierge lui dit encore : Et ceux-là viendront qui recevront avec allégresse les paroles de mon Fils, et se serviront d’icelles pour le salut de leur âme et pour la gloire de Dieu. Il en viendra d’autres qui ne seront pas moins contraires aux paroles de mon Fils et à la simple règle qui t’a été révélée, que ceux-là furent incrédules qui furent contraires aux paroles de Dieu et de Moïse dans le désert , interprétant les paroles de Dieu selon leur volonté. Toutefois sache que les paroles de cette règle s’accommoderont
pour le profit et fructifieront jusqu’à la fin, et ne sois , ma fille , en soin des personnes qui entreront dans cette religion , car mon Fils connaît ceux qu’il appellera et avec ordre selon sa volonté, pour le besoin de ce monastère, bien que quelques-uns d’iceux seront rebelles aux paroles de mon Fils , faisant peu de cas présomptueusement de la simplicité  des paroles , suivant leur fantaisie mondaine , comme les sages du monde présument faire plus de cas quelquefois de leurs opinions que de la volonté divine , qui corrompent l’entendement et font tomber en erreur.
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                                       XX.

Touchant le chapitre 14 de la règle de Saint-Sauveur , savoir , de l’élection de l’abbesse , etc. Le Fils de Dieu , faisant distinction de trois sortes d’hommes qui lui sont grandement agréables , veut que la religieuse qui ne provient pas d’un mariage légitime, ne soit pas élue pour abbesse.

     Le Fils de Dieu parle : Bien que le fils ne doive porter l’iniquité du père, toutefois, parce qu’il y a trois ordres qui me plaisent grandement , à savoir , la virginité, la viduité et le mariage, c’est pourquoi ces trois ordres doivent être préférés et honorés par-dessus tous, tant parce qu’ils portent les marques d’une grande pureté et honnêteté, que parce que ma Mère les a en elle-même accomplis, car elle a été vierge très-pure en l’enfantement, après et avant l’enfantement, et elle a été vraiment mère et vierge ; elle a été aussi veuve après mon ascension , étant privée de ma présence corporelle. Partant, quand il sera question d’élire l’abbesse , qu’on en élise une qui soit de quelqu’un de ces ordres, autrement de  quelque vie continente et suréminente qu’elle soit , elle ne peut être élue pour abbesse.

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                                       XXI.

Jésus-Christ dit que l’abbesse doit être vierge sans tache et approuvée, donnant bon exemple pour les mœurs , et qu’au défaut d’une telle vierge, on peut prendre pour abbesse une veuve humble et éprouvée.

     Jésus-Christ parle : C’est une belle conjonction et une convenable confédération qu’une vierge préside aux vierges, car la pureté du corps et de l’âme tient le premier rang par-dessus toutes choses , de laquelle et par laquelle moi, étant Dieu , j’ai voulu m’incarner , toutefois parce que ma Mère a été vierge et mère , mais non pas pourtant mère ayant eu connaissance d’homme , mais bien obombrée de l’Esprit de mon Père et du mien , elle m’a engendré vrai Dieu et homme. Partant , ce nouvel ordre est consacré à ma Mère, et il est nécessaire et louable que celle qui doit avoir charge de ces vierges, soit sans tache et éprouvée en ses mœurs, et exemplaire en ce qui est des vertus ; et si, dans la compagnie, il ne se trouve pas une telle vierge qui puisse accomplir l’office de la Vierge, ma Mère, je suis content qu’une veuve de bonne et humble vie prenne plutôt le fardeau de l’humilité et de la prélature qu’une vierge superbe. Donc , s’il a plu à Dieu d’exalter les choses humbles et d’élever par nécessité la viduité, pour cela on ne déroge point à la louable coutume des vierges , parce que Dieu daigne exalter tout ce qui est humble . Qu’y a-t-il et qui a été plus humble que ma Mère ? Quelle chose y a-t-il que l’humi-

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lité parfaite ne mérite ? A cause de mon humilité, je me suis fait homme, étant Fils de Dieu et vrai Fils de la Vierge ; et sans humilité , il n’y a point de chemin pour aller au ciel.

                                       XXII.

Jésus-Christ dit pourquoi et en quelle façon l’abbesse de Saint-Sauveur doit être bénie.

     Jésus-Christ parle : Qui a l’office d’un prince temporel est obligé à se faire connaître par quelque marque , afin que tous lui obéissent et lui portent honneur : : tout de même en est-il de l’abbesse, parce quelle fait l’office et tient la place de ma Mère en terre. C’est pourquoi , en témoignage d’un plus grand soin et pour l’augmentation de la grâce spirituelle , elle doit recevoir le don de bénédiction de l’évêque , afin qu’elle soit distinguée des autres, et honorée , non pas pour son mérite, mais pour mon honneur et celui de ma Mère. La bénédiction de l’abbesse se doit faire selon la coutume des abbesses de Saint-Benoît, hormis le bâton , et l’anneau qui est auparavant bénit.

                                       XXIII.

Touchant le chap. 15 de la règle de Saint-Sauveur , savoir, que les religieux doivent vaquer à l’office , à l’étude et à l’oraison , etc. Jésus-Christ montre comment il nous faut prêcher au peuple.
 

     Jésus-Christ parle : Ceux qui prêchent ma vérité doivent avoir des paroles simples et brèves,

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 fondées néanmoins sur la lecture des saintes Ecritures , afin que ceux qui viennent de loin les puissent concevoir et ne soient pas ennuyés à cause de la prolixité et abondance des paroles super-flues. Ils ne doivent pas aussi dire des paroles  au delà du vrai sens à guise des flatteurs, ni multiplier les divisions et distinctions des chapitres ou subtilités trop affectées , mais modérer leurs discours suivant la capacité des auditeurs, parce que les choses que le simple peuple n’entend pas , il a accoutumé d’en être plus émerveillé qu’édifié. C’est pourquoi s’il faut prêcher le dimanche en cette religion , qu’ils proposent l’évangile du jour et son expo-sition ; la sainte Ecriture, qui est mes paroles , celles de ma Mère et de mes saints ; les vies des Pères , les miracles des saints , le symbole de la foi, comme aussi les remède contre les tentations et les vices , suivant la capacité d’un chacun , car ma très-chère Mère a été très-simple, Pierre un idiot, François un rustique, et toutefois ils ont plus profité pour les âmes que les maîtres éloquents , d’autant qu’ils ont eu une parfaite charité envers les âmes.

                                       XXIV .

Sur le chapitre 20 de la règle de Saint-Sauveur. Une vision. De quelle façon la Vierge Marie , disputant avec le diable pour un lieu nommé Uvasten, gagna sa cause juridiquement, et y fonda un sien monastère, que Jésus-Christ lui adjugea , après l’avoir comblé de beaucoup de grâces.

     Il semblait à l’épouse qu’elle était dans une

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ample maison et qu’une grande armée y était abordée. Lors l’heureuse Vierge dit au Roi du ciel : Mon Fils , donnez-moi ce lieu d’Uvasten.

     Lors le diable se présenta et dit : Ce lieu est à moi , car je le possède par un triple droit : le premier , c’est que j’ai inspiré aux fondateurs de ce lieu la volonté de l’édifier , et les maîtres de cet édifice ont été ont été mes serviteurs et mes amis. Le deuxième est que ce lieu est un lieu de peine et de colère, et mes amis cruels , suivant ma volonté , punissaient ici leurs sujets sans aucune miséricorde , parce que je suis le seigneur des peines, le prince de la colère sur ce lieu : il est à moi. Le troisième , c’est que ce lieu
avait été à moi plusieurs années, et c’est là ma demeure , où ma volonté s’accomplit.
     Lors la Vierge dit derechef à son Fils : Mon Fils, je vous demande justice. Si par hasard quelqu’un eût spolié un autre de ses biens et richesses, et se faisait par lui encore édifier sur son fonds une maison , de son propre travail et des deniers qu’il lui aurait ravis, à qui , mon Fils, appartiendrait ce lieu ?
     Le Seigneur répondit : Ma Mère, celui-là possède de droit la maison , qui avait possédé l’argent et y avait employé son travail.
     Lors l’heureuse Vierge dit au diable : C’est pourquoi justement tu n’as pas de droit sur cette maison. Derechef l’heureuse Vierge dit au Juge : Mon Fils et Seigneur, si la cruauté et la colère logent en un cœur et que la miséricorde et la grâce y entrent, à qui appartient-il de fuir ?
     Le Juge répondit : C’est à la crainte et à la colère, qui doivent fuir et céder à la miséricorde.

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Et la vierge dit au diable : Tu dois fuir, parce que tu est le  seigneur des peines et le prince de la colère ; et moi je suis la Mère de la miséricorde et la Reine du ciel, d’autant que j’ai pitié de tous ceux qui m’invoquent.
     En troisième lieu, la Vierge demande au Juge : Mon Fils, si un serviteur est en une maison, où il est assis , et si son maître entre ,
voulant demeurer en la même maison ou s’asseoir sur le même siége, que fera le serviteur ?
     Le Juge répondit : Il est juste que le serviteur se lève, et que son maître prenne place là où bon lui semblera
     Lors la Vierge dit au diable : Parce que tu est valet et sujet de mon Fils et que je suis ta maîtresse, il est raisonnable que tu t’enfuies et que je prenne place où je voudrai.
     Et après, le Juge dit à la Vierge : Ma Mère , ce lieu vous est acquis et vous est dû par un juste droit , et pour autant il vous est justement dû, c’est pourquoi je vous adjuge. Partant , comme en ce lieu on a entendu les sanglots et les gémissements des misérables , le sang et la misère desquels venaient de la terre à moi et criaient vengeance , ainsi maintenant la voix de ceux qui vous loueront en ce lieu viendra à mes oreilles ; et de même qu’en ce lieu a été le lieu des tourments et l’oppression de la terre, ainsi désormais s’assembleront en ce lieu ceux qui demanderont miséricorde et indulgence pour les vivants et pour les défunts, et m’apaiseront, lorsque je serai irrité contre le royaume.
     Et après cela, le Juge ajouta, parlant à la Vierge : Ma Mère, votre ennemi avait été longtemps maître de ce lieu , mais dorénavant vous serez ici maîtresse et reine.

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                                       XXV.

Jésus-Christ déclare à sainte Brigitte pourquoi cette  cité de Jéricho fut détruite, faisant quelque similitude du lieu de son monastère et de ses habitants.

     Jésus-Christ parle à son épouse , disant : Qu’avez-vous lu aujourd’hui dans votre livre ?
     Et elle lui répond : j’ai lu , et me suis émerveillée que les murailles de Jéricho tombèrent au son des trompettes, et à la vue de l’arche d’alliance, qui faisait le tour par votre commandement.
     Il lui répondit : En cette cité et par le moyen de cette cité , plusieurs maux se sont commis, et il n’y avait en elle personne qui me plût : C’est pourquoi elle ne méritait pas de pardon, et n’a pas été digne que mon peuple se soit rendu son habitant. Toutefois, parce que mon peuple , harassé et fatigué dans le désert, avant de recevoir la terre promise , devait premièrement être enseigné par des paroles, exemples et miracles, c’est pourquoi une dispensation admirable et une juste récompense à ses démérites a été faite en cette cité afin qu’un peuple, préservé miraculeusement en l’eau , vit aussi des miracles en la terre, et qu’ainsi , ayant vu des miracles, Dieu fût plus profondément empreint dans leurs cœurs et qu’ils apprissent à espérer de grandes choses. En ce lieu où maintenant est l’affliction de mes amis , a été l’habitation des démons ; mais ma Mère a obtenu ce lieu par un triple droit , savoir , par charité, par prières et par changement des exercices futurs.

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Elle lui dit : O Seigneur , ne vous fâchez pas si je parle. Vous avez dit que toute humilité doit être en votre maison. Eh quoi ! cette édification demeura-t-elle en ce lieu ?
     L’esprit répond : En cette misérable Jéricho, il y avait des choses qui pouvaient profiter à mon peuple, de laquelle mon peuple, l’ayant premièrement purifiée par le feu, s’était rendu habitant, et ce mien peuple  a possédé les travaux des Gentils : c’est pourquoi cette maison , pour la superbe des riches , a été édifiée de la sueur des pauvres. Partant, mes pauvres l’habiteront, disposant des choses superflues , pour l’humilité et l’utilité. Toutefois que l’on prenne garde que ce que la divine puissance, par une spéciale considération, a permis , ne soit tiré en exemple pour les superbes.

                                       XXVI.

Jésus-Christ parle à l’épouse de la désobéissance d’un certain roi de Suède qui n’avait tenu compte d’aller au pape pour avoir l’absolution de ses péchés, et contre les païens , et fait mention de la cité de Jéricho, du lieu et du monastère d’Uvasten.

     Jésus-Christ parle : Voilà que le roi a méprisé mon second conseil aussi bien que le premier, c’est pourquoi mes ennemis sont entrés dans les lieux qui sont à ma Mère, les ont renversés et détruits, comme vous avez ouï dire , et à raison de cela, les pierres et les bois crient vengeance sur le roi. Mais d’autant que Dieu tire son honneur de la malice des hommes et d’où le diable pense se prévaloir, c’est de là qu’il est

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déchassé et confondu , car si ces hauts édifices fussent demeurés sur pied, ils eussent été occasion de superbe à ceux qui fussent venus après, et un exemple d’orgueil, car s’ils les eussent renversés à dessein , on eût taxé de légèreté ceux qui les eussent démolis et d’avoir porté un grand dommage.
     Maintenant de l’occasion du dommage et de la malice des hommes, je te veux montrer comment l’humilité, chère à Dieu, peut se bâtir d’une sourcilleuse superbe, et que l’inutile, somptueuse et élevée structure des murailles se rase : premièrement, lorsque les maisons élevées et les grandes murailles se renverseront, lors honneur sera à Dieu ; les habitants seront bien conseillés ; ceux qui les regarderont se réjouiront, et ce sera un grand indice d’humilité. Mais quand au moyen de venir à bout de ceci, il dépend du conseil et de la main de ceux qui s’entendent à construire les hauts édifices.
     Le Fils de Dieu parle derechef : J’ai parlé ci-devant de la cité de Jéricho , que j’ai comparée au lieu de ce monastère, et comme les édifices étaient haut élevés et réduits à une simple structure qui était nécessaire. J’ai promis ces choses à mes amis, si le roi les eût assemblés suivant mon conseil. Partant, que maintenant ceux qui sont assemblés mettent la main à l’œuvre ; qu’ils ôtent le superflu ; qu’ils soient contents et se glorifient seulement des choses humbles et nécessaires.

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                                       XXVII.

Le Fils de Dieu montre à la bienheureuse Brigitte de quelle façon un certain roi, à raison de ses péchés , n’était pas digne de lui édifier une maison , savoir , le monastère d’Uvasten.

     Le Fils de Dieu parle : Parce que ce roi ne cherche pas mon amour , mais demeure en sa froideur et ne délaisse pas le scandale de ses amis, la raison veut qu’il ne m’édifie pas une maison comme Salomon , ni ne finira pas ses jours comme David , ni sa mémoire ne sera pas semblable à celle de mon cher Olave , ni ne sera pas couronné comme mon ami Elicius, mais il sentira ma justice , parce qu’il n’a pas voulu ma miséricorde , et je cultiverai la terre des justes angoisses et afflictions , jusqu’à ce que ses habitants aient appris à me demander miséricorde. Toutefois quelle sera la personne qui édifiera mon monastère ? Quand elle arrivera, tu le sauras. Mais sera-ce ou non en cette vie ? Il ne t’est pas permis de le savoir.

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                                       XXVIII.

Jésus-Christ montre en ce chapitre à sainte Brigitte la situation , la dimension et la disposition de l’Eglise du monastère d’Uvasten , du chœur des religieux , du parloir entre les religieux et les religieuses , des voûtes, des autels, des portes, des enceintes, des colonnes, du chœur des religieuses , des fenêtres et du parloir des séculiers.

     Le Fils de Dieu parle : Le chœur de l’église doit être vers l’occident, du côté de l’étang. Il doit y avoir une haute muraille du côté de l’aquilon, depuis la maison contre l’étang jusqu’au bout de la cour des clercs. Entre cette muraille et le chœur , sera un espace de dix-huit aunes, pour édifier le parloir , qu’une muraille divisera par le milieu du long à partir du chœur des frères jusqu’à la muraille voisine de l’étang. En ce parloir, les Frères et les Sœurs pourront parler entre eux de leurs nécessités. Qu’il n’y ait point de fenêtres en l’espace qui est entre les religieux et les religieuses , pour qu’ils ne se voient pas. Qu’il y ait encore deux roues en cette muraille, comme c’est la coutume en tels monastères. Et après que le chœur des religieuse ait vingt-deux aunes de long sous une voûte, depuis le parloir qui regarde
l’occident jusqu’au grand autel, de manière que ce grand autel soit sous cette voûte ; et les clercs doivent être placés entre le grand autel et la paroi qui regarde l’occident. Quand à la voûte, elle aura vingt aunes de largeur ; et la muraille qui est derrière, du côté des religieuses vers l’aquilon , aura cinq fenêtres basses et

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près de terre , où les Sœurs feront leur confession et recevront le corps du Seigneur. L’église même encore doit avoir cinq voûtes
en sa longueur et trois en sa largeur , et chaque voûte doit être de vingt aunes en largeur et vingt-huit en longueur, et qu’on ajoute trois prochaines voûtes derrière le grand autel du côté de l’orient en travers par le milieu de toute l’église, pour le chœur des clercs.
Il doit y avoir six degrés à la descende du grand autel, en travers sous les trois dites voûtes ; et chacun de ces degrés portera deux autels , en sorte qu’il y en aura six du côtés droit du grand autel ,
et six du côté gauche, et chaque autel sera situé obliquement à l’autre, à prendre du premier degré , et plus proche du grand autel de chaque côté. Le grand autel aura cinq aunes en longueur et deux aunes et demie en largeur ; et chaque autre autel de ces douze aura deux aunes et demie en longueur et une aune et demie en largeur ; et entre chaque autel de ces douze, il doit y avoir un espace de deux aunes. Quand aux degrés, chacun doit avoir de hauteur environ la hauteur de la main en travers. En la paroi du côté de l’orient , il y aura deux portes sous les deux dernières voûtes, mais sous celle du milieu , il n’y en aura point ; et chaque porte aura six aunes en largeur, et en hauteur elles monteront jusques aux ais ou au plancher ou marchent les Sœurs ; et au milieu, entre ces deux portes, il y aura un autel de l’heureuse Vierge, ayant quatre aunes en longueur et trois en  largeur, proche de la paroi vers l’orient. Le presbytère ou le balustre aura à l’entour de l’autel dix aunes en longueur et dix en largeur ; et que l’entredeux soit fermé de grilles de fer. Il doit y

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avoir une enceinte ou espace tout autour de l’église par dedans contre les murailles , fermé de l’autre côté des grilles de fer , ayant quatre aunes en largeur, entre la muraille et les grilles, dans laquelle les religieux ou clercs se pourront promener , en sorte qu’ils ne se mêlent pas avec le peuple.
     Sur les deux portes montant par les degrés, sera l’entrée du chœur de l’heureuse Vierge ; et qu’il n’y ait aucune autre entrée en ce chœur. Il ne peut y avoir non plus aucune porte en l’enceinte des grilles de fer de l’église, si ce n’est une seulement contre le grand autel , et celle-là sera toujours fermée à clef ,excepté quand quelque personne entrera en religion, et toutes fois et quantes que l’évêque visitera le monastère. Au milieu de la paroi du coté du midi , plus bas que l’enceinte des grilles de fer , sera l’autel de Saint-Michel, en façon que le prêtre se tournera du côté du septentrion. Mais au milieu de la paroi, vers l’aquilon, sera l’autel de saint Jean-Baptiste, en sorte que le prêtre se tournera vers l’aquilon. Mais hors l’enceinte des grilles de fer, il faut édifier des autels, où les prêtres qui surviendraient pourront dire la messe. Les colonnes auront onze aunes en hauteur, depuis le pavé de l’église jusqu’aux poutres ou plancher du chœur des religieuses. Mais sur les poutres sera fait le plancher d’ais et d’argile et briques , sur lequel seront les sœurs ; et sous ces ais, on mettra des lames de cuivre, de crainte du feu. Des colonnes aussi seront érigées emmi le plancher  des sœurs, en sorte qu’elle aient quatre aunes ou autour d’icelui en longueur, à prendre depuis le plancher des sœurs, avant que les voûtes soient commencées ou appuyées . Que toutes les voûtes aussi

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qui seront sur le chœur et sur toute l’église , soient égales en hauteur. Que le toit ait autant de hauteur qu’on lui  en pourra donner ou qu’il en sera nécessaire. Qu’il n’y ait aucune subtile gravure aux portes, aux fenêtres , aux colonnes ou aux parois , mais le tout sera d’un ouvrage plain , fort en sentant son humilité. Les vitres doivent avoir pour couleur le blanc et le bleu seulement.
     La maison en laquelle les Sœurs doivent parler avec les séculiers, doit être du côté de l’orient, entre la grande maison et l’église. Qu’il y ait là des fenêtres , en sorte que les personnes ne se puissent pas entrevoir . L’église doit être édifiée avec des pierres tirées des carrières , et non avec des briques , ce qu’on observera encore ès voûtes.
     Après ces choses, j’ai vu au delà de l’étang une église semblable à celle-ci avec ses édifices , laquelle était de tout côté environnée d’une haute muraille, et j’ai entendu en mon esprit : La maison et l’église qui seront édifiées après cette église, seront édifiées semblablement à celle que vous voyez maintenant.

                                       XXIX.

Il est ici parlé de la construction et de la situation du cimetière , du monastère , des parloirs , etc.

