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Sainte Gertrude d'Helfta
Le Héraut de l'Amour Divin - livre 5
LES RÉVÉLATIONS DE SAINTE GERTRUDE
VIERGE DE L'ORDRE DE  SAINT-BENOIT AU MONASTÈRE DHELFTA PRÈS DEISLEBEN EN SAXE

LE HÉRAUT DE L'AMOUR DIVIN
Traduction de « Insinuationes divinæ pietatis » par des moines bénédictins en 1884

Imprimatur : Ryde, le 16 septembre 1904, Fr. P. DELATTE Abbé de Solesmes
Imprimatur : Tours le 16 février 1926, C. BERGEAULT Vicaire général
 
 

LIVRE CINQUIEME
 
 

PRÉFACE, D'APRÈS LANSPERG.

Ce livre cinquième fournit des révélations salutaires qui nous apprennent comment chacun doit se préparer à la mort, et l'accueillir avec joie et résignation en implorant le secours de Dieu et des saints. On y voit aussi comment l'équitable censure de la divine justice rend à chacun après la mort selon ses uvres, bien que la miséricorde de Dieu ait préparé, pour ceux qui meurent dans la charité, un puissant secours dans les prières et les bonnes uvres des vivants. Dans ce livre, on trouve encore certaines pra-tiques de dévotion très utiles aux défunts, car ils sont surtout soulagés par les offrandes puisées dans le trésor infini des mérites de Jésus-Christ. On y célèbre merveilleu-sement la miséricorde de Dieu, l'ineffable douceur de sa bonté qui apporte à tous les malheureux pécheurs le remède par lequel ils peuvent, s'ils le veulent, se délivrer eux-mêmes et délivrer les autres de leurs fautes et des peines dues au péché.
 

PROLOGUE.

Comme pour le bien des vivants le Seigneur révèle parfois les mérites de ceux qui ont quitté ce monde, afin de nous exciter par leurs exemples à repousser tous les obstacles pour obtenir la récompense, on a réuni dans ce livre ce qu'il plut au Seigneur de révéler à celle-ci au sujet des mérites de plu-sieurs âmes. On parle d'abord de l'aimable, glorieuse et vénérable Abbesse Dame G. dont on peut toujours admirer les actions, lors même qu'il serait difficile de les imiter ; aussi devons nous rendre de dévotes actions de grâces à Dieu qui a daigné lui conférer tous ces biens.
 

CHAPITRE I.  1

DU   GLORIEUX   PASSAGE   DE   LA   VÉNÉRABLE  DAME ABBESSE  G. 2  DE   DOUCE
MÉMOIRE.

 1Elle fut vraiment grande, remplie du Saint-Esprit et digne de notre amour, la vénérable Abbesse Dame Gertrude. Il convient de lui rendre louange et honneur, car, pendant quarante ans et onze jours, elle exerça la charge abbatiale avec sagesse, prudence, douceur et discrétion admirable, pour la gloire de Dieu et pour le bien des âmes. Elle avait un ardent amour pour Dieu, une tendresse et une sollicitude incomparable à l'égard du prochain, un profond mé-pris d'elle-même. Son humilité la portait à visiter les malades, à leur donner les secours nécessaires, et à les servir de ses propres mains. Elle les consolait, tâchait de leur procurer du repos, et voulait elle-même les soulager dans tous leurs besoins, quand la tendre affection de ses filles ne venait pas imposer une borne à son dévouement. Souvent elle était la première aux travaux, tantôt à balayer le cloître, tantôt à ranger la maison, et parfois elle travaillait seule jusqu'à ce que ses exemples et ses douces paroles eussent amené les surs à lui venir en aide.

2Elle avait brillé dans toutes les vertus pendant sa vie, est comme une rosée pleine de fraîcheur, elle se montrait aimable à Dieu et aux hommes, lorsque, après quarante ans et onze jours, elle fut atteinte, hélas! de la maladie appelée petite apoplexie. Tous ceux qui l'ont connue savent à quelles profondeurs pénétra dans l'âme de ses filles le trait lancé par la main du Tout-Puissant pour ramener à lui et retirer du champ de la misère terrestre cette âme si noble et si riche en fruits de vertus. Nous ne pensons pas qu'il y ait eu dans tout l'univers une créature dotée par le Seigneur de plus de dons naturels, gratuits et fortuits. En effet, bien que le nombre des personnes qu'elle a reçues et élevées dans la Religion dépasse de beau-coup la centaine, nous n'en n'avons entendu aucune dire qu'elle ait jamais trouvé quelqu'un qui inspirât plus d'affection ou qui pût lui être préféré. Ce qui est admirable, c'est que de petites filles âgées de moins de sept ans, reçues dans le monastère, et incapables encore de discernement, se trouvaient si fortement attirées par sa bonté dès qu'elles pouvaient la reconnaître pour la mère de leur âme, qu'elles la préféraient aussitôt à leur père, à leur mère et à tous leurs parents. Il serait trop long de détailler mille autres traits, et de dire quel jugement portaient sur elle tous les étrangers qui la voyaient et enten-daient ses paroles pleines de sagesse. Que tous les dons qui lui furent départis retournent en louange et actions de grâces vers Dieu, abîme infini et source de tous les biens.

3Lors donc que ce rayon de soleil sembla près de disparaître sous les ombres de la mort, les filles craignant, par la perte des lumineux exemples et de la sage direction dune Mère si tendre, de quitter la voie droite de la Religion, se réfugièrent de toute l'affec-tion de leur cur vers le Père des miséricordes, implorant la guérison de leur Mère par les plus instantes prières. Dieu est cette Bonté suprême de laquelle tout ce qui est bon reçoit sa bonté ; il ne dédaigna pas les prières de ses pauvres ; et comme il n'entrait pas dans les desseins de sa Providence de rendre la santé à la malade, il voulut toutefois conso-ler les filles par la vue de la béatitude de leur Mère. C'est pourquoi il exauça leurs prières, en leur donnant par celle-ci 3 des réponses pleines de consolation, comme on le verra dans la suite de ce récit.

4Une fois en effet, comme celle-ci3 priait pour la malade et désirait connaître son état, le Seigneur répondit : « J'ai attendu ce temps avec une joie incomparable, afin d'emmener mon élue dans la solitude et de lui parler cur à cur. Mon désir se réalise, puisqu'elle entre dans toutes mes vues, et accomplit en toutes choses mon bon plaisir. » Ces paroles signifiaient : La maladie est cette solitude où le Seigneur parle au cur de sa bien-aimée, et non à son oreille; ses paroles ne frappent pas l'oreille du corps, car les paroles qui s'adressent au cur sont plutôt senties quenten-dues. Les paroles du Seigneur à son élue sont les tribulations et les angoisses qu'elle éprouve en songeant que ses infirmités la rendent inutile, qu'elle perd son temps, et que les autres en se fatiguant pour elle le perdent aussi, car peut-être ne retrouvera-t-elle jamais sa santé. Mais elle répond à cela comme Dieu le désire, c'est-à-dire en gardant la patience et en ne souhai-tant qu'une chose, c'est que la volonté du Seigneur se réalise en elle. Cette réponse se fait  entendre jusque dans le  ciel, non à la manière humaine,  mais par l'instrument divin du Cur de Jésus-Christ où elle résonne pour  réjouir la sainte  Trinité et toute la cour céleste. En effet le cur de l'homme ne pourrait accepter volontiers la souffrance pour   accomplir la volonté de Dieu, si cette disposition n'avait dé-coulé en son âme du  Cur de Jésus-Christ ; c'est donc toujours par l'entremise de ce Cur divin qu'une telle réponse peut se faire entendre dans les cieux.

5Le Seigneur dit encore : « Mon élue accomplit mes plus chers désirs en acceptant les souffrances de la maladie, loin d'imiter la reine Vasthi qui méprisa les ordres d'Assuérus, lorsque ce roi lui ordonnait d'en-trer avec le diadème sur la tête afin que les grands de la cour pussent contempler sa beauté. Moi aussi je veux faire éclater la beauté de mon élue en présence de l'adorable Trinité et de toute la cour céleste, et c'est pourquoi je l'accable maintenant par la fatigue et la maladie. Mais elle accomplit le désir de mon Cur en acceptant avec patience et discrétion les soulage-ments et les adoucissements que sa santé réclame : ce lui sera un titre de gloire, car elle doit faire effort pour agir ainsi. Qu'elle prenne courage, toutefois, en pensant que, grâce à ma bonté infinie « diligentibus omnia cooperantur in bonnm : tout coopère au bien de ceux qui aiment » (Rom. VIII.28).

6Une autre fois, comme celle-ci priait encore pour la malade, le Seigneur répondit: « Quelquefois je prends plaisir à voir mon élue me préparer des pré-sents, et alors je lui procure des perles et des fleurs d'or. Voici ce que ces paroles signifient : Les perles sont ses sens, et les fleurs sont les loisirs qui lui per-mettent de me préparer les ornements les plus beaux et les plus agréables; car lorsqu'elle en a le temps et qu'elle retrouve un peu de force, elle s'occupe de sa charge autant qu'elle le peut. Avec la plus grande sollicitude elle prend diverses mesures dans le but de conserver ou d'accroître la Religion, afin qu'après sa mort ses prescriptions et ses exemples soient comme une colonne inébranlable qui, pour mon éternelle gloire, soutienne l'état religieux. Mais si elle s'aper-çoit que le travail nuit à sa santé, elle le laisse aussi-tôt, et m'abandonne toutes choses avec une grande confiance. Cette fidélité à reprendre le travail ou à tout m'abandonner lorsque ses forces faiblissent, touche profondément mon Cur. »

7Une autre fois que ladite abbesse Gertrude, de douce mémoire, s'affligeait surtout de ne pouvoir se livrer à aucun travail des mains et craignait de perdre ainsi le temps, elle chercha avec son humilité ordinaire quelque consolation près de celle-ci, car elle préférait son avis à celui des autres, et lui recommanda de prier le Seigneur à cette intention. Celle-ci l'ayant fait, reçut du Seigneur la réponse suivante : « Le Roi de bonté ne saurait exiger que son élue travaille à sa parure au moment même où, lui prodiguant les mar-ques de son affection, il se plaît à lui tenir les mains dans les siennes; mais ce qu'il veut avant tout, c'est qu'elle se tienne prête à accomplir toujours sa volonté. Aussi mon Cur divin voit avec plaisir cette élue, ou supporter patiemment l'infirmité qui l'empêche de tra-vailler, ou s'occuper de sa charge autant qu'elle le peut, quand la souffrance lui donne quelque répit. »

8Comme la maladie paraissait l'empêcher d'exer-cer parfaitement sa charge d'abbesse, elle songea à se démettre de ses fonctions, et désira connaître par celle-ci quelle était à ce sujet la volonté de Dieu. Elle reçut du Seigneur cette instruction : « Par cette maladie je sanctifie mon élue pour établir en elle ma demeure, comme par la consécration le pontife sanc-tifie une église. Les serrures apposées aux portes d'une église la garantissent contre les malfaiteurs; ainsi, par la maladie, je la ferme pour ainsi dire afin que ses sens soient délivrés d'une foule de choses extérieures qui n'ont pas toujours grande utilité, et souvent troublent le cur en l'éloignant de moi. Je dis au livre de la Sagesse : « Deliciæ meæ sunt esse cum filiis hominum : Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes » (Prov. VIII. 31). J'ai donc envoyé la maladie à celle-ci afin d'habiter en elle, selon cette autre parole : « Juxta est Dominus his qui tribulato sunt corde : Le Seigneur est proche de ceux qui souffrent » (Ps. XXXIII. 19).

9 « J'ai voulu qu'elle soit parée de ses bons désirs et de sa bonne volonté afin que je puisse demeurer en elle comme un roi sur son lit de repos, et prendre quelque temps mes délices en son âme avant de lui faire goûter les joies éternelles. Je lui ai laissé en partie l'usage de ses sens extérieurs, afin qu'elle trans-mette encore mes réponses et mes volontés à sa congrégation, comme jadis j'avais donné aux enfants d'Israël l'arche sainte qui rendait mes oracles et dans laquelle ils devaient me révérer moi-même. Que semblable à cette arche, elle contienne la manne, c'est-à-dire qu'elle donne à ses inférieures la douceur des consolations, soit par sa tendre affection, soit par ses paroles. Qu'elle renferme aussi les tables du Testa-ment, c'est-à-dire qu'elle donne ses ordres ou impose des défenses, après avoir cherché à connaître mon bon plaisir. Qu'elle contienne également la verge d'Aaron pour la correction des méchants, et qu'elle impose les pénitences après avoir jugé dans la vigueur de son esprit, se souvenant que j'aurais pu moi-même corriger les méchants par les remords, ou par la souffrance, mais que je préfère agir par son intermé-diaire afin d'augmenter ses mérites. Quand elle aura exercé son action selon la mesure de ses forces, elle ne subira aucun détriment si, parmi ceux qu'elle cor-rige, il en est qui ne s'amendent pas, car l'homme plante et arrose, mais moi seul je donne l'accroisse-ment. »

10Comme elle craignait qu'il y eût négligence de sa part à omettre la sainte communion, l'oraison et d'autres pratiques régulières, et que d'autre part elle craignait de ne pas communier avec assez de respect, puisque ses infirmités l'empêchaient de se préparer suffisamment, le Seigneur voulut bien l'instruire et la consoler par l'entremise de celle-ci : « lorsque par une sage discrétion elle omet de communier ou d'accomplir toute autre pratique, mon infinie bonté s'empresse de lui attribuer un bien qui supplée à celui qu'elle n'a pu acquérir, car tous les trésors de l'Eglise sont à moi, et je puis en disposer. »

11Comme c'est le propre des âmes vertueuses de craindre le mal là même où il n'y en a aucun 4, elle s'attrista une autre fois en voyant les personnes qui la servaient perdre leur temps, puisque leurs soins ne lui apportaient aucun soulagement. Mais Dieu qui est fidèle et ne permet pas qu'une âme soit tentée au delà de ses forces, la consola par le même inter-médiaire : « Que pour mon amour et mon honneur, dit-il, on la serve avec respect, avec bonté, diligence et allégresse parce que moi, le Dieu qui habite en elle, je l'ai établie tête de cette congrégation : chacun est donc tenu de lui prêter assistance, comme les membres servent tous leur chef. Qu'elle-même de son côté se réjouisse que je me serve d'elle comme d'un tendre ami pour augmenter les mérites de mes élus, car je regarderai comme rendus à moi-même tous les services qu'elle acceptera et toute l'affection qu'on lui aura témoignée, même par un simple mot. »

12Le jour de saint Liévin 5, comme toute la congré-gation s'était réunie afin de demander sa guérison au bienheureux martyr, celle-ci l'ayant prié avec plus d'instance, il daigna lui répondre : « Lorsque le roi se réjouit avec son épouse dans le secret de la chambre nuptiale, conviendrait-il qu'un soldat vînt le prier de faire sortir son épouse pour que la famille de ce ser-viteur puisse jouir de la présence de cette auguste reine? De même, on ne peut davantage demander la guérison d'une personne si unie à Dieu, et qui par sa patience et sa bonne volonté offre au Roi des cieux les témoignages de sa tendresse. » Nous apprenons par là que ceux qui glorifient Dieu davantage par leur état d'infirmité méritent en invoquant le suffrage des saints, de recevoir une douce abondance de grâces qui accroît leur patience, et les aide à retirer de la ma-ladie plus de fruits agréables à Dieu.
Je prends comme témoins de la fidélité de mon récit toutes les personnes qui ont reconnu dans cette maladie la grâce de Dieu et admiré la vertu de cette Vénérée Mère.

13Pendant vingt-deux semaines elle demeura telle-ment privée de l'usage de la langue, qu'elle ne pouvait manifester ses désirs ni par une parole ni par un signe ; elle n'articulait que ces mots : spiritus meus : mon esprit. Les surs qui la servaient ne pou-vaient donc ni comprendre ni satisfaire ses désirs. La bienheureuse Mère, après avoir redit longtemps et à grand' peine ces mêmes mots : spiritus meus, voyant que tout était inutile, gardait le silence comme un doux agneau ; et regardant avec l'il simple de la colombe ce qui se faisait contre sa volonté, elle en souriait parfois, sans jamais cependant com-mettre la moindre impatience. Par l'effet de cet amour de Dieu et du prochain qui avait été toute sa vie si profondément enraciné dans son cur, il arriva que, même au milieu de ses plus grandes souf-frances, un seul mot ayant trait aux choses de Dieu suffisait pour la rendre si joyeuse qu'elle semblait ne plus souffrir.

14On vit aussi combien grande était sa dévotion par les larmes abondantes qu'elle répandait avant de communier, et par le zèle qu'elle mettait à entendre la messe. Toujours elle demandait qu'on l'y conduisît
quoiqu'elle fût privée de l'usage d'une de ses jambes et souffrît tellement de l'autre qu'on ne pouvait même la toucher. Elle dissimulait sa souffrance afin qu'on ne l'empêchât pas d'assister à la messe.

15Elle montra aussi sa grande ferveur pour l'office divin, car portée au sommeil par le fait de sa maladie, elle se faisait violence, pour secouer l'assoupissement dès qu'elle entendait sonner les heures canoniales, se tenait éveillée comme par miracle, et même, si elle avait commencé son léger repas, elle l'interrompait jusqu'à la fin de la prière. La dernière fois où nous lui avons entendu dire : spiritus meus, ce fut pour deman-der de réciter Complies, après quoi elle entra en agonie.

16Sa bonté montra aussi combien sa charité envers le prochain était parfaite : comme elle ne pouvait articuler que ces deux mots : spiritus meus, elle s'en servait pour tout : pour recevoir ceux qui entraient, pour accompagner le geste affectueux qu'elle adressait de sa seule main libre aux personnes qui l'entouraient; pour répondre à toutes les demandes et pour exprimer son affection à ses filles, leur ser-rant aussi la main et les caressant avec tendresse. Toutes avouaient que loin de s'ennuyer auprès d'elle, elles y trouvaient plus de plaisir que près de per-sonnes qui leur auraient dit des choses très agréables ou leur auraient fait un beau présent. Elle congé-diait ses filles avec la même parole, spiritus meus, levant sa main infirme pour les bénir, avec tant de bienveillance, que c'était une scène bien agréable à voir.

17Elle apprit qu'une des surs gravement malade avait dû s'aliter. Quoiqu'elle ne pût faire un pas,
ni dire autre chose que spiritus meus, elle témoigna par signes un si vif désir de visiter l'infirme, qu'on ne put lui refuser de la transporter auprès d'elle. Elle montra à la malade tant de compassion, par ses gestes et par ses signes, que les curs indifférents en furent émus jusqu'aux larmes. Mais la plume ne peut retracer toutes les preuves de ses vertus et de sa tendresse : aussi c'est à Dieu, auteur de tout bien, que nous offrons un sacrifice de louange pour ces dons merveilleux.

18Comme on peut le conclure de notre récit, il y avait quelque chose de miraculeux à ce qu'elle pro-nonçât souvent et distinctement ces mots : spiritus meus, puisqu'elle ne pouvait dire autre chose; aussi celle qui l'aimait avec une tendresse spéciale voulut en demander la raison au Seigneur. Il répondit : « Je suis le Dieu qui habite en elle, j'ai attiré et uni intimement son esprit au mien, et c'est moi seul qu'elle cherche en toute créature. Lorsque pour toute demande ou réponse, elle n'emploie plus que les mots : spiritus meus, c'est de moi qu'elle parle, de moi qui vis en son esprit. Aussi chaque fois qu'elle les prononce, je montre à la cour céleste comment cette âme ne pense qu'à moi ; ceci lui obtiendra une récompense éternelle 6 ».

19Nous pourrions encore rapporter d'autres témoi-gnages donnés par le Seigneur à la fille de cette véné-rable Mère. Mais nous abrégerons, parce que tous ces traits prouvent une même chose : à savoir qu'étant encore visible aux yeux des hommes, elle possédait Dieu habitant en elle et avec elle, et qu'en toutes ses uvres elle se laissait conduire paisiblement par l'Esprit du Seigneur (ce qui est conforme à l'ensei-gnement des saintes Ecritures).

20Un mois environ après qu'elle eut perdu la parole, elle se trouva si malade un matin qu'on la crut à l'extrémité. Comme on lui donnait l'Extrême-Onction en toute hâte devant le convent rassemblé, le Seigneur apparut, semblable à l'Epoux dans toute sa beauté : il lui tendait les bras comme pour l'embrasser, la consi-dérant avec tendresse et se présentant toujours à ses regards, de quelque côté qu'elle se tournât. Celle-ci comprit quelle tendresse le Seigneur ressentait pour sa bien-aimée, puisque quatre mois avant sa mort il s'était montré à elle, rempli déjà de cet ardent désir qui lui faisait tendre les bras pour l'admettre au baiser éternel.

21Celle-ci se demanda comment notre vénérable Mère et Dame pourrait égaler en mérite les bienheureuses vierges déjà canonisées, qui avaient répandu leur sang pour la foi. Le Seigneur répondit : « La pre-mière année où elle reçut la charge abbatiale, elle unit si bien sa volonté à la mienne, et par le secours de ma grâce accomplit toutes ses uvres avec une telle perfection qu'elle se montra l'égale des plus saintes vierges ; elle a toujours progressé dans la suite, aussi je lui réserve une augmentation de béa-titude proportionnée à ses mérites. » Qu'on juge par là de quelle gloire éclatante est revêtue cette élue de Dieu, notre très douce Mère.

22Aussi quand arriva le jour si joyeusement désiré et préparé par de si ardentes prières où elle entra en agonie, le Seigneur accourut avec allégresse, ayant à droite sa bienheureuse Mère, et à gauche Jean l'Evangéliste, le disciple bien-aimé. Il était suivi d'une immense multitude de saints, et principalement de la blanche armée des vierges, qui durant tout ce jour d'agonie de notre Mère, semblèrent remplir la maison et se mêler à nous. Les surs, de leur côté, ne quit-tèrent pas la malade, déplorant sa perte avec des soupirs et des larmes, et recommandant à Dieu par de ferventes prières, le passage d'une Mère tant aimée. Lorsque le Seigneur Jésus fut arrivé près du lit de sa bien-aimée, il lui témoigna une si grande bonté par ses caresses, que toute l'amertume de la mort dut en être adoucie. Et comme dans la lecture du récit de la Passion, on en était à ces mots : et inclinato capite emisit spiritum, le Seigneur Jésus parut ne pouvoir contenir plus longtemps son amour : il s'inclina vers la malade, ouvrit son propre Cur de ses deux mains, et le tint ainsi à découvert devant elle.

23Toute la congrégation était donc en prières, et celle-ci, guidée par sa douce affection, dit au Seigneur : « O bon Jésus, en vertu de cette inépuisable tendresse par laquelle vous nous avez donné une Mère si digne de notre amour, montrez-vous touché de nos larmes et de nos soupirs, et daignez, autant qu'il est possible, l'assimiler à votre Mère en lui témoignant quelque chose de l'affection dont vous avez entouré la bienheureuse Vierge au moment où elle sortit de son corps. » Le Seigneur, ému d'une tendre compassion, parut dire à sa Mère : « Dites-moi, ma Dame et Mère, ce que j'ai fait pour vous de plus doux lorsque vous alliez sortir de votre corps, car celle-ci me prie d'agir de la même façon envers sa mère. » La très miséricor-dieuse Vierge répondit avec bonté : « Ce qui me parut le plus délicieux, ô mon Fils, ce fut de trouver un refuge assuré dans vos bras. Vous avez reçu cette faveur, ô ma Mère, dit le Seigneur, pour avoir médité souvent sur la terre avec de douloureux soupirs les souffrances de ma Passion. » Et il ajouta : « Que mon élue supplée à ce mérite qu'elle n'a pas, en sup-portant aujourd'hui l'angoisse que lui cause sa respi-ration entrecoupée, aussi souvent que vous-même avez soupiré de fois sur la terre au souvenir de ma Passion. »

24C'est ainsi qu'elle passa ce jour d'agonie. Pendant ce temps, elle jouit de la tendresse du Cur divin qui semblait ouvert devant elle comme un jardin de fleurs odorantes, ou comme un trésor d'aromates précieux. A chaque instant on voyait les anges descendre du ciel, la regarder et l'inviter à les suivre en chantant cette douce mélodie : « Viens, viens, viens, ô Dame, car les délices du ciel sont pour toi préparées. Alleluia, Alleluia7 ! »

25L'heure très délicieuse approchait où l'Epoux céleste, le Roi, Fils du Père suprême, se préparait à faire reposer dans la chambre nuptiale de l'amour cette bien-aimée, qui attendait avec de si ardents désirs sa sortie de la prison terrestre. Le Seigneur s'approcha, et elle l'entendit lui dire ces douces paroles « Voici que dans le baiser de mon puissant amour je m'empare de toi ; et c'est dans l'étroit em-brassement de mon Cur sacré que je te présenterai à mon Père ». Comme s'il lui eût dit : « Ma toute-puissance t'avait jusqu'à cette heure retenue sur la terre, afin qu'il te fût possible de mériter davantage ; mais lardeur de mon amour ne peut plus se con-tenir, il te délivre enfin de la chair, il te donne à moi comme un trésor très désiré, afin que je calme la violence de cet amour en goûtant avec toi les plus suaves délices. » Et aussitôt cette âme heureuse, cent fois bienheureuse, quittant la prison de la chair, s'éleva dans une indicible jubilation pour entrer dans ce sanctuaire auguste entre tous, le Cur très doux de Jésus qui lui avait été ouvert avec tant d'amour, de bonheur et de générosité, comme nous l'ont montré les révélations précédentes. Là, ce que cette âme a senti, ce qu'elle a vu et entendu, ce qu'elle a reçu de la divine tendresse, elle qui mérita de passer par une telle voie, aucun mortel ne saurait l'ima-giner. La faiblesse humaine ne pourrait exprimer qu'en balbutiant, et les tendres caresses de l'Epoux admettant sa bien-aimée dans les profondeurs de son Cur sacré, et les joyeux transports des anges et des saints qui, les accompagnant de leurs louanges, semblaient les couronner de joie. Aussi, avec les citoyens du ciel, heureux témoins de ce triomphe, nous ne pouvons qu'essayer de chanter un hymne de jubilation et d'actions de grâces à Dieu auteur de tout bien.

26Lors donc que ce brillant soleil qui avait envoyé si loin ses rayons eut disparu de notre terre, lorsque cette petite goutte d'eau fut rentrée dans l'abîme d'où elle était sortie, les filles restées ici-bas, dans les té-nèbres de la désolation, levaient vers le ciel les regards de leur foi pour essayer d'entrevoir par l'espérance quelque chose de la glorieuse félicité de leur Mère. Leurs larmes sincères continuaient cependant à couler, arrachées à leurs curs par le sacrifice d'une Mère si bonne, vraiment supérieure à tout ce qu'elles avaient vu dans le passé et pouvaient espérer dans l'avenir. Toutefois leurs regrets étaient entremêlés d'une certaine joie à la pensée de la gloire de cette élue, et elles faisaient monter leurs louanges vers le ciel, tout en confiant leur désolation à la tendre affection de cette Mère. Elles chantèrent donc ce répons Surge Virgo 8 après qu'il eut été entonné par celle-ci 9, té-moin plus intime des joies de sa glorieuse Mère. C'est ainsi que ce corps virginal, temple auguste du Christ Jésus, fut porté à la chapelle par les mains des vierges et déposé devant l'autel.
 Lorsque toute la commu-nauté se fut prosternée autour du corps pour prier, l'âme de cette élue apparut revêtue d'une gloire in-comparable : elle se tenait en face de l'adorable Tri-nité et priait pour les brebis qui lui avaient été confiées.
Comme on chantait la messe pour la défunte, et que celle-ci épanchait sa douleur devant le Seigneur, il voulut la consoler et lui dit avec tendresse : « Ne suis-je pas capable de remplacer tout ce que je vous ai enlevé ? On s'en rapporte dans le siècle à la loyauté d'un homme probe qui, après la mort de ses vassaux, prend possession de leurs biens, car on sait qu'il ne négligera pas le soin de leur postérité. Rapportez-vous-en donc à moi, je vous consolerai parce que je suis la bonté infinie ; et si vous vous tournez vers moi de tout votre cur, je serai pour vous tout ce que chacune regrette d'avoir perdu en la personne de sa Mère. »
 Or, à l'heure où le Seigneur, comme il a été dit, reçut en lui cette âme bienheureuse, le Cur de Jésus répan-dit sur le monde entier une rosée d'une grande dou-ceur, et celle-ci comprit qu'à ce moment aucune prière n'était montée de la terre vers le ciel sans être exau-cée.

