www.JesusMarie.com
Sainte Gertrude d'Helfta
Le Héraut de l'Amour Divin - livre 4
LES RÉVÉLATIONS DE SAINTE GERTRUDE
VIERGE DE L'ORDRE DE  SAINT-BENOIT AU MONASTÈRE DHELFTA PRÈS DEISLEBEN EN SAXE

LE HÉRAUT DE L'AMOUR DIVIN
Traduction de « Insinuationes divinæ pietatis » par des moines bénédictins en 1884

Imprimatur : Ryde, le 16 septembre 1904, Fr. P. DELATTE Abbé de Solesmes
Imprimatur : Tours le 16 février 1926, C. BERGEAULT Vicaire général
 

LIVRE QUATRIÈME.
 
 

PRÉFACE d'après LANSPERG

Ce quatrième livre contient plusieurs révélations salutaires qui peuvent instruire le lecteur et le former à la perfection chrétienne. On y voit en outre de quelle manière et par quels exercices nous devons honorer Jésus-Christ et les saints, principalement dans les fêtes que la sainte Église a établies en leur honneur ; comment encore nous pouvons obtenir facilement par ce très doux Médiateur les grâces que nous avons à demander, soit pour nous, soit pour les autres; suppléer abondamment à tout ce qui nous manque, et enrichir notre indigence des richesses de sa vie et de sa passion. Toutefois une âme dévote pourra se servir de ces exercices pour son propre bien et pour celui du prochain, non seulement aux jours de fête auxquels ils sont assignés, mais indifféremment en tout autre temps. On voit aussi dans ce livre combien Dieu a pour agréable l'hommage de notre culte et les cérémonies de la sainte Église.

Bien des choses sont exprimées par des comparaisons et des images, parce que cette vierge sainte, malgré la plénitude de la lumière divine qui l'éclaira, n'a pu traduire autrement et faire saisir à notre intelligence les choses qu'en raison de leur nature spirituelle elle avait comprises elle-même sans ces paraboles, ces comparaisons et ces images ; (les auteurs inspirés de la sainte Écriture ont du reste agi de cette manière). Ce qu'elle comprit dans ses extases sans formes et sans images, à peine a-t-elle pu trouver des paroles pour l'expliquer.

Enfin ce livre, comme tous les autres, exhale le merveilleux parfum de cette douceur divine avec laquelle le Seigneur aime si tendrement ses élus, les gouverne avec tant de sagesse, les rappelle à lui s'ils s'égarent, les attire lorsqu'ils reviennent et les reçoit dans son sein, montrant que sa Providence divine ne manque jamais aux vux de ses élus et qu'elle supplée à leur indigence par le trésor de ses propres mérites.
 

PROLOGUE.

Comme c'est aux jours de fête qu'on doit s'appliquer davantage à la dévotion, celui qui désirera ranimer sa ferveur trouvera par ordre dans ce livre ce qui pourrait lui être plus utile parmi les consolations spirituelles dont celle-ci fut favorisée par le Seigneur à chaque fête de l'année, lorsque sa faiblesse1 l'empêchait de suivre dans leur rigueur les observances de l'Ordre.

1. II faut donc conclure que ces révélations au sujet des mystères du Seigneur ou des mérites des saints furent accordées à Gertrude, particulièrement pendant ses maladies.
 
 
 

CHAPITRE PREMIER.
PRÉPARATION A LA FÊTE DE LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR.

1La nuit qui précède la Vigile de la très sainte Nativité, elle passa avant Matines sans dormir une longue heure, méditant avec délices les paroles de ce Répons: De illa occulta habitatione 1, etc. Elle vit que le Seigneur Jésus jouissait tranquillement du plus doux repos dans 1e sein du Père, tandis que tous les désirs des personnes qui se préparaient à célébrer la fête prochaine montaient vers lui comme de légères vapeurs. Le Seigneur Jésus, plein de charme et de jeunesse, envoyait de son Cur divin une admirable lumière sur toutes ces petites nuées, et la lumière semblait leur tracer le chemin pour arriver jusqu'à Lui. Tandis que par cette voie elles montaient vers Dieu, celle-ci vit en esprit les âmes qui s'étaient humblement recommandées aux prières des autres, marcher vers Dieu sans dévier, illuminées par la clarté de son Cur divin : elles paraissaient conduites par la main sur une voie directe garantie à droite et à gauche. Celles qui ne comptaient que sur leurs propres efforts et leurs prières pour se disposer à célébrer la fête, quittaient la route et s'égaraient quelque temps, puis revenaient dans le chemin et s'approchaient du Seigneur à la faveur de la lumière divine.

2Comme celle-ci désirait beaucoup savoir de quelle manière la divine Bonté accueillait chacune de ces âmes, elle les vit soudain transportées dans le sein même du Père auprès du Fils de Dieu, et là chacune s'enivrait de délices proportionnées à son désir et à sa capacité. L'une n'était en rien gênée par l'autre, mais chaque âme jouissait pleinement de Dieu suivant son désir, et comme si le Seigneur se fût donné à elle seule. Certaines l'embrassaient comme un tout petit Enfant incarné pour nous; d'autres s'adressaient à lui comme à un ami très fidèle à qui elles pouvaient confier tous les secrets de leur cur ; d'autres enfin comblaient des caresses de leur amour cet Époux plein de charmes et choisi entre des milliers de mille. Enfin il était donné à chacune de se réjouir en Lui, suivant l'attrait de son amour.

3Celle-ci s'avança, se prosterna humblement selon sa coutume aux pieds du Seigneur et dit : « Maintenant, ô Seigneur très aimé, quelle sera ma préparation, ou quels hommages pourrai-je rendre à votre bienheureuse Mère en cette fête de son très saint Enfantement? J'ai omis, non seulement à cause de ma santé, mais hélas ! aussi par négligence, de réciter les heures en son honneur, et cependant j'y étais obligée par mes vux de Religion. » Le Seigneur miséricordieux eut pitié de sa détresse et parut réunir toutes les paroles qu'elle avait dites durant l'Avent pour louer Dieu ou gagner les âmes, soit en les instruisant, soit en dissipant leurs doutes. Il les offrit avec tendresse à sa très douce Mère qui siégeait avec honneur auprès de lui dans 1a gloire, afin de réparer la négligence que celle-ci avait mise à servir et honorer la Reine du ciel. Il y ajoutait tout le fruit que ces paroles pourraient produire en se transmettant d'une personne à l'autre jusqu'à la fin des temps. La Mère du Seigneur accepta volontiers cette offrande qui lui composait une admirable parure. L'âme s'approcha et la pria avec ferveur d'intercéder pour elle auprès de son Fils unique. Aussitôt la tendre Mère s'inclina vers cette âme avec un visage serein et rempli de bonté ; puis embrassant son cher Fils et le couvrant de baisers, elle le pria en ces termes : « Que votre amour, ô mon très cher Fils, uni à mon amour, vous dispose à exaucer les prières de cette bien-aimée. » Celle-ci dit ensuite au Seigneur: « O douceur de mon âme, Jésus très aimant et très désirable, ô vous que j'aime par-dessus tout ! »

4Après avoir redit plusieurs fois ces exclamations d'amour et d'autres encore, elle interrogea le Seigneur : « Quel peut être le fruit de ces paroles que mon indignité doit vous rendre insipides ? » Le Seigneur répondit : « Peu importe que les parfums proviennent de telle ou telle essence d'arbre, s'ils donnent une odeur également agréable. De même si quelqu'un me dit : ô très Doux, très aimé, etc., bien qu'il s'estime une indigne créature, la douceur essentielle de ma Divinité, émue jusqu'en ses profondeurs, me fait exhaler un arôme d'une merveilleuse suavité, qui embaume des parfums du salut éternel celui qui l'a provoquée par ces paroles de tendresse. »

1. R/. De illa occulta habitatione sua egressus est Filius Dei. *Descendet visitare et consolari omnes qui eum de totocorde desiderabant.
V/. Ex Sion species decoris ejus, Deus noster manifeste veniet. * Descendet.
R/. Le Fils de Dieu est sorti de sa demeure cachée. Il descend visiter et consoler tous ceux qui le désiraient de tout leur cur.
V/. De Sion apparaît sa splendeur. Notre Dieu viendra visiblement. Il descend
 (Répons de l'ancien office de la Nativité.)
 
 
 

CHAPITRE II
DE LA DOUCE VIGILE DE LA NATIVITÉ.

1Le lendemain, comme elle était encore éveillée un certain temps avant Matines, elle se rappela devant Dieu, dans l'amertume de son cur, une faute d'impatience où l'avait fait tomber la négligence de celles qui la servaient. Bientôt elle entendit le premier son des Matines et, d'une âme joyeuse, se mit à louer Dieu, car cette cloche annonçait la fête si prochaine de la très douce Nativité de son Seigneur. Alors le Père céleste lui adressa doucement la parole. « J'envoie à ton âme, dit-il, cet amour que j'ai envoyé devant la face de mon Fils unique afin de purifier le monde du péché; (les Sodomites en sont une preuve manifeste, car tous ont subi la mort en cette nuit même de la Nativité, selon la tradition). Je te l'envoie afin que purifiée de toute tache de péché, lavée de toute trace de négligence, tu viennes à la fête dignement préparée. » Après avoir reçu ce don, elle tournait et retournait cependant en son cur le triste souvenir de sa faute, s'estimant très indigne des grâces divines, puisqu'un si léger oubli avait pu la faire tomber dans une telle impatience. Alors la divine miséricorde éclaira son intelligence par cet enseignement : « Toutes les pensées que l'homme garde au sujet de ses fautes, après la pénitence dont l'Écriture a dit : « In quacumque hora conversas fuerit peccator et ingemuerit, omnium peccatorum suorum non recordabor amplius : A quelque heure que le pécheur se convertisse et gémisse, je ne me souviendrai plus de ses péchés 1 » ; toutes ces pensées n'ont pas un autre but que de le rendre plus apte à recevoir la grâce de Dieu. »

2Au second son de la cloche, comme elle s'appliquait encore à louer le Seigneur, Dieu le Père lui dit : « Voici que j'envoie de nouveau à ton âme cet amour que j'ai envoyé devant la face de mon Fils pour racheter tous les défauts de la fragile nature humaine ; cet amour corrigera en même temps toutes les défectuosités qui sont en toi et qui ne peuvent te procurer aucun avantage. En effet, certains défauts qu'on voit en soi entretiennent l'humilité et la componction, et font avancer par conséquent dans les voies du salut. Ces défauts-là, je les laisse subsister parfois chez mes plus intimes amis, afin de les exercer dans la vertu. Il y en a d'autres qu'on blâme quand on les reconnaît, mais que l'on défend quelquefois comme on défendrait la justice, parce qu'on ne veut pas s'en corriger. Ce sont ces défauts-là qui mettent l'homme en péril et danger de damnation. Ton âme en est maintenant absolument purifiée. »

3Au troisième signal, elle s'efforçait encore de louer le Seigneur. Alors le Père céleste lui donna toutes les vertus qu'il avait mises avant la naissance de son Fils unique dans le cur des anciens pères, c'est-à-dire des patriarches, des prophètes et de ses autres serviteurs fidèles qui ont soupiré après son avènement. Ces vertus sont l'humilité, le désir, la connaissance, l'amour, l'espérance et d'autres encore ; c'est par ces vertus que celle-ci pouvait aussi se préparer à célébrer dignement la fête. Le Seigneur lui en composa donc une sorte de vêtement, une parure semblable à de brillantes étoiles ; puis il la plaça devant sa face et lui dit: « Que choisis-tu, ma fille, ou d'être servie par moi ou de me servir ? » Elle avait en effet pour jouir de Dieu deux manières différentes :
- par la première, elle était si complètement portée en Dieu par l'extase, qu'elle ne pouvait ensuite dire que bien peu de choses pour l'utilité de son prochain ;
- par la seconde, elle pénétrait le sens profond des saintes Écritures ; son intelligence éclairée par Dieu y trouvait une saveur étonnante et délicieuse; il semblait alors, pour ainsi dire, qu'elle jouait devant le Seigneur face à face, comme un ami s'assied dans l'intimité devant son ami pour jouer la partie d'échecs. Dans ce cas, elle pouvait ensuite faire profiter les autres de ce qu'elle avait reçu.
C'est pour cette raison que le Seigneur lui demandait si elle voulait être servie ou le servir. Mais elle, méprisant son avantage pour chercher celui de Jésus son Seigneur, choisit de le servir laborieusement pour sa gloire, plutôt que de goûter passivement combien le Seigneur est doux et de se donner ainsi une agréable satisfaction. Son choix parut plaire singulièrement à Dieu.

4Au commencement des Matines, elle implora le secours de Dieu par le Deus in adjutorium : Dieu viens à mon aide. Au Domine labia mea aperies : Seigneur, ouvre mes lèvres, trois fois répété, elle salua l'incommensurable puissance de Dieu le Père, l'insondable sagesse de Dieu le Fils, la bonté infiniment douce du Saint-Esprit et adora de tout son cur, de toute son âme et de toutes ses forces le Dieu Un dans sa Trinité et la Trinité dans son Unité. Aux cinq premiers versets du Psaume : Domine, quid multiplicati sunt :Seigneur, quils sont nombreux  (Ps. III), elle s'approcha des plaies vermeilles de Jésus et les baisa amoureusement. Pendant le sixième verset du même psaume, prosternée aux pieds du Seigneur, elle l'adora et lui rendit ses dévotes actions de grâces pour avoir obtenu la pleine rémission de ses péchés. Pendant le septième, s'adressant aux mains du Seigneur, elle le remercia pour tous les bienfaits reçus de sa gratuite bonté. Pendant le huitième, elle salua la plaie d'amour qui est au sacré côté droit du Seigneur. Pendant le Gloria Patri, elle fit une profonde inclination pour louer en union avec toute créature la radieuse et toujours tranquille Trinité ; enfin au Sicut erat :comme il était.., s'approchant du cur de Jésus, elle le salua avec une profonde affection et le glorifia de ce qu'il contient en lui-même tous les mystères incompréhensibles de la Divinité.

5Continuant ainsi, elle se prosterna, pendant le premier verset du psaume Venite exultemus :Venez, crions de joie ..(Psaume XCIII=94), devant la plaie du pied gauche, et implora l'entier pardon de tous ses péchés de pensées et de paroles. A la plaie du pied droit, elle obtint par le second verset le supplément à toutes ses imperfections de pensées et de paroles. A la plaie de la main gauche, elle reçut pendant le troisième verset la rémission de tout ce qu'elle avait commis par actions mauvaises. A la plaie de la main droite, elle obtint pendant le quatrième verset le supplément à toutes ses omissions dans les bonnes oeuvres

6Enfin durant le cinquième verset elle s'approcha de la très sacrée plaie qui est au Cur de son doux Amant (lequel abonde et surabonde de tous les biens), la baisa avec dévotion et fut purifiée de toute tache dans l'eau mêlée de sang que fit jaillir la lance du soldat. Après être devenue ainsi blanche comme la neige, elle fut ornée de toutes les vertus par le précieux sang et enfin attirée, par les vapeurs embaumées qui s'échappent de cette plaie, jusque dans la source même de tous les biens. C'est ainsi qu'elle chanta le Gloria Patri à l'honneur et gloire de l'adorable Trinité et conclut par le Sicut erat, le disant par le cur de Jésus, réceptacle de toutes les divines influences.

7Par l'invitatoire Hodie scietis :aujourdhui sachez, qui se chante cinq fois pendant le Venite, et se répète deux fois après le psaume, elle reçut de Dieu le Père la purification de ses sept puissances affectives qui, par l'union aux très saintes affections de Jésus-Christ, furent merveilleusement ennoblies. Pendant les psaumes qui suivirent, elle se tint devant Dieu dans son vêtement orné des vertus comme d'étoiles brillantes. Puis elle éleva ses désirs vers Dieu afin d'obtenir qu'en la gloire de la douce Nativité de Jésus, tous ses exercices spirituels et même corporels fussent une louange à l'adorable Trinité. Pendant le coup des Laudes, le Seigneur lui dit : « De même que le son de ces cloches annonce la fête de ma naissance, ainsi je t'accorde que toutes tes oeuvres en cette solennité : chant, lectures, prières, méditation et même les exercices corporels comme le travail, le repas, le sommeil, tout enfin résonne à la louange de la sainte Trinité, en union de mes désirs et de mon amour qui jamais ne firent dissonance avec la volonté de Dieu le Père. » Et comme on allumait les sept cierges, le Seigneur orna son âme des sept dons du Saint-Esprit, dans la même mesure (autant que faire se peut) dont le Seigneur Jésus en fut lui-même orné.

8Elle demanda ensuite au Seigneur, par la condescendance qui l'a fait naître dans une étable, de daigner la préparer selon son bon plaisir. Le très clément Seigneur agréa sa requête et mit dans son cur, en guise de murs et de toit, sa toute-puissance, sa sagesse et sa bonté. Pendant ce temps, elle se réjouissait au fond de son âme comme si elle eût été dans l'étable, car elle voyait, sous forme de jolies clochettes, suspendues le long du toit et des murs, les oeuvres accomplies à l'aide de la puissance, de la sagesse et de la bonté divines par toutes les créatures humaines, et ces oeuvres lui étaient données pour l'aider à célébrer la fête d'une manière plus agréable à Dieu. Au milieu de ces douces jouissances, qui ressemblaient à celles du paradis, le Seigneur Jésus lui apparut pour y ajouter encore des dons nouveaux ; puis il daigna, dans son aimable condescendance, s'établir lui-même en ce lieu avec ses serviteurs, les princes célestes. A ce moment, elle récita pour tous les membres de son corps deux cent vingt-cinq fois : Laudo, adoro etc., et il lui sembla que chacune de ces petites prières venait présenter à Dieu, comme une louange, l'hommage de chacun de ses membres. Après quoi le Seigneur parut, par un doux embrassement, purifier tous ses sens, intérieurs et extérieurs, les renouveler en les purifiant, et en les renouvelant les sanctifier efficacement par l'union à tous ses membres sacrés.

9Comme on sonnait ensuite le Chapitre, celle-ci loua de nouveau le Seigneur par ce son de cloche, et lui rendit grâces de ce qu'il daignait présider en personne ce chapitre, ainsi qu'il avait daigné le révéler à Dame Mechtilde, d'heureuse mémoire. Elle connut alors en esprit que la dévotion avec laquelle la plupart des membres de la communauté se rendaient à ce Chapitre, à cause de la révélation faite à la susdite Dame Mechtilde 2 ; que cette dévotion, disons-nous, était pour le Seigneur une véritable provocation, de sorte qu'il attendait l'arrivée de la communauté avec une joie immense. Il était assis déjà à la place de la Dame Abbesse, présidait en sa personne et (chose plus extraordinaire) il semblait régner au-dessus d'elle dans la gloire de sa divine Majesté, entouré d'une multitude d'esprits bienheureux des divers ordres, porté sur son siège royal par le ministère des trônes.

10Lorsque la communauté eut pris place au Chapitre, le Seigneur, incapable pour ainsi dire de se contenir plus longtemps, exprima sa joie par cette exclamation : « Les voilà enfin, mes très chers amis ! » Lorsque la jeune fille 3 chanta  Jube domine benedicere :Ordonne, Seigneur, de bénir, l'abbesse répondit : In via mandatorum tuorum, etc.. :ceux qui suivent tes commandements.., et le Seigneur étendit sa main vénérable pour bénir le convent et il dit : « De par la toute-puissance de Dieu mon Père, je donne mon assentiment à ces paroles. » La même jeune fille continua : « Jesus Christus Filius Dei vivi in Bethleern Judae nascitur : Jésus-Christ Fils du Dieu vivant naît en Bethléem de Judée » ; aussitôt les churs des saints anges, entendant proclamer la douce Nativité du Seigneur Dieu leur roi, furent remplis d'une joie inconcevable et par révérence se prosternèrent jusqu'à terre pour l'adorer.

11Le convent se prosterna aussi selon la coutume pour réciter le psaume Miserere mei Deus (Ps. L=51); et, pendant ce temps, chacun des anges présenta joyeusement au Seigneur le cur de la personne confiée à sa garde. De chacune de ces âmes qui disaient Miserere mei Deus, le Seigneur semblait recevoir un nud enroulé4 qu'il plaçait en son sein :
- Lorsque les curs présentés étaient plus fervents dans l'amour, le service était dévolu aux anges du chur des Séraphins, qui soulevaient les bras du Seigneur et fixaient en lui ces curs.
- Quand venait le tour des âmes plus éclairées de la divine connaissance, les Chérubins servaient le Seigneur;
- les Vertus venaient les remplacer pour offrir les âmes plus exercées dans les vertus.
Et ainsi de suite les churs des anges prêtaient leur ministère pour l'offrande des âmes ayant avec eux une particulière ressemblance. Quant aux surs que la révélation citée plus haut n'excitait point à une spéciale dévotion, leurs curs n'étaient pas présentés au Seigneur par le ministère des anges, mais leurs corps restaient simplement prosternés contre terre.

12Alors celle-ci s'approcha du Seigneur, en humilité d'esprit, et lui offrit le premier Miserere mei Deus qu'on a coutume de réciter pour soi, lui disant: « Ah ! mon Époux, je renonce volontiers à ma part tout entière, et je vous offre ce psaume en éternelle louange et gloire! Daignez vous en servir pour le bien de mes amis particuliers selon le bon plaisir de votre miséricorde.» Le Seigneur accepta cette offrande, qui prit alors la forme d'une pierre précieuse de brillante couleur et de très belle eau ; il la mit au milieu d'un collier suspendu à son cou, déjà orné de pierres étincelantes et de fleurs d'or artistement travaillées. Puis il dit : « Cette pierre d'amour que tu viens de me donner, je l'ai mise à la place d'honneur au milieu de mon collier; tous ceux qui se recommandent à tes prières ou pensent seulement à souhaiter ton intervention en recevront le salut, de même que les Hébreux, piqués par les serpents venimeux, étaient guéris en regardant le serpent d'airain que j'avais ordonné à Moise d'élever dans le désert. »

13Lorsque les psaumes furent terminés, le convent se releva de sa prostration, et deux princes de la cour céleste parurent, apportant une table d'or. Ils la déposèrent devant le Seigneur, qui détacha les nuds enlacés  réunis en son sein. Soudain l'on vit, sur la table d'or, toutes les paroles des psaumes et des oraisons récités par le convent, sous forme de perles précieuses aux couleurs vives et variées. Ces pierres rayonnaient chacune de tous leurs feux et faisaient aussi résonner une douce harmonie ; tous ces rayons venaient se jouer ensemble sur le visage du Seigneur, tandis que la suave mélodie l'invitait à offrir à chacune une double récompense pour le fruit qui revenait à l'Église universelle de toutes les paroles qu'elles avaient prononcées. Celle-ci comprit que le Seigneur avait daigné agir de la sorte à cause de la dévotion spéciale du convent au Chapitre, tenu ce jour-là, comme elle le savait, sous la présidence du Seigneur lui-même.

14On proclama enfin la liste des surs qui devaient lire ou chanter à Matines. Le Seigneur semblait, pendant ce temps, regarder avec amabilité et saluer par un signe de tête les personnes qui écoutaient attentivement les prescriptions à suivre: la langue humaine ne saurait exprimer ces choses. Devant les surs qui murmuraient tout bas de ce que tel ou tel Répons ne leur était pas assigné, le Seigneur prenait l'attitude d'un consolateur très caressant, désireux d'adoucir leur peine.

15Celle qui voyait le Seigneur en esprit dit alors : « Eh bien, Seigneur, si le convent s'apercevait du regard bienveillant dont vous honorez les surs qui sont nommées, celles qui n'entendent pas proclamer leur nom seraient bien tristes ! -- Mais si quelqu'une désire lire ou chanter, répondit le Seigneur, et s'afflige parce que cette tâche est au-dessus de ses forces, je la consolerai par les mêmes caresses et je récompenserai sa bonne volonté autant que l'action même. » Il ajouta : « Si chaque sur, lorsqu'elle s'entend désigner, incline sa volonté en même temps que sa tête, dans l'intention d'accomplir sa tâche à ma louange et de s'en remettre à moi pour l'aider à le faire dignement, elle peut se tenir pour assurée qu'elle s'attirera chaque fois ma tendresse d'une manière si efficace, que je ne pourrai m'empêcher de lui accorder mon baiser. »

16Enfin les surs, selon les statuts de l'Ordre, dirent leurs coulpes, la Prieure en tête, devant la Dame Abbesse, et quand elles s'inclinèrent pour recevoir l'absolution, le Seigneur ajouta avec une douce sérénité : « Et moi je vous absous, par l'autorité de ma Divinité, de toutes les négligences que vous venez d'accuser en ma présence, et je vous promets que si la fragilité humaine vous fait de nouveau commettre les mêmes fautes, vous me trouverez toujours plus miséricordieux et plus prompt à pardonner. » Pendant la récitation accoutumée des sept psaumes pénitentiaux pour réparer les fautes et les négligences, tous les mots apparurent sous forme de perles fines, mais sans éclat, rangés sur la table dont nous avons parlé, autour des pierres d'un éclat vif et brillant. L'esprit de celle-ci comprit bien pourquoi les psaumes étaient représentés par des perles ternes et obscures : le convent ne les avait acquittés que par routine, sans spéciale dévotion. Ce fait nous apprend que les suffrages acquittés par habitude sont présentés au Seigneur pour l'accroissement de nos mérites, mais que les prières faites avec une dévotion actuelle sont infiniment plus nobles et plus agréables à Dieu.

17Pendant l'hymne des Vêpres, au Gloria tibi Domine, elle aperçut une grande multitude d'anges qui volaient autour des surs, et faisaient résonner joyeusement avec elles ce même verset. Elle s'enquit auprès du Seigneur du profit qui revient aux hommes de ce que les saints anges s'unissent à eux dans la divine louange et psalmodient avec eux. Mais le Seigneur la laissait sans réponse et elle continuait à chercher laborieusement, cette solution, lorsqu'elle comprit enfin, par une inspiration divine, comment les anges présents à nos solennités de la terre, demandent au Seigneur de donner à ceux qui les imitent dans leur dévotion l'égalité avec eux, par la véritable pureté du corps et de l'esprit.

18La crainte lui vint alors (crainte bien naturelle aux humains) que cette lumière procédât non du divin Esprit, mais de son propre sens. A ce doute répondit une parole consolante: « Ne crains plus, dit le Seigneur, car ta volonté est tellement unie à ma divine Volonté qu'elle ne peut faire d'autre choix que le mien. Par conséquent, tu désires en toutes choses, premièrement et par-dessus tout ma gloire ; dès lors les esprits angéliques sont soumis à ta volonté de telle sorte que s'ils n'avaient pas prié pour vous comme tu viens de le comprendre, ils le feraient à l'heure même, uniquement parce qu'il te plairait qu'ils le fissent. Oui, depuis que moi, qui possède le titre suprême d'Empereur, je t'ai faite Impératrice, tous mes célestes princes s'inclinent devant ta volonté au point que si tu leur commandais ce qu'ils n'ont jamais accompli, ils agiraient aussitôt selon tes ordres et voleraient à l'instant pour accomplir en hâte ton bon plaisir. »

19Après les vêpres, pendant qu'on portait en procession selon l'usage les reliques et l'image de la bienheureuse Vierge, elle se rappelait avec peine comment la maladie l'avait empêchée pendant l'Avent de multiplier ses hommages et ses prières afin de les offrir à la Vierge Mère en une fête qui lui est si chère. Mais instruite soudain par l'onction du Saint-Esprit, elle sut ce qu'elle devait faire et offrit à la Vierge sans tache le très noble et très doux Cur de Jésus-Christ pour suppléer à toutes ses négligences. La bienheureuse Vierge l'accepta avec grande joie et reconnaissance et y trouva des délices qui l'emportent sur tous les honneurs et les services, car ce Cur très noble qui contient en lui seul tous les biens, lui offrait l'ensemble de tout ce que la dévotion et la prière des fidèles pourront jamais faire pour honorer sa divine Maternité.

1. Ezéchiel. xviii, 21-22. C'est le sens et non le texte exact.
2. Livre de la grâce spéciale, Livre I, chap. vii.
3. Puella : Ce mot pourrait désigner une jeune religieuse, mais nous préférons le traduire littéralement -- jeune fille », puisqu'il y avait évidemment des enfants confiées à Helfta pour y être élevées. C'était une coutume bien connue dans les monastères que de donner aux jeunes filles une part active à l'office divin, par exemple le chant des répons ou du Martyrologe en certaines fêtes.
4. Nexum quemdam convolutum. L'idée renfermée sous ce symbole est celle d'un gage de mutuelle affection. Nous verrions donc ici les « cordelières » ou « lacs d'amour » employés dans la langage héraldique en France, en Allemagne et ailleurs, pour embellir lécusson des abbesses et même des veuves de distinction. Ces cordelières se mettaient aussi parfois autour de l'écu d'une abbaye de moniales. D'après le contexte du chapitre, le symbole ici nommé nous semble bien coïncider avec l'emblème héraldique dont nous venons de parier.

CHAPITRE III.
DE LA TRÈS DOUCE NATIVITÉ DU SEIGNEUR.

1A Matines, comme elle s'efforçait de pratiquer les exercices de la nuit précédente, le Seigneur voulut récompenser sa fidélité, et il l'attira en lui-même avec une telle puissance que, par un très doux écoulement de Dieu en cette âme, et par un reflux de gratitude de l'âme vers Dieu, son esprit jouit d'une incomparable douceur pendant le chant des psaumes et des répons. Tandis qu'elle goûtait ces délices, elle vit le Seigneur, Roi des rois, assis sur le trône de sa Majesté, et le convent, rangé respectueusement autour de lui, célébrait avec grande dévotion les Matines en son honneur.

2Elle se souvint alors de plusieurs personnes qui s'étaient dévotement recommandées à ses prières, et dans l'humilité de son âme elle dit au Seigneur : « Convient-il que moi qui suis si indigne, je prie pour ces personnes qui se tiennent devant vous et célèbrent vos louanges avec zèle et dévotion, tandis que, retenue par l'infirmité, je ne puis les imiter? » Le Seigneur répondit : « Tu peux très bien prier pour elles, parce que je t'ai choisie parmi ces âmes et je t'ai placée dans le sein de ma bonté paternelle pour que tu demandes et obtiennes tout ce que ton coeur désire. » Elle reprit : « Seigneur, s'il vous plaît que je prie pour ces personnes, veuillez me fixer un moment où je sois fidèle à le faire afin de procurer votre gloire et le bien de ces âmes, sans me priver des douceurs du céleste festin auquel vous daignez me donner part en ce moment. » Le Seigneur répondit : «Recommande chacune d'entre elles à cette science divine et à cet amour, qui m'ont fait sortir du sein de Dieu le Père et descendre sur la terre pour sauver les hommes. » Elle obéit à cet avis et recommanda chaque personne en prononçant simplement son nom. Le Seigneur céda au doux mouvement de sa tendresse, et connaissant en sa science divine les besoins de ces âmes, il les secourut l'une après l'autre avec une amoureuse compassion.

3La Vierge Mère apparut aussi dans la gloire des cieux, elle siégeait avec honneur auprès de son Fils. Pendant le Répons « Descendit de cælis : Il descendit des cieux », le Seigneur sembla se souvenir de cette ineffable condescendance qui l'avait arraché du sein du Père et fait descendre dans le sein d'une Vierge sans tache, pour habiter cette terre misérable de notre exil. II se sentit alors comme liquéfié par l'amour et attacha sur la Vierge sa Mère un regard souriant, plein d'une si tendre affection, que cette Vierge bénie tressaillit jusqu'au fond de son être. II déposa ensuite sur ses lèvres un baiser divin, pour renouveler, avec une force redoublée, les joies que cette Vierge sainte avait puisées sur la terre dans la très sainte Humanité.

4Elle aperçut aussi la personne immaculée de la glorieuse Vierge, transparente comme un pur cristal, à travers lequel son chaste sein, pénétré et rempli de la Divinité, brillait comme un lingot d'or enveloppé dans un fin tissu de soie aux couleurs variées. Il lui sembla que le petit Enfant, Fils unique du Père, trouvait ses délices à puiser avidement sa vie au sein de la Vierge sa Mère. Cette vue lui fit comprendre que si l'Humanité du Christ fut nourrie d'un lait virginal, sa Divinité fut réjouie par le festin que lui offrit la pureté du coeur le plus innocent et le plus tendre qui ait jamais existé.

5Au Répons XII°, « Verbum caro factum est : le Verbe sest fait chair » les surs s'inclinèrent profondément, et celle-ci entendit le Seigneur dire ces paroles: « Chaque fois qu'en prononçant ces mots une personne s'incline avec reconnaissance et me remercie de ce que j'ai daigné m'incarner par amour pour elle; autant de fois, excité par ma bonté, je m'incline à mon tour, et, dans tout l'amour de mon cur, j'offre à Dieu le Père le fruit double pour ainsi dire de ma bienheureuse Humanité, afin d'augmenter la béatitude éternelle de cette âme.

6A ces mots : « et veritatis : et de vérité », qui se disent à la fin de ce répons, la Vierge Marie s'avança, admirablement parée de la double gloire de la virginité et de la maternité. Elle vint d'abord à la première sur du chur de droite, l'entoura de son bras droit, et la serrant étroitement contre elle, déposa dans son âme ce noble petit Enfant, beau par-dessus tous les fils des hommes. Puis elle fit le tour du chur et par un très doux embrassement, déposa de même dans l'âme de chacune l'aimable et tendre enfant. Tandis que toutes le tenaient spirituellement dans les bras de leur âme, certaines paraissaient lui soutenir la tête avec grande précaution, comme si elles la posaient sur un très doux coussin ; d'autres, moins soigneuses à soutenir la tête du petit Enfant, la laissaient retomber d'une manière incommode pour lui. Celle-ci comprit par cette vision que les âmes qui offraient de tout coeur à Dieu leur volonté pour la soumettre à son bon plaisir, posaient la tête du très aimé Jésus sur un moelleux coussin ; mais celles dont la volonté conservait de la raideur et demeurait imparfaite laissaient tomber au contraire très incommodément la tête de l'Enfant.

7O mes bien-aimées, bannissons donc de nos coeurs et de nos consciences tout obstacle et toute contradiction, et d'une volonté libre et entière, offrons-nous à Dieu pour l'accomplissement de son bon plaisir, car il désire par-dessus tout le progrès de nos âmes. Puissions-nous ne jamais troubler, ne fût-ce que pour un instant, le repos d'un si doux et si petit Enfant qui a daigné s'incliner vers nous et se laisser déposer au plus profond de notre âme.

8A la Messe Dominus dixit..: le Seigneur ma dit : tu es mon fils.., le Seigneur combla l'âme de celle-ci d'une douceur incomparable, à propos de chacune des paroles saintes. Au Gloria in excelsis, lorsqu'on en vint à ces mots : primogenitus Mariæ Filius1, elle trouva que le Seigneur serait appelé plus exactement unigenitus, fils unique, que primogenitus, premier-né, puisque la Vierge immaculée n'eut pas d'autre enfant que ce Fils unique qu'elle mérita de concevoir par l'oeuvre du Saint-Esprit. La bienheureuse Vierge, la regardant avec bonté, lui dit : « Mon très doux Jésus n'est pas unigenitus, fils unique, mais bien primogenitus, parce que je l'ai conçu d'abord dans mon sein ; mais après lui, ou plutôt par lui, je vous ai tous conçus en vous adoptant dans les entrailles de mon amour maternel, afin que vous fussiez ses frères en même temps que mes enfants. »

9A l'offertoire elle connut en esprit que les soeurs de la Congrégation offraient chacune au Seigneur les prières qu'elles avaient récitées pendant l'Avent. Quelques-unes déposaient leur offrande dans le sein même du divin Enfant qui avait établi sa demeure dans leurs âmes. La bienheureuse Vierge, venant les trouver à leur place, s'occupait de chacune, et préparait avec affection la poitrine et les mains de son Fils bien-aimé afin qu'il reçût leurs présents. D'autres paraissaient s'avancer vers l'autel, au milieu du choeur, et là elles offraient leurs prières à la Vierge Mère, qui tenait son divin Fils entre ses bras. Mais comme l'Enfant n'était pas tenu par sa Mère de façon à les recevoir commodément, il semblait ne pouvoir les porter à cause de sa délicatesse. Elle comprit alors que les soeurs qui déposaient leur offrande dans le sein du Seigneur étaient celles qui le contemplaient, né spirituellement au fond de leur coeur, et la bienheureuse Vierge les aidait à présenter leurs hommages, tout en se réjouissant de leur amour et de leur progrès. Mais les soeurs qui se bornaient à considérer seulement le Seigneur dans sa naissance à Bethléem, ainsi que nous le montre la sainte Église, celles-là paraissaient simplement venir au milieu du choeur et remettre leur offrande à la Vierge Mère.

10Celle dont nous parlons s'approcha ensuite du Roi de gloire et lui offrit les prières récitées par quelques personnes avant la fête, et aussi la bonne volonté de quelques autres. qui eussent volontiers présenté ce même tribut d'amour si des travaux indispensables n'avaient occupé leur temps. Elle vit donc en esprit que les prières récitées avec dévotion étaient rangées comme des pierres précieuses sur la table dont nous avons parlé. La bonne volonté de celles qui n'avaient pu offrir leurs prières, en éprouvaient du regret et s'en humiliaient, cette bonne volonté, dis-je, paraissait trouver place dans l'admirable collier que le Seigneur portait sur la poitrine. Ces âmes obtenaient par là un accès facile auprès du divin Coeur comme une personne qui tient la clef d'une cassette a le pouvoir de l'ouvrir et d'y choisir ce qui lui plaît.

1. Ces mots,  « primogenitus Maniæ Filius : Fils premier né de Marie » font partie des tropes qu'on avait coutume d'intercaler dans les chants liturgiques.

CHAPITRE IV.
DE SAINT JEAN LÉVANGÉLISTE.

1Un jour, au temps de l'Avent, tandis qu'elle priait l'apôtre et évangéliste saint Jean, celui-ci lui apparut portant des vêtements jaunes tout parsemés d'aigles d'or. Ces vêtements signifiaient que, pendant sa vie mortelle, saint Jean, élevé au-dessus de lui-même par les ravissements de la contemplation, s'efforçait toujours cependant de s'abaisser dans la vallée de l'humilité par la vue de son propre néant. En regardant avec plus d'attention les vêtements de l'apôtre, elle remarqua un liséré rouge qui débordait un peu autour des aigles d'or. Cètte couleur signifiait que saint Jean, pour s'élever dans la contemplation, prenait toujours son point de départ dans le souvenir de la Passion du Seigneur dont il avait été témoin oculaire et qu'il avait ressentie jusqu'au fond du coeur par une compassion très intime. C'est ainsi que montant peu à peu, il s'envolait jusque dans les hauteurs de la Majesté divine, et là, fixait de son regard d'aigle le centre du vrai soleil. Il portait aussi deux lis d'or l'un à l'épaule droite, l'autre à l'épaule gauche. Sur celui de droite, ces mots étaient admirablement gravés : « Discipulus quem diligebat Jesu : le disciple que Jésus aimait a (Jean xiii, 23), et sur le lis de gauche : « Iste custos Virginis 1, etc. : Celui-ci est le gardien de la Vierge », témoignage du privilège qu'il eut de recevoir le nom et d'être en vérité, parmi les apôtres, le Disciple que Jésus aimait; d'être ensuite jugé digne par le Seigneur mourant sur la croix, d'avoir en sa garde le lis très pur, c'est-à-dire la Vierge Mère.

2Il portait aussi sur la poitrine un rational merveilleux, pour rappeler le privilège qu'il avait eu de reposer à la cène sur le très doux sein de Jésus. On y lisait ces mots gravés en lettres d'or brillantes : In principio erat Verbum : Au commencement était le Verbe, ce qui indique la force pleine de vie des paroles sublimes par lesquelles il débute en son Évangile. Celle-ci dit alors au Seigneur : « Pourquoi, ô Seigneur, me présentez-vous votre disciple bien-aimé, à moi qui suis si indigne ? » Le Seigneur répondit : « Afin d'établir entre vous une amitié spéciale ; puisque tu n'as point d'apôtre pour protecteur, je te donne celui-ci qui te sera un très fidèle patron auprès de moi dans les cieux. » Elle reprit: « Enseignez-moi, très aimé Seigneur, quels hommages je puis lui rendre? » Le Seigneur répondit: « Chacun pourra dire tous les jours un Pater noster en l'honneur de son apôtre, pour lui rappeler les sentiments de douce fidélité qui jaillirent de son coeur lorsque j'enseignai cette prière ; on lui demander aussi d'obtenir à son client la faveur de persévèrer dans mon amour jusqu'à la fin de la vie. »

3En la fête du même apôtre, comme elle assistait aux Matines avec plus de dévotion, le disciple que Jésus aimait si tendrement, et qui pour cela doit être aimé de tous, lui apparut et la combla de marques d'amitié. Elle lui recommanda alors plusieurs membres de la Congrégation qui s'étaient confiés à elle, et le saint reçut avec bienveillance les voeux de tous en disant: « Je ressemble à mon Seigneur, j'aime ceux qui m'aiment. » Celle-ci lui dit : « Et quelle grâce pourrai-je obtenir en votre très douce fête, moi pauvre petite? » Il répondit : «Viens avec moi, tu es l'élue de mon Dieu, reposons ensemble sur le sein du Seigneur, dans lequel sont cachés les trésors de toute béatitude. » Et la prenant avec lui, il la conduisit en la douce présence du Seigneur notre Rédempteur, la plaça à droite et se plaça lui-même à gauche. Tandis que tous deux reposaient ainsi doucement sur la poitrine du Seigneur, le bienheureux Jean toucha du doigt avec une respectueuse tendresse cette poitrine sacrée et dit : « Voici le Saint des saints qui attire à lui tout le bien du ciel et de la terre. » Alors elle demanda à saint Jean pourquoi il avait choisi pour lui le côté gauche sur la poitrine du Seigneur et l'avait placée au côté droit. Il lui répondit : « Parce que j'ai vaincu toutes choses et suis devenu un même esprit avec Dieu, je puis pénétrer avec subtilité là où la chair ne peut atteindre, c'est pourquoi j'ai choisi le côté fermé. Mais je t'ai placée à l'ouverture du divin Coeur parce que, vivant encore sur la terre, tu n'aurais pu comme moi pénétrer ce qui est caché, tandis que là il te sera facile de puiser la douceur et la consolation que la force du divin Amour répand sans cesse en tous ceux qui les désirent. » Comme elle éprouvait une ineffable jouissance en écoutant battre le Coeur sacré du Sauveur, elle dit au bienheureux Jean : « O bien-aimé de Dieu, j'éprouve maintenant de si grandes délices en écoutant les battements de ce très doux Coeur : n'en avez-vous pas ressenti de semblables lorsque vous reposiez à la Cène sur la poitrine du Sauveur. » Il répondit : « En vérité, je les ai senties, profondément ressenties, et leur suavité a pénétré en moi comme l'hydromel parfumé imprègne de sa douceur une bouchée de pain frais; de plus, mon âme en est devenue aussi ardente que pourrait l'être un vase placé au-dessus d'un feu violent. » Elle reprit : « Pourquoi donc avez-vous gardé sur ce sujet un silence aussi absolu, et n'en avez-vous rien écrit pour le profit de nos âmes ? » Il répondit : « Ma mission était de manifester à l'Église nouvelle, par une seule parole, le Verbe incréé de Dieu le Père; et cette unique parole peut servir jusqu'à la fin du monde pour satisfaire l'intelligence de la race humaine tout entière, bien que personne ne parvienne jamais à la comprendre pleinement. La douce éloquence des battements du Coeur sacré est réservée pour les derniers temps, afin que le monde vieilli et engourdi se réchauffe dans l'amour de son Dieu. »

4Tandis qu'elle admirait la beauté de saint Jean, qui lui avait apparu, reposant sur la poitrine du Seigneur, le saint apôtre lui dit : « Jusqu'à ce jour je me suis montré à toi en cette forme que j'avais sur la terre, lorsque je reposai sur le sein du Sauveur, mon ami et mon unique bien-aimé. Si tu le désires, j'obtiendrai que tu me voies tel que je suis à présent où je goûte dans les cieux les délices de la Divinité. »

5Celle-ci désira jouir de cette faveur. Aussitôt elle vit l'océan sans limite de la Divinité renfermé dans le sein de Jésus, et dans cet océan le bienheureux Jean, sous la forme d'une abeille, nageait comme un petit poisson, avec une liberté et des délices ineffables. Elle comprit aussi qu'il se tenait habituellement au lieu où le courant de la Divinité se porte avec plus d'efficacité vers les hommes. L'apôtre bien-aimé, tout rempli et enivré de ces torrents de délices, semblait projeter de son coeur une sorte de canal, duquel coulait abondamment sur toute la surface du monde les gouttes de la suavité divine : c'étaient les enseignements de sa doctrine salutaire et particulièrement de l'Évangile: In principio erat Verbum.

6Une autre fois encore, en la même fête, elle trouvait de grandes délices à entendre si souvent célébrer par des paroles plus douces que le nectar l'intégrité de la virginité chez saint Jean. Elle se tourna enfin vers cet insigne ami de Dieu et le supplia. de nous obtenir par ses prières de garder si fidèlement la chasteté que, selon la mesure de nos forces, nous puissions nous associer, dans la vie éternelle, aux louanges qu'il fait entendre lui-même avec tant de douceur à la gloire de Dieu. Elle reçut de saint Jean cette réponse : « Celui qui voudra partager avec moi le prix de la victoire dans la béatitude éternelle doit fournir pendant sa vie une carrière semblable. » II ajouta: « Au cours de mon existence, je me suis fréquemment souvenu de la tendre familiarité avec laquelle mon très aimable Maître et Seigneur Jésus a jeté sur moi son regard, et comment il a récompensé cette chasteté qui me fit abandonner une épouse et quitter les noces pour le suivre 2. Ensuite dans mes paroles et mes actions, j'ai toujours veillé avec le plus grand soin à ne pas porter la moindre atteinte, ni en moi ni dans les autres, à cette vertu qui plaît tant à mon Maître. Les autres apôtres se contentaient d'éviter tout ce qui aurait pu être suspect, et agissaient avec plus de liberté en tout ce qui ne l'était pas : Erant cum mulieribus et Maria Mater Jesu : tous étaient assidus à la prière avec quelques femmes et la Mère de Jésus, disent les Actes des apôtres (Act. 1,14). Pour moi, je me conduisais avec tant de circonspection que, sans refuser de subvenir aux nécessités corporelles ou spirituelles d'une femme, cependant jamais je n'omis de m'entourer de précautions. J'avais coutume, chaque fois qu'une occasion se présentait de rendre quelque service, d'invoquer la divine Bonté; c'est pourquoi on chante de moi : In tribulatione invocasti me et exaudivi te : dans la détresse tu as crié, je tai sauvé(Ps. Lxxx=81, 8), car le Seigneur ne permit jamais que mon affection blessât la pureté de personne. Pour récompenser cette chasteté, mon bien-aimé Maître a voulu que cette vertu fût louée en moi plus qu'en tout autre saint, et il m'a donné dans le ciel une place d'une dignité spéciale. Là, assis au milieu d'une gloire et d'une splendeur éclatantes, je reçois plus directement et avec une enivrante volupté le rayonnement de cet amour qui est le miroir sans tache et la splendeur de la lumière éternelle (Sag., vii, 26). Chaque fois que dans l'église on fait mémoire de ma chasteté, le Seigneur qui m'aime me salue par un geste plein d'amour et de tendresse, et remplit mon coeur d'une joie ineffable. Cette joie, comme une douce liqueur, pénètre les parties les plus intimes de mon âme, c'est pourquoi on chante à ma louange : Je le placerai comme un sceau en ma présence (Livre dAggée, II, 24), c'est-à-dire comme le réceptacle qui doit recevoir les émissions de mon amour le plus ardent et le plus suave. »

7Celle-ci, élevée ensuite à une connaissance d'un ordre plus élevé, comprit que d'après ces paroles du Seigneur: « In domo Patris mei mansiones multæ sunt : Il y a beaucoup de demeures en la maison de mon Père » (Jean. xiv, 2), il existait plus spécialement trois demeures dans lesquelles ceux qui gardent l'intégrité de la pureté virginale jouissent de la béatitude :
 -La première demeure est pour ceux qui, comme il a été dit des apôtres, fuient ce qui est suspect et accueillent raisonnablement ce qui ne l'est pas. Si quelque tentation vient assaillir leur âme, ils en triomphent par une lutte généreuse ; s'ils succombent par suite de la faiblesse humaine, leur faute est aussitôt effacée par la pénitence.
8La seconde demeure est pour ceux qui, en toute occasion suspecte ou non, fuient absolument ce qui pourrait leur être un sujet de tentation. Ils châtient leur chair et la réduisent en servitude au point qu'elle pourrait à peine regimber contre l'esprit. Dans cette seconde demeure semblent être saint Jean-Baptiste et quelques autres saints personnages : d'une part, la bonté de Dieu les a sanctifiés gratuitement, et, d'autre part, ils ont coopéré activement à la grâce en fuyant le mal et en pratiquant le bien.
9La troisième demeure est pour ceux qui, prévenus de la douceur des bénédictions divines, semblent avoir l'horreur naturelle du mal. Cependant, lorsque les circonstances les mettent en rapport soit avec les bons, soit avec les méchants, ils gardent avec fermeté la même répugnance pour le mal et le même attachement pour le bien, et travaillent à conserver sans tache leur âme et celle des autres. Ces hommes connaissent toutefois la faiblesse de la nature, mais ils en retirent un profit, lorsque dans l'exercice des devoirs de la charité, ils sentent qu'ils doivent se défier de leur propre coeur. Ils trouvent là une occasion de s'humilier et s'excitent à veiller davantage sur eux-mêmes, selon cette parole de saint Grégoire 3 : « C'est le propre des âmes vertueuses de craindre une faute là où il n'y en a pas. » Parmi ceux-ci, saint Jean l'Évangéliste a le premier rang. C'est pourquoi on chante à sa fête : Celui qui sera vainqueur 4 , c'est-à-dire qui sera vainqueur de l'affection humaine; je ferai de lui une colonne de mon temple, c'est-à-dire la base très fertile qui supportera l'abondance des délices divines. Et j'écrirai sur lui mon nom : je manifesterai que je l'ai marqué de la douceur de ma divine familiarité. Et le nom de la cité, la nouvelle Jérusalem: c'est-à-dire, il recevra intérieurement et extérieurement une récompense spéciale pour chaque personne dont il aura cherché le salut sur la terre.

10A ceci se rattache une autre vision qu'elle eut plus tard : elle se demandait pourquoi on exaltait à ce point 1a virginité de saint Jean, puisqu'on dit que le Seigneur l'appela à lui au moment de ses noces, tandis que saint Jean-Baptiste, qui n'avait connu aucun des désirs terrestres, était cependant moins loué pour cette vertu. Le Seigneur, qui scrute les pensées et distribue les dons, lui montra ces deux saints dans la vision suivante : saint Jean-Baptiste semblait assis sur un trône très élevé, placé au-dessus d'une mer déserte; tandis que l'Évangéliste se trouvait debout au milieu d'une fournaise si ardente que les flammes l'entouraient de toutes parts. Celle-ci regardait et admirait ce spectacle. lorsque le Seigneur daigna lui en donner l'explication : « Que trouves-tu de plus admirable, ou que Jean l'évangéliste ne s'embrase pas, ou que JeanBaptiste ne soit pas submergé ? » Elle comprit alors que la récompense est très différente, selon que la vertu a été fortement combattue ou tranquillement conservée dans la paix.

