www.JesusMarie.com
Saint Grégoire le Grand
40 Homélies sur les évangiles
télécharger les 40 Homélies  sur les Evangiles (618 pages)
Traduction et édition papier par les Moines bénédictins de  l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux (84330 -  France)
tél. : 04 90 62 56 31  fax : 04 90 62 56 05 - Diffusée par TEQUI – 2000 – pour acheter le livre papier : envoyez un chèque de 34 euros [frais de Poste inclus] à “Artisanat Monastique de Provence” ; Abbaye Sainte-Madeleine du Barroux ,
 84330 Le Barroux   France - le livre est envoyé par “Colissimo Suivi” dès réception du chèque.Précisez "livre commandé par www.JesusMarie.com" - qui remercie ainsi les éditions Sainte Madeleine de l'autorisation de diffuser gratuitement le livre numérique. JesusMarie.com n'est pas interessé à la vente - notre action est gratuite.

Homélies sur les Évangiles

saint Grégoire le Grand
 

HARANGUE AU PEUPLE À PROPOS DE L’ÉPIDÉMIE
 

Les diverses éditions des œuvres de saint Grégoire ont coutume de joindre aux Homélies sur les Evangiles le discours prononcé à l’occasion de la grande épidémie de 590 pour encourager le peuple à faire pénitence de ses péchés et à obtenir du Ciel la fin du fléau. Ce texte est placé à la suite des Homélies dans la Patrologie Latine de Migne (t. 76, col. 1311-1314). Nous avons préféré l’insérer au début, car il aide à comprendre les circonstances dans lesquelles Grégoire a dû prêcher.
En novembre 589, le Tibre déborde, ruinant plusieurs édifices et renversant les greniers de l’Eglise, où l’on conservait le froment pour la nourriture des pauvres. Des serpents et des bêtes monstrueuses, noyés et rejetés sur la rive, dégagent des miasmes, qui, en janvier 590, font éclater une épidémie de peste inguinale (la peste apparaît sous l’aine des malades). Une des premières victimes est le pape Pélage II, emporté le 7 février; il y en a beaucoup d’autres, et les Romains sont si terriblement décimés qu’on croit voir les flèches célestes tomber sur eux et les frapper. Grégoire est acclamé pape par le peuple unanime, mais il fait tout ce qu’il peut pour se soustraire à un honneur qu’il redoute. Cependant, s’il refuse aussi longtemps que possible la dignité pontificale, il ne se dérobe pas pour autant au service du peuple, et assume sans attendre le rôle de chef dans la Ville éternelle désorientée. Il faut à la fois préparer les fidèles menacés par la peste à bien mourir, et pour conjurer ce fléau, faire adresser au Ciel des prières instantes : telles sont les deux finalités que poursuit Grégoire dans sa harangue au peuple romain. Il engage les chrétiens à tirer parti des châtiments divins qui s’abattent sur eux pour s’ouvrir à une vraie conversion. Une mort subite, qui ne laisse pas aux malades le temps de la pénitence, frappe le peuple sans relâche. En quel état les âmes doivent-elles paraître en présence de leur Juge! Il faut donc que chacun recoure sans attendre aux larmes de la pénitence, et efface ainsi ses fautes. Personne ne doit désespérer : Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. Grégoire, ayant ainsi exhorté le peuple, ordonne des «litanies», c’est-à-dire des processions solennelles. Il manifeste en cette occasion le génie de liturgiste dont il a donné bien d’autres preuves dans sa vie : de sept basiliques désignées, les diverses catégories du peuple doivent partir, au chant des litanies, avec le clergé de chacune des sept régions. Puis ces sept groupes se rejoindront à Sainte-Marie-Majeure pour une longue prière commune.
C’est par le récit que le diacre tourangeau Agiulf fit à l’historien Grégoire de Tours que nous connaissons tous ces détails. L’Histoire des Francs précise encore : «Il rassembla les groupes de clercs et leur ordonna de chanter pendant trois jours et d’implorer la miséricorde du Seigneur. A partir de la troisième heure, des chœurs de chantres venaient des deux côtés à l’église, en clamant à travers les rues de la Ville Kyrie Eleison, et notre diacre [Agiulf], qui était présent, racontait que dans l’espace d’une seule heure, tandis que la voix du peuple adressait au Seigneur ses supplications, quatre-vingts personnes étaient tombées par terre et avaient rendu l’âme. Mais celui qui allait devenir évêque ne s’arrêta pas de prêcher le peuple, dans la crainte qu’il ne cessât ses prières.» (Hist. Franc. X, 1)
Ainsi, avant même d’être pape, Grégoire «ne s’arrêtait pas de prêcher», malgré sa santé si chancelante. Il ne s’arrêta pas non plus une fois pape. Et c’est ce zèle pour la prédication qui nous a valu les quarante Homélies qui suivent.
Les fléaux de Dieu, que nous aurions dû redouter quand ils étaient encore à venir, il faut du moins, frères très chers, qu’ils nous inspirent de la crainte maintenant qu’ils sont présents et que nous les ressentons. Laissons la souffrance nous ouvrir la voie de la conversion, et les châtiments mêmes qui nous frappent attendrir la dureté de notre cœur. Car ainsi que l’a prédit le témoignage du prophète, «le glaive a pénétré jusqu’à l’âme» (Jr 4, 10). Vous voyez en effet le peuple entier frappé du glaive de la colère céleste, et tous les hommes victimes de ces coups imprévus. La maladie ne précède plus la mort, mais comme vous le constatez, c’est la mort elle-même qui prend les devants sur la maladie. Celui qui est frappé se voit enlevé avant d’avoir pu recourir aux larmes de la pénitence. Considérez donc dans quel état se présente aux regards du Juge rigoureux celui qui n’a pas le temps de pleurer ce qu’il a fait.
Ce n’est pas une partie des habitants qui est emportée, mais ils tombent tous ensemble. Les maisons se retrouvent vides; les parents assistent aux funérailles de leurs enfants, et leurs héritiers les précèdent dans la tombe. Que chacun de nous cherche donc un refuge dans les lamentations de la pénitence, pendant qu’il a encore le temps de pleurer avant d’être frappé. Remettons devant les yeux de notre esprit tous nos errements passés, et expions dans les larmes le mal que nous avons commis. «Hâtons-nous de nous présenter devant lui par la confession» (Ps 95, 2), et comme le demande le prophète, «élevons nos cœurs avec nos mains vers Dieu» (Lm 3, 41). Elever son cœur avec ses mains vers Dieu, c’est soutenir son effort de prière avec les mérites de ses bonnes œuvres. Comme il donne, oh oui! comme il donne confiance à notre crainte, celui qui crie par la voix du prophète : «Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive.» (Ez 33, 11). Que personne ne désespère à cause de l’énormité de ses crimes : une pénitence de trois jours a effacé les fautes invétérées des Ninivites (cf. Jon 3), et le larron converti a mérité la récompense de la vie à l’instant même de la sentence qui le condamnait à la mort (cf. Lc 23, 40-43). Changeons donc nos cœurs, et soyons persuadés que nous avons déjà reçu ce que nous demandons. Le Juge se laisse plus vite fléchir par la prière si celui qui demande se corrige de ses dérèglements.
En face de ce glaive menaçant qui nous châtie si terriblement, persévérons dans nos prières jusqu’à en être importuns. L’importunité, qui a coutume d’ennuyer les hommes, plaît à la Vérité qui nous juge, car le Dieu bon et miséricordieux veut que le pardon lui soit demandé avec insistance dans la prière : il ne veut pas se mettre en colère autant que nous le méritons. Aussi dit-il par la bouche du psalmiste : «Invoque-moi aux jours de ta détresse; je te délivrerai, et tu me glorifieras.»
(Ps 50, 15). C’est donc lui-même qui témoigne de son désir de faire miséricorde à ceux qui l’invoquent, puisqu’il nous exhorte à l’invoquer.
Le cœur contrit, et après avoir rectifié notre conduite, nous viendrons donc, frères très chers, dès l’aube de demain mercredi, former sept processions, qui psalmodieront les litanies dans la ferveur de l’âme et dans les larmes, suivant l’ordre que je vais vous indiquer. Que nul d’entre vous ne sorte travailler aux champs, que nul ne se livre à une occupation quelconque, en sorte que nous nous réunissions tous à l’église de la sainte Mère du Seigneur, et qu’après avoir péché tous ensemble, nous pleurions aussi tous ensemble le mal que nous avons commis. Le Juge rigoureux, nous voyant ainsi nous punir nous-mêmes de nos fautes, nous fera grâce de la condamnation qu’il avait portée contre nous.
La procession des clercs sortira de l’église du bienheureux Jean-Baptiste; celle des hommes, de l’église du bienheureux martyr Marcel; celle des moines, de l’église des martyrs Jean et Paul; celle des servantes de Dieu, de l’église des bienheureux martyrs Côme et Damien; celle des femmes mariées, de l’église du bienheureux Etienne, premier martyr; celle des veuves, de l’église du bienheureux martyr Vital; celle des pauvres et des enfants, de l’église de la bienheureuse martyre Cécile.
 

Lettre A SECUNDINUS, ÉVÊQUE DE TAORMINA
 

La lettre de saint Grégoire à Secundinus, qui sert de prologue au recueil des quarante Homélies, contient des indications dignes d’attention. Elle nous apprend d’abord comment le pape définit sa prédication. Prêcher, pour lui, c’est commenter l’évangile. Et s’il ne dédaigne pas d’user des actes des martyrs dont il célèbre le natale, ou d’histoires appropriées à son sujet, si même, plus souvent encore, il s’étend longuement sur le mystère de la fête célébrée, c’est bien de l’évangile du jour qu’il veut avant tout entretenir ses auditeurs. Les Homélies sur les Evangiles ne mentent pas à leur titre.
Grégoire précise aussi qu’il a prêché pendant la messe : inter sacra missarum solemnia. Le pape ne craint donc pas d’allonger parfois la cérémonie d’une heure, voire davantage, par de copieux commentaires d’évangile. On mesure ici la capacité d’attention des fidèles de l’époque, capables de rester debout trois heures durant pour prier et écouter la parole de Dieu.
Grégoire, enfin, se plaint dans sa lettre qu’on ait diffusé ses homélies sans lui laisser le temps de les réviser. Cette plainte nous montre sans doute l’importance qu’il attache à l’exactitude doctrinale de son enseignement, mais elle nous révèle aussi l’empressement avec lequel on s’est jeté dès les origines sur les textes venant de lui. Déjà s’annonce l’engouement provoqué par les Homélies, «l’un des livres les plus lus et les plus vénérés de tout le moyen âge» (J. de Ghellinck, Le mouvement théologique du XIIe siècle, 2e éd., Paris, 1948, p. 18). L’admiration des médiévaux pour saint Grégoire a été sans bornes. Après la Sainte Ecriture, ses ouvrages ont été les plus recopiés. On les retrouve dans toutes les bibliothèques monastiques. L’abbé Raymond Etaix signale qu’il en subsiste aujourd’hui plus de quatre cents manuscrits, sans compter les fragments, les Homélies transcrites isolément et surtout les homéliaires, qui, tous, reproduisent cette œuvre.
Pendant plus de cinq siècles, Grégoire a été considéré comme le premier des maîtres. «De génération en génération, il a des disciples qui disent de lui : Gregorius noster, comme les admirateurs de Virgile disaient : Virgilius noster. […] Sensible au mélange de simplicité familière et de grandeur qui se dégageait de l’œuvre grégorienne, le moyen âge a voué à son auteur un culte de tendresse. Ce Grégoire, si humain qu’il avait pleuré, disait-on, sur le sort de Trajan, lui est apparu, de tous les docteurs, le plus accessible et le plus aimable. Aussi, pendant des siècles, ne se lasse-t-on pas de le lire et de le relire.» (Henri de Lubac, Exégèse médiévale, Paris, Le Cerf, 1993, t. 2, ch. VIII, 5 : Le moyen âge grégorien, p. 537-548). Pierre le Vénérable (XIIe siècle) signale par exemple que «chaque jour et sans interruption, des frères innombrables, jusque parmi les plus simples et les moins instruits, récitent, entendent, lisent et comprennent la Vie de saint Grégoire, ses Homélies, ses Dialogues» (Patrologie Latine, t. 189, col. 839). Ce témoignage vaut pour bien des générations. Si on lit Grégoire avec passion, on ne se lasse pas davantage de le citer. On vit sur ses écrits comme sur un bien de famille. C’est à «son style d’or et de feu», déclaré immortel par Bernard de Cluny, que «notre moyen âge doit pour une très grande part cette belle prose chantante, rythmée, souple, assonancée, un peu monotone, avec ses balancements, ses ingénieuses antithèses, […] qu’on n’a pas depuis lors assez admirée.» (Lubac, op. cit., p. 545)
Après les siècles monastiques, il garde une grande influence : dans la Somme de saint Thomas, il est l’auteur le plus souvent cité après Aristote et saint Augustin. Et les rares fois où Grégoire se trouve en contradiction avec Augustin, c’est toujours au premier que le Docteur commun donne raison. Sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix, puis Bossuet et Fénelon se sont inspirés des œuvres du saint pape.
S’il fut par la suite longtemps et injustement oublié, il a été redécouvert au XXe siècle. Dom Jean Leclercq a pu constater, au cours d’une longue carrière d’enseignement sur la spiritualité médiévale, l’attrait exceptionnel que Grégoire exerçait sur les jeunes de toutes les parties du monde. Voici l’explication qu’il en donne : «[…] ces étudiantes et étudiants, qui ne sont pas des spécialistes et dont la plupart ne se préparent pas à le devenir, ont reçu de lui un message qui, dès maintenant, est valable pour eux, et capable d’orienter tout leur avenir. Ce qui assure l’unité de ces témoignages vient de ce que Grégoire apporte une réponse à deux appels majeurs de son temps et du nôtre : d’une part, le besoin d’intériorité, de méditation, de prière, de contemplation; d’autre part, celui d’un engagement actif au service de la société. Or il a su parler de l’un et de l’autre avec un accent de conviction qui venait de son expérience. En un temps de misère, d’invasion, d’inflation, il commentait […] les visions d’Ezéchiel et les Evangiles. Dire que les gens de Rome ont entendu cela!» (Grégoire le Grand, Paris, 1986, p. 683).
 

A Secundinus, notre très Révérend et très saint frère dans l’épiscopat, Grégoire, serviteur des serviteurs de Dieu
 

J’ai commenté, pendant la messe, quarante passages du Saint Evangile, choisis parmi ceux qu’on a coutume de lire à jour fixe dans l’Eglise de Rome. Certaines de ces explications ont été lues en présence des fidèles par un notaire à qui je les avais dictées, les autres prononcées par moi devant le peuple et prises en note telles que je les disais. Mais certains frères, brûlants d’ardeur pour la sainte Parole, ont commencé de répandre ce que j’avais dit avant que je n’aie pu le réviser en détail, comme je me l’étais proposé. Je serais en droit de comparer ces empressés à des faméliques qui veulent se jeter sur la nourriture avant qu’elle n’ait fini de cuire. Or, en expliquant le passage de l’Ecriture qui dit : «Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour y être tenté par le diable» (Mt 4, 1), j’ai commencé par laisser planer quelques hésitations, mais ce doute, je l’ai ensuite corrigé par une remarque pleine d’assurance1.
J’ai aussi veillé à disposer ces homélies en deux livres, dans l’ordre où elles ont été prononcées, de telle sorte que les vingt premières, qui ont été dictées, et les vingt suivantes, qui ont été dites en public, soient dans des volumes différents. Que ta fraternité ne s’étonne pas si tu constates que certains passages, qu’on lit après dans l’Evangile, ont été placés avant, ou bien si tu trouves placés après des passages que l’évangéliste situe avant, car les secrétaires ont regroupé ces homélies dans chaque volume en suivant l’ordre des jours où je les avais prononcées.
Par conséquent, si ta fraternité vient, en sa continuelle assiduité aux saintes lectures, à trouver une explication du passage de l’Evangile cité ci-dessus qui laisserait planer un doute, ou bien si tu découvres un exemplaire de ces homélies où elles ne seraient pas rangées dans l’ordre que je viens de t’indiquer, tu saurais alors que celles-ci n’ont pas été revues, et il te faudrait les corriger grâce à l’exemplaire que j’ai pris soin de te faire parvenir par le porteur de la présente. Ne laisse surtout pas les exemplaires non révisés demeurer sans correction. La version authentique est conservée dans les archives de notre Eglise, en sorte que les personnes qui seraient éloignées de ta fraternité puissent trouver ici un texte corrigé qui leur donne toute sécurité.
 

_______________________________

1 Cf. Homélie 16, 1.
 
 
 

LIVRE I
 
 

Homélie 1

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre

12 novembre 590 (un dimanche de l’Avent)
 

L’avènement du fils de l’homme

Cette première Homélie s’inscrit dans le contexte dramatique de l’année 590 (cf. introduction à la Harangue au peuple à propos de l’épidémie). C’est le 3 septembre que Grégoire s’est résolu à prendre en main le gouvernail au milieu du déchaînement des flots : «En pleurant, je me rappelle le tranquille rivage de mon repos, que j’ai perdu», écrit-il alors à saint Léandre. Il ne se contente pas de pleurer sa vie contemplative perdue; mais, comme il a déjà commencé de le faire depuis la mort de son prédécesseur Pélage, il s’occupe du pain quotidien de la population, se dépense sans compter pour les pauvres et organise les secours aux pestiférés. Il puise largement dans les revenus de l’Eglise et dans ses richesses familiales. Ces circonstances nous montrent, certes, son exceptionnelle compétence d’administrateur, mais surtout la largeur de sa charité pastorale.
Ce contexte nous permet de comprendre que les appels du prédicateur à mettre toute son espérance dans le Ciel ne signifient en rien chez lui fuite des responsabilités et oubli de la misère de ses frères. Nous saisissons aussi que ce n’est pas par hyperbole qu’il lance à ses ouailles des exclamations telles que celle-ci : «Voyez combien vous restez du peuple innombrable que vous étiez.» Le pape n’a pas besoin de conditionner son auditoire. Pour ses fidèles aux abois, il est alors évident qu’il n’y a plus d’avenir terrestre. Et c’est sur une telle conviction que saint Grégoire greffe sa prédication, si riche d’espérance chrétienne. Les choses vont au plus mal : soit! Mais les catastrophes qui nous frappent ne nous ont-elles pas été annoncées comme devant précéder la fin du monde et le retour du Seigneur? Or la fin du monde, et notre mort aussi, d’ailleurs, sont le commencement des joies de la patrie céleste. Et le plus court chemin pour y parvenir, si dur puisse-t-il paraître, n’est-il pas le meilleur? La vie présente n’est qu’un chemin; il faut donc mépriser le monde. Un seul souci mérite de nous préoccuper : que le Seigneur, à son retour, nous juge dignes de connaître les joies sans fin que nous espérons. D’où la nécessité de rectifier notre vie, de résister victorieusement au mal et d’expier nos fautes passées.
 

Lc 21, 25-33

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : «Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, et sur la terre, les nations seront angoissées au bruit de la mer et des flots bouleversés; les hommes se dessécheront de frayeur dans l’attente de ce qui doit arriver à la terre entière, car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées avec une grande puissance et une grande majesté. Quand cela commencera d’arriver, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche.» Et il leur dit une parabole : «Voyez le figuier et tous les arbres : lorsqu’ils font paraître leurs fruits, vous savez que l’été est proche. Ainsi pour vous : quand vous verrez arriver cela, sachez que le Royaume de Dieu est proche. En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas.»
Notre Seigneur et Rédempteur, frères très chers, désire nous trouver prêts. Aussi nous annonce-t-il les malheurs qui doivent accompagner la vieillesse du monde, pour nous éloigner de l’amour de ce monde. Il nous fait connaître quelles grandes calamités vont en précéder immédiatement la fin, pour que, si nous ne voulons pas craindre Dieu quand nous sommes tranquilles, nous redoutions du moins, sous les coups répétés de ces calamités, l’approche de son jugement. Car un peu avant le passage du Saint Evangile que votre fraternité vient d’entendre, le Seigneur disait en manière de prémisses : «Les nations se dresseront contre les nations, et les royaumes contre les royaumes; il y aura de grands tremblements de terre, des pestes et des famines en divers lieux.» (Lc 21, 10-11). Et quelques phrases après, il ajoute ce que vous venez d’entendre : «Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, et sur la terre, les nations seront angoissées au bruit de la mer et des flots bouleversés.»
De toutes ces prédictions, nous voyons les unes déjà réalisées; quant aux autres, nous redoutons de les voir bientôt s’accomplir. Que les nations se dressent contre les nations, qu’elles soient oppressées d’angoisse sur la terre, nous le constatons davantage en notre temps que nous ne le lisons dans les livres. Qu’un tremblement de terre ait ruiné des villes innombrables, vous savez avec quelle fréquence nous l’avons entendu rapporter depuis d’autres parties du monde. Des épidémies, nous en subissons sans cesse. Quant aux signes dans le soleil, la lune et les étoiles, il est vrai que nous n’en avons pas encore aperçu, mais les troubles dans l’atmosphère nous permettent déjà de supposer que ces signes ne sont pas loin. D’ailleurs, avant que l’Italie ne soit livrée aux coups des glaives barbares, nous avons vu dans le ciel des armées tout en feu et, en un flamboiement, le sang du genre humain qui fut répandu par la suite. Un bouleversement inouï de la mer et des flots ne s’est pas encore produit. Mais puisque beaucoup de prédictions se sont déjà réalisées, il n’y a pas de doute que suivra encore le petit nombre de celles qui restent, car les faits passés garantissent l’accomplissement de ceux à venir.
2. Si nous vous disons cela, frères très chers, c’est pour tenir vos esprits dans une prudence et une vigilance assidues, de peur que la sécurité ne les engourdisse, et que l’ignorance ne les entretienne dans la langueur; c’est aussi pour que la crainte stimule sans cesse vos esprits, et qu’un tel stimulant les affermisse dans les bonnes œuvres, à la pensée de ces paroles ajoutées par la voix de notre Rédempteur : «Les hommes se dessécheront de frayeur dans l’attente de ce qui doit arriver à la terre entière, car les puissances des cieux seront ébranlées.» Qui le Seigneur appelle-t-il puissances des cieux, sinon les Anges, les Archanges, les Trônes, les Dominations, les Principautés et les Puissances? Ils apparaîtront visiblement à nos yeux lors de la venue du Juge rigoureux, pour nous faire alors payer avec sévérité ce que notre invisible Créateur supporte maintenant de nous sans s’impatienter. Il est ici ajouté : «Alors on verra le Fils de l’homme venir sur les nuées avec une grande puissance et une grande majesté.» C’est comme si l’on disait clairement : «Ils verront dans la puissance et la majesté celui qu’ils n’ont pas voulu écouter lorsqu’il se présentait avec humilité, de sorte qu’ils ressentiront alors d’autant plus la rigueur de sa puissance qu’ils ne fléchissent pas maintenant la nuque de leur cœur devant sa patience.»
3. Mais ces paroles ayant été dites à l’intention des réprouvés, celles qui suivent sont adressées aux élus pour les consoler : «Quand cela commencera d’arriver, redressez-vous et relevez la tête, car votre rédemption approche.» C’est comme si la Vérité avertissait clairement ses élus en disant : «Au moment où les malheurs du monde se multiplient et où l’ébranlement des puissances célestes annonce la terreur du jugement, relevez la tête, c’est-à-dire réjouissez-vous en vos cœurs; en effet, tandis que finit le monde, dont vous n’êtes pas les amis, la rédemption que vous avez désirée approche.» Dans l’Ecriture Sainte, le mot «tête» est souvent mis à la place du mot «esprit», car de même que les membres sont commandés par la tête, les pensées sont gouvernées par l’esprit. Lever la tête, c’est donc élever son esprit vers les joies de la patrie céleste. Ainsi, ceux qui aiment Dieu sont invités à se réjouir d’une grande joie à cause de la fin du monde, parce qu’ils vont rencontrer bientôt celui qu’ils aiment, tandis que passe ce qu’ils n’ont pas aimé. Que le fidèle qui désire voir Dieu se garde bien de pleurer sur les malheurs qui frappent le monde, puisqu’il sait que ces malheurs mêmes amènent sa fin. Il est écrit en effet : «Celui qui veut être l’ami de ce siècle se fait l’ennemi de Dieu.» (Jc 4, 4). Celui qui ne se réjouit pas à l’approche de la fin du monde s’affirme donc comme l’ami du monde, et il est par là même convaincu d’être l’ennemi de Dieu. Qu’il n’en soit pas ainsi des cœurs des fidèles. Qu’il n’en soit pas ainsi de ceux qui croient par la foi à l’existence d’une autre vie, et qui montrent par leur manière d’agir qu’ils aiment cette autre vie. Car pleurer sur la destruction du monde convient à ceux qui ont planté les racines de leur cœur dans l’amour du monde, qui ne recherchent pas la vie future, et ne soupçonnent même pas son existence. Mais nous, qui connaissons les joies éternelles de la patrie céleste, nous devons nous empresser vers elles en toute hâte. Il nous faut souhaiter d’y aller au plus vite et d’y atteindre par le plus court chemin.
De quels maux, en effet, le monde n’est-il pas oppressé? De quelles tristesses et de quelles adversités ne sommes-nous pas angoissés? Et qu’est-ce que la vie mortelle, sinon un voyage? Or quelle folie, songez-y bien, mes frères, que de s’épuiser dans les fatigues du voyage sans vouloir pourtant qu’un tel voyage finisse! Pour nous montrer que le monde doit être foulé aux pieds et méprisé, notre Rédempteur ajoute aussitôt une ingénieuse comparaison : «Voyez le figuier et tous les arbres : lorsqu’ils font paraître leurs fruits, vous savez que l’été est proche. Ainsi pour vous : quand vous verrez arriver cela, sachez que le Royaume de Dieu est proche.» C’est comme s’il disait clairement : «Si l’on connaît la proximité de l’été par les fruits des arbres, on peut de même reconnaître par la ruine du monde que le Royaume de Dieu est proche.» Ces paroles nous montrent bien que le fruit du monde, c’est sa ruine : il ne grandit que pour tomber; il ne bourgeonne que pour faire périr par des calamités tout ce qui aura bourgeonné en lui. C’est avec raison que le Royaume de Dieu est comparé à l’été, car alors les nuages de notre tristesse passeront, et les jours de la vie brilleront de la clarté du Soleil éternel.
4. Toutes ces vérités nous sont confirmées avec une grande autorité par les phrases qui suivent : «En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas.» Rien, dans la nature des choses matérielles, n’est plus durable que le ciel et la terre, et rien, dans la réalité, ne passe plus vite qu’un mot. En effet, les paroles, tant qu’elles restent inachevées, ne sont pas des paroles, et dès qu’elles sont achevées, elles ne sont déjà plus, puisqu’elles ne peuvent s’achever qu’en passant. Le Seigneur déclare donc : «Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas.» C’est comme s’il disait clairement : «Tout ce qui autour de vous est durable, n’est pas durable sans changement devant l’éternité; et tout ce qui chez moi semble passer, est en fait fixe et ne passe pas, car ma parole qui passe exprime des idées qui demeurent sans pouvoir changer.»
5. Remarquez-le, mes frères, nous voyons désormais s’accomplir ce que nous venons d’entendre. Chaque jour, des maux nouveaux et croissants accablent le monde. Voyez combien vous restez du peuple innombrable que vous étiez; et cependant, des fléaux ne cessent de fondre sur nous quotidiennement, des malheurs soudains nous frappent, des calamités nouvelles et imprévues nous affligent.
De même qu’au temps de la jeunesse, le corps est vigoureux, la poitrine robuste et saine, la nuque nerveuse et les bronches développées, mais que dans les années de la vieillesse, la taille se courbe, la nuque se dessèche et s’abaisse, la poitrine est accablée de fréquents essoufflements, la force vient à manquer, la respiration difficile interrompt la parole — car même en l’absence de maladie, la santé elle-même n’est souvent pour les vieillards qu’un malaise continuel — de même aussi le monde, dans ses premières années, connut l’équivalent d’une jeunesse vigoureuse; il fut alors robuste pour multiplier la race humaine, plein de verdeur par la santé des corps, comblé de richesses; maintenant, au contraire, le monde s’affaisse sous le poids de sa propre vieillesse, et comme si sa mort approchait, il est accablé d’épreuves sans cesse croissantes. Ainsi, mes frères, n’aimez pas ce monde, qui ne pourra, comme vous le voyez, subsister longtemps. Fixez-vous dans l’esprit ce commandement que l’apôtre [Jean] nous donne pour nous mettre en garde : «N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde; car si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui.» (1 Jn 2, 15)
Avant-hier, mes frères, on vous a appris qu’une tempête subite avait déraciné des arbres centenaires, abattu des maisons et renversé des églises jusqu’aux fondations. Combien d’hommes, qui étaient en parfaite santé à la fin du jour, s’imaginaient qu’ils feraient telle ou telle chose le lendemain, et sont cependant morts cette nuit-là de façon soudaine, emportés par le coup de filet de ce cataclysme!
6. Considérons pourtant, mes très chers, que pour réaliser cela, le Juge invisible n’a agité que le souffle d’un vent très léger : il lui a suffi de provoquer la bourrasque d’un seul ouragan pour faire trembler la terre et ébranler les fondements de tant d’édifices au point de les renverser. Que fera donc ce Juge lorsqu’il viendra lui-même et que sa colère s’enflammera pour punir les pécheurs, s’il ne peut être supporté alors qu’il nous frappe au moyen d’un tout petit ouragan? En face de sa colère, quelle chair subsistera, si en agitant le vent, il a fait trembler la terre, et si en remuant violemment les airs, il a renversé tant d’édifices? C’est en considérant cette sévérité du Juge qui doit venir que Paul s’est écrié : «Il est terrible de tomber aux mains du Dieu vivant.» (He 10, 31). Et le psalmiste exprime une telle sévérité en ces termes : «Dieu viendra ouvertement, notre Dieu, et il ne gardera pas le silence. Un feu brûlera en sa présence, et il y aura autour de lui une violente tempête.» (Ps 50, 3). A une telle sévérité dans la justice, la tempête et le feu font cortège, car la tempête éprouve ceux que le feu doit consumer.
Remettez-vous donc le jour du jugement devant les yeux, frères très chers, et en comparaison, tout ce qui semble pénible actuellement vous deviendra léger. C’est au sujet de ce jour que le prophète affirme : «Il est proche, le grand jour du Seigneur, proche et venant en toute hâte. Le cri du jour du Seigneur est amer, l’homme vaillant y sera éprouvé. Jour de colère que ce jour-là, jour de tribulation et d’angoisse, jour de calamité et de malheur, jour de ténèbres et d’obscurité, jour de brume et de tornade, jour de sonneries de trompe et de trompette.» (So 1, 14-16). De ce jour-là, le Seigneur dit encore par la voix du prophète : «Encore une fois, et j’ébranlerai non seulement la terre, mais aussi le ciel.» (Ag 2, 6)
Voyez, nous venons de le dire : il a ébranlé l’air, et la terre n’a pas résisté; qui donc pourra tenir quand il ébranlera le ciel? Et que dire des événements terrifiants dont nous sommes les spectateurs, sinon qu’ils sont les annonciateurs de la colère à venir? Il nous faut donc considérer qu’il y a autant de différence entre les tribulations actuelles et celles du dernier jour, qu’entre la personne d’un annonciateur et celle d’un juge plein de puissance. Ainsi, frères très chers, appliquez toute votre attention à la pensée de ce jour; rectifiez votre vie, changez de mœurs, surmontez les mauvaises tentations en leur résistant, et celles auxquelles vous avez succombé, expiez-les par vos larmes. Vous verrez un jour l’avènement du Juge éternel avec d’autant plus d’assurance que la crainte de sa rigueur vous en aura dès maintenant fait prendre les devants.
 
 

Homélie 2

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre

19 novembre 590 (un dimanche de l’Avent)
 

L’Aveugle de Jéricho

Cette Homélie nous fournit un magnifique exemple d’«exégèse intériorisante». L’homme déchu en Adam a abandonné les réalités invisibles à cause des réalités visibles; il convient donc que ce soient ces dernières qui le ramènent à Dieu. Par quel intermédiaire, sinon par l’Ecriture Sainte, prolongement de l’Incarnation? Aussi saint Grégoire va-t-il s’intéresser à la lettre de l’Ecriture, examiner avec une scrupuleuse attention les mots mêmes de la version latine, s’attacher au texte et à ses plus menues particularités. Chaque mot, chaque petite difficulté est pour lui l’occasion de faire des rapprochements, de citer d’autres textes, d’éclairer l’Ecriture par l’Ecriture, et d’élever ainsi l’âme vers Dieu, au moyen de l’allégorie. Tissée de mots humains et d’images empruntées à la réalité sensible, l’allégorie est au fondement même de la pédagogie divine. Elle frappe la sensibilité et l’imagination de l’homme pour arracher son âme à l’engourdissement. Comme le note Grégoire, «à partir des réalités qu’elle connaît, le discours divin lui met secrètement au cœur un amour qu’elle ne connaît pas» (Commentaire sur le Cantique des Cantiques).
Ainsi l’orateur compare-t-il l’aveugle guéri par le Christ au genre humain. Chassé des joies du paradis par le péché du premier homme et tombé dans les ténèbres, il mendie de Jésus la lumière pour marcher dans le chemin de la vie par ses bonnes œuvres.
La finale de cette Homélie pourra paraître un peu sombre. N’oublions pas cependant l’époque si éprouvée en laquelle le saint pape prêchait. Quand la mort frappe sans relâche, les survivants ont d’ordinaire tendance à vouloir exorciser sa présence par une joie grossière, assortie de plaisirs immédiats : «Mangeons et buvons, car demain nous mourrons!» D’où le devoir du pasteur de protester. Qu’on se rassure pourtant, la joie fleurit dans la suite de ces Homélies, toujours associée aux biens spirituels : l’amour de Dieu qui nous comble, ou la pensée du bonheur infini que Dieu nous prépare dans le Ciel. Grégoire n’invite donc pas au dolorisme, mais à la vraie joie, fruit de l’amour des choses d’en haut.
 

Lc 18, 31-43

En ce temps-là, Jésus prit à part ses douze apôtres, et il leur dit : «Voici que nous montons à Jérusalem, et que va s’accomplir tout ce que les prophètes ont écrit au sujet du Fils de l’homme. Car il sera livré aux païens, bafoué, flagellé et couvert de crachats. Et après l’avoir flagellé, ils le tueront; et le troisième jour il ressuscitera.» Mais eux ne comprirent rien à cela; c’était pour eux une parole cachée, et ils ne comprenaient pas ce qui leur était dit.
Or il se trouva, comme Jésus approchait de Jéricho, qu’un aveugle était assis au bord du chemin et mendiait. Entendant passer la foule, il demanda ce que c’était. On lui dit que c’était Jésus de Nazareth qui passait. Alors il s’écria : «Jésus, fils de David, aie pitié de moi!» Ceux qui marchaient devant le réprimandaient pour le faire taire. Mais lui criait de plus belle : «Fils de David, aie pitié de moi!» Jésus, s’arrêtant, demanda qu’on le lui amène. Quand il se fut approché, il l’interrogea : «Que veux-tu que je fasse pour toi?» Il répondit : «Seigneur, que je voie!» Jésus lui dit : «Vois! Ta foi t’a sauvé.» A l’instant il vit, et il le suivait en glorifiant Dieu. Et tout le peuple, voyant cela, célébra les louanges de Dieu.
Notre Rédempteur, prévoyant que sa Passion jetterait le trouble dans l’âme de ses apôtres, leur prédit bien à l’avance, et les souffrances de cette Passion, et la gloire de sa Résurrection. Ainsi, en le voyant mourir comme il le leur avait annoncé, ils ne douteraient pas qu’il dût également ressusciter. Mais parce que ses disciples encore charnels1 ne pouvaient rien comprendre au mystère dont il leur parlait, il eut recours à un miracle. Sous leurs yeux, un aveugle s’ouvre à la lumière, en sorte qu’une action céleste affermisse dans la foi ceux qui ne comprenaient pas les paroles du mystère céleste.
Or il faut, frères très chers, reconnaître dans les miracles du Seigneur, notre Sauveur, des faits dont on doit croire qu’ils se sont véritablement accomplis, mais qui cependant, en tant que signes, nous instruisent de quelque chose. Car tout en témoignant par leur puissance de certaines vérités, les œuvres du Seigneur nous en affirment d’autres par leur mystère. Remarquez-le en effet, à nous en tenir au sens littéral, nous ignorons qui fut l’aveugle dont parle notre évangile, mais nous savons pourtant qui il symbolise dans l’ordre du mystère. L’aveugle, c’est le genre humain : exclu des joies du paradis en la personne de son premier père, privé des clartés de la lumière d’en haut, il subit les ténèbres de sa condamnation; mais retrouvant la lumière grâce à la présence de son Rédempteur, il en vient à apercevoir, en les désirant, les joies de la lumière intérieure, et il pose le pas de ses bonnes œuvres sur le chemin de la vie.
2. Il faut remarquer que c’est au moment où, selon le récit, Jésus approche de Jéricho que l’aveugle retrouve la lumière. Jéricho signifie «lune», et la lune, dans l’Ecriture Sainte, marque la faiblesse de la chair, car elle connaît en chacun de ses cycles mensuels un déclin, qui symbolise notre faiblesse de mortels. Ainsi, c’est lorsque notre Créateur approche de Jéricho que l’aveugle revient à la lumière, puisque c’est quand Dieu a assumé la faiblesse de notre chair que le genre humain a recouvré la lumière qu’il avait perdue. C’est parce que Dieu subit la condition humaine que l’homme est élevé à la condition divine.
C’est avec raison que cet aveugle nous est représenté à la fois assis au bord du chemin et en train de mendier, car la Vérité en personne a dit : «Je suis le Chemin.» (Jn 14, 6). Celui qui ne connaît pas la clarté de la lumière éternelle est donc un aveugle. Si toutefois il a commencé à croire au Rédempteur, il est assis au bord du chemin. Cependant, s’il néglige de prier et s’abstient de supplier Dieu pour recouvrer la lumière éternelle, l’aveugle est bien assis au bord du chemin, mais il ne mendie pas. En revanche, si en même temps qu’il croit, il reconnaît que son cœur est aveugle et demande à recouvrer la lumière de vérité, alors l’aveugle est assis au bord du chemin et il mendie. Celui donc qui reconnaît les ténèbres de son aveuglement et qui comprend que lui manque la lumière de l’éternité, qu’il crie du fond du cœur, qu’il crie de toute son âme et dise : «Jésus, fils de David, aie pitié de moi!»
Mais écoutons ce qui advint tandis que l’aveugle criait : «Ceux qui marchaient devant le réprimandaient pour le faire taire.»
3. Que représentent ceux qui précèdent l’arrivée de Jésus, sinon la foule des désirs charnels2 et la tempête des vices, qui, avant la venue de Jésus en notre cœur, dissipent nos pensées par leurs assauts et gênent les appels de notre cœur dans la prière? Souvent, en effet, lorsque nous voulons revenir vers le Seigneur après avoir péché, et que nous nous efforçons de vaincre par la prière les vices dont nous avons été coupables, les images de nos fautes passées se pressent en notre cœur; elles émoussent la pointe de notre esprit, troublent notre âme et étouffent la voix de notre prière. Oui, «ceux qui marchaient devant le réprimandaient pour le faire taire», puisqu’avant la venue de Jésus en notre cœur, nos fautes passées, dont le souvenir vient heurter notre pensée, nous jettent dans le trouble au beau milieu de notre prière.
4. Ecoutons ce que fit alors cet aveugle, avant de retrouver la lumière. Le texte poursuit : «Mais lui criait de plus belle : ‹Fils de David, aie pitié de moi!›» Voyez : celui que la foule réprimande pour le faire taire crie de plus belle; c’est ainsi que plus l’orage des pensées charnelles3 nous tourmente, plus nous devons intensifier notre effort de prière. La foule veut nous empêcher de crier, puisque nous subissons souvent jusque dans la prière le harcèlement des images de nos péchés. Mais il faut que la voix de notre cœur persiste avec d’autant plus de force que la résistance qu’elle rencontre est plus dure, afin de maîtriser l’orage de nos pensées coupables, et de toucher, par l’excès même de son importunité, les oreilles miséricordieuses du Seigneur. Chacun, je le suppose, a expérimenté en lui-même ce que je vais vous dire : lorsque nous détournons notre esprit de ce monde pour le tourner vers Dieu, et que nous nous appliquons à la prière, voilà que nous devons supporter dans notre prière, comme une chose importune et pénible, cela même que nous avions accompli avec délice. C’est à peine si la main d’un saint désir peut en chasser le souvenir des yeux de notre cœur, à peine si les gémissements de la pénitence peuvent triompher des images qui en résultent.
5. Mais si nous persévérons avec insistance dans notre prière, nous arrêtons en notre âme Jésus qui passe. Aussi est-il ajouté : «Jésus, s’arrêtant, demanda qu’on le lui amène.» Voici qu’il s’arrête, lui qui passait : en effet, tant que les foules des images nous oppressent dans la prière, nous avons comme l’impression que Jésus passe; mais quand nous persévérons avec insistance dans notre prière, Jésus s’arrête pour nous rendre la lumière, puisque Dieu se fixe en notre cœur, et que la lumière perdue nous est rendue.
6. Cependant, le Seigneur veut encore nous faire comprendre par là quelque chose d’utile au sujet de son humanité et de sa divinité. C’est lorsqu’il passait que Jésus entendit l’aveugle qui criait, mais c’est une fois arrêté qu’il accomplit le miracle de lui rendre la lumière. Car passer est le fait de la nature humaine, et se tenir arrêté, celui de la nature divine. C’est par son humanité que Jésus est né et a grandi, qu’il est mort et ressuscité, qu’il est allé d’un lieu à un autre. En effet, si la nature divine n’admet aucun changement, et si le fait de changer équivaut à passer, il est évident que le passage du Seigneur ressortit à la chair, non à la divinité. En vertu de sa divinité, il demeure toujours comme arrêté, parce qu’étant partout présent, il n’a besoin ni de venir, ni de repartir par un déplacement. C’est donc bien en passant que le Seigneur entend l’aveugle qui crie, et une fois arrêté qu’il lui rend la lumière, puisque c’est en son humanité qu’il s’apitoie avec compassion sur nos cris d’aveugles, mais par la puissance de sa divinité qu’il nous remplit de la lumière de sa grâce.
7. Remarquons aussi ce qu’il dit à l’aveugle qui s’approche : «Que veux-tu que je fasse pour toi?» Celui qui avait le pouvoir de rendre la vue ignorait-il donc ce que voulait l’aveugle? Non, bien sûr! Mais il veut que nous demandions les choses, bien que d’avance il sache que nous les demanderons et qu’il nous les accordera. Il nous exhorte à prier jusqu’à être importuns, lui qui affirme cependant : «Votre Père céleste sait de quoi vous avez besoin avant que vous ne le lui demandiez.» (Mt 6, 8). S’il interroge, c’est pour qu’on lui demande; s’il interroge, c’est pour exciter notre cœur à la prière. Aussi l’aveugle ajoute-t-il aussitôt : «Seigneur, que je voie!» Ce que demande l’aveugle au Seigneur, ce n’est pas l’or, mais la lumière. Il ne se soucie pas de demander autre chose que la lumière, car même s’il est possible à un aveugle de posséder quelque chose, il ne peut, sans lumière, voir ce qu’il possède. Imitons donc, frères très chers, cet homme dont nous venons d’entendre la guérison du corps et de l’âme. Ne demandons au Seigneur ni des richesses trompeuses, ni des présents terrestres, ni des honneurs passagers, mais la lumière; non la lumière circonscrite par l’espace, limitée par le temps, interrompue par la nuit, et dont nous partageons la vue avec les animaux; mais demandons cette lumière que seuls les anges voient avec nous, qui ne débute par aucun commencement et n’est bornée par aucune fin. Or le chemin pour arriver à cette lumière, c’est la foi. C’est donc avec raison que le Seigneur répond aussitôt à l’aveugle à qui il va rendre la lumière : «Vois! Ta foi t’a sauvé.»
Mais à cela la pensée charnelle4 objecte : «Comment puis-je chercher la lumière spirituelle, puisque je ne peux la voir? Comment vais-je être certain qu’elle existe, alors qu’elle n’éclaire pas les yeux de mon corps?» On peut répondre en quelques mots à cette difficulté : les objections mêmes qui nous viennent à l’esprit, nous ne les pensons pas avec notre corps, mais avec notre âme. Or nul ne voit son âme, et pourtant nul ne doute d’avoir une âme, alors qu’il ne la voit pas. C’est en effet cette âme invisible qui régit le corps visible. Retirez ce qui est invisible, et tout ce visible qui semblait se soutenir par lui-même s’écroule aussitôt. C’est donc par une réalité invisible que nous vivons de cette vie visible; et nous douterions qu’il y ait une vie invisible?
8. Ecoutons ce qui arriva à cet aveugle suppliant, et ce qu’il fit. Le texte poursuit : «A l’instant il vit, et il le suivait.» Voir et suivre, c’est faire ce qu’on a compris être bien. Voir, mais ne pas suivre, c’est comprendre ce qui est bien, mais négliger de le faire. Par conséquent, frères très chers, si nous reconnaissons que nous sommes des pèlerins aveugles, si par la foi au mystère de notre Rédempteur nous sommes assis au bord du chemin, si nous prions chaque jour notre Créateur pour en obtenir la lumière, si enfin la vue de cette lumière vient sortir notre intelligence de son aveuglement, alors, ce Jésus que nous voyons par l’esprit, suivons-le par nos œuvres. Regardons bien par où il passe, et mettons nos pas dans les siens en l’imitant. Car suivre Jésus, c’est l’imiter. C’est pourquoi il dit : «Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts.» (Mt 8, 22). Suivre, en effet, veut dire imiter. Aussi le Seigneur recommande-t-il ailleurs : «Si quelqu’un veut être mon serviteur, qu’il me suive.»

______________________________________

1 «Charnel» désigne pour saint Grégoire tout ce qui appartient à la nature blessée de l’homme, tant que la grâce n’est pas venue la guérir et la surélever. Il s’oppose à «spirituel», qui s’applique à la nature réformée et surélevée par la grâce. Il ne faut surtout pas comprendre «charnel» au sens de «corporel». Le corps n’est pas en lui-même plus mauvais que l’âme. Comme le dit saint Augustin, «ce n’est pas la chair corruptible qui rend l’âme pécheresse, mais au contraire l’âme pécheresse qui a rendu la chair corruptible» (De civitate Dei XIV, 3).
2 Les désirs charnels, c’est la concupiscence déréglée par le péché originel, c’est-à-dire ce fond vicié de notre nature qui nous porte au mal par un appétit désordonné des plaisirs. «L’homme, s’il avait voulu observer le précepte divin, serait devenu spirituel même dans sa chair. Mais par le péché, il est devenu charnel même dans son esprit.» (Morales V, 34, 61)
3 Les pensées charnelles sont ici les pensées asservies au péché, et qui y portent de toutes leurs forces. Seule la grâce de Dieu permet d’y résister (cf. Rm 7).
4  Il ne s’agit pas ici, comme au paragraphe 4, de la pensée qui porte au péché, mais de la pensée incapable de s’élever à ce qui dépasse l’ordre sensible et corporel.
 
 

(Jn 12, 26)

Observons donc par où il passe, pour pouvoir le suivre. Voyez : alors qu’il est le Seigneur et le Créateur des anges, il est venu dans le sein d’une Vierge pour assumer notre nature, qu’il a lui-même créée. Il n’a pas voulu naître en ce monde de parents riches, mais en a choisi de pauvres. C’est pourquoi, faute d’agneau à offrir pour lui, sa mère acquit de jeunes colombes et un couple de tourterelles pour le sacrifice (cf. Lc 2, 24). Il n’a pas cherché le succès en ce monde; il a supporté les opprobres et les dérisions, il a enduré les crachats, le fouet, les soufflets, la couronne d’épines et la croix. Et puisque c’est l’attirance des biens matériels qui nous a fait perdre la joie intérieure, il nous a montré par quelles amertumes il faut y revenir. Quelles souffrances l’homme ne doit-il donc pas accepter de subir pour lui-même, si Dieu en a tant enduré pour les hommes!
Ainsi, celui qui, tout en croyant au Christ, continue à rechercher les profits de l’avarice, s’exalte dans l’orgueil des honneurs, brûle du feu de l’envie, se souille en des passions impures et recherche avec avidité les faveurs du monde, celui-là néglige de suivre Jésus, même s’il croit en lui. S’il recherche les joies et les plaisirs, il marche dans un chemin opposé à celui de son Maître, puisque celui-ci lui en a montré un qui est plein d’amertume.
Remettons-nous donc nos fautes passées devant les yeux; considérons comme il est redoutable, le Juge qui va venir pour les punir; accoutumons notre esprit à pleurer. Le temps de cette vie, rendons-le-nous amer par la pénitence, pour éviter la punition d’une amertume éternelle. C’est par les pleurs, en effet, que nous sommes conduits aux joies éternelles, comme nous le promet la Vérité : «Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.» (Mt 5, 5). Par les joies [de ce monde], au contraire, c’est aux pleurs qu’on parvient, comme l’atteste cette même Vérité : «Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous vous affligerez et vous pleurerez.» (Lc 6, 25). Si donc nous désirons la joie de la récompense à l’arrivée, astreignons-nous à une amère pénitence sur le chemin. Ainsi, non seulement nous croîtrons en Dieu pendant notre vie, mais notre conduite enflammera les autres à chanter les louanges de Dieu. D’où la suite du texte : «Et tout le peuple, voyant cela, célébra les louanges de Dieu.»
 
 

Homélie 3

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de sainte Félicité, martyre,
le jour de sa fête

23 novembre 590
 

La Mère et les frères de Jésus

L’ancienne Passion de sainte Félicité et de ses sept fils martyrs (†162?) — celle que le peuple de Rome lisait en 590 — peut être ainsi résumée : Félicité était une veuve très pieuse, que sa situation sociale mettait fort en vue dans Rome. Les pontifes païens déclarèrent à l’empereur Marc Aurèle que son exemple était des plus dangereux, et que si on ne l’amenait pas à vénérer les dieux, ceux-ci en seraient tellement irrités qu’on ne pourrait plus les apaiser. L’empereur chargea le préfet Publius de la contraindre à sacrifier. Publius la convoqua, et dans une conversation particulière, il tenta d’obtenir son abjuration. N’y parvenant pas, il la cita à comparaître au forum de Mars, avec ses fils, pour un jugement régulier. Les sept fils de Félicité (Janvier, Félix, Philippe, Sylvain, Alexandre, Vital et Martial) firent d’admirables réponses aux magistrats chargés de les séduire. Leur mère les animait de sa propre foi : «Levez les yeux au Ciel, regardez en haut, mes enfants; là, le Christ vous attend; combattez pour vos âmes; restez fermes dans son amour!» Aucun d’eux n’ayant faibli, l’empereur les condamna tous à mort. Janvier périt sous les coups d’un fouet garni de plomb; Félix et Philippe furent tués à coups de bâton; Sylvain fut précipité du haut d’un rocher; Alexandre, Vital et Martial eurent la tête tranchée, et il en fut de même de Félicité. Ce magnifique récit hagiographique rappelle irrésistiblement celui de la mort des sept frères Maccabées et de leur mère, que le roi Antiochus Epiphane voulut forcer à manger de la viande de porc, interdite par la Loi juive (2 M 7) : «La mère, admirable au-dessus de toute expression et digne d’une illustre mémoire, voyant mourir ses sept fils dans l’espace d’un seul jour, le supporta généreusement, soutenue par son espérance dans le Seigneur.» (v. 20)
La présente Homélie porte sur les paroles de Jésus en saint Matthieu : «Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère.» Grégoire explique, à propos de sainte Félicité, comment on peut devenir la mère du Christ. Puis il exploite toute la force de l’exemple de la sainte pour donner honte à ses auditeurs de leur lâcheté. N’arrive-t-il pas souvent que quelques moqueries suffisent à les paralyser dans le bien? Quatorze siècles plus tard, la parole vigoureuse du pape garde toute sa tonicité et son actualité : le respect humain et le péché d’omission demeurent en effet les deux principaux obstacles à la gloire de Dieu et au salut des âmes.
 

Mt 12, 46-50

En ce temps-là, comme Jésus parlait aux foules, voici que sa mère et ses frères étaient dehors, cherchant à lui parler. Quelqu’un lui dit : «Voici ta mère et tes frères qui sont là, dehors, et ils te cherchent.» Jésus répondit à celui qui lui parlait : «Qui est ma mère, et qui sont mes frères?» Et étendant la main vers ses disciples, il dit : «Voici ma mère et voici mes frères! Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère.»
Elle est courte, frères très chers, la leçon du Saint Evangile qui vient d’être lue, mais elle est surtout remplie de profonds mystères. En effet, Jésus, notre Créateur et notre Rédempteur, ayant feint de ne pas connaître sa mère, nous apprend qui est sa mère et qui sont ses proches, non par la parenté de la chair, mais par l’union de l’esprit : «Qui est ma mère, dit-il, et qui sont mes frères? Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère.» Que veut-il nous faire comprendre par ces paroles, sinon qu’il attire à lui bon nombre de païens dociles à ses commandements, et qu’il ignore le peuple juif, dont il est né selon la chair? Aussi nous dit-on que sa mère est dehors, comme s’il ne la connaissait pas : signe que la Synagogue n’est pas reconnue de son fondateur, parce que tout en maintenant l’observance de la Loi, elle en a perdu l’intelligence spirituelle, et s’est établie au-dehors pour en garder la lettre.
2. Que celui qui fait la volonté du Père soit nommé sœur ou frère du Seigneur n’a rien d’étonnant, puisque l’un et l’autre sexe sont appelés à la foi. Il est, au contraire, très surprenant qu’on le nomme aussi sa mère. Le Christ a daigné donner le nom de frères aux disciples qui croyaient en lui, quand il a dit : «Allez annoncer à mes frères.» (Mt 28, 10)1. Mais il nous faut chercher comment celui qui a pu devenir le frère du Seigneur en embrassant la foi, peut également être sa mère. Eh bien, sachons-le : celui qui est frère ou sœur du Christ par la foi, devient sa mère par la prédication. Car il fait pour ainsi dire naître le Seigneur lorsqu’il l’introduit dans le cœur de celui qui l’écoute; et il devient sa mère, si sa voix engendre l’amour du Seigneur dans le cœur du prochain.
3. La bienheureuse Félicité, dont nous célébrons la fête aujourd’hui, vient très à propos nous confirmer cette vérité. Sa foi l’a rendue servante du Christ, et ses exhortations en ont fait la mère du Christ. Comme on le lit dans sa légende la plus exacte, elle eut autant de crainte de laisser ses sept fils lui survivre dans la chair que les parents charnels en ont d’ordinaire de voir leurs enfants les précéder dans la mort. Quand l’épreuve de la persécution s’abattit sur elle, elle fortifia par ses exhortations le cœur de ses fils dans l’amour de la patrie céleste, et elle fit naître par l’esprit ceux qu’elle avait enfantés par la chair : par la parole, elle enfanta pour Dieu ceux que, par la chair, elle avait enfantés pour le monde. Considérez, frères très chers, ce cœur d’homme dans un corps de femme. Devant la mort, elle se tint debout sans effroi. Elle craignit de faire perdre la lumière de vérité à ses fils si elle les gardait vivants.
Appellerai-je donc cette femme une martyre? Mais elle est plus qu’une martyre. Le Seigneur a dit de même, en parlant de Jean : «Qu’êtes-vous allés voir dans le désert? Un prophète? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète.» (Mt 11, 9). Et Jean lui-même, ayant été interrogé, a répondu : «Je ne suis pas un prophète.» (Jn 1, 21). Se sachant plus qu’un prophète, il niait en être un. Si le Seigneur dit que Jean est plus qu’un prophète, c’est que le rôle d’un prophète est seulement d’annoncer l’avenir, non de le faire voir. Jean est ainsi plus qu’un prophète, parce qu’il montre du doigt celui qu’il a annoncé par sa parole. Quant à cette femme, je ne l’appellerai donc pas une martyre, mais plus qu’une martyre, puisque morte sept fois avant sa propre mort, par chacun des sept gages d’amour qu’elle envoya la précéder dans le Royaume, elle vint la première au supplice, mais n’y parvint que la huitième. La mère vit la mort de ses fils avec une grande souffrance, mais sans effroi; elle mêla la joie de l’espérance à la douleur de la nature. Elle craignit pour eux durant leur vie, elle se réjouit pour eux au moment de leur mort. Elle souhaita n’en laisser aucun après elle, de crainte qu’à se conserver l’un d’eux comme survivant, elle ne pût le conserver comme compagnon.
Que nul d’entre vous, frères très chers, n’aille se figurer qu’à la mort de ses fils, le cœur de cette mère n’ait pas vibré de tendresse naturelle. Ses fils, qu’elle savait être sa propre chair, elle ne pouvait sans douleur les voir mourir, mais elle avait au-dedans d’elle un amour assez fort pour surmonter la douleur de la chair. Dans le même sens, le Seigneur dit à Pierre, qui aurait un jour à souffrir : «Lorsque tu seras vieux, tu étendras les mains, et un autre te ceindra, et il te conduira où tu ne voudras pas.» (Jn 21, 18). Si Pierre s’était entièrement refusé à le vouloir, il n’aurait pas pu souffrir pour le Christ; mais le martyre, que par faiblesse de la chair il ne voulait pas, il l’aima par la force de l’esprit. Tout en éprouvant en sa chair une vive crainte de marcher au supplice, il exulta en son esprit d’avancer vers la gloire, et il arriva ainsi que le tourment du martyre, qu’il ne voulait pas, il le voulut quand même. Nous aussi, lorsque nous cherchons à retrouver la joie d’une bonne santé, nous prenons une potion médicinale très amère. Dans cette potion, l’amertume nous déplaît, bien sûr, mais la santé que nous rend cette amertume nous plaît. Félicité aima donc ses fils comme le veut la nature, mais pour l’amour de la patrie céleste, elle voulut que ceux qu’elle aimait mourussent, et même en sa présence. C’est elle qui ressentit leurs blessures, mais c’est elle aussi qui se grandit en la personne des fils qui la précédaient au Royaume. Oui, cette femme mérite que je dise qu’elle est plus qu’une martyre, car dans son ardeur, elle est morte en chacun de ses fils, et obtenant ainsi de multiplier son martyre, elle a emporté une palme qui dépasse celle des martyrs.
A ce qu’on raconte, il était d’usage chez les anciens que les consuls exercent la charge de leur fonction pendant un temps déterminé. Mais si l’un d’eux était reconduit à l’honneur du consulat, devenu consul, non plus pour la première fois, mais pour la deuxième ou même la troisième fois, il surpassait en louange et en dignité ceux qui ne l’avaient été qu’une fois. Ainsi, la bienheureuse Félicité a dépassé les martyrs, puisqu’elle a donné et redonné sa vie pour le Christ par tant de fils morts avant elle. Se contenter de mourir elle-même était loin de suffire à son amour.
4. Considérons cette femme, mes frères, et considérons ce que nous pèserons en face d’elle, nous qui sommes virils par le corps. Souvent, quand nous nous proposons de faire du bien, il suffit d’un mot, même insignifiant, jailli à notre encontre de la bouche d’un moqueur, pour que notre résolution d’agir fléchisse aussitôt, et que, démontés, nous reculions. Voici qu’en de nombreux cas, des paroles nous retiennent d’accomplir une bonne œuvre, alors que même les tortures n’ont pu fléchir Félicité dans ses saintes résolutions. Nous, nous sommes arrêtés par le souffle léger d’un mot méchant; elle, c’est par le glaive qu’elle s’est élancée vers le Royaume, négligeant comme néant ce qui s’opposait à sa résolution. Nous, nous ne voulons pas nous conformer aux commandements du Seigneur en faisant l’aumône de nos biens, même si nous en avons trop; elle, non seulement elle a apporté à Dieu sa fortune, mais elle a donné aussi pour lui sa propre chair. Nous, quand nous perdons nos enfants par la volonté divine, nous pleurons sans pouvoir être consolés; elle, elle les aurait pleurés comme morts si elle ne les avait pas offerts.
Lorsque viendra le Juge rigoureux pour le terrible examen, que pourrons-nous dire, nous les hommes, à la vue de la gloire de cette femme? En quoi la faiblesse de leur cœur excusera-t-elle les hommes, quand on leur montrera cette femme qui, outre le monde, a vaincu son sexe? Suivons donc, frères très chers, la voie austère et rude du Rédempteur : la pratique des vertus l’a si bien aplanie que des femmes prennent plaisir à l’emprunter. Méprisons tous les biens de la vie présente; ils sont sans valeur, puisqu’ils peuvent passer. Ayons honte d’aimer ce que nous sommes assurés de perdre très vite. Ne nous laissons pas dominer par l’amour des choses terrestres, ni enfler par l’orgueil, ni déchirer par la colère, ni souiller par la luxure, ni consumer par l’envie.
C’est pour l’amour de nous, frères très chers, que notre Rédempteur est mort; apprenons aussi à nous vaincre nous-mêmes pour l’amour de lui. Si nous savons le faire parfaitement, non seulement nous échapperons au châtiment qui nous menace, mais nous recevrons la récompense de la gloire avec les martyrs. Car bien que nous ne soyons pas persécutés, la paix connaît elle aussi son genre de martyre : même si nous n’offrons pas au fer notre tête en chair et en os, nous portons pourtant le glaive spirituel en notre âme pour y mettre à mort les désirs charnels. Que Dieu nous vienne en aide…

________________________________

1 Jésus donne aux saintes femmes la mission d’annoncer sa Résurrection.
 
 

Homélie 4

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Etienne, martyr,
au sujet des apôtres

26 novembre 590 (un dimanche de l’Avent)
 

L’Envoi des douze en mission

Jésus donne l’ordre à ses apôtres de prêcher l’Evangile, excepté chez les païens et dans les villes des Samaritains. Et il ajoute : «Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.» L’orateur prend occasion de cette sentence pour flétrir le vice de simonie.
Simon le Magicien est ce personnage mystérieux qui s’attira une verte réprimande de saint Pierre pour avoir voulu lui acheter le pouvoir d’imposer les mains : «Que ton argent périsse avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s’acquérait à prix d’argent.» (Ac 8, 20). Il a donné son nom à la simonie, qui désigne à l’origine la vente de l’ordination sacerdotale. Grégoire utilise toujours ce mot avec cette signification. Il constate par exemple dans une de ses lettres que personne, en Gaule ou en Germanie, «ne peut parvenir aux ordres sacrés sans faire de présents», et il condamne ce commerce honteux sous le nom d’«hérésie simoniaque» (Registrum 5, 62). Le texte de cette Homélie a été très utilisé au moyen âge contre la simonie, en particulier par les réformateurs grégoriens du XIe siècle (cf. A. Fliche, La Réforme grégorienne, Louvain, 1966, t. 1, p. 23-30). Le saint pape distingue ici les trois sortes de simonie en fonction des trois types de présents par lesquels on cherche à obtenir la charge ecclésiastique convoitée : la servilité, l’argent et la flatterie.
Abordons maintenant un tout autre ordre de réalités, celui de la question théologique très délicate de la prédestination. Lorsque saint Grégoire parle de ceux qui, par un secret jugement de Dieu, «ne méritaient pas d’être régénérés par la grâce», il enseigne en effet la prédestination absolument gratuite au salut. Ailleurs, il affirme non moins nettement l’autre aspect du mystère : la réelle possibilité de ce salut pour tous les adultes, au moins pour tous les baptisés. Il s’accorde d’ailleurs à dire avec saint Augustin que nul ne saurait voir ici-bas l’intime conciliation de ces deux vérités. L’équilibre se trouve dans l’affirmation de ces deux aspects extrêmes du mystère et dans la contemplation supérieure de l’infinie bonté de Dieu, qui est à la fois le principe de sa miséricorde et de sa justice. Ce n’est qu’en regardant les choses du côté de l’amour de Dieu qu’on aborde sans danger l’angoissante question de la prédestination (cf. Garrigou-Lagrange in D.T.C., art. Prédestination, t. 12, col. 2901).
 

Mt 10, 5-10
 
En ce temps-là, Jésus envoya ses douze apôtres après leur avoir donné ses instructions : «N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains; mais allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. Sur votre chemin, annoncez que le Royaume des cieux est proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. N’ayez sur vous ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni besace pour la route, ni deux tuniques, ni chaussures, ni bâton; car l’ouvrier mérite sa nourriture.»
N’est-il pas évident pour tous, frères très chers, que notre Rédempteur est venu en ce monde pour la rédemption des païens? Ne voyons-nous pas aussi chaque jour des Samaritains appelés à la foi? Alors, pourquoi le Seigneur dit-il aux apôtres qu’il envoie prêcher : «N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains; mais allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël.» C’est pour nous amener à en conclure, à partir de ce qui est arrivé, qu’il voulait qu’on prêchât d’abord à la Judée seule, et ensuite seulement à tous les peuples païens, afin que lorsque la Judée, ayant été appelée, aurait refusé de se convertir, les saints prédicateurs aillent appeler les païens à leur tour. De la sorte, après le rejet de la prédication de notre Rédempteur par les siens, celui-ci se chercherait des auditeurs pour ainsi dire étrangers parmi les peuples païens; et là où les Juifs allaient trouver une charge contre eux, les païens puiseraient un accroissement de grâce.
A ce moment-là, en effet, il en était, en Judée, qui devaient être appelés, et il en était, chez les païens, qui ne devaient pas être appelés. Dans les Actes des apôtres, nous lisons qu’à la prédication de Pierre, trois mille Juifs d’abord, puis cinq mille autres ont cru (cf. Ac 2, 41; 4, 4). Et quand les apôtres ont voulu prêcher aux païens en Asie, on rapporte que cela leur fut interdit par l’Esprit (cf. Ac 16, 6); et pourtant, ce même Esprit, qui interdit d’abord la prédication, la fit ensuite pénétrer dans le cœur des Asiates. N’y a-t-il pas déjà longtemps que toute l’Asie est gagnée à la foi?
Si l’Esprit-Saint a commencé par interdire ce qu’il a fait ensuite, c’est qu’il y avait alors en Asie des hommes qui ne devaient pas être sauvés. Il y avait alors dans cette région des hommes qui ne méritaient pas encore d’être ramenés à la vie, mais qui ne méritaient pas non plus d’être jugés plus sévèrement pour avoir méprisé la prédication. Ainsi, un jugement subtil et mystérieux a refusé la sainte prédication aux oreilles de ces hommes, parce qu’ils ne méritaient pas d’être régénérés par la grâce. Il nous est donc nécessaire, frères très chers, de craindre, dans tout ce que nous faisons, les desseins cachés que le Dieu tout-puissant nourrit à notre endroit, de peur que si nous laissons notre âme se répandre à l’extérieur, sans la ramener à elle-même en la détournant de la volupté, le Juge ne lui ménage, pour la corriger, de terribles épreuves à l’intérieur. C’est ce qu’observait bien le psalmiste quand il a dit : «Venez et voyez les œuvres du Seigneur. Que ses desseins sur les fils des hommes sont redoutables!» (Ps 66, 5). Il a vu en effet que l’un reçoit un appel dicté par la miséricorde, tandis qu’un autre est repoussé comme l’exige la justice. Et parce que le Seigneur se détermine tantôt à pardonner, tantôt à sévir avec colère, le psalmiste a redouté ce qu’il ne parvenait pas à comprendre. Ce Dieu qu’il découvrait non seulement insondable, mais aussi inflexible en certaines de ses décisions, il a proclamé qu’il était redoutable en ses desseins.
2. Ecoutons ce qui est prescrit aux prédicateurs envoyés en mission : «Sur votre chemin, annoncez que le Royaume des cieux est proche.» Cette proximité, frères très chers, même si l’Evangile la taisait, le monde la proclamerait. Car il nous parle par ses ruines : broyé par tant de coups et déchu de sa gloire, il nous montre, comme déjà tout proche, un autre Royaume, qui le suit. Il est devenu amer jusque pour ceux qui l’aiment. Il les exhorte par ses ruines elles-mêmes à ne pas l’aimer. En effet, si une maison endommagée menaçait ruine, celui qui l’habite prendrait la fuite; et celui qui l’avait aimée lorsqu’elle était debout s’en éloignerait au plus vite quand elle s’écroule. Entourer le monde de notre affection au moment où il s’effondre, ce n’est pas désirer être logés, mais plutôt vouloir être écrasés, parce que cet amour qui nous enchaîne aux malheurs subis par le monde rend inutile tout effort pour nous dégager de son écroulement. Il nous est donc facile aujourd’hui de déprendre notre âme de l’amour du monde, quand nous voyons toutes choses détruites autour de nous. Mais c’était très difficile au temps où les Douze étaient envoyés prêcher le Royaume invisible des cieux, car alors, aussi loin que portait la vue, tous les royaumes terrestres prospéraient.
3. Pour cette raison, des miracles sont venus à la rescousse des saints prédicateurs, afin que cette démonstration de puissance inspirât confiance en leurs paroles, et que ceux qui prêchaient de l’inédit en vinssent aussi à faire de l’inédit, comme l’ajoute notre texte : «Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons.»
Tant que le monde était florissant, que le genre humain s’accroissait, qu’on vivait longtemps et qu’on regorgeait de biens, à qui aurait-on pu faire croire par des paroles qu’il existait une autre vie? Qui aurait donné sa préférence aux choses invisibles sur les choses visibles? Mais lorsque des infirmes eurent été ramenés à la santé, des morts rappelés à la vie, quand des lépreux eurent retrouvé la netteté de leur chair, et que des possédés eurent été délivrés de la puissance des esprits immondes, lorsque tant de miracles visibles eurent été accomplis, qui aurait pu ne pas croire aux choses invisibles dont il entendait parler? Car les miracles visibles n’éclatent aux yeux de ceux qui les voient que pour les attirer vers la foi aux réalités invisibles, et leur faire sentir, à travers ce qui s’accomplit d’admirable au-dehors, que ce qui se trouve au-dedans l’est encore beaucoup plus.
Voilà pourquoi, aujourd’hui où le nombre des fidèles a augmenté, on trouve encore dans la sainte Eglise beaucoup de personnes qui mènent une vie riche en vertus, mais sans les prodiges liés à ces vertus; en effet, le miracle extérieur est inutile s’il n’y a rien à réaliser à l’intérieur. Comme le dit le Docteur des nations, «les langues sont un signe, non pour les croyants, mais pour les incroyants» (1 Co 14, 22). Aussi cet éminent prédicateur a-t-il ressuscité par la prière, devant tous les incroyants, le jeune Eutychus, qui, s’étant endormi pendant la prédication, était tombé par la fenêtre et se trouvait bel et bien mort (cf. Ac 20, 7-12). Venant à Malte et sachant l’île remplie d’incroyants, il guérit par la prière le père de Publius, qui était tourmenté par la dysenterie et les fièvres (cf. Ac 28, 7-10). Quant à Timothée, son compagnon de voyage et son aide pour la sainte prédication, qui souffrait de maux d’estomac, il ne le guérit pas d’une parole, mais il fait appel à l’art médical pour rétablir sa santé : «Prends, lui dit-il, un peu de vin, à cause de ton estomac et de tes fréquentes maladies.»
(1 Tm 5, 23). Lui qui, par une seule prière, a pu guérir un malade incroyant, pourquoi ne remet-il pas aussi sur pied par la prière son compagnon souffrant? C’est qu’il fallait guérir au-dehors par un miracle cet homme qui n’avait pas la vie au-dedans, pour que la manifestation de la puissance extérieure permît à une vertu intérieure de l’amener à la vie. Mais le compagnon malade de Paul, qui était croyant, n’avait pas besoin de voir des miracles au-dehors, puisqu’il était vivant et en pleine santé au-dedans.
4. Ecoutons maintenant ce que notre Rédempteur ajoute après avoir accordé le pouvoir de prêcher et la puissance de faire des miracles : «Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.» Il prévoyait que certains utiliseraient le don même de l’Esprit qu’ils avaient reçu comme monnaie d’échange, et qu’ils détourneraient les prodiges et les miracles en les faisant servir à leur cupidité. C’est ainsi que Simon le Magicien, qui voyait les miracles opérés par l’imposition des mains, voulut recevoir pour de l’argent ce don du Saint-Esprit, afin de vendre d’une manière plus honteuse encore ce qu’il aurait mal acquis (cf. Ac 8, 18-24). Voilà aussi pourquoi notre Rédempteur, s’étant fait un fouet avec des cordes, a chassé la foule du Temple et a renversé les sièges des marchands de colombes (cf. Jn 2, 14-16). Vendre des colombes, c’est imposer les mains, pour conférer l’Esprit-Saint, sans avoir égard au mérite de la vie [du candidat], mais en vue d’une récompense. Quelques-uns, cependant, sans toucher de l’argent en récompense pour l’ordination, accordent les ordres sacrés pour obtenir la faveur des hommes; ce faisant, ils ne recherchent pour toute rétribution que la louange. Ils n’accordent pas gratuitement ce qu’ils ont reçu gratuitement, puisqu’en s’acquittant de cette fonction sainte, ils escomptent qu’on leur rende de l’adulation en monnaie de leur pièce. C’est donc avec raison que le prophète décrit l’homme juste comme «celui qui éloigne sa main de tout présent» (Is 33, 15). Il ne dit pas : «celui qui éloigne sa main du présent», mais il précise bien : «de tout présent»; car on doit distinguer le présent de servilité, le présent de la main, et le présent de la langue. Le présent de servilité, c’est une sujétion dont on s’acquitte alors qu’on n’y était pas tenu; le présent de la main, c’est l’argent; le présent de la langue, c’est l’adulation. Celui qui confère les ordres sacrés éloigne donc sa main de tout présent lorsque dans les choses divines, non seulement il ne recherche aucunement l’argent, mais il n’ambitionne pas non plus la faveur des hommes.
5. Quant à vous, frères très chers, qui n’avez pas quitté l’habit séculier, puisque vous connaissez les devoirs qui nous reviennent, ramenez l’attention de votre âme sur les vôtres. Tous vos devoirs mutuels, accomplissez-les gratuitement. La récompense de vos œuvres, ne la recherchez pas en un monde qui, comme vous le voyez, a déjà décliné avec tant de rapidité. De même que vous désirez cacher vos mauvaises actions pour que les autres ne les voient pas, prenez garde de ne pas manifester vos bonnes actions dans le but d’en être loués par les hommes. Ne faites le mal d’aucune manière, et ne faites pas le bien en vue d’une récompense terrestre. Cherchez à avoir pour témoin de vos actions celui-là même que vous attendez comme juge. Donnez-lui de voir que vos bonnes actions sont maintenant secrètes, pour qu’à l’heure de la récompense, il les fasse connaître de tous.
De même que vous accordez tous les jours de la nourriture à votre corps, afin qu’il ne défaille pas, que les bonnes œuvres soient l’aliment quotidien de votre âme. C’est par la nourriture que le corps se refait, c’est par l’œuvre de charité que l’âme doit s’entretenir. Ce que vous accordez à votre corps voué à mourir, ne le refusez pas à votre âme destinée à vivre pour l’éternité. Supposons que le feu dévore soudain une maison : n’importe quel propriétaire saisit alors ce qu’il peut et s’enfuit; il regarde comme un gain d’avoir pu arracher quoi que ce soit aux flammes avec lui. Voici que le feu des tribulations anéantit le monde, et que sa fin toute proche brûle comme une flamme tout ce qui en faisait l’ornement. Estimez donc, frères très chers, que c’est un gain considérable que vous réalisez si vous en arrachez quelque chose avec vous, si vous en emportez quoi que ce soit dans votre fuite, si ce que vous pouviez perdre en le gardant pour vous, vous le conservez pour votre récompense éternelle en le donnant. Car nous perdons toutes les choses terrestres en les conservant, mais nous les conservons en les donnant généreusement.
Très vite, le temps s’enfuit. Par conséquent, puisqu’une insistance importune nous contraint à voir bientôt notre Juge, préparons-nous-y en toute hâte par de bonnes actions, avec l’aide de Notre-Seigneur…
 
 

Homélie 5

Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux André, apôtre,
le jour de sa fête

30 novembre 590
 

La vocation des apôtres

La vocation de Pierre et André constitue le sujet de cette Homélie. Ils abandonnent leurs filets pour suivre Jésus dès le premier mot, sans avoir vu aucun miracle, ni entendu aucune promesse de récompense.
Une telle promptitude pour répondre à l’appel de Dieu devrait nous donner honte de notre tiédeur, remarque le prédicateur. Sans doute ces pêcheurs ne possédaient-ils presque rien, et ils n’ont donc pas pu abandonner grand-chose, mais l’affection avec laquelle on donne à Dieu compte plus que la chose même qu’on lui donne. Celui-là quitte beaucoup qui ne se réserve rien. Or Pierre et André ont renoncé à tout, même au désir de posséder quelque chose.
L’aspect matériel de nos dons est très secondaire. Dieu n’a besoin que de notre bonne volonté, c’est-à-dire d’une générosité prête à se défaire de tout par amour pour lui. Une telle disposition est bien sûr incompatible avec toute pensée d’envie; elle exige donc de se détacher parfaitement de tous les biens terrestres. Avec un art consommé, le pape interprète en ce sens des images qu’il emprunte au prophète Isaïe. Et il termine son Homélie en invitant ses auditeurs à imiter les vertus mêmes qu’ils honorent en saint André. Mais comme on ne peut atteindre d’un seul coup à une telle perfection, notre prudent prédicateur conseille à ses ouailles de modérer d’abord leur convoitise du bien d’autrui par la crainte de Dieu, avant de donner leurs propres biens.
Courte, pleine de bonhomie et de discrétion, cette Homélie est bien caractéristique du style simple et familier de Grégoire. On y voit aussi transparaître son attachement pour le saint apôtre à qui il a voué son monastère du Cælius : André, que les Grecs appellent le «Protoclet» (premier appelé).
 

Mt 4, 18-22

En ce temps-là, comme il marchait le long de la mer de Galilée, Jésus vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et André, son frère; ils étaient en train de jeter leurs filets dans la mer, car ils étaient pêcheurs. Et il leur dit : «Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes.» Eux, laissant aussitôt leurs filets, le suivirent. S’avançant plus loin, il vit deux autres frères, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, dans une barque avec Zébédée, leur père, en train de réparer leurs filets; et il les appela. Eux, laissant aussitôt leurs filets et leur père, le suivirent.
Vous avez entendu, frères très chers, qu’au premier appel, Pierre et André ont abandonné leurs filets pour suivre le Rédempteur. Ils ne l’avaient pas encore vu faire de miracles; ils ne l’avaient rien entendu dire de la récompense éternelle. Et pourtant, au premier commandement du Seigneur, ils ont oublié tout ce qu’on leur voyait posséder.
Et nous, combien de miracles du Seigneur n’avons-nous pas sous les yeux? De combien de fléaux ne nous afflige-t-il pas? Combien d’âpres menaces ne viennent-elles pas nous frapper de terreur? Et cependant, nous négligeons de suivre celui qui nous appelle.
Il siège déjà au Ciel, celui qui nous exhorte à la conversion; déjà il a courbé les nations sous le joug de la foi; déjà il a renversé la gloire de ce monde, et par l’accumulation de ses ruines, il annonce l’approche du jour où il nous jugera avec rigueur. Et pourtant, notre esprit orgueilleux ne consent pas à abandonner de plein gré ce qu’il perd tous les jours malgré lui. Que dirons-nous donc, mes très chers, que dirons-nous le jour où le Seigneur nous jugera, puisque ni les préceptes ne peuvent nous détacher de l’amour du siècle présent, ni les châtiments nous en corriger?
2. Quelqu’un se dit peut-être, dans le secret de ses pensées : qu’ont-ils abandonné de si précieux à la voix du Seigneur, ces deux pêcheurs qui n’avaient presque rien? Mais en telle matière, frères très chers, c’est l’affection qu’il faut peser, non la richesse. Ils ont beaucoup quitté, puisqu’ils ne se sont rien réservé. Ils ont beaucoup quitté, puisqu’ils ont renoncé à tout, si peu que fût ce tout. Nous, au contraire, l’amour nous attache à ce que nous avons, et le désir nous fait courir après ce que nous n’avons pas. Pierre et André, eux, ont beaucoup abandonné, parce que tous deux se sont défaits même du désir de posséder. Ils ont beaucoup abandonné, car en même temps qu’à leurs biens, ils ont également renoncé à leurs convoitises. En suivant le Seigneur, ils ont donc abandonné tout ce qu’ils auraient pu désirer en ne le suivant pas.
Ainsi, en verrait-on certains abandonner beaucoup de choses, qu’on ne devrait pas se dire à part soi: «Je veux bien les imiter dans leur mépris du monde, mais qu’abandonnerai-je? Je ne possède rien.» Vous abandonnez beaucoup, mes frères, si vous renoncez aux désirs terrestres. En effet, nos biens extérieurs, si petits qu’ils soient, suffisent au Seigneur : c’est le cœur et non la valeur marchande qu’il considère; il ne regarde pas combien nous lui sacrifions, mais de combien [d’amour] procède notre sacrifice. Car à ne considérer que la valeur marchande extérieure, voilà que nos saints commerçants ont payé de leurs filets et de leur barque la vie éternelle des anges. Il n’y a pas ici de prix fixé; mais le Royaume de Dieu te coûte ni plus ni moins que ce que tu possèdes. Il coûta ainsi à Zachée la moitié de ses biens, puisqu’il se réserva l’autre moitié pour rembourser au quadruple ce qu’il avait pris injustement (cf. Lc 19, 8). Il coûta à Pierre et à André l’abandon de leurs filets et de leur barque. Il coûta deux piécettes à la veuve (cf. Lc 21, 2), et un verre d’eau fraîche à tel autre (cf. Mt 10, 42). Oui, comme nous l’avons dit, le Royaume de Dieu te coûte ni plus ni moins que ce que tu possèdes.
3. Jugez-en, mes frères, qu’y a-t-il de moins coûteux à acheter et de plus précieux à posséder? Peut-être n’avons-nous pas même un verre d’eau fraîche à offrir à celui qui en a besoin, mais même en ce cas, une parole divine nous promet que nous ne serons pas inquiétés. Car à la naissance de notre Rédempteur, les habitants de la cité du Ciel se sont montrés et ont proclamé : «Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.» (Lc 2, 14). Aux yeux de Dieu, en effet, la main n’est jamais vide de présents, si l’écrin du cœur est rempli de bonne volonté. Ce qui fait dire au psalmiste : «Ils sont en moi, ô Dieu, les vœux que je dois vous offrir, et je vous rendrai des louanges.» (Ps 56, 13). C’est comme s’il disait clairement : «Même si je n’ai pas de présent à offrir au-dehors, je trouve cependant en moi-même quelque chose à déposer sur l’autel de vos louanges. Puisque nos sacrifices ne vous servent pas à vous nourrir, c’est l’offrande de notre cœur qui est la plus capable de vous fléchir.» Rien, en effet, ne peut être offert à Dieu de plus précieux que la bonne volonté.
Mais qu’est-ce que la bonne volonté? C’est redouter le malheur du prochain autant que le nôtre, et se réjouir autant de son bonheur que de nos succès; c’est considérer comme nôtres les dommages subis par les autres, et estimer de même leurs profits; c’est aimer ses amis, non pour le monde, mais pour Dieu, et même supporter ses ennemis par amour; c’est ne faire à personne ce qu’on ne veut pas subir, et ne refuser à personne ce qu’on est en droit de désirer pour soi; c’est non seulement subvenir aux nécessités du prochain selon la mesure de ses forces, mais vouloir même le servir au-delà de ses forces. Y a-t-il donc sacrifice plus précieux que celui dans lequel l’âme, présentant son offrande à Dieu sur l’autel de son cœur, s’immole elle-même?
4. Mais on ne s’acquitte pleinement de ce sacrifice de la bonne volonté qu’à la condition de renoncer entièrement à toute cupidité terrestre. Car tout ce que nous désirons en ce monde, nous l’envions sans aucun doute à notre prochain. Ce qu’un autre acquiert, en effet, paraît nous manquer. Et comme l’envie est toujours opposée à la bonne volonté, dès que l’envie s’est emparée de l’âme, la bonne volonté s’en éloigne. C’est pourquoi les saints prédicateurs, afin de pouvoir aimer parfaitement leur prochain, se sont appliqués à ne rien aimer en ce siècle, à n’y jamais rien désirer, et à n’y rien posséder, fût-ce sans s’y attacher.
C’est en voyant de tels hommes qu’Isaïe a dit fort à propos : «Qui sont ceux-ci qui volent comme des nuages, et qui sont comme des colombes à leurs fenêtres?» (Is 60, 8). Il les a vus mépriser les choses de la terre, s’approcher en esprit de celles du Ciel, commander d’un mot à la pluie, briller par leurs miracles. Aussi, ceux qu’une sainte prédication et une vie sublime avaient élevés loin des contagions de la terre, il les a désignés à la fois comme des hommes qui volent et comme des nuages. Les fenêtres, ce sont nos yeux, car c’est par eux que l’âme voit ce qu’elle convoite au-dehors. Quant à la colombe, c’est un animal simple et dépourvu du fiel de la méchanceté. Ils sont donc comme des colombes à leurs fenêtres, ceux qui ne désirent rien en ce monde, qui regardent toutes choses avec simplicité, et qui ne se laissent pas emporter par le désir avide de ce qu’ils voient. Au contraire, ce n’est pas à des colombes à leurs fenêtres, mais à un faucon, que ressemble celui qui ne respire que convoitise pour tout ce qui lui tombe sous les yeux.
Puisque nous célébrons aujourd’hui la fête du bienheureux apôtre André, frères très chers, il nous faut imiter ce que nous honorons [en lui]. Que l’honneur rendu [au saint] par notre âme transformée témoigne du zèle de notre dévotion : méprisons ce qui est de la terre, et par l’abandon des biens transitoires, achetons les biens éternels. Si nous ne pouvons pas encore abandonner ce qui est nôtre, du moins ne convoitons pas ce qui est aux autres. Et si notre âme n’est pas encore embrasée du feu de la charité, qu’elle garde en son ambition le frein de la crainte, afin que fortifiée par un continuel progrès et réprimant son désir des biens d’autrui, elle arrive un jour à mépriser les siens propres, avec l’aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ…
 
 

Homélie 6

Prononcée devant le peuple
dans la basilique des saints Marcellin et Pierre

10 décembre 590 (un dimanche de l’Avent)
 

Le témoignage rendu à jean par Jésus

Le prédicateur explique pourquoi saint Jean-Baptiste a semblé douter que Jésus fût «celui qui devait venir», après l’avoir montré aux Juifs et baptisé. Cette question continue à passionner les exégètes d’aujourd’hui. Et si la position du saint pape a peu de chance de recueillir leurs suffrages, elle n’en est pas moins riche de sens théologique.
Après avoir résolu cette difficulté, l’orateur dresse le tableau des qualités de Jean : il n’est ni semblable à un roseau agité par le vent, ni vêtu d’habits douillets. Il est plus qu’un prophète : un ange, au sens étymologique de ce mot. Chacun de nous peut aussi mériter d’être appelé un ange, et Grégoire dit comment. La finale va surprendre ceux qui s’imaginent qu’il a fallu attendre le concile Vatican II pour que l’Eglise encourage l’apostolat des laïcs. Un pape du vie siècle ne craignait pas de le faire avec des images fort parlantes.
 