27Le lendemain, jour de la sépulture, cette servante de Dieu fit son offrande à l'Offertoire de la première messe pour l'âme de la défunte. Pour suppléer à ses mérites, elle offrit le très aimable Cur de Jésus-Christ tel qu'il est dans ses rapports avec l'humanité, c'est-à-dire tout rempli des biens et des perfections qui découlent de ce Cur sacré sur les curs des hommes pour remonter ensuite vers Dieu avec plénitude. Le Seigneur parut accepter cette offrande sous la figure d'un vase en forme de cur rempli de riches présents : il l'enferma dans son sein et appela l'âme de notre bonne Mère en disant : « Venez, petite, vierge (virguncula), venez à moi et disposez des biens qui vous sont envoyés par vos filles. » Elle se tourna alors vers son Bien-Aimé, et plongea la main dans le sein du Seigneur tout en considérant ce qu'il renfermait. Comme elle trouvait dans le Cur sacré de Jésus la perfection de toutes les vertus et de tous les dons, elle les retirait un à un de ce trésor, élevait la main et disait avec cette tendresse si affectueuse dont Dieu l'avait douée : « O mon très aimé Seigneur, voilà qui conviendrait bien à notre Prieure, ceci à une telle, cela à telle autre. » Sur la terre elle avait vu ce qui manquait à chacune, elle cherchait donc maintenant à y suppléer par les vertus du Cur de Jésus. Le Seigneur, la regardant avec amour, lui dit encore : « Approche-toi davan-tage, mon élue. » Elle se leva aussitôt et se mit à gauche du Seigneur qui l'entoura de son bras et la pressa avec tendresse contre son Cur en lui disant : « Vois maintenant les choses comme je les vois moi-même. » Ces paroles donnaient à entendre que l'affection humaine la guidait quand elle voulait distribuer à ses filles les dons du Seigneur, d'après ce qu'elle leur avait connu sur la terre. Maintenant que le Seigneur l'avait unie totalement à lui, elle ne pouvait plus rien voir autrement que Dieu ne voit lui-même, ce Dieu qui aime les hommes plus que nous ne pouvons le comprendre, et leur laisse cependant des défauts qui servent ses desseins pro-videntiels.

28A l'élévation, celle-ci offrit à Dieu, pour l'âme de sa bien-aimée Mère, en union avec l'hostie sainte, la filiale affection qu'éprouva le Cur de Jésus-Christ pour Marie sa tendre Mère. Alors le Fils de Dieu, appelant avec tendresse l'âme de la défunte, lui dit : « Approchez, petite vierge ; je veux vous montrer la filiale affection de mon Cur. » La bienheureuse Vierge Marie prit cette âme dans ses bras, la con-duisit au Seigneur, qui s'inclina vers elle pour lui faire goûter, dans un très suave baiser, quelque chose de la filiale tendresse qu'il ressentait pour sa Mère. Comme cette vision se répétait à toutes les messes, et que plus de vingt avaient été déjà célébrées pour la défunte, celle-ci chercha à offrir a Dieu quelque chose de plus grand encore pour augmenter les mérites de sa très aimée Mère. Elle présenta donc la très filiale affection que Jésus-Christ, comme Dieu, avait eue pour Dieu le Père, et celle qu'il avait eue comme Homme pour Marie sa Mère. Le Fils de Dieu se tint alors debout devant son Père, il appela l'âme de la défunte, et lui dit : « Venez ici, ma dame, ma reine, parce qu'un don plus précieux vous est envoyé. » Et comme cette âme, conduite par la Mère de Dieu, était élevée à des hauteurs sublimes, celle-ci, les yeux levés vers elle, lui dit : « O Dame ma Mère, bientôt je ne pourrai plus vous voir ni rien comprendre de la gloire qui vous entoure ! » Elle ré-pondit : « Vous pourriez cependant m'interroger sur ce que vous voulez savoir. » Celle-ci lui dit alors  « O bonne Mère, pourquoi vos prières ne nous obtien-nent-elles pas de retenir nos larmes? Nous souffrons de la tête à force de pleurer votre absence, vous n'aimiez pourtant pas les exagérations indiscrètes?» Elle lui répondit: « Mon Seigneur, dans sa tendresse, change pour moi en gloire et en avantage ce qui d'ordinaire profite peu à d'autres : aussi, pour la dis-crétion avec laquelle je vous ai conduites, il me per-met de lui offrir dans un calice d'or toutes les larmes que vous versez sur ma mort. Pour chacune de ces larmes, il verse en moi les douces eaux de sa Divinité, et lorsqu'elles ont apaisé ma soif, je chante à mon Bien-Aimé le cantique d'actions de grâces pour mes filles et pour tous ceux qui me pleurent. »

29Celle-ci demanda si tel était l'effet de toutes les larmes ou seulement de celles que l'on versait en vue de Dieu par crainte du détriment que sa mort aurait pu entraîner pour l'observance religieuse. Elle ré-pondit: «Ce même bonheur m'advient aussi pour les larmes provoquées par la tendresse ; toutefois, quand j'offre les larmes versées, à mon sujet, comme vous le dites, en considération de l'honneur de Dieu, alors le Fils de Dieu lui-même chante avec moi le cantique d'actions de grâces ; du reste, ces dernières larmes me procurent un bonheur qui l'emporte sur l'autre, autant que le Créateur est élevé au-dessus de la créature. » Puis ayant appelé celle-ci par son nom, elle lui dit : « J'ai reçu, ma fille, une récompense spéciale, parce que je vous ai lancée, en vue de Dieu, dans cette affaire que vous connaissez : j'entends sans cesse dans le Cur de mon Bien-Aimé un chant d'amour qui ressemble à celui d'un instrument mélodieux, et toute la cour céleste m'en glorifie. Ce chant procure aussi à mes yeux une douce lumière, à mon palais un goût délicieux, à mon odorat un suave parfum. Seul le sens du toucher n'éprouve aucune satisfaction spéciale, parce que j'ai commis quelques négligences à cet égard, quoique toujours avec bonne intention et pour le bien de la paix. »

30Comme on sonnait l'élévation, celle-ci offrit l'hostie sainte au Seigneur afin de réparer ces négligences de la défunte. L'Hostie apparut alors comme un sceptre admirable qui semblait se balancer par un mouvement gracieux ; il était devant l'âme de la défunte qui ne put toutefois le toucher, parce que l'on ne peut sup-pléer dans l'autre vie à ce qui a été négligé en celle-ci.

31En vertu de ce sentiment d'affectueuse reconnais-sance dont le Seigneur avait doué son âme, la défunte parut prier pour tous ceux qui assistaient à ses obsè-ques. Cette prière obtint pour chacun la rémission de beaucoup de péchés, un accroissement de grâce et de force pour faire le bien.

32A la bénédiction qui se donnait à la fin d'une messe, notre Mère bénie parut debout devant le trône de la toujours adorable Trinité; elle lui adressait cette de-mande : « O vous qui êtes l'auteur de tout don, veuillez accorder une faveur à ma dépouille mortelle. Lorsque mes filles viendront à mon tombeau gémir sur leurs peines et leurs fautes, qu'une secrète con-solation leur fasse expérimenter que je suis vraiment leur Mère. » Le Seigneur accueillit avec bonté cette demande, et au nom de sa toute-puissance, de sa sa-gesse et de sa bonté donna la bénédiction à chaque personne en particulier. Quand cette Mère bienheu-reuse et vraiment bénie fut déposée dans le tombeau, le Seigneur, pour confirmer cette bénédiction, parut faire autant de signes de croix sur la défunte qu'on jetait de pelletées de terre sur son corps. Lorsque la tombe fut entièrement recouverte, la Vierge Marie, Mère du Seigneur, y traça aussi de sa douce main le même signe de la croix, comme un sceau qui témoi-gnait de la faveur accordée par le Seigneur à la défunte.

33A l'intonation du répons Regnum mundi10, après la sépulture, le ciel parut dans une gloire et une allé-gresse qui le faisaient ressembler à une maison dont chaque pierre et chaque dalle se serait mise en mou-vement pour exprimer sa joie. Celle dont on célébrait les obsèques apparut précédée d'un chur de vierges dont elle semblait être la reine ; d'une main, elle tenait un lis entouré de diverses fleurs, de l'autre, elle conduisait ces vierges qui lui avaient été confiées et qui l'avaient précédée dans la gloire. A leur suite marchaient les autres vierges du paradis. Au milieu de cette gloire et de cette allégresse elles arrivèrent devant le trône de Dieu ; à ce mot du répons : Quem vidi, Dieu le Père accorda de nouvelles faveurs à cette Mère bien-aimée qui conduisait les vierges ses filles. A cette autre parole quem amavi, le Fils de Dieu lui donna également ses grâces, et à ces mots : in quem credidi, le Saint-Esprit l'enrichit aussi de ses dons. Mais lorsqu'on chanta : quem dilexi, la défunte ouvrit ses bras pour embrasser avec tendresse Jésus, son Epoux très aimé. On dit ensuite le répons : Libéra me, et l'on vit se former dans le ciel un autre chur composé des âmes qui en vertu des mérites de la défunte, des messes et des prières dites pour elle en ce jour, étaient parvenues au bonheur céleste. Dans le nombre on reconnaissait un frère convers du mo-nastère qui avait un peu négligé la vie spirituelle ; il venait de recevoir un grand soulagement par les mérites de notre glorieuse Mère.

34Le trentième jour, notre illustre et bienheureuse Mère apparut encore à celle-ci, mais revêtue d'une gloire qui éclipsait tout ce qu'elle avait contemplé auparavant. On voyait briller surtout la récompense que lui avaient valu les malaises supportés en patience pendant sa maladie. Un livre d'or admirablement orné apparut aussi devant le trône : tous les enseignements qu'elle avait donnés à ses inférieurs y étaient écrits ; dans l'avenir on y verra de plus tout le bien que ses exemples et ses paroles pourront encore produire.

35Devant toutes ces merveilles, celle-ci demanda à notre bienheureuse Mère quelle récompense elle recevrait pour la douleur qu'elle avait supportée au bras droit. Elle répondit : « De ma droite j'embrasse avec tendresse mon Bien-Aimé, et c'est pour moi une joie incomparable que ce très aimé Jésus veuille bien trou-ver ses délices à être entouré de mon bras droit comme d'un collier. » Le côté droit de cette bienheureuse Mère semblait, de la tête aux pieds, couvert de pierres précieuses dont l'éclat se reflétait jusque sur son côté gauche. L'ornement du côté droit marquait la ré-compense accordée à son infirmité, et la splendeur du côté gauche indiquait le mérite qu'elle avait acquis par l'union de sa volonté à la volonté divine. C'était donc, d'un côté à l'autre, comme un jeu de lumières semblable à celui des rayons du soleil qui miroitent sur l'eau. Pour la souffrance qu'elle avait éprouvée en perdant la parole, notre Mère reçut du Seigneur, aussitôt qu'elle eut expiré, un baiser, baiser divin dont elle gardera une splendeur éternelle et qui réjouit tout spécialement la cour céleste.

36Pendant la Messe, celle-ci au souvenir du bien que lui avait fait notre Mère et Dame Abbesse, pria le Seigneur de l'en récompenser lui-même. Le Seigneur répondit : « Que chacune de vous vienne ainsi à mon aide en m'excitant à répandre mes dons, parce que déjà je ne puis voir en moi aucun bien que je ne sois porté à répandre sur cette âme. » Et le Seigneur, re-gardant notre Mère avec tendresse, lui dit : « Tes bienfaits furent bien placés, puisqu'ils sont payés d'une telle reconnaissance. » Notre Mère se prosterna alors devant le trône de gloire et rendit grâces à Dieu pour la fidélité de ses filles, disant : « Soit à vous louange éternelle, immense et immuable, ô Dieu très doux, pour tous vos bienfaits, et béni soit le temps où vous m'avez préparée à recevoir ce fruit si doux et si salutaire. » Elle ajouta : « O Dieu qui êtes ma vie, veuillez les récompenser vous-même pour moi. » Le Seigneur répondit : « Je fixerai sur elles les regards de ma miséricorde » ; et en même temps il fit avec la main deux signes de croix pour accorder à chaque membre de la congrégation la grâce de don-ner le bon exemple au prochain par les uvres exté-rieures, et d'agir uniquement par amour pour Dieu.

1. Voir Livre de la Grâce spéciale, I,. VI.
2. Gertrude de  Hackeborn, sur de sainte Mechtilde, seconde abbesse du monastère fondé pur Burchard de Mansfeld.
3. C'est ici que Lansperg, comme, il a été dit dans la Préface, ajouta maladroitement le nom de Gertrude et donna naissance à la confusion qui se fit de l'abbesse Gertrude avec notre sainte. Le texte de l'édition de Vienne porte : Unde et orantibus pro sæpius per istam in spirtui dedit responsa consolatorium verborum. Le sens est clair : Dieu console par Gertrude, per istam, celles qui prient pour l'abbesse, pro ea. Lansperg en disant per istam Gertrudem enleva à istam le sens qu'a ce mot dans le livre entier, où il désigne toujours sainte Gertrude, et donna à sa phrase cette signification : tandis qu'on priait pour l'abbesse Ger-trude, Dieu donna par cette abbesse des réponses consolantes.
4. Saint Grégoire le Grand. Epist. ad Augustinum, Angl. epise. respons ad 10 interrog.
5. Probablement saint Lebuin, évêque et martyr (XII novembre) qui était Anglo-Saxon et l'un des compagnons de saint Boniface.
6. Sainte Mechtilde   donne une   autre   interprétation. Livre de la Grâce spéciale Livre VI, chap. 4.
7. « Veni, veni, veni Domina,  quia  te expectant cæli delici alléluia, Alléluia ! »
8. R/. Surge Virgo, et nostras Sponso preces aperi ; tua vox est dulcis in aure Domini : qu pausas sub umbra Dilecti. *Ab æsta mundi transfer nos ad amna paradisi. V/. Pulchre Sion filia pro mortali tunica, Agni tecta vellere, et corona glori. * Ab sta.
R/. Levez-vous, ô Vierge, et présentez nos prières à l'Epoux ; votre voix est douce aux oreilles du Seigneur : ô vous qui reposez à l'ombre du Bien-Aimé. Enlevez-nous aux ardeurs de ce monde et transportez-nous dans les délices du Paradis. V/. O Fille de Sion qui avez échangé l'enveloppe mortelle de cette vie contre la toi-son de l'Agneau et la couronne de la gloire.
9. Mechtilde chantre du monastère et sur de la défunte étant alors malade, c'est Gertrude qui entonna les chants.
10.Voir ce répons Livre IV. chap. 54
 
 
 
 
 
 

CHAPITRE II.

DE L'AME DE  E. COMPAREE PAR LE SEIGNEUR A UN LIS.

1Douze jours après le décès de notre très chère Abbesse Gertrude, de bienheureuse mémoire, mourut aussi une des filles qu'elle venait de quitter. Cette nouvelle séparation ajouta pour la congrégation une seconde douleur à la première, car c'était une personne aimable à Dieu et aux hommes, autant par son inno-cente pureté et sa grande ferveur que par la douceur de son caractère et l'aménité de ses rapports avec tous. Après sa mort, celle-ci se rappelant le charme qu'on éprouvait à vivre avec elle, dit avec tristesse au Seigneur : « Hélas ! ô très aimant Seigneur, pourquoi, nous l'avez-vous si subitement enlevée ? » Le Seigneur répondit : « Tandis qu'on célébrait les funérailles de ma bien-aimée Gertrude, votre Abbesse, je trouvais mes délices dans la dévotion de la com-munauté, et je descendis pour paître parmi les lis. Celui-ci plut à mes yeux, je posai la main sur lui ; je le tins onze jours entre mes doigts avant de le rompre ; les souffrances de la maladie le firent croître et développèrent son parfum en même temps que sa beauté ; alors je le cueillis ; maintenant je trouve en lui mes délices. » Le Seigneur ajouta : « Lorsqu' au souvenir des charmes que tous éprou-vaient à vivre avec cette sur, quelqu'une de vous la regrette et voudrait la retrouver, si elle l'aban-donne cependant à mon bon plaisir 1 elle me fait respirer de plus près le suave parfum du lis, et ma bonté l'en récompensera au centuple. »

2A l'élévation de l'hostie, comme celle-ci, avec l'af-fection d'une sur, offrait pour la défunte toute la fidélité du Cur de Jésus-Christ, elle la vit élevée à une dignité plus grande, comme si on l'eût trans-férée dans un état plus sublime, revêtue d'habits plus éclatants, et entourée d'anges plus élevés. Celle-ci eut la même vision chaque fois qu'elle fit la même offrande pour l'âme de E.. Elle demanda au Seigneur comment il se faisait que cette même vierge, durant son agonie, avait témoigné une extrême frayeur par ses gestes et par l'accent de sa voix, elle reçut cette réponse : « C'est mon infinie tendresse qui l'a per-mis : quelques jours auparavant, déjà malade, elle m'avait prié par ton intermédiaire de la recevoir après sa mort sans aucun délai, et sur ta promesse, elle y comptait pleinement. J'ai pris plaisir à récom-penser sa confiance. Mais en ce temps de la jeu-nesse, on est rarement exempt de légères négligences, comme de se plaire en des choses qui nont guère d'utilité, etc. Les souffrances de la maladie devaient la purifier de ces taches ; aussi, au moment de l'ap-peler à la gloire du ciel, j'ai voulu que ces douleurs supportées avec tant de patience lui donnassent sans retard la gloire éternelle ; c'est pourquoi j'ai permis qu'elle fût effrayée par la vue du démon. Cette angoisse lui a tenu lieu de purgatoire, tandis que les souffrances qui l'avaient purifiée restaient pour elle comme un titre à la récompense du ciel. » Celle-ci dit alors : « Et pendant son effroi, où étiez-vous, ô espoir des désespérés ? » Le Seigneur répondit : « Je m'étais caché à sa gauche ; mais dès qu'elle fut puri-fiée, je me présentai à elle, et je l'emmenai avec moi au repos et à la gloire éternelle. »

1. Voir Livre III. chap. 86.
 

CHAPITRE III.

DE L'AME DE  G. DEVOTE A LA SAINTE VIERGE.

1Peu après, mourut une jeune fille qui, dès son enfance, avait été spécialement dévote à la Mère de notre Sauveur. Ayant achevé sa carrière, elle fut appelée à recevoir la récompense éternelle. Munie de tous les sacrements de l'Eglise, elle était à l'agonie, lorsque de ses mains déjà mourantes elle prit le cru-cifix, salua les saintes plaies avec des expressions si tendres, leur rendit grâces, les adora et les cou-vrit de baisers si ardents, que tous les spectateurs éprouvèrent une extraordinaire componction. En-suite, elle demanda par quelques courtes prières, au Seigneur, à la bienheureuse Vierge Marie, aux saints Anges et à tous les saints de lui obtenir le par-don de ses péchés, de suppléer à ce qui lui manquait, de la protéger à l'heure de la mort ; enfin, se reposant un moment comme si elle eût été fatiguée, elle s'en-dormit avec confiance dans le Seigneur. La congré-gation se mit aussitôt en prières pour le soulagement de son âme, et le Seigneur Jésus apparut à celle-ci : il tenait entre ses bras l'âme de la défunte, la caressait aimablement et lui disait : « Me reconnais-tu, ma fille ? » Celle qui voyait ces choses pria le Sei-gneur de récompenser spécialement cette âme pour l'humilité qui l'avait portée à la servir, elle et d'autres surs, parce qu'elle les croyait plus agréables à Dieu et désirait avoir part à leurs grâces. Alors le Seigneur présenta à la défunte son Cur divin et dit : « Bois dans ce vase débordant ce que tu désirais recevoir par mes élues lorsque tu étais sur la terre. »

2Le lendemain pendant la messe, l'âme de la défunte apparut comme assise dans le sein du Seigneur, et la Reine du ciel, la Mère du Sauveur vint auprès d'elle et lui présenta toutes ses joies et ses mérites. Lorsque le convent récita pour elle le psautier en ajoutant après chaque psaume un Ave Maria, à chacune des paroles, la Mère du Seigneur multiplia les présents qu'elle faisait à l'âme comme récompense. Pendant les prières du convent, celle-ci demanda au Seigneur de quelles fautes de fragilité il avait dû purifier cette défunte avant la sortie de son corps. Le Seigneur lui répondit : « Elle se complai-sait parfois dans son propre sens, et je l'en ai purifiée en permettant qu'elle trépassât avant que le convent eût achevé les prières qui se disaient pour elle : en effet, lorsqu'elle vit que les prières allaient lui manquer, elle craignit de subir un détriment, et cette angoisse la purifia de son imperfection. » Comme celle-ci demandait : « Seigneur, cette âme n'aurait-elle pas été assez purifiée par la contrition avec laquelle elle vous priait au moment de la mort de lui accorder la rémission de tous ses péchés? » Le Seigneur répondit : « Cette contrition générale ne suffisait pas, mais il fallait une souffrance pour effacer l'attachement qu'elle eut à son propre sens quand elle ne se rangeait pas complètement à l'avis de ceux qui la dirigeaient. » Et il ajouta : « Elle a dû être encore purifiée d'une autre tache contractée par l'ennui qu'elle éprouvait d'être obligée de se confes-ser ; mais ma bonté lui a pardonné cette imperfection en considération de ceux qui avaient soin d'elle et qui sont mes amis et les siens ; par la peine qu'elle a éprouvée lorsqu'elle a dû se confesser le jour de sa mort, je lui ai remis toutes ses négligences sur ce point. »

3A la messe, comme on chantait à l'Offertoire ces paroles : Hostias ac preces, le Seigneur parut lever sa main droite, un merveilleux rayon éclaira le ciel entier et s'arrêta sur cette âme qu'on voyait assise dans le sein du Seigneur. Tous les churs des saints appro-chèrent par ordre, ils déposèrent leurs mérites dans le sein du Seigneur pour suppléer à ceux que cette âme n'avait pas acquis. Celle-ci comprit que les saints agissaient de la sorte parce que cette jeune fille avait eu l'habitude de prier pour obtenir aux âmes des défunts l'application des mérites des saints comme supplément aux leurs; et bien que tous les habitants du ciel lui témoignassent une grande affection, les vierges lui donnèrent des marques spéciales de leur tendresse, comme à l'une d'entre elles.

4Une autre fois, celle-ci pria encore pour l'âme de cette jeune fille ; ses paroles furent brèves mais très puissantes; elles apparurent gravées sur la poitrine du Seigneur comme autant de fenêtres qui donnaient vue jusqu'à l'intérieur du Cur de Jésus, Fils de Dieu. Elle entendit alors le Seigneur dire à l'âme : « Regarde par tout le ciel ; cherche si quelque saint possède un bien que tu désires, et puise ce bien dans mon Cur même par ces ouvertures. » Elle comprit que la même faveur se renouvellerait à chaque prière offerte pour cette âme.

5A l'élévation de l'hostie, le Fils de Dieu parut pré-senter à la jeune fille son corps très saint sous l'as-pect d'un agneau immaculé ; tandis que la jeune fille le baisait avec tendresse, elle fut à l'instant toute transformée, comme si elle recevait une joie nouvelle dans la connaissance de la Divinité.
 Celle-ci demanda alors à la défunte de prier pour les âmes qui lui étaient confiées.
 Elle répondit: «Je prie pour elles, mais je ne peux vouloir autre chose que ce que veut mon très aimé Seigneur» Celle-ci reprit : « Alors il est donc inutile de s'appuyer sur ta prière ?
Non, elle leur sera avantageuse, car le Seigneur qui connaît leurs désirs, nous excite à prier à leurs inten-tions.
Peux-tu intercéder spécialement pour tes amies plus intimes qui ne t'ont rien demandé ?
Le Seigneur lui-même, dans son amour, leur fait plus de bien à cause de nous.
Prie au moins spécialement pour le prêtre, puisque maintenant il communie pour toi.
II aura un double profit de cet acte : comme le Seigneur reçoit de lui, pour la verser en moi, une grâce de salut, ainsi moi, à mon tour, je renvoie ce bien vers le prêtre et j'y ajoute mon bien personnel ; il en est donc de son profit spirituel comme de l'or qui paraît encore plus beau lorsqu'il est recouvert d'émaux variés.
Celle-ci ajouta : « Je conclurais volontiers de tes paroles qu'il est plus avantageux de célébrer des messes pour les défunts que pour toute autre intention ? »
Elle répondit : « En raison de la charité avec laquelle on aide les âmes, cette messe produit plus de fruit que si elle était célébrée seule-ment pour accomplir un devoir sacerdotal. Mais si un mouvement du cur porte le prêtre vers Dieu, et qu'il célèbre sous cette impulsion, voilà qui est encore plus fructueux.
  Mais, dit celle-ci, où donc as-tu appris tant de choses, toi qui montrais ici-bas une intelligence si bornée ? » L'âme élue répliqua : « Je l'ai appris de Celui dont saint Augustin a dit : Avoir vu Dieu une seule fois, c'est avoir tout appris. »

6 Un autre jour, celle-ci vit la défunte brillante de gloire et parée de vêtements rouges ; elle en demanda la raison au Seigneur, qui lui répondit . « Ainsi que je lui en avais fait la promesse par ton entremise, je l'ai revêtue de ma Passion ; car malgré sa grande faiblesse, jamais elle ne s'est abstenue des travaux communs imposés par la Règle, et tout en se dépen-sant au delà de ses forces, jamais non plus elle ne se plaignit et ne s'impatienta. » Le Seigneur ajouta : « Je lui ai donné aussi plusieurs nobles princes de ma cour qui lui rendront des honneurs particuliers, pour compenser les défaillances qu'elle a supportées pendant sa maladie. Un de ses bras a aussi particulièrement souffert, c'est pourquoi elle me tient em-brassé dans la gloire avec tant de béatitude qu'elle voudrait avoir souffert cent fois plus. »

7Au sein de cette gloire on voyait s'agenouiller devant elle des âmes délivrées par la surabondance des prières offertes à Dieu à son intention. Comme celle-ci lui demandait si la congrégation recevait quelques secours par les bienheureuses qu'elle avait déjà données au ciel, la jeune fille répondit : « Elles vous procurent un grand secours, car le Seigneur multi-plie ses bienfaits à votre égard à cause de chacune d'entre nous. » Pendant une messe qui n'était pas chantée pour les défunts, celle-ci, priant encore pour la même jeune fille, la vit dans la gloire et lui demanda quel fruit elle retirait de cette messe. Elle lui ré-pondit : « Et que prend donc la reine dans les biens de son seigneur et roi ? Maintenant que je suis unie au Roi mon très doux Epoux, j'ai, en vérité, part à tous ses biens, et je m'assieds à sa table comme la reine à la table de son seigneur. » Pour toutes ces grâces, soient louange et gloire dans tous les siècles au Seigneur Roi des rois.
 

CHAPITRE IV.

DE L' HEUREUSE MORT DE DAME M. CHANTRE.

1Lorsque Dame M.1, notre chantre très dévouée, riche de bonnes uvres et toute pleine de Dieu, fut mortellement atteinte, environ un mois avant de mourir, elle voulut, selon sa dévote habitude, suivre l'exercice  de préparation à la mort composé par celle-ci 2.

2Le dimanche où par la réception du Corps et du Sang de Jésus-Christ, elle avait confié sa dernière heure à la divine miséricorde, celle-ci priait pour elle, quand elle vit en esprit que le Seigneur avait attiré à lui, par sa vertu divine, l'âme de M., et ensuite l'avait renvoyée dans son corps pour prolonger en-core un peu sa sainte vie. Elle dit donc au Seigneur : « Pourquoi voulez-vous, ô Seigneur, qu'elle reste sur la terre? C'est, répondit-il, pour compléter ce que ma divine Providence s'est proposé d'opérer en elle. Dans ce but elle me servira de trois manières : c'est-à-dire elle m'offrira le repos de l'humilité, le festin de la patience et le jeu des diverses vertus. Par exem-ple, en tout ce qu'elle verra ou entendra touchant le prochain, elle s'estimera avec humilité au-dessous des autres, et je goûterai ainsi un repos vraiment délicieux dans son cur et dans son  âme. Elle se montrera joyeuse au milieu des souffrances et des tribulations, embrassera la patience avec amour et supportera vo-lontiers les choses pénibles ; par là, elle me préparera une table somptueusement servie. Enfin,   en  prati-quant les diverses vertus, elle m'offrira un délasse-ment propre à faire les délices de ma Divinité. »

3Une autre fois, comme M. devait communier, celle-ci demanda au Seigneur ce qu'il opérait en elle. Il répondit : « Je me repose dans ses doux embrassements comme sur un lit nuptial. » Celle-ci comprit que cette chambre nuptiale où l'âme reposait avec le Seigneur et le Seigneur avec l'âme, était cette dispo-sition qui la portait, dans ses peines et ses douleurs continuelles, à se confier à la bonté de Dieu, à croire que la divine miséricorde dirigeait toute chose pour son plus grand bien, à rendre sans cesse grâce au Seigneur, et à s'abandonner avec confiance à sa pater-nelle Providence.