11Une nuit où elle s'adonnait à la prière. et s'efforçait avec une particulière dévotion de s'approcher du Seigneur, elle vit le bienheureux Jean appuyé sur son Maître: il le tenait étroitement embrassé et lui donnait mille marques de tendresse. Alors elle se prosterna humblement aux pieds du Seigneur afin d'obtenir le pardon de ses fautes. Saint Jean lui adressa la parole avec bonté: « Que ma présence, dit-il, ne t'éloigne pas : voici le cou qui suflit aux embrassements de mille et mille amants, la bouche qui offre tant de charmes à leurs baisers, les oreilles qui gardent fidèlement les secrets qu'on leur a confiés. »

12Pendant l'office des Matines, comme on chantait « Mulier ecce fllius tuus: Femme, voilà ton fils » (Jean, xix, 26), elle vit sortir du Coeur de Dieu une splendeur merveilleuse qui se dirigea sur le bienheureux Jean, attirant aussi vers lui les regards et la respectueuse admiration de tous les saints. La bienheureuse Vierge, qui s'entendait nommer la Mère de ce disciple bien-aimé, lui en témoigna avec joie toute sa tendresse ; et le disciple, à son tour, la salua avec des marques d'un amour tout particulier. Lorsqu'on parlait dans l'office des privilèges spéciaux dont saint Jean avait été honoré, tels que: Celui-ci est Jean qui se reposa sur la poitrine du Seigneur pendant la cène. C'est le disciple qui fut digne de connaître les secrets du ciel. Cest le disciple que Jésus aimait, etc., le saint apôtre paraissait revêtu d'une nouvelle gloire aux yeux de tous les saints. Ceux-ci alors louaient Dieu avec plus d'ardeur afin de glorifier le Disciple bien-aimé qui en ressentait d'ineffables délices.

13A cette parole: « Apparuit charo suo Joanni 5, etc. : il apparut à Jean qu'il aimait », elle comprit que dans cette visite qu'il fit au bienheureux Jean, le Seigneur lui renouvela les douces et familières tendresses dont l'apôtre avait fait l'expérience durant sa vie. Le bienheureux Jean fut alors comme changé en un autre homme et parut goûter déjà les délices du festin éternel, principalement par trois faveurs pour lesquelles il rendit grâces à Dieu à l'heure de sa mort. Il exprima la première par ces paroles: « J'ai vu votre face, et il m'a semblé que je sortais du sépulcre ». De la seconde il dit: « Vos parfums, ô Seigneur Jésus, ont excité en moi le désir des biens éternels ». Enfin de la troisième: « Votre voix pleine d'une douceur comparable au miel etc. » La douce présence du Seigneur lui avait conféré pour ainsi dire la joie de l'immortalité; par la vertu de l'appel divin il avait reçu l'espérance des plus douces consolations, enfin la tendresse des paroles divines lui avait fait ressentir la joie des délices suprêmes.

14A ces mots : « Jean se leva à l'appel du Seigneur et se mit à marcher comme s'il voulait suivre son Maître au Ciel », elle comprit que le bienheureux Jean avait une confiance assurée dans la. bonté du Seigneur, et croyait que ce divin Maître l'enlèverait de ce monde sans lui faire ressentir les douleurs de la mort: ce fut parce que l'amour lui inspira cette audace qu'il mérita d'en voir la réalisation. Celle-ci alors s'étonna de voir écrit que Jean s'en alla en l'autre monde sans passer par la mort, pour la raison qu'au pied de la croix il avait souffert dans son âme la Passion de son Maître, et aussi parce qu'il avait gardé intacte sa virginité ; comment alors pouvait-elle comprendre que cette faveur avait récompensé la confiance de Jean? Le Seigneur répondit: « J'ai récompensé par une gloire spéciale l'intégrité virginale de Jean et sa compassion à mes douleurs et à ma mort. Mais il m'a plu de reconnaître dans la vie présente cette confiance assurée, qui l'engageait à croire que ma bonté infinie ne pouvait rien lui refuser. Aussi je l'ai retiré triomphalement de son corps sans qu'il ressentît les douleurs de la mort, et j'ai glorifié d'une manière spéciale ce corps virginal en lui donnant l'incorruptibilité et une sorte de glorification. »

1. De la séquence : Verbum Dei Deo natum, tirée des anciens missels d'Allemagne. (Voir l'Année liturgique de dom Guéranger, au temps de Noël, t. 1, p. 517.)
2. D'après une tradition reçue au moyen âge saint Jean, à l'appel du Seigneur, aurait abandonné son épouse le jour même des noces.
3 Reg. Epist. Lib. xi., Ind iv Epist 64 ad 10 interrog.
4. Répons du II° Nocturne de la fête de saint Jean l'Évangéliste.
5. Cette antienne, jadis en usage dans beaucoup d'églises, et spécialement dans l'église d'Halberstadt, est ainsi conçue: « Apparuit charo suo Johanni Dominus Jesus Christus cum discipulis suis, et dixit illi : Veni, dilecte meus, ad me, quia tempus est ut epuleris in convivio meo cum fratribus meis (Histoires apostoliques d'Abdias. 1. V) : Le Seigneur Jésus-Christ apparut à Jean son bien-aimé et lui dit: Viens à moi, mon bien-aimé, le temps est venu de t'asseoir à ma table avec mes frères. »

CHAPITRE V.
SALUTATION AU NOM DE JÉSUS EN LA CIRCONCISION.

1Au saint jour de la Circoncision, elle offrit au Seigneur quelques courtes salutations du très doux nom de Jésus que plusieurs personnes avaient récitées pour le louer. Ces salutations apparurent aussitôt sous la forme de roses blanches suspendues pour ainsi dire à la voûte du ciel en présence du Seigneur. De chaque rose pendait une clochette d'or dont le son harmonieux ne cessait d'exciter un sentiment ineffable dans le Coeur divin, en lui rappelant sa bonté, sa douceur et ses autres perfections exprimées par les saluts adressés à son saint nom ; c'était par exemple: Je vous salue, ô Jésus très aimant, très désirable, très clément, et autres appellations. Elle voulut alors trouver pour le nom de Jésus des qualifications si excellentes que le Coeur divin en fût pénétré plus profondément et avec plus de douceur encore. Tandis qu'elle travaillait avec amour à faire ce choix, elle ressentit une subite défaillance; et le Seigneur, attiré ou plutôt vaincu par l'ardeur de sa tendresse, s'inclina vers elle avec bonté.
2Dans un élan de son divin amour il déposa sur les lèvres de son épouse un baiser plus doux que la coupe d'hydromel et lui dit: « Voici que j'ai imprimé sur ta bouche mon nom très saint. Je veux que tu le portes devant tous, et chaque fois que tu remueras les lèvres pour le prononcer, tu feras résonner à mon oreille la plus agréable mélodie. » Par ces mots elle comprit que le nom de Jésus était profondément gravé, d'une manière ineffable, sur la lèvre supérieure de son âme en lettres brillantes comme l'or, étincelantes comme les astres. Sur la lèvre inférieure se trouvait écrit en lettres également brillantes comme l'or le mot Justus. Par l'inscription du mot Jésus, c'est-à-dire Sauveur, elle devait annoncer la miséricorde et le salut à tous ceux qui en auraient le désir, et par le mot Justus elle devait représenter les vengeances rigoureuses de la divine justice et effrayer par des menaces sévères les âmes dures qui n'avaient pas voulu être amenées vers Dieu par de doux avertissements.

3Ensuite elle dit au Seigneur: « O très doux Ami, daignez, comme un amoureux époux, souhaiter la bonne année à cette communauté qui vous est si chère. » Le Seigneur répondit : « Renovamini spirite mentis vestræ : Renouvelez-vous dans l'esprit de votre âme. » (Ephes. iv, 23.). Elle reprit : « Que votre tendresse n'oublie pas, ô Père très miséricordieux, en ce jour, de votre très sainte Circoncision, de retrancher tous nos défauts. » Le Seigneur répondit encore : « Que l'observance de votre Règle vous serve de circoncision. » Elle dit alors : « O très aimé Seigneur, pourquoi répondez-vous avec une sorte de sévérité, comme si vous ne vouliez pas pour cela nous offrir le secours de votre grâce et que nous fussions réduites à nos propres forces, quand cependant, selon votre parole, nous ne pouvons rien faire sans vous ? » Le Seigneur, profondément touché par la douceur de ces paroles, fit reposer l'âme sur son sein, et la caressant avec tendresse : « Je veux si bien, dit-il, vous accorder mon secours que si quelqu'un, pour ma gloire et mon amour, s'applique en ce premier jour de l'année à repasser avec componction tous ses manquements à la Règle, et se propose de les éviter à l'avenir, je veux être pour lui comme un bon maître qui prend sur ses genoux son petit élève, lui apprend les lettres en les montrant du doigt, corrige ses fautes et répare ses omissions. De même je corrigerai miséricordieusement les défauts de celui-là, et ma bonté paternelle suppléera à ses négligences. Si, en enfant distrait, il a commis quelque oubli, je le remarquerai à sa place et je le réparerai. » Le Seigneur ajouta : « Celui qui détournera sa volonté de tout mal pour ne chercher que mon bon plaisir, recevra de mon Coeur divin la lumière de la connaissance, et je dirigerai ses doigts pour qu'il me prépare les étrennes les plus conformes à ma gloire et à ma dignité et les plus utiles à son salut. Ainsi chaque année l'âme pourra, comme une épouse fidèle, m'offrir ce présent, c'est-à-dire m'offrir les arrhes de l'union, à moi qui suis son Époux brillant de beauté. »

4Ensuite elle se mit en prière pour une personne qui désirait ardemment obtenir de Dieu, par sa recommandation et comme étrenne, une fidélité parfaite dans l'adversité comme dans la prospérité. Le Seigneur répondit avec bonté : « Puisqu'elle a la volonté de m'adresser cette demande, c'est moi qui reçois d'elle des étrennes de prix. Mais comme il est convenable de lui rendre un présent afin d'exaucer sa prière, je désire lui offrir des étrennes qui nous soient communes, c'est-à-dire profitables pour elle et agréables pour moi : je trouverai dans ma part une gloire nouvelle, tandis qu'elle pourra travailler, avec le secours de ma grâce, à embellir la sienne d'heure en heure. Quand une mère enseigne sa fille, elle la laisse exécuter elle-même le travail, mais elle la dirige par son expérience ; de même mon éternelle sagesse préparera les étrennes avec l'aide de cette personne. »

5Elle comprit aussi que les perles et les pierreries qui devaient orner ces étrennes étaient l'amour et les saints désirs, les pensées qui avaient Dieu pour objet et procédaient de la crainte ou de l'amour, de l'espérance, de la joie, etc., car loin de négliger une seule pensée, Dieu les fait toutes servir au salut éternel. Alors elle pria pour plusieurs personnes, et spécialement pour l'une d'elles à qui elle avait jadis involontairement donné une occasion de trouble. Le Seigneur lui répondit : « Par ce trouble j'ai dilaté son âme et préparé sa main afin qu'elle soit en état de recevoir mes dons avec plus d'abondance et d'une manière plus digne. » Elle répondit : « Hélas ! Seigneur, pour purifier cette personne que vous aimez, j'ai été, moi misérable, comme un fléau dans votre main ! -- Pourquoi, dis-tu : hélas ! reprit le Seigneur, puisque celui lui purifie mes élus sans avoir l'intention de leur nuire et en compatissant au contraire à leur souffrance, est entre mes mains comme un fléau léger, dont le mérite s'accroît tandis qu'il sert à purifier les autres? »

CHAPITRE VI.
D'UNE TRIPLE OFFRANDE EN L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR.

1En la fête de l'Épiphanie du Seigneur, elle voulut,  à l'exemple des rois, présenter à Dieu son oblation. Afin de satisfaire pour tous les péchés des hommes, depuis Adam jusqu'au dernier de ses fils, elle offrit comme myrrhe le corps du Christ avec toutes les souffrances qu'il endura, et spécialement les douleurs de sa Passion. Pour encens, elle présenta l'âme très sainte du Christ afin que les ardentes prières qui s'élevèrent de cet encensoir, suppléassent à toutes les négligences des créatures. Enfin elle offrit comme or, pour réparer l'imperfection de tous les êtres créés, la très parfaite Divinité et les délices dont elle est la source. Le Seigneur Jésus lui apparut portant cette offrande même, comme un trésor infiniment précieux, afin de la présenter à l'adorable Trinité. Tandis qu'il s'avançait ainsi au milieu du ciel, toute la cour céleste, pénétrée de respect, paraissait fléchir le genou et s'incliner profondément, selon la coutume des personnes dévotes lorsque le Corps. du Seigneur passe devant elles.

2Elle se souvint alors que plusieurs personnes, dans un sentiment d'humilité, lui avaient demandé d'offrir à Dieu pour elles, et en mémoire des présents des Mages, certaines petites prières qu'elle avait récitées avant la fête. Comme elle le faisait avec toute la dévotion possible, le Seigneur Jésus lui apparut de nouveau traversant le ciel avec cette seconde offrande pour la présenter à Dieu le Père. Toute la cour céleste accourait au-devant de lui et célébrait les louanges de ce merveilleux présent. Elle comprit alors que si une personne offre à Dieu ses prières et ses travaux, toute la cour céleste exalte ce don comme une étrenne très précieuse aux yeux du Seigneur. Et lorsque, non content d'apporter son propre bien, on y ajoute les oeuvres plus parfaites du Fils de Dieu, les saints, comme nous l'avons dit, témoignent tant de révérence à ce présent, qu'il semble que rien ne l'égale en grandeur, si ce n'est l'unique et adorable Trinité, qui est au-dessus de tout.

3Une autre fois, tandis qu'on lisait en la même fête, ces paroles de l'Évangile: « Et procidentes adoraverunt eum : et se prosternant ils l'adorèrent », elle fut excitée par l'exemple des bienheureux Mages, se leva en esprit dans une grande ferveur et se prosterna aux pieds sacrés du Seigneur avec la plus humble dévotion, pour les adorer au nom de tout ce qui existe au ciel, sur la terre et dans les enfers. Comme elle ne trouvait cependant aucune offrande digne de Dieu, elle se prit à parcourir le monde avec un désir anxieux, cherchant dans toute la création quelque chose qui pût être offert à son unique Bien-Aimé. Tandis qu'elle courait dans la soif de ses fervents désirs, haletante et brûlante d'amour, elle trouva des choses méprisables, que toute créature aurait rejetées, comme ne pouvant pas contribuer à la louange et à la gloire du Sauveur. Elle s'en empara cependant avec avidité, afin de les rapporter à Celui que toute créature doit seul servir :
-Elle attira donc dans son coeur toutes les peines, les douleurs, les craintes et les anxiétés que les créatures ont pu souffrir, non pour la gloire du Créateur, mais par suite de l'infirmité humaine, et les offrit au Seigneur comme une myrrhe de choix
-En second lieu elle rassembla toute la fausse sainteté, la dévotion de parade qu'ont affectée les hypocrites, les pharisiens, les hérétiques et gens de même sorte, et la présenta au Seigneur comme le sacrifice d'un encens d'agréable odeur.
-Pour la troisième offrande, elle s'efforça de recueillir l'affection naturelle et même l'amour faux et impur dépensé en vain par tant de créatures, afin de les présenter à Dieu comme un or très précieux. En vertu de son ardent et amoureux désir qui s'efforçait de ramener toutes choses à la gloire de son Bien-Aimé, ces misérables offrandes devinrent comme l'or purifié dans la fournaise et séparé par la fusion de toutes ses scories. Elle les présenta ainsi au Seigneur après leur avoir communiqué cette valeur merveilleuse.

4Le Seigneur trouva ses délices dans la variété de ces offrandes qu'il estimait comme des étrennes de grand prix. Il les recueillit sous forme de pierres précieuses et les attacha à son diadème royal: « Voici ces pierreries que tu viens de m'offrir, dit-il, je les accepte avec joie à cause de leur rareté. En souvenir de ton amour très spécial, je les porterai toujours sur le diadème qui orne ma tête, et je me glorifierai devant toute la milice céleste de les avoir reçues de toi, ô mon épouse: c'est ainsi que l'empereur de la terre fixe sur sa couronne la pierre appelée vulgairement ein Besant 1 ; il la porte à cause de sa beauté, car il ne s'en trouve pas de semblable dans tout l'univers.

5Elle se souvint alors d'une personne qui maintes fois l'avait priée d'offrir quelque chose pour elle au Seigneur en ce jour ; et lorsqu'elle eut demandé à Dieu ce qui lui serait agréable, il répondit : « Offre-moi ses pieds, ses mains et son cur :
-Les pieds désignent les désirs : puisque cette personne voudrait me dédommager pour les douleurs de ma mort, qu'elle s'applique à supporter toutes ses propres douleurs physiques et morales. Qu'elle les souffre en union avec ma Passion, pour la louange et la gloire de mon Nom, l'utilité de l'Église mon Épouse; j'accepterai ce présent comme une myrrhe choisie
-Les mains symbolisent laction ; qu'elle ait soin d'accomplir ses oeuvres corporelles et spirituelles en les unissant aux oeuvres très parfaites de ma sainte Humanité. Cette intention ennoblira, sanctifiera tous ses actes et me sera aussi agréable que le sacrifice d'un encens parfumé.
-Enfin le coeur désigne la volonté : que, pour connaître mon bon plaisir, elle ait soin de consulter humblement un homme prudent, et se tienne pour assurée que toutes les paroles de ce conseiller seront l'expression de ma volonté. Si elle s'applique à suivre ses avis, j'accepterai tous ses actes comme la parfaite oblation d'un or très pur. Pour cette humble confiance qui l'a portée à rechercher mes désirs par un intermédiaire, sa volonté sera unie à ma divine volonté, aussi étroitement que l'or et l'argent soumis ensemble à l'action du feu forment un alliage indissoluble. »

6Comme elle voulait offrir à Dieu ensuite les prières que certaines personnes lui avaient dévotement confiées, elle vit le Seigneur porter à son côté gauche, quoique dissimulée sous son bras et à portée de sa main droite, une bourse dans laquelle étaient déposées les prières que ces personnes lui avaient adressées : le Seigneur puisait souvent dans cette bourse pour combler de bienfaits ses amis particuliers. Lorsque, selon la demande de ces personnes, elle offrit ces mêmes prières, elles apparurent placées devant le Seigneur sous la forme de présents et de bijoux variés, et il les distribuait à ceux qui se présentaient moins préparés et moins ornés. Elle comprit que le Seigneur acceptait ces prières d'une double manière, pour récompenser la confiance avec laquelle ces personnes les avaient remises à celle-ci, leur libéralité estimant chose égale qu'elle les présentât en son propre nom ou de leur part, pourvu que le Seigneur daignât les avoir pour agréables.

1. Différentes éditions ont conservé ce mot, ainsi écrit dans l'allemand. C'est en réalité le nom d'une monnaie byzantine, dont on peut supposer qu'on donnait le nom et la forme à cette pierre réservée à la couronne impériale. (Note de l'édition latine.)

CHAPITRE VII.
VÉNÉRATION DE LA SAINTE FACE DU SEIGNEUR AU DIMANCHE  Omnis terra 1.

1Au dimanche Omnis terra, vers le soir, et selon la coutume des fidèles de Rome 2 qui désirent vénérer l'image de la très aimable Face du Seigneur, elle se prépara à cet acte par une confession spirituelle. Le souvenir de ses péchés la fit paraître si méprisable à ses propres yeux qu'elle se prosterna aux pieds du Seigneur Jésus pour y déposer sa misère et implorer le pardon de ses fautes. Le Seigneur, élevant la main, la bénit par ces paroles : « Par les entrailles de ma bonté toute gratuite, je te donne le pardon et la rémission de tous tes péchés.» Il ajouta : « Pour l'amendement de tes fautes, tu accompliras la satisfaction que je t'impose : chaque jour de l'année tu pratiqueras une bonne oeuvre quelconque, en t'unissant à la tendresse infinie par laquelle je t'ai remis tous tes péchés. »

2Elle accueillit d'abord cette pénitence avec gratitude, mais la faiblesse humaine la fit ensuite hésiter quelques instants : « Que ferai-je, ô mon Dieu, dit-elle, si j'omets d'accomplir cette bonne oeuvre quand l'occasion s'en présentera ? » Le Seigneur répondit : « Pourquoi négligerais-tu une chose si facile ? Car ma bonté acceptera un seul pas fait à cette intention, un fétu ramassé à terre, une parole un signe d'amitié, même un Requiem que tu auras dit pour les défunts ou toute autre prière récitée pour les pécheurs ou les justes. » Rassurée par cette réponse, elle se mit à prier pour ses plus intimes amis, afin qu'ils reçussent de la divine miséricorde la même consolation. Le Seigneur en accédant à sa demande, lui dit: « Tous ceux qui voudront accomplir avec toi la pénitence que je t'ai imposée, recevront également la rémission de leurs péchés en vertu de ma bénédiction. » Puis, étendant de nouveau sa main adorable, il donna sa bénédiction.

3Le Seigneur dit ensuite : « Avec quelle bienveillante affection je recevrais celui qui viendrait m'apporter les fruits des oeuvres de son amour au bout d'une année, en si grand nombre, qu'il dépasserait celui des fautes commises ! » Mais elle objecta : « Comment cela serait-il possible, ô mon Dieu, puisque l'homme est tellement enclin au mal, qu'il lui arrive de pécher plusieurs fois dans une heure? » Le Seigneur répondit : «Pourquoi serait-ce si difficile, puisque moi Dieu j'y prévois tant de joie que si l'homme voulait y apporter le moindre zèle, je l'aiderais par ma toute-puissance? Ma divine sagesse prévaudrait. » Celle-ci ajouta : « Que donneriez-vous, ô mon Dieu, à celui qui aurait accompli ces choses avec le secours de votre grâce ? » Le Seigneur répondit : « Je ne peux te l'exprimer que par ces paroles : Ce que l'oeil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté dans le coeur de l'homme. » (I Cor. ii, 9.) Oh quel bonheur goûterait celui qui aurait pratiqué cet exercice de l'amour au cours de sa vie pendant une seule année ou même un seul mois ! Assurément il pourrait espérer recevoir de la bonté du Seigneur cette récompense.

4Le lendemain, comme elle priait pour celles qui s'approchaient de la sainte communion d'après ses avis, malgré l'absence du confesseur, le Seigneur parut les revêtir d'une robe éclatante de blancheur qui  symbolisait sa pureté divine. Cette robe était ornée de pierres précieuses ayant la forme et le parfum des violettes, pour marquer l'humilité que ces âmes avaient montrée en suivant le conseil de celle-ci. Elles reçurent ensuite un vêtement rose parsemé de fleurs d'or, pour figurer la Passion que le Seigneur a subie pour notre amour et qui procure à tout homme le mérite d'une digne préparation. Le Seigneur dit : « Que l'on place pour elles des sièges auprès de moi, et toutes les créatures sauront que ses âmes occupent les premières places, non par hasard, mais de par ma volonté. Car de toute éternité il a été prévu qu'elles recevraient aujourd'hui. en vertu de leur humilité et par ton intervention, les dons les plus précieux. » Les personnes qui, n'ayant pu se confesser, s'approchaient aussi de la communion, non pour suivre les conseils de celle-ci, mais parce que la grâce de Dieu et la confiance en sa bonté les y engageaient, recevaient seulement un vêtement rose parsemé de fleurs d'or, mais elles s'asseyaient aussi à table avec le Seigneur. Celles qui s'étaient abstenues de la communion, avec humilité et tristesse, se tenaient debout devant la table, et goûtaient cependant encore de grandes délices.

5Ensuite le très doux Seigneur, entraîné par sa bonté naturelle, leva sa main sacrée pour bénir, en disant : «Tous ceux qui, attirés par le désir de mon amour, garderont le souvenir de la vision de ma face, recevront par la vertu de mon Humanité l'impression vivante et lumineuse de ma Divinité. Cette lumière éclairera toujours les profondeurs de leur âme, et dans la gloire éternelle la Cour céleste admirera sur leurs traits plus de ressemblance avec ma divine face. »

1. Second Dimanche après l'Epiphanie. Omnis terra est le début de lIntroït = Chant dEntrée : Que la terre entière se prosterne devant toi
2. Voir Livre de la Grâce spéciale, L 1, chap. x.

CHAPITRE VIII.
DE LA BIENHEUREUSE AGNÈS, VIERGE ET MARTYRE.

1Durant l'office de la nuit où la sainte Église fêtait  Agnès, la vierge aimée de Dieu, celle-ci trouvait ses délices à voir le Seigneur se glorifier avec un extrême plaisir dans la louange, par laquelle toute la cour céleste exaltait les paroles de cette Bienheureuse, redites alors par l'Église. Mais son infirmité la contrista soudain et elle dit au Seigneur : « Hélas ! ô mon Dieu, quelles joies m'auraient fait goûter ces douces paroles, si mon infirmité n'y avait mis obstacle ! » Le Seigneur répondit : « J'ai recueilli pour toi ces grâces en moi-même, tu pourras les y puiser et goûter d'autant plus leur suavité, que tu y mêleras moins la fadeur de ta volonté propre. » D'où elle comprit qu'un obstacle involontaire ne peut enlever aucun mérite à l'homme, puisqu'il ne le rend coupable d'aucune faute. Comme on lisait dans la sixième leçon 1 : « Un accusateur vint dire que la bienheureuse Agnès était chrétienne depuis son enfance et si adonnée aux arts magiques, qu'elle appelait le Christ son fiancé, » celle-ci s'écria en gémissant : « Hélas, Seigneur Dieu, quelles injures votre infinie Majesté ne supporte-t-elle pas de la part de l'homme ! » Le Seigneur répondit : « Les délices surabondantes de mon union avec Agnès me dédommagent de cette injure. - Ah ! Dieu de bonté, reprit-elle aussitôt, donnez à tous vos élus de s'attacher à vous avec tant d'amour et de fidélité, que vous ne teniez aucun compte des injures que vos ennemis vous adressent ! »

2Le jour de saint Augustin, comme les mérites de plusieurs saints lui avaient été révélés, elle désira connaître aussi quelque chose des vertus de cette chère petite vierge qu'elle avait tendrement aimée dès l'enfance. Le Seigneur exauça aussitôt sa demande et lui montra la bienheureuse Agnès sous des traits doux et aimables. Il la tenait serrée contre son divin Coeur afin de manifester et de prouver l'incomparable pureté de cette Vierge ; il est dit de la pureté : « Incorruptio proximum facit esse Deo : la parfaite pureté rapproche l'homme de Dieu ». (Sag. VI, 20.) Cette illustre enfant lui parut donc si proche de Dieu, qu'on pouvait à peine trouver dans le Ciel une autre sainte comparable à la douce Agnès, pour l'innocence et la tendresse de l'amour. Elle comprit ensuite comment à chaque instant le Seigneur attirait à lui toutes les délices qui ont jamais rempli et remplissent encore les coeurs, les excitent à l'amour et à la dévotion, lorsqu'on redit les paroles plus douces que le miel prononcées par cette bienheureuse vierge et dont l'Église fait un fréquent usage dans ses offices. Toutes ces consolations, en passant par le Coeur du Seigneur, se trouvaient ennoblies et distillaient ensuite comme les gouttes d'un doux nectar dans l'âme de la bienheureuse Agnès étroitement serrée contre le coeur de Dieu. La vierge alors paraissait ornée de parures nouvelles et variées, et répandait une merveilleuse splendeur sur les âmes dont la dévotion lui procurait tant de joie.

1. Ces leçons se trouvent dans les anciens bréviaires. Elles sont tirées des actes de la bienheureuse Agnès qui furent longtemps attribués à saint Ambroise.

CHAPITRE IX.
DE LA PURIFICATION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE.

1En la douce fête de la Purification de la bienheureuse Vierge Marie, celle-ci au premier coup de Matines, sentit la joie spirituelle se répandre dans son âme, et dit au Seigneur : « Voici que mon cur et mon âme vous saluent, ô mon très aimé Seigneur, à ce premier signal qui annonce la fête de la Purification de votre très chaste Mère. » Le Seigneur daigna lui répondre : « Et tout ce qu'il y a de tendresse en moi frappe en ton nom à la porte de ma divine miséricorde, afin d'obtenir la pleine rémission de tes péchés. » Au dernier coup des Matines, le Seigneur voulut lui rendre au centuple la salutation qu'elle lui avait faite au premier son et il lui dit: « Ma Divinité toute entière te salue, ô joie de mon âme ; elle envoie au-devant de toi tous les mérites de ma très sainte Humanité qui te prépareront à cette fête, de la manière qui me sera le plus agréable. »

2Un peu plus tard, elle désira savoir ce que l'on chantait au chur mais on n'en pouvait rien entendre où elle se trouvait retenue sur sa couche; aussi, toute attristée, elle dit au Seigneur: « O mon Seigneur, si je n'étais pas aussi éloignée du chur, j'aurais pu entendre quelques paroles des chants sacrés, et je me serais délectée en vous ! » Le Seigneur répondit : « Si tu ignores, ô ma Bien-Aimée, ce qui se chante maintenant au chur, tourne-toi vers moi, et considère avec attention ce qui se passe en mon être, car il contient tout ce qui pourra jamais te procurer une jouissance. »

3Aussitôt elle connut en esprit ce qui va suivre : de même qu'une personne épuisée de fatigue aspire l'air fréquemment, ainsi chacun des membres du Seigneur aspire sans cesse toutes les bonnes oeuvres qui s'accomplissent dans l'Église, les purifie, les ennoblit et les offre à l'adorable Trinité en louange éternelle. Mais les oeuvres que l'homme accomplit avec l'intention de procurer la gloire de Dieu sont aspirées par le Cur sacré lui-même, d'une manière ineffable et merveilleuse, et y sont recouvertes de noblesse et de perfection. Sans doute les bonnes oeuvres attirées par les très saints membres du Seigneur servent à procurer le salut de l'âme d'une façon admirable et qui surpasse toute intelligence humaine; mais ces oeuvres que le Cur sacré veut bien absorber en lui et rendre parfaites par cette union divine, sont plus nobles et par conséquent plus salutaires. L'homme ou l'animal vivant ne l'emportent-ils pas en valeur sur un être privé de vie ?

4Ensuite, comme elle écoutait chanter le second répons et regrettait de n'avoir pas entendu le premier : Adorna : Orne, elle dit au Seigneur : « Enseignez-moi, très aimé Seigneur, comment je dois orner le lit nuptial de mon cur afin qu'il vous plaise davantage. » Le Seigneur lui dit : « Ouvre ton cur comme autrefois on étalait des tables d'or dans les temples des idoles pour inviter le peuple à venir sacrifier dans les fêtes païennes ; puis montre-moi, peintes sur ce cur, des images où mon âme puisse trouver un ineffable et merveilleux plaisir. » Ces paroles lui firent comprendre que le Seigneur trouve ses délices dans le cur qui s'ouvre et se déploie par le souvenir perpétuel de ses misères et des bienfaits gratuits de Dieu.

5Au second nocturne, on chantait l'antienne : « Post partum virgo : Vierge après l'enfantement ». A ces mots : Intercede pro nobis, elle vit la bienheureuse Vierge balayer avec son manteau tout ce qui souillait les âmes de la communauté entière, repousser ces balayures dans un coin et se placer devant elles, afin de les dérober aux yeux de la divine justice. Ensuite, comme on chantait l'antienne : Beata Mater, ces mots intercede revenant encore, la Vierge pleine de grâce parut donner à son Fils le Roi des rois, près de qui elle était assise sur un trône de gloire, un très suave baiser qui exprimait la dévotion de tout le convent. Cette dévotion unie au très pur amour de la Vierge-Mère acquérait une valeur merveilleuse.

6Celle-ci se plaignit de nouveau des obstacles suscités par la maladie, et le Seigneur lui dit : « Siméon et Anne, (c'est-à-dire l'infirmité), t'empêchent d'entrer dans le temple pour prendre part à l'office divin, viens donc à l'écart, au mont du Calvaire, là tu trouveras gisant étendu un jeune et bel amant. » Elle s'y rendit en esprit, et après avoir pendant quelque temps goûté de grandes délices dans le très doux souvenir de la Passion du Seigneur, il lui sembla qu'elle se dirigeait ensuite par une porte vers le nord pour entrer dans un temple magnifique.

7Là elle vit le bienheureux vieillard Siméon, debout devant l'autel. Il disait avec dévotion cette prière : «Quand viendra-t-il? Quand le verrai-je! Crois-tu que je vivrai encore ? Crois-tu que je verrai le jour de sa naissance ? »

8Tandis qu'il répétait ces paroles et d'autres semblables, son esprit fut rempli de joie, et se retournant tout à coup, il vit la Bienheureuse Vierge debout devant l'autel. Elle tenait dans ses bras son petit Enfant Jésus, le plus beau parmi les fils des hommes. Dès que Siméon l'aperçut, il fut illuminé par le Saint-Esprit et le reconnut pour le Rédempteur du monde. C'est pourquoi, le prenant dans ses bras avec une grande joie, il s'exclama et dit : « Nunc dimittis: Maintenant, Seigneur, laissez aller en paix voire serviteur » (Luc. 11, 22); puis à ces mots : «Quia viderunt : Parce que mes yeux ont vu le Sauveur », il le baisa tendrement. A cette autre parole: « Quod parasti : Que vous avez préparé », il l'éleva devant l'arche de l'autel, l'offrant à Dieu le Père pour le salut des peuples. Alors l'arche de l'autel resplendit comme un miroir transparent ; et l'on vit s'y former l'image du tendre et aimable Enfant Jésus tout enveloppé de lumière. Par ce signe le divin Enfant affirmait et déclarait ouvertement que c'était bien de lui que toute offrande, tant du nouveau que de l'ancien Testament, recevait son achèvement et sa perfection. A cette vue Siméon s'écria avec un ardent amour : « Lumen ad revelationem gentium : I1 est la lumière qui éclairera les nations » (Luc. 11, 32). Ensuite il rendit l'Enfant à sa Mère en disant ces paroles : « Et tuam ipsius animam pertransibit gladius : et un glaive transpercera votre âme »  (Ibid. 35). La Vierge-Mère déposa son divin Fils sur lautel, et offrit pour lui deux petits de colombes d'une blancheur éclatante, que le royal Enfant sembla présenter lui-même de sa petite main. Ces colombes figuraient la vie simple et innocente des fidèles qui agissent avec discrétion, à la manière des colombes, rejetant ce qui est mauvais, et choisissant le bon grain, c'est-à-dire cherchant à imiter les plus beaux exemples de la vie des saints. S'il est permis de le dire, les fidèles semblent de cette manière racheter le Seigneur, c'est-à-dire que, dans leur sainte vie, ils réalisent des choses comprises dans la doctrine du Seigneur, et qu'il a eu dessein de ne pas accomplir par lui-même.

9Pendant le chant du verset du huitième Répons : « Ora pro populo, etc.: Priez pour le peuple », etc., la Reine des vierges s'avança, fléchit les genoux avec respect, et se présenta comme Médiatrice entre Dieu et la Congrégation, priant très dévotement pour chacun. Mais le Roi son Fils la releva avec grande déférence, et la plaçant à ses côtés sur le trône de sa gloire, lui donna puissance illimitée de commander à son gré. Aussitôt elle ordonna aux Puissances célestes d'entourer promptement le convent et de le défendre d'une main forte contre les mille embûches de l'antique ennemi. Les anges obéirent sur l'heure à la Reine des cieux, et, rapprochant leurs boucliers les uns des autres, ils entourèrent le convent de toutes parts. Celle-ci dit à la Bienheureuse Vierge : « O Mère de miséricorde, est-ce que cette grâce puissante ne protège pas aussi celles qui ne se trouvent pas au chur en ce moment? » La douce Mère répondit: « Cette protection ne s'étend pas seulement à la communauté réunie au chur, mais bien à tous ceux qui se trouvent représentés par elle, et désirent avec ardeur la conservation et l'augmentation de l'observance religieuse en ce lieu et partout. Quant à ceux qui se préoccupent moins de la conservation de la religion et négligent de la garder eux-mêmes ou de la promouvoir chez les autres, ceux-là n'ont aucune part à la protection des saints anges. » Le Seigneur ajouta ces paroles : « Si quelqu'un désire une telle protection, il considérera que ces boucliers sont petits et étroits dans leur partie inférieure, tandis qu'ils s'élargissent dans la partie supérieure; que de même l'âme s'humilie et se fasse petite à ses propres yeux, mais qu'elle s'élève vers moi par une ferme confiance, qui lui fera tout attendre de ma bonté infinie. »

10A la procession dans la chapelle, comme on chantait le verset : Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix : Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, la glorieuse Mère déposa son Fils sur l'autel, se prosterna devant lui avec révérence, et le pria pour la Congrégation. Le royal Enfant à son tour s'inclina vers elle pour montrer que non seulement il recevait ses prières, mais qu'il accomplissait volontiers tous les désirs de cette Mère bien-aimée.
 

CHAPITRE X.
DE SAINT GRÉGOIRE PAPE.

1En la fête solennelle de cet homme de grand mérite, le bienheureux pape Grégoire, elle s'appliqua pendant la Messe à lui rendre les hommages de sa vénération. Ce digne pontife de Dieu lui apparut entouré d'une gloire incomparable : il semblait réunir en lui-même les mérites de tous les saints et ne le céder à aucun. Sa prévoyance paternelle et les soins diligents dont il entourait l'Église de Dieu l'égalaient aux patriarches. Il était comparable aux prophètes, parce que dans ses écrits salutaires se trouvent prédites les diverses embûches que l'ennemi a préparées au genre humain, et parce qu'il y avait joint des avis très utiles sur les précautions à prendre pour lui résister : aussi recevait-il plus de gloire qu'aucun autre prophète. Il égalait en mérites les saints apôtres par son fidèle attachement au Seigneur dans l'adversité comme dans la prospérité, et parce qu'il avait répandu largement dans toute l'Église la semence de la parole de Dieu. Il était encore assimilé aux martyrs et aux confesseurs pour sa rigoureuse mortification, sa dévotion et la perfection de sa sainteté. Il ne se distinguait pas moins par la virginale dignité de sa chasteté. Toutes les pensées, les paroles et les actions par lesquelles il avait veillé à conserver l'intégrité de son corps et de son âme, et enseigné aux autres dans ses avis ou ses écrits une vigilance semblable, venaient augmenter encore sa gloire suréminente.

2Le Seigneur dit ensuite à celle-ci : « Considère à quel point ce passage des psaumes convient à mon élu : « Quod secundum multitudinem dolorum in corde hominis, consolationes divinæ lætificent animam fidelem : Les consolations divines réjouissent l'âme fidèle, en proportion de la multitude des douleurs du cur de l'homme » (Ps. xciii=94, 19), car pour chaque acte, chaque parole ou chaque pensée qui lui furent pénibles, le voilà comblé d'inestimables délices. A l'approche du jour de son trépas que nous célébrons aujourd'hui, il n'éprouvait aucun repos dans son corps, car ce corps qui traversait le torrent de la mort, était en proie à l'angoisse et à la douleur. Tous ceux qui l'entouraient, l'Église même tout entière, se voyant privée d'un tel père et d'un si sage administrateur, déploraient avec douleur ce jour de deuil ; et maintenant, chaque fois que le cycle ramène cet anniversaire, on le célèbre avec une immense vénération et des concerts de louange, comme un jour de bonheur et de solennité. »

3Celle-ci dit à son tour : « Seigneur, quelle récompense a-t-il reçue pour avoir enrichi et éclairé l'Église par tant décrits salutaires ? » Le Seigneur répondit : « Ma Divinité se complaît merveilleusement dans chacun de ses écrits, et tous les sens de mon Humanité y goûtent de suaves délices. Lui-même partage avec moi cette jouissance : chaque fois qu'un passage de ses écrits est lu dans l'Église, et qu'une âme en est touchée de componction, excitée à la dévotion ou enflammée d'amour, il reçoit autant d'honneur et de gloire en présence de la Cour céleste, qu'un soldat auquel on remet la même décoration qu'à son chef, ou qu'on assied à la table de son maître pour prendre part au même festin. » Le Seigneur ajouta : « Les deux saints Augustin et Bernard que tu aimes particulièrement, jouissent aussi de cette prérogative spéciale ; les autres docteurs de l'Église également, chacun selon l'importance et l'utilité de sa doctrine. »

4Ensuite on chanta le répons XII° : O Pastor 1, et le bienheureux Grégoire parut se lever, puis fléchir les genoux, élever les mains et prier avec dévotion pour la sainte Église. Le Seigneur, avec une douce bonté, lui ouvrit son divin Cur afin qu'il y prît à profusion tout ce qui serait nécessaire à l'Église et qu'il le distribuât avec. largesse. Le Bienheureux, puisant des deux mains la grâce des consolations célestes dans ce Cur divin, se préparait à la répandre sur la surface de la terre, lorsque le Seigneur parut l'entourer comme d'une ceinture d'or éclatante. Cet acte signifiait que la divine justice retenait pour ainsi dire la céleste consolation suspendue dans les airs, en sorte que, ne descendant pas sur la terre, elle ne pût se répandre sur des indignes et des ingrats. Celui qui voulait l'obtenir devait la mériter, en s'élevant le plus haut possible, par l'ardeur de son désir.

1. R/. O Pastor Apostolice, Gregori sanctissime, tuo posce precamine incrementum Ecclesiæ. * Tuo rigatæ dogmate ac defensatæ opere
V/. Memor esto Congregationis Catholicæ, et dextra Dei plantatæ vineæ.* O Pastor
 R/. O pasteur apostolique, ô Grégoire très saint; demandez par votre prière l'accroissement de l'Église arrosée par votre doctrine et défendue par votre labeur.
V/. Souvenez-vous de l'Église catholique, de la vigne plantée par la droite de Dieu.
 

CHAPITRE XI.
DU BIENHEUREUX BENOÎT NOTRE PÈRE. -- CEUX QUI GARDENT LA VIE RÉGULIÈRE SONT HEUREUX.

1En la glorieuse fête de notre très saint Père Benoît, tandis qu'à Matines elle s'appliquait à Dieu avec plus de ferveur, pour l'honneur et la révérence d'un si grand saint ; elle vit en esprit ce glorieux Père dans une attitude pleine de majesté; debout en présence de la resplendissante et toujours tranquille Trinité. A chaque articulation de ses membres, on voyait germer et s'épanouir d'une façon merveilleuse de très belles roses, dont la vigueur et la fraîcheur étaient incomparables et le parfum délicieux. Chacun de ses membres produisait donc comme un rosier magnifique, car du centre de chaque rose germait une autre rose, de celle-ci une troisième. Ainsi, d'une seule rose en sortaient plusieurs. et la dernière semblait toujours l'emporter sur la précédente, autant par sa beauté, sa vigueur et sa fraîcheur que par la suavité de son parfum. Ainsi fleuri et plein de charmes, ce Père très saint, vraiment Benedictus (c'est-à-dire béni) par la grâce et par le nom, était pour la Trinité toujours adorable et pour la milice céleste un sujet de délices incomparables et provoquait les saints à le féliciter de la béatitude dont il jouissait.

2Les roses épanouies sur ses membres désignaient les divers exercices par lesquels il avait dompté sa chair pour la soumettre à l'esprit, et tous les actes de vertu de sa très sainte vie. Elles figuraient encore les oeuvres de ses disciples qui, stimulés par son exemple et sa doctrine, ont renoncé au siècle pour le suivre dans cette voie royale de l'observance régulière et sont déjà arrivés au port de la céleste patrie ou doivent y parvenir dans la suite des siècles. Pour chacun de ces élus, le vénérable Père reçoit une gloire spéciale, l'assemblée des saints prend part à son triomphe et à sa joie, et loue le Seigneur éternellement.

3Le bienheureux Benoît portait aussi en guise de crosse un sceptre magnifique, orné sur ses deux faces de pierres brillantes et très précieuses. Tandis qu'il le tenait à la main, les pierres qui se trouvaient sur la partie du sceptre tournée de son côté faisaient rayonner sur lui la félicité de tous ceux qui se son amendés et perfectionnés en suivant la règle de son Ordre, et par un effet de la bonté divine, il en recevait une douceur incomparable. L'autre partie du sceptre tournée du côté du Seigneur, redisait la grandeur de la divine justice, qui avait condamné aux supplices éternels, par un équitable jugement, ceux qui, après avoir été admis par un don gratuit dans les rangs d'un si grand Ordre, s'en étaient rendus indignes par leurs fautes. En effet, plus le Seigneur élève une âme par une vocation supérieure, plus il la condamne justement lorsqu'elle vit d'une manière indigne.

4Comme celle-ci présentait au bienheureux Père, au nom de la Congrégation, un psautier récité en son honneur ; il se leva et offrit avec joie au Seigneur les fleurs qui ornaient ses membres, car selon ce qui a été dit plus haut, ces fleurs semblaient s'épanouir pour le salut de tous ceux qui ont recours à sa protection et désirent marcher sur ses traces par l'observance de la Règle.

5Tandis qu'on chantait le répons : Grandi Pater fiducia 1, celle-ci lui dit: « Père saint, quel honneur avez-vous reçu au ciel, après avoir quitté la terre par une mort si glorieuse? » Il répondit : « J'ai exhalé mon dernier soupir en même temps que ma dernière prière, de sorte que mon souffle exhale un parfum plus suave que celui de tous les saints, et leur procure à tous une grande douceur. » Elle lui demanda ensuite, en vertu de ce glorieux trépas, de vouloir bien assister fidèlement à l'heure de la mort chaque membre de la Congrégation. Le vénérable Père répondit : « Quiconque me rappellera cette dignité par laquelle le Seigneur a voulu m'honorer et me béatifier en me donnant une mort si glorieuse, je l'assisterai fidèlement à l'heure du trépas et je m'opposerai à toutes les attaques que l'ennemi dirigera contre lui. Protégé par ma présence, il sera en sécurité malgré les pièges du tentateur, et s'élancera heureux vers les joies éternelles. »

1.R/. Grandi Pater fiducia morte stetit pretiosa. * Qui elevatis manibus coelos scandit in precibus. V/ Fecit, Christe, quod jussisti, te secutus spe proemii. * Grandi Pater.
R/. Plein de confiance, le bienheureux Père reçut debout la mort précieuse (des saints), lui qui les mains levées monta au ciel dans la prière. V/. Il a accompli vos préceptes, ô Christ, il vous a suivi dans l'espoir de la récompense.
 

CHAPITRE XII.
DE L'ANNONCIATION DU SEIGNEUR.

1En la vigile de l'Annonciation du Seigneur, comme on sonnait le Chapitre et que celle-ci élevait son âme vers Dieu, elle vit en esprit le Seigneur Jésus avec la Vierge-Mère dans la salle capitulaire. II occupait le siège abbatial, attendant avec tranquillité l'arrivée des soeurs, et il accueillait chacune avec une ineffable bonté.

2Comma le calendrier prescrivait de proclamer l'Annonciation du Seigneur, Jésus se tourna vers sa Mère et la salua par une affectueuse inclination de tête, qui renouvelait en quelque sorte pour cette Vierge bénie les ineffables délices qu'elle avait ressenties. lorsque l'incompréhensible Divinité, prenant chair dans son sein, daigna s'unir à la nature humaine.

3Le convent se mit ensuite en prière et récita le psaume Miserere mei Deus, etc. Le Seigneur en recueillit toutes les paroles et les déposa dans les mains de la Vierge-Mère sous forme de perles de diverses couleurs. La royale Vierge paraissait tenir sur son coeur des petits flacons pleins de parfums qu'elle ornait avec ces perles, c'est-à-dire avec les prières récitées par le convent et que son Fils lui avait offertes. Celle-ci comprit que ces flacons de parfums désignaient une épreuve venue la veille frapper le monastère d'une façon inattendue, et sans qu'il y eût donné lieu. Cette peine avait été confiée à la Mère de Miséricorde. Comme celle-ci s'étonnait et recherchait pourquoi cette épreuve était symbolisée de cette manière, le Seigneur répondit: « Les femmes élégantes portent des flacons remplis de parfums plus volontiers que d'autres petits ornements, parce que ces senteurs leur sont très agréables. De même je prends mes délices dans les coeurs de ceux qui confient avec humilité, patience et reconnaissance, les misères de leur vie à ma bonté paternelle, laquelle transforme en biens pour ceux qui l'aiment, les prospérités ou les adversités de ce monde. »

4Elle se demandait ensuite pourquoi le Seigneur, cette fois comme tant d'autres, l'instruisait par des images si matérielles. Il lui fit remarquer alors que l'on rappelait, dans les chants de cette fête, la porte fermée que le prophète Ézéchiel avait aperçue en esprit, et il lui dit : « Comme les prophètes ont vu d'avance l'ordre et le mode de l'Incarnation, de la Passion et de la Résurrection, sous des symboles mystiques, des formes et des images, de même les choses invisibles et spirituelles ne peuvent encore maintenant être exprimées à l'entendement humain que par des images connues. C'est pourquoi il ne faut pas rejeter ce qui est révélé sous des formes matérielles, mais s'efforcer plutôt de goûter les délices spirituelles cachées sous le symbole des choses sensibles.

5A Matines, pendant le chant de l'Invitatoire : Ave Maria, elle vit trois ruisseaux impétueux jaillir comme de leur source du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et couler dans le coeur de la Vierge Mère pour remonter avec la même rapidité à leur source divine. Or cette influence de 1a sainte Trinité avait donné à la bienheureuse Vierge de devenir toute-puissante après le Père; après le Fils et le Saint-Esprit toute remplie de sagesse et de bonté. Celle-ci apprit encore qu'à chaque Ave Maria récité dévotement par les fidèles, ces trois ruisseaux venaient cerner de toutes parts la bienheureuse Vierge, traverser son coeur très saint et remonter vers leur source première en produisant d'admirables effets. Car ce flux et ce reflux se transforment en sources de joie, de délices et de bonheur sans fin qui jaillissent sur les anges et les saints, tandis que les fidèles, en répétant cette salutation, sentent se renouveler en eux tout le bien qui leur est venu par le mystère de l'Incarnation.

6Toutes les fois aussi qu'on récitait un texte concernant la pureté de la bienheureuse Vierge, comme : Hæc est quæ nescivit thorum, etc : Elle est celle qui na pas connu le lit nuptial ; Domus pudici, etc :Demeure de pureté ; Clausa parentis viscera, etc :Entrailles maternelles toujours scellées ; les saints de Dieu se levaient et offraient leurs respects à la Vierge et Dame souveraine, rendant au Seigneur de dévotes actions de grâces pour les dons accordés à sa bienheureuse Mère en vue du salut du monde. Saint Gabriel archange semblait aussi recevoir un nouveau rayon de la divine lumière, à chaque récitation des paroles qu'il prononça au jour de l'Annonciation. Lorsqu'on nommait le bienheureux Joseph, époux de la Vierge Mère, tous les saints inclinaient la tête en signe de respect, dirigeaient leurs regards vers lui et témoignaient la joie qu'ils ressentaient de sa dignité.

7Pendant la messe où celle-ci devait communier, elle vit la glorieuse Mère du Seigneur ornée de l'éclat de toutes les vertus. Elle se prosterna humblement à ses pieds, et la supplia de vouloir bien la préparer à la réception du Corps et du Sang adorable de son Fils. La bienheureuse Vierge lui mit sur la poitrine un joyau splendide orné de sept pointes portant chacune une pierre précieuse. Ces pierres désignaient les principales vertus par lesquelles la bienheureuse Vierge avait plu au Seigneur : son attrayante pureté, son humilité féconde, son ardent désir, sa science lumineuse, son amour inextinguible, la jouissance suréminente qu'elle trouvait en Dieu et sa paisible tranquillité. L'âme, ornée de ce joyau, se montra aux regards divins, et le Seigneur fut tellement charmé et attiré par l'éclat de ces vertus, qu'il s'inclina vers cette âme avec la puissance de sa Divinité, l'attira tout entière à lui, la serra dans ses bras et lui prodigua les plus douces caresses.

8Comme on chantait à Tierce, l'antienne : « Arte mira : Par un art merveilleux », l'Esprit-Saint parut sortir du Coeur du Seigneur sous le symbole d'un souffle très léger, qui effleurait et caressait pour ainsi dire les sept pierres précieuses incrustées dans le pectoral offert à l'âme comme joyau. Pour la gloire de la Trinité sainte, le souffle divin se jouait à la surface de ces pierres, et y faisait résonner l'harmonie de cette même antienne comme sur un instrument de musique.

