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Saint François de Sales
évêque et prince de Genève
Traité de l'Amour de Dieu

Saint François de Sales
Traité de l’Amour de Dieu

ORAISON DÉDICATOIRE
Très sainte Mère de Dieu, vaisseau d’incomparable élection, élection de la souveraine dilection, vous êtes la plus aimable, la plus amante et la plus aimée de toutes les créatures. L’amour du Père céleste prit son bon plaisir en vous de toute éternité, destinant votre chaste coeur à la perfection du saint amour, afin qu’un jour vous aimassiez son Fils unique de l’unique amour maternel, comme il l’aimait éternellement de l’unique amour paternel. O Jésus mon Sauveur ! à qui puis-je mieux dédier les paroles de votre amour, qu’au coeur très aimable de la bien-aimée de votre âmes ?
Mais, ô Mère toute triomphante! qui peut jeter ses yeux sur votre Majesté, sans voir à votre dextre celui que votre Fils voulut si souvent, pour l’amour de vous, honorer du titre de père, le vous ayant uni par le lien céleste d’un mariage tout virginal, à ce qu’il fût votre secours et coadjuteur en la charge de la conduite et éducation de sa divine enfance? O grand saint Joseph, époux très aimé de la Mère du Bien-aimé! hé! combien de fois avez-vous porté l’amour du ciel et de la terre entre vos bras, tandis qu’embrasé des doux embrassements et baisers de ce divin Enfant, votre âme fondait d’aise lorsqu’il prononçait tendrement à vos oreilles (ô Dieu, quelle suavité!) que vous étiez son grand ami et son cher père bien-aimé!
On mettait jadis les lampes de l’ancien temple sur des fleurs de lis d’or. O Marie et Joseph! pair sans pair, lis sacrés d’incomparable beauté, entre lesquels le bien-aimé se repaît et repaît tous ses amants! hélas si j’ai quelqu’espérance que cet écrit d’amour puisse éclairer et enflammer les enfants de lumière, où le puis-je mieux colloquer qu’emmi (1) vos lis? lis esquels le soleil de justice, splendeur et candeur de la lumière éternelle, s’est si souverainement récréé qu’il y a pratiqué les délices de l’ineffable dilection de son coeur envers nous. O Mère bien-aimée du Bien-aimé! ô époux bien-aimé de la bien-aimée, prosterné sur ma face devant vos pieds qui portèrent mon Sauveur, je vous dédie et consacre ce petit ouvrage d’amour à l’immense grandeur de votre dilection. Hé ! je vous jure par ce coeur de votre doux Jésus, qui est le
1) Emmi, parmi.
roi des coeurs, que les vôtres adorent, animez mon âme et celle de tous ceux qui liront cet écrit de votre toute-puissante faveur envers le Saint-Esprit; afin que nous immolions meshui (1) en holocauste toutes nos affections à sa divine bonté, pour vivre, mourir et revivre à jamais emmi les flammes de ce céleste feu que notre Seigneur votre Fils a tant désiré d’allumer en nos coeurs, que pour cela il ne cessa de travailler et soupirer jusques à la mort de la croix.
(1) Meshui, désormais, aujourd’hui.
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VIVE JÉSUS !
PRÉFACE
Le Saint-Esprit enseigne que les lèvres de la divine épouse, c’est-à-dire, de l’Église, ressemblent à l’écarlate et au bornal (1) qui distille le miel (2), afin que chacun sache que toute la doctrine qu’elle annonce, consiste en la sacrée dilection, plus éclatante en vermeil que l’écarlate, à cause du sang de l’époux qui l’enflamme; plus douce que le miel, à cause de la suavité du bien-aimé qui la comble de délices. Ainsi, ce céleste époux voulant donner commencement à la publication de sa loi, jeta sur l’assemblée des disciples qu’il avait députés à cet office, force langues de feu; montrant assez par ce moyen que la prédication évangélique était toute destinée à l’embrasement des coeurs.
Représentez-vous de belles colombes aux rayons du soleil, vous les verrez varier en autant de couleurs comme vous diversifierez le biais duquel
(1) Bornal, ruche de cire, ouvrage des abeilles. Dans le Limousin on dit encore bourna.
(2) Cant. cant., IV, 11.
vous les regarderez; parce que leurs plumes sont si propres à recevoir la splendeur, que le soleil voulant mêler sa clarté avec leur pennage (1), il se fait une multitude de transparences, lesquelles produisent une grande variété de nuances et changements de couleurs, mais couleurs si agréables à voir, qu’elles surpassent toutes couleurs et l’émail encore des plus belles pierreries, couleurs resplendissantes et si mignardement dorées, que leur or les rend plus vivement colorées; car en cette considération le Prophète royal disait aux Israélites
Quoique l’affliction vous fane le visage,
Votre teint désormais se verra ressemblant
Aux ailes d’un pigeon où l’argent est tremblant,
Et dont l’or brunissant rayonne le pennage.
(Ps. LXVII, 14.)
Certes l’Église est parée d’une variété excellente d’enseignements, sermons, traités et livres pieux, tous grandement beaux et aimables à la vue, à cause du mélange admirable que le soleil de justice fait des rayons de sa divine sagesse avec les langues des pasteurs, qui sont leurs plumes, et avec leurs plumes, qui tiennent aussi quelquefois lieu de langues, et font le riche pennage de cette colombe mystique. Mais parmi toute la diversité des couleurs de la doctrine qu’elle publie, on découvre partout le bel or de la sainte dilection qui se fait excellemment entrevoir, dorant de son lustre incomparable toute la science des saints, et la rehaussant au-dessus de toute science. Tout est à l’amour, en l’amour, pour l’amour et d’amour en la sainte Église.
(1) Pennage, plumage.
Mais comme nous savons bien que toute la clarté du jour provient du soleil, et disons néanmoins pour l’ordinaire que le soleil n’éclaire pas, sinon quand à découvert il darde ses rayons en quelque endroit : de même, bien que toute la doctrine chrétienne soit de l’amour sacré, si est-ce que nous n’honorons pas indistinctement toute la théologie du titre de ce divin amour, ains (1) seulement les parties d’icelle qui contemplent l’origine, la nature, les propriétés et les opération d’icelui en particulier.
Or, c’est la vérité que plusieurs écrivains ont admirablement traité ce sujet, surtout ces anciens Pères, qui, servant très amoureusement Dieu, parlaient aussi divinement de son amour. O u’il fait bon ouir parler des choses du ciel saint Paul, qui les avait apprises au ciel même, et qu’il fait bon voir ces âmes nourries dans le sein de la dilection écrire de sa sainte suavité! Pour cela même, entre les scolastiques, ceux qui en ont le mieux et le plus discouru, ont pareillement excellé en piété. Saint Thomas en a fait un traité digne de saint Thomas. Saint Bonaventure et le
B. Denys le Chartreux en ont fait plusieurs très excellents sous divers titres; et quant à Jean Gerson, chancelier de l’université de Paris, Sixte le Siennois (2) en parle ainsi : « Il a si dignement discouru des cinquante propriétés du divin amour
(1) Ains, mais.
(2) Sixte le Siennois. Sixte de Sienne, né en 1520, mort en 1569, juif converti devint dominicain, écrivain célèbre. Il a laissé la Bibliothèque sainte, ouvrage qui traite surtout de la Bible et contient une réfutation des principales hérésies.
qui sont çà et là déduites au Cantique des cantiques, qu’il semble que lui seul ait tenu le compte des affections de l’amour de Dieu. » Certes cet homme fut extrêmement docte, judicieux et dévot.
Mais afin que l’on sût que cette sorte d’écrits se font plus heureusement par la dévotion des amants que par la doctrine des savants, le Saint-Esprit a voulu que plusieurs femmes aient fait des merveilles en cela. Qui a jamais mieux exprimé les célestes passions de l’amour sacré que sainte Catherine de Gênes, sainte Angèle de Foligni, sainte Catherine de Sienne, sainte Mathilde (1)?
En notre âge aussi plusieurs en ont écrit, desquels je n’ai pas eu le loisir de lire distinctement les livres, ains seulement par-ci par-là autant qu’il était requis pour voir si celui-ci pourrait encore trouver place. Le père Louis de Grenade, ce grand docteur de piété, a mis un Traité de l’amour de Dieu dans son Mémorial, qu’il suffit de dire être d’un si bon auteur pour le rendre recommandable. Diègue Stella, de l’ordre de Saint François, en a fait un autre grandement effectif et utile pour l’oraison. Christophe de Fonseca, religieux augustin, en a mis en lumière un encore plus grand, où il dit diverses belles choses. Le Père Louis Richeome, de la compagnie de Jésus, a aussi publié un livre sous le titre de l’Art d’aimer Dieu par les créatures; et cet auteur est tant aimable en sa personne et en ses beaux écrits,
(1) Sainte Mathilde, ou Mechtilde, disciple de sainte Gertrude au XIIIe siècle, a été remarquable par son amour envers. N.-S. Jésus-Christ, décrit dans le livre des Grâces
spirituelles ou Révélations de sainte Mechtilde.
qu’on ne peut douter qu’il ne le soit encore plus écrivant de l’amour même. Le Père Jean de Jésus, Maria, de l’ordre des Carmes déchaussés, a composé un livret qui porte de même le nom de l’Art d’aimer Dieu, lequel est fort estimé. Le grand et célèbre cardinal Bellarmin a aussi depuis peu fait voir un petit livret intitulé : L’Escalier pour monter à Dieu par les créatures, qui ne peut être qu’admirable, partant de cette très savante main et très dévote âme, qui a tant écrit et si doctement pour le bien de l’Eglise. Je ne veux rien dire du Parénétique (1), de ce fleuve d’éloquence qui flotte meshui parmi toute la France par la multitude et variété de ses sermons et beaux écrits. L’étroite consanguinité spirituelle que mon âme n contractée .avec la sienne, lorsque par l’imposition de mes mains il reçut le caractère sacré de l’ordre épiscopal pour le bonheur du diocèse de Belley et l’honneur de l’Église, outre mille noeuds d’une sincère amitié qui nous lient ensemble, ne permet pas que je puisse parler au crédit de ses ouvrages entre lesquels ce Parénétique de l’amour divin fut une des premières saillies de la nonpareille affluence d’esprit que chacun admire en lui.
Nous voyons de plus un grand et magnifique Palais que le R. F. Laurent de Paris, prédicateur de l’ordre des Capucins, bâtit à l’honneur de l’amour- divin lequel étant achevé sera un cours accompli de la science de bien aimer. Mais enfin,
(1) Parénétique, auteur de discours moraux. Le saint nomme ainsi son ami J. Pierre Camus, évêque de Belley, qui publia plus tard l’Esprit de saint François de Sales, 6 vol. 1641.
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la bienheureuse Térèse de Jésus n si bien écrit des mouvements sacrés de la dilection en tous les livres qu’elle a laissés, qu’on est ravi de voir tant d’éloquence en une si grande humilité, tant de fermeté d’esprit en une si grande simplicité et sa très savante ignorance fait paraître très ignorante la science de plusieurs gens de lettres, qui, après un grand tracas d’étude, se voient honteux de n’entendre pas ce qu’elle écrit si heureusement de la pratique du saint amour. Ainsi, Dieu élève le trône de sa vertu sur le théâtre de notre infirmité, se servant des choses faibles pour confondre les fortes (1).
Or, quoique ce Traité que je te présente, mon cher Lecteur, suive de bien loin ces excellents livres, sans espoir de les pouvoir acconsuivre (2), si est-ce que j’espère tant en la faveur des deux amants célestes auxquels je le dédie, qu’encore te pourra-t-il rendre quelque sorte de service, et que tu y rencontreras beaucoup de bonnes considérations qu’il ne te serait pas si aisé de trouver ailleurs; comme réciproquement tu trouveras ailleurs plusieurs belles choses qui ne sont pas ici, Il me semble même que mon dessein n’est pas celui des autres, sinon en général, en tant que nous visions tous à la gloire du saint amour. Mais de ceci la lecture t’en fera foi.
Certes, j’ai seulement pensé à représenter simplement et naïvement, sans art et encore plus sans fard l’histoire de la naissance, du progrès, de la décadence, des opérations, propriétés, avantages et excellences de l’amour divin. Que si outre cela tu trouves quelqu’autre chose, ce. sont des sur-
(1) I Cor., I, 27.
(2) Acconsuivre, atteindre.
croissances qu’il n’est presque pas possible d’éviter à celui qui, comme moi, écrit entre plusieurs distractions. Mais je crois bien pourtant que rien ne sera sans quelque sorte d’utilité. La nature même, qui est une si sage ouvrière, projetant la production des raisins, produit quant et quant (1), comme par une prudente inadvertance, tant de feuilles et de pampres, qu’il y a peu de vignes qui n’aient besoin en leur saison d’être effeuillées et ébourgeonnées.
On traite maintes fois les écrivains trop rude.. ment, on précipite les sentences que l’on rend contre eux, et bien souvent avec plus d’impertinence qu’ils n’ont pratiqué d’imprudence en se hâtant de, publier leurs écrits. La précipitation des jugements met grandement en danger la conscience des juges et l’innocence des accusés. Plusieurs écrivent sottement, et plusieurs censurent lourdement. La douceur des lecteurs rend douce et utile la lecture, et pour t’avoir plus favorable, mon cher Lecteur, je te veux ici rendre raison de quelques points qui autrement à l’aventure te mettraient en mauvaise humeur.
Quelques-uns peut-être trouveront que j’ai trop dit, et qu’il n’était pas requis de prendre ainsi les discours jusque dans leurs racines. Mais je pense que le divin amour est une plante pareille à celle que nous appelons angélique, de laquelle la racine n’est pas moins odorante et salutaire que la tige et les feuilles. Les quatre premiers livres et quelques chapitres des autres pouvaient sans doute être omis, au gré des âmes qui ne cherchent que la seule pratique de la sainte
(1) Quant et quant, avec, en même temps.
dilection ; mais tout cela néanmoins leur sera bien utile, si elles le regardent dévotement. Cependant plusieurs peut-être aussi eussent trouvé mauvais de ne voir pas ici toute la suite de ce qui appartient au Traité du céleste amour. Certes, j’ai eu en considération la condition des esprits de ce siècle, et je le devais; il importe beaucoup de regarder en quel âge on écrit.
Je cite aucunes fois l’Écriture sainte en autres termes que ceux qui sont portés par l’édition ordinaire. O vrai Dieu! mon cher Lecteur, ne me fais pas pour cela ce tort de croire que je veuille me départir de cette édition-là ha non ! car je sais que le Saint-Esprit l’a autorisée par le sacré concile de Trente, et que partant nous nous y devons tous arrêter; ains au contraire je n’emploie les autres versions que pour le service de celle-ci, quand elles expliquent et confirment son vrai sens. Par exemple, ce que l’époux, céleste dit à son épouse Tu as blessé mon coeur, est fort éclairci par l’autre version : Tu m’as emporté le coeur, ou Tu as tiré et ravi mon coeur (1). Ce que notre Seigneur dit : Bienheureux sont les pauvres d’esprit, est grandement amplifié et déclaré selon le grec, Bienheureux sont les mendiants d’esprit (2); et ainsi des autres.
J’ai souvent cité le sacré Psalmiste en vers, et ç‘a été pour récréer ton esprit; et selon la facilité que j’en ai eue par la belle traduction de Philippe des Portes, abbé de Tiron (3), de laquelle
(1) Cant. cant., IV, 9
(2) Matth., V, 3.
(3) Phil. Desportes, poète, oncle de Régnier, né en 1546, mort en 1606, pourvu de plusieurs abbayes. entre autres celle de Tiron, au diocèse de Chartres, il abandonna la poésie légères et publia une traduction des Psaumes.
néanmoins je me suis quelquefois départi, non certes cuidant (1) de pouvoir faire mieux les vers que ce fameux poète, car je serais un grand impertinent si, n’ayant jamais seulement pensé à cette sorte d’écrire, je prétendais d’y réussir en un âge et en une condition de vie qui m’obligerait de m’en retirer, si jamais j’y avais été engagé; mais en quelques endroits où il y pouvait avoir plusieurs intelligences, je n’ai pas suivi ses vers, parce que je ne voulais pas suivre son sens: comme au psaume 132, il a entendu un mot latin, qui est, des franges de la robe, que j’ai estimé devoir être pris pour le collet; c’est pourquoi j’ai fait la traduction à mon gré.
Je ne dis rien que je n’aie appris des autres; or, il me serait impossible de me ressouvenir de qui j’ai reçu chaque chose en particulier. Mais je t’assure bien que si j’avais tiré de quelque auteur des grandes pièces dignes de quelque remarque, ie ferais conscience de ne lui en rendre pas la louange qu’il en mériterait, et pour t’ôter un soupçon qui te pourrait venir en l’esprit contre ma sincérité, pour ce regard (2) je t’avertis que la chapitre 13 du septième livre est extrait d’un sermon qua je fis à Paris, à Saint-Jean-en-Grève, le jour de l’Assomption de Notre-Dame, l’an 1602.
Je n’ai pas toujours exprimé la suite des chapitres; mais si tu y prends garde, tu trouveras aisément les noeuds de leur liaison. En cela et plusieurs autres choses, j’ai eu grand soin d’épargner
(1) Cuidant, pensant, jugeant.
(2) Pour ce regard, à ce propos.
mon loisir et ta patience. Lorsque j’eus fait imprimer l’Introduction à la vie dévote, monseigneur l’archevêque de Vienne, Pierre de Villars, me fit la faveur de m’en écrire son opinion en termes si avantageux pour ce livret et pour moi, que je n’oserais jamais les redire; et m’exhortant d’appliquer le plus que je pourrais de mon loisir à faire de pareilles besognes, entre plusieurs beaux avis desquels il me gratifia, l’un fut que j’observasse toujours, tant que le sujet le permettrait, la brièveté des chapitres; car tout ainsi, dit-il, que les voyageurs, sachant qu’il y a quelque beau jardin à vingt ou vingt-cinq pas de leur chemin, se détournent aisément de si peu pour l’aller voir, ce qu’ils ne feraient pas s’ils savaient qu’il fût plus éloigné de leur route: de même ceux qui savent que la fin d’un chapitre n’est guère éloignée du commencement, ils entreprennent volontiers de le lire; ce qu’ils ne feraient pas, pour agréable qu’en fût le sujet, s’il fallait beaucoup de temps pour en achever la lecture. J’ai donc eu raison de suivre en cela mon inclination, puisqu’elle fut agréable à ce grand personnage, qui a été l’un des plus saints prélats et des plus savants docteurs que l’Église ait eus de notre âge, et lequel, lorsqu’il m’honora de sa lettre, était le plus ancien de tous les docteurs de la Faculté de Paris.
Un grand serviteur de Dieu m’avertit naguère que l’adresse que j’avais faite de ma parole à Philothée, en l’Introduction en la vie dévote, avait empêché plusieurs hommes d’ers faire leur profit, d’autant qu’ils n’estimaient pas dignes de la lecture d’un homme les avertissements faits pour une femme. J’admirai qu’il se trouvât des hommes mes qui, pour vouloir paraître hommes, se montrassent en effet si peu hommes; car je te laisse à penser, mon cher Lecteur, si la dévotion n’est pas également pour les hommes comme pour les femmes; et s’il ne faut pas lire avec pareille attention et révérence la seconde épître de saint Jean, adressée à la sainte dame Electa, comme la troisième, qu’il destine à Caïus, et si mille et mille lettres ou excellents traités des anciens Pères de l’Eglise doivent être tenus pour inutiles aux hommes, d’autant qu’ils sont adressés à des saintes femmes de ce temps-là. Mais outre cela, c’est l’âme qui aspire à la dévotion, que j’appelle Philothée; et les hommes ont une âme aussi bien que les femmes.
Toutefois, pour imiter en cette occasion le grand Apôtre, qui s’estimait redevable à tous (1), j’ai changé d’adresse en ce Traité, et parle à Théotime. Que si d’aventure il se trouvait des femmes (or, cette impertinence serait plus supportable en elles) qui ne voulussent pas lire les enseignements qu’on a faits à un homme, je les prie de croire que le Théotime auquel je parle est l’esprit humain qui désire faire progrès en la dilection sainte, esprit qui est également aux femmes comme ès hommes.
Ce Traité donc est fait pour aider l’âme déjà dévote à ce qu’elle se puisse avancer en son dessein, et pour cela il m’a été force de dire plusieurs choses un peu moins connues au vulgaire, et qui par conséquent sembleront plus obscures. Le fond de la science est toujours un peu plus
(1) Rom., I, 14.
malaisé à sonder, et se trouve peu de plongeons (1) qui veuillent et sachent aller recueillir les perles et autres pierres précieuses dans les entrailles de l’Océan. Mais si tu as le courage franc pour enfoncer cet écrit, il t’arrivera de vrai comme aux plongeons, lesquels, dit Pline, étant ès plus profonds gouffres de la mer, y voient clairement la lumière du soleil; car tu trouveras ès endroits les plus malaisés de ces discours une bonne et amiable clarté. Et certes, comme je n’ai pas voulu suivre ceux qui méprisent quelques livres qui traitent d’une certaine vie suréminente en perfection, aussi n’ai-je pas voulu parler de cette suréminence, car ni je ne puis censurer les auteurs, ni autoriser les censeurs d’une doctrine que tu n’entends pas.
J’ai touché quantité de points de théologie, mais sans esprit de contention, proposant simplement, non tant ce que j’ai jadis appris ès disputes, comme ce que l’attention au service des âmes et l’emploi de vingt-quatre années en la sainte prédication m’ont fait penser être plus convenable à la gloire de l’Évangile et de l’Eglise.
Au demeurant, quelques gens de marque de divers endroits m’ont averti que certains livrets ont été publiés sous les seules premières lettres du nom de leurs auteurs, qui se trouvent les mêmes avec celles du mien, qui a fait estimer à quelques-uns que ce fussent besognes sorties de ma main, non sans un peu de scandale de ceux qui cuidaient que je me fusse détraqué de ma simplicité pour enfler mon style de paroles
(1) Plongeons, plongeurs.
pompeuses, mon discours de conceptions mondaines, et mes conceptions d’une éloquence altière et bien empanachée. A cette cause, mon cher Lecteur, je te dirai que comme ceux qui gravent on entaillent sur les pierres précieuses, ayant la vue lassée à force de la tenir bandée sur les traits déliés de leurs ouvrages, tiennent très volontiers devant eux quelque belle émaraude, afin que la regardant de temps en temps ils puissent récréer en son verd, et remettre en nature leurs yeux allangouris; et de même en cette variété d’affaires que ma condition me donne incessamment, j’ai toujours des petits projets de quelque traité de piété que je regarde, quand je puis, pour alléger et délasser mon esprit.
Mais je ne fais pas pourtant profession d’être écrivain; car la pesanteur de mon esprit et la condition de ma vie exposée au service et à l’abord de plusieurs ne me le sauraient permettre. Pour cela j’ai donc fort peu écrit, et beaucoup moins mis en lumière; et pour suivre le conseil et la volonté de mes amis, je te dirai que c’est afin que tu. n’attribues pas la louange du travail d’autrui à celui qui n’en mérite point du sien propre.
Il y a dix-neuf ans que me trouvant à Thonon, petite ville située sur le lac de Genève, laquelle lors se convertissait petit à petit à la foi catholique, le ministre adversaire de l’Église criait partout que l’article catholique de la réelle présence du corps du Sauveur en l’Eucharistie détruisait le symbole et l’analogie de la foi (car il était bien aise de dire ce mot d’analogie, non entendu par ses auditeurs, afin de paraître fort savant), et sur cela les autres prédicateurs catholiques avec lesquels j’étais là me chargèrent d’écrire quelque chose en réfutation de cette vanité; et je fis ce qui me sembla convenable, dressant une briève méditation sur le symbole des apôtres pour confirmer la vérité, et toutes les copies furent distribuées en ce diocèse, où je n’en trouve plus aucune.
Peu après, Son Altesse (1) vint deçà les monts, et trouvant les bailliages de Chablaix, Gaillard et Ternier, qui sont ès environs de Genève, à moitié disposés de recevoir la sainte religion catholique, qui en avait été arrachée par le malheur des guerres et révoltes il y avait près de soixante-dix ans, elle se résolut d’en rétablir l’exercice en toutes les paroisses, et d’abolir celui de l’hérésie. Et parce que d’un côté il y avait de grands empédiements à ce bonheur, selon les considérations que l’on appelle raisons d’État, et que d’ailleurs plusieurs, non encore bien instruits de la vérité, résistaient à ce tant désirable rétablissement, Son Altesse surmonta la première difficulté par la fer-maté invincible de son zèle à la sainte religion, et la seconde par une douceur et prudence extraordinaire; car elle fit assembler les principaux et plus opiniâtres, et les harangua avec une éloquence si amiablement pressante, que presque tous, vaincus, par la douce violence de son amour paternel envers eux, rendirent les armes de leur opiniâtreté à ses pieds, et leurs âmes entre les mains de la sainte Église.
Mais qu’il me soit loisible, mon cher Lecteur, je t’en prie, de dire ce mot en passant. On peut
(1) Charles-Emmanuel. dit le Grand, duc de Savoie de 580 à 1630.
louer beaucoup de riches actions de ce grand prince, entre lesquelles je vois la preuve de son indicible vaillance et science militaire qu’il vient de rendre maintenant admirée de toute l’Europe. Mais toutefois, quant à moi, je ne puis assez exalter le rétablissement de la sainte religion en ces trois bailliages que je viens de nommer; y ayant vu tant de traits de piété assortis d’une si grande variété d’actions de prudence, constance, magnanimité, justice et débonnaireté, qu’en cette seule petite pièce il me semblait de voir comme en un tableau raccourci tout ce qu’on loue ès princes qui jadis ont le plus ardemment servi à la gloire de Dieu et de l’Église : le théâtre était petit, mais les actions grandes. Et comme cet ancien ouvrier ne fut jamais tant estimé pour ses ouvrages de grande forme, comme il fut admiré d’avoir su faire un navire d’ivoire assorti de tout son équipage en si petit volume que les ailes d’une abeille le couvraient tout: aussi estimé-je plus ce que ce grand prince fit alors en ce petit coin de ses États, que beaucoup d’actions du plus grand éclat que plusieurs relèvent jusqu’au ciel.
Or, en cette occasion, on replanta par toutes les avenues et places publiques de ces quartiers-là les victorieuses enseignes de la croix; et parce que peu auparavant on en avait planté une fort solennellement à Ennemasse près Genève, un certain ministre fit un petit traité contre l’honneur d’icelle, contenant une invective ardente et vénéneuse, à laquelle pour cela il fut trouvé bon que l’on répondit et, monseigneur Claude de Granier, mon prédécesseur, duquel la mémoire est en bénédiction, m’en imposa la charge, selon le pouvoir qu’il avait sur moi, qui le regardais, non seulement comme mon Évêque, mais comme un saint serviteur de Dieu. Je fis donc cette réponse sous le titre de Défense de l’étendard de la croix, et la dédiai à Son Altesse, partie peur lui témoigner ma très humble subjection, partie pour lui faire quelque remerciement du soin qu’elle avait de l’Église en ces lieux-là.
Or, depuis peu on a réimprimé cette défense sous le titre prodigieux de la Panthalogie ou Trésor de la croix, titre, auquel jamais je ne pensai, comme en vérité aussi ne suis-je pas homme d’étude, ni de loisir, ni de mémoire, pour pouvoir assembler tant de pièces de prix en un livre qu’il puisse porter le titre de Trésor ni de Panthalogie; et ces frontispices insolents me sont en horreur.
L’architecte est un sot, qui, privé de raison,
Fait le portail plus grand que toute la maison.
On célébra, l’an 1602, à Paris, où j’étais, les obsèques de ce magnanime prince Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercoeur; lequel avait fait tant de beaux exploits contre les Turcs en Hongrie, que tout le christianisme devait conspirer à l’honneur de sa mémoire. Mais surtout madame Marie de Luxembourg, sa veuve, fit de son côté tout ce que son courage et l’amour du défunt ui purent suggérer pour solenniser ses funérailles, et parce que mon père, mon aïeul et mon bisaïeul avaient été nourris pages des très illustres et excellents princes de Martigues, ses pères et ses prédécesseurs, elle me regarda comme serviteur héréditaire de sa maison, et me choisit pour faire la harangue funèbre en cette si grande célébrité où se trouvèrent non seulement plusieurs cardinaux et prélats, mais quantité de princes, princesses, maréchaux de France, chevaliers de l’ordre, et même la cour de parlement en corps. Je fis donc cette oraison funèbre, et la prononçai en cette si grande assemblée dans la grande église de Paris; et parce qu’elle contenait un abrégé véritable des faits héroïques du prince défunt, je la fis volontiers imprimer, puisque la princesse veuve le désirait, et que son désir me devait être une loi. Or, je dédiai cette pièce-là à madame la duchesse de Vendôme, lors encore fille et toute jeune princesse, mais en laquelle on voyait déjà fort connaissablement les traits de cette excellente vertu et piété qui reluisent maintenant en elle, dignes de l’extraction et nourriture d’une si dévote et pieuse mère.
A même temps que l’on imprimait cette oraison, j’appris que j’avais été fait évêque, si que je revins sitôt ici pour être consacré et commencer ma résidence; et d’abord on proposa la nécessité qu’il y avait d’avertir les confesseurs de quelques points d’importance, et pour cela j’écrivis vingt-cinq avertissements que je fis imprimer pour les faire courir plus aisément parmi ceux à qui je les adressais; mais depuis ils ont été réimprimés en divers lieux.
Trois ou quatre ans après, je mis en lumière l’Introduction à la vie dévote, pour les occasions et en la façon que j’ai remarquées en la préface d’icelle, dont je n’ai rien à te dire, mon cher Lecteur, sinon que si ce livret a reçu généralement un doux et gracieux accueil, voire même parmi les plus braves prélats et docteurs de l’Église; il n’a pas pourtant été exempt d’une rude censure de quelques-uns qui ne m’ont pas seulement blâmé, mais m’ont âprement baffoué en public de ce que je dis à Philothée, que le bal est une action de soi-même indifférente, et qu’en récréation ou peut dire des quolibets; et moi, sachant la. qualité de ces censeurs, je loue leur intention, que je pense avoir été bonne. Mais j’eusse néanmoins désiré qu’il leur eût plu de considérer que la première proposition est puisée de la commune et véritable doctrine des plus saints et savants théologiens: que j’écrivais pour les gens qui vivent emmi le monde et les cours qu’au partir de là, j’inculque soigneusement, l’extrême péril qu’il y a ès danses; et que quant à la seconde proposition, avec le mot de quolibet, elle n’est pas de moi, mais de cet admirable roi saint Louis; docteur digne d’être suivi en l’art de bien conduire les courtisans à la vie dévote. Car je crois que s’ils eussent pris garde à cela, leur charité et discrétion n’eût jamais permis à leur zèle, pour vigoureux et austère qu’il eût été, d’armer leur indignation contre moi.
Et sur ce propos, mon cher Lecteur, je te conjure de m’être doux et honteux (1) en la lecture de ce Traité. Que si tu trouves le style un peu (quoique ce sera, je m’assure, fort peu) différent de celui dont j’ai usé écrivant à Philothée, et tous deux grandement divers de celui que j’ai employé en la Défense de La croix, sache qu’en dix-neuf ans on apprend et désapprend beaucoup de choses; que le langage de la guerre est autre que celui de la paix; et que l’on parle d’une façon
(1) Honteux, réservé; ailleurs bonteux, bienveillant,
aux jeunes apprentis, et d’une autre sorte aux vieux compagnons.
Ici, certes, je parle pour les âmes avancées en la dévotion; car il faut que je te dise que nous avons en cette ville une congrégation de filles et veuves (1) qui, retirées du monde, vivent unanimement au service de Dieu sous la protection de sa très sainte Mère; et comme leur pureté et piété d’esprit m’a souvent donné de grandes consolations, aussi ai-je tâché de leur en rendre fréquemment par la distribution de la sainte parole que je leur ai annoncée, tant en sermons publics qu’en colloques spirituels, et presque toujours en la présence de plusieurs religieux et gens de grande dévotion, dont il m’a fallu traiter maintes fois des sentiments plus délicats de la piété,. passant au delà de ce que j’avais dit à Philothée; et c’est une bonne partie de ce que je te communique maintenant que je dois à cette bénite assemblée parce que celle qui en est la mère et y préside (2), sachant que j’écrivais sur ce sujet, et que néanmoins
malaisément pourrais-je tirer la besogne au jour, si Dieu ne m’aidait fort spécialement, et que je ne fusse continuellement pressé, elle a eu. un soin continuel de prier et faire prier pour cela, et de me conjurer saintement de recueillir tous les petits morceaux de loisir qu’elle estimait pouvoir être sauvés par-ci par-là de la presse de mes empêchements, pour les employer à ceci.. Et parce que cette âme m’est en la consolation que Dieu
(1) Il s’agit de la première réunion de la Visitation, commencée en 1610, à Annecy, qui devait devenir, quelques années après, un ordre religieux cloîtré.
(2) Jeanne de Chantal.
sait, elle n’a pas eu peu de pouvoir pour animer la mienne en cette occasion. Il y a voirement longtemps que j’avais projeté d’écrire de l’amour sacré; mais, ce projet n’était point comparable à ce que cette occasion m’a fait produire, occasion que je te manifeste ainsi naïvement tout à la bonne foi, à l’imitation des anciens, afin que tu saches que je n’écris que par rencontre et occurrence, et que tu me sois plus amiable. On disait entre les païens qu~ Phidias ne représentait jamais rien si parfaitement que les divinités, ni Apelles qu’Alexandre:
on ne réussit pas toujours également. Si je demeure court en ce Traité, mon cher Lecteur, fais que ta bonté s’avance, Dieu bénira ta lecture.
A cette intention, j’ai dédié cet oeuvre à la Mère de dilection et au Père de l’amour cordial, comme j’avais dédié l’Introduction au divin Enfant, qui est le Sauveur des amants et l’amour des sauvés. Certes, comme les femmes, tandis qu’elles sont fortes et habiles à produire aisément les enfants, leur choisissent ordinairement des parrains entre leurs amis de ce monde; mais quand leur faiblesse et indisposition rend leurs enfantements difficiles et périlleux, elles invoquent les saints du ciel, et vouent de faire tenir leurs enfants par quelque pauvre, ou par quelque personne dévote, au nom de saint Joseph, de saint Français d’Assise, de saint François de Paule, de saint Nicolas, ou de quelqu’autre bienheureux qui puisse impétrer de Dieu le bon succès de leur grossesse et une naissance vitale pour l’enfant: de même avant que je fusse évêque, me trouvant avec plus de loisir et moins d’appréhension pour écrire, je dédiai les petits ouvrages que je fis, aux princes de la terre; mais maintenant qu’accablé de ma charge j’ai mille difficultés d’écrire, je ne consacre plus rien qu’aux princes du ciel, afin qu’ils m’obtiennent la lumière requise, et que si telle est la volonté divine, ces écrits aient une naissance fructueuse et utile à plusieurs.
Ainsi Dieu te bénisse, mon cher Lecteur, et te fasse riche de son saint amour. Cependant je soumets toujours de tout mon coeur mes écrits, mes paroles et mes actions à la correction de la très sainte Église catholique, apostolique et romaine, sachant qu’elle est la colonne et fermeté de la vérité (1), dont elle ne peut ni faillir ni défaillir; et que nul ne peut avoir Dieu pour père, qui n’aura cette Église pour mère.
A Annecy, le jour des très amants apôtres saint Pierre et saint Paul, mil six cent seize.
BÉNI SOIT DIEU !
(1) I Tim., III, 15.
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TRAITE DE
L’AMOUR DE DIEU
LIVRE PREMIER
CONTENANT
UNE PRÉPARATION A TOUT LE TRAITÉ
CHAPITRE PREMIER
Que pour la beauté de la nature humaine, Dieu a donné le gouvernement de toutes les facultés de l’âme à la volonté.
L’union établie en la distinction fait l’ordre; l’ordre produit la convenance et la proportion; et la convenance, ès choses entières et accomplies, fait la beauté. Une armée est belle quand elle est composée de toutes ses parties tellement rangées en leur ordre, que leur distinction est réduite au rapport qu’elles doivent avoir ensemble pour ne faire qu’une seule armée. Afin qu’une musique soit belle, il ne faut pas seulement que les voix soient nettes, claires et bien distinguées ; mais qu’elles soient a!liées en telle sorte les unes aux autres, qu’il s’en fasse une juste consonance et harmonie, par le moyen de l’union qui est en la distinction, et la distinction qui est en l’union des voix, que non sans cause on appelle un accord
discordant, ou plutôt une discorde accordante.
Or, comme dit excellemment l’angélique saint Thomas, après le grand saint Denis, la beauté et la bonté, bien qu’elles aient quelque convenance, ne sont pas néanmoins une même chose: car le bien est ce qui plait à l’appétit et volonté; le beau, ce qui plaît à l’entendement et à la connaissance; ou pour le dire autrement, le bon est ce dont la jouissance nous délecte; le beau, ce dont la connaissance nous agrée. Et c’est pourquoi jamais, à proprement parler, nous n’attribuons la beauté corporelle, sinon aux objets des deux sens qui sont les plus connaissants et qui servent re plus à l’entendement, qui sont la vue et l’ouïe; si que (1) nous ne disons pas: Voilà des belles odeurs ou des belles saveurs, mais nous disons bien: Voilà des belles vois et des belles couleurs.
Le beau donc étant appelé beau, parce que sa connaissance délecte, il faut que, outre l’union et distinction d’intégrité, l’ordre et la convenance de ses parties, il ait beaucoup de splendeur et clarté, afin qu’il soit connaissable et visible ; les voix, pour être belles, doivent être claires et nettes, les discours intelligibles, les couleurs éclatantes et resplendissantes ; l’obscurité, l’ombre, les ténèbres sont laides, et enlaidissent toutes choses; parce qu’en elles rien n’est connaissable, ni l’ordre, ni la distinction, ni l’union, ni la convenance: qui a fait dire à saint Denis (2) « que Dieu, comme souveraine beauté, est auteur de la belle convenance, du beau lustre et de la bonne grâce, qui est en toutes choses, » faisant éclater, en forme de lumière, les distributions et
(1) Si que, à tel point que.
(2) Chap. IV. Des noms divins.
départements de son rayon, par lesquels toutes choses sont rendues belles, voulant que pour établir la beauté, il y eût la convenance, la clarté, et la bonne grâce.
Certes, Théotime, la beauté est sans effet, inutile et morte, si la clarté et splendeur ne l’avive, et lui donne efficace ; dont nous disons les couleurs être vives, quand elles ont de l’éclat et du lustre.
Mais quant aux choses animées et vivantes, leur beauté n’est pas accomplie sans la bonne grâce, laquelle, outre la convenance des parties parfaites, qui fait la beauté, ajoute la convenance des mouvements, gestes et actions qui est comme l’âme et la vie de la beauté des choses vivantes. Ainsi, en la souveraine beauté de notre Dieu, nous ne reconnaissons l’union, ains l’unité de l’essence en la distinction des personnes avec une infinie clarté, jointe à la convenance incompréhensible de toutes les perfections, des actions et mouvements, comprises très souverainement, et par manière de dire, jointes et ajoutées excellemment en la très- unique et très simple perfection du pur acte divin, qui est Dieu même, immuable et invariable, ainsi que nous dirons ailleurs.
Dieu donc, voulant rendre toutes choses bonnes et belles, n réduit la multitude et distinction dicelles en une parfaite unité; et pour ainsi dire, il les a toutes rangées à la monarchie, faisant que toutes choses s’entretiennent les unes aux autres, et toutes à lui, qui est le souverain monarque. Il réduit tous les membres en un corps, sous un chef; de plusieurs personnes, il forme une famille; de plusieurs familles, une ville; de plusieurs villes, une province; de plusieurs provinces, un royaume; et soumet tout un royaume à un seul roi. Ainsi, Théotime, parmi l’innumérable multitude et variété d’actions, mouvements, sentiments, inclinations, habitudes, passions, facultés et puissances qui sont en l’homme, Dieu a établi une naturelle monarchie en la volonté, qui commande et domine sur tout ce qui se trouve en ce petit monde, et semble que Dieu ait dit à la volonté ce que Pharaon dit à Joseph : Tu seras sur ma maison, tout le peuple obéira au commandement de ta bouche; sans ton commandement, nul ne remuera. Mais cette domination de la volonté se pratique certes fort différemment.
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CHAPITRE II
Comme la volonté gouverne diversement les puissances de l’âme.
Le père de famille conduit sa femme, ses enfants et ses serviteurs par ses ordonnances et commandements, auxquels ils sont obligés d’obéir, bien qu’ils puissent ne le faire pas; que s’il a des serfs et esclaves, il les gouverne par la force, à laquelle ils n’ont nu! pouvoir de contredire. Mais ses chevaux, ses boeufs, ses mulets, il les manie par industrie, les liant, bridant, piquant, enfermant, lâchant.
Certes la volonté gouverne la faculté do notre mouvement extérieur, comme un serf ou esclave: car, sinon qu’au dehors quelque chose l’empêche, jamais elle ne manque d’obéir. Nous ouvrons et fermons la bouche, mouvons la langue, les mains, les pieds, les yeux et toutes les parties dans lesquelles la puissance de ce mouvement se trouve, sans résistance, à notre gré, et selon notre volonté.
Mais quant à nos sens et à la faculté de nourrir, croître et produire, nous ne les pouvons pas gouverner si aisément; ains il nous y faut employer l’industrie et l’art. Si l’on appelle un esclave, il vient; si on lui dit qu’il arrête, il arrête mais il ne faut pas attendre cette obéissance d’un épervier ou faucon : qui le veut faire revenir, il lui faut montrer le leurre; qui le veut accoiser (1), il lui faut mettre le chaperon. On dit à un valet : Tournez à gauche ou à droite, et il le fait; mais pour faire ainsi tourner un cheval, il faut se servir de la bride. Il ne faut pas, Théotime, commander à nos yeux de ne voir pas, ni à nos oreilles de n’ouïr pas, ni à nos mains de ne toucher pas, ni à notre estomac de ne digérer pas, ni à nos corps de ne croître pas : car toutes ces facultés n’ont nulle intelligence, et partant sont Incapables d’obéissance. Nul ne peut ajouter une coudée à sa stature. Rachel voulait, et ne pouvait concevoir. Nous mangeons souvent sans être nourris, ni prendre croissance. Qui veut chevir (2) de ses facultés, il faut user d’industrie. Le médecin traitant un enfant de berceau, ne lui commande chose quelconque, mais il ordonne bien à la nourrice qu’elle lui fasse telle et telle chose:
ou bien quelquefois il ordonne qu’elle mange telle ou telle viande qu’elle prenne tel médicament,
(1) Accoiser, apaiser, calmer.
(2) Chevir, jouir.
dont la qualité se répandant dans le lait, et le lait dans le corps du petit enfant, la volonté du médecin réussit en ce petit malade, qui n’a pas seulement le pouvoir d’y penser. Il ne faut pas certes faire tes ordonnances d’abstinence, sobriété, continence, à l’estomac, au gosier; mais il faut commander aux mains de ne pouvoir fournir à la bouche les viandes et breuvages qu’en telle et ide mesure. Il faut ôter ou donner à la faculté qui produit les objets et sujets, et les aliments qui la fortifient, selon que la raison le requiert. Il faut divertir les yeux, ou les couvrir de leur chaperon naturel, et les fermer, si on veut qu’ils ne voient pas., et avec ces artifices on les réduira au point que la volonté désire. C‘est ainsi, Théotime, que Notre-Seigneur enseigne qu’il y a des eunuques qui sont tels pour le royaume des cieux, c’est-à-dire qui ne sont eunuques d’impuissance naturelle, mais par l’industrie, de laquelle leur volonté se sert, pour les retenir dans la sainte continence. C’est sottise de commander à un cheval qu’il ne s’engraisse pas, qu’il ne croisse pas, qu’il ne regimbe pas; si vous désirez tout cela, levez-lui le râtelier; il ne lui faut pas commander, il le faut gourmander pour le dompter.
Oui, même la volonté a du pouvoir sur l’entendement et sur la mémoire; car de plusieurs choses que l’entendement peut entendre, ou desquelles la mémoire se peut ressouvenir, la volonté détermine celles auxquelles elle veut que ses facultés s’appliquent, ou desquelles elle veut qu’elles se divertissent. Il est vrai qu’elle ne les peut pas manier, ni ranger si absolument, comme elle fait les mains, les pieds ou la langue, à raison des facultés sensitives, et notamment de la fantaisie (1), qui n’obéissent pas d’une obéissance prompte et infaillible à la volonté, et desquelles puissances sensitives la mémoire et l’entendement ont besoin pour opérer; mais toutefois la volonté les remue, les emploie et applique selon qu’il lui plait, bien que non pas si fermement et invariablement, que la fantaisie variante et volage ne les divertisse maintefois, les distrayant ailleurs; de sorte que comme l’Apôtre s’écrie: Je fais, non le bien que je veux, mais le mal que je hais (2); ainsi nous sommes souvent contraints de nous plaindre do quoi nous pensons, non te bien que nous aimons, mais le mal que nous haïssons.
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CHAPITRE III
Comme la volonté gouverne l’appétit sensuel.
La volonté donc, Théotime, domine sur la mémoire, l’entendement et la fantaisie, non par force, mais par autorité; en sorte qu’elle n’est pas toujours infailliblement obéie, non plus que le père de famille ne l’est pas toujours par ses enfants et ses serviteurs. Or, c’en est de même de l’appétit sensuel, lequel, comme dit saint Augustin (3), est appelé convoitise en nous autres pécheurs, et demeure sujet à la volonté et à l’esprit, comme la femme à son mari; parce tout ainsi qu’il fut dit à la femme : Tu te retourneras à ton mari, et il te maîtrisera; aussi fut-il dit à Cala que son appétit
(1) Fantaisie, l’imagination.
(2) Rom., VII, 23.
(3) De civit., 1. XXIV, c. V.
dont la qualité se répandant dans le lait, et le lait dans le corps du petit enfant, la volonté du médecin réussit en ce petit malade, qui n’a pas seulement le pouvoir d’y penser. Il ne faut pas certes taire les ordonnances d’abstinence, sobriété, continence, à l’estomac, au gosier; mais il faut commander aux mains de ne pouvoir fournir à la bouche les viandes et breuvages qu’en telle et telle mesure. Il faut ôter ou donner à la faculté qui produit les objets et sujets, et les aliments qui la fortifient, selon que la raison le requiert. Il faut divertir les yeux, ou les couvrir de leur chaperon naturel, et les fermer, si on veut qu’ils ne voient pas, et avec ces artifices on les réduira au point que la volonté désire. C’est ainsi, Théotime, que Notre-Seigneur enseigne qu’il y a des eunuques qui sont tels pour le royaume des cieux, c’est-à-dire qui ne sont eunuques d’impuissance naturelle, mais par l’industrie, de laquelle leur volonté se sert, pour les retenir dans la sainte continence. C’est sottise de commander à un cheval qu’il ne s’engraisse pas, qu’il ne croisse pas, qu’il ne regimbe pas; si vous désirez tout cela, levez-lui le râtelier; il ne lui faut pas commander, il le faut gourmander pour le dompter.
Oui, même la volonté a du pouvoir sur l’entendement et sur la mémoire; car de plusieurs choses que l’entendement peut entendre, ou desquelles la mémoire se peut ressouvenir, la volonté détermine celles auxquelles elle veut que ses facultés s’appliquent, ou desquelles elle veut qu’elles se divertissent. Il est vrai qu’elle ne les peut pas manier, ni ranger si absolument, comme elle fait les mains, les pieds ou la langue, à raison des facultés sensitives, et notamment de la fantaisie (1), qui n’obéissent pas d’une obéissance prompte et infaillible à la volonté, et desquelles puissances sensitives la mémoire et l’entendement ont besoin pour opérer.; mais toutefois La volonté les remue, les emploie et applique selon qu’il lui plait, bien que non pas si fermement et invariablement, que la fantaisie variante et volage ne les divertisse maintefois, les distrayant ailleurs; de sorte que comme l’Apôtre s’écrie: Je fais, non le bien que je veux, mais le mal que je hais (2); ainsi nous sommes souvent contraints de nous plaindre de quoi nous pensons, non te bien que nous aimons, mais le mal que nous haïssons.
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CHAPITRE III
Comme la volonté gouverne l’appétit sensuel.
La volonté donc, Théotime, domine sur la mémoire, l’entendement et la fantaisie, non par force, mais par autorité; en sorte qu’elle n’est pas toujours infailliblement obéie, non plus que le père de famille ne l’est pas toujours par ses enfants et ses serviteurs. Or, c’en est de même de l’appétit sensuel, lequel, comme dit saint Augustin (3), est appelé convoitise en nous autres pécheurs, et demeure sujet à la volonté et à l’esprit, comme la femme à son mari; parce tout ainsi qu’il fut dit à la femme Tu te retourneras à ton mari, et il te maîtrisera; aussi fut-il dit à Caïn que son appétit
(1) Fantaisie, l’imagination.
(2) Rom., VII, 23.
(3) De civit., 1. XXIV, c. V.
se retournerait à lui, et qu’il dominerait sur icelui; se retourner à l’homme ne veut dire autre
chose que se soumettre et s’assujettir à lui. « O homme! dit saint Bernard (1), il est à ton pouvoir, si tu veux, de faire que ton ennemi soit ton serviteur, en sorte que toutes choses te reviennent à bien; ton appétit est sous toi, et tu le domineras. Ton ennemi peut exciter en toi le sentiment de la tentation; mais tu peux, si tu veux, ou donner ou refuser le consentement. Si tu permets à l’appétit de te porter au péché, alors tu seras sous icelui, et il te maîtrisera, parce que quiconque fait le péché, il est serf du péché; mais avant que tu fasses le péché, tandis
n que le péché n’est pas encore en ton consentement, mais seulement en ton sentiment, c’est-
à-dire qu’il est encore en ton appétit et non en ta volonté, ton appétit est sous toi, et tu le maîtriseras. » Avant que l’empereur soit créé, il est soumis aux électeurs qui dominent sur lui, pouvant -ou le choisir à la dignité impériale, ou le rejeter; mais s’il est une fois élu et élevé par eux, ils sont dès lors sous lui, et il domine sur eux. Avant que la volonté consente à l’appétit, elle domine sur lui; mais après le consentement elle devient son esclave.
En somme, cet appétit sensuel est à la vérité un sujet rebelle, séditieux, remuant; et faut confesser que nous ne le saurions tellement défaire, qu’il ne s’élève, qu’il n’entreprenne, et qu’il n’assaille la raison; mais pourtant la volonté est si fort au-dessus de lui, que, si elle veut, elle peut le ravaler,
(1) Serm. V. de Quadr.
rompre ses desseins, et le repousser, puisque c’est assez le repousser, que de ne point consentir à ses suggestions. On ne peut empêcher la concupiscence de concevoir, mais oui bien d’enfanter et de parfaire le péché.
Or, cette convoitise, ou appétit sensuel, a douze mouvements, par lesquels, comme par autant de capitaines mutinés, il fait sa sédition en l’homme; et parce que pour l’ordinaire ils troublent l’âme et agitent le corps: en tant qu’ils troublent l’âme, on les appelle perturbations; en tant qu’ils inquiètent le corps, on les appelle passions, au rapport de saint Augustin. Tous regardent le bien ou le mal; celui-là pour l’acquérir, celui-ci pour l’éviter. Si le bien est considéré en soi selon la naturelle bonté, il excite l’amour, première et principale passion ; si le bien est regardé comme absent, il nous provoque au désir ; si étant désiré, on estime de le pouvoir obtenir, on entre en espérance ; si on pense de ne le pouvoir obtenir, on sent le désespoir; mais quand on le possède comme présent, il nous donne la joie.
Au contraire, sitôt que nous connaissons le mal, nous le haïssons; s’il est absent, nous la fuyons; si nous pensons de ne pouvoir l’éviter, nous le craignons; si nous estimons de le pouvoir éviter, nous nous enhardissons et encourageons: mais si nous le sentons comme présent, nous nous attristons, et lors l’ire (1) et le courroux accourent soudain pour rejeter et repousser le mal, ou du moins s’en venger: que si l’on ne peut, on demeure en tristesse; mais si on l’a repoussé, ou que l’on se
(1) L’ire, la colère.
soit vengé, on ressent la satisfaction et assouvissement, qui est un plaisir de triomphe ; car, comme la possession du bien réjouit le coeur, la victoire contre le mal assouvit le courage. Et sur tout ce peuple des passions sensuelles, la volonté tient son empire, rejetant leurs suggestions, repoussant leurs attaques, empêchant leurs effets, et au fin moins (1), leur refusant fortement son consentement, sans lequel elles ne peuvent l’endommager, et par le refus duquel elles demeurent vaincues, voire même à la longue, abattues, allangouries, efflanquées, réprimées, et si non du tout (2) mortes, au moins amorties, ou mortifiées.
Et c’est afin d’exercer nos volontés en la vertu et vaillance spirituelle, que cette multitude de passions est laissée en nos âmes, Théotime : de sorte que les stoïciens, qui nièrent qu’elles se trouvassent en l’homme sage, eurent grand tort; mais d’autant plus que ce qu’ils niaient en paroles, ils le pratiquaient en effets, au récit de saint Augustin (3), qui raconte cette gracieuse histoire. Aulus Gellius s’étant embarqué avec un fameux stoïcien, une grande tempête survint, de laquelle le stoïcien étant effrayé, il commença à pâlir, blêmir et trembler si sensiblement, que tous ceux du vaisseau s’en aperçurent, et le remarquèrent curieusement, quoiqu’ils eussent ès mêmes hasards avec lui. Cependant la mer enfin s’apaise, le danger passe, et l’assurance redonnant à un chacun la liberté de causer, voire même de railler, un certain voluptueux asiatique, se moquant du stoïcien
(1) Au fin moins, tout au moins.
(2) Du tout, entièrement.
(3) De civit., 1. IX, c. IV.
lui reprochait qu’il avait eu peur, et qu’il était devenu hâve et pâle au danger, et que lui au contraire était demeuré ferme et sans effroi. A quoi le stoïcien repartit par le récit de ce que Aristippus, philosophe socratique, avait répondu à un homme qui pour même sujet l’avait piqué d’un même reproche; car, lui dit-il, toi tu as eu raison de ne t’être point soucié pour l’âme d’un méchant brouillon; mais moi, j’eusse eu tort de ne point craindre la perte de l’âme d’Aristippus: et le bon de l’histoire est que Aulus Gellius, témoin oculaire, la récite; mais quant à la repartie qu’elle contient, le stoïcien qui la fit, favorisa plus sa promptitude que sa cause, puisqu’allégeant un compagnon de sa crainte, il laissa preuve par deux irréprochables témoins que les stoïciens étaient touchés de la crainte, et de la crainte qui répand ses effets ès yeux, au visage et en la contenance, et qui par conséquent est une passion.
Grande folie de vouloir être sage d’une sagesse impossible; l’Église certes a condamné la folie de cette sagesse, que certains anachorètes présomptueux voulurent introduire jadis, contre lesquels toute l’Écriture, mais surtout le grand Apôtre, crie: Que nous avons une loi en nos corps, qui répugne à la loi de notre esprit (1). Entre nous autres chrétiens, dit le grand saint Augustin, selon les écritures saintes et la doctrine sainte : « Les citoyens de la sacrée cité de Dieu, vivant selon » Dieu, au pèlerinage de ce monde, craignent, désirent, se doutant (2) et se réjouissent (3). »
(1) Rom., VII, 23.
(2) Se doulent, souffrent, se plaignent.
(3) De civit., 1. XIV, c. IX.
Oui, même le roi, souverain de cette cité, a craint, désiré, s’est doulu et réjoui jusques à pleurer, blêmir, trembler et suer le sang, bien qu’en lui ces mouvements n’ont pas été des passions pareilles aux nôtres, dont le grand saint Jérôme, et après lui l’école, ne les a pas osé nommer du nom de passions, pour la révérence de la personne en laquelle ils étaient, ains du nom respectueux de propassions, pour témoigner que les mouvements sensibles en Notre-Seigneur y tenaient lieu de passion, bien qu’ils ne fussent pas passions, d’autant qu’il ne pâtissait ou souffrait chose quelconque de la part d’icelles, sinon ce que bon lui semblait, et comme il lui plaisait, les gouvernant et maniant à son gré, ce que nous ne faisons pas nous autres pécheurs, qui souffrons et pâtissons ces mouvements en désordre, contre notre gré, avec un grand préjudice du bon état et police de nos âmes.
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CHAPITRE IV
Que l’amour domine sur toutes les affections et passions, et que même il gouverne la volonté, bien que la volonté ait aussi domination sur lui.
L’amour étant la première complaisance que nous avons au bien, ainsi que nous dirons tantôt, certes il précède le désir; et de fait, qu’est-ce que l’on désire, sinon ce que l’on aime? Il précède la délectation, car, comme pourrait-on se réjouir en la jouissance d’une chose, si on ne l’aimait pas? il précède l’espérance, car on n’espère que le bien qu’on aime; il précède la haine, car nous ne haïssons le mal que pour l’amour que nous avons envers le bien; ainsi le mal n’est pas mal, sinon parce qu’il est contraire au bien, et c’en est de même, Théotime, de toutes autres passions ou affections; car elles proviennent toutes de l’amour, comme de leur source et racine.
C’est pourquoi les autres passions et affections sont bonnes ou mauvaises, vicieuses ou vertueuses, selon que l’amour duquel elles procèdent est bon ou mauvais: car il répand tellement ses qualités sur elles, qu’elles ne semblent être que le même amour. Saint Augustin, réduisant toutes les passions et affections à quatre, comme ont fait Boèce, Cicéron, Virgile et la plupart de l’antiquité: « L’amour, dit-il, tendant à posséder ce qu’il aime, s’appelle convoitise ou désir; l’ayant et possédant, il s’appelle joie ; fuyant ce qui lui est contraire, il s’appelle crainte; que si cela lui arrive et qu’il le sente, il s’appelle tristesse ; et partant ces passions sont mauvaises, si l’amour est mauvais; bonnes, s’il est bon (1).»Les citoyens de la cité de Dieu craignent, désirent, se doulent se réjouissent et, parce que leur amour est droit, toutes ces affections sont aussi droites. La doctrine chrétienne assujettit l’esprit à Dieu, afin qu’il le guide et secoure, et assujettit à l’esprit toutes ces passions, afin qu’il les bride et modère, en sorte qu’elles soient converties au service de la justice et verte. « La droite volonté est l’amour bon, la volonté mauvaise est l’amour mauvais; » c’est-à-dire en un mot, Théotime, que l’amour domine
(1) De civit., 1. XIV, c. VII et IX
tellement en la volonté, qu’il la rend toute telle qu’il est.
La femme, pour l’ordinaire, change sa condition en celle de son mari, et devient noble s’il est noble, reine s’il est roi, duchesse s’il est duc. La volonté change aussi de qualité selon l’amour qu’elle épouse: s’il est charnel, elle est chamelle; spirituelle, s’il est spirituel; et toutes les affectiens de désir, de joie, d’espérance, de crainte, de tristesse, comme enfants nés du mariage de l’amoue avec la volenté, reçoivent aussi par conséquent leur qualité de l’amour. Bref, Théotime, la volonté n’est émue que par ses affections, entre lesquelles l’amour, comme le premier mobile et la première affection, donne le branle à tout le reste, et fait tous les autres mouvements de l’âme.
Mais, pour tout cela, il ne s’ensuit pas que la volonté ne soit encore régente sur l’amour, d’autant que la volonté n’aime qu’en voulant aimer, et de plusieurs amours qui se présentent à elle, elle peut s’attacher à celui que bon lui semble, autrement il n’y aurait point d’amour ni prohibé, ni commandé. Elle est donc Maîtresse sur les amours, comme une demoiselle sur ceux qui la recherchent, parmi lesquels elle peut élire celui qu’elle veut. Mais tout ainsi qu’après le mariage elle perd sa liberté, et de maîtresse devient sujette à la puissance du mari, demeurant prise par celui qu’elle a pris; de même la volonté qui choisit l’amour à son gré, après qu’elle en a embrassé quelqu’un, elle demeure asservie sous lui; et comme la femme demeure sujette au mari qu’elle a choisi, tandis qu’il vit, et que s’il meurt elle reprend sa précédente liberté, pour se remarier à un autre, ainsi pendant qu’un amour vit en la volonté, il y règne, et elle demeure soumise à ses mouvements; que si cet amour vient à mourir, elle pourra par après en reprendre un autre. Mais il y a une liberté en la volonté, qui ne se trouve pas en la femme mariée, et c’est que la volonté peut renier son amour quand elle veut, appliquant l’entendement aux motifs qui l’en peuvent dégoûter, et prenant résolution de changer d’objet; car ainsi pour faire vivre et régner l’amour de Dieu en nous, nous amortissons l’amour-propre ; si nous ne pouvons l’anéantir du tout, au moins nous l’affaiblissons ; en sorte que, s’il vit en nous, il n’y règne plus; comme au contraire, nous pouvons, en quittant l’amour sacré, adhérer à celui des créatures, qui est l’infâme adultère que le céleste époux reproche si souvent aux pécheurs.
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CHAPITRE V
Des affections de la volonté.
Il n’y a pas moins de mouvements en l’appétit intellectuel ou raisonnable qu’on appelle volonté, qu’il y en a en l’appétit sensible ou sensuel, mais ceux-là sont ordinairement appelés affections, et ceux-ci passions. Les philosophes et païens ont aimé aucunement (1) Dieu, leurs républiques, la vertu et les sciences; ils ont haï le vice, espéré les honneurs, désespéré d’éviter la mort ou la calomnie, désiré de savoir, voire même d’être bien heureux après leur mort; se sont enhardis pour
(1) Aucunement, quelquefois.
surmonter les difficultés qu’il y avait au pourchas (1) de la vertu, ont craint le blâme, ont fui plusieurs fautes, ont vengé l’injure publique, se sont indignés contre les tyrans, sans aucun propre intérêt. Or, tous ces mouvements étaient en la partie raisonnable, puisque le sens, ni par conséquent l’appétit sensuel, ne sont pas capables d’être appliqués à ces objets, et partant ces mouvements étaient des affections de l’appétit intellectuel ou raisonnable, et non pas des passions de l’appétit sensuel.
Combien de fols avons-nous des passions en l’appétit sensuel ou convoitise, contraires aux affections que nous sentons en même temps dans l’appétit raisonnable ou dans la volonté! Le jeune homme dont parle saint Jérôme, se coupant la langue à belles dents, et la crachant sur le nez de cette maudite femme qui l’enflammait à la volupté, ne témoignait-il pas d’avoir en la volonté une extrême affection de déplaisir, contraire à la passion du plaisir que par force on lui faisait sentir en la convoitise et appétit sensuel? Combien de fois tremblons-nous de crainte entre les hasards auxquels notre volonté nous porte et nous fait demeurer ! combien de fois haïssons-nous les voluptés esquelles notre appétit sensuel se plaît, aimant les biens spirituels esquels il se déplaît! En cela consiste la guerre que nous sentons tous les jours entre l’esprit et la chair, entre notre homme extérieur qui dépend des sens, et l’homme intérieur qui dépend de la raison, entre le vieil Adam qui suit les appétits de son Eve, ou de la
(1) Pourchas, recherche obstinée.
convoitise, elle nouvel Adam qui seconde la sagesse céleste et la sainte raison.
Les stoïciens, ainsi que saint Augustin le rapporte (1), niant que l’homme sage puisse avoir des passions, confessaient néanmoins, ce semble, qu’il avait des affections, lesquelles ils appelaient eupathies et bonnes passions, ou bien, comme Cicéron, constances; car ils disaient que le sage ne convoitait pas, mais voulait; qu’il n’avait point de liesse, mais de joie; qu’il n’avait point de crainte, mais de prévoyance et précaution; en sorte qu’il n’était ému, sinon pour la raison et selon la raison. Pour cela, ils niaient surtout que l’homme sage pût avoir aucune tristesse, d’autant qu’elle ne regarde que le mal survenu, et que rien n’advient en mal à l’homme sage, puisque nul n’est jamais offensé que par soi-même, selon leur maxime. Et certes, Théotime, ils n’eurent pas tort de vouloir qu’il y eût des eupathies et bonnes affections en la partie raisonnable de l’homme ; mais ils eurent tort de dire qu’il n’y avait point sle passions en la partie sensitive, et que la tristesse ne touchait point le coeur de l’homme sage; car laissant à part que eux-mêmes en étaient troublés, comme il a été dit, se pourrait-il bien faire que la sagesse nous privât de lu miséricorde, qui est une vertueuse tristesse, laquelle arrive en nos coeurs pour nous porter au désir de délivrer le prochain du mal qu’il endure? Aussi le plus homme de bien de tout le paganisme, Épictète, ne suivit pas cette erreur, que les passions ne s’élevassent point en l’homme
(1) De civit., 1. XIV, C. VIII.
sage, ainsi que saint .Augustin atteste, lequel même montre encore que la dissension des stoïciens avec les autres philosophes, en ce sujet, n’a pas été qu’une pure dispute des paroles, et débat de tangage.
Or, ces affections que nous sentons en notre partie raisonnable, sont plus ou moins nobles et spirituelles, selon qu’elles ont leurs objets plus ou moins relevés, et qu’elles se trouvent en un degré plus éminent die l’esprit; car il y a des affections en nous qui procèdent du discours que nous faisons selon l’expérience des sens; il y en a d’autres formées sur le discours tiré des sciences humaines; il y en a encore d’autres qui proviennent des discours faits selon la foi, et enfin il y en a qui ont leur origine du simple sentiment et acquiescement que l’âme fait à la vérité et volonté de Dieu. Les premières sont nommées affections naturelles, car qui est celui qui ne désire naturellement d’avoir la santé, les provisions requises au vêtir et à la nourriture, les douces et agréables conversations? Les secondes affections sont nommées raisonnables, d’autant qu’elles sont toutes appuyées sur la connaissance spirituelle de la raison, par laquelle notre volonté est excitée à rechercher la tranquillité du coeur, les vertus morales, le vrai honneur, la contemplation philosophique des choses éternelles. Les affections du troisième rang se nominent chrétiennes, parce qu’elles prennent leur naissance des discours tirés de la doctrine de Notre-Seigneur, qui nous fait chérir la pauvreté volontaire, la chasteté parfaite, la gloire du paradis. Mais les affections du suprême degré sont nommées divines et surnaturelles, parce que Dieu lui-même les répand en nos esprits, et qu’elles regardent et tendent en Dieu, sans l’entremise d’aucun discours, ni d’aucune lumière naturelle, selon qu’il est aisé de concevoir parce que nous dirons ci-après des acquiescements et sentiments qui se pratiquent au sanctuaire de l’âme. Et ces affections surnaturelles sont principalement trois l’amour de l’esprit envers les beautés des mystères de la foi, l’amour envers l’utilité des biens qui nous sont promis en l’autre vie, et l’amour envers la souveraine bonté de la très sainte et éternelle divinité.
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CHAPITRE VI
Comme l’amour de Dieu domine sur les autres amours.
La volonté gouverne toutes les autres facultés de l’esprit humain; mais elle est gouvernée par son amour, qui la rend telle qu’il est. Or, entre tous les amours, celui de Dieu tient le sceptre, et a tellement l’autorité de commander inséparablement unie, et propre à sa nature, que s’il n’est le maître incontinent il cesse d’être et périt.
Ismaël ne fut point héritier avec Isaac, son frère plus jeune; Ésaü fut destiné au service de son frère puîné ; Joseph fut adoré, non seulement par ses frères, mais aussi par son père, et voire même par sa mère en la personne de Benjamin, ainsi qu’il l’avait prévu ès songes de sa jeunesse. Ce n’est certes pas sans mystères que les derniers entre ces frères emportent ainsi les avantages sur leurs aînés. L’amour divin est voirement (1) le
(1) Voirement, véritablement, même.
puîné entre toutes les affections du coeur humain; car, comme dit l’Apôtre, ce qui est animal est premier, et le spirituel après (1) ; mais ce puîné hérite toute l’autorité; et l’amour-propre, comme un autre Ésaü, est destiné à son service ; et non seulement tous les autres mouvements de l’âme, comme ses frères, l’adorent et lui sont soumis, mais aussi l’entendement et la volonté, qui lui tiennent lieu de père et de mère. Tout est sujet à. ce céleste amour, qui veut toujours être ou roi ou rien, ne pouvant vivre qu’il ne domine ou règne, ni régner, si ce n’est souverainement.
Isaac, Jacob et Joseph furent des enfants surnaturels; car leurs mères, Sara, Rebecca et Rachel étant stériles par nature, les conçurent par la grâce de la bonté céleste; c’est pourquoi ils furent établis maîtres de leurs frères. Ainsi l’amour sacré est un enfant miraculeux, puisque la volonté humaine ne le peut concevoir, si le Saint-Esprit ne le répand dans nos coeurs ; et comme surnaturel, il doit présider et régner sur toutes les affections, voire même sur l’entendement et la volonté.
Et bien qu’il y ait d’autres mouvements surnaturels en l’âme, la crainte, la piété, la force, l’espérance, ainsi qu’Ésaü et Benjamin furent enfants surnaturels de Rachel et Rebecca ; si est-ce que le divin amour est le Maître, l’héritier et le supérieur, comme étant fils de la promesse, puisque c’est en sa faveur que le ciel est promis à l’homme. Le salut est montré à. la foi, il est préparé à l’espérance; mais il n’est donné qu’à la charité. La foi montre le chemin de la terre promise
(1) I Cor., XV, 46.
comme une colonne de nuée et de feu, c’est-à-dire claire et obscure; l’espérance nous nourrit de sa manne de suavité; mais la charité nous y introduit comme l’arche de l’alliance, qui nous fait le passage au Jourdain, c’est-à-dire au jugement, et qui demeurera au milieu du peuple, en la terre céleste promise aux vrais Israélites ; en laquelle, ni la colonne de la foi ne sert plus de guide, ni on ne se repaît plus de la manne d’espérance.
Le saint amour fait son séjour sur la plus haute et relevée région de l’esprit, où il fait ses sacrifices et holocaustes à la divinité, ainsi qu’Abraham fit le sien et que Notre-Seigneur s’immola sur le coupeau (1) du mont Calvaire, afin que d’un lieu si relevé, il soit ouï et obéi par son peuple, c’est-à-dire par toutes les facultés et affections de l’âme qu’il gouverne avec une douceur nonpareille car l’amour n’a point de forçats ni d’esclaves, ains réduit toutes choses à son obéissance avec une force si délicieuse, que comme rien n’est si fort que l’amour, aussi rien n’est si aimable que sa force.
Les vertus sont en l’âme pour modérer ses mouvements, et la charité, comme première de toutes les vertus, les régit et les tempère toutes, non seulement parce que le premier en chaque espèce des choses sert de règle et mesure à tout le reste, mais aussi parce que Dieu ayant créé l’homme à son image et semblance, veut que comme en lui tout y soit ordonné par l’amour et pour l’amour.
(1) Coupeau, partie de montagne, sommet.
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CHAPITRE VII
Description de l’amour en général.
La volonté a une si grande convenance avec le bien, que tout aussitôt qu’elle l’aperçoit, elle se retourne de son côté, pour se complaire en icelui, comme en son objet très agréable, auquel elle est si étroitement alliée, que même l’on ne peut déclarer sa nature que par le rapport qu’elle a avec icelui; non plus qu’on ne saurait montrer la nature du bien que par l’alliance qu’il a avec la volonté. Car je vous prie, Théotime, qu’est-ce que le bien, sinon ce que chacun veut? et qu’est-ce que la volonté, sinon la faculté qui porte et fait tendre au bien, ou à ce qu’elle estime tel?
La volonté donc apercevant et sentant le bien, par l’entremise de l’entendement qui le lui représente, ressent à même tempe une soudaine délectation et complaisance en ce rencontre (1), qui l’émeut et incline doucement, sans puissamment vers cet objet aimable, afin de s’unir à lui, et pour parvenir à cette union, elle lui fait chercher tous les moyens plus propres.
La volonté donc a une convenance très étroite avec le bien; cette convenance produit la complaisance que la. volonté ressent à sentir et apercevoir le bien ; cette complaisance émeut et pousse la volonté au bien; ce mouvement tend à l’union, et enfin, la volonté émue et tendante à
(1) Ce rencontre; cette rencontre, ce rapprochement.
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l’union, cherche tous les moyens requis pour y parvenir.
Certes, à parler généralement, l’amour comprend tout cela ensemblement, comme un bel arbre, duquel la racine est la convenance de la volonté au bien; le pied en est la complaisance; sa tige c’est le mouvement; les recherches poursuites et autres efforts, en sont les branches, mais l’union et jouissance est le fruit. Ainsi, l’amour semble être composé de ces cinq principales parties sous lesquelles une quantité d’autres petites pièces sont contenues, comme nous verrons à la suite de l’oeuvre.
Considérons de grâce la pratique d’un amour insensible entre l’aimant et le fer ; car c’est la vraie image de l’amour sensible et volontaire, duquel nous parlons. Le fer a donc une telle convenance avec l’aimant, qu’aussitôt qu’il en aperçoit la vertu, il se retourne devers lui; puis il commence soudain à se remuer et démener par des petits tressaillements, témoignant en cela la complaisance qu’il ressent, ensuite de la quelle il s’avance et se porte vers l’aimant, cherchant tous les moyens qu’il peut pour s’unir avec icelui. Ne voilà pas toutes les parties d’un vif amour bien représentées en ces choses inanimées?
Mais enfin pourtant, Théotime, la complaisance, et le mouvement ou écoulement de la volonté en la chose aimable, est, à proprement parler, l’amour, en sorte néanmoins que la complaisance ne soit que le commencement de l’amour; et le mouvement ou écoulement du coeur qui s’en ensuit,. soit le vrai amour essentiel; si que l’un et l’autre peut être voirement nommé amour, mais diversement; car comme l’aube du jour peut être appelée jour, aussi cette première complaisance du coeur en la chose aimée peut être nommée amour; parce que c’est le premier ressentiment de l’amour. Mais comme le vrai coeur du jour se prend dès la fin de l’aube jusques au soleil couché, aussi la vraie essence de l’amour consiste au mouvement et écoulement du coeur qui suit immédiatement la complaisance, et se termine à l’union. Bref, la complaisance est le premier ébranlement ou la première émotion que le bien fait en la volonté, et cette émotion est suivie du mouvement et écoulement par lequel la volonté s’avance et s’approche de la chose aimée, qui est le vrai et le propre amour. Disons ainsi, le bien empoigne, saisit et lie le coeur par la complaisance; mais par l’amour, il le tire, conduit et amène à soi; par la complaisance, il le fait sortir; mais par l’amour, il lui fait faire le chemin et le voyage la complaisance, c’est le réveil du coeur, mais l’amour en est l’action ; la complaisance le fait lever, mais l’amour le fait marcher; le coeur étend ses ailes par la complaisance, mais l’amour est son vol. L’amour donc, à parler distinctement et précisément, n’est autre chose que le mouvement, écoulement et avancement du coeur envers le bien.
Plusieurs grands personnages ont cru que l’amour n’était autre chose que la même complaisance; en quoi ils ont eu beaucoup d’apparence de raison; car non seulement le mouvement d’amour prend son origine de la complaisance que le coeur ressent à la première rencontre du bien et aboutit à une seconde complaisance, qui revient au coeur par l’union à la chose aimée; mais outre cela, il tient sa conservation de la complaisance, et ne peut vivre que par elle, qui est sa mère et sa nourriture; si que soudain que la complaisance cesse, l’amour cesse et comme l’abeille, naissant dedans le miel, se nourrit du miel, et ne vole que pour le miel ; ainsi l’amour naît de la complaisance, se maintient par la complaisance et tend à la complaisance. Le poids des choses les ébranle, les meut et les arrête ; c’est le poids de la pierre qui lui donne l’émotion, et le branle à la descente, soudain que les empêchements lui sont ôtés ; c’est le même poids qui lui fait continuer son mouvement en bas, et c’est enfin le même poids encore qui la fait arrêter et s’accoiser, quand elle est arrivée en son lieu. Ainsi est-ce de la complaisance qui ébranle la volonté. C’est elle qui la meut, et c’est elle qui la fait reposer en la chose aimée, quand elle s’est unie à icelle. Ce mouvement d’amour était donc ainsi dépendant de la complaisance en sa naissance, conservation et perfection, et se trouvant toujours inséparablement conjoint avec icelle, ce n’est pas merveille si ces grands esprits ont estimé que l’amour et la complaisance fussent une même chose; bien qu’eu vérité l’amour étant une vraie passion de l’âme, il ne peut être la simple complaisance, mais faut qu’il soit le mouvement qui procède d’icelle.
Or, ce mouvement causé par la complaisance dure jusqu’à l’union ou jouissance. C’est pourquoi, quand il tend à un bien présent, il ne fait autre chose que de pousser le coeur, le serrer, joindre et appliquer à la chose aimée, de laquelle par ce moyen il jouit; et lors ou l’appelle amour de complaisance, parce que soudain qu’il est né de la première complaisance, il se termine à l’autre seconde qu’il reçoit en l’union de son objet présent. Mais quand le bien, devers lequel le coeur s’est retourné, incliné et ému, se trouve éloigné, absent ou futur, ou que l’union ne se peut pas encore faire si parfaitement qu’on prétend, alors le mouvement d’amour, par lequel le coeur tend, s’avance et aspire à cet objet absent, s’appelle proprement désir; car le désir n’est autre chose que l’appétit, convoitise, ou cupidité des choses que nous n’avons pas, et que- néanmoins nous prétendons d’avoir.
Il y a encore certains mouvements d’amour, par lesquels nous désirons les choses que nous n’attendons ni prétendons nullement; comme quand nous disons : Que ne suis-je maintenant en paradis ! Je voudrais être roi ! Plût à Dieu que je fusse plus jeune ! A la mienne volonté que je n’eusse jamais péché! et semblables choses. Or, ce sont des désirs, mais désirs imparfaits, lesquels, ce me semble, à proprement parler, s’appellent souhaits: et de fait de telles affections ne s’expriment pas comme les désirs; car quand nous exprimons nos vrais désirs, nous disons : Je désire; mais quand nous exprimons nos désirs imparfaits, nous disons : Je désirerais, ou, je voudrais. Nous pouvons bien dire : Je désirerais d’être jeune ; mais nous ne disons pas: Je désire d’être jeune, puisque cela n’est pas possible; et ce mouvement s’appelle souhait, ou, comme disent les scolastiques, velléité, qui n’est autre chose qu’un commencement de vouloir, lequel n’a point de suite, d’autant que la volonté voyant q’elle ne peut atteindre à cet objet, à cause de l’impossibilité, ou de l’extrême difficulté, elle arrête son mouvement, et le termine en cette simple affection de souhait. Comme si elle disait : Ce bien que je vois, et auquel je ne puis prétendre, m’est à la vérité fort agréable, et bien que je ne le puisse vouloir ni espérer, si est-ce que (1) si je le pouvais vouloir ou désirer, je le désirerais et voudrais volontiers.
Bref, ces souhaits ou velléités ne sont autre chose qu’un petit amour, qui se peut appeler amour de simple approbation, parce que, sans aucune prétention, l’âme agrée le bien qu’elle connaît, et rie le pouvant désirer en effet, elle proteste qu’elle le désirerait volontiers, et que vraiment il est désirable.
Ce n’est pas encore tout, Théotime, car il y a des désirs et des souhaits qui sont encore plus imparfaits que ceux que nous venons de dire, d’autant que leur mouvement n’est pas arrêté par l’impossibilité, ou extrême difficulté, mais par la seule incompatibilité qu’ils ont avec -des autres désirs ou vouloirs plus puissants, comme quand un malade désire de manger des potirons ou melons, et quoiqu’il en ait à son commandement, il ne veut néanmoins pas en manger, parce qu’il craint d’empirer son mal; car qui ne voit deux désirs en cet homme, l’un de manger des potirons et l’autre de guérir? mais parce que celui de guérir est plus grand, il étouffe et suffoque l’autre, l’empêchant de produire aucun effet. Jephté souhaitait de conserver sa fille, mais parce que cela
(1) Si est-ce que, toujours est-il que.
était incompatible avec le désir d’observer son voeu, il voulut ce qu’il ne souhaitait pas, qui était de sacrifier sa fille, et souhaita ce qu’il ne voulut pas, qui était de conserver sa fille. Pilate et Hérode souhaitaient de délivrer, l’un le Sauveur, l’autre le Précurseur ; mais parce que ces souhaits étaient incompatibles, l’un avec le désir de complaire aux Juifs et à César, l’autre à Hérodias et à sa fille, ce furent des souhaits vains et inutiles. Or, à mesure que les choses incompatibles avec ce qui est souhaité, sont moins aimables, les souhaits sont plus imparfaits, puisqu’ils sont arrêtés, et comme étouffés par de si faibles contraires. Ainsi le souhait qu’Hérode eut de ne point faire mourir saint Jean, fut plus imparfait que celui que Pilate avait de délivrer Notre-Seigneur ; car celui-ci craignait la calomnie et l’indignation du peuple et de César, et celui-là, de contrister une seule femme.
Et ces souhaits, qui sont arrêtés, non point par impossibilité, mais par l’incompatibilité qu’ils ont avec des plus puissants désirs, s’appellent voirement souhaits et désirs, mais souhaits vains, suffoqués et inutiles. Selon les souhaits des choses impossibles, nous disons: Je souhaite, mais je ne puis; et selon les souhaits des choses possibles, nous disons : Je souhaite, mais je ne veux pas,
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CHAPITRE VIII
Quelle est la convenance qui excite l’amour.
Nous disons que l’oeil voit, l’oreille entend, la langue parle, l’entendement discourt, la mémoire se ressouvient, et la volonté aime; mais nous savons bien toutefois que c’est l’homme, à proprement parler, qui, par diverses facultés et différents organes, fait toute cette variété d’opération. C’est donc aussi l’homme qui, par la faculté affective que nous appelons volonté, tend et se complait au bien, et qui a cette grande convenance avec icelui, laquelle est la source et origine de l’amour. Or, ceux-là n’ont pas bien rencontré, qui ont cru que la ressemblance était la seule convenance qui produisit l’amour. Car, qui ne sait que les vieillards les plus sensés aiment tendrement et chèrement les petits enfants, et sont réciproquement aimés d’eux? que les savants aiment les ignorants, pourvu qu’ils soient dociles; et les malades, leurs médecins? Que si nous pouvons tirer quelque argument de l’image d’amour, qui se voit ès choses insensibles, quelle ressemblance peut faire tendre le fer à l’aimant? Un aimant n’a-t-il pas plus de ressemblance avec un autre aimant, ou avec une autre pierre, qu’avec le fer, qui est d’un genre tout différent? Et bien, que quelques-uns, pour réduire toutes les convenances à la ressemblance, assurent que le fer tire le fer, et l’aimant tire l’aimant; si est-ce qu’ils ne sauraient rendre raison pourquoi l’aimant tire plus puissamment le fer, que le fer ne tire le fer même. Mais, je vous prie, quelle similitude y a-t-il entre la chaux et l’eau, ou bien entre l’eau et l’éponge? et néanmoins la chaux et l’éponge prennent l’eau avec une avidité nonpareille, et témoignent envers elle un amour insensible, extraordinaire. Or, il en est de même de l’amour humain ; car il se prend quelquefois plus fortement entre des personnes de contraires qualités, qu’entre celles qui sont fort semblables. La convenance donc, qui cause l’amour, ne consiste pas toujours en la ressemblance, mais en la proportion, rapport, ou correspondance de l’amant à la chose aimée. Car ainsi, ce n’est pas la ressemblance qui rend aimable le médecin au malade, aine la correspondance de la nécessité de l’un avec la suffisance de l’autre, d’autant que l’un a besoin du secours que l’autre peut donner; comme aussi le médecin aime le malade, et le savant sou apprenti, parce qu’ils peuvent exercer leurs facultés sur eux. Les vieillards aiment les enfants, non point par sympathie, mais d’autant que l’extrême simplicité, faiblesse et tendreté des uns rehausse et fait mieux paraître la prudence et assurance des autres, et cette dissemblance est agréable : au contraire, les petits enfants aiment les vieillards parce qu’ils les voient amusés et embesoignés d’eux, et que, par un sentiment secret, ils connaissent qu’ils ont besoin de leur conduite (1). Les accords de musique se font en la discordance, par laquelle les voix dissemblables se correspondent, pour toutes ensemble faire un seul rencontre de proportion: comme la dissemblance des pierres précieuses et des fleurs fait l’agréable composition de l’émail et de la diapreure. Ainsi l’amour ne se fait pas toujours par la ressemblance et la sympathie, ains par la correspondance et proportion qui consiste en ce que, par l’union d’une chose à une autre, elles puissent recevoir naturellement de la perfection, et devenir meilleures. La tête certes
(1) De leur conduite, d’être conduits par eux.
ne ressemble pas au corps, ni la main au bras, mais néanmoins ces choses ont une si grande correspondance et joignent si proprement l’une à l’autre, que, par leur mutuelle conjonction, elles s’entre-perfectionnent excellemment. C’est pourquoi si ces parties-là avaient chacune une âme distincte, elles s’entr’aimeraient parfaitement, non point par ressemblance, car elles non point ensemble, mais pour la correspondance qu’elles ont à leur mutuelle perfection. En cette sorte les mélancoliques et les joyeux, les aigres et les doux s’entr’aiment quelquefois réciproquement pour les mutuelles impressions qu’ils reçoivent les uns des autres, au moyen desquelles leurs humeurs sont mutuellement modérées.
Mais quand cette mutuelle correspondance est conjointe avec la ressemblance, l’amour sans doute s’engendre bien plus puissamment; car la similitude étant la vraie image de l’unité, quand deux choses semblables s’unissent par correspondance à même fin, il semble que ce soit plutôt unité qu’union.
La convenance donc de l’amant à la chose aimée est la première source de l’amour, et cette convenance consiste à la correspondance, qui n’est autre chose que le mutuel rapport, qui rend les choses propres à s’unir, pour s’entre-communiquer quelque perfection. Mais ceci s’entendra de mieux en mieux par le progrès du discours.
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CHAPITRE IX
Que l’amour tend à l’union.
Le grand Salomon décrit d’un air délicieusement admirable les amours du Sauveur et de l’âme dévote, en ce divin ouvrage que, pour son excellente suavité, on appelle le Cantique des Cantiques. Et pour nous élever plus doucement à la considération de cet amour spirituel qui s’exerce entre Dieu et nous, par la correspondance des mouvements de nos coeurs avec les inspirations de sa divine majesté, il emploie une perpétuelle représentation des amours d’un chaste berger et d’une pudique bergère. Or, faisant parler l’épouse la première, comme par manière d’une certaine surprise d’amour, il lui fait faire d’abord cet élancement : Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche (1) ! Voyez-vous, Théotime, comme l’âme, en la personne de cette bergère, ne prétend, par le premier souhait qu’elle exprime, qu’une chaste union avec son époux, comme protestant que c’est l’unique fin à laquelle elle aspire et pour laquelle elle respire ; car, je vous prie, que veut dire autre chose ce premier soupir : Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche ?
Le baiser, de tout temps, comme par instinct naturel, a été employé pour représenter l’amour parfait, c’est-à-dire l’union des coeurs, et non sans cause. Nous faisons sortir et paraître nos passions et les mouvements que nos âmes ont communs avec les animaux en nos yeux, ès sourcils, au front
(1) Cant. cant., I. 1.
et en tout le reste du visage. On connaît l’homme au visage (1), dit l’Ecriture ; et Aristote rendant raison de ce qu’à l’ordinaire on ne peint sinon la face des grands hommes: C’est d’autant (2), dit-il, que le visage montre qui nous sommes.
Mais pourtant nous ne répandons nos discours ci les pensées qui procèdent de la portion spirituelle de nos âmes, que nous appelons raison, et par laquelle nous sommes différents d’avec les animaux, sinon par nos paroles, et par conséquent parle moyen de la bouche. Si que verser son âme et répandre son coeur n’est autre chose que parler, versez devant Dieu vos coeurs (3), dit le Psalmiste, c’est-à-dire exprimez et prononcez les affections de votre coeur par paroles. Et la dévote mère de Samuel, prononçant ses prières quoique si bellement qu’à peine voyait-on le mouvement de ses lèvres : J’ai répandu, dit-elle, mon âme devant Dieu. En cette sorte on applique une bouche à l’autre quand on se baise, pour témoigner qu’on voudrait verser les âmes l’une dedans l’autre réciproquement, pour les unir d’une union parfaite ; et pour ce qu’en tout temps et entre les plus saints hommes du monde, le baiser a été le signe de l’amour et dilection, aussi fut-il employé universellement entre tous les premiers chrétiens, comme le grand saint Paul témoigne quand il dit aux Romains et aux Corinthiens : Saluez-vous mutuellement les uns les autres par le saint baiser; et comme plusieurs témoignent, Judas en la prise de Notre-Seigneur employa le baiser, pour le faire
1) Eccl., XIX, 26.
2) C’est d’autant que, c’est suffisant, parce que.
3) Ps., LXI, 9.
connaître, parce que ce divin Sauveur baisait ordinairement ses disciples quand il les rencontrait; et non seulement ses disciples, mais aussi les petits enfants, qu’il prenait amoureusement en ses bras, comme il fit celui par la comparaison duquel il invita si solennellement ses disciples à la charité du prochain, que plusieurs estiment avoir été saint Martial, comme l’évêque Jansénius (1) le rapporte.
Ainsi donc le baiser étant la vive marque de l’union des coeurs, l’épouse, qui ne prétend, en toutes ses poursuites, que d’être unie avec son bien-aimé: Qu’il me baise, dit-elle, d’un baiser de sa bouche; comme si elle s’écriait: Tant de soupirs et de traits enflammés, que son amour jette incessamment, n’impétreront-ils jamais ce que mon âme désire? Je cours; hé! n’atteindrai-je jamais au prix pour lequel je m’élance, qui est d’être unie coeur à coeur, esprit à esprit, avec mon Dieu, mon époux .et ma vie? Quand sera-ce que je répandrai mon âme dans son coeur, et qu’il versera son coeur dedans mon âme, et qu’ainsi heureusement unie, nous vivrons inséparables?
Quand l’esprit divin veut exprimer un amour parfait, il emploie presque toujours les paroles d’union et de conjonction. En la multitude des croyants, dit saint Luc, il n’y avait qu’un coeur et qu’une âme (2). Notre-Seigneur pria son Père pour tous les fidèles, afin qu’ils fussent tous une même chose (3). Saint Paul nous avertit que nous soyons soigneux de conserver l’unité d’esprit par l’union
(1) Jansénius, évêque de Gand, dans son commentaire sur l’Evangile de saint Marc.
(2) Act., IV, 32.
(3) Joan., VII, 2.
de la paix. Ces unités de coeur, d’âme et d’esprit, signifient la perfection de l’amour, qui joint plusieurs âmes en une; ainsi est-il dit que l’âme de Jonathas était collée à l’âme de David comme son âme propre. Le grand apôtre de France (1), tant selon son sentiment, que rapportant celui de son Hiérotée, écrit: Je pense cent fois en un seul chapitre des Noms divins, que l’amour est unifique, unissant, ramassant, resserrant, recueillant et rapportant les choses à l’unité. Saint Grégoire de Nazianze et saint Augustin disent que leurs amis avec eux n’avaient qu’une âme; et Aristote, approuvant déjà de son temps cette façon de parler: Quand, dit-il, nous voulons exprimer combien nous aimons nos amis, nous disons: L’âme de celui-ci et mon âme n’est qu’une ; la haine nous sépare, et l’amour nous assemble. La fin donc de l’amour n’est autre chose que l’union de l’amant à la chose aimée.
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CHAPITRE X.
Que l’union à laquelle l’âme prétend est spirituelle.
Il faut pourtant prendre garde qu’il y a des unions naturelles, comme celles de ressemblance, consanguinité, et de la cause avec son effet; et d’autres, lesquelles, n’étant pas naturelles, peuvent être dites volontaires; car bien qu’elles soient selon la. nature, elles ne se font néanmoins que par notre volonté,. comme celle qui prend son origine des bienfaits qui unissant indubitablement
(1) Saint Denys 1’Aréopagite.
celui qui les reçoit à celui qui les fait, celle de la conversation et compagnie, et autres semblables. Or, quand l’union est naturelle, elle produit l’amour, et l’amour qu’elle produit nous porte à une nouvelle union naturelle, qui perfectionne la naturelle; ainsi le père et le fils, la mère et la fille, ou deux frères, étant naturellement unis par la communication d’un même sang, sont excités par cette union à l’amour, et par l’amour sont portés à une union de volonté et d’esprit, qui peut être dite volontaire, d’autant qu’encore que son fondement soit naturel, son affection néanmoins est délibérée ; et en ces amours produits par l’union naturelle, il ne faut point chercher d’autre correspondance que celle de l’union même, par laquelle la naturé, prévenant la volonté, l’oblige d’approuver, aimer et perfectionner l’union qu’elle a déjà faite. Mais quant aux unions volontaires, elles sont postérieures à l’amour, eu effet, et causes néanmoins d’icelui, comme sa fin et prétention unique; en sorte que, comme l’amour tend à l’union, ainsi l’union étend bien souvent et agrandit l’amour; car l’amour fait chercher la conversation, et la conversation nourrit souvent et accroît l’amour; l’amour fait désirer l’union nuptiale, et cette union réciproquement conserve et dilate l’amour, si que il est vrai en tous sens que l’amour tend à l’union.
Mais à quelle sorte d’union tend-il? N’avez-vous pas remarqué, Théotime, que l’épouse sacrée exprime son souhait d’être unie avec son époux par le baiser, et que le baiser représente l’union spirituelle qui se fait par la réciproque communication des âmes? Certes, c’est l’homme qui aime, mais il aime par la volonté, et partant la fin de son amour est de la nature de sa volonté; mais sa volonté est spirituelle; c’est pourquoi l’union que son amour prétend est aussi spirituelle, d’autant plus que le coeur, siège et source de l’amour, non seulement ne serait pas perfectionné par l’union qu’il aurait aux choses corporelles, mais e-n serait avili.
Ce n’est pas, Théotime, qu’il n’y ait quelque sorte de passions en l’homme, lesquelles, comme le gui vient sur les arbres par manière de sur-croissance et de superfluité, naissent aussi bien souvent parmi l’amour et autour de l’amour; mais néanmoins elles ne sont pas ai l’amour, ni partie de l’amour, ains sont des surcroissances et superfluités d’icelui, lesquelles non seulement ne sont pas profitables pour maintenir ou perfectionner l’amour, mais au contraire l’endommagent grandement, l’affaiblissent, et en fin finale, sj on ne les retranche, le ruinent tout à fait; de quoi voici la raison.
A mesure que notre âme s’emploie à plus d’opérations, ou de même sorte, ou de diverse sorte, elle les fait moins parfaitement et vigoureusement; parce qu’étant finie, sa vertu d’agir l’ést aussi, si que fournissant son activité à diverses opérations, il est force (1) que chacune d’icelle en ait moins; par ainsi (2) les hommes fort attentifs à plusieurs choses, le sont moins à chacune d’icelles. On ne saurait exactement considérer les traits d’un visage par la vue, et-à même temps exactement écouter
(1) Il est force, il faut forcément.
(2) Par ainsi, de même.
l’harmonie d’une excellente musique, ni en un nième temps être attentif à la figure et à la couleur. Si nous sommes affectionnés à parler, nous ne saurions avoir attention à autre chose.
Ce n’est pas que je ne sache ce qu’on dit de César, et que je ne croie ce que tant de grands personnages ont assuré d’Origène, que leur attention pouvait à même temps s’appliquer à plusieurs objets; mais pourtant chacun confesse qu’à mesure qu’ils l’appliquaient à plus d’objets , elle était moindre à chacun d’iceux. Il y a donc de la différence entre voir, ouïr ou savoir plus, et voir, ouïr ou savoir mieux; car qui voit moins, voit mieux, et qui voit plus, ne voit pas si bien. Il est rare que ceux qui savent beaucoup, sachent bien ce qu’ils savent; parce que la vertu et force de l’entendement épanchée en la connaissance de plusieurs choses est moins forte et vigoureuse que quand elle est ramassée à la considération d’un seul objet. Quand donc l’âme emploie sa vertu affective à diverses sortes d’opérations amoureuses, il est force que son action, ainsi divisée, soit moins vigoureuse et parfaite. Nous avons trou sortes d’actions amoureuses : les spirituelles, lei. raisonnables et les sensuelles. Quand l’amour écoule sa force par toutes ces trois opérations, il est sans doute plus étendu, mais moins tendu, et quand il ne s’écoule que par une sorte d’opération, il est plus tendu, quoique moins étendu. Ne voyons-nous pas que le feu, symbole de l’amour, forcé de sortir par la seule bouche du canon, fait un éclat prodigieux, qu’il ferait beaucoup moindre s’il avait ouverture par deux ou par trois endroits? Puis donc que l’amour est un acte de notre volonté,
qui le veut avoir non seulement noble et généreux, mais fort, vigoureux et actif, il en faut retenir la vertu et la force dans les limites des opérations spirituelles; car qui voudrait l’appliquer aux opérations de la partie sensible ou sensitive de notre âme, il affaiblirait d’autant les opérations intellectuelles, èsquelles toutefois consiste l’amour essentiel.
Les philosophes anciens ont reconnu qu’il y avait deux sortes d’extase, dont l’une nous portait au-dessus de nous-mêmes, l’autre nous ravalait au-dessous de nous-mêmes, comme s’ils eussent voulu dire que l’homme était d’une nature moyenne entre les anges et les bêtes, participant de la nature angélique en sa partie intellectuelle, et de la nature bestiale en sa partie sensitive, et que néanmoins il pouvait, par l’exercice de sa vie et par un continuel soin de soi-même, s’ôter et déloger de cette moyenne condition, d’autant que, s’appliquant et exerçant beaucoup aux actions intellectuelles, il se rendait plus semblable aux anges qu’il ne l’était aux bêtes: que s’il s’appliquait beaucoup aux actions sensuelles, il descendait de sa moyenne condition, et s’approchait de celle des bêtes. Et parce que l’extase n’est autre chose que la sortie qu’on fait de soi-même, de quelque côté que l’on sorte, on est vraiment en extase. Ceux donc qui, touchés des voluptés divines et intellectuelles, laissent ravir leur coeur aux sentiments d’icelles, sont voirement (1) hors d’eux-mêmes, c’est-à-dire au-dessus de la condition de leur nature; mais par une bienheureuse et
(1) Voirement, comme.
désirable sortie, par laquelle entrant en un état plus noble et relevé, ils sont autant anges par l’opération de leur âme, comme ils sont hommes par la substance de leur nature, et doivent être dits ou anges humains, ou hommes angéliques. Au contraire, ceux qui, alléchés des plaisirs sensuels, appliquent leurs âmes à la jouissance d’iceux, ils descendent par leur moyenne condition à la plus basse des bêtes brutes, et méritent autant d’être appelés brutaux par leurs opérations, comme ils sont hommes par leur nature; malheureux en ce qu’ils ne sortent hors d’eux-mêmes que pour entrer en une condition infiniment indigne de leur état naturel.
Or, à mesure que l’extase est plus grande, ou au-dessus de nous, ou au-dessous de nous, plus elle empêche notre âme de retourner à soi-même, et de faire les opérations contraires à l’extase en laquelle elle est; ainsi ces hommes angéliques, qui sont ravis en Dieu et aux choses célestes, perdent tout à fait, tandis que leur extase dure, l’usage et l’attention des sens, le mouvement et-toutes actions extérieures; parce que leur, âme, pour appliquer sa vertu et activité plus entièrement et attentivement à ce divin objet, la retire et ramasse de toutes ses autres facultés pour la contourner de ce côté-là, et de même les hommes brutaux, ravis en la volupté sensuelle, et particulièrement quand c’est en celle du sens général, perdent tout à fait l’usage et l’attention de la raison et l’entendement; parce que leur misérable âme, pour sentir plus entièrement l’objet brutal, se divertit des opérations spirituelles pour s’enfoncer et convertir du tout aux bestiales; imitant en cela mystiquement, les uns Élie ravi en haut sur le char enflammé entre les anges, et les autres Nabuchodonosor abruti et ravalé au rang des bêtes farouches.
Maintenant je dis que quand l’âme pratique l’amour par les actions sensuelles, et qui la portent au-dessous de soi, il est impossible qu’elle n’affaiblisse d’autant plus l’exercice de l’amour supérieur ; de sorte que tant s’en faut que l’amour vrai et essentiel soit aidé et conservé par l’union à laquelle l’amour sensuel tend, qu’au contraire il s’affaiblit, se dissipe, et périt par icelle. Les boeufs de Job labouraient la terre; tandis que les ânes inutiles paissaient autour d’eux (1), mangeant les pâturages dus aux boeufs qui travaillaient. Tandis que la partie intellectuelle de notre âme travaille à l’amour honnête et vertueux, sur quelque objet qui en est digne, il arrive souvent que les sens et facultés de la partie inférieure tendent à l’union qui leur est propre, et leur sert de pâture, bien que l’union ne soit due qu’au coeur et à l’esprit, qui seul aussi peut produire le vrai et substantiel amour.
Élisée, ayant guéri Naaman le Syrien, se contenta de l’avoir obligé, refusant au reste son or, son argent, et les meubles qu’il lui avait offerts; mais Giezy, cet infidèle serviteur, courant après icelui, demanda et prit outre le gré de son Maître ce qu’il avait refusé. L’amour intellectuel et cordial, qui est certes, où doit être le maître en notre âme, refuse toutes sortes d’unions sensuelles, et se contente en la simple bienveillance; mais les
(1) Job., I, 14.
puissances de la partie sensitive, qui sont ou doivent être les servantes de l’esprit, demandent, cherchent et prennent ce qui a été refusé par la raison, et, sans prendre permission d’icelle, s’avancent à vouloir faire leur union, abjectes et serviles, déshonorant, comme Giezy, la pureté de l’intention de leur maître, qui est l’esprit, et à mesure que l’âme se convertit à telles unions grossières et sensibles, elle se divertit de l’union délicate, intellectuelle et cordiale.
Vous voyez doue bien, Théotime, que ces unions qui regardent les complaisances et passions animales, non seulement ne servent de rien à la production et conservation de l’amour, mais lui sont grandement nuisibles et l’affaiblissent extrêmement; aussi quand Amnon, qui pâmait et périssait d’amour pour Thamar, eut passé jusques aux unions sensuelles et brutales, il fut tellement privé de l’amour cordial, qu’one plus il ne la put voir et la poussa indignement dehors, violant aussi cruellement le droit de l’amour, comme il avait violé impudemment celui du sang.
Le basilic, le romarin, la marjolaine, l’hysope, le clou de girofle, la cannelle, la noix muscade, les citrons et le musc mis ensemble, et demeurant en corps, rendent voirement une odeur bien agréable par le mélange de leur bonne senteur; mais non pas à beaucoup près de ce que fait l’eau qui en est distillée, en laquelle les suavités de tous ces ingrédients, séparées de leur corps, se mêlent beaucoup plus excellemment, s’unissant en une très parfaite odeur, qui pénètre bien plus l’odorat qu’elles ne le feraient pas, si avec elle et son eau le corps des ingrédients se trouvait conjoint et uni. Ainsi l’amour se peut trouver ès unions des puissances sensuelles mêlées avec les unions des puissances intellectuelles, mais non jamais si excellemment comme il fait lorsque les seuls esprits et courages, séparés de toutes affections corporelles, joints ensemble, font l’amour pur et spirituel; car l’odeur des affections ainsi mêlées est non seulement plus suave et meilleure, mais plus vive, plus active et plus solide.
Il est vrai que plusieurs ayant l’esprit grossier, terrestre et vil, estiment la valeur de l’amour comme celle des pièces d’or, desquelles les plus grosses et pesantes sont les meilleures et plus recevables; car ainsi leur est-il avis que l’amour brutal soit plus fort, parce qu’il est plus violent et turbulent; plus solide, parce qu’il est grossier et terrestre; plus grand, parce qu’il est plus sensible et farouche; mais au contraire, l’amour est comme le feu, duquel plus la matière est délicate, aussi les flammes en sont plus claires et belles, et lesquelles on ne saurait mieux éteindre qu’en les déprimant et couvrant de terre ;. car de même plus le sujet de l’amour est relevé et spirituel, plus ses affections sont vives, subsistantes et permanentes, et ne saurait-on mieux ruiner l’amour, que de l’abaisser aux unions viles et terrestres. Il y a cette différence, comme dit saint Grégoire, entre les plaisirs spirituels et les corporels, que les corporels donnent du désir avant qu’on les ait, et de dégoût quand on les a; mais les spirituels au contraire donnent du dégoût avant qu’on les ait, et du plaisir quand on les a; si que l’amour animal qui prétend par l’union qu’il fait à la chose aimée de combler et perfectionner sa complaisance, trouvant qu’au contraire il la détruit en la terminant, demeure grandement dégoûté de telle union, qui a fait dire au grand philosophe que presque tout animal, après la jouissance de son plus ardent et pressant plaisir corporel, demeurait triste, morne et étonné, comme un marchand, ayant pensé gagner beaucoup, se trouve trompé et engagé dans une rude perte; ou au contraire, l’amour intellectuel trouvant en l’union qu’il fait à son objet plus de contentement qu’il n’avait espéré, y perfectionnant sa complaisance, il la continue en s’unissant, et s’unit toujours plus en la continuant.
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CHAPITRE XI
Qu’il y a deux portions en l’âme, et comment.
Nous n’avons qu’une âme, Théotime, et laquelle est indivisible, mais en cette âme il y a divers degrés de perfection, car elle est vivante, sensible et raisonnable, et selon ces divers degrés elle a aussi diversité de propriétés et inclinations, par lesquelles elle est portée à la fuite ou à l’union des choses, car premièrement comme nous voyons que la vigne hait, par manière de dire, et fuit les choux, en sorte qu’ils s’entrenuisent l’un à l’autre, et qu’au contraire elle se plaît avec l’olivier; ainsi voyons-nous que naturellement il y a contrariété entre l’homme et le serpent, en sorte que la seule salive de l’homme qui est à jeûn fait mourir le serpent (1), et qu’au contraire l’homme et la
(1) Ces termes de comparaison sont empruntés à des opinions populaires de l’époque.
brebis ont une merveilleuse convenance, et se plaisent l’un avec l’autre. Or, cette inclination ne procède d’aucune connaissance que l’un ait de la nuisance de son contraire, ou de l’utilité de celui avec lequel il a convenance, ains seulement d’une propriété occulte et secrète, qui produit cette contrariété et antipathie insensible, comme aussi la complaisance et sympathie.
Secondement, nous avons en nous l’appétit sensitif par le moyen duquel nous sommes portés à la recherche et à la fuite de plusieurs choses par la connaissance sensitive que nous en avons; tout ainsi comme les animaux, desquels les uns appètent (1) une chose et les autres une autre, selon la connaissance qu’ils ont qu’elle leur est convenable ou non; et en cet appétit réside ou d’icelui provient l’amour que nous appelons sensuel ou brutal, qui, à proprement parler, ne doit néanmoins pas être appelé amour, ains simplement appétit.
En troisième lieu, en tant que nous sommes raisonnab1es, nous avons une volonté par laquelle nous sommes portés à la recherche du bien, selon que nous le connaissons ou jugeons être tel par le discours. Or, en notre âme, en tant qu’elle est raisonnable, nous remarquons manifestement deux degrés de perfection, que le grand saint Augustin, et après lui tous les docteurs ont appelés deux portions de l’âme, l’inférieure et la supérieure, desquelles celle-là est dite inférieure, qui discourt et fait ses conséquences (2), selon ce qu’elle apprend et expérimente par les sens, et
(1) Appètent, désirent par instinct.
(2) Fait ses conséquences, tire des inductions, conclut.
celle-là est dite supérieure, qui discourt et fait ses conséquences selon la connaissance intellectuelle, qui n’est point fondée sur l’expérience des sens, ains sur le discernement et jugement de l’esprit; aussi cette portion supérieure est appelée communément esprit et partie mentale de l’âme, comme l’inférieure est ordinairement appelée le sens ou sentiment et raison humaine.
Or, cette portion supérieure peut discourir selon deux sortes de lumières, ou bien selon la lumière naturelle, comme ont fait les philosophes, et tous ceux qui ont discouru par science, eu selon la lumière surnaturelle, comme font les théologiens et chrétiens, en tant qu’ils établissent leur discours sur la foi et parole de Dieu révélée, et encore plus particulièrement ceux desquels l’esprit est conduit par de particulières illustrations (1), inspirations et émotions célestes. C’est ce que dit saint Augustin, que la supérieure portion de l’âme est celle par laquelle nous adhérons et nous appliquons à l’obéissance de la loi éternelle.
Jacob pressé de l’extrême nécessité de sa famille, lâcha son Benjamin pour être mené par ses frères en Égypte, ce qu’il fit contre son gré, comme l’histoire sacrée assure, en quoi il témoigne deux volontés, l’une inférieure, par laquelle il se fâchait de l’envoyer, l’autre supérieure, par laquelle il se résolut de l’envoyer; car le discours (2) pour lequel il se fâchait de l’envoyer était fondé sur le plaisir qu’il sentait de l’avoir auprès de soi, et le déplaisir qu’il lui revenait de la séparation d’icelui, qui sont des fondements perceptibles et
(1) Illustrations, clartés.
(2) Le discours, le raisonnement.
sensib1es; mais la résolution qu’il prend de l’envoyer, était fondée sur une raison de l’état de sa famille, pour la prévoyance de la nécessité future et approchante. Abraham, selon l’inférieure portion de son âme, dit cette parole, qui témoigne quelque sorte de défiance, quand l’ange lui annonça qu’il aurait un fils: Pensez-vous qu’à un homme de cent ans puisse naître un enfant (1)?Mais selon la supérieure, il crut en Dieu et il lui fut imputé à justice : selon la portion inférieure, Il fut sans doute grandement troublé quand il lui fut enjoint de sacrifier son enfant; mais selon la supérieure, il se détermina de le sacrifier courageusement.
Nous expérimentons (2) tous les jours d’avoir plusieurs volontés contraires. Un père envoyant son fils, ou en la cour, ou aux études, ne laisse pas de pleurer en le licenciant, témoignant qu’encore qu’il veuille selon la portion supérieure le départ de cet enfant pour son avancement à la vertu, néanmoins selon l’inférieure il a de la répugnance à la séparation; et quoi qu’une fille soit mariée au gré de son père et de sa mère, si est-ce que (3) prenant leur bénédiction, elle excite les larmes; en sorte que la volonté supérieure acquiesçant à son départ, l’inférieure montre de la résistance. Or, ce n’est pas pourtant à dire qu’il y ait en l’homme deux âmes ou cieux natures, comme pensaient les Manichéens. Non dit saint Augustin, livre huitième de ses Confessions, chapitre dixième, ains la volonté alléchée par divers
(1) Genes., XVII, 17.
(2) Nous expérimentons d’avoir, nous constatons par l’expérience que nous avons...
(3) Si est-ce que, toujours est-il que.
attraits, émue par diverses raisons, semble être divisée en soi-même, tandis qu’elle est tirée de deux côtés, jusques à ce que prenant parti selon sa liberté, elle suit ou l’un ou l’autre; car alors la plus puissante volonté surmonte, et gagnant le dessus, ne laisse à l’âme que le ressentiment du mal que le débat lui a fait, que nous appelons contre-coeur.