 4Comme elle baissait rapidement, et que vers le soir de chaque journée elle souffrait beaucoup dans la région du cur, les surs qui l'entouraient lui témoignèrent une fois leur compassion. Mais elle les consola en disant : « Ne pleurez pas et ne vous attristez pas à mon sujet, mes bien-aimées, car je compatis tellement à votre désolation que, si c'était la volonté de notre très doux Amant, je voudrais tou-jours vivre malgré ces douleurs et continuer à vous consoler en tout. » Une autre fois, on fit instance pour qu'elle acceptât une potion qui devait (du moins l'espérait-on) diminuer sa souffrance. Elle céda malgré ses répugnances ; mais à peine l'eut-elle prise que sa douleur augmenta. Or, le lendemain celle-ci demanda au Seigneur comment il récompenserait la condescendance de la malade ; il répondit : « De la douleur que lui a causée cette potion j'ai composé un remède salutaire pour tous les pécheurs du monde et les âmes du purgatoire. »

5Au dimanche Si iniquitates 3 , l'avant-dernier après la Pentecôte, elle communia pour la dernière fois. Celle-ci priait pour elle, lorsque le Seigneur lui inspira d'avertir son élue, pour qu'elle se préparât à recevoir le sacrement de l'Onction sainte, et de lui dire aussi de sa part qu'après la réception de ce sacrement sa-lutaire, lui-même, gardien très diligent  de ceux qu'il aime, la conserverait en son sein préservée de toute souillure, comme un  peintre garde le tableau qu'il vient d'achever et le met à l'abri de la poussière. Celle-ci avertit donc la malade ; mais comme M. avait tou-jours été humblement soumise à ses supérieurs, elle s'en remit à leur bon plaisir, ne voulant rien provoquer d'elle-même, et s'abandonnant tout entière à la divine Providence qui ne délaisse jamais ceux qui espèrent en elle. De leur côté les supérieurs avaient pour la malade une grande vénération, et ils ne doutaient pas qu'elle serait avertie par Dieu et demanderait elle-même les sacrements en   temps opportun ; aussi, voyant qu'elle ne disait rien, ils attendirent. Mais le Seigneur, pour montrer la vérité de cette parole de l'Evangile : Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas (Matth. xxiv. 35), confirma de la manière suivante la parole qu'il  avait dite à son élue : avant les Matines de la deuxième férie, la bien-heureuse M. ressentit tout à coup de si vives douleurs qu'on la crut à l'agonie. Aussitôt on appela les prê-tres, et elle reçut l'Extrême-Onction, sinon le jour même, du moins avant l'aube du jour suivant.

6Comme celle-ci priait pour elle pendant l'onction des yeux, elle comprit que le Seigneur entourait la malade de toute l'affection de son Cur divin; il diri-geait vers elle les rayons de sa splendeur infinie pour lui communiquer dans cette lumière tout le mérite acquis par ses yeux très saints. Dès lors les yeux de la malade parurent distiller, sous l'action efficace de cette bonté divine, une huile d'une incomparable dou-ceur, et celle-ci comprit d'abord que le Seigneur par les mérites de M. daignerait accorder largement le secours de ses consolations à tous ceux qui la prie-raient, et ensuite que la malade avait obtenu cette grâce, parce que la charité l'avait portée à se montrer tendre et bienveillante envers tous durant sa vie. Quand on lui fit l'onction sainte sur les autres mem-bres, le Seigneur leur communiqua les uvres par-faites de ses membres très saints. Mais à l'onction de la bouche, cet amant jaloux des âmes, dans un élan de tendresse, déposa sur les lèvres de son épouse un baiser plus doux que le miel, et lui communiqua ainsi tout le fruit des paroles de sa bouche sacrée.

7 Pendant la récitation des Litanies, à ces paroles : Omnes sancti Seraphim et Cherubim orate pro ea, : tous les saints Séraphins et Chérubins, priez pour elle, celle-ci vit les bataillons de ces bienheureux esprits rom-prent leurs rangs avec un respect mêlé de joie, et faire une place d'honneur au milieu d'eux à cette élue de Dieu. Il leur semblait juste qu'elle fût placée dans les rangs supérieurs des esprits approchant de la divine majesté, car par la sainteté virginale elle avait mené sur la terre une vie angélique. Dépassant le chur des Anges, elle avait puisé avec les Chérubins à la source de l'infinie sagesse les torrents de l'intelli-gence spirituelle, avec les Séraphins embrasés, elle avait serré dans les bras de sa charité Celui qui « est un feu consumant : ignis consumens est » (Deuter. IV. 24).

8A mesure qu'on invoquait par la litanie le nom des saints, chacun d'eux se levait à son tour avec joie et respect, et venait déposer ses mérites sous forme de don précieux dans le sein du Seigneur, pour qu'il les offrît à sa bien-aimée et accrût ainsi sa béatitude et sa gloire. Après les saintes onctions, le Seigneur la prit avec amour entre ses bras et la garda pendant deux jours, les lèvres tournées vers la blessure de son très doux Cur, de sorte qu'elle semblait aspirer de là tout son souffle et le renvoyer ensuite dans cette ouverture sacrée.

9L'heure joyeuse de son bienheureux passage appro-chait, heure où le Seigneur allait donner à son élue le très doux sommeil de l'éternel repos après les labeurs de la souffrance. Ce fut en la troisième férie, veille de sainte Elisabeth4, avant None, qu'elle entra en agonie. La communauté accourut avec dévotion afin d'accompagner par les prières accoutumées le départ de cette âme très aimée dans le Christ. Celle-ci plus ardente que ses surs, vit l'âme de la malade sous la forme d'une belle jeune fille qui se tenait debout devant le Seigneur, exhalant dans la bles-sure du Cur sacré tout le souffle qu'elle avait aspiré. Le divin Cur parut alors ne pouvoir conte-nir en lui-même le torrent de sa bonté et de sa dou-ceur, chaque fois qu'il attirait à lui le souffle de la mourante, il faisait jaillir par l'effort de son amour une abondante rosée de grâces sur toute l'Eglise, et spécialement sur les personnes présentes. Celle-ci reçut l'intelligence de cette vision : par une faveur de Dieu, la sainte malade portait à ce moment même son intention et son ardent désir sur tous les vivants et les morts, et le Seigneur accordait largement à tous les bienfaits de sa grâce.

10Pendant l'antienne Salve Regina, à la parole : Eia ergo, advocata nostra, : ô vous notre avocate, l'élue de Dieu, près de mourir, s'adressa avec amour à la Vierge Mère et lui recommanda les surs qu'elle allait bientôt quitter, la priant de leur accorder à cause d'elle une affection toute spéciale. Elle lui rappela que toute sa vie elle avait été pour ses surs une avocate bien-veillante et empressée, et pria la Mère de miséricorde de daigner désormais plaider et intercéder auprès de son Fils pour toute la congrégation. La Vierge imma-culée accueillit cette prière, et posant ses mains bénies sur les mains de la mourante, montra qu'elle recevait comme un legs la charge de la communauté qu'on lui confiait. Comme on récitait ensuite une courte prière : Ave Jesu Christe, à cette parole : via dulcis,: doux chemin, le Seigneur Jésus, tendre Epoux de l'âme, aplanit la voie, l'adoucit par une effusion de sa Divinité, afin d'attirer à lui son épouse avec plus de ten-dresse et moins d'efforts.

11Pendant toute la journée de son agonie, elle ne dit rien d'autre chose que ces paroles : Jesu bone, Jesu bone ! ô bon Jésus, montrant ainsi que Celui dont le nom reve-nait avec tant de douceur sur ses lèvres, au milieu des douleurs amères de la mort, habitait vraiment dans les profondeurs de son âme. Chacune des surs venait recommander à ses prières ses besoins parti-culiers ; elle ne pouvait guère parler, mais on l'en-tendait cependant dire tout bas : « volontiers » ou bien : « oui », pour montrer avec quelle affection elle transmettait au Seigneur toutes ces demandes.

 12Celle-ci comprit aussi que de tous les membres endoloris de la malade s'exhalait une vapeur qui pénétrait son âme, la purifiait admirablement de toute tache, la sanctifiait, et la rendait apte à jouir de la béatitude éternelle.

 13Celle qui avait  eu la connaissance de ces choses se proposait d'abord de les garder cachées dans son cur, pour ne pas trahir le secret de ses révélations ; mais elle vit clairement que ce projet était contraire à la volonté de Dieu, « cujus gloria est revelare sermonem5, qui est glorifié quand on révèle sa parole » et qui dit : « Quod in aure auditis, prdicate super tecta : ce qui vous aura été dit à l'oreille, prêchez-le sur les toits » (Matth. x. 27). Pendant les vêpres de la bienheureuse Elisabeth, on crut encore que Dame M. allait expirer. Le convent sortit du chur en grande hâte pour reprendre auprès de la mourante les prières d'usage. Mais celle-ci, malgré son effort pour appliquer ses sens intérieurs, ne pouvait plus rien percevoir de ce qui se passait au sujet  de la malade. Enfin reconnais-sant sa faute elle la regretta et promit au Seigneur de faire connaître, pour sa gloire et le bien du prochain, tout ce qu'il daignerait lui révéler.

 14Après Complies, la malade parut pour la troisième fois en agonie. Celle-ci, ravie de nouveau en esprit, vit cette âme sous la forme d'une jeune fille pleine de grâce et de beauté ; mais maintenant la jeune fille était ornée de nouvelles et riches parures qui figuraient ses longues douleurs. Elle se précipita avec ardeur au cou du Christ Jésus, son aimable Epoux, et le retenant dans ses bras, parut puiser dans les plaies du Seigneur des délices spéciales, semblable à une abeille qui recueille avidement le suc des fleurs. Comme on récitait le répons : « Ave Sponsa, Virginum regina, Rosa sine spina : Salut, Épouse, Reine des vierges, Rose sans épine », la glorieuse Vierge s'avança et disposa davantage encore l'âme de la mou-rante à jouir des délices de la divine béatitude. Alors, en vertu des mérites de sa Mère, en vertu surtout de sa dignité qui lui a mérité le titre de Vierge Mère, le Seigneur Jésus prit un collier richement orné de pierres précieuses et le passa au cou de la malade. Il lui conféra ainsi le privilège d'être appelée aussi vierge et mère à la ressemblance de la Reine du Ciel, parce qu'elle avait engendré le Seigneur dans les âmes avec un zèle plein d'amour.

 15Dans la nuit où l'Eglise fête la bienheureuse Elisa-beth, les Matines étaient déjà commencées, lorsque l'état de l'élue de Dieu s'aggrava à tel point qu'on la crut à son dernier soupir : le convent quitta aussitôt le chur, et accourut auprès d'elle selon l'usage. Le Seigneur apparut alors comme un Epoux couronné d'honneur et de gloire et paré de tout l'éclat de sa Divinité. Il s'adressa à la malade avec bonté : « Bientôt, ma bien-aimée, dit-il, je t'exalterai aux yeux de tes proches, c'est-à-dire en présence de cette communauté que je chéris. »
    Ensuite, dune ma-nière ineffable et incompréhensible, il salua cette âme bienheureuse comme à travers les blessures de son corps sacré, en sorte que chacune avait quatre ma-nières également douces et pleines de charme, d'ap-peler l'âme qui allait quitter cette terre : c'était un son mélodieux, une vapeur pleine de vertu, une abon-dante rosée, une lumière ineffable :
- Le son mélodieux qui surpassait toutes les harmonies  symbolisait les paroles que l'élue du Seigneur avait  dites pendant sa vie sous l'influence de son amour pour Dieu ou de son désir de procurer le salut du prochain : elles avaient fructifié au centuple, et revenaient à l'âme par les saintes plaies du Seigneur pour l'enrichir.
- La vapeur merveilleuse rappelait tous les désirs qu'elle avait eus de louer Dieu pour imiter Dieu lui-même ou le glorifier par le salut du monde entier ; ses désirs rece-vaient aussi leur récompense, par les douces blessures du Seigneur Jésus.
 - L'abondante rosée exprimait l'a-mour qu'elle avait toujours eu pour Dieu, ou pour les créatures à cause de Dieu, amour qui lui communiquait maintenant d'ineffables délices par les plaies du Sei-gneur.
 - Enfin la lumière brillante signifiait les diverses souffrances que son corps ou son âme avaient sup-portées durant sa vie ; ces souffrances ennoblies au delà de toute expression par leur union avec la Passion de Jésus-Christ, sanctifiaient son âme et la transfiguraient par la divine lumière.

16L'âme de la mourante trouva du repos au milieu de ces célestes consolations, et au lieu de briser ses liens, elle aspira aux biens supérieurs que lui pré-parait son Bien-Aimé. Mais, sur toutes les personnes présentes, le Seigneur répandit l'abondante rosée de sa divine bénédiction en disant : « Ma bonté divine se complaît à rendre tous les membres de cette con-grégation qui m'est chère, témoins de la transfigura-tion qui s'opère en mon épouse. Cette grâce leur vau-dra au ciel, devant tous les saints, l'honneur dont jouissent mes trois apôtres préférés, Pierre, Jacques et Jean, choisis comme témoins de ma propre trans-figuration sur la montagne. » Celle-ci dit alors : « Quel avantage procure cette bénédiction et l'effusion de vos grâces à des âmes dont le goût n'en ressent pas la saveur? » Le Seigneur répondit : « Lorsqu'un homme reçoit de son seigneur la concession d'un riche verger, il ne peut connaître le goût de tous les fruits qu'il y aperçoit ; il attend la saison de la maturité. De même, quand je répands ma grâce sur une âme, elle n'en perçoit la douceur que si la pratique des vertus l'aide à briser l'écorce des voluptés terrestres et à goûter l'amande de la consolation intérieure. » Le Seigneur bénit ensuite le convent, qui retourna au chur pour achever Matines.

17Comme on chantait le douzième répons : 0 lampas 6, l'âme de la malade apparut debout en présence de la Trinité suprême et priant avec ferveur pour l'Eglise. Dieu le Père la salua par ces mêmes paroles, chan-tant aussi la douce mélodie : « Je te salue, ô mon élue, car par les exemples de ta sainte vie, tu peux vraiment être appelée la « lampe de l'Eglise, d'où s'échappent des ruisseaux d'huile : lampas Ecclesi, rivos fundens olei », c'est-à-dire les ruisseaux de tes prières qui se répandent par toute l'Eglise. » Le Fils de Dieu dit à son tour : «Réjouis-toi, ô mon épouse ; tu es appelée à bon droit « medicina gratiæ : remède de la grâce », car par tes prières une grâce plus abondante sera rendue à plusieurs. » Ensuite l'Esprit-Saint chanta : « Salut, mon immaculée : tu seras appelée avec justice « nutrimentum fidei : l'aliment de la foi », car la vertu de foi sera nourrie et fortifiée dans le cur de ceux qui croiront pieusement à ce que j'opère en toi, non corporellement, mais spirituelle-ment ».

18Dieu le Père lui fit part alors de sa toute-puissance afin qu'elle l'offrît comme une protection assurée (tutelam) à tous ceux qui, s'effrayant (paventibus) de la faiblesse de leur nature, n'ont pas encore une pleine  confiance dans  la bonté divine. Le Saint-Es-prit lui conféra le don de réchauffer les âmes tièdes (calorem minus fervidis) par la ferveur de sa charité. Enfin le Fils de Dieu lui concéda, en union de sa très sainte Passion et de sa mort, de guérir (medelam) tous ceux qui languiraient (languidis) dans le péché. Alors la multitude des anges et des saints se mit à l'exalter devant le Seigneur en disant : « Tu Dei saturitas, oliva fructifera, cujus lucet puritas et resplendent opera : En toi Dieu se rassasie, olivier fécond, dont la pureté brille et les uvres resplendissent. » A ces paroles : cujus lucet puritas, les saints honoraient le doux repos que le Seigneur avait daigné prendre dans cette âme; à ces mots : et resplendent opera, ils  exaltaient  la pureté d'intention qu'elle  avait apportée à tous ses actes. Enfin tous les saints entonnèrent à haute voix l'antienne : « Deus palam    omnibus revelans  justitiam, salularem gentibus per hanc infudit gratiam : Dieu qui a révélé sa justice à tous, a  répandu sa grâce sur les nations par cette âme. »

19Pendant la préface de la grand'messe, Jésus, l'Epoux brillant de jeunesse et de beauté, apparut comme revêtu d'une gloire nouvelle, et plaça avec tendresse sa face adorable en droite ligne devant le visage de son épouse, de sorte qu'il semblait attirer en lui-même le souffle de la malade ; il fixa ses yeux divins sur les yeux de la mourante afin de l'illuminer, et la sanctifiant ainsi de plus en plus, il la prépara à la gloire ce l'éternelle béatitude.

20L'heure très désirée approchait, où l'épouse choi-sie du Christ Jésus, parfaitement disposée selon le bon plaisir de son Bien-Aimé, devait entrer dans la chambre nuptiale. Alors le Seigneur de majesté, inondé lui aussi de délices, l'enveloppa tout entière de la lumière de sa Divinité et entonna ce doux appel : « Viens, ô la bénie de mon Père, reçois le royaume qui t'a été préparé. Lève-toi, hâte-toi, ô mon amie. » II lui rappelait ainsi, et le don très précieux de son Cur sacré 7, qu'il lui avait accordé quelques années auparavant comme gage de son amour en prononçant les mêmes paroles, et les consolations qu'il n'avait cessé de lui prodiguer depuis ce jour. La saluant avec tendresse, il dit : « Où est mon gage ?» A ces mots, elle ouvrit son cur des deux mains, et le  plaça en face du Cur de son Bien-Aimé. Le Seigneur appliqua alors son Cur très saint contre le cur de son épouse, l'absorba tout entière en lui-même par la vertu de sa Divinité et l'unit heureusement à sa gloire. Puisse-t-elle, dans son bonheur, se souvenir des siens, et nous obtenir la grâce du divin Amour !

21Comme on faisait ensuite la recommandation selon l'usage, le Seigneur apparut assis dans la majesté de sa gloire et caressant avec tendresse l'âme qui repo-sait sur son sein. Lorsqu'on récita : « Subvenite, Sancti Dei; occurrite, Angeli Domini, suscipientes animam ejus : Secourez-la, Saints de Dieu ; Anges du Seigneur, venez à sa rencontre. Recevez son âme, » les anges, la voyant accueillie avec tant d'honneur par le Sei-gneur, vinrent devant lui fléchir les genoux comme des vassaux qui reçoivent un fief de la main de leur suzerain, et ils retrouvèrent, doublés et ennoblis, les mérites qu'ils avaient offerts à la bien-aimée du Seigneur pour augmenter les siens à l'heure où on lui avait donné l'Extrême-Onction. Les saints agirent de même lorsqu'on invoqua aux litanies le nom de chacun d'eux.

22Celle-ci se sentit poussée à demander à M. de prier pour la correction des personnes qu'elle avait spécia-lement aimées. Elle répondit : « Je vois déjà claire-ment dans la lumière de la vérité comment l'affection que j'ai pu avoir pour les âmes sur la terre, compa-rée à l'amour que leur porte le Cur divin, est à peine comme une goutte d'eau en face de l'océan. Je vois aussi le but du Seigneur en permettant que les hommes gardent certains défauts : il veut leur fournir l'occa-sion de croître en humilité et d'augmenter leurs mérites par une lutte persévérante. Je ne puis donc, même un instant, vouloir autre chose que ce qu'a ordonné pour chacun la sagesse de mon Seigneur, et je me répands en actions de grâces et en louanges pour les décrets si admirables de sa divine bonté. »

23Le lendemain, à la première messe qui était :Requiem ternam, l'élue de Dieu parut placer des tuyaux d'or qui allaient depuis le Cur du Seigneur jusque vers tous ceux qui avaient pour elle une dévotion particu-lière. Par ces tuyaux, ils devaient puiser dans le Cur divin autant qu'ils le souhaitaient. A chacun d'eux s'adaptait un fil d'or par lequel ils attiraient à eux l'objet de leurs désirs, en disant ces paroles ou d'autres semblables : « Par l'amour qui vous porta à combler de biens votre élue M. ou quelque autre de vos élus, comme aussi toutes les âmes qui n'ont pas mis d'obstacles à vos grâces ; par l'amour qui vous portera encore à répandre vos biens sur la terre et dans les cieux, exaucez-moi, ô Jésus, au nom des mé-rites de M. et de tous vos saints ». De telles paroles dites avec confiance inclinaient facilement la divine clémence à exaucer les prières. A l'élévation de Ihostie, il sembla que cette âme bienheureuse dési-rait être offerte à Dieu le Père avec l'hostie sainte pour la gloire de Dieu et le salut du monde. C'est pourquoi le Fils de Dieu, qui ne repousse aucun désir de ses élus, l'attira tout entière en lui, et la présenta avec lui à Dieu le Père ; puis il procura le salutaire effet de ce sacrifice, doublé en quelque sorte par cette union, à tout le ciel, à la terre et au purgatoire.

24Une autre fois, celle-ci vit de nouveau la bienheu-reuse M. dans la gloire, et lui demanda ce qu'elle avait retiré de la récitation que ses amies avaient faite pour elle de lantienne : « Ex quo omnia, per quem omnia, in quo omnia, ipsi gloria in sæcula : Tout est de lui, tout est par lui. tout est en lui; à lui soit gloire à jamais, » répétée autant de fois qu'elle avait passé de jours sur la terre 8 , et des messes de la sainte Trinité qu'elles avaient fait célébrer en nombre égal à celui des années de sa vie. Ces prières et ces messes avaient pour but de rendre à Dieu gloire et actions de grâce pour tous les bienfaits accordés à cette âme. La bienheureuse M. répondit : « Le Seigneur m'a ornée d'autant de fleurs magnifiques qu'elles ont récité de fois l'antienne : Ex quo omnia, et par ces fleurs j'attire à moi, du très doux Cur de Jésus, une saveur qui vivifie. Pour les messes, il me donne, en retour des louanges que je lui adresse, un certain arôme qui récrée d'une manière aussi délicieuse qu'admirable tous les sens de mon âme. »

25Une autre fois celle-ci, en baisant les cinq plaies du Seigneur, récita cinq Pater et les offrit à Dieu afin de suppléer aux prières que son extrême faiblesse l'avait empêchée de réciter pour cette même Dame M. du-rant sa maladie et après sa mort. Alors parurent sor-tir des plaies du Seigneur cinq fleurs pleines de fraî-cheur, d'où semblait couler, par la vertu des mêmes douces plaies du Christ, une liqueur embaumée, d'une pureté parfaite et d'une force merveilleuse. Celle-ci, saluant avec tendresse l'âme de la bienheu-reuse M. lui dit: « O Elue de mon Seigneur, que votre bienveillance daigne accepter ces fleurs qui ont germé de la surabondante et divine Bonté; recevez-les comme un premier tribut de la dette que je ne puis encore acquitter envers vous. Veuillez vous en parer afin d'accroître vos mérites, et priez votre Epoux divin pour moi qui suis si misérable. » L'âme répondit : « Ce qui me procure le plus de délices, c'est de regar-der ces fleurs ennoblies par le contact des douces plaies de mon Seigneur, car lorsque je les toucherai de mon désir pour en exprimer le parfum, aussitôt, par la vertu des douces plaies, elles laisseront décou-ler en abondance une liqueur salutaire qui portera le pardon aux pécheurs et la consolation aux justes. »

1. Sainte Mechtilde, dont les révélations forment le Livre de  la grâce spéciale.
2. C'est l'exercice : Prparatio ad mortem, le septième du Livre des Exercices de sainte Gertrude, traduits par Dom Guéranger. Il est aussi fait mention de ce même exercice au chapitre 27 de ce Livre V.
3. A cette époque, la Messe : Si iniquitates était redite autant de fois qu'il était nécessaire aux dimanches qui précèdent le der-nier après la Pentecôte, comme maintenant on répète la messe : Dicit Dominus.
4. C'est en l'année 1298 que nous voyons la veille de sainte Eli-sabeth, 18 novembre, tomber un mardi, dans la semaine qui suit le Dimanche Si iniquitates, alors avant-dernier des dimanches après la Pentecôte.
5. C'est le texte de Salomon tel que le citent les Pères (S. Gré-goire  le Grand livre. I. sur Ezech. ; Hom. 6. de S. Bernard sur le Cantique, sermon LXV. n. 3). Il se rapporte aussi à la parole de Raphaël à Tobie.(:Tob. XII. 7.) Voir aussi plus haut Livre III. chap. 1.
6. Ces textes écrits en italique sont tirés de la séquence Ltare Germania, comme toutes les autres parties de l'office propre de sainte Elisabeth.
7. Livre de la Grâce spéciale : Liv. II. ch. 19. Liv. III. ch. 37. Liv. VII. ch. 11.
8. Livre de la Grâce spéciale : Liv. V. ch. 25.
 
 
 
 
 

CHAPITRE V.

DES AMES DES SURS M. ET E.

1Deux jeunes filles nobles de naissance, mais plus nobles encore par le cur, surs selon la chair, mais plus encore par l'âme et les vertus, après avoir passé le temps de leur enfance dans l'innocence et la pra-tique des vertus de la sainte Religion, furent appelées de ce monde aux noces célestes de l'Epoux immortel, tandis qu'elles étaient dans la ferveur du noviciat. La première mourut en la fête de la glorieuse Assomption de Marie, qui avait été le jour de ses épousailles, et l'autre la suivit trente jours après. Leur dernier com-bat fut très glorieux, leurs paroles et leurs actions ne respiraient que désir fervent, dévotion admirable et volonté excellente : aussi de l'une comme de l'autre on pourrait raconter des choses remarquables.

2La première, morte si heureusement le jour de l'As-somption, apparut à celle-ci. Elle était devant le trône de gloire du Seigneur Jésus, environnée de lumière et parée de divers ornements. Mais elle se tenait de-vant lui comme une épouse timide, essayant de dé-tourner son visage et n'osant lever ni même ouvrir les yeux devant la gloire d'une si grande majesté. Celle-ci, excitée par son pieux zèle, dit au Seigneur : « O Dieu de bonté, pourquoi laissez-vous votre petite fille se tenir devant vous comme une étrangère, et ne la recevez-vous pas dans vos doux embrassements ? » Ces paroles semblèrent fléchir la tendresse du Seigneur, et il avança le bras vers cette âme comme pour l'embrasser. Mais elle, par une sorte de respectueuse délicatesse, semblait toujours vouloir se dérober aux étreintes du Seigneur. Celle-ci s'en montra fort étonnée et dit à l'âme : « Pour quelle raison vous dérobez-vous aux embrassements d'un si aimable Epoux ? » Elle répondit : «Quelques taches dont je ne suis pas encore purifiée m'en rendent indigne ; et même si je pouvais m'avancer librement vers Dieu, la justice me forcerait à m'y refuser, tant que je me vois encore incapable d'être unie à mon glorieux Sei-gneur. » Celle-ci reprit : « Comment peut-il en être ainsi puisque je vous vois déjà comme glorifiée et admise en la présence du Seigneur? » L'âme répon-dit : « Bien que toute créature soit présente à Dieu, chaque âme cependant paraît s'approcher de lui da-vantage, à mesure qu'elle avance dans la charité. Mais cette béatitude dont l'âme jouit comme d'une pleine récompense dans la possession et la vision de la Divinité, nul, s'il n'est entièrement purifié, ne peut la recevoir et entrer dans la joie de son Seigneur. »

3Un mois après, lorsque sa sur E. d'heureuse mémoire, fut à l'agonie, celle-ci pria longtemps pour elle ; et quelques instants après sa mort, elle la vit dans un endroit lumineux, parée de vêtements rouges et semblable à une jeune vierge qu'on allait présenter à son Epoux. Le Seigneur apparut auprès d'elle sous la figure d'un jeune homme plein de force et de beauté. Par ses cinq plaies il réjouissait les cinq sens de l'âme, en leur faisant goûter les délices de ses con-solations et de ses caresses. Celle à qui ces choses étaient révélées dit au Seigneur : « O Dieu de conso-lation, puisque vous êtes auprès de cette âme et lui prodiguez tant de joies, pourquoi la tristesse de son visage trahit-elle une souffrance intérieure ? » Le Seigneur répondit : « En me montrant à elle, je lui fais seulement goûter les délices de mon Huma-nité, ce qui ne peut la consoler, mais seulement la récompenser de l'amour qu'elle a eu à ses derniers moments pour les souffrances de ma Passion. Lors-qu'elle aura été purifiée des négligences de sa vie passée, alors elle sera pleinement réjouie par la pré-sence de ma Divinité. »

4Celle-ci insista : « Comment, dit-elle, les négli-gences de sa vie passée n'ont-elles pas été toutes suffi-samment réparées par la dévotion qu'elle a montrée à sa dernière heure, puisqu'il est écrit que l'homme sera jugé tel qu'il sera trouvé à la fin de sa vie 1? » Le Seigneur répondit : « Quand l'homme arrive à la fin de sa vie et que les forces physiques l'abandonnent, il ne peut plus agir que par la volonté. Si ma bonté toute gratuite lui donne alors la bonne volonté et le désir, il en retire un bien réel, mais pas au point d'ef-facer ses négligences passées, comme s'il avait usé de sa volonté pour réformer sa vie, lorsqu'il était encore dans la plénitude de sa santé et de ses forces. » Celle-ci reprit: « Est-ce que votre tendre miséricorde ne pourrait pas maintenant effacer les négligences de cette âme à qui vous aviez donné dès son enfance un cur affec-tueux et de la bonté pour tout le monde? » Le Seigneur répondit : « Je récompenserai la tendresse de son cur et la générosité de sa volonté ; mais ma justice exige que les moindres taches de négligence soient effacées. »
 

5Ensuite il caressa tendrement la jeune fille, et ajouta : « Et mon épouse acquiesce volontiers aux exigences de ma justice ; car lorsqu'elle aura été puri-fiée, la gloire de ma Divinité suffira bien à la con-soler! » L'âme témoigna son assentiment à ces paroles ; et tandis que le Seigneur semblait se retirer dans les profondeurs du ciel, elle demeura seule au même endroit, et parut s'efforcer de s'élever plus haut. C'est en demeurant seule qu'elle expiait cer-taines légèretés d'enfant qui parfois lui avaient fait goûter trop de plaisir dans la compagnie des hommes ; et les efforts qu'elle faisait pour monter la purifiaient de s'être laissé aller à la paresse dans certains ma-laises corporels.