9Tandis qu'on lisait dans l'Évangile: Ecce ancilla Domini : Voici la servante du Seigneur, celle-ci salua la Mère de Dieu avec grande dévotion, lui rappelant la joie ineffable qu'elle avait ressentie, lorsqu'elle prononça ces paroles pour abandonner avec pleine confiance à la divine volonté sa personne et tout ce qui devait s'opérer en elle. La bienheureuse Vierge lui répondit avec une douce bonté: « A celui qui m'invoquera au nom de cette joie, je montrerai ce qui est demandé par ce vers de l'hymne d'aujourd'hu i: Monstra te esse Matrem : Montre que tu es Mère ; je lui apparaîtrai vraiment comme Mère du Roi et du Pontife suprême : du Roi, par la puissance; du Pontife, par l'excès de tendresse et de miséricorde dont j'userai à son égard. »

10Pendant vêpres, à l'antienne : Hæc est dies 1, on chanta : Hodie Deus homo factus est, et le convent se prosterna pour vénérer le grand mystère de l'Incarnation du Seigneur. Le Fils de Dieu, le Roi suprême, touché de ces paroles, comme si elles lui rappelaient l'amour qui l'a forcé à se faire homme pour nous, se leva en hâte de son siège royal, et se tenant debout avec respect devant Dieu le Père, lui dit: « Fratres mei venerunt ad me: Mes frères sont venus vers moi. » (Gen. XLVI, 30.) Oh ! quel sentiment de douceur dut éprouver Dieu le Père, en entendant cette parole sortir de la bouche de ce Fils bien-aimé en qui il a mis toutes ses complaisances! Avec quel empressement dut-il faire part de ses dons les plus riches aux frères de ce Fils unique, et voulut-il dépasser de beaucoup le Pharaon d'Égypte qui, d'après le récit de la Genèse, félicita Joseph et combla de bienfaits tous ses frères!

11Celle-ci voulut connaître ensuite quelle prière serait la plus agréable à la bienheureuse Vierge en cette fête. Elle apprit de la Vierge-Mère elle-même que si chaque jour de l'octave on récitait avec dévotion quarante cinq Ave Maria, en mémoire des jours que le Seigneur Jésus mit à croître dans son sein, elle accepterait cet hommage aussi favorablement que si on l'avait servie et assistée de tout coeur, à partir du jour où elle conçut le Seigneur jusqu'à celui où elle l'enfanta. Et comme elle n'aurait pu rien refuser alors à ceux qui l'auraient servie; de même il lui serait impossible de ne pas exaucer ceux qui lui rendent cet hommage. Celle-ci comprit, par une lumière spéciale, comment il fallait réciter l'Ave Maria :
-A ce premier mot Ave, on devait demander le soulagement des personnes qui sont dans la peine ;
-au suivant, Maria, qui signifie mer d'amertume, prier pour la persévérance des pénitents;
-à ces mots : gratia plena, demander la saveur de la gràce pour ceux qui ne la goûtent pas;
-à : Dominus tecum, implorer le pardon des pécheurs ;
-à : benedicta tu in mulieribus, l'avancement de tous ceux qui entrent dans la bonne voie;
-par les mots : Jesus qui est splendor paternæ claritatis, demander la vraie science;
-par : Christus et figura substantiæ ejus, l'amour divin pour ceux qui ne le possèdent pas.
Car à chaque Ave Maria il fallait ajouter ces mots : « Jesu splendor paternæ claritatis et fgura substantiæ ejus : Jésus splendeur de la gloire du Père et figure de sa substance. »

1. Antienne: Hæc est dies quam fecit Dominus. Hodie Dominus afflictionem populi sui respexit et redemptionem misit. Hodie, mortem quam femina intulit, femina fugavit. (Genuflexion) Hodie, Deus homo factus id quod fuit permansit, et quod non erat assumpsit. Ergo exordium redemptionis devote recolamus, et exultemus dicentes : Gloria tibi Domine.
C'est le jour que le Seigneur a fait. Aujourd'hui le Seigneur a regardé l'affliction de son peuple et lui a envoyé la rédemption. Aujourd'hui la femme a mis en fuite la mort qu'une femme a apportée. (On se met à genoux.) Aujourd'hui le Dieu fait homme demeura ce qu'il fut toujours et se revêtit de ce qu'il n'était pas. Souvenons-nous donc avec amour du commencement de notre Rédemption et tressaillons disant: Gloire à vous S'igneur.

CHAPITRE XIII.
DES INTENTIONS QUE L'ON DOIT AVOIR POUR L'ÉGLISE. DIMANCHE Circumdederunt 1.

1Le dimanche Circumdederunt, quoique se trouvant encore extrêmement faible, elle désira recevoir la sainte communion et s'y prépara le mieux possible. Cependant, sa mère spirituelle ayant été d'avis qu'elle ne pouvait communier sans manquer de discrétion, elle consentit à s'abstenir, mais elle offrit cette privation à Dieu en louange éternelle, et il lui sembla être debout devant le Seigneur, tandis que lui-même se penchait vers elle avec bonté et la recevait dans le sein de sa paternelle tendresse. Après l'avoir caressée comme une mère caresse son petit enfant, il lui dit : Parce que c'est uniquement pour me plaire que tu as consenti à t'abstenir de me recevoir, je veux te réchauffer sur mon sein, afin que tu ne te fatigues pas à me rechercher par un labeur extérieur.

2Tandis qu'elle goûtait d'ineffables délices dans le sein du Seigneur, elle lui dit : « O très doux ami, en ces temps où le monde tout entier est sous l'empire du malin: totus in maligno positus est (I Jean. v, 19), où il outrage plus que jamais votre honneur par l'ivresse et la débauche, je désire de tout coeur, pour expier ces crimes, promouvoir votre gloire en notre Congrégation. C'est pourquoi, si vous voulez, tout indigne servante que je suis, me recevoir à vos ordres et faire de moi votre héraut, j'annoncerai par quelle dévotion particulière les âmes pourraient en ces jours apaiser votre colère. » Le Seigneur répondit : « A celui qui sera mon héraut, je céderai comme récompense tous les biens qu'il aura acquis pour moi. » Elle comprit alors que si une personne écrit ou enseigne avec intention de procurer la gloire de Dieu et le salut du prochain, le bien que tous ces travaux produisent durant la suite des âges augmente les mérites de cette âme, à cause de l'intention surnaturelle qui l'animait dès le début.

3Le Seigneur dit aussi : « Que celui qui, pour obéir aux exigences de sa nature, mange, boit ou dort, ait soin de me dire de bouche ou de coeur : « Seigneur, je prends cette nourriture ou ce soulagement, uni à l'amour par lequel vous l'avez de toute éternité préparé pour mon bien, et à l'amour par lequel vous l'avez sanctifié, lorsque votre très sainte Humanité daigna se soumettre à ressentir la même nécessité pour la gloire de Dieu et le salut du genre humain. Je vous demande qu'en union de votre divin amour, ces actes servent à accroître la gloire des élus et à procurer le bien des habitants de la terre et des âmes du purgatoire. » Chaque fois qu'une personne jouira d'un bien-être quelconque avec cette pure intention, ce sera comme si elle étendait devant moi un bouclier très ferme qui me protégera contre les attaques des mondains. »

4Pendant la Messe, tandis que le convent communiait, le Seigneur la fit reposer avec une incroyable tendresse sur la blessure amoureuse de son sacré Côté, disant: « Parce que tu t'abstiens aujourd'hui par discrétion de me recevoir corporellement, viens t'abreuver à la source mystique de mon Coeur sacré, d'où s'écoule l'abondance très efficace de la suavité divine. » Lorsqu'elle se fut désaltérée à ce torrent d'ineffables voluptés et qu'elle eut rendu grâces, elle vit en esprit tous ceux qui devaient communier ce jour-là se tenir debout devant Dieu. Le Seigneur donnait à chacun une robe splendide qui semblait avoir été formée de la préparation à la communion faite par celle-ci, et à ce vêtement la divine Bonté avait attaché un don spécial qui devait préparer ces âmes à recevoir le Corps du Seigneur. Après avoir été enrichis d'un tel bienfait par les mérites de cette élue, tous s'approchèrent et offrirent à leur tour au Seigneur ce qu'ils avaient reçu par ces mêmes mérites, afin que Dieu en retirât sa gloire, et celle-ci une augmentation de biens et de béatitude éternelle. Elle comprit alors que si, après s'être préparé à la communion par des prières spéciales et autres dévotions, on s'abstient de communier par discrétion, humilité et obéissance, le Seigneur permet néanmoins que l'âme se désaltère au torrent de sa divine grâce, et les autres personnes qui reçoivent ce jour-là le Corps du Seigneur recueillent le fruit de cette préparation, en ce sens qu'elles sont rendues moins indignes d'un si grand mystère. Toutefois le bien que chacun en retire doit être attribué à celui qui, n'ayant pu communier, s'était cependant disposé de son mieux à le faire.

5Celle-ci dit alors : « O Seigneur, si celui qui ne fait pas la sainte communion reçoit tant de biens, n'est-il pas mieux de s'en abstenir? » Le Seigneur répondit : « Aucunement ; car celui qui, pour l'amour de ma gloire, se nourrit du divin sacrement, reçoit en vérité la très salutaire nourriture de mon corps déifié avec le nectar embaumé de la Divinité ; de plus, il est orné par l'incomparable splendeur des vertus divines. » Elle reprit : «Qu'en sera-t-il de ceux qui s'abstiennent de communier à cause de leurs négligences et afin de ne pas s'obliger à abandonner, même un seul jour, leurs légèretés et leurs infidélités ? » Le Seigneur répondit : « Celui qui néglige de se préparer à la Communion et l'omet afin de suivre librement sa volonté, n'en devient que plus indigne et se prive en quelque sorte du fruit que ce sacrement communique chaque jour à l'Église. » Elle dit encore : « Comment se fait-il, ô mon Seigneur, que certains, bien qu'ils s'estiment indignes et se préparent très peu, éprouvent cependant un si puissant attrait pour votre divin sacrement qu'ils ne s'en abstiennent jamais sans peine aux jours où la communion leur est permise ? » Le Seigneur répondit : « C'est parce que, enrichis d'une grâce spéciale, ils sont conduits par la douceur de mon esprit, comme le roi, accoutumé aux honneurs de son rang, trouve plus naturellement son plaisir à être entouré de cette gloire, qu'à errer dans les rues et sur les places publiques comme un enfant du peuple. »

1. Dimanche de la Septuagésime. Chant dentrée : Les râles de la mort métouffaient

CHAPITRE XIV.
DE LA CONSTRUCTION DE L'ARCHE. DIMANCHE Exurge 1.

1Au dimanche Exurge, tandis qu'elle était encore retenue sur sa couche, elle entendit chanter à Matines Benedicens ergo 2 :Dieu, en bénissant Noé; et, se souvenant de la dévotion et des délices que ce répons lui avait procurées maintes fois, elle dit au Seigneur : « Oui, Seigneur, j'ai souvent chanté ce répons et d'autres avec une telle ferveur, que je semblais élevée au-dessus de moi-même et debout en face du trône de votre gloire : là, me servant de votre Cur sacré comme d'un instrument mélodieux, je faisais résonner chaque parole et chaque note. Maintenant, hélas! accablée par la maladie, je néglige beaucoup de choses. » Le Seigneur reprit: « Ainsi que tu le dis, ô ma Bien-Aimée (et j'atteste que cela est vrai), tu as chanté souvent par l'organe de mon Cur sacré; je veux en retour te récompenser et te chanter moi-même une douce mélodie. » Il ajouta : « Comme j'ai juré à mon serviteur Noé de ne plus amener les eaux du déluge sur la terre pour la détruire, de même je te jure par ma Divinité, que pas un de ceux qui auront écouté tes paroles avec humilité et les auront pratiquées ne pourra jamais errer 3 ; mais s'avançant dans une voie droite et sûre, il arrivera jusqu'à moi qui suis la voie, la vérité et la vie: Ego sum via, veritas et vita (Jean. xiv, 6). Je confirme ce serment par le sceau de ma très sainte Humanité (que je ne possédais pas en ce temps-là parce que je ne m'étais pas encore fait homme). »

2Elle reprit: «O Sagesse éternelle qui prévoyiez toute chose, et qui connaissiez comme si elles eussent été passées ou présentes, les offenses que ce monde devait commettre, pourquoi avez-vous ajouté le serment à votre promesse de ne plus engloutir le monde dans les eaux du déluge ? » Le Seigneur répondit : « J'ai voulu donner aux hommes un exemple très utile qui leur apprît à profiter du temps de la paix pour régler sagement leur conduite et s'engager en quelque sorte au bien. C'est ainsi qu'au jour de l'adversité ils seront obligés, ne fût-ce que par question d'honneur, à maintenir leur volonté dans la voie droite. »

3Elle dit encore : « O Seigneur Dieu, j'ai un grand désir d'apprendre de vous, pendant le cours de cette semaine, à servir dignement votre Majesté en lui construisant une arche. » Le Seigneur répondit : « Tu me construiras dans ton cur une arche très agréable. Remarque bien que l'arche de Noé avait trois étages les oiseaux occupaient la partie supérieure, les hommes le milieu, et les animaux la partie inférieure. Partage donc ainsi tes journées :
« depuis le matin jusqu'à None tu me rendras du fond du cur, au nom de toute l'Église, des louanges et des actions de grâces pour tous les bienfaits dont j'ai comblé les hommes, depuis le commencement du monde jusqu'à présent, et spécialement pour cette immense miséricorde par laquelle chaque jour, depuis le matin jusqu'à None, je m'immole sur l'autel pour le salut du monde. Cependant les hommes ingrats semblent mépriser tous ces biens, pour s'adonner à l'ivresse et à la satisfaction de leurs goûts dépravés. En suppléant à leur ingratitude par les sentiments de reconnaissance que tu m'offrira en leur nom, j'estimerai que tu réunis les oiseaux dans la partie supérieure de l'arche.
4« Depuis None jusqu'au soir, exerce-toi en toutes sortes de bonnes oeuvres, en union des actes très saints que pratiqua mon Humanité. Agis dans l'intention de suppléer à la négligence universelle, par laquelle le monde répond à mes bienfaits. En faisant cela, tu rassembleras pour moi tous les hommes au centre de l'arche.

5« Au soir, souviens-toi dans l'amertume de ton cur de l'impiété du genre humain ; car non seulement il m'a refusé les hommages de sa reconnaissance, mais il a encore provoqué ma colère par toutes sortes de péchés. En expiation de tous ces crimes, offre-moi tes peines unies aux amertumes de ma Passion et de ma mort; c'est ainsi que tu enfermeras les animaux dans la partie inférieure de l'arche. »

6Elle dit au Seigneur : « Comme le désir de cette instruction est le fruit de mon impulsion personnelle, je n'oserais affirmer en sécurité que je l'ai reçue de vous, ô le plus savant des Maîtres! - Et pourquoi, dit le Seigneur, mes faveurs seraient-elles moins estimées, lorsque je fais coopérer à les obtenir ce que j'ai créé en toi pour mon service, puisqu'on admet bien et on admire même le conseil que j'ai pris en moi-même avant de créer lhomme en disant : Faisons l'homme à notre image, etc. (Gen. I, 26). Pour les autres créatures, tu sais que je me suis contenté de dire : Que la lumière soit. Que le firmament soit » (Gen. I. 36). Elle objecta : « Si j'invoquais cette autorité, d'autres pourraient travailler d'après leur sens personnel à introduire bien des nouveautés, et les appuyer sur cette même autorité, sans les avoir reçues sous l'influence de votre grâce. » Le Seigneur répondit : « Voici comment il faut discerner en ce cas : une âme qui a expérimenté que sa volonté est unie à la mienne en toutes choses, et tellement unie qu'en aucune bonne ou mauvaise fortune elle ne s'écarte de mon bon plaisir ; une âme qui de plus, dans tous ses actes personnels ou dans ceux qui lui sont imposés, cherche mon honneur et ma gloire, au point de renoncer en tout à son propre avantage, celle-là peut affirmer sans crainte tout ce que l'exercice de ses facultés lui fera connaître et goûter dans le secret de son cur, pourvu que tout cela soit conforme au témoignage des Écritures et utile au prochain. »

7Le Seigneur se présenta de nouveau avec de grandes démonstrations de tendresse, et lui dit : « Ma Dame et Reine, prodiguez-moi vos caresses, comme si souvent je vous ai prodigué les miennes ». En disant ces paroles, le Dieu tout-puissant, amant passionné de l'âme fidèle, s'inclinait vers elle avec un amour infini comme pour en recevoir un baiser. Mais l'âme, stupéfaite par la proposition de cette faveur inouïe, répondit avec humilité ces paroles qui jaillissaient des profondeurs intimes de son être : « Mais n'êtes-vous pas Dieu ! Créateur ! et moi créature? » A ces mots, une admirable opération de la vertu divine attira son âme pour la faire jouir en Dieu et avec Dieu d'une douce félicité. Elle lui dit alors : «O Père très miséricordieux, permettez à votre servante de goûter un moment le repos du sommeil, après avoir pris des aromates qui me rendront un peu vigueur pour recevoir le Sacrement de vie. » Le Seigneur répondit : « L'union qui joint maintenant ton âme à la mienne restaurera beaucoup mieux tes forces que ne le ferait un sommeil corporel. »

8Pendant la messe où elle devait communier, il lui sembla qu'elle se tenait devant le Seigneur et se plaignait de ne pouvoir assister à cette messe à cause de sa maladie. Le Seigneur lui dit : « Récite le Confiteor.» Quand elle l'eut achevé avec une humble dévotion, le Seigneur ajouta : « Que ma Divinité ait pitié de toi et te remette tous tes péchés ». Puis il étendit sa main droite et la bénit. L'âme s'inclinait pour recevoir cette bénédiction, lorsque le Seigneur la reçut dans ses bras, et la tenant étroitement embrassée sur son Cur il chanta : « Ad imaginem quippe Dei factus est homo: L'homme a été fait à l'image de Dieu » (Gen. I, 27). Ensuite il lui baisa les yeux, la bouche et le cur, les pieds et les mains; et à chaque fois il redisait et chantait avec douceur ces mêmes paroles, pour renouveler en elle la dignité de l'image et de la ressemblance divine.

9Le jeudi suivant, où les mondains s'adonnent le plus à la débauche et à l'ivrognerie, comme on sonnait à la cuisine aussitôt après Laudes, pour annoncer le déjeuner des serviteurs de la maison, elle dit au Seigneur en gémissant : « Hélas ! Seigneur, que les hommes se lèvent de bonne heure pour vous offenser par leurs festins !» Le Seigneur sourit de cette réflexion et lui dit : « Ne te mets pas en peine, ma très chère : ceux pour qui la cloche sonne ne sont pas du nombre des gens qui m'offensent par leur gloutonnerie : ce repas va leur donner des forces pour le travail ; aussi ai-je autant de plaisir à les voir assis à cette table, qu'un homme en trouve à donner de l'avoine au cheval qui doit le porter. »

1. Dimanche de la Sexagésime : Lève-toi, Seigneur
2. On trouvera ce répons au Livre III, chap. XXX. paragraphe 11
3. Voir Livre I, chap. XVI.

CHAPITRE XV.
DE L'ALLÉGEMENT DES PEINES. DIMANCHE Esto mihi 1.

1Le samedi qui précède le dimanche Esto mihi, après s'être éloignée des choses extérieures pour se recueillir en son âme, elle fut transportée dans le sein de la divine Bonté et y goûta l'abondance des célestes douceurs dans une paix si profonde, qu'elle semblait gouverner avec son Seigneur tous les royaumes du ciel et de la terre. Après avoir passé toute cette journée dans la joie spirituelle, un incident la jeta vers le soir dans un tel trouble, que toutes ses jouissances s'évanouirent. Elle s'efforça de faire diversion; mais tout en voyant que cette peine n'avait aucune importance, elle ne put cependant triompher de sa disposition et resta privée, dans une certaine mesure, du calme et de la sérénité dont elle avait auparavant joui.

2Avant les Matines, et après avoir passé presque toute la nuit sans sommeil à cause de ce trouble d'esprit, elle pria le Seigneur d'écarter cet obstacle, et de lui accorder, pour l'honneur et la gloire de Dieu, de jouir encore des mêmes délices. Le Seigneur lui répondit : « Si tu veux alléger mon fardeau, il te faut nécessairement porter le tien et te placer à ma gauche 2 afin que je puisse reposer sur ton sein, car lorsque je me repose sur le côté gauche, je repose sur le cur, ce qui est un grand soulagement dans la fatigue. De plus, dans cette situation, je puis regarder directement dans ton cur, et entendre le son mélodieux de tes désirs qui me charme sans cesse. L'agréable variété de tes sentiments me ravit ; je respire cette confiance assurée qui te fait tendre vers moi par tout l'élan de ton cur, et je suis doucement ému par l'ardente charité de ton âme qui désire le salut éternel de tous les hommes. Le riche trésor de ton cur demeure ouvert devant moi, et je puis distribuer au m onde entier assez de ta bonne volonté, pour que tous les nécessiteux en ressentent les bienfaits. Au contraire, si tu étais placée à ma droite, c'est-à-dire si ton âme ne connaissait que la consolation, je serais privé de toutes ces douceurs, car ma tête reposerait sur ton cur, et tu sais que les objets placés sous la tête ne peuvent être vus par lil ni perçus par l'odorat, ni même touchés par la main sans difficulté. »

3Elle désira ensuite que pendant ces trois jours 3 où les gens du monde commettent le crime avec plus d'insolence, il lui fût donné d'offrir à Dieu un hommage agréable. Le Seigneur lui répondit: « Tu ne peux m'offrir rien de plus agréable, que de supporter patiemment, en souvenir de ma Passion, les peines intérieures et extérieures qui pourront t'advenir, et de te contraindre à faire ce qui te répugne davantage. C'est ce que tu pourras accomplir avec fruit par la garde et la domination de tes sens extérieurs, car on peut espérer de ma divine bonté une grande récompense, si l'on pratique le renoncement en mémoire de ma Passion. »

4Elle dit encore: « Je voudrais que votre bonté m'apprît, ô Maître très aimé, quelles sont les prières les plus efficaces pour vous apaiser en ces jours, où les mondains vous offensent avec insolence. » Le Seigneur répondit : « J'accepterai volontiers que l'on dise trois fois Pater noster ou Laudate Dominum omnes gentes en offrant à Dieu le Père :
- la première fois, toutes les affections de mon très saint Cur, par lesquelles je m'épuisais sur la terre en louange, en actions de grâces, en soupirs, en prières et en amour pour le salut des hommes, et pour l'expiation des affections terrestres et charnelles, ainsi que des volontés perverses qui entraînent les curs.
- La seconde fois, qu'on offre à Dieu le Père les exercices de ma bouche très pure qui garda l'abstinence et la tempérance dans les conversations aussi bien que dans les repas, qui se fatigua pour le salut des hommes par la prédication et la prière continuelle. Qu'on offre tout cela en expiation des péchés commis dans l'Église universelle par la gourmandise et l'ivrognerie, par la multitude des paroles inutiles ou mauvaises.
- En troisième lieu, qu'on offre à Dieu le Père les actes de mon très saint corps, les mouvements de mes membres, et tout le cours de ma vie très parfaite. Qu'on y joigne les amertumes de la Passion et de la mort que j'ai souffertes pour la rédemption du genre humain et que cette offrande soit présentée en expiation de tous les péchés que le monde commet en ce temps, par tant d'actes et de démarches contraires au salut. »

5Vers l'heure de Tierce, le Seigneur Jésus lui apparut, tel qu'il était quand on l'attacha à la colonne pour le flageller: deux bourreaux se trouvaient là, un le frappait avec des épines, l'autre avec un fouet noueux. Tous deux s'attaquaient au visage de Jésus, ce qui mettait sa très sainte face dans un état si pitoyable, que le cur de celle-ci se fondit à cette vue. Elle fut émue d'une si profonde compassion, que pendant toute cette journée, elle ne pouvait retenir ses larmes quand ce spectacle se présentait à sa mémoire. Elle était persuadée que nul homme sur la terre n'eut jamais un aussi triste aspect que celui du Seigneur en ce moment. En effet, le côté du visage frappé par les épines lui parut tellement déchiré, que la prunelle de lil n'était même pas épargnée, tandis que l'autre côté était devenu livide et gonflé sous les coups du fouet noueux. Dans l'excès de sa douleur, le Seigneur détournait sa face ; mais s'il se dérobait à un bourreau, c'était pour être frappé plus cruellement par l'autre. Se tournant alors vers celle-ci, il lui dit: « N'as-tu pas lu qu'il est écrit de moi : « Vidimus eum tanquam leprosum : Nous l'avons vu comme un lépreux, etc.? » (Isaïe, LIII, 2, 4.) -- Ah ! Seigneur, répondit-elle, comment pourrait-on calmer ces douleurs cruelles de votre très douce face ? » Le Seigneur répondit : « Celui qui se sentira touché d'amour en méditant ma Passion, et priera pour les pécheurs, m'apportera un remède excellent qui adoucira toute ma souffrance. »

6Dans les deux bourreaux, elle vit d'un côté les laïques qui pèchent publiquement et frappent ainsi le Seigneur avec des épines, et de l'autre, certains religieux qui frappent le Seigneur avec des fouets d'autant plus noueux qu'ils pèchent davantage contre leur Règle; mais les uns et les autres le frappent à la face, parce qu'ils ne rougissent pas de déshonorer les regards du Dieu qui règne dans les cieux. Elle comprit aussi que la Passion du Seigneur est relatée dans l'Évangile, afin que les élus du Christ se la rappellent avec amour, tant pour l'honneur de Dieu que pour le bien de l'Église. La douloureuse flagellation du Seigneur, telle qu'elle la vit en ce jour, est mentionnée deux fois dans le texte sacré.

7Dans l'épître de ce même dimanche, la charité est spécialement recommandée afin que nous nous exercions dans l'amour de Dieu et du prochain: de Dieu, en déplorant l'outrage qu'il a subi ; du prochain, en songeant avec compassion au jugement rigoureux qu'il se prépare. Notre meilleur moyen de réparer l'honneur de Dieu et de secourir nos frères sera le souvenir de la Passion du Seigneur : nous rendrons grâces alors à celui qui a tant souffert pour nous, et nous le prierons d'épargner ceux pour qui il a voulu mourir.

8A la messe, tandis qu'elle adressait au Seigneur les paroles de l'Introït, s'attribuant à lui-même ces paroles comme si elles lui eussent convenu dans ces temps où le peuple l'outrage, il lui dit : « Sois ma protectrice, ô toi ma bien-aimée, en te proposant de me défendre, s'il était possible, contre les insultes dont on m'accable particulièrement en ces jours; car maintenant, repoussé de tous et désirant me reposer, je viens me réfugier près de toi. » Alors elle le serra fortement dans ses bras, et chercha à l'introduire au plus intime de son être. Mais soudain, elle fut ravie hors de ses sens, et unie si intimement à Dieu, qu'elle négligea de se conformer aux mouvements du chur pour se lever et s'asseoir. Une sur l'en avertit. Elle s'aperçut alors qu'elle n'agissait plus comme les autres, et pria le Seigneur de l'aider à diriger ses mouvements, pour qu'elle évitât toute singularité. Le Seigneur lui répondit : « Confie-moi cette faculté affective qui s'appelle l'amour, afin qu'elle te remplace auprès de moi tandis que tu surveilleras les mouvements de ton corps. -- O Dieu très aimable, répondit-elle, si l'une de mes affections peut me remplacer quelque part, je préfère, et de beaucoup, abandonner à ma raison la conduite de mon corps pour être tout entière et plus librement à vous. » Dès lors elle obtint de Dieu la faveur de n'être jamais absorbée par l'attrait intérieur, au point de manquer de correction dans son attitude extérieure.

1. Dimanche de la Quinquagésime : Sois pour moi, Seigneur
2. Voir au Livre de la Grâce spéciale, L II, ch. XXXII.
3. Avant Mercredi des Cendres

CHAPITRE XVI.
QUE TOUTES NOS BONNES OEUVRES SONT COMPTÉES, ET COMMENT NOUS POUVONS LES ENNOBLIR PAR L'UNION AVEC LA PASSION DU SAUVEUR.

1La nuit suivante, le Seigneur Jésus lui apparut siégeant sur le trône de sa gloire. Saint Jean l'évangéliste écrivait, assis à ses pieds. Celle-ci demanda à l'apôtre ce qu'il écrivait ; mais le Seigneur, prenant la parole, répondit: « Je fais noter soigneusement les hommages que j'ai reçus hier de cette Congrégation, et ceux que je recevrai encore les deux jours suivants. Le Père m'a remis tout jugement; aussi je veux récompenser chacune, après sa mort, de la peine qu'elle aura prise pour pratiquer les bonnes oeuvres. En vertu des mérites de ma Passion et de ma mort, j'ajouterai aux actions de ces âmes une mesure pleine et pressée qui les relèvera admirablement. Ensuite je les conduirai devant mon Père avec la somme complète de leurs bonnes oeuvres, afin que dans sa puissante et paternelle bonté il ajoute encore une autre mesure pressée et débordante, pour les hommages de réparation qu'elles m'ont rendus en ces jours où les mondains m'offensent. Je suis l'ami le plus fidèle et ne puis omettre de récompenser ceux qui m'ont fait du bien. Puis-je faire moins que le roi David? Il avait toujours reconnu les services qu'on lui rendait, cependant, à l'approche de son dernier jour, il fit venir son fils Salomon, aux mains duquel il avait déjà remis le royaume, et lui dit : « Tu seras reconnaissant envers les fils de Berzellaï de Galaad, et ils mangeront à ta table, parce qu'ils sont venus à ma rencontre lorsque je fuyais devant ton frère Absalom : Filiis Berzellaï Galaaditis reddes gratiam, eruntque comedentes in mensa tua; occurrerunt enim mihi cum fugerem a facie fratris tui Absalom. » (III Rois, II, 7.) Un service rendu aux jours de l'adversité est mieux reçu et a plus de mérite que s'il est rendu au temps de la prospérité; de même je suis plus touché des preuves de fidélité qui me sont données en ces temps où le monde me persécute. »

2Cependant saint Jean, toujours assis, continuait à écrire; il trempait parfois sa plume dans une corne qu'il tenait à la main et traçait des lettres noires; d'autres fois il la trempait dans la plaie amoureuse. du côté de Jésus ouverte devant lui, pour tracer des lettres rouges qu'il ornait ensuite de noir ou d'or pur. Celle-ci vit les oeuvres des religieux qui gardent leurs coutumes, désignées par les caractères noirs, comme par exemple le jeûne qu'ils observent tous à partir de cette deuxième férie. Les lettres rouges indiquaient les oeuvres faites en mémoire de la Passion de Jésus-Christ, avec le désir amoureux de venir en aide à la sainte Église. Ces dernières lettres ornées de noir, désignaient les actes accomplis en mémoire de la Passion du Christ pour obtenir la grâce de Dieu ou quelque bien de ce genre, car le noir représente ce qui a trait au salut personnel ; entourées d'or, elles marquaient les oeuvres faites uniquement pour la gloire de Dieu, pour obtenir le salut de tous les hommes par les mérites de la Passion, avec renonciation complète à tout mérite, à toute récompense, afin d'offrir à Dieu un pur hommage d'amour et de louange. Si les premières reçoivent une large récompense, ces dernières ont un mérite beaucoup plus grand et assurent à l'homme un salut plus abondant.

3Elle vit encore qu'il restait un espace vide entre chaque couleur différente et demanda au Seigneur ce que cela signifiait, il répondit: « C'est votre coutume, en ce temps, de m'adresser tous vos désirs et vos prières en mémoire de ma Passion, aussi ai-je fait inscrire soigneusement les pensées et les paroles que vous me consacrez. Mais les espaces vides indiquent que ce n'est pas toujours votre habitude d'accomplir vos bonnes oeuvres en souvenir de ma Passion. » Elle dit : « Comment, très aimé Seigneur, devons-nous agir pour vous être agréables ? » Le Seigneur répondit : « Vous devez vous unir à ma Passion pour pratiquer les jeûnes, les veilles et toutes les observances de votre Règle. De plus, celui qui mortifie ses sens doit penser à l'amour qui a retenu tous mes sens aux heures de ma Passion. D'un seul regard j'aurais pu terrasser mes ennemis ou convaincre d'un seul mot tous mes contradicteurs ; mais comme la brebis qu'on mène à la boucherie (Isaïe, LIII, 7), j'ai incliné la tête et baissé les yeux. Devant le juge je n'ai pas ouvert la bouche (Ibid.) pour opposer une parole d'excuse à toutes les fausses accusations qui s'élevaient contre moi. »

4Elle dit encore : « O le meilleur des Maîtres, veuillez m'enseigner une pratique en l'honneur de votre sainte Passion. » Le Seigneur répondit : « Prie les bras étendus afin de présenter à Dieu le Père une image de ma Passion ; que cette prière soit offerte pour l'Église universelle, et en union de cet amour qui m'animait, lorsque j'étendis les bras pour me laisser attacher à la croix. » Elle dit : « Celui qui adoptera cette pratique devra se cacher dans un lieu écarté, car ce n'est pas l'usage de prier ainsi 1. - Ce soin de rechercher un lieu retiré pour me prier, dit le Seigneur, me sera déjà agréable, et relèvera l'acte lui-même comme une pierre embellit un collier. » Il ajouta : « Celui qui s'habituerait à prier en public, les bras étendus, sans crainte de contradiction, me procurerait l'honneur qu'on rend à un roi au jour de son intronisation.

5Aux intentions et aux prières inscrites sur le livre par saint Jean, était encore ajouté le nom de la personne dont les avis et les exemples avaient engagé les autres à réciter ces prières 2. C'était une évidente manifestation de la bonté infinie de Dieu, qui se réjouit de récompenser doublement le peu que notre faiblesse humaine s'efforce de lui offrir avec simplicité. Celle-ci dit alors : « O Seigneur, pourquoi avez-vous choisi saint Jean pour écrire ces notes, plutôt que saint Benoît, à l'Ordre duquel appartient notre monastère, ou que tout autre saint? » Le Seigneur répondit : «  J'ai donné cette fonction à mon disciple bien-aimé, parce que c'est lui qui a le plus écrit sur l'amour de Dieu et du prochain : on peut avoir confiance en lui pour seconder les desseins de la libéralité divine et pour procurer votre bien. »

6Le mercredi suivant, comme elle se présentait devant le Seigneur, au nom de la sainte Église (c'est-à-dire avec elle et pour elle) afin d'offrir l'expiation quadragésimale, ce Seigneur plein de bonté la reçut dans ses bras avec tant d'affabilité qu'elle connut par expérience l'amour du Christ Époux envers son Épouse la sainte Église.

1. L'usage de prier les bras étendus est aujourd'hui assez général chez les catholiques des provinces Rhénanes, surtout dans le but d'honorer les cinq plaies du Seigneur.
2. Peut-être sainte Mechtilde. Voir au Livre de la Grâce spéciale, Livre V, chap. xxxii.

CHAPITRE XVII.
OFFRANDE DU SEIGNEUR POUR LÂME DE GERTRUDE 1. LES TROIS VICTOIRES DU SEIGNEUR.
DIMANCHE Invocabit 2.

1Au dimanche Invocabit, comme elle trouvait insuffisante sa préparation à la communion, elle pria dévotement le Seigneur de daigner lui attribuer le très saint jeûne de quarante jours et de quarante nuits qu'il avait supporté ici-bas pour notre salut, afin de suppléer au jeûne du Carême qu'elle ne pouvait pratiquer à cause de ses infirmités. A cette demande, le Fils de Dieu se leva joyeux et empressé, et vint avec révérence fléchir les genoux devant Dieu son Père : « O Père, dit-il, parce que je suis votre Fils unique coéternel et consubstantiel, je connais dans mon insondable sagesse toute l'étendue de la faiblesse humaine; je la connais mieux que cette âme elle-même et que toute autre, aussi je compatis de mille manières à cette faiblesse. Dans le désir d'y suppléer je vous offre, ô Père très saint, l'abstinence de ma bouche sacrée pour réparer les paroles inutiles que cette élue a prononcées. Je vous offre aussi, ô Père très juste, la retenue imposée à mes oreilles très saintes, pour toutes les fautes où le sens de l'ouïe l'aura fait tomber. Je vous offre encore la mortification de mes yeux, pour effacer les taches qu'elle peut avoir contractées par des regards illicites, et la mortification de mes mains et de mes pieds pour toutes les imperfections de ses oeuvres et de ses démarches. Enfin, ô Père très aimant, j'offre à votre Majesté mon Cur déifié, pour tous les péchés qu'elle aura commis par pensées, par désir et par volonté. »

2Alors l'âme sembla se tenir devant Dieu le Père, couverte de vêtements blancs et rouges, et parée de riches ornements, comme une fille de haute noblesse. Le vêtement blanc signifiait l'innocence dont son âme était enrichie par les privations du Christ ; le vêtement rouge symbolisait le labeur de l'abstinence ; les divers ornements représentaient tout le travail que notre salut éternel coûta aux membres du Seigneur. Dieu le Père prit ensuite cette âme si noblement parée de la ressemblance du Christ, et la plaça entre lui et son Fils unique, comme à une table délicieuse. D'un côté c'était la splendeur de la toute-puissance divine du Père qui illuminait cette âme, afin de l'élever à une si haute dignité ; de l'autre, la lumière de l'insondable sagesse du Fils de Dieu, qui avait su la revêtir avec tant de perfection de ses oeuvres saintes et de ses vertus. Entre ces deux splendeurs qui éclairaient l'âme à droite et à gauche, il restait un étroit intervalle qui figurait l'indignité de cette âme. Celle-ci comprit la réalité de sa bassesse, et cet humble sentiment la rendit plus agréable à Dieu, et enflamma d'amour le Cur du Roi.

3Le Fils de Dieu plaça ensuite devant elle, sous la forme de trois mets différents, ses trois victoires dont parle l'Évangile de ce jour. Elle devait en retirer un antidote salutaire pour combattre les trois inclinations vicieuses qui entraînent les hommes :
- la concupiscence de la chair ou la recherche des plaisirs des sens ;
- la concupiscence des yeux ou le désir des richesses et des honneurs ;
- l'orgueil de la vie ou l'amour de sa propre excellence.
  Premièrement lorsque le diable, pour exciter dans le Seigneur la délectation du goût, lui eut dit: Dis que ces pierres deviennent des pains ; le Seigneur le repoussa avec sagesse par ces mots : l'homme ne vit pas seulement de pain, or celle-ci trouva dans cette glorieuse victoire l'expiation de toute délectation naturelle, et aussi la force de résister à tout attrait de ce genre. En effet, plus on suit le penchant au mal, moins on a de force pour résister; c'est pourquoi chacun peut offrir à Dieu le Père cette première victoire du Fils de Dieu pour expier les péchés qu'il a commis par le mauvais usage des créatures et pour demander la force de résister à l'avenir.
  Dans la seconde victoire du Seigneur, l'âme trouva le pardon de toutes les fautes commises par son libre consentement, et aussi la force de résister désormais. Chacun peut offrir cette victoire au Père tout-puissant pour expier les péchés de pensée, de parole et d'action qui ont blessé la conscience et pour obtenir la force de vaincre dans la suite.
 La troisième victoire du Seigneur donna à l'âme le pardon des fautes qu'elle avait commises par concupiscence, en désirant avoir ce qu'elle n'avait pas ; elle lui donna aussi la force de résister à toute convoitise. Que chacun s'applique donc à obtenir la même grâce.

4Pendant la messe, elle écouta attentivement la lecture de l'épître, afin de choisir, parmi les vertus qui s'y trouvent énumérées, celle qu'elle pourrait imiter ou enseigner aux autres avec le plus d'utilité. Comme elle ne recevait à ce sujet aucune lumière, elle dit au Seigneur: « Enseignez-moi, ô très doux Ami des âmes, par quelles vertus je pourrai vous plaire davantage, puisque je ne puis les pratiquer toutes chaque jour. » Le Seigneur répondit : « Considère que dans l'énumération des vertus se trouvent ces mots : In Spiritu sancto 3 ; et parce que l'Esprit-Saint est la Bonne Volonté, applique-toi par-dessus tout à posséder cette bonne volonté, alors tu pourras avoir la beauté et la perfection de chaque vertu, car la bonne volonté est plus fructueuse que tout. Celui qui a la bonne volonté de me louer, de m'aimer par-dessus toute créature, de me rendre grâces, de compatir à mes douleurs, de pratiquer les vertus de la manière la plus parfaite s'il le pouvait ; celui-là sera infailliblement récompensé par ma divine libéralité, et même avec plus de largesse qu'aucun homme ne l'aurait été en accomplissant réellement une bonne oeuvre »

5Ensuite l'Esprit Consolateur, s'avançant entre le Père et le Verbe et se tenant en face de l'âme, remplit de sa splendeur cet espace étroit dont nous avons parlé et qui figurait la profonde indignité de l'âme. Par la vertu de cette clarté divine, l'âme totalement dépouillée de sa misère fut heureusement plongée dans la source vivante de la lumière éternelle !

1. Cest un des rares endroits de ce livre où le nom de Gertrude est mentionné.
2. Le premier dimanche de Carême : Quil mappelle, dit le Seigneur
3. Dans l'Épître (II Cor., vi, 6) qui est lue à la messe du 1er dimanche de Carême, parmi les vertus recommandées par l'Apôtre, le Saint-Esprit se trouve ainsi inséré : « In castitate, in scientia, in longanimitate, in suavitate, in Spiritu sancto, in charitate non ficta, etc : par la pureté et la science de Dieu, la tolérance et la douceur, la docilité à lEsprit-Saint et une charité sincère En effet, toute bonne volonté est produite en nous par l'opération du Saint-Esprit.
 
 

CHAPITRE XVIII.
DES OEUVRES DE MISÉRICORDE SPIRITUELLE. SECONDE FÉRIE 1.

Le jour suivant: comme on lisait dans l'Évangile : « Venite, benedicti Patris mei : esurivi enim, etc. : Venez, les bénis de mon Père, car j'ai eu faim, etc. » elle dit au Seigneur : « O mon Seigneur, il ne nous est pas possible, à nous qui vivons sous une Règle et ne possédons rien en propre, de donner effectivement à manger à ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif ou d'exercer quelque oeuvre de miséricorde ; veuillez donc m'enseigner comment nous pourrons obtenir aussi cette très douce bénédiction promise dans l'Évangile à ceux qui pratiquent ces oeuvres » Le Seigneur répondit : « Comme je suis en vérité le salut et la vie des âmes, j'ai toujours faim et soif de leur bien ; aussi celui qui s'appliquera chaque jour à lire quelques paroles édifiantes de la sainte Écriture apaisera ma faim par cette suave réfection. Que s'il ajoute à cette lecture le désir d'obtenir la grâce de la dévotion et de la componction, il calmera ma soif. Celui qui au moins une heure par jour s'efforcera de penser à moi avec toute l'attention de son âme, celui-là m'offrira une agréable hospitalité. Je serai convenablement vêtu par l'âme qui s'exercera sans cesse dans les vertus, j'estimerai aussi que celui-là m'aura visité dans mon infirmité qui aura repoussé avec force la tentation. Enfin je recevrai les prières qui me serons offertes pour les pécheurs et les âmes du Purgatoire comme si, retenu moi-même dans une sombre prison, je me trouvais soulagé et consolé par une charitable visite. » Le Seigneur ajouta : « Celui qui, pour mon amour, aura pratiqué chaque jour ces oeuvres de miséricorde, surtout pendant le temps du Carême, sera récompensé par ma royale libéralité et par ma fidèle amitié. Mon incompréhensible puissance, mon insondable sagesse et mon infinie bonté sauront lui donner une abondante récompense. »

1. Le lundi da la première semaine de Carême.

CHAPITRE XIX.
OFFRANDE FAITE POUR L'ÉGLISE. DIMANCHE Reminiscere 1.

1Le dimanche appelé Reminiscere, elle fut introduite dans la chambre nuptiale de l'Époux afin de jouir par le mode le plus sublime de ses dons les plus élevés. Elle savourait les délices de la divine tendresse, sans qu'il lui fût possible toutefois de rien exprimer en langage humain, aussi demanda-t-elle au Seigneur de vouloir bien indiquer un exercice utile à pratiquer pendant le cours de cette semaine. Le Seigneur lui répondit : «Apporte-moi deux excellents chevreaux, c'est-à-dire le corps et l'âme de tout le genre humain. » Elle comprit par ces paroles que Dieu exigeait d'elle une satisfaction qui s'étendrait à la sainte Église tout entière. Sous l'inspiration du Saint-Esprit, elle récita
- cinq Pater en l'honneur des cinq plaies du Seigneur pour expier tous les péchés que les hommes ont commis par leurs sens ;
- puis trois Pater en réparation des péchés commis par les trois puissances de l'âme, c'est-à-dire la raison, l'appétit irascible et l'appétit concupiscible.
  Elle offrit au Seigneur cette prière du Pater en union avec cette très parfaite intention qui la sanctifia à jamais dans son très doux Cur et l'en fit jaillir pour le salut des hommes. Elle l'offrit à Dieu en réparation des fautes et des négligences que l'ignorance, la malice ou la fragilité humaine lui avaient fait commettre envers la Toute-Puissance invincible, l'inscrutable Sagesse et la Bonté infinie.

2Tandis qu'elle présentait ces offrandes, le Seigneur se montra plus apaisé qu'on ne peut l'exprimer, et il la bénit avec tendresse en traçant sur elle un signe de croix qui s'étendait de la tête jusqu'aux pieds. Ensuite, la tenant amoureusement embrassée, il la conduisit devant Dieu le Père, qui daigna la regarder avec bonté, l'accueillir et la bénir d'une manière ineffable. II lui donna la bénédiction du genre humain, c'est-à-dire qu'elle reçut, à elle seule, les bénédictions qui seraient accordées à tous les hommes si chacun était disposé à recevoir une telle grâce.

3Efforçons-nous donc, durant cette semaine, de réciter :
- cinq Pater pour effacer les péchés que les humains commettent par des actes corporels
- et trois autres Pater pour réparer les fautes commises par des actes spirituels dans toute l'Église. Puissions-nous alors recevoir l'effet de cette très salutaire bénédiction, par Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui daigne être et se montrer le Chef et l'Époux de l'Église.

1. Deuxième dimanche de Carême : Souviens-toi, Seigneur, de tes bontés
 
 

CHAPITRE XX.
COMMENT ON PEUT ACHETER LES MÉRITES DU CHRIST. DIMANCHE Oculi 1.

Le dimanche Oculi, afin de mettre sa dévotion en harmonie avec la liturgie, elle eut recours au Seigneur selon sa coutume, et le pria de lui enseigner quel exercice elle pourrait pratiquer plus spécialement en cette semaine. Le Seigneur répondit : « Vous lisez maintenant dans les offices de l'Église que Joseph fut vendu pour trente deniers. Que cet exemple t'engage à m'acheter, par trente-trois Pater, la très sainte vie que j'ai menée ici-bas pour opérer le salut des hommes. Fais part ensuite; de ce profit à toute l'Église, pour ma gloire et le salut des âmes. » Après avoir suivi ce conseil, elle vit en esprit la sainte Église semblable à une épouse revêtue et ornée d'une façon admirable par tout le fruit de la vie très parfaite du Christ.
1. Troisième dimanche de Carême : Mes yeux restent toujours tournés vers le Seigneur

CHAPITRE XXI.
LE BANQUET DU SEIGNEUR . DIMANCHE Lætare 1.

1Le dimanche Lætare, elle demanda encore au Seigneur ce qu'elle pourrait faire pour le glorifier durant cette semaine. Il répondit : « Amène-moi tous ceux que, pendant la semaine précédente, tu as revêtus de ma très sainte vie, car je veux les inviter à ma table. -- Et, comment pourrai-je vous les amener? dit-elle. En vérité, si malgré mon indignité, je pouvais conduire vers vous, ô mon Seigneur, toutes ces âmes dans lesquelles vous prendriez vos délices, dès cette heure jusqu'au jour du jugement je parcourrais volontiers pieds nus le monde entier, et prenant dans mes bras tous ceux qui ne vous connaissent pas et dont l'amour pourrait vous réjouir, je vous les présenterais, ô douceur de mon âme. Forcés alors, pour ainsi dire, de s'attacher à vous, ils satisferaient un peu les désirs de votre tendresse infinie. Je voudrais encore, si cela était possible, diviser mon cur en autant de parties qu'il y a d'hommes vivants, afin de donner à chacun la bonne volonté de vous servir selon le désir suprême de votre divin Cur. » Le Seigneur répondit : « Cette parfaite volonté que tu possèdes et qui m'est si agréable suffit à tout. » Elle connut aussitôt que l'Église entière était amenée vers Dieu dans la splendeur des plus riches parures. Et le Seigneur dit : « C'est toi qui aujourd'hui serviras cette multitude. » Aussitôt, sous le mouvement de l'inspiration divine, elle se prosterna aux pieds du Seigneur et :
- baisa la plaie de son pied gauche pour expier les péchés commis dans toute l'Église par des pensées, des désirs et des volontés perverses. Elle pria en même temps le Seigneur de rendre cette satisfaction utile, en l'unissant à la très précieuse offrande par laquelle il a effacé tous les péchés du monde. Elle reçut aussitôt l'effet de sa prière sous la forme d'un pain qu'elle présenta immédiatement au Seigneur en toute reconnaissance. Le Seigneur le reçut avec bonté et, levant les yeux, rendit grâces à Dieu le Père, bénit ce pain et. le remit à cette âme afin qu'elle le distribuât à toute lÉglise.
- Ensuite elle baisa la plaie du pied droit du Seigneur, pour suppléer à ce qui avait été omis dans l'Église en fait de sages pensées, de saints désirs et de bonne volonté, et pria le Seigneur d'offrir lui-même la très digne compensation qui a acquitté la dette du genre humain.
- Elle se dirigea alors vers la plaie de la main gauche, la baisa avec dévotion pour réparer les péchés commis dans le monde par paroles et par actions, et demanda encore au Seigneur d'offrir les saintes expiations par lesquelles il effaça nos fautes.
- Elle baisa ensuite la plaie de la main droite pour suppléer aux fautes de négligence que les enfants de l'Église ont contractées par l'omission de paroles ou d'oeuvres bonnes et pria le Seigneur de contrebalancer ces imperfections par le don de sa perfection infinie. Pour l'hommage rendu à chacune des plaies, elle recevait un pain et l'offrait aussitôt au Seigneur; le Seigneur bénissait ce pain et le lui rendait pour qu'elle le distribuât à la sainte Église.

2En dernier lieu, elle s'approcha de la plaie amoureuse du côté de Jésus-Christ et, la baisant avec toute la tendresse de son coeur, demanda au Seigneur qu'après une si digne expiation des péchés et une si complète réparation des négligences, il voulût bien donner encore à la sainte Église les mérites de sa très sainte vie, mérites qui le font resplendir d'une gloire éclatante à la droite de son Père, et doivent assurer à cette épouse très chère le comble de l'éternelle félicité. La divine bonté daigna l'exaucer encore, et elle put distribuer ce bienfait sous la forme d'un cinquième pain. Elle semblait agir ici comme les grands de ce monde, qui après avoir rassasié leurs nobles hôtes dans un grand festin, leur servent ensuite des pâtisserie, des fruits ou d'autres friandises, pour amuser leur appétit ou flatter leur goût.

3Elle dit ensuite au Seigneur: « Que me donnerez-vous à distribuer aujourd'hui à votre Église pour les poissons dont il est parlé dans l'Évangile ? » Le Seigneur répondit : « Je te donne l'exercice très saint des membres de mon corps immaculé, pour le communiquer à ceux qui ont négligé de me servir de toutes leurs forces et par tous leurs sens. Je te donne encore l'exercice de mon âme très noble pour tous ceux qui ne m'ont pas loué, aimé et rendu grâces avec toute la vigueur et la tendresse de leur âme. » Nous avons vu plus haut que le Seigneur, en acceptant les pains, rendait grâces à Dieu le Père; celle-ci reçut l'explication de cet acte : si quelqu'un accomplit pour la gloire de Dieu une bonne oeuvre, si peu importante qu'elle soit, s'il récite un Pater, un Ave ou un seul psaume pour lui-même ou pour le salut de l'Église, le Fils de Dieu acccpte cette offrande comme un fruit de sa très parfaite Humanité, rend grâces à Dieu le Père, bénit le fruit, le multiplie et le distribue à toute l'Église pour avancer le salut éternel des hommes.

