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Saint François de Sales
Sermon
25 Mars 1621


SAINT FRANÇOIS DE SALES , SERMON DE PROFESSION

POUR LA FÊTE DE L'ANNONCIATION

25 mars 1621

   I) Commentaire du Cantique des cantiques.

II) Pour la profession. (page 4)

III) Virginité et humilité de Notre-Dame au jour de l’Annonciation. (page 5)

 

I) Commentaire du Cantique des cantiques.

 

"Osculetur me osculo oris sui, quia meliora sunt ubera tua vino, fra­grantia unguentis optimis.

« Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche, car tes mamelles sont meil­leures que le vin et répandent les parfums des onguents les plus exquis. » CANT., 1, 1, 2.

La divine amante, jetant un profond soupir, se prit à dire : Qu’il me baise, ce cher Ami de mon âme, qu’il me baise d’un baiser de sa bouche, car tes mamelles sont meilleures que le vin, répandant des odeurs grandement agréables. Ton nom est comme une huile répandue, laquelle étant composée de tous les parfums les plus précieux, rend des odeurs souverainement délectables ; c’est pourquoi les jeunes filles t’ont aimé. Et poursuivant Tirez-moi, ajoute-t-elle, et nous courrons à la suite de tes onguents. [Cant. I,3]

Les Pères, considérant cette parole du Cantique des Cantiques que l’Epouse adresse à son Epoux : Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche, disent que ce baiser qu’elle désire si ardemment n’est autre que l’exécution du mystère de l’Incarnation de Notre-Sei­gneur, baiser tant attendu et souhaité pendant une si longue suite d’années par toutes les âmes qui méritent le nom d’amantes. Mais enfin ce baiser qui avait été si longtemps refusé et différé, fut accordé à cette Amante sacrée, Notre-Dame, laquelle mérite le nom d’Epouse et d’Amante par excellence au-dessus de toutes autres. Il lui fut donné par son céleste Epoux au jour de l’Annonciation que nous célébrons aujourd’hui, au même moment qu’elle élança ce soupir très amoureux : Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche ! Ce fut alors que cette divine union du Verbe éternel avec la nature humaine, représentée par ce baiser, se fit dans les entrailles sacrées de la glorieuse Vierge.

Voyez, de grâce, comme cette divine Amante exprime délicatement ses amours : Qu’il me baise, c’est-à-dire : Que ce Verbe qui est la Parole du Père, sortant de sa bouche, vienne s’unir à moi par l’entremise du Saint-Esprit, qui est le soupir éternel de l’amour du Père envers son Fils et du Fils réciproquement envers son Père. Mais quand est?ce que ce divin baiser fut donné à cette Epouse incomparable ? Au même instant qu’elle répondit à l’Ange cette parole tant désirée : Qu’il me soit fait comme vous dites. O consentement digne de grande réjouissance pour les hommes, d’autant que c’est le commencement de leur bonheur éternel. Cela étant donc ainsi présupposé par manière de préface à ce que nous avons à déduire, nous ferons une petite méditation sur la suite des paroles que la divine amante dit à son Bien-aimé, par lesquelles elle lui donne des louanges admirables.

Premièrement, après avoir demandé cet amoureux baiser elle ajoute : Car tes mamelles sont meil­leures que le vin, répandant des odeurs fort suaves. Considérez, je vous prie, comme elle exprime merveilleu­sement ses amours. Les mamelles de Notre-Seigneur sont ses amours. Ton lait ou tes amours, veut?elle donc signifier, sont meilleures que le vin. En effet, les mamelles représentent les affections, d’autant qu’elles sont posées sur le coeur et, ainsi que disent les médecins, le lait dont elles sont remplies est comme la moelle de l’amour maternel des mères envers leurs enfants, cet amour le produisant pour leur nourriture.