6Une autre fois, comme celle-ci priait pour elle à la messe et disait à l'élévation: « Dieu, Père saint, je vous offre cette hostie pour cette âme au nom de tous ceux qui sont au ciel, sur la terre et dans les enfers », l'âme lui apparut un peu élevée déjà vers le ciel, et un grand nombre de personnes étaient devant elle à genoux, soutenant l'hostie des deux mains. L'âme, par la vertu de cette offrande, était soulevée vers la gloire et goûtait des joies inestimables. Elle dit alors : « J'expérimente maintenant la vérité de ces paroles : il n'y a aucun bien dans l'homme qui ne doive être récompensé, aucune faute qui ne doive être expiée soit avant, soit après le mort. En effet, pour avoir aimé à recevoir la communion, je trouva un grand soulagement dans l'offrande du sacrement de l'autel qui est faite pour moi ; et pour avoir été bonne envers tous, je retire une grande consolation des prières qui sont adressées à Dieu en ma faveur. Cependant, chacune de ces dispositions me vaudra encore une récompense éternelle dans le ciel. » C'est ainsi que cette âme paraissait s'élever peu à peu vers le paradis, portée par les prières de l'Église. Elle savait qu'au terme fixé le Seigneur viendrait à sa rencontre dans la multitude de ses misé-ricordes, pour lui donner la couronne royale et la conduire aux joies éternelles.

1. Les paroles marquées en marge au  Manuscrit de Vienne sont: Qualem te invenio, talem te judico.
 

CHAPITRE VI.

DE L'AME DE S. QUI APPARUT ASSISE DANS LE SEIN DU SEIGNEUR.

1Pendant qu'on donnait l'extrême-onction à Dame S. 1, l'ancienne, celle-ci récita pour elle cinq Pater, et à la fin, adressant sa prière à la plaie de Jésus-Christ, elle demanda au Seigneur de laver l'âme de la mourante dans l'eau de cette source bénie, et de l'orner de vertus par son précieux sang. Alors cette âme lui apparut comme une jeune fille couronnée d'une auréole : le Seigneur la tenait enlacée de son bras gauche, et il opérait en elle ce que la prière avait obtenu. Celle-ci comprit cepen-dant que cette sur devait attendre encore, et expier par la maladie une faute qu'elle avait commise contre l'obéissance, en communiquant avec une âme ma-lade au delà de la permission. Or c'est ce qui arriva, car elle vécut encore cinq mois, éprouvant parfois de grandes souffrances ; chacun put voir qu'elle expiait ainsi sa faute. Cependant au jour dont nous parlons, elle manifesta une très grande joie, et il apparut que Dieu l'avait visitée par sa grâce. Elle s'efforça plu-sieurs fois d'exprimer le don que Dieu lui avait fait, mais ses forces défaillirent, et elle ne put s'expliquer. Celle-ci, qui en avait connaissance par révélation, se trouvait là ; la malade l'appela par son nom, tendit les mains vers elle avec effort, et s'écria : «Oh! dites-le pour moi, vous qui le connaissez ! » Et celle-ci, comme en plaisantant, commença le récit que la malade poursuivit elle-même. Quelques-unes cher-chaient, sous forme de conjecture, à y ajouter quelque chose ; mais la malade niait ces dires avec force, affirmant au contraire que Dieu lui avait remis ses péchés et l'avait ornée de vertus.

2Au bout de cinq mois, la veille de la mort de Dame S., celle-ci vit le Seigneur assis, tout occupé à préparer dans son sein un siège commode et agréable pour la malade : il mettait ses soins à rendre ce siège très doux et d'une parfaite propreté. La mourante parais-sait être à la gauche du Seigneur, couchée sur son lit (comme elle l'était en réalité), mais dans une sorte de nuage. Celle qui était favorisée de cette vision dit au Seigneur : « O Seigneur, un si glorieux repos ne saurait convenir à une âme enveloppée encore d'un tel nuage. » Le Seigneur répondit : « Je veux la laisser là quelque temps, jusqu'à ce qu'elle puisse se présenter devant moi, parfaitement purifiée. » La malade passa donc ce jour et la nuit suivante en agonie. Le lendemain matin, celle-ci vit le Seigneur s'incliner avec bonté vers la mourante, qui de son côté semblait se soulever pour s'approcher de lui. Celle-ci dit alors : « Mon Seigneur, venez-vous main-tenant comme un tendre Père vers cette âme déso-lée ? » Et le Seigneur affirma, par un joyeux signe de tête, qu'il en était ainsi.

3Un instant après, lorsqu'elle eut expiré, celle-ci vit encore l'âme de la défunte, sous la forme d'une jeune fille parée de vêtements blancs et rosés, s'en-voler joyeuse à la place qui lui avait été préparée. Le Seigneur étendit son bras gauche pour la rece-voir, et elle parut y appuyer la tête comme pour se reposer à cause de son extrême faiblesse. Tout à coup ce repos sembla ne plus la satisfaire, et s'appuyant de l'autre côté sur le bras droit du Seigneur, elle voulut baiser les lèvres bénies de Celui qu'elle aimait. Mais comme elle s'efforçait en vain d'y arriver, elle s'élança rapidement pour baiser la poitrine sacrée du Seigneur, sur laquelle elle se laissa ensuite retomber comme épuisée. Ce repos dura jusqu'à ce que dans la recommandation de l'âme on eût récité ces mots : « Tibi supplicatio commendet Ecclesiæ : Que la supplication de l'Eglise, etc. » Alors elle sembla puiser à longs traits dans le sein du Seigneur, où sont cachés tous les trésors de la béatitude, un rafraîchissement très suave qui la ranima doucement et lui rendit ses forces.

1. D'après Preger, ce serait l'abbesse Sophie qui succéda à Ger-trude de Hackeborn. Mais nous sommes incliné à croire que c'est plutôt Sophie, fille d'Hermann de Mansfeld, lequel avait épousé Gertrude, fille aînée de Burchard le fondateur. Elle est appelée l'ancienne à cause d'une autre Sophie sa parente, mais d'une branche cadette et qui fut abbesse après Gertrude de Hacke-born. (Voir au Livre de la Grâce spéciale L. IV. c. 14 et L. V. c. 15.) Il ne paraît pas non plus dans ce chapitre que cette Sophie l'an-cienne ait été abbesse, puisqu'on lui reproche d'avoir failli dans l'obéissance pendant sa maladie, ce qui ne serait pas dit dune abbesse, même si elle avait déposé sa charge. (Note de l'édition latine.)
 

CHAPITRE VII

DU JOYEUX PASSAGE DE  M., DE BONNE MÉMOIRE.

1Comme sur M. 1, d'heureuse mémoire, touchait à ses derniers moments,  celle-ci  priait  avec tout le convent et disait entre autres choses au Seigneur : « Pourquoi, très aimant Seigneur, n'exaucez-vous pas les prières que nous  vous adressons pour elle ?» Il répondit : « Son esprit est si éloigné de toutes les choses  terrestres, que vous ne pouvez la consoler d'une manière humaine. » Celle-ci reprit : « En vertu de quel jugement? » Le Seigneur répondit : « J'ai maintenant mon secret en elle, comme j'ai eu autre-fois mon secret  avec elle. » Celle-ci, persistant à rechercher comment cette âme serait délivrée, le Seigneur dit : « Mon invisible majesté l'attirera. Alors comment finira-t-elle? Ma vertu divine l'ab-sorbera, dit le Seigneur, comme le soleil brûlant dessèche la goutte de rosée 2 ».  Et comme celle-ci demandait pourquoi il la laissait en proie au délire, le Seigneur répondit : « Pour montrer que mon opé-ration agit au dedans de l'âme plus qu'à la surface. » Elle  reprit : « Votre grâce pourrait faire mieux comprendre en éclairant les curs. » Le Seigneur répondit : « Et comment cette grâce agirait-elle sur ceux qui rarement ou jamais ne descendent dans les profondeurs de leur âme, où j'ai coutume d'infuser ma grâce ? » Ensuite celle-ci pria le Seigneur afin qu'il daignât donner la grâce des miracles à la bienheureuse M. au moins après sa mort, pour la gloire de Dieu, comme témoignage en faveur de ses révélations et pour confondre les incrédules. Alors le Seigneur, tenant le livre 3 entre ses deux doigts, dit : « Est-ce que sans armes je ne puis remporter une victoire ? » Et il ajouta : « Quand ce fut nécessaire, je soumis les peuples et les royaumes par des signes et des prodiges; aujourd'hui ceux qui ont expérimenté l'effu-sion de ma grâce peuvent facilement ajouter une foi prudente aux révélations; mais je ne puis souffrir les pervers qui contredisent ces écrits; au reste, je triom-pherai d'eux comme des autres. » Celle-ci comprit alors avec quelle douce reconnaissance le Seigneur voit les âmes fidèles croire sans difficulté à l'abon-dante effusion de cette grâce qu'il répand sur les élus, non selon leurs mérites, mais selon la bonté infinie de son Cur.

2Comme on donnait l'onction à la même sur M., d'heureuse mémoire, celle-ci, suivant son désir, vit le Seigneur Jésus toucher de sa main le cur de la malade en disant : « Lorsque cette âme bienheureuse sera délivrée de la chair et plongée dans la source d'où elle est sortie, je répandrai les flots abondants de ma béatitude sur toutes les âmes que l'affection a amenées ici près de la mourante. » Ensuite comme la sur M. était à l'agonie et que celle-ci persévérait longtemps dans la prière avec les autres surs, elle connut à la fin que le Seigneur enrichissait de trois bienfaits toutes les personnes présentes : le premier était l'ac-complissement de leurs justes désirs, le second le secours qu'elles recevraient sans cesse quand elles travailleraient à la correction de leurs défauts (ces deux grâces devaient être obtenues plus facilement en ce lieu par les mérites de la bienheureuse M.). Le troisième bienfait était une large bénédiction que le Seigneur donna à tous en étendant la main.

3Celle-ci considérait ces choses avec une profonde gratitude, lorsqu'un instant après elle vit le Sei-gneur des vertus, le Roi de gloire plus beau que les hommes et les anges, se tenir assis à la tête du lit, et recevoir dans son Cur sacré, par le côté gauche, le souffle qui, semblable à un brillant arc d'or, s'é-chappait des lèvres de la mourante. Après qu'elle eut joui longtemps de cette délicieuse vision, comme on recommençait les psaumes : Deus, Deus meus, respice in me (Ps. xxi ), à la fin du psaume : Ad te levavi animam meam (Ps. xxiv ), le Seigneur s'inclina vers la malade avec une grande tendresse afin de l'embrasser comme une très chère épouse, ce qu'il fit par deux fois.

4Pendant la récitation des suffrages, à l'antienne : « Ut te simus intuentes : Afin que nous puissions vous voir », la Mère de Dieu, l'illustre Vierge sortie de race royale, apparut couverte d'un manteau de pourpre ; elle s'inclina tendrement vers l'épouse de son Fils, lui prit la tête entre ses deux mains et la disposa de telle sorte que son souffle pût se diriger tout droit vers le Cur divin. Et tandis que l'on disait cette courte invocation : « Ave, Jesu Christe, Verbum Patris : Salut, ô Christ, Verbe du Père », le Seigneur apparut transfiguré par une merveilleuse clarté, sa face divine aussi rayonnante que le soleil en son midi. A cette vue, celle-ci eut un transport d'admiration ; mais revenant bientôt à elle-même, elle aperçut la rose brillante du ciel, la Vierge Mère, qui joyeuse de voir son Fils uni à cette nouvelle et si aimable épouse, le serrait entre ses bras et le baisait avec tendresse. Celle-ci comprit alors que l'union éternelle venait de s'accomplir pour la sur M.. Son âme, vraiment altérée de Dieu, était introduite dans les celliers débordants du paradis, ou mieux encore, se trouvait plongée pour toujours dans l'abîme infini de la vraie Béatitude.

1. C'est la sur Mechtilde, d'abord béguine à Magdebourg, puis moniale à Helfta où elle mourut. Elle est l'auteur du livre remarquable : Lux fluens divinitatis. Il ne faut pas la confondre avec sainte Mechtilde de Hackeborn.
2. La mort de sainte Gertrude est figurée de la même façon  chap. 32 de ce livre.
3.Le livre qui renfermait les révélations de la  sur Mechtilde.
 

CHAPITRE   VIII.

DE L'AME DE  M. B. QUI FUT SECOURUE PAR LES SUFFRAGES DE SES AMIS.

1Pendant l'agonie de M B., de pieuse mémoire, celle-ci se recueillit en elle-même, et s'efforça, avec la grâce de Dieu, d'apercevoir ce qui se passait autour de la malade. Après un assez long temps, elle ne put voir autre chose, sinon que cette âme rencontrait un certain obstacle pour avoir éprouvé de temps à autre trop de satisfaction dans les choses extérieures, comme par exemple d'avoir un lit orné de draperies brodées d'or et de gracieuses arabes-ques. On célébra la messe pour elle le jour même. A l'Elévation, celle-ci offrit l'hostie sainte pour l'âme de la défunte, et comprit, sans rien voir, que cette âme était présente. Mais elle voulut la chercher, et dit : « Où est-elle donc, Seigneur ? » II répondit : « Elle vient à moi, tout éclatante de blancheur. » D'où elle comprit que les prières offertes par les âmes charitables pour la défunte avant sa mort lui avaient été si profitables, qu'elle s'était envolée directement vers le ciel. Quelques personnes, en effet, avaient eu la charité de prendre sur elles-mêmes ses péchés afin de les expier, et par la grâce de Dieu, lui avaient aussi fait donation de leurs mérites.

2Comme on allait l'enterrer, celle-ci pria de nou-veau pendant la messe. Elle la vit alors à gauche du Seigneur, assise à table pour un festin, où les mets variés qu'on lui servait étaient les prières et les dévo-tions offertes à son intention. A l'élévation de l'hostie sainte, le Seigneur lui présenta cette hostie sous la forme d'une coupe où elle devait boire. A peine y eut-elle goûté, qu'elle fut pénétrée jusqu'aux moelles par la suavité divine. Alors, les mains jointes, elle pria avec une profonde tendresse pour tous ceux qui en cette vie l'avaient contrariée par leurs idées, leurs paroles ou leurs actes, car elle jouissait déjà du mérite acquis par ces difficultés. Comme celle-ci lui deman-dait avec surprise pourquoi elle ne priait pas aussi pour ses amis, elle répondit : «Mes prières pour mes amis sont d'autant plus efficaces que je les adresse avec plus d'amour au Cur de mon Bien-Aimé. »

3Un autre jour, celle-ci se rappelait comment elle s'était dépouillée de tous ces mérites en faveur de la défunte, elle dit avec tristesse au Seigneur : « J'espère que votre tendre miséricorde jettera plus souvent un regard favorable sur ma détresse et ma nudité. » Le Seigneur lui répondit : « Que puis-je faire à celui qui s'est ainsi dépouillé par charité, sinon de le couvrir de ma propre toison 1, et de travailler davantage avec lui  afin qu'il regagne ce qu'il a abandonné par la charité » Celle-ci reprit : « C'est en vain que vous travaillerez avec moi ;  il faut que je vous arrive dé-pouillée de tout, puisque j'ai renoncé au mérite futur aussi bien qu'au mérite passé. En vérité, dit le Seigneur, une mère laisse assise à ses pieds des filles en âge de se vêtir, mais c'est dans ses bras qu'elle tient l'enfant nouveau-né et dans ses propres vêtements qu'elle le réchauffe. » Et il ajouta : «Assise main-tenant au bord de l'océan, es-tu donc moins riche que ceux qui s'arrêtent à la source des ruisseaux?» C'est à dire : celui qui s'attache à ses propres uvres reste assis à la source des ruisseaux ; mais celui qui se dépouille de tout par humilité et par charité, possède Dieu, abîme de toute béatitude.

1. Allusion à une prière de la Sainte (Exercice II.) : « 0 Maria Mater Dei et mea prcordialis, tu indue me vellere Agni Jesu substantialis: O Marie, mère de Dieu et aussi ma tendre Mère, cou-vrez-moi de la toison de l'Agneau Jésus qui a été formé de votre substance. "
 
 
 

CHAPITRE IX.

DES AMES DE G. ET S. QUE LE SEIGNEUR COMBLA ÉGALEMENT DE SES GRACES.

1Au témoignage de l'Ecriture, chacun sera puni par où il a péché 1, et chacun sera récompensé selon  qu'il aura bien agi ou bien souffert; ajoutons donc ce qui suit pour le profit du lecteur. Il y eut deux surs malades en  même temps : l'une parut si évi-demment atteinte de phtisie qu'on l'entoura, comme il convenait, des soins les plus délicats. L'autre, dont la maladie n'était pas définie, et qui ne semblait pas aussi gravement atteinte, ne fut pas soignée avec la même recherche. Mais comme les hommes se trom-pent souvent dans leurs jugements, la sur dont on espérait la guérison succomba, plus d'un mois avant l'autre. Lorsquarriva le terme de sa vie, elle était sanctifiée par sa grande patience et sa ferveur, mais non complètement purifiée : aussi l'infinie tendresse de notre très aimant Seigneur, qui ne pouvait souf-frir l'ombre de la moindre tache dans une épouse qui lui était si chère, voulut la purifier du peu de zèle qu'elle avait eu parfois pour la confession. En  effet, ne se sentant la conscience chargée d'aucune faute grave, elle avait négligé de se faire absoudre par le prêtre de cette poussière des fautes vénielles dont la vie humaine ne saurait être exempte ; parfois même elle avait feint de dormir quand le prêtre arrivait afin de ne pas lui parler. Voici comment, à l'heure où elle devait entrer avec joie et allégresse dans la chambre du cé-leste Epoux, ce fidèle Ami des âmes la purifia de cette tache : à peine eut-elle réclamé anxieusement le confesseur qu'elle perdit la parole ; la crainte qu'elle ressentit de   devoir expier après la mort ce qu'elle n'avait pas effacé par la confession, suffit à purifier son âme. Alors, toute belle et immaculée, cette bien-aimée du céleste Epoux sortit de la prison de la chair pour entrer avec une gloire incomparable dans le palais céleste.
Cette entrée au ciel donna lieu à plusieurs révélations, mais nous n'en citerons qu'une pour l'édification du lecteur. Lorsque cette âme fut arrivée devant le trône du Roi de gloire, il voulut par un privilège particulier la disposer lui-même à recevoir chacune des récompenses qu'il allait lui accorder ; il se montrait semblable à une tendre mère qui entoure de caresses son petit enfant malade, pour lui faire accepter la médecine qui doit le guérir. Le Seigneur agissait ainsi pour compenser la peine qu'elle avait parfois ressentie en voyant que l'on trai-tait avec grande délicatesse sa compagne malade, tan-dis qu'on avait moins d'égards pour elle.

2Le Seigneur dit encore à cette âme bienheureuse : « Dis-moi, ma fille, que veux-tu que je fasse pour l'âme de ta compagne? Quelle consolation désires-tu que je lui apporte ? Sur la terre, elle pouvait choisir la nourriture qui lui plaisait, et tu devais te contenter de son choix, bien que tu en eusses volontiers fait un autre ; maintenant je te laisse le choix de la conso-lation et du bienfait que je lui accorderai. » Elle ré-pondit : « O mon très doux Seigneur, donnez-lui tout ce que vous m'avez donné à moi-même, car je ne puis rien imaginer de meilleur. » Et le Seigneur l'assura avec bonté qu'il en serait ainsi.

3Un mois après, l'autre sur mourut aussi, et elle apparut merveilleuse de beauté, dès le lendemain de sa mort : cette beauté lui convenait bien, car durant toute sa vie elle avait été d'une très innocente simpli-cité, fervente et zélée pour l'observance de la Règle. Il lui restait cependant une tache à laver parce que, pendant sa maladie, comme nous l'avons fait pres-sentir, elle avait pris quelque plaisir dans des choses dont elle n'avait pas besoin, telles que les petits présents et les consolations de ses surs. Voici comment elle fut purifiée : elle semblait se tenir debout contre la porte, tournée vers le trône du Roi de gloire, qui se manifestait dans son incomparable beauté, doux et aimable au delà de toute expression. De loin il attirait l'âme, à tel point qu'elle semblait défaillir dans son désir d'aller vers lui ; mais elle n'y pouvait parvenir parce qu'elle était retenue au seuil comme par des clous qui auraient attaché ses vêtements; ils figuraient les légères attaches qu'elle avait conservées pendant sa maladie. Après que la personne favorisée de cette vision eut prié pour elle, émue de compassion, la clémence divine daigna en-lever cet obstacle.

4Mais celle-ci voulut interroger le Seigneur et dit : « Comme cette âme a parmi nous des amis qui sont entrés dans votre intimité, je m'étonne que ce soit par mes prières seulement que vous l'ayez délivrée ; car ses amis ont certainement prié pour elle et ils espèrent bien que votre bonté les a exaucés. » Le Seigneur répondit : « J'ai vraiment entendu les prières qu'ils m'adressaient pour cette âme, et dans ma bonté j'ai même dépassé leurs espérances en lui faisant plus de bien qu'ils n'auraient pu le croire, même sils l'a-vaient vue monter du purgatoire au Ciel. Toutefois je ne leur ai pas montré cet obstacle que j'ai voulu en-lever à ta demande ; c'est pourquoi ils n'ont pas prié pour elle de la même manière que toi. » Celle-ci dit : « Comment se fera ce que vous avez affirmé vous-même, en disant que vous vouliez donner à cette âme autant de bien qu'à celle qui l'a précédée dans la mort ; car la première vous a servi plus longtemps dans la religion, elle a eu plus de vertus, enfin elle est montée vers vous sans rencontrer d'obstacles et dans une gloire plus grande ? Ma justice ne change pas, dit le Seigneur, en ce sens que chacun reçoit la récompense due à son labeur, et jamais celui qui a mérité moins ne recevra plus que celui qui a mérité davantage. Mais il peut arriver que certaines circonstances augmentent le prix des actes ; par exemple une intention plus droite, une lutte plus forte, une charité plus ardente. De plus, ma bonté ajoute toujours quelque chose à la récompense due à chacun ; parfois aussi les prières des fidèles ou d'autres circonstances méritoires ont leur influence. C'est d'après cette règle que j'ai égalé l'une à l'autre, en les rémunérant chacune selon leur mérite. »

5Et parce qu'il faut vraiment craindre toute attache aux choses de la terre, cette bienheureuse âme parut encore liée par quelque obstacle. Il sembla en effet à celle-ci que l'âme se tenait devant le trône du Sei-gneur avec un désir aussi grand d'approcher de lui que lorsqu'elle l'avait vue auparavant fixée à la porte : maintenant encore elle aurait voulu se précipiter dans les bras et jouir des baisers de cet Epoux plus beau que tous les enfants des hommes et « que les anges désirent contempler : in quem desiderant Angeli prospicere » (I Pierre. 1. 12), aussi elle rencontra un obs-tacle et il lui fut impossible de se courber pour le franchir. Peu après l'obstacle s'évanouit, mais l'âme ne parut pas encore jouir d'une gloire complète : en effet, le Seigneur tenait dans ses mains une couronne d'une richesse merveilleuse, et l'âme ne pouvait goûter une joie pleine et entière qu'après avoir reçu cette couronne sur la tête.

6Celle-ci interrogea le Seigneur : « Comment peut-il se faire, dit-elle, que dans votre royaume, Seigneur, une âme soit torturée par une telle attente ? Elle n'est pas torturée, répondit-il, mais elle attend sa consommation, comme une jeune fille à la veille d'une fête voit avec plaisir dans les mains de sa mère les parures dont elle doit être ornée le lendemain. »

7Cette âme jeta ensuite un regard sur la personne qui avait prié pour elle, et la remercia avec une grande affection. Mais celle-ci lui dit : « Tu m'avais toujours beaucoup aimée ; tu semblais pourtant ne pas rece-voir volontiers les avis que je t'ai donnés durant ta maladie. C'est vrai, dit l'âme, et vos prières ne m'en ont été que plus utiles, parce que vous les avez faites uniquement par charité et amour de Dieu. »

1. Per quæ peccat quis, per hæc et torquetur. (Sag. xi. 17.)
 

CHAPITRE X.

DE  S. QUI MOURUT  TOUTE REMPLIE DE FERVEUR.

1Une autre jeune fille mourut ensuite. Depuis son enfance jusqu'à l'heure de sa mort, ses actions généreuses témoignaient de son véritable mépris pour le monde et tous ses charmes. Le jour où Dieu allait l'appeler au ciel, elle entrait déjà en agonie quand elle fit ses tendres adieux à toutes les personnes présentes et leur promit ses prières lorsqu'elle serait près de Dieu, abîme infini de tous les biens. L'ap-proche de la mort accrut ses souffrances et elle dit au Seigneur avec tout l'amour de son cur : « Sei-gneur, vous connaissez tous mes secrets, vous savez combien j'aurais voulu consumer toutes mes forces à vous servir fidèlement jusqu'à la vieillesse et la décrépitude. Mais depuis que je vois votre volonté de me faire venir vers vous, tout mon désir se change en soif de vous voir; ce désir est si ardent qu'il trans-forme pour moi en douceur l'amertume de la mort. Cependant si tel était votre bon plaisir, je supporterais volontiers ces douleurs jusqu'à l'heure du jugement, même si nous n'étions qu'au commencement du monde. Toutefois je sais que vous voulez me faire entrer aujourd'hui même dans votre repos, mais je prie votre bonté de différer jusqu'à ce que mes souffrances aient satisfait pour les âmes du purgatoire dont vous désirez le plus la délivrance. Vous savez, ô Seigneur, que je compte mes mérites pour rien et que je ne considère en ceci que votre gloire. »

2Après ces paroles et d'autres encore trop longues à relater, la maîtresse des infirmes la pria de lui per-mettre d'étendre ses jambes déjà contractées par la mort, elle lui dit : « J'offrirai moi-même ce sacrifice à mon Seigneur crucifié. » Et aussitôt elle fit un vigou-reux mouvement et étendit ses jambes en disant : « Je m'unis à cet ardent amour qui vous fit jeter un grand cri lorsque vous avez rendu votre esprit à votre Père, et je vous remets tous les mouvements que ferons encore mes pieds. » Elle fit ensuite avec une grande dévotion l'abandon à Dieu de toutes les autres parties de son corps : les yeux, les mains, les oreilles, la bouche et le cur.

3Puis elle demanda qu'on lui lût la Passion du Sei-gneur, et indiqua de sa propre main ces paroles : Sublevatis oculis (Jesus) in clum, car elle pensait que si l'on commençait par: Ante diem festum, on n'aurait pas le temps d'achever. En effet, lorsqu'on arriva à cet endroit : Et inclinato capite tradidit spiritum :et inclinant la tête il rendit lesprit, elle demanda le crucifix, et s'arrêtant avec tendresse à chacune des cinq plaies du Seigneur, elle les salua avec des actions de grâces, et leur confia son âme en des termes si doux et si pleins de sagesse divine, que c'était admirable et ravissant de l'entendre. Ensuite elle retomba comme épuisée, et peu après s'endormit heureusement dans le Seigneur.