Mais l’exemple de notre Sauveur est admirable pour ce sujet, et après la considération duquel il n’y a plus à douter de la distinction de la portion supérieure et inférieure de l’âme; car qui ne sait-entre les théologiens qu’il fut parfaitement glorieux dès l’instant de sa conception au sein de la Vierge? Et néanmoins il fut à même temps sujet aux tristesses, regrets et afflictions de coeur, et ne faut pas dire qu’il souffrit seulement selon son corps, ni même selon l’âme, en tant qu’elle était sensible, ou, ce qui est la même chose, selon les sens; car lui-même atteste qu’avant qu’il souffrît aucun tourment extérieur, ni même qu’il vit les bourreaux auprès de soi, son âme était triste jusqu’à la mort (1). Ensuite de quoi il fit la prière que le calice de sa passion fût transporté de lui, c’est-à-dire, qu’il en fût exempt : en quoi il exprime manifestement le vouloir de la portion inférieure de son âme, laquelle discourant sur les tristes et angoisseux objets de la passion qui lui était préparée, et de laquelle la vive image était représentée en son imagination, il en tira, par une conséquence très raisonnable, la fuite et l’éloignement d’iceux, dont il fait la demande à son Père, par où
(1) Matth., XXVI, 38.
on remarque clairement que la portion inférieure de l’âme n’est pas la même chose que le degré sensitif d’icelle, ni la volonté inférieure une même chose avec l’appétit sensuel ; car l’appétit sensuel, ni l’âme, selon son degré sensitif, ne sont pas capables de faire aucune demande ni prière, qui sont des actes de la faculté raisonnable, et particulièrement ils ne sont pas capables de parler à Dieu, objet auquel les sens ne peuvent atteindre pour en donner la connaissance à l’appétit; mais ce même Sauveur, ayant fait cet exercice de la portion inférieure, et témoigné que, selon icelle et les considérations qu’elle faisait, sa volonté inclinait à la fuite des douleurs et des peines, il montra par après qu’il avait la portion supérieure, par laquelle adhérant inviolablement à la volonté éternelle et au décret que le Père céleste avait fait, il accepta volontairement la mort, et non obstant la répugnance de la partie inférieure de la raison, il dit: Ah ! non, mon Père, que ma volonté ne soit pas faite, ains la vôtre (1). Quand il dit ma volonté, il parle de sa volonté selon la portion inférieure, et d’autant qu’il dit cela volontairement, il montre qu’il a une volonté supérieure.
CHAPITRE XII
Qu’en ces deux portions de l’âme, il y a quatre différents degrés de raison.
Il y avait trois parvis au temple de Salomon: l’un était pour les Gentils et étrangers qui, voulant
(1) Luc., XXII, 42.
recourir à Dieu, venaient adorer en Jérusalem ; le second était pour les Israélites, hommes et femmes (car la séparation des femmes ne fut pas faite par Salomon); le troisième était pour les prêtres et pour l’ordre lévitique : et enfin, outre tout cela, il y avait le sanctuaire ou maison sacrée, en laquelle le seul grand prêtre avait accès une fois l’an. Notre raison, ou pour mieux dire, notre âme, en tant qu’elle est raisonnable, est le vrai temple du grand Dieu, lequel y réside plus particulièrement. Je te cherchais, dit saint Augustin, hors de moi, et je ne te trouvais point, parce que tu étais en moi. En ce temple mystique, il y a aussi trois parvis, qui sont trois différents degrés de raison: au premier nous discourons selon l’expérience des sens, au second nous discourons selon les sciences humaines, au troisième nous discourons selon la foi; et enfin, outre cela, il y aune aussi certaine éminence et suprême pointe de la raison et faculté spirituelle, qui n’est point conduite par la lumière du discours, ni de la raison, ains par une simple vue de l’entendement et un simple sentiment de la volonté, par lesquels l’esprit acquiesce, et se soumet à la vérité et à la volonté de Dieu.
Or cette extrémité et cime de notre âme, cette pointe suprême de notre esprit, est naïvement bien représentée par le sanctuaire, ou maison sacrée. Car, 1° au sanctuaire il n’y avait point de fenêtres pour éclairer; en ce degré de l’esprit il n’y a point de discours qui illumine. 2° Au sanctuaire, toute la lumière entrait par la porte ; en ce degré de l’esprit rien n’entre que par la foi, laquelle produit, comme par manière de rayon, la vue et le sentiment de la beauté et bonté du bon plaisir de Dieu. 3° Nui n’entrait dedans le sanctuaire, que le grand prêtre. En cette pointe de l’âme le discours n’a point d’accès, ains seulement le grand,
universel et souverain sentiment que la volonté divine doit être souverainement aimée, approuvée et embrassée, non seulement en particulier pour quelque chose, mais en général pour toutes choses, et non seulement en général pour tontes choses, mais en particulier pour chaque chose. 4° Le grand prêtre, entrant dans le sanctuaire, obscurcissait encore la lumière qui entrait par la porte, jetant force parfums dans son encensoir, la fumée desquels rebouchait les rayons de la clarté que l’ouverture de la porte rendait; et toute la vue qui se fait en la suprême pointe de l’âme, est en certaine façon obscurcie par les renoncements et résignations que l’âme fait; ne voulant pas tant regarder et voir la beauté de la vérité et la vérité de la bonté qui lui est présentée, qu’elle veut l’embrasser et l’adorer; de sorte que l’âme voudrait presque fermer les yeux, soudain (1) qu’elle a commencé à voir la dignité de la volonté de Dieu, afin que sans s’occuper davantage à la considérer, elle pût plus puissamment et parfaitement l’accepter, et par une complaisance absolue, s’unir infiniment et se soumettre à elle. Enfin, 5’ au sanctuaire était l’arche d’alliance, et en icelle, ou au moins joignant. icelle, étaient les tables de la loi, la manne dans une cruche d’or et la verge d’Aaron, qui fleurit et fructifia en une nuit; et en cette suprême pointe de l’esprit
(1) Soudain que, aussitôt que.
se trouvent: 1° la lumière de la foi, représentée par la manne cachée dans la cruche, par laquelle nous acquiesçons à la vérité des mystères que nous n’entendons pas; 2° l’utilité de l’espérance, représentée par la verge fleurie et féconde d’Aaron, par laquelle nous acquiesçons aux promesses des biens que nous ne voyons point; 3° la suavité de la très sainte charité, représentée ès commandements de Dieu qu’elle comprend; par laquelle nous acquiesçons à l’union de notre esprit avec celui de Dieu, laquelle nous ne sentons presque pas.
Car, encore que la foi, l’espérance et la charité répandent leur divin mouvement presque en toutes les facultés de l’âme, tant raisonnables que sensitives, les réduisant et assujettissant saintement sous leur juste autorité; si est-ce que leur spéciale demeure, leur vrai et naturel séjour, est en cette suprême pointe de l’âme, de laquelle, comme d’une heureuse source d’eau vive, elles s’épanchent par divers surgeons (1) et ruisseaux sur les parties et facultés intérieures.
De sorte, Théotime, qu’en la partie supérieure de la raison il y a deux degrés, en l’un desquels se font les discours qui dépendent de la foi et lumière surnaturelle, et en l’autre se font les simples acquiescements de la foi, de l’espérance et de la charité. L’âme de saint Paul se sentit pressée de deux divers désirs: l’un desquels fut d’être déliée de son corps, pour aller au ciel avec Jésus-Christ, et l’autre de demeurer en ce monde, pour y servir à la conversion des peuples. L’un et
(1) Surgeons, jets d’eau, du latin surgere.
l’autre désir étaient sans doute en la partie supérieure, car ils procédaient tous deux de la charité; mais la résolution de suivre le dernier ne se fit pas par discours, aine par une simple vue et un simple sentiment de la volonté du maître, à laquelle la seule pointe de l’esprit de ce grand serviteur acquiesça, au préjudice de tout ce que le discours pouvait conclure.
Mais si la foi, l’espérance et la charité se forment par ce saint acquiescement en la pointe de l’esprit, comment est-ce qu’au degré inférieur se peuvent faire les discours qui dépendent de la lumière de la foi? Ainsi que nous voyons que les avocats au barreau disputent avec beaucoup de discours sur les faits et droits des parties, et que le parlement, ou sénat, résout d’en haut toutes les difficultés par un arrêt, lequel étant prononcé, les avocats et auditeurs ne laissent pas de discourir entre eux sur les motifs que le parlement peut avoir eus; de même, Théotime, après que les discours, et surtout la grâce de Dieu, ont persuadé à la pointe et suprême éminence de l’esprit d’acquiescer, et former l’acte de la foi par manière d’arrêt, l’entendement ne laisse pas de discourir derechef sur cette même foi déjà conçue, pour considérer les motifs et raisons d’icelle; mais cependant les discours de théologie se font au parquet- et barreau de la portion supérieure de l’âme, et les acquiescements en haut, au siège et tribunal de la pointe de l’esprit. Or, parce que la connaissance de ces quatre divers degrés de la raison est grandement requise pour entendre tous les traités des choses spirituelles, j’ai voulu l’expliquer assez amplement.
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CHAPITRE XIII
De la différence des amours.
On partage l’amour en deux espèces, dont l’une est appelée amour de bienveillance, et l’autre, amour de convoitise. L’amour de convoitise est celui par lequel nous aimons quelque chose pour le profit que nous en prétendons; l’amour de bienveillance est celui par lequel nous aimons quelque chose pour le bien d’icelle ; car qu’est-ce autre chose, avoir l’amour de bienveillance envers une personne, que de lui vouloir du bien?
2° Si celui à qui nous voulons du bien, l’a déjà et le possède, alors nous le lui voulons par le plaisir et contentement que nous avons de quoi il l’a et le possède; et ainsi se forme l’amour de complaisance, qui n’est autre chose que l’acte de la volonté par lequel elle s’unit et joint au plaisir, contentement et bien d’autrui. Mais si celui à qui nous voulons du bien, ne l’a pas encore, nous le lui désirons; et partant cet amour se nomme amour de désir.
3° Quand l’amour de bienveillance est exercé sans correspondance dé la part de la chose aimée, il s’appelle amour de simple bienveillance; quand il est avec mutuelle correspondance, il s’appelle amour d’amitié. Or, ta mutuelle correspondance consiste en trois points car il faut que les amis s’entr’aiment, sachent qu’ils s’entr’aiment, et qu’ils aient communication, privauté et familiarité ensemble.
4° Si nous aimons simplement l’ami, sans le préférer aux autres, l’amitié est simple; si nous lu préférons, alors cette amitié s’appellera dilection, comme qui dirait amour d’élection ; parce qu’entre plusieurs choses que nous aimons, nous choisissons celle-là, pour la préférer.
5° Or, quand par cette dilection nous ne préférons pas de beaucoup un ami aux autres, elle s’appelle simple dilection; mais quand au contraire nous préférons grandement et beaucoup un ami aux autres de la sorte, alors cette amitié s’appelle dilection d’excellence.
6° Que si l’estime et préférence que nous faisons de l’ami, quoiqu’elle soit grande, et n’en ait point d’égale, ne laisse pas néanmoins de pouvoir entrer en comparaison et proportion avec les autres, l’amitié s’appellera dilection éminente. Mais, si l’éminence de cette amitié est hors de proportion et de comparaison, au-dessus de toute autre, alors elle sera dite dilection incomparable, souveraine, suréminente; et en un mot, ce sera la charité, laquelle est due à un seul Dieu; et de fait, en notre langage même, les mots de cher, chèrement, enchérir, représentent une certaine estime, un prix, une valeur particulière : de sorte que comme le mot d’homme, parmi le peuple, est presque demeuré aux mâles, comme au sexe plus excellent; et celui d’adoration est aussi presque demeuré pour Dieu, comme pour son principal objet; ainsi le nom de charité est demeuré à l’amour de Dieu, comme à la suprême et souveraine dilection.
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CHAPITRE XIV
Que la charité doit être nommée amour.
Origène (1)dit en quelque lieu, qu’à son avis, l’Écriture divine voulant empêcher que le nom d’amour ne donnât quelque sujet de mauvaise pensée aux esprits infirmes, comme plus propre à signifier une passion charnelle qu’une affection spirituelle, en lieu de ce nom-là d’amour, elle a usé de ceux de charité et de dilection, qui sont plus honnêtes. Au contraire, saint Augustin (2) ayant mieux considéré l’usage de la parole de Dieu,, montre clairement que le .nom d’amour n’est pas moins sacré que celui de dilection, et que l’un et l’autre signifient parfois une affection sainte, et quelquefois aussi une passion dépravée, alléguant à ces fins plusieurs passages de l’Ecriture. Mais le grand saint Denis (3), comme excellent docteur de la propriété des noms divins, parle bien plus avantageusement en faveur du nom d’amour; enseignant que les théologiens, c’est-à-dire les apôtres et premiers disciples d’iceux (car ce saint n’avait point vu d’autres théologiens), pour désabuser le vulgaire et dompter la fantaisie d’icelui qui prenait le nom d’amour en sens profane et charnel, ils t’ont plus volontiers employé ès choses divines, que celui de dilection, et quoiqu’ils estimassent que l’un et l’autre étaient pris pour une même chose, il a toutefois semblé à quelques-uns
(1) Homil. II in Cant.
(2) De civit., 1. XIV, c. XLVII.
(3) Lib. de Div. nom., c. IV.
d’entre eux que le nom d’amour était plus propre et convenable à Dieu que celui de dilection; si que le divin Ignace a écrit ces paroles : Mon amour est crucifié. Ainsi, comme ces anciens théologiens employaient le nom d’amour ès choses divines, afin de lui ôter l’odeur d’impureté, de laquelle il était suspect selon l’imagination du monde, de même pour exprimer les affections humaines, ils ont pris plaisir d’user du nom de dilection comme exempt du soupçon de déshonnêteté; dont quelqu’un d’entre eux a dit, au rapport de saint Denis : Ta dilection est entrée en mon âme, ainsi que la dilection des femmes. Enfin, le nom d’amour représente pins de ferveur, d’efficace et d’activité, que celui de dilection; de sorte qu’entre les Latins, dilection est beaucoup moins qu’amour. Clodius, dit leur grand orateur(1), me porte dilection, et pour le dire plus excelle-ment, il m’aime; et partant le nom d’amour, comme plus excellent, a été justement donné à la charité, comme au principal et plus éminent de tous les amours: si que pour toutes ces raisons, et parce que je prétendais de parler des actes de la charité plus que de l’habitude d’icelle, j’ai appelé ce petit ouvrage: Traité de l’amour de Dieu.
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CHAPITRE XV
De la convenance qui est entre Dieu et l’homme
Sitôt que l’homme pense un peu attentivement à la Divinité, il sent une certaine douce émotion
(1) Cicéron.
de coeur, qui témoigne que Dieu est dieu du coeur humain; et jamais notre entendement n’a tant de plaisir qu’en cette pensée de la Divinité, de laquelle la moindre connaissance, comme dit le prince des philosophes (1), vaut mieux que la plus grande des autres choses; comme le moindre rayon du soleil est plus clair que le plus grand de la lune et des étoiles, aies est plus lumineux que la lune ou les étoiles ensemble. Que quelque accident épouvante notre coeur, soudain il recourt à la Divinité, avouent que quand tout lui est mauvais, elle seule lui est bonne, et que quand il est en péril, eue seule, comme son souverain bien, le peut sauver et garantir.
Ce plaisir, cette confiance que le coeur humain prend naturellement en Dieu, ne peut certes provenir que de la bonne convenance qu’il y a entre cette divine bonté et notre âme. Convenance grande, mais secrète; convenance que chacun connaît, et que peu de gens entendent; convenance qu’on ne peut nier, mais qu’on ne peut pénétrer. Nous sommes créés à l’image et semblance de Dieu: qu’est-ce à dire cela? sinon que nous avons une extrême convenance avec sa divine majesté.
Notre âme est spirituelle, indivisible, immortelle, entend, veut, et librement est capable de juger, discourir, savoir, et avoir des vertus; en quoi elle ressemble à Dieu. Elle réside toute en tout son corps, et toute en chacune des parties d’icelui, comme la Divinité est toute en tout le monde, et toute en chaque partie du monde. L’homme se connaît et s’aime soi-même, par des
(1) Le prince des philosophes, Aristote.
actes produits et exprimés de son entendement et de sa volonté, qui procédant de l’entendement et de la volonté distingués l’un de l’autre, restent néanmoins et demeurent inséparablement unis en l’âme et ès facultés desquelles ils procèdent. Ainsi, le Fils procède du Père, comme sa connaissance exprimée, et le Saint-Esprit, comme l’amour exprimé et produit du Père et du Fils; l’une et l’autre personne distinctes entre elles et d’avec le Père, et néanmoins inséparables et unies, aine plutôt une même, seule, simple et très unique indivisible Divinité.
Mais, outre cette convenance de similitude, il y a une correspondance nonpareille entre Dieu et l’homme pour leur réciproque perfection. Non que Dieu puisse recevoir aucune perfection de l’homme; mais parce que, comme l’homme ne peut être perfectionné que par la divine bonté aussi la divine bonté ne peut bonnement si bien exercer sa perfection hors de soi qu’à l’endroit de notre humanité. L’un a grand besoin et grande capacité de recevoir du bien; et l’autre grande abondance et grande inclination pour en donner. Rien n’est si à propos pour l’indigence, qu’une libérale affluence; rien si agréable à une libérale affluence, qu’une nécessiteuse indigence; et plus le bien a d’affluence, plus l’inclination de se répandre et communiquer est forte. Plus l’indigent est nécessiteux, plus il est avide de recevoir, comme un vide de se remplir. C’est donc un doux et désirable rencontre, que celui de l’affluence et de l’indigence; et ne saurait-on presque dire qui a plus de contentement, ou le bien abondant à se répandre et communiquer, ou le bien défaillant et indigent à recevoir et tirer, si Notre-Seigneur n’avait dit que c’est chose plus heureuse de donner que de recevoir. Or, où il y a plus de bonheur, il y a plus de satisfaction la divine bonté a donc plus de plaisir à donner ses grâces, que nous à les recevoir.
Les mères ont quelquefois leurs mamelles si fécondes et abondantes, qu’elles ne peuvent durer sans bailler à quelque enfant; et bien que l’enfant suce la mamelle avec grande avidité, la nourrice la lui donne encore plus ardemment, l’enfant tétant, pressé de sa nécessité, et la mère l’allaitant, pressée de sa fécondité.
L’épouse sacrée avait souhaité le saint baiser d’union: Oh! dit-elle, qu’il me baise d’un baiser de sa bouche (1)! Mais y a-t-il assez de convenance, ô la bien-aimée du bien-aimé, entre vous et l’époux; pour parvenir à l’union, que vous désirez? Oui, dit-elle, donnez-le-moi ce baiser d’union, ô le cher ami de mon âme. Car vous avez des mamelles meilleures que le vin, odorantes de parfums excellents (2). Le vin nouveau bouillonne et s’échauffe en soi-même par la force de sa bonté, et ne se peut contenir dans les tonneaux; mais vos mamelles sont encore meilleures; elles pressent votre poitrine par des élans continuels, poussant leur lait qui redonde, comme requérant d’être déchargées : et pour attirer les enfants de votre coeur à les venir téter, elles répandent une odeur attrayante plus que toutes les senteurs des parfums. Ainsi, Théotime, notre défaillance e besoin de l’abondance divine, par disette et nécessité ; mais l’affluence
(1) Cant. ,cant., I, 1.
(2) Ibid., 2.
divine n’a besoin de notre indigence que par excellence de perfection et bonté. Bonté qui néanmoins ne devient pas meilleure en se communiquant, car elle, n’acquiert rien en se répandant hors de soi, au contraire elle donne; mais notre indigence demeurerait manquante et misérable, si l’abondance de la bonté ne la secourait.
Notre âme donc considérant que rien ne la contente parfaitement, et que sa capacité ne peut être remplie par chose quelconque qui soit au monde ; voyant que son entendement a une inclination infinie de savoir toujours davantage, et sa volonté un appétit insatiable d’aimer et trouver du bien, n’a-t-elle pas raison d’exclamer : Ah donc je ne suis pas faite pour ce monde? Il y a quelque souverain bien duquel je dépends, et quelque ouvrier infini qui a imprimé en moi cet interminable désir de savoir, et cet appétit qui ne peut être assouvi. C’est pourquoi il faut que je tende et m’étende vers lui, pour m’unir et joindre à sa bonté, à laquelle j’appartiens et suis. Telle est la convenance que nous avons avec Dieu. (61)
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CHAPITRE XVI
Que nous avons une inclination d’aimer Dieu sur toutes choses.
S’il se trouvait des hommes qui fussent en l’intégrité et droiture originelle en laquelle Adam se trouva lors de sa création, bien que d’ailleurs ils n’eussent aucune autre assistance de Dieu, que celle qu’il donne à chaque créature afin qu’elle puisse faire les actions qui lui sont convenables, non seulement ils auraient l’inclination d’aimer Dieu sur toutes choses, mais aussi ils pourraient naturellement exécuter cette si juste inclination; car comme ce divin auteur et maître de la nature coopère et prête sa main-forte au feu pour monter en haut, aux eaux pour couler vers la mer, à la terre pour descendre en bas, et y demeurer quand elle y est; ainsi ayant lui-même planté dans le coeur de l’homme une spéciale inclination naturelle, non seulement d’aimer le bien en général, mais d’aimer en particulier et sur tontes choses sa divine bonté, qui est meilleure et plus aimable que toutes choses; la suavité de sa providence souveraine requérait qu’il contribuât aussi à ces bienheureux hommes que nous venons de dire, autant de secours qu’il serait nécessaire afin que cette inclination fût pratiquée et effectuée; et ce secours d’un côté serait naturel, comme convenable à la nature, et tendant à l’amour de Dieu, en tant qu’il est auteur et souverain maître de la, nature, et d’autre part il serait surnaturel, parce qu’il correspondrait non à la nature simple de l’homme, mais à la nature ornée, enrichie et honorée de la justice originelle, qui est une qualité surnaturelle procédant d’une très spéciale faveur de Dieu. Mais quant à l’amour sur toutes choses, qui serait pratiqué selon ce secours, il serait appelé naturel, d’autant que les actions vertueuses prennent leur nom de leurs objets et motifs, et cet amour dont nous parlons tendrait seulement à Dieu, selon qu’il est reconnu auteur, seigneur et souveraine fin de toute créature, par la seule lumière naturelle, et par conséquent aimable et estimable sur toutes choses par inclination et propension naturelle.
Or, bien que l’état de notre nature humaine ne soit pas maintenant doué de la santé et droiture originelle que le premier homme avait en sa création, et qu’au contraire nous soyons grandement dépravés par le péché, si est-ce toutefois que la sainte inclination d’aimer Dieu sur toutes choses nous est demeurée, comme aussi la lumière naturelle par laquelle nous connaissons que sa souveraine bonté est aimable sur toutes choses, et n’est pas possible qu’un homme pensant attentivement en Dieu, voire même par le seul discours naturel, ne ressente un certain élan d’amour que la secrète inclination de notre nature suscite au fond du coeur, par lequel à la première appréhension de ce premier et souverain objet, la volonté est prévenue et se sent excitée à se complaire en icelui.
Entre les perdrix il arrive souvent que les unes dérobent les oeufs des autres afin de les couver, soit pour l’avidité qu’elles ont d’être mères, soit pour la stupidité qui leur fait méconnaît leurs oeufs propres ; et voici, chose étrange, mais néanmoins bien témoignée, car le perdreau qui aura été éclos et nourri sous les ailes d’une perdrix étrangère, au premier réclame qu’il ait de sa vraie mère qui avait pondu l’oeuf duquel il est procédé, il quitte la perdrix larronnesse, se rend à sa. première mère et se met à sa suite, par la correspondance qu’il a avec sa première origine, correspondance toutefois qui ne paraissait point, ains est demeurée secrète , cachée et comme dormante au fond de la nature jusques à la rencontre de son objet, par lequel étant soudain excitée et comme réveillée, elle fait son coup, et pousse l’appétit du perdreau à son premier devoir. Il en est de même, Théotime, de notre coeur; car quoiqu’il soit couvé, nourri et élevé emmi les choses corporelles, basses et transitoires, et, par manière de dire, sous les ailes de la nature, néanmoins au premier regard qu’il jette en Dieu, à la première connaissance qu’il en reçoit, la naturelle et première inclination d’aimer Dieu, qui était comme assoupie et imperceptible, se réveille en un instant, et à l’imprévu paraIt comme une étincelle qui sort d’entre les cendres, laquelle touchant notre volonté lui donne un élan de l’amour suprême, dû au souverain et premier principe de toutes choses.
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CHAPITRE XVII
Que nous n’avons pas naturellement le pouvoir d’aimer Dieu sur toutes choses.
Les aigles ont un grand coeur et beaucoup de force à voler, elles ont néanmoins incomparablement plus de vue que de vol, et étendent beaucoup plus vite et plus loin leur regard que leurs ailes; ainsi nos esprits, animés d’une sainte inclination naturelle envers la Divinité, ont bien plus de clarté en l’entendement pour voir combien elle est aimable, que de force en la volonté pour l’aimer; car le péché a beaucoup plus débilité la volonté humaine qu’il n’a offusqué l’entendement, et la rébellion de l’appétit sensuel, que nous appelons concupiscence, trouble voirement l’entendement; mais c’est pourtant coutre la volonté qu’il excite principalement sa sédition et révolte, si quo la pauvre volonté déjà tout infirme, étant .
agitée des continuels assauts que la concupiscence lui livre, ne peut faire si grand progrès en l’amour divin, comme la raison et inclination naturelle lui suggèrent qu’elle devrait faire.
Hélas! Théotime, quels beaux témoignages, non seulement d’une grande connaissance de Dieu, mais aussi d’une forte inclination envers icelui, ont été laissés par ces grands philosophes, Socrate, Platon, Trismégiste, Aristote, Hippocrate, Épictète, Sénèque! Socrate, le plus loué d’entre eux, connaissait clairement l’unité de Dieu, et avait tant d’inclination à l’aimer, que, comme saint Augustin témoigne, plusieurs ont estimé qu’il n’enseigna jamais la philosophie morale par autre occasion que pour épurer les esprits, afin qu’ils pussent mieux contempler le souverain bien, qui est la très unique Divinité. Et quant à Platon, il se déclare assez en la célèbre définition de la philosophie et du philosophe (1), disant que philosopher n’est autre chose qu’aimer Dieu, et que le philosophe n’était autre chose que l’amateur de Dieu. Que dirai-je du grand Aristote, qui avec tant d’efficace prouve l’unité de Dieu, et en a parlé si honorablement en trois endroits (2)?
Mais, ô grand Dieu éternel ! ces grands esprits qui avaient tant de connaissance de la Divinité, et tant de propension à l’aimer, ont tous manqué de force et de courage à la bien aimer. Par les créatures visibles ils ont reconnu les choses invisibles de Dieu, voire même son éternelle vertu et divinité, dit le grand Apôtre, de sorte qu’ils sont inexcusables, d’autant qu’ayant connu Dieu, ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu, ni ne Lui ont pas fait action
(1) De civit.,1. VIII, C. I. L.
(2) Ibid., c. IX.
de grâces (1). Ils l’ont certes aucunement glorifié, lui donnant des souverains titres d’honneur; mais ils ne l’ont pas glorifié comme il le fallait glorifier, c’est-à-dire ils ne l’ont pas glorifié sur toutes choses, n’ayant pas eu le courage de ruiner l’idolâtrie, ains communiquant avec les idolâtres, retenant la vérité, qu’ils connaissaient, en injustice (2), prisonnière dedans leur coeur, et préférant l’honneur et le vain repos de leurs vies à l’honneur qu’ils devaient à Dieu, ils se sont évanouis en leurs discours .
N’est-ce pas grande pitié, Théotime, de voir Socrate, au récit de Platon (3), parler en mourant des dieu; comme s’il y en avait plusieurs,.lui qui savait si bien qu’il y en avait qu’un seul? N’est-ce pas chose déplorable que Platon ait ordonné que l‘on sacrifie à plusieurs dieux, lui qui savait si bien la vérité de l’unité divine (4)? Et Mercure Trismégiste n’est-il pas lamentable, de lamenter et plaindre si lâchement l’abolissement de l’idolâtrie, lui qui en tant d’endroits avait parlé si dignement de la Divinité?
Mais surtout j’admire le pauvre bonhomme Epictète, duquel les propos et sentences sont si douces à lire en notre langue, par la traduction que la docte et belle plume du R. P. Jean de Saint-François, provincial de la congrégation des Feuillants ès Gaules, a depuis peu exposée à nos yeux; car quelle compassion, je vous prie, devoir cet excellent philosophe parler parfois de Dieu avec tant de goût, de sentiment et de zèle, qu’on le
(1) Rom., I, 20, 21.
(2) Rom., I, 18,
(3) De civit., 1. VIII, c. XII.
(4) Ibid , c. XXIII et XXIV.
prendrait pour un chrétien sortant de quelque sainte et profonde méditation, et néanmoins ailleurs, d’occasion en occasion, mentionner les dieux à la païenne ! Hé! ce bonhomme, qui connaissait si bien l’unité divine, et avait tant de goût de la bonté d’icelle, pourquoi n’a-t-il pas eu la sainte jalousie de l’honneur divin, afin de ne point, gauchir (1) ni dissimuler en un sujet de si grande importance?
En somme, Théotime, notre chétive nature, navrée par le péché, fait comme les palmiers que nous avons de deçà, qui font voirement certaines productions imparfaites, et comme des. essais de leurs fruits, mais de porter des dattes entières, mûres et assaisonnées, cela est réservé pour des contrées plus chaudes; car ainsi notre coeur humain produit bien naturellement certains commencements d’amour envers Dieu, mais d’en venir jusqu’à l’aimer sur toutes choses, qui est la vraie maturité de l’amour dû à cette suprême bonté, cela n’appartient qu’aux coeurs animés et assistés de la grâce céleste et qui sont en l’état de la sainte charité; et ce petit amour imparfait, duquel la nature en elle-même sent les élans, ce n’est qu’un certain vouloir sans vouloir, un vouloir qui voudrait, mais qui ne veut pas, un vouloir, stériles qui ne produit point de vrais effets, un vouloir paralytique (2), qui voit la piscine salutaire du saint amour, mais qui n’a pas la force de s’y jeter; et enfin ce vouloir est un avorton de la bonne volonté, qui n’a pas la vie de la généreuse vigueur requise pour en effet préférer Dieu à toutes choses,
(1) Gauchir, dévier, aller à gauche
(2) Jean., V, 2.
dont l’Apôtre parlant en la personne du pécheur, s’écrie : Le vouloir est bien en moi, mais je ne trouve pas le moyen de l’accomplir (1).
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CHAPITRE XVIII
Que l’inclination naturelle que nous avons d’aimer Dieu n’est pas inutile.
Mais si nous ne pouvons pas naturellement aimer Dieu sur toutes choses, pourquoi donc avons-nous naturellement inclination à cela? La nature n’est-elle pas vaine de nous inciter à un amour qu’elle ne nous peut donner? Pourquoi nous donne-telle la soif d’une eau si précieuse, puisqu’elle ne peut nous en abreuver? Ah ! Théotime, que Dieu nous a été bon ! La perfidie que nous avions commise en l’offensant méritait certes qu’il nous privât de toutes les marques de sa bienveillance et de la faveur qu’il avait exercée envers notre nature, lorsqu’il imprima sur elle la lumière de son divin visage, et qu’il donna à nos coeurs l’allégresse de se sentir enclins à l’amour de la divine bonté, afin que les anges, voyant ce misérable homme, eussent occasion de dire par compassion : Est-ce là la créature de parfaite beauté, l’honneur de toute la terre (2)?
Mais cette infinie débonnaireté ne sut onc être si rigoureuse envers l’ouvrage de ses mains; il vit que nous étions environnés de chair, un vent qui se dissipe en courant et qui ne revient plus (3). C’est pourquoi, selon les entrailles de sa miséricorde, il ne nous voulut pas du tout ruiner ni
(1) Rom., VII, 18.
(2) Thren., II, 15.
(3) Ps., LXXVII, 39.
nous ôter le signe de sa grâce perdue, afin que le regardant, et sentant en nous cette alliance et propension à l’aimer, nous tâchassions de ce faire, et que personne pût justement dire : Qui nous montrera le bien (1)? Car encore que par la seule inclination naturelle nous ne puissions pas parvenir au bonheur d’aimer Dieu comme il faut, si est-ce que si nous l’employions fidèlement, la douceur de la piété divine nous donnerait quelque secours, par le moyen duquel nous pourrions passer plus avant. Que si nous secondions ce premier secours, la bonté paternelle de Dieu nous en fournirait un autre plus grand, et nous conduirait de bien en mieux avec toute suavité, jusques au souverain amour, auquel notre inclination naturelle nous pousse, puisque c’est chose certaine qu’à celui qui est fidèle en peu de chose, et qui fait ce qui est en son pouvoir, la bénignité divine ne dénie jamais son assistance pour l’avancer de plus en plus.
L’inclination donc d’aimer Dieu sur toutes choses que nous avons par nature, ne demeure pas pour néant dans nos coeurs; car quant à Dieu, il s’en sert comme d’une anse, pour nous pouvoir plus suavement prendre et retirer à soi, et semble que, par cette impression, la divine bonté tienne en quelque façon attachés nos coeurs comme des petits oiseaux par un filet, par lequel il nous puisse tirer quand il plait à sa miséricorde d’avoir pitié de nous; et quant à nous, elle nous est un indice et mémorial de notre premier principe et Créateur, à l’amour duquel elle nous incite, nous donnant tin secret avertissement que nous appartenons à sa divine bonté. Tout de même que les cerfs, auxquels les grands princes font quelquefois mettre des colliers avec leurs armoiries, bien que par après ils les font lâcher et mettre en liberté dans les forêts, ne laissent pas d'être reconnus par quiconque les rencontre, non seulement pour avoir une fois été pris par le prince duquel ils portent les armoiries, mais aussi pour lui être encore réservés; car ainsi connut-on l’extrême vieillesse d'un cerf qui fut rencontré, comme quelques historiens disent, trois cents ans après la mort de César, parce qu'on lui trouva un collier où était la devise de César, et ces mots : César m'a lâché.
Certes, l'honorable inclination que Dieu a mise en nos âmes, fait connaître à nos amis et à nos ennemis que non seulement nous avons été à notre Créateur, mais encore que si bien ( 1) il nous a laissés et lâchés à la merci de notre franc arbitre, néanmoins nous lui appartenons, et il s'est réservé le droit de nous reprendre à soi, pour nous sauver selon que sa sainte et suave providence le requerra. C'est pourquoi le grand Prophète royal appelle cette inclination non seulement lumière (2), parce qu’elle nous fait voir où nous devons tendre, mais aussi joie et allégresse, parce qu'elle nous console en notre égarement, nous donnant espérance que celui qui nous a empreint et laissé cette belle marque de notre origine, prétend encore et désire de nous y ramener et réduire, si nous sommes si heureux que de nous laisser reprendre à sa divine bonté.
FIN DU PREMIER LIVRE
(1) Si bien... Quoiqu'il nous ait laissés.
(2) PS., IV,7

LIVRE SECOND
HISTOIRE DE LA GENERATION ET NAISSANCE CÉLESTE DU DIVIN AMOUR
 

CHAPITRE PREMIER
Que les perfections diverses ne sont qu'une seule, mais infinie perfection.
Nous disons, quand le soleil à son lever est rouge, et que tôt après il devient noir, ou creux et enfoncé, ou bien quand, à son coucher il est blafard, pâle, hâve, que c'est signe de pluie. Théotime, le soleil n'est ni rouge, ni noir, ni pâle, ni gris, ni vert. Ce grand luminaire n'est point sujet à ces vicissitudes et changements de couleur, n'ayant pour toute couleur que sa très claire et perpétuelle lumière, laquelle, si ce n'est par miracle, est invariable ; mais nous parlons de la sorte, parce qu'il nous semble être tel, selon la variété des vapeurs qui sont entre lui et nos yeux, lesquelles le font paraître de diverses façons.
Or, nous devisons ainsi de Dieu, non tant selon ce qu'il est en lui-même, comme selon ses oeuvres par l'entremise desquelles nous le contemplons ; car sur nos diverses considérations nous le nommons différemment, comme s'il avait une grande multitude de différentes excellences et perfections.
Si nous le regardons en tant qu’il punit les méchants, nous le nommons juste; en tant qu’il délivre le pécheur de sa misère, nous le prêchons miséricordieux ; en tant qu’il a créé toutes choses et fait plusieurs miracles, nous l’appelons tout-puissant; en tant qu’il pratique exactement ses promesses, nous le publions véritable; en tant qu’il fait toutes choses en si bel ordre, nous l’appelons tout sage, et ainsi consécutivement, selon la variété de ses oeuvres, nous lui attribuons une grande diversité de perfections. Mais cependant en Dieu il n’y a ni variété, ni différence quelconque de perfections; ainsi il est lui-même une très seule, très simple et très uniquement unique perfection; car tout ce qui est en lui, n’est que lui-même, et toutes les excellences que nous disons -être en lui en une si grande diversité, elles y sont en une très simple et très pure unité, et comme le soleil n’a aucune de toutes les couleurs que nous lui attribuons, ains une seule très claire lumière qui est par-dessus toutes couleurs, et qui rend visiblement colorées toutes les couleurs ; aussi en Dieu il n’y a aucune des perfections que nous imaginons, ains une seule très pure excellence, qui est au-dessus de toute perfection, et qui donne la perfection à tout ce qui est parfait. Or, de nommer parfaitement cette suprême excellence, laquelle en sa très singulière unité comprend, ains surmonte toutes excellences cela n’est pas au pouvoir de la créature, ni humaine, ni angélique; car, comme il est dit en l’Apocalypse, notre Seigneur a un nom que personne ne sait que lui-même (1); parce que lui seul connaissant
(1) Apoc., IX, 12.
parfaitement son infinie perfection, lui seul aussi la peut exprimer par un nom proportionné, dont les anciens ont dit, que nul n’était vrai théologien que Dieu, d’autant que nul ne peut connaître totalement la grandeur infinie de la perfection divine, ni par conséquent la représenter par paroles, sinon lui-même, et pour cela Dieu répondant par l’ange au père de Samson, qui lui demandait son nom : Pourquoi demandes-tu mon nom, dit-il, qui est admirable (1) ? comme s’il voulait dire : Mon nom peut être admiré, mais non pas prononcé par les créatures ; il doit être adoré, mais il ne peut être compris que par moi, qui seul sais proférer le propre nom par lequel au vrai et naïvement j’exprime mon excellence. Notre esprit est trop faible pour former une pensée qui puisse représenter une excellence tant immense, laquelle comprend en sa très simple et-très unique perfection, distinctement et parfaitement, toutes autres perfections en une façon infiniment, excellente et éminente que notre esprit ne peut penser. Nous sommes forcés, pourparler aucunement (2) de Dieu, d’user d’une grande quantité de noms, disant qu’il est bon, sage, tout-puissant, vrai, juste, saint, infini, immortel, invisible ; et certes nous parlons véritablement, Dieu est tout cela ensemble, parce qu’il est plus que tout cela, c’est-à-dire, il l’est en une sorte si pure, si excellente et si relevée, qu’en une très simple perfection il a la vertu, force et excellence de toute perfection.
Ainsi la manne était une seule viande, laquelle comprenant en soi le goût et la vertu de toutes
(1) Apoc., XIX, 12,
(2) Aucunement, en quelque manière,
les autres viandes, on eût pu dire qu’elle avait le goût du citron, du melon, du raisin, de la prune et de la poire; mais on eût encore plus véritablement dit qu’elle n’avait pas tous ces goûts, ains un seul goût qui était le sien propre, lequel néanmoins contenait en unité tout ce qui pouvait être d’agréable et désirable en toute la diversité des autres goûts, comme l’herbe dodécathéos (1), laquelle, ce dit Pline, guérissant de toutes maladies, n’est ni rhubarbe, ni séné, ni rose, ni bétoine (2), ni buglose, ainsi un seul simple, qui, en l’unique simplicité de sa propriété, a autant de force que tous les autres médicaments ensemble. O abîme des perfections divines, que vous êtes admirable de posséder en une seule perfection l’excellence de toute perfection en une façon si excellente, que nul ne la peut comprendre, sinon vous-même!
Nous en dirons beaucoup de choses, dit l’Écriture, et demeurerons courts en paroles : la somme de tous discours, c’est qu’il est toutes choses. Si nous le glorifions, à quoi nous servira cela? car le Tout-Puissant est sur toutes ses oeuvres. Bénissant le Seigneur, exaltez-le tant que vous pourrez, car il surpasse toute louange; or, en l’exaltant reprenez vos forces, mais ne vous lassez pas pourtant, car jamais vous ne le comprendrez (3). Non, Théotime, nous ne pouvons jamais le comprendre, puisque, comme
(1) Dodécathéos, ou dodécathéon, plante de la famille des primulacées, ainsi nommée de ses douce fleurs disposées en ombelle.
(2) Bétoine, betonica, plante vulnéraire et purgative; buglose, ou buglosse, de la famille des boraginées.
(3) Eccl., XLIII, 29.
dit saint Jean, il est plus grand que notre coeur (1). Mais pourtant que tout esprit loue le Seigneur (2). le nommant de tous les noms les plus éminents qui se pourront trouver, et, pour la plus grande louange que nous lui puissions rendre, confessons que jamais il ne peut être assez loué, et, pour le plus excellent nom que nous lui puissions attribuer, protestons que son nom est sur tout nom, et que nous ne pouvons le dignement nommer.
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CHAPITRE II
Qu’en Dieu il n’y a qu’un seul acte qui est sa propre divinité.
Nous avons une grande diversité de facultés et habitudes, qui produisent aussi une grande variété d’actions; et ces actions, une multitude nonpareille d’ouvrages; car ainsi sont diverses les facultés de voir, d’ouïr, de goûter, toucher, se mouvoir, se nourrir, entendre, vouloir, et les habitudes de parler, marcher, jouer, chanter, coudre, sauter, nager; comme aussi les actions et les oeuvres qui proviennent de ces facultés et habitudes sont grandement différentes.
Mais il n’en est pas de même en Dieu, car il n’y a en lui qu’une très simple infinie perfection, et en cette perfection qu’un seul très unique et très pur acte; ainsi, pour parler plus saintement et sagement, Dieu est une seule, très souverainement unique, et très uniquement souveraine perfection, et cette perfection est un seul acte très purement simple, et très simplement pur, lequel n’étant autre chose que la propre essence divine, il est par conséquent
(1) I Ep. Joan., III, 20.
(2) Ed., CL.
toujours permanent et éternel; et néanmoins, chétives créatures que nous sommes, nous parlons des actions de Dieu, comme s’il en faisait tous les jours grande quantité et en grande variété, bien que nous sachions le contraire; mais nous sommes forcés à cela, Théotime, par notre imbécillité, car nous ne savons parler sinon cela que nous entendons, et nous entendons selon que les choses ont accoutumé de se passer parmi nous. Or, d’autant qu’ès choses naturelles il ne se fait presque point de diversité d’ouvrages que par diversité d’actions; quand nous voyons tant de besognes différentes, une si grande variété de productions, et cette multitude innumérable des exploits de la puissance divine, il nous semble d’abord que cotte diversité se fait par autant d’actes que nous voyons de différents effets, et nous en parlons tout de même, pour parler plus à notre aise, selon notre pratique ordinaire et la coutume que nous avons d’entendre les choses: et si en cela nous n’offensons pas la vérité; car encore qu’en Dieu il n’y ait pas multitude d’actions, ains un seul acte qui est la divinité même; cet acte toutefois est si parfait, qu’il comprend excellemment la force et la vertu de tous les actes qui sembleraient être requis pour toute la diversité des effets que nous voyons.
Dieu ne dit qu’un seul mot, et en vertu d’icelui en un moment furent faits le soleil, la lune et cette innombrable multitude d’astres, avec leurs différences en clarté, et mouvement, en influences.
Il dit, et soudain furent faits
Tous ces ouvrages si parfaits (1).
(1) Ps. CLVIII, 5.
Un seul mot de Dieu remplit l’air d’oiseaux, et la mer de poissons, fit éclore de la terre toutes les plantes et tous les animaux que nous y voyons; car encore que l’historien sacré, s’accommodant à notre façon d’entendre, raconte que Dieu répéta souvent cette toute puissante parole : Soit fait (1), ès journées de la création du monde; néanmoins, à proprement parler, cette parole fut très unique, si que David l’appela un souffle ou aspiration de la bouche divine, c’est-à-dire un seul trait de son infinie volonté, lequel répand si puissamment sa vertu en la variété des choses créées, que pour cela nous le concevons comme s’il était multiplié et diversifié en autant de différences comme il y en a en ces effets, quoiqu’en vérité il soit très unique et très simple; ainsi saint Chrysostome remarque que ce que Moïse a dit en plusieurs paroles, décrivant la création du monde, le glorieux saint Jean l’a exprimé en un seul mot, disant que par le Verbe, c’est-à-dire par cette parole éternelle, qui est le Fils de Dieu, tout a été fait (2).
Cette parole donc, Théotime, étant très simple et très unique, produit toute la distinction des choses; étant invariable, produit tous les bons changements; et enfin étant permanente en son éternité, elle donne succession, vicissitude, ordre, rang et saison à toutes choses.
Imaginons, je vous prie, d’un côté un peintre qui fait l’image de la naissance du Sauveur (et j’écris ceci ès jours dédiés à ce saint mystère), il donnera sans doute mille et mille traits de pinceau, et mettra non seulement des jours, mais
(1) Gen., I.
(2) Joan., I, 3
des semaines et des mois à façonner ce tableau, selon la variété des personnages, et autres choses qu’il y veut représenter; mais d’autre côté voyons un imprimeur d’images qui, ayant mis sa feuille sur la planche taillée du même mystère de la Nativité, ne donnera qu’un seul coup de presse; en ce seul coup, Théotime, il fera tout son ouvrage, et soudain il tirera son image, laquelle, en belle taille-douce, représentera très agréablement tout ce qui a dû être imaginé selon l’histoire sacrée; et bien qu’il n’ait fait qu’un seul mouvement, son ouvrage toutefois portera grande quantité de personnages, et d’autres choses différentes bien distinguées, chacune en sou ordre, en son rang, en son lieu, en sa distance et en sa proportion : et qui ne saurait pas le secret, il serait tout étonné de voir sortir d’un seul acte une si grande variété d’effets. Ainsi, Théotime, la nature, comme le peintre, multiplie et diversifie ses actes à mesure que ses besognes sont différentes, et lui faut un grand temps pour faire de grands effets; mais Dieu, comme l’imprimeur, a donné l’être à toute la diversité des créatures qui ont été, sont et seront, par un seul trait de sa toute-puissante volonté, tirant de son idée, comme de dessus une planche bien taillée, cette admirable différence de personnes et d’autres choses qui s’entre-suivent ès saisons, ès âges, ès siècles, chacune en son ordre, selon qu’elles doivent être; cette souveraine unité de l’acte divin étant opposée à la confusion et au désordre, et non à la distinction ou variété qu’elle emploie au contraire, pour en composer la beauté, déduisant toutes les différences et diversités à la proportion. et la proportion à l’ordre, et l’ordre à l’unité du monde, qui comprend toutes choses créées tant visibles qu’invisibles, lesquelles toutes ensemble s’appellent univers, peut-être, parce que toute leur diversité se réduit en unité; comme qui dirait univers, c’est-à-dire, unique et divers, unique avec diversité, et divers avec unité.
En somme, la souveraine unité divine diversifie tout; et sa permanente éternité donne vicissitude à toutes choses, parce que la perfection de cette unité étant sur toute différence et variétés elle a de quoi fournir l’être à toute la diversité des perfections créées, et a la force de les produire. En signe de quoi l’Écriture nous ayant rapporté que Dieu au commencement dit : Soient faits des luminaires au firmament du ciel, et qu’ils séparent le jour de la nuit, qu’ils soient en signes, en temps et jours et années. Nous voyons encore maintenant cette perpétuelle révolution et entre-suite de temps et de saisons, qui durera jusqu’à la fin du monde, pour nous apprendre que, comme
Un mot de ses commandement!
Suffit à tous ces mouvements.
aussi le seul éternel vouloir de sa divine Majesté étend sa force de siècle en siècle, et jusques aux siècles des siècles, pour tout ce qui a été, qui est et qui sera éternellement, sans que chose quelconque ait été que par ce seul, très unique, très simple et très éternel acte divin, auquel soit honneur et gloire.
Amen.
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CHAPITRE III
De la Providence divine en général.
Dieu donc, Théotime, n’a pas besoin de plusieurs actes, puisqu’un seul divin acte de sa toute-puissante volonté suffit à la production de toute la variété de ses oeuvres, à raison de son infinie perfection. Mais nous autres mortels avons besoin d’en traiter avec la méthode et manière d’entendre à laquelle nos petits esprits peuvent arriver, selon laquelle, pour parler de la Providence divine, considérons, je vous prie, le règne du grand Salomon comme un modèle parfait de l’art de bien régner.
Ce grand roi donc, sachant par l’inspiration céleste que la république (1) tient à la religion, comme le corps à l’âme, et la religion à la république, comme l’âme au corps, il disposa à part soi de toutes les parties requises tant à l’établissement de la religion qu’à celui de la république; et quant à la religion, il détermina qu’il fallait édifier un temple de telle et telle longueur, largeur, hauteur, tant de porches et parvis, tant de fenêtres, et ainsi de tout le reste qui appartenait au temple; puis tant de sacrificateurs, tant de chantres et autres officiers du temple. Et quant à la chose publique, il disposa de faire une maison royale, et une cour pour sa majesté, et en iodle tant de Maîtres d’hôtel, de gentilshommes et autres courtisans: et pour Le peuple, des juges et autres magistrats qui exerçassent la justice; puis, pour l’assurance du royaume, et l’affermissement
(1) La république, l’état, le pouvoir civil.
du repos public, dont il jouissait, il disposa d’avoir emmi la paix un puissant appareil de guerre, et à ces fins deux cent cinquante chefs eu diverses charges; quarante mille chevaux, et tout ce grand attelage que l’Écriture et les historiens témoignent.
Or, ayant ainsi disposé et fait état à part soi de toutes les parties principales requises à son royaume, il vint à l’acte de la providence, et fit compte en son esprit de tout ce qui était requis pour édifier le temple, pour entretenir les officiers sacrés, les ministres et les magistrats royaux, et les gens de guerre dont il avait fait le projet, et se résolut d’envoyer à Hiram pour avoir les bois nécessaires, de faire commerce au Pérou (1), en Ophir; et en somme de prendre tous les moyens convenables pour avoir toutes les choses requises pour l’entretènement et bonne conduite de son entreprise. Mais, il ne s’arrêta pas là, Théotime : car après avoir fait son projet et délibéré en soi-même des moyens propres pour en venir à bout, venant à la pratique, il créa tous les officiers selon qu’il avait disposé, et par un bon gouvernement il fit faire toutes les provisions requises à leur entretènement, et à l’exécution de leurs charges; de sorte qu’ayant la connaissance de l’art de bien régner, il exécuta la disposition qu’il avait faite à part soi pour la création de divers officiers, et mit en effet sa providence par le bon gouvernement dont il usa ; et - par ainsi son art de régner, qui consistait en la disposition, et en la providence ou prévoyance, fut pratiqué par la création des officiers, et par le gouvernement et
(1) Pérou, figure de tout paye riche; la situation d’Ophir est inconnu.
bonne conduite. Mais d’autant que la disposition est inutile sans la création ou levée des officiers, et que la création est vaine sans la providence qui regarde à ce qui est requis pour la conservation des officiers créés ou érigés; et qu’enfin cette conservation qui se fait par le bon gouvernement, n’est autre chose que la providence effectuée, partant non seulement la disposition, mais aussi la création et le bon gouvernement de Salomon turent appelés du nom de providence. Aussi ne disons-nous pas qu’un homme ait de la providence, sinon quand il gouverne bien.
Or, maintenant, Théotime, parlant des choses divines selon l’impression que nous avons prise, en la considération des choses humaines, nous disons que Dieu ayant eu une éternelle et très parfaite connaissance de l’art de faire le monde pour sa gloire, il disposa, avant toutes choses, en Son divin entendement toutes les pièces principales de l’univers qui pouvaient lui rendre de l’honneur, c’est-à-dire, la nature angélique et la nature humaine; et en la nature angélique, la variété des hiérarchies et des ordres que l’Écriture sainte et les sacrés docteurs nous enseignent: comme aussi entre les hommes il disposa qu’il y aurait cette grande diversité que nous y voyons. Puis en cette même éternité il prévit et fit état à part soi de tous les moyens requis aux hommes et aux anges pour parvenir à la fin à laquelle il les avait destinés, et fit ainsi l’acte de sa providence; et sans s’arrêter là, pour effectuer sa disposition,, il a réellement créé les anges et les hommes ; et pour effectuer sa providence il a fourni, et fournit par son gouvernement tout ce qui est nécessaire aux créatures raisonnables pour parvenir à la gloire ; si que, pour le dire en un mot, la providence souveraine n’est autre chose que l’acte par lequel Dieu veut fournir aux hommes et aux anges les moyens nécessaires ou utiles pour parvenir à leur fin. Mais parce que ces moyens sont de diverses sortes, nous diversifions aussi le nom de la providence, et disons qu’il y a une providence naturelle, une autre surnaturelle; et celle-ci, qu’elle est, ou générale, ou spéciale et particulière.
Et parce que ci-après je vous exhorterai, Théotime, à joindre votre volonté à la providence divine, tandis que je suis sur le discours d’icelle, je vous veux dire un mot de la providence naturelle. Dieu donc voulant pourvoir l’homme des moyens naturels qui lui sont requis pour rendre gloire à sa divine bonté, il a produit en faveur d’icelui tous les autres animaux et les plantes; et pour pourvoir aux autres animaux et aux plantes, il a produit variété de terroirs, de saisons, de fontaines, de vents, de pluies; et tant pour l’homme que pour les autres choses qui lui appartiennent, il a créé les éléments, le ciel et les astres, établissant par un ordre admirable que presque toutes les créatures servent les unes aux autres réciproquement: les chevaux nous portent, et nous les pansons ; les brebis nous nourrissent et vêtent, et nous les paissons; la terre envoie des vapeurs à l’air, et l‘air des pluies à la terre ; la main sert an pied, et le pied porte la main. Oh! qui verrait ce commerce et trafic général que les créatures font ensemble avec une si grande correspondance, de combien de passions amoureuses serait-il ému envers cette souveraine sagesse, pour s’écrier: Votre providence, ô grand Père éternel, gouverne tontes choses (1) ! Saint Basile et saint Ambroise, en leurs Examerons, le bon Louis de Grenade en son Introduction au Symbole, et Louis Richeomme (2) en plusieurs de ses beaux opuscules, donneront beaucoup de motifs aux âmes bien nées pour profiter en ce sujet.
Ainsi, cher Théotime, cette providence touche tout, règne sur tout, et réduit tout à sa gloire. Il y a toutefois certes des cas fortuits et des accidents inopinés; mais ils ne sont ni fortuits, ni inopinés qu’à nous ; et sont, sans doute, très certains à la providence céleste, qui les prévoit et les destine au bien public de l’univers. Or, ces cas fortuits se font par la concurrence de plusieurs causes, lesquelles n’ayant point de naturelle alliance les unes aux autres, produisent une chacune son effet particulier, en telle sorte néanmoins que de leur rencontre réussit un effet d’autre nature, auquel, sans qu’on l’ait pu prévoir, toutes ces causes différentes ont contribué. Il était, par exemple, raisonnable de châtier la curiosité du poète Aeschylus, lequel ayant appris d’un devin qu’il mourrait accablé de la chute de quelque maison, se tint tout ce jour-là en une rase campagne, pour éviter le destin ; et demeurant ferme, tête nue, un faucon qui tenait entre ses serres une tortue en l’air, voyant ce chef chauve, et cuidant (3) que ce fût la pointe d’un rocher, lâcha la tortue droit sur icelui; et voilà qu’Aeschylus meurt sur-le-champ,
(1) Sap., XIV, 3.
(2) Richeomme, jésuite, mort en 1625, auteur des Écrits ascétiques.
(3) Cuidant, supposant.
accablé de la maison et écaille d’une tortue. Ce fut, sans doute, un accident fortuit; car cet homme n’alla pas au champ pour mourir, ains pour éviter la mort; ni le faucon ne cuida pas écraser la tête d’un poète, ains le test (1) et l’écaille de la tortue, pour par après en dévorer la chair; et néanmoins il arriva au contraire car la tortue demeura sauve, et le pauvre Aeschylus mort. Selon nous, ce cas fut inopiné; mais, au regard de la Providence qui regardait de plus haut, et voyait la concurrence des causes, ce fut un exploit de justice par lequel la superstition de cet homme fut punie.
Les aventures de l’ancien Joseph furent admirables en variétés et en passages d’une extrémité à l’autre. Ses frères qui l’avaient vendu pour la perdre, furent tout étonnés de le voir devenu vice-roi, et appréhendaient infiniment qu’il ne se ressentit du tort qu’ils lui avaient fait; mais non, leur dit-il : ce n’est pas tant par vos menées que je suis envoyé ici, comme parla Providence divine: Vous avez eu des mauvais desseins sur moi, mais Dieu les a réduits à bien (2). Voyez-vous, Théotime, le monde eût appelé fortune, ou événement fortuit ce que Joseph dit être un projet de la Providence souveraine qui range et réduit toutes choses à son service; et il est ainsi de tout ce qui se passe au monde, et même des monstres, la naissance desquels rend les oeuvres accomplies et parfaites plus estimables, produit de l’admiration, et provoque à philosopher et faire plusieurs bonnes pensées: et en somme ils tiennent lieu en
(1) Test ou tét, partie dure d’une coquille.
(2) Gen., L, 20.
l’univers comme les ombres ès tableaux, qui don. ~tent grâce, e1~ semblent relever la peinture.
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CHAPITRE IV
De la providence surnaturelle que Dieu exerce envers les créatures raisonnables.
Tout ce que Dieu a fait est destiné au salut des hommes et des anges; mais voici l’ordre de sa providence pour ce regard (1), selon que par l’attention aux saintes Écritures et à la doctrine des anciens, nous le pouvons découvrir, et que notre faiblesse nous permet d’en parlr.
Dieu connut éternellement qu’il pouvait faire une quantité innumérable de créatures en diverses perfections et qualités, auxquelles il se pourrait communiquer; et considérant qu’entre toutes les façons de se communiquer il n’y avait rien de si excellent que de se joindre à quelque nature créée, en telle sorte que la créature fût comme entée et insérée en la Divinité, pour ne faire avec elle qu’une seule personne, son infinie bonté qui de soi-même et par soi-même est portée à la communication, se résolut et détermina d’en faire une de cette manière; afin que comme éternellement il y a une communication essentielle eu Dieu, par laquelle le Père communique toute son infinie et indivisible divinité au Fils, en le produisant, et le Père et le Fils ensemble produisant le Saint-Esprit, lui communiquent aussi leur propre unique divinité, de même cette souveraine douceur fût aussi communiquée si parfaitement hors de soi à une créature que la nature créée et la divinité,
(1) Pour ce regard, à ce sujet.
gardant une chacune leurs propriétés, fussent néanmoins tellement unies ensemble qu’elles ne fussent qu’une même personne.
Or, entre toutes les créatures que cette souveraine toute-puissance pouvait produire, elle trouva bon de choisir la même humanité qui du depuis (1) par effet fut jointe à la personne de Dieu le Fils, à laquelle elle destine cet honneur incomparable de l’union personnelle à sa divine majesté, afin qu’éternellement elle jouit par excellence des trésors de sa gloire infinie. Puis ayant ainsi préféré pour ce bonheur l’humanité sacrée de notre Sauveur, la suprême Providence disposa de ne point retenir sa bonté en la seule personne de ce Fils bien-aimé, ains de la répandre en sa faveur sur plusieurs autres créatures, et sur le gros de cette innumérable quantité de choses qu’elle pouvait produire, elle fit choix de créer les hommes et les anges, comme pour tenir compagnie à son Fils, participer à ses grâces et à sa gloire, et l’a. dorer et louer éternellement. Et parce que Dieu vit qu’il pouvait faire en plusieurs façons l’humanité de son Fils, en le rendant vrai homme, comme par exemple, le créant de rien, non seulement quant à l’âme, mais aussi quant au corps; ou bien formant le corps de quelque matière précédente, comme il fit celui d’Adam et d’Eve, ou bien par voie de génération ordinaire d’homme et de femme, ou bien enfin pair génération extraordinaire d’une femme sans homme, il délibéra que la chose se ferait en cette dernière façon, et entre toutes les femmes qu’il pouvait choisir à
(1) Du depuis, depuis, par suite
cette intention, il élut la très sainte Vierge Notre-Dame, par l’entremise de laquelle le Sauveur do nos âmes serait non seulement homme, mais enfant du genre humain.
Outre cela, la sacrée Providence détermina de produire tout le reste des choses, tant naturelles que surnaturelles, en faveur du Sauveur; afin que les anges et les hommes pussent, en le servant, participer à sa gloire: en suite de quoi, bien que Dieu voulût créer tant les anges que les hommes avec le franc arbitre, libres d’une vraie liberté pour choisir le bien et le mal ; si est-ce néanmoins que pour témoigner que de la part de la bonté divine ils étaient dédiés au bien et à la gloire, elle les créa tous en justice originelle, laquelle n’était autre chose qu’un amour très suave qui les disposait, contournait et acheminait à la félicité éternelle.
Mais parce que cette suprême sagesse avait délibéré de tellement mêler cet amour originel avec la volonté de ses créatures, que l’amour ne forçât point la volonté, ains lui laissât sa liberté, il prévit qu’une partie, mais la moindre de la nature angélique, quittant volontairement le saint amour, perdrait par conséquent la gloire. Et parce que la nature angélique ne pourrait faire ce péché que par une malice expresse sans tentation ni motif quelconque qui le pût excuser, et que d’ailleurs une beaucoup plus grande partie de cette même nature demeurerait ferme au service du Sauveur, partant. Dieu, qui avait si amplement glorifié sa miséricorde au dessein de la création des anges, voulut aussi magnifier (1) sa justice, et
(1) Magnifier, élever, exalter.
en la fureur de son indignation résolut d’abandonner pour jamais cette triste et malheureuse troupe de perfides, qui en la furie de leur rébellion l’avaient si vilainement abandonné.
Il prévit bien aussi que le premier homme abuserait de sa liberté, et quittant la grâce il perdrait la gloire; mais il ne voulut pas traiter si rigoureusement la nature humaine comma il délibéra de traiter l’angélique.
C’était la nature humaine de laquelle il avait résolu de prendre une pièce bienheureuse, pour l’unir à sa divinité. Il vit que c’était une nature imbécille, un vent qui va et qui ne revient pas (1), c’est-à-dire qui se dissipe en allant. Il eut égard à la surprise que le malin et pervers Satan avait faite au premier homme, et à la grandeur de la tentation qui le ruina, Il vit que toute la race des hommes périssait par la faute d’un seul; si que par ces raisons il regarda bien notre nature en pitié, et se résolut de la prendre à merci.
Mais afin que la douceur de sa miséricorde fût ornée de la beauté de sa justice, il délibéra de sauver l’homme par voie de rédemption rigoureuse; laquelle ne se pouvant bien faire que par son Fils, il établit qu’icelui rachèterait les hommes, non seulement par une de ses actions amoureuses qui eût été plus que très suffisante à racheter mille millions de mondes, mais encore par toutes les innumérables actions amoureuses et passions douloureuses qu’il ferait et souffrirait jusques à la mort, et la mort de la croix à laquelle il le destina, voulant qu’ainsi il se rendit compagnon
(1) Ps., LXXVII, 39.
de nos misères, pour nous rendre par après compagnons de sa gloire, montrant en cette sorte les richesses de sa bonté, par cette rédemption copieuse (1), abondante, surabondante, magnifique et excessive, laquelle nous a acquis et comme reconquis toue les moyens nécessaires pour parvenir et arriver à la gloire, de sorte que personne ne puisse jamais se douloir (2), comme si la miséricorde divine manquait à quelqu’un.
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CHAPITRE V
Que la Providence céleste a pourvu aux hommes une rédemption très abondante.
Or disant, Théotime, qua Dieu avait vu et voulu une chose premièrement, et puis secondement une autre, observant ordre entra ses volontés, je l’ai entendu selon qu’il a été déclaré ci-devant, à savoir, qu’encore que tout cela s’est passé en un très seul et très simple acte; néanmoins par icelui, l’ordre, la distinction, et la dépendance des choses n’a pas été mains observée, que s’il y eût en plusieurs actes en l’entendement et volonté de Dieu. Étant donc ainsi que toute volonté bien disposée, qui se détermine de vouloir plusieurs objets également présents, aime mieux, et avant tous, celui qui est le plus aimable ; il s’ensuit que la souveraine Providence faisant son éternel projet et dessein de tout ce qu’elle produirait, elle voulut premièrement et aima, par une préférence d’excellence, le plus aimable objet de son amour, qui est notre Sauveur; et puis,
(1) Ps., CXXIX, 7.
(2) Se douloir, se plaindre.
par ordre, les autres créatures, selon que plus on moins elles appartiennent au service, honneur et gloire d’icelui.
Ainsi tout a été fait pour ce divin homme, qui pour cela est appelé Ainé de toute créature; possédé par la divine majesté au commencement des voies d’icelle, avant qu’elle fit chose quelconque, créé au commencement avant les siècles car en lui tordes choses sont faites, et il est avant tout, et toutes choses sont établies en lui, et il est chef de toute l’Église, tenant en tout et partout la primauté (1). On ne plante principalement la vigne que pour le fruit; et partant le fruit est le premier désiré et prétendu, quoique les feuilles et les fleurs précèdent en la production. Ainsi, le grand Sauveur fut en premier en l’intention divine, et en ce projet éternel que la divine Providence fit de la production des créatures, et en contemplation de ce fruit désirable fut plantée la vigne de l’univers, et établie la succession de plusieurs générations, qui, à guise de feuilles et de fleurs, le devaient précéder, comme avant-coureurs et préparatifs convenables à la production de ce raisin, que l’épouse sacrée loua tant ès Cantiques, et la liqueur duquel réjouit Dieu et les hommes.
Or donc maintenant, mon Théotime, qui doutera de l’abondance des moyens du salut, puisque nous avons un si grand Sauveur, en considération duquel nous avons été faits et par les mérites duquel nous avons été rachetés? Car il est mort pour tous, parce que tous étaient morts, et sa miséricorde a été plus salutaire pour racheter la
(1)Coloss., I, 15-18.
race des hommes, que la misère d’Adam n’avait été vénéneuse pour la perdre. Et tant s’en faut que le:péché d’Adam ait surmonté la débonnaireté divine, que tout au contraire il l’a excitée et provoquée; si que par une suave et très amoureuse antipéristase (1) et contention elle s’est révigorée à la présence de son adversaire; et comme ramassant ses forces pour vaincre, elle a fait surabonder la grâce où l’iniquité avait abondé; de sorte que la sainte Église, par un saint excès d’admiration, s’écrie la veille de Pâques : O péché d’Adam, à la vérité nécessaire, qui a été effacé par la mort de Jésus-Christ! ô coulpe bienheureuse, qui a mérité d’avoir un tel et si grand Rédempteur! Certes, Théotime, nous pouvons dire comme cet ancien: Nous étions perdus, si nous n’eussions été perdus; c’est-à-dire, notre perte nous a été à profit, puisqu’en effet la nature humaine a reçu plus de grâce par la rédemption de son Sauveur, qu’elle n’en eût jamais reçu par l’innocence d’Adam, s’il eût persévéré en icelle.
Car encore que la divine Providence ait laissé en l’homme de grandes marques de sa sévérité parmi la grâce même de sa miséricorde, comme, par exemple, la nécessité de mourir, les maladies, les travaux, la rébellion de la sensualité ; si est-ce que la faveur céleste, surnageant à tout cela, prend plaisir de convertir toutes ces misères au plus grand profit de ceux qui l’aiment, faisant naître la patience sur les travaux, le mépris du monde sur la nécessité de mourir, et mille
(1) Antipéristase, action de deux qualités contraires qui s’aident mutuellement.
victoires sur la concupiscence; et comme l’arc-en-ciel touchant l’épine aspalathus (1) la rend plus odorante que les lis, aussi la rédemption de notre Seigneur touchant nos misères, elle les rend plus utiles et aimables que n’eût jamais été l’innocence originelle. Les anges ont plus de joie au ciel, dit le Sauveur, sur un pécheur pénitent, que sur quatre- vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence (2). Et de même, l’état de la rédemption vaut cent fois mieux que celui de l’innocence. Certes, en l’arrosement du sang de notre Seigneur fait par l’hysope de la croix, nous avons été remis en une blancheur incomparablement plus excellente que celle de la neige de l’innocence, sortant, comme Naaman, du fleuve de salut plus purs et nets que si jamais nous n’eussions été ladres (3), afin que la divine Majesté, ainsi qu’elle nous & ordonné de faire, ne fût pas vaincue par le mal, ains vainquit le mal par le bien (4); que sa miséricorde, comme une huile sacrée, se tint au-dessus du jugement (5), et que ses misérations surmontassent toutes ses oeuvres (6).
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CHAPITRE VI.
De quelques faveurs spéciales exercées en la rédemption des hommes par la divine Providence.
Dieu certes montre admirablement la richesse incompréhensible de son pouvoir en cette si grande
(1) Aspalalthus, ou aspalat, bois odoriférant qui ressemble au genêt, au cytise. — Allusion à une opinion populaire.
2) Luc., XV, 7.
3) Ladres, lépreux.
4) Rom., XII, 21.
3) Jac., II, 13.
6) Ps., CXLIV, 3
variété de choses que nous voyons en la nature; mais il fait encore plus magnifiquement paraître les trésors infinis de sa bonté en la différence nonpareille des biens que nous reconnaissons en la grâce; car, Théotime, il ne s’est pas contenté, en l’excès sacré de sa miséricorde, d’envoyer à son peuple, c’est-à-dire au genre humain, une rédemption générale et universelle, par laquelle un chacun peut être sauvé; mais il l’a diversifiée en tant de manières, que sa libéralité reluisant eu toute cette variété, cette variété réciproquement embellit aussi sa libéralité.
Ainsi il destina premièrement pour sa très sainte mère une faveur digne de l’amour d’un fris, qui étant tout sage, tout-puissant et tout bon, se devait préparer une mère à son gré, et partant il voulut que sa rédemption lui fût appliquée par manière de remède préservatif, afin que le péché, qui s’écoulait de génération en génération, ne parvint point à elle; de sorte qu’elle fut rachetée si excellemment, qu’encore que par après le torrent de l’iniquité originelle vint rouler ses ondes infortunées sur la conception de cette sacrée Dame avec autant d’impétuosité comme il eût fait sur celte des autres filles d’Adam, si est-ce qu’étant arrivé là il ne passa point outre, ains s’arrêta court, comme fit anciennement le Jourdain du temps de Josué, et pour le même respect; car ce fleuve retint son cours en révérence du passage de l’arche de l’alliance, et le péché originel retira ses eaux, révérant et redoutant la présence du vrai tabernacle de l’éternelle alliance.
De cette manière donc Dieu détourna de sa glorieuse mère toute captivité, lui donnant le bonheur des deux états de la nature humaine, puisqu’elle eut l’innocence que le premier Adam avait perdue, et jouit excellemment de la rédemption que le second lui acquit; au suite de quoi, comme un jardin d’élite, qui devait porter le fruit de vie, elle fut rendue florissante en toutes sortes de perfections. Ce fils de l’amour éternel, ayant ainsi paré sa mère de robe d’or recamée (1) en belles variétés, afin qu’elle fût la reine de sa dextre, c’est-à-dire la première de tous les élus qui jouiraient des délices de la dextre divine. Si que cette mère sacrée, comme toute réservée à son fils, fut par lui rachetée, non seulement de la damnation, mais aussi de tout péril de la damnation, lui assurant la grâce et la perfection de la grâce, en sorte qu’elle marchât comme une belle aube, qui, commençant à poindre, va continuellement croissant en clarté jusqu’au plein jour. Rédemption admirable chef-d’oeuvre du Rédempteur, et la première de toutes les rédemptions par laquelle le fils d’un coeur vraiment filial, prévenant sa mère ès bénédictions de douceur, il la préserve, non seulement du péché comme les anges, mais aussi de tout péril de péché, et de tous les éloignements et retardements de l’exercice du saint amour. Aussi, proteste-t-il qu’entre toutes les créatures raisonnables qu’il a choisies, cette mère est « son unique colombe, sa toute parfaite, sa toute chère bien-aimée, hors de tout parangon (2) et de tonte comparaison (3). »
(1) Recamée, brodée, de l’italien ricamata.
(2) Parangon, modèle,
(3) Cant. cant, VI, 8.
Dieu disposa aussi d’autres faveurs pour un petit nombre de rares créatures qu’il voulait mettre hors du danger de la damnation; comme il est certain de saint Jean-Baptiste, et très probable de Jérémie, et de quelques autres que la divine Providence alla saisir dans le ventre de leurs mères, et dès lors les établit en la perpétuité de sa grâce, afin qu’ils demeurassent fermes en son amour, bien que sujets aux retardements et péchés véniels, qui sont contraires à la perfection de l’amour, et non à l’amour même: et ces âmes, en comparaison des antres, sont comme des reines, toujours couronnées de charité, qui tiennent le rang principal en l‘amour du Sauveur après sa mère, laquelle est la reine des reines; reine, non seulement couronnée d’amour, mais de la perfection de l’amour, et qui plus est, couronnée de son fils propre, qui est le souverain objet de l’amour, puisque les enfants sont la couronne de leurs pères et mères.
Il y a encore d’autres âmes lesquelles Dieu disposa de laisser pour un temps exposées, non au péril de perdre le salut, mais bien au péril de perdre son amour; ains il permit qu’elles le perdissent en effet, ne leur assurant point l’amour pour toute leur vie, ains seulement pour la fin d’icelle, et pour certain temps précédent. Tels furent David, les apôtres, la Magdeleine et plusieurs autres, qui pour un temps demeurèrent hors de l’amour de Dieu; mais enfin, étant une bonne fois convertis,, ils furent confirmés en la grâce jusqu’à la mort, de sorte que dès lors demeurant voirement (1) sujets à quelques imperfections,
(1) Voirement, même.
ils furent toutefois exempts de tout péché mortel, et par conséquent du péril de perdre le divin amour, et furent comme des amantes sacrées de l’époux céleste, parées voirement de la robe nuptiale de son très saint amour, mais non pas pourtant couronnées, parce que la couronne est un ornement de la tête, c’est-à-dire de la première partie de la personne.
Or la première partie de la vie des âmes de ce rang ayant été sujette à l’amour des choses terrestres, elles ne peuvent porter la couronne de l’amour céleste, ains leur suffit d’en porter la robe, qui les rend capables du lit nuptial de l’époux divin, et d’être éternellement bienheureuses avec lui.
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CHAPITRE VII
Combien la Providence sacrée est admirable en la diversité des grâces qu’elle distribue aux hommes.
Il y eut donc en la Providence éternelle une faveur incomparable pour la reine des reines, mère de très belle dilection (1) et toute très uniquement parfaite. Il y en eut aussi des spéciales pour des autres. Mais après cela cette souveraine bonté répandit une abondance de grâces et bénédictions sur toute la race des hommes, et la nature des anges, de laquelle tous ont été arrosés comme d’une pluie qui tombe sur les bons et les mauvais (2);
(1) Eccl., XXIX, 24.
(2) Matth., V, 45.
tous ont été éclairés, comme d’une lumière qui illumine tout homme tenant en ce monde (1); tous ont reçu leur part, comme d’une semence qui tombe non seulement sur la bonne terre, mais emmi les chemins, entre les épines et sur les pierres (2); afin que tous fussent inexcusables devant le Rédempteur, s’ils n’emploient cette très abondante rédemption pour leur salut.
Mais pourtant, Théotime, quoique cette très abondante suffisance de grâces soit ainsi versée sur toute la nature humaine, et qu’en cela nous soyons tous égaux, et qu’une riche abondance de bénédictions nous soit offerte à tous; si est-ce néanmoins que la variété de ces faveurs est si grande, qu’on ne peut dire qui est. plus admirable, ou la grandeur de toutes les grâces en une si grande diversité, ou la diversité en tant de grandeurs. Qui ne voit qu’entre les chrétiens, les moyens du salut sont plus grands et plus puissants qu’entre les barbares, et que parmi les chrétiens, il y a des peuples et des villes oit les pasteurs sont plus fructueux et capables? Or, de nier que ces moyens extérieurs ne soient pas des faveurs de la Providence divine, ou de révoquer en doute qu’ils ne contribuent pas au salut et à la perfection des âmes, ce serait être ingrat envers la Bonté céleste, et démentir la véritable expérience qui nous fait voir que, pour l’ordinaire, où ses moyens extérieurs abondent, les intérieurs eut plus d’effet, et réussissent mieux.
Certes, comme nous voyons qu’il ne se trouve jamais deux hommes parfaitement semblables ès
(1) Joan., I, 9.
(2) Matth., XIII, 4.
dons naturels, aussi ne s’en trouve-t-il jamais de parfaitement égaux ès surnaturels. Les anges (comme le grand saint Augustin et saint Thomas assurent) reçurent la grâce selon la variété de leurs conditions naturelles.
Or ils sont tous, ou de différente espèce, ou au moins de diverses conditions, puisqu’ils sont distingués les uns des autres; doue, autant qu’il y a d’anges, il y a aussi de grâces différentes, et bien que quant aux hommes la grâce ne soit pas donnée selon leurs conditions naturelles, toutefois la divine douceur, prenant plaisir et, par manière de dire, s’égayant en la production des grâces, elle les diversifie en infinies façons, afin que de cette variété se fasse le bel émail de sa rédemption et miséricorde, dont l’Eglise chante, en la fête de chaque confesseur évêque : Il ne s’en est point trouvé de semblable à lui (1). Et comme au ciel nul ne sait le nom nouveau, sinon celui qui le reçoit (2), parce que chacun des bienheureux a le sien particuliers selon l’être nouveau de la gloire qu’il acquiert; ainsi en terre chacun reçoit une grâce si particulière, que toutes sont diverses. Aussi notre Sauveur (3) compare sa grâce aux perles, lesquelles, comme dit Pline, s’appellent autrement unions, parce qu’elles sont tellement uniques, une chacune en ses qualités, qu’il ne s’en trouve jamais deux qui soient parfaitement pareilles ; et comme une étoile est différente de l’autre en clarté (4), ainsi seront différents les
(1) Eccl., XLIV, 20.
(2) Apoc., II, 17.
(3) Matth., XIII, 45.
(4) I Cor., XV, 41
hommes des uns des autres en gloire, signe évident qu’ils l’auront été en la grâce. Or, cette variété en la grâce, ou cette grâce en la variété, fait une très sacrée beauté et très suave harmonie, qui réjouit toute la sainte cité de Jérusalem la céleste.
Mais il se faut bien garder de jamais rechercher pourquoi la suprême Sagesse a départi une grâce à l’un plutôt qu’à l’autre, ni pourquoi elle fait abonder ses faveurs en un endroit plutôt qu’en l’autre. Non, Théotime, n’entrez jamais en cette curiosité; car ayant tous suffisamment, ains (1) abondamment ce qui est requis pour le salut, quelle raison peut avoir homme du monde de se plaindre, s’il plait à Dieu de départir ses grâces plus largement aux uns qu’aux autres? Si quelqu’un s’enquérait pourquoi Dieu a fait les melons plus gros que les fraises, ou les lis plus grands que les violettes; pourquoi le romarin n’est pas une rose, ou pourquoi l’oeillet n’est pas un souci; pourquoi le paon est plus beau qu’une chauve-souris, ou pourquoi la figue est douce, et le citron aigrelet; on se moquerait de ses demandes, et on lui dirait: Pauvre homme, puisque le beauté du monde requiert la variété, il faut qu’il y ait des différentes et inégales perfections ès choses, et que l’une ne soit pas l’autre; c’est pourquoi les unes sont petites, les autres grandes, les unes aigres, les autres douces, les unes plus et les autres moins belles. Or, c’en est de même ès choses surnaturelles: chaque personne n son don; un ainsi, et l’autre ainsi (2), dit le Saint-Esprit.
(l) Ains, même.
(2) I Cor., VII, 7.
C’est donc une impertinence de vouloir rechercher pourquoi saint Paul n’a pas eu la grâce de saint Pierre; ni saint Pierre celle de saint Paul pourquoi saint Antoine n’a pas été saint Athanase, ni saint Athanase saint Jérôme; car on répondrait à ces demandes, que l’Eglise est un jardin diapré de fleurs infinies; il y en faut donc de diverses grandeurs, de diverses couleurs, de diverses odeurs, et en somme de différentes perfections. Toutes ont leurs prix, leur grâce et leur émail, et toutes, en l’assemblage de leur variété, font une très agréable perfection de beauté.
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CHAPITRE VIII.
Combien Dieu désire que nous l’aimions.
Bien que la rédemption du Sauveur nous soit appliquée en autant de différentes façons comme il y a d’âmes; si est-ce néanmoins que l’amour est le moyen universel de notre salut, qui se mêle partout, et sans lequel rien n’est salutaire, ainsi que nous dirons ailleurs. Aussi le chérubin fut mis à la porte du paradis terrestre avec son épée flamboyante (1), pour nous apprendre que nul n’entrera au paradis céleste, qu’il ne soit traits.. percé du glaive de l’amour. Pour cela, Théotime, le doux Jésus, qui nous a rachetés par son sang, désire infiniment que nous l’aimions, afin que nous soyons éternellement sauvés, et désire que nous soyons sauvés, afin que nous l’aimions éternellement, son amour tendant à notre salut, et notre salut à son amour. Hé! dit-il, je suis venu
(1) Gen., III, 24.
pour mettre le feu au monde; que prétends-je sinon qu’il arde (1)? Mais pour déclarer plus vivement l’ardeur de ce désir, il nous commande cet amour en termes admirables: Tu aimeras, dit-il, le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toutes tes forces : c’est le premier et le plus grand commandement (2).
Vrai Dieu, Théotime, que le coeur divin est amoureux de notre, amour! Ne suffisait-il, pas qu’il eût publié une permission par laquelle il nous eût donné congé de l’aimer, comme Laban permit à Jacob d’aimer sa belle Rachel(3), et de la gagner par ses services? Mais non, il déclare plus avant sa passion amoureuse envers flous, et nous commande de l’aimer de tout notre pouvoir, afin que la considération de sa majesté et de notre misère, qui font une tant infinie disparité et inégalité de lui à nous, ni autre prétexte quelconque ne nous divertit (4) de l’aimer. En quoi il témoigne bien, Théotime, qu’il ne nous a pas laissé l’inclination naturelle de l’aimer pour néant; car afin qu’elle ne soit oiseuse, il nous presse de l’employer par ce commandement général, et afin que ce commandement puisse être pratiqué, il ne laisse homme qui vive auquel il ne fournisse abondamment tous les moyens requis à cet effet. Le soleil visible touche tout de sa chaleur vivifiante, et comme l’amoureux universel des choses inférieures, il leur donne la vigueur requise pour
(1) Luc., XII, 49. — Arde, brûle.
(2) Matth., XII, 37, 38.
(3) Gen., XXIX, 18, 19.
(4) Divertit, détournât
faire leurs productions, et de même la bonté divine anime toutes les âmes, et encourage tous les coeurs à son amour, sans qu’homme quelconque soit caché à sa chaleur. La sapience éternelle, dit Salomon, prêche tout en public, elle fait retentir sa voix emmi les places, elle crie et recrie devant les peuples, elle prononce ses paroles és portes des villes, elle dit : Jusques à quand sera-ce, ô petits enfants, que vous aimerez l’enfance, et jusques à quand sera-ce que les forcenés désireront les choses nuisibles, et que les imprudents haïront la science ? Convertissez-vous, revenez à moi sur cet avertissement; hé ! voici que je vous offre mon esprit, et je vous montrerai ma parole (1). Et cette même sapience poursuit en Ézéchiel, disant : Que personne ne dise: Je suis emmi les péchés, et comment pourrai-je revivre? Ah non! car voici que Dieu dit: Je suis vivant, et aussi vrai que je vis, je ne veux point la mort de l’impie, mais qu’il se convertisse de sa voie et qu’il vive (2). Or, vivre, selon Dieu, c’est aimer, et qui n’aime pas, il demeure en la mort (3). Voyez donc, Théotime, si Dieu désire que nous l’aimions.
Mais il ne se contente pas d’annoncer ainsi son extrême désir d’être aimé en public, en sorte que chacun puisse avoir part à son aimable semonce; ains il va de porte en porte heurtant et frappant, protestant que si quelqu’un ouvre, il entrera chez lui, et soupera avec lui (4), c’est-à-dire, il lui témoignera toute sorte de bienveillance.
Or, qu’est-ce à dire tout cela, Théotime? sinon
(1) Prov., I,20 et seq.
(2) Ezech., XXXIII, 10.
(3) I Joan., III, 14.
(4) Apoc. III, 20.
que Dieu ne nous donne pas seulement une simple suffisance de moyens pour l'aimer, et en l'aimant nous sauver; mais que c'est une suffisance riche, ample, magnifique, et telle qu'elle doit être attendue d'une si grande bonté, comme est la sienne. Le grand Apôtre, parlant au pécheur obstiné : Méprises-tu (dit-il) les richesses de la bonté, patience et longanimité de Dieu ? Ignores-tu que la bénignité de Dieu l'amène à pénitence ? Mais toi, selon ta dureté, et ton coeur impénitent tu te fais un trésor d'ire ( 1 ) au jour de l'ire (2). Mon cher Théotime, Dieu n'exerce pas donc une simple quantité de remèdes pour convertir les obstinés, mais emploie à cela les richesses de sa bonté. L' Apôtre, comme vous voyez, oppose les richesses de la bonté de Dieu aux trésors de la malice du coeur impénitent, et dit que le coeur malicieux est si riche en iniquité, que même il méprise les richesses de la débonnaireté, par laquelle Dieu l'attire à pénitence, et notez que ce ne sont pas simplement les richesses de la bonté divine que l'obstiné méprise, mais les richesses attrayantes à pénitence; richesses qu'on ne peul bonnement ignorer.
Certes, celle riche, comble et abondante suffisance de moyens, que Dieu élargit aux pécheurs pour l'aimer, parait presque partout en l'Écriture ; car voyez ce divin amant à la porte; il ne bat pas simplement, il s'arrête à battre, il appelle l'âme : Sus lève-toi, ma bien-aimée, dépêche-toi; et met sa main dans la serrure, pour voir s'il ne pourrait point ouvrir (3). S'il prêche emmi les places, il ne prêche
(1) Ire, colère.
(2) Rom., II, 4, 5.
(3) Cant., II, 10 ; et v, 4.
pas simplement, mais il va criant, c'est-à-dire, il continue à crier. S'il exclame qu'on se convertisse, il semble qu'il ne l'a jamais assez répété: Convertissez-vous, convertissez-vous, faites pénitence, retournez à moi; vivez; pourquoi mourrez-vous, maison d'Israël (1) ? En somme, ce divin Sauveur n'oublie rien pour montrer que ses misérations sont sur toutes oeuvres ; que sa miséricorde surpasse son jugement (2), que sa rédemption est copieuse (3), que son amour est infini; et, comme dit l'Apôtre, qu'il est riche en miséricorde (4) ; et que par conséquent, il voudrait que tous les hommes fussent sauvés (5), et qu'aucun ne périt (6).
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CHAPITRE IX.
Comme l'amour éternel de Dieu envers nous prévient nos coeurs de son inspiration, afin que nous l'aimions.
Je t'ai aimé d'une charité perpétuelle, et partant je t'ai attiré, ayant pitié et miséricorde de toi, et derechef je te réédifierai, et seras édifiée, toi, Vierge d'Israël (7). Ce sont paroles de Dieu, par lesquelles il promet que le Sauveur, venant au monde, établira un nouveau règne en son Église, qui sera son épouse vierge, et vraie Israélite spirituelle (8) .
Or, comme vous voyez, Théotime, ce n'a pas été par aucun mérite des oeuvres que nous eussions faites, mais selon sa miséricorde, qu'il nous a
(1) Ezech., XVIII, 30, 31.
(2) Ps., CXLIV, 9 ; Jac., II, 13.
(3) Ps., CXXIX, 7.
(4) Ephes., II, 4
(5) I Tim., II, 4.
(6) II Pet., III, 9.
(7) Jerem., II, 3, 4.
(8) Joan., I, 47.
sauvés (1); par cette charité ancienne, ains éternelle, qui a ému sa divine providence de nous attirer à soi. Que si le Père ne nous eût tirés, jamais nous ne fussions ventes au Fils notre Sauveur, ni par conséquent au salut (2).
Il y a certains oiseaux, Théotime, qu’Aristote nomme apodes (3), parce qu’ayant les jambes extrêmement courtes, et les pieds sans force, ils ne s’en servent non plus que s’ils n’en avaient point; que si une fois ils prennent terre, ils y demeurent pris, sans que jamais d’eux-mêmes ils puissent reprendre le vol; d’autant que n’ayant nul usage des jambes ni des pieds, ils n’ont pas non plus le moyen de se pousser et relancer en l’air, et partant ils demeurent là croupissant, et y meurent, sinon que quelque vent propice à leur impuissance, jetant ses bouffées sur la face de la terre, les vienne saisir et enlever, comme il fait plusieurs autres choses ; car alors si, employant leurs ailes, ils correspondent à cet élan et premier essor que le vent leur donne, le même vent continue aussi son secours envers eux, les poussant de plus en plus au vol.
Théotime, les anges sont comme les oiseaux, que pour leur beauté et rareté on appelle oiseaux de paradis, qu’on ne voit jamais en terre que morts ; car ces esprits célestes ne quittèrent pas plus tôt l’amour divin pour s’attacher à l’amour-propre, que soudain ils tombèrent comme morts ensevelis ès enfers, d’autant que ce que la mort fait ès hommes, les séparant pour jamais de cette
(1) Tit., III, 5.
(2) Joan., VI, 44.
(3) Apodes (sans pieds), hirondelles de mer.
vie mortelle, la chute les fit ès anges, les séparant pour toujours de La vie éternelle; mais nous autres humains, nom ressemblons plutôt aux apodes; car s’il nous advient de quitter l’air du saint amour divin pour prendre terre et nous attacher aux créatures, ce que nous faisons toutes les fois que nous offensons Dieu; nous mourons voirement, mais non pas d’une mort si entière qu’il ne nous reste un peu de mouvement, et avec cela des jambes et des pieds, c’est-à-dire quelques menues affections qui nous peuvent faire faire quelques essais d’amour ; mais cela pourtant est si faible, qu’en vérité nous ne pouvons plus de nous-mêmes déprendre nos coeurs du péché, ni nous relancer au vol de la sacrée dilection, laquelle, chétifs que nous sommes, nous avons perfidement et volontairement quittée.
Et certes, nous mériterions bien de demeurer abandonnés de Dieu, quand avec cette déloyauté nous l’avons ainsi abandonné ; mais son éternelle charité ne permet pas souvent à sa justice d’user de ce châtiment ; ains excitant sa compassion, elle le provoque à nous retirer de notre malheur; ce qu’il fait, envoyant le vent favorable de sa très sainte inspiration, laquelle venant avec une douce violence dans nos coeurs, elle les saisit et les émeut, relevant nos pensées, et poussant nos affections en l’air du divin amour.
Or, ce premier élan ou ébranlement que Dieu donne en nos coeurs, pour les inciter à leur bien, se fait voirement en nous, mais non point par nous; car il arrive à l’impourvu (1), avant que
(1) Impourvu, imprévu.
nous y ayons ni pensé, ni pu penser, puisque nous n’avons aucune suffisance pour de nous-mêmes, comme de nous-mérites, penser aucune chose qui regarde notre salut, mais toute notre suffisance est de Dieu (1), lequel ne nous a pas seulement aimés avant que nous fussions, mais encore afin que nous fussions, et que nous fussions saints; ensuite de quoi il nous prévient ès bénédictions de sa douceur (2) paternelle, et excite nos esprits pour les pousser à la sainte repentance et conversion. Voyez, je vous prie, Théotime, le pauvre prince des Apôtres tout engourdi dans son péché, en ta triste nuit de la passion de son Maître ; il ne pensait non plus à se repentir de son péché, que si jamais il n’eût connu son divin Sauveur ; et comme un chétif apode atterré, il ne se fût onc relevé, si le coq, comme instrument de la divine Providence, n’eût frappé de son chant à ses oreilles, à même temps que le doux Rédempteur, jetant un regard salutaire comme une sagette (3) d’amour, transperça ce coeur de pierre, qui rendit par après tant d’eaux, à guise de l’ancienne pierre, lorsqu’elle fut frappée par Moïse au désert. Mais voyez derechef cet apôtre sacré dormant dans la prison d’Hérode, lié de deux chaînes : il est là en qualité de martyr, et néanmoins il représente le pauvre homme qui dort emmi le péché, prisonnier et esclave de Satan. Hélas! qui le délivrera? L’ange descend du ciel, et frappant sur le flanc du grand saint Pierre, prisonnier, je réveille, disant: Sus
(1) II Cor., III, 5.
(2) Ps., XX, 4.
(3) Sagette, flêche.
lève-toi (1), et l’inspiration vient du ciel, comme un ange, laquelle battant droit sur le coeur du pauvre pécheur, l’excite afin qu’il se lève de son iniquité. N’est-il pas donc vrai, mon cher Théotime, que cette première émotion et secousse que l’âme sent, quand Dieu la prévenant d’amour, l’éveille et l’excite à quitter le péché et se retourner à lui, et non seulement cette secousse, ainsi tout le réveil se fait en nous et pour nous, mais non pas par nous? Nous sommes éveillés, mais nous ne sommes pas éveillés de nous-mêmes, c’est l’inspiration qui nous a éveillés, et pour nous éveiller, elle nous a ébranlés et secoués. Je dormais, dit cette dévote épouse, et mon époux, qui est mon coeur, veillait (2). Hé ! le voici qui m’éveille, m’appelant par le nom de nos amours, et j’entends bien que c’est lui à sa voix. C’est en sursaut et à l’impourvu que Dieu nous appelle et réveille par sa très sainte inspiration. En ce commencement de la grâce céleste, nous ne faisons rien que sentir l’ébranlement que Dieu fait en nous, comme dit saint Bernard, mais sans nous.
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CHAPITRE X
Que nous repoussons bien souvent l‘inspiration et refusons d’aimer Dieu.
Malheur à toi, Corozaïn ! malheur à toi, Bethsaïda ! car si en Tyr et Sidon eussent été faites les vertus qui ont été laites en toi, ils eussent fait pénitence avec la haire et la cendre (3) c’est la parole
(1) Act., XII,7.
(2) Cant. cant., V, 2.
(3) Matth., XI, 21.
du Sauveur. Oyez donc, je vous prie, Théotime, que les habitants de Corozaïn et Bethsaïda, enseignés en la vraie religion, ayant reçu des faveurs si grandes qu’elles eussent en effet converti les païens mêmes, néanmoins ils demeurèrent obstinés, et ne voulurent one s’en prévaloir, rejetant cette sainte lumière par une rébellion incomparable. Certes, au jour du jugement, les Ninivites et la reine de Saba s’élèveront contre les juifs, et les convaincront d’être dignes de damnation; parce que, quant aux Ninivites, étant idolâtres, et de nation barbare, à la voire de Jonas, ils se convertirent et firent pénitence (1); et quant la reine de Saba, quoiqu’elle fût engagée dans les affaires d’un royaume, néanmoins ayant ouï la renommée de la sagesse de Salomon, elle quitta tout pour le venir ouï r, et cependant les Juifs oyant de leurs oreilles la divine sagesse du vrai Salomon, sauveur du monde, voyant de leurs yeux ses miracles, touchant de leurs mains ses vertus et bienfaits, ne laissèrent pas de s’endurcir et de résister à la grâce qui leur était offerte. Voyez donc derechef, Théotime, que ceux qui ont reçu moins d’attraits, sont tirés à la pénitence, et ceux qui en ont plus reçu, s’obstinent; ceux qui ont moins de sujet de venir, viennent à récole de la sagesse, et ceux qui en ont plus, demeurent en leur folie.
Ainsi se fera le jugement de comparaison, comme tous les docteurs ont remarqué, qui ne peut avoir aucun fondement, sinon en ce que les uns ayant été favorisés d’autant ou plus d’attraits que les autres, auront néanmoins refusé leur
(1) Luc., XI, 30, 31, 32.
consentement à la miséricorde, et les autres assistés d’attraits pareils, ou même moindres, auront suivi l’inspiration et se seront rangés à la très sainte pénitence; car, comme pourrait-on autrement reprocher avec raison aux impénitents leur impénitence, par la comparaison de ceux qui se sont convertis ?
Certes, notre Seigneur montre clairement, et tous les chrétiens entendent simplement qu’en ce juste jugement on condamnera las juifs par comparaison des Ninivites; parce que ceux-là ont eu beaucoup de faveur, et n’ont en aucun amour, beaucoup d’assistance, et nulle repentance; ceux-ci moins du faveur, et beaucoup d’amour, moins d’assistance, et beaucoup de pénitence.
Le grand saint Augustin donne une grande clarté à ce discours, par celui qu’il fait au livre douzième de la Cité de Dieu1 chap. 6, 7, 8 et 9. Car encore qu’il regarde particulièrement les anges, si est-ce toutefois qu’il apparie (1) les hommes à eux pour ce point.
Or, après avoir établi au chap. 6 deux hommes entièrement égaux en bonté et en toutes choses, agités d’une même tentation, il présuppose que l’un puisse résister, et l’autre céder à l’ennemi. Puis au chap. 9, ayant prouvé que tous les anges furent créés en charité, avouant encore comme chose probable que la grâce et charité fut égale en tous eux, il demande comme il est advenu que les uns ont persévéré et fait progrès en leur bonté jusques à parvenir à la gloire; et les autres ont quitté le bien, pour se ranger
(1) Apparie, déclare semblables.
au mal jusques à la damnation. Et il répond qu’on ne saurait dire autre chose, sinon que las uns ont persévéré, par la grâce du Créateur, en l’amour chaste qu’ils reçurent eu leur création, et les autres, de bons qu’ils étaient, se rendirent mauvais par leur propre et seule volonté.
Mais, s’il est vrai, comme saint Thomas le prouve extrêmement bien, que la grâce ait été diversifiée ès anges à proportion et selon la variété de leurs dons naturels, les séraphins auront eu une grâce incomparablement plus excellente que les simples anges du dernier ordre. Comme sera-t-il donc arrivé que quelques-uns des séraphins, voire le premier de tous, selon la plus probable et commune opinion des anciens, soient déchus, tandis qu’une multitude innombrable des autres anges, inférieurs en nature et en grâce, ont excellemment et courageusement persévéré? D’où vient que Lucifer, tant élevé par nature, et surélevé par grâce, est tombé; et que tant d’anges moins avantagés sont demeurés debout en leur fidélité? Certes, ceux qui ont persévéré en doivent toute la louange à Dieu, qui par sa miséricorde les a créés et maintenus bons : mais Lucifer et tous ses sectateurs, à qui peuvent-ils attribuer leur chute, sinon, comme dit saint Augustin, à leur propre volonté, qui a, par sa liberté, quitté la grâce divine qui les avait si doucement prévenus? Comment es-tu tombé, ô grand Lucifer (1), qui tout ainsi qu’une belle aube, sortais en ce monde invisible, revêtu de la charité première, comme du commencement de
(1) Is., XIV, 12
la clarté d’un beau jour, qui devait croître jusqu’au midi de la gloire éternelle (1) ? La grâce ne t’a pas manqué, car tu l’avais, comme ta nature, la plus excellente de tous; mais tu as manqué à la grâce. Dieu ne t’avait pas destitué de l’opération de son amour ; mais tu privas son amour de ta coopération : Dieu ne t’eût jamais rejeté, si tu n’eusses rejeté sa dilection. O Dieu tout bon! vous ne laissez que ceux qui vous laissent: vous ne nous ôtez jamais vos dons, sinon quand nous vous ôtons nos cœurs.
Nous dérobons les biens de Dieu, si nous nous attribuons la gloire de notre salut: mais nous déshonorons sa miséricorde, si nous disons qu’elle nous a manqué. Nous offensons sa libéralité, si nous ne confessons ses bienfaits; mais nous blasphémons sa bonté, si nous nions qu’elle nous ait assistés et secourus. En somme, Dieu crie haut et clair à notre oreille : Ta perte vient de toi, ô Israël, et en moi seul se trouve ton secours (2).
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CHAPITRE XI
Qu’il ne tient pas à la divine Bonté que nous n’ayons un très excellent amour.
O Dieu! Théotime, si nous recevions les inspirations célestes selon toute l’étendue de leur vertu, qu’en peu de temps nous ferions de grands progrès en la sainteté! Pour abondante que soit la fontaine, ses eaux n’entreront pas en un jardin selon leur affluence, mais selon la petitesse on grandeur du canal par où elles y sont con-
(1) Prov., IV, 18.
(2) Os., XIII, 9
duites. Quoique le Saint-Esprit, comme une source d’eau vive, aborde de toutes parts notre coeur, pour répandre sa grâce en icelui; toutefois, ne voulant pas qu’elle entre en nous, sinon par le libre consentement de notre volonté, il ne la versera point que selon la mesure de son plaisir et de notre propre disposition et coopération, ainsi que le dit le sacré concile, qui aussi, comme je pense, à cause de la correspondance de notre consentement avec la grâce, appelle la réception d’icelle réception volontaire.
En ce sens, saint Paul nous exhorte de ne point recevoir ta grâce de Dieu en vain (1). Car comme un malade, qui ayant reçu la médecine en sa main, ne l’avalerait pas dans son estomac, aurait voire-ment reçu la médecine, mais sans la recevoir: c’est-à-dire, il l’aurait reçue en une façon inutile et infructueuse; de même nous recevons la grâce de Dieu en vain, quand nous la recevons à. la porte du coeur, et non pas dans le consentement du coeur. Car ainsi nous la recevons sans la recevoir, c’est-à-dire, nous la recevons sans fruit, puisque ce n’est rien de sentir l’inspiration, sans y consentir. Et comma le malade auquel on aurait donné en main la médecine, s’il la recevait seulement en partie, et non pas toute, elle ne ferait aussi l’opération qu’en partie, et non pas entièrement; ainsi quand Dieu nous envoie une inspiration grande et puissante pour embrasser son saint amour, si nous ne consentons pas selon toute son étendue, elle ne profitera aussi qu’à cette mesure-là. Il arrive qu’étant inspirés de faire
(l) II Cor., VI, 1
beaucoup, nous ne consentons pas à toute l’inspiration, ains seulement à quelque partie d’icelle, comme firent ces bons personnages de l’Évangile qui, sur l’inspiration que notre Seigneur leur fit de le suivre, voulaient réserver un d’aller premier (1) ensevelir son père (2), et l’autre d’aller prendre congé des siens.
Tandis que la pauvre veuve eut des vaisseaux vides, l’huile de laquelle Élisée avait miraculeusement impétré la multiplication, ne cessa jamais de couler; et quand il n’y eut plus de vaisseaux pour la recevoir, elle cessa d’abonder (3). A mesure que notre coeur se dilate, on pour mieux parler, à mesura qu’il se laisse élargir et dilater, et qu’il ne refuse pas le vide de son consentement à la miséricorde divine, elle verse toujours et répand sans cesse dans icelui ses sacrées inspirations, qui vont croissant, et nous font croître de plus en plus en l’amour sacré. Mais quand il n’y a plus de vide, et que nous ne prêtons pas davantage de consentement, elle s’arrête.
A quoi tient-il donc que nous ne sommes pas si avancés en l’amour de Dieu comme saint Augustin, saint François, sainte Catherine de Gênes, ou sainte Françoise? Théotime, c’est parce que Dieu ne nous en a pas fait la grâce. Mais pourquoi est-ce que Dieu ne nous en a pas, fait la grâce? Parce que nous n’avons pas correspondu comme- nous devions à ses inspirations. Et pourquoi n’avons-nous pas correspondis? Parce qu’étant libres, nous avons abusé de notre liberté.
(1) Premier., en premier lieu d’abord.
(2) Matth., II, 21.
(3) IV Reg., IV, 26.
Mais pourquoi avons-nous ainsi abusé de notre liberté? Théotime, il ne faut pas passer plus avant : car, comme dit saint Augustin, la dépravation de notre volonté ne provient d’aucune cause, ains de la défaillance de la cause qui commet le péché. Et ne faut pas penser qu’on puisse rendre raison de la faute que l’on fait au péché; car la faute ne serait pas péché, si elle n’était sans raison.
Le dévot frère Rufin, sur quelque vision qu’il avait eue de la gloire à laquelle le grand saint François parviendrait par son humilité, lui fit cette demande : Mon cher père, je vous supplie de me dire en vérité quelle opinion vous avez de vous-même ; et le saint lui dit : Certes, je me tiens pour le plus grand pécheur du monde, et qui sers le moins notre Seigneur. Mais, répliqua frère Rufin, comment pouvez-vous dire cela en vérité et conscience, puisque plusieurs autres, comme l’on voit manifestement, commettent plusieurs grands péchés, desquels, grâces à Dieu, vous êtes exempt? A quoi saint François répondant: Si Dieu eût favorisé, dit-il, ces autres desquels vous parlez, avec autant de miséricorde comme- il m’a favorisé, je suis certain que, pour méchants qu’ils soient maintenant, ils eussent été beaucoup plus reconnaissants des dons de Dieu que je ne suis, et le serviraient beaucoup mieux que je ne fais; et si mon Dieu m’abandonnait, je commettrais plus de méchancetés qu’aucun autre.
Vous voyez, Théotime, l’avis de cet homme, qui ne fut presque pas homme, ains un séraphin en terre. Je sais qu’il parlait ainsi de soi-même par humilité; mais il croyait pourtant être une vraie vérité, qu’une grâce égale, faite avec une pareille miséricorde, puisse être plus utilement employée par l’un des pécheurs que par l’autre. Or, je tiens pour oracle le sentiment de ce grand docteur en la science des saints, qui, nourri en l’école du crucifix, ne respirait que les divines inspirations. Aussi cet apophtegme a été loué et répété par tous les plus dévots qui sont venus depuis; entre lesquels plusieurs ont estimé que le grand Apôtre saint Paul avait dit en même sens qu’il était le premier de tous les pécheurs (1).
La bienheureuse mère Térèse de Jésus, vierge, certes aussi tout angélique (2), parlant de l’oraison de quiétude, dit ces paroles : Il y a plusieurs âmes lesquelles arrivent jusqu’à cet état, et celles qui passent outre sont en bien petit nombre, et ne sais qui en est la cause. Pour certain la faute n’est pas de la part de Dieu : car puisque sa divine majesté nous aide et fait cette grâce que nous arrivions jusqu’à ce point, je crois qu’il ne manquerait pas de nous en faire encore davantage si ce n’était notre faute, et l’empêchement que nous y mettons de notre part. Soyons donc attentifs, Théotime, à notre avancement en l’amour que nous devons à Dieu; car celui qu’il nous porte ne nous manquera jamais.
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CHAPITRE XII
Que les attraits divins nous laissent en pleine liberté de les suivre ou les repousser.
Je ne parlerai point ici, mon cher Théotime, de ces grâces miraculeuses qui ont presque en un
(1) I Tim., 1,15.
(2) Chap. XVI de sa Vie.
moment transformé les loups en bergers, les rochers en eau, et les persécuteurs en prédicateurs. Je laisse à part ces vocations toutes-puissantes, et ces attraits saintement violents, par lesquels Dieu, en un instant, a transféré quelques âmes d’élite de l’extrémité de la coulpe à l’extrémité de l’a grâce; faisant en elles, par manière de dire, une certaine transsubstantiation morale et spirituelle, comme il arriva au grand Apôtre, qui, de Saul, vaisseau de persécution, devint subitement Paul, vaisseau d’élection (1). Il faut donner un rang particulier à ces âmes privilégiées, èsquelles Dieu s’est plu d’exercer, non la seule affluence, mais l’inondation; et s’il faut ainsi dire, non la seule libéralité et effusion, mais la prodigalité et profusion de son amour. La justice divine nous châtie en ce monde par des punitions qui, pour être ordinaires, sont aussi presque toujours inconnues et imperceptibles. Quelquefois néanmoins il fait des déluges et abîmes de châtiments, pour faire reconnaître et craindre la sévérité de son indignation. Ainsi, sa miséricorde convertit et gratifie ordinairement les âmes en une manière si douce, suave et délicate, qu’à peine aperçoit-on son mouvement; et néanmoins il arrive quelquefois que cette bonté souveraine surpassant ses rivages ordinaires, comme un fleuve enflé et pressé de l’affluence de ses eaux, qui se déborde emmi la plaine, elle fait une effusion de ses grâces si impétueuse, quoiqu’amoureuse, qu’en un moment elle, détrempe et cousine toute une âme de bénédictions, afin de faire paraître les richesses de son amour, et que comme sa justice procède
(1) Act. IX, 15
communément par voie ordinaire, et quelquefois par voie extraordinaire, aussi sa miséricorde passe l’exercice de sa libéralité par voie ordinaire sur le commun des hommes, et sur quelques-uns aussi par des moyens extraordinaires.
Mais quels, sont donc les cordages ordinaires par lesquels la divine Providence a accoutumé de tirer nos coeurs à son amour? Tels certes (1), qu’elle-même les marque, décrivant les moyens dont elle usa pour tirer le peuple d’Israël de l’Égypte et du désert en la. terre de promission : Je les tirerai, dit-elle par Osée, avec des liens d’humanité, avec des liens de charité (2) et d’amitié. Sans doute, Théotime, nous ne sommes pas tirés à Dieu par des liens de fer, comme les taureaux et les buffles; ains par manière d’allèchements, d’attraits délicieux, et de saintes inspirations, qui sont en somme les liens d’Adam (3) et d’humanité, c’est-à-dire, proportionnés et convenables au coeur humain, auquel la liberté est naturelle. Le propre lien de la volonté humaine, c’est la volupté et le plaisir. On montre des noix. à un enfant, dit saint Augustin, et il est attiré en aimant; il est attiré par le lien, non du corps, mais du coeur. Voyez donc comme le Père Éternel nous tire : en nous enseignant, il nous délecte, non pas en nous imposant aucune nécessité ; il jette dedans nos coeurs des délectations et plaisirs spirituels, comme des sacrées amorces, par lesquelles il nous attire suavement à recevoir et goûter la douceur de sa doctrine,
(1) Tels certes, pour : Ils sont tels, certes.
(2) Os., XI, 4.
(3) Ibid.
En cette sorte donc, très cher Théotime, notre franc arbitre n’est nullement forcé ni nécessité par la grâce : ains nonobstant la vigueur toute-puissante de la main miséricordieuse de Dieu, qui touche, environne et lie l’âme de tant et tant d’inspirations, de semonces et d’attraits, cette volonté humaine demeure parfaitement libre, franche, et exempte de toute sorte de contrainte et de nécessité. La grâce est si gracieuse, et saisit si gracieusement nos coeurs pour les attirer, qu’elle ne gâte rien en la liberté de notre volonté; elle touche puissamment, mais pourtant si délicatement, les ressorts de notre esprit, que notre franc arbitre n’en reçoit aucun forcément. La grâce a des forces, non pour forcer, ains pour allécher le coeur: elle a une sainte violence, non pour violer, mais pour rendre amoureuse notre liberté; elle agit fortement, mais si suavement, que notre volonté ne demeure point accablée sous une si puissante action; elle nous presse, mais elle n’oppresse pas notre franchise; si que nous pouvons, emmi ses forces, consentir ou résister à ses mouvements, selon qu’il nous plait. Mais ce qui est autant admirable que véritable, c’est que quand notre volonté suit l’attrait et consent au mouvement divin, elle le suit aussi librement, comme librement elle résiste, quand elle résiste; bien que le consentement à la grâce dépende beaucoup plus de la grâce que de la volonté, et que la résistance à la grâce ne dépende que de la seule volonté; tant la main de Dieu est amiable (1) au maniement de notre coeur, tant elle a de dextérité pour nous communiquer sa force, sans nous ôter
(1) Amiable, aimable.
notre liberté, et pour nous donner le mouvement de son pouvoir, sans empêcher celui de notre vouloir, ajustant sa puissance à sa suavité : en telle sorte que, comme en ce qui regarde le bien, sa puissance nous donne suavement le pouvoir, aussi sa suavité maintient puissamment la liberté de notre vouloir. Si tu savais le don de Dieu, dit le Sauveur à la Samaritaine, et qui est celui qui te dit: Donne moi à boire; toi-même peut-être lui eusses demande, et il t’eût donné de l’eau vive (1). Voyez de grâce, Théotime, le trait du Sauveur, quand il parle de ses attraits. Si tu savais, veut-il dire, le don de Dieu, sans doute tu serais émue et attirée à demander l’eau de la vie éternelle, et peut-être que tu la demanderais; comme s’il disait : tu aurais le pouvoir, et serais provoquée à demander, et néanmoins, tu ne serais pas forcée, ni nécessitée ; ains seulement peut-être tu la demanderais, car ta liberté te demeurerait pour la demander, ou ne la demander pas. Telles sont les paroles du Sauveur, selon l’édition ordinaire et selon la leçon de saint Augustin sur saint Jean.