Mt 11, 2-10

En ce temps-là, comme Jean, dans sa prison, avait entendu parler des œuvres du Christ, il envoya deux de ses disciples lui dire : «Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?» Jésus leur répondit : «Allez rapporter à Jean ce que vous avez entendu et vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés; et heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet!» Comme ils s’en allaient, Jésus se mit à dire aux foules au sujet de Jean : «Qu’êtes-vous allés voir au désert? Un roseau agité par le vent? Qu’êtes-vous donc allés voir? Un homme vêtu d’habits douillets? Mais ceux qui portent des habits douillets sont dans les palais des rois. Qu’êtes-vous donc allés voir? Un prophète? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète. Car c’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon ange au-devant de toi, pour préparer la voie devant toi.»
Une question, frères très chers, se pose à nous : Jean était un prophète, et même plus qu’un prophète, puisqu’il a fait connaître le Seigneur venant se faire baptiser dans le Jourdain, en déclarant : «Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui enlève le péché du monde» (Jn 1, 29), et que considérant à la fois sa propre bassesse et la puissance de la divinité du Seigneur, il a dit : «Celui qui est terrestre a aussi un langage terrestre, mais celui qui vient du Ciel est au-dessus de tous» (Jn 3, 31); pourquoi donc, une fois emprisonné, envoie-t-il ses disciples demander : «Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?» comme s’il ne connaissait pas celui qu’il avait montré, et comme s’il ne savait pas que le Christ était bien celui qu’il avait proclamé en le prophétisant, en le baptisant et en le montrant?
Mais cette question trouve vite sa réponse si l’on examine le temps et l’ordre dans lesquels se sont déroulés les faits. Sur les rives du Jourdain, Jean a affirmé que Jésus était le Rédempteur du monde; une fois emprisonné, il demande pourtant s’il est bien celui qui doit venir. Ce n’est pas qu’il doute que Jésus soit le Rédempteur du monde, mais il cherche à savoir si celui qui était venu en personne dans le monde, va aussi descendre en personne dans les prisons infernales. Car celui que Jean a déjà annoncé au monde comme précurseur, il le précède encore aux enfers par sa mort. Il demande donc: «Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre?» C’est comme s’il disait clairement : «De même que tu as daigné naître pour les hommes, fais-nous savoir si tu daigneras aussi mourir pour eux, en sorte que précurseur de ta naissance, je le devienne aussi de ta mort, et que j’annonce aux enfers que tu vas venir, comme j’ai déjà annoncé au monde que tu étais venu.»
C’est pour cela que la réponse du Seigneur, à la question ainsi posée, traite de l’abaissement de sa mort aussitôt après avoir énuméré les miracles opérés par sa puissance, quand il dit : «Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés; et heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet!» A la vue de tant de signes et de si grands prodiges, nul n’avait sujet de se scandaliser, mais bien plutôt d’admirer. Il s’éleva cependant un grave scandale à son endroit dans l’esprit des infidèles lorsqu’ils le virent mourir, même après tant de miracles. D’où le mot de Paul : «Nous prêchons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens.» (1 Co 1, 23). Oui, les hommes regardèrent comme une folie que l’Auteur de la vie mourût pour eux; et l’homme a trouvé moyen de se scandaliser à son sujet pour ce qui aurait dû exciter davantage sa reconnaissance. Car Dieu doit être honoré d’autant plus dignement par les hommes qu’il a été jusqu’à subir pour eux des traitements indignes.
Quel est donc le sens des paroles du Seigneur : «Heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet!» Ne veut-il pas désigner clairement l’abjection et l’abaissement de sa mort? C’est comme s’il disait ouvertement : «Il est vrai que je fais des choses admirables, mais je ne refuse pas pour autant d’en souffrir d’ignominieuses; puisque je vais te suivre [Jean-Baptiste] en mourant, que les hommes se gardent bien de mépriser en moi la mort, eux qui vénèrent en moi les miracles.»
2. Ecoutons ce que notre Rédempteur dit aux foules au sujet de Jean, après avoir renvoyé ses disciples : «Qu’êtes-vous allés voir au désert? Un roseau agité par le vent?» Il n’énonce pas cela pour l’affirmer, mais pour le nier. Le roseau fléchit dès que la brise l’effleure. Que désigne-t-il, sinon l’esprit charnel, qui s’incline d’un côté ou de l’autre dès qu’il est touché par la flatterie ou la critique? En effet, qu’une bouche humaine vienne à souffler sur lui la brise de la flatterie, et le voilà qui se réjouit, s’enorgueillit et s’infléchit tout entier par complaisance. Mais qu’un souffle de critique sorte de la bouche même dont provenait la brise de la louange, et il s’incline aussitôt de l’autre côté dans un accès de fureur. Jean, lui, n’était pas un roseau agité par le vent : ni la faveur ne le rendait caressant en le flattant, ni la critique, d’où qu’elle vînt, ne le rendait violent en le mettant en colère. La prospérité ne pouvait l’élever, ni l’adversité le fléchir. Non, Jean n’était pas un roseau agité par le vent : aucun revirement de situation ne faisait plier sa droiture.
Apprenons donc, frères très chers, à ne pas être des roseaux agités par le vent. Affermissons notre âme exposée aux brises des paroles; demeurons en notre esprit d’une stabilité inflexible. Ne nous laissons jamais entraîner à la colère par la critique, ni incliner par la flatterie à une complaisance et une indulgence exagérées. Ne nous élevons pas dans la prospérité, ne nous troublons pas dans l’adversité, en sorte que fixés dans la solidité de la foi, nous ne nous laissions aucunement ébranler par la mobilité des choses qui passent.
3. La suite du texte nous rapporte encore ces paroles du Seigneur : «Qu’êtes-vous donc allés voir au désert? Un homme vêtu d’habits douillets? Mais ceux qui portent des habits douillets sont dans les palais des rois.» On raconte en effet que Jean était vêtu d’un tissu en poil de chameau. Et pourquoi affirmer : «Mais ceux qui portent des habits douillets sont dans les palais des rois», sinon pour indiquer en une formule claire que ce n’est pas le Roi du Ciel, mais les rois de la terre que servent ceux qui ne veulent pas souffrir d’âpretés pour Dieu, mais qui se donnent tout entiers aux choses extérieures, et recherchent en la vie présente ce qui est douillet et délectable? Ne nous figurons donc pas que le superflu et la recherche dans le vêtement soient innocents de tout péché. Si ce n’était pas une faute, le Seigneur n’aurait en aucune manière loué Jean pour la rudesse de son vêtement. Si ce n’était pas une faute, jamais l’apôtre Pierre, dans son épître, n’aurait détourné les femmes de désirer des vêtements précieux, par ces mots : «Pas de vêtements précieux.» (1 P 3, 3). Mesurez quelle faute il peut y avoir pour des hommes à rechercher ce que le pasteur de l’Eglise a pris soin d’interdire même aux femmes.
4. Qu’on dise de Jean qu’il n’était pas vêtu d’habits douillets peut aussi être compris en un autre sens : il n’était pas vêtu d’habits douillets, du fait qu’il n’a pas encouragé les pécheurs dans leur manière de vivre par des caresses, mais les a réprimandés avec vigueur par de rudes invectives, en disant : «Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui vient?» (Mt 3, 7). Salomon déclare aussi à ce propos : «Les paroles des sages sont comme des aiguillons et comme des clous plantés en haut.»
(Qo 12, 11). Les paroles des sages sont comparées à des clous et à des aiguillons, parce qu’ils ne cherchent pas à flatter les fautes des coupables, mais à les piquer.
5. «Qu’êtes-vous donc allés voir au désert? Un prophète? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète.» La fonction du prophète est seulement d’annoncer les choses à venir, et non de les montrer accomplies. Jean est donc plus qu’un prophète, car celui qu’il avait prophétisé en le précédant, il le montrait également en le désignant. Mais puisque notre Rédempteur a nié que Jean fût un roseau agité par le vent, puisqu’il a dit qu’il n’était pas vêtu d’habits somptueux, puisqu’il a témoigné que le nom de prophète était pour lui insuffisant, écoutons maintenant quel titre digne de lui on peut lui décerner. «C’est de lui, poursuit le Seigneur, qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon ange au-devant de toi, pour préparer la voie devant toi.» Au mot grec «ange» correspond en latin nuncius [celui qui annonce]. Il est donc à propos d’appeler «ange» celui qui est envoyé annoncer le Juge suprême, pour marquer par son nom même la haute fonction qu’il remplit par ses œuvres. Le nom est élevé, mais la vie [de celui qui le porte] ne lui est pas inférieure.
6. Plaise à Dieu, frères très chers, que nous ne le disions pas pour notre condamnation, mais tous ceux qui portent le nom de prêtre sont appelés des anges, comme l’affirme le prophète : «Les lèvres du prêtre ont la garde de la science, et c’est à sa bouche qu’on demande la Loi, parce qu’il est l’ange du Seigneur des armées.» (Ml 2, 7)
Cependant, chacun de vous peut mériter, s’il le veut, ce titre élevé. Tous, dans la mesure de vos possibilités, pour autant que vous avez reçu les inspirations divines de la grâce, si vous détournez votre prochain de sa méchanceté, si vous vous occupez de l’exhorter à bien se conduire, si vous avertissez celui qui pèche de l’éternité du Royaume et de l’éternité du supplice, alors vos paroles pour annoncer les saintes vérités font de vous des anges, à n’en pas douter. Et que personne n’aille dire : «Je ne suis pas capable de donner des avertissements, et je n’ai pas d’aptitude pour exhorter autrui.» Fais ce que tu peux, de peur qu’on ne te réclame dans les tourments le don que tu as si mal gardé. Il n’avait pas reçu plus qu’un unique talent, celui qui s’appliqua à le cacher plutôt qu’à en faire l’aumône.
Nous savons que pour le Tabernacle de Dieu, on ne fit pas seulement des coupes, mais aussi des tasses, comme le Seigneur le commandait (cf. Ex 37, 16). Les coupes représentent une doctrine surabondante, et les tasses, des connaissances bornées et étriquées. L’un, tout rempli de la doctrine de vérité, abreuve les esprits de ceux qui l’écoutent : c’est une coupe qu’il tend à autrui par ce qu’il lui dit. Un autre ne sait pas bien exprimer ce qu’il pense, mais quand il l’annonce tant bien que mal, c’est comme s’il donnait à en goûter un échantillon dans une tasse. Etablis dans le Tabernacle de Dieu, c’est-à-dire dans la sainte Eglise, si vous ne pouvez servir à votre prochain des coupes de sage doctrine, donnez-lui les tasses d’une bonne parole, pour autant que la bonté de Dieu vous en rend capables.
Dans la mesure où vous estimez avoir fait des progrès, entraînez les autres après vous. Sur le chemin de Dieu, désirez avoir des compagnons de route. Si l’un d’entre vous, mes frères, va au forum, ou peut-être au bain, il invite à venir avec lui celui qu’il trouve inoccupé. Laissez-vous donc instruire par votre manière d’agir naturelle : si vous allez à Dieu, tâchez de ne pas arriver seuls auprès de lui. Car il est écrit : «Que celui qui entend dise : Viens!» (Ap 22, 17); ainsi, celui qui a déjà reçu en son cœur l’appel du céleste amour doit répercuter cet appel au-dehors en exhortant ses proches.
Lui manque-t-il du pain pour donner l’aumône à celui qui n’a rien? Il peut lui faire un don plus excellent, puisqu’il a une langue. Il est plus grand, en effet, de restaurer par l’aliment de la parole une âme destinée à vivre dans l’éternité que de rassasier d’un pain terrestre un ventre appartenant à une chair qui doit mourir. Ne refusez donc pas, frères très chers, l’aumône de la parole à vos proches.
Vous et moi, gardons-nous des paroles oiseuses, évitons de parler inutilement. Pour autant que nous pouvons résister à notre langue, ne la laissons pas lancer des paroles en l’air, alors que le Juge déclare : «Au jour du jugement, les hommes rendront compte de toute parole oiseuse qu’ils auront dite.» (Mt 12, 36). Or est oiseuse la parole qui n’a pas de réelle utilité, ou qui manque de vraie nécessité. Que vos conversations cessent donc d’être oiseuses, et s’appliquent à édifier autrui. Considérez avec quelle rapidité s’enfuient les jours de cette vie, voyez quelle sera la rigueur du Juge qui doit venir. Ce Juge, gardez-le devant les yeux de votre cœur. Ce Juge, prêchez-le à l’âme de vos proches. Ainsi, votre zèle à l’annoncer dans la mesure de vos forces vous vaudra avec Jean l’honneur d’être appelés par lui des anges. Qu’il daigne lui-même vous l’accorder, lui qui, étant Dieu, vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.
 
 

Homélie 7

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre

17 décembre 590 (un dimanche de l’Avent)
 

Le Témoignage de Jean sur le Christ

L’évangile du jour faisant ressortir l’humilité de saint Jean-Baptiste, le pape va profiter de son commentaire du texte sacré pour traiter de cette vertu. Ce plan bipartite (explication de l’évangile, exposé sur une vertu) est très courant chez notre orateur : nous le retrouverons dans la suite des Homélies.
Dans son commentaire, saint Grégoire explique ce que peut avoir d’étonnant le témoignage que Jean-Baptiste rendit à Jésus, et qu’il se rendit à lui-même, en confessant qu’il n’était pas le Christ, ni Elie, ni un prophète, mais seulement «la voix de celui qui crie dans le désert».
Le prédicateur remarque ensuite que Jean avait reçu des lumières prophétiques sans équivalent. Or le voici qui proclame son ignorance! Un tel exemple invite les chrétiens à l’humilité, et plus particulièrement les justes : l’orgueil les met en danger de perdre tout le bénéfice de leurs vertus, et seule l’humilité peut les préserver de ce malheur. Ayant posé l’universelle nécessité de la vertu d’humilité, Grégoire propose trois moyens pour l’acquérir : se regarder par son côté faible; se rappeler ses péchés passés; bien juger des autres, même quand on les voit mal agir. Après ces conseils pratiques, l’orateur s’attache à prouver l’excellence de l’humilité. Bien loin d’être synonyme de pusillanimité, c’est elle qui nous conserve la vraie grandeur. Le pape fait ici appel à l’autorité d’Isaïe, de saint Paul et de Dieu lui-même; puis il illustre son affirmation par l’exemple admirable du roi David, qui s’est montré grand en ses actes, mais a su garder d’humbles sentiments de lui-même. Aurions-nous donc comme lui accompli des actions d’éclat, elles n’auraient aucune valeur sans «l’assaisonnement de l’humilité», car sans humilité, toutes les vertus ne sont que poussière au vent.
Frappe des formules, expressivité des images, tout contribue à faire de ce petit exposé un joyau de littérature ascétique.
 

Jn 1, 19-28

En ce temps-là, les Juifs envoyèrent de Jérusalem des prêtres et des lévites à Jean pour l’interroger : «Qui es-tu?» Il reconnut, il ne nia pas, il reconnut : «Je ne suis pas le Christ.» Et ils l’interrogèrent : «Quoi donc? Es-tu Elie?» Il dit : «Je ne le suis pas.» «Es-tu le prophète?» Il répondit : «Non.» Ils lui dirent alors : «Qui es-tu donc, pour que nous donnions réponse à ceux qui nous ont envoyés? Que dis-tu de toi-même?» Il dit : «Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droit le chemin du Seigneur, comme l’a dit le prophète Isaïe.» Ceux qui avaient été envoyés étaient des pharisiens. Et ils l’interrogèrent et lui dirent : «Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es ni le Christ, ni Elie, ni le prophète?» Jean leur répondit : «Moi, je baptise dans l’eau; mais au milieu de vous, se trouve quelqu’un que vous ne connaissez pas. C’est celui qui doit venir après moi, lui qui a passé devant moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de sa sandale.» Cela se passait à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait.
Les paroles de cette lecture, frères très chers, nous font valoir l’humilité de Jean. Lui dont la vertu était si grande qu’on aurait pu le prendre pour le Christ, il choisit de rester sagement dans son rôle, sans se laisser follement entraîner par l’opinion humaine au-dessus de lui-même. «Il reconnut, il ne nia pas, il reconnut : ‹Je ne suis pas le Christ.›» En déclarant : «Je ne suis pas», il a clairement nié ce qu’il n’était pas, mais il n’a pas nié ce qu’il était, afin qu’en disant la vérité, il devînt membre de celui dont il ne revendiquait pas faussement le nom. Parce qu’il ne voulut pas chercher à prendre le nom du Christ, il devint membre du Christ. En s’appliquant à reconnaître humblement sa propre faiblesse, il mérita de participer vraiment à la grandeur du Christ.
Mais la présente lecture nous remet à l’esprit une autre affirmation de notre Rédempteur, qui, rapprochée des paroles de la lecture de ce jour, soulève une question très embarrassante. En effet, en un autre endroit, le Seigneur, interrogé par ses disciples au sujet de la venue d’Elie, répondit : «Elie est déjà venu, et ils ne l’ont pas reconnu; mais ils lui ont fait tout ce qu’ils ont voulu. Et si vous voulez le savoir, Jean lui-même est Elie.» (Mt 17, 12). Or, ayant été interrogé, Jean déclare : «Je ne suis pas Elie.» Que veut dire cela, frères très chers? La Vérité affirme une chose, et le prophète de la Vérité la nie? Car il y a opposition complète entre ces expressions : «Il l’est» et «Je ne le suis pas». Comment donc Jean est-il le prophète de la Vérité, s’il contredit les paroles de celui qui est la Vérité? Mais si nous recherchons la vérité avec précision, nous trouverons comment ce qui paraît se contredire ne se contredit pas. L’ange n’avait-il pas annoncé à Zacharie, au sujet de Jean : «Il marchera devant lui dans l’esprit et la puissance d’Elie.» (Lc 1, 17). On dit qu’il viendra dans l’esprit et la puissance d’Elie, parce que de même qu’Elie devancera le second avènement du Seigneur, Jean devance le premier. Comme Elie est destiné à venir en précurseur du Juge, ainsi Jean a-t-il été établi précurseur du Rédempteur. Jean était donc Elie en esprit; il ne l’était pas en personne. Par conséquent, ce que le Seigneur affirme de l’esprit, Jean le nie de la personne. Il convenait en effet que le Seigneur, s’adressant à ses disciples, parlât de Jean selon l’esprit, et que Jean, répondant à la même question devant des foules charnelles, leur parlât, non de son esprit, mais de son corps. Ce que Jean nous fait entendre semble donc contraire à la vérité, mais il ne s’est pourtant pas écarté du chemin de la vérité.
2. Après avoir déclaré n’être pas un prophète — car il pouvait non seulement prédire le Rédempteur, mais aussi le montrer — Jean explique aussitôt qui il est, en ajoutant : «Je suis la voix de celui qui crie dans le désert.»
Vous savez, frères très chers, que le Fils unique est appelé le Verbe du Père, comme Jean l’atteste en disant : «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu.» (Jn 1, 1). Vous savez, pour avoir vous-même parlé, que la voix doit commencer par retentir pour que le verbe puisse être entendu. Jean affirme donc être la voix, parce qu’il précède le Verbe. Devançant l’avènement du Seigneur, Jean est appelé la voix, du fait que par son ministère, le Verbe du Père est entendu des hommes. Il crie dans le désert, puisqu’il annonce à la Judée abandonnée et désertée que le Rédempteur va la consoler.
Mais que crie-t-il? Ce qu’il ajoute nous le fait savoir : «Rendez droit le chemin du Seigneur, comme l’a dit le prophète Isaïe.» Le chemin du Seigneur vers le cœur [de l’homme] est rendu droit quand celui-ci écoute humblement la parole de vérité. Le chemin du Seigneur vers le cœur [de l’homme] est rendu droit quand celui-ci dispose sa vie dans le sens du précepte [divin]. C’est pourquoi il est écrit : «Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure.» (Jn 14, 23)
Quiconque gonfle son esprit de superbe, quiconque est étouffé par les ardeurs de l’avarice, quiconque se souille des avilissements de la luxure, ferme la porte de son cœur à la vérité; il se retranche en son âme par les verrous de ses vices afin d’empêcher le Seigneur de venir à lui.
3. Ceux qui étaient envoyés s’enquièrent encore : «Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es ni Elie, ni le Christ, ni le prophète?» Ils ne disent pas cela par désir de connaître la vérité, mais par malice et hostilité, comme l’évangéliste le donne tacitement à entendre, en ajoutant : «Ceux qui avaient été envoyés étaient des pharisiens.» C’est comme s’il disait clairement : «Ces hommes qui interrogent Jean sur ses actes sont incapables de chercher un enseignement, ils ne savent que jalouser.»
Cependant, un saint ne se détourne pas de son ardeur au bien, même quand on l’interroge avec perversité. C’est pourquoi Jean répond encore aux paroles de jalousie par des enseignements porteurs de vie. Il ajoute en effet aussitôt : «Moi, je baptise dans l’eau; mais au milieu de vous, se trouve quelqu’un que vous ne connaissez pas.» Ce n’est pas dans l’esprit, mais dans l’eau que Jean baptise. Impuissant à pardonner les péchés, il lave par l’eau le corps des baptisés, mais ne lave pourtant pas l’esprit par le pardon. Pourquoi donc baptise-t-il, s’il ne remet pas les péchés par son baptême? Pourquoi, sinon pour rester dans la ligne de son rôle de précurseur? De même qu’en naissant, il avait précédé le Seigneur qui allait naître, il précédait aussi, en baptisant, le Seigneur qui allait baptiser; lui qui avait été le précurseur du Christ par sa prédication, il le devenait également en administrant un baptême qui était l’image du sacrement.
Jean a ici annoncé un mystère, lorsqu’il a déclaré à la fois que le Christ se tenait au milieu des hommes et qu’il n’en était pas connu, puisque le Seigneur, quand il se montra dans la chair, était à la fois visible en son corps et invisible en sa majesté. Parlant du Christ, Jean ajoute : «Celui qui vient après moi a passé devant moi.» Il dit : «Il a passé devant moi», comme s’il disait : «Il a été placé devant moi». Il vient donc après moi, puisqu’il est né après; mais il a passé devant moi, parce qu’il m’est supérieur. Traitant cette question un peu plus haut, il a expliqué les causes de la supériorité du Christ lorsqu’il a précisé : «Car il était avant moi» (Jn 1, 16), comme pour dire clairement : «S’il l’emporte sur moi, alors qu’il est né après moi, c’est que le temps de sa naissance ne le resserre pas dans des limites : né d’une mère dans le temps, il est engendré par le Père hors du temps.»
Jean manifeste quel humble respect il lui doit, en poursuivant : «Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale.» Il était de coutume chez les anciens que si quelqu’un refusait d’épouser une jeune fille qui lui était promise, il dénouât la sandale de celui à qui il revenait d’être son époux par droit de parenté1. Or le Christ ne s’est-il pas manifesté parmi les hommes comme l’Epoux de la sainte Eglise? Et n’est-ce pas de lui que Jean affirme : «Celui qui a l’épouse est l’époux.» (Jn 3, 29). Mais parce que les hommes ont pensé que Jean était le Christ — ce que Jean lui-même nie — il se déclare avec raison indigne de dénouer la courroie de sa chaussure. C’est comme s’il disait clairement : «Je ne peux pas mettre à nu les pieds de notre Rédempteur, puisque je ne m’arroge pas à tort le nom d’époux.»
Mais on peut aussi comprendre cela d’une autre façon. Qui ne sait, en effet, que les sandales sont faites de cuir d’animaux morts? Or le Seigneur, venant en son Incarnation, s’est pour ainsi dire manifesté les sandales aux pieds, car il a assumé en sa divinité ce qu’il y a en nous de mortel et de corruptible. C’est pourquoi il dit, par la bouche du prophète : «J’étendrai ma sandale sur l’Idumée.» (Ps 60, 10). L’Idumée désigne les païens, et la sandale, notre condition mortelle assumée par le Seigneur. Il affirme donc qu’il étend sa sandale sur l’Idumée, parce que se faisant connaître aux païens en la chair, sa divinité est en quelque sorte venue à nous les sandales aux pieds. Mais de cette Incarnation, l’œil humain est impuissant à pénétrer le mystère. Il ne peut en effet absolument pas saisir comment le Verbe prend un corps, comment l’être spirituel le plus haut, qui est source de la vie, prend une âme dans le sein d’une mère, comment celui qui n’a pas de commencement vient à l’existence et est conçu. La courroie de la sandale, c’est le lien de ce mystère. Jean ne peut dénouer la courroie de la sandale du Seigneur, car même lui qui a connu l’Incarnation par l’esprit de prophétie, il demeure impuissant à en sonder le mystère. Et pourquoi dire : «Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale», sinon pour reconnaître ouvertement et humblement son ignorance? C’est comme s’il disait clairement : «Comment s’étonner qu’il me soit supérieur, puisque même si je vois bien qu’il est né après moi, je ne peux saisir le mystère de sa naissance?» Voilà comment Jean, tout rempli qu’il soit de l’esprit de prophétie, et admirable par l’éclat de sa science, nous fait pourtant savoir son ignorance.
4. A ce propos, frères très chers, nous devons considérer et méditer très attentivement la conduite des saints : même quand ils savent certaines choses d’une manière admirable, ils tâchent de se remettre devant les yeux de l’esprit ce qu’ils ne savent pas, afin de conserver en eux la vertu d’humilité. S’examinant ainsi du côté où ils sont faibles, ils empêchent leur âme de s’élever du côté où elle est parfaite. Car si la science de Dieu est une vertu, l’humilité est la gardienne de la vertu. Il ne reste donc qu’à humilier notre esprit en tout ce qu’il sait, pour lui éviter de se voir arracher par le vent de l’orgueil ce que sa vertu de science avait rassemblé.
Quand vous faites le bien, mes frères, rappelez-vous toujours ce que vous avez fait de mal : votre âme, ayant ainsi la prudence de prêter attention à ses fautes, n’aura jamais l’imprudence de se complaire dans ses bonnes actions. Estimez vos proches meilleurs que vous, surtout ceux dont vous n’avez pas la charge; car même si vous les voyez commettre quelque mal, vous ignorez tout ce qui se cache de bien en eux.
Efforcez-vous d’être grands, mais ignorez pourtant, d’une certaine manière, que vous l’êtes, pour ne pas perdre cette grandeur par la suffisance que vous mettriez à vous l’attribuer. N’est-ce pas ce que dit le prophète : «Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux et avisés selon votre propre sens.» (Is 5, 21). Et Paul déclare : «Ne vous prenez pas pour des gens avisés.» (Rm 12, 16). Dans le même sens, il est dit à Saül, qui s’enorgueillissait : «Quand tu étais petit à tes propres yeux, tu as été fait roi sur les tribus d’Israël.» (1 S 15, 17). C’est comme si Dieu lui affirmait clairement : «Alors que tu te regardais comme petit, je t’ai fait grand de préférence aux autres. Mais parce que tu te regardes comme grand, je t’estime petit.» A l’opposé de cette attitude, lorsque David tint pour rien la puissance de sa royauté en dansant devant l’arche d’alliance du Seigneur, il dit : «Je veux danser, paraître encore plus vil que je ne l’ai paru, et être humble à mes yeux.» (2 S 6, 21-22). Quel autre ne s’exalterait d’avoir brisé la mâchoire des lions et disloqué les pattes des ours (cf. 1 S 17, 35), d’avoir été élu de préférence à ses frères aînés et d’avoir été oint pour gouverner un royaume dont le roi avait été rejeté (cf. 1 S 16, 6-13), d’avoir abattu d’une seule pierre ce Goliath redouté de tous (cf. 1 S 17, 49), d’avoir rapporté sur l’ordre du roi un nombre convenu de prépuces pris à des ennemis morts (cf. 1 S 18, 27), d’avoir reçu le royaume promis, d’avoir enfin dominé sans opposition tout le peuple d’Israël (cf. 2 S 5, 1-5)? Et pourtant, en toutes ces choses, David se méprise et se reconnaît abject à ses propres yeux.
Si donc les saints, même quand ils accomplissent des actions courageuses, ont d’humbles sentiments d’eux-mêmes, que diront pour leur excuse ceux qui se gonflent d’orgueil sans pratiquer la vertu? Mais quelles que soient les bonnes œuvres qu’on réalise, elles sont sans valeur si elles ne sont assaisonnées d’humilité : une action admirable accomplie avec orgueil ne nous élève pas, mais nous appesantit davantage. Celui qui cumule les vertus sans humilité est semblable à un homme qui porte de la poussière en plein vent, et qui en est d’autant plus aveuglé qu’il paraît en porter davantage. En tout ce que vous faites, mes frères, conservez donc l’humilité, comme racine obligée de vos bonnes œuvres. Ne regardez pas ceux que vous avez déjà dépassés, mais ceux qui vous dépassent encore, pour qu’en vous proposant les meilleurs en exemple, vous puissiez monter toujours plus haut grâce à l’humilité.

________________________________

1 Saint Grégoire fait probablement allusion à un passage du livre de Ruth (4, 7), qui parle d’une coutume analogue.
 
 

Homélie 8

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de la bienheureuse Vierge Marie,
le jour de la Nativité du Seigneur

25 décembre 590 (messe de Minuit)
 

La naissance de Jésus

Cette Homélie de la nuit de Noël porte naturellement sur la naissance du Sauveur. Elle est très courte, et Grégoire en donne la raison au début.
Il explique ensuite pourquoi Jésus naît dans la petite ville de Bethléem, nom qui signifie «Maison du pain», et pourquoi on le couche dans une mangeoire.
Puis le prédicateur s’étonne que les anges se manifestent comme nos compagnons dans la nuit de Noël, tandis que jusque-là, ils laissaient les hommes les adorer. La raison qu’il en donne lui permet d’exhorter ses ouailles à se rendre dignes d’un tel honneur. La finale, qui trace une petite règle de vie, est de toute beauté. Sa dernière phrase est frappée comme une sentence apte à se graver dans la mémoire des auditeurs.
 

Lc 2, 1-14

En ce temps-là, parut un édit de César Auguste, ordonnant de recenser toute la terre. Ce premier recensement eut lieu sous Quirinius, gouverneur de Syrie, et tous allaient se faire inscrire, chacun dans sa ville. Joseph aussi monta de Nazareth, en Galilée, à la ville de David, Bethléem, en Judée, car il était de la maison et de la famille de David, pour se faire inscrire avec Marie, son épouse, qui était enceinte.
Or, pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait enfanter s’accomplit. Et elle mit au monde son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux à l’hôtellerie.
Il y avait dans ces parages des bergers qui passaient la nuit à veiller à la garde de leurs troupeaux. Et voici qu’un ange du Seigneur parut auprès d’eux, tandis que la lumière de Dieu les enveloppait; ils furent saisis d’une grande crainte. Mais l’ange leur dit : «Ne craignez pas. Voici que je vous annonce une grande joie, qui sera pour tout le peuple : il vous est né aujourd’hui un Sauveur, le Christ Seigneur, dans la ville de David. Vous le reconnaîtrez à ce signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une crèche.» Et soudain, il y eut avec l’ange une multitude de la milice céleste, qui louait Dieu et disait : «Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.»
Puisque nous devons à la largesse de Dieu de célébrer trois fois la messe aujourd’hui, nous ne pouvons vous parler longuement de l’évangile qui vient d’être lu. Mais la Nativité même de notre Rédempteur nous oblige à vous adresser au moins quelques mots.
Pourquoi ce recensement du monde juste avant la naissance du Seigneur? N’était-ce pas pour annoncer clairement que venait alors dans la chair celui qui ferait le recensement de ses élus dans l’éternité? A l’inverse, le prophète dit au sujet des réprouvés : «Qu’ils soient rayés du livre des vivants, et qu’ils ne soient pas inscrits avec les justes.» (Ps 69, 29)
Il convient par ailleurs que le Seigneur naisse à Bethléem, car Bethléem signifie «Maison du pain». Et n’est-ce pas notre Rédempteur lui-même qui a déclaré : «Je suis le pain vivant descendu du Ciel.» (Jn 6, 41). Ainsi, le lieu de naissance du Seigneur a par avance reçu le nom de «Maison du pain», parce que devait y apparaître revêtu de chair celui qui rassasierait intérieurement les âmes des élus.
Il naît, non dans la maison de ses parents, mais en chemin, afin de montrer qu’en empruntant notre nature humaine, il naissait comme en un lieu étranger. Etranger, non par rapport à sa puissance, mais à sa nature. Car pour ce qui est de sa puissance, il est écrit : «Il est venu chez lui.» (Jn 1, 11). Et s’il est né en sa nature avant tous les temps, il est venu prendre notre nature au cours du temps. Tout en demeurant l’Eternel, il s’est manifesté dans le temps : c’est donc bien en un lieu étranger qu’il est descendu.
Et puisque le prophète affirme : «Toute chair est comme l’herbe» (Is 40, 6), le Seigneur, en se faisant homme, a changé notre herbe en blé, lui qui s’est désigné en disant : «Si le grain de blé tombant en terre ne meurt pas, il demeure seul.» (Jn 12, 24). C’est pourquoi, aussitôt après sa naissance, on le couche dans une mangeoire, afin qu’il y nourrisse du froment de sa chair ces saints animaux que sont les fidèles, et qu’il ne les laisse pas privés de cette nourriture de l’intelligence qui dure éternellement.
Pourquoi l’ange apparaît-il aux bergers lorsqu’ils veillent, et pourquoi la lumière de Dieu les enveloppe-t-elle, sinon parce que les pasteurs attentifs à bien conduire le troupeau de leurs fidèles méritent entre tous de voir les choses d’en haut? Et quand ils veillent avec amour sur leurs troupeaux, la grâce divine les illumine avec plus d’abondance.
2. C’est un ange qui annonce la naissance du Roi, et les chœurs des anges joignent leur voix à la sienne, et dans leur joie commune ils chantent : «Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.» Avant que notre Rédempteur ne naisse dans la chair, nous étions en discorde avec les anges, nous étant beaucoup éloignés de leur éclatante pureté par la corruption du premier péché et par nos fautes de chaque jour. Et comme nos péchés nous avaient rendus étrangers à Dieu, les anges, ces habitants de la cité de Dieu, nous tenaient pour étrangers à leur société. Mais depuis que nous avons connu notre Roi, les anges nous ont reconnus pour leurs concitoyens. Et parce que le Roi du Ciel a assumé notre chair pétrie de terre, les anges ont cessé de mépriser notre faiblesse du haut de leur sublimité : ils retrouvent la paix avec nous, oublient les griefs de notre ancienne discorde, et honorent désormais comme des compagnons ceux qu’ils méprisaient auparavant comme des êtres faibles et misérables. Voilà pourquoi Lot (cf. Gn 19, 1) et Josué (cf. Jos 5, 14) adoraient les anges sans en être empêchés, alors que Jean, dans son Apocalypse, ayant voulu adorer un ange, en fut empêché par ce dernier, qui lui dit : «Garde-toi de le faire, car je suis serviteur au même titre que toi et tes frères.» (Ap 22, 9). Pourquoi les anges, qui, avant la venue du Rédempteur, se laissent adorer par les hommes sans mot dire, s’y refusent-ils après sa venue? Ne serait-ce pas que voyant élevée au-dessus d’eux notre nature, qu’ils avaient d’abord méprisée, ils redoutent de la voir se prosterner à leurs pieds? Ils n’osent plus mésestimer comme au-dessous d’eux cette faible nature qu’ils révèrent maintenant au-dessus d’eux dans le Roi du Ciel. Et ils acceptent volontiers l’homme pour compagnon, depuis que leur adoration monte vers l’Homme-Dieu.
Veillons donc, frères très chers, à ne nous souiller d’aucune impureté, nous qui, dans la prescience éternelle, sommes les concitoyens de la cité de Dieu et les égaux de ses anges. Témoignons de notre dignité par toute notre conduite : ne nous laissons aucunement polluer par la luxure, ni charger la conscience de la moindre pensée honteuse, ni mordre en notre âme par la méchanceté, ni ronger par la rouille de l’envie, ni enfler par l’orgueil, ni déchirer par l’attrait des séductions terrestres, ni enflammer par la colère; car les hommes ont été appelés dieux (cf. Ps 82, 6).
O homme, défends donc en toi l’honneur de Dieu contre les vices, puisque c’est pour toi que Dieu s’est fait homme, lui qui vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.
 
 

Homélie 9

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Sylvestre,
le jour de sa fête

31 décembre 590
 

La parabole des talents

Saint Grégoire explique ce que signifient les talents de la parabole, et comment le mauvais serviteur qui enfouit le sien est l’image des mauvais chrétiens qui ont peur d’entrer dans la voie de la sainteté. Le pape montre ensuite dans le détail que tous ont reçu quelque chose qui les oblige, et quel usage chacun doit faire des divers biens reçus par lui.
Un tel commentaire révèle le souci que le pasteur apporte à indiquer leur devoir d’état à ses ouailles. L’exégèse un peu alambiquée du nombre des talents reçus par chaque serviteur risque de déconcerter le lecteur d’aujourd’hui; cependant, la leçon de théologie morale qu’en tire Grégoire garde toute sa valeur. Instrument pédagogique plein de charme poétique, l’allégorie permet au prédicateur de présenter une doctrine qu’il a trouvée très explicitement enseignée en d’autres passages de la Bible. C’est donc en vertu du grand principe de l’unité de toute l’Ecriture qu’il dégage de tel ou tel détail du texte sacré un sens moral ou spirituel que le texte en question ne contient pas toujours littéralement, mais que l’orateur a trouvé clairement affirmé ailleurs.
En tout cas, si certains de ses modes d’expression nous désorientent un peu, le message de cette Homélie n’en reste pas moins pleinement actuel. Le péché d’omission que le pape dénonce ici ne demeure-t-il pas l’un des plus préjudiciables à la diffusion du catholicisme et au développement du bien?
 

Mt 25, 14-30

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : «Un homme sur le point de partir pour l’étranger appela ses serviteurs et leur confia ses biens. A l’un il donna cinq talents, à un autre deux, à un autre un seul, selon la capacité de chacun, et il partit aussitôt. Celui qui avait reçu cinq talents alla les faire fructifier et en gagna cinq autres. De même, celui qui en avait reçu deux en gagna deux autres. Mais celui qui en avait reçu un seul s’en alla creuser dans la terre et cacha l’argent de son maître.
«Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et fit ses comptes avec eux. Celui qui avait reçu cinq talents s’avança et en présenta cinq autres, en disant : ‹Seigneur, tu m’avais confié cinq talents; en voici cinq autres que j’ai gagnés.› Son maître lui dit : ‹C’est bien, bon et fidèle serviteur; puisque tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup. Entre dans la joie de ton maître.› Celui qui avait reçu deux talents s’avança aussi et dit : ‹Seigneur, tu m’avais confié deux talents; en voici deux autres que j’ai gagnés.› Son maître lui dit : ‹C’est bien, bon et fidèle serviteur; puisque tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup. Entre dans la joie de ton maître.› S’avançant à son tour, celui qui avait reçu un seul talent dit : ‹Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n’as pas semé, et qui ramasses où tu n’as rien répandu. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Voici donc ce qui t’appartient.› Mais le maître lui répondit : ‹Serviteur méchant et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai rien répandu. Il te fallait donc porter mon argent aux banquiers, et en revenant, j’aurais retiré ce qui m’appartient avec un intérêt. Otez-lui ce talent, et donnez-le à celui qui en a dix. Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance; mais à celui qui n’a pas, on prendra même ce qu’il semble avoir. Et ce serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres extérieures; là seront les pleurs et les grincements de dents.›»
La lecture du Saint Evangile, frères très chers, nous avertit de considérer avec grand soin qu’ayant manifestement reçu en ce monde plus que d’autres de la part du Créateur, nous serons, pour ce motif, jugés avec plus de rigueur. Quand les dons augmentent, les comptes à rendre pour ces dons sont eux aussi plus lourds. Les grâces que nous recevons doivent donc conduire chacun de nous à se montrer d’autant plus humble et plus empressé à servir qu’il prévoit d’avoir à rendre compte de plus de bienfaits.
Voici qu’un homme sur le point de partir pour l’étranger appelle ses serviteurs et leur distribue des talents à faire fructifier. Longtemps après, il revient pour leur en demander compte. Il récompense du gain qu’ils lui présentent ceux qui ont bien travaillé, mais il condamne le serviteur qui s’est montré nonchalant dans la pratique du bien.
Quel est donc cet homme sur le point de partir pour l’étranger, sinon notre Rédempteur, qui s’en alla au Ciel dans la chair qu’il avait assumée? Car la terre est le lieu propre de la chair, et celle-ci est en quelque sorte emmenée à l’étranger lorsqu’elle est placée au Ciel par notre Rédempteur.
Cet homme partant pour l’étranger a confié ses biens à ses serviteurs, puisque le Seigneur a accordé des dons spirituels à ses fidèles. A l’un, il a remis cinq talents, à un autre deux, et à un autre un seul. Il y a en effet cinq sens corporels : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat et le toucher. Les cinq talents figurent donc le don des cinq sens, c’est-à-dire la science des choses extérieures. Les deux talents, eux, désignent la faculté de comprendre et celle d’agir. Quant au talent unique, il désigne la seule faculté de comprendre.
Celui qui avait reçu cinq talents en gagna cinq autres. Car il en est qui, sans pouvoir pénétrer les réalités intérieures et mystiques, donnent cependant, en vue de la patrie céleste, de bons enseignements à ceux qu’ils peuvent atteindre, mettant ainsi à profit les dons extérieurs qu’ils ont reçus; et en même temps qu’ils se défendent des ardeurs immodérées de la chair, de la poursuite des choses de la terre et du plaisir que procurent les biens visibles, ils en détournent encore les autres par leurs avertissements. Il en est par ailleurs qui, comme enrichis de deux talents, reçoivent la faculté de comprendre et celle d’agir. Ils comprennent les subtilités des réalités intérieures et accomplissent des œuvres extérieures admirables. Et comme ils prêchent à autrui autant par leur science que par leurs actes, ils rapportent pour ainsi dire un double gain de leur travail. Ce n’est pas sans raison qu’on dit que les serviteurs ont gagné, qui cinq autres talents, qui deux autres, car lorsqu’on prêche aux fidèles de l’un et l’autre sexe, on double en quelque sorte les talents qu’on a reçus.
Mais celui qui avait reçu un seul talent s’en est allé creuser dans la terre et y a caché l’argent de son maître. Cacher son talent dans la terre, c’est appliquer l’intelligence que nous avons reçue à des activités terrestres, sans chercher de gain spirituel et sans jamais élever son cœur au-dessus des pensées de la terre. Il en est en effet qui ont reçu le don d’intelligence, mais qui ne goûtent que les choses de la chair. C’est d’eux que le prophète déclare : «Ils sont habiles à faire le mal, mais ils ne savent pas faire le bien.» (Jr 4, 22)
Cependant, le Seigneur, qui a donné les talents, revient pour en demander compte. Celui qui accorde maintenant les dons spirituels avec bonté, recherche nos mérites avec sévérité à l’heure du jugement. Il considère ce que chacun de nous a reçu, et il évalue le gain qu’on en a tiré.
2. Le serviteur qui a rapporté le double des talents reçus est loué par le maître, et il est conduit à la récompense éternelle par ces paroles du Seigneur : «C’est bien, bon et fidèle serviteur; puisque tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup. Entre dans la joie de ton Maître.» Peu de choses, voilà ce que sont tous les biens de la vie présente en comparaison de la récompense éternelle, même quand ils nous paraissent représenter beaucoup. En revanche, le serviteur fidèle est établi sur beaucoup, lorsqu’ayant surmonté toutes les misères de notre nature corrompue, il jouit du bonheur éternel dans la gloire du séjour céleste. Et il pénètre tout entier dans la joie de son Maître, quand, admis dans la patrie éternelle et associé aux chœurs des anges, il goûte intérieurement la joie de la récompense, sans que plus rien de corruptible puisse le faire souffrir extérieurement.
3. Quant au serviteur qui n’a pas voulu faire fructifier son talent, il revient à son maître avec des paroles d’excuse : «Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n’as pas semé, et qui ramasses où tu n’as rien répandu. J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. Voici donc ce qui t’appartient.» Il faut remarquer que ce serviteur inutile appelle son maître «un homme dur», tout en négligeant de se dévouer à son intérêt, et qu’il prétend avoir craint de dépenser le talent pour en obtenir un bénéfice, alors que sa seule crainte aurait dû être de le rapporter au maître sans bénéfice. Nombreux sont en effet les membres de la sainte Eglise dont ce serviteur est l’image : ils redoutent de s’engager sur la voie d’une vie meilleure, mais ils ne craignent pas de s’abandonner à leur molle inaction; considérant qu’ils sont pécheurs, ils ont peur d’entrer dans la voie de la sainteté, mais ils ne s’inquiètent pas de demeurer dans leurs iniquités. De tels hommes sont bien préfigurés par Pierre, qui, dans la faiblesse où il se trouvait encore, s’est écrié à la vue du miracle des poissons : «Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur.» (Lc 5, 8). Mais non! si tu te considères comme pécheur, il ne faut pas repousser le Seigneur loin de toi! Et pourtant, ceux qui, se sachant faibles, ne veulent pas s’engager dans la voie d’une plus grande vertu, ou dans celle qui mène au sommet d’une vie plus droite, font comme s’ils s’avouaient pécheurs, tout en repoussant le Seigneur; ils fuient celui qu’ils auraient dû sanctifier en eux; dans leur trouble, le bon sens leur fait défaut : ils sont en train de mourir, et ils ont peur de la Vie.
D’où la réponse faite aussitôt au mauvais serviteur : «Serviteur méchant et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je ramasse où je n’ai rien répandu. Il te fallait donc porter mon argent aux banquiers, et en revenant, j’aurais retiré ce qui m’appartient avec un intérêt.» Le serviteur se voit lié par ses propres paroles quand son maître lui affirme : «Je récolte où je n’ai pas semé, et je ramasse où je n’ai rien répandu.» C’est comme s’il disait clairement : «Si, à t’en croire, je réclame même ce que je n’ai pas donné, combien plus te réclamerai-je ce que je t’ai donné à faire valoir; il te fallait donc porter mon argent aux banquiers, et en revenant, j’aurais retiré ce qui m’appartient avec un intérêt.» Porter son argent aux banquiers, c’est accorder la science de sa prédication à ceux qui sont capables de la mettre en pratique.
4. Vous voyez, frères très chers, le péril où nous nous mettrions si nous conservions pour nous les richesses du Seigneur; eh bien, considérez vous-mêmes avec soin le danger que vous courez, puisqu’on vous redemandera avec usure ce que vous entendez. Par l’usure, on rentre en possession de plus d’argent qu’on n’en avait donné. En effet, en plus de ce que le débiteur avait reçu, il rend ce qu’il n’avait pas reçu. Pensez donc bien, frères très chers, que vous aurez à vous acquitter avec usure de cet argent de la parole que vous avez reçu, et appliquez-vous pour cela à comprendre ce que vous n’entendez pas dire à partir de ce que vous entendez, de telle sorte que déduisant l’un de l’autre, vous appreniez à accomplir de vous-mêmes ce que vous n’avez pas encore appris de la bouche du prédicateur.
Quant au serviteur paresseux, écoutons de quelle sentence il est frappé : «Otez-lui ce talent, et donnez-le à celui qui en a dix.»
5. Cet unique talent repris au mauvais serviteur, il paraissait plus indiqué de le donner à celui qui en avait reçu deux qu’à celui qui en avait reçu cinq. On devait en effet le donner plutôt à celui qui avait moins qu’à celui qui avait plus. Mais comme nous l’avons dit précédemment, les cinq talents désignent les cinq sens, c’est-à-dire la science des choses extérieures, alors que les deux talents représentent la faculté de comprendre et celle d’agir. Celui qui avait reçu deux talents possédait donc davantage que celui qui en avait reçu cinq. Car celui à qui ses cinq talents procuraient l’administration des choses extérieures était encore privé de l’intelligence des biens intérieurs. Le talent unique, qui figure, comme nous l’avons dit, cette intelligence, devait donc être donné à celui qui administrait bien les choses extérieures qu’il avait reçues. C’est ce que nous voyons tous les jours dans la sainte Eglise : il est courant que ceux qui administrent bien les affaires extérieures qu’ils reçoivent à gérer, parviennent aussi, avec l’aide de la grâce, à l’intelligence des mystères, de telle sorte que ceux qui administrent fidèlement les affaires extérieures sont également favorisés de l’intelligence des réalités intérieures.
6. Suit sans transition une pensée générale : «On donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance; mais à celui qui n’a pas, on prendra même ce qu’il semble avoir.» On donnera en effet à celui qui a, et il sera dans l’abondance, parce que celui qui a la charité reçoit aussi les autres dons. Mais celui qui n’a pas la charité perd même les dons qu’il paraissait avoir reçus. Aussi est-il nécessaire, mes frères, que vous veilliez à garder la charité en tout ce que vous faites. Et la vraie charité, c’est d’aimer son ami en Dieu, et son ennemi à cause de Dieu.
Celui qui n’a pas cette charité perd tout le bien qu’il a; il est privé du talent qu’il avait reçu, et selon la sentence du Seigneur, il est envoyé dans les ténèbres extérieures. Celui-là tombe par châtiment dans les ténèbres extérieures qui est déjà tombé de lui-même, par son péché, dans les ténèbres intérieures. Et là, il est contraint à souffrir les ténèbres de la punition, parce qu’ici-bas, il a subi librement les ténèbres de la volupté.
7. Sachons-le bien, aucun paresseux n’est à l’abri quant à un talent reçu. Car personne ne peut dire avec vérité : «Je n’ai reçu aucun talent. Il n’y a donc rien dont je sois obligé de rendre compte.» En effet, il n’est aucun pauvre qui ne doive tenir ce qu’il a reçu, si peu que ce soit, pour un talent.
Ainsi, l’un a reçu la faculté de comprendre : ce talent l’oblige au ministère de la prédication. Un autre a reçu les biens de la terre : de cette fortune, il doit faire l’aumône de son talent. Un autre, qui n’a reçu ni la faculté de comprendre les réalités intérieures, ni une abondante fortune, a cependant appris un métier qui lui assure sa subsistance : son métier même lui est reconnu comme talent reçu. Un autre encore n’a rien eu de tout cela, mais il a peut-être obtenu une place de familier auprès d’un homme riche : cette familiarité est assurément le talent qu’il a reçu. Par conséquent, s’il ne parle pas en faveur des pauvres à son protecteur, il sera condamné pour s’être réservé l’usage de son talent.
Toi qui as la faculté de comprendre, prends donc grand soin de ne pas te taire. Toi qui possèdes une abondante fortune, veille à ne pas laisser s’engourdir la compassion qui te pousse à donner. Toi qui connais un métier qui te procure de quoi vivre, applique-toi bien à en partager l’usage et le profit avec ton prochain. Toi qui as tes entrées chez un homme riche, crains d’être condamné pour t’être réservé ce talent en n’intercédant pas auprès de lui pour les pauvres quand tu le peux. Car le Juge qui va venir nous redemandera à chacun en proportion de ce qu’il nous a donné.
Pensons donc tous chaque jour avec crainte à ce que nous avons reçu du Seigneur, pour pouvoir lui rendre avec sécurité, lors de son retour, le compte de notre talent. Voici qu’il est déjà proche, le retour de celui qui est parti pour l’étranger. C’est en quelque sorte à l’étranger qu’il s’en est allé, lorsqu’il s’est éloigné à une grande distance de cette terre où il était né. Mais il va sans nul doute revenir nous demander compte de nos talents, et si nous sommeillons sans faire le bien, il nous jugera très sévèrement, précisément à cause des dons qu’il nous a accordés. Considérons donc ce que nous avons reçu, et soyons vigilants à bien le dépenser. Que nul souci terrestre ne nous détourne de l’œuvre spirituelle, de peur de provoquer la colère du Maître, propriétaire du talent, en cachant son talent dans la terre. Car si le serviteur paresseux retire son talent de la terre quand le Juge a déjà commencé à examiner les fautes, c’est que beaucoup ne s’arrachent à leurs désirs et à leurs activités terrestres qu’au moment où ils sont entraînés au supplice éternel par la sentence du Juge. Soyons donc vigilants par avance sur le compte que nous devrons rendre de notre talent, pour qu’au moment où le Juge sera sur le point de châtier, le profit que nous en aurons tiré nous mette hors de cause. Que Dieu nous accorde cette grâce, lui qui vit…
 
 

Homélie 10

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre,
le jour de l’Epiphanie

6 janvier 591
 

L’adoration des mages

Commentant l’évangile de l’Epiphanie, saint Grégoire compare d’abord les Juifs aux peuples païens (représentés par les mages) et aux éléments sensibles (l’étoile, la mer, la terre, etc.), qui ont su rendre témoignage au Sauveur.
Puis il réfute très habilement l’hérésie des Priscillianistes, qui enseignaient que les astres président à la naissance des hommes, et qui voulaient trouver confirmation de leur théorie dans l’étoile apparue à la naissance du Christ. La vogue immense que connaît aujourd’hui l’astrologie rend cette argumentation étonnamment actuelle.
L’orateur s’étend ensuite sur le sens symbolique des présents offerts par les mages, et montre comment nous devons les imiter en revenant dans notre pays «par un autre chemin». Ces explications gardent tout leur intérêt pour les fidèles avides de mieux comprendre les allusions de la liturgie du jour.
La finale de l’Homélie pourra paraître un peu sombre. Notons pourtant qu’elle est entièrement tissée de citations scripturaires. Il y a une tristesse selon Dieu (la pénitence), comme il y a une joie selon Dieu. Notre détachement à l’égard des choses d’ici-bas et notre désir des biens éternels se traduisent tout naturellement par la pénitence, les larmes et une constante gravité, qui exclut la joie sotte. Par son refus du rire grossier, Grégoire ne nous prêche donc pas la morosité, mais il nous enseigne le sérieux de la vie, l’enjeu du temps présent et la valeur exclusive des biens à venir.
 

Mt 2, 1-12

Jésus étant né à Bethléem de Judée, aux jours du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem, en disant : «Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l’adorer.» En entendant cela, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. Réunissant tous les princes des prêtres et les scribes du peuple, il leur demanda où le Christ devait naître. Ils lui dirent : «A Bethléem de Judée, ainsi qu’il a été écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas la moindre des cités de Juda, car de toi sortira le chef qui conduira mon peuple Israël.» Alors Hérode, ayant appelé les mages en cachette, apprit d’eux le moment précis où l’étoile leur était apparue, et les envoyant à Bethléem, il leur dit : «Allez vous renseigner soigneusement au sujet de l’enfant, et lorsque vous l’aurez trouvé, indiquez-le-moi, pour que moi aussi, j’aille l’adorer.»
Après avoir entendu le roi, ils s’en allèrent. Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue en Orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle s’arrêtât au-dessus de l’endroit où était l’enfant. A la vue de l’étoile, ils furent remplis d’une très grande joie. Et entrés dans la maison, ils trouvèrent l’enfant avec Marie, sa mère; et se prosternant, ils l’adorèrent. Puis, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent en cadeau de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Et avertis en songe de ne pas retourner voir Hérode, ils revinrent dans leur pays par un autre chemin.
Comme vous venez de l’entendre, frères très chers, dans l’évangile qu’on nous a lu, un roi de la terre s’est troublé à la naissance du Roi du Ciel. Car la grandeur terrestre est confondue quand se dévoile la majesté céleste.
Nous devons chercher pourquoi ce fut un ange qui apparut aux bergers en Judée, à la naissance du Rédempteur, tandis que ce ne fut pas un ange, mais une étoile qui conduisit les mages venus d’Orient pour l’adorer. Cela vient du fait que les Juifs sachant user de leur raison, c’est un être vivant raisonnable, ici un ange, qui devait les informer. Les païens, au contraire, qui ne savaient pas se servir de leur raison, sont amenés à la connaissance du Seigneur, non par des paroles, mais par des signes. D’où la parole de Paul : «Les prophéties sont données aux croyants, non aux incroyants, les signes aux incroyants, non aux croyants.» (cf. 1 Co 14, 22). Les prophéties sont données aux premiers en tant que croyants, non incroyants. Et c’est en tant qu’incroyants que les seconds, non croyants, reçoivent des signes.
Il faut aussi remarquer que la prédication des apôtres à ces païens porte sur notre Rédempteur parvenu à l’âge adulte, tandis que l’annonce aux païens par une étoile concerne Jésus petit enfant, qui ne fait pas encore usage de son corps humain pour parler. Il était bien conforme à la raison que les prédicateurs nous fassent connaître par leurs paroles le Seigneur quand il parlait, et que les éléments nous le prêchent par leur silence lorsqu’il ne parlait pas encore.
2. Mais en tous les signes qui marquèrent la naissance et la mort du Seigneur, nous devons considérer quelle fut la dureté de cœur de certains Juifs, puisque ni la grâce des prophéties, ni les miracles ne leur firent reconnaître le Seigneur. Car tous les éléments ont attesté la venue de leur Créateur. Et pour en parler à la façon des hommes, les cieux ont reconnu en lui leur Dieu, puisqu’ils s’empressèrent de lui envoyer une étoile. La mer l’a reconnu, elle qui s’offrit à ses pieds comme un chemin solide (cf. Mt 14, 25). La terre l’a reconnu, elle qui trembla quand le Seigneur mourut (cf. Mt 27, 51). Le soleil l’a reconnu, lui qui voila les rayons de sa lumière (cf. Mt 27, 45). Les rochers et les murs l’ont reconnu, eux qui se fendirent au moment de sa mort (cf. Mt 27, 51). L’enfer enfin l’a reconnu, lui qui rendit les morts qu’il retenait (cf. Mt 27, 52). Et cependant, celui que tous les éléments insensibles ont perçu comme leur Seigneur, les cœurs des Juifs encore infidèles ne le reconnaissent pas comme leur Dieu, et plus durs que les pierres, ils ne veulent pas s’ouvrir au repentir; ils refusent de confesser celui que les éléments, nous l’avons dit, ont proclamé Dieu par les prodiges ou les déchirements dont ils ont été l’objet.
Ce qui met le comble à leur culpabilité, c’est que celui qu’ils méprisent une fois né, ils ont appris longtemps auparavant qu’il naîtrait. Et ils savaient non seulement qu’il naîtrait, mais aussi où il naîtrait. Interrogés par Hérode, ils lui indiquent en effet l’endroit de la naissance du Sauveur, qu’ils ont appris par l’autorité de l’Ecriture. Et ils avancent la preuve que Bethléem était désignée pour l’honneur de voir naître le nouveau roi, en sorte que leur science devient pour eux un motif de condamnation, en même temps qu’elle apporte un secours à notre foi. Isaac bénissant son fils Jacob symbolisait bien ces Juifs, lui qui, tout en étant aveugle, a prophétisé : il ne voyait pas son fils dans l’instant présent, mais prévoyait pour lui quantité de choses dans l’avenir; tout comme le peuple juif, qui était rempli de l’esprit de prophétie, mais aveugle, ne reconnut pas dans l’instant présent celui dont il avait tant prédit pour le futur.
3. Une fois connue la naissance de notre Roi, Hérode a recours à la ruse, de peur d’être privé de son royaume terrestre. Il demande qu’on vienne lui indiquer le lieu où l’on aura trouvé l’enfant; il fait semblant de vouloir aller l’adorer, avec le dessein de le tuer s’il parvient à le trouver. Mais que peut la malice humaine contre un projet divin? Car il est écrit : «Il n’y a pas de sagesse, il n’y a pas de prudence, il n’y a pas de projet contre le Seigneur.» (Pr 21, 30). En effet, l’étoile apparue aux mages les conduit; ils trouvent le Roi qui vient de naître, lui offrent des présents, et sont avertis en songe qu’ils ne doivent pas retourner voir Hérode. Ainsi arrive-t-il qu’Hérode ne peut trouver ce Jésus qu’il cherche. Il figure bien en sa personne les hypocrites, qui, feignant de chercher le Seigneur, n’obtiennent jamais de le trouver.
4. A ce propos, il faut savoir que selon les hérétiques priscillianistes, chaque homme naît sous le signe d’une étoile. Pour soutenir leur erreur, ils s’appuient sur le fait de la nouvelle étoile qui a surgi lorsque le Seigneur a paru dans la chair, et ils pensent que cette étoile ainsi apparue a réglé son destin. Mais pesons bien les termes dont use notre évangile à propos de cette étoile : «Jusqu’à ce qu’elle s’arrêtât au-dessus de l’endroit où était l’enfant.» Puisque ce n’est pas l’enfant qui courut vers l’étoile, mais bien, si l’on peut dire, l’étoile vers l’enfant, ce n’est pas non plus l’étoile qui fixa le destin de l’enfant, mais cet enfant nouveau-né qui fixa le destin de l’étoile. Que les fidèles excluent cependant de leur esprit qu’il existe un destin. Car la vie n’est gouvernée que par le seul Créateur qui l’a donnée aux hommes. L’homme n’a pas été créé à cause des étoiles, mais les étoiles à cause de l’homme. Ainsi, dire qu’une étoile fixe le destin d’un homme, c’est prétendre que l’homme est sous le pouvoir de ses propres esclaves. Quand Jacob, à la sortie du sein maternel, tenait en main le pied de son frère, pour que le premier à naître puisse sortir complètement, il fallait que le suivant ait commencé à le faire. Et cependant, bien que leur mère les ait tous deux mis au monde exactement au même moment, leurs vies furent toutes différentes.
5. Mais à cela, les astrologues ont coutume de répondre que l’influence d’un astre agit à un instant très précis. Nous leur répliquons que le temps d’une naissance est long. Si donc l’aspect du ciel change à chaque instant, il leur faudra donner un nouvel horoscope pour chaque partie du corps du nouveau-né.
Les astrologues ont aussi coutume de dire que celui qui est né sous le signe du Verseau est destiné par le sort à exercer en cette vie le métier de pêcheur. Il paraît pourtant qu’il n’y a pas de pêcheurs en Gétulie1. Qui donc va prétendre que là où il n’y a aucun pêcheur, personne n’est né sous le signe du Verseau? Les astrologues assurent encore que les enfants nés sous le signe de la Balance sont de futurs banquiers; or beaucoup de pays et de peuples n’ont pas de banquiers. Force leur est donc de reconnaître, ou bien que ce signe du zodiaque manque chez eux, ou bien que son effet supposé n’a rien de fatal. Par ailleurs, chez les Perses et les Francs, la transmission de la royauté est héréditaire. Qui peut dire combien d’autres enfants sont nés dans la condition d’esclaves exactement au même instant que tel ou tel roi? Et cependant, les fils de rois nés sous la même étoile que leurs esclaves accèdent à la couronne, tandis que ces esclaves engendrés au même moment mourront dans leur servitude. Nous avons dit tout cela brièvement à propos de l’étoile, pour ne pas paraître passer sous silence sans la réfuter la bêtise des astrologues.
6. Les mages offrent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. L’or convenait bien à un roi; l’encens était présenté à Dieu en sacrifice; et c’est avec la myrrhe qu’on embaume les corps des défunts. Les mages proclament donc, par leurs présents symboliques, qui est celui qu’ils adorent. Voici l’or : c’est un roi; voici l’encens : c’est un Dieu; voici la myrrhe : c’est un mortel. Il y a des hérétiques qui croient en sa divinité sans croire que son règne s’étende partout. Ils lui offrent bien l’encens, mais ne veulent pas lui offrir également l’or. Il en est d’autres qui reconnaissent sa royauté, mais nient sa divinité. Ceux-ci lui offrent l’or, mais refusent de lui offrir l’encens. D’autres enfin confessent à la fois sa divinité et sa royauté, mais nient qu’il ait assumé une chair mortelle. Ceux-là lui offrent l’or et l’encens, mais ne veulent pas lui offrir la myrrhe, symbole de la condition mortelle qu’il a assumée. Pour nous, offrons l’or au Seigneur qui vient de naître, en confessant qu’il règne en tout lieu; offrons-lui l’encens, en reconnaissant que celui qui a paru dans le temps était Dieu avant tous les temps; offrons-lui la myrrhe, en reconnaissant que celui que nous croyons impassible en sa divinité s’est également rendu mortel en assumant notre chair.
Mais on peut aussi comprendre différemment l’or, l’encens et la myrrhe. L’or symbolise la sagesse, comme l’atteste Salomon : «Un trésor désirable repose dans la bouche du sage.» (Pr 21, 20, d’après les Septante). L’encens brûlé en l’honneur de Dieu désigne la puissance de la prière, ainsi qu’en témoigne le psalmiste : «Que ma prière s’élève devant ta face comme l’encens.» (Ps 141, 2). Quant à la myrrhe, elle figure la mortification de notre chair; aussi la sainte Eglise dit-elle, à propos de ses serviteurs combattant pour Dieu jusqu’à la mort : «Mes mains ont distillé la myrrhe.» (Ct 5, 5). Au roi qui vient de naître, nous offrons donc l’or si nous resplendissons devant lui de l’éclat de la sagesse d’en haut. Nous offrons l’encens si, dans la sainte ardeur de notre prière, nous consumons nos pensées charnelles sur l’autel de notre cœur, permettant ainsi à nos désirs du Ciel de répandre pour Dieu leur agréable odeur. Nous offrons la myrrhe si nous mortifions les vices de la chair par l’abstinence. Car la myrrhe, nous l’avons dit, empêche la chair morte de pourrir. Or asservir ce corps mortel à la débauche luxurieuse, c’est laisser pourrir une chair morte, comme le prophète l’affirme au sujet de certains hommes : «Les bêtes de somme ont pourri dans leur fumier.» (Jl 1, 17). Que les bêtes de somme pourrissent dans leur fumier, cela signifie que les hommes charnels achèvent leur vie dans la puanteur de la luxure. Nous offrons donc à Dieu la myrrhe quand, par les aromates de notre continence, nous empêchons la luxure de faire pourrir ce corps mortel.
7. Les mages nous donnent encore une leçon très importante en revenant dans leur pays par un autre chemin. En effet, ce qu’ils font sur l’avertissement qu’ils ont reçu nous indique ce que nous devons faire. Notre pays, c’est le paradis, et une fois que nous connaissons Jésus, il nous est interdit d’y retourner par le chemin que nous avons suivi en venant. Car nous nous sommes éloignés de notre pays par l’orgueil, la désobéissance, la poursuite des biens visibles et l’avidité à goûter les nourritures défendues. Mais pour y revenir, il faut les larmes, l’obéissance, le mépris des biens visibles et la maîtrise des appétits de la chair. C’est donc bien par un autre chemin que nous retournons dans notre pays, puisque nous étant éloignés des joies du paradis par les plaisirs, nous y sommes ramenés par les lamentations.
Aussi faut-il, frères très chers, que demeurant toujours dans la crainte et toujours dans l’expectative, nous ayons devant les yeux du cœur, d’une part nos actions coupables, et de l’autre l’extrême rigueur du jugement. Considérons que le Juge si rigoureux va venir; il nous menace du jugement, mais il demeure caché. Il frappe d’épouvante les pécheurs, et néanmoins, il patiente encore. S’il diffère de venir, c’est pour en trouver moins à condamner. Expions nos fautes dans les larmes, et selon le mot du psalmiste, «hâtons-nous de nous présenter devant lui par la confession» (Ps 95, 2). Ne nous laissons prendre à aucune des tromperies de la volupté ou des séductions de la vaine joie. Bien proche, en effet, est le Juge qui affirmait : «Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous vous affligerez et vous pleurerez.» (Lc 6, 25). Salomon a dit également : «Le rire se mêlera à la douleur, et la joie se terminera dans le deuil.» (Pr 14, 13). Et aussi : «J’ai tenu le rire pour une erreur, et j’ai dit à la joie : pourquoi te laisses-tu prendre au piège?» (Qo 2, 2). Et encore : «Le cœur des sages est dans le lieu de la tristesse, et le cœur des insensés dans le lieu de la joie.» (Qo 7, 4)
Ayons donc grande crainte des commandements de Dieu, afin de célébrer dans la vérité sa fête solennelle. Car le sacrifice agréable à Dieu est la douleur qu’inspire le péché. Le psalmiste l’atteste : «Le sacrifice en l’honneur de Dieu, c’est un esprit contrit.» (Ps 51, 19). Nos péchés passés ont été lavés par le baptême; mais depuis, nous en avons commis beaucoup d’autres, et nous ne pouvons plus être lavés par l’eau baptismale. Puisque même après le baptême, nous avons souillé notre vie, baptisons notre conscience par nos larmes. Ainsi, nous regagnerons notre pays par un autre chemin. Les biens nous en ont éloignés par leur attrait; que les maux nous y ramènent par leur amertume, avec l’aide de Notre-Seigneur…

_______________________________

1 Ancienne contrée d’Afrique du Nord.
 
 

Homélie 11

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de sainte Agnès,
le jour de sa fête

21 janvier 591
 

Le trésor, la perle et le filet

La popularité de sainte Agnès était très grande à Rome. Par saint Ambroise, qui nous a donné la plus ancienne relation de sa mort dans le De virginibus (378), nous savons qu’elle a accompli son martyre à douze ans, qu’elle était alors vierge, qu’elle dut lutter beaucoup pour le rester, et qu’elle périt finalement par le glaive, en allant au-devant de la mort avec un courage admirable.
Pour la fête de cette héroïque enfant, l’Eglise a choisi la parabole du trésor caché dans un champ, que Grégoire explique dans cette Homélie : il montre pourquoi l’on doit cacher le trésor après l’avoir trouvé, puis il expose ce que signifie la perle de grand prix, dont parle la deuxième partie de l’évangile. C’est ici que notre prédicateur fait en quelques mots l’éloge de sainte Agnès, dont les Romains célébraient la fête avec solennité. Mais en pasteur avisé, le pape ne vante les mérites de leur sainte préférée que pour les engager sur la voie de la conversion, et il commente en ce sens le dernier passage de la parabole, concernant le filet et le tri des poissons.
L’orateur a ainsi mené son discours de manière à l’achever sur une perspective d’éternité, très propice à faire réfléchir les fidèles et à les amener à changer de vie. C’est là une habitude de saint Grégoire, qui aime terminer son propos par le rappel du jugement dernier. Nos contemporains s’en choquent facilement, et un peu vite ils en concluent, avec l’historien Pirenne, que par son évocation constante des fins dernières, l’œuvre grégorienne a «puissamment contribué à donner à la religiosité médiévale une tournure sombre et angoissée». Ce n’était pourtant pas la manière de voir des hommes du moyen âge. Et tel moine du XIIe siècle, par exemple, affirmait que cette œuvre «versait en lui calme, sérénité, courage et joie». Le P. de Lubac cite bien d’autres témoignages en ce sens (cf. Exégèse médiévale, Paris, Le Cerf, 1993, t. 2, p. 537-548).
 

Mt 13, 44-52

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : «Le Royaume des cieux est semblable à un trésor caché dans un champ; l’homme qui l’a trouvé le cache, et dans sa joie, il s’en va, vend tout ce qu’il possède et achète ce champ.
«Le Royaume des cieux est encore semblable à un marchand qui cherche des perles fines. En ayant trouvé une de grand prix, il s’en alla, vendit tout ce qu’il possédait et l’acheta.
«Le Royaume des cieux est encore semblable à un filet qu’on a lancé dans la mer et qui ramasse des poissons de toutes espèces. Lorsqu’il est plein, les pêcheurs le ramènent, et s’asseyant sur le rivage, ils recueillent les bons dans des paniers, mais ils rejettent les mauvais. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges sortiront, et ils sépareront les mauvais d’avec les justes et les jetteront dans la fournaise ardente. Là seront les pleurs et les grincements de dents.
«Avez-vous compris tout cela?» Ils lui dirent : «Oui, Seigneur.» Il leur dit : «C’est pourquoi tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui tire de son trésor du nouveau et de l’ancien.»
Le Royaume des cieux, frères très chers, est déclaré semblable à des réalités terrestres, pour que l’âme s’élève de ce qu’elle connaît à ce qu’elle ne connaît pas, en sorte qu’elle soit portée aux choses invisibles par l’exemple des choses visibles, et comme échauffée par le contact de ce que lui a appris l’expérience; ainsi, l’amour qu’elle éprouve pour ce qu’elle connaît lui apprend à aimer également ce qu’elle ne connaît pas.
Voici que le Royaume des cieux est comparé à un trésor caché dans un champ : «L’homme qui l’a trouvé le cache, et dans sa joie, il s’en va, vend tout ce qu’il possède et achète ce champ.» Il faut ici remarquer que cet homme cache le trésor qu’il a trouvé, afin de le conserver. C’est qu’un ardent désir du Ciel ne suffit pas à préserver des esprits malins celui qui ne met pas ce désir à couvert des louanges humaines. Car nous sommes en cette vie comme dans un chemin par lequel nous nous dirigeons vers la Patrie. Et les esprits malins sont comme des voleurs en embuscade sur cette route. C’est donc vouloir être dépouillé que de porter son trésor à découvert sur le chemin. Je ne dis pas que nos proches ne doivent pas voir nos bonnes œuvres, puisqu’il est écrit : «Qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux» (Mt 5, 16), mais qu’il ne nous faut pas rechercher de louanges au-dehors pour ce que nous faisons. Que l’œuvre soit publique, mais que l’intention demeure secrète, en sorte que nous donnions à nos proches l’exemple d’une bonne action sans jamais cesser de désirer le secret par notre intention de plaire à Dieu seul.
Le trésor, c’est le Ciel auquel nous aspirons, et le champ dans lequel le trésor est caché, c’est notre application soutenue à obtenir le Ciel. C’est bien vendre tout pour acheter ce champ que de renoncer aux voluptés de la chair et de fouler aux pieds tous nos désirs terrestres en gardant une conduite céleste, de sorte que plus rien de ce qui flatte la chair ne lui plaise, et que l’esprit ne redoute rien de ce qui détruit la vie charnelle.
2. Le Royaume des cieux est encore déclaré semblable à un marchand qui cherche des perles fines. Voilà qu’il en trouve une de grand prix; aussi vend-il tout pour acheter cette perle qu’il a trouvée. Car celui qui connaît la douceur de la vie céleste, aussi parfaitement qu’il est possible, abandonne volontiers tout ce qu’il aimait sur la terre. Tout lui paraît sans valeur en comparaison de cette vie bienheureuse : il quitte ce qu’il possède et distribue ce qu’il avait amassé; son âme s’enflamme pour les choses du Ciel; plus rien de celles de la terre ne lui plaît; tout ce dont la beauté le charmait en ce monde lui paraît difforme, parce que seul l’éclat de la perle précieuse étincelle dans son esprit. C’est d’un tel amour que Salomon affirme avec raison : «L’amour est fort comme la mort.» (Ct 8, 6). En effet, de même que la mort fait périr le corps, l’amour de la vie éternelle détruit la passion pour les choses corporelles, et celui qu’il possède tout entier, il le rend comme insensible au-dehors aux désirs de la terre.
3. Cette sainte dont nous célébrons aujourd’hui la fête n’aurait pu mourir en son corps pour Dieu, si elle n’était morte d’abord en son esprit aux désirs de la terre. Son âme, élevée au sommet de la vertu, a méprisé les tourments et foulé aux pieds les récompenses. Conduite en présence de rois et de gouverneurs entourés de soldats, elle est demeurée ferme, plus résistante que celui qui la frappait, supérieure même à celui qui la jugeait. Et nous, adultes pleins de faiblesse, qui voyons des jeunes filles marcher vers le Royaume du Ciel à travers le glaive, que trouverons-nous à dire en face de tels exemples, nous qui nous laissons dominer par la colère, enfler par l’orgueil, troubler par l’ambition et souiller par la luxure? Si nous ne pouvons conquérir le Royaume des cieux à travers la guerre des persécutions, ayons du moins honte de ne pas vouloir suivre Dieu à travers la paix. Dieu ne dit maintenant à aucun de nous : «Meurs pour moi», mais seulement : «Fais mourir en toi les désirs défendus.» Si dans la paix nous ne voulons pas dominer les désirs de la chair, comment donc dans la guerre donnerions-nous cette chair elle-même pour le Seigneur?
4. Le Royaume des cieux est encore déclaré semblable à un filet qu’on a lancé dans la mer et qui ramasse des poissons de toutes espèces. Lorsqu’il est plein, on le ramène au rivage, et l’on recueille les bons dans des paniers, tandis qu’on rejette les mauvais.
La sainte Eglise est comparée à un filet, puisque le soin en a été confié aussi à des pêcheurs, et que c’est elle qui, pour éviter aux hommes de s’engloutir dans les profondeurs de la mort éternelle, les retire des flots du monde présent et les fait passer au Royaume éternel. Elle ramasse des poissons de toutes espèces, parce qu’elle appelle à la rémission des péchés les sages et les insensés, les hommes libres et les esclaves, les riches et les pauvres, les forts et les faibles. Aussi le psalmiste dit-il à Dieu : «A toi viendra toute chair.» (Ps 65, 3)
C’est à la fin, quand le nombre des humains est complet, que le filet est entièrement rempli. On le ramène, et l’on s’assied sur le rivage; car si la mer représente le monde, le rivage de la mer signifie la fin du monde. Lors de cette fin du monde, les bons poissons sont recueillis dans des paniers, mais les mauvais sont rejetés; en effet, tandis que les élus sont reçus dans les demeures éternelles, les réprouvés, ayant perdu la lumière du royaume intérieur, sont conduits vers les ténèbres extérieures. Maintenant, le filet de la foi nous contient tous, bons et mauvais ensemble, comme une masse de poissons non triés. Mais le rivage révèle ce que le filet, c’est-à-dire la sainte Eglise, a tiré. A la différence des poissons, qui, une fois pris, ne peuvent plus changer, nous sommes pris mauvais, mais nous sommes rendus bons. Par conséquent, réfléchissons pendant que nous sommes pris [dans le filet], pour n’être pas rejetés en arrivant au rivage.
Voyez combien vous est chère la solennité de cette fête : celui d’entre vous qui se trouverait empêché de prendre part à cette assemblée, n’en serait-il pas tout attristé?1 Que feront donc en ce jour-là ceux qui seront entraînés hors de la vue du Juge, séparés de la société des élus, et qui, se trouvant plongés dans les ténèbres, loin de la lumière, seront torturés d’une brûlure éternelle? C’est pourquoi le Seigneur explique brièvement cette même comparaison quand il ajoute : «Ainsi en sera-t-il à la fin du monde : les anges sortiront, et ils sépareront les mauvais d’avec les justes et les jetteront dans la fournaise ardente. Là seront les pleurs et les grincements de dents.» Voilà des paroles, frères très chers, qu’il nous faut plutôt redouter qu’expliquer. Les tourments des pécheurs sont clairement énoncés, afin que nul ne prenne prétexte de son ignorance, comme si l’on avait parlé des supplices éternels avec quelque obscurité. D’où la suite du texte : «‹Avez-vous compris tout cela?› Ils lui dirent : ‹Oui, Seigneur.›»
5. Et il est ajouté en conclusion : «C’est pourquoi tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui tire de son trésor du nouveau et de l’ancien.»
Si par ces mots «nouveau» et «ancien», nous comprenons l’un et l’autre Testament, nous nions qu’Abraham ait été instruit, puisque même s’il a connu les faits du Nouveau et de l’Ancien Testaments, il n’en a pas annoncé les paroles. Nous ne pouvons pas non plus comparer Moïse à un père de famille instruit, car même s’il a enseigné l’Ancien Testament, il n’a pas prononcé les paroles du Nouveau. Cette interprétation étant donc exclue, nous sommes amenés à une autre. Dans la parole de la Vérité : «Tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille», on peut comprendre que le Seigneur parlait, non pas de ceux qui avaient précédé son Eglise, mais de ceux qui pourraient dans la suite en faire partie. Ces derniers tirent du nouveau et de l’ancien lorsqu’ils proclament les vérités de l’un et l’autre Testament par leurs paroles et leurs bonnes mœurs.
On peut pourtant comprendre cela encore d’une autre façon. L’ancien, pour le genre humain, c’était de descendre dans les prisons infernales et d’y subir les supplices éternels pour ses péchés. Et quelque chose de nouveau l’atteignit par la venue du Médiateur : désormais, en effet, celui qui s’applique à bien vivre ici-bas peut entrer dans le Royaume des cieux, et dans la mesure où l’homme, né sur terre, meurt à cette vie corruptible, il est destiné à trouver place au Ciel. Que le genre humain périsse dans les peines éternelles pour ses péchés, voilà l’ancien. Que, converti, il vive dans le Royaume, voilà le nouveau.
Ainsi, le Seigneur a terminé son discours précisément par où il l’avait commencé. Il avait d’abord affirmé que le Royaume était semblable à un trésor caché et à une perle fine, puis décrit les peines de l’enfer à propos de la brûlure qu’y subissent les méchants; et il ajoute pour finir : «C’est pourquoi tout scribe instruit du Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui tire de son trésor du nouveau et de l’ancien.» C’est comme s’il disait clairement : «Dans la sainte Eglise, le prédicateur instruit est celui qui sait à la fois exprimer des choses nouvelles en parlant de la douceur du Royaume et dire des choses anciennes en parlant de la crainte du châtiment, pour qu’au moins les tourments donnent de la crainte à ceux que les récompenses n’attirent pas.» Ecoutons ce qui nous est dit du Royaume pour l’aimer; écoutons ce qui nous est dit du supplice pour le redouter, afin que si l’amour ne suffit pas à entraîner au Royaume une âme endormie et fortement attachée à la terre, la crainte du moins l’y conduise.
Voici comment le Seigneur parle de la géhenne : «Là seront les pleurs et les grincements de dents.» D’éternelles lamentations suivent les plaisirs d’à présent. Aussi, frères très chers, si vous craignez de pleurer en ce jour-là, fuyez maintenant la vaine joie. Impossible, en effet, de se réjouir maintenant avec le monde et de régner en ce jour-là avec le Seigneur. Endiguez donc les flots de la joie qui passe, domptez entièrement les plaisirs de la chair. Que la pensée du feu éternel vous rende amer tout ce que votre esprit trouve agréable dans le monde présent. Réprimez, par la sévère règle de vie qui convient à des hommes faits, les amusements puérils auxquels vous vous livrez, en sorte que fuyant de vous-mêmes les choses qui passent, vous puissiez parvenir sans peine aux joies éternelles, avec l’aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ…

________________________________

1 Que s’est-il donc passé entre le 14 janvier 591 et le 14 janvier 592, pour que tant des assistants de la première fête soient morts avant la seconde? Suite des épidémies? Famines? Massacres par les Lombards?
 
 
 
 

Homélie 12

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de sainte Agnès,
le jour de sa seconde fête

28 janvier 591
 

La parabole des dix vierges

Une semaine après sa fête, on faisait à Rome une seconde mention de sainte Agnès, vierge et martyre. Il est difficile de déterminer si c’était là une ancienne octave, ou bien si l’on commémorait ainsi une apparition de la sainte venant révéler sa gloire à ses parents. En tout cas, ce fait, unique dans le calendrier, révèle l’extrême popularité que la petite sainte s’était gagnée dès les origines.
C’est en cette seconde fête que saint Grégoire explique la parabole des dix vierges. Cinq d’entre elles étaient folles, et ne prirent pas d’huile dans les vases de leurs lampes. Cette pénurie d’huile est interprétée par le prédicateur avec beaucoup de subtilité. L’époux vient, qui est le souverain Juge, et la porte du Ciel est fermée aux vierges folles. Trop tard : le temps de la pénitence est passé! «Veillez, nous dit Jésus, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.» En effet, ajoute Grégoire, celui qui a promis le pardon au pénitent n’a pas promis de lendemain au pécheur. Et dans son désir d’inculquer cette vérité avec plus de force, le saint pape raconte la mort terrifiante du riche Chrysaorius. Cette histoire est la première de celles qui vont désormais assez souvent illustrer les Homélies. Un tel récit dispense le prédicateur d’insister, et il se grave profondément dans les mémoires des auditeurs.
 