4Celle-ci la vit reçue par le Seigneur dans les plus tendres embrassements ; il lui donnait une parure très belle et toute spéciale, parce qu'elle avait montré un mâle courage en foulant le monde sous ses pieds pour suivre Jésus-Christ avec fidélité. On entendit aussi les chants joyeux des Anges qui la conduisaient au ciel : Quelle est celle-ci, qui monte du désert, disaient-ils, comblée de délices, appuyée sur son Bien-Aimé ? (Cant. des Cant. VIII  5.) Lorsqu'elle fut arrivée devant le trône de gloire, Jésus, l'Epoux des vierges, la plaça devant lui et lui dit avec tendresse : « Tu es ma gloire ! » Se levant ensuite, il la couronna et la fit asseoir sur un trône céleste.

5Le jour suivant, qui était celui de la sépulture, celle-ci priant de nouveau pour elle, la vit dans une gloire et une joie inconnues aux faibles mortels, et comme elle lui demandait quelle récompense était accordée à telle et telle des vertus qu'elle lui avait vu pratiquer, elle obtint, par les mérites de cette bien-heureuse, de goûter en esprit quelque chose de sa joie céleste.

6Ensuite l'âme de la défunte lui dit : « Que désires-tu connaître de plus au sujet de ma récompense ? cette arche céleste où habite corporellement toute la plé-nitude de la Divinité, à savoir le très doux Cur de Jésus notre Epoux, m'est pleinement ouverte, à la réserve d'un endroit secret où je n'ai pas mérité de pénétrer. Ce qui est caché là est réservé à ceux qui sur la terre ont tellement aimé Dieu qu'ils ont volon-tiers fait connaître les biens qu'ils avaient reçus afin que le Seigneur soit glorifié davantage. Moi je n'ai pas eu cette charité, mais je jouissais seule, avec mon Bien-Aimé tout seul, des dons qu'il me faisait, aussi je ne puis pénétrer dans ce trésor caché ! » Celle-ci dit alors à l'âme : « Lorsque tes amis et les miens m'interrogeront sur ce que j'ai connu de tes mérites, que leur répondrai-je, puisque la parole ne peut exprimer ce que j'ai ressenti? » L'âme répondit : « Si tu avais respiré le parfum d'un grand nombre de fleurs, que pourrais-tu dire ensuite, si ce n'est que tu as joui et grandement joui de l'odeur de chacune ? De même, après avoir reçu une faible idée de ma gloire dans le ciel, tu n'en pourras dire autre chose, sinon que pour chacune de mes pensées, de mes paroles et de mes actions, le très doux et très fidèle Ami des âmes m'a accordé une belle et excellente récompense, infiniment supérieure à mon mérite. »
 

CHAPITRE XI.

DU FRÈRE  S. 1  QUI FUT APRES SA MORT RÉCOMPENSÉ PAR SA BONTE.

Pendant l'agonie du frère Seg, celle-ci, occupée d'autres soins, oublia de prier pour lui. Quand on vint lui annoncer sa mort, elle se rappela avec chagrin qu'il avait largement mérité les prières de la congrégation, car il s'était montré dans sa charge plus fidèle et dévoué au monastère que tous les autres convers. Aussi commença-t-elle à prier le Seigneur, afin que, selon la multitude de sa miséricorde, il dai-gnât récompenser cette âme pour les bons services qu'elle avait souvent rendus au convent. Le Seigneur lui répondit : « A cause des prières des surs, j'ai déjà récompensé en trois manières la fidélité de ce frère : sa bonté naturelle lui faisait éprouver de la joie à rendre service à quelqu'un ; maintenant ces joies sont réunies en son âme, et il jouit de toutes à la fois. Il possède encore le bonheur de tous les curs aux-quels il prodiguait ses bienfaits : bonheur du pauvre auquel il donnait l'aumône, de l'enfant qui recevait un présent de sa main, du malade qu'il soulageait par un fruit ou par quelque friandise. Enfin il a de plus la joie de savoir que toutes ses actions m'étaient agréa-bles, et s'il faut quelque chose encore pour que son soulagement soit parfait, je le lui accorderai bientôt. »

1. Ici commencent certains   récits concernant les frères convers employés à divers services ou travaux pour le monastère d'Helfta et qui étaient soumis à l'Abbesse.
 

CHAPITRE   XII.

DE  L'AME DE   FRÈRE  H.  QUI FUT RECOMPENSE POUR  SA FIDELITE.

1Une fois qu'elle priait pour l'âme d'un certain con-vers récemment décédé, et demandait au Seigneur où il se trouvait, le Seigneur répondit : « Le voici. A cause des ferventes prières qui ont été faites pour lui, nous l'avons appelé pour qu'il prenne part à notre banquet. » Et le Seigneur apparut comme un père de famille, assis à une table sur laquelle étaient servies toutes les offrandes et les prières faites pour cette âme. Ce frère assis à l'extrémité de la table avait une con-tenance morne et abattue, car il n'était pas encore assez purifié pour mériter d'être consolé par la douce contemplation de la face divine. Parfois cependant il retrouvait un peu de sérénité, c'est lorsqu'il était réconforté par une sorte de fumet très agréable, pareil à celui d'une table bien servie, et qui s'échappait des oblations placées sur la table du Père de famille.

2Celle-ci comprit quel déficit il y avait pour cette âme à recevoir l'effet des oblations comme provenant des tables du banquet, et non comme lorsqu'il vient droit du Seigneur, quand il a déjà agréé les oblations et les verse dans les âmes béatifiées avec une joie plénière. Toutefois, le Seigneur, sous l'influence de sa bonté et de celle des intercesseurs, ajoutait sur cette table quelque chose de son bien propre pour réjouir ce frère. La bienheureuse Vierge, assise dans la gloire auprès de son Fils, y déposait aussi sa part, et le dé-funt en était d'autant plus consolé qu'il avait toujours eu pour la glorieuse Vierge une dévotion spéciale. Chacun des saints qu'il avait particulièrement vénérés venait apporter une offrande proportionnée aux prières qu'il leur avait adressées, ou aux travaux grands et petits qu'il avait entrepris en leur honneur. Par ces divers présents, et surtout par la ferveur des prières faites pour elle, l'âme semblait devenir plus sereine d'heure en heure ; elle levait les yeux davantage vers cette béatifiante lumière de la Divinité, qu'il suffit de voir une fois pour oublier toutes les douleurs et se plonger dans l'océan des biens éternels.

3Or celle qui priait pour cette âme, la voyant demeu-rer en cet état, lui fit cette question : « Pour quelle faute souffrez-vous le plus maintenant ? L'âme répondit « Pour l'attache à ma volonté propre et à mes idées personnelles ; car même en faisant le bien, je préférais suivre ma volonté, plutôt que les conseils du prochain Pour cette faute, mon âme souffre en ce moment une peine si grande, que toutes les douleurs de la terre réunies n'égaleraient pas ma souffrance. » Celle-ci dit encore : « Comment pourrait-on vous soulager? Si quelqu'un, à la pensée que je souffre pour cette faute, évitait de la commettre, celui-là me procurerait un grand soulagement. En attendant, qu'est-ce qui vous console le plus ? La fidélité, car c'est la vertu que j'ai le mieux pratiquée sur la terre, et la prière que mes fidèles amis adressent à Dieu pour moi m'apporte à chaque instant le sou-lagement que procure une bonne nouvelle. Chaque note chantée pour moi à la messe ou aux vigiles m'est comme une douce réfection. De plus la clé-mence divine a voulu, par les mérites de mes intercesseurs, que tout ce qu'ils font avec l'intention de glorifier Dieu, comme travailler et même manger et dormir, serve à mon soulagement, parce que dans tous leurs besoins je les ai servis avec amour et fidélité. »

4Celle-ci dit encore : « Nous avons prié Dieu de vous faire don de tout le bien qu'il a opéré en nous. Quel avantage en retirez-vous ? » L'âme : « Un grand avantage, car vos mérites suppléent à ce qui me manque » Celle-ci : « Vous avez demandé qu'on vous accordât promptement les suffrages promis aux défunts. Souffririez-vous donc un détriment, si quelqu'un était malade et attendait sa guérison pour acquitter les prières ?» L'âme : « Tout ce qui est différé par discrétion m'apporte un parfum d'une telle douceur, que je me réjouis de cette attente, dès lors qu'elle n'est pas prolongée par négligence ou lâcheté. » Celle-ci : « Pendant votre dernière maladie, nous avons demandé et désiré la guérison de votre corps au lieu de vous aider par nos prières à vous préparera la mort; en avez-vous subi un dommage quelconque ? » L'âme : « Je n'en ai rien souffert, mais au contraire l'immense tendresse de notre Dieu dont les bontés s'étendent sur toutes ses uvres (Ps. CXLIV. 9) vous voyant agir envers moi si charita-blement, quoique vous fussiez guidées par des senti-ments humains, m'a traitée avec plus de miséricorde. » Celle-ci : « Est-ce que les larmes répandues à votre mort par simple affection vous servent à quelque chose ? » L'âme : « Pas plus que ne servirait à une personne l'affectueuse compassion qu'elle éprou-verait, en voyant ses amis pleurer sur elle. Mais lorsque je jouirai du bonheur éternel, j'y trouverai le plaisir que procurent à un jeune homme les félicita-tions de ses amis ; et ces joies je les aurai méritées parce que, en vous servant avec la fidélité qui m'a valu votre affection, j'avais l'intention de plaire à Dieu seul. »

5Dans la suite, comme celle-ci, en priant encore pour cette âme, était arrivée à ces paroles de l'oraison dominicale : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, elle le vit manifester de l'angoisse, ce qui l'étonna beaucoup. Elle lui en demanda la raison, et reçut cette réponse: «Lorsque j'étais dans le siècle, j'ai beaucoup péché en ne pardonnant pas facilement à ceux qui m'avaient offensé ; je leur montrais longtemps un visage sévère, aussi je souffre une honte intolérable et une terrible angoisse, lorsque j'entends ces paroles du Pater. » Celle-ci lui ayant demandé combien de temps durerait cette peine, l'âme lui répondit : « Lorsque ma faute aura été effacée par l'ardente charité qui vous excite à prier pour moi, j'éprouverai en entendant ces paroles une immense gratitude envers la miséricorde de Dieu qui m'aura pardonné. »

6Comme on offrait à la messe le Corps du Christ pour l'âme de ce frère, il apparut réjoui et glorifié. Celle-ci dit alors au Seigneur : « A-t-il suffisamment souffert pour acquitter sa dette ? » Le Seigneur répondit : « II a plus souffert qu'on ne pourrait le supposer, même si on le voyait sortir des feux de l'enfer pour monter vers le ciel ; mais il n'est pas assez purifié pour jouir de ma présence. Sa consolation et son soulagement vont cependant toujours croissant à mesure que l'on prie pour lui. » Le Seigneur ajouta : « Vos prières ne peuvent le secourir aussi promptement que s'il ne s'était pas montré dur et inflexible, refusant de sou-mettre sa volonté à celle du prochain, lorsque celle-ci n'était pas conforme à la sienne »
 

CHAPITRE XIII.

DE L'AME DU FRÈRE  JEAN RECOMPENSE POUR SES LABEURS ASSIDUS.

Bien qu'il soit juste qu'à la sortie du corps, les âmes achèvent d'expier les fautes commises ici-bas, et ne reçoivent qu'ensuite la récompense de leurs bonnes uvres, la miséricorde de Dieu révéla à l'oc-casion de cette mort, comme en tant d'autres cas, l'excès de sa bonté. Lorsque mourut frère Jean, proviseur du monastère1, qui pendant de longues années avait servi la Congrégation avec grand labeur, tous ses travaux parurent symbolisés par une échelle. L'âme, sortie de son corps, devait se purifier encore de quelques négligences, en gravissant cette échelle degré par degré : ses peines diminueraient à mesure qu'elle monterait plus haut. Mais comme il est diffi-cile d'éviter toute négligence lorsque les soucis abon-dent, et que la plus petite négligence doit être expiée, l'âme en faisant son ascension avait à peine monté quelques degrés, qu'elle se mit à trembler, comme si l'échelon, ébranlé par son poids, eût risqué de se rompre. Celle-ci comprit que l'échelon branlant figurait une certaine imperfection dans les actes, et que l'âme en avait été purifiée par cette émotion de terreur. Lorsqu'un membre de la communauté adressait une prière à Dieu pour cette âme, c'était comme s'il lui eût tendu la main pour l'aider à monter plus haut. Celle-ci apprit alors que le Seigneur, dans sa bonté, avait conféré à la congrégation ce privilège par-ticulier : tous ceux qui auraient travaillé pour elle, recevraient de grandes consolations à la sortie de leurs corps, même s'ils devaient souffrir les peines du purgatoire. Ce privilège serait irrévocable tant que la communauté resterait fidèle à sa Règle.

1. Ce frère Jean parait avoir exercé une charge importante dans le monastère comme préposé aux affaires temporelles.
 

CHAPITRE XIV.

DE L'AME DE FRÈRE THE. QUI REND GRACES POUR LES BIENFAITS  REÇUS.

Pendant que celle-ci était retenue malade sur sa couche, on lui annonça la mort de frère Thé., un de nos convers fidèle serviteur du monastère pendant plusieurs années. Aussitôt, tournée vers le Seigneur, elle pria avec ferveur. Elle vit alors l'âme de ce frère toute noire, souillée et torturée par les cuisants remords de sa conscience. Profondément émue à la vue de ces souffrances, elle voulut soulager le défunt et récita pour lui cinq Pater en l'honneur des cinq plaies du Seigneur qu'elle baisa avec amour. Après le cinquième Pater, elle baisait la plaie du très saint côté du Christ, lorsqu'elle vit une certaine vapeur s'échapper du sang et de l'eau sortis de cette plaie sacrée. Elle comprit que l'âme pour laquelle on priait avait éprouvé un grand soulagement intérieur au contact de cette émanation vivifiante, mais qu'elle souffrait encore beaucoup de certaines blessures extérieures, quoique la vertu du sang et de l'eau eût suffi à la transporter dans un jardin où des plantes variées représentaient les uvres qu'elle avait accom-plies dans le siècle. Le Seigneur ayant égard aux prières de celle-ci et de toute la congrégation, parut alors donner à la végétation de ce jardin une telle vertu que toutes ces plantes servirent d'herbes médi-cinales, pour frictionner et fermer les blessures de cette âme. Celle-ci comprit alors qu avec le temps chacune des plaies serait guérie, et que plus la com-munauté prierait avec ferveur, plus prompte serait la délivrance. Elle vit aussi que lorsqu'on appliquait sur les blessures de cette âme une action entachée de quelque souillure, au lieu d'en éprouver du soulage-ment, elle souffrait davantage.

Après les funérailles on chanta selon la coutume : Media vita 1, et à ces paroles: Sancte Deus, sancte fortis, sancte et misericors, le convent se prosterna jusqu'à terre ; le défunt parut alors lever les yeux et les mains vers le ciel, avec reconnaissance, puis fléchir les genoux en même temps que la communauté et chanter les louanges du Dieu qui l'avait amené en ce monastère où, en récompense de son travail, il avait obtenu un si grand soulagement par les mérites et les prières de celles qu'il avait servies. En vivant partout ailleurs, il aurait travaillé selon sa condition pour gagner son pain, mais jamais son âme n'aurait recueilli un profit semblable à celui qu'il obtenait maintenant par les prières de cette communauté.

1. Voici dans son intégrité l'antienne si pleine d'humilité et d'espérance qui fut composée par le B. Notker :
Media vita in morte sumus : quem qurimus, nisi te, Domine ? qui pro peccatis nostris juste irasceris V/. In te speraverunt patres nostri, speraverunt et liberasti eos. Sancte Deus ! V/. Ad te clamaverunt patres nostri, clamaverunt et non sunt confusi. Sancte for-tis !  V/ Ne despicias nos in tempore senectutist cum defecerit virtus nostra ne derelinquas nos. Sancte et misericors Salvator, amaræ  morti ne tradas nos.»
Bien que vivants, nous sommes dans la mort du péché ; vers qui nous tourner, Seigneur, pour implorer le secours, si ce n'est vers vous-même si justement irrité de nos fautes ? V/. C'est en vous que nos pères ont mis leur espérance, et vous les avez secourus, ô vous qui êtes la sainteté même et la toute-puis-sance !  V/. Ne détournez pas de nous vos regards quand vien-dront nos derniers jours, ne nous délaissez pas alors que notre courage nous abandonne. O saint et miséricordieux Rédempteur, ne nous livrez pas à une mort sans espérance.
 

CHAPITRE XV.

DE L'AME DU FRÈRE  F. QUI RETIRA GRAND PROFIT D'UNE FERVENTE PRIÈRE.

1Comme elle priait pour l'âme de frère F., un de nos convers récemment décédé, elle vit cette âme sous la forme d'un crapaud hideux, brûlé intérieure-ment d'une façon horrible, et tourmenté de diverses peines à cause de ses péchés. Il semblait avoir sous le bras un mal caché qui le faisait terriblement souffrir et pour ajouter à ses tourments, un poids énorme le tenait courbé jusqu'à terre, si bas qu'il ne pouvait se relever. Celle-ci comprit qu il ap-paraissait sous la forme d'un affreux crapaud, parce qu'il avait négligé d'élever son esprit vers les choses divines, pendant sa vie religieuse. Il brûlait et souf-frait divers tourments pour ses fautes. Quant à la douleur cachée qu'il ressentait sous le bras, elle vit qu'il l'avait méritée pour avoir travaillé plus qu'il ne le devait, sans la permission de son supérieur, à acquérir des biens temporels, et pour avoir même parfois caché son gain. Par le poids qui l'accablait si lourdement, il expiait sa désobéissance.

2Ensuite, comme elle récitait les vigiles et les psaumes prescrits, elle demanda au Seigneur quel soulagement cette âme en retirerait. Le Seigneur répondit : « Sans doute les âmes obtiennent un grand soulagement par ces vigiles et ces psaumes que l'on récite pour elles, mais quelques courtes prières dites avec ferveur leur seraient encore plus profi-tables . »

3Une comparaison qui fera comprendre ceci : si l'eau coule sur des mains couvertes de boue, la boue se dissoudra à la longue et les mains deviendront nettes. Mais si l'on frotte vivement ses mains, ne serait-ce qu' avec un peu d'eau, les mains seront mieux et plus promptement lavées. C'est ainsi qu'une prière courte mais fervente rendra plus de service aux âmes qu'une longue série de psaumes récités avec tié-deur.
 

CHAPITRE XVI.

D'UNE  AME  QUI  FUT SOULAGEE PAR LES SUFFRAGES DE L'EGLISE A LA PRIÈRE DE CELLE-CI.

1Comme on annonçait à une personne la mort d'un membre de sa famille et qu'elle en concevait beaucoup de peine, celle-ci fut touchée de compassion, et priant avec ferveur pour l'âme du défunt, elle com-prit pourquoi la Providence avait permis que l'annonce de cette mort arrivât en sa présence. Mais elle dit au Seigneur : « Vous eussiez bien pu me faire la grâce de prier pour cette âme, ô Seigneur, sans me donner une telle émotion ! II me plaît singulièrement, répondit-il, que l'homme tourne vers moi ses émotions naturelles aussi bien que sa bonne volonté; son action est ainsi complète. » Lorsque celle-ci eut prié long-temps pour le défunt, son âme lui apparut sous la forme d'un crapaud noir comme un charbon, qui se tordait sous l'effort des tourments. On ne voyait pas là de bourreaux, mais cette âme était torturée intérieurement dans chacun des membres qui lui avait servi à commettre le péché.
Or celle-ci s'occupait aussi de son amour pour le Bien-Aimé, et en lui pro-diguant les témoignages de sa tendresse, elle lui dit entre autres choses : « O mon Seigneur, voudriez-vous à cause de moi avoir pitié de cette âme ? » Le Seigneur lui répondit aimablement : « Pour ton amour j'aurai pitié non seulement de cette âme, mais d'un million d'autres encore. » Il ajouta : « Com-ment désires-tu que je fasse éclater ma miséricorde envers elle ? Veux-tu que je lui remette toutes ses fautes et que je la délivre de ses tourments ? » Elle répondit : « Une si grande miséricorde ne convien-drait peut-être pas à votre justice ! Elle lui con-viendrait très bien, dit le Seigneur, si tu savais seule-ment me le demander avec confiance, car moi qui étant Dieu connais l'avenir, j'ai inspiré à cette âme certains désirs pendant son agonie pour la préparer à cette faveur. » Elle dit alors : « O salut de mon âme, exécutez ce que votre miséricorde a préparé ! Par un effet de votre grâce, j'attends avec confiance les faveurs de votre bonté. » A peine avait-elle dit ces paroles, que l'âme du défunt se leva, et parut avoir repris la forme humaine : l'horrible noirceur avait disparu, la peau était blanche, quoiqu'elle restât encore souillée, et l'âme rendait grâces avec une grande joie comme si elle eût été délivrée de toutes ses peines.

2Cependant celle-ci comprit que cette peau souillée devait être purifiée et devenir aussi blanche que la neige pour que l'âme jouisse de la vision divine ; cette purification s'accomplirait par des coups de marteau qui la débarrasseraient de sa rouille. Mais comme elle avait été longtemps en l'état de péché, elle paraissait aussi difficile à blanchir qu'une toile qu'il faudrait exposer une année entière aux rayons du soleil. Celle-ci s'étonnait de la voir joyeuse au milieu de tant de souffrances, surtout quand elle apprit comment une âme qui quitte la terre, chargée de si énormes péchés, ne peut être aidée par les suffrages ordinaires de l'Eglise ; car il faut que la miséricorde de Dieu lui accorde une première puri-fication, afin qu'elle dépose le fardeau des péchés qui l'empêche de profiter des prières de la sainte Eglise, qui descendent sans cesse sur les âmes du purgatoire comme une rosée salutaire, un baume délicieux, un rafraîchissant breuvage.

3Celle-ci rendit grâces et interrogea le Seigneur : « Veuillez, dit-elle, me faire connaître, ô très aimant Seigneur, par quels travaux et quelles prières on peut obtenir qu'une âme soit délivrée de ce poids de péchés qui met obstacle aux prières de l'Eglise. Je voyais que cette âme était aussi joyeuse, après avoir déposé seulement ce fardeau, que si elle avait passé du fond des enfers à la gloire du ciel ; et maintenant je vou-drais la voir profiter des suffrages de l'Eglise afin qu'elle arrive à jouir d'un bonheur sans fin. » Le Sei-gneur répondit : «Aucune prière, aucun acte ne peut procurer ce secours à une âme ; seule la force de l'amour qui tout à l'heure embrasait ton cur a pu obtenir cette faveur. Et comme aucun homme ne possède l'amour si je ne lui en fais don, de même un tel secours ne peut être accordé à une âme après la mort, que si elle a coopéré pendant sa vie à une grâce spéciale. Mais apprends qu'une telle peine peut être soulagée à la longue par les prières et les souffrances assidues d'amis dévoués. Les fidèles délivre-ront une âme plus ou moins vite, selon qu'ils prieront avec plus ou moins de ferveur, et aussi selon que chacun aura acquis plus ou moins de mérites pendant sa vie. »

4Cependant l'âme dont nous avons parlé ressentit le soulagement que lui procurait cette prière : elle étendit alors les mains vers Dieu et lui demanda d'agréer l'offrande de ce bienfait, au nom de l'amour qui l'avait fait descendre du ciel sur la terre pour y subir la mort, et de récompenser aussi par ce même amour tous ceux qui l'avaient soulagée. Alors le Seigneur, pour montrer qu'il exauçait cette prière, reçut la drachme que lui offrait cette âme et la mit dans ses trésors afin de la donner en récompense à ceux qui avaient prié pour elle.
 

CHAPITRE XVII.

DÉLIVRANCE   DES   PARENTS   DE   LA   COMMUNAUTÉ.

Le dimanche où l'on fait mémoire des parents défunts de la communauté, celle-ci, après avoir reçu la communion, offrit lhostie sainte au Seigneur pour le soulagement de ces âmes. Aussitôt elle en vit une multitude qui s'élevait des lieux bas et téné-breux, nombreuses comme les étincelles qui s'échap-pent du feu : les unes sous l'apparence d'étoiles, les autres sous d'autres formes. Comme elle demandait si dans toute cette multitude il n'y avait que de nos parents, le Seigneur répondit : « C'est moi qui suis votre plus proche parent, votre père, votre frère, votre époux ; tous mes amis sont donc vos alliés, et je ne veux pas qu'ils restent en dehors de la mémoire commune faite pour vos proches. C'est pourquoi ils se trouvent parmi eux. » Dès lors elle résolut de prier plutôt pour les amis du Seigneur que pour les siens. Le lendemain à la messe, après l'oblation de l'hostie, elle comprit ce que disait le Seigneur : « Nous avons célébré le festin avec ceux qui étaient prêts à y venir ; envoyons maintenant des portions à ceux qui n'ont pu s'y trouver. » Une autre année, comme on sonnait ces Vigiles, elle vit un agneau blanc comme la neige, pareil aux images de l'Agneau pas-cal ; il laissait couler de son Cur dans un calice d'or, un jet de sang vermeil, et disait : « Je serai pro-pice aux âmes pour lesquelles on prépare ce festin. »
 

CHAPITRE XVIII.

DE L'EFFET DU GRAND PSAUTIER.

Tandis que le couvent récitait le grand psautier, qui est un si puissant secours pour les âmes du purgatoire, celle-ci, qui devait communier, et priait avec ferveur, demanda au Seigneur pourquoi la récitation du psautier était si profitable aux âmes et si agréable à Dieu. Il lui semblait que tant de versets et d'oraisons assignés à chaque verset de psaume étaient de nature à engendrer l'ennui plutôt que la dévotion. Le Seigneur répondit : « C'est l'ardent amour que j'ai du salut des âmes qui me fait donner tant de puissance à cette prière. Je suis comme un roi qui retient en prison quelques-uns de ses amis auxquels il accorderait volontiers la liberté si la justice le permettait; il est évident que dans son désir de les délivrer. il accepterait volontiers toute rançon que lui offrirait pour eux le moindre de ses soldats. De même je reçois tout ce qui m'est offert pour la délivrance des âmes acquises par mon sang et par ma mort, afin de pouvoir les exempter de leurs peines et les conduire aux joies qui leur sont préparées de toute éternité. » Celle-ci dit alors : « Est-ce que, vous avez pour agréable la charge que s'imposent ceux qui récitent ce psautier? » Le Seigneur répondit : « Certainement; chaque fois qu'une âme est délivrée par ces prières, c'est comme si l'on me rachetait moi-même de la captivité. En temps opportun je récompenserai mes libérateurs selon l'abondance de mes richesses. » Celle-ci reprit : « Combien d'âmes votre clémence accorde-t-elle aux prières de chaque personne? » Le Seigneur dit : « Autant que leur amour en mérite »; et il ajouta : « Mon infinie bonté me porte à délivrer un grand nombre d'âmes; cependant pour chaque verset de ce psautier, je délivrerai trois âmes. » Alors, celle-ci, que sa faiblesse avait empêchée de réciter le psautier qui lui était assigné, excitée par cette effusion de la bonté divine, se mit en devoir de le dire avec ferveur. Lorsqu'elle eut achevé un verset, elle demanda au Seigneur combien son excessive miséricorde daignerait délivrer d'âmes par ses prières. Le Seigneur répondit : « Je suis tellement subjugué par les prières d'une âme aimante, que je délivrerai autant de multitudes d'âmes que tu auras remué de fois la langue en récitant ce psautier. » Louange éternelle en soit à vous, ô très doux Jésus!
 

CHAPITRE XIX.

DUNE ÂME QUI FUT SECOURUE PAR LE GRAND PSAUTIER.

1Une autre fois, comme elle priait pour les défunts, elle vit l'âme d'un chevalier mort depuis environ quatorze ans, sous la forme d'une bête monstrueuse dont le corps était hérissé d'autant de cornes que les animaux ont ordinairement de poils. Cette bête semblait suspendue au-dessus de la gueule de l'enfer, soutenue seulement du côté gauche par une pièce de bois. L'enfer vomissait contre elle, sous forme de tourbillons de fumée, toutes sortes de souffrances et de peines qui lui causaient d'indicibles tourments. Elle ne recevait des suffrages de l'Église aucun soulagement. Celle-ci, étonnée devant la forme étrange de cette bête, comprit, à la lumière de Dieu, que pendant sa vie, cet homme s'était montré orgueilleux et ambitieux. C'est pourquoi ses péchés avaient poussé sur lui comme des cornes, tellement durcies qu'elles l'empêcheraient de recevoir aucun soulagement aussi longtemps que son âme resterait dans cette peau de bête. Le pieu qui seul le soutenait encore et l'empêchait de tomber dans l'abîme, signifiait que pendant sa vie il avait eu à de rares intervalles un mouvement de bonne volonté; c'est la seule chose qui, avec l'aide de la divine miséricorde, l'avait empêché d'être englouti dans les enfers.