     J’ai vu , dit sainte Brigitte , une longue, large et à demi muraille ,commençant de la grande maison jusques à la grande motte de terre, tirant vers le midi. Après j’ai vu l’église entre la muraille de laquelle j’ai fort attentivement considéré les fondements , les murailles , les fenê-

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tres , la longitude et la largeur. J’ai vu encore du coin de la muraille un grand mur et un sanctuaire , où l’Esprit de Dieu me dit : Qu’un mur soit édifié depuis cette muraille , où sera le parloir des Frère et Sœurs, en laquelle il y aura deux fenêtres pour conférer avec des Frères et pour la réception nécessaire des Frères. De ce mur, j’ai vu un autre mur qui provenait et allait aboutir à la maison de pierre, petite maison , et là il me fut dit : Là sera l’habitation des prêtres. Mais du côté de la petite maison, vers le midi, était une muraille qui allait tendre à la grande motte de terre , et j’ouïs en esprit : En cette muraille, il y aura une petite porte par laquelle on prendra ce qui est nécessaire pour les Frères,
comme bois , etc. Et là il y aura  aussi une maison d’infirmerie pour voir les Frères infirmes et pour les guérir.
     Auprès du mur qu’on voyait à la motte de terre, était continuée une maison jusque à la maison de pierre , qui est vers l’orient, mais qui ne touche pas entièrement la maison , car la distance en
 était petite, d’autant que, du côté du mur de l’église, vers l’orient,
un autre mur était  continué, qui se liait avec le mur provenant de la motte de terre et les unissait en une encoignure ; comme il m’a été dit, là sera le parloir des Frères avec les séculiers. Du côté de l’occident vers l’aquilon , de la grande maison de pierre , je vis une muraille qui entourait l’espace qu’il y a hors des murailles touffu d’arbres selon l’antiquité ; cet espace finissait en rond et en retour. Du côté de l’orient à la grande maison , je vis encore une grande maison qui montait du côté de l’orient, qui tendait directement au mur de l’église. Et lors j’ouïs en esprit : En

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cette muraille, il y aura trois maisons : une qui sera dûment édifiée, où les princes et les évêques pourront ouïr chanter les Sœurs ; l’autre pour recevoir les amis ; la troisième pour visiter et guérir les malades. Après cela, au delà de l’étang , je vis une église semblable à celle-ci, avec tous ses édifices, qui était entourée de toutes parts d’un mur fort long et fort haut ; et lors j’ouï en esprit : La maison et l’église qui seront édifiées après cette église, seront bâties en la même manière que vous les voyez.

                                       XXX.

De la disposition de la maison de Saint-Sauveur. ( Voyez ceci au Livre I , Chap. 18. )

                                       XXXI.

Des peintures et portes de l’église de St-Sauveur.

     Le Fils de Dieu parle : Les peintures de l’église ne seront autres que celles de ma passion et la mémoire de mes saints , car maintenant ceux qui entrent dans l’église se plaisent plus à regarder les parois qu’à y regarder la mémoire des bénéfices que je leur ai faits.
     En cette église, il y aura trois portes : la première s’appellera Porte de rémission , par laquelle tous les séculiers entreront, d’autant que tous ceux qui y entreront d’un cœur contrit et avec la volonté de s’amender, auront et sentiront soulagement en leurs tentations, la force pour opérer le bien , la dévotion en oraison , la rémission de leurs péchés, et la prudence pour se garder de choir. C’est pourquoi cette porte

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sera vers l’orient , d’autant que l’amour divin naîtra à ceux qui y entreront , et la lumière de foi sera fortifiée en eux.
     La deuxième sera appelée Porte de réconciliation et de propitiation, par laquelle les Frères entreront en leur chœur , d’autant que, par leur foi et par leurs prières , les pécheurs s’approcheront de Dieu, l’état du royaume s’améliorera et l’ire de Dieu sera apaisée. Partant, que cette porte soit vers l’occident , d’autant que , par leurs prières, la puissance du Diable sera retranchée en plusieurs , de sorte qu’il ne pourra pas tant tenter qu’il voudrait.
     La troisième sera appelée Porte de gloire et de grâce, par laquelle les Sœurs entreront dans l’église, d’autant que la Sœur qui y entrera avec un cœur contrit et avec la seule intention de plaire à Dieu, obtiendra en ce monde la grâce d’avancer de vertu en vertu, réfrigère en ses tentations et la gloire en l’autre. Partant, que cette porte soit vers l’aquilon, attendu que comme le diable épand de là tout le froid de la malice, de même en toutes celles qui entreront par cette porte, Dieu versera l’abondance de bénédiction , l’amour du Saint-Esprit et l’ardeur de la divine charité augmenteront en elles.

                                       XXXII.

Jésus-Christ demande à la communauté du royaume aide pour bâtir le monastère d’Uvasten.

     Notre-Seigneur parle : Je suis celui qui ai commandé à Abraham d’immoler son fils, non attendu que j’avais prévu le bien de son obé-

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dience, mais d’autant que je voulais que sa bonne volonté fût manifestée à la postérité pour l’imiter , de même je veux édifier et bâtir un monastère par un prince terrestre en l’honneur de ma Mère, afin que les péchés du royaume diminuent. Or , je désire, non comme nécessiteux, puisque je suis Seigneur de toutes choses, aide du commun du royaume pour le perfection de ce
monastère, pour faire voir à la postérité la promptitude de leur
bonne volonté : partant, que celui qui arrivera à l’an de discrétion , qui désire de persévérer en la virginité , soit femme, soit homme, donne un denier de monnaie courante, et semblablement la veuve ; mais celui qui se mariera donnera pour lui et pour sa femme deux deniers ; et ceux qui auront des enfants de quelque sexe que ce soit, parvenus à l’âge de seize ans, donneront un denier pour un chacun, afin qu’en eux croisse le fruit de charité et d’obéissance. Mais les religieux et les prêtres, qui sont tenus de me donner , et eux-même , et ce qu’ils ont, en seront affranchis, comme aussi les serviteurs , et aussi ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front.

                                       XXXIII.

Des privilèges de l’abbesse de Saint-Sauveur.

     Notre-Seigneur Jésus-Christ parle : L’Ecriture sainte dit que Moïse priant pour son peuple, Aaron et ses compagnons lui soutenaient les mains , de peur qu’elles ne fussent affaiblies en leur continuelle extension. Mais pourquoi cela ? Dieu, qui avait donné la grâce de prier, ne pouvait-il pas affermir ses mains ? Il le pouvait cer-

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tainement : mais cela marquait que ceux qui ont quitté tout le monde s’unissent à Dieu , d’autant que la nature humaine, étant infirme, a besoin de soutien. Partant, afin que les amis de Dieu puissent subsister et qu’ils ne soient ternis par les choses temporelles, après leur contemplation , les aides extérieures leur sont permises, afin qu’avec plus de force ils s’élèvent aux choses divines. Partant, que quatre bons hommes, dignes de foi , de bonne vie et d’âge, soient choisis officiaux , qui distribuent les aumônes et vêtements aux pauvres ; qui soient disposés à écouter les Sœurs et les Frères et leur rendre réponse ; qui puissent parler aux seigneurs temporels pour les affaires du monastère, servir le monastère et supporter les charges de l’abbesse ; et afin que les susdits Frères fassent cela avec plus de fidélité, ils doivent vivre
du monastère et être participants de tous les biens spirituels qui se font au monastère. Ils doivent aussi vivre en continence et célibat,
 et porter une croix rouge sur leurs vêtements auprès du cœur , en signe et marque de la familiarité de l’amour divin, et promettre l’obéissance ès mains de l’abbesse ou du confesseur. Que s’ils commettent quelque chose d’énorme et de détestable par quoi l’ordre fût diffamé et l’état du monastère dénigré, on les resserrerait dans les prisons du monastère ; ou si le confesseur ne peut les corriger, qu’il demande conseil et aide à l’évêque , gardant en tout l’institution de la sainte règle. Que le confesseur regarde comment ils jeûnent et à quelles heures ils sont réfectionnés et observent le silence ; comment ils dorment , et comment , pour les affaires , ils sortent du monastère pour parler aux grands du

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monde. Qu’il pourvoie aussi à ce que leur habit soit honnête ; qu’il règle les heures où ils doivent demeurer dans l’église et où ils doivent recevoir le corps de Jésus-Christ. Qu’on établisse aussi un lieu où ils puissent dormir, manger, et qu’ils aient un cimetière particulier. De ces quatre qui porteront la croix rouge , un ou deux pourront être prêtre , en telle sorte néanmoins qu’ils obéissent à l’abbesse et au confesseur. Si quelqu’un de quelque métier se voulait assujettir à la règle , qu’il jouisse des mêmes privilèges et soit sujet aux mêmes lois et institutions , excepté qu’il ne portera point la croix. Qu’un de ces quatre soit maître de tous ceux qui sont de quelque métier, qui les instruira, les dirigera selon le commandement et le conseil de l’abbesse et du confesseur , en ce qui est des choses spirituelles.

                                       XXXIV .

Sur ce qui touche le chapitre 18 de la règle , et des autres.

     Le Fils de Dieu éternel parle : Je vous ai dit qu’il fallait treize autels dans l’église , en treize degrés , selon la vocation de mon
Esprit et l’amour donné à un chacun. Donc , le premier et le principal autel sera consacré à saint Pierre , prince des apôtres ,
d’autant qu’il a été le premier  de vocation et d’élection. Que le deuxième aussi soit en dignité de puissance et en quelque  ressemblance de ma mort ; qu’à la droite de l’autel du prince des apôtres soit le premier autel de saint Paul , car bien que lui ne m’ait vu converser avec les hommes en ma chair , il m’a néanmoins vu en vision spiri-

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tuelle, et il a été plus parfaitement enflammé du zèle des âmes et avait un plus grand amour , d’où vient qu’il a eu le nom d’Apôtre de vie et de dignité. Que le deuxième à droite soit dédié à saint Jacques, l’apôtre , fils de Zébédée, qui, par sa patience et pas l’ardeur de sa prédication, a mérité d’être glorifié le premier. Que le troisième soit encore à droite , et soit dédié à saint Jean l’évangéliste, qui, par l’amour de la chasteté, a mérité la familiarité de mon amour , d’où vient qu’il a aussi écrit mon Evangile avec plus de sublimité et d’excellence. Le quatrième sera dédié à saint Barthélemi, qui  , méprisant les richesses et aimant la pauvreté , souffrit patiemment les peines et les supplices. Que le cinquième autel soit consacré à saint Philippe, qui , méprisant la noblesse du sang, engendra plusieurs à la vie éternelle. Que le sixième autel soit aussi à la droite, dédié à saint Thomas, qui reconnut en mon côté la foi parfaite, et qui persévéra en l’amour parfait.
     Mais à la gauche de l’autel du Prince des apôtres, que le premier autel soit dédié à saint André, qui m’a suivi comme son maître et n’a point eu honte d’embrasser la croix ; le deuxième à saint  Matthieu, qui, abandonnant les livres du monde , a été fait le docteur des âmes ; le troisième à saint Jacques d’Alphée, qui,
m’étant semblable en la chair, m’est en quelque manière semblable au ciel. Que le quatrième soit à saint Simon, son germain, qui, méprisant les parents charnels, a mérité d’être rempli de la sapience céleste ; le cinquième à S.Thadée, qui a vaincu le diable par la pureté de la chair et du cœur. Le sixième sera à saint Mathias , qui , ayant eu en abomination les cupidités de celui qui m’a

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vendu en me trahissant , a mérité , par son humilité, la gloire éternelle.
     Or , maintenant , ma fille , vous pourriez vous enquérir pourquoi je n’ai préféré en dignité saint Jean et les autres apôtres ,
 qui étaient de mon sang , à saint Pierre. Je vous répond que la vraie et parfaite charité envers Dieu est quand l’homme ne laisse rien à soi pour dilater son cœur à la vertu et à la perfection. Or , la
parfaite charité envers son prochain est quand il fait du bien à ceux qui lui ont fait du mal , et même à ceux qui l’exaspèrent par colère ; mais il donne à ceux qu’il  trouve parfaits en bonnes œuvres, des choses meilleures. Partant, saint Pierre était le plus fervent en amour, et n’avait rien de propre , sinon ce qui  demeurait éternellement avec lui, et afin que la chair ne fût préférée à l’esprit , saint Pierre a été élu au pontificat. Quand aux
autres signes d’amour qui parurent plus grands en saint Jean, sa chasteté et sa constance méritèrent cela ; et de fait , Dieu , pour dilater la douceur de sa bonté et pour insinuer son amour, choisit quelquefois le temps et les personnes pour l’exaltation de la foi , lesquelles personnes et temps il veut être glorifié de la créature ; et quelquefois il échauffe ce qui est froid ,exalte ce qui est infirme et abaisse ce qui est superbe, et que de la sorte Dieu soit glorifié
partout.

                                       XXXV .

Sur le chapitre 20 de la règle de St-Sauveur

     Le Fils de Dieu parle : Quand je conversais dans le monde avec les apôtres, je m’attendais seulement au lucre des âmes, car il n’était pas

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convenable ni agréable de servir au monde et aux âmes : c’est pourquoi les fidèles m’administraient les choses corporelles, aussi
étaient-ils administrateurs et aides des labeurs de mes serviteurs et de ceux qui m’assistaient secrètement , savoir , des apôtres. De
même en est-il maintenant. Je vous ai parlé du nombre des filles de ma Mère , qui la doivent assister avec plus de familiarité, desquelles quelques-unes auront été nourries plus délicatement que les autres , les autres seront infirmes ou vieilles , les autres moins accoutumées au labeur et au travail, quelques autres adonnées à la contemplation divine.
     Partant, si la nécessité et le lieu le requièrent, il est permis à
l’abbesse de recevoir quatre femmes circonspectes en âge et en mœurs, de bonne renommée , qui portent du bois au feu , de l’eau
où il en sera besoin, et qui nettoient le monastère , et aident ès obédiences et charges aux Sœurs infirmes. Ces quatre femmes pourront entrer dans l’église et ès autres lieux du monastère, pour y travailler ; elles auront leur maison auprès de la cuisine , et aussi leur porte ; et qu’elles soient toujours prêtes à porter ou rapporter ce qu’on leur commandera. Elles ne doivent pas pourtant être associées avec les autres au chœur , ni au dortoir , ni au réfectoire , mais qu’elles demeurent hors du chœur , quand elles ne travaillent point. Elles ne doivent prendre leur réfection quand le couvent la prend , mais qu’elles vivent de l’aumône des Sœurs ou de la prébende que l’abbesse leur assignera ; qu’elles obéissent à l’abbesse. Elles pourront prendre en la dépense  la réfection après la réfection des Sœurs ; et en signe de reconnaissance , qu’elles aient le scapulaire sans capuche. S’il

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faut faire quelque chose dans la cuisine par les mains des séculiers, qu’une de ces quatre femmes y assiste, ou deux, afin que rien ne se fasse contre la règle. Que les Frères aussi aient deux autres Frères pour leur service nécessaire. Ceux-ci n’auront pas de cucule , mais un manteau sur la tunique, auquel sera cousu un petit capuche, comme les autres religieux. Quand ils travaillent , qu’ils laissent et posent leur manteau , et qu’ils aient un petit capuche ou scapulaire fait pour cela , comme les convers de l’ordre de Saint-Benoît ou de Saint-Bernard, et qu’ils soient ceints d’une courroie noire.

                                       XXXVI.

Sur le chapitre 21 de la règle de Saint-Sauveur.

     Le Fils de Dieu parle : D’autant que les choses chaudes excitent à luxure, il n’est pas convenable aux saints qu’au monastère on use de poivre ni d’aucune choses trop chaudes, mais qu’on use des choses communes que porte la terre de chaque pays. Aux fêtes de Neuf leçons, à raison du grand labeur , on leur doit donner quelque honnête récréation , et aux infirmes , quand il en est besoin.

                                       XXXVII.

                     Sur le chapitre 22 de la règle

     Jésus-Christ, Fils de Dieu éternel, parle, disant que comme celui-là est appelé père qui a naturellement engendré un fils , de même je

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suis Père de tous, d’autant que je verse cette âme dans le corps, et la régénère par ma passion et par l’efficace de l’inspiration divine, et la renouvelle, quand elle a perdu sa beauté. Donc , comme je suis le Père de tous ceux qui sont créés et recréés par le baptême, de même je suis Père de tous ceux qui imite la voie de mon humilité et suivent la voie de mes commandements. Partant, Marie ma Mère , peut être appelée mère et fille ; mère, par génération de ma chair, fille, par imitation de ma volonté, car la semblance de son corps reluisait en quelque manière en ma chair, et la semblance de toutes les vertus a relui parfaitement en son cœur et en ses œuvres.
     D’autant donc que ma Mère se veut élire des filles desquelles je suis instituteur et recteur , auxquelles  j’ai manifesté par vous un nouvel institut, partant, je veux être appelé, et être en signe de quoi je leur en montre deux privilèges signalés : l’un, qu’elles aient toujours le saint Sacrement sur leur autel en un vase décent de saphir ou de cristal , afin que, me contemplant spécialement sous une autre forme, elles me désirent avec plus de ferveur , jusques à ce qu’elles soient rassasiées de la vérité ; l’autre, que quand quelque Sœur est malade , en telle sorte qu’à raison du vomissement, elle ne puisse prendre mon corps en viatique, je permets qu’on le lui porte à l’infirmerie, qu’on le lui montre, mais qu’elle ne le touche point, et qu’on lui dise : Que votre foi vous soit profitable à salut et à la vie éternelle !
     Lors sainte Brigitte répondit : O seigneur , qui versez en nous toutes grâces, ne vous indignez point si je parle. Vraiment vous vous versez en nous d’une grâce trop surabondante ;

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voire, s’il est loisible de parler ainsi , vous êtes prodigue de vous-même pour l’amour de nous. Qui pourra jamais croire que votre bonté et votre douceur soient si grandes , si ce n’est celui qui est enivré de votre Esprit ? car il est écrit que ceux-là qui, en la loi de Moïse, voyaient et touchaient l’arche sainte , qui vous préfigurait, mouraient ; et maintenant , vous permettez qu’on vous touche, vous qui êtes la vérité même de cette figure que les signes promettaient ! Oh ! que celui-là est tenu et obligé d’être pur puisqu’il s’approche de Dieu souverain !
     Dieu répondit : Qu’admirez-vous , ô fille, si le vase s’approche du vase, si , dis-je, le vase virginal s’approche du vase où est le trésor inépuisable ? car comme à l’entrée de l’arche de Moïse, les murailles inutiles tombèrent et l’idole perdit la tête , de même , par l’amour virginal , la superbe du diable sera confuse, la dureté du cœur sera amollie, et l’impureté de la chair sera anéantie ; car qu’y a-t-il d’admirable qu’il soit touché d’une vierge , puisqu’il a voulu naître d’une Vierge ? De vrai, l’amour virginal peut toutes choses avec Dieu, s’il est joint à la vraie humilité. Néanmoins , afin que cela n’apportât de préjudice au clergé et à ceux qui pensent tout autrement , je commets cette grâce à la modération des prélats et à leur puissance , car ni Moïse ni les prophètes n’étaient lus sans le jugement et la discussion des pontifes , ni mes paroles ne devaient venir au jour  sans le jugement et sans l’autorité des pontifes , auxquels j’ai donné puissance de lier et de délier. Qui les méprisera me méprisera moi-même.

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                                       XXXVIII.

                            Du pavé du monastère.

     Le fils du Père éternel parle : Je vous ai dit ci-dessus comment les Sœurs et les Frères doivent être ensevelis ; j’ajoute maintenant la disposition parfaite des enceintes du monastère qui sont entre les grilles : elles doivent être  pavées, ou de pierres taillées proprement , ou de carreaux de brique, afin qu’aux filles pures le tout  réponde avec pureté. Partant, qu’on fasse le cimetière entre le grand mur, où il pourra être fait le plus convenablement, dans lequel les Sœurs seront ensevelies. Que s’il les faut ensevelir dans les cloîtres et les enceintes, il faut prendre garde qu’il n’y reste après quelque chose de raboteux : c’est pourquoi on réparera soudain le pavé selon la première forme. Que le pavé aussi de l’église soit de pierres planes et égales, afin que ceux qui entreront ne bronchent point, et qu’elles soient bien peinte et ornées pour exciter à la dévotion. Que si on ensevelissait en l’église quelques personnes spirituelles et de dignité, on remette le pavé à sa première beauté et égalité.

                                       XXXIX.

Touchant le chapitre 26 de la règle de Saint-Sauveur , et les personnes qui y doivent entrer.

     La Mère de Dieu parle, disant : Celui qui est assis au plus haut lieu verra la lumière à midi. Celui qui sera assis à droite s’éveillera le matin

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 de son sommeil. Celui-là qui est à gauche se refroidira à raison de la rosée de la nuit. Partant , que celui qui entre en cette maison prenne garde de n’aimer la mort pour la vie, le froid pour la chaleur. Qu’il se donne aussi de garde, celui qui entre, de l’ennemi qui est aux portes : partant, qu’il ait pour docteur la raison , et Dieu pour directeur. Que cette maison soit comme la maison dont je vous avais avant parlé, comme un feu qui commence de brûler par les pailles, puis par tout le corps , de sorte que ceux qui sont au dehors n’en savent rien jusqu’à ce que tout soit embrasé. Que cette maison soit affermie au Saint-Esprit, car comme Elie, mangeant le pain et buvant de l’eau, marcha en la force d’icelui quarante jours et quarante nuits , de même ceux qui entreront en cette maison seront confortés et affermis , et la force spirituelle accroîtra en eux, ainsi que la ferveur de la foi et de la charité.
     Dieu demeurera aussi avec ceux qui entrent en cette maison comme il fut jadis avec Jacob, qui, étant sorti seul de la maison de son père, y retourna avec une grande abondance. Et Joseph est sorti de lui , qui a été appelé le salut du peuple , d’autant qu’il a sauvé son peuple. Dieu gardera aussi cette maison et ceux qui entreront en icelle , comme il garda son apôtre qu’il ne fût brûlé de la graisse de l’huile, et il accordera à ses bien-aimés qu’ils ne soient brûlés du feu de l’amour du monde, et qu’ils ne succombent et ne défaillent en leur adversité. Que tous ceux qui entre en cette maison fructifient comme du grain , qui donne le centuple , et comme l’huile de la veuve , afin qu’ils aillent de vertu en vertu, jusques à ce qu’ils voient Dieu en sa gloire.

