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Saint François de Sales
Introduction à la Vie Dévote


CHAPITRE XX DE LA DIFFERENCE DES VRAYES ET DES VAINES AMITIES

Voyci donq le grand advertissement, ma Philothee. Le miel d'Heraclee (130), qui est si veneneux, ressemble a l'autre qui est si salutaire : il y a grand danger de prendre l'un pour l'autre ou de les prendre meslés, car la bonté de l'un n'empescberoit pas la nuysance de l'autre Il faut estre sur sa garde pour n'estre point trompé en ces amitiés, notamment quand elles se contractent entre personnes de divers sexe, sous quel pretexte que ce soit, car bien souvent Satan donne le change a ceux qui ayment. On commence par l'amour vertueux, mais si on n'est fort sage l'amour frivole se meslera, puis l'amour sensuel, puis l'amour charnel ; ouy mesme il y a danger en l'amour spirituel si on n' est fort sur sa garde, bien qu'en celuy cy il soit plus difficile de prendre le change, parce que sa pureté et blancheur rendent plus connoissables les souïlleures que Satan y veut mesler : c'est pourquoy quand il l'entreprend il fait cela plus finement, et essaye de glisser les impuretés presque insensiblement.

Vous connoistrés l'amitié mondaine d'avec la sainte et vertueuse, comme l'on connoist le miel d'Heraclee d'avec l'autre : le miel d'Heraclee est plus doux a la langue que le miel ordinaire, a rayson de l'aconit

qui luy donne un surcroist de douceur, et l'amitié mondaine produit ordinairement un grand amas de paroles emmiellees, une cajolerie de petitz motz passionnés et de loüanges tirees de la beauté, de la grace et des qualités sensuelles ; mais l'amitié sacree a un langage simple et franc, ne peut loüer que la vertu et grace de Dieu, unique fondement sur lequel elle subsiste. Le miel d'Heraclee estant avalé excite un tournoyement de teste, et la fause amitié provoque un tournoyement d'esprit qui fait chanceler la personne en la chasteté et devotion, la portant a des regards affectés, mignards et immoderés, a des caresses sensuelles, a des souspirs desordonnés, a des petites plaintes de n'estre pas aymee, a des petites, mais recherchees, mais attrayantes contenances, galanterie, poursuitte des baysers, et autres privautés et faveurs inciviles, presages certains et indubitables d'une prochaine ruine de l'honnesteté ; mais l'amitié sainte n'a des yeux que simples et pudiques, ni des caresses que pures et franches, ni des souspirs que pour le Ciel, ni des privautés que pour l'esprit, ni des plaintes sinon quand Dieu n'est pas aymé, marques infallibles de l'honnesteté. Le miel d'Heraclee trouble la veuë, et cette amitié mondaine trouble le jugement, en sorte que ceux qui en sont atteins pensent bien faire en mal faisant, et cuydent que leurs excuses, pretextes et paroles soyent des vrayes raysons ; ilz craignent la lumiere et ayment les tenebres, mais l'amitié sainte a les yeux clairvoyans et ne se cache point, ains paroist volontier devant les gens de bien. En fin le miel d'Heraclee donne une grande amertume en la bouche ainsy les fauses amitiés se convertissent et terminent en paroles et demandes charnelles et puantes, ou, en cas de refus, a des injures, calomnies, impostures, tristesses, confusions et jalousies qui aboutissent bien souvent en abrutissement et forcenerie ; mais la chaste amitié est tous-jours egalement honneste, civile et amiable, et jamais ne se convertit qu'en une plus parfaitte et pure union d'espritz, image vive de l'amitié bienheureuse que l'on exerce au Ciel.

Saint Gregoire Nazianzene dit (131) que le paon faisant son cri lhors qu'il fait sa rouë et pavonnade excite grandement les femelles qui l'escoutent a la lubricité: qaund on voit un homme  pavonner, se parer et venir comme cela cajoler, chuchoter et barguigner aux oreilles d'une femme ou d'une fille, sans pretention d'un juste mariage, ha ! sans doute ce n'est que pour la provoquer a quelque impudicité ; et la femme d'honneur bouchera ses oreilles pour ne point ouïr le cri de ce paon et la voix de l'enchanteur qui la veut enchanter finement (132) : que si elle escoute, o Dieu, quel mauvais augure de la future perte de son coeur
 

Les jeunes gens qui font des contenances, grimaces et caresses, ou disent des parolles esquelles ilz ne voudroient pas estre surprins par leurs peres, meres, maris, femmes ou confesseurs tesmoignent en cela qu'ilz traittent d'autre chose que de l'honneur et de la conscience. Nostre Dame se trouble voyant un Ange en forme humaine, parce qu'elle estoit seule et qu'il luy donnoit des extremes, quoy que celestes loüanges : o Sauveur du monde, la pureté craint un Ange en forme humaine, et pourquoy donq l'impureté ne craindra-elle un homme, en cor qu'il fust en figure d'Ange, quand il la loüe des loüanges sensuelles et humaines ?

CHAPITRE XXI
ADVIS ET REMEDES CONTRE LES MAUVAISES
AMITIÉS

Mais quelz remedes contre cette engeance et formiliere de folles amours, folastreries, impuretés? Soudain que vous en aures les premiers ressentimens, tournes vous court de l'autre costé, et, avec une detestation absolüe de cette vanité, coures a la Croix du Sauveur et prenes sa couronne d'espines pour en environner vostre coeur, affin que ces petitz renardeaux (133) n'en approchent. Gardes bien de venir a aucune sorte de composition avec cet ennemi ; ne dites pas je l'escouteray mais je ne feray rien de ce qu'il me dira, je luy presteray l'oreille mais je luy refuseray le coeur. O ma Philothee, pour Dieu, soyes rigoureuse en telles occasions : le coeur et les oreilles s'entretiennent l'un a l'autre, et comme il est impossible d'empescher un torrent qui a pris sa descente par le pendant d'une montaigne, aussi est-il difficile d'empescher que l'amour qui est tombé en l'oreille ne face soudain sa cheute dans le coeur. Les chevres, selon Alcmeon, haleynent par les oreilles et non par les naseaux : il est vray qu'Aristote le nie (134), or ne sçay-je ce que c'en est, mais je sçay bien pourtant

que nostre coeur haleyne par l'oreille, et que comme il aspire et exhale ses pensees par la langue, il respire aussi par l'oreille, par laquelle il reçoit les pensees des autres. Gardons donq soigneusement nos oreilles de l'air des folles paroles, car autrement soudain nostre coeur en seroit empesté. (135) N'escoutes nulle sorte de propositions, sous quel pretexte que ce soit: en ce seul cas il n'y a point de danger d'estre incivile et agreste.

Resouvenes-vous que vous aves voüé vostre coeur a Dieu, et que vostre amour luy estant sacrifié, ce seroit donq un sacrilege de luy en oster un seul brin ; sacrifies le luy plustost derechef par mille resolutions et protestations, et vous tenant entre icelles comme un cerf dans son fort, reclames Dieu; il vous secourra et son amour prendra le vostre en sa protection, affin qu'il vive uniquement pour luy.

Que si vous estes des-ja prinse dans les filetz de ces folles amours, o Dieu, quelle difficulté de vous en desprendre ! Mettés vous devant sa divine Majesté connoissés en sa presence la grandeur de vostre misere, vostre foiblesse et vanité ; puys, avec le plus grand effort de coeur qu'il vous sera possible, detestés ces amours commencees, abjurés la vayne profession que vous en aves faitte, renoncés a toutes les promesses receuës, et d'une grande et tres absolue volonté, arrestés en vostre coeur et vous resoulvés de ne jamais plus rentrer en ces jeux et entretiens d'amour.

Si vous vous pouves esloigner de l'objet je l'appreuverois infiniment, car comme ceux qui ont esté

mordus des serpens ne peuvent pas aysement guerir en la presence de ceux qui ont esté autrefois blessés de la mesme morseure *, aussi la personne qui est piquee d'amour guerira difficilement de cette passion, tandis qu'elle sera proche de l'autre qui aura esté atteinte de la mesme piqueure. Le changement de lieu sert extremement pour apaiser les ardeurs et inquietudes, soit de la douleur soit de l'amour. Le garçon duquel parle saint Ambroise au livre second de la Penitence*, ayant fait un long voyage revint entierement delivré des folles amours qu'il avoit exercees, et tellement changé que la sotte amoureuse le rencontrant et luy disant : Ne me connois-tu pas ? " je suis bien moy mesme "; Ouy dea, respondit-il, " mais moy je ne suis pas moy mesme " : l'absence luy avoit apporté cette heureuse mutation. Et saint Augustin tesmoigne * que pour alleger la douleur qu'il eut en la mort de son ami, il s'osta de Tagaste, ou iceluy estoit mort, et s'en alla a Carthage.