Mt 25, 1-13

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : «Le Royaume des cieux est semblable à dix vierges qui, prenant leurs lampes, sortirent au-devant de l’époux et de l’épouse. Cinq d’entre elles étaient folles, et cinq étaient sages. Les cinq folles, ayant pris leurs lampes, n’emportèrent pas d’huile; mais les sages prirent de l’huile dans leurs vases avec les lampes. Comme l’époux tardait à venir, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent. Au milieu de la nuit, un cri se fit entendre : ‹Voici l’époux qui vient, sortez au-devant de lui.› Alors toutes ces vierges se levèrent et préparèrent leurs lampes. Les folles dirent aux sages : ‹Donnez-nous de votre huile, parce que nos lampes s’éteignent.› Les sages répondirent : ‹De peur qu’il n’y en ait pas assez pour nous et pour vous, allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous.› Mais pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux vint, et celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée. Finalement, les autres vierges vinrent aussi, disant : ‹Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.› Mais celui-ci répondit : ‹En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas.›
«Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.»
C’est souvent, frères très chers, que je vous exhorte à fuir les œuvres mauvaises et à éviter les souillures de ce monde. Mais aujourd’hui, la lecture du Saint Evangile me fait un devoir de vous inviter à une grande vigilance jusque dans vos bonnes actions, de peur que vous ne recherchiez la faveur ou la reconnaissance des hommes pour ce que vous faites de bien, et que le désir de la louange, en s’y glissant, ne prive de récompense intérieure ce que vous faites paraître à l’extérieur. Voici en effet que notre Rédempteur nous parle de dix vierges. Or, s’il les nomme toutes vierges, il ne les laisse pourtant pas toutes franchir la porte de la béatitude, parce que certaines d’entre elles, en recherchant au-dehors de la gloire pour leur virginité, n’ont pas voulu garder de l’huile dans leurs vases.
Mais il faut commencer par nous demander ce qu’est le Royaume des cieux, et pourquoi on le compare à dix vierges, dont les unes sont dites sages, et les autres folles. Puisqu’il est clair qu’aucun réprouvé n’entre dans le Royaume des cieux, pourquoi déclarer ce Royaume semblable à des vierges folles? Il nous faut savoir que dans la Sainte Ecriture, l’Eglise du temps présent est souvent appelée Royaume des cieux. Le Seigneur affirme ainsi, en un autre endroit : «Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume tous les scandales.» (Mt 13, 41). Or ce n’est pas dans le Royaume de la béatitude, où la paix est parfaite, qu’ils pourront trouver des scandales à enlever. C’est en ce sens qu’il est dit par ailleurs : «Celui qui aura enfreint l’un de ces plus petits commandements et aura enseigné aux hommes à faire de même, celui-là sera appelé le plus petit dans le Royaume des cieux. Mais celui qui les aura pratiqués et enseignés, celui-là sera appelé grand dans le Royaume des cieux.» (Mt 5, 19). Enfreindre un commandement et l’enseigner, c’est ne pas mettre en pratique dans sa vie ce qu’on prêche par sa bouche. Mais celui qui ne veut pas mettre en pratique ce qu’il enseigne ne peut parvenir au Royaume de la béatitude éternelle. Comment donc y sera-t-il appelé le plus petit, si l’on ne lui permet pas d’y entrer? Par conséquent, c’est bien l’Eglise de la terre qui est qualifiée de Royaume des cieux dans les paroles du Seigneur. En cette Eglise, le docteur qui enfreint un commandement est appelé le plus petit, car on fait peu de cas de la prédication d’un homme dont on méprise la vie.
Nous demeurons tous dans un corps doué de cinq sens. Si l’on double ce nombre cinq, on obtient dix. Et puisque la multitude des fidèles est formée de personnes de l’un et l’autre sexe, la sainte Eglise est comparée à dix vierges. Comme, en cette Eglise, les méchants se mêlent aux bons et les réprouvés aux élus, il est légitime de comparer celle-ci à des vierges dont les unes sont sages, et les autres folles. En effet, il ne manque pas de personnes chastes qui se gardent du désir des choses extérieures : entraînées par l’espérance des biens intérieurs, elles mortifient leur chair, aspirent de tous leurs désirs à la patrie céleste, attendent les récompenses éternelles et ne veulent pas recevoir de louanges humaines pour leurs labeurs. De telles personnes ne mettent pas leur gloire dans la bouche des hommes, mais la cachent au plus intime de leur conscience. Mais il s’en trouve beaucoup d’autres qui, tout en affligeant leur corps par l’abstinence, ambitionnent les faveurs des hommes pour cette abstinence. Elles sont assidues aux instructions et donnent libéralement aux indigents; mais ce sont certainement des vierges folles, parce qu’elles ne recherchent que la récompense d’une louange éphémère.
C’est pourquoi l’Evangile ajoute avec raison : «Les cinq folles, ayant pris leurs lampes, n’emportèrent pas d’huile; mais les sages prirent de l’huile dans leurs vases avec les lampes.» L’huile désigne l’éclat de la gloire; les vases, ce sont nos cœurs, dans lesquels nous portons toutes nos pensées. Les vierges sages ont donc de l’huile dans leurs vases, puisqu’elles retiennent dans leurs consciences tout l’éclat de la gloire, comme l’atteste Paul : «Ce qui fait notre gloire, c’est le témoignage de notre conscience.» (2 Co 1, 12). Mais les vierges folles n’emportent pas d’huile, car elles ne placent pas leur gloire dans [le témoignage de] leur conscience, du fait qu’elles la demandent aux louanges d’autrui. Notons-le : toutes ont des lampes, mais toutes n’ont pas d’huile. C’est que les réprouvés produisent souvent de bonnes actions comme les élus, mais seuls vont à la rencontre de l’Epoux avec de l’huile ceux qui ne cherchent à tirer de leurs actions extérieures qu’une gloire intérieure. C’est dans le même sens que le psalmiste déclare, en parlant de la sainte Eglise des élus : «Toute la gloire de la fille du roi lui vient du dedans.» (Ps 45, 15)
2. «Comme l’époux tardait à venir, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent» : tandis que le Juge remet sa venue pour le jugement dernier, élus et réprouvés s’endorment du sommeil de la mort. Ici, en effet, s’endormir, c’est mourir. S’assoupir avant de s’endormir, c’est tomber malade avant de mourir; car le poids de la maladie nous mène au sommeil de la mort.
3. «Au milieu de la nuit, un cri se fit entendre : ‹Voici l’époux qui vient, sortez au-devant de lui.›» C’est au milieu de la nuit que s’élève le cri qui annonce l’arrivée de l’Epoux, puisque le jour du jugement survient sans qu’il soit possible de le prévoir. C’est pourquoi il est écrit : «Le jour du Seigneur viendra la nuit comme un voleur.» (1 Th 5, 2). Alors toutes les vierges se lèvent, parce qu’élus et réprouvés sont tirés du sommeil de la mort. Les vierges garnissent leurs lampes, c’est-à-dire que chacun fait à part soi le compte des œuvres pour lesquelles il espère recevoir la béatitude éternelle. Mais les lampes des vierges folles s’éteignent, car leurs œuvres, qui au-dehors ont paru si éclatantes aux hommes, s’obscurcissent du dedans à l’arrivée du Juge. Et ces vierges folles n’obtiennent de Dieu aucune récompense pour ce qui leur a déjà valu auprès des hommes les louanges qu’elles aimaient. Pourquoi demandent-elles de l’huile aux vierges sages, sinon du fait que reconnaissant à la venue du Juge leur vide intérieur, elles recherchent un témoignage extérieur? C’est comme si, revenues de leur assurance, elles disaient à leurs proches : «Puisque vous nous voyez repoussées comme si nous n’avions rien fait, dites ce que vous avez vu de nos bonnes œuvres.»
Mais les vierges sages répondent : «De peur qu’il n’y en ait pas assez pour nous et pour vous.» Car si au jour du jugement — et je parle ici de ceux qui reposent en paix avec l’Eglise — à peine peut suffire à chacun le témoignage qu’il se rend à lui-même, combien moins le pourrait-il à la fois pour lui et pour son prochain.
Aussi les vierges sages ajoutent-elles aussitôt, en manière de reproche : «Allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous.» Les marchands d’huile, ce sont les flatteurs. En effet, ceux qui, par leurs vaines louanges, offrent quelque éclat de gloire pour le moindre bienfait reçu, ressemblent à des marchands d’huile, de cette huile dont le psalmiste déclare : «L’huile du pécheur n’engraissera pas ma tête.» (Ps 141, 5). C’est la tête, chez nous, qui domine. Aussi donne-t-on le nom de tête à l’esprit qui domine le corps. L’huile du pécheur engraisse donc notre tête, quand l’encens du flatteur vient caresser notre esprit.
«Mais pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux vint.» Car tandis qu’elles demandent à leur entourage un témoignage sur leur vie, arrive le Juge, qui n’est pas seulement témoin des œuvres, mais aussi des cœurs.
4. «Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée.» Oh! s’il était possible de goûter avec le palais du cœur! Comme on s’émerveillerait de ces paroles : «L’époux vint»! Quelle douceur on trouverait dans ces autres : «Elles entrèrent avec lui aux noces»! Et quelle amertume dans ces dernières : «Et la porte fut fermée»!
Il vient, celui dont l’avènement ébranle les éléments, et en présence duquel tremblent le ciel et la terre. C’est pourquoi il déclare par la voix du prophète : «Encore une fois, et j’ébranlerai non seulement la terre, mais aussi le ciel.» (Ag 2, 6). Devant son tribunal, comparaît tout le genre humain. Anges, Archanges, Trônes, Principautés et Dominations sont à son service pour punir les méchants et récompenser les bons. Mesurez, frères très chers, ce que sera la terreur en ce jour à la vue d’un tel Juge. Plus de recours alors contre le châtiment. Quelle confusion pour celui que sa faute fera rougir devant tous les anges et les hommes rassemblés! Quelle frayeur de voir irrité celui dont la vue est déjà insoutenable pour l’âme humaine quand il est calme! Voyant ce jour, le prophète a dit avec raison : «Jour de colère que ce jour-là, jour de tribulation et d’angoisse, jour de calamité et de malheur, jour de ténèbres et d’obscurité, jour de brume et de tornade, jour de sonneries de trompe et de trompette.» (So 1, 15-16). Ce jour du jugement dernier, frères très chers, mesurez de quelle terrible amertume le prophète a dû le voir remplir le cœur des réprouvés, pour qu’il accumule ainsi les termes sans parvenir à l’exprimer.
Quant aux élus, quelle sera leur joie d’entrer avec l’Epoux dans la salle des noces, eux qui méritent de jouir de la vision de celui qu’ils voient faire trembler tous les éléments par sa présence! Ils se réjouiront aux noces de l’Epoux, et pourtant, l’épouse, c’est eux; car dans la chambre nuptiale du Royaume éternel, Dieu s’unit à nous dans la vision : vision qui durera pour l’éternité, sans que rien puisse jamais plus nous arracher aux embrassements de son amour.
La porte du Royaume, qui reste encore ouverte chaque jour à ceux qui font pénitence, sera alors fermée pour ceux qui s’y présenteront en pleurant. Il demeurera bien une pénitence, mais elle sera stérile. En effet, celui qui gaspille maintenant le temps propice au pardon, ne pourra plus alors trouver de pardon. C’est ce qui fait déclarer à Paul : «Le voici maintenant, le temps favorable; le voici maintenant, le jour du salut.» (2 Co 6, 2). Le prophète dit aussi : «Cherchez le Seigneur tant qu’il peut être trouvé, invoquez-le tant qu’il est proche.» (Is 55, 6)
5. C’est pourquoi le Seigneur n’écoute pas les vierges folles qui l’appellent; car la porte du Royaume une fois refermée, lui qui pouvait encore être proche, désormais, il ne le sera plus. Le texte poursuit en effet : «Finalement, les autres vierges vinrent aussi, disant : ‹Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.› Mais celui-ci répondit : ‹En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas.›» Celui qui n’a pas voulu écouter ici-bas ce que Dieu ordonnait ne peut plus là-haut obtenir de Dieu ce qu’il lui demande. Celui qui a gaspillé le temps favorable à la pénitence vient en vain supplier devant la porte du Royaume. C’est en ce sens que le Seigneur déclare par la bouche de Salomon : «J’ai appelé, et vous avez résisté; j’ai tendu la main, et personne n’y a fait attention. Vous avez méprisé tous mes conseils, et vous avez négligé mes reproches. Moi aussi, je rirai de votre mort, je me moquerai quand vous arrivera ce que vous craigniez. Lorsqu’une soudaine calamité fondra sur vous et que la mort vous assaillira comme une tempête, quand viendront sur vous la tribulation et l’angoisse, alors on m’invoquera, et je n’écouterai pas; on se lèvera dès le matin, et l’on ne me trouvera pas.» (Pr 1, 24-28). Voyez : ces vierges demandent à grands cris qu’on leur ouvre; repoussées, elles exhalent leur douleur en adressant au Maître un appel redoublé : «Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.» Mais elles ont beau offrir leurs prières, on les ignore; c’est qu’en ce jour, le Seigneur abandonnera comme des inconnus ceux que le mérite de leur vie ne lui fait pas reconnaître maintenant pour siens.
6. Le Seigneur ajoute ici bien à propos une exhortation destinée à tous ses disciples : «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.»
Après le péché, Dieu accepte la pénitence, et si chacun savait quand il doit quitter ce monde, il pourrait se donner un temps pour les plaisirs et un temps pour la pénitence. Mais celui qui a promis le pardon au pénitent n’a pas promis de lendemain au pécheur. Aussi devons-nous toujours craindre notre dernier jour, puisque nous ne pouvons jamais le prévoir.
Même ce jour où nous vous parlons, nous ne l’avons reçu que comme un répit pour nous convertir, et pourtant nous refusons de pleurer le mal que nous avons fait. Non seulement nous ne nous désolons pas des fautes commises, mais nous en ajoutons d’autres qu’il faudra pleurer. Qu’une maladie nous saisisse, que les symptômes de cette maladie nous annoncent une mort prochaine, et nous cherchons une prolongation de vie pour pleurer nos péchés; mais ce délai que nous demandons alors avec un très ardent désir, nous en jouissons, en ce moment même, sans en faire aucun cas.
7. Je vais vous raconter, frères très chers, une histoire qui sera pour vous fort édifiante à méditer, si votre charité veut bien l’écouter attentivement. Il y avait, dans la province de Valérie, un noble du nom de Chrysaorius, que le peuple, en son parler campagnard, appelait Chrysérius. C’était un homme très fortuné, mais aussi plein de vices que de ressources : enflé d’orgueil, livré aux voluptés de la chair et brûlé d’une flamme d’avarice qui l’excitait à accroître ses revenus. Le Seigneur, ayant décidé de mettre fin à tant de mauvaises actions, le frappa d’une maladie corporelle, comme je l’ai appris d’un religieux de ses proches qui vit encore. Parvenu au terme de sa vie, à l’heure même où il allait quitter son corps, il ouvrit les yeux et vit des esprits hideux et très noirs se dresser devant lui et le presser durement pour l’entraîner vers les prisons infernales. Il se mit à trembler, à pâlir et à suer à grosses gouttes; il implora un répit
 

Mt 25, 1-13

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : «Le Royaume des cieux est semblable à dix vierges qui, prenant leurs lampes, sortirent au-devant de l’époux et de l’épouse. Cinq d’entre elles étaient folles, et cinq étaient sages. Les cinq folles, ayant pris leurs lampes, n’emportèrent pas d’huile; mais les sages prirent de l’huile dans leurs vases avec les lampes. Comme l’époux tardait à venir, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent. Au milieu de la nuit, un cri se fit entendre : ‹Voici l’époux qui vient, sortez au-devant de lui.› Alors toutes ces vierges se levèrent et préparèrent leurs lampes. Les folles dirent aux sages : ‹Donnez-nous de votre huile, parce que nos lampes s’éteignent.› Les sages répondirent : ‹De peur qu’il n’y en ait pas assez pour nous et pour vous, allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous.› Mais pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux vint, et celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée. Finalement, les autres vierges vinrent aussi, disant : ‹Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.› Mais celui-ci répondit : ‹En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas.›
«Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.»
C’est souvent, frères très chers, que je vous exhorte à fuir les œuvres mauvaises et à éviter les souillures de ce monde. Mais aujourd’hui, la lecture du Saint Evangile me fait un devoir de vous inviter à une grande vigilance jusque dans vos bonnes actions, de peur que vous ne recherchiez la faveur ou la reconnaissance des hommes pour ce que vous faites de bien, et que le désir de la louange, en s’y glissant, ne prive de récompense intérieure ce que vous faites paraître à l’extérieur. Voici en effet que notre Rédempteur nous parle de dix vierges. Or, s’il les nomme toutes vierges, il ne les laisse pourtant pas toutes franchir la porte de la béatitude, parce que certaines d’entre elles, en recherchant au-dehors de la gloire pour leur virginité, n’ont pas voulu garder de l’huile dans leurs vases.
Mais il faut commencer par nous demander ce qu’est le Royaume des cieux, et pourquoi on le compare à dix vierges, dont les unes sont dites sages, et les autres folles. Puisqu’il est clair qu’aucun réprouvé n’entre dans le Royaume des cieux, pourquoi déclarer ce Royaume semblable à des vierges folles? Il nous faut savoir que dans la Sainte Ecriture, l’Eglise du temps présent est souvent appelée Royaume des cieux. Le Seigneur affirme ainsi, en un autre endroit : «Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume tous les scandales.» (Mt 13, 41). Or ce n’est pas dans le Royaume de la béatitude, où la paix est parfaite, qu’ils pourront trouver des scandales à enlever. C’est en ce sens qu’il est dit par ailleurs : «Celui qui aura enfreint l’un de ces plus petits commandements et aura enseigné aux hommes à faire de même, celui-là sera appelé le plus petit dans le Royaume des cieux. Mais celui qui les aura pratiqués et enseignés, celui-là sera appelé grand dans le Royaume des cieux.» (Mt 5, 19). Enfreindre un commandement et l’enseigner, c’est ne pas mettre en pratique dans sa vie ce qu’on prêche par sa bouche. Mais celui qui ne veut pas mettre en pratique ce qu’il enseigne ne peut parvenir au Royaume de la béatitude éternelle. Comment donc y sera-t-il appelé le plus petit, si l’on ne lui permet pas d’y entrer? Par conséquent, c’est bien l’Eglise de la terre qui est qualifiée de Royaume des cieux dans les paroles du Seigneur. En cette Eglise, le docteur qui enfreint un commandement est appelé le plus petit, car on fait peu de cas de la prédication d’un homme dont on méprise la vie.
Nous demeurons tous dans un corps doué de cinq sens. Si l’on double ce nombre cinq, on obtient dix. Et puisque la multitude des fidèles est formée de personnes de l’un et l’autre sexe, la sainte Eglise est comparée à dix vierges. Comme, en cette Eglise, les méchants se mêlent aux bons et les réprouvés aux élus, il est légitime de comparer celle-ci à des vierges dont les unes sont sages, et les autres folles. En effet, il ne manque pas de personnes chastes qui se gardent du désir des choses extérieures : entraînées par l’espérance des biens intérieurs, elles mortifient leur chair, aspirent de tous leurs désirs à la patrie céleste, attendent les récompenses éternelles et ne veulent pas recevoir de louanges humaines pour leurs labeurs. De telles personnes ne mettent pas leur gloire dans la bouche des hommes, mais la cachent au plus intime de leur conscience. Mais il s’en trouve beaucoup d’autres qui, tout en affligeant leur corps par l’abstinence, ambitionnent les faveurs des hommes pour cette abstinence. Elles sont assidues aux instructions et donnent libéralement aux indigents; mais ce sont certainement des vierges folles, parce qu’elles ne recherchent que la récompense d’une louange éphémère.
C’est pourquoi l’Evangile ajoute avec raison : «Les cinq folles, ayant pris leurs lampes, n’emportèrent pas d’huile; mais les sages prirent de l’huile dans leurs vases avec les lampes.» L’huile désigne l’éclat de la gloire; les vases, ce sont nos cœurs, dans lesquels nous portons toutes nos pensées. Les vierges sages ont donc de l’huile dans leurs vases, puisqu’elles retiennent dans leurs consciences tout l’éclat de la gloire, comme l’atteste Paul : «Ce qui fait notre gloire, c’est le témoignage de notre conscience.» (2 Co 1, 12). Mais les vierges folles n’emportent pas d’huile, car elles ne placent pas leur gloire dans [le témoignage de] leur conscience, du fait qu’elles la demandent aux louanges d’autrui. Notons-le : toutes ont des lampes, mais toutes n’ont pas d’huile. C’est que les réprouvés produisent souvent de bonnes actions comme les élus, mais seuls vont à la rencontre de l’Epoux avec de l’huile ceux qui ne cherchent à tirer de leurs actions extérieures qu’une gloire intérieure. C’est dans le même sens que le psalmiste déclare, en parlant de la sainte Eglise des élus : «Toute la gloire de la fille du roi lui vient du dedans.» (Ps 45, 15)
2. «Comme l’époux tardait à venir, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent» : tandis que le Juge remet sa venue pour le jugement dernier, élus et réprouvés s’endorment du sommeil de la mort. Ici, en effet, s’endormir, c’est mourir. S’assoupir avant de s’endormir, c’est tomber malade avant de mourir; car le poids de la maladie nous mène au sommeil de la mort.
3. «Au milieu de la nuit, un cri se fit entendre : ‹Voici l’époux qui vient, sortez au-devant de lui.›» C’est au milieu de la nuit que s’élève le cri qui annonce l’arrivée de l’Epoux, puisque le jour du jugement survient sans qu’il soit possible de le prévoir. C’est pourquoi il est écrit : «Le jour du Seigneur viendra la nuit comme un voleur.» (1 Th 5, 2). Alors toutes les vierges se lèvent, parce qu’élus et réprouvés sont tirés du sommeil de la mort. Les vierges garnissent leurs lampes, c’est-à-dire que chacun fait à part soi le compte des œuvres pour lesquelles il espère recevoir la béatitude éternelle. Mais les lampes des vierges folles s’éteignent, car leurs œuvres, qui au-dehors ont paru si éclatantes aux hommes, s’obscurcissent du dedans à l’arrivée du Juge. Et ces vierges folles n’obtiennent de Dieu aucune récompense pour ce qui leur a déjà valu auprès des hommes les louanges qu’elles aimaient. Pourquoi demandent-elles de l’huile aux vierges sages, sinon du fait que reconnaissant à la venue du Juge leur vide intérieur, elles recherchent un témoignage extérieur? C’est comme si, revenues de leur assurance, elles disaient à leurs proches : «Puisque vous nous voyez repoussées comme si nous n’avions rien fait, dites ce que vous avez vu de nos bonnes œuvres.»
Mais les vierges sages répondent : «De peur qu’il n’y en ait pas assez pour nous et pour vous.» Car si au jour du jugement — et je parle ici de ceux qui reposent en paix avec l’Eglise — à peine peut suffire à chacun le témoignage qu’il se rend à lui-même, combien moins le pourrait-il à la fois pour lui et pour son prochain.
Aussi les vierges sages ajoutent-elles aussitôt, en manière de reproche : «Allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous.» Les marchands d’huile, ce sont les flatteurs. En effet, ceux qui, par leurs vaines louanges, offrent quelque éclat de gloire pour le moindre bienfait reçu, ressemblent à des marchands d’huile, de cette huile dont le psalmiste déclare : «L’huile du pécheur n’engraissera pas ma tête.» (Ps 141, 5). C’est la tête, chez nous, qui domine. Aussi donne-t-on le nom de tête à l’esprit qui domine le corps. L’huile du pécheur engraisse donc notre tête, quand l’encens du flatteur vient caresser notre esprit.
«Mais pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux vint.» Car tandis qu’elles demandent à leur entourage un témoignage sur leur vie, arrive le Juge, qui n’est pas seulement témoin des œuvres, mais aussi des cœurs.
4. «Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et la porte fut fermée.» Oh! s’il était possible de goûter avec le palais du cœur! Comme on s’émerveillerait de ces paroles : «L’époux vint»! Quelle douceur on trouverait dans ces autres : «Elles entrèrent avec lui aux noces»! Et quelle amertume dans ces dernières : «Et la porte fut fermée»!
Il vient, celui dont l’avènement ébranle les éléments, et en présence duquel tremblent le ciel et la terre. C’est pourquoi il déclare par la voix du prophète : «Encore une fois, et j’ébranlerai non seulement la terre, mais aussi le ciel.» (Ag 2, 6). Devant son tribunal, comparaît tout le genre humain. Anges, Archanges, Trônes, Principautés et Dominations sont à son service pour punir les méchants et récompenser les bons. Mesurez, frères très chers, ce que sera la terreur en ce jour à la vue d’un tel Juge. Plus de recours alors contre le châtiment. Quelle confusion pour celui que sa faute fera rougir devant tous les anges et les hommes rassemblés! Quelle frayeur de voir irrité celui dont la vue est déjà insoutenable pour l’âme humaine quand il est calme! Voyant ce jour, le prophète a dit avec raison : «Jour de colère que ce jour-là, jour de tribulation et d’angoisse, jour de calamité et de malheur, jour de ténèbres et d’obscurité, jour de brume et de tornade, jour de sonneries de trompe et de trompette.» (So 1, 15-16). Ce jour du jugement dernier, frères très chers, mesurez de quelle terrible amertume le prophète a dû le voir remplir le cœur des réprouvés, pour qu’il accumule ainsi les termes sans parvenir à l’exprimer.
Quant aux élus, quelle sera leur joie d’entrer avec l’Epoux dans la salle des noces, eux qui méritent de jouir de la vision de celui qu’ils voient faire trembler tous les éléments par sa présence! Ils se réjouiront aux noces de l’Epoux, et pourtant, l’épouse, c’est eux; car dans la chambre nuptiale du Royaume éternel, Dieu s’unit à nous dans la vision : vision qui durera pour l’éternité, sans que rien puisse jamais plus nous arracher aux embrassements de son amour.
La porte du Royaume, qui reste encore ouverte chaque jour à ceux qui font pénitence, sera alors fermée pour ceux qui s’y présenteront en pleurant. Il demeurera bien une pénitence, mais elle sera stérile. En effet, celui qui gaspille maintenant le temps propice au pardon, ne pourra plus alors trouver de pardon. C’est ce qui fait déclarer à Paul : «Le voici maintenant, le temps favorable; le voici maintenant, le jour du salut.» (2 Co 6, 2). Le prophète dit aussi : «Cherchez le Seigneur tant qu’il peut être trouvé, invoquez-le tant qu’il est proche.» (Is 55, 6)
5. C’est pourquoi le Seigneur n’écoute pas les vierges folles qui l’appellent; car la porte du Royaume une fois refermée, lui qui pouvait encore être proche, désormais, il ne le sera plus. Le texte poursuit en effet : «Finalement, les autres vierges vinrent aussi, disant : ‹Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.› Mais celui-ci répondit : ‹En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas.›» Celui qui n’a pas voulu écouter ici-bas ce que Dieu ordonnait ne peut plus là-haut obtenir de Dieu ce qu’il lui demande. Celui qui a gaspillé le temps favorable à la pénitence vient en vain supplier devant la porte du Royaume. C’est en ce sens que le Seigneur déclare par la bouche de Salomon : «J’ai appelé, et vous avez résisté; j’ai tendu la main, et personne n’y a fait attention. Vous avez méprisé tous mes conseils, et vous avez négligé mes reproches. Moi aussi, je rirai de votre mort, je me moquerai quand vous arrivera ce que vous craigniez. Lorsqu’une soudaine calamité fondra sur vous et que la mort vous assaillira comme une tempête, quand viendront sur vous la tribulation et l’angoisse, alors on m’invoquera, et je n’écouterai pas; on se lèvera dès le matin, et l’on ne me trouvera pas.» (Pr 1, 24-28). Voyez : ces vierges demandent à grands cris qu’on leur ouvre; repoussées, elles exhalent leur douleur en adressant au Maître un appel redoublé : «Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.» Mais elles ont beau offrir leurs prières, on les ignore; c’est qu’en ce jour, le Seigneur abandonnera comme des inconnus ceux que le mérite de leur vie ne lui fait pas reconnaître maintenant pour siens.
6. Le Seigneur ajoute ici bien à propos une exhortation destinée à tous ses disciples : «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.»
Après le péché, Dieu accepte la pénitence, et si chacun savait quand il doit quitter ce monde, il pourrait se donner un temps pour les plaisirs et un temps pour la pénitence. Mais celui qui a promis le pardon au pénitent n’a pas promis de lendemain au pécheur. Aussi devons-nous toujours craindre notre dernier jour, puisque nous ne pouvons jamais le prévoir.
Même ce jour où nous vous parlons, nous ne l’avons reçu que comme un répit pour nous convertir, et pourtant nous refusons de pleurer le mal que nous avons fait. Non seulement nous ne nous désolons pas des fautes commises, mais nous en ajoutons d’autres qu’il faudra pleurer. Qu’une maladie nous saisisse, que les symptômes de cette maladie nous annoncent une mort prochaine, et nous cherchons une prolongation de vie pour pleurer nos péchés; mais ce délai que nous demandons alors avec un très ardent désir, nous en jouissons, en ce moment même, sans en faire aucun cas.
7. Je vais vous raconter, frères très chers, une histoire qui sera pour vous fort édifiante à méditer, si votre charité veut bien l’écouter attentivement. Il y avait, dans la province de Valérie, un noble du nom de Chrysaorius, que le peuple, en son parler campagnard, appelait Chrysérius. C’était un homme très fortuné, mais aussi plein de vices que de ressources : enflé d’orgueil, livré aux voluptés de la chair et brûlé d’une flamme d’avarice qui l’excitait à accroître ses revenus. Le Seigneur, ayant décidé de mettre fin à tant de mauvaises actions, le frappa d’une maladie corporelle, comme je l’ai appris d’un religieux de ses proches qui vit encore. Parvenu au terme de sa vie, à l’heure même où il allait quitter son corps, il ouvrit les yeux et vit des esprits hideux et très noirs se dresser devant lui et le presser durement pour l’entraîner vers les prisons infernales. Il se mit à trembler, à pâlir et à suer à grosses gouttes; il implora un répit à grands cris, et tout effrayé, il appela avec force clameurs son fils Maxime — que j’ai connu comme moine lorsque je l’étais. Il disait : «Maxime, viens vite! Je ne t’ai jamais fait de mal, prends-moi sous ta protection.»
Maxime, tout ému, s’approcha aussitôt, tandis que la famille se rassemblait en se lamentant bruyamment. Ils ne pouvaient voir les esprits malins dont Chrysaorius essuyait de si durs assauts, mais ils devinaient la présence de ces esprits par le trouble, la pâleur et les tremblements de celui qu’ils entraînaient. La terreur que lui inspirait leur aspect épouvantable le faisait se tourner de côté et d’autre sur son lit. Couché sur le côté gauche, il ne pouvait supporter leur vue; se tournait-il vers le mur, ils y étaient encore. Affreusement pressé, désespérant de pouvoir leur échapper, il se mit à supplier à grands cris : «Répit au moins jusqu’au matin! Répit au moins jusqu’au matin!» Mais pendant qu’il criait ainsi, au milieu même de ses hurlements, il fut arraché de son enveloppe de chair.
Il est évident que s’il vit ces démons, ce ne fut pas pour son profit, mais pour le nôtre, car Dieu, dans son immense patience, nous attend encore. Pour Chrysaorius, en effet, il ne servit à rien de voir avant sa mort ces esprits horribles, ni de demander un répit, puisqu’il ne l’a pas obtenu.
Mais nous, frères très chers, réfléchissons maintenant à tout cela avec une grande attention, de peur que nous ne laissions le temps s’écouler en pure perte, et que le moment où nous réclamerons un sursis pour accomplir de bonnes œuvres ne soit justement celui où nous serons contraints de quitter ce corps. Souvenez-vous de ces paroles de la Vérité : «Priez pour que votre fuite n’ait pas lieu en hiver, ni un jour de sabbat.» (Mt 24, 20). Car un commandement de la Loi interdit de marcher plus d’une certaine distance le jour du sabbat, et l’hiver, il est difficile de marcher, à cause du froid qui engourdit et paralyse les pas des marcheurs. Aussi le Seigneur dit-il : «Priez pour que votre fuite n’ait pas lieu en hiver, ni un jour de sabbat.» C’est comme s’il disait clairement : «Prenez garde à ne pas chercher à fuir vos péchés seulement lorsqu’il ne vous sera déjà plus possible de marcher.» Ce moment où nous ne pourrons plus fuir, nous devons donc y songer maintenant que nous le pouvons. Il nous faut penser sans cesse à l’heure de notre sortie de ce monde, et avoir continuellement devant les yeux de l’esprit cet avertissement de notre Rédempteur : «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.»

_______________________________

1 Célèbre jeu de mots latin : sic amare, iam ire est.
 
 
 

Homélie 13

Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Félix, confesseur,
le jour de sa fête

14 janvier 592
 

Le retour du maître

Comme la précédente, cette Homélie traite de la vigilance. Elle porte sur la parole de Jésus : «Que vos reins soient ceints, et qu’il y ait en vos mains des lampes allumées… car c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra.» N’agissons que pour le Ciel, et préparons-nous à ouvrir au Juge dès qu’il frappera, en accueillant la mort avec joie quand elle se présentera.
L’évangile commenté ici nous indique trois veilles, ou trois heures de la nuit auxquelles le Seigneur peut venir; Grégoire explique ce que sont ces trois veilles. Dieu est patient, mais sachons profiter du temps qu’il nous laisse pour revenir à lui.
L’insistance de notre prédicateur à avertir ses auditeurs de se préparer à la mort pourrait paraître exagérée, si le Christ lui-même n’avait si souvent réitéré ce conseil. «La mort est certaine et elle est incertaine, pourquoi? Dieu en a décidé ainsi. Mais quelle conclusion devons-nous en tirer? L’incertitude de la mort, dans l’enseignement de Jésus, a pour but de nous tenir constamment en éveil […] de nous obliger à garder nos regards levés vers le Ciel. On peut affirmer que cette leçon est l’une des plus importantes de tout l’Evangile. On oserait dire qu’elle est même la première de toutes.» (Les plus beaux textes sur l’au-delà, présentés par J. Goubert et L. Cristiani, Paris, 1950, p. 39-41)
 

Lc 12, 35-40

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : «Que vos reins soient ceints, et qu’il y ait en vos mains des lampes allumées. Et vous, soyez semblables à des hommes qui attendent leur maître à son retour des noces, afin que lorsqu’il arrivera et frappera à la porte, ils lui ouvrent aussitôt. Heureux ces serviteurs que leur maître, à son retour, trouvera vigilants! En vérité, je vous le dis, il se ceindra, il les fera mettre à table et passera au milieu d’eux pour les servir. Et s’il vient à la seconde veille, et s’il vient à la troisième veille et qu’il les trouve ainsi, heureux sont ces serviteurs! Sachez bien que si le père de famille savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait et ne le laisserait pas percer sa maison. Vous aussi, tenez-vous prêts, car c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra.»
Le texte du Saint Evangile qu’on vient de vous lire, frères très chers, est bien clair pour vous. Mais de peur que même une telle simplicité ne risque de sembler obscure à quelques-uns, nous allons le parcourir brièvement afin d’en découvrir le sens à ceux qui l’ignorent, sans fatiguer pour autant ceux qui le comprennent.
Que la luxure de l’homme se situe dans ses reins, et celle de la femme dans son nombril, le Seigneur l’atteste lorsqu’il parle du diable au bienheureux Job : «Sa force, dit-il, est dans ses reins, et sa vigueur dans le nombril de son ventre.» (Jb 40, 16). Ainsi, quand le Seigneur dit : «Que vos reins soient ceints», c’est la luxure du sexe fort qui se trouve désignée par les reins. Et nous ceignons nos reins lorsque nous réfrénons la luxure de la chair par la continence.
Mais parce que c’est peu de chose de ne pas faire le mal si l’on ne s’applique aussi, par un effort assidu, aux bonnes actions, le Seigneur ajoute aussitôt : «Et qu’il y ait en vos mains des lampes allumées.» Ce sont bien des lampes allumées que nous tenons en main quand nous montrons l’exemple à notre prochain et l’éclairons par nos bonnes œuvres, ces bonnes œuvres dont le Seigneur dit : «Que votre lumière brille devant les hommes, pour qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux.» (Mt 5, 16)
Ici, deux choses sont ordonnées à la fois : ceindre ses reins et tenir des lampes; ce qui signifie que la chasteté doit rendre nos corps purs, et la vérité nos actions lumineuses. Car ni la pureté, ni la lumière ne peuvent plaire l’une sans l’autre à notre Rédempteur, soit qu’on fasse le bien sans avoir renoncé aux fautes de luxure, soit qu’on excelle en chasteté sans s’exercer encore aux bonnes œuvres. Sans les bonnes œuvres, la chasteté est donc bien peu de chose, et sans la chasteté, les bonnes œuvres ne sont rien.
2. Celui qui accomplit ces deux préceptes doit encore aspirer à la patrie céleste par l’espérance, et ne pas se garder du vice dans le seul but d’obtenir l’estime de ce monde. S’il lui arrive de commencer certaines bonnes actions pour gagner l’estime d’autrui, il ne doit pas persévérer dans de tels désirs, ni rechercher par ses bonnes œuvres la gloire du monde présent, mais placer toute son espérance dans l’avènement de son Rédempteur. Il est donc aussitôt ajouté : «Et vous, soyez semblables à des hommes qui attendent leur maître à son retour des noces.» Le Seigneur est parti pour des noces, puisque ressuscité des morts et monté au Ciel, il s’est uni là-haut à la multitude des anges, en sa qualité d’Homme Nouveau. Et il revient quand il se révèle à nous par le jugement.
3. C’est bien à propos que notre évangile ajoute au sujet des serviteurs qui attendent : «Afin que lorsqu’il arrivera et frappera à la porte, ils lui ouvrent aussitôt.» Le Seigneur arrive quand il s’approche pour juger; il frappe à la porte lorsqu’il nous prévient de la proximité de la mort par les atteintes d’une maladie. Nous lui ouvrons aussitôt si nous l’accueillons avec amour. On ne veut pas, en effet, ouvrir au Juge qui frappe, si l’on a peur de mourir et qu’on redoute de voir le Juge qu’on se souvient d’avoir méprisé. Mais celui qui puise son assurance dans son espérance et ses œuvres lui ouvre aussitôt qu’il frappe à la porte, parce qu’il attend son Juge dans la joie, et qu’en voyant approcher l’instant de la mort, la pensée de la gloire qui va le récompenser le comble d’allégresse. C’est pourquoi il est aussitôt ajouté : «Heureux ces serviteurs que leur maître, à son retour, trouvera vigilants!» Il veille, celui qui garde les yeux de son âme ouverts pour contempler la vraie lumière; il veille, celui qui s’efforce d’agir comme il croit; il veille, celui qui repousse les ténèbres de l’engourdissement et de la tiédeur. C’est en ce sens que Paul dit : «Veillez, ô justes, et ne péchez pas.» (1 Co 15, 34). Il affirme aussi : «L’heure est venue pour nous de sortir du sommeil.» (Rm 13, 11)
4. Ecoutons maintenant comment se conduit le Maître à l’égard des serviteurs qu’il trouve vigilants à son retour : «En vérité, je vous le dis, il se ceindra, il les fera mettre à table et passera au milieu d’eux pour les servir.» Il se ceindra, c’est-à-dire qu’il se disposera à leur donner une récompense. Il les fera mettre à table, c’est-à-dire qu’il refera leurs forces dans le repos éternel; car nous mettre à table, c’est nous reposer dans le Royaume. Le Seigneur le déclare ailleurs : «Ils viendront et se mettront à table avec Abraham, Isaac et Jacob.» (Mt 8, 11)
Le Seigneur passe parmi nous pour nous servir, parce qu’il nous rassasie de la splendeur de sa lumière. On dit qu’il passe lorsqu’il retourne du jugement au Royaume, ou encore que le Seigneur passe pour nous, après le jugement, en nous élevant de la vue de sa nature humaine jusqu’à la contemplation de sa divinité. Passer, pour lui, c’est nous conduire à la vision de sa gloire et nous donner de contempler en sa divinité après le jugement celui que nous voyons en son humanité lors du jugement. En effet, quand il vient au jugement, c’est en sa nature de serviteur qu’il se montre à tous, puisqu’il est écrit : «Ils verront celui qu’ils ont transpercé.» (Za 12, 10; Jn 19, 37). Mais pendant que les réprouvés sont précipités dans le supplice, les justes sont emportés dans le rayonnement de sa gloire, ainsi qu’il est écrit : «Que l’impie soit emporté, pour qu’il ne voie pas la gloire de Dieu.» (Is 26, 10)
5. Mais que doivent faire les serviteurs s’ils se sont montrés négligents à la première veille? Cette première veille est la vigilance du premier âge. Ceux qui s’y sont montrés négligents ne doivent pas désespérer, ni renoncer à l’exercice des bonnes œuvres. Car le Seigneur, faisant connaître son extrême patience, ajoute : «Et s’il vient à la seconde veille, et s’il vient à la troisième veille et qu’il les trouve ainsi, heureux sont ces serviteurs!» La première veille, c’est le temps des premières années, c’est-à-dire l’enfance. La seconde, c’est l’adolescence ou la jeunesse, qui ne forment qu’un seul âge, si l’on s’en fie à l’autorité des Saintes Ecritures, puisque Salomon dit : «Jeune homme, réjouis-toi en ton adolescence.» (Qo 11, 9). Quant à la troisième veille, elle signifie la vieillesse. Ainsi, celui qui n’a pas voulu rester éveillé pendant la première veille, qu’il observe en tout cas la seconde : s’il a négligé durant son enfance de se corriger de ses vices, qu’il s’éveille du moins au temps de sa jeunesse et qu’il s’engage sur les chemins de la vie. Et celui qui n’a pas voulu rester éveillé pendant la deuxième veille, qu’il ne laisse pas échapper les remèdes de la troisième : s’il n’a pas veillé à s’engager sur les chemins de la vie durant sa jeunesse, qu’il se reprenne du moins dans sa vieillesse.
Considérez, frères très chers, comme la bonté de Dieu ne laisse aucune échappatoire à notre dureté d’âme. Impossible aux hommes de se trouver des excuses! Dieu est méprisé, et il attend; il se voit dédaigné, et il appelle à nouveau; il endure un dédain injurieux pour lui, et il va cependant jusqu’à promettre de récompenser ceux qui voudront bien un jour revenir à lui.
Que nul ne reste pourtant indifférent à la longanimité du Seigneur, car au jour du jugement, sa justice s’exercera avec une rigueur d’autant plus sévère qu’il s’est montré plus patient auparavant. C’est bien le sens des paroles de Paul : «Ne sais-tu pas que la bonté de Dieu te pousse à la pénitence? Mais toi, par ton endurcissement et l’impénitence de ton cœur, tu t’amasses un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu.» (Rm 2, 4-5). Et le psalmiste affirme : «Dieu est un juste juge, il est fort et patient.» (Ps 7, 12). Sur le point de dire que Dieu est patient, il le déclare juste. Sache bien par là que ce Dieu qui supporte longtemps et patiemment les fautes des pécheurs exercera aussi, un jour, un jugement rigoureux. D’où la parole d’un sage : «Le Très-Haut sanctionne avec patience.» (Si 5, 4). On dit qu’il sanctionne avec patience, parce qu’il endure les péchés des hommes puis les sanctionne. Car ceux qu’il a longtemps supportés dans l’attente de leur conversion, il les condamne plus durement s’ils ne se sont pas convertis.
Mais pour réveiller notre esprit engourdi, le Seigneur apporte encore l’exemple de dommages extérieurs, afin d’inciter notre âme à la garde de soi. Il dit en effet : «Sachez bien que si le père de famille savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait et ne le laisserait pas percer sa maison.» A cette comparaison est ajoutée l’exhortation suivante : «Vous aussi, tenez-vous prêts, car c’est à l’heure où vous n’y pensez pas que le Fils de l’homme viendra.» C’est par suite de l’ignorance du père de famille que le voleur perce la maison : en effet, lorsque notre âme dort au lieu de veiller sur elle-même, la mort, surgissant à l’improviste, brise notre maison de chair, et ayant trouvé son maître endormi, elle le tue; et quand notre âme ne prévoit pas les châtiments à venir, la mort l’entraîne au supplice à cause de son ignorance. Si elle veillait, elle pourrait résister au voleur, car prenant ses précautions en vue de l’avènement du Juge qui enlève les âmes secrètement, elle irait à sa rencontre en faisant pénitence, pour ne pas périr impénitente.
6. Si Notre-Seigneur a voulu que notre dernière heure nous soit inconnue, c’est pour qu’on puisse la considérer comme toujours imminente, et que dans l’impossibilité de la prévoir, on ne cesse de s’y préparer. Ainsi donc, mes frères, gardez les yeux de votre esprit fixés sur votre condition de mortels; préparez-vous chaque jour à la venue du Juge par des pleurs et des lamentations. Et tandis que la mort nous attend tous avec certitude, ne vous mettez pas en peine pour prévoir l’avenir incertain de cette vie éphémère. Ne vous laissez pas appesantir par le souci des choses de la terre. Quelle que soit la masse d’or et d’argent qui l’entoure, quels que soient les vêtements précieux qui revêtent notre chair, n’est-elle pas toujours de la chair? Ne faites donc pas attention à ce que vous avez, mais à ce que vous êtes. Voulez-vous entendre ce que vous êtes? Le prophète vous l’indique quand il déclare : «Vraiment, le peuple est de l’herbe.» (Is 40, 7). Si le peuple n’est pas de l’herbe, où sont ceux qui l’an passé ont célébré avec nous la fête du bienheureux Félix, que nous honorons aujourd’hui?1 Oh! combien de beaux projets ne formaient-ils pas pour la vie présente! Mais l’instant de la mort survenant, ils se sont trouvés soudain en face de ce qu’ils ne voulaient pas prévoir, et ils ont perdu d’un coup toutes les choses transitoires qu’ils avaient rassemblées et qu’ils paraissaient tenir solidement. Si donc la multitude des hommes du temps passé se sont épanouis dans la chair par leur naissance, puis se sont desséchés et ont été réduits en poussière par leur mort, ils n’étaient vraiment que de l’herbe.
Ainsi, frères très chers, puisque les heures s’enfuient instant par instant, tâchez de les retenir en leur faisant rendre la récompense due aux bonnes œuvres. Ecoutez ce que déclare le sage Salomon : «Tout ce que ta main peut faire, fais-le de ton mieux, parce qu’il n’y a plus ni œuvre, ni science, ni raison, ni sagesse aux enfers où tu te précipites.» (Qo 9, 10). Comme nous ignorons le moment de notre mort, et qu’après la mort nous ne pourrons plus travailler, il ne nous reste qu’à profiter pleinement du temps qui nous est accordé avant la mort. Car le moyen de vaincre la mort elle-même, lorsqu’elle viendra, c’est de la craindre sans cesse avant qu’elle ne vienne.

_______________________________

1 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à cette Homélie.
 
 
 

Homélie 14

Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Pierre, apôtre

7 février 591 (anniversaire de la mort de Pélage II,
à qui Grégoire a succédé sur le trône pontifical)
 

Le bon pasteur

Le Christ nous a donné dans l’évangile de ce jour les marques qui distinguent le Bon Pasteur du mercenaire. Ces marques, dit saint Grégoire, ne s’aperçoivent bien que par la venue du loup, au temps de l’épreuve et du trouble. Le pape montre que le loup peut s’interpréter de deux manières, puis il explique ce qu’il faut entendre par la fuite du mercenaire, esquissant ainsi un petit traité de pastorale.
Après avoir parlé des devoirs du pasteur, le prédicateur fixe ceux des fidèles : apprendre à connaître Jésus, non par la seule foi, mais aussi par l’amour, et un amour qui pose des actes. Invités à la fête magnifique de l’éternité, nous devons en rechercher les joies de toute l’ardeur de notre âme, et désirer vivement y participer. Aimer, c’est déjà y aller.
Cette Homélie est l’un des joyaux du recueil. Grégoire y laisse parler son cœur de pape, horrifié par le manque de zèle de bon nombre de ses confrères dans l’épiscopat, qui laissent se perdre les âmes sans bouger. Le contemplatif perce aussi très fort dans ce discours, dont la finale est animée d’un souffle de lyrisme mystique de toute beauté.
 

Jn 10, 11-16

En ce temps-là, Jésus dit aux pharisiens : «Je suis le Bon Pasteur. Le Bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. Le mercenaire, celui qui n’est pas le pasteur, à qui les brebis n’appartiennent pas, voit-il venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit. Et le loup les emporte et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et qu’il ne se soucie pas des brebis.
«Je suis le Bon Pasteur; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père. Et je donne ma vie pour mes brebis. J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie; celles-là aussi, il faut que je les conduise; et elles écouteront ma voix, et il y aura une seule bergerie et un seul Pasteur.»
Vous avez entendu, frères très chers, l’instruction qui vous est adressée par la lecture d’Evangile; vous avez entendu aussi le péril que nous courons. Voici en effet que celui qui est bon, non par une grâce accidentelle, mais par essence, déclare : «Je suis le Bon Pasteur.» Et nous donnant le modèle de la bonté que nous devons imiter, il ajoute : «Le Bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis.» Il a fait ce qu’il nous a enseigné; il a montré ce qu’il nous a ordonné. Le Bon Pasteur a donné sa vie pour ses brebis au point de changer son corps et son sang en sacrement pour nous, et de rassasier par l’aliment de sa chair les brebis qu’il avait rachetées.
Il nous a tracé la voie du mépris de la mort, pour que nous la suivions; il a placé devant nous le modèle auquel nous devons nous conformer : dépenser d’abord nos biens extérieurs en toute charité pour les brebis du Seigneur, et si nécessaire, donner même à la fin notre vie pour elles. La première forme de générosité, qui est moindre, conduit à cette dernière, qui est plus élevée. Mais puisque l’âme, par laquelle nous vivons, est incomparablement supérieure aux biens terrestres que nous possédons au-dehors, comment celui qui ne donne pas de ses biens à ses brebis serait-il disposé à donner sa vie pour elles?
Car il en est qui ont plus d’amour pour les biens terrestres que pour les brebis, et qui perdent ainsi à bon droit le nom de pasteur. C’est d’eux que le texte ajoute aussitôt après : «Le mercenaire, celui qui n’est pas le pasteur, à qui les brebis n’appartiennent pas, voit-il venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit.»
2. Il n’est pas appelé pasteur, mais mercenaire, celui qui fait paître les brebis du Seigneur, non parce qu’il les aime du fond du cœur, mais en vue de récompenses temporelles. Il est mercenaire, celui qui occupe la place du pasteur, mais ne cherche pas le profit des âmes. Il convoite avidement les avantages terrestres, se réjouit de l’honneur de sa charge, se repaît de profits temporels et se complaît dans le respect que lui accordent les hommes. Telles sont les récompenses du mercenaire : il trouve ici-bas le salaire qu’il désire pour la peine qu’il se donne dans sa charge de pasteur, et se prive ainsi pour l’avenir de l’héritage du troupeau.
Tant que n’arrive aucun malheur, on ne peut pas bien discerner s’il est pasteur ou mercenaire. En effet, au temps de la paix, le mercenaire garde ordinairement le troupeau tout comme un vrai pasteur. Mais l’arrivée du loup montre avec quelles dispositions chacun gardait le troupeau. Un loup se jette sur les brebis chaque fois qu’un homme injuste ou ravisseur opprime les fidèles et les humbles. Celui qui semblait être le pasteur, mais ne l’était pas, abandonne alors les brebis et s’enfuit, car craignant pour lui-même le danger qui vient du loup, il n’ose pas résister à son injuste entreprise. Il fuit, non en changeant de lieu, mais en refusant son assistance. Il fuit, du fait qu’il voit l’injustice et qu’il se tait. Il fuit, parce qu’il se cache dans le silence. C’est bien à propos que le prophète dit à de tels hommes : «Vous n’êtes pas montés contre l’ennemi, et vous n’avez pas construit de mur autour de la maison d’Israël pour tenir bon dans le combat au jour du Seigneur.»
(Ez 13, 5). Monter contre l’ennemi, c’est s’opposer par la voix libre de la raison à tout homme puissant qui se conduit mal. Nous tenons bon au jour du Seigneur dans le combat pour la maison d’Israël, et nous construisons un mur, quand par l’autorité de la justice, nous défendons les fidèles innocents victimes de l’injustice des méchants. Et parce que le mercenaire n’agit pas ainsi, il s’enfuit lorsqu’il voit venir le loup.
3. Mais il y a un autre loup, qui ne cesse chaque jour de déchirer, non les corps, mais les âmes : c’est l’esprit malin. Il rôde en tendant des pièges autour du bercail des fidèles, et il cherche la mort des âmes. C’est de ce loup qu’il est question tout de suite après : «Et le loup emporte les brebis et les disperse.» Le loup vient et le mercenaire fuit, quand l’esprit malin déchire les âmes des fidèles par la tentation et que celui qui occupe la place du pasteur n’en a pas un soin attentif. Les âmes périssent, et il ne pense, lui, qu’à jouir de ses avantages terrestres. Le loup emporte les brebis et les disperse : il entraîne tel homme à la luxure, enflamme tel autre d’avarice, exalte tel autre par l’orgueil, jette tel autre dans la division par la colère; il excite celui-ci par l’envie, renverse celui-là en le trompant. Comme le loup disperse le troupeau, le diable fait mourir le peuple fidèle par les tentations.
Mais le mercenaire n’est enflammé d’aucun zèle ni animé d’aucune ferveur d’amour pour s’y opposer : ne recherchant en tout que ses avantages extérieurs, il n’a que négligence pour les dommages intérieurs du troupeau. Aussi le texte ajoute-t-il aussitôt : «Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et qu’il ne se soucie pas des brebis.» En effet, la seule raison pour laquelle le mercenaire s’enfuit, c’est qu’il est mercenaire. C’est comme si l’on disait clairement : «Demeurer au milieu des brebis en danger est impossible à celui qui conduit les brebis, non par amour des brebis, mais par recherche de profits terrestres.» Car du fait qu’il s’attache aux honneurs et se complaît dans les avantages terrestres, le mercenaire hésite à s’opposer au danger, pour ne pas perdre ce qu’il aime.
Après nous avoir montré les fautes du faux pasteur, notre Rédempteur revient sur le modèle auquel nous devons nous conformer, quand il affirme : «Je suis le Bon Pasteur.» Et il ajoute : «Je connais mes brebis — c’est-à-dire : je les aime — et mes brebis me connaissent», comme pour dire clairement : «Elles me servent en m’aimant.» Car il ne connaît pas encore la Vérité, celui qui ne l’aime pas.
4. Maintenant que vous avez entendu, frères très chers, quel est notre péril, considérez également, dans les paroles du Seigneur, quel est le vôtre. Voyez si vous êtes de ses brebis, voyez si vous le connaissez, voyez si vous percevez la lumière de la Vérité. Précisons : si vous la percevez, non par la seule foi, mais par l’amour. Oui, précisons : si vous la percevez, non en vous contentant de croire, mais en agissant. En effet, le même évangéliste Jean qui parle dans l’évangile de ce jour déclare ailleurs : «Celui qui dit connaître Dieu, mais ne garde pas ses commandements, est un menteur.» (1 Jn 2, 4). C’est pourquoi ici le Seigneur ajoute aussitôt : «Comme le Père me connaît et que je connais le Père. Et je donne ma vie pour mes brebis.» C’est comme s’il disait clairement : «Ce qui prouve que je connais le Père et que je suis connu du Père, c’est que je donne ma vie pour mes brebis; je montre combien j’aime le Père par cette charité qui me fait mourir pour mes brebis.»
Mais parce qu’il était venu racheter, non seulement les Juifs, mais aussi les païens, il ajoute : «J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie; celles-là aussi, il faut que je les conduise; et elles écouteront ma voix, et il y aura une seule bergerie et un seul Pasteur.» C’est notre rédemption à nous, venus des peuples païens, que le Seigneur avait en vue lorsqu’il parlait de conduire aussi d’autres brebis. Et cela, mes frères, vous pouvez en constater chaque jour la réalisation. C’est ce que vous voyez aujourd’hui accompli dans la réconciliation des païens. Il a pour ainsi dire constitué une seule bergerie avec deux troupeaux, en réunissant les peuples juif et païen dans une même foi en sa personne, comme l’atteste Paul par ces paroles : «Il est notre paix, lui qui des deux peuples n’en a fait qu’un.» (Ep 2, 14). Il conduit les brebis à sa propre bergerie quand il choisit pour la vie éternelle des âmes simples de l’un et l’autre peuple.
5. C’est de ces brebis que le Seigneur dit ailleurs : «Mes brebis écoutent ma voix, et je les connais, et elles me suivent, et je leur donne la vie éternelle.» (Jn 10, 27-28). C’est d’elles qu’il déclare un peu plus haut : «Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, et il entrera et il sortira, et il trouvera des pâturages.» (Jn 10, 9). Il entrera en venant à la foi; il sortira en passant de la foi à la vision face à face, de la croyance à la contemplation; et il trouvera pour s’y rassasier des pâturages d’éternité. Les brebis du Seigneur trouvent des pâturages, puisque tous ceux qui le suivent d’un cœur simple se rassasient en pâturant dans des prairies éternellement vertes. Et quels sont les pâturages de ces brebis, sinon les joies intérieures d’un paradis à jamais verdoyant? Car les pâturages des élus sont la présence du visage de Dieu, dont une contemplation ininterrompue rassasie indéfiniment l’âme d’un aliment de vie. Ceux qui ont échappé aux pièges du plaisir fugitif goûtent, dans ces pâturages, la joie d’un éternel rassasiement.
Là les chœurs des anges chantent des hymnes; là sont réunis les citoyens du Ciel. Là se célèbre une fête solennelle et douce pour ceux qui reviennent de ce triste et pénible exil terrestre. Là se rencontrent les chœurs des prophètes qui ont prévu l’avenir; là siège pour juger le groupe des apôtres; là est couronnée l’armée victorieuse des innombrables martyrs, d’autant plus joyeuse là-haut qu’elle a été plus cruellement éprouvée ici-bas; là, les confesseurs sont consolés de leur constance par la récompense qu’ils reçoivent; là se rencontrent les hommes fidèles dont les voluptés du monde n’ont pu amollir la robuste virilité, là les saintes femmes qui, outre le monde, ont vaincu la faiblesse de leur sexe, là les enfants qui ont devancé le nombre des années par la maturité de leurs mœurs, là enfin les vieillards que l’âge a rendus si faibles, sans pourtant leur faire perdre le cœur à l’ouvrage.
6. Recherchons donc, frères très chers, ces pâturages où nous partagerons la fête et la joie de tels concitoyens. Le bonheur même de ceux qui s’y réjouissent nous y invite. N’est-il pas vrai que si le peuple organisait quelque part une grande foire, ou qu’il accourait à l’annonce de la dédicace solennelle d’une église, nous nous empresserions de nous retrouver tous ensemble? Chacun ferait tout pour y être présent, et croirait avoir beaucoup perdu s’il n’avait eu le spectacle de l’allégresse commune. Or voici que dans la cité céleste, les élus sont dans l’allégresse et se félicitent à l’envi au sein de leur réunion; et cependant, nous demeurons tièdes quand il s’agit d’aimer l’éternité, nous ne brûlons d’aucun désir, et nous ne cherchons pas à prendre part à une fête si magnifique. Et privés de ces joies, nous sommes contents! Réveillons donc nos âmes, mes frères! Que notre foi se réchauffe pour ce qu’elle a cru, et que nos désirs s’enflamment pour les biens d’en haut : les aimer, c’est déjà y aller1.
Ne laissons aucune épreuve nous détourner de la joie de cette fête intérieure : lorsqu’on désire se rendre à un endroit donné, la difficulté de la route, quelle qu’elle soit, ne peut détourner de ce désir. Ne nous laissons pas non plus séduire par les caresses des réussites2. Combien sot, en effet, est le voyageur qui, remarquant d’agréables prairies sur son chemin, oublie d’aller où il voulait. Que notre âme ne respire donc plus que du désir de la patrie céleste, qu’elle ne convoite plus rien en ce monde, puisqu’il lui faudra assurément l’abandonner bien vite. Ainsi, étant de vraies brebis du céleste Pasteur, et ne nous attardant pas aux plaisirs de la route, nous pourrons, une fois arrivés, nous rassasier dans les pâturages éternels3.

_______________________________

1 De carnis peccato propagati : il semble qu’on ait ici un hypallage, figure de style usitée par notre auteur, qui consiste à inverser les adjectifs de deux noms, ou comme ici les cas de deux mots. Il faut donc lire : de carne peccati propagati. «Chair du péché» est une expression qui se trouve chez saint Paul (cf. Rm 8, 3). Saint Grégoire ferait-il ici une manière de jeu de mots théologique? Notre chair est «chair du péché», parce qu’elle porte en elle le péché originel. Or celui-ci se propage par la génération charnelle, laquelle prête occasion au «péché de la chair».
2 Moïse demeura quarante jours sur le Sinaï avant de recevoir les tables de l’alliance (cf. Ex 34, 28). Quant à Elie, il marcha quarante jours avant de parvenir sur le mont Horeb pour y assister au passage de Yahvé (cf. 1 R 19, 8).
3 Saint Grégoire ne pouvait jeûner, à cause de son ulcère à l’estomac. Il s’en affligeait beaucoup. C’est peut-être cette impuissance personnelle qui le porte à la clausule restrictive in quantum possumus.
 
 
 
 

Homélie 15

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Paul, apôtre,
le dimanche de la Sexagésime

18 février 591
 

La parabole du semeur

L’Homélie de ce jour porte sur la parabole du semeur, que Jésus a pris soin d’expliquer lui-même. Saint Grégoire sait profiter de l’occasion pour justifier par l’exemple du Seigneur l’éxégèse allégorique qu’il pratique habituellement. Son public semble se montrer parfois réticent à le suivre dans sa recherche du sens symbolique. Il tient donc à s’autoriser du magistère de Jésus pour appuyer le sien. Esprit critique de l’auditoire, nécessité pour l’orateur d’en appeler à l’autorité du Christ pour justifier sa méthode d’exposition : ces deux éléments éclairent la prédication du saint pape d’un jour inattendu.
Le Seigneur ayant lui-même expliqué la parabole, le prédicateur n’a plus qu’à exhorter à mettre en pratique ce divin commentaire. La semence est la parole de Dieu : elle ne peut fructifier que si elle est conservée dans l’âme. Plaisirs et richesses menacent de l’étouffer : écartons-les. Ne soyons pas des âmes pierreuses, sans racines. Mais persévérons dans la «componction», en pleurant nos péchés pour ne pas retomber.
Voici la première mention de la componction que nous rencontrons dans les Homélies. Profitons-en pour nous initier à cet état d’âme, dont saint Grégoire peut être considéré comme un maître très autorisé. La componction est un élancement de l’âme, une douleur très vive, une tristesse selon Dieu. Elle s’exprime tout naturellement par les larmes. Elle est commune au commençant qui pleure ses péchés, au progressant qui se détache des créatures, et au parfait qui souffre d’attendre le Royaume (cf. Pie Régamey, La componction du cœur, in La Vie Spirituelle, juillet 1935, p. [65]-[83]).
Mais revenons à notre Homélie. Le pape en consacre la fin à montrer l’absolue nécessité de la patience. Sans le support patient des défauts du prochain, on ne peut porter aucun fruit en ce monde. C’est ici l’occasion pour Grégoire de rapporter un exemple fameux de patience, dont il a été le témoin avec toute la ville de Rome : celui de Servulus, pauvre paralytique du portique de l’église Saint-Clément, dont il relate la mort admirable : «Que pourrons-nous dire [au jour du jugement], lorsque nous verrons ce Servulus dont nous avons parlé? Sa longue maladie lui paralysait les bras, sans pour autant les empêcher d’accomplir les bonnes œuvres.» Nous voyons ici l’un des buts que fixe notre orateur aux histoires qu’il raconte : donner honte à ses auditeurs de leur tiédeur, en face de la générosité des saints.
 

Lc 8, 4-15

En ce temps-là, une foule nombreuse s’étant rassemblée, et des gens étant venus à lui de diverses villes, Jésus dit en parabole : «Le semeur sortit pour semer sa semence. Et pendant qu’il semait, une partie des graines tomba au bord du chemin; et elle fut piétinée, et les oiseaux du ciel la mangèrent. Une autre partie tomba sur la pierre; et après sa levée, elle se dessécha, car elle manquait d’humidité. Une autre partie tomba dans les épines; et les épines poussant en même temps l’étouffèrent. Une autre partie, enfin, tomba dans la bonne terre; et ayant levé, elle porta du fruit au centuple.» Disant cela, il criait : «Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende.»
Ses disciples lui demandèrent ce que signifiait cette parabole. Il leur dit : «A vous, il est donné de connaître le mystère du Royaume de Dieu, tandis qu’aux autres il est annoncé en paraboles, de sorte qu’en voyant ils ne voient pas, et qu’en entendant ils ne comprennent pas. Voici le sens de cette parabole : la semence, c’est la parole de Dieu; ce qui est tombé au bord du chemin représente ceux qui entendent, mais ensuite vient le diable et il enlève la parole de leur cœur, de peur qu’ils ne croient et ne soient sauvés. Ce qui est tombé sur la pierre représente ceux qui, ayant entendu la parole, la reçoivent avec joie. Mais ils n’ont pas de racine : ils croient pour un temps, et ils succombent à l’heure de la tentation. Ce qui est tombé dans les épines représente ceux qui, ayant entendu la parole, se laissent en chemin étouffer par les soucis, les richesses et les plaisirs de la vie, et ne portent pas de fruit. Enfin, ce qui est tombé dans la bonne terre représente ceux qui, entendant la parole avec un cœur bon et excellent, la gardent et portent du fruit par la patience.»
La lecture du Saint Evangile que vous venez d’entendre, frères très chers, n’appelle pas une explication, mais une exhortation. Car ce que la Vérité elle-même a expliqué, la fragilité humaine ne peut avoir la présomption de le discuter. Mais il y a une chose que vous devez considérer attentivement dans cette explication du Seigneur : si nous vous disions que la semence symbolise la parole, le champ le monde, les oiseaux les démons, les épines les richesses, votre esprit hésiterait peut-être à nous croire. C’est pourquoi le Seigneur en personne a daigné expliquer ce qu’il disait, afin que vous appreniez à chercher également ce que signifient les choses qu’il n’a pas voulu interpréter lui-même. Ainsi, par le commentaire qu’il a donné de sa parabole, il a fait savoir qu’il usait de symboles pour parler, ce qui doit vous rassurer lorsque nous, tout faible que nous sommes, nous vous découvrons le sens symbolique de ses paroles. Qui m’aurait jamais cru, en effet, si j’avais voulu voir dans les épines les richesses, d’autant que celles-là piquent et que celles-ci charment? Cependant, les richesses sont bien des épines, puisque notre esprit se déchire aux piqûres des préoccupations qu’elles engendrent, et qu’en nous entraînant jusqu’au péché, elles nous infligent pour ainsi dire une sanglante blessure. Aussi est-ce avec raison qu’en cet endroit, selon le témoignage d’un autre évangéliste, le Seigneur ne les appelle pas des richesses, mais des richesses trompeuses (cf. Mt 13, 22). Trompeuses, en effet, sont les richesses que nous ne pouvons pas conserver longtemps. Trompeuses sont les richesses qui ne nous ôtent pas la pauvreté de l’âme. Les seules vraies richesses sont celles qui nous rendent riches de vertus. Si donc, frères très chers, vous voulez être riches, aimez les vraies richesses. Si vous cherchez à parvenir au sommet de l’honneur véritable, aspirez au Royaume céleste. Si vous aimez la gloire et les dignités, hâtez-vous de vous faire inscrire dans la cour céleste des anges.
2. Conservez en votre âme les paroles du Seigneur reçues par vos oreilles. Car la parole de Dieu est la nourriture de l’âme. Et quand la parole entendue n’est pas retenue par le ventre de la mémoire, elle est comme une nourriture qu’on a prise, mais que refuse un estomac malade. Or on désespère avec raison de la vie de celui qui ne peut garder les aliments [qu’il a absorbés]. Craignez donc le péril de la mort éternelle, si tout en recevant la nourriture des saintes exhortations, vous ne retenez pas dans votre mémoire les paroles de vie, qui sont l’aliment de la justice.
Voici que passe tout ce que vous faites, et que chaque jour, sans aucun temps d’arrêt, vous vous approchez — que vous le vouliez ou non — du jugement dernier. Pourquoi donc aimer ce qu’on doit quitter? Pourquoi se désintéresser du lieu où l’on doit parvenir? Souvenez-vous de cette parole: «Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende.» Tous ceux qui étaient alors présents avaient bien des oreilles corporelles. Mais celui qui dit à tous ces gens qui avaient des oreilles : «Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende», recherche sans aucun doute les oreilles du cœur. Ayez donc soin que la parole reçue demeure dans l’oreille de votre cœur. Ayez soin de ne pas laisser tomber la semence au bord du chemin, de peur que l’esprit malin, survenant, n’enlève la parole de votre mémoire.
Ayez soin de ne pas la recevoir en une terre pierreuse, qui produirait bien le fruit des bonnes œuvres, mais sans les racines de la persévérance. Car beaucoup aiment ce qu’ils entendent, et se proposent d’entreprendre de bonnes œuvres, mais bientôt, la fatigue due aux difficultés leur fait abandonner ce qui était commencé. La terre pierreuse a ainsi manqué d’humidité, puisqu’elle n’a pu amener ce qui avait germé jusqu’au fruit que produit la persévérance. Beaucoup, en effet, lorsqu’ils entendent parler contre l’avarice, détestent cette avarice et louent le mépris de toutes choses. Mais dès que leur âme aperçoit un objet désirable, elle oublie ce qu’elle louait. Beaucoup, quand ils entendent parler contre la luxure, non seulement n’ont plus envie de souiller leur chair, mais rougissent même de l’avoir souillée. Cependant, dès qu’une beauté de chair apparaît à leurs yeux, leur âme se laisse emporter par le désir comme s’ils n’avaient encore pris aucune résolution pour résister à un tel désir. Et ils commettent des actes condamnables, bien qu’ils aient auparavant condamné en leur âme ceux qu’ils se souvenaient d’avoir commis.
Souvent aussi, nous sommes remplis de componction1 pour nos péchés, et nous retombons pourtant dans ces mêmes péchés, après les avoir pleurés. Balaam pleura ainsi à la vue des tentes du peuple d’Israël, et il demanda à lui devenir semblable dans la mort : «Que mon âme, dit-il, meure de la mort des justes, et que mes dernières heures soient semblables aux leurs.» (Nb 23, 10). Mais sitôt passée l’heure de la componction, une mauvaise cupidité l’enflamma : en vue des présents qu’on lui avait promis, il donna un conseil de mort pour ce peuple dont il avait souhaité imiter la mort. Il oublia ce qu’il avait pleuré, quand il refusa d’éteindre en lui le feu qu’allumait la cupidité.
3. Remarquons-le bien, le Seigneur affirme dans son commentaire que les soucis, les plaisirs et les richesses étouffent la parole. Ils l’étouffent en effet, car ils prennent l’esprit à la gorge par les préoccupations qu’ils engendrent sans cesse. En empêchant les bons désirs de pénétrer jusqu’au cœur, c’est comme s’ils fermaient l’accès à l’air qui nous fait vivre. Il faut noter aussi que le Seigneur associe deux choses aux richesses, les soucis et les plaisirs : c’est que les richesses étouffent l’esprit en le rendant inquiet, et l’amollissent en le comblant de biens. Paradoxalement, tout en accablant ceux qui les possèdent, elles les livrent à l’impureté.
Mais le plaisir ne pouvant coexister avec l’accablement, elles tourmentent, à certains moments, par les soucis qu’entraîne le soin de leur conservation, et amollissent, à d’autres moments, par leur abondance qui porte aux plaisirs.
4. Quant à la bonne terre, c’est par la patience qu’elle rend son fruit, puisque nos bonnes actions restent sans valeur si nous ne supportons par ailleurs, avec égalité d’âme, les maux qui nous viennent de notre entourage. Et plus on progresse vers les sommets, plus on rencontre en ce monde de choses pénibles à supporter, car l’opposition du siècle présent s’accroît dans la mesure où nous lui retirons notre affection. Voilà pourquoi nous voyons beaucoup de gens qui, tout en faisant le bien, peinent cependant sous le fardeau pesant des tribulations. S’ils fuient désormais les désirs terrestres, ils sont pourtant frappés par des coups plus durs. Mais conformément à la parole du Seigneur, ils rendent du fruit par leur patience, parce qu’en recevant les épreuves avec humilité, ils sont eux-mêmes reçus dans le repos avec honneur après les épreuves. C’est ainsi que la grappe foulée aux pieds s’écoule en un vin savoureux. C’est ainsi que l’olive broyée et pressée se dépouille de son marc pour donner la riche liqueur de l’huile. C’est ainsi qu’on sépare les grains de la balle en les battant dans l’aire, et ils parviennent purifiés de leur paille au grenier. Que celui qui désire vaincre complètement ses vices s’applique donc à supporter humblement les épreuves qui doivent le purifier, afin de parvenir ensuite au Juge d’autant plus pur que le feu de la tribulation l’aura mieux débarrassé ici-bas de sa rouille.
5. Sous le portique qui mène à l’église du bienheureux Clément, se tenait un certain Servulus — que beaucoup d’entre vous ont connu comme moi — pauvre en biens, riche en mérites, et exténué par une longue maladie. Depuis son plus jeune âge jusqu’à la fin de sa vie, il resta couché, paralysé. Ce n’est rien de dire qu’il ne pouvait se tenir debout, puisqu’il était même incapable de se redresser sur son lit, ne fût-ce que pour s’asseoir. Jamais il ne put porter la main à sa bouche, jamais non plus se retourner sur l’autre côté. Il avait sa mère et son frère pour le servir, et par leurs mains, il distribuait aux pauvres tout ce qu’il pouvait recevoir comme aumônes. Il ne savait pas l’alphabet, mais il s’était acheté des manuscrits de l’Ecriture Sainte, et il se la faisait lire sans cesse par tous les gens pieux qu’il recevait chez lui. C’est ainsi qu’il apprit à connaître l’Ecriture Sainte aussi à fond qu’il le pouvait, alors que, comme je l’ai dit, il ignorait complètement l’alphabet. Dans ses souffrances, il s’efforçait de toujours rendre grâces et de vaquer nuit et jour aux hymnes et aux louanges de Dieu.
Quand le temps fut venu où une si grande patience devait être récompensée, les souffrances des membres remontèrent aux organes vitaux. Se sentant sur le point de mourir, Servulus demanda aux étrangers à qui il donnait l’hospitalité de se lever et de chanter des psaumes avec lui dans l’attente de son départ. Comme le moribond lui-même psalmodiait avec eux, il fit soudain cesser la psalmodie par un grand cri de stupeur : «Silence! N’entendez-vous donc pas les louanges dont le Ciel retentit?» Et pendant qu’il tendait l’oreille de son cœur à ces louanges qu’il entendait au-dedans de lui, sa sainte âme se sépara de son corps. Mais à son départ, un parfum si exquis se répandit que toute l’assistance fut remplie d’une douceur inexprimable; et tous en conclurent sans hésitation possible que par ces louanges, c’est le Ciel qui venait d’accueillir cette âme. Il se trouvait là un de nos moines, qui est encore en vie. Il a coutume d’attester, en pleurant beaucoup, que jusqu’à la mise au tombeau, on ne cessa de sentir l’odeur du parfum. Voilà comment quitta cette vie celui qui, en cette vie, avait supporté les tourments avec sérénité. Ainsi, selon la parole du Seigneur, la bonne terre a rendu son fruit par la patience, et labourée par le soc de l’effort, elle est parvenue à la moisson de la récompense.
Mais vous, frères très chers, considérez, je vous le demande, quelles excuses nous pourrons bien présenter au sévère jugement de Dieu, nous qui, ayant reçu biens et mains, demeurons tièdes dans la pratique des bonnes œuvres, alors qu’un malheureux dépourvu de tout bien et privé de ses mains a trouvé le moyen d’accomplir les préceptes du Seigneur. Puisse alors le Seigneur ne pas faire paraître pour nous accuser les apôtres, qui, par leur prédication, ont entraîné avec eux dans le Royaume des foules de fidèles. Puisse-t-il ne pas faire paraître pour nous accuser les martyrs, qui sont parvenus à la patrie céleste par l’effusion de leur sang. Que pourrons-nous dire alors, lorsque nous verrons ce Servulus dont nous avons parlé? Sa longue maladie lui paralysait les bras, sans pour autant les empêcher d’accomplir les bonnes œuvres. Prêtez attention à tout cela, mes frères, et excitez ainsi votre zèle pour ces bonnes œuvres, afin qu’en vous proposant maintenant d’imiter les hommes de bien, vous méritiez de partager un jour leur sort.
 
 

Homélie 16

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Jean, dite Constantinienne,
le premier dimanche de Carême

4 mars 591
 

La tentation de Jésus au désert

Saint Grégoire prêche sur l’épisode de la tentation de Jésus au désert par le diable, qui commande toute la liturgie du Carême, puisque ce temps nous fait revivre la lutte entre le Sauveur et son adversaire, jusqu’à l’écrasement de ce dernier par la victoire du Christ sur la croix. L’orateur commence par s’étonner que le diable ait eu le pouvoir de conduire le Fils de Dieu où il lui plaisait. Mais il montre que ce fait s’harmonise bien avec le plan du salut.
Le pape expose ensuite les différences entre nos tentations et celles du Christ. Quelques explications préliminaires peuvent être utiles pour bien comprendre sa pensée. Quand nous sommes tentés, la tentation trouve en nous des résonances : elle excite notre convoitise déréglée par le péché originel. Entraînés par le plaisir mauvais, dont nous ressentons déjà l’avant-goût, nous donnons alors facilement notre consentement au mal. Seul ce consentement de la volonté constitue proprement le péché. Mais la concupiscence déréglée qui nous y porte avec tant de force, en conséquence du péché originel, est à l’origine de bien des combats, décrits par saint Paul : «Je vois dans mes membres une autre loi qui lutte contre la loi de ma raison, et qui me rend captif de la loi du péché qui est dans mes membres [la concupiscence]. Malheureux que je suis! Qui me délivrera de ce corps de mort?» (Rm 7, 23-24). Jésus, Dieu incarné, n’a pas été marqué par le péché originel. La tentation ne trouve donc rien en lui de déréglé qui puisse se délecter dans le mal, et encore moins y consentir.
Dans la suite de l’Homélie, le prédicateur oppose les trois tentations auxquelles Adam a succombé à celles dont le Christ triomphe. Saint Paul, le premier, avait comparé Jésus et Adam. De même que par un seul homme (Adam), le péché est entré dans le monde, par l’obéissance d’un seul (Jésus-Christ, nouvel Adam), tous les hommes ont été justifiés (cf. Rm 5, 19). La tentation du Christ peut donc très légitimement être présentée, d’après l’exégèse de Grégoire, comme «l’anti-péché originel».
La fin de l’Homélie explique le sens du Carême, en partant du symbolisme du nombre quarante, que la Sainte Ecriture met toujours en relation avec les œuvres de purification ou de préparation; ainsi pour le Christ lui-même, dont la retraite au désert fut une vraie préparation à l’œuvre qu’il devait achever sur le Calvaire. Le pape indique également les vertus dont doit s’accompagner notre abstinence pour être agréable à Dieu. Cette finale si parfaitement actuelle s’exprime en des formules de toute beauté.

Mt 4, 1-11

En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour y être tenté par le diable. Quand il eut jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. Et le tentateur, s’approchant, lui dit : «Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.» Jésus lui répondit : «Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.» Alors le diable le transporta dans la cité sainte, et l’ayant placé sur le pinacle du Temple, il lui dit : «Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit : Il a pour toi donné ordre à ses anges, et sur leurs mains ils te porteront, pour que ton pied ne heurte pas la pierre.» Jésus lui dit : «Il est écrit aussi : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu.» Le diable, de nouveau, le transporta sur une très haute montagne, et lui montrant tous les royaumes du monde avec leur gloire, il lui dit : «Tout cela, je te le donnerai si, tombant à mes pieds, tu m’adores.» Alors Jésus lui dit : «Retire-toi, Satan, car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, et lui seul que tu serviras.»
Alors le diable le laissa, et voici que les anges s’approchèrent, et ils le servaient.
Il en est qui se demandent par quel esprit Jésus fut conduit au désert, à cause de ce qui suit dans le texte : «Le diable le transporta dans la cité sainte», et encore : «Il le transporta sur une très haute montagne.» Mais en vérité, et sans hésitation possible, on doit en bonne logique accepter de croire que Jésus fut conduit au désert par l’Esprit-Saint, en sorte que son propre Esprit le conduisît là où devait le trouver l’esprit malin pour le tenter.
Cependant, lorsqu’on nous dit que l’Homme-Dieu a été transporté par le diable sur une très haute montagne ou dans la cité sainte, l’esprit humain a peine à l’accepter, et les oreilles s’effrayent de l’entendre. Cela nous paraîtra pourtant moins impossible à croire si nous considérons d’autres événements concernant le Sauveur. Le diable est sans aucun doute le chef de tous les méchants, et tous les méchants sont les membres de ce chef. Pilate n’était-il pas membre du diable? Les Juifs qui persécutèrent le Christ, et les soldats qui le crucifièrent, n’étaient-ils pas membres du diable? Pourquoi donc s’étonner que le Sauveur ait permis au diable de le conduire sur une montagne, puisqu’il a supporté aussi d’être crucifié par les membres d’un tel chef? Il n’était pas indigne de notre Rédempteur de vouloir être tenté, lui qui était venu pour être tué. Il était juste, au contraire, qu’il triomphât de nos tentations par les siennes, comme il était venu vaincre notre mort par sa mort (cf. He 2, 18).
Sachons cependant que la tentation agit de trois façons : par la suggestion, par la délectation et par le consentement. Nous-mêmes, lorsque nous sommes tentés, nous glissons généralement dans la délectation, ou même dans le consentement; car propagés de la chair du péché1, nous portons en nous l’origine même des combats à endurer. Mais le Dieu qui s’était incarné dans le sein d’une Vierge et qui était venu dans le monde sans péché ne portait en lui aucune contradiction. Il a donc pu être tenté par suggestion, mais la délectation du péché n’a pas eu de prise sur son esprit. Toute cette tentation diabolique fut pour lui extérieure, sans rien au-dedans.
2. En examinant le déroulement de la tentation du Seigneur, nous pourrons sonder avec quelle ampleur nous sommes délivrés de la tentation. L’antique ennemi s’est dressé contre le premier homme, notre ancêtre, par trois tentations : il l’a tenté par la gourmandise, la vaine gloire et l’avarice; tentations victorieuses, puisqu’il se soumit Adam en obtenant son consentement. C’est par la gourmandise qu’il l’a tenté en lui montrant le fruit défendu de l’arbre et en le persuadant de le manger. C’est par la vaine gloire qu’il l’a tenté en disant : «Vous serez comme des dieux.» (Gn 3, 5). Et c’est par un surcroît d’avarice qu’il l’a tenté en ajoutant : «Vous connaîtrez le bien et le mal.» En effet, l’avarice n’a pas seulement pour objet l’argent, mais aussi les honneurs. On parle à bon droit d’avarice à propos de la poursuite désordonnée des honneurs. Car si ravir des honneurs ne relevait pas de l’avarice, jamais Paul n’aurait dit du Fils unique de Dieu : «Il n’a pas considéré qu’être l’égal de Dieu serait ravir quelque chose.» (Ph 2, 6). C’est donc en excitant dans notre ancêtre le désir avide des honneurs que le diable l’a entraîné à l’orgueil.
3. Mais c’est par les moyens mêmes qui lui avaient servi à terrasser le premier homme que le diable succomba devant le second [Jésus] quand il le tenta. Il le tente par la gourmandise en lui demandant : «Ordonne que ces pierres deviennent des pains»; il le tente par la vaine gloire en lui disant : «Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas»; il le tente par le désir avide des honneurs lorsqu’il lui montre tous les royaumes du monde en déclarant : «Tout cela, je te le donnerai si, tombant à mes pieds, tu m’adores.» Mais le diable est vaincu par le second homme grâce aux mêmes moyens que ceux qu’il se glorifiait d’avoir utilisés pour vaincre le premier homme. Et celui-ci, ayant ainsi fait prisonnier le diable, l’expulse de nos cœurs par l’accès même qui lui avait permis d’y entrer et de les tenir en son pouvoir.
Il y a autre chose, frères très chers, que nous devons considérer dans la tentation du Seigneur : c’est que tenté par le diable, il lui répond par des sentences de l’Ecriture Sainte; il pouvait précipiter son tentateur dans l’abîme en usant de la Parole qui constituait son être, mais il n’a pas manifesté son pouvoir personnel, se limitant à répondre par des préceptes de la divine Ecriture. Il l’a fait pour nous donner l’exemple de sa patience, et nous inviter ainsi à recourir à l’enseignement plutôt qu’à la vengeance chaque fois que nous avons à souffrir de la part d’hommes pervers. Voyez quelle est la patience de Dieu, et quelle est notre impatience! Nous autres, nous sommes emportés de fureur pour peu que l’injustice ou l’offense nous atteignent, et nous nous vengeons autant que nous le pouvons, ou menaçons du moins de le faire si nous ne le pouvons pas. Le Seigneur, lui, a enduré l’hostilité du diable, et il ne lui a répondu qu’avec des paroles de douceur. Il a toléré celui qu’il pouvait punir, afin de mériter d’autant plus de gloire qu’il triomphait de son ennemi en le supportant pour un temps au lieu de l’anéantir.
4. Il faut encore remarquer ce qui suit : quand le diable l’eut quitté, les anges le servaient. Ce fait montre bien l’existence de deux natures dans sa personne unique. Il est homme, puisqu’il est tenté par le diable; et il est Dieu, puisqu’il est servi par les anges. Sachons donc reconnaître en lui notre nature, car si le diable ne discernait pas en lui un homme, il ne le tenterait pas. Vénérons en lui sa divinité, car s’il n’était pas comme Dieu au-dessus de tout, jamais les anges ne le serviraient.
5. Puisqu’il y a harmonie entre la lecture du jour et le temps liturgique — nous avons en effet entendu lire que notre Rédempteur a pratiqué l’abstinence pendant quarante jours, et en même temps nous entamons la sainte Quarantaine — il nous faut examiner attentivement pourquoi cette abstinence est observée pendant quarante jours. Moïse, pour recevoir la Loi une seconde fois, jeûna quarante jours. Elie, dans le désert, s’abstint de manger quarante jours2. Le Créateur des hommes lui-même, venant parmi les hommes, ne prit pas la moindre nourriture pendant quarante jours. Efforçons-nous, nous aussi, autant que cela nous est possible3, d’affliger notre chair par l’abstinence en ce temps annuel de la sainte Quarantaine.
Pourquoi le nombre quarante est-il fixé pour l’abstinence, sinon parce que le Décalogue trouve sa perfection dans les quatre livres du Saint Evangile? De même, en effet, que dix multipliés par quatre donnent quarante, nous observons les commandements du Décalogue à la perfection par la pratique des quatre livres du Saint Evangile.
On peut donner aussi une autre interprétation à ce nombre : notre corps mortel subsiste par quatre éléments, et c’est par les plaisirs de ce corps que nous nous opposons aux préceptes du Seigneur. Or ceux-ci nous sont prescrits par le Décalogue. Par conséquent, puisque les désirs de la chair nous font mépriser les commandements du Décalogue, il convient que nous mortifiions cette chair quarante fois.
Voici encore une autre explication possible de cette sainte Quarantaine : depuis aujourd’hui jusqu’aux joies de la solennité de Pâques, il va s’écouler six semaines, ce qui fait quarante-deux jours. Puisque six dimanches sont retirés à l’abstinence, il ne reste plus que trente-six jours d’abstinence. Se mortifier trente-six jours dans une année qui en compte trois cent soixante-cinq, c’est un peu en donner à Dieu la dîme : ayant vécu pour nous-mêmes pendant l’année qu’il nous a accordée, nous nous mortifions dans l’abstinence pour notre Créateur pendant le dixième de cette année.
Ainsi, frères très chers, puisque la Loi vous ordonne d’offrir [à Dieu] la dîme de toute chose (cf. Lv 27, 30), efforcez-vous de lui offrir aussi la dîme de vos jours. Que chacun se macère en sa chair à la mesure de ses forces, qu’il mortifie ses désirs et anéantisse ses concupiscences honteuses, afin de devenir, selon le mot de Paul, une hostie vivante (cf. Rm 12, 1). L’homme est une hostie à la fois vivante et immolée lorsque, sans quitter cette vie, il fait cependant mourir en lui les désirs charnels. La chair satisfaite nous a entraînés au péché; que la chair mortifiée nous ramène au pardon. L’auteur de notre mort [Adam] a transgressé les préceptes de vie en mangeant le fruit défendu de l’arbre. Il faut donc que déchus des joies du paradis par le fait de la nourriture, nous nous efforcions de les reconquérir, autant que nous le pouvons, par l’abstinence.
6. Mais que personne ne s’imagine qu’il nous suffise de cette abstinence, alors que le Seigneur dit par la bouche du prophète : «Le jeûne que je préfère ne consiste-t-il pas plutôt en ceci?» Et il ajoute : «Partage ton pain avec l’affamé, reçois chez toi les pauvres et les vagabonds; si tu vois quelqu’un de nu, habille-le, et ne méprise pas celui qui est ta propre chair.» (Is 58, 6-7). Voilà le jeûne que Dieu approuve : un jeûne qui élève à ses yeux des mains remplies d’aumônes, un jeûne réalisé dans l’amour du prochain et imprégné de bonté. Prodigue à autrui ce que tu retires à toi-même; ainsi, la mortification même de ta chair viendra soulager la chair de ton prochain qui est dans le besoin.
C’est en ce sens que le Seigneur dit par la voix du prophète : «Lorsque vous jeûniez et que vous vous lamentiez, est-ce pour moi que vous jeûniez tant? Et quand vous mangez et buvez, n’est-ce pas pour vous que vous mangez et pour vous que vous buvez?» (Za 7, 5-6). Celui-là mange et boit pour lui-même, qui consomme, sans les partager avec les indigents, les aliments du corps, qui sont des dons du Créateur appartenant à tous. Et c’est pour soi qu’on jeûne, si l’on ne donne pas aux pauvres ce dont on s’est privé pour un temps, mais qu’on le garde pour l’offrir un peu plus tard à son ventre.
A ce sujet, Joël dit : «Sanctifiez le jeûne.» (Jl 1, 14). Sanctifier le jeûne, c’est rendre son abstinence corporelle digne de Dieu en y associant d’autres bonnes œuvres. Que cesse la colère; que les querelles s’apaisent. Car il est vain de tourmenter sa chair si l’on ne met un frein aux plaisirs mauvais de l’âme, puisque le Seigneur affirme par la voix du prophète : «Voilà qu’au jour de jeûne, vous ne faites que votre volonté. Voilà que vous jeûnez en vue des procès et des luttes; vous frappez méchamment à coups de poing, et vous réclamez leurs dettes à tous vos débiteurs.» (Is 58, 3-4). Celui qui réclame à son débiteur ce qu’il lui a donné ne fait rien d’injuste; mais à celui qui se mortifie par la pénitence, il convient mieux de s’interdire de réclamer même ce qui lui revient de droit. Quant à nous, mortifiés et pénitents, Dieu ne nous remettra ce que nous avons fait d’injuste que si nous abandonnons, par amour pour lui, même ce qui nous revient de droit.

________________________________

1 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.
 
 
 
 

Homélie 17

Prononcée devant des évêques
réunis aux Fonts baptismaux du Latran

31 mars 591 (samedi de la quatrième semaine de Carême)
 

La mission des soixante-douze disciples

Saint Grégoire est pénétré de la pensée que l’Eglise a besoin d’évêques saints et zélés. Elever l’épiscopat à la hauteur de son ministère, faire des évêques la conscience de leur peuple, les prémunir contre les défaillances qui les guettent, le pape sait qu’il y a là une œuvre urgente, qui intéresse toute l’Eglise, et il se sent pressé de l’entreprendre. La présente Homélie, prêchée en consistoire au Latran, nous permet de juger avec quelle vigueur il se met à l’ouvrage. Un tel texte n’a rien perdu de sa force. Treize siècles plus tard, saint Pie X écrivait aux évêques : «Lisez en entier, vénérables frères, et proposez à votre clergé pour qu’il la lise et la médite […] cette admirable homélie du saint pontife.» (Encyclique Jucunda sane, du 12 mars 1904)
Après avoir commenté l’évangile de la mission des soixante-douze disciples, Grégoire rappelle leurs devoirs aux prêtres et aux évêques, en dénonçant le peu de zèle qu’ils mettent à les remplir, sans omettre de mentionner les vices auxquels ils s’adonnent. Il décrit enfin les conséquences qu’entraînent les péchés des pasteurs, tant pour eux-mêmes que pour leur peuple. Tout le discours laisse percer la profonde tristesse du pape à la vue des défaillances du clergé.
Si l’examen de conscience est sévère, Grégoire ne s’en tiendra pas là, et il écrira, vers le même temps, un petit livre destiné à former la conscience des évêques, le Liber regulæ pastoralis, mettant au point un programme d’action et de méditation valable pour l’ensemble de l’épiscopat. La Règle Pastorale reprend d’ailleurs bien des images et des idées de cette Homélie : l’allusion au tissu d’écarlate teint deux fois, la comparaison des bases du Temple avec les bœufs, les lions et les chérubins, le commentaire sur les pierres du sanctuaire dispersées, etc.
On serait curieux de savoir comment les reproches du pape furent accueillis par les évêques de l’époque. Peut-être mieux qu’on ne le penserait tout d’abord? Voici, par exemple, comment Licinianus, évêque de Carthagène, reçut la Règle pastorale, dont le ton de rude franchise rappelle si fort notre Homélie : «Qui ne lirait avec consolation un livre qui, médité sans relâche, est une médecine de l’âme, et qui, en inspirant le mépris des choses caduques, mouvantes et changeantes du siècle, ouvre les yeux de l’esprit à la stabilité de la vie éternelle? Ton livre est l’école de toutes les vertus.» Loin de s’offenser du ton direct de Grégoire, cet évêque reçoit le message de tout son cœur.

_______________________________

1 Processio : il s’agit de la messe du jour, allongée par la tradition du symbole de la foi aux catéchumènes.
2 Le pape s’adresse ici aux chrétiens de souche, par contraste avec les catéchumènes (païens convertis), auxquels il a fait allusion juste avant.
3 Saint Grégoire s’adresse ici particulièrement aux catéchumènes, auxquels il remet le symbole de la foi : la foi ne suffit pas, elle doit être suivie d’œuvres.
4 Les entrailles sont, selon la Bible, le siège de la compassion et de la tendresse.
 