4Chacun peut donc, pendant cette semaine, réciter cinq Pater en l'honneur des très douces plaies du Seigneur et, après les avoir baisées dévotement prier comme il a été dit plus haut, pour expier les péchés des membres de la sainte Église et suppléer à toutes les négligences. Après avoir avoir accompli cet acte, on pourra espérer obtenir de la miséricorde de Dieu une grâce analogue.
1. Quatrième dimanche de Carême : Réjouis-toi, Jérusalem

CHAPITRE XXII.
UTILITÉ DU SOUVENIR DE LA PASSION DU SEIGNEUR . DIMANCHE Judica 1.

1Le dimanche Judica, où l'on commence à honorer plus spécialement la Passion du Seigneur, comme elle venait de s'offrir tout entière à Dieu pour souffrir et accomplir en son âme et en son corps tout ce qui plairait à la divine volonté, le Seigneur parut accepter cette offrande avec une ineffable reconnaissance. Bientôt, sous l'influence divine, elle salua du plus intime de son coeur chacun des membres très saints qui, pour notre salut, supportèrent divers tourments pendant la Passion.

2Lorsqu'elle saluait un membre du Seigneur, il s'en échappait aussitôt une splendeur divine qui venait illuminer son âme, et dans cette splendeur elle recevait communication de l'innocence que le Christ avait acquise à son Église par la souffrance de ce membre. Lorsque tous ces membres sacrés l'eurent ainsi pénétrée de leur lumière et parée de leur innocence, elle dit: « O mon Seigneur, enseignez-moi à vous glorifier en célébrant votre sainte Passion avec cette innocence dont votre bonté toute gratuite a daigné m'enrichir ! » Le Seigneur répondit : « Considère souvent en toi-même, avec reconnaissance et compassion, l'angoisse qui me plongea dans une suprême agonie pendant laquelle, moi, ton Créateur et ton Maître, je prolongeai ma prière (Luc, xxii, 43); rappelle-toi cette sueur de sang dont j'arrosai la terre, sous la véhémence de mes désirs et de mon amour; et enfin confie-moi toutes tes oeuvres et tout ce qui te concerne en union avec cette soumission qui me faisait dire à mon Père: « Pater, non mea, sed tua voluntas fiat : Père, que votre volonté se fasse et non la mienne. » (Luc, xxii, 42).  Accepte la prospérité ou ladversité parce que c'est mon divin amour qui dispose toutes choses pour ton salut. Reçois avec reconnaissance la prospérité que mon amour condescendant accorder à ta faiblesse, afin que tu te souviennes de l'éternelle félicité et que tu apprennes à l'espérer. Reçois aussi l'épreuve, en t'unissant à cet amour paternel qui m'engage à te l'envoyer, afin que par elle tu puisses acquérir les biens de l'éternité. »

3Elle se proposa alors de saluer les membres du Christ dans le cours de cette semaine, par l'oraison :  Salvete delicata membra, etc. : Sauvez, membres délicats etc, et elle vit que cette résolution plaisait au Seigneur. Aussi n'hésitons pas à l'imiter afin de goûter une joie semblable.

4A la messe, comme on lisait ce passage de l'Évangile: « Dæmonium habes : tu es possédé du démon », elle fut profondément émue de l'injure faite au Seigneur, et ne pouvant supporter que le Bien-Aimé de son âme entendît d'aussi indignes outrages, elle s'efforça de leur opposer les expressions de sa tendresse : « Salut, perle vivifiante de la noblesse divine, dit-elle, salut, fleur immortelle de la dignité humaine, Jésus très aimable, mon suprême et unique salut ! » Le Seigneur, plein de bonté, voulut selon sa coutume la payer de retour et, s'inclinant vers elle, il la caressa et murmura à l'oreille de son âme ces très douces paroles : « Je suis ton Créateur, ton Rédempteur, celui qui t'aime ; je t'ai acquise dans les angoisses de la mort, au prix de toute ma béatitude. » En ce moment, tous les saints manifestèrent une profonde admiration pour l'ineffable condescendance du Seigneur envers cette âme et ils en bénirent Dieu avec une grande joie.

5Le Seigneur dit ensuite : « Au jugement rigoureux du jour de la mort, quand l'homme est en butte aux accusations des démons, je témoignerai une tendresse égale à celle que je viens d'avoir pour toi, à celui qui aura opposé, aux injures et aux outrages dont on m'accable sur la terre, les douces salutations que ton amour t'a inspirées. Je le consolerai par ces mêmes paroles : Moi, ton Créateur, ton Rédempteur, etc. Et si ces paroles inspirent aux saints du Ciel une si grande admiration, combien plus seront terrifiés et mis en fuite les ennemis de l'âme qui aura mérité de ma bonté divine une telle consolation au jour du jugement. »

6Efforçons-nous donc, avec toute l'affection de notre âme et de notre coeur, d'offrir au Seigneur des témoignages damour lorsque nous apprendrons qu'il a reçu quelque injure. Si nous ne pouvons le faire avec autant d'affection que celle dont nous parlons, offrons lui du moins la volonté et le désir de posséder un amour parfait, le désir et l'amour qui portent vers lui toute créature. Ensuite ayons confiance, car la généreuse bonté de Dieu ne méprise pas les humbles présents de ses pauvres, mais elle les accepte au contraire et les rend au centuple, selon les richesses de sa miséricorde et de sa douceur.
1. Dimanche de la Passion : Rends-moi justice, ô mon Dieu

CHAPITRE XXIII.

COMMENT ON PRÉPARE L'ARRIVÉE DU SEIGNEUR ET COMMENT ON LUI DONNE  LHOSPITALITÉ . DIMANCHE DES RAMEAUX

1Le saint jour des Palmes, tandis qu'elle était plongée dans la douceur des jouissances divines, elle dit au Seigneur : « Enseignez-moi, ô mou Bien-Aimé, comment je pourrai vous glorifier en allant au-devant de vous, ô mon Seigneur et mon Dieu, qui venez aujourd'hui souffrir la Passion pour mon salut. » Le Seigneur répondit : « Donne-moi une monture, une foule qui vienne avec joie au-devant de moi, une foule qui me suive en chantant mes louanges, une foule qui m'accompagne et me serve. La contrition de ton coeur me servira de monture, si tu confesses avoir souvent refusé de suivre la voix de la raison et n'avoir pas plus remarqué que ne le ferait un animal, tout ce que ma bonté opérait pour ton salut. Cette négligence a troublé mon calme et ma sérénité ; et tandis que j'aurais dû ne goûter en toi que des joies spirituelles, je me vois contraint par la justice de te purifier par des peines corporelles ou spirituelles ; de cette façon, je souffre pour ainsi dire en toi, parce que l'amour de la divine bonté me force à compatir à toutes tes souffrances. Lorsque tu m'auras fourni cette monture, je m'y assiérai assez commodément.

2« Tu me donneras une foule venant joyeuse au-devant de moi, lorsque tu me recevras avec l'amour de toutes les créatures et en union avec la tendresse qui m'amena à Jérusalem en ce jour pour le salut de tous. Tu suppléeras ainsi aux louanges, aux actions de grâces, à l'amour et aux hommages qu'on a omis de me rendre pour ce bienfait.

3« Donne-moi ensuite une foule qui me suive en chantant mes louanges. Pour cela, confesse que tu ne t'es pas assez efforcée de suivre les exemples de ma très sainte vie. Offre-moi une volonté si généreuse, que si tu pouvais engager tous les hommes à imiter de la manière la plus parfaite ma vie et mes souffrances, tu y emploierais volontiers toutes tes forces, pour ma gloire. Demande en même temps qu'il te soit donné, autant qu'il est possible à l'homme, de m'imiter avec un zèle ardent, spécialement par la vraie humilité, la patience et la charité, vertus que j'ai pratiquées au suprême degré pendant ma Passion.

4« Donne-moi enfin une foule qui m'accompagne et qui m'assiste, en confessant que tu ne m'as jamais servi avec la fidélité requise lorsqu'il fallait défendre la vérité et la justice. Aie le désir de travailler à ces deux grandes causes autant qu'il me plaira par tes paroles, tes actes, et demande-moi d'avoir à toute heure cette bonne volonté afin de procurer ma gloire. »

5Le Seigneur ajouta : « Si quelqu'un, au nom de l'univers, se donne à moi de ces quatre manières, je viendrai à lui avec tant de bonté qu'il en recueillera le fruit du salut éternel. »

6A l'heure de la communion, comme elle offrait son coeur au Seigneur, ce coeur parut se dilater par la charité comme si la cité de Jérusalem s'était ouverte tout entière à l'arrivée de son Dieu. Le Seigneur y entra sous la forme d'un homme dans tout l'éclat de la jeunesse , et sembla préparer un fouet à trois cordes. Ce fouet désignait l'oeuvre de notre rédemption. La première corde se composait des oeuvres de son corps très innocent ; la seconde, du généreux amour de sa très sainte âme ; la troisième, de la sublime perfection de la très haute Divinité : trois qualités qui se rencontrent en chaque oeuvre de JésusChrist. Or, le Seigneur toucha légèrement de ce fouet le plus intime de l'âme de celle-ci pour secouer toute la poussière de fragilité humaine et de négligence qui pouvait s'y trouver; puis il déposa ce fouet au milieu de son coeur. Et voici que ces trois cordes semblèrent former au Seigneur un trône très tranquille. Lorsqu'il s'y fut assis, chaque corde produisit une fleur pleine de vie : la première était la sublime perfection de la Divinité qui s'élevait derrière le Seigneur et se recourbait au-dessus de sa tête, pour lui fournir une ombre d'une agréable fraîcheur. Les deux autres fleurs s'élevaient à droite et à gauche, et exhalaient en sa présence leurs plus suaves parfums.

7A lhymne de Tierce, comme on chantait ces paroles : O Crux ave, spes unica, : Salut ô Croix, mon  seul espoir, elle offrit au Seigneur la dévotion de toutes celles qui le salueraient par ce verset aux sept heures canoniales. Alors le Seigneur, prenant la fleur du fervent amour de sa très sainte âme, la présenta à toutes les personnes dont la dévotion venait de lui être offerte, et, au contact de cette fleur, chacune reçut une lumière et une joie spirituelle. Elle dit ensuite: « Mon Seigneur, si ces personnes retirent un si grand fruit de cette dévotion, que leur donnerez-vous après la procession, où elles vous serviront avec un amour plus grand encore, et vous salueront avec un désir plus fervent? » Le Seigneur répondit : « Je leur donnerai le charme et l'attrait de ces trois fleurs, puisqu'elles doivent alors me présenter leur dévotion de trois manières diflérentes :
- Quelques-unes en effet, qui sont privées du don de la dévotion et désirent l'obtenir, me présenteront leur travaîl et leurs exercices extérieurs, et je les soulagerai en leur donnant la fleur qui a germé par le laborieux exercice de mon très saint corps.
- D'autres, qui goûtent avec abondance les douceurs de la dévotion, me présenteront l'affection de leurs désirs, et je les rafraîchirai par la fleur qui sort de l'ardent amour de ma très sainte âme.
- Quelques-unes enfin dont la volonté est unie à ma divine volonté, et qui, par cela même, ne font plus qu'un seul esprit avec moi, s'abandonneront tout entières à mon bon plaisir et seront à jamais embaumées par la fleur de ma très haute Divinité. »

8Après la procession, le convent s'inclina au chant du Gloria Laus : Gloire Louange, et se prosterna à ces mots : Fulgentibus palmis :Par les palmes triomphantes. Le Seigneur lui présenta alors la fleur des laborieux exercices de son très saint corps. Son but était de réjouir les soeurs, de les fortifier et de les conserver dans son service. Il insinuait aussi par là que les travaux manuels se trouvent ennoblis par les saints labeurs que lui-même a supportés.

9Une personne ayant invité celle-ci à manger un peu à cause de son extrême faiblesse, elle repoussa avec énergie lidée de rompre le jeûne avant d'avoir entendu le récit de la Passion du Seigneur. Cependant elle demanda l'avis de ce même Seigneur, et il lui dit : « Prends cette réfection, ma bien-aimée, en union avec l'amour par lequel moi ton Amant attaché à la croix, j'ai refusé de boire, après l'avoir goûté, le vin mêlé de myrrhe et de fiel qu'on me présentait. » Comme à ces paroles elle soumit sa volonté et rendit grâces à Dieu, le Seigneur lui présenta son Cur en disant : « Voici la coupe où se conserve le souvenir de cette parole : « cum gustasset, noluit bibere : lorsqu'il y eut goûté, il n'en voulut point boire. » (Matth., xxvii, 34.) Dans cette coupe je te présente le désir qui m'empêcha de boire ce breuvage afin de le réserver pour toi.. Tu peux maintenant le prendre avec sécurité, parce que en médecin expérimenté je l'ai goûté, et par cela même j'en ai fait pour toi une boisson salutaire. Ce vin mêlé de myrrhe et de fiel avait pour but d'accélérer ma mort ; mais comme j'avais le désir de beaucoup souffrir pour les hommes, je n'ai pas voulu y tremper mes lèvres. Toi au contraire, animée par un amour semblable, prends tout ce qui t'est nécessaire et profitable, afin de vivre plus longtemps pour me servir.

10« Dans cette coupe qui me fut offerte, considère trois choses. Elle contenait d'abord du vin : accomplis tous tes actes avec joie et pour ma plus grande gloire. Il s'y trouvait aussi de la myrrhe : reçois donc les soulagements avec intention de souffrir plus longtemps pour ma gloire ; c'est là le sens de la myrrhe qui préserve de la corruption. Enfin le fiel y était aussi mélangé, pour t'enseigner à demeurer volontiers sur la terre, privée des joies de ma douce présence, aussi longtemps qu'il me plaira. Quand les soulagements sont pris dans cette intention, ils ont pour moi le même effet que si un ami acceptait de boire tout le fiel présenté à son ami, et lui offrait en échange le nectar le plus exquis. »

11Ensuite à chaque bouchée de son repas, celle-ci redisait en son cur ce verset : « Que la vertu de votre divin amour m'incorpore tout entière à vous, O très aimable Jésus. » Lorsqu'elle buvait, elle disait cet autre verset : « Répandez et conservez en moi, ô très aimable Jésus, l'effet de cette charité qui dominait en vous si parfaitement qu'elle vous fit refuser le breuvage qui devait hâter votre mort, afin de souffrir davantage pour nous; qu'il pénètre toute ma substance et qu'il infiltre sa vigueur dans les puissances, les sentiments, les mouvements de mon âme et de mon corps pour votre gloire éternelle. » Elle demanda au Seigneur comment il accepterait cette pratique de la part d'une autre personne. Le Seigneur répondit : « A chaque bouchée qu'elle mangerait, j'estimerais l'avoir prise avec elle pour me nourrir et me rassasier; lorsqu'elle boirait, je semblerais boire avec elle un breuvage d'amour qui enflammerait et exciterait notre mutuelle tendresse. Et quand l'heure en serait venue, je lui ferais sentir la force de mon amour, dans la mesure de ma toute-puissance. »

12Ensuite comme on lisait dans la Passion : « emisit spiritum : il rendit l'esprit » (Matth, xxvii, 50), elle se prosterna en terre avec un grand amour et dit : « Me voici, ô Seigneur, prosternée de tout mon corps, et je vous demande, par cet amour qui vous a forcé à mourir, vous qui donnez vie à toute créature, de faire mourir en mon âme tout ce qui peut vous déplaire. » Le Seigneur répondit : « Exhale en ce moment, comme par ton souffle, tous les vices et toutes les négligences dont tu désires la mort en ton âme, et de par mon souffle divin aspire en toi tout ce que tu souhaites posséder de mes vertus et de ma perfection. Ce que tu auras exhalé maintenant, te sera pardonné sans aucun doute, et tu obtiendras l'effet salutaire de l'aspiration de mon souffle. Quand désormais tu travailleras à vaincre ces défauts déjà rejetés hors de toi, ou à obtenir les vertus que j'ai mises en germe dans ton âme, tu recueilleras le double fruit de la Passion que j'ai soufferte et de la victoire que tu as remportée. »

13Après le dîner, comme elle s'était étendue sur sa couche pour reposer ses membres fatigués, et moins pour dormir que pour se dérober à l'ennui de nombreuses visites, elle dit au Seigneur : « Voici, ô mon Dieu, qu'en mémoire de la très salutaire prédication que vous avez faite au temple durant ce jour, je m'éloigne de toute créature et désire être attentive à vous seul, ô mon Bien-Aimé, afin que vous parliez à mon âme ! » Le Seigneur répondit : « Comme la Divinité s'est reposée dans mon Humanité, de même elle trouve ses délices à se reposer dans ta lassitude. » Et comme celle-ci s'aperçut qu'on évitait de troubler son repos parce qu'on la croyait endormie, elle demanda au Seigneur si elle devait faire savoir qu'elle ne dormait pas, afin d'éviter cette gêne. Le Seigneur répondit : « Non, mais laisse-leur cette occasion de mériter par leur charité, car je serai si heureux de les récompenser » ; et il ajouta : « Voici deux points que je viens présenter à ta méditation ; en t'y exerçant, tu seras excitée à chercher des choses plus grandes encore : Considère que rien n'est plus utile à l'homme que de se fatiguer par des travaux qui puissent procurer à ma Divinité les délices du repos, et ensuite, d'aller jusqu'au prochain par les oeuvres de charité. » Vers le soir elle se rappela la condescendance du Seigneur qui, à la fin de ce jour, se retira à Béthanie chez Marie et Marthe, et elle fut tout enflammée du désir de lui donner l'hospitalité. S'étant donc prosternée aux pieds du crucifix, elle baisa avec amour la plaie du très sacré Côté, attira en elle tout le désir du Cur très aimant du Fils de Dieu, et supplia le Seigneur, par toute l'ardeur des prières qui sortirent jamais de son Cur très doux, de daigner descendre dans la pauvre hôtellerie de son indigne cur. Le Seigneur plein de bonté, qui se montre toujours prêt à écouter nos prières, daigna la favoriser de sa douce présence, et lui dire avec tendresse : « Me voici : que vas-tu me donner ? Oh ! dit-elle, qu'il soit le bien venu celui qui est mon unique salut, mon tout, mon seul vrai bien ! » Elle ajouta : « Hélas ! mon Seigneur, indigne que je suis, je n'ai rien préparé qui puisse convenir à votre majesté ; mais je vous offre tout ce que je suis, vous priant et vous conjurant de vouloir bien préparer vous-même en moi ce qui peut agréer davantage à votre divine bonté. » Le Seigneur répondit : « Si tu m'accordes cette liberté, donne-moi la clef qui me permette de prendre et de te remettre ensuite tout ce qui conviendra à mon bien-être et à ma réfection.-- Seigneur, dit-elle, quelle est cette clef ? -- C'est ta volonté propre », dit le Seigneur.

14Cette parole lui fit comprendre que si une âme désire offrir au Seigneur l'hospitalité, elle doit lui remettre la clef de sa volonté propre, s'abandonner à son bon plaisir et croire fermement que la divine bonté opérera son salut par tous les moyens possibles ; alors le Seigneur entre et accomplit dans ce cur et dans cette âme sa volonté pleine d'amour. Guidée ensuite par l'inspiration divine, elle récita comme de la part de tous ses membres, trois cent soixante-cinq fois cette parole de l'Evangile : « non mea, sed tua voluntas fiat : que votre volonté se fasse et non la mienne (Luc, xxii, 42), très aimable Jésus » ; et elle comprit que cette prière était agréable au Seigneur.

15Elle lui demanda de quelle manière il recevrait la dévotion d'une personne qui célébrerait la fête de ce jour avec les dispositions qu'elle avait elle-même indiquées 1, en se basant sur le livre d'Esther et sur ces paroles du cantique : « Egredimini, filiæ Jerusalem : Sortez, filles de Jérusalem, etc. » (Cantic. III, 11.) Le Seigneur répondit : « Mon divin Cur accepte avec une grande satisfaction cette manière de célébrer la fête, car dans la vie éternelle celui qui l'aura pratiquée recevra d'abord la récompense de toutes ses oeuvres. Ensuite je lui préparerai dans ma royale munificence un festin nuptial où il recevra plus d'honneurs, de joies et de délices que les autres invités, comme l'épouse au festin des noces jouit davantage de tous ces biens, quoique le roi, par égard pour elle, prodigue aux autres convives les présents de sa libéralité. »
1. Allusion à un poème que sainte Gertrude avait composé.

CHAPITRE XXIV.
GÉNUFLEXIONS ACCEPTÉES DE DIEU. FÉRIE IVe DE LA SEMAINE SAINTE.

1A la férie quatrième1, comme on entonnait la Messe : In nomine Domini, etc. : Au nom de Jésus, que tout genou fléchisse au ciel, sur terre et dans les enfers, celle-ci, dans toute l'affection de son cur, fléchit les genoux en l'honneur de ce nom sacré pour suppléer à la négligence qu'elle avait apportée dans la révérence due à Dieu. Elle vit que cet hommage était agréable au Seigneur,
- et fléchit une seconde fois les genoux au mot cælestium, pour réparer la négligence avec laquelle les saints qui règnent dans les cieux avaient pu célébrer ici-bas la divine louange. Aussitôt tous les saints se levèrent avec une grande reconnaissance, louèrent le Seigneur de ce qu'il avait accordé une telle grâce à cette âme et prièrent pour elle.
- Ensuite au mot terrestrium, elle fléchit les genoux pour suppléer à l'imperfection que l'Église a apportée et apporte encore dans la divine louange ; et le Fils de Dieu lui rendit avec joie tout le fruit de la prière que lui offre la sainte Église.
- A ce mot : et infernorum, elle fléchit encore les genoux pour suppléer à tout ce qu'avaient négligé les réprouvés qui sont maintenant en enfer. Alors le Fils de Dieu se leva, et se tenant devant son Père, il dit : « Ceci m'appartient en propre, ô Père, parce que vous avez remis tout jugement entre mes mains, et que j'ai condamné ces âmes aux tourments éternels par le juste arrêt de mon équitable vérité. C'est pourquoi je suis très honoré par l'expiation que cette créature vient de m'offrir. L'esprit humain ne peut saisir quelle récompense est réservée à cet acte; cependant je la garde pour l'avenir, lorsque cette âme sera capable de la recevoir dans la béatitude éternelle. »

2Pendant la lecture de la Passion, lorsqu'on fut arrivé à ces mots: « Pater, ignosce illis : Mon Père, pardonnez-leur », elle demanda au Seigneur de tout son cur, par ce divin amour qui l'avait porté à prier pour ses bourreaux, de daigner pardonner à tous ceux qui pouvaient l'avoir elle-même offensée. A ce moment les saints se levèrent en grande admiration et prièrent le Seigneur de lui remettre toutes les négligences qu'elle avait pu commettre en célébrant la fête de chacun d'eux, ou bien en ne leur rendant pas tous les honneurs possibles. A son tour, le Fils de Dieu se prosterna devant Dieu le Père, et offrit pour cette âme tout le mérite de sa très sainte vie, afin d'effacer les fautes de pensées, de paroles et d'actions qu'elle avait pu commettre contre la majesté divine.

3A ces paroles : Aujourd'hui vous serez avec moi dans le paradis, elle comprit qu'une âme qui fait pénitence au dernier moment de sa vie, a dû s'attirer cette grâce par quelque vertu pratiquée avec l'aide de Dieu durant le cours de son existence. Ce larron qui, réhabilité par une salutaire pénitence, entra le jour même au paradis, avait obtenu miséricorde parce que, tout en étant voleur et scélérat, il reculait toujours devant une injustice manifeste et la blâmait à l'occasion. C'est ce qu'il fit encore sur la croix, en reprochant à son compagnon les insultes qu'il adressait au Dieu de majesté, en s'avouant coupable et condamné avec justice. Ce fut par cette humble confession qu'il obtint miséricorde auprès de Dieu.
1.Mercredi saint.

CHAPITRE XXV.
DE L'OFFICE EN LA CÈNE DU SEIGNEUR.

1En la fête de la Cène du Seigneur, comme on chantait les Lamentations à Matines, elle se tint devant Dieu le Père et déplora, dans l'amertume de son cur, tous les péchés que l'univers entier avait commis par fragilité contre la Toute-Puissance divine. A la seconde Lamentation, elle se présenta devant le Fils de Dieu, regrettant tous les péchés d'ignorance qui avaient outragé son insondable Sagesse. A la troisième Lamentation, elle s'affligea en présence du Saint-Esprit de tous les péchés commis par la malice humaine contre sa Bonté. Ensuite, tandis qu'au verset Jesu Chrisle, etc., les jeunes filles1 chantaient Kyrie eleison, elle s'approcha du très doux Coeur de Jésus, le baisa avec amour au nom de toute l'Église, et obtint la rémission de tous les péchés commis par pensées, par désirs, par affections et volontés mauvaises. Au Christe eleison, elle imprima un baiser sur les lèvres bénies du Seigneur et lui demanda la rémission de tous les péchés commis par la langue. A la reprise du Kyrie eleison, elle baisa les mains vénérables du Seigneur et obtint la rémission de tous les actes coupables commis en général par les chrétiens. Ensuite, comme le peuple chantait cinq fois Kyrie eleison, à l'hymne Rex Christe 2, elle baisa à chaque strophe les cinq plaies vermeilles du Seigneur, pour obtenir la rémission de tous les péchés commis par les cinq sens. Tandis qu'elle se livrait à cette dévotion, cinq ruisseaux abondants jaillirent tout à coup des plaies sacrées, qui répandirent par toute l'Église une gràce salutaire et la purifièrent de tout péché : c'était l'obtention pleine et entière de ce que celle-ci avait demandé par les Lamentations, aussi bien que par les Kyrie eleison. En ces trois nuits chacun peut se livrer au même exercice et attendre les mêmes effets de la divine bonté, pourvu qu'il y apporte la ferveur requise.

2A Laudes, pendant le chant de l'antienne: Oblates est quia ipse voluit : Ofert parce quil la voulu, le Seigneur lui dit : « Si tu crois que j'ai été offert sur la croix à Dieu le Père parce que je l'ai ainsi voulu. crois aussi fermement que je désire encore m'offrir chaque jour pour tout pécheur avec autant d'amour que je me suis immolé pour le salut du monde entier. C'est pourquoi tout homme, bien qu'il se sente accablé sous l'énorme poids de ses crimes, doit espérer le pardon par l'offrande de ma Passion et de ma mort. Il est assuré d'obtenir le fruit salutaire de la rémission, car il n'existe pas sur la terre de remède plus efficace contre le péché, que le souvenir amoureux de ma Passion accompagné de la pénitence et dune foi sincère. »

3Pendant la lecture de l'évangile : Ante diem festum :avant le jour de la fête de Pâques, comme on arrivait à ces paroles: coepit lavare pedes discipulorum : il commença à laver les pieds de ses disciples, elle dit au Seigneur : « Hélas! mon Seigneur, puisque je suis indigne d'être lavée par vous, puissé-je au moins mériter qu'un de ces bienheureux Apôtres, dont vous, Dieu de l'univers, avez daigné laver les pieds, me purifie de toute souillure du péché, afin que je puisse recevoir dignement aujourd'hui le mystère de votre Corps et de votre Sang. » Le Seigneur répondit : « J'ai véritablement lavé et essuyé aujourd'hui tes souillures et celles des personnes qui, pour suivre tes avis, m'ont demandé de purifier et d'ordonner les sept affections de leur âme. » Elle reprit: « Hélas ! Seigneur, bien que j'aie enseigné cette pratique au prochain, et que je me sois proposé de la suivre moi-même, je l'ai négligée pour porter ailleurs mon attention. -- J'ai accepté ta bonne volonté, dit le Seigneur, car il convient à mon indulgence toute gratuite, d'avoir égard au désir d'une âme et de la récompenser largement, lorsque s'étant proposé avec sincérité d'accomplir une bonne oeuvre elle néglige de l'exécuter, ou par suite de la fragilité humaine, ou par un empêchement quelconque. »

4Au moment de communier, elle dit au Seigneur : « Je vous offre, ô mon Dieu, les voeux de toutes les personnes qui se sont recommandées à mes indignes prières. » Il lui répondit : « Tu as embrasé mon coeur d'autant de flammes d'amour que tu m'as présenté de personnes. -- Alors, veuillez m'enseigner, dit-elle comment je pourrai dignement prier pour toutes les âmes qui sont dans l'Église, et embraser davantage encore votre Coeur sacré. » Et le Seigneur répondit : « Si tu le désires, tu peux réaliser ce voeu en quatre manières:
1° loue-moi d'avoir créé les êtres à mon image et à ma ressemblance;
2° rends grâces pour les bienfaits que je leur ai accordés et ceux dont je les gratifierai encore;
3° gémis avec douleur sur tous les obstacles qui ont fait opposition au cours de ma grâce ;
4° prie pour toutes les âmes qui, selon les desseins de ma providence , se perfectionnent dans le bien afin de procurer ma louange et ma gloire. »

5Une autre fois, en la même fête de la Cène du Seigneur, elle s'était recueillie pour vaquer uniquement à Dieu, lorsque le Seigneur se manifesta à elle, tel qu'il était sur la terre en ce jour si proche de sa mort 3. Elle le vit, toute cette journée, dans l'abattement et les angoisses de la mort, car, étant la Sagesse éternelle de Dieu le Père, il savait d'avance ce qui devait lui arriver, et les souffrances à venir lui étaient présentes. Comme il avait reçu de la très pure Vierge sa mère une nature infiniment délicate, les craintes et les frayeurs l'accablèrent à toutes les heures de cette longue journée ; la pâleur de son visage, le tremblement de ses membres manifestaient les angoisses de la mort, dont il goûtait à chaque instant les amertumes. Celle-ci éprouva dans son âme le retentissement d'une telle douleur, et fut prise d'une si grande compassion que, si elle avait possédé la puissance de mille coeurs, elle l'eût épuisée tout entière en ce jour à compatir aux douleurs du Bien-Aimé de son âme. Elle sentit aussi que les battements violents de son coeur, provoqués par le désir, l'amour et l'angoisse de la mort, frappaient à coups redoublés le Coeur de Jésus si doux et si rempli de béatitude, et l'impétuosité de ces battements la dominaient à ce point qu'elle était près de défaillir. Le Seigneur lui dit alors: « Maintenant que je ne puis plus mourir, la souffrance ne m'atteint pas ; mais l'amour qui m'animait au temps de ma vie mortelle, lorsque je supportais dans mon corps les angoisses, les souffrances et les amertumes de la Passion et de la mort, je l'ai éprouvé aujourd'hui dans ton coeur, qui tant de fois a été pénétré de compassion au souvenir des douleurs que j'ai endurées pour le rachat de tous les élus. Aussi, pour récompenser la tendre compassion dont tu m'as entouré, et pour augmenter ton éternelle béatitude, je te donne tout le fruit de ma sainte Passion et de ma mort très précieuse. J'ajoute que dans tous les lieux où l'on adore aujourd'hui le bois de la Croix. instrument de mon supplice, ton coeur, en récompense de la compassion qu'il m'a si vivement témoignée, recevra comme ton âme le fruit de sa tendresse pour moi. De plus, je veux encore que toutes les causes pour lesquelles tu me prieras aient toujours un heureux succès. » Le Seigneur continua : « Toutes les fois que tu voudras prier à une intention, prends mon Coeur que je t'ai donné si souvent comme gage de notre mutuelle tendresse, et applique-le contre moi, en union de cet amour qui m'a fait prendre un coeur de chair pour opérer le salut des hommes. Par ce moyen, j'accorderai mes bienfaits à ceux que tu désires secourir : ce sera comme si l'on présentait à un riche son coffre-fort, dans lequel il pourrait trouver des présents destinés à ses amis. » Elle demanda ensuite au Seigneur : « De quel nom appeliez-vous votre Père, lorsque vous l'invoquiez durant votre agonie ? » Le Seigneur répondit : « Je l'appelais souvent de ce nom : « O integritas substantiæ meæ! 4 : O intégrité de ma substance ! »

6A la Messe, avant que le convent communiât et pendant le silence des mystères, le Seigneur Jésus lui apparut. non pas assis, mais étendu à terre comme s'il allait rendre le dernier souffle, et tellement privé de forces, qu'en le voyant elle fut émue jusqu'au fond de l'âme et sur le point de défaillir. Comme le Seigneur était dans cette extrême faiblesse, attendant que le convent vînt communier, elle aperçut, dans une admirable vision, le prêtre soulever le Corps sacré du Seigneur qui était cependant d'une taille dépassant de beaucoup la sienne, et porter ainsi celui qui non seulement le portait lui-même, mais qui porte encore toutes choses par la parole de sa puissance. (Hebr I. 3.) Elle comprit avec le sentiment d'une tendre affection, que cette extrême faiblesse manifestée par le Fils du Dieu tout-puissant exprimait la force victorieuse de son très doux amour. En effet, notre « Benjamin, aimable adolescent, se trouvait dans une sorte d'extase 5 » (Ps. 68). tant étaient grandes les délices qu'il éprouvait au moment de s'unir par la communion à des âmes qui lui étaient si chères. Il semblait privé de la vie par suite de cet excès d'amour, et ne pouvant user de ses forces, il se laissait manier et porter par les mains du prêtre.

7Dans une autre occasion elle reçut cette lumière : chaque fois que l'homme regarde avec amour et désir la sainte hostie qui contient sacramentellement le Corps du Christ, chaque fois il augmente ses mérites pour le ciel. En effet, dans la vision de Dieu, il goûtera autant de délices spéciales qu'il aura de fois sur la terre contemplé le Corps du Christ ou désiré au moins le voir 6.

-------------------------------------------

8On voit assez, par ce qui précède, qu'aux jours de fêtes ainsi qu'aux simples féries, elle s'appliquait avec amour aux choses de Dieu. Il faut ajouter cependant que la Passion du Seigneur était profondément fixée dans son âme : elle la contemplait avec un ardent amour et presque avec excès. Il semblait, à la voir sans cesse occupée de ce souvenir, qu'il fût un miel à sa bouche, une mélodie pour son oreille, une allégresse pour son coeur. C'est pourquoi la veille du Vendredi saint, à Complies, lorsqu'elle entendait le son de la tablette 7, tout son coeur était ému comme si on lui eût annoncé l'agonie de l'ami le plus fidèle, le plus cher, le plus intime et qu'elle se fût hâtée d'accourir hors d'haleine pour assister à son trépas. Elle s'efforçait de se recueillir en elle-même pour méditer la Passion du Seigneur et compatir avec tendresse aux souffrances de son Bien-Aimé, afin d'acquitter la dette de son très fidèle amour envers celui qui avait souffert pour elle. Tout ce jour, et même durant la sainte journée du samedi, son âme adhérait à l'âme de son Bien-Aimé au point qu'il lui devenait très difficile d'appliquer ses sens aux choses extérieures. Cependant, s'il s'agissait d'exercer les oeuvres de charité, elle avait alors toute sa liberté, et les accomplissait sans hésitation : preuve évidente que l'hôte qu'elle tenait étroitement embrassé dans la demeure de son âme était bien celui de qui Jean a dit : « Deus charitas est. Si diligimus invicem, Deus in nobis manet, et charitas in nobis perfecta est : Dieu est charité. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et sa charité en nous est parfaite. » (I Jean. IV, 8-12). Ainsi passait-elle la plus grande partie de ce saint jour et du samedi comme ravie hors de ses sens, et rien ne pourrait faire comprendre à l'intelligence humaine l'intime et très forte union de cette épouse avec son bien-aimé Seigneur : il lui était doucement et inséparablement attaché et s'était comme fondu en elle par suite de l'amoureuse compassion qu'elle avait ressentie pour les douleurs de son Époux. Que cette très haute contemplation ne puisse être traduite par des mots ou des images, cela n'est pas une imperfection, mais au contraire une très haute perfection. Saint Bernard nous le fait comprendre dans son commentaire sur le Cantique quand il explique ces paroles : « Murenulas aureas faciemus tibi : Nous vous ferons des chaînes d'or émaillées d'argent » (Cant.I,10). Il dit : « Lorsque se fait dans l'âme ravie en extase une lumière subite, qui brille comme divinement en elle avec la rapidité de l'éclair, il se présente je ne sais d'où, pour en tempérer l'éclat, ou pour en faire jaillir l'enseignement, des images prises dans les objets inférieurs et divinement adaptées à la portée de nos sens. A l'aide de ces images, ce pur et splendide rayon de vérité se voile en quelque sorte et devient supportable aux yeux de l'âme. Je crois que ce sont les saints anges qui forment en nous ces images : cela convient à leur ministère. Attribuons donc à Dieu ce qui nous arrive absolument pur et dégagé de tout fantôme d'images sensibles, et attribuons au ministère angélique ces images nobles et élégantes qui en forment comme le vêtement 8. »
9Il ne faut pas estimer comme une moindre faveur que Dieu daigne traiter directement avec l'âme, ni qu'il garde pur de toute image corporelle et comme sous le sceau dune étroite intimité, ce qui se passe entre cette âme et lui seul. C'est pour cette raison que bien des choses capables de fournir un récit lumineux n'ont pu être écrites dans ce livre.

10Mais pour que le lecteur, en cette fête solennelle, trouve un moyen de ranimer la ferveur de sa dévotion. nous recueillerons les quelques étincelles échappées de ce brasier qui brûlait avec tant d'ardeur au souvenir de la Passion de Jésus-Christ.

1. Ce mot puellæ désigne probablement ici encore les enfants élevées dans le monastère.
2. Il a été fait allusion à cette hymne au Livre III, chap. 45. A partir du xe siècle on chantait à la fin des Ténèbres (au lieu du verset: Christus factus est pro nobis, prescrit actuellement par le bréviaire romain) la litanie, c'est-à-dire Kyrie eleison, accompagnée de plusieurs tropes ou versets. On voit qu'à Helfta l'usage était de chanter l'hymne Rex Christe factor omnium et le peuple à chaque strophe donnait comme refrain Kyrie eleison. (On trouvera cette hymne à l'appendice. Note A.)
3. Le manuscrit de Vienne porte ici en marge: ex antiquiore codice : ce qui révèle lexistence d'un manuscrit qui n'est pas parvenu jusqu'à nous.
4. Pendant son agonie, le Christ invoque le Père: comme étant l'intégrité de sa substance. II n'éprouve pas de désespoir, parce que, comme Fils de Dieu, il a son principe dans le Père, et comme fils de l'homme il a en Dieu « et le mouvement et la vie », selon le mot de saint Paul (Act. xvi, 28). C'est à ce même principe que les âmes unies au Christ leur chef, doivent aussi recourir dans leur supréme douleur. (Note de l'édition latine.)
5 Allusion au verset : Ibi Benjamin adolescentulus in mentis excessu (Ps.LXII=68).
6. La suite de ce chapitre n'est pas écrite sous les dictée de Gertrude, mais par l'auteur de ce Livre IV°.
7.  Signal en usage dans les monastères, quand les cloches sont silencieuses.
8. Saint Bernard, Sermon XLI° sur le Cantique des cantiques.
 

CHAPITRE XXVI.
DU SAINT JOUR DU Parasceve1, OU VENDREDI-SAINT.

1Un jour de Vendredi-saint, à l'heure de Prime, comme elle rendait grâces au Seigneur de ce qu'il s'était abaissé jusqu'à comparaître devant le tribunal d'un païen, elle vit le Fils de Dieu plein de sérénité et de joie. Il était assis sur le trône royal auprès de Dieu son Père, qui lui témoignait une ineffable tendresse, pour tous les outrages et les blasphèmes qu'il avait supportés afin de nous sauver. Tous les saints, agenouillés avec respect devant le Fils de Dieu, lui rendaient grâces de les avoir préservés de la damnation éternelle en se laissant condamner à une mort cruelle.

2A ces paroles de la Passion : « Sitio : J'ai soif », le Seigneur présenta à celle-ci un calice d'or, destiné à recevoir les larmes de son amour. Elle sentit alors que son coeur, en quelque sorte liquéfié, était prêt à répandre des larmes. Elle les retint toutefois, autant par discrétion que pour ne pas dévoiler le secret de sa tendresse. et demanda au Seigneur si cette conduite lui était agréable. Alors un ruisseau très pur parut jaillir du coeur de celle-ci jusque dans la bouche du Seigneur, tandis qu'il lui répondait : « C'est ainsi que j'attire à moi les larmes de dévotion que l'on retient par un motif aussi pur. »

3A l'heure de Tierce, elle se sentit embrasée d'amour en se rappelant que le Seigneur avait été couronné d'épines à cette heure, cruellement flagellé, et que ses épaules fatiguées et sanglantes avaient été chargées d'une lourde croix. Elle lui dit : « O mon Bien-Aimé, pour répondre à l'amour que vous nous avez témoigné en supportant cette Passion à laquelle vous avez été si injustement condamné, je vous offre mon cur et je désire, depuis cette heure jusqu'à celle de ma mort, supporter l'amertume et la douleur de votre très-doux Cur et de votre corps immaculé ; et si, par suite de la fragilité humaine, ma mémoire perd un instant le souvenir de vos douleurs, accordez-moi de ressentir au cur une souffrance sensible qui réponde dignement à l'amertume de votre Passion. Le Seigneur répondit : « Ta bonne volonté et ta fidélité viennent de me satisfaire; mais, pour que je puisse trouver pleinement mes délices dans ton cur, donne-moi la liberté d'opérer et de garder en lui tout ce que je veux, sans déterminer si j'y verserai la douceur ou l'amertume. »

4On lut ensuite, dans la Passion, que Joseph enleva le corps de Jésus, et elle dit au Seigneur: « Votre très saint corps, ô Seigneur, a été donné à ce bienheureux Joseph ; et à moi, bien que j'en sois très indigne, qu'en sera-t-il donné? » Aussitôt le Seigneur lui présenta son très doux Cur sous la forme d'un encensoir d'argent, duquel montaient vers Dieu le Père autant de nuages d'encens parfumé, qu'il y a de peuples rachetés par la mort du Seigneur. Après le récit de la Passion, suivant les rites sacrés, on dit les oraisons pour tous les ordres de la sainte Église avec les génuflexions prescrites. Tandis que le prêtre chantait : Oremus dilectissimi, etc :Prions, frères bien-aimés, elle voyait ces prières se mêler pour ainsi dire à l'encens d'agréable odeur qui s'échappait du Cur divin, et s'élever avec lui.

5Cette union donnait aux prières de l'Église une splendeur magnifique et un parfum délicieux. Que chacun s'efforce donc de prier avec plus de dévotion en ce jour, pour la sainte Église, parce que la Passion de Jésus-Christ est ce qui donne le plus de valeur à nos prières aux yeux de Dieu le Père.

6Une autre fois, en ce saint jour, comme elle était encore plus doucement pénétrée du souvenir de la Passion du Seigneur, et désirait avec ardeur payer de retour l'amour de son Bien-Aimé, elle lui dit : «Enseignez-moi, ô mon unique espérance et vrai salut de mon âme, comment je pourrais au moins vous remercier un peu, pour toutes ces souffrances qui vous furent si cruelles et qui me sont à moi si salutaires. » Le Seigneur répondit:
 « Si quelqu'un renonce à son propre sens pour suivre l'avis d'autrui, il me dédommage de la captivité que j'ai subie, des liens et des injures que j'ai supportés au matin de ma Passion.
- Celui qui avoue humblement ses fautes, me dédommage de l'accusation portée contre moi par de faux témoins et de la sentence de mort qui suivit.
-. Celui qui impose des privations à ses sens compense la flagellation que j'ai endurée à la troisième heure.
- Celui qui se soumet à des supérieurs mauvais et exigeants, rend moins acérées les épines de ma couronne.
- Celui qui, après avoir été offensé, fait le premier les démarches pour obtenir la paix, allège le fardeau de ma croix.
- Celui qui se livre tout entier aux oeuvres de charité, me dédommage de l'extension violente de mes membres quand je fus crucifié à la sixième heure.
- Celui qui ne craint ni le mépris ni la souffrance lorsqu'il s'agit de retirer le prochain du péché, me paie la mort que j'ai soufferte à la neuvième heure pour le salut des hommes.
- Celui qui répond avec humilité aux insultes me dépose de la croix.
- Enfin, celui qui préfère le prochain à lui même, et le trouve plus digne de recevoir les avantages et les honneurs, celui-là me dédommage de ma sépulture. »

7Un autre jour de Vendredi-saint, comme elle priait le Seigneur avant de communier2, afin d'être dignement préparée, elle entendit ces paroles : « Je suis entraîné vers toi par un si grand désir, que rien ne pourrait me retenir. J'ai réuni en moi tout ce qui s'est accompli aujourd'hui dans l'Église en mémoire de ma Passion, par pensées, par paroles et par actions ; et maintenant j'ai hâte de déposer ces biens dans ton âme par le sacrement de mon Corps, et pour ton salut éternel. -- Je vous rends grâces, dit-elle au Seigneur; mais je voudrais que ce don me fût accordé de telle sorte que je puisse en faire part à d'autres, à ceux à qui il me plairait de l'offrir. » Le Seigneur lui répondit en souriant. « Et que me donneras-tu, ma bien-aimée, pour que je t'accorde cette faveur avec une si grande libéralité? -- Hélas ! mon Bien-Aimé, dit-elle, je n'ai rien qui soit digne de vous ; mais si j'avais tout ce que vous possédez, je sens que, je voudrais y renoncer entièrement et vous le donner avec assez de libéralité pour que vous puissiez à votre tour en faire don à qui il vous plairait. » Le Seigneur répondit avec bonté: « S'il est bien vrai que tu m'aimes assez pour agir de la sorte, tu dois être assurée que moi j'agirai ainsi à ton égard, mais dans la proportion où mon amour l'emporte sur 1e tien. » Elle ajouta : « Et quel mérite vous apporterai-je, lorsque vous daignerez venir à moi avec tant de générosité ? » Le Seigneur répondit: « Je te demande une seule chose : Viens à moi toute vide et disposée à recevoir ; car tout le bien qui pourra me plaire en toi, aura été un don de ma bonté infinie. » Elle comprit que ce vide est l'humilité par laquelle l'homme reconnaît n'avoir rien de lui-même et ne rien pouvoir sans un don gratuit de Dieu ; car tout ce qu'il peut faire, il doit le compter pour rien.

1. Signifie : Veille du Sabbat.
2. L'usage des fidèles était autrefois de communier le Vendredi-saint.

CHAPITRE XXVII.
DE LA RÉSURRECTION DU SEIGNEUR.

1En la nuit sacrée de la très glorieuse Résurrection du Seigneur, comme elle priait avant Matines avec grande dévotion, le Seigneur Jésus lui apparut plein d'éclat et de charmes, dans la gloire de sa divine majesté et dans la splendeur de son immortalité. Elle se prosterna humblement à ses pieds, l'adora avec amour et lui dit: «Epoux rempli de charmes, honneur et gloire des anges, vous avez daigné me choisir pour épouse, moi, la dernière de toutes les créatures; mon âme et mon cur n'ont soif que de votre honneur et de votre gloire, et je considère comme mes proches, vos amis les plus chers. Je vous demande donc, très aimé Seigneur, qu'à cette heure, pour honorer votre joyeuse résurrection, vous daigniez absoudre les âmes de tous ceux qui vous sont particulièrement chers. Pour obtenir cette grâce, je vous offre, en union de votre très innocente Passion, tout ce que mon cur et mon corps ont souffert par leurs continuelles infirmités. »

2Alors le Seigneur, avec une ineffable bonté, lui fit voir la multitude d'âmes qui venaient d'être délivrées de leurs peines, et lui dit : « Je les donne toutes en dot à ton amour. On verra éternellement dans le Ciel qu'elles ont été délivrées par tes prières, et devant tous mes saints, tu jouiras à jamais de cet honneur. » Elle dit alors : «Quel est le nombre de ces âmes ? » Le Seigneur répondit : « La science de ma Divinité en connaît seule le nombre. » Et comme elle comprit que ces âmes, bien que délivrées des peines, n'étaient pas encore en possession des joies éternelles, elle s'abandonna à la divine bonté, pour souffrir dans son corps et dans son âme tout ce que le Seigneur voudrait, afin d'obtenir pour elles la complète béatitude. Cette offrande fléchit le Seigneur, et, à l'heure même, ces âmes entrèrent en possession des joies du ciel. Quelques moments après, celle-ci, éprouvant une douleur au côté, se mit à genoux devant un crucifix. Le Seigneur attribua les mérites de cette souffrance aux âmes dont nous avons parlé, pour accroître leurs joies, et il leur dit : « Je vous présente cet hommage de dévotion que mon épouse m'a offert, afin qu'il mette le comble à votre éternelle béatitude ; à votre tour efforcez-vous de lui rendre honneur en lui accordant le don de vos prières. »

3Après cela, la ferveur de l'amour la pressant de nouveau, elle se mit à la disposition du Seigneur en disant: « Voici que dans mon extrême indignité, ô mon unique Ami, je me présente avec amour devant vous, Seigneur et Roi des rois. Je vous offre entièrement mon corps et mon âme, afin qu'ils vous servent tant que je vivrai, pour honorer votre adorable Résurrection. » Le Seigneur répondit : « Cette offrande de ta bonne volonté sera comme le sceptre de ma divine magnificence, et je men glorifierai à jamais devant la sainte Trinité et tous les saints, comme d'un présent reçu de ma bien-aimée. » Elle reprit : « O mon Seigneur, bien que ce soit par un effet de votre grâce que je vous consacre ma volonté, je crains toutefois, par suite de l'inconstance humaine, d'oublier mon offrande. » Le Seigneur répondit : « Peu importe, puisque ma main n'abandonnera pas le sceptre qui m'a été offert, mais que je le conserverai toujours comme un gage et un souvenir de ton amour pour moi. Et chaque fois que tu renouvelleras la même intention, ce sceptre se couvrira de belles fleurs et de pierres précieuses. »

4Tandis que, dans ce mouvement d'amour, elle appliquait toutes ses forces et animait tous ses sens, tant intérieurs qu'extérieurs, à se préparer pour chanter les Matines de la Résurrection, on commença l'Invitatoire Alleluia, et elle dit au Seigneur: « Enseignez-moi, ô le meilleur des maîtres, comment je puis vous louer par cet Alleluia répété si souvent aujourd'hui. » Le Seigneur répondit ; « Tu pourras m'exalter dignement en t'unissant aux louanges que la cour céleste m'adresse par cette même parole. » Et il ajouta : « Remarque que dans l'Alleluia on trouve toutes les voyelles, sauf la voyelle o qui exprime la douleur ; mais à sa place on redouble la première, c'est-à-dire la voyelle a.
- Loue-moi donc par cette voyelle a , t'unissant à la louange magnifique par laquelle tous les saints, en tressaillant d'allégresse, célèbrent la suave délectation que procure à mon Humanité déifiée, l'influx de ma Divinité. C'est cette Humanité qui est maintenant élevée à la gloire de l'immortalité, à cause des amertumes de la Passion et de la mort que j'ai subies pour le salut de l'homme.
- Par la lettre e loue ces inexprimables délices que procure à mes yeux la vue des pâturages fleuris de la suprême et indivisible Trinité.
- Par la lettre u loue ce charme ineffable qui flatte l'oreille de mon Humanité déifiée en écoutant les caressantes harmonies de la Trinité, toujours adorable, et les louanges incessantes que lui adressent les anges et les saints.
- Par la lettre i, loue cet air embaumé des plus agréables parfums, souffle très suave de la sainte Trinité, qui charme l'odorat de mon immortelle Humanité.
- Ensuite, par la voyelle a substituée à la voyelle o, loue l'incompréhensible, l'inestimable et magnifique épanchement de toute la Divinité dans mon Humanité déifiée, car cette Humanité devenue immortelle et impassible recueille de la main de Dieu, en échange de la souffrance corporelle qui pour elle n'existe plus, ce double et gracieux bienfait : l'immortalité et l'impassibilité. »

5Tandis que celle-ci continuait à réciter Matines, elle recevait à chaque psaume, à chaque répons ou à chaque leçon d'abondantes lumières accompagnées d'ineffables délices, qui convenaient aussi bien à la Résurrection du Seigneur qu'au mutuel amour et à la jouissance de l'union intime avec Dieu. Le récit de ces merveilles serait peut-être agréable au dévot lecteur, mais nous les garderons sous silence, ainsi que beaucoup d'autres choses, pour éviter la prolixité qui engendre l'ennui ; nous les confions à la divine bonté de laquelle ont procédé tous ces biens si largement accordés à l'élue du Seigneur.