En somme, si quelqu’un disait que notre franc-arbitre ne coopère pas, consentant à la grâce dont Dieu le prévient, ou qu’il ne peut pas rejeter la grâce, et lui refuser son consentement, il contredirait à toute l’Écriture, à tous les anciens Pères, à l’expérience, et serait excommunié par le sacré concile de Trente. Mais quand il est dit quo nous pouvons rejeter l’inspiration céleste et les attraits divins, on n’entend pas certes qu’on puisse empêcher Dieu de. nous inspirer, ni de jeter ses attraits en nos coeurs: car comme j’ai déjà dit,
(1) Joan., IX, 10.
cela se fait en nous, et sans nous: ce sont des faveurs que Dieu nous fait, avant que nous y ayons pensé: il nous éveille lorsque nous dormons, et par conséquent nous nous trouvons éveillés avant qu’y avoir pensé; mais il est en nous de nous lever, ou de ne nous lever pas; et bien qu’il nous ait éveillés sans nous, il ne nous veut pas lever sans nous. Or, c’est résister au réveil, que de ne point se lever et se rendormir, puisqu’on ne noue réveille que pour nous faire lever. Nous ne pouvons pas empêcher que l’inspiration ne nous pousse, et par conséquent ne nous ébranle; mais si, à mesure qu’aile nous pousse, nous la repoussons, pour ne point nous laisser aller à son mouvement, alors nous résistons. Ainsi, le vent ayant saisi et enlevé nos oiseaux apodes, ils ne les portera guère loin, s’ils n’étendent leurs ailes et ne coopèrent, se guindant (1) et volant en l’air auquel ils ont été lancés. Que si au contraire, amorcés peut-être de quelque verdure qu’ils voient en bas, ou engourdis d’avoir croupi en terre, au lieu de seconder le vent, ils tiennent leurs ailes pliées, et se jettent derechef en bas, ils ont voirement (2) reçu en effet le mouvement du vent, mais en vain, puisqu’ils ne s’en sont pas prévalus. Théotime, les inspirations nous préviennent, et avant que nous y ayons pensé, elles se font sentir; mais après que nous les avons senties, c’est à nous d’y consentir, pour les seconder et suivre leurs attraits, on de dissentir, et les repousser. Elles se font sentir à nous sans nous, mais elle ne nous font point consentir sans nous.
(1) Se guindant, se portant en haut.
(2) Voirement, à la vérité.
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CHAPITRE XIII
Des premiers sentiments d’amour que les attraits divins font en l’âme, avant qu’elle ait la foi.
Le même vent qui relève les apodes, se prend premièrement à leurs plumes, comme parties plus légères et susceptibles de son agitation, par laquelle il donne d’abord du mouvement à leurs ailes, les étendant et dépliant, en sorte qu’elles lui servent de prise pour saisir l’oiseau et remporter en l’air. Que si l’apode ainsi enlevé, contribue (1), le mouvement de ses ailes à celui du vent, le même vent qui l’a poussé, l’aidera de plus en plus à voler fort aisément. Ainsi, mon cher Théotime, quand l’inspiration, comme un vent sacré ,vient pour nous pousser en l’air du saint amour, elle se prend notre volonté; et par le sentiment de quelque céleste délectation, elle l’émeut, étendant et dépliant l’inclination naturelle qu’elle a au. bien, en sorte que cette inclination même lui serve de prise pour saisir notre esprit : Et tout cela (comme j’ai dit) se fait en nous sans nous; car c’est la faveur divine qui nous prévient en cette sorte. Que si notre esprit ainsi saintement prévenu, sentant les ailes de son inclination émues, dépliées, étendues, poussées et agitées par ce vent céleste, contribue tant soit peu son consentement : ah ! quel bonheur, Théotime ! car la même inspiration et faveur qui nous a saisis, mêlant son action avec notre consentement, animant nos faibles mouvements de la force du sien, et vivifiant notre
(1) Contribue, ajoute.
imbécile (1) coopération par la puissance de son opération, elle nous aidera, conduira et accompagnera d’amour en amour, jusques à l’acte de la très sainte foi, requis pour notre conversion.
Vrai Dieu! Théotime, queue consolation de considérer la sacrée méthode, avec laquelle le Saint-Esprit répand les premiers rayons et sentiments de sa lumière et chaleur vitale dedans nos coeurs! O Jésus! que c’est un plaisir délicieux de voir l’amour céleste, qui est le soleil des vertus, quand petit à petit, par des progrès qui insensiblement se rendent sensibles, il va déployant sa clarté sur une âme, et ne cesse point qu’il ne l’ait toute couverte de la splendeur de sa présence, lui donnant enfin la parfaite beauté de son jour! ô que cette aube est gaie, belle, amiable et agréable ! Mais pourtant, il est vrai que, ou l’aube n’est pas jour, ou si elle est jour, c’est un jour commençant, un jour naissant; c’est plutôt l’enfance du jour que le jour même. Et de même, sans doute, ces mouvements d’amour, qui précèdent l’acte de la foi, requis à notre justification, ou ils ne sont pas amour proprement parler, ou ils sont un amour commençant et imparfait, ce sont les premiers bourgeons verdoyants, que l’âme échauffée du soleil céleste, comme un arbre mystique, commence à jeter au printemps, qui sont plutôt présages de fruits, que fruits.
Saint Pacôme, lors encore tout jeune soldat et sans connaissance de Dieu, enrôlé sous les enseignes de l’armée que Constance avait dressée contra le tyran Maxence, vint, avec la troupe de laquelle il était, loger auprès d’une petite ville,
(1) Imbécile, faible.
non guère éloignée de Thèbes, où non seulement lui, mais toute l’armée se trouva en extrême disette de vivres; ce qu’ayant entendu les habitants de la petite ville, qui par bonne rencontre étaient fidèles de Jésus-Christ, et par conséquent amis et secourables au prochain, ils pourvurent soudain à la nécessité des soldats, mais avec tant de soin, de courtoisie et d’amour, que Pacôme en fut tout ravi d’admiration, et demandant quelle nation était celle-là, si bonteuse (1), amiable et gracieuse, on lui dit que c’étaient des chrétiens; et s’enquérant derechef quelle loi et manière de vivre était la leur, il apprit qu’ils croyaient en Jésus-Christ fils unique de Dieu, et faisaient bien à toutes sortes de personnes, avec ferme espérance d’en recevoir de Dieu même une ample récompense. Hélas! Théotime, le pauvre Pacôme, quoique de bon naturel, dormait pour lors dans la couche de son infidélité; et voilà que tout à coup Dieu se trouve à la porte de son coeur, et par le bon exemple de ces chrétiens, comme par une douce voix, il l’appelle, l’éveille, et lui donne le premier sentiment de la chaleur vitale de son amour. Car à peine eut-il ouï parler, comme je viens de dire, de l’aimable loi du Sauveur, que tout rempli d’une nouvelle lumière et consolation intérieure, se retirant à part, et ayant quelque temps pensé en soi-même, il haussa les mains au ciel, et avec un profond soupir, il se prit à dire: Seigneur Dieu, qui avez fait le ciel et la terre, si vous daignez jeter vos yeux sur ma bassesse et sur ma peine, et me donner connaissance de votre divinité, je vous promets de
(1) Bonteuse, bonne,
vous servir, et d’obéir tonte ma vie à vos commandements. Depuis cette prière et promesse, l’amour du vrai bien e de la piété prit un tel accroissement en lui, qu’il ne cessait point de pratiquer mille et mille exercices de vertu.
Il m’est avis certes que je vois en cet exemple un rossignol, qui se réveillant à la prime (1) aube, commence à se secouer, s’étendra, déployer ses plumes, voleter de branche en branche dans son buisson) et petit à petit gazouiller son délicieux ramage ; car n’avez-vous pas pris garde, comme le bon exemple de ces charitables chrétiens excita et réveilla en sursaut le bienheureux Pacôme? Certes, cet étonnement d’admiration qu’il en eut, ne fut autre chose que son réveil, auquel Dieu Le toucha, comme le soleil touche la terre, avec un rayon de sa clarté qui le remplit d’un grand sentiment de plaisir spirituel. C’est pourquoi Pacôme se secoue des divertissements (2), pour avec plus d’attention et de facilité recueillir et savourer la grâce reçue, se retirant à part pour y penser; puis il étend son coeur et ses mains au ciel, où l’inspiration l’attire, et commençant’ à déployer les ailes de ses affections, voletant entre la défiance de soi-même et la confiance en Dieu, il entonne d’un air humblement amoureux le cantique de sa conversion, par lequel il témoigne d’abord que déjà il connaît un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre mais il connaît aussi qu’il ne le connaît pas encore assez pour le bien servir, et partant il supplie qu’une plus grande connaissance
(1) Prime, première.
(2) Se secoue des divertissements, se sépare des divertissements, les chasse.
lui soit donnée, afin qu’il puisse par icelle parvenir au parfait service de sa divine majesté.
Cependant voyez, je vous prie, Théotime, comme Dieu va doucement, renfonçant peu à peu la grâce de son inspiration dedans les coeurs qui consentent, les tirant après soi comme de degré en. degré sur cette échelle de Jacob. Mais quels sont ses attraits? Le premier, par lequel il nous prévient et réveille, se fait par lui en nous, et sans nous; tous les autres se font aussi par lui, et en nous, mais non pas sans nous. Tirez-moi (1), dit l’épouse sacrée, c’est-à-dire, commencez le premier, car je ne saurais m’éveiller de moi-même; je ne saurais m’émouvoir si vous ne mouvez ; mais quand vous m’aurez émue, alors, ô le cher époux de mon âme! nous courrons (2). nous deux; vous courrez devant moi en me tirant toujours plus avant et moi. je vous suivrai à la course, consentant à vos attraits; mais que personne n’estime que vous m’alliez tirant après vous comme une esclave forcée, ou comme une charrette inanimée. Ah! non, vous me tirez à l’odeur de vos parfums (3). Si je vous vais suivant, ce n’est pas que vous me tramiez, c’est que vous m’alléchez: vos attraits sont puissants, mais non pas violents, puisque toute leur force consiste en leur douceur. Les parfums n’ont point d’autre pouvoir, pour attirer à leur suite, que leur suavité, et la suavité comment pourrait-elle tirer, sinon suavement et agréablement.
(1) Cant, can., 1, 3.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
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CHAPITRE XIV
Du sentiment de l’amour divin qui se reçoit par la foi.
Quand Dieu nous donne la foi, il entre en notre âme et parle à notre esprit, non point par manière de discours, mais par manière d’inspiration; proposant si agréablement ce qu’il faut croire à l’entendement, que la volonté en reçoit une grande complaisance, et telle qu’elle incite l’entendement à consentir et acquiescer à la vérité, sans doute ni défiance quelconque, et voici la merveille; car Dieu fait la proposition des mystères de la foi à notre âme parmi des obscurités et des ténèbres, en telle sorte que nous ne voyons pas les vérités, ains seulement nous les entrevoyons; comme il arrive quelquefois que la terre étant couverte de brouillards, nous ne pouvons voir le soleil, ains nous voyons seulement un peu plus de clarté du côté où il est; de façon que, par manière de dire, nous le voyons sans le voir, parce que d’un côté nous ne le voyons pas tant que nous puissions bonnement dire que nous le voyons et d’autre part nous ne le voyons pas si peu que nous puissions dire que nous ne le voyons point, et c’est ce que nous appelons entrevoir. Et néanmoins cette obscure clarté de la foi étant entrée dans notre esprit, non par force de discours ni d’arguments, ains par la seule suavité de sa présence, elle se fait croire et obéir à. l’entendement avec tant d’autorité, que la certitude qu’elle nous donne de la vérité surmonte toutes les autres certitudes du monde, et assujettit tellement tout l’esprit et tous les discours d’icelui, qu’ils n’ont point de crédit en comparaison.
Mon Dieu! Théotime, pourrais-je bien dire ceci? La foi est la grande amie de notre esprit, et peut bien parler aux sciences humaines qui se vantent d’être plus évidentes et claires qu’elle, comme l’épouse sacrée parlait aux autres bergères : Je suis brune, mais belle (1). O discours humains ! ô sciences acquises ! Je suis brune, car je suis entre les obscurités des simples révélations qui sont sans aucune évidence apparente, et me font paraître noire, me rendant presque méconnaissable; mais je suis pourtant belle en moi-même à cause de mon infinie certitude; et si les yeux des mortels me pouvaient voir telle que je suis par nature, ils me trouveraient toute belle. Mais ne faut-il pas qu’en effet je sois infiniment aimable, puisque les sombres ténèbres et les épais brouillards, entre lesquels je suis, non pas vue, mais seulement entrevue, ne me peuvent empêcher d’être si agréable, que l’esprit me chérissant surtout, fendant la presse de toutes autres connaissances, il me fait faire place et me reçoit comme sa reine sur le trône le plus élevé de son palais, d’où je donne la loi à toute science, et assujettis tout discours et tout sentiment humain? Oui vraiment, Théotime, tout ainsi que les chefs de l’armée d’Israël, se dépouillant de leurs vêtements, les mirent ensemble, et en firent comme un trône royal, sur lequel ils assirent Jéhu, criant: Jéhu est roi (2) de même à l’arrivée de la foi, l’esprit se dépouille de tout discours et arguments, et les soumettant
(1) Cant. cant., I, 4.
(2) IV Reg., IX. 13.
à la foi, il la fait asseoir sur iceux, la reconnaissant comme reine, et crie avec une grande joie : Vive la foi! Les discours et arguments pieux, les miracles et autres avantages de la religion chrétienne la rendent certes extrêmement croyable et connaissable; mais la seule foi la rend crue et reconnue, faisant aimer la beauté de sa vérité, et croire la vérité de sa beauté, par la suavité quelle répand en la volonté, et la certitude qu’elle donne à l’entendement. Les Juifs virent les miracles, et ouïrent les merveilles de notre Seigneur ; mais étant indisposés à recevoir la foi, c’est-à-dire leur volonté n’étant pas susceptible de la douceur et suavité de la foi, à cause de l’aigreur et malice dont ils étaient remplis, ils demeurèrent en leur infidélité, ils voyaient la force de l’argument, mais ils ne savouraient pas la suavité de la conclusion; et pour cela ils n’acquiesçaient pas à. la vérité, et néanmoins l’acte de la foi consiste en cet acquiescement de notre esprit, lequel ayant reçu l’agréable lumière de la vérité, il y adhère par manière d’une douce, mais puissante et solide assurance et certitude qu’il prend eh l’autorité de la révélation qui lui en est faite.
Vous avez ouï dire, Théotime, qu’ès conciles généraux il se fait des grandes disputes et recherches de la vérité, par discours, raisons et arguments de théologie, mais la chose étant débattue, les Pères, c’est-à-dire, les évêques et spécialement le Pape qui est le chef des évêques, concluent, résolvent et déterminent, et la détermination étant prononcée., chacun s’y arrête et acquiesce pleinement, non point en considération des raisons alléguées en la dispute et recherche précédente, mais en vertu de l’autorité du Saint-Esprit, qui, présidant invisiblement ès conciles, a jugé, déterminé et conclu par la bouche de ses serviteurs qu’il a établis pasteurs du christianisme. L’enquête donc et la dispute se fait au parvis des prêtres, entre les docteurs ; mais la résolution et l’acquiescement se fait au sanctuaire, où le Saint-Esprit qui anime le corps de l’Église, parle par les bouches des chefs d’icelle, selon que notre Seigneur l’a promis. Ainsi l’autruche produit ses oeufs sur le sablon de Libye, mais le soleil seul en fait éclore le poussin; et les docteurs, par leurs recherches et discours., pro-posent la vérité, mais les seuls rayons du soleil de justice en donnent la certitude et acquiescement. Or, enfin, Théotime, cette assurance que l’esprit humain prend ès choses révélées et mystères de la foi, commence par un sentiment amoureux de complaisance, que la volonté reçoit de la beauté et suavité de la vérité proposée; de sorte que la foi comprend un commencement d’amour que notre coeur ressent envers les choses divines.
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CHAPITRE XV
Du grand sentiment d’amour que nous recevons par la sainte espérance.
Comme, étant exposés aux rayons du soleil de midi, nous ne voyons presque pas plus tôt la clarté que soudain nous sentons la chaleur; ainsi la lumière de la foi n’a pas plus tôt jeté la splendeur de ses vérités en notre entendement, que tout incontinent notre volonté sent la sainte chaleur de l’amour céleste. La foi nous fait connaît, par une infaillible certitude, que Dieu est, qu’il est infini en bonté, qu’il se peut communiquer à nous, et que non seulement il le peut, ains il le veut; si que, par une ineffable douceur, il nous a préparé tous les moyens requis pour parvenir au bonheur de la gloire immortelle. Or, nous avons une inclination naturelle au souverain bien, ensuite de laquelle notre coeur a un certain intime empressement et une continuelle inquiétude, sans pouvoir en sorte quelconque s’accoiser (1), ni cesser de témoigner que sa parfaite satisfaction et son solide contentement lui manque. Mais quand la sainte foi a représenté à notre esprit ce bel objet de son inclination naturelle, ô vrai Dieu f Théotime, quelle aise! quel plaisir! quel tressaillement universel de notre âme! laquelle alors, comme toute surprise à l’aspect d’une si excellente beauté, s’écrie d’amour : O que vous êtes beau, mon bien-aimé que vous êtes beau!
Éliéser cherchait une épouse pour le fils de son Maître Abraham. Que savait-il s’il la trouverait belle et gracieuse comme il la désirait? Mais quand il l’eut trouvée à la fontaine, qu’il la vit si excellente en beauté et si parfaite en douceur, mais surtout quand on la lui eut accordée, il en adora Dieu, et le bénit avec des actions de grâces pleines de joie non pareille: le coeur humain tend à Dieu par son inclination naturelle, sans savoir bonnement quel il est; mais quand il le trouve à la fontaine de la foi, et qu’il le voit si bon, si beau, si doux, si débonnaire envers tous, et si disposé à se donner comme souverain bien à tous
(1) S’accoiser, s’apaiser, se tenir tranquille.
ceux qui le veulent, ô Dieu, que de contentements et que de sacrés mouvements en l’esprit pour s’unir à jamais à cette bonté si souverainement aimable ! J’ai enfin trouvé, dit l’âme ainsi touchée, j’ai trouvé ce que je désirais, et je suis maintenant contente. Et comme Jacob ayant vu la belle Rachel fondait en larmes de douceur pour le bonheur qu’il ressentait d’une si désirable rencontre; de même notre pauvre coeur ayant trouvé Dieu, et reçu d’icelui le don précieux de la sainte foi, il se fond par après en suavité d’amour pour le bien infini qu’il voit d’abord en cette souveraine beauté.
Nous sentons quelquefois de certains contentements qui viennent comme à l’impourvu (1), sans aucun sujet apparent, et ce sont souvent des présages de quelque grande joie, dont plusieurs estiment que nos bons anges, prévoyant les biens qui nous doivent avenir, nous en donnent ainsi des pressentiments, comme au contraire ils nous donnent des craintes et frayeurs emmi les périls inconnus, afin de nous faire invoquer Dieu, et demeurer sur nos gardes. Or, quand le bien présagé nous arrive, nos coeurs le reçoivent à bras ouverts, et se ramentevant (2) l’aise qu’ils avaient eue sani en savoir la cause, ils connaissent seulement alors que c’était comme un avant-coureur du bonheur avenu. Ainsi, mon cher Théotime, notre coeur ayant eu si longuement inclination à son souverain bien, il ne savait à quoi ce mouvement tendait; mais sitôt que la foi le lui a montré, alors il voit bien que c’était cela que son
(1) Impourvu, imprévu, à l’improviste.
(2) Se ramentevant, se rappelant.
âme requérait, que son esprit cherchait, et que son inclination regardait. Certes, ou que nous yodlons, ou que nous ne voulions pas, notre esprit tend au souverain bien. Mais qui est ce souverain bien? Nous ressemblons à ces bons Athéniens qui faisaient sacrifice au vrai Dieu, lequel néanmoins leur était inconnu, jusques à ce que le grand saint Paul leur en annonça la connaissance (1); car ainsi notre coeur, par un profond et secret instinct, tend en toutes ses actions, et prétend à la félicité, et la va cherchant çà et là, comme à tâtons; sans savoir toutefois ni où elle réside, ni en quoi elle consiste, jusques à ce que la foi la lui montre et lui en décrit les merveilles inutiles; et lors ayant trouvé le trésor qu’il cherchait, hélas! quel contentement à ce pauvre coeur humain, quelle joie, quelle complaisance d’amour! Hé !je l’ai rencontré celui que mon âme cherchait sans le connaît! ô que ne savais-je à quoi tendaient mes prétentions, quand rien de tout ce que je prétendais ne me contentait, parce que je ne savais pas ce qu’en effet je prétendais! Je prétendais d’aimer, et ne connaissais pas ce qu’il fallait aimer, et partant ma prétention ne trouvant pas son véritable amour, mon amour était toujours en une véritable, mais inconnue prétention; j’avais bien assez de pressentiment d’auteur pour me faire prétendre ; mais je n’avais pas assez de sentiment de la bonté qu’il fallait aimer pour exercer l’amour.
(1) Act., XVII, 23,
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CHAPITRE XVI
Comme l’amour se pratique en l’espérance
L’entendement humain étant donc convenablement appliqué à considérer ce que la foi lui représente de son souverain bien, soudain la volonté conçoit une extrême complaisance en ce divin objet, lequel, pour lors absent, fait naître un désir très ardent de sa présence, dont l’âme s’écrie saintement: Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche (1).
C’est à Dieu que je soupire,
C’est Dieu que mon coeur désire.
Et comme l’oiseau auquel le fauconnier ôte le chaperon, ayant la proie en vue, s’élance soudain au vol, et s’il est retenu par les longes, se débat sur le poing avec une ardeur extrême ; de même la foi nous ayant ôté le voile de l’ignorance, et fait voir notre souverain bien, lequel néanmoins nous ne pouvons encore posséder, retenus par la condition de cette vie mortelle, hélas ! Théotime, nous le désirons alors; de sorte que,
Les cerfs longtemps pourchassés,
Fuyant pantois (2) et lassés,
Si fort les eaux ne désirent,
Que nos coeurs d’ennuis presses
Seigneur, après toi soupirent,
Nos âmes en languissant
D’un désir toujours croissant
Crient: Hélas ! quand sera-ce,
O Seigneur Dieu tout-puissant,
Que nos yeux verront ta face (3)?
(1) Cant. cant., I, 1.
(2) Pantois, haletants, respirant avec peine.
(3) Ps., XLI, 2, 3.
Ce désir est juste, Théotime, car qui ne désirerait un bien si désirable? Mais ce serait un désir inutile, ains qui ne servirait que d’un continuel martyre à notre coeur, si nous n’avions assurance de le pouvoir un jour assouvir. Celui qui pour le retardement de ce bonheur protestait que ses larmes lui étaient un pain ordinaire nuit et jour (1), tandis que son, Dieu lui était absent, et que ses adversaires l’enquéraient (2): où est ton Dieu? hélas! qu’eût-il fait, s’il n’eût eu quelque sorte d’espérance de pouvoir une fois jouir de ce bien, après lequel il soupirait? Et la divine épouse va tout éplorée et alangourie (3) d’amour (4) de quoi elle ne trouve pas sitôt le bien-aimé qu’elle cherche l’amour du bien-aimé avait créé en elle le désir le désir avait fait naître l’ardeur du pourchas (5), et cette ardeur lui causait la langueur, qui eût anéanti et consumé son pauvre coeur, si elle n’eût eu quelque espérance de rencontrer enfin ce qu’elle pourchassait. Ainsi doncques afin que l’inquiétude et la douloureuse langueur, que les efforts de l’amour désirant causeraient en nos esprits, ne nous portât à quelque défaillance de courage, et ne nous réduisît au désespoir ; le même bien souverain qui nous incite à le désirer si fortement, nous assure aussi que nous le pourrons obtenir fort aisément, par mille et mille promesses qu’il nous a faites en sa parole, et par ses inspirations; pourvu que nous voulions employer les moyens
(1) Ps. XLI, 4.
(2) L’enquéraient, lui demandaient.
(3) Alangourie, défaillante.
(4) Cant. cant., V, 8.
(5) Pourchas, recherche passionnée.
qu’il nous a préparés et qu’il nous offre pour cela.
Or, ces promesses et assurances divines, par une merveille particulière, accroissent la cause de notre inquiétude, et à mesure qu’elles augmentent la cause, elles ruinent et détruisent les effets.
Oui certes, Théotime, l’assurance que Dieu nous donne que le paradis est pour nous, fortifie infiniment le désir que nous avions d’en jouir, et néanmoins affaiblit, ains anéantit tout à fait le trouble et l’inquiétude que ce désir nous apportait; de sorte que nos coeurs par les promesses sacrées que la divine bonté nous a faites, demeurent tout à fait accoisés, et cet accoisement est la racine de la très sainte vertu pue nous appelons espérance. Car la volonté, assurée par la foi qu’elle pourra jouir de son souverain bien, usant des moyens à ce destinés, elle fait deux grands actes de vertu: par l’un, elle attend de Dieu la jouissance de sa souveraine bonté, et par l’autre elle aspire à cette sainte jouissance.
Et de vrai, Théotime, entre espérer et aspirer, il y a seulement cette différence, que nous espérons les choses que nous attendons par le moyen d’autrui; et nous aspirons aux choses que nous prétendons par nos propres moyens, de nous-mêmes; et d’autant que nous parvenons à la jouissauce de notre souverain bien, qui est Dieu, premièrement et principalement par sa faveur, grâce et miséricorde; et que néanmoins cette même miséricorde veut que nous coopérions-à sa faveur, mesurant la faiblesse de notre consentement à la force de sa grâce; partant notre espérance est aucunement (1) mêlée d’aspirement (2), si que nous n’espérons pas tout à fait sans aspirer, et n’aspirons jamais sans tout à fait espérer, en quoi l’espérance tient toujours le rang principal, comme fondée sur la grâce divine, sans laquelle tout ainsi que nous ne pouvons pas seulement penser à notre souverain bien, selon qu’il convient pour y parvenir, aussi. ne pouvons-nous jamais sans icelle y aspirer comme il faut pour l’obtenir.
L’aspirement donc est un rejeton de l’espérance, comme notre coopération l’est de la grâce : et tout ainsi que ceux qui veulent espérer sans aspirer, seront rejetés comme couards (3) et négligents, de même ceux qui veulent aspirer sans espérer, sont. téméraires, insolents et présomptueux. Mais quand l’espérance est suivie de l’aspirement, et que espérant nous aspirons, et aspirant nous espérons, alors, cher Théotime, l’espérance se convertit en un courageux dessein par l’aspirement, et l’aspirement se convertit en une humble prétention par l’espérance, espérant et aspirant (4) selon que Dieu nous inspire. Mais cependant et l’un et l’autre se fait par cet amour désirant qui tend à. notre souverain bien, lequel, à mesure qu’il est plus assurément espéré, est aussi toujours plus aimé. Ainsi l’espérance n’est autre chose que l’amoureuse complaisance que nous avons en l’attente et prétention- de notre souverain bien : tout y est d’amour, Théotime. Soudain que la foi m’a montré mon souverain bien,
(1) Aucunement, à certains égards, quelquefois.
(2) Aspirement, aspiration.
(3) Couards, lâchés.
(4) Opposition des mots aspirer et espérer qui sent l’afféterie de langage du temps.
je l’ai aimé, et parce qu’il m’était absent, je l’ai désiré, et d’autant que j’ai. su qu’il se voulait donner à. moi, je l’ai derechef plus ardemment aimé et désiré; car aussi sa. bonté est d’autant plus aimable et désirable, qu’elle est disposée à se communiquer. Or, par ce progrès, l’amour a converti son désir en espérance, prétention et attente, si que l’espérance est un amour attendant et prétendant. Et parce que le bien souverain que l’espérance attend, c’est Dieu, et qu’elle ne l’attend aussi que de Dieu même auquel et par lequel elle espère et aspire, cette sainte vertu d’espérance, aboutissant de toutes parts à Dieu, est par conséquent une vertu divine ou théologique.
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CHAPITRE XVII
Que l’amour d’espérance est fort bon, quoique imparfait
L’amour que nous pratiquons en l’espérance, Théotime, va certes à Dieu, ruais il retourne, à. nous; il a son regard (1) en la divine bonté, mais il a de l’égard à notre utilité; il tend à cette suprême perfection, mais il prétend notre satisfaction, c’est-à-dire, il ne nous porte pas en Dieu, parce que Dieu est souverainement bon eu soi-même, mais parce qu’il est souverainement bon envers nous-mêmes, où, comme vous voyez, il y a du nôtre et de nous-mêmes. Et partant, cet amour est voirement (2) amour, mais amour de convoitise et intéressé. Je ne dis pas toutefois qu’il revienne tellement à nous, qu’il nous fasse aimer Dieu seu
(1) Son regard, son but, son objet.
(2) Voirement, à la vérité.
seulement pour l’amour de nous. O Dieu, nenni car l’âme qui n’aimerait Dieu que pour l’amour d’ellemême, établissant la fin de l’amour qu’elle porte à Dieu en sa propre commodité, hélas! elle commettrait un extrême sacrilège. Si une femme n’aimait son mari que pour l’amour de son valet, elle aimerait son mari en valet, et son valet en mari, L’âme aussi qui n’aime Dieu que pour l’amour d’elle-même, elle s’aime comme elle devrait aimer Dieu, et elle aime Dieu comme elle se devrait aimer elle-même.
Mais il y a bien de la différence entre cette parole: J’aime Dieu pour le bien que j’en attends, et celle-ci : Je n’aime Dieu que pour le bien que j’en attends. Comme aussi c’est chose bien diverse de dire: J’aime Dieu pour moi, et dire: J’aime Dieu pour l’amour de moi; quand je dis: J’aime Dieu pour moi, c’est comme si je disais:J’aime avoir Dieu, j’aime que Dieu soit â moi, qu’il soit mon souverain bien, qui est une sainte affection de l’épouse céleste, laquelle cent fois proteste par excès de complaisance : Mon bien-aimé est tout mien, et moi je suis toute sienne, il est à moi, et je suis à lui (1). Mais dire : J’aime Dieu pour l’amour de moi-même, c’est comme qui dirait : L’amour que je me porte est la fin pour laquelle j’aime Dieu, en sorte que l’amour de Dieu soit dépendant, subalterne et inférieur à l’amour propre que nous avons envers nous-mêmes, qui est une impiété non pareille.
Cet amour donc que nous appelons espérance, est un amour de coavoitise, mais d’une sainte
(1) Cant cant., II. 16.
et bien ordonnée convoitise, par laquelle nous ne tirons pas Dieu à nous, ni à notre utilité
mais nous nous joignons à lui comme â notre finale félicité. Nous nous aimons ensemblement avec Dieu par cet amour, mais non pas nous préférant ou égalant à lui en cet amour: l’amour de sous-mêmes est mêlé avec celui de Dieu, mais celui de Dieu surnage ; notre amour-propre y entre voirement, mais comme simple motif, et non comme fin principale; notre intérêt y tient quelque lieu, mais Dieu tient le rang principal. Oui, sans doute, Théotime ; car quand nous aimons Dieu comme notre souverain bien, nous l’aimons pour une qualité par laquelle nous ne le rapportons pas à nous, mais nous à lui; nous ne sommes pàs sa fin, sa prétention, ni sa perfection, ains il est la nôtre; il ne nous appartient pas, mais nous lui appartenons; il ne dépend point de nous, alus nous de lui; et en somme, par la qualité de souverain bien, pour laquelle nous l’aimons, il ne reçoit rien de nous, ains nous recevous de lui, il exerce envers nous son affluence et bonté, et nous pratiquons notre indigence et disette; de sorte qu’aimer Dieu en titre de souverain bien, c’est l’aimer en titre honorable et respectueux, par lequel nous l’avouons être notre perfection, notre repos et notre fin, en la jouissance de laquelle consiste notre bonheur.
Il y a des biens desquels nous nous servons en les employant, comme sont nos esclaves, nos serviteurs, nos chevaux, nos habits; et l’amour que nous leur portons, est un amour de pure convoitise; car nous ne les aimons que pour notre profit. Il y a des biens desquels nous jouissons, mais d’une réciproque et mutuellement égale jouissance, comme nous faisons de nos amis; car l’amour que nous leur portons en tant qu’ils nous rendent du, contentement, est voirement amour de convoitise, mais convoitise honnête, par laquelle ils sont à- nous, et nous également à eux; ils nous appartiennent, et nous pareillement leur appartenons. Mais il y a des biens dont nous jouissons d’une jouissance de dépendance, participation, et sujétion, comme. nous faisons de la bienveillance de nos pasteurs, princes, pères, mères, ou. de leur présence et faveur; car l’amour que nous leur portons est aussi certes amour de convoitise quand nous les aimons, en tant qu’ils sont nos princes, nos pasteurs, nos pères, nos mères; puisque ce n’est pas la qualité de pasteur, ai de prince, ni de père, ni de mère, qui nous les fait aimer, aine parce qu’ils sont tels en notre endroit et à notre regard. Mais cette convoitise est un amour de respect, de révérence, d’honneur: car nous aimons, par exemple, nos pères, non parce qu’ils sont nôtres, mais parce que nous sommes à eux: et c’est ainsi que nous aimous et convoitons Dieu par l’espérance: non afin qu’il soit notre bien, mais parce qu’il l’est; non afin qu’il soit nôtre, mais parce que nous sommes siens; non comme s’il était pour nous, mais d’autant que nous sommes pour lui.
Et notez, Théotime, qu’en cet amour ici, la raison pour laquelle nous aimons, c’est-à-dire, pour laquelle nous appliquons notre coeur à l’amour du bien que nous convoitons, c’est parce que c’est notre bien; mais la raison de la mesure et quantité de cet amour dépend de l’excellence et dignité du bien que nous aimons. Nous aimons nos bienfaiteurs, parce qu’ils sont tels envers nous, mais nous les aimons plus ou moins, selon qu’ils sont ou plus grands, ou moindres bienfaiteurs. Pourquoi donc aimons-nous Dieu, Théotime, de cet amour de convoitise? Parce qu’il est notre bien. Mais pourquoi l’aimons-nous souyerainement? Parce qu’il est notre bien souverain.
Or, quand je dis que nous aimons souverainement Dieu, je ne dis pas que nous l’aimions pour cela du, soirverain amour; car le souverain amour n’est qu’en la charité. Mais en l’espérance l’amour est imparfait, parce qu’il ne tend pas à sa bonté infinie en tant qu’elle est telle en elle-même, aine seulement en tant qu’elle nous est telle; et néanmoins parce qu’en cette sorte d’amour il n’y a point de plus excellent matif que celui qui provient de la considération du souverain bien, nous disons que par icelui nous aimons souverainement, quoiqu’en vérité nul par ce seul amour ne puisse ni observer les commandements de Dieu, ni avoir la vie éternelle, parce que c’est un amour qui donne plus d’affection que d’effet quand il n’est pas accompagné de la charité.
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CHAPITRE XVIII.
Que l’amour se pratique an la pénitence, et premièrement qu’il y a diverses sortes de pénitences.
La pénitence, à parler généralement, est une repentance par laquelle on rejette et déteste le péché qu’on a commis, avec résolution de réparer, autant qu’on le peut, l’offense et l’injure faite à celui contre lequel on a péché : et j’ai enclos en la pénitence le propos de réparer l’offense; parce que la repentance ne déteste pas assez le mal quand elle laisse volontairement subsister son principal effet, qui est l’offense et l’injure; or, elle le laisse subsister, tandis que le pouvant on quelque sorte réparer, elle ne le fait pas.
Je laisse à part maintenant la pénitence de plusieurs païens, lesquels, comme Tertullien témoigne, en avaient entre eux quelque apparence, mais si vaine et inutile, que même, quelquefois, ils faisaient pénitence d’avoir bien fait. Car je ne parle que de la pénitence vertueuse, laquelle, selon les différents motifs desquels elle provient, est aussi de diverses espèces. Il y en a certes une qui est purement morale et humaine, comme fut celle d’Alexandre le Grand, lequel ayant tué son cher Clitus, cuida (1) se laisser mourir de faim, tant la force de la pénitence fut grande, dit Cicéron. Et celle d’Alcibiades, qui, convainéu par Socrate de n’être pas sage, se print à pleurer amèrement, triste et affligé de n’être pas ce qu’il devait être, dit saint Augustin. Aussi Aristote reconnaissant cette sorte de pénitence, assure que l’intempérant, lequel de propos délibéré s’adonne aux voluptés, est tout à fait incorrigible, parce qu’il ne se saurait repentir; et celui qui est sans pénitence est incurable.
Certes, Sénèque, Plutarque, et les Pythagoriciens, qui recommandent tant l’examen de la conscience, et surtout le premier, qui parle si
(19) Cuida, pensa.
vivement du trouble que le remords intérieur excite en l’âme, ont entendu sans doute qu’il y avait une repentance; et quant au sage Épictète, il décrit si bien la répréhension que nous devons pratiquer envers nous-mêmes, qu’on ne saurait presque mieux dire.
Il y a encore une autre pénitence qui est voirement morale, mais religieuse pourtant, et en certaine façon divine, d’autant qu’elle procède de la connaissance naturelle que l’on a d’avoir offensé Dieu en péchant. Car, en vérité, plusieurs philosophes ont su qu’on faisait chose agréable à la Divinité de vivre vertueusement, et que par conséquent on l’offensait en vivant vicieusement. Le bon homme Épictète fait un souhait de mourir en vrai chrétien (comme il est fort probable qu’aussi il fit), et entre autres choses il dit qu’il serait content s’il pouvait, en mourant, élever ses mains à Dieu et lui dire : Je ne vous ai point, quant à ma part, fait de déshonneur. Et de plus, il veut que son philosophe fasse un serment admirable à Dieu, de ne jamais désobéir à sa divine majesté, ni blâmer ou accuser chose quelconque qui arrive de sa part, ni de s’en plaindre en façon que ce soit.: et ailleurs il enseigne que Dieu et notre bon ange sont présents à nos actions. Vous voyez donc bien, Théotime, que ce philosophe, lors encore païen, connaissait que le péché offensait Dieu, comme la vertu l’honorait; et que par conséquent il voulait qu’on s’en repentit, puisque même il ordonnait que l’on fît l’examen de conscience au soir, en faveur duquel, avec Pythagore, il fait cet avertissement :
Si vous avez mal fait, tancez-vous aigrement
Si vous avez bien fait, ayez contentement.
Or, cette sorte de repentance attachée à la science et dilection de Dieu que la nature peut fournir, était une dépendance de la religion morale. Mais comme la raison naturelle a donné plus de connaissance que d’amour aux philosophes, qui ne l’ont pas glorifié à proportion de la notice qu’ils en avaient; aussi la-nature a fourni plus de lumière pour faire entendre combien Dieu était offensé par le péché, que de chaleur pour exciter le repentir requis à la réparation de l’offense.
Néanmoins bien que la pénitence religieuse ait, en quelque façon, été reconnue par quelques-uns des philosophes; si est-ce que ç’a été si rarement et faiblement, que ceux qui ont eu la réputation d’être les plus vertueux d’entre eux, c’est-à-dire les Stoïciens, ont assuré que l’homme sage ne s’attristait jamais; de quoi ils eut fait une maxime autant contraire à. la raison, que la proposition sur laquelle ils la fondaient était contraire à l’expérience, à savoir que l’homme sage ne péchait point.
Nous pouvons doue bien dire, mon cher Théotime, que la pénitence est une vertu toute chrétienne; puisque d’un côté elle a été si peu connue entre les païens, et de l’autre, elle est tellement reconnue parmi les vrais chrétiens, qu’en icelle consiste une grande partie de la philosophie évangélique, selon laquelle quiconque dit qu’il ne pèche point, est insensé; et quiconque croit de remédier à son péché sans pénitence, il est forcené; car c’est l’exhortation des exhortations de notre Seigneur : Faites pénitence (1). Or, voici une briève description du- progrès de cette vertu.
Nous entrons en une profonde appréhension,
(1) Matth., XV, 17.
de quoi, en tant qu’en nous est, nous offensons Dieu par nos péchés, le méprisant et déshonorant, lui désobéissant et nous rebellant à lui; lequel aussi de son côté s’en tient pour offensé, irrité et méprisé, désagréant, réprouvant et abominant l’iniquité. De cette véritable appréhension naissent plusieurs motifs, qui, ou tous, ou plusieurs ensemble, ou chacun en particulier, nous peuvent porter à la repentance.
Car nous considérons parfois que Dieu qui est offensé, a établi une punition rigoureuse en enfer pour les pécheurs, et qu’il les privera du paradis préparé aux gens de bien. Or, comme le désir du paradis est extrêmement honorable, aussi la crainte de le perdre est grandement prisable; et non seulement cela, mais le désir du paradis étant fort estimable, la crainte de son contraire qui est l’enfer, est bonne et louable. Hé! qui ne craindrait une si grande perte et une si grande peine? Et cette double crainte, dont l’une est servile, et l’autre mercenaire, nous porte grandement à nous. repentir des péchés par lesquels nous les avons- encourues. Et à cet effet, eu la sacrée parole, cette crainte nous est cent fois et cent fois intimée. D’autres fois nous considérons la laideur et la malice du péché, selon que la foi nous l’enseigne ; comme par exemple, que par icelui la ressemblance et image de Dieu que nous avons, est barbouillée et défigurée, la dignité de notre esprit déshonorée; que nous sommes rendus semblables aux bêtes insensées; quo nous avons violé notre devoir envers le Créateur du monde, et perdu le bien de la société des anges, pour nous associer et assujettir au diable, nous rendant esclaves de nos passions, et renversant l’ordre de la raison, offensant nos bons anges à. qui nous sommes tant obligés.
Quelquefois encore nous sommes provoqués à la pénitence par la beauté de la vertu, qui donne autant de biens que le péché nous cause de maux; et de plus nous y sommes maintes fois excités par l’exemple des saints : car qui eût jamais pu voir les exercices de l’incomparable pénitence de Magdeleine, de Marie Egyptiaque, ou des pénitents du monastère surnommé Prison, dont saint Jean Climacus a fait la description, sans être ému à se repentir de ses péchés, puisque la seule lecture de l’histoire y provoque ceux qui ne sont pas du tout hébétés (1)?
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CHAPITRE XIX.
Que la pénitence sans l’amour est imparfaite.
Or, tous ces motifs nous sont enseignés par la foi et religion chrétienne; et partant la pénitence qui en provient est grandement louable, quoiqu’imparfaite. Elle est à la vérité louable; car ni la sainte Écriture, ni l’Église ne nous exciteraient pas par tels motifs, si la pénitence qui en provient n’était bonne: et ou voit manifestement que c’est chose grandement raisonnable de se repentir du péché pour ces considérations, ainsi qu’il est impossible de ne se repentir pas à qui les considère attentivement. Mais pourtant c’est une pénitence certes imparfaite, d’autant que l’amour divin n’y entre encore point. Hé ! ne voyez-vous pas, Théotime, que toutes ces repentances se font pour
(1) Du tout hébétés, entièrement blasés.
l’intérêt de notre âme, de sa félicité, de sa beauté intérieure, de son honneur, de sa dignité, et en un mot, pour l’amour de nous-mêmes, mais amour néanmoins légitime, juste et bien réglé !
Et prenez garde que je ne dis pas que ces repentances rejettent l’amour de Dieu, mais je dis seulement qu’elles ne le comprennent pas : elles ne le repoussent pas, mais elles ne le contiennent pas: elles ne sont pas contre lui, mais elles sont encore sans lui; il n’en est pas forclos (4), mais il n’y est pas non plus enclos. La volonté qui embrasse le bien simplement, est fort bonne mais si elle l’embrasse en rejetant le mieux, elle est certes déréglée, non pas en acceptant l’un, mais en repoussant l’autre, Ainsi le voeu de donner aujourd’hui l’aumône est bon, mais le voeu de ne la donner qu’aujourd’hui serait mauvais; parce qu’il forclorait le mieux, qui est de la donner aujourd’hui et demain, et toujours quand on pourra. C’est bien fait certes, et cela ne se peut nier, de se repentir de ses péchés pour éviter la peine de l’enfer, et obtenir le paradis; mais qui prendrait résolution de ne se vouloir jamais repentir pour aucun autre sujet, il forclorait volontairement le mieux, qui est de se repentir pour l’amour de Dieu, et commettrait un grand péché. Et qui serait le père qui ne trouvât mauvais que son fils le roulât voirement servir, mais non jamais avec amour ou par amour?
Le commencement des choses bonnes est bon le progrès est meilleur; et la fin est très bonne. Toutefois le commencement est bon en qualité de commencement, et le progrès en qualité de
(1) Forclos, exclu.
progrès; mais de vouloir finir l’oeuvre par le commencement, ou au progrès, c’est renverser l’ordre.
L’enfance est bonne; mais si on ne voulait jamais être qu’enfant, cela serait mauvais : car l’enfant de cent ans (1) est méprisé. De commencer d’apprendre, cela eut fort louable; mais qui commencerait en intention de ne jamais se perfectionner, il ferait contre toute raison. La crainte et les autres motifs de repentance dont nous avons parlé, sont bons, pour le commencement de la sagesse chrétienne, qui consiste en la pénitence; mais qui voudrait de propos délibéré ne point parvenir à l’amour, qui est la perfection de la pénitence, il offenserait grandement Celui qui a tout destiné à son amour, comme à la fin de toutes choses.
Conclusion. La repentance qui forclôt l’amour de Dieu, est infernale, pareille à celle des damnés. La repentance qui ne rejette pas l’amour de Dieu, quoiqu’elle soit encore sans icelui, est une bonne et désirable repentance, mais imparfaite, et qui ne peut nous donner le salut, jusqu’à ce qu’elle ait atteint à l’amour, et qu’elle se soit mêlée avec icelui. Si que, comme le grand Apôtre a dit, que s’il donnait son corps à brûler et tous ses biens aux pauvres, sans avoir la charité, cela lui serait inutile; aussi pouvons-nous dire en vérité, que quand notre pénitence serait si grande, que sa douleur fit fondre nos yeux en larmes, et fondre nos coeurs de regret, si nous n’avons pas le saint amour de Dieu, tout cela ne nous servirait de rien pour la vie éternelle.
(1) Is., LXV, 20.
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CHAPITRE XX.
Comme le mélange d’amour et de douleur se fait en la contrition.
La nature, que je sache, ne convertit jamais le feu en eau, quoique plusieurs eaux se convertissent en feu. Mais Dieu le fit pourtant une fois par miracle. Car, ainsi qu’il est écrit au livre des Machabées, lorsque les enfants d’Israël furent conduits en Babylone, du temps de Sédécias, les prêtres, par l’avis de Jérémie, cachèrent le feu sacré en une vallée, dans un puits sec; et an retour les enfants de ceux qui avaient ainsi caché le feu, l’allèrent chercher, selon ce que leurs pères leur avaient enseigné, et ils le trouvèrent converti en une eau fort épaisse, laquelle étant tirée par eux et répandue sur les sacrifices, selon que Néhémias l’ordonnait, soudain que les rayons du soleil l’eurent touchée, elle fut convertie en un grand feu.
Théotime, parmi les tribulations et regrets d’une vive repentance, Dieu met bien souvent dans le fond de notre coeur le feu sacré de son amour: puis cet amour se convertit en l’eau de plusieurs larmes, lesquelles par un second changement se convertissent en un autre plus grand feu d’amour. Aussi, la célèbre amante repentie aima premièrement son Sauveur; et cet amour se convertit en pleurs, et ces pleurs en un amour excellent; dont notre Seigneur dit que plusieurs péchés lui étaient remis, parce qu’elle avait beaucoup aimé (1). Et comme nous voyons que le feu
(1) Luc., VII. 47
convertit le vin en une eau que presque partout on appelle eau-de-vie, laquelle conçoit et nourrit si aisément le feu, que pour cela on la nomine aussi en plusieurs endroits ardente : de même la considération amoureuse de la bonté, laquelle étant souverainement aimable, a été offensée par le péché, produit l’eau de la sainte pénitence; puis de cette eau provient réciproquement le feu de l’amour divin, dont on la peut proprement appeler eau-de-vie et ardente. Elle est certes une eau en sa substance; car la pénitence n’est autre chose qu’un vrai déplaisir, une réelle douleur et repentance ; mais elle est néanmoins ardente, parce qu’elle contient la vertu et propriété de l’amour, comme provenue d’un motif amoureux, et par cette propriété elle donne la vie de la grâce. C’est pourquoi la parfaite pénitence a deux effets différents; car, en vertu de sa douleur et détestation, elle nous sépare du péché et de la créature, à laquelle la délectation nous avait attachés; mais en vertu du motif de l’amour d’où elle prend son origine, elle nous réconcilie et réunit à notre Dieu, duquel nous nous étions séparés par le mépris : si qu’à même temps (1) qu’elle nous retire du péché en qualité de repentance, elle nous rejoint à Dieu en qualité d’amour.
Mais je ne veux pas dire néanmoins que l’amour parfait de Dieu, par lequel on l’aime sur toutes choses, précède toujours cette repentance, ni que cette repentance précède toujours cet amour. Car encore que cela se passe ainsi maintes fois,
(1) Si qu’à même temps, tellement que, en même temps.
si est-ce que d’autres fois aussi, à même temps que l’amour divin naît dedans nos coeurs, la pénitence naît dedans l’amour, et plusieurs fois la pénitence venant en nos esprits, l’amour vient en la pénitence. Et comme, lorsqu’Esaü sortit du ventre de sa mère, Jacob son jumeau l’empoigna par le pied, afin que non seulement leurs naissances s’entre-suivissent, mais aussi s’entre-tinssent et fussent entre-liées l’une à l’autre ; de même le repentir rude et âpre à cause de sa douleur naît le premier, comme un autre Ésaü ; et l’amour doux et gracieux, comme Jacob, le tient par le pied, et s’attache tellement à lui, qu’ils n’ont qu’une seule origine; puisque la fin de la naissance du repentir est le commencement de celle du parfait amour. Or, comme Ésaü parut le premier, aussi le repentir se fait ordinairement voir avant l’amour; mais l’amour, comme tin autre Jacob, quoiqu’il soit le puîné, assujettit par après le repentir, le convertissant en consolation.
Voyez, je vous prie, Théotime, la bien-aimée Magdeleine, comme elle pleure d’amour : on a enlevé mon Seigneur, dit-elle toute fondue en larmes, et ne sais où on l’a mis (1); mais l’ayant trouvé par les soupirs et les pleurs, elle le tient et possède par amour. L’amour imparfait le désire et le requiert; la pénitence le cherche et le trouve; l’amour parfait le tient et le serre, ainsi qu’on dit des rubis d’Éthiopie, qui ont naturellement leur feu fort blafâtre (2); mais étant mis dans le vinaigre, il éclate et jette son
(1) Joan., XX, 13.
(2) Blafâtre, blafard, pale.
brillement (1) fort clair. Car l’amour qui précède le repentir est pour l’ordinaire imparfait; mais étant détrempé dans l’aigreur de la pénitence, il se renforce et devient amour excellent.
Il arrive même parfois que la repentance, quoique parfaite, ne contient pas en soi la propre action de l’amour, ains seulement la vertu et propriété d’icelui. Mais, ce me direz-vous, quelle vertu ou propriété de l’amour peut avoir la repentance, si elle n’a pas l’action? Théotime, le motif de la parfaite repentance, c’est la bonté de Dieu, laquelle il nous déplaît d’avoir offensée. Que ce motif n’est motif sinon parce qu’il émeut et donne le mouvement; mais le mouvement que la bonté divine donne au coeur qui la considère, ne peut être que le mouvement d’amour, c’est-à-dire d’union. C’est pourquoi la vraie repentance, bien
qu’il ne soit pas avis, et qu’on ne voie pas la propre action de l’amour, reçoit néanmoins toujours le mouvement de l’amour, et ta qualité naissante d’icelui, par laquelle elle nous réunit et rejoint à. la divine bonté. Dites-moi, de grâce : c’est la propriété de l’aimant de tirer à soi le fer, .et de se joindre à lui; mais ne voyons-nous pas que le fer touché de l’aimant, sans avoir ni l’aimant, ni sa nature, ains seulement sa vertu et qualité attrayante, ne laisse pas de tirer et s’unir à un autre fer? Ainsi la parfaite repentance, touchée du motif de l’amour, sans avoir la propre action de l’amour, ne laisse pus d’en avoir la vertu et la qualité, c’est-à-dire le mouvement d’union, pour rejoindre et réunir nos cœurs à la volonté divine. Mais quelle différence y a-t-il, me répliquerez
(1) Brillement, éclat.
vous, entre ce mouvement unissant de la pénitence et l’action propre de l’amour? Théotime, l’action de l’amour est un mouvement d’union voirement, mais il se fait par complaisance. Or, le mouvement d’union qui est en la pénitence, se fait non par voie de complaisance, ains de déplaisir, de repentance, de réparation, de réconciliation. En tant donc que ce mouvement unit, il a la qualité de l’amour; en tant qu’il est amer et douloureux, il a la qualité de la pénitence, et en somme, de sa naturelle condition, c’est un vrai mouvement de pénitence mais qui a la vertu et qualité unissante de l’amour.
Ainsi le vin thériacal n’est pas appelé thériacal pour contenir la propre substance de la thériaque (1); car il n’y en a point du tout: mais on le nomme ainsi parce que la plante de la vigne ayant été détrempée en thériaque, les raisins et le vin qui en sont provenus, ont tiré la vertu et l’opération de la thériaque contre toute sorte de venins. Si donc la pénitence, selon l’Ecriture, efface le péché, sauve l’âme, la rend agréable à dise, et la justifie, qui sont des effets appartenant à l’amour, et qui semblent ne devoir être attribués qu’à lui; il ne le faut pas trouver étrange : car bien que l’amour ne se trouve pas toujours lui-même en la pénitence parfaite, sa vertu néanmoins et sa propriété y est toujours, s’y étant écoulée par le motif amoureux duquel elle provient.
Il ne faut pas non plus s’étonner que la force de l’amour naisse dedans la repentance avant que
(1) Thériaque, composé pharmaceutique, en usage dès l’antiquité, calmant, cordial et antidote renommé.
l’amour y soit formé, puisque nous voyons que par la réflexion des rayons du soleil battant sur la glace d’un miroir, la chaleur, qui est la vertu et propre qualité du feu, s’augmente petit à petit si fort, qu’elle commence à brûler avant qu’elle ait bonnement produit le feu, ou au moins avant que nous l’ayons aperçu. Car ainsi le Saint-Esprit se jetant dans notre entendement la considération de la grandeur de nos péchés, en tant que par iceux nous avons offensé une si souveraine bonté; et notre volonté recevant la réflexion de cette connaissance, le repentir croit petit à petit si fort, avec une certaine chaleur affective et désir de retourner en grâce avec Dieu, qu’enfin ce mouvement arrive à tel signe qu’il brûle et unit avant même que l’amour soit du tout formé; amour qui toutefois, comme un feu sacré, s’allume immédiatement en ce point-là; de sorte que la repentance ne parvient jamais à ce signe de brûler et réunir le coeur à Dieu, qui est son extrême perfection, qu’elle ne se trouve toute convertie en feu et flamme d’amour, la fin de l’un servant de commencement de l’autre; ains plutôt la fin de la pénitence est dans le commencement de l’amour, comme le pied d’Ésaü était dans la main de Jacob, de telle façon que lorsqu’Ésaü achevait sa naissance, Jacob commençait la sienne, la fin de la naissance de l’un étant jointe, liée, et qui plus est, environnée du commencement de la naissance de l’autre; car ainsi Le commencement de l’amour parfait ne suit pas seulement la fin de la pénitence; mais il s’attache, il se lie, et, pour le dire en un mot, ce commencement d’amour se mêle avec la fin de la repentance; et en ce moment du mélange, la pénitence et contrition mérite la vie éternelle.
Or, parce que cette repentance amoureuse se pratique ordinairement par des élans ou élèvements du coeur en Dieu, pareils à ceux des anciens pénitents : Je suis vôtre, ô mon Dieu, sauvez-moi (1); ayez miséricorde de moi, ayez-en miséricorde; car mon âme se confie en vous (2). Sauvez-moi, Seigneur, car les eaux submergent mon âme (3). Faites-moi comme un de vos mercenaires (4). Seigneur, soyez-moi propice, à moi pauvre pécheur (5). Ce n’est pas sans raison que quelques-uns ont dit que l’oraison justifiait; car l’oraison repentante, ou la repentance suppliante, élevant l’âme à Dieu et la réunissant à sa bonté, obtient sans doute le pardon en vertu du saint amour qui lui donne le mouvement sacré. Et partant nous devons tous avoir force (6) telles oraisons jaculatoires faites par manière de repentance amoureuse et de souhaits requérant notre réconciliation avec Dieu; afin que par icelles prononçant devant le Sauveur notre tribulation (7), nous répandions nos âmes devant et dedans son coeur pitoyable, qui les recevra à merci.
(1) Ps., CXVIII, 94.
(2) Ps., LVI, 2.
(3) Ps., LXXVIII, 2.
(4) Luc., XV, 19.
(5) Luc., XVIII, 13.
(6) Force telles oraisons, beaucoup de semblables oraisons.
(7) Ps., XLI, 8.
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CHAPITRE XXI.
Comme les attraits amoureux de notre Seigneur nous aident et accompagnent jusqu’à la foi et la charité.
Entre le premier réveil du péché ou de l’incrédulité, et la résolution finale que l’on prend de croire parfaitement, il y a souventes fois (1) beaucoup de temps, pendant lequel on peut prier, comme fit saint Pacôme, ainsi que nous avons vu; et comme le père du pauvre lunatique, lequel, au rapport de saint Marc, assurant qu’il croyait, c’est-à-dire qu’il commençait à croire, connut quant et quant (2) qu’il ne croyait pas assez, donc il s’écria : Eh! Seigneur, je crois, mais aidez mon incrédulité (3) ; comme s’il eût voulu dire : je ne suis plus dans l’obscurité de la nuit d’infidélité, déjà les rayons de votre foi éclairent sur l’horizon de mon âme; mais néanmoins je ne crois pas encore convenablement, c’est une connaissance encore toute faible et mêlée de ténèbres : hélas! Seigneur, secourez-moi. Aussi le grand saint Augustin prononce solennellement cette remarquable parole : Écoute une fois, ô homme! et en-tends. N’es-tu pas tiré? Prie, a-fin que tu sois tiré: en laquelle son intention n’est pas de parler du premier mouvement que Dieu fait en nous sans nous, lorsqu’il nous excite et éveille du sommeil de péché. Car, comme pourrions-nous demander le réveil, puisque personne ne peut prier avant qu’être éveillé? Mais il parle de la résolution que l’on prend d’être fidèle : car il estime que croire
(1) Souventes fois, souvent.
(2) Quant et quant, en même temps.
(3) Marc., IX, 23.
c’est être tiré; et partant il admoneste ceux qui ont été excités à croire en Dieu, de demander le don de la foi; et personne certes ne pouvait mieux savoir les difficultés qui se passent ordinairement entre le premier mouvement que Dieu fait en nous, et la parfaite résolution de bien croire, que saint Augustin, qui ayant reçu une si grande variété d’attraits, par les paroles du glorieux saint Ambroise, par la conférence faite avec Potitian, et mille autres moyens, ne laissa pas néanmoins d’user de tant de remises, et d’avoir tant de peine à se résoudre; si qu’à lui de vrai(1), plus qu’à nul autre, on eût pu bien dire ce qu’il dit par après aux autres : Hélas! Augustin, si tu n’es pas tiré, si tu ne crois pas, prie que tu sois tiré, et que tu croies.
Notre Seigneur tire les coeurs par les délectations qu’il leur donne, lesquelles font trouver la doctrine céleste douce et agréable: mais avant que cette douceur ait engagé et lié la volonté par ses amiables liens, pour la tirer à l’acquiescement et consentement parfait de la foi; comme Dieu ne manque pas d’exercer sa bonté sur nous-par ses saintes inspirations, aussi notre ennemi ne cesse point de pratiquer sa malice par ses tentations. Et cependant nous demeurons en pleine liberté de consentir aux attraits célestes, ou de les rejeter : car comme le sacré concile de Trente a clairement résolu : « Si quelqu’un disait que le franc arbitre de l’homme étant rué et incité de Dieu, ne coopère en rien, consentant à Dieu, qui l’émeut et l’appelle, afin qu’il se dispose et prépare pour obtenir la grâce de la justification, et
(1) De vrai, en vérité.
qu’il ne peut n’y consentir point s’il veut; certes un tel serait excommunié et réprouvé de l’Église (1). » Que si nous ne repoussons point la grâce du saint amour, elle va se dilatant par des continuels accroissements dedans nos âmes, jusqu’à ce qu’elles soient entièrement converties, comme les grands fleuves qui, trouvant tes plaines ouvertes, se répandent et prennent toujours plus de place.
Que si l’inspiration nous ayant tirés à la fois ne rencontre point de résistance en nous, elle nous tire même jusques à la pénitence et charité. Saint Pierre, comme un apode relevé par l’inspiration que les yeux de son maître lui donnèrent, se lais. saut librement mouvoir et porter-à ce doux vent du Saint-Esprit, regarde les yeux salutaires qui l’avaient excité, il lit en iceux, comme au livre de vie, la douce semonce du pardon que la débonnaireté divine lui offre ; il en tire un juste motif d’espérance, il sort de la cour, il considère l’horreur de son péché et le déteste, il pleure, il gémit, il prosterne son misérable coeur devant celui de la miséricorde de son Seigneur, il crie merci pour sa faute, il se résout à une inviolable fidélité; et par ce progrès de mouvements pratiqués à la faveur de la grâce qui le conduit, l’assiste et l’aide continuellement, il parvient enfin à la sainte rémission de ses péchés, passant ainsi de grâce en grâce, selon que saint Prosper assure, que sans la grâce on ne court point à la grâce.
Ainsi donc, pour conclure ce point, l’âme prévenue de la grâce, sentant les premiers attraits, et consentant à leur douceur, comme revenant à
(1) Sess. VI, De justific., can. IV.
soi, après une si longue pâmoison, elle commence à soupirer ces paroles: Hélas! ô mon cher époux! mon ami ! tirez-moi, je vous prie, et me prenez par-dessous les bras, car je ne puis autrement aller (1); mais si vous me tirez, nous courrons: vous en m’aidant par l’odeur des parfums, et moi correspondant par mon faible consentement, et odorant vos suavités qui me renforcent et revigorent (2) toute jusqu’à ce que le baume de votre nom sacré (3), c’est-à-dire l’onction salutaire de ma justification, soit répandu en moi. Voyez-vous, Théotime, elle ne prierait pas, si elle n’était excitée; mais sitôt qu’elle l’est et qu’elle sent les attraits, elle prie qu’on la tire ; étant tirée, elle court : mais elle ne courrait pas, si les parfums qui l’attirent et par lesquels on. la tire, ne lui avivaient le coeur par la force de leur odeur précieuse : et comme elle court plus fort, et qu’elle s’approche de plus près de son céleste époux, elle sent toujours plus délicieusement les suavités qu’il répand, jusqu’à ce qu’enfin lui-même s’écoule dedans son coeur par manière de baume répandu (4): si qu’elle s’écrie, comme surprise de ce contentement non sitôt attendu et inopiné : ô mon époux, vous êtes un baume versé dans mon sein : ce n’est pas merveille si les jeunes âmes vous chérissent (5).
En cette façon, très cher Théotime, l’inspiration céleste vient à nous et nous prévient, excitant nos volontés à l’amour sacré. Que si nous ne la
(1) Cant. cant., ï, 3. -
2) Revigorent, fortifient.
(3) Cant. cant., I, 2.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
repoussons pas, elle vient avec nous et nous environne, pour nous inciter et pousser toujours plus avant; et si nous ne l’abandonnons, elle ne nous abandonne point qu’elle ne nous ait rendus au port de la très sainte charité, faisant pour nous les trois offices que le grand ange Raphaël fit pour son cher Tobie: car elle nous guide en tout notre voyage de la sainte pénitence; elle nous garantit des périls et des assauts du diable, et nous console, anime et fortifie en nos difficultés,
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CHAPITRE XXII
Briève description de la charité.
Voilà donc enfin, mon cher Théotime, comme Dieu, par un -progrès plein de suavité ineffable, conduit l’âme qu’il fait sortir hors de l’Égypte du péché, d’amour en amour, comme de logement en logement, jusqu’à ce qu’il l’ait fait entrer en la terre de promission, je veux dire, en la très sainte charité, laquelle, pour le dire en un mot, est une amitié, et non pas un amour intéressé. Car, par la charité, nous aimons Dieu pour l’amour de lui-même, en considération de sa bonté très souverainement aimable : mais cette amitié est une vraie amitié car elle est réciproque, Dieu ayant aimé éternellement quiconque l’a aimé, l’aime, ou l’aimera temporellement. Elle est déclarée et reconnue mutuellement, attendu que Dieu ne peut ignorer l’amour que nous avons pour lui, puisque lui-même nous le donne : ni nous aussi ne pouvons ignorer celui qu’il a pour nous, puisqu’il l’a tant publié, et que nous reconnaissons tout ce que nous avons de bon, comme véritables effets de sa bienveillance; et enfin nous sommes en perpétuelle communication avec lui qui ne cesse de parler à nos coeurs par inspirations, attraits et mouvements sacrés. Il ne cesse de nous faire du bien et rendre toutes sortes de témoignages de sa très sainte affection, nous ayant ouvertement révélé tous ses secrets comme à ses amis confidents. Et pour comble de son saint amoureux commerce avec nous, il s’est rendu notre propre viande au très saint sacrement de l’Eucharistie. Et quant à nous, nous traitons avec lui à toutes heures quand il nous plait, par la très sainte oraison, ayant toute notre vie, notre mouvement et notre être non seulement avec, lui, mais en lui et par lui.
Or, cette amitié n’est pas une simple amitié, mais amitié de dilection, par laquelle nous faisons élection de Dieu pour l’aimer d’amour particulier. Il est choisi, dit l’épouse sacrée, entre mille. Elle dit entre mille (1); mais elle veut dire entre tous. C’est pourquoi cette dilection n’est pas dilection de simple excellence, ains une dilection incomparable ; car la charité aime Dieu par une estime et préférence de sa bonté si hante et relevée au-dessus de toute antre estime, que les autres amours, ou ne sont pas vrais amours en comparaison de celai-ci, ou, s’ils sont vrais amours, celui-ci est infiniment plus qu’amour. Et partant, Théotime, ce n’est pas un amour que les forces de la nature, ni humaine, ni angélique, puissent produire, ains le Saint-Esprit le donne et le répand en nos coeurs (2): et comme nos âmes qui donnent
(1) Cant. cant., V, 10.
(2) Rom., V, 5.
la vie à nos corps, n’ont pas leur origine de nos corps, mais sont mises dans nos corps par la providence naturelle de Dieu; ainsi la charité qui donne la vie à nos coeurs, n’est pas extraite de nos coeurs, mais elle y est versée, comme une céleste liqueur, par la providence surnaturelle de sa divine majesté.
Nous l’appelons donc amitié surnaturelle pour cela; et de plus encore, parce qu’elle regarde Dieu et tend à lui, non selon la science naturelle que nous avons de sa bouté, mais selon la connaissance surnaturelle de la foi. C’est pourquoi, avec la foi et l’espérance, elle fait sa résidence en la pointe et cime de l’esprit, et comme une reine de majesté elle est assise dans la volonté comme en son trône, d’où elle répand sur toute l’âme ses suavités et douceurs, la rendant par ce moyen toute belle, agréable et aimable à la divine bonté: de sorte que si l’âme est un royaume duquel le Saint-Esprit soit le roi, la charité est la reine séante à sa dextre en robe d’or recamée (1) de belles variétés (2). Si l’âme est une reine, épouse du grand roi céleste, la charité est sa couronne qui embellit royalement sa tête. Mais si l’âme avec son corps est un petit monde, la charité est le soleil qui orne tout, échauffe tout et vivifie tout.
La charité donc est un amour d’amitié, une amitié de dilection, une dilection de préférence, mais de préférence incomparable, souveraine et surnaturelle, laquelle est comme un soleil en toute l’âme pour l’embellir de ses rayons, en toutes les facultés spirituelles pour les perfectionner,
(1) Recamée, brodée.
(2) Ps., XLIV, 10.
en toutes les puissances pour les modérer, mais en la volonté comme en son siège, pour y résider et lui faire chérir et aimer son Dieu sur tontes choses. O que bienheureux est l’esprit dans lequel cette sainte dilection est répandue, puisque tous biens lui arrivent pareillement avec icelle (1) !
(1) Sap., VII, 11.

LIVRE TROISIÈME
DU PROGRÈS ET PERFECTIONNEMENT DE L’AMOUR
CHAPITRE PREMIER
Que l’amour sacré peut être augmenté de plus eu plus en un chacun de nous.
Le sacré concile de Trente nous assure que les amis de Dieu, allant de vertu en vertu (1), sont renouvelés de jour en jour, c’est-à-dire croissent par bonnes oeuvres en la justice qu’ils ont reçue par la grâce divine, et sont de plus en plus justifiés, selon ces célestes avertissements : Qui est juste, qu’il soit derechef justifié, et qui est saint, qu’il soit encore plus sanctifié (2). Ne doute point d’être justifié jusques à la mort (3). Le sentier des justes s’avance et croit comme une lumière resplendissante jusques au jour parfait (4). Faisant la vérité avec charité, croissons en tout en celui qui est le chef, à savoir Jésus-Christ (5). Et enfin je vous prie, que votre charité croisse de plus en plus (6)
(1) Ps., LXIII, 8.
(2) Apoc., XXII, 11.
(3) Eccli., XVIII, 22
(4) Prov., IV, 13.
(5) Ephes., IV, 15.
(6) Philip., I, 9.
qui sont toutes paroles sacrées selon David, saint Jean, l’Ecclésiastique et saint Paul.
Je n’ai jamais su qu’il se trouvât aucun animal qui n’eût point de bornes et limites en sa croissance, sinon le crocodile, qui étant extrêmement petit en son commencement, ne cesse jamais de croître tandis qu’il est en vie (1), en quoi il représente également et les bons et les mauvais; car l’outrecuidance de ceux qui haïssent Dieu monte toujours (2), dit le grand roi David, et les bons croissent comme l’aube du jour (3) de splendeur en splendeur, et de demeurer. en un état de consistance longuement, il est impossible. Qui ne gagne perd en ce trafic; qui ne monte, descend en cette échelle (4); qui n’est vainqueur, est vaincu en ce combat. Nous vivons entre les hasards des batailles que nos ennemis nous livrent ; si nous ne résistons, nous périssons, et nous ne pouvons résister sans surmonter; ni surmonter sans victoire; car, comme dit le glorieux saint Bernard, il est écrit très spécialement de l’homme, que jamais il n’est en un même état (5); il faut ou qu’il avance, ou qu’il retourne en arrière. « Tous courent, mais un seul emporte. le prix; courez, en sorte que vous l’obteniez (6). Qui est le prix, sinon Jésus-Christ, et comme le pourrez-vous appréhender, si vous ne le suivez? Que si vous le suivez, vous irez et courrez toujours; car il ne s’arrêta jamais,
(1) Les crocodiles, en effet, vivent très longtemps et leur accroissement est très lent.
(2) Ps., LXXIII, 23.
(3) Prov., XV, 18.
(4) Gen., XXVIII, 12.
(5) Ep. 253 ad Garinum. - Job., XIV, 2.
(6) I Cor., IX, 24.
ains continua la course de son amour et obéissance jusques à la mort, et la mort de la croix (1).»
Allez donc, dit saint Bernard, allez, dis-je, avec lui; allez, mon cher Théotime, et n’ayez point d’autres bornes que celles de votre vie, et tandis qu’elle durera, courez après ce Sauveur, mais courez ardemment et vitement: car de quoi vous servira de le suivre, si vous n’êtes si heureux que de l’acconsuivre (2)? Ecoutons le Prophète : J’ai incliné mon coeur à taire vos justifications éternellement (3). Il ne dit pas qu’il les gardera pour un temps, mais pour jamais; et parce qu’il veut éternellement bien faire, il aura un éternel salaire. Bienheureux sont ceux qui sont purs en la voie, qui marchent en la loi du Seigneur (4). Malheureux sont ceux qui sont souillés, qui ne marchent point en la Loi du Seigneur: il n’appartient qu’à Satan de dire qu’il sera assis sur les flancs d’Aquilon (5). Détestable, tu seras assis. Hé ! ne connais-tu pas que tu es au chemin, et que le chemin n’est pas fait pour s’asseoir, mais pour marcher? Et il est tellement fait pour marcher, que marcher s’appelle cheminer. Et Dieu parlant à l’un de ses plus grands amis : Marche, lui dit-il, devant moi, et sois parfait (6).
La vraie vertu n’a point de limites, elle va toujours outre ; mais surtout la sainte charité, qui est la vertu des vertus, et laquelle, ayant un objet infini, serait capable de devenir infinie, si elle
(1) Philip.,II, 8.
(2) Acconsuivre, atteindre.
(3) Ps., CXVIII, 112.
(4) Ibid., 1.
(5) Is., XIV, 13.
(6) Gen., XVII, 1.
rencontrait un coeur capable de l’infinité ; rien n’empêchant cet amour d’être infini, que la condition de la volonté qui le reçoit et qui doit agir par icelui, condition à raison de laquelle, comme jamais personne ne verra Dieu autant qu’il est visible, aussi onc nul ne le peut aimer autant qu’il est aimable. Le coeur qui pourrait aimer Dieu d’un amour égal à la divine bonté, aurait une volonté infiniment bonne, et cela ne peut être qu’en Dieu seul. La charité donc entre nous peut être perfectionnée jusques à l’infini, mais exclusivement, c’est-à-dire la charité peut être rendue de plus en plus et toujours plus excellente, mais non pas que jamais elle puisse être infinie. L’esprit de Dieu peut élever le nôtre, et l’appliquer à toutes les actions surnaturelles qu’il lui plait, tandis qu’elles ne sont pas infinies, d’autant qu’entre les choses petites et les grandes, pour excessives qu’elles soient, il y a toujours quelque sorte de proportion, pourvu que l’excès des excessives ne soit pas infini ; mais entre le fini et l’infini il n’y a nulle proportion, et pour y en mettre, il faudrait ou relever le fini et le rendre infini, ou ravaler l’infini et le rendre fini; ce qui ne peut être.
De sorte que la charité même qui est en notre Rédempteur en tant qu’il est homme, quoiqu’elle soit grande, au-dessus de tout ce que les anges et les hommes peuvent comprendre, si est-ce qu’elle n’est pas (1) infinie en son être et d’elle-même, ains seulement en l’estime de sa dignité et de son mérite; parce qu’elle est la charité d’une personne d’infinie excellence, c’est-à-dire d’une
(1) Si est-ce qu’elle n’est pas, bien qu’elle ne soit pas.
personne divine, qui est le Fils éternel du Père tout-puissant.
Cependant c’est une faveur extrême pour nos âmes qu’elles puissent croître sans fin de plus en plus en l’amour de: leur Dieu, tandis qu’elles sont en cette vie caduque,
Montant à la vie éternelle,
De vertu en vertu nouvelle (1)

CHAPITRE II
Combien notre Seigneur a rendu aisé l’accroissement de l’amour.
Voyez-vous, Théotime, ce verre d’eau (2) ou ce petit morceau de pain qu’une sainte âme donne au pauvre pour Dieu, c’est peu de fait certes, et chose presque indigne de considération selon le jugement-humain; Dieu néanmoins le récompense, et tout soudain donne pour cela quelque accroissement de charité. Les poils de chèvre (3) présentés anciennement au tabernacle étaient bien reçus, et tenaient lieu entre les saintes offrandes; et les petites actions qui procèdent de la charité, sont agréables à Dieu, et ont leur place entre les mérites; car, comme en l’Arabie Heureuse, non seulement les plantes de nature aromatique, mais toutes les autres sont odorantes, participant au bonheur de ce solage (4); ainsi en l’âme charitable non seulement les oeuvres excellentes de leur nature, mais aussi les petites besognes se ressentent
(1) Ps., LXXXIII, 8.
(2) Matth., X,42.
(3) Exod., XXXV, 23.
(4) Solage, sol, terroir.
de la vertu du saint amour, et sont en bonne odeur devant La majesté divine, qui à leur considération augmente la sainte charité. Or, je dis que Dieu fait cela, parce que la charité ne produit passes accroissements comme un arbre qui pousse ses rameaux, et les fait sortir par sa propre vertu les uns des autres; ains comme la foi, l’espérance et la charité sont des vertus qui ont leur origine dans la bonté divine, aussi en tirent-elles leur augmentation et perfection, à guise des avettes (1), lesquelles, étant extraites du miel, prennent aussi leur nourriture d’icelui.
Par quoi tout ainsi que les perles prennent non seulement leur naissance, mais aussi leur aliment de la rosée, les mères perles ouvrant pour cet effet leurs écailles du côté du ciel (2), comme pour mendier les gouttes que la fraîcheur de l’air fait écouler à l’aube du jour; de même ayant reçu la foi, l’espérance et la charité de la bonté céleste, nous devons toujours retourner nos coeurs et les tenir tendus de ce côté-là, pour en impétrer la continuation et l’accroissement des mêmes vertus. O Seigneur, nous fait dire la sainte Eglise notre mère, donnez-nous l’augmentation de la foi, de l’espérance et de la charité (3), et c’est à l’imitation de ceux qui disaient au Sauveur : Seigneur, accroissez la foi en nous (4), et selon l’avis de saint Paul, qui assure que Dieu seul est. puissant de faire abonder en nous toute grâce (5).
(1) Avettes, abeilles.
(2) Opinion populaire, qui n’est pas appuyée sur science.
(3) Orat. dom. XIII post Pent.
(4) Luc., XVII, 5.
(5) II Cor., IX, 8.
C’est donc Dieu qui fait cet accroissement en considération de l’emploi que nous faisons de sa grâce, selon qu’il est écrit : A celui qui a, c’est-à-dire qui emploie bien les faveurs reçues, on lui en donnera davantage, et il abondera (1). Ainsi se pratique l’exhortation du Sauveur : Amassez des trésors au ciel (2), comme s’il disait: Ajoutez toujours de nouvelles bonnes oeuvres aux précédentes; car ce sont les pièces desquelles vos trésors doivent être composés, le jeûne, l’oraison, l’aumône. Or, comme au trésor du temple les deux petites pièces de la pauvre veuve (3) furent estimées, et qu’en effet, par l’addition des petites pièces, les trésors s’agrandissent et leur valeur s’augmente d’autant; ainsi les moindres petites bonnes oeuvres, quoique faites un peu lâchement, et non selon toute l’étendue des forces de la charité que l’on a, ne laissent pas d’être agréables à Dieu, et d’avoir leur valeur auprès de lui; de sorte qu’encore que d’elles-mêmes elles ne puissent causer aucun accroissement à l’amour précédent, étant de moindre vigueur que lui; la Providence divine toutefois qui en tient compte, et par sa bonté en fait état, les récompense soudain de l’accroissement de la charité pour le présent, et de l’assignation d’une plus grande gloire au ciel pour l’avenir.
Théotime, les abeilles font le miel délicieux qui est leur ouvrage de haut prix; mais la cire qu’elles font aussi ne laisse pas pour cela de valoir quelque chose, et de rendre leur travail
(1) Matth., XIII, 12.
(2) Matth., VI, 20.
(3) Luc., XXI, 2.
recommandable. Le coeur amoureux doit tâcher de produire ses oeuvres avec grande ferveur et haute estime, afin d’augmenter puissamment sa charité; mais si toutefois il en produit de moindres, il n’en perdra point la récompense; car Dieu lui en saura gré, c’est-à-dire l’en aimera toujours un peu plus. Or, jamais Dieu n’aime davantage une âme qui a de la charité, qu’il ne lui en donne aussi davantage, notre amour envers lui étant le propre et particulier effet de son amour envers nous.
A mesure que nous regardons plus vivement notre ressemblance qui parait en un miroir, elle nous regarde aussi plus attentivement; et à mesure que Dieu jette plus amoureusement ses doux yeux sur notre âme qui est faite à son image et semblance, notre âme réciproquement regarde sa divine bonté plus attentivement et ardemment, correspondant selon sa petitesse à tous les accroissements que cette souveraine douceur fait de son divin amour envers elle. Certes, le sacré concile de Trente parle ainsi: « Si quelqu’un dit que la
justice reçue n’est pas conservée, et que même elle n’est pas augmentée devant Dieu par bonnes oeuvres; mais que les oeuvres sont seulement fruits et signes de la justification acquise, et non pas cause de l’augmenter, anathème. »
Voyez-vous, Théotime, la justification qui se fait par la charité est augmentée par les bonnes oeuvres; et ce qu’il faut remarquer, c’est par les bonnes oeuvres sans exception: car, comme dit excellemment saint Bernard sur un autre sujet, rien n’est excepte, ou rien n’est distingué. Le concile parle des bonnes oeuvres indistinctement et sans réserve, nous donnant à connaître que non seulement les grandes et ferventes, ains aussi les petites et;faibles font augmenter la sainte charité, mais les grandes grandement, et les petites beaucoup moins.
Tel est l’amour que Dieu porte à nos âmes, tel le désir de nous faire croître en celui que nous lui devons porter. Sa divine, suavité nous rend toutes choses utiles; elle prend tant à notre avantage; elle fait valoir à notre profit toutes nos besognes, pour basses et débiles qu’elles soient.
Au commerce des vertus morales, les petites oeuvres ne donnent point d’accroissement à la vertu de laquelle elles procèdent, ains si elles sont bien petites, elles s’affaiblissent ; car une grande libéralité périt quand elle s’amuse à donner des choses de peu, et de libéralité elle devient chicheté (1). Mais au trafic des vertus qui-viennent de la miséricorde divine, et surtout de la charité, toutes oeuvres donnent accroissement. Or, ce n’est pas merveille si l’amour sacré, comme roi des vertus, n’a rien, ou petit ou grand, qui ne soit aimable; puisque le baume, prince des arbres aromatiques, n’a ni écorce, ni feuille qui ne soit odorante. Et que pourrait produire l’amour qui ne fût digne d’amour et ne tendît à l’amour?
.
CHAPITRE III
Comme l’âme, étant en charité, fait progrès en icelle.
Employons une parabole, Théotime, puisque cette méthode a été si agréable au souverain Maître de l’amour que nous enseignons. Un grand et
(1) Chicheté, parcimomie, avarice.
brave roi ayant épousé une très aimable jeune princesse, et layant un jour menée en un cabinet fort retiré pour s’entretenir avec elle plus à souhait, après quelques discours, il la vit tomber pâmée devant lui, par un accident inopiné. Hélas ! cela l’étonna extrêmement, et le fit presque tomber lui-même à coeur failli (1) de l’autre côté; car il l’aimait plus que sa propre vie. Néanmoins, le même amour qui lui donna ce grand assaut de douleur, lui donna quant et quant (2) la force de le soutenir, et il le mit en action pour, avec une promptitude nonpareille, remédier au mal de la chère compagne de sa vie, si qu’ouvrant de vitesse un buffet qui était là, il prend une eau cordiale infiniment précieuse, il ouvre de force les lèvres et les dents serrées de cette bien-aimée princesse, et faisant couler dans sa bouche cette précieuse liqueur, il la fait enfin revenir à soi et reprendre sentiment; puis il la relève doucement, et à force de remèdes, il la ravigore et ravive en telle sorte qu’elle commença à se lever sur pied et se promener tout bellement avec lui, suais non toutefois sans sou aide; car il l’allait relevant et soutenant par-dessous le bras jusques à ce qu’enfin il lui mit un épithème (3) de si grande vertu et si précieux sur le coeur, que lors se sentant tout à. fait remise en sa première santé, elle marchait toute seule d’elle-même; son cher époux ne la soutenant plus si fort, ains seulement lui tenant doucement sa main droite entre les siennes, et son bras droit replié sur le sien et sur sa
(1) A coeur failli, en défaillance.
(2) Quant et quant, en même temps.
(3) Epithème, topique différent des onguents.
poitrine, il l’allait ainsi entretenant et lui faisant en cela quatre offices fort agréables . car 1° il lui témoignait son coeur amoureusement soigneux d’elle; 2° il l’allait toujours un peu soulageant; 3° si quelque ressentiment de la défaillance passée lui fût revenu, il l’eût soutenue; 4° si elle eût rencontré quelque pas ou quelque endroit raboteux et malaisé, il l’eût retenue et, appuyée; et ès montées, ou quand elle voulait aller un peu vite, il la soulevait et supportait puissamment. Il se tint donc avec ce soin cordial auprès d’elle jusques à la nuit, qu’il voulut encore l’assister quand on la mit dans son lit royal.
L’âme est épouse de notre Seigneur, quand elle est juste; et parce qu’elle n’est point juste qu’elle ne soit en charité, elle n’est point aussi épouse qu’elle ne soit menée dedans le cabinet de ces délicieux parfums desquels il est parlé ès Cantiques. Or, quand l’âme qui a cet honneur commet le péché, elle tombe pâmée d’une défaillance spirituelle, et cet accident est à la vérité bien inopiné, car qui pourrait jamais penser qu’une créature voulût quitter son Créateur et son souverain bien pour des choses si légères, comme sont les amorces du péché? Certes, le ciel s’en étonne, et si Dieu était sujet aux passions, il tomberait à coeur failli pour ce malheur, comme, lorsqu’il fut mortel, il expira sur la croix pour nous en racheter. Mais puisqu’il n’est plus requis qu’il emploie son amour à mourir pour nous, quand il voit l’âme ainsi précipitée en l’iniquité, il accourt pour l’ordinaire à son aide, et d’une miséricorde nonpareille entr’ouvre la porte du coeur par des élans et remords de conscience, qui procèdent de plusieurs clartés et appréhensions qu’il a jetées dedans nos esprits avec des mouvements salutaires, par le moyen desquels, comme par des eaux odorantes et vitales, il fait revenir l’âme à soi et la remet en de bons sentiments; et tout cela, mon Théotime, Dieu le fait en nous sans nous, par sa bonté tout aimable, qui nous prévient de sa douceur; car comme notre épouse pâmée fût demeurée morte en sa pâmoison, sans secours du roi, aussi l’âme demeurerait perdue dans son péché, si Dieu ne la prévenait. Que si l’âme, étant ainsi excitée, ajoute son consentement au sentiment de la grâce, secondant l’inspiration qui l’a prévenue, et recevant les secours et remèdes requis que Dieu lui a préparés, il la ravigorera et la conduira par divers mouvements de foi, d’espérance et do pénitence, jusques à ce qu’elle soit tout à fait remise en la vraie santé spirituelle, qui n’est autre chose que la charité. Or, tandis qu’il la fait ainsi passer entre les vertus par lesquelles il la dispose à ce saint amour, il ne la conduit pas seulement, mais il la soutient de telle façon que, comme elle de son côté marche tant qu’elle peut, aussi lui pour sa part la porte et la va soutenant; et ne saurait-on bonnement dire si elle va ou si elle est portée : car elle n’est pas tellement portée qu’elle n’aille, et va toutefois tellement, que si elle n’était pas portée, elle ne pourrait pas aller. Si que, pour parler à l’apostolique (1), elle doit dire: Je marche, non pas moi seule, ains la grâce de Dieu avec moi (2).
(1) Si que, si bien que; pour parler à l’apostolique, comme l’Apôtre.
(2) I Cor., XV, 10.
Mais l’âme étant remise tout à fait en sa santé par l’excellent épithème de la charité que le Saint-Esprit met sur le coeur, alors elle peut aller et se soutenir sur ses pieds d’elle-même, en vertu néanmoins de cette santé et de l’épithème sacré du saint amour. C’est pourquoi, encore qu’elle puisse aller d’elle-même, elle en doit toute la gloire à son Dieu qui lui a donné une santé si vigoureuse et si forte. Car, soit que le Saint-Esprit nous fortifie par les mouvements qu’il imprime en nos coeurs, ou qu’il nous soutienne par la charité qu’il y répand, soit qu’il nous secoure par manière d’assistance en nous relevant et portant, ou qu’il renforce nos coeurs, versant en iceux l’amour ravigorant et vivifiant, c’est toujours en lui et par lui que nous vivons, que nous marchons et que nous opérons.
Néanmoins, bien que moyennant la charité répandue dans nos coeurs nous puissions marcher en la présence de Dieu, et faire progrès en la voie du salut; si est-ce que la bonté divine assiste l’âme à laquelle il a donné son amour, la tenant continuellement de sa sainte main. Car ainsi, 1° il fait mieux paraître la douceur de son amour envers elle; 2° il la va toujours animant de plus en plus; 3° il la soulage contre les inclinations dépravées et les mauvaises habitudes contractées par les péchés passés; 4° et enfin, la maintient et défend contre les tentations.
Ne voyons-nous pas, Théotime, que souvent les hommes sains et robustes ont besoin qu’en les provoque à bien employer leur force et leur pouvoir; et que, par manière de dire, on les conduise à l’oeuvre par la main? Ainsi, Dieu nous ayant donné sa charité et par icelle la force et le moyen de gagner: pays (1) au chemin de la perfection, son amour néanmoins ne lui permet pas de nous laisser aller ainsi seuls; ains il le fait mettre en chemin avec: nous, il le presse de nous presser, et sollicite son coeur de solliciter et pousser le nôtre à bien employer la sainte charité qu’il nous a donnée : répliquant souvent par ses inspirations les avertissements que saint Paul nous fait: Voyez de ne point recevoir la grâce céleste en vain (2). Tandis que vous airez le temps, faites tout le bien que vous pourrez (3). Courez en sorte que vous en portiez le prix (4). Si que nous nous devons imaginer souvent qu’il répète aux oreilles de nos coeurs les paroles qu’il disait au bon père Abraham: Marche devant moi et sois parfait (5).
Surtout l’assistance spéciale de Dieu est requise à l’âme qui a le saint amour ès entreprises signalées et extraordinaires : car bien que la charité, pour, petite qu’elle soit, nous donne assez d’inclination, et, comme je pense, une force suffisante peur faire les oeuvres nécessaires au salut; si est-ce néanmoins que, pour aspirer et entreprendre des actions excellentes et extraordinaires, nos coeurs ont besoin d’être poussés et rehaussés par la main et le mouvement de ce grand amoureux céleste : comme la princesse de notre parabole, laquelle, quoique bien remise en santé, ne pouvait faire des montées, ni aller bien vite, que son
(1) Gagner pays, avancer.
(2) II Cor., VI, 1.
(3) Galat., VI, 10.
(4) I Cor., IX, 24.
(5) Gen., XVII, 1.
cher époux ne la relevât et soutint fortement. Ainsi, saint Antoine et saint Siméon Stylite étaient en la grâce et charité de Dieu, quand ils firent dessein d’une vie si relevée; comme aussi la bienheureuse mère Térèse, quand elle fit le voeu d’obéissance spéciale ; saint François et saint Louis, quand ils entreprirent le voyage d’outre mer pour la gloire de Dieu; le bienheureux François Xavier, quand il consacra sa vie à la conversion des Indois (1) ; saint Charles, quand il s’exposa au service des pestiférés; saint Paulin (2), quand il se vendit pour racheter l’enfant de la pauvre veuve: jamais pourtant ils n’eussent fait des coups si hardis et généreux, si, à la charité qu’ils avaient en leurs coeurs, Dieu n’eût ajouté des inspirations, semonces, lumières et forces spéciales, par lesquelles il les animait et poussait à ces exploits extraordinaires de la vaillance spirituelle.
Ne voyez-vous pas le jeune homme de l’Évangile que notre Seigneur aimait, et qui par conséquent était en charité (2)? il n’avait certes nulle pensée de vendre tout ce qu’il avait pour le donner aux pauvres, et suivre notre Seigneur : ains quand Notre-Seigneur lui en eut donné l’inspiration, encore n’eut-il pas le courage de l’exécuter. Pour ces grandes oeuvres, Théotime, nous avons besoin, non seulement d’être inspirés, mais aussi d’être fortifiés, afin d’effectuer ce que l’inspiration requiert de nous. Comme encore ès grands assauts des tentations extraordinaires, une spéciale et particulière présence du secours céleste nous
(1) Indois, Indiens.
(2) Matth., XIX, 21.
est tout à fait nécessaire. A cette cause, la sainte Église nous fait si souvent exclamer : Excitez nos coeurs, ô Seigneur ! ô Dieu, prévenez nos actions en aspirant sur noué, et en nous aidant, accompagnez-nous (1); ô Seigneur, soyez prompt à nous secourir; et semblables; afin que par telles prières nous obtenions la grâce de pouvoir faire des oeuvres excellentes et extraordinaires, et de faire plus fréquemment et fervemment les ordinaires; comme aussi de résister plus ardemment aux menues tentations et combattre hardiment les plus grandes. Saint Antoine fut assailli d’une effroyable légion de démons, desquels ayant assez longuement soutenu les efforts, non sans une peine et des tourments incroyables, enfin, il vit le toit de sa cellule se fendre, et un rayon céleste fondre dans l’ouverture, qui dissipa en un moment la noire et ténébreuse troupe de ses ennemis, et lui ôta toute la douleur des coups reçus en cette bataille, dont il connut la présence spéciale de Dieu, et jetant un profond soupir du côté de la vision : « Où étiez-vous, ô bon Jésus ! dit-il, où étiez-vous? Pourquoi ne vous êtes-vous pas trouvé ici dès le commencement pour remédier à ma peine? Antoine, lui fut-il répondu d’en- haut, j’étais ici ; mais j’attendais l’issue de ton combat. Or, parce que tu as été brave et vaillant, je t’aiderai toujours.» Mais en quoi consistait la vaillance et le courage de ce grand soldat spirituel? Il le déclara lui-même une autre fois qu’étant attaqué par un diable, qui avoua être l’esprit d’impureté, ce glorieux saint, après plusieurs paroles dignes de son grand courage,
(1) Oraison de l’action de grâces après la messe.
commença à chanter le verset 7 du psaume CXII :
L’Éternel est de mon parti,
Par lui je serai garanti;
Et des ennemis de ma vie
Nullement je ne me soucie,
Certes, notre Seigneur révéla à sainte Catherine de Sienne qu’il était au milieu de son coeur, en une cruelle tentation qu’elle eut, comme un capitaine au milieu d’une forteresse pour la défendre, et que sans son secours elle se fût perdue en cette bataille. Il en est de même de tous les grands assauts que nos ennemis nous livrent: nous pouvons bien dire, comme Jacob, que c’est range qui nous garantit de tout mal (1), et chanter avec le grand roi David : -
Le pasteur dont je suis guidé,
C’est Dieu qui gouverne le monde;
Je ne puis, ainsi commandé,
Que tout à souhait ne m’abonde
Quand il voit mon âme en langueur,
Et que quelque mal l’endommage,
Il la remet en sa vigueur,
Et me restaure le courage (2).
Si que nous devons souvent répéter cette exclamation et prière:
Ta bonté me suive en tout lieu,
Ta faveur me garde à toute heure;
Afin qu’en ton ciel, ô mon Dieu !
Pour jamais je fasse demeure (3).
.
CHAPITRE IV
De la sainte persévérance en l’amour sacré.
Tout ainsi donc qu’une douce mère menant son petit enfant avec elle, l’aide et suppose selon
(1) Gen., XLVIII, 16.
(2) Ps., XXII, 2, 3.
(3) Ibid., 7.
qu’elle voit la nécessité, lui laissant faire quelques pas de lui-même ès lieux moins dangereux et bien plains(1); tantôt le prenant par la main et l’affermissant, tantôt le mettant entre ses bras et le portant: de même notre Seigneur a un soin continuel de la conduite de ses enfants, c’est-à-dire de ceux qui ont la charité; les faisant marcher devant lui, leur tendant la main ès difficultés, et les portant lui-même ès peines qu’il voit leur être autrement insupportables. Ce qu’il a déclaré en Isaïe, disant : Je suis ton Dieu, prenant ta main et te disant: Ne crains point, je t’ai aidé (2). Si que nous devons d’un grand courage avoir une très ferme confiance en Dieu et en son secours. Car, si nous ne manquons à sa grâce, il parachèvera en nous le bon oeuvre de notre salut (3), ainsi qu’il l’a commencé, coopérant en nous le vouloir et le parfaire (4), comme le très saint concile de Trente nous admoneste.
En cette conduite que la douceur de Dieu fait de nos âmes dès leur introduction à la charité jusqu’à la finale perfection d’icelle qui ne se fait qu’à l’heure de la mort, consiste le grand don de la persévérance, auquel notre Seigneur attache le très grand don de la gloire éternelle, selon qu’il a dit: Qui persévérera jusqu’à la fin, il sera sauvé (5). Car ce don n’est autre chose que l’assemblage et la suite de divers appuis, soulagements et secours par le moyen desquels nous continuons en l’amour
(1) Plains, plans, unis.
(2) Is., XLI, 13.
(3) Philipp., I,6.
(4) Philipp., u, 13,
(5) Matt., X, 22h.
de Dieu jusqu’à la fin; comme l’éducation, élèvement ou nourrissage d’un enfant n’est autre chose qu’une multitude de sollicitudes, aides, secours, et autres tels offices nécessaires à un enfant, exercés et continués envers icelui jusqu’à l’âge auquel il n’en a plus besoin.
Mais la suite des secours et assistances n’est pas égale en tous ceux qui persévèrent : car ès uns elle est fort courte, comme en ceux qui se convertissent à Dieu peu avant leur mort, ainsi qu’il advint au bon larron; au sergent qui, voyant la constance de saint Jacques, fit sur-le-champ profession de foi, et fut rendu compagnon du martyre de ce grand apôtre; au portier bienheureux qui gardait les quarante martyrs en Sébaste, lequel voyant l’un d’iceux perdre courage et quitter la palme du martyre, se mit en sa place, et en un moment se rendit chrétien, martyr et glorieux tout ensemble; au notaire duquel il est parlé en la- vie de saint Antoine de Padoue, qui, ayant tonte sa vie été un faux vilain (1), fut néanmoins martyr en sa mort; et à mille autres que nous avons vus et sus avoir été si heureux que de mourir bons, ayant vécu mauvais. Et quant à ceux-ci, ils n’ont pas besoin de grande variété de secours : ains si quelque grande tentation ne leur survient, ils peuvent faire une si courte persévérance avec la seule charité qui leur est donnée, et les assistances par lesquelles ils se sont
(1) Faux vilain, notaire libertin, du Puy en Velay, auquel saint Antoine de Padoue prédit qu’il mourrait martyr; ce qui lui arriva en Palestine, où il était allé accompagner un évêque et où il prêcha 1’Évangile au Sarrasins.
convertis; car ils arrivent au port sans navigation, et font leur pèlerinage en un seul saut que la puissante miséricorde de Dieu leur fait faire si à propos, que leurs ennemis les voient triompher avant que de les sentir combattre : de sorte que leur conversion et leur persévérance n’est presque qu’une même chose; et qui voudrait parler exactement selon la propriété des mots, la grâce qu’ils reçoivent de Dieu d’avoir aussitôt l’issue que le commencement de leur prétention, ne saurait être bonnement appelée persévérance : bien que toutefois, parce que, quant à l’effet, elle tient lieu de persévérance en ce qu’elle donne le salut, nous ne laissons pas aussi de la comprendre sous le nom de persévérance. En plusieurs, au contraire, la persévérance est plus longue, comme en sainte Anne la prophétesse, en saint Jean l’Évangéliste, saint Paul premier ermite, saint Hilarion, saint Romuald, saint François de Paule : et ceux-ci ont eu besoin de mille sortes de diverses assistances, selon la variété des aventures de leur pèlerinage et de la durée d’icelui.
Toujours néanmoins la persévérance est le don le plus désirable que nous puissions espérer en cette vie, et lequel, comme parle le sacré concile, nous ne pouvons avoir d’ailleurs que de Dieu, qui seul peut affermir celui qui est debout, et relever celui qui tombe. C’est pourquoi il le faut continuellement demander, employant les moyens que Dieu nous a enseignés pour l’obtenir, l’oraison, le jeûne, l’aumône, l’usage des sacrements, la hantise (1) des bons, l’ouïe et la lecture des saintes paroles.
(1) Hantise, fréquentation.
Or, parce que le don de l’oraison et de la dévotion est libéralement accordé à tous ceux qui de bon coeur veulent consentir aux inspirations célestes, il est par conséquent eu notre pouvoir de persévérer. Non certes, que je veuille dire que la persévérance ait son origine de notre pouvoir; car, au contraire, je sais qu’elle procède de la miséricorde divine, de laquelle elle est un don très précieux. Mais je veux dire qu’encore qu’elle ne provient pas de notre pouvoir, elle vient néanmoins en notre pouvoir par le moyen de notre vouloir, que nous ne saurions nier être en notre pouvoir. Car bien que la grâce divine nous soit nécessaire pour vouloir persévérer; si est-ce que ce vouloir est en notre pouvoir, parce que la grâce céleste ne manque- jamais à notre vouloir, tandis que notre vouloir ne défaut pas à notre pouvoir. Et de fait, selon l’opinion du grand saint Bernard, nous pouvons tous dire en vérité, après l’Apôtre, que ni la mort, ni la vie, ni tes forces, ni les Anges, ni la profondeur, ni la hauteur ne nous pourra jamais séparer de la charité de Dieu, qui est en Jésus-Christ (1). Oui, car nulle créature ne nous peut arracher de ce saint amour; mais nous pouvons nous-mêmes seuls le quitter et l’abandonner par notre propre volonté, hors laquelle il n’y a rien à craindre pour ce regard.
Ainsi, très cher Théotime, nous devons, selon l’avis du saint concile, mettre toute notre espérance en Dieu, qui parachèvera notre salut qu’il a commencé en nous, pourvu que nous ne manquions pas à sa grâce. Car il ne faut pas penser que celui qui dit au paralytique : Va et ne veuille
(1) Rom., VIII, 38, 39.
plus pécher (1), ne lui donnât aussi le pouvoir d’éviter le vouloir qui lui. défendait. Et certes, il n’exhortait jamais les fidèles à persévérer s’il n’était prêt à leur en donner le pouvoir: Sois fidèle jusqu’à la mort, dit-il à l’évêque de Smyrne, et je te donnerai la couronne de vie (2). Veillez, demeurez en la foi, travaillez courageusement, et confortez-vous; faites toutes vos affaires en charité (3). Courez en sorte que vous obteniez le prix(4). Nous devons donc avec le grand roi maintes fois demander à Dieu le sacré don de persévérance, et espérer qu’il nous l’accordera.
Seigneur Dieu mon unique espoir,
Ne me veuille laisser déchoir
Au temps de ma pauvre vieillesse.
Quand le temps lassé me rendra,
Et que ma vigueur défaudra,
Que ta main point ne me délaisse (5).
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CHAPITRE V
Que le bonheur de mourir en la divine charité est un don spécial de Dieu.
Enfin le roi céleste ayant mené l’âme qu’il aime jusqu’à la fin de cette vie, il l’assiste encore en son bienheureux trépas, par lequel il la tire au lit nuptial de la gloire éternelle, qui est le fruit délicieux de la sainte persévérance. Et alors, cher Théotime, cette âme toute ravie d’amour pour son bien-aimé, se représentant la multitude des faveurs et secours dont il l’a prévenue et assistée
(1) Joan., V, 14.
(2) Apoc.,II, 10.
(3) I Cor., XVI, 13, 14.
(4) I Cor., IX, 24.
(5) Ps., LXX, 9
tandis qu’elle était en son pèlerinage, elle baise incessamment cette douce main secourable qui l’a conduite, tirée et portée en chemin, et confesse que c’est de ce divin Sauveur qu’elle tient tout son bonheur; puisqu’il a fait pour elle tout se que le grand patriarche Jacob souhaitait pour son voyage, lorsqu’il eut vu l’échelle du ciel. O Seigneur, dit-elle donc alors, vous avez été avec moi, et m’avez gardée en la voie par laquelle je suis venue; vous m’avez donné le pain de vos sacrements pour ma nourriture; vous m’avez revêtue de la robe nuptiale de charité; vous m’avez heureusement amenée en ce séjour de gloire qui est votre maison, ô mon Père éternel. Eh! que reste-t-il, Seigneur, sinon que je proteste que vous êtes mon Dieu ès siècles des siècles? Amen.
O mon Dieu, mon Seigneur, Dieu pour jamais aimable.
Tu m’as tenu la dextre; et ton très saint vouloir
M’a sûrement guidé jusqu’à me faire avoir
En ce divin séjour un rang tout honorable (1).
Tel donc est l’ordre de notre acheminement à la vie éternelle pour l’exécution duquel la divine Providence établit dès l’éternité la multitude, distinction et entresuite (2) des grâces. nécessaires à cela, avec la dépendance qu’elles ont les unes des autres.
Il voulut premièrement d’une vraie volonté qu’encore après le péché d’Adam tous les hommes fussent sauvés, mais en une façon et par un moyen convenables à la condition de leur nature douée du franc arbitre ; c’est-à-dire, il voulut le salut de tous ceux qui voudraient contribuer leur consentement
(1) Ps. LXXII, 24.
(2) Entresuite, ordre, plan.
aux grâces et faveurs qu’il leur préparerait, offrirait et départirait à cette intention.
Or, entre ces faveurs, il voulut que la vocation fût la première, et qu’elle fût tellement attrempée (1) à notre liberté, que nous la pussions accepter ou rejeter à notre gré et; à ceux desquels il prévit qu’elle serait acceptée, il voulut fournir les sacrés mouvements de la pénitence ; et à ceux qui seconderaient ces mouvements, il disposa de donner la sainte charité; et à ceux qui auraient la charité, il délibéra de donner les secours requis pour persévérer; et à ceux qu’ emploieraient ces divins secours, il résolut de leur donner la finale persévérance, et glorieuse félicite de son amour éternel.
Nous pouvons donc rendre raison de l’ordre des effets de la providence qui regarde notre salut, en descendant du premier jusques au dernier c’est-à-dire, depuis le fruit qui est la gloire, jusques à la racine de ce bel arbre qui est la rédemption du Sauveur; car la divine bonté donne- la gloire ensuite (2) des mérites, les mérites ensuite de la charité, la charité ensuite de la pénitence, la pénitence ensuite de l’obéissance à la vocation, l’obéissance à la vocation ensuite de la vocation, et la vocation ensuite de la rédemption du Sauveur sur laquelle est appuyée cette échelle mystique du grand Jacob, tant du côté du ciel, puisqu’elle aboutit au sein amoureux de ce Père éternel, dans lequel il reçoit les élus en les glorifiant, comme aussi du côté de la terre, puisqu’elle est plantée sur le sein et le flanc percé
(1) Attrempée à, trempée dans, mêlée à notre liberté.
(2) Ensuite des mérites, en conséquence, à raison des mérites.
du Sauveur, mort pour cette occasion sur le mont Calvaire.
Et que cette suite des effets de la providence ait été ainsi ordonnée avec la même dépendance qu’ils ont les uns des autres en l’éternelle volonté de Dieu, la sainte Église le témoigne quand elle fait la préface d’une de ses solennelles prières (1) en cette- sorte : O Dieu éternel et tout-puissant, qui êtes le Seigneur des vivants et des morts, et qui usez de miséricorde envers tous ceux que vous prévoyez devoir être à l’avenir vôtres par foi et par oeuvre ! comme si elle avouait que la gloire, qui est le comble et le fruit de la miséricorde divine envers les hommes, n’est destinée que pour ceux que la divine sapience a prévu qu’à l’avenir obéissants à la vocation, ils viendraient à la foi vive qui opère par la charité.
En somme, tous ces effets dépendent absolument de la rédemption du Sauveur, qui les a mérités pour nous, à tonte rigueur-de justice, par l’amoureuse obéissance qu’il a pratiquée jusques à la mort, et la mort de la croix (2) ; laquelle est la racine de toutes les grâces que nous recevons, nous qui sommes greffes spirituels (3), entés sur sa tige. Que si, ayant été entés, nous demeurons (4) en lui, nous porterons sans doute, par la vie de la grâce qu’il nous communiquera, le fruit de la gloire qui nous est préparée ; que si nous sommes comme jetons (5) et greffes rompus sur cet arbre, c’est-
(1) Dernière oraison des litanies des Saints.
(2) Philipp., II, 8.
(3) Greffes spirituels; aujourd’hui on dirait: greffes spirituelles.
(4) Joan., XV,5
(5) Jetons, jets, pousses.
à-dire, que par notre résistance nous rompions le progrès et l’entresuite des effets de sa débonnaireté, ce ne sera pas merveille si enfin on nous retranche du tout, et qu’on nous mette dans le feu (1) éternel comme branches inutiles.
Dieu sans doute n’a préparé le paradis que pour ceux desquels il a prévu, qu’ils seraient siens. Soyons donc siens par foi et par oeuvre, Théotime, et il sera nôtre par gloire. Or,’il est en nous d’être siens; car bien que ce soit un don de Dieu d’être à Dieu, c’est toutefois un don que Dieu ne refuse jamais à personne, ains offre à tous pour le donner à ceux qui de bon coeur consentiront de le recevoir.
Mais voyez, je vous prie, Théotime, de quelle ardeur Dieu désire que nous soyons siens, puisque à cette intention il s’est rendu tout nôtre, nous donnant sa mort et sa vie: sa vie, afin que nous fussions exempts de l’éternelle mort; et sa mort, afin que nous pussions jouir de l’éternelle vie. Demeurons donc en paix, et servons Dieu pour être siens en cette vie mortelle, et encore plus en l’éternelle.
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CHAPITRE VI
Que nouS ne saurions parvenir à la parfaite union d’amour avec Dieu en cette vie mortelle.
Les fleuves coulent incessamment; et comme dit le Sage, ils retournent au lieu duquel ils sont issus (2). La mer, qui est le lieu de leur naissance, est aussi le lieu de leur dernier repos: tout leur mouvement ne tend qu’à les unir
(1) Joan., XV, 6.
(2) Eccl., I, 7.
avec leur origine. O Dieu, dit saint Augustin, vous avez créé mon coeur pour vous, et jamais il n’aura repos qu’il ne soit en vous : mais qu’ai-je au ciel sinon vous, ô mon Dieu ! et quelle autre chose veux-je sur la terre? Oui, Seigneur, car vous êtes le Dieu de mon coeur, mon lot, et mon partage éternellement (1). Néanmoins cette union à laquelle notre coeur aspire, ne peut arriver à sa perfection en cette vie mortelle. Nous pouvons commencer à aimer Dieu dans ce monde: mais nous ne l’aimerons parfaitement que dans l’autre.