Or, dit la chère amante, tes amours qui sont tes mamelles, o mon Bien-aimé, produisent une certaine liqueur odoriférante qui recrée merveilleusement mon âme, si que je n’estime nullement la bonté des vins plus précieux et délicats des plaisirs de la terre ; ils ne sont rien en comparaison, ce sont plutôt des ennuis. Le vin, qui réjouit et fortifie le cœur, figure, selon les Docteurs, les joies et les contentements terrestres. Les amours de Notre-Seigneur ont, au-dessus de tous les plaisirs de la terre, une force incomparable et une propriété indicible pour recréer le cœur humain, non seulement plus que toute autre chose, mais rien n'est capable de lui donner un parfait contentement que le seul amour de Dieu. Prenez, si vous voulez, tous les plus grands de la terre et considérez leur condition les uns après les autres ; vous verrez qu’ils ne sont jamais vraiment satisfaits, car s’ils sont riches et élevés aux plus hautes dignités du monde, ils en désirent toujours davantage.

L’exemple d’Alexandre, que les mondains appellent le Grand, certifie assez mon dire. Il avait presque la seigneurie universelle de toute la terre, il en était quasi maître absolu, de sorte que tout le monde observait le silence en sa présence et les princes n’osaient souffler mot ; tout tremblait, par manière de parler, sous son autorité, pour la grande révérence qu’on lui portait. Néanmoins, entendant un jour un certain sot philosophe assurer qu'il y avait plusieurs mondes qu’il n'avait pas conquis, Alexandre se prit à pleurer comme un enfant. Mais de quoi ? Hé, disait?il, parce que, y ayant plusieurs mondes, il n'en avait pas conquis entièrement un seul ; si qu’il désespérait de ne les pas tous avoir en sa domi­nation. Folie très grande !

L’homme se plaît extrêmement à faire un grand trafic en cette vie pour trouver du contentement et du repos, et pour l’ordinaire ce trafic est vain, d’autant qu’il n’en tire nulle utilité. N’estimerait-on pas bien fou et de peu de jugement un marchand qui travaillerait beau­coup à faire quelque commerce dont il ne lui reviendrait que de la peine ? Donc, je vous prie, ceux dont l’entendement étant éclairé de la lumière céleste savent assurément qu’il n’y a que Dieu seul qui puisse donner un vrai contentement à leurs cœurs, ne font?ils pas un trafic inutile logeant leurs affections aux créatures inanimées ou bien à des hommes comme eux ? Les biens terriens, les maisons, l’or et l’argent, les richesses, voir les honneurs, les dignités que notre ambition nous fait rechercher si éperdument, ne sont?ce pas des trafics vains ? Tout cela étant périssable, n’avons?nous pas grand tort d’y loger notre cœur, puisque, au lieu de lui donner un vrai repos et quiétude, il lui fournit des sujets d’empressement et d’inquiétude très grande, soit pour les conserver si on les a, soit pour les accroître ou acquérir si on ne les a pas.

Je veux que nous logions nos affections et notre amour aux hommes, qui sont créatures animées, capables de raison ; qu’est?ce qui nous en reviendra ? Notre trafic ne sera?t?il pas vain, puisqu’étant hommes comme nous, égaux en la nature, ils ne peuvent que nous rendre un contre change en nous aimant parce que nous les aimons ? Mais ce sera tout, car n'étant pas plus que nous, nous ne ferons nul profit, et ne recevrons pas plus que nous ne leur donnons : nous leur donnerons notre amour et ils nous donneront le leur, et l'un pour l'autre. Je passe plus avant et veux que nous aimions les Anges ; parlant communément, quel gain en tirerons-­nous ? car ce sont comme nous des créatures, également sujettes à Dieu, notre commun Créateur. Nous peuvent-­ils élever de deux doigts, comme l’on dit ? Nullement. Les Chérubins et les Séraphins n'ont aucun pouvoir de nous agrandir ni de nous donner un contentement parfait, d’autant que Dieu s’est réservé cela, ne voulant pas que nous trouvions à loger notre amour hors de lui, tant il en est jaloux.

Je vous dirais à ce sujet un exemple très agréable. Sa Sainteté avait un chantre qu’elle aimait extrêmement, car il chantait merveilleusement bien. Quoi que ce chantre fut tant chéri de son maître, il ne laissa pas d'être fantasque, de sorte qu’il lui prit un jour une fantaisie de s’en aller et de sortir de sa cour, ce qu’il fit, laissant son bon maître fort marri de sa sortie. Or, le Pape pensant en soi-même par quel moyen il le pourrait ravoir, s’avisa de cet artifice : il fit écrire à tous les princes et à tous les grands que si ce chantre s’en allait présenter à eux ils ne le reçussent point à leur service, jugeant que ne trouvant point d’autre meilleure retraite, le pauvre chantre retournerait en fin à lui. Il arriva comme le Pape l’avait désiré ; car se voyant rejeté par tout, il revint servir en l’incomparable chapelle de sa Sainteté.