2Alors celle-ci, par la faveur divine ressentit de la compassion pour cette âme, et offrit à Dieu la récitation du grand psautier pour son soulagement. Aussitôt la peau de bête disparut, car l'âme était sortie sous la forme d'un petit enfant, mais tout couvert de taches. Lorsque celle-ci eut intercédé de nouveau, l'âme se trouva transportée dans une maison où plusieurs autres âmes se trouvaient déjà réunies; là elle témoigna autant de joie que si, après avoir abandonné le sombre enfer, elle s'était envolée vers les joies du paradis. Elle comprenait en effet que désormais les suffrages de l'Église pourraient la secourir : elle en avait été privée depuis sa mort jusqu'au moment où les prières de cette élue de Dieu l'avaient délivrée de sa peau de bête et transférée dans ce lieu. Les âmes de cette demeure la reçurent avec bonté, lui faisant place au milieu d'elles. Celle-ci demanda alors à Dieu, par un élan du cur, de récompenser la bienveillance que ces âmes venaient témoigner au malheureux chevalier; le Seigneur se laissa toucher et daigna les transférer aussitôt dans des lieux de rafraîchissement et de délices.

3Mais elle interrogea de nouveau le Seigneur: « Quel fruit, ô Seigneur, notre congrégation retirera-t-elle de la récitation du grand psautier? » II répondit : « Le fruit dont l'Écriture dit : « Oratio tua in sinum tuum convertetur : Ta prière retournera en ton sein » (Ps. XXXIV,13) ; de plus, ma divine tendresse, pour récompenser la charité qui vous engage à secourir mes fidèles à cause de moi, ajoutera cet avantage en tous les lieux du monde où l'on récitera désormais ce psautier, chacune de vous recevra autant de grâces que s'il était récité pour elle seule. »

4Une autre fois elle dit au Seigneur : « O Père des miséricordes, si quelqu'un, excité par votre amour, voulait vous glorifier en récitant ce psautier pour la délivrance des défunts, et ne pouvait obtenir le nombre requis d'aumônes et de messes, que pourrait-il vous offrir pour vous être aussi agréable ? » Le Seigneur répondit: « Pour suppléer au nombre de messes, qu'il reçoive autant de fois le sacrement de mon Corps, et pour chaque aumône qu'il dise un Pater avec la collecte : Deus cui proprium est, etc.(cf. nota 2), pour la conversion des pécheurs, en y joignant chaque fois un acte de charité. »

5« Je parlerai encore à mon Seigneur, dit-elle, car je voudrais savoir si vous accorderiez le soulagement et la délivrance des défunts, si l'on récitait quelque courte prière au lieu du psautier. » Le Seigneur répondit :
- «Qu'on ajoute à chaque verset du psautier cette prière : Je vous salue, Jésus-Christ, splendeur du Père,
- mais que l'on demande pardon auparavant par la prière: En union de cette louange suprême, etc.
- Qu'en union de l'amour qui, pour le salut du monde, m'a fait prendre la nature humaine, on dise les paroles de cette prière qui parlent de ma vie mortelle.
- Ensuite on se mettra à genoux en s'unissant à l'amour qui m'a engagé, moi le Créateur de l'univers, à me laisser juger et mettre à mort pour le salut des hommes, et l'on récitera ce qui concerne ma Passion;
- on dira debout les paroles qui saluent ma Résurrection et mon Ascension, et on me louera en union avec la confiance qui m'a fait vaincre la mort, ressusciter et monter au ciel pour placer la nature humaine à la droite du Père.
- Puis, implorant encore le pardon, on récitera l'antienne Salvator mundi : Sauveur du monde,                                                                                                                                en union avec la gratitude des saints qui confessent que mon Incarnation, ma Passion et ma Résurrection sont les causes de leur béatitude.
- Comme je l'ai dit, on recevra le sacrement de mon Corps autant de fois qu'il y a de messes exigées pour ce psautier. Pour suppléer aux aumônes on récitera un Pater avec l'oraison: Deus cui proprium est, ajoutant à chaque fois une oeuvre de charité. Je recevrai ces prières aussi volontiers que le grand psautier. »

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EXPLICATION DU GRAND PSAUTIER ET DES SEPT MESSES GRÉGORIENNES 1 .

1Comme dans les chapitres précédents, on a parlé du grand psautier, le lecteur pourrait se demander ce qu'est ce grand psautier, et comment on doit le réciter. Voici donc la manière de le réciter, d'après les recherches que nous avons faites dans les livres et les exercices de cette vierge.

2D'abord, après avoir imploré le pardon de vos péchés, dites :
« En union de cette louange suprême par laquelle la très glorieuse Trinité est seule à elle-même sa propre louange, louange qui s'écoule ensuite sur votre Humanité bénie, très doux Seigneur Jésus-Christ, et de là sur votre glorieuse Mère, sur tous les anges et les saints, pour retourner dans l'abîme de votre Divinité, je vous offre ce psautier pour votre louange et votre gloire. Je vous adore, je vous salue, je vous bénis et vous rends grâces au nom de l'univers entier, pour l'amour avec lequel vous avez daigné prendre chair, naître ici-bas et y souffrir pour nous pendant trente-trois ans, la faim, la soif, les travaux et les douleurs, enfin rester vous-même avec nous dans le Sacrement. Je vous supplie d'unir aux mérites de votre très sainte vie la récitation de ce psautier, que je vous offre pour cette âme ou ces âmes (nommez ici les vivants ou les morts pour lesquels vous voulez prier). Je vous demande de suppléer, en puisant dans votre riche trésor, à ce qu'elles ont omis ou négligé dans la louange, l'action de grâce et l'amour qui vous sont dus, dans la prière, la pratique de la charité et des autres vertus, enfin de suppléer par votre grâce aux actions qu'elles n'ont pas accomplies, ou à leurs oeuvres imparfaites. »

 3Secondement, après avoir imploré le pardon de vos péchés, mettez-vous à genoux et dites :
 « Je vous adore, je vous salue, je vous bénis et vous rends grâces, très doux Seigneur Jésus-Christ, pour cet amour avec lequel vous avez daigné accepter, vous le Créateur de l'univers, d'être arrêté, lié, entraîné, foulé aux pieds, frappé, conspué, flagellé, couronné d'épines, immolé par le supplice le plus cruel et percé de la lance. En union avec cet amour, je vous offre mes indignes prières, vous conjurant, par les mérites de votre très sainte Passion et de votre mort, d'effacer complètement toutes les fautes que les âmes pour lesquelles je vous prie ont jamais commises contre vous, par pensée, par parole et par action. Je vous demande aussi d'offrir à Dieu le Père toutes les peines et les douleurs de votre corps meurtri et de votre âme abreuvée d'amertumes ; tous les mérites que vous avez acquis par l'un et l'autre, pour la rémission des peines que votre justice doit faire subir à ces âmes. »

4Troisièmement, vous tenant debout, dite avec dévotion :
« Je vous adore, je vous salue, je vous bénis et vous rends grâces, très doux Seigneur Jésus-Christ, pour l'amour et la confiance avec lesquels, après avoir vaincu la mort, vous avez glorifié votre chair par votre résurrection et l'avez ensuite placée à la droite du Père. Je vous conjure de donner part à votre victoire et à votre gloire aux âmes pour lesquelles je vous prie. »

5Quatrièmement, implorez le pardon en disant :
« Sauveur du monde, sauvez-nous tous, sainte Mère de Dieu, Marie toujours Vierge, priez pour nous. Nous vous supplions aussi pour que les prières des saints Apôtres, Martyrs, Confesseurs et saintes Vierges nous délivrent du mal, et nous accordent de jouir de tous les biens, maintenant et toujours. Je vous adore, je vous salue, je vous bénis et je vous rends grâces, très doux Seigneur Jésus-Christ, pour tous les bienfaits que vous avez accordés à votre glorieuse Mère et à tous vos élus, en union de cette reconnaissance avec laquelle les saints se réjouissent d'avoir reçu la béatitude par votre Incarnation, votre Passion et votre Rédemption. Je vous conjure de daigner suppléer à ce qui manque à ces âmes, par les mérites de la glorieuse Vierge et des saints. »

6Cinquièmement, récitez dévotement et par ordre les cent cinquante psaumes, ajoutant après chaque verset du psautier cette courte prière :
« Je vous salue, Jésus-Christ, splendeur du Père, Prince de la paix, porte du ciel, pain vivant, fils de la Vierge, tabernacle de la Divinité. »
A la fin de chaque psaume dites à genoux : Requiem æternam, etc. Ensuite vous direz dévotement ou ferez dire cent cinquante, ou cinquante, ou tout au moins trente messes. Si vous ne pouvez faire dire ces messes, vous communierez un même nombre de fois. Vous ferez aussi cent cinquante aumônes, ou bien vous les remplacerez par autant de Pater suivis de l'oraison: « Deus cui proprium est, etc., suscipe deprecationem nostram, et quos delictorum, etc. 2 : Dieu, dont le propre, etc., recevez ma prière... et ceux que la chaîne du péché, etc. », pour la conversion des pécheurs, et vous ajouterez ensuite cent cinquante oeuvres de charité. Par acte de charité il faut entendre tout ce qui se fait pour le prochain par amour de Dieu: aumône, bonne parole, service rendu ou prière.

7Tel est le grand psautier, dont l'efficacité a été exposée plus haut (Chap. XVIII et XIX).

8Nous pensons qu'il n'est pas hors de propos de parler ici des sept messes qui, d'après une tradition de nos anciens, ont été divinement révélées au Pape saint Grégoire. Elles ont une grande efficacité pour délivrer les âmes de leurs peines, parce qu'elles sont appuyées sur les mérites de Jésus-Christ qui servent à acquitter toute dette. Pour chaque messe, vous devez, si vous en avez le moyen, allumer sept cierges en l'honneur de la Passion, et, pendant sept jours, dire quinze Pater et quinze Ave Maria, faire sept aumônes, et réciter un nocturne de l'office des morts.

9La première messe est la messe : Domine ne longe : Seigneur ne tarde pas, avec le récit de la Passion, comme au dimanche des Rameaux. On doit y prier le Seigneur afin qu'il daigne, lui qui s'est livré volontairement aux mains des pécheurs, délivrer l'âme de la captivité qu'elle subit pour ses fautes.
- La seconde messe est : Nos autem gloriari : Nous mettons notre fierté dans la Croix,avec le récit se la Passion, comme en la troisième férie après les Rameaux. On demande au Seigneur de délivrer l'âme, par son injuste condamnation à mort, de la juste condamnation qu'elle a encourue par sa propre faute.
- La troisième messe : In nomine Domini : Au nom de Jésus, que tout genou fléchisse, avec le chant de la Passion comme en la quatrième férie après les Rameaux. On doit y demander au Seigneur, par son crucifiement et la douloureuse suspension à la croix, de délivrer l'âme des peines auxquelles elle s'est pour ainsi dire rivée elle-même.
- La quatrième est : Nos autem gloriari : Nous mettons notre fierté dans la Croix, comme au Jeudi saint, avec la Passion : Egressus Jesus : Jésus sortant du Cénacle, comme au Vendredi Saint. On y demande au Seigneur, par sa mort très amère et l'ouverture de son Cur sacré, de guérir l'âme des blessures de ses péchés et des peines qui en sont la conséquence.
- La cinquième messe est : Requiem æternam,(messe des morts). On demande au Seigneur que par la sépulture qu'il a voulu subir, lui, le Créateur du ciel et de la terre, il retire lâme de la fosse profonde où ses péchés l'ont fait volontairement tomber.
- La sixième messe est : Resurrexi, comme au jour de Pâques,  afin que le Seigneur, par la gloire de sa très joyeuse résurrection, daigne purifier l'âme de toutes les taches du péché et lui donner part à sa gloire.
- La septième messe enfin est Gaudeamus, comme au jour de l'Assomption. On y prie le Seigneur et on demande à la Mère des miséricordes, par ses mérites et ses prières et au nom des joies qu'elle reçut au jour de son triomphe, que l'âme, affranchie de tout obstacle, soit unie à l'Époux céleste.

10Si vous accomplissez ces exercices pour d'autres personnes à l'heure de leur mort, votre prière retournera vers vous avec un double mérite. Si vous les pratiquez pour vous-même pendant votre vie, ce sera beaucoup mieux que de l'attendre d'autrui après votre mort. Le Seigneur, qui est fidèle et cherche l'occasion de nous faire du bien, gardera ces prières et vous les rendra au temps voulu, par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, avec lesquelles est venu nous visiter d'en haut ce soleil levant. » (Luc I. 78.)

1. Cette explication du grand psautier, qui ne se trouve pas dans le manuscrit de Vienne, a été placée à cet endroit dans l'édition de Lansperg, comme elle l'avait été par l'écrivain de ce livre. (Note de l'édition latine.)
2. Oraison incluse dans les prières qui suivent les litanies des Saints : Dieu, à qui seul appartiennent la miséricorde et le pardon, accueillez notre prière, et que votre amour plein de pitié nous délivre, nous et tous vos serviteurs enchaînés par les liens du péché.
 

CHAPITRE XX.

COMMENT S'ACCROIT LE MÉRITE OFFERT.

Comme elle offrait à Dieu pour l'âme d'un défunt tout le bien que la bonté du Seigneur avait jamais daigné opérer en elle et par elle, elle vit ce bien présenté devant le trône de la divine Majesté sous la forme de présents magnifiques, qui semblaient réjouir Dieu et ses saints. Le Seigneur reçut volontiers ces présents, et parut heureux de les donner à ceux qui étaient dans le besoin et n'avaient rien mérité par eux-mêmes. Celle-ci vit ensuite le Seigneur prendre quelque chose dans son infinie libéralité pour l'ajouter à chacune des bonnes oeuvres qu'elle avait offertes, et les lui rendre ainsi augmentées pour son éternelle récompense. Elle comprit alors que, loin de rien y perdre, l'homme gagne beaucoup à secourir les autres par charité.
 

CHAPITRE XXI.

DU MÉRITE DE LA BONNE VOLONTÉ.

Comme on célébrait la messe pour l'âme d'une  pauvre femme qu'on devait enterrer ensuite, celle-ci, émue de compassion, récita pour son soulagement cinq Pater en l'honneur des cinq plaies du Seigneur. Alors, inspirée d'en haut, elle offrit encore avec charité pour cette pauvre femme le bien que la bonté divine avait daigné opérer en elle et par elle. Aussitôt après, elle vit cette âme placée avec honneur sur un trône que le Seigneur lui avait élevé dans les cieux : ce trône fut ensuite transporté à des hauteurs sublimes qui dépassaient les rangs inférieurs autant que les Séraphins sont placés au-dessus du dernier chur des Anges.

Celle-ci demanda alors au Seigneur comment cette âme avait obtenu une si grande gloire, après quelques prières et une offrande faite pour elle. Le Seigneur répondit : « Elle l'a méritée de trois manières :
- Premièrement parce qu'elle a toujours entretenu la volonté et le désir de me servir dans l'état religieux.
- Deuxièmement, parce qu'elle a aimé les hommes de bien et, les religieux.
- Troisièmement, parce qu'elle les a honorés et leur a fait du bien à cause de moi.
Tu peux conclure, par la gloire dont cette âme est revêtue, combien je suis heureux de trouver ces trois dispositions dans les hommes. »
 

CHAPITRE XXII.

DE LA PUNITION DES DÉSOBÉISSANTS ET DES MURMURATEURS.

1Une personne vint à mourir, après avoir fidèlement  prié toute sa vie pour les âmes du purgatoire. Mais comme, par suite de la fragilité humaine, elle n'avait pas toujours été parfaite dans la vertu d'obéissance, préférant quelquefois la rigueur du jeûne et des veilles, ou autres choses semblables, à la soumission due aux supérieurs, elle parut ornée de diverses parures sous lesquelles se trouvaient cachées des pierres d'un si grand poids, qu'il fallait plusieurs personnes pour la conduire vers le Seigneur. Comme celle-ci témoignait de l'étonnement, elle apprit que ces conductrices étaient les âmes délivrées par les prières de la défunte ; ces parures, les prières que la défunte avait récitées pour les âmes du purgatoire, et les pierres si pesantes, les désobéissances qu'elle avait commises. Le Seigneur dit alors : « Ces âmes, excitées par la reconnaissance, ne me permettent pas de la faire passer par un purgatoire ordinaire, pour la montrer ensuite dans toute sa beauté : cependant il faut qu'elle expie ses désobéissances et les attaches qu'elle a eues à son propre sens. - N'a-t-elle pas reconnu ses fautes au dernier moment, objecta celle-ci, et ne s'en est-elle pas vivement repentie? Or il est écrit: « Si l'homme reconnaît sa faute, Dieu la lui pardonne. » Le Seigneur répondit: « Oui, et si elle n'avait pas reconnu ses fautes, le poids en eût été si accablant, qu'elle ne serait peut-être jamais arrivée jusqu'à moi. » Celle-ci vit alors que l'âme semblait cacher sous sa parure une chaudière bouillante destinée à fondre les pierres et à les dissoudre entièrement. Les prières des personnes pour lesquelles elle avait jadis prié et les suffrages des fidèles devaient lui venir en aide dans cette opération, comme de bons serviteurs.

2Le Seigneur lui fit voir ensuite le chemin par lequel les âmes se dirigeaient vers le ciel, sous la figure d'une planche étroite et dressée, pleine d'aspérités et difficile à escalader. Ceux qui voulaient y monter devaient s'aider des deux mains et tenir fermement la planche de chaque côté, ce qui signifiait qu'il faut aider les âmes par nos bonnes oeuvres. Ceux qui avaient mérité l'aide des anges dans ce chemin, en retiraient un grand profit, car de chaque côté de la planche se tenaient d'horribles griffons, c'est-à-dire des démons qui s'efforçaient d'empêcher les âmes d'avancer. Les religieux qui avaient vécu sous l'obéissance trouvaient le long de cette planche une rampe à laquelle ils pouvaient se tenir, afin de ne pas tomber ; mais quand des supérieurs négligents n'avaient pas fait marcher leurs disciples par la voie de l'obéissance, l'appui semblait manquer. et les chutes étaient à craindre. Les âmes qui s'étaient volontiers soumises à l'obéissance, marchaient avec sécurité en se tenant à la rampe, et les saints anges venaient à leur aide pour écarter tous les obstacles du chemin.

3Une autre défunte lui apparut avec les oreilles garnies d'une sorte de dur cartilage qu'elle devait, non sans peine, gratter avec les ongles jusqu'à ce qu'il disparût complètement : elle expiait ainsi les fautes commises en écoutant les paroles de murmure et de médisance. De plus, sa bouche était couverte intérieurement d'une peau épaisse qui l'empêchait de goûter les douceurs divines, et cela parce qu'elle-même avait parfois médit du prochain. Le Seigneur expliqua alors à celle-ci que si l'âme de la défunte souffrait de telles peines pour des fautes commises par une sorte de simplicité dont elle s'était souvent repentie, ceux qui ont eu l'habitude de commettre ces mêmes fautes subissent un plus grand châtiment. Non seulement leur bouche est garnie d'une peau épaisse, mais cette peau est hérissée de pointes qui, remontant de la langue au palais et descendant du palais à la langue, les blessent douloureusement et font suinter une matière dégoûtante : aussi ne peuvent-ils être admis à jouir de sa divine présence parce qu'ils sont odieux aux habitants du ciel. Celle-ci dit alors avec gémissement au Seigneur: « Hélas! Seigneur, vous aviez coutume autrefois de me révéler les mérites des âmes; maintenant vous me montrez davantage les souffrances de leur purgatoire. » Le Seigneur répondit : « C'est qu'alors les hommes étaient attirés plus facilement par les récompenses; maintenant c'est à peine si quelques-uns sont terrifiés par la vue des plus durs châtiments. »

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Nous nous plaisons à ajouter ici quelques grâces, par lesquelles Dieu dans sa fidélité voulut encourager son épouse pour  l'heure de son dernier passage.

CHAPITRE XXIII.

DU DÉSIR DE LA MORT QUE LE SEIGNEUR EXCITA EN ELLE.

1En la fête du bienheureux Martin, comme on chantait le répons : « Beatus Martinus, obitum suum longe ante præscivit : Le bienheureux Martin connut l'heure de sa mort longtemps à l'avance », saisie d'ardents désirs elle dit au Seigneur : « Quand donc m'annoncerez-vous, Seigneur, la même nouvelle? » Le Seigneur répondit : «Bientôt je te retirerai de cette vie. » Ces paroles l'enflammèrent encore davantage, et dès lors elle souhaita de mourir pour être avec le Christ, bien qu'elle n'eût pas songé à le désirer auparavant. En la quatrième férie après Pâques, comme la sainte hostie était encore dans sa bouche, elle fut saluée par ces divines paroles : « Veni, electa mea, et ponam in te thronum meum 1 : Viens, mon élue, et je placerai en toi mon trône. » A ces mots elle comprit que l'heure approchait, où se réaliserait la parole entendue à la fête du bienheureux Martin : «Bientôt je te retirerai de cette vie. » Le Seigneur ajouta: « Pendant le temps que tu dois encore passer sur la terre, ne vis plus pour toi-même, mais efforce-toi de procurer ma gloire suivant l'attrait de ton désir. » Cependant sa mort fut différée; il nous est donc permis de croire que le Seigneur ne voulut pas l'enlever de ce monde sans qu'elle ait acquis le mérite du désir et de la préparation, à laquelle il l'avait excitée par ses paroles. Il est écrit en effet que les mérites s'accroissent dans la même proportion que les désirs.

2Une autre fois, un dimanche, comme elle éprouvait encore le désir d'être délivrée de la chair, le Seigneur lui dit : « Si je devais accomplir à ta dernière heure tout ce que tu as prémédité depuis ton enfance jusqu'à présent, ce serait peu de chose en comparaison de la grâce que ma bonté toute gratuite t'a destinée sans que tu l'aies désirée. Le Seigneur ajouta : « Choisis ce que tu veux : sortir de ton corps, ou embellir encore ton âme par une longue maladie, quoique tu craignes beaucoup, je le sais, cette poussière des négligences qui s'attache facilement à l'âme pendant une longue infirmité. » Mais elle, inclinée devant la condescendance divine, répondit: « O mon Seigneur, que votre volonté s'accomplisse ! -- Il est juste que tu me laisses ce choix, reprit le Seigneur, mais si pour mon amour tu consens à demeurer encore ici-bas, moi je demeurerai en toi, et je te réchaufferai sur mon sein comme la colombe dans son nid, jusqu'à ce que je te conduise dans les régions de l'éternel printemps. » A la suite de ces paroles, son désir de la mort s'apaisa ; et toutes les fois qu'elle rentra en elle-même, elle entendit une voix intérieure qui répétait ce verset : « Columba mea in foraminibus petræ : Ma
colombe est dans le creux de la pierre. » (Cant. des Cant. 77. 14.)

 3Plus tard, son désir se réveilla, et elle demanda au Seigneur d'aller bientôt vers lui. II répondit : «Quelle véritable épouse peut avoir un si grand désir d'arriver dans un lieu où elle sait que son Epoux n'ajoutera plus rien à sa parure, et où elle ne pourra plus offrir de présents à son Bien-Aimé ? » En effet, l'âme après la mort ne croît plus en mérites, et ne travaille plus pour Dieu.

1. Antienne du Pontifical romain : De Consecratione Virginum. : De la consécration des Vierges.
 

CHAPITRE XXIV.

DES PRÉPARATIFS DE SON DÉPART.

 1Une fois qu'elle devait communier et se trouvait sans forces, elle demanda au Seigneur si cette grande faiblesse irait jusqu'à lui permettre de payer enfin sa dette à la nature. Elle reçut cette réponse : « Lorsqu'une jeune fille voit les messagers de son fiancé multiplier leurs visites et négocier le contrat qui précède les noces, il convient qu'elle fasse aussi ses préparatifs. Tu dois donc, sous le coup des atteintes de la maladie, ne rien négliger pour te préparer à la mort. » Elle dit :  «Et comment connaîtrai-je l'heure tant désirée où vous me tirerez de la prison de cette chair ? » -- Le Seigneur : « Deux anges, princes illustres de ma céleste cour, sonneront de leur trompette d'or et ce doux chant retentira à tes oreilles : « Ecce Sponsus venit, exile obviam ei : Voici l'Époux qui vient, allez au-devant de lui. » (Matth. xxv. 6.)

 2Elle reprit : « Quel est le char qui me conduira lorsque je suivrai cette voie royale qui mène à vous, ô mon unique Bien-Aimé? » Le Seigneur répondit : «Ce sera le trait puissant du désir divin qui s'échappera des profondeurs de mon amour, et se dirigera vers toi pour te ramener ensuite à moi. » Elle demanda encore : « Sur quel siège pourrai-je m'asseoir? -- La confiance pleine et entière qui te fera tout espérer de ma bonté, sera ton siège pour ce voyage. -- Et qu'est-ce qui servira de rênes? -- Ce sera l'amour très ardent qui te fait désirer mes embrassements. » Elle reprit : « Comme j'ignore tout à fait le reste de ce qui compose un équipage, je ne sais plus ce que je dois demander pour accomplir ce voyage tant désiré.» Le Seigneur répondit : « Tu peux pousser tes recherches aussi loin que possible, je t'assure que tu auras la joie de les voir dépassées, car l'esprit humain est incapable de s'imaginer tous les biens que je prépare pour mes élus, et cette impuissance fait mes délices. »
 

CHAPITRE XXV.

DE LA FLÈCHE D'AMOUR.

1Un certain Frère, prêchant un jour dans la petite chapelle, dit cette parole : « L'amour est une flèche d'or, et l'homme est maître en quelque sorte de tout ce qu'il atteint avec cette flèche. C'est donc folie d'attacher son cur aux choses de la terre et de négliger celles du ciel. » Ces mots embrasèrent celle-ci d'une grande ardeur et elle s'écria : « O mon unique Bien-Aimé, que ne puis-je avoir cette flèche ? Je la lancerais aussitôt afin de vous en transpercer et de m'emparer de vous pour toujours ! Elle vit à l'instant le Seigneur qui s'apprêtait à décocher sur elle une flèche d'or : « Tu voudrais, dit-il, me transpercer si tu avais une flèche d'or. Moi je la possède. Je vais te blesser de telle sorte que tu ne guériras jamais1 ! » Or, cette flèche semblait armée de trois pointes: une en avant, une au milieu, et une à lextrémité, pour indiquer le triple effet d'amour que sa blessure opère dans une âme.

2La première pointe de la flèche transperce l'âme, elle la rend pour ainsi dire languissante et lui fait perdre le goût des choses passagères au point qu'elle n'y trouve plus ni plaisir ni consolation.
- La deuxième transperce l'âme, fait d'elle une sorte de malade fiévreux qui demande avec impatience le remède à sa grande douleur : cette âme en effet brûle d'un si ardent désir de s'unir à Dieu, qu'il lui devient impossible de respirer et de vivre sans lui.
- La troisième pointe transperce l'âme et l'emporte vers des biens si inestimables qu'on ne peut dire autre chose, sinon que cette âme est alors comme séparée de son corps et boit à longs traits aux torrents enivrants de la Divinité.

3Après cette révélation, celle-ci souhaitait, guidée par une pensée humaine, de mourir dans la chapelle, comme si le lieu où se trouve le corps pouvait contribuer à accroître les mérites de l'âme. Elle mettait parfois cette demande parmi ses prières, mais elle reçut un jour cette réponse du Seigneur : « Quand ton âme sortira de ce monde, je te mettrai à l'ombre de ma protection paternelle, comme une mère serre contre son sein et couvre de ses vêtements son petit enfant chéri, quand elle traverse une mer orageuse. Lorsque tu auras payé la dette de la mort, je te prendrai avec moi pour te faire goûter d'ineffables délices dans les plaines verdoyantes du ciel, de même que la mère entend bien ne pas préserver seulement son fils des fatigues et des périls du voyage, mais encore l'amener au port. » Alors celle-ci rendit grâces à Dieu, et renonça à son désir puéril, pour s'abandonner entièrement à la divine Providence.

1. Cette blessure spirituelle peut à bon droit se comparer à ce qui est raconté de sainte Thérèse comme étant sa caractéristique parmi les saints de Dieu. (Note de l'édition latine).
 