La céleste amante l’exprime délicatement: Je l’ai enfin trouvé, dit-elle, celui que mon âme chérit, je le tiens, et ne le quitterai point jusqu’à ce que je l’introduise dans la maison de ma mère, et dans la chambre de celle qui m’a donné la vie (2). Elle le trouve donc ce bien-aimé; car il lui fait sentir sa présence par mille consolations : elle le tient, car ce sentiment produit des fortes affections par lesquelles elle le serre et l’embrasse; elle proteste de ne le quitter jamais. Oh! non ; car ces affections passent en résolutions éternelles, et toutefois elle ne pense pas le baiser du baiser nuptial jusques à ce qu’elle soit avec lui en la maison de sa mère, qui est la Jérusalem céleste, comme dit saint Paul. Mais voyez, Théotime, qu’elle ne pense rien moins, cette épouse, que de tenir son bien-aimé à sa merci comme un esclave d’amour (3), dont elle s’imagine que c’est à elle de le mener à son gré, et l’introduire au bienheureux séjour de sa mère, où néanmoins elle sera elle-même introduite
(1) Ps., LXXII, 25, 26.
(2) Cant, cant., III, 4.
(3) Gal., IV, 26.
par lui, comme fut Rebecca en la chambre de Sara par son cher Isaac. L’esprit pressé de passion amoureuse se donne toujours un peu davantage sur ce qu’il aime; et l’époux même confesse que sa bien-aimée lui a ravi le coeur, l’ayant lié par un seul cheveu de sa tête, s’avouant son prisonnier d’amour (1).
Cette parfaite conjonction de l’âme à Dieu ne se fera donc point qu’au ciel, où, comme dit l’Apocalypse, se fera le festin des noces de l’Agneau (2). Ici en cette vie caduque, l’âme est voirement épouse et fiancée de l’Agneau immaculé, mais non pas encore mariée avec lui. La foi et les promesses se donnent, mais l’exécution du mariage est différée; c’est pourquoi il y a toujours lieu de nous en dédire, quoique jamais nous n’en ayons aucune raison, puisque notre époux ne nous abandonne jamais, que nous ne l’obligions à cela par notre déloyauté et perfidie. Mais étant au ciel, les noces de cette divine union étant célébrées, le lien de nos coeurs à leur souverain principe sera éternellement indissoluble.
Il est vrai, Théotime, qu’en attendant ce grand baiser d’indissoluble union que nous recevrons de l’époux là-haut en la gloire, il nous en donne quelques-uns par mille ressentiments de son agréable présence; car si l’âme n’était pas caressée, elle ne serait pas tirée, ni ne courrait pas et l’odeur des parfums du bien-aimé (3). Pour cela. selon la naïveté du texte hébreu et selon la traduction des septante interprètes, elle souhaite plusieurs
(1) Cant. cant,XLIX.
(2) Apoc., XIX, 9.
(3) Cant. cant., I, 3.
baisers: Qu’il me baise, dit-elle, des baisers de sa bouche! Mais d’autant que ces menus baisers de la vie présente se rapportent tout au baiser éternel de la vie future, comme essais, préparatifs et gages d’icelui, la sacrée vulgaire édition a saintement réduit les baisers de la grâce à celui de la gloire, exprimant le souhait de l’amante céleste en cette sorte: Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche (1), comme si elle disait : Entre tous les baisers, entre toutes les faveurs que l’ami de mon coeur ou le coeur de mon ami m’a préparées, eh! je ne soupire ni n’aspire qu’à ce grand et solennel baiser nuptial qui doit durer éternellement, et en comparaison duquel les autres caresses ne méritent pas le nom de caresses, puisqu’elles sont plutôt signes de l’union future entre mon bien-aimé et moi, qu’elles ne sont l’union même.
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CHAPITRE VII
Que la charité des Saints en cette vie mortelle égale, voire surpasse quelquefois celle des bienheureux.
Quand, après les travaux et hasards de cette vie mortelle, les bonnes âmes arrivent au port de l’éternelle, elles montent au plus haut degré d’amour auquel elles puissent parvenir; et cet accroissement final leur étant conféré pour récompense de leurs mérites, il leur est départi, non seulement à bonne mesure, mais encore à mesure pressée, entassée, et qui répand de toutes parts par-dessus (2), comme dit notre Seigneur; de sorte que l’amour qui est donné pour salaire, est
(1) Cant. cant., I, 1.
(2) Luc., VI, 38.
toujours plus grand en un chacun que celui lequel lui avait été donné pour mériter. Or, non seulement chacun en particulier aura plus d’amour au ciel qu’il n’en eut jamais en terre, mais l’exercice de la. moindre charité qui soit en la vie céleste, sera de beaucoup plus heureux et excellent, à parler généralement, que celui de la plus grande charité qui soit, ou qui ait été, ou qui sera en cette vie caduque. Car là-haut tous les Saints pratiquent leur amour incessamment, sans remise quelconque; tandis qu’ici-bas les plus grands serviteurs de Dieu, tirés et tyrannisés des nécessités de cette vie mourante, sont contraints de souffrir mille et mille distractions qui les ôtent souvent de l’exercice du saint amour.
Au ciel, Théotime, l’attention amoureuse des bienheureux est ferme, constante, inviolable, qui ne peut ni périr, ni diminuer. Leur intention est toujours pure, exempte du mélange de toute autre intention inférieure. En somme, ce bonheur de voir Dieu clairement et de l’aimer invariablement est incomparable. Et qui pourrait jamais égaler le bien, s’il y en a quelqu’un, de vivre entre les périls, les tourmentes continuelles, agitations et vicissitudes perpétuelles qu’on souffre sur mer, au contentement qu’il y u d’être en un palais royal, où toutes choses sont à. souhait, ains où les délices surpassent incomparablement tout souhait?
Il y a donc plus de contentement, de suavité et de perfection en l’exercice de l’amour sacré parmi les habitants du ciel, qu’en celui des pèlerins de cette misérable terre. Mais il y a bien eu pourtant des gens si heureux en leur pèlerinage, que leur charité y a été plus grande que celle de plusieurs saints déjà jouissants de la patrie éternelle. Certes, il n’y a pas de l’apparence que la charité du grand saint Jean, des apôtres et hommes apostoliques, n’ait été plus grande, tandis même qu’ils vivaient ici-bas, que celle des petits enfants qui, mourant en la seule grâce baptismale, jouissent de la gloire immortelle.
Ce n’est pas l’ordinaire que les bergers soient plus vaillants que les soldats; et toutefois David, petit berger, venant en l’armée d’Israël, trouva que tous étaient plus habiles aux exercices des armes que lui, qui néanmoins se trouva plus vaillant que tous (1). Ce n’est pas l’ordinaire non plus que les hommes mortels aient p1us de charité que les immortels; et toutefois il y en a eu de mortels qui, étant inférieurs en l’exercice de l’amour aux immortels, les ont néanmoins devancés en la charité et habitude amoureuse. Et comme mettant en comparaison un fer ardent avec une lampe allumée, nous disons que le fer plus de feu et de chaleur, et la lampe plus de flamme et de clarté: aussi mettant un enfant glorieux en parangon (2) avec saint Jean encore prisonnier, ou saint Paul encore captif, nous dirons que l’enfant au ciel a plus de clarté et de lumière en l’entendement, plus de flamme et d’exercice d’amour en la volonté; mais que saint Jean ou saint Paul ont eu en terre plus de feu de charité et plus de chaleur de dilection.
(1) I Reg., XVII, 32.
(2) Parangon, parallèle, comparaison.
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CHAPITRE VIII
De l’incomparable amour de la Mère de Dieu Notre-Dame.
Mais en tout et partout, quand je fais des comparaisons, je n’entends point parler de la très sainte Vierge mère, Notre-Dame. O Dieu! nenni; car elle est la fille d’incomparable dilection, la toute unique colombe, la toute parfaite (1) épouse. De cette reine céleste je prononce de tout mon coeur cette amoureuse, mais véritable pensée, qu’au moins sur la fin de ses jours mortels sa charité surpassa celle des Séraphins. Car si plusieurs filles ont assemblé des richesses, celle-ci les a toutes surpassées (2). Tous les Saints et les Anges ne sont comparés qu’aux étoiles, et le premier d’entre eux à la plus belle d’entre elles: mais celle-ci est belle comme la lune (3), aisée d’être choisie et discernée entre tous les Saints, comme le soleil entre les astres. Et passant plus outre, je pense encore que comme la charité de cette mère d’amour surpasse celle de tous les Saints du ciel en perfection, aussi l’a-t-elle exercée plus excellemment, je dis même en cette vie mortelle. Elle .ne pécha jamais véniellement, ainsi que l’Eglise l’estime. Elle n’eut donc point de vicissitude, ni de retardement au progrès de son amour, ains monta d’amour en amour par un perpétuel avancement; elle ne sentit oncques aucune contradiction de l’appétit sensuel; et partant son amour, comme un vrai
Salomon, régna paisiblement en son âme, et y fit
(1) Cant. Cant., VI, 8.
(2) Prov., XXXI, 29.
(3) Cant. cant., VI, 9.
tous ses exercices à souhait. La virginité de son cœur et de sou corps fut plus digne et plus honorable que celle des Anges. C’est pourquoi son esprit, non divisé (1) ni partagé, comme saint Paul parle, était tout occupé à penser aux choses divines, comme elle plairait à son Dieu (2). Et enfin, l’amour maternel, le plus pressant, le plus actif, le plus ardent de tous, amour infatigable et insatiable, que ne devait-il pas faire dans le coeur d’une telle mère et pour le coeur d’un tel fils?
Eh! n’alléguez pas, je vous prie, que cette sainte Vierge fut néanmoins sujette au dormir (3) : non, ne me dites pas cela, Théotime. Car ne voyez-vous pas que son. sommeil est un sommeil d’amour? de sorte que son époux même veut qu’on la laisse dormir tant qu’il lui plaira. Ah! gardez bien, je vous en conjure, dit-il, d’éveiller ma bien-aimée jusqu’à ce qu’elle le veuille (4). Oui, Théotime, cette reine céleste ne s’endormait jamais que d’amour, puisqu’elle ne donnait aucun repos à son précieux corps que pour le revigorer, afin qu’il servit mieux son Dieu par après : acte certes très excel-lent de charité. Car, comme dit le grand saint Augustin, elle nous oblige d’aimer nos corps convenablement, en tan-t qu’ils sont requis aux bonnes oeuvres, qu’ils font une partie de notre personne, et qu’ils seront participants de la félicité éternelle. Certes, un chrétien doit aimer son corps comme une image vivante de celui du
(1) I Cor., VII, 33, 34.
(2) Ibid., 32.
(3) Au dormir, au sommeil.
(4) Cant. cant., II, 7.
Sauveur incarné, comme issu, de même tige avec icelui, et par conséquent lui appartenant en partage et consanguinité, surtout après que nous avons renouvelé l’alliance par la réception réelle de ce divin corps du Rédempteur, au très adorable sacrement de l’Eucharistie, et que par le baptême, confirmation. et autres sacrements, nous nous sommes dédiés et consacrés à la souveraine bonté.
Mais quant à la très sainte Vierge, ô Dieu, avec quelle dévotion devait-elle aimer son corps virginal, non seulement parce que c’était un corps doux, humble, pur, obéissant au saint amour, et qui était tout embaumé de mille sacrées suavités; mais aussi parce qu’il était la source vivante de celui du Sauveur, et lui appartenait si étroitement d’une appartenance incomparable. C’est pourquoi quand elle mettait son corps angélique au repos du sommeil : Or sus, reposez, disait-elle, ô tabernacle de l’alliance, arche de la sainteté, trône de la Divinité ; allégez-vous un peu de votre lassitude, et réparez vos forces par cette douce tranquillité.
Et puis, mon. cher Théotime, ne savez-vous pas que les songes mauvais, procurés volontairement par les pensées dépravées du jour, tiennent en quelque sorte lieu de péché, parce que ce sont comme des dépendances et exécutions de la malice précédente? Ainsi certes, les songes provenant des saintes affections de la veille sont estimés vertueux et sacrés. Mon Dieu, Théotime, quelle consolation d’ouïr saint Chrysostome (1) racontant un jour à son peuple la véhémence de
(1) Hom. X, De pœnitentia.
l’amour qu’il lui portait! « La nécessité du sommeil, dit-il, pressant nos paupières, la tyrannie de notre amour envers vous excite les yeux de notre esprit; et maintes fois emmi (1) mon sommeil, il m’a été avis que je vous parlais: car l’âme a accoutumé de voir en songe par imagination ce qu’elle pense parmi la journée. Ainsi ne vous voyant pas des yeux de la chair, nous nous voyons des yeux de la charité. » Eh! doux Jésus, qu’est-ce que devait songer votre très sainte Mère lorsqu’elle dormait, et que son coeur veillait? Ne songeait-elle point de vous voir encore plié dans ses entrailles, comme vous fûtes neuf mois, ou bien pendant à ses mamelles, et pressant doucement son sein virginal? Hélas! que de douceur en cette âme! Peut-être songea-t-elle maintefois que, comme notre Seigneur avait jadis souvent dormi sur sa poitrine, ainsi qu’un petit agnelet sur le flanc mollet de sa mère: de même aussi elle dormait dans son côté percé, comme une blanche colombe dans le trou d’un rocher assuré (2). Si que son dormir (3) était tout pareil à l’extase quant à l’opération de l’esprit, bien que quant au corps ce fat un doux et gracieux allégement et repos. Mais si jamais elle songea, comme l’ancien Joseph, à sa grandeur future, quand au ciel elle serait revêtue du soleil, couronnée d’étoiles, et la lune à ses pieds (4), c’est-à-dire tout environnée de la gloire de sou Fils, couronnée de celle des Saints et l’univers sous elle : ou que,
(1) Emmi, dans.
(2) Cant. cant., II, 14.
(3) Si que son dormir, en sorte que son sommeil.
(4) Gen., XXXII, 9 ; Apoc., XII, 1.
comme Jacob, elle vit le progrès et les fruits de la rédemption faite par son Fils en faveur des Anges et des hommes (1): Théotime, qui pourrait jamais s’imaginer l’immensité de si grandes délices? Que de colloques avec son cher enfant! que de suavité de toutes parts!
Mais voyez, je vous prie, que ni je ne dis, ni je ne veux dire que cette âme tant privilégiée de la Mère de Dieu ait été privée de l’usage de raison en son sommeil. Plusieurs ont estimé que Salomon en ce beau songe, quoique vrai songe (2), auquel il demanda et reçut le don de son incomparable sagesse, eut un véritable exercice de son franc arbitre à cause de l’éloquence judicieuse du discours qu’il y fit, du choix plein de discernement auquel il se détermina, et de la prière très excellente dont il usa; le tout sans aucun mélange d’impertinence, ou d’aucun détraquement d’esprit. Mais combien donc y a-t-il plus d’apparence que la mère du vrai Salomon ait eu l’usage de raison en son sommeil, comme Salomon même la fait parler, que son coeur ait veillé tandis qu’elle dormait (3)? Certes, que saint Jean eût l’exercice de son esprit dans le ventre même de sa mère, ce fut une bien plus grande merveille. Et pourquoi donc en refuserions-nous une moindre à celle pour laquelle et à laquelle Dieu a fait plus de faveurs, qu’il ne fit ni ne fera jamais pour tout le reste des créatures?
En somme, comme l’abeston (4), pierre
(1) Gen., XXVIII, 12.
(2) III Reg., III, 5, 6 et seq.
(3) Cant. cant., V, 2.
(4) Abeston, asbeste, substance minérale, filamenteuse, incombustible,
précieuse, conserve à jamais le feu qu’il a conçu par une propriété nonpareille; ainsi le coeur de la Vierge mère demeura perpétuellement enflammé du saint amour qu’elle reçut de son Fils, mais avec cette différence, que le feu de l’abeston, qui ne peut être éteint, ne peut non plus être agrandi, et les flammes sacrées de la Vierge ne pouvant ni périr, ni diminuer, ni demeurer en même état, ne cessèrent jamais de prendre des accroissements incroyables jusques au ciel, lieu de leur origine; tant il est vrai que cette mère est la mère de belle dilection (1), c’est-à-dire la plus aimable comme la plus amante, et la plus amante comme la pins aimée Mère de cet unique Fils, qui est aussi le plus aimable, le plus amant et le plus aimé Fils de cette unique mère.
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CHAPITRE IX.
Préparation au discours de l’union des bienheureux avec Dieu.
L’amour triomphant que les bienheureux exercent au ciel, consiste en la finale, invariable et éternelle union de l’âme avec son Dieu. Mais qu’est-elle cette union?
A mesure que nos sens rencontrent des objets agréables et excellents, ils s’appliquent plus ardemment et avidement à la jouissance d’iceux. Plus les choses sont belles, agréables à la vue, et dûment éclairées, plus l’oeirel les garde avidement et vivement; et plus la voix ou musique est douce et suave, plus elle attire l’attention de
(1) Eccles., XXIV, 24.
l’oreille : si que chaque objet exerce une puissante, mais amiable violence sur le sens qui lui est destiné, violence qui prend plus ou moins de force, selon que l’excellence est moindre ou plus grande, pourvu qu’elle soit proportionnée à la capacité du sens qui en veut jouir; car l’oeil qui se plait tant en la lumière, n’en peut pourtant supporter l’extrémité, et ne saurait regarder fixement le soleil; et pour belle que soit une musique, si elle est forte et trop proche de nous, elle nous importune et offense nos oreilles. La vérité est l’objet de notre entendement, qui a par conséquent tout son contentement à découvrir et connaître la vérité des choses, et selon que les vérités sont plus excellentes, notre entendement s’applique plus délicieusement et plus attentivement à les considérer. Quel plaisir pensez-vous, Théotime, qu’eussent ces anciens philosophes, qui connurent si excellemment tant de belles vérités en la nature? Certes, toutes les voluptés ne leur étaient rien en comparaison de leur bien-aimée philosophie, pour laquelle quelques-uns d’entre eux quittèrent les honneurs, les antres des grandes richesses, d’autres leur pays, et s’en est trouvé tel qui de sens rassis s’est arraché les yeux, se privant pour jamais de la jouissance de la belle et agréable lumière corporelle, pour s’occuper plus librement k considérer la vérité des choses par la lumière spirituelle; car on lit cela de Démocrite tant la connaissance de la vérité est délicieuse ! dont Aristote a dit fort souvent, que la félicité et béatitude humaine consiste en la
(1) Démocrite, d’Abdère philosophe grec, (49O av. J.-C.) expliquait le monde par les atomes.
sapience (1), qui est la connaissance des vérités éminentes.
Mais lorsque notre esprit élevé au-dessus de la lumière naturelle commence à voir les vérités sacrées de la foi, ô Dieu! Théotime, quelle allégresse! L’âme se fond de plaisir oyant la parole de son céleste époux qu’elle trouve plus douce et suave que Le miel de toutes les sciences humaines (2).
Dieu a empreint sa piste, ses allures et passées (3) en toutes les choses créées; de sorte que la connaissance que nous avons de sa divine majesté par les créatures, ne semble être autre chose que la vue des pieds de Dieu, et qu’en comparaison de cela, la. foi est une vue de la face même de sa divine majesté, laquelle nous ne voyons pas encore au plein jour de la gloire, mais nous la voyons pourtant comme en la prime aube du jour, ainsi qu’il advint à Jacob auprès du gué de Jabob; car bien qu’il n’eût vu l’ange avec lequel il lutta, sinon à la faible clarté du point du jour (4), si est-ce que, tout ravi de contentement, il ne laissa pas de s’écrier: J’ai vu le Seigneur face à face, et mon âme a été sauvée (5). O combien délicieuse est la sainte lumière de la foi, par laquelle nous savons avec une certitude nonpareille, non seulement l’histoire de l’origine des créatures et de leur vrai usage, mais aussi celle de la naissance éternelle du grand et souverain Verbe
(1) Sapience, sagesse, philosophie.
(2) Ps., CXVIII, 103.
(3) Sa piste, ses passées, sa trace, ses pas.
(4) Gen., XXXII, 24.
(5) Ibid., 30.
divin, auquel et par lequel tout a été fait, et lequel avec le Père et le Saint-Esprit est un seul Dieu, très unique, très adorable, et béni ès siècles des siècles. Amen. Ah! dit saint Jérôme à son Paulin ( ?), le docte Platon ne sut oncques ceci, l’éloquent Démosthènes l’a ignoré. O que vos paroles, dit le grand roi, sont douces, Seigneur, à mon palais, plus douces que le miel à ma bouche (1)! Notre coeur n’était-il pas tout ardent, tandis qu’il nous parlait en chemin (2)? disent ces heureux pèlerins d’Emmaüs, parlant des flammes amoureuses dont ils étaient touchés par la parole de la foi. Que si les vérités divines sont de si grande suavité, étant proposées en la lumière obscure de la foi, ô Dieu, que sera-ce quand nous les contemplerons en la clarté du midi de la gloire ?
La reine de Saba, qui, à la grandeur de la renommée de Salomon (3), avait tout quitté pour le venir voir, étant arrivée en sa présence, et ayant écouté les merveilles de la sagesse qu’il répandait en ses propos, tout éperdue et comme pâmée d’admiration (4), s’écria que ce qu’elle avait appris par oui-dire de cette céleste sagesse, n’était pas la moitié de la connaissance que la vue et l’expérience lui en donnaient (5).
Ah ! que belles et amiables sont les vérités que la foi nous révèle par l’ouïe ! Mais quand, arrivés en la céleste Jérusalem, nous verrons le grand Salomon, roi de gloire, assis sur le trône de sa sapience, manifestant avec une clarté
(1) Ps., CXVIII, 103.
(2) Luc., XXIV, 32.
(3) III Reg., X., 1
(4) Ibid., 5.
(5) Ibid., 7.
incompréhensible les merveilles et secrets éternels de sa vérité souveraine, avec tant de lumière que notre entendement verra en présence ce qu’il avait cru ici-bas: oh! alors, très cher Théotime, quels ravissements! quelles extases! quelles admirations! quels amours! quelles douceurs! Non jamais, dirons-nous en cet excès de suavité, non jamais nous n’eussions su penser de voir des vérités si délectables. Nous avons voirement cru tout ce qu’on nous avait annoncé de ta gloire, ô grande cité de Dieu (1); mais nous ne pouvions pas concevoir la grandeur infinie des abîmes de tes délices.
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CHAPITRE X.
Que le désir précédent accroîtra grandement l’union des bienheureux avec Dieu.
Le désir qui précède la jouissance, aiguise et affine (2) le ressentiment d’icelle, et pins le désir a été pressant et puissant, plus la possession de la chose désirée est agréable et délicieuse. O Jésus! mon cher Théotime, quelle joie pour le coeur humain de voir la face de la Divinité, face tant désirée, ains face l’unique désir de nos âmes! Nos coeurs ont une soif qui ne peut être étanchée par les contentements de la vie mortelle, contentements desquels les plus estimés et pourchassés, s’ils sont modérés, ils ne nous désaltèrent pas; et s’ils sont extrêmes, ils nous étouffent. On les désire néanmoins toujours extrêmes, et jamais ils ne le sont qu’ils ne soient excessifs, insupportables
(1) Ps., LXXXVI, 3.
(2) Affine, purifie, rend plus fin.
et dommageables; car on meurt de joie, comme on meurt de tristesse : ains la joie est plus active à nous ruiner que la tristesse. Alexandre ayant englouti (1) tout ce bas monde, tant en effet qu’en espérance, ouït dire à un chétif homme du monde qu’il y avait encore plusieurs autres mondes. Et comme un petit enfant qui veut pleurer pour une pomme qu’on lui refuse, cet Alexandre, que les mondains appellent le Grand, plus fou néanmoins qu’un petit enfant, se prend à pleurer à chaudes larmes de quoi il n’y avait pas apparence qu’il pût conquérir les autres-mondes, puisqu’il n’avait pas encore l’entière possession de celui-ci. Celui qui jouissant plus pleinement du monde que jamais nul ne fit, en est toutefois si peu content, qu’il pleure de tristesse, de quoi il n’en peut avoir d’autres que la folle persuasion d’un misérable cajoleur lui fait imaginer : dites-moi, je vous prie, Théotime, montre-t-il pas que la soif de son coeur ne peut être assouvie en cette vie, et que ce monde n’est pas suffisant pour le désaltérer? O admirable, mais aimable inquiétude du coeur humain! Soyez à jamais sans repos ni tranquillité quelconque en cette terre, mon âme, jusqu’à ce que vous ayez rencontré les fraîches eaux de la vie immortelle et la très sainte divinité, qui seules peuvent éteindre votre altération et accoiser votre désir.
Cependant, Théotime, imaginez-vous, avec le Psalmiste, ce cerf qui, mal mené par la meute, n’a plus ni haleine, ni jambes, comme il se fourre avidement dans l’eau qu’il va quêtant; avec quelle
(1) Englouti, absorbé par sa domination.
ardeur il se presse et serre dans cet élément (1): il semble qu’il se voudrait volontiers fondre et convertir en eau, pour jouir plus pleinement de cette fraîcheur. Hé! quelle union de notre coeur à Dieu là-haut au ciel, où, après ces désirs infinis du vrai bien, non jamais assouvis en ce monde, nous en trouverons la vivante et puissante source ! Alors certes, comme on voit un enfant affamé, si fort collé au flanc de sa mère et attaché à son sein, presser avidement cette douce fontaine de suave et désirée liqueur, de sorte qu’il est advis (2) qu’il veuille ou se fourrer tout dans ce sein maternel, ou bien le tirer et sucer tout entier dans sa petite poitrine; ainsi notre âme toute haletante de la soif extrême du vrai bien, lorsqu’elle en rencontrera la source inépuisable en la Divinité: ô vrai Dieu, quelle sainte et suave ardeur à s’unir et joindre à ces mamelles fécondes de la toute bonté, ou pour être tout abîmés en elle, ou afin qu’elle vienne toute en nous !
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CHAPITRE XI.
De l’union des esprits bienheureux avec Dieu en la vision de la Divinité.
Quand nous regardons quelque chose, quoiqu’elle nous soit présente, elle ne s’unit pas à nos yeux elle-même, ains seulement leur envoie une certaine représentation ou image d’elle-même, que l’on appelle espèce sensible, par le moyeu de laquelle nous voyons. Et quand nous contemplons ou entendons quelque chose, ce que nous
(1) Ps., XLI, 2.
(2) Il est advis, on croirait,
entendons ne s’unit pas non plus à notre entendement, sinon par le moyeu d’une autre représentation et image très délicate et spirituelle que l’on nomme espèce intelligible. Mais encore ces espèces par combien de détours et de changements viennent-elles à notre entendement! Elles abordent au sens extérieur, et de là passent à l’intérieur, puis à la fantaisie (1), de là à l’entendement actif, et viennent enfin au passif; à ce que passant par tant d’étamines et sous tant de limes, elles soient par ce moyen purifiées, subtilisées et affinées, et que de sensibles elles soient rendues intelligibles.
Nous voyons et entendons ainsi, Théotime, tout ce que nous voyons ou entendons en cette vie mortelle, oui même les choses de la foi. Car, comme le miroir ne contient pas la chose que l’on y voit, ains seulement la représentation et espèce (2) d’icelle, laquelle représentation, arrêtée par le miroir, en produit une autre en l’oeil qui regarde; de même la parole de la foi ne contient pas les choses qu’elle annonce, ains seulement elle les représente: et cette représentation des choses divines qui est en la parole de la foi, en produit une autre, laquelle notre entendement, moyennant la grâce de Dieu, accepte et reçoit comme représentation de la sainte vérité, et notre volonté s’y complaît et l’embrasse comme
(1) Fantaisie, imagination.
(2) Espèce, apparence. Dans la philosophie scolastique, espèce est synonyme d’image. La connaissance des corps se fait au moyen d’espèces sensibles, c’est-à-dire d’images perçues par les sens, puis par l’entendement, espèces intelligibles.
une vérité honorable, utile, aimable et très bonne: de sorte que les vérités signifiées en la parole de Dieu sont par icelles représentées à l’entende. ment, comme les choses exprimées au miroir sont par le miroir représentées à l’oeil : si que croire, c’est voir comme par un miroir, dit le grand Apôtre (1).
Mais au ciel, Théotime, ah ! mon Dieu, quelles faveurs! La Divinité s’unira elle-même à notre entendement, sans entremise d’espèce ni représentation quelconque ; ains elle s’appliquera et joindra elle-même à notre entendement, se rendant tellement présente à lui, que cette intime présence tiendra lieu de représentation et d’espèce. O vrai Dieu, quelle suavité à l’entendement humain d’être à jamais uni à son souverain objet, recevant non sa représentation, mais sa présence ; non aucune image ou espèce, mais la propre essence de sa divine vérité et majesté? Nous serons là comme des enfants très heureux de la divinité, ayant l’honneur d’être nourris de la propre substance divine, reçue en notre âme par la bouche de notre entendement; et, ce qui surpasse toute douceur, c’est que comme les mères ne se contentent pas de nourrir leurs poupons de leur lait, qui est leur propre substance, si elles-mêmes ne leur mettent le sein dans la bouche, afin qu’ils- reçoivent leur substance, non on une cuiller ou autre instrument, ains en leur propre substance et par leur propre substance; en sorte que cette substance maternelle serve de tuyau, aussi bien que de nourriture, pour
(1) I Cor., XIII, 12.
être reçue du bien-aimé petit enfançon (1) ; ainsi Dieu notre père ne se contente pas de faire recevoir sa propre substance en notre entendement, c’est-à-dire de nous faire voir sa divinité; mais par un abîme de sa douceur, il appliquera lui-même sa substance à notre esprit, afin que nous l’entendions, non p1us en espèce ou représentation, mais en elle-même et par elle-même; en sorte que sa substance paternelle et éternelle serve d’espèce aussi bien que d’objet à notre entendement. Et alors seront pratiquées en une façon excellente ces divines promesses : Je la mènerai en la solitude, et parlerai à son coeur et l’allaiterai (2). Esjouissez-vous (3) avec Jérusalem en liesse, afin que vous vous allaitiez et soyez remplis de la mamelle de sa consolation, et que vous suciez, et que vous vous délectiez de la totale affluence de sa gloire. Vous serez portés à la mamelle; et on vous amadouera sur les genoux (4).
Bonheur infini, Théotime, et lequel ne nous a pas seulement été promis, mais nous en avons des arrhes au très saint sacrement de l’Eucharistie, festin perpétuel de la grâce divine; car en icelui nous recevons le sang du Sauveur en sa chair, et sa chair en son sang: son sang nous étant appliqué par sa chair, sa substance par sa substance à notre propre bouche corporelle, afin que nous sachions qu’ainsi nous appliquera-t-il son essence divine au festin éternel de la gloire. il est vrai qu’ici cette faveur nous est faite réellement, mais à couvert sous les espèces et apparences sacramentelles;
(1) Enfançon, petit enfant, nourrisson
(2) Os., II, 4.
(3) Esjouissez-vons, réjouissez-vous.
(4) Is., LXVI, 10-12.
là où au ciel la Divinité se donnera à découvert, et nous la verrons face à face comme elle est (1).
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CHAPITRE XII
De l’union éternelle des esprits bienheureux avec Dieu en la vision de la naissance éternelle du Fils de Dieu.
O saint et divin Esprit, amour éternel du Père et du Fils, soyez propice à mon enfance. Notre entendement verra donc Dieu, Théotime; mais je dis, il verra Dieu lui-même face à face, contemplant par une vue de vraie et réelle présence la propre essence divine, et en elle ses infinies beautés, la toute-puissance, la toute-bonté, toute sagesse, toute-justice, et le reste de cet abîme de perfections.
Il verra donc clairement cet entendement, la connaissance infinie que, de toute éternité, le Père a eue de sa propre beauté, et pour laquelle exprimer en soi-même il prononça et dit éternellement le mot, le verbe, ou parole et diction très unique et très infinie; laquelle comprenant et représentant toute la perfection du Père, ne peut être qu’un même Dieu très unique avec lui, sans division ni séparation. Ainsi verrons-nous donc cette éternelle et admirable génération du Verbe et Fils divin, par laquelle il naquit éternellement à l’image et semblance (2) du Père, image et semblance vive et naturelle, qui ne représente aucuns accidents, ni aucun extérieur; puisqu’en Dieu tout est substance, et n’y peut avoir accident
(1) I Cor., XIII, 13.
(2) Semblance, ressemblance
tout est intérieur, et n’y peut avoir aucun extérieur. Mais image qui représente la propre substance du Père, si vivement, si naturellement, tant essentiellement et substantiellement, que pour cela elle ne peut être que le même Dieu avec lui, sans distinction ni différence quelconque d’essence ou substance, ans avec la seule distinction des personnes; car comme se pourrait-il faire que ce divin Fils fût la vraie, vraiment vive et vraiment naturelle image, semblance et figure de l’infinie beauté et substance du Père, si elle ne représentait infiniment au vif et au naturel les infinies perfections du Père? et comme pourrait-elle représenter infiniment des perfections infinies, si elle-même n’était infiniment parfaite? et comme pourrait-elle être infiniment parfaite, si elle n’était Dieu? et comme pourrait-elle être Dieu, si elle n’était un même Dieu avec le Père?
Ce Fils donc, infinie image et figure de son Père infini, est un seul Dieu très unique et très infini avec son Père, sans qu’il y ait aucune différence de substance entre eux, ains seulement la distinction de personnes : laquelle distinction de personnes, comme elle est totalement requise, aussi est-elle très suffisante pour faire que le Père prononce, et que le Fils soit la parole prononcée; que le Père die (1), et que le Fils soit le Verbe ou la diction que le Père exprime; et que le Fils soit l’image, semblance et figure exprimée; et qu’en somme le Père soit Père, et le Fils soit Fils, deux personnes distinctes, mais une seule essence et divinité. Ainsi Dieu qui est seul, n’est pas pourtant solitaire: car il est seul en sa très unique et
(1) Die, dise, parle, forme usitée au XVII° siècle.
très simple divinité; mais il n’est pas solitaire, puisqu’il est Père et Fils en deux personnes. O Théotime, Théotime, quelle joie, quelle allégresse de célébrer cette éternelle naissance qui se fait en la splendeur des saints (1) ; de la célébrer, dis-je, en la voyant, et de la voir en la célébrant!
Le très doux saint Bernard, étant encore jeune garçon à Châtillon-sur-Seine, la nuit de Noël, attendait en l’église que l’on commençât l’office sacré ; et. en cette attente, le pauvre enfant s’endormit d’un sommeil fort léger, pendant lequel, Ô Dieu, quelle douceur! il vit en-esprit, mais d’une vision fort distincte et fort claire, comme le Fils de Dieu ayant épousé la nature humaine, et s’étant rendu petit enfant dans les entrailles très pures de sa mère, naissait virginalement de son sein sacré avec une humble suavité mêlée d’une céleste majesté,
Comme l’époux qui, en maintien royal,
Sort tout joyeux de son lit nuptial (2).
Vision, Théotime, qui combla tellement le coeur amiable du petit Bernard d’aise, de jubilation et de délices spirituelles, qu’il en eut toute sa vie des ressentiments extrêmes, et partant, combien que (3) depuis, comme une abeille sacrée, il recueillit toujours de tous. les divins mystères le miel de mille douces et divines consolations, si est-ce que la. solennité de Noël lui apportait une particulière suavité, et parlait avec un goût nonpareil de cette nativité de son Maître. Hélas ! mais de grâce, Théotime, si une vision mystique
(1) Ps., CIX,3.
(2) Ps., LXXXI, 6.
(3) Combien que, bien que, quoique.
et imaginaire de la naissance temporelle et humaine du Fils de Dieu, par laquelle il procédait homme de la femme, vierge d’une vierge, ravit et contente si fort le coeur d’un enfant; hé! que sera-ce, quand nos esprits glorieusement illuminés de la clarté bienheureuse, verront cette éternelle naissance par laquelle le Fils procède Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu d’un vrai Dieu, divinement et éternellement? Alors donc notre esprit se joindra par une complaisance incompréhensible à cet objet si délicieux, et par une invariable attention lui demeurera éternellement uni.
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CHAPITRE XIII
De l’union des esprits bienheureux avec Dieu en la vision de la production du Saint-Esprit.
Le Père éternel voyant l’infinie bonté et beauté de son essence -si vivement, essentiellement et substantiellement exprimée en son Fils, et le Fils voyant réciproquement que sa même essence, bonté et beauté est originairement en son Père comme en sa source ou fontaine; hé! se pourrait-il faire que ce divin Père et son Fils ne s’entr’aimassent pas d’un amour infini, puisque leur volonté par laquelle ils s’aiment, et leur bonté pour laquelle ils s’aiment, sont infinies en l’un et en l’autre ?
L’amour ne nous trouvant pas égaux, il nous égale; ne nous trouvant pas unis, il nous unit. Or, le Père et le Fils se trouvant non seulement égaux et unis, ains un même Dieu, une même essence et une même unité, quel amour doivent-ils avoir l’un à l’autre! Mais cet amour ne se passe pas comme l’amour que les créatures intellectuelles ont entre elles ou envers leur Créateur. Car l’amour créé se fait par plusieurs et divers élans, soupirs, unions et liaisons qui s’entre-suivent, et font la continuation de l’amour avec une douce vicissitude de mouvements spirituels. Mais l’amour divin du Père éternel envers son Fils est pratiqué en un seul soupir élancé réciproquement par le Père et le Fils, qui en cette sorte demeurent unis et liés ensemble. Oui, mon Théotime : car la bonté du Père et du Fils n’étant qu’une seule très uniquement unique bonté, commune à l’un et à l’autre, l’amour de cette bonté ne peut être qu’un seul amour; parce qu’encore qu’il y ait deux amants, à savoir le Père et le Fils, néanmoins il n’y a que leur seule très unique bonté qui leur est commune, laquelle est aimée, et leur très unique volonté qui aime; et partant il n’y a aussi qu’un seul amour exercé par un seul soupir amoureux. Le Père soupire cet amour, le Fils le soupire aussi ; mais parce que le Père ne soupire cet amour que par la même volonté et pour la même bonté qui est également et uniquement en lui et en son Fils, et le Fils mutuellement (1) ne soupire ce soupir amoureux que pour cette même bonté et par cette même volonté ; partant ce soupir amoureux n’est qu’un seul soupir, ou un seul esprit élancé par deux soupirants.
Et d’autant que le Père et le Fils qui soupirent, ont une essence et volonté infinie par laquelle ils soupirent, et que la bonté pour laquelle ils soupirent est infinie, il est impossible que le soupir
(1) Mutuellement, à son tour.
ne soit infini. Et d’autant qu’il ne peut être infini qu’il ne soit Dieu, partant cet esprit soupiré du Père et du Fils est vrai Dieu. Et parce qu’il n’y a, ni peut avoir qu’un seul Dieu, il est un seul vrai Dieu avec le Père et le Fils. Mais de plus, parce que cet amour est un acte qui procède réciproquement du Père et du Fils, il ne peut être ni le Père ni le Fils desquels il est procédé, quoiqu’il ait la même bonté et substance du Père et du Fils; ains faut que ce soit une troisième personne divine, laquelle avec le Père et le Fils ne soit qu’un seul Dieu. Et d’autant que cet amour est produit par manière de soupir ou d’inspiration, il est appelé Saint-Esprit.
Or sus, Théotime, le roi David, décrivant la suavité de l’amitié des serviteurs de Dieu, s’écrie
O voici que c’est chose bonne
Qui mille suavités donne,
Quand les frères ensemblement
Habitent unanimement:
Car cette douceur amiable
Au très saint onguent est semblable,
Que dessus le chef on versa,
D’Aaron, quand on le consacra:
Onguent, dont ta tête sacrée
D’Aaron était toute trempée,
Jusqu’à la robe s’écoulant,
Et tout son collet parfumant (1).
Mais, Ô Dieu ! si l’amitié humaine est tant agréablement aimable, et répand une odeur si délicieuse sur ceux qui la contemplent; que sera-ce, mon bien-aimé Théotime, de voir l’exercice sacré de l’amour réciproque du Père envers le Fils éternel? Saint Grégoire Nazianzène raconte que l’amitié incomparable qui était entre lui et son
(1) Ps., CXXXII, 1, 2.
grand saint Basile, était célébrée par toute la Grèce , et Tertullien témoigne que les païens. admiraient cet amour plus que fraternel qui régnait entre les premiers chrétiens. O quelle fête ! quelle solennité! de quelles louanges et bénédictions doit être célébrée, de quelle admiration doit être honorée et aimée l’éternelle et souveraine amitié du Père et du Fils ! Qu’y a-t-il d’aimable et d’amiable, si l’amitié ne l’est pas? Et si l’amitié est aimable et amiable, quelle amitié le peut être en comparaison die cette infinie amitié qui est entre le Père et le Fils, et qui est un même Dieu très unique avec eux? Notre cœur, Théotime, s’abîmera d’amour en l’admiration de la beauté et suavité de l’amour que ce Père éternel et ce Fils incompréhensible pratiquent divinement et éternellement.
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CHAPITRE XIV
Que la sainte lumière de la gloire servira à l’union des esprits bienheureux avec Dieu.
L’entendement créé verra donc l’essence divine sans aucune entremise d’espèce ou représentation; mais il ne la verra pas néanmoins sans quelque excellente lumière qui le dispose, élève et renforce pour faire une vue si haute, et d’un objet si sublime et éclatant. Car, comme la. chouette a bien la vue assez forte pour voir la sombre lumière de la nuit sereine, mais non pas toutefois pour voir la clarté du midi qui est trop brillante pour être reçue par des yeux si troubles et imbéciles ainsi notre entendement qui a bien assez de force pour considérer les vérités naturelles par son discours, et- même les choses surnaturelles de la grâce par la lumière de lai foi, ne saurait pas néanmoins, ni par la lumière de la nature, ni par la lumière de la foi, atteindre jusqu’à la vue de la substance divine en elle-même. C’est pourquoi la suavité d-e la sagesse éternelle a disposé de ne point appliquer son essence à-notre entendement, qu’elle ne l’ait préparé, revigoré et habilité (1) pour recevoir une vue si éminente, et dis-proportionnée à sa condition naturelle, comme est la vue de la Divinité. Car ainsi le soleil, souverain objet de nos yeux corporels entre les choses naturelles, ne se présente point à notre vue que premier il n’envoie ses rayons par le moyen desquels nous le puissions voir, de sorte que nous ne le voyons que par sa lumière. Toutefois il y a die la différence entre les rayons que le soleil jette à nos yeux corporels, et la lumière que Dieu créera en nos entendements au ciel; car le rayon. du soleil corporel ne fortifie point nos yeux quand ils sont faibles et impuissants à voir, ains plutôt il les aveugle, éblouissant et dissipant leur vue infirme:
ou au contraire cette sacrée lumière de gloire trouvant nos entendements inhabiles et incapables de voir la Divinité, elle les élève, renforce et perfectionne si excellemment, que par une merveille incompréhensible ils regardent et contemplent l’abîme de la clarté divine fixement et droitement en elle-même, sans être éblouis ni rebouchés (2): de la grandeur infinie de son éclat.
(1) Habilité, disposé, instruit.
(2) Rebouchés de..., refermés par.
Tout ainsi donc que Dieu nous a donné la lumière de la raison par laquelle nous le pouvons connaît comme auteur de la nature, et la lumière de la foi par laquelle nous le considérons comme source de la grâce: de même il nous donnera la lumière de gloire par laquelle nous le contemplerons comme fontaine de la béatitude et vie éternelle, mais fontaine, Théotime, que nous ne contemplerons pas de loin, comme nous faisons maintenant par la foi, ains que nous verrons par la lumière de gloire, plongés et abîmés en icelle. Les plongeons (1), dit Pline, qui pour pêcher les pierres précieuses s’enfoncent dans la mer, prennent de l’huile en leurs bouches, afin que la répandant ils aient plus de jour pour voir dedans les eaux entre lesquelles ils nagent. Théotime, l’âme bienheureuse étant enfoncée et plongée dans l’océan de la divine Essence, Dieu répandra dans son entendement la sacrée lumière de gloire, -qui lui fera jour dans cet abîme de lumière inaccessible (2), afin que par la clarté de la gloire nous voyions la clarté de la Divinité.
En Dieu gît la fontaine mAme
De vie et de plaisir suprême
La clarté noua apparaîtra
Aux rais (3) de sa vive lumière.
Et notre liesse plénière
De son jour seulement naîtra (4).
(1) Plongeons, plongeurs.
(2) I Tim.
(3) Rais, rayons.
(4) Ps., XXXV, 40.
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CHAPITRE XV
Que l’union des bienheureux avec Dieu aura des différents degrés.
Or ce sera cette lumière de gloire, Théotime, qui donnera la mesure à la vue et contemplation des bienheureux; et selon que nous aurons plus ou moins de cette sainte splendeur, nous verrons aussi plus ou moins clairement, et par conséquent plus ou moins heureusement la très sainte Divinité, qui regardée diversement nous rendra de même différemment glorieux. Certes en ce paradis céleste tous les Esprits voient toute l’essence divine; mais nul d’entre eux, ni tous ensemble ne la voient, ni peuvent voir totalement. Non, Théotime; car Dieu étant très uniquement un et très simplement indivisible, on ne le peut voir qu’on ne le voie tout, d’autant qu’il est infini, sans limite ni borne, ni mesure quelconque en sa perfection; il n’y a ni peut avoir aucune capacité hors de lui qui jamais puisse totalement comprendre ou pénétrer l’infinité de sa bonté infiniment essentielle et essentiellement infinie.
Cette lumière créée du soleil visible qui est limitée et finie, est tellement vue toute de tous ceux qui la regardent, qu’elle n’est pourtant jamais vue totalement de pas un, ni même de tous ensemble. Il en est presque ainsi de tous nos sens, outre plusieurs qui oyent une excellente musique, quoique tous l’entendent toute, les uns pourtant ne l’oyent pas si bien, ni avec tant de plaisir que les autres, selon que les oreilles sont plus ou moins délicates. La manne était savourée toute de quiconque la mangeait, niais différemment néanmoins, selon la diversité des appétits de ceux qui la prenaient, et aie fut jamais savourée totalement; car elle avait plus de différentes saveurs, qu’il n’y avait de variétés de goût ès Israélites. Théotime, nous verrons et savourerons là-haut au ciel toute la Divinité; mais jamais nul des bienheureux, ni tous ensemble, ne la verront ou savoureront totalement. Cette infinité divine aura toujours infiniment plus d’excellences que nous ne saurions avoir de suffisance et de capacité : et nous aurons un contentement indicible de connaître qu’après avoir assouvi tout le désir de notre coeur, et rempli pleinement sa capacité en la jouissance du bien infini qui est Dieu, néanmoins il restera encore en cette infinité des infinies perfections à voir, à jouir et posséder, que sa divine majesté comprend et voit elle seule, elle seule se comprenant soi-même.
Ainsi les poissons jouissent de la grandeur incroyable de l’Océan ; et jamais pourtant aucun poisson, ni même toute la multitude des poissons, ne vit toutes les plages, ni ne trempa ses écailles en toutes les eaux de la mer. Et les oiseaux s’égayent à leur gré dans la vasteté de l’air; mais jamais aucun oiseau, ni mémo toute la race des oiseaux ensemble, n’a battu des ailes toutes les contrées de l’air, et n’est jamais parvenu à la suprême région d’icelui. Ah ! Théotime, nos esprits, à leur gré et selon toute l’étendue de leurs souhaits, nageront en l’Océan, et voleront en l’air de la Divinité, et se réjouiront éternellement de voir que cet air est tant infini, cet Océan si vaste, qu’il aie peut être mesuré par leurs ailes; et que jouissant, sans
réserve ni exception quelconque, de tout cet abîme infini de la Divinité, ils ne peuvent néanmoins jamais égaler leur jouissance à cette infinité, laquelle demeure toujours infiniment infinie au-dessus de leur capacité.
Et sur ce sujet les esprits bienheureux sont ravis de deux admirations : l’une pour l’infinie beauté qu’ils contemplent, et l’autre pour l’abîme de l’infinité qui reste à voir en cette même beauté. O Dieu! que ce qu’ils voient est admirable! mais, Ô Dieu! que ce qu’ils ne voient pas l’est beaucoup plus! Et toutefois, Théotime, la très sainte beauté qu’ils voient étant infinie, elle les rend parfaitement satisfaits et assouvis; et se contenant d’en jouir, selon le rang qu’ils tiennent au ciel, à cause de la très aimable providence divine qui en a ainsi ordonné, ils convertissent la connaissance qu’ils ont de ne posséder pas, ni ne pouvoir posséder totalement leur objet, en une simple complaisance d’admiration, par laquelle ils ont une joie souveraine de voir que la beauté qu’ils aiment est tellement infinie, qu’elle ne peut être totalement connue que par elle-même. Car en cela consiste la divinité de cette beauté infinie, ou la beauté de cette infinie divinité.
FIN DU TROISIÈME LIVRE.

LIVRE QUATRIÈME
DE LA DÉCADENCE ET RUINE DE LA CHARITÉ
CHAPITRE PREMIER
Que nous pouvons perdre l’amour de Dieu, tandis que nous sommes en cette vie mortelle.
Nous ne faisons pas ces discours pour ces grandes âmes d’élite que Dieu, par une très spéciale faveur, maintient et confirme tellement de son amour, qu’elles sont hors le hasard de jamais le perdre. Nous parlons pour le reste des mortels, auxquels le Saint-Esprit adresse ces avertissements : Qui est debout qu’il prenne garde à ne point tomber (1). Tiens ce que tu as (2). Ayez soin et travaillez, afin d’assurer par bonnes oeuvres votre vocation (3). Ensuite de quoi il leur fait sentir cette prière: Ne me rejetez point de devant votre face et ne m’ôtez point votre Saint-Esprit (4). Et ne nous induisez point en tentation(5) ; afin qu’ils fassent leur salut avec un saint tremblement et une crainte sacrée (6); sachant qu’ils ne sont plus invariables et
(1) I Cor., X, 12.
(2) Apoc., III, 1l.
(3) II Petr., I, 10.
(4) Ps., L, 13.
(5) Matth., VII, 13.
(6) Phil., II, 12.
fermes à conserver l’amour de Dieu, que le premier Ange avec ses sectateurs et Judas, qui l’ayant reçu le perdirent, et- en le perdant se perdirent éternellement eux-mêmes; ni que Salomon, qui l’ayant une fois quitté, tient tout le monde en doute de sa damnation; ni qu’Adam, Éve, David, saint Pierre, qui étant enfants de salut, ne laissèrent pas de déchoir pour un temps de l’amour sans lequel il n’y a point de salut. Hélas! ô Théotime, qui sera donc assuré de conserver l’amour sacré en cette navigation de la vie mortelle, puisqu’en la terre et au ciel tant de personnes d’incomparable dignité ont fait de si cruels naufrages?
Mais, Ô Dieu éternel! comme est-il possible, direz-vous, qu’une âme qui n l’amour de Dieu, le puisse jamais perdre? car où l’amour est, il résiste an péché. Et, comme se peut-il donc faire que le péché y entre? puisque l’amour est fort comme la mort, âpre au combat comme l’enfer (1), comme peuvent les forces de la mort ou de l’enfer, c’est-à-dire, les péchés, vaincre l’amour qui pour le moins les égale en force, et les surmonte en assistance et en droit? Mais comme peut-il être qu’une âme raisonnable, qui a une fois savouré une si grande douceur comme est celle de l’amour divin, puisse oncques volontairement avaler les eaux amères de l’offense ? Les enfants, tout enfants qu’ils sont, étant nourris au lait, au beurre et au miel, abhorrent l’amertume de l’absinthe et du chicotin (2), et pleurent jusques à pâmer, quand on
(1) Cant. cant., VIII, 6.
(2) Chicotin, extrait fort amer de l’aloès ou de la coloquinte.
leur en fait goûter. Hé! donc, Ô vrai Dieu, l’âme une fois jointe à la bonté du Créateur, comme le peut-elle quitter pour suivre la vanité de la créature ?
Mon cher Théotime, les cieux mêmes s’ébahissent, leurs portes se froissent de frayeur (1), et les anges de paix (2) demeurent éperdus d’étonnement sur cette prodigieuse misère du coeur humain, qui abandonne un bien tant aimable, pour s’attacher à des choses si déplorables. Mais avez-vous jamais vu cette petite merveille que chacun sait, et de laquelle chacun ne sait pas la raison? quand on perce un tonneau bien plein., il ne répandra point son vin, qu’on ne lui donne de l’air par-dessus; ce qui n’arrive pas aux tonneaux esquels il y a déjà du vide; car on ne les a pas plus tôt ouverts que le vin en sort. Certes, en cette vie mortelle, quoique nos âmes abondent en amour céleste, si est-ce que (3) jamais elles n’en sont si pleines, que par la tentation cet amour ne puisse sortir, Mais là-haut au ciel, quand les suavités de la beauté de Dieu occuperont tout notre entendement, et les délices de sa bonté assouviront toute notre volonté, en sorte qu’il n’y aura rien que la plénitude de son amour ne remplisse; nul objet, quoiqu’il pénètre jusqu’à nos coeurs, ne pourra jamais tirer, ni faire sortir une seule goutte de la précieuse liqueur de leur amour céleste. Et de penser donner du vent par-dessus, c’est-à-dire, décevoir ou surprendre l’entendement, il ne sera
(1) Jér., II, 12.
(2) Is., XXIII, 7.
(3) Si est-ce que, toujours est il que
plus possible; car il sera immobile en l’appréhension de la vérité souveraine.
Ainsi le vin qui est bien épuré et séparé de sa lie, peut aisément être garanti de tourner et pousser (1) ; mais celui qui est sur la lie, y est presque toujours sujet. Et quant à nous, tandis que nous sommes en ce monde, nos esprits sont sur la lie et le tartre de mille humeurs et misères, et par conséquent aisés à changer et tourner en leur amour. Mais étant au ciel, où, comme en ce grand festin décrit par Isaïe, nous aurons le vin purifié de toute lie (2), nous ne serons plus sujets au change, ains demeurerons inséparablement unis par amour à notre souverain bien. Ici, parmi les crépuscules de l’aube du jour, nous craignons qu’en lieu de l’époux nous ne rencontrions quoiqu’autre objet qui nous amuse et déçoive; mais quand nous le trouverons là-haut où il repaît et repose au midi de sa gloire (3), il n’y aura plus moyen d’être trompé; car sa lumière sera trop claire, et sa douceur nous liera si serrés à. sa bonté, que nous ne pourrons plus vouloir nous en déprendre.
Nous sommes comme le corail qui, dans l’océan, lieu de son origine, est un arbrisseau (4) pâle vert, faible, fléchissant et pliable; mais étant tiré hors du fond de la mer comme du sein
1) Pousser, fermenter.
(2) Is., XXV, 6.
(3) Cant. cant., I, 6.
(4) Le corail est un arbrisseau... le corail est un polypier qui a la forme d’un arbrisseau couvert d’une membrane vasculaire qui relie entre eux les polypes et leur permet de profiter de la même nourriture.
de sa mère, il devient presque pierre, se rendant ferme et impliable, à mesure qu’il change son vert blafâtre en un vermeil fort vif; car ainsi étant encore emmi la mer de ce monde, lieu de notre naissance, nous sommes sujets à des vicissitudes extrêmes, et pliables à toutes les mains: à la droite de l’amour céleste par l’inspiration, à la gauche de l’amour terrestre par la tentation. Mais si une fois tirés hors de cette mortalité, nous avons changé le pâle vert de nos craintives espérances au vif vermeil de l’assurée jouissance, jamais plus nous ne serons muables (1); ains demeurerons à toujours arrêtés en l’amour éternel.
Il est impossible de voir la Divinité et ne l’aimer pas. Mais ici-bas, où, sans la voir, noirs l’entrevoyons seulement ais travers des ombres de la foi, comme en un miroir (2), notre connaissance n’est pas si grande, qu’elle ne laisse encore l’entrée à la surprise des autres objets et biens apparents, lesquels, entre les obscurités qui se mêlent en la certitude et vérité de la foi, se glissent insensiblement comme petits renardeaux, et démolissent notre vigne fleurie (3). En somme, Théotime, quand nous avons la charité, notre franc arbitre est paré de la robe nuptiale, de laquelle comme il peut toujours demeurer vêtu, s’il veut, en bien faisant, aussi s’en peut-il dépouiller, s’il lui plaît, en péchant.
(1) Muables, changeantes.
(2) I Cor., XIII, 12.
(3) Cant. cant., II, 15.
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CHAPITRE II
Du refroidissement de l’âme en l’amour sacré.
L’âme est maintes fois contristée et affligée dans le corps, jusque même à quitter plusieurs membres d’icelui, qui demeurent privés de mouvement et sentiment, encore qu’elle n’abandonne pas le coeur, où elle est toujours entière jusques à l’extrémité de la vie. Ainsi, la charité est quelquefois tellement allangourie et abattue dans le coeur, qu’elle ne parait presque plus en aucun exercice, et néanmoins elle ne laisse pas d’être entière en la suprême région de l’âme, et c’est lorsque, sous la multitude des péchés véniels, comme sous des cendres, le feu du saint amour demeure couvert et sa lueur étouffée, quoique non pas amorti ni éteint; car tout ainsi que la présence du diamant empêche l’exercice et l’action de la propriété que l’aimant a d’attirer le fer, sans toutefois lui ôter la propriété, laquelle opère soudain que cet empêchement est éloigné; de même la présence du péché véniel n’ôte pas voirement à la charité sa force et puissance d’opérer, mais elle l’engourdit en certaine façon, et la prive de l’usage de son activité, si qu’elle demeure sans action, stérile et inféconde.
Certes, le péché véniel, ni même l’affection au péché véniel, n’est pas contraire à l’essentielle résolution de la charité qui est de préférer Dieu à toutes choses, d’autant que par ce péché nous aimons quelque chose hors de la raison, mais non pas contre la raison; nous déférons un peu trop, et plus qu’il n’est convenable à la créature, mais non pas en la préférant au Créateur; nous nous amusons plus qu’il ne faut aux choses terrestres, mais nous ne quittons pas pour cela les célestes. En somme, cette sorte de péché nous retarde au chemin dela charité, mais il ne nous en retire pas; et partant le péché véniel n’étant pas contraire à la charité, il ne la détruit jamais, ni en tout ni en partie.
Dieu fit savoir à l’évêque d’Éphèse qu’il avait délaissé sa première charité (1). Où il ne dit pas qu’il était sans charité, mais seulement qu’elle n’était plus telle qu’au commencement, c’est-à-dire, qu’elle n’était plus prompte, fervente, fleurissante et fructueuse; ainsi que nous avons accoutumé de dire d’un homme qui, de brave, joyeux et gaillard, est devenu chagrin, paresseux et maussade : ce n’est pins celui d’autrefois, car nous ne voulons pas entendre que ce ne soit pas le même selon la substance, mais seulement selon les actions et exercices. Et de même Notre-Seigneur a dit qu’ès derniers jours la charité de plusieurs se refroidira (2), c’est-à-dire, elle ne sera pas si active et courageuse, à cause de la crainte et de l’ennui qui oppressera les coeurs. Certes, la concupiscence ayant conçu, elle engendre le péché (3); mais ce péché, quoique péché, n’engendre pas toujours la mort de l’âme, ains seulement lorsqu’il e une malice entière, et qu’il est consommé et accompli (4), comme dit saint Jacques, qui en cela établit
(1) Apoc., II, 4.
(2) Matth., XXIV, 12.
(3) Jac., I, 15.
(4) Ibid..
si clairement la différence entre le péché véniel et le péché mortel, que je ne sais comme il s’est trouvé des gens en notre siècle qui aient en la hardiesse de le nier (1).
Néanmoins, le péché véniel est péché, et par conséquent il déplaît à la charité, non comme chose qui lui soit contraire, mais comme chose contraire à ses opérations et à son progrès, voire même à son intention, laquelle étant que nous rapportions toutes nos opérations à Dieu, elle est violée par le péché véniel, qui porte les actions pur lesquelles nous le commettons, non pas voirement contre Dieu, mais hors de Dieu et de sa volonté. Et comme nous disons d’un arbre qui a été rudement touché et réduit en friche par la tempête, que rien n’y est demeuré, parce qu’encore que l’arbre est entier, néanmoins il est resté sans fruit: de même, quand notre charité est battue des affections que l’on a aux péchés véniels, nous disons qu’elle est diminuée et défaillie, non que l’habitude de l’amour ne soit entière en nos esprits, mais parce qu’elle est sans les oeuvres qui sont ses fruits.
L’affection aux grands péchés rendait tellement la vérité prisonnière de l’injustice entre les philosophes païens, que, comme dit le grand Apôtre connaissant Dieu, ils ne le glorifiaient pas (2), selon que cette connaissance requérait, si que cette affection n’exterminant uns la lumière naturelle,
(1) Luther et Calvin, Wicklef, et plus tard Baïus, ont nié la distinction entre les péchés sous le rapport de la gravité, les déclarant tous mortels.
(2) Rom., X, 18-21.
elle la rendait infructueuse. Aussi les affections au péché véniel n’abolissent pas la charité; mais elles la tiennent comme une esclave, liée pieds et mains, empêchant sa liberté et son action. Cette affection nous attachant par trop à la jouissance des créatures, nous prive de la privauté spirituelle entre Dieu et nous, à laquelle la charité, comme vraie amitié, nous incite. Et par conséquent, elle nous fait perdre les secours et assistances intérieurs, qui sont comme les esprits vitaux et animaux de l’âme, du défaut desquels provient une certaine paralysie spirituelle; laquelle enfin, si on n’y remédie, nous conduit à la mort. Car en somme la charité étant une qualité active, ne peut être longtemps sans agir ou périr. Elle est, disent nos anciens, de l’humeur de Rachel : Donne-moi des enfants, disait celle-ci à son mari, autrement je mourrai (1). Et la charité presse le coeur auquel elle est mariée, de la féconder en bonnes oeuvres; autrement elle périra.
Nous ne sommes guère en cette vie mortelle sans beaucoup de tentations. Or, ces esprits vils, paresseux et adonnés aux plaisirs extérieurs, n’étant pas duicts (2) aux combats, ni exercés aux armes spirituelles, ils ne gardent jamais guère la charité, ains se laissent ordinairement surprendre à la coulpe mortelle : ce qui arrive d’autant plus aisément, que par le péché véniel l’âme se dispose au mortel. Car, comme cet ancien ayant continué à porter tous les jours un même veau, le porta enfin encore qu’il fût devenu un gros boeuf, la
(1) Gen., XXX, 1.
(2) Duicts, instruits.
coutume ayant petit à petit rendu insensible à ses forces l’accroissement d’un si lourd fardeau: ainsi celui qui s’affectionne à jouer des testons (1), jouerait enfin des écus, des pistoles, des chevaux, et, après ses chevaux, toute sa chevance (2). Qui lâche la bride aux menues colères, se trouve enfin furieux et insupportable; qui s’adonne à mentir par raillerie, est grandement en danger de mentir avec calomnie.
Enfin, Théotime, nous disons de ceux qui ont la complexion fort faible, qu’ils n’ont point de vie, qu’ils n’en ont pas une once, où qu’ils n’en ont pas plein le poing; parce que ce qui doit bientôt finir, semble en effet n’être plus. Et ces âmes fainéantes, adonnées aux plaisirs et affectionnées aux choses transitoires, peuvent bien dire qu’elles n’ont plus de charité, puisque, si elles en ont, elles sont en voie de la perdre bientôt.
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CHAPITRE III
Comme ou quitte le divin amour pour celui des créatures.
Ce malheur de quitter Dieu pour la créature arrive ainsi. Nous n’aimons pas Dieu sans intermission (3) ; d’autant qu’en cette vie mortelle la charité est en nous par manière de simple habitude, de laquelle, comme les philosophes ont remarqué, nous usons quand il nous plaît, et non jamais contre notre gré. Quand donc nous n’usons
(1) Teston, petite monnaie d’argent frappée à l’image de Louis XII, valant dix à douze sous.
(2) Sa chevance, son bien, de chevir être maître de...
(3) Intermission, alternative, interruption.
pas de la charité qui est en nous, c’est-à-dire, quand nous n’employons pas notre esprit aux exercices de l’amour sacré, ains que le tenant diverti à quelque autre occupation, ou que, paresseux en soi-même, il se tient inutile et négligent, alors, Théotime, il peut dire touché de quelque objet mauvais, et surpris de quelque tentation. Et bien que l’habitude de la charité en même temps soit au fond de notre âme et qu’elle fasse son office, nous inclinant à rejeter la suggestion mauvaise, si est-ce qu’elle ne nous presse pas, ni nous porte à l’action de la résistance qu’à mesure que nous la secondons, comme les habitudes ont coutume de faire; et partant nous laissant en notre liberté, il advient maintes fois que le mauvais objet ayant jeté bien avant ses attraits dans notre coeur, nous nous attachons à lui par une complaisance excessive, laquelle venant à croître, il nous est malaisé de nous en défaire ; et comme des épines, selon que dit notre Seigneur, elle suffoque enfin la semence de la grâce et dilection céleste (1). Ainsi arriva-t-il à notre première mère Eve, de laquelle la perte commença par un certain amusement qu’elle prit à deviser avec le serpent; recevant de la complaisance d’ouïr parler de son agrandissement en science, et de voir la beauté du fruit défendu ; si que la complaisance grossissant en l’amusement, et l’amusement se nourrissant dans la complaisance, elle s’y trouva enfin tellement engagée, que se laissant aller au consentement, elle commit le malheureux péché auquel par après elle attira son mari (2).
(1) Luc., VIII, 7.
(2) Gen., III.
On voit que les pigeons touchés de vanité se pavanent quelquefois en l’air, et font des esplanades (,4).çà et là, se mirant en la variété de leur pennage (2); et lors les tiercelets et les faucons qui les épient, viennent fondre sur eux et les attrapent ; ce qu’ils ne feraient jamais, si les pigeons volaient leur droit vol, d’autant qu’ils ont l’aile plus raide que les oiseaux de proie. Hélas ! Théotime, si nous ne nous amusions pas en la vanité des plaisirs caducs, et surtout en la complaisance de notre amour-propre, ains qu’ayant une fois la charité, nous fussions soigneux de voler droit là par où elle nous porte, jamais les suggestions et tentations ne nous attraperaient. Mais parce que, comme colombes séduites et déçues de notre propre estime, nous retournons sur nous-mêmes, et entretenons trop nos esprits parmi les créatures, nous nous trouvons souvent surpris entre les serres de nos ennemis, qui nous emportent et dévorent.
Dieu ne veut pas empêcher que nous ne soyons attaqués de tentations, afin que résistant, notre charité soit plus exercée, et puisse par le combat emporter la victoire, et par la victoire obtenir le triomphe. Mais que nous ayons quelque sorte d’inclination à nous délecter en ta tentation, cela vient de la condition de notre nature, qui aime tant le bien, que pour cela elle est sujette d’être attachée partout ce qui a apparence de bien; et ce que la tentation nous présente pour amorce, est toujours de cette sorte. Car, comme enseignent les saintes lettres, ou c’est un bien honorable,
(1) Font des esplanades, planent.
(2) Pennage, plumage.
selon le monde, pour nous provoquer à l’orgueil de la vie mondaine, ou un bien délectable aux sens, pour nous porter à la convoitise charnelle, ou un bien utile à nous enrichir, pour nous inciter à la convoitise et avarice des yeux (1). Que si nous tenions notre foi, laquelle sait discerner entre les vrais biens qu’il faut pourchasser, et les faux qu’il faut rejeter, vivement attentive à son devoir, certes elle servirait de sentinelle assurée à la charité, et lui donnerait avis du mal qui s’approche du coeur sous prétexte du bien, et la charité le repousserait soudain. Mais parce que nous tenons ordinairement notre foi ou dormante, ou moins attentive qu’il ne serait requis pour la conservation de notre charité, nous sommes aussi souvent surpris de la tentation, laquelle séduisant nos sens, et nos sens incitant la partie inférieure de notre âme à la rébellion, il advient que maintes fois la partie supérieure de la raison cède à l’effort de cette révolte, et commettant le péché, elle perd la charité.
Tel fut le progrès de la sédition que le déloyal Absalon excita contre son bon père David. Car il mit en avant des propositions bonnes en apparence, lesquelles étant une fois reçues par les pauvres Israélites, desquels la prudence était endormie et engourdie, il les sollicita tellement qu’il les réduisit à une entière rébellion (2), de sorte que David fut contraint de sortir tout éploré de Jérusalem avec tous ses plus fidèles amis, ne laissant en la ville de gens de marque, sinon Sadoc et Abiathar, prêtres de l’Éternel, avec leurs
(1) Joan., I,15.
(2) II Reg., XV, 12.
enfants; or Sadoc était voyant, c’est-à-dire, prophète (1).
Car de même, très cher Théotime, l’amour. propre trouvant notre foi hors d’attention et sommeillante, il nous présente des biens vains, mais apparents; séduit nos sens, notre imagination et les facultés de nos âmes, et presse tellement nos francs arbitres, qu’il les conduit à l’entière révolte contre le saint amour de Dieu; lequel alors, comme un autre David, sort de notre coeur avec tout son train, c’est-à-dire, avec les dons du Saint-Esprit et les autres vertus célestes, qui sont compagnes inséparables de la charité, si elles ne sont ses propriétés et habilités (2): et ne reste plus en la Jérusalem de notre âme aucune vertu d’importance, sinon Sadoc le Voyant, c’est-à-dire, le don de la foi, qui nous peut faire voir les choses éternelles, avec son exercice, et encore Abiathar, c’est-à-dire, le don de l’espérance avec son action, qui tous deux demeurent bien affligés et tristes, maintenant toutefois en nous l’arche de l’alliance, c’est-à-dire, la qualité et le titre de chrétien qui nous est acquis par le baptême.
Hélas !Théotime, quel pitoyable spectacle aux anges de paix de voir ainsi sortir le Saint-Esprit et son amour de nos âmes pécheresses! Eh ! je crois certes que, s’ils pouvaient alors pleurer, ils verseraient des larmes infinies, et d’une voix lugubre, lamentant notre malheur, ils chanteraient le triste cantique que Jérémie entonna, quand, assis sur le seuil du temple désolé, il contempla la ruine de Jérusalem au temps de Sédécie:
(1) II Reg., XV, 27.
(2) Habilités, facultés, dispositions.
Ah ! combien vois-je désolée
Cette cité jadis comblée
De peuple, de bien et d’honneur,
Maintenant siège de l’horreur (1)
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CHAPITRE IV
Que l’amour se perd en un moment.
L’amour de Dieu qui nous porte jusqu’au mépris de nous-mêmes, nous rend citoyens de la Jérusalem céleste ; l’amour de nous-mêmes qui nous pousse jusqu’au mépris de. Dieu, nous rend esclaves de la Babylone infernale. Or, nous allons certes petit à petit à ce mépris de Dieu ; mais nous n’y sommes pas plus tôt parvenus, que soudain, en un moment, la sainte charité, se sépare de nous, on, pour mieux dire,, elle périt tout à fait. Oui, Théotime, car en ce mépris de Bien consiste le péché mortel, et un seul péché mortel bannit la charité de l’âme, d’autant qu’il rompt le lien et l’union d’icelle. avec Dieu, qui est l’obéissance et soumission à sa volonté. Et comme le coeur humain ne peut être vivant et divisé, aussi la charité, qui est le coeur de l’âme et l’âme du coeur, ne peut jamais être blessée qu’elle ne soit tuée ; ainsi qu’on dit des perles, qui conques de la rosée céleste, périssent. si une seule goutte de l’eau marine entre. dedans leur écaille. Notre esprit certes ne sort pas petit à petit de sen corps, ains en un moment, lorsque l’indisposition du corps est si grande qu’il ne peut plus y faire des actions de vie; de même, à l’instant que le coeur est tellement détraqué en ses passions, que la charité n’y peut plus régner, elle
(1) Thren., I, 1.
le quitte et abandonne ; car elle est si généreuse, qu’elle. ne peut cesser de régner-sans cesser d’être.
Les habitudes que: nous acquérons par nos seules actions humaines, ne périssent pas par un seul acte contraire; car nul ne dira qu’un homme soit intempérant pour un seul acte d’intempérance, ni qu’un peintre ne soit pas bon maître pour avoir une fois manqué à l’art; ains comme toutes telles habitudes nous arrivent par la suite et impression de plusieurs actes, ainsi nous les perdons par une longue cessation de leurs actes, ou par multitude d’actes contraires. Mais la charité, Théotime, que le Saint-Esprit répand en un moment dans nos coeurs, lorsque. les conditions requises à cette infusion se rencontrent en nous, certes aussi en un instant elle nous est ôtée sitôt que détournant notre volonté de l’obéissance que nous devons à Dieu, nous avons achevé de consentir à la rébellion et déloyauté à laquelle la tentation nous incite.
Il est vrai que. la charité s’agrandit par accroissement de degré à. degré, et de perfection à perfection, selon que par nos oeuvres ou la réception. des sacrements nous lui faisons place; mais toutefois elle ne diminue pas par amoindrissement de sa perfection; car jamais ou n’en perd un seul bien qu’on ne la perde toute; en quoi elle ressemble au chef-d’oeuvre de Phidias, tant célébré par les anciens; car on dit que ce grand sculpteur fit en Athènes une statue de Minerve toute d’ivoire, hauts de vingt-six coudées; et au bouclier d’icelle, auquel il avait relevé les batailles des Amazones et des géants, il grava avec tant d’art son visage de lui-même, qu’on ne pouvait ôter un seul brin de son image, dit Aristote, que toute la statue ne tombât défaite; si que cette besogne ayant été perfectionnée par assemblage de pièce à pièce, en un moment néanmoins elle périssait, si on eût ôté une seule petite partie de la semblance de l’ouvrier. Et de même, Théotime, encore que le Saint-Esprit, ayant mis la charité en une âme, lui donne sa croissance par addition de degré à degré, et de perfection à perfection d’amour, si est-ce toutefois que la résolution de préférer la volonté de Dieu à toutes choses étant le point essentiel de l’amour sacré, et auquel l’image de l’amour éternel, c’est-à-dire, du Saint-Esprit, est représentée on ne saurait en ôter une seule pièce, que soudain toute la charité ne périsse.
Cette préférence de Dieu à toute chose est le cher enfant de la charité. Que si Agar, qui n’était qu’une Égyptienne, voyant son fils en danger de mourir, n’eut pas te courage de demeurer auprès de lui, aine le voulut quitter, disant : Ah! je ne saurais voir mourir cet enfant (1), quelle merveille y a-t-il que la charité, fille de douceur et suavité céleste, ne puisse voir mourir son enfant, qui est le propos de ne jamais offenser Dieu? Si qu’à mesure que notre franc arbitre se résout de consentir au péché, donnant par même moyen la mort à ce sacré propos ; la charité meurt avec icelui, et dit en son dernier soupir : Hé! non jamais je ne verrai mourir cet enfant. En somme, Théotime, comme la pierre précieuse nommée prassius (2) perd sa lueur en la présence de quel
(1) Gen., XXI, 16.
(2) Prassius, prasius, prase, variété de quartz, agate.
venin que ce soit, ainsi l’âme perd en un instant sa splendeur, sa grâce et sa beauté qui consiste au saint amour, à l’entrée et présence de quel péché mortel que ce soit, dont il est écrit que l’âme qui péchera mourra (1).
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CHAPITRE V.
Que la seule cause du manquement et refroidissement de la charité est en la volonté des créatures.
Comme ce serait une effronterie impie de vouloir attribuer aux forces de notre volonté les oeuvres de l’amour sacré que le Saint-Esprit fait en nous et avec nous, aussi serait-ce une impiété effrontée de vouloir rejeter le défaut d’amour qui est en l’homme ingrat sur le manquement de l’assistance et grâce céleste, car le Saint-Esprit crie partout, au contraire, que notre perte vient de nous (2); que le Sauveur a apporté le feu du saint amour, et ne désire rien plus sinon qu’il brûle nos coeurs (3); que le salut est préparé devant la face de toutes nations, lumière pour éclairer les Gentils et pour la gloire d’Israël (4) ; que la divine bonté ne veut point qu’aucun périsse (5), mais que tous viennent à la connaissance de la vérité; veut que tous hommes soient sauvés (6), le Sauveur d’iceux étant venu au monde afin que tous reçussent
(1) Ezech., XVIII, 4.
(2) Osée., XIII, 9.
(3) Luc., XII, 49.
(4) Luc., II, 30-32.
(5) II Petr., III, 9.
(6) I Tim., II, 4.
l’adoption des enfants (1), et le Sage nous avertit clairement: Ne dis point: Il tient à Dieu (2). Ainsi le sacré concile de Trente inculque divinement à tous les enfants de l’Eglise sainte, que la grâce divine ne manque jamais à ceux qui font ce qu’ils peuvent, invoquant le secours céleste; que Dieu n’abandonne jamais ceux qu’il a une fois justifiée, sinon qu’eux-mêmes les premiers l’abandonnent; de sorte que s’ils ne manquent à la grâce, ils obtiendront, la gloire.
En somme, Théotime, le Sauveur est une lumière qui éclaire tout homme qui vient en ce monde (3).
Plusieurs voyageurs, environ l’heure de midi, un jour d’été, se mirent à dormir à. l’ombre d’un arbre; mais tandis que leur lassitude et la fraîcheur de l’ombrage les tient en sommeil, le soleil s’avançant sur eux, leur porta droit aux yeux. sa plus forte lumière, laquelle par l’éclat de sa clarté faisait des transparences, comme par des petits éclairs, autour de la prunelle des yeux de ces dormants, et par la chaleur qui perçait leurs paupières, les força d’une douce violence de s’éveiller; mais les uns éveillés se lèvent, et gagnant pays (4), allèrent heureusement au gîte; les autres, nuit seulement ne se lovèrent pas, mais tournant le dos au soleil et enfonçant leurs chapeaux sur leurs yeux, passèrent là leur journée à dormir, jusqu’à ce que surpris de la nuit, et voulant néanmoins aller au louis, ils s’égarent, qui
(1) Gal., IV, 5.
(2) Eccli., XV, 4.
(3) Joan., I, 9.
(4) Gagnant pays, gagnant du terrain, avançant.
çà qui là, dans une forêt à la merci des loups, sangliers et autres bêtes sauvages. Or dites, de grâce, Théotime, ceux qui sont arrivés ne devaient-ils pas savoir tout le gré de leur contentement au soleil, ou, pour parler plus chrétiennement, au créateur du soleil? Oui certes; car ils ne pensaient nullement à s’éveiller quand il en était tempe; le soleil leur fit ce bon office, et par une agréable semonce de sa clarté et de sa chaleur, les vint amiablement réveiller. Il est vrai qu’ils ne firent pas résistance au soleil, mais il les aida aussi beaucoup à ne point résister; car il vint doucement répandre sa lumière sur eux, se faisant entrevoir au travers de leurs paupières, et par sa chaleur, comme par son amour, il alla dessiller leurs yeux et les pressa de voir son jour.
Au contraire, ces pauvres errants n’avaient-ils pas tort de crier dans ce buis: Eh ! qu’avons-nous fait au soleil, pourquoi il ne nous a pas fait voir sa lumière comme à nos compagnons, alla que nous fussions arrivés au logis, sans demeurer en ces effroyables ténèbres? Car qui ne prendrait la cause du soleil, ou plutôt de Dieu en main, mon cher Théotime, pour dire à ces chétifs malencontreux : Qu’est-ce, misérables, que le soleil pouvait bonnement faire pour vous, qu’il ne l’ait fait? Ses faveurs étaient égales envers tous vous autres qui dormiez; il vous aborda tous avec une même lumière, il vous toucha des mêmes rayons, il répandit sur vous une chaleur pareille, et malheureux que vous êtes, quoique vous vissiez vos compagnons levés prendre le bourdon pour tirer chemin (1), Vous tournâtes le dos au soleil, et ne
(1) Tirer chemin, cheminer
voulûtes pas employer sa clarté ni vous laisser vaincre à sa chaleur.
Tenez, voilà maintenant, Théotime, ce que je veux dire. Tous les hommes sont voyageurs en cette vie mortelle: presque tous nous nous sommes volontairement endormis en l’iniquité; et Dieu, soleil de justice, darde sur tons très suffisamment, aine abondamment, les rayons de ses inspirations; il échauffe nos coeurs de ses bénédictions, touchant un chacun des attraits de son amour. Eh! que veut dire donc que ces attraits en attirent si peu, et en tirent encore moins? Ah t certes, ceux qui étant attirés, puis tirés, suivent l’inspiration, ont grande occasion de s’en réjouir, mais non pas de s’en glorifier. Qu’ils se réjouissent, parce qu’ils jouissent d’un grand bien; ruais qu’ils ne s’en glorifient pas, puisque c’est par la pure bonté de Dieu, qui, leur laissant l’utilité de son bienfait, s’en est réservé la gloire.
Mais quant à. ceux qui demeurent au sommeil de péché, ô Dieu, qu’ils ont une grande raison de lamenter, gémir, pleurer et regretter! car ils sont au malheur le plus lamentable de tous; ruais ils n’ont pas raison de se douloir et plaindre, sinon d’eux-mêmes, qui ont méprisé, ains ont été rebelles à la lumière, revêches aux attraits, et se sont obstinés contre l’inspiration; de sorte qu’à. leur malice seule d-oit être à jamais malédiction et confusion, puisqu’ils sont seuls auteurs de leur perte, seuls ouvriers de leur damnation. Ainsi les Japonais se plaignant au B. François Xavier, leur apôtre, de quoi Dieu, qui avait eu tant de soin des autres nations, semblait avoir oublié leurs prédécesseurs, ne leur ayant point fait avoir sa connaissance par le manquement de laquelle ils auraient été perdus, l’homme de Dieu leur répondit que la divine loi naturelle était plantée en l’esprit de tous les mortels, laquelle si leurs devanciers pussent observée, la céleste lumière les eût sans doute éclairés; comme au contraire l’ayant violée, ils méritèrent d’être damnés. Réponse apostolique d’un homme, apostolique, et toute pareille à la raison que le grand Apôtre rend de la perte des anciens Gentils, qu’il dit être inexcusables d’autant qu’ayant connu le bien, ils suivirent le mal (1); car c’est en un mot ce qu’il inculque au premier chapitre aux Romains. Malheur sur malheur à ceux qui ne reconnaissent pas que leur malheur provient de leur malice!
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CHAPITRE VI
Que nous devons reconnaître de Dieu tout l’amour que nous lui portons.
L’amour des hommes envers Dieu tient son origine, son progrès et sa perfection de l’amour éternel de Dieu envers les hommes. C’est le sentiment universel de l’Église notre mère, laquelle, avec une ardente jalousie, veut que nous reconnaissions notre salut et les moyens pour y parvenir de la seule miséricorde du Sauveur, afin qu’en la terre comme au ciel à lui seul soit honneur et gloire.
Qu’as-tu que tu n’aies reçu? dit le divin Apôtre parlant des dons de science, éloquence, et autres
(1) Rom., I, 20, 21.
telles qualités des pasteurs ecclésiastiques, et si tu l’as reçu, pourquoi t’en glorifies-tu comme si tu ne l’avais pas reçu (1)? Il est vrai, nous avons tout reçu de Dieu; mais par-dessus tout, nous avons reçu les biens surnaturels du saint amour. Que si nous les avons reçus, pourquoi en prendrons-nous de la gloire?
Certes, si quelqu’un se voulait rehausser, pont avoir fait quelque progrès en l’amour de Dieu, hélas! chétif homme, lui dirions-nous, tu étais pâmé en ton iniquité, sans qu’il te fût resté ni de vie, ni de force pour te relever (comme il advint à la princesse de notre parabole, liv. III, chap. 3.), et Dieu, par son infinie bouté, accourut à. ton aide, et criant à haute voix : Ouvre la bouche de ton attention, et je la remplirai (2) ; il mit lui-même ses doigts entre tes lèvres et desserra tes dents, jetant dedans ton coeur sa sainte inspiration, et tu l’as reçue; puis, étant remis en sentiment, il continua par divers mouvements ci différents moyens de revigorer ton esprit, jusques à ce qu’il répandIt en icelui sa charité, comme ta vitale et parfaite santé.
Or, dis-moi donc maintenant, misérable, qu’as-tu fait en tout cela de quoi tu te puisses vanter? Tu as consenti, je le sais bien : le mouvement de ta volonté a librement suivi celui de la grâce céleste; mais tout cela qu’est-ce autre chose, sinon recevoir l’opération divine et n’y résister pas? et qu’y a-t-il en cela que tu n’aies reçu? Oui même, pauvre homme que tu es, tu as reçu la réception de laquelle tu te glorifies, et le
(1) I Cor., IV, 7.
(2) Ps., LXXX, 2.
consentement duquel tu te vantes; car, dis-moi, je te prie, ne m’avoueras-tu pas que si Dieu ne t’eût prévenu, tu n’eusses jamais senti sa bonté, ni par conséquent consenti à sou amour? Non, ni même tu n’eusses pas fait une seule bonne pensée pour lui. Son mouvement a donné l’être et la vie au tien, et si sa libéralité n’eût animé, excité et provoqué ta liberté par les puissants attraits de sa suavité, ta liberté fût toujours demeurée inutile à. ton salut. Je confesse que tu as coopéré à l’inspiration en consentant; mais si tu ne le sais pas, je t’apprends que ta coopération a pris naissance de l’opération de la grâce et de ta franche volonté tout ensemble, mais en telle sorte néanmoins que, si la grâce n’eût prévenu et rempli ton coeur de sou opération, jamais il n’eût eu ni le pouvoir ni Je vouloir de faire aucune coopération.
Mais, dis-moi derechef, je te prie, homme vil et abject, es-tu pas ridicule, quand tu penses avoir part en la gloire de ta conversion parce que tu n’as pas repoussé l’inspiration? N’est-ce pas la fantaisie des voleurs et tyrans de penser donner la vie à ceux aux-quels ils ne l’ôtent pas? et n’est-ce pas une forcenée impiété de penser que tu aies donné la sainte, efficace et vive activité à l’inspiration divine parce que tu ne la lui as pas ôtée par ta résistance? Nous pouvons empêcher les effets de l’inspiration, mais nous ne les lui pouvons pas donner : elle tire sa force et vertu de la bonté divine, qui cet le lieu de son origine, et non de la volonté humaine, qui est le lieu de son abord. S’indignerait-on pas de la princesse de notre parabole, si elle se vantait d’avoir donné la vertu et propriété aux eaux cordiales et autres médicaments,
ou de s’être guérie elle-même; parce que, si elle n’eût reçu les remèdes que le roi lui donna et versa dans sa bouche, lorsqu’à moitié morte elle n’avait presque plus de sentiment, ils n’eussent point eu d’opération? Oui, lui dirait-on, ingrate que vous êtes, vous pouviez vous opiniâtrer à ne point recevoir les remèdes, et même, les ayant reçus en votre bouche, vous les pouviez rejeter; mais il n’est pas vrai pourtant que vous leur ayez donné la vigueur ou vertu, car ils l’avaient par leur propriété naturelle. Seulement vous avez consenti de les recevoir et qu’ils fissent leur action, et encore n’eussiez-vous jamais consenti, si le roi ne vous eût premièrement revigorée et puis sollicitée à les prendre : oncques vous ne les eussiez reçus, s’il ne vous eût aidée à les recevoir, ouvrant votre bouche avec ses doigts, et répandant la potion dedans icelle. N’êtes-vous pas donc un monstre d’ingratitude de vous vouloir attribuer un bien que vous devez en tant de façons à votre cher époux?
Le petit admirable poisson que l’on nomme échinéis, remore ou arrête-nef (1), a bien le pouvoir d’arrêter ou de ne point arrêter le navire cinglant en haute mer à pleines voiles; mais il n’a pas le pouvoir de le faire ni voguer, ni cingler ou surgir; il peut empêcher le mouvement, mais il ne le peut pas donner. Notre franc arbitre peut arrêter et empêcher la course de l’inspiration, et quand le vent favorable de la grâce céleste enfle les voiles de notre esprit, il est en notre liberté
(1) Echinéis, écheneis, échène ou remora, petit poisson de mer auquel les anciens attribuaient le pouvoir d’arrêter les vaisseaux.
de refuser notre consentement, et empêcher par ce moyen l’effet de la faveur du vent; mais quand notre esprit cingle et fait heureusement sa navigation, ce n’est pas nous qui faisons venir le vent de l’inspiration, ni qui en remplissons nos voiles, ni qui donnons le mouvement au navire de notre coeur; ains seulement nous recevons le vent qui vient du ciel, consentons à son mouvement, et laissons aller le navire sous le vent sans l’empêcher par le remore de notre résistance. C’est donc l’inspiration qui imprime en notre franc arbitre l’heureuse et suave influence par laquelle non seulement elle lui fait voir la beauté du bien, mais elle l’échauffe, l’aide, le renforce et l’émeut si doucement, que par ce moyen il se plait et écoule librement au parti du bien.
Le ciel prépare les gouttes de la fraîche rosée au printemps, et les espluye (1) sur la face de la mer, et les mères-perles qui ouvrent leurs écailles, reçoivent ces gouttes, lesquelles se convertissent en perles (2) ; mais au contraire les mères perles qui tiennent leurs écailles fermées, n’empêchent pas que les gouttes ne tombent sur elles; elles empêchent néanmoins qu’elles ne tombent pas dans elles. Or, le ciel a-t-il pas envoyé sa rosée et son influence sur l’une et l’autre mère perle? Pourquoi donc l’une a-t-elle par effet produit sa perle, et l’autre non? Le ciel avait été libéral pour celle qui est demeurée stérile, autant qu’il était requis pour la rendre fertile, mais elle a empêché l’effet de son bénéfice, se tenant fermée et couverte. Et quant à celle qui a conçu la perle,
(1) Espluye, verse en pluie.
(2) Voir plus loin.
elle n’a rien en cela qu’elle sac tienne du ciel, non pas même son ouverture par laquelle elle a reçu la rosée; car sans le ressentiment des rayons de l’aurore qui l’ont doucement excitée, elle ne fût pas venue en la surface de la mer, ni n’eût pas ouvert son écaille. Théotime, si nous avons quelque amour envers Dieu, à lui en soit l’honneur et la gloire qui a tout fait en nous, et sans lequel rien n’a été fait; à no-us eu soit l’utilité et l’obligation. Car c’est le partage de sa divine bonté avec nous, il nous laisse le fruit de ses bienfaits et s’en réserve l’honneur et la louange: et certes, puisque nous ne sommes tous rien que par sa grâce, nous ne devons rien être que pour sa gloire.
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CHAPITRE VII
Qu’il faut éviter toute curiosité, et acquiescer humblement à la très sage providence de Dieu.
L’esprit humain est si faible, que quand il veut trop curieusement rechercher les causes et raisons de la volonté divine, il s’embarrasse et entortille dans des filets de mille difficultés, desquelles par après il ne se peut déprendre. Il ressemble à la fumée; car en montant il se subtilise, et en se subtilisant il se dissipe. A force de vouloir relever nos discours ès choses divines par curiosité, nous nous évanouissons en nos pensées; et au lieu de parvenir à la science de la vérité, nous tombons en la folie de notre vanité(1).
Mais surtout nous sommes bizarres en ce qui
(1) Rom., I, 21; II Tim., III, 7; Rom., I, 22.
regarde la Providence divine, touchant la diversité des moyens qu’elle nous distribue pour nous tirer à son saint amour, et par son saint amour à la gloire. Car notre témérité nous presse toujours de rechercher pourquoi Dieu donne plus de moyens aux uns qu’aux autres; pourquoi il ne fit entre les Tyriens et Sidoniens les merveilles qu’il fit en Corozaïn et Bethsaïda, puisqu’ils en eussent si bien fait leur profit; et en somme pourquoi il tire à son amour plutôt l’un que l’autre (1).
O Théotime! mon ami, jamais, non jamais nous ne devons laisser emporter notre esprit à. ce tourbillon de vent follet, ni penser de trouver une meilleure raison de la volonté de Dieu, que sa volonté même, laquelle est souverainement raisonnable, ains la raison de toutes les raisons, la règle de toute bonté, la loi de toute équité. Et bien que le très saint Esprit parlant en l’Ecriture sainte rende raison en plusieurs endroits de presque tout ce que nous ne saurions désirer, touchant ce que sa providence fait en la conduite des hommes au saint amour et au salut éternel, si est-ce néanmoins qu’en plusieurs occasions il déclare qu’il ne faut nullement se départir du respect qui est dû à sa volonté, de laquelle nous devons adorer le propos, le décret, le bon plaisir et l’arrêt au bout duquel, comme souverain juge et souverainement équitable, il n’est pas raisonnable qu’elle manifeste ses motifs; ains suffit qu’elle die (2) simplement (et pour cause). Que si nous devons charitablement, porter tant d’honneur aux décrets des cours souveraines, composées de juges corruptibles de la
(1) Matth., XI,21.
(2) Die, parle, ordonne.
terre et de terre, que de croire qu’ils n’ont pas été faits sans motifs, quoique nous ne les sachions pas; eh, Seigneur Dieu ! avec quelle révérence amoureuse devons-nous adorer l’équité de votre providence suprême, laquelle est infinie en justice et bonté !
Ainsi, en mille lieux de la sacrée parole nous trouvons la raison pour laquelle Dieu a réprouvé le peuple juif. Parce, disent saint Paul et saint Barnabas, que vous repoussez la parole de Dieu, et que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle; voici nous nous tournons devers les Gentils (1). Et qui considérera en tranquillité d’esprit le IX e, X e et XI e chapitre de l’épître aux Romains, verra clairement que la volonté de Dieu n’a point rejeté le peuple juif sans raison; mais néanmoins. cette raison ne doit point être recherchée par l’esprit humain, qui au contraire est obligé de s’arrêter purement et simplement à révérer le décret divin, l’admirant avec amour comme infiniment juste et équitable, et l’aimant avec admiration comme impénétrable et incompréhensible. C’est pourquoi ce divin apôtre conclut en cette sorte le long discours qu’il en avait fait : O profondité (2) des richesses de la sagesse et science de Dieu! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies imperceptibles! Qui connaît les pensées du Seigneur? ou qui es été son conseiller (3)? Exclamation par laquelle il témoigne que Dieu fait toutes choses avec une grande sagesse, science et raison; mais en telle sorte néanmoins que l’homme n’étant pas
(1) Act., XXII, 46.
(2) Profondité, profondeur.
(3) Rom., XI, 35, 34.
entré au divin conseil, duquel les jugements et projets sont infiniment élevés au-dessus de notre capacité, nous devons dévotement adorer ses décrets, comme très équitables, sans en rechercher les motifs, qu’il retient en secret par devers soi afin de tenir notre entendement en respect et humilité par devers nous.
Saint Augustin en cent endroits enseigne cette même pratique : « Personne, dit-il, ne vient au Sauveur, sinon étant tiré. Qui c’est qu’il tire, et qu’il c’est qu’il ne tire pas; pourquoi il tire celui-ci, et non pas celui-là., n’en veuille pas juger, si tu ne veux errer. Écoute une fois et entends. N’es-tu pas tiré? prie afin que tu sois tiré (1). Certes, c’est assez au chrétien vivant encore de la foi, et ne voyant pas ce qui est parfait, mais sachant seulement en partie, de savoir et croire que Dieu ne délivre personne de la damnation, sinon par miséricorde gratuite, par Jésus-Christ notre Seigneur, et qu’il ne damne personne, sinon par sa très équitable vérité, par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Mais de savoir pourquoi il délivre celui-ci plutôt que celui-là, recherche qui pourra une si grande profondité de ses jugements, mais qu’il se garde du précipice, car ses décrets ne sont pas pour cela injustes, encore qu’ils soient secrets (2). Mais pourquoi délivre-t-il donc ceux-ci plutôt-que ceux-là (3)? Nous disons derechef : « O homme! qui es-tu qui répondes à Dieu (4) !
(1) I Tract. XXVI in Joan.
(2) Ep. cv.
(3) De bono persever., c. XII,
(4) Rom., XI, 20.
Ses jugements sont incompréhensibles (1). Et ajoutons ceci : Ne t’enquiers pas des choses qui sont au-dessus de toi (2), et ne recherche pas ce qui est au delà de tes forces. Or, il ne fait pas miséricorde à ceux auxquels, par une vérité très secrète et très éloignée des pensées humaines, il juge qu’il ne doit pas départir sa faveur ou miséricorde (3). »
Nous voyons quelquefois des enfants jumeaux dont l’un naît plein de vie, et revoit le baptême; l’autre, en naissant, perd la vie temporelle avant que de renaître à. l’éternelle; l’un par conséquent est héritier du ciel, l’autre privé de l’héritage. Or, pourquoi la divine Providence donne-t-elle des événements si divers à. une si pareille naissance? Certes, on peut dire que la providence de Dieu ne viole pas ordinairement les lois de la nature; si que l’un. de ces bessons (4) étant vigoureux, et l’autre trop faible pour supporter l’effort de la sortie du sein maternel, celui-ci est mort avant que de pouvoir être baptisé, et l’autre a vécu; la Providence n’ayant pas voulu empêcher le cours des causes naturelles, lesquelles, en cette occurrence, auront été la raison de la privation du baptême en celui qui ne l’a pas eu. Et certes, cette réponse est bien solide. Mais, suivant l’avis du divin saint Paul et de saint Augustin, nous ne devons pas nous amuser à cette considération, laquelle, quoique bonne, n’est pas toutefois
(1) Rom., XI, 33.
(2) Eccli., III, 22.
(3) Quaest. II, ad Simplic,
(4) Bessons, jumeaux.
comparable à. plusieurs autres que Dieu s’est réservées, et qu’il nous fera connaître en paradis. « Alors, dit saint Augustin, ce ne sera plus chose secrète pourquoi l’un plutôt que l’autre est élevé, la cause étant égale de l’un et de l’autre, ni pourquoi des miracles n’ont pas été faits parmi ceux entre lesquels, s’ils eussent été faits, ils eussent fait pénitence, et ont été faits parmi ceux qui n’étaient pas pour croire (1). » Et ailleurs, ce même saint, parlant des pécheurs dont Dieu laisse l’un en son iniquité, et en relève l’autre « Or, pourquoi il retient l’un, dit-il, et n ne retient pas l’autre, il n’est pas possible de le comprendre, ni loisible de s’en enquérir, puisqu’il suffit de savoir qu’il dépend de lui qu’on demeure debout, et ne vient pas de lui qu’on tombe; et derechef cela est caché et très éloigné de l’esprit humain, au moins du mien (2).»
Voilà, Théotime, la plus sainte façon de philosopher en ce sujet. C’est pourquoi j’ai toujours trouvé admirable et aimable la savante modestie et très sage humilité du docteur séraphique saint Bonaventure, au discours qu’il fait de la raison pour laquelle la Providence divine destine les élus à la vie éternelle. «Peut-être, dit-il, que c’est par la prévision des biens qui se feront par celui qui est tiré, en tant qu’ils proviennent aucunement de la volonté ; mais de savoir dire quels biens sont ceux la prévision desquels sert de motif à la divine volonté, ni je ne le sais pas distinctement, ni je ne m’en veux pas enquérir; et il n’y
(1) In Enchir. ad Laur., C. XCIV, XCV.
(2) Resp. ad art. sibi falso impositos; Resp. ad art. 14, lib. X, de Genes. ad litt.
a point de raison, que de quelque sorte de convenance; de manière que nous en pourrions dire quelqu’une et c’en serait une autre. C’est pourquoi nous ne saurions avec certitude marquer la vraie raison ni le vrai motif de la volonté de Dieu pour ce regard; car, comme dit saint Augustin, bien que la vérité en soit très certaine, elle est néanmoins très éloignée de nos pensées; de sorte que nous n’en saurions rien dire d’assuré, sinon par la révélation de celui auquel toutes choses sont connues. Et d’autant qu’il n’était pas expédient pour notre
salut que nous eussions connaissance de ces secrets, ains nous était plus utile de les ignorer,
pour nous tenir en humilité; pour cela Dieu ne les a pas voulu révéler, et même le saint Apôtre
n’a pas osé s’en enquérir, ains a témoigné l’insuffisance de notre entendement pour ce sujet, lorsqu’il s’est écrié : O profondité des richesses de la sapience et science de Dieu (1)! » Pourrait-on parler plus saintement, Théotime, d’un si saint mystère? Aussi ce sont les paroles d’un très saint et judicieux docteur de l’Église.
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CHAPITRE VIII
Exhortation à l’amoureuse soumission que nous devons aux décrets de la Providence divine,
Aimons donc et adorons en esprit d’humilité cette profondité des jugements de Dieu, Théotime, laquelle, comme dit saint Augustin (2), le saint
(1) Rom., XI, 33.
(2) Ep. CV.
Apôtre ne découvre pas, ains l’admire, quand il exclame : « O profondité des jugements de Dieu! Qui pourrait compter le sable de la mer, les gouttes de la pluie, et mesurer la largeur de l’abîme ? dit cet excellent esprit de saint Grégoire de Nazianze. Et qui pourra sonder la profondité de la divine sagesse, par laquelle elle a créé toutes choses, et les modère comme elle veut et entend? Car, de vrai, il suffit qu’à l’exemple de l’Apôtre, sans nous arrêter à. la difficulté et obscurité d’icelle, nous l’admirions (1). O profondité des richesses et de la sagesse et de la science de Dieu! O que ses jugements sont inscrutables, et ses voies inaccessibles! qui a connu le sentiment du Seigneur, et qui a été son conseiller (2)? » Théotime, les raisons de la volonté divine ne peuvent être pénétrées par notre esprit, jusqu’à ce que nous voyions la face de celui qui atteint de bout en bout fortement, et dispose toutes
choses suavement, faisant tout ce qu’il fait en nombre, poids et mesure (3), et auquel le Psalmiste dit: Seigneur, vous avez tout fait en sagesse (4).
Combien de fois nous arrive-t-il d’ignorer comment et pourquoi les oeuvres mêmes des hommes se font, «et dont, dit le même saint évêque de Nazianze, l’artisan n’est pas ignorant, encore que nous ignorions son artifice! Ni de même, certes, les choses de ce monde ne sont pas témérairement et imprudemment faites, encore que nous ne sachions pas leurs raisons. » Si
(1) Orat. De paup. am. Eccli., I, 2.
(2) Rom., XI, 33, 34.
(3) Sap., VIII, I; XI, 21.
(4) Ps., CIII, 24.
nous entrons en la boutique d’un horloger, nous trouverons quelquefois un horologe (1) qui ne sera pas plus gros qu’une orange, auquel il y aura néanmoins cent ou deux cents pièces, desquelles les unes serviront à la montre, les autres à la sonnerie des heures et du réveille-matin; nous y verrons des petites roues, dont les unes vont à droite, les autres à gauche; les unes tournent pardessus, les autres par bas; et Je balancier qui, à coups mesurés, va balançant son mouvement de part et d’autre; et nous admirons comme l’art a su joindre une telle quantité de si petites pièces les unes aux autres, avec une correspondance si juste, ne sachant ni à quoi chaque pièce sert, ni à quel effet elle est faite ainsi, si le maître ne nous le dit; et seulement en général nous savons que toutes servent pour la montre ou pour la sonnerie. On -dit que les bons Indois (2) s’amuseront des jours entiers auprès d’un horologe, pour ouïr sonner les heures à point nommé; et ne pouvant deviner comme cela se fait, ils ne dient pas pourtant que c’est sans art et raison, ains demeurent ravis d’amour et d’honneur envers ceux qui gouvernent les horologes, les admirant comme gens plus qu’humains (3). Théotime, nous voyons ainsi cet univers, et surtout la nature humaine, comme un horologe, composé d’une si grande variété d’actions et de mouvements, que nous ne saurions nous empêcher de l’étonnement. Et nous savons bien en général que ces pièces diversifiées en tant de sortes servent toutes, ou pour faire paraître,
(1) Un horologe, une horloge.
(2) Indous, Indiens.
(3) Plus qu’humains, supérieurs à l’humanité.
comme en une montre, la très sainte justice de Dieu, ou pour manifester la triomphante miséricorde de sa bonté, comme par une sonnerie de louange. Mais de connaître en particulier l’usage de chaque pièce, ou comme elle est ordonnée à la fin générale, ou pourquoi elle est faite ainsi, nous ne le pouvons pas entendre, sinon que le souverain ouvrier nous l’enseigne. Or, il ne nous manifeste pas son art, afin que nous l’admirions avec plus de révérence; jusqu’à ce qu’étant au ciel, il nous ravisse en la suavité de sa sagesse, lorsqu’en l’abondance de son amour il nous découvrira les raisons, moyens et motifs de tout ce qui se sera passé en ce monde au profit de notre salut éternel.
« Nous ressemblons, dit derechef le grand Nazianzène, à ceux qui sont affligés du vertigo ou tournoiement de tête. Il leur est advis que tout tourne sens dessus dessous autour d’eux, bien que ce soit leur cervelle et imagination qui tournent, et non pas les choses. Car, ainsi rencontrant quelques événements desquels les causes nous sont inconnues, il nous semble que les choses du monde sont administrées sans raison, parce que nous ne la savons pas. Croyons donc, que comme Dieu est le facteur et père de toutes choses, aussi en a-t-il le soin par sa providence, qui serre et embrasse toute la machine des créatures; et surtout croyons qu’il préside à nos affaires, de nous autres qui le connaissons, encore que notre vie soit agitée de tant de contrariétés, d’accidents, dont la raison nous est inconnue, afin peut-être que, ne pouvant pas arriver à cette connaissance, nous admirions la raison souveraine de Dieu, qui surpasse toutes choses; car, envers nous, la chose est aisément méprisée qui est aisément connue; mais ce qui surpasse la pointe de notre esprit, plus il est difficile d’être entendus plus aussi il nous excite à une grande admiration. Certes les raisons de la Providence céleste seraient bien basses, si nos petits esprits y pouvaient atteindre; elles seraient moins aimables en leur suavité, et moins admirables en leur majesté, si elles étaient moins éloignées de notre capacité. »
Exclamons donc, Théotime, en toutes occurrences, mais exclamons d’un coeur tout amoureux envers la Providence toute sage, toute puissante et toute douce de notre Père éternel : O profondeur des richesses, de la sagesse et de la science de Dieu (1)! O Seigneur Jésus, Théotime, que les richesses de la bonté divine sont excessives! Son amour envers nous est un abîme incompréhensible: c’est pourquoi il nous a préparé une riche suffisance, ou plutôt une riche affluence de moyens propres pour nous sauver, et pour nous les appliquer suavement,- il use d’une sagesse souveraine, ayant par son infinie science prévu et connu tout ce qui était requis à cet effet. Eh! que pouvons-nous craindre? ains que ne devons-nous pas espérer, étant enfants d’un Père si riche en bonté, pour nous aimer et vouloir sauver, si savant pour préparer les moyens convenables à cela, et si sage pour les appliquer, si bon pour vouloir, si clairvoyant pour ordonner, si prudent pour exécuter?
Ne permettons jamais à. nos esprits de voleter
(1) Rom., XI, 33.
par curiosité autour des jugements divins; car, comme petits papillons, nous y brûlerons nos ailes, et périrons dans ce feu sacré. Ces jugements sont incompréhensibles (1), ou, comme dit saint Grégoire Nazianzène, ils sont inscrutables c’est-à-dire, nous n’en saurions reconnaître et pénétrer les motifs. Les voies et moyens par lesquels il les exécute et conduit à chef (2), ne peuvent être discernés et reconnus ; et pour bon sentiment que nous ayons, nous demeurons en défaut à chaque bout de champ, et en perdons la trace. Car qui peut pénétrer le sens, l’intelligence et l’intention de Dieu (2)? Qui a été son conseiller pour savoir ses projets et leurs motifs? ou qui l’a jamais prévenu (3) par quelque service? N’est-ce pas lui au contraire qui nous prévient ès bénédictions de sa grâce, pour nous couronner en la félicité de sa gloire? Ah! Théotime, toutes choses sont de lui (4), qui en est le créateur; toutes choses sont par lui, qui en est le gouverneur; toutes choses sont en lui, qui en est le protecteur. A lui soit honneur et gloire ès siècles des siècles. Amen (5). Allons en paix, Théotime, au chemin du très saint amour; car qui aura le divin amour en la mort, après la mort il jouira éternellement de l’amour.
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CHAPITRE IX.
D’un certain reste d’amour, lequel demeure maintes fois en l’âme qui a perdu la sainte charité.
Certes la vie d’un homme qui, tout alangouri,
(1) Rom., XI, 33,
(2) A chef, à leur fin.
(3) Rom., XI, 34.
(4) Ibid., 35.
(5) Ibid., 36.
va petit à petit mourant dans un lit, ne mérite presque plus que l’on l’appelle vie: puisqu’encore qu’elle soit vie, elle est toutefois tellement mêlée avec la mort, qu’on ne saurait dire si c’est une mort encore vivante, ou une vie mourante. Hélas ! que c’est un piteux spectacle, Théotime! mais rien plus lamentable est l’état d’une âme, laquelle, ingrate à son Sauveur, va de moment en moment en arrière, se retirant de l’amour divin par certains degrés d’indévotion et de déloyauté, jusqu’à. tant que l’ayant du tout quitté, elle demeure en l’horrible obscurité de perdition; et cet amour qui est en son déclin, et qui va périssant et défaillant, est appelé amour imparfait; parce qu’encore qu’il soit entier en l’âme, il n’y est pas, ce semble, entièrement, c’est-à-dire, il ne tient quasi plus à l’âme, et est sur le point de l’abandonner. Or, la charité étant séparée de l’âme par le péché, il y reste maintes fois une certaine ressemblance de charité, qui nous peut décevoir et amuser vainement; et je vous dirai ce que c’est.
La charité, tandis qu’elle est en nous, produit force actions d’amour envers Dieu, par le fréquent exercice desquelles notre âme prend une certaine habitude et coutume d’aimer Dieu, qui n’est pas la charité, ains seulement un pli et inclination, que la multitude des actions a donné à notre coeur.
Après avoir fait une longue habitude de prêcher ou dire la messe par élection, il nous arrive maintes fois en songe de parler et de dire les mêmes choses que nous dirions en prêchant ou célébrant, si que la coutume ou habitude acquise par élection et vertu, est en quelque sorte pratiquée par après sans élection et sans vertu, puisque les actions faites en dormant n’ont de la vertu, à parler généralement, qu’une apparente image, et en sont seulement des simulacres et représentations. Ainsi la charité, par la multitude des actes qu’elle -produit, imprime en nous une certaine facilité d’aimer, laquelle elle nous laisse, après même que nous sommes privés de sa présence. J’ai vu, étant jeune écolier, qu’en un village proche de Paris, dans un certain puits il y avait un écho (1), lequel répétait les paroles que nous prononcions là auprès, plusieurs fois. Que si quelque idiot sans expérience eût ouï ces répétitions de paroles, il eût cru qu’il y eut eu quelque homme au fond du puits qui les eût faites. Mais nous savions déjà, par la philosophie, qu’il n’y avait personne dans le puits qui redit nos paroles, ains que seulement il y avait quelques concavités, en l’une desquelles nos voix étant ramassées, et ne pouvant passer outre, pour ne point périr du tout, et employer les forces qui leur restaient, elles produisaient des secondes voix, et ces secondes voix ramassées dans une autre concavité en produisaient des troisièmes, et ces troisièmes en pareille façon des quatrièmes, et ainsi consécutivement jusques à onze : si que ces voix-là. faites dans le puits n’étaient plus nos voix, ains des ressemblances et images d’icelles.
Et de fait, il y avait beaucoup à dire entre nos voix et celles-là; car, quand nous disions une grande
(1) Ce que l’auteur dit d’un village des environs de Paris existait dans Paris même; d’après les antiquaires, ce serait l’origine de la rue du Puits-qui-parle, quartier du Panthéon.
suite de mots, elles n’en redisaient que quelques-uns, accourcissaient la prononciation des syllabes qu’elles passaient fort vitement, et avec des tons et accents tout différents des nôtres, et si (1) elles ne commençaient à former ces mots qu’après que nous les avions achevés de prononcer. En somme ce n’étaient point des paroles d’un homme vivant, mais, par manière de dire, de,s paroles d’un rocher, d’un rocher creux et vain, lesquelles toutefois représentaient si bien la voix humaine, de laquelle elles avaient pris leur origine, qu’un ignorant s’y fût amusé et mépris.