CHAPITRE XXVIII.
EXAMEN DE L'OBSERVANCE RÉGULIÈRE. Deuxième férie 1.

1En la deuxième férie, comme elle priait le Seigneur avant de communier, de daigner suppléer par ce grand sacrement à toutes les négligences qu'elle avait commises contre la Règle, le Fils de Dieu la prit et la présenta à Dieu le Père : elle était revêtue de l'habit de la religion, et sa tunique semblait formée d'autant de parties qu'elle avait passé d'années dans la vie religieuse : la partie inférieure représentait la première année, la partie suivante la seconde, et ainsi de suite, jusqu'à l'époque où l'on se trouvait. Cette tunique s'étendait et se déployait de telle sorte qu'il n'y paraissait pas un seul pli, mais on distinguait en chaque année les jours et les heures. De plus, toutes ses pensées, ses paroles et ses actions, tant bonnes que mauvaises, s'y trouvaient inscrites à chaque jour et à chaque heure: pas une pensée, pas une parole, pas un acte n'était omis. On y voyait les intentions qui l'avaient déterminée, que ce fût la gloire de Dieu et l'avancement de son âme, la faveur ou le blâme des hommes. On remarquait encore si elle avait cherché son bien-être ou s'était mortifiée ; si elle avait agi par obéissance ou de son propre mouvement ; si parfois elle s'était fait illusion, estimant agir par obéissance, tandis qu'elle avait simplement fait approuver ses désirs par le supérieur ou lui avait adroitement extorqué un ordre, et ces actions d'obéissance paraissaient sur la tunique comme de petites pierres enchâssées dans l'argile, où elles tenaient à peine et semblaient prêtes à tomber.

2Mais lorsque le Fils de Dieu eut prié pour elle et qu'il eut offert à Dieu le Père sa vie très sainte et très parfaite, cette tunique parut recouverte d'une lame de l'or le plus fin et le plus brillant. A travers cette lame d'or transparente comme le cristal, on distinguait parfaitement les pensées, les paroles, les actes, les intentions, les volontés et les dissimulations qui pouvaient lui être imputées. On voyait si elle avait agi sciemment ou avec négligence, de bon gré ou de force, en tout temps et à toute heure. Dans cette lumière de l'infaillible vérité, le moindre grain de poussière, le plus petit point ne pouvait échapper, ni à Dieu, ni aux habitants du ciel. Cette vision lui fit connaître que pendant les siècles éternels, Dieu et tous les saints voient de cette manière l'état de chaque élu.

3Quant à cette parole que Dieu dit par la bouche du prophète : « In quacumque hora conversus fuerit peccator 2, etc. : A quelque heure que le pécheur se convertisse », on doit la comprendre ainsi : le Seigneur ne jugera plus les péchés effacés par une digne pénitence, mais toutes les taches de nos fautes apparaîtront à jamais en nous pour la louange et la gloire de cette très douce miséricorde, qui pardonne avec tant de bonté aux curs repentants, et nous prodigue ses bienfaits comme si nous ne l'avions jamais offensée. De même toutes les bonnes oeuvres que nous avons faites pour l'amour et la louange de Dieu s'épanouiront éternellement à la gloire de Celui qui nous a donné la grâce et le secours pour les accomplir, afin d'accroître notre béatitude. Aussi, nous louerons les uns pour les autres, et nous aimerons à jamais ce Dieu qui vit et règne dans la Trinité parfaite et opère toutes choses en tous.
1. Lundi de Pâques
2. Is., xxx, 15. Tel qu'il est cité par plusieurs Pères conformément aux Septantes. Ezéchiel. xviii. 21, et xxxiii. 12, a le même sens en d'autres termes.

CHAPITRE XXIX.
DU RENOUVELLEMENT DU MARIAGE SPIRITUEL. Troisième férie 1.

En la troisième férie, comme elle devait encore communier, elle désira que par ce sacrement vivifiant, le Seigneur daignât renouveler en son âme le mariage spirituel qui l'unissait à lui par la foi et par la religion, aussi bien que par l'intégrité de la pureté virginale. Le Seigneur lui répondit avec une douce bonté: « Je le ferai assurément. » Et s'inclinant, il l'attira à lui dans une douce étreinte et donna à son âme un baiser très doux. Par ce baiser il renouvela en elle l'opération intérieure de l'esprit, tandis que par la douce étreinte il semblait avoir imprimé sur sa poitrine un joyau brillant orné de pierres précieuses et de magnifiques émaux. C'est ainsi qu'il répara sa négligence dans les exercices spirituels.
1. Mardi de Pâques.

CHAPITRE XXX.
DE LA FÉCONDITÉ SPIRITUELLE. Quatrième férie 1.

En la quatrième férie, elle demanda au Seigneur de la rendre féconde en toutes sortes de bonnes oeuvres par la réception de son Corps sacré. Le Seigneur répondit : « Je te ferai certainement porter des fruits en moi-même, et par toi j'en attirerai plusieurs à mon amour. »

Elle reprit : « Seigneur, comment pourrez-vous en attirer d'autres par une âme aussi indigne que la mienne? J'ai déjà perdu en grande partie le don que j'avais autrefois de parler et d'instruire. » Le Seigneur lui dit : « Si tu avais encore le don de la parole, tu attribuerais peut-être à ton éloquence cette facilité avec laquelle tu attires les âmes à moi. Je t'en ai privée en partie pour t'apprendre que ce pouvoir ne vient pas de toi. mais qu'il t'est donné par une grâce spéciale. » Le Seigneur ouvrit alors sa bouche très sainte et attira le souffle en -disant: « Comme je viens d'aspirer mon souffle, ainsi j'attirerai vers moi tous ceux qui, pour mon amour, se porteront vers toi, et je les ferai avancer de jour en jour dans la perfection. »

. Mercredi de Pâques.
 
 
 
 

CHAPITRE XXXI.
COMBIEN IL EST UTILE DE CONFIER NOS OEUVRES A DIEU.

En la cinquième férie1, comme on lisait que la bienheureuse Marie-Madeleine regarda dans le sépulcre et qu'elle y vit deux anges, celle-ci dit « Où est, Seigneur, le monument dans lequel je dois regarder pour y trouver des consolations ? » Alors le Seigneur lui montra ouverte la plaie de son côté. Comme elle s'inclinait pour regarder à l'intérieur, au lieu de voir deux anges, elle entendit deux paroles la première: « Tu ne pourras jamais être séparée de moi » ; la seconde : « Toutes tes oeuvres me sont souverainement agréables. » Elle fut très étonnée, car elle se trouvait très imparfaite et croyait ses actes blâmables à cause des défauts cachés qu'elle y découvrait souvent. Elle se demandait donc avec hésitation comment les oeuvres de sa vie pouvaient plaire à cette très lumineuse et divine science qui voit mille défauts là même où lil humain en découvre à peine un seul. Le Seigneur répondit: « Si tu avais en ta possession quelque objet avec le savoir et le pouvoir de l'améliorer sans peine et de le rendre ainsi agréable à tous, tu ne négligerais évidemment pas de le faire. De même, je semble tenir dans ma main les oeuvres que tu as coutume de me confier, et comme de par ma toute-puissance et mon insondable sagesse j'ai tout pouvoir et toute science, mon amour infini prend aussi ses délices à corriger tous tes actes pour qu'ils me plaisent ainsi qu'à tous les habitants des cieux. »
1. Jeudi de Pâques.

CHAPITRE XXXII.
OCTAVE DE LA RÉSURRECTION DU SEIGNEUR 1. COMMENT ELLE REÇUT LE SAINT-ESPRIT.

1En l'octave du Dimanche de la Résurrection, comme on lisait dans l'Évangile que le Seigneur donna le Saint-Esprit à ses disciples en soufflant sur eux, elle pria dévotement le Seigneur de lui communiquer aussi cet Esprit plein de douceur. Il répondit : « Si tu désires recevoir le Saint-Esprit, il faut auparavant qu'à l'exemple des disciples, tu me touches le côté et les mains. » A ces paroles elle comprit que celui qui désire recevoir le Saint-Esprit doit d'abord toucher le côté du Seigneur, c'est-à-dire, considérer avec reconnaissance l'amour du Coeur de Dieu, car c'est par son amour que Dieu nous a prédestinés de toute éternité pour être ses fils et les héritiers de son royaume ; et c'est encore par cet amour qu'il nous comble de bienfaits infinis, malgré notre indignité et notre ingratitude. Il faut aussi toucher les mains du Seigneur, c'est-à-dire se rappeler avec reconnaissance les ceuvres accomplies pour notre rédemption, rédemption à laquelle le Seigneur a travaillé avec amour pendant trente-trois années, principalement par sa Passion et par sa mort. Lorsque, à ces souvenirs, l'homme se sentira brûler d'ardeur, qu'il offre son coeur pour l'accomplissement du bon plaisir divin, en union de cet amour par lequel le Seigneur a dit: Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie.(Jean. xx. 21.) Il devra encore ne vouloir et ne désirer que la volonté divine, et se montrer prêt à accomplir et à souffrir tout ce que Dieu ordonnera. Celui qui aura agi de la sorte recevra le Saint-Esprit, dans les sentiments qu'éprouvèrent les disciples, lorsqu'il leur fut communiqué par l'insufflation du Fils de Dieu.

2Alors le Seigneur souffla sur elle et lui donna aussi le Saint-Esprit en disant : Recevez en vous le Saint-Esprit ; les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez. (Jean. xx. 22.) Elle dit : « Seigneur, comment cela peut-il se faire, puisque le pouvoir de lier et de délier n'appartient qu'aux prêtres ? » Le Seigneur répondit: « Lorsque, guidée par mon Esprit, tu jugeras que quelqu'un n'est pas coupable, moi aussi je l'estimerai innocent2 ; et celui que tu jugeras coupable, le sera également à mes yeux, parce que je parlerai par ta bouche. -- Seigneur, dit-elle, comme vous avez daigné m'accorder souvent ce don, qu'est-ce que j'obtiens de plus maintenant que vous me le concédez de nouveau ? » Le Seigneur répondit: « Celui qui après avoir été diacre est ordonné prêtre, ne perd pas pour cela la qualité de diacre, mais il reçoit l'honneur plus grand du sacerdoce. De même, lorsqu'un don est réitéré à une âme, il se trouve comme affermi en elle, et sert à augmenter sa béatitude.»
1. Dimanche Quasimodo : Comme des nouveau-nés
2. Voir au Livre I, chap. 16.

CHAPITRE XXXIII.
DE LA LITANIE MAJEURE AU JOUR DE SAINT MARC.

Le jour de saint Marc l'Évangéliste (25 avril), tandis que le convent faisait la procession en chantant les litanies, le Seigneur Jésus apparut à celle-ci sur le trône de sa majesté. Il était couvert d'autant de joyaux précieux qu'il y avait de saints régnant avec lui dans le ciel. Pendant la litanie, chaque fois qu'on invoquait le nom d'un saint, celui-ci se levait aussitôt avec une grande joie et, fléchissant les genoux devant le Seigneur, il touchait sur les vêtements divins le joyau qui le représentait. Aussitôt on voyait apparaître sous la main du saint le nom des personnes qui avaient imploré son secours. Ceux qui avaient prié avec attention et dévotion voyaient leurs noms écrits en lettres d'or ; des lettres noires désignaient ceux qui avaient prié comme par manière d'acquit. Quant aux personnes qui avaient chanté les litanies avec ennui et distraction, on pouvait à peine déchiffrer leurs noms écrits en caractères obscurs et nuageux. En voyant sur les vêtements du Seigneur les noms des personnes qui avaient invoqué les saints, elle reçut cette lumière : les saints que nous invoquons prient pour nous, leur prière se réfléchit en Dieu comme un perpétuel mémorial de sa miséricorde à notre égard, et engage sans cesse le Seigneur à prendre pitié de nos misères. De la même manière, si nous invoquons un saint avec une affection et une dévotion spéciales, aussitôt ce saint voit se réfléchir en lui la lumière du joyau précieux qui le représente sur le vêtement du Seigneur, avec l'impression du nom de la personne qui l'a prié. Cette vue le provoque sans cesse à demander pour ceux qui le prient le salut et la vie éternelle.
 

CHAPITRE XXXIV.
SAINT JEAN DEVANT LA PORTE LATINE.

1En la fête de saint Jean devant la porte latine (6 mai), le bienheureux Jean lui apparut, et la consola avec une grande tendresse en disant : « Que l'affaiblissement des forces de ton corps ne t'afflige pas, ô épouse choisie de mon Seigneur, car tout ce que l'on souffre en ce monde est peu de chose et passe rapidement quand on le compare à ces délices éternelles dont nous jouissons dans le ciel, nous qui sommes déjà béatifiés. Dans peu de temps tu les posséderas avec nous ; tu seras comme l'un de nous, lorsque, entrée dans la chambre nuptiale de l'Époux tant aimé, si longtemps attendu, appelé par des voeux si ardents, tu le posséderas enfin au gré de tes désirs. » Il ajouta : « Souviens-toi que moi, le disciple que Jésus aimait vraiment, j'avais beaucoup plus que toi perdu mes forces corporelles et la vigueur de mes sens, à la fin de ma vie terrestre ; cependant, quand les fidèles pensent à moi, ils me voient plein de grâce et de jeunesse, et presque tous ressentent pour moi une dévotion spéciale. De même, après ta mort, ta mémoire refleurira dans le coeur de plusieurs, et elle attirera vers Dieu un grand nombre d'âmes qui prendront en lui leurs délices 1. »

2Elle exprima alors à saint Jean sa crainte de souffrir un détriment spirituel, parce qu'elle n'avait pas toujours un confesseur à sa disposition, et qu'elle oubliait ensuite par faiblesse d'accuser des fautes légères. Saint Jean la consola avec bonté : « Ne crains pas, ma fille, dit-il, car il est certain que tu aurais la bonne volonté de confesser tous tes péchés si tu trouvais un confesseur. Aussi toutes les imperfections dont tu oublies de t'accuser brilleront sur ton âme comme des pierres précieuses, et tu apparaîtras pleine de grâce devant tous les habitants de la cour céleste. »

3Pendant la Messe, elle méditait avec reconnaissance tout ce qui est écrit des dons accordés à saint Jean en raison de son intimité particulière avec le Seigneur. Mais lorsqu'on chanta la séquence : Verbum Dei Deo natum 2 : Verbe de Dieu né de Dieu, elle interrompit ses pensées pour faire attention aux paroles chantées en l'honneur du saint. Le bienheureux Évangéliste lui apparut alors comme assis à sa droite. Il lui défendit d'abandonner sa méditation, et lui obtint la merveilleuse faveur de la continuer, et de recevoir en même temps des lumières spéciales à chaque parole de la prose.

4Comme on chantait: « Audiit in gyro sedis : Il entendit autour du trône », elle dit à saint Jean : « Oh ! quelles joies vous avez goûtées lorsque Dieu vous a élevé à de telles hauteurs ! » Il répondit : « Tu dis vrai. Mais sache que je goûte encore plus de bonheur à te voir méditer ces paroles, et rendre grâces à mon bien-aimé Seigneur pour la grande condescendance qu'il a eue envers moi 3. » Or, il était assis familièrement auprès d'elle, ressentant ce qu'elle ressentait, jusqu'à ce qu'on en vint au chant de ce verset: « Iste custos Virginis : Ce gardien de la Vierge ». Alors il parut élevé, jusqu'au glorieux trône de Dieu, revêtu d'un admirable éclat, et il reçut les hommages d'affection de tous les habitants des cieux. Il goûta ensuite des délices inexprimables à ces douces paroles qui suivaient : « Coeli cui palatium : Le palais du ciel s'ouvre devant lui, etc. »

1. La mémoire de la bienheureuse Gertrude après avoir été presque perdue pendant deux cents ans a refleuri dans toute lEglise d'une manière admirable pour le bien d'un grand nombre, selon la prophétie de saint Jean (Note de l'édition latine.)
2. Voir dans ce Livre, chap. 4, note 1.
3. Eusèbe Amort pense que ceci doit s'entendre de l'éternelle béatitude de saint Jean, et, selon sa coutume il soulève une vaine difficulté : « Qui peut croire, dit-il, que saint Jean se réjouisse plus d'un acte transitoire de vertu de sainte Gertrude que de sa propre gloire ? » Il faut lire toute la strophe qui dit : Audiit in gyro sedis qui psallant cum citharoedis quater seni proceres, et on verra qu'il est question de ce que saint Jean relate dans l'Apocalypse (IV. 10) et qu'il contempla, étant encore en ce monde. (Note de l'édition latine.)
 
 

CHAPITRE XXXV.
PRÉPARATION A LA FÊTE DE L'ASCENSION.

1Avant la célèbre fête de l'Ascension, elle salua les plaies bénies du Seigneur Jésus en récitant cinq mille quatre cent soixante-six fois1 ce verset : « Gloire à vous, ô très douce et très bénigne, très noble et très excellente, ô très joyeuse et très glorieuse, ô resplendissante et toujours tranquille Trinité, pour les plaies vermeilles de mon unique Bien-Aimé ! » Le Seigneur Jésus lui apparut alors. Sa beauté surpassait celle de tous les anges et chacune de ses plaies était ornée d'une fleur d'or. II avait un visage plein de bonté, et la saluant à son tour par d'aimables paroles, il lui dit : « A l'heure de ta mort, je me montrerai à toi plein de charmes et de beauté, dans cette gloire et cette splendeur que tu vois aujourd'hui. Je couvrirai tes péchés et tes négligences d'un ornement semblable à celui dont tes prières ont décoré mes plaies, et cette faveur sera aussi accordée à tous ceux qui salueront chacune de mes plaies avec la même dévotion et les mêmes prières. »

2Le dimanche avant l'Ascension, à l'heure de Matines, elle se leva promptement pour réciter l'office et donner ensuite plus de temps à l'oraison. Elle désirait jouir du Seigneur avec plus de joie et de liberté et lui offrir amoureusement l'hospitalité dans son cur pendant les quatre jours qui précèdent l'Ascension. Elle avait achevé la cinquième leçon, lorsqu'elle vit une autre infirme qui n'avait personne pour réciter les Matines avec elle. Son cur rempli de charité fut ému de pitié : « Vous voyez, ô Seigneur, dit-elle, que j'ai dépassé mes forces en récitant seule ces Matines, néanmoins, parce que je désire vous donner l'hospitalité en ces jours, ô Dieu de charité, et que je m'y suis, hélas ! peu préparée cette semaine par la prière et la pratique des vertus, je veux maintenant, en cette charité qui est vous-même, recommencer l'office avec cette sur, pour votre gloire et pour suppléer à ma misère. » Comme elle le récitait, le Seigneur, réalisant la parole qu'il avait dite : Jétais malade et vous m'avez visité; et cette autre : Ce que vous avez fait au plus petit des miens, vous l'avez fait à moi-même (Matth. xxv. 36. 40), lui donna sur l'heure de si grands témoignages de tendresse que la parole est impuissante à les traduire, et que les sentiments de l'homme ne peuvent les comprendre. Pour essayer toutefois d'en dire quelque chose, il lui sembla, disait-elle, voir le Seigneur Jésus dans la gloire suprême. Il était assis à une table délicieusement servie et distribuait non seulement les paroles, mais encore chaque lettre lue dans cet office. C'étaient comme des dons inestimables et ineffables, des joies et des récompenses éternelles accordées aux habitants du ciel, de la terre et aux âmes du purgatoire. Chaque parole des psaumes, des leçons et des répons répandait dans l'âme de celle-ci la douce et suave lumière de la science divine et la remplissait de délices spirituelles. Ces faveurs étaient nombreuses, mais elle n'en put redire que peu de chose, à cause même de leur surabondance.

3Pendant le psaume : Ad te, Domine, clamabo, au verset : Seigneur, sauvez votre peuple et sauvez votre héritage (Ps. xxvii en latin, 28 en français), elle demanda au Seigneur une grâce de bénédiction pour toute l'Église, et il lui répondit : « Que veux-tu que je fasse, ô ma bien-aimée? car je me suis mis avec amour en ta puissance, comme sur la croix je me suis fait l'esclave des ordres de mon Père. Je ne pouvais descendre de la croix, puisque ce n'était pas sa volonté ; et de même je ne puis maintenant vouloir autre chose que ce qui plaît à ton amour. Tu peux donc, par la puissance de ma Divinité, distribuer largement à chacun tout ce que tu désires.»

4Pendant les Matines elle jouit de ces consolations et de bien d'autres encore. Comme elle prenait ensuite son repos sur sa couche, le Seigneur lui dit avec une douce bonté : « Celui qui s'est fatigué en pratiquant les oeuvres de charité repose à bon droit sur la paisible couche de l'amour. » Après avoir dit ces mots, il la combla de ses divins embrassements et l'appuya sur sa poitrine, comme sur le doux lit nuptial de la charité. Elle vit alors s'épanouir comme sortant des profondeurs intimes du Cur divin, l'arbre de la charité : il était d'une forme magnifique, orné de branches et de fruits, couvert de feuilles brillantes comme les étoiles. Cet arbre, déployant et étendant ses rameaux, enveloppa bientôt la couche où reposait cette âme et la réconforta par le parfum de ses fleurs et la saveur de ses fruits délicieux. De la racine du même arbre s'échappait une source très pure, dont les eaux jaillissaient à une grande hauteur pour retomber ensuite vers cette même source et procurer à l'âme le plus doux rafraîchissement. Or, elle vit que cette source représentait la douceur de la Divinité suprême, dont toute la plénitude habite corporellement dans la sainte Humanité de Jésus-Christ (Coloss. II. 9), et dont l'incompréhensible suavité charme tous les élus.

5A la Messe où elle devait communier, elle exposa à Dieu la misère de son âme, comme un ami découvre sa pauvreté à l'ami qui pourra lui donner de grands biens. Elle lui demanda qu'au jour de sa glorieuse Ascension, il obtienne pour elle de Dieu le Père le pardon de toutes ses négligences et de toutes ses fautes. Le Seigneur lui fit cette réponse favorable : « Tu es cette aimable Esther, dont la beauté a tant de charmes à mes yeux : demande ce que tu voudras et je te le donnerai. » Elle pria alors pour les personnes qui lui étaient recommandées, et pour d'autres qui lui avaient rendu quelques services. Le Seigneur, s'inclinant vers elle avec tendresse, parut la couvrir tout entière de son manteau et imprimer, comme à la dérobée, un baiser sur son front. A l'instant même, elle eut conscience d'avoir contracté la veille une légère souillure, en acceptant avec un sentiment trop humain un service qu'on lui avait rendu. Elle dit au Seigneur: « Hélas! Seigneur, pourquoi permettez-vous qu'on ait tant d'égards pour moi et qu'on me respecte de la sorte, lorsque vous, Seigneur et Maître de toutes choses, avez voulu paraître sur la terre comme le dernier des hommes ? N'êtes-vous pas aussi glorifié lorsque vos élus sont méprisés et vilipendés en ce monde, puisqu'ils partageront alors davantage votre triomphe dans le Ciel? » Le Seigneur répondit: « J'ai parlé par le prophète : Jubilate Deo omnis terra ; et : Date gloriam nomini ejus. (Ps. LXV.) : Acclamez Dieu toute la terre, rendez gloire à son nom (Ps 46). Plusieurs ayant mieux compris cette parole, ils te témoignent une affection spéciale, et te regardent avec bienveillance ; moi, en retour, je les sanctifie, je les prépare à recevoir ma grâce, et ils deviennent ainsi agréables à mes yeux. » Elle ajouta : « Seigneur, qu'adviendra-t-il de moi, si les souillures que je contracte sont le moyen de leur sanctification? -- Je prends plaisir, dit le Seigneur, à employer des couleurs ternes ou brillantes pour mettre de la variété sur tes ornements d'or, c'est-à-dire sur la grâce que j'ai déposée dans ton âme. » Cette expression ternes lui fit comprendre que si l'homme se souvient d'avoir reçu les bienfaits de ses semblables avec des sentiments trop humains, qu'il le regrette et s'en humilie, cette humilité le rend agréable à Dieu, de même que le noir fait mieux ressortir l'éclat de l'or. Quand le Seigneur parla de couleurs brillantes, elle vit que si l'on éprouve de la reconnaissance pour les bienfaits de Dieu, ou pour le bien que les hommes nous ont fait à cause de Dieu, on prépare son âme à recevoir et à garder n'importe quel don du Seigneur.

6En la seconde férie2, elle confessa au Seigneur, avec la dévotion dont on a parlé, les fautes de tous les pécheurs du monde. Puis elle vint trouver la malade dont il a été question, l'assista au delà de ses forces et offrit cet acte de charité au Seigneur pour le glorifier et réparer les péchés qui se commettent dans le monde entier à l'encontre de ses divines volontés. Alors il lui sembla qu'avec un lien d'or, symbole de la charité, elle enserrait une multitude immense d'hommes et de femmes et les amenait au Seigneur. Le Seigneur bon et miséricordieux montrait une joie ineffable en acceptant cette offrande : il ressemblait à un roi qui verrait tous ses ennemis, amenés devant lui comme captifs par un de ses favoris, et leur accorderait la paix après avoir reçu la promesse d'un fidèle service.

7En la troisième férie, pendant la Messe, elle exposa au Seigneur, de la même manière, les défauts et les imperfections de tous les justes et le pria de daigner les rendre parfaits en sainteté par le moyen qui lui agréerait le plus. Le Seigneur étendit la main et les bénit tous ensemble en les marquant du signe de sa croix victorieuse. Sous l'influence de cette bénédiction salutaire, une douce rosée vint rafraîchir les curs de tous les justes et les fit en quelque sorte refleurir, comme des roses ou d'autres fleurs qui s'épanouissent aux rayons du soleil.

8En la quatrième férie, elle pria le Seigneur, à l'élévation de l'hostie, pour les âmes de tous les fidèles défunts, afin qu'il daignât les délivrer de leurs peines, au jour de sa joyeuse Ascension. Le Seigneur parut plonger au milieu du purgatoire une baguette d'or munie d'autant de crochets qu'il recevait de prières pour ces âmes. Chacun des crochets retirait quelques âmes de ce lieu de souffrances pour les placer dans les riantes prairies de l'éternel repos. Par cette vision, celle-ci comprit que si plusieurs personnes s'unissent par charité afin de prier pour les âmes du purgatoire, elles peuvent délivrer un très grand nombre de celles qui durant leur vie ont pratiqué davantage les oeuvres de charité.

9Une autre fois, pour saluer le Seigneur par chacun des membres de son corps, elle avait récité deux cent vingt-cinq fois ce verset : « Je vous salue, Jésus, Époux plein de charmes, je vous salue et je vous loue dans la joie de votre Ascension. » Il lui sembla que chaque verset était présenté au Seigneur sous la forme d'un mélodieux instrument de musique, qui le réjouissait en jouant devant lui et chantant ses louanges, comme les ménestrels viennent jouer et chanter aux banquets des princes. Le Seigneur parut accepter avec bonté cet hommage. Elle reconnut aussi que les versets récités avec une plus grande dévotion produisaient une symphonie très agréable, tandis que les versets dits avec moins de ferveur ne rendaient qu'un son triste et voilé.

1. Voir au Livre de la grâce spéciale. Livre I, chap. 35, et Livre VII, chap. 8, où il est dit que le nombre des blessures reçues par Notre Seigneur à la flagellation est de 5466.
Il aurait été révélé à Ste Brigitte, vers 1350, que le nombre total de plaies du Seigneur serait de 5480, chiffre qui est exactement égal à 15 x 365,1/3, soit les 15 oraisons de Ste Brigitte fois le nombre moyen de jours de lannée.(Note du numériseur)
2. Ce jour et les deux suivants désignent les Rogations.
 
 

CHAPITRE XXXVI.
DU JOUR SOLENNEL DE L'ASCENSION DU SEIGNEUR.

1Au jour solennel de la glorieuse Ascension, elle chercha dès le matin quel doux hommage de tendresse elle pourrait offrir au Seigneur, à l'heure où il s'éleva vers le ciel, c'est-à-dire à l'heure de midi1. Le Seigneur lui dit : « Tu peux m'adresser dès maintenant les louanges que tu prépares pour cette heure, car en venant ce matin en toi, par le sacrement de l'autel, je goûterai de nouveau toutes les joies de mon Ascension. -- Enseignez-moi, reprit-elle, ô vous l'unique ami de mon âme, comment je puis organiser une procession qui vous soit agréable, en mémoire de cette marche si célèbre que vous fîtes avec vos disciples de Jérusalem à Béthanie avant de remonter vers votre Père. » Le Seigneur répondit : « Le nom de Béthanie signifie maison d'obéissance. Celui qui veut organiser une procession digne de moi doit, par l'offrande de son entière bonne volonté, m'introduire jusque dans le plus intime secret de son âme. Qu'il regrette ensuite les circonstances dans lesquelles il aurait préféré sa volonté à la mienne et qu'il se propose de chercher, de désirer et d'accomplir en tout mon bon plaisir.»

2Au moment où elle allait recevoir la sainte communion : « Voici que je viens à toi, ô mon épouse, lui dit le Seigneur, moins pour te faire mes adieux que pour t'emmener avec moi et te présenter à mon Père. » Elle comprit alors qu'en se donnant à une âme par le sacrement de son Corps et de son Sang, le Seigneur attire et scelle en son être divin le désir et la bonne volonté de cette âme. Comme la cire offre aux regards l'empreinte dont elle a été marquée, ainsi le Fils de Dieu présente-t-il à son Père cette créature dont il a gravé l'image en lui-même, et obtient-il pour elle des grâces abondantes.

3Celle-ci offrit ensuite à Dieu de courtes invocations qu'elle-même et d'autres personnes avaient adressées au Seigneur, dans le dessein d'orner ses plaies glorieuses et ses membres sacrés en sa triomphante Ascension. Aussitôt le Seigneur Jésus parut devant son Père, comme tout resplendissant de riches joyaux. Le Père céleste, dans la puissance infinie de sa Divinité, semblait attirer et absorber en lui cet éclat dont les âmes ferventes avaient orné son Fils unique. Il en faisait aussi rejaillir une splendeur merveilleuse sur les trônes réservés dans le ciel aux personnes qui avaient récité ces courtes prières, leur réservant une gloire spéciale, après l'exil de cette vie.

4A l'heure de None, elle dirigea vers le Seigneur toute son attention, comme s'il allait réellement à cette heure monter vers le ciel. De nouveau il lui apparut, plus beau que tous les fils des hommes (Ps. XLIV=45. 3) : il était revêtu d'une tunique verte et d'un manteau rose. La tunique verte figurait la sève et la fraîcheur de toutes les vertus, dont la suprême perfection s'est épanouie dans la très sainte Humanité du Christ. Le manteau rose désignait l'incompréhensible amour, qui a déterminé le Seigneur à souffrir pour nous d'indignes traitements, comme s'il n'avait pu acquérir de mérites que par les souffrances de sa Passion. Le Roi de gloire, paré de ces riches vêtements et accompagné d'une multitude d'anges, s'avança au milieu du chur. Il entoura tendrement de son bras droit chacune des surs qui avaient communié le matin et déposa sur leurs lèvres un baiser divin avec ces paroles: « Ecce ego vobiscum sum, usque ad consummationem sæculi :Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. » (Matth. xxviii. 20.) Il sembla offrir à quelques-unes un anneau d'or orné d'une pierre de grand prix en disant: « Non relinquam vos orphanos, veniam ad vos iterum : Je ne vous laisserai pas orphelins ; je reviendrai vers vous. » (Jean. xiv. 18.) Celle-ci, remplie d'admiration, dit au Seigneur : « O Dieu plein de bonté, ces surs ont-elles donc mérité quelque chose de plus que les autres, pour que vous daigniez ainsi leur passer l'anneau au doigt, comme gage d'un amour spécial ? » Le Seigneur répondit : « Pendant le dîner, elles ont pensé avec dévotion à la condescendance qui me porta à boire et à manger avec mes disciples avant de remonter aux cieux. Pour chaque bouchée qu'elles ont prise en méditant ce verset: « Virtus tui divini amoris, etc. : Que la force de votre divin amour, ô bon Jésus, m'incorpore à vous tout entière», la pierre de leur anneau possède une vertu toute particulière.

5Lorsque le chur chanta l'antienne: Elevatis manibus, elle vit le Seigneur s'élever au ciel par sa propre puissance, environné d'une multitude d'anges qui s'empressaient avec respect autour de lui. Tandis qu'il montait dans les airs, il daigna bénir le convent réuni en traçant le signe de la croix et dit : « Pacem meam do vobis ; pacem meam relinquo vobis : Je vous donne ma paix; je vous laisse ma paix. » (Jean. xiv. 27.) En ce moment, elle comprit que par cette bénédiction, le Seigneur avait répandu sa paix divine dans les âmes qui avaient célébré dévotement son Ascension, à tel point que nulle vicissitude ne pourrait désormais les atteindre, car cette paix resterait toujours au fond de leur cur, comme l'étincelle demeure cachée sous la cendre.

1. Le manuscrit de Vienne porte circa nonam :autour de none (15h); nous préférons la version in meridie.
 

CHAPITRE XXXVIl.
PRÉPARATION A LA FÊTE DE LA PENTECÔTE.

1La fête solennelle de la Pentecôte étant proche, elle eut l'idée, le dimanche précédent, avant de communier, de prier le Seigneur afin d'être convenablement préparée à la réception du Saint-Esprit, par les vertus de pureté de cur, d'humilité, de paix et de concorde. En demandant la pureté, elle connut que son cur était devenu blanc comme la neige. Quand elle demanda la vertu d'humilité, elle vit le Seigneur creuser dans son âme une sorte de cavité destinée à recevoir ses dons. Enfin, lorsqu'elle pria pour obtenir la paix, le Seigneur parut entourer son cur d'un cercle d'or afin de le défendre contre toute attaque des ennemis. Elle lui dit alors : « Hélas ! mon Seigneur, j'ai peur de. renverser bientôt ce rempart de paix, parce que je ne puis me retenir lorsque je vois qu'on vous offense, et je m'y oppose avec force. » Le Seigneur répondit : « Cette commotion ne renverse pas le rempart qui te protège, mais elle le garnit plutôt de meurtrières par lesquelles l'inextinguible ardeur du Saint-Esprit s'ouvre passage pour souffler sur ton âme ses brises rafraîchissantes. »

2Tandis qu'elle demandait la concorde de la charité, le Seigneur la fortifia, en recouvrant son âme d'une sorte de voile, destiné à conserver en elle les dons du Saint-Esprit. Elle craignit ensuite de perdre bientôt cet abri, en s'élevant avec fierté contre les oppositions soulevées par quelques personnes contre la Religion. Le Seigneur répondit: « On ne perd pas la concorde en s'opposant à l'injustice. Bien plus, je me pose moi-même sur les fissures de ce cur que le zèle fait éclater, et ainsi j'affermis et je conserve en lui l'habitation et les opérations de mon divin Esprit. » Elle comprit aussi que tous ceux qui demanderaient au Seigneur de les préparer à la venue du Saint-Esprit par les vertus dont nous avons parlé, et s'efforceraient de les pratiquer, obtiendraient les mêmes grâces.

CHAPITRE XXXVIII.
DE LA DOUCE FÊTE DE LA PENTECÔTE.

1En la vigile sainte, comme elle demandait avec ferveur, pendant l'office, d'être préparée à l'avènement du Saint-Esprit, elle entendit le Seigneur lui dire avec une tendresse infinie: Vous recevrez la vertu du Saint-Esprit survenant en vous. (Act. I. 8.) Ces paroles lui firent éprouver une grande douceur et elle se prit à considérer humblement sa profonde misère. Elle vit alors que ce sentiment de son indignité creusait en elle comme une sorte d'abîme, qui devenait toujours plus profond à mesure qu'elle s'estimait plus vile. Et du très doux Cur du Fils de Dieu s'écoulait une source très pure, semblable à un rayon de miel, qui se répandait goutte à goutte en cet abîme de son cur, pour le remplir jusqu'au bord. Elle comprit que cette source figurait la douceur de l'Esprit-Saint qui, par le Cur du Fils de Dieu, se répand dans l'âme des élus. Alors le Seigneur, de sa main divine, bénit ce cur ainsi rempli, comme on bénit les fonts baptismaux, afin que l'âme puisse s'y plonger souvent et sortir chaque fois de ce bain salutaire plus pure et plus agréable à ses yeux.

2Tandis qu'elle se réjouissait d'avoir reçu la grâce de cette bénédiction, elle dit au Seigneur : « O Seigneur, me voici, indigne pécheresse. Je confesse, hélas ! avec douleur que, par suite de la fragilité humaine, j'ai souvent offensé votre toute-puissance divine. Par ignorance j'ai outragé votre suprême sagesse, et par malice, j'ai bien des fois rendu inutile votre incomparable bonté. O Père des miséricordes, ayez pitié de moi; que je trouve en votre toute-puissance la force de résister à tout ce qui n'est pas selon vos désirs. Que votre insondable sagesse me donne la prudence nécessaire pour prévoir tout ce qui blesserait en moi la pureté de vos regards. Enfin que votre inépuisable bonté m'accorde de vous rester si fidèlement attachée, que jamais en rien je ne m'éloigne de votre volonté. » En disant cette prière, il lui semblait se plonger dans la fontaine profonde qui avait été creusée en elle. Elle en sortit bientôt lavée de toute souillure et plus blanche que la neige. Les saints se levèrent avec joie, et pour suppléer à toutes ses négligences et à sa misère, ils offrirent à Dieu tous leurs mérites, dont elle se trouva magnifiquement parée. Le Seigneur la prit alors et la plaça si bien en face de lui, que son souffle divin passait doucement en l'âme de celle-ci et réciproquement. Le Seigneur lui dit : « Ce sont là les délices que je me plais à trouver parmi les enfants des hommes. » Le souffle de l'âme désignait sa bonne volonté, et le souffle de Dieu figurait la condescendance de la miséricorde divine qui veut bien accepter le bon vouloir de l'âme. Reposant donc ainsi dans les embrassements du Seigneur, elle semblait être dans une douce attente qui devait la préparer dignement à la descente du Saint-Esprit.

3Comme elle s'efforçait d'obtenir du Seigneur par des prières spéciales les sept dons de l'Esprit-Saint :
- demandant tout d'abord celui de crainte qui éloigne du mal, le Seigneur parut planter dans son âme un arbre de forme gracieuse, dont les rameaux étendus semblaient recouvrir toute la demeure de son cur. Cet arbre portait des épines recourbées d'où sortaient de belles fleurs qui s'élevaient vers le ciel. Il figurait la sainte crainte du Seigneur, laquelle transperce l'âme comme avec des aiguillons pour l'éloigner du mal. Les fleurs symbolisaient la bonne volonté qui fait désirer à l'homme d'être armé contre tout péché par la crainte de Dieu. C'est donc par la recherche du bien et la fuite du mal que l'arbre de la crainte de Dieu produit ses fruits.

4De même, lorsqu'elle demanda au Seigneur les autres dons, chacun lui apparut comme un bel arbre couvert de fleurs et produisant les fruits qui lui sont propres.
- Les arbres de la science et de la piété semblaient distiller une très douce rosée, car ceux qui pratiquent les vertus de science et de piété sont comme baignés dans une rosée céleste qui les fait germer et fleurir.
- Aux arbres de conseil et de force, étaient suspendues de petites cordes d'or, pour montrer que l'âme est attirée vers le désir des choses spirituelles par le conseil et la force du Saint-Esprit.
- Enfin, des arbres de la sagesse et de l'intelligence jaillissaient de petits ruisseaux de nectar pour indiquer que l'âme est arrosée et toute pénétrée de la saveur divine, par l'esprit de sagesse et d'intelligence.

5Elle se sentit si faible pendant la nuit sainte, qu'elle ne put assister longtemps à Matines et dit au Seigneur : « O mon Dieu, quelle gloire et quel honneur vous procure donc votre indigne servante, par une si courte présence à vos vigiles saintes ? » Le Seigneur répondit : « Je vais te faire comprendre les choses spirituelles par une comparaison tirée des choses extérieures. Réfléchis à ce qu'un époux ressent de bonheur, lorsque son épouse lui prodigue, dans la joie de son cur, les marques de sa tendresse. L'époux cependant ne ressentira jamais la satisfaction que j'éprouve moi-même, lorsque les élus m'offrent leurs curs afin que j'y prenne mes délices, ne serait-ce que pendant un instant. »

6Comme elle allait communier, il lui sembla qu'il s'exhalait de tous les membres du Seigneur un souffle très doux qui pénétrait son âme, et lui faisait éprouver d'ineffables délices. Elle comprit que cette faveur lui était accordée, parce qu'elle avait demandé avec ferveur les dons du Saint-Esprit. Après avoir communié, elle offrit à Dieu le Père la très sainte vie de Jésus-Christ, pour suppléer à la négligence dont elle avait fait preuve depuis l'entrée de l'Esprit-Saint en elle au baptême, n'ayant pas toujours offert à l'Hôte divin une demeure convenable dans son âme. Cette offrande fut une provocation pour le très doux Esprit, qui, plus rapide que l'aigle fondant sur une proie, descendit d'un coup d'aile, sous forme de colombe, sur le Sacrement de vie. Il y rechercha le très doux Cur de Jésus, y pénétra et montra combien lui était agréable la demeure qu'il trouvait au sein béni du Seigneur.

7A Tierce, comme on chantait l'hymne Veni Creator, le Seigneur Jésus lui apparut et sembla ouvrir de ses deux mains son Cur sacré tout rempli de la divine douceur.
- Elle tomba aussitôt à genoux et inclina la tête afin de la poser au milieu du Cur divin. Le Seigneur, prenant alors la tête de son épouse, l'enferma dans son Cur sacré, comme pour unir à lui cette volonté qui est la tête de l'âme, et pour la sanctifier.
- A la seconde strophe : Qui Paraclitus diceris, le Seigneur l'invita à mettre ses deux mains sur le Cur divin afin d'obtenir le secours des divines consolations pour ses oeuvres, en sorte qu'elles puissent à l'avenir être toutes parfaitement agréables à Dieu.
- Au troisième verset : Tu septiformis gratia, elle appliqua de même ses pieds sur le Cur du Seigneur et mérita la sanctification de tous ses désirs ainsi désignés.
- A la quatrième strophe : Accende lumen sensibus, elle confia ses sens au Seigneur et reçut la promesse qu'ils seraient assez illuminés pour éclairer même le prochain dans la science de Dieu et le rendre fervent dans l'amour.
- Pendant le cinquième verset : Hostem repellas longius, le Seigneur s'inclina avec tendresse et lui donna son baiser divin, pour lui servir d'invincible bouclier afin de repousser les traits de l'ennemi. Et pendant cette opération, son âme ressentit une telle douceur, que ce fut bien pour elle la réalisation de ce qui lui avait été annoncé la veille: Vous recevrez la vertu du Saint-Esprit survenant en vous.

CHAPITRE XXXIX,
COMMENT ELLE ATTEIGNIT LA PLÉNITUDE DE LA VIE SPIRITUELLE.

1En la deuxième férie1, au moment de l'élévation, elle offrit la sainte hostie pour suppléer aux négligences commises dans sa vie spirituelle, quand elle n'avait pas suivi le mouvement de l'Esprit, ou quand elle l'avait étouffé. Elle vit alors l'hostie salutaire produire autour d'elle-même des rameaux magnifiques : le Saint-Esprit les réunissait et semblait en former comme une haie autour du trône de la Trinité toujours adorable. Ces rameaux sortis de l'hostie montraient à celle-ci que les négligences de sa vie étaient complètement réparées par la grandeur de ce Sacrement. Et du trône une voix se fit entendre qui disait : « Qu'elle approche avec confiance de la chambre nuptiale, celle qui réjouit l'Époux par les charmes de ces fleurs. » Elle comprit alors que le Seigneur, à cause de l'oblation de ce grand Sacrement, daignait la recevoir comme une âme parfaite dans l'état spirituel.

2Ensuite elle pria selon sa coutume, au premier Agnus Dei pour l'Église entière, afin qu'en toutes choses Dieu la gouvernât comme un père ; au second Agnus Dei, elle demanda le soulagement des âmes du purgatoire ; au troisième, elle pria le Seigneur de vouloir bien accroître les mérites des saints et des élus qui régnaient avec lui dans le ciel. A ces paroles : dona nobis pacem, le Seigneur s'inclina vers elle avec tendresse et imprima sur ses lèvres un baiser d'une telle vertu, que tous les saints en éprouvèrent l'efficacité, car, pénétrés de sa douceur, ils en reçurent une grande augmentation de joie et de mérite.

3Tandis qu'elle s'avançait pour communier, tous les saints se levèrent : leurs mérites, brillants sous les clartés divines, jetèrent un éclat merveilleux, comme les boucliers qui étincellent sous les rayons du soleil, et cet éclat projetait une splendeur nouvelle sur l'âme de celle-ci. Elle était donc en présence du Seigneur, dans l'attente, sans pouvoir jouir encore de l'union divine ; mais quand elle eut reçu le Sacrement de vie, son âme se trouva jointe au Bien-Aimé dans une plénitude de jouissance aussi complète que possible en cette vie. Les rameaux dont le Saint-Esprit avait entouré le trône de la très sainte Trinité commencèrent soudain à verdir et à fleurir, comme une herbe desséchée reprend sa vigueur sous l'influence d'une pluie bienfaisante. La sainte et toujours tranquille Trinité en reçut d'ineffables délices et répandit sur tous les saints des joies et des allégresses nouvelles.
1. Lundi de la Pentecôte.

CHAPITRE XL.
DE LA GRACE DU SAINT-ESPRIT.

En la troisième férie1, elle offrit au Seigneur l'hostie sainte pour suppléer à son défaut de gratitude dans l'usage de sa grâce spéciale d'union et d'intimité, grâce que le Seigneur lui avait accordée préférablement à beaucoup d'autres. Elle regrettait aussi de ne s'être point assez mise à l'écart des choses extérieures pour ne chercher que Dieu et ne penser qu'à lui. Cet acte fut accompli avec une si généreuse loyauté, qu'elle demanda de porter toujours la peine due à ses négligences afin d'offrir une satisfaction au Seigneur pour le détriment causé à son honneur et à sa gloire. Le Seigneur, dont la clémence accepte la bonne volonté pour le fait, parut à cette offrande de l'hostie exaucer parfaitement sa demande, car le Saint-Esprit, recueillant en lui-même toute la perfection du Christ, descendit avec elle dans l'âme, et par la très sainte hostie s'unit à cette âme bienheureuse d'une manière inséparable.
1 . Mardi de la Pentecôte.

CHAPITRE XLI.
DE LA FÊTE DE LA GLORIEUSE TRINITÉ.

1En la fête solennelle de la resplendissante et toujours tranquille Trinité, elle récita en son honneur ce verset : « Gloire à vous, souveraine, très excellente, très glorieuse, très noble, très douce, très bénigne, toujours tranquille et ineffable Trinité ; Déité une et égale avant tous les siècles, maintenant et à jamais. » Comme elle offrait cette prière au Seigneur, le Fils lui apparut revêtu de son Humanité en laquelle il est dit moindre que le Père. Il se tenait en présence de l'adorable Trinité dans la grâce et la fleur de sa jeunesse, portant sur chacun de ses membres une fleur d'un tel éclat et d'une telle beauté, que rien ici-bas n'en peut donner une idée. Cette vision signifiait que la petitesse de l'homme se trouvant dans l'impossibilité d'atteindre jamais à l'inaccessible louange de la Trinité suprême, Jésus-Christ, dans cette humanité par laquelle il est dit moindre que le Père, s'est emparé de nos faibles efforts, et les a ennoblis pour en faire un digne holocauste à la suprême et indivisible Trinité.

2Comme on entonnait les Vêpres, le Fils de Dieu présenta à la glorieuse Trinité son Cur sacré qu'il tenait dans ses deux mains comme une lyre mélodieuse. Sur cette lyre venaient doucement résonner devant Dieu, la ferveur des âmes et toutes les paroles des cantiques sacrés. Ceux qui chantaient sans dévotion spéciale, par routine ou en cherchant une satisfaction toute humaine, ne produisaient qu'un sourd murmure sur les cordes basses; mais ceux qui s'appliquaient à chanter dévotement la louange de l'adorable Trinité, semblaient faire retentir par le Cur de Jésus un chant suave et mélodieux, sur les cordes les plus sonores. Quand on chanta l'antienne : Osculetur me : il membrasse, une voix se fit entendre : elle sortait du trône et disait : « Qu'il s'approche mon Fils bien-aimé en qui j'ai trouvé mes suprêmes complaisances et qu'il donne un baiser infiniment doux à tout ce que mon essence renferme de délices. » Alors le Fils de Dieu, s'approchant sous sa forme humaine, donna ce doux baiser à l'incompréhensible Divinité, à laquelle sa très sainte Humanité seule a mérité de s'attacher par le lien d'une inséparable union.

3Ensuite le Fils de Dieu, se tournant vers la Vierge sa Mère en l'honneur de laquelle on chantait cette antienne, lui dit : « Approchez aussi, ma très douce Mère, et recevez de moi un tendre baiser. » Lorsque le Seigneur Jésus eut donné ce baiser avec une grande tendresse à sa bienheureuse Mère, chacun de ses membres parut aussitôt orné des fleurs mêmes dont le Seigneur avait daigné se montrer paré en vertu des prières qui lui avaient été offertes. Le Fils de Dieu procura cet honneur à sa Mère, parce que c'était d'elle qu'il avait pris cette nature humaine, dont les membres très saints paraissaient ornés des fleurs de nos dévotions et de nos pauvres prières. Elle comprit que toutes les fois que l'on nommait en cette fête la personne du Fils, Dieu le Père comblait ce Fils bien-aimé de ses incomparables et infinies tendresses ; elles glorifiaient merveilleusement l'humanité de Jésus-Christ, et les élus recevaient par cette glorification une connaissance nouvelle de l'incompréhensible Trinité.

4Pendant Laudes, comme on chantait l'antienne : Te jure laudant 1, celle-ci loua de toutes ses forces l'adorable Trinité, souhaitant de pouvoir chanter cette antienne à l'heure de son agonie avec une ferveur suffisante pour consumer ses forces et lui faire perdre la vie en louant Dieu. La resplendissante et toujours tranquille Trinité parut s'incliner avec amour et tendresse vers le très saint Cur de Jésus, qui, sous forme d'une lyre merveilleuse, était touché en sa présence et résonnait avec douceur. Elle attacha à cette lyre divine trois cordes qui se mirent en harmonie avec l'invincible toute-puissance du Père, la sagesse du Fils et la bienveillance du Saint-Esprit pour acquitter sans cesse toutes les dettes de son âme au gré de la bienheureuse Trinité.

5Après avoir chanté Matines avec une dévotion soutenue, elle se demanda si elle n'aurait pas démérité aux yeux de Dieu par quelque négligence, car elle n'avait pas joui des lumières intellectuelles qu'elle avait coutume de recevoir dans la prière. Elle fut divinement instruite par ces paroles: « Si l'on examine la balance de la justice, tu as certainement mérité d'être privée de douceurs et de lumières spirituelles parce que, en prenant un plaisir naturel dans la sonore mélodie du chant, tu as suivi les mouvements de ta volonté propre; tu recevras néanmoins une récompense dans la vie future, parce que tu as préféré les labeurs de mon service à ton repos. »

6Aucune parole ne pourrait faire comprendre à l'intelligence humaine les grâces et les révélations reçues par cette âme en la grande fête de la Trinité, fête qui lui était particulièrement chère. Aussi redisons pour ces bienfaits et ceux que Dieu seul connaît, les louanges et les actions de grâces placées en ce jour sur nos lèvres par les offices de l'Église.
1. Antienne : Te jure laudant, te adorant, te glorificant omnes creaturæ tuæ, o beata Trinitas : O bienheureuse Trinité, que toutes tes créatures te louent, t'adorent et te glorifient. (Cinquième antienne de Laudes dans les anciens bréviaires.)
 

CHAPITRE XLII.
DE SAINT JEAN-BAPTISTE.