Mais qui ne peut s'esloigner que doit il faire ? Il faut absolument retrancher toute conversation particuliere, tout entretien secret, toute douceur des yeux, tout sousris, et generalement toutes sortes de communications et amorces qui peuvent nourrir ce feu puant et fumeux ; ou pour le plus s'il est force de parler au complice, que ce soit pour declairer par une hardie, courte et severe protestation le divorce eternel que l'on a juré. Je crie tout haut a quicomque est tombé dans ces pieges d'amourettes : taillés, tranchés, rompés ; il ne faut pas s'amuser a descoudre ces folles amitiés, il les faut descbirer, il n'en faut pas desnouer les lîaysons, il les faut rompre ou couper; aussi bien les cordons et liens n'en valent rien. Il ne faut point mesnager pour un amour qui est si contraire a l'amour de Dieu.
 
 

Mais apres que j 'auray ainsy rompu les chaynes de cet infame esclavage, en cor m'en restera-il quelque ressentiment, et les marques et traces des fers en demeureront encor imprimees en mes pieds, c'est a dire en mes affections. Non feront, Philothee, si vous aves conceu autant de detestation de vostre mal comme il merite, car si cela est, vous ne seres plus agitee d'aucun mouvement que de celuy d'un extreme horreur de cet infame amour et de tout ce qui en depend, et demeureres quitte de toute autre affection envers l'objet abandonné, que de celle d'une tres pure charité pour Dieu. Mais si, pour l'imperfection de vostre repentir,

il vous reste encor quelques mauvaises inclinations, procurés pour vostre ame une solitude mentale, selon ce que je vous ay enseigné ci devant (136), et retirés vous y le plus que vous pourres, et par mille reiterés eslancemens d'esprit renoncés a toutes vos inclinations, reniés les de toutes vos forces ; usés plus que l'ordinaire des saintz livres, confessés vous plus souvent que de coustume et vous communiés, conferés humblement et naifvement de toutes les suggestions et tentations qui vous arriveront pour ce regard avec vostre directeur, si vous pouves, ou au moins avec quelque ame fidele et prudente ; et ne doutés point que Dieu ne vous affranchisse de toutes passions, pourveu que vous continuies fidelement en ces exercices.

Ah, ce me dires vous, mais ne sera ce point une ingratitude, de rompre si impiteusement une amitié ?

O que bienheureuse est l'ingratitude qui nous rend aggreables a Dieu ! Non, de par Dieu, Philothee, ce ne sera pas ingratitude, ains un grand benefice que vous feres a l'amant, car en rompant vos liens vous rompres les siens, puisqu'ilz vous estoyent communs, et bien que pour l'heure il ne s'apperçoive pas de son bonheur, il le reconnoistra bien tost apres et avec vous chantera pour action de grace : O Seigneur, vous aves rompu mes liens, je vous sacrifieray l'hostie

de louange et invoqueray vostre saint Nom

(137).
CHAPITRE XXII
QUELQUES AUTRES ADVIS SUR LE SUJET
DES AMITIÉS

L'amitié requiert une grande communication entre les amans, autrement elle ne peut ni naistre ni subsister. C'est pourquoy il arrive souvent qu'avec la communication de l'amitié, plusieurs autres communications passent et se glissent insensiblement de coeur en coeur, par une mutuelle infusion et reciproque escoulement d'affections, d'inclinations et d'impressions. Mais sur tout, cela arrive quand nous estimons grandement celuy que nous aymons ; car alhors nous ouvrons tellement le coeur a son amitié, qu'avec icelle ses inclinations et impressions entrent aysement toutes entieres, soit qu'elles soyent bonnes ou qu'elles soyent mauvaises. Certes, les abeilles qui amassent le miel d'Heraclee ne cherchent que le miel, mais avec le miel elles succent insensiblement les qualités veneneuses de l'aconit sur lequel elles font leur cueillette. Or donq, Philothee, il faut bien prattiquer en ce sujet la parolle que le Sauveur de nos ames souloit dire, ainsy que les Anciens nous ont appris: " Soyes bons changeurs " et monnoyeurs (138), c'est a dire, ne recevés pas la fause monnoye avec la bonne, ni le bas or avec le fin or ; separés le pretieux d'avec le chetif (139) : ouy, car il n y a presque celuy qui n'ait quelque imperfection. Et quelle rayson y a-il de recevoir pesle mesle les tares et imperfections de l'ami avec son amitié ? Il le faut certes aymer nonobstant son imperfection, mais il ne faut ni aymer ni recevoir son imperfection ; car l'amitié requiert la communication du bien et non pas du mal. Comme donq ceux qui tirent le gravier du Tage en separent l'or qu'ilz y treuvent pour l'emporter, et laissent le sable sur le rivage, de mesme ceux qui ont la communication de quelque bonne amitié doivent en separer le sable des imperfections, et ne le point laisser entrer
 

en leur ame. Certes, saint Gregoire Nazianzene (140) tesmoigne que plusieurs, aymans et admirans saint Basile, s'estoient laissés porter a l'imiter, mesme en ses imperfections exterieures, en son parler lentement et avec un esprit abstrait et pensif, en la forme de sa barbe et en sa demarche. Et nous voyons des maris, des femmes, des enfans, des amis qui ayans en grande estime leurs amis, leurs peres, leurs maris et leurs femmes acquierent, ou par condescendance ou par imitation , mille mauvaises petites humeurs au commerce de l'amitié qu'ilz ont ensemble. Or, cela ne se doit aucunement faire, car chacun a bien asses de ses mauvaises inclinations sans se surcharger de celles des autres ; et non seulement l'amitié ne requiert pas cela, mais au contraire, elle nous oblige a nous entr'ayder pour nous affranchir reciproquement de toutes sortes d'imperfections. Il faut sans doute supporter doucement l'ami en ses imperfections, mais non pas le porter en icelles, et beaucoup moins les transporter en nous.

Mays je ne parle que des imperfections ; car quant aux pechés il ne faut ni les porter ni les supporter en l'ami. C'est une amitié ou foible ou meschante de voir perir l'ami et ne le point secourir, de le voir mourir d'un aposteme et n'oser luy donner le coup du rasoir de la correction pour le sauver. La vraye et vivante amitié ne peut durer entre les pechés. On dit que la salemandre esteint le feu dans lequel elle se couche (141), et le peché ruine l'amitié en laquelle il se loge : si c'est un peché passager, l'amitié luy donne soudain la fuite par la correction ; mais s'il sejourne et arreste, tout aussi tost l'amitié perit, car elle ne peut subsister que sur la vraye vertu ; combien moins donq doit on pecher pour l'amitié ? L'ami est ennemi quand il nous veut conduire au peché, et merite de perdre l'amitié quand il veut perdre et damner l'ami ; (142) ains c'est l'une des plus asseurees marques d'une fause amitié que de la voir prattiquee envers une personne vicieuse, de quelle sorte de peché que ce soit. Si celuy que nous aymons est vicieux, sans doute nostre amitié est vicieuse ; car puysqu'elle ne peut regarder la vraye vertu il est force qu'elle considere quelque vertu folastre et quelque qualité sensuelle.

La societé faitte pour le prouffit temporel entre les marchans n'a que l'image de la vraye amitié ; car elle se fait non pour l'amour des personnes mais pour l'amour du gain.

En fin, ces deux divines parolles sont deux grandes colomnes pour bien asseurer la vie chrestienne. L'une est du Sage (143) : Qui craint Dieu aura pareillement une bonne amitié ; l'autre est de saint Jacques (144)

: L'amitié de ce monde est ennemie de Dieu.