Or je veux maintenant dire ainsi. Quand le saint amour de charité rencontre une âme maniable, et qu’il fait quelque long séjour en icelle, il y produit un second amour qui n’est pas un amour de charité, quoiqu’il provienne de la charité; ains c’est un amour humain, lequel néanmoins ressemble tellement à la charité, qu’encore que par après elle périsse en l’âme, il est advis qu’elle y soit toujours, d’autant qu’elle y a laissé après soi cette sienne image et ressemblance qui la représente; en sorte qu’un ignorant s’y tromperait, ainsi que les oiseaux firent en la peinture des raisins de Zeuxis, qu’ils cuidèrent être de vrais raisins, tant l’art avait proprement imité la nature. Et néanmoins il y a bien de la différence entre la charité et l’amour humain qu’elle produit en nous; car la voix dé la charité prononce, intime et opère tous les commandements de Dieu dedans nos coeurs; l’amour humain qui reste après elle, les dit voirement et intime quelquefois tous, mais il ne les opère jamais tous, ains quelques-uns seulement : la charité prononce
(1) Et si, en sorte que.
et assemble toutes les syllabes, c’est-à-dire, tontes les circonstances des commandements de Dieu; cet amour humain en laisse toujours quelqu’une en arrière, et surtout celle de la droite et pure intention. Et quant au ton, la charité l’a fort égal, doux et gracieux; mais cet amour humain va toujours ou trop haut ès choses terrestres, ou trop bas ès célestes, et ne commence jamais sa besogne qu’après que la charité a cessé de faire la sienne. Car tandis que la charité est en l’âme, elle se sert de cet amour humain, qui est sa créature, et J’emploie pour faciliter ses opérations; si que, pendant ce temps-là, les oeuvres de cet amour, comme d’un serviteur, appartiennent à la charité, qui en est la dame. Mais la charité étant éloignée, alors les actions de cet amour sont da tout à lui, et n’ont plus l’estime et valeur de la charité; car comme le bâton d’Élisée, en l’absence d’icelui, quoiqu’en la main du serviteur Giezi, qui l’avait reçu de celle d’Élisée, ne faisait nul miracle; aussi les actions faites en l’absence de la charité, par la seule habitude de l’amour humain, ne sont d’aucun mérite ni d’aucune valeur pour la vie éternelle, quoique cet amour humain ait appris à les faire de la charité, et ne soit que son serviteur. Et cela se fait de la sorte, parce que cet amour humain, en l’absence de la charité, n’a plus aucune force surnaturelle pour porter l’âme à. l’excellente action de l’amour de Dieu sur toutes choses.
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CHAPITRE X
Combien cet amour imparfait est dangereux.
Hélas ! mon Théotime, voyez, je vous prie, le pauvre Judas, après qu’il eut trahi son Maître, comme il va rapporter l’argent aux Juifs, comme il reconnaît son péché, comme il parle honorablement du sang de cet Agneau immaculé. C’étaient des effets de l’amour imparfait, que la précédente charité passée lui avait laissés dans le coeur.
On descend à l’impiété par certains degrés, et nul presque ne parvient à l’extrémité de la malice en un instant.
Les parfumiers (1), quoi qu’ils ne soient plus en leurs boutiques, portent longtemps l’odeur des parfums qu’ils ont maniés. Ainsi ceux qui ont été ès cabinets des onguents célestes, c’est-à-dire, en la très sainte charité, ils en gardent encore quelque temps après la senteur.
Quand le cerf a passé la nui-t en quelque lieu, la matinée même l’assentiment (2) et le vent en est encore frais : le soir il est plus malaisé à prendre mais à même que ses allures sont vieilles et dures les chiens vont aussi perdant connaissance. Quand la charité a régné quelque temps en une âme, en y trouve ses passées, sa piste, ses allures, son vent pour quelque temps, après qu’elle l’a quittée; mais petit à petit enfin tout cela s’évanouit, et on perd toute sorte de connaissance que jamais la charité y ait été.
Nous avons vu des jeunes gens bien nourris en amour de Dieu, qui, se détraquant, ont demeuré quelque temps au milieu de leur malheureuse décadence, qu’on ne laissait pas de voir en eux des grandes marques de leur vertu, passée; et que l’habitude acquise du temps de la charité
(1) Parfumiers, parfumeurs.
(2) Assentiment, fumet, odeur.
répugnant au vice présent, on avait peine durant quelques mois de discerner s’ils étaient hors de la charité eu non, et s’ils étaient vertueux ou vicieux, jusques à ce que le progrès faisait clairement connaître que ces exercices vertueux ne prenaient pas leur origine de la charité présente, mais de la charité passée; non de l’amour parfait, mais de l’imparfait, que la charité avait laissé après soi, comme marque du logement qu’elle avait fait en ces âmes-là.
Or, cet amour imparfait est bon en soi-même, Théotime, car étant créature de la sainte charité, et comme, de son train, il ne se peut qu’il ne soit bon, et d’effet à. servir fidèlement la charité, tandis qu’elle a séjourné dedans l’âme, et est toujours prêt à la servir si elle y retournait; que s’il ne peut faire les actions de l’amour parfait, il n’en est pourtant pas à. mépriser; car la condition de sa nature est telle. Ainsi les étoiles, qui, en comparaison du soleil, sent fort imparfaites, sont néanmoins extrêmement bulles, regardées en particulier; et ne tenant point de rang en la présence du soleil, elles en tiennent en son absence.
Toutefois, quoique cet amour imparfait soit bon en soi, il nous est néanmoins périlleux, pour autant que(l) souvent-nous nous contentons de l’avoir lui seul; parce qu’ayant plusieurs traits extérieurs et intérieurs de la charité, pensant que ce soit elle-même que nous avons, nous nous amusons, et estimons d’être saints; tandis qu’en cette vaine persuasion les péchés qui nous ont privés de la charité, croissent, grossissent et multiplient si
(1) Pour autant que, en ce que, parce que.
fort, qu’enfin ils se rendent maîtres de notre coeur.
Si Jacob n’eût point abandonné sa parfaite Rachel, et se fût toujours tenu près d’elle au jour de ses noces, il n’eût pas été trompé comme il fut; mais parce qu’il la laissa aller sans lui à la chambre, il fut tout étonné, le jour suivant, de trouver qu’en son lieu il n’avait que l’imparfaite Lia, qu’il croyait néanmoins être sa chère Rachel; mais Laban l’avait ainsi trompé. Or, l’amour-propre nous déçoit de même façon. Pour peu que nous quittions la charité, il fourre en notre estime cette habitude imparfaite ; et nous prenons notre contentement en elle, comme si c’était la vraie charité, jusques à ce que quelque claire lumière nous fasse voir que nous sommes abusés.
Hé Dieu! n’est-ce pas une grande pitié de voir une âme qui se flatte en cette imagination d’être sainte, demeurant en repos, comme si elle avait la charité, se trouver toutefois enfin que sa sainteté est feinte, et que son repos n’est qu’une léthargie, et sa joie une manie?
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CHAPITRE XI
Moyen de reconnaître cet amour imparfait.
Mais quel moyen, me direz-vous, de discerner si c’est Rachel ou Lia, la charité ou l’amour imparfait, qui me donne les sentiments de dévotion dont je suis touché? Si, examinant en particulier les objets des désirs, des affections et des desseins que vous avez présentement, vous en trouvez quelqu’un pour lequel vous voulussiez contrevenir à la volonté et au bon plaisir de Dieu, péchant mortellement, c’est hors de doute que tout le sentiment, toute la facilité et promptitude que vous avez à servir Dieu, n’a point d’autre source que de l’amour humain et imparfait; car si l’amour parfait régnait en vous, û Seigneur Dieu! il romprait toute affection, tout désir, tout dessein duquel l’objet serait si pernicieux, et ne pourrait souffrir que votre coeur le regardât.
Mais remarquez que j’ai dit cet examen devoir être fait des affections que vous avez présentement; car il n’est pas besoin de vous imaginer celles qui pourraient naît par après, puisqu’il suffit que nous soyons fidèles ès occurrences présentes, selon la diversité des temps, et que chaque saison a bien assez de son travail et de sa peine.
Que si toutefois vous vouliez exercer votre coeur à la vaillance spirituelle, par la représentation de diverses rencontres et de divers assauts, vous le pourriez utilement faire, pourvu qu’après les actes de cette vaillance imaginaire que votre coeur aurait faits, vous ne vous estimassiez point plus vaillant. Car les enfants d’Éphraïm, qui faisaient merveilles à bien décocher leurs arcs ès essais de guerre qu’ils faisaient entre eux, quand ce vint au fait et au prendre, au jour de la bataille, ils tournèrent le dos (1), et n’eurent seulement pas l’assurance de mettre leurs flèches au trait, ni de regarder la pointe de celles de leurs ennemis.
Quand donc on fait la pratique do cette vaillance pour les occurrences futures ou seulement possibles, si on a un sentiment bon et fidèle, on en remercie Dieu; car ce sentiment est toujours
(1) Ps., LXXVII.
bon; mais pourtant on demeure avec humilité entre la confiance et défiance, espérant que moyennant l’assistance divine on ferait en l’occasion ce qu’on s’imagine, et craignant toutefois que, selon notre misère ordinaire, peut-être n’en ferions-nous rien, et perdrions courage; mais si la défiance se rendait si démesurée, qu’il nous semblât de n’avoir ni force, ni courage, et que partant il nous arrivât du désespoir sur le sujet des tentations imaginées, comme si nous n’étions pas en la charité et grâce de Dieu, il nous faut alors faire résolution, malgré notre sentiment et découragement, de bien être fidèles en tout ce qui nous arrivera jusqu’à la tentation qui nous met en peine, et espérer que, lorsqu’elle arrivera, Dieu multipliera sa grâce, redoublera son secours, et nous fera toute l’assistance requise; et que, ne nous donnant pas la force pour une guerre imaginaire, et non nécessaire, il la nous donnera quand ce viendra au besoin. Car comme plusieurs ont perdu le coeur en l’assaut, plusieurs aussi y ont perdu la crainte, et ont pris du courage et résolution en la présence du péril et de la nécessité, qui ne l’eussent jamais su prendre en son absence. Et ainsi plusieurs serviteurs de Dieu, se représentant les tentations absentes, s’en sont effrayés jusque presque à perdre courage, qui les voyant présentes se sont comportés fort courageusement. Enfin ces épouvantements pris pour la représentation des assauts futurs, lorsqu’il nous semble que le coeur nous manque, il suffit de désirer du courage, et se confier en Dieu qu’il nous en donnera quand il sera temps. Samson n’avait certes pas toujours son courage : ains il est marqué en l’Écriture que le lion des vignes de Tamnatha, venant à lui furieusement et rugissant, l’esprit de Dieu le saisit (1) c’est-à-dire, Dieu lui donna le mouvement d’une nouvelle force et d’un nouveau courage, et il mit en pièces le lion, comme il eût fait un chevreau (2), et tout de même quand il défit les mille Philistins qui le voulaient défaire en la campagne de Lechi. Ainsi, mon cher Théotime, il n’est pas nécessaire que nous ayons toujours le sentiment et mouvement du courage requis à surmonter le lion rugissant qui va ça et là rôdant pour nous dévorer (3); cela nous pourrait donner de la vanité et présomption. Il suffit bien que nous ayons bon désir de combattre vaillamment, et une parfaite confiance que l’Esprit divin nous assistera de son secours lorsque l’occasion de remployer se présentera.
(1) Judic., XIV. 5, 6.
2) Judic., xv.
3) 1 Petr., V, 8.
FIN DU QUATRIÈME LIVRE.

LIVRE CINQUIÈME DES DEUX PRINCIPAUX EXERCICES DE L’AMOUR SACRÉ QUI SE FONT PAR COMPLAISANCE ET BIENVEILLANCE

CHAPITRE PREMIER De la sacrée complaisance de l’amour; et premièrement en quoi elle consiste.
L’amour n’est autre chose, ainsi que nous l’avons dit, sinon le mouvement et écoulement du coeur qui se fait envers le bien, par le moyen de la complaisance que l’on a en icelui; de sorte que la complaisance est le grand motif de l’amour, comme l’amour est le grand motif de la complaisance.
Or, ce mouvement se pratique ainsi envers Dieu. Nous savons par la foi que la Divinité est un abîme incompréhensible de toute perfection, souverainement infini en excellence, infiniment souverain en bonté. Et cette vérité que la foi nous enseigne, nous la considérons attentivement par la méditation; regardant cette immensité de biens qui sont en Dieu, ou tous ensemble, par manière d’assemblage de toutes perfections, ou distinctement, considérant ses excellences l’une après l’autre; comme, par exemple, sa toute-puissance, sa toute-sagesse, sa toute-bonté, son éternité, son infinité. Or, quand nous avons rendu notre entendement fort attentif à la grandeur des biens qui sont en ce divin objet, il est impossible que notre volonté ne soit touchée de complaisance en ce bien; et lors nous usons de notre liberté, et de l’autorité que nous avons sur nous-mêmes, provoquant notre propre coeur à répliquer et renforcer sa première complaisance par des actes d’approbation et réjouissance. O! dit alors l’âme dévote, que vous êtes beau, mon bien-aimé, que vous êtes beau! vous êtes tout désirable; ains vous êtes le désir même. Tel est mon bien-aimé, et il est l’ami de mon coeur, ô filles de Jérusalem (l). O! que béni soit à jamais mon Dieu, de quoi il est si bon:
hé! que je meure, ou que je vive, je suis trop heureuse de savoir que mon Dieu est si riche en tous biens, que sa bonté est infinie, et son infinité si bonne.
Ainsi approuvant le bien que nous voyons en Dieu, et nous réjouissant d’icelui, nous faisons l’acte d’amour que l’on appelle complaisance. Car nous nous plaisons du plaisir divin infiniment plus que du nôtre propre; et c’est cet amour qui donnait tant de contentement aux saints, quand ils pouvaient raconter les perfections de leur bien-aimé, et qui leur faisait prononcer avec tant do suavité que Dieu était Dieu. Or, sachez, disaient-ils, que le Seigneur est Dieu (2). 0 Dieu! mon Dieu, vous êtes mon Dieu : J’ai dit au Seigneur: Vous êtes mon Dieu, Dieu de mon coeur; et mon Dieu est le
(1) Cant. cant., V, 16.
(2) Ps., XCIX, 3.
lot de mon héritage éternellement (1). Il est Dieu de notre coeur par cette complaisance, d’autant que par icelle notre coeur l’embrasse et le rend sien. Il est notre héritage, d’autant que par cet acte nous jouissons des biens qui sont en Dieu, et comme d’un héritage, nous en tirons toute sorte de plaisir et de contentement. Par cette complaisance nous buvons et mangeons spirituellement les perfections de la Divinité; car nous nous les rendons propres et les tirons dedans notre coeur. Les brebis de Jacob attirèrent dans leurs entrailles la variété de couleurs qu’elles voyaient en la fontaine en laquelle on les abreuvait; car en effet leurs petits agneaux s’en trouvèrent par après tachetés. Ainsi une âme éprise de l’amoureuse complaisance qu’elle prend à considérer la Divinité, et en icelle une infinité d’excellences, en attire aussi dans son coeur les couleurs, c’est-à-dire, la multitude des merveilles et perfections qu’elle contemple, et les rend siennes par le contentement qu’elle y prend.
O Dieu! quelle joie aurons-nous au ciel, Théotime, lorsque nous verrons le bien-aimé de nos coeurs, comme une mer infinie, de laquelle les eaux ne sont que perfection et bonté ! Alors, comme des cerfs, qui longuement pourchassés et malmenés, s’abouchant à une claire et fraîche fontaine, tirent à eux la fraîcheur de ses belles eaux; ainsi nos coeurs, après tant de langueurs et de désirs, arrivant à. la source forte et vivante de la Divinité, tireront par leur complaisance toutes les perfections de ce bien-aimé, et en auront la parfaite jouissance, par la réjouissance qu’ils y
(1) Ps., XV, 2. et LXXII, 26
prendront, se remplissant de ses. délices immortelles; et en cette sorte le cher époux entrera dedans nous, comme dans son lit nuptial, pour communiquer sa joie éternelle à notre âme, selon qu’il dit lui-même, que si nous gardons la sainte loi de son amour, il viendra et fera son séjour en nous (1).
Tel est le doux et noble larcin de l’amour, qui,, sans décolorer le bien-aimé, se colore de ses couleurs; sans le dépouiller, se revêt de sa robe; sans lui rien ôter, prend tout cé qu’il a, et, sans l’appauvrir, s’enrichit de ses biens; comme l’air prend la lumière sans amoindrir la splendeur originaire du soleil, et, le miroir, la grâce du visage, sans diminuer celle de l’homme qui se mire.
Ils ont été faits abominables, comme les choses qu’ils ont aimées, dit le Prophète parlant des méchants (2); et on peut de même dire des bons qu’ils se sont faits aimables comme les choses qu’ils ont aimées. Voyez, je vous prie, le coeur de sainte Claire de Montefalcoz (3). Il prit tant de plaisir en la Passion du Sauveur et à méditer la très sainte Trinité, qu’aussi tira-t-il dedans soi toutes les marques de l-a Passion, et une représentation admirable de la Trinité, s’étant fait comme les choses qu’il aimait. L’amour que le grand apôtre saint Paul portait à la vie, mort et Passion de notre Seigneur, fut si grand, qu’il tira la vie
(1) Joan., XIV, 23.
(2) Ose., IX, 10.
(3) Sainte Claire de Monte-Falcone, 1275-1308, abbesse du monastère de Sainte-Catherine de l’ordre de Saint-Augustin, remarquable par son amour pour la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont elle ressentit toutes les douleurs
même, la mort et la Passion de ce divin Sauveur dans le coeur de son amoureux serviteur, duquel la volonté en était remplie par dilection, sa mémoire par méditation, et son entendement par contemplation.
Mais par quel canal et conduit était venu le doux Jésus dans le coeur de saint Paul? Par le canal de la complaisance, comme il le déclare lui-même disant : Jà (1) n’advienne que je me glorifie, sinon en la croix de notre Seigneur Jésus-Christ (2). Car si vous y prenez bien garde, entre se glorifier en une personne, et se complaire en icelle, prendre à gloire et prendre à plaisir une chose, il n’y a pas antre différence, sinon que celui qui prend une chose à gloire, outre le plaisir, il ajoute l’honneur, l’honneur n’étant pas sans plaisir, bien que le plaisir puisse être sans honneur; cette âme donc avait une telle complaisance, et se sentait tant honorée en la bonté divine qui reluit en la vie, mort et Passion du Sauveur, qu’il ne prenait aucun plaisir qu’en cet honneur, et c’est cela qui lui fait dire là n’advienne que je me glorifie, sinon en la croix de mon Sauveur (3), comme il dit aussi qu’il ne vivait pas lui-même, ains Jésus-Christ vivait en lui.
(1) Jà, certes. Vieux mot employé par les auteurs du XVII e siècle.
(2) Gal., VI, 14.
(3) Gal., II, 20,
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CHAPITRE II Que par la Sainte complaisance nous sommes rendus comme petits enfants aux mamelles de notre Seigneur.
O Dieu que l’âme est heureuse, qui prend son plaisir à savoir et connaître que Dieu est Dieu, et que sa bonté est une infinie bonté ! Car ce céleste époux, par cette porte de la complaisance, entre en elle et soupe avec nous (1), comme nous avec lui. Nous nous paissons avec lui de sa douceur, par le plaisir que nous y prenons, et rassasions notre coeur ès perfections divines, par l’aise que nous en avons. Et ce repas est un souper, à cause du repos qui le suit, la complaisance nous faisant doucement reposer en la suavité du bien qui nous délecte, et duquel nous repaissons notre coeur; car, comme vous savez, Théotime, le coeur se paît des choses esquelles il se plaît; si qu’en notre langue française on dit que l’un se paît de l’honneur, l’autre des richesses, comme le Sage avait dit que la bouche des fous se paît d’ignorance (2); et la souveraine Sagesse proteste que sa viande, c’est-à-dire son plaisir, n’est autre chose que de taire ta volonté de son Père (3). En somme, l’aphorisme des médecins est vrai, que ce qui est savouré, nourrit; et celui des philosophes, ce qui plaît, paît.
Que mon bien-aimé vienne en son jardin, dit l’épouse sacrée, et qu’il y mange le fruit de ses pommes (4). Or, le divin époux vient en son jardin quand il vient en l’âme dévote; car puisqu’il se plaît d’être avec les enfants des hommes (5), où peut-il mieux loger qu’en la contrée de l’esprit qu’il a fait à son image et ressemblance? En ce
(1) Apoc., III, 20.
(2) Prov., XV, 14.
(3) Joan., IV, 34.
(4) Cant. cant., V, 1.
(5) Prov., VIII, 31.
jardin, lui-même y plante la complaisance amoureuse que nous avons en sa bonté, et de laquelle nous nous paissons; comme de même sa bonté se plaît et se paît en notre complaisance, ainsi que derechef notre complaisance s’augmente de quoi Dieu se plait de nous voir plaire en lui; de sorte que ces réciproques plaisirs font l’amour d’une incomparable complaisance, par laquelle notre âme, faite jardin de son époux (1), et ayant de sa-bonté les pommiers des délices, elle lui en rend le fruit, puisqu’il se plaît de la complaisance qu’elle a en lui. Ainsi tirons-nous le coeur de Dieu dedans le nôtre, et il y répand son baume précieux.
Et ainsi se pratique ce que la sainte épouse dit avec tant d’allégresse : Le roi de mon coeur m’a menée dans ses cabinets (2); nous tressaillerons et nous réjouirons en vous, nous ramentevant (3) de vos mamelles plus aimables que le vin; les bons vous aiment (4). Car, je vous prie, Théotime, qui sont les cabinets de ce roi d’amour, sinon ses mamelles qui abondent en variété de douceurs et suavités? La poitrine et les mamelles de la mère sont les cabinets des trésors du petit enfant; il n’a point d’autres richesses que celles-là, qui lui sont plus précieuses que l’or et le (5) topase, plus aimables que le reste du monde.
L’âme donc qui contemple les trésors infinis de perfections divines en son bien-aimé, se tient
(1) Cant. cant., V, 1.
(2) Cabinets, coffres, buffets.
(3) Ramentevant, souvenant.
(4) Cant. Cant., 1, 3.
(5) Le topase, la topaze, mot masculin en grec et en latin.,
pour trop heureuse et riche, d’autant que l’amour rend sien par complaisance tout le bien et contentement de ce cher époux. Et tout ainsi que l’enfançon fait de petits élans du côté du sein de sa mère, et trépigne d’aise de le voir découvert, comme la mère aussi, de son côté, le lui présente avec un amour toujours un peu empressé; de même l’âme dévote ressent des tressaillements et élans de joie non pareille pour le plaisir qu’elle a de regarder les trésors des perfections du roi de sou saint amour, et surtout quand elle voit que lui-même les lui montre par amour, et qu’entre ces perfections celle de son amour infini reluit excellemment. Eh! n’a-t-elle pas raison, cette belle âme, de s’écrier : O mon roi, que vos richesses sont aimables, et que vos amours sont riches! Eh! qui en a plus de joie, ou vous qui en jouissez, ou moi qui m’en réjouis? Nous tressaillerons d’allégresse en la souvenance de votre sein (1) si fécond en toute excellence de suavité moi, parce que mon bien-aimé en jouit; vous, parce que votre bien-aimé s’en réjouit: car ainsi nous nous en réjouissons tous deux, puisque votre bonté vous fait jouir de ma réjouissance, et mon amour me fait réjouir de votre jouissance. Ah ! les justes et bons vous aiment (2). Et comment pourrait-ou être bon et s’aimer pas une si grande bonté? Les princes terrestres ont leurs trésors ès cabinets de leurs palais, leurs armes en leurs arsenaux; mais le prince céleste, il a son trésor en sou sein, ses armes en sa poitrine, et parce que son trésor et sa bonté, comme ses armes, sont ses amours, son
(1) Cant. cant., I, 5.
(2) Ibid.
sein ressemble à celui d’une douce mère, dont les mamelles sont comme deux cabinets riches en douceur de bon lait, armés d’autant de traits pour assujettir le cher petit poupon comme il en peut faire de traites (1) en tétant.
Certes, la nature a logé les mamelles en la poitrine, afin que la chaleur du coeur y faisant la concoction (2) du lait, comme la mère est la nourrice de l’enfant, le coeur d’icelle en fût aussi le nourricier, et que le lait fût une viande toute d’amour, meilleure cent fois que le vin (3). Notez cependant, Théotime, que la comparaison du lait et du vin semble si propre à l’épouse sacrée, qu’elle ne se contente pas de dire une fois que les mamelles de son époux surpassent le vin (4); mais elle le répète par trois fois. Le vin, Théotime, est le lait des raisins, et le lait est le vin des mamelles; aussi l’épouse sacrée dit que son bien-aimé est raisin pour elle, mais raisin cyprin (5), c’est-à-dire, d’une odeur excellente. Moïse dit que les Israélites pouvaient boire le sang très pur et très bon du raisin (6); et Jacob décrivant à son fils Judas la fertilité du lot qu’il aurait en la terre promise, prophétisa sous cette figure la véritable félicité des chrétiens, disant que le Sauveur laverait sa robe, c’est-à-dire, la sainte Eglise, au sang du raisin (7), c’est-à-dire, en son propre sang. Or,
(1) Opposition de traits et traites, concession aux habitudes d’antithèse de l’époque.
(2) Concoction, digestion dans l’ancienne physiologie.
(3) Cant. cant.,i,3.
(4) Ibid.
(5) Cyprin, parfumé par les fleurs. Cant. cant., I, 13,
(6) Deuter., XXXII, 14.
(7) Genes., XLIX, 11
le sang et le lait ne sont non plus différents l’un de l’autre que le verjus et le vin; car comme le verjus mûrissant par la chaleur du soleil change de couleur, devient vin agréable, et se rend propre à nourrir; aussi le sang assaisonné par la chaleur du coeur prend la belle couleur blanche, et devient une nourriture grandement convenable aux enfants.
Le lait, qui est une viande cordiale toute d’amour, représente la science et théologie mystique, c’est-à-dire, le doux savourement provenant de la complaisance amoureuse que l’esprit reçoit, lors. qu’il médite les perfections de la bonté divine; mais le vin signifie la science ordinaire et acquise qui se tire à force de spéculations sous le pressoir de plusieurs arguments et disputes. Or, le lait que nos âmes sucent ès mamelles de la charité de notre Seigneur vaut mieux incomparablement que le vin que nous tirons des discours humains; car le lait prend son origine de l’amour céleste qui le prépare à ses enfants avant même qu’ils y aient pensé; il a un goût amiable et suave, son odeur surpasse tous les parfums, il rend l’haleine fraîche et douce comme d’un enfant de lait, il donne une joie sans insolence, il enivre sans hébéter, il ne lève pas le sens mais il le relève.
Quand le saint homme Isaac embrassa et baisa son cher enfant Jacob, il sentit la bonne odeur de ses vêtements, et soudain parfumé d’un plaisir extrême : O ! dit-il, voici que l’odeur de mon fils est comme l’odeur d’un champ fleuri que Dieu a béni (1). L’habit et le parfum étaient en Jacob, mais lsaac en eut la complaisance et réjouissance. Hélas !
(1) Genes,, XXVII, 27.
l’âme qui tient par amour son Sauveur entre les bras de ses affections, combien délicieusement sent-elle les parfums des perfections infinies qui se retrouvent en lui! et avec quelle complaisance dit-elle en soi-même : Ah! voici que la senteur de mon Dieu est comme la senteur d’un jardin fleurissant! Eh! que ses mamelles sont précieuses, répandant des parfums souverains (2)1 !Ainsi l’esprit du grand saint Augustin, balançant entre les sacrés contentements qu’il avait à considérer, d’un côté ce mystère de la naissance de son Maître, et de l’autre part le mystère de la Passion, s’écriait tout ravi en cette complaisance
Entre 1’un et l’autre mystère,
Auquel dois-je mon coeur ranger.
D’un côté, le sein de la mère
M’offre son lait pour en manger;
De l’autre, la plaie salutaire
Jette son sang pour m’abreuver.
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CHAPITRE III
Que la sacrée complaisance donne notre coeur à Dieu, et nous fait sentir un perpétuel désir en la jouissance.
L’amour que nous portons à Dieu prend son origine de la première complaisance que notre coeur sent, soudain qu’il aperçoit la bonté divine, lorsqu’il commence à tendre vers icelle. Or, quand nous accroissons et renforçons cette première complaisance par le moyen de d’exercice de l’amour, ainsi que nous avons déclaré ès chapitres précédents, alors nous attirons dedans notre coeur les perfections divines, et jouissons de la divine bonté par
(1) Cant. cant,. I, 1.
la réjouissance que nous y prenons, pratiquant cette première partie du contentement amoureux que l’épouse sacrée exprime, disant: Mon bien-aimé est à moi (1). Mais parce que cette complaisance amoureuse étant en nous qui l’avons, ne laisse pas d’être en Dieu en qui nous la prenons, elle nous donne réciproquement à la divine bonté; si que par ce saint amour de complaisance nous jouissons des biens qui sont en Dieu, comme s’ils étaient nôtres. Mais parce que des perfections divines sont plus fortes que notre esprit, entrant en icelui, elles le possèdent réciproquement; de sorte que nous ne disons pas seulement que Dieu est nôtre par cette complaisance, mais aussi que nous sommes à lui.
L’herbe aproxis (2), ainsi que nous avons dit ailleurs, a une si grande correspondance avec le feu, qu’encore qu’elle en soit éloignée, soudain néanmoins qu’elle est à son aspect, elle attire la flamme et commence à brûler, concevant son feu non tant à la chaleur qu’à la lueur de celui qu’on lui présente. Quand donc par cette attraction elle s’est unie au feu, si elle savait parler, ne pourrait-elle pas dire : Mon bien-aimé feu est mien, puisque je l’ai attiré à moi, et que je jouis de ses flammes ; mais moi je suis aussi à lui, car si je l’ai attiré à moi, il me réduit en lui, comme plus fort et plus no-bic: il est mon feu, .et
(1) Cant. cant., II, 16.
(2) Aporoxis, fraxinelle. Cette plante secrète une huile volatile formant durant la nuit comme une vapeur qui l’environne. Si l’on approche une bougie, l’atmosphère jette une lueur et brûle rapidement, sans endommager la plante.
je suis son herbe; je l’attire, et il me brûle. Ainsi notre coeur s’étant mis en la présence de la divine bonté, et ayant attiré les perfections d’icelle par la complaisance qu’il y prend, peut dire en vérité: La bonté de Dieu est toute mienne, puisque je jouis de ses excellences, et moi je suis tout sien, puisque ses contentements me possèdent.
Par la complaisance, notre âme, comme une toison de Gédéon, se remplit toute de la rosée céleste et cette rosée est à la toison, parce qu’elle est descendue en icelle; mais réciproquement la toison est à la rosée, parce qu’elle est détrempée par icelle et en reçoit le prix. Qui est plus l’une à l’autre, ou la perle à l’huître, ou l’huître à la perle? La perle est à l’huître qui l’a attirée à soi; mais l’huître est à la perle, laquelle lui donne la valeur et l’estime. La complaisance nous rend possesseurs de Dieu, tirant en nous les perfections d’icelui, et nous rend possédés de Dieu, nous attachant et appliquant aux perfections d’icelui.
Or, en cette complaisance nous assouvissons tellement notre âme de contentement, que nous ne laissons pas de désirer de l’assouvir encore, et savourant la bonté divine, nous la voudrions encore savourer; en nous rassasiant nous voudrions toujours manger, comme en mangeant nous nous sentons rassasier. Le chef des apôtres ayant dit dans sa première épître que les anciens prophètes avaient manifesté les grâces qui devaient abonder parmi les chrétiens, et entre autres choses la Passion de notre Seigneur et la gloire qui la devait suivre, tant par la résurrection de son corps que par l’exaltation de son nom ; enfin il conclut que les anges mêmes désirent de regarder les mystères de la rédemption en ce divin Sauveur, auquel, dit-il, les anges désirent regarder (1). Mais comme donc se peut-il entendre que les anges qui voient le Rédempteur, et en icelui tous les mystères de notre salut, désirent encore néanmoins de le voir? Théotime, ils le voient certes toujours, mais d’une vue si agréable et délicieuse, que la complaisance qu’ils en ont les assouvit sans leur ôter le désir, et les fait désirer sans leur ôter l’assouvissement: la jouissance n’est pas diminuée par le désir, ains en est perfectionnée; comme leur désir n’est pas étouffé, ains affiné (2) par la jouissance.
La jouissance d’un bien qui contente toujours, ne flétrit jamais, ains se renouvelle et fleurit sans cesse; elle est toujours aimable, toujours désirable. Le continuel contentement des célestes amoureux produit un désir perpétuellement content, comme leur continuel désir fait naît en eux un contentement perpétuellement désiré. Le bien qui est fini termine le désir quand il donne la jouissance, et ôte la jouissance quand il donne le désir, ne pouvant être possédé et désiré tout ensemble. Mais le bien infini fait régner le désir dans la possession, et la possession dans le désir, ayant de quoi assouvir le désir par sa sainte présence, et de quoi le faire toujours vivre par la grandeur de son excellence, laquelle nourrit, en tous ceux qui la possèdent, un désir toujours content et un contentement toujours désireux (3).
(1) I Petr., I, 12.
(2) Affiné, aiguisé.
(3) Ce passage rempli d’antithèses est encore un tribut payé au goût douteux de la littérature de l’époque.
Imaginez-vous, Théotime, ceux qui tiennent-en leur bouche l’herbe scitique (1); car, à ce qu’on dit, ils n’ont jamais ni faim ni soif, tant elle les rassasie, et jamais pourtant ils ne perdent l’appétit, tant elle les sustente délicieusement. Quand notre volonté a rencontré Dieu, elle se repose en lui, y prenant une souveraine complaisance, et néanmoins elle ne laisse pas de faire le mouvement de son désir; car comme elle désire d’aimer, elle aime aussi de désirer; elle a le désir de l’amour et l’amour du désir. Le repos du coeur ne consiste pas à demeurer immobile, mais à n’avoir besoin de rien; il ne gît pas à n’avoir point de mouvement, mais à n’avoir point d’indigence de se mouvoir.
Les esprits perdus ont un mouvement éternel sans nul mélange de tranquillité : nous autres mortels, qui sommes encore en ce pèlerinage, avons tantôt du repos, tantôt du mouvement en nos affections; les esprits bienheureux ont ton. jours le repos en leurs mouvements et le mouvement en leur repos, n’y ayant que Dieu seul qui ait le repos sans mouvement, parce qu’il est souverainement un acte pur et substantiel. Or, bien que, selon la condition ordinaire de cette vie mortelle, nous n’ayons pas le repos en notre mouvement, si est-ce toutefois que lorsque nous faisons les essais des exercices de la Vie immortelle, c’est-à-dire, que nous pratiquons les actes du saint amour, nous trouvons du repos dans le mouvement de nos affections : et du mouvement au
(1) Herbe scitique, ou scythique, qui rassasie et désaltère, peut-être du nom des Scythes, qui s’enivraient aisément.
repos de la complaisance que nous avons en notre bien-aimé, recevant par ce moyen des avant-goûts de la future félicité à laquelle nous aspirons.
S’il est vrai que le caméléon vive de l’air (1), partout où il va dans l’air, il a de quoi se repaître; que s’il se remue d’un lieu à l’autre, ce n’est pas pour chercher de quoi se rassasier, mais pour s’exercer dedans son aliment, comme les poissons dans la mer. Qui désire Dieu en le possédant, ne le désire pas pour le chercher, mais pour exercer cette affection dedans le bien même duquel il jouit; car le coeur ne fait pas ce mouvement de désir comme prétendant à la jouissance pour l’avoir, puisqu’il l’a déjà, mais comme s’étendant en la jouissance laquelle il a, non pour obtenir le bien, mais pour s’y récréer et entretenir; non pour en jouir, mais pour s’y esjouir (3), ainsi que nous marchons et nous émouvons pour aller en quelque délicieux jardin, auquel étant arrivés, nous ne laissons pas de marcher et nous remuer derechef, non plus pour y venir, mais pour nous promener et passer le temps en icelui; nous avons marché pour aller jouir de l’aménité du jardin: y étant, nous marchons pour nous esjouir eu la jouissance d’icelui.
Requérez l’Éternel avec un grand courage,
Sans cesser de toujours rechercher son visage (3).
On cherche toujours celui qu’on aime toujours, dit le grand saint Augustin; l’amour cherche ce
(1) Le caméléon se nourrit d’insectes, mais peut rester des mois entiers sans manger.
(2) Esjouir, savourer sa jouissance.
(3) Ps., CIV, 4
qu’il a trouvé, non afin de l’avoir, mais pour toujours l’avoir.
En somme, Théotime, l’âme qui est en l’exercice de l’amour de complaisance, crie perpétuellement en son sacré silence : Il me suffit que Dieu soit Dieu, que sa bonté soit infinie, que sa perfection soit immense; que je meure ou que je vive, il importe peu pour moi, puisque mon cher bien-aimé vit éternellement d’une vie toute triomphante. La mort même ne peut attrister le coeur qui sait que son souverain amour est vivant. C’est assez pour l’âme qui aime que celui qu’elle aime plus que soi-même, soit comblé de biens éternels, puisqu’elle vit plus en celui qu’elle aime qu’en celui qu’elle anime; ains qu’elle ne vit pas elle-même, mais son bien-aimé vit en elle (1).
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CHAPITRE IV
De l’amoureuse condoléance par laquelle la complaisance de l’amour est encore mieux déclarée.
La compassion, condoléance, commisération ou miséricorde, n’est autre chose qu’une affection qui nous fait participer à la passion et douleur de celui que nous aimons, tirant la misère qu’il souffre dans notre coeur, dont elle est appelée miséricorde, comme qui dirait une misère de coeur: comme la complaisance tire dedans le coeur de l’amant le plaisir et contentement de la chose aimée. Or, c’est l’amour qui fait l’un et l’autre effet par la vertu qu’il a d’unir le coeur qui aime à ce qui est aimé, rendant par ce moyen les biens et les maux des amis communs, et ce qui se passe en
(1) Gal., II, 20.
la compassion donne beaucoup de clarté à ce qui regarde la complaisance.
La compassion tire sa grandeur de celle de l’amour qui la produit. Ainsi sont grandes les condoléances des mères sur les afflictions de leurs enfants uniques, comme l’Écriture témoigne souvent. Quelle condoléance dans le coeur d’Agar sur la douleur de son Ismaël, qu’elle voyait presque périr de soif au désert! Quelle commisération en l’âme de David sur la mort de son Absalon! Eh! ne voyez-vous pas le coeur maternel du grand Apôtre : malade avec les malades, brûlent de zèle pour les scandalisés, avec une douleur continuelle pour la perte des Juifs, et mourant tous les jours pour ses chers enfants spirituels (4)? Mais surtout considérez comme l’amour tire toutes les peines, tous les tourments, les travaux, les souffrances, les douleurs, les blessures, la passion, la croix, et la mort même de notre Rédempteur, dans le coeur de sa très sacrée mère., Hélas! les mêmes clous qui crucifièrent le corps de ce divin enfant, crucifièrent aussi le coeur de la mère; les mêmes épinés qui percèrent son chef, outrepercèrent (2) l’âme de cette mère toute douce; elle eut les mêmes misères de son fils par commisération; les mêmes douleurs, par condoléance ; les mêmes passions, par compassion; et en somme l’épée de la mort qui transperça le corps de ce très aimé fils, outreperça de même Je cœnr de cette très amante mère (3) : dont elle pouvait bien dire qu’il lui était un bouquet de myrrhe au
(1) II Cor., XI, 29 ; Rom., IX, 2 ; I Cor., XV, 31.
(2) Outrepercèrent, traversèrent.
(3) Luc., II, 35.
milieu de ses mamelles (1), c’est-à-dire, en sa poitrine et au milieu de son coeur. Jacob oyant la triste quoique fausse nouvelle de la mort de son cher Joseph. vous voyez quelle affliction il. en sent : Ah ! dit-il, je descendrai en regret aux enfers; c’est-à-dire, aux limbes, dans le sein d’Abraham, vers cet enfant (2).
La condoléance tire aussi sa grandeur de celle des douleurs que l’on voit souffrir à ceux que l’on aime; car, pour petite que soit l’amitié, si les maux qu’on voit endurer sont extrêmes, ils nous font une grande pitié. On voit pour cela César pleurer sur Pompée, et les filles de Jérusalem ne surent jamais s’empêcher de pleurer sur notre Seigneur (3), bien que la plupart d’entre elles ne lui fussent pas grandement affectionnées, comme aussi les amis de Job, quoique mauvais amis, firent de grands gémissements, voyant l’effroyable spectacle de son incomparable misère. Et quel grand couR de douleur au coeur de Jacob de penser que son cher enfant était trépassé d’une mort si cruelle, comme est celle d’être dévoré d’une bête sauvage! Mais la commisération, outre tout cela, se renforce merveilleusement par la présence de l’objet misérable. Pour cela, la pauvre Agar s’éloignait de son fils languissant, afin d’alléger en quelque sorte la douleur de compassion qu’elle, sentait, disant : Je ne verrai pas mourir l’enfant (4); comme au contraire notre Seigneur pleure voyant le sépulcre de son bien-aimé
(1) Cant., I, 12.
(2) Gen., XXXVII, 35.
(3) Luc., XXIII, 27.
(4) Gen., XXI, 16.
Lazare (1), et regardant sa chère Jérusalem (2) ; et notre bonhomme Jacob est outré de douleur quand il voit la robe ensanglantée de son pauvre petit Joseph.
Or, autant de causes agrandissent la. complaisance. A mesure que l’ami nous est plus cher, nous avons plus de plaisir en son contentement, et son bien entre plus avant en notre âme; que si le bien est excellent, notre joie en est aussi plus grande. Mais si nous voyons l’ami en la jouissance d’icelui, notre réjouissance en devient extrême. Quand le bon Jacob sut que son fils vivait, ô Dieu, quelle joie! son esprit revint en lui, il revécut (3), et, par manière de- dire, il ressuscita. Mais qu’est-ce à dire, il revécut on il ressuscita? Théotime, les esprits ne meurent de leur propre mort que par le péché qui les sépare de Dieu, lequel est leur vraie vie surnaturelle; mais ils meurent quelquefois de la mort d’autrui, et cela arriva an bon Jacob duquel nous parlons, car l’amour qui tire dans le coeur de l’amant le bien et le mal de la chose aimée, l’un par complaisance, l’autre par commisération, tira la mort de l’aimable Joseph dans le coeur de l’amant Jacob, et, par un miracle impossible à. toute autre puissance qu’à celle de l’amour, l’esprit de ce bon père était plein de la mort de celui qui était vivant et régnant, d’autant que l’affection ayant été trompée devança l’effet.
Or, quand au contraire il sut qu’en vérité son fils était en vie, l’amour, qui avait si longuement
(1) Joan., XX, 35.
(2) Luc., XIX, 41.
(3) Gen., XLV, 27.
tenu le trépas présupposé du fils dans l’esprit de ce bon père, voyant qu’il avait été déçu, rejeta promptement cette feinte mort, et en sa place fit entrer la véritable vie de ce même enfant. Ainsi donc il revécut d’une nouvelle vie, parce que la vie de son fils entra dans son esprit par complaisance, et l’anima d’un contentement nonpareil, duquel se trouvant assouvi, et ne tenant plus compte d’aucun autre plaisir en comparaison d’icelui : Il me suffit, dit-il, si mon enfant Joseph est en vie. Mais quand de ses propres yeux il vit par expérience la vérité des grandeurs de ce cher enfant en Gessen, penché sur lui, et pleurant assez longtemps sur le cou d’icelui : Eh ! dit-il, maintenant je mourrai joyeux, mon cher fils, puisque l’ai vu votre face, et que vous vivez encore (1). O Dieu, Théotime, quelle joie! et que ce vieillard l’exprime excellemment! Car que vent-il dire par ces paroles: Maintenant je mourrai content, puisque j’ai vu ta face; sinon que son allégresse est si grande qu’elle est capable de rendre joyeuse et agréable la mort même, qui est la plus triste et horrible chose du monde? Dites-moi, je vous prie, Théotime, qui ressent plus le bien de Joseph, ou lui qui en jouit, ou Jacob qui s’en réjouit? Certes, si le bien n’est bien que pour le contentement qu’il nous donne, le père en a autant et plus que le fils; car le fils, avec la dignité de vice-roi qu’il possède, a par conséquent beaucoup de soins et d’affaires, mais le père jouit par complaisance, et possède purement ce qui est de bon en cette grandeur et dignité de son fils, sans charge, sans soin et sans peine. Je mourrai joyeux, dit-il. Hélas! qui
(1) Gen., XLVI, 30.
ne voit son contentement? Si la mort même ne peut troubler sa joie, qui la pourra donc jamais altérer? Si son aise vit emmi les détresses de la mort, qui la pourra jamais éteindre? L’amour est fort comme la mort (1), et les allégresses de l’amour surmontent les tristesses de la mort; car la mort ne les peut faire mourir, ains les avive; si que comme il y a un feu qui par merveille se nourrit en une fontaine proche de Grenoble (2), ainsi que nous savons fort assurément, et que même le grand saint Augustin atteste, aussi la sainte charité est si forte qu’elle nourrit ses flammes et ses consolations emmi les plus tristes angoisses de la mort, et les eaux des tribulations ne peuvent éteindre son feu (3).
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CHAPITRE V
De la condoléance et complaisance de l’amour en la Passion de notre Seigneur.
Quand je vois mon Sauveur sur le mont des Olives, avec son âme triste jusqu’à la mort (1), hé! Seigneur Jésus, ce dis-je, qui a pu porter ces tristesses de la mort dans l’âme de la vie, sinon l’amour, qui excitant la commisération, attira par icelle nos misères dans votre coeur souverain? Or, une âme dévote voyant cet abîme d’ennuis et de détresses en ce divin amant, comme peut-elle demeurer sans une douleur saintement
(1) Cant. cant., VIII, 6.
(2) La Fontaine ardente, une des merveilles du Dauphiné. Émanation de gaz combustibles qui donnent une flamme de 30 à 40 centimètres d’élévation,
(3) Cant. cant., VIII, 7.
(4) Matth., XXVI, 38.
amoureuse? Mais considérant d’ailleurs que toutes les afflictions de son bien-aimé ne procèdent pas d’aucune imperfection ni manquement de force, ains de la grandeur de sa chère dilection, elle ne peut qu’elle ne se fonde toute d’un amour saintement douloureux. Si qu’elle s’écrie, je suis noire de douleur par compassion, mais je suis belle d’amour par complaisance; les angoisses de mon bien-aimé m’ont toute décolorée (1). Car comme pourrait une fidèle amante voir tant de tourments en celui qu’elle aime plus que sa vie, sans en devenir toute transie, have et desséchée de douleur? Les pavillons des nomades perpétuellement exposés aux injures de l’air et de la guerre sont presque toujours fripés et couverts de poussière; et moi tout exposée aux regrets que par condoléance je reçois des travaux non pareils de mon divin Sauveur, je suis toute couverte de détresse et transpercée de douleur; mais parce que les douleurs de celui que j’aime proviennent de son amour, è mesure qu’elles m’affligent par compassion, elles me délectent par complaisance. Car comme pourrait une fidèle amante n’avoir pas un extrême contentement de se voir tant aimée de son céleste époux? Pour cela donc la beauté de l’amour est en la laideur de la douleur. Que si je porte le deuil sur la passion et la mort de mon Roi, toute halée et noire de regret, je ne laisse pas d’avoir une douceur incomparable de voir l’excès de son amour emmi les travaux de ses douleurs; et les tentes de Salomon (2) toutes
(1) Cant. cant., I, 4-5.
(2) Ibid., 4.
brodées et recamées (1) en une admirable diversité d’ouvrages ne furent jamais si belles que je suis contente, et par conséquent douce, amiable et agréable eu la variété des sentiments d’amour que j’ai parmi ces douleurs. L’amour égale les amants. Hé ! je le vois, ce cher amant, qu’il est an (eu d’amour, brûlant dans un buisson épineux de douleur (2), et j’en suis toute de même; je suis tout enflammée d’amour dedans les halliers de mes douleurs, je suis un lis environné d’épines (3). Hé ! ne veuillez pas regarder seulement les horreurs de mes poignantes douleurs, mais voyez la beauté de mes agréables amours. Hélas ! il souffre des douleurs insupportables, ce divin amant bien-aimé; c’est cela qui m’attriste et me fait pâmer d’angoisses; mais il prend plaisir à souffrir, il aime ses tourments et meurt d’aise de mourir de douleur pour moi. C’est pourquoi comme ,je suis dolente de ses douleurs, je suis aussi toute ravie d’aise de son amour; non seulement je m’attriste avec lui, mais je me glorifie en lui.
Ce fut cet amour, Théotime, qui attira sur l’amoureux séraphique saint François les stigmates, et sur l’amoureuse angélique sainte Catherine de Sienne les ardentes blessures du Sauveur, la complaisance amoureuse ayant aiguisé les pointes de la compassion douloureuse, ainsi que le miel rend plus pénétrante et sensible l’amertume de l’absinthe: comme au contraire la suave odeur des roses est affinée par le voisinage des aulx qui sont plantés près des rosiers. Car de même
(1) Recamées, brodées.
(2) Exod., III, 2.
(3) Cant. cant., II, 1.
l’amoureuse complaisance que nous avons prise en l’amour de notre Seigneur, rend infiniment plus forte la compassion que nous avons de ses douleurs, comme réciproquement, repassant de la compassion des douleurs à la complaisance des amours, le plaisir en est bien plus ardent et relevé. Alors se pratique la douleur de l’amour, et l’amour de la douleur: alors la condoléance amoureuse, et la complaisance douloureuse, comme d’autres Esaü et Jacoh, débattant (1) à qui fera plus d’efforts, mettent l’âme en des convulsions et agonies incroyables, et se fait une extase amoureusement douloureuse, et douloureusement amoureuse. Aussi ces grandes âmes de saint François et sainte Catherine sentirent des amours nonpareils en leurs douleurs, et des douleurs incomparables eu leurs amours, lorsqu’elles furent stigmatisées; savourant l’amour joyeux d’endurer pour l’ami, que leur Sauveur exerça au suprême degré sur l’arbre de la croix. Ainsi naît l’union précieuse de notre coeur avec son Dieu, laquelle comme un Benjamin mystique est enfant de douleur et de joie tout ensemble (2).
Il ne se peut dire, Théotime, combien le Sauveur désire d’entrer dans nos âmes par cet amour de complaisance douloureuse. Hélas ! dit-il, ouvre-moi, ma chère soeur, mon amie, ma colombe, ma toute pure, car ma tête est toute pleine de rosée, et mes cheveux des gouttes de la nuit (3). Qui est cette rosée, et qui sont ces gouttes de la nuit, sinon les afflictions et peines de sa Passion? Les perles, certes
(1) Gen., XXV,22.
(2) Gen., xxxv, 18.
(3) Cant. cant., V, 2.
comme nous avons dit assez souvent, ne sont autre chose que gouttes de la rosée, que la fraîcheur de la nuit éploie sur la face de la mer, reçues dans les écailles des huîtres ou mères perles (1). Hé ! veut dire le divin amour de l’âme, je suis chargé des peines et sueurs de ma Passion qui se passa presque toute, ou ès ténèbres de la nuit, ou en la nuit des ténèbres que le soleil s’obscurcissant fit au plus fort de son midi. Ouvre donc ton coeur devers moi, comme les mères perles leurs écailles du côté du soleil, et je répandrai sur toi la rosée de ma Passion qui se convertira en perles de consolation.
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CHAPITRE VI
De l’amour de bienveillance que nous exerçons envers notre Seigneur par manière de désir.
En l’amour que Dieu exerce envers nous, il commence toujours par la bienveillance, voulant et faisant en nous tout le bien qui y est; auquel par après il se complaît. Il fit David selon son coeur par bienveillance, puis il le trouva selon son coeur par complaisance (2). Il créa premièrement l’univers pour l’homme, et l’homme en l’univers, donnant à chaque chose le degré de bonté qui lui était convenable, par sa pure bienveillance; puis il approuva tout ce qu’il avait lait, trouvant que tout était tels bon, et il se reposa par complaisance en son ouvrage (3).
(1) Inutile de dire que cette opinion populaire sur l’origine des perles n’est pas conforme aux données scientifiques.
(2) Act., XIII, 22.
(3) Gen., I, 31.
Mais notre amour envers Dieu commence an contraire par la complaisance que nous avons en la souveraine bonté et infinie perfection que nous savons être eu la Divinité; puis nous venons à l’exercice de la bienveillance. Et comme la complaisance que Dieu prend en ses créatures, n’est autre chose qu’une continuation de sa bienveillance envers elles, aussi la bienveillance que nous portons à Dieu, n’est autre chose qu’une approbation et persévérance de la complaisance que nous avons en lui.
Or, cet amour de bienveillance envers Dieu se pratique ainsi. Nous ne pouvons désirer d’un vrai désir aucun bien à Dieu, parce que sa bonté est infiniment plus parfaite que nous ne saurions ni désirer ni penser. Le désir n’est que d’un bien futur, et nul bien n’est futur en Dieu, puisque tout bien lui est tellement présent, que la présence du bien en sa divine Majesté n’est autre chose que la Divinité même. Ne pouvant donc point faire aucun désir absolu pour Dieu, nous en faisons des imaginaires et conditionnels en cette sorte : Je vous ai dit, Seigneur, vous êtes mon Dieu, qui, tout plein de votre infinie bonté, ne pouvez avoir indigence, ni de mes biens (1), ni des choses quelconques; mais si, par imagination de chose impossible, je pouvais penser que vous eussiez besoin de quelque bien, je ne cesserais jamais de vous le souhaiter, au prix de ma vie, de mon être, et de tout ce qui est au monde. Que si étant ce que vous êtes, et que vous ne pouvez jamais cesser d’être, il était possible que vous reçussiez quelque accroissement de bien, ô mon Dieu, quel désir
(1) Ps., XV, 2,
aurais-je que vous l’eussiez ! alors, ô Seigneur éternel, je voudrais voir convertir mon coeur cil souhait, et sua vie en soupir, pour vous désirer ce bien-là. Ah! mais pourtant, ô le sacré bien-aimé de mon âme, je ne désire pas de pouvoir désirer aucun bien à votre Majesté; ains je me complais de tout mon coeur en ce suprême degré de bonté que vous avez, auquel, ni par désir, ni même par pensée, on ne peut rien ajouter. Mais si ce désir était possible, ô Divinité infinie, ô Infinité divine ! mon âme voudrait être ce désir, et n’être rien autre que cela, tant -elle désirerait de désirer pour vous ce qu’elle se comptait infiniment de ne pouvoir pas désirer, puisque l’impuissance de faire ce désir provient de l’infinie infinité de votre perfection, qui surpasse tout souhait et toute pensée. Hé ! que j’aime chèrement l’impossibilité de vous pouvoir désirer aucun bien, ô mon Dieu, puisqu’elle provient de l’incompréhensible immensité de votre abondance, laquelle est si souverainement infinie, que s’il se trouvait un désir infini, il serait infiniment assouvi par l’infinité de votre bonté qui le convertirait en une infinie complaisance. Ce désir donc, par imagination de choses impossibles, peut être quelquefois utilement pratiqué emmi les grands sentiments de ferveurs extraordinaires. Aussi dit-on que le grand saint Augustin en faisait souvent de pareille sorte.
C’est encore une sorte de bienveillance envers Dieu, quand considérant que nous ne pouvons l’agrandir en lui-même, nous désirons de l’agrandir en nous, c’est-à-dire, de rendre de plus en plus et toujours plus grande la complaisance que nous avons en sa bonté. Et alors, mon Théotime, nous ne désirons pas la complaisance pour le plaisir qu’elle nous donne, mais par ce seulement que ce plaisir est en Dieu. Car comme nous ne désirons pas la condoléance pour la douleur qu’elle met en nos coeurs, mais parce que cette douleur nous unit et associe à notre bien-aimé douloureux; ainsi n’aimons-nous pas la complaisance, parce qu’elle nous rend du plaisir, mais d’autant que ce plaisir se prend en l’union du plaisir et bien qui est en Dieu, auquel pour nous unir davantage nous voudrions nous complaire d’une complaisance infiniment plus grande, à l’imitation de la très sainte reine et mère d’amour, de laquelle l’urne sacrée magnifiait (1) et agrandissait perpétuellement Dieu. Et afin que l’on sût que cet agrandissement se faisait par la complaisance qu’elle avait en la divine bonté, elle déclare que son esprit avait tressailli de contentement en Dieu son Sauveur (2).
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CHAPITRE VII
Comme le désir d’exalter et magnifier Dieu nous sépare des plaisirs inférieurs, et nous rend attentifs aux perfections divines.
Donc l’amour de bienveillance nous fait désirer d’agrandir en nous de plus en plus la complaisance que nous prenons en la bonté divine; et pour faire cet agrandissement, l’âme se prive soigneusement de tout autre plaisir, pour s’exercer plus fort à se plaire en Dieu. Un religieux demanda au dévot frère Gilles, l’un des premiers et
(1) Luc., I, 46.
(2) Ibid., 47.
plus saints compagnons de saint François, ce qu’il pourrait faire pour être plus agréable à Dieu; et il lui répondit en chantant: L’une à l’un, l’une à l’un. Ce que par après expliquant, donnez toujours, dit-il, toute votre âme qui est une à Dieu seul qui est un. L’âme s’écoule par les plaisirs, et la diversité d’iceux la dissipe et l’empêche de se pouvoir appliquer attentivement à celui qu’elle doit prendre en Dieu. Le vrai amant n’a presque point de plaisir, sinon en la chose aimée. Ainsi toutes choses semblaient ordure (1) et boue au glorieux saint Paul, en comparaison de son Sauveur. Et l’Épouse sacrée n’est toute que pour son bien-aimé: Mon cher ami est tout à moi, et moi je suis toute à lui (2). Que si l’âme qui est en cette sainte affection rencontre les créatures, pour excellentes qu’elles soi-eut, voire même quand ce seraient les anges, elle ne s’arrête point avec icelles sinon autant qu’il faut pour être aidée et secourue en son désir. Dites-moi donc, leur fait-elle, dites-moi, je vous en conjure, avez-vous point vu celui qui est l’ami de mon âme (3)? La glorieuse amante Magdeleine rencontra les anges au sépulcre, qui lui parlèrent saris doute angéliquement, c’est-à-dire, bien suavement, voulant apaiser l’ennui auquel elle était; mais au contraire toute éplorée, elle ne sut prendre aucune complaisance ni en leur douce parole, ni en la splendeur de leurs habits, ni en la grâce toute céleste de leur maintien, ni en la beauté tout aimable de leurs visages, ains toute couverte de larmes, ils m’ont enlevé mon
(1) Philip., III, 18.
(2) Cant. cant., II, 16.
(3) Cant. cant., III, 3
Seigneur (1), disait-elle, et je ne sais où ils l’ont mis: et se tournant, elle voit son doux Sauveur, mais en forme de jardinier, dont son coeur ne se peut contenter; car toute pleine de l’amour de la mort de son Maître, elle ne vent point de fleurs, ni par conséquent de jardinier. Elle a dedans son coeur la croix, les clous, les épines; elle cherche son crucifié. Hé! mon cher maître jardinier, dit-elle, si vous aviez peut-être point planté mon bien-aimé Seigneur trépassé comme un lis froissé et fané entre vos fleurs, dites-le-moi vitement, et moi je l’emporterai (2). Mais il ne l’appelle pas plus tôt par son nom, que toute fondue en plaisir, hé! Dieu, dit-elle, mon Maître (3)! Rien, certes, ne la peut assouvir, elle ne saurait se plaire avec les anges, non pas même avec son Sauveur, s’il ne parait en la forme en laquelle il lui avait ravi son coeur. Les Mages ne peuvent se complaire ni en la beauté de la ville de Jérusalem, ni en la magnificence de la cour d’Hérodes, ni en la clarté de l’étoile ; leur cœur cherche la petite spélonque (4) et le petit enfant de Bethléem (5). La mère de belle dilection et l’époux de très saint amour ne se peuvent arrêter entre les parents et amis, ils vont toujours en douleur cherchant l’unique objet de leur complaisance (6). Le désir d’agrandir la complaisance retranche tout autre plaisir pour plus fortement pratiquer celui auquel la divine bienveillance l’excite.
(1) Joan., XX, 13.
(2) Ibid., 15.
(3) Ibid., 16.
(4) Spélonque, grotte, en latin Spelunca.
5) Matth., II.
6) Luc., II.
Or, pour encore mieux magnifier ce souverain bien-aimé, l’âme va toujours cherchant la face d’icelui (1); c’est-à-dire, avec une attention toujours plus soigneuse et ardente, elle va remarquant toutes les particularités des beautés et perfections qui sont eu lui, faisant un progrès continuel en cette douce recherche de motifs qui la paissent perpétuellement presser de se plaire de plus en plus en l’incompréhensible bonté qu’elle aune. Ainsi David cote par le menu les oeuvres et merveilles de Dieu en plusieurs de ses psaumes célestes et l’amante sacrée arrange ès cantiques divins, comme une armée bien ordonnée, toutes les perfections de son époux, l’une après l’autre, pour provoquer son âme à la très sainte complaisance, afin de magnifier plus hautement son excellence, et d’assujettir encore tous les autres esprits à l’amour de son ami tant aimable (2).
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CHAPITRE VIII
Comment la sainte bienveillance produit la louange du divin Bien-Aimé.
L’honneur, mon cher Théotime, n’est pas en celui que l’on honore, mais en celui qui honore. Car combien de fois arrive-t-il que celui que nous honorons n’en sait rien, et n’y a seulement pas pensé! Combien de fois louons-nous ceux qui ne nous connaissent pas ou qui dorment! Et toutefois, selon l’estime commune des hommes et leur ordinaire façon de concevoir, il semble que c’est
(1) Ps., XXVI, 13.
(2) Cant. cant., V, 10 et seq.
faire du bien à quelqu’un quand on lui fait de l’honneur, et qu’on lui donne beaucoup quand on lui donne des titres et des louanges; et nous ne faisons pas difficulté de dire qu’une personne est riche d’honneur, de gloire, de réputation, de louange, encore qu’en vérité nous sachions bien que tout cela est hors de la personne honorée, et que bien souvent elle n’en reçoit aucune sorte de profit, suivant ce mot attribué au grand saint Augustin: O pauvre Aristote; tu es loué où tu es absent, et tu es brûlé où tu es présent! Quel bien revient-il, je vous prie, à César et Alexandre le Grand de tant de vaines paroles que plusieurs vaines âmes emploient à leur louange?
Dieu, comblé d’une bonté qui surmonte toute louange et tout honneur, ne reçoit aucun avantage ni surcroît de bien pour toutes les bénédictions que nous lui donnons; il n’en est ni plus riche, ni plus grand, ni plus content, ni plus heureux : car son heur, son contentement, sa grandeur et ses richesses ne sont ni ne peuvent être que la divine infinité de sa bonté. Toutefois parce que, selon notre appréhension ordinaire, l’honneur est estimé l’un des plus grands effets de notre bienveillance envers les autres, et que par icelui, non seulement nous ne présupposons point d’indigence en ceux que nous honorons, mais plutôt nous protestons qu’ils abondent en excellence; partant nous employons cette sorte de bienveillance envers Dieu, qui non seulement l’agrée, mais la requiert comme conforme à notre condition, et si propre pour témoigner l’amour respectueux que nous lui devons, que même il nous a ordonné de lui rendre et rapporter tout honneur et gloire.
Ainsi donc l’âme qui a pris une grande complaisance en l’infinie perfection de Dieu, voyant qu’elle ne peut lui souhaiter aucun agrandisse ment de bonté, parce qu’il en a infiniment plus qu’elle no peut désirer ni même penser, elle désire au moins que son nom soit béni, exalté, loué, honoré et adoré de plus en plus, et commençant par son propre coeur, elle ne cesse point de le provoquer à ce saint exercice: et, comme une avette (1) sacrée, elle va voletant çà et là sur les fleurs des oeuvres et excellences divines, recueillant d’icelle une douce variété de complaisances; desquelles elle fait naître et compose le miel céleste de bénédictions, louanges et confessions honorables, par lesquelles, autant qu’elle peut, elle magnifie et glorifie le nom de son bien-aimé, à l’imitation du grand Psalmiste, qui ayant environné et comme parcouru en esprit les merveilles de la divine bonté, immolait sur l’autel de son coeur l’hostie mystique des élans de sa voix par cantiques et psaumes d’admiration et bénédiction:
Mon coeur volant çà et là
Des ailes de sa pensée,
Ravi d’admiration,
D’une voix haut élancée.
Un sacrifice immola,
Sur la harpe bien sonnée
Chantant bénédiction
Au Seigneur Dieu de Sion.
Mais ce désir de louer Dieu que la sainte bienveillance excite en nos coeurs, Théotime, est insatiable; car l’âme qui en est touchée, voudrait avoir des louanges infinies pour les donner à son
(1) Avette, abeille.
bien-aimé, parce qu’elle voit que ses perfections sont plus qu’infinies, si que se trouvant bien éloignée de pouvoir satisfaire son souhait, elle fait des extrêmes efforts d’affection pour en quelque sorte louer cette bonté toute louable, et ces efforts de bienveillance s’agrandissent admirablement par la complaisance car à mesure que l’âme trouve Dieu bon, savourant de plus en plus la suavité d’icelui, et se complaisant en son infinie beauté, elle voudrait aussi relever plus hautement les louanges et bénédictions qu’elle lui donne. Or, à mesure aussi que l’âme s’échauffe à louer la douceur incompréhensible de Dieu, elle agrandit et dilate la complaisance qu’elle prend en icelle, et par cet agrandissement elle s’anime de plus fort à la louange. De sorte que l’affection de complaisance et celle de louange, par ces réciproques poussements (1) et mutuelles inclinations qu’elles font l’une à l’autre, s’entre-donnent des grands et continuels accroissements.
Ainsi les rossignols se complaisent tant en leur chant, au rapport de Pline, que pour cette complaisance quinze jours et quinze nuits durant ils ne cessent jamais de gazouiller, s’efforçant de toujours mieux chanter à l’envi les uns des autres; de sorte que lorsqu’ils se dégoisent (2) le mieux, ils y ont plus de complaisance, et cet accroissement de complaisance les porte à faire de plus grands efforts de mieux gringotter (3), augmentant tellement leur complaisance par leur chant, e leur chant par leur complaisance, que
(1) Poussements, poussées, efforts.
(2) Dégoisent, tirent des sons du gosier, gazouillent.
(3) Gringotter, fredonner.
maintes fois on les voit mourir, et leur gosier éclater à force de chanter; oiseaux dignes du beau nom de Philomèle, puisqu’ils meurent ainsi en l’amour et pour l’amour de la mélodie.
O Dieu ! mon Théotime, que le coeur ardemment pressé de l’affection de louer sou Dieu reçoit une douleur grandement délicieuse et une douceur grandement douloureuse, quand après mille efforts de louange il se trouve si court! Hélas! il voudrait, ce pauvre rossignol, toujours plus hautement lancer ses accents et perfectionner sa mélodie, pour mieux chanter les bénédictions de sou cher bien-aimé. A mesure qu’il loue, il se plaît à louer, et à mesure qu’il se plaît à louer, il se déplaît de ne pouvoir encore mieux louer; et pour se contenter au mieux qu’il peut en cette passion, il fait toute sorte d’efforts entre lesquels il tombe en langueur, comme il advenait au très glorieux saint François, qui emmi les plaisirs qu’il prenait à louer Dieu et chanter ses cantiques d’amour, jetait une grande affluence de larmes, et laissait souvent tomber de faiblesse ce que pour lors il tenait eu main, demeurant comme un sacré Philomèle à coeur failli (1), et perdant souvent le respirer à force d’aspirer aux louanges de celui qu’il ne pouvait jamais assez louer.
Mais oyez une similitude agréable sur ce sujet, tirée du nom que ce saint amoureux donnait à ses religieux, car il les appelait cigales, à raison des louanges qu’ils rendaient à Dieu emmi la nuit. Les cigales, Théotime, ont leurs poitrines pleines de tuyaux, comme si elles étaient des orgues naturelles, et pour mieux chanter elles ne vivent
(1) A coeur failli, en défaillance, évanoui.
que de la rosée, laquelle elles ne tirent pas par la bouche, car elles n’en ont point, ains la sucent par une petite languette qu’elles ont au milieu de l’estomac, par laquelle elles jettent aussi tous leurs sons avec tant de bruit qu’elles semblent n’être que voix. Or, l’amant sacré est comme cela, car toutes les facultés de son âme sont autant de tuyaux qu’il e eu sa poitrine pour résonner (1) les cantiques et louanges du bien-aimé: sa dévotion au milieu de toutes est la langue de son coeur, selon saint Bernard, par laquelle il reçoit la rosée des perfections divines, les suçant et attirant à soi comme son aliment par la très sainte complaisance qu’il y prend, et par cette même langue de dévotion il fait toutes ses voix d’oraison, de louange, de cantiques, de psaumes, de bénédiction, selon le témoignage d’une des plus insignes cigales spirituelles qui ait jamais été ouïe, laquelle chantait ainsi:
Bénis Dieu, saintement poussée,
mon âme ! et vous, mes esprits,
Que je n’aie aucune pensée
Ni force au dedans ramassée,
Qui du Seigneur taise le prix (2).
Car n’est-ce pas comme s’il eût dit: je suis une cigale mystique? Mon âme, mes esprits, mes pensées et toutes les facultés qui sont ramassées au dedans de moi sont orgues. O qu’à jamais tout cela bénisse le nom et retentisse les louanges de mon Dieu!
(1) Résonner les cantiques, et plus bas: retentisse les louanges, sont pris pour: faire résonner, retentir.
(2) Ps., CII, I.
Ma bouche à jamais sera pleine
Du bruit de sa gloire hautaine,
Et n’aura bien qu’à le chanter;
La troupe d’ennuis oppressée.
Humble de coeur et de pensée
Prendra plaisir à m’écouler (1).
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CHAPITRE IX
Comme la bienveillance nous fait appeler toutes les créatures à la louange de Dieu.
Le coeur atteint et pressé de désir de louer plus qu’il ne peut la divine bonté, après divers efforts, sort maintes fois de soi-même pour convier toutes les créatures à le secourir en son dessein. Comme nous voyons avoir fait les trois enfants en la fournaise, en cet admirable cantique de bénédictions, par lequel ils excitent tout ce qui est au ciel, en la terre et sous terre, à rendre grâce à Dieu éternel en le louant et bénissant souverainement. Ainsi le glorieux Psalmiste, tout ému de la passion saintement déréglée qui le portait à louer Dieu, va sans ordre sautant du ciel à la terre et de la terre au ciel, appelant pêle-mêle les anges, les poissons, les monts, les eaux, les dragons, les oiseaux, les serpents, le feu, la grêle, les brouillards, assemblant par ses souhaits toutes les créatures, afin que toutes ensemble s’accordent à magnifier pieusement leur Créateur, les unes célébrant elles-mêmes les divines louanges, et les autres donnant le sujet de le louer par les merveilles de leurs différentes propriétés, lesquelles manifestent la grandeur de leur facteur, si que ce divin psalmiste royal ayant composé une grande quantité de psaumes avec cette inscription: Louez
(1) Ps., XXXIII, 2, 3.
Dieu; après avoir discouru parmi toutes les créatures pour leur faire les saintes semonces de bénir la majesté céleste, et parcouru une grande variété de moyens et instruments propres à la célébration des louanges de cette éternelle bonté; enfin, comme tombant en défaillance d’haleine, il conclut toute sa sacrée psalmodie par cet élan : Tout esprit loue le Seigneur (1), c’est-à-dire, tout ce qui a vie ne vive ni ne respire que pour le Créateur, selon l’encouragement qu’il avait donné ailleurs:
Sus donc, d’une bouche animée,
Célébrons tous la renommée
De l’Eternel, à qui mieux, mieux:
Notre voix ensemble mêlée,
Bien haut sur la voûte étoilée,
Elève son nom glorieux (2).
Ainsi le grand saint François chanta le cantique dix soleil et cent autres excellentes bénédictions, pour invoquer les créatures à venir aider son coeur tant alangouri, de quoi il ne pouvait à son gré louer Je cher Sauveur de son âme. Ainsi la céleste épouse se sentant presque évanouie entre les violents essais qu’elle faisait de bénir et magnifier le bien-aimé roi de son coeur : Eh! criait-elle à ses compagnes, ce divin époux m’a menée par la contemplation en ses celliers à vin (3), me faisant savourer les délices incomparables des perfections de son excellence, et je me suis tellement détrempée et saintement enivrée par la complaisance que j’ai prise en cet abîme de beauté, que mon âme va languissante (4), blessée
(1) Ps., CL, 6.
(2) Ps., XXXIII, 4.
(3) Cant. cant., II, 4.
(4) Ibid.
d’un désir amoureusement mortel, qui nie presse de louer à jamais une si éminente bonté. Hélas! venez, je vous supplie, au secours de mon pauvre coeur qui va tout maintenant définir (1), soutenez-le de grâce, et l’appuyez de toutes fleurs; confortez-le, et l’environnez de pommes; autrement il tombe pâmé (2).
La complaisance tire les suavités divines dedans le coeur, lequel se remplit si ardemment qu’il en est tout éperdu. Mais l’amour de la bienveillance fait sortir notre coeur de soi-même, et le fait exhaler en vapeurs de parfums délicieux, c’est-à-dire, en toutes sortes de saintes louanges, et n’en pouvant néanmoins tant pousser comme il désirerait : O, dit-il, que toutes les créatures viennent contribuer les fleurs de leurs bénédictions, les pommes de leurs actions de grâces, de leurs honneurs et de leurs adorations, afin que de toutes parts on sente les odeurs répandues à la gloire de Celui duquel l’infinie douceur surpasse tout honneur, et que nous ne pouvons jamais bien dignement magnifier.
C’est cette divine passion qui fait tant faire de prédications, qui fait passer entre tant de hasards les Xavier, les Berzée, les Antoine (3), cette multitude de jésuites, de capucins, et de religieux et autres ecclésiastiques de toutes sortes, ès Indes, au Japon, en Maragnan (4), afin de faire
(1) Définir, finir.
(2) Cant. cant., II, 5.
(3) Xavier, Berzée, Antoine, saint François Xavier, Berzée, Antoine Possevin, jésuites prédicateurs et auteurs des premiers temps de l’institut.
(4) Maragnan, Maragnon, partie du fleuve des Amazones. (Amérique méridionale.)
connaît, reconnaît et adorer le nom sacré de Jésus emmi ces grands peuples. C’est cette passion sainte qui fait tant écrire de livres de piété, tant fonder d’églises, d’autels, de maisons pieuses, et en somme qui fait veiller, travailler et mourir tant de serviteurs de Dieu entre les flammes du zèle qui les consume et dévore.
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CHAPITRE X
Comme le désir de louer Dieu nous fait aspirer au ciel.
L’âme amoureuse voyant qu’elle ne peut assouvir le désir qu’elle a de louer son bien-aimé, tandis qu’elle vit entre les misères de ce monde, et sachant que les louanges qu’on rend au ciel à la divine bonté se chantent d’un air incomparablement plus agréable O Dieu! dit-elle, que les louanges répandues par ces bienheureux esprits devant le trône de mon Roi céleste sont louables! que leurs bénédictions sont dignes d’être bénites! O que de bonheur d’ouïr cette mélodie de la très sainte éternité, en laquelle par une très souefve (1) rencontre de voix dissemblables et de tons dispareils, se font ces admirables accords esquels toutes les parties avançant les unes sur les autres par une suite continuelle et incompréhensible liaison de chasses (2), on entend de toutes parts retentir les perpétuels alleluia!
Voix, pour leur éclat, comparées aux tonnerres, aux trompettes, au bruit des vagues de la mer agitée; mais voix qui aussi, pour leur incomparable douceur et suavité, sont comparées à la
(1) Souefve, suave.
(2) Chasses, poursuites, reprises.
mélodie des harpes (1) délicatement et délicieusement sonnées par la main des plus excellents joueurs; et voix qui toutes s’accordent à dire le joyeux cantique pascal alleluia, louez Dieu, amen, louez Dieu (2). Car sachez Théotime, qu’une voix sort du trône divin (3), qui ne cesse de crier aux heureux habitants de la glorieuse Jérusalem céleste : Dites à Dieu louange, ô vous qui êtes ses serviteurs et qui le craignez, grands et petits; à quoi toute cette multitude innombrable des saints, les choeurs des anges et les choeurs des hommes assemblés, répond chantant de toute sa force, alleluia, louez Dieu (4). Mais quelle est cette voix admirable qui sortant du trône divin, annonce les alleluia aux élus, sinon la très sainte complaisance, laquelle étant reçue dedans l’esprit, leur fait ressentir la douceur des perfections divines, ensuite de laquelle naît en eux l’amoureuse bienveillance, source vive des louanges sacrées? Ainsi, par effet (5), la complaisance procédant du trône, vient intimer les grandeurs de Dieu aux bienheureux, et la bienveillance les excite à répandre réciproquement devant le trône les parfums de louange. C’est pourquoi, par manière de réponse, ils chantent éternellement alleluia, c’est-à-dire: louez Dieu. La complaisance vient du trône dans le coeur, et la bienveillance va du coeur au trône.
O que ce temple est aimable où tout retentit
(1) Apoc., XIV, 2.
(2) Apoc., XIX I, 4,
(3) Ibid., 5.
(4) Ibid., 6.
(5) Par effet, en réalité.
en louange! Que de douceur à ceux qui vivent en ce sacré séjour où tant de philomèles et rossignols célestes chantent avec cette sainte contention d’amour les cantiques d’éternelle suavité !
Le coeur donc qui ne peut en ce monde ni chanter, ni ouïr les louanges divines à son- gré, entre en des désirs non pareils d’être délivré des liens de cette vie pour aller en l’antre où on loue si parfaitement le bien-aimé céleste, et ces désirs s’étant emparés du coeur, se rendent quelquefois si puissants et pressants dans la poitrine des amants sacrés, que bannissant tous autres désirs, ils mettent en dégoût toutes choses terrestres, et rendent l’âme tout alangourie et malade d’amour, voire même cette sainte passion passe aucunes fois si avant, que, si Dieu le permet, on en meurt.
Ainsi ce glorieux et séraphique amant saint François ayant longuement été travaillé de cette forte affection de louer Dieu, enfin en ses dernières années, après qu’il eut assurance, par une très spéciale révélation, de son salut éternel, il ne pouvait contenir sa joie, et. s’allait de jour en jour consumant, comme si sa vie et son âme se fût évaporée, ainsi que l’encens, sur le feu des ardents désirs qu’il avait de voir son maître pour le louer incessamment; en sorte que ces- ardeurs prenant tous les jours de nouveaux accroissements, son âme sortit de son corps par un élan qu’elle fit vers le ciel : car la divine Providence voulut qu’il mourût en prononçant ces sacrées paroles Hé ! tirez hors de cette prison mon âme, ô Seigneur, afin que je bénisse votre nom; !es justes m’attendent jusqu’à ce que vous me rendiez la. tranquillité désirée (1). Théotime, voyez de grâce cet esprit, qui comme un céleste rossignol enfermé dans la cage de son corps, dans laquelle il ne peut chanter à souhait les bénédictions de son éternel amour, sait qu’il gazouillerait et pratiquerait mieux son beau ramage s’il pouvait gagner l’air pour jouir de sa liberté et de la société des autres philomèles entre les gaies et florissantes collines de la contrée bienheureuse. C’est pourquoi il exclame hélas! ô Seigneur de ma vie, hé! par votre bonté toute douce, délivrez-moi, pauvre que je suis, de la cage de mon corps, retirez-moi de cette petite prison, afin qu’affranchi de cet esclavage, je puisse voler où mes chers compagnons m’attendent là-haut au ciel, pour me joindre à leurs choeurs et m’environner de leur joie. Là, Seigneur, alliant ma voix aux leurs, je ferai avec eux une douce harmonie d’air et d’accents délicieux, chantant, louant et bénissant votre miséricorde. Cet admirable saint, comme un orateur qui veut finir et conclure tout ce qu’il a dit par quelque courte sentence, mit cette heureuse fin à tous ses souhaits et désirs, desquels ces dernières paroles furent l’abrégé, paroles auxquelles il attacha si fortement son âme, qu’il expira en les soupirant. Mon Dieu! Théotime, quelle douce et chère mort fut celle-ci, mort heureusement amoureuse, amour saintement mortel!
(1) Ps., CXLI, 8
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CHAPITRE XI
Comme nous pratiquons l’amour de bienveillance ès louanges que notre Rédempteur et sa Mère donnent à Dieu.
Nous allons donc montant en ce saint exercice de degré en degré, par les créatures que nous invitons à louer Dieu, passant des insensibles aux raisonnables et intellectuelles, et do l’Église militante à la triomphante, en laquelle nous nous relevons entre les anges et les saints, jusqu’à ce qu’au-dessus de toits nous ayons rencontré la très sainte Vierge, laquelle d’un air incomparable loue et magnifie la Divinité plus hautement, plus saintement et plus délicieusement que tout le reste des créatures ensemble ne saurait jamais faire.
Étant, il y a deux ans (1), à Milan, où la vénération des récentes mémoires du grand archevêque saint Charles m’avait attiré avec quelques-uns de nos ecclésiastiques, nous ouïmes en diverses églises plusieurs sortes de musique; mais en un monastère de filles nous ouïmes une religieuse de laquelle la voix était si admirablement délicieuse, qu’elle seule répandait incomparablement plus de suavité dans nos esprits que ne fit tout le reste ensemble, qui, quoique excellent, semblait néanmoins n’être fait que pour donner le lustre et rehausser la perfection et l’éclat de cette voix unique. Ainsi, Théotime, entre tous les coeurs des hommes et tous les coeurs des anges on entend cette voix hautaine de la très sainte Vierge, qui, relevée au-dessus de tout, rend plus de louange
(1) En 1614.
à Dieu que tout le reste des créatures. Aussi le Roi céleste la convie tout particulièrement à chanter : Montre-moi ta face, dit-il, ô ma bien-aimée : que ta voix sonne à mes oreilles; car ta voix est toute douce, et ta face toute belle (1).
Mais ces louanges que cette Mère d’honneur et de belle dilection (2), avec toutes les créatures ensemble, donne à la Divinité, quoique excellentes et admirables, sont néanmoins si infiniment inférieures au mérite infini de la bonté de Dieu, qu’elles n’ont aucune proportion avec icelui; et partant, quoiqu’elles contentent grandement la sacrée bienveillance que le coeur amant a pour son bien-aimé, si est-ce qu’elles ne l’assouvissent pas. Il passe donc plus avant, et invite le Sauveur de louer et glorifier son Père éternel de toutes les bénédictions que son amour filial lui peut fournir. Et lors, Théotime, l’esprit arrive en un lieu de silence; car nous ne savons plus faire autre chose qu’admirer. O quel cantique du Fils pour le Père ! ô que ce cher bien-aimé est beau entre tous les enfants des hommes! ô que sa voix est douce, comme procédante des lèvres sur lesquelles la plénitude de la grâce est répandue (3). Tous les autres sont parfumés, mais lui il est le parfum même; les autres sont embaumés, mais lui il est le baume répandu (4). Le Père éternel reçoit les louanges des autres comme senteurs de fleurs particulières; mais au sentir des bénédictions que le Sauveur lui donne, il s’écrie sans doute : O voici l’odeur des
(1) Cant. cant., II, XIV, 14.
(2) Eccl., XXIV, 24.
(3) Ps., XLIV, 3.
(4) Cant. cant, I, 2.
louanges de mon Fils comme l’odeur d’un champ plein de fleurs que j’ai bénit (1). Oui, mon cher Théotime, toutes les bénédictions que l’Église militante et triomphante donne à Dieu, sont bénédictions angéliques et humaines: car si bien elles s’adressent au Créateur, toutefois elles procèdent de la créature; niais celles du Fils, elles sont divines, car elles ne regardent pas seulement Dieu comme les autres, ains elles proviennent de Dieu; car le Rédempteur est vrai Dieu; elles sont divines, non seulement quant à leur fin, mais quant à leur origine; divines, parce qu’elles tendent à dieu; divines, parce qu’elles procèdent de Dieu, Dieu provoque l’âme, et donne la grâce requise pour la production des autres louanges mais celles du Rédempteur, lui qui est Dieu, les produit lui-même, c’est pourquoi elles sont infinies.
Celui qui le matin ayant ouï assez longuement entre les bocages voisins un gazouillement agréable d’une grande quantité de serins, linottes, chardonnerets et autres tels menus oiseaux, entendrait enfin un maître rossignol, qui en parfaite mélodie remplirait l’air et l’oreille de son admirable voix, sans doute qu’il préférerait ce seul chantre bocager à toute la troupe des autres. Ainsi, après avoir ouï toutes les louanges que tant de différentes créatures, à l’envi les unes des autres, rendent unaniment à leur créateur; quand enfin on écoute celle du Sauveur, on y trouve une certaine infinité de mérites de valeur, de suavité qui surmonte toute espérance et attente du coeur; et l’âme alors, comme réveillée d’un profond
(1) Gen., XXVII, 27.
sommeil, est tout à coup ravie par l’extrémité de la douceur de telle mélodie.
Eh ! je l’entends, ô la voix, la voix de mon bien-aimé (1) ! voix reine de toutes les voix, voix au prix de laquelle les autres voix ne sont qu’un muet et morne silence. Voyez comme ce cher ami s’élance, le voici qui vient tressaillant ès plus hautes montagnes, outrepassant les collines (2). Sa voix retentit au-dessus des séraphins et de toute créature; il a la vue de chevreuil (3) pour pénétrer plus avant que nul autre en la beauté de l’objet sacré qu’il veut louer; il aime la mélodie de la gloire et louange de sou Père plus que tous; c’est pourquoi il fait des tressaillements, des louanges et bénédictions au-dessus de tous. Tenez, le voilà ce divin amour du bien-aimé, comme il est derrière le paroi de son humanité (4); voyez qu’il se fait entrevoir par les plaies de son corps et l’ouverture de son flanc, comme par des fenêtres et comme par un treillis au travers duquel il nous regarde.
Oui, certes, Théotime, l’amour divin assis sur le coeur du Sauveur comme sur som trône royal, regarde par la fente de son côté percé tous les coeurs des enfants des hommes. Car ce coeur étant le roi des cœurs, tient toujours ses yeux sur les coeurs. Mais comme ceux qui regardent au travers des treillis voient et ne sont qu’entrevus, ainsi le divin amour de ce coeur, ou plutôt ce coeur du divin amour voit toujours clairement les nôtres et les regarde des yeux de sa dilection, mais nous ne le
(1) Cant., II, 8.
(2) Ibid.
(3) Ibid., 9.
(4) Ibid.
voyons pas pourtant, seulement nous l’entrevoyons. Car, ô Dieu ! si nous le voyions ainsi qu’il est, nous mourrions d’amour pour lui, puisque nous sommes mortels, comme lui-même mourut pour nous, tandis qu’il était mortel, et comme il en mourrait encore, si maintenant il n’était immortel. O si nous oyions ce divin coeur comme il chante d’une voix d’infinie douceur le cantique de louange à la divinité ! Quelle joie, Théotime, quels efforts de nos coeurs pour se lancer afin de le toujours ouïr ! Il nous y semond (1), certes, ce cher ami de nos âmes : Sus, lève-toi, dit-il, sors de toi-même, prends le vol devers moi, ma colombe, ma trés belle (2), en ce céleste séjour où toutes choses sont joie, et ne respirent que louanges et bénédictions. Tout y fleurit (3), tout y répand de la douceur et du parfum: les tourterelles, qui sont les plus sombres de tous les oiseaux, y résonnent néanmoins leur ramage: viens, ma bien-aimée toute chère; et pour me voir plus clairement, viens ès mêmes fenêtres par lesquelles je te regarde : viens considérer mon coeur en la caverne (4) de l’ouverture de mon flanc, qui fut faite lorsque mon corps, comme une maison réduite en masure, fut si piteusement démoli sur l’arbre de la croix, viens et me montre ta face (5). Eh! je la vois maintenant sans que tu me la montres; mais alors et je la verrai et tu me la montreras, car tu verras que je te vois: fais que j’écoute ta voix (6), car je la veux allier avec la
(1) Semond, excite.
(2) Cant. cant., II, 10.
(3) Ibid., 12.
(4) Ibid., 14.
(5) Cant. Cant., III, 14.
(6) Ibid.
mienne, ainsi ta face sera belle, et ta voix très agréable. O quelle suavité à nos coeurs, quand nos voix unies et mêlées avec celle du Sauveur participeront à l’infinie douceur des louanges que ce Fils bien-aimé rend à son Père éternel!
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CHAPITRE XII
De la souveraine louange que Dieu se donne à soi-même, et de l’exercice de bienveillance que nous faisons en icelle.
Toutes les actions humaines de notre Sauveur sont infinies eu valeur et mérite, à raison de la personne qui les produit, qui est un même Dieu avec le Père et le Saint-Esprit. Mais elles ne sont pas pourtant de nature et essence infinie. Car tout ainsi qu’étant en une chambre nous ne recevons pas la lumière selon la grandeur de la clarté du soleil qui la répand, mais selon la grandeur de la fenêtre par laquelle il la communique; de même les actions humaines du Sauveur ne sont pas infinies, bien qu’elles soient d’infinie valeur; d’autant qu’encore que la personne divine les fasse, elle ne les fait pas toutefois selon l’étendue de son infinité, mais selon la grandeur finie de son humanité par laquelle elle les fait. De sorte que comme les actions humaines de notre doux Sauveur sont infinies en comparaison des nôtres, aussi sont-elles finies en comparaison de l’essentielle infinité de la Divinité; elles sont d’infinie valeur, estime et dignité, parce qu’elles procèdent d’une personne qui est Dieu; mais elles sont d’essence et nature finie, parce que Dieu les fait selon sa nature et substance humaine, qui est finie. La louange donc qui part du Sauveur, en tant qu’il est homme, n’étant pas de tout point infinie, elle ne peut correspondre de toutes parts à la grandeur infinie de la Divinité à laquelle elle est destinée.
C’est pourquoi après le premier ravissement d’admiration qui nous saisit quand nous avons rencontré une louange si glorieuse, comme est celle que le Sauveur donne à son Père, nous ne laissons pas de reconnaît que la Divinité est encore infiniment plus louable, qu’elle ne peut être louée ni par tontes les créatures, ni par l’humanité même du Fils éternel.
Si quelqu’un louait le soleil à cause de sa lumière, plus il s’élèverait vers icelui pour le louer, plus il le trouverait louable, parce qu’il y verrait toujours plus de splendeur. Que si c’est cette beauté de la lumière qui provoque les alouettes à chanter, comme il est fort probable, ce n’est pas merveille si elles chantent plus clairement à mesure qu’elles volent plus hautement, s’élevant également en chant et en vol jusqu’à tant que ne pouvant presque plus chanter, elles commencent à descendre de ton et de corps, rabaissant petit à petit leur vol comme leur voix. Ainsi, mon Théotime, à mesure que nous montons par bienveillance vers la Divinité pour entonner et ouïr ses louanges, nous voyons qu’il est toujours au-dessus de toute louange; et finalement nous connaissons qu’il ne peut être loué selon qu’il mérite, sinon par lui-même qui seul peut dignement égaler sa souveraine bonté par une souveraine louange.
Alors nous exclamons : Gloire soit au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit! Et afin qu’on sache que ce n’est pas la gloire des louanges créées que nous souhaitons à Dieu par cet élan, aine la gloire essentielle et éternelle qu’il a en lui-même, par lui-même, de lui-même, et qui est lui-même, nous ajoutons : Ainsi qu’il l’avait au commencement, et maintenant et toujours ès siècles des siècles. Amen.
Comme si nous disions par souhait: Qu’à jamais Dieu soit glorifié de la gloire qu’il avait avant toute créature en son infinie éternité et éternelle infinité! Pour cela nous ajoutons ce verset de gloire à chaque psaume et cantique, selon la coutume ancienne de l’Eglise orientale que le grand saint Jérôme supplia saint Damase pape de vouloir établir de deçà en Occident, pour protester que toutes les louanges humaines et angéliques sont trop basses pour dignement louer la divine bonté, et qu’afin qu’elle soit dignement louée, il faut qu’elle soit sa gloire, sa louange et sa bénédiction elle-même.
Dieu, quelle complaisance, quelle joie à l’âme qui aime, de voir son désir assouvi, puisque son bien-aimé se loue, bénit et magnifie infiniment soi-même ! Mais en cette complaisance naît derechef un nouveau désir de louer; car le coeur voudrait louer cette si digne louange que Dieu se donne à soi-même, l’en remerciant profondément, et rappelant derechef toutes choses à son secours pour venir avec lui glorifier la gloire de Dieu, bénir sa bénédiction infinie, et louer sa louange éternelle, si que par ce retour et répétition de louange sur louange il s’engage entre la complaisance et la bienveillance en un très heureux labyrinthe d’amour, tout abîmé en cette immense douceur, louant souverainement la Divinité de quoi elle ne peut être assez louée que par elle-même. Et bien qu’au commencement l’âme amoureuse eût eu quelque sorte de désir de pouvoir assez louer son Dieu, si est-ce que revenant à soi elle proteste qu’elle ne voudrait pas le pouvoir assez louer, ains demeure en une très humble complaisance de voir que la divine bonté est si très infiniment louable, qu’elle ne peut être suffisamment louée que par sa propre infinité.
En cet endroit, le coeur ravi en admiration chante le cantique du silence sacré:
A votre divine excellence
On dédie dans Sion
L’Hymne d’admiration,
Qui ne se chante qu’en silence.
Car ainsi les séraphins d’Isaïe adorant Dieu et le louant (1), voilent leurs faces et leurs pieds pour confesser qu’ils n’ont nulle suffisance de le bien considérer ni de re bien servir; car les pieds sur lesquels on va, représentent le service; mais pourtant ils volent de deux ailes (2) par le continuel mouvement de la complaisance et de la bienveillance, et leur amour prend son repos en cette douce inquiétude.
Le coeur de l’homme n’est jamais tant inquiété que quand on empêche le mouvement par lequel il s’étend et resserre continuellement, et jamais si tranquille que quand il a ses mouvements libres; de sorte que sa tranquillité est en son mouvement. Or, c’en est de même de l’amour de tous les séraphins et de tous les hommes séraphiques, car il u son repos en son continuel mouvement de
(1) Is., VI, 2.
(2) Ibid.
complaisance par lequel il tire Dieu en soi, comme le resserrant, et de bienveillance par lequel il s’étend et jette tout en Dieu. Cet amour donc voudrait bien voir les merveilles de l’infinie bonté de Dieu, mais il replie les ailes de ce désir sur son visage (1), confessant qu’il n’y peut réussir. Il voudrait aussi rendre quelque digne service, mais il replie le désir sur ses pieds, avouant qu’il n’en a pas le pouvoir, et ne lui reste que les deux ailes (2) de complaisance et bienveillance avec lesquelles il vole et s’élance vers Dieu.
(1) Is., VI, 2.
(2) Ibid.
FIN DU LIVRE CINQUIÈME

LIVRE SIXIÈME
DES EXERCICES DU SAINT AMOUR EN L’ORAISON
CHAPITRE PREMIER.
Description de la théologie mystique, qui n’est autre chose que l’oraison.
Nous avons deux principaux exercices de notre amour envers Dieu: l’un affectif, et l’autre effectif, ou, comme dit saint Bernard, actif. Par celui-là nous affectionnons Dieu, et ce qu’il affectionne ; par celui-ci nous servons Dieu, et faisons ce qu’il ordonne. Celui-là nous joint à la bonté de Dieu ; celui-ci nous fait exécuter ses volontés. L’un nous remplit de complaisance, de bienveillance, d’élans, de souhaits, de soupirs et d’ardeurs spirituelles, nous taisant pratiquer les sacrées infusions et mélanges de notre esprit avec celui de Dieu; l’autre répand en nous la solide résolution, la fermeté de courage et l’inviolable obéissance requise pour effectuer les ordonnances de la volonté de Dieu, et pour souffrir, agréer, approuver et embrasser tout ce qui provient de son bon plaisir. L’un nous fait plaire en Dieu, l’autre nous fait plaire à Dieu. Par l’un nous concevons, par l’autre nous produisons. Par l’un nous mettons Dieu sur notre coeur (1), comme un étendard d’amour auquel toutes nos affections se rangent; par l’autre nous le mettons sur nos bras, comme une épée de dilection par laquelle nous faisons tous les exploits des vertus (2).
Or, le premier exercice consiste principalement en l’oraison, en laquelle se passent tant de divers mouvements intérieurs, qu’il est impossible de les exprimer tous, non seulement à cause de leur quantité; mais aussi à raison de leur nature et qualité, laquelle étant spirituelle ne peut être que grandement déliée et presque imperceptible à nos entendements. Les chiens les plus sages et mieux dressés tombent souvent en défaut, perdant la piste et le sentiment pour la variété des ruses dont les cerfs usent, faisant les horvaris (3), donnant le change et pratiquant mille malices pour s’échapper devant la meute, et nous perdons souvent de vue et de connaissance notre propre coeur en l’infinie diversité des mouvements par lesquels il se tourne en tant de façons et avec une si grande promptitude qu’on ne peut discerner ses erres (4).
Dieu seul est celui qui, par son infinie science, voit, sonde et pénètre tous les tours et contours de nos esprits ; il entend nos pensées de loin, il trouve tous nos sentiers, faufilans et détours : sa
(1) Cant. cant., VIII, 6.
(2) Ibid.
(3) Horvaris, hourvaris. Ce mot, qui désigne certain cri des chasseurs pour ramener les chiens en défaut, se dit, par extension, des ruses des animaux chassés.
(4) Erres, errements, détours.
science est admirable, elle prévaut au-dessus de notre capacité, et nous n’y pouvons atteindre (1). Certes, si nos esprits voulaient faire retour sur eux-mêmes par les réfléchissements (2) et replis de leurs actions, ils entreraient en des labyrinthes esquels ils perdraient sans doute l’issue, et ce serait une attention insupportable de penser quelles sont nos pensées, considérer nos considérations, voir toutes nos vues spirituelles, discerner que nous discernons, nous ressouvenir que nous nous ressouvenons : ce seraient des entortillements que nous ne pourrions défaire. Ce traité est donc difficile, surtout à qui n’est pas homme de grande oraison.
Nous ne prenons pas ici le mot d’oraison pour la seule prière ou demande de quelque bien, répandue devant Dieu par les fidèles, comme saint Basile la nomme, mais comme saint Bonaventure, quand il dit que l’oraison, à parler généralement, comprend tous les actes de contemplation ; ou comme saint Grégoire Nyssène (3), quand il enseignait que L’oraison est un entretien et conversation de l’âme avec Dieu ; ou bien comme saint Chrysostome, quand il assure que l’oraison est un devis avec la divine majesté; ou enfin comme saint Augustin et saint Damascène, quand ils disent que l’oraison est une montée on élèvement de l’esprit en Dieu. Que si l’oraison est un colloque, un devis, ou une conversation de l’âme avec Dieu, par icelle donc nous parlons à Dieu, et Dieu réciproquement parle à nous; nous aspirons
(1) Ps., CXXXVIII, 3 - 6.
(2) Réfléchissements, réflexions.
(3) Nyssène, de Nysse.
à lui et respirons en lui; et mutuellement il inspire en nous et respire sur nous.
Mais de quoi devisons-nous en l’oraison? quel est le sujet de notre entretien ? Théotime, on n’y parle que de Dieu; car de qui pourrait deviser et s’entretenir l’amour, que du bien-aimé? Et pour cela l’oraison et la théologie mystique ne sont qu’une même chose. Elle s’appelle théologie, parce que comme la théologie spéculative a Dieu pour son objet, celle-ci aussi ne parle que de Dieu, avec trois différences : car, 1° celle-là traite de Dieu en tant qu’il est Dieu, et celle-ci en parle en tant qu’il est souverainement aimable, c’est-à-dire, celle-là regarde la divinité de la suprême bonté, et celle-ci la suprême bonté de la divinité; 2° la spéculative traite de Dieu avec les hommes et entre les hommes, la mystique parle de Dieu avec Dieu et en Dieu même; 3° la spéculative tend à la connaissance de Dieu, et la mystique à l’amour de Dieu, de sorte que celle-là rend ses écoliers savants, doctes et théologiens; mais celle-ci rend les siens ardents, affectionnés, amateurs de Dieu, et Philothées ou Théophiles.
Or, elle s’appelle mystique, parce que la conversation y est toute secrète, et ne se dit rien en icelle entre Dieu et l’âme que de coeur à coeur par une communication incommunicable à tout autre qu’à ceux qui la font. Le langage des amants est si particulier que nul ne l’entend qu’eux-mêmes. Je dors, disait l’amante sacrée, et mon coeur veille, eh ! voilà que mon bien-aimé me parle (1). Qui eût pu deviner que cette épouse
(1) Cant. cant., V, 2.
étant endormie eût néanmoins devisé avec son époux? Mais où l’amour règne, on n’a point besoin du bruit des paroles extérieures, ni de l’usage des sens pour s’entretenir et s’entr’ouïr l’un l’autre. En somme l’oraison et théologie mystique n’est autre chose qu’une conversation par laquelle l’âme s’entretient amoureusement avec Dieu de sa très aimable bonté, pour s’unir et joindre à icelle.
L’oraison est une manne, pour l’infinité des goûts amoureux et des précieuses suavités qu’elle donne à ceux qui en usent; mais elle est secrète (1), parce qu’elle tombe avant la clarté d’aucune science, en la solitude mentale (2) où l’âme traite seule à seule avec son Dieu. Qui est celle-ci, peut-on dire d’elle, qui monte par le désert comme une nuée de parfums, de myrrhe, d’encens, et de toutes les poudres du parfumeur (3) ? Aussi le désir du secret l’avait incitée de faire cette supplication à son époux : Venez, mon bien-aimé, sortons aux champs, séjournons és villages (4); pour cela l’amante céleste est appelée tourterelle, oiseau qui se plait ès lieux ombrageux et solitaires, esquels elle ne se sert de son ramage que pour son unique patron, ou le flattant tandis qu’il est en vie, ou le regrettant après sa mort. Pour cela au Cantique l’époux divin et l’épouse céleste représentent leurs amours par un continuel devis, Que si leurs amis et amies parlent parfois emmi leur entretien, ce n’est qu’à la
(1) Apoc., II, 17,
(2) Exod., XVI, 13, 14.
(3) Cant. cant. III, 6.
(4) Ibid., VII, 11.
dérobée, et de sorte qu’ils ne troublent point le colloque. Pour cela la bienheureuse mère Térèse de Jésus trouvait plus de profit au commencement ès mystères où notre Seigneur fut plus seul, comme au jardin des Olives, et lorsqu’il fut attendant la Samaritaine, car il lui était advis qu’étant seul il la devait plus tôt admettre auprès de lui.
L’amour désire le secret, et quoique les amants n’aient rien à dire de secret, ils se plaisent toutefois à le dire secrètement, et c’est en partie, si je ne me trompe, parce qu’ils ne veulent parler que pour eux-mêmes, et disant quelque chose à haute voix, il leur est advis que ce n’est plus pour eux seuls, partie (1), parce qu’ils ne disent pas les choses communes à la façon commune, ainsi avec des traits particuliers et qui ressentent la spéciale affection avec laquelle ils parlent. Le langage de l’amour est commun quant aux paroles; mais quant à la manière et prononciation, il est si particulier que nul ne l’entend, sinon les amants. Le nom d’ami, étant dit en commun, n’est pas grand’chose, mais étant dit à part, en secret, à l’oreille, il veut dire merveille, et à mesure qu’il est dit plus secrètement, sa signification en est plus aimable. O Dieu! quelle différence entre le langage de ces anciens amateurs de la divinité, Ignace, Cyprien, Chrysostome, Augustin, Hilaire, Ephrem, Grégoire, Bernard, et celui des théologiens moins amoureux! Nous usons de leurs mêmes mots, mais entre eux c’étaient des mots pleins de chaleur et de la suavité
(1) Partie, en partie.
des parfums amoureux : parmi nous ils sont froids et sans aucune senteur.
L’amour ne parle pas seulement par la langue, mais par les yeux, les soupirs et contenances. Oui même le silence et la taciturnité lui tiennent lieu de parole. Mon coeur vous l’a dit, ô Seigneur, ma face vous a cherché; ô Seigneur, je chercherai votre face (1). Mes yeux ont défailli, disant: Quand me consolerez-vous (2) ! Exaucez ma prière, ô Seigneur, et déprécation: écoutez de vos oreilles mes larmes (3). Que la prunelle de ton oeil ne se taise point (4), disait le coeur désolé des habitants de Jérusalem à leur propre ville. Voyez-vous, Théotime, que le silence des amants affligés parle de la prunelle des yeux et par les larmes. Certes, en la théologie mystique, c’est le principal exercice de parler à Dieu et d’ouïr parler Dieu au fond du coeur, et parce que ce devis se fait par de très secrètes aspirations et inspirations, nous l’appelons colloque de silence : les yeux parlent aux yeux, et le coeur au coeur, et nul n’entend ce qui se dit que les amants sacrés qui parlent.
(1) Ps., XXVI, 8.
(2) Ps., CXVIII, 82.
(3) Ps., XXXVIII, 43.
(4) Thren., II, 58.
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CHAPITRE II.
De la méditation, premier degré de l’oraison ou théologie mystique.
Ce mot est grandement en usage dans les saintes Écritures, et ne veut dire autre chose qu’une attentive et réitérée pensée propre à produire des affections ou bonnes ou mauvaises. Au premier psaume, l’homme est dit bienheureux qui sa volonté en la loi du Seigneur, et qui méditera en la loi d’icelui jour et nuit (1). Mais au second psaume : Pourquoi ont frémi les nations et les peuples? Pourquoi ont-ils médité des choses vaines (2)? La méditation donc se fait pour le bien et pour le mal. Toutefois d’autant qu’en l’Écriture sainte le mot de méditation est employé ordinairement pour l’attention que l’on a aux choses divines afin de s’exciter à les aimer, il a été, par manière de dire, canonisé du commun consentement des théologiens, aussi bien que le nom d’ange et de zèle; comme au contraire celui de dol et de démon a été diffamé, si que maintenant, quand on nomme la méditation, on entend parler de celle qui est sainte, et par laquelle on commence la théologie mystique.
Or, toute méditation est une pensée, mais toute pensée n’est pas une méditation. Maintes fois nous avons des pensées auxquelles notre esprit s’attache sans dessein ni prétention quelconque, par manière de simple amusement, ainsi que nous voyons, les mouches comme voler çà et là sur les fleurs sans en tirer chose aucune, et cette espèce de pensée, pour attentive qu’elle soit, ne peut porter le nom de méditation, ains doit être simplement appelée pensée. Quelquefois nous pensons attentivement à quelque chose pour apprendre ses causes, ses effets, ses qualités, et cette pensée s’appelle étude, en laquelle l’esprit fait comme les
(1) Ps., I, 2.
(2) Ps., II t
hannetons qui volettent sur les fleurs et les feuilles indistinctement, pour les manger et s’en nourrir. Mais quand nous pensons aux choses divines, non pour apprendre, mais pour nous affectionner à elles, cela s’appelle méditer, et cet exercice, méditation, auquel notre esprit, non comme une mouche par simple amusement, ni comme un hanneton pour manger et se remplir, mais comme une sacrée avette, va çà et là sur les fleurs des saints mystères pour en extraire le miel du divin amour.
Ainsi plusieurs sont toujours songeants et attachés à certaines pensées inutiles, sans savoir presque à quoi ils pensent: et ce qui est admirable, ils n’y sont attentifs que par inadvertance, et voudraient ne point avoir telles cogitations; témoin celui qui disait : Mes pensées se sont dissipées tourmentant mon coeur (1). Plusieurs aussi étudient, et par une occupation très laborieuse se remplissent de vanité, ne pouvant résister à la curiosité; mais il y en a peu qui s’emploient à méditer pour échauffer leur coeur au saint amour céleste. En somme la pensée et l’étude se font de toutes sortes de choses; mais la méditation, ainsi que nous en parlons maintenant, rie regarde que les objets; la considération desquels nous peut rendre bons et dévots. Si que la méditation n’est autre chose qu’une pensée attentive, réitérée ou entretenue volontairement en l’esprit afin d’exciter la volonté à des saintes et salutaires affections et résolutions.
La sainte parole explique certes admirablement
(1) Job., XVII, 11.
en quoi consiste la sainte méditation par une excellente similitude. Ezéchias voulant exprimer eu son cantique l’attentive considération qu’il fait de son mal : Je crierai, dit-il, comme un poussin d’hirondelle, et je méditerai comme une colombe (1). Car, mon cher Théotime, si jamais vous y avez pris garde, les petits des hirondelles ouvrent grandement leur bec quand ils font leur piallement(2), et au contraire les colombes entre tous les oiseaux font leur grommellement à bec clos et enfermé, roulant leur voix dans le gosier et poitrine sans que rien en sorte que par manière de retentisse-nient et résonnement, et ce petit grommellement leur sert également pour exprimer leurs douleurs comme pour déclarer leurs joies. Ezéchias donc, pour montrer qu’emmi son ennui il faisait plusieurs oraisons vocales : Je crierai, dit-il, comme le poussin de l’hirondelle, ouvrant ma bouche pour pousser, devant Dieu, plusieurs voit lamentables; et pour témoigner d’autre part qu’il employait aussi la sainte oraison mentale: Je méditerai, ajoute-t-il, sommé la colombe, roulant et contournant mes pensées dedans mon coeur par une attentive considération, afin de m’exciter à bénir et louer la souveraine miséricorde de mon Dieu, qui m’a retiré des portes de la mort, ayant compassion de ma misère. Ainsi, dit Isaïe, nous rugirons ou bruirons comme des ours, et gémirons méditant comme des colombes (3); le bruit des ours se rapportant aux exclamations par lesquelles on s’écrie en
(1) Is.. XXXVIII, 14.
(2) Piallement, piaillement, cri plaintif.
(3) Isa., XXXIX, 11
raison vocale, et les gémissements des colombes à la sainte méditation.
Mais afin qu’on sache que les colombes ne font pas leur grunement (1) seulement ès occasions de tristesse, ains encore en celles de la joie, l’époux sacré décrivant le printemps naturel pour exprimer les grâces du printemps spirituel : La voix, dit-il, de la tourterelle a été ouie en notre terre (2), parce qu’au printemps la tourterelle commence à s’échauffer, ce qu’elle témoigne par son ramage qu’elle répand plus fréquemment; et tôt après : Ma colombe, montre-moi ta face; que ta voix résonne à mes oreilles; car ta voix est douce, et ta face très bienséante et gracieuse (3). Il veut dire, Théotime, que l’âme dévote lui est très agréable, quand elle se présente devant lui, et qu’elle médite comme la colombe, pour s’échauffer au saint amour spirituel. Ains celui qui avait dit : Je méditerai comme la colombe (4), exprimant sa conception d’une autre sorte : Je repenserai, dit-il, devant vous, ô mon Dieu, toutes mes années en l’amertume de mon âme (5); car méditer et repenser pour exciter les affections n’est qu’une même chose. Dont Moïse avertissant le peuple de repenser les faveurs reçues de Dieu, il ajoute cette raison.
Afin, dit-il, que tu observes ses commandements, et que tu chemines en ses voies, et que tu le craignes (6). Et notre Seigneur même fait ce commandement
(1) Grunement, petit grognement, roucoulement.