Le cœur humain est un chantre infiniment aimé de Dieu, qui est la souveraine Sainteté ; mais ce chantre est fort bigarre, et fantastique plus qu’il ne se peut dire. Vous ne sauriez croire combien Dieu se recrée à ouïr les louanges qui lui sont données par le cœur qui l’aime ; il se plaît grandement aux élans de nos voix et en l’harmonie de notre musique. Néanmoins il prend à ce cœur la fantaisie de s’en aller promener, ne se con­tentant pas de contenter son Seigneur s’il ne se contente aussi soi-même. Folie insupportable, car quel bonheur, même quel honneur, quelle grâce et quel sujet d’un parfait contentement que d’être aimé de Dieu et de demeurer en la maison de sa divine Majesté, c'est-à-dire d’avoir logé en lui tout notre amour, sans autre prétention que de lui être agréable ! Et cependant, voilà que ce cœur humain se laisse emporter à sa fantaisie et s’en va de créature en créature, de maison en maison pour voir s’il ne pourra point trouver quelqu’un qui le veuille recevoir et lui donner du contentement parfait ; mais en vain, car Dieu, qui s’est réservé ce chantre pour lui seul, a commandé à toutes les créatures, de quelque nature qu’elles soient, de ne lui donner satisfaction ni consolation quelconque, afin que par ce moyen il soit contraint de retourner à lui qui est ce Maistre bon d’une incomparable bonté. Et si bien ce chantre revient plus souvent par force que par amour, au lieu de le rabrouer il ne laisse pas de le recevoir et de lui donner le même office qu’auparavant en sa chapelle, voire même, ce semble, davantage.

O que la bonté de notre Dieu est grande ! C’est pourquoi l’Epouse, à juste raison, s’écrie : O mon Bien-Aimé, que meilleures sans comparaison sont tes mamelles, que tes amours et tes délices sont mille fois plus agréables que celles de la terre, car les créatures, fussent-elles des plus hautes et relevées et des Anges mêmes, fussent-elles des frères ou des sœurs, elles ne nous sauraient satisfaire ni contenter. Dieu a mis en notre pouvoir l’acquisition de son pur amour qui nous peut infi­niment relever au-dessus de nous-mêmes, il le donne à qui lui donne le sien ; pourquoi donc nous amusons?nous autour des créatures, espérant quelque chose au trafic que nous ferons en la recherche de leurs affections ?

O que cette sainte Amante, Notre-Dame et Maîtresse, avait bien goûté la douceur de ces divines mamelles lors qu’en l’abondance des consolations qu’elle recevait en la contemplation, toute transportée d’aise et d’un contentement indicible, elle se prit à les louer ! Elle nous incite par son exemple à quitter toute autre prétention des satisfactions de la terre, afin d’avoir l’honneur et la grâce de les sucer, et recevoir le lait de la miséricorde qui en distille goutte à goutte sur ceux qui s’en appro­chent pour le recevoir.

Mais l’Epouse ne s’arrête pas là, car poursuivant elle dit que le nom de son Bien-aimé est comme une huile répandue, composée de plusieurs excellentes odeurs, les­quelles ne se peuvent imaginer, voulant signifier : Mon Bien-aimé n’est pas seulement parfumé, mais il est le parfum même ; c’est pourquoi, ajoute-t-elle, les jeunes filles t'ont aimé. Qu'est?ce que la divine amante désire que nous entendions par ces jeunes filles ? Les jeunes filles représentent en ce sujet certaines jeunes âmes qui n’ayant encore logé leur amour nulle part, sont merveilleusement propres à aimer le céleste Amant de nos cœurs, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je ne veux pas dire cependant que si celles qui l’ont donné à quel­qu’un viennent à l’en retirer pour le consacrer à Dieu, que ce sacré Epoux ne le reçoive de bon cœur et qu’il n’accepte ce don de leurs affections ; mais pourtant il agrée grandement ces jeunes âmes qui se dédient tout à fait à la perfection de son amour. Ton nom, poursuit la sainte Epouse, répand des odeurs si délicates que les jeunes filles t'ont aimé, te dédiant toutes leurs amours et toutes leurs affections. O Dieu, quelle grâce de réser­ver tout notre amour pour Celui qui nous récompense si bien en nous donnant le sien. En donnant notre amour aux créatures nous ne recevons nul gain, d’autant qu’elles ne nous rendent pas plus que nous ne leur donnons ; mais notre divin Sauveur nous donne le sien, qui est comme un baume précieux, lequel répand des odeurs souveraines en toutes les facultés de notre âme.