Lc 10, 1-9

En ce temps-là, le Seigneur en désigna soixante-douze autres, et il les envoya devant lui deux par deux dans toutes les villes et dans tous les lieux où lui-même devait aller. Et il leur dit : «La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson. Partez : voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne portez ni bourse, ni sac, ni chaussures, et ne saluez personne en chemin. En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison! Et s’il s’y trouve un enfant de paix, votre paix reposera sur lui; sinon, elle vous reviendra. Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux; car l’ouvrier mérite son salaire. N’allez pas de maison en maison. En quelque ville que vous entriez et où l’on vous reçoit, mangez ce qu’on vous présente; guérissez les malades qui s’y trouvent, et dites-leur : Le Royaume de Dieu est proche de vous.»
Le Seigneur, notre Sauveur, frères très chers, nous enseigne tan-tôt par ses paroles, tantôt par ses œuvres. Car ses actions elles-mêmes sont des préceptes : ce qu’il accomplit sans rien dire nous montre ce que nous devons faire.
Voici donc qu’il envoie ses disciples deux par deux pour prêcher, parce qu’il y a deux préceptes de charité, l’amour de Dieu et l’amour du prochain, et que s’il n’y a pas au moins deux personnes, la charité ne peut exister. En toute rigueur de termes, en effet, on ne peut prétendre avoir de la charité pour soi-même : notre amour doit s’étendre à autrui pour mériter le nom de charité. Le Seigneur envoie ses disciples deux par deux pour prêcher, afin de nous montrer sans paroles que celui qui n’a pas de charité pour le prochain ne doit en aucune façon assumer la charge de prédicateur.
2. C’est bien à propos qu’on dit : «Il les envoya devant lui dans toutes les villes et dans tous les lieux où lui-même devait aller.» Car le Seigneur suit ses prédicateurs : la prédication précède, et le Seigneur ne vient demeurer en notre âme qu’à la suite de ces paroles d’exhortation qui courent au-devant de lui et font parvenir la vérité dans l’âme. C’est pourquoi Isaïe dit à ces prédicateurs : «Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits les sentiers de notre Dieu.» (Is 40, 3). Et le psalmiste : «Frayez la route à celui qui monte au couchant.» (Ps 68, 5). Le Seigneur est bien monté au couchant, puisque c’est du lieu même où il s’est couché [pour mourir] en sa Passion qu’il a fait davantage éclater sa gloire en ressuscitant. Oui, il est monté au couchant, car cette mort qu’il avait endurée, il l’a foulée aux pieds en ressuscitant. Nous frayons donc la route à celui qui monte au couchant lorsque nous prêchons sa gloire à vos âmes, pour qu’il vienne ensuite lui-même les illuminer par la présence de son amour.
3. Ecoutons ce que déclare le Seigneur aux prédicateurs qu’il envoie : «La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson.» Pour une moisson abondante, les ouvriers sont peu nombreux. Nous ne pouvons le dire sans une grande tristesse : il y a des gens pour entendre de bonnes choses, il n’y en a pas pour leur en dire. Voici que le monde est rempli d’évêques1, et l’on n’y trouve pourtant que bien peu d’ouvriers pour la moisson de Dieu, car ayant accepté la fonction épiscopale, nous n’accomplissons pas le travail lié à cette fonction.
Réfléchissez, frères très chers, réfléchissez donc à ce qui est dit : «Priez le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson.» C’est à vous d’obtenir par vos prières que nous sachions accomplir pour vous ce qui doit l’être : que nous ne laissions pas notre langue s’engourdir lorsqu’il faut vous exhorter, et qu’après avoir accepté la charge de la prédication, nous ne soyons pas condamnés auprès du juste Juge par notre silence.
Si ce sont souvent les vices des prédicateurs qui leur paralysent la langue, souvent aussi, ce sont les fautes de leurs ouailles qui empêchent les pasteurs de prêcher. Les vices des prédicateurs leur paralysent en effet la langue, comme le déclare le psalmiste : «Mais au pécheur, Dieu dit : Pourquoi énumères-tu mes préceptes?» (Ps 50, 16). La parole des prédicateurs est également arrêtée par les fautes de leurs ouailles, ainsi que le Seigneur l’affirme à Ezéchiel : «Je ferai adhérer ta langue à ton palais, tu seras muet et tu cesseras de les avertir, parce que c’est une maison rebelle.» (Ez 3, 26). C’est comme s’il disait clairement : «Si la parole de la prédication t’est retirée, c’est parce que ce peuple qui m’exaspère par sa conduite n’est pas digne d’être exhorté selon la vérité.» Il n’est donc pas facile de savoir par la faute de qui la parole est retirée au prédicateur. Mais ce qu’on sait avec une absolue certitude, c’est que si le silence du pasteur lui nuit parfois à lui-même, il nuit toujours à ses ouailles.
4. Si nous ne sommes pas capables de prêcher avec force, puissions-nous du moins nous acquitter de l’office de notre charge en toute pureté de vie. La suite du texte dit en effet : «Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.» Beaucoup n’ont pas plus tôt reçu juridiction pour gouverner qu’ils brûlent de déchirer leurs ouailles. Ils inspirent la terreur de leur autorité et nuisent à ceux qu’ils devraient servir. Et parce qu’ils n’ont pas le cœur plein de charité, ils veulent faire figure de seigneurs et oublient totalement qu’ils sont des pères. Ils transforment une humble fonction en domination orgueilleuse, et même s’ils prennent parfois des dehors de douceur, ils restent au-dedans pleins de fureur. C’est d’eux que la Vérité affirme en un autre passage : «Ils viennent à vous revêtus de peaux de brebis, mais au-dedans, ce sont des loups rapaces.» (Mt 7, 15)
A l’opposé d’une telle attitude, nous devons considérer que nous sommes envoyés comme des agneaux au milieu des loups, pour que, nous conservant des âmes innocentes, nous ne nous permettions pas de mordre avec méchanceté. Car celui qui reçoit la charge de la prédication ne doit pas infliger de mauvais traitements, mais en supporter, afin que sa propre douceur tempère la colère des furieux, et qu’il soigne les plaies du péché dans les autres tout en souffrant lui-même des plaies causées par ses persécuteurs. Et si le zèle de la vérité exige parfois qu’il sévisse contre ses ouailles, sa colère même doit procéder de l’amour, non de la cruauté; ainsi, tout en faisant respecter au-dehors les droits de la discipline, il aimera au-dedans de lui avec une paternelle bonté ceux qu’il semble persécuter au-dehors en les corrigeant. Or un évêque ne peut bien accomplir cela qu’à la condition d’ignorer tout amour de soi égoïste, de ne pas rechercher les avantages du monde, et de ne pas soumettre son âme au joug de ces fardeaux que le désir cupide des choses de la terre nous impose.
5. D’où la suite du texte : «Ne portez ni bourse, ni sac, ni chaussures, et ne saluez personne en chemin.» En effet, telle doit être la confiance en Dieu du prédicateur que, sans prévoir ce qui lui est nécessaire pour la vie présente, il soit pourtant absolument certain que rien de cela ne lui manquera, de peur qu’en occupant son esprit de choses transitoires, il ne soit moins à même de pourvoir autrui des biens éternels. Si on lui accorde aussi de ne saluer personne en chemin, c’est pour montrer avec quelle hâte il doit faire route pour prêcher.
Mais voici pour qui voudrait comprendre ces paroles de manière allégorique : dans la bourse, l’argent est renfermé; or l’argent renfermé représente la sagesse cachée. Ainsi, celui qui détient les paroles de la sagesse, mais néglige de les communiquer à son prochain, les retient scellées, comme de l’argent dans une bourse. C’est pourquoi il est écrit : «Si la sagesse reste cachée et le trésor invisible, à quoi servent-ils l’un et l’autre?» (Si 41, 14)
Le sac ne peut rien signifier d’autre que le fardeau du monde, et les chaussures, ici, ne peuvent rien représenter d’autre que l’exemple des œuvres mortes. Il n’est pas bon que celui qui reçoit la charge de la prédication porte le fardeau des affaires du monde, qui, en lui faisant courber la tête, l’empêcherait de se redresser pour prêcher les choses du Ciel. Il ne doit pas non plus prêter attention à l’exemple que donnent les insensés par leurs œuvres : il risquerait de se croire autorisé à en renforcer ses propres œuvres, comme avec des peaux mortes. Car il en est beaucoup qui justifient leurs dérèglements par ceux d’autrui. Voyant que les autres ont agi de telle ou telle manière, ils pensent avoir le droit d’en faire autant. N’est-ce pas là s’efforcer de protéger ses pieds avec des peaux d’animaux morts?
Saluer en chemin, c’est saluer au hasard de la route, sans l’avoir recherché ni désiré. Ainsi, celui qui ne prêche pas le salut à ses auditeurs par amour de l’éternelle patrie, mais par ambition des récompenses, est comme celui qui salue en chemin, puisqu’il ne désire le salut de ses auditeurs qu’au hasard [de leur rencontre], et non par un zèle véritable.2
6. Le texte poursuit : «En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison! Et s’il s’y trouve un enfant de paix, votre paix reposera sur lui; sinon, elle vous reviendra.» La paix offerte de la bouche du prédicateur repose sur la maison si un enfant de paix s’y trouve; sinon, elle revient au prédicateur; en effet, ou bien il se trouvera quelqu’un de prédestiné à la vie, et il suivra la parole divine entendue, ou bien, si personne n’a voulu l’écouter, le prédicateur trouvera quelque profit : sa paix lui reviendra, puisqu’il recevra du Seigneur la récompense de son travail et de sa peine.
7. Remarquez-le : celui qui a interdit de porter une bourse ou un sac admet qu’on puisse demander le vivre et le manger en retour de sa prédication. Le texte ajoute en effet : «Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux; car l’ouvrier mérite son salaire.» Si notre paix y est reçue, il est juste que nous demeurions dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux, pour que nous recevions notre salaire terrestre de ceux à qui nous offrons les récompenses de la patrie céleste. C’est pourquoi Paul, qui tenait pourtant ce salaire terrestre pour bien peu de chose, a dit : «Si nous avons semé parmi vous les biens spirituels, est-ce une si grosse affaire que nous moissonnions de vos biens matériels?» (1 Co 9, 11)
Remarquons ce que le texte ajoute : «L’ouvrier mérite son salaire.» C’est que la nourriture qui nous sustente est déjà elle-même une partie du salaire de notre ouvrage, en sorte que le salaire que nous commençons à percevoir ici-bas pour le travail de notre prédication trouve là-haut son achèvement dans la vision de la Vérité. Il faut considérer en ceci que deux salaires nous sont dus pour une seule œuvre, l’un en chemin, l’autre dans la patrie; l’un qui nous soutient dans notre travail, l’autre qui nous récompense à la résurrection. Le salaire que nous recevons à présent doit donc avoir pour effet de nous inciter à tendre avec plus de vigueur vers le salaire futur. Aussi le vrai prédicateur ne doit-il pas prêcher en vue de recevoir dès maintenant son salaire, mais recevoir ce salaire pour pouvoir continuer à prêcher. Car ceux qui prêchent dans le but de recevoir en salaire ici-bas louanges ou cadeaux, se privent sans aucun doute du salaire éternel. Mais ceux qui ne désirent voir leurs paroles plaire aux hommes que pour leur faire aimer le Seigneur, et non eux-mêmes, ou bien qui, dans leur prédication, ne reçoivent de rétribution terrestre que pour éviter le dénuement qui les contraindrait à cesser de prêcher, ceux-là, assurément, ne trouveront aucun empêchement à jouir de la récompense de la patrie pour avoir perçu leur subsistance en chemin.
8. Mais que faisons-nous, nous autres pasteurs — je ne peux le dire sans douleur — que faisons-nous, nous qui recevons un salaire sans nous montrer pour autant des ouvriers? Nous percevons chaque jour les revenus de la sainte Eglise pour notre paie, sans effectuer en retour le moindre travail de prédication pour l’Eglise éternelle. Songeons quel sujet de damnation c’est pour nous de percevoir ici-bas le salaire d’un travail que nous ne faisons pas. Voilà que nous vivons des offrandes des fidèles, mais quel travail accomplissons-nous pour les âmes de ces fidèles? Nous touchons pour notre paie ce qu’ils ont offert pour racheter leurs péchés, sans cependant nous donner la peine qu’il conviendrait pour combattre ces péchés par un effort assidu de prière ou de prédication. C’est tout juste s’il nous arrive de reprendre ouvertement un particulier quand il pèche. Et — ce qui est plus grave — nous allons parfois jusqu’à louer les fautes des puissants de ce monde, de crainte qu’une contrariété ne les amène à nous retirer, dans un accès de colère, les dons qu’ils nous accordaient.
Il faudrait nous rappeler sans cesse ce qui est écrit au sujet de certains hommes : «Ils se nourriront des péchés de mon peuple.» (Os 4, 8). Pourquoi dit-on qu’ils se nourrissent des péchés du peuple, sinon parce qu’ils encouragent les fautes des pécheurs, pour ne pas perdre leur rétribution terrestre? Mais puisque nous vivons, nous aussi, des oblations qu’offrent les fidèles pour leurs péchés, si nous mangeons et que nous nous taisons, c’est sans nul doute de leurs péchés que nous nous nourrissons. Mesurons donc quel crime c’est aux yeux de Dieu que de se nourrir de la rançon des péchés, et de ne pas attaquer les péchés dans notre prédication.
Ecoutons ce que nous dit le bienheureux Job : «Si ma terre crie contre moi, si ses sillons pleurent avec elle, si j’en ai mangé le fruit sans le payer…» (Jb 31, 38-39)3. La terre crie contre son possesseur quand l’Eglise murmure avec raison contre son pasteur. Ses sillons pleurent lorsque les cœurs des auditeurs, qu’ont défrichés de précédents évêques par leur prédication et leurs vigoureux reproches, voient quelque chose à déplorer dans la vie de leur pasteur. Et si le bon propriétaire de cette terre n’en mange pas le fruit sans le payer, c’est que le pasteur judicieux distribue le talent de sa parole, afin que ce ne soit pas pour sa propre condamnation qu’il reçoive de l’Eglise la paie destinée à le nourrir. Nous mangeons bien le fruit de notre terre en le payant quand, en retour des ressources ecclésiastiques que nous recevons, nous travaillons à la prédication. Car nous sommes les hérauts du Juge qui doit venir. Et qui annoncera le Juge qui doit venir, si son héraut se tait?
9. Considérons donc que chacun de nous doit s’efforcer, autant qu’il le peut et qu’il en est capable, de faire comprendre à l’Eglise qui lui a été confiée à la fois quelle terreur on éprouvera lors du jugement à venir et quelle félicité on goûtera dans le Royaume. Et celui qui n’est pas capable d’exhorter tous ses fidèles en une seule et même prédication, doit, autant qu’il le peut, les instruire chacun, les édifier en leur parlant à part, et chercher à faire porter du fruit au cœur de ses fils par une exhortation sans détours.
Il nous faut méditer sans cesse ce qui a été dit aux saints apôtres, et à nous par leur intermédiaire : «Vous êtes le sel de la terre.» (Mt 5, 13). Si nous sommes du sel, nous devons assaisonner les âmes des fidèles. Vous donc, ô pasteurs, songez que ce sont les animaux de Dieu que vous menez paître, ces animaux au sujet desquels le psalmiste dit à Dieu : «Tes animaux habiteront en elle.» (Ps 68, 11). N’avons-nous pas l’habitude de voir des pierres de sel données à lécher aux animaux sans raison pour les rendre mieux portants? Eh bien, l’évêque doit être au milieu de son peuple comme une pierre de sel parmi les animaux sans raison. Il faut que l’évêque pense à ce qu’il dira à chacun, aux avis qu’il distribuera aux uns et aux autres, en sorte que tous ceux qui viennent le trouver soient assaisonnés d’une saveur de vie éternelle comme au contact du sel. Car nous ne sommes pas le sel de la terre si nous n’assaisonnons pas les cœurs de nos auditeurs. Celui-là, au contraire, accorde vraiment un tel assaisonnement à son prochain, qui ne lui refuse pas la parole de la prédication.
10. Mais nous ne prêchons bien aux autres la voie droite que si nous illustrons nos dires par des actes, et que touchés nous-mêmes de componction4 par l’amour de Dieu, nous lavons de nos larmes les fautes quotidiennes de cette vie, qu’aucun homme ne peut traverser sans péché. Or nous ne sommes vraiment touchés nous-mêmes de componction que si nous méditons avec application les actes des pères qui nous ont précédés, pour que la vue de leur gloire fasse paraître notre vie méprisable à nos propres yeux. Nous ne sommes vraiment touchés de componction que si nous scrutons avec application les préceptes du Seigneur, et que nous nous efforçons de progresser grâce à ces préceptes, qui, nous le savons, ont autrefois fait progresser ceux que nous honorons.
C’est en ce sens qu’il est écrit, au sujet de Moïse : «Il disposa aussi une cuve d’airain, dans laquelle Aaron et ses fils pussent se baigner avant d’entrer dans le Saint des Saints; il la fit en fondant les miroirs des femmes qui veillaient à la porte du Tabernacle.» (Ex 38, 8). Moïse dispose une cuve d’airain, dans laquelle les prêtres doivent se baigner avant d’entrer dans le Saint des Saints, parce que la Loi de Dieu nous prescrit de commencer par nous baigner d’un bain de componction, pour que notre impureté ne nous rende pas indignes de pénétrer la pureté des secrets de Dieu. C’est bien à propos qu’on rapporte que cette cuve est faite en fondant les miroirs des femmes qui veillaient continuellement à la porte du Tabernacle. Les miroirs des femmes sont les préceptes de Dieu, dans lesquels les âmes saintes se considèrent sans cesse et reconnaissent s’il n’y a pas en elles quelques souillures d’impureté. Elles corrigent les vices de leurs pensées, et en s’y opposant, elles se recomposent un visage, pour ainsi dire, grâce à l’image renvoyée [par le miroir]; car tandis qu’elles mettent toute leur application à suivre les préceptes du Seigneur, elles discernent assurément en elles ce qui plaît ou ce qui déplaît à l’Epoux céleste. Elles ne peuvent nullement, tant qu’elles demeurent en cette vie, entrer dans le Tabernacle éternel. Mais cependant, les femmes veillent à la porte du Tabernacle, parce que les âmes saintes, même si elles sont encore appesanties par l’infirmité de la chair, guettent pourtant sans cesse avec amour le passage de l’entrée dans l’éternité. Moïse fit donc une cuve pour les prêtres avec les miroirs des femmes, puisque la Loi de Dieu fournit un bain de componction aux souillures de nos péchés, en nous donnant de contempler les préceptes célestes par lesquels les âmes saintes ont plu à leur divin Epoux. Si nous appliquons à ces préceptes toute notre attention, nous découvrons les souillures de notre image intérieure; la douleur de la pénitence que nous en concevons nous touche de componction, et celle-ci nous baigne, pour ainsi dire, dans la cuve faite avec les miroirs des femmes.
11. Tout en étant touchés de componction pour nous-mêmes, il nous faut encore absolument montrer du zèle pour la vie de ceux qui nous sont confiés. Soyons donc bien pénétrés par l’amertume de la componction, mais sans nous laisser détourner de veiller sur nos proches. A quoi bon, en effet, nous aimer nous-mêmes, si nous manquons à nos devoirs envers nos proches? Et à quoi bon aimer nos proches et montrer du zèle pour eux, si nous manquons à nos devoirs envers nous-mêmes? N’est-il pas prescrit d’offrir, pour orner le Tabernacle, du tissu d’écarlate teint deux fois (cf. Ex 25, 4)? Ainsi, aux yeux de Dieu, notre charité se colore de l’amour de Dieu et du prochain. Et celui-là s’aime vraiment lui-même, qui aime saintement son Créateur. Le tissu d’écarlate est donc teint deux fois quand l’amour de la Vérité enflamme l’âme envers elle-même et envers son prochain.
12. Il nous faut en outre savoir exercer le zèle de la justice contre les actes mauvais de nos proches, sans que notre ardeur à corriger nous fasse nous départir le moins du monde de notre mansuétude. Car la colère de l’évêque ne doit jamais être précipitée ni agitée, mais plutôt modérée par la gravité d’une volonté réfléchie. Nous devons donc à la fois soutenir ceux que nous corrigeons et corriger ceux que nous soutenons, de peur que si nous manquons à l’un de ces devoirs, notre action ne soit indigne d’un évêque, soit par manque d’ardeur, soit par manque de douceur.
C’est pour cela qu’on fit figurer, sur les bases5 utilisées pour le service du Temple, des lions, des bœufs et des chérubins, œuvre du sculpteur (cf. 1 R 7, 29). Le chérubin désigne la plénitude de la science. Mais pourquoi ne jamais représenter, sur les bases, les lions sans les bœufs, ni les bœufs sans les lions? Que symbolisent les bases dans le Temple, sinon les évêques dans l’Eglise? Ceux-ci, en acceptant le souci du gouvernement [des âmes], portent, à la manière des bases, le fardeau qu’on leur a imposé. Sur les bases, on fait donc figurer des chérubins, car il convient assurément que les cœurs des évêques soient remplis de la plénitude de la science. Les lions représentent une sévérité qui inspire la crainte; les bœufs, la patience et la douceur. Ainsi, on ne fait jamais figurer, sur les bases, les lions sans les bœufs, ni les bœufs sans les lions, puisqu’il faut que l’évêque joigne toujours en son cœur une sévérité qui inspire la crainte à la vertu de douceur, et de la sorte, qu’il tempère sa colère de douceur, tout en réchauffant cette douceur par le zèle qu’il met dans la correction, de peur que sa douceur ne devienne de la mollesse.
13. Mais pourquoi parler ainsi quand nous en voyons encore beaucoup s’enfoncer dans le mal par des actions toujours plus abominables? Oui, c’est à vous, évêques, que je m’adresse en pleurant : nous avons appris que plusieurs d’entre vous font des nominations aux fonctions ecclésiastiques moyennant finance, qu’ils vendent la grâce spirituelle et qu’ils tirent profit des iniquités d’autrui pour entasser des gains temporels, tout en subissant cette perte qu’est le péché. Comment donc le commandement du Seigneur ne vous revient-il pas à la mémoire : «Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.» (Mt 10, 8). Comment ne vous remettez-vous pas sous les yeux de l’esprit que notre Rédempteur, entré dans le Temple, renversa les sièges des marchands de colombes et jeta à terre l’argent des changeurs (cf. Jn 2, 14-16)? Qui vend aujourd’hui des colombes dans le Temple de Dieu, sinon ceux qui, dans l’Eglise, reçoivent de l’argent pour imposer les mains? Or c’est par cette imposition des mains qu’est donné l’Esprit-Saint descendu du Ciel. La colombe est donc vendue, puisque l’imposition des mains, par laquelle est reçu l’Esprit-Saint, est offerte contre de l’argent. Mais notre Rédempteur renverse les sièges des marchands de colombes, parce qu’il destitue de leur sacerdoce ces trafiquants. Voilà pourquoi les sacrés canons condamnent l’hérésie simoniaque et ordonnent de priver du sacerdoce ceux qui demandent de l’argent pour accorder les ordres sacrés. Ainsi, les sièges des marchands de colombes sont renversés lorsque ceux qui vendent la grâce spirituelle sont destitués de leur sacerdoce, que ce soit aux yeux des hommes ou à ceux de Dieu.
Et combien d’autres mauvaises actions commettent les chefs de l’Eglise, qui demeurent pour l’instant cachées aux yeux des hommes! Les pasteurs veulent souvent passer pour saints devant les hommes, et ils ne rougissent pas de paraître ignobles aux yeux du Juge intérieur en leurs actions secrètes. Il vient, il vient sans nul doute, le grand jour, il n’est plus loin, ce jour où le Pasteur des pasteurs va se manifester et dévoiler devant tous les actions de chacun. Et s’il se sert maintenant des pasteurs pour punir les fautes de leurs ouailles, c’est lui-même qui sévira alors contre les mauvaises actions des pasteurs. Voilà pourquoi, entré dans le Temple, il se fit lui-même une sorte de fouet avec des cordes, et rejetant les marchands corrompus hors de la maison de Dieu, il renversa les sièges des vendeurs de colombes; car s’il punit les fautes des ouailles par l’intermédiaire de leurs pasteurs, il châtie lui-même les vices des pasteurs. Maintenant, certes, on peut nier devant les hommes ce qu’on fait en secret. Mais le Juge s’apprête à venir, et personne ne pourra se cacher de lui en se taisant, ni le tromper en niant.
14. Il y a encore une chose, frères très chers, qui m’afflige beaucoup dans la vie des pasteurs, mais pour que mon affirmation ne risque pas de paraître injurieuse à l’un ou l’autre, je m’accuse moi aussi du même travers, quoique ce soit sous la contrainte des nécessités d’une époque barbare que je gis, bien malgré moi, dans une telle situation. Nous nous sommes abaissés aux affaires extérieures, et la pratique de notre fonction ne correspond plus à la charge que nous avons reçue. Nous délaissons le ministère de la prédication, et c’est, je pense, pour notre châtiment qu’on nous appelle des évêques, quand nous gardons le nom de notre charge sans l’exercer.
Ceux qui nous sont confiés abandonnent Dieu, et nous nous taisons. Ils gisent dans leur dépravation, et nous ne leur tendons pas la main en les corrigeant. Chaque jour, ils se perdent par toutes sortes de vices, et nous les voyons avec indifférence prendre le chemin de l’enfer. Mais comment pourrions-nous corriger la vie des autres, puisque nous négligeons la nôtre? Car tout occupés des soucis du monde, nous devenons d’autant plus inintelligents pour les réalités du dedans qu’on nous voit plus appliqués à celles du dehors. En effet, à force de se donner du souci pour les biens de la terre, l’âme devient insensible au désir des choses du Ciel. Et cette insensibilité qu’elle acquiert à l’usage, sous l’influence du monde, la rend incapable de s’émouvoir pour ce qui regarde l’amour de Dieu.
C’est donc bien à propos que la sainte Eglise dit de ses membres infirmes : «Ils m’ont mise à garder des vignes; ma vigne à moi, je ne l’ai pas gardée.» (Ct 1, 6). Nos vignes sont les offices que nous remplissons par notre travail quotidien. Mais mis à garder des vignes, notre vigne à nous, nous ne la gardons pas, car tout adonnés à remplir des offices étrangers à notre vocation, nous négligeons de nous acquitter de notre office propre.
Je suis persuadé, frères très chers, que Dieu n’endure rien de pire que le tort que lui causent les évêques : il voit ceux qu’il a établis pour corriger les autres donner eux-mêmes des exemples d’inconduite; il nous voit pécher, nous qui devrions faire cesser le péché. Et souvent — ce qui est particulièrement grave — les évêques, qui devraient donner leurs propres biens, vont jusqu’à piller ceux des autres. Souvent encore, ils raillent les personnes qu’ils voient vivre dans l’humilité et la continence. Pensez donc à ce que peuvent devenir les troupeaux quand les pasteurs se font loups. Car ceux qui reçoivent la garde du troupeau sont ceux-là mêmes qui ne craignent pas de tendre des pièges au troupeau du Seigneur, et c’est contre ces pasteurs qu’il faudrait garder les troupeaux de Dieu.
Nous ne recherchons en rien les intérêts des âmes, nous nous adonnons chaque jour à nos penchants, nous désirons les biens de la terre, nous mettons toute l’application de notre esprit à capter la gloire qui vient des hommes. Et comme, du fait même de notre élévation au-dessus des autres, nous avons plus de facilité pour agir à notre guise, nous faisons servir à notre vaine ambition le ministère dont notre ordination nous a investis. Nous délaissons la cause de Dieu pour nous adonner aux affaires de la terre. Nous avons reçu une charge sainte, et nous sommes empêtrés dans les offices terrestres. En nous s’accomplit assurément ce qui est écrit : «Et il en sera du prêtre comme du peuple.» (Os 4, 9). Car le prêtre ne se distingue plus du peuple si, dans ses œuvres, il ne dépasse pas le commun des hommes par les mérites de sa vie.
15. Demandons à Jérémie de nous prêter ses larmes. Laissons-le méditer sur notre mort et dire en se lamentant : «Comment l’or s’est-il terni? Comment sa couleur si belle s’est-elle changée? Comment les pierres du sanctuaire se sont-elles dispersées au coin de toutes les places?» (Lm 4, 1). L’or s’est terni, en ce sens que la vie des évêques, qui resplendissait autrefois de la gloire des vertus, apparaît maintenant méprisable par la bassesse des fonctions qu’ils exercent. Sa couleur si belle s’est altérée, parce que du fait des offices terrestres et vils qui l’accompagnent, ce saint état de vie est devenu un objet de mépris et d’ignominie. Quant aux pierres du sanctuaire, elles étaient gardées à l’intérieur de celui-ci, et n’étaient portées par le grand-prêtre que lorsqu’il entrait dans le Saint des Saints pour y apparaître dans l’intimité de son Créateur. C’est nous, frères très chers, c’est nous qui sommes les pierres du sanctuaire : nous ne devons apparaître que dans l’intimité de Dieu. Il ne faut jamais qu’on nous voie au-dehors, c’est-à-dire dans des fonctions étrangères à notre vocation. Mais les pierres du sanctuaire se sont dispersées au coin de toutes les places, car ceux qui, par leur vie et leur prière, auraient dû demeurer toujours au-dedans, se répandent au-dehors dans une vie digne de réprobation. Voici qu’il n’y a presque plus aucune fonction séculière qui ne soit exercée par des évêques. Quand les activités de ceux qui appartiennent à ce saint état de vie sont extérieures, ils ressemblent aux pierres du sanctuaire qui gisent au-dehors. Puisque, selon son étymologie grecque, «place» dérive de «largeur», les pierres du sanctuaire sont sur les places lorsque les religieux suivent les larges routes du monde. Et ce n’est pas seulement sur les places, mais au coin6 des places qu’ils ont été dispersés : mus par leur convoitise, ils s’adonnent aux activités de ce monde, et ils s’efforcent cependant de parvenir au sommet des honneurs par le biais de leur état religieux. Ils ont donc été dispersés au coin des places, parce que tout en étant tombés bien bas par les travaux qu’ils accomplissent, ils veulent être honorés pour une apparence de sainteté.
16. Vous voyez de quel terrible glaive le monde est frappé, sous quels grands coups le peuple meurt chaque jour. Quelle en est la cause, sinon principalement notre péché? Voici que les villes dévastées, les bourgs saccagés, les églises et les monastères détruits ont tous été réduits en une campagne désertique. Le peuple meurt, et nous sommes cause de sa mort, nous qui devions le conduire à la vie. Car c’est par suite de notre péché que le peuple a péri en masse, puisque du fait de notre négligence, il n’a pas appris le chemin de la vie.
Nous pouvons bien dire que les âmes des humains sont la nourriture du Seigneur, parce qu’elles ont été créées pour passer en son corps, c’est-à-dire pour contribuer à l’accroissement de son Eglise éternelle. Mais de cette nourriture, nous aurions dû être l’assaisonnement. En effet, comme nous l’avons mentionné un peu plus haut, le Seigneur déclare aux prédicateurs envoyés en mission : «Vous êtes le sel de la terre.» Si donc le peuple est la nourriture de Dieu, les évêques devraient être l’assaisonnement de cette nourriture. Mais comme nous abandonnons la pratique de la prière et de la sainte prédication, le sel est affadi, et il n’est plus capable d’assaisonner la nourriture de Dieu; aussi notre Créateur ne la prend-il plus, car du fait que nous sommes affadis, elle se trouve privée de tout assaisonnement.
Réfléchissons bien : qui nous est-il arrivé de convertir par notre parole? Et quels sont ceux que nos reproches ont fait renoncer à leurs mauvaises actions et ont menés à la pénitence? Qui a abandonné la luxure à la suite de notre prédication? Qui a quitté le chemin de l’avarice, ou celui de l’orgueil? Demandons-nous quel gain nous avons procuré à Dieu, nous qui, ayant reçu un talent, avons été envoyés par lui pour le faire valoir. Il dit en effet : «Faites-le valoir jusqu’à ce que je revienne.» (Lc 19, 13). Le voici déjà qui vient, et il va réclamer ce que nous avons gagné par notre faire-valoir. Combien d’âmes lui montrerons-nous comme gain de notre négoce? Et combien de gerbes d’âmes apporterons-nous en sa présence comme moisson de notre prédication?
17. Mettons-nous devant les yeux ce jour de si grande rigueur où le Juge viendra et fera les comptes avec ses serviteurs à qui il a confié des talents. Alors, on le verra paraître en sa terrible majesté au milieu des chœurs des anges et des archanges. En de telles assises, on lui amènera la multitude de tous les élus et de tous les réprouvés, et ce que chacun a fait sera révélé. Là apparaîtra Pierre, entraînant à sa suite la Judée convertie. Là Paul, conduisant, si j’ose dire, le monde entier converti. Là, en présence de leur Roi, chacun conduisant la région qu’il a convertie : André avec l’Achaïe7 à sa suite, Jean avec l’Asie, Thomas avec l’Inde. Là apparaîtront tous les béliers du troupeau du Seigneur avec les âmes qu’ils ont gagnées, chacun entraînant à sa suite le troupeau qu’il a soumis à Dieu par ses saintes prédications.
Lorsque tant de pasteurs s’avanceront avec leurs troupeaux sous les yeux du Pasteur éternel, que pourrons-nous donc dire, malheureux qui arrivons devant notre Seigneur les mains vides au retour de notre travail, et qui, après avoir porté le titre de pasteurs, nous trouvons dépourvus des brebis qu’il nous fallait nourrir pour les lui présenter? Ici-bas appelés pasteurs, et là-haut sans troupeau!
18. Mais si nous sommes négligents, le Dieu tout-puissant abandonne-t-il pour autant ses brebis? En aucune façon, car il les fera paître en personne, comme il l’a promis par la voix du prophète (cf. Ez 34, 23); tous ceux qu’il a prédestinés à la vie, il leur inculque l’esprit de componction par l’aiguillon des châtiments. Il est vrai que c’est par nous que les fidèles parviennent au saint baptême, que c’est par nos prières qu’ils sont bénis, et que c’est par l’imposition de nos mains qu’ils reçoivent de Dieu l’Esprit-Saint8. Mais tandis qu’ils parviennent ainsi au Royaume des cieux, voici que par notre négligence, nous-mêmes descendons. Les élus, purifiés par les mains des évêques, entrent dans la patrie céleste, et les évêques, eux, par leur mauvaise vie, se précipitent dans les supplices de l’enfer. A quoi comparerai-je ces mauvais évêques, sinon à l’eau baptismale, qui efface les péchés des baptisés et les envoie au Royaume céleste, puis s’écoule elle-même dans l’égout?
Oh! mes frères, redoutons un tel sort! Que nos actions soient à la hauteur de notre ministère. Faisons chaque jour des efforts pour nous débarrasser de nos fautes, de crainte de laisser dans les liens du péché une vie dont le Dieu tout-puissant se sert chaque jour pour en délivrer les autres. Considérons sans cesse ce que nous sommes, songeons quelle fonction est la nôtre; oui, songeons au fardeau dont on nous a chargés. Dressons tous les jours, seul à seul, le bilan des comptes qu’il nous faut rendre à notre Juge.
Mais nous devons veiller sur nous-mêmes sans pour autant négliger de veiller sur notre prochain, en sorte que tous ceux qui viennent nous trouver soient assaisonnés du sel de notre parole. Quand nous voyons un célibataire livré à la luxure, engageons-le à s’efforcer de contenir ses débordements par le mariage, afin qu’une action permise lui apprenne à triompher d’une autre qui ne l’est pas. Quand nous voyons un homme marié, engageons-le à ne s’appliquer aux affaires du siècle qu’en prenant garde de ne pas les faire passer avant l’amour de Dieu, et à ne complaire à la volonté de sa femme qu’à condition de ne pas déplaire à son Créateur. Quand nous voyons un clerc, engageons-le à vivre de telle manière qu’il donne le bon exemple aux gens du monde, de peur que s’il prête à une juste critique, il ne porte atteinte, par son vice, à la bonne réputation de la hiérarchie ecclésiastique. Quand nous voyons un moine, engageons-le à respecter toujours son saint habit en ses actes, ses paroles et ses pensées, à abandonner totalement ce qui est du monde, et à se montrer, par ses mœurs, tel aux yeux de Dieu que son habit le fait paraître aux yeux des hommes.
Celui-ci est-il déjà saint? Engageons-le à croître encore en sainteté. Celui-là est-il encore dans le péché? Engageons-le à se corriger. Et que tous ceux qui viennent trouver l’évêque s’en retirent relevés de quelque assaisonnement par le sel de sa parole. Méditez bien tout cela en vous-mêmes, mes frères, et mettez-le en pratique avec vos proches. Préparez-vous à présenter au Dieu tout-puissant le fruit que vous devez recueillir de la charge que vous avez reçue.
Mais toutes ces choses que nous vous disons, nous comptons plus sur notre prière que sur nos paroles pour les obtenir.
Prions :
O Dieu, qui avez voulu que dans le peuple, on nous appelle pasteurs, donnez-nous de réaliser à vos yeux le nom que nous donnent les hommes. Par Notre-Seigneur…

_______________________________

1 Dans le latin du vie siècle, le mot sacerdos peut désigner le prêtre ou l’évêque. Comme la présente Homélie s’adresse à des évêques, nous l’avons traduit par «évêque», sauf là où il ne peut signifier que «prêtre».
2 Saint Grégoire joue ici sur deux mots latins de même racine : salutare (saluer) et salus, salutis (le salut [éternel]). Ce jeu de mots se retrouve en français.
3 Ces versets du livre de Job illustrent la juste protestation des fidèles en face des pasteurs qui n’accomplissent pas leur devoir d’état. La terre qui crie, c’est l’Eglise diocésaine qui murmure contre son évêque. Les sillons qui pleurent, ce sont les chrétiens qui s’affligent de la vie de leur évêque. Pourquoi ces murmures, pourquoi ces larmes? Parce que le pasteur mange le bénéfice de sa charge (le fruit) sans le payer, c’est-à-dire qu’il ne s’acquitte pas de son devoir de prédication. Le bon pasteur, au contraire, ne fait ni crier sa terre, ni pleurer ses sillons, car  il n’en mange pas le fruit sans le payer : il prêche comme il le doit.
4 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.
5 Les bases étaient des socles d’airain destinés à recevoir des bassins pour les ablutions des prêtres. Munies de quatre roues de char, elles étaient très soigneusement décorées.
6 In capite : au point le plus noble.
7 Ancienne contrée de la Grèce.
8 Allusion au contexte baptismal de cette Homélie, prononcée aux Fonts baptismaux du Latran à la fin de la quatrième semaine de Carême, celle des «scrutins».
 
 
 

Homélie 18

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pierre, apôtre

1er avril 591 (cinquième dimanche de Carême)
 

Jésus et Abraham

«Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu» : voilà le critère fondamental d’une véritable vie chrétienne. Entendre les paroles de Dieu, c’est les mettre en pratique. Le faisons-nous? demande Grégoire à ses ouailles.
Ainsi, l’évangile du jour nous montre le comportement de Jésus affronté à la haine de ses adversaires juifs : c’est un modèle à imiter par les disciples du Christ lorsqu’ils se trouvent, comme leur Maître, en butte aux affronts et aux vexations des incrédules. Le prédicateur analyse finement les diverses attitudes adoptées par Jésus, et les met en relation avec celles que nous prendrions spontanément en telle occasion. Chacun peut ainsi sentir par lui-même le chemin qui lui reste à parcourir pour imiter parfaitement son Sauveur.
Le pape note ensuite l’incohérence des chrétiens qui reprochent aux Juifs d’avoir refusé le Christ, alors qu’ils le refusent eux-mêmes bien souvent, en ne voulant pas quitter leurs péchés. Insensiblement, l’orateur a ramené ses auditeurs au critère premier qu’il cherche à mettre en valeur : «Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu.» Sans doute, conclut-il, le Seigneur est patient et attend notre pénitence, mais un jour il nous jugera…

Voici une Homélie qui donne beaucoup à réfléchir.
 

Jn 8, 46-59

En ce temps-là, Jésus disait aux foules des Juifs et aux princes des prêtres : «Qui de vous me convaincra de péché? Si je dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas? Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu; si vous n’entendez pas, c’est que vous n’êtes pas de Dieu.» Alors les Juifs lui répondirent : «N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et un possédé du démon?» Jésus répondit : «Je ne suis pas possédé du démon, mais j’honore mon Père, et vous, vous me déshonorez. Moi, je ne cherche pas ma gloire : il y a quelqu’un qui la cherche et qui juge. En vérité, en vérité, je vous le dis, si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort.» Alors les Juifs lui dirent : «Maintenant, nous savons que tu es possédé du démon. Abraham est mort, les prophètes aussi; et toi, tu dis : si quelqu’un garde ma parole, il ne goûtera jamais la mort. Serais-tu plus grand que notre père Abraham, qui est mort? Et les prophètes aussi sont morts. Qui prétends-tu être?»
Jésus répondit : «Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien. C’est mon Père qui me glorifie, lui dont vous dites qu’il est votre Dieu. Et vous ne le connaissez pas; mais moi, je le connais; et si je disais que je ne le connais pas, je serais comme vous un menteur. Mais je le connais, et je garde sa parole. Abraham, votre père, a exulté à la pensée de voir mon jour; il l’a vu, et il s’est réjoui.» Alors les Juifs lui dirent : «Tu n’as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham?» Jésus leur dit : «En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, je suis.» Alors ils apportèrent des pierres pour les lui jeter, mais Jésus se déroba et sortit du Temple.
Considérez, frères très chers, la bonté de Dieu. Il était venu pardonner les péchés, et il disait : «Qui de vous me convaincra de péché?» Il ne dédaigne pas de prouver qu’il n’est pas pécheur, lui qui, par sa puissance divine, pouvait justifier les pécheurs. Mais ce qui suit est vraiment terrible : «Celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu; si vous n’entendez pas, c’est que vous n’êtes pas de Dieu.» Si celui qui est de Dieu entend les paroles de Dieu, et si celui qui n’est pas de Dieu ne peut les entendre, chacun doit s’interroger pour savoir s’il reçoit les paroles de Dieu dans l’oreille de son cœur, et il en déduira d’où il est. La Vérité commande de désirer la patrie céleste, de réprimer les désirs de la chair, de renoncer à la gloire du monde, de ne pas convoiter les biens d’autrui, de donner largement des siens. Que chacun de vous se demande donc, à part soi, si cette voix de Dieu s’est affermie dans l’oreille de son cœur, et il reconnaîtra par là s’il est de Dieu.
Il en est qui ne daignent même pas prêter l’oreille du corps aux préceptes de Dieu. Il en est encore qui y prêtent bien l’oreille du corps, mais sans que leur esprit les embrasse avec amour. Il en est enfin qui reçoivent volontiers les paroles de Dieu, au point d’en être même touchés de componction1 jusqu’aux larmes, mais passé le temps des larmes, ils retournent à leur iniquité. Tous ceux-là n’entendent évidemment pas les paroles de Dieu, puisqu’ils négligent de les mettre en pratique. Repassez donc votre vie, frères très chers, devant les yeux de votre âme, et qu’une sérieuse réflexion vous remplisse d’appréhension à l’égard de la parole que proclame la Vérité par sa bouche: «Si vous n’entendez pas, c’est que vous n’êtes pas de Dieu.» Mais ce que la Vérité dit des réprouvés, les réprouvés le confirment par leurs œuvres. Car le texte poursuit : «Alors les Juifs lui répondirent : ‹N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et un possédé du démon?›»
2. Ecoutons ce que le Seigneur répond à un tel affront : «Je ne suis pas possédé du démon, mais j’honore mon Père, et vous, vous me déshonorez.» Samaritain signifie «gardien»; or le Seigneur est véritablement un gardien, puisque le psalmiste déclare à son sujet : «Si le Seigneur ne garde la maison, en vain veillent ceux qui la gardent» (Ps 127, 1), et qu’Isaïe s’adresse à lui en disant : «Gardien, où en est la nuit? Gardien, où en est la nuit?» (Is 21, 11). C’est pourquoi le Seigneur n’a pas voulu répondre : «Je ne suis pas un Samaritain», mais : «Je ne suis pas possédé du démon.» Deux accusations ont été portées contre lui : il en a nié une, et par son silence, il a admis l’autre. Car il était bien venu comme gardien du genre humain, et s’il avait dit qu’il n’était pas un Samaritain, il aurait nié être un gardien. Mais il a passé sous silence ce qu’il admettait, et avec calme, il a rejeté ce qu’il entendait dire de faux : «Je ne suis pas possédé du démon.» Ces paroles ne sont-elles pas la confusion de notre orgueil, qui ne peut supporter la plus légère blessure d’amour-propre sans y répondre par des injures plus cinglantes que celles qu’il a reçues? Il fait tout le mal qu’il peut, et menace en outre de faire celui qu’il ne peut pas. Voyez comme sous l’injure, le Seigneur ne se met pas en colère et ne répond pas par des paroles blessantes. Pourtant, si à ceux-là mêmes qui lui disaient de telles choses, il avait voulu répondre : «C’est vous qui êtes possédés du démon», il aurait certainement dit vrai, parce que ses ennemis ne pouvaient pas parler de Dieu d’une façon si méchante sans être pleins du démon. Cependant, après avoir reçu une telle injure, la Vérité s’est retenue de dire même ce qui était vrai, de peur de paraître, non pas dire la vérité, mais répondre à la provocation par une parole injurieuse. Cela ne nous montre-t-il pas qu’au moment où nous recevons de nos proches des affronts inspirés par la calomnie, nous devons taire ce qui est mauvais en eux, même si c’est vrai, pour éviter de transformer en instrument de notre passion le service d’une juste correction?
Puisque quiconque a le zèle de Dieu est déshonoré par les hommes dépravés, le Seigneur nous a proposé en lui-même un exemple de patience, en disant : «Mais j’honore mon Père, et vous, vous me déshonorez.» Et ce que nous devons faire dans un tel cas, il nous le montre encore par son exemple quand il déclare : «Moi, je ne cherche pas ma gloire : il y a quelqu’un qui la cherche et qui juge.» Il est écrit, nous le savons bien, que le Père a donné au Fils tout jugement, et pourtant, voyez comme sous les outrages, ce même Fils ne se soucie pas de sa gloire. Les injures qu’il reçoit, il les réserve au jugement du Père, pour nous faire sentir, assurément, combien nous devons être patients, puisque lui, le Juge, ne veut pas encore se venger. Et lorsque s’accroît la perversité des méchants, bien loin de cesser la prédication, il faut l’intensifier. C’est ce que nous montre le Seigneur par son exemple, car après avoir été traité de possédé du démon, il répand plus largement les bienfaits de sa prédication, par ces mots : «En vérité, en vérité, je vous le dis, si quelqu’un garde ma parole, il ne verra jamais la mort.» Mais si les bons deviennent infailliblement meilleurs par le fait même des injures, les bienfaits reçus ne font que rendre plus mauvais les réprouvés. En effet, ayant entendu la prédication, ils affirment à nouveau : «Maintenant, nous savons que tu es possédé du démon.» Parce qu’ils s’étaient assujettis à la mort éternelle, et qu’ils ne voyaient pas cette mort à laquelle ils s’étaient assujettis, ils ne considéraient que la seule mort de la chair, et ne comprenaient donc rien aux paroles de la Vérité; c’est pourquoi ils disaient : «Abraham est mort, les prophètes aussi; et toi, tu dis : si quelqu’un garde ma parole, il ne goûtera jamais la mort.» Ainsi, à la Vérité en personne, ils préférent Abraham et les prophètes, qu’apparemment ils vénèrent. Mais un raisonnement évident nous montre que ceux qui ne connaissent pas Dieu ne peuvent que vénérer faussement les serviteurs de Dieu.
3. Remarquons que le Seigneur, qui a vu les Juifs lui résister ouvertement, n’a pourtant pas renoncé à les instruire à nouveau; il leur déclare : «Abraham, votre père, a exulté à la pensée de voir mon jour; il l’a vu, et il s’est réjoui.» Abraham a vu le jour du Seigneur quand il a reçu chez lui les trois anges figurant la Très Sainte Trinité : trois hôtes auxquels il s’est assurément adressé comme à un seul, car même si les personnes de la Trinité sont au nombre de trois, la nature de la divinité est une.
Mais les esprits charnels des auditeurs du Seigneur n’élèvent pas leurs regards au-dessus de la chair, et ne considérant en lui que l’âge de son corps de chair, ils lui disent : «Tu n’as pas encore cinquante ans, et tu as vu Abraham?» Alors, doucement, notre Rédempteur détourne leurs regards de son corps de chair pour les élever à la contemplation de sa divinité, en déclarant : «En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, je suis.» «Avant» indique le passé, et «Je suis» le présent. Parce que sa divinité n’a ni passé ni futur, mais existe toujours, le Seigneur ne dit pas : «Avant Abraham, je fus», mais : «Avant Abraham, je suis.» C’est pourquoi Dieu a déclaré à Moïse : «Je suis celui qui suis», et : «Tu diras aux enfants d’Israël : ‹Celui-qui-est› m’a envoyé vers vous.» (Ex 3, 14). Abraham a donc eu un avant et un après, lui qui a pu aussi bien venir [en ce monde] en manifestant sa présence que quitter [ce monde], emporté par la course de sa vie. Au contraire, il appartient au Christ, qui est la Vérité, d’exister toujours, car rien, pour lui, ne commence dans un temps qui lui serait antérieur, ni ne finit dans un temps qui suivrait.
Mais les incroyants, dont l’esprit ne pouvait supporter ces paroles d’éternité, courent chercher des pierres, et ils cherchaient à lapider celui qu’ils ne parvenaient pas à comprendre.
4. Ce qu’a fait le Seigneur pour se soustraire à la fureur de ceux qui voulaient le lapider est indiqué aussitôt après : «Jésus se déroba et sortit du Temple.» Il est bien étonnant, frères très chers, que le Seigneur ait évité ses persécuteurs en se dérobant, alors que s’il avait voulu exercer la puissance de sa divinité, il pouvait, d’un ordre silencieux de sa volonté, les paralyser sous ses coups ou les frapper d’une mort subite. Mais puisqu’il était venu pour souffrir, il ne voulait pas exercer son pouvoir de juge. Au moment de sa Passion, n’a-t-il pas montré ce qui était en son pouvoir, tout en supportant cependant jusqu’au bout ce pour quoi il était venu? Car dès qu’il eut dit aux persécuteurs qui le cherchaient : «C’est moi» (Jn 18, 6), leur orgueil se trouva renversé par ces seuls mots, et il tombèrent tous à terre.
Lui qui aurait pu, ici également, échapper aux mains de ceux qui voulaient le lapider sans se dérober, pourquoi donc s’est-il dérobé? Parce que s’étant fait homme parmi les hommes, notre Rédempteur nous dit certaines choses par sa parole, et d’autres par son exemple. Et que nous dit-il par cet exemple, sinon de fuir avec humilité la colère des orgueilleux, même quand nous pouvons y résister? C’est en ce sens que Paul déclare : «Laissez agir la colère.» (Rm 12, 19). Que tout homme considère avec quelle humilité il doit fuir la colère de son prochain, puisque Dieu lui-même a évité, en se dérobant, la fureur de ceux qui étaient en colère contre lui. Que personne, par conséquent, ne se cabre face aux outrages qu’il a reçus, ni ne rende injure pour injure. Car il est plus glorieux de vouloir imiter Dieu par la fuite silencieuse de l’affront que de prendre le dessus en y répondant.
5. Tout à l’encontre, l’orgueil dit en notre cœur : «Quelle honte! On t’insulte, et tu te tais! Tous ceux qui te voient te taire lorsqu’on t’outrage, loin de penser que tu fais preuve de patience, s’imaginent que tu te reconnais coupable.» D’où procède en notre cœur cette voix opposée à la patience, sinon du fait que nous ne prêtons d’attention qu’aux choses d’en bas, et que recherchant notre gloire sur la terre, nous ne nous soucions pas de plaire à celui qui nous voit du haut du Ciel? Quand nous recevons des injures, mettons donc en pratique cette parole de Dieu : «Moi, je ne cherche pas ma gloire : il y a quelqu’un qui la cherche et qui juge.»
Ce qui est écrit du Seigneur : «Il se déroba», peut aussi être compris autrement. Il avait prêché beaucoup de choses aux Juifs, mais ceux-ci se moquaient des paroles de sa prédication. Bien plus, cette prédication les avait rendus pires, au point qu’ils voulaient lui lancer des pierres. En se dérobant, le Seigneur fait comprendre que lui, la Vérité en personne, se dérobe à ceux qui dédaignent d’observer ses paroles. Il fuit l’âme qu’il ne trouve pas humble. Et combien aujourd’hui réprouvent la dureté des Juifs qui ne voulurent pas écouter la prédication du Seigneur, et commettent pourtant vis-à-vis des œuvres ce qu’ils reprochent aux Juifs vis-à-vis de la foi! Ils entendent les commandements du Seigneur, ils connaissent ses miracles, mais ils refusent de sortir de leurs dérèglements. Voici que le Seigneur appelle, et nous ne voulons pas revenir. Voici qu’il nous supporte, et nous feignons d’ignorer sa patience. Pendant qu’il en est encore temps, mes frères, que chacun renonce à sa vie déréglée, et qu’il craigne fort la patience de Dieu, de peur d’être un jour dans l’impossibilité d’échapper à la colère de celui dont il dédaigne maintenant la tranquille douceur.

________________________________

1 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.
2 Saint Grégoire joue sur la ressemblance entre les mots grecs eleos (miséricorde) et elaion (huile d’olive).
3 Les entrailles sont, selon la Bible, le siège de la compassion et de la tendresse.
 
 
 
 

Homélie 19

Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Laurent, martyr

28 mars 591 (mercredi de la quatrième semaine de Carême)
 

Les ouvriers de la onzième heure

En ce jour de «scrutin», le peuple s’est réuni pour accompagner les catéchumènes dans l’une des étapes qui vont les conduire au baptême : la tradition du symbole de la foi. C’est pour ces futurs néophytes que le pape souligne les exigences de vie nouvelle que comporte la foi dont ils vont faire profession.
Le commentaire de la parabole des ouvriers embauchés aux diverses heures du jour n’est pas chose aisée. Après avoir dit qui sont le père de famille, la vigne et les ouvriers, saint Grégoire propose une double exégèse des heures du jour auxquelles sont embauchés les ouvriers, et il en déduit deux interprétations différentes des ouvriers de la onzième heure. Il lui faut encore expliquer ce qu’est ce mystérieux denier que tous reçoivent également en récompense, et pourquoi chacun le perçoit sans distinction du travail effectué, ce qui est le point choquant de la parabole.
La sentence qui clôt l’évangile — Il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus — permet au prédicateur une finale contrastée, riche de paradoxe chrétien. Car s’il insiste d’abord sur les œuvres dont la foi doit s’accompagner pour nous mériter le Ciel, il repart bientôt dans une direction inattendue : si notre prochain se conduit mal, nous ne devons pas le juger, puisque nul ne connaît les trésors de la miséricorde divine. Et pour mieux inculquer une vérité si importante, le pape raconte une première version de l’histoire du jeune Théodore, qu’il reprendra en termes différents dans l’Homélie 38 (16) et dans les Dialogues (IV, 40, 2-5). Ce récit poignant nous fait toucher du doigt la miséricorde de Dieu qui se manifeste dans les âmes. Grégoire sait ainsi à la fois souligner l’intransigeance de la parole de Dieu et ne pas tomber dans le piège du rigorisme. «Etroite est la voie qui mène à la vie», mais il n’y a pas de bornes à la miséricorde divine.
Merveilleux pédagogue, notre orateur exploite toutes les ressources que lui offrent les histoires édifiantes : outre les exemples de vertu héroïque, il y a les précédents de conversions inattendues. Les fidèles ont besoin d’entendre les uns et les autres, car à quoi leur servirait de comprendre ce qu’ils doivent pratiquer, si on ne leur donnait l’espoir d’y parvenir malgré les péchés et les vices où ils se débattent encore?
 

Mt 20, 1-16

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : «Le Royaume des cieux est semblable à un père de famille qui sortit dès le point du jour afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne. Ayant convenu avec les ouvriers d’un denier par jour, il les envoya dans sa vigne. Il sortit aussi vers la troisième heure, et en vit d’autres qui se tenaient là, sur la place, sans rien faire. Il leur dit : ‹Allez vous aussi dans ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera juste.› Et ils y allèrent. Il sortit encore vers la sixième et vers la neuvième heure, et refit de même. Enfin, étant sorti vers la onzième heure, il en trouva d’autres qui se tenaient là, et il leur dit : ‹Pourquoi êtes-vous là, toute la journée, sans rien faire?› Ils répondirent : ‹Parce que personne ne nous a embauchés.› Il leur dit : ‹Allez vous aussi dans ma vigne.› Quand le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant : ‹Appelle les ouvriers et paie leur salaire, en commençant par les derniers arrivés et en finissant par les premiers.› Ceux de la onzième heure vinrent et reçurent chacun un denier. Les premiers, venant à leur tour, pensaient qu’ils recevraient davantage. Mais ils reçurent aussi chacun un denier. En le recevant, ils murmuraient contre le père de famille, en disant : ‹Ces derniers n’ont travaillé qu’une heure, et tu leur donnes autant qu’à nous qui avons porté le poids du jour et de la chaleur!› Mais le maître, s’adressant à l’un d’eux, répondit : ‹Mon ami, je ne te fais pas de tort; n’as-tu pas convenu d’un denier avec moi? Prends ce qui te revient et pars. Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi. N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux? Ou bien ton œil est-il mauvais parce que je suis bon?› Ainsi, les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers; car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.»
L’explication de cette lecture du Saint Evangile appelle de longs développements, mais je veux si possible vous les résumer, pour éviter qu’un discours trop prolixe, s’ajoutant à une longue cérémonie1, ne vous soit à charge.
Le Royaume des cieux est comparé à un père de famille qui embauche des ouvriers pour cultiver sa vigne. Or qui peut être plus justement comparé à ce père de famille que notre Créateur, qui gouverne ceux qu’il a créés, et exerce en ce monde le droit de propriété sur ses élus comme un maître sur les serviteurs qu’il a chez lui? Il possède une vigne, l’Eglise universelle, qui a poussé, pour ainsi dire, autant de sarments qu’elle a produit de saints, depuis Abel le juste jusqu’au dernier élu qui naîtra à la fin du monde.
Ce Père de famille embauche des ouvriers pour cultiver sa vigne, dès le point du jour, à la troisième heure, à la sixième, à la neuvième et à la onzième heure, puisqu’il n’a pas cessé, du commencement du monde jusqu’à la fin, de réunir des prédicateurs pour instruire la foule des fidèles. Le point du jour, pour le monde, ce fut d’Adam à Noé; la troisième heure, de Noé à Abraham; la sixième, d’Abraham à Moïse; la neuvième, de Moïse jusqu’à la venue du Seigneur; et la onzième heure, de la venue du Seigneur jusqu’à la fin du monde. Les saints apôtres ont été envoyés pour prêcher en cette dernière heure, et bien que tard venus, ils ont reçu un plein salaire.
Le Seigneur ne cesse donc en aucun temps d’envoyer des ouvriers pour cultiver sa vigne, c’est-à-dire pour enseigner son peuple. Car tandis qu’il faisait fructifier les bonnes mœurs de son peuple par les patriarches, puis par les docteurs de la Loi et les prophètes, enfin par les apôtres, il travaillait, en quelque sorte, à cultiver sa vigne par l’entremise de ses ouvriers.
Tous ceux qui, à une foi droite, ont joint les bonnes œuvres furent les ouvriers de cette vigne, bien qu’à des degrés divers et selon des mesures différentes. Les ouvriers du point du jour, de la troisième, de la sixième et de la neuvième heure, désignent donc l’ancien peuple hébreu, qui, s’appliquant en la personne de ses élus, depuis le commencement du monde, à rendre un culte à Dieu avec une foi droite, n’a, pour ainsi dire, pas cessé de travailler à la culture de la vigne. Mais à la onzième heure, les païens sont appelés, et c’est à eux que s’adressent ces paroles : «Pourquoi êtes-vous là, toute la journée, sans rien faire?» Car tout au long de ce si grand laps de temps traversé par le monde, ceux-ci avaient négligé de travailler en vue de la vie [éternelle], et ils étaient là, en quelque sorte, toute la journée, sans rien faire. Mais remarquez, mes frères, ce qu’ils répondent à la question qui leur est posée : «Parce que personne ne nous a embauchés.» En effet, aucun patriarche ni aucun prophète n’était venu à eux. Et que veut dire : «Personne ne nous a embauchés pour travailler», sinon : «Nul ne nous a prêché les chemins de la vie.»
Mais nous, que dirons-nous donc pour notre excuse, si nous nous abstenons des bonnes œuvres? Songez que nous avons reçu la foi au sortir du sein de notre mère, entendu les paroles de vie dès notre berceau, et sucé aux mamelles de la sainte Eglise le breuvage de la doctrine céleste en même temps que le lait maternel.2
2. Nous pouvons aussi distribuer ces diverses heures du jour entre les âges de la vie de chaque homme. Le petit jour, c’est l’enfance de notre intelligence. La troisième heure peut s’entendre de l’adolescence, car le soleil y prend alors déjà, pour ainsi dire, de la hauteur, en ce que les ardeurs de la jeunesse commencent à s’y échauffer. La sixième heure, c’est l’âge de la maturité : le soleil y établit comme son point d’équilibre, puisque l’homme est alors dans la plénitude de sa force. La neuvième heure désigne la vieillesse, où le soleil descend en quelque sorte du haut du ciel, parce que les ardeurs de l’âge mûr s’y refroidissent. Enfin, la onzième heure est cet âge qu’on nomme vieillesse décrépite ou extrême vieillesse. De là vient que les Grecs n’appellent plus gerontas ceux qui sont très âgés, mais presbyterous, afin de souligner que ces personnes qu’ils dénomment «plus avancées en âge» ont dépassé le stade de la vieillesse. Puisque les uns sont conduits à une vie honnête dès l’enfance, d’autres durant l’adolescence, d’autres à l’âge mûr, d’autres dans la vieillesse, d’autres enfin dans l’âge décrépit, c’est comme s’ils étaient appelés à la vigne aux différentes heures [du jour].
Examinez donc votre façon de vivre, frères très chers, et voyez si vous avez commencé à vous conduire comme les ouvriers de Dieu. Réfléchissez bien tous à vos actes, et considérez si vous travaillez à la vigne du Seigneur. Car celui qui en cette vie ne recherche que son intérêt, n’est pas encore venu à la vigne du Seigneur. Ceux-là en effet travaillent pour le Seigneur qui pensent au profit de leur Maître et non au leur, qui, sous l’impulsion de la charité, s’appliquent aux œuvres de miséricorde, s’efforcent de gagner des âmes et s’empressent d’entraîner les autres à marcher avec eux vers la vie. Quant à celui qui vit pour lui-même et se repaît des voluptés de la chair, on lui reproche avec raison de rester sans rien faire, puisqu’il ne travaille pas à faire avancer l’œuvre de Dieu.
3. Celui qui, jusqu’en son dernier âge, a négligé de vivre pour Dieu, est comme l’ouvrier resté sans rien faire jusqu’à la onzième heure. Et c’est à bon droit qu’on dit à ceux qui se croisent les bras jusqu’à la onzième heure : «Pourquoi êtes-vous là, toute la journée, sans rien faire?» C’est comme si l’on disait clairement : «Si vous n’avez pas voulu vivre pour Dieu durant votre jeunesse et votre âge mûr, repentez-vous du moins en votre dernier âge; il est très tard, et vous ne pourrez plus beaucoup travailler, mais venez quand même sur les chemins de la vie.» Ceux-là aussi, par conséquent, le Père de famille les appelle; souvent, d’ailleurs, ils sont récompensés les premiers, parce qu’ils quittent leur corps pour le Royaume avant ceux qui avaient été appelés dès leur enfance. N’est-ce pas à la onzième heure que vint le larron (cf. Lc 23, 39-43)? Ce n’est pas par son âge avancé, mais par son supplice qu’il se trouva parvenu au soir [de sa vie]. Il confessa Dieu sur la croix, et il exhala son dernier souffle presque au moment où le Seigneur rendait sa sentence. Et le Père de famille, admettant le larron avant Pierre dans le repos du paradis, a bien distribué le denier en commençant par le dernier.
Il y eut tant de pères avant la Loi comme sous la Loi! Et pourtant, seuls ceux qui furent appelés lors de l’avènement du Seigneur parvinrent sans délai au Royaume des cieux. Ceux qui avaient commencé à travailler à la onzième heure reçurent donc ce denier auquel aspiraient de tout leur désir ceux qui travaillaient depuis la première heure. Car tous ont obtenu la même récompense, celle de la vie éternelle, qu’ils aient été appelés dès le commencement du monde ou qu’ils soient venus au Seigneur à la fin du monde. C’est pourquoi ceux qui s’étaient mis les premiers au travail disent en murmurant : «Ces derniers n’ont travaillé qu’une heure, et tu leur donnes autant qu’à nous qui avons porté le poids du jour et de la chaleur!» Ils ont en effet porté le poids du jour et de la chaleur, ceux qui ont été appelés dès le commencement du monde, puisqu’il leur échut de vivre longtemps ici-bas, et qu’ils furent obligés de supporter plus longuement les tentations de la chair. Or, porter le poids du jour et de la chaleur, n’est-ce pas être éprouvé par les ardeurs de la chair pendant une plus longue durée de vie?
4. Mais on peut se demander pourquoi l’on nous présente en train de murmurer des gens qui ont été appelés à entrer dans le Royaume, fût-ce tardivement. Car personne n’obtient le Royaume des cieux s’il murmure; personne non plus ne peut murmurer s’il l’obtient. Cependant, quelque juste qu’ait été leur vie, les anciens Patriarches, qui vécurent avant l’avènement du Seigneur, ne furent pas conduits dans le Royaume tant que ne descendit pas celui qui devait, par sa mort, ouvrir aux hommes les portes fermées du paradis. Leur murmure n’est donc autre chose que ce long retard qu’ils ont souffert dans l’obtention du Royaume, après avoir vécu comme ils le devaient pour l’obtenir. Ils furent en effet reçus aux enfers après avoir mené une vie juste, et bien qu’ils y eussent connu la paix, cela revint pour eux à avoir travaillé à la vigne puis murmuré. Ils ont pour ainsi dire reçu leur denier après avoir murmuré, eux qui sont parvenus aux joies du Royaume après un long séjour aux enfers.
Mais nous, arrivés à la onzième heure, nous ne murmurons pas après avoir travaillé, et nous recevons notre denier, puisque venus en ce monde après le Médiateur, nous sommes admis au Royaume dès que nous quittons ce corps, et que nous recevons immédiatement ce que les anciens Pères n’ont mérité d’obtenir qu’après un long délai. Aussi le Père de famille dit-il : «Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi.» Et parce que l’admission dans le Royaume ne relève que de son bon vouloir, c’est à juste titre qu’il ajoute : «N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux?» C’est en effet une grande folie pour l’homme d’élever une plainte contre la bonté de Dieu. Il n’aurait d’ailleurs pas sujet de se plaindre que Dieu ne donne pas quand il n’y est pas tenu, mais seulement s’il ne donnait pas quand il y est tenu. C’est pourquoi il est ajouté bien à propos : «Ou bien ton œil est-il mauvais parce que je suis bon?»
Que personne ne s’enorgueillisse de son travail ni de la longue durée de celui-ci, puisqu’après avoir proféré ces paroles, la Vérité déclare aussitôt : «Ainsi, les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers.» Car même si nous connaissons la nature et le nombre de nos bonnes actions, nous ignorons encore de quelle manière pénétrante le Juge céleste les examinera. Il faudrait du reste se réjouir beaucoup d’être dans le Royaume des cieux, quand bien même on y serait le dernier.
5. Cependant, ce qui fait suite à ces paroles est vraiment terrible : «Car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.» Beaucoup, en effet, viennent à la foi, mais bien peu arrivent au Royaume des cieux.3
Voyez comme nous sommes venus nombreux à la fête de ce jour; voici que l’église est comble, et pourtant, qui sait combien peu d’entre nous seront comptés au nombre des élus de Dieu? Car tous, par leur voix, proclament le Christ, mais tous ne le proclament pas par leur vie. Beaucoup suivent Dieu en paroles, mais le fuient par leur conduite. C’est d’eux que Paul déclare : «Ils font profession de connaître Dieu, mais ils le renient par leurs actes.» (Tt 1, 16). Et Jacques affirme : «La foi sans les œuvres est morte.» (Jc 2, 26)
C’est dans le même sens que le Seigneur dit par la bouche du psalmiste : «J’ai annoncé et j’ai parlé, ils se sont multipliés au-delà du nombre.» (Ps 40, 6). A l’appel du Seigneur, les fidèles se multiplient au-delà du nombre, parce que certains viennent à la foi, qui n’obtiennent pas d’être au nombre des élus. Ils sont mêlés aux fidèles ici-bas dans la confession d’une même foi, mais du fait de leur mauvaise vie, ils ne méritent pas de partager dans l’au-delà le sort des fidèles. Cette bergerie qu’est la sainte Eglise reçoit les boucs comme les agneaux. Mais l’Evangile nous l’atteste : lorsque le Juge viendra, il séparera les bons des méchants, comme le pasteur met les brebis à part des boucs (cf. Mt 25, 32). Impossible pour ceux qui se sont adonnés ici-bas aux plaisirs de la chair d’être comptés là-haut au nombre des brebis. Et le Juge prive là-haut du sort des humbles ceux qui élèvent ici-bas leurs cornes avec orgueil. Même si l’on persévère dans la foi qui vient du Ciel, on ne peut atteindre le Royaume des cieux en recherchant ici-bas de tout son désir les biens de la terre.
6. Des gens qui se conduisent ainsi, frères très chers, vous en voyez beaucoup dans l’Eglise; eh bien, vous ne devez ni les imiter, ni désespérer de leur sort. Ce que chacun est aujourd’hui, nous le voyons bien, mais ce qu’il sera demain, nous ne le savons pas. Souvent, celui-là même qui semblait être derrière nous en vient à nous dépasser par la promptitude qu’il met à avancer dans les bonnes œuvres; et nous suivons avec peine celui que la veille nous paraissions devancer. Pendant qu’Etienne mourait pour la foi, Saul gardait les vêtements de ceux qui le lapidaient (cf. Ac 7, 58). C’était donc bien lui qui lapidait Etienne par les mains de tous ceux qui le lapidaient, parce qu’il permettait à tous de le lapider plus à l’aise. Et pourtant, dans la sainte Eglise, Saul a précédé par l’ampleur de ses travaux celui-là même dont il avait fait un martyr en le persécutant.
Deux points doivent donc retenir notre particulière attention. Le premier est que, puisqu’il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus, nul ne doit être trop sûr de lui, car même s’il a déjà été appelé à la foi, il ne sait s’il est digne du Royaume éternel. Le second est que personne ne doit se permettre de désespérer de son prochain, quand bien même il le verrait plongé dans le vice, parce que nul ne connaît les trésors de la miséricorde divine.
7. Je vais, mes frères, vous raconter une histoire arrivée récemment, pour que, si vous vous reconnaissez pécheurs du fond du cœur, vous en aimiez davantage la miséricorde du Dieu tout-puissant. Cette année, dans mon monastère situé près de l’église des bienheureux martyrs Jean et Paul, un frère vint pour mener la vie religieuse; il fut reçu pieusement, et vécut plus pieusement encore. Son frère le suivit au monastère : par le corps, non par le cœur. Ayant en horreur la vie et l’habit monastiques, il vivait comme hôte dans ce monastère. Ses mœurs l’éloignaient de la vie des moines, mais il ne pouvait cesser d’habiter au monastère, car il n’avait ni de quoi s’occuper, ni de quoi vivre. Sa nature dépravée était une charge pour tous, mais tous le toléraient avec patience par amour pour son frère. Orgueilleux et luxurieux, il ignorait qu’une vie dût suivre celle de ce monde, et il se moquait de ceux qui voulaient lui en parler. Ainsi, vivant avec l’habit du siècle dans le monastère, il était léger en paroles, instable par ses passions, orgueilleux dans son esprit, recherché dans son habillement et dissipé dans ses actes.
Or, au mois de juillet dernier, il fut frappé par cette épidémie de peste que vous savez. Parvenu à la dernière extrémité, il se trouva sur le point de rendre l’âme. La mort avait déjà saisi les extrémités de son corps; il n’y avait plus de vie que dans sa poitrine et sa langue. Les frères, réunis autour de lui, le soutenaient de leurs prières en ses derniers moments, autant que Dieu le leur accordait. Mais il vit tout à coup venir vers lui un dragon prêt à le dévorer, et il se mit à pousser de grands cris : «Voici qu’on m’a donné en pâture au dragon. Votre présence seule l’empêche de me dévorer; pourquoi me faire attendre? Laissez-le faire. Qu’on lui permette de me dévorer.» Et comme les frères lui recommandaient de faire sur lui le signe de la croix, il répondit, autant que ses forces le lui permirent : «Je veux me signer, mais je ne peux pas, car le dragon m’en empêche; la bave de sa gueule inonde mon visage, ma gorge suffoque sous sa gueule. Voici qu’il écrase mes bras, et ma tête est déjà dans sa gueule.» Comme il disait cela pâle, tremblant et agonisant, les frères se mirent à prier avec une ferveur redoublée, pour venir ainsi en aide à celui que retenait l’emprise du dragon. Alors, tout à coup libéré, le mourant se mit à pousser de grands cris : «Dieu soit loué! Voilà qu’il est parti, voilà qu’il est sorti; devant vos prières, le dragon qui m’avait pris s’est enfui.»
Aussitôt, il fit vœu de servir Dieu et de se faire moine; depuis lors, les fièvres continuent à l’oppresser, et il souffre toujours beaucoup. Il a bien été soustrait à la mort, mais il n’a pas encore été entièrement rendu à la vie. Parce qu’il a été très longtemps l’esclave de son iniquité, il subit une longue maladie, et son cœur dur est brûlé par le feu plus dur encore de l’expiation. La divine Providence a ainsi voulu qu’une maladie prolongée brûle des vices prolongés. Qui aurait jamais cru que Dieu maintiendrait en vie cet homme en vue de sa conversion? Qui peut considérer une si grande miséricorde de Dieu? Voilà qu’un jeune homme débauché aperçut à sa mort le démon qu’il avait servi pendant sa vie; et cette vision, loin de lui faire perdre la vie, lui permit de connaître celui dont il s’était rendu l’esclave, afin que le connaissant, il pût lui résister, et que lui résistant, il en triomphât. Celui qui auparavant le possédait sans qu’il le vît, il lui fut donné, à la fin, de le voir, pour ne plus se laisser posséder par lui. Quelle langue pourrait décrire les entrailles4 de la miséricorde divine? Quel esprit ne resterait stupéfait devant de telles richesses de bonté? Ce sont bien ces richesses de la bonté divine qu’avait en vue le psalmiste lorsqu’il disait : «Toi, mon secours, je te célébrerai par mes chants, parce que tu es, ô Dieu, mon refuge, ô mon Dieu, ma miséricorde.» (Ps 59, 18). Ayant considéré de quelles souffrances est tissée la vie humaine, le psalmiste appela Dieu son secours; et parce qu’au sortir de la présente tribulation, Dieu nous accueille dans le repos éternel, il l’appelle encore son refuge. Le psalmiste a également considéré que Dieu voit nos mauvaises actions, mais les supporte, et que malgré nos fautes, il patiente afin de nous conduire à la récompense par la pénitence; aussi n’a-t-il pas voulu se contenter de dire que Dieu est miséricordieux, il l’a nommé la Miséricorde en personne : «O mon Dieu, ma miséricorde.»
Remettons donc devant nos yeux le mal que nous avons commis; reconnaissons avec quelle douce patience Dieu nous supporte; considérons les entrailles de sa bonté paternelle : non seulement il se montre indulgent pour les fautes, mais il promet encore le Royaume des cieux à ceux qui, après leurs fautes, font pénitence. Et du plus profond de notre cœur, disons tous et chacun : O mon Dieu, ma Miséricorde, qui vivez et régnez, trois dans l’unité et un dans la Trinité, à jamais, pour les siècles des siècles. Amen.
 
 
 

Homélie 20

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Jean-Baptiste,
le samedi des Quatre-Temps avant Noël

22 décembre 591
 

La Prédication de saint Jean-Baptiste

Prononcée à la fin du temps de l’Avent, en un jour pénitentiel, cette Homélie veut à la fois préparer les fidèles à la venue du Seigneur et les engager à faire pénitence. Grégoire y commente verset par verset le récit évangélique de la prédication de saint Jean-Baptiste. Il exalte au passage l’humilité de Jean, inculque la crainte du jugement dernier à ses ouailles, et leur montre la nécessité de faire de dignes fruits de pénitence, en expliquant soigneusement quel sens a ici le mot «digne».
Aux Juifs remués par sa prédication et qui lui demandaient : «Que devons-nous faire?» Jean indique les œuvres de miséricorde comme la plus efficace des pénitences. «Celui qui accueille un prophète en qualité de prophète recevra une récompense de prophète», à l’exemple de l’orme qui sert de tuteur à la vigne sans porter lui-même de fruit. Sur quoi le pape s’engage dans un très long commentaire de l’oracle d’Isaïe sur le désert changé en étang, attribuant un sens symbolique à chacun des arbres que le prophète aperçoit dans le désert, pour en arriver à ce fameux orme qui supporte la vigne (cf. Pline, Naturalis Historia 14, 3 : «Sur le territoire campanien, on marie les vignes aux peupliers; […] celles-ci grimpent de branche en branche jusqu’à la cime.» Justinus parle des «vignes de Falerne mariées à l’ormeau»). Quelques-uns trouveront l’exégèse du texte d’Isaïe un peu forcée. Mais pourquoi n’essaieraient-ils pas de dépasser cette première impression? Ils reconnaîtraient alors dans ce type de commentaire patristique «un jeu spontané de l’âme possédée par le Christ. Rien de plus naturel, pour qui a l’esprit rempli du Mystère, que de le retrouver partout. Pour découvrir ainsi le Christ et son Eglise derrière chaque ligne de l’Ancien Testament, il suffit de laisser parler la foi et l’amour qui nous habitent. Les fameux ‹sens› de l’Ecriture, qui paraissent aujourd’hui si artificiels, ne sont en réalité que les voies où s’engage instinctivement le cœur du chrétien, pour peu qu’on lui lâche la bride.» (A. de Vogüé, postface du livre de B. de Margerie, Introduction à l’histoire de l’exégèse, Paris, 1990, t. 4, p. 267)
Après son long détour chez Isaïe, saint Grégoire revient sur la nécessité absolue de la pénitence pour emporter par violence le Royaume des cieux, dont nos péchés nous ont interdit l’entrée.
 