CHAPITRE XXIII
(145) DES EXERCICES DE LA MORTIFICATION EXTERIEURE

Ceux qui traittent des choses rustiques et champestres asseurent que si on escrit quelque mot sur une amande bien entiere et qu'on la remette dans son noyau, le pliant et serrant bien proprement et le plantant ainsy, tout le fruit de l'arbre qui en viendra se treuvera escrit et gravé du mesme mot (146). Pour moy, Philothee, je n'ay jamais peu appreuver la methode de ceux qui pour reformer l'homme commencent par l'exterieur, par les contenances, par les habitz, par les cheveux. Il me semble, au contraire, qu'il faut commencer par l'interieur : Convertisses-vous a moy, dit Dieu, de tout vostre coeur (147); Mon enfant, donne-moy ton coeur

(148); car aussi, le coeur estant la source des actions, elles sont telles qu'il est. L'Espoux divin invitant l'ame (149), Metz-moy, dit-il, comme un cachet sur ton coeur, comme un cachet sur ton bras. Ouy vrayement, car quicomque a Jesus Christ en son coeur, il l'a bien tost apres en toutes ses actions exterieures.

C'est pourquoy, chere Philothee, j'ay voulu avant toutes choses graver et inscrire sur vostre coeur ce mot saint et sacré : VIVE JESUS, asseuré que je suis qu'apres cela, vostre vie, laquelle vient de vostre coeur comme un amandier de son noyau, produira toutes ses actions qui sont ses fruitz, escrites et gravees du mesme mot de salut, et que comme ce doux Jesus vivra dedans vostre coeur, il vivra aussi en tous vos deportemens, et paroistra en vos yeux, en vostre bouche, en vos mains, voyre mesme en vos cheveux; et pourrés saintement dire, a l'imitation de saint Paul (150) : Je vis, mais non plus moy, ains Jesus Christ vit en moy. Bref, qui a gaigné le coeur de l'homme a gaigné tout l'homme. Mais ce coeur mesme par lequel nous voulons commencer, requiert qu'on l'instruise comme il doit former son train et maintien exterieur, affin que non seulement on y voye la sainte devotion, mais aussi une grande sagesse et discretion. Pour cela je vous vay briefvement donner plusieurs advis.
 
 

Si vous pouves supporter le jeusne, vous feres bien de jeusner quelques jours, outre les jeusnes que l'Eglise nous commande ; car outre l'effect ordinaire du jeusne, d'eslever l'esprit, reprimer la chair, prattiquer la vertu et acquerir plus grande recompense au Ciel, c'est un grand bien de se maintenir en la possession de gourmander la gourmandise mesme, et tenir l'appetit sensuel et le cors sujet a la loy de l'esprit ; et bien qu'on ne jeusne pas beaucoup, l'ennemi neanmoins nous craint davantage quand il connoist que nous sçavons jeusner.

Les mercredi, vendredi et samedi sont les jours esquelz les anciens Chrestiens s'exerçoient le plus a l'abstinençe : prenes en donq de ceux la pour jeusner, autant que vostre devotion et la discretion de vostre directeur vous le conseilleront.

Je dirois volontier comme saint Hierosme dit a la bonne dame Leta (151) : " Les jeusnes longs et immoderés me desplaisent bien fort, sur tout en ceux qui sont en aage encor tendre. J'ay appris par experience que le petit asnon estant las en chemin cherche de s'escarter ;

" c'est a dire, les jeunes gens portés a des infirmités par l'exces des jeusnes, se convertissent aysement aux delicatesses. Les cerfz courent mal en deux tems : quand ilz sont trop chargés de venaison et quand ilz sont trop maigres. Nous sommes grandement exposés aux tentations quand nostre cors est trop nourri et quand il est trop abbattu ; car l'un le rend insolent en son ayse et l'autre le rend desesperé en son mesayse ; et comme nous ne le pouvons porter quand il est trop gras, aussi ne nous peut-il porter quand il est trop maigre. Le defaut de cette moderation es jeusnes, disciplines, haires et aspretés rend inutiles au service de la charité les meilleures annees de plusieurs, comme il fit mesme a saint Bernard qui se repentit d'avoir usé de trop d'austenté (152); et d'autant qu'ilz l'ont maltraitté au commencement, ilz sont contrains de le flatter a la fin. N'eussent-ilz pas mieux fait de luy faire un traittement egal, et proportionné aux offices et travaux ausquelz leurs conditions les obligeoyent?

Le jeusne et le travail mattent et abbattent la chair. Si le travail que vous feres vous est necessaire, ou fort utile a la gloire de Dieu, j'ayme mieux que vous souffries la peyne du travail que celle du jeusne : c'est le sentiment de l'Eglise, laquelle, pour les travaux utiles au service de Dieu et du prochain, descharge ceux qui les font du jeusne mesme commandé. L'un a de la peyne a jeusner, l'autre en a a servir les malades, visiter les prisonniers, confesser, prescher, assister les desolés, prier et semblables exercices : cette peyne vaut mieux que celle la ; car outre qu'elle matte egalement, elle a des fruitz beaucoup plus desirables. Et partant, generalement, il est mieux de garder plus de forces corporelles qu'il n'est requis, que d'en ruiner plus qu'il ne faut; car on peut tous-jours les abbattre quand on veut, mays on ne les peut pas reparer tous-jours quand on veut.

Il me semble que nous devons avoir en grande reverence la parolle que nostre Sauveur et Redempteur Jesus Christ dit a ses Disciples (153) : Manges ce qui sera mis devant vous. C'est, comme je crois, une plus grande vertu de manger sans choix ce qu'on vous presente et en mesme ordre qu'on le vous presente, ou qu'il soit a vostre goust ou qu'il ne le soit pas, que de choisir tous-jours le pire. Car encor que cette derniere façon de vivre semble plus austere, l'autre neanmoins a plus de resignation, car par icelle on ne renonce pas seulement a son goust, mais encor a son choix ; et si, ce n'est pas une petite austerité de tourner son goust a toute main et le tenir sujet aux rencontres, joint que cette sorte de mortification ne paroist point, n'incommode personne, et est uniquement propre pour la vie civile. Reculer une viande pour en prendre une autre, pincer et racler toutes choses, ne treuver jamais rien de bien appresté ni de bien net, faire des mysteres a chaque morceau, cela ressent un coeur mol et attentif aux platz et aux escuelles. J'estime plus que saint Bernard beut de l'huyle pour de l'eau ou du vin, que s'il eust beu de l'eau d'absynthe avec attention ; car c'estoit signe qu'il ne pensoit pas a ce qu'il beuvoit. Et en cette nonchalance de ce qu'on doit manger et qu'on boit gist la perfection de la prattique de ce mot sacré : Manges ce

qui vous sera mis devant. J'excepte neanmoins les viandes qui nuisent a la santé ou qui mesme incommodent l'esprit, comme font a plusieurs les viandes chaudes et espicees, fumeuses, venteuses; et certaines occasions esquelles la nature a besoin d'estre recreée et aydee, pour pouvoir soustenir quelque travail a la gloire de Dieu. Une continuelle et moderee sobrieté est meilleure que les abstinences violentes faittes a diverses reprises et entremeslees de grans relaschemens.

La discipline a une merveilleuse vertu pour resveiller l'appetit de la devotion, estant prise moderement. La haire matte puissamment le cors ; mais son usage n'est pas pour l'ordinaire propre ni aux gens mariés, ni aux delicates complexions, ni a ceux qui ont a supporter d'autres grandes peynes. Il est vray qu'es jours plus signalés de la penitence, on la peut employer avec l'advis du discret confesseur.

Il faut prendre de la nuit pour dormir, chacun selon sa complexion, autant qu'il est requis pour bien utilement veiller le jour. Et parce que l'Escriture Sainte, en cent façons, l'exemple des Saintz et les raysons naturelles nous recommandent grandement les matinees, comme les meilleures et plus fructueuses pieces de nos jours, et que Nostre Seigneur mesme est nommé Soleil levant (154) et Nostre Dame, Aube du jour (155), je pense que c'est un soin vertueux de prendre son sommeil devers le soir a bonne heure, pour pouvoir prendre son resveil et faire son lever de bon matin. Certes, ce tems la est le plus gracieux, le plus doux et le moins embarrassé ; les oyseaux mesmes nous provoquent en iceluy au resveil et aux loüanges de Dieu : si que le lever matin sert a la santé et a la sainteté.
 