 

O que cette jeune fillette Notre-Dame aima souverainement le divin Epoux ! Aussi en fut?elle souverainement aimée, car à même temps qu’elle se donna à lui et lui consacra son cœur, qui fut lorsqu’elle prononça ces paroles : Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait comme vous dites, ou comme il lui plaira, voilà que soudain il descendit dans ses chastes entrailles et se rendit fils de celle qui se nommait sa servante. Or, je sais bien que nul ne peut jamais parvenir à un si haut degré de perfection que de dédier aussi absolument son amour à Dieu et à la suite de sa divine volonté comme fit Notre-Dame ; mais pourtant nous ne devons pas laisser de le désirer, et commencer le plus tôt et le plus parfaitement possible selon notre capacité, qui est incomparablement moindre que celle de cette sainte Vierge. Elle est cette unique fillette qui a plus excellemment aimé le divin Epoux que jamais nulle créature n’a fait ni fera ; car elle commença à l’aimer dès l’instant de sa conception glorieuse aux entrailles de la bonne sainte Anne, se donnant à Dieu et lui dédiant son amour dès qu’elle commença d’être.

L’Epouse sacrée passant plus outre en l’entretien qu’elle fait avec son divin Epoux : Tire?moi, dit?elle, et nous courrons. Les saints Pères s’arrêtent à consi­dérer ce que cette Epouse veut signifier par ces paroles : Tirez-moi et nous courrons, d’autant que c’est comme si elle disait : Bien que vous ne tiriez que moi, nous serons toutefois plusieurs qui courrons. Quelques?uns pensent que quand elle prie son Bien?Aimé de la tirer, elle proteste par là qu’elle a besoin d’être prévenue de sa grâce sans laquelle nous ne pouvons rien faire ; mais quand elle ajoute nous courrons, c’est à savoir, vous et moi, mon Bien?Aimé, nous courrons par ensemble. Ou bien, comme quelques autres croient : plusieurs courront avec moi, à mon imitation, à ma suite ; plu­sieurs âmes vous suivront à l’odeur de vos onguents.

II) Pour la profession:

      Nous voici maintenant à l’autre partie de notre exhortation, qui est la Profession et dédicace que ces filles viennent faire de leur cœur à la divine Majesté, dédicace et offrande qu’elles n’eussent pourtant jamais eu volonté de faire si le souverain Epoux de nos âmes ne les eut attirées et prévenues de sa grâce. Aussi, sans l’aide de cette divine grâce et des Constitutions que l’on garde céans sous la conduite de notre sacrée Mère et Maîtresse la Sainte Vierge, elles ne parvien­draient jamais à ce haut degré d’épouses de Jésus-Christ. O qu’heureuses sont les religieuses qui vivent sous l’Institut de cette divine Abbesse et qui sont instruites par cette grande Doctoresse, laquelle a puisé la science dans le cœur même de son cher Fils notre Sauveur, qui est la sapience du Père éternel.

 

Nous ferons notre troisième considération sur ce que Notre-Dame fut trouvée toute seule dans sa cham­bre quand l’Ange la vint saluer et lui apporter cette heureuse et tant gracieuse nouvelle de l’Incarnation du Verbe de Dieu dans ses saintes et chastes entrailles. Les Religieuses que font?elles autre chose sinon de se tenir dans leurs chambres ? Mais, non contentes de cela, elles s’enfoncent en elles-mêmes pour demeurer plus seules, et par ce moyen se rendre plus capables de jouir de la conversation de leur Epoux. Elles se retirent dans le fond de leur cœur comme dans un céleste cabinet où elles vivent en solitude. Mais vous avez beau vous cacher, les Anges vous sauront bien trouver ; ne voyez­-vous pas que Notre-Dame étant toute seule fut bien trouvée par saint Gabriel ?