(2) Cant cant., II, 12.
(3) Ibid., 14.
(4) Is., XXXVIII, 14.
(5) Ibid., 15.
(6) Deut., VIII, 6.
à Josué : Tu méditeras au livre de la loi jour et nuit, afin que tu gardes et fasses ce qui est écrit en icelui (1). Ce qu’en l’un des passages est exprimé par le mot de méditer, est déclaré en l’autre par celui de repenser. Et pour montrer que la pensée réitérée et la méditation tend à nous émouvoir aux affections, résolutions et actions, il est dit, en l’un et l’autre passage, qu’il faut repenser et méditer en la loi pour l’observer et pratiquer. En ce sens l’Apôtre nous exhorte en cette sorte : Repensez d celui. qui a reçu une telle contradiction des pécheurs afin que vous ne vous lassiez, manquant de courage (2). Quand il dit: repensez, c’est autant comme s’il disait : Méditez. Mais pourquoi veut-il que nous méditions la sainte Passion? Non, certes, afin que nous devenions savants, mais afin que nous devenions patients et courageux au chemin du ciel. O comme j’ai chéri votre loi, mon Seigneur! dit David, c’est tout le jour ma méditation (3). Il médite en la loi, parce qu’il la chérit; et il la chérit, parce qu’il la inédite.
La méditation n’est autre chose que le rumine-ment mystique requis pour n’être point immonde, auquel une des dévotes bergères qui suivaient la sacrée Sulamite nous invite; car elle assure que la sainte doctrine est comme un vin précieux, digne non seulement d’être bu par les pasteurs et docteurs, mais d’être soigneusement savouré, et, par manière de dire, mâché et ruminé. Ton gosier, dit-elle, dans lequel se forment les paroles saintes, est un vin très bon, digne de mon bien-aimé,
(1) Jos., I, 8.
(2) Ad Hebr., XII, a.
(3) Ps., CXVIII, 97
pour être bu de ses lèvres, et de ses dents pour être ruminé (1). Ainsi le bienheureux Isaac, comme un agneau net et pur, sortait devers le soir aux champs pour se retirer (2), conférer et exercer son esprit avec Dieu, c’est-à-dire, prier et méditer.
L’avette va voletant çà et là au printemps sur les fleurs, non à l’aventure, mais à dessein; non pour se récréer seulement à voir la gaie diaprure (3) du paysage, mais pour chercher le miel, lequel ayant trouvé, elle le suce et s’en charge; puis le portant dans sa ruche, elle l’accommode artistement en séparant la cire, et d’icelle faisant le bornai (4) dans lequel elle réserve le miel pour l’hiver suivant. Or, telle est l’âme dévote en méditation: elle va de mystère en mystère, non point à la volés, ni pour se consoler seulement à voir l’admirable beauté de ces divins objets; mais destinément et à dessein, pour trouver des motifs d’amour onde quelque céleste affection; et les ayant trouvés, elle les tire à soi, elle les savoure, elle s’en charge; et les ayant réduits et colloqués dedans son coeur, elle met à part ce qu’elle voit de plus propre pour son avancement, faisant enfin des résolutions convenables pour le temps de la tentation. Ainsi la céleste amante, comme une abeille mystique, va voletant au Cantique des cantiques, tantôt sur les yeux, tantôt sur les lèvres, sur les joues, sur la chevelure de son bien-aimé, pour en tirer la suavité de mille affections amoureuses, remarquant par le menu tout ce
(1) Cant. cant., VII, 9.
(2) Gen., XXIV, 63.
(3) Diaprure, variété.
(4) Bornal, ruche, gâteau de cire.
qu’elle trouve de rare pour cela; de sorte que tout ardente de la sacrée dilection, elle parle avec lui, elle l’interroge, elle l’écoute, elle soupire, elle aspire, elle l’admire; comme lui de son côté la comble de contentement, l’inspirant, lui touchant et ouvrant le coeur, puis répandant en icelui des clartés, des lumières, des douceurs sans fin, mais d’une façon si secrète que l’on peut bien parler de cette sainte conversation de l’âme avec Dieu comme le sacré texte dit de celle de Dieu avec Moïse: Que Moïse étant seul sur le coupeau (1) de la montagne, il parlait à Dieu, et Dieu lui répondait (2).
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CHAPITRE III
Description de la contemplation, et de la première différence qu’il y a entre icelle et la méditation.
Théotime, la contemplation n’est autre chose qu’une amoureuse, simple et permanente attention de l’esprit, aux choses divines; ce que vous entendrez aisément par la comparaison de la méditation avec elle.
Les petits mouchons (3) des abeilles s’appellent nymphes ou schadons (4) jusqu’à ce qu’ils fassent le miel, et lors on les appelle avettes ou abeilles. De même l’oraison s’appelle méditation jusqu’à ce qu’elle ait produit le miel de la dévotion : après cela elle se convertit eu contemplation. Car comme
(1) Coupeau, sommet.
(2) Exod., xix, 19.
(3) Mouchons, petites mouches.
(4) Schadons, en grec sxadon, larve des abeille,.
les avettes parcourent le paysage de leur contrée pour le picorer çà et là et recueillir le miel, lequel ayant amassé, elles travaillent sur icelui pour le plaisir qu’elles prennent en sa douceur : ainsi nous méditons pour recueillir l’amour de Dieu, mais l’ayant recueilli, nous contemplons Dieu et sommes attentifs à sa bonté pour la suavité que l’amour nous y fait trouver. Le désir d’obtenir l’amour divin nous fait méditer, mais l’amour obtenu nous fait contempler; car l’amour nous fait trouver une suavité si agréable en la chose aimée, que nous ne pouvons assouvir nos esprits de la voir et considérer.
Voyez la reine de Saba, Théotime, comme considérant par le menu la sagesse de Salomon en ses réponses, en la beauté de sa maison, en la magnificence de sa table, ès logis de ses serviteurs, en l’ordre que tous ceux de sa cour tenaient pour l’exercice de leurs charges, en leurs vêtements et maintiens, en la multitude des holocaustes qu’ils offraient en la maison du Seigneur, elle demeura tout éprise d’un ardent amour, qui convertit sa méditation en contemplation, par laquelle étant toute ravie hors de soi-même, elle dit plusieurs paroles d’extrême contentement. La vue de tant de merveilles engendra dans son coeur un extrême amour, et cet amour produisit un nouveau désir de voir toujours plus et jouir de la présence de celui auquel elle les avait vues, dont elle s’écrie : Hé ! que bienheureux sont les serviteurs qui sont toujours autour de vous et oyent votre sapience (1) Ainsi nous commençons
(1) Sapience, sagesse, conversation savante. III Reg.,X, 8.
quelquefois à manger pour exciter notre appétit, mais l’appétit étant réveillé, nous poursuivons à manger pour contenter l’appétit; et nous considérons au commencement la bonté de Dieu pour exciter notre volonté à l’aimer ; mais l’amour étant formé dans nos coeurs, nous considérons cette même bonté pour contenter notre amour qui ne se peut assouvir de toujours voir ce qu’il aime. Et en somme, la méditation est mère de l’amour, mais la contemplation est sa fille : c’est pourquoi j’ai dit que la contemplation était une attention amoureuse, car on appelle les enfants du nom de leurs pères, et non pas les pères du nom de leurs enfants.
Il est vrai, Théotime, que comme l’ancien Joseph fut la couronne et la gloire de son père, lui donna un grand accroissement d’honneurs et de contentement, et le fit rajeunir en sa vieillesse; ainsi la contemplation couronne son père qui est l’amour, le perfectionne, et lui donne le comble d’excellence. Car l’amour ayant excité en nous l’attention contemplative, cette attention fait naît réciproquement un plus grand et fervent amour, lequel enfin est couronné de perfection lorsqu’il jouit de ce qu’il aime. L’amour nous fait plaire en la vue de notre bien-aimé, et la vue du bien-aimé nous fait plaire en son divin amour; en sorte que par ce mutuel mouvement de l’amour à la vue, et de la vue à l’amour, comme l’amour rend plus belle la beauté de la chose aimée, aussi la vue d’icelle rend l’amour plus amoureux et délectable. L’amour, par une imperceptible faculté, fait paraître la beauté que l’on aime plus belle; et la vue pareillement affine l’amour pour lui faire trouver la beauté plus aimable : l’amour presse les yeux de regarder toujours plus attentivement la beauté bien-aimée, et la vue force le coeur de l’aimer toujours plus ardemment.
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CHAPITRE IV
Qu’en ce monde l’amour prend sa naissance, mais non pas son excellence, de la connaissance de Dieu.
Mais qui a plus de force, je vous prie, ou l’amour pour faire regarder le bien-aimé, ou la vue pour le faire aimer? Théotime, la connaissance est requise à la production de l’amour: car jamais nous ne saurions aimer ce que nous ne connaissons pas; et à mesure que la connaissance attentive du bien s’augmente, l’amour aussi prend davantage de croissance, pourvu qu’il n’y ait rien qui empêche son mouvement. Mais néanmoins il arrive maintes fois que la connaissance ayant produit l’amour sacré, l’amour ne s’arrêtant pas dans les bornes de la connaissance qui est en l’entendement, passe outre et s’avance bien fort au delà d’icelle; si qu’en cette vie mortelle nous pouvons avoir plus d’amour que de connaissance de Dieu, dont le grand saint Thomas assure que souvent les plus simples et les femmes abondent en dévotion, et sont ordinairement plus capables de l’amour divin que les habiles gens et savants.
Le fameux abbé de Saint-André de Verceil, Maître de saint Antoine de Padoue, en ses commentaires sur saint Denis, répète plusieurs fois que l’amour pénètre où la science extérieure ne saurait atteindre, et dit que plusieurs évêques ont jadis pénétré le mystère de la Trinité, quoiqu’ils ne fussent pas doctes, admirant sur ce propos son disciple saint Antoine de Padoue, qui, sans science mondaine, avait une si profonde théologie mystique, que comme un autre saint Jean-Baptiste on le pouvait nommer une lampe luisante et ardente (1). Le bienheureux frère Gilles, des premiers compagnons de saint François, dit un jour à saint Bonaventure : O que vous êtes heureux, vous autres doctes I car vous savez maintes choses par lesquelles vous louez Dieu; mais nous autres idiots, que ferons-nous? et saint Bonaventure répondit La grâce de pouvoir aimer Dieu suffit. — Mais, mon père, répliqua frère Gilles, un ignorant peut-il aimer Dieu autant qu’un lettré? — Il le peut, dit saint Bonaventure; ains je vous dis qu’une pauvre simple femme peut autant aimer Dieu qu’un docteur en théologie. Lors frère Gilles entrant en ferveur, s’écria: O pauvre et simple femme, aime ton Sauveur, et tu pourras être autant que frère Bonaventure, et là-dessus il demeura trois heures en ravissement.
La volonté, certes, ne s’aperçoit du bien que par l’entremise de l’entendement; mais l’ayant une fois aperçu, elle n’a plus besoin de l’entendement pour pratiquer l’amour: car la force du plaisir qu’elle sent ou prétend sentir de l’union à son objet, l’attire puissamment à l’amour et au désir de la jouissance d’icelui, si que la connaissance du bien donne la naissance à l’amour, mais non pas la mesure, comme nous voyons que la connaissance d’une injure émeut la colère, laquelle, si
(1) Joan., V, 35.
elle n’est soudain étouffée, devient presque toujours plus grande que le sujet ne requiert; les passions ne suivant pas la connaissance qui les émeut, mais la laissant bien souvent en arrière, elles s’avancent sans mesure ni limite quelconque devers leur objet.
Or, cela arrive encore plus fortement en l’amour sacré, d’autant que notre volonté n’y est pas appliquée par une connaissance naturelle, mais par la lumière de la foi : laquelle nous assurant de l’infinité du bien qui est en Dieu, nous donne assez de sujet de l’aimer de tout notre pouvoir. Nous fouissons la terre pour trouver l’or et l’argent, employant une peine présente pour un bien qui n’est encore qu’espéré: de sorte que la connaissance incertaine nous met en un travail présent et réel. Puis à mesure que nous découvrons la veine de la minière, nous en cherchons toujours davantage et plus ardemment. Un bien petit sentiment (1) échauffe la meute à la quête: ainsi, cher Théotime, une connaissance obscure environnée de beaucoup de nuages, comme est celle de la foi, nous affectionne infiniment à l’amour de la bonté qu’elle nous fait apercevoir. Or, combien est-il vrai, selon que saint Augustin s’écriait, que les idiots ravissent les cieux, tandis que plusieurs savants s’abîment ès enfers!
A votre avis, Théotime, qui aimerait plus la lumière, ou l’aveugle-né qui saurait tous les discours que les philosophes en font et toutes les louanges qu’ils lui donnent, ou le laboureur qui d’une vue bien claire sent et ressent l’agréable
(1) Sentiment, fumet
splendeur du beau soleil levant? Celui-là en a plus de connaissance, et celui-ci plus de jouissance, et cette jouissance produit un amour bien plus vif et animé, que ne fait la simple connaissance du discours: car l’expérience d’un bien nous le rend infiniment plus aimable que toutes les sciences qu’on en pourrait avoir. Nous commençons d’aimer par la connaissance que la foi nous donne de la bonté de Dieu, laquelle par après nous savourons et goûtons par l’amour; et l’amour aiguise notre goût, et notre goût affine notre amour : si que, comme nous voyons entre les efforts des vents les ondes s’entrepresser et s’élever plus haut comme à l’envi par la rencontre qu’elles font l’une de l’autre ; ainsi le goût du bien en rehausse l’amour, et l’amour en rehausse le goût, selon que la divine sagesse a dit: Ceux qui me goûtent, auront encore appétit; et ceux qui me boivent, seront encore altérés (1). Qui aima plus Dieu, je vous prie, ou le théologien Ocham que quelques-uns ont nommé le plus subtil des mortels, ou sainte Catherine de Gennes, femme idiote? Celui-là le connut mieux par science, celle-ci par expérience, et l’expérience de celle-ci la conduisit bien avant en l’amour séraphique, tandis que celui-là avec sa science demeura bien éloigné de cette si excellente perfection.
Nous aimons extrêmement les sciences avant que nous les sachions, dit saint Thomas, par la seule connaissance confuse et sommaire que nous en avons; et il faut dire de même que la connaissance de la bonté divine applique notre volonté à
(1) Eccl., XXIV, 29
l’amour; mais depuis que la volonté est en train, son amour va de soi-même croissant par le plaisir qu’il sent de s’unir à ce souverain bien. Avant que les petits enfants aient tâté le miel et le sucre, on a de la peine à le leur faire recevoir en leurs bouches; mais après qu’ils ont savouré sa douceur, ils l’aiment beaucoup plus qu’on ne voudrait, et pourchassent (4) éperdument d’en avoir toujours.
Il faut néanmoins avouer que la volonté attirée parla délectation qu’elle sent en son objet, est bien plus fortement portée à s’unir avec lui quand l’entendement de son côté lui en propose excellemment la bonté ; car elle y est alors tirée et poussée tout ensemble: poussée par la connaissance, tirée par la délectation;, si que la science n’est point de soi-même contraire, ains est fort utile à la dévotion; et si elles sont jointes ensemble, elles s’entr’aident admirablement, quoiqu’il arrive fort souvent que par notre misère la science empêche la naissance de la dévotion, d’autant que la science enfle et enorgueillit et l’orgueil, qui est contraire à toute vertu, est la ruine totale de la dévotion. Certes, l’éminente science des Cyprien, Augustin, Hilaire, Chrysostome, Basile, Grégoire, Bonaventure, Thomas, a non seulement beaucoup illustré, mais grandement -affiné leur dévotion, comme réciproquement leur dévotion a non seulement rehaussé, mais extrêmement perfectionné leur science.
(1) Pourchassent, désirent
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CHAPITRE V
Seconde différence entre la méditation et la contemplation.
La méditation considère par le menu et comme pièce à pièce les objets qui sont propres à nous émouvoir; mais la contemplation fait une vue toute simple et ramassée sur l’objet qu’elle aime; et la considération ainsi unie fait aussi un mouvement plus vif et fort. On peut regarder la beauté d’une riche couronne en deux sortes, ou bien voyant tous ses fleurons et toutes les pierres précieuses dont elle est composée l’une après l’autre; ou bien, après avoir considéré ainsi toutes les pièces particulières, regardant tout l’émail d’icelle ensemble d’une seule et simple vue. La première sorte ressemble à la méditation, en laquelle nous considérons, par exemple, les effets de la miséricorde divine, pour nous exciter à son amour.
Mais la seconde est semblable à la contemplation, en laquelle nous regardons d’un seul trait arrêté de notre esprit toute la variété des mêmes effets, comme une seule beauté composée de toutes ces pièces qui font un seul brillant de splendeur ! Nous comptons en méditant, ce semble, les perfections divines que nous voyons en un mystère; mais en contemplant nous en faisons une somme totale. Les compagnes de l’épouse sacrée lui avaient demandé quel était son bien-aimé ; et elle leur répond, décrivant admirablement toutes les pièces de sa parfaite beauté : Son teint est blanc et vermeil, sa tête d’or, et ses cheveux comme un jeton de fleurs de palmes non encore du tout épanouies, ses yeux de colombe, ses joues comme petites tables, planches ou carreaux de jardin, ses lèvres comme lis, parsemées de toutes odeurs, ses mains annelées de jacinthe, ses jambes comme colonnes de marbre (1). Ainsi va-t-elle méditant cette souveraine beauté en détail, jusqu’à ce qu’enfin elle conclut par manière de contemplation, mettant toutes les beautés en une : Son gosier, dit-elle, est très suave, et lui, il est tout désirable: et tel est mon bien-aimé, et il est mon cher ami (2).
La méditation est semblable à celui qui odore (3) l’oeillet, la rose, le romarin, le thym, le jasmin, la fleur d’orange, l’un après l’autre distinctement; mais la contemplation est pareille à celui qui odore l’eau de senteur composée de toutes ces fleurs. Car celui-ci en un seul sentiment reçoit toutes les odeurs unies, que l’autre avait senties divisées et séparées: et n’y a point de doute que cette unique odeur qui provient de la confusion de toutes ces senteurs, ne soit elle seule plus suave et précieuse que les senteurs desquelles elle est composée, odorées séparément l’une après l’autre. C’est pourquoi le divin époux estime tant que sa bien-aimée le regarde d’un seul oeil, et que sa chevelure soit si bien tressée qu’elle ne semble qu’un seul cheveu (4). Car qu’est-ce regarder l’époux d’un seul oeil, que de le regarder d’une simple vue attentive, sans multiplier les regards? Et qu’est-ce porter ses cheveux ramassés, que de ne point
(1) Cant. cant., V, 10 et seq.
(2) Ibid., 16.
(3) Odore, flaire, sent l’odeur
(4) Cant. cant., IV.
répandre sa pensée en variété de considérations? O que bienheureux sont ceux qui, après avoir discouru sur la multitude des motifs qu’ils ont d’aimer Dieu, réduisant tous leurs regards en une seule vue et toutes leurs pensées en une seule conclusion, arrêtent leur esprit en l’unité de la contemplation, à l’exemple de saint Augustin ou de saint Bruno; prononçant secrètement en leur âme, par une admiration permanente, ces paroles amoureuses: O bonté! bonté! ô bonté toujours ancienne et toujours nouvelle! et à l’exemple du grand saint François, qui, planté sur ses genoux en oraison, passa toute la nuit en ces paroles: O Dieu ! vous êtes mon Dieu et mon tout! les inculquant continuellement, au récit du bienheureux frère Bernard de Quinteval, qui l’avait oui de ses oreilles.
Voyez saint Bernard, Théotime : il avait médité toute la Passion pièce à pièce, puis de tous les principaux points mis ensemble il en fit un bouquet d’amoureuse douleur; et le mettant sur sa poitrine pour convertir sa méditation en contemplation, il s’écria : Mon bien-aimé est un bouquet de myrrhe pour moi (1).
Mais voyez encore plus dévotement le Créateur du monde, comme en la création il alla premièrement méditant sur la bonté de ses ouvrages pièce à pièce séparément: à mesure qu’il les voyait produits, il vit, dit l’Écriture, que la lumière était bonne, que le ciel et la terre étaient une bonne chose (2); puis les herbes et les plantes, le soleil la lune et les étoiles; les animaux, et en somme toutes les créatures, ainsi qu’il les créait l’une
(1) Cant. cant., I, 12.
(2) Gen. I.
après l’autre, jusqu’à ce qu’enfin tout l’univers étant accompli, la divine méditation, par manière de dire, se changea en contemplation: car regardant toute la bonté qui était en son ouvrage d’un seul trait de son oeil, il vit, dit Moïse, tout ce qu’il avait fait, et tout était très bon (1). Les pièces différentes, considérées séparément par manière de méditation, étaient bonnes; mais regardées d’une seule vue toutes ensemble par forme de contemplation, elles furent trouvées très bonnes; comme plusieurs ruisseaux qui s’unissant font une rivière qui porte des plus grandes charges que la multitude des mêmes ruisseaux séparés n’eût su faire.
Après que nous avons ému (2) une grande quantité de diverses affections pieuses par la multitude des considérations dont la méditation est composée, nous assemblons enfin la vertu de toutes ces affections, lesquelles de la confusion et mélange de leurs forces font naître une certaine quintessence d’affection, et d’affection plus active et puissante- que toutes les- affections desquelles elle procède; d’autant qu’encore qu’elle ne soit qu’une, elle comprend la vertu et propriété de toutes les autres, et se nomme affection contemplative.
Ainsi, dit-on entre les théologiens, que les anges plus é1evés en gloire ont une connaissance de Dieu et des créatures beaucoup plus simple que leurs inférieurs, et que les espèces (3) ou idées par lesquelles ils voient, sont plus universelles; en sorte que ce que les anges moins parfaits voient par plusieurs espèces et divers regards, les plus par
(1) Gen., X, 31.
(2) Emu, mie en mouvement, produite
(3) Espèces, vues, images.
faits le voient par moins d’espèces et moins de traits de leur vue. Et le grand saint Augustin, suivi par saint Thomas, dit qu’au ciel nous n’aurons pas ces grandes vicissitudes, variétés, changements et retours de pensées et cogitations qui vont et reviennent d’objet en objet, et de chose à autre; ainsi qu’avec une seule pensée nous pourrons être attentifs à la diversité de plusieurs choses, et en recevoir la connaissance. Certes à mesure que l’eau s’éloigne de son origine, elle se divise et dissipe ses sillons, si avec un grand soin on ne la contient -ensemble; et les perfections se séparent et partagent à mesure qu’elles sont éloignées de Dieu, qui est leur source; mais quand elles s’en approchent, elles s’unissent jusqu’à ce qu’elles soient abîmées en cette souverainement unique perfection, qui est l’unité nécessaire et la meilleure partie que Magdeleine choisit, laquelle ne lui sera point ôtée (1).
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CHAPITRE VI
Que la contemplation se fait sans peine; qui est la troisième différence entre molle et la méditation.
Or, la simple vue de la contemplation se fait en l’une de ces trois façons. Quelquefois nous regardons seulement à quelqu’une des perfections de Dieu, comme par exemple à son infinie bonté, sans penser aux autres attributs ou vertus d’icelui, comme un époux arrêtant simplement sa vue sur le beau teint de son épouse. qui par ce moyen
(1) Luc ., X, 42.
regarderait voirement tout son visage, d’autant que le teint est répandu sur presque toutes les pièces d’icelui, et toutefois ne serait attentif ni aux traits, ni à la grâce, ni aux autres parties de la beauté; car de même quelquefois l’esprit regardant la bonté souveraine de la Divinité, bien qu’il voie en icelle la justice, la sagesse, la puissance, il n’est néanmoins en attention que pour la bonté à laquelle la simple vue de la contemplation s’adresse. Quelquefois aussi nous sommes attentifs à regarder en Dieu plusieurs de ses infinies perfections, mais d’une vue simple et sans distinction, comme celui qui d’un trait d’oeil passant sa vue dès la tête jusqu’aux pieds de son épouse richement parée, aurait attentivement tout vu en généra! et rien en particulier, ne sachant bonnement dire ni quel carcan (1),ni quelle robe elle portait, ni quelle contenance elle tenait, ou quel regard elle faisait, ains seulement que tout y est beau et agréable; car ainsi par la contemplation on tire maintes fois un seul trait de simple considération sur plusieurs grandeurs et perfections divines tout ensemble, et n’en saurait-on toutefois dire chose quelconque en particulier, sinon que tout est parfaitement bon et beau. Et enfin nous regardons d’autres fois, non plusieurs ni une seule des perfections divines, ains seulement quelque action ou quelque oeuvre divine à laquelle nous sommes attentifs, comme par exemple à l’acte de la miséricorde par lequel Dieu pardonne les péchés, ou à l’acte de la création, ou de la résurrection du Lazare, ou de la conversion de saint Paul; ainsi
(1) Carcan, collet, vêtement, quelquefois collier de pierreries.
qu’un époux qui ne regarderait pas les yeux, ains seulement la douceur du regard que son épouse jette sur lui, ne considérerait point sa bouche, mais la suavité des paroles qui en sortent. Et lors, Théotime, l’âme fait une certaine saillie d’amour, non seulement sur l’action qu’elle considère, mais sur celui duquel elle procède : Vous êtes bon, Seigneur, et en votre bonté apprenez-moi vos justifications (1). Votre gosier, c’est-à-dire, la parole qui en provient, est très suave, et vous êtes tout désirable (2). Hélas ! que vos paroles sont douces à mes entrailles, plus que le miel à ma bouche (3) ! Ou bien avec saint Thomas: Mon Seigneur et mon Dieu (4) ! Et avec sainte Magdeleine : Rabboni, ah ! mon Maître (5)!
Mais en quelle des trois façons que l’on procède, la contemplation a toujours cette excellence, qu’elle se fait avec plaisir, d’autant qu’elle présuppose que l’on a trouvé Dieu et son saint amour, qu’on en jouit et qu’on s’y délecte en disant : J’ai trouvé celui que mon âme chérit, je l’ai trouvé, et ne le quitterai point (6). En quoi elle diffère d’avec la méditation, qui se. fait presque toujours avec peine, travail et discours, notre esprit allant par icelle de considération en considération, cherchant en divers endroits ou le bien-aimé de son amour, ou l’amour de son bien-aimé. Jacob travaille en méditation pour avoir Rachel; mais il se
(1) Ps., CXVIII, 68.
(2) Cant., V, 16.
(3) Ps., CXVIII, 103.
(4) Joan., XX, 28.
(5) Ibid., 16.
(6) Cant. cant., III, 4.
réjouit avec elle, et oublie tout son trayait en la contemplation. L’époux divin, comme berger qu’il est, prépara un festin somptueux à la façon champêtre pour son épouse sacrée, lequel il décrit, en sorte que mystiquement il représentait tous les mystères de la rédemption humaine: Je suis venu en mon jardin, dit-il, j’ai moissonné ma myrrhe avec tous mes parfums, j’ai mangé mon bornai (1) avec mon miel, j’ai mêlé mon vin avec mon lait; mangez, mes amis, et buvez, et vous enivrez, mes très chers (2). Théotime, hé! quand fut-ce, je vous prie, que notre Seigneur vint en son jardin, sinon quand il vint ès très pures, très humbles et très douces entrailles de sa mère, pleine de toutes les plantes fleurissantes des saintes vertus? Et qu’est-ce à notre Seigneur de moissonner sa myrrhe avec ses parfums, sinon assembler souffrances à souffrances jusqu’à la mort, et la mort de la croix, joignant par icelles mérites à mérites, trésors à trésors, pour enrichir ses enfants spirituels? Et comme mangea-t-il son bornai avec son miel, sinon quand il vécut d’une vie nouvelle, réunissant son âme plus douce que le miel à son corps percé et navré de plus de trous qu’un borna! (3)? Et lorsque montant au ciel il prit possession de toutes les circonstances et dépendances de sa divine gloire, que fit-il autre chose, sinon mêler le vin réjouissant de la gloire essentielle de son âme avec le lait délectable de la félicité parfaite de son corps, en une sorte encore plus excellente qu’il n’avait pas fait jusqu’à l’heure.
(1) V. p. 338.
(2) Cant. cant., v, 1.
(3) Navré de plus de trous qu’un bornal, percé de plus de blessures qu’une ruche n’a d’alvéoles.
Or, en tous ces divins mystères qui comprennent tous les autres, il y a de quoi bien manger et bien boire pour tous les chers amis, et de quoi s’enivrer pour les très chers amis. Les uns mangent et boivent, mais ils mangent plus qu’ils ne boivent, et ne s’enivrent pas; les autres mangent et boivent, mais ils boivent beaucoup plus qu’ils ne mangent, et ce sont ceux qui s’enivrent. Or, manger, c’est méditer; car en méditant on mâche, tournant çà et là la viande spirituelle entre les dents de la considération pour l’émier (1), froisser et digérer, ce qui se fait avec quelque peine. Boire, c’est contempler, et cela se fait sans peine ni résistance, avec plaisir et coulamment. Mais s’enivrer, c’est contempler si souvent et si ardemment qu’on soit tout hors de soi-même pour être tout en Dieu Sainte et sacrée ivresse, qui, au contraire de le corporelle, nous aliène, non du sens spirituel, mais des sens corporels, qui ne nous hébète ni abêtit pas, ains nous angélise (2), et, par manière de dire, divinise; qui nous met hors de nous, non pour nous ravaler et ranger avec les bêtes, comme fait l’ivresse terrestre, mais pour nous élever au-dessus de nous et nous ranger avec les anges, en sorte que nous vivions plus en Dieu qu’en nous-mêmes, étant attentifs et occupés par amour à voir sa beauté, et nous unir à sa bonté.
Or, d’autant que pour parvenir à la contemplation nous avons pour l’ordinaire besoin d’ouïr la sainte parole, de faire des devis et colloques spirituels avec les autres à la façon des anciens
(1) Emier, émietter.
(2) Nous angélise, nous fait participer à la nature des anges.
anachorètes, de lire des livres dévots, de prier, méditer, chanter des cantiques, former de bonnes pensées; pour cela, la sainte contemplation étant la fin et le but auquel tous ces exercices tendent, ils se réduisent tous à elle, et ceux qui les pratiquent sont appelés contemplatifs; comme aussi cette sorte d’occupation est nommée vie contemplative, à raison de l’action de notre entendement par laquelle nous regardons la vérité de la beauté et bonté divine avec une attention amoureuse, c’est-à-dire, avec un amour qui nous rend attentifs, ou bien avec une attention qui provient de l’amour, et augmente l’amour que nous avons envers l’infinie suavité de notre Seigneur.
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CHAPITRE VII
Du recueillement amoureux de l’âme la contemplation.
Je ne parle pas ici, Théotime, du recueillement par lequel ceux qui veulent prier se mettent en la présence de Dieu, rentrant en eux-mêmes, et retirant, par manière de dire, leur âme dedans leur coeur pour parler à Dieu; car ce recueillement se fait par le commandement de l’amour, qui, nous provoquant à l’oraison, nous fait prendre ce moyen de la bien faire; de sorte que nous faisons nous-mêmes ce retirement de notre esprit. Mais le recueillement duquel j’entends parler ne se fait pas par le commandement de l’amour, ains par l’amour même, c’est-à-dire, nous ne le faisons pas nous-mêmes par élection, d’autant qu’il n’est pas en notre pouvoir de l’avoir quand nous voulons, et ne dépend pas de notre soin; mais Dieu le fait en nous quand il lui plait par sa très sainte grâce. Celui, dit la bienheureuse mère Térèse, de Jésus, qui a laissé par écrit que l’oraison de recueillement se fait comme quand un hérisson ou une tortue se retire au dedans de soi, l’entendait bien, hormis que ces bêtes se retirent au dedans d’elles-mêmes quand elles veulent; mais le recueillement ne gît pas en notre volonté, ains il nous advient quand il plaît à Dieu de nous faire cette grâce.
Or, il se fait ainsi. Rien n’est si naturel au bien que d’unir et attirer à soi les choses qui le peuvent sentir, comme font nos âmes, lesquelles tirent toujours et se rendent à leur trésor, c’est-à-dire, à ce qu’elles aiment. Il arrive donc quelquefois que notre Seigneur répand imperceptiblement au fond du coeur une certaine douce suavité qui témoigne sa présence, et lors les puissances, voire même les sens extérieurs de l’âme, par un certain secret consentement, se retournent du côté de cette intime partie où est le très aimable et très cher époux; car tout ainsi qu’un nouvel essaim, ou jeton (3) de mouches à miel, lorsqu’il veut fuir et changer de pays, est rappelé par le son que l’on fait doucement sur des bassins, ou par l’odeur du vin emmiellé, ou bien encore par la senteur de quelques herbes odorantes, en sorte qu’il s’arrête par l’amorce de ces douceurs et entre dans la ruche qu’on lui a préparée, de même notre Seigneur prononçant quelque secrète parole de son amour, ou répandant l’odeur du vin de sa dilection plus délicieuse que le miel, ou bien
(1) Jeton, essaim d’abeilles rejeté hors de la ruche.
évaporant les parfums de ses vêtements, c’est-à-dire, quelques sentiments de ses consolations célestes en nos coeurs, et par ce moyen leur faisant sentir sa très aimable présence, il retire à soi toutes les facultés de notre âme, lesquelles se ramassent autour de lui et s’arrêtent en lui comme en leur objet très désirable. Et comme qui mettrait un morceau d’aimant entre plusieurs aiguilles, verrait que soudain toutes les pointes se retourneraient du côté de leur aimant bien-aimé, et se viendraient attacher à lui, ainsi lorsque notre Seigneur fait sentir au milieu de notre âme sa très délicieuse présence, toutes nos facultés retournent leurs pointes de ce côté-là pour se venir joindre à cette incomparable douceur.
O Dieu ! dit l’âme alors, à l’imitation de saint Augustin, où vous allais-je cherchant, beauté très infinie? Je vous cherchais dehors, et vous étiez au milieu de mon coeur. Toutes les affections de Magdeleine, et toutes ses pensées étaient épanchées autour du sépulcre de son Sauveur qu’elle allait quêtant çà et là, et bien qu’elle l’eût trouvé et qu’il parlât à elle, elle ne laisse pas de les laisser éparses, parce qu’elle ne s’apercevait pas de sa présence; mais soudain qu’il l’eut appelée par son nom, la voilà qu’elle se ramasse et s’attache toute à ses pieds; une seule parole la met en recueillement.
Imaginez-vous, Théotime, la très sainte Vierge notre Dame, lorsqu’elle eut conçu le Fils de Dieu, son unique amour. L’âme de cette mère bien-aimée se ramasse toute sans doute autour de cet enfant bien-aimé, et parce que ce divin ami était emmi ses entrailles sacrées, toutes les facultés de son âme se retirent en elle-même, comme saintes avettes (1) dedans la ruche en laquelle était leur miel; et à mesure que la divine grandeur s’est, par manière de dire, rétrécie et raccourcie dedans son sein virginal, son âme agrandissait et magnifiait (2) les louanges de cette infinie débonnaireté et son esprit tressaillait de contentement dedans son corps, comme saint Jean dedans celui de sa mère, autour de son Dieu qu’elle sentait (3). Elle ne lançait point ses pensées ni ses affections hors d’elle-même, puisque son trésor, ses amours et ses délices étaient au milieu de ses entrailles sacrées.
Or, ce même contentement peut être pratiqué par imitation entre ceux qui, ayant communié, sentent par la certitude de la foi ce que, non la chair ni le sang, mais le Père céleste leur a révélé (4), que leur Sauveur est en corps et en âme présent d’une très réelle présence à leur corps et à leur âme par ce très adorable sacrement; car comme la mère perle, ayant reçu les gouttes de la fraîche rosée du matin, se resserre non seulement pour les conserver pures de tout le mélange qui s’en pourrait faire avec les eaux de la mer, mais aussi pour l’aise qu’elle ressent d’apercevoir l’agréable fraîcheur de ce germe que le ciel lui envoie : ainsi arrive-t-il à plusieurs saints et dévots fidèles, qu’ayant reçu le divin sacrement qui contient la rosée de toutes bénédictions célestes, leur âme se resserre, et toutes les facultés se recueillent
(1) Avette:, abeilles.
(2) Luc., I, 46,47.
(3) Ibid., 41.
(4) Matth., XVI, 17.
non seulement pour adorer ce roi souverain nouvellement présent d’une présence admirable à leurs entrailles, mais pour l’incroyable consolation et rafraîchissement spirituel qu’ils reçoivent de sentir par la foi ce germe divin de l’immortalité en leur intérieur. Où vous noterez soigneusement, Théotime, qu’en somme tout ce recueille ment se fait par l’amour, qui, sentant la présence du bien-aimé par les attraits qu’il répand au milieu du coeur, ramasse et rapporte toute l’âme vers icelui par une très aimable inclination, par un très doux contournement et par un délicieux repli de toutes les facultés du côté du bien-aimé, qui les attire à soi par la force de sa suavité, avec laquelle il lie et tire les coeurs, comme on tire les corps par les cordes et liens matériels.
Mais ce doux recueillement de notre âme en soi-même ne se fait pas seulement par le sentiment de la présence divine au milieu de notre coeur, ains en quelle manière que ce soit que nous nous mettions en cette sacrée présence. il arrive quelquefois que toutes nos puissances intérieures se resserrent et ramassent en elles-mêmes par l’extrême révérence et douce crainte qui nous saisit en considération de la souveraine majesté de celui qui nous est présent et nous regarde, ainsi que, pour distraits que nous soyons, si le pape ou quelque grand prince comparait, nous revenons à nous-mêmes, et retournons nos pensées sur nous pour nous tenir en contenance et respect. On dit que la vue du soleil fait recueillir les fleurs de la flambe (1), autrement appelée glay (2), parce
(1) Flambe, nom vulgaire de l’iris.
(2) Gay, pour glaïeul.
qu’elles se ferment et resserrent en elles-mêmes à la lueur du soleil, en l’absence duquel elles s’épanouissent et se tiennent ouvertes toute la nuit. C’en est de même en cette sorte de recueillement de laquelle nous parlons; car à la seule présence de Dieu, au seul sentiment que nous avons qu’il nous regarde, ou dès le ciel, ou de quelque autre lieu hors de nous, bien que pour lors nous ne pensions pas à l’autre sorte de présence par laquelle il est en nous, nos facultés et puissances se ramassent et assemblent en nous-mêmes pour la révérence de sa divine majesté, que l’amour nous fait craindre d’une crainte d’honneur et de respect.
Certes je connais une âme à laquelle sitôt que l’on mentionnait quelque mystère ou sentence qui lui ramentevait (1) un peu plus expressément que l’ordinaire la présence de Dieu, tant en confession qu’en particulière conférence, elle rentrait si fort en elle-même, qu’elle avait peine d’en sortir pour parler et répondre ; en telle sorte qu’en son extérieur elle demeurait comme destituée de vie et tous les sens engourdis, jusques à ce que l’époux lui permit de sortir, qui était quelquefois assez tôt, et d’autres fois plus tard.
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CHAPITRE VIII
Du repos de l’âme recueillie en son bien-aimé.
L’âme étant donc ainsi recueillie dedans elle-même en Dieu ou devant Dieu, se rend parfois si doucement attentive à la bonté de son bien-aimé,
(1) Ramentevait, rappelait.
qu’il lui semble que son attention ne soit presque pas attention, tant elle est simplement et délicatement exercée comme il arrive en certains fleuves qui coulent si doucement et également, qu’il semble à ceux qui les regardent, ou naviguent sur iceux, de ne voir ni sentir aucun mouvement, parce qu’on ne les voit nullement ondoyer ni flotter. Et c’est cet aimable repos. de l’âme que la bienheureuse Vierge Térèse de Jésus appelle oraison de quiétude, non guère différente de ce qu’elle-même nomme sommeil des puissances, si toutefois je l’entends bien.
Certes, les amants humains se contentent parfois d’être auprès ou à la vue de la personne qu’ils aiment, sans parler à elle, et sans discourir à part eux ni d’elle ni de ses perfections; rassasiés, ce semble, et satisfaits de savourer cette bien-aimée présence, non par aucune considération qu’ils fassent sur icelle, mais par un certain accoisement et repos que leur esprit prend en elle. Mon bien-aimé m’est un bouquet de myrrhe, il demeurera sur mon sein (1). Mon bien-aimé est à moi, et moi je suis à lui, qui pait entre les lis, tandis que le jour aspire (2) et que les ombres s’inclinent (3). Montrez-moi donc, ô l’ami de mon âme, où vous paissez, où vous couchez sur le midi (4). Voyez-vous, Théotime, comme la sainte Sulamite se contente de savoir, que son bien-aimé soit avec elle, ou en sou parc, ou ailleurs, pourvu qu’elle
(1) Cant. cant., I, 12.
(2) Aspire, monte.
(3) Cant. cant., II, 16,17
(4) Ibid.. I, 6.
sache où il est: aussi est-elle Sulamite toute paisible, toute tranquille et en repos.
Or, ce repos passe quelquefois si avant en sa tranquillité, que toute l’âme et toutes les puissances d’icelle demeurent comme endormies, sans faire aucun mouvement ni action quiconque, si. non la seule volonté; laquelle même ne fait aucune autre chose sinon recevoir l’aise et la satisfaction que la présence du bien-aimé lui donne. Et- ce qui est encore plus admirable, c’est que la volonté n’aperçoit point cette aise et ce contentement qu’elle reçoit, jouissant insensiblement d’icelui, d’autant- qu’elle ne pense pas à soi, mais à celui la présence duquel (1) lui donne ce plaisir; comme il arrive maintes fois que, surpris d’un léger sommeil, nous entrevoyons seulement ce que nos amis disent autour de nous, ou ressentons les caresses qu’ils nous font, presque imperceptiblement, sans sentir que nous sentons.
Néanmoins l’âme qui eu ce doux repos jouit de ce délicat sentiment de la présence divine, quoiqu’elle ne s’aperçoive pas de cette jouissance, témoigne toutefois clairement combien ce bonheur lui est précieux et aimable, quand on le lui veut ôter, ou que quelque chose l’en détourne : car alors la pauvre âme fait des plaintes, crie, voire quelquefois pleure comme un petit enfant qu’on a éveillé avant qu’il eût assez dormi, lequel par la douleur qu’il ressent de son réveil, montre bien sa satisfaction qu’il avait en son sommeil. Dont le divin berger adjure les filles de Sion, par les chevreuils et cerfs des campagnes, qu’elles n’éveillent
(1) Celui la présence duquel, celui dont la présence,
point sa bien-aimée jusqu’à ce qu’elle le veuille (1), c’est-à-dire, qu’elle s’éveille d’elle-même. Non, Théotime, l’âme ainsi tranquille en son Dieu, ne quitterait pas ce repos pour tous les plus grands biens du monde.
Telle fut presque la quiétude de la très sainte Magdeleine, quand assise aux pieds de son Maître elle écoutait sa sainte parole (2). Voyez-la, je vous prie, Théotime : elle est assise en une profonde tranquillité, elle ne dit mot, elle ne pleure point, elle ne sanglote point, elle ne soupire point, elle ne bouge point, elle ne prie point. Marthe, tout empressée, passe et repasse dedans la saIette (3); Marie n’y pense point. Et que fait-elle donc? Elle ne fait rien, ains écoute. Et qu’est-ce à dire, elle écoute? C’est-à-dire, elle est là comme un vaisseau d’honneur à recevoir goutte à goutte la myrrhe de suavité que les lèvres de son bien-aimé distillaient dans son coeur (4); et ce divin amant, jaloux de l’amoureux sommeil et repos de cette bien-aimée, tança Marthe qui la voulait éveiller : Marthe, Marthe, tu es bien embesognée, et te troubles après plusieurs choses : une seule chose néanmoins est requise : Marie a choisi la meilleure part, qui ne lai sera point ôtée (5). Mais quelle fut la partie ou portion de Marie? De demeurer en paix, en repos, en quiétude auprès de son doux Jésus.
Les peintres peignent ordinairement le bien-aimé saint Jean en la cène, non seulement
(1) Cant. cant., vin, 4.
(2) Luc., X, 39.
(3) Salette, petite salle.
(4) Cant. cant., V, 13.
(5) Luc., X, 41, 42.
reposant, mais dormant sur la poitrine de son Maître, parce qu’il y fut assis à la façon des Levantins, en sorte que sa tête tendait vers le sein de son cher Maître, sur lequel comme il ne dormait pas du sommeil corporel, n’y ayant aucune vraisemblance en cela, aussi ne douté-je point que se trouvant si près de la source des douceurs éternelles, il n’y fit un profond, mystique et doux sommeil, comme un enfant d’amour qui, attaché au sein de sa mère, alaite (1) en dormant, et dort en alaitant. O Dieu! quelles délices à ce Benjamin, enfant de la joie du Sauveur, de dormir ainsi entre les bras de son Père; qui, le jour suivant, comme le Sénoni, enfant de douleur, le recommanda aux douces mamelles de sa mère! Rien n’est plus désirable au petit enfant, soit qu’il veille ou qu’il dorme, que la poitrine de son père et le sein de sa mère.
Quand donc vous serez en cette simple et pure confiance filiale auprès de notre Seigneur, demeurez-y, mon cher Théotime, sans vous remuer nullement pour faire des actes sensibles, ni de l’entendement ni de la volonté; car cet amour simple de confiance, et cet endormissement amoureux de votre esprit entre les bras du Sauveur, comprend par excellence tout ce que vous allez cherchant çà et là pour votre goût. Il est mieux de dormir sur cette sacrée poitrine, que de veiller ailleurs où que ce soit.
(1) Alaite, s’allaite, puise le lait.
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CHAPITRE IX
Comme ce repos sacré se pratique.
N’avez-vous jamais pris garde, Théotime, à l’ardeur avec laquelle les petits enfants s’attachent quelquefois au soin de leurs mères, quand ils ont faim? On les voit grommelant, serrer et presser la mamelle, suçant le lait si-avidement, que même ils en donnent de la douleur à leurs mères. Mais après que la fraîcheur du lait a aucunement (1) apaisé la chaleur appétissante de leur petite poitrine, et que les agréables vapeurs -qu’il envoie à leur cerveau commencent à les endormir, Théotime, vous les verriez fermer tout bellement leurs petits yeux, et céder petit à petit au sommeil, sans quitter néanmoins la mamelle, sur laquelle ils ne font nulle action que celle d’un lent et presque insensible mouvement do lèvres, par lequel ils tirent toujours le lait qu’ils avalent imperceptiblement : et cela ils le font sans y penser, mais non pas certes sans plaisir; car si on leur ôte la mamelle avant que le profond sommeil les ait accablés, ils s’éveillent et pleurent amèrement, témoignant, en la douleur qu’ils ont en la privation, qu’ils avaient beaucoup de douceur en la possession. Or, il en est de même de l’âme qui est en repos et quiétude devant Dieu; car elle suce presque insensiblement la douceur de cette présence, sans discourir, sans opérer et sans faire chose quelconque par aucune de ses facultés, sinon par la seule pointe de la volonté,
(1) Aucunement, en quelque façon.
qu’elle remue doucement et presque Imperceptiblement, comme la bouche par laquelle entre la délectation et l’assouvissement insensible qu’elle prend à jouir de la présence divine. Que si on incommode cette pauvre petite pouponne, et qu’on lui veuille ôter la poupette (1), d’autant qu’elle semble endormie, elle montre bien alors qu’encore qu’elle dorme pour tout le reste des choses, elle ne dort pas -néanmoins pour celle-là; car elle aperçoit le mal de cette séparation, et s’en fâche, montrant par là le plaisir qu’elle prenait, quoique sans y penser, au bien qu’elle possédait. La bienheureuse mère Térèse ayant écrit qu’elle trouvait cette similitude à propos, je l’ai ainsi voulu déclarer.
Mais dites-moi; Théotime, l’âme recueillie en son Dieu, pourquoi, je vous prie, s’inquiéterait-elle? N’a-t-elle pas sujet de s’accoiser (2) et demeurer en repos? car que chercherait-elle? Elle a trouvé celui qu’elle cherchait. Que lui reste-t-il plus, si. non de dire : J’ai trouvé mon cher bien-aimé; je le tiens et ne le quitterai point (3). Elle n’a plus besoin de s’amuser à discourir par l’entendement; car elle voit d’une si douce vue son époux présent, que les discours lui seraient inutiles et superflus. Que si même elle ne le voit pas par l’entendement, elle ne s’en soucie point, se contentant de le sentir près d’elle par l’aise et satisfaction que la volonté en reçoit. Hé! la Mère de Dieu, notre dame et maîtresse, étant enceinte, ne voyait pas son divin Enfant: mais le sentant dedans ses
(1) Pouponne, enfant qui tette; — poupette, sein.
(2) S’accoiser, se calmer.
(3) Cant, cant., III, 4.
entrailles sacrées, vrai Dieu ! quel contentement en ressentait-elle! Et sainte Elisabeth ne jouit-elle pas admirablement des fruits de la divine présence du Sauveur, sans le voir, au jour de la très sainte Visitation? L’âme non plus n’a aucun besoin, en ce repos, de la mémoire; car elle a présent son bien-aimé, Elle n’a pas aussi besoin de l’imagination : car qu’est-il besoin de se représenter en image, soit extérieure, soit intérieure, celui de la présence duquel on jouit? De sorte qu’enfin c’est la seule volonté qui attire doucement, et comme en tétant tendrement le lait de cette douce présence; tout le reste de l’âme demeurant en quiétude avec elle par la suavité du plaisir qu’elle prend.
On ne se sert pas seulement du vin emmiellé pour retirer et rappeler les avettes dans les ruches, mais on s’en sert encore pour les apaiser : car quand elles font des séditions et mutineries entr’elles, s’entretuant et défaisant les unes les autres, leur gouverneur n’a point de meilleur remède que de jeter du vin emmiellé au milieu de ce petit peuple effarouché; d’autant que les particuliers desquels il est composé, sentant cette suave et agréable odeur, s’apaisent, et s’occupant à la jouissance de cette douceur, demeurent accoisés et tranquilles. O Dieu éternel! quand par votre douce présence vous jetez les odorants parfums dedans nos coeurs, parfums réjouissants plus que le vin délicieux et plus que le miel, alors toutes les puissances de nos âmes entrent en un agréable repos, avec un accoisement si parfait qu’il n’y a plus aucun sentiment que celui de la volonté, laquelle, comme l’odorat spirituel, demeure doucement engagée à sentir, sans s’en apercevoir, le bien incomparable d’avoir son Dieu présent.
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CHAPITRE X
Des divers degrés de cette quiétude, et comme il la faut conserver.
Il y a des esprits actifs, fertiles et foisonnants en considération : il y en a qui sont souples, repliants, et qui aiment grandement à sentir ce qu’ils font, qui veulent tout voir et éplucher ce qui se passe en eux, retournant perpétuellement leur vue sur eux-mêmes pour reconnaît leur avancement. Il y en a encore d’autres qui ne se contentent pas d’être contents, s’ils ne sentent, regardent et savourent leur contentement; et sont semblables à ceux qui étant bien vêtus contre le froid, ne penseraient pas l’être, s’ils ne savaient combien de robes ils portent; ou qui voyant leurs cabinets (1) pleins d’argent, ne penseraient pas être riches, s’ils ne savaient le compte de leurs écus.
Or, tous ces esprits sont ordinairement sujets d’être troublés en la sainte oraison. Car si Dieu leur donne le sacré repos de sa présence, ils le quittent volontairement pour voir comme ils se comportent en icelui, et pour examiner s’ils y ont bien du contentement, s’inquiétant pour savoir si leur tranquillité est bien tranquille, et leur quiétude bien quiète (2) : si que, en lieu
(1) Cabinets, armoires, coffres.
(2) Quiète, calme; — si que, tellement lue.
d’occuper doucement leur volonté à sentir les suavités de la présence divine, ils emploient leur entendement à discourir sur les sentiments qu’ils ont; comme une épouse qui s’amuserait à regarder la bague avec laquelle elle aurait été épousée, sans voir l’époux même qui la lui aurait donnée. Il y a bien de ta différence, Théotime, entre s’occuper en Dieu qui nous donne du contentement, et s’amuser au contentement que Dieu nous donne.
L’âme donc à qui Dieu donne la sainte quiétude amoureuse en l’oraison, se doit abstenir, taut qu’elle peut, de se regarder soi-même ni son repos, lequel, pour être gardé, ne doit point être curieusement regardé car qui l’affectionne trop, le perd; et la juste règle de le bien affectionner, c’est de ne point l’affecter (1). Et comme l’enfant qui, pour voir où il a ses pieds, a ôté sa tête du sein de sa mère, y retourne tout incontinent, parce qu’il est fort mignard (2); ainsi faut-il que si nous nous apercevons d’être distraits par la curiosité de savoir ce que nous faisons en l’oraison, soudain nous remettions notre coeur en la douce et paisible attention de la présence de Dieu, de laquelle nous étions divertis.
Néanmoins il ne faut pas croire qu’il y ait aucun péril de perdre cette sacrée quiétude par les actions du corps ou de l’esprit qui ne se font ni par légèreté ni par indiscrétion. Car comme dit la bienheureuse mère Térèse, c’est une superstition d’être si jaloux de ce repos, que de ne vouloir ni tousser, ni cracher, ni respirer, de peur de le
(1) Affecter, atteindre, compromettre.
(2) Mignard, gracieux.
perdre, d’autant que Dieu qui donne cette paix, ne l’ôte pas pour tels mouvements nécessaires, ni pour les distractions et divagations de l’esprit, quand elles sont involontaires; et la volonté étant une fois bien amorcée à la présence divine, ne laisse pas d’en savourer les douceurs, quoique l’entendement ou la mémoire se soit échappé et débandé après des pensées étrangères et inutiles.
Il est vrai qu’alors la quiétude de l’âme n’est pas si grande comme si l’entendement et la mémoire conspiraient avec la volonté; mais toutefois elle ne laisse pas d’être une vraie tranquillité spirituelle, puisqu’elle règne en la volonté, qui est la Maîtresse de toutes les autres facultés. Certes, nous avons vu une âme extrêmement attachée et jointe à Dieu, laquelle néanmoins avait l’entendement et la mémoire tellement libres de toute occupation intérieure, qu’elle entendait fort distinctement ce qui se disait autour d’elle, et s’en ressouvenait fort entièrement, encore qu’il lui fût impossible de répondre ni de se déprendre de Dieu auquel elle était attachée par l’application de sa volonté : mais je dis tellement attachée, qu’elle ne pouvait être retirée de cette douce occupation sans en recevoir une grande douleur qui la provoquait à des gémissements, lesquels même elle faisait au plus fort de sa consolation et quiétude; comme nous voyons les petits enfants grommeler et faire des petits plaints (1) quand ils ont ardemment désiré le lait, et qu’ils commencent à téter; ou comme fit Jacob, qui en embrassant la belle et chaste Rachel, jetant un cri, pleura de la
(1) Plaints, plaintes.
véhémence de la consolation et tendreté qu’il sentait. Si que cette âme de laquelle je parle, ayant la seule volonté engagée, et l’entendement, mémoire, ouïe et imagination libres, ressemblait, comme je pense, au petit enfant qui alaitant pourrait voir, ouïr et même remuer le bras, sans pour cela quitter son cher tétin.
Mais pourtant la paix de l’âme serait bien plus grande et plus douce, si on ne faisait point de bruit autour d’elle, et qu’elle n’eût aucun sujet de se mouvoir, ni quant au coeur, ni quant au corps; car elle voudrait bien être tout occupée en la suavité de cette présence divine; mais ne pouvant quelquefois s’empêcher d’être divertie ès autres facultés, elle conserve au moins la quiétude en la volonté, qui est la faculté par laquelle elle reçoit la jouissance du bien. Et notez qu’alors la volonté retenue en quiétude par le plaisir qu’elle prend en la présence divine, elle ne se remue point pour ramener les autres puissances qui s’égarent; d’autant que si elle voulait-entreprendre cela, elle perdrait son repos, s’éloignant de son cher bien-aimé, et perdrait sa peine de courir çà et là pour attraper ces puissances volages, lesquelles aussi bien ne peuvent jamais être si utilement appelées à leur devoir que par la persévérance de la volonté - en la sainte quiétude car petit à petit toutes les facultés sont attirées par le plaisir que la volonté reçoit, et duquel elle leur donne certains ressentiments, comme des parfums qui les excitent à venir auprès d’elle pour participer au bien dont elle jouit.
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CHAPITRE XI
Suite du discours des divers degrés de la sainte quiétude et d’une excellente abnégation de soi-même qu’on y pratique quelquefois.
Suivant ce que nous avons dit, la sainte quiétude a donc divers degrés: car quelquefois elle est en toutes les puissances de l’âme, jointes et unies à la volonté; quelquefois elle est seulement en la volonté, en laquelle elle est aucunes fois sensiblement, et d’autres fois imperceptiblement; d’autant qu’il arrive parfois que l’âme tire un contentement incomparable de sentir par certaines douceurs intérieures que Dieu lui est présent; comme il advint à sainte Élisabeth, quand Notre-Dame la visita (1); et d’autres fois l’âme a une certaine ardente suavité d’être en la présence de Dieu, laquelle pour lors lui est imperceptible; comme il advint aux disciples pèlerins qui ne s’aperçurent bonnement de l’agréable plaisir dont ils étaient touchés, marchant avec notre Seigneur, sinon quand ils furent arrivés, et qu’ils l’eurent reconnu en la divine fraction du pain (2). Quelquefois non seulement l’âme s’aperçoit de la présence de Dieu, mais elle l’écoute parler par certaines clartés et persuasions intérieures qui tiennent lieu
de paroles; aucunes fois elle le sent parler et lui parle réciproquement, mais si secrètement, si doucement, si bellement, que c’est sans pour cela perdre la sainte paix et quiétude; si que sans se
(1) Luc., I, 41.
(2) Id., XXIV, 30.
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réveiller elle veille avec lui, c’est-à-dire, elle veille et parle à son bien-aimé avec autant de suave tranquillité et de gracieux repos, comme si elle sommeillait doucement (1). Et d’autres fois elle sent parler l’époux, mais elle ne saurait lui parler, parce que l’aise de l’ouïr, ou la révérence qu’elle lui porte, la tient en silence; ou bien parce qu’elle est en sécheresse et tellement alangourie d’esprit, qu’elle n’a de force que pour ouïr, et non pas pour parler; comme il arrive corporellement quelquefois à ceux qui commencent â s’endormir, ou qui sont grandement affaiblis par quelque maladie.
Mais enfin quelquefois ni elle n’ouït son bien-aimé, ni elle ne lui parle, ni elle ne sent aucun signe de sa présence, ains simplement elle sait qu’elle est en la présence de son Dieu, auquel il plait qu’elle soit là. Imaginez-vous, Théotime, que le glorieux apôtre saint Jean eût dormi d’un sommeil corporel sur la poitrine de son cher Seigneur en la sainte cène, et qu’il se fût endormi par le commandement d’icelui. Certes, en ce cas-là, il eût été en la présence de son Maître sans le sentir en façon quelconque.
Et remarquez, je vous prie, qu’il faut plus de soin pour se mettre en la présence de Dieu, que pour y demeurer lorsque l’on s’y est mis; car, pour s’y mettre, il faut appliquer sa pensée, et la rendre actuellement attentive à cette présence, ainsi que je le dis en l'Introduction. Mais quand on s’est mis en cette présence, on s’y tient par plusieurs autres moyens, tandis que, soit par
(1) Cant., cant., V, 2.
l’entendement, soit par la volonté, on fait quelque chose en Dieu ou pour Dieu; comme, par exemple, le regardant, ou quelque chose pour l’amour de lui, l’écoutant, ou ceux qui parlent pour lui, parlant à lui, ou à quelqu’un pour l’amour de lui, et faisant quelque oeuvre, quelle qu’elle soit, pour son honneur et service. Ains on se maintient en la présence de Dieu, non seulement l’écoutant, ou le regardant, ou lui parlant, mais aussi attendant s’il lui plaira de nous regarder, de nous parler, ou de nous faire parler à lui; ou bien encore ne faisant rien de tout cela, mais demeurant simplement où il lui plaît que nous soyons, et parce qu’il lui plait que nous y soyons. Que si à cette simple façon de demeurer devant Dieu, il lui plaît d’ajouter quelque petit sentiment que nous sommes tout siens et qu’il est tout nôtre, ô Dieu, que ce nous est une grâce désirable et précieuse
Mon cher Théotime, prenons encore la liberté de faire cette imagination (1). Si une statue que le sculpteur aurait nichée dans la galerie de quelque grand prince, était douée d’entendement, et qu’elle pût discourir et parler, et qu’on lui demandât : O belle statue, dis-moi pourquoi es-tu là dans cette niche ? Parce, répondrait-elle, que mon maître m’y a colloquée. Et si l’on y répliquait: Mais pourquoi y demeures-tu sans rien faire? Parce, dirait-elle, que mon maître ne m’y a pas placée afin que je fisse chose quelconque, ains seulement afin que j’y fusse immobile. Que si derechef on la pressait en disant Mais, pauvre statue, de quoi te sert-il d’être là de la sorte? Eh,
(1) Imagination, exemple, figure.
Dieu! répondrait-elle, je ne suis pas ici pour mon intérêt et service, mais pour obéir et servir à la volonté de mon seigneur et sculpteur, et cela me suffit. Et si on rechargeait (1) en cette sorte : Or, dis-moi donc, statue, je te prie, tu ne vois point -ton maître, et comme prends-tu du contentement à le contenter? Non, certes, confesserait-elle, je ne le vois pas ; car j’ai des yeux non pas pour voir, comme j’ai des pieds non pas pour marcher ; mais je suis trop contente de voir que mon cher maître me voit ici, et prend plaisir de m’y voir. Mais si l’on continuait la dispute avec la statue, et qu’on lui dit: Mais ne voudrais-tu pas bien avoir du mouvement pour t’approcher de l’ouvrier qui t’a faite, afin de lui faire quelque autre meilleur service? Sans doute elle le nierait, et protesterait qu’elle ne voudrait pas faire autre chose, sinon que son maître le voulût. Et quoi donc, conclurait-on, tu ne désires rien, sinon d’être une immobile statue, là dedans cette niche? Non, certes, dirait enfin cette sage statue; non je ne veux rien être sinon une statue, et toujours dedans cette niche, tandis que mon sculpteur le voudra, me contentant d’être ici et ainsi, puisque c’est le contentement de celui à qui je suis, et par qui je suis ce que je suis.
O vrai Dieu ! que c’est une bonne façon de se tenir en la présence de Dieu, d’être et de vouloir toujours et à jamais être en son bon plaisir! Car ainsi, comme je pense, en toutes occurences, oui, même en dormant profondément, nous sommes
(1) Si on rechargeait, si on revenait à la charge, si on reprenait.
encore plus profondément en la très sainte présence de Dieu. Oui, certes, Théotime, car si nous l’aimons, nous nous endormons non seulement à sa vue, mais à son gré, et non seulement par sa volonté, mais selon sa volonté, et semble que ce soit lui-même notre créateur et sculpteur céleste qui nous jette là sur nos lits comme des statues dans leurs niches, afin que nous nichions dans nos lits, comme les oiseaux couchent dans leurs nids-Puis à notre réveil, si nous y pensons bien, nous trouvons que Dieu nous a toujours été présent, et que nous ne nous sommes pas non plus éloignés ni séparés de lui. Nous avons donc été là en la présence de son bon plaisir, quoique sans le voir et sans nous en apercevoir; si que nous pourrions dire, à l’imitation de Jacob : Vraiment, j’ai dormi auprès de mon Dieu et entre les bras de sa divine présence et providence, et je n’en savais rien (1).
Or, cette quiétude en laquelle la volonté n’agit que par un très simple acquiescement au bon plaisir divin, voulant être en l’oraison sans aucune prétention que d’être à la vue de Dieu selon qu’il lui plaira, c’est une quiétude souverainement excellente, d’autant qu’elle est pure de toute sorte d’intérêt, les facultés de l’âme n’y prenant aucun contentement, ni même la volonté, sinon en sa suprême pointe, en laquelle elle se contente de n’avoir aucun contentement, sinon celui d’être sans contentement, pour l’amour du contentement et bon plaisir de son Dieu, dans lequel elle se repose; car, en somme, c’est le comble de l’amoureuse extase de n’avoir pas sa volonté en son contentement, mais en celui do Dieu, ou de n’avoir pas son contentement en sa volonté, mais en celle de Dieu.
(1) Gen. XXVIII. 16.
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CHAPITRE XII
De l’écoulement ou liquéfaction de l’âme en Dieu.
Les choses humides et liquides reçoivent aisément les figures et limites qu’on leur veut donner, d’autant qu’elles n’ont nulle fermeté ni solidité qui les arrête ou borne en elles-mêmes. Mettez de la liqueur dans un vaisseau, et vous verrez qu’elle demeurera bornée dans les limites du vaisseau; lequel, s’il est rond ou carré, la liqueur sera de même, n’ayant aucune limite ni figure, sinon celle du vaisseau qui la contient.
L’âme n’en est pas de même par nature, car elle a ses figures et ses bornes propres. Elle a la figure par ses habitudes et inclinations, et ses bornes par sa propre volonté; et quand elle est arrêtée à ses inclinations et volontés propres, nous disons qu’elle est dure, c’est-à-dire, opiniâtre, obstinée. Je vous ôterai, dit Dieu, votre coeur de pierre (1), c’est-à-dire, je vous ôterai votre obstination. Pour faire changer de figure au caillou, au fer, au bois, il y faut la cognée, le marteau, le feu. On appelle coeur de fer, de bois ou de pierre, celui qui ne reçoit pas aisément les impressions divines, ains demeure en sa propre volonté emmi les inclinations qui accompagnent notre nature dépravée. Au contraire, un coeur doux, maniable
(1) Ezech., XXXVI, 26.
Et traitable, est appelé un coeur fondu et liquéfié.
Mon coeur, dit David parlant en la personne de notre Seigneur sur la croix, mon coeur est fait nomme de la cire fondue au milieu de mes entrailles (1). Cléopâtre, cette infâme reine d’Égypte, voulant enchérir sur tous les excès et toutes les dissolutions que Marc-Antoine avait faits en banquets, fit apporter, à la fin d’un festin qu’elle faisait à son tour, un bocal de fin vinaigre, dans lequel elle jeta une des perles qu’elle portait en ses oreilles, estimée deux cent cinquante mille écus; puis la perle étant résolue, fondue et liquéfiée, elle l’avala, et eût encore enseveli dans le cloaque de son vilain estomac l’autre perle qu’elle avait en l’autre oreille, si Lucius Plautus ne l’eût empêchée. Le coeur du Sauveur, vraie perle orientale, unique. ment unique et de prix inestimable, jeté au milieu d’une mer d’aigreurs incomparables au jour de sa Passion, se fondit en soi-même, se résolut, défit et écoula en douleur sous l’effort de tant d’angoisses mortelles; mais l’amour, plus fort que la mort, amollit, attendrit et fait fondre les coeurs encore bien plus promptement que toutes les autres passions.
Mon âme, dit l’amante sacrée, s’est toute fondue à même que mon bien-aimé a parlé (2). Et qu’est-ce à dire, elle s’est fondue, sinon elle ne s’est plus contenue en elle-même, ains s’est écoulée devers son divin amant? Dieu ordonna à Moïse qu’il parlât au rocher, et qu’il produirait des eaux (3) ; ce n’est donc pas merveille si lui-même fit fondre
(1) Ps., XXI, (5.
(2) Cant. cant., V, 6.
(3) Num., XX, 8
l’âme son amante, lorsqu’il lui parlait en sa douceur. Le baume est si épais de sa nature, qu’il n’est point fluide ni coulant, et plus il est gardé, plus il s’épaissit, et enfin s’endurcit, devenant rouge et transparent ; mais la chaleur le dissout et le rend fluide. L’amour avait rendu l’époux fluide et coulant, dont l’épouse l’appelle une huile répandue. Et voilà que maintenant elle assure qu’elle-même est toute fondue d’amour: Mon âme, dit-elle, s’est écoulée, lorsque mon bien-aimé a parlé (1). L’amour de l’époux était dans son coeur et dans son sein, comme un vin nouveau bien puissant qui ne peut être retenu dans son tonneau, car il se répandait de toutes parts, et parce que l’âme suit son amour, après que l’épouse a dit : Vos mamelles sont meilleures que le vin, répandant des onguents précieux, elle ajoute : Votre nom est comme une huile répandue (2). Et comme l’époux aurait répandu son amour et son âme dans le coeur de l’épouse; aussi l’épouse réciproquement verse son âme dans le coeur de l’époux. Et comme l’on voit qu’un bornai ou couteau (3) touché des rayons ardents sort de soi-même et quitte sa forme pour s’écouler devers l’endroit duquel les rayons le touchent; ainsi l’âme de cette amante s’écoula du côté de la voix de son bien-aimé, sortant d’elle-même et des limites de son être naturel, pour suivre celui qui lui parlait.
Mais comme se fait cet écoulement sacré de l’âme en son bien-aimé? Une extrême complaisance
(1) Cant. cant., I, 2.
(2) Ibid, 1,2.
(3) Bornal ou couteau, ruche de cire.
de l’amant en la chose aimée produit une certaine impuissance spirituelle qui fait que l’âme ne se sent plus aucun pouvoir de demeurer en soi-même. C’est pourquoi, comme un baume fondu qui n’a plus de fermeté ni de solidité, elle se laisse aller et écouler en ce qu’elle aime; elle ne se jette pas par manière d’élancement, ni elle ne se serre pas par manière d’union, mais elle se va doucement coulant, comme une chose fluide et liquide, dedans la Divinité qu’elle aime. Et comme nous voyons que les nuées épaissies par le vent du midi, se fondant et convertissant en pluie, ne peuvent plus demeurer en elles-mêmes, ains tombent et s’écoulent en bas, se mêlant si intimement avec la terre qu’elles détrempent, qu’elles ne sont p1us qu’une même chose avec icelle; ainsi l’âme, laquelle, quoique aimante, demeurait encore en elle-même, sort par cet écoulement sacré et fluidité sainte, et se quitte soi-même, non seulement pour s’unir au bien-aimé, mais pour se mêler toute et se détremper avec lui.
Vous voyez donc bien, Théotime, que l’écoulement d’une âme en son Dieu n’est autre chose qu’une véritable extase, par laquelle l’âme est toute hors des bornes de son maintien naturel, toute mêlée, absorbée et engloutie en son Dieu, dont il arrive que ceux qui parviennent à ce saint excès de l’amour divin, étant par après revenus à eux, ne voient rien en la terre qui les contente, et vivant en un extrême anéantissement d’eux-mêmes, demeurent fort alangouris en tout ce qui appartient aux sens, et ont perpétuellement au coeur la maxime de la bienheureuse vierge Térèse de Jésus: Ce qui n’est pas Dieu ne m’est rien. Et semble que telle fut la passion amoureuse de ce grand ami du bien-aimé, qui disait: Je vis, mais non pas moi, aine Jésus-Christ vit en moi (1); et notre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu (2), Car, dites-moi, je vous prie, Théotime, si une goutte d’eau élémentaire jetée dans un océan d’eau de naffe (3) était vivante et qu’elle pût parler et dire l’état auquel elle serait, ne crierait-elle pas de grande joie : O mortels, je vis voirement, mais je ne vis pas moi-même, ains cet océan vit en moi, et ma vie est cachée en cet abîme.
L’âme écoulée en Dieu ne meurt pas; car comme pourrait-elle mourir d’être abîmée en la vie? Mais elle vit sans vivre en elle-même, parce que comme les étoiles, sans perdre leur lumière, ne luisent plus en la présence du soleil, ains le soleil luit en elles, et sont cachées en la lumière du soleil, aussi l’âme, sans perdre sa vie, ne vit plus étant mêlée avec Dieu, ains Dieu vit en elle. Tels furent, je pense, les sentiments des grands bienheureux Philippe Nérius (4) et François Xavier, quand, accablés-des consolations célestes, ils demandaient à Dieu qu’il se retirât pour un peu d’eux, puisqu’il voulait que leur vie parût aussi encore un peu au monde, ce qui ne se pouvait tandis qu’elle était toute cachée et absorbée en Dieu.
(1) Gal., II, 20.
(2) Col., III, 3.
(3) Naffe, eau de senteur dont la base est la fleur d’oranger.
(4) Philippe Nérius, S. Philippe de Néri.
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CHAPITRE XIII
De la blessure d’amour.
Tous ces mots amoureux sont tirés de la ressemblance qu’il y a entre les affections du coeur et les passions du corps. La tristesse, la crainte, l’espérance, la haine et les autres affections de l’âme n’entrent point dans le coeur que l’amour ne les y tire après soi. Nous ne haïssons le mal, sinon parce qu’il est contraire au bien que nous aimons: nous craignons le mal futur, parce qu’il nous privera du bien que nous aimons. Qu’un mal soit extrême, nous ne le haïssons néanmoins jamais, sinon à mesure que nous chérissons le bien auquel il est opposé. Qui n’aime pas beaucoup la chose publique, ne se met pas beaucoup en peine si elle se ruine: qui n’aime guère Dieu, ne hait non plus guère le péché. L’amour est la première, ains (1) le principe et l’origine de toutes les passions; c’est pourquoi c’est lui qui entre le premier dans le coeur, et parce qu’il pénètre et perce jusqu’au fond de la volonté, où il a son siège, on dit qu’il blesse le coeur. Il est aigu, dit l’Apôtre de la France (2), et entre très intimement dans l’esprit. Les autres affections entrent voirement aussi, mais c’est par l’entremise de l’amour; car c’est lui qui, perçant le coeur, leur fait passage. Ce n’est que la pointe du dard qui blesse, le reste agrandit seulement la blessure et la douleur.
(1) Ains, même.
(2) L’Apôtre de la France, S. Denys l’Aréopagite.
Or, s’il blesse, il donne par conséquent de la douleur. Les grenades, par leur couleur vermeille, par la multitude de leurs grains si bien serrés et rangés, et par leurs belles couronnes, représentent naïvement, ainsi que dit saint Grégoire, la très sainte charité, toute vermeille à cause de son ardeur envers Dieu, comblée de toute la variété des vertus, et qui seule obtient et porte la couronne des récompensas éternelles; mais le suc des grenades, qui, comme nous savons, est si agréable aux sains et aux malades, est tellement mêlé d’aigreur et de douceur, qu’on ne saurait discerner s’il réjouit le goût ou bien parce qu’il a son aigreur doucette ou bien parce qu’il a une douceur aigrette (1). Certes, Théotime, l’amour est ainsi aigre-doux, et tandis que nous sommes en ce monde, il n’a jamais une douceur parfaitement douce, parce qu’il n’est pas parfait ni jamais purement rassasié et satisfait; et néanmoins il ne laisse pas d’être grandement agréable, son aigreur affinant la suavité de sa douceur, comme sa douceur aiguise la grâce de son aigreur. Mais cela comme, se peut-il faire? On a vu tel jeune homme entrer en conversation, libre, sain et fort gai, qui, ne prenant pas garde à soi, sent, bien avant que d’en sortir, que l’amour, se servant des regards, des maintiens, des paroles d’une imbécile et faible créature, comme d’autant de flèches, aura féru et blessé son chétif coeur, en sorte que le voilà tout triste, morne et étonné. Pourquoi, je vous prie, est-il triste? C’est sans doute parce qu’il est
(1) Aigreur doucette, douceur aigrette, diminutifs pleins de charmes et qui ont vieilli,
blessé. Et qui l’a blessé? L’amour. Mais puisque l’amour est enfant de la complaisance, comme peut-il blesser et donner de la douleur? Quelquefois l’objet bien-aimé est absent; et lors, mon cher Théotime, l’amour blesse le coeur par le désir qu’il excite, lequel, ne pouvant être satisfait, tourmente gratuitement l’esprit.
Si une abeille avait piqué un enfant, certes vous auriez beau lui dire : Ah ! mon enfant, l’abeille qui t’a piqué, c’est celle-là même qui fait le miel que tu trouves si bon. Car il est vrai, dirait-il, son miel est bien doux à mon goût, mais sa piqûre est bien douloureuse; et tandis que son aiguillon est dedans ma joue, je ne puis m’accoiser, et ne voyez-vous pas que ma face en est toute enflée? Théotime, certes l’amour est une complaisance, et par conséquent il est fort agréable-, pourvu qu’il ne laisse point dedans nos coeurs l’aiguillon du désir; mais quand il le laisse, il laisse avec icelui une grande douleur. Il est vrai que cette douleur provient de l’amour, et partant c’est une amiable (1) et aimable douleur. Oyez les élans douloureux, mais amoureux d’un amant royal: Mon âme a soif de son Dieu fort et vivant. Eh! quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de mon Dieu? Mes larmes m’ont servi de pain nuit et jour, tandis qu’on me dit: Où est ton Dieu (2)? Ainsi la sacrée Sulamite toute détrempée en ses douleurs amoureuses, parlant aux filles de Jérusalem : Hélas! dit-elle, je vous conjure, si vous
(1) Amiable, douce, qui plaît.
(2) Ps., LXI, 4,
rencontrez mon ami, annoncez-lui ma peine, parce que je languis toute blessée de son amour (1). L’espérance différée afflige l’âme (2).
Or, les douloureuses blessures de l’amour sont de plusieurs sortes : l° Les premiers traits que nous recevons de l’amour s’appellent blessures, parce que le coeur, qui semblait sain, entier et tout à soi-même, tandis qu’il n’aimait pas, commence, lorsqu’il est atteint d’amour, à se séparer et diviser de soi-même pour se donner à l’objet aimé. Or cette division ne se peut faire sans douleur, puisque la douleur n’est autre chose que la division des choses vivantes qui se tiennent l’une à l’autre. 2° Le désir pique et blesse incessamment le coeur dans lequel il est, comme nous avons dit. 3° Mais, Théotime, parlant de l’amour sacré, il y a en la pratique d’icelui une sorte de blessure que Dieu lui-même fait quelquefois en l’âme qu’il veut grandement perfectionner. Car il lui donne des sentiments admirables et des attraits nonpareils pour sa souveraine bonté, comme le pressant et sollicitant de l’aimer, et lors elle s’élance de force comme pour voler plus haut vers son divin objet; mais demeurant courte, parce qu’elle ne peut pas tant aimer comme elle désire, ô Dieu! elle sent une douleur qui n’a point d’égale. A même temps qu’elle est attirée puissamment à voler vers son cher bien-aimé, elle est aussi retenue puissamment et ne peut voler, comme attachée aux basses misères de cette vie mortelle et de sa propre impuissance; elle désire
(1) Cant. cant., V, 8,
(2) Prov., XIII, 12.
des ailes de colombe pour voler en son repos (1), et elle n’en trouve point. La voilà donc rudement tourmentée entre la violence de ses élans et celle de son impuissance. O misérable que je suis! disait l’un de ceux qui ont expérimenté ce travail, qui me délivrera du corps de cette mortalité (2) ? Alors, si vous y prenez garde, Théotime, ce n’est pas le désir d’une chose absente qui blesse le coeur, car l’âme sent que son Dieu est présent, il l’a déjà menée dans son cellier é vin, il a arboré sur son coeur l’étendard de son amour (3); mais quoique déjà il la voie toute sienne, il la presse, et décoche de temps en temps mille et mille traits de son amour, lui montrant par des nouveaux moyens combien il est plus aimable qu’il n’est aimé : et elle qui n’a pas tant de force pour l’aimer, que d’amour pour s’efforcer, voyant ses efforts si imbéciles (4), en comparaison du désir qu’elle a pour aimer dignement celui que nulle force ne peut assez aimer; hélas! elle se sent outrée d’un tourment incomparable : car autant d’élans qu’elle fait pour voler plus haut en son désirable amour, autant reçoit-elle de secousses de douleur.
Ce coeur amoureux de son Dieu désirant infiniment d’aimer, voit bien que néanmoins il ne peut ni assez aimer ni assez désirer. Or ce désir qui ne peut réussir, est comme un dard dans le flanc d’un esprit généreux; mais la douleur qu’on en reçoit ne laisse pas que d’être aimable, d’autant que
(1) Ps., LIV, 7.
(2) Rom., iv, 24.
(3) Cant. cant., II, 4.
(4) Imbéciles, faibles, impuissants.
quiconque désire bien d’aimer aime aussi bien à désirer, et s’estimerait le plus misérable de l’univers s’il ne désirait continuellement d’aimer ce qui est si souverainement aimable. Désirant d’aimer, il reçoit de la douleur; mais aimant à désirer, il reçoit de la douceur.
Vrai Dieu! Théotime, que vais-je dire? les bienheureux qui sont en paradis voyant que Dieu est encore plus aimable qu’ils ne l’aiment, pâmeraient et périraient éternellement du désir de l’aimer davantage, si la très sainte volonté de Dieu n’imposait à la leur le repos admirable dont elle jouit; car ils aiment si souverainement cette souveraine volonté, que son vouloir arrête le leur et le contentement divin les contente, acquiesçant d’être bornés en leur amour par la volonté même de laquelle la bonté est l’objet de leur amour. Que si cela n’était, leur amour serait également délicieux et douloureux; délicieux pour la possession d’un si grand bien, douloureux pour l’extrême désir d’un plus grand amour. Dieu donc tirant continuellement, s’il faut ainsi dire, des sagettes (1) du carquois de son infinie beauté, blesse l’âme de ses amants, leur faisant clairement voir’ qu’ils ne l’aiment pas à beaucoup près de ce qu’il est aimable. Celui des mortels qui ne désire pas d’aimer davantage la divine bonté, il ne l’aime pas assez : la suffisance en ce divin exercice ne suffit pas à celui qui veut s’y arrêter comme si elle lui suffisait.
(1) Sagettes, fléches.
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CHAPITRE XIV
De quelques autres moyens par lesquels le saint amour blesse les coeurs.
Rien ne blesse tant un coeur amoureux que de voir un autre coeur blessé d’amour pour lui. Le pélican fait son nid en terre, dont les serpents viennent souvent piquer ses petits. Or quand cela arrive, le pélican, comme un excellent médecin naturel, de la pointe de son bec blesse de toutes parts ses pauvres poussins, pour, avec le sang, faire sortir le venin que la morsure des serpents a répandu par tous les endroits de leur corps; et pour faire sortir tout le venin, il laisse sortir tout le sang, et par conséquent il laisse ainsi mourir cette petite troupe pélicane. Mais les voyant morts, il se blesse soi-même et répand son sang sur eux, il les vivifie d’une nouvelle et plus pure vie; son amour les a blessés, et soudain par ce même amour il se blesse soi-même (1). Jamais nous ne blessons un coeur de la blessure d’amour, que nous n’en soyons soudain blessés nous-mêmes. Quand l’âme voit son Dieu blessé d’amour pour elle, elle en reçoit soudain une réciproque blessure. Tu as blessé mon coeur (2), dit le céleste amant à sa Sulamite; et. la Sulamite s’écrie : Dites à mon bien-aimé que je suis blessée d’amour (3). Les avettes ne blessent jamais qu’elles ne
(1) Toute cette comparaison du pélican est empruntée aux fables classiques.
(2) Cant. cant., IV, 9.
(3) Ibid., V, 8.
demeurent blessées à mort. Voyant aussi le Sauveur de nos âmes blessée d’amour pour nous jusques à la mort et la mort de la croix, comme pourrions-nous n’être pas blessés pour lui? mais je dis blessés d’une plaie d’autant plus douloureusement amoureuse, que la sienne a été amoureusement douloureuse, et que jamais nous ne le pouvons tant aimer que son amour et sa mort le requiérent.
C’est encore une autre blessure d’amour, quand l’âme sent bien qu’elle aime son Dieu, et que néanmoins Dieu la traite comme s’il ne savait pas d’être aimé, ou comme s’il était en défiance de son amour. Car alors, mon cher Théotime, l’âme reçoit des extrêmes angoisses, lui étant insupportable de voir et sentir le seul semblant que Dieu fait de se défier d’elle.
Le pauvre saint Pierre avait et sentait son coeur tout rempli d’amour pour son Maître, et notre Seigneur dissimulant de le savoir : Pierre, dit-il, m’aimes-tu plus que celui-ci? Eh! Seigneur, répondit cet apôtre, vous savez que je vous aime. Mais, Pierre, m’aimes-tu, réplique le Sauveur? Mon cher Maître, dit l’apôtre, je vous aime certes, vous le savez. Et ce doux Maître, pour l’éprouver, et se défiant d’être aimé, Pierre, dit-il, m’aimes-tu? Ah! Seigneur, vous blessez ce pauvre coeur, qui, grandement affligé, s’écrie amoureusement, mais douloureusement : Mon Maître, vous savez toutes choses, vous savez certes bien que je vous aime (1).
Un jour on faisait des exorcismes sur une personne possédée; et le malin esprit étant pressé de dire quel était sou nom Je suis, répondit-il,
(1) Joan,, XXI, 15 et seq.
ce malheureux privé d’amour; et soudain sainte Catherine de Gênes, qui était là présente, se sentit troubler et renverser toutes les entrailles, d’autant qu’elle avait seulement ouï prononcer le mot de privation d’amour. Car, comme les démons haïssent si fort l’amour divin, qu’ils tremblent lorsqu’ils en voient le signe ou qu’ils en oyent le nom, c’est-à-dire, quand ils voient la croix et qu’ils oyent prononcer le nom de Jésus; ainsi ceux qui aiment fortement notre Seigneur, trémoussent de douleur et d’horreur quand ils voient quelque signe ou qu’ils entendent quelque parole qui représente la privation de ce saint amour.
Saint Pierre était bien assuré que notre Seigneur sachant tout, ne pouvait pas ignorer combien il était aimé de lui; mais parce que la répétition de cette demande: M’aimes-tu? a l’apparence de quelque défiance, saint Pierre s’en attriste grandement. hélas! cette pauvre âme qui sent bien qu’elle est résolue de mourir plutôt que d’offenser son Dieu, mais ne sent pas néanmoins un seul brin de ferveur, ains au contraire une froideur extrême qui la tient tout engourdie et si faible qu’elle tombe à tous coups en des imperfections fort sensibles; cette âme, dis-je, Théotime, elle est -toute blessée; car son amour est grandement douloureux de voir que Dieu fait semblant de ne voir pas combien elle l’aime, la laissant comme une créature qui ne lui appartient par, et lui est advis qu’emmi ses défauts, ses distractions et froideurs, notre Seigneur décoche contr’elle ce reproche : Comme peux-tu dire que tu m’aimes, puisque ton âme n’est pas avec moi? Ce qui lui est un dard de douleur au travers de son coeur,
mais un dard de douleur qui procède d’amour, car si elle n’aimait pas, elle ne serait pas affligée de l’appréhension qu’elle a de ne pas aimer.
Quelquefois cette blessure d’amour se fait par le seul souvenir que nous avons d’avoir été jadis sans aimer Dieu. O que tard je vous ai aimée, beauté antique et nouvelle, disait ce saint qui avait été trente ans hérétique. La vie passée est en horreur à la vie présente de celui qui a passé sa vie précédente sans aimer la souveraine bonté.
L’amour même nous blesse quelquefois par la seule considération de la multitude de ceux qui méprisent l’amour de Dieu; si que nous pâmons de détresse pour ce sujet, comme faisait celui qui disait : Mon zèle, ô Seigneur, m’a fait sécher de douleur, parce que mes ennemis n’ont pas gardé ta loi (4). Et le grand saint François, pensant ne point être entendu, pleurait un jour, sanglotait et se lamentait si fort, qu’un bon personnage l’oyant, accourut comme au secours de quelqu’un qu’on voulût égorger; et le voyant tout seul, il lui demanda : Pourquoi cries-tu ainsi, pauvre homme? Hélas! dit-il, je pleure de quoi notre Seigneur a tant enduré pour l’amour de nous, et personne n’y pense. Et ces paroles dites, il recommença ses larmes; et ce bon personnage se mit aussi à gémir et pleurer avec lui.
Mais comme que ce soit (2), ceci est admirable ès blessures reçues par le divin amour que la douleur en est agréable, et tous ceux qui la sentent y consentent, et ne voudraient pas changer cette
(1) Ps., CXVIII, 139.
(2) Comme que ce soit, tel que cela est.
douleur à toute la douceur de l’univers. Il n’y a point de douleur emmi l’amour; ou s’il y a de la douleur, c’est une bien-aimée douleur. Un séraphin tenant un jour une flèche toute d’or de la pointe de laquelle sortait une petite flamme, il la darda dans le coeur de la bienheureuse mère Térèse, et la voulant retirer, il semblait à cette vierge qu’on lui arrachait les entrailles ; la douleur étant si grande qu’elle n’avait plus de forces que pour jeter des faibles et petits gémissements, mais douleur pourtant si aimable, qu’elle eût voulu n’en être jamais délivrée. Telle fut la sagette d’amour que Dieu décocha dans le coeur de la grande sainte Catherine de Gênes, au commencement de sa conversion, dont elle demeura toute changée et comme morte au monde et aux choses créées, pour ne vivre plus qu’au Créateur. Le bien-aimé est un bouquet de myrrhe amère, et ce bouquet amer est réciproquement le bien-aimé qui demeure chèrement colloqué sur le sein de la bien-aimée, c’est-à-dire, le plus aimé de tous les bien-aimés (1).
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CHAPITRE XV
De la langueur amoureuse du coeur blessé de dilection.
C’est chose assez connue que l’amour humain a la force non seulement de blesser le coeur, mais de rendre malade le corps jusqu’à la mort, d’autant que l’homme la passion et tempérament du corps a beaucoup de pouvoir d’incliner l’âme et la tirer après soi, aussi les affections de l’âme ont une grande force pour remuer les humeurs et
(1) Cant. cant., I, 12.
changer les qualités du corps. Mais, outre cela, l’amour quand il est véhément, porte si impétueusement l’âme en la chose aimée, et l’occupe si fortement, qu’elle manque â toutes ses autres opérations, tant sensitives qu’intellectuelles, si que pour nourrir cet amour et le seconder, il semble que l’âme abandonne tout autre soin, tout autre exercice, et soi-même encore. Dont Platon a dit que l’amour était pauvre, déchiré, nu, déchaux (1), chétif, sans maison, couchant dehors sur la dure ès portes, toujours indigent. Il est pauvre, parce qu’il fait quitter tout pour la chose aimée; il est sans maison, parce qu’il fait sortir l’âme de son domicile pour suivre toujours celui qui est aimé; il est chétif, pâle, maigre -et défait, parce qu’il fait perdre le sommeil, le boire et le manger; il est nu et déchaux, parce qu’il fait quitter toutes autres affections pour prendre celle de la chose aimée; il couche dehors sur la dure, parce qu’il fait demeurer à découvert le coeur qui aime, lui faisant manifester ses passions par des soupirs, plaintes, louanges, soupçons, jalousies; il est tout étendu comme un gueux aux portes, parce qu’il fait que l’amant est perpétuellement attentif aux yeux et à la bouche de la personne qu’il aime, et toujours attaché à ses oreilles pour lui parler et mendier des faveurs, desquelles il n’est jamais rassasié : or, les yeux, les oreilles et la bouche sont les portes de l’âme. Et enfin c’est sa vie que d’être toujours indigent; car si une fois il est rassasié, il n’est plus ardent, et par conséquent il n’est plus amour
(1) Déchaux, sans chaussure,
Certes, je sais bien, Théotime, que Platon parlait ainsi de l’amour abject, vil et chétif des mondains; mais néanmoins ces propriétés ne laissent pas de se trouver en l’amour céleste- et divin. Car voyez un peu ces premiers maîtres de la doctrine chrétienne, c’est-à-dire, ces premiers docteurs du saint amour évangélique, et oyez ce que disait l’un d’entr’eux qui avait le plus de travail : Jusques à maintenant, dit-il, nous avons faim et soif, et sommes nus, et sommes souffletés, nous sommes vagabonds, et nous sommes rendus comme les balayures de ce monde, et comme la raclure ou pelure de tous (1). Comme s’il disait: Nous sommes
tellement abjects, que si le monde est un palais, nous en sommes estimés les balayures; si le monde est une pomme, nous en sommes la raclure. Qui les avait réduits, je vous prie, à cet état, sinon l’amour? Ce fut l’amour qui jeta saint François nu devant son évêque, et le fit mourir nu sur la terre; ce fut l’amour qui le fit mendiant toute sa vie; ce fut l’amour qui envoya le grand saint François Xavier, pauvre, indigent, déchiré, çà et là parmi les Indes et entre les Japonais; ce fut l’amour qui réduisit le grand cardinal saint Charles, archevêque de Milan, à cette extrême pauvreté parmi toutes les richesses que sa naissance et sa dignité lui donnaient; que comme dit cet éloquent orateur d’Italie, monseigneur Panigarole (2), il était comme un chien en la maison
(1) I Cor., IV, 11, 13.
(2) François Panigarole, de l’ordre de Saint-François, depuis évêque d’Asti, prononça l’oraison funèbre de S. Charles à ses obsèques.
de son maître, ne mangeant qu’un peu de pain, ne buvant qu’un peu d’eau et couchant sur un peu de paille.
Oyons de grâce la sainte Sulamite, comme elle s’écrie presqu’en cette sorte : Quoiqu’à raison de mille consolations que mou amour me donne, je sois plus belle que les riches tentes de mon Salomon, je veux dire plus belle que le ciel, qui n’est qu’un pavillon inanimé de sa majesté royale, puisque je suis son pavillon animé, si suis-je néanmoins toute noire (1), déchirée, poudreuse et toute gâtée de tant de blessures et de coups que ce même amour me donna. Eh! ne prenez pas garde à mon teint; car je suis voirement (2) brune, d’autant que mon bien-aimé, qui est mon soleil, a dardé les rayons de son amour sur moi : rayons qui éclairent par leur lumière, mais qui, par leur ardeur, m’ont rendue hâlée et noirâtre, et me touchant de leur splendeur ils m’ont ôté ma couleur. La passion amoureuse me fait trop heureuse de me donner un tel époux comme est mon roi; mais cette même passion qui me tient lieu de mère, puisqu’elle seule m’a mariée, et non mes mérites, elle a des autres enfants qui me donnent des assauts et des travaux nonpareils, me réduisant à telle langueur, que comme d’un côté je ressemble à une reine qui est au côté de son roi, aussi de l’autre je suis comme une vigneronne qui dans une chétive cabane garde une Vigne, et une vigne encore qui n’est pas sienne (3).
(1) Cant. cant., I, 4.
(2) Voirement, réellement.
(3) Cant. cant., I, 4.
Certes, Théotime, quand les blessures et plaies de l’amour sont fréquentes et fortes, elles nous mettent en langueur et nous donnent la plus aimable maladie d’amour. Qui pourrait jamais décrire les langueurs amoureuses des saintes Catherine de Sienne et de Gênes, ou de sainte Angèle de Foligny, ou de sainte Christine, ou de la bienheureuse mère Térèse, ou de saint Bernard, ou de saint François? Et quant à ce dernier, sa vie ne fut autre chose que larmes, soupirs, plaintes, langueurs, définements (1), pâmoisons amoureuses. Mais rien n’est si admirable en tout cela, que cette admirable communication que le doux Jésus lui fit de ses amoureuses et précieuses douleurs, par l’impression de ses plaies et stigmates. Théotime, j’ai souvent considéré cette merveille, et en ai fait cette pensée. Ce grand serviteur de Dieu, homme tout séraphique, voyant la vive image de son Sauveur crucifié effigiée en un séraphin lumineux qui lui apparut sur le mont Alverne, il s’attendrit plus qu’on ne saurait imaginer, saisi d’une consolation et d’une compassion souveraine; car regardant ce beau miroir d’amour que les anges ne se peuvent jamais assouvir de regarder, hélas! il pâmait de douceur et de contentement. Mais voyant aussi d’autre part la vive représentation des plaies et blessures de son Sauveur crucifié, il sentit en son âme ce glaive impiteux qui transperça la sacrée poitrine de la Vierge mère au jour de la Passion (2), avec autant de douleur intérieure que s’il eût été crucifié avec son
(1) Définements, défaillances.
(2) Luc., XIII, 35.
cher Sauveur. O Dieu! Théotime, si l’image d’Abraham élevant le coup de la mort sur son cher fils unique pour le sacrifier, image faite par un peintre mortel, eut bien le pouvoir toutefois d’attendrir et faire pleurer le grand saint Grégoire, évêque de Nisse, toutes les fois qu’il la regardait; eh! combien fut extrême l’attendrissement du grand saint François quand il vit l’image de notre Seigneur se sacrifiant soi-même sur la croix! image que non une main mortelle mais la main maîtresse d’un séraphin céleste avait tirée et effigiée sur son propre original, représentant si vivement et au naturel le divin Roi des anges, meurtri, blessé, percé, froissé crucifié!
Cette âme donc ainsi amollie, attendrie et presque toute fondue en cette amoureuse douleur, se trouva par ce moyen extrêmement disposée à recevoir les impressions et marques de l’amour et douleur de son souverain amant. Car la mémoire était toute détrempée en la souvenance de ce divin amour, l’imagination appliquée fortement à se représenter les blessures et meurtrissures que les yeux regardaient alors si parfaitement bien exprimées en l’image présente; l’entendement recevait les espèces (1) infiniment vives que l’imagination lui fournissait, et enfin l’amour employait toutes les forces de la volonté pour se complaire et conformer à la passion du Bien-aimé, dont l’âme sans doute se trouvait toute transformée en un second crucifix. Or, l’âme comme forme et maîtresse du corps, usant de son pouvoir sur icelui, imprima les douleurs des plaies
(1) Espèces, images.
dont elle était blessée, ès endroits correspondants à ceux esquels son amant les avait endurées. L’amour est admirable pour aiguiser l’imagination, afin qu’elle pénètre jusqu’à l’extérieur. L’amour donc fit passer les tourments intérieurs de ce grand amant saint François jusqu’à l’extérieur et blessa le corps du même dard de douleur duquel il avait blessé le coeur.
Mais de faire les ouvertures en la chair par dehors, l’amour qui était dedans ne le pouvait
pas bonnement faire : c’est pourquoi l’ardent séraphin, venant au secours, darda des rayons d’une clarté si pénétrante, qu’elle fit réellement en la chair les plaies extérieures du crucifix que l’amour avait imprimées intérieurement en l’âme. Ainsi le séraphin voyant Isaïe n’oser entreprendre de parler, d’autant qu’il sentait ses lèvres souillées, vint au nom de Dieu lui toucher et épurer les lèvres avec un charbon pris sur l’autel, secondant eu cette sorte le désir d’icelui. La myrrhe produit sa stacte (1) et première liqueur comme par manière de sueur et de transpiration; mais afin qu’elle jette bien tout son suc, il la faut aider par l’incision, De même l’amour divin de saint François parut en tonte sa vie comme par manière de sueur, car il ne respirait en toutes ses actions que cette sacrée dilection; mais pour en faire paraître tout à fait l’incomparable abondance, le céleste séraphin le vint inciser et blesser. Et afin que l’on sut que ses plaies étaient plaies de l’amour du ciel, elles furent faites non avec Je fer, mais avec des rayons de lumière. O vrai Dieu! Théotime,
(1) Stacte, gomme, ou liquide résineux.
que de douleurs amoureuses, et que d’amours douloureuses! car non seulement alors, mais tout le reste de sa vie ce pauvre saint alla toujours tramant et languissant comme bien malade d’amour.
Le bienheureux Philippe Nérius (1), âgé de quatre-vingts ans, eut une telle inflammation de coeur pour le divin amour, que la chaleur se faisant faire place aux côtes, les élargit bien fort, et en rompit la quatrième et la cinquième, afin qu’il pût recevoir plus d’air pour le rafraîchir. Le bienheureux Stanislas Kostka, jeune garçon de quatorze ans, était si fort assailli de l’amour de son Sauveur, que maintes fois il tombait en défaillance, tout pâmé, et était contraint d’appliquer sur sa poitrine des linges trempés en l’eau froide pour modérer la violence de l’ardeur qu’il sentait.
Et en somme, comme pensez-vous, Théotime, qu’une âme qui a une fois un peu à souhait tâté les consolations divines, puisse vivre en ce monde, mêlé de tant de misères, sans douleur et langueur presque perpétuelle? On a maintes fois oui ce grand homme de Dieu, François Xavier, lançant sa voix au ciel, lorsqu’il croyait être bien solitaire, en cette sorte : Eh! mon Seigneur, non, de grâce, ne m’accablez pas d’une si grande affluence de consolations; ou si par votre infinie bonté il vous plait me faire ainsi abonder en délices, tirez-moi donc en paradis car qui a une fois bien goûté en l’intérieur votre douceur, il lui est force de vivre en amertume tandis qu’il ne jouit pas
(1) S. Philippe de Néri,
de vous. Quand donc Dieu a donné un peu largement de ses divines douceurs à une âme, et qu’il les lui ôte, il la blesse par cette privation, et elle par après demeure languissante, soupirant avec David :
Hélas! quand viendra le jour
Que la douceur d’un retour
M’ôtera cette souffrance (1) ?
Et avec le grand Apôtre : O moi misérable homme! qui me délivrera du Corps de cette mortalité (2)?
(1) Ps., XLI, 3.
(2) Rom., VII, 24.
FIN DU LIVRE SIXIÈME

LIVRE SEPTIÈME
DE L’UNION DE L’ÂME AVEC SON DIEU QUI SE PARFAIT EN L’ORAISON
CHAPITRE PREMIER
Comme l’amour fait l’union de l’âme avec Dieu en l’oraison.
Nous ne parlons pas ici de l’union générale du coeur avec son Dieu, mais de certains actes et mouvements particuliers que l’âme recueillie en Dieu fait par manière d’oraison, afin de s’unir et joindre de plus en plus à sa divine bonté; car il y a, certes, différence entre unir et joindre une chose à l’autre, et serrer ou presser une chose contre une autre ou sur une autre, d’autant que pour joindre et unir il n’est besoin que d’une simple application d’une chose à l’autre en sorte qu’elles se touchent et soient ensemble, ainsi que nous joignons les vignes aux ormeaux et les jasmins aux treilles des berceaux que l’on fait ès jardins. Mais pour serrer et presser, il faut faire une application forte qui accroisse et augmente l’union; de sorte quo serrer, c’est intimement et fortement joindre, comme nous voyons que le lierre se joint aux arbres, car il ne s’unit pas seulement, mais il se presse et serre si fort à eux, que même il pénètre et entre dans leurs écorces.
La comparaison de l’amour des petits enfants envers leur mère ne doit point être abandonnée, à cause de son innocence et pureté. Voyons donc ce beau petit enfant auquel sa mère assise présente son sein ; il se jette de force entre les bras d’icelle, ramassant et pliant tout son petit corps dans ce giron et sur cette poitrine aimable. Et voyez réciproquement sa mère, comme le recevant elle le serre, et, par manière de dire, le colle à son sein, et le baisant, joint sa bouche à la sienne. Mais voyez derechef ce petit poupon appâté des caresses maternelles, comme de son côté il coopère à cette union d’entre sa mère et lui ; car il se serre aussi et se presse tant qu’il peut par lui-même sur la poitrine et le visage de sa mère, et semble qu’il se veuille tout enfoncer et cacher dans ce sein agréable duquel il est extrait.
Or alors, Théotime, l’union est parfaite; laquelle n’étant qu’une, ne laisse pas de procéder de la mère et de l’enfant, en sorte néanmoins qu’elle dépend toute de la mère; car elle a attiré à soi l’enfant, elle l’a la première serré entre ses bras et pressé sur sa poitrine, et les forces du poupon ne sont pas si grandes qu’il eût pu se serrer et prendre si fort à sa mère. Mais toutefois ce pauvre petit fait bien ce qu’il peut de son côté, et se joint de toute sa force au sein maternel, non seulement consentant à la douce union que sa mère pratique, mais y contribuant ses faibles efforts (1) de tout son coeur. Et je dis ses faibles efforts, parce qu’ils sont si imbéciles (2), qu’ils ressemblent presque plutôt des essais (3) d’union que non pas une union.
Ainsi donc, Théotime, notre Seigneur montrant le très aimable sein de son divin amour à l’âme dévote, il la tire toute à soi, la ramasse, et, par manière de dire, il replie toutes les puissances d’icelle dans le giron de sa douceur plus que maternelle, puis brûlant d’amour, il serre l’âme, il la joint, la presse et colle sur ses lèvres de suavité et sur sa délicieuse poitrine, la baisant du sacré baiser de sa bouche, et lui faisant savourer ses mamelles meilleures que te vin (4). Alors l’âme, amorcée des délices de ses faveurs, non seulement consent et se prête à l’union que Dieu fait, mais de tout son pouvoir elle coopère, s’efforçant de se joindre et serrer de plus en plus à la divine bonté; de sorte toutefois qu’elle reconnaît bien que son union et liaison à cette souveraine douceur dépend toute de l’opération divine, sans laquelle elle ne pourrait seulement pas faire le moindre essai du monde pour s’unir à icelle.
Quand on voit une exquise beauté regardée avec grande ardeur, ou une excellente mélodie écoutée avec une grande attention, ou un rare discours entendu avec grande contention, on dit que cette beauté-là tient collés sur soi les yeux des spectateurs, que cette musique tient attachées les
(1) Contribuant ses efforts, y apportant ses efforts
(2) Imbéciles, impuissants.
(3) Ressemblent des essais, à des essais.
(4) Cant. cant., I, 1.
oreilles, que ce discours ravit les coeurs des auditeurs. Qu’est-ce à dire tenir collés les yeux, tenir attachées les oreilles et ravir les coeurs, sinon unir et joindre fort serrés les sens et puissances dont on parle à leurs objets? L’âme donc se serre et se presse sur son objet, quand elle s’y affectionne avec grande attention; car le serrement n’est autre chose que le progrès et avancement de l’union et conjonction. Nous usons même de ce mot selon notre langage ès choses morales : Il me presse de faire ceci ou cela, il me presse de demeurer; c’est-à-dire, il n’emploie pas seulement sa persuasion ou sa prière, mais il l’emploie avec contention et effort, comme firent les pèlerins en Emmaüs, qui non seulement supplièrent notre Seigneur, mais le pressèrent et serrèrent à force, le contraignant d’une amoureuse violence d’arrêter au logis avec eux (1).
Or, en l’oraison, l’union se fait souvent par manière de petits, mais fréquents élancements et avancements de l’âme en Dieu. Et si vous prenez garde aux petits enfants unis et joints au sein de leur mère, vous verrez que de temps en temps ils se pressent et serrent par de petits élans que le plaisir de téter leur donne. Ainsi en l’oraison le coeur uni à son Dieu fait maintes fois certaines recharges d’union par des mouvements avec lesquels il se serre et presse davantage en sa divine douceur: comme, par exemple, l’urne ayant longuement demeuré au sentiment d’union par lequel elle savoure doucement combien elle est heureuse d’être à Dieu; enfin accroissant cette union par un serrement et élan cordial: Oui, Seigneur,
(1) Luc., XXIV, 29.
Dira-t-elle, je suis vôtre toute, toute, toute sans exception; ou bien: Eh! Seigneur, je le suis, certes, et je le veux être toujours plus; ou bien, par manière de prière: O doux Jésus, eh! tirez-moi toujours plus avant dans votre coeur afin que votre amour m’engloutisse, et que je sois du tout (1) abîmée en sa douceur!
Mais d’autres fois l’union se fait, non par des élancements répétés, ains par manière d’un continuel insensible pressement et avancement du coeur en la divine bonté ; car comme nous voyons qu’une grande et pesante masse de plomb, d’airain ou de pierre, quoiqu’on ne la pousse point, se serre, enfonce et presse tellement contre la terre sur laquelle elle est posée, qu’enfin avec le temps on la trouve tout enterrée, à cause de l’inclination de son poids, qui par sa pesanteur la fait toujours tendre au centre: ainsi notre coeur étant une fois joint à son Dieu, s’il demeure en cette union et que rien ne l’en divertisse, il va s’enfonçant continuellement par un insensible progrès d’union, jusques à ce qu’il soit tout en Dieu, à cause de l’inclination sacrée que le saint amour lui donne de s’unir toujours davantage à la souveraine bonté; car, comme dit le grand apôtre de France (2), l’amour est une vertu unitive, c’est-à-dire, qui nous porte à la parfaite union du souverain bien. Et puisque c’est une vérité indubitable que le divin amour, tandis que nous sommes en ce monde, est un mouvement ou au moins une habitude active et tendante au mouvement; lors même qu’il est parvenu à la simple union, il ne laisse pas d’agir,
(1) Du tout, entièrement.
(2) S. Denys I’Aréopagite.
quoique imperceptiblement, pour l’accroître et perfectionner de plus en plus.
Ainsi les arbres qui aiment à être transplantés, après qu’ils le sont, étendent leurs racines et se fourrent bien avant dans le sein de la terre qui est leur élément et leur aliment, nul ne s’apercevant de cela tandis qu’il se fait, ains seulement quand il est fait. Et le coeur humain transplanté du monde en Dieu par le céleste amour, s’il s’exerce fort en l’oraison, certes il s’étendra continuellement et se serrera à la Divinité, s’unissant de plus en plus à sa bonté, mais par des accroissements imperceptibles, desquels on ne remarque pas bonnement le progrès tandis qu’il se fait, ains quand il est fait. Si vous buvez quelque exquise liqueur, par exemple de l’eau impériale (1), la simple union d’icelle avec vous se fera à mesure que vous la recevrez; car la réception et l’union sont une même chose en cet endroit; mais par après, petit à petit, cette union s’agrandira par un progrès imperceptiblement sensible; car la vertu de cette eau, pénétrant de toutes parts, confortera le cerveau, revigorera le coeur, et étendra sa force sur tous vos esprits. Ainsi un sentiment de dilection, comme par exemple, que Dieu est bon! étant entré dedans le coeur, d’abord il fait l’union avec cette bonté, mais étant entretenu un peu longuement, comme un parfum précieux il pénètre de tous les côtés l’âme, il se répand et dilate dans notre volonté, et, par manière de dire, il s’incorpore avec notre esprit, se joignant et serrant de toutes parts
(1) Eau impériale, liqueur odorante, employée aussi en médecine, dans la composition de laquelle il entre du citron, de la cannelle, etc.
de plus en plus à nous et nous unissant à lui. Et c’est ce que nous enseigne le grand David, quand il compare les sacrées paroles au miel (1); car qui ne sait que la douceur du miel s’unit de plus en plus à notre sens par un progrès continuel de savourement, lorsque le tenant longuement en la bouche, ou que l’avalant tout bellement, sa saveur pénètre plus avant le sens de notre guét? Et de même, ce sentiment de la bonté céleste exprimé par cette parole de saint Bruno: O bonté! ou par celle de saint Thomas: Mon Seigneur et mon Dieu! ou par celle de Magdeleine : Eh mon Maître! ou par celle de saint François: Mon Dieu et mon tout! ce sentiment, dis-je, demeurant un peu longuement dedans un coeur amoureux, iI se dilate, il s’étend et s’enfonce par une intime pénétration en l’esprit, et de plus en plus le détrempe tout de sa saveur, qui n’est autre chose qu’accroître l’union, comme fait l’onguent précieux ou le baume, qui, tombant sur le coton, se mêle et s’unit tellement de plus en plus, petit à petit, avec icelui, qu’enfin on ne saurait plus dire si le coton est parfumé ou s’il est parfum; ni si le parfum est coton, ou le coton parfum. O qu’heureuse est une âme qui, en la tranquillité de son coeur, conserve amoureusement le sacré sentiment de la présence de Dieu! car son union avec la. divine bonté croîtra perpétuellement, quoiqu’insensiblement, et détrempera tout l’esprit d’icelui de son infinie suavité. Or, quand je parIe du sacré sentiment de la présence de Dieu en cet endroit, je n’entends pas parler du sentiment sensible, mais de celui qui réside en
(1) Ps., CXVII, 103
la cime et suprême pointe de l’esprit, où le divin amour règne et fait ses exercices principaux.
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CHAPITRE II
Des divers degrés de la sainte union qui se fait en l’oraison.