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     Que cette maison soit aussi munie d’une muraille de garde spirituelle si forte et si grande que l’ennemi, la voulant fausser, dise : Tout le temps ne me suffit pas pour le faire, ni je n’ai point de fondement pour venir jusques aux fondements , et moins  jusques aux murs. Que Dieu regarde aussi cette maison , comme jadis il regardait son peuple , quand il l’affranchissait de la captivité de l’Egypte, lui montrant la voie, le jour par la colonne , et la nuit par celle du feu. Qu’il bénisse encore ceux qui entreront  en cette maison , comme il a béni ses apôtres et moi, sa Mère , nous donnant le Saint-Esprit , promettant de demeurer avec nous jusques à la consommation du siècle. Qu’il y ait aussi en cette maison une porte par laquelle il soit loisible à tous d’entrer, et que ceux qui y entreront soient des brebis de mon Fils oyant sa voix ,  puisqu’il a donné sa vie pour l’amour d’eux , lesquels le Père garde de sa puissance , que le Fils dirige par sa sagesse, et que le Saint-Esprit enflamme de sa charité , afin que si le loup était entré en son troupeau , il profite aux brebis pour un plus grand mérite , et que lui descende à l’espace du lieu qui lui est préparé.
     D’ailleurs la Mère de Dieu dit : Sachez aussi qu’il fut commandé au prophète de Dieu de montrer au peuple ingrat les dimensions du temple détruit qu’il avait vu en la vision spirituelle , non que du ciel descendissent les choses corporelles, mais d’autant que les choses spirituelles étant entendues par les corp-orelles , afin que le peuple ingrat entendit son ingratitude, et se repentant de ses malheurs , se préparât à recevoir les promesses divines, lui qui en a été privé , d’autant que , persistant en sa malice , il

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n’a voulu changer de volonté en bien : c’est pourquoi aussi ce temple n’a pas été réédifié ni ne sera pas éternel. Mais qu’en ma maison , on n’érige pas seulement les murs matériels , mais les âmes des justes qui plairont en icelle à mon Fils , et il accomplit en soi les dimensions du temple que la prophétie divine avait vu en esprit.
                                       XL

De trois sortes de fruits des personnes de la règle de Saint-Sauveur.

     Le Fils de Dieu parle : Trois sortes de fruits seront produits de ma règle : le premier sera de la crainte qui, à guise d’une épouse, tantôt veut , tantôt ne veux point, qui , ayant goûté la volonté de son époux et la volupté, désirerait que la volonté de son époux se conformât à la sienne. Ce fruit ne goûtera pas parfaitement : les voluptés  de époux, d’autant qu’il n’est pas entièrement occupé pour goûter la douceur de l’époux. Le deuxième fruit est qu’il désire participer à ses appétits , mais il s’afflige de souffrir les adversités. Celui-ci est semblable au soldat qui oublieux de la justice et des causes d’obtenir la couronne, demande, au temps d’heur et de félicité , une grande récompense , n’ayant voulu suivre son seigneur en temps d’adversité. Le troisième fruit est qu’il a renoncé, non-seulement à soi-même et quitté tout ès mains de Dieu, mais il se sépare de tout ce qui n’est pour Dieu, comme une jument qui n’est que le plaisir du maître , il se réjouit ès adversités et est humble et craintif en la prospérité. Ce fruit mérite que

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Dieu fasse miséricorde, afin que la joie promise soit obtenue , que les païens en soient édifiés , les lâches excités et les froids embrasés.

                                       XLI.

     Du voyage que sainte Brigitte fait à Rome.

     Jésus-Christ, Fils de Dieu , parle : La règle est décrite déjà ; les fleurs y sont mises et les couleurs posées. Allez donc au lieu où vous visiterez le pape et l’empereur. Cette règle ira comme une lumière ; elle se serrera afin d’avancer jusques à ce qu’elle  montrera un troisième fruit qui brisera les arêtes, et le pur grain sera mis au grenier.

                                       XLII.

Commandement à sainte Brigitte d’écrire à l’empereur pour la confirmation de la règle de Saint-Sauveur.
  ( Voyez le tout au Livre VIII, Chap. 51. )

                                       XLIII.

         Ici est montré à un roi le moyen de se réconcilier.

     Le Fils de Dieu dit : Celui que j’ai appelé mon Fils s’est plutôt
rendu rebelle et semblable à un enfant d’école qu’à un fils obéissant , d’autant qu’il n’a pas poursuivi le chemin contre les païens ; néanmoins je lui montrerai maintenant un autre chemin : s’il le poursuit , il sera bienheureux. Ce chemin est qu’il aille au pape, car

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les grands dettes doivent être amendées par le conseil du grand seigneur. Que s’il y va , il n’ait pas honte de lui dire qu’il a été un voleur du bien commun , un traître des âmes , contempteur de l’Eglise , violateur du jurement  et de la loi publique , prodige aliénateur et  dissipateur de la couronne royale et de ses richesses. Qu’il impètre encore l’absolution de ses péchés et la confirmation de ma règle , que j’ai manifestée en son royaume , afin que les mouches à miel qui doivent être assemblées en un lieu déjà disposé , soient affermies de ses  bénédictions. Qu’il ne diffère donc de sortir , de peur que, s’il délaie, les locustes et le brac n’occupent le lieu préparé aux abeilles , et qu’aussi elles soient dispersées par leur corruption , et aussi de peur qu’il n’y ait plus de peine à le purifier et renouveler qu’à le bâtir.

                                       XLIV .

Des indulgences de saint Pierre-aux-Liens et de la confirmation de la règle de Saint-Sauveur.
( Voyez sur ce sujet le Livre IV , Chapitre  137.)

                                       XLV .

                Du commandement d’écrire la règle.

     Le Fils de Dieu dit à sainte Brigitte : Dites à celui-là ( Pierre d’Alabastre , prieur ) , qu’il écrive la règle dictée par le Saint-Esprit ; mais donnez-vous garde de n’ajouter ou diminuer quelque chose par votre esprit ; mettez-y seu-

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lement ce que je vous ai dit. Que si l’écrivain y met quelque chose de la règle des Pères , où la matière sera convenable , et étant attiré à cela par mon Esprit , et ressentira que je l’assiste , il ne sera pas fâcheux , car saint Benoît , saint François et les autres Pères, comme des abeilles, ont pris une grande partie des leurs, des Pères , et cela m’a été agréable , d’autant qu’ils avaient mon Saint-Esprit, et leur volonté était selon mes désirs. Partant, tout ce qu’ils ont statué m’est agréable.

                                       XLVI.

               Concernant la règle de Saint-Sauveur.

     Je vous veux montrer, dit Notre-Seigneur à sainte Brigitte , quelle règle on aura en la maison de ma Mère , d’autant que les ermites mêmes et les saints Pères reçurent les influences saintes et sacrées de mon Esprit : partant, déférez à écrire tout ce que vous oirez et concevrez de mon Esprit, et donnez garde qu’en aucune manière vous n’ajoutiez à mes paroles quelque chose de votre esprit. Mais vous pourriez admirer pourquoi moi , qui suis le Créateur de toutes choses , ne parle en telle langue qu’elle puisse être entendue de tous.
     Il répondit : J’ai eu plusieurs prophètes qui ne pouvaient dire les paroles de mon Esprit à tous que par un truchement, et ils sont
néanmoins parvenus à la lumière et à la connaissance , car quand le don de Dieu est commis à plusieurs, Dieu en est plus glorifié.
Il en est de même de vous, car j’ai des amis par lesquels je déclare mes volontés, mais à vous, comme à un

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instrument nouveau, je vous veux montrer des choses nouvelles et anciennes , afin que les superbes soient humiliés et les humbles glorifiés.

                                       XLVII.

Comment sainte Brigitte commença d’avoir des révélations , etc.

     Quelques années s’étant passées après la mort de son mari , sainte Brigitte étant en sollicitude de l’état qu’elle devait prendre, soudain l’Esprit du Seigneur l’environna et l’enflamma ; et étant ravie en esprit , elle vit une nuée éclatante , et de la nuée elle entendit une voix qui lui disait : Je suis votre Dieu qui veux vous parler. Et étant épouvantée , craignant que ce ne fût une illusion du malin esprit, elle ouït derechef : Ne craigniez point, car je suis le Créateur , et non le trompeur de ce qui est. Sachez que je ne parle pas pour vous toute seule, mais pour le salut de tous les chrétiens. Oyez donc ce que je dis. Vous serez en vérité mon épouse. Vous entendrez ma voix, et verrez les choses spirituelles et les secrets célestes , et mon Esprit demeurera avec vous jusques à la mort. Croyez donc fermement, car je suis celui qui est né de la Vierge, qui ai souffert et suis mort pour le salut des âmes, qui suis ressuscité des morts, qui suis monté au ciel, et qui parle maintenant à vous par mon Esprit

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                                       XLVIII.

          Du commandement d’écrire les révélations.

     Notre-Seigneur apparut à sainte Brigitte étant en prière , lui disant : Dites de ma part au Frère Pierre, sous-prieur , que je suis semblable à un seigneur dont les enfants étaient tenus captifs en un dur cep. Il lui envoya ses légats, afin que ses enfants fussent délivrés , et afin qu’ils avertissent les autres de ne tomber entre les mains des ennemis , qu’ils pensent amis. De même moi, Dieu, J’ai plusieurs enfants, c’est à dire, des chrétiens, qui sont détenus dans les lacets du diable. C’est ce qui fait que mon amour leur envoie les paroles de ma bouche par une femme. Oyez donc, vous, ô Frère Pierre ! écrivez en langue latine ce qu’elle vous baillera de ma par en langue vulgaire, et je vous donnerai pour chaque lettre , non l’or ou l’argent , mais un trésor qui ne vieillira jamais.
     Sainte Brigitte manifesta de la par de Jésus-Christ cette révélation au prieur, qui lors était sous-prieur. Mais lui , voulant prendre révélation sur ce sujet, était un soir dans l’église, disputant avec ses pensées , et se révoltant à la fin par humilité à n’en rien faire , et s’estimant indigne d’écrire de telles révélations , et craignant l’illusion du diable. Il fut frappé lors d’un soufflet divin, et soudain il fut comme mort , privé du sentiment et des forces corporelles , mais néanmoins l’esprit demeurait entier. Mais les moines, le trouvant en cet état, gisant à terre, l’apportèrent à sa cellule et le mirent sur le lit , et il demeura un grand espace de la nuit comme

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demi-mort. Enfin , par l’ordonnance divine , la pensée suivante lui arriva en l’esprit : Peut-être je pâtis ceci pour n’avoir voulu obéir à la révélation divine et aux saint commandement qui m’était fais par sainte Brigitte de la part de Jésus-Christ. Et il disait en son cœur : O Seigneur, mon Dieu, si c’est pour cela , pardonnez-moi, car me voici préparé et disposé à obéir et à écrire toutes les paroles qu’elle me dira de votre part. Dès qu’il eut donné son consentement, soudain il fut guéri, et il s’en alla en hâte à sainte Brigitte , s’offrant à faire les écritures des révélations qu’elle lui dirait de la part de Jésus-Christ.
     Jésus-Christ lui dit ; Je l’ai frappé pour ne pas avoir voulu obéir à ce que sainte Brigitte avait connu en une autre révélation , et je l’ai guéri après , d’autant que je suis le médecin qui a guéri Tobie et le roi  d’Israël. Dites-lui donc : Prenez , feuilletez et refeuilletez le livre et les œuvres de mes écritures. Je vous donnerai un maître en ma loi pour votre coadjuteur. Sachez que je veux faire cette œuvre par mes paroles , que vous écrirez de la bouche de cette femme, dont les puissants seront humiliés et les sages se tairont. Ne croyez pas que ces paroles que cette femme vous dira procèdent du malin esprit , car je prouverais par œuvres  ce que je vous dis par paroles. Et soudain après, ledit prieur commença à écrire, et translater ou traduire en latin toutes les révélations et visions divines données à sainte Brigitte , bien que quelques-une aient été écrites par ses compagnons, principalement par son confesseur, quand ledit prieur était absent ; et ledit prieur fut depuis confesseur de sainte Brigitte l’espace de trente

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ans jusques à la mort de sainte Brigitte. Après Notre-Seigneur commanda qu’elles fussent baillées à Alphonse Hermite , autrefois évêque de Giennense, et c’est de cette manière que les livres ont été écrits

                                       XLIX.

       Desdites  révélations et de leurs déclarations.

     Le Fils de Dieu parle à son épouse , disant : Je suis semblable à un charpentier qui , ayant coupé le bois, le porte en sa maison et en fait une belle image, et l’embellit de belles couleurs et liniments. Ses amis , voyant que cette image pouvait être ornée de plus excellentes et vive couleurs , y apposent leurs couleurs. De même , moi Dieu , je coupe du bois de ma Déité, mes paroles en la charité, que j’ai mises en votre cœur , et mes amis les ont rédigées en livres , selon la grâce que je leur en avais faite, et leur ont donné les couleurs et les ornements. Afin donc qu’elles puissent aller partout, baillez-les au susdit évêque , qui les écrive, les déclare, et garde le sens catholique de mon Esprit, d’autant que mon Esprit les laisse quelquefois à mes élus, afin qu’ils les jugent et les pèsent comme une balance, et examinent mes paroles en leur cœur, afin qu’après plusieurs pensées, ils les déclarent mieux ; car comme votre cœur n’est pas toujours capable et fervent pour dire et écrire se que vous comprenez, mais que vous écrivez et ruminez en votre esprit jusques à ce que vous soyez arrivée au sens de mes paroles , de même mon Esprit montait et descendait avec les docteurs , d’autant qu’ils mettaient quelque chose qu’ils rétractaient ;

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d’autres fois ils étaient jugés et repris des autres , et néanmoins quelques-un vinrent après , qui ont expliqué ce qu’ils disaient avec plus de subtilité et de clarté. Néanmoins tous les évangélistes eurent les paroles qu’ils écrivaient et proféraient de mon Esprit par infusion. Dites le même au susdit Hermite : qu’il accomplisse et fasse l’office d’évangéliste.

                                       L.

    Il est ici traité de Jésus-Christ , de la création , etc.

     La Sainte Vierge , parlant, disait : Béni soyez-vous, mon Fils très-cher , qui êtes sans principe et sans fin ! En vous sont la sapience, la puissance et la vertu. Vous avez manifesté votre puissance en la création du monde , le créant de rien ; votre sapience en la disposition, ayant rangé et ordonné sagement tout ce qui est au ciel , sur la terre et dans la mer ; votre vertu , quand vous avez été envoyé en mes entrailles. Vous avez encore la miséricorde et la justice. Vous avez manifesté votre sapience divine, quand vous avez disposé toutes choses miséricordieu-sement, quand vous avez  combattu et abattu le plus fort. Vous avez montré votre vertu en votre miséricorde et justice, quand vous avez voulu naître de moi et racheter celui qui pouvait tomber de soi, mais non pas se relever sans vous.
     Le Fils répondit : Bénie soyez-vous, Mère du Roi de gloire et Reine des anges ! Vos paroles sont vraies et très-douces. Vous avez bien dit que je fais toutes choses en miséricorde et en justice.

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Cela a paru, en la création du monde, ès anges qui ont été créés : en cet instant, ils virent en leur conscience quel j’étais , bien qu’ils ne me goûtassent point : d’où vient que quelques-uns, se servent fort bien de la liberté de leur volonté, résolurent de demeurer fermement en la charité selon ma volonté ; les autres se rendirent orgueilleux , tournèrent leur volonté contre moi et contre la raison. Partant, il était juste que les superbes tombassent,
 que les justes goûtassent ma douceur et qu’ils fussent plus fortement affermis. Après, afin de montrer ma miséricorde et que le lieu de ceux qui tombent ne fût vide, j’ai fait l’homme en terre, poussé par mon amour , lequel aussi , tombant par sa propre faute , perdit le premier bien et fut privé de la douceur ; mais à raison de ma miséricorde, il n’a pas été totalement délaissé ; mais la justice voulut que, comme il s’était retiré, par le libéral arbitre, de ma première institution, il y retournât aussi par celui qui n’aurait point de péché, mais une souveraine pureté. Mais on ne trouvait aucun qui pût satisfaire à la divine justice, et moins au salut des autres, ni il n’y en avait aucun né exempt de péché à raison de la première rébellion ; néanmoins Dieu, par sa grande miséricorde , ne manquait pas de créer les âmes en la chair , afin qu’après elle
fussent affranchies du péché par celui qui serait impeccable et qui pourrait satisfaire à tout, et afin que le diable n’eut un sujet perpétuel de se réjouir de cette chute. Partant , le temps étant arrivé que Dieu avait prévu de toute éternité , il plut à Dieu le Père d’envoyer son Fils en vos saintes entrailles, prendre chair humaine et le sang, pour deux raisons : 1° afin que l’hom-

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me ne servît autre que son Dieu , Créateur et Rédempteur ; 2° afin qu’il manifestât l’amour infini qu’il avait envers l’homme et la justice, car n’ayant en rien péché , il mourut d’amour , afin que ceux qui étaient captifs fussent justement affranchis. Partant, ô ma Mère très-chère , vous avez bien dit que j’ai fait toutes choses en miséricorde et en justice. Bénie soyez-vous, vous qui avez été si douce qu’il a plu à la Divinité de venir en vous et de ne se séparer jamais de vous !
     Vous avez été comme une maison très-pure et très-nette , parfumée de l’odeur des vertus , embellie d’un éclat extra-ordinaire. Vous avez été brillante comme une étoile luisante qui brûle sans se consumer : vous avez brûlé du feu de l’amour sans vous consumer. Vous êtes justement appelée pleine de charité et de miséricorde , car toute la charité fleurit par vous, et tous trouvent par vous la miséricorde , d’autant que vous avez enveloppé et enserré en vous l’auteur de miséricorde, et vous feriez en quelque sorte miséricorde au diable , s’il la demandait humblement ! Je vous donnerai donc  tout ce que vous me demanderez et désirerez.
     La Mère répondit : Mon Fils, ma demande vous est connue de toute éternité. Partant afin que cette épouse entende ce qui est spirituel, je vous supplie que les paroles que vous m’avez dites soient enracinées ès cœurs de vos amis, et sortent à leur dernière perfection.
     Le Fils repartit : Bénie soyez-vous de tous les citoyens célestes ! Vous êtes comme une aurore qui s’élève en un amour tout plein de vertus. Vous êtes comme un astre qui va au soleil, qui précède ma justice par sa piété . Vous êtes
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une sage médiatrice pacifiant les dissensions des hommes et de Dieu même ; c’est pourquoi votre demande sera exaucée , et mes paroles seront accomplies, comme vous voulez. Mais d’autant que vous voyez et savez tout en moi, indiquez et signifiez à mon épouse en quelle manière ces paroles doivent profiter au monde, et comment elles doivent être publiées avec miséricorde et justice. Je suis comme cet oiseau qui ne désire manger que le cœur récent des autres oiseaux, ni boire que le sang ; il a la vue si claire qu’elle pénètre en volant si les autres oiseaux ont leur cœur pur , sinon il ne les arrête point. Je suis un tel oiseau. Je ne désire qu’un cœur tout récent et tout nouveau , c’est-à-dire , l’âme de l’homme toujours nouvelle et récente en bonnes œuvres d’amour , ce que je désire prendre pour ma boisson. Ma réfection n’est qu’une fervente charité envers Dieu et une âme amendée de ses vices. D’autant donc que je suis la charité et la justice, et n’en désire d’autre que la charitable , c’est pourquoi mes paroles doivent entrer dans le monde avec charité et justice, de sorte néanmoins que l’homme ne me serve pas pour la seul crainte , ni qu’il ne soit pas aussi attiré à me servir par quelque désir charnel , mais par un amour divin, qui provient de la considération intime de mes œuvres et de la souvenance de ses péchés , car ces deux choses, étant souvent considérées , nous excitent à l’amour et à trouver Dieu digne de tout bien. Mes paroles doivent encore entrer avec charité miséricordieuse , afin que l’homme considère que je suis prêt à faire miséricorde , afin que l’homme connaisse
 son Dieu, qu’il avait négligé, voyant qu’il fait les hommes pécheurs des saints.

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                                       LI.

Pourquoi Dieu a voulu révéler le contenu de ce chapitre.