Lc 3, 1-11

La quinzième année du règne de Tibère César, Ponce Pilate étant procurateur de la Judée, Hérode, tétrarque de Galilée, Philippe, son frère, tétrarque d’Iturée et de Trachonitide, Lysanias, tétrarque d’Abilène, sous les grands-prêtres Anne et Caïphe, la parole du Seigneur fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. Et il vint dans toute la région du Jourdain, prêchant un baptême de pénitence pour la rémission des péchés, comme il est écrit dans le livre des oracles du prophète Isaïe: «Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Toute vallée sera comblée, toute montagne ou colline sera abaissée. Les chemins tortueux deviendront droits, et les raboteux seront aplanis. Et toute chair verra le salut de Dieu.»
Il disait aux foules qui venaient se faire baptiser par lui : «Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui vient? Faites donc de dignes fruits de pénitence, et n’essayez pas de dire en vous-mêmes : ‹Nous avons Abraham pour père.› Car je vous l’affirme, de ces pierres mêmes, Dieu peut faire des enfants d’Abraham. Déjà la cognée est à la racine de l’arbre. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu.» Et les foules lui demandaient : «Que devons-nous donc faire?» Il leur répondait : «Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même.»
Le temps où le précurseur de notre Rédempteur reçut la parole de sa prédication est désigné par la mention du chef de l’Etat romain et des rois de Judée : «La quinzième année du règne de Tibère César, Ponce Pilate étant procurateur de la Judée, Hérode, tétrarque de Galilée, Philippe, son frère, tétrarque d’Iturée et de Trachonitide, Lysanias, tétrarque d’Abilène, sous les grands-prêtres Anne et Caïphe, la parole du Seigneur fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert.»
Puisque Jean-Baptiste venait annoncer celui qui devait racheter quelques Juifs et beaucoup de païens, le temps de sa prédication est désigné par la mention de l’empereur des païens et des princes des Juifs. Mais parce que les païens devaient être réunis, et les Juifs dispersés à cause de leur incroyance, cette description du gouvernement du monde indique qu’un chef unique était à la tête de l’Etat romain, alors que le royaume de Judée, partagé en quatre, était gouverné par plusieurs princes. Notre Rédempteur n’a-t-il pas dit : «Tout royaume divisé contre lui-même court à sa ruine.» (Lc 11, 17). Il est donc clair que celui de Judée était arrivé au terme de son existence comme royaume, puisqu’il était divisé entre tant de rois.
C’est encore bien à propos que cet évangile ne nous dit pas seulement sous quels rois, mais aussi sous quels prêtres ces faits se produisirent. Jean-Baptiste annonçait celui qui devait être à la fois Roi et Prêtre; c’est pourquoi l’évangéliste Luc situe le temps de la prédication de Jean en référence aux autorités royales et sacerdotales.
2. «Et il vint dans toute la région du Jourdain, prêchant un baptême de pénitence pour la rémission des péchés.» Il est évident pour tous les lecteurs que Jean n’a pas seulement prêché le baptême de pénitence, mais qu’il l’a aussi administré à certains, sans pouvoir toutefois conférer par ce baptême la rémission des péchés. En effet, la rémission des péchés nous est accordée par le seul baptême du Christ. Aussi faut-il remarquer qu’il est dit : «Prêchant un baptême de pénitence pour la rémission des péchés», car ne pouvant administrer le baptême qui remet les péchés, il l’annonçait. De même que la parole de sa prédication était l’avant-coureur de la Parole du Père faite chair, ainsi son baptême, par lequel les péchés ne pouvaient être remis, devait être l’avant-coureur du baptême de pénitence, par lequel les péchés sont remis; et de même que sa parole était l’avant-coureur de la personne du Rédempteur, ainsi son baptême, précédant celui du Seigneur, devait être l’ombre de la vérité.
3. Le texte poursuit : «Comme il est écrit dans le livre des oracles du prophète Isaïe : ‹Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.›
(Is 40, 3).» Interrogé sur ce qu’il était, Jean-Baptiste répondit : «Je suis la voix de celui qui crie dans le désert.» (Jn 1, 23). Comme nous venons de le dire, s’il fut appelé «la voix» par le prophète, c’est qu’il précédait la Parole.
La suite nous révèle ce qu’il criait : «Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.» Tous ceux qui prêchent la foi droite et les bonnes œuvres, que font-ils d’autre que préparer le chemin au Seigneur qui vient dans les cœurs de ceux qui les écoutent? Leur dessein est que la force de la grâce pénètre ces cœurs, et que la lumière de la vérité les éclaire; ils veulent rendre droits les sentiers du Seigneur, en suggérant aux âmes des pensées pures par leur bonne prédication.
«Toute vallée sera comblée, toute montagne ou colline sera abaissée.» Que désignent ici les vallées, sinon les humbles, et les montagnes ou les collines, sinon les orgueilleux? A la venue du Rédempteur, les vallées ont donc été comblées, et les montagnes ou les collines abaissées, parce que, suivant sa parole, «tous ceux qui s’élèvent seront abaissés, et tous ceux qui s’abaissent seront élevés» (Lc 14, 11). Oui, la vallée est comblée et son niveau s’élève, tandis que la montagne ou la colline est abaissée et que son niveau descend : par leur foi au Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ fait homme (cf. 1 Tm 2, 5), les païens ont reçu la plénitude de la grâce, tandis que les Juifs, en s’écartant de la vérité par leur refus de croire, ont perdu cela même qui faisait leur orgueil. Toute vallée sera comblée, car les cœurs des humbles, recevant la doctrine sacrée de l’Ecriture, seront remplis de la grâce des vertus, selon ce qui est écrit : «Il fait jaillir des sources dans les vallées» (Ps 104, 10), et aussi : «Les vallées regorgeront de froment.» (Ps 65, 14). L’eau s’écoule du haut des montagnes, c’est-à-dire que la doctrine de vérité abandonne les esprits orgueilleux; mais les sources naissent dans les vallées, en ce sens que les esprits humbles reçoivent la parole de la prédication. Que les vallées regorgent de froment, nous le voyons et le constatons déjà, puisque tant d’hommes doux et simples, qui paraissaient méprisables à ce monde, ont été comblés à satiété de l’aliment de la vérité.
4. Ayant reconnu de quelle admirable sainteté Jean-Baptiste était investi, le peuple voyait en lui cette montagne d’une hauteur et d’une fermeté incomparables, dont il est écrit : «A la fin des jours, la montagne de la maison du Seigneur sera affermie au sommet des montagnes.» (Mi 4, 1). Car on pensait que Jean était le Christ, ainsi que le rapporte l’Evangile : «Comme le peuple était dans l’attente et que tous se demandaient dans leur cœur, au sujet de Jean, s’il n’était pas le Christ, ils l’interrogèrent : ‹Serais-tu le Christ?›» (cf. Lc 3, 15). Mais si Jean ne s’était pas considéré comme une vallée, il n’aurait pas été rempli de l’esprit de grâce. Et pour bien montrer ce qu’il était, il déclara : «Un plus fort que moi vient après moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de sa sandale.» (Mc 1, 7). Il dit ailleurs : «Celui qui a l’épouse est l’époux, mais l’ami de l’époux, qui se tient là et l’écoute, se réjouit d’une grande joie à la voix de l’époux. Ainsi, ma joie est complète. Il faut qu’il croisse et que je diminue.» (Jn 3, 29-30). Voyez : alors que Jean se montrait d’une vertu si extraordinaire dans ses œuvres qu’on le prenait pour le Christ, il répondit non seulement qu’il n’était pas le Christ, mais même qu’il n’était pas digne de délier la courroie de sa sandale, c’est-à-dire de sonder le mystère de son Incarnation. Ceux qui le prenaient pour le Christ croyaient aussi que l’Eglise était son épouse; mais il affirma : «Celui qui a l’épouse est l’époux.» C’est comme s’il avait dit : «Je ne suis pas l’époux, mais l’ami de l’époux.» Et il déclarait se réjouir, non pas du fait de sa propre voix, mais à la voix de l’époux. En effet, ce qui réjouissait son cœur, ce n’était pas que le peuple écoute sa parole avec humilité, mais que lui-même entende au-dedans la voix de la Vérité qui le faisait parler au-dehors. C’est ce qu’il appelle justement une joie complète; car celui qui se réjouit de sa propre voix n’a pas une joie parfaite.
5. Le Précurseur ajoute encore ceci : «Il faut qu’il croisse et que je diminue.» Ici, il faut se demander en quoi le Christ a crû, en quoi Jean a diminué. Ne serait-ce pas que le peuple, voyant l’austérité de Jean et le considérant éloigné des hommes, pensait qu’il était le Christ, alors qu’apercevant le Christ lui-même mangeant avec les publicains et circulant au milieu des pécheurs, il croyait qu’il n’était pas le Christ, mais un prophète? Mais lorsqu’au bout d’un certain temps, le Christ, qu’on pensait être un prophète, fut reconnu comme étant le Christ, tandis que Jean, qu’on croyait être le Christ, se découvrit n’être qu’un prophète, ce que le Précurseur avait dit du Christ se réalisa : «Il faut qu’il croisse et que je diminue.» Dans l’opinion du peuple, en effet, le Christ a grandi en étant reconnu pour ce qu’il était, et Jean a baissé en cessant d’être dit ce qu’il n’était pas. Ainsi, puisque Jean a persévéré dans la sainteté pour être demeuré dans l’humilité du cœur, alors que beaucoup d’autres sont tombés pour s’être gonflés de pensées d’orgueil, c’est à bon droit qu’on dit : «Toute vallée sera comblée, toute montagne ou colline sera abaissée.» Car les humbles reçoivent le don que repoussent les cœurs orgueilleux.
6. Le texte poursuit : «Les chemins tortueux deviendront droits, et les raboteux seront aplanis.» Les chemins tortueux deviennent droits quand les cœurs des méchants, que l’injustice a tordus, sont ramenés à la rigueur d’une droite justice. Et les chemins raboteux sont aplanis lorsque les esprits violents et colériques redeviennent doux et bons par l’infusion de la grâce céleste. En effet, quand un esprit colérique n’accueille pas la parole de vérité, c’est comme si un chemin raboteux détournait les pas du marcheur. Mais lorsque cet esprit colérique, ayant reçu une grâce de bonté, accueille la parole de réprimande ou d’exhortation, le prédicateur trouve une route aplanie au lieu du chemin raboteux qui l’empêchait auparavant d’avancer, c’est-à-dire de poser le pied de sa prédication.
7. Le texte poursuit : «Et toute chair verra le salut de Dieu.» «Toute chair» signifie tout homme; or il n’a pas été donné à tout homme de voir en cette vie le salut de Dieu, c’est-à-dire le Christ; il est donc bien clair que dans cette sentence prophétique, le prophète a en vue le jour du jugement dernier, où, devant les cieux ouverts, le Christ apparaîtra sur son trône de majesté, au milieu des anges qui le serviront et des apôtres qui siégeront avec lui. Tous, élus et réprouvés, le verront pareillement, en sorte que les justes se réjouissent sans fin de leur récompense et que les pécheurs gémissent à jamais dans le supplice de leur châtiment. Et comme cette sentence vise ce que toute chair verra au jugement dernier, le texte ajoute bien à propos : «Il disait aux foules qui venaient se faire baptiser par lui : ‹Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui vient?›» La colère qui vient, c’est la punition du châtiment final, auquel le pécheur ne saurait échapper s’il ne recourt dès maintenant aux larmes de la pénitence. Et remarquez que les mauvais rejetons qui imitent les actions de leurs mauvais parents sont appelés «race de vipères», parce que portant envie aux bons et les persécutant, rendant le mal à autrui et cherchant à nuire à leurs proches, ils suivent en tout cela les traces de leurs pères selon la chair, et sont, pour ainsi dire, des enfants venimeux nés de parents venimeux.
8. Mais puisque nous avons péché et que nous sommes devenus esclaves de nos mauvaises habitudes, que Jean nous dise ce qu’il nous faut faire pour fuir la colère qui vient. Le texte poursuit : «Faites donc de dignes fruits de pénitence.» En ces paroles, nous devons remarquer que l’ami de l’époux ne nous exhorte pas seulement à faire des fruits de pénitence, mais de dignes fruits de pénitence. En effet, une chose est de faire un fruit de pénitence, une autre de faire un digne fruit de pénitence. Et pour bien parler des dignes fruits de pénitence, il faut savoir que celui qui n’a rien fait de défendu peut de plein droit user des choses permises : il lui est ainsi possible de pratiquer les œuvres de charité sans pour autant se priver des biens de ce monde contre son gré. Mais si quelqu’un est tombé dans une faute de fornication, ou bien encore — ce qui est plus grave — dans l’adultère, il doit renoncer d’autant plus à ce qui est permis qu’il se rappelle avoir commis ce qui ne l’est pas. Car on n’est pas tenu d’accomplir le même fruit de bonne œuvre selon qu’on a plus ou moins péché : selon qu’on n’a commis aucun péché, qu’on en a commis quelques-uns, ou qu’on est tombé en beaucoup de fautes. Ces paroles : «Faites de dignes fruits de pénitence» prennent donc à partie la conscience de chacun, et l’invitent à se constituer par la pénitence un trésor de bonnes œuvres d’autant plus riche que ses fautes lui ont mérité de plus lourds châtiments.
9. Mais les Juifs, tout enorgueillis de la noblesse de leur peuple, ne voulaient pas se reconnaître pécheurs, parce qu’ils descendaient de la lignée d’Abraham. Jean leur dit à juste titre : «Et n’essayez pas de dire en vous-mêmes : ‹Nous avons Abraham pour père.› Car je vous l’affirme, de ces pierres mêmes, Dieu peut susciter des enfants d’Abraham.» Qu’étaient donc ces pierres, sinon les cœurs des païens, qui restaient réfractaires à la connaissance du Dieu tout-puissant? De même, il est dit de certains Juifs : «J’enlèverai de votre chair le cœur de pierre.» (Ez 11, 19). Ce n’est pas sans raison qu’on désigne les païens par le mot «pierres», en ce sens qu’ils adoraient des pierres. Aussi est-il écrit : «Qu’ils leur deviennent semblables, ceux qui font des idoles, ainsi que tous ceux qui se confient en elles.» (Ps 115, 8). C’est bien de ces pierres que furent suscités des enfants d’Abraham, puisque les païens au cœur dur crurent à la descendance d’Abraham, c’est-à-dire au Christ, et devinrent par là les enfants d’Abraham, en étant unis à sa descendance. Voilà pourquoi l’éminent prédicateur [Paul] déclare aux païens : «Si vous êtes au Christ, alors vous êtes la descendance d’Abraham.» (Ga 3, 29). Si donc, par la foi au Christ, nous sommes désormais la descendance d’Abraham, les Juifs, eux, par leur refus de croire, ont cessé d’être les enfants d’Abraham. Or, au jour du terrible jugement, les bons parents ne seront d’aucune utilité à leurs mauvais enfants, comme en témoigne le prophète : «Si Noé, Daniel et Job se trouvaient parmi eux, par ma vie, dit le Seigneur Dieu, ils ne sauveraient ni fils ni fille, mais eux, par leur justice, sauveraient leur âme.» (Ez 14, 16). D’autre part, de bons enfants ne seront d’aucune utilité à de mauvais parents, mais la bonté des enfants contribuera plutôt à augmenter la faute des mauvais parents, comme l’a dit la Vérité en personne aux Juifs incroyants : «Si moi, c’est par Béelzéboul que je chasse les démons, vos fils, par qui les chassent-ils? C’est pourquoi ils seront eux-mêmes vos juges.» (Lc 11, 19)
10. Le texte poursuit : «Déjà la cognée est à la racine de l’arbre. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu.» L’arbre de ce monde, c’est le genre humain tout entier. La cognée, c’est notre Rédempteur, qu’on tient, en guise de manche et de fer, par son humanité, mais qui tranche en vertu de sa divinité. Cette cognée est déjà à la racine de l’arbre, car même si notre Rédempteur attend avec patience, on voit pourtant ce qu’il s’apprête à faire. «Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu», puisque les hommes pervers, qui négligent de porter du fruit ici-bas par leurs bonnes œuvres, trouvent les flammes dévorantes de la géhenne toutes prêtes à les recevoir. Et il faut observer que Jean ne dit pas que la cognée s’attaque aux branches, mais qu’elle est à la racine. En effet, quand on supprime les enfants des méchants, ce sont bien les rameaux improductifs de l’arbre qu’on coupe. Mais lorsqu’on supprime toute une génération avec le père, c’est l’arbre improductif lui-même qu’on coupe à la racine, pour qu’il n’en puisse plus jamais surgir de rejets dépravés.
Ces paroles de Jean-Baptiste troublèrent les cœurs de ceux qui l’écoutaient, comme on peut le déduire de la suite immédiate du texte : «Et les foules lui demandaient : ‹Que devons-nous donc faire?›» Il fallait en effet qu’ils fussent frappés d’une grande crainte pour lui demander ainsi conseil.
11. Le texte poursuit : «Il leur répondait : ‹Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même.›» La tunique nous est d’un usage plus nécessaire que le manteau, ce qui signifie que les dignes fruits de pénitence nous commandent de partager avec notre prochain non seulement certains objets extérieurs qui nous sont moins nécessaires, mais même ce qui nous est le plus nécessaire, comme la nourriture dont vit notre corps ou la tunique dont nous sommes vêtus. Car il est écrit dans la Loi : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.» (Lv 19, 18; Mt 22, 39). Ne pas partager même ce qui nous est nécessaire avec notre prochain quand il est dans la nécessité, c’est donc prouver qu’on l’aime moins que soi-même. Et si le précepte du partage avec le prochain est donné pour deux tuniques, c’est qu’il ne pouvait l’être pour une seule : une fois divisée, elle ne vêtirait plus personne. Avec une moitié de tunique, celui qui la recevrait demeurerait nu et celui qui la donnerait également.
Il faut ici reconnaître la puissance des œuvres de miséricorde, puisqu’en matière de dignes fruits de pénitence, elles nous sont commandées avant toutes les autres œuvres. A ce sujet, la Vérité en personne déclare : «Faites l’aumône, et tout sera pur pour vous.» (Lc 11, 41). Le Seigneur affirme aussi : «Donnez, et il vous sera donné.» (Lc 6, 38). Il est écrit également : «L’eau éteint le feu ardent, et l’aumône expie le péché.» (Si 3, 30). Il est dit en outre : «Enferme l’aumône dans le sein du pauvre, et c’est elle qui intercédera pour toi.» (Si 29, 12). Et le bon père recommande à son fils innocent : «Si tu as beaucoup de bien, donne largement; si tu en as peu, même ce peu, aie soin de le partager de bon cœur.» (Tb 4, 8)
12. Pour montrer quelle grande vertu c’est de nourrir et de recueillir ceux qui sont dans le besoin, notre Rédempteur déclare : «Celui qui accueille un prophète en qualité de prophète recevra une récompense de prophète; et celui qui accueille un juste en qualité de juste recevra une récompense de juste.» (Mt 10, 41). Il faut noter qu’en ces paroles, le Seigneur ne dit pas qu’on recevra une récompense pour le prophète, ou une récompense pour le juste, mais une récompense de prophète et une récompense de juste. Car ce n’est pas la même chose qu’une récompense pour un prophète et une récompense de prophète, ni qu’une récompense pour un juste et une récompense de juste. Que veut dire : «Il recevra une récompense de prophète», sinon que celui qui, par charité, assure l’existence d’un prophète, obtiendra auprès du Seigneur tout-puissant la récompense qui revient au don de prophétie, bien qu’il n’ait pas lui-même le don de prophétie? Il se trouve peut-être que ce prophète est aussi un homme juste, et qu’il est d’autant plus porté à parler sans crainte pour la cause de la justice qu’il ne possède rien en ce monde. Or celui qui a des biens en ce monde et assure l’existence de ce juste, sans oser encore, peut-être, parler lui-même librement pour la justice, se rend participant de la liberté que met celui-ci à défendre la justice, et il recevra de ce fait la même récompense que ce juste qu’il a aidé en lui assurant l’existence, et à qui il a permis de parler librement pour la justice. En effet, ce dernier a beau être plein de l’esprit de prophétie, il n’en doit pas moins nourrir son corps : si celui-ci n’était pas alimenté, il est certain que sa voix viendrait à défaillir. Ainsi, celui qui a donné à manger à un prophète parce qu’il était prophète, lui a fourni les forces dont il avait besoin pour prophétiser. Et il recevra avec le prophète une récompense de prophète, car même sans être rempli de l’esprit de prophétie, il a cependant offert aux yeux de Dieu ce à quoi il a contribué. A ce propos, l’apôtre Jean dit à Caïus, au sujet de certains frères venus de l’étranger : «C’est pour le nom du Christ qu’ils sont partis, sans rien recevoir des païens. Nous devons donc, quant à nous, soutenir de tels hommes, afin de travailler avec eux pour la vérité.» (3 Jn 7-8). Celui qui prête le secours de ses ressources temporelles à ceux qui possèdent des dons spirituels devient leur collaborateur dans l’exercice même de leurs dons spirituels. Puisqu’il en est peu qui reçoivent les dons spirituels, et que beaucoup possèdent les biens temporels en abondance, c’est en consacrant leurs richesses à venir en aide aux saints pauvres que les riches se rendent participants des vertus de ces pauvres.
Aussi, quand par la voix d’Isaïe, le Seigneur promit aux païens livrés à eux-mêmes, c’est-à-dire à la sainte Eglise, le bienfait des vertus de l’esprit comme autant d’arbres [qu’il planterait] dans le désert, il promit notamment un orme : «Je changerai, dit-il, le désert en étang, et la terre sans chemin en cours d’eau; je placerai dans la solitude le cèdre et l’acacia épineux, le myrte et le bois d’olivier; je planterai dans le désert à la fois le sapin, l’orme et le buis, afin qu’ils voient, qu’ils sachent, qu’ils réfléchissent et qu’ils comprennent tous ensemble.» (Is 41, 18-20)
13. Le Seigneur a changé le désert en étang, et la terre sans chemin en cours d’eau, lorsqu’il a fait couler les flots de la sainte prédication sur les païens, dont l’âme, dans son aridité, ne portait auparavant aucun fruit de bonnes œuvres; et de cette terre, autrefois si rude et si sèche que les prédicateurs ne pouvaient s’y frayer un chemin, se répandirent par la suite les cours d’eau de la doctrine. C’est encore aux païens qu’est faite cette grande promesse : «Je placerai dans la solitude le cèdre et l’acacia épineux.» Nous voyons à bon droit dans le cèdre, bois odorant et imputrescible, le signe d’un bien promis. Quant à l’acacia épineux, n’a-t-il pas été dit à l’homme pécheur : «La terre te produira des épines et des chardons.» (Gn 3, 18). Comment donc s’étonner que Dieu promette à la sainte Eglise, pour le châtiment de l’homme pécheur, la multiplication de cet acacia épineux?
Le cèdre représente ceux que leurs actions pleines de vertus et de miracles font connaître, et qui peuvent dire avec Paul : «Nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ.» (2 Co 2, 15). Leurs cœurs sont si bien établis dans l’amour de l’éternité que la putréfaction d’aucun amour terrestre ne peut plus les corrompre.
L’acacia épineux représente, quant à lui, les hommes qui enseignent la doctrine spirituelle. Lorsqu’ils parlent des péchés et des vertus, tantôt en menaçant des supplices éternels, tantôt en promettant les joies du Royaume céleste, ils blessent les cœurs de ceux qui les écoutent et transpercent si bien leur esprit de la douleur de la componction1, que de leurs yeux coulent ces larmes qui sont pour ainsi dire le sang de l’âme.
Le myrte possède une vertu pour apaiser la douleur : il remet les membres démis par son action apaisante. Que représente-t-il donc, sinon ceux qui savent compatir aux afflictions de leurs proches et les apaiser dans leurs tribulations par la compassion? C’est ainsi qu’il est écrit : «Nous rendons grâce à Dieu, qui nous console dans toutes nos tribulations, en sorte que nous puissions nous aussi consoler ceux qui sont dans toute espèce d’affliction.» (2 Co 1, 4). En portant une parole ou un secours qui console à leurs proches qui sont dans l’affliction, ils les remettent debout pour les empêcher de se laisser briser par le désespoir sous le coup d’un malheur excessif.
Qu’entendre par l’olivier, sinon les miséricordieux? Car en grec, «miséricorde» s’énonce eleos2, et les fruits de la miséricorde brillent devant les yeux du Dieu tout-puissant, comme peut le faire l’huile d’olive.
Le texte ajoute cette promesse : «Je planterai dans le désert à la fois le sapin, l’orme et le buis.» Que représente le sapin, qui grandit extrêmement et monte bien haut dans le ciel, sinon ceux qui, dans la sainte Eglise, contemplent les choses célestes avant même de quitter leur corps terrestre? Bien qu’ils soient sortis de la terre par leur naissance, ils portent cependant déjà la pointe de leur esprit jusqu’au Ciel par la contemplation.
Quant à l’orme, que désigne-t-il, sinon l’esprit des séculiers? Du fait que ceux-ci s’adonnent encore aux affaires de la terre, ils ne portent aucun fruit dans les vertus spirituelles. Mais si l’orme n’a pas de fruit propre, il sert pourtant souvent de support à la vigne et à ses grappes, car si, dans la sainte Eglise, les gens du siècle n’ont pas en eux les dons spirituels, lorsqu’ils soutiennent cependant par leur générosité les saints hommes qui en sont pleins, ils servent bien de support à la vigne et à ses grappes.
Le buis, lui, ne grandit guère, et bien que sans fruit, il reste toujours vert. Que représente-t-il, sinon ceux qui, dans la sainte Eglise, ne peuvent encore porter de bonnes œuvres du fait de leur âge trop tendre, mais n’en gardent pas moins la croyance de leurs parents fidèles, et conservent ainsi à leur foi une verdeur perpétuelle?
Suite à tout ceci, le texte ajoute bien à propos : «Afin qu’ils voient, qu’ils sachent, qu’ils réfléchissent et qu’ils comprennent tous ensemble.» Le cèdre est planté dans l’Eglise pour que celui qui reçoit de son prochain l’odeur des vertus spirituelles ne demeure pas lui-même tiède dans l’amour de la vie éternelle, mais s’enflamme du désir des biens célestes. L’acacia épineux est planté pour que celui qui a été percé de componction par la parole de sa prédication apprenne lui aussi, à son exemple, à percer de componction, par la parole de sa prédication, les cœurs de ceux qui l’entourent. Le myrte est planté pour que celui qui, au plus fort de ses tribulations, aura reçu un réconfort apaisant grâce à la parole ou à l’action d’un prochain compatissant, apprenne lui-même comment procurer un tel réconfort à ses proches qui sont dans la peine. L’olivier est planté pour que celui qui connaît les œuvres de miséricorde d’autrui apprenne comment il doit lui aussi avoir pitié de son prochain qui est dans le besoin. Le sapin est planté pour que celui qui reconnaît la vigueur de sa contemplation soit lui-même rempli d’ardeur pour contempler les récompenses éternelles. L’orme est planté pour que celui qui aura vu cet arbre, qui ne peut produire les fruits des vertus spirituelles, mais soutient cependant ceux qui sont pleins des dons spirituels, se voue lui aussi, avec toute la générosité possible, au service de la vie des saints, et procure ainsi un soutien aux grappes de raisin des biens du Ciel, qu’il ne peut produire par lui-même. Le buis est planté pour que celui qui considère cette multitude d’un âge encore si tendre animée d’une foi authentique et pleine de verdeur, rougisse d’être lui-même incroyant.
C’est donc avec raison qu’ayant décrit tous ces arbres, le prophète dit : «Afin qu’ils voient, qu’ils sachent, qu’ils réfléchissent et qu’ils comprennent.» Et il ajoute ici bien à propos : «Tous ensemble.» Puisqu’il y a, dans la sainte Eglise, des modes de vie et des rangs variés, il faut que les fidèles s’instruisent ensemble, en regardant ensemble les hommes spirituels divers par la qualité, l’âge et le rang qu’elle propose à leur imitation.
Mais voilà qu’en cherchant à expliquer la signification de l’orme, nous nous sommes égarés longuement parmi les diverses catégories d’arbres. Revenons donc à la raison pour laquelle nous avons cité le témoignage du prophète. «Celui qui accueille un prophète en qualité de prophète recevra une récompense de prophète.» En effet, même si l’orme ne produit pas de fruits, il porte cependant la vigne et ses grappes, et fait siennes les œuvres de ceux qu’il s’applique à soutenir.
14. Jean nous recommande d’accomplir de grandes choses : «Faites donc de dignes fruits de pénitence.» Et encore : «Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas, et que celui qui a de quoi manger fasse de même.» N’est-ce pas donner à comprendre clairement ce que la Vérité affirme : «Depuis les jours de Jean-Baptiste jusqu’à maintenant, le Royaume des cieux souffre violence, et ce sont les violents qui le ravissent.» (Mt 11, 12). Ces paroles qui nous viennent d’en haut, nous devons les méditer avec une grande attention. Il faut rechercher comment le Royaume des cieux peut souffrir violence. Qui donc pourrait faire violence au Ciel? Et si le Royaume des cieux peut souffrir violence, il reste à se demander pourquoi c’est depuis les jours de Jean-Baptiste qu’il supporte cette violence, et pourquoi il n’en était pas ainsi auparavant. Quand la Loi déclare : «Si quelqu’un fait ceci ou cela, il mourra de mort», tous ceux qui la lisent comprennent à l’évidence qu’elle a frappé les pécheurs d’une peine rigoureuse, sans les ramener à la vie par la pénitence. Mais lorsque Jean-Baptiste, annonçant la grâce du Rédempteur, prêche la pénitence pour que le pécheur, mort par sa faute, vive par l’effet de sa conversion, c’est bien que depuis les jours de Jean-Baptiste, le Royaume des cieux souffre violence.
Qu’est-il, ce Royaume des cieux, sinon le séjour des justes? Car c’est aux seuls justes que sont dues les récompenses de la patrie céleste, en sorte que les humbles, les chastes, les doux, les miséricordieux parviennent aux joies d’en haut. Mais quand des pécheurs qui étaient gonflés d’orgueil, souillés par les péchés de la chair, brûlés par la colère ou remplis de cruauté, reviennent à la pénitence après avoir commis ces fautes et obtiennent la vie éternelle, ils entrent en quelque sorte dans un pays étranger. Ainsi, depuis les jours de Jean-Baptiste, le Royaume des cieux souffre violence, et ce sont les violents qui le ravissent, puisqu’en enjoignant la pénitence aux pécheurs, Jean leur a appris à faire violence au Royaume des cieux.
15. Repensons donc, frères très chers, au mal que nous avons fait, et consumons-nous [de repentir] en pleurant sans cesse. Cet héritage des justes que nous n’avons pas su obtenir par notre vie, ravissons-le par la pénitence. Le Dieu tout-puissant veut souffrir de nous une telle violence, car le Royaume des cieux ne nous étant pas dû en vertu de nos mérites, il veut que nous le ravissions par nos larmes. Que nos mauvaises actions, quelque graves et nombreuses qu’elles soient, n’infléchissent en rien, par conséquent, la certitude de notre espérance. C’est une grande confiance d’être pardonnés que nous procure le bon larron, digne de vénération (cf. Lc 23, 39-43). Non pas qu’avoir été un larron l’ait rendu tel; mais larron par cruauté, il devint par sa confession digne de vénération. Songez donc, songez combien sont incompréhensibles les entrailles3 de miséricorde du Dieu tout-puissant. Ce larron, qui avait du sang sur les mains, fut retiré de son coupe-gorge et pendu au gibet de la croix. Là il confessa, là il fut guéri, là il mérita d’entendre : «Aujourd’hui, tu seras avec moi au paradis.» (Lc 23, 43). Qui saurait dire ou mesurer une si grande bonté de Dieu? Du châtiment même du crime, le larron parvint aux récompenses de la vertu. Si le Dieu tout-puissant a permis que ses élus tombent dans certaines fautes, c’est afin de rendre l’espoir du pardon à d’autres qui gisent dans le péché, à condition qu’ils reviennent à lui de tout leur cœur, et pour leur ouvrir la voie de l’amour par les larmes de la pénitence.
Appliquons-nous donc nous-mêmes aux larmes, effaçons par des pleurs et de dignes fruits de pénitence les fautes que nous avons commises. Ne laissons pas se perdre le temps qui nous
est accordé pour l’indulgence. Car nous voyons beaucoup d’hommes désormais guéris de leurs iniquités : n’est-ce pas là tenir le gage de la miséricorde divine?

_________________________________

1 La phrase qui suit commente l’expression de la Vulgate in unum locum, qui signifie littéralement: «en un seul lieu». Cette traduction n’offrant guère de sens en ce passage de l’Evangile, nous avons utilisé celle qu’on rencontre assez couramment : «dans un autre endroit».
2 Allusion à la première communion des néophytes lors de la vigile pascale, célébrée la nuit précédente.
3 Allusion à l’onction de Saint-Chrême reçue par les néophytes.
4 La vision de l’Agneau et la transparence mutuelle des âmes sont réservées pour le Ciel.
 
 

LIVRE II
 

Homélie 21

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de la bienheureuse Vierge Marie,
le saint jour de Pâques

15 avril 591
 

La résurrection

Saint Grégoire innove en cette Homélie : pour la première fois, il improvise sans texte préalablement dicté. Pensant que sa parole directe aura plus d’impact sur la foule, il se lance avec confiance, malgré son peu de force physique, car il sait que Dieu l’aidera. Son plan est simple, et il le reprendra très souvent dans le cycle pascal. Il commente d’abord le texte de l’évangile du jour, en soulignant son sens allégorique, puis il s’attache à la méditation du mystère célébré.
I- (1-5) Le prédicateur insiste sur la joie pascale, marquée par le vêtement blanc de l’ange qui apparaît aux saintes femmes. Notre fête est aussi la fête des anges : en nous ramenant au Ciel, elle a complété leur nombre. N’ayez pas peur, dit l’ange : si Dieu est effrayant pour les pécheurs, il est doux pour les justes. Les femmes venues au tombeau sont envoyées prévenir Pierre, et Grégoire donne la raison de cette mention expresse de Pierre. Les apôtres reverront Jésus en Galilée : ce nom de lieu est riche d’indications spirituelles, que le pape souligne.
II- (6-7) Il parle ensuite du mystère de la résurrection de la chair, que le Seigneur a voulu nous révéler en sa Résurrection. L’orateur explique pourquoi il nous est désormais impossible de douter, et montre comment Samson, qui s’échappa de Gaza avec les portes de la ville sur son dos, est une figure très parlante du Christ ressuscitant. Aimons donc cette fête qui nous ouvre l’accès du Ciel, conclut le saint, et hâtons-nous vers la Patrie.
 

Mc 16, 1-7

En ce temps-là, Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des aromates afin d’aller embaumer Jésus. Et le premier jour de la semaine, de grand matin, elles vinrent au tombeau, le soleil étant déjà levé. Elles se disaient entre elles : «Qui nous roulera la pierre qui ferme la porte du tombeau?» Et levant les yeux, elles aperçurent que la pierre avait été roulée de côté. Or elle était fort grande. Entrant alors dans le tombeau, elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu d’une robe blanche, et elles en furent saisies de frayeur. Il leur dit : «Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, qui a été crucifié; il est ressuscité, il n’est pas ici. Voici le lieu où on l’avait mis. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée. C’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit.»
Dans nombre de mes commentaires d’Evangile, frères très chers, j’ai pris l’habitude de vous parler à l’aide d’un texte dicté [à l’avance]; mais quand le piètre état de mon estomac m’empêche de lire moi-même ce que j’ai dicté, j’en vois certains d’entre vous qui écoutent moins volontiers. Je veux donc me forcer à déroger à cette habitude, et vous commenter le passage du Saint Evangile lu au cours de la messe en m’entretenant directement avec vous au lieu de passer par un texte dicté. Puisse notre parole être reçue comme elle vient, car le ton d’un entretien direct réveille mieux les cœurs assoupis que celui d’un sermon lu : il les secoue, pour ainsi dire, d’une main pleine de sollicitude, afin de les tirer du sommeil.
Il est vrai que je vois mal comment je vais pouvoir suffire à cette tâche; mais si mes forces me trahissent du fait de mon incapacité physique, ma charité leur portera secours. En effet, je sais qui a dit : «Ouvre ta bouche, et je la remplirai.» (Ps 81, 11). Appliquons-nous donc à vouloir cette bonne œuvre, et l’aide de Dieu saura la mener à son achèvement. L’importance même de cette solennité de la Résurrection du Seigneur nous donne l’audace de parler, car il serait vraiment indigne que le jour même où la chair de son Créateur a ressuscité, notre langue de chair taise les louanges qu’elle doit rendre.
2. Vous l’avez entendu, frères très chers : les saintes femmes qui avaient suivi le Seigneur sont venues au tombeau avec des aromates, et entraînées par leur dévouement, elles continuent à servir, même après sa mort, celui qu’elles ont aimé pendant sa vie. Leur conduite n’est-elle pas le signe de ce qui doit s’accomplir dans la sainte Eglise? Car nous devons écouter le récit de leurs actions en méditant sur ce qu’il nous faut faire, à notre tour, pour les imiter. Nous aussi, donc, qui croyons en celui qui est mort, si nous sommes remplis d’un parfum de vertus et que nous cherchions le Seigneur accompagnés d’une réputation de bonnes œuvres, c’est comme si nous nous rendions à son tombeau avec des aromates.
Ces femmes venues avec leurs aromates voient des anges, car les âmes qui, mues par de saints désirs, marchent vers le Seigneur avec les parfums de leurs vertus voient les habitants de la cité d’en haut. Il nous faut remarquer ce que signifie le fait qu’elles voient l’ange assis à droite. Que symbolise la gauche, sinon la vie présente, et la droite, sinon la vie éternelle? C’est pourquoi il est écrit dans le Cantique des Cantiques : «Son bras gauche est sous ma tête, et sa droite m’étreint.» (Ct 2, 6). Puisque notre Rédempteur s’était affranchi de la corruption de la vie présente, il était normal que l’ange venu annoncer sa vie éternelle fût assis à droite. Il est apparu vêtu d’une robe blanche, parce qu’il annonçait les joies de notre fête. L’éclat de son vêtement est le signe de la splendeur de notre solennité. Devons-nous l’appeler notre solennité ou la sienne? Mais pour parler plus exactement, appellons-la à la fois la sienne et la nôtre. La Résurrection de notre Rédempteur fut bien notre fête, parce qu’elle nous a ramenés à l’immortalité; elle fut aussi la fête des anges, puisqu’en nous faisant revenir au Ciel, elle a complété leur nombre. Un ange est donc apparu en vêtements blancs en ce jour qui est en même temps sa fête et notre fête, car tandis que la Résurrection du Seigneur nous ramène au Ciel, elle répare les pertes subies par la patrie céleste.
3. Ecoutons ce que l’ange dit aux femmes quand elles arrivent : «Ne vous effrayez pas.» C’est comme s’il disait clairement : «Ils peuvent bien craindre, ceux qui n’aiment pas la venue des habitants de la cité d’en haut; ils peuvent bien trembler, ceux qu’étouffent les désirs de la chair et qui désespèrent d’arriver à se joindre à leur société. Mais vous, pourquoi trembler? Vous voyez là ceux qui habitent la même cité que vous.»
C’est pourquoi Matthieu décrit ainsi l’apparition de l’ange : «Son aspect ressemblait à l’éclair, et ses vêtements étaient blancs comme la neige.» (Mt 28, 3). L’éclair évoque l’effroi et la crainte, mais la blancheur de la neige, une douceur caressante. Or le Dieu tout-puissant est à la fois effrayant pour les pécheurs et doux pour les justes; c’est donc bien à propos que l’ange, témoin de la Résurrection, s’est montré avec un visage pareil à l’éclair et un habit tout blanc, afin que son apparence même terrifiât les réprouvés et rassurât les saints. La même raison explique que le peuple marchant dans le désert ait été précédé la nuit par une colonne de feu, et le jour par une colonne de nuée (cf. Ex 13, 21-22). Car le feu provoque l’effroi, mais la nuée est douce à regarder. Le jour, c’est la vie du juste; la nuit, la vie du pécheur. Aussi Paul déclare-t-il à des pécheurs convertis : «Vous étiez autrefois ténèbres, mais vous êtes à présent lumière dans le Seigneur.» (Ep 5, 8). La colonne s’est donc manifestée le jour sous forme de nuée, et la nuit sous forme de feu, parce que le Dieu tout-puissant apparaît à la fois doux pour les justes et effrayant pour les méchants; lorsqu’il vient pour juger, il rassure les premiers par la douceur de sa mansuétude, tandis qu’il terrifie les seconds par la rigueur de sa justice.
4. Ecoutons maintenant ce que l’ange ajoute : «Vous cherchez Jésus de Nazareth.» Le mot «Jésus» se rend en latin par salutaris, «celui qui sauve», c’est-à-dire «le Sauveur». Beaucoup, à cette époque, pouvaient porter le nom de Jésus, non pourtant en son sens profond, mais comme simple prénom. C’est pourquoi l’ange ajoute son lieu d’origine pour préciser de quel Jésus il s’agit : «de Nazareth»; et il indique aussitôt sa caractéristique : «qui a été crucifié». Il poursuit alors : «Il est ressuscité, il n’est pas ici.» L’expression «Il n’est pas ici» s’entend de sa présence corporelle, car il n’est aucun lieu où il ne soit par sa présence de majesté.
«Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée.» Il faut nous demander pourquoi, après avoir mentionné les disciples, l’ange désigne encore Pierre par son nom. Mais si l’ange n’avait pas cité le nom de celui qui avait renié son Maître, il n’aurait pas osé venir parmi les disciples. On l’a donc appelé par son nom, de peur qu’il ne désespérât du fait de son reniement. Nous devons ici considérer pour quelle raison le Dieu tout-puissant a permis que celui qu’il avait décidé de mettre à la tête de toute l’Eglise tremblât à la voix d’une servante et reniât son Dieu. Nous savons que ce fut par une disposition de la grande bonté de Dieu, pour que celui qui devait être le Pasteur de l’Eglise apprît par sa propre faute comment il devrait avoir pitié des autres. Dieu révéla Pierre à lui-même avant de le mettre à la tête des autres, afin que l’expérience de sa propre faiblesse lui fît connaître avec quelle miséricorde il devrait supporter les faiblesses d’autrui.
5. C’est bien à propos qu’il est dit de notre Rédempteur : «Il vous précède en Galilée. C’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit.» Galilée signifie en effet «passage achevé». Oui, il était désormais passé, notre Rédempteur, de la Passion à la Résurrection, de la mort à la vie, du supplice à la gloire, de l’état corruptible à l’incorruptibilité. Et c’est en Galilée, après la Résurrection, que ses disciples le virent tout d’abord, parce que nous ne verrons plus tard avec joie la gloire de sa Résurrection que si nous passons maintenant de nos vices aux sommets de la vertu. Ainsi, celui qui se fait annoncer au tombeau apparaît ensuite au «passage» [en Galilée], puisque celui qu’on connaît en mortifiant sa chair, on le voit au moment du passage de l’âme [dans l’autre monde].
Voilà, frères très chers, que nous n’avons fait que parcourir le commentaire de l’évangile lu en ce jour de fête si solennel, mais nous serions heureux de vous dire encore quelque chose de plus particulier au sujet de la fête elle-même.
6. Des deux vies qui existaient, nous en connaissions une et ignorions l’autre. L’une est une vie mortelle, l’autre une vie immortelle; l’une est corruptible, l’autre incorruptible; l’une appartient à la mort, l’autre à la résurrection. Voici pourtant que vint le Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ fait homme (cf. 1 Tm 2, 5), qui assuma la première et nous révéla la seconde. Il mena l’une jusqu’au bout en mourant, et nous révéla l’autre en ressuscitant. La vie mortelle, nous la connaissons; si donc il nous avait promis la résurrection de la chair sans nous la faire voir, qui aurait cru en ses promesses? C’est pourquoi, s’étant fait homme, il apparut dans la chair, daigna mourir de son plein gré, ressuscita par sa propre puissance et révéla à travers son exemple ce qu’il nous promettait comme récompense.
Mais quelqu’un dira peut-être : «Lui, c’est de plein droit qu’il est ressuscité : il ne pouvait être retenu par la mort, puisqu’il était Dieu.» Aussi notre Rédempteur ne s’est-il pas contenté de l’exemple de sa Résurrection pour instruire notre ignorance et fortifier notre faiblesse. Seul à mourir, en ce temps-là, il ne fut pourtant pas seul à ressusciter. Il est écrit en effet : «Les corps de beaucoup des saints qui dormaient là ressuscitèrent.» (Mt 27, 52). Tous les arguments de l’incrédulité se trouvent ainsi éliminés. Pour écarter l’objection qu’un homme ne saurait espérer pour lui ce que l’Homme-Dieu nous a montré en sa chair, voici que nous apprenons qu’avec Dieu, des hommes aussi ressuscitèrent, dont nous ne doutons pas qu’ils étaient de simples hommes. Si nous sommes les membres de notre Rédempteur, soyons donc assurés de voir se réaliser en nous ce qui apparaît avec évidence en notre chef. Et si nous nous sentons très misérables, les derniers des membres du Christ, nous devons espérer [quand même] voir s’accomplir en nous ce que nous avons appris au sujet de ses membres plus éminents.
7. Mais voilà que me revient à la mémoire l’insulte que les Juifs lançaient au Fils de Dieu crucifié : «S’il est le roi d’Israël, qu’il descende de sa croix, et nous croirons en lui.» (Mt 27, 42). S’il était alors descendu de la croix, cédant ainsi à ceux qui l’insultaient, il ne nous aurait pas montré la force de la patience; mais il a préféré attendre un peu, supporter les injures, accepter qu’on se moque de lui, garder patience, et remettre à plus tard le moment de donner sujet à l’admiration; et lui qui ne voulut pas descendre de la croix, il s’est relevé du tombeau. Se relever du tombeau, c’était plus que descendre de la croix; détruire la mort en ressuscitant, c’était plus que garder sa vie en descendant [de la croix]. Cependant, quand les Juifs constatèrent que malgré leurs insultes, il ne descendait pas de la croix, lorsqu’ils le virent mourir, ils crurent qu’ils l’avaient vaincu et se réjouirent comme s’ils avaient effacé son nom. Mais voilà que cette mort, par laquelle la foule des incroyants pensait avoir effacé son nom, a exalté ce nom dans tout l’univers. Et celui que la foule se réjouissait de voir frappé mortellement, elle déplore qu’il soit mort, parce qu’elle sait que par le supplice, il est parvenu à la gloire.
Tout cela est bien représenté dans le livre des Juges par les actes de Samson (cf. Jg 16, 1-3) : il était entré dans Gaza, la ville des Philistins; ceux-ci, ayant très vite appris son entrée, bloquèrent aussitôt la ville avec des postes de soldats et envoyèrent des gardes; déjà, ils se réjouissaient d’avoir capturé Samson le colosse. Mais nous savons ce que fit Samson. Au milieu de la nuit, il enleva les portes de la ville et gagna le sommet d’une montagne. Ce faisant, de qui, frères très chers, de qui Samson était-il la figure, sinon de notre Rédempteur? Que désigne la ville de Gaza, sinon les enfers? Et que représentent les Philistins, sinon l’incrédulité des Juifs? Lorsqu’ils virent le Seigneur mort, et son corps déjà déposé dans le tombeau, ils dépêchèrent aussitôt des gardes, et tout comme s’ils avaient pris Samson dans Gaza, ils se réjouirent d’avoir rendu captif dans la prison des enfers celui qui s’était manifesté comme l’Auteur de la vie. Mais Samson ne s’est pas contenté de sortir au milieu de la nuit, il a aussi enlevé les portes [de la ville] : notre Rédempteur, ressuscitant avant le jour, ne s’est pas non plus contenté de sortir libre des enfers, mais il en a également détruit les portes. Il enleva les portes et gagna le sommet d’une montagne, puisqu’il emporta par sa Résurrection les portes de la prison des enfers et qu’il pénétra par son Ascension dans le Royaume des cieux.
Cette Résurrection, annoncée en figure avant d’être manifestée en acte, aimons-en la gloire, frères très chers, de tout notre esprit, et mourons pour son amour. Voilà qu’à la Résurrection de notre Créateur, nous reconnaissons pour concitoyens les anges, ses serviteurs, qui habitent la même cité que nous. Hâtons-nous donc vers la fête solennelle à laquelle se pressent en foule les habitants de cette cité. Joignons-nous à eux par le désir et la pensée, puisque nous ne le pouvons pas encore par la vision. Passons des vices aux vertus, pour mériter de voir notre Rédempteur en Galilée. Que le Dieu tout-puissant nous aide à désirer la vie, lui qui, pour nous, a livré à la mort son Fils unique, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec lui dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

_______________________________

1 En latin, sinister (gauche) signifie aussi défavorable, mauvais (d’où le terme français «sinistre»).
2 Saint Augustin fait le même jeu de mots dans son commentaire sur l’Evangile selon saint Jean : Piscis assus, Christus est passus.
 
 
 

Homélie 22

Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Jean, dite Constantinienne

6 avril 592 (jour de Pâques)
 

Le tombeau vide

Près de deux mois se sont écoulés depuis que saint Grégoire a prêché pour la dernière fois. Sa santé ne s’améliore pas. Elle ira d’ailleurs en empirant jusqu’à la fin de son pontificat. Avant même de devenir pape, il est passé par des crises de goutte et de gastralgie (maux d’estomac) qui duraient des mois, et qui auraient anéanti un tempérament moins énergique. Il signale dans les Dialogues (III, 7) qu’il était alors en proie à des angoisses lancinantes et frôlait à chaque instant la syncope.
Surmontant son état de santé déplorable, le prédicateur s’est rendu à la basilique du Latran pour y commenter un évangile différent de celui de la fête de Pâques de l’année précédente. Est-ce parce qu’il n’a pu aller à Sainte-Marie-Majeure qu’il a fait changer la lecture du jour? Quoi qu’il en soit, le pape interprète le récit de l’arrivée de Pierre et de Jean au tombeau le matin de Pâques; puis il médite sur le mystère pascal à partir du texte de l’Exode où Moïse détermine comment on doit manger l’agneau pascal.
I- (1-5) La première partie contient la page célèbre sur la course des deux apôtres, figures de la Synagogue et de l’Eglise des païens : belle interprétation symbolique, qui s’appuie sur d’autres affirmations de l’Ecriture et débouche sur des données de solide théologie. Ici encore, l’homme moderne doit accepter de se plier à ce qu’Henri-Irénée Marrou appelle très justement «un jeu poétique», jeu qui nous fait «pénétrer dans un enseignement d’une richesse et d’une sûreté incomparables. Car par ces cheminements singuliers, c’est à une doctrine toute simple, saine, vigilante et forte qu’on est conduit […] et qui s’exprime, d’ailleurs, dans un style d’une incomparable douceur.» (in La Vie Spirituelle, 69, 1943, p. 453)
II- (6-9) Par-delà une grille allégorique dont la virtuosité nous déroute un peu, la seconde partie nous introduit dans le mystère pascal. Pâques est bien la «Solennité des Solennités», parce que le Seigneur nous y ouvre les portes du Royaume céleste. Et puisque l’agneau mangé par les Juifs est la figure du Christ, tout ce que Moïse a dit de l’agneau pascal peut s’appliquer à Jésus, l’Agneau de Dieu. Son sang qui nous préserve, c’est sa Passion, célébrée à la messe et imitée dans nos vies. Le pain sans levain et les laitues sauvages, la tenue dans laquelle on mange l’agneau, ces diverses indications, moyennant les explications de Grégoire, fournissent aux nouveaux baptisés de la nuit pascale de précieuses consignes de vie chrétienne, que le pape les engage à mettre en œuvre sans retard. Aujourd’hui, ils le peuvent encore; qui sait si demain, ce ne sera pas trop tard…
 

Jn 20, 1-9

En ce temps-là, le premier jour de la semaine, Marie-Madeleine vint au tombeau, dès le matin, alors que régnaient encore les ténèbres, et elle vit la pierre retirée du tombeau. Elle courut donc et vint trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et leur dit : «On a enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons pas où on l’a mis.»
Pierre et cet autre disciple partirent donc, et ils vinrent au tombeau. Ils couraient tous deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre, et il arriva le premier au tombeau. Et s’étant penché, il vit les linges posés là, mais il n’entra pas. Alors Simon-Pierre, qui le suivait, arriva à son tour et entra dans le tombeau. Il vit les linges posés là, et le suaire qui avait entouré la tête, non pas posé avec les linges, mais roulé à part dans un autre endroit. Alors le disciple qui était arrivé le premier au tombeau entra à son tour; il vit et il crut. Car ils n’avaient pas encore compris l’Ecriture, selon laquelle il devait ressusciter d’entre les morts.
Le mal chronique qui ronge mon estomac m’a longtemps empêché de commenter à votre charité les lectures d’Evangile. Ma voix elle-même ne résiste pas à l’effort que lui impose la déclamation, et incapable de me faire entendre d’un grand nombre, je rougis, je l’avoue, de devoir parler à un vaste auditoire. Mais je me reproche à moi-même cette honte que j’éprouve. Eh quoi! ne pas pouvoir être utile à beaucoup, est-ce une raison pour ne pas prendre soin de quelques-uns? Et si je ne puis rapporter un grand nombre de gerbes de la moisson, dois-je pour autant revenir à l’aire de battage les mains vides? Bien que je ne puisse pas en porter autant que je le devrais, j’en porterai au moins quelques-unes, ne fût-ce que deux ou même une seule. Et puis, l’effort même qu’on demande à sa faiblesse est sûr d’être rémunéré, car si notre Juge suprême prend en considération le poids [de nos œuvres] lors de la rétribution, il tient cependant compte de la mesure de nos forces dans l’estimation de ce poids.
2. La lecture du Saint Evangile que vous venez d’entendre, mes frères, est très claire quant au récit, mais elle contient des mystères qu’il nous faut examiner brièvement. «Marie-Madeleine vint au tombeau, alors que régnaient encore les ténèbres.» Le récit note l’heure, mais le sens mystique nous renseigne sur l’état d’esprit de celle qui cherchait. Marie, en effet, cherchait au tombeau le Créateur de toutes choses, qu’elle avait vu mort en sa chair; et ne le trouvant pas, elle crut qu’il avait été enlevé. Les ténèbres régnaient donc encore quand elle vint au tombeau.
Elle courut bien vite et annonça la nouvelle aux disciples. Ceux-là coururent le plus vite qui aimaient le plus, à savoir Pierre et Jean. «Ils couraient tous deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre, et il arriva le premier au tombeau.» Sans toutefois oser entrer. Pierre arriva le second, et il entra. Eh bien, mes frères, que signifie cette course? Cette description si précise de l’évangéliste, doit-on la croire dépourvue de mystères? Non, certes! Jean dirait-il qu’il est arrivé le premier, mais qu’il n’est pas entré, s’il n’avait pensé que son hésitation même renfermait un mystère? Que symbolise donc Jean, sinon la Synagogue, et Pierre, sinon l’Eglise? Ne nous étonnons pas que la Synagogue soit représentée par le plus jeune, et l’Eglise par le plus âgé, car même si la Synagogue a rendu un culte à Dieu avant l’Eglise des païens, la multitude des païens a usé des choses de ce monde avant la Synagogue, comme l’atteste Paul : «Ce n’est pas ce qui est spirituel qui vient en premier, mais ce qui est animal.» (1 Co 15, 46). Pierre, le plus âgé, figure donc l’Eglise des païens, et Jean, le plus jeune, la Synagogue des Juifs. Ils ont couru tous deux ensemble, puisque de leur naissance jusqu’à leur déclin, les païens et la Synagogue ont couru dans une seule et même voie, bien qu’ils n’eussent pas une seule et même façon de voir.
3. La Synagogue est arrivée la première au tombeau, mais elle n’est pas entrée : elle avait bien reçu les commandements de la Loi et entendu les prophéties de l’Incarnation et de la Passion du Seigneur, mais elle ne voulut pas croire en un mort. Jean vit les linges posés, mais il n’entra pas : la Synagogue a connu les mystères de la Sainte Ecriture, mais, incrédule, elle a différé d’y entrer par la foi en la Passion du Seigneur. Celui qu’elle avait depuis si longtemps annoncé par les prophètes, elle le vit quand il fut là et elle le refusa; elle méprisa sa condition d’homme, et elle ne voulut pas croire en un Dieu devenu mortel du fait de son Incarnation. C’est pour cela qu’elle courut plus vite et resta pourtant sans rien faire devant le tombeau.
«Alors Simon-Pierre, qui le suivait, arriva à son tour et entra dans le tombeau.» Car le Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ fait homme (cf. 1 Tm 2, 5), l’Eglise des païens, arrivant à son tour, l’a reconnu mort en sa chair, puis le voyant en vie, elle a cru qu’il était Dieu.
«Il vit les linges posés là, et le suaire qui avait entouré la tête, non pas posé avec les linges, mais roulé à part dans un autre endroit.» Que peut bien signifier, mes frères, le fait que le suaire de la tête du Seigneur ne se trouve pas avec les linges dans le tombeau, sinon que, «la tête du Christ étant Dieu», comme l’affirme Paul (1 Co 11, 3), les incompréhensibles mystères de la divinité sont hors de la portée de nos faibles connaissances humaines, et que sa puissance transcende la nature créée? Il faut d’ailleurs remarquer que selon le récit, le suaire n’est pas seulement trouvé à part, mais aussi roulé dans un autre endroit. Or une toile roulée, on n’en voit ni le commencement ni la fin. Il est donc bien à propos que le suaire de la tête ait été trouvé roulé, puisque la grandeur de la divinité n’a pas plus commencé à exister qu’elle n’a cessé d’être. Elle ne commence pas par une naissance, et elle n’est pas resserrée par un terme.
4. Le texte ajoute : «Dans un autre endroit»1. C’est fort bien dit, car Dieu n’est pas dans la division des esprits : Dieu est dans l’unité, et seuls méritent d’obtenir sa grâce ceux qui ne se séparent pas les uns des autres par des schismes qui scandalisent [les âmes].
Mais comme les travailleurs se servent habituellement d’un suaire pour essuyer leur sueur, le mot «suaire» peut aussi exprimer la peine laborieuse de Dieu. Sans doute Dieu demeure-t-il en lui-même dans un continuel et immuable repos, mais il ne nous révèle pas moins la peine laborieuse qu’il éprouve à porter les terribles dépravations des hommes. C’est ainsi qu’il affirme par la voix du prophète : «J’ai peiné à les supporter.» (Jr 6, 11). Dieu, apparu en notre chair, a peiné du labeur inhérent à notre faiblesse. Et quand les incroyants l’ont vu peiner du labeur de sa Passion, ils n’ont pas voulu lui rendre un culte. Le voyant mortel en sa chair, ils ont refusé de le croire immortel en sa divinité. D’où la parole de Jérémie : «Tu leur rendras, Seigneur, selon les œuvres de leurs mains; tu leur donneras ta peine en guise de bouclier pour leur cœur.» (Lm 3, 64-65). Les incroyants, qui méprisaient la peine que se donnait le Seigneur dans sa Passion, s’en sont servi à la manière d’un bouclier, pour éviter à leur cœur d’être pénétré par les aiguillons de la prédication, en sorte que le fait même de le voir peiner jusqu’à la mort empêchait ses paroles de parvenir jusqu’à eux.
Ne sommes-nous pas nous-mêmes les membres de notre tête, c’est-à-dire de Dieu? Aussi les linges de son corps symbolisent-ils les bandelettes des pénibles travaux qui enserrent ici-bas tous les élus, ses membres. Et le suaire qui avait entouré sa tête se trouve à part, car la Passion de notre Rédempteur est bien distincte de la nôtre : il a souffert la sienne sans avoir commis de faute, tandis que nous subissons la nôtre chargés de nos fautes. Cette mort à laquelle nous n’allons que forcés, il a voulu de lui-même s’y livrer.
5. Le texte poursuit : «Alors le disciple qui était arrivé le premier au tombeau entra à son tour.» Après que Pierre fut entré, Jean entra lui aussi. Il entra le second, alors qu’il était arrivé le premier. Il faut remarquer, mes frères, qu’à la fin du monde, même le peuple juif sera amené à la foi au Rédempteur, comme l’atteste Paul : «…jusqu’à ce que la totalité des païens soit entrée, et que de la sorte Israël soit sauvé.» (Rm 11, 25-26)
«Il vit et il crut.» Que faut-il donc, mes frères, que faut-il penser qu’il crut? Que le Seigneur, qu’il cherchait, était ressuscité? Certainement pas, puisque les ténèbres régnaient encore près du tombeau, et que les paroles qui suivent disent le contraire : «Car ils n’avaient pas encore compris l’Ecriture, selon laquelle il devait ressusciter d’entre les morts.» Que vit donc Jean, et que crut-il? Il vit les linges posés là, et il crut que, comme la femme l’avait dit, le Seigneur avait été enlevé du tombeau.
Il nous faut apprécier ici avec quelle magnifique sagesse Dieu a tout disposé : il a enflammé les cœurs de ses disciples pour qu’ils cherchent, tout en permettant qu’ils ne trouvent pas tout de suite. Ainsi, leur âme faible et tourmentée de tristesse, en même temps qu’elle se purifiait pour trouver, devenait aussi d’autant plus motivée pour conserver ce qu’elle cherchait après l’avoir trouvé, qu’elle avait davantage tardé à le découvrir.
6. Ayant parcouru rapidement, frères très chers, le texte de notre évangile, il nous reste maintenant à vous dire quelque chose de l’excellence d’une si grande solennité [celle de Pâques]. N’est-ce pas bien à propos que je parle d’excellence pour cette solennité, qui a le pas sur toutes les autres? Et de même que l’Ecriture Sainte dit, pour en marquer la grandeur, «le Saint des Saints» ou «le Cantique des Cantiques», on peut à juste titre appeler cette fête la Solennité des Solennités, puisqu’elle nous est donnée comme l’exemplaire type de notre résurrection, nous ayant ouvert l’espérance de la patrie céleste et permis d’anticiper déjà sur la gloire du Royaume d’en haut. Par elle, les élus sont ramenés aux douceurs du paradis, car même s’ils jouissaient d’une pleine tranquillité, ils n’en étaient pas moins retenus dans la prison des enfers. Le Seigneur a accompli en sa Résurrection ce qu’il avait déclaré avant sa Passion : «Lorsque j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi.» (Jn 12, 32). Il a tout attiré à lui, ne laissant aucun de ses élus aux enfers. Il a tout emmené, à savoir tous ses élus. En effet, en ressuscitant, le Seigneur n’a pas régénéré par son pardon les incroyants, ni ceux qui étaient condamnés pour leurs fautes aux supplices éternels. Mais il a arraché de la prison des enfers ceux qu’il a reconnus comme lui appartenant par leur foi et leurs œuvres.
C’est pourquoi il dit aussi avec raison, par la voix d’Osée : «Mort, je serai ta mort; enfer, je serai ta morsure.
(Os 13, 14). Tuer, c’est faire cesser d’exister quelque chose; mordre, c’est arracher une partie et en laisser une autre. Ainsi, puisque le Seigneur a entièrement tué la mort en ses élus, il a été la mort de leur mort. Mais parce qu’il n’a enlevé qu’une partie de l’enfer et en a laissé une autre, il n’a pas entièrement tué l’enfer, se contentant de le mordre. Il affirme donc : «Mort, je serai ta mort.» C’est comme s’il disait clairement : «Je serai ta mort, car je te supprime entièrement en mes élus; enfer, je serai ta morsure, puisqu’en t’enlevant mes élus, je te déchire en partie.»
Quelle est donc cette solennité qui a brisé la prison des enfers et nous a ouvert les portes du Royaume céleste? Enquérons-nous plus à fond de son nom. Interrogeons le prédicateur éminent [Paul].
7. Voyons ce qu’il nous a fait connaître de sa pensée : «Le Christ, notre Pâque, a été immolé.» (1 Co 5, 7). Si le Christ est notre Pâque, nous devons examiner ce que la Loi dit de la Pâque, afin de rechercher plus à fond si cela peut s’appliquer au Christ.
Voici ce que dit Moïse : «On prendra du sang de l’agneau, et l’on en mettra sur les deux montants et sur le linteau de la porte des maisons dans lesquelles on le mangera; et l’on mangera, cette nuit-là, les chairs rôties au feu avec des pains sans levain et des laitues sauvages. Vous n’en mangerez rien cru, ni cuit à l’eau, mais seulement rôti au feu. Vous dévorerez la tête avec les pieds et les entrailles, et il n’en restera rien au matin. S’il en reste quelque chose, vous le brûlerez au feu.» Et Moïse ajoute: «C’est ainsi que vous le mangerez : vous vous ceindrez les reins, vous aurez les sandales aux pieds, le bâton à la main, et vous le mangerez à la hâte.» (Ex 12, 7-11). Toutes ces choses deviendront pour nous très édifiantes si nous en expliquons le sens mystique.
Ce qu’est le sang de l’agneau, ce n’est plus pour en avoir entendu parler que vous avez appris à le connaître, mais pour en avoir bu2. Ce sang, on en met sur les deux montants de la porte lorsqu’on ne l’absorbe pas seulement par la bouche du corps, mais aussi par celle du cœur. On met le sang de l’agneau sur les deux montants de la porte quand, recevant pour son salut le sacrement de la Passion du Seigneur, on pense aussi de tout son esprit à l’imiter. Car celui qui reçoit le sang de son Rédempteur sans vouloir pour autant imiter sa Passion ne met ce sang que sur un seul montant, alors qu’il lui faudrait en mettre aussi sur le linteau de la porte des maisons. Les maisons, au sens spirituel, ne signifient-elles pas nos esprits, que nous habitons par la pensée? Et le linteau de telles maisons, c’est la volonté qui préside à notre action. Ainsi, celui qui applique sa volonté et sa pensée à imiter la Passion du Seigneur met le sang de l’agneau sur le linteau de sa maison. A moins que nos maisons ne soient nos corps eux-mêmes, en lesquels nous habitons tant que nous vivons : nous mettons le sang de l’agneau sur le linteau de la maison lorsque nous portons sur notre front la croix de sa Passion.3
Le texte ajoute encore à propos de cet agneau : «Et l’on mangera, cette nuit-là, les chairs rôties au feu.» C’est bien la nuit que nous mangeons l’Agneau, puisque nous ne recevons le corps du Seigneur que sacramentellement, sans que nous puissions encore voir les consciences les uns des autres.4
Ses chairs doivent être rôties au feu : dans une cuisson à l’eau, les chairs se délitent sous l’action du feu, tandis qu’elles se raffermissent si elles sont grillées au feu sans eau. Elles ont bien été grillées au feu, les chairs de notre Agneau, car c’est la véhémence même de sa Passion qui lui a conféré plus de puissance en sa Résurrection et l’a rendu plus ferme en son incorruptibilité. Les chairs de celui qui fut revigoré par la mort ont donc été raffermies par le feu. C’est pourquoi le psalmiste affirme : «Ma force s’est desséchée comme un tesson de poterie.» (Ps 22, 16). Avant de passer au feu, le tesson de poterie n’est que de la terre molle. C’est le feu qui le solidifie. Ainsi, la vertu de l’humanité du Seigneur s’est desséchée comme un tesson, puisque le feu de la Passion lui a communiqué une vertu d’incorruptibilité.
8. La seule réception des sacrements de notre Rédempteur ne suffit pas à en célébrer vraiment la solennité, si nous n’y ajoutons aussi les bonnes œuvres. A quoi bon, en effet, recevoir par la bouche le corps et le sang du Seigneur, si l’on s’oppose à lui par de mauvaises mœurs? C’est pourquoi le texte ajoute qu’il faut manger également «des pains sans levain et des laitues sauvages». Manger des pains sans levain, c’est accomplir des œuvres justes sans les corrompre par la vaine gloire, c’est observer les commandements de miséricorde sans y mêler le péché, de peur de dévier, par la perversion, ce qu’on avait, pour ainsi dire, construit bien droit. C’était ce même ferment du péché qu’avaient mélangé à leurs bonnes actions ceux que le Seigneur blâmait par la voix du prophète, en leur disant : «Allez à Béthel et agissez comme des impies.» Et un peu plus loin : «Et offrez un sacrifice de louange avec du levain.» (Am 4, 4-5). Offrir un sacrifice de louange avec du levain, c’est préparer un sacrifice à Dieu avec le produit de la rapine. Quant aux laitues sauvages, elles sont fort amères. Les chairs de l’agneau doivent donc être mangées avec des laitues sauvages, en ce sens que nous devons verser des larmes pour nos péchés quand nous recevons le corps du Rédempteur, afin que l’amertume de notre pénitence purge notre estomac spirituel des humeurs que notre vie désordonnée y a introduites.
Et le texte d’ajouter : «Vous n’en mangerez rien cru, ni cuit à l’eau.» Voici que les paroles mêmes de ce récit nous rejettent loin d’une interprétation littérale. Serait-ce donc, frères très chers, que le peuple d’Israël ait eu coutume de manger l’agneau cru pendant son séjour en Egypte, pour que la Loi lui dise : «Vous n’en mangerez rien cru», et qu’elle ajoute : «Ni cuit à l’eau»? Mais que signifie l’eau, sinon la science humaine? C’est ce qu’affirme Salomon lorsqu’il met ces paroles dans la bouche des hérétiques : «Les eaux dérobées sont plus douces.» (Pr 9, 17). Quant aux chairs crues de l’agneau, que symbolisent-elles, sinon l’humanité du Seigneur, que notre esprit ne prend pas en considération, et dont il détourne sa pensée et son respect? Car tout ce que nous approfondissons par la pensée, nous le cuisons pour ainsi dire en notre esprit. Mais la chair de l’agneau ne doit pas être mangée crue, ni cuite à l’eau, parce qu’on ne doit pas plus considérer notre Rédempteur comme un pur homme que sonder par l’humaine sagesse comment Dieu a pu s’incarner. Ceux qui croient que notre Rédempteur n’était qu’un pur homme, ne mangent-ils pas crues les chairs de l’Agneau, puisqu’ils refusent de les cuire en considérant sa divinité? Et ceux qui s’efforcent de pénétrer le mystère de son Incarnation d’après l’humaine sagesse, veulent cuire à l’eau les chairs de l’Agneau, c’est-à-dire éclaircir le mystère de l’économie du salut au moyen de leur pauvre science impuissante. Celui qui désire célébrer dans la joie les fêtes pascales ne doit donc ni cuire l’Agneau à l’eau, ni le manger cru : ni désirer pénétrer le mystère de son Incarnation par l’humaine sagesse, ni croire en lui comme en un pur homme; mais il lui faut manger les chairs de l’Agneau rôties au feu, c’est-à-dire savoir que tout a été disposé par la puissance du Saint-Esprit.
Notre texte ajoute alors bien à propos : «Vous dévorerez la tête avec les pieds et les entrailles.» Notre Rédempteur n’est-il pas en effet l’alpha et l’oméga, c’est-à-dire Dieu avant les siècles et homme à la fin des siècles? Nous vous l’avons déjà dit, mes frères, nous avons appris tout à l’heure, grâce au témoignage de Paul, que «la tête du Christ, c’est Dieu». Manger la tête de l’Agneau, c’est donc reconnaître sa divinité par la foi. Manger les pieds de l’Agneau, c’est suivre son humanité à la trace en l’aimant et en l’imitant. Quant aux entrailles, que sont-elles, sinon les commandements cachés et symboliques contenus en ses paroles? Nous les dévorons lorsque nous absorbons avidement les paroles de vie. Ce mot «dévorer» nous reproche assurément notre paresseuse inertie : nous qui d’une part, ne nous enquérons pas de ses paroles et de ses mystères, et d’autre part, ne les écoutons qu’à regret quand d’autres nous les exposent.
«Et il n’en restera rien au matin», puisqu’il nous faut scruter les paroles du Seigneur avec beaucoup de soin, de telle manière que tout ce qu’il nous commande, nous l’assimilions dans la nuit de la vie présente en nous appliquant à le comprendre et à le mettre en pratique, avant que n’apparaisse le jour de la résurrection. Mais comme il est très difficile de parvenir à comprendre toute la Sainte Ecriture et à assimiler tout son mystère, le texte ajoute avec raison : «S’il en reste quelque chose, vous le brûlerez au feu.» Pour nous, brûler au feu ce qui reste de l’Agneau, c’est réserver humblement à la puissance du Saint-Esprit ce que nous ne pouvons pas comprendre ou assimiler dans le mystère de l’Incarnation, de sorte qu’on n’ait pas l’orgueil de mépriser ou de refuser ce qu’on ne comprend pas, mais qu’on le passe au feu, en le réservant au Saint-Esprit.
9. Puisque nous voilà renseignés sur la manière dont il faut manger la Pâque, apprenons maintenant en quelles dispositions on doit le faire. Le texte poursuit : «C’est ainsi que vous le mangerez : vous vous ceindrez les reins.» Que désignent les reins, sinon la délectation de la chair? C’est pourquoi le psalmiste fait cette prière : «Passe mes reins au feu.» (Ps 26, 2). S’il ne savait pas que le désir charnel a son siège dans les reins, il ne demanderait pas à Dieu de passer ceux-ci au feu. Et parce que le pouvoir du diable sur le genre humain a surtout prévalu par la luxure, le Seigneur prononce à son sujet cette parole : «Sa force est dans ses reins.» (Jb 40, 16). Manger la Pâque exige donc d’avoir les reins ceints, en sorte que célébrant la solennité de la Résurrection et de l’incorruptibilité, on ne se rende plus l’esclave d’aucune corruption par ses vices, on domine entièrement la volupté et on éloigne sa chair de la luxure. Car celui que son incontinence soumet encore à la corruption, ne sait pas ce qu’est cette solennité de l’incorruptibilité. Ces paroles sont dures à entendre pour certains, mais elle est étroite, la porte qui mène à la vie (cf. Mt 7, 14). Et nous avons déjà beaucoup d’exemples de personnes qui ont vécu chastement.
C’est pourquoi il est encore ajouté fort à propos : «Vous aurez les sandales aux pieds.» Les pieds, en effet, ce sont nos œuvres, et les sandales, des peaux d’animaux morts qui nous renforcent les pieds. Ces animaux morts dont les peaux nous renforcent les pieds, ce sont les anciens Pères qui nous ont précédés dans la patrie éternelle. Nous renforçons les pieds de nos œuvres par la méditation de leurs exemples. Avoir les sandales aux pieds, c’est donc méditer la vie de ces morts et préserver nos pas de la blessure du péché.
«Le bâton à la main.» Que désigne la Loi par le bâton, sinon la charge pastorale? Il faut remarquer que la Loi nous prescrit d’abord de ceindre nos reins, et après seulement, de tenir notre bâton : ne doivent assumer le soin des âmes que ceux qui ont d’abord su dominer dans leur corps les faiblesses de la luxure, afin que prêchant aux autres le courage, ils n’aillent pas eux-mêmes succomber lâchement aux désirs sensuels.
Le texte ajoute avec raison : «Et vous le mangerez à la hâte.» Remarquez, frères très chers, remarquez bien l’expression «à la hâte». Les commandements de Dieu, les mystères du Rédempteur, les joies de la patrie céleste, hâtez-vous de les connaître. Et hâtez-vous d’accomplir les préceptes de vie. Qu’il soit encore possible de faire le bien aujourd’hui, nous le savons; si cela le sera demain, nous l’ignorons. Mangez donc la Pâque à la hâte, c’est-à-dire aspirez aux fêtes de la patrie céleste. Que personne ne s’endorme dans le chemin de cette vie, de crainte de perdre sa place dans la patrie. Que personne n’apporte de retard dans l’exécution de ses desseins, mais que tous achèvent ce qu’ils ont entrepris, de peur de ne pouvoir finir ce qu’ils commencent. Si nous ne mettons pas de paresse à aimer Dieu, c’est celui même que nous aimons, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui nous aidera, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

______________________________

1 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.
 
 
 

Homélie 23

Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Pierre, apôtre,
le lendemain de Pâques

16 avril 591
 

L’apparition aux disciples d’Emmaüs

Au lendemain de Pâques, l’auditoire est plus clairsemé, mais aussi plus fervent. Saint Grégoire allège donc son discours habituel. Il se dispense d’un commentaire exégétique détaillé. Le long évangile où le Christ se fait reconnaître des disciples d’Emmaüs lui fournit l’occasion de chanter les louanges de la grande vertu d’hospitalité.
Ces deux disciples aimaient Jésus : il leur offre sa présence. Ils doutaient de lui : il ne s’en laisse pas reconnaître. Ils lui proposent l’hospitalité, et il leur révèle son identité à la fraction du pain. Ce n’est donc pas en entendant les commandements de Dieu qu’ils sont éclairés, mais en les mettant en pratique. Pour comprendre davantage, commençons par mettre en pratique ce que nous avons déjà compris. Aimons l’hospitalité, par laquelle nous donnons asile au Christ caché dans le voyageur, comme cela arriva effectivement à un bon père de famille, dont le prédicateur raconte l’histoire.
Fidèle à son habitude, il conclut sur la perspective du jugement dernier : «Voici que le Seigneur venant pour le jugement dira : ‹Ce que vous avez fait à l’un des plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait.›» Phrase capitale pour apprécier l’action et la pensée du saint pape. Fasciné par la venue prochaine du Juge et l’imminence de la fin du monde, il ne s’éloigne pourtant pas du siècle, et poursuit sans relâche son action sociale multiforme. Certains historiens se sont étonnés que la tension eschatologique ne le poussât pas à se désintéresser des choses de la terre. Grégoire ne demande qu’à leur expliquer cet apparent paradoxe. Le monde est proche de son terme. Aussi devons-nous mépriser comme caduc tout ce qu’il nous propose, et prendre nos distances par rapport aux puissants de l’heure, destinés à disparaître. Cependant, la fin du monde va amener la venue de notre Juge, qui considérera tout ce que nous avons fait pour nos frères comme si nous l’avions fait pour lui. C’est donc l’approche même de ce qu’il croit être la fin du monde qui engage le pape à l’action sociale.
 

Lc 24, 13-35

En ce temps-là, deux disciples de Jésus faisaient route, ce même jour, vers un village du nom d’Emmaüs, situé à soixante stades de Jérusalem, et ils parlaient entre eux de tout ce qui était arrivé. Pendant qu’ils discouraient, échangeant leurs pensées, Jésus lui-même, s’approchant, fit route avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Il leur dit : «De quoi vous entretenez-vous ainsi en marchant, que vous soyez tout tristes?» L’un d’eux, nommé Cléophas, lui répondit : «Tu es bien le seul de passage à Jérusalem à ne pas savoir ce qui y est arrivé ces jours-ci.» Il leur dit : «Quoi donc?» Ils répondirent : «Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui était un prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple. Et comment les grands-prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort et l’ont crucifié. Quant à nous, nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël, mais avec tout cela, c’est aujourd’hui le troisième jour que ces choses sont arrivées. Cependant, quelques-unes des femmes qui sont avec nous nous ont fait peur : avant le jour, elles sont allées au tombeau, et n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu’elles avaient vu des anges, qui leur ont affirmé qu’il était vivant. Quelques-uns des nôtres sont allés au tombeau et ont trouvé toutes choses comme les femmes l’avaient dit; mais lui, ils ne l’ont pas trouvé.» Alors Jésus leur dit : «O hommes sans intelligence, et dont le cœur est lent à croire tout ce qu’ont annoncé les prophètes! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît ainsi pour entrer dans sa gloire?» Puis, commençant par Moïse et parcourant les prophètes, il leur interpréta dans toutes les Ecritures les passages qui le concernaient.
Ils approchaient alors du village vers où ils se rendaient. Et lui feignit d’aller plus loin. Mais ils le pressèrent, en disant : «Reste avec nous, car il se fait tard, et déjà le jour baisse.» Et il entra avec eux. Or, pendant qu’il était à table avec eux, il prit du pain, le bénit, puis le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais lui devint invisible à leurs yeux. Et ils se dirent l’un à l’autre : «Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, pendant qu’il nous parlait en chemin et qu’il nous expliquait les Ecritures?» Se levant à l’heure même, ils retournèrent à Jérusalem, où ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons, qui leur dirent : «Le Seigneur est vraiment ressuscité, et il est apparu à Simon.» Eux-mêmes racontèrent ce qui était arrivé en chemin, et comment ils l’avaient reconnu à la fraction du pain.
Pour vous qui prenez la peine de participer aux fêtes de chaque jour, il n’est pas opportun d’en dire beaucoup; et le peu que j’en dirai n’en sera peut-être que plus utile, car il arrive souvent qu’on mange d’autant meilleur appétit que les aliments sont servis en quantité moindre. Je me suis donc résolu à vous donner le sens général de l’évangile qui vous a été lu, sans le suivre mot par mot, pour ne pas risquer d’être à charge à votre charité par une interminable explication de texte.
Vous venez de l’entendre, frères très chers : aux deux disciples qui marchaient sur la route et qui, tout en ne croyant pas en lui, parlaient pourtant de lui, le Seigneur est apparu, sans toutefois se montrer à eux sous une forme qu’ils pussent reconnaître. Le Seigneur a donc réalisé à l’extérieur, aux yeux du corps, ce qui en eux s’accomplissait à l’intérieur, aux yeux du cœur. A l’intérieur d’eux-mêmes, les disciples aimaient et doutaient tout à la fois; à l’extérieur, le Seigneur leur était présent sans cependant manifester qui il était. A ceux qui parlaient de lui, il offrait sa présence; mais à ceux qui doutaient de lui, il cachait son aspect familier, qui leur aurait permis de le reconnaître. Il échangea quelques paroles avec eux, leur reprocha leur lenteur à comprendre, leur expliqua les mystères de l’Ecriture Sainte le concernant, et pourtant, leur cœur lui demeurant étranger par manque de foi, il feignit d’aller plus loin. Feindre [Fingere] peut aussi vouloir dire [en latin] modeler; c’est pourquoi nous appelons les modeleurs de terre des potiers [Figuli]. La Vérité, qui est simple, n’a donc rien fait avec duplicité, mais elle s’est simplement manifestée aux disciples dans son corps telle qu’elle était dans leur esprit.
Il fallait les éprouver pour voir si, ne l’aimant pas encore comme Dieu, ils étaient du moins capables de l’aimer comme voyageur. La Vérité cheminant avec eux, ils ne pouvaient demeurer étrangers à l’amour : ils lui proposèrent l’hospitalité, comme on le fait pour un voyageur. Pourquoi d’ailleurs disons-nous qu’ils lui proposèrent, alors qu’il est écrit dans notre évangile : «Ils le pressèrent.» Cet exemple nous montre bien que nous ne devons pas seulement offrir l’hospitalité aux voyageurs, mais les contraindre à l’accepter.
Les disciples mettent la table, offrent de quoi manger; et Dieu, qu’ils n’avaient pas reconnu à l’explication de l’Ecriture Sainte, ils le reconnaissent à la fraction du pain.
2. Ce n’est donc pas en entendant les commandements de Dieu qu’ils ont été éclairés, mais en les mettant en pratique. N’est-il pas écrit : «Ce ne sont pas ceux qui écoutent la Loi qui sont justes devant Dieu, mais ceux qui la mettent en pratique seront justifiés.» (Rm 2, 13). Ainsi, celui qui veut comprendre ce qu’il a entendu doit se hâter d’accomplir par ses œuvres ce qu’il a déjà réussi à comprendre. Vous le voyez, le Seigneur n’a pas été reconnu lorsqu’il parlait, mais il a daigné se laisser reconnaître quand on lui a donné à manger. Aimez donc, frères très chers, l’hospitalité, aimez les œuvres qu’inspire la charité. Paul affirme à ce sujet : «Que la charité fraternelle demeure en vous, et gardez-vous d’oublier l’hospitalité. Car c’est par elle que certains se sont rendus agréables [à Dieu] en hébergeant des anges.»
(He 13, 1-2). Pierre dit à ce propos : «Soyez hospitaliers les uns pour les autres sans rechigner.» (1 P 4, 9). Et la Vérité elle-même déclare : «J’ai été étranger, et vous m’avez reçu.» (Mt 25, 35)
Voici une histoire bien connue, que nous a transmise le récit de nos anciens. Un père de famille et toute sa maisonnée pratiquaient l’hospitalité avec beaucoup de zèle, recevant quotidiennement des voyageurs à leur table. Or il advint qu’un jour, un voyageur survenant parmi d’autres fut conduit à table. Et comme le père de famille voulait, selon une coutume pleine d’humilité, verser de l’eau sur les mains de son hôte, s’étant retourné, il prit la cruche, mais ne trouva plus, l’instant d’après, celui sur les mains duquel il voulait verser l’eau. Tandis qu’il admirait la chose à part soi, la nuit même, le Seigneur lui dit dans une vision : «Les autres jours, tu m’as reçu dans mes membres, mais hier, c’est moi en personne que tu as reçu.»
Voici que le Seigneur venant pour le jugement dira : «Ce que vous avez fait à l’un des plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait.» (Mt 25, 40). Voici qu’avant ce jugement, lorsqu’on le reçoit dans ses membres, il visite par lui-même ceux qui le reçoivent. Et nous nous montrons pourtant si tièdes pour pratiquer l’hospitalité! Considérez, mes frères, quelle grande vertu est l’hospitalité. Recevez le Christ à vos tables, pour mériter d’être reçus par lui au banquet éternel. Donnez asile aujourd’hui au Christ qui se présente à vous en étranger, pour qu’au jour du jugement, vous ne soyez pas pour lui comme des étrangers qu’il ne connaît pas (cf. Lc 13, 25), mais qu’il vous reçoive comme siens en son Royaume. Que lui-même nous aide à y parvenir, lui qui, étant Dieu, vit et règne dans les siècles des siècles. Amen.
 
 
 
 

Homélie 24

Prononcée devant le peuple
dans la basilique (hors-les-murs)
du bienheureux Laurent, martyr,
le mercredi de Pâques

18 avril 591
 

La deuxième pêche miraculeuse

Dans l’évangile du jour, saint Jean relate l’apparition de Jésus ressuscité sur le rivage du lac de Tibériade en plusieurs tableaux, qui inspirent les développements successifs de cette Homélie. Saint Grégoire s’y emploie à dégager le sens allégorique des principaux éléments du récit, avant d’inviter ses auditeurs à vivre dans l’esprit du Christ et dans la perspective du Ciel.
Pierre retourne pêcher : l’orateur explique d’abord pourquoi il lui était permis de continuer à exercer ce métier. Puis il expose subtilement le sens caché de cette seconde pêche miraculeuse, et pourquoi c’est Pierre qui tire le filet à terre. Maîtrisant parfaitement la symbolique des nombres, le prédicateur énonce ensuite ce que figurent les cent cinquante-trois gros poissons. Puis il nous éclaire sur la signification du poisson grillé, du rayon de miel et du repas que Jésus prend avec sept disciples. Si les conclusions exégétiques que Grégoire parvient à tirer de réalités aussi prosaïques nous surprennent, elles n’en sont pas moins fort consolantes, puisque le saint nous assure que nos imperfections ne nous empêcheront pas de prendre part au banquet du Ciel. Il y met cependant une condition…
Le passage sur les cent cinquante-trois gros poissons nous permet d’évoquer la place du symbolisme des nombres dans la pensée de notre auteur. En plein accord avec l’usage biblique et la ligne suivie par les Pères précédents, il considère le nombre comme un moyen de parvenir à la connaissance de la vérité divine. Il dit ainsi dans notre Homélie : «L’évangéliste ne prendrait pas la peine de formuler le nombre total [de poissons] avec cette précision, s’il ne l’avait jugé plein de mystère (plenum sacramento).» Toutes les données du symbolisme qu’il met en œuvre, le pape les emprunte à la Sainte Ecriture (dix

1 Amor ipse notitia est. Pour l’âme, connaître Dieu n’est autre chose que l’aimer, parce qu’en ce cas c’est l’amour qui connaît. Per amorem agnoscimus, dit saint Grégoire dans les Morales (10, 13). Et Dom Gillet commente (Sources Chrétiennes 32 bis, Introduction, p. 36-38) : «[Dans l’acte de contemplation] l’intelligence est élevée au-dessus de ses modes habituels de connaître. […] Nous contemplons la beauté de commandements, sept dons du Saint-Esprit, trois personnes divines, etc.). C’est donc à l’intérieur d’un cadre fermement dessiné par la Parole divine qu’il construit son interprétation, d’ailleurs tout orientée à l’utilité de ses auditeurs. Rien en tout cela ne peut être qualifié de ridicule. Apprenons plutôt à y reconnaître un magnifique effort pour faire pénétrer les vérités de foi dans l’âme des fidèles, sous une forme qui leur soit facilement assimilable. Nos contemporains, si friands de jeux de chiffres et de lettres, y trouveront-ils à redire?

__________________________________

1 Amor ipse notitia est. Pour l’âme, connaître Dieu n’est autre chose que l’aimer, parce qu’en ce cas c’est l’amour qui connaît. Per amorem agnoscimus, dit saint Grégoire dans les Morales (10, 13). Et Dom Gillet commente (Sources Chrétiennes 32 bis, Introduction, p. 36-38) : «[Dans l’acte de contemplation] l’intelligence est élevée au-dessus de ses modes habituels de connaître. […] Nous contemplons la beauté de notre Créateur dans une connaissance d’amour.»
2 Jeu de mots facile à faire sentir en accentuant les mots latins : amicus  (ami) = á[ni]mi cús[tos] (dépositaire de ses volontés).
3 Saint Grégoire se réfère ici à Ex 17, 4 : «Moïse cria vers le Seigneur en disant : ‹Que ferai-je pour ce peuple? Encore un peu, et ils me lapideront.›» Nous n’y lisons toutefois pas que Moïse ait été effectivement lapidé.
 

Jn 21, 1-14

En ce temps-là, Jésus apparut de nouveau à ses disciples au bord de la mer de Tibériade. Il apparut ainsi : Simon-Pierre, Thomas, appelé Didyme, Nathanaël, qui était de Cana en Galilée, les fils de Zébédée et deux autres de ses disciples étaient ensemble. Simon-Pierre leur dit : «Je vais pêcher.» Ils lui dirent : «Nous allons nous aussi avec toi.» Ils sortirent donc et montèrent dans la barque; mais ils ne prirent rien cette nuit-là.
Le matin venu, Jésus se trouva sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c’était Jésus. Or Jésus leur dit : «Enfants, n’avez-vous rien à manger?» Ils lui répondirent : «Non.» Il leur dit alors : «Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez.» Ils le jetèrent donc, et voilà qu’ils ne pouvaient plus le tirer, à cause de la multitude de poissons. Alors le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : «C’est le Seigneur.» Simon-Pierre, ayant entendu que c’était le Seigneur, mit sa tunique — car il était nu — et se jeta dans la mer. Les autres disciples vinrent avec la barque — ils étaient peu éloignés de la terre : environ deux cents coudées — et ils tirèrent le filet plein de poissons.
Lorsqu’ils furent descendus à terre, ils virent là des charbons allumés, du poisson mis dessus et du pain. Jésus leur dit : «Apportez des poissons que vous venez de prendre.» Simon-Pierre monta dans la barque et tira à terre le filet rempli de cent cinquante-trois gros poissons. Et malgré leur nombre, le filet ne se rompit pas. Jésus leur dit : «Venez manger.» Et aucun de ceux qui s’étaient mis à table n’osait lui demander : «Qui es-tu?» Car ils savaient que c’était le Seigneur. Jésus vint, prit le pain et le leur donna, et il fit de même du poisson. C’était déjà la troisième apparition de Jésus à ses disciples depuis qu’il était ressuscité des morts.
Le passage du Saint Evangile que vos oreilles viennent d’entendre lire, mes frères, pousse notre âme à se poser une question, et l’invite par le fait même à faire preuve de discernement. On peut en effet se demander pourquoi Pierre, qui avait été pêcheur avant sa conversion, est retourné à la pêche après sa conversion, et pourquoi il est revenu à ce qu’il avait quitté, alors que la Vérité déclare : «Celui qui met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas digne du Royaume de Dieu.» (Lc 9, 62). Mais si l’on a recours à la vertu de discernement, on voit vite que ce ne fut pas une faute [pour Pierre] de revenir, après sa conversion, à un métier qu’il exerçait sans péché avant sa conversion. Pierre, nous le savons, était pêcheur, et Matthieu percepteur d’impôts; or si Pierre retourna à son métier de pêcheur après sa conversion, Matthieu, lui, ne reprit pas sa charge de percepteur. Car tirer sa subsistance de la pêche est une chose, accroître sa fortune par les gains de la perception des impôts en est une autre. Il y a en effet bon nombre de métiers qu’il est à peu près ou même tout à fait impossible d’exercer sans pécher. A ces métiers qui entraînent au péché, l’âme doit absolument s’interdire de retourner après sa conversion.
2. On peut aussi se demander pourquoi, après sa Résurrection, tandis que ses disciples peinaient en mer, le Seigneur s’est tenu sur le rivage, lui qui, avant sa Résurrection, avait marché sur les flots sous les yeux de ses disciples (cf. Mt 14, 25). On en saisit vite la raison en considérant la cause sous-jacente à cette différence. En effet, que symbolise la mer, sinon le monde présent, battu par les flots tumultueux des affaires et les remous de cette vie corruptible? Et que représente la fermeté du rivage, sinon la pérennité du repos éternel? Les disciples peinaient donc en mer, puisqu’ils étaient encore pris dans les flots de la vie mortelle. Mais notre Rédempteur, après sa Résurrection, se tenait sur le rivage, parce qu’il avait déjà échappé à la corruptibilité de la chair. C’est comme s’il avait voulu se servir de ces choses pour parler à ses disciples du mystère même de sa Résurrection, en leur disant : «Je ne vous apparais plus sur la mer, car je ne suis plus avec vous dans l’agitation des flots.» C’est dans le même sens qu’en un autre endroit, il a affirmé à ces mêmes disciples après sa Résurrection : «Je vous ai dit ces choses quand j’étais encore avec vous.» (Lc 24, 44). Ce n’est pas qu’il ne fût plus avec eux : son corps était présent et leur apparaissait; il déclarait pourtant ne plus être avec eux, puisqu’il s’était éloigné de leur corps mortel par l’immortalité de sa chair. Le Seigneur, en ce passage, disait à ses disciples ne plus être avec eux, bien qu’il se trouvât au milieu d’eux; ici [en notre évangile], c’est la même chose qu’il signale par la position de son corps, lorsqu’aux yeux des disciples qui naviguent encore, il se montre désormais établi sur le rivage.
3. Grande fut pour les disciples la difficulté de la pêche, pour qu’à la venue du Maître, grande aussi soit la mesure de leur admiration. Jésus dit aussitôt : «Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez.» Le Saint Evangile rapporte par deux fois que le Seigneur a commandé de jeter les filets pour pêcher : l’une avant sa Passion, l’autre après sa Résurrection. Mais tandis qu’avant la Passion et la Résurrection, notre Rédempteur a ordonné de jeter les filets pour pêcher sans préciser s’ils devaient l’être à droite ou à gauche, lors de son apparition aux disciples après la Résurrection, il commande de jeter le filet à droite. Dans la première pêche, on prend tant de poissons que les filets se rompent; dans la seconde, on en prend beaucoup, mais les filets ne se rompent pas.
Qui ne sait que la droite signifie les bons, et la gauche les mauvais? La première pêche, où l’on ne prescrit pas de jeter le filet d’un côté plutôt que de l’autre, symbolise donc l’Eglise présente : elle ramasse les bons avec les méchants, sans choisir ceux qu’elle entraîne, puisqu’aussi bien elle ignore ceux qu’elle peut choisir. Dans l’autre pêche, qui a lieu après la Résurrection du Seigneur, le filet est jeté à droite, et à droite seulement, car seule parvient à la vision de la splendeur de la gloire du Seigneur l’Eglise des élus, en qui l’on ne trouve rien des actions de la gauche1.
Si le filet est rompu dans la première pêche par le grand nombre des poissons, c’est que parmi les élus qui s’avancent aujourd’hui pour confesser la foi, se mêlent aussi beaucoup de réprouvés, qui déchirent l’Eglise par des hérésies. Mais si dans la seconde pêche, on prend des poissons à la fois nombreux et gros sans que pourtant le filet se rompe, c’est que les schismes ne peuvent plus déchirer la sainte Eglise des élus, celle qui repose à jamais dans la paix de son Fondateur.
4. Après la prise de tant de gros poissons, «Simon-Pierre monta dans la barque et tira à terre le filet». Je suppose que votre charité saisit pourquoi ce fut Pierre qui tira le filet à terre. C’est à lui, en effet, que la sainte Eglise a été confiée, c’est à lui qu’il a été dit personnellement : «Simon, fils de Jean, m’aimes-tu? Pais mes brebis.» (Jn 21, 16). Ainsi, ce qui par la suite fut clairement énoncé en paroles est maintenant signifié par une action. C’est le prédicateur de l’Eglise qui nous sépare des flots de ce monde; il est donc nécessaire que Pierre mène à terre le filet plein de poissons. Et il a tiré en personne les poissons sur la terre ferme du rivage, puisqu’il a fait connaître aux fidèles, par sa sainte prédication, l’immutabilité de la patrie éternelle. Il l’a fait par ses paroles comme par ses épîtres, il le fait encore chaque jour par ses miracles. Toutes les fois qu’il nous porte à l’amour du repos éternel, toutes les fois qu’il nous détache du tumulte des choses terrestres, ne sommes-nous pas des poissons pris dans les filets de la foi, qu’il tire au rivage?
En affirmant que le filet est rempli de gros poissons, le texte en précise aussi la quantité, à savoir cent cinquante-trois. Ce nombre renferme un grand mystère, dont la profondeur même sollicite toute votre attention. En effet, l’évangéliste ne prendrait pas la peine de formuler le nombre total avec cette précision, s’il ne l’avait jugé plein de mystère. Vous savez que tout ce que nous devons faire nous est prescrit, dans l’Ancienne Alliance, par les dix commandements, tandis que dans la Nouvelle, un nombre croissant de fidèles reçoit la force d’accomplir les mêmes œuvres par la grâce septiforme de l’Esprit-Saint, telle que l’a annoncée le prophète : «Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de science et de piété, et Esprit de crainte du Seigneur, qui le remplira.» (Is 11, 2). Mais on n’obtient d’agir par cet Esprit que si l’on adhère à la foi trinitaire, croyant et confessant que le Père, le Fils et ce même Esprit-Saint sont d’une seule et même puissance, d’une seule et même substance. Et puisque sept [dons] — nous venons d’en parler — nous sont accordés à profusion par le Nouveau Testament, tandis que dix [commandements] nous sont imposés par l’Ancien, toutes nos vertus et toutes nos œuvres peuvent être comprises dans le dix et le sept. Multiplions dix et sept par trois, nous obtenons cinquante et un : nombre qui renferme assurément un grand mystère, car nous lisons dans l’Ancien Testament que la cinquantième année doit être appelée une année jubilaire, pendant laquelle le peuple entier se repose de tout travail (cf. Lv 25, 11). Mais le vrai repos est dans l’unité, qui ne peut être divisée; en effet, là où il y a une fissure de division, il n’y a pas de vrai repos. Multiplions cinquante et un par trois, pour obtenir cent cinquante-trois. Puisque toutes nos œuvres, accomplies dans la foi en la Trinité, nous conduisent au repos, nous avons multiplié dix-sept par trois, de manière à obtenir cinquante et un. Et notre vrai repos étant atteint par la connaissance de la gloire de cette même Trinité, que nous croyons fermement exister au sein de l’unité divine, nous multiplions cinquante et un par trois et nous tenons la somme totale des élus dans la patrie céleste, que figure ce nombre de cent cinquante-trois poissons. Il convenait que le filet jeté après la Résurrection du Seigneur prît le nombre de poissons qu’il fallait pour désigner les élus qui habitent la patrie céleste.
5. Par ailleurs, les passages d’Evangile lus hier et aujourd’hui nous stimulent à chercher avec soin pourquoi on y lit que le Seigneur, notre Rédempteur, a mangé du poisson grillé après sa Résurrection. Ce qu’il a accompli par deux fois ne peut être sans mystère. On nous a lu aujourd’hui qu’il mangeait du pain et du poisson grillé, et dans la lecture d’hier, c’était du poisson grillé avec un rayon de miel (cf. Lc 24, 42-43). Que peut bien symboliser, à votre avis, le poisson grillé [piscem assum], sinon le Médiateur entre Dieu et les hommes, qui a souffert [passum]2? Car il a daigné se cacher dans les eaux du genre humain; il a voulu se laisser prendre dans le filet de notre mort et être, pour ainsi dire, rôti par la souffrance au temps de sa Passion.
Mais celui qui a daigné se faire poisson grillé en sa Passion s’est montré pour nous rayon de miel en sa Résurrection. Et si dans le poisson grillé, il a voulu figurer la souffrance de sa Passion, n’a-t-il pas voulu exprimer, dans le rayon de miel, la double nature de sa personne? Un rayon de miel, c’est du miel dans de la cire; et le miel dans la cire, c’est la divinité dans l’humanité.
Cela n’est pas en désaccord avec la lecture d’aujourd’hui : le Seigneur mange du poisson et du pain. Celui qui a pu, en tant qu’homme, être grillé comme un poisson, nous restaure de pain en tant que Dieu. Il l’a affirmé : «Je suis le Pain vivant descendu du Ciel.» (Jn 6, 51). Il mange donc du poisson grillé et du pain pour nous montrer, par ses aliments mêmes, qu’il a accompli sa Passion en vertu de l’humanité qu’il partage avec nous, et qu’il nous a procuré notre nourriture en vertu de sa divinité.
Si nous regardons attentivement, nous voyons aussi comment il nous convient de l’imiter. Car le Rédempteur ne se révèle à nous, qui le suivons, que pour nous ouvrir la voie et nous permettre de l’imiter. Notre-Seigneur a voulu, dans son repas, joindre un rayon de miel au poisson grillé, parce qu’il reçoit dans son corps pour l’éternel repos ceux qui, malgré les tribulations qu’ils subissent ici-bas pour le Seigneur, ne perdent pas l’amour de la douceur intérieure. Avec le poisson grillé, il mange un rayon de miel, puisque ceux qui souffrent ici-bas pour la Vérité sont rassasiés là-haut de la véritable douceur.
6. Il faut encore remarquer que selon l’Evangile, le Seigneur a pris ce dernier repas avec sept de ses disciples; il est en effet indiqué que Pierre, Thomas, Nathanaël, les fils de Zébédée et deux autres de ses disciples y étaient. Pourquoi le Seigneur célèbre-t-il le dernier festin avec sept disciples, sinon pour enseigner que seuls ceux qui sont remplis de la grâce septiforme du Saint-Esprit seront avec lui au banquet éternel? Par ailleurs, c’est entre les sept jours que le temps présent déroule son cours, et le nombre sept symbolise souvent la perfection. Ceux-là donc, au dernier festin, se rassasient de la présence de la Vérité, qui dépassent maintenant les choses de la terre par leur zèle pour la perfection, sans se laisser entraver par l’amour de ce monde, ni décourager de mener à bien leurs désirs naissants, même si le monde les trouble de mille manières par ses sollicitations.
C’est à propos de ce dernier festin que Jean déclare en un autre passage : «Bienheureux ceux qui sont appelés au souper des noces de l’Agneau.» (Ap 19, 9). S’il ne dit pas qu’ils sont appelés au déjeuner, mais au souper, c’est que le festin de la fin du jour est le souper. Ceux qui, au terme de la vie présente, parviennent au banquet de la contemplation céleste, ne sont donc pas appelés au déjeuner de l’Agneau, mais à son souper. Celui-ci est signifié par ce dernier festin, auquel on nous indique que sept disciples étaient présents, car c’est alors que le Seigneur, comme nous l’avons dit, restaure intérieurement ceux qui, remplis ici-bas de la grâce septiforme, aspirent à l’amour que leur infuse l’Esprit.
Faites donc ainsi, mes frères. Désirez être comblés de la présence de cet Esprit. Jugez, par l’état où vous êtes maintenant, de ce qui peut vous arriver plus tard. Voyez si vous êtes remplis de cet Esprit, afin de savoir si vous méritez de parvenir à ce festin. Car assurément, quiconque n’est pas ici-bas régénéré par l’Esprit n’aura pas là-haut de part au festin du banquet éternel.
Souvenez-vous de ce que Paul déclare au sujet de cet Esprit : «Si quelqu’un n’a pas l’Esprit du Christ, il n’appartient pas au Christ.» (Rm 8, 9). Cet Esprit d’amour est, pour ainsi dire, un signe de notre appartenance à Dieu. Peut-il en effet avoir l’Esprit du Christ, celui dont l’âme se laisse tirailler par la haine, enfler par l’orgueil, emporter par la colère jusqu’à l’égarement de l’esprit, torturer par l’avarice, ou amollir par la luxure? Réalisez bien ce qu’est l’Esprit du Christ. C’est assurément un Esprit qui nous fait aimer nos amis et nos ennemis, mépriser les biens de la terre, brûler de désir pour ceux du Ciel, châtier notre chair pour ses vices, empêcher notre âme de suivre ses concupiscences. Voulez-vous savoir si vous êtes vraiment à Dieu? Examinez bien qui vous possède. Voici que Paul nous crie en toute vérité ce que nous vous avons dit : «Si quelqu’un n’a pas l’esprit du Christ, il n’appartient pas au Christ.» C’est comme s’il disait clairement : «Celui qui n’est pas dirigé ici-bas par le Dieu qui l’habite ne pourra jouir plus tard de la vision de la gloire divine.»
Mais, hélas! nous sommes faibles pour accomplir ce qui vient de nous être dit, et loin encore du sommet de la perfection. Eh bien, avançons chaque jour dans la voie de Dieu au pas d’un saint désir. La Vérité nous console, puisqu’elle fait dire au psalmiste : «Tes yeux m’ont vu encore imparfait, mais sur ton livre, tous seront inscrits.» (Ps 139, 16). Notre imperfection ne nous causera donc pas de vrai dommage si, engagés dans le chemin de Dieu, nous ne regardons pas vers ce qui est passé, et si nous nous hâtons d’avancer vers ce qui nous reste [à accomplir]. Car celui qui a la bonté d’allumer des désirs en des âmes imparfaites les fortifiera un jour pour les amener à la perfection, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec lui dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

_________________________________

1 Si saint Grégoire exclut ici les supérieurs, c’est, semble-t-il, parce qu’en plus de la nature humaine, il nous faut honorer en eux l’autorité dont ils sont revêtus. Nous ne devons donc pas seulement rendre honneur à leur nature faite à l’image de Dieu, mais aussi à l’autorité que Dieu leur a donnée sur nous.
 