Les vierges et les religieuses ne sont jamais mieux à leur contentement que lors qu’elles sont toutes seu­les pour contempler à leur aise la beauté du céleste Amant. Elles se ramassent en elles-mêmes parce que tout leur soin est en cette beauté intérieure, et pour la conserver et accroître elles sont toujours attentives à fin de retrancher à tout propos ce qui la pourrait tant soit peu ternir ou enlaidir. La beauté de la fille de Sion est au-dedans, dit le Psalmiste, parce qu’elle sait bien que le divin Epoux regarde lui seul le dedans, tandis que les hommes ne voient que le dehors. Or, cette épouse bien?aimée est l’âme qui se consacre à la suite de ses divines amours et qui ne veut plaire qu’à lui ; c’est pourquoi elle s’enfonce toute en elle-même pour lui préparer une demeure agréable. De là vient qu’en la Religion on recommande tant l’exercice de la présence de Dieu, qui est d’une utilité incomparable. Nous en voyons la preuve en ce que Notre-Dame le pratiquant et demeurant retirée mérita au même temps d’être choisie pour Mère de Dieu.

III) Virginité et humilité de Notre-Dame au jour de l’Annonciation.

Cette sacrée Vierge fut donc une très parfaite religieuse, ainsi que nous avons dit ; aussi est?elle la particulière protectrice des âmes qui se dédient à Notre-Seigneur. Mais considérons un peu à part, je vous prie, les vertus qu’elle pratiqua et fit paraître plus excel­lemment que toutes autres au jour de sa glorieuse Annon­ciation, vertus que je ne ferai que marquer en passant et puis je finirai.

Premièrement, une virginité et pureté qui n'a point de semblable entre les créatures ;

secondement, une souveraine et profonde humilité, jointe et unie inséparablement avec la charité.

La virginité et absolue chasteté est une vertu angé­lique ; mais bien qu’elle appartienne plus particulièrement aux Anges qu’aux hommes, si est?ce pourtant que la pureté de Notre-Dame surpassa infiniment celle des Anges, ayant trois grandes excellences au-dessus de la leur, même de celle des Chérubins et Séraphins. Je toucherai seulement ces trois points, laissant le surplus aux considérations que vous ferez une chacune en parti­culier le long de cette octave.

La pureté et virginité de Notre-Dame eut cette excel­lence, ce privilège et cette suréminence au-dessus de celle des Anges, que ce fut une virginité féconde. Celle des Anges est stérile et ne peut avoir de fécondité ; celle de notre glorieuse Maîtresse, au contraire, a été non seulement féconde en ce qu'elle nous a produit ce doux fruit de vie, Notre-Seigneur et Maistre, mais en second lieu, en ce qu’elle a engendré plusieurs vierges. C’est à son imitation, comme nous l’avons dit, que les vierges ont voué leur chasteté ; mais la virginité de cette divine Mère a encore cette propriété de rétablir et réparer celle-même qui aurait été souillée et tachée en quelque temps de leur vie. L’Ecriture Sainte témoigne que du temps qu’elle vivait elle appela déjà une grande quantité de vierges, si que plusieurs l’accompagnaient par tout où elle allait : sainte Marthe, sainte Marcelle, les Marie et tant d’autres. Mais en particulier, n’est?ce point par son moyen et par son exemple que sainte Madeleine, qui était comme un chaudron noirci de mille sortes d’immondicités et le réceptacle de l’immondicité même, fut par après enrôlée sous l’étendard de la pureté de Notre-Dame, étant convertie en une fiole de cristal toute resplendis­sante et transparente, capable de recevoir et retenir les plus précieuses liqueurs et les eaux plus salutaires ?