L’union se fait quelquefois sans que nous y coopérions, sinon par une simple suite, nous laissant unir sans résistance à la divine bonté, comme un petit enfant amoureux du sein de sa mère, mais tellement alangouri (1), qu’il ne peut faire aucun mouvement pour y aller ni pour se serrer quand il y est, mais seulement est bien aise d’être pris et tiré entre les bras de sa mère et d’être pressé par elle sur sa poitrine.
Quelquefois nous coopérons, lorsqu’étant tirés, nous courons volontiers pour seconder la douce force de la bonté qui nous tire et nous serre à soi par son amour.
Quelquefois il nous semble que nous commençons à nous joindre et serrer à Dieu avant qu’il se joigne à nous, parce que nous sentons l’action de l’union de notre côté, sans sentir celle qui se fait de la part de Dieu, lequel toutefois sans doute nous prévient toujours, bien que toujours nous ne sentions pas sa prévention : car s’il ne s’unissait à nous, jamais nous ne nous unirions à lui ; il nous choisit et saisit toujours avant que nous le choisissions ni saisissions. Mais quand, suivant ses attraits imperceptibles, nous commençons à nous unir à lui, il fait quelquefois le progrès de notre union, secourant notre imbécillité, et se serrant
(1) Alangouri, languissant.
insensiblement lui-même à nous, si que (1) nous le sentons qu’il entre et qu’il pénètre notre coeur par une suavité incomparable. Et quelquefois aussi, comme il nous a attirés insensiblement à l’union, il continue insensiblement à nous aider et secourir. Et nous ne savons comme une si grande union se fait, mais nous savons bien que nos forces ne sont pas assez grandes pour la faire, si que nous jugeons bien par là que quelque secrète puissance fait son insensible action en nous. Comme les nochers qui portent du fer, lorsque sous un vent fort faible, ils sentent leurs vaisseaux cingler puissamment, connaissent qu’ils sont proche des montagnes de l’aimant, qui les tirent imperceptiblement, et voient en cette sorte un connaissable et perceptible avancement provenant d’un moyen inconnu et imperceptible : car ainsi lorsque nous voyons notre esprit s’unir de plus en plus à Dieu sous de petits efforts que notre volonté fait, nous jugeons bien que nous avons trop peu de vent pour cingler si fort, et qu’il faut que l’amant de nos âmes nous tire par l’influence secrète de sa grâce, laquelle ii veut nous être imperceptible, afin qu’elle nous soit plus admirable, et que sans nous amuser à sentir ses attraits, nous nous occupions plus purement et simplement à nous unir à sa bonté.
Aucune fois (2) cette union se fait si insensiblement que notre coeur ne sent ni l’opération divine en nous, ni notre coopération; ains il trouve ta seule union insensiblement toute faite, à l’imitation de Jacob, qui, sans y penser, se trouva marié avec Lia, ou plutôt comme un autre Samson, mais plus
(1) Si que, à tel point que.
(2) Aucune fois, certaines fois.
heureux, il se trouve lié et serré des cordes de la sainte union, sans que nous nous en soyons aperçus.
D’autres fois nous sentons les serrements, l’union se faisant par des actions sensibles tant de la part de Dieu que de la nôtre.
Quelquefois l’union se fait par la seule volonté et en la seule volonté, et aucune fois l’entendement y a sa part, parce que la volonté le tire après soi et l’applique à son objet, lui donnant un plaisir spécial d’être fiché à le regarder; comme nous voyons que l’amour répand une profonde et spéciale attention en nos yeux corporels, pour les arrêter à voir ce que nous aimons.
Quelquefois cette union se fait de toutes les facultés de l’âme, qui se ramassent toutes autour de la Volonté, non pour s’unir elles-mêmes à Dieu, car elles n’en sont pas toutes capables, mais pour donner plus de commodité à la volonté de faire son union. Car si les autres facultés étaient appliquées une chacune à son objet propre, l’âme opérant par icelles, ne pourrait pas si parfaitement s’employer à l’action par laquelle l’union se fait avec Dieu. Telle est la variété des unions.
Voyez saint Martial (car ce fut, comme on dit, le bienheureux enfant duquel il est parlé en saint Marc, ch. IX.), notre Seigneur le prit, le leva et le tint assez longuement entre ses bras. O beau petit Martial! que vous êtes heureux d’être saisi, pris,
porté, uni, joint et serré sur la poitrine céleste du Sauveur et baisé de sa bouche sacrée, sans que vous y coopériez qu’en ne faisant pas résistance à recevoir ces divines caresses ! Au contraire, saint Siméon embrasse et serre notre Seigneur sur son sein, sans que notre Seigneur fasse aucun semblant de coopérer à cette union, bien que, comme chante la très sainte Église, le vieillard portait l’enfant, mais l’enfant gouvernait le vieillard (1). Saint Bonaventure, touché d’une sainte humilité, non seulement ne s’unissait pas à notre Seigneur, ains se retirait de sa présence réelle, c’est-à-dire, du très saint sacrement de l’Eucharistie, quand un jour oyant messe, notre Seigneur se vint unir .à lui, lui portant son divin sacrement. Or, cette union faite, eh Dieu ! Théotime, pensez de quel amour cette sainte âme serra son Sauveur sur son coeur ! A l’opposite, sainte Catherine de Sienne désirant ardemment notre Seigneur en la sainte communion, pressant et poussant son âme et son affection devers lui, il se vint joindre à elle, entrant en sa bouche avec mille bénédictions. Ainsi notre Seigneur commença l’union avec saint Bonaventure, et sainte Catherine sembla commencer celle qu’elle eut avec son Sauveur. La sacrée amante du Cantique parle comme ayant pratiqué l’une et l’autre sorte d’union : Je suis toute à mon bien-aimé, se dit-elle, et son retour est devers moi (2); car c’est autant que si elle disait Je sue suis unie à mon cher ami, et réciproquement il se retourne devers moi, pour, en s’unissant de plus en plus à moi, se rendre aussi tout mien. Mon cher ami m’est un bouquet de myrrhe, il demeurera sur mon sein(3), et je le serrerai comme un bouquet de suavité. Mon âme, dit David, s’est serrée à vous, ô mou Dieu, et votre main droite m’a
(1) Luc., II., 28.
(2) Cant. cant., VII, 10.
(3) Ibid., I., 12.
empoigné et saisi (1). Mais ailleurs elle confessa d’être parvenue, disant : ilion cher ami est tout à moi; et moi je suis toute sienne (2) ; nous faisons une sainte union par laquelle il se joint à moi et moi je nie joins à lui. Et pour montrer que toujours toute l’union se fait par la grâce de Dieu qui nous tire à soi, et par ses attraits émeut notre âme et anime le mouvement de notre union envers lui, elle s’écrie comme tout impuissante : Tirez-moi (3) ; mais pour témoigner qu’elle ne se laissera pas tirer comme une pierre ou comme un forçat, aies qu’elle coopérera de sou côté et mêlera son faible mouvement parmi les puissants attraits de son amant, nous courrons, dit-elle, à l’odeur de vos parfums (4). Et afin qu’on sache que si on la tire un peu fortement par la volonté, toutes les puissances de l’âme se porteront à l’union Tirez-moi, dit-elle, et nous courrons. L’époux n’en tire qu’une, et plusieurs courent à l’union. La volonté est la seule que Dieu veut, mais toutes les autres puissances courent après elle pour être unies à Dieu avec elle.
A cette union le divin berger des âmes provoquait sa chère Sulamite. Mettez-moi, disait-il, comme un sceau sur votre coeur, comme un cachet sur votre bras (5). Pour bien imprimer un cachet sur la cire, on ne le joint pas seulement, mais on le presse bien serré. Ainsi veut-il que nous nous unissions à lui d’une union si forte et pressée
(1) Ps., LXII, 9.
(2) Cant. Cant, II, 16.
(3) Ibid., I. 3.
(4) Ibid.
(5) Cant. Cant., VIII, 6.
que nous demeurions marqués de ses traits. Le saint amour du Sauveur nous presse (1). O
Dieu, quel exemple d’union excellente ! il s’était joint à notre nature humaine par grâce, comme une vigne à son ormeau, pour la rendre aucunement participante de son fruit. Mais voyant que cette union s’était défaite par le péché d’Adam, il fit une union plus serrée et pressante en l’Incarnation, par laquelle la nature humaine demeure à jamais jointe en unité de personne à la Divinité. Et afin que non seulement la nature humaine, mais tous les hommes pussent s’unir intimement à sa bonté, il institua le sacrement de la très sainte Eucharistie, auquel un chacun peut participer pour unir son Sauveur à soi-même réellement et par manière m!e viande (2). Théotime, cette union sacramentelle nous sollicite et nous aide à la spirituelle de laquelle nous parlons.
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CHAPITRE III
Du souverain degré d’union par la suspension et ravissement.
Soit donc que l’union de notre âme avec Dieu se fasse imperceptiblement, soit qu’elle se fasse perceptiblement, Dieu en est toujours l’auteur, et nul ne peut s’unir à lui, s’il ne va à lui : nul ne peut aller à lui, s’il n’est tiré par lui, comme témoigne le divin époux, disant: Nul ne peut venir à moi, sinon que mon Père te tire (3) : ce que sa céleste épouse proteste aussi, disant : Tirez-moi, nous courrons à l’odeur de vos parfums (4).
(1) II Cor., V. 14.
(2) Viande, chair, aliment en général.
(3) Joan., VI, 44.
(4) Cant. cant., 1, 3.
Or, la perfection de cette union consiste en deux points : qu’elle soit pure et qu’elle soit forte. Ne puis-je pas m’approcher de quelqu’un pour lui parler, pour le mieux Voir, pour obtenir quelque chose de lui, pour odorer (1) les parfums qu’il porte, pour m’appuyer sur lui ? Et alors je m’approche voirement (2) de lui et je me joins à lui mais l’approchement et l’union n’est pas ma principale prétention, ains je m’en sers seulement comme d’an moyen et d’une disposition pour obtenir une autre chose. Que si je m’approche de lui et me joins à lui, non pour aucune autre fin que pour être proche de lui, et jouir de cette prochaineté et union; c’est alors un approchement d’union pure et simple.
Ainsi plusieurs s’approchent de notre Seigneur, les uns pour l’ouïr, comme Magdeleine; les autres pour être guéris, comme l’hémorroïsse; les autres pour l’adorer, comme les Mages ; les autres pour le servir, comme Marthe ; les autres pour vaincre leur incrédulité, comme saint Thomas; les autres pour le parfumer, comme Magdeleine, Joseph, Nicodème. Mais sa divine Sulamite le cherche pour le trouver, et l’ayant trouvé, ne veut autre chose que de le tenir bien serré, et le tenant, ne jamais le quitter. Je le tiens, dit-elle, et ne l’abandonnerai point (3). Jacob, dit saint Bernard, tenant Dieu bien serré, le veut bien quitter, pourvu qu’il reçoive sa bénédiction ; mais la Sulamite ne le quittera pas, quelle bénédiction qu’il lui donne ; car elle ne veut pas les bénédictions de Dieu, elle
(1) Odorer, flairer.
(2) Voirement, vraiment.
(3) Cant. Cant., III., 4.
veut le Dieu des bénédictions, disant avec David: Qu’y a-t-il au ciel pour moi, et que veux-je sur la terre, sinon vous ? Vous êtes le Dieu de mon coeur et mon partage à toute éternité (1).
Ainsi fut la glorieuse Mère auprès de la croix de son Fils (2). ((Eh! que cherchez-vous, Ô Mère de la vie, en ce mont de Calvaire et en ce lieu de mort? — Je cherche, eût-elle dit, mon enfant, qui est la vie de ma vie. Et pourquoi le cherchez-Vous ? —Pour être auprès de lui. — Mais maintenant il est parmi les tristesses de la mort. — Eh! ce ne sont pas les allégresses que je cherche, c’est lui-même et partout mon coeur amoureux me fait rechercher d’être unie à cet aimable enfant, mon cher bien-aimé. En somme, la prétention de l’âme en cette union n’est autre que d’être avec son amant.
Mais quand l’union de l’âme avec Dieu est grandement très étroite et très serrée, elle est appelée par les théologiens inhésion (3) ou adhésion, parce que par icelle l’âme demeure prise, attachée, collée et affichée à la divine Majesté; en-sorte que malaisément peut-elle s’en déprendre et retirer. Voyez, je vous prie, cet homme pris et serré par attention à la suavité d’une harmonieuse musique, ou bien (ce qui est extravagant) à la niaiserie d’un jeu de cartes ; vous l’en voulez retirer et vous ne pouvez: quelles affaires qu’il ait au logis, on ne le peut arracher, il eu perd même le boire et le manger. O Dieu ! Théotime, combien plus doit être attachée et serrée l’âme qui est amante de son Dieu, quand elle est unie à la
(1)Ps., LXXII. 25,26.
(2) Joan., XIX, 25.
(3) Inhésion, attachement.
divinité de l’infinie douceur, et qu’elle est prise et éprise en cet objet d’incomparables perfections ! Telle fut celle du grand vaisseau d’élection, qui s’écriait: Afin que je vive à Dieu, je suis affiché (1) à la croix avec Jésus-Christ (2). Aussi proteste-t-il que rien, non pas la mort même, ne le peut séparer de son Maître (3). Et cet effet de l’amour fut même pratiqué entre David et Jonathas; car il est dit que l’âme de Jonathas fut collée à celle de David (4). Aussi est-ce un axiome célébré par les anciens Pères, que l’amitié qui peut finir ne fut jamais vraie amitié, ainsi que j’ai dit ailleurs.
Voyez, je vous prie, Théotime, ce petit enfant attaché au sein et au col de sa mère. Si on le veut arracher de là pour le porter en son berceau parce qu’il est temps, il marchande et dispute tant qu’il peut pour ne point quitter ce sein tant aimable. Si on le fait déprendre d’une main, il s’accroche de l’autre, et si on l’enlève du tout, il se met à pleurer ; et tenant son coeur et ses yeux où il ne peut plus tenir son corps, il va réclamant sa chère mère, jusqu’à ce qu’à force de le bercer on l’ait endormi. Ainsi l’âme, laquelle, par l’exercice de l’union, est parvenue jusqu’à demeurer prise et attachée à la divine bonté, n’en peut être tirée presque que par force et avec beaucoup de douleur, on ne la peut faire déprendre: si on détourne son imagination, elle ne laisse pas de se tenir prise par son entendement; que si on tire son entendement, elle se tient attachée par la volonté;
(1) Affiché, fixé.
(2) Galat., II, 19..
(3) Rom., VII, 1, 38, 39.
(4) I Reg., XVIII, 1.
et si on la fait encore abandonner de la volonté par quelque distraction violente, elle se retourne de moment en moment du côté de son cher objet, duquel elle ne peut du tout se déprendre, renouant tant qu’elle peut les doux liens de son union avec lui par de fréquents retours qu’elle fait comme à la dérobée, expérimentant en cela la peine de saint Paul ; car elle est pressée de deux désirs (1), d’être délivrée de toute occupation extérieure pour demeurer en son intérieur avec Jésus-Christ, et d’aller néanmoins à l’oeuvre de l’obéissance que l’union même avec lui enseigne être requise.
Or, la bienheureuse mère Térèse dit excellemment que l’union étant parvenue jusqu’à cette perfection que de nous tenir pris et attachés avec notre Seigneur, elle n’est point différente du ravissement, suspension ou pendement d’esprit ; mais qu’on l’appelle seulement union, ou suspension, ou pendement, quand elle est courte ; et quand elle est longue, on l’appelle extase ou ravissement, d’autant qu’en effet l’âme attachée à son Dieu si fermement et si serrée qu’elle n’en puisse pas aisément être déprise, elle n’est plus en soi-même, mais en Dieu : non plus qu’un corps crucifié n’est plus en soi-même, mais en la croix, et que le lierre attaché à la muraille n’est plus en soi, mais en la muraille.
Mais afin d’éviter toute équivoque, sachez, Théotime, que la charité est un lien, et un lien de perfection (2), et qui a plus de charité, il est plus étroitement uni et lié à Dieu. Or, nous ne parlons pas de cette union qui est permanente en nous,
(1) Philipp., I, 23.
(2) Coloss., III, 14.
ravit et nous emporte, comme au contraire à raison du très volontaire consentement et ardent mouvement par lequel l’âme ravie s’écoule après les attraits divins, il semble que non seulement elle monte et s’élève, mais qu’elle se jette et s’élance hor. de soi en la Divinité même. Et c’en est de même en la très infâme extase ou abominable ravissement qui arrive à l’âme, lorsque par les amorces des plaisirs charnels elle est mise hors de sa propre dignité spirituelle, et au-dessous de sa condition naturelle; car en tant que volontairement elle suit cette malheureuse volupté, et se précipite hors de soi-même, c’est-à-dire, hors de l’état spirituel, on dit qu’elle est en l’extase sensuelle; mais en tant que les appas sensuels la tirent puissamment, et, par manière de dire, l’entraînent dans cette basse et vile condition, on dit qu’elle est ravie et emportée hors de soi-même, parce que ces voluptés grossières la démettent de l’usage de la raison et intelligence avec une si furieuse violence, que, comme dit Fun des plus grands philosophes, l’homme étant en cet accident, semble être tombé en épilepsie, tant l’esprit demeure absorbé et comme perdu. O hommes ! jusques à quand serez-vous si insensés que de vouloir raya1er votre dignité naturelle, descendant volontairement, et vous précipitant en la condition des bêtes brutes?
Mais, mon cher Théotime, quant aux extases sacrées, elles sont de trois sortes. L’une est de l’entendement, l’autre de l’affection, et la troisième de l’action: l’une est en la splendeur, l’autre en la ferveur, et la troisième en l’oeuvre; l’une se fait par l’admiration, l’autre par la dévotion, et la troisième par l’opération. L’admiration se fait en nous par la rencontre d’une vérité nouvelle que nous ne connaissions pas, ni n’attendions pas de connaître. Et si à la nouvelle vérité que nous rencontrons, est jointe la beauté et bonté, l’admiration qui en provient est grandement délicieuse. Ainsi la reine de Saba trouvant en Salomon plus de véritable sagesse qu’elle n’avait pensé, elle demeura toute pleine d’admiration; et les Juifs, voyant en notre Sauveur une science qu’ils n’eussent jamais cru, furent surpris d’une grande admiration. Quand donc il plaît à la divine bonté de donner à notre entendement quelque spéciale clarté, par le moyen de laquelle il vient à contempler les mystères divins d’une contemplation extraordinaire et fort relevée, alors voyant plus de beauté en iceux qu’il n’avait pu s’imaginer, il entre en admiration.
Or, l’admiration des choses agréables attache et colle fortement l’esprit à la chose admirée, tant à raison de l’excellence de la beauté qu’elle lui découvre, qu’à raison de la nouveauté de cette excellence, l’entendement, ne se pouvant assez assouvir de voir ce qu’il n’a encore point vu, et qui est si agréable à voir. Et quelquefois, outre cela, Dieu donne à l’âme une lumière non seulement claire, mais croissante comme l’aube du jour; et alors, comme ceux qui ont trouvé une minière d’or, fouillent toujours plus avant pour trouver toujours davantage de ce tant désiré métal, ainsi l’entendement va de plus en plus s’enfonçant à la considération et admiration de son divin objet: car ne plus ne moins que l’admiration a causé la philosophie et attentive recherche des choses naturelles, elle a aussi causé la contemplation et théologie mystique; et d’autant que cette admiration, quand elle est forte, nous tient hors et au-dessus de nous-mêmes par la vive attention et application de notre entendement aux choses célestes, elle nous porte par conséquent en l’extase.
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CHAPITRE V
De la seconde espèce de ravissement.
Dieu attire les esprits à soi par sa souveraine beauté et incompréhensible bonté : excellences qui toutes deux ne sont néanmoins qu’une suprême divinité très uniquement belle et bonne tout ensemble. Tout se fait pour le bon et pour le beau; toutes choses regardent vers lui, sont mues et contenues par lui, et pour l’amour de lui. Le bon et le beau est désirable, aimable et chérissable à tous: pour lui toutes choses font et veulent tout ce qu’elles opèrent et veulent. Et quant au beau, parce qu’il attire et rappelle à soi toutes choses, les Grecs l’appellent d’un nom qui est tiré d’une parole qui vent dire appeler (1).
De même quant au bien, sa vraie image c’est la lumière, surtout en ce que la lumière recueille, réduit et convertit à soi tout ce qui est, dont le soleil entre les Grecs est nommé d’une parole (2) laquelle montre que toutes choses soient ramassées et serrées, rassemblant les dispersées, comme la bonté convertit à soi toutes choses, étant non seulement la souveraine unité, mais
(1) Beau, en grec Kalos, kalein, appeler.
(2) Soleil, en grec élios.
souverainement unissante, d’autant que toutes choses la désirent comme leur principe, leur conservation et leur dernière fin; de sorte qu’en somme le bon et le beau ne sont qu’une même chose, d’autant que toutes choses désirent le beau et le bon.
Ce discours, Théotime, est presque tout composé des paroles du divin saint Denis Aréopagite. Et certes, il est vrai que le soleil, source de la lumière corporelle, est la vraie image du bon et du beau; car entre les créatures purement corporelles, il n’y a point de bonté ni de beauté égale à celle du soleil. Or, la beauté et bonté du soleil consistent en sa lumière, sans laquelle rien ne serait beau et rien ne serait bon en ce monde corporel. Elle éclaire tout, comme belle; elle échauffe et vivifie tout, comme bonne. En tant qu’elle est belle et claire, elle attire tous les yeux qui ont vue au monde; en tant qu’elle est bonne et qu’elle échauffe, elle attire à soi tous les appétits et toutes les inclinations du monde corporel, car elle tire et élève les exhalaisons et vapeurs; elle tire et fait sortir les plantes et les animaux de leurs origines, et ne se fait aucune production à laquelle la chaleur vitale de ce grand luminaire ne contribue. Ainsi Dieu, père de toute lumière, souverainement bon et beau, par sa beauté attire notre entendement à le contemple-r, et par sa bonté il attire notre volonté à l’aimer. Comme beau, comblant notre entendement de délices, il répand son amour, dans notre volonté; comme bon, remplissant notre volonté de son amour, il excite notre entendement à le contempler, l’amour nous provoquant à la contemplation, et la contemplation à l’amour, dont il s’ensuit que l’extase et le ravissement dépend totalement de l’amour: car c’est l’amour qui porte l’entendement à la contemplation, et la volonté à l’union; de manière qu’enfin il faut conclure, avec le grand saint Denis, que l’amour divin est exatique, ne permettant pas que les amants soient à eux-mêmes, ains à la chose aimée. A raison de quoi cet admirable apôtre saint Paul, étant en la possession de ce divin amour, et fait participant de sa force extatique, d’une bouche divinement inspirée: Je vis, dit-il, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi (1). Ainsi, comme un vrai amoureux sorti hors de soi en Dieu, il vivait, non plus de sa propre vie, mais de la vie de son bien-aimé, comme souverainement aimable.
Or, ce ravissement d’amour se fait sur la volonté en cette sorte: Dieu la touche par ces attraits de suavité; et lors, comme une aiguille touchée par l’aimant se tourne et remue vers le pôle, s’oubliant de son insensible condition, ainsi la volonté, atteinte de l’amour céleste, s’élance et porte en Dieu, quittant toutes ses inclinations terrestres, entrant par ce moyen en un ravissement, non de connaissance, mais de jouissance; non d’admiration, mais d’affection; non de science, mais d’expérience; non de vue, mais de goût et de savourement.
Il est vrai que, comme j’ai déjà signifié, l’entendement entre quelquefois en admiration, voyant la sacrée délectation que la volonté a en son extase, apercevant l’entendement en admiration : de sorte que ces deux facultés s’entre-communiquent leurs ravissements, le regard de la beauté nous la faisant aimer, et l’amour nous la faisant regarder.
(1) Galat., II, 20.
On n’est guère souvent échauffé des rayons du soleil qu’on n’en soit éclairé, ni éclairé qu’on n’en soit échauffé. L’amour fait facilement admirer, et l’admiration facilement aimer.
Toutefois les deux extases de l’entendement et de la volonté ne sont pas tellement appartenantes l’une à l’autre, que l’une ne soit bien souvent sans l’autre; car, comme les philosophes ont eu plus de la connaissance que de l’amour du Créateur, aussi les bons chrétiens en ont maintes fois plus d’amour que de connaissance, et par conséquent l’excès de la connaissance n’est pas toujours suivi de celui de l’amour, non plus que l’excès de l’amour n’est pas toujours accompagné de celui de la connaissance, ainsi que j’ai remarqué ailleurs~ Or, l’extase de l’admiration étant seule, ne nous fait pas meilleurs, suivant ce qu’en dit celui qui avait été ravi en extase jusqu’au troisième ciel: Si je connaissais, dit-il, tous les mystères et toute la science, et que je n’aie pas la charité, je ne suis rien (1); et partant le malin esprit peut extasier, s’il faut ainsi parler, et ravir l’entendement, lui représentant des merveilleuses intelligences qui le tiennent élevé et suspendu au-dessus de ses forces naturelles; et par telles clartés il peut encore donner à la volonté quelque sorte d’amour vain, mou, tendre et imparfait, par manière de complaisance, satisfaction et consolation sensible. Mais de donner la vraie extase de la volonté, par laquelle elle s’attache uniquement et puissamment à la bonté divine, cela n’appartient qu’à cet esprit souverain, par lequel la charité de Dieu est répandue dedans nos coeurs (2).
(1) I Cor., XIII, 2.
(2) Rom., V, 5.
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CHAPITRE VI
Des marques du bon ravissement, et de la troisième espèce d’icelui.
En effet, Théotime, ou a vu en notre âge plusieurs personnes qui croyaient elles-mêmes, et chacun avec elles, qu’elles fussent fort souvent ravies divinement en extase; et enfin toutefois on découvrait que ce n’étaient qu’illusions et amusements diaboliques. Un certain prêtre du temps de saint Augustin se mettait en extase toujours quand il voulait, chantant ou faisant chanter certains airs lugubres et pitoyables, et ce pour seulement contenter la curiosité de ceux qui désiraient voir ne spectacle. Mais ce qui est admirable, c’est que son extase passait si avant, qu’il ne sentait même pas quand on lui appliquait le feu, sinon après qu’il était revenu à soi; et néanmoins si quelqu’un parlait un peu fort et à voix claire, il l’entendait comme de loin, et n’avait aucune respiration. Les philosophes mêmes ont reconnu certaines espèces d’extases naturelles faites par la véhémente application de l’esprit à la considération des choses plus relevées. C’est pourquoi il ne se faut pas étonner si le malin esprit, pour faire le singe (1), tromper les âmes, scandaliser les faibles, et se transformer en esprit de lumière (2), opère des ravissements en quelques âmes peu solidement instruites en la vraie piété.
Afin donc qu’on puisse discerner les extases divines d’avec les humaines et diaboliques,
(1) Faire le singe, imiter les bons esprits.
(2) II Cor., XI,14.
les serviteurs de Dieu ont laissé. plusieurs documents. Mais quant à moi, il me suffira pour mon propos de vous proposer deux marques de la bonne et sainte extase. L’une est que l’extase sacrée ne se prend ni attache jamais tant à l’entendement qu’à la volonté, laquelle elle émeut, échauffe et remplit d’une puissante affection envers Dieu; de manière que si l’extase est plus belle que bonne, plus lumineuse que chaleureuse, plus spéculative qu’affective, elle est grandement douteuse et digne de soupçon. Je ne dis pas qu’on ne puisse avoir des ravissements, des visions même prophétiques, sans avoir la charité; car je sais bien. que comme on peut avoir la charité sans être ravi et sans prophétiser, aussi peut-on être ravi et prophétiser sans avoir la charité; mais je dis que celui qui en son ravissement a plus de clarté en l’entendement pour admirer Dieu, que de chaleur en la volonté pour l’aimer, il doit être sur ses gardes; car il y a danger que cette extase ne soit fausse, et ne rende l’esprit plus enflé qu’édifié, le mettant voirement comme Saül, Rainant et Caïphe, entre les Prophètes (1), mais le laissant néanmoins entre les réprouvés.
La seconde marque des vraies extases consiste en la troisième espèce d’extase que nous avons marquée ci-dessus.; extase toute sainte, tout aimable, et qui couronne les deux autres : et c’est l’extase de l’oeuvre et de la vie. L’entière observation des commandements de Dieu n’est pas dans l’enclos des forces humaines, mais elle est bien pourtant dans les confins de l’instinct de l’esprit humain, comme très conforme à la raison et
(1) I Reg., X, II; Num., XXII; Joan., XI, 51.
lumière naturelle; de sorte que vivant selon les commandements de Dieu, nous ne sommes pas pour cela hors de notre inclination naturelle. Mais, outre les commandements divins, il y a des inspirations célestes pour l’exécution desquelles il ne faut pas seulement que Dieu nous élève au-dessus de nos forces, mais aussi qu’il nous tire au-dessus des instincts et des inclinations de notre nature, d’autant qu’encore que ces inspirations ne sont pas contraires à la raison humaine, elles l’excèdent toutefois, la surmontent, et sont au-dessus d’icelle : de sorte que lors nous ne vivons pas seulement une vie civile, honnête et chrétienne, mais une vie surhumaine, spirituelle, dévote et extatique; c’est-à-dire, une vie qui est en toute façon hors et au-dessus de notre condition naturelle.
Ne point dérober, ne point mentir, ne point commettre de luxure, prier Dieu, ne point jurer en vain, aimer et honorer son père, ne point tuer, c’est vivre selon la raison naturelle de l’homme. Mais quitter tous nos biens, aimer la pauvreté, l’appeler et tenir en qualité de très délicieuse maîtresse ; tenir les opprobres, mépris, abjections, persécutions, martyres, pour des félicités et béatitudes; se contenir dans les termes d’une absolue chasteté, et enfin vivre parmi le monde et en cette vie mortelle contre toutes les opinions et maximes du monde, et contre le courant du fleuve de cette vie par des ordinaires., résignations, renoncements et abnégations de nous-mêmes, ce n’est pas vivre humainement, mais surhumainement; ce n’est pas vivre en nous, mais hors de nous et au-dessus de nous. Et parce que nul ne peut sortir en cette façon au-dessus de soi-même, si le Père éternel ne le tire (1), partant cette sorte de vie doit être un ravissement continuel et une extase perpétuelle d’action et d’opération.
Vous êtes morts, disait le grand Apôtre aux Colossiens, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu (2). La mort fait que l’âme ne vit plus en son corps ni en l’enclos d’icelui. Que veut donc dire, Théotime, cette parole de l’Apôtre : Vous êtes morts? C’est comme s’il eût dit : Vous ne vivez plus en vous-mêmes, ni dedans l’enclos de votre propre condition naturelle; votre âme ne vit plus selon elle-même, mais au-dessus d’elle-même. Le phénix est phénix (3) en cela qu’il anéantit sa propre vie à la faveur des rayons du soleil, pour en avoir une plus douce et vigoureuse, cachant, pour ainsi dire, sa vie sous les cendres. Les bigats (4) et vers à soie changent leur être, et de vers se font papillons; les abeilles naissent vers, puis deviennent nymphes, marchant sur leurs pieds, et enfin deviennent mouches volantes. Nous en faisons de même, Théotime, si nous sommes spirituels ; car nous quittons notre vie humaine, pour vivre d’une autre vie plus éminente au-dessus de nous-mêmes, cachant toute cette vie nouvelle en Dieu avec Jésus-Christ, qui seul la voit, la connaît et la donne. Notre vie nouvelle, c’est l’amour céleste qui vivifie et, anime notre âme, et cet amour est tout caché en Dieu, et ès choses divines avec Jésus-Christ. Car puisque, comme disent les lettres sacrées de l’Évangile, après que Jésus-Christ
(1) Joan., VI, 44.
(2) Coloss., III, 3
(3) Le phénix… fable antique.
(4) Les bigats, de l’italien bigatto, ver à soie.
se fut un peu laissé voir à ses disciples en montant là haut au ciel, enfin une nuée l’environna, qui l’ôta et cacha de devant leurs yeux (1). Jésus-Christ donc est caché au ciel en Dieu : or, Jésus-Christ est notre amour, et notre amour est la vie de notre âme; donc notre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ, et quand Jésus-Christ, qui est notre amour, et par conséquent notre vie spirituelle, viendra paraître au jour du jugement, alors nous apparaîtrons avec lui en gloire (2); c’est-à-dire, Jésus-Christ notre amour nous glorifiera, nous communiquant sa félicité et splendeur.
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CHAPITRE VII
Comme l’amour est la vie de l’âme, et suite du discours de la vie extatique.
L’âme est le premier acte et principe de tous les mouvements vitaux de l’homme; et, comme parle Aristote, elle est le principe par lequel nous vivons, sentons et entendons; dont il s’ensuit que nous connaissons la diversité des vies selon la diversité des mouvements; en sorte même que les animaux qui n’ont point de mouvement naturel, sont du tout (3) sans vie. Ainsi, Théotime, l’amour est le premier acte et principe de notre vie dévote ou spirituelle par lequel nous vivons, sentons et nous émouvons; et notre vie spirituelle est telle que sont nos mouvements affectifs; et un coeur qui n’a point de mouvement et d’affection, il n’a point d’amour comme au contraire un coeur qui a de l’amour,
(1) Act., 1, 9.
(2) Colos., V,
(3) Du tout, entièrement.
n’est point sans mouvement affectif. Quand donc nous avons colloqué notre amour en Jésus-Christ, nous avons par conséquent mis en lui notre vie spirituelle. Or, il est caché maintenant en Dieu ai ciel, comme Dieu fut caché en lui tandis qu’il était en terre. C’est pourquoi notre vie est cachée en lui; et quand il paraîtra en gloire, notre vie et notre amour paraîtra de même avec lui en Dieu. Ainsi saint Ignace, au rapport de saint Denis, disait que son amour était crucifié, comme s’il eût voulu dire: Mon amour naturel et humain, avec toutes les passions qui en dépendent, est attaché sur la croix : je l’ai fait mourir comme un amour mortel qui faisait vivre mon coeur d’une vie mortelle, et comme mon Sauveur fut crucifié et mourut selon sa vie mortelle pour ressusciter à l’immortelle, aussi je suis mort avec lui sur la croix selon mon amour naturel qui était la vie mortelle de mon âme, afin que je ressuscitasse à la vie surnaturelle d’un amour qui, pouvant être exercé au ciel, est aussi par conséquent immortel.
Quand donc on voit une personne qui, en l’oraison, a des ravissements par lesquels elle sort et monte au-dessus de soi-même en Dieu, et néanmoins n’a point d’extase en sa vie, c’est-à-dire, ne fait point une vie relevée et attachée à Dieu par abnégation des convoitises mondaines, et mortification des volontés et inclinations naturelles par une intérieure douceur, simplicité, humilité, et surtout par une continuelle charité; croyez, Théotime, que tous ces ravissements sont grandement douteux et périlleux; ce sont ravissements propres à faire admirer les hommes, mais non pas à les sanctifier. Car quel bien peut avoir une âme d’être ravie à Dieu par l’oraison, si en sa couversation et en sa vie elle est ravie des affections terrestres, basses et naturelles? Etre au-dessus de toi-même en l’oraison, et au-dessous de soi en la vie et opération, être angélique en la méditation, et bestial en la conversation, c’est clocher de part et d’autre, jurer en Dieu, et jurer en Melchon (1); et en somme, c’est une vraie marque que tels ravissements et telles extases ne sont que des amusements et tromperies du malin esprit. Bienheureux sont ceux qui Vivent une vie surhumaine, extatique, relevée au-dessus d’eux-mêmes, quoiqu’ils ne soient point ravis au-dessus d’eux-mêmes en l’oraison. Plusieurs saints sont au ciel qui jamais ne furent en extase ou ravissement de contemplation; car combien de martyrs et de grands saints et saintes voyons-nous en l’histoire, n’avoir jamais eu en l’oraison autre privilège que celui de la dévotion et ferveur ! Mais il n’y eut jamais saint qui n’ait eu l’extase et ravissement de la vie et de l’opération, se surmontant soi-même et ses inclinations naturelles.
Et qui ne voit, Théotime, je vous prie, que c’est l’extase de la vie et opération de laquelle le grand Apôtre parle principalement quand il dit: Je vis, mais non plus moi, ains Jésus-Christ vit en moi (2)? Car il l’explique lui-même en autres termes aux Romains, disant que notre vieil homme est crucifié ensemblement avec Jésus-Christ (3), que nous soin-
(1) III Reg., XVIII, 21. — Sophon,. I, 5. Melchon ou Melchom, la même idole des païens que Moloch.
(2) Galat., II, 20.
(3) Rom., VI, 3.
mes morts au péché (1) avec lui, et que de même nous sommes ressuscités avec lui pour marcher en nouveauté de vie (2), afin de ne plus servir au péché (3). Voilà deux hommes représentés en un chacun de nous, Théotime, et par conséquent deux vies, l’une du vieil homme, qui est une vieille vie, comme on dit de l’aigle, qui, étant devenue vieille, va tramant ses plumes et ne peut plus prendre son vol; l’autre vie est de l’homme nouveau, qui est aussi une vie nouvelle, comme celle de l’aigle, laquelle déchargée de ses vieilles plumes qu’elle a secouées dans la mer, en prend des nouvelles, et s’étant rajeunie, Vole en la nouveauté de ses forces.
En la première vie, nous vivons selon le vieil homme, c’est-à-dire, selon les défauts, faiblesses et infirmités que nous avons contractés par le péché de notre premier père, Adam, et partant nous vivons au péché d’Adam, et notre vie est une vie mortelle, ains la même mort. En la seconde vie, nous vivons selon l’homme nouveau, c’est-à-dire, selon les grâces, faveurs, ordonnances et volontés de notre Sauveur, et par conséquent nous vivons au salut et à la rédemption, et cette nouvelle vie est une vie vive, vitale et vivifiante. Mais quiconque veut parvenir à la nouvelle vie, il faut qu’il passe par la mort de la vieille, crucifiant sa chair avec tous les vices et toutes les convoitises d’icelle (4), et l’ensevelissant sous les eaux du saint baptême ou de la pénitence, comme Naaman qui
(1) Rom. VI, 11.
(2) Ibid., 4.
(3) Ibid., 6.
(4) Galat., V, 24.
noya et ensevelit sous les eaux du Jourdain sa vieille vie lépreuse et infecte, pour vivre une vie nouvelle, saine et nette; car on pouvait bien dire de cet homme qu’il n’était plus le vieux Naaman lépreux et infect, ains un Naaman nouveau, net, sain et honnête, parce qu’il était mort à la lèpre et vivait à la santé et netteté.
Or, quiconque est ressuscité à cette nouvelle vie du Sauveur, il ne vit plus ni à soi, ni pour soi, ni en soi, ains à son Sauveur, en son Sauveur, et pour son Sauveur. Estimez, dit saint Paul, que vous êtes vraiment morts au péché, et vivants à Dieu en Jésus-Christ notre Seigneur (1).
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CHAPITRE VIII
Admirable exhortation de saint Paul à la vie extatique et surhumaine.
Mais enfin saint Paul fait le plus fort, le plus pressant et le plus admirable argument qui fut jamais fait, ce me semble, pour nous porter tous à l’extase et ravissement de la vie et opération. Oyez, Théotime, je vous prie, soyez attentif et pesez la force et efficace des ardentes et célestes paroles de cet apôtre tout ravi et transporté de l’amour de son maître. Parlant donc de soi-même (et il en faut autant dire d’un chacun de nous):
La charité, dit-il, de Jésus-Christ nous presse (2). Oui, Théotime, rien ne presse tant le coeur de l’homme que l’amour. Si un homme sait d’être aimé de qui que ce soit, il est pressé d’aimer réciproquement; mais si c’est un homme vulgaire
(1) Rom., VI, 11.
(2) II Cor., V, 14
qui est aimé d’un grand seigneur, certes il est bien plus pressé; mais si c’est d’un grand monarque, combien est-ce qu’il est pressé davantage ! Et maintenant, je vous prie, sachant que Jésus-Christ, vrai Dieu éternel, tout-puissant, nous a aimés jusqu’à vouloir souffrir pour nous la mort, et la mort de la croix, ô mon cher Théotime ! n’est-ce pas cela avoir nos coeurs sous le pressoir, et les sentir presser de force et eu exprimer de l’amour par une violence et contrainte qui est d’autant plus violente qu’elle est tout aimable et amiable (1)? Mais comme est-ce que ce divin amant nous presse? La charité de Jésus-Christ nous presse, dit son apôtre, estimant ceci. Qu’est-ce à dire estimant ceci? C’est-à-dire, que la charité du Sauveur nous presse, lors principalement que nous estimons, considérons, pesons, méditons et sommes attentifs à cette résolution de la foi. Mais quelle résolution? Voyez, je vous prie, Théotime, comme il va gravement, fichant et poussant sa conception dans nos coeurs : estimant ceci, dit-il. Et quoi? Que si un est mort pour tous, donc tous sont morts, et Jésus-Christ est mort pour tous (2). Il est vrai, certes, si un Jésus-Christ est mort pour tous, donc tous sont morts en la personne de cet unique Sauveur qui est mort pour eux, et sa mort leur doit être imputée, puisqu’elle a été endurée pour eux et en leur considération.
Mais que s’ensuit-il de cela ? Il m’est advis que j’oye (3) cette bouche apostolique comme un
(1) Amiable, douce, gracieuse.
(2) II Cor., V, 14.
(3) Il m’est advis que j’oye, il me semble que j’entends.
tonnerre qui exclame aux oreilles de nos coeurs; il s’ensuit donc, ô chrétiens ! ce que Jésus-Christ a désiré de nous en mourant pour nous. Mais qu’est-ce qu’il a désiré de nous? sinon que nous nous conformassions à lui: afin, dit l’Apôtre, que ceux qui vivent ne vivent plus désormais ô eux-mêmes, ains ô celui qui est mort et ressuscité pour eux (1). Vrai Dieu ! Théotime, que cette conséquence est forte en matière d’amour! Jésus-Christ est mort pour nous, il nous a donné la vie par sa mort, nous ne vivons que parce qu’il est mort; il est mort pour nous, à nous et en nous. Notre vie n’est donc plus nôtre, mais à celui qui nous l’a acquise par sa mort: nous ne devons donc plus vivre à nous, mais à lui; non en nous, mais en lui; non pour nous, mais pour lui. Une jeune fille de l’île de Sestos (2) avait nourri une petite aigle avec le soin que les enfants ont accoutumé d’employer en telles occupations; l’aigle devenue grande commença petit à petit à voler et chasser aux oiseaux selon son instinct naturel; puis s’étant rendue plus forte, elle se rua sur les bêtes sauvages,.sans jamais manquer d’apporter toujours fidèlement sa proie à sa chère maîtresse, comme en reconnaissance de la nourriture qu’elle avait reçue d’icelle. Or, advint que cette jeune demoiselle mourut un jour, tandis que la pauvre aigle était au pourchas (3), et son corps, selon la coutume de ce temps et de ce pays-là, fut mis sur un bûcher en public pour être brûlé; mais ainsi que la flamme
(1) Cor., V, 15.
(2) Probablement Sestos, ville de Thrace, sur l’Hellespont, vis-à-vis d’Abydos. Géogr. anc.
(3) Au pourchas, à la poursuite, à la chasse.
du feu commençait à le saisir, l’aigle survint à grands traits d’ailes, et voyant cet inopiné et triste spectacle, outrée de douleur, elle lâcha ses serres, et abandonnant sa proie, se vint jeter sur sa pauvre chère maîtresse, et la couvrant de ses ailes, comme pour la défendre du feu, ou pour l’embrasser de pitié, elle demeura ferme et immobile, mourant et brûlant courageusement avec elle; l’ardeur de son affection ne pouvant céder la place aux flammes et ardeurs du feu, pour se rendre victime et holocauste de son brave et prodigieux amour, comme sa maîtresse l’était de la mort et des flammes.
Ah! Théotime, quel essor nous fait prendre cette aigle ! Le Sauveur nous a nourris dès notre tendre jeunesse, ainsi il nous a formés et reçus comme une aimable nourrice, entre les bras de sa divine providence, dès l’instant de notre conception. Il nous a rendus siens par le baptême, et nous a nourris tendrement, selon le coeur et selon le corps, par un amour incompréhensible; et pour nous acquérir la vie il a supporté la mort, et nous a repus de sa propre chair et de son propre sang. Eh! que reste-t-il donc? quelle conclusion avons-nous plus à prendre, mon cher Théotime, sinon que ceux qui vivent ne vivent plus à eux-mêmes, ains ô celui qui est mort pour eux (1)? c’est-à-dire, que nous consacrions au divin amour de la mort de notre Sauveur tous les moments de notre vie, rapportant à sa gloire toutes nos proies, toutes nos conquêtes, toutes nos oeuvres, toutes nos actions, toutes nos pensées et toutes nos
(1) II Cor., V, 15.
affections. Voyons-le, Théotime, ce divin Rédempteur étendu sur la croix comme sur son bûcher d’honneur, où il meurt d’amour pour nous, mais d’un amour plus douloureux que la mort même, ou d’une mort plus amoureuse que l’amour même. Eh! que ne nous jetons-nous en esprit sur lui, pour mourir sur la croix avec lui, qui, pour l’amour de nous, a bien voulu mourir? Je le tiendrai, devrions-nous dire, si nous avions la générosité de l’aigle, et ne le quitterai jamais; je mourrai avec lui et brûlerai dedans les flammes de son amour : un même feu consumera ce divin Créateur et sa chétive créature. Mon Jésus est tout mien, et moi je suis toute sienne (1), je vivrai et mourrai sur sa poitrine, ni la mort ni la vie ne me séparera jamais de lui (2). Ainsi donc se fait la sainte extase du vrai amour quand nous ne vivons plus selon les raisons et inclinations humaines, mais au-dessus d’icelles, selon les inspirations et instincts du divin Sauveur de nos âmes.
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CHAPITRE IX
Du suprême effet de l’amour affectif, qui est la mort des amants, et premièrement de ceux qui moururent en amour.
L’amour est fort comme la mort (3). La mort sépare l’âme du mourant d’avec son corps et d’avec toutes les choses du monde : l’amour sacré sépare l’âme de l’amant d’avec son corps et d’avec toutes
(1) Cant. cant., III, 16.
(2) Rom., VIII, 38, 39.
(3) Cant. cant., VIII, 16.
les choses du monde ; et il n’y a point d’autre différence, sinon en ce que la mort fait toujours par effet ce que l’amour ne fait ordinairement que par l’affection. Or je dis ordinairement, Théotime, parce que quelquefois l’amour sacré est bien si violent, que même par effet il cause la séparation du corps et de l’âme, faisant mourir les amants d’une mort très heureuse qui vaut mieux que cent vies.
Comme c’est le propre des réprouvés de mourir en péché, aussi est-ce le propre des élus de mourir en l’amour et grâce de Dieu; mais cela toutefois advient différemment. Le juste ne meurt jamais à l’imprévu; car c’est avoir bien pourvu à sa mort que d’avoir persévéré en la justice chrétienne jusqu’à la fin. Mais il meurt bien quelque-fais de mort subite ou soudaine. C’est pourquoi l’Eglise toute sage ne nous fait pas simplement requérir, ès litanies, d’être délivrés de mort soudaine, mais de mort soudaine et imprévue: pour être soudaine, elle n’en est pas pire, sinon (1) qu’elle soit encore imprévue. Si des esprits faibles et vulgaires eussent vu le feu du ciel tomber sur saint Siméon Stylite, et le tuer, qu~eussent-ils pensé, sinon des pensées de scandale? Mais l’on n’en doit toutefois point faire d’autre, sinon que ce grand saint s’étant immolé très parfaitement à Dieu en son coeur déjà tout consumé d’amour, le feu vint du ciel pour faire l’holocauste et le brûler du tout (2); car l’abbé Julien, éloigné d’une journée, vit l’âme d’icelui montant au ciel, et fit jeter
(1) Si non que, à moins que.
(2) Du tout, entièrement.
de l’encens à même heure pour en rendre grâces à Dieu. Le bienheureux Hommebon (1), Crémonois, oyant un jour la sainte messe, planté sur ses deux genoux en extrême dévotion, ne se leva point à l’évangile, selon la coutume; et pour cela ceux qui étaient autour de lui le regardèrent, et virent qu’il était trépassé. Il y a eu de notre âge de très grands personnages en vertu et doctrine, que l’on a trouvés morts les uns en un confessionnal, les autres oyant le sermon ; et même on en a vu quelques-uns tomber morts au sortir de la chaire où ils avaient prêché avec grande ferveur; morts toutes soudaines, mais non imprévues. Et combien de gens de bien voit-on mourir apoplectiques, léthargiques, et en mille sortes fort subitement, et des autres mourir en rêveries et frénésie, hors de l’usage de raison ! et tous ceux-ci, avec les enfants baptisés, sont décédés en grâces et par conséquent en l’amour de Dieu. Mais comme pouvaient-ils décéder en l’amour de Dieu, puisque même ils ne pensaient pas en Dieu lors de leur trépas ?
Les savants hommes, Théotime, ne perdent pas leur science en dormant; autrement ils seraient ignorants à leur réveil, et faudrait qu’ils retournassent à l’école. Or c’en est de même de toutes les habitudes de prudence, de tempérance, de foi, d’espérance, de charité: elles sont toujours dedans l’esprit des justes, bien qu’ils n’en fassent pas toujours les actions. En un homme dormant, il semble que toutes ses habitudes dorment avec
(1) Hommebon ou Hommobon de Crémone mourut le 13 novembre 1197, en assistant à genoux à la messe.
lui, et qu’elles se réveillent aussi avec lui. Ainsi donc l’homme juste mourant subitement, ou accablé d’une maison qui lui tombe dessus, ou tué par la foudre, ou suffoqué d’un catarrhe, ou bien mourant hors de son bon sens par la violence de quelque fièvre chaude, il ne meurt certes pas en L’exercice de l’amour divin; mais il meurt néanmoins en l’amour d’icelui, dont le Sage a dit : Le juste, s’il est prévenu de la mort, il sera en réfrigère (1) ; car il suffit, pour obtenir la vie éternelle, de mourir en l’état et l’habitude de l’amour et charité.
Plusieurs saints néanmoins sont morts non seulement en charité et avec l’habitude de l’amour céleste, mais aussi en l’action et pratique d’icelui. Saint Augustin mourut en l’exercice de la sainte contrition, qui n’est pas sans amour; saint Jérôme exhortant ses chers enfants à l’autour de Dieu, du prochain et de la vertu; saint Ambroise, tout ravi, devisant doucement avec son Sauveur soudain après avoir reçu le très divin sacrement de l’autel; saint Antoine de Padoue, après avoir récité une hymne à la glorieuse Vierge mère, et parlant en grande joie avec Je Sauveur; saint Thomas d’Aquin joignant les mains, élevant ses yeux au ciel, haussant fortement sa voix, et prononçant, par manière d’élans, avec grande ferveur, ces paroles du Cantique, qui étaient les dernières qu’il avait exposées : Venez, ô mon cher bien-aimé, et sortons ensemble aux champs (2). Tous les Apôtres et
(1) Sap., IV, 7. — En refrigère, in refrigerio dans le texte, lieu du rafraîchissement par opposition aux flammes de l’enfer.
(2) Cant. cant., VII, 11.
presque tous les martyrs sont morts en priant Dieu: le bienheureux et vénérable Bède ayant su par révélation l’heure de son trépas, alla à vêpres (et c’était le jour de l’Ascension), et se tenant debout, appuyé seulement aux accoudoirs de son siège, sans maladie quelconque, finit sa vie au même instant qu’il finit de chanter vêpres, comme justement pour suivre son maître montant au ciel, afin d’y jouir du beau matin de l’éternité qui n’a point de vêpres (1). Jean Gerson, chancelier de l’université de Paris, homme si docte et si pieux, que, comme dit Sixtus Senensis (2), on ne peut discerner s’il a surpassé sa doctrine par la piété, ou sa piété par la doctrine, ayant expliqué les cinquante propriétés de l’amour divin marquées au Cantique des cantiques, trois jours après montrant un visage et un coeur fort vifs, expira, prononçant et répétant plusieurs fois, par manière d’oraison jaculatoire, ces saintes paroles tirées du même Cantique : O Dieu, votre dilection est forte comme la mort (3). Saint Martin, comme chacun sait, mourut si attentif à l’exercice de dévotion, qu’il ne se peut rien dire de plus. Saint Louis, ce grand roi entre les saints, et grand saint entre les rois, frappé de pestilence, ne cessa jamais de prier : puis ayant reçu le divin viatique, étendant les bras en croix, les yeux fixés au ciel, expira, soupirant ardemment ces paroles d’une parfaite confiance amoureuse : Eh! Seigneur, j’entrerai en votre maison, je vous adorerai en votre
(1) Vêpres, soir.
(2) Sixtus Senensis, Sixte de Sienne. V. t. Ier, préface.
(3) Cant. cant., VIII, 6.
saint temple, et bénirai votre nom (1). Saint Pierre Célestin, tout détrempé en- des cruelles afflictions qu’on ne peut bonnement dire, étant arrivé à la fin de ses jours, se mit à chanter comme un cygne sacré le dernier des psaumes, et acheva son chant et sa vie en ces amoureuses paroles : Que tous esprit loue le Seigneur (2)! L’admirable et sainte Eusèbe, surnommée l’Étrangère, mourut à genoux en une fervente prière; saint Pierre le martyr, écrivant avec son doigt et de son propre sang la confession de la foi pour laquelle il mourait, et disant ces paroles : Seigneur, je recommande mon esprit en vos mains (3) ; et le grand. apôtre des Japonais, François Xavier, tenant et baisant l’image du crucifix, et répétant à tout coup ces élans d’esprit: O Jésus, le Dieu de mon coeur !
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CHAPITRE X
De ceux qui moururent par l’amour et pour l’amour divin.
Tous les martyrs, Théotime, moururent pour l’amour divin: car quand on dît que plusieurs sont morts pour la foi, on ne doit pas entendre que ç’ait été pour la foi morte, aine pour la foi vivante, c’est-à-dire, animée de la charité. Aussi la confession de la foi n’est pas tant un acte de l’entendement et de la foi, comme c’est. un acte de la volonté et. de l’amour de Dieu. Et. c’est pourquoi
(1) Ps., V, 8.
(2) Ps., CL, 6.
(3) Ps., XXX, 6
le grand saint Pierre, gardant la foi dans son âme au jour de la Passion, perdit néanmoins la charité, ne voulant pas avouer de bouche pour son maître celui qu’il reconnaissait pour tel en son coeur. Mais pourtant il y a eu des martyrs qui moururent expressément pour la charité seule : comme le grand précurseur du Sauveur, qui fut martyrisé pour la correction fraternelle; et les glorieux princes des apôtres, saint Pierre et saint Paul, mais principalement saint Paul, moururent pour avoir converti à la sainteté et chasteté les femmes que l’infâme Néron avait débauchées; les saints évêques Stanislas et Thomas de Cantorbéry furent aussi tués pour un sujet qui ne regardait pas la foi, mais la charité. Et enfin une grande partie de saintes vierges et martyres furent massacrées pour le zèle qu’elles eurent à garder la chasteté, que la charité leur avait fait dédier à l’époux céleste.
Mais il y en a entre les amants sacrés qui s’abandonnent si absolument aux exercices de l’amour divin, que ce saint feu les dévore, et consume leur vie. Le regret quelquefois empêche si longuement les affligés de boire, de manger, de dormir, qu’enfin affaiblis et alangouris (4), ils meurent, et lors le vulgaire dit qu’ils sont morts de regret : mais ce n’est pas la vérité, car ils meurent de défaillance de forces et d’inanition, Il est vrai que cette défaillance leur étant arrivée à cause du regret, il faut avouer que s’ils ne sont pas morts de regret, ils sont morts à cause du regret et par le regret. Ainsi, mon cher Théotimo,
(1) Alangouris, alanguis, languissants.
quand l’ardeur du saint amour est grande, elle donne tant d’assauts au coeur, elle le blesse si souvent, elle lui cause tant de langueurs, elle le porte en des extases et ravissements si fréquents, que par ce moyen l’âme presque tout occupée en Dieu, ne pouvant fournir assez d’assistance à la nature pour faire la digestion et nourriture convenable, les forces animales et vitales commencent à manquer petit à petit, la vie s’accourcit, et le trépas arrive.
O Dieu! Théotime, que cette mort est heureuse! Que douce est cette amoureuse sagette (1), qui, nous blessant de cette plaie incurable de la sacrée dilection, nous rend pour jamais languissants et malades d’un battement de coeur si pressant, qu’enfin il faut mourir. De combien pensez-vous que ces sacrées langueurs, et les travaux supportés pour la charité, avançassent les jours aux divins amants, comme à sainte Catherine de Sienne, à saint François, au petit Stanislas Kostka, à saint Charles, et à plusieurs centaines d’autres, qui moururent si jeunes? Certes, quant à saint François, dès qu’il eut reçu les saintes (2) stigmates de son maître, il eut de si fortes et pénibles douleurs, tranchées, convulsions et maladies, qu’il ne lui demeura que la peau et les os, et semblait plutôt une anatomie, ou une image de la mort, qu’un homme vivant et respirant encore.
(1) Sagette, flèche.
(2) Saintes pour sainte.
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CHAPITRE XI
Que quelques-uns entre les divins amants moururent encore d’amour.
Tous les élus donc, Théotime, meurent en l’habitude de l’amour sacré ; mais quelques-uns, outre cela, meurent en l’exercice de ce saint amour ; les autres pour cet amour; et d’autres par ce même amour. Mais ce qui appartient au souverain degré d’amour, c’est que quelques-ans meurent d’amour; et c’est lorsque non seulement l’amour blesse l’âme, en sorte qu’il la met en langueur, mais quand il la transperce, donnant son coup droit dans le milieu du coeur, et si fortement qu’il pousse l’âme dehors de son corps; ce qui se fait ainsi : L’âme attirée puissamment par les suavités divines de son bien-aimé, pour correspondre de son côté à ses doux attraits, elle s’élance de force et tant qu’elle peut devers ce désirable ami attrayant; et ne pouvant tirer son corps après soi, plutôt que de s’arrêter avec lui parmi les misères de cette vie, elle le quitte et se sépare, volant seule comme une belle colombelle (1) dans le sein délicieux de son céleste époux. Elle s’élance en son bien-aimé, et son bien-aimé la tire et ravit à soi; et comme l’époux quitte père et mère pour se joindre à sa bien-aimée (2), ainsi cette chaste épouse quitte la chair pour s’unir à son bien-aimé. Or c’est le plus violent effet que l’amour fasse en une âme, et qui requiert auparavant une grande nudité (3)
(1) Colombelle, jeune colombe.
(2) Gen., II, 24.
(3) Nudité, dépouillement.
de toutes les affections qui peuvent tenir le coeur attaché ou au monde ou. au corps; en sorte que comme la feu ayant séparé petit à petit l’essence de sa. masse, et l’ayant du- tout épurée, fait enfla sortir la quintessence: aussi le saint amour ayant retiré le. coeur humain de toutes humeurs, inclinations et passions, autant qu’il se peut, il en fait par après sortir l’âme, afin que, par cette mort précieuse aux yeux divins, elle passe en la. gloire immortelle.
Le grand saint François, qui en ce sujet de l’amour céleste me revient toujours devant, les yeux, ne pouvait pas échapper qu’il ne mourût par l’amour, à cause de la multitude et grandeur des langueurs, extases et défaillances que sa dilection envers Dieu lui donnait; mais outre cela, Dieu qui l’avait exposé à la vue de tout le monde comme un miracle d’amour, voulut que non seulement il mourût pour l’amour, ains qu’il mourût encore d’amour. Car voyez, je vous supplie, Théotime, son trépas. Se voyant sur le point de son départ, il se fit mettre nu sur la terre; puis ayant reçu un habit en aumône, duquel on le vêtit, il harangua ses frères, les animant à l’amour et crainte de Dieu et de l’Eglise, fit lire la passion du Sauveur, puis commença avec une ardeur extrême. à prononcer, le psaume CXLI : J’ai crié de ma voir au Seigneur, j’ai supplié de ma voix le Seigneur (1); et ayant prononcé ces dernières paroles : O Seigneur, tirez mon âme de la prison, afin que je bénisse votre saint nom; les justes m’attendent jus qu’à ce que vous me guerdonniez (2), il expira
(1) Ps., CXLI, 2.
(2) Ibid., 8. — Guerdonniez, récompensiez.
l’an quarante-cinquième de son age. Qui ne voit, je vous prie, Théotime, que cet homme séraphique, qui avait tant désiré d’être martyrisé et de mourir pour l’amour, mourut enfin d’amour, ainsi que je l’ai expliqué ailleurs?
Sainte Magdeleine ayant, l’espace de trente ans, demeuré en la grotte que l’on voit encore en Provence, ravie tous les jours sept fois, et élevée en l’air par les anges, comme pour aller chanter les sept heures canoniques en leur choeur; enfin un jour de dimanche elle vint à l’église, en laquelle son cher évêque saint Maximin la trouvant en contemplation, les yeux pleins de larmes et les bras élevés, il la communia; et tôt après elle rendit son bienheureux esprit, qui derechef alla pour jamais aux pieds de son Sauveur jouir de la meilleure part qu’elle avait déjà choisie en ce monde (1).
Saint Basile avait fait une étroite amitié avec un grand médecin, juif de nation et de religion, en l’intention de l’attirer à la foi de notre Seigneur: ce que toutefois il ne put oncques faire, jusques à ce que rompu de jeûnes, veilles et travaux, étant arrivé à l’article de la mort, il s’enquit du médecin quelle opinion il avait de sa santé, le conjurant de lui dire franchement; ce que le médecin fit, et lui ayant tâté le pouls : Il n’y a plus, dit-il, aucun remède ; devant que le soleil soit couché, vous trépasserez. Mais que direz-vous, répliqua alors le malade, si je suis encore demain en vie ? Je me ferai chrétien, je vous le promets, dit le médecin. Le saint pria donc Dieu, et impétra (2)
(1) Luc., X, 43.
(2) Impétra, obtint.
la prolongation de sa vie corporelle en faveur de la spirituelle de son médecin, lequel ayant vu cette merveille, se convertit; et saint Basile se levant courageusement du lit, alla à l’église, et le baptisa avec toute sa famille; puis étant revenu en sa chambre et remis dans son lit, après s’être assez, longuement entretenu par l’oraison avec notre Seigneur, il exhorta saintement les assistants à servir Dieu de tout leur coeur; et enfin voyant les anges venir à lui, prononçant avec extrême suavité ces paroles : Mon Dieu, je vous recommande mon âme et la remets entre vos mains, il expira ; et le pauvre médecin converti le voyant trépassé, l’embrassant et fondant en larmes sur icelui : O grand Basile, serviteur de Dieu, dit-il, en vérité si vous eussiez voulu, vous ne fussiez non plus (1) mort aujourd’hui qu’hier. Qui ne voit que cette mort- fut toute d’amour? Et la bienheureuse mère Térèse de Jésus révéla, après son trépas, qu’elle était morte d’un assaut et impétuosité d’amour qui avait été si violent, que la nature ne le pouvant supporter, l’âme s’en était allée vers le bien-aimé, objet de ses affections.
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CHAPITRE XII
Histoire merveilleuse du trépas d’un gentilhomme qui mourut d’amour sur le mont d’Olivet (2).
Outre ce qui a été dit, j’ai trouvé une histoire, laquelle pour être extrêmement admirable, n’en
(1) Non plus, pas plus.
(2) Sur le mont d’Olivet, la montagne des Oliviers, in monte Oliveti du texte latin.
est que plus croyable aux amants sacrés, puisque, comme dit le saint apôtre, la charité croit très volontiers toutes choses (1), c’est-à-dire, elle ne pense pas aisément qu’on mente; et s’il n’y a des masques apparentes de fausseté en ce qu’on lui représente, elle ne fait pas difficulté de les croire, mais surtout quand ce sont choses qui exaltent et magnifient l’amour de Dieu envers les hommes, ou l’amour des hommes envers Dieu; d’autant que la charité, qui est reine souveraine des vertus, se plaît, à la façon des princes, ès choses qui servent à la gloire de son empire et domination. Et bien que le récit que je veux faire ne soit ni tant publié, ni si bien témoigné, comme la grandeur de la merveille qu’il contient le requerrait, il ne perd pas pour cela sa vérité; car, comme dit excellemment saint Augustin, à peine sait-on les miracles, pour magnifiques qu’ils soient, au lieu même où ils se font, et encore que ceux qui les ont vus les racontent, on a peine de les croire mais ils ne laissent pas pour cela d’être véritables; et, en matière de religion, les âmes bien faites ont plus de suavité en croire les choses esquelles il y a plus de difficulté et d’admiration.
Un fort illustre et vertueux chevalier alla donc un jour outre mer en Palestine, pour visiter les saints lieux esquels notre Seigneur avait fait les oeuvres de notre rédemption; et pour commencer dignement ce saint exercice, avant toutes choses, il se confessa et communia dévotement: puis alla n premier lien en la. ville de Nazareth où l’ange annonça à la Vierge très sainte la très sacrée
(1) I Cor. , XIII, 4, 7.
incarnation, et où se fit la très adorable conception du Verbe éternel ; et là ce digne pèlerin se mit à contempler l’abîme de la bonté céleste qui avait daigné prendre chair humaine pour retirer l’homme de la perdition. De là il passa en Bethléem au lieu de la nativité, où L’on ne saurait dire combien de larmes il répandit, contemplant celles desquelles le Fils de Dieu, petit enfant de la Vierge, avait arrosé ce saint étable (1), baisant et rebaisant cent fois cette terre sacrée, et léchant la poussière sur laquelle la. première enfance du divin poupon avait été reçue. De Bethléem il alla en Bethabara (2), et passa jusqu’au petit lieu de Béthanie, où se ressouvenant que notre Seigneur s’était dévêtu peur être baptisé, il se dépouilla aussi lui-même, et entrant dans le Jourdain, se lavant et buvant des eaux d’icelui, il lui était advis d’y voir son Sauveur recevant le baptême par la main de son précurseur, et le Saint-Esprit descendant visiblement sur icelui sous la forme de colombe, avec les cieux encore ouverts, d’où, ce lui semblait, descendait la voix du Père éternel, disant: Celui-ci est mon Fils bien-aimé auquel je me complais (3). De Béthanie il va dans le désert, et y voit, des yeux de son esprit, le Sauveur jeûnant, combattant et vainquant l’ennemi, puis les anges qui le servent de viandes admirables. De là il va sur la montagne de Thabor, où il voit le Sauveur transfiguré; puis en la montagne de Sion, où il voit, ce lui semble encore, notre Seigneur
(1) Ce saint étable, le masculin pour le féminin.
(2) Bethabara, ville de la tribu de Benjamin où vint Josué.
(3) Matth., XVII, 5.
agenouillé dans le cénacle, lavant les pieds aux disciples, et leur distribuant par après son divin corps en la sacrée Eucharistie. Il passe le torrent de Cédron, et va au jardin de Gethsémani, où son coeur se fond ès larmes d’une très aimable douleur, lorsqu’il s’y représente son cher Sauveur suer le sang en cette extrême agonie qu’il y souffrait, puis tôt après, lié, garrotté et mené en Jérusalem, où il s’achemine aussi, suivant partout les traces de son bien-aimé ; et le voit en imagination, tramé çà et là chez Anne, chez Caïphe, chez Pilate, chez Hérode, fouetté, baffoué, craché (1), couronné d’épines, présenté au peuple, condamné à mort, chargé de sa croix, laquelle il porte, et la portant, fait la pitoyable rencontre de sa mère toute détrempée de douleur et des dames de Jérusalem pleurantes sur lui. Il monte enfin ce dévot pèlerin sur le mont Calvaire, ‘où il voit en esprit la croix étendue sur terre, et notre Seigneur que l’on renverse, que l’on, cloue pieds et mains sur iodle très cruellement. Il contemple de suite comme on lève la croix et le crucifié en l’air, et le sang qui ruisselle de tous les endroits de son divin corps. Il regarde la pauvre sacrée Vierge toute transpercée du glaive de douleur (2) ;. puis il tourne les yeux sur le Sauveur crucifié, duquel il écoute les sept paroles avec un amour non pareil; et enfin le voit mourant, puis mort, puis recevant le coup de lance, et montrant par l’ouverture de la plaie son coeur divin ; puis ôté de la croix et porté au sépulcre, où il va le suivant
(1) Craché, couvert de crachats.
(2) Luc., II, 35.
jetant une mer de larmes sur les lieux détrempés du sang de son Rédempteur : si qu’il entre dans le sépulcre, et ensevelit son coeur auprès du corps de son Maître ; puis ressuscitant avec lui, il va en Emmaüs, et voit tout ce qui se passe entre le Seigneur et les deux disciples; et enfin revenant sur le mont Olivet où se fit le mystère de l’Ascension, et en voyant les dernières marques et vestiges des pieds du divin Sauveur, prosterné sur icelles, et baisant mille et mille fois avec des soupirs d’un amour infini, il commença à retirer à soi toutes les forces ,de ses affections, comme un archer retire la corde de sou arc quand il veut décocher sa flèche; puis se relevant, les yeux et les mains tendus au ciel : O Jésus, dit-il, mon doux Jésus, je ne sais plus où vous chercher et suivre en terre. Eh! Jésus, Jésus, mon amour, accordez donc à ce coeur qu’il vous suive et s’en aille après vous là-haut; et avec ces ardentes paroles, il lança quant et quant (1) son âme au ciel, comme une sacrée sagette, que comme divin archer il tira au blanc de son très heureux objet.
Mais ses compagnons et serviteurs qui virent ainsi subitement tomber comme mort ce pauvre amant, étonnés de cet accident, coururent de force au médecin, qui venant trouva qu’en effet il était trépassé; et pour faire jugement assuré des causes d’une mort tant inopinée, s’enquiert de quelle complexion, de quelles moeurs et de quelle humeur était le défunt, et il apprit qu’il était d’un naturel tout doux, aimable, dévot à merveille, et
(1) Quant et quant, pour quand et quand, avec, en même temps.
grandement ardent en l’amour de Dieu. Sur quoi, sans doute, dit le médecin, son coeur s’est donc éclaté d’excès et de ferveur d’amour. Et afin de mieux affermir son jugement, il le voulut ouvrir et trouva ce brave coeur ouvert avec ce sacré mot gravé au dedans d’icelui; Jésus mon amour! L’amour donc fit en ce coeur l’office de la mort, séparant l’âme du corps sans concurrence d’aucune autre cause. Et c’est saint Bernardin de Sienne, auteur fort docte et fort saint,, qui fait ce récit au premier de ses sermons de l’Ascension.
Certes, un autre auteur presque du même âge, qui a célé son nom par humilité, mais qui serait néanmoins digne d’être nommé, en un livre qu’il a intitulé Miroir des spirituels,, raconte une antre histoire encore plus admirable; car il dit qu’ès quartiers de Provence il y avait un seigneur grandement adonné à l’amour de Dieu et à la dévotion du très saint Sacrement de l’autel. Or, un jour étant extrêmement affligé d’une maladie qui lui donnait des vomissements continuels, ou lui apporta la divine communion, laquelle n’osant recevoir à cause du danger qu’il y avait de la rejeter, il supplia son curé de la lui mettre sur la poitrine, et le signer avec icelle du signe de la croix, ce qui fut fait, et en un moment, cette poitrine enflammée du saint amour se fendit, et tira dedans soi le céleste aliment dans lequel était le bien-aime, et à même temps expira. Je vois bien à la vérité que cette histoire est grandement extraordinaire, et qui mériterait un témoignage du plus grand poids; mais après la très véritable histoire du coeur fendu de sainte Claire de Monfalcon, que tout le monde peut voir encore maintenant, et celle des stigmates de saint François qui est très assurée, mon âme ne trouve rien de malaisé à croire parmi les effets du divin amour.
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CHAPITRE XIII
Que la très sacrée Vierge mère de Dieu mourut d’amour pour son fils.
On ne peut quasi pas bonnement douter que le grand saint Joseph ne fût trépassé avant la Passion et mort du Sauveur, qui sans cela n’eût pas recommandé sa mère à saint Jean. Et comme pourrait-on donc imaginer que le cher enfant de son coeur, son nourrisson bien-aimé, ne l’assistât à l’heure de son passage? Bienheureux sont les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde (1). Hélas! combien de douceur, de charité et de miséricorde furent exercées par ce bon père nourricier envers le Sauveur lorsqu’il naquit petit enfant au monde ! Et qui pourrait donc croire qu’icelui sortant de ce monde, ce divin Fils ne lui rendit la pareille au centuple (2), le comblant de suavités célestes? Les cigognes sont un vrai portrait de la mutuelle piété des enfants envers les pères, et des pères envers les enfants; car comme ce sont des oiseaux passagers, elles portent leurs pères et mères vieux en leurs passages, ainsi qu’étant encore petites leurs pères et mères les avaient portées en même occasion. Quand le Sauveur était encore petit, le grand Joseph son père nourricier, et la très
(1) Matth., V, 7.
(2) Matth,, XIX, 29.
glorieuse Vierge sa mère l’avaient porté maintes fois, et spécialement au passage qu’ils firent de Judée en Egypte, et d’Egypte en Judée. Eh! qui doutera donc que ce saint père, parvenu à la fin de ses jours, n’ait réciproquement été porté par son divin nourrisson, au passage de ce monde en l’autre, dans le sein d’Abraham, pour de là le transporter dans le sien à la gloire, le jour de son ascension? Un saint qui avait tant aimé en sa vie ne pouvait mourir que d’amour: car son âme ne pouvant à souhait aimer son cher Jésus entre les distractions de cette vie, et ayant achevé le service qui était requis au bas-âge d’icelui, que restait-il sinon qu’il dit au Père éternel : O Père ! j’ai accompli l’oeuvre que vous m’aviez donnée à charge (1)? et puis au Fils : O mon enfant! comme votre père céleste remit votre corps entre mes mains au jour de votre venue au monde, ainsi en ce jour de mon départ de ce monde je remets mon esprit entre les vôtres.
Telle, comme je pense, fut la mort de ce grand patriarche, homme choisi pour faire les plus tendres et amoureux offices qui furent ni seront jamais faits à l’endroit du Fils de Dieu, après ceux qui furent pratiqués par sa céleste épouse, vraie mère naturelle de ce même fils, de laquelle il est impossible d’imaginer qu’elle soit morte d’autre sorte de mort que de celle d’amour, mort la plus noble de toutes, et due par conséquent à la plus noble vie qui fût oncques entre les créatures, mort de laquelle les anges mêmes désireraient de mourir, s’ils étaient capables de mort. Si les
(1) Joan., XVII, 4.
premiers chrétiens furent dits n’avoir qu’un coeur et une âme (1), à cause de leur parfaite mutuelle dilection, si saint Paul ne vivait plus lui-même, ains Jésus-Christ vivait en lui, à raison de l’extrême union de son coeur à celui de son Maître, par laquelle son âme était comme morte en son coeur qu’elle animait, pour vivre dans le coeur de son divin Sauveur; ô vrai Dieu, combien est-il plus véritable que la sacrée Vierge et son Fils n’avaient qu’une âme, qu’un coeur et qu’une vie; en sorte que cette sacrée mère, vivant, ne vivait pas elle, mais son Fils vivait en elle! Mère la plus amante et la plus aimée qui pouvait jamais être, mais amante et aimée d’un amour incomparablement plus éminent que celui de tous les ordres des anges et des hommes, à mesure que les noms de mère unique et de fils unique sont aussi des noms au-dessus de tous autres noms en matière d’amour. Et je dis de mère unique et d’enfant unique, parce que tous les autres enfants des hommes partagent la reconnaissance de leur production entre le père et la mère. Mais en celui-ci comme toute sa naissance humaine dépendit de sa seule mère, laquelle seule contribua (2) ce qui était requis à la vertu du Saint-Esprit pour la conception de ce divin enfant, aussi à elle seule fut dû et rendu tout l’amour qui provient de la production, de sorte que ce fils et cette mère furent unis d’une union d’autant, plus excellente qu’elle a un nom différent en amour par-dessus tous les autres noms; car à qui de tous les
(1) Act., IV, 32.
(2) Contribua, fournit, donna.
séraphins appartient-il de dire au Sauveur: Vous êtes mon vrai fils, et je vous aime comme mon vrai fils? et à qui de toutes les créatures fut-il jamais dit par le Sauveur.: Vous êtes ma vraie mère, et je vous aime comme ma vraie mère; vous êtes ma vraie mère toute mienne, et je suis votre vrai fils tout vôtre? Si donc un serviteur amant osa bien dire, et le dit en vérité, qu’il n’avait point d’autre vie que celle de son maître, hélas! combien hardiment et ardemment devait. exclamer cette mère : Je n’ai point d’autre vie que la vie de mon fils, ma vie est toute en la sienne, et la sienne toute en la mienne! Car ce n’était plus union, ains unité de coeur, d’âme et de vie entre cette mère et ce fils.
Or, si cette mère vécut de la vie de son Fils, elle mourut aussi de la mort de son Fils; car quelle (1) est la vie, telle est la mort. Le phénix, comme on dit, étant fort envieilli, ramasse sur le haut d’une montagne une quantité de bois aromatiques sur lesquels, comme sur son lit d’honneur, il va finir ses jours ; car lorsque le soleil au fort de son midi jette ses rayons plus ardents, ce tout unique oiseau, pour contribuer à l’ardeur du soleil un surcroît d’action, ne cesse point de battre-des ailes sur son bûcher jusqu’à ce qu’il lui ait fait prendre feu, et, brûlant avec icelui, il se consume et meurt entre ses flammes odorantes. De même, Théotime, la Vierge mère ayant assemblé en son esprit, par une vive et continuelle mémoire, tous les plus aimables mystères de la vie et mort de son Fils, et recevant toujours à droit
(1) Quelle... telle, pour telle, telle, qualis talis, en latin,
fil (1) parmi cela les plus ardentes inspirations que son Fils soleil de justice, jetât sur les humains au plus fort du midi de sa charité, puis d’ailleurs faisant aussi de son côté un perpétuel mouvement de contemplation; enfin le feu sacré de divin amour la consuma toute comme un holocauste de suavité, de sorte qu’elle en mourut, son âme étant toute ravie et transportée entre les bras de la dilection de son Fils. O mort amoureusement vitale ! ô amour vitalement mortel!
Plusieurs amants sacrés furent présents à la mort du Sauveur, entre lesquels ceux qui eurent le plus d’amour eurent le plus de douleur : car l’amour alors était tout détrempé en la douleur, et la douleur en l’amour : et tous ceux qui pour leur Sauveur étaient passionnés d’amour, furent amoureux de sa passion et douleur; mais la douce mère, qui aimait plus que tous, fut plus que tous outre-percée du glaive de douleur (2). La douleur du Fils fut alors une épée tranchante qui passa au-travers du coeur de la mère, d’autant que ce coeur de mère était collé, joint et uni à son Fils d’une union si parfaite que rien ne pouvait blesser l’un qu’il ne navrât aussi vivement l’autre. Or, cette-poitrine maternelle étant ainsi blessée d’amour, non seulement ne chercha pas la guérison de sa blessure, mais aima sa blessure plus que toute guérison, gardant chèrement les traits de douleur qu’elle avait reçus, à cause de l’amour qui les avait décochés dans son coeur, et désirant continuellement d’en mourir, puisque son Fils en était
(1) A droit fil, directement.
(2) Luc., II, 35.
mort, qui, comme dit toute l’Ecriture sainte et tous les docteurs, mourut entre les flammes de la charité, holocauste parfait pour tous les péchés du monde.
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CHAPITRE XIV
Que la glorieuse Vierge mourut d’un amour extrêmement doux et tranquille.
On dit d’un côté que Notre-Dame révéla à sainte Mathilde que la maladie de laquelle elle mourut ne fut autre chose qu’un assaut impétueux du divin amour; mais sainte Brigitte et saint Jean Damascène témoignent qu’elle mourut d’une mort extrêmement paisible; et l’un et l’autre est vrai, Théotime.
Les étoiles sont merveilleusement belles à voir, et jettent des clartés agréables; mais si vous y avez pris garde, c’est par brillements (1), étincellements et élans qu’elles produisent leurs rayons, comme si elles enfantaient la lumière avec effort à diverses reprises, soit que leur clarté étant faible ne puisse pas agir si continuellement avec égalité, soit que nos yeux imbéciles ne fassent pas leur vue constante et ferme à cause de la grande distance qui est entre eux et ces astres. Ainsi, pour ordinaire, les saints qui moururent d’amour sentirent une grande variété d’accidents et de symptômes de dilection avant que d’en venir au trépas, force élans, force assauts, force extases, force langueurs, force agonies, et semblait que leur amour
(1) Brillements, éclats soudaine
enfantât par effort et à plusieurs reprises leur bienheureuse mort : ce qui se fit à cause de la débilité de leur amour, non encore absolument parfait, qui ne pouvait pas continuer sa dilection avec une égale fermeté.
Mais ce fut tout autre chose en la très sainte Vierge; car comme nous voyons croître la belle aube du jour, non à diverses reprises et par secousses, ains par une certaine dilatation et croissance continue, qui est presque insensiblement sensible, en sorte que vraiment on la voit croître en clarté, mais si également que nul n’aperçoit aucune interruption, séparation ou discontinuation de ses accroissements; ainsi le divin amour croissait à chaque moment dans le coeur virginal de notre glorieuse Dame, mais par des croissances douces, paisibles et continues, sans agitation, ni secousse, ni violence quelconque. Ah! non, Théotime, il ne faut pas mettre une impétuosité d’agitation en ce céleste amour du coeur maternel de la Vierge; car l’amour, de soi-même, est doux, gracieux, paisible et tranquille. Que s’il fait quelquefois des assauts, s’il donne des secousses à l’esprit, c’est parce qu’il trouve de la résistance.
Mais quand les passages de l’âme lui sont ouverts sans opposition ni contrariété, il fait ses progrès paisiblement avec une suavité nonpareille. Ainsi donc la sainte dilection employait sa force dans le coeur virginal de sa mère sacrée, sans effort ni violente impétuosité, d’autant qu’elle ne trouvait ni résistance ni empêchement quelconque; car comme l’on voit les grands fleuves faire des bouillons et rejaillissements avec grand bruit ès endroits raboteux, esquels les rochers font des bancs et écueils, qui s’opposent et empêchent l’écoulement des eaux, ou au contraire se trouvant en la plaine ils coulent et flottent doucement sans effort, de même le divin amour trouvant ès âmes humaines plusieurs empêchements et résistances, comme à la vérité toutes en ont, quoique différemment, il y fait des violences, combattant les mauvaises inclinations, frappant le coeur, poussant la volonté par diverses agitations et différents efforts, afin de se faire faire place, ou du moins outre-passer ces obstacles.
Mais en la Vierge sabrée, tout favorisait et secondait le cours de l’amour céleste. Les progrès et accroissements d’icelui se faisaient incomparablement plus grands qu’en tout le reste des créatures, progrès néanmoins infiniment doux, paisibles et tranquilles. Non, elle ne se pâma pas d’amour ni de compassion auprès de la croix de son Fils, encore qu’elle eût alors le plus ardent et plus douloureux accès d’amour qu’on puisse imaginer; car bien que l’accès fût extrême, si fut-il toutefois également fort et doux tout ensemble, puissant et tranquille, actif et paisible, composé d’une chaleur aiguë, mais suave.
Je ne dis pas, Théotime, qu’en l’âme de la très sainte Vierge il n’y eût deux portions, et par conséquent deux appétits : l’un selon l’esprit et la raison supérieure, l’autre selon les sens et la raison inférieure; en sorte qu’elle pouvait sentir des répugnances et contrariétés de l’un à l’autre appétit; car ce travail se trouva même en notre Seigneur son Fils: mais je dis qu’en cette céleste mère toutes les affections étaient si bien rangées et ordonnées que le divin amour exerçait en elle son empire et sa domination très paisiblement, sans être troublée par la diversité des volontés ou appétits, ni par la contrariété des sens; parce que les répugnances de l’appétit naturel, ni les mouvements des sens n’arrivaient jamais jusqu’au péché, non pas même jusqu’au péché véniel; ains au contraire tout cela était saintement et fidèlement employé au service du saint amour pour l’exercice des autres vertus, lesquelles pour la plupart ne peuvent être pratiquées qu’entre les difficultés, oppositions et contradictions.
Les épines, selon l’opinion vulgaire, sont non seulement différentes, mais aussi contraires aux fleurs, et semble que, s’il n’y en avait point au monde, la chose en irait mieux: qui a fait penser à saint Ambroise que sans le péché il n’en serait point. Mais toutefois, puisqu’il y en a, le bon laboureur les rend utiles, et en fait des haies et clôtures autour des champs et jeunes arbres, auxquels elles servent de défenses et remparts contre les animaux. Ainsi la glorieuse Vierge ayant eu part à toutes les misères du genre humain, excepté celles qui tendent immédiatement au péché, elle les employa très utilement pour l’exercice et accroissement des saintes vertus de force, tempérance, justice et prudence, pauvreté, humilité, souffrance, compassion ; de sorte qu’elles ne donnaient aucun empêchement, ains beaucoup d’occasions à l’amour céleste de se renforcer par des continuels exercices et avancements et chez elle, Magdeleine ne se divertit(1) point de l’attention avec laquelle elle reçoit les impressions
(1) Divertit, détourne.
amoureuses du Sauveur, pour toute l’ardeur et sollicitude que Marthe peut avoir: elle a choisi l’amour de son Fils, et rien ne le lui ôte.
L’aimant, comme chacun sait, Théotime, tire naturellement à soi le fer par une vertu secrète et très admirable; mais pourtant cinq choses empêchent cette opération :1° la trop grande distance de l’un à l’autre ; 2° s’il y a quelque diamant entre deux ; 3° si le fer est engraissé ; 4° s’il est frotté d’un ail ; 5° si le fer est trop pesant. Notre coeur est fait pour Dieu, qui l’allèche continuellement, et ne cesse de jeter en lui les attraits de son céleste amour. Mais cinq choses empêchent la sainte attraction d’opérer : 1° le péché qui nous éloigne de Dieu ; 2° l’affection aux richesses; 3° les plaisirs sensuels; 4° l’orgueil et vanité ; 5° l’amour-propre avec la multitude des passions déréglées qu’il produit, et qui sont en nous un pesant fardeau, lequel nous accable. Or, nul de ces empêchements n’eut lieu au coeur de la glorieuse Vierge : 1° toujours préservée de tout péché; 2 toujours très pauvre de coeur; 3° toujours très pure; 4° toujours très humble; 5° toujours maîtresse paisible de toutes ses passions, et tout exempte de la rébellion que l’amour-propre fait à l’amour de Dieu. Et c’est pourquoi, comme le fer, s’il était quitte de tous empêchements et même de sa pesanteur, serait attiré fortement, mais doucement et d’une attraction égale par l’aimant, en sorte néanmoins que l’attraction serait toujours plus active et plus forte à mesure que l’un serait plus près de l’autre, et que le mouvement serait plus proche de sa fin ; ainsi, la très sainte Mère n’ayant rien en soi qui empêchât l’opération du divin amour de son Fils, elle s’unissait avec icelui d’une union incomparable, par des extases douces, paisibles et sans efforts; extases esquelles la partie sensible ne laissait pas de faire ses actions, sans donner pour cela aucune incommodité à l’union de l’esprit : comme réciproquement la parfaite application de son esprit ne donnait pas fort grand divertissement aux sens. Si que la mort de cette Vierge fut plus douce qu’on ne se peut imaginer, son Fils l’attirant suavement à l’odeur de ses parfums (1) ; et elle s’écoulant très amiablement après la senteur sacrée d’iceux dedans le sein de la bonté de son Fils. Et bien que cette sainte âme aimât extrêmement son très saint, très pur et très aimable corps ; si le quitta-t-elle néanmoins sans peine ni résistance quelconque, comme la chaste Judith, quoiqu’elle aimât grandement les habits de pénitence et de viduité, les quitta néanmoins et s’en dépouilla avec plaisir pour se revêtir de ses habits nuptiaux, quand elle alla se rendre victorieuse d’Holopherne; ou comme Jonathas, quand, pour l’amour de David, il se dépouilla de ses vêtements. L’amour avait donné près de la croix à cette divine épouse les suprêmes douleurs de la mort; certes il était raisonnable qu’enfin la mort lui donnât les souveraines délices de l’amour.
(1) Cant. cant., I, 3,
FIN DU SEPTIÉME LIVRE.

LIVRE HUITIÈME
DE L’AMOUR DE CONFORMITÉ PAR LEQUEL NOUS UNISSONS NOTRE VOLONTÉ A CELLE DE DIEU, QUI NOUS EST SIGNIFIÉE PAR SES COMMANDEMENTS, CONSEILS ET INSPIRATIONS
CHAPITRE PREMIER
De l’amour de conformité provenant de la sacrée complaisance.
Comme la bonne terre ayant reçu le grain, le rend en sa saison au centuple (1), ainsi le coeur qui a pris de la complaisance en Dieu ne se peut empêcher de vouloir réciproquement donner à Dieu une autre complaisance. Nul ne nous plaît à qui nous ne désirions de plaire. Le vin frais rafraîchit pour un temps ceux qui le boivent; mais soudain qu’il a été échauffé par l’estomac dans lequel il entre, il l’échauffe réciproquement; et plus l’estomac lui donne de chaleur; plus il lui en rend. Le véritable amour n’est jamais ingrat, il tâche de complaire à ceux esquels il se complaît; et de là Vient la conformité des amants qui nous fait être tels que ce que nous aimons. Le très dévot et très sage roi Salomon devint idolâtre
(1) Luc., VIII, 8.
et fou, quand il aima les femmes idolâtres et folles, et eut autant d’idoles que ces femmes en
avaient. L’Écriture appelle pour cela efféminés les hommes qui aiment éperdument les femmes pour leur sexe, parce que l’amour les transforme d’hommes en femmes quant aux moeurs et humeurs.
Or, cette transformation se fait insensiblement par la complaisance, laquelle étant entrée en nos coeurs, en engendre une autre pour donner à celui de qui nous l’avons reçue. On dit qu’il y a ès Indes un petits animal terrestre qui se plaît tant avec les poissons et dans la. mer, qu’à. force de venir souvent nager avec eux, enfin il devient poisson; et d’animal terrestre, il est rendu tout à fait animal marin. Ainsi à. force de se plaire en Dieu on devient conforme à Dieu, et notre volonté se transforme en celle de la divine Majesté par la complaisance qu’elle y prend. L’amour, dit saint Chrysostome, ou. il trouve, ou il fait la ressemblance; l’exemple de ceux que nous aimons a un doux et imperceptible empire et une autorité insensible sur nous il est forcé de les quitter ou de les imiter. Celui qui, attiré de la suavité des parfums, entre en la boutique d’un parfumeur, en recevant le plaisir qu’il prend à sentir ces odeurs, il se parfume soi-même; et au sortir de là il donne part aux autres du plaisir qu’il a reçu, répandant entre eux la senteur des parfums qu’il a contractée. Avec le plaisir que notre coeur prend en la chose aimés, il tire à soi les qualités d’icelle ; car la délectation ouvre le coeur, comme la tristesse le resserre; dont l’Écriture sacrée use souvent du mot de dilater, en lieu de celui de réjouir. Or, le coeur se trouvant ouvert par le plaisir, les impressions des qualités desquelles le plaisir dépend, entrent aisément en l’esprit; et avec elles les autres encore qui sont au même sujet, bien qu’elles nous déplaisent, ne laissent pas d’entrer en nous parmi la presse du plaisir; comme celui qui sans robe nuptiale (1) entra au festin parmi ceux qui étaient parés. Ainsi les disciples d’Aristote se plaisaient à parler bègue comme lui, et ceux de Platon tenaient les épaules courbées à son imitation En somme, le plaisir que l’on a en la chose, est un certain fourrier (2), qui fourre dans le coeur amant les qualités de la chose qui plaît. Et pour cela la sacrée complaisance nous transforme en Dieu que nous aimons; et à mesure qu’elle est grande, la transformation est-plus parfaite. Ainsi les saints qui ont grandement aimé, ont été fort vitement et parfaitement transformés, l’amour transportant et transmettant les moeurs et humeurs de l’un des coeurs en l’autre.
Chose étrange, mais véritable : s’il y a deux luths unisones (3), c’est-à-dire, de même son et accord, l’un près de l’autre, et que l’on joue d’un d’iceux, l’autre, quoiqu’on ne le touche point, ne laissera pas de résonner comme celui duquel on joue, la convenance de l’un à l’autre, comme par un amour naturel, faisant cette correspondance. Nous avons répugnance d’imiter ceux que nous haïssons, ès choses mêmes qui sont bonnes; et les
(1) Matth., XXII, 12.
(2) Fourrier désigne ici, ce que l’auteur explique lui-même, celui qui fourre, qui introduit.
(3) Unisones, à l’unisson.
Lacedémoniens ne voulurent pas suivre le bon conseil d’un méchant homme, sinon après qu’un homme de bien l’aurait prononcé. Au contraire, on ne peut s’empêcher de se conformer à ce qu’on aime. Le grand Apôtre dit, comme je pense en ce sens, que la loi n’est point mise aux justes (1); car, en vérité, le juste n’est juste, sinon parce qu’il a le saint amour, et s’il a l’amour, il n’a pas besoin qu’on le presse par la rigueur de la loi, puisque l’amour est le plus pressant docteur et solliciteur pour persuader au coeur qu’il possède l’obéissance aux volontés et intentions du bien-aimé. L’amour est un magistrat qui exerce sa puissance sans bruit, sans prévôt, ni sergents, par cette mutuelle complaisance par laquelle, comme nous nous plaisons en Dieu, nous désirons aussi réciproquement de lui plaire. L’amour est l’abrégé de toute la théologie, qui rend très saintement docte l’ignorance des Paul, des Antoine, des Hilarion, des Siméon, des François, sans livres, sans précepteurs, sans art. En vertu de cet amour, la bien-aimée peut dire en assurance : Mon bien-aimé est tout mien, par la complaisance de laquelle il me plaît et me paît ; et moi je suis toute à lui (2) par bienveillance de laquelle je lui p’ais et le repais. Mon coeur se paît de se plaire en lui, et le sien se paît de quoi je lui plais pour lui; tout ainsi qu’un sacré berger il me paît, comme sa chère brebis, entre les lis de ses perfections esquelles je me plais; et pour moi, comme sa chère brebis, je le pais du fait de mes affections, par lesquelles je lui veux
(1) I Tim., I, 9.
(2) Cant., cant., II, 16.
plaire. Quiconque se plait véritablement en Dieu, désire de plaire fidèlement à Dieu, et, pour lui plaire, de se conformer à lui.
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CHAPITRE II.
De la conformité de soumission qui procède de l’amour de bienveillance.
La complaisance attire donc en nous les traits des perfections divines selon que nous sommes capables de les recevoir, comme le miroir reçoit la ressemblance du soleil, non selon l’excellence et grandeur de ce grand et admirable luminaire, mais selon la capacité et mesure. de sa glace, si que nous sommes ainsi rendus conformes à Dieu.
Mais outre cela, l’amour de bienveillance nous donne cette sainte conformité par une autre voie. L’amour de complaisance tire Dieu dedans nos coeurs mais l’amour de bienveillance jette nos coeurs en Dieu, et par conséquent toutes nos actions et affections, les lui dédiant et consacrant très amoureusement : car la bienveillance désire à Dieu tout l’honneur, toute la gloire et toute la reconnaissance qu’il est possible de lui rendre, comme un certain bien extérieur qui est dû à la bonté.
Or, ce désir se pratique selon la complaisance que nous avons. en Dieu, en la façon qui s’ensuit. Nous avons eu une extrême complaisance à voir que Dieu est souverainement bon; et partant nous désirons, par l’amour de bienveillance, que tous les amours qu’il nous est possible d’imaginer, soient employés à bien aimer cette bonté. Nous nous sommes plu en la souveraine excellence de la perfection de Dieu; ensuite de cela nous désirons qu’il soit souverainement loué, honoré et adoré. Nous nous sommes délectés à considérer comme Dieu est non seulement le premier principe, mais aussi la dernière fin, auteur, conservateur et seigneur de toutes choses; à raison de quoi nous souhaitons que tout lui soit soumis par une souveraine obéissance. Nous voyons la volonté de Dieu souverainement parfaite, droite, juste et équitable; et à cette considération nous désirons qu’elle soit la’ règle et la loi souveraine de toutes choses, et qu’elle soit suivie, servie et obéie par toutes les autres volontés.
Mais notez, Théotime, que je ne traite pas ici de l’obéissance qui est due à Dieu parce qu’il est notre seigneur et maître, notre père et bienfaiteur: car cet-te sorte d’obéissance appartient à la vertu de justice, et non pas à l’amour. Non, ce n’est pas cela dont je parle à présent: car encore qu’il n’y eût ni enfer pour punir les rebelles, ni paradis pour récompenser les bons, et que nous n’eussions nulle sorte d’obligations ni de devoir à Dieu (et ceci soit dit par imagination de chose impossible, et qui n’est presque pas imaginable) ; si est-ce toutefois que (1) l’amour de bienveillance nous porterait à rendre toute obéissance et soumission à Dieu par élection et inclination, voire même par une douce violence amoureuse, en considération de la souveraine bonté, justice et droiture de la divine volonté.
Voyons-nous pas, Théotime, qu’une fille, par
(1) Si est-ce que, toujours est-il que.
une libre élection qui procède de l’amour de bienveillance, s’assujettit à un époux, auquel d’ailleurs elle n’avait aucun devoir; qu’un gentilhomme se soumet au service d’un prince étranger, ou bien jette sa volonté ès mains du supérieur de quelque ordre de religion auquel il se rangera?
Ainsi donc se fait la conformité de notre coeur avec celui de Dieu, lorsque par la sainte bienveillance nous jetons toutes nos affections entre les mains de la divine volonté, afin qu’elles soient par icelle pliées et maniées, à son gré, moulées et formées selon son bon plaisir. Et en ce point consiste la très profonde obéissance d’amour, laquelle n’a pas besoin d’être excitée par menaces ou récompenses, ni par aucune loi ou par quelque commandement; car elle prévient tout cela, se soumettant à Dieu - pour la seule très parfaite bonté qui est en lui, à raison de laquelle il mérite que toute volonté lui soit obéissante, sujette et soumise, se conformant et unissant à jamais en tout et partout à ses intentions divines,
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CHAPITRE III
Comme nous nous devons conformer à la divine volonté que l’on appelle signifiée.
Nous considérons quelquefois la volonté de Dieu en elle-même; et la voyant toute sainte et toute bonne, il nous est aisé de la louer, bénir et adorer, et de sacrifier notre volonté et toutes celles des autres créatures à son obéissance, par cette divine exclamation : Votre volonté soit faite en la terre comme au ciel (1). D’autres fois nous considérons la volonté de Dieu en ses effets particuliers, comme ès événements qui nous touchent, et ès occurrences qui nous arrivent; et finalement en la déclaration et manifestation de ses intentions. Et, bien qu’en vérité sa divine majesté n’ait qu’une très unique et très simple volonté, si est-ce que nous la marquons de noms différents, suivant la variété des moyens par lesquels nous la connaissons; variété selon laquelle nous sommes aussi diversement obligés de nous conduire à icelle.
La doctrine chrétienne nous propose clairement les vérités que Dieu veut que nous croyions, les biens qu’il veut que nous espérions, les peines qu’il veut que nous craignions, ce qu’il veut que nous aimions, les commandements qu’il veut que nous fassions et les conseils qu’il désire que nous suivions. Et tout cela s’appelle la volonté signifiée de Dieu, parce qu’il nous a signifié et manifesté qu’il veut et entend que tout cela soit cru, espéré, craint, aimé et pratiqué.
Or, d’autant que cette volonté signifiée de Dieu procède par manière de désir, et non par manière de vouloir absolu, nous pouvons ou la suivre par obéissance, ou lui résister par désobéissance, car Dieu fait trois actes de sa volonté pour ce regard (2) : il veut que nous puissions résister, il désire que nous ne résistions pas, et permet néanmoins que nous résistions si nous voulons. Que nous puissions résister, cela dépend de notre naturelle condition et liberté; que nous résistions,
(1) Matth., VI, 10.
(2) Pour ce regard, dans ce but
cela dépend de notre malice; que nous ne résistions pas, c’est selon le désir de la divine bonté. Quand donc nous résistons, Dieu ne contribue rien à notre désobéissance; ains laissant notre volonté en la main (1) de son franc arbitre, il permet qu’elle choisisse le mal. Mais quand nous obéissons, Dieu contribue son secours, son inspiration et sa grâce. Car la permission est une action de la volonté, qui de soi-même est bréhaigne (2), stérile, inféconde, et, par manière de dire, c’est une action passive, qui ne fait rien, ains laisse faire. Au contraire, le désir est une action active, féconde, fertile, qui excite, semond (3) et presse. C’est pourquoi Dieu désirant que nous suivions, sa volonté signifiée, il nous sollicite, exhorte, incite, inspire, aide et secourt; niais permettant que nous résistions, il ne fait autre chose que de simplement nous laisser faire ce que nous voulons, selon notre libre élection, contre son désir et intention. Et toutefois ce désir est un vrai désir: car comme peut-on exprimer plus naïvement le désir que l’on a qu’un ami fasse bonne chère, que de préparer un bon et excellent festin, comme fit ce roi de la parabole évangélique; puis l’inviter, presser et presque contraindre, par prières, exhortations et poursuites, de venir s’asseoir à table et de manger? Certes, celui qui, à vive force, ouvrirait la bouche à un ami, lui fourrerait la viande dans le gosier, et la lui ferait avaler, il ne lui donnerait pas un festin de courtoisie, mais le traiterait en bête, et comme un
(1) Eccl., XV, 14.
(2) Bréhaigne, stérile, qui ne produit pas,
(3) Semond, reprend.
chapon qu’on veut engraisser. Cette espèce de bienfait veut être offert par semonces, remontrances et sollicitations, et non violemment et forcément exercé. C’est pourquoi il se fait par manière de désir, et non de vouloir absolu. Or, c’en est de même de la volonté signifiée de Dieu; car par icelle Dieu désire d’un vrai désir que nous fassions ce qu’il déclare; et à cette occasion il nous fournit tout ce qui est requis, nous exhortant et pressant de l’employer. En ce genre de faveur on ne peut rien désirer de plus. Et comme les rayons de soleil ne laissent pas d’être vrais rayons, quand ils sont rejetés et repoussés par quelque obstacle; aussi la volonté signifiée de Dieu ne laisse pas d’être vraie volonté de Dieu, encore qu’on lui résiste, et bien qu’elle ne fasse pas tant d’effets comme si on la secondait.
La conformité donc de notre coeur à la volonté signifiée de Dieu consiste en ce que nous voulions tout ce que la divine bonté nous signifie être de son intention, croyant selon sa doctrine, espérant selon ses promesses, craignant selon ses menaces, aimant et vivant selon ses ordonnances et avertissements, à quoi tendent les protestations que si souvent nous en faisons ès saintes cérémonies ecclésiastiques. Car pour cela nous demeurons debout tandis qu’on lit les levons de l’Évangile, comme prêts à obéir à la sainte signification de la volonté de Dieu, que l’Évangile contient. Pour cela nous baisons le livre à l’endroit de l’Évangile, comme adorant la sainte parole qui déclare la volonté céleste. Pour cela plusieurs saints et saintes portaient sur leurs poitrines anciennement l’Évangile en écrit, comme un épithème (1) d’amour, ainsi qu’on lit de sainte Cécile; et de fait on trouva celui de saint Matthieu sur le coeur de saint Barnabé trépassé, écrit de sa propre main. Ensuite de quoi, ès anciens conciles, on mettait au milieu de l’assemblée de tous les évêques un grand trône, et sur icelui le livre des saints Évangiles, qui représentait la personne du Sauveur, roi, docteur, directeur, esprit et unique coeur des conciles et de toute l’Église : tant on honorait la signification de la volonté de Dieu exprimée en ce divin livre. Certes, le grand miroir de l’ordre pastoral, saint Charles, archevêque de Milan, n’étudiait jamais dans l’Écriture sainte, qu’il ne se mit à genoux et tête nue, pour témoigner le respect avec lequel il fallait entendre et lire la volonté de Dieu signifiée.
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CHAPITRE IV
De la conformité de notre volonté avec celle que Dieu a de nous sauver.
Dieu nous a signifié en tant de sortes et par tant de moyens qu’il voulait que nous fussions tous sauvés, que nul ne le peut ignorer. A cette intention, il nous a faits à son image et semblance (2) par la création, et s’est fait à notre image et semblance par l’incarnation; après laquelle il a souffert la mort pour racheter toute la race des hommes et la sauver : ce qu’il fit avec tant d’amour, que, comme raconte le grand saint Denis, apôtre de la France, il dit un jour au saint homme Carpus (3) qu’il était prêt à pâtir encore
(1) Epithème, médicament topique.
(2) Semblance, ressemblance.
(3) Carpus, V. t. Ier p. 328.
une fois pour sauver les hommes, et que cela lui serait agréable, s’il se pouvait faire sans le péché d’aucun homme.
Or, bien que tous ne se sauvent pas, cette volonté néanmoins ne laisse pas d’être une vraie volonté de Dieu, qui agit en nous selon la condition de sa nature et de la nôtre : car sa bonté le porte à nous communiquer libéralement le secours de sa grâce, afin que nous parvenions au bonheur de sa gloire; mais notre nature requiert que sa libéralité nous laisse en liberté de nous en prévaloir pour nous sauver, on de le mépriser pour nous perdre.
J’ai demandé une chose, disait le Prophète, et c’est celle-ci que je requerrai à jamais que je voie la volupté du Seigneur et que je visite son temple (1). Mais quelle est la volupté de la souveraine bonté, sinon de se répandre et communiquer ses perfections? Ceters, ses délices sont d’être avec les enfants des hommes (2), pour verser ses grâces sur eux. Rien n’est si agréable et délicieux aux gens libres que de faire leur volonté. Notre sanctification est la volonté de Dieu (3), et notre salut son bon plaisir: or, il n’y a nulle différence entre le bon plaisir et la bonne volupté, ni par conséquent donc entre la bonne volupté et la bonne volonté divine; ains la volonté que Dieu a pour le bien des hommes est appelée bonne (4), parce qu’elle est aimable, propice, favorable, agréable, délicieuse : et comme les Grecs, après saint Paul,
(1)Ps., XXVI, 4.
(2) Prov., VIII, 31.
(3) I Thess., IV, 3.
(4) Rom., XII, 2.
ont dit; c’est une vraie philanthropie, c’est-à-dire, une bienveillance ou volonté tout amoureuse envers les hommes.
Tout le temple céleste de l’Église triomphante et militante résonne (1) de toutes parts les cantiques de ce doux am6ur de Dieu envers nous. Et le corps très sacré du Sauveur, comme un temple très saint de sa divinité, est tout paré de marques et enseignes de cette bienveillance. C’est pourquoi, en visitant le temple divin, nous voyons ces aimables délices que son coeur prend à nous favoriser.
Regardons donc cent fois le jour cette amoureuse volonté de Dieu; et fondant notre volonté dans icelle, écrions (2) dévotement: O bonté d’infinie douceur, que votre volonté est aimable, que vos faveurs sont désirables ! Vous nous avez créés pour la vie éternelle; et votre poitrine maternelle, enflée des mamelles sacrées d’un amour incomparable, abonde en lait de miséricorde, soit pour pardonner aux pénitents, soit pour perfectionner les justes. Hé ! pourquoi donc ne collons-nous pas nos volontés à la vôtre, comme les petits enfants s’attachent au sein de leur mère, pour sucer le lait de vos éternelles bénédictions?
Théotime, nous devons vouloir notre salut ainsi que Dieu le veut : or, il veut notre salut par manière de désir, et nous le devons aussi incessamment désirer ensuite de son désir. Non seulement il veut, mais en effet il nous donne tous les moyens requis pour nous faire parvenir
(1) Résonne, fait retentir.
(2) Ecrions, écrions-nous, disons.
au salut; et nous, ensuite du désir (1) que nous avons d’être sauvés, nous devons non seulement vouloir, mais en effet accepter toutes les grâces qu’il nous a préparées et qu’il nous offre. Il suffit de dire : Je désire d’être sauvé ; mais il ne suffit pas de dire : Je désire embrasser les moyens convenables pour y parvenir; aine il faut d’une résolution absolue, vouloir et embrasser les grâces que Dieu nous départ : car il faut que notre volonté corresponde à celle de Dieu. Et d’autant qu’elle nous donne les moyens de nous sauver, nous les devons recevoir comme nous devons désirer le salut, ainsi qu’elle nous le désire, et parce qu’elle le désire.
Mais il arrive maintes fois que les moyens de parvenir au salut, considérés en bloc ou en général, sont agréables à notre coeur, et regardés en détail et particulier, ils lui sont effroyables. Car n’avons-nous pas vu le pauvre saint Pierre disposé à recevoir en général toutes sortes de peines, et la mort même, pour suivre son maître? et néanmoins quand ce vint au fait et au prendre, pâlir, trembler et renier son maître à la voix d’une simple servante? Chacun pense pouvoir boire le calice de notre Seigneur avec lui (2); mais quand on nous le présente par effet (3), on s’enfuit, on quitte tout. Les choses représentées particulièrement font une impression plus forte, et blessent plus sensiblement l’imagination. C’est pourquoi en l’Introduction, nous avons donné par avis qu’après les affections générales on fît des
1) Ensuite du désir, outre le désir,
2) Matth., XX, 22.
3) Par effet, en réalité.
résolutions particulières en la sainte oraison. David acceptait en particulier des afflictions comme un acheminement à sa perfection, quand il chantait en cette sorte : O qu’il m’est bon, Seigneur, que vous m’ayez humilié, afin que j’apprenne vos justifications (1)! Ainsi furent les apôtres joyeux, ès tribulations, de quoi ils avaient la faveur d’endurer des ignominies pour le nom de leur Sauveur (2).
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CHAPITRE V
De la conformité de notre volonté à celle de Dieu qui nous est signifiée par ses commandements.
Le désir que Dieu a -de nous faire observer ses commandements est extrême, ainsi que toute l’Écriture témoigne. Et comme le pouvait-il mieux exprimer que par les grandes récompenses qu’il propose aux observateurs de sa loi, et les étranges supplices dont il menace les violateurs d’icelle? C’est pourquoi David exclame : O Seigneur! vous avez ordonné que vos commandements soient trop plus (3) observés (4).
Or, l’amour de complaisance regardant ce désir divin, veut complaire à Dieu en l’observant:
l’amour de bienveillance, qui veut tout soumettre ù Dieu, soumet par conséquent nos désirs et use volontés à celle-ci que Dieu nous a signifiée; et de là provient non seulement l’observation, mais aussi l’amour des commandements que David
(1) Ps., CXVIII, 71.
(2) Act., V, 41.
(3) Trop plus, au delà, de la manière la plus complète.
(4) Ps., CXVIII, 4.
exalte d’un style extraordinaire au psaume 118, qu’il semble n’avoir fait que pour ce sujet :
Que j’aime votre loi d’un très ardent amour !
C’est tout mon entretien, j’en parle tout le jour.
O Seigneur ! je chéris vos très saints témoignages
Plus que l’or et l’éclat du topaze doré,
Que doux à mon palais sont vos sacrés langages !
Pour moi fade est le miel, s’il leur est comparé (1).
Mais pour exciter ce saint et salutaire amour des commandements, nous devons contempler leur beauté, laquelle est admirable. Car comme il y a des oeuvres qui sont mauvaises parce qu’elles sont défendues, et des autres qui sont défendues parce qu’elles sont mauvaises; aussi y en a-t-il qui sont bonnes parce qu’elles sont commandées, et des autres qui sont commandées parce qu’elles sont bonnes et très utiles; de sorte que toutes sont très bonnes et très aimables, parce que le commandement donne la bonté aux unes qui n’en auraient point autrement, et donne un surcroît de bonté aux autres, qui sans être commandées ne laisseraient pas d’être bonnes.