 
 

Homélie 25

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Jean, dite Constantinienne

20 avril 591 (vendredi de Pâques)
 

L’apparition à Marie-Madeleine

Saint Jean raconte l’apparition du Christ ressuscité à sainte Marie-Madeleine, près du tombeau : tout en pleurs, celle-ci croit le Seigneur enlevé, jusqu’au moment où elle le reconnaît sous les traits de celui qu’elle prenait pour le jardinier. Grégoire commente cette page d’Evangile avec émotion. Il ne cache pas sa vénération pour Marie-Madeleine, qu’il considère comme ne faisant qu’une avec la pécheresse que saint Luc nous montre aux pieds de Jésus (cf. Lc 7, 36-50, passage commenté dans l’Homélie 33) et avec Marie, sœur de Lazare. Très heureusement, l’orateur rapproche Marie-Madeleine de l’Epouse du Cantique des Cantiques. Amour, larmes et désir caractérisent en effet ces deux personnages.
L’Homélie se présente en deux parties : la première commente l’évangile verset par verset; la seconde expose la doctrine de la Rédemption, victoire du Christ sur la mort, Satan et le péché. La conclusion convie les pécheurs à la pénitence.
I- (1-6) Pécheresse, Marie a lavé par ses larmes la souillure de ses fautes. Elle reste seule au tombeau après le départ des disciples, et mérite ainsi de voir le Seigneur. Toute cette première partie de l’Homélie est consacrée par saint Grégoire à chanter en Marie-Madeleine la force immense de la charité quand elle embrase une âme. On ne peut lire un tel passage sans se sentir gagné par le feu qui brûlait dans le cœur du prédicateur.
II- (7-10) Passant ensuite à un thème proprement théologique, le pape compare la Rédemption à la pêche à l’hameçon de Léviathan, dont parle Job. Le diable a mordu à l’appât de l’humanité du Christ, et l’aiguillon de la divinité lui a perforé la mâchoire, le contraignant ainsi à relâcher ses autres proies. Grâce à quoi il nous est maintenant possible d’échapper à sa gueule par la pénitence. Et c’est là que notre orateur rejoint sainte Marie-Madeleine, dont il paraissait s’être tant éloigné. Que d’exemples des miséricordes du Seigneur nous sont donnés, s’écrie-t-il : Pierre, le larron, Zachée et Marie. Comme eux, renaissons donc par les larmes et évitons désormais le péché.
 

Jn 20, 11-18

En ce temps-là, Marie se tenait près du tombeau, au-dehors, et pleurait. Tout en pleurant, elle se pencha et regarda dans le tombeau; elle vit deux anges vêtus de blanc, assis l’un à la tête, l’autre aux pieds de l’endroit où l’on avait déposé le corps de Jésus. Ils lui dirent : «Femme, pourquoi pleures-tu?» Elle leur dit : «Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis.» Ayant dit cela, elle se retourna et vit Jésus debout, mais elle ne savait pas que c’était Jésus. Jésus lui dit : «Femme, pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu?» Elle, croyant que c’était le jardinier, lui dit : «Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et je le prendrai.» Jésus lui dit : «Marie!» Elle se retourna alors et lui dit : «Rabboni!», c’est-à-dire : «Maître». Jésus lui dit : «Ne me touche pas, car je ne suis pas encore remonté vers mon Père. Mais va vers mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu.» Marie-Madeleine alla annoncer aux disciples qu’elle avait vu le Seigneur et qu’il lui avait dit ces choses.
Marie-Madeleine avait été une pécheresse dans la ville. Mais en aimant la Vérité, elle lava par ses larmes la souillure de ses fautes. Ainsi s’accomplit la parole de la Vérité : «Ses nombreux péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé.» (Lc 7, 47). Car elle que le péché avait d’abord maintenue dans la froideur, l’amour la fit ensuite brûler ardemment.
Arrivée au tombeau et n’y ayant pas trouvé le corps du Seigneur, elle crut qu’on l’avait enlevé, et elle l’annonça aux disciples. Ceux-ci vinrent, constatèrent et crurent qu’il en était bien comme cette femme le leur avait dit. Le texte note alors à leur sujet : «Les disciples s’en retournèrent donc chez eux.» (Jn 20, 10). Puis il ajoute : «Marie, elle, se tenait près du tombeau, au-dehors, et pleurait.» Voilà qui doit nous faire mesurer la force de l’amour qui embrasait l’âme de cette femme. Les disciples s’éloignaient, mais elle, elle ne s’éloignait pas du tombeau du Seigneur. Elle cherchait celui qu’elle n’avait pas trouvé; elle pleurait en le cherchant, et enflammée par le feu de son amour, elle brûlait du désir de celui qu’elle croyait enlevé.
Ainsi arriva-t-il qu’elle fut alors seule à le voir, elle qui était restée pour le chercher. Car c’est bien la persévérance qui donne son efficacité à la bonne œuvre. La Vérité ne l’affirme-t-elle pas : «Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé.» (Mt 10, 22). D’ailleurs, selon les préceptes de la Loi, la queue de la victime devait être offerte en sacrifice, parce que la queue est à l’extrémité du corps. Or celui-là fait une bonne offrande qui conduit le sacrifice d’une bonne œuvre à son achèvement normal. Dans le même sens, on raconte que Joseph était seul parmi ses frères à avoir une robe descendant jusqu’aux talons. Et une robe descendant jusqu’aux talons représente la bonne œuvre menée à son terme.
2. Marie, tout en pleurant, se pencha et regarda dans le tombeau. Assurément, elle avait déjà vu que le tombeau était vide; elle avait déjà annoncé l’enlèvement du Seigneur. Pourquoi donc se penche-t-elle encore? Pourquoi désire-t-elle voir à nouveau? Mais c’est que pour celui qui aime, regarder une fois ne suffit pas, car la force de l’amour augmente la volonté de chercher. Elle a cherché d’abord sans rien trouver; mais parce qu’elle a persévéré dans sa recherche, elle a fini par trouver. Que s’est-il passé? Ses désirs se sont accrus de n’être pas rassasiés, et en s’accroissant, ils ont étreint ce qu’ils avaient trouvé. On retrouve là ce que dit l’Eglise au sujet de l’Epoux dans le Cantique des Cantiques : «Au lit, pendant la nuit, j’ai cherché celui qu’aime mon âme. Je l’ai cherché, et je ne l’ai pas trouvé. Je me lèverai et parcourrai la ville. Dans les rues et sur les places, je chercherai celui que mon cœur aime.»
(Ct 3, 1-2). Et comme elle ne trouve pas celui qu’elle cherche, elle répète : «Je l’ai cherché, et je ne l’ai pas trouvé.» Mais quand on ne se lasse pas de chercher, on ne tarde pas à trouver; c’est pourquoi elle ajoute : «Les gardes m’ont rencontrée, ceux qui veillent sur la ville : ‹Avez-vous vu celui qu’aime mon âme?› A peine les avais-je dépassés que j’ai trouvé celui qu’aime mon âme.» (Ct 3, 3-4). Nous cherchons le Bien-Aimé au lit lorsque dans les brefs moments de repos de la vie présente, nous désirons avec ardeur notre Rédempteur. C’est dans la nuit que nous le cherchons, parce que même si notre âme veille en lui, nos yeux n’y voient encore rien. Mais si quelqu’un n’a pas trouvé son Bien-Aimé, il ne lui reste qu’à se lever et à parcourir la ville, c’est-à-dire à passer en revue dans son âme la sainte Eglise des élus. Qu’il le cherche par les rues et par les places, c’est-à-dire qu’il examine ceux qui s’avancent par la voie étroite ou par la voie large, afin de s’efforcer de découvrir en eux des traces du Bien-Aimé, car il y a des actes de vertu à imiter même chez certains séculiers.
Tandis que nous cherchons, les gardes qui veillent sur la ville nous rencontrent, en ce sens que les saints Pères, qui veillent sur l’Eglise, subviennent à nos bons désirs de savoir et nous enseignent par leurs paroles et leurs écrits. A peine les avons-nous dépassés que nous trouvons celui que nous aimons, puisque même si notre Rédempteur fut par humilité un homme parmi les hommes, il demeure cependant, par sa divinité, au-dessus des hommes. Lorsque nous avons dépassé les gardes, nous trouvons donc le Bien-Aimé, parce qu’en voyant que les prophètes et les apôtres lui sont inférieurs, nous en venons à le considérer comme au-dessus des hommes, lui qui est Dieu par nature.
Dieu commence par se faire chercher sans se laisser trouver, afin qu’on le retienne plus étroitement quand on l’a trouvé. En effet, ainsi que nous l’avons dit, les saints désirs s’accroissent de n’être pas rassasiés tout de suite. Si, au contraire, ils s’affaiblissent de n’être pas rassasiés tout de suite, c’est qu’ils n’étaient pas de vrais désirs. Quiconque a pu toucher la Vérité s’est embrasé de cet amour. C’est pourquoi David s’écrie : «Mon âme a soif du Dieu vivant. Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu?» (Ps 42, 3). Et il nous adresse ce rappel pressant : «Cherchez sa face constamment.» (Ps 105, 4). Le prophète affirme de même : «Mon âme vous a désiré pendant la nuit, et mon esprit veillera pour vous dès le matin, au plus intime de moi.» (Is 26, 9). L’Eglise déclare également dans le Cantique des Cantiques : «Moi, je suis blessée d’amour.» (Ct 5, 8). Il est juste que l’Eglise soit guérie à la vue du Médecin, elle qui le désire avec une telle ardeur qu’elle porte en son cœur une blessure d’amour. Aussi dit-elle encore : «Mon âme s’est fondue lorsque mon Bien-Aimé a parlé.» (Ct 5, 6)
L’âme de celui qui ne cherche pas la face de son Créateur reste froide en elle-même et s’endurcit de mauvaise manière. Mais qu’elle commence à brûler du désir de suivre celui qu’elle aime, et la voilà qui court, toute fondue par ce feu de l’amour. Tourmentée par le désir, elle en vient à ne plus attacher de valeur à tout ce qui lui plaisait dans le monde; elle n’aime plus rien en dehors de son Créateur, et ce qui auparavant la charmait lui devient dès lors terriblement insupportable. Rien ne console sa tristesse tant qu’elle ne voit pas l’objet de ses désirs. Elle s’afflige; la lumière elle-même lui est en dégoût. Par un tel feu, la rouille de ses péchés est décapée : comme l’or dont l’éclat s’est terni à l’usage, l’âme embrasée retrouve son brillant par cette chaleur brûlante.
3. Cette femme qui aime, qui se penche à nouveau dans le tombeau qu’elle avait déjà examiné, voyons à quel fruit aboutit la force de l’amour qui la pousse à recommencer sa recherche : «Elle vit deux anges vêtus de blanc, assis l’un à la tête, l’autre aux pieds de l’endroit où l’on avait déposé le corps de Jésus.» Pourquoi, en ce lieu qu’avait occupé le corps du Seigneur, ces deux anges apparaissent-ils assis l’un à la tête et l’autre aux pieds, sinon parce que le mot [grec] «ange» signifie en latin «celui qui annonce»? Or, à l’issue de sa Passion, il fallait annoncer celui qui est à la fois Dieu avant les siècles et homme à la fin des siècles. Un ange est pour ainsi dire assis à la tête, quand l’apôtre Jean proclame : «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu.» (Jn 1, 1). Et un ange est pour ainsi dire assis aux pieds, lorsque Jean affirme : «Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous.» (Jn 1, 14)
En ces deux anges, nous pouvons encore reconnaître les deux Testaments : l’un qui précède, l’autre qui suit. Ces anges sont en effet reliés l’un à l’autre par la place qu’avait occupée le corps du Seigneur : puisque les deux Testaments s’accordent pour annoncer un Seigneur incarné, mort et ressuscité, c’est comme si l’Ancien Testament s’asseyait à la tête, et le Nouveau aux pieds. C’est pourquoi les deux chérubins qui couvrent [de leurs ailes] le propitiatoire se regardent l’un l’autre, le visage tourné vers lui (cf. Ex 25, 20). Chérubin signifie «plénitude de la connaissance». Que peuvent donc symboliser les deux chérubins, sinon les deux Testaments? Quant au propitiatoire, il figure le Seigneur incarné, de qui Jean déclare : «C’est lui qui est victime de propitiation pour nos péchés.» (1 Jn 2, 2). L’Ancien Testament annonce ce qui doit être accompli par le Seigneur, et le Nouveau le proclame, une fois accompli. Ils sont donc comme les deux chérubins : ils se regardent l’un l’autre en tournant leur visage vers le propitiatoire. Car du fait qu’ils voient le Seigneur incarné placé entre eux, leurs regards sont en harmonie, puisqu’ils concordent dans tout ce qu’ils rapportent du mystère de son plan de salut.
4. Les anges interrogent Marie : «Femme, pourquoi pleures-tu?» Elle leur répond : «Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis.» La Sainte Ecriture, qui fait couler en nous des larmes d’amour, les adoucit pourtant, quand elle nous promet que nous verrons notre Rédempteur.
A propos de ce récit, remarquons que la femme ne répond pas : «On a enlevé le corps de mon Seigneur», mais : «On a enlevé mon Seigneur.» La Sainte Ecriture exprime parfois le tout par la partie, ou la partie par le tout. Par exemple, une partie signifie le tout lorsqu’il est écrit au sujet des fils de Jacob : «Jacob descendit en Egypte avec soixante-dix âmes.» (Gn 46, 27). Car ces âmes ne descendirent pas en Egypte sans leur corps! Mais par l’âme seule, on désigne l’homme tout entier, une partie exprimant le tout. Inversement, seul le corps du Seigneur gisait dans le tombeau, et cependant, Marie ne cherchait pas le corps du Seigneur, mais le Seigneur qui avait été enlevé, le tout désignant la partie.
«Ayant dit cela, elle se retourna et vit Jésus debout, mais elle ne savait pas que c’était Jésus.» Notons-le, Marie, qui doutait encore de la Résurrection du Seigneur, eut à se retourner pour voir Jésus. C’est que son doute lui avait, pour ainsi dire, fait tourner le dos au Seigneur : elle ne croyait pas du tout qu’il fût ressuscité. Mais parce qu’elle aimait et doutait en même temps, elle le voyait sans le reconnaître; l’amour le lui montrait, le doute le lui cachait. Son ignorance est encore exprimée dans ce qui suit : «Elle ne savait pas que c’était Jésus. Jésus lui dit : ‹Femme, pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu?›» Cette question sur la cause de sa douleur vise à augmenter son désir, afin qu’en nommant celui qu’elle cherche, son amour s’embrase avec plus d’ardeur. «Elle, croyant que c’était le jardinier, lui dit : ‹Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et je le prendrai.›» Il se pourrait bien que cette femme, tout en se trompant, puisqu’elle prenait Jésus pour le jardinier, ne se soit pas [vraiment] trompée. N’était-il pas pour elle un jardinier de l’âme? N’est-ce pas lui qui semait au cœur de Marie la semence de son amour, pour y faire pousser de verdoyantes vertus?
5. Pourquoi donc, en voyant celui qu’elle prenait pour le jardinier, lui dit-elle sans avoir encore précisé qui elle cherchait : «Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté…» Elle parle de lui sans l’avoir nommé, comme si elle avait déjà désigné celui dont le désir provoquait ses larmes. Mais n’est-ce pas dans l’âme l’effet habituel d’un violent amour, que de se persuader que personne n’ignore celui auquel on pense sans cesse? C’est avec raison que cette femme, qui ne dit pas qui elle cherche, dit cependant : «Si c’est toi qui l’as emporté…», car elle ne peut supposer inconnu d’autrui celui qu’un désir continuel lui fait pleurer.
«Jésus lui dit : ‹Marie!›» Il l’appelait tout à l’heure d’un nom commun à tout son sexe, et elle ne le reconnaissait pas; maintenant, il l’appelle par son nom. C’est comme s’il lui disait clairement : «Reconnais donc celui qui te reconnaît.» Il fut déclaré à un homme parfait lui aussi : «Je t’ai connu par ton nom.» (Ex 33, 12). Homme est notre nom commun à tous, Moïse est un nom propre, et le Seigneur lui affirme à juste titre qu’il le connaît par son nom, comme pour lui dire clairement : «Je te connais, non pas d’une manière globale comme tous les autres, mais d’une façon toute particulière.» Et parce qu’elle s’entend ainsi appelée par son nom, Marie reconnaît son Créateur et l’appelle aussitôt «Rabboni», c’est-à-dire : «Maître» : il était à la fois celui qu’elle cherchait au-dehors, et celui qui au-dedans lui apprenait à chercher.
L’évangéliste n’ajoute pas ce que fit la femme, mais on le devine à ce qu’elle entendit Jésus lui dire : «Ne me touche pas, car je ne suis pas encore remonté vers mon Père.» Ces paroles montrent que Marie voulut embrasser les pieds de celui qu’elle avait reconnu. Mais le Maître lui dit : «Ne me touche pas.» Ce n’est pas que le Seigneur refuse d’être touché par des femmes après sa Résurrection, puisqu’il est écrit des deux femmes venues à son tombeau : «Elles s’approchèrent et tinrent ses pieds embrassés.» (Mt 28, 9)
6. Mais la raison pour laquelle il ne doit pas être touché est indiquée dans ce qui suit : «Je ne suis pas encore remonté vers mon Père.» En notre cœur, en effet, Jésus remonte vers son Père lorsque nous le croyons égal au Père. Car dans le cœur de ceux qui ne le croient pas égal au Père, le Seigneur n’est pas encore remonté vers son Père. C’est donc celui qui croit le Fils co-éternel au Père, qui touche véritablement Jésus. Ainsi Jésus était-il déjà remonté vers le Père dans le cœur de Paul, quand cet apôtre déclarait : «Celui qui était de condition divine n’a pas considéré comme une usurpation d’être l’égal de Dieu.» (Ph 2, 6). Jean, lui aussi, a touché notre Rédempteur des mains de la foi, puisqu’il affirmait : «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. Tout a été fait par lui.» (Jn 1, 1-3). Il touche donc le Seigneur, celui qui le croit égal au Père par l’éternité de sa substance.
Mais d’aucuns se posent peut-être cette question sans l’exprimer : «Comment le Fils peut-il être égal au Père?» L’humaine nature s’étonne, en pareille matière, de ne pouvoir comprendre; il lui reste la possibilité de reconnaître, à partir d’autres sujets d’étonnement, que ce mystère est crédible. Car elle possède ce qu’il lui faut pour découvrir rapidement une réponse à cette question. Il est en effet certain que le Fils a créé sa mère, et c’est pourtant dans son sein virginal qu’il a été créé en son humanité. Pourquoi donc s’étonner qu’il soit égal à son Père, celui qui a précédé sa mère? Nous avons également appris, par le témoignage de Paul, que «le Christ est Puissance de Dieu et Sagesse de Dieu» (1 Co 1, 24). Ainsi, penser que le Fils est inférieur au Père, c’est faire un tort tout particulier au Père, en proclamant que sa sagesse ne lui est pas égale. Quel homme puissant supporterait sans broncher qu’on vienne lui dire : «Tu es grand, certes, mais cependant, ta sagesse est plus petite que toi.» Le Seigneur lui-même déclare : «Le Père et moi, nous sommes un.» (Jn 10, 30). Il affirme par ailleurs : «Le Père est plus grand que moi» (Jn 14, 28), et il est aussi écrit de lui : «Il était soumis» à ses parents (Lc 2, 51). Comment donc s’étonner que le Fils se considère comme inférieur à son Père du Ciel en vertu de son humanité, lui qui, par elle, était déjà soumis à ses parents sur terre?
C’est selon cette humanité qu’il parle maintenant à Marie : «Va vers mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu.» Puisqu’il dit «mon» puis «votre», pourquoi ne pas fusionner les deux en disant «notre»? C’est qu’une telle distinction montre la différence de relation qui existe entre lui et nous vis-à-vis de cet unique Père et Dieu. «Je monte vers mon Père», qui l’est par nature, «et votre Père», qui l’est par la grâce. «Vers mon Dieu», parce que je suis descendu; «vers votre Dieu», parce que vous monterez. Je suis homme, moi aussi, il est donc Dieu pour moi; vous êtes délivrés de l’erreur, il est donc Dieu pour vous. Ainsi, Père et Dieu, il l’est pour moi d’une façon différente, car celui qu’il a engendré comme Dieu avant tous les siècles, il l’a avec moi fait homme à la fin des siècles.
«Marie-Madeleine alla annoncer aux disciples qu’elle avait vu le Seigneur et qu’il lui avait dit ces choses.» Voici que la faute du genre humain est détruite en la source même d’où elle était sortie. Puisqu’au paradis, c’est une femme qui a versé à l’homme [le poison de] la mort, c’est une femme aussi qui, venant du tombeau, annonce la vie aux hommes. Et celle qui rapporte les paroles de celui qui la vivifie est celle qui avait rapporté les paroles mortifères du serpent. Le Seigneur semble ainsi vouloir user non du langage des mots, mais de celui des faits, pour dire au genre humain : «De la main qui vous a tendu le breuvage de mort, oui, de cette même main, recevez la coupe de la vie.»
7. Nous avons commenté brièvement le texte de cet évangile; maintenant, avec l’aide du même Seigneur dont nous parlons, considérons la gloire de sa Résurrection et la tendresse de son amour paternel. Il a voulu se relever de la mort en toute hâte, pour que notre âme ne demeure pas longtemps dans la mort de l’incroyance. Aussi le psalmiste dit-il fort justement : «Au torrent, il s’abreuve en chemin; c’est pourquoi il redresse la tête.» (Ps 110, 7). Dans le genre humain, depuis le commencement même du monde, s’était répandu un torrent de mort; mais à ce torrent, le Seigneur s’est abreuvé en chemin, parce qu’il n’a goûté la mort qu’en passant. Il a également redressé la tête, car ce qu’en mourant, il avait déposé dans le tombeau, en ressuscitant, il l’a élevé au-dessus des anges. Et là même où il permit que les mains de ses persécuteurs exercent un moment leur fureur contre lui, il a frappé l’antique ennemi pour l’éternité. C’est ce que le Seigneur indique clairement au bienheureux Job : «Et Léviathan, le pêcheras-tu à l’hameçon?» (Jb 40, 25)
8. Léviathan, dont le nom signifie «Ajout-à-eux», désigne ce monstre marin qui dévore le genre humain : celui qui, en promettant à l’homme de lui «ajouter» la divinité, le dépouilla de son immortalité. C’est lui également qui a suggéré la faute de trahison au premier homme, et qui, en y engageant ceux qui le suivent par une détestable persuasion, accumule sur eux peine sur peine.
Sur un hameçon, on montre l’appât, mais on cache l’aiguillon. Le Père tout-puissant a ainsi attrapé Léviathan à l’hameçon en envoyant à la mort son Fils unique incarné, en lequel se joignaient la chair accessible à la souffrance, qu’on pouvait voir, et la divinité inaccessible à la souffrance, qu’on ne pouvait pas voir. Et quand, par les persécuteurs du Seigneur interposés, le Serpent mordit à l’appât du corps dans le Christ, l’aiguillon de la divinité le transperça. Au début, le monstre avait bien reconnu à ses miracles que Jésus était Dieu, mais de voir ce Dieu ainsi passible le fit douter de ce qu’il avait d’abord reconnu. Comme un hameçon qui attire un animal vorace par un morceau de chair apparent, puis s’accroche au gosier de qui l’a avalé, la divinité s’est cachée au temps de la Passion pour porter un coup mortel. Le monstre s’est laissé prendre à l’hameçon de l’Incarnation : appâté par le corps, il fut transpercé par l’aiguillon de la divinité. Là se tenait l’humanité pour attirer à elle l’animal vorace; là se trouvait la divinité pour le transpercer. Là se voyait la faiblesse pour attirer [le ravisseur]; là se cachait la force qui lui ferrerait le gosier. Il fut donc attrapé à l’hameçon, puisque c’est en mordant qu’il périt. Il perdit les mortels, qui lui appartenaient en droit, pour avoir osé exiger la mort d’un immortel, sur qui il n’avait aucun droit.
9. Si cette Marie dont nous parlons est vivante, c’est parce que le Seigneur, qui ne devait rien à la mort, a accepté de mourir pour le genre humain. Et nous-mêmes, qui nous donne de revenir chaque jour à la vie après nos péchés, sinon le Créateur sans péché, qui descendit pour subir notre châtiment? Oui, l’antique ennemi a désormais lâché le butin qu’il avait pris sur le genre humain. Il a perdu [le fruit de] sa victoire obtenue par la ruse. Chaque jour, des pécheurs reviennent à la vie; chaque jour, ils sont arrachés de sa gueule par la main du Rédempteur. Aussi est-ce à juste titre que la voix du Seigneur demande encore au bienheureux Job : «Lui perforeras-tu la mâchoire avec un anneau?» (Jb 40, 26). Un anneau encercle et resserre ce sur quoi on le referme. Que désigne donc cet anneau, sinon la divine miséricorde qui nous enveloppe? Celle-ci perfore la mâchoire de Léviathan lorsqu’elle continue de nous montrer le remède de la pénitence après nous avoir vus commettre ce qu’elle défend. Le Seigneur perfore d’un anneau la mâchoire de Léviathan : dans l’ineffable puissance de sa miséricorde, il s’oppose à la méchanceté de l’antique ennemi en le contraignant parfois à relâcher même ceux qu’il tenait déjà. Quand ceux qui ont péché reviennent à l’innocence, c’est comme s’ils tombaient de la gueule du monstre. Et si cette gueule n’était pas transpercée, qui, parmi ceux qu’il a une fois engloutis, en réchapperait? Ne tenait-il pas Pierre dans sa gueule, lorsque celui-ci renia [son Maître]? Ne tenait-il pas David dans sa gueule, lorsque celui-ci se plongea dans un tel abîme de luxure? Mais quand ils revinrent tous deux à la vie par la pénitence, c’est un peu comme si Léviathan les avait relâchés par le trou de sa mâchoire. Pierre et David ont échappé à sa gueule par le trou de sa mâchoire, lorsqu’après avoir fait tant de mal, ils sont revenus au bien en faisant pénitence.
Quel homme peut échapper à la gueule de Léviathan, en ne commettant aucune faute? C’est bien là que nous reconnaissons tout ce que nous devons au Rédempteur du genre humain! Il ne nous a pas seulement interdit de nous jeter dans la gueule de Léviathan, mais il nous a encore permis d’en ressortir. Il n’a pas enlevé l’espérance au pécheur, car il a troué la mâchoire du monstre pour y laisser une voie d’évasion : ainsi, l’imprudent qui n’a pas voulu prendre par avance les précautions lui évitant d’être mordu, peut du moins s’échapper après la morsure. La médecine céleste vient donc partout à notre secours : elle donne à l’homme des préceptes pour qu’il ne pèche pas, et s’il a péché quand même, elle lui donne des remèdes pour qu’il ne désespère pas. Craignons donc par-dessus tout de nous laisser prendre dans la gueule de ce Léviathan par l’attrait du péché; et cependant, si nous y sommes pris, ne désespérons pas : si nous pleurons bien tous nos péchés, nous trouverons encore dans sa mâchoire une ouverture par où nous évader.
10. Marie, celle dont nous parlons, peut ici comparaître en témoin de la miséricorde divine, elle à propos de qui le pharisien, voulant empêcher le jaillissement de la Bonté, disait : «Si cet homme était prophète, il saurait bien qui et de quelle espèce est cette femme qui le touche, et que c’est une pécheresse.» (Lc 7, 39). Mais elle lava de ses larmes les souillures de son cœur et de son corps, et elle toucha les pieds de son Rédempteur, en abandonnant ses voies perverses. Elle était assise aux pieds de Jésus, et elle écoutait la parole de sa bouche. Elle s’était attachée à Jésus vivant; mort, elle le cherchait : elle trouva vivant celui qu’elle cherchait mort. Et la grâce lui fit occuper une telle place près de lui que c’est elle qui porta son message aux apôtres, ses messagers en titre.
Que devons-nous donc voir en cela, mes frères, que devons-nous voir, sinon l’immense miséricorde de notre Créateur, qui nous donne en exemple de pénitence ceux qu’il a fait revivre par la pénitence après leur chute? Je jette les yeux sur Pierre, je considère le larron, j’examine Zachée, je regarde Marie, et je ne vois partout qu’exemples d’espérance et de pénitence exposés à nos yeux. Regarde Pierre, toi dont la foi, peut-être, a défailli : il pleura amèrement sur la lâcheté de son reniement. Regarde le larron, toi qui as brûlé de méchanceté et de cruauté contre ton prochain : sur le point de mourir, il se repentit pourtant et parvint aux récompenses de la vie. Regarde Zachée, toi qui, dévoré d’une ardente avarice, as dépouillé autrui : il rendit le quadruple à ceux qu’il avait pu voler. Regarde Marie, toi qui, consumé par le feu d’un désir mauvais, as perdu la pureté de la chair : elle a brûlé en elle l’amour charnel par le feu de l’amour divin.
C’est ainsi que le Dieu tout-puissant nous met partout devant les yeux des modèles à imiter, que partout il nous propose des exemples de sa miséricorde. Prenons donc en horreur les mauvaises actions, même celles que nous avons commises. Le Dieu tout-puissant oublie volontiers que nous avons été coupables; il est prêt à compter notre pénitence pour de l’innocence. Si nous nous sommes souillés après les eaux salutaires [du baptême], renaissons par les larmes. Et selon la parole du premier Pasteur, «comme des petits enfants venant de naître, désirez ardemment le lait» (1 P 2, 2). Revenez, petits enfants, au sein de votre Mère, la Sagesse éternelle; sucez les généreuses mamelles de la tendresse de Dieu; pleurez vos fautes passées, évitez celles qui vous menacent. Notre Rédempteur consolera vos larmes d’un jour par une joie éternelle, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec Dieu le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

_______________________________

1 Le ciel aérien, qui entoure la terre (l’atmosphère), est lui-même enveloppé par le ciel éthéré (l’éther). Selon saint Basile (IVe siècle), le ciel éthéré est un lieu créé bien avant le monde visible, et donc entièrement distinct du ciel aérien que nous voyons (cf. Hom. 1 in Hexæmeron, n. 5, PG 29, 13).
2 Homo purus : un homme qui n’est qu’homme, qui n’est pas à la fois homme et Dieu comme le Christ.
3 «Nous la gardons comme une ancre de l’âme, sûre et ferme, cette espérance qui pénètre jusqu’au-delà du voile, dans le sanctuaire où Jésus est entré pour nous comme un précurseur.» (He 6, 19-20)
 
 
 
 

Homélie 26

Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Jean, dite Constantinienne

21 avril 591 (samedi de Pâques)
 

Jésus ressuscité et Thomas

L’évangile commenté dans cette Homélie relate l’apparition de Jésus ressuscité à Thomas et la transmission du pouvoir des clés. Ces deux faits permettent divers développements sur la foi et le sacrement de pénitence.
Que le Seigneur entre malgré les portes fermées est un mystère qu’on ne peut comprendre, mais que Grégoire met en relation avec d’autres mystères qui l’éclairent, avant d’expliquer en quel sens Jésus peut dire qu’il envoie les apôtres comme le Père l’a envoyé. Puis le pape se demande pourquoi le Christ a envoyé deux fois le Saint-Esprit : du Ciel (à la Pentecôte) et de la terre (dans l’apparition d’aujourd’hui).
Le pouvoir de remettre les péchés, que le Seigneur donne aux apôtres et à leurs successeurs, est un grand honneur, mais aussi une lourde responsabilité. Le prédicateur prend à partie ses confrères dans l’épiscopat quant à leur manière d’administrer ce sacrement. De la condamnation de l’arbitraire, il passe à une règle générale, et utilisant le récit de la résurrection de Lazare comme une parabole, il établit ce qu’exige le bon exercice d’un tel pouvoir :
1°- la contrition du pénitent, née par l’effet de la grâce prévenante de Dieu, doit précéder l’absolution du prêtre (résurrection de Lazare);
2°- de cette contrition doit naître la confession, par laquelle le pécheur fait connaître son péché au prêtre (Lazare sort du tombeau);
3°- l’absolution doit venir soustraire le pécheur à la peine qu’il a méritée (les disciples délient Lazare).
Saint Grégoire revient ensuite à Thomas, qui guérit notre incrédulité en touchant les blessures du Christ. Nous sommes dits bienheureux de croire sans voir, à condition pourtant que notre foi soit suivie d’œuvres. Les fêtes de la terre passent; ce qui compte, c’est de ne pas manquer celles du Ciel. Craignons donc le jugement de Dieu, à côté duquel celui des hommes n’est rien.
Comment croire que de la poussière puisse retrouver vie par la résurrection? L’orateur, partant des petits miracles que nous voyons dans la nature, répond à cette difficulté à la fin de son Homélie. C’est depuis la discussion qui l’opposa au patriarche Eutychios, au temps de son ambassade à Constantinople (579-585), que Grégoire s’est particulièrement préoccupé d’étayer la foi en la résurrection de la chair avec des arguments de raison.
 

Jn 20, 19-31

En ce temps-là, le soir de ce même jour, le premier de la semaine, les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient fermées par crainte des Juifs; Jésus vint, et se tenant au milieu d’eux, il leur dit : «La paix soit avec vous!» En disant cela, il leur montra ses mains et son côté. Alors les disciples furent remplis de joie à la vue du Seigneur. Il leur dit de nouveau : «La paix soit avec vous! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie.» Et ayant dit cela, il souffla sur eux et il leur dit : «Recevez l’Esprit-Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.»
Or Thomas, l’un des Douze, surnommé Didyme, n’était pas avec eux quand vint Jésus. Les autres disciples lui dirent donc : «Nous avons vu le Seigneur.» Mais il leur dit : «Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets pas mon doigt à la place des clous, et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas.»
Huit jours après, les disciples se trouvaient de nouveau à l’intérieur, et Thomas était avec eux. Jésus vint, les portes étant fermées, et se tenant au milieu d’eux, il leur dit : «La paix soit avec vous!» Puis il dit à Thomas : «Mets ton doigt ici, et regarde mes mains; approche aussi ta main, et mets-la dans mon côté; et ne sois plus incrédule, mais croyant.» Thomas lui répondit : «Mon Seigneur et mon Dieu!» Jésus lui dit : «Parce que tu m’as vu, Thomas, tu as cru; bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru.»
Jésus fit encore devant ses disciples une multitude d’autres miracles, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-ci ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.
A la lecture de cet évangile, une première question agite notre esprit : comment le corps du Seigneur, une fois ressuscité, est-il resté un véritable corps, alors qu’il a pu entrer auprès des disciples malgré les portes fermées? Mais nous devons savoir que l’action divine n’aurait plus rien d’admirable si elle était comprise par la raison, et que la foi n’aurait pas de mérite si la raison humaine lui fournissait des preuves expérimentales. De telles œuvres de notre Rédempteur, qui ne peuvent en rien se comprendre par elles-mêmes, doivent être méditées à la lumière de ses autres actions, en sorte que nous soyons amenés à croire à ces faits merveilleux par d’autres qui le sont plus encore. Car ce corps du Seigneur qui s’est introduit auprès de ses disciples malgré les portes fermées est le même que sa Nativité fit sortir aux yeux des hommes du sein fermé de la Vierge. Il ne faut donc pas s’étonner si notre Rédempteur, après être ressuscité pour vivre à jamais, est entré malgré les portes fermées, puisque venant [en ce monde] pour mourir, il est sorti du sein de la Vierge sans l’ouvrir.
Comme la foi de ceux qui regardaient ce corps visible demeurait hésitante, le Seigneur leur montra aussitôt ses mains et son côté; il leur présenta à toucher cette chair qu’il venait d’introduire malgré les portes fermées. En cela, il a manifesté deux choses étonnantes, et fort contradictoires entre elles au regard de la raison humaine, puisqu’après sa Résurrection, son corps se révélait tout à la fois incorruptible et tangible. Or, ce qui se touche se corrompt nécessairement, et ce qui ne se corrompt pas ne peut être touché. Mais d’une manière qui force l’étonnement et dépasse l’entendement, notre Rédempteur nous a donné à voir après sa Résurrection un corps à la fois incorruptible et tangible : en le montrant incorruptible, il nous invitait à la récompense; en le donnant à toucher, il nous confirmait dans la foi. Il se fit donc voir à la fois incorruptible et tangible, pour bien manifester qu’après sa Résurrection, son corps restait de même nature, mais qu’il était élevé à une gloire tout autre.
2. Il leur dit : «La paix soit avec vous! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie.» C’est-à-dire : «De même que moi qui suis Dieu, le Père qui est Dieu m’a envoyé; moi qui suis homme, je vous envoie, vous qui êtes des hommes.» Le Père a envoyé le Fils en décidant qu’il s’incarnerait pour la rédemption du genre humain. Il a voulu que celui-ci vînt dans le monde pour souffrir, et cependant il a aimé ce Fils qu’il envoyait pour souffrir. Les apôtres qu’il a choisis, le Seigneur ne les envoie pas non plus dans le monde pour en goûter les joies, mais il les envoie, tout comme lui-même a été envoyé, pour y souffrir. Ainsi, de même que le Père aime le Fils et l’envoie quand même pour souffrir, le Seigneur aime aussi ses disciples et les envoie quand même dans le monde pour y souffrir. C’est pourquoi il affirme : «Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie.» Autrement dit : «En vous envoyant au milieu des pièges des persécuteurs, je vous aime de cette même charité dont m’aime le Père, qui m’a fait venir [dans le monde] pour y endurer les souffrances.»
«Etre envoyé» peut pourtant s’entendre aussi dans l’ordre de la nature divine [du Christ]. En effet, on dit du Fils qu’il est envoyé par le Père en ce qu’il est engendré par le Père. Bien que le Saint-Esprit, qui est égal au Père et au Fils, ne se soit pas incarné, le Fils témoigne qu’il l’envoie, en disant : «Lorsque viendra le Paraclet, que je vous enverrai d’auprès du Père.» (Jn 15, 26). Si l’on ne devait comprendre «être envoyé» qu’au seul sens de «s’incarner», il est évident qu’on ne pourrait aucunement dire du Saint-Esprit qu’il est envoyé, puisqu’il ne s’est nullement incarné. Mais sa «mission» [missio : le fait d’être envoyé] est la procession en vertu de laquelle il procède du Père et du Fils. C’est pourquoi, de même qu’on dit de l’Esprit qu’il est envoyé en tant qu’il procède, on peut aussi dire du Fils, sans se tromper, qu’il est envoyé en tant qu’il est engendré.
3. «Et ayant dit cela, il souffla sur eux et il leur dit : ‹Recevez l’Esprit-Saint.›» Il nous faut chercher pourquoi Notre-Seigneur nous a donné le Saint-Esprit, une première fois durant son séjour sur la terre, puis une autre fois depuis qu’il règne au Ciel. Car nulle part ailleurs, on ne nous indique clairement que l’Esprit-Saint est donné, si ce n’est ici, où il est reçu dans un souffle, et, postérieurement, quand il se révèle comme venant du Ciel sous forme de langues multiples (cf. Ac 2, 1-4). Pourquoi donc est-il d’abord donné aux disciples sur la terre, puis envoyé du Ciel, sinon parce qu’il y a deux préceptes de charité, l’amour de Dieu et l’amour du prochain? L’Esprit nous est donné sur la terre pour aimer le prochain, et il nous est donné du Ciel pour aimer Dieu. De même qu’il n’y a qu’une seule charité, mais deux préceptes, il n’y a aussi qu’un seul Esprit, mais il est donné deux fois : la première fois par le Seigneur séjournant sur la terre, la seconde fois du haut du Ciel. N’est-ce pas par l’amour du prochain qu’on apprend comment parvenir à l’amour de Dieu? D’où la parole de Jean : «Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas?» (1 Jn 4, 20)
Si dès avant la Résurrection, l’Esprit-Saint a résidé dans les cœurs des disciples pour les amener à la foi, il ne leur fut cependant donné visiblement qu’après la Résurrection. Aussi est-il écrit : «L’Esprit n’avait pas encore été donné, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié.» (Jn 7, 39)
Moïse dit au même sujet : «Ils ont sucé le miel du rocher et l’huile de la roche dure.» (Dt 32, 13). Or, quand bien même on étudiera tout l’Ancien Testament, on n’y trouvera aucun fait d’histoire correspondant. Le peuple n’y suce nulle part le miel du rocher, non plus que l’huile. Mais puisque, d’après le mot de Paul, «le Rocher était le Christ» (1 Co 10, 4), ceux qui ont vu les faits et les miracles de notre Rédempteur ont sucé le miel du Rocher. Et ils ont sucé l’huile de la Roche dure, car après sa Résurrection, ils ont mérité d’être oints par l’effusion de l’Esprit-Saint. C’est donc pour ainsi dire un Rocher encore peu ferme qui a donné le miel, quand le Seigneur, encore mortel, a montré la douceur de ses miracles aux disciples. Mais l’huile s’est écoulée d’une Roche dure, puisque le Seigneur, qui ne peut plus souffrir après sa Résurrection, a répandu le don de son onction sainte par le souffle de l’Esprit.
4. C’est de cette huile que le prophète affirme : «Le joug pourrira par la présence de l’huile.» (Is 10, 27). Le démon nous tenait sous le joug de sa domination, mais nous avons été oints par l’huile de l’Esprit-Saint. Et le joug de la domination du démon a pourri du fait que la grâce de la liberté nous a oints, comme l’atteste Paul : «Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté.» (2 Co 3, 17)
Sachons-le bien : si les disciples ont commencé par posséder l’Esprit-Saint pour vivre eux-mêmes dans l’innocence et se rendre utiles à un petit nombre par leur prédication, ils ont reçu ce même Esprit de manière visible après la Résurrection du Seigneur, pour pouvoir se rendre utiles non plus seulement à quelques personnes, mais à un grand nombre.
D’où la parole qui accompagne ce don de l’Esprit : «Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.» Il fait bon considérer à quel sommet de gloire Dieu fait parvenir ces disciples qu’il avait appelés à de si lourdes humiliations. Voici que non seulement il les rassure pour eux-mêmes, mais il leur accorde aussi le pouvoir de relâcher autrui de ses chaînes et d’exercer la primauté du jugement céleste, en sorte que tenant la place de Dieu, ils retiennent les péchés à certains et les pardonnent à d’autres. C’est bien ainsi que méritaient d’être élevés par Dieu ceux qui avaient consenti pour lui à un tel abaissement. Voyez : ceux qui craignent le sévère jugement de Dieu deviennent juges des âmes; et ceux qui redoutaient leur propre condamnation condamnent ou libèrent les autres.
5. Ce sont sans aucun doute les évêques qui tiennent aujourd’hui la place de ces disciples. Ceux qui se voient confier la juridiction [épiscopale] reçoivent le pouvoir de lier et de délier. L’honneur est grand, mais la responsabilité correspondant à cet honneur est lourde. Il est dur, pour ceux qui ne savent pas tenir les rênes de leur propre vie, de devenir juges de la vie des autres. Or il n’est pas rare d’en voir certains exercer une charge de juge alors qu’ils ne mènent pas une vie en harmonie avec une telle fonction. Il leur arrive fréquemment, ou bien de condamner ceux qui ne le méritent pas, ou bien d’absoudre autrui quoiqu’ils soient eux-mêmes liés. Souvent, pour lier ou délier leurs ouailles, ils ont égard aux inclinations de leur volonté propre, et non à la gravité des fautes jugées. Il s’ensuit qu’ils perdent ce pouvoir de lier et de délier, pour l’avoir exercé selon leur volonté propre, et non selon ce qu’exigeait la conduite de leurs pénitents.
Il advient souvent que les pasteurs se laissent guider par leur aversion ou leur sympathie envers un de leurs proches. Or ils ne peuvent juger dignement les causes de leurs ouailles, ceux qui suivent en cela leur aversion ou leur sympathie. C’est pourquoi le prophète dit fort justement : «Ils faisaient périr des âmes qui ne sont pas mortes, et ils faisaient vivre des âmes qui ne vivent pas.» (Ez 13, 19). Il fait périr quelqu’un qui n’est pas mourant, celui qui condamne un juste; et il s’efforce de faire vivre quelqu’un qui ne pourra vivre, celui qui tente d’épargner à un coupable le supplice qu’il mérite.
6. Il faut donc bien examiner chaque cas avant d’exercer le pouvoir de lier et de délier. Il faut voir la faute qui a précédé, et la pénitence qui a suivi cette faute, en sorte que ce soit bien ceux que le Dieu tout-puissant visite par la grâce de la componction1 qui soient absous par la sentence du pasteur. En effet, l’absolution du prélat n’est valide que si elle suit la décision du Juge intérieur.
La résurrection de Lazare, mort depuis quatre jours, exprime bien cette vérité; elle la manifeste en ce que le Seigneur commença par appeler le mort et lui rendit la vie, en disant : «Lazare, viens dehors!» (Jn 11, 43), et que celui-ci étant sorti vivant du sépulcre, il fut ensuite délié par les disciples, comme il est écrit : «Lorsque celui qui était lié par des bandelettes fut sorti, le Seigneur dit à ses disciples : ‹Déliez-le et laissez-le aller.›» (Jn 11, 44). Vous voyez que les disciples délient vivant celui qui, mort, avait été ressuscité par le Maître. Car s’ils avaient délié Lazare quand il était encore mort, ils auraient plutôt découvert sa puanteur que fait paraître leur pouvoir. Il nous faut tirer de cette remarque l’observation suivante : nous devons délier, par notre autorité pastorale, seulement ceux dont nous reconnaissons que notre Créateur leur a rendu la vie en les ressuscitant par sa grâce. Et leur retour à la vie commence à se manifester par la confession des péchés, avant même d’avoir pu se traduire en œuvres de justice. C’est pourquoi le Seigneur ne dit pas à Lazare, qui était mort : «Revis!» mais : «Viens dehors!» Tout pécheur qui dissimule sa faute dans sa conscience se cache et se terre en lui-même au fin fond de son âme. Mais le mort vient dehors lorsque le pécheur confesse spontanément son iniquité. Lazare s’entend donc dire : «Viens dehors!» comme n’importe quel homme mort en son péché pourrait s’entendre dire clairement : «Pourquoi caches-tu ta faute dans ta conscience? Avance au-dehors en confessant cette faute, toi qui te dissimules au-dedans en refusant de l’avouer.» Ainsi, que le mort vienne dehors, c’est-à-dire que le pécheur confesse sa faute. Et que les disciples délient celui qui vient dehors, c’est-à-dire que les pasteurs de l’Eglise lui retirent la peine qu’il avait méritée, puisqu’il n’a pas eu honte de confesser ce qu’il avait fait.
J’ai donné ces quelques indications sur l’ordre à observer pour absoudre, afin que les pasteurs de l’Eglise ne s’appliquent à lier ou à délier qu’avec un grand discernement. Mais que la sentence par laquelle le pasteur lie soit juste ou injuste, elle doit être respectée par les fidèles, de peur que celui qui la subit, bien qu’il ait peut-être été lié injustement, n’en vienne à mériter par une autre faute cette sentence qui le lie. Que le pasteur craigne donc d’absoudre ou de lier sans réfléchir. Mais que le sujet soumis à sa puissance craigne d’être lié, fût-ce injustement, et qu’il se garde de critiquer avec témérité le jugement de son pasteur, de peur que même s’il a été lié injustement, il ne se rende coupable, par l’orgueil de sa critique présomptueuse, d’une faute qu’il n’avait pas encore commise.
Vous ayant dit ces quelques mots en manière de digression, reprenons le fil de notre commentaire.
7. «Or Thomas, l’un des Douze, surnommé Didyme, n’était pas avec eux quand vint Jésus.» Ce disciple seul était absent; de retour, il entendit ce qui s’était passé, mais il refusa de croire ce qu’il entendait. Le Seigneur vint une seconde fois; il offrit au disciple incrédule de toucher son côté, il lui montra ses mains, et lui faisant voir la cicatrice de ses blessures, il guérit la blessure de son incrédulité.
Que remarquez-vous, frères très chers, que remarquez-vous donc en cela? Est-ce par hasard, selon vous, que ce disciple choisi est d’abord absent, qu’à son retour il entend [ce récit], que l’entendant il doute encore, que dans son doute il touche, et qu’en touchant il croit? Non, cela n’est pas dû au hasard, mais à une disposition divine. La bonté céleste, en effet, a tout conduit d’une manière admirable, pour que ce disciple, sous l’empire du doute, touche en son Maître les blessures de la chair, et guérisse ainsi en nous les blessures de l’incrédulité. Et l’incrédulité de Thomas a été plus utile pour notre foi que la foi des disciples qui croyaient : quand Thomas est ramené à la foi en touchant [les plaies de Jésus], notre esprit est délivré de tous ses doutes et se trouve conforté en sa foi.
Le Seigneur permit ainsi qu’un disciple doutât après sa Résurrection, sans pourtant l’abandonner dans ce doute, de même qu’il voulut qu’avant sa naissance, Marie [sa mère] eût un époux, qui néanmoins ne consomma pas le mariage. Et le disciple, en doutant puis en touchant, devint le témoin de la vérité de la Résurrection, comme l’époux de la Mère [de Jésus] avait été le gardien de l’inviolable virginité de celle-ci.
8. Thomas toucha et s’écria : «Mon Seigneur et mon Dieu!» «Jésus lui dit : ‹Parce que tu m’as vu, Thomas, tu as cru.›» Comme l’apôtre Paul nous dit que «la foi est la réalité des choses qu’on espère, la preuve de celles qu’on ne voit pas» (He 11, 1), il est fort clair que la foi est la preuve des choses qui ne peuvent être vues. Car celles qui sont visibles ne relèvent pas de la foi, mais de la connaissance. Mais puisque Thomas vit et toucha, pourquoi lui dit-on : «Parce que tu m’as vu, tu as cru.» C’est que Thomas vit une chose et en crut une autre. La divinité ne peut être vue par un homme mortel. Thomas vit donc l’homme, et il confessa Dieu, en s’écriant : «Mon Seigneur et mon Dieu!» Il crut en voyant, puisqu’en considérant celui qui était vraiment homme, il proclama qu’il était Dieu, ce qu’il ne pouvait voir.
9. La suite du texte nous procure une joie immense : «Bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru.» Cette phrase ne nous désigne-t-elle pas tout spécialement, nous qui nous attachons à notre Rédempteur selon l’esprit, sans l’avoir jamais vu de nos yeux de chair? C’est bien nous que cette phrase désigne, si cependant notre foi s’accompagne d’œuvres. Car celui-là croit vraiment qui met en pratique dans ses œuvres ce qu’il croit. A l’inverse, Paul dit au sujet de ceux qui ne sont fidèles que par le nom : «Ils font profession de connaître Dieu, mais ils le renient par leurs actes.» (Tt 1, 16). Et Jacques affirme : «La foi sans les œuvres est morte.» (Jc 2, 26)
C’est dans le même sens que le Seigneur déclare au bienheureux Job à propos de l’antique ennemi du genre humain : «Il absorbera le fleuve et ne s’en étonnera pas, et il garde confiance que le Jourdain va se déverser dans sa bouche.» (Jb 40, 23). Que symbolise le fleuve, sinon le cours rapide du genre humain, qui s’écoule depuis ses origines jusqu’à sa fin, et comme un torrent formé des eaux de la chair, poursuit sa course jusqu’au terme qui lui est fixé? Et que représente le Jourdain, sinon les baptisés? Puisque c’est dans le fleuve du Jourdain que l’Auteur de notre Rédemption a daigné se faire baptiser, le Jourdain désigne à bon droit l’ensemble de ceux qui ont reçu le sacrement de baptême. L’antique ennemi du genre humain a donc absorbé le fleuve, parce que de l’origine du monde à la venue du Rédempteur, à l’exception d’un très petit nombre d’élus qui lui ont échappé, il a entraîné tout le genre humain dans le ventre de sa méchanceté. Il est dit fort justement à ce sujet : «Il absorbera le fleuve et ne s’en étonnera pas», car il ne fait pas grand cas de ravir des infidèles. Mais ce qui suit est très grave : «Et il garde confiance que le Jourdain va se déverser dans sa bouche», c’est-à-dire qu’après avoir ravi tous les infidèles depuis l’origine du monde, il pense pouvoir attraper aussi les fidèles. Et la gueule de sa malfaisante persuasion dévore en effet, jour après jour, ceux dont la mauvaise vie est en désaccord avec la foi qu’ils confessent.
10. Craignez donc un tel sort, frères très chers, craignez-le de toutes vos forces! Mettez pour y réfléchir toute l’attention de votre esprit. Voici que nous célébrons les solennités pascales; mais il nous faut vivre de telle manière que nous puissions parvenir aux fêtes éternelles. Elles passent, toutes les fêtes que nous célébrons en cette vie. Vous qui participez aux solennités présentes, prenez garde de ne pas être exclus de l’éternelle solennité. A quoi bon prendre part aux fêtes des hommes, si nous en venons à manquer la fête des anges? La solennité de cette vie n’est que l’ombre de la solennité à venir. Nous ne célébrons la première chaque année que pour nous acheminer vers celle qui ne sera plus annuelle, mais éternelle. En fêtant la première à date fixe, nous nous souvenons mieux qu’il faut désirer la seconde. Puisse notre esprit, par la participation à cette joie transitoire, s’échauffer et brûler d’amour pour les joies éternelles, afin que nous goûtions dans la Patrie à la pleine réalité de cette joie dont l’ombre fait l’objet de nos méditations dans le chemin.
Remodelez donc, mes frères, votre vie et vos mœurs. Considérez par avance avec quelle sévérité viendra vous juger celui qui ressuscita de la mort plein de douceur. Au jour de son redoutable jugement, il apparaîtra avec les Anges, les Archanges, les Trônes, les Dominations, les Principautés et les Puissances, tandis que les cieux et la terre s’embraseront et que tous les éléments le serviront en tremblant de terreur. Gardez donc bien devant les yeux ce Juge si terrifiant, et craignez-le tandis qu’il s’apprête à venir, afin de n’être pas effrayés, mais pleins d’assurance, quand il viendra. En somme, il faut le craindre pour ne plus avoir à le craindre. Puisse la terreur qu’il nous inspire nous pousser aux bonnes œuvres, et la crainte préserver notre vie de toute inconduite. Croyez-moi, mes frères, nous serons alors d’autant plus rassurés en sa présence que maintenant, nous nous inquiétons davantage de nos fautes.
11. Si l’un de vous avait à se présenter demain à mon tribunal avec son adversaire pour y défendre sa cause, inquiet pour lui-même et l’esprit agité, il passerait peut-être toute une nuit d’insomnie à ressasser ce qu’on pourrait bien lui dire le lendemain, et ce qu’il répondrait aux accusations. Il aurait grand peur que je ne sois intraitable à son égard, et il redouterait de me paraître coupable. Or, qui suis-je moi-même? ou plutôt, que suis-je? Dans peu de temps, après avoir été homme, je ne serai plus que ver, et après avoir été ver, poussière. Si donc on tremble avec tant d’appréhension devant le jugement de ce qui n’est que poussière, avec quel sérieux ne faut-il pas penser au jugement [d’un Dieu] d’une telle majesté, et avec quel effroi ne faut-il pas le prévoir?
12. Mais puisqu’il en est qui hésitent au sujet de la résurrection de la chair, et que notre enseignement va mieux au fait s’il répond aux questions que vous vous posez secrètement en vos cœurs, il nous faut parler un peu de la foi en la résurrection. Car beaucoup doutent de la résurrection — comme cela a pu aussi parfois arriver à [certains d’entre] nous : constatant à la vue des sépulcres que la chair tombe en putréfaction et les os en poussière, ils n’arrivent pas à croire que la chair et les os puissent se reformer à partir de cette poussière; et ils concluent pour ainsi dire en se demandant à part eux : «Comment un homme pourrait-il être reformé à partir de la poussière? Comment ferait-on pour rendre une âme à la cendre?»
Nous leur répondrons brièvement que pour Dieu, restaurer ce qui existait est bien moindre que créer ce qui n’existait pas. Et qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’il refasse un homme à partir de la poussière, lui qui a tout créé à la fois à partir de rien? Il est en effet plus admirable d’avoir créé le ciel et la terre sans partir de rien de préexistant que de restaurer l’homme à partir de la terre. Mais on ne prête d’attention qu’à la cendre, et tandis qu’on désespère de la voir redevenir chair, on cherche en quelque sorte à embrasser par la raison la puissance de l’œuvre divine.
De telles réflexions leur viennent du fait que des miracles divins qui sont quotidiens perdent pour eux de la valeur à cause de leur fréquence. N’est-il pas vrai pourtant que la masse tout entière d’un arbre qui va naître se cache en une seule graine minuscule? Remettons-nous devant les yeux l’image magnifique d’un arbre immense, puis inquiétons-nous de savoir d’où est né cet arbre qui a atteint par sa croissance une telle masse. Assurément, nous trouverons qu’il tire son origine d’une toute petite graine. Examinons maintenant cette petite graine : où donc se cachent, en celle-ci, le bois plein de robustesse, l’écorce rugueuse, le goût et l’odeur intenses, les fruits généreux et les feuilles bien vertes? Au toucher, la graine n’est pas robuste; d’où procède donc la dureté du bois? Elle n’est pas non plus rugueuse; d’où jaillit la rugosité de l’écorce? Elle n’a pas de goût; d’où lui vient la saveur de ses fruits? Elle ne sent pas; d’où s’exhale l’odeur de ses fruits? En elle, rien de vert; d’où est sortie la verdeur de ses feuilles? Toutes ces choses se trouvent ensemble cachées dans la semence, bien qu’elles ne soient pas appelées à en sortir ensemble. La semence produit une racine, de la racine sort la pousse, de la pousse naît le fruit, et dans le fruit se reforme une semence. Ajoutons donc qu’une semence se cache également dans la semence. Quoi d’étonnant, dès lors, à ce que Dieu fasse revenir de l’état de poussière des os, des nerfs, de la chair et des cheveux, lui qui renouvelle chaque jour le prodige de faire sortir d’une petite semence le bois, les fruits, les feuilles qui forment la masse immense d’un arbre?
Ainsi, lorsqu’une âme, en proie au doute, cherche à s’expliquer quelle puissance peut produire la résurrection, il faut l’interroger sur des faits qui sont de la réalité courante et qu’on ne peut pourtant pas du tout comprendre par la raison, en sorte que cette âme, se voyant incapable de pénétrer une chose qu’elle voit, après l’avoir constatée de ses yeux, en vienne à croire à cette puissance dont elle entend la promesse.
Réfléchissez donc en vous-mêmes, frères très chers, à ce que Dieu nous promet; ces choses-là demeureront. Méprisez en revanche ce qui passe avec le temps, comme si c’était déjà perdu. Empressez-vous de tout votre désir vers cette gloire de la résurrection, dont la Vérité nous montre en elle la réalisation. Fuyez les désirs de la terre, qui nous séparent de notre Créateur, car la contemplation du Dieu tout-puissant à laquelle vous atteignez est d’autant plus haute que vous aimez plus exclusivement le Médiateur entre Dieu et les hommes, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

_________________________________

1 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.
2 Allusion à la tour que les hommes voulurent construire à Babel, «dont le sommet soit dans le ciel». Et Yahveh dit : «Ils sont un seul peuple et ils ont pour eux tous une seule langue […]. Descendons et confondons leur langage, de sorte qu’ils n’entendent plus le langage les uns des autres.» (Gn 11, 6-7)
3 La station du jour est à Saint-Pierre, basilique construite sur le tombeau du premier pape. Grégoire y prêche assis, comme c’est la coutume pour les évêques.
 
 
 
 

Homélie 27

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Pancrace, martyr,
le jour de sa fête

12 mai 591
 

Le grand commandement

Saint Pancrace est un adolescent d’origine phrygienne qui a été décapité à Rome pour sa foi en 304. Aussi lit-on pour sa fête le célèbre passage de saint Jean où Jésus déclare : «Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.»
Dans son Homélie, saint Grégoire s’applique d’abord à commenter le grand commandement qui ouvre cet évangile: «Que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés.» Il se demande pourquoi le Seigneur parle comme si ce commandement était le seul, alors que l’Ecriture est pleine de préceptes. Et il répond que ces derniers découlent tous de celui de l’amour, puisque toutes les vertus naissent de la charité, qui est leur racine commune. La réponse du saint contient déjà en germe les affirmations futures de saint Thomas d’Aquin : il ne peut y avoir de vraie vertu sans charité; la charité est la forme de toutes les vertus (IIa-IIæ, q. 23, a. 7 et 8). Les erreurs jansénistes qui ont prétendu s’appuyer sur ces données obligent à préciser que même une œuvre qui ne découle pas de l’amour surnaturel de Dieu peut être bonne, bien qu’elle ne le soit jamais assez pour nous mériter la vie éternelle. Seules les œuvres procédant de la charité sont méritoires.
Le pape nous met ensuite en garde contre les ruses du démon, qui veut nous exciter à la haine envers ceux qui cherchent à dérober nos biens. Défions-nous de ce voleur de nos âmes, et prenons modèle sur le Christ, qui a pardonné à ses bourreaux sur la croix.
Le Seigneur nous appelle ses amis : quel immense honneur! Quelle exigence aussi! Grégoire développe longuement les conditions à remplir pour mériter un tel titre. Etablis pour porter du fruit, et un fruit qui demeure (la vie éternelle), nous ne verrons cependant ce fruit qu’à notre mort, quand tout le reste disparaîtra. Nous obtenons tout ce que nous demandons au nom de Jésus, mais que faut-il entendre par là? Le pape l’indique en quelques mots, précisant à quelles intentions il est permis de prier. Il ajoute que la condition indispensable pour voir nos prières exaucées est de pardonner à nos ennemis, comme le Pater lui-même nous l’enseigne. Triompher de nos rancunes exige sans doute de nous de durs efforts, mais ne pouvant, comme saint Pancrace, donner notre corps pour le Christ, rendons-nous du moins victorieux de notre âme.
 

Jn 15, 12-16

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : «Ceci est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Mais je vous ai appelés amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître. Ce n’est pas vous qui m’avez choisi; mais c’est moi qui vous ai choisis et qui vous ai établis pour que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure, en sorte que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accordera.»
Puisque les Saintes Ecritures sont toutes pleines des préceptes du Seigneur, pourquoi nous parle-t-il de l’amour comme d’un commandement unique : «Ceci est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres.» Pourquoi, sinon du fait que tout commandement concerne le seul amour, et que tous les préceptes n’en sont qu’un, puisque seule la charité leur donne de la fermeté? Car de même que les nombreux rameaux d’un arbre poussent d’une seule racine, toutes les vertus tirent leur origine de la seule charité. Et le rameau d’une bonne œuvre ne garde quelque verdeur que s’il demeure enraciné dans la charité. Les préceptes du Seigneur sont donc à la fois multiples et un : multiples par la diversité des œuvres accomplies, un par l’unique amour où celles-ci s’enracinent.
Le Seigneur nous laisse entendre comment demeurer dans cet amour, lorsqu’en bien des sentences de son Ecriture, il nous commande d’aimer nos amis en lui, et nos ennemis à cause de lui. En effet, celui-là possède vraiment la charité qui aime à la fois son ami en Dieu, et son ennemi à cause de Dieu.
Il en est qui aiment leurs proches, mais [seulement] par le sentiment qui vient de la parenté et de la chair. Sans doute cet amour ne les met-il pas en opposition avec les livres saints. Mais ce qu’on accorde spontanément à la nature est une chose, ce qui est dû aux commandements du Seigneur par une obéissance de charité en est une autre. Et si de tels hommes aiment assurément leur prochain, ils n’en obtiendront pas pour autant les sublimes récompenses de l’amour, parce que leur affection ne s’exerce pas selon l’esprit, mais selon la chair. C’est pourquoi, après avoir dit : «Ceci est mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres», le Seigneur a aussitôt ajouté : «Comme je vous ai aimés.» C’est comme s’il disait clairement : «Aimez pour le motif qui m’a fait vous aimer.»
2. Ici, frères très chers, il nous faut analyser avec finesse ce que fait l’antique ennemi : lorsqu’il pousse notre cœur à se complaire dans la jouissance des choses transitoires, il excite contre nous un prochain moins favorisé, qui s’efforce de nous enlever ces biens mêmes que nous aimons. Non que l’antique ennemi se soucie par là de nous priver de ces biens de la terre, mais parce qu’il veut blesser la charité en nous. En effet, nous nous enflammons aussitôt de haine, et pleins du désir de l’emporter à l’extérieur, nous sommes gravement blessés à l’intérieur. En cherchant à conserver à l’extérieur des choses infimes, nous en perdons de grandes à l’intérieur, puisqu’en aimant une chose qui passe, nous perdons l’amour véritable. Quiconque nous prend ce qui nous appartient est un ennemi. Mais si nous nous laissons gagner par la haine de notre ennemi, c’est un bien intérieur que nous perdons. Ainsi, quand notre prochain nous fait souffrir quelque chose au-dehors, soyons en garde au-dedans de nous contre le voleur caché : on ne peut mieux le vaincre qu’en aimant le voleur du dehors. La première et suprême preuve de la charité, c’est d’aimer même celui qui s’oppose à nous. C’est pourquoi la Vérité en personne, tout en endurant le supplice de la croix, ne cesse pas de répandre la tendresse de son amour sur ses persécuteurs, en disant : «Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font.» (Lc 23, 34)
Quoi d’étonnant alors que les disciples aiment leurs ennemis pendant leur vie, quand le Maître va jusqu’à aimer ses ennemis au moment où ils le mettent à mort? Notre Rédempteur exprime le degré suprême de l’amour lorsqu’il affirme : «Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.» Le Seigneur était venu mourir pour ses ennemis eux-mêmes, et il déclarait cependant qu’il donnerait sa vie pour ses amis. N’était-ce pas pour nous montrer qu’on peut, en aimant, tirer profit de ses ennemis, en sorte que nos persécuteurs eux-mêmes deviennent pour nous des amis?
3. Mais personne, dira-t-on, ne nous persécute jusqu’à la mort. Comment donc pouvons-nous savoir si nous aimons nos ennemis? Eh bien, même quand la sainte Eglise jouit de la paix, il nous reste un devoir dont l’accomplissement nous permet de nous assurer qu’au temps de la persécution, nous serions capables de donner notre vie par amour. Jean ne dit-il pas : «Si quelqu’un possède les biens de ce monde, et que voyant son frère dans la nécessité, il lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeure-t-il en lui?» (1 Jn 3, 17). Dans le même sens, Jean-Baptiste affirme : «Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a pas.» (Lc 3, 11). Si au temps de la tranquillité, on ne sait pas donner pour Dieu sa tunique, comment donnera-t-on sa vie lors de la persécution? Ainsi la vertu de charité doit-elle se nourrir de miséricorde dans la tranquillité pour ne pas être vaincue dans la tourmente : qu’elle apprenne à chacun à donner d’abord ses biens au Dieu tout-puissant, avant de se donner soi-même.
4. Le texte poursuit : «Vous êtes mes amis.» Oh! qu’elle est grande, la miséricorde de notre Créateur! Nous ne sommes même pas de bons serviteurs, et il nous appelle ses amis! Qu’elle est donc grande, la dignité des hommes, d’être les amis de Dieu! Mais puisque vous avez entendu quelle gloire nous confère cette dignité, écoutez maintenant quelles sont les peines du combat : «Si vous faites ce que je vous commande.» Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. C’est comme s’il disait clairement : «Vous vous réjouissez d’atteindre à un tel sommet : mesurez par quelles peines on y parvient.»
Quand les fils de Zébédée demandèrent, par l’entremise de leur mère, que l’un pût s’asseoir à la droite de Dieu et l’autre à sa gauche, ils s’entendirent répondre : «Pouvez-vous boire le calice que je vais boire?» (Mt 20, 22). D’emblée, c’est la place d’honneur qu’ils réclamaient, mais la Vérité les ramène au chemin qui conduit à un tel honneur. C’est comme si le Seigneur leur disait : «Vous voudriez jouir dès à présent de la place d’honneur, mais commencez par vous inquiéter du chemin pénible [qui y conduit]. C’est en goûtant au calice qu’on parvient à la grandeur. Si votre esprit désire ce qui caresse, buvez d’abord ce qui fait souffrir. On ne parvient à la joie du salut que par l’amère potion du remède.»
«Je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Mais je vous ai appelés amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître.» Tout ce qu’il a entendu de son Père et qu’il a voulu faire connaître à ses serviteurs pour en faire ses amis, qu’est-ce là donc, sinon les joies intérieures de la charité et les réjouissances de la patrie d’en haut, qu’il inspire chaque jour à nos cœurs par le souffle de son amour? Dès que nous en venons à aimer ce que nous avons entendu au sujet du Ciel, nous commençons à le connaître, car l’amour est lui-même connaissance1. Aussi le Seigneur avait-il tout fait connaître à ceux qui, dégagés des désirs terrestres, brûlaient des flammes d’un très grand amour.
Ce sont ces amis de Dieu que le prophète avait aperçus lorsqu’il disait : «Pour moi, ô Dieu, tes amis ont été honorés à l’excès.» (Ps 139, 17). On appelle en effet ami celui qui est comme le dépositaire des volontés d’autrui2. Le psalmiste ayant remarqué que les élus de Dieu, détachés de l’amour de ce monde, gardaient la volonté de Dieu en pratiquant les commandements du Ciel, il a proclamé son admiration pour ces amis de Dieu : «Pour moi, ô Dieu, tes amis ont été honorés à l’excès.» Et comme si nous lui demandions de nous expliquer les causes d’un tel honneur, il a aussitôt ajouté : «Leur empire s’est extrêmement fortifié.» Voyez comme les élus de Dieu dominent leur chair, affermissent leur esprit, commandent aux démons, brillent par leurs vertus, méprisent les choses présentes; ils annoncent la patrie éternelle par leurs paroles et leurs bonnes mœurs, cette patrie qu’ils aiment jusqu’à en mourir et où ils parviennent par les tourments. On peut les tuer, mais on ne réussit pas à les fléchir. Oui, vraiment, leur empire s’est extrêmement fortifié. Et au travers de ces souffrances mêmes qui les ont fait tomber dans la mort de la chair, voyez à quel sommet leur âme est parvenue. D’où leur vient une telle gloire, sinon du fait que leur empire s’est extrêmement fortifié? Mais des hommes d’une telle grandeur sont peut-être en petit nombre? Le psalmiste ajoute: «Je les compterai, et ils seront plus nombreux que les grains de sable.» (Ps 139, 18). Considérez, mes frères, le monde entier : il est rempli de martyrs. Il y a désormais presque plus de témoins de la vérité que de spectateurs parmi nous pour les voir. Si pour Dieu ils sont faciles à compter, pour nous ils sont plus nombreux que les grains de sable, puisque nous n’en pouvons embrasser le nombre.
5. Mais celui qui est parvenu à la dignité du titre d’ami de Dieu doit à la fois jeter ses regards en lui-même sur ce qu’il est, et au-dessus de lui sur les dons qu’il a reçus. Il ne doit rien attribuer à ses mérites, pour éviter de donner prise aux puissances maléfiques. C’est pourquoi le Seigneur ajoute : «Ce n’est pas vous qui m’avez choisi; mais c’est moi qui vous ai choisis et qui vous ai établis pour que vous alliez et que vous portiez du fruit.» Je vous ai établis pour [recevoir] le don gratuit, je vous ai plantés pour que vous alliez — en ayant dessein d’agir — et que vous portiez du fruit — en passant à l’action. J’ai dit : «que vous alliez en ayant dessein d’agir», parce que vouloir faire quelque chose, c’est déjà y aller en esprit.
Le Seigneur ajoute quelle sorte de fruit doivent porter ses disciples : «Et que votre fruit demeure.» Tout le travail que nous faisons pour la vie présente subsiste tout au plus jusqu’à la mort. En effet, la mort survient et abolit le fruit de notre travail. En revanche, ce qu’on accomplit pour la vie éternelle, on le conserve même après la mort; le profit commence à en apparaître au moment même où le fruit de nos travaux charnels sort de notre champ de vision. Ainsi, la récompense du Ciel prend naissance là où finit celle de la terre. Que celui qui a commencé à connaître les choses de l’éternité n’ait donc en son âme que mépris pour les fruits éphémères.
Travaillons pour les fruits qui demeurent; travaillons pour ces fruits que la mort elle-même fait naître au moment où elle met fin à tout le reste. Car le prophète atteste que les fruits de Dieu trouvent leur origine dans la mort, quand il déclare : «Lorsqu’il donne à ses bien-aimés le sommeil, c’est alors l’héritage du Seigneur.» (Ps 127, 2-3). Tout homme qui s’endort dans la mort perd son héritage; mais lorsque Dieu donne à ses bien-aimés le sommeil, c’est alors l’héritage du Seigneur, puisque c’est une fois parvenus à la mort que les élus de Dieu trouveront leur héritage.
6. Le texte poursuit : «En sorte que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accordera.» Voici qu’il affirme en ce passage : «Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accordera.» En un autre endroit, le même évangéliste lui fait déclarer : «Si vous demandez quelque chose au Père en mon nom, il vous le donnera. Jusqu’à présent, vous n’avez rien demandé en mon nom.» (Jn 16, 23-24). Si le Père nous donne tout ce que nous demandons au nom de son Fils, comment expliquer que Paul ait renouvelé par trois fois une prière au Seigneur sans mériter d’être exaucé, mais pour s’entendre répondre : «Ma grâce te suffit, car la force donne toute sa mesure dans la faiblesse.» (2 Co 12, 9). Ce prédicateur si éminent n’a-t-il pas demandé au nom du Fils? Pourquoi donc n’a-t-il pas obtenu ce qu’il a demandé? Comment peut-il être vrai que tout ce que nous demanderons au Père au nom du Fils, le Père nous l’accordera, si l’Apôtre a pu demander au nom du Fils que l’ange de Satan soit éloigné de lui, sans obtenir ce qu’il a demandé? Eh bien, c’est que le nom du Fils est Jésus. Or Jésus signifie «Sauveur», ou même «celui qui procure le salut». Demander au nom du Sauveur, c’est donc demander ce qui se rapporte à notre salut véritable. Si l’on demande ce qui ne convient pas, ce n’est pas au nom de Jésus qu’on demande au Père. Aussi le Seigneur déclare-t-il à ses apôtres encore faibles : «Jusqu’à présent, vous n’avez rien demandé en mon nom.» C’est comme s’il disait clairement : «Vous n’avez pas demandé au nom du Sauveur, puisque vous ne savez pas chercher le salut éternel.» C’est pourquoi Paul non plus n’a pas été exaucé : être délivré de la tentation n’aurait pas été utile à son salut.
7. Nous voyons, frères très chers, combien vous êtes venus nombreux célébrer la fête du martyr [saint Pancrace]. Vous êtes à genoux, vous vous frappez la poitrine, vous priez et vous confessez Dieu à haute voix, des larmes coulent sur vos visages. Mais réfléchissez, je vous en prie, à vos demandes; examinez si vous demandez au nom de Jésus, c’est-à-dire si vous implorez les joies du salut éternel. Car ce n’est pas Jésus que vous cherchez dans la maison de Jésus, si vous venez prier mal à propos, en ce temple d’éternité, pour obtenir des biens éphémères. Voyez : l’un recherche dans sa prière une épouse, un autre demande une propriété, un autre réclame un vêtement, un autre supplie pour obtenir de quoi manger. Sans doute faut-il demander ces biens au Dieu tout-puissant quand ils nous manquent. Mais nous devons sans cesse nous rappeler le commandement reçu de notre Rédempteur : «Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît.» (Mt 6, 33). Ainsi, on ne se trompe pas en demandant ces choses à Jésus, pourvu cependant qu’on ne les demande pas avec trop d’ardeur.
Mais un autre encore, ce qui est plus grave, réclame la mort de son ennemi et poursuit de sa prière celui qu’il ne peut poursuivre de son épée. Si celui qui est ainsi maudit reste en vie, celui qui le maudit est pourtant tenu dès lors pour coupable de sa mort. Dieu nous commande d’aimer nos ennemis, et nous voici en train de l’implorer pour qu’il les fasse mourir! Celui qui prie de la sorte combat contre son Créateur par ses prières elles-mêmes. N’est-il pas écrit à propos de Judas : «Que sa prière se tourne en péché.» (Ps 109, 7). La prière se tourne en péché si elle demande cela même qu’interdit celui à qui on le demande.
8. La Vérité dit à ce sujet : «Lorsque vous vous présentez pour prier, si vous avez quelque chose sur le cœur contre quelqu’un, pardonnez-lui.» (Mc 11, 25). Nous vous ferons sentir plus clairement l’efficacité du pardon en vous apportant un témoignage de l’Ancien Testament. Les hommes de Judée ayant offensé la
justice de leur Créateur par des fautes qui criaient vengeance, le Seigneur défendit à son prophète de prier [pour eux] : «Ne te charge pas de louanges et de prières en leur faveur.» (Jr 7, 16). «Même si Moïse et Samuel se tenaient devant moi, mon âme ne se tournerait pas vers ce peuple.» (Jr 15, 1). Comment expliquer que le Seigneur, laissant de côté tant d’autres Pères, ne cite à comparaître que Moïse et Samuel, dont il souligne l’étonnant pouvoir qu’ils ont d’obtenir [ce qu’ils demandent], tout en déclarant qu’ici, même eux ne peuvent intercéder? C’est comme s’il disait clairement : «Même ces deux hommes, dont je respecte la prière à cause des mérites qui l’accompagnent, je ne les écoute pas.» Et pourquoi donc Moïse et Samuel sont-ils préférés à tous les autres Pères lorsqu’il s’agit d’intercéder? C’est que dans tous les textes de l’Ancien Testament, ils se trouvent être les seuls à avoir prié pour leurs ennemis eux-mêmes. Le premier [Moïse] est accablé de pierres par le peuple3, et il prie cependant le Seigneur pour ceux qui le lapident; le second [Samuel] est écarté de la charge suprême, et quand on vient lui demander de prier [pour le peuple], il déclare pourtant : «Loin de moi de pécher contre le Seigneur en cessant de prier pour vous.» (1 S 12, 23)
«Même si Moïse et Samuel se tenaient devant moi, mon âme ne se tournerait pas vers ce peuple.» C’est comme si le Seigneur disait clairement : «Je me refuse à écouter même les prières que me font maintenant en faveur de leurs amis ces deux hommes, qui cependant, je le sais, se sont acquis tous les mérites d’une grande vertu en priant pour leurs ennemis eux-mêmes.»
C’est donc la perfection de la charité qui fait la force d’une vraie prière. Et ceux qui demandent convenablement sont exaucés lorsqu’ils ne laissent pas la haine d’un ennemi assombrir leur âme quand ils demandent. Nous arrivons généralement à vaincre les résistances de notre âme en priant pour nos ennemis eux-mêmes. Notre bouche fait entendre une prière pour nos adversaires, mais puisse notre cœur s’astreindre à aimer. Or, s’il nous arrive souvent de prier pour nos ennemis eux-mêmes, c’est en nous acquittant de cette prière plus par précepte que par charité. Car tout en demandant la vie de nos ennemis, nous craignons pourtant d’être exaucés. Mais puisque le Juge intérieur prête plus d’attention à l’esprit qu’aux paroles, c’est ne rien implorer pour ses ennemis que de prier pour eux sans charité.
9. Mais voici qu’un ennemi a commis contre nous une faute grave, qu’il nous a causé du dommage, qu’il nous a offensés alors que nous l’aidions, qu’il nous a persécutés alors que nous l’aimions. Toutes ces offenses devraient être retenues, si nous n’avions nous-mêmes des fautes à nous faire pardonner.
Notre Avocat nous a composé une prière pour plaider notre cause; s’il est notre Avocat, il est d’ailleurs également le Juge de cette cause. Or, dans la prière qu’il a composée, il a introduit une condition : «Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons aussi à nos débiteurs.» (Mt 6, 12). Puisque celui qui s’est constitué notre Avocat est celui-là même qui vient nous juger, c’est encore lui qui va exaucer la prière qu’il a composée : «Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons aussi à nos débiteurs.» Par conséquent, ou bien nous formulons ces paroles sans les mettre en pratique, et nous nous lions nous-mêmes encore plus en les prononçant; ou bien, récitant la prière, nous passons cette condition sous silence, et notre Avocat, qui ne reconnaît plus la prière qu’il a composée, se dit aussitôt à part soi : «Je sais bien ce que j’ai enseigné : cette prière n’est pas celle que j’ai faite.»
Comment devons-nous donc nous conduire, sinon en ayant pour nos frères des sentiments de vraie charité? Ne gardons rien de méchant en notre cœur. Et que le Dieu tout-puissant, considérant la charité dont nous faisons preuve envers notre prochain, puisse ainsi épancher sa bonté paternelle sur nos iniquités. Rappelez-vous l’avertissement : «Remettez, et l’on vous remettra.» (Lc 6, 37). Voici qu’on nous doit et que nous devons. Remettons donc à autrui ce qu’il nous doit, pour que nous soit remis ce que nous devons. Mais notre esprit se cabre devant de telles exigences : s’il veut accomplir ce qu’il entend, il se débat pourtant.
Nous nous tenons devant la tombe du martyr [Pancrace]. Et nous savons par quelle mort il est parvenu au Royaume céleste. Pour nous, si nous ne donnons pas notre corps pour le Christ, soyons du moins victorieux de notre âme. Ce sacrifice nous rend Dieu propice; la victoire de notre apaisement lui est agréable quand il nous juge en sa bonté paternelle. Car il voit la lutte que soutient notre cœur; et celui qui doit récompenser plus tard les vainqueurs aide dès maintenant ceux qui combattent, par Jésus-Christ, son Fils, Notre-Seigneur, qui, étant Dieu, vit et règne avec lui dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

_______________________________

1 Dieu a fait connaître à chacun, par la lumière de son intelligence, comment on doit se comporter envers son prochain exemplo sui, en ce sens que les hommes trouvent en leur conscience la règle d’or qu’il y a gravée en les créant : «Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas à autrui.»
2 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.
3 «Tout ce qui n’a pas de nageoires ni d’écailles dans les eaux, soit dans la mer, soit dans les rivières […] vous ne mangerez pas de leur chair.» (Lv 11, 10-11). «Nageoires» se dit en latin pennulæ, qui signifie d’abord «petites ailes». Le rapport entre les pennulæ et le fait de voler est donc beaucoup plus probant en latin.
 
 
 
 

Homélie 28

Prononcée devant le peuple
dans la basilique des saints Nérée et Achille,
Le jour de leur fête

12 mai 592
 

La guérison du fils de l’officier Royal

Saint Nérée et saint Achille sont morts à la fin du premier siècle. Ils pourraient avoir appartenu aux cohortes prétoriennes de Néron. Après leur martyre, ils ont été enterrés dans le cimetière des Flaviens chrétiens.
L’évangile du jour raconte la guérison du fils de l’officier, peut-être en rapport avec la qualité d’officiers des deux martyrs. Cet épisode, dit Grégoire, a plus besoin d’exhortation que d’explication, sauf sur un point : pourquoi le Christ reproche-t-il son manque de foi à un homme qui manifeste justement sa foi en demandant la guérison de son fils? L’orateur montre ce qui manque à la foi de cet officier.
Il note aussi que Jésus a refusé de se rendre auprès du fils de l’officier royal, bien qu’il ait fait le déplacement pour le serviteur du centurion. C’est pour nous apprendre à ne pas avoir égard à la richesse ni aux honneurs, mais à la seule nature des hommes, créés à l’image de Dieu. Nous devons considérer en chacun ce qu’il est («sa dignité de personne», dirait-on de nos jours), non ce qu’il a. C’est aussi un appel à nous humilier quand nous sommes riches.
Aujourd’hui, remarque enfin le prédicateur, c’est le monde lui-même, tout rempli de calamités, qui vient nous apprendre à ne pas l’aimer, et nous ramène ainsi à Dieu.
 