1Le jour de saint Jean-Baptiste, comme elle assistait aux Matines avec toute la dévotion possible, elle vit le bienheureux Jean debout en face du glorieux trône du Roi céleste. Il était d'une merveilleuse beauté, dans tout l'éclat de sa jeunesse et revêtu d'une grande gloire à cause de ses prérogatives spéciales: car il fut trouvé digne de baptiser le Christ, d'être son précurseur, de le montrer au peuple, et il reçut d'autres honneurs encore. Tandis qu'elle le considérait ainsi, elle trouva qu'il ne ressemblait guère aux peintures qu'elle en avait vues, et qui le représentent comme un homme avancé en âge et d'aspect misérable. Le bienheureux Jean lui dit que ce fait même ne laissait pas d'ajouter encore à sa gloire, car si la peinture le représentait comme un homme avancé en âge, c'est que son âme, remplie de forces et guidée par l'amour. avait été résolue à combattre le mal, à lutter jusqu'à la vieillesse et la décrépitude, jusqu'à l'extinction de ses forces et de ses facultés et à chercher toujours la plus haute perfection. C'est parce qu'il avait terminé son existence en poursuivant un tel dessein qu'il recevait de si grandes récompenses. Comme celle-ci se demandait si la justice et la sainteté des parents du bienheureux Jean n'avaient pas servi à accroître les mérites de leur fils, le saint répondit : « Parce que j'ai eu des parents justes qui m'ont appris la voie de la justice, je me trouve plus élevé en gloire, de même qu'un trône semblera d'une plus grande hauteur s'il est placé sur des colonnes disposées avec art. Mais qu'ils aient été vertueux selon le monde, qu'ils aient été beaux, riches ou nobles, de ces biens-là je ne retire de profit qu'en proportion de ce que je les ai dédaignés pour me tourner vers les choses célestes; et la gloire qui m'en revient est semblable à celle du chevalier victorieux qui reconnaît avoir échappé à beaucoup de dangers. »

2A la messe, tandis que le convent communiait, le bienheureux Jean-Baptiste lui apparut de nouveau couvert de magnifiques vêtements roses. Ces vêtements étaient ornés d'autant d'agneaux d'or qu'il y avait dans toute lÉglise de personnes ayant reçu le Corps du Seigneur en ce jour, pour célébrer la naissance de Jean. Elle voyait aussi le même Jean-Baptiste prier pour tous ceux qui avaient célébré sa fête, et leur obtenir les mêmes mérites que lui le Précurseur avait acquis par ses fidèles travaux, quand il s'appliquait avec zèle à convertir au Seigneur les curs des peuples.
 

CHAPITRE XLIII.
DE SAINT LÉON PAPE.

1Comme la fête de saint Léon pape tombait un dimanche, et que celle-ci s'adonnait à l'oraison avec plus de ferveur, elle contempla le vénérable pontife entouré d'une gloire admirable. Se souvenant de la circonstance1 où saint Léon pour vaincre une tentation s'était coupé la main, elle louait Dieu pour cette complète victoire qui avait procuré au saint un si glorieux triomphe. Elle demanda que, par les mérites de ce grand pape, une personne arrivât à triompher de toutes ses tentations pour la gloire de Dieu. Elle reçut alors du saint les instructions suivantes : la personne pour laquelle elle priait devait, avant de se rendre quelque part ou d'entreprendre un travail quelconque pouvant être une occasion de tentation, réciter ce verset : « Que mon cur et mon corps deviennent immaculés. » (Ps. CXVIII=119. 80.) Elle devait ensuite, son oeuvre terminée, remercier le Seigneur de l'avoir préservée des chutes, car aucune créature ne pèche si grièvement qu'elle ne puisse pécher plus grièvement encore, si la miséricorde de Dieu ne la gardait. Toutefois, si elle commettait quelque faiblesse, elle devait offrir en réparation à Dieu le Père la très innocente Passion et mort de Jésus-Christ. Le saint ajouta que si cette personne était fidèle à cette pratique, Dieu ne permettrait jamais qu'elle tombât jusqu'à encourir la damnation.

2Comme celle-ci allait à la communion, elle comprit que saint Léon était là, et intercédait pour elle auprès du Seigneur. Il demandait que par la réception de l'auguste sacrement, elle expérimentât la douceur de cette divine influence qu'il avait ressentie lui-même lorsqu'il célébra les divins mystères pour la première fois, après avoir recouvré, par l'intercession de la Vierge-Mère, la main qu'il s'était coupée. Le Seigneur agréa cette prière, communiqua à l'âme de celle-ci l'abondance de ses tendresses divines, et lui conféra tout le mérite dont le bienheureux pape resplendit dans les cieux, pour avoir triomphé de la tentation par une si éclatante victoire. Le Seigneur dans sa bonté voulut lui accorder cette grâce, parce que celle-ci, sachant que l'épreuve de la vertu accroît la gloire dans le ciel, craignait toujours, dans son humilité, de ne pas mériter la récompense réservée à la chasteté. En effet, Dieu ne permit jamais, à cause de la grande pureté de son cur, qu'elle ressentît les tentations de la chair, mais elle attribuait cette grâce à sa faiblesse: elle estimait que le Seigneur la préservait miséricordieusement de ce péril, parce qu'il connaissait sa fragilité et craignait qu'elle ne succombât sans lutte à la tentation. Les mérites de ce saint venaient donc suppléer pour elle à l'indigence dont elle souffrait. Le Seigneur y ajouta encore le mérite que la personne recommandée à ses prières pourrait acquérir si, fidèle aux avis de sa conseillère, elle surmontait avec vaillance. les tentations. Celle-ci comprit donc que si on rend grâces à Dieu pour une victoire remportée par le prochain ou pour un bienfait qu'il a reçu, ou encore si l'on instruit quelqu'un pour le rendre meilleur, on acquiert pour ainsi dire le mérite des autres en plus du mérite personnel.

1. Cette action est attribuée à saint Léon dans une ancienne histoire de la vie de ce grand pape. Baronius en a prouvé la fausseté. Sainte Gertrude ne loue et ne recommande ici que la vertu, elle n'affirme pas la fait, qui était sans doute généralement admis a son époque.

CHAPITRE XLIV.
DES SAINTS APÔTRES PIERRE ET PAUL.

1En la fête solennelle des Princes des Apôtres Pierre et Paul, comme on chantait aux Matines le répons : Si diligis me :si tu maimes, celle-ci demanda au Seigneur quelles brebis elle pourrait paître afin de lui prouver par des oeuvres la grandeur de son amour. Le Seigneur répondit : « Fais paître pour moi cinq agneaux choisis et tendrement aimés, c'est-à-dire : Nourris ton cur par des méditations divines, ta bouche par des paroles salutaires, tes yeux par de saintes lectures, tes oreilles par d'utiles avis, tes mains par des travaux continuels. Chaque fois en effet que tu t'appliqueras à l'un de ces exercices, j'y trouverai la plus grande démonstration de ton amour. »
- Dans les méditations divines elle comprit qu'il fallait inclure tous les projets conçus pour la gloire de Dieu, le profit personnel ou 1e salut du prochain.
- Les entretiens salutaires et les saintes lectures comprenaient tout ce qu'il est bon de regarder, comme l'image du crucifix, les souffrances des malades, les exemples des justes.
- Pour ce qui concerne les avis utiles, elle vit que les oreilles sont pour ainsi dire nourries selon le bon plaisir de Dieu, lorsqu'on reçoit avec patience les réprimandes.
- Quant au travail incessant des mains, comme elle pensait qu'on ne peut le pratiquer simultanément avec la lecture, il lui fut donné de comprendre que le Seigneur accepte comme un travail le désir ou l'intention de lire, ou même qu'il compte l'acte de tenir le livre en mains ou autres actes semblables.

2Pendant la messe, comme elle louait le bienheureux Pierre des privilèges insignes qu'il a reçus et eu particulier de ce qu'il a entendu le Seigneur lui dire : Tout ce que tu lieras sur la terre, etc. (Matth. XVIII. 18), cet apôtre lui apparut sous les vêtements sacrés, dans toute la majesté du Pontife suprême; il étendit la main et lui donna sa bénédiction, afin de consommer en elle luvre de salut qu'il opère dans les âmes, en vertu de la puissance que lui conféra cette parole. Comme elle allait ensuite recevoir le Corps du Christ et tremblait au souvenir de son indignité, elle vit les deux Apôtres s'approcher d'elle, se placer l'un à sa droite et l'autre à sa gauche, et la conduire ainsi avec grand honneur. A son arrivée, le Fils de Dieu se leva et l'entourant de ses bras lui dit: « Sache que ces bras dans lesquels je te reçois maintenant t'ont réellement amenée vers moi, mais j'ai désiré me servir du ministère des Apôtres afin d'augmenter ta dévotion envers eux. » Alors celle-ci se reprocha d'avoir oublié d'honorer saint Paul par quelque pratique spéciale, et pria le Seigneur de suppléer lui-même à sa négligence.

3Pendant qu'elle priait après avoir reçu la communion, elle parut être assise au côté du Seigneur, comme s'assied la reine sur le trône du roi ; et les Princes des Apôtres venaient fléchir les genoux devant le trône, à la manière des chevaliers qui se présentent pour recevoir les récompenses distribuées par leur Seigneur et leur Dame. Il semblait en effet que la vertu de sa communion avait ajouté quelque chose aux mérites des saints. Elle se demanda alors avec étonnement si les Apôtres n'avaient pas acquis assez de mérites sur la terre en offrant souvent ce même sacrifice ; elle fut instruite par cette comparaison : Bien que ce soit un honneur suffisant pour la reine d'être l'épouse du roi, elle goûte cependant encore beaucoup de joie quand elle voit arriver le jour des noces de sa fille. De même tous les saints prennent part au bonheur de l'âme qui reçoit avec amour le Sacrement de l'autel.

CHAPITRE XLV.
DE SAINTE MARGUERITE VIERGE.

1En la fête de l'illustre vierge la bienheureuse Marguerite, comme elle assistait aux Vêpres avec dévotion cette glorieuse vierge lui apparut toute brillante dans la splendeur de l'immortelle béatitude. Elle était parée du vêtement incomparable de la gloire et se tenait devant le trône de la divine Majesté. Lorsqu'on entonna le répons : Virgo veneranda 1, une lumière éclatante fut projetée par la parfaite pureté de la très innocente et virginale Humanité du Seigneur Jésus pour accroître encore la beauté virginale de la bienheureuse Marguerite. Le Seigneur semblait vouloir ainsi renouveler et redoubler en elle le mérite de la chaste virginité, comme le peintre vernit un riche tableau pour le faire briller davantage. A cette parole : in magna stans constantia : conservant une grande fidélité, le Fils de Dieu, pour augmenter la gloire de son épouse et mettre le comble aux mérites de ses souffrances, dirigea de nouveau vers elle une lumière merveilleuse, qui provenait de la gloire incomparable de la très innocente et très amère Passion du Christ, et qui fit resplendir dans l'âme de cette vierge une ineffable beauté. Ensuite, comme on chantait dans l'hymne ces paroles: « Sponsisque reddens proemia : qui récompense ses épouses », le Seigneur, s'adressant avec tendresse à son épouse, lui dit : « O Vierge, n'ai-je pas suffisamment augmenté la récompense due à vos mérites, pour qu'on me demande encore pour vous de nouvelles faveurs ? » Et la caressant avec amour, il attira en lui-même la dévotion de tous ceux qui, dans le monde entier célébraient la fête de la bienheureuse Marguerite. Par toute cette dévotion il augmenta encore les inestimables récompenses de la glorieuse vierge.

2Alors la bienheureuse Marguerite se tourna vers celle-ci et lui dit : « Réjouis-toi et sois dans l'allégresse, ô toi que le Seigneur a élue, parce que en vérité, après avoir souffert un peu de temps2 en ce monde diverses maladies et adversités, tu te réjouiras éternellement dans la gloire du ciel. Pour chaque instant de souffrance corporelle, ton Époux et l'ami de ton âme te rendra mille et mille années de consolations célestes. Les souffrances que tu éprouves en ton cur ou que tu rencontres dans tes travaux, c'est lui qui te les envoie par une disposition toute spéciale de son amour ; par ce moyen, il te sanctifie d'une façon admirable d'heure en heure, de jour en jour, et te prépare à la béatitude éternelle. Songe qu'à l'heure de ma mort, c'est-à-dire au jour où je reçus cette gloire dans laquelle je tressaille maintenant, je n'étais pas vénérée par tout l'univers comme je le suis ; j'étais au contraire méprisée et regardée à peu près comme une misérable. Crois donc fermement qu'au terme heureux de ta vie, tu jouiras dans une gloire sans fin des doux embrassements de l'Époux immortel, au sein de ces célestes délices que lil n'a pas vues, que l'oreille n'a pas entendues, que le cur de l'homme n'a pas conçues et que Dieu prépare à ceux qui l'aiment. »

1. R/ Virgo veneranda in magna stans constantia verba contempsit judicis ; * Nil cogitans de rebus lubricis.
 V/ Coelestis proemii spe gaudens, in tribulatione erat patiens. * Nil cogitans.
R/ La vierge digne de louange, ferme et constante, méprisa les paroles du juge. Sa pensée s'éloignait de ce qui est impur V/ Joyeuse dans l'espoir de la céleste récompense, elle souffrait l'épreuve avec patience.
2. C'est la troisième fois que nous voyons dans ces révélations la bienheureuse Gertrude recevoir l'annonce de sa mort prochaine. Voir ch. xxxiv et xxxv, et Livre V. ch. xxiii. Il faut donc penser que son âme s'envola vers le ciel peu après cette fête.

CHAPITRE XLVI.
DE SAINTE MARIE MADELEINE.

1En la fête de la bienheureuse Marie-Madeleine, l'amante du Christ Jésus apparut à celle-ci pendant les premières Vêpres, ornée de roses d'or et étincelante de pierreries aussi nombreuses que les souillures de ses péchés. Debout, à la droite du Fils de Dieu, elle semblait répandre sur toute la céleste patrie le merveilleux éclat de sa gloire, et le Seigneur Jésus, en lui prodiguant de familières caresses, lui adressait les paroles les plus tendres. Celle-ci comprit alors que les fleurs d'or représentaient la clémence divine qui avait remis les péchés de sainte Madeleine, et les pierres précieuses la pénitence, qui avait effacé toutes ses fautes, aidée de la grâce de Dieu.

2Pendant les Matines, elle appliqua sa dévotion aux paroles et aux neumes qui étaient chantés en l'honneur de la bienheureuse Marie-Madeleine, et la pria d'intercéder pour elle et pour les personnes qui lui étaient recommandées. Sainte Madeleine s'avança alors, se prosterna aux pieds du Seigneur, les baisa avec amour et les éleva ensuite de ses deux mains afin de les offrir, par la vertu de ses mérites, à tous ceux qui désiraient s'en approcher par une sincère pénitence. Celle-ci vint avec dévotion baiser tendrement ces pieds sacrés et dit : « Voici, ô très aimé Seigneur, que je vous offre les peines de vos servantes qui me sont confiées, et en leur compagnie je lave vos pieds très saints. » Le Seigneur répondit : « C'est avec raison que tu m'as lavé les pieds en leur nom ; et maintenant dis à celles pour qui tu pries qu'elles me les essuient elles-mêmes de leurs cheveux, qu'elles les baisent et les oignent de parfums. » Elle comprit alors que ces personnes devaient observer trois choses :
- d'abord pour essuyer les pieds du Seigneur, elles devaient considérer et rechercher avec soin si dans les peines qu'elles supportaient il ne se trouvait rien qui fût opposé à Dieu ou qui les empêchât d'appartenir à Dieu. Dans ce cas, elles devaient diriger leur intention de manière à être prêtes, pour éloigner ces obstacles, à supporter toutes les douleurs possibles.
- Secondement, pour baiser les pieds du Seigneur, elles devaient se confier pleinement à la Bonté divine qui leur pardonnerait volontiers ce qu'elles regretteraient de tout cur.
- Enfin pour oindre de parfums les pieds du Seigneur, elles devaient avoir la volonté bien sincère d'éviter, autant que possible, tout ce qui déplaît à Dieu.

3Le Seigneur ajouta : « Si tu veux aussi m'offrir le parfum que, d'après l'Écriture, cette femme dévote répandit sur ma tête en brisant le vase qui le contenait, d'où il advint que « la maison fut toute remplie de l'odeur du parfum : et domus impleta est ex odore unguenti » (Jean. XII. 3), tu devras aimer la vérité. En effet celui qui par amour de la vérité et pour défendre la vérité, s'expose à perdre ses amis, s'attire des peines ou entreprend volontiers de grands travaux ; celui-là brise réellement le vase d'albâtre et répand sur ma tête un parfum précieux qui remplit 1a maison de son odeur délicieuse. Il donne en vérité le bon exemple, et tandis qu'il s'efforce de corriger les autres, il s'amende lui-même de tous ses vices 1, car il évite de commettre les fautes qu'il blâme dans le prochain, ainsi la bonne odeur se répand par la correction d'autrui et par le bon exemple qu'il donne. S'il arrive que, dans son amour pour la vérité, il commette quelque faute, soit en corrigeant le prochain avec un zèle excessif et de dures paroles, soit en se montrant négligent ou trop rigoureux; je l'excuserai auprès de Dieu le Père et de tous les habitants du ciel comme autrefois j'ai excusé Marie ; bien plus, je satisferai pour toutes ses fautes. »

4Celle-ci dit encore : « O Seigneur, il est rapporté que Marie a acheté ce parfum ; comment pourrai-je vous rendre un hommage si agréable que je semble aussi l'avoir payé d'un grand prix ? » Le Seigneur répondit: « Celui qui m'offre sa bonne volonté en toute occasion où il s'efforce d'agir pour mon amour, et s'expose même à de durs labeurs afin de procurer ma gloire, achète vraiment ce parfum précieux et agréable. II l'achète pourvu que, préférant mon honneur à son propre avantage, il s'expose volontiers à mille désagréments, lors même que. par suite de certains obstacles, il ne peut réaliser son dessein. »

1. « Ipse efficitur a vitiis emendatus. » Règle de saint Benoît, chap II.
 

CHAPITRE XLVII.
DE SAINT JACQUES, APÔTRE.

1En la fête de saint Jacques le Majeur, ce glorieux apôtre lui apparut, orné des mérites de tous les pèlerins qui étaient allés vénérer les reliques de son corps. Celle-ci, toute remplie d'admiration, demanda au Seigneur pourquoi il permettait que saint Jacques reçoive un si grand honneur, car tous les peuples accouraient de très loin avec une ardente dévotion, pour vénérer ses reliques, plutôt que d'aller aux tombeaux des princes des apôtres Pierre et Paul, des apôtres ou d'autres saints. Le Seigneur répondit : « J'ai honoré cet apôtre bien-aimé d'un privilège spécial, à cause du zèle ardent qui l'excitait pour mon amour à sauver les âmes. Mais comme je l'ai retiré assez promptement de ce monde, il n'a pu travailler longtemps à ma gloire, et convertir à la foi une aussi grande multitude de peuples qu'il l'aurait désiré. Sa bonne volonté cependant demeure en ma présence, forte et vivante, toujours unie à la mienne ; elle lui a mérité, pour ce qu'il n'a pu accomplir ici-bas, à cause de cette mort prématurée, de trouver un supplément (jusqu'à la fin du monde) dans cette affluence de pèlerins qui sont attirés par les nombreux miracles opérés à son tombeau, et vont en ce lieu recevoir l'absolution de leurs péchés et se fortifier dans la foi catholique par ce dévot pèlerinage. »

2Ces paroles lui firent désirer de recevoir elle-même, par les mérites de cet apôtre, l'absolution de ses péchés, et elle se proposa de remplacer le pèlerinage de saint Jacques, par la réception du Corps du Seigneur. Après avoir accompli cet acte, il lui sembla qu'elle était assise avec le Seigneur de toute majesté à une table servie de mets somptueux. Lorsqu'elle eut offert à Dieu le Corps de Jésus-Christ en louange éternelle et pour augmenter la béatitude et la gloire de saint Jacques, cet apôtre apparut, semblable à un prince des plus illustres, se mit à table avec grand respect en face du Seigneur, et rendit d'immenses actions de grâces pour cette offrande magnifique du sacrement vivifiant qui avait été faite en son honneur. Il pria le Seigneur de vouloir bien opérer par sa grâce en l'âme qui avait présenté cette offrande, les effets de salut que sa bonté pouvait jamais avoir opéré par les mérites de son apôtre.
 

CHAPITRE XLVIII.

DE L'ASSOMPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE.

1La fête de la très douce Assomption de la Vierge sans tache approchait, et celle-ci, retenue de nouveau sur sa couche, ne pouvait, malgré son désir, réciter autant d'Ave Maria que la bienheureuse Vierge avait passé d'années sur la terre1. Elle s'efforça néanmoins d'atteindre ce nombre en partageant en trois parties la Salutation angélique : Ave Maria - Gratia plena - Dominus tecum. Elle offrait cette prière avec d'autres encore qu'on lui avait demandé de présenter à la bienheureuse Vierge, lorsque cette gracieuse Reine lui apparut revêtue d'un manteau vert sur lequel brillaient de nombreuses fleurs d'or, en forme de trèfle, et elle lui dit : « Je porte sur mon vêtement autant de fleurs que chacune des personnes dont tu m'offres les prières a prononcé de paroles. Le plus ou moins d'éclat dont brillent ces fleurs, dépend de l'attention plus ou mains grande que chaque âme apportait à la prière. Et maintenant je dirige en retour cette splendeur sur chacune de ces âmes afin de les rendre agréables à mon Fils et à toute l'armée céleste. »

2La Bienheureuse Vierge semblait porter aussi, mêlées à ces trèfles, quelques roses d'une grande beauté ayant six feuilles : trois de ces feuilles paraissaient d'or et merveilleusement ornées de pierres précieuses, et les trois autres offraient une admirable variété de couleurs. Dans les trois feuilles en or, celle-ci reconnut les trois coupures de l'Ave Maria qu'elle avait récitées non sans peine et malgré sa faiblesse. Le Seigneur avait voulu, dans sa bonté, joindre à ces feuilles, les trois autres aux couleurs incomparables
- la première, pour l'amour avec lequel elle avait salué et loué sa très douce Mère;
- la seconde, pour la discrétion qu'elle avait montrée en ne récitant que ces trois parties de la prière, puisqu'elle était dans l'impossibilité de faire davantage ;
- la troisième, pour la parfaite confiance qui lui faisait espérer de voir le Seigneur et sa douce Mère accepter ses faibles efforts.

3A l'heure de Prime, après laquelle on devait chanter la messe de la Vigile de l'Assomption, elle pria le Seigneur de vouloir bien lui obtenir grâce et faveur auprès de sa très douce Mère, parce qu'elle estimait ne pas lui avoir rendu des hommages suffisants. Le Seigneur s'inclina alors vers sa Mère, et dans l'embrassement le plus tendre, lui témoigna l'affection filiale qu'il avait ressentie pour elle, en lui disant : « Souvenez-vous, ma Dame et Mère très aimante, que j'ai pardonné aux pécheurs à cause de vous, et regardez mon élue avec autant d'amour que si elle vous avait servie tous les jours avec la plus grande dévotion. » A ces paroles la Vierge-Mère parut se fondre de tendresse, et pour l'amour de son Fils, elle se donna à cette âme avec toute sa béatitude.

 4Ensuite à la Messe Vultum tuum :Ton visage, pendant la collecte Deus, qui virginalem aulam : Dieu qui avez daigné choisir une demeure virginale.., le Seigneur Jésus témoigna tant d'affection et de tendresse à sa bienheureuse Mère, qu'il lui fit éprouver de nouveau les joies de la très sainte conception de ce Fils bien-aimé, les joies de sa naissance, et toutes celles que lui procura sa très sainte Humanité. Comme celle-ci apportait une attention spéciale à ces paroles : « ut sua defensione munitos : que munis de son secours » , elle vit la Mère de bonté étendre son manteau comme pour couvrir de sa protection toutes celles qui se réfugiaient sous son patronage. Les saints arrivèrent alors, amenant devant la Vierge-Mère toutes les personnes qui s'étaient préparées à cette fête par des exercices ou des prières spéciales. Ces personnes ressemblaient à de belles jeunes filles, et venaient s'asseoir avec respect devant la bienheureuse Vierge, comme des enfants devant leur mère. Elles étaient entourées des saints anges qui les défendaient contre les embûches de leurs ennemis et les excitaient au bien. Celle-ci comprit que la protection des saints anges était accordée à cette demande de la collecte: ut sua defensione munitos, parce que la multitude des anges se tient toujours aux ordres de la glorieuse Vierge pour défendre tous ceux qui l'invoquent.

5Elle vit ensuite de petits animaux de différentes espèces accourir comme pour se mettre sous le manteau de la Vierge-Mère, Ces animaux figuraient les pécheurs qui avaient une dévotion spéciale envers la Mère des miséricordes. Cette divine Mère les accueillait avec bonté, les protégeait sous son manteau, et les caressait de sa douce main, comme on caresse un petit chien. Elle montrait par là sa miséricorde envers ceux qui l'invoquent, et comment sa maternelle bonté les protège jusqu'à ce qu'elle les amène à un vrai repentir et les réconcilie avec son Fils, parce qu'ils ont toujours espéré en elle malgré leurs péchés.

6A l'Élévation, le Seigneur Jésus sembla se donner lui-même sous l'espèce sacramentelle de l'hostie, avec toute la béatitude de sa Divinité et de son Humanité, à tous ceux qui assistaient avec dévotion à la messe en l'honneur de sa très douce Mère et qui désiraient la servir dévotement pour la fête de son Assomption. Ceux-ci, doucement attirés et réconfortés par la vertu vivifiante de la Divinité, étaient affermis dans leur bonne volonté, de même qu'un homme renouvelle ses forces en se nourrissant de mets assaisonnés d'aromates variés.

7Après la messe, comme le convent, selon les prescriptions de l'Ordre, se rendait au Chapitre, elle vit que le Seigneur Jésus, entouré d'une multitude d'anges, attendait avec joie l'arrivée des surs. Elle en éprouva un certain étonnement et dit au Seigneur: « Comment se fait-il, ô Seigneur très aimant, que vous veniez à ce Chapitre avec une si grande multitude d'anges, car nous ne le célébrons pas avec une dévotion spéciale comme dans la vigile de votre très sainte Nativité ou de votre Incarnation ? » Le Seigneur répondit : « Je suis venu comme un père de famille qui reçoit volontiers les hôtes conviés à son festin. Aujourd'hui, pour honorer ma très douce Mère, lorsqu'on annoncera la solennité de sa glorieuse Assomption, j'accueillerai avec une affection particulière toutes celles qui désirent célébrer dévotement cette fête. De plus, par ma divine autorité, j'accorderai l'absolution à toutes celles qui accuseront avec humilité et dévotion les négligences commises contre la Règle. » Le Seigneur ajouta: « J'assiste de la même manière à votre Chapitre tous les jours de fête, et j'approuve tout ce que vous y accomplissez comme je te l'ai montré en la vigile de ma Nativité. »

8Ensuite, comme elle assistait avec une dévotion particulière à l'heure de None, où, d'après nos statuts, commence la fête de l'Assomption, elle connut par une lumière divine qu'à la veille de sa glorieuse Assomption, la bienheureuse Vierge, vers l'heure de None, fut tellement absorbée en Dieu que, dépouillée de tout ce qui était de l'homme mortel, elle préludait à la vie céleste, en ne vivant plus que par l'action de l'Esprit de Dieu. Elle demeura ainsi jusqu'à la troisième heure de la nuit où elle s'élança au-devant du Seigneur, toute parée de la perfection des vertus et sans le moindre regret de conscience. C'est ainsi qu'elle s'envola dans les bras du Seigneur et, devenue un même esprit avec lui, « entra dans les puissances de la béatitude même de la Divinité. » (Ps. LXX=71)

9Aux Vêpres, tandis qu'on chantait les psaumes, celle-ci vit le Seigneur attirer dans son Cur divin toutes les louanges qui lui étaient adressées, et les diriger vers la bienheureuse Vierge comme un torrent impétueux, dont la très illustre Vierge et Mère recevait les flots aussi nombreux que les mérites dont elle était enrichie. A l'intonation de l'antienne : Tota pulchra es : Tu es toute belle, celle-ci s'élança dans les bras du Seigneur et s'efforça de faire résonner les paroles de l'antienne sur l'instrument du divin Cur, en souvenir des tendresses que le Fils du Très-Haut a pu prodiguer à sa bienheureuse Mère par ces paroles ou par d'autres. A cette démonstration d'amour, les torrents du divin Cur coulèrent avec plus de force vers l'âme de la bienheureuse Vierge, et finirent par s'élancer avec une telle violence, que des gouttes d'eau jaillirent de ce torrent, brillantes comme des étoiles. Ces étoiles se placèrent autour de la Reine du Ciel, pour la réjouir et l'orner par leur incomparable beauté. Mais leur nombre était tel, que plusieurs tombèrent sur le sol ; et les saints, ravis d'admiration, s'empressèrent de les recueillir pour les offrir joyeusement au Seigneur. Cet acte signifie que les saints puisent une joie, une gloire et une béatitude infinies dans la surabondance des mérites de la bienheureuse Vierge. Tous les anges s'associèrent avec une grande allégresse à la ferveur du convent et firent résonner doucement avec lui le Répons : Quæ est ista 2 ? Après ce répons, le Seigneur chanta d'une voix sonore le verset: Ista est speciosa. Et le Saint-Esprit sembla faire vibrer le luth du Cur divin pour louer et glorifier la Vierge-Mère, bénie par-dessus toute créature.

10A l'hymne : Quem terra, pontas 3, etc., la bienheureuse Vierge parut défaillir sous le flot de ses joies, et s'inclina sur le sein de son très aimable Fils pour s'y reposer jusqu'à la strophe : O gloriosa Domina. Elle se leva alors, comme excitée par la dévotion des fidèles, et tendit à tous la main de sa douce protection et de sa consolation maternelle. A la doxologie Deo Patri, elle se leva de nouveau et fléchit trois fois les genoux avec grande révérence, pour glorifier la Trinité toujours adorable. Elle demeura prosternée pendant le Magnificat, priant pour l'Église; et pendant l'antienne : Virgo prudentissima, elle fit briller une lumière céleste sur tous ceux qui la priaient avec dévotion.

11Une autre fois, en cette même fête de l'Assomption, celle-ci se trouva tellement faible qu'on put à peine la conduire aux Matines. Pendant qu'elle était assise, accablée de fatigue, le Seigneur, qui se lève d'en haut, la visita dans les entrailles de sa miséricorde. (Luc I, 78.) En effet, lorsqu'on en fut au 6e Répons, il lui sembla qu'elle assistait en esprit à cette joyeuse fête où la Vierge Mère de Dieu, après avoir acquitté la dette de la chair, s'en alla aux royaumes célestes. Depuis ce répons: Super salutem4 jusqu'après le Te Deum où elle revint à elle-même, tous les chants lui procurèrent des lumières spéciales et d'incomparables jouissances. Je n'en citerai que quelques-unes, plus claires pour l'intelligence humaine :
- Il semblait donc que ce Répons: Super salutem était chanté par les churs réunis des anges et des apôtres, pour féliciter leur Souveraine des honneurs qu'elle avait reçus. Pendant ce temps, la glorieuse Vierge, sous un attrait infiniment doux, sortait de la prison de sa chair pour recevoir les embrassements de son Fils. Celui-ci, tendre père des orphelins, se substitua en quelque sorte à l'Église son épouse bien-aimée, et voulut recommander à sa Mère les intentions qui touchent si profondément son Cur, aussi chanta-t-il lui-même le septième Répons 5 : « Sancta Deo dilecta : Sainte aimée de Dieu. ».
- Ensuite, comme elle s'avançait, ce même Fils, épris d'une affection toujours plus tendre pour sa Mère, redoubla ses louanges. Il la salua donc par le huitième Répons : Salve Maria 6 , et l'assemblée des saints, reprenant ses chants, ajouta : « Salve, pia Mater christianorum : Salut, tendre Mère des chrétiens. »
- Ensuite Jésus, personnifiant encore l'Église son Épouse, ajouta d'une voix claire: « Virgo solamen desolatorum : Vierge, consolation des affligés. »

12Pendant le cantique: Audite me, divini fructus : Ecoute-moi, fruit divin, la bienheureuse Vierge parut entrer dans le ciel en tressaillant d'allégresse, et le mouvement qui se produisit à la vue d'un triomphe si nouveau ne pourra jamais être exprimé par la langue humaine. La Vierge semblait entrer dans une prairie magnifique émaillée de mille fleurs diverses ; aussi quand on chanta ce verset : Et frondete in gratiam : vous êtes recouverte de grâce, toutes les fleurs voulurent célébrer l'arrivée d'une si grande Reine : de chacun de leurs pétales jaillit une douce clarté accompagnée de parfums embaumés et de résonances si suaves, que les harmonies de la terre semblaient s'être réunies dans ce concert. La bienheureuse Vierge tressaillait en son incomparable béatitude, louait Dieu et psalmodiait : Gaudens gaudebo in Domino : Je me livrerai à la joie dans le Seigneur, Dieu le Père, rendu favorable par les perfections de cette Vierge si belle, bénit l'Église militante, et lui dit dans l'abondance de sa douceur : Non vocaberis ultra derelicta 7 : on ne tappellera plus la délaissée.

13Ensuite, en l'honneur de la Vierge-Mère, tout le chur des Anges fit éclater avec force ce chant : Sexaginta sunt reginæ 8, pour marquer que la Vierge Marie est élevée au-dessus de tous leurs ordres. Le chur des saints ajouta: et octoginta concubinæ, proclamant que la Vierge-Mère a reçu de plus grands privilèges qu'eux-mêmes. Ensuite le chur réuni des Anges et des saints chanta au nom de l'Église militante: et adolescentularum non est numerus, pour exalter la Mère de Dieu au-dessus d'eux tous. Le Saint-Esprit ajouta dans une douce modulation : Una est columba mea, comme s'il eût dit: J'ai trouvé en elle seule ma ressemblance ; en elle seule il m'a plu de me reposer. Le Fils de Dieu poursuivit : perfecta mea, c'est-à-dire : tout ce que ma Divinité et mon Humanité souhaitaient trouver dans la créature, je l'ai rencontré en elle. Dieu le Père ajouta : una est matris sua, electa genitricis suæ, comme si dans l'excès de son amour il ne pouvait taire ce qu'il ressentait pour elle. Elle fut alors placée avec grande révérence sur le trône de gloire, à la droite de son Fils, pendant que toute la cour céleste faisait retentir le répons : Salve nobilis9. Les citoyens du ciel, réunis devant ce trône royal et excités par l'ardeur de leur amour, célébrèrent la très sainte vie de la Vierge et chantèrent avec une joie ineffable le répons: Beata es, Virgo Maria. Mais ce fut la Trinité elle-même qui dit le verset, pour renouveler en cette Vierge bénie la douceur de cette salutation angélique qui fut le commencement de toute sa gloire. Le chur des saints reprit: « Ecce exaltata es : Voici que vous êtes exaltée » , et la pria d'intercéder pour l'Église militante. Ensuite Dieu le Père, qui se plaisait à exalter celle en qui il a mis toutes ses complaisances, chanta le répons : Ave Sponsa 10. Le Fils ajouta : Sunamitis secundum cor summi Regis, et le Saint-Esprit dit: Ave Mater Maria. Le Fils reprit: Spiritu sancto teste. L'armée des saints poursuivit: Tu olim Mariam sordibus Ægypti millies exosam ; et les anges continuèrent: Tu Theophilum desperatum apostatam reconciliasti Filio tua in gratiam. Alors tous les saints ensemble, au nom de l'Église militante, fléchissant les genoux devant la bienheureuse Vierge, chantèrent: O sancta, o celsa, etc. ; après quoi toute la Trinité sortit du profond abîme de sa béatitude, et débordante d'admiration, elle chanta le douzième répons : Quæ est ista ? pour proclamer les mérites de la bienheureuse Vierge.

14Celle-ci vit ensuite que la sainte Vierge, avec la milice céleste, célébrait sa propre béatitude en chantant: Te Deum laudamus, à la gloire de l'adorable Trinité. La louange de ce premier verset s'adressait à toute la Trinité; celle du second: Te æternum Patrem, plus spécialement au Père; celle du troisième : Tibi omnes Angeli, au Fils, et celle du quatrième: Tibi Cherubim, au Saint-Esprit. Ainsi par chaque verset, chacune des personnes de la sainte Trinité était louée ; mais les sept versets: Tu Rex gloriæ, Christe, etc., s'adressaient spécialement au Fils de Dieu, et le félicitaient de ce qu'avec son secours, la bienheureuse Vierge avait toujours glorifié Dieu par toutes ses affections, sans jamais les détourner vers les choses passagères. Dans les versets suivants : Æterna fac, chacune des trois personnes divines était louée à son tour. Cependant celle-ci comprenait toujours que chaque verset attribué au Père l'était avec une parfaite convenance; de même pour le Fils et le Saint-Esprit. Lorsqu'elle revint à elle après cette joyeuse solennité où son âme avait goûté tant de délices, son corps lui-même avait repris une telle vigueur, qu'elle marcha seule, sans fatigue. Ses forces se soutinrent jusqu'à l'heure de son repas après la Messe solennelle.

14Trois ans plus tard, elle se trouvait de nouveau arrêtée par la maladie. En la vigile de l'Assomption de la glorieuse Vierge Marie, elle voulut dès le matin satisfaire sa dévotion et vit en esprit la Vierge bienheureuse comme dans un délicieux jardin planté de fleurs diverses et tout embaumé de suaves parfums. Dans la joie très tranquille d'une céleste contemplation, la Vierge entrait en agonie: à la douce sérénité de son visage, aux charmes de son attitude, on reconnaissait vraiment celle qui est pleine de grâces. Dans ce jardin on voyait de belles roses sans épines, des lis éclatants de blancheur, des violettes parfumées et d'autres fleurs de toute espèce, mais sans un brin d'herbe. Chose étonnante: ces fleurs avaient d'autant plus d'éclat, de parfum et de vigueur, qu'elles étaient plus loin de la bienheureuse Vierge. Cette noble Reine aspirait avec une céleste avidité toute la vertu de ces fleurs, pour en exhaler ensuite le parfum dans le divin Cur que son très aimant Fils semblait ouvrir devant elle.

15Une multitude innombrable d'anges parut occuper l'espace compris entre la bienheureuse Vierge et les fleurs dont elle aspirait le parfum : ils rendaient leurs hommages et leurs services à une si grande Souveraine et louaient tous ensemble le Seigneur. Elle vit également le bienheureux Évangéliste Jean prier avec ferveur au chevet de la Vierge Mère, qui semblait tirer de lui jusqu'à elle une sorte d'émanation merveilleuse. Cette vision procurait à celle-ci de grandes délices; mais elle désira en connaître toute la signification. Le Seigneur lui apprit alors que :
- le jardin figurait le corps de la Vierge sans tache, et les fleurs, toutes les vertus dont elle avait été ornée.
- Les roses, les plus éloignées, mais aussi les plus belles, cultivées avec plus de respect par les esprits bienheureux, représentaient ses oeuvres de charité envers Dieu et envers le prochain : plus on cherche à les pratiquer, plus on apporte à Dieu de fruits précieux.
- Les lis, dont le parfum est si doux et la blancheur si éclatante, figuraient sa vie très sainte que les fidèles s'efforcent d'imiter
- Enfin cette émanation que la bienheureuse Vierge semblait tirer du cur de saint Jean, représentait la gloire attribuée à ce saint apôtre, pour tout le bien que la sainte Vierge avait eu le loisir d'accomplir plus librement sur la terre, parce qu'il pourvoyait à ses besoins. Et comme celle-ci demandait quel profit saint Jean avait retiré de sa sollicitude pour la Vierge Mère, le Seigneur répondit : « Mon Cur s'est doucement rapproché de lui par autant de degrés d'amour, que sa sollicitude l'a porté à seconder de vertus en ma sainte Mère. »
- Elle vit enfin que la personne de la bienheureuse Vierge, placée dans ce jardin, représentait son âme si précieuse. Cette âme, rassasiée de délices par les fruits de ses propres vertus, recueillait ces fruits en elle-même par le courant merveilleux de son souffle qui avait pour ainsi dire parcouru le jardin de son corps, et les reportait tous en Dieu par la ferveur de sa reconnaissance. C'est ainsi que durant tout le jour, la bienheureuse Vierge parut se reposer dans cette grande joie, jusqu'à l'heure des Matines où celle-ci, ravie de nouveau en esprit, contempla la Mère bénie par-dessus toute créature, goûtant un tranquille repos sur le sein de son Fils bien-aimé. Celui-ci prenait une joie ineffable à renfermer dans le cour de sa Mère tous les fruits des vertus qu'elle avait, par reconnaissance, déposés en lui ; en passant par le Cur divin, ces fruits avaient acquis une valeur infinie, et semblables aux roses ou aux lis des vallées, ils entouraient leur Reine d'une beauté et d'une fraîcheur incomparables.

 16Dieu le Père chanta lui-même avec une douceur infinie le premier répons, disant : « Vidi speciosam: Je l'ai vue toute belle », pour faire connaître aux habitants du ciel qu'il l'avait trouvée sur la terre, colombe sans tache par son innocence ; « ascendentem desuper rivos aquarum : s'élevant au-dessus des courants des eaux » par ses désirs ; « cujus inæstimabilis odor erat in vestimento : dont les vêtements (c'est-à-dire la sainte vie) répandaient un inexprimable parfum » ; « et sicut dies verni circumdabant eam flores rosarum et lilia convallium : et les fleurs des rosiers et les lis des vallées (c'est-à-dire ses différentes vertus) l'entouraient comme aux jours du printemps. » Alors le Saint-Esprit, s'emparant du second répons au nom de la sainte Vierge, fit briller d'un vif éclat la sainteté de sa vie en chantant avec douceur: « Sicut cedrus, etc. : Comme le cèdre », etc. Ensuite tous les saints, sous l'impulsion du concert de louanges qu'ils venaient d'entendre, exprimèrent leur admiration par le troisième répons : Quæ est ista ? A chacune de ces paroles, celle-ci reçut de grandes lumières ; mais, par suite de son extrême faiblesse,  elle ne put rien retenir.

17Tous les saints formant une magnifique procession se réunirent devant le trône virginal de la glorieuse Mère, et chantèrent avec un harmonieux ensemble le 4e répons : Gaude Regina 11. Ils la louaient d'être cette Reine puissante par laquelle la clarté de la lumière éternelle brille déjà en eux ; ils la louaient encore de ce qu'elle allait bientôt devenir la Reine très digne du ciel et de la terre ; de ce qu'elle était vraiment la plus belle de toutes les vierges par l'éclat de ses vertus et la perfection des grâces qui sont en elle ; de ce que, par la grandeur de sa miséricorde, elle subviendrait avec une maternelle tendresse aux besoins de tous les hommes, et serait leur gloire éternelle, puisque par ses mérites elle met le comble à la joie de tous les saints. Alors les churs des Anges, s'avançant avec solennité, chantèrent le verset : Fac nos lætari comme pour l'appeler à cette gloire qui devait suivre sa mort; et tous les saints ajoutèrent le Gloria Patri, pour toutes les grâces que la bienheureuse Vierge a reçues dans son corps et dans son âme. Les antiennes et les psaumes qui suivirent furent chantés par l'assemblée des saints, et offrirent un sens merveilleux. Au 5e répons, ce fut la noble Vierge elle-même qui debout chanta dans un transport de louange et de gratitude : « Beatam me dicent omnes generationes : toutes les générations me proclameront bienheureuse. »

18Enfin, cette très sainte âme, bénie par-dessus toute créature, délivrée de la chair, appuyée avec tendresse sur les bras du Fils et jouissant des baisers de l'Époux, se plongea par une incomparable union dans la source de cette béatitude infinie d'où elle ne devait jamais sortir. Toute la cour céleste fut illuminée et réjouie par la présence d'une si grande Reine: elle voyait cette Vierge incomparable dans les joyeux embrassements que lui prodiguait l'ineffable condescendance du Roi suprême, elle la voyait exaltée au-dessus de tous les churs des Anges et des saints, et placée immédiatement après l'adorable Trinité. Aussi tous célébrèrent-ils ses louanges dans un merveilleux transport de joie, et chantèrent-ils en chur le 6e répons : Super salutem. Ainsi se termina cette vision

19On voit manifestement, par tout ce qui vient d'être dit, avec quelle bonté Dieu veut pourvoir au salut de plusieurs en accordant sa grâce à une seule âme, puisqu'il compléta cette fois la vision commencée trois ans auparavant. Si notre propre négligence ferme pour nous le courant spirituel de la grâce, cueillons au moins quelques fleurs de dévotion dans l'agréable jardin qui nous est ouvert ici.

20Une autre fois, en cette même fête, comme elle assistait à Matines avec ferveur, elle voulut avoir à chacun des trois nocturnes une intention spéciale.
- A chaque parole et à chaque note du premier nocturne, elle rappela à la glorieuse Vierge les consolations ineffables qu'elle dut recevoir tant de la part de son Fils que de tous les saints, pendant qu'elle attendait le moment de son bienheureux passage. Et à chaque parole que celle-ci ou tout autre fidèle prononçait pour lui rappeler ces joies, la Vierge sans tache se trouvait entourée des roses et des lis des vallées.
-. Au second nocturne celle-ci lui rappela les douces joies qu'elle ressentit en passant de ce monde au palais du ciel, appuyée doucement sur son Bien-Aimé ; et l'illustre Vierge reçut autant de parures variées que par tout l'univers on prononçait de paroles pour lui rappeler ces délices.
- Au troisième nocturne, elle rappela à la Reine du ciel cette gloire qui dépasse toute intelligence et dont elle était revêtue à son entrée dans le royaume éternel, quand Dieu lui donna la première place dans les cieux. Chaque parole de ce nocturne apporta à la bienheureuse Vierge d'innombrables rayons de lumière et des saveurs plus délicieuses que les parfums des aromates les plus précieux.

21A la Messe, celle-ci dit trois fois le Laudate Dominum omnes gentes : Louez le Seigneur, tous les peuples, et demanda à tous les saints, selon sa coutume, par le premier, d'offrir pour elle au Seigneur leurs nombreux mérites afin de la préparer à recevoir le sacrement de vie. Au second Laudate, elle pria la bienheureuse Vierge, et au troisième, le Seigneur Jésus. La bienheureuse Vierge, à cette prière, se leva et vint offrir à la resplendissante et toujours tranquille Trinité les mérites de ces ineffables grandeurs qui l'avaient. au jour de son Assomption, élevée au-dessus des hommes et des anges, et rendue très agréable à Dieu. Puis, quittant le lieu qu'elle occupait, elle fit signe à cette âme en disant avec une grande tendresse : « Viens, bien-aimée, et mets-toi à ma place, revêtue de toute cette perfection de vertus qui attirait sur moi les regards de complaisance de l'adorable Trinité, afin que tu reçoives la même faveur dans la mesure possible. » Mais celle-ci, profondément étonnée, répondit avec mépris d'elle-même : « O Reine de gloire, par quels mérites pourrais-je obtenir cette faveur ? Il en est trois, dit la bienheureuse Vierge, qui peuvent t'en rendre capable :
- Demande, par la très innocente pureté avec laquelle j'ai préparé au Fils de Dieu une demeure agréable en mon sein virginal, d'être purifiée par moi de toute souillure.
- Prie ensuite afin que toutes tes négligences soient réparées par la profonde humilité qui m'a exaltée au-dessus des anges et des saints.
- En troisième lieu, demande par l'incomparable amour qui m'a unie à Dieu pour toujours, d'être enrichie de mérites abondants. »
Celle-ci, après avoir fait ces trois demandes, fut tout à coup élevée en esprit à la gloire sublime qui lui était accordée avec tant de bonté par les mérites de la Souveraine des cieux ; et lorsqu'elle apparut, occupant la place de cette Reine céleste et parée de ses mérites, le Dieu de majesté prit en elle d'inexprimables complaisances, tandis que les Anges et les saints venaient à l'envi lui rendre de respectueux hommages.

22Comme le convent s'avançait ensuite pour la communion, la Reine de gloire se tint debout à la droite de chaque sur, et la couvrit, pendant qu'elle communiait, de la partie même du manteau que les prières de cette âme avaient ornée de fleurs; elle disait: « Pour honorer ma mémoire, ô très doux Fils, veuillez regarder cette âme. » A ces paroles, le Seigneur, profondément satisfait, témoigna à chaque sur une tendresse incomparable, et distribua à chacune l'hostie du salut. Comme celle-ci, après avoir aussi communié, offrait au Seigneur en louange éternelle cet adorable sacrement, pour l'augmentation de la gloire et de la joie de sa bienheureuse Mère, et en retour du don que cette Mère bien-aimée lui avait fait de ses mérites, le Seigneur Jésus parut offrir un présent à sa très douce Mère et lui dit: « Voici, Mère, que je vous rends au double ce qui est vôtre ; cependant je n'enlève rien à cette âme que vous avez enrichie pour mon amour. »

23Au retour de la procession, comme le convent chantait l'antienne : Ave, Domina mundi, Maria, il sembla à celle-ci que les armées célestes, par l'extrême douceur de leurs harmonies, faisaient tressaillir tout le ciel dans un nouveau transport d'allégresse. Aussitôt la glorieuse Vierge apparut debout devant l'autel, à la droite de son Fils, tournée vers le convent, dans une lumière incomparable :
- A cette parole : Ave, cælorum Regina, tous les saints, fléchissant le genou devant elle, la vénérèrent comme la Mère de leur Seigneur
-. A ces mots : Ave, Virgo virginum, l'auguste Vierge présenta elle-même, de sa main bénie, un lis éclatant de blancheur à toutes les personnes présentes, pour les engager en quelque sorte à imiter sa très chaste virginité, et fortifier en elles cette vertu.
- Comme on chantait : Per te venit redemptio nostra, ses entrailles maternelles furent si fortement émues que, ne pouvant soutenir l'excès du bonheur qu'elle éprouvait en écoutant ces paroles, elle s'appuya avec tendresse sur le sein de son Fils.
- Ensuite, à ces mots : « Pro nobis rogamus, rogita : nous vous le demandons, priez pour nous », elle passa ses bras autour du cou de son Fils, le Seigneur Roi des rois, et le caressa avec tendresse, en lui montrant les surs présentes et priant pour chacune

24 Lorsqu'on entonna l'antienne : Hodie beata Virgo : Aujourdhui Vierge bienheureuse, il sembla que la bienheureuse Vierge s'élevait vers les régions célestes, entourée de gloire, portée dans les bras de son Fils et accompagnée de tous les Churs angéliques qui applaudissaient à son triomphe. Et tandis qu'elle s'élevait au plus haut des cieux, elle prit la main droite de son Fils et bénit avec cette main toute la Congrégation. Après cette bénédiction, on vit au-dessus de chaque personne comme une croix en or, suspendue par un lien de couleur verte; celle-ci comprit que chacun pouvait recevoir le fruit de cette bénédiction, pourvu qu'il eût une foi vive et une sincère confiance en la Mère de miséricorde.