 

Balaam monté sur son asnesse alloit treuver Balac(156); mais parce qu'il n'avoit pas droite intention, l'Ange l'attendit en chemin avec une espee en main pour le tuer. L'asnesse, qui voyoit l'Ange, s'arresta par trois diverses fois comme restive ; Balaam cependant la frappoit cruellement de son baston pour la faire avancer, jusques a la troisiesme fois qu'elle, estant couchee tout a fait sous Balaam, luy parla par un grand miracle, disant : Que t'ay-je fait ? Pourquoy tu m'as battue des-ja par trois fois ? Et tost apres, les yeux de Balaam furent ouvertz, et il vit l'Ange qui luy dit : Pour quoy as-tu battu ton asnesse ? Si elle ne se fusi destournee de devant moy je t'eusse tué et l'eusse reservee. Lhors Balaam dit a l'Ange : Seigneur, j'ay peché, car je ne sçavois pas que tu te misses contre moy en la voÿe. Voyes-vous, Philothee, Balaam est la cause du mal, et il frappe et bat la pauvre asnesse qui n'en peut mais.

Il en prend ainsy bien souvent en nos affaires ; car cette femme voit son mari ou son enfant malade, et soudain elle court au jeusne, a la haire, a la discipline, comme fit David pour un pareil sujet (157). Helas, chere amie, vous battes le pauvre asne, vous affligés vostre cors, et il ne peut mais de vostre mal, ni dequoy Dieu a son espee desgainee sur vous ; corrigés vostre coeur qui est idolatre de ce mari, et qui permettoit mille vices a l'enfant et le destinoit a l'orgueil, a la vanité et a l'ambition. Cet homme voit que souvent il tombe lourdement au peché de luxure : le reproche interieur vient contre sa conscience avec l'espee au poing pour l'outre-percer d'une sainte crainte; et soudain son coeur revenant a soy : ah, felonne chair, dit-il, ah, cors desloyal, tu m'as trahi ; et le voyla incontinent a grans coups sur cette chair, a des jeusnes immoderés, a des disciplines demesurees, a des haires insupportables. O pauvre ame, si ta chair pouvoit parler comme l'asnesse de Balaam, elle te diroit : pourquoy me frappes-tu, miserable ? c'est contre toy, o mon ame, que Dieu arme sa vengeance, c'est toy qui es la criminelle ; pourquoy me conduis-tu aux mauvaises conversations ? pourquoy appliques-tu mes yeux, mes mains, mes levres aux lascivetés ? pourquoy me troubles-tu par des mauvaises imaginations ? Fay des bonnes pensees, et je n'auray pas de mauvais mouvemens; hante les gens pudiques, et je ne seray point agitee de ma concupiscence. Helas, c'est toy qui me jettes dans le feu, et tu ne veux pas que je brusle ; tu me jettes la fumee aux yeux, et tu ne veux pas qu'ilz s'enflamment. Et Dieu sans doute vous dit en ces cas-la : Battes, rompes, fendes, froisses vos coeurs (158) principalement, car c'est contre eux que mon courroux est animé. Certes, pour guerir la demangeaison il n'est pas tant besoin de se laver et baigner, comme de purifier le sang et rafraischir le foye ; ainsy, pour nous guerir de nos vices il est voyrement bon de mortifier la chair, mais il est sur tout necessaîre de bien purifier nos affections et rafraischir nos coeurs.
 

Or, en tout et par tout, il ne faut nullement entreprendre des austerités corporelles qu'avec

l'advis de nostre guide.

CHAPITRE XXIV
DES CONVERSATIONS ET DE LA SOLITUDE

Rechercher les conversations et les fuir, ce sont deux extremités blasmables en la devotion civile, qui est celle de laquelle je vous parle. La fuite d'icelles tient du desdain et mespris du prochain, et la recherche ressent a l'oysiveté et a l'inutilité. Il faut aymer le prochain comme soy mesme (159) : pour monstrer qu'on l'ayme, il ne faut pas fuir d'estre avec luy, et pour tesmoigner qu'on s'ayme soy mesme, on doit demeurer en soy mesme (160)quand on y est. Or, on y est quand on est seul: Pense a toy mesme, dit saint Bernard (161), et puys aux autres. Si donques rien ne vous presse d'aller en conversation ou d'en recevoir chez vous, demeurés en vous mesme et vous entretenés avec vostre coeur ; mais si la conversation vous arrive, ou quelque juste sujet vous invite a vous y rendre, alles de par Dieu, Philothee, et voyes vostre prochain de bon coeur et de bon oeil.

On appelle mauvaises conversations celles qui se font pour quelque mauvaise intention, ou bien quand ceux qui entreviennent en icelles sont vicieux, indiscretz et dissolus ; et pour celles la, il s'en faut destourner, comme les abeilles se destournent de l'amas des taons et freslons. Car, comme ceux qui ont esté mordus des chiens enragés ont la sueur, l'haleyne et la salive dangereuse, et principalement pour les enfans et gens de delicate complexion, ainsy ces vicieux et desbordés ne peuvent estre frequentés qu'avec hazard et peril, sur tout par ceux qui sont de devotion encores tendre et delicate.

Il y a des conversations inutiles a toute autre chose qu'a la seule recreation, lesquelles se font par un simple divertissement des occupations serieuses ; et quant a celles la, comme il ne faut pas s'y addonner, aussi peut-on leur donner le loysir destiné a la recreation.

Les autres conversations ont pour leur fin l'honnesteté, comme sont les visites mutuelles et certaines assemblees qui se font pour honnorer le prochain ; et quant a celles la, comme il ne faut pas estre superstitieuse a les prattiquer, aussi ne faut - il pas estre du tout incivile a les mespriser, mais satisfaire avec modestie au devoir que l'on y a, affin d'eviter egalement la rusticité et la legereté.
 

Reste les conversations utiles, comme sont celles des personnes devotes et vertueuses : o Philothee, ce vous sera tous-jours un grand bien d'en rencontrer souvent de telles. La vigne plantee parmi les oliviers porte des raisins onctueux et qui ont le goust des olives : une ame qui se treuve souvent parmi les gens de vertu ne peut qu'elle ne participe a leurs qualités. Les bourdons seulz ne peuvent point faire du miel, mais avec les abeilles ilz s'aydent a le faire : c'est un grand advantage pour nous bien exercer a la devotion, de converser avec les ames devotes.

En toutes conversations, la naifveté, simplicité, douceur et modestie sont tous-jours preferees. Il y a des gens qui ne font nulle sorte de contenance ni de mouvement qu'avec tant d'artifice que chacun en est ennuyé; et comme celuy qui ne voudroit jamais se pourmener qu'en comptant ses pas, ni parler qu'en chantant, seroit fascheux au reste des hommes, ainsy ceux qui tiennent un maintien artificieux et qui ne font rien qu'a cadence, importunent extremement la conversation, et en cette sorte de gens il y a tousjours quelque espece de presomption. Il faut pour l'ordinaire qu'une joye moderee predomine en nostre conversation. Saint Romuald et saint Anthoine sont extremement loüés dequoy, nonobstant toutes les austerités, ilz avoient la face et les paroles ornees de joye, gayeté et civilité. Resjouissés vous avec les joyeux (162); je vous dis encor une fois avec l'Àpostre (163) : Soyés tous-jours joyeuse, mais en Nostre Seigneur, et que vostre modestie paroisse a tous les hommes. Pour vous res-jouir en Nostre Seigneur, il faut que le sujet de vostre joye soit non seulement loysible mays honneste : ce que je dis, parce qu'il y a des choses loysibles qui pourtant ne sont pas honnestes ; et affin que vostre modestie paroisse, gardes-vous des insolences lesquelles sans doute sont tous-jours reprehensibles : faire tomber l'un, noircir l'autre, piquer le tiers, faire du mal a un fol, ce sont des risees et joyes sottes et insolentes.