     Je suis celui qui ai été envoyé aux flancs de la Sainte Vierge , qui y ai pris chair et suis né. Mais pourquoi ? certainement afin de montrer par paroles et par effets la foi. Je suis mort pour ouvrir le ciel. Je ressuscitai de la sépulture, et je viendrai faire le jugement. Or , maintenant, les évêques étant assemblés , dites à l’archevêque : Vous admirez pourquoi je parle. Elevez vos yeux , voyez , écoutez et oyez. Ouvrez votre bouche, et demandez comment je suis méprisé de tous , comment je suis chassé de tous, et  que personne ne me veut avoir en sa dilection . Or , préparez vos oreilles , et oyez que le cœur de l’homme est en cupidité insatiable , du soleil levant jusqu’au soleil couchant , voire cruel à épancher le sang de son prochain. Oyez que tout le monde s’habille superbement. Oyez que les voluptés des hommes sont irraisonnables comme celles des animaux. Ouvrez votre bouche : enquérez-vous pour savoir quels sont les défenseurs de la foi , où on trouve quelques-uns qui combattent et abattent les ennemis de Dieu ; où sont ceux qui donnent leur vie pour le Seigneur. Informez-vous de cela diligemment, et vous en trouverez bien peu qui soient mes amis. Pensez à ces choses , et vous saurez que je ne parle pas sans sujet. Recherchez encore, et voyez quelle est la cour de Rome, qui devrait être mon siège, car comme siège il y a quatre colonnes qui l’appuient et le soutiennent,

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et un milieu où se repose celui qui y est assis , de même mon siège, que j’ai laissé aux souverains pontifes, devrait avoir comme quatre colonnes : l’humilité, l’obéissance, la justice et la miséricorde, et le milieu, la divine sagesse avec l’amour divin. Mais Rome est bien changée maintenant ! on a pris un siège nouveau, où est la superbe pour l’humilité, la propre volonté pour l’obéissance , l’amour de l’argent pour la justice , l’ire et l’envie pour la miséricorde ; le milieu n’est que d’être réputé sage et savant selon le monde. Voilà comme mon siège est renversé et changé.
      Si vous voulez voir davantage, parcourez le reste des membres de ce chef et tout le clergé , et vous trouverez que moi , Dieu Créateur de tous, leur suis onéreux comme une pierre , je leur suis à goût comme le venin ; voyez comme je leur suis vil et abject ; voyez qu’est-ce qu’on me rend pour l’amour que je leur porte. Je les ai créés et les ai rachetés avec tant d’équité et de justice, que j’ai mis mon cœur comme dans une balance. Je suis né et j’ai été circoncis ; j’ai souffert diverses tribulations et angoisses ; j’ai ouï patiemment les opprobres ; j’ai été prisonnier , fouetté , lié de cordes , serré comme dans une presse ; mes nerfs étaient étendus ; mes veines se rompaient ; mes jointures étaient désemboitées ; ma tête était percée d’épines ; le sang coulait et se congelait sur ma face et en ma barbe ; ma bouche en était remplie, mes joues et tout mon visage en étaient tout difformes ; mes pieds, tirés en bas, n’avaient d’autre soutien que les clous ; tout mon intérieur était sec et aride ; mon cœur était tout plein de douleur , d’autant plus qu’il était d’une nature plus délicate ; ma

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douleur allait du cœur aux nerfs, et des nerfs retournait au cœur,
et de la sorte la douleur se rengrégeait et la mort se prolongeait. Or , demeurant ainsi plongé dans les douleurs , j’ouvris mes yeux et vis ma très-chère Mère abîmée dans les amertumes et les douleurs, ce qui m’affligeait plus que ma propre douleur ! Je vis aussi mes amis accablés de douleur et d’anxiété, dont les uns doutaient presque , dont les autres gardaient la foi, bien qu’ils fussent troublés plus qu’il ne fallait.
     Or , étant en telle douleur et étant en un si grand malheur , mon cœur creva par le milieu , à cause de la violence de la douleur, et l’âme sortit et se sépara du corps, et étant sortie, ma tête se leva en haut un peu, et tous les membres se roidirent. Mes yeux paraissaient quasi à demi, mes pieds soutenaient tout le poids du corps, et étaient ainsi là pendus sur ce gibet.
      Voilà ce que moi , votre Créateur , ai souffert, et pas un ne se soucie de tout cela. C’est de quoi je me plains devant vous , afin que vous considériez qu’est-ce que j’ai fait et qu’est-ce qu’on me rend. En deuxième lieu, je vous prie de travailler avec moi.
     Celui qui veut faire quelque chose doit avoir trois choses : 1° le sujet et la matière dont l’œuvre est faite ; 2° les instruments pour le faire ; 3° une diligente préméditation , afin qu’elle soit faite sagement. Je suis la sapience par laquelle toutes choses sont faites ; les instruments sont mes amis. Prenez donc mes paroles , et voyez si elles sont, non pas pourries, mais pures et entières, si elles ressentent à une foi saine et droite ; voyez si elles sont dignes de mon or ; considérez si elles conduisent de l’honneur du monde a l’honneur de Dieu , de la voie de l’enfer à la

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sublimité du ciel. Que si vous les trouvez ainsi, travaillez avec mes amis comme avec de bons instruments qui tendent à mon honneur ; travaillez sagement, comme un homme sage ; travaillez
fortement, comme un homme généreux ; travaillez avec ferveur, comme un ami de Dieu.
     En troisième lieu, je vous commande comme Seigneur de parachever ce que vous avez commencé. Vous avez marché par mes voies ; vous avez jeté le soc en la terre et l’avez cultivée. Maintenant je vous commande d’arracher  les épines et d’édifier là une église des biens de votre église ; j’assigne cette partie de terre en vos mains : je la demande de vous. Partant, travaillez souvent et avec ferveur. Je commande au roi  de se transporter à ses ennemis le plus tôt qu’il pourra. Que s’il pense que ce qu’il a fait pour moi est une grande chose , j’en ai fait de plus grandes pour lui, n’épargnant pas ma vie pour l’amour de lui. Je lui donnerai trois compagnons, deux qui aient l’intelligence spirituelle, le troisième qui entende les lois ecclésiastiques. Il commettra son royaume à l’évêque , qui aura pour compagnon un séculier qui ne recevra point d’argent pour la justice. Il ne craindra point  l’homme en ses jugements ; il ne donnera point l’or pour l’air, ni ne prendra point la boue pour le ciel.
     Je commande à l’évêque d’Aboen de rapporter cette affaire au pape, de n’en diminuer pas un mot , mais d’ajouter ce qu’il verra être convenable pour mon honneur et pour le salut des âmes.
     Nous admirons pourquoi l’Esprit ne se retire de celui qui est obsédé, auquel on peut considérer ma justice, car je ne fais pas une moindre

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Injure au diable qu’à l’ange dans le ciel , car la justice veut que comme quelque chose est arrivée, elle se retire en même manière : cet esprit est venu de loin et se retira de loin.
     Il y a trois sortes de démons : l’un est comme l’air, qui se glisse facilement et entre en l’esprit de l’homme , afin qu’il parle de chose impudique ; celui-là entre et sort facilement. Cet esprit fut en cet enfant , comme je vous l’ai manifesté. Le deuxième est comme un feu qui vexe le corps et la chair par impatience, et rend le vie de l’homme amère , de sorte qu’il aimerait plutôt mourir que vivre , et par impatience , il est emporté à tout ce que cet esprit lui suggère. Celui-là aussi entre et sort facilement, laissant néanmoins une infirmité dans le corps. Cela était en cette femme-là. Le troisième est comme la fumée, et où il entre, il entache tout et se mêle partout ; aussi cet esprit se mêle au corps et en l’esprit. Partant , comme la fumée , trouvant un trou ouvert , sort petit à petit et demeure longtemps , de même cet esprit qui a commencé de sortir , à la parole sortira petit à petit , jusques à ce qu’il en sera tout à fait affranchi. Quand tout autant de larmes seront versées dignes et dues pour cela , il sortira tout entièrement , et il se connaîtra purifié , car comme il est entré de loin , la justice veut qu’il sorte peu à peu.

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                                       LII.

Sainte Brigitte s’accuse ici de son corps indompté et rebelle, et de sa volonté changeante. Réponse de la Vierge pleine de consolation.

     Bénie soyez-vous , Reine du ciel , qui ne méprisez aucun pécheur qui vous invoque de toute son affection ! Excusez-moi , quoi qu’indigne d’ouvrir la bouche pour vous prier, car je n’ignore pas que si je n’ai votre secours et assistance, je ne puis pas me gouverner moi-même , parce que mon corps est comme un animal indompté , qui, si on ne lui met un frein , va et court ès lieux où il avait accoutumé de prendre ses plaisirs. Ma volonté est comme un oiseau, laquelle veut toujours suivre les pensées légères et sans fondement : c’est pourquoi je vous prie de mettre un frein à mon corps , afin qu’il ne se porte en aucun lieu qui soit déplaisant à votre Fils ; et mener-le où il pourrai faire sa volonté ; mettez une allonge à cet oiseau, qui n’est autre que ma volonté, afin qu’il ne prenne le vol plus loin qu’il ne plaît à votre très-cher Fils.
     La Vierge répondit : L’oraison faite dévotement à l’honneur de Dieu mérite en effet d’être exaucée ; et partant , vous qui demandez qu’on mette un frein à votre corps pour être régi selon la volonté de Dieu , il est expédient qu’on lui impose un fardeau
Pour le porter à l’honneur de celui qui le gouverne, et d’autant que votre volonté est telle que vous aimez mieux observer le silence, que de parler à des hommes séculiers, et qu’il vous semble plus agréable de souffrir la

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pauvreté en votre maison que de regarder toutes les richesses qui sont dans les maisons des princes, de l’inimitié desquels vous ne vous souciez pas, pourvu que vous puissiez mériter l’amitié de Dieu. Partant , je vous enjoins de dire quelques paroles qui soient agréables à Dieu.

                                       LIII.

Jésus-Christ , par sa passion , réprouve la curiosité des bâtiments et le contentement de la chair.

     Il arriva une fois que sainte Brigitte , du vivant de son mari, fit accommoder un lit par certain charpentier, plus somptueusement et avec plus de curiosité qu’elle n’avait accoutumé en sa maison
en une métairie nommée L’Ifaala. Alors elle fut frappée si puissamment sur la tête comme par une main , qu’à peine se pouvait-elle remuer à cause de la douleur qu’elle sentait. Elle fut donc conduite en un quartier de la maison , où elle ouït une voix comme sortant de la muraille, qui lui parla de cette sorte : Je n’étais pas debout , mais je pendais en croix, et ma tête n’a point reposé sur un oreiller , et vous rechercher avec tant de soin le repos.
     Sainte Brigitte, ayant ouï ces choses , étant plongé dans les larmes, reçut tout à l’heure guérison ; et désormais lorsqu’elle put , elle dormait plutôt sur la paille ou sur une peau d’ours que dans un lit.

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                                       LIV.

Vision spirituelle  d’un pot , d’une viande désirable , d’un petit feu sous le pot , et d’un certain homme habillé de vêtements dorés , lequel travaillait autour du pot. Qu’est-ce que tout cela signifie.

     Sainte Brigitte, étant un jour en prière, eut une vision par laquelle elle vit devant soi un certain petit feu et un petit pot mis sur icelui , et dans le pot , il y avait une viande agréable. Elle vit aussi un certain homme affublé d’une robe de pourpre dorée et fort éclatante , lequel allait à genoux à l’entour du pot, tantôt soufflant le feu, tantôt en retirant le bois, et en cette façon, il travaillait auprès du pot, lequel enfin s’adressant à la sainte qui voyait ces choses, lui dit : Avez-vous jamais vu un homme si humble que moi ? Moi, comme vous voyez, couvert de vêtements dorés, je rends tant de services à ce pot , je fais le tout à genoux ; j’incline la tête vers la terre, soufflant le feu ; j’accommode le bois et j’attise le feu ; quelquefois aussi je sépare les bois et les tisons, et ne m’épargne point à travailler , c’est pourquoi vous me jugerez fort humble.
     Mais il faut que je vous montre ce que cela signifie : par ce pot
 J’entends votre cœur ; par la viande qui est dedans, les paroles très-douces qui vous sont données de Dieu ; par le petit feu, la ferveur de la charité que vous avez reçue de Dieu. Mais moi je suis le démon qui porte envie à votre consolation, qui, pour cette raison, me montre si humblement serviable, soufflant main-

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tenant, non-seulement afin que le feu soit plus ardent , mais afin que les cendres, c’est-à-dire , l’affection des choses terrestres,
entrent dans le pot , c’est-à-dire en votre cœur , afin que, par ainsi, cette viande délicieuse, c’est-à-dire, les paroles du Saint-Esprit qui vous sont infuses, soient rendues en quelque façon sans goût. Je remue le bois et les tisons , afin que le pot, c’est-à-dire, votre cœur, penche vers la terre, c’est-à-dire, vers quelques-uns de votre connaissance ou de vos parents, afin qu’ainsi Dieu soit moins aimé.

                                       LV .

Narré de l’excellent mérite de la sainteté de la bienheureuse Brigitte, qui fut vu et prévu par Frère Géréchinus du monastère d’Alvastre, homme de grande sainteté.

     Un certain religieux de sainte vie, du monastère d’Alvastre, raconta avec larmes et serment au prieur Pierre, que quand sainte Brigitte vint là pour résider dans le même monastère , ce religieux s’émerveilla en son cœur , et par un zèle de la règle de la sainteté , dit en son cœur : Pourquoi cette sainte fait résidence ici dans un monastère de religieux , contre notre règle, introduisant une nouvelle coutume ? Lors ce même religieux, étant en prière, ravi en extase, entendit quelque voix qui disait : C’est d’autant que cette femme est aimée de Dieu , et elle est venue pour cette raison en ce monastère , afin qu’elle amasse sur cette montagne des fleurs qui serviront de médecine à toutes les nations qui sont même au delà de la mer et aux contrées les

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plus éloignées. Ce religieux s’appelait Géréchinus ; il fut d’une telle vie et telle sainteté qu’il ne sortit jamais hors du monastère l’espace de quarante ans, mais jour et nuit vaquait à l’oraison ; il obtint de Dieu cette grâce particulière qu’il voyait en son oraison quasi continuellement les neuf chœurs des anges ; et en l’élévation du corps de Jésus-Christ, il le voyait en la forme d’un petit enfant.

                                       ADDITION.

     D’abondant le Frère Géréchinus vit une fois dans ledit monastère d’Alvastre, sainte Brigitte élevée en l’air, avec un fleuve qui sortait de sa bouche. Et pour lors, étant en oraison, il entendit en esprit qu’on lui parlait ainsi : C’est la femme qui , venant des confins de la terre , donnera la sagesse à des peuples innombrables, et vous aurez ce signe qu’elle vous dira la fin de votre vie , qu’elle a apprise de la bouche de Dieu , et vous vous réjouirez en son arrivée et en ses paroles , et votre désir sera promptement accompli, afin que vous ne voyiez le mal que Dieu
Doit envoyer sur cette maison.
     On dit encore de ce religieux qu’une fois son abbé lui ayant commandé d’aider à ceux qui faisaient le pain , lui qui n’était pas versé en ce métier de boulangerie, parla ainsi à une certaine image de la Vierge Marie, qui était peinte en la muraille, l’honorant suivant sa coutume : Très-chère Maîtresse , le Père abbé m’a commandé de travailler avec les boulangers : mais vous savez que je n’entends point la boulangerie. Toutefois je ferai suivant votre volonté.

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L’ange lui répondit : Fais ce que tu as fait jusques ici , et moi en ta place je servirai en la boulangerie. Et il fut fait ainsi, sans que ceux qui y travaillaient en sussent rien, croyant seulement que Frère Géréchinus travaillait là en personne avec eux, jaçoit
néanmoins qu’il fût en prière et en oraison dans l’église.
     On raconte encore du même Frère ( Livre IV , Chap. 121) , que le diable lui apparut et lui dit : etc.

                                       LVI.

   Du mari de sainte Brigitte, nommé  Gudhmason.

     Un mort apparut , disant : Je ressentais la justice du Juge, mais maintenant la sévérité diminuera et la miséricorde s’approchera. Lorsque je vivais, j’ai excédé en cinq manières dont je ne me suis pas assez repenti à la fin : 1° en cet enfant affolé que vous connaissez , j’ai excédé en inepties , l’applaudissant et me délectant de ses folies. 2° Je n’ai point satisfait à la veuve des biens qu’elle avait achetés avant ma mort , et cela par négligence. Partant , afin que vous voyiez que je dis vrai , elle viendra demain à vous , et vous lui rendrez ce qu’elle vous demandera , car elle ne demandera pas plus qu’il ne faut. 3° Je promis à un homme , par légèreté d’esprit, de l’assister en toutes ses difficultés, dont il s’est rendu plus vicieux contre le roi et la loi. 4° D’autant que je me suis plus exercé aux armes et aux jeux par vanité que pour l’utilité. 5° J’ai été trop opiniâtre et inexorable à envoyez en exil un gentilhomme ; et bien qu’il en fût digne, je fus néanmoins trop
immiséricordieux.
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Lors sainte Brigitte répondit : O âme heureuse, qu’est-ce qui vous a profité à salut , ou qu’est-ce qui vous peut être maintenant utile
pour votre affranchissement ?
     Il répondit : Il y a six choses qui m’ont profité : 1° ma confession , que je faisais quand je pouvais tous les vendredis , avec résolution de m’amender ; 2° étant au jugement, je n’ai point fait jugement pour l’amour de l’argent ni faveur, mais j’ai examiné tous mes jugements, étant prêt à corriger tous les défauts et à ne rétracter point les bienfaits ; 3° j’ai obéi à mon confesseur,
qui me conseilla de ne demander point le devoir du mariage, dès lors que je savais que la vie était en celui qui était engendré ; 4° que je fus avisé autant que j’ai pu de n’être point ingrat, ou par moi ou par les miens, envers les pauvres : je les logeais , ayant soin aussi de ne pas faire des dettes que je ne susse comment payer ; 5° l’abstinence que j’ai faite au pèlerinage de Saint-Jacques , car je fis résolution de m’abstenir quelquefois par le chemin , et par cette abstinence, la longue demeure que je faisais à table, excédant à parler et à manger , a été satisfaite ; et maintenant je suis certain que mon salut , quoiqu’incertain de l’heure où je posséderai la gloire. 6° J’ai commis mes jugements à ceux que je croyais justes , afin qu’ils payassent mes dettes. Et d’autant que je craignais de m’intriquer dans les dettes, je consignai les provinces au roi pendant que je vivais, de peur que mon âme n’en fût engagée au jour du jugement. Or , d’autant que maintenant il m’est permis de demander secours, je vous supplie que, pendant un an entier, vous fassiez célébrer des messes de Notre-Dame , des anges, de tous les saints et des défunts, et d’ailleurs de la pas-

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sion de Notre-Seigneur , car j’espère être bientôt délivré , et que singulièrement vous ayez le soin des pauvres, leur distribuant les vases , chevaux , etc. dont je me suis délecté en péchant. Ne négligez pas aussi de faire quelques calices pour la célébration de la sainte messe , car cela me profite. Laissez les choses immobiles
, mes enfants. Ma conscience ne me reproche pas d’avoir voulu mal acquérir ou retenir quelque chose d’autrui.

                                       LVII.

                    De l’esprit de gourmandise.

     Une fois sainte Brigitte , étant au monastère d’Alvastre, fut tellement tentée de gourmandise qu’elle ne pouvait à grand peine
penser à quelqu’autre chose. Enfin, étant en prière, elle vit en esprit deux personnes, savoir, un Ethiopien, ayant en la main comme une bouchée de pain, et un jeune homme ayant un vase doré. Et lors le jeune homme dit a l’Ethiopien : Pourquoi tentez-vous celle qui m’est donnée en garde ?
     L’Ethiopien dit : D’autant qu’elle se glorifie de l’abstinence qu’elle n’a pas , car elle ne cesse point de remplir son ventre, c’est pourquoi je lui présente ma bouchée de pain , afin que les choses dures lui soient douces.
     Le jouvenceau lui dit : Vous dites bien  qu’elle n’est pas immatérielle comme nous , mais elle est un sac terrestre qui a besoin de réparation continuelle.
     Et l’Ethiopien dit : Votre Jésus-Christ jeûna quelque temps, ne mangeant point ni ne buvant

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Point , c’est pourquoi il a mérité des choses sublimes. Et comment celle-ci méritera-t-elle , qui est toujours remplie ?
     L’ange répondit : Eh quoi ! le même Jésus-Christ, notre Maître, n’est-il pas aussi le vôtre ?
     Nenni , dit-il , car je ne m’humilierai jamais à lui , mais je ferai tout le contraire que je pourrai, car je n’entrerai jamais en sa gloire.
     Le jeune répondit : Jésus-Christ a enseigné à jeûner en telle manière : pourtant, que le corps n’en soit pas débilité outre mesure, mais afin qu’il soit tenu dans les bornes de la raison et qu’il ne fasse l’insolent contre l’âme. Notre-Seigneur ne demande point ce qui est impossible à la nature , mais la modération ; ni il ne demande point qu’est-ce et combien un chacun prend , mais avec quelle intention et charité.
     L’Ethiopien dit : Il est juste que ce que cette femme n’a expérimenté en la jeunesse, elle le ressente en la vieillesse.
     Le jeune dit : Il est louable de s’abstenir du péché :  le pourpre ne ferme point le ciel, ni la chair délicate avec la charité , car il faut tenir coutume de bien vivre avec action de grâces , afin que la chair ne s’affaiblisse pas trop.
     Après cela , à la même heure, la Vierge Marie apparaissant à sainte Brigitte, ayant une couronne à la tête, dit à l’Ethiopien : Taisez-vous, négociateur envieux , car celle-ci m’est consignée.
     Et l’Ethiopien dit : Si je ne peux faire autre chose , je jetterai des balayures aux bords de sa robe.
     La Vierge lui répartit : Je l’aiderai, et tout autant de fois que vous le ferez, elles vous seront jetées à la face, et sa couronne lui redoublera.

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                                       LVIII.

                                    Du jeûne.

     La Sainte Vierge parla à l’épouse : Vous devez faire toutes choses avec obéissance et discrétion : il est plus agréable à mon Fils de manger que de jeûner contre obéissance. Vous devez prendre garde de trois choses concernant le jeûne : 1° que vous ne jeûniez en vain, comme ceux qui, par ostentation et pour être semblables et égaux aux autres en jeûne, jeûnent sans autre intention : cela est du tout irraisonnable. Il faut prendre et modérer le jeûne , selon la nécessité qu’on a de modérer les désirs des mouvements illicites, et tout autant que la nature le peut porter ; 2° de ne jeûner follement, comme ceux qui veulent autant faire en infirmité qu’en santé. Ceux-ci se défient de la miséricorde de mon Fils , comme s’il ne voulait autant l’infirmité que leur œuvre et leur bonne volonté.
     Jeûnez donc, ma fille, fort sagement, et dès que quelque infirmité vous assaillira, soyez plus bénigne à votre corps, en ayant autant de pitié que d’un animal quoiqu’irraisonnable, afin qu’il ne succombe sous le faix. 3° Donnez-vous garde de ne jeûner irraisonnablement , comme ceux qui jeûnent plus à intention d’avoir plus que les autres une plus grande récompense et un plus grand honneur. Ceux-ci sont comme ceux qui jeûne et qui établissent leur récompense dans le jeûne. Partant , jeûnez, vous, pour plaire à mon Fils et autant que la nature le peut supporter. Mesurez-vous donc en vous même selon vos forces , et confiez-vous toujours en la miséricorde de mon

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Fils , et croyez que vous êtes en tout indigne ; ni ne pensez pas qu’aucune de vos peines, aucun de vos labeurs soit digne de la rémission des péchés , et moins d’une récompense éternelle, si mon Fils ne vous faisait miséricorde.

                                       LIX.

       De la révérence des reliques des saints.

     Du temps que sainte Brigitte était maîtresse de la reine blanche , jadis reine de Suède , elle eut un coffre d’ivoire plein de diverses reliques, entre autres celles de saint Louis, roi de France, qu’elle avait apportées de France. Par accident, ce coffre fut mis en un lieu moins décent par ses serviteurs, et même fut oublié là. Sainte Brigitte vit que de ce coffre des reliques sortait une lumière éclatante. Admirant cela , elle ouït une voix lui parlant en ces termes : Voici que le trésor de Dieu , qui est tant honoré dans le ciel , est méprisé en terre : partant , portons-le en un autre lieu.
     Oyant cela , elle fit mettre avec grand honneur lesdites reliques sur l’autel.

                                       LX.

Jésus-Christ déclare ici que les bai,s et les autres médecines corporelles ne lui déplaisent point , si on les prend avec discrétion.