Jn 4, 46-53

En ce temps-là, il y avait un officier du roi dont le fils était malade à Capharnaüm. Comme il avait entendu dire que Jésus venait de Judée en Galilée, il alla vers lui et le pria de descendre pour guérir son fils, qui était à la mort. Jésus lui dit : «Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez pas.» L’officier du roi lui dit : «Seigneur, viens avant que mon fils ne meure.» Jésus lui dit : «Va, ton fils vit.»
L’homme crut ce que lui disait Jésus et partit. Comme il s’en retournait, ses serviteurs vinrent au-devant de lui et lui annoncèrent que son fils vivait. Il leur demanda l’heure à laquelle il s’était trouvé mieux, et ils lui dirent : «Hier, à la septième heure, la fièvre l’a quitté.» Le père reconnut alors que c’était l’heure à laquelle Jésus lui avait dit : «Ton fils vit.» Et il crut, lui et toute sa maison.
La lecture du Saint Evangile que vous venez d’entendre, mes frères, n’a pas besoin d’explication. Mais pour que je ne paraisse pas l’avoir laissée passer sans rien dire, je vous en parlerai quand même en quelques mots, plutôt pour vous exhorter que pour vous l’expliquer.
Je ne vois d’ailleurs qu’un point dont il nous faille chercher l’explication, c’est de savoir pourquoi cet homme venu demander la guérison de son fils s’est entendu dire : «Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez pas.» N’est-il pas évident qu’il croyait, cet homme qui implorait la guérison de son fils? Aurait-il imploré cette guérison de la part du Seigneur, s’il n’avait pas cru qu’il était le Sauveur? Pourquoi donc Jésus dit-il : «Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez pas», à celui qui a cru avant de voir un signe?
Souvenez-vous pourtant de ce que cet homme a demandé, et vous verrez clairement qu’il a douté dans sa foi. Car il a prié Jésus de descendre pour guérir son fils. Il désirait donc la présence corporelle du Seigneur, alors que celui-ci n’est absent d’aucun lieu par son esprit. L’officier royal ne croyait donc pas assez fermement en Jésus, puisqu’il ne le jugeait pas capable de rendre la santé sans être physiquement présent. Si la foi de cet homme avait été parfaite, il aurait été persuadé qu’il n’y a pas de lieu où Dieu ne soit présent. Il a ainsi considérablement manqué de foi, parce qu’il n’a pas rendu honneur à la Majesté [du Seigneur], mais à sa seule présence corporelle. Il a donc demandé la guérison de son fils, mais sa foi se mêlait de doute, puisque tout en croyant que celui à qui il s’adressait avait le pouvoir de guérir, il a toutefois pensé qu’il était absent d’auprès de son fils mourant. Mais le Seigneur, qu’il supplie de venir, lui montre qu’il est déjà là où il l’invite : d’un simple commandement, il rend la santé, lui dont la volonté a créé toutes choses.
2. Il nous faut ici considérer avec grande attention ce que le témoignage d’un autre évangéliste nous apprend du centurion qui vient au Seigneur et lui dit : «Seigneur, mon serviteur est couché dans ma maison, frappé de paralysie, et il souffre cruellement.» Jésus lui répond aussitôt : «J’irai le guérir.» (Mt 8, 6-7). Pourquoi donc notre Rédempteur refuse-t-il d’aller corporellement auprès du fils de l’officier royal, qui lui avait pourtant demandé de venir, alors qu’il promet d’aller corporellement auprès du serviteur du centurion, sans cependant qu’on l’en ait prié? Il ne consent pas à se rendre par lui-même auprès du fils de l’officier royal; il ne refuse pas d’aller auprès du serviteur du centurion. Pourquoi cette manière d’agir, sinon pour réprimer notre orgueil, qui ne nous inspire de l’estime que pour les honneurs et les richesses des hommes, et non pour leur nature faite à l’image de Dieu? Quand nous jaugeons les biens dont les gens s’entourent, il est clair que nous ne nous soucions pas de leur être intérieur; et lorsque nous considérons leur aspect physique, pourtant bien digne de mépris, nous ne nous intéressons pas à ce qu’ils sont. Mais notre Rédempteur ne voulut pas aller auprès du fils de l’officier royal, et se montra prêt à se rendre auprès du serviteur du centurion, pour bien faire voir que les saints doivent mépriser ce qui est élevé pour les hommes, et ne pas mépriser ce que les hommes jugent digne de mépris. Notre orgueil se trouve ainsi blâmé, lui qui ne sait pas estimer les hommes par ce qui les fait hommes, et qui ne regarde, comme nous l’avons dit, que les choses extérieures qui les environnent, sans considérer leur nature, ni reconnaître l’honneur de Dieu en eux. Voici que le Fils de Dieu ne veut pas se rendre auprès du fils de l’officier royal, et qu’il est prêt pourtant à aller guérir le serviteur. Si le serviteur de tel ou tel nous demandait de nous rendre auprès de lui, aussitôt notre orgueil nous répondrait en secret dans notre pensée : «N’y va pas! Ce serait t’abaisser, te déshonorer, et avilir ta charge.» Celui qui vient du Ciel ne refuse pas d’aller sur terre auprès d’un serviteur, et nous qui venons de la terre, nous n’acceptons cependant pas d’être humiliés sur terre. Quoi de plus vil, quoi de plus méprisable devant Dieu que de rechercher la considération des hommes et de ne pas craindre le regard du témoin intérieur!
Aussi le Seigneur dit-il aux pharisiens dans le Saint Evangile : «Vous êtes de ceux qui se font passer pour justes devant les hommes; mais Dieu connaît vos cœurs, et ce qui est élevé aux yeux des hommes est abominable aux yeux de Dieu.» (Lc 16, 15). Remarquez, mes frères, remarquez bien ces paroles. Car s’il est vrai que ce qui est élevé aux yeux des hommes est abominable aux yeux de Dieu, alors les pensées de notre cœur sont d’autant plus basses aux yeux de Dieu qu’elles sont plus hautes aux yeux des hommes, et l’humilité de notre cœur est d’autant plus haute aux yeux de Dieu qu’elle est plus basse aux yeux des hommes.
3.  Tenons donc pour rien ce que nous faisons de bien. Ne nous laissons pas exalter par nos travaux, ni élever par l’abondance ou la gloire. Si la profusion de toutes sortes de biens nous gonfle d’orgueil, nous sommes dignes du mépris de Dieu. Au contraire, le psalmiste déclare à propos des humbles : «Le Seigneur garde les petits enfants.» (Ps 116, 6). Et parce que ceux qu’il appelle de petits enfants sont les humbles, sitôt après avoir exprimé cette sentence, il ajoute une réflexion comme pour répondre à notre désir de savoir ce que Dieu fera pour ces humbles : «Je me suis humilié, et il m’a délivré.»
Voilà ce à quoi il vous faut bien réfléchir, mes frères, voilà ce que vous devez méditer avec toute l’attention possible. N’estimez pas dans vos proches les biens de ce monde. N’ayant que Dieu en vue dans les hommes, ne rendez honneur qu’à leur nature faite à l’image de Dieu — je ne parle pourtant ici que des hommes qui ne sont pas vos supérieurs1. Vous observerez cela vis-à-vis de vos proches si vous commencez vous-mêmes par ne pas laisser vos cœurs se gonfler d’orgueil. Car celui que les choses éphémères exaltent encore ne sait pas respecter dans son prochain ce qui dure. Ne considérez donc pas en vous-mêmes ce que vous avez, mais ce que vous êtes.
Voyez comme il s’enfuit, ce monde qu’on aime! Ces saints auprès de la tombe desquels nous sommes assemblés ont foulé aux pieds avec mépris un monde florissant. On y jouissait d’une longue vie, d’une santé continuelle, de l’abondance matérielle, de la fécondité dans les familles, de la tranquillité dans une paix bien établie. Et ce monde qui était encore si florissant en lui-même était pourtant déjà flétri dans leur cœur. Alors que tout flétri qu’il soit maintenant en lui-même, il demeure toutefois florissant dans nos cœurs. Partout la mort, partout le deuil, partout la désolation; de tous côtés nous sommes frappés, de tous côtés nous sommes abreuvés d’amertumes; et cependant, dans l’aveuglement de notre esprit, nous aimons jusqu’aux amertumes goûtées dans la concupiscence de la chair, nous poursuivons ce qui s’enfuit, nous nous attachons à ce qui tombe. Et comme nous ne pouvons retenir ce qui tombe, nous tombons avec ce que nous tenons embrassé dans son écroulement.
Si le monde nous a autrefois captivés par l’attrait de ses plaisirs, c’est désormais lui qui nous renvoie à Dieu, maintenant qu’il est rempli de si grands fléaux. Songez bien que ce qui court dans le temps ne compte pas. Car la fin des biens transitoires nous montre assez que ce qui peut passer n’est rien. L’écroulement des choses passagères nous fait voir qu’elles n’étaient presque rien, même quand elles nous semblaient tenir ferme. Avec quelle attention, frères très chers, nous faut-il donc considérer tout cela! Fixez votre cœur dans l’amour de l’éternité; et sans plus chercher à atteindre les grandeurs de la terre, efforcez-vous de parvenir à cette gloire dont votre foi vous donne l’assurance, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

________________________________

1 Le «cœur charnel» est le cœur asservi au péché.
2 Defensor : magistrat chargé de défendre les populations contre l’arbitraire des gouverneurs. Cette charge a pris de l’importance au vie siècle.
 
 
 

Homélie 29

Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Pierre, apôtre,
le jour de l’Ascension

24 mai 591
 

L’Ascension

L’Homélie du jour de l’Ascension tire son originalité du fait qu’elle constitue une petite anthologie biblique sur le mystère célébré : saint Grégoire y a rassemblé, en un discours pastoral très accessible, les textes que l’Ecriture et la liturgie proposent en ce jour à notre piété.
I- (1-8) Le pape commente d’abord l’évangile. Il remarque que le retard qu’ont mis les disciples à accepter la Résurrection donne plus d’assurance à notre foi. Jésus leur montre la vérité de son corps en mangeant avec eux, avant de monter au ciel. L’orateur explique en quel sens c’est «à toute créature» que les disciples sont envoyés prêcher l’Evangile. Il donne à cette occasion un bel aperçu de la notion antique de l’homme, considéré comme un microcosme de toute la création. Il expose ensuite de quelle façon il faut entendre que ceux qui croiront seront sauvés, pourquoi les miracles promis aux croyants étaient réservés aux débuts de l’Eglise, et comment ils continuent sur un plan spirituel, qui n’en a que plus de valeur. Grégoire résout enfin l’apparente contradiction entre le texte de saint Marc, qui présente Jésus assis au Ciel, et le témoignage de saint Etienne, qui le voit debout à la droite du Père.
II- (9-11) Méditant le mystère de l’Ascension, le pape y voit avant tout un mystère de joie : joie de l’élévation de notre nature humaine, de l’effacement du décret qui nous condamnait à la mort, et de notre délivrance de la captivité.
L’Homélie s’achève par un vibrant appel à jeter dans le Ciel l’ancre de notre espérance : Dieu ne décevra pas le désir que lui-même nous inspire.
 

Mc 16, 14-20

En ce temps-là, Jésus apparut aux Onze pendant qu’ils étaient à table; et il leur reprocha leur incrédulité et leur dureté de cœur, parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité. Et il leur dit : «Allez dans le monde entier; prêchez l’Evangile à toute créature. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé; celui qui ne croira pas sera condamné. Et voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom ils chasseront les démons, ils parleront de nouvelles langues, ils prendront en main des serpents, et s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera aucun mal. Ils imposeront les mains sur les malades, et ceux-ci seront guéris.»
Après leur avoir ainsi parlé, le Seigneur Jésus s’éleva au ciel; et il siège à la droite de Dieu. Pour eux, ils s’en allèrent prêcher en tout lieu, le Seigneur travaillant avec eux et confirmant la Parole par les signes qui l’accompagnaient.
Le retard qu’ont mis les disciples à croire en la Résurrection du Seigneur n’a pas tant été de leur part une infirmité que pour nous, si j’ose dire, le gage de notre future fermeté. En effet, à cause de leur doute, cette Résurrection a été démontrée par des preuves nombreuses; et découvrant ces preuves à la lecture, c’est par les doutes mêmes des disciples que nous sommes affermis. Marie-Madeleine, qui a cru plus vite, m’a été moins utile que Thomas, qui a douté longtemps. Car lui, dans son doute, a touché les cicatrices des plaies, ôtant ainsi de notre cœur la plaie du doute.
Pour mieux nous persuader que le Seigneur est vraiment ressuscité, il nous faut noter ce que Luc rapporte : «Comme il était à table avec eux, il leur recommanda de ne pas s’éloigner de Jérusalem.» (Ac 1, 4). Et un peu après : «Tandis qu’ils le regardaient, il fut élevé, et une nuée le déroba à leurs yeux.» (Ac 1, 9). Observez ces paroles, remarquez bien le mystère : «Comme il était à table avec eux… il fut élevé.» Il mange et il monte : il se nourrit pour faire connaître qu’il a une chair véritable.
Quant à Marc, il rappelle qu’avant de monter au ciel, le Seigneur a repris ses disciples pour leur dureté de cœur et leur incrédulité. Nous devons considérer ici que si le Seigneur a choisi, pour réprimander ses disciples, le moment où il les quittait corporellement, c’est afin de graver plus profondément dans le cœur de ses auditeurs les paroles qu’il prononçait en partant.
Ecoutons ce qu’il demande aux disciples après leur avoir reproché leur dureté : «Allez dans le monde entier; prêchez l’Evangile à toute créature.»
2. Fallait-il donc, mes frères, prêcher le Saint Evangile à des objets inanimés, ou à des animaux sans raison, pour que le Seigneur dise ainsi à ses disciples : «Prêchez à toute créature.» Non, bien sûr! C’est l’homme qu’on désigne par l’expression «toute créature». Car si les pierres existent, elles ne vivent pourtant pas, et elles n’ont pas de sensations. Si les herbes et les arbres existent, s’ils vivent même, ils n’ont cependant pas de sensations; ils vivent, dis-je, non par un souffle animal, mais par une force végétale, puisque Paul affirme : «Insensé! Ce que tu sèmes ne reprend pas vie s’il ne meurt auparavant.» (1 Co 15, 36). Ce qui meurt pour reprendre vie, vit donc. Ainsi, les pierres existent, mais elles ne vivent pas. Les arbres existent, ils vivent, mais ils n’ont pas de sensations; les animaux sans raison existent, ils vivent, ils ont des sensations, mais ils ne peuvent juger. Les anges, eux, existent, ils vivent, ils ont des sensations et ils peuvent juger. Or l’homme possède en lui quelque chose de chacune de ces créatures : être lui est commun avec les pierres, vivre avec les arbres, avoir des sensations avec les animaux, comprendre avec les anges. Si donc l’homme a quelque chose de commun avec toute créature, il est en quelque manière toute créature. Par conséquent, prêcher l’Evangile au seul homme, c’est le prêcher à toute créature, puisque c’est l’enseigner à celui pour qui tout sur terre a été créé, et à qui rien de ce qui existe n’est étranger, du fait qu’il présente quelque similitude avec tout le reste.
L’expression «toute créature» peut aussi désigner toutes les nations païennes. En effet, si le Seigneur avait commencé par dire : «N’allez pas vers les païens» (Mt 10, 5), il ordonne maintenant: «Prêchez à toute créature.» La prédication des apôtres, que les Juifs avaient d’abord repoussée, nous est ainsi venue en aide, dès lors que ces orgueilleux, en la rejetant, ont témoigné de leur damnation. Et quand le Christ, qui est la Vérité, envoie les disciples prêcher, il ne fait rien d’autre que d’y répandre la semence dans le monde. Il n’envoie que quelques graines en semences, pour recueillir en retour les fruits de moissons abondantes issus de notre foi. Car une si grande moisson de fidèles n’aurait pu lever sur le monde entier, si la main du Seigneur n’avait fait venir, sur la terre des intelligences, ces graines de choix que sèment les prédicateurs.
3. Le texte poursuit : «Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé; celui qui ne croira pas sera condamné.» Peut-être chacun se dit-il en lui-même : «Moi, maintenant, j’ai cru, et donc je serai sauvé.» Il dit vrai, si sa foi inclut les œuvres. Car une foi véritable exige qu’on ne contredise pas dans sa conduite ce qu’on affirme par ses paroles. C’est pourquoi Paul déclare à propos de certains faux fidèles : «Ils font profession de connaître Dieu, mais ils le renient par leurs actes.» (Tt 1, 16). Et Jean : «Celui qui dit connaître Dieu, mais ne garde pas ses commandements, est un menteur.» (1 Jn 2, 4). Puisqu’il en est ainsi, c’est en examinant notre vie que nous devons vérifier la vérité de notre foi. En effet, nous ne sommes vraiment croyants que si nous accomplissons en nos œuvres ce que nous promettons en nos paroles. Le jour de notre baptême, nous avons promis de renoncer à toutes les œuvres et à toutes les séductions de l’antique ennemi. Que chacun d’entre vous se considère donc lui-même avec les yeux de l’esprit : si après le baptême, il garde ce qu’il avait promis avant le baptême, qu’il soit certain d’être un [vrai] croyant, et qu’il se réjouisse. Mais s’il est tombé en commettant de mauvaises actions ou en désirant les séductions de ce monde, il n’a pas gardé ce qu’il avait promis. Voyons s’il sait pleurer maintenant ses égarements. Car devant le Juge miséricordieux, celui qui revient à la vérité ne passe pas pour un menteur, même après avoir menti : le Dieu tout-puissant, en recevant volontiers notre pénitence, couvre lui-même nos égarements par sa sentence.
4.  Le texte poursuit : «Et voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom ils chasseront les démons, ils parleront de nouvelles langues, ils prendront en main des serpents, et s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera aucun mal. Ils imposeront les mains sur les malades, et ceux-ci seront guéris.» Cela, mes frères, vous ne le faites pas; est-ce à dire que vous ne croyez pas? Non, bien sûr! Ces signes ont été nécessaires au début de l’Eglise. La foi, pour croître, devait alors en être nourrie. Nous aussi, quand nous plantons des arbres, nous leur versons de l’eau jusqu’à ce que nous ayons constaté qu’ils ont repris; mais une fois leurs racines fixées en terre, nous cessons de les arroser. D’où le mot de Paul : «Les langues sont un signe, non pour les croyants, mais pour les incroyants.» (1 Co 14, 22)
A propos de ces signes et de ces manifestations, il nous reste quelque chose à considérer de plus près : c’est que la sainte Eglise opère spirituellement chaque jour ce qu’elle opérait corporellement par les apôtres en leur temps. En effet, que font les prêtres de l’Eglise quand ils exorcisent les fidèles en leur imposant les mains, et qu’ils interdisent aux esprits malins d’habiter dans leur âme? Que font-ils, sinon chasser les démons? Et que font les fidèles lorsque délaissant les paroles mondaines de leur vie passée, ils proclament les saints mystères et chantent tant qu’ils peuvent les louanges et la puissance de leur Créateur? Que font-ils, sinon parler de nouvelles langues? Et ne prennent-ils pas en main des serpents quand ils enlèvent le mal du cœur des autres en les exhortant au bien? Et lorsqu’ils entendent des conseils empoisonnés sans se laisser pourtant entraîner à de mauvaises actions, n’est-ce pas là boire un breuvage mortel, mais sans qu’il leur fasse de mal? Et que font les hommes qui, dès qu’ils voient leur prochain faiblir dans l’accomplissement des bonnes actions, volent à son secours de toutes leurs forces, et raffermissent par l’exemple de leurs œuvres la vie de ceux dont le comportement devenait chancelant? Que font-ils, sinon imposer les mains sur les malades pour qu’ils soient guéris?
Ces miracles sont d’ailleurs d’autant plus grands qu’ils sont spirituels, d’autant plus grands que ce ne sont pas des corps, mais des âmes qu’ils régénèrent. Et ces signes-là, frères très chers, vous-mêmes, en vous plaçant sous la gouverne de Dieu, vous pouvez les accomplir si vous le voulez. Les signes extérieurs ne peuvent obtenir la vie à ceux qui les opèrent. Car si ces miracles corporels manifestent parfois la sainteté, ils ne la font pas exister. Au contraire, les miracles spirituels, qui se réalisent dans l’âme, ne manifestent pas au-dehors la vertu de notre vie, mais ils font exister cette vertu. Si même des gens mauvais sont capables des premiers, seuls les bons peuvent jouir du fruit des seconds. D’où ce mot de la Vérité à propos de certains hommes : «Beaucoup me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en votre nom que nous avons prophétisé, en votre nom que nous avons chassé les démons, et en votre nom que nous avons fait beaucoup de miracles? Alors je leur affirmerai avec assurance : Je ne vous connais pas; éloignez-vous de moi, artisans d’iniquité.» (Mt 7, 22-23). N’aimez donc pas, frères très chers, ces signes que les réprouvés peuvent eux aussi réaliser. Mais aimez ceux dont nous venons de parler, les miracles de charité et de piété, qui sont d’autant plus sûrs qu’ils sont cachés, et d’autant mieux récompensés du Seigneur qu’ils sont moins glorifiés des hommes.
5. Le texte poursuit : «Après leur avoir ainsi parlé, le Seigneur Jésus s’éleva au ciel; et il siège à la droite de Dieu.» Nous savons par l’Ancien Testament qu’Elie a été ravi au ciel (cf. 2 R 2, 11). Mais outre le ciel aérien, il y a le ciel éthéré1. Le ciel aérien est proche de la terre : ainsi, nous parlons des oiseaux du ciel, parce que nous les voyons voler dans les airs. Or c’est dans ce ciel aérien qu’Elie a été élevé pour être conduit soudainement dans une région secrète de la terre, où il vit dans un grand repos de la chair et de l’esprit jusqu’à ce qu’il revienne à la fin du monde et acquitte sa dette envers la mort. S’il a en effet remis sa mort à plus tard, il n’y a pas échappé. Notre Rédempteur, au contraire, n’ayant pas remis sa mort à plus tard, en a été vainqueur; il a détruit la mort en ressuscitant, et manifesté la gloire de sa Résurrection en montant au ciel. Il faut encore noter qu’Elie, d’après ce que nous lisons, est monté au ciel dans un char : cela montrait bien que n’étant qu’un homme2, il avait besoin d’une aide extérieure. Ces secours et les signes qui nous les révèlent sont le fait des anges : Elie, appesanti qu’il était par la faiblesse de sa nature, ne pouvait monter par lui-même au ciel, fût-ce le ciel aérien. Quant à notre Rédempteur, on ne lit pas qu’il fut élevé par un char ou par les anges : celui qui avait tout créé n’avait besoin que de sa propre puissance pour se voir porté au-dessus de tout. Il s’en retournait là où il était déjà; il s’en revenait de là où il demeurait, puisque lors même qu’il montait au ciel par son humanité, il contenait à la fois la terre et le ciel par sa divinité.
6. De même que Joseph, vendu par ses frères, a figuré la vente de notre Rédempteur, Enoch, transporté (cf. Gn 5, 24), et Elie, élevé au ciel aérien, ont symbolisé l’Ascension du Seigneur. Ainsi, le Seigneur eut des précurseurs et des témoins de son Ascension, l’un avant la Loi, l’autre sous la Loi, pour que vînt un jour celui qui serait capable de pénétrer vraiment dans les cieux. D’où l’ordre qui existe entre l’élévation du premier et celle du second, lesquelles se distinguent par une certaine gradation. Car on nous rapporte qu’Enoch fut transporté, et Elie élevé au ciel, pour que vînt ensuite celui qui, sans être ni transporté ni élevé, pénétrerait dans le ciel éthéré par sa propre puissance. Par le transfert de ces deux serviteurs qui symbolisaient son Ascension, puis en montant lui-même au ciel, le Seigneur a voulu aussi manifester qu’il allait nous accorder, à nous qui croyons en lui, la pureté de la chair, et faire croître par son aide la vertu de chasteté à mesure que les temps se développeraient. Enoch eut en effet une épouse et des fils. Par contre, on ne lit nulle part qu’Elie ait eu une épouse et des fils. Mesurez donc par quels degrés la sainte pureté s’est accrue, d’après ce que ces serviteurs transportés et le Seigneur en personne dans son Ascension nous font voir clairement : Enoch, qui fut engendré par une union charnelle, et qui engendra de la même manière, fut transporté; Elie, qui fut engendré par une union charnelle, mais qui n’engendra pas lui-même de cette façon, fut enlevé; quant au Seigneur, qui n’engendra pas ni ne fut engendré par une union charnelle, il s’éleva au ciel [par sa propre puissance].
7. Il nous faut aussi considérer pourquoi Marc affirme : «Il siège à la droite de Dieu», alors qu’Etienne dit : «Je vois les cieux ouverts, et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu.» (Ac 7, 56). Pourquoi Etienne assure-t-il le voir debout, alors que Marc le voit assis? Mais vous le savez, mes frères : siéger convient à celui qui juge, se tenir debout, à celui qui combat ou qui vient au secours. Puisque notre Rédempteur, élevé au ciel, juge dès à présent toutes choses, et qu’à la fin des temps il viendra en Juge universel, Marc nous le représente siégeant après son élévation, puisqu’au terme, après avoir été glorifié en son Ascension, il apparaîtra en Juge. Etienne, lui, en proie aux souffrances du combat, vit debout celui qui le soutenait : pour qu’il pût triompher de l’incroyance de ses persécuteurs sur la terre, Dieu combattit pour lui du haut du Ciel en le secondant de sa grâce.
8. Le texte poursuit : «Pour eux, ils s’en allèrent prêcher en tout lieu, le Seigneur travaillant avec eux et confirmant la Parole par les signes qui l’accompagnaient.» Que devons-nous considérer en cela, que devons-nous en confier à notre mémoire, sinon que l’ordre du Seigneur fut suivi d’obéissance, et l’obéissance de miracles?
Mais puisque Dieu nous a guidé pour parcourir avec vous ce passage d’Evangile en l’expliquant brièvement, il ne nous reste plus qu’à vous faire part de quelques considérations sur la grande solennité [d’aujourd’hui].
9. Il faut d’abord nous demander pourquoi nous ne lisons pas [dans l’Evangile] que les anges apparus après la naissance du Seigneur se fussent montrés vêtus de blanc, alors que nous le lisons de ceux envoyés lors de son Ascension, comme le dit l’Ecriture : «Tandis qu’ils le regardaient, il fut élevé, et une nuée le déroba à leurs yeux. Et comme ils avaient leurs regards fixés vers le ciel pendant qu’il s’éloignait, voici que deux hommes parurent auprès d’eux, vêtus de blanc.» (Ac 1, 9-10). Les vêtements blancs manifestent au-dehors la joie et la fête de l’esprit. Pourquoi donc les anges n’apparurent-ils pas vêtus de blanc après la naissance du Seigneur, mais vêtus de blanc lors de son Ascension, sinon parce que l’entrée au Ciel du Dieu fait homme a constitué pour les anges une grande fête? Si par la naissance du Seigneur, la divinité semblait abaissée, par son Ascension, l’humanité a été glorifiée. Or des vêtements blancs conviennent mieux à une glorification qu’à un abaissement. Les anges devaient donc se montrer vêtus de blanc au moment où le Seigneur montait [au ciel], puisque celui qui dans sa naissance était apparu comme un Dieu abaissé se manifestait dans son Ascension comme un homme glorieusement élevé.
10. Mais en cette solennité, frères très chers, il nous faut considérer avant tout que le décret qui nous condamnait a été aujourd’hui abrogé, et abolie la sentence qui nous vouait à la corruption. Car cette même nature à qui il avait été dit : «Tu es terre, et dans la terre tu iras» (Gn 3, 19), est aujourd’hui montée au ciel. C’est en vue de cette élévation de notre chair que le bienheureux Job, parlant du Seigneur d’une manière figurée, le nomme un oiseau. Considérant que le peuple juif ne comprendrait pas le mystère de l’Ascension, Job déclare à propos du manque de foi de ce peuple : «Il n’a pas reconnu la route de l’oiseau.» (Jb 28, 7). C’est à juste titre que le Seigneur a été appelé «oiseau», puisque son corps de chair s’est élancé vers l’éther. Celui qui n’a pas cru à l’Ascension du Seigneur au ciel n’a pas reconnu la route de cet oiseau.
C’est de la fête d’aujourd’hui que le psalmiste affirme : «Ta magnificence s’est élevée au-dessus des cieux.» (Ps 8, 2). Et encore : «Dieu est monté au milieu d’une grande joie, le Seigneur au son de la trompette.» (Ps 47, 6). Et enfin : «Montant sur les hauteurs, il a emmené en captivité notre nature captive; il a offert des dons aux hommes.» (Ps 68, 19). Oui, montant sur les hauteurs, il a emmené en captivité notre nature captive, puisqu’il a détruit notre corruption par la puissance de son incorruptibilité. Il a également offert des dons aux hommes : ayant envoyé du Ciel l’Esprit, il a accordé à l’un une parole de sagesse, à un autre une parole de science, à un autre le pouvoir d’opérer des miracles, à un autre le don des guérisons, à un autre la diversité des langues, à un autre l’interprétation de la parole (cf. 1 Co 12, 8-10). Il a donc bien offert des dons aux hommes.
C’est aussi de cette glorieuse Ascension que [le prophète] Habacuc a dit : «Le soleil s’est élevé, et la lune s’est maintenue à sa place.» (Ha 3, 11, d’après les Septante). En effet, que désigne le prophète par le terme de soleil, sinon le Seigneur, et par le terme de lune, sinon l’Eglise? Tant que le Seigneur ne s’était pas encore élevé dans les cieux, sa sainte Eglise était paralysée par la crainte des oppositions du monde, tandis qu’après avoir été fortifiée par son Ascension, elle s’est mise à prêcher ouvertement ce qu’elle avait cru en secret. Le soleil s’est donc élevé, et la lune s’est maintenue à sa place, puisque le Seigneur ayant atteint le Ciel, l’autorité de la prédication de sa sainte Eglise s’en est accrue d’autant.
Au sujet encore de l’Ascension, Salomon prête à cette Eglise la parole suivante : «Le voici qui vient, bondissant sur les montagnes et franchissant les collines.» (Ct 2, 8). Considérant les points saillants des grandes œuvres du Seigneur, l’Eglise dit : «Le voici qui vient, bondissant sur les montagnes.» Car le Seigneur, en venant pour nous racheter, a exécuté, si je puis dire, des bonds. Voulez-vous les connaître, ces bonds, frères très chers? Du Ciel il est venu dans le sein [de la Vierge], du sein [de la Vierge] dans la crèche, de la crèche sur la croix, de la croix au sépulcre, et du sépulcre il est retourné au Ciel. Voilà les bonds que la Vérité manifestée dans la chair a accomplis en notre faveur, pour nous faire courir à sa suite, car «le Seigneur s’est élancé joyeux comme un géant pour parcourir sa voie» (Ps 19, 6), afin que nous puissions lui dire de tout notre cœur : «Entraîne-nous après toi, et nous courrons à l’odeur de tes parfums.» (Ct 1, 4)
11. Il nous faut donc, frères très chers, suivre le Seigneur par le cœur là où nous croyons qu’il est monté par le corps. Fuyons les désirs terrestres, et que rien parmi les choses d’ici-bas ne puisse désormais nous séduire, nous qui avons un Père dans les cieux. Considérons bien que celui qui s’est élevé au ciel tout pacifique sera terrible lors de son retour, et que tout ce qu’il nous a commandé avec douceur, il l’exigera alors avec rigueur. Faisons donc tous grand cas du temps qui nous est accordé pour faire pénitence; prenons soin de notre âme tant que c’est possible. Car notre Rédempteur reviendra nous juger d’autant plus sévèrement qu’il se sera montré plus patient avant le jugement.
Souciez-vous donc de ces choses, mes frères, et ressassez-les en toute sincérité. Bien que votre âme soit encore ballottée par le remous des affaires, jetez pourtant dès maintenant l’ancre de votre espérance dans la patrie éternelle3; affermissez l’orientation de votre esprit dans la vraie lumière. Le Seigneur est monté au ciel, ainsi que nous venons de l’entendre; méditons donc sans cesse ce que nous croyons. Et si nous sommes encore retenus ici-bas par l’infirmité de notre corps, suivons cependant notre Dieu à pas d’amour. Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui nous a donné un tel désir, ne le laissera pas sans réponse, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec Dieu le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

________________________________

1 C’est-à-dire sa nature humaine.
2 Virtus confessionis : il semble qu’il faille comprendre par là «une force qui nous pousse à confesser nos fautes». Jésus a retiré aux commandements de la Loi leur caractère écrasant (les hommes ne parvenaient pas à les mettre en pratique) : en même temps qu’ils nous font connaître nos péchés, ils incluent maintenant la possibilité d’être délivrés de nos fautes en les confessant. En ce sens, le Christ leur a  donc communiqué une force qui nous pousse à confesser nos péchés.
 
 
 

Homélie 30

Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Pierre, apôtre,
le jour de la Pentecôte

3 juin 591
 

La Pentecôte

Cette Homélie est construite selon le plan en deux parties qu’affectionne particulièrement saint Grégoire :
I- (1-3) Commentaire de l’évangile, permettant au prédicateur d’appliquer aux besoins de ses fidèles les paroles qu’ils viennent d’entendre. Quelle fête de loger Dieu en notre cœur! Encore faut-il, pour qu’il y demeure, que nous ayons soin d’éviter tout péché et que nous le laissions opérer en nous, supplier en nous, et nous enseigner intérieurement par son onction. Le pape nous montre comment on doit s’ouvrir à l’action de l’Esprit-Saint.
II- (4-10) Méditation du mystère de la fête :
En utilisant le passage des Actes (2, 1-11) qui relate l’événement de la Pentecôte (épître de la messe du jour), et en le mettant en parallèle avec l’autre descente du Saint-Esprit, lors du baptême du Christ dans le Jourdain, Grégoire se pose plusieurs questions au sujet des apparences sous lesquelles l’Esprit s’est manifesté en ces deux occasions :
— pourquoi du feu?
— pourquoi des langues de feu?
— pourquoi tantôt sous la forme d’une colombe, tantôt sous forme de feu?
— pourquoi sur Jésus sous la forme d’une colombe, et sur les apôtres sous forme de feu?
La réponse à ces quatre questions ébauche un petit traité de théologie spirituelle sur le Saint-Esprit, qu’on lit avec grand profit.
Le prédicateur utilise ensuite divers textes traitant de l’action de l’Esprit dans l’âme des apôtres : trouvés faibles et craintifs, les disciples ont été, après la Pentecôte, remplis d’ardeur pour prêcher et pour souffrir pour le nom du Christ.
Sans doute, remarque enfin l’orateur, notre intelligence ne peut-elle connaître directement l’Esprit de Dieu, qui est invisible, mais nous pouvons le contempler dans l’âme des saints qu’il remplit, comme on voit le soleil par le sommet des montagnes qu’il éclaire. Le pape conclut en prêchant l’amour du prochain, sans lequel notre amour de Dieu est mensonger, et en nous invitant à tendre de toutes nos forces vers le Ciel.
 

Jn 14, 23-31

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : «Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Et la parole que vous avez entendue n’est pas de moi, mais du Père qui m’a envoyé.
«Je vous ai dit ces choses, tant que je demeure avec vous. Mais le Paraclet, l’Esprit-Saint, que le Père enverra en mon nom, lui vous enseignera toutes choses, et il vous rappellera tout ce que je vous ai dit. Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble pas; qu’il ne s’effraye pas. Vous avez entendu que je vous ai dit : Je m’en vais, et je viens à vous. Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je m’en vais au Père, car le Père est plus grand que moi. Et maintenant je vous ai dit ces choses, avant qu’elles n’arrivent, afin que lorsqu’elles seront arrivées, vous croyiez. Je ne m’entretiendrai plus beaucoup avec vous, car voici venir le prince de ce monde, et il n’a rien en moi [qui lui appartienne]. Mais c’est afin que le monde sache que j’aime le Père, et que j’agis selon le commandement que le Père m’a donné.»
Il nous plaît, frères très chers, de passer rapidement sur les paroles de l’évangile qu’on nous a lu, afin de pouvoir donner plus de temps ensuite à la considération d’une si grande solennité. C’est aujourd’hui, en effet, que le Saint-Esprit est venu tout à coup avec bruit sur les disciples, et qu’il a changé les esprits de ces êtres charnels, les rendant tout amour pour lui. Et tandis que des langues de feu paraissaient au-dehors, leurs cœurs au-dedans devenaient de flamme, car recevant Dieu sous la forme de ce feu apparent, ils se mirent à brûler d’un amour très doux (cf. Ac 2, 1-4). C’est que le Saint-Esprit lui-même est amour. Aussi Jean déclare-t-il : «Dieu est charité.» (1 Jn 4, 16). Celui qui désire Dieu de tout son esprit possède donc déjà, sans nul doute, celui qu’il aime; en effet, personne ne pourrait aimer Dieu s’il ne possédait en lui celui qu’il aime.
Mais voici que si l’on interroge chacun de vous pour savoir s’il aime Dieu, vous répondez, pleins de confiance et d’assurance : «Je l’aime.» Or, au début même de cette lecture, vous avez entendu ce qu’affirme la Vérité : «Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole.» L’amour se prouve donc par les œuvres qui le manifestent. D’où la parole de Jean dans son Epître : «Celui qui dit : J’aime Dieu, mais ne garde pas ses commandements, est un menteur.» (cf. 1 Jn 2, 4). Car nous n’aimons vraiment Dieu que si nous nous efforçons de suivre ses commandements en nous restreignant dans nos plaisirs. Il est en effet bien évident que celui qui se perd encore en des désirs défendus n’aime pas Dieu, puisque sa volonté s’oppose à lui.
2. «Et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure.» Mesurez, frères très chers, quelle fête c’est de loger Dieu en son cœur! Si un ami riche et puissant entrait dans votre maison, vous la nettoieriez tout entière en grande hâte, pour que rien ne puisse heurter le regard de l’ami qui entre. Ainsi, que celui qui prépare à Dieu une demeure en son âme efface les souillures de ses œuvres mauvaises.
Mais voyez ce que déclare la Vérité : «Nous viendrons, et nous ferons en lui notre demeure.» Il arrive en effet que Dieu vienne dans les cœurs de certains sans y faire sa demeure, lorsque ces personnes, touchées de componction1, sont visitées par la pensée de Dieu, mais oublient au temps de la tentation qu’elles avaient d’abord été touchées de componction, et retournent à leurs fautes anciennes comme si elles ne les avaient pas pleurées. Mais celui qui aime vraiment Dieu et qui garde ses commandements, le Seigneur vient dans son cœur et y fait aussi sa demeure, car l’amour de Dieu le pénètre tellement qu’il ne s’en éloigne pas au temps de la tentation. Celui-là aime donc vraiment, qui ne se laisse pas dominer par la délectation du péché au point d’y consentir. En effet, plus on se complaît dans ce qui est bas, et plus on s’éloigne de l’amour d’en haut. D’où la suite du texte : «Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles.»
Rentrez donc en vous-mêmes, frères très chers, et recherchez si vous aimez vraiment Dieu; que personne, cependant, n’accepte la réponse de son âme s’il ne peut y joindre le témoignage de ses œuvres. Pour vérifier qu’on aime son Créateur, c’est sa langue, sa pensée et sa vie qu’il faut interroger. L’amour de Dieu n’est jamais oisif. S’il existe, il opère de grandes choses; mais s’il ne veut rien faire, ce n’est pas de l’amour.
«Et la parole que vous avez entendue n’est pas de moi, mais du Père qui m’a envoyé.» Vous savez, frères très chers, que celui qui parle, le Fils unique de Dieu, est lui-même Parole du Père, et que pour cette raison, les mots prononcés par le Fils ne sont pas du Fils, mais du Père, parce que le Fils est lui-même Parole du Père.
«Je vous ai dit ces choses, tant que je demeure avec vous.» Quand cesserait-il donc de demeurer avec eux, lui qui, sur le point de monter au Ciel, a fait cette promesse : «Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles.» (Mt 28, 20). Mais le Verbe incarné demeure et s’en va tout à la fois; il s’en va par son corps, il demeure par sa divinité. Il déclare donc être demeuré jusque-là avec les disciples, puisque s’il était toujours présent par sa puissance invisible, il allait désormais s’éloigner de leurs yeux de chair.
3. «Mais le Paraclet, l’Esprit-Saint, que le Père enverra en mon nom, lui vous enseignera toutes choses, et il vous rappellera tout ce que je vous ai dit.» Vous êtes très nombreux à savoir, mes frères, que le mot grec «Paraclet» veut dire en latin «Défenseur» ou «Consolateur».
Si on l’appelle Défenseur, c’est du fait qu’il intercède auprès de la justice du Père pour les pécheurs égarés. On dit que cet Esprit consubstantiel au Père et au Fils prie pour les pécheurs, parce qu’il fait prier ceux qu’il a envahis. D’où le mot de Paul : «L’Esprit lui-même supplie pour nous en des gémissements ineffables.» (Rm 8, 26). Or celui qui supplie est inférieur à
celui qui est supplié; comment donc peut-on dire que l’Esprit supplie, alors qu’il n’est pas inférieur? Eh bien, l’Esprit supplie en ce sens que ceux qu’il a envahis, il les incite ardemment à supplier.
Cet Esprit est aussi appelé Consolateur, parce qu’en disposant à l’espérance du pardon ceux qui se désolent d’avoir péché, il soulage leur âme d’une tristesse accablante.
On nous promet de lui à juste titre : «Il vous enseignera toutes choses.» Car si cet Esprit n’est présent au cœur de l’auditeur, la parole du docteur ne sert à rien. Que nul n’attribue à l’homme qui l’enseigne ce que la bouche de cet enseignant lui fait comprendre : s’il n’y a quelqu’un pour nous enseigner au-dedans, c’est bien en vain que la langue du docteur travaille au-dehors. Voyez : vous entendez tous de la même manière une unique voix qui vous parle, et vous ne saisissez pourtant pas de la même manière le sens de cette voix que vous entendez. Puisque la voix est la même pour tous, comment expliquer que l’intelligence de cette voix ne soit pas la même dans le cœur de chacun d’entre vous, sinon du fait de l’existence de ce Maître intérieur qui enseigne certains d’une manière toute personnelle, afin de leur donner l’intelligence des paroles d’exhortation qui s’adressent à tous d’une manière générale? De cette onction de l’Esprit, Jean dit encore : «De même que son onction vous enseigne sur toutes choses.» (1 Jn 2, 27). C’est donc que la voix n’instruit pas si l’âme ne reçoit pas l’onction de l’Esprit. Mais pourquoi parler de l’enseignement des hommes, quand le Créateur lui-même ne peut instruire l’homme par des paroles sans lui parler aussi par l’onction de l’Esprit? Avant de commettre son fratricide, Caïn a entendu : «Tu as péché, arrête.» (Gn 4, 7, d’après les Septante). Mais parce qu’en raison de ses fautes, l’onction de l’Esprit n’accompagnait pas la voix qui l’avertissait, il put bien entendre les paroles de Dieu, mais il ne se soucia pas de les mettre en pratique.
Il faut encore nous demander pourquoi l’on nous dit de cet Esprit : «Il vous rappellera tout», alors que rappeler [suggerere : subgerere] est d’ordinaire propre à un inférieur. Mais du fait que nous employons parfois subministrare [apporter par en dessous ou en secret] pour suggérée, lorsqu’on dit que l’Esprit invisible nous rappelle [tout], on ne veut pas dire qu’il nous apporte la science d’en bas, mais la science de ce qui est caché.
«Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix.» Ici-bas, je la laisse; à ceux qui parviennent [là-haut], je la donne.
4. Voilà, frères très chers, que nous avons expliqué rapidement les paroles du texte sacré; passons maintenant à la contemplation d’une si grande fête. Et puisqu’avec la lecture de l’évangile, vous a aussi été faite celle des Actes des apôtres, tirons-en quelque chose pour nourrir notre contemplation.
Vous avez entendu, en effet, que l’Esprit-Saint apparut au-dessus des disciples sous forme de langues de feu et leur donna la connaissance de toutes les langues. Que signifiait donc ce miracle, sinon que la sainte Eglise, remplie de cet Esprit, allait parler la langue de tous les peuples? Ceux qui essayèrent de construire une tour pour s’opposer à Dieu perdirent la communauté et l’unité de langue2, tandis que [à la Pentecôte] c’est en faveur de ceux qu’animait une humble crainte de Dieu que se faisait l’unité de toutes les langues; ici, l’humilité a donc obtenu le prodige; là, l’orgueil a produit la confusion.
5. Il nous faut rechercher pourquoi le Saint-Esprit, coéternel au Père et au Fils, est apparu sous forme de feu (a); pourquoi à la fois sous forme de feu et de langues (b); pourquoi il s’est montré tantôt sous la forme d’une colombe (cf. Lc 3, 21-22), et tantôt sous forme de feu (c); pourquoi il est apparu sur le Fils unique sous l’aspect d’une colombe, et sur les disciples sous forme de feu, de telle sorte qu’il ne vint pas sur le Seigneur sous forme de feu, ni sur les disciples sous la forme d’une colombe (d). Revenons donc, pour y répondre, à ces quatre questions que nous venons de poser.
a) Si l’Esprit coéternel au Père et au Fils s’est montré sous forme de feu, c’est parce que Dieu est un feu incorporel, ineffable et invisible, comme l’atteste Paul : «Notre Dieu est un feu consumant.» (He 12, 29). Dieu est appelé feu, car par lui la rouille des péchés est consumée. C’est de ce feu que la Vérité déclare : «Je suis venu jeter le feu sur la terre, et que désiré-je, sinon qu’il s’allume?» (Lc 12, 49). Ce sont les cœurs terrestres qui sont désignés par la terre, parce qu’amoncelant toujours en eux des pensées très basses, ils sont piétinés par les esprits malins. Mais le Seigneur jette le feu sur la terre quand, par le souffle du Saint-Esprit, il enflamme le cœur des hommes charnels. Et la terre s’allume lorsqu’un cœur charnel, tout refroidi en ses mauvais plaisirs, abandonne les concupiscences de ce siècle et s’enflamme d’amour pour Dieu. C’est donc bien à propos que l’Esprit est apparu sous forme de feu, puisqu’il chasse le froid engourdissement de tous les cœurs qu’il envahit, et qu’il allume en eux le désir de son éternité.
b) C’est sous forme de langues de feu que l’Esprit s’est montré, parce que cet Esprit est coéternel au Fils, que rien n’est plus proche de la parole que la langue, et que le Fils est la Parole du Père. Ainsi, la substance de l’Esprit et de la Parole [le Verbe] étant une, cet Esprit a dû se rendre visible sous forme de langues. Ou encore, comme c’est par la langue que se forme la parole, l’Esprit est apparu sous forme de langues du fait que quiconque est touché par l’Esprit-Saint confesse celui qui est la Parole de Dieu, c’est-à-dire le Fils unique; et il ne peut nier la Parole de Dieu quand déjà il possède la langue du Saint-Esprit. Ou bien encore, l’Esprit est apparu sous forme de langues de feu parce qu’il fait à la fois brûler et parler tous ceux qu’il a envahis.
Les docteurs ont des langues de feu, car lorsqu’ils prêchent qu’il faut aimer Dieu, ils enflamment les cœurs de leurs auditeurs. Vaine, en effet, est la parole de celui qui enseigne, si elle ne peut provoquer l’embrasement de l’amour. Cet embrasement de doctrine, ils l’avaient vu s’écouler en eux de la bouche même de la Vérité, les disciples qui disaient : «Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, pendant qu’il nous parlait en chemin et qu’il nous expliquait les Ecritures?» (Lc 24, 32). L’âme s’enflamme de la parole qu’elle entend, sa froide torpeur la quitte; dans son désir du Ciel, l’esprit ne connaît plus de repos, et il se rend étranger aux concupiscences terrestres. L’amour véritable qui a rempli cette âme la tourmente jusqu’aux larmes; mais celle-ci, tourmentée d’une telle ardeur, se nourrit de ses propres tourments. Elle se plaît à écouter les enseignements du Ciel, et les commandements dont elle est instruite sont comme autant de torches qui l’enflamment. Elle, tout apathique autrefois en ses désirs, brûle maintenant des paroles [entendues]. D’où le mot de Moïse, bien à propos ici : «Dans sa droite est une loi de feu.» (Dt 33, 2). Si la gauche désigne les réprouvés, qui doivent un jour être placés à gauche, la droite de Dieu, elle, est l’appellation des élus. Dans la droite de Dieu est donc une loi de feu, puisque les élus n’entendent pas les commandements du Ciel d’un cœur froid, mais qu’ils s’enflamment pour eux aux torches de l’amour intérieur. La parole parvient à leur oreille, et leur esprit irrité contre lui-même se consume d’une douce flamme intérieure.
c) L’Esprit-Saint s’est montré tantôt sous la forme d’une colombe, tantôt sous forme de feu, parce qu’il rend simples et ardents tous ceux qu’il a envahis : simples par l’innocence, ardents par la ferveur. Car ni la simplicité sans le zèle, ni le zèle sans la simplicité ne peuvent plaire à Dieu. La Vérité en personne dit à ce sujet : «Soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes.» (Mt 10, 16). Il faut noter ici que le Seigneur n’a pas voulu proposer en modèle à ses disciples la colombe sans le serpent, ni le serpent sans la colombe, voulant à la fois que la ruse du serpent éclaire la simplicité de la colombe, et que la simplicité de la colombe modère la ruse du serpent. Paul dit à ce propos : «Ne soyez pas des enfants sous le rapport du jugement…» Voici que nous venons d’entendre la prudence du serpent; laissons-nous maintenant exhorter à la simplicité de la colombe : «…mais pour la malice, soyez comme de petits enfants.» (1 Co 14, 20). Dans le même sens, il est écrit au sujet du bienheureux Job : «C’était un homme simple et droit.» (Jb 1, 1). Qu’est-ce que la droiture sans la simplicité, ou la simplicité sans la droiture? Puisque l’Esprit nous enseigne à la fois la droiture et la simplicité, il devait donc lui-même apparaître, et sous forme de feu, et sous la forme d’une colombe, de sorte que tout cœur touché par sa grâce fût en même temps pacifié par la douceur de sa bonté et embrasé par le zèle de sa justice.
6. d) Il faut en dernier lieu se demander pourquoi c’est sous la forme d’une colombe que l’Esprit est apparu sur notre Rédempteur, Médiateur entre Dieu et les hommes, et sous forme de feu sur les disciples.
Le Fils unique de Dieu est le Juge du genre humain. Mais qui pourrait supporter sa justice s’il voulait mettre toute la rigueur de son zèle à examiner nos fautes, avant de nous avoir ramenés à lui par sa douceur? Fait homme pour les hommes, il se montra donc doux avec les hommes. Il ne voulut pas frapper les pécheurs, mais les ramener à lui. Il voulut commencer par les corriger avec bonté, pour en avoir ensuite à sauver lors du jugement. C’est donc sous la forme d’une colombe que l’Esprit devait apparaître sur celui qui ne venait pas alors pour frapper les péchés avec rigueur, mais pour les supporter encore avec douceur. Sur les disciples, au contraire, l’Esprit-Saint devait se montrer sous forme de feu, afin que ceux qui étaient de simples hommes, et par conséquent des pécheurs, soient enflammés contre eux-mêmes de l’ardeur de l’Esprit et se punissent eux-mêmes par la pénitence des péchés que Dieu, dans sa bonté, leur pardonnait. Même ceux qui adhéraient à l’enseignement divin ne pouvaient être sans péché, comme l’atteste Jean en affirmant : «Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous.» (1 Jn 1, 8). Il vint donc sur les hommes sous forme de feu, tandis qu’il apparaissait sur le Seigneur sous la forme d’une colombe, parce que nos péchés, que dans sa douceur le Seigneur supporte avec bonté, nous devons, nous, les considérer attentivement avec un zèle rigoureux et les consumer sans cesse par l’ardeur de notre pénitence. Ainsi, l’Esprit s’est montré sur le Rédempteur sous la forme d’une colombe, mais sur les hommes sous forme de feu, puisque plus la sévérité de notre Juge s’adoucit à notre égard, et plus notre faiblesse doit pour sa part s’enflammer contre elle-même.
Voilà donc achevée l’explication des quatre propositions; passons à la contemplation des dons de cet Esprit.
7. Il est écrit à son sujet : «Son Esprit a orné les cieux.» (Jb 26, 13). En effet, les ornements des cieux sont les vertus des prédicateurs. Ce sont ces ornements qu’énumère Paul quand il dit : «A l’un a été accordée par l’Esprit une parole de sagesse, à un autre une parole de science en vertu du même Esprit, à un autre la foi dans le même Esprit, à un autre le don des guérisons dans un seul et même Esprit, à un autre le pouvoir d’opérer des miracles, à un autre la prophétie, à un autre le discernement des esprits, à un autre la diversité des langues, à un autre l’interprétation de la parole. Mais c’est un seul et même Esprit qui opère tout cela, distribuant ses dons à chacun comme il lui plaît.» (1 Co 12, 8-11). Tous ces dons des prédicateurs sont donc autant d’ornements des cieux.
Il est encore écrit à ce propos : «C’est par la Parole du Seigneur que les cieux sont affermis.» (Ps 33, 6). En effet, la Parole du Seigneur, c’est le Fils du Père. Mais pour bien montrer que ces mêmes cieux, c’est-à-dire les saints apôtres, sont l’œuvre de toute la Sainte Trinité ensemble, on ajoute immédiatement, au sujet de la divinité de l’Esprit-Saint : «Et toute leur vertu vient de l’Esprit de sa bouche.» Ainsi, la vertu des cieux vient de l’Esprit : jamais les apôtres n’auraient osé s’opposer aux puissances de ce monde, si la force de l’Esprit-Saint ne les avait affermis. Car ce qu’étaient les docteurs de la sainte Eglise avant la venue de l’Esprit, nous le savons bien; et la force d’âme en laquelle ils furent établis après sa venue, nous l’avons sous les yeux.
8. Ce Pasteur de l’Eglise, dont le corps très saint est tout proche du lieu où nous sommes assis3, il suffira d’interroger la servante qui était à la porte, pour qu’elle nous dise quelles furent sa faiblesse et sa terreur avant la venue de l’Esprit (cf. Jn 18, 17). Une seule parole de femme suffit en effet à l’ébranler : craignant la mort, il renia la Vie. Et Pierre renia sur la terre au moment même où le larron affirmait sa foi sur la croix. Mais cet homme qui s’était abandonné à une telle terreur, écoutons comment il se comporte après la venue de l’Esprit. Une assemblée de magistrats et d’anciens se réunit; elle enjoint aux apôtres, qu’elle a fait rouer de coups, de ne plus parler au nom de Jésus. Pierre répond avec une grande autorité : «Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes.» (Ac 5, 29). Et encore : «Jugez s’il est juste devant Dieu de vous écouter, vous, plutôt que Dieu. Car pour nous, nous ne pouvons pas ne pas dire ce que nous avons vu et entendu.» (Ac 4, 19-20). «Quant à eux, ils se retirèrent de devant le Conseil, tout joyeux d’avoir été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus.» (Ac 5, 41). Voici que Pierre se réjouit pour des coups, lui qui auparavant prenait peur pour des paroles. Et si la question d’une servante suffit d’abord à l’effrayer, il résiste, après la venue du Saint-Esprit, à toute la force des princes, même une fois battu.
Il nous plaît de jeter un regard de foi sur la puissance de cet Artisan, et de considérer çà et là les Pères de l’Ancien et du Nouveau Testaments. Voici qu’ayant ouvert les yeux de la foi, je contemple David, Amos, Daniel, Pierre, Paul et Matthieu, et que je veux m’arrêter à examiner quel artisan est l’Esprit, mais je reste court en un tel examen. Car il envahit un jeune joueur de cithare, et il en fait un psalmiste (cf. 1 S 16, 18). Il remplit un bouvier occupé à tailler les sycomores, et il en fait un prophète (cf. Am 7, 14). Il remplit un sobre jeune homme, et il en fait le juge des vieillards (cf. Dn 13, 45-64). Il remplit un pêcheur, et il en fait le prédicateur des nations (cf. Mt 4, 19). Il remplit un persécuteur, et il en fait le Docteur des nations (cf. Ac 9, 1-15). Il remplit un publicain, et il en fait un évangéliste (cf. Lc 5, 27-28).
Oh! quel merveilleux artisan que cet Esprit! On apprend de lui, sans délai, tout ce qu’il a voulu. A peine a-t-il touché l’esprit qu’il l’enseigne; et pour lui, avoir seulement touché, c’est avoir enseigné. En effet, sitôt qu’il illumine l’esprit humain, il le change : il le fait renoncer en un moment à ce qu’il était, pour qu’en un moment il apparaisse ce qu’il n’était pas.
9. Considérons en quel état l’Esprit a trouvé aujourd’hui nos saints prédicateurs, et en quel état il les a transformés. Eux qui se tenaient dans une même salle par crainte des Juifs, ils connaissaient assurément tous leur langue maternelle, et pourtant, même en cette langue qu’ils connaissaient, ils n’osaient pas parler du Christ ouvertement. L’Esprit alors survint; il enseigna à leur bouche une multitude de langues, affermissant leur esprit par la garantie de son autorité. Ils se mirent alors à parler du Christ dans des langues étrangères, eux qui auparavant craignaient d’en parler même dans la leur. Car leurs cœurs tout embrasés méprisèrent les tortures qu’ils craignaient jusque-là. L’amour du Créateur y triompha de l’emprise de la crainte charnelle. Et ceux qui avaient d’abord succombé par crainte de leurs adversaires commandèrent désormais à ces derniers avec autorité. Que dire, par conséquent, de celui qui les a élevés à de tels sommets, sinon qu’il a transformé en cieux les esprits de ces hommes terrestres?
Mesurez, frères très chers, si après l’Incarnation du Fils unique de Dieu, il y a une solennité de l’importance de celle de ce jour où nous fêtons la venue du Saint-Esprit. Cette seconde fête est bien digne d’être honorée à l’égal de la première. Car si dans la première, Dieu, sans cesser d’être ce qu’il était, a assumé l’humanité, dans la seconde, les hommes ont reçu la divinité venant du Ciel. Dans la première, Dieu s’est fait homme selon la nature; dans la seconde, les hommes ont été faits dieux par adoption. Si donc nous ne voulons pas rester des êtres charnels soumis à la mort, aimons, frères très chers, cet Esprit qui donne la vie.
10. Mais puisque la chair n’entend rien à l’esprit, l’un ou l’autre, pensant selon la chair, risque peut-être de se dire en lui-même : «Comment puis-je aimer quelqu’un que je ne connais pas?» Nous sommes bien d’accord sur ce point : l’esprit occupé des choses visibles ne sait pas voir l’invisible. Il ne pense, en effet, qu’à ce qui peut se voir; même au repos, il en traîne en lui les images. Et tant qu’il gît ainsi parmi les images corporelles, il ne peut s’élever aux réalités incorporelles. De là vient que l’esprit connaît d’autant moins bien son Créateur qu’il entretient en sa pensée plus de familiarité avec les créatures corporelles.
Si nous ne pouvons pas voir Dieu, nous avons pourtant d’autres moyens pour porter jusqu’à lui l’œil de notre intelligence. S’il ne nous est aucunement possible de le voir en lui-même, nous pouvons dès maintenant le voir dans ses serviteurs. En constatant qu’ils accomplissent des merveilles, nous devenons certains que Dieu habite dans leur esprit. Il nous faut savoir tirer parti, dans ces réalités incorporelles, de l’expérience que nous donnent celles qui sont corporelles : nul d’entre nous ne peut regarder directement le soleil en portant le regard sur son disque au moment où il se lève dans tout son éclat, car les yeux fixés sur ses rayons en sont éblouis; mais nous regardons les montagnes que le soleil illumine, et nous voyons par là qu’il s’est levé. Ainsi, puisque nous ne pouvons voir en lui-même le Soleil de justice, regardons les montagnes que sa clarté illumine, c’est-à-dire les saints apôtres, qui brillent par leurs vertus, resplendissent par leurs miracles et sont inondés de la clarté répandue par ce Soleil levant, lequel, bien qu’invisible en lui-même, s’est rendu visible à nos yeux par leur intermédiaire comme par autant de montagnes illuminées. En effet, la puissance de la divinité en elle-même, c’est le soleil [vu] dans le ciel; la puissance de la divinité [répandue] sur les hommes, c’est le soleil [répandu] sur la terre. Regardons-le donc sur la terre, ce Soleil de justice que nous ne pouvons encore voir dans le ciel, en sorte que marchant grâce à lui sur la terre sans trébucher en nos œuvres, il nous soit donné un jour de lever les yeux pour le contempler dans le ciel.
Mais nous ne faisons route sur la terre sans trébucher que si nous aimons Dieu et le prochain de tout notre esprit. Car on ne peut aimer vraiment Dieu sans aimer le prochain, ni aimer vraiment son prochain sans aimer Dieu. Et c’est pour cela, comme nous l’avons déjà dit dans un autre sermon, que l’Esprit a été donné aux disciples à deux reprises : d’abord par le Seigneur quand il vivait sur la terre, puis par le Seigneur quand il régnait au Ciel. Il nous est donné sur la terre pour aimer le prochain, du Ciel pour aimer Dieu. Mais pourquoi d’abord sur la terre et ensuite du Ciel, sinon pour nous donner clairement à entendre cette parole de Jean : «Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas?» (1 Jn 4, 20)
Ainsi, mes frères, chérissons bien notre prochain; aimons celui qui est proche de nous, pour qu’il nous devienne possible d’aimer celui qui est au-dessus de nous. Que notre esprit s’exerce à rendre au prochain ce qu’il doit à son Dieu, afin de mériter de jouir en Dieu d’une joie parfaite avec ce même prochain. C’est alors que nous parviendrons à cette joie des habitants du Ciel, dont nous avons déjà reçu le gage par le don du Saint-Esprit. Tendons de tout notre amour vers cette fin où nous nous réjouirons sans fin. Là se trouve la sainte société des citoyens du Ciel; là, une fête certaine; là, un repos assuré; là, une paix véritable, qui désormais ne nous sera plus seulement laissée, mais donnée par Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

_____________________________

1 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.
2 Raphaël n’a pas touché lui-même les yeux de Tobie, qui a été guéri par le fiel d’un poisson, que son fils a étalé sur ses yeux. Mais comme c’est l’Archange qui a procuré le remède, il a en quelque sorte touché les yeux par cet intermédiaire.
3 «A ce qu’on rapporte» (fertur) peut s’entendre soit du texte de Denys (saint Grégoire peut ne pas en avoir vu l’original grec, et donner sa pensée de seconde main), soit de l’identité de Denys (Grégoire n’est peut-être pas très sûr que le texte qu’il a en main soit vraiment du disciple de l’Apôtre des nations). Cette deuxième hypothèse nous semble mieux fondée, car Grégoire résume ici fort bien l’opinion de Denys (Hiérarchie céleste III, 3, Sources Chrétiennes n° 58, p. 91-92; IV, 3, p. 98; VII, 1. 9-13, p. 105-107), mais sans s’y rallier entièrement, puisqu’il montre ensuite de façon discrète que l’affirmation du Pseudo-Denys manque de base scripturaire solide : «Pour notre part, nous ne  voulons pas affirmer ce que nous ne pouvons prouver par des textes clairs et indubitables.»
 
 
 

Homélie 31

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Laurent, martyr

9 juin 591 (samedi des Quatre-Temps d’été)
 

Le figuier stérile et la femme courbée

L’Homélie de ce jour porte sur la parabole du figuier stérile et sur l’épisode de la femme courbée, guérie par Jésus. Ces deux faits, note d’abord saint Grégoire, soulignent une même bonté de Dieu penchée sur nos misères. Après cette remarque préalable, il commente en détail les deux parties de l’évangile.
I- (1-5) A propos du figuier stérile, le pape explique pourquoi le maître vient trois ans de suite chercher du fruit sur son arbre. Puis il expose les deux effets du péché : il rend l’âme à la fois stérile en elle-même et stérilisante pour son entourage. L’unique remède consiste en ce fumier qu’on verse à son pied : entendons par là qu’on lui rappelle ses péchés pour l’exciter au repentir.
II- (6-8) A travers la femme courbée, le prédicateur nous fait voir l’âme vicieuse, liée par ses fautes répétées, dont la courbure vers la terre signifie qu’elle ne pense qu’aux choses d’en bas, livrant ainsi passage aux démons. Grégoire s’étend sur cette courbure, et au moyen d’images extrêmement variées et originales, il s’efforce d’en donner honte à ses auditeurs, leur montrant la voie du salut dans la contrition. L’ancien moine insère ici des indications fort précieuses sur la nature de la contemplation : réservée aux chrétiens qui sont munis des ailes de la vertu et soulevés par le désir du Ciel, elle ne peut durer ici-bas, du fait de la pesanteur de notre nature.
De structure très simple, cette Homélie nous ramène dans chacune de ses deux parties à une même résolution : laver nos fautes dans le bain des larmes. Cependant, si l’orateur nous laisse entendre que le figuier ne profite pas du bon fumier de la contrition et finit par être coupé, la femme courbée, elle, se redresse. Ces deux issues très différentes mettent bien en évidence la place de la liberté humaine : qui ne voudra pas pleurer sera condamné, qui y consentira verra ses larmes essuyées par le Christ. Car ces pleurs de courte durée, souligne le pape pour conclure, nous conduiront à une joie éternelle. Et c’est sur cette perspective consolante qu’il laisse ses ouailles.
 

Lc 13, 6-13

En ce temps-là, Jésus dit à la foule cette parabole : «Un homme avait un figuier planté dans sa vigne; il vint en chercher les fruits, et n’en trouva pas. Il dit alors à celui qui cultivait sa vigne : ‹Voilà trois ans que je viens chercher les fruits de ce figuier, et je n’en trouve pas; coupe-le donc : pourquoi occupe-t-il le terrain?› Mais le vigneron lui répondit : ‹Seigneur, laisse-le encore cette année, jusqu’à ce que j’aie creusé tout autour et que je lui aie mis une hotte de fumier. Peut-être portera-t-il du fruit; sinon, tu le couperas alors.›»
Jésus enseignait dans une synagogue un jour de sabbat. Il y avait là une femme possédée depuis dix-huit ans d’un esprit qui la rendait infirme : elle était courbée, et ne pouvait absolument pas regarder vers le haut. Lorsque Jésus la vit, il l’appela et lui dit : «Femme, tu es délivrée de ton infirmité.» Et il lui imposa les mains; aussitôt, elle se redressa, et elle glorifiait Dieu.
Dans son Evangile, le Seigneur, notre Rédempteur, s’adresse à nous quelquefois par des paroles, et quelquefois par des actions; et c’est tantôt des choses différentes qu’il nous dit par ses paroles et par ses actions, tantôt la même chose. Vous avez, mes frères, entendu rapporter deux faits dans cet évangile : le figuier stérile et la femme courbée. Or ces deux faits mettaient en jeu la bonté miséricordieuse [de Dieu]. Le premier l’exprimait par une comparaison, le second la rendait sensible par une action. Mais le figuier stérile signifie la même chose que la femme courbée, le figuier épargné la même chose que la femme redressée. Le maître de la vigne vint trois fois voir le figuier et n’y trouva aucun fruit; la femme redressée, elle, était courbée depuis dix-huit ans. Ces dix-huit ans représentent la même chose que les trois fois où l’on nous dit que le maître de la vigne est venu voir le figuier stérile.
Après avoir ainsi donné rapidement l’idée générale de ce texte, expliquons-en maintenant chaque point dans l’ordre de la lecture.
2. «Un homme avait un figuier planté dans sa vigne; il vint en chercher les fruits, et n’en trouva pas.» Que signifie le figuier, sinon la nature humaine? Et que symbolise la femme courbée, sinon cette même nature? Celle-ci fut bien plantée comme le figuier, bien créée comme la femme, mais tombée dans le péché par sa propre volonté, elle n’a su conserver ni le fruit du travail [de son Maître], ni l’état de rectitude [de sa nature], puisqu’en se jetant de son propre mouvement dans le péché, elle a perdu l’état de rectitude, pour n’avoir pas voulu porter le fruit de l’obéissance. Créée à la ressemblance de Dieu, mais ne persistant pas dans sa dignité, elle n’a rien fait pour se conserver telle qu’elle avait été plantée ou créée.
C’est trois fois que le maître de la vigne vint au figuier, car il a sollicité le genre humain avant la Loi, sous la Loi et sous la grâce : en l’attendant, en l’avertissant et en le visitant.
3. «Il dit alors à celui qui cultivait sa vigne : ‹Voilà trois ans que je viens chercher les fruits de ce figuier, et je n’en trouve pas.›» Dieu est venu avant la Loi, parce qu’il a fait savoir à chacun, par la lumière de sa raison naturelle, qu’il doit traiter autrui comme un autre soi-même1. Il est venu sous la Loi, du fait qu’il nous a enseignés par ses commandements. Il est venu après la Loi par sa grâce, puisqu’il nous a montré sa bonté en se rendant lui-même présent. Cependant, il se plaint de n’avoir pas trouvé de fruits en ces trois années, car il y a des hommes dépravés dont l’âme ne peut être corrigée par la loi insufflée en notre nature, ni instruite par les commandements, ni convertie par les miracles de son Incarnation.
Que figure le vigneron, sinon l’ordre des prélats, qui sont préposés à la conduite de l’Eglise pour prendre soin de cette vigne du Seigneur, dont l’apôtre Pierre a été le premier ouvrier? Nous sommes nous-mêmes ses bien indignes successeurs dans la mesure où nous travaillons à vous instruire en vous enseignant, en vous suppliant et en vous reprenant.
4. Il nous faut à présent écouter avec une grande crainte ce que le maître dit au vigneron à propos de cet arbre stérile : «Coupe-le donc : pourquoi occupe-t-il le terrain?» Chacun à sa manière, du fait de la place qu’il tient dans la vie présente, occupe le terrain comme un arbre stérile s’il ne porte pas le fruit des bonnes œuvres, puisqu’il empêche les autres de travailler dans la place que lui-même occupe. Mais un homme puissant en ce monde, s’il ne porte pas le fruit des bonnes œuvres, est également un obstacle pour les autres, car tous ceux qui lui sont soumis sont assombris par l’exemple de sa mauvaise conduite comme par une ombre de corruption. Tandis qu’au-dessus se dresse l’arbre sans fruit, la terre au-dessous gît stérile. Au-dessus, l’ombre de l’arbre sans fruit est épaisse, et elle ne permet pas aux rayons du soleil d’atteindre la terre; ainsi, en voyant les exemples pervers de leur supérieur pervers, les inférieurs demeurent eux aussi sans fruit, privés qu’ils sont de la lumière de vérité. Etouffés par l’ombre, ils ne reçoivent pas la chaleur du soleil : placés en ce monde sous la protection d’un mauvais maître, ils restent glacés loin de Dieu.
Mais Dieu ne s’enquiert déjà presque plus de cet homme pervers et puissant. Car une fois que celui-ci s’est perdu, il n’y a plus qu’à se demander pour quelle raison il étouffe les autres. Aussi le maître de la vigne dit-il bien à propos : «Pourquoi occupe-t-il le terrain?» Occuper le terrain, c’est peser sur les âmes des autres; occuper le terrain, c’est ne pas faire valoir par de bonnes œuvres la charge qu’on détient.
5. Pourtant, il est de notre devoir de prier pour de tels supérieurs. Ecoutons en effet ce que demande le vigneron : «Seigneur, laisse-le encore cette année, jusqu’à ce que j’aie creusé tout autour.» Qu’est-ce que creuser autour du figuier, sinon faire des reproches aux âmes qui ne portent pas de fruit? Dans un trou qu’on creuse, le sol est abaissé. Et il est évident qu’une réprimande humilie, puisqu’elle révèle à l’âme ce qu’elle est. Chaque fois que nous reprenons quelqu’un de sa faute, c’est donc comme si nous creusions autour d’un arbre sans fruit pour le cultiver selon les règles.
Ecoutons ce qu’ajoute le vigneron après avoir creusé : «Et que je lui aie mis une hotte de fumier.» Qu’est-ce que la hotte de fumier, sinon le souvenir des péchés? Car on désigne par le fumier les péchés de la chair. D’où la parole du prophète : «Les bêtes de somme ont pourri dans leur fumier.» (Jl 1, 17). Que les bêtes de somme pourrissent dans leur fumier, cela signifie que les hommes charnels achèvent leur vie dans la puanteur de la luxure. Aussi, chaque fois que nous reprochons ses péchés à une âme charnelle, chaque fois que nous lui rappelons ses vices passés, c’est comme si nous versions une hotte de fumier à un arbre sans fruit, pour qu’elle se souvienne des mauvaises actions qu’elle a commises, et qu’elle retrouve, pour parvenir à la grâce de la componction2, une fertilité extraite, pour ainsi dire, de la puanteur. On met donc bien une hotte de fumier à la racine de l’arbre quand on met en contact la mémoire et la méditation [du pécheur] avec le souvenir de sa dépravation. Et lorsque par la pénitence, l’esprit s’excite aux larmes et se réforme pour bien agir, c’est en quelque sorte le contact des racines du cœur avec le fumier qui le rend fécond pour opérer de bonnes œuvres et lui fait déplorer ce qu’il se rappelle avoir commis : il s’afflige au souvenir de ce qu’il a été, il dirige contre lui ses efforts et s’enflamme du désir de devenir meilleur. L’arbre reprend donc vie en passant de la puanteur aux fruits, puisque c’est par la considération de ses péchés que l’âme se ranime pour les bonnes œuvres. Il s’en trouve pourtant beaucoup qui entendent les reproches, mais négligent de revenir à la pénitence : ils restent verdoyants en ce monde, mais ils sont sans fruit pour Dieu.
Ecoutons ce qu’ajoute l’homme qui cultivait le figuier : «Peut-être portera-t-il du fruit; sinon, tu le couperas alors.» Car si l’on ne veut pas tirer parti des reproches en ce monde pour se remettre à porter du fruit, on se condamne à tomber dans l’autre monde en un lieu d’où l’on ne pourra plus se relever par la pénitence; et dans l’avenir, on sera coupé, même si, sans porter de fruit, on paraît rester verdoyant ici-bas.
6. «Jésus enseignait dans une synagogue un jour de sabbat. Il y avait là une femme possédée depuis dix-huit ans d’un esprit qui la rendait infirme.» Nous avons dit tout à l’heure que la triple venue du maître avait la même signification pour son figuier sans fruit que le nombre des dix-huit ans pour la femme courbée. C’est en effet le sixième jour que l’homme a été créé (cf. Gn 1, 27-31), et en ce sixième jour, toute l’œuvre du Seigneur a été achevée. Or le nombre six multiplié par trois donne dix-huit. Ainsi, puisque l’homme, créé le sixième jour, n’a pas voulu rendre ses œuvres parfaites, mais qu’il est demeuré infirme avant la Loi, sous la Loi et au début du règne de la grâce, c’est pendant dix-huit ans que la femme fut courbée.
«Elle était courbée, et ne pouvait absolument pas regarder vers le haut.» Le pécheur, préoccupé des choses de la terre et ne recherchant pas celles du Ciel, est incapable de regarder vers le haut : comme il suit des désirs qui le portent vers le bas, son âme, perdant sa rectitude, s’incurve, et il ne voit plus que ce à quoi il pense sans cesse.
Faites retour sur vos cœurs, frères très chers, et examinez continuellement les pensées que vous ne cessez de rouler en votre esprit. L’un pense aux honneurs, un autre à l’argent, un autre encore à augmenter ses propriétés. Toutes ces choses sont basses, et quand l’esprit s’y investit, il s’infléchit, perdant sa rectitude. Et parce qu’il ne se relève pas pour désirer les biens célestes, il est comme la femme courbée, qui ne peut absolument pas regarder vers le haut.
7. Le texte poursuit : «Lorsque Jésus la vit, il l’appela et lui dit : ‹Femme, tu es délivrée de ton infirmité.› Et il lui imposa les mains; aussitôt, elle se redressa.» S’il l’a appelée et redressée, c’est qu’il l’a éclairée et aidée. Il appelle sans pour autant redresser, lorsque sa grâce nous illumine sans toutefois pouvoir nous aider, du fait de nos fautes. Souvent, en effet, nous voyons ce que nous devrions faire, mais nous ne l’accomplissons pas. Nous faisons des efforts, puis nous faiblissons. Le jugement de l’esprit voit bien la voie droite, mais la force manque pour le faire suivre d’œuvres. Cela fait partie de la peine due au péché : le don [de la grâce] nous rend capables de voir le bien, mais en rétribution de nos actes, nous nous trouvons détournés de ce que nous avons vu. Une faute répétée lie si bien l’âme qu’elle ne peut reprendre sa position droite. Elle fait des efforts, puis elle rechute : la faute où elle a persisté longtemps par sa volonté, elle y retombe par contrainte même quand elle ne le veut plus.
Le psalmiste a fort bien décrit notre courbure quand il a dit de lui-même comme figurant tout le genre humain : «J’ai été courbé et humilié à l’excès.» (Ps 38, 7). Il considérait que l’homme, bien que créé pour contempler la lumière d’en haut, a été jeté hors [du paradis] à cause de ses péchés, et que par suite, les ténèbres règnent en son âme, lui faisant perdre l’appétit des choses d’en haut et porter toute son attention vers celles d’en bas, en sorte qu’il ne désire nullement les biens du Ciel, et ne s’entretient en son esprit que de ceux de la terre. Et le psalmiste, souffrant de voir le genre humain, auquel il appartient, réduit à un tel état, s’est écrié en parlant de lui-même : «J’ai été courbé et humilié à l’excès.» Si l’homme, perdant de vue les choses du Ciel, ne pensait qu’aux nécessités de la chair, il serait sans doute courbé et humilié, mais non pourtant à l’excès. Or, comme non seulement la nécessité fait déchoir ses pensées de la considération des choses d’en haut, mais qu’en outre le plaisir défendu le terrasse, il n’est pas seulement courbé, mais courbé à l’excès.
A ce sujet, un autre prophète affirme à propos des esprits impurs : «Ils ont dit à ton âme : Courbe-toi, que nous passions.» (Is 51, 23). Quand l’âme désire les biens d’en haut, elle se maintient droite, sans se courber aucunement vers le bas. Et les esprits malins, la voyant demeurer en sa droiture, ne peuvent passer par elle. En effet, passer consiste pour eux à semer en elle des désirs impurs. Ils lui disent donc : «Courbe-toi, que nous passions», car si elle ne s’abaisse pas elle-même à désirer les choses d’en bas, leur perversité n’a aucune force contre elle, et ils ne peuvent passer par elle : l’inflexibilité qu’elle montre à leur égard, en s’appliquant aux choses d’en haut, la leur rend redoutable.
8. C’est nous, frères très chers, c’est nous qui livrons passage en nous aux esprits malins lorsque nous convoitons les choses de la terre, et que nous nous courbons pour rechercher les biens qui passent. Rougissons donc de convoiter ainsi les choses de la terre. Rougissons d’offrir le dos de notre esprit aux adversaires qui veulent y monter.
Celui qui est courbé regarde toujours la terre; et celui qui recherche les choses d’en bas oublie en vue de quelle récompense il a été racheté. D’où la prescription de Moïse interdisant absolument aux bossus d’être promus au sacerdoce (cf. Lv 21, 17-21). Or, nous tous qui avons été rachetés par le sang du Christ, nous sommes devenus les membres de ce Grand-Prêtre. C’est pourquoi Pierre nous déclare : «Vous êtes une race élue, un sacerdoce royal.» (1 P 2, 9). Mais celui qui est bossu ne regarde que vers les choses d’en bas; il se voit donc écarté du sacerdoce, puisque celui qui n’a souci que des choses de la terre témoigne lui-même qu’il n’est pas membre du Grand-Prêtre.
A ce sujet encore, le peuple fidèle se voit interdire de manger les poissons qui n’ont pas de nageoires [de petites ailes]3. Car les poissons munis de nageoires et d’écailles ont coutume de sauter hors de l’eau. Que représentent donc ces poissons ailés, sinon les âmes des élus? Il n’y a assurément que les âmes soutenues à présent par les nageoires de leurs vertus qui passent dans le corps de l’Eglise du Ciel : elles connaissent l’art de sauter [hors de l’eau] par le désir du Ciel, en se portant avidement vers les choses d’en haut par la contemplation, même si elles retombent ensuite de nouveau sur elles-mêmes par le poids de leur nature mortelle.
Ainsi, frères très chers, si nous avons maintenant reconnu les biens de la patrie céleste, prenons en horreur notre courbure. Gardons devant les yeux la femme courbée et l’arbre sans fruit. Rappelons-nous le mal que nous avons commis, et mettons une hotte de fumier à la racine de notre cœur, afin que cela même qui nous répugnait ici-bas dans la pénitence nous fasse porter un jour, par son action fertilisante, le fruit de la récompense. Et si nous ne pouvons pratiquer la perfection des vertus, Dieu lui-même se réjouit de nous voir le déplorer. Nous lui serons agréables par le commencement même de notre justice, nous qui nous punissons des actions injustes que nous avons commises. Et nos pleurs seront de courte durée, puisque des joies éternelles auront bientôt fait d’essuyer nos larmes passagères, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

_______________________________

1 Cette pensée est tirée d’une épître de saint Cyprien (10, 5, 2). C’est la seule citation non scripturaire des Homélies.
2 «Murmurer» est un terme biblique très fort, qui exprime un mouvement de violente révolte contre Dieu ou ses représentants.
 
 

Homélie 32

Prononcée devant le peuple
dans la basilique des saints Processus et Martinien,
le jour de leur fête

2 juillet 591
 

Le renoncement et la croix

Jésus donne dans l’évangile du jour deux commandements nouveaux : se renoncer et porter sa croix.
I- (1-2) «C’est peu, remarque saint Grégoire, de renoncer à ce qu’on a, mais c’est considérable de renoncer à ce qu’on est.» Prenant soin de distinguer en l’homme la nature créée par Dieu et l’état où le péché l’a mise, le pape précise que l’homme doit renoncer au mal qu’il a fait, mais non à l’être que Dieu lui a donné.
II- (3-6) La suite de l’Homélie apprend aux auditeurs les deux manières dont ils peuvent porter leur croix : en leur chair par l’abstinence, en leur âme par la compassion. Un écueil, cependant, menace chacune des deux vertus, et le prédicateur l’expose : la vaine gloire chez l’ascète abstinent, l’indulgence pour le péché chez l’homme compatissant. Poursuivant son commentaire de l’évangile, Grégoire explique comment on peut, hors des temps de persécution, perdre sa vie pour la gagner. L’ancien moine revient ici à l’idée du martyre non sanglant, si chère aux Pères du monachisme. Rester fidèle aux exigences du christianisme, quoi qu’il puisse en coûter, est une bonne manière de ne pas rougir du Christ devant les hommes.
III- (7-9) La dernière phrase de l’évangile, où Jésus promet à ses disciples qu’ils ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Royaume de Dieu, est bien énigmatique, et elle exige quelques explications de notre orateur. Le Seigneur, sachant combien il nous serait difficile de croire en la vie future, est venu au secours de notre espérance. Il nous montre, par celles de ses promesses qu’il réalise dès ici-bas, que celles de l’au-delà seront également honorées. Nous sommes aidés dans le même sens par l’exemple des saints martyrs fêtés en ce jour : certains de l’existence d’une vie éternelle, ils n’ont pas craint de tout lui sacrifier. Et leurs âmes ont si bien trouvé la vie désirée que même leurs os morts rendent aujourd’hui la santé et la vie. Le pape raconte ici une histoire capable de stimuler la ferveur des fidèles. On y entend les martyrs du lieu promettre à une pieuse femme, venue les prier, de se faire ses défenseurs au jour du jugement dernier. Selon son habitude, le prédicateur achève ainsi son Homélie sur la perspective des comptes à rendre au dernier jour : la plus apte à faire sentir combien est sérieux l’enjeu de la vie, et à quel point il faut désirer la miséricorde divine.
 