Mais tous-jours, outre la solitude mentale a laquelle vous vous pouves retirer emmi les plus grandes conversations, ainsy que j'ay dit ci dessus (164), vous deves aymer la solitude locale et reelle, non pas pour aller es desertz,

comme sainte Marie Egyptienne, saint Paul, saint Anthoine, Arsenius et les autres Peres solitaires, mais pour estre quelque peu en vostre chambre, en vostre jardin et ailleurs, ou plus a souhait vous puissies retirer vostre esprit en vostre coeur, et recreer vostre ame par des bonnes cogitations et saintes pensees, ou par un peu de bonne lecture, a l'exemple de ce grand Evesque Nazianzene qui, parlant de soy mesme, " Je me pourmenois, " dit-il,

"moy mesme avec moy mesme sur le soleil couchant, et passois le tems sur le rivage de la mer ; car j'ay accoustumé d'user de cette recreation pour me relascher et secouer un peu des ennuis ordinaires"; et la dessus il discourt de la bonne pensee qu'il fit, que je vous ay recitee ailleurs (165). Et a l'exemple encores de saint Ambroise, duquel parlant saint Augustin (166), il dit que souvent estant entré en sa chambre (car on ne refusoit l'entree a personne) il le regardoit lire; et apres avoir attendu quelque tems, de peur de l'incommoder, il s'en retournoit sans mot dire, pensant que ce peu de tems qui restoit a ce grand Pasteur pour revigorer et recreer son esprit, apres le tracas de tant d'affaires, ne luy devoit pas estre osté. Aussi, apres que les Apostres eurent un jour raconté a Nostre Seigneur comme ilz avoyent presché et beaucoup fait : Venés, leur dit-il, en la solitude, et vous y reposés un peu (167)

CHAPITRE XXV
(168)
DE LA BIENSEANCE DES HABITZ

Saint Paul veut que les femmes devotes (il en faut autant dire des hommes) soyent revestues d'habitz bien-seans, se parans avec pudicité et sobrieté(169). Or, la bien-seance des habitz et autres ornemens depend de la matiere, de la forme et de la netteté. Quant a la netteté, elle doit presque tous-jours estre egale en nos habitz, sur lesquelz, tant qu'il est possible, nous ne devons laisser aucune sorte de souilleure et vilenie. La netteté exterieure represente en quelque façon l'honnesteté interieure. Dieu mesme requiert l'honnesteté corporelle en ceux qui s'approchent de ses autelz et qui ont la charge principale de la devotion (170).

Quant a la matiere et a la forme des habitz, la bienseance se considere par plusieurs circonstances du tems, de l'aage, des qualités, des compaignies, des occasions. On se pare ordinairement mieux es jours de feste, selon la grandeur du jour qui se celebre ; en tems de peni- tence, comme en Caresme, on se demet bien fort; aux noces on porte les robbes nuptiales, et aux assemblees funebres, les robbes de deuil ; aupres des princes on rehausse l'estat, lequel on doit abaisser entre les domestiques. La femme mariee se peut et doit orner aupres de son mari, quand il le desire ; si elle en fait de mesme en estant esloignee, on demandera quelz yeux elle veut favoriser avec ce soin particulier. On permet

plus d'affiquetz aux filles, parce qu'elles peuvent loysiblement desirer d'aggreer a plusieurs, quoy que ce ne soit qu'affin d'en gaigner un par un saint mariage. On ne treuve pas non plus mauvais que les vefves a marier se parent aucunement, pourveu qu'elles ne facent point paroistre de folastrerie, d'autant qu'ayans des-ja esté meres de famille, et passé par les regretz du vefvage, on tient leur esprit pour meur et attrempé. Mais quant aux vrayes vefves, qui le sont non seulement de cors mais aussi de coeur, nul ornement ne leur est convenable, sinon l'humilité, la modestie et la devotion ; car si elles veulent donner de l'amour aux hommes elles ne sont pas vrayes vefves, et si elles n'en veulent pas donner, pourquoy en portent-elles les outilz ? Qui ne veut recevoir les hostes, il faut qu'il oste l'enseigne de son logis. On se moque tous-jours des vielles gens quand ilz veulent faire les jolis : c'est une folie qui n'est supportable qu'a la jeunesse.

Soyes propre, Philothee ; qu'il n'y ait rien sur vous de trainant et mal ageancé : c'est un mespris de ceux avec lesquelz on converse d'aller entr' eux en habit desaggreable ; mays gardés-vous bien des affaiteries, vanités, curiosités et folastreries. Tenes-vous tous-jours, tant qu'il vous sera possible, du costé de la simplicité et modestie, qui est sans doute le plus grand ornement de la beauté et la meilleure excuse pour la laideur. Saint Pierre advertit principalement les jeunes femmes de ne porter point leurs cheveux tant crespés, frisés, annellés et serpentés (171). Les hommes qui sont si lasches que de s'amuser a ces muguetteries sont par tout descriés comme hermaphrodites, et les femmes vaines sont tenues pour imbecilles en chasteté ; au moins si elles en ont, elle n'est pas visible parmi tant de fatras et bagatelles. On dit qu'on n'y pense pas mal, mais je replique, comme j'ay fait ailleurs (172), que le diable en y pense tous-jours. Pour moy, je voudrois que mon devot et ma devote fussent tous-jours les mieux habillés de la trouppe, mais les moins pompeux et affaités, et, comme il est dit au proverbe, qu'ilz fussent parés de grace, bien-seance et dignité. Saint Louis dit

bien-seance et dignité. Saint Louys dit en un mot (173) que "l'on se doit vestir selon son estat, en sorte que les sages etbons ne puissent dire : vous en faites trop, ni les jeunes gens : vous en faites trop

peu. " Mais en cas que les jeunes ne se veuillent pas contenter de la bienseance, il se faut arrester a l'advis des sages.

CHAPITRE XXVI
DU PARLER, ET PREMIEREMENT COMME IL FAUT
PARLER DE DIEU

Les medecins prennent une grande connoissance de la santé ou maladie d'un homme par l'inspection de sa langue ; et nos parolles sont les vrays indices des qualités de nos ames : Par tes parolles, dit le Sauveur (174), tu seras justifié, et par tes parolles tu seras condamné. Nous portons soudain la main sur la douleur que nous sentons, et la langue sur l'amour que nous avons. Si donq vous estes bien amoureuse de Dieu, Philothee, vous parlerés souvent de Dieu es devis familiers que vous feres avec vos domestiques, amis et voysins : ouy, car la bouche du juste meditera la sapience, et sa langue parlera du jugement (175). Et comme les abeilles ne demeslent autre chose que le miel avec leur petite bouchette, ainsy vostre langue sera tous-jours emmiellee de son Dieu, et n'aura point de plus grande suavité que de sentir couler entre vos levres des louanges et benedictions de son nom, ainsy qu'on dit (176) de saint François, qui prononçant le saint nom du Seigneur, sucçoit et lechoit ses levres, comme pour en tirer la plus grande douceur du monde.
Mais parlés tous-jours de Dieu comme de Dieu, c'est a dire reveremment et devotement, non point faisant la suffisante ni la prescheuse, mais avec l'esprit de douceur, de charité et d'humilité, distillant autant que vous sçaves (comme il est dit de l'Espouse au Cantique des Cantiques (177)) le miel delicieux de la devotion et des choses divines, goutte a goutte, tantost dedans l'oreille de l'un, tantost dedans l'oreille de l'autre, priant Dieu au secret de vostre ame qu'il luy plaise de faire passer cette sainte rosee jusques dans le coeur de ceux qui vous escoutent. Sur tout il faut faire cet office angelique doucement et souëfvement, non point par maniere de correction, mais par maniere d'inspiration, car c'est merveille combien la suavité et amiable proposition de quelque bonne chose est une puissante amorce pour attirer les coeurs.

Ne parles donq jamais de Dieu ni de la devotion par maniere d'acquit et d'entretien mais tous-jours avec attention et devotion : ce que je dis pour vous oster une remarquable vanité qui se treuve en plusieurs qui font profession de devotion, lesquelz a tous propos disent des parolles saintes et ferventes par maniere d'entregent et sans y penser nullement ; et apres les avoir dites, il leur est advis qu'ilz sont telz que les parolles tesmoignent, ce qui n'est pas.