Jésus-Christ apparut un jour à sainte Brigitte comme elle était en oraison, et lui dit : Sachez que ceux qui, en l’ancienne loi, semblaient être personnes spirituelles , étaient appelés phari-

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siens , lesquels avaient trois choses : ils se lavaient souvent pour sembler être nets ; ils jeûnaient et priaient au su de tous, afin qu’ils fussent appelés saints ; ils enseignaient et commandaient beaucoup de choses, lesquelles ils ne faisaient pas, mais tout cela leur a peu profité devant Dieu, parce que leur intention était corrompue et leur âme souillée. Or, comme le bain et le lavement du corps ne profite pas sans la pureté de la conscience , aussi ne nuit-il pas à une âme nette, s’il est pris avec discrétion pour la santé , non pour la volupté. C’est pourquoi il m’a plu davantage que vous ayez obéi à votre maître contre votre vouloir, que si vous eussiez suivi votre volonté contre son commandement
. Plusieurs de mes élus n’ont pris aucune médecine corporelle ou autres soulagements de la chair , et m’ont été agréables ; plusieurs aussi en on pris selon la diversité des maladies et disposition du temps et du lieu, qui ne m’ont pas déplu, d’autant qu’ils ont fait le tout pour mon service. Ainsi l’obéissance , qui na rien de sa propre volonté , me plaît plus qu’un grand sacrifice.

                                       LXI.

Qu’une louable et dévote coutume peut être changée par obéissance.

     Sainte Brigitte avait accoutumé de ne point boire hors du repas
; il arriva qu’un jour à peine pouvait-elle parler ; ce que voyant , maître Mathias , son Père spirituel , lui commanda de boire , à quoi elle obéit, quoique cela lui semblât fâcheux de changer sa première habitude. Et lors elle entendit en son esprit : pourquoi crains-

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tu de changer ta façon de vivre ? Ai-je besoin de tes bien ? ou
entreras-tu dans le ciel par tes mérites ? Obéis donc à ton maître. Il a expérimenté le combat de deux esprits : celui de vérité et celui d’illusion, et quand, par obédience, tu aurais mangé et bu deux fois le jour, il ne te sera pas imputé à péché.

                                       LXII.

Comment sainte Brigitte, s’éloignant du diable, se tourne toute à Dieu, et combien grande est la malice du diable.

     Entre plusieurs anges qui apparaissaient à l’épouse de Jésus-Christ , il y en avait un mauvais qui lui dit : Ton âme est maintenant en autre disposition qu’auparavant , car ta nourrice la superbe , dont je porte le nom, s’éloigne ores de toi. Pourquoi ne parles-tu et ne tiens-tu mon parti, comme autrefois ?
     Cette sainte répondit en son âme : Bien que tu repousse mon esprit de toute douceur et ornasses mon corps de vêtements plus précieux que l’or , je ne t’aimerai point, parce que tu méprises mon Dieu, lequel je suivrais plutôt avec peines et afflictions que toi avec toute sorte de contentements Mais si tu veux retourner à Dieu, je t’aimerai et ferai ta volonté.
     Ce démon répondit : En vérité , si je pouvais prendre un corps mortel , j’aimerais mieux pâtir en icelui toute sorte de tourments, et encore les peines d’enfer , que faire quelques acte de charité envers Dieu.
     Lors les deux bons anges répondirent : Attendu que Notre-Seigneur est ton Dieu et ton Créa-

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teur , pourquoi ne veux-tu pas lui être soumis ?  Il répliqua : Parce que j’ai confirmé mon esprit en cette résolution , laquelle je ne veux changer, tant il m’est odieux.
     Lors l’un des bon anges parla au Seigneur en cette sorte : Seigneur , vous avez dit autrefois de votre épouse : Quand je me tourne vers le midi , elle se tourne  vers l’occident ; mais maintenant vous pouvez dire que, de quelque côté que vous vous tourniez, votre épouse vous suit selon son pouvoir.
     Le Seigneur répondit : L’épouse doit obéir et se soumettre à son Dieu.

                                       LXIII.

Paroles de sainte Brigitte à la Vierge ; de sa charité envers elle.
Amoureuse réponse de la Vierge.

     Bénie soyez-vous , ô Marie , Mère de Dieu ! Béni soit votre Fils Jésus pour toute la joie qu’il m’a donnée , de ce que vous êtes sa Mère ! Il sait bien que Marie, fille de Joachim, m’est plus chère que les enfants d’Ulpho et de Brigitte. Il sait bien que j’aimerais mieux que Brigitte, fille de Burgeri, n’eût jamais été, que non pas que Marie, fille de Joachim , ne fût pas née, et que je choisirais plutôt comme moins fâcheux que Brigitte fût en enfer, que non pas que Marie , fille de Joachim, ne fût Mère de Dieu dans le ciel.
     La vierge répondit : Sache, ma fille , que cette Marie, fille de Joachim, te sera plus utile que toi, Brigitte , fille de Burgeri , n’es à toi-même , et que cette même fille de Joachim, Mère

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de Dieu , veut être mère aux enfants d’Ulpho et de Brigitte. Soyez donc ferme et stable en cette affection, et obéissez aux conseils qu’Agnès et votre directeur sont inspirés de vous donner , car ils vous instruisent tous deux en un même esprit : ainsi obéissant à l’un deux , vous obéissez à tous deux. Dites aussi à votre directeur qu’il fasse ce qui lui à été enjoint , encore que cela apporte beaucoup de tribulations corporelles, par-dessus les-quelles il doit passer courageusement ; car toutes les tribulations qui sont contre les bonnes œuvres, sont autant de lacets et du pièges du diable, et qui plus en surmonte dans le chemin qu’il suit pour la gloire de Dieu, en obtient une récompense et une plus grande couronne dans les cieux.

                                       LXIV. (1)

Sainte Brigitte a recours à la Vierge , et la prie comme miséricordieuse de l’assister, craignant d’être en danger pour une vision qu’elle récite.

     Bénie soyez-vous , ô Marie , qui êtes Vierge et Mère, après avoir enfanté Jésus-Christ ! J’ai autrefois ouï que comme plusieurs personnes de grande qualité et sages rendaient témoignage à une autre personne que Jésus-Christ était la piété et la miséricorde même , une troupe de pauvres qui étaient bien éloignés , se mit à crier que leur témoignage était véritable. O ma très-chère Dame , il me semble que ceci peut être dit pour vous, parce que tous les saints, personnes vraiment nobles et sages, témoignent que
(1) Ce chapitre est très-mal conçu en latin.

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vous êtes véritablement très-pieuse et miséricordieuse. Mais moi , qui suis de la troupe des pauvres , n’ayant rien de bon de moi même, je crie à haute voix que leur témoignage est très véritable, et selon ce, j’ai recours à vous, et vous prie d’avoir pitié de moi ; je crains d’être en grand danger , parce qu’il me semble que je suis à la porte de deux maisons , l’une desquelles est grandement lumineuse, et l’autre pleine de ténèbres ; et lorsque je tourne les yeux vers cette maison ténébreuse , tout ce que j’ai vu en cette maison de lumière ne semble être qu’un songe, qui s’est présenté de nuit à mes yeux.
     La bienheureuse Vierge répondit : Encore que je sache tout ce que tu as vu , dis-moi néanmoins ce que tu as remarqué plus particulièrement en cette maison des ténèbres.
     Je répondis : Il me semble qu’en cette maison obscure, il y avait comme une entrée et une sortie bien étroites. Au delà de la sortie, il y avait une clarté fort lumineuse, où l’on voyait toutes choses délectables. Il y avait à l’entrée plusieurs chemins qui conduisaient  à la sortie , et sur chaque chemin, il y avait cinq ennemis mortels , de tous ceux qui passaient par les autres chemins.
     Le premier ennemi parlait aux passants avec paroles douces et emmiellées, mais il jetait souvent des flammes ardentes dans les oreilles de ceux qui l’écoutaient.
     Le deuxième tenait en sa main toute sorte de fleurs et de fruits qui se flétrissent ou se gâtent bientôt , mais il pochait les yeux avec une lance très-acérée à tous ceux qui les regardaient avec désir de les posséder.
     Le troisième ennemi tenait un vase plein de

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venin , dont les bords étaient frottés d’un peu de miel , tout lequel il renversait dans le gosier de ceux qui en goûtaient.
     Le quatrième avait plusieurs beaux et précieux lits ornés d’or et d’argent et de rares pierreries ; mais quiconque les touchait avec désir de les posséder, était piqué d’un serpent venimeux .
     Le cinquième jetait un lit de plumes aux pieds des passants, mais dès que quelqu’un prenait plaisir à s’y arrêter, cet ennemi tirait ce coutil , et ainsi , celui qui espérait se reposer tombait de fort haut sur des rochers grandement raboteux.

                                       LXV .

Ici Jésus-Christ enseigne à son épouse une règle et manière de vivre , tant pour elle que pour sa famille.

    Jésus-Christ parle : Je vous conseille d’avoir quatre heures pour dormir avant minuit , et quatre heure après , et que celui qui ne peut en ait la volonté, et il lui profitera. Qui peut diminuer quelque peu de son sommeil, de sorte que ses sens et ses forces n’en soient trop languissants, en aura plus grande récompense. Ensuite ayez quatre heures pour dire vos prières et faire autres œuvres dévotes et utiles, afin que vous ne perdiez aucune heure
sans faire quelque fruit. Vous resterez une heure à table , lequel temps vous ne devez prolonger sans cause raisonnable ; mais si vous avez plus tôt fait, vous en recevrez la récompense. Vous aurez six heures pour faire les œuvres nécessaires qui vous sont

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permises et enjointes, après quoi vous prendrez deux heures pour dire vêpres, complies et autres dévotes prières, lesquelles finies, vous emploierez une heure pour le souper avec honnête consolation pour soulager le corps. Vous levant du lit, vous garderez le silence durant quatre heures, lequel vous ne romprez sans licence , et ne répondrez , même aux choses nécessaires, si on vous interroge , que le plus succinctement que vous pourrez. Ce temps écoulé , une honnête et modérée récréation vous sera permise. Vous garderez le silence depuis grâces jusques  aux oraisons qui vous seront enjointes. Quand aux six heures, vous les emploierez, selon le commandement de votre directeur, ou à apprendre, ou au travail de quelque chose utile , pendant lequel temps il vous sera loisible de vous entretenir de discours honnêtes et hors d’occasion d’offenser Dieu. Vous garderez le silence à vêpres et à complies , lesquelles finies , vous vous pourrez entretenir  de choses honnêtes durant le peu de temps qui reste jusques au souper, et du souper jusques à votre coucher.
     J’ai dit dans l’Evangile que qui donnera un verre d’eau en mon nom , en sera récompensé. Et je vous dis que tous ceux qui, en mon honneur , entreprennent et accomplissent dévotement quelque abstinence , si petite qu’elle soit  , méritent récompense. Vous savez les jeûnes que vous êtes tenue de garder en voyage. Si vous étiez dans le monastère , vous auriez peut-être plus de repos ; prenez donc avec  discrétion ce qui vous est nécessaire pour sustenter le corps ; usez du potage , soit de choux , soit de quelque autre espèce , mais pour l’amour de Dieu, n’en ayez pas de plusieurs en même temps. Quant

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à la chair et au poisson , ne vous en faites servir à table que deux espèces , ou qui plus est, n’en prenez point pour l’amour de moi. Mangez du pain qu’on vous donnera ; que s’il  vous en faut plus qu’on ne vous en a servi, demandez-en en mon nom à votre maître. Usez du breuvage de même que du pain. Sachez que le malade ne peut vivre aussi exactement selon la règle que celui qui est robuste et en bonne santé, c’est pourquoi il peut demander et prendre ce qui lui est nécessaire. De plus, attendu que vous avez résolu de ne posséder rien, vous ne devez aussi rien donner ni accepter, s’il vous est offert sans licence. Je vous avertis encore que le diable à toute heure vous dresse des piéges, c’est pourquoi je vous conseille de noter les paroles que vous direz par mégarde au temps du silence, et que , vous en étant confessée, vous en fassiez satisfaction. Que si vous avez proféré des paroles inutiles ou peu discrètes , il faut alors que la satisfaction en soit plus grande. Si quelqu’un, emporté par un premier mouvement , contredit en colère un autre , qu’il cherche le plus tôt qu’il lui sera possible lieu propre à réciter un Ave, Maria, et à demander humblement pardon à Dieu. Que chaque vendredi vous veniez au chapitre avec volonté de ne celer pas un de vos défauts ou d’y persévérer , mais de les corriger tous avec humilité , selon qu’il vous est enjoint.

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                                       LXVI.

Il est ici permis à sainte Brigitte de voir quel était Jésus-Christ.

     Marie parle : Je suis la reine du ciel et la Mère des affligés. Je te veux montrer quel était mon Fils en son humanité , quel il était en la croix à l’heure de sa passion , et ce pour signe que tu viendras en ces lieux que j’ai autrefois fréquentés et où tu verras spirituellement mon Fils.

                                       LXVII.

Paroles grandement consolantes dites par la Vierge Marie à sainte Brigitte en sa dernière maladie.

     Peu avant que sainte Brigitte mourût , la Vierge Marie lui apparut et dit : Si la femme enfante en maladie , ses enfant sont malades. Mais tu enfanteras des enfants sains , forts et dédiés à Dieu , et tu ne mourras pas , et tu seras mieux guérie que tu ne l’as jamais été, mais tu viendras au lieu qui t’est promis et préparé   Saint François a demeuré longtemps malade , et toutefois il fit la volonté de Dieu et beaucoup de fruit ; mais depuis, étant tout à fait guéri , il a fait encore plus de bien qu’auparavant.
     Si tu demandes pourquoi ta maladie est si longue et pourquoi tes forces naturelles sont ainsi consumées , je te réponds que mon Fils et moi t’aimions. Ne te souvient-il pas que mon Fils

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te dit à Jérusalem , quand tu fus dans le saint temple de son sépulcre, que tes péchés t’étaient tous remis , comme si tu venais que d’être baptisée ? mais il ne te dit pas que tu dusses endurer rien de plus, tant que tu serais au monde, car Dieu veut que la charité de l’homme corresponde à la sienne, et que les négligences passées soient effacées par souffrances et par maladies. Souviens-toi que je t’ai dit plusieurs fois que les  paroles de mon Fils peuvent être entendues spirituellement et corporellement, comme je te dis en la ville de Straleun, et que, si tu es appelée hors de ce monde avant l’accomplissement des paroles qui t’ont été révélées et qui sont contenues dans les livres célestes , tu seras réputée religieuse en Uvasten, et sera participante de toutes les promesses que Dieu ta faites.

                                       LXVIII.

La Sainte Vierge déclare ici qu’est-ce que vivre ou mourir spirituellement.

     Six jours avant que sainte Brigitte mourût , la Vierge lui apparut et lui dit : Les médecins ne disent-ils pas que tu ne mourras point ? Véritablement ils n’entendent pas ce que c’est que mourir. Celui-là meurt qui se sépare de Dieu , et qui , endurci en son péché, ne veut , par sa confession , vomir les immondices de ses iniquités ; celui-là meurt qui ne croit pas en Dieu et n’aime pas son Créateur ; mais il vit à jamais , celui qui craint Dieu , et qui , par une fréquente confession, purge ses fautes pour parvenir à lui. Mais parce que le Dieu qui parle à toi est l’auteur de la nature , de laquelle il dispose et qu’il

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tient ta vie entre ses mains , il ne faut attendre salut ni vie des médicaments. Il ne faut pas mettre son espérance dans la médecine. Ton corps n’a besoin , pour un peu de temps , que d’un peu de nourriture.

                                       LXIX.

Sainte Brigitte prie la Sainte Vierge d’attacher son cœur à Dieu. La Vierge lui répond, et lui recommande d’avoir soin de sa fille.

     L’épouse de Jésus-Christ , priant la Vierge, disait : O ma très chère Dame, je vous prie, par la charité de votre Fils bien-aimé, qu’il vous plaise m’assister à ce que je l’aime de tout mon cœur. Je me sens faible à l’aimer de telle ferveur que je devrais, c’est pourquoi je vous prie, ô Mère de miséricorde , qu’il vous plaise
délier entièrement mon cœur de toute affection des choses périssables, l’attacher à l’amour de Dieu et l’attirer à votre Fils , d’autant puissamment que vous le trouverez pesant.
     La bienheureuse Vierge répondit : Béni soit celui qui inspire de telles oraisons ! Mais quoique mon entretien te soit agréable, va-t-en coudre la tunique de ta fille , qui se plaît plus à en porter une vieille et raccommodée qu’une neuve , et désire plus la bure grise que les draps d’or ou de soie. Qu’elle est heureuse d’avoir ainsi quitté les choses mondaines ! Elle a quitté son mari de son consentement , le corps duquel elle a plus aimé que soi-même , et l’aime encore beaucoup plus que le corps de tous deux. Elle a abandonné corporellement ses frères et ses sœurs , ses parents et ses amis , pour les
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pouvoir assister spirituellement ; elle a méprisé toutes les richesses caduques et périssables. Oh ! qu’elle est heureuse d’avoir ainsi abandonné le monde ! car ce mépris et ce délaissement lui ont apporté l’entière rémission de tous ses péchés. Qu’elle persévère seulement, elle obtiendra le ciel en échange de ce qu’elle a quitté en terre , et aura Jésus-Christ pour époux, et tous ceux qui l’aiment profiteront en Dieu pour l’amour d’elle.

                                       LXX.

Jésus-Christ promet ici de pouvoir à son épouse et aux siens pour l’amour d’elle.

     Un pauvre de la famille de sainte Brigitte lui vint au-devant près de Ludosia, dans le royaume de Suède, et la pria d’avoir pitié de lui, car étant près de marier sa fille , sa pauvreté l’en empêchait. Sainte Brigitte , ayant su de son maître d’hôtel combien elle avait d’argent , dit : Donnez à ce pauvre la troisième partie de cet argent, afin que sa fille, étant consolée, prie Dieu pour nous. Etant entrés dans la ville , ils trouvèrent à la porte du logis de sainte Brigitte plusieurs pauvres assemblés , auxquels elle commanda qu’on donnât l’aumône.
     Le maître d’hôtel répondit qu’il ne pouvait seulement payer la dépense qu’on ferait au logis , si on n’empruntait de l’argent. Pourquoi faites-vous de si grande largesses ? c’est peut-être une grande perfection d’emprunter à autrui pour donner aux pauvres.
     Sainte Brigitte répliqua : Donnons pendant

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que nous en avons , car Dieu nous en donne largement lorsque nous en avons besoin. Je suis réservée à ces pauvres, car ils n’ont d’autre soulagement ; mais moi, quand je suis en nécessité, je me résigne entièrement à la volonté de Dieu.
     Or, comme sainte Brigitte était en prières , assistant à la messe dans l’église , elle ouït Jésus-Christ disant : Ma fille est comme celle qui se hâte tant d’aller à son époux qu’elle en oublie son père et sa mère, et tout ce qu’elle a, jusqu’à ce qu’elle ait trouvé celui qu’elle cherche. Que fera donc l’époux ? Il enverra des serviteurs, et fera venir après l’épouse tout ce qui est à elle. Ainsi , à cause de ta charité , nous pourvoyons à toi et aux tiens, ô fille , car comme ma charité m’a fait entrer dans le ventre de la Vierge , ainsi la charité de l’homme fait entrer Dieu dans l’âme de l’homme.

                                       LXXI.

Saint Jean-Baptiste parle à sainte Brigitte d’un certain qu’on croit avoir été maître Pierre Olavi , son confesseur , duquel il a été parlé ci-devant.

     O fille , tu ne dois être en émoi de la victoire de ton ami spirituel. Le champion , ami de Dieu, a remporté sur l’ennemi de Dieu une belle victoire. L’ennemi courait après, le voulant surprendre et l’offenser, en le faisant mettre en colère contre des voleurs qui le dépouillèrent. Mais il perça son ennemi du même trait qu’il était attaqué , car au lieu de se mettre en colère , après qu’ils lui eurent tout ôté, il leur dit : Mes amis, s’il vous-plaît de boire, il y a encore du

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vin dans la bouteille. Il transperça encore son ennemi d’une autre lance, quand sans aucune impatience, il baillait sa tunique à ces voleurs qui lui avaient ôté la chape. Il blessa encore plus profondément son ennemi d’une troisième lance, quand, étant demeuré à nu, il rendait grâces à Dieu pour toutes ces tribulations, et priait avec ardente charité pour ces voleurs, qui l’avaient ainsi dépouillé , après quoi il se mit en chemin sans honte de sa nudité, de laquelle victoire toute notre cour se réjouissait.

                                       LXXII.

Saint Botuidus a mérité beaucoup de grâces à sainte Brigitte.

     Un saint personnage du royaume de Suède , nommé Botuidus , apparut à sainte Brigitte , étant comme en extase, quatre ans avant sa mort, et lui dit : Je t’ai mérité cette grâce de Dieu avec les autres saints, que tu pusses voir et ouïr les choses spirituelles,
 et que l’Esprit de Dieu enflamme ton âme.

                                       LXXIII.

Les royaumes sont quelquefois détruits à cause des mauvais princes , et comme un roi doit vivre selon Dieu.

     Le Fils de Dieu parle : Comme pour la charité d’un homme , un royaume est sauvé, ainsi est-il quelquefois perdu pour les mauvaises inventions et surcharges , comme je t’en dis un exemple d’un dont le roi, se confiant moins en

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Dieu qu’en l’argent qu’il levait sur son peuple et sur les étrangers frauduleusement sous couleur de justice, en a enfin perdu la vie, laissé son royaume en trouble , et ses mauvaises inventions sont passées en coutume et ont force de loi ; mais s’il se confie en Dieu et exige charitablement le secours de son peuple , Dieu le peut sauver avec peu et le remettre plus tôt en paix , à cause de sa charité. Si donc le roi désire de prospérer , qu’il garde sa promesse à Dieu et la justice à son peuple , prenant soigneusement garde de s’introduire de nouvelles inventions et subtilités pour le surcharger ; qu’aux affaires d’importance , il suive le conseil de ceux qui  ont la crainte de Dieu , et non des avares , car il vaut mieux souffrir quelque adversité en ce monde que manquer à escient contre Dieu et contre son âme.

                                       LXXIV .

Dieu menace grièvement les gens de guerre d’un royaume , et dit qu’il y a trois choses pour apaiser sa justice.