CHAPITRE XXVI.

AVEC QUELLE FIDÉLITÉ DIEU GARDE LES PRÉPARATIONS D'UNE AME.

1Une fois dans la prière, elle implora la miséricorde  de Dieu pour l'heure de sa mort et reçut cette réponse : « Comment n'achèverais-je pas heureusement en toi ce que j'ai si bien commencé ? » Elle reprit : « O Seigneur, si vous m'aviez enlevée de ce monde lorsque, d'après vos paroles, je m'attendais à mourir, je crois que, votre grâce aidant, vous m'eussiez trouvée mieux disposée. Mais il est à craindre que, par suite de vos délais, je sois devenue négligente et tiède » Le Seigneur répondit: « Toutes choses ont leur temps dans les sages dispositions de ma providence. Aussi, tout ce que tu as déjà fait pour te préparer à mourir sera fidèlement gardé par ma bonté, et rien de ce que tu y ajouteras dans la suite ne sera perdu pour toi. »

2Par ces paroles elle comprit que le Seigneur agissait comme on le fait dans le monde : lorsqu'un seigneur se dispose à célébrer des noces, il a soin, au temps de la moisson, d'amasser le blé pour la fête prochaine, et répand partout la nouvelle de cette fête. II agit de même à l'époque de la vendange, il fait des provisions de vins : tout est gardé dans les celliers et les greniers jusqu'aux jours des noces, et bien qu'on ne parle plus de la fête, les réserves ne diminuent cependant pas, et elles seront distribuées avec largesse en temps voulu. C'est ainsi que Dieu inspire parfois à ses élus de se préparer à la mort, bien que leur heure doive être encore longue à venir.
 

CHAPITRE XXVII.

PRÉPARATION A LA MORT.

1Elle, avait composé une instruction1 très utile pour nous apprendre comment tout homme peut, au moins une fois l'année, penser dévotement à la mort et préparer avec ferveur cette heure si incertaine. Le premier jour de cet exercice était consacré à la dernière maladie, le second à la confession, le troisième à l'extrême-onction, le quatrième à la communion, et le cinquième à la mort. Elle se disposa à pratiquer elle-même ce qu'elle avait enseigné aux autres, et le dimanche qui précéda les cinq jours de sa préparation, elle implora l'assistance divine dans la sainte communion. Elle récita, dans cette union qui fait de l'âme aimante un même esprit avec Dieu, le psaume Quemadmodum : Comme un cerf assoifé (Ps. XLI=42), avec l'hymne Jesu nostra redemptio 2. Le Seigneur lui dit: « Viens t'étendre sur moi, comme le prophète Élisée s'est étendu sur l'enfant qu'il voulait ressusciter. » Elle demanda : « Comment faire cela? » Le Seigneur répondit : « Applique tes mains sur mes mains, c'est-à-dire confie-moi toutes tes oeuvres. Applique tes yeux sur mes yeux; applique tous tes membres à mes membres sacrés, c'est-à-dire unis à mes membres très saints tous les membres de ton corps avec tous leurs actes, en sorte qu'à l'avenir ils n'agissent que pour ma gloire, ma louange et mon amour. » Elle obéit, et vit aussitôt sortir du cur de Dieu comme une ceinture d'or qui, entourant son âme, l'attacha au Seigneur par le lien d'un indissoluble amour.

2Vers l'heure de la communion, comme elle se rappelait qu'elle se serait volontiers confessée la veille si elle l'avait pu, et qu'elle aurait désiré obtenir le pardon de ses péchés et de ses négligences, le Seigneur parut faire sortir de chacun de ses membres comme de petits crochets d'or, puis saisir et enfermer en lui cette âme bienheureuse par la force de son incomparable Divinité, comme l'on enchâsse dans l'or une pierre précieuse.

3Le lendemain, qui était la deuxième férie, comme sa faiblesse augmentait, elle récita deux fois le psaume Quemadmodum et l'hymne Jesu nostra redemptio, en mémoire de l'union de l'Humanité et de la Divinité réalisée dans le Christ pour le salut des hommes. Il lui sembla alors que les crochets d'or qui faisaient saillie sur les membres du Seigneur afin d'enchâsser l'âme, étaient comme doublés.
- Le troisième jour, elle récita trois fois le même psaume pour honorer l'union du Christ avec la Trinité toujours adorable, union qui amène notre glorification, et les crochets d'or parurent triplés
- Enfin, à la quatrième férie, comme elle célébrait la mémoire de sa dernière maladie avec grande dévotion et en récitant les prières assignées à cet exercice, son âme parut attachée au Christ crucifié comme une pierre précieuse enchâssée dans l'or. Cet or avait des fleurons en forme de feuilles de vigne, ils se recourbaient sur les bords de la pierre précieuse pour la faire mieux ressortir. Elle comprit alors que la Passion de Jésus-Christ, en union de laquelle sa dernière maladie venait d'être offerte au Seigneur, rendait son âme agréable aux yeux de la sainte Trinité.
- En la cinquième férie, s'étant mise en présence du Seigneur, elle se remémora ses péchés sous forme de confession dans l'amertume de son cur : à mesure qu'elle en évoquait le souvenir, la bonté divine les lui pardonnait et ils apparaissaient comme des pierres brillantes, qui s'ajoutaient aux fleurons d'or dont il a été question.

4En la sixième férie, comme elle faisait mémoire de l'extrême-onction, le Seigneur parut l'assister avec une grande tendresse : des profondeurs de son Cur sacré, il laissait découler une liqueur qui devait purifier par son onction, les yeux, les oreilles, la bouche et les autres membres de cette élue. Afin d'accroître sa beauté, il lui donna pour ornement les mérites des membres sacrés de son Humanité déifiée, et il lui dit : « Confie-moi cette parure ; comme la mère la plus fidèle, je la garderai jusqu'au temps propice, afin que tu ne puisses la ternir désormais par un péché ou une négligence. » Elle suivit avec dévotion ce conseil, et le Seigneur enferma cette parure dans son Cur sacré comme dans une cassette bien close.

5Le samedi, comme elle s'était préparée aussi bien qu'elle le pouvait à la dernière communion, quatre glorieux princes de la milice angélique apparurent pendant la messe à l'élévation de l'hostie, devant le trône de la divine Majesté:deux de ces princes se plaçant, l'un à la droite, l'autre à la gauche du Seigneur, le conduisaient en l'entourant de leurs bras; les deux autres anges amenèrent l'âme et la présentèrent au Seigneur, qui l'accueillit avec tendresse, la fit reposer sur son sein, la couvrit ainsi que lui-même du vivifiant sacrement de l'autel (qu'il tenait dans ses mains sous la forme d'un voile), et se l'unit dans un ineffable bonheur.

6Le dimanche, elle évoqua la pensée du jour où elle rendrait le dernier soupir; et comme elle récitait avec ferveur les prières assignées à cet exercice, le Seigneur daigna encore lui apparaître avec la même bonté. De sa main vénérable il bénit chacun de ses membres, qui devaient un jour mourir au monde, et qu'elle lui offrait afin qu'ils vécussent désormais uniquement pour sa gloire et son amour. En recevant cette bénédiction, chaque membre se trouva marqué d'une croix d'or si fortement imprimée, qu'elle semblait le traverser de part en part. Ces croix étaient d'or pour signifier que tous les actes et les mouvements de cette élue devaient être désormais relevés et ennoblis par la vertu de l'union divine ; c'étaient des croix, parce que toutes les souillures que la fragilité humaine lui ferait contracter encore, devaient être effacées sans retard par la vertu de la Passion du Christ.

7A l'élévation de l'hostie, comme elle offrait à Dieu son cur si près maintenant de mourir au monde, elle demanda au Seigneur, par sa très sainte Humanité, de rendre son âme pure et libre de tout péché, et par sa très haute Divinité de l'orner de toutes les vertus; enfin elle le pria, par l'amour qui avait uni la Divinité suprême à la très sainte Humanité, de daigner la disposer à recevoir ses faveurs. Aussitôt le Seigneur parut ouvrir de ses deux mains son divin Cur, l'appliquer et l'unir avec un amour inexprimable au cur de celle-ci, ouvert de la même manière devant lui; la flamme de l'amour divin, s'échappant de la fournaise ardente du Cur sacré, embrasa tellement cette âme bienheureuse qu'elle sembla se liquéfier et s'écouler dans le Cur de Dieu. Alors, du milieu de ces deux curs, si heureusement appliqués l'un à l'autre, sortit comme un arbre d'une merveilleuse beauté : son tronc était formé de deux tiges, l'une d'or, l'autre d'argent, qui s'enroulaient admirablement comme les ceps d'une vigne, et s'élançaient à une grande hauteur. Ses feuilles brillaient et semblaient illuminées par les rayons du soleil : leur splendeur glorifiait l'éclatante et toujours tranquille Trinité, et procurait à tous les habitants du ciel un bonheur ineffable. Le Seigneur disait : « Cet arbre a germé par l'union de ta volonté à la mienne. » La tige d'or figurait la Divinité, et la tige d'argent l'âme unie au Seigneur.

8Comme elle priait pour les personnes qui lui étaient recommandées, cet arbre parut produire des fruits auxquels les flammes de l'amour divin donnaient une couleur vermeille. Ces fruits s'inclinaient comme d'eux-mêmes, vers chacun de ceux pour qui elle priait, de sorte qu'ils pouvaient les cueillir par le désir et la dévotion, et en retirer un grand profit pour leur salut éternel.

9Elle se sentit ensuite très faible, et s'étendit sur sa couche pour prendre du repos en disant : « Seigneur, je vous offre pour votre gloire éternelle les soulagements que je prendrai désormais, et je vous prie de les agréer comme s'ils étaient accordés aux membres de votre très sainte Humanité. » Le Seigneur répondit : « Que la vertu de ma Divinité efface les fautes que la fragilité humaine te ferait commettre à l'avenir. »

10Elle demanda au Seigneur s'il daignerait la retirer de cet exil par la maladie dont elle souffrait alors. Il répondit : « Cette maladie te mettra dans un lieu plus proche de moi. Un fiancé dont la bien-aimée habite un pays éloigné se sent brûler d'amour pour elle, alors il lui mande de venir, lui envoie une nombreuse escorte de chevaliers avec leurs servants d'armes qui portent des présents, la réjouissent par le son des tambours et des cithares, et lui font cortège avec grands frais et grand apparat jusqu'à ce qu'elle soit arrivée dans un château proche du palais. Là le fiancé vient la trouver lui-même, accompagné de ses seigneurs et de ses barons, et dans son tendre amour, il lui donne l'anneau de sa foi comme gage de sa promesse. Bientôt il lui dit au revoir, car elle doit demeurer dans ce château jusqu'au jour des noces où il la conduira enfin suivie d'un brillant cortège d'honneur dans sa demeure royale.
- Et moi parce que je suis ton Dieu, le Seigneur qui t'aime d'un amour fort et jaloux, je suis avec toi, et je supporte réellement en toi toutes les douleurs de ton cur et les souffrances de ton corps ; tous mes saints t'accompagnent sur ce chemin royal et prennent part à ton bonheur. Les luths et les tambours, les présents que l'on t'offre en ce voyage. ne sont pas autre chose que les souffrances et les incommodités de la maladie ; instruments de musique qui résonnent sans cesse à mes oreilles, m'inclinent à la compassion et excitent l'amour de mon Cur divin à te combler de bienfaits, pour t'attirer et t'unir toujours plus à moi
- Lorsque tu auras mérité la place à laquelle tu es prédestinée, et que tes forces épuisées te feront pressentir l'approche de la mort, alors je te donnerai devant tous les saints le baiser très suave et l'anneau des épousailles, c'est-à-dire le sacrement de l'extrême-onction. Ce sera un baiser, parce que je répandrai vraiment l'onction en toi par la douceur de mon souffle divin ; cette onction pénétrera tellement ton âme, que la moindre poussière de péché ou de négligence qui détournerait un instant de toi mes regards, ne pourra désormais s'attacher à ton âme.
- Plus tu hâteras le moment de l'extrême-onction, plus ta félicité sera grande ; et dans cet état tu demeureras si près de moi, qu'à l'heure où je me disposerai à te conduire en mon royaume éternel, tu en seras avertie intérieurement à cause de cette proximité, et tout ton être tressaillira d'allégresse dans l'attente de ma venue. Je viendrai tout débordant de délices, et te serrant entre mes bras, je te ferai traverser le torrent de la mort temporelle pour te conduire, te plonger et t'absorber dans l'océan de ma Divinité où, devenue un même esprit avec moi, avec moi aussi tu régneras dans les siècles des siècles.
- C'est alors que, pour les douces harmonies que tes souffrances m'avaient si agréablement fait entendre pendant la route, les mélodies célestes résonneront à tes oreilles. Tu partageras les délices que mon Humanité déifiée goûte maintenant en récompense des douleurs que j'ai endurées sur la terre pour le salut des hommes. »

11Le Seigneur dit ensuite : « Si quelqu'un désire être consolé à ses derniers moments par une visite semblable, qu'il ait soin chaque jour de se revêtir d'habits magnifiques, c'est-à-dire d'imiter les oeuvres de ma très sainte vie.
- Qu'il monte sur le char de son corps et se laisse guider en tout par l'esprit.
- Qu'il s'efforce de subjuguer son corps et place dans mes mains les rênes du coursier, c'est-à-dire la direction de sa volonté propre, croyant avec confiance que ma bonté le conduira dans le bien et l'encouragera paternellement;
- qu'il offre pour ma gloire toutes ses peines et ses souffrances, et en retour, je le parerai de pierres précieuses, et d'ornements variés
- Sil arrive que la fragilité humaine lui fasse parfois ressaisir les rênes qu'il m'avait confiées pour suivre sa volonté propre, qu'il efface aussitôt cette faute par la pénitence et remette de nouveau sa volonté entre mes mains; alors la droite de ma miséricorde le recevra et le conduira avec gloire et honneur au royaume de l'éternelle lumière.

12Le dimanche suivant, comme elle célébrait la joyeuse fête qui la verrait quitter cet exil pour être admise en présence de la sainte Trinité, elle se mit à contempler dans une sorte d'extase les mérites et les joies de chacun des ordres des anges et des saints, trouvant ses délices à regarder les biens dont ils sont comblés, et rendant grâces pour eux du plus profond de son cur. Elle loua aussi le Seigneur pour l'honneur, la grâce et la gloire dont il a enrichi la bienheureuse Vierge, et supplia la Vierge Marie elle-même de daigner, pour l'amour de Jésus, suppléer à son indigence et offrir pour elle au Seigneur toutes les vertus de son âme virginale qui avaient été plus agréables au Seigneur des vertus.

13Alors la Reine des cieux, excitée par ces dévotes prières, offrit à son Fils :
- sa chasteté virginale, comme une robe d'éclatante blancheur,
- sa douce humilité, sous la forme d'une tunique verte,
- et son amour très fidèle, sous celle d'un manteau de pourpre.
 Le Seigneur revêtit l'âme de ces vertus, et tous les saints, ravis de la voir si magnifiquement parée, se levèrent et demandèrent à Dieu de daigner encore répandre sur elle toutes les grâces qu'eux-mêmes auraient reçues s'ils s'y étaient préparés convenablement. Alors le Seigneur, à la prière de ses élus, plaça sur la poitrine de son épouse un collier magnifique orné d'innombrables pierres précieuses. Chacune de ces pierres semblait absorber en elle-même les grâces que les élus n'avaient pu recevoir par défaut de préparation. Il ne faudrait pas conclure de là qu'une seule personne puisse être enrichie de toutes les faveurs que les autres ont laissé tomber, mais la reconnaissance prépare une âme à recevoir, d'une certaine manière, les grâces dont d'autres n'ont pas profité.

1. C'est l'exercice : Préparation â la mort, dont il est parlé au Livre V, chap. IV.
2. Hymne de la fête de l'Ascension dans sa forme antique gardée dans le bréviaire monastique.
 

CHAPITRE XXVIII.

DE LA CONSOLATION DONNÉE PAR LE SEIGNEUR ET LES SAINTS.

1Une fois qu'elle s'était recueillie pour penser à la  mort, elle dit au Seigneur: « Oh ! combien sont heureux et comblés d'honneur ceux qui méritent d'être consolés et défendus par les saints au dernier moment de leur vie ! C'est une consolation à laquelle je ne puis prétendre, puisque je n'ai rendu d'hommages convenables à aucun saint. Je crois même n'avoir pas désiré obtenir leur assistance, mais bien la vôtre seulement, ô vous qui êtes le sanctificateur de tous les saints. » Le Seigneur répondit : « Tu ne seras pas privée de la faveur d'être assistée par mes saints pour m'avoir préféré à eux, puisque cela est juste; mais ils trouveront au contraire leur joie à te secourir et à t'entourer de leur tendresse. A l'heure de ta mort, au moment où les hommes ressentent les plus grandes angoisses, ils te combleront de consolations. Lorsque cette heure bienheureuse aura sonné, moi-même je me présenterai à tes regards, plein de grâce, d'attraits et de délices débordantes, avec les charmes de ma Divinité et de mon Humanité. »

2Elle dit alors: « Et quand daignerez-vous, ô Dieu très fidèle. me conduire de la prison de l'exil au repos de la béatitude? » Le Seigneur répondit : « Quelle royale épouse a jamais été si pressée d'entendre les acclamations et les souhaits de bienvenue de son peuple, qu'elle ait songé à se plaindre d'un retard que son époux charmait par les caresses et les baisers de son amour? -- Seigneur, dit-elle, quelles délices trouvez-vous donc en moi, rebut de toute créature, pour les comparer aux marques d'affection mutuelle de l'époux et de l'épouse ? » Le Seigneur répondit : « Ces délices je les trouve en me donnant à toi par le sacrement de l'autel, dans cette union qui n'existera plus après cette vie; elle a pour moi des charmes infinis, dont les démonstrations de l'amour humain ne peuvent donner la moindre idée. Les affections terrestres passent avec le temps; mais la douceur de cette union par laquelle je me donne à toi dans le sacrement de l'autel ne peut s'affaiblir. Au contraire, plus elle se renouvelle, plus elle prend de vigueur et d'efficacité. »
 
 

CHAPITRE XXIX.

FIDÈLES PROMESSES DE DIEU ET PRIVILÈGES.

1Comme Il vient d'être dit, le Seigneur lui-même l'excitait de diverses manières à désirer la dissolution de la chair. Peu de temps après, elle fut atteinte d'une maladie de foie, et les médecins déclarèrent qu'elle ne recouvrerait jamais sa santé première. Elle en rendit grâces au Seigneur dans toute la joie de son âme et lui dit : « O mon Seigneur, bien que pour moi le bonheur suprême soit de quitter la prison de la chair pour m'unir à vous ; si tel était cependant votre bon plaisir, je choisirais de demeurer ici-bas jusqu'au jour du jugement, et d'y vivre pour votre gloire dans une extrême misère. » Le Seigneur lui dit : « Une si grande bonne volonté a devant ma divine bonté le même effet que si tu l'avais mise à exécution le plus parfaitement possible. » En disant ces mots, le Seigneur parut ressentir tant de délices, que chacun des sens de son Humanité déifiée laissa découler un précieux nectar où les saints puisèrent un accroissement de gloire, de joie et de bonheur. Le Seigneur lui dit : « Au jour où je t'attirerai vers moi, les montagnes, c'est-à-dire les saints, distilleront cette douceur, car pour augmenter ta béatitude, les cieux répandront le miel par toute la terre. Et les collines, c'est-à-dire les habitants de la terre, laisseront découler le lait et le miel après avoir reçu par tes mérites quelque chose des consolations de la grâce. »

2Ce fut avec une grande reconnaissance qu'elle reçut cette réponse si bienveillante. Pour accroître sa gratitude, elle repassa dans son esprit toutes les promesses analogues que le Seigneur lui avait déjà faites par lui-même ou par d'autres, puis elle rendit à Dieu de ferventes actions de grâces. La divine bonté lui avait promis, dans sa libéralité sans bornes, que l'amour divin consumerait vraiment toutes ses forces; en effet, aucune mort ne devait prévaloir contre elle si ce n'est cette noble puissance de l'amour qui a prévalu contre le Fils de Dieu, et seule a séparé son âme précieuse de son corps très-saint. Ensuite, d'après une délibération de la Trinité toujours adorable, le Saint-Esprit avait reçu la mission d'accomplir heureusement en elle, par la vertu de son opération divine, tout ce qui devait se réaliser pendant sa maladie et à l'heure de sa mort; il devait agir avec ce même amour qui lui avait fait opérer d'une manière ineffable l'Incarnation du Fils de Dieu dans le sein dune vierge.

3L'Amour se ferait en outre le serviteur de l'élue de Dieu, et tous ceux qui par charité la soigneraient dans sa dernière maladie seraient récompensés par la divine libéralité, car l'amour divin viendrait à son tour les servir dans les mêmes circonstances. Au moment de sa mort, Dieu lui accorderait autant de grâces qu'il est possible à l'homme d'en recevoir à cette heure suprême. Une grande multitude de pécheurs feraient vraiment pénitence par un effet de la gratuite bonté de Dieu, et ceux qui devaient un jour parvenir à la grâce y seraient alors préparés dans une certaine mesure. De plus, beaucoup d'âmes du purgatoire seraient délivrées de leurs peines, et pour accroître sa gloire et son mérite, entreraient avec elle dans le royaume céleste en qualité de famille de l'épouse.

4La Vérité divine lui avait fait encore d'autres promesses : quiconque prierait Dieu pour elle, devait ressentir personnellement l'heureux effet de cette prière. En louant Dieu, en le remerciant pour tous les bienfaits qu'elle avait reçus, on serait enrichi d'autant de grâces spirituelles, sinon à l'instant même, du moins en temps opportun. Et si après ces louanges et ces actions de grâces, on demandait une faveur au nom de l'amour avec lequel le Seigneur avait choisi cette élue de toute éternité, l'avait doucement attirée, se l'était intimement unie, avait pris en elle ses délices, et devait enfin la consommer heureusement en lui, on serait infailliblement exaucé, pourvu que l'on demandât des choses avantageuses au salut1.

5Le Seigneur lui avait également juré par la vérité de sa Passion et sous le sceau de sa mort très précieuse de récompenser quiconque prierait en toute charité lorsqu'elle serait à ses derniers instants, ou même après sa mort, afin de lui obtenir toutes les protections et tous les secours que l'on peut désirer pour soi-même en pareille circonstance, avec l'intention de recommander au Seigneur, en même temps que cette élue, tous ceux pour lesquels il désire être prié.

6On devrait donc,
- avant de commencer sa prière, offrir au Seigneur son exercice, en union de l'amour qui l'a fait descendre du ciel sur la terre pour accomplir luvre de la rédemption;
- après sa prière, renouveler cette offrande, en union de l'amour avec lequel le Seigneur endura la mort cruelle qu'il offrit à Dieu le Père avec tout le fruit. de sa très sainte Humanité au jour de son Ascension.
 En agissant ainsi, on recevra à l'heure de la mort tout ce qui aura été fait dans le monde pour l'élue du Seigneur, et on en jouira comme si l'on avait été seul à demander ces faveurs avec une grande dévotion.

1. Ici se trouvent insérés trois chapitres dans l'ancienne édition allemande des Révélations (Leipzig, 1505), et ceux-ci, de même que la fin du chapitre ci-dessus, furent écrits pendant que Gertrude vivait encore au monastère d'Helfta, car ils témoignent la vénération qu'on avait pour elle et la confiance en son intercession. Ces chapitres ont été supprimés dans d'autres éditions, probablement dans la crainte de mettre trop en avant le culte de la bienheureuse vierge. Nous sommes heureux de les réintégrer ici à leur place; mais pour ne pas faire de confusion, nous les plaçons à la fin de ce chapitre. (Note de l'édition latine.)
 

I. - Comment le Seigneur promit à celle-ci de nous exaucer.

Nous serons jugés tels que nous serons trouvés à notre dernier moment ; aussi, rien ne nous est plus nécessaire que de prier Dieu pour obtenir une bonne mort. Mais nous sommes tellement chargés du poids de nos péchés que Dieu ne nous exauce pas; c'est pourquoi, si nous voulons avoir une heureuse fin, nous devons prier le Seigneur de nous accorder par son épouse bien-aimée une mort plus sainte que celle que nous aurions pu obtenir par nous-mêmes. En effet le Seigneur lui a juré, par les saintes douleurs de sa Passion (et il a scellé sa promesse par sa mort innocente) que celui qui s'adresserait à elle durant sa vie soit au moment de sa mort, soit dans la suite des âges afin d'obtenir une heureuse fin, serait exaucé au delà de ses désirs.
 

II.  - Comment tu dois demander une bonne mort pour celle-ci afin que Dieu te l'accorde à toi-même.

O Jésus-Christ, très aimant Seigneur, je vous salue, je vous loue, en mon nom et au nom de toute créature, de ce que vous avez quitté la compagnie des anges, pour venir vous incarner dans cette vallée de larmes, par amour pour l'homme que vous aviez créé. Veuillez accorder à votre épouse un heureux passage de cette misérable vie à la vie éternelle; que votre bonté toute gratuite daigne aussi accorder cette faveur à ceux que vous aimez d'un amour spécial.
- Je vous prie, par votre sainte circoncision, de laver tous ses péchés dans le sang vermeil qui coula de votre corps délicat.
- Je vous prie, par votre sainte vie et vos oeuvres très parfaites, de lui pardonner les négligences de sa vie et tout ce qu'elle a fait en opposition avec votre volonté. Ornez-la par l'abondance de toutes vos vertus; par votre agonie au jardin des oliviers, délivrez-la de toutes ses angoisses.
- Je vous prie, par le jugement faux et inique que Pilate a porté contre vous, de la juger selon votre grâce et votre miséricorde infinie, et non selon ses uvres et ses iniquités.
- Je vous prie, par votre sainte flagellation et par votre couronnement d'épines, de lui pardonner son orgueil et sa présomption.
- Je vous prie, par le poids très lourd de votre sainte croix et par toutes vos souffrances, de lui donner part à vos labeurs et à votre Passion, afin de suppléer à ce qu'elle a négligé dans les prescriptions et observances de la Règle.
- Par votre sainte mort, accordez-lui une mort sainte et chrétienne; qu'après une vraie pénitence et une sincère confession elle puisse recevoir le sacrement de l'onction.
- Que le très saint Corps du Seigneur soit sa dernière nourriture et son viatique, pour passer de cette vie misérable à la vie éternelle.
- Que Dieu la purifie de tous ses péchés dans son sang précieux; qu'à l'heure de sa mort son âme s'échappe de ses lèvres aussi pure et aussi claire que Dieu la lui avait donnée.
- Je vous prie, par votre mort, d'effacer en elle toutes ses fautes et tout ce qui a pu vous déplaire.

Que tous les habitants du ciel et de la terre s'unissent à vous, ô Seigneur, pour payer à votre Père céleste la dette de souffrance et de pénitence que cette âme n'aurait pas soldée encore.
- Veuillez la regarder avec bonté ; que tous vos anges et vos saints daignent aussi jeter les yeux sur elle, à l'heure de son dernier soupir.
- Protégez-la contre toute adversité, afin qu'elle soit introduite sans retard dans la gloire éternelle.
- Souvenez-vous, ô Père céleste, que votre Fils unique a porté plus de souffrances en son Corps et plus de vertus et de mérites au ciel le jour de son Ascension, qu'il n'en faudra jamais pour cette âme et pour tous les hommes.
- Ayez donc pitié d'elle; qu'en échange de la pauvreté, elle reçoive la richesse. Si elle a encore quelque dette envers vous, demandez à votre Fils de l'acquitter, car il possède tout en abondance et donne volontiers puisque c'est pour nous qu'il a daigné souffrir.
 

III.- Celui qui rend grâces â Dieu pour les cinq motifs suivants, obtiendra ce à quoi Dieu s'est engagé envers celle-ci par promesse, par vu et enfin par serment.

Seigneur, je vous rends grâces et je vous loue, je vous rappelle l'amour par lequel vous avez voulu de toute éternité élever celle-ci à une grâce spéciale, et je vous prie par ce même amour de daigner m'exaucer.
- Jesu nostra redemptio, etc. Je vous loue et vous rends grâces d'avoir attiré cette âme avec tant de douceur, et je vous prie par ce même amour de daigner m'exaucer.
- Jesu nostra redemptio Je vous loue et vous rends grâces d'avoir daigné vous unir à elle comme en secret; je vous prie, par cette même grâce et par cet amour, de daigner m'exaucer.
- Jesu, etc. Je vous prie, je vous loue, et je vous rends grâces, ô Jésus-Christ, très aimant Seigneur, pour l'amour par lequel vous vous êtes livré à sa volonté afin qu'elle pût jouir de vous à son gré; je vous prie, par cette même grâce et ce même amour. de daigner m'exaucer,
- Jesu, etc. Je vous loue, ô Jésus-Christ, Seigneur plein de tendresse, et je vous rends grâces pour la grande bonté qui vous a poussé à mettre tous vos biens en commun avec elle, comme si vous y trouviez votre bonheur; je vous prie, par ce même amour, de daigner m'exaucer.
 