CHAPITRE XXVII
DE L'HONNESTETÉ DES PAROLES ET DU RESPECT
QUE L'ON DOIT AUX PERSONNES

Si quelqu'un ne peche point en parole, dit saint Jacques (178), il est homme parfait. Gardes vous soigneusement de lascher aucune parole deshonneste ; car encor que vous ne les disies pas avec mauvaise intention, si est ce que ceux qui les oyent, les peuvent recevoir d'une autre sorte. La parole deshonneste tombant dans un coeur foible, s'estend et se dilate comme une goutte d'huyle sur le drap ; et quelquefois elle saisit tellement le coeur qu'elle le remplit de mille pensees et tentations lubriques. Car, comme le poison du cors entre par la bouche, aussi celuy du coeur entre par l'oreille, et la langue qui le produit est meurtriere, d'autant qu'encor qu'a l'adventure le venin qu'elle a jetté n'ait pas fait son effect, pour avoir treuvé les coeurs des auditeurs munis de quelque contre-poison, si est ce qu'il n'a pas tenu a sa malice qu'elle ne les ait fait mourir. Et que personne ne me die qu'il n'y pense pas, car Nostre Seigneur qui connoist les pensees a dit (179) que la bouche parle de l'abondance du coeur ; et si nous n'y pensions pas mal, le malin neanmoins en pense beaucoup, et se sert tous-jours secrettement de ces mauvais motz pour en transpercer le coeur de quelqu'un. On dît que ceux qui ont mangé de l'herbe qu'on appelle angelique ont tous-jours l'haleyne douce et
aggreable ; et ceux qui ont au coeur l'honnesteté et chasteté, qui est la vertu angelique, ont tous-jours leurs parolles nettes, civiles et pudiques. Quant aux choses indecentes et folles, l'Apostre ne veut pas que seulement on les nomme (180), nous asseurant que rien ne corrompt tant les bonnes moeurs que les mauvais devis(181).

Si ces parolles deshonnestes sont dites a couvert, avec affaiterie et subtilité, elles sont infiniment plus veneneuses ; car, commç plus un dard est pointu plus il entre aysement en nos cors, ainsy plus un mauvais mot est aigu, plus il penetre en nos coeurs. Et ceux qui pensent estre galans hommes a dire de telles parolles en conversation ne sçavent pas pourquoy les conversations sont faittes ; car elles doivent estre comme essaims d'abeilles assemblees pour faire le miel de quelque doux et vertueux entretien, et non pas comme un tas de guespes qui se joignent pour succer quelque pourriture. Si quelque sot vous dit des paroles messeantes, tesmoignés que vos oreilles en sont offencees, ou vous destournant ailleurs ou par quelque autre moyen, selon que vostre prudence vous enseignera.

C'est une des plus mauvaises conditions qu'un esprit peut avoir que d'estre moqueur : Dieu hait extremement ce vice et en a fait jadis des estranges punitions. Rien n'est si contraire a la charité, et beaucoup plus a la devotion, que le mespris et contemnement du prochain. Or, la derision et moquerie ne se fait jamais sans ce mespris ; c'est pourquoy elle est un fort grand peché, en sorte que les docteurs ont rayson de dire que la moquerie est la plus mauvaise sorte d'offence que

l'on puisse faire au prochain par les paroles (182), parce que les autres offences se font avec quelque estime de

celuy qui est offencé, et celle-ci se fait avec mespris et contemnement.

Mays quant aux jeux de paroles qui se font des uns aux autres avec une modeste gayeté et joyeuseté, ilz appartiennent a la vertu nommee eutrapelie par les Grecz, que nous pouvons appeller bonne conversation ;

et par iceux on prend une honneste et amiable recreation sur les occasions frivoles que les imperfections humaines fournissent. Il se faut garder seulement de passer de cette honneste joyeuseté a la moquerie. Or, la moquerie provoque a rire par mespris et contemnement du prochain ; mais la gayeté et gausserie provoque a rire par une simple liberté, confiance et familiere franchise, conjointe a la gentillesse de quelque mot. Saint Louys, quand les religieux vouloyent luy parler des choses relevees apres disner : Il n'est pas tems d'alleguer, disoit-il, mais de se recreer par quelque joyeuseté et quolibetz : que chacun die ce qu'il voudra honnestement (183); ce qu'il disoit favorisant la noblesse qui estoit autour de luy pour recevoir des caresses de sa Majesté. Mais, Philothee, passons tellement le tems par recreation que nous conservions la sainte eternité par devotion.

CHAPITRE XXVIII
DES JUGEMENS TEMERAIRES

Ne juges point et vous ne seres point jugés, dit le Sauveur de nos ames (184); ne condamnes point et vous ne seres point condamnés. Non, dit le saint Apostre (185), ne juges pas avant le tems, jusques a ce que le Seigneur vienne, qui revelera le secret des tenebres et manifestera les conseilz des coeurs. O que les jugemens temeraires sont desaggreables a Dieu ! Les jugemens des enfans des hommes sont temeraires parce qu'ilz ne sont pas juges les uns des autres, et jugeans
ilz usurpent l'office de Nostre Seigneur ; ilz sont terneraires parce que la principale malice du peché depend de l'intention et conseil du coeur, qui est le secret des tenebres pour nous ; ilz sont temeraires parce qu'un chacun a asses a faire a se juger soy mesme, sans entreprendre de juger son prochain. C'est chose egalement necessaire pour n'estre point jugés, de ne point juger les autres et de se juger soy mesme ; car, comme Nostre Seigneur nous defend l'un, l'Apostre nous ordonne l'autre disant (186) : Si nous nous jugions nous mesmes, nous ne serions point jugés. Mais, o Dieu, nous faysons tout au contraire ; car ce qui nous est defendu nous ne cessons de le faire, jugeans a tout propos le prochain, et ce qui nous est commandé, qui est de nous juger nous mesmes, nous ne le faysons jamais.

Selon les causes des jugemens temeraires, il y faut remedier. Il y a des coeurs aigres, amers et aspres de leur nature, qui rendent pareillement aigre et amer tout ce qu'ilz reçoivent et convertissent, comme dit le Prophete (187), le jugement en absynthe, ne jugeans jamais du prochain qu'avec toute rigueur et aspreté : ceux ci ont grandement besoin de tomber entre les mains d'un bon medecin spirituel, car cette amertume de coeur leur estant naturelle, elle est malaysee a vaincre ; et bien qu'en soy elle ne soit pas peché, ains seulement une imperfection, elle est neanmoins dangereuse, parce qu'elle introduit et fait regner en l'ame le jugement temeraire et la mesdisance. Aucuns jugent temerairement non point par aigreur mais par orgueil, leur estant advis qu'a mesure qu'ilz depriment l'honneur d'autruy, ilz relevent le leur propre : espritz arrogans et presomptueux, qui s'admirent eux mesmes et se colloquent si haut en leur propre estime qu'ilz voyent tout le reste comme chose petite et basse : Je ne suis pas comme le reste des hommes, disoit ce sot

Pharisien (188).

Quelques uns n'ont pas cet orgueil manifeste, ains seulement une certaine petite complaisance a considerer le mal d'autruy pour savourer et faire savourer plus doucement le bien contraire duquel ilz s'estiment doués ; et cette complaisance est si secrette et imperceptible, que si on n' a bonne veuë on ne la peut pas descouvrir, et ceux mesme qui en sont atteins ne la connoissent pas si on ne la leur monstre. Les autres, pour se flatter et excuser envers eux mesmes et pour adoucir les remors de leurs consciences, jugent fort volontier que les autres sont vicieux du vice auquel ilz se sont voüés, ou de quelque autre aussi grand, leur estant advis que la multitude des criminelz rend leur peché moins blasmable. Plusieurs s' addonnent au jugement temeraire pour le seul playsir qu'ilz prennent a philosopher et deviner des moeurs et humeurs des personnes, par maniere d'exercice d'esprit ; que si par malheur ilz rencontrent quelquefois la verité en leurs jugemens, l'audace et l'appetit de continuer s'accroist tellement en eux, que l'on a peyne de les en destourner. Les autres jugent par passion, et pensent tous-jours bien de ce qu'ilz ayment et tous-jours mal de ce qu'ilz haïssent, sinon en un cas admirable et neanmoins veritable, auquel l'exces de l'amour provoque a faire mauvais jugement de ce qu'on ayme : effect monstrueux, mais aussi provenant d'un amour impur, imparfait, troublé et malade, qui est la jalousie, laquelle, comme chacun sçait, sur un simple regard, sur le moindre sousris du monde condamne les personnes de perfidie et d'adultere. En fin, la crainte, l'ambition et telles autres foiblesses d'esprit contribuent souvent beaucoup a la production du soupçon et jugement temeraire.