     Le Fils de Dieu parle : Je t’ai dit ci-devant que je voulais , avec le glaive et la colère, visiter l’ordre militaire de ce royaume. Mais ils répondent : Dieu est miséricordieux : il ne nous arrivera pas de mal. Faisons, pour le peu de temps qui nous reste, notre volonté ; c’est pourquoi entends ce que je te dis : Voici que je me veux lever contre eux. Je ne pardonnerai ni à jeune ni à vieux , ni à pauvre ni à riche , ni à juste ni à injuste, mais j’irai avec mon araire et renverserai ce chaume et ces arbres , de sorte

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que , de mille, il n’en demeurera pas cent, et les maisons demeureront désertes. La racine de cette affliction sera arrachée, et les puissants seront mis à bas. Les oiseaux de rapine feront mille et mille ravages, mangeant ou gâtant ce qui n’est pas à eux.
     Toutefois ma colère peut être apaisée, si, au lieu de la superbe, de la gourmandise et de la concupiscence qui règne en cet état, on embrasse l’humilité , la modestie dans les habits, la tempérance aux convives , et la continence en ses convoitises. Si le prince de cette terre qui y est remis , a souvent relâché de la justice par injustice et a volé plusieurs, édifie un monastère en l’honneur de  ma Mère au lieu que je te marque, je l’aiderai et lui augmenterai mon amour, à lui et à tous ceux qui l’assisteront ; sinon je l’appellerai sous ma couronne, et j’augmenterai d’autant plus ses afflictions et ses calamités , qu’il a eu d’honneur , de gloire et de contentement, et son royaume sera en opprobre , et ses habitants seront en tristesse.

                                       LXXV .

Jésus-Christ reprend une certaine dame de plusieurs graves excès , lui déclare la punition qu’elle mérite pour ses fautes , et qu’en vertu de la pénitence et satisfaction, il change sa justice en miséricorde.

     L’épouse ouït les discours suivants, que Jésus-Christ tenait à une dame : Tes yeux ont été portés par la curiosité à voir toutes choses voluptueuses, tes oreilles à ouïr bouffonner ou te louer, ta bouche prête à la détraction et à la vanité ; ton ventre, à qui tu n’as rien rien refusé, a

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été plein de délices. Tu ornais ton corps pour ta louange, et non pour la mienne , au delà de toute croyance. Mes amis étaient à ta porte , misérables, nus et faméliques ; ils criaient et tu ne les voulais ouïr ; s’ils désiraient d’entrer, tu les menaçais de ton indignation ; tu leur reprochais leur misère et te moquais d’eux, au lieu d’en avoir compassion. Tout travail entrepris pour l’honneur de ton corps te semblait léger , mais au contraire pesant, et comme insupportable tout ce qui était pour mon honneur. Tu te couchais et levais à ton plaisir, sans avoir égard à ma justice. Tu cherchais tout ce qui ne semblait beau au monde , et tu as méprisé le Créateur du monde.
     Pour ce, si je te traitais selon la justice, pour la superbe de ton maintien et de tes actions, tu serais en abomination à toutes les créatures, confuse de honte et d’opprobres. Pour ta luxure , tes membres seraient tous séparés l’un d’avec l’autre, ta chair consumée en pourriture , ta peau si bouffie qu’elle en romprait, tes yeux arrachés , ta bouche de travers , ton nez, tes pieds et tes mains tronqués. Pour avoir méprisé les pauvres et mes amis , et pour ton avarice , tu mérites d’être saisie d’une faim si enragée que tu déchirasses ta chair et dévorasses les excréments de ton corps, sans en sentir aucun soulagement. Pour ta paresse, tu serais en perpétuelle misère et tristesse. Pour la faveur et amour des hommes , que tu as tant recherchés, et non le mien, tu mérites d’être tellement abandonnée de tous, que tes plus grand amis, et même tes enfants , t’eussent en horreur et s’éloignassent de toi comme d’une charogne puante et insupportable à leur vue, aimant
cent fois mieux ouïr

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les nouvelles de ta mort qu’avoir la rencontre de ton entrevue. Pour les maux que tu as faits à ton prochain , lui ravissant ou retenant son bien, pour en accroître ta superbe , tu devrais être hachée à petits morceaux, et pour n’avoir eu compassion de ses misères , tu devrais être sciée en plusieurs pièces et piquée de plusieurs poinçons bien acérés. Pour l’envie et la colère dont tu étais gonflée, tu mériterais d’être dévorée des démons et brisée sous leurs dents comme farine , sans pouvoir mourir , capable de souffrir à jamais le même supplice :
     Néanmoins, parce que je suis miséricordieux, et ne fais point justice sans miséricorde, ni miséricorde sans justice, je suis prêt à faire miséricorde à tous ceux qui font pénitence, sans quitter pourtant la justice , car je ne fais que modérer les peines, en quoi je ne fais tort, ni aux démons dans l’enfer, ni aux bons anges dans le ciel. Bref ayant offensé Dieu par toutes les parties de ton corps, tu dois en toutes en faire pénitence , pour recouvrer, par un petit travail, un grand repos et des biens inestimables. Que ta bouche soit fermée au babil et parole indiscrètes, tes oreilles bouchées à la détraction, tes yeux clos aux regards curieux et inutiles. Que tes mains soient toujours ouvertes pour donner libéralement aux pauvres ; fléchis tes genoux pour leur laver les pieds. Privé ton corps de toutes délices, et le remets à tel point que le trop de gaillardise ne lui nuise à la persévérance de mon service. Que tes vêtements soient tellement accommodés à la modestie , que la nécessité ou l’utilité seule y ayant place , pas un fil ne puisse donner soupçon de superbe.

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                                       LXXVI.

     Jésus-Christ parle : Dis à ton maître qu’il hausse sa voix et ne cesse de publier que je viendrai bientôt , et qu’heureux seront ceux qui seront véritablement humbles.

                                       LXXVII.

Le royaume de Suède est grandement menacé.

      Le Fils de Dieu parle : Je sillonnerai cette terre avec justice et tribulation jusques à ce que les habitants apprennent à demander miséricorde à Dieu

                                       LXXVIII.

Il est ici parlé de cinq rois semblables  aux brutes ,et d’un sixième qui est menacé d’être dépossédé de son royaume, et de plusieurs filles affligées.

     Le Fils de Dieu parle : Je t’ai ci-devant fait voir cinq rois et leurs royaumes : le premier , âne couronné , parce que , dégénérant des bons princes , il a honni son honneur et sa gloire : le deuxième ,  loup insatiable , a , par son imprudence , enrichi ses ennemis ; le troisième, aigle sublime , méprisant tout le monde ; le quatrième , bélier volage , frappant , avançant et brisant, tournant à son profit la justice de Dieu ; le cinquième, agneau occis , non sans tache , de qui le sang épandu a causé beaucoup de troubles et de subversions.

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  Maintenant je te fais voir le sixième roi, qui troublera la terre et la mer, attristera les simples, déshonorera la terre de mes saints et la couvrira du sang des innocents, et qui, par son audace, s’est arrogé la vengeance qui m’est réservée : c’est pourquoi, s’il ne prend vitement garde à soi, la foudre de mes jugements l’écrasera, et son royaume sera abandonné à la tribulation, de sorte qu’il arrivera ce qui est écrit dans les sacrés cahiers : Ils sèment le vent et la volupté, et ne recueilleront que troubles et angoisses. Je visiterai en outre les grandes et opulentes cités, suscitant un affamé qui dévorera tout ce qu’il y aura de beau et de bon; leurs maux particuliers n’auront point de fin; les discordes foisonneront; les insensés auront le maniement des affaires; les vieillards et les sages n’oseront lever la tête; l’honneur et la vérité seront mis à bas et foulés, jusques à ce que vienne celui qui apaisera mon ire et qui mettra son âme pour la défense et le soutien de l’équité.

LXXIX.

Jésus-Christ, parlant des deux qui ont, à diverses considérations, été appelés (matière épiscopale), donne ici de beaux enseignements aux évêques pour se conserver en grâce et fuir les tentations.

  Le Fils de Dieu parle : Souviens-toi que je t’ai envoyé au maître que j’ai nommé, sujet pour faire un évêque, et que, pour quatre raisons, on pouvait demander qu’il le fût, et toutefois il ne l’a pas été, parce que les jugements de Dieu sont disposés autrement que ceux des
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hommes, et parce qu’il a voulu posséder Dieu sans supporter aucun mépris du monde.
  Je te parle maintenant d’un autre que j’appelle bois ou matière à faire un évêque, et que je chéris fort, le corps duquel je conforterai et sauverai des pièges du diable. Sa conscience ne sera jamais obscurcie par les piperies de Satan; son âme me sera offerte par ma Mère; auquel aussi je demande trois choses : 1° qu’il marche avec prudence et ne s’avance au-delà de ce qu’il doit; 2° qu’il franchisse les murailles et les fossés, pour me présenter ce que j’aime le plus, savoir, les âmes; 3° qu’il ne mette son pied gauche devant son pied droit, et qu’il ne lève jamais un pied qu’il n’ait auparavant bien affermi l’autre.
  Que signifient ces paroles : Qu’il marche avec prudence, sinon qu’il doit être prudent et bien avisé en ses tentations, ne faisant pas trop d’abstinence, de peur qu’il n’en demeure par trop faible et débile, ne flattant aussi son corps plus qu’il ne faut, de peur que la chair ne se rende insolente et revêche à l’esprit? Par les murs et fossés qu’il doit franchir sont entendus tous les obstacles, contrariétés et répugnances qui peuvent empêcher ou relâcher celui qui m’aime de gagner les âmes. Or, ces obstacles sont la crainte des grands, les faveurs qu’on départ aux flatteurs, les menaces des méchants la honte et dommage du monde, l’amitié de nos amis charnels, notre repos et intérêt particulier quel qu’il soit. Celui qui m’aimera passera au-dessus de tous ces empêchements, porté par la confiance en Dieu, par la fermeté de la foi, par la douceur et le désir de la vie céleste. Les fossés sont les tentations de la chair, les suggestions des esprits immondes, la lâcheté des
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âmes, la joie et tristesse immodérées, l’endurcissement au mal, la froideur ou tiédeur au bien.
  Que mon évêque surmonte toutes ces difficultés par la consolation des Écritures saintes, par les exemples et vies des saints, par la méditation des miséricordes que Dieu lui a faites, par la contrition de ses péchés, par la fréquentation des sacrements, par la considération des jugements de Dieu, par l’appréhension de la mort, d’autant plus épouvantable que l’heure en est incertaine.
 Si l’évêque franchit ces murs et ces fossés, il pourra m’acquérir un grand et précieux trésor, savoir, les âmes. Je serai toujours avec lui en son cœur et en sa bouche, et conserverai son corps et son âme des embûches des méchants. Le diable ne laissera pourtant de lui livrer plusieurs assauts, de tous lesquels je le préserverai. Ses deux pieds sont deux désirs de plaire, l’un à Dieu, pour obtenir la vie éternelle, l’autre aux hommes, pour s’acheminer à Dieu.
  Que l’évêque étende donc son pied gauche, c’est-à-dire, qu’il plaise aux hommes par ses salutaires admonitions, par sa sainte conversation, par une paternelle compassion des dévoyés, de sorte qu’il ne se fourvoie des commandements de Dieu, ou ne lui déplaise tant soit peu. Qu’il étende son pied droit, je veux dire qu’il exerce sa miséricorde sans oublier la justice, parce qu’il est plus glorieux de rendre compte devant Dieu d’une miséricorde modérée que d’une équité surabondante. Ces paroles : Que l’évêque ne lève pas un pied qu’il n’ait auparavant affermit l’autre, signifient qu’il ne doit exercer son zèle et affection envers les délin-
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quants, qu’au préalable il ne soit bien et dûment informé de la vérité, car il ne se doit pas croire plus saint que David, qui toutefois a manqué à rendre justice, quoiqu’ayant connu la vérité, et s’est corrigé, suivant le conseil de la Sapience éternelle.

LXXX.

La bienheureuse Vierge donne ici quelques conseils aux princes d’un royaume, afin que le roi d’icelui se corrige de quelques excès.

  La Vierge Marie, Mère de Dieu, parlait à l’épouse de Jésus-Christ, disant : Je suis celle à qui l’ange dit : Je vous salue, pleine de grâce : c’est pourquoi aussi je présente ma grâce à tous les nécessiteux qui me la demandent, et offre mon secours pour le gouvernement du royaume où vous êtes née, contre les ennemis corporels et spirituels, les habitants duquel j’avertis de travailler unanimement, afin qu’ils obtiennent un roi qui veuille gouverner les habitants aux œuvres dévotes et à la conversation honnête, auxquels faites savoir que la divine justice propose de séparer le roi et toute sa génération du gouvernement de ce royaume, et d’élire roi un autre né dans le royaume, qui régnera selon le conseil des amis de Dieu et l'utilité du royaume.
  Faites donc quatre choses selon mon conseil, afin que vous puissiez attirer à vous plusieurs; ayez ce conseil secrètement avec les amis de Dieu et caché à ses ennemis, afin que l’honneur de Dieu soit augmenté, que la bonne conscience soit renouvelée, et que les choses aliénées de la couronne soient rétablies.
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  Donc, qu’un de vous ou plusieurs aillent au roi, lui disant : Nous avons à vous dire des choses qui touchent le salut de votre âme, que nous vous prions de tenir comme sous le sceau de confession; ajoutez-y aussi plusieurs paroles, comme vous trouverez expédient, pourvu que le sens en soit tel : Vous avez une mauvaise renommée en tout votre royaume : on dit, 1° que vous êtes sodomite, ce qui est vraisemblable, d’autant que vous aimez plus quelques hommes que Dieu, votre âme et votre femme; 2° on doute si vous avez une foi droite, car étant interdit par l’Église, vous entrez dans l’église et y oyez la messe; 3° vous êtes un larron de votre couronne et des biens du royaume; 4° vous êtes traître à vos domestiques et à vos sujets qui vous servaient fidèlement, vous et votre fils, et que vous avez volontairement livrés ès mains de leurs ennemis très-méchants, en considération desquels la terre de Satan n’a jamais été assurée en leurs mains, tandis qu’ils ont vécu. Si vous êtes résolu d’amender vos péchés et de recouvrer les terres aliénées, nous vous servirons; si autrement, commettez-en l’affaire à votre fils sous jurement de les recouvrer, d’aimer le bien public, d’assister les soldats qui vous sont fidèles et de gouverner toutes choses selon les lois de la patrie. Sachez néanmoins que Dieu a prévu et pourvu pour soi un roi pour l’avenir, qui puisse avec moins de dommage et de danger, pourvoir à son royaume, car le Seigneur a puissance d’abréger aussi bien la vie du jeune que du vieux, ou le chasser autrement de son royaume ou le protéger. Que s’il ne veut obéir, que vous consultiez secrètement quelques-uns des princes et chevaliers du royaume, et quand vous trouve-
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rez quelques-uns bienveillants, inclinants et fidèles à ce, dites-leur en public que vous avez dit en secret que vous ne voulez point servir aucun hérétique, ni traître, ni même son fils, s’il désire être imitateur des crimes de son père. Cela étant fait, élisez prince un de vous, qui puisse combattre de la part de la couronne, lequel étant élu, s'il est parfait en bonté, sera mon ami; s’il ne l’est, il sera mon ennemi et sera bientôt effacé. Vous lui baillerez de l'argent et choses semblables, et moi, je lui donnerai un cœur généreux, afin que celui qui n’a voulu obéir franchement, obéisse par contrainte. Que si le roi se veut retirer de son royaume, donnez-vous garde de l’imiter.

LXXXI.

D’une grâce signalée donnée à sainte Brigitte.

  L’épouse de Jésus-Christ eut ce grand don du Saint-Esprit, que toutes fois et quantes que les hommes sales et superbes s’approchaient d’elle, elle sentait une si mauvaise puanteur qu’à grand’peine elle la pouvait supporter, d’où vient qu’un jour un homme tout plein de péchés, s’approchant d’elle, lui dit : Que dites-vous de l’esprit que vous dites avoir? Est-il de vous ou de quelque autre, ou peut-être du démon?
  Mais elle, ne pouvant à grand’peine supporter sa puanteur, lui dit : Vous avez un hôte bien puant, et il est tout ce que vous dites. Faites donc pénitence, de peur que la vengeance divine ne vous assaille. Lequel, étant en fureur, se retira, et étant endormi, il ouït des voix innombrables des démons qui disaient : Tirons
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ces gens-ci au lieu des pourceaux, car il a méprisé les avertissements de salut, lequel, retournant à soi-même, corrigea par la grâce de Dieu sa vie criminelle. Et puis, la puanteur étant ôtée, la bonne odeur prit sa place.

LXXXII.

Exhortation à la contemplation et à la pénitence.

  Notre-Seigneur Jésus-Christ parle : Je suis le Dieu de tous, dont Moïse ouït la voix dans le buisson, Jean au Jourdain et Pierre en la montagne. J’ai crié à vous, ô hommes, avec miséricorde; j’ai crié en la croix pour vous avec larmes : Ouvrez les yeux et regardez-moi, car moi qui parle, je suis très-puissant, très-pieux, et avec tout cela, très-beau sur toutes choses. Voyez, et informez-vous de ma puissance en la vieille loi, et vous la trouverez en la création de toutes les créatures; et encore je suis admirable et formidable; vous trouverez ma force ès rois qui ont été rebelles, ma sapience en la création et la disposition des visages humains, en la sagesse des prophètes; informez-vous en la domination de la loi et en l’affranchissement de mon peuple. Voyez ma justice au premier ange et au premier homme; voyez-la au déluge; voyez-la en la subversion des cités et des villes; voyez ma patience à supporter mes ennemis; voyez-la aux avertissements par mes prophètes; enfin voyez et considérez ma beauté en l’éclat et opération des éléments, en la glorification de Moïse, et lors voyez combien dignement vous m’aimez et me devez aimer. Voyez encore que je suis celui-là même qui parlait en la nouvelle loi, très-puissant et très-pauvre : très-
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puissant en l’adoration des mages et en la démonstration de l'étoile; très-pauvre, ayant été enveloppé de langes et couché dans une crèche. Voyez-moi encore réputé très-sage et très-fou : très-sage, puisque les adversaires ne pouvaient me répondre; très-fou, étant repris de mensonge, et jugé comme coupable. Voyez-moi très-vertueux et très-méprisé : très-vertueux en la guérison des malades et à chasser les diables; très-méprisé, étant fouetté en tous mes membres. Voyez qu’étant très-juste, je suis réputé très-injuste : je suis très-juste en l’institution de la vérité et de la justice; réputé très-injuste, étant condamné à une mort si horrible. Voyez-moi encore très-pieux, et être traité d’une manière très-impie : très-pieux en la rédemption et l’abolition des péchés; traité d’une manière impie, étant en un gibet avec des larrons. Voyez-moi enfin très-beau en la montagne, très-laid en la croix, d’autant que je n’avais ni figure ni éclat.
  Voyez que je suis celui qui parle à vous, qui ai pâti pour l’amour de vous. Contemplez, non avec les yeux de la chair, amis avec ceux de l’esprit. Voyez ce que je demande de vous, ce que je vous ai donné et ce que vous me rendrez. Je vous ai donné l’âme sans souillure, rendez-moi l’âme sans souillures; je pâtissais pour vous, afin que vous me suiviez; je vous ai enseigné, afin que vous viviez, non selon vos volontés, mais selon les miennes. Oyez d’ailleurs ma voix qui vous dit : Faites pénitence. Oyez ma voix qui criait au gibet : J’ai soif de vous. Oyez encore ma voix, qui dit plus hautement : Si vous ne faites pénitence, le malheur vous accablera, malheur qui sèchera votre chair, serrera votre âme
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De crainte; vos moelles se dessècheront ; votre force sera affaiblie ; votre beauté se flétrira ; la vie vous sera à dégoût : vous chercherez la fuite et vous ne la trouverez pas : partant, fuyez vitement à la cachette de mon humilité, de peur que le malheur qui vous menace ne vous arrive. On vous menace afin de l’éviter, et vous l’éviterez, si vous le croyez et le fuyez ; autrement l’évènement donnera foi à mes paroles ; néanmoins en verrez-vous de sages, si je manque à ce que je promets, bien que je patiente, et en patientant, j’attends ce fruit de la conversion.

LXXXIII.

En quoi on connaît que Jésus-Christ est Dieu.

  La Sainte Vierge parlait, disant. En trois choses, en la mort de mon Fils, on pourrait connaître qu’il était Dieu et homme : 1- d’autant que la terre trembla et que les pierres se fendirent ; 2- quand il dit que l’Écriture était accomplie ; 3- quand il dit au larron : Vous serez aujourd’hui avec moi en paradis ; car pas un des saints ne pouvait promettre cela.
  Après, le Fils parlait à ceux qui l’environnaient, disant : O mes amis, mes paroles sont éternelles, et vous savez et voyez tout en moi. Pour l’amour néanmoins de celle qui est ici, qui ne pourrait le comprendre sans quelque similitude, je me plains devant vous.
  J’ai eu trois amis au monde :  le premier m’a aimé d’autant qu’il m’a goûté, car il pensait en soi-même : Dieu me donne les fruits de la terre et les arbres, les poissons de la mer, et d’ailleurs le corps et l’âme , la santé et tout ce qui
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est nécessaire ; c’est pourquoi il m’a aimé par la foi et par les œuvres de charité, aumônes, jeûnes, et ceux-là étaient de bons laïques.
  Le deuxième m’a aimé, d’autant qu’il goûtait et voyait : il a goûté que la terre donnait son fruit et que le ciel donnait la pluie. Il vit aussi dans les Écritures comment il fallait vivre, quelles étaient ma vie et mon institution et celles de mes saints. Il considéra à part soi : Les hommes sont comme aveugles et comme morts : donc, puisque Dieu m’a donné la science, je les instruirai ; et ceux-là étaient des prêtres savants qui me louaient et me glorifiaient par œuvres, menant une bonne vie.
  Le troisième m’a goûté et vu, et m’entendant parfaitement, il me considéra ; il m’a aussi goûté avec mon premier ami, quelle utilité lui portaient la terre et le ciel dont il était éclairé ; il vit avec le deuxième, dans les Écritures, ce qu’il fallait fuir et ce qu’il fallait embrasser ; en troisième lieu, il considéra l’amour que je lui avais manifesté. Partant, pour ces trois considérations, il se mortifia par esprit d’amour en trois manières : 1- Il considéra ma nudité et ma pauvreté, et quittant le monde, il embrassa la solitude ; 2- il considéra la patience de mes tribulations ; c’est aussi ce qui fit qu’il embrassa l’abstinence ; 3- il considéra mon obéissance jusques à la mort de la croix, c’est pourquoi il laissa sa volonté ès mains d’autrui ; ceux-ci étaient ceux qui demeuraient dans les cloîtres.
  Ces trois, mes amis, criaient toujours à moi, et leur voix m’était agréable comme une bonne boisson qui est délectable à un qui a soif. Mais maintenant mes amis se sont retirés de moi,
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Et leur voix m’a été abominable comme la voix des grenouilles.
  Le premier, c’est-à-dire, la communauté, dit : Je labourerai la terre, puisqu’elle me donne des fruits agréables dont je vis. C’est de mon industrie que j’ai quelque chose, car si je ne travaillais, je n’aurais rien, sans connaître que c’est moi qui leur donne la vie et la santé, ni m’en remercier ; ils ne considèrent point que c’est moi qui dispose le temps à leurs commodités, et que je prépare l’air du ciel pour rendre la terre fertile ; ils ne considèrent point aussi pour quelle fin je les ai créés et qu’ils me rendront compte de mes œuvres : c’est pourquoi ils s’en attribuent la louange, et ils vivent selon leurs volontés ; et d’ailleurs, ils me dépouillent de leur droit, d’autant qu’ils ne me paient pas même les dîmes.
  Le deuxième dit : Tout ce que j’ai vient de mon industrie, et je le possède de bon droit : partant, je veux vivre selon mes plaisirs ; je tâcherai d’avoir la sapience des hommes, car la sapience divine n’est que folie ; ses commandements sont onéreux, et son exemple est difficile à imiter. Je suis appelé aux honneurs : partant, je me ferai honneur autant que je pourrai, car la joie est d’être grand au monde.
  Le troisième dit : J’entrerai dans le monastère, afin d’avoir plus d’honneur que les premiers ; je m’assiérai où je viendrai pour la pauvreté, je ne veux pas que rien me manque. Pour l’abstinence, je veux que cela dépende de mon vouloir ; pour l’obéissance, je ne me soucie point d’obéir à Dieu, pourvu que j’obéisse aux hommes, car pourvu que je leur plaise, il me suffit.
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Telle est leur maudite clameur en mes oreilles, et tels ils sont devant moi.