 

La virginité de notre divine Maîtresse n’est donc point stérile comme celle des Anges, mais elle est tellement féconde que dès l’instant qu’elle fut vouée à Dieu jusqu’à maintenant elle a toujours fait de nouvelles productions. Et non seulement elle produit elle-même, mais elle fait encore que la virginité qu’elle engendre en produise des autres ; car une âme qui se dédie parfaitement au divin service ne sera jamais seule, mais en attirera plusieurs à son exemple, à la suite des Parfums qui l’ont attirée elle?même c’est pourquoi l’amante sacrée dit à son Bien?Aimé Tirez-moi et nous courrons.

De plus, la virginité de Notre-Dame surpassa celle des Anges parce que ceux-ci sont vierges et chastes par nature. Or, on n’a pas accoutumé de louer une personne de ce qu’elle a naturellement, d’autant que cela étant sans élection, ne mérite par conséquent point de louanges. On ne loue pas le soleil parce qu’il est lumineux, car cette propriété lui étant naturelle il ne peut cesser de l’être. Les Anges ne sont nullement louables de ce qu’ils sont vierges et chastes, car ils ne peuvent pas âtre autrement ; mais notre sacrée Maîtresse a une virginité digne d'être exaltée, d’autant qu’elle est choisie, élue et vouée ; et si bien elle fut mariée à un homme, ce ne fut point au préjudice de sa virginité, parce que son mari était vierge, et avait comme elle voué de l’être toujours. O que cette très sainte-Dame aima chèrement cette vertu; c’est pourquoi elle en fit le vœu, elle s’accompagna toujours de vierges et les favorisa particulièrement.

Sa virginité surpassa encore celle des Anges entant qu’elle fut combattue et éprouvée, ce qui ne peut être pour celle des Esprits célestes, parce qu’ils ne sauraient déchoir de leur pureté ou recevoir en façon quelconque tare ni épreuve. Notre glorieux Père saint Augustin dit, parlant aux Anges : Il ne vous est pas difficile d’être vierges, o Esprits bienheureux, puisque vous n’êtes point tentés et ne le pouvez être. On trouvera peut être étrange ce que je dis, que la pureté de Notre-Dame a été éprouvée et combattue ; mais pourtant cela est, et d’une épreuve très grande. A Dieu ne plaise que nous pensions que cette épreuve ressemble aux nôtres, car étant toute pure et la pureté même, elle ne pouvait recevoir les attaques que nous recevons et qui nous tour­mentent nous autres qui portons la tentation en nous. Ces tentations n’eussent pas seulement osé approcher les murs inexpugnables de son intégrité. Elles sont si importunes que le grand Apôtre saint Paul écrit qu’il pria par trois fois Notre-Seigneur de les lui ôter, ou bien d’en modérer de telle sorte la fureur qu’il peut y résister sans offense et sans chute.

Toutefois la sacrée Vierge reçut une épreuve quand elle vit l’Ange en forme humaine. Hé, ne le remarquons­-nous pas en ce qu’elle commença à craindre et se trou­bler, si que saint Gabriel le connaissant lui dit : Marie, ne crains point ; car si bien, voulait?il signifier, vous me voyez en forme d’homme, je ne le suis pourtant pas, ni moins vous veux?je parler de leur part. Ce qu’il dit s’apercevant que la pudeur virginale de Notre-Dame commençait à entrer en peine. La pudeur, écrit un saint personnage, est comme la sacristine de la chas­teté. Et tout ainsi que la sacristine d’une église a un grand soin de bien fermer les portes, de peur que l’on ne vienne à dépouiller ses autels, et regarde toujours autour d’iceux si on n’a point pris quelque chose, de même la pudeur des vierges est sans cesse aux aguets pour voir si rien ne viendra point attaquer leur chasteté ou mettre en péril leur virginité, de laquelle elle est extrêmement jalouse ; et dès qu’elle aperçoit quelques choses noires, quand ce ne serait que l’ombre du mal, elle s’émeut et se trouble comme fit la très auguste Marie.