Nous ne recevons pas le bien en bonne part quand il nous est présenté par une main ennemie. Les Lacédémoniens ne voulurent- pas suivre un fort sain et salutaire conseil d’un méchant homme, jusqu’à ce qu’un homme de bien le leur redit. Au contraire, le présent n’est jamais qu’agréable quand un ami le fait: les plus doux commandements deviennent âpres si un coeur tyran et cruel les impose, et ils deviennent très aimables quand l’amour les ordonne: le service de Jacob lui semblait une royauté, parce qu’il procédait de l’amour.
(1) Ps., CXVIII, 97, 127, 130.
O que doux et désirable est le joug de la loi céleste qu’un roi si aimable a établie sur nous!
Plusieurs observent les commandements comme on avale les médecines, plus crainte de mourir damnés que pour le plaisir de vivre au gré du Sauveur. Ains comme il y a des personnes qui, pour agréable que soit un médicament, ont du contre-coeur à le prendre, seulement parce qu’il porte le nom de médicament; aussi y a-t-il des âmes qui ont en horreur les actions commandées, seulement parce qu’elles sont commandées; et s’est trouvé tel homme, ce dit-on, qui ayant doucement vécu dans la grande ville de Paris l’espace de quatre-vingts ans sans en sortir, soudain qu’on lui eut enjoint de par le roi d’y demeurer encore le reste de ses jours, il alla dehors voir les champs que de sa vie il n’avait désirés.
Au contraire, le coeur amoureux aime les commandements; et plus ils sont de chose difficile, plus il les trouve doux et agréables, parce qu’il complaît plus parfaitement au bien-aimé et lui rend plus d’honneur. Il lance et chante des hymnes d’allégresse, quand Dieu lui enseigne ses commandements et justifications (1). Et comme le pèlerin qui va gaiement chantant en son voyage, ajoute voirement la peine du chant à celle du marcher, et néanmoins en effet par surcroît de peine il se désennuie et allège du travail du chemin; aussi l’amant sacré trouve tant de suavité aux commandements, que rien ne lui donne tant d’haleine et de soulagement en cette vie mortelle que la gracieuse charge des préceptes de son Dieu. Dont le saint Psalmiste s’écrie : O Seigneur, vos
(1) Ps., CXVIII, 171.
justifications ou commandements me sont des douces chansons en ce lieu de mon pèlerinage (1). On dit que les mulets et chevaux chargés de figues (2) succombent incontinent au faix et perdent toutes leurs forces. Plus douces que les figues est la loi du Seigneur; mais l’homme brutal qui s’est rendu comme le cheval et mulet, es quels il n’y a point d’entendement (3), perd le courage et ne peut trouver des forces pour porter cet aimable faix. Au contraire, comme une branche d’agnus-castus (4) empêche de lassitude le voyageur qui la porte, aussi la croix, la mortification, le joug, la loi du Sauveur, qui est le vrai agneau chaste, est une charge qui délasse, qui soulage et récrée les coeurs qui aiment sa divine Majesté. On n’a point de travail en ce qui est aimé; on s’il y a du travail, c’est un travail bien-aimé le travail mêlé du saint amour est un certain aigre-doux plus agréable au goût qu’une pure douceur.
Le divin amour nous rend donc ainsi conformes à la volonté de Dieu, et nous fait soigneusement observer ses commandements en qualité de désir absolu de sa majesté à laquelle nous voulons plaire; si que cette complaisance prévient par sa douce et aimable violence la nécessité d’obéir que la loi nous impose, convertissant cette nécessité en vertu de dilection, et toute la difficulté en délectation.
(1) Ps., LIV.
(2) Croyance populaire du temps, sans doute.
(3) Ps., XXXI, 9.
(4) Agnus castus, gattilier, arbrisseau aromatique auquel on attribuait anciennement des propriétés qui lui faisaient donner ce nom d’agneau chaste.
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CHAPITRE VI.
De la conformité de notre volonté à celle que Dieu nous a signifiée par ses conseils.
Le commandement témoigne une volonté fort ent,ière et pressante de celui qui ordonne; mais le conseil ne nous représente qu’une volonté de souhait. Le commandement nous oblige, le conseil nous incite seulement. Le commandement rend coupables les transgresseurs; le conseil rend seulement moins louables ceux qui ne le suivent pas. Les violateurs des commandements méritent d’être damnés: ceux qui négligent les conseils méritent seulement d’être moins glorifiés. Il y a différence entre commander et recommander. Quand on commande, on use d’autorité pour obliger; quand on recommande, on use d’amitié pour induire et provoquer. Le commandement impose nécessité; le conseil et recommandation nous incite à ce qui est de plus grande utilité. Au commandement correspond l’obéissance, et la créance au conseil. On suit le conseil afin de plaire, et le commandement pour ne pas déplaire. C’est pourquoi l’amour de complaisance qui nous oblige de plaire au bien-aimé, nous porte par conséquent à la suite de ses conseils; et l’amour de bienveillance qui veut que toutes les volontés et affections lui soient soumises, fait que nous voulons, non seulement ce qu’il ordonne, mais ce qu’il conseille et à quoi il exhorte ; ainsi que l’amour et respect qu’un enfant fidèle porte à son bon père, le fait résoudre de vivre, non seulement selon les commandements qu’il impose, mais encore selon les désirs et inclinations qu’il manifeste.
Le conseil se donne voirement en faveur de celui qu’on conseille, afin qu’il soit parfait. Si tu veux être parfait, dit le Sauveur, va, vends tout ce que tu as. et’le donne aux pauvres et me suis (1).
Mais le coeur amoureux ne reçoit pas le conseil pour son utilité, ains pour se conformer au désir de celui qui conseille, et rendre l’hommage qui est dû à sa volonté. Et partant il ne reçoit les conseils, sinon ainsi que Dieu le veut; et Dieu ne veut pas qu’un chacun observe tous les conseils, ains seulement ceux qui sont convenables selon la diversité des personnes, des temps, des occasions et des forces, ainsi que la charité le requiert; car c’est
elle qui, comme reine de toutes les vertus, de tous les commandements, de tous les conseils, et en somme de toutes les lois et de toutes les actions chrétiennes, leur donne à tous et à toutes le rang, l’ordre, le temps et la valeur.
Si ton père ou ta mère ont une vraie nécessité de ton assistance pour vivre, il n’est pas temps alors de pratiquer le conseil de la retraite en un monastère; car la charité t’ordonne que tu ailles en effet exécuter ce commandement d’honorer, servir, aider et secourir ton père ou ta mère (2). Tu es un prince par la postérité duquel les sujets de la couronne qui t’appartient doivent être conservés en paix, et assurés contre la tyrannie, sédition et guerre civile : l’occasion donc d’un si grand bien t’oblige de produire en un saint mariage des légitimes successeurs. Ce n’est pas perdre la chasteté, ou au moins c’est la perdre chastement, que de la sacrifier au bien public en faveur
(1) Matth., X, 21.
(2) Ex., XXIX, 12.
de la charité. As-tu une santé faible, inconstante, qui a besoin de grands supports? Ne te charge donc pas volontairement de la pauvreté effectuelle; car la charité te le défend. Non seulement la charité ne permet pas aux pères de famille de tout vendre pour donner aux pauvres, mais leur ordonne d’assembler honnêtement ce qui est requis pour l’éducation et sustentation de la femme, des enfants et serviteurs; comme aussi aux rois et princes d’avoir des trésors qui, provenus d’une juste épargne et non de tyranniques inventions servent comme de salutaires préservatifs contre les ennemis visibles. Saint Paul ne conseille-t-il pas aux mariés, passé le temps de l’oraison, de retourner (1) au train bien réglé au devoir nuptial ?
Les conseils sont tous donnés pour la perfection du peuple chrétien, mais non pas pour celle de chaque chrétien en particulier. Il y a des circonstances qui les rendent quelquefois impossibles, quelquefois inutiles, quelquefois périlleux, quelquefois nuisibles à quelques-uns, qui est une des intentions pour lesquelles notre Seigneur dit de l’un d’iceux ce qu’il veut -être entendu de tous : Qui te peut prendre, qu’il le prenne (2); comme s’il disait, ainsi que saint Jérôme expose: Qui peut gagner et emporter l’honneur de la chasteté comme un prix de réputation, qu’il le prenne car il est exposé à ceux qui courront vaillamment. Tous donc ne peuvent pas, c’est-à-dire, il n’est pas expédient à tous d’observer tous les conseils, lesquels étant donnés en faveur de la charité,
(1) 1 Cor., vu, 5.
(2) Matth., XIX. 12
elle sert de règle et de mesure à l’exécution d’iceux.
Quand donc la charité l’ordonne, on tire les moines et religieux des cloîtres pour en faire des cardinaux, des prélats, des curés; voire même on les réduit quelquefois au mariage pour le repos des royaumes, ainsi que j’ai dit ci-dessus. Que si la charité fait sortir des cloîtres ceux qui par voeu solennel s’y étaient attachés, à plus forte raison, et pour moindre sujet, on peut, par l’autorité de cette même charité, conseiller à plusieurs de demeurer chez eux, garder leurs moyens, se marier, voire de prendre les armes et aller à la guerre, qui est une profession si dangereuse.
Or, quand la charité porte les uns à la pauvreté, et qu’elle en retire les autres, quand elle en pousse les uns au mariage, les autres à la continence; qu’elle enferme l’un dans le cloître, et en fait sortir l’autre, elle n’a pas besoin d’en rendre raison à personne; car elle a la plénitude de la puissance en la loi chrétienne, selon qu’il est écrit La charité peut toutes choses (1); elle a le comble de la prudence, selon qu’il est dit : La charité ne fait rien en vain (2). Que si quelqu’un veut contester, et lui demander pourquoi elle fait ainsi, elle répondra hardiment : Parce que te Seigneur en a besoin (3); tout est fait pour la charité, et la charité pour Dieu; tout doit servir à la charité, et elle à personne, non pas même à son bien-aimé, duquel elle n’est pas servante, mais épouse. Pour cela on doit prendre d’elle l’ordre de l’exercice
(1) I Cor., XIII.
(2) Ibid., 4.
(3) Matth., XXI, 3.
des conseils; car aux uns elle ordonnera la chasteté, et non la pauvreté; aux autres l’obéissance, et non la chasteté; aux autres le jeûne, et non l’aumône; aux autres l’aumône, et non le jeûne; aux autres la solitude, et non la charge pastorale; aux autres la conversation, et non la solitude. En somme, c’est une eau sacrée par laquelle le jardin de l’Église est fécondé, et bien qu’elle n’ait qu’une couleur sans couleur, les fleurs néanmoins qu’elle fait croître ne laissent pas d’avoir une chacune sa couleur différente. Elle fait des martyrs plus vermeils que la rose, des vierges plus blanches que le lis aux uns elle donne le fin violet de la mortification, aux autres le jaune des soucis du mariage; employant diversement les conseils pour la perfection des âmes qui sont si heureuses que de vivre sous sa conduite.
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CHAPITRE VII
Que l’amour de la volonté de Dieu signifiée ès commandements nous porte à l’amour des conseils.
O Théotime ! que cette volonté divine est aimable! ô qu’elle est amiable (1) et désirable ! ô loi toute d’amour et toute pour l’amour! Les Hébreux, par le mot de paix, entendent l’assemblage et comble de tous biens, c’est-à-dire, la félicité; et le Psalmiste s’écrie : Qu’une paix plantureuse abonde à ceux qui aiment la loi de Dieu, et que nul choppement (2) ne leur arrive (3); comme s’il voulait dire: O Seigneur! que de suavité en l’amour de vos
(1) Amiable, douce.
(2) Choppement, action de chopper, heurter en marchant.
(3) Ps., CXVIII, 165
sacrés commandements! toute douceur délicieuse saisit le coeur qui est saisi de la dilection de votre loi. Certes ce grand roi, qui avait son coeur fait selon le coeur de Dieu, savourait si fort la parfaite excellence des ordonnances divines, qu’il semble que ce soit un amoureux épris de la beauté de cette loi, comme de la chaste épouse et reine de son coeur, ainsi qu’il appert par les continuelles louanges qu’il lui donne.
Quand l’épouse céleste veut exprimer l’infinie suavité des parfums de son divin époux: Votre nom, lui dit-elle, est un onguent répandu (1); comme si elle disait : Vous êtes si excellemment parfumé, qu’il semble que vous soyez tout parfum, et qu’il soit à propos de vous appeler onguent et parfum, plutôt qu’oint et parfumé. Ainsi l’âme qui aime Dieu, est tellement transformée en la volonté divine, qu’elle mérite plutôt d’être nommée volonté de Dieu, qu’obéissante ou sujette à la volonté divine ; dont Dieu dit par Isaïe qu’il appellera l’Église chrétienne d’un nom nouveau que la bouche du Seigneur nommera (2), marquera et gravera dans le coeur de ses fidèles; puis expliquant ce nom, il dit que ce sera : Ma volonté en icelle (3); comme s’il disait qu’entre ceux qui ne sont pas chrétiens, un chacun a sa volonté propre au milieu de son coeur; mais parmi les vrais enfants du Sauveur, chacun quittera sa volonté, et il n’y aura plus qu’une volonté maîtresse, régente et universelle, qui animera, gouvernera et dressera toutes les âmes, tous les coeurs et toutes les volontés; et le nom
(1) Cant. cant., 1, 2.
(2) Is., LXII, 2.
(3) Ibid., 4.
d’honneur des chrétiens ne sera autre chose, sinon la volonté de Dieu en eux : volonté qui règnera sur toutes les volontés, et les transformera toutes en soi; de sorte que les volontés des chrétiens et la volonté de notre Seigneur ne soient plus qu’une seule volonté. Ce qui fut parfaitement vérifié en la primitive Église, lorsque, comme dit le glorieux saint Luc, en la multitude des croyants il n’y avait qu’un coeur et qu’une âme (1) : car il n’entend pas parler du coeur qui fait vivre nos corps, ni de l’âme qui anime ces coeurs d’une vie humaine; mais il parle du coeur qui donne la vie céleste à nos âmes, et de l’âme qui anime nos coeurs de la vie surnaturelle : coeur et âme très unique des vrais chrétiens, qui n’est autre chose que la volonté de Dieu. La vie, dit le Psalmiste, est en la volonté de Dieu (2), non seulement parce que notre vie temporelle dépend de la volonté divine, mais aussi d’autant que notre vie spirituelle en l’exécution d’icelle, par laquelle Dieu vit et règne en nous, et nous fait vivre et subsister en lui. Au contraire, le méchant, dés le siècle, c’est-à-dire toujours, a rompu le joug de la loi de Dieu, et a dit : Je ne servirai point (3). C’est pourquoi Dieu dit qu’il l’a appelé, dés le ventre de sa mère, transgresseur et rebelle (4) : et parlant au roi de Tyr, il lui reproche qu’il avait mis son coeur comme le coeur de Dieu (5); car l’esprit révolté veut que son coeur soit maître de soi-même, et que sa propre
(1) Act., IV, 32.
(2 Ps., XXIX, 6.
(3) Jer., II, 20.
(4) Is., XLVIII, 8.
(5) Ezech., XXVIII, 2.
volonté soit souveraine comme la volonté de Dieu. Il ne veut pas que la volonté divine règne sur la sienne, ains veut être absolu et sans dépendance quelconque. O Seigneur éternel, ne le permettez pas, ains faites que jamais ma volonté ne soit faite, mais la vôtre (1), Hélas! nous sommes en ce monde, non point pour faire nos volontés, mais celle de votre bonté qui nous y a mis. Il fut écrit de vous, ô Sauveur de mon âme! que vous fissiez la volonté (2) de votre Père éternel; et par le premier vouloir humain de votre âme, à l’instant de votre conception, vous embrassâtes amoureusement cette loi de la volonté divine, et la mîtes au milieu de votre coeur (3) pour y régner et dominer éternellement. Eh! qui fera la grâce à mon âme qu’elle n’ait point de volonté que la volonté de Dieu?
Or, quand notre amour est extrême à l’endroit de la volonté de Dieu, nous ne nous contentons pas de faire seulement la volonté divine qui nous est signifiée ès commandements, mais nous nous rangeons encore à l’obéissance des conseils, lesquels ne nous sont donnés que pou-r plus parfaitement observer les commandements, auxquels aussi ils se rapportent, ainsi que dit excellemment saint Thomas. O combien excellente est l’observation de la défense des injustes voluptés en celui qui a même renoncé aux plus justes et légitimes délices: ô combien celui-là est éloigné de convoiter le bien d’autrui, qui rejette toutes richesses, et celles mêmes que saintement il pourrait garder! Que celui-ci est bien éloigné de vouloir préférer sa
(1) Luc., XXXII, 42.
(2) Ps., XXXIX, 8, 9.
(3) Ibid.
volonté à celle de Dieu, qui, pour faire la volonté de Dieu, s’assujettit à celle d’un homme.
David était un jour en son préside (1), et la garnison des Philistins en Bethléem. Or il fit un souhait, disant : O si quelqu’un me donnait à boire de l’eau de la citerne qui est à la porte de Bethléem (2)! Et voilà qu’il n’eut pas plus tôt dit le mot, que trois vaillants chevaliers partent de là, main et tête baissées, traversent l’armée ennemie, vont à la citerne de Bethléem, puisent de l’eau, et l’apportent à David: lequel voyant le hasard auquel ces gentilshommes s’étaient mis pour contenter son appétit, ne voulut point boire cette eau conquise au péril de leur sang et de leur vie, ains la répandit en oblation au Père éternel (3). Eh! voyez, je vous prie, Théotime, quelle ardeur de ces chevaliers au service et contentement de leur maître! ils volent et fendent la presse des ennemis avec mille dangers de se perdre, pour assouvir un seul simple souhait que le roi leur témoigne. Le Sauveur étant en ce monde déclara sa volonté en plu. sieurs choses par manière de commandement, et en plusieurs autres il la signifia seulement par manière de souhait : car il loua fort la chasteté, la pauvreté, l’obéissance et résignation parfaite, l’abnégation de la propre volonté, la viduité, le jeûne, la prière ordinaire; et ce qu’il dit de la chasteté, que qui en pourrait emporter le prix, qu’il le print, il l’a ainsi dit de tous les autres conseils. A. ce souhait, les plus vaillants chrétiens se sont mis à la course; et forçant toutes les
(1) Son préside, son camp, sa tente.
(2) II Reg., XXIII, 15.
(3) Ibid., 16.
répugnances, convoitises et difficultés, ont atteint à la sainte perfection, se rangeant à l’étroite observance des désirs de leur roi, obtenant par ce moyen la couronne de gloire.
Certes, ainsi que témoigne le divin Psalmiste, Dieu n’exauce pas seulement l’oraison de ses fidèles, ains il exauce même encore le seul désir d’iceux, et la seule préparation qu’ils font en leurs coeurs pour prier (1) tant il est favorable et propice à faire la volonté de ceux qui l’aiment. Et pourquoi donc réciproquement ne serons-nous si jaloux de suivre la sacrée volonté de notre Seigneur, que nous fassions non seulement ce qu’il commande, mais encore ce qu’il témoigne d’agréer et souhaiter? Les âmes nobles n’ont pas besoin d’un plus fort motif pour embrasser un dessein, que de savoir que le bien-aimé le désire. Mon âme, dit l’une d’icelles, s’est écoulée soudain que mon ami a parlé (2).
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CHAPITRE VIII
Que lemépris des conseils évangéliques est un grand péché.
Les paroles par lesquelles notre Seigneur nous exhorte de tendre et prétendre à la perfection, sont si fortes et pressantes, que nous ne saurions dissimuler l’obligation que nous avons de nous engager à ce dessein. Soyez saints, dit-il, parce .que je suis saint (3). Qui est saint, qu’il soit encore davantage sanctifié, et qui est juste, qu’il soit encore plus justifié (4). Soyez parfaits, ainsi que votre
(1) Ps., IX, 38.
(2) Cant. cant., V, 5,
(3) Levit., XI, 44.
(4) APOC., XXII, 11.
Père céleste est parfait (1). Pour cela, le grand saint Bernard écrivant au glorieux saint Guarin, abbé d’Aux (2), duquel la vie et les miracles ont tant rendu de bonne odeur en ce diocèse: L’homme juste, dit-il, ne dit jamais: C’est assez; il a toujours faim et soif de la justice.
Certes, Théotime, quant aux biens temporels, rien ne suffit à celui auquel ce qui suffit ne suffit pas : car qu’est-ce qui peut suffire à un coeur auquel la suffisance n’est pas suffisante? Mais quant aux biens spirituels, celui n’en a pas ce qui lui suffit (3), auquel il suffit d’avoir ce qui lui suffit; et la suffisance n’est pas suffisante, parce que la vraie suffisance ès choses divines consiste en partie au désir de l’affluence. Dieu, au commencement du monde, commanda à la terre de germer l’herbe verdoyante faisant sa semence, et tout arbre fruitier faisant son fruit, un chacun selon son espèce, qui sùt aussi sa semence en soi-même (4).
Et ne voyons-nous pas par expérience que les plantes et fruits n’ont pas leur juste croissance et maturité, que quand elles portent leurs graines et pépins, qui leur servent de géniture (5) pour la production de plantes et d’arbres de pareille sorte? Jamais vertus n’ont leur juste stature et suffisance, qu’elles ne produisent eu nous des désirs de faire progrès, qui, comme semences spirituelles, servent eu la. production de nouveaux
(1) Matth., V, 48.
(2) Aux, Notre-Dame des Alpes, monastère du diocèse de Genève, fondé en 1133.
(3) Celui n’en a pas, pour celui-là n’en a pas. La construction de la phrase est évidemment tourmentée.
(4) Gen., I, 11.
(5) Géniture, famille, enfants.
degrés de vertus. Et me semble que la terre de notre coeur a commandement de germer les plantes des vertus qui portent les fruits des saintes œuvres, une chacune selon son genre, et qui ait les semences des désirs et desseins de toujours multiplier et avancer en perfection. Et la vertu qui n’a point la graine ou le pépin de ces désirs, elle n’est pas en sa suffisance et maturité. « O donc, dit saint Bernard au fainéant, tu ne veux pas t’avancer en la perfection? — Non. — Et tu ne veux pas non plus empirer? — Non de vrai. — Et quoi donc tu ne veux être ni pire ni meilleur? Hélas ! pauvre homme, tu veux être ce qui ne peut être. Rien voirement (1) n’est stable ni ferme en ce monde; mais de l’homme il en est dit encore plus particulièrement que jamais il ne demeure en un état (2). 11 faut donc ou qu’il s’avance, ou qu’il retourne en arrière. »
Or, je ne dis pas, non plus que saint Bernard, que ce soit péché de ne pratiquer pas les conseils. Non certes, Théotime : car c’est la propre différence du commandement au conseil, que le commandement nous oblige sous peine de péché. et le conseil nous invite sans peine de péché. Néanmoins je dis bien que c’est un grand péché de mépriser la prétention à la perfection chrétienne, et encore plus de mépriser la semonce par laquelle notre Seigneur nous y appelle: mais c’est une impiété insupportable de mépriser les conseils et moyens d’y parvenir que notre Seigneur nous marque. C’est une hérésie de dire que notre Seigneur ne nous a pas bien conseillés,
(1) Voirement, à la vérité.
(2) Job, XIV, 2.
et un blasphème de dire à Dieu : Retire-toi de nous, nous ne voulons pas la science de tes voies (1). Mais c’est une irrévérence horrible contre celui qui avec tant d’amour et de suavité nous invite à la perfection, de dire : Je ne veux pas être saint ni parfait, ni avoir plus de part en votre bienveillance, ni suivre les conseils que vous me donnez pour faire progrès en icelle.
On peut bien, sans pécher, ne suivre pas les conseils, pour l’affection que l’on a ailleurs: comme, par exemple, on peut bien ne vendre pas ce que l’on a, et ne le donner pas aux pauvres, parce qu’on n’a pas le courage de faire un si grand renoncement; on peut bien aussi se marier, parce qu’on aime une femme, on qu’on n’a pas assez de force en l’âme pour entreprendre la guerre qu’il faut faire à la chair. Mais de faire profession de ne vouloir point suivre les conseils, ni aucun d’iceux, cela ne se peut faire sans mépris de celui qui les donne. De ne suivre pas le conseil de virginité, afin de se marier, cela n’est pas malfait; mais de se marier pour préférer le mariage à la chasteté, comme font les hérétiques, c’est un grand mépris ou du conseiller ou du conseil. Boire du vin contre l’avis du médecin, quand on est vaincu de la soif ou de la fantaisie d’en boire, ce n’est pas proprement mépriser le médecin ni son avis, mais dire : Je ne veux point suivre l’avis du médecin; il faut que cela provienne d’une mauvaise estime qu’on a de lui. Or, quant aux hommes, on peut souvent mépriser leur conseil, et ne mépriser pas ceux qui le donnent, parce me ce n’est pas mépriser un homme, d’estimer
(1) Job, XXI, 14,
qu’il ait erré. Mais quant à Dieu, rejeter son conseil et le mépriser, cela ne peut provenir que de l’estime que l’on fait qu’il n’a pas bien conseillé ce qui ne peut être pensé que par esprit de blasphème; comme si Dieu n’était pas assez sage pour savoir, ou assez bon pour vouloir bien conseiller. Et c’en est de même des conseils de l’Église, laquelle, à raison de la continuelle assistance du Saint-Esprit, qui l’enseigne et conduit en toute vérité, ne peut jamais donner de mauvais avis.
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CHAPITRE IX.
Suite de discours commencé. Comme chacun doit aimer, quoique non pas pratiquer, tous les conseils évangéliques; et comme néanmoins chacun doit pratiquer ce qu’il peut.
Encore que tous les conseils ne puissent, ni doivent être pratiqués par chaque chrétien en particulier, si est-ce qu’un chacun est obligé de les aimer tous, parce qu’ils sont tous très bons. Si vous avez la migraine, et que l’odeur du muse vous nuise, laisserez-vous pour cela d’avouer que cette senteur soit bonne et agréable? Si une robe d’or ne vous est pas advenante, direz-vous qu’elle ne vaut rien? Si une bague n’est pas pour votre doigt, la jetterez-vous pour cela dans la boue? Louez donc, Théotime, et aimez chèrement tous les conseils que Dieu a donnés aux hommes. O que béni soit à jamais l’ange du grand conseil, avec tous les avis qu’il donne, et les exhortations qu’il fait aux humains ! Le coeur est réjoui par les onguents et bonnes senteurs, dit Salomon, et par les bons conseils de l’ami, l’âme est adoucie (1). Mais de quel ami et de quels conseils parlons-nous? O Dieu! c’est de l’ami des amis, et ses conseils sont plus aimables que le miel ! L’ami, c’est le Sauveur; ses conseils sont pour le salut.
Réjouissons-nous, Théotime, quand nous verrons des personnes entreprendre la suite des conseils que nous ne pouvons ou ne devons pas observer : prions pour eux, bénissons-les, favorisons-les et les aidons; car la charité nous oblige de n’aimer pas seulement ce qui est bon pour nous, mais d’aimer encore ce qui est bon pour le prochain.
Nous témoignerons assez d’aimer tous les conseils, quand nous observerons dévotement ceux qui nous seront convenables; car tout ainsi que celui qui croit un article de foi d’autant que Dieu l’a révélé par sa parole annoncée et déclaré par l’Eglise, ne saurait mécroire (2) les autres; et celui qui observe un commandement pour le vrai amour de Dieu, est tout prêt à observer les autres quand l’occasion s’en présentera; de même celui qui aime et estime un conseil évangélique, parce que Dieu l’a donné, il ne peut qu’il n’estime consécutivement tous les autres, puisqu’ils sont aussi de Dieu. Or, nous pouvons aisément en pratiquer plusieurs, quoique non pas tous ensemble ; car Dieu en a donné plusieurs, afin que chacun en puisse observer quelques-uns, et il n’y a jour que nous n’en ayons quelque occasion.
La charité requiert-elle que, pour secourir votre père ou votre mère vous demeuriez chez eux
(1) Prov., XXVII, 9.
(2) Mécroire, refuser de croire.
conservez néanmoins l’amour et l’affection à Votre retraite, ne tenez votre coeur au logis paternel qu’autant qu’il faut pour y faire ce que la -charité vous ordonne. N’est-il pas expédient, à cause de -votre qualité, que vous gardiez la parfaite chasteté; gardez-en donc au moins ce que, sans faire tort à la charité, vous en pourrez garder. Qui ne peut faire le tout, qu’il fasse quelque partie. Vous n’êtes pas obligé de rechercher celui qui vous a
offensé, car c’est à lui de revenir à soi, et venir à vous pour vous donner satisfaction, puisqu’il vous a prévenu par injure et outrage; mais allez néanmoins, Théotime, faites ce que le Sauveur vous conseille, prévenez-le au bien, rendez-lui bien pour mal, jetez sur sa tête et sur son coeur un brasier ardent de témoignages de charité (1) qui le brûle tout, et le force de vous aimer. Vous n’êtes pas obligé par la rigueur de la loi de donner à tous les pauvres que vous rencontrez, ains seulement à ceux qui en ont très grand besoin; mais ne laissez pas pour cela, suivant le conseil du Sauveur, de donner volontiers à tous les indigents que vous trouverez, autant que votre condition et que les véritables nécessités de vos affaires vous le permettront. Vous n’êtes pas obligé de faire aucun voeu, mais faites-en pourtant quelques-uns qui seront jugés propres par votre père spirituel pour, votre avancement eu l’amour divin. Vous pouvez librement user du vin dans les termes de ta bienséance; mais, selon le conseil de saint Paul à Timothée, n’en prend que ce qu’il faut pour soulager votre estomac.
(1) Rom., XII. 20.
Il y a divers degrés de perfection ès conseils: de prêter aux pauvres, hors la très grande nécessité, c’est le premier degré du conseil de l’aumône, et c’est un degré plus haut de leur donner, plus haut encore de donner tout, et enfin encore plus haut de donner sa personne, en ta vouant au service des pauvres. L’hospitalité, hors l’extrême nécessité, est un conseil : recevoir l’étranger est le premier degré d’icelui; mais aller sur les avenues des chemins pour les semondre (1), comme faisait Abraham, c’est un degré plus haut, et encore plus de se loger ès lieux périlleux, pour retirer, aider et servir les passants : en quoi excella ce grand saint Bernard de Menthon, originaire de ce diocèse, lequel, étant issu d’une maison fort illustre, habita plusieurs années entre les jougs (2) et cimes de nos Alpes, y assembla plusieurs compagnons, pour attendre, loger, secourir, délivrer des dangers de la tourmente les voyageurs et passants, qui mourraient souvent entre les orages, les neiges et froidures, sans les hôpitaux que ce grand ami de Dieu établit et fonda ès deux monts, qui pour cela sont appelés de son nom, Grand-Saint-Bernard, au diocèse de Sion, et Petit-Saint-Bernard, en celui de Tarentaise. Visiter les malades qui ne sont pas en extrême nécessité, c’est une louable charité; les servir est encore meilleur; mais se dédier à leur service, c’est l’excellence de ce conseil, que les clercs de la Visitation des infirmes exercent par leur propre institut; et plusieurs dames en divers lieux, à l’imitation de ce grand saint Samson,
(1) Semondre, exhorter, reprendre.
(2) Jougs, en latin juga, sommets, quelquefois chaman de montagnes.
gentilhomme et médecin romain, qui, en la ville de Constantinople, où il fut prêtre, se dédia tout à fait, avec une admirable charité, au service des malades, en un hôpital qu’il y commença, et que l’empereur Justinien éleva et paracheva; à l’imitation des saintes Catherine de Sienne et de Gênes, de sainte Elisabeth de Hongrie, et des glorieux amis de Dieu, saint François et le bienheureux lgnace de Loyola, qui, au commencement de leurs
ordres, firent cet exercice avec ardeur et utilité spirituelle incomparable.
Les vertus ont donc une certaine étendue de perfection, et, pour l’ordinaire, nous ne sommes pas obligés de les pratiquer en l’extrémité de leur excellence: il suffit d’entrer si avant en l’exercice d’icelles, qu’en effet on y soit. Mais de passer outre, et s’avancer en la perfection, c’est un conseil; les actes héroïques des vertus n’étant pas pour l’ordinaire commandés, ains seulement conseillés. Que si, en quelque occasion, nous nous trouvons obligés de les exercer, cela arrive pour des occurrences rares et extraordinaires, qui les rendent nécessaires à la conservation de la grâce de Dieu. Le bienheureux portier de la prison de Sébaste, voyant l’un des quarante qui étaient lors martyrisés perdre le courage et la couronne du martyre, se mit en sa place, sans que personne le poursuivit, et fut ainsi le quarantième de ces glorieux et triomphants soldats de notre Seigneur. Saint Adauctus,
voyant que l’on conduisait saint Félix au martyre: Et moi, dit-il, sans être pressé de personne, je suis aussi bien chrétien que celui-ci, adorant le même Sauveur; puis baisant saint Félix, s’achemina avec lui au martyre, et eut la tête tranchée. Mille des anciens martyrs en firent de même; et pouvant également éviter et subir le martyre sans pécher, ils choisirent de le subir généreusement plutôt que de l’éviter loisiblement (1). En ceux-ci donc le martyre fut un acte héroïque de la force et constance qu’un saint excès d’amour leur donna. Mais quand il est force d’endurer le martyre, ou renoncer à la foi, le martyre ne laisse pas d’être martyre, et un excellent acte d’amour et de force; néanmoins je ne sais s’il le faut nommer acte héroïque, n’étant pas choisi par aucun excès d’amour, ains par la nécessité de la loi, qui en ce cas le commande. Or, en la pratique des actes héroïques de la vertu consiste la parfaite imitation du Sauveur, qui, comme dit le grand saint Thomas, eut dès l’instant de sa conception toutes les vertus en un degré héroïque; et certes, je dirais volontiers plus qu’héroïque, puisqu’il n’était pas simplement plus qu’homme, mais infiniment plus qu’homme, c’est-à-dire, vrai Dieu.
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CHAPITRE X
Comme il se faut conformer à la volonté divine qui nous est signifiée par les inspirations; et premièrement, de la variété des moyens par lesquels Dieu nous inspire.
Les rayons du soleil éclairent en échauffant, et échauffent en éclairant. L’inspiration est nu rayon céleste qui porte dans nos coeurs une lumière chaLeureuse, par laquelle il nous fait voir le bien, et nous échauffe au pourchas (2) d’icelui. Tout ce qui u vie sur terre s’engourdit au froid de l’hiver; mais an retour de la chaleur vitale du printemps tout
(1) Loisiblement, comme ils en avaient le loisir.
(2) Pourchas, recherche ardente.
reprend son mouvement. Les animaux terrestres courent plus vilement, les oiseaux volent plus hautement et chantent plus gaiement, et les plantes poussent leurs feuilles et leurs fleurs très agréablement. Sans l’inspiration, nos âmes vivraient paresseuses, percluses et inutiles; mais à l’arrivée des divins rayons de l’inspiration, nous sentons une lumière mêlée d’une chaleur vivifiante, laquelle éclaire notre entendement, réveille et anime notre volonté, lui donnant la force de vouloir et faire le bien appartenant au salut éternel. Dieu ayant formé le corps humain du limon de la terre, ainsi que dit Moïse, il inspira en icelui la respiration de vie,
et il fut fait en âme vivante (1), c’est-à-dire en âme qui donnait vie, mouvement et opération au corps; et ce même Dieu éternel souffle et pousse les inspirations de la vie surnaturelle en nos âmes, afin que, comme dit le grand Apôtre, elles soient faites en esprit vivifiant (2), c’est-à-dire, en esprit qui nous fasse vivre, mouvoir, sentir et ouvrer les oeuvres de la grâce; en sorte que celui qui nous a donné l’être, nous donne aussi l’opération. L’haleine de l’homme échauffe les choses esquelles elle entre, témoin l’enfant de la Sunamite, sur la bouche duquel le prophète Elisée ayant mis la sienne, et haléné sur icelui, sa chair s’échauffa; et l’expérience est toute manifeste. Mais quant au souffle de Dieu, non seulement il échauffe, ains il éclaire parfaitement, d’autant que l’esprit divin est une lumière infinie, duquel le souffle vital est appelé inspiration; d’autant que par icelui cette suprême
(1) Gen., II, 7.
(2) I Cor., XV, 45.
bonté halène et inspire en nous les désirs et intentions de son coeur.
Or, les moyens d’inspirer dont elle use sont infinis. Saint Antoine, saint François, saint Anselme et mille autres, recevaient souvent des inspirations par la vue des créatures. Le moyen ordinaire, c’est la prédication; mais quelquefois ceux auxquels la parole ne profite pas, sont instruits par la tribulation, selon le dire du prophète : L’affliction donnera intelligence à l’ouïe, c’est-à-dire, ceux qui par l’ouïe des menaces célestes sur les méchants ne se corrigent pas, apprendront la vérité par l’événement et les effets, et deviendront sages sentant l’affliction. Sainte Marie Égyptienne fut inspirée par la vue d’une image de Notre-Dame; saint Antoine oyant l’évangile qu’on lit à la messe; saint Augustin, oyant le récit de la vie de saint Antoine; le duc de Gandie, voyant l’impératrice morte; saint Pacôme, voyant un exemple de charité; le bienheureux Ignace de Loyola, lisant la vie des saints; saint Cyprien (ce n’est pas le grand évêque de Carthage, ains un autre qui fut laïc, mais glorieux martyr) fut touché voyant le diable confesser son impuissance sur ceux qui se confient en Dieu. Lorsque j’étais jeune, à Paris, deux écoliers, dont l’un était hérétique, passant la nuit au faubourg Saint-Jacques en une débauche, ouïrent sonner les matines des chartreux ; et l’hérétique demandant à l’autre à quelle occasion on sonnait, il lui fit entendre avec quelle dévotion on célébrait les offices sacrés en ce saint monastère. O Dieu, dit-il, que l’exercice de ces religieux est différent du nôtre! ils font celui des anges, et nous celui des bêtes brutes; et voulant voir par expérience, le jour suivant, ce qu’il avait appris par le récit de son compagnon, il trouva ces pères dans leurs formes (1), rangés comme des statues de marbre en une suite de niches immobiles, à toute autre action qu’à celle de la psalmodie, qu’ils faisaient avec une attention et dévotion vraiment angélique, selon la coutume de ce saint ordre; si que ce pauvre jeune homme, tout ravi d’admiration, demeura pris en la consolation extrême qu’il eut de voir Dieu si bien adoré parmi les catholiques, et se résolut, comme il fit par après, de se ranger dans le giron de l’Eglise, vraie et unique épouse de Celui qui l’avait visité de son inspiration, dans l’infâme litière de l’abomination en laquelle il était.
O que bienheureux sont ceux qui tiennent leurs coeurs ouverts aux saintes inspirations! car jamais ils ne manquent de celles qui leur sont nécessaires pour bien et dévotement vivre en leurs conditions, et pour saintement exercer les charges de leurs professions. Car comme Dieu donne, par l’entremise de la nature, à chaque animal les instincts qui lui sont requis pour sa conservation et pour l’exercice de ses propriétés naturelles; aussi, si nous ne résistons pas à la grâce de Dieu, il donne à chacun de nous les inspirations nécessaires pour vivre, opérer, et nous conserver en la vie spirituelle. Hé! Seigneur, disait le fidèle Eliézer, voici que je suis près de cette fontaine d’eau; et les filles de cette cité sortiront pour puiser de l’eau. La jeune fille donc à laquelle je dirai: Penchez votre cruche, afin que je boive, et eue répondra: Buvez, ains je donnerai encore à boire à vos chameaux; c’est celle-là que
(1) Formes, stalles de choeur
cous avez préparée pour votre serviteur Isaïe (1). Théotime, Éliézer ne se laisse entendre de désirer de l’eau que pour sa personne; mais la belle Rébecca, obéissant à l’inspiration que Dieu et sa débonnaireté lui donnaient, s’offre d’abreuver encore les chameaux. Pour cela elle fut rendue épouse du saint Isaac, belle-fille du grand Abraham, et grand’mère du Sauveur. Les âmes certes qui ne se contentent pas de faire ce que par les commandements et conseils le divin époux requiert d’elles, mais sont promptes à suivre les sacrées inspirations, ce sont celles que le Père éternel a préparées pour être épouses de son Fils bien-aimé. Et quant à son Eliézer, parce qu’il ne peut autrement discerner entre les filles de Haran, ville de Nachor, celle qui était destinée au fils de son maître, Dieu la lui fait connaître par inspiration. Quand nous ne savons que faire, et que l’assistance humaine nous manque en nos perplexités, Dieu alors nous inspire. Et si nous sommes humblement obéissants, il ne permet point que nous errions. Or, je ne dis rien de plus de ces inspirations nécessaires, pour en avoir souvent parié en cet oeuvre, et encore en l’ Introduction à la vie dévote.
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CHAPITRE XI
De l’union de notre volonté à celle de Dieu ès inspirations qui sont données pour la pratique extraordinaire des vertus et de la persévérance en la vocation, première marque de l’inspiration.
Il y a des inspirations qui tendent seulement à une extraordinaire perfection des exercices ordinaires de la vie chrétienne. La charité envers les
(1) Gen., XXIV, 12, 13, 14.
pauvres malades est un exercice ordinaire des vrais chrétiens, mais exercice ordinaire qui fut pratiqué en perfection extraordinaire par saint François et sainte Catherine de Sienne, quand ils léchaient et suçaient les ulcères des lépreux et chancreux; et par le glorieux saint Louis, quand il servait à genoux et tête nue les malades, dont un abbé de Cîteaux demeura tout éperdu d’admiration, le voyant en cette posture manier et agencer un misérable ulcéré de plaies horribles et chancreuses. Comme encore c’était une pratique bien extraordinaire de ce saint monarque de servir à table les pauvres les plus vils et abjects, et manger les restes de leurs potages. Saint Jérôme, recevant en son hôpital de Bethléem les pèlerins d’Europe qui fuyaient la persécution des Goths, ne leur lavait pas seulement les pieds, mais s’abaissait jusque-là que de laver encore et de frotter les jambes de leurs chameaux; à l’exemple de Rébecca dont nous parlions naguères, qui non seulement puisa de l’eau pour Eliézer, mais aussi pour ses chameaux. Saint François ne fut pas seulement extrême en la pratique de la pauvreté, comme chacun sait, mais il le fut encore en celle de la simplicité. Il racheta tut agneau, de peur qu’on ne le tuât, parce qu’il représentait Notre-Seigneur. Il portait respect presque à toutes créatures, en contemplation de leur Créateur, par une non accoutumée, mais très prudente simplicité. Telles fois il s’est amusé à retirer les vermisseaux du chemin, afin que quelqu’un ne les foulât au passage, se ressouvenant que son Sauveur s’était parangonné (1) au vermisseau, Il appelait les créatures ses frères et soeurs, par certaine
(1) Parangonné, comparé.
considération admirable que le saint amour lui suggérait. Saint Alexis, seigneur de très noble extraction, pratiqua excellemment l’abjection de soi-même, demeurant dix-sept ans inconnu chez son propre père à Rome en qualité de pauvre pèlerin. Toutes ces inspirations furent, pour des exercices ordinaires, pratiquées néanmoins en perfection extraordinaire. Or, en cette sorte d’inspiration, il faut observer les règles que nous avons données pour les désirs en notre Introduction. Il ne faut pas vouloir suivre plusieurs exercices à la fois et tout à coup; car souvent l’ennemi tâche de nous faire entreprendre et commencer plusieurs desseins, afin qu’accablés de trop de besogne nous n’achevions rien et laissions tout imparfait. Quelquefois mêmement, il nous suggère la volonté d’entreprendre, de commencer quelque excellente besogne, laquelle il prévoit que nous n’accomplirons pas, pour nous détourner d’en poursuivre une moins excellente que nous eussions aisément achevée; car il ne se soucie point qu’on fasse force desseins et commencements, pourvu qu’on n’achève rien. Il ne veut pas empêcher, non plus que Pharaon, que les mystiques femmes d’Israël, c’est-à-dire les âmes chrétiennes, enfantent des mâles, pourvu qu’avant qu’ils croissent on les tue. Au contraire, dit le grand saint Jérôme, entre les chrétiens, on n’a pas tant d’égard au commencement qu’à la fin. Il ne faut pas tant avaler de viande qu’on ne puisse faire la digestion de ce que l’on en prend. L’esprit séducteur nous arrête au commencement et nous fait contenter du printemps fleuri : mais l’esprit divin ne nous fait regarder le commencement que pour parvenir à la
fin, et ne nous fait réjouir des fleurs du printemps que pour la prétention de jouir des fruits de l’été et de l’automne.
Le grand saint Thomas est d’opinion qu’il n’est pas expédient de beaucoup consulter et longuement délibérer sur l’inclination que l’on a d’entrer dans une bonne et bien formée religion; et il a raison : car la religion étant conseillée par notre Seigneur en l’Evangile, qu’est-il besoin de beaucoup de consultations? Il suffit d’en faire une bonne avec quelque peu de personnes qui soient bien prudentes et capables de telle affaire, et que nous puissent aider à prendre une courte et solide résolution. Mais dès que nous avons délibéré et résolu, et en ce sujet, et en tout autre qui regarde le service de Dieu, il faut être fermes et invariables, sans se laisser nullement ébranler par aucune sorte d’apparence. de plus grand bien, car bien souvent, dit le glorieux saint Bernard, le malin esprit nous donne le change, et, pour nous détourner d’achever un bien, il nous en propose un autre qui semble meilleur, lequel, après que nous avons commencé, pour nous divertir de le parfaire, il en présente un troisième. se contentant que nous fassions plusieurs commencements, pourvu que nous ne fassions point de fine. Il ne faut pas même passer d’une religion en une autre, sans des motifs grandement considérables, dit saint Thomas après l’abbé Nestorius rapporté par Cassian.
J’emprunte au grand saint Anselme, écrivant à Lauzon, une belle similitude. Comme un arbrisseau souvent transplanté ne saurait prendre racine ni par conséquent venir à sa perfection, et rendre le fruit désiré; ainsi l’âme qui transplante son coeur de dessein en dessein ne saurait profiter, ni prendre la juste croissance de sa perfection, puisque la perfection ne consiste pas en commencements, mais en accomplissements. Les animaux sacrés d’Ezéchiel allaient où l’impétuosité de l’esprit les portait, et ne se retournaient point en marchant, mais un chacun, s’avançait cheminant devant sa face (1). Il faut aller où l’inspiration nous pousse, et ne point se revirer ni retourner en arrière, ains marcher du côté où Dieu a contourné notre face, sans changer de visée. Qui est en bon chemin, qu’il se sauve. Il arrive que l’on quitte quelquefois le bien pour chercher le mieux, et que laissant l’un on ne trouve pas l’antre. Mieux vaut la possession d’un petit trésor trouvé que la, prétention d’un plus grand qu’il faut aller chercher.
L’inspiration est suspecte qui nous pousse à quitter un vrai bien que nous avons présent, pour en pourchasser un meilleur à venir. Un jeune homme portugais, nommé François Bassus, était admirable, non seulement en l’éloquence divine, mais en la pratique des vertus, sous la discipline du bienheureux Philippe Nérius, en sa congrégation de l’Oratoire de Rome. Or, il crut d’être inspiré de quitter cette sainte société pour se rendre en une religion formelle (2), et enfin se résolut à cela. Mais le bienheureux Philippe, assistant à sa réception en l’ordre de Saint-Dominique, pleurait amèrement; dont étant interrogé par François-
(1) Ezech., I. 12.
(2) Religion formelle, un ordre religieux proprement dit.
Marie Tauruse, qui depuis fut archevêque de Sienne et cardinal, pourquoi il jetait des larmes:
Je déplore, dit-il, la perte de tant de vertus. Et de fait, ce jeune homme si excellemment sage et dévot en la congrégation, sitôt qu’il fut en la religion, devint tellement inconstant et volage, qu’agité de divers désirs de nouveautés et changements, il donna par après de grands et fâcheux scandales.
Si l’oiseleur va droit au nid de la perdrix, elle se présentera à lui et contrefera l’errénée (1) et boiteuse, et se lançant comme pour faire grand vol, se laissera tout à coup tomber, comme si elle n’en pouvait plus, afin que le chasseur s’amusant après elle, et croyant qu’il la pourra aisément prendre, soit diverti de rencontrer ses petits hors du nid; puis comme il l’a quelque temps suivie, et qu’il cuide l’attraper, elle prend l’air et s’échappe. Ainsi notre ennemi voyant un homme qui, inspiré de Dieu, entreprend une profession et manière de vivre propre à son avancement en l’amour céleste, il lui persuade de prendre une autre voie de plus grande perfection en apparence, et l’ayant dévoyé de son premier chemin, il lui rend petit à petit impossible la suite du second, et lui en propose un troisième, afin que l’occupant en la recherche continuelle de divers et nouveaux moyens pour se perfectionner, il l’empêche d’en employer aucun, et par conséquent de parvenir à la fin pour laquelle il les cherche, qui est la perfection. Les jeunes chiens à tous rencontres quittent la meute et tirent au change; mais les vieux, qui sont sages,
(1) Errénée, ou plutôt érénée pour éreintée.
ne prennent jamais le change, ains suivent toujours les erres (1) sur lesquelles ils sont. Qu’un chacun donc ayant trouvé la très sainte volonté de Dieu en sa vocation, demeure saintement et amoureusement en icelle, y pratiquant les exercices convenables selon l’ordre de ta discrétion, et avec le zèle de la perfection.
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CHAPITRE XII
De l’union de la volonté humaine à celle de Dieu ès inspirations qui sont contre les lois ordinaires, et de la paix et douceur de coeur, seconde marque de l’inspiration.
Il se faut donc comporter ainsi, Théotime, ès inspirations qui ne sont extraordinaires que d’autant qu’elles nous incitent à pratiquer avec une extraordinaire ferveur et perfection les exercices ordinaires du chrétien. Mais il y a d’autres inspirations que l’on appelle extraordinaires, non seulement parce qu’elles font avancer L’âme au delà du train ordinaire, mais aussi parce qu’elles la portent à des actions contraires aux lois, règles et coutumes communes de la très sainte Église, et qui partant sont plus admirables qu’imitables. La sainte demoiselle que les historiens appellent Eusèbe l’étrangère, quitta Rome, sa patrie, et s’habillant en garçon avec deux autres filles, s’embarqua pour aller outre mer, et passa en Alexandrie, et de là en l’île de Cô (2), où se voyant en assurance, elle reprit les habits de son sexe, et se
(1) Erres, traces et route d’un cerf,
(2) Cô, Cos.
remettant sur mer, elle alla au pays de Carie, en la ville de Mylassa, où le grand Paul qui l’avait trouvée en Cô, et l’avait prise sous sa conduite spirituelle, la mena, et où par après étant devenu évêque, il la gouverna si saintement qu’elle dressa un monastère, et s’employa au service de l’Église en l’office qu’en ce temps-là on appelait de diacresse (1), avec tant de charité, qu’elle mourut enfin toute sainte, et fut reconnue pour telle par une grande multitude de miracles que Dieu fit par ses reliques et intercessions. De s’habiller des habits du sexe duquel on n’est pas, et s’exposer ainsi déguisé au voyage avec des hommes, cela est non seulement au delà, mais contraire aux règles ordinaires de la modestie chrétienne. Un jeune homme donna un coup de pied à sa mère, et touché de vive repentance s’en vint confesser à saint Antoine de Padoue, qui, pour lui imprimer plus vivement en l’âme l’horreur de son péché, lui dit entr’autres choses : Mon enfant, le pied qui a servi d’instrument à votre malice, pour un si grand forfait, mériterait d’être coupé : ce que le garçon prit si à coeur, qu’étant de retour chez sa mère, ravi du sentiment de sa contrition, il se coupa le pied. Les paroles du saint n’eussent pas eu cette force selon leur portée ordinaire, si Dieu n’y eût ajouté son inspiration, mais inspiration si extraordinaire qu’on croirait que ce fut plutôt une tentation, si le miracle de la réunion de ce pied coupé, fait par la bénédiction du saint, ne l’eût autorisée. Saint Paul, premier ermite, saint Antoine, sainte Marie Égyptiaque, ne se sont pas
(1) Diacresse, diaconesse.
abîmés en ces vastes solitudes, privés d’ouïr la messe, de communier et de se confesser, et privés, jeunes gens qu’ils étaient encore, de conduite et de toute assistance, sans une forte inspiration. Le grand Siméon Stylite fit une vie qu’homme du monde n’eût pu penser ni entreprendre sans l’instinct et l’assistance céleste. Saint Jean, évêque, surnommé le Silentiaire, quittant son évêché à l’insu de tout son clergé, alla passer le reste de ses jours au monastère de Laura, sans qu’on pût oncques avoir de ses nouvelles : cela n’était-ce pas
contre les règles de la très sainte résidence? Et le grand saint Paulin, qui se vendit pour racheter l’enfant d’une pauvre veuve, comme le pouvait-il faire selon les lois ordinaires, puisqu’il n’était pas sien, ains à son église et au public par la consécration épiscopale? Ces filles et-femmes qui, poursuivies pour leur beauté, défigurèrent leurs visages par des blessures volontaires, afin de garder leur chasteté sous la faveur d’une sainte laideur, ne faisaient-elles pas chose, ce semble, défendue?
Or, une des meilleures marques de la bonté de toutes les inspirations, et particulièrement des extraordinaires, c’est la paix et la tranquillité du coeur qui les reçoit; car l’esprit divin est voirement violent, mais d’une violence douce, suave et paisible. Il Vient comme un vent impétueux (1) et comme un foudre céleste, mais il ne renverse point les apôtres, il ne les trouble point : la frayeur qu’ils reçoivent de son bruit est momentanée, et se trouve soudain suivie d’une douce assurance. C’est pourquoi ce feu s’assied sur un chacun
(1) Act., I, 2.
d’iceux (1), comme y prenant et donnant sou sacré repos; et comme le Sauveur est appelé paisible ou pacifique Salomon, aussi son épouse est appelée Sulamite, tranquille et fille de paix et la voix, c’est-à-dire l’inspiration de l’époux, ne l’agite rit la trouble nullement, ains l’attire si suavement. qu’il la fait doucement fondre, et comme écouler son âme en lui : Mon âme, dit-elle, s’est fondue, quand mon bien-aimé a parlé (2). Et bien qu’elle soit belliqueuse et guerrière, si est-ce que (3) tout ensemble elle est tellement paisible, qu’emmi les armées et batailles, elle continue les accords d’une mélodie nonpareille. Que verrez-vous, dit-elle, en la Sulamite, sinon les choeurs des armées (4)? Ses armées sont des choeurs, c’est-à-dire des accords de chantres; et ses chantres sont des armées, parce que les armes de l’Église et de l’âme dévote ne sont autre chose que les oraisons, les hymnes, les cantiques et les psaumes. Ainsi les serviteurs de Dieu qui ont eu les plus hautes et relevées inspirations, ont été les plus doux et paisibles de l’univers Abraham, Isaac et Jacob. Moïse est qualifié le plus débonnaire d’entre tous les hommes (5); David est recommandé par sa mansuétude.
Au contraire, l’esprit malin est turbulent, âpre, remuant; et ceux qui suivent sus suggestions infernales, cuidant que ce soient inspirations célestes, sont ordinairement connaissables, parce
(1) Act., 1, 3.
(2) Cant. cant., V, 6.
(3) Si est-ce que, toujours est-il que
(4) Cant. cant., VII, 1.
(5) Num., XII, 3.
qu’ils sont inquiets, têtus, fiers, entrepreneurs et remueurs d’affaires, qui, sous le prétexte de zèle, renversent tout sens dessus dessous, censurent tout le monda, tancent un chacun, blâment toutes choses: gens sans conduite, sans condescendance, qui ne supportent rien, exerçant les passions de l’amour-propre sous le nom de la jalousie de l’honneur divin.
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CHAPITRE XIII
Troisième marque de l’inspiration, qui est la sainte obéissance à l’Eglise et aux supérieurs.
A la paix et douceur du coeur est inséparablement conjointe la très sainte humilité. Mais je n’appelle pas humilité ce cérémonieux assemblage de paroles, de gestes, de baisements de terre, de révérences, d’inclinations, quand il se fait, comme il advient souvent, sans aucun sentiment intérieur de sa propre abjection et de la juste estime du prochain. Car tout cela n’est qu’un vain amusement des faibles esprits, et doit plutôt être nommé fantôme d’humilité, qu’humilité.
Je parle d’une humilité noble, réelle, moelleuse, solide, qui nous rend souples à la correction, ma niables et prompts à l’obéissance. Tandis que l’incomparable Siméon Stylite était encore novice à Tolède (1), il se rendit impliable (2) à l’avis de
(1) Tolède : ainsi écrit dans S. François de Sales pour Thélède ou Télède, monastère de Syrie, près du mont Coryphée, où S. Siméon passa plusieurs années.
(2) Impliable, qui ne plie pas, inflexible, indocile.
ses supérieurs qui le voulaient empêcher de pratiquer tant d’étranges rigueurs par lesquelles il sévissait désordonnément contre soi-même; si que enfin il fut pour cela chassé du monastère, comme peu susceptible de la mortification du coeur, et trop adonné à celle du corps. Mais étant par après rappelé et devenu plus dévot et plus sage en la vie spirituelle, il se comporta bien d’une autre façon, ainsi qu’il témoigna en l’action suivante. Car lorsque les ermites épars parmi les déserts voisins d’Antioche surent la vie extraordinaire qu’il faisait sur sa colonne, en laquelle il semblait être ou un ange terrestre ou un homme céleste, ils lui envoyèrent un député d’entr’eux. auquel ils donnèrent ordre de lui parler de leur part en cette sorte : Pourquoi est-ce, Siméon, que laissant le grand chemin de la vie dévote frayé par tant de grands et saints devanciers, vous en suivez un autre inconnu aux hommes, et tant éloigné de tout ce qui a été vu et oui jusqu’à présent? Quittez, Siméon , cette colonne, et rangez-vous meshui (1) avec les autres à la façon de vivre et la méthode de servir Dieu usitée par les bons pères prédécesseurs. Que si Siméon acquiesçait à leur avis, et pour condescendre à leur volonté se montrait prompt à vouloir descendre, ils donnèrent charge an député de lui laisser la liberté de persévérer en ce genre de vie jà commencé; d’autant que par son obéissance, disaient ces bons pères, on pourra bien connaître qu’il a entrepris cette sorte de vie par l’inspiration divine: mais si au contraire il résistait, et que, méprisant leur
(1) Meshui, aujourd’hui.
exhortation, il voulût suivre sa propre volonté, ils résolurent qu’il le fallait retirer par force, et lui faire abandonner sa colonne. Le député donc étant venu à la colonne, il n’eut pas sitôt fait son ambassade, que le grand Siméon, sans délai, sans réserve, sans réplique quelconque, se print à vouloir descendre avec une obéissance et humilité digne du sa rare sainteté. Ce que voyant le délégué : Arrêtez, dit-il, ô Siméon, demeurez là, persévérez constamment, et ayez bon courage, poursuivez vaillamment votre entreprise : votre séjour sur cette colonne est de Dieu.
Mais voyez, Théotime, je vous prie, comme ces anciens et saints anachorètes, un leur assemblée générale, ne trouvent point de marque plus assurée de l’inspiration céleste eu un sujet si extraordinaire, comme fut la vie de ce grand Stylite, que de le voir simple, doux et maniable sous les lais de la très sainte obéissance : aussi Dieu, bénissant la soumission du ce grand homme, lui donna la grâce de persévérer trente ans entiers sur une colonne haute de trente-six coudées après avoir déjà été sept ans sur les autres colonnes de six, de douze et de vingt pieds de hauteur, et ayant auparavant été dix ans sur une petite pointe de rocher au lieu appelé la Mandre (1). Ainsi cet oiseau de paradis, vivant en l’air sans toucher terre, fut un spectacle d’amour pour les anges, et d’admiration pour les humains. Tout est assuré en l’obéissance, tout est suspect hors de l’obéissance.
(1) La Mandre, montagne de Syrie, placée, disent les historiens, près du bourg de Télanisse.
Quand Dieu jette des inspirations dans un coeur, la première qu’il répand c’est celle de l’obéissance. Mais y eut-il jamais une pi-us illustre et sensible inspiration que celle qui fut donnée au glorieux saint Paul? Or, le chef principal d’icelle fat qu’il allât en la cité, en laquelle il apprendrait par la bouche d’Ananie ce qu’il avait à faire; et cet Ananie, homme grandement célèbre, était, comme dit saint Dorotisée, évêque de Damas. Quiconque dit qu’il est inspiré, et refuse d’obéir aux supérieurs et suivre leurs avis, il est un imposteur. Tous les prophètes et prédicateurs qui ont été inspirés de Dieu, ont toujours aimé, l’Eglise, toujours adhéré à sa doctrine, toujours aussi été approuvés par icelle, et n’ont jamais rien annoncé si fortement que cette vérité: que les lèvres du prêtre gardaient la science, et qu’on devait requérir la loi de sa bouche (1). De sorte que les missions extraordinaires sont des illusions diaboliques, et non des inspirations célestes, si elles ne sont reconnues et approuvées par les pasteurs, qui sont de la mission ordinaire; car ainsi s’accordent Moïse et les prophètes. Saint Français, saint Dominique, et les autres pères des ordres religieux, vinrent au service des âmes par une inspirai ion extraordinaire, mais ils se soumirent d’autant plus humblement et cordialement à la sacrée hiérarchie de l’Église. En somme, les trois meilleures et plus assurées marques des légitimes inspirations sont la persévérance, contre l’inconstance et légèreté; ta paix et douceur du coeur, contre les inquiétudes
(1) Malach., II, 7.
et empressements, l’humble obéissance ; contre l’opiniâtreté et bizarrerie.
Et pour conclure tout ce que nous avons dit de l’union de notre volonté à celle de Dieu qu’on -appelle signifiée, presque toutes les herbes qui ont les fleurs jaunes, et même la chicorée sauvage qui les a bleues, les tournent toujours du côté du soleil, et suivent ainsi son contour ; mais l’héliotropium (1) ne contourne pas seulement ses fleurs, ains encore toutes. ses feuilles à la suite de ce grand luminaire; de même tous les élus tournent la fleur de leur coeur, qui est l’obéissance aux commandements du côté de la volonté divine; mais les lImes vivement éprises du saint amour ne regardent pas seulement cette divine bonté par l’obéissance aux commandements, ains aussi par l’union de toutes leurs affections, suivant le contour de ce divin soleil en tout ce qu’il leur commande, conseille et inspire, sans réserve ni exception quelconque; dont elles peuvent dire avec le sacré Psalmiste: Seigneur, vous avez empoigné ma main droite et m’avez conduit en votre volonté, et m’avez recueilli avec beaucoup de gloire. J’ai du fait comme un cheval envers vous, et je suis toujours avec vous (2); car comme un cheval bien dressé se manie aisément, doucement et justement, en toutes façons, par l’écuyer qui le monte, aussi l’âme amante est si souple à la volonté de Dieu, qu’il en fait tout ce qu’il veut.
(1) Héliotropium, tournesol.
(2) Ps., LXII, 23, 24.
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CHAPITRE XIV
Briève méthode pour connaître la volonté de Dieu.
Saint Basile dit que la volonté de Dieu nous est témoignée par ses ordonnances ou commandements, et que lors il n’y a rien à délibérer; car il faut faire simplement ce qui est ordonné: mais que pour le reste il est en notre liberté de choisir à notre gré ce que bon nous semblera, bien qu’il ne faille pas faire tout ce qui est loisible, ains seulement ce qui est expédient; et qu’enfin, pour bien discerner ce qui est convenable, il faut ouïr l’avis du sage père spirituel.
Mais, Théotime, je vous avertis d’une tentation ennuyeuse qui arrive maintes fois aux âmes qui ont un grand désir de suivre en toutes choses ce qui est plus selon la volonté de Dieu; car l’ennemi en toutes occurrences, les met en doute si c’est la volonté de Dieu qu’elles fassent une chose plutôt qu’une autre ; comme, par exemple, si c’est la volonté de Dieu qu’elles mangent avec l’ami, ou qu’elles ne mangent pas, qu’elles prennent des habits gris ou noirs, qu’elles jeûnent le vendredi ou le samedi, qu’elles aillent à la récréation ou qu’elles s’en abstiennent, en quoi elles consument beaucoup de temps; et tandis qu’elles s’occupent et embarrassent à vouloir discerner ce qui est meilleur, elles perdent inutilement le loisir de faire plusieurs biens, desquels l’exécution serait plus à la gloire de Dieu, que ne saurait être le discernement du bien et du mieux auquel elles se sont amusées.
On n’a pas accoutumé de peser la menue monnaie, ains seulement les pièces d’importance. Le trafic (1) serait trop ennuyeux et mangerait trop de temps s’il fallait peser les-sols, les liards, les deniers et les pites (2). Ainsi ne doit-on pas peser toutes sortes de menues actions pour savoir si elles valent mieux que les autres. Il y a même bien de la superstition à vouloir faire cet examen: car à quel propos mettra-t-on en difficulté s’il est mieux d’ouïr la messe en une église qu’en une autre, de filer que de coudre, de donner l’aumône à un homme qu’à une femme? Ce n’est pas bien servir un maître d’employer autant de temps à considérer ce qu’il faut faire, comme à faire ce qui est requis. Il faut mesurer notre attention à l’importance de ce que nous entreprenons: ce serait un soin déréglé de prendre autant de peine à délibérer pour faire un voyage d’une journée, comme pour celui de trois ou quatre cents, lieues.
Le chois de la vocation, le dessein de quelque affaire de longue conséquence, de quelque oeuvre de longue haleine, ou de quelque dépense bien grande, le changement de séjour, l’élection des conversations, et telles semblables choses, méritent qu’on pense sérieusement-ce qui est plus selon la volonté divine. Mais ès menues actions journalières, esquelles même la faute n’est ni de conséquence, ni irréparable, qu’est-il besoin de faire l’embesogné (3), l’attentif et l’empêché à faire des
(1) Trafic, commerce en général.
(2) Pites, petite monnaie de cuivre, frappée à Poitiers, lat. Pictavum, valant le quart d’un denier.
(1) Embesogné, fort occupé à une besogne.
importunes consultations? A quel propos me mettrai-je en dépense pour apprendre si Dieu aime mieux que je dise le rosaire ou l’office de Notre-Dame, puisqu’il ne saurait y avoir tant de différence entre l’un et l’autre qu’il faille pour cela taire une grande enquête? que j’aille plutôt à l’hôpital visiter les malades qu’à vêpres, que j’aille plutôt au sermon qu’en une église où il y a indulgence ? Il n’y a rien pour l’ordinaire de si apparemment remarquable en l’un plus qu’en l’autre, qu’il faille pour cela entrer en grande délibération. Il faut aller tout à la bonne foi et sans subtilité on telles occurrences; et, comme dit saint Basile, faire librement ce que bon nous semblera, pour ne point lasser notre esprit, perdre le temps, et nous mettre en danger d’inquiétude, scrupule et superstition. Or, j’entends toujours quand il n’y a pas grande disproportion entre une oeuvre et l’autre, et qu’il ne se rencontre point de circonstance considérable d’une part plus que de l’autre.
Es choses mêmes de conséquence, il faut être bien humble, et ne point penser de trouver la volonté de Dieu à force d’examen et de subtilité de discours. Mais après avoir demandé la lumière du Saint-Esprit, appliqué notre considération à la recherche de son bon plaisir, pris le conseil de notre directeur, et, s’il y échoit, de deux ou trois autres personnes spirituelles, il se faut résoudre et déterminer au nom de Dieu, et ne faut plus par après révoquer en doute notre choix, mais le cultiver et soutenir dévotement, paisiblement et constamment. Et bien que les difficultés, tentations et diversités d’événements qui se rencontrent au progrès de l’exécution de notre dessein, nous pourraient donner quelque défiance d’avoir bien choisi, il faut néanmoins demeurer fermes, et ne point regarder tout cela, ains considérer que si nous eussions fait un autre choix, nous eussions peut-être trouvé cent fois pis: outre que nous ne savons pas si Dieu veut que nous soyons exercés en la consolation ou en la tribulation, en la paix ou en la guerre. La résolution étant saintement prise, il ne faut jamais douter de la sainteté de l’exécution : car, s’il ne tient à nous, elle ne peut manquer; faire autrement, c’est une marque d’un grand amour-propre ou d’enfance, faiblesse ou niaiserie d’esprit.
FIN DU HUITIÈME LIVRE.

LIVRE NEUVIÈME
DE L’AMOUR DE SOUMISSION, PAR LEQUEL NOTRE VOLONTÉ S’UNIT AU BON PLAISIR DE DIEU
CHAPITRE PREMIER.
De l’union de notre volonté avec la volonté divine qu’on appelle volonté de bon plaisir.
Rien ne se fait, hormis le péché, que par la volonté de Dieu, qu’on appelle volonté absolue et de bon plaisir, que personne ne peut empêcher, et laquelle ne nous est point connue que parles effets, qui, étant arrivés, nous manifestent que Dieu les a voulus et desseignés (4).
1° Considérons en bloc, Théotime, tout ce qui a été, qui est, et qui sera; et tout ravis d’étonnement, nous serons contraints d’exclamer, à l’imitation du Psalmiste : O Seigneur, je vous louerai, parce que vous êtes excessivement magnifié; vos oeuvres sont merveilleuses, et mon âme le reconnaît trop plus (2). Votre science est admirable au-dessus
(1) Desseignés, marqués dans ses desseins.
(2) Trop plus, au delà du nécessaire.
de moi, elle prévaut, et je ne puis y atteindre (1). Et de là nous passerons à la très sainte complaisance, nous réjouissant de quoi Dieu est si infini en sagesse, puissance et bonté, qui sont les trois propriétés divines, desquelles l’univers n’est qu’un petit essai et comme une montre.
2° Voyons les hommes et les anges, et toute cette variété de natures, de qualités, conditions, facultés, affections, passions, grâces et privilèges que la suprême Providence a établie en la multitude innombrable de ces intelligences célestes et des personnes humaines, esquelles est si admirablement exercée la justice et miséricorde divine; et nous ne pourrons nous contenir de chanter avec une joie pleine de respect et de crainte amoureuse
J’ai pour objet de mon cantique
La justice et le jugement;
Je vous consacre ma musique,
O Dieu tout juste et tout clément (2) !
Théotime, nous devons avoir une extrême complaisance de voir comme Dieu exerce sa miséricorde par tant de diverses faveurs qu’il distribue aux anges et aux hommes, au ciel et en la terre, et comme il pratique sa justice par une infinie variété de peines et châtiments: car sa ,justice et sa miséricorde sont également aimables et admirables en elles-mêmes, puisque l’une et l’autre ne sont autre chose qu’une même très unique bonté et divinité. Mais d’autant que les effets de sa justice nous sont âpres et pleins d’amertume, il les
(1) Ps. CXXXVIII, 6, 14.
(2) Ps., c, 1.
adoucit toujours par le mélange de ceux de sa miséricorde, et fait qu’emmi (1)les eaux du déluge de sa juste indignation, l’olive verdoyante soit conservée, et que l’âme dévote, comme une chaste colombe, l’y puisse enfle trouver, si toutefois elle veut bien amoureusement méditer à la façon des colombes. Ainsi la mort, les afflictions, les sueurs, les travaux dont notre vie abonde, qui, par la juste ordonnance de Dieu, sont les peines du péché, sont aussi, par sa douce miséricorde, des échelons pour monter an ciel, des moyens pour profiter en la grâce et des mérites pour obtenir la gloire. Bienheureuse sont la pauvreté, la faim, la soif, la tristesse, la maladie, a mort, la persécution : car ce sont voirement (2) des équitables punitions de nos fautes, mais punitions tellement tempérées, et, comme parlent les médecins, tellement aromatisées de la suavité, débonnaireté et clémence divine, que leur amertume est très aimable. Chose étrange, mais véritable, Théotime ! si les damnés n’étaient aveuglés de leur obstination et de la haine qu’ils ont contre Dieu, ils trouveraient de la consolation en leurs peines et verraient la miséricorde divine admirablement mêlée avec les flammes qui les brûlent éternellement. Si que (3) les saints, considérant, d’une part, les tourments des damnés si horribles et effroyables, ils eu louent la justice divine, et s’écrient :
Vous êtes juste, ô Dieu ! vous êtes équitable
La justice à jamais règne en vos jugements (4).
(1) Emmi, parmi.
(2) Voirement, certainement.
(3) Si que, tellement que.
(4) Ps., CXVIII, 137.
Mais voyant d’autre part que ces peines, quoique éternelles et incompréhensibles, sont toutefois moindres de beaucoup que les coulpes et crimes pour lesquels elles sont infligées, ravis de l’infinie miséricorde de Dieu: O Seigneur, diront-ils, que vous êtes bon! puisque, au plus fort de votre ire, vous ne pouvez contenir le torrent de vos miséricordes, qu’elles n’écoulent leurs eaux dans les impiteuses flammes de l’enfer.
Vous n’avez oublié la bonté de votre âme,
Non pas même jetant les damnés dans la flamme
De l’enfer éternel, emmi votre fureur,
Vous n’avez su garder votre sainte douceur;
De répandre les traits de sa compassion
Emmi les justes coups de la punition.
3° Venons par après à nous-mêmes en particulier, et voyons une quantité de biens intérieurs et extérieurs, comme aussi un nombre très grand de peines intérieures et extérieures que la Providence divine nous a préparées selon sa très sainte justice et miséricorde; et comme ouvrant les bras de notre consentement, embrassons tout cela très amoureusement, acquiesçant à sa très sainte volonté, et chantant à Dieu, par manière d’un hymne d’éternel acquiescement : Votre volonté soit faite en la terre comme au ciel (1). Oui, Seigneur, votre volonté soit faite en la terre, où nous n’avons point de plaisir sans mélange de quelque douleur, point de rose sans épines, point de jour sans la suite d’une nuit, point-de printemps sans qu’il soit précédé de l’hiver, en la terre, Seigneur, où les consolations sont rares, et les travaux innombrables. O Dieu!
(1) Matth., VI, 10
néanmoins que votre volonté soit faite, non seulement en l’exécution de vos commandements, conseils et inspirations qui doivent être pratiqués par nous, mais aussi en la souffrance des afflictions et peines qui doivent être reçues en nous, afin que votre volonté fasse par nous, pour nous, en nous et de nous, tout ce qu’il lui plaira.
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CHAPITRE II
Que l’union de notre volonté au bon plaisir de Dieu se fait principalement ès tribulations.
Les peines, considérées en elles-mêmes, ne peuvent être aimées; mais regardées en leur origine, c’est-à-dire, en la providence et volonté divine qui les ordonne, el1~s sont infiniment aimables. Voyez la verge de Moise en terre, c’est un serpent effroyable: voyez-la en la main de Moise, c’est une baguette de merveilles. Voyez les tribulations en elles-mêmes, elles sont affreuses: voyez-les en la volonté de Dieu, elles sont des amours et des délices. Combien de fois nous est-il arrivé d’avoir à contre-coeur les remèdes et médicaments tandis que le médecin ou l’apothicaire les présentait, et que nous étant offerts par quelque main bien-aimée, l’amour surmontant l’horreur, nous les recevions avec joie! Certes, ou l’amour ôte l’âpreté du travail, ou il rend le sentiment aimable. On dit qu’en Béotie il y a un fleuve dans lequel les poissons paraissent tout d’or : mais ôtez-les de ces eaux qui sont le lieu de leur origine, ils ont la couleur naturelle des autres poissons. Les afflictions sont comme cela. Si nous les regardons hors de la volonté de Dieu, elles ont leur amertume naturelle; mais qui les considère en ce bon plaisir éternel, elles sont toutes d’or, aimables et- précieuses plias qu’il ne se peut dire.
Si le grand Abraham eût vu la nécessité de tuer son fils hors la volonté de Dieu, pensez, Théotime, combien de peines et de convulsions de coeur il eût souffertes: mais la voyant dans le bon plaisir de Dieu, elle lui est toute d’or, et il l’embrasse tendrement. Si les martyrs eussent vu leurs tourments hors ce bon plaisir, comment eussent-ils pu chanter entre les fers et les flammes? Le coeur vraiment amoureux aime le bon plaisir, non seulement ès consolations, mais aussi ès afflictions; ains il l’aime plus en la croix ès peines et travaux, parce que c’est la principale vertu de l’amour de faire souffrir l’amant pour la chose aimée.
Les stoïciens, particulièrement le bon Épictète, colloquaient toute leur philosophie à s’abstenir et soutenir, à se déporter (1) et supporter, à s’abstenir et se déporter des plaisirs, voluptés et honneurs terrestres, à soutenir et supporter les injures, travaux et incommodités. Mais la doctrine chrétienne, qui est la seule vraie philosophie, a trois principes sur lesquels elle établit tout son exercice: l’abnégation de soi-même, qui est bien plus que de s’abstenir des plaisirs; porter sa croix, qui est bien plus que de la supporter; suivre notre Seigneur, non seulement en ce qui est die renoncer à soi-même et porter sa croix, mais aussi en ce qui est de la pratique de toutes sortes de bonnes oeuvres.
(1) Se déporter, se désister.
Mais toutefois on. ne témoigne point tant l’amour en l’abnégation ni en l’action, comme on fait eu la passion. Certes, le Saint-Esprit marque en l ‘Écriture sainte le plus hait point de l’amour de notre Seigneur envers nous eu la mort et passion qui a soufferte pour nous.
1° Aimer la volonté de Dieu, ès consolations, c’est un bon amour, quand en vérité on aime la volonté de Dieu, et non pas la consolation en laquelle elle est ; néanmoins c’est un amour sans contradiction, sans répugnance, et sans effort: car qui n’aimerait une si digne volonté en un sujet si agréable?
2° Aimer la volonté divine eu ses commandements, conseils et inspirations, c’est un second degré d’amour, plus parfait : car il nous porte à renoncer et quitter notre propre volonté, et nous fait abstenir et déporter de plusieurs voluptés,. mais non pas de toutes.
3° Aimer les souffrances et afflictions pour l’amour de Dieu, c’est le haut point de la très sainte charité : car en cela il n’y a rien d’aimable que la seule volonté divine; il y a une grande contradiction de la part de notre nature : et non seulement on quitte toutes les voluptés, mais on embrasse les tourments et travaux.
Le malin ennemi savait bien que c’était le dernier affinement de l’amour, quand après avoir oui de la bouche de Dieu que Job était juste, droiturier (1), craignant Dieu, fuyant le péché et terme en l’innocence, il estima tout cela peu de chose, en comparaison de la souffrance des
(1) Droiturier, qui suit le droit chemin.
afflictions par lesquelles il fit le dernier et le plus grand essai de l’amour de ce grand serviteur de Dieu; et pour les rendre extrêmes, il les composa de la perte de tous ses biens et de tous ses enfants, de l’abandonnement de tous ses amis, d’une arrogante contradiction de ses plus grands confédérés (1) et de sa femme, mais contradiction pleine de mépris, moqueries et reproches, à quoi il ajouta l’assemblage de presque toutes les maladies humaines, notamment une plaie universelle, cruelle, infecte, horrible.
Or, voilà toutefois le grand Job, comme roi des misérables de la terre, assis sur un fumier, comme sur le trône de la misère, paré de plaies, d’ulcères, de pourriture, comme de vêtements royaux assortissants à la qualité de sa royauté; avec une si grande abjection et anéantissement, que s’il n’eût parlé, on ne pouvait discerner si Job était un homme réduit en fumier, ou si le fumier était une pourriture en forme d’homme. Or le voilà, dis-je, le grand Job qui s’écrie : Si nous avons reçu des biens de la main de Dieu, pourquoi n’en recevrons-nous pas aussi bien les maux (2)? O Dieu, que cette parole est de grand amour! Il pense, Théotime, que c’est de la main de Dieu qu’il a reçu les biens, témoignant qu’il n’avait pas tant estimé les biens parce qu’ils étaient biens, comme parce qu’ils provenaient de la main du Seigneur. Ce qu’étant ainsi, il conclut que donc il faut supporter amoureusement les adversités, puisqu’elles procèdent de la même main
(1) Confédérés, alliés.
(2) Job., II, 10.
du Seigneur, également aimable lorsqu’elle distribue les afflictions, comme quand elle donne les consolations. Les biens sont volontiers reçus de tous; mais de recevoir les maux, il n’appartient qu’à l’amour parfait, qui les aime d’autant plus, qu’ils ne sont aimables que pour le respect de la main qui les donne.
Le voyageur qui a peur de faillir le droit chemin, marchant en doute, va regardant çà et là le pays où il est, et s’amuse presque à chaque bout de champ à considérer s’il ne se fourvoie point. Mais celui qui est assuré de sa route, va gaiement, hardiment et vitement. Ainsi certes, l’amour voulant aller à la volonté de Dieu parmi les consolations, il va toujours en crainte, de peur de prendre le change et qu’en lieu d’aimer le bon plaisir de Dieu, il n’aime le plaisir propre qui est en la consolation. Mais l’amour qui tire chemin devers la volonté de Dieu en l’affliction, il marche en assurance : car l’affliction n’étant nullement aimable en elle-même, il est bien aisé de ne l’aimer que pour le respect de la main qui la donne. Les chiens sont à tous coups en défaut au printemps, et n’ont quasi nul sentiment, parce que les herbes et fleurs poussent alors si fortement leur senteur, qu’elle outre-passe celle du cerf ou du lièvre. Parmi le printemps des consolations, l’amour n’a presque nulle reconnaissance du bon plaisir de Dieu, parce que le plaisir sensible de la consolation jette tant d’attraits dedans le coeur, qu’il en est diverti de l’attention qu’il devrait avoir à la volonté de Dieu. Notre-Seigneur ayant donné le choix à sainte Catherine de Sienne d’une couronne d’or et d’une couronne d’épines, elle choisit celle-ci, comme plus conforme à l’amour. C’est une marque assurée de l’amour, dit la bienheureuse Angèle de Foligny, que de vouloir souffrir, et le grand Apôtre s’écrie qu’il ne se glorifie qu’en la croix, en l’infirmité, en la persécution (1).
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CHAPITRE III
De l’union de notre volonté au bon plaisir divin, ès afflictions spirituelles, par la résignation.
L’amour de la croix nous fait entreprendre des afflictions volontaires, comme, par exemple, les jeûnes, veilles, cilices et autres macérations de la chair, et nous fait renoncer aux plaisirs, honneurs et richesses, et l’amour en ces exercices est tout agréable au bien-aimé. Toutefois il l’est enore davantage quand nous recevons avec patience, doucement et agréablement les peines, tourments et tribulations, en considération de la volonté divine qui nous les envoi-e. Mais l’amour est alors en son excellence quand nous ne recevons pas seulement avec douceur et patience les afflictions, nias nous les chérissons, nous les aimons et les caressons à cause du bon plaisir divin duquel elles procèdent.
Or, entre tous les essais de l’amour parfait, celui qui se fait par l’acquiescement de l’esprit aux tribulations spirituelles, est sans doute le plus fin et le plus relevé. La bienheureuse Angèle de Foligny fait une admirable description des
(1) Gal., VI, 14 ; II, Cor., XII, 5.
peines intérieures, esquelles quelquefois elle s’était trouvée, disant que son âme était en tourment, comme un homme qui, pieds et mains liés, serait pendu par le col, et ne serait pourtant pas étrang1é, mais demeurerait en cet état entre mort et vif, sans espérance de secours, ne pouvant ni se soutenir de ses pieds, ni s’aider de ses mains, ni crier de la bouche, ni même soupirer ou plaindre. Il est ainsi, Théotime. L’âme est quelquefois tellement pressée d’afflictions intérieures, que toutes ses facultés et puissances en sont accablées par la privation de tout ce qui la peut alléger, et par l’appréhension et impression de tout ce qui la-peut attrister. Si qu’à l’imitation de son Sauveur, elle commence à s’ennuyer, à craindre (1), à s’épouvanter, puis à s’attrister (2); d’une tristesse pareille à celle des mourants, dont elle peut bien dire : Mon âme est triste jusques à la mort (3) ; et du consentement de tout son intérieur elle désire, demande et supplie que, s’il est possible, ce calice soit éloigné d’elle (4), ne lui restant plus que la fine suprême pointe de l’esprit, laquelle, attachée au coeur et bon plaisir de Dieu, dit par un très simple acquiescement: O Père éternel, mais toutefois ma volonté ne soit pas faite, ains la vôtre (5). Et c’est l’importance que l’âme fait cette résignation parmi tant de troubles, entre tant de contradictions et répugnances, qu’elle ne s’aperçoit presque pas de la faire; au moins lui était-il advis que c’est
(1) Marc., XIV,33.
(2) Matth,., XXVI, 37.
(3) Ibid., 38.
(4) Ibid., 39.
5) Luc., XXII, 42.
si languidement (1), que ce ne soit pas de bon coeur, ni comme il est convenable, puisque ce qui se passe alors pour le bon plaisir divin, se fait non seulement sans plaisir et contentement, mais contre tout le plaisir et contentement de tout le reste du coeur, auquel l’amour permet bien de se plaindre, au moins de ce qu’il ne se peut pas plaindre, et de dire toutes les lamentations de Job et de Jérémie, mais à la charge que toujours le sacré acquiescement se fasse dans le fond de l’âme, en la suprême et plus délicate pointe de l’esprit, et cet acquiescement n’est pas tendre ni doux, ni presque pas sensible, bien qu’il soit véritable, fort, indomptable et très amoureux, et semble qu’il soit retiré au fin bout de l’esprit comme dans le donjon de la forteresse où il demeure courageux, quoique tout le reste soit pris et pressé de tristesse. Et plus l’amour en cet état est dénué de tout secours, abandonné de toute l’assistance des vertus et facultés de l’aine, plus il en est estimable de garder si constamment sa fidélité.
Cette union et conformité au bon plaisir divin se fait ou par la sainte résignation, ou par la très sainte indifférence. Or, la résignation se pratique par manière d’effort et de soumission: on voudrait bien vivre au lieu de mourir: néanmoins, puisque c’est le bon plaisir de Dieu qu’on meure, on acquiesce. On voudrait vivre, s’il plaisait à Dieu; et, de plus, on voudrait qu’il plût à Dieu de faire vivre. On meurt de bon coeur, mais on vivrait
(1) Languidement, faiblement, nonchalamment,
encore plus volontiers; on passe d’assez bonne volonté, mais on demeurerait encore plus affectionément. Job en ses travaux fait l’acte de résignation : Si nous avons reçu les biens, dit-il, de la main de Dieu, pourquoi ne soutiendrions-nous les peines et travaux qu’il nous envoie (1)? Voyez, Théotime, qu’il parle de soutenir, supporter, endurer. Comme il a plu au Seigneur, ainsi a-t-il été tait : le nom du Seigneur soit béni (2)! Ce sont des paroles de résignation et acceptation, par manière de souffrance et de patience.
CHAPITRE IV
De l’union de notre volonté au bon plaisir de Dieu, par l‘indifférence.
La résignation préfère la volonté de Dieu à toutes choses ; mais elle ne laisse pas d’aimer beaucoup d’autres choses outre la volonté de Dieu. Or, l’indifférence est au-dessus de la résignation, car elle n’aime rien, sinon pour l’amour de la volonté de Dieu. Certes le coeur le plus indifférent du monde peut être touché de quelque affection, tandis, qu’il ne sait encore pas où est la volonté de Dieu. Eliézer étant arrivé à la fontaine de Haran, vit bien la vierge Rébecca, et la trouva sans doute trop plus belle (3) et agréable (4); mais pourtant il demeura en indifférence jusqu’à
(1) Job, 11, 10.
(2) Job, I, 21.
(3) Trop plus belle, excessivement belle,
(4) Gen, XXIV, 16.
ce que, par le signe que Dieu lui avait inspiré, il connût que la volonté divine l’avait préparée au fils de son maître; car alors il lui donna les pendants d’oreilles et les bracelets d’or (l). Au contraire, si Jacob n’eût aimé en Rachel que l’alliance de Laban, à laquelle son père Isaac l’avait obligé, il eût autant aimé Lia que Rachel, puisque l’une et l’autre étaient également filles de Laban; et par conséquent la volonté de son père eût été aussi bien accomplie eu l’une comme en l’autre. Mais parce que, outre la volonté de son père, il voulait satisfaire à son goût particulier, amorcé de la beauté et gentillesse de Rachel, il se fâcha d’épouser Lia, et l,a prit à contre-coeur par résignation.
Le coeur indifférent n’est pas comme cela : car sachant que la tribulation , quoiqu’elle soit laide comme une autre Lia, ne laisse pas d’être fille, et fille bien-aimée du bon plaisir divin, il l’aime autant que la consolation, laquelle néanmoins en elle-même est plus agréable; ains il aime encore plus la tribulation, parce qu’il ne voit rien d’aimable en elle que la marque de la volonté de Dieu. Si je ne veux que l’eau pure, que m’importe-t-il qu’elle me soit apportée dans un vase d’or ou dans un verre, puisqu’aussi bien ne prendrai-je que l’eau? Ains je l’aimerai mieux dans le verre: parce qu’il n’a point d’autre couleur que celle de l’eau même, laquelle j’y vois aussi beaucoup mieux. Qu’importe-t-il que la volonté de Dieu me soit présentée en la tribulation ou en la consolation, puisqu’en l’une et en l’autre
(1) Gen., XXIIV, 22.
je ne veux ni ne cherche autre chose que la volonté divine, laquelle y parait d’autant mieux qu’il ‘n’y a point d’autre beauté en icelle que celle de ce très saint bon plaisir éternel.
Héroïque, ains plus qu’héroïque l’indifférence de l’incomparable saint Paul: Je suis pressé, dit-il aux Philippiens, de deux côtés, ayant désir d’être délivré de ce corps, et d’être avec Jésus-Christ, chose trop meilleure; mais aussi de demeurer en cette vie pour vous (1). En quoi il fut imité par le grand évêque saint Martin, qui, parvenu à la fin de sa vie, pressé d’un extrême désir d’aller à son Dieu, ne laissa pas pourtant de témoigner qu’il demeurerait aussi volontiers antre les travaux de sa charge, pour le bien de son cher troupeau, comme si après avoir chanté ce cantique:
Que vos pavillons souhaitables,
O Dieu des armées redoutables !
Hélas ! à bon droit sont aimés !
Mon âme fond d’ardeur extrême,
Et mes sens se pâment de même
Après vos parvis réclamés;
Mon coeur bondit, ma chair ravie
Saute après vous, Dieu de la vie (2);
Il vînt par après faire cette exclamation : O Seigneur! néanmoins, si je suis encore requis au service du salut de votre peuple, je ne refuse point le travail: votre volonté soit faite. Admirable indifférence de l’Apôtre ! admirable celle de cet homme apostolique ! Ils voient le paradis ouvert pour eux, ils voient mille travaux en terre, l’un et l’autre leur est indiffèrent au choix, et il
(1) Philipp., I, 23, 24.
(2) Ps., LXXXIII, 1, 2, 3.
n’y a que la volonté de Dieu qui puisse donner le contrepoids à leurs coeurs. Le paradis n’est point glus aimable que les misères de ce monde, si le bon plaisir divin est également là et ici. Les travaux leur sont un paradis, si la volonté divine se trouve en iceux ; et le paradis un travail, si la volonté de Dieu n’y est pas. Car, comme dit David, ils ne demandent ni au ciel ni en la terre que de voir le bon plaisir de Dieu accompli. O Seigneur ! qu’y a-t-il au ciel pour moi, ou que veux-je en terre, sinon vous (1) ?
Le coeur indifférent est comme une boule de cire entre les mains de son Dieu, pour recevoir semblablement toutes les impressions du bon plaisir éternel : un coeur sans choix, également disposé à tout, sans aucun autre objet de sa volonté que la volonté de son Dieu, qui ne met point son amour ès choses que Dieu veut, ains en la volonté de Dieu qui les veut. C’est pourquoi, quand la volonté de Dieu est en plusieurs choses, il choisit, à quelque prix que ce soit, celle où il y en a plus. Le bon plaisir de Dieu est au mariage et en la virginité: mais parce qu’il est plus en la virginité, le coeur indifférent choisit la virginité, quand elle lui devrait coûter la vie, comme elle fit à la chère fille spirituelle de saint Paul, sainte Thècle, à sainte Cécile, à sainte Agathe et mille autres. La volonté de Dieu est au service du pauvre et du riche, mais un peu plus en celui du pauvre; le coeur indifférent choisira ce parti. La volonté de Dieu est en la modestie exercée entre les consolations, et en la patience
(1) Ps., LXXII, 25
pratiquée entre les tribulations; l’indifférent préfère celle-ci, car il y a plus de la volonté do Dieu. En somme, le bon plaisir de Dieu est le souverain objet de l’âme indifférente; partout où elle le voit, elle court a l’odeur de ses parfums (1), et cherche toujours l’endroit où il y en a plus, sans considération d’aucune autre chose. Il est conduit par la divine volonté comme par un lien très aimable; et partout où elle va il la suit: il aimerait mieux l’enfer avec la volonté de Dieu, que le paradis sans la volonté de Dieu. Oui même il préférerait l’enfer au paradis, s’il savait qu’en celui-ci il y eût un peu plus du bon plaisir divin qu’en celui-ci : en sorte quo si, par imagination de chose impossible, il savait que sa damnation fût un peu plus agréable à Dieu que sa salvation (2), il quitterait sa salvation et courrait à sa damnation.
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CHAPITRE V
Que la sainte indifférence s’étend à toutes choses.
L’indifférence se doit pratiquer ès choses qui regardent la vie naturelle, comme la santé, la maladie, la beauté, la laideur, la faiblesse, la force ; ès choses de la vie civile, pour les honneurs, rangs, richesses; ès variétés de la vie spirituelle, comme sécheresses, consolations, goûts, aridités; ès actions, ès souffrances, et en somme
(1) Cant. cant. I, 3.
(2) Sa salvation, son salut.
en toutes sortes d’événements. Job, quant à la vie naturelle, fut ulcéré d’une plaie la plus horrible qu’on eût vue. Quant à la vie civile, il fut moqué, bafoué, vilipendé, et par ses plus proches; en la vie spirituelle, il fut accablé de langueurs, pressures (1), convulsions, angoisses, ténèbres et de toutes sortes d’intolérables douleurs intérieures, ainsi que ses plaintes et lamentations font foi. Le grand Apôtre nous annonce une générale indifférence, pour nous montrer vrais serviteurs de Dieu, en fort grande patience ès tribulations, ès nécessités, ès angoisses, ès blessures, ès prisons, ès séditions, ès travaux, ès veilles, ès jeûnes; en chasteté, en science, en longanimité et suavité au Saint-Esprit, en charité non feinte, en parole de vérité, en la vertu de Dieu; par les armes de justice é droite et il gauche, par la gloire et par l’abjection, par l’infamie et bonne renommée; comme séducteurs, et néanmoins véritables (2), comme inconnus, et toute fois reconnus ; comme mourants, et toutefois vivants; comme châtiés, et toutefois non tués; comme tristes, et toutefois toujours joyeux; comme pauvres, et toutefois enrichissant plusieurs; comme n’ayant rien, et toutefois possédant toutes choses (3).
Voyez, je vous prie, Théotime comme la vie des apôtres était affligée: selon le corps, par les blessures ; selon le coeur, par les angoisses; selon le monde, par l’infamie et les prisons; et parmi tout cela, ô Dieu, quelle indifférence ! leur tristesse est joyeuse, leur pauvreté est riche, leurs
(1) Pressures, oppressions.
(2) Véritables, disant la vérité, sincères..
(3) II Cor., VI, 4 et suiv.
morts sont vitales et leurs déshonneurs honorables: c’est-à-dire, ils sont joyeux d’être tristes, contents d’être pauvres, revigorés de vivre entre les périls de la mort, et glorieux d’être avilis, parce que telle était la volonté de Dieu.
Et parce qu’elle était pins reconnue ès souffrances qu’ès actions des autres vertus, il met l’exercice de la patience le premier, disant: Paraissons en toutes choses comme serviteurs de Dieu, en beaucoup de patience, ès tribulations, ès nécessités, ès angoisses, et puis enfin, en chasteté, en prudence, en longanimité (1).
Ainsi notre divin Sauveur fut affligé incomparablement en sa vie civile, condamné comme criminel de lèse-majesté divine et humaine, battu, fouetté, bafoué et tourmenté avec une ignominie extraordinaire ; en sa vie naturelle, mourant entre les plus cruels et sensibles tourments que l’on puisse imaginer; en sa vie spirituelle, souffrant des tristesses, craintes, épouvantements, angoisses, délaissements et oppressions intérieures qui n’en eurent ni n’en auront jamais de pareilles. Car encore que l’a suprême portion de son âme fût souverainement jouissante de la gloire éternelle, si est-ce que l’amour empêchait cette gloire de répandre ses délices ni ès sentiments, ni en l’imagination, ni en la raison inférieure, laissant ainsi tout le coeur exposé à la merci de la tristesse et angoisse.
Ézéchiel vit le simulacre d’une main qui le saisit par un seul flocquet (2) de cheveux de sa tête,
(1) II Cor., VI, 4, 5.
(2) Flocquet, petite touffe.
l’élevant entre le ciel et la terre (1). Notre Seigneur aussi élevé en la croix entre la terre et le ciel, n’était, ce semble, tenu de la main de son Père que par l’extrême pointe de l’esprit, et, par manière de dire, par un seul cheveu de sa tête, qui touché de la douce main du Père éternel, recevait une souveraine affluence de félicité, tout le reste demeurant abîmé dans la tristesse et ennui. C’est pourquoi il s’écrie : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu délaissé (2)?
On dit que le poisson qu’on appelle lanterne de mer, au plus fort des tempêtes tient sa langue hors des ondes, laquelle est si fort luisante, rayonnante et claire, qu’elle sert de phare et flambeau aux nochers. Ainsi emmi la mer des passions dont notre Seigneur fut accablé, toutes les facultés de son âme demeurèrent comme englouties et ensevelies dans la tourmente de tant de peines, hormis la pointe de l’esprit, qui, exempte de tout travail, était toute claire et resplendissante de gloire et félicité. O que bienheureux est l’amour qui règne dans la cime de l’esprit des fidèles, tandis qu’ils sont entre les vagues et les flots des tribulations intérieures!
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CHAPITRE VI
De la pratique de l’indifférence amoureuse ès choses du service de Dieu.
On ne connaît presque point le bon plaisir divin que par les événements; et tandis qu’il nous
(1) Ezech., VIII, 3.
(2) Matth. XXVII, 46.
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est inconnu, il nous faut attacher le plus fort qu’il nous est possible à la volonté de Dieu qui nous est manifestée ou signifiée. Mais soudain que le bon plaisir de sa divine majesté comparait, il faut aussitôt se ranger amoureusement à son obéissance.
Ma mère ou moi-même (car c’est tout un) (1) sommes au lit malades; que sais-je si Dieu -veut que la mort s’ensuive ? Certes, je n’en sais rien; mais je sais bien pourtant qu’en attendant l’événement que son bon plaisir a ordonné, il veut, par sa volonté déclarée, que j’emploie les remèdes convenables à la guérison. Je le ferai donc fidèlement, sans rien oublier de ce que bonnement je pourrai contribuer à cette intention. Mais si c’est le bon plaisir divin que le mal, victorieux des remèdes, apporte enfin la mort, soudain que j’en serai certifié par l’événement, j’acquiescerai amoureusement en la pointe de mon esprit, nonobstant toute la répugnance des puissances inférieures de mon âme. Oui, Seigneur, je le veux bien, ce dirai-je, parce que tel a été votre bon plaisir (2); il vous a ainsi plu, et il me plaît ainsi à moi qui suis très humble serviteur de votre volonté.
Mais si le bon plaisir divin m’était déclaré avant l’événement d’icelui, comme au grand saint Pierre la façon de sa mort, au grand saint Paul ses liens et prisons, à Jérémie. la destruction de sa chère Jérusalem, à David la mort de sou fils; alors il faudrait unir à l’instant notre volonté à
(1) Madame de Boisy, mère du saint auteur, mourut en 1609.
(2) Matth., II, 26.
celle de Dieu, à l’exemple du grand Abraham, et comme lui, s’il nous était commandé, entreprendre l’exécution du décret éternel en la mort même de nos enfants. Admirable union de la volonté de ce patriarche avec celle de Dieu ! qui croyant que ce fût le bon plaisir divin qu’il sacrifiât son enfant, le voulut et entreprit si fortement: admirable celle de la volonté de l’enfant qui se soumit si doucement au glaive paternel, pour faire vivre le bon plaisir de son Dieu au prix de sa propre mort.
Mais notez, Théotime, un trait de la parfaite union d’un coeur indifférent avec le bon plaisir divin. Voyez Abraham l’épée au poing, le bras relevé, prêt à donner le coup de mort à son cher unique enfant. Il fait cela pour plaire à la volonté divine, et voyez à même temps un ange qui, de la part de cette même volonté, l’arrête tout court, et soudain il retient son coup, également prêt à sacrifier son fils et à ne le sacrifier pas, la vie et la mort d’icelui lui étant indifférentes en la présence de Dieu. Quand Dieu lui ordonne de sacrifier cet enfant, il ne s’attriste point; quand il l’en dispense, il ne s’en réjouit point. Tout est pareil à ce grand coeur, pourvu que la volonté de son Dieu soit servie.
Oui, Théotime; car Dieu bien souvent, pour nous exercer en cette sainte indifférence, nous inspire des desseins fort relevés, desquels pourtant il ne veut pas le succès; et lors, comme il nous faut hardiment, courageusement et constamment commencer et suivre l’ouvrage tandis qu’il se peut, aussi faut-il acquiescer doucement et tranquillement à l’événement de l’entreprise, tel qu’il plaît à Dieu nous le donner. Saint Louis, par inspiration, passe la mer pour conquérir la terre sainte: le succès fut contraire, et il acquiesce doucement. J’estime plus la tranquillité de cet acquiescement que la magnanimité du dessein. Saint François va en Égypte pour y convertir les infidèles, ou mourir martyr entre les infidèles, telle fut la volonté de Dieu; il revient néanmoins sans avoir fait ni l’un ni l’autre, et telle fut aussi la volonté de Dieu. Ce fut également la volonté de Dieu que saint Antoine de Padoue désirât le martyre, et qu’il ne l’obtînt pas. Le bienheureux Ignace de Loyola ayant, avec tant de travaux, nuis sur pied la compagnie de Jésus,, de laquelle il voyait tant de beaux fruits, et en prévoyait encore de plus beaux à l’avenir, eut néanmoins le courage de se promettre que, s’il la voyait dissiper, qui serait le plus âpre déplaisir, dans demi-heure après il en serait résolu (1) et s’accoiserait en la volonté de Dieu. Ce docte et saint prédicateur d’Andalousie, Jean Avila, ayant dessein de dresser une compagnie de prêtres réformés pour le service de la gloire de Dieu, en quoi il avait déjà fait un grand progrès, lorsqu’il vit celle des jésuites en campagne, qui lui sembla suffire pour cette saison-là, il arrêta court son dessein avec une douceur et une humilité nonpareille. O que bienheureuses sont telles âmes, hardies et fortes aux entreprises que Dieu leur inspire, souples et douces à les quitter, quand Dieu eu dispose ainsi! Ce sont des traits d’une indifférence très parfaite, de cesser de
(1) Il en serait résolu, il en aurait pris son parti.
faire un bien quand il plait à Dieu, et de s’en retourner de moitié chemin, quand la volonté de Dieu, qui est notre guide, l’ordonne. Certes, Jouas eut grand tort de s’attrister de quoi, à son -avis, Dieu n’accomplissait pas sa prophétie sur Ninive. Jonas fit la volonté de Dieu, annonçant la subversion de Ninive; mais il mêla son intérêt et sa volonté propre avec celle de Dieu: c’est pourquoi, quand il voit que Dieu n’exécute pas sa prédiction selon la rigueur des, paroles dont il avait usé en l’annonçant, il s’en fâche et murmure indignement. Que s’il eût eu pour seul motif de ses actions le bon plaisir de la divine volonté, il ‘eût été aussi content de le voir accompli en la rémission de la peine que Ninive avait méritée, comme de le voir satisfait en la punition de la coulpe que Ninive avait commise. Nous voulons que ce que nous entreprenons et manions réussisse; mais il n’est pas raisonnable que Dieu fasse toutes choses à notre gré. S’il veut que Ninive soit menacée, et que néanmoins elle ne soit pas renversée, puisque la menace suffit à la corriger, pourquoi Jonas s’en plaint-il?
Mais si cela est ainsi, il ne faudra donc rien affectionner, ains laisser les affaires à la merci des événements? Pardonnez-moi, Théotime; il ne faut rien oublier de tout ce qui est requis pour faire bien réussir les entreprises que Dieu nous met en main; mais à la charge que, si l’événement est contraire, nous le recevrons doucement et tranquillement: car nous avons commandement d’avoir un grand soin des choses qui regardent la gloire de Dieu, et qui sont en notre charge; mais nous ne sommes pas obligés ni chargés de l’événement, car il n’est pas en notre pouvoir. Ayez soin de lui (1), fut-il dit au maître d’étable, en la parabole du pauvre homme mi-mort entre Jérusalem et Jérico. Il n’est pas dit, remarque saint Bernard : Guéris-le, mais: Aie soin de lui. Ainsi, les apôtres avec une affection nonpareille, prêchèrent premièrement aux Juifs, bien qu’ils sussent qu’enfin il les faudrait quitter comme une terre infructueuse, et se retourner du côté des Gentils. C’est à nous de bien planter et bien arroser; mais de donner l’accroissement (2), cela n’appartient qu’à Dieu.
Le grand Psalmiste fait cette prière au Sauveur, comme par une acclamation de joie et de présage de victoire : O Seigneur, par votre beauté et bonne grâce, bandez votre arc, marchez heureusement (3), et montez à cheval ; comme s’il voulait dire que, par les traits de son amour, décochés dans les coeurs humains, il se rendrait maître des hommes, pour les manier à son gré, tout ainsi qu’un cheval bien dressé. O Seigneur, vous êtes le chevalier royal, qui tournez à toutes mains les esprits de vos fidèles amants; vous les poussez quelquefois à toute bride, et ils courent à toute outrance ès entreprises que vous leur inspirez; et puis, quand il vous semble bon, vous les faites parer au milieu de la carrière au plus fort de leur course.
Mais derechef, si l’entreprise faite par inspiration périt par la faute de ceux à qui elle était confiée, comme peut-on dire alors qu’il faut
(1) Luc., X. 35.
(2) I Cor , III, 6.
(3) Ps., XLIV, 5,6.
acquiescer à la volonté de Dieu? Car, me dira quelqu’un, ce n’est pas la volonté de Dieu qui empêche l’événement, ains ma faute, de laquelle la volonté divine n’est pas la cause. Il est vrai, mon enfant, ta faute ne t’est pas advenue par la volonté de Dieu, car Dieu n’est pas auteur da péché; mais c’est bien pourtant la volonté divine que ta faute soit suivie de la défaite et du manquement de ton entreprise en punition de ta faute : car si sa bonté ne lui peut permettre de vouloir ta faute, sa justice fait qu’il veut la peine que tu en souffres. Ainsi Dieu ne fut pas cause que David péchât, mais il lui infligea bien la peine due à son péché. Il ne fut pas la cause du péché de Saül, mais oui bien qu’en punition la victoire périt entre les mains d’icelui.
Quand donc il arrive que les desseins sacrés ne réussissent pas en punition de nos fautes, il faut également détester la faute par une solide repentance, et accepter la peine que nous en avons; car comme le péché est contre la volonté de Dieu, aussi la peine est selon sa volonté.
CHAPITRE VII
De l’indifférence que nous devons pratiqueren ce qui regarde notre avancement ès vertus.
Dieu nous a ordonné de faire tout ce que nous pourrons pour acquérir les saintes vertus :
n’oublions donc rien pour bien réussir dans cette sainte entreprise. Mais après que nous aurons planté et arrosé, sachons que c’est à Dieu de donner l’accroissement (4) aux arbres de nos bonnes inclinations et habitudes. C’est pourquoi il faut attendre le fruit de nos désirs et travaux de sa divine providence. Que si nous ne sentons pas le progrès et avancement de nos esprit en la vis dévote, tel que nous voudrions, ne nous troublons point, demeurons en paix, que toujours la tranquillité règne dans nos coeurs. C’est à nous de bien cultiver nos âmes, et partant il y faut fidèlement vaquer. Mais quant à l’abondance de la prise et de la moisson, laissons-en le soin à notre Seigneur. Le laboureur ne sera jamais tancé s’il n’a pas belle cueillette, mais oui bien s’il n’a pas bien labouré et ensemencé ses terres. Ne nous inquiétons point pour nous voir toujours novices en l’exercice des vertus; car au monastère de fa vie dévote chacun s’estime toujours novice, et toute la vie y est destinée à la probation, n’ayant point de plus évidente marque d’être non seulement novice, mais digne d’expulsion et réprobation, que de penser et se tenir pour profès; car selon la règle de cet ordre-là, non l’a solennité, mais l’accomplissement des voeux rend les novices profès. Or; les voeux ne sent jamais accomplis, tandis qu’il y a quelque chose à faire pour l’observance d’iceux; et l’obligation de servir Dieu et faire progrès en son amour, dure toujours jusqu’à la mort Voire mais(2), me dira quelqu’un, si je connais que c’est par ma faute que mon avancement ès vertus est retardé, comme pourrai-je m’empêcher de m’en attrister et inquiéter?
(1) I Cor., III, 6.
(2) Voire mais, mais pourtant
J’ai dit ceci en l’Introduction à la vie dévote; mais je le redis volontiers, parce qu’il ne peut jamais être assez dit. Il se faut attrister pour les fautes commises, d’une repentance forte, rassise, constante, tranquille, mais non turbulente, non inquiète, non découragée. Connaissez-vous que votre retardement au chemin des vertus est provenu de votre coulpe (1), or sus, humiliez-vous devant Dieu, implorez sa miséricorde, prosternez-vous devant la face de sa bouté, et demandez-lui-en pardon, confessez votre faute, et criez-lui merci à l’oreille même de votre confesseur, pour eu recevoir l’absolution; mais cela fait, demeurez en paix, et ayant détesté l’offense, embrassez amoureusement l’abjection qui est en vous pour le retardement de votre avancement au bien.
Hélas! mon Théotime, les âmes qui sont en purgatoire, y sont sans doute pour leurs péchés, qu’elles ont détestés et détestent souverainement: mais quant à l’abjection et peine qui leur en reste d’être arrêtées en ce lieu-là, et privées pour un temps de la jouissance de l’amour bienheureux du paradis, elles la souffrent amoureusement, et prononcent dévotement le cantique de la justice divine : Vous êtes juste, Seigneur, et votre jugement équitable (2). Attendons donc en patience notre avancement; et en lieu de nous inquiéter d’en avoir si peu fait par le passé, procurons avec diligence d’en faire plus à l’avenir.
Voyez cette bonne âme, je vous prie elle a
(1) Coulpe, faute formelle.
(2) Ps., LXVII, 137.
grandement désiré et tâché de s’affranchir de la colère, en quoi Dieu l’a favorisée; car il l’a rendue quitte de tous les péchés qui procèdent de la colère. Elle mourrait plutôt que de dire un seul mot injurieux, ou de lâcher un seul trait de haine. Néanmoins elle est encore sujette aux assauts et premiers mouvements de cette passion, qui sont certains élans, ébranlements et saillies du coeur irrité, que la paraphrase chaldaïque appelle trémoussements, disant: Trémoussez-vous et ne veuillez point pécher, où notre sacrée version a dit : Courroucez-vous, et ne veuillez point pécher (1), qui en est effet une même chose: car le prophète ne veut dire, sinon que si le