Mais quelz remedes ? Ceux qui boivent le suc de l'herbe ophiusa d'Ethiopie cuydent par tout voir des serpens et choses effroyables (189): ceux qui ont avalé l'orgueil, l'envie, l'ambition, la haine, ne voyent rien qu'ilz ne treuvent mauvais et blasmable ; ceux la pour estre gueris doivent prendre du vin de palme (190), et j'en dis de mesme pour ceux-ci : beuves le plus que vous pourrés le vin sacré de la charité, elle vous affranchira de ces mauvaises humeurs qui vous font faire ces jugemens tortus. La charité craint de rencontrer le mal, tant s'en faut qu'elle l'aille chercher ; et quand elle le rencontre, elle en destourne sa face et le dissimule, ains elle ferme ses yeux avant que de le voir, au premier bruit qu'elle en apperçoit, et puis croit par une sainte simplicité que ce n' estoit pas le mal, mais seulement l'ombre ou quelque fantosme de mal ; que si par force elle reconnoist que c'est luy mesme, (191) elle s'en destourne tout incontinent et tasche d'en oublier la figure. (192) La charité est le grand remede a tous maux, mais specialement pour celuy ci. (193) Toutes choses paroissent jaunes aux yeux des icteriques et qui ont la grande jaunisse ; l'on dit que pour les guerir de ce mal, il leur faut faire porter de l'esclere sous la plante de leur pied (194). Certes, ce peché de jugement temeraire est une jaunisse spirituelle, qui fait paroistre toutes choses mauvaises aux yeux de ceux qui en sont atteins; mais qui en veut guerir il faut qu'il mette les remedes non aux yeux, non a l'entendement, mais aux affections qui sont les pieds de l'ame : si vos affections sont douces, vostre jugement sera doux ; si elles sont charitables, vostre jugement le sera de mesme.

Je vous presente trois exemples admirables. Isaac avoit dit que Rebecca estoit sa seur ; Abimelech vit qu'il se joüoit avec elle, c'est a dire qu'il la caressoit tendrement, et il jugea soudain que c'estoit sa femme (195):

un oeil malin eust plustost jugé qu'elle estoit sa garce, ou que, si elle estoit sa seur, qu'il eust esté un inceste ; mais Abimelech suit la plus charitable opinion qu'il pouvoit prendre d'un tel fait. Il faut tous-jours faire de mesme, Philothee, jugeant en faveur du prochain, autant qu'il nous sera possible ; que si une action pouvoit avoir cent visages, il la faut regarder en celuy qui est le plus beau. Nostre Dame estoit grosse, saint Joseph le voyoit clairement ; mais parce que d'autre costé il la voyoit toute sainte, toute pure, toute angelique, il ne peut onques croire qu'elle eut pris sa grossesse contre son devoir, (196) si qu'il se resoulvoit, en la laissant, d'en laisser le jugement a Dieu : quoy que l'argument fut violent pour luy faire concevoir mauvaise opinion de cette Vierge, si ne voulut-il jamais l'en juger. Mais pourquoy ? parce, dit l'Esprit de Dieu, qu'il estoit }uste(197) l'homme juste, (198) quand il ne peut plus excuser ni le fait ni l'intention de celuy que d'ailleurs il con-noist homme de bien, encor n'en veut-il pas juger, mais oste cela de son esprit et en laisse le jugement a Dieu. Mais le Sauveur crucifié, ne pouvant excuser du tout le peché de ceux qui le crucifioyent, au moins en amoindrit-il la malice, alleguant leur ignorance (199). Quand nous ne pouvons excuser le peché, rendons-le au moins digne de compassion, l'attribuant a la cause la plus supportable qu'il puisse avoir, comme a l'ignorance ou a l'infirmité.

Mais ne peut-on donq jamais juger le prochain ? Non certes, jamais ; c'est Dieu, Philothee, qui juge les criminelz en justice. Il est vray qu'il se sert de la voix des magistratz pour se rendre intelligible a nos oreilles : ilz sont ses truchemens et interpretes et ne doivent rien

prononcer que ce qu'ilz ont appris de luy, comme estans ses oracles ; que s'ilz font autrement, suivans leurs propres passions, alhors c'est vrayement eux qui jugent et qui par consequent seront jugés, car il est defendu aux hommes, en qualité d'hommes, de juger les autres.

De voir ou connoistre une chose ce n'est pas en juger, car le jugement, au moins selon la phrase de l'Escriture, presuppose quelque petite ou grande, vraye ou apparente difficulté qu'il faille vuider ; c'est pourquoy elle dit (200) que ceux qui ne croyent point sont des-ja jugés, parce qu'il n'y a point de doute en leur damnation. Ce n'est donq pas mal fait de douter du prochain, non, car il n'est pas defendu de douter, ains de juger ; mais il n'est pourtant pas permis ni de douter ni de soupçonner sinon ric a ric, tout autant que les raysons et argumens nous contraignent de douter

; autrement les doutes et soupçons sont temeraires. Si quelque oeil malin eust veu Jacob quand il baysa Rachel aupres du puits (201), ou qu'il eust veu Rebecca accepter des brasseletz et pendans d'oreille d'Eliezer, homme inconneu en ce pais-la (202), il eust sans doute mal pensé de ces deux exemplaires de chasteté, mais sans rayson et fondement ; car quand une action est de soy mesme indifferente, c'est un soupçon temeraire d'en tirer une mauvaise consequence, sinon que plusieurs circonstances donnent force a l'argument. C'est aussi un jugement temeraire (203) de tirer consequence d'un acte pour blasmer la personne ; mais ceci je le diray tantost plus clairement.

En fin, ceux qui ont bien soin de leurs consciences ne sont gueres sujetz au jugement temeraire; car comme les abeilles voyans le brouillart ou tems nubileux se retirent en leurs ruches a mesnager le miel, ainsy les cogitations des bonnes ames ne sortent pas sur des objetz embrouillés ni parmi les actions nubileuses des prochains : ains, pour en eviter le rencontre, se ramassent dedans le coeur pour y mesnager les bonnes resolutions de leur amendement propre. C'est le fait d'une ame inutile, de s'amuser a l'examen de la vie d'autruy.

J'excepte ceux qui ont charge des autres, tant en la famille qu'en la republique ; car une bonne partie de leur conscience consiste a regarder et veiller sur celle des autres. Qu'ilz facent donq leur devoir avec amour; passé cela, qu'ilz se tiennent en eux mesmes pour ce regard.

CHAPITRE XXIX
DE LA MESDISANCE

Le jugement temeraire produit l'inquietude, le mespris du prochain, l'orgueil et complaisance de soy mesme et cent autres effectz tres pernicieux, entre lesquelz la mesdisance tient des premiers rangs, comme la vraye peste des conversations. O que n'ay-je un des charbons du saint autel pour toucher les levres des hommes, affin que leur iniquité fust ostee et leur peché nettoyé, a l'imitation du Seraphin qui purifia la bouche d'Isaye (204)! Qui osteroit la mesdisance du monde, en osteroit une grande partie des pechés et de l'iniquité.

Quicomque oste injustement la bonne renommee a son prochain, outre le peché qu'il commet, il est obligé a faire la reparation, quoy que diversement selon la diversité des mesdisances ; car nul ne peut entrer au Ciel avec le bien d'autruy, et entre tous les biens exterieurs la renommee est le meilleur. La mesdisance est une espece de meurtre, car nous avons trois vies : la spirituelle qui gist en la grace de Dieu, la corporelle qui gist en l'ame, et la civile qui consiste en la renommee ; le peché nous oste la premiere, la mort nous oste la seconde, et la mesdisance nous oste la troisiesme. Mais le mesdisant par un seul coup de sa langue fait ordinairement trois meurtres : il tue son ame et celle de celuy qui l'escoute, d'un homicide spirituel, et oste la vie civile a celuy duquel il mesdit; car, comme disoit saint Bernard (205), et celuy qui mesdit et celuy qui escoute le mesdisant, tous deux ont le diable sur eux, mais l'un l'a en la langue et l'autre en l'oreille. David parlant des mesdisans (206): Ilz ont affilé leurs langues, dit-il, comme un serpent. Or, le serpent a la langue fourchue et a deux pointes, comme dit Aristote (207); et telle est celle du mesdisant, qui d'un seul coup pique et empoisonne l'oreille de l'escoutant et la reputation de celuy de qui elle parle.

Je vous conjure donques, treschere Philothee, de ne jamais mesdire de personne, ni directement ni indirectement : gardés-vous d'imposer des faux crimes et pechés au prochain, ni de descouvrir ceux qui sont secretz, ni d'aggrandir ceux qui sont manifestes, ni d'interpreter en mal la bonne oeuvre, ni de nier le bien que vous sçaves estre en quelqu'un, ni le dissimuler malicieusement, ni le diminuer par paroles, car en toutes ces façons vous offenseries grandement Dieu, mais sur tout accusant fausement et niant la verité au prejudice du prochain ; car c'est double peché de mentir et nuire tout ensemble au prochain.