Mais elle ne fut pas seulement vierge par excellence au-dessus de tous autres, tant Anges qu’hommes, mais encore plus humble que tous autres ; ce qu’elle mon­tra excellemment bien le jour de l’Annonciation. Lors elle fit le plus grand acte d’humilité qui ait jamais été fait et qui se fera jamais par une pure créature ; car se voyant exaltée par l’Ange, lequel la salua disant qu’elle était Pleine de grâce et qu’elle concevrait un fils qui serait Dieu et homme tout ensemble, cela l’émeut et la fit craindre. Certes, elle était familière avec les Anges, mais elle n’avait néanmoins jamais été louée par eux jusqu'à cette heure là, d’autant que ce n’est point leur coutume de louer personne, si ce n’est quelquefois pour encourager en quelque grande entreprise. Oyant donc saint Gabriel lui donner une louange si extraordi­naire, cela la mit en souci, pour montrer aux filles qui prennent plaisir à être cajolées qu’elles courent grande fortune de recevoir quelque tare en leur virginité et pureté ; car l’humilité est compagne de la virginité, et tellement compagne que la virginité ne demeurera jamais longuement en femme qui n’aura pas l’humilité. Bien qu’elles se puissent trouver l’une sans l’autre, comme on voit communément dans le monde, où plusieurs per­sonnes mariées vivent humblement, si faut?il confesser pourtant que ces deux vertus ne sauraient subsister l’une sans l’autre dans les vierges, c’est-à-dire dans les filles.

Notre-Dame étant rassurée par l’Ange et ayant appris ce que Dieu voulait faire d’elle et en elle, fit ce souverain acte d’humilité disant : Voici la servante du Seigneur, me soit fait selon ta Parole. Elle se voyait élevée à la plus haute dignité qui jamais fut et sera ; car quand il plairait à Dieu de recréer derechef plusieurs mondes, il ne saurait pourtant faire qu’une pure créature fut plus que la Mère de Dieu. Cette dignité est incom­parable, et cependant la sacrée Vierge ne s’enfle point, mais elle assure qu’elle demeure toujours servante de la divine Majesté. Et pour montrer qu’elle l’était et qu’elle la voulait être : Qu’il me soit fait, dit?elle, tout ainsi qu’il lui plaira, s’abandonnant à la merci de sa divine volonté, protestant que par son choix et par son élection elle se tiendra toujours en bassesse et qu’elle conservera l’humilité comme compagne inséparable de la virginité.

Mais si ces deux vertus se peuvent trouver l’une sans l’autre, cette séparation ne peut exister entre l’humilité et la charité, car elles sont indivisibles et tellement con­jointes et unies ensemble que jamais l’une ne se rencontre sans l’autre, pourvu qu’elles soient vraies et non feintes. Dès que l’une cesse de faire son acte, l’autre la suit immédiatement ; dès que l’humilité s’est abaissée, la charité se relève contre le Ciel. Ces deux vertus sont semblables à l’échelle de Jacob sur laquelle les Anges montaient et descendaient. Ce n’est pas à dire que d’elles-mêmes, elles ne puissent descendre et monter tout à la fois ; ce que ne faisaient pas ces Anges, car ils montaient pour descendre derechef. L’humilité sem­ble nous éloigner de Dieu qui est appuyé sur le haut de l’échelle, parce qu’elle nous fait toujours descendre pour nous avilir, mépriser et ravaler ; mais néanmoins c’est tout au contraire, car à mesure que nous nous abaissons, nous nous rendons plus capables de monter au sommet de cette échelle où nous rencontrons le Père éternel.

Notre-Dame s’humilia et se reconnut indigne d’être élevée à la haute dignité de Mère de Dieu ; c’est pour cela qu’elle fut rendue sa Mère, car elle n’eut pas plus tôt fait la protestation de sa petitesse, que, s’étant abandonnée à lui par un acte de charité incomparable, elle devint Mère du Très Haut, qui est le Sauveur de nos âmes.

Si nous faisons ainsi, mes chères Filles, et que nous unissions la virginité avec l’humilité, l’accompagnant soudain de la très sainte charité qui nous élèvera au haut de l’échelle mystique de Jacob, nous serons indu­bitablement reçus dans la poitrine du Père éternel, qui nous comblera de mille sortes de consolations célestes. Lors, en la jouissance d’icelles, nous chanterons, après Notre-Dame et très sainte Maîtresse, le cantique des louanges de ce Dieu qui nous aura fait tant de grâce de la suivre en ce monde et de batailler sous son étendard.

            Ainsi soit-il.

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