CHAPITRE XXX.

DOUX REPOS.

1Plus tard, le Seigneur Jésus lui apparut comme celui dont la beauté surpasse d'une manière incomparable la beauté des enfants des hommes. Il semblait la recevoir avec tendresse entre ses bras et lui préparer un lieu de repos sur son côté gauche, près de son Cur sacré, source de toute béatitude.
Il y mettait pour lit de repos les cruelles douleurs que son corps très saint avait endurées sur la croix pour le rachat du monde, et l'âme devait y trouver le salut éternel.
Il mettait sous sa tête, comme oreiller, la douleur que son très doux Cur avait ressentie sur la croix, en voyant que sa Passion et sa mort amère, ignominieuse et sainte, serait infructueuse pour un grand nombre.
Les draps très blancs qu'il plaça dans ce lit étaient l'extrême désolation où il fut réduit, lorsque lui, l'ami le plus fidèle, se vit abandonné de tous ses amis, arrêté cruellement comme un voleur, lié sans pitié, traîné à la mort, et de plus, insulté, moqué et outragé par ses ennemis.
Le Seigneur la couvrit ensuite de tout le fruit de sa précieuse mort, afin qu'elle fût sanctifiée au gré de la divine Bonté.

2Tandis qu'elle reposait doucement sur le côté gauche du Fils de Dieu, tournée vers son Cur très aimant, elle vit ce Cur divin, réceptacle de tous les biens, s'étendre devant elle comme un jardin céleste où s'épanouissait le gracieux sourire de toute beauté spirituelle.
- Le souffle qui s'échappait des lèvres de la sainte Humanité du Christ y faisait germer une herbe verdoyante, en même temps que les pensées de son Cur très saint, sous la forme de roses, de lis, de violettes et d'autres fleurs magnifiques y répandaient leurs parfums.
- Les vertus du Seigneur paraissaient comme une vigne féconde, la vigne d'Engaddi, dont les fruits sont si doux. Or ces arbres des vertus divines et ces vignes des douces paroles étendaient autour de l'âme leurs branches et leurs rameaux, pour la combler d'ineffables délices. Le Seigneur semblait nourrir l'âme du fruit de ces arbres, et la désaltérer par le doux jus de la vigne.
- Trois ruisseaux d'une eau très pure semblaient jaillir du centre du cur divin, mais dans leur cours merveilleux, ils mélangeaient leurs eaux. Le Seigneur lui dit : « A l'heure de ta mort tu boiras de cette eau et ton âme y puisera une perfection si achevée, qu'il ne te sera plus possible de demeurer dans la prison de la chair; en attendant, contemple ces ruisseaux avec délices afin daccroître tes mérites pour l'éternité. »

3Comme elle demandait à Dieu le Père de daigner la regarder à travers la très innocente Humanité de Jésus-Christ qui fut toute pure, sans aucune tache de péché et ornée des vertus par son union avec la très excellente Divinité, elle mérita de ressentir l'heureux effet de sa prière. Elle dit encore : « Donnez-moi, ô Père très aimant, la douce bénédiction de votre tendresse. » Et le Seigneur, étendant sa main toute-puissante, traça le signe de la croix. Cette bénédiction remplie de grâces parut former au-dessus de sa couche une tente dorée où étaient suspendus des tambours, des lyres, des cymbales et autres instruments de musique, tous en or : ils figuraient les fruits inestimables de la très sainte Passion du Christ, et procuraient à cette élue des réjouissances nouvelles et variées.

4Tandis qu'elle prenait son repos parmi tant de délices, ce n'était plus une malade retenue sur son lit de douleurs, mais une épouse très aimée, goûtant les joies des noces, ou plutôt une âme altérée de Dieu, qui, après avoir reçu la fécondité de Lia, buvait avidement les douceurs des baisers si longtemps désirés par Rachel. Doucement caressée par le souffle de la divine miséricorde, elle se rappelait la longue stérilité de ses efforts passés. Ce souvenir était non seulement sans amertume, mais très joyeux à cause des biens dont le Seigneur la comblait. L'abondance des gras pâturages où Dieu l'avait placée, lui permettait de réparer ses négligences passées, et d'augmenter aussi la perfection et la beauté de ses oeuvres.

5C'est pourquoi elle réunit quelques courtes prières, en composa sur l'heure d'autres plus ferventes encore, et voulut les redire par ordre au nom de chacun de ses membres, pour réparer la négligence qu'elle croyait avoir apportée à la récitation des Heures canoniales, des Heures de la Bienheureuse Vierge, et aux Vigiles des défunts. Elle voulut aussi réparer le déficit qu'elle voyait en son âme du côté des vertus, car elle croyait n'avoir pas suffisamment pratiqué l'amour de Dieu et du prochain, l'humilité, l'obéissance, la chasteté, la concorde, la reconnaissance, l'union aux joies et aux peines du prochain. Elle crut aussi devoir une réparation pour les exercices spirituels où elle pensait avoir mis de la négligence : la louange divine, l'action de grâces, la correction de sa vie et les oraisons; elle étendait son intention à l'Église universelle.

6Elle ne se contenta pas de réciter dans ces divers buts une prière satisfactoire. mais elle ajouta deux cent vingt-cinq courtes aspirations au nom de tous les membres de son corps, puis un Pater et un Ave après chacune delles. Toutes ces prières étaient si suaves qu'elles pouvaient non seulement porter les curs à la dévotion, mais encore attirer par leurs charmes, Dieu, le Roi et l'Époux des délices éternelles.

7Elle s'efforça dans la suite de payer une par une, en raison des promesses que la Vérité infaillible lui avait faites, toutes les dettes contractées. Sa confiance était invincible, cependant elle n'oubliait jamais sa misère, et s'appliquait par toutes ces petites prières à se rendre moins indigne des faveurs qu'elle espérait fermement recevoir de la libéralité de Dieu.

8Elle relut aussi attentivement sa Règle, et accompagna chaque parole de ferventes supplications et de profonds soupirs, qui non seulement suppléaient à ses négligences, mais pouvaient rehausser et ennoblir tous ses actes.

9Après ces fervents exercices elle concentra ses forces physiques et morales sur des choses plus élevées. Elle redit des milliers de fois les versets qui exprimaient le mieux la ferveur brûlante de ses désirs, afin d'attirer jusque dans les profondeurs de son âme celui dont l'amour la faisait languir. Elle éleva son intention autant qu'il lui fut possible, s'unissant à l'amour et à la gratitude que les adorables personnes de la sainte Trinité se témoignent entre elles, et se faisant en cela l'interprète de toute la création. Dans la suite, elle put donc redire avec confiance ce verset qui lui revenait sans cesse à la mémoire : Desiderate millies ! Elle y ajoutait d'autres paroles :  « Veni festinans propere : Venez, hâtez-vous ». « Sitivit anima mea (Ps. XLI) : Mon âme est altérée ». « Tuas prævalens amor : Votre amour l'emporte », etc., avec cette invocation : O Père très aimant, je vous offre la très sainte vie1, etc., prière que Dieu lui avait inspirée, et dont l'effet, merveilleux pour elle-même, devait se renouveler pour tous ceux qui la réciteraient. Elle pratiqua cet exercice durant toute sa maladie, sans que l'extrême affaiblissement de ses forces l'arrêtât jamais. Chaque jour elle offrait satisfaction pour tous les membres de son corps, à moins que l'amour ne la portât à des actes plus sublimes.

10Dans l'abondance des délices dont son esprit se nourrissait si souvent, elle s'épanchait en prières et en exhortations si douces, devant les personnes qui la visitaient, que c'était un plaisir de la servir, afin de jouir et de profiter de ses entretiens. Ce fut pour cette raison que plusieurs demandèrent au Seigneur de prolonger cette précieuse existence ; et il n'est pas douteux que Dieu (qui ne méprise pas les prières des humbles) lui ait conservé la vie pour accroître ses mérites et favoriser la charité des surs.

11Voici les passages de l'hymne citée plus haut :

« Desiderate millies,
Mi Jesu, quando venies ?
Me lætum quando facies ?
De te quando me saties ?

Veni, veni, Rex optime,
Pater immensae gloriæ ;
Efulge clare lætius ;
Jam expectamus sæpius.

Tua te cogat pistes
Ut mala nostra superes
Parcendo et voti compotes
Nos tuo vultu saties :
 

Vous, mille fois désiré,
O mon Jésus, quand viendrez-vous?
Quand me rendrez-vous heureux ?
Quand pourrai-je me rassasier de vous?

Venez, venez, ô le meilleur des rois,
Père de la gloire infinie;
Apportez-nous la joie et la lumière ;
Nous attendons depuis longtemps.

Que votre tendre amour vous presse
De triompher de notre malice ;
Pardonnez, comblez nos vux
Et rassasiez nous par la vue de votre face. »

1. Elle alternait ces versets avec la prière : O amantissime Pater, etc. - La prière O amantissime Pater se trouve au Livre II.chap. 23 ; mais elle commence par ces mots : «Toute pénétrée encore de ce souvenir , etc. ».
 

CHAPITRE XXXI.

SATISFACTION OFFERTE A LA BIENHEUREUSE VIERGE.

1Lors donc qu'elle s'efforçait, comme nous l'avons dit, de réparer par des prières spéciales les négligences qu'elle avait commises dans son culte envers la bienheureuse Vierge, elle demanda un jour au Fils de Dieu d'offrir lui-même à sa glorieuse Mère ces amendes honorables. Aussitôt, le Roi de gloire se leva et offrit son Cur divin à sa Mère en lui disant :
 « Voici, ô Mère très aimante, que je vous offre mon Cur rempli de toute béatitude.
- Je vous présente en lui cet amour divin par lequel, de toute éternité, je vous ai créée, sanctifiée et choisie pour Mère avec une tendresse spéciale, de préférence à toute créature.
- Je vous offre cette douce affection que je vous témoignai sur la terre, lorsque j'étais petit enfant, et que vous me réchauffiez sur votre sein et me nourrissiez.
- Recevez cet amour filial que je vous ai montré dans le cours de ma vie, vous étant soumis comme un fils l'est à sa mère, quoique je fusse le souverain des cieux. Cet amour, je vous le témoignai surtout à l'heure de ma mort, lorsque j'oubliai mes propres souffrances pour compatir à votre douleur et à votre désolation, et vous donnai à ma place un autre fils afin qu'il prît soin de vous.
- Recevez encore le sentiment d'ineffable amour avec lequel, au jour de votre joyeuse Assomption, je vous ai élevée au-dessus de tous les churs des anges et des saints, et vous ai établie Dame et Reine du ciel et de la terre.
- Je vous offre toutes ces faveurs renouvelées et redoublées, en réparation des négligences que cette âme, ma bien-aimée, a pu apporter à votre service, afin qu'à l'heure de sa mort vous alliez au-devant d'elle avec cet accroissement de félicité, et que vous la receviez dans votre maternelle tendresse comme ma fidèle épouse. »

2La Mère très aimante reçut avec joie cette offrande, se déclara prête à tout ce qu'on demandait de sa tendresse, et dit : « Accordez-moi aussi cette faveur, ô Fils bien-aimé : lorsque j'irai au-devant de cette élue, que toutes les grâces dont vous m'avez comblée répandent en elle une divine suavité plus parfumée que le baume et lui communiquent les joies de la béatitude éternelle. »

3Cette âme bienheureuse admira la condescendance de la bonté divine et dit au Seigneur : « O Dieu très bon, puisque votre tendresse infinie a tant ennobli les faibles efforts de mon amour, combien je regrette de ne vous avoir pas offert avec la même dévotion la réparation (si faible il est vrai), destinée à couvrir mes négligences dans la célébration des heures canoniales et des autres parties de votre culte. » Le Seigneur répondit :  « Ne t'inquiète pas, ma bien-aimée : j'ai accepté toutes ces oeuvres en union de l'amour qui t'a donné la grâce de les accomplir, lorsque, de toute éternité, elles étaient déjà ennoblies et doucement préparées dans mon divin Cur. J'y ai joint toute la dévotion et la ferveur qu'a jamais ressenties un cur d'homme sous ma douce influence ; et les ayant ainsi parfaitement sanctifiées, je les ai offertes à Dieu mon Père comme une réparation et un holocauste très agréables. Pleinement satisfait alors, il s'est incliné vers toi dans sa divine et paternelle tendresse. »
CHAPITRE XXXII.

COMMENT SA MORT LUI FUT MONTRÉE D'AVANCE.

1A cette époque elle prit la coutume de s'éloigner tous  les vendredis, vers l'heure de None, de toute occupation extérieure, comme si elle avait besoin de se reposer, afin de n'être dérangée par personne. Elle dirigeait alors son intention vers Dieu seul, avec une ferveur profonde, et accomplissait pour elle-même tout ce que l'on a coutume de faire auprès des personnes à l'agonie, dépassant même, par sa ferveur et ses saintes méditations, ce que l'on peut souhaiter pour ce moment suprême. Elle pratiquait cet exercice depuis quelque temps avec une grande dévotion, lorsqu'un vendredi, après s'être recueillie, elle se trouva dans un doux repos d'esprit, et le Seigneur infiniment bon, qui, à de grands bienfaits en ajoute souvent de plus grands encore, lui montra par avance, dans une sorte d'extase, les heureuses circonstances dont il voulait entourer sa sortie de ce monde.

2Il lui sembla donc qu'elle reposait pendant son agonie sur le sein du Seigneur, appuyée contre son Cur sacré, semblable à une jeune fille très belle et admirablement parée. Une multitude infinie d'anges et de saints arrivèrent avec grande joie, portant chacun à la main un encensoir qui contenait les oraisons et les prières de l'Église entière, afin de les brûler en ce lieu pour l'honneur du Roi et Epoux glorieux, en faveur de cette âme bienheureuse, son épouse. Comme celle-ci invoquait la sainte Vierge par l'antienne : « Salve Maria ut te simus similiter : Salut, ô Marie, accordez-nous de vous ressembler », le Seigneur appela sa bienheureuse Mère pour qu'elle se préparât à venir consoler son élue. Alors la Reine des vierges, éclatante d'une nouvelle beauté, s'inclina, et, de ses douces mains, soutint avec une admirable tendresse la tête de la malade. Son saint ange gardien était aussi présent; il semblait être un des premiers princes de la cour céleste, et se réjouissait du bonheur de l'âme qui lui était confiée.

3La malade ayant invoqué saint Michel archange, ce grand prince se présenta avec une multitude d'anges. Il lui offrit ses services, et se prépara à la défendre contre les embûches des démons qui étaient là aussi comme dans un coin de la chambre, sous forme de crapauds et de serpents. On les voyait toutefois si impuissants, qu'ils ne pouvaient lever la tête ou tenter le moindre effort contre l'âme, sans retomber aussitôt vaincus et déconcertés par la gloire d'une si haute majesté ; l'âme éprouvait à cette vue une grande consolation. Alors, le fervent amour contenu dans le cur de la malade parut sortir de ses lèvres sous la forme d'une colonne de feu qui monta jusqu'au glorieux trône de la Majesté divine avec une telle vertu que, dès lors, l'âme n'eut plus besoin de la protection des saints anges pour se défendre contre les embûches du démon, car ceux-ci, effrayés et confondus par la force de la dévotion qui s'échappait ainsi de ses lèvres, prenaient la fuite en cherchant où se cacher.

4Comme la malade appelait à son secours tous les churs des saints, ainsi que le fait l'Église auprès des agonisants, chaque chur vint en grande révérence se mettre à son service.
- Les patriarches apportaient des branches verdoyantes, chargées des fruits de leurs bonnes oeuvres, et les déposaient autour de la malade;
- les saints prophètes présentaient, sous la forme de miroirs d'or, le don des révélations divines qu'ils avaient reçues ; ils les suspendaient aux branches dont on vient de parler, en face de la malade qui ressentait, à leur vue, d'ineffables délices.
- Venait ensuite ce disciple bien-aimé, Jean, apôtre et évangéliste, que Jésus avait entouré d'une tendresse particulière, et auquel il avait confié sa Mère en témoignage d'amour. Ce disciple bien-aimé passa avec affection deux cercles d'or au doigt annulaire de celle-ci ;
- tous les apôtres le suivaient et passèrent aux autres doigts chacun un anneau d'or, comme symbole de la fidélité qu'ils avaient gardée au Seigneur lorsqu'ils étaient sur la terre.
- Après eux, les saints martyrs venaient orner l'âme de palmes d'or, sur lesquelles brillaient toutes les souffrances qu'ils avaient endurées sur la terre, pour l'amour de Dieu.
- Les saints confesseurs lui apportaient de belles fleurs d'or, pour représenter la volonté parfaite qu'ils avaient eue sans cesse de servir Dieu autant qu'ils le pouvaient.
- Les saintes vierges offraient aussi des roses, garnies de crochets d'or recourbés, pour représenter le privilège de la virginité, qui les rapproche de Dieu et les unit à lui, par le lien étroit d'une intime familiarité. Le Seigneur Jésus, Roi et Époux de la Virginité sans tache, portait sur ses vêtements des fleurs semblables, en nombre égal à celui des bienheureuses vierges qui avaient fait part à celle-ci de leurs mérites; et lorsque ces vierges, en vertu du privilège de leur innocence, s'approchaient de leur Époux divin, les crochets d'or représentant les vertus particulières de chacune s'adaptaient parfaitement à chacune des fleurs qui ornaient le vêtement du Seigneur. Or, par ce rapprochement. les vierges semblaient attirer à elles une douceur spéciale émanant de la Divinité. Quand celle-ci fut ornée des fleurs de toutes ces vierges, le Seigneur s'inclina vers son épouse, et elle demeura jointe à lui par ces agrafes d'or qui lui procurèrent autant de doux sentiments sur la Bonté divine. Elle fut heureuse alors de comprendre la béatitude que peut nous procurer la faveur de ces vierges illustres, lorsque, pour l'amour de leur céleste Epoux, elles daignent se montrer bienveillantes à l'égard d'une âme.

5Les saintes veuves et tous les autres saints lui offrirent aussi le fruit de leurs bonnes oeuvres, sous la forme de cassolettes d'or. Dans ces présents des saints, l'âme contemplait avec joie tout le bien par lequel chacun avait mérité de plaire à Dieu, et tout ce bien, se reflétant en elle, lui donnait une immense consolation.

6Les saints Innocents, malgré le peu de mérites qu'ils semblent avoir par eux-mêmes, ne voulurent pas la priver de leur faveur : mais, pour rendre hommage au Seigneur qui les a rachetés par son sang et leur a donné le ciel dans sa bonté toute gratuite, ils revêtirent l'âme de l'éclat très pur de leur innocence, éclat admirablement relevé par une étroite union à l'innocence incomparable de Jésus-Christ.

7Enfin le Fils du Très-Haut, le Roi de gloire, s'inclina avec une tendresse infinie, comme pour embrasser l'épouse qui reposait ainsi délicieusement sur son sein. Le soleil dans la chaleur de son midi absorbe et fait disparaître la petite goutte de rosée ; de même le Fils de Dieu, par sa vertu divine, attira en lui cette âme bienheureuse, ornée de tous les biens que les saints lui avaient offerts. Le fer soumis à l'action du feu devient aussi incandescent que le feu lui-même, ainsi le Seigneur, en l'enveloppant et la pénétrant tout entière, la rendit semblable à lui1.

1. Bien que cette vue anticipée de sa mort ne puisse être donnée comme récit historique, cependant elle en est l'exposition mystique, comme ce livre entier est lhistoire mystique de sa bienheureuse vie. Ceci nous semble avoir été écrit peu de temps avant sa mort, qui eut lieu vers l'an 1302 (Note de l'édition latine.)
 

CHAPITRE XXXIII.

RECOMMANDATION DE CE LIVRE.

1Lorsque cet ouvrage fut terminé, le Seigneur Jésus  apparut à celle-ci : il tenait le livre serré contre lui et disait : « Je presse mon livre contre ma poitrine sacrée, afin que tous les mots qu'il contient soient pénétrés jusqu'aux moelles par la douceur de ma Divinité, comme une bouchée de pain frais est pénétrée par l'hydromel. Celui qui lira ce livre avec une humble dévotion y trouvera le fruit du salut éternel. »

2Elle demanda alors au Seigneur de daigner, pour son honneur et sa gloire, préserver cet ouvrage de toute erreur. Le Seigneur, étendant la main, marqua le livre du signe de la Croix en disant : « Comme, à la messe, j'ai opéré la transsubstantiation1 du pain et du vin pour le salut des hommes, ainsi je sanctifie en ce moment par ma céleste bénédiction tout ce qui est écrit ici, afin que tous ceux qui liront trouvent le salut. » Et il ajouta: « La personne qui a écrit mon livre a fait un travail aussi agréable pour moi que si elle m'avait environné de flacons de parfums aussi nombreux que les lettres ici tracées. Trois choses me plaisent spécialement dans ce livre :
- j'y goûte l'inexprimable douceur de mon divin amour, source véritable de tout ce qu'il contient ;
- j'y respire l'agréable parfum que dégage la volonté bonne de la personne qui l'a écrit;
- enfin je me réjouis d'y voir retracés presque à chaque page les effets de ma bonté infinie 2.
Comme mon amour t'a inspiré les choses écrites dans ce livre, de même il les a gardées dans la mémoire de celle à qui tu en as fait le récit ; elle les a rassemblées, disposées et écrites selon mon désir. Aussi je veux que mon livre ait pour couverture ma très sainte vie, pour ornements les joyaux vermeils de mes cinq plaies. De plus ma bonté divine le scellera 3 par les dons du Saint-Esprit comme par sept sceaux, en sorte que nul ne puisse l'arracher de mes mains. »

1. Remarquer ce mot transsubstantiation déjà usité dans la patrie de Luther en l'an 1300.
2. L'allusion délicate au titre réel du livre : Legatus divinæ pietatis est plus évidente dans le texte original qui porte : Nec non alludit mihi forma meæ gratuitaæ pietatis quæ palet in singulis ejusdem libris scriptis.
3. Divina Pietate mea consignabo : même délicate allusion.
 
 

CHAPITRE XXXIV.

COMMENT LE SEIGNEUR ACCEPTA L'OFFRANDE DE CE LIVRE.

Une autre fois, comme la sur qui a recueilli tout ce qui précède devait communier et voulait offrir son travail à Dieu en louange éternelle, elle cacha le livre dans la manche de son vêtement, à l'insu de tout le monde, et le présenta ainsi au Seigneur. Tandis que, selon la coutume, elle était agenouillée et profondément inclinée devant le Corps du Seigneur, une autre personne vit ce divin Seigneur s'élancer vers elle dans l'empressement de son amour infini, l'entourer tendrement de ses bras et lui dire avec effusion : « Je pénétrerai de la douceur de mon divin amour, et je rendrai fécondes toutes les paroles du livre qui m'est offert, car il a été écrit, en vérité, sous l'impulsion de mon esprit. Quiconque viendra à moi d'un cur humble et voudra lire ces pages pour l'amour de mon amour, je le prendrai dans mes bras et je lui montrerai, comme du doigt, les passages qui lui seront utiles. En outre, je m'inclinerai vers lui avec une grande bonté ; et comme l'haleine de celui qui s'est nourri de mets parfumés embaume ceux qui l'avoisinent, ainsi le souffle de ma Divinité opèrera dans son âme un effet salutaire. Mais celui qui, poussé par une vaine curiosité, voudra scruter et fausser le sens de ce livre, je le traiterai comme un insolent qui se penche pour lire par-dessus mon épaule ; certes, je ne supporterai ni son poids gênant, ni même sa présence, et je n'hésiterai pas à le confondre par ma force divine. »
 

CHAPITRE XXXV.

OFFRANDE DE CE LIVRE.

O Christ Jésus, Lumière qui êtes la source des lumières éternelles, je vous offre dans ce livre le nectar précieux de votre bonté infinie, que la douceur efficace de votre insondable Divinité a fait jaillir des sources profondes de votre Cur si rempli d'amour, pour qu'il arrose, féconde, béatifie, attire et unisse inséparablement à vous le cur et l'âme de votre élue.
 Je vous l'offre avec l'amour de l'univers entier, m'unissant à cette charité suprême par laquelle, ô Fils du Père éternel, vous avez fait rejaillir avec une parfaite reconnaissance vers la source de son origine les flots de la Divinité qui s'étaient répandus dans votre Humanité déifiée.
 Je vous prie, avec le désir et l'affection de toutes les créatures, d'attirer en vous ce livre par l'amour de votre Esprit très suave.
 Recevez par lui le tribut de cette louange éternelle, immense et immuable dont votre insondable sagesse connaît seule les harmonies avec la toute-puissance suprême de Dieu le Père, ainsi qu'avec l'ineffable bienveillance de l'Esprit Paraclet.
 Je vous l'offre comme une action de grâces suffisante pour toute la félicité que vous avez donnée, que vous donnez encore et que vous donnerez dans l'avenir à ceux qui liront ces pages, et qui, selon votre promesse, y puiseront consolation, inspiration, instruction, et même à ceux qui y trouveraient tous ces biens, si votre bonté, ô mon Dieu, voyait en eux quelque disposition à les recevoir.
 Je vous l'offre comme une digne satisfaction pour toutes les fautes que l'étroitesse de mon intelligence, mon peu de zèle et mon inexpérience m'ont fait commettre dans cette exposition si imparfaite des trésors cachés que vous m'aviez confiés afin que je les révélasse pour le bien du prochain.
 Je vous l'offre en expiation des outrages et des mépris que, par suite de la fragilité humaine, ou par une instigation du diable, on déversera (ce dont votre miséricorde nous préserve) sur votre bonté infinie, qui se montre si clairement dans ces pages et s'y fait goûter avec tant de douceur.
 Je vous l'offre, afin d'obtenir toutes les grâces que l'amour et la gratitude de votre Cur divin peuvent donner à tous ceux qui, pour l'amour de votre amour, reliront ce livre avec humble dévotion et tendre reconnaissance, et s'efforceront de pratiquer les enseignements qu'il contient, par révérence pour le Dieu dont tous les biens émanent.

En voyant que votre bonté infinie, ô Dieu de mon cur, a daigné me choisir pour faire connaître des grâces si sublimes, moi, vil atome, ou pour parler plus exactement, vrai rebut de tout l'univers, et considérant aussi que, dans ma pauvreté, je ne puis rien vous rendre en retour, je vous offre votre Cur très doux, seul don infiniment précieux, avec toute la richesse qu'il contient, la divine reconnaissance et la suprême perfection de la béatitude.
 
 
 

CHAPITRE XXXVI.

CONCLUSION DE CE LIVRE.

Ce livre a été écrit pour la louange et la gloire du Dieu qui aime à sauver les hommes. Pour l'abréger, nous avons omis un nombre de traits presque infini. Toutefois il a été achevé avec un secours si évident et si miraculeux de la miséricorde divine, que cette assistance seule suffirait à montrer le fruit qu'en attend pour les âmes Celui qui nous prévient et nous comble de ses meilleurs dons. Le courant des divines effusions ne s'est pas épuisé en se dirigeant vers cette élue, mais tout en nous distribuant la grâce qui nous convenait, il a conduit son élue, par les diverses images qui lui ont été présentées, comme par une suite de degrés ascendants, jusqu'aux sources mystérieuses de la divine Sagesse ; sources très excellentes et très pures, où elle a puisé des lumières qu'aucune image sensible ne pourrait transmettre aux intelligences qui n'ont rien éprouvé de semblable.

Que la bonté infinie de Dieu fasse fructifier, pour le salut des âmes, toutes ces grâces et tout ce que ce livre renferme. Que ces âmes produisent du fruit au centuple et méritent d'être inscrites au livre de vie. Enfin, que les commençants, trop faibles pour nager dans le fleuve de l'amour divin, se servent de ces pages comme d'un véhicule qui les aide à cheminer vers Dieu. Que la vue des grâces accordées à d'autres âmes les conduise comme par la main, à la lecture, à la méditation et à la contemplation, afin qu'ils commencent à goûter combien le Seigneur est doux, et combien est vraiment heureux l'homme qui espère en Dieu et jette en lui toute sa sollicitude.

Qu'il daigne en sa bonté nous accorder cette grâce, Celui qui, étant Dieu, vit et règne dans une Trinité parfaite dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
 
 
 
 
 
 

FIN DU CINQUIÈME LIVRE.
 
 

FIN DU HÉRAUT DE LAMOUR DIVIN
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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