1. Soixante-dix ans d'après l'opinion de plusieurs ; d'autres disent soixante-trois.
2. R/. Quæ est ista quæ ascendit per desertum sicut virgula fumi, ex aromatibus myrrhæ et thuris ? * Et universi pulveris pigmentarii ? V/. Ista est speciosa inter filias Hierusalem, sicut vidistis eam plenam charitate et dilectione, in cubilibus et in hortis aromatum. * Et universi.
R/. Qui est celle qui s'élève du désert semblable à une vapeur odorante de myrrhe et d'encens, mêlés à tous les parfums? V/. Elle est belle entre toutes parmi les filles de Jérusalem, telle que vous l'avez vue pleine d'amour et de tendresse, sur sa couche et dans les jardins embaumés.
3. Non seulement à Helfta, mais aussi dans beaucoup d'églises de la Germanie, on chantait aux Vêpres de l'Assomption les hymnes: Quem terra et O Gloriosa sous une seule doxologie. (Note de l'édition latine.)
Doxologie : « Gloire au Père au Fils et au Saint Esprit comme il était au commencement maintenant et toujours dans les siècles des siècles Amen »
4. Ce répons se trouve encore aujourd'hui au bréviaire monastique.
5. Voici la série des répons chantés à la fête de l'Assomption au monastère d'Helfta : I. R/ Vidi speciosam ; - II. Sicut cedrus ; - III. Quæ est ista quæ processit ; - IV. Gaude Regina ; -V. Beatam rne dicent; -VI. Super salutem ; - VII. Sancta Deo dilecta; - VIII. Salve Maria; - IX. Salve nobilis ; - X. Beata Virgo;
- XI. Ave Sponsa; - XII. Quæ est ista quæ ascendit, comme aux premières Vêpres.
6. R/ Salve Maria, gemma pudicitiæ de qua mando illuxit sol justitiæ, salve, pia Mater christianorum. * Succurre filiis ad Filium Regem Angelorum. V/ Virgo solamen desolatorum spes et Mater benigna orphanorurn. * Succurre.
R/. Je vous salue, Marie, ô perle de pudeur, vous de qui s'est levé, radieux sur le monde, le Soleil de justice ; je vous salue, ô tendre Mère des chrétiens. Intercédez pour vos enfants auprès de votre Fils, le Roi des Anges. V/ Vierge, consolation des affligés espoir et douce Mère des orphelins.
7. Les lecteurs qui ne connaissent pas le bréviaire monastique, trouveront à la note B de l'appendice le texte et l'explication du cantique auquel il est fait allusion.
8. « Il y a soixante reines, et quatre-vingts femmes de second rang et des jeunes filles sans nombre. Elle est unique, ma colombe, ma parfaite, elle est l'unique de sa mère, la préférée de celle qui lui a donné le jour. » (Cant. des cant. VI, 7. 8.)
9. R/. Salve nobilis Virga Jesse, salue flos campi. Maria. * Unde ortum est lilium convallium. V/. Odor tuus super cuncta pretiosa unguenta, favus dislillans labia tua, mel et lac sub lingua tua.*Unde.
R/. Je vous salue, noble tige de Jessé ; je vous salue, fleur des champs, ô Marie. De vous est sorti le lis des vallées. V/. Nul parfum précieux ne peut vous étre comparé ; vos lèvres distillent le miel, votre voix est douce comme le miel et le lait.
10. R/ Ave, sponsa Sunamitis, secundum cor summi Regis; Ave Virgo Mater, Spiritu sancto teste. Tu alim Mariam sordibus Ægyptiis millies exosam, tu Theophilum desperatum apostatam reconciliasti Filio tuo. * ln gratiam. V/. O sancta, o celsa, o benedicta, mitiga et nobis iram Filii tui. * In gratiam. (Voir à l'appendice, Note C, la traduction et l'explication de ce célèbre répons.)
11. R/. Gaude Regina præpotens, æternæ lucis prænitens gaude cælorum Domina, o Virgo pulcherrima. * Gaude misericordissima, gaude perenni gloria. V/. Fac nos lætari, faciemque tuam speculari, plena virtutis, dulcedinis et pietatis .* Gaude.
R :. Soyez heureuse, Reine toute-puissante, éblouissant reflet de l'éternelle lumière, soyez heureuse, Reine des cieux, ô Vierge toute belle. Soyez heureuse, ô miséricordieuse Marie, soyez heureuse de votre inépuisable gloire. V/. Donnez-nous la joie, montrez-nous votre face, ô pleine de vertus, de douceur et d'amour.
 

CHAPITRE XLIX.
DE SAINT BERNARD, ABBÉ.

1La veille de la fête de saint Bernard, pendant la messe, comme elle repassait en esprit les mérites de ce Père très saint auquel elle avait une spéciale dévotion à cause de la suavité de ses enseignements, le très dévot abbé lui apparut dans une gloire ineffable, et paré d'une beauté toute céleste : on ne pouvait le contempler sans voir en même temps la triple couleur de ses vêtements, car l'intégrité de son innocence virginale brillait en lui de tout l'éclat des lis ; la profession de la sainte Religion et sa vie très parfaite étaient représentées par la couleur violette, et son amour si fervent, par le rouge enflammé des rubis.

2Ces trois brillantes couleurs se jouant dans l'âme d'un si illustre Père offraient à tous les saints un spectacle plein de charmes. Sa poitrine, son cou et ses mains paraissaient aussi chargés de lames d'or incrustées de pierres roses qui jetaient un très vif éclat.

3Ces lames d'or signifiaient l'éloquence de sa doctrine qui, méditée d'abord dans un coeur rempli d'amour, montait jusqu'à ses lèvres servies par une voix consacrée, doctrine transcrite aussi par ses mains bénies pour le salut de tous ceux qui veulent avancer leur salut. Les pierreries figuraient surtout les paroles d'amour : elles semblaient lancer des rayons lumineux jusqu'au centre le plus profond du Coeur sacré et procurer à la Divinité des délices spéciales. En même temps le Seigneur attira dans son Coeur la perfection et la dévotion que les élus du ciel et de la terre avaient tirées des paroles et des écrits de ce Père, et les renvoya dans le coeur de Bernard avec les rayons que les pierreries, dont il a été parlé, avaient dirigés vers son Coeur divin. Alors s'échappèrent du coeur de ce saint, comme d'un luth merveilleux, des sons d'une douce harmonie qui chantaient ses vertus et principalement son amour et son innocence.

4Il portait en outre sur la tête une splendide couronne toute rayonnante par la variété de ses couleurs, et dans laquelle on voyait l'avancement spirituel que cet illustre Père aurait voulu, pour la gloire de Dieu, procurer aux hommes par ses paroles et ses écrits. Celle-ci récita alors deux cent vingt-cinq fois le Laudate Dominum omnes gentes en l'honneur de ce même saint et afin de rendre grâces à Dieu pour les dons et les vertus qui lui avaient été conférés. Aussitôt toutes les paroles qu'elle prononça apparurent comme blasonnées sur le vêtement du très saint Père : chacun de ces écus représentait une des vertus qu'il avait pratiquées sur la terre, et la même vertu se reflétait sous la même forme dans l'âme de celle qui rendait alors grâces au Seigneur pour la grandeur de Bernard.

5En la fête de ce saint, comme elle assistait à la Messe chantée en son honneur, elle pria spécialement pour les personnes qui lui étaient recommandées, et aussi pour d'autres qui ne s'étaient pas confiées à ses prières, mais qui avaient une grande dévotion au bienheureux Bernard. Alors elle vit de nouveau ce très saint Père dans la gloire céleste : une lumière merveilleuse s'échappait de l'ornement qu'il portait sur sa poitrine et se dirigeait vers ceux qui désiraient, par ses mérites et son intercession, obtenir un fervent amour de Dieu. Cette lumière formait aussi sur la poitrine de ces personnes une sorte de collier d'un travail merveilleux où les exercices du divin amour pratiqués sur la terre par le bienheureux Bernard semblaient avoir été accomplis par toutes ces personnes elles-mêmes. A ce spectacle, elle éprouva une grande admiration et dit au saint : « O Père illustre, ces âmes qui paraissent revêtues de vos mérites, n'ont accompli aucune oeuvre semblable : quel fruit de salut pourront-elles donc obtenir? » Il répondit : « La jeune fille ornée de parures étrangères a-t-elle moins de beauté que celle qui a revêtu les siennes, si ces joyaux sont également précieux et bien travaillés ? Ainsi les vertus des saints, dont les fidèles obtiennent par leur ferveur d'être revêtus, leur sont communiquées avec une si tendre bienveillance, qu'ils pourront pendant toute l'éternité se réjouir et se glorifier des fruits de ces vertus comme s'ils les avaient eux-mêmes produits. »

6Ces colliers étaient d'un éclat et de nuances variées selon le désir, la dévotion et même la science avec lesquels chacun travaillait plus ou moins à obtenir l'amour de Dieu. Les colliers des personnes qui avaient humblement réclamé les prières de celle-ci, étaient, pour cette raison, d'une beauté spéciale ; et bien que les colliers de quelques autres jetassent plus d'éclat à cause de l'amour de Dieu qui brûlait particulièrement dans leurs âmes, elles étaient privées toutefois de cette beauté spéciale. Cela nous prouve que tout bien, si petit qu'il soit, obtient une récompense particulière s'il est accompli avec bonne intention, et que la moindre négligence diminue notre mérite 1 .

1. Il résulte clairement de ce chapitre entier, que la sainte considère saint Bernard comme un illustre docteur, mais non comme si le monastère d Helfta eût appartenu à l'ordre de Cîteaux et considéré saint Bernard comme son Père. II en va tout autrement quand elle parle du bienheureux Benoît. Voir le chap. XI de ce même livre. (Note de l'édition latine.)
 

CHAPITRE L.
DE LA GRANDEUR DES SAINTS AUGUSTIN, DOMINIQUE ET FRANÇOIS.

1Ensuite elle se souvint du grand Pontife Augustin, pour lequel elle avait ressenti dès sa plus tendre enfance une dévotion très ardente, et rendit à Dieu de ferventes actions de grâces pour tous les bienfaits qu'il lui avait accordés. Ce glorieux Pontife lui apparut à côté de saint Bernard et dans une gloire égale, car il ne lui est inférieur, ni par la sublimité de la vie, ni par l'abondance très suave de sa pure doctrine. Ce Pontife digne de Dieu se tenait devant le trône de la divine Majesté, paré de l'incomparable beauté de la gloire céleste ; et, de même que le bienheureux Bernard, il envoyait de son coeur jusque dans les profondeurs du Coeur divin des traits enflammés, symboles de la brûlante éloquence par laquelle il avait excité les hommes à l'amour de Dieu. De sa bouche sortaient des rayons brillants comme ceux du soleil; ces rayons se répandaient dans toute la vaste étendue des cieux, pour symboliser l'abondance de la doctrine sacrée que ce saint avait si largement distribuée à l'Église. Au-dessus de ces rayons se formaient des arceaux d'une lumière aussi merveilleuse que nouvelle, dont la perspective aurait charmé la vue d'un spectateur. Celle-ci restait en admiration devant ce lumineux édifice, lorsque le bienheureux Bernard daigna lui apprendre que les rayons des enseignements du bienheureux Pontife Augustin brillaient sous cette forme, parce que ce Docteur incomparable avait toujours cherché par ses paroles et ses écrits à étendre et à relever les splendeurs de la foi catholique. Après de longs égarements dans les voies tortueuses de l'erreur, Dieu l'avait appelé gratuitement des ténèbres de l'ignorance à la lumière de la suprême vérité : aussi désirait-il procurer la gloire du Seigneur et fermer aux hommes les voies de l'erreur et de l'ignorance pour leur montrer le chemin de la foi qui opère le salut. Alors celle-ci dit à saint Bernard : « Dans tous vos écrits, ô Père très saint, n'aviez-vous pas aussi la même intention ? » Saint Bernard répondit : « Dans tous mes actes, dans mes paroles et mes écrits, je n'étais poussé que par l'amour de Dieu. Mais ce très illustre docteur était excité à travailler au salut du prochain, et par un ardent amour de Dieu, et par les malheurs de sa propre expérience »

2Le Seigneur attira ensuite en son Coeur sacré tous les fruits de foi, de consolation, de science, de lumière et d'amour que les paroles de saint Augustin avaient produits dans les coeurs des habitants du ciel et de la terre, pour les renvoyer ensuite dans le coeur du saint après leur avoir conféré une grandeur ineffable par le contact de son divin Coeur Ce doux épanchement ayant rempli l'âme du saint Docteur, et l'ayant pénétrée jusque dans ses profondeurs, vint inonder son coeur et le fit vibrer comme une lyre très douce. Et de même que le coeur du bienheureux Bernard avait produit les sons très suaves de l'innocence virginale et du tendre amour, le coeur du très saint Pontife Augustin faisait entendre les agréables modulations d'une amoureuse pénitence et d'une brûlante charité. Il était difficile de dire laquelle de ces deux harmonies offrait plus de charmes à l'âme des auditeurs. Ensuite le bienheureux Bernard dit à celle-ci : « Ce sont là ces modulations dont il est écrit : « Omnis illa Deo sacrata et dilecta civitas plena modulamine in laude 1 : Toute cette cité sacrée et chère à Dieu remplie de. modulations et de louanges » parce que les coeurs de tous les saints chantent harmonieusement les louanges de Dieu, selon la variété de leurs vertus 2.

3En la fête du même glorieux Augustin, comme on récitait à Vêpres le répons : Vulneraverat charitas Christi 3, lillustre pontife apparut debout, entouré de gloire et tenant en ses deux mains son coeur très saint, tant de fois blessé par le divin amour. Il semblait l'ouvrir, et l'offrir pour la louange de Dieu, comme une rose très belle qui devait réjouir les habitants des cieux par son doux parfum. Celle-ci, saluant avec dévotion ce Père vénérable, pria pour tous ceux qui lui étaient recommandés, et aussi pour les âmes qui avaient envers ce saint une dévotion particulière. Lui-même, à son tour parut supplier le Seigneur, afin que les coeurs qui désiraient obtenir par ses mérites un fervent amour de Dieu, pussent également, comme son propre coeur, s'épanouir et répandre à jamais un doux parfum en présence de la divine Majesté, pour la louange et la gloire de la resplendissante et toujours adorable Trinité.

4Comme elle récitait Matines avec toute la dévotion possible, elle désira savoir quelle récompense recevrait le digne pontife de Dieu Augustin, pour cette disposition qu'il manifeste dans ses Confessions lorsqu'il dit que durant cette vie mortelle il ne pouvait se rassasier de la douceur incomparable qu'il éprouvait à considérer la profondeur du plan divin dans l'oeuvre du salut des hommes. Aussitôt ce vénérable Père lui apparut dans une gloire incomparable ; et selon cette parole d'Isaïe : « Lætitia sempiterna super capita eorum : Une allégresse éternelle couronnera leur tête »(Isaïe. xxxv. 10), on voyait sur sa tête un globe aussi merveilleux qu'admirable, lequel tournait sans cesse sur lui-même avec rapidité, et offrait à chaque moment une alternance de couleurs qui procurait au bienheureux pontife les joies des délices spirituelles en même temps qu'elle charmait tous ses sens :
- en effet, ses yeux étaient attirés par le magnifique éclat des étoiles qui jaillissaient de ce globe en sa rapide évolution, et cette vue le récompensait de toutes les considérations par lesquelles il avait ici-bas cherché en Dieu ses délices
- Son oreille était réjouie par la rotation de ce globe, et c'est ainsi que sa sublime intelligence, qu'il avait dirigée vers Dieu avec tant d'ardeur, recevait une digne rémunération.
- Parce qu'il avait méprisé toutes les jouissances de ce monde pour ne chercher que Dieu, il respirait un air vivifiant imprégné des plus suaves parfums,
-et ses lèvres savouraient un miel incomparable parce qu'il avait offert au Seigneur un séjour agréable dans son coeur : nous savons en effet, par la parole du sage, que Dieu trouve ses délices dans le coeur de l'homme.
Le globe laissait encore tomber sur le saint Pontife une douce rosée, qui pénétrait tout son être d'une grande douceur, et le récompensait des fatigues qu'il avait endurées en travaillant de toutes ses forces pour la gloire de Dieu et le bien de l'Église par ses paroles, ses écrits et les grands exemples de vertu qu'il avait donnés. La cour céleste trouvait de si grandes joies dans les délices goûtées par ce Père incomparable, que leur abondance eût suffi pour remplir les coeurs de tous les hommes.

5Le Seigneur dit ensuite à celle-ci : « Vois comment mon bien-aimé brille par sa pureté plus éclatante que la neige, par sa douce humilité et par son ardente charité ! » Elle répondit avec étonnement : « O Seigneur, comment pouvez-vous affirmer que ce saint brille d'une pureté éclatante comme la neige? Il est digne de vénération à cause de sa sainte vie, cependant il est resté longtemps dans l'hérésie et il a dû contracter ainsi des souillures. » Le Seigneur répondit : « Si j'ai permis qu'il demeurât si longtemps dans l'erreur, c'était pour faire éclater en lui les voies de ma Providence qui m'a fait attendre sa conversion avec tant de patience et de miséricorde. J'ai voulu aussi manifester ma bonté infinie qui a daigné l'appeler et ma tendresse toute gratuite dont il a si fortement ressenti les effets. »

6Après ces paroles, comme elle considérait plus attentivement la beauté de ce grand Pontife, ses vêtements lui parurent transparents comme un pur cristal au travers duquel on voyait briller sous diverses couleurs les trois vertus de pureté, d'humilité et de charité.

7Elle dit alors au Seigneur : « Mon Seigneur, est-ce que le très doux Bernard qui vous aima si tendrement n'a pas aussi cherché ses délices en vous comme ce très fervent Augustin ? Dernièrement il me fut donné de contempler sa gloire et je ne la trouvai pas aussi complète. » Le Seigneur répondit : « J'ai abondamment récompensé Bernard mon élu; mais la faiblesse de ton intelligence ne peut embrasser dans sa plénitude la gloire du moindre de mes saints; à combien plus forte raison la gloire de saints aussi grands ! Cependant, pour satisfaire tes pieux désirs, je te montre les mérites de tel ou tel de mes saints : cette vue te fera progresser dans l'amour, et tu comprendras mieux « qu'il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père : in domo Patris mei mansiones multæ sunt » (Jean. xiv. 2). Tu verras aussi pourquoi on dit à la louange de chaque saint: « Non est inventus similis illi qui conservaret legem Excelsi : il ne s'en est pas trouvé qui gardât comme lui la loi du Très-Haut » (Ecclésiastique XLIV,  20), car il n'y a aucun saint qui soit tellement égal à un autre, qu'il ne possède quelque mérite particulier. »

8« S'il en est ainsi, reprit-elle, ô Dieu de vérité, daignez, malgré mon indignité, me révéler quelque chose des mérites de ces vierges que j'ai aimées dès l'enfance : l'aimable Agnès et la glorieuse Catherine. » Cette faveur lui ayant été accordée comme il a été dit aux fêtes de ces saintes 4, elle désira aussi connaître quelque chose des mérites des saints Pères Dominique et François, chefs illustres de deux Ordres dont les travaux firent merveilleusement refleurir l'Église de Dieu. Ces vénérables Pères lui apparurent dans une gloire éclatante, semblables en mérites au glorieux Père Benoît, ornés de roses épanouies et portant un brillant sceptre d'honneur. Ils paraissaient aussi avoir une ressemblance de mérites avec les bienheureux Pères Augustin et Bernard, à cause de leur zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, et parce qu'ils s'étaient efforcés de pratiquer les mêmes vertus. Il existait toutefois une différence, c'est que le bienheureux Père François brillait surtout par sa grande humilité, et le glorieux Père Dominique par ses ardents désirs.

9A la Messe, comme elle portait tout à la fois son attention et sur Dieu et sur ce qu'elle devait chanter, elle fut ravie en esprit au commencement de la séquence, et transportée devant le trône de la divine Majesté. Alors tous les saints, pour rappeler et célébrer les délices spirituelles dont elle avait joui la nuit précédente en contemplant la gloire du grand pontife Augustin et des autres saints dont nous avons parlé, lui chantèrent les six premiers vers de la Séquence : « Interni festi gaudia nostra sonat harmonia 5 : Notre harmonie fait éclater les joies de la fête intérieure », etc. Et cette âme reçut à chaque parole d'admirables lumières accompagnées de consolations. Après le sixième vers, tous les saints se turent et invitèrent l'âme à chanter à son tour les vers suivants, afin de leur rendre l'honneur qu'eux-mêmes venaient de lui procurer. Alors, selon sa coutume, elle prit comme instrument le très doux Coeur de Jésus et chanta à la louange de toute la Jérusalem céleste : « Beata illa patria : Cette bienheureuse patrie », et les cinq vers qui suivent. En l'écoutant, la Cour céleste sembla rassasiée de ,joies ineffables.

10Ensuite le Seigneur Jésus, Époux plein de tendresse, la caressant doucement, lui chanta ces deux vers : « In hac valle miseriæ : En cette vallée de misère », et : « quo mundi post exilia : où après l'exil du monde ». En même temps, comme un excellent maître, ou, pour mieux dire, comme un tendre père, il apprit à sa fille comment elle mériterait les joies éternelles en s'appliquant fréquemment ici-bas aux choses de Dieu.

11Les choeurs des anges vinrent présenter au grand pontife Augustin tous les voeux de l'Église en chantant : « Harum laudum præconia : Ce que proclament ces louanges », etc., et tous les saints s'y associèrent et chantèrent les paroles qui suivent pour glorifier Dieu en son serviteur. Pendant ce temps le bienheureux Augustin illuminait et réjouissait toute la Cour céleste par les rayons de sa gloire. Aux deux derniers vers : « Cujus sequi vestigia : A suivre ses traces », le Seigneur, voulant exaucer la prière du pontife, éleva la main et donna une grande bénédiction à tous ceux qui l'avaient glorifié par leurs louanges.

1. Hymne de la fête de la Dédicace ; mais elle n'est pas citée mot à mot (Note de l'édition latine.)
2. Les pages qui suivent forment un seul chapitre avec les précédentes, dans le manuscrit de Vienne : nous avons suivi le même ordre.
3. R/. Vulneraverat charitas Christi cor ejus et gestabat verba ejus in visceribus quasi sagittas acutas. * Et exempla servorum Dei, quos de mortuis vivos fecerat, tamquam carbones vastatores. V/ Ascendenti a convalle plorationis, cantanti canticum graduum dederat sagittas acutas. * Et exempla.
R/. L'amour du Christ l'avait blessé au coeur, et il en portait les paroles en lui-même comme autant de traits acérés ; et les exemples des serviteurs de Dieu. qu'il avait comme évoqués de la tombe, étaient en lui comme des charbons dévorants. V/. Tandis qu'il s'élevait de la vallée des larmes en chantant le cantique des degrés, [le Christ] l'avait blessé de ses traits acérés.
4. Chapitres VIII et LVII de ce Livre
5. On trouvera cette belle séquence à l'Appendice, Note D.

CHAPITRE LI.
DE LA NATIVITÉ DE LA BIENHEUREUSE VIERGE.

1En la Nativité de la bienheureuse Vierge, comme  celle-ci récitait autant d'Ave Maria que cette brillante Etoile de la mer avait mis de jours à croître dans le sein de sa mère, et qu'elle les lui offrait avec dévotion, elle lui demanda quelles faveurs obtiendraient de sa bonté ceux qui réciteraient autant de fois la Salutation angélique. dans le même sentiment d'amour. La très douce Vierge répondit : « Elles mériteront de partager avec moi dans les cieux, par une allégresse spéciale, toutes les joies que j'ai reçues et que je reçois encore sans cesse pour les vertus dont la bienheureuse et glorieuse Trinité se plut à embellir chaque jour mon âme. »

2Pendant l'antienne : Ave decus : Salut gloire, elle vit le ciel s'ouvrir. Un trône magnifique en était apporté par le ministère des saints anges et déposé au milieu du chur. Sur ce trône, l'illustre Impératrice se trouvait assise avec gloire et honneur, montrant, par la douceur et l'amabilité de son visage, qu'elle était disposée à recevoir avec bonté en cette fête les vux de la Congrégation. Les saints anges entouraient ce trône, et le soutenaient avec respect, rendant avec joie leur solennel hommage à la très digne Mère de leur Seigneur. L'armée des esprits bienheureux se joignait aussi aux deux churs qui psalmodiaient, louant avec eux la Reine de gloire par les mêmes chants. Un ange se tenait devant chaque personne, portant en main un rameau frais et verdoyant. Ces rameaux produisaient des fleurs et des fruits variés selon les dispositions de chacune des personnes devant lesquelles il était porté. Lorsque tout fut terminé, les anges allèrent avec grande joie porter leurs rameaux à la Vierge Mère, et les rangèrent avec respect autour du trône de la grande Reine pour en augmenter la gloire et la beauté. Celle-ci dit alors à la Mère du Seigneur : « Hélas ! tendre Mère, il est triste que mon indignité ne mérite pas de psalmodier avec ces bienheureux churs ! » La douce Vierge répondit : « Ta bonne volonté supplée à toute chose, et la bonne intention avec laquelle tu as assisté à Vêpres pour m'honorer, en te servant, selon ta coutume, du mélodieux instrument du très doux Cur de mon Fils, surpasse de beaucoup tout hommage extérieur. Pour te le prouver, je veux présenter de ma main à la Trinité toujours adorable, comme une offrande très précieuse, ce rameau que ta bonne volonté a garni des fleurs les plus belles et des fruits les plus doux. »

3Pendant Matines elle vit en esprit comment les saints anges réunissaient les fleurs et les fruits des diverses prières et intentions de la communauté, pour les offrir avec respect à la Vierge Mère : selon que chaque âme avait peiné davantage, ces fruits et ces fleurs étaient plus beaux et plus agréables ; ils étaient aussi plus doux, selon que l'intention avait été plus pure
- Au Gloria Patri du quatrième répons, celle-ci loua la toute-puissance du Père, la sagesse admirable du Fils et l'étonnante bonté du Saint-Esprit, bonté par laquelle la toujours adorable Trinité, qui voulait le salut des hommes, a pu, a su et a daigné former une Vierge si remplie de grâce, à laquelle elle a communiqué l'abondance de sa béatitude. La glorieuse Mère se leva alors et se tenant en présence de la bienheureuse Trinité demanda pour celle-ci, de la part de la Toute-Puissance, de la Sagesse et de la Bonté divine, toute la somme de grâce qu'il est possible à l'homme de recevoir en cette vie. L'adorable Trinité, favorable à cette prière, parut donner à l'âme une céleste bénédiction qui la couvrit comme d'une douce rosée.
- Ensuite on chanta l'antienne : Quam pulchra es : Que tu es belle, et celle-ci prenant le rôle du Fils de Dieu la chanta à la louange de sa glorieuse Mère. Le très aimable Fils unique du Père voulut dans sa bonté montrer à son élue que cette action lui était agréable, et il lui dit en la saluant de la tête : « Je te rendrai, en son temps, selon ma royale munificence, l'honneur que tu viens de donner en mon nom à ma très douce Mère. »
- Ensuite par l'antienne : « Adest namque Nativitas : Voici la Nativité » ; à ces paroles : « ipsa intercedat pro peccatis nostris : qu'elle intercède pour nos péchés », la Mère de Dieu parut offrir respectueusement à son Fils un rouleau que les anges lui avaient présenté, et sur lequel étaient écrites en lettres d'or ces paroles: ipsa intercedat. Le Fils de Dieu répondit avec tendresse : « En vertu de ma toute-puissance, ô Mère vénérée, je vous ai accordé le pouvoir d'obtenir propitiation, par le mode qui vous plaira davantage, pour les péchés de ceux qui implorent votre secours. »

4Pendant la Messe, comme à la séquence: Ave præclara : Salut admirable, on chantait ces paroles: Ora Virgo nos 1, l'illustre Vierge se tourna vers son Fils; les mains jointes, le regard plein de tendresse, elle parut le supplier pour ceux qui l'invoquaient. Le Seigneur daigna les bénir du signe salutaire de la croix pour les préparer à recevoir et à conserver dignement le sacrement vivifiant de son Corps et de son Sang. A ce verset : Audi nos 2, la glorieuse Vierge parut s'asseoir à côté de son Fils sur un trône élevé, et celle-ci lui dit : « Pourquoi, ô Mère de miséricorde, ne priez-vous pas pour nous ? » La bienheureuse Vierge répondit : « Je parle pour vous cur à cur avec mon bien-aimé Fils. » On répéta ensuite le même verset. La royale Vierge étendit alors sa douce main sur la Congrégation, puis se leva comme attirée par les désirs de tous et se tint suppliante avec eux devant son Fils. Au verset suivant : Salva nos Jesu 3, le souverain Seigneur se leva à son tour, s'inclina avec bonté vers le convent, et dit: « Je suis prêt à exaucer tous vos désirs. »

5Ensuite, tandis que celle-ci, joyeuse de la solennité du jour, errait encore cependant entre diverses pensées, n'ayant trouvé aucun sentiment propre à fixer son cur, elle dit à la Mère de Dieu : « Les motifs de nous réjouir sont innombrables lorsque nous nous rappelons votre glorieuse Assomption, mais je voudrais aussi apprendre de votre miséricorde comment les anges dans le ciel célèbrent la fête de votre Nativité, pour que notre dévotion sur la terre y trouve un accroissement. » La bienheureuse Vierge répondit : « Les saints anges dans la gloire céleste me rappellent avec une immense allégresse les joies ineffables qu'ils goûtèrent durant les neuf mois où je grandissais dans le sein de ma mère, comment ils se mettaient à mon service, selon leur mode d'agir, pour aider à ma croissance. Ils voyaient, en effet, dans le miroir de la Trinité sainte la dignité incomparable du corps très noble qui se formait alors; ils voyaient en moi le moyen par lequel le Seigneur se disposait à accorder le salut au monde : aussi se faisaient-ils une joie d'y contribuer de tout leur pouvoir en répandant une influence divine dans l'atmosphère et dans tout ce que la création fournissait pour contribuer à ma nutrition au sein de ma mère. Les archanges qui contemplaient dans le miroir de la Divinité la sublimité de la connaissance divine, l'intimité et l'union à laquelle mon âme était préparée par des aptitudes supérieures à celles des anges et des hommes, m'offraient sans cesse et avec joie leur ministère. De même les autres hiérarchies, en voyant les ressemblances que je devais avoir avec chacune d'elles, me rendaient leurs services avec joie et amour, pour la louange et la gloire du Créateur. Maintenant ils sont récompensés dans le ciel et goûtent une joie éternelle. »

6A Complies, pendant le Salve Regina, celle-ci déplora devant le Seigneur la négligence qu'elle avait apportée au service de sa Mère et le pria d'y suppléer. Elle offrit donc cette antienne par le Cur de Jésus-Christ, et le Seigneur dirigea de son Cur sacré vers le cur de la Vierge Mère, autant de légers tuyaux d'or que celle-ci aurait souhaité lui rendre d'honneurs. L'affection tendre et filiale que le Seigneur Jésus éprouve à l'égard de sa Mère résonnait par ces instruments et suppléait à toutes les négligences de cette âme.

7Nous pouvons obtenir de notre très miséricordieux Rédempteur ce même supplément en lui adressant la prière suivante 4 ou toute autre semblable :
- « O très doux Jésus, par l'amour qui vous a porté à vous incarner et à naître pour nous d'une Vierge très pure afin de suppléer à l'indigence de vos pauvres, je vous conjure de daigner, au moyen de votre très doux Cur, réparer les péchés que j'ai commis tant de fois par négligence ou par ingratitude dans le service ou l'honneur dû à une Mère si bonne, dont la clémence maternelle n'a jamais tardé à m'assister dans tous mes besoins. Pour lui en témoigner une digne reconnaissance, je vous prie, ô très aimant Jésus, de lui offrir votre très doux Cur tout rempli de béatitude.
 Montrez-lui dans ce Cur sacré l'affection divine par laquelle vous l'avez choisie de toute éternité, avant toute autre créature. pour être votre Mère, la préservant, la créant, et l'ornant d'une manière incomparable de tant de grâces et de tant de vertus.
 Montrez-lui cette tendresse dont vous lui avez donné de si grands témoignages sur la terre lorsqu'elle vous serrait petit enfant sur son sein maternel.
 Montrez-lui combien vous avez été fidèle envers elle, puisque, tout le temps de votre vie parmi les hommes, vous lui avez témoigné votre filiale affection, en lui obéissant comme un fils obéit à sa mère, vous qui êtes le souverain des cieux. Cette fidélité vous l'avez surtout montrée à l'heure de votre mort, car oubliant vos propres souffrances pour compatir jusqu'au fond de l'âme à la désolation de votre Mère, vous lui avez donné tout à la fois un fils et un gardien.
 Montrez-lui encore avec quel incomparable amour vous avez daigné, au jour de sa très joyeuse Assomption, l'élever au-dessus de tous les churs des anges, et la constituer Dame et Reine du ciel et de la terre. O bon Jésus, qu'elle soit donc favorable à ma misère ; que pendant ma vie et à lheure de ma mort elle soit pour moi une protectrice et une avocate pleine de bonté »

8Comme elle invoquait le secours de cette très douce Mère par ces paroles : Eia ergo advocata nostra, il semblait que cette illustre Reine fût attirée vers elle comme par des liens très puissants ; car chaque fois qu'on invoque la Vierge Mère en la nommant avocate sa tendresse maternelle est si fortement émue qu'elle ne peut rien refuser. A ces paroles : illos tuos misericordes oculos, la bienheureuse Vierge prit la tête de son Fils et l'inclina vers la terre en disant: « Voici mes yeux très miséricordieux. Je puis les fixer sur tous ceux qui m'invoquent : ils obtiendront par là le fruit très abondant du salut éternel. » Le Seigneur daigna ensuite enseigner à celle-ci qu'elle devait au moins chaque jour implorer sa bienheureuse Mère par ces deux paroles: Eia ergo advocata  nostra, illos tuos misericordes oculos ad nos converte : O vous notre avocate, tournez vers nous vos yeux miséricordieux, et qu'elle s'assurerait ainsi un puissant secours pour l'heure de sa mort.

9Alors elle offrit à la bienheureuse Vierge cent cinquante Ave Maria récités en son honneur, lui demandant de daigner l'assister à l'heure de la mort avec toute sa tendresse maternelle. Aussitôt elle vit toutes ces prières, sous la forme de pièces d'or, déposées en présence du souverain Juge qui les présentait lui-même à sa Mère. Cette tendre Mère les recevait et semblable à une économe fidèle, les mettait en réserve une à une pour le profit et le soulagement de cette âme qui, à sa sortie de ce monde, recevrait du souverain Juge autant de consolations et de secours qu'elle avait offert de prières à la Vierge Mère.

10Celle-ci, comprit également que si une âme recommande sa dernière heure à un saint quelconque, par des prières spéciales, ses prières sont aussitôt portées devant le tribunal du souverain Juge, et le saint à qui elles sont confiées en est établi le gardien fidèle, afin de les changer en grâces pour son dévot client.

1. Ora, Virgo, nos illo pane coeli dignos effici : Demandez, ô Vierge, que nous soyons rendus dignes de ce Pain du ciel.
2. Audi nos, non te Filius nihil negans honorat : Ecoutez-nous, car votre Fils s'honore de ne rien vous refuser.
3. Salva nos, Jesu, pro quibus Virgo Mater te orat : Sauvez-nous, ô Jésus, nous pour qui la Vierge Mère vous implore.
4. Cette prière ne se trouve pas dans l'édition de Vienne, mais elle est tirée de l'édition de Lansperg. On ne sait quel écrivain ou quel éditeur l'aura ajoutée à la première transcription. (Note de l'édition latine.)
 

CHAPITRE LII.
DE LA DIGNITÉ DE LA SAINTE CROIX.

1Le jour de l'Exaltation de la sainte Croix, comme celle-ci s'inclinait pour révérer le bois sacré, le Seigneur lui dit: «Vois combien jhonore cette croix, et cependant je n'y ai été suspendu que depuis la sixième heure jusqu'à celle de Vêpres. Apprends par là quels seront les bienfaits dont je me propose de combler les curs dans lesquels j'aurai reposé des années entières. » Elle répondit : « Hélas ! Seigneur, je vous ai procuré bien peu de délices dans mon cur ! -- Et quelles délices ai-je trouvées sur ce bois ? dit le Seigneur. Mais je l'honore parce que, dans ma bonté toute gratuite, je l'ai choisi de préférence à tant d'autres, et ceux qui ont été élus par cette même bonté seront aussi récompensés. »

2Comme elle assistait ensuite à la Messe, le Seigneur daigna l'instruire : « Vois, dit-il, quels exemples je propose à mes élus dans ces honneurs rendus à la croix. Jélève la croix, la couronne d'épines, la lance et les clous qui ont servi à mon supplice à une plus grande dignité que les autres objets créés qui ont servi aux besoins de mon corps, tels que les vases où je fus baigné dans mon enfance, etc., et je désire que ceux que j'aime particulièrement imitent cette conduite : c'est-à-dire que pour ma gloire et leur bien personnel, ils témoignent une plus grande affection à leurs ennemis qu'à leurs amis, parce qu'ils en retireront incomparablement plus de profit. Mais s'il arrive qu'étant offensés, ils oublient au moment même de rendre le bien pour le mal, et que plus tard seulement ils s'efforcent de répondre aux offenses par des bienfaits, ils ne laisseront pas que de me présenter une offrande très agréable, car j'ai moi-même laissé quelque temps ma croix cachée en terre afin de l'exalter ensuite. » Le Seigneur ajouta : « C'est aussi à cause de mon amour pour le salut du monde, que j'aime tant la croix, car c'est par elle que j'ai obtenu l'objet de mes plus ardents désirs : la rédemption du genre humain. Ainsi en est-il des hommes dévots qui revoient avec plus d'affection les lieux et les jours où ils ont mérité de recevoir la grâce en plus grande abondance.»

3Ensuite, comme elle cherchait avec ardeur à se procurer quelque relique de cette croix très sainte qui fut si chère à Jésus, et se proposait d'honorer le bois sacré pour s'attirer encore davantage la tendresse du Seigneur, il daigna lui dire: « Si tu veux avoir des reliques qui puissent attirer efficacement mon Cur vers celui qui les possède, lis le récit de ma Passion, et considère avec soin les paroles que j'ai dites avec un plus grand amour : écris-les et garde-les comme des reliques. Médite-les souvent et tu mériteras ainsi de recevoir mes grâces plus facilement que par tant d'autres reliques. En vérité, si mon inspiration ne t'éclairait sur ce point, tu pourrais encore consulter la raison : un ami qui veut rappeler à son ami leur ancienne tendresse lui dit : « Souviens-toi de l'amour que tu ressentais en me disant telle ou telle parole », plutôt qu'il ne lui rappelle le lieu où ils se sont aimés, les habits dont ils étaient vêtus, etc. Tu peux donc croire que les reliques les plus précieuses que l'on puisse avoir de moi sur la terre, ce sont les paroles qui expriment la plus douce affection de mon Cur. »

4Elle implora ensuite le secours du Seigneur pour commencer le jeûne régulier que les religieux observent durant la moitié de l'année. Le Seigneur lui répondit avec bonté : « Lorsqu'un religieux, poussé par le zèle de la Règle, se soumet avec bonne volonté et pour mon amour à l'observance du jeûne, ne recherchant pas en cela sa gloire, mais la mienne, ma bonté me force, quoique je n'aie aucun besoin de vos biens (Ps. xv.) 1, à recevoir ces jeûnes comme un souverain accepterait que l'un de ses nobles vassaux le servît tous les jours à sa table à ses propres frais. Ce religieux sera peut-être, dans la suite, forcé d'interrompre le jeûne ; mais s'il obéit, tout en regrettant de ne plus accomplir l'observance, et si dans sa bonne volonté il élève son âme vers moi, montrant que pour mon amour il aurait voulu suivre les prescriptions de la Règle, mais qu'il obéit cependant volontiers à son supérieur en union avec l'humilité qui m'a soumis aux hommes pour la gloire de mon Père, j'accepterai cette manière d'agir. Ainsi celui qui est assis à la table de son ami, se montre touché des égards qu'on lui témoigne, si l'ami, par prévenance pour son hôte, veut goûter le premier à tous les mets. »

5Si un religieux emporté par l'ardeur de son désir garde la rigueur du jeûne, malgré l'ordre de son supérieur, et dans la suite revient à lui-même, se repent et se corrige, je lui pardonnerai avec autant de bonté qu'un souverain pardonnerait à l'un de ses fidèles capitaines qui l'aurait légèrement blessé par mégarde dans la chaleur du combat. »

6En ce jour de l'Exaltation de la sainte Croix, comme elle offrait au Seigneur, à l'élévation du calice, les épreuves que la Congrégation venait de subir elle reçut cette réponse : « Je boirai, oui, je boirai ce calice que la ferveur de vos désirs et de votre dévotion a rempli d'une si grande douceur. Chaque fois que vous me l'offrirez, je ne me lasserai pas d'y boire, jusqu'à ce que vous m'ayez enivré au point de me rendre prêt à exaucer tous vos vux. » Et comme celle-ci disait : « Seigneur, comment pourrons-nous vous offrir ce calice ? » Il daigna lui répondre que chacun, en confessant sa misère, devait le présenter au Seigneur comme une éternelle louange ; on devait regretter de n'avoir pas désiré le Seigneur avec la ferveur convenable, et se disposer à ressentir volontiers jusqu'au jour de la mort, toute l'ardeur qu'un cur humain pourrait éprouver en désirant le Corps du Seigneur : de cette façon on offrirait à Dieu un calice dont le contenu surpasserait en douceur le nectar et le baume.

7Elle comprit aussi que toute personne empêchée de communier ou de rendre à Dieu un hommage quelconque peut en compensation lui offrir cette prière : « O torrent qui découlez de la fontaine de vie ! O arôme embaumé des divines douceurs ! O délicieuse ivresse de toutes les béatitudes ! Voici que je présente à votre soif, à vous qui êtes la plénitude même, cette misérable gouttelette de mon indigence, car je gémis, non cependant comme il le faudrait, et je gémirai toujours de voir mon âme affamée, privée de vos festins délicieux, tandis que, hélas ! par ma propre faute, je ferme devant moi le chemin de la grâce ! O créateur et réformateur de mon être, puisque seul vous pouvez, à votre plus grande gloire, accomplir les choses impossibles, daignez mettre mon cur en parfaite concorde avec mes paroles. Je m'offre volontiers pour contenir en mon âme, jusqu'au jour de ma mort, ce tourment de désirs et d'amour que le cur humain ressentit jamais pour vous depuis l'origine du monde, ou ressentira jusqu'à la fin des temps. Je vous le demande afin que vous trouviez en moi une demeure plus agréable. Ainsi je vous dédommagerai de ce que vos ineffables grâces sont si souvent offertes à des indignes et à des ingrats. »

1. Allusion au verset 1 du Ps. xv : Dixi Domino : Deus meus es tu, quoniam bonorum meorum non eges : J'ai dit à Yahvé: C'est toi mon Seigneur, mon bonheur n'est en aucun de ces démons de la terre.
 

CHAPITRE LIII.
DES ANGES - EN LA FÊTE DE SAINT MICHEL ARCHANGE

1Un jour où elle devait communier, aux approches de la fête de l'archange Michel, comme elle méditait sur le secours que la libéralité divine daignait accorder à son indignité par le ministère des autres esprits bienheureux, elle désira les payer de quelque retour et offrit au Seigneur le sacrement vivifiant de son Corps et de son Sang. « Très aimé Seigneur, dit-elle, je vous offre cet admirable Sacrement en l'honneur des grands princes de votre cour, et pour l'accroissement de leur joie, de leur gloire et de leur béatitude. » Alors le Seigneur, attirant et unissant à sa Divinité, d'une manière aussi merveilleuse qu'ineffable, le Sacrement qui lui était offert, répandit sur les esprits bienheureux des délices si grandes, que s'ils n'eussent pas été déjà dans la béatitude, ceci aurait suffi pour les combler de bonheur. Les divers ordres des anges vinrent tour à tour la saluer avec respect, et ils disaient - « Tu as bien fait de nous honorer par cette offrande, car nous veillons sur toi avec une affection particulière. » L'ordre des anges disait : « Nous veillons avec joie nuit et jour à ta garde; nous empêchons que tu ne perdes aucune des faveurs qui peuvent te préparer convenablement pour l'arrivée de l'Époux. » Celle-ci rendit alors de vives actions de grâces à Dieu et aux bienheureux esprits ;
- mais elle désirait surtout reconnaître parmi les anges celui qui était préposé à sa garde. Or, voici qu'un ange apparut comme un noble prince, paré de si riches ornements que rien ici-bas n'en peut donner idée : un de ses bras entourait le Seigneur, l'autre entourait cette âme, et il disait : « Enhardi par la longue intimité avec laquelle j'ai si souvent incliné l'Époux divin vers l'âme, et soulevé l'âme vers lui par la joie spirituelle, j'ose m'approcher en ce moment. » Celle-ci offrit alors à cet ange les petites prières qu'elle avait récitées en son honneur. Il les reçut avec joie et les présenta comme de belles roses brillantes de fraîcheur à la Trinité toujours adorable.
- Ensuite parurent les archanges, et ils saluaient l'âme avec affection, disant : « Nous voulons, ô épouse privilégiée du Christ, te dévoiler dans une intime familiarité et dans la mesure où tu peux les comprendre, les mystérieux secrets de Dieu que nous connaissons dans le miroir de la science divine comme plus utiles à ton âme. »
- Les Vertus à leur tour disaient : « Nous te servirons avec dévouement dans tout ce que tu feras pour la gloire et la louange de celui qui est ton Seigneur et le nôtre, par tes méditations par tes écrits ou par tes paroles. Nous te soutiendrons fidèlement et nous t'exciterons à travailler encore davantage.
- Les Dominations ajoutaient : « L'honneur du roi aime la justice, le cur emporté par l'amour ne connaît pas le frein de la raison ; ainsi, toutes les fois que le Roi de gloire, prendra ses délices à reposer dans ton âme, et que ton âme à son tour sera portée vers lui par les élans de l'amour, nous lui rendrons pour toi le respect dû à sa grandeur, afin que sa gloire souveraine ne souffre aucun détriment et ne perde aucun hommage.»
- Les Principautés disaient : « Nous ferons tous nos efforts pour te présenter toujours au Seigneur Roi des rois, parée des sublimes vertus propres à charmer son cur. »
- Et les Puissances ajoutaient : « Nous savons par quelle étroite union le Bien-Aimé est joint à ton âme : aussi nous veillerons sans cesse à repousser tous les obstacles intérieurs ou extérieurs qui pourraient troubler tant soit peu vos doux et mystérieux entretiens, car ce divin commerce donne de grandes joies à la Cour céleste et à toute l'Église. En effet, une âme aimante peut obtenir de Dieu plus de grâces de salut pour les vivants et pour les morts que des milliers d'âmes sans amour n'en pourraient obtenir. »

2Alors elle rendit de ferventes actions de grâces au Seigneur Dieu et à tous les esprits bienheureux pour ces faveurs et pour bien d'autres encore que l'on pourrait raconter, si la faiblesse humaine n'y mettait obstacle. Qu'on s'en remette donc à la bonté divine, qui seule connaît toutes choses avec une parfaite clarté.
 

CHAPITRE LIV.
DE LA FÊTE DES ONZE MILLE VIERGES.

1En la nuit de la fête des onze mille vierges, comme cette parole : « Ecce Sponsus venit : Voici l'Époux qui vient », se répétait souvent dans l'office, celle-ci en fut tout enflammée et dit au Seigneur : « O Seigneur tout désirable, j'ai entendu plusieurs fois ces paroles : Voici l'Époux qui vient. Dites-moi donc comment vous viendrez et ce que vous nous apporterez. » Le Seigneur répondit : « J'opérerai avec toi et en toi. Mais où est ta lampe ? - Seigneur, dit-elle, voici mon cur qui vous tiendra lieu de lampe.--.Je la remplirai de l'huile de mon divin Cur, répondit le Seigneur.-- Et quelle sera, reprit-elle, la mèche de cette lampe ? -- La mèche sera l'intention fervente qui brûlera doucement et dirigera vers moi toutes tes oeuvres. »

2Aux paroles : perpes corona virginum du répons : Veræ pudicitiæ auctor 1, celle-ci rendait grâces au Seigneur pour les mérites de ces vierges et pour les faveurs qu'elles avaient reçues, quand elle les vit autour du trône du Seigneur diriger vers lui des rayons de lumière, symboles de leurs actions de grâces. Le Seigneur absorbait en lui ces rayons et les renvoyait ensuite vers l'âme qui lui avait rendu grâces pour toutes ces vierges. Celle-ci comprit alors que si on rend grâces à Dieu pour la gloire d'un saint, le Seigneur puise dans les mérites de ce saint afin d'accroître les biens de l'âme qui a su lui renvoyer toute louange.

3Comme on chantait le Répons : Regnum mundi : Royaume du monde, à ces paroles: « quem vidi, quem amavi : que j'ai vu, que j'ai aimé », elle se souvint d'une personne qui était souvent tourmentée du désir de voir Dieu, et elle dit au Seigneur : « Quand donc, ô Dieu de bonté, daignerez-vous consoler cette âme afin qu'elle puisse chanter avec joie ce répons ? » Le Seigneur répondit : « Me voir, m'aimer et croire en moi est un si grand bien, que nul ne peut le désirer sans profit. Aussi parce qu'une âme qui le désire ne peut l'obtenir pleinement ici-bas à cause de la faible condition de sa nature, mon Humanité vient, au nom de l'âme humaine, qui est sa sur, trouver ma Divinité et recevoir ce bonheur sur lequel elle a comme un droit héréditaire, afin qu'au jour où la créature sera affranchie de la chair elle puisse le recevoir elle-même et en jouir éternellement. »

4Une autre nuit, comme on chantait ce même répons : Regnum mundi, à ces paroles : « propter amorem Domini mei : pour l'amour de mon Seigneur », elle sentit et expérimenta que le Cur divin était si doucement et si profondément ému par la dévotion de celles qui chantaient, que Jésus-Christ, Fils de Dieu, notre chair et notre frère. s'écria : « Oui, je reconnais que je dois les récompenser, parce qu'elles me servent fidèlement dans la mesure de leurs forces. »
- Au mot Jésus qui veut dire salut, le Seigneur se reconnut encore leur débiteur, et s'engagea à parfaire luvre de leur salut ainsi qu'elles l'avaient désiré depuis leur enfance, mais elles devaient attendre le moment fixé par sa paternelle providence.
- A cette parole: Christi qui veut dire onction, le Seigneur s'engagea à leur accorder toute la dévotion qu'elles avaient désirée et qu'il ne leur avait pas donnée encore
- A ces mots: quem vidi, quem amavi : que jai vu, que jai aimé, le Seigneur déclara, devant son Père et tous les saints, que pour son amour elles avaient confessé la foi catholique en pratiquant les oeuvres de justice.
- Par ces autres paroles : « in quem credidi, quem dilexi : en qui j'ai cru, que j'ai aimé », il attesta qu'elles s'étaient attachées à lui par une ferme espérance et une parfaite charité.
 Celle-ci dit alors : « Hélas ! Seigneur, que ferez-vous pour les surs qui ne sont pas au chur en ce moment?» Le Seigneur répondit : « J'ai attiré en moi-même et dans l'âme des surs ici présentes la dévotion de tous ceux qui ont jamais trouvé leurs délices dans ce répons, et j'ai béni avec elles les surs absentes. »

5Elle dit encore: « Puisqu'elles ont pu acquérir facilement un si grand bien, que perdent les négligentes qui n'usent pas de moyens si faciles pour réparer leurs fautes ? » Le Seigneur répondit : « Lorsqu'un souverain accorde à l'un de ses hauts barons de grandes richesses, de grands biens et des habits précieux, ceux qui le voient à la sortie du palais constatent que ce prince a été comblé d'honneurs. S'il néglige néanmoins l'administration des biens qu'il a reçus, il s'expose à de grands dommages et à la ruine; cependant le souverain dans sa bonté ne lui enlève pas les présents de sa royale et gratuite munificence. De même, lorsque je récompense un peu de dévotion par de grands biens, les hommes sont tenus d'en profiter avec zèle, et s'ils ne le font pas, ils perdent le fruit de ces bienfaits. Toutefois l'éclat et la grandeur de cette bonté par laquelle je les avais enrichis, sans mérite de leur part, apparaîtra toujours en eux, pour ma louange et ma gloire. » Elle dit : «Seigneur, ceux à qui vous n'avez rien révélé sur ce sujet ou sur d'autres peuvent-ils se conduire avec sagesse?» Le Seigneur répondit : « Ils sont tenus à pratiquer ce qu'ils comprennent, ne fût-ce qu'en imitant les autres, car je leur donne toujours assez de lumière pour se conduire. Celui qui reçoit une plus grande science est plus obligé à la reconnaissance et à la bonne vie. Mais si par lâcheté et sciemment on néglige de faire fructifier par une dévote gratitude et par un saint zèle les grâces communes à tous ou les dons particuliers, on s'expose à encourir la damnation éternelle. »

6Une autre fois, pendant ce répons Regnum mundi, elle vit apparaître une troupe de démons qui se plaça devant les deux churs pendant la psalmodie: chaque diable faisait briller devant les surs des parures mondaines et toutes les inventions de la vanité. Mais lorsque le convent chanta de tout cur : « Regnum mundi et omnem ornatum sæculi contempsi : J'ai méprisé le royaume du monde et les parures du siècle », la troupe des démons fut confondue et s'enfuit au plus vite, comme une bande de chiens enragés sur lesquels on aurait jeté de l'eau bouillante. Celle-ci comprit alors que si un cur rempli d'amour méprise sincèrement le royaume du monde et toutes les vanités que l'ennemi du genre humain peut lui présenter, aussitôt la puissance diabolique est affaiblie, réduite à néant, et n'ose plus attaquer sur ce terrain l'homme qui, ayant résisté une fois avec tant de vigueur, a remporté la victoire.