LXXXIV.

  Du choix des païens.

  Jésus dit : Je suis comme un potier qui, avec de la boue, fait une belle image afin de la dorer excellemment. Mais quelque temps s’étant écoulé, le potier, voyant l’image humide et comme déformée à raison de l’humidité, savoir, la bouche tordue et sans beauté comme une bouche de chien, les oreilles pendantes, les yeux renversés, le front et les joues avalées, dit : Vous n’êtes pas digne d’être vêtue d’or. Et la prenant, il la brise et ne fait une autre digne de son or.
  Je suis le potier qui ai fait l’homme avec la terre pour l’orner et l’embellir de l’or de ma Divinité. Mais maintenant, l’amour de sa volupté et cupidité l’a tellement déformé qu’il est indigne de mon or, car sa bouche, qui avait été créée pour ma louange, ne dit que cajoleries et plaisanteries nuisibles au prochain ; ses oreilles n’écoutent que les choses terrestres ; ses yeux ne voient que ce qui est voluptueux ; le front d’humilité et de honte est déchu, et la superbe s’y est élevée : c’est pourquoi j’élirai pour moi les pauvres païens méprisés, et je leur dirai : Entrez, et reposez-vous dans les bras de ma charité. Mais vous qui deviez être à moi et m’avez méprisé, vivez selon votre volonté, votre temps ; et à mon temps, au jour du jugement, je vous dirai : Vous aurez autant de tourments que vous avez aimé les voluptés
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Plus que Dieu. Mais celui-ci est venu à moi comme un petit chien, se soumettant à la loi : partant, c’est pourquoi le péché lui est pardonné.

LXXXV.

De trois choses qui doivent être au cœur de l’homme.

  La Sainte Vierge Marie parle, disant : En la milice du Roi des anges, il y a trois choses : 1- abondance sans diminution ; 2- la stabilité n’est jamais renversée ; 3- ce qui est luisant n’est jamais noirci. De même il faut qu’au corps il y ait trois choses, et trois en l’âme : la première, qui abonde et ne diminue jamais en l’âme, c’est le don du St-Esprit qui est donné à l’âme ; la deuxième : elle doit être stable ès bonnes œuvres et ne les renverser point par une mauvaise volonté ; la troisième doit être reluisante en beauté et progrès des bonnes œuvres, afin qu’elles ne soient offusquées par la couleur d’une méchante affection ou concupiscence. Au corps aussi doivent être trois choses : 1- la réflexion ; 2- le labeur ; 3- la défense et abstinence des voluptés charnelles. Partant, en premier lieu, le sommeil, les veilles et la réflexion doivent être pris avec tempérance, afin que le corps puisse continuer le service de Dieu ; en deuxième lieu, persister au travail avec discrétion ; en troisième lieu, être joyeux et content dans le service de Dieu, et repousser toutes les volontés dépravées dont l’âme est illuminée ; et d’autant que mon ami a lié ses mains par le vœu afin que le corps n’avance sur l’âme, moi, qui suis Reine du ciel et qui suis très-aimée et très-proche de mon Fils, je
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l’exempte de son vœu, d’autant que mon Fils le veut ainsi. Je suis celle de laquelle il a commencé sa prédication. Je vous précède par mes prières comme l’astre le soleil, quand je suis mon Fils en gouvernant. Partant, je lui promets de donner à son corps comme il est convenable à la nature, et partant, je veux qu’il mange de la viande les jours de viande, et du poisson le jour de poisson ; et d’ailleurs, je lui donne trois choses :1- la forme ès bonnes œuvres ; 2- la sapience abondante en son âme ; 3- la force plus grande à proférer les paroles divines avec plus grand zèle. D’abondant, la crainte qu’il a à manger de la viande, je la lui changerai en bien et mérite, de sorte que les viandes qu’il doit prendre lui profiteront pour la force corporelle et spirituelle, de sorte que l’âme fondra d’amour.
  Après, le Fils, apparaissant, dit : L’office des apôtres lui est enjoint, c’est pourquoi je lui permets d’user des viandes des apôtres ; certainement les apôtres mangeaient tout ce qu’on leur donnait. De même doit-il faire quant à la réfection du corps, car je l’envoie, non aux Gentils comme mes autres amis, mais aux mauvais chrétiens ; car comme l’épouse qui s’est retirée contemptiblement de son époux, est plus difficilement réunie avec lui que celle qui n’a point goûté la volupté, de même il est plus difficile que les mauvais chrétiens retournent à Dieu, que ceux qui n’ont jamais goûté les paroles de Dieu et la bonté de sa douceur. Partant, puisqu’il est mon ami et que je l’aime intimement, je lui impose la charge la plus pesante. Néanmoins, quand il aura fait tous ces efforts, tout lui sera rendu plus facile. Qu’il soit donc disposé
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à aller prêcher ès cœurs fertiles, qui apporteront un grand fruit, qui sont la terre de mon Église, laquelle. Etant cultivée par les sages, apportera un grand fruit. Qu’il marche donc assurément : je serai dans sa bouche et dans son cœur.

LXXXVI.
Du danger de la joie des mondains.

La Sainte Vierge Marie parle : La joie est tempérée lorsqu’on sait pour certain que les pleurs s’ensuivront. Les ris des mondains en seront de même, que les douleurs s’ensuivant en tous les membres, et que le cœur, venant à crever, convertira la joie en tristesse : c’est un grand danger de ne se réconcilier point au juge, avant que le glaive sépare la tête du corps. Un tel danger pend sur la tête de l’homme, quand il ne tâche de se réconcilier à Dieu justement courroucé, avant que l’âme soit séparée du corps.

LXXXVII.

Ceux qui ne veulent laisser les péchés sont indignes de la grâce du Saint-Esprit.

La Sainte Vierge Marie dit : La coutume est chez vous de donner quelque chose à celui qui vient à vous avec un sac pur et net, et jugez celui- là indigne de recevoir quelque chose de vous, qui ne veut ouvrit ni nettoyer son sac, étant plein de fange et d’ordure : de même en est-il en la vie spirituelle, quand la volonté ne veut quitter ses offenses, la justice veut qu’il ne jouisse
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point des influences du Saint-Esprit ; et quand la volonté n’est pas d’amender sa vie, il ne mérite point la viande du Saint-Esprit, soit que celui-là soit roi, un César, prêtre, pauvre ou riche.

LXXXVIII.

Du prêt d’argent sans usure.

  Si quelqu’un vous emprunte de l’argent pour l’amour de Dieu, et sachez qu’il n’en offensera pas Dieu, demandez-lui quand il vous le pourra rendre, avisant à ce que vous n’en ayez besoin pour l’entretien de votre maison ; prêtez-lui le superflu sans usure, tant qu’il en a besoin et que vous lui en pouvez prêter, et le jour qu’il vous le rendra, Dieu vous en rendra la récompense pour chaque denier. Que s’il ne vous le rend pas au temps fixé, vous le pouvez demander selon les lois de la patrie sans en rien prendre d’usure, car Dieu vous le rendra, de sorte que vous pouvez acquérir des choses spirituelles avec votre argent plus que non pas si vous le teniez enserré en votre coffre ; mais donnez-vous garde de prendre une seule obole d’usure, si vous en désirez la récompense de Dieu.

LXXXIX.
Du secours de la Sainte Vierge à ceux qui veulent se réconcilier avec Dieu.

 Il semblait à sainte Brigitte que la Sainte Vierge était auprès d’elle ; à sa droite étaient
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plusieurs instruments avec lesquels elle se pouvait défendre de tous les périls et dangers, et qu’à gauche étaient comme des armes propres pour punir ceux qui, par leur mauvaise volonté, s’étaient damnés. Lors la Sainte Vierge dit à l’épouse : Comme vous voyez divers instruments, chacun propre pour son ouvrage, de même je viendrai au secours de tous ceux qui craignent et aiment mon Fils, et qui résistent généreusement contre les tentations de Satan. Ceux-là sont comme assis entre les murs du camp, combattant tous les jours contre les ennemis, les malins esprits, auxquels je viens en défenderesse avec mes armes ; et cependant que les ennemis s’efforcent de percer la muraille et de la détruire, j’y mets un appui ; s’ils s’efforcent de monter par des échelles, je les fais trébucher avec des fourches ; s’ils s’efforcent de faire des trous en la muraille, je les bouche dès l’instant. C’est en cette manière que j’aide tous ceux qui  veulent se réconcilier avec mon Fils et ne pécher désormais à escient ; et bien que j’aie nommé trois sortes d’instruments, j’aide et défends mes amis d’un nombre quasi infini d’autres instruments qui sont à gauche : je veux vous en nommer trois.
  Le premier est mon glaive, qui est fort aigu et tranchant ; le deuxième est un lacet ; le troisième, c’est le bois pour brûler ceux qui ont la volonté de pécher jusques à la fin, à laquelle ils se condamnent aux peines éternelles ; car quand l’homme fait résolution de pécher toute sa vie, il faut que la justice divine le condamne aux peines éternelles ; et comme on a accoutumé de punir les forfaits en terre par diverses morts, de même a-t-on
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Accoutumé de punir en enfer les damnés par divers genres de supplices : partant, quand l’homme veut pécher durant toute sa vie, il est digne que le diable ait puissance sur son corps et sur son âme. Et comme est coupée des os, de même il sera au pouvoir du diable de séparer le corps et l’âme d’une peine très-amère, comme si la chair était séparée des os avec une pierre, et qu’il pût vivre longtemps en cette peine. Sachez néanmoins pour certain que quand quelqu’un serait livré au diable à raison de l’énormité de ses crimes, Dieu ne lui ôterait point la grâce de se repentir, tant que l’âme sera avec le corps et que l’homme sera en bon sens. Mais Dieu abrégera les peines à ceux qui n’obtiendront point le temps de se repentir, afin que le diable n’ait pas autant de puissance, pendant la vie, qu’il en a dans l’enfer ; car comme si quelqu’un sciait le col de quelqu’un pour lui causer une plus grande douleur, de même le diable en fait en enfer contre l’âme vivante en la mort éternelle. Le lacet signifie la douleur que l’âme damnée souffrira après la mort, qui sera plus grande que la vie n’a été longue au monde. Et le diable voudrait que celui qui a volonté de pécher vécût plus longtemps, afin qu’il le pût plus faire endurer dans l’enfer : partant, ma grâce a rompu ce lacet que vous voyez, c’est-à-dire, elle a abrégé la vie misérable de la chair contre la volonté du diable, afin que la peine ne soit si grande que l’ennemi désire. Le diable allume le feu aux cœurs de ses amis, qui vivent en leurs voluptés ; et bien que leur conscience leur dise que cela est contre Dieu, néanmoins, ils veulent satisfaire à leurs voluptés, ne se souciant de Dieu : c’est pourquoi le diable a droit
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D’allumer autant de fois les feux de l’enfer qu’ils ont accompli dans le monde leurs perverses voluptés.

XC.

De la recommandation de saint François et de la répréhension de ses frères.

  Sainte Brigitte, étant en Assise en l’église des Frères mineurs, ouït et vit Jésus-Christ qui lui disait : Mon ami François est descendu, du mont des délices, en une grotte où son pain était la divine charité, sa boisson les larmes continuelles, son lit la méditation de mes œuvres et de mes commandements. Or, maintenant ses Frères montent en la montagne des soins et des délices du siècle, et ne considèrent point l’humilité et la consolation dont leur père et mes amis jouissaient. Mais dites, qu’avez-vous en votre cœur ? Pourquoi vous troublez-vous ? Oui, dites-le, bien que je sache toutes choses. Elle dit : Je me trouble, d’autant que plusieurs disent que ce saint a controuvé ces indulgences, et quelques-uns disent qu’elles sont nulles.
  Jésus-Christ lui dit : Celui qui controuve quelque chose est semblable à l’hirondelle qui se laisse emporter aux faveurs des flatteurs ; mais mon ami fut comme un feu embrasé et une pierre enflammée, d’autant qu’il m’avait en soi, moi qui suis le feu divin. Et comme le feu et la paille ne sont pas bien ensemble, de même la fausseté n’a point de lieu où sont la vérité et la charité divines. Or, mon ami François a dit la vérité : et d’autant qu’il voyait la froideur
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Des hommes du monde envers Dieu et la cupidité vers le monde, il me demanda un signe de charité pour animer les hommes à la charité et diminuer leur cupidité. Je lui ai donc octroyé ce don, me le demandant en charité, à moi qui suis la charité même, savoir, que tous ceux qui viendraient en ce lieu vides du péché, seront remplis de bénédiction, et obtiendront indulgence plénière.
  La sainte répondit encore : Mais quoi ! ô mon Seigneur, votre lieutenant doit-il révoquer ce que vous avez donné ?
  Jésus-Christ répondit : Il est certain, ce que j’ai dit à saint Pierre et à ses successeurs, que tout ce qu’il liera sera lié. Néanmoins plusieurs choses données sont ôtées à raison de la malice des hommes, et les mérites et les grâces sont augmentées à raison de la foi.

XCI.

Que toutes les paroles de la Bible sont de Dieu.

  Dieu le Père parlait de son Fils à sainte Brigitte, disant : Oyez, vous qui admirez les paroles écrites en la Bible. Sachez pour certain que chaque parole est de moi, et elle a sa propre vertu, comme vous voyez que les pierres précieuses ont au monde leurs particulières propriétés naturelles : comme l’aimant a la vertu active d’attirer le fer, quelques autres de moudre le grain, les autres en ciment pour unir les autres pierres, les autres effilent les couteaux, et ainsi chaque pierre a sa vertu : de même en est-il de chaque parole qui est de moi : elle a toutes ses forces, et toutes demeurent stables
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En la beauté éternelle reluisante au ciel devant la milice céleste, comme les pierres belles et brillantes enchâssées en l’or ; et celui qui est au ciel connaît la vertu singulière de chacune de mes paroles.

XCII.

De la consolation que saint Denis donna à sainte Brigitte.

Le mari de sainte Brigitte, étant en chemin, de retour du pèlerinage de Saint Jacques, tomba malade à Atrabalé ; et la maladie augmentant, sainte Brigitte s’affligeait fort et fut consolée par saint Denis, qui , lui apparaissant en l’oraison, lui dit : Je suis ce Denis qui, de Rome, suis allé en France prêcher l’Évangile toute ma vie. Mais vous m’aimez d’une particulière dévotion : c’est pourquoi je vous dis que Dieu veut être connu au monde par vous, et vous vous êtes donnée à ma garde et protection : c’est pourquoi je vous aiderai toujours, et je vous en donne ce signe, que votre mari ne mourra point de cette infirmité.
  Et ce grand saint visitait ainsi sainte Brigitte en ses révélations.

XCIII.
De la tentation.

O diable, dit sainte Brigitte, vous êtes tombé par votre superbe. Et moi, pourquoi chercherai-je de l’orgueil en mon sang, puisque la chair de la reine n’est pas la meilleure que celle de la
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Chambrière, mais tout est vil et terre ? Pourquoi ne m’humilierai-je, puisque je ne puis avoir une des plus petites bonnes pensées, si Dieu ne me la donne ?
  Lors Notre Seigneur, lui apparaissant, dit : L’humilité est une échelle qui monte de la terre au cœur de Dieu.

XCIV.
Des cheveux de Notre-Dame que sainte Brigitte obtint.

  Sainte Brigitte, demeurant quelque temps en la cité de Naples, envoya pour elle une sienne sœur Claire au monastère des religieuses du monastère de Sainte-Croix, et lui dit : Dites : J’ai , dit Dieu, des reliques des cheveux de Notre-Dame qui me sont données par une sainte reine, que je vous veux donner selon l’inspiration que j’en ai, et cela vous sera en signe de vérité que je mourrai bientôt, et que je viendrai à mon Seigneur, que mon âme a toujours aimé.
  Quelque peu de jours après, ayant reçu les saints sacrements de l’Église, elle mourut.
 Or, sainte Brigitte, doutant si ces cheveux étaient ou non de la Sainte Vierge, la Mère de Dieu lui apparut, disant : Comme il est vrai et qu’on croit que je suis fille de Joachim et de sainte Anne, de même il est vrai que ces cheveux ont crû sur ma tête.
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XCV.

De l’amour superflu envers ses enfants.

Il arriva une fois, au monastère d’Alvastre, que l’esprit de saint Brigitte s’enflammait en l’amour des ses enfants, lorsqu’elle devait aller à Rome, ayant compassion de les laisser seuls, privés de la consolation maternelle, craignant aussi qu’en son absence, ils n’offensassent Dieu avec plus de liberté car quoiqu’ils fussent jeunes, ils étaient riches et puissants. Et lors elle vit au pot au feu, et un enfant qui le soufflait, afin que le pot s’enflammât. Sainte Brigitte dit : Pourquoi vous efforcez-vous de tant souffler ce pot ?
   Sainte Brigitte répondit : Qui êtes-vous ?
Je suis un négociateur.
  Lors entendant qu’en elle l’amour était mal réglé, elle se corrigea soudain, de sorte qu’elle ne préférait rien a l’amour de Jésus-Christ.

XCVI.

De l’obéissance.

Un jour sainte Brigitte se faisait lire un livre intitulé le Miroir des Vierges. Elle en fut ravie, et revenant à soi, elle dit : Oyez que la virginité mérite la couronne, la viduité approche de Dieu, le mariage va au ciel, mais l’obéissance les introduit tous.
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XCVII.

Une cabane est la chambre de salut.

Jésus-Christ commanda à son épouse d’aller à Rome en une abbaie nommé Farfa, disant que là il y avait une chambre préparée pour elle. Et elle, étant arrivée là avec Monsieur Pierre, son confesseur, et sa famille, à grand’peine put-elle obtenir des Frères de ce monastère une pauvre cabane pour loger, alléguant que ce n’était point leur coutume d’habiter avec des femmes. Lors Jésus, lui apparaissant, lui dit : Cette chambre est la chambre de salut, en laquelle vous pourrez mériter et apprendre des choses sublimes, afin que, comme vous habitiez de grandes maisons fort belles, maintenant vous paraissiez expérimenter ce que mes saints souffraient, lorsqu’ils demeuraient dans les cavernes. Elle accomplit les préceptes de Jésus-Christ et leur obéit.

XCVIII.

 De la constance de sainte Brigitte sur la mort de sa fille. Différence qu’il y a entre la vraie mère et la marâtre. En quelle façon il faut nourrir les filles.

L’épouse de Jésus-Christ, ayant appris la mort de sa fille, Dame Ingebergue, religieuse du monastère de Risabergh, tressaillant de joie, dit : O mon Seigneur Jésus-Christ ! ô mon bien-aimé ! béni soyez-vous d’avoir appelé ma fille avant que le monde l’enveloppât dans ses

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rets ! Et tout soudain, entrant dans son oratoire, elle jeta tant de larmes et de soupirs qu’elle fut ouïe de ceux qui étaient autour d’elle , disant qu’elle pleurait sa fille. Lors Jésus-Christ lui apparut et lui dit : Femme , pourquoi versez-vous tant de larmes ? Bien que je sache toutes choses, je les veux toutefois connaître de votre bouche.
     Elle répondit : O mon seigneur, je ne pleure pas la mort de ma fille , mais au contraire je m’en réjouis ; parce que si elle eût vécu plus longuement, elle eût été plus comptable devant vous, je pleure seulement de ce que je ne l’ai pas instruite selon vos commandements, lui ayant donné des exemples de superbe , pour l’avoir reprise trop lâchement des fautes qu’elle commettait.
     Jésus-Christ lui répondit : La mère qui pleure de ce que sa fille a offensé Dieu et lui donne de bonnes instructions selon sa conscience, celle-là est véritablement mère de charité et mère de larmes , et sa fille est fille de Dieu à cause de sa mère. Mais au contraire, la mère qui se réjouit de ce que sa fille se sait comporter selon le monde, ne se souciant pas de ses mœurs , pourvu qu’elle puisse être estimée et honorée du monde, celle-là n’est pas vraie mère, mais marâtre : c’est pourquoi , à cause de ta charité et de ta bonne volonté , qu’elle passe à la couronne de gloire.

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                                       XCIX.

Jésus-Christ dispense son épouse du vœu du jeûne en l’avant de Notre-Seigneur.

     Lorsque sainte Brigitte alla de Rome au sépulcre de saint André, apôtre, dans le royaume de Sicile, à cause de diverses maladie, elle ne pouvait passer que dans la ville de Bair. C’était au temps de l’avent , où elle avait accoutumé de jeûner. En sa compagnie, il y avait plusieurs malades, et aux chemins qu’elle tenait, il ne se trouvait point de poisson. Elle pria Dieu d’avoir compassion d’eux, afin qu’il ne fût point offensé, ni le prochain scandalisé, lorsqu’ils prendraient leur réfection, ou que les malades jeûnant ne tombassent en quelque faiblesse. Lors Jésus-Christ lui apparut et lui dit : Les poissons sont grandement froids , et le temps n’est pas fort chaud ; le chemin est difficile et pierreux, et vous êtes malades : partant, mangez ce que vous trouverez, car je suis par-dessus tous les vœux ; et les choses qui sont à l’honneur de Dieu et pour une médiocre sustentation du corps, ne seront pas imputées à péché.