Ceux qui pour mesdire font des prefaces d'honneur, ou qui disent de petites gentillesses et gausseries entre deux, sont les plus fins et veneneux mesdisans de tous. Je proteste, disent-ilz, que je l'ayme et que au reste c'est un galant homme ; mays cependant il faut dire la venté, il eut tort de faire une telle perfidie ; c'est une fort vertueuse fille, mais elle fut surprinse, et semblables

petitz ageancemens. Ne voyes-vous pas l'artifice ? Celuy qui veut tirer a l'arc tire tant qu'il peut la fleche a soy, mais ce n' est que pour la darder plus puissamment : il semble que ceux ci retirent leur mes-

disance a eux, mais ce n est que pour la descocher plus fermement, affin qu'elle penetre plus avant dedans les coeurs des escoutans. La mesdisance dite par forme de gausserie est encores plus cruelle que toutes ; car, comme la ciguë n'est pas de soy un venin fort pressant, ains asses lent et auquel on peut aysement remedier, mais estant pris avec le vin il est irremediable (208), ainsy la mesdisance qui de soy passeroit legerement par une oreille et sortiroit par l'autre, comme l'on dit, s'arreste fermement en la cervelle des escoutans quand elle est presentee dedans quelque mot subtil et joyeux. Ilz ont, dit David (209), le venin de l'aspic en leurs levres. L'aspic fait sa piqueure presque imperceptible, et son venin d'abord rend une demangeaison delectable, au moyen dequoy le coeur et les entrailles se dilatent et reçoivent le poison, contre lequel par apres il n'y a plus de remede.

(210) Ne dites pas : un tel est un ivroigne, encores que vous l'ayes veu ivre ; ni, il est adultere, pour l'avoir veu en ce peché ; ni, il est inceste, pour l'avoir treuvé en ce malheur ; car un seul acte ne donne pas le nom a la chose. Le soleil s'arresta une fois en faveur de la victoire de Josué (211) et s'obscurcit une autre fois en faveur de celle du Sauveur (212); nul ne dira pourtant qu'il soit ou immobile ou obscur. Noé s'enivra une fois et Loth une autre fois, et celuy ci de plus commit un grand inceste: ilz ne furent pourtant ivroignes ni l'un ni l'autre, ni le dernier ne fut pas inceste, ni saint Pierre sanguinaire pour avoir une fois respandu du sang, ni blasphemateur pour avoir une fois blasphemé. Pour prendre le nom d'un vice ou d'une vertu, il faut y avoir fait

quelque progres et habitude ; c'est donq une imposture de dire qu'un homme est cholere ou larron, pour l'avoir veu courroucer ou desrober une fois.

Encor qu'un homme ait esté vicieux longuement, on court fortune de mentir quand on le nomme vicieux. Simon le lepreux appelloit Magdeleine pecheresse (213), parce qu'elle l'avoit esté nagueres; il mentoit neanmoins, car elle ne l'estoit plus, mais une tressainte penitente ; aussi Nostre Seigneur prend en protection sa cause. Ce fol Pharisien tenoit le Publicain pour grand pecheur, ou peut estre pour injuste, adultere, ravisseur ; mais il se trompoit grandement, car tout a l'heure mesme il estoit justifié (214). Helas, puisque la bonté de Dieu est si grande qu'un seul moment suffit pour impetrer et recevoir sa grace, quelle asseurance pouvons-nous avoir qu'un homme qui estoit hier pecheur le soit aujourd'huy ? Le jour precedent ne doit pas juger le jour present, ni le jour present ne doit pas juger le jour precedent : il n'y a que le dernier qui les juge tous. Nous ne pouvons donq jamais dire qu'un homme soit meschant, sans danger de mentir ; ce que nous pouvons dire, en cas qu'il faille parler, c'est qu'il fit un tel acte mauvais, il a mal vescu en tel tems, il fait mal maintenant ; mais on ne peut tirer nulle consequence d'hier a cejourd'huy, ni de cejourd'huy aujour d'hier, et moins encor au jour de demain.

Encor qu'il faille estre extremement delicat a ne point mesdire du prochain, si faut-il se garder d'une extremité en laquelle quelques uns tombent, qui, pour eviter la mesdisance, loüent et disent bien du vice. S'il se treuve une personne vrayement mesdisante, ne dites pas pour l'excuser qu'elle est libre et franche ; une personne manifestement vaine, ne dites pas qu'elle est genereuse

et propre;

et les privautes dangereuses, ne les appellés pas simplicités ou naifvetés ; ne fardes pas la desobeissance du nom de zele, ni l'arrogance du nom de franchise, ni la lasciveté du nom d'amitié. Non, chere Philothee, il ne faut pas, pensant fuir le vice de la mesdisance, favoriser, flatter ou nourrir les autres, ains faut dire rondement et franchement mal du mal et blasmer les choses blasmables : ce que faisant, nous glorifions Dieu, moyennant que ce soit avec les conditions suivantes.

Pour loüablement blasmer les vices d'autruy, il faut que l'utilité ou de celuy duquel on parle ou de ceux a qui l'on parle le requiere. On recite devant des filles les privautés indiscretes de telz et de telles, qui sont manifestement perilleuses ; la dissolution d'un tel ou d'une telle en paroles ou en contenances qui sont manifestement lubriques : si je ne blasme librement ce mal et que je le veuille excuser, ces tendres ames qui escoutent prendront occasion de se relascher a quelque chose pareille; leur utilité donq requiert que tout franchement je blasme ces choses-la sur le champ, sinon que je puisse reserver a faire ce bon office plus a propos et avec moins d'interest de ceux de qui on parle, en une autre occasion. Outre cela, encor faut-il qu'il m'appartienne de parler sur ce sujet, comme quand je suis des premiers de la compaignie, et que si je ne parle il semblera que j'appreuve le vice: que si je suis des moindres, je ne dois pas entreprendre de faire la censure. Mais sur tout il faut que je sois exactement juste en mes paroles pour ne dire pas un seul mot de trop : par exemple, si je blasme la privauté de ce jeune homme et de cette fille, parce qu'elle est trop indiscrete et perilleuse, o Dieu, Philothee, il faut que je tienne la balance bien juste pour ne point aggrandir la chose, pas mesme d'un seul brin. S'il n'y a qu'une foible apparence, je ne diray rien que cela ; s'il n'y a qu'une simple imprudence, je ne diray rien davantage ; s'il n'y a ni imprudence ni vraye apparence du mal, ains seulement que quelque esprit malicieux en puisse tirer pretexte de mesdisance, ou je n'en diray rien du tout, ou je diray

cela mesme. Ma langue, tandis que je parle du prochain, est en ma bouche comme un rasoir en la main du chirurgien qui veut trancher entre les nerfz et les tendons : il faut que le coup que je donneray soit si juste, que je ne die ni plus ni moins que ce qui en est. Et en fin, il faut sur tout observer, en blasmant le vice, d'espargner le plus que vous pourrés la personne en laquelle il est.

Il est vray que des pecheurs infames, publiques et manifestes on en peut parler librement, pourveu que ce soit avec esprit de charité et de compassion, et non point avec arrogance et presomption, ni pour se plaire au mal d'autruy; car pour ce dernier c'est le fait d'un coeur vil et abject. J'excepte entre tous, les ennemis declarés de Dieu et de son Eglise ; car ceux-la, il les faut descrier tant qu'on peut, comme sont les sectes des heretiques et schismatiques et les chefz d'icelles: c'est charité de crier au loup quand il est entre les brebis, voyre ou qu'il soit.

Chacun se donne liberté de juger et censurer les princes et de mesdire des nations toutes entieres, selon la diversité des affections que l'on a en leur endroit : Philothee, ne faites pas cette faute ; car outre l'offense de Dieu, elle vous pourroit susciter mille sortes de querelles.

Quand vous oyes mal dire, rendés douteuse l'accusation, si vous le pouves faire justement ; si vous ne pouves pas, excuses l'intention de l'accusé ; que si cela ne se peut, tesmoignes de la compassion sur luy, escartes ce propos-la, vous resouvenant et faisant resouvenir la compaignie que ceux qui ne tombent pas en faute en doivent toute la grace a Dieu. Rappellés a soy le mesdisant par quelque douce maniere ; dites quelque autre bien de la personne offensee si vous le sçaves.

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