1. R/. Veræ pudicitiæ auctor et custos virginitatis qui ex Virgine natus multos excitasti ad sanctum amorem castitatis animos.* qui es perpes corona virginum, per merita earum nos adjuva. V/. Fons vitae et origo totius bonitatis, duc nos ad portum salutis. * Qui es.
R/ Auteur de la vraie pureté et gardien de la virginité, qui, né d'une Vierge, avez attiré beaucoup d'âmes à lamour de la chasteté. Vous qui êtes la couronne des vierges, aidez-nous par leurs mérites. V/. Fontaine de vie et source de tout bien, conduisez-nous tu port du salut.

CHAPITRE LV.
DE LA FÊTE DE TOUS LES SAINTS.

1Au jour de la fête de tous les saints, elle vit en esprit des mystères ineffables touchant la gloire de l'adorable Trinité, et comment cette bienheureuse et glorieuse Trinité, renfermée en elle-même sans commencement ni fin, surabonde de joie et de béatitude, et procure à tous les saints l'allégresse et la gloire éternelle. Il lui fut toutefois impossible de traduire ce qu'elle avait vu avec tant de lucidité dans le miroir de la clarté divine: elle révéla seulement ce qui va suivre, et dut s'exprimer par une sorte de parabole.

2Le Seigneur des vertus, le Roi de gloire lui apparut, semblable à un très puissant père de famille qui a préparé un festin pour les grands et les princes de sa cour, et veut y inviter aussi ses amis et ses voisins. En effet, à cause de l'honneur et de la dévotion avec lesquels l'Église fête en ce jour tous les saints, celui qui est la source de la vie, le principe de l'éternelle lumière, l'auteur de toute bonté et qui rassasie les anges, semblait introduire les membres de l'Église militante parmi les churs des saints triomphants dans les cieux, donnant à chacun la place due à son mérite. Par exemple,
- ceux qui font un usage légitime de l'état du mariage en pratiquant les bonnes oeuvres dans la crainte de Dieu, étaient joints aux saints patriarches ;
- ceux qui ont mérité de connaître les secrets des mystères de Dieu étaient unis aux saints prophètes;
- ceux qui se livrent à la prédication et à l'enseignement des saintes doctrines se trouvaient mêlés aux bienheureux apôtres; et ainsi des autres.
- Elle vit aussi, placés dans le chur des martyrs, les religieux qui servent Dieu sous l'obéissance à une Règle; et comme les martyrs ont une beauté spéciale et goûtent plus de délices dans celui de leurs membres qui a souffert pour le Seigneur, de même les religieux sont, dans le ciel, à côté des martyrs et partagent leurs récompenses à cause des mortifications qu'ils imposent à leurs sens. En effet, la main du persécuteur ne verse pas leur sang; mais en brisant leur volonté propre, ils font eux-mêmes quelque chose de plus grand, car par les privations continues, ils offrent chaque jour à Dieu un sacrifice d'agréable odeur.

3Avant la communion elle voulut prier pour l'Église; mais comme elle n'avait aucun sentiment de dévotion, elle demanda au Seigneur de vouloir bien lui donner le goût de la prière, si son intention lui était agréable: Aussitôt elle vit apparaître diverses couleurs; savoir: la blancheur de la pureté virginale, la couleur hyacinthe des confesseurs, le rouge des martyrs et autres encore figurant les mérites des saints. Elle-même voulut aussi s'avancer vers le Seigneur, mais aucune couleur ne lui prêtait son éclat. Ce fui alors que, guidée par l'Esprit-Saint qui enseigne à l'homme toute science (Ps. XCIII. 10), elle rendit à Dieu de ferventes actions de grâces pour toutes les personnes élevées à la haute dignité de la virginité, lui demandant, par cet amour qui l'a fait naître d'une vierge, de vouloir bien, pour sa gloire, garder dans une parfaite pureté d'âme et de corps tous ceux qu'il a appelés dans l'Église à l'honneur de la virginité. Aussitôt elle vit son âme ornée de la blancheur virginale.

4Elle rendit ensuite des actions de grâces au Seigneur, pour la sainteté et la perfection de tous les confesseurs et religieux en qui il s'est jamais complu depuis le commencement du monde, le priant de garder et de fortifier dans le bien jusqu'à leur mort tous ceux qui militaient dans l'Église sous l'habit de la Religion, et la couleur hyacinthe revêtit son âme. Elle rendit grâces encore pour les diverses hiérarchies des saints, priant pour le bien et l'accroissement de l'Église, et son âme fut parée de la couleur qui appartient à chacune. Enfin elle rendit grâces et pria avec ferveur pour l'ensemble des âmes qui aiment Dieu, et son âme fut revêtue d'un manteau d'or. Elle se présenta ensuite devant le Seigneur, admirablement ornée des mérites variés qui appartiennent à la sainte Église, et le Seigneur, ravi de sa beauté, dit à tous les saints : « Voyez celle qui se présente sous un vêtement brodé d'or éclatant des plus riches couleurs. » Puis, étendant le bras, il la serra sur sa poitrine, et la soutint comme si de telles délices étaient au-dessus de ses forces.

5Le moment de la communion approchait, elle se sentait extrêmement faible, et elle dit au Seigneur « O mon Bien-Aimé, comment pourrai-je me lever pour aller vers vous lorsque vous viendrez à moi dans le Sacrement, vous, mon Dieu et mon salut, car je n'ai aucune force, et je n'ai demandé à personne de m'aider ? » Le Seigneur répondit : « Est-ce que tu as besoin du secours des hommes lorsque, appuyée sur moi, ton Bien-Aimé, tu es portée dans les bras de ma toute-puissance divine ? Je te donnerai la force de marcher et de rester debout. » En effet, la grâce la soutint, et elle, qui depuis longtemps n'avait pu se tenir debout, ni marcher sans aide, se leva par la force de l'esprit pour aller recevoir le Corps du Seigneur. Rassasiée de la nourriture céleste, elle devint un même esprit avec Dieu.

CHAPITRE LVI.
DE SAINTE ÉLISABETH.

En la fête de la bienheureuse Elisabeth, comme on chantait dans la séquence ces paroles : « Eia, Mater, nos agnosce 1 : O Mère, reconnaissez-nous », celle-ci salua dévotement la bienheureuse, et la pria de se souvenir d'elle malgré son indignité. La sainte répondit: « Je te vois dans le miroir de la clarté éternelle, où brillent avec éclat les intentions qui dirigent tes oeuvres ». Et comme celle-ci disait : « O noble Dame, est-ce que je n'amoindris pas votre gloire, lorsque, en chantant vos louanges au jour de votre fête, je ne fais en quelque sorte aucune attention à vous-même, pour diriger toute ma pensée vers Celui qui vous a donné tous ces biens ?» La sainte répondit: « Au contraire, cette manière de faire m'est beaucoup plus agréable, car le son harmonieux des instruments de musique a plus de charmes que le bêlement des brebis et le mugissement des bufs. »
1. Avant-dernière strophe de la séquence : Gaude Sion quod egressus, en l'honneur de sainte Elisabeth.

CHAPITRE LVII.
DE SAINTE CATHERINE VIERGE ET MARTYRE.

Le jour de saint Augustin, comme le Seigneur expliquait à celle-ci les paroles: « Non est inventas similis illi : I1 ne s'en est pas trouvé de semblable à lui » (Eccli.=Siracide, XLIV. 20), et lui montrait les mérites divers de plusieurs saints, elle désira connaître la gloire et les mérites de la vierge Catherine qu'elle avait aimée tout spécialement dès son enfance. Le Seigneur exauça ses vux et lui montra la bienheureuse vierge sur un trône d'une si grande richesse, que s'il n'y avait pas eu au ciel de plus grande reine, la splendeur de cette sainte eût suffi pour embellir tout le paradis. On voyait près d'elle, mais un peu en dessous, les cinquante philosophes dont elle avait triomphé par une science et une sagesse toutes divines, et qu'elle avait ainsi conduits au ciel. Tous tenaient à la main des sceptres d'or dont ils appuyaient l'extrémité sur les vêtements de cette vierge, comme pour l'orner d'une admirable parure de fleurs. Dans ces fleurs était représenté tout le travail auquel ces philosophes s'étaient adonnés pour acquérir la sagesse. Ils faisaient hommage de leurs labeurs à l'illustre vierge, car, après avoir employé leur sagesse humaine à obtenir une vaine gloire, ils avaient été attirés à la grâce de la foi par les efforts et la sagesse toute divine de la bienheureuse Catherine. On voyait aussi le Seigneur accorder de fréquents baisers à cette illustre vierge, et lui communiquer en même temps par son souffle les délices puisées par sa Divinité dans les curs de tous ceux qui avaient célébré sur la terre la fête de la martyre. (Nous avons dit la même chose de la bienheureuse Agnès.) La couronne placée sur la tête de cette vierge paraissait alors ornée de fleurs nouvelles et variées dont l'éclat rejaillissait sur tous ses dévots clients.

CHAPITRE LVIII.
DE LA FÊTE DE LA DÉDICACE DE L'ÉGLISE.

1En la fête de la Dédicace de l'Église, comme on récitait à Matines ces paroles: « Regina Saba venit ad Regem Salomonem : la reine de Saba vint trouver le roi Salomon », etc., et ensuite : « cum gemmis virtutum :avec les perles des vertus », celle-ci fut touchée de componction et dit au Seigneur : « Hélas ! ô Dieu très bon, comment pourrai-je aller jusqu'à vous, moi qui suis si petite et qui ne vois en mon âme aucune vertu ? » Le Seigneur répondit : « N'es-tu pas souvent blessée par les langues médisantes ? Hélas ! Seigneur, dit-elle, je sais que mes fautes ont été souvent pour le prochain un sujet de scandale ! -- Eh bien ! dit le Seigneur , orne-toi des paroles de tes détracteurs comme d'autant de vertus tu viendras alors vers moi, et ma compatissante tendresse te recevra avec bonté. Plus on blâmera sans raison ta conduite, plus mon Cur te donnera de témoignages d'amour, car tu seras semblable à moi qui ai toujours été poursuivi par des détracteurs. »

2Pendant le répons Benedic, le Seigneur l'introduisit dans un lieu d'une splendeur incomparable : c'était le Cur même de Jésus-Christ disposé en forme de maison où elle devait célébrer la fête de la Dédicace. Lorsqu'elle y fut entrée, elle se sentit défaillir sous les délices qui lui étaient prodiguées, et elle dit : « Mon Seigneur, si vous n'aviez introduit mon âme que dans un lieu foulé par vos pieds sacrés, cela m'eût été déjà bien doux; mais que pourrai-je vous rendre pour la faveur étonnante que vous m'accordez en ce moment? » Le Seigneur répondit : « Puisque tu cherches souvent à m'offrir la plus noble partie de ton être, c'est-à-dire ton cur, je trouve juste que tu prennes tes délices dans le mien, car je suis pour toi le Dieu qui se fait tout en toutes choses : force, vie, science, nourriture, vêtement, et tout ce qu'une âme aimante peut désirer. » Elle dit alors : « O mon Dieu, si jamais mon cur a consenti totalement aux désirs du vôtre, c'était encore par un effet de votre grâce. -- Il m'est naturel, dit le Seigneur, de poursuivre de mes récompenses l'âme que j'ai prévenue des bénédictions de ma douceur, et si elle se livre à moi pour l'accomplissement du bon plaisir de mon divin Cur, à mon tour je me conforme aux désirs du sien. »

3Pendant qu'au milieu de ces délices son intelligence parcourait les espaces, cette divine maison du Trésor lui parut bâtie autour d'elle avec des pierres carrées de diverses couleurs. Ces pierres précieuses étaient jointes entre elles par des liens d'or au lieu de ciment et un regard plus attentif lui fit découvrir des feux merveilleux qui se jouaient en chacune : elle comprit alors que la grâce spéciale départie à chaque élu devait procurer à tous les bienheureux des joies pleines de charmes. La disposition des pierres précieuses dans le Cur divin figurait la prédestination de tous les élus, et la nécessité où ils sont de se soutenir les uns les autres, comme les pierres d'un mur se portent mutuellement. Elle comprit en outre que l'or qui joignait ces pierres figurait la charité avec laquelle les fidèles doivent se soutenir les uns les autres, uniquement en vue de Dieu.

4Une autre fois, la veille de la Dédicace, elle parut devant le Seigneur, Roi des rois, semblable à la reine Esther, ornée des vêtements royaux des oeuvres spirituelles. Elle voulait le prier pour son peuple, c'est-à-dire pour l'Église ; et le véritable Assuérus la reçut avec une si grande tendresse, qu'il sembla l'admettre dans le sanctuaire de son très doux Cur. Le Seigneur lui dit alors avec bonté: « Voici que je te livre toute la douceur de mon divin Cour, pour que tu puisses la donner à tous, aussi largement que tu voudras. » Elle puisa comme avec la main dans le Cur du Seigneur, et aspergea les nombreux ennemis qui en ce temps troublaient par leurs menaces les propriétés du monastère 1. Elle connut que tous ceux sur qui était tombée une seule goutte puisée dans le Cur sacré devaient bientôt se repentir et se sauver par une sincère pénitence.

5Ensuite, comme elle priait avec plus d'amour encore pour une certaine personne, elle sembla répandre dans le cur de cette personne une mesure qui avait été puisée dans le Cur du Seigneur, mais qui sembla aussitôt après se changer en eaux amères. Celle-ci s'en étonna ; le Seigneur lui dit : « Quand on donne de l'argent à un ami, il est libre d'acheter tout ce qu'il veut. Avec le même argent, on peut acheter des pommes douces et des pommes acides, mais certains préfèrent acheter des pommes acides parce qu'elles se conservent mieux. De même lorsque, à la prière de mes élus, je répands la grâce dans une âme, cette grâce opère ce qui convient davantage à cette âme. Par exemple, s'il est meilleur pour certains de souffrir au lieu de goûter la douceur des consolations, la grâce que je leur donne se change pour eux ici-bas en tribulations et en douleurs, et ils se perfectionnent ainsi de plus en plus selon le bon plaisir de mon divin Cur. Ils ignorent maintenant le secret de ma conduite; mais ils le connaîtront dans l'avenir avec d'autant plus de douceur, qu'ils auront plus fidèlement travaillé et supporté avec plus de patience, pour l'amour de mon nom, les tribulations de la vie. »

6A Matines, comme elle portait son attention sur Dieu et sur elle-même, pendant le répons : « Vidi civitatem : J'ai vu la cité », le Seigneur lui rappela une parole qu'elle répétait souvent pour animer le prochain à la confiance en Dieu, et il lui dit : « Pour que tu saches avec plus de certitude combien j'aime la confiance, je veux te montrer la bonté avec laquelle je reçois l'âme qui, après avoir failli, revient à moi, regrette sa faute et se propose, avec le secours de ma grâce, d'éviter le péché. » En disant ces paroles, le Fils du Roi suprême, revêtu des insignes de sa souveraineté, s'avança devant le trône de Dieu le Père et chanta d'une voix douce et sonore ce répons : Vidi civitatem sanctam Jerusalem : Jai vu Jérusalem, la cité sainte. A ces paroles, elle comprit l'ineffable consolation que ressent le Cur du Seigneur lorsqu'une âme se propose d'éviter les fautes et les imperfections, parce qu'elle se souvient des bienfaits dont Dieu l'a entourée, et parce qu'elle confesse s'être éloignée de lui par manque de vigilance sur ses affections, ou sur ses paroles, ou sur l'emploi de son temps. Chaque fois que l'âme éprouve ces regrets, le Fils de Dieu, avec un nouveau transport de bonheur et de joie, chante à Dieu le Père les paroles de ce répons ou d'autres analogues.

7Il sembla encore à celle-ci qu'entre les paroles: « Et audivi vocem magnam de throno dicentem : Et j'entendis une voix forte qui partait du trône et qui disait », et celles qui suivent, le Fils de Dieu intercalait le gémissement du pécheur qui s'écrie dans la componction de son cur : Hélas! que je suis misérable! Comment ai-je passé tout ce temps sans songer au Dieu qui m'aime! etc. Le Fils de Dieu, comme homme, chantait ces mots sur les cordes basses, dans une harmonie parfaite avec la voix de Dieu le Père, qui, sur les cordes élevées, propres à la Divinité, disait: « Ecce tabernaculum Dei cura hominibus : Voici le tabernacle de Dieu parmi les hommes », et les esprits bienheureux écoutaient cette mélodie dans une profonde admiration. Cette vision donnait à entendre que l'âme repentante qui veut sincèrement fuir le mal et accomplir le bien devient en vérité le tabernacle dans lequel daigne habiter, comme en sa propre maison, le Dieu de majesté, cet Époux de l'âme aimante, toujours béni dans les siècles des siècles.

8En ce moment Dieu le Père, de sa main vénérable, donna la bénédiction en disant : « Ecce nova facio omnia: Je vais renouveler toutes choses » (Apoc. xxi. 5) pour faire comprendre que tout se trouve suppléé et renouvelé dans l'âme fidèle par la componction, la bénédiction divine et la vie très sainte du Fils de Dieu. C'est pourquoi il est dit qu'il y a plus de joie au ciel pour un pécheur faisant pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence (Luc. xv. 10), car l'infinie Bonté de Dieu daigne verser elle-même ses délices dans l'âme repentante. Le Seigneur ajouta : « Quand je fais passer l'âme fidèle de cette vie présente au palais du ciel, je la comble de délices, et de plus je lui chante avec douceur ce cantique : J'ai vu la cité sainte, la nouvelle Jérusalem qui s'élevait de la terre. Et quand j'arrive à ces paroles : Je vais renouveler toutes choses, je la remplis à l'instant même des délices que l'armée céleste a ressenties avec moi, toutes les fois qu'un pécheur a fait pénitence. »

1. Voir Livre III, chap. LXVIII.
CHAPITRE LIX.
EN LA CONSÉCRATION DE LA CHAPELLE.

1La consécration de la chapelle 1 étant terminée, comme on chantait pendant Matines le répons : « Vidi civitatem, le Seigneur apparut en vêtements pontificaux, assis sur le trône épiscopal qui était adossé au mur, et le visage tourné vers l'autel. Ses vêtements étaient rassemblés autour de lui, comme s'il avait choisi ce lieu pour y demeurer. Celle-ci remarqua que le Seigneur était bien éloigné de l'endroit où elle priait, et ses désirs tendaient à l'attirer. Mais le Seigneur lui dit : « Je suis Celui qui remplit le ciel et la terre ; combien davantage remplirai-je cette maison ! Ne sais-tu pas que l'archer fixe plus attentivement le but où la flèche doit atteindre que l'endroit où l'arc est tendu ? Apprends donc que je n'agis pas avec un amour aussi impétueux là où j'apparais corporellement, qu'au lieu où est mon trésor et où lil de ma Divinité peut se reposer pleinement. » Alors (ô merveille !) malgré la distance il toucha l'autel de sa main divine comme s'il en était proche, et il dit : « C'est ici et c'est là. » Il ajouta : « Celui qui cherche sainement ma grâce me trouvera dans mes bienfaits, et celui qui cherche fidèlement mon amour me percevra plus doucement dans les profondeurs de son âme. » Par ces paroles elle comprit qu'il y a une grande différence entre ceux qui cherchent, non seulement le bien de leur corps, mais aussi le salut de leur âme, d'après les combinaisons de leur volonté propre, et ceux qui s'abandonnent avec confiance aux soins providentiels du divin amour.

2A la Messe, comme on chantait: « Domus mea, domus orationis vocabitur : Ma maison sera appelée maison de prière », le Seigneur posa la main sur son cur et dit avec tendresse : « Je le proclame : « in ea omnis qui petit, accipit : Tous ceux qui demandent en elle (dans cette demeure) reçoivent. » Puis il éleva le bras, étendit la main au milieu du temple, et demeura dans cette attitude, comme s'il devait répandre sans cesse ses bienfaits par cette main bénie.

3Pendant la semaine, comme on chantait à l'antienne du Benedictus ces paroles : Fundamenta templi 2, des esprits célestes apparurent sur le sommet des murailles : ils étaient d'une grande beauté, richement vêtus, et députés à la garde du temple pour en chasser les ennemis. En se touchant les uns les autres de leurs ailes d'or, ils faisaient résonner une douce mélodie en l'honneur de la Divinité. Ils descendaient aussi tour à tour du sommet de l'édifice aux fondements, pour montrer avec quelle constante affection ils venaient en ce lieu visiter leurs concitoyens et les garder de tout mal.

4En la fête de la dédicace de cette chapelle, celle-ci s'efforça, quoique retenue sur sa couche, de réciter les Matines comme elle l'avait fait quelques années auparavant par une faveur spéciale de Dieu : elle souhaita que les neuf churs des anges vinssent encore suppléer à sa faiblesse et rendre à Dieu des louanges et des actions de grâces. Il serait trop long de redire toutes les délices qu'elle goûta : elle vit un fleuve dont les eaux très pures et légèrement ondulées se répandaient à travers l'immensité des cieux. La lumière divine, semblable à un soleil resplendissant, se réfléchissait dans ces eaux, en sorte que les milliers d'ondulations qui en ridaient la surface brillaient comme autant de soleils. Ce fleuve signifiait la grâce de la dévotion qui lui était si largement donnée par le Seigneur, et l'ondulation des eaux figurait les pensées nombreuses qu'elle s'étudiait à diriger vers Dieu.

5Alors le Roi de gloire s'inclina, plongea dans le fleuve un calice d'or, l'en retira plein jusqu'aux lèvres et il en donna à boire à ses saints. Ceux-ci, après avoir puisé dans ce calice un renouvellement de délices et de joies, éclatèrent en louanges et en actions de grâces pour toutes les faveurs accordées à cette âme par le distributeur de tous les biens. Du fond de ce calice semblaient sortir des tuyaux d'or, se dirigeant vers certaines personnes qui, dans la circonstance, avaient ménagé à celle-ci la liberté de vaquer à Dieu, et aussi vers d'autres qui s'étaient recommandées à ses prières. Elle dit alors au Seigneur : « A quoi leur sert-il que je voie et que je comprenne toutes ces choses, si elles-mêmes n'en ont pas l'intelligence? » Le Seigneur répondit ; « Est-il inutile qu'un père de famille remplisse ses celliers de vin, sous prétexte qu'il n'en goûte pas à tous moments ? Non, car toutes les fois qu'il le désire, il peut en tirer à volonté et en boire autant qu'il le voudra. De même, quand à la prière de mes Elus j'accorde mes grâces à d'autres âmes, ces âmes peuvent ne pas ressentir aussitôt le goût de la dévotion; toutefois il est certain qu'elles éprouveront, en temps opportun, les effets de ma bonté. »

1. Peut-être la chapelle que Burchard fit bâtir en 1265 en l'honneur de saint Jean-Baptiste et de saint Jean l'Évangéliste, pour servir de sépulture â sa famille.
2. Fundamenta templi hujus sapientia sua fundavit Deus, in qua Dominum coeli coilaudant angeli : si ruant venti et flumina, non possunt ea movere unquam : fundata enim erant supra petram : Dieu a posé dans sa sagesse les fondements de ce temple ; ici les anges louent le Seigneur du ciel ; si les vents soufflent, si les eaux précipitent leurs flots, ils ne peuvent ébranler les bases de ce temple, car il est fondé sur la pierre.

D'UNE MESSE QUE LE SEIGNEUR JÉSUS CHANTA DANS LE CIEL A UNE VIERGE NOMMÉE
TRUTTA 1, AU TEMPS OU ELLE VIVAIT DANS SON CORPS.

1Le dimanche Gaudete in Domino 2 : Réjouissez-vous dans le Seigneur, comme cette vierge devait communier, et se plaignait tristement de ne pouvoir assister à la messe qui était la messe Rorate : Cieux, répandez votre rosée, le Seigneur tout-puissant, prenant pitié de sa pauvrette, la consola avec tendresse en disant : « Veux-tu, ô ma bien-aimée, que je te chante moi-même la messe ? » Elle répondit : « Oui, ô douceur de mon âme, je vous en prie de toute l'affection de mon cur. - Et quelle messe désires-tu entendre ? » dit le Seigneur. - « Celle que vous-même désirerez chanter. - Veux-tu entendre la messe In medio Ecclesiæ 3 ? » Elle répondit : « Non. » Et comme le Seigneur lui proposait plusieurs autres messes et qu'elle n'en acceptait aucune, à la fin il lui demanda si elle aimerait entendre la messe : Dominus dixit 4, mais elle la refusa également. Alors il lui dit : « Je pourrais à chaque parole de cet introït te donner des lumières qui te consoleraient merveilleusement. » Et tandis qu'elle se demandait comment cela pourrait se faire, puisque les paroles de cet introït ne semblent convenir qu'au Fils de Dieu, le Seigneur, uni à tous les saints, entonna à haute voix l'introït du dimanche qu'on célébrait, disant: « Gaudete in Domino semper : Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur », l'excitant par ces paroles à se réjouir et à prendre en lui ses délices. Puis le Seigneur s'assit sur le trône de sa majesté royale, et la vierge, se prosternant à ses pieds, les baisa avec tendresse.

2Il entonna ensuite d'une voix claire : Kyrie eleison 5, et deux princes illustres de l'ordre des Trônes vinrent prendre la vierge et la conduisirent devant Dieu le Père ; aussitôt elle se prosterna la face contre terre et adora. Dieu le Père, au premier Kyrie eleison, lui remit avec bonté tous les péchés que la fragilité humaine lui avait fait commettre. Après quoi les deux anges relevèrent la vierge sur ses genoux, et par le deuxième Kyrie eleison, elle mérita de recevoir le pardon de tous ses péchés d'ignorance. Les anges la relevèrent jusqu'à ce qu'elle fût debout ; mais alors elle s'inclina comme pour baiser les vestiges des pas du Seigneur, et elle reçut la rémission de tous les péchés commis par malice. Ensuite arrivèrent deux chefs illustres de l'ordre des chérubins; ils se placèrent des deux côtés de la vierge et lui firent escorte jusqu'auprès du Fils de Dieu qui l'accueillit par les plus doux embrassements et la serra contre son divin Cur.

3Alors l'âme attira en elle, par un désir, toutes les délectations qui ont jamais été procurées par la tendresse des humains, et au premier Christe eleison elle les prit en son cur pour les déposer dans le Cur divin, comme dans la véritable source d'où procèdent toutes les délices créées. Il se fit alors comme un épanchement admirable de Dieu en l'âme et de l'âme en Dieu, de sorte qu'aux notes descendantes le Cur divin s'écoulait dans l'âme; et aux notes ascendantes l'âme remontait avec délices vers Dieu. Au second Christe eleison la vierge recueillit en elle toutes les douceurs qui furent jamais ressenties dans les embrassements, et les offrit à son unique Bien-Aimé en un doux baiser qu'elle déposa sur ces lèvres sacrées qui distillent le miel. Au troisième Christe eleison, le Fils de Dieu, étendant les mains, unit le fruit de sa très sainte vie aux oeuvres de cette âme.

4Enfin deux princes élevés du chur des Séraphins s'approchèrent pour prendre l'âme, et la présenter avec révérence au Saint-Esprit qui pénétra aussitôt ses trois puissances. Par le premier Kyrie eleison il répandit dans la raison la splendeur de la Divinité, afin qu'elle connût en toutes choses sa très adorable volonté. Au second Kyrie eleison, il fortifia l'appétit irascible pour qu'elle résiste aux embûches de l'ennemi et triomphe du mal. Au dernier Kyrie eleison, il embrasa l'appétit concupiscible pour lui faire aimer Dieu ardemment, de tout son cur, de toute son âme, de toutes ses forces. Les Séraphins, c'est-à-dire le premier ordre des anges conduisit l'âme au Saint-Esprit, troisième personne de la Trinité sainte. Les Trônes la menèrent à Dieu le Père, et les Chérubins la présentèrent au Fils, afin de nous montrer qu'une est la divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, égale leur gloire, coéternelle leur majesté, et que, dans une Trinité parfaite, Dieu vit et règne dans les siècles des siècles.

5Le Fils de Dieu, se levant alors de son trône royal et se tournant vers Dieu le Père, entonna d'une voix très suave : Gloria in excelsis Deo. Par ce mot Gloria il exaltait l'immense et incompréhensible toute-puissance de Dieu le Père. Par ces paroles: in excelsis (qu'il sembla attirer en lui-même), il louait son insondable et inénarrable sagesse. Enfin, au mot Deo, il rendait hommage à l'ineffable bonté de l'Esprit-Saint. Toute la cour céleste continua d'une voix mélodieuse: et in terra pax hominibus bonæ voluntatis : et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Le Fils de Dieu s'assit de nouveau sur le trône. L'âme, prosternée à ses pieds, restait plongée dans la vue et le mépris de sa misère ; mais le Seigneur s'inclina vers elle avec bonté, et l'attira d'un geste de sa main vénérable. Elle se leva alors, et debout en face du Seigneur, elle fut tout illuminée par le reflet de sa divine splendeur. Ensuite deux princes de l'ordre des Trônes apportèrent un siège admirablement orné, qu'ils déposèrent devant le Seigneur et entourèrent avec grand respect. Deux princes du chur des Séraphins placèrent l'âme sur ce trône, et demeurèrent à sa droite et à sa gauche. Deux glorieux Chérubins, armés de flambeaux, se tenaient aussi devant l'âme qui, glorieusement assise en face de son Bien-Aimé, semblait briller sous sa pourpre royale, d'un même éclat que lui. Lorsque l'armée céleste, continuant le cantique, fut arrivée aux paroles qui s'adressent à Dieu le Père : Domine Deus, Rex coelestis, elle fit silence, et le Fils de Dieu chanta seul la louange et la gloire de Dieu.

Après le Gloria in excelsis, le Seigneur Jésus, Prêtre suprême et vrai Pontife, se leva de son trône et saluant l'âme, lui chanta sur une douce mélodie: Dominus vobiscum, dilecta. Elle répondit: Et spiritus meus tecum, Prædilecte !  Le Seigneur fit une inclination de reconnaissance et félicita sa bien-aimée de s'être si bien préparée, que son esprit avait acquis la capacité de s'unir à la Divinité, dont les délices sont d'être avec les enfants des hommes. Ensuite le Seigneur lut la Collecte : « Deus qui hanc sacratissimam noctem veri luminis illustratione fecisti, etc.: O Dieu qui avez illuminé cette nuit sacrée 6 », qu'il termina ainsi : per Jesum Christum Filium tuum, comme s'il eût rendu grâces à son Père pour la lumière qu'il avait fait briller dans cette âme, dont la misère, exprimée par ce mot noctem : nuit, était appelée toutefois très sainte nuit, parce que l'âme avait été ennoblie et sanctifiée par la connaissance de sa propre infirmité.

Alors se leva le disciple Jean l'Évangéliste, brillant de jeunesse et de grâce, celui qui se glorifie d'avoir reposé sur le sein du Seigneur. Ses vêtements de couleur jaune étaient parsemés d'aigles d'or. Se tenant entre l'Époux et l'épouse, c'est-à-dire entre Dieu et l'âme, ayant le Seigneur d'un côté et l'âme de l'autre, il chanta l'épître, disant : Hæc est sponsa voici lépouse, et l'assemblée des saints termina par ces mots: ipsi gloria in sæcula. Ensuite tous chantèrent le Graduel : Specie tua et pulchritudine tua : ton éclat et ta beauté, avec le verset : Audi filia et vide 7 :Ecoute ma fille et vois. A l'intonation de l'Alleluia, Paul, l'illustre docteur, montra du doigt cette âme et dit : Æmulor enim vos : je vous envie; l'armée des saints poursuivit le texte, et chanta ensuite la séquence : Exultent filiæ Sion 8. en l'honneur de cette âme qui retirait de tous ces chants de merveilleuses et consolantes lumières.

Comme on chantait dans la séquence : Dum non consentiret 9, l'âme se souvint de ses négligences à résister aux tentations, et voulut cacher son visage; mais le Seigneur, son très chaste Amant, ne put souffrir la confusion de son épouse; il déroba donc cette négligence sous un joyau d'or admirablement ciselé, pour signifier la victoire glorieuse qu'elle avait remportée dans toutes les attaques de l'ennemi. Ensuite un autre Évangéliste s'avança pour chanter l'évangile : « Exultavit Dominus Jesus in Spiritu sancto : Le Seigneur Jésus tressaillit dans l'Esprit-Saint » (Luc. x. 21). A ces paroles, Dieu qui est Charité, excité par les aiguillons d'un amour sans mesure, et défaillant pour ainsi dire sous les torrents de ses divines voluptés, se leva et les mains étendues, chanta sur un ton mélodieux les paroles qui suivent: Confiteor tibi, Pater cæli et terræ, afin de rappeler au Père céleste avec quelle ferveur et quelles actions de grâces il avait autrefois sur la terre dit ces mêmes paroles. A chaque mot, il rendait grâces pour les bienfaits passés et futurs accordés à l'âme qui assistait à cette Messe.

L'Évangile étant terminé, le Seigneur fit signe à cette âme de faire profession publique de foi catholique au nom de l'Église en chantant : Credo in unum Deum. Puis le chur des saints chanta l'Offertoire : « Domine Deus in simplicitate  10: Seigneur Dieu dans la simplicité », etc., ajoutant: Sanctificavit Moyses 11 : a sanctifié Moïse. Pendant ce chant, le Cur du Seigneur Jésus parut sortir de sa poitrine, semblable à un autel d'or qui brillait comme un feu ardent. Alors tous les anges députés pour servir les hommes prirent leur vol et vinrent offrir avec une grande joie, sur cet autel du Cur sacré, des oiseaux vivants qui signifiaient toutes les bonnes oeuvres et toutes les prières de ceux dont ils étaient chargés. Les saints offrirent ensuite leurs mérites au Seigneur sur cet autel, pour son éternelle gloire et le salut de l'âme qui était là présente. Enfin arriva un prince magnifique : c'était l'ange à qui Dieu avait confié cette âme ; il portait un calice d'or et l'offrit aussi sur l'autel du Cur divin. Ce calice contenait les tribulations, les adversités et les souffrances que cette bienheureuse avait supportées tant en son corps quen son âme depuis son enfance. Le Seigneur bénit ce calice du signe de la croix, à la manière d'un prêtre qui consacre l'hostie. Ensuite il dit d'une voix harmonieuse: Sursum corda : élevons nos curs; et tous les saints, animés par cette parole, s'approchèrent et élevèrent leurs curs sous la forme de tuyaux d'or jusqu'à l'autel du Cur divin, afin de recueillir, pour l'augmentation de leurs joies, de leurs mérites et de leur gloire, quelques gouttes du calice débordant qui avait été béni et consacré par le Seigneur avec tant d'autour.

Le Fils de Dieu chanta ensuite avec une ferveur intense, et dans toute la puissance de sa Divinité :
- Gratias agamus : Nous te rendons grâce,
- et Vere dignum :Vraiment il est digne, à la louange et à la gloire de Dieu le Père, et en actions de grâces pour tous les bienfaits passés et futurs accordés à cette âme élue.
- Après ces mots de la Préface : per Jesum Christum, il fit silence.
- L'armée céleste poursuivit avec une respectueuse allégresse : Dominum nostrum, comme si elle eût voulu confesser dans sa joie que lui seul était le Seigneur Dieu, Créateur et Rédempteur, libéral distributeur de tous les biens, à qui seul appartiennent honneur et gloire, louange et jubilation, puissance, empire, et obéissance de toute créature.
- Lorsqu'il chanta : per quem majestatem tuam laudant angeli : par Lui les anges louent Votre Majesté, tous les esprits angéliques agitèrent leurs ailes dans un tressaillement de bonheur et battirent des mains, comme pour provoquer la cour céleste à la louange divine.
- A la parole : adorant Dominationes : les Dominations ladorent, ce chur tomba à genoux, adora le Seigneur et confessa que devant lui seul tout genou doit fléchir au ciel, sur la terre et dans les enfers. Aux mots : tremunt Potestates les Puissances la révèrent, tout l'ordre des Puissances se prosterna aussitôt, la face contre terre, pour attester que Dieu seul doit être adoré par toute créature.
- En disant: cæli cælorumque Virtutes ac beata Séraphim :les Cieux et les Puissances des cieux avec les bienheureux Séraphins, les Séraphins s'unirent aux autres churs des anges pour célébrer le Seigneur par des chants d'une douceur et d'une harmonie incomparables.
- La milice des saints ajouta avec une douce joie : Cum quibus et nostras voces ut admitti jubeas deprecamur : à leur chants nous vous prions de laisser se joindre nos voix (pour proclamer dans une humble louange : ).

Ensuite la brillante Rose des parterres célestes, la Vierge Marie, bénie par-dessus toute créature, s'avança et entonna d'une voix suave :
- Sanctus, sanctus, sanctus, exaltant avec reconnaissance, par ce mot trois fois répété, la toute-puissance incompréhensible, l'insondable sagesse et la très douce bonté de la suprême et indivisible Trinité. Elle provoquait aussi toute la cour céleste à la féliciter de ce que, étant elle-même l'image très parfaite de Dieu, elle est devenue après Dieu le Père la toute-puissante, après Dieu le Fils la toute sage, après l'Esprit-Paraclet la toute bonne.
- Les saints poursuivirent encore : Dominus Deus Sabaoth ; alors le Seigneur Jésus, vrai Prêtre et Pontife suprême, se leva de son trône royal et présenta de ses deux mains à Dieu le Père, son Cur très saint, sous la forme de l'autel d'or dont il a été parlé; il s'immola lui-même pour l'Église d'une manière si ineffable et si noble qu'aucune créature n'est digne de pénétrer ou même d'aspirer à comprendre le mystère.

A cette même heure où le Fils de Dieu offrait son Cur sacré à Dieu le Père, la cloche annonça l'élévation de l'hostie dans l'église : ce fut donc au même moment que le Seigneur accomplit dans les cieux ce qu'il opérait sur la terre par le ministère du prêtre. Celle-ci ignorait pourtant, et l'heure qu'il était et ce q'on chantait à la Messe à ce même instant.

Comme l'âme se délectait encore dans l'admiration de cette incompréhensible opération divine, le Seigneur lui fit signe de réciter le Pater noster en s'unissant à la longue préparation subie par cette prière dans son Cur sacré avant qu'elle fût enseignée au monde avec tant d'amour. Le Seigneur reçut favorablement ce Pater et le donna aux anges et aux saints, pour en disposer à leur gré, et procurer par son moyen à l'Église et aux fidèles défunts tout ce qu'une prière a jamais eu puissance d'obtenir.

Le Seigneur invita de nouveau l'âme à l'invoquer pour l'Église; et comme elle priait pour tous les hommes en général et pour chacun en particulier, il unit cette prière aux oeuvres de son Humanité, qu'il communiqua à l'Église universelle en disant: « Ces invocations que tu viens de m'offrir à l'intention de l'Église seront pour elle, d'une manière incomparable, le salut des saluts, ce qui signifie le salut le plus abondant, de même que l'on dit le Cantique des cantiques. »

Celle-ci dit ensuite : « O Seigneur, que sera maintenant le festin ? » Le Seigneur répondit avec tendresse: « Ce ne sont pas seulement les oreilles du cur qui te l'apprendront, car tu le goûteras jusque par la moelle de ton âme. » Et l'appelant à lui, il la serra contre sa poitrine, lui accorda plusieurs fois son tendre baiser, et dans son admirable bonté la remplit à ce point de la vertu de sa Divinité, qu'il sembla faire d'elle une même chose avec lui, soit qu'il l'eût attirée en lui, soit qu'il eût pénétré en elle, et il la combla de toute la félicité qu'il est possible d'éprouver en cette vie. Ce fut pendant cette union même qu'il se communiqua encore à elle par le sacrement de son Corps et de son Sang.

Lorsqu'elle eut communié, le Chantre suprême, ou plutôt l'Amant jaloux de ceux qu'il aime, chanta d'une voix pénétrante : « Ecce quod concupivi, jam video; quod speravi, jam teneo; illi sum junctus in spiritu, quam in terris positus tota devotione dilexi 12 : Voici que je vois ce que j'ai désiré, je tiens ce que j'ai espéré, je suis uni à celle que sur la terre j'ai aimée sans réserve. » Par ces paroles : in terris positus, il affirmait hautement que tous les travaux, toutes les tribulations et toutes les souffrances qu'il avait supportés sur la terre, il les eût endurés volontiers pour cette seule âme ; et si sa très sainte vie, son innocente passion et sa mort très amère n'eussent produit aucun autre résultat, il aurait été satisfait par l'union si délicieuse qu'il venait de goûter avec cette âme. O douceur incomparable de la condescendance divine qui désire si ardemment chercher ses délices dans l'âme humaine, que l'union avec une seule créature semble payer les dures souffrances de la Passion et de la mort d'un Dieu, tandis qu'une goutte de ce sang précieux eût suffi pour sauver le monde entier !

Ensuite le Seigneur entonna: Gaudete justi 13 : Réjouissez-vous, justes, et toute l'armée céleste poursuivit comme pour féliciter cette âme. Après l'antienne, le Seigneur dit la dernière oraison au nom de l'Église militante : Refecti cibo potuque cælesti, Deus noster, te supplices exoramus, ut in cujus hæc commemoratione percepimus, ejus muniamur et precibus. Per Jesum Christum 14. Le Seigneur, saluant alors tous les saints, chanta Dominus vobiscum, et, en considération de l'union si parfaite qu'il venait de contracter avec cette âme, il mit le comble aux mérites, à la joie et à la gloire des bienheureux dans le ciel.

Au lieu de l'Ite Missa est, les churs des saints anges chantèrent d'une voix sonore, à la louange et la gloire de la Trinité resplendissante et toujours tranquille, l'hymne : Te decet laus et honor, Domine : A Toi louange et Gloire, Seigneur. Le Fils de Dieu étendit sa main royale et bénit l'âme en disant: « Je te bénis, fille de l'éternelle lumière, de sorte que celui auquel tu souhaiteras par affection spéciale un bien quelconque, sera plus heureux que les autres; ainsi Jacob jouit d'une prospérité plus grande que celle de ses frères à cause de la bénédiction de son père Isaac. » Revenue à elle-même, elle se sentit jointe à son Bien-Aimé dans les profondeurs de son être par une union indissoluble.

1. Ici de nouveau Gertrude est appelée par son nom dans le manuscrit de Vienne ; car Trutta est le même nom que Trudis ou Drudis qui se trouve au ch. xvii de ce livre. Il est notoire, que le nom de Gertrude était écrit de cette façon dans l'allemand de ce temps.
2. Le troisième dimanche d'Avent.
3. La Messe de saint Jean l Évangéliste.
4. La Messe de Minuit, in Nativitate Domini.
5. Magnæ Deus potentiæ, liberator hominis : Dieu de grande puissance, libérateur de lhomme. Ces paroles qui sont inscrites en marge du manuscrit de Vienne, appartiennent aux tropes d'un Kyrie adapté au viii° mode. (Voir p. 20 * du Liber Gradualis de Solesmes.)
6. Collecte de la Messe de Ninuit à la fête de Noël.
7. Du « Commun des Vierges ».
8. Séquence des fêtes des Vierges.
 9. Dum non consentiret, sed illi resisteret, vincere qui solet tentalos, si non repugnet  :Car elle ne succombera pas, mais resistera pour vaincre celui qui se complaît dans les attaques si on ne lui resiste pas.
10. Offertoire de la Dédicace de l'Église
11. Offertoire du xviii° dimanche après la Pentecôte
12. Le Seigneur fait sienne, en la modifiant légèrement, une antienne du Pontifical romain: (De consecratione Virginum.)
13. Antienne du « Commun des Martyrs »,
14. Postcommunion du « Commun des Confesseurs ».« Rassasiés de la nourriture et du breuvage céleste, nous vous supplions, notre Dieu, de permettre que nous soyons protégés par les prières de celui en mémoire duquel nous avons reçu cette divine nourriture. »
 
 
 
 
 
 
 

FIN DU LIVRE QUATRIÈME.
 APPENDICE
 
 
 

Note A (Chap. XXV, §1, note 2)

Hymne de la Passion, attribuée à saint Grégoire le Grand.
(Patr. lat., t. LXXVIII, col. 850.)
 

1. Rex Christe factor omnium
 Redemptor et credentium,
 Placare votis supplicum
 Te laudibus colentium. Kyrie eleison

2. Cujus benigna grana
Crucis per alma vulnera,
Virtute solvit ardua
Primi parentis vincula.

3. Qui es Creator siderum
Tegmen subisti carneum,
Dignatus hanc vilissimam
Pati doloris formulam.

4. Ligatus es ut solveres
Mundi ruenti complices
Perprobra tergens crimina,
Quae mundus auxit plurima.

5. Cruci, Redemptor figeris,
Terram sed omnem concutis
Tradis potentem spiritum,
Nigrescit atque seculum.

6. Mox in paternæ gloriæ
Victor resplendens culmine,
Cum Spiritus munimine
Defende nos Rex optime
Amen.
 
 
 
 
 
 

Note B (Chap. XLVIII, § 12, note 7)
 

Au bréviaire monastique, les trois psaumes du 3° Nocturne qui sont d'usage au bréviaire romain, se trouvent remplacés par des cantiques tirés de l'Ancien Testament et divisés en trois parties, par trois Gloria Patri. Voici les cantiques du Commun des fêtes de Notre-Dame et de toutes les Vierges : I. Obaudite me ; II. Gaudens gaudebo ; III. Non vocaberis. Pour bien comprendre toute la beauté des allusions que nous trouvons dans le texte de sainte Gertrude, il parait nécessaire de donner en entier la traduction du cantique de l'Ecclésiastique. Pour les deux autres parties du cantique d'Isaïe, nous traduirons seulement le verset auquel il est fait allusion :
  I
Obaudite me divini frnctus, et quasi rosa plantata super rivos aquarum fructificate.
  Quasi Libanus odorem suavitatis habete.
  Florete flores quasi lilium, et date odorem, et frondete in gratiam et collaudate canticum, et benedicite Dominum in operibus suis
  Date nomini ejus magnificentiam, et confitemini illi in voce labiorum vestrorum, et in canticis labiorum et citharis.
  Et si. dicetis in confessione :Opera Domini universa bona valde. (Eccli. xxxix. 17. 21.)

II
  Gaudens gaudebo in Domino; et exultabit anima mea in Deo meo.
  Quia induit me vestimentis salutis, et indumento justitiae circumdedit me.
  Quasi sponsum decoratum corona, et quasi sponsam ornatam monilibus suis. (Is. LVI. l0.)
III
  Non vocaberis ultra derelicta : et terra tua non vocabitur amplius desolata.
  Sed vocaberis voluntas mea in ea, et terra tua inhabitata.
  Quia complacuit Domino in te et terra tua inhabitabitur. (Ibid. LXII. 4.)
 I
  Ecoutez-moi, germes divins ; fructifiez comme les rosiers plantés prés du courant des eaux.
  Comme le Liban, répandez un suave parfum.
  Fleurissez comme les fleurs du lis ; exhalez une douce odeur; parez-vous de gracieux rameaux, chantez des cantiques et bénissez le Seigneur dans ses oeuvres.
  Donnez à son nom la magnificence, et rendez gloire par les paroles de vos lèvres, par le chant de vos cantiques et le son de vos harpes.
  Et vous direz en rendant gloire : Toutes les oeuvres du Seigneur sont souverainement bonnes.
II
  Je me livrerai à la joie dans le Seigneur, et mon âme tressaillira dans mon Dieu ;
  Car il m'a revêtu du vêtement de salut, et ma enveloppée d'un manteau de justice,
  Comme un époux orné dune couronne, et comme une épouse parée de ses bijoux.
III
  On ne t'appellera plus la délaissée, et ta terre ne sera plus appelée désolée.
  Mais tu seras appelée : Ma volonté en elle, et ta terre l'habitée.
  Parce que le Seigneur a pris plaisir en toi et que ta terre se verra peuplée.
 
 
 

 Note C  (Chap.XLVIII, § 13, note 10)

 R/. Ave Sponsa Sunamitis : « Je vous salue, Epouse Sunamite, selon le cur du Roi très haut. Je vous salue, Vierge Mère, ainsi que l'atteste le Saint-Esprit. Vous avez autrefois réconcilié en grâce avec votre Fils, et Marie qui sétait couverte en Egypte de mille souillures et Théophile l'apostat désespéré. V/. O sainte, ô sublime, ô bienheureuse, apaisez aussi en notre faveur la colère de votre Fils. »

Il serait peut-être nécessaire de faire connaître à nos lecteurs quels étaient ces deux objets de la compassion de Marie : Théophile était le trésorier de l'Église d'Adna en Cilicie, vers l'an 535. Après avoir été injustement déposé de sa charge, dans son désespoir, il se vendit au diable, renonçant à Jésus et à Marie. Mais, converti miraculeusement par l'immaculée Vierge, il mourut, trois jours après avoir brûlé publiquement l'acte infâme de son abjuration. Cet écrit lui avait été rendu d'une manière miraculeuse par Notre-Dame elle-même. La vie de Théophile est donnée dans les Bollandistes (Jésuites dAnvers qui ont traduits des ouvrages de saints) au 4 février, sous le titre de « Saint Théophile pénitent». - La Marie dont il est ici question est la pénitente mieux connue sous le nom de sainte Marie Egyptienne. (Voir les Bollandistes au 9 avril.)

La raison des allusions faites à ces deux pécheurs dans ce répons, aussi bien que dans beaucoup d'autres, employés autrefois à différentes fêtes de Notre-Dame, dans l'antique liturgie romaine ou ailleurs, a pour but de montrer que Marie, assise auprès de son Fils dans la gloire, est toujours la Reine de la miséricorde. Eusebius Amort, qui a dirigé sa critique mordante contre l'usage de ce répons, comme étant une chose inconvenante dans un office de Notre-Dame, n'avait pas saisi la délicatesse de cette idée. Amort était chanoine régulier en Bavière. Il mourut en 1775, laissant derrière lui une grande réputation de savoir et de nombreux écrits, entachés par une sévérité excessive à critiquer les ouvrages du moyen âge et les révélations faites aux femmes, même à des saintes.
 
 
 

Note D  (Chap. L, § 9, note 5)

Séquence en l'honneur de saint Augustin.

Interni festi gaudia
Nostra sonet harmonia
Quo mens in se pacifica
Vera frequentat sabbata.

Mundi cordis lætitia
Odorans vera gaudia
Quibus prægustat avida
Quæ sit sanctorum gaudia.

Qua lætatur in patria Coelicolarum curia
Regem donantem præmia
Sua cernens in gloria;

Beata illa patria
Quae nescit nisi gaudia.
Nam cives hujus patriæ
Non cessant laudes canere.

Quos ille dulcor afficit
Quos nullus moeror inficit, Quos nullus hostis impetit, Nullusque turbo concutit.

Tibi dies clarissima
Melior est quam millia,
Luce lucens præfulgida
Plena Dei notitia.

Quam mens humana capere,
Nec lingua valet promere,
Donec vitæ victoria
Commutet hæc mortalia.

Quando Deus est omnia,
Vita, virtus, scientia.
Victus, vestis et cætera
Quæ velle potest mens pia.

Hoc in hac valle misera Meditetur mens sobria :
Hoc per soporem sentiat,
Hæc attende dum vigilat.

Quo mundi post exilia Coronetur in patria
Hac in decoris gloria
Regem laude per sæcula.

Harum laudum præconia Imitetur Ecclesia
Dum recensentur annua
Sanctorum natalitia.

Cum post peracta prælia
Digna redduntur præmia
Pro passione rosea
Pro castitate candida.

Datur et torques aurea
Pro doctrina catholica,
Quæ præfulget Augustinus
In summi Regis curia.

Cujus librorum copia
Fides firmatur unica,
Hinc et mater Ecclesia
Vitat errorum devia.

Cujus sequi vestigia
Ac prædicare dogmata
Fide recta ac fervida
Det nobis mater gratia.
 
 
 
 

www.JesusMarie.com