                                       C.

Comment une image d’un crucifix prédit à une dame sa fin, laquelle sainte Brigitte vit comme debout sur une colonne.

Certaine dame(1) du royaume de Suède, étant

(1) Sainte Brigitte.

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dans une église près de Saint-Jacques de Galice, vit un crucifix peint en la muraille, lequel regardant attentivement , avec dévotion et compassion, elle ouït pour lors une voix lui parlant en cette sorte : En quelque lieu que ce soit que vous  verrez cette image et que vous l’entendrez parler vous demeurerez là et y mourrez. Laquelle retournant à son pays , et derechef s’acheminant à Rome, et étant arrivée à  la ville de Monflascon, elle vit en la maison de quelque dames une image semblable à celle qu’elle avait vue en Espagne ; et lors cette image lui dit : Vous entrerez là dedans et y demeurerez, car Je porterai l’esprit de la maîtresse de ce logis à  vous y donner une demeure. Donc, étant retirée, elle persévéra en ce lieu-là, menant une vie exemplaire et du tout miraculeuse, accompagnée de jeûnes, de larmes et d’oraisons. Elle vit une fois une colonne sur laquelle était debout une certaine dame de médiocre stature, laquelle regardait et admirait plusieurs troupes qui étaient à l’entour ; et de sa bouche sortaient comme une rosée et des roses blanches et rouges, l’odeur desquelles était fort agréable à ceux qui les regardaient. Veillant la nuit suivante , elle vit la même chose et ouït une voix qui lui parla ainsi : La femme que vous voyez est sainte Brigitte, votre maîtresse, laquelle , faisant séjour à Rome, portera les contrées éloignées du vin mêlé de roses, et en donnera
 aux pèlerins qui seront pressés de soif.

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                                       CI.

Le pèlerinage d’une certaine Dame , sa mort et son salut , laquelle le diable purgea , étant vivante.

     Une certaine dame du royaume de Suède , suivant sainte Brigitte à Rome, et craignant l’inconstance de son mari , supplia sainte Brigitte de prier Dieu pour lui ; laquelle priant , Jésus-Christ lui apparut et lui dit : Allez, continuez votre chemin, et ne changez point la sainte résolution que vous avez prise , car j’abrègerai à cette femme son chemin ; je préparerai le corps, afin que, quand le sac sera épuisé, je remplisse l’âme de douceur ; et le désir du mari sera accompli.
     Donc , étant arrivée à Milan , cette dame, frappée de maladie, mourut en paix ; et icelle ensevelie , sainte Brigitte, faisant oraison , fut ravie en extase , et ouït le diable se plaignant de ce que son âme ne lui était pas adjugée. Auquel Jésus-Christ dit : Va , si tu l’as purifiée en affligeant son corps, maintenant je possèderai l’âme qui était dedans , et lui rendrai honneur.

                                       CII.

Comment un certain évêque, aimant le monde , fut séduit par le diable , et comment il mourut sans fruit.

     Certain évêque de la ville de Vétan , pour lors étant vicaire en la Ville pour Clément, pape, ayant eu quelques révélations divinement révé-

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lées à sainte Brigitte et n’en ayant tenu compte, lors Jésus-Christ apparut à sainte Brigitte faisant oraison, et lui dit ces paroles : Ecoute, Brigitte : parce que c’est ma volonté de te révéler les choses futures, je te déclare que cet évêque n’aura jamais ce qu’il désire à présent de tout son cœur ; mais au contraire, il laissera tout ce qu’il a amassé et mourra hors de sa maison, et lui en prendra comme au chien , car lorsque l’homme le veut décevoir, il enduit un fer d’une chair grasse , de sorte que, le voulant dévorer , il s’étrangle : de même le diable montre à cet  évêque que les délices du monde sont douces au cœur , et que tout ce qu’il possède est  convenable à son état. Partant , il a résolu de ne  retrancher rien de ses menus plaisirs pour son âme, jusques à ce que, pressé de la mort, il laissera toutes choses sans fruit. Et vous verrez tout ce que je vous dis.
     Peu de jours après , cet évêque alla à Avignon, où il finit sa vie, et plein de regrets, laissa ses trésors.

                                       CIII.

Jésus-Christ, consolant son épouse troublée par le paiement de ses créanciers, lui prédit qu’un messager lui apporterait de l’argent.

     Il arriva, avant la Toussaint, que sainte Brigitte, se trouvant à Rome, sans argent, fut forcée d’en emprunter, car elle n’en avait pas reçu depuis trois ans de son pays, de quoi elle était fort affligée, parce que ces créanciers la pressaient tous les jours de leur rendre l’argent emprunté. Lors Jésus-Christ lui dit : Prenez

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Sans crainte l’argent emprunté ; consolez-vous, et promettez à vos créanciers que vous le leur rendrez le premier dimanche après l’Epiphanie du Seigneur, quand on montre le suaire, parce qu’en ce temps-là, tout sera payé. Ce qui fut fait ainsi , car environ vêpres dudit dimanche, le messager vint du pays, apportant l’argent, et le même jour, les créanciers furent satisfaits.

                                       CIV .

Jésus-Christ révélait à sainte Brigitte les pensées d’un certain évêque qui jugeait qu’elle ne mangeait des viandes délicates , lequel toutefois était amis de la Vierge Marie.

     Une fois, l’épouse de Jésus-Christ, étant assise à un banquet avec un certain évêque Dabodance, c’est à savoir monsieur Hémingue, mangeait à l’honneur de Dieu des mets délicats qu’elle avait devant ; et pour cela, l’évêque disait en son cœur : Pourquoi cette dame, ayant le don du Saint-Esprit, ne s’abstient-elle pas des viandes délicates ? Lors elle, ne sachant rien de telles pensées, environ vêpres, entendit en esprit, lorsqu’elle était en oraison, une voix disant : Je suis celui qui ai rempli de l’esprit de prophétie un pasteur : n’a-ce  pas été à raison de ses jeûnes ? Je suis celui qui unit les mariés : qu’ont-ils mérité ? J’ai commandé au prophètes qu’il prit pour femme une adultère : ne m’a-t-il pas obéi ? Je suis celui qui parlait avec Job, aussi bien quand il était dans les délices que lorsqu’il était gisant dans le fumier ; d’autant que je suis admirable , je fais sans nulle considération des mérites ce qu’il me plaît. Laquelle révélation elle déclara inconti-

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nent à cet évêque; et l’évêque, entendant cela, rentra en lui-même, et confessait qu’il avait eu ces pensées à la table : c’est pourquoi s’étant humilié, il lui demanda pardon et la supplia de prier Dieu pour lui.
  Lors, le troisième jour, la très-heureuse Vierge Marie étant apparue à la même sainte Brigitte en oraison, lui dit : Dis au même évêque que, parce qu’il a coutume de commencer ses sermons par ma louange, et d’autant que par son jugement, il vous jugeait à table, et que ce jugement procédait de charité, et non d’envie, c’est pourquoi, par charité, il mérite d’être consolé. Dis-lui donc que je veux être sa Mère et présenter son âme à Dieu. Et maintenant je vous expliquerai qu’il est le septième animal des animaux que je vous ai ci-devant montrés, et qu’il portera la parole de Dieu devant les rois et les pontifes.
  (Cette révélation des sept animaux est dans le Livre IV, Chap. CXXV.)

CV.

Paroles de Jésus-Christ que sainte Brigitte rapporta à l’abbé de Farfa, afin qu’il se corrigeât.

  Jésus-Christ parle : Monsieur l’abbé, vous devriez servir de miroir aux religieux : mais vous êtes le chef des femmes débauchées, comme il se voit ès enfants à raison desquels vous êtes diffamé. Vous devriez être l'exemple des pauvres et le dispensateur de vos moyens aux indigents, mais vous paraissez grand seigneur de l’argent qui vous est destiné pour les aumônes;
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et cela se voit, parce que vous êtes plus souvent dans la cour que dans le cloître. Vous devriez être docteur et mère de vos religieux, et vous leur êtes parâtre et marâtre; vous vous plongez dans les délices et dans la pompe, et eux, dans l’affliction, murmurent tout le long du jour : c’est pourquoi, si vous ne vous corrigez, je vous chasserai de la cour, et les moindres des religieux ne voudront pas être à votre compagnie, ni vous ne retournerez pas en votre pays, comme vous croyez, ni n’entrerez pas en ma gloire.
  Et par après, toutes choses arrivèrent ainsi.

CVI.

Comment l’épouse de Jésus-Christ obtint une vraie portion de la croix de Jésus-Christ, laquelle, maintenant méprisés, apparaîtra terrible.

  En Suède, un certain jeune homme, du diocèse de Lincopen, avait de la succession de son père une croix dorée, en laquelle il y avait des reliques du vrai bois de la sainte croix. Ce jeune homme, forcé par la pauvreté, vendit cette croix, et donna le bois à une dévote femme, laquelle, craignant de le tenir chez elle, le donna à sainte Brigitte. Mais sainte Brigitte doutant si c’était du vrai bois de la croix ou non, Jésus-Christ lui dit : Ce jeune homme a fait un échange désavantageux, car il a donné une pierre très-précieuse et n’a reçu que de la boue; il a donné du bois par lequel il eût pu vaincre ses ennemis, et il a reçu un or qui doit être méprisé; il a perdu le désir des anges, pour recevoir le désir de ses yeux : c’est pourquoi le temps est venu où le bois qui est maintenant méprisé paraîtra terrible, car peu pensent avec
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combien de douleur j’étais attaché à ce bois, quand mon cœur fut ouvert et que mes nerfs furent étendus.
  Sainte Brigitte fit donc mettre honorablement ce bois de la sainte croix dans une boite, afin qu’il ne fût pas porté par des indignes.

CVII.

Comment Jésus-Christ permit que son épouse fut troublée, se trouvant à Rome sans maison l’espace d’un mois, avec sa famille, et après, il la consola.

  Sainte Brigitte étant à Rome dans la maison d’un cardinal près de l’église de Saint-Laurent l’espace de quatre ans, le vicaire du cardinal lieu dit qu’il fallait qu’elle se retirât dans un mois, elle et sa famille, et qu’elle cherchât logis ailleurs. Elle, entendant cela, resta fort triste, parce qu’elle avait une fille belle, jeune, noble, et agréable à tous ceux qui la regardaient : c’est pourquoi elle craignait de ne pouvoir point trouver une maison semblable à celle qu’elle avait pour conserver son honneur et celui de sa fille. Et alors elle pria Dieu avec larmes de lui donner quelque remède, lequel, désirant éprouver, sa servante lui dit : Allez et expérimentez pour ce mois si vous et votre confesseur, en roulant par la ville, pourrez trouver une maison qui vous soit commode. Et elle, obéissant à son maître, accompagnée de son maître spirituel, chercha par toute la ville avec peine et douleur durant le mois, et n’en put trouver aucune qui lui fût commode. Sa fille, dame Catherine, voyant la tristesse de sa mère,
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et craignant pour son honneur, versa souvent des larmes en abondance. Enfin, deux jours avant que le terme expirât, et après avoir fait plier ses hardes et son bagage pour délaisser la maison et aller loger dans les logis des pèlerins, pressée de douleur, elle se mit en prière, demandant avec larmes le secours du ciel. Alors Jésus-Christ lui apparut et lui dit : Vous êtes toute troublée de ce que vous n’avez pu trouver une maison commode : sachez que j’ai permis cela pour votre profit et pour votre plus grande couronne, afin que, par expérience, vous vissiez la pauvreté et les douleurs que ressentent les pauvres pèlerins qui voyagent hors de leur pays, et que vous en eussiez compassion. Toutefois je vous déclare que vous ne sortirez point de cette maison; mais on vous enverra des messagers de la part du maître de la maison pour y demeurer encore, consolée, comme vous avez fait, en paix et repos avec toute votre famille, et demeurerez là en sûreté avec tous les vôtres, ni désormais personne ne vous inquétera.
  Sainte Brigitte s’en alla, toute joyeuse, trouver Monsieur Pierre, son Père spirituel, auquel elle déclara cette révélation. Et tout soudain un messager frappa à la porte du logis, portant des lettres du maître de la maison, par lesquelles il la consolait, lui écrivant de ne bouger point de sa maison, mais qu’elle s’y établît et y habitât en paix et en repos.
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CVIII.

Combien le bienheureux Prinulphe, évêque de Scaren, était agréable à Dieu et à la Sainte Vierge Marie.

  Il arriva que sainte Brigitte, étant, un jour de la Purification, en l’église de la ville de Scaren, sentit une odeur très-suave et inaccoutumée, dont l’admiration ne l’eut pas sitôt saisie qu’elle fut quant et quant ravie en extase. Et elle voyait pour lors la Vierge Marie, et avec elle un homme d’une insigne beauté, revêtu des habits pontificaux. Et alors la Sainte Vierge lui dit : Je veux que tu saches, ô fille, que cet évêque m’a honorée durant sa vie, et a témoigné cet honneur par œuvre. L’odeur que tu as senti a fait voir combien sa vie a été agréable à Dieu. Mais maintenant, bien que son âme soit devant Dieu, son corps toutefois est ici, gisant à terres sans aucun honneur; et ainsi, cette perle que j’affectionne se trouve parmi les pourceaux.
  (Il est parlé du même évêque au Livre II, Chap. XXX.)

CIX.

Comment l’écrivain de cette révélation est guéri d’une grande douleur de tête.

  Le R.P. prieur Pierre raconte qu’endurant depuis son enfance une grande douleur de tête sans intermission quelconque, il pria sainte Brigitte, qui était au monastère d’Alvastre, de
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faire oraison pour lui à ce sujet. Voici que lorsque sainte Brigitte priait, Jésus-Christ lu apparut et lui dit : Va, et dis au Frère Pierre qu’il est délivré de son mal de tête. Qu’il écrive donc allégrement les livres qui contiennent mes desseins, que je t’ai révélés, parce qu’il n’aura manque d’aide et d’assistance.
  Et depuis ce temps-là jusqu’à l’âge de trente ans, il ne senti aucun mal de tête.

CX.

Comment il faut que les pauvres prennent ce qu’on leur offre avec actions de grâces.

  Sainte Brigitte, retournant de la cité de Jérusalem à Rome, doutait si elle devrait retenir une certaine quantité d’argent qu’une reine, portée de compassion, lui fit délivrer en la cité de Naples, lequel argent avait été mis là pour subvenir à la ville. Notre-Seigneur lui apparut et lui dit : Faut-il rendre pour une amitié une inimitié, ou pour un bien un mal, ou mettre de la neige dans un vase froid pour le rendre plus froid? Partant, bien que cette reine t’ait donné d’un cœur froid ce qu’elle t’a présenté, il te le faut pourtant recevoir avec charité et révérence, et prier pour elle, afin qu’elle puisse être enflammée du feu du Saint-Esprit, parce qu’il est écrit que l’abondance d’autrui doit suppléer le défaut des pauvres, et qu’aucune bonne œuvre ne sera mise en oubli devant Dieu.
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CXI.

Les biens des ecclésiastiques sont les biens propres de Jésus-Christ, dont il veut que les pauvres soient sustentés.

  Sainte Brigitte une fois en pèlerinage, après avoir consumé pour l’honneur de Dieu tout l’argent qu’elle avait pris, se trouvant dans le besoin, souffrait. Jésus-Christ, pour l’amour duquel elle avait donné ses moyens aux étrangers, lui apparut, lorsqu’elle était en prière, et lui dit : Bien que le monde soit à moi et qu’il soit en mon pouvoir de donner tout à qui bon me semblera, toutefois ce que l’on offre par amour et charité m’est plus agréable, et je requiers plus librement ce qui est à moi. Or, maintenant, parce que vous avez avec allégresse employé vos moyens pour mon honneur, aussi vous recevrez du mien, lorsque vous serez en nécessité. Ayez donc soin que l’on parle à l’archevêque de cette cité en cette sorte : Comme toutes les églises sont à moi, de même toutes les aumônes m’appartiennent. Donnez-moi donc, et à moi et à mes amis, ce qui est à moi, parce que, bien que ce me soit chose agréable de bâtir des églises, il m’est pareillement agréable d’assister mes amis qui se trouvent en nécessité, qui ont exposé tous leurs moyens pour l’amour de moi. Souviens-toi que j’ai adressé Élie à la pauvre veuve, lequel je nourrissais auparavant par le ministère des corbeaux, non qu’il n’y eût pour lors quelques-uns qui étaient plus riches que cette veuve, et que je n’eusse le pouvoir de le conserver sans nourriture et sans la veuve, le-
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quel avait demeuré quarante jours sans manger; mais j’ai fait cela pour éprouver la charité de la veuve, laquelle, moi qui, étant Dieu, pénètre dans les cœurs, je voyais être manifestée aux autres. Toi donc qui es père et maître de la veuve, fais, avec ce qui m’appartient, du bien aux veuves, car bien que je puisse toutes choses sans toi, et toi sans moi ne puisse rien, je désire toutefois contempler en iceux ta charité.

CXII.

Combien c’est mal fait d’inquiéter les amis de Dieu.

  Lorsque sainte Brigitte était à Rome, son cuisinier lui parla effrontément en cette sorte : Maîtresse, maintenant M. Charles, votre fils, est pendu.
  Sainte Brigitte lui répondit : Dieu l’en veuille garder! De qui as-tu appris ces nouvelles?
  Des pèlerins, dit-il, me l’ont dit.
  Par après, sur la fin de l’année, ce même cuisinier décéda, contrit et s’étant confessé.
  Sainte Brigitte, soigneuse du salut de son âme, pria pour lui. Sept jours étant passés, elle eut une vision : elle vit comme une poutre mise à travers sur l’enfer, au lieu de laquelle était assise l’âme du défunt. Pour lors vint la Vierge Marie qui lui dit : Il n’y a personne qui croie avec quelle crainte et frayeur cette âme est ici assise, et elle y est, parce qu’étant dans son corps, elle a inquiété les favoris de Dieu; toutefois sache qu’elle est du nombre de celles qui seront sauvées.
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                                       CXIII.

Que le chant des Sœurs de Saint-Sauveur, et les heures que maître Pierre , confesseur de sainte Brigitte, a dictées , et les matines avec les règles , procèdent du Saint-Esprit.

     Marie a dit à sainte Brigitte : Envoyez à ce mien ami mes heures , et dites-lui que le même qui les a dictées a dicté aussi la règle ; et le même Esprit qui t’a permis d’écrire les leçons , lui a montré à dicter le chant avec des choses admirables , car l’air s’assembla en telle quantité autour de ses oreilles, que sa tête et sa
poitrine en étaient remplies, et son cœur s’échauffait à l’amour de Dieu : et suivant que ce souffle lui a montré , sa langue proférait les paroles et formait le chant : partant, il n’en faut rien ôter , mais dit-lui de les montrer à mon bien-aimé vrai évêque Hemminge, que, s’il veut y ajouter quelque chose ou polir , il le peut.
     Quand à ce qui est écrit là de mon enfance, il n’y a rien qui ne soit vrai, et cela ne contredit aucunement l’Eglise. Et bien  que le latin ne soit pas du meilleur, néanmoins les paroles proférées par la bouche de ce mien ami me plaisent plutôt que si elles sortaient de la bouche d’un maître mondain. Davantage les heures doivent être gardées avec la règle dans le monastère d’Alvastre, jusqu’à ce que le lieu de mon monastère soit parachevé.

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                                       CXIV.

L’Esprit de Dieu illumine doublement l’entendement de l’homme. La lecture et le chant des Sœurs de l’ordre de Saint-Sauveur sont du Saint-Esprit

     La Vierge Marie parlait à l’épouse de Jésus-Christ : Il n’est pas plus difficile à Dieu de faire que de dire. Il avait fait des vermisseaux vénéneux, afin qu’ils sachent où ils peuvent paraître, selon qu’il sera besoin et nécessaire, et il s’abaisse d’autant plus librement aux hommes pour éclairer leur conscience, qu’ils se plaisent à l’intelligence de ses paroles. Et il fait cela pour deux manières : 1° comme il te semble que quelqu’un te montre ce que tu as à dire ; 2° comme il semblait à ton maître de qui les oreilles et le cœur se remplissaient d’air , et le cœur à guise d’une vessie s’enflait d’une ardente charité envers Dieu, d’où il apprit ces paroles qu’auparavant il ignorait , à savoir , comment il devait disposer les antiennes, les répons , les hymnes et les versets , et ranger le chant : c’est pourquoi rien n’y doit être augmenté ni diminué. Il est toutefois permis que si d’aventure il y a quelque mot qui semble obscur, on l’éclaircisse.

                                       CXV .

                             Du même maître Pierre.

     L’ange parlait à sainte Brigitte , lui disant : Dis à ton maître que lui et moi sommes un

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Membre de Dieu , lui à l’extérieur et moi à l’intérieur. Qu’il écrive donc les paroles que je te dis , et qu’il peut ôter ou ajouter ce qu’il lui plaira , car nous sommes conduits par un même esprit.

                                       CXVI.

Quelle douceur et amour a exercés Dieu envers sainte Brigitte , et au contraire.

     Sainte Brigitte parlais à la Divinité, disant : O mon Dieu très-doux , quand tu daignes visiter mon cœur , je ne puis empêcher mes bras d’embrasser ma poitrine, à cause de la divine douceur de la charité que je sens en mon cœur. Il me semble que tu es tellement imprimé et collé en mon âme, que tu es  son cœur , sa moelle et tous ses intestins , en sorte que tu m’es plus cher que n’est mon âme avec mon corps. Je serais heureuse si je faisais quelque chose qui te plût. Donc , mon très-cher Seigneur , aide-moi , afin que tout ce que je ferai tourne à ton honneur.
     Dieu répondit : Ma fille , comme la cire prend la forme du cachet, ainsi ton âme se transformera au Saint-Esprit , comme plusieurs diront après ta mort : Voici que maintenant nous voyons que le Saint-Esprit était en elle, et ma chaleur doit être conjointe à la tienne , en  sorte que tous ceux qui s’en approchent seront de là échauffés et illuminés.

         FIN DU TOME QUATRIEME ET DERNIER.
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