Lc 9, 23-27

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : «Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même, qu’il porte sa croix chaque jour et qu’il me suive. Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra; et celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. Que sert à l’homme de gagner le monde entier, s’il se perd lui-même et se fait tort à lui-même?
«Car celui qui aura rougi de moi et de mes paroles, le Fils de l’homme rougira de lui lorsqu’il viendra dans sa majesté et dans celle du Père et des saints anges. Je vous le dis en vérité, il y en a quelques-uns ici qui ne goûteront pas la mort qu’ils n’aient vu le Royaume de Dieu.»
Le Seigneur, notre Rédempteur, étant venu en ce monde comme un homme nouveau, il a donné au monde des préceptes nouveaux. A notre vie ancienne, toute nourrie dans le vice, il a opposé sa nouveauté. Que savait faire le vieil homme, l’homme charnel, sinon garder pour lui ses biens, s’emparer, s’il le pouvait, de ceux des autres, ou, s’il ne le pouvait, les convoiter? Mais le Médecin céleste applique à chacun de nos vices le remède contraire. De même que l’art médical soigne le chaud par le froid et le froid par le chaud, Notre-Seigneur applique à nos péchés les remèdes qui leur sont opposés. Il prescrit, par exemple, la continence aux débauchés, la libéralité aux avares, la douceur aux coléreux, l’humilité aux orgueilleux.
Tandis qu’il proposait ainsi de nouveaux commandements à ceux qui le suivaient, il leur déclara : «Quiconque ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple.» (Lc 14, 33). C’est comme s’il disait clairement : «Vous que votre ancienne vie entraîne à convoiter les biens d’autrui, soyez portés par votre vie nouvelle à donner même vos propres biens.» Mais écoutons ce que dit le Sauveur dans l’évangile qu’on vient de nous lire : «Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même.» Dans le premier texte, il nous demande de renoncer à nos biens; dans le second, de nous renoncer nous-mêmes. Peut-être n’est-il pas difficile à un homme de quitter ses biens, mais il lui est extrêmement difficile de se quitter lui-même. C’est peu de renoncer à ce qu’on a, mais c’est considérable de renoncer à ce qu’on est.
2. Si nous venons à lui, le Seigneur nous commande de nous détacher de nos biens, car en entrant dans le combat de la foi, nous entreprenons de lutter contre les esprits malins, qui ne possèdent absolument rien en ce monde. C’est donc dévêtus que nous devons lutter avec ceux qui le sont. En effet, si quelqu’un lutte sans enlever ses vêtements contre un adversaire dévêtu, il est bien vite jeté à terre par ce dernier, parce qu’il lui donne prise. Tous les biens de la terre ne sont-ils pas comme des vêtements pour le corps? Que celui qui engage le combat contre le diable s’en dépouille donc pour ne pas succomber. Qu’il ne possède rien en ce monde avec attache du cœur, qu’il ne recherche aucun des plaisirs que procurent les choses qui passent, de peur que les vêtements dans lesquels il aime à se draper ne donnent prise pour le faire tomber.
Quitter nos biens ne suffit pourtant pas si nous ne nous quittons aussi nous-mêmes. Nous quitter aussi nous-mêmes, qu’est-ce à dire? Si nous quittons notre propre moi, où irons-nous en dehors de nous? Et comment aller [quelque part] si l’on s’est abandonné soi-même? Mais une chose est ce que nous sommes par notre chute dans le péché, une autre ce que nous avons reçu de la nature par notre création; une chose est ce que nous avons fait, une autre ce que nous avons été faits. Quittons-nous nous-mêmes, tels que nous nous sommes faits en péchant, et demeurons nous-mêmes, tels que nous avons été faits par le don de Dieu. Voilà quelqu’un qui était orgueilleux : s’il devient humble en se convertissant au Christ, il s’est quitté lui-même. Si un débauché est passé à une vie de continence, il a bien renoncé à ce qu’il était. Si un avare, ayant cessé de convoiter, a appris à faire largesse de ses biens après avoir volé les biens d’autrui, peut-on douter qu’il s’est quitté lui-même? Il reste assurément lui-même quant à la nature, mais il n’est plus lui-même quant à la malice. Aussi est-il écrit : «Retourne les impies, et ils cesseront d’exister.» (Pr 12, 7). Les impies, une fois convertis, cesseront en effet d’exister, non parce qu’ils cesseront tout à fait d’exister dans leur essence, mais parce qu’ils cesseront d’exister dans leur état de péché et d’impiété.
Nous quitter nous-mêmes, nous renoncer nous-mêmes, c’est donc éviter ce qui en nous ressortissait au vieil homme, et tendre à nous transformer en cet homme nouveau que nous sommes appelés à devenir. Mesurons combien Paul s’était renoncé lui-même, lui qui affirmait : «Et si je vis, ce n’est plus moi qui vis.» (Ga 2, 20). En lui, le cruel persécuteur avait été anéanti, et le prédicateur plein de bonté avait commencé à vivre. S’il avait continué à être lui-même, il n’aurait assurément pas été plein de bonté. Mais cet homme qui déclare ne plus vivre, qu’il nous dise d’où il tire le pouvoir de proclamer la doctrine de vérité par de saintes paroles. Le texte ajoute aussitôt : «C’est le Christ qui vit en moi.» C’est comme si Paul disait clairement : «Assurément, je suis mort à moi-même, puisque je ne vis plus selon la chair; mais mon essence n’en est pas anéantie pour autant, car je vis dans le Christ selon l’esprit.»
Laissons donc la Vérité nous dire et nous redire : «Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même.» A moins de se séparer de soi-même, on n’approche pas de celui qui est au-dessus de nous, et l’on ne peut atteindre ce qui nous dépasse si l’on ne sait pas sacrifier ce qu’on est. C’est ainsi qu’on transplante les légumes pour les faire profiter, et qu’on les arrache, si j’ose dire, pour les faire grandir. C’est ainsi que les semences des êtres meurent, une fois mises en terre, pour se relever et multiplier ensuite leur espèce avec d’autant plus de fécondité. Et là où elles paraissent avoir perdu ce qu’elles étaient, elles trouvent en fait de quoi devenir ce qu’elles n’étaient pas.
3. Mais celui qui renonce désormais à ses vices doit encore chercher à acquérir les vertus dans lesquelles il lui faut croître. Car le Seigneur, ayant dit : «Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même», ajoute aussitôt : «Qu’il porte sa croix chaque jour et qu’il me suive.» On peut porter sa croix de deux façons : soit qu’on mortifie son corps par l’abstinence, soit qu’on afflige son âme par la compassion envers le prochain. Considérons comment Paul avait porté sa croix de l’une et l’autre façon, lui qui affirmait : «Je châtie mon corps et le réduis en servitude, de peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne sois moi-même réprouvé.» (1 Co 9, 27). C’est là nous faire entendre ce que fut la croix de sa chair dans la mortification de son
corps; écoutons maintenant ce que fut la croix de son esprit dans la compassion envers son prochain: «Qui est faible, demande-t-il, sans que moi aussi je le sois avec lui? Qui vient à tomber sans qu’un feu me dévore?» (2 Co 11, 29). Ce parfait prédicateur, voulant nous donner l’exemple de l’abstinence, portait la croix en son corps; et comme il assumait la peine des faiblesses d’autrui, il portait la croix en son cœur.
4. Mais puisque certains vices sont proches des vertus elles-mêmes, il nous faut dire quels sont ceux qui font le siège de l’abstinence de la chair et de la compassion de l’esprit.
L’abstinence de la chair est parfois assiégée étroitement par la vaine gloire, puisqu’on loue la vertu que révèlent la maigreur du corps et la pâleur du visage. Cette vertu va se perdre d’autant plus vite au-dehors qu’elle s’extériorise davantage aux yeux des hommes par la pâleur qu’on manifeste. Il advient alors souvent qu’on croie une action accomplie pour Dieu, alors qu’elle ne l’est que pour gagner la faveur des hommes. Une telle attitude est bien symbolisée par ce Simon qui, rencontré sur le chemin, est réquisitionné pour porter la croix du Seigneur (cf. Mt 27, 32). Car c’est être réquisitionné pour porter le fardeau d’un autre, que de faire quelque chose par vanité. Que représente donc Simon, si ce n’est ceux qui pratiquent l’abstinence et s’en flattent? Ils affligent sans doute leur chair par l’abstinence, mais sans en rechercher le fruit intérieur. Simon est réquisitionné pour porter la croix du Seigneur, puisque n’étant pas animé par une volonté bonne en cette œuvre bonne, il effectue en pécheur un travail de juste, et n’en recueille pas les fruits. C’est pourquoi Simon porte la croix, mais ne meurt pas : ainsi, ceux qui pratiquent l’abstinence et s’en flattent affligent assurément leur corps par l’abstinence, mais continuent de vivre pour le monde en désirant la gloire.
Quant à la compassion de l’âme, une fausse bonté en fait souvent un siège insidieux, en l’entraînant parfois à la condescendance pour les vices, alors que le péché ne mérite pas la compassion, mais le zèle [de la correction]. La compassion est due aux hommes, mais la rigueur aux vices, en sorte qu’en un seul et même homme, nous sachions à la fois aimer le bien de son être fait par Dieu et pourchasser le mal que lui-même a fait, de peur qu’en lui remettant ses fautes imprudemment, nous ne fassions pas paraître une charité compatissante, mais une négligence complice.
5. Le texte poursuit : «Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra; et celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera.» Le fidèle s’entend dire : «Celui qui voudra sauver sa vie la perdra; et celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera», un peu comme on dirait à un cultivateur : «Si tu gardes ton blé, tu le perds; si tu le sèmes, tu le renouvelles.» Qui ne sait, en effet, que le blé, une fois semé, disparaît à la vue et se perd dans la terre? Mais là même où il est tombé en poussière, il reverdit en pousses nouvelles.
Puisque la sainte Eglise connaît tantôt un temps de persécution, tantôt un temps de paix, notre Rédempteur diversifie ses préceptes en fonction des temps susdits. Au temps de la persécution, on doit donner sa vie; au temps de la paix, on doit briser les désirs de la terre qui risquent le plus de nous assujettir. Aussi le Seigneur nous dit-il maintenant : «Que sert à l’homme de gagner le monde entier, s’il se perd lui-même et se fait tort à lui-même?» Nous devons, lorsque nos ennemis cessent de nous persécuter, mettre beaucoup plus de vigilance à garder notre cœur. Car au temps de la paix, comme il nous est permis de vivre, nous prenons aussi plaisir à désirer. Cette avidité, il nous est assurément possible de la maîtriser, en considérant attentivement l’état de celui qui désire. Pourquoi, en effet, s’appliquer instamment à amasser, quand celui-là même qui amasse ne peut subsister?
Que chacun considère donc ce qu’il aura à courir, et il reconnaîtra que le peu qu’il possède lui suffit. Mais peut-être craint-on de manquer de ressources sur la route de cette vie? La brièveté même du chemin nous blâme de porter nos désirs au loin. Il est inutile de se charger de gros bagages lorsque le but à atteindre est tout proche.
Nous parvenons ordinairement à vaincre notre avidité, mais un obstacle demeure : tout en marchant dans la voie droite, nous ne veillons pas suffisamment à la perfection. Souvent, en effet, nous méprisons tout ce qui passe, mais nous restons pourtant entravés par notre respect humain : nous gardons la droiture dans notre esprit, sans avoir encore la force de l’exprimer par la parole. Et s’agissant de défendre la justice, nous tenons d’autant moins compte du regard de Dieu que nous craignons davantage celui des hommes qui s’opposent à la justice. Mais le Seigneur ajoute également ce qui convient pour soigner une telle blessure, quand il déclare : «Car celui qui aura rougi de moi et de mes paroles, le Fils de l’homme rougira de lui lorsqu’il viendra dans sa majesté et dans celle du Père et des saints anges.»
6. Mais voici maintenant que les hommes se disent en eux-mêmes : «Nous ne rougissons plus du Seigneur et de ses paroles, puisque nous le confessons ouvertement.» Je leur réponds qu’il en est plus d’un, en ce peuple chrétien, qui ne confessent le Christ que parce qu’ils voient que tous sont chrétiens : si le nom du Christ n’était pas aujourd’hui en tel honneur, la sainte Eglise ne compterait pas tant de membres pour confesser le Christ. Confesser sa foi par des paroles ne suffit donc pas pour en fournir la preuve, car l’ensemble des hommes en faisant autant, on n’a pas lieu d’en avoir honte. Il y a cependant pour chacun des occasions de s’interroger, pour savoir s’il confesse véritablement le Christ : ne rougit-il plus de son nom? A-t-il triomphé du respect humain par une pleine vigueur spirituelle?
En temps de persécution, les fidèles pouvaient être couverts de confusion, dépouillés de leurs biens, démis de leurs charges et roués de coups. Mais puisque ces persécutions font défaut en temps de paix, il y a pour nous d’autres occasions de faire nos preuves. Nous craignons souvent le mépris de nos proches, nous refusons de supporter des mots d’injures; et s’il nous arrive à l’occasion de nous disputer avec notre prochain, nous avons honte de faire réparation les premiers. Car le cœur charnel1, recherchant la gloire de cette vie, n’a que faire de l’humilité. Et si l’homme qui s’est mis en colère souhaite ordinairement se réconcilier avec celui dont l’a séparé la discorde, il a pourtant honte de faire le premier pas. Considérons ce qu’a accompli la Vérité, pour voir par où pèchent les actions de notre nature dépravée. Si en effet nous sommes les membres de ce chef suprême, il nous faut imiter celui avec qui nous formons un même corps. Paul, l’illustre prédicateur, ne nous enseigne-t-il pas en ces termes : «C’est pour le Christ que nous faisons les fonctions d’ambassadeurs, comme si Dieu [vous] exhortait par nous; nous vous en supplions au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu.» (2 Co 5, 20). Voici qu’en péchant, nous avons mis la discorde entre Dieu et nous, et c’est cependant Dieu qui, le premier, nous a envoyé ses ambassadeurs, afin qu’ainsi appelés, nous venions, nous qui avons péché, faire la paix avec Dieu. Qu’il rougisse donc, l’orgueil humain; qu’il soit confondu, celui qui ne fait pas le premier réparation à son prochain, puisqu’après notre faute, Dieu, qui est lui-même l’offensé, nous supplie par le moyen de ses ambassadeurs de nous laisser réconcilier avec lui.
7. Le texte poursuit : «Je vous le dis en vérité, il y en a quelques-uns ici qui ne goûteront pas la mort qu’ils n’aient vu le Royaume de Dieu.» Il arrive parfois, frères très chers, que dans la Sainte Ecriture, le Royaume de Dieu ne désigne pas le Royaume à venir, mais l’Eglise présente. Aussi est-il écrit : «Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils rassembleront tous les scandales pour les enlever de son Royaume.» (Mt 13, 41). Or il n’y aura pas de scandales dans le Royaume à venir, où les réprouvés ne sont évidemment pas admis. Un tel exemple nous permet de conclure qu’en notre texte, le Royaume de Dieu désigne l’Eglise présente. Et puisque certains des disciples devaient vivre en ce corps assez longtemps pour voir l’Eglise de Dieu bien établie, et la considérer dressée face à la gloire de ce monde, le Rédempteur fait maintenant cette promesse consolante : «Je vous le dis en vérité, il y en a quelques-uns ici qui ne goûteront pas la mort qu’ils n’aient vu le Royaume de Dieu.»
Mais pourquoi était-il nécessaire que le Seigneur, après nous avoir demandé par tant de préceptes d’accepter la mort, en vienne tout à coup à cette promesse? Si nous examinons finement cette manière d’agir, nous reconnaissons avec quelle sagesse il dispense sa bonté paternelle. A des disciples non confirmés, il fallait en effet promettre des choses touchant même la vie présente, pour qu’ils soient plus solidement fortifiés dans [leur espérance de] la vie future. C’est ainsi que Dieu promit la «terre de la promesse» (He 11, 9) au peuple juif qui allait être libéré de la terre d’Egypte, et que ce peuple, appelé aux dons célestes, fut attiré par des promesses terrestres. Pourquoi cela? Pour que recevant quelque chose dans l’immédiat, il crût plus fidèlement ce qu’on lui laissait entendre dans le lointain. Car ce peuple charnel n’aurait pas cru aux grandes choses s’il n’en avait reçu de petites. Le Dieu tout-puissant lui accorda donc les choses de la terre pour l’attirer à celles du Ciel, en sorte que recevant ce qu’il voyait, il apprît à espérer ce qu’il ne voyait pas, et qu’il devînt d’autant plus assuré des choses invisibles que les choses visibles qui lui avaient été promises soutenaient la certitude de son espérance. C’est pourquoi le psalmiste dit à bon droit : «Il leur a donné les terres des païens, et ils possédèrent le fruit du travail des peuples, afin qu’ils gardent ses commandements et observent sa Loi.» (Ps 105, 44-45). La Vérité, parlant en notre évangile à des disciples non confirmés, leur promet donc de voir le Royaume de Dieu sur la terre, pour qu’affermis dans leur foi, ils espèrent voir ce Royaume dans le Ciel. Et c’est à partir du Royaume dont, déjà en ce monde, il nous est donné de constater la très haute élévation, que nous sommes conduits à espérer le Royaume dont nous croyons bénéficier au Ciel.
Il en est à qui l’on donne le nom de chrétiens sans qu’ils aient pourtant la foi chrétienne. Ils considèrent que seules les choses visibles existent; ils n’ont aucun désir des choses invisibles, puisqu’ils pensent qu’elles n’existent même pas. Nous nous tenons ici, mes frères, près du corps des saints martyrs. Ceux-ci auraient-ils accepté de livrer leur chair à la mort sans être tout à fait certains que la vie en vue de laquelle ils devaient mourir existait bien? Or voyez comme ceux qui ont eu une telle foi brillent par leurs miracles! Des hommes bien vivants se présentent auprès de leurs corps éteints : les uns viennent malades et sont guéris, d’autres viennent parjures et sont malmenés par le démon, d’autres enfin viennent possédés et sont libérés. Comme ces martyrs doivent donc vivre, là où ils vivent, puisqu’ici où ils sont morts, ils vivent par tant de miracles!
8. Je vais, mes frères, vous raconter une histoire qui tient en peu de mots, mais n’en est pas moins digne d’intérêt. J’en ai eu connaissance par le récit que m’en ont fait de pieux vieillards. Il y avait, au temps des Goths, une femme de grande piété, qui venait avec assiduité en l’église de ces saints martyrs. Un jour, comme elle était venue prier selon son habitude, elle remarqua, en sortant, deux moines qui se tenaient là, en habit de voyage. Elle les prit pour des voyageurs et commanda qu’on leur donnât quelque chose en guise d’aumône. Mais avant que son intendant n’ait eu le temps de s’en approcher pour leur donner l’aumône, ils se trouvèrent tout près d’elle et lui dirent : «C’est toi qui, maintenant, nous visites; eh bien, au jour du jugement, c’est nous qui nous enquerrons de toi et qui ferons pour toi tout ce que nous pourrons.» Sur ces mots, ils disparurent. Epouvantée, cette sainte femme retourna prier et répandit des larmes abondantes. Elle devint, depuis ce jour, d’autant plus assidue à la prière qu’elle était plus certaine de ce qui lui avait été promis. Si, selon le mot de Paul, «la foi est la réalité des choses qu’on espère, la preuve de celles qu’on ne voit pas» (He 11, 1), comment pourrions-nous continuer à vous dire de croire en la vie à venir, quand ceux-là mêmes qui y vivent se manifestent de façon visible aux yeux des hommes? Car il vaut mieux dire de ce qu’on peut voir qu’on le connaît; c’est plus exact que de dire qu’on le croit. Le Seigneur a donc préféré nous faire connaître la vie à venir plutôt que de nous y faire croire, puisqu’il nous a montré d’une façon visible comme vivant près de lui ceux qu’il a reçus [au Ciel] de façon invisible.
9. Ces martyrs, frères très chers, faites-en donc vos protecteurs dans la cause que vous aurez à soutenir devant le Juge rigoureux. Prenez-les comme défenseurs2 en ce jour si terrible. Si demain votre cause devait être présentée devant quelque grand juge, n’est-il pas vrai que vous passeriez tout le jour à y réfléchir? Et puis, mes frères, vous vous chercheriez un protecteur, vous vous dépenseriez en instances pour qu’un défenseur se présente en votre faveur auprès d’un si grand juge. Voici que Jésus, le Juge rigoureux, va venir. Quel effroi suscite l’assemblée de ses anges et de ses archanges! C’est dans ces assises que notre cause va être plaidée, et cependant nous ne cherchons pas à présent des protecteurs qui puissent nous servir alors de défenseurs. Nous les avons à nos côtés, nos défenseurs : ce sont les saints martyrs. Ils veulent être priés, et ils cherchent, si j’ose dire, à ce qu’on les recherche. Recherchez donc leur assistance dans vos prières; trouvez en eux des protecteurs pour prendre la défense des coupables que vous êtes. Le Juge lui-même veut que nous le suppliions, pour ne pas être obligé de nous punir de nos péchés. C’est pourquoi il nous menace si longtemps de sa colère, bien qu’il nous attende dans sa miséricorde. Laissons cette miséricorde ranimer nos forces, mais sans nous rendre en rien négligents. Permettons au souvenir de nos péchés de nous troubler, mais sans précipiter notre âme dans le désespoir : malgré notre certitude quant à l’avenir, nous gardons la crainte, et malgré cette crainte, nous avons l’espérance d’acquérir bientôt le Royaume éternel, par celui qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

________________________________

1 Debita carnis : le dû conjugal. Cf. 1 Co 7, 3 : «Que le mari rende à la femme ce qu’il lui doit, et que la femme agisse de même envers son mari.»
 
 
 

Homélie 33

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Clément

fin septembre 592 (au cours des Quatre-Temps d’automne)
 

La pécheresse chez le pharisien

Saint Grégoire a les larmes aux yeux pour commenter l’évangile où Luc nous montre la pécheresse aux pieds de Jésus. Il ne fait pour lui aucun doute que cette femme est Marie-Madeleine, elle-même identifiée à la sœur de Lazare. Les Pères de l’Eglise s’étaient montrés très divisés sur cette question, et c’est, semble-t-il, sous l’influence de saint Augustin que notre auteur a adopté sa position. Si l’Eglise ne s’est jamais prononcée officiellement sur ce point, l’opinion du saint pape s’est cependant imposée à presque tous les auteurs du moyen âge latin.
L’orateur commence par exposer le sens littéral de la scène (l’histoire), puis il en donne le sens symbolique, avant d’en tirer un hymne vibrant à la miséricorde divine.
I- (1-4) Le récit montre que la pénitence de Marie a été complète : elle a offert en sacrifice tout ce qui lui avait servi à pécher. L’histoire fait voir également que le pharisien était peut-être aussi malade que la pécheresse, mais qu’en plus il l’ignorait. Combien d’évêques, hélas, ressemblent à ce pharisien et regardent avec mépris les pécheurs qui se confessent à eux! Qu’ils commencent donc par pleurer leurs propres péchés, et tirent de là un peu plus de compassion pour leurs pénitents.
II- (5-6) L’allégorie considère le pharisien comme le type du peuple juif, et la femme comme celui des païens convertis. Grégoire nous dit ce que représentent les pieds du Sauveur, nos cheveux, les baisers dont nous couvrons ses pieds, et le parfum que nous y versons. Sous ces images, il nous donne avec son talent habituel une belle leçon de théologie morale sur les vertus de foi et de charité.
III- (7-8) Le prédicateur devient lyrique à la fin, comme chaque fois qu’il est amené à chanter la bonté miséricordieuse du Seigneur envers les pécheurs. S’inspirant du Cantique des Cantiques, il nous montre notre Dieu très aimant venant à nous comme le petit faon qui cherche un peu de fraîcheur à l’heure brûlante de la canicule. Usant ensuite d’images bibliques très parlantes, l’orateur explique que les commandements nous sont devenus supportables, depuis que Dieu nous invite par eux à confesser nos manquements. Il est prêt à nous accueillir après tous nos adultères : ne gâchons pas une telle chance, et jetons-nous dans le sein de sa miséricorde.
Voici une Homélie à faire lire à nos contemporains, qui ont tant besoin de miséricorde.
 

Lc 7, 36-50

En ce temps-là, un pharisien invita Jésus à manger avec lui. Jésus entra dans la maison du pharisien et se mit à table. Or voici qu’une femme qui était une pécheresse dans la ville, ayant appris qu’il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d’albâtre plein de parfum, et se tenant derrière lui, à ses pieds, elle se mit à les arroser de ses larmes et à les essuyer avec les cheveux de sa tête; et elles les baisait et y répandait du parfum.
Voyant cela, le pharisien qui l’avait invité se dit en lui-même : «Si cet homme était prophète, il saurait bien qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, et que c’est une pécheresse.» Mais prenant la parole, Jésus lui dit : «Simon, j’ai quelque chose à te dire.» «Parle, Maître», dit ce dernier. «Un créancier avait deux débiteurs. L’un devait cinq cents deniers, l’autre cinquante. Comme ils n’avaient pas de quoi payer leur dette, il en fit grâce à tous deux. Lequel donc l’aimera davantage?» Simon répondit : «Celui, je pense, auquel il a fait grâce de plus.» Et Jésus lui dit : «Tu as bien jugé.»
Et se tournant vers la femme : «Tu vois cette femme? dit-il à Simon. Je suis entré dans ta maison, et tu n’as pas versé d’eau sur mes pieds; elle, au contraire, a arrosé mes pieds de ses larmes et les a essuyés de ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baiser; elle, au contraire, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé de me baiser les pieds. Tu n’as pas répandu d’huile sur ma tête; elle, au contraire, a répandu du parfum sur mes pieds. A cause de cela, je te le dis, ses nombreux péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui l’on remet moins aime moins.» Puis il dit à la femme : «Tes péchés te sont remis.» Et ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes : «Quel est donc celui-ci, qui remet même les péchés?» Mais il dit à la femme : «Ta foi t’a sauvée! Va en paix.»
Quand je pense au repentir de Marie, j’ai plus envie de pleurer que de dire quelque chose. En effet, quel cœur, fût-il de pierre, ne se laisserait attendrir par l’exemple de pénitence que nous donnent les larmes de cette pécheresse? Elle a considéré ce qu’elle avait fait, et n’a pas voulu mettre de limite à ce qu’elle allait faire. La voici qui s’introduit parmi les convives : elle vient sans y être invitée, et en plein festin, elle offre ses larmes [en spectacle]. Apprenez ici de quelle douleur brûle cette femme, elle qui ne rougit pas de pleurer même en plein festin.
Celle que Luc appelle une pécheresse, et que Jean nomme Marie (cf. Jn 11, 2), nous croyons qu’elle est cette Marie de laquelle, selon Marc, le Seigneur a chassé sept démons (cf. Mc 16, 9). Et que désignent ces sept démons, sinon l’universalité de tous les vices? Puisque sept jours suffisent à embrasser l’ensemble du temps, le chiffre sept figure à bon droit l’universalité. Marie a donc eu en elle sept démons, car elle était remplie de tous les vices. Mais voici qu’ayant aperçu les taches qui la déshonoraient, elle courut se laver à la source de la miséricorde, sans rougir en présence des convives. Si grande était sa honte au-dedans qu’elle ne voyait plus rien au-dehors dont elle dût rougir.
Que faut-il donc admirer le plus, mes frères : Marie qui vient, ou le Seigneur qui l’accueille? Dois-je dire qu’il l’accueille, ou bien qu’il l’attire? Je dirai mieux encore : il l’attire et l’accueille, car c’est bien le même qui l’attire de l’intérieur par sa miséricorde et l’accueille au-dehors par sa douceur.
Mais voyons maintenant, à travers le texte du Saint Evangile, l’ordre même qu’elle observe pour venir à sa guérison.
2. «Elle apporta un vase d’albâtre plein de parfum, et se tenant derrière Jésus, à ses pieds, elle se mit à les arroser de ses larmes et à les essuyer avec les cheveux de sa tête; et elles les baisait et y répandait du parfum.» Il est bien évident, mes frères, que cette femme, autrefois adonnée à des actions défendues, s’était servi de parfum pour donner à sa chair une odeur [agréable]. Ce qu’elle s’était accordé à elle-même d’une façon honteuse, elle l’offrait désormais à Dieu d’une manière digne de louange. Elle avait désiré les choses de la terre par ses yeux, mais les mortifiant à présent par la pénitence, elle pleurait. Elle avait fait valoir la beauté de ses cheveux pour orner son visage, mais elle s’en servait maintenant pour essuyer ses larmes. Sa bouche avait prononcé des paroles d’orgueil, mais voici que baisant les pieds du Seigneur, elle fixait cette bouche dans la trace des pas de son Rédempteur. Ainsi, tout ce qu’elle avait en elle d’attraits pour charmer, elle y trouvait matière à sacrifice. Elle transforma ses crimes en autant de vertus, en sorte que tout ce qui en elle avait méprisé Dieu dans le péché fût mis au service de Dieu dans la pénitence.
3. Cependant, à la vue de telles actions, le pharisien conçoit du mépris, et il ne blâme pas seulement la femme pécheresse qui vient, mais aussi le Seigneur qui l’accueille, se disant en lui-même : «Si cet homme était prophète, il saurait bien qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, et que c’est une pécheresse.» Voyez ce pharisien, avec en lui cet orgueil véritable et cette fausse justice : il blâme la malade de sa maladie et le Médecin de ses soins, alors qu’il est lui-même malade, sans le savoir, de la blessure de l’élèvement. Le Médecin se trouvait là entre deux malades. Mais l’un de ces malades, en proie à la fièvre, gardait pleine conscience, alors que l’autre, lui aussi en proie à la fièvre en sa chair, avait en plus perdu conscience en son esprit. La femme pleurait ce qu’elle avait fait; le pharisien, lui, gonflé de sa fausse justice, rendait son mal encore plus virulent. En sa maladie, il avait donc aussi perdu conscience, lui qui ne savait même pas qu’il était loin de la santé.
Mais un gémissement vient ici nous contraindre à jeter les yeux sur certains évêques : arrive-t-il par hasard qu’ils aient, dans l’exercice de leurs fonctions sacerdotales, accompli quelque action extérieurement bonne, fût-elle insignifiante, et les voilà qui se mettent à regarder leurs ouailles avec mépris, à dédaigner tous les pécheurs qui se rencontrent dans le peuple, à refuser de compatir avec ceux qui leur avouent leurs fautes, et enfin, tout comme le pharisien, à ne pas se laisser toucher par la femme pécheresse. Car si cette femme était venue aux pieds du pharisien, il l’aurait certainement repoussée de sa chaussure pour qu’elle s’en aille. Il aurait cru [sinon] se souiller du péché d’autrui. Mais parce qu’il n’était pas rempli de la justice véritable, il était malade du fait de la blessure d’autrui. C’est pourquoi, lorsque nous voyons des pécheurs, leur malheur doit toujours nous inciter à pleurer d’abord sur nous-mêmes, puisque nous sommes peut-être tombés dans des fautes semblables, ou que, si nous n’y sommes déjà tombés, nous pourrions y tomber.
Et si la sévérité du supérieur doit toujours poursuivre les vices au nom de la discipline, il nous faut cependant bien observer que nous devons être sévères pour les vices, mais compatissants pour la nature. S’il est en effet nécessaire de punir le pécheur, nous devons veiller à la formation du prochain. Or, du moment que notre prochain se punit lui-même de ses actes passés par la pénitence, il n’est déjà plus un pécheur : uni à la justice de Dieu, il se dresse contre lui-même et corrige en lui ce que cette même justice y trouve de répréhensible.
4. Ecoutons maintenant le jugement qui va confondre ce pharisien plein d’orgueil et d’arrogance. Le Seigneur lui rétorque la parabole des deux débiteurs, dont l’un doit moins et l’autre plus; il lui demande lequel des deux débiteurs va aimer davantage celui qui leur aura remis leur dette à tous deux. A quoi le pharisien répond aussitôt : «Celui-là aime davantage auquel on remet le plus.» Il faut noter ici que lorsque le pharisien fournit par son propre jugement ce qui va le confondre, il agit comme le fou qui apporte la corde pour le lier. Le Seigneur lui énumère alors les bonnes actions de la pécheresse et ses mauvaises actions de faux juste : «Je suis entré dans ta maison, et tu n’as pas versé d’eau sur mes pieds; elle, au contraire, a arrosé mes pieds de ses larmes et les a essuyés de ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baiser; elle, au contraire, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé de me baiser les pieds. Tu n’as pas répandu d’huile sur ma tête; elle, au contraire, a répandu du parfum sur mes pieds.» A cette énumération, le Seigneur ajoute une sentence : «A cause de cela, je te le dis, ses nombreux péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé.» Que pensons-nous que soit l’amour, mes frères, sinon un feu? Et la faute, sinon de la rouille? C’est pour cela que le Seigneur déclare : «Ses nombreux péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé.» C’est comme s’il disait clairement : «Elle a complètement consumé en elle la rouille du péché, parce qu’elle est tout embrasée du feu de l’amour.» Car la rouille du péché est d’autant mieux consumée que le cœur du pécheur brûle du grand feu de la charité.
Voilà guérie celle qui était venue souffrante à son Médecin; mais voilà aussi que d’autres souffrent du fait de sa guérison. Les convives qui mangeaient avec le Seigneur se sont en effet indignés, et se sont dit au-dedans d’eux-mêmes : «Quel est donc celui-ci, qui remet même les péchés?» Mais le céleste Médecin ne méprise pas les malades, alors même qu’il voit leur état empirer à l’occasion de ses soins.
Quant à celle qu’il a guérie, il l’affermit par ce jugement plein de bonté : «Ta foi t’a sauvée! Va en paix.» La foi l’a en effet sauvée, puisqu’elle n’a pas douté de pouvoir obtenir ce qu’elle demandait. Mais elle tenait la certitude même de son espérance de celui à qui l’espérance lui faisait demander le salut. Elle reçoit l’ordre d’aller en paix, afin de ne plus dévier hors de la route de la vérité dans un chemin de scandale. C’est en ce sens que Zacharie dit : «Pour diriger nos pas sur la voie de la paix.» (Lc 1, 79). Car nous dirigeons nos pas sur la voie de la paix quand le chemin suivi par nos actes ne nous éloigne pas de la grâce de notre Créateur.
5. Nous avons, frères très chers, parcouru cet évangile en suivant le déroulement historique des faits; nous allons maintenant, si vous le voulez bien, l’examiner dans son sens symbolique. Que figure le pharisien qui présume de sa fausse justice, sinon le peuple juif ? Et que désigne la femme pécheresse qui se jette aux pieds du Seigneur en pleurant, sinon les païens convertis? Elle est venue avec son vase d’albâtre, elle a répandu le parfum, elle s’est tenue derrière le Seigneur, à ses pieds, les a arrosés de ses larmes et essuyés de ses cheveux, et ces mêmes pieds qu’elle arrosait et essuyait, elle n’a cessé de les baiser. C’est donc bien nous que cette femme représente, pour autant que nous revenions de tout notre cœur au Seigneur après avoir péché et que nous imitions les pleurs de sa pénitence. Quant au parfum, qu’exprime-t-il, sinon l’odeur d’une bonne réputation? D’où la parole de Paul : «Nous sommes en tout lieu pour Dieu la bonne odeur du Christ.» (2 Co 2, 15). Si donc nous accomplissons de bonnes œuvres, qui imprègnent l’Eglise d’une bonne odeur en en faisant dire du bien, que faisons-nous d’autre que verser du parfum sur le corps du Seigneur?
La femme se tient près des pieds de Jésus. Nous nous dressions contre les pieds du Seigneur quand nous nous opposions à ses voies par les péchés où nous demeurions. Mais si, après ces péchés, nous opérons une vraie conversion, nous nous tenons dès lors en arrière près de ses pieds, puisque nous suivons les traces de celui que nous avions combattu.
La femme arrose de ses larmes les pieds de Jésus : c’est ce que nous accomplissons nous aussi en vérité si un sentiment de compassion nous incline vers tous les membres du Seigneur, quels qu’ils soient, si nous compatissons aux tribulations endurées par ses saints et si nous faisons nôtre leur tristesse.
La femme essuie de ses cheveux les pieds qu’elle a arrosés. Or les cheveux sont pour le corps une surabondance inutile. Et quelle meilleure image trouver d’une excessive possession des choses de la terre que les cheveux, qui surabondent bien au-delà du nécessaire et qu’on coupe sans même qu’on le sente?
Nous essuyons donc de nos cheveux les pieds du Seigneur lorsqu’à ses saints, envers qui la charité nous fait compatir, nous manifestons aussi de la pitié au moyen de notre superflu, en sorte que si notre esprit souffre pour eux de compassion, notre main aussi montre par sa générosité la souffrance que nous éprouvons. Car il arrose de ses larmes les pieds du Rédempteur, mais ne les essuie pas de ses cheveux, celui qui, tout en compatissant à la douleur de ses proches, ne leur manifeste cependant pas sa pitié au moyen de son superflu. Il pleure, mais n’essuie pas [les pieds du Seigneur], celui qui accorde [à son prochain] des paroles de compassion pour sa souffrance, mais sans diminuer en rien l’intensité de cette souffrance en subvenant à ce qui [lui] manque.
La femme baise les pieds qu’elle essuie : c’est ce que nous accomplissons pleinement nous aussi si nous montrons de l’empressement à aimer ceux que nous soutenons de nos largesses, de crainte, sinon, que la nécessité où se trouve le prochain ne nous paraisse pesante, que l’indigence à laquelle nous subvenons ne devienne pour nous un fardeau, et qu’au moment où notre main fournit le nécessaire, notre âme ne commence à s’engourdir à l’écart de l’amour.
6. Les pieds peuvent aussi symboliser le mystère de l’Incarnation, par lequel Dieu a touché la terre en assumant notre chair : «Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous.» (Jn 1, 14). Nous baisons donc les pieds du Rédempteur quand nous aimons de tout notre cœur le mystère de son Incarnation. Nous répandons du parfum sur ses pieds lorsque nous prêchons la puissance de son humanité par tout le bien qu’en dit la Sainte Ecriture.
Le pharisien voit la femme agir ainsi et l’en jalouse, parce que du fait de la malice qui l’habite, le peuple juif est rongé d’envie, en constatant que les païens prêchent [le vrai] Dieu. Mais notre Rédempteur énumère les actes de cette femme, comme il pourrait le faire des bonnes actions des païens, pour que le peuple juif reconnaisse le mal où il gît. A travers le pharisien réprimandé, c’est, comme nous l’avons dit, le peuple juif incrédule qui est représenté.
«Je suis entré dans ta maison, et tu n’as pas versé d’eau sur mes pieds; elle, au contraire, a arrosé mes pieds de ses larmes.» Si l’eau est pour nous quelque chose d’extérieur, les larmes, elles, sont au-dedans de nous; ainsi, même ses biens extérieurs, le peuple juif infidèle ne les a jamais accordés au Seigneur, alors que les païens convertis ne se sont pas contentés de lui sacrifier leurs biens, mais ont été jusqu’à répandre leur sang pour lui.
«Tu ne m’as pas donné de baiser; elle, au contraire, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé de me baiser les pieds.» Le baiser est un signe de l’amour. Et le peuple juif infidèle n’a pas donné à Dieu de baiser, puisqu’il n’a pas voulu aimer par charité celui qu’il servait par crainte. Au contraire, les païens, appelés [au salut], ne cessent de baiser les pieds de leur Rédempteur, car ils soupirent d’amour pour lui continuellement. Ce qui fait dire à l’épouse du Cantique des Cantiques au sujet de son Rédempteur : «Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche.» (Ct 1, 2). C’est à bon droit que l’épouse désire le baiser de son Rédempteur quand elle se prépare à lui obéir par amour.
«Tu n’as pas répandu d’huile sur ma tête.» Si nous considérons que les pieds du Seigneur représentent le mystère de son Incarnation, sa tête est un symbole approprié de sa divinité. D’où la parole de Paul : «La tête du Christ, c’est Dieu.»
(1 Co 11, 3). C’est bien en Dieu et non en eux-mêmes, simples humains, que les Juifs faisaient profession de croire. Mais le Seigneur dit au pharisien : «Tu n’as pas répandu d’huile sur ma tête», parce que le peuple juif a négligé de prêcher par de dignes louanges cette puissance même de la divinité en laquelle il s’était engagé à croire. «Elle, au contraire, a répandu du parfum sur mes pieds», puisque par leur foi au mystère de l’Incarnation du Seigneur, les païens ont prêché par de très hautes louanges même ce qu’il avait de plus bas1.
Notre Rédempteur conclut son énumération de bonnes actions lorsqu’il y ajoute cette sentence : «A cause de cela, je te le dis, ses nombreux péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé.» C’est comme s’il disait clairement : «Même si la chose qu’on doit brûler est très coriace, le feu de l’amour surabonde pourtant, en sorte qu’il consume même ce qui est coriace.»
7. On a plaisir à considérer en tout cela tant de bonté miséricordieuse. En quelle estime faut-il que la Vérité tienne les œuvres de cette femme pécheresse mais pénitente, pour les énumérer à son contradicteur avec un tel luxe de précisions! Le Seigneur était à la table du pharisien, mais se délectait des nourritures de l’âme auprès de la femme pénitente. Chez le pharisien, il prenait une nourriture extérieure, mais chez la femme pécheresse et néanmoins convertie, une nourriture intérieure. Voilà pourquoi la sainte Eglise, qui recherche son Seigneur sous la forme du petit faon des cerfs, lui demande dans le Cantique des Cantiques : «Dis-moi, ô toi que mon cœur aime, où tu mènes paître, où tu reposes à midi.» (Ct 1, 7). Le Seigneur est appelé le petit faon des cerfs, lui qui, en vertu de la chair qu’il a assumée, est le fils des anciens Pères. A midi, l’ardeur de la canicule se fait plus brûlante, et le petit faon cherche un endroit ombragé, à l’abri des attaques embrasées de la chaleur. Le Seigneur se repose donc dans les cœurs qui ne sont ni brûlés par l’amour du siècle présent, ni consumés par les désirs de la chair, ni desséchés d’anxiété sous l’effet de la brûlure des convoitises de ce monde. C’est ainsi que Marie s’entendit déclarer : «L’Esprit-Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre.» (Lc 1, 35). Si le petit faon cherche un endroit ombragé pour paître à midi, c’est que le Seigneur choisit pour y paître des âmes tempérées par l’ombre de la grâce, qui ne sont plus brûlées par le feu des désirs corporels. La femme pénitente nourrissait donc le Seigneur au-dedans, d’une nourriture plus substantielle que celle fournie au-dehors par le pharisien : tel un petit faon, notre Rédempteur, s’éloignant de l’embrasement charnel, venait se réfugier en l’âme de cette pécheresse, qui, après avoir brûlé du feu des vices, avait retrouvé la fraîcheur dans l’ombre de la pénitence.
8. Mesurons l’immense bonté qui le pousse non seulement à admettre près de lui la femme pécheresse, mais aussi à lui offrir ses pieds à toucher. Considérons la grâce du Dieu de miséricorde, et condamnons la multitude de nos fautes. Voici que nous péchons : il le voit et le supporte. Voici que nous lui résistons : il le tolère et n’en continue pas moins dans sa bonté à nous appeler chaque jour par son Evangile. Il ne requiert que notre aveu fait d’un cœur pur, et il pardonne tout ce que nous avons fait de mal. Il adoucit pour nous la sévérité de la Loi par sa miséricorde de Rédempteur. N’était-il pas écrit dans cette Loi : si quelqu’un fait ceci ou cela, il mourra puni de mort; si quelqu’un fait telle ou telle chose, on le lapidera (cf. Lv 20)? Notre Créateur et Rédempteur étant apparu dans la chair, ce n’est plus le châtiment, mais la vie qu’il promet à l’aveu des péchés : il accueille la femme qui confessait ses blessures, et la renvoie guérie. Il infléchit donc la dureté de la Loi dans le sens de la miséricorde : ceux que la Loi condamne dans sa justice, lui-même les délivre dans sa miséricorde.
Aussi est-il écrit fort à propos dans la Loi : «Comme les mains de Moïse étaient alourdies, ayant pris une pierre, ils la placèrent sous lui. Il s’assit dessus, et en même temps Aaron et Hur soutenaient ses mains.» (Ex 17, 12). Moïse s’assit sur une pierre lorsque la Loi vint se reposer dans l’Eglise. Mais cette même Loi avait les mains alourdies, parce qu’elle ne supportait pas les pécheurs avec miséricorde, mais les frappait avec une grande sévérité. Or le nom d’Aaron veut dire «montagne de la force», et celui d’Hur, «feu». Que symbolise donc cette montagne de la force, sinon notre Rédempteur, dont il est dit par le prophète : «Il arrivera, à la fin des jours, que la montagne de la maison du Seigneur sera établie au sommet des montagnes.» (Is 2, 2). Et que figure le feu, sinon l’Esprit-Saint, dont le Rédempteur déclare : «Je suis venu jeter le feu sur la terre.» (Lc 12, 49). Ainsi, Aaron et Hur soutiennent les mains alourdies de Moïse et les rendent, de ce fait, plus légères, puisque le Médiateur entre Dieu et les hommes, venant avec le feu du Saint-Esprit, a montré que si les lourds commandements de la Loi ne pouvaient être portés tant qu’ils étaient observés selon la chair, ils nous devenaient tolérables quand nous les comprenions au sens spirituel. Car il rendit légères, pour ainsi dire, les mains de Moïse, en changeant le poids des commandements de la Loi en force de confession2. A nous qui faisons usage de cette force, il promet la miséricorde lorsqu’il affirme par le prophète : «Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive.» (Ez 33, 11)
Il dit encore à ce sujet à chacune de nos âmes pécheresses, figurées par la Judée : «Si un homme a quitté son épouse et que celle-ci, une fois partie, est devenue la femme d’un autre, [le premier homme] reviendra-t-il encore vers elle? Cette femme n’aura-t-elle pas été profanée et souillée? Mais toi, tu t’es adonnée à la débauche avec beaucoup d’amants! Cependant, reviens à moi, dit le Seigneur.» (Jr 3, 1). Voyez cette parabole de la femme impudique que Dieu nous a donnée. Il nous fait voir que son mari ne peut plus la reprendre après ses désordres. Mais il dépasse par sa miséricorde la parabole même qu’il nous a proposée, puisque tout en disant que la femme qui s’est livrée à la débauche ne peut aucunement être reprise, il attend cependant pour la reprendre l’âme qui s’est livrée à la débauche. Considérez, mes frères, l’excès de cette bonté : il dit qu’on ne peut pas faire telle chose, et se montre pourtant prêt à l’accomplir, contre le cours normal des choses. Voyez comme il appelle ceux-là mêmes dont il dénonce les souillures, et recherche pour les embrasser ceux-là mêmes dont il se plaint d’avoir été abandonné.
Que personne ne perde le moment favorable à une telle miséricorde. Que nul ne rejette les remèdes offerts par la bonté divine. Voici que l’amour bienveillant de Dieu nous invite à revenir lorsque nous nous sommes détournés, et qu’il prépare le sein de sa bonté pour notre retour. Que chacun mesure de quelle dette il est redevable, quand Dieu l’attend sans s’exaspérer de se voir dédaigné. Celui qui a refusé de persévérer, qu’il revienne. Celui qui a négligé de rester debout, qu’il se relève du moins après sa chute. Notre Créateur nous fait saisir l’amour immense avec lequel il nous attend, lorsqu’il dit par la bouche du prophète : «J’ai fait attention et j’ai écouté : nul ne parle comme il faut; il n’y en a aucun qui amende ses pensées en son cœur et qui dise : ‹Qu’ai-je fait là?›» (Jr 8, 6). Nous n’aurions jamais dû avoir de pensées perverses; mais puisque nous n’avons pas voulu avoir des pensées droites, voici que Dieu patiente encore, pour nous permettre d’amender nos pensées. Voyez ce sein d’une bonté si pleine de tendresse, et considérez quel giron de miséricorde vous est ouvert : ceux qui avaient des pensées perverses étaient perdus pour Dieu, mais il les recherche quand leurs pensées se retournent vers le bien.
Ramenez donc les yeux de votre esprit sur vous, frères très chers, oui, sur vous, et proposez-vous d’imiter l’exemple de cette pécheresse pénitente. Pleurez toutes les fautes que vous vous souvenez d’avoir commises aussi bien dans votre adolescence que dans votre jeunesse; lavez par vos larmes les taches de vos mœurs et de vos œuvres. Aimons désormais les pieds de notre Rédempteur, que nous avons méprisés en péchant. Voici que, comme nous l’avons dit, le sein de la miséricorde céleste s’ouvre pour nous recevoir, sans mépris pour notre vie corrompue. En concevant de l’horreur pour nos souillures, nous nous accordons à la pureté intérieure. Le Seigneur nous embrasse avec tendresse quand nous revenons à lui, parce qu’il ne peut plus juger la vie des pécheurs indigne de lui, dès lors qu’elle est lavée par les larmes, dans le Christ Jésus Notre-Seigneur, qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

________________________________

1 Comme les vaches restent attachées aux petits veaux qu’elles ont laissés à l’étable.
2 C’est-à-dire l’argent nécessaire à la construction.
 
 
 
 

Homélie 34

Prononcée devant le peuple
dans la basilique des bienheureux Jean et Paul

29 septembre 591
(le samedi des Quatre-Temps, qui tombait,
cette année-là, le jour de la Saint-Michel)
 

La brebis et la drachme

Saint Grégoire a été condamné tout l’été au silence par son état de santé. Aussi son discours s’allonge-t-il aujourd’hui. Il s’attache d’abord à commenter les paraboles de la brebis et de la drachme perdues puis retrouvées, lues en ce jour liturgique, avant de s’engager dans une longue digression sur les anges, que lui inspire probablement la fête de saint Michel. L’Homélie s’achève par une exhortation à la vigilance et à la pénitence.
I- (1-6) Les pharisiens s’indignent de la bonté du Christ pour les pécheurs. Pour soigner leur orgueil, Jésus leur raconte une parabole : le Créateur laisse ses quatre-vingt-dix-neuf brebis au désert (les anges au Ciel) pour chercher et ramener celle qui s’est perdue (l’homme tombé). Le pape explique pourquoi il y a plus de joie au Ciel pour le pécheur qui se repent que pour un juste qui n’est jamais tombé : le pénitent est excité au zèle par le souvenir de ses péchés à expier; le juste, lui, risque de s’attiédir dans une fausse sécurité. L’idéal serait donc d’être à la fois juste et pénitent. L’opinion exprimée ici par notre orateur est un lieu commun de la littérature monastique : Cassien, par exemple, affirme lui aussi qu’il est beaucoup plus facile d’amener un pécheur à la conversion que de faire sortir de sa tiédeur «le moine qui n’est pas entré résolument dans les voies de la perfection et a laissé s’éteindre en lui le feu de sa première ferveur» (Conférences 4, 19). De la brebis perdue et retrouvée, Grégoire passe à la drachme, dont la signification est la même. Neuf drachmes demeurent à la femme de la parabole, puisqu’il y a neuf chœurs d’anges : habile transition, qui permet au prédicateur d’aborder son deuxième sujet.
II- (7-14) Tout en feignant de perdre le fil de son discours, le saint pape nous livre en fait un véritable petit traité d’angélologie. Il montre comment l’Ecriture distingue neuf chœurs d’anges, ce que signifient les noms de ces chœurs, et quelle leçon morale en tirer. Il discute au passage une opinion d’un auteur qu’on dit être Denys l’Aréopagite.
III- (15-18) Revenant à l’homme et à ses faiblesses, l’orateur engage ses auditeurs à prendre garde à ne pas tomber s’ils sont debout, et à se relever bien vite par la pénitence s’ils sont tombés. Sur quoi, il entreprend de définir les composantes d’une véritable pénitence, occasion pour lui de reprendre son thème initial : l’éloge de la miséricorde de Dieu, cette miséricorde qui s’est manifestée de façon éclatante sur le moine Victorinus, dont Grégoire raconte ici l’histoire. Les sentences finales gravent dans les âmes des auditeurs la leçon à retenir de l’Homélie.
 

Lc 15, 1-10

En ce temps-là, les publicains et les pécheurs s’approchaient de Jésus pour l’entendre. Et les pharisiens et les scribes murmuraient, disant : «Cet homme accueille des pécheurs et mange avec eux.» Il leur dit alors cette parabole :
«Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et vient à en perdre une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour s’en aller après celle qui s’est perdue, jusqu’à ce qu’il la trouve? Et quand il l’a trouvée, il la met sur ses épaules, tout joyeux, et de retour chez lui, il assemble ses amis et ses voisins, et leur dit : ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue!› C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le Ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentir.
«Ou bien, quelle femme, si elle a dix drachmes et vient à en perdre une, n’allume une lampe, ne met sa maison sens dessus dessous et ne cherche avec soin jusqu’à ce qu’elle la trouve? Et quand elle l’a trouvée, elle assemble ses amies et ses voisines, et leur dit : ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, la drachme que j’avais perdue!› C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent.»
Le climat de l’été, qui est tout à fait contraire à mon corps, m’a empêché depuis déjà longtemps de vous parler pour vous expliquer l’évangile. Mais ce n’est pas parce que ma langue est restée muette que ma charité a cessé de brûler. Chacun de vous peut constater par lui-même ce que je dis là : il arrive souvent que l’embarras des occupations extérieures vienne empêcher l’effet de la charité, qui, tout en continuant à brûler sans diminution dans notre cœur, ne se laisse cependant plus voir dans nos œuvres, tout comme le soleil caché par les nuages, qu’on ne voit pas sur la terre et qui continue pourtant à briller dans le ciel. C’est ainsi que notre charité peut se trouver empêchée : elle continue à faire sentir au-dedans l’ardeur de son feu, mais ne montre plus au-dehors les flammes de ses œuvres.
Cependant, puisque voici revenu le temps de parler, je m’y sens tout enflammé par votre ferveur, et j’ai d’autant plus de plaisir à le faire que vos âmes l’attendent avec plus de désir.
2. Vous avez appris, mes frères, par la lecture de l’évangile, que les pécheurs et les publicains s’approchèrent de notre Rédempteur, et qu’il les admit non seulement à s’entretenir avec lui, mais encore à partager son repas. A cette vue, les pharisiens furent indignés. Vous pouvez en conclure que la vraie justice est pleine de compassion, la fausse pleine d’indignation. Ce qui ne veut pas dire que les justes ne puissent aussi s’indigner à bon droit contre des pécheurs. Mais une chose est d’agir par orgueil et arrogance, une autre d’être mû par le zèle pour la loi morale. Les justes s’indignent en effet, mais comme s’ils ne s’indignaient pas; ils désespèrent des pécheurs, mais comme s’ils n’en désespéraient pas; ils les prennent à partie, mais par amour; car même s’ils multiplient au-dehors les reproches par souci de la morale, ils conservent cependant au-dedans la douceur par souci de la charité. En leur for intérieur, ils s’estiment habituellement inférieurs à ceux qu’ils corrigent, et même ceux qu’ils jugent, ils les considèrent comme meilleurs qu’eux. Ce faisant, ils veillent à la fois sur leurs ouailles par la loi morale et sur eux-mêmes par l’humilité.
Mais ceux, au contraire, qu’une fausse opinion de leur justice fait enfler d’orgueil, méprisent tous les autres et ne marquent aucune miséricorde ou condescendance pour les faibles, et ils deviennent d’autant plus pécheurs qu’ils s’imaginent ne pas l’être. Les pharisiens étaient assurément de ce nombre, car en jugeant le Seigneur pour l’accueil qu’il réservait aux pécheurs, ils blâmaient la source même de la miséricorde avec un cœur tout desséché.
3. Mais parce qu’ils étaient malades au point de n’en rien savoir, le Médecin céleste, voulant les ramener à une juste connaissance d’eux-mêmes, entreprend de les soigner par de doux remèdes. Il leur propose une parabole pleine de bonhomie et comprime dans leur cœur la tumeur de l’abcès qui les blesse. Il leur dit en effet : «Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et vient à en perdre une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour s’en aller après celle qui s’est perdue?» Voyez comme la Vérité, dans sa bonté, sait bien pourvoir à tout en nous donnant une telle comparaison : l’homme peut en reconnaître en soi le bien-fondé, quoiqu’elle concerne plus spécialement le Créateur des hommes lui-même. Puisque cent est le nombre de la perfection, Dieu eut cent brebis quand il créa la nature des anges et des hommes. Mais une brebis vint à se perdre lorsque l’homme, en péchant, quitta le pâturage de la vie. Le Créateur laissa alors les quatre-vingt-dix-neuf brebis dans le désert, car il abandonna les très hauts chœurs des anges dans le Ciel.
Mais pourquoi le Ciel est-il appelé désert, sinon parce que désert veut dire «abandonné»? C’est quand l’homme pécha qu’il abandonna le Ciel. Quatre-vingt-dix-neuf brebis demeuraient au désert, pendant que le Seigneur en cherchait une seule sur la terre : les créatures raisonnables, anges et hommes, qui toutes avaient été créées pour contempler Dieu, voyaient en effet leur nombre diminué par la perte de l’homme, et le Seigneur, voulant rétablir au Ciel le nombre complet de ses brebis, cherchait sur la terre l’homme qui s’était perdu. Car là où notre évangéliste dit «au désert», un autre évangéliste dit «dans les montagnes» (Mt 18, 12), pour signifier «dans les hauteurs», puisque les brebis qui n’avaient pas péri se tenaient dans les hauteurs du Ciel.
«Et quand il l’a trouvée, il la met sur ses épaules, tout joyeux.» Il a mis la brebis sur ses épaules, parce qu’ayant assumé la nature humaine, il a porté lui-même nos péchés.
«Et de retour chez lui, il assemble ses amis et ses voisins, et leur dit : ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue!›» La brebis une fois retrouvée, il retourne chez lui, puisque notre Pasteur, ayant sauvé l’homme, retourna au Royaume céleste. Là, il retrouve ses amis et voisins, c’est-à-dire les chœurs des anges, lesquels sont bien ses amis, du fait que désormais fixés [en Dieu], ils gardent continûment sa volonté, et aussi ses voisins, parce qu’ils jouissent assidûment de l’éclat de sa vision. Il faut aussi remarquer qu’il ne dit pas : «Réjouissez-vous avec la brebis que j’ai retrouvée», mais : «Réjouissez-vous avec moi», car notre vie est toute sa joie, et notre retour au Ciel porte à leur plénitude ses solennelles réjouissances.
4. «C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le Ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentir.» Il nous faudrait ici examiner, mes frères, pourquoi le Seigneur déclare qu’il y a plus de joie dans le Ciel pour la conversion des pécheurs que pour la persévérance des justes; mais l’exemple quotidien de ce que nous avons sous les yeux nous l’enseigne : souvent, ceux qui ne se sentent pas coupables de grands péchés demeurent bien dans la voie de la justice, et ils ne commettent aucune action défendue, mais ils ne ressentent pas non plus beaucoup d’ardeur pour la patrie céleste, et ils se privent d’autant moins des choses permises qu’ils ne se souviennent pas d’en avoir commis de défendues. Ainsi demeurent-ils souvent paresseux dans la pratique des bonnes œuvres élémentaires, se sentant en pleine sécurité du fait qu’ils n’ont jamais péché de façon vraiment grave.
Au contraire, certains de ceux qui se souviennent d’avoir accompli des actions défendues, se trouvant transpercés de componction1 par leur douleur même, s’enflamment d’amour pour Dieu et s’exercent à de grandes vertus; ils entreprennent tous les difficiles combats de la sainteté, ils abandonnent tous les biens du monde, fuient les honneurs, se réjouissent des outrages reçus, brûlent de désir [pour la vie éternelle] et aspirent à la patrie céleste. Et considérant qu’ils s’étaient écartés de Dieu, ils rachètent leurs pertes du passé par les profits qu’ils font dans la suite de leur vie.
Il y a donc plus de joie dans le Ciel pour la conversion d’un pécheur que pour la persévérance d’un juste, de même qu’un chef préfère dans la bataille le soldat qui, revenu après s’être enfui, charge l’ennemi avec vigueur, à celui qui n’a jamais tourné les talons devant l’ennemi, mais ne l’a jamais non plus vraiment combattu avec courage. Ainsi, le paysan préfère la terre qui, après les épines, porte des fruits abondants, à celle qui n’a jamais eu d’épines, mais ne produit jamais non plus de riche moisson.
5. Cependant, il faut savoir qu’il y a bien des justes dont la vie est une telle joie [pour le Ciel] qu’elle ne le cède en rien à la vie pénitente des pécheurs. Car il en est beaucoup qui, tout en n’ayant conscience d’aucune mauvaise action, font pourtant paraître une douleur aussi grande que s’ils étaient chargés de tous les péchés. Ils refusent toutes choses, même celles que Dieu autorise; ils s’enveloppent d’un souverain mépris pour le monde, s’interdisent absolument tout, se privent même des biens licites, se détournent du visible et s’enflamment pour l’invisible; ils mettent leur joie dans les lamentations et s’humilient eux-mêmes en tout; d’autres pleurent les péchés de leurs actions, mais eux, ils pleurent les péchés de leur pensée. Aussi, que dire de ces hommes, sinon qu’ils sont à la fois justes et pénitents, puisqu’ils s’humilient dans la pénitence pour les péchés de leur pensée, sans jamais cesser de persévérer dans la droiture par leurs œuvres? Il nous faut donc reconnaître quelle immense joie un juste doit donner à Dieu par les larmes de son humilité, quand un pécheur en cause déjà une si grande dans le Ciel en se punissant, par la pénitence, de ce qu’il a fait de mal.
6. Le texte poursuit : «Ou bien, quelle femme, si elle a dix drachmes et vient à en perdre une, n’allume une lampe, ne met sa maison sens dessus dessous et ne cherche avec soin jusqu’à ce qu’elle trouve la drachme perdue?» C’est une seule et même personne que symbolisent le pasteur et la femme, car c’est une seule et même personne qui est Dieu et Sagesse de Dieu. Et comme les drachmes sont frappées d’une image, la femme a perdu sa drachme lorsque l’homme, qui avait été créé à l’image de Dieu, s’est, en péchant, écarté de la ressemblance qu’il avait avec son Créateur. Mais la femme a allumé sa lampe, parce que la Sagesse de Dieu s’est manifestée dans une nature humaine. La lampe est en effet une lumière dans un vase de terre cuite; or qu’est-ce qu’une lumière dans un vase de terre cuite, sinon la divinité dans la chair? C’est de ce vase de terre cuite, c’est-à-dire de son corps, que la Sagesse en personne affirme : «Ma force s’est desséchée comme un vase de terre cuite.» (Ps 22, 16). Puisque la terre cuite se durcit dans le feu, sa force s’est desséchée comme un vase de terre cuite : la chair qu’il avait assumée a été endurcie par les tourments de sa Passion en vue de la gloire de sa Résurrection.
La femme, ayant allumé sa lampe, a mis sa maison sens dessus dessous : dès que la divinité de la Sagesse a brillé à travers sa chair, toute notre conscience en a été secouée. Car la maison est mise sens dessus dessous quand la conscience de l’homme se trouble à la vue de ses fautes. L’expression «mettre sens dessus dessous» ne diffère pas beaucoup du verbe «nettoyer» qu’on lit à sa place en d’autres manuscrits; en effet, un esprit dévoyé ne peut être nettoyé de ses vices invétérés que si l’on commence par le mettre sens dessus dessous par la crainte. C’est donc une fois qu’elle a mis la maison sens dessus dessous que la femme retrouve la drachme, puisque c’est par l’ébranlement profond de sa conscience que l’homme est rétabli à la ressemblance de son Créateur.
«Et quand elle l’a trouvée, elle assemble ses amies et ses voisines, et leur dit : ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, la drachme que j’avais perdue!›» Qui sont amies et voisines, sinon les puissances du Ciel dont j’ai parlé plus haut? Elles sont d’autant plus près de la Sagesse céleste que la grâce d’une contemplation continuelle les en approche davantage. Ne manquons pas ici de nous demander pourquoi cette femme qui figure la Sagesse de Dieu nous est montrée en possession de dix drachmes, et pourquoi elle en perd une et la retrouve après l’avoir cherchée. Le Seigneur a créé la nature des anges et des hommes pour le connaître, et du fait qu’il les a voulus destinés à l’éternité, il les a assurément créés à sa ressemblance. Ainsi, cette femme avait dix drachmes, parce qu’il y a neuf chœurs des anges, mais qu’afin de compléter le nombre des élus, l’homme fut créé en guise de dixième, et qu’après sa faute, celui-ci n’a pas péri loin de son Créateur : la Sagesse éternelle, qui brillait en la chair par ses miracles, l’a sauvé au moyen de la lumière [de sa divinité] allumée en un vase de terre cuite.
7. Nous avons dit qu’il existe neuf ordres d’anges. Nous savons en effet, par le témoignage de la Sainte Ecriture, qu’il y a les Anges, les Archanges, les Vertus, les Puissances, les Principautés, les Dominations, les Trônes, les Chérubins et les Séraphins. Qu’il y ait des Anges et des Archanges, presque toutes les pages de la Sainte Ecriture l’attestent; quant aux Chérubins et aux Séraphins, chacun sait que les livres des prophètes en parlent souvent. L’apôtre Paul énumère pour les Ephésiens les noms de quatre autres ordres lorsqu’il dit : «Au-dessus de toute Principauté, Puissance, Vertu et Domination.» (Ep 1, 21). Il dit encore, en écrivant aux Colossiens : «Aussi bien les Trônes que les Puissances, les Principautés ou les Dominations.» (Col 1, 16). S’adressant aux Ephésiens, il avait déjà cité les Dominations, les Principautés et les Puissances; mais avant d’en parler aussi aux Colossiens, il met en tête les Trônes, dont il n’avait rien dit aux Ephésiens. Si donc on joint les Trônes aux quatre ordres que Paul cite aux Ephésiens — Principautés, Puissances, Vertus, Dominations — cinq ordres se trouvent ainsi mentionnés nommément; et si l’on y ajoute les Anges et les Archanges, les Chérubins et les Séraphins, on trouve sans nul doute qu’il existe neuf ordres d’anges.
C’est pourquoi le prophète affirme au premier ange qui fut créé : «Tu as été le sceau de la ressemblance, plein de sagesse et parfait de beauté dans les délices du paradis de Dieu.» (Ez 28, 12-13). Il faut noter ici qu’il ne le dit pas créé à la ressemblance de Dieu, mais sceau de sa ressemblance, afin de faire comprendre que sa nature est marquée d’une ressemblance plus exacte à l’image de Dieu, du fait qu’elle est d’une perfection plus achevée. Le même texte poursuit aussitôt : «Ton vêtement est tout couvert de pierres précieuses : sardoine, topaze et jaspe, chrysolithe, onyx et béryl, saphir, escarboucle et émeraude.» Ce sont neuf noms de pierres précieuses qui sont énumérés, puisque les ordres d’anges sont au nombre de neuf. Le premier ange nous apparaît orné et couvert de ces neuf ordres d’anges, parce qu’ayant la prééminence sur toutes les milices angéliques, il semble encore plus brillant de gloire si on le compare avec les autres.
8. Mais pourquoi avoir énuméré ces différents chœurs des anges, demeurés au Ciel, si nous n’expliquons pas également en détail leurs ministères? Le mot Ange signifie en grec «Annonciateur», et Archange, «Grand Annonciateur». Il faut encore savoir que le terme d’Ange désigne une fonction, et non une nature. Car si les esprits bienheureux de la patrie céleste sont toujours des esprits, ils ne peuvent pas toujours être appelés des Anges; ils ne sont Anges que lorsqu’ils annoncent quelque chose. C’est pourquoi le psalmiste affirme : «Des esprits, il fait ses Anges.» (Ps 104, 4). C’est comme s’il disait clairement : «Lui qui a toujours les esprits à sa disposition, il en fait ses Anges quand il le veut.» On appelle Anges ceux qui annoncent les choses de moindre importance, Archanges ceux qui annoncent les plus élevées. Voilà pourquoi ce ne fut pas un Ange, mais l’Archange Gabriel que Dieu envoya à la Vierge Marie (cf. Lc 1, 26). En un tel ministère, en effet, il convenait que le plus grand des Anges vînt lui-même annoncer la plus grande des nouvelles.
Certains de ces Anges reçoivent aussi des noms particuliers, pour exprimer par des mots l’étendue de leur action. Car ce n’est pas dans la cité sainte, où la vision du Dieu tout-puissant confère une science parfaite, qu’on leur attribue un nom propre : on n’y a pas besoin de nom pour connaître leurs personnes; mais c’est quand ils viennent s’acquitter envers nous de quelque service qu’ils tirent un nom particulier de ce ministère.
9. C’est ainsi que Michel signifie «Qui est comme Dieu?» Gabriel, «Force de Dieu»; Raphaël, «Médecine de Dieu». Chaque fois qu’il est besoin d’une puissance extraordinaire, l’Ecriture nous dit que c’est Michel qui est envoyé : son action et son nom font comprendre que nul ne peut se targuer d’accomplir ce qui est réservé au seul pouvoir de Dieu. L’antique ennemi, dévoré de l’orgueilleux désir de s’égaler à Dieu, déclarait : «Je monterai au ciel, j’élèverai mon trône au-dessus des étoiles du ciel, je m’assiérai sur la montagne de l’alliance aux côtés de l’Aquilon, je monterai sur le sommet des nues et je serai semblable au Très-Haut.» (Is 14, 13-14). Or l’Ecriture nous atteste qu’à la fin du monde, abandonné à sa propre force et condamné à périr dans le supplice final, il combattra contre l’Archange Michel : «Il se fit, dit Jean, un combat avec l’Archange Michel.» (Ap 12, 7). Dans son orgueil, le diable s’était exalté jusqu’à se faire l’égal de Dieu; mais il faut qu’ainsi défait par Michel, il apprenne que personne ne doit s’élever par l’orgueil à la ressemblance de Dieu.
A Marie, c’est Gabriel qui est envoyé, lui dont le nom signifie «Force de Dieu». Ne venait-il pas annoncer celui qui a daigné paraître dans l’humilité pour combattre les puissances de l’air? Le psalmiste dit à son sujet : «Princes, exhaussez vos portes; élevez-vous, portes éternelles, et le Roi de gloire entrera. Quel est ce Roi de gloire? C’est le Seigneur fort et puissant, c’est le Seigneur puissant au combat.» Et encore : «Le Seigneur des armées, voilà le Roi de gloire.» (Ps 24, 7-10). Il fallait donc que ce fût par «Force de Dieu» que soit annoncé le Seigneur des armées, puissant au combat, qui venait faire la guerre aux puissances de l’air.
Enfin, comme nous l’avons dit, Raphaël signifie «Médecine de Dieu». En effet, cet Archange a dissipé les ténèbres qui rendaient Tobie aveugle, en touchant pour ainsi dire ses yeux par l’intermédiaire des soins qu’on lui a prodigués (cf. Tb 11, 7-8)2. Celui qui a été envoyé pour soigner fut donc bien digne d’être appelé «Médecine de Dieu».
Puisque nous avons donné quelques mots d’explication sur les noms des anges, il nous reste maintenant à commenter brièvement les termes utilisés pour désigner leurs fonctions.
10. Par les Vertus, on désigne les esprits par lesquels s’opèrent le plus souvent les signes et les miracles.
Par les Puissances, on désigne ceux qui ont reçu, dans leur ordre, plus de pouvoir que les autres pour soumettre les forces adverses à leur autorité, limiter leur puissance et empêcher ainsi qu’elles ne tentent les cœurs des hommes autant qu’elles le voudraient.
Par les Principautés, on désigne ceux qui commandent aux autres bons esprits angéliques eux-mêmes, qui distribuent à ceux qui leur sont soumis les ordres de tout ce qu’ils doivent faire, et qui les dirigent dans l’accomplissement des missions divines.
Par les Dominations, on désigne les esprits qui dépassent de loin la puissance des Principautés. Car avoir la principauté consiste à tenir le premier rang dans un groupe, tandis que dominer, c’est également avoir chacun des autres sous son autorité. On appelle donc Dominations les troupes des anges qui, par leur puissance admirable, ont le pas sur les autres, du fait que ceux-ci sont tenus de se soumettre à eux par l’obéissance.
Par les Trônes, on désigne les milices que préside toujours le Dieu tout-puissant pour exercer la justice [en étant assis devant elles]. Puisque [le mot grec] trône signifie «siège» en latin, on nomme Trônes de Dieu les esprits qui sont comblés par la grâce divine avec une telle abondance que le Seigneur siège en eux et se sert d’eux pour prononcer ses jugements. C’est pourquoi le psalmiste affirme : «Tu sièges sur un Trône, ô toi qui juges avec équité.» (Ps 9, 5)
Chérubin veut dire «plénitude de la science». Les troupes plus élevées sont appelées Chérubins, car ce sont des esprits d’autant plus parfaitement remplis de la science de Dieu qu’ils contemplent sa gloire de plus près; à leur mesure de créatures, ils ont une connaissance de toutes choses d’autant plus complète qu’ils s’approchent davantage de la vision de leur Créateur, en vertu de leur dignité.
On appelle enfin Séraphins les milices des saints esprits qui brûlent d’un amour incomparable du fait de la proximité singulière où ils se trouvent vis-à-vis de leur Créateur. Séraphin signifie en effet «ardent et brûlant». Ils sont à ce point unis à Dieu qu’aucun autre esprit ne se place entre eux et lui. Ils sont donc d’autant plus embrasés qu’ils le voient de plus près. La flamme dont ils brûlent est assurément celle de l’amour, car leur amour est d’autant plus ardent qu’ils contemplent la gloire de la divinité avec un regard plus pénétrant.
11. Mais à quoi bon avoir dit ces quelques mots au sujet des esprits angéliques, si nous ne prenons pas la peine de les faire tourner à notre progrès par une réflexion adaptée? La cité céleste se compose en effet des anges et des hommes, et nous croyons qu’y monteront autant de représentants du genre humain qu’il y est demeuré d’anges élus, ainsi qu’il est écrit : «Il a fixé les limites des peuples d’après le nombre des anges de Dieu.» (Dt 32, 8). Il nous faut donc tirer profit pour notre vie des distinctions qui existent entre les habitants de la cité d’en haut, afin de nous enflammer nous-mêmes d’une sainte ardeur à croître dans la vertu. Car s’il est vrai que le nombre des hommes destinés à monter au Ciel est égal à celui des anges qui y sont demeurés, ces mêmes hommes qui retournent à la patrie céleste se doivent d’imiter en quelque chose les milices qu’ils rejoignent là-haut. Les diverses manières de vivre des hommes correspondent bien, en effet, à chacun des ordres des milices célestes, et nous recevons une place dans leurs rangs d’après la similitude de notre manière de vivre avec la leur.
Il en est beaucoup qui ne comprennent que d’humbles vérités, mais ne cessent de les annoncer à leurs frères avec bonté : de tels hommes courent rejoindre la troupe des Anges.
D’autres, fortifiés par les dons de la largesse divine, sont capables de comprendre et d’annoncer les mystères célestes les plus élevés : où les placer, sinon au nombre des Archanges?
D’autres encore réalisent des choses admirables et opèrent des miracles d’une grande puissance : quel est le rang et la place qui leur conviennent, sinon ceux des Vertus d’en haut?
Certains obligent les esprits malins à fuir hors du corps des possédés, et les chassent par la vertu de leur prière et de la puissance qui leur a été donnée : avec qui obtiennent-ils de jouir du fruit de leurs mérites, sinon avec les Puissances célestes?
Il en est qui surpassent, par les vertus qu’ils ont reçues, les mérites des autres élus; meilleurs que les bons eux-mêmes, ils exercent une principauté jusque sur leurs frères élus : en quel groupe prennent-ils rang, sinon parmi les Principautés?
D’autres dominent si bien en eux tous les vices et tous les désirs, que leur pureté leur donne droit à être appelés des dieux parmi les hommes, comme le Seigneur l’a dit à Moïse : «Vois : je t’ai constitué le dieu de Pharaon» (Ex 7, 1) : à laquelle des milices courent-ils se joindre, sinon à celle des Dominations?
D’autres encore mettent un soin vigilant à se dominer eux-mêmes et une attention toujours en éveil à s’examiner : ne se départant jamais de la crainte de Dieu, ils obtiennent en récompense de leurs vertus le pouvoir de bien juger également les autres. Le Seigneur, tenant à la disposition de leur esprit la contemplation de sa divinité, préside en eux comme de son trône, et il examine par eux les actes d’autrui, réglant toutes choses avec un ordre admirable du haut de son siège. Que sont donc de tels hommes, sinon les Trônes de leur Créateur? Et où les inscrire, sinon au nombre des Sièges célestes? Et puisque c’est par eux que la sainte Eglise est régie, même les élus sont habituellement jugés par eux pour leurs actes de faiblesse.
Certains sont remplis d’un tel amour de Dieu et du prochain qu’on les nomme à bon droit Chérubins. Si en effet, comme nous l’avons déjà affirmé, Chérubin veut dire «plénitude de science», et si, comme nous le savons par le témoignage de Paul, «la charité est la plénitude de la Loi» (Rm 13, 10), tous les hommes qui aiment Dieu et leur prochain avec une plénitude dépassant celle des autres ont mérité d’être mis au nombre des Chérubins.
Il en est enfin qui sont enflammés par la contemplation des choses d’en haut et aspirent de tout leur désir à leur Créateur; ils ne souhaitent plus rien en ce monde, ils se nourrissent du seul amour de l’éternité, rejettent tous les biens terrestres, s’élèvent par l’esprit au-dessus de tout ce qui passe; ils aiment et ils brûlent, et ils prennent leur repos dans cette brûlure même; ils brûlent en aimant, ils embrasent les autres en leur parlant, et font aussitôt brûler de l’amour de Dieu ceux qu’ils touchent par leurs paroles. Que dire de tels hommes, sinon qu’ils sont des Séraphins? Leur cœur, changé en feu, éclaire et brûle, puisque tout en tournant les yeux des âmes vers les lumières d’en haut, ils les purifient de la rouille de leurs vices en les faisant pleurer de componction. Oui, ceux que l’amour de leur Créateur enflamme à ce point ont bien reçu vocation à prendre place parmi les Séraphins.
12. Mais tandis que je vous dis tout cela, frères très chers, faites retour sur vous-mêmes et jugez ce que valent vos mérites et vos pensées cachées. Examinez si vous pouvez déjà vous prévaloir au-dedans de vous de quelque bien que vous auriez accompli. Examinez encore si, comme vous y êtes appelés, vous trouvez votre place parmi les milices que nous avons évoquées rapidement. Malheur à l’âme qui ne reconnaît en elle aucun des biens que nous avons énumérés! Malheur pire encore si se voyant ainsi privée des dons [de la grâce], elle ne le déplore pas! Comme il faut déplorer, mes frères, l’état d’un tel homme, puisque lui-même ne le déplore pas!
Mesurons donc les récompenses qu’ont reçues les élus, et aspirons de toutes nos forces à grandir dans l’amour d’une si haute destinée. Si nous ne constatons pas le moindre don de la grâce en nous, déplorons-le. Et si nous nous reconnaissons gratifiés de dons de moindre valeur, n’envions pas pour autant les dons plus grands que d’autres ont reçus, car même les hiérarchies célestes des esprits bienheureux ont été créées de telle sorte que les unes ont prééminence sur les autres.
Denys l’Aréopagite, père ancien et vénérable, affirme, à ce qu’on rapporte3, que ce sont les anges appartenant aux milices inférieures qui sont envoyés au-dehors, de façon visible ou invisible, pour accomplir leur ministère; en effet, ce sont les Anges ou les Archanges qui viennent pour réconforter les hommes. Les milices supérieures, elles, ne s’éloignent jamais des régions les plus intérieures [du Ciel], parce que du fait de leur prééminence, elles sont dispensées de tout ministère extérieur. Une telle assertion semble être contredite par la parole d’Isaïe : «Et l’un des Séraphins vola vers moi, tenant à la main une pierre brûlante qu’il avait prise sur l’autel avec des pincettes, et il en toucha ma bouche.» (Is 6, 6-7). Mais on doit entendre cette parole du prophète en ce sens que les esprits envoyés en mission prennent le nom de ceux dont ils accomplissent la fonction. On appellera ainsi Séraphin — ce qui veut dire «flamme» — l’ange qui porte le charbon ardent pris à l’autel pour livrer aux flammes les péchés de la langue. Il n’est pas déraisonnable de voir une confirmation de cette opinion dans ce que dit Daniel : «Mille milliers le servaient, et dix mille centaines de milliers se tenaient debout devant lui.» (Dn 7, 10). Ce n’est pas la même chose de servir Dieu et de se tenir debout devant lui : ceux qui le servent, ce sont ceux qui sortent pour nous annoncer des messages, tandis que ceux qui se tiennent debout devant lui, ce sont ceux qui jouissent de la contemplation intérieure, de telle sorte qu’ils ne sont jamais envoyés en mission au-dehors.
13. Mais puisque nous avons appris, par différents textes de l’Ecriture Sainte, que certaines actions sont réalisées par des Chérubins et d’autres par des Séraphins, devons-nous comprendre qu’ils accomplissent ces choses par eux-mêmes, ou qu’ils les réalisent par l’intermédiaire des anges auxquels ils commandent, en sorte que ces derniers, venant de la part de leurs supérieurs, partagent, selon ce que dit Denys, les noms de ces supérieurs? Pour notre part, nous ne voulons pas affirmer ce que nous ne pouvons prouver par des textes clairs et indubitables. Nous savons cependant de façon certaine que pour accomplir un ministère venant d’en haut, certains esprits en envoient d’autres, comme l’atteste le prophète Zacharie : «Et voici que l’ange qui parlait en moi sortit, et voici qu’un autre ange sortit à sa rencontre et lui dit : ‹Cours et parle à ce jeune homme et dis-lui : C’est sans murailles que Jérusalem sera habitée.›» (Za 2, 7-8). Du moment qu’un ange peut dire à un autre ange : «Cours et parle», il n’y a aucun doute que l’un envoie l’autre. Ce sont les inférieurs qui sont envoyés, et les supérieurs qui envoient. Mais pour ce qui est des anges qui sont envoyés, nous tenons aussi pour certain que même lorsqu’ils viennent à nous, ils remplissent leur ministère extérieur sans cependant jamais quitter intérieurement la contemplation de Dieu. Ainsi, tout en étant envoyés, ils se tiennent debout devant Dieu, car même si un esprit angélique est limité, l’Esprit suprême qu’est Dieu n’est pas limité. C’est pourquoi les anges peuvent être simultanément en mission et devant lui : où qu’ils soient envoyés, quand ils s’y rendent, c’est encore au sein de Dieu qu’ils courent.
14. Il faut savoir en outre que les ordres des esprits bienheureux reçoivent souvent en partage le nom d’un ordre voisin. Les Trônes, sièges de Dieu, sont, comme nous l’avons dit, un ordre spécial d’esprits bienheureux, et le psalmiste dit cependant : «Toi qui sièges sur les Chérubins, parais.» (Ps 80, 2). Les Chérubins se trouvant en effet tout voisins des Trônes dans la hiérarchie des milices, cette proximité fait dire au psalmiste que le Seigneur siège également sur les Chérubins. C’est ainsi que certains biens sont attribués dans la cité céleste à l’un ou à l’autre sans qu’ils cessent pourtant d’être communs à tous. Et ce dont chacun reçoit une participation se trouve possédé tout entier par les esprits d’un autre ordre.
Tous ne sont pas pour autant désignés d’un seul et même nom : l’ordre qui a été chargé plus spécialement de telle mission doit aussi recevoir le nom qui la désigne. Nous avons dit que Séraphin signifie «flamme», alors que tous brûlent de l’amour du Créateur; et Chérubin veut dire «plénitude de science», bien que nul ne puisse ignorer quoi que ce soit là où tous voient Dieu, source de toute science. Les Trônes sont ainsi nommés parce qu’ils sont les milices sur lesquelles préside le Créateur, mais qui peut être bienheureux si le Créateur ne préside pas sur son esprit? Les noms particuliers qu’on attribue aux divers esprits reflètent donc des qualités que tous possèdent en partie, mais dont quelques-uns ont reçu une participation plus plénière. Et même si là-haut certains esprits détiennent quelque chose dont les autres ne peuvent disposer — comme c’est le cas pour les Dominations et les Principautés, qu’on appelle d’un nom spécifique — en ce lieu toutes choses appartiennent à chacun, puisque par la charité de l’Esprit-Saint, tout ce qui est possédé par l’un l’est aussi par les autres.
15. Mais voici que notre recherche sur les secrets des citoyens du Ciel nous a entraînés dans une longue digression, qui nous a fait perdre le fil de notre commentaire. Aspirons donc à rejoindre ceux dont nous venons de parler, mais revenons à nous-mêmes. Nous devons en effet nous rappeler que nous sommes chair. Gardons pour l’instant le silence sur les secrets du Ciel, mais effaçons aux yeux de notre Créateur, au moyen de la pénitence, les taches dont notre poussière nous a souillés. Voici ce que la divine Providence nous a elle-même promis : «Il y aura de la joie dans le Ciel pour un seul pécheur qui se repent.» Le Seigneur n’en dit pas moins par la bouche du prophète : «Si le juste vient un jour à pécher, je ne me souviendrai plus en rien de toutes ses bonnes actions.» (Ez 18, 24). Mesurons, si nous le pouvons, comme la bonté de Dieu dispose tout avec sagesse. Il menace d’un châtiment ceux qui sont debout, au cas où ils viendraient à tomber; mais il promet miséricorde à ceux qui ont péché, pour qu’ils désirent se relever. Il fait peur aux uns, pour qu’ils ne soient pas trop assurés dans leurs bonnes actions; il rend courage aux autres, pour qu’ils ne désespèrent pas à cause de leurs mauvaises actions. Es-tu juste? Crains la colère, de peur de tomber. Es-tu pécheur? Aie confiance en la miséricorde, afin de te relever. Hélas! voici que nous sommes tombés; nous n’avons pu rester debout, et nous gisons dans nos désirs pervertis. Cependant, celui qui nous avait créés dans la droiture nous attend encore et nous incite à nous relever. Il nous ouvre son sein plein de bonté et cherche à nous faire revenir à lui par la pénitence.
Mais nous ne pouvons faire dignement pénitence si nous ne savons pas comment nous y prendre. Faire pénitence consiste à la fois à pleurer les mauvaises actions qu’on a commises et à n’en plus commettre qu’on devrait ensuite pleurer. Car celui qui, tout en pleurant ses péchés, en commet d’autres, ou bien n’a pas commencé à faire pénitence, ou bien ne sait pas s’y prendre. A quoi bon, en effet, déplorer ses fautes de luxure, si l’on reste dévoré par les feux de l’avarice? Ou à quoi bon se mettre à pleurer des fautes de colère, si l’on n’en continue pas moins à se consumer des ardeurs de l’envie?
Mais il y a encore bien plus à faire : il ne suffit pas à celui qui regrette ses péchés de s’abstenir entièrement de commettre ce qu’il déplore, ni à celui qui pleure ses vices de craindre d’y retomber.
16. Il faut considérer sérieusement que celui qui se souvient d’avoir commis des actions illicites doit faire l’effort de s’abstenir même de certaines qui sont licites, et acquitter ainsi sa dette envers son Créateur : ayant commis ce qui lui était défendu, il doit se refuser même ce qui lui est permis, et se reprocher ses plus petites fautes quand il se souvient d’être tombé en de plus grandes.
Ce que je viens de dire paraîtrait exagéré si je ne le confirmais par le témoignage de l’Ecriture Sainte. La Loi de l’Ancien Testament défend assurément de désirer la femme d’autrui (cf. Ex 20, 17), mais elle n’interdit pas au roi, comme une chose répréhensible, de commander des actions dangereuses à ses soldats, ni d’avoir envie qu’on lui apporte de l’eau. Or nous savons tous comment David fut poussé par l’aiguillon de la concupiscence au point de désirer la femme d’un autre et de la lui enlever (cf. 2 S 11, 2-4). De dignes châtiments suivirent sa faute, et il expia dans les lamentations de la pénitence le mal qu’il avait commis. Se trouvant, longtemps après, à proximité de formations ennemies, il désira très vivement boire de l’eau de la citerne de Bethléem (cf. 2 S 23, 15). Des soldats d’élite traversèrent les troupes ennemies et rapportèrent, sans être blessés, l’eau désirée par le roi. Mais celui-ci, que les épreuves avaient instruit, se reprocha aussitôt d’avoir mis en péril la vie de ses soldats en désirant cette eau, et il la répandit en libation pour le Seigneur, comme il est écrit : «Il en fit une libation au Seigneur.» (2 S 23, 16). L’eau répandue est ainsi devenue un sacrifice offert au Seigneur, puisque le roi a expié son péché de concupiscence en s’infligeant une peine pour sa correction. Celui qui, dans le passé, n’avait pas craint de désirer la femme d’autrui s’est ensuite effrayé d’avoir désiré un peu d’eau : le souvenir des actions défendues qu’il avait accomplies le rendait désormais sévère pour lui-même, et l’amenait à s’abstenir même des choses permises. C’est ainsi que nous ferons [une digne] pénitence si nous pleurons de tout notre cœur les fautes que nous avons commises.
Considérons les richesses célestes de notre Créateur. Il nous a vus pécher, et il l’a supporté.
17. Dieu, qui, avant la faute, nous a défendu de pécher, ne cesse pas cependant, après la faute, de nous attendre pour nous pardonner. Voyez comme celui-là même que nous avons méprisé nous appelle. Nous nous sommes détournés de lui, mais lui ne se détourne pas de nous. C’est bien ce qu’affirme Isaïe : «Et tes yeux verront celui qui t’enseigne; et tes oreilles entendront derrière toi la voix de celui qui t’avertit.» (Is 30, 20-21). L’homme fut pour ainsi dire averti par-devant lorsque créé dans l’état de justice, il reçut les préceptes de la vie droite. Mais quand il méprisa ces préceptes, il tourna en quelque sorte le dos de son âme au visage de son Créateur. Celui-ci, cependant, nous suit encore par-derrière pour nous avertir : une fois rebuté par nous, il ne cesse toutefois de nous appeler. Nous lui tournons pour ainsi dire le dos en méprisant ses paroles et en foulant aux pieds ses préceptes. Mais se plaçant derrière nous, il nous rappelle, nous qui nous sommes détournés de lui. Se voyant méprisé, il crie pourtant par ses commandements et nous attend avec patience.
Considérez donc, frères très chers, quelle serait votre réaction si le serviteur à qui vous parliez faisait tout d’un coup l’orgueilleux et vous tournait le dos. Est-ce qu’ainsi méprisés dans votre dignité de maître, vous ne châtieriez pas son orgueil et ne lui infligeriez pas les blessures d’un sévère châtiment? Mais nous, voici qu’en péchant, nous tournons le dos à notre Créateur, et pourtant il nous supporte. Il rappelle avec bonté ceux qui se sont détournés de lui avec orgueil, et lui qui aurait bien pu nous frapper quand nous nous détournions de lui, il nous promet des récompenses pour nous faire revenir. Qu’une si grande miséricorde de notre Créateur fasse donc fondre notre endurcissement dans le péché. Et que l’homme, à qui les coups auraient pu faire comprendre le mal qu’il avait commis, rougisse du moins en voyant que Dieu l’attend.
18. Je vais ici, mes frères, vous raconter en quelques mots une histoire que j’ai apprise par le récit du vénérable Maximien, qui était alors Père de mon monastère et prêtre, et qui est maintenant évêque de Syracuse. Si vous acceptez de me prêter une oreille attentive, je ne doute pas que votre charité s’en trouve raffermie pour longtemps.
Il y eut en des temps proches du nôtre un certain Victorinus, appelé aussi Æmilianus, qui, par rapport à la condition moyenne, avait une très honnête fortune. Mais le péché de la chair se trouvant fréquemment favorisé par la richesse, il en vint à tomber dans une faute qu’il aurait dû particulièrement redouter, tout en méditant sur l’horreur de la mort qui l’attendait. Transpercé de componction à la pensée de son crime, il réagit contre lui-même, abandonna tous les biens de ce monde et entra au monastère. Là, il donna les marques d’une telle humilité et d’une telle rigueur envers lui-même que tous les frères qui s’exerçaient à grandir dans l’amour de Dieu ne purent que mépriser leur propre vie à la vue de ses pénitences. Car il s’appliquait de toute la force de son âme à crucifier sa chair, à briser sa volonté propre, à faire des prières en cachette, à laver chaque jour ses fautes dans les larmes, à rechercher le mépris, et à craindre la vénération de ses frères.
Il avait pris l’habitude de se lever bien avant les vigiles nocturnes que célébraient les frères. Il tirait parti du lieu écarté qu’offrait une proéminence sur le côté du mont où est situé le monastère, et il s’y rendait tous les jours avant l’office nocturne pour s’y mortifier dans les larmes de la pénitence, d’autant plus libre en cela que l’endroit était plus secret. Il contemplait la sévérité de son Juge qui allait venir, et punissait par ses pleurs les souillures de son péché, afin d’être d’avance en plein accord avec ce Juge.
Une nuit, l’abbé du monastère, qui ne dormait pas, le vit sortir en cachette et le suivit à pied au-dehors sans se faire voir. Quand il l’eut vu se prosterner pour prier dans ce coin retiré de la montagne, il décida d’attendre qu’il se relevât pour connaître la durée de sa prière. Or une lumière venue du Ciel se répandit tout à coup sur le moine qui se tenait prosterné en prière, et la clarté s’en répandit en ce lieu avec une telle abondance que toute cette partie de la montagne resplendissait de la même lumière. A cette vue, l’abbé se mit à trembler et s’enfuit. Comme le frère s’en revenait au monastère après une bonne heure, son abbé, qui voulait savoir s’il avait eu conscience de la lumière si brillante qui s’était répandue sur lui, s’efforça de l’interroger en ces termes : «Frère, où étais-tu?» Le frère, pensant pouvoir garder le secret, répondit qu’il était au monastère. Constatant sa réticence, l’abbé fut obligé de dire ce qu’il avait vu. Se voyant alors découvert, le frère révéla à l’abbé ce qu’il ignorait encore : «Quand vous avez vu la lumière qui du Ciel descendait sur moi, une voix l’accompagnait, qui me disait : ‹Ton péché t’a été remis.›»
Il est bien certain que le Dieu tout-puissant aurait pu lui pardonner son péché sans parler; mais en faisant entendre sa voix et briller sa lumière, il a voulu qu’un tel exemple de sa miséricorde provoque nos cœurs à la pénitence. Nous admirons, frères très chers, que le Seigneur ait terrassé Saul, son persécuteur, depuis le Ciel, et qu’il lui ait parlé du haut du Ciel. Or voilà que récemment encore, Victorinus, pécheur et pénitent, a entendu une voix venue du Ciel. S’il avait été dit au premier : «Pourquoi me persécutes-tu?» (Ac 9, 4), le second, lui, a mérité d’entendre : «Ton péché t’a été remis.» Ce pécheur pénitent est bien inférieur à Paul quant aux mérites. Mais puisque le Saul dont nous parlons ici respirait encore la cruauté et le meurtre, on peut dire hardiment que Saul entendit pour son orgueil la voix qui lui faisait des reproches, et Victorinus pour son humilité la voix qui le consolait. La divine bonté a relevé ce dernier, parce que son humilité l’avait jeté à terre, tandis que la divine sévérité a humilié le premier, parce que son orgueil l’avait relevé.
Ayez donc grande confiance, mes frères, en la miséricorde de notre Créateur; pensez bien à ce que vous faites, repensez à ce que vous avez fait. Considérez les largesses de la bonté d’en haut, et venez tout en larmes à votre Juge miséricordieux pendant qu’il vous attend encore. Sachant qu’il est juste, ne traitez pas vos péchés avec négligence; sachant qu’il est bon, ne soyez pas désespérés. Le Dieu fait homme porte l’homme à faire confiance à Dieu. Quelle grande espérance pour nous qui faisons pénitence, puisque notre Juge s’est fait notre avocat, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen.

_______________________________

1 Nous avons traduit partout altilia par «grasses volailles», mais étymologiquement, ce mot signifie «bêtes bien nourries».
2 Cf. Ap 2, 6 : les Nicolaïtes sont les sectateurs du diacre Nicolas.
3 Le mot latin habitus peut signifier la façon dont on est vêtu, la manière d’être ou l’état de vie (monastique ou séculier). Nous le traduisons toujours par «habit», mais il faut garder à l’esprit cette richesse de sens. Pour saint Grégoire, l’habit fait le moine : il désigne l’état de vie qu’il signifie. Revêtir l’habit, c’est entrer dans la vie monastique (cf. Dialogues II, prol.).
4 Il s’agit de l’Homélie 19 (7). La première version de ce récit diffère beaucoup de celle qu’on lit ici. L’essentiel de cette histoire a ensuite été repris par saint Grégoire dans ses Dialogues (IV, 40, 2-5), où il nous apprend que le jeune converti dont il va être question s’appelle Théodore.
 
 
 

Homélie 35

Prononcée devant le peuple
dans la basilique de saint Menne, martyr,
le jour de sa fête

11 novembre 591
 

Les signes précurseurs de la fin des temps

Saint Menne est mort en Egypte pendant la persécution de Dioclétien. Son culte a pris très vite une immense ampleur. On usait des ampoules d’huile de son sanctuaire dans tout le bassin méditerranéen, et l’on y avait élevé partout des églises en son honneur. A Rome, on en bâtit une hors les murs, entre la porte d’Ostie et la basilique de saint Paul. C’est là que Grégoire a prêché l’Homélie de ce jour, qui porte sur le passage de Luc où Jésus annonce les malheurs qui marqueront la fin du monde.
Après avoir commenté le texte de l’évangile verset par verset, le pape traite assez longuement de la vertu de patience, bien qu’il ait annoncé d’emblée qu’il serait bref, vu la marche nécessaire pour revenir dans la Ville.
I- (1-3) La fin du monde sera marquée par de grands maux, que le Christ nous fait connaître par avance pour nous les rendre plus faciles à supporter. Ces maux nous viendront de tous les éléments, en châtiment des péchés auxquels nous les avons fait servir. Ils puniront le monde d’avoir persécuté les chrétiens. Ces derniers doivent se consoler par la certitude que Jésus mènera lui-même la lutte qu’ils auront à soutenir; leur récompense sera proportionnée à leurs peines, puisqu’ils ressusciteront. En attendant, c’est par la patience qu’ils posséderont leur âme. Le prédicateur va donc traiter plus longuement de cette vertu.
II- (4-9) La patience est pour nous le moyen de posséder notre âme, en souffrant les maux venant d’autrui sans broncher, ni garder de ressentiment, ni préparer de revanche, mais en continuant, malgré tout, à aimer celui qui nous tourmente. Elle exige une très haute victoire intérieure sur nous-mêmes. Elle fait de nous des martyrs en nous permettant de boire au calice du Christ, comme le prouve l’exemple de patience de l’abbé italien Etienne, dont l’orateur relate la mort admirable. Il achève son Homélie en énumérant les trois grands agents qui exercent notre patience : Dieu, le diable, le prochain. Supporter l’épreuve est peut-être au-dessus de nos possibilités, mais Dieu ne demande qu’à nous donner les forces qui nous manquent : il nous suffit de l’en prier.
Qu’on ne s’étonne pas d’entendre si souvent le saint pape prêcher la patience à ses auditeurs. Les épreuves innombrables qui accablent le peuple romain rendent cette insistance bien nécessaire. Grand malade, Grégoire a appris par ses souffrances combien il en coûte de porter sa croix en silence.
 

Lc 21, 9-19

En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : «Quand vous entendrez parler de combats et de guerres civiles, ne vous effrayez pas, car il faut d’abord que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin.» Il leur dit alors : «Les nations se dresseront contre les nations, et les royaumes contre les royaumes; il y aura de grands tremblements de terre, des pestes et des famines en divers lieux, des phénomènes effrayants venant du ciel, et de grands prodiges.
«Mais avant tout cela, on mettra la main sur vous et l’on vous persécutera; on vous traînera dans les synagogues et dans les prisons, on vous traduira devant les rois et les gouverneurs à cause de mon nom. Toutes ces choses vous arriveront en témoignage. Mettez-vous bien ceci dans l’esprit : vous n’avez pas à préparer vos réponses, car c’est moi qui vous donnerai un langage, et une sagesse à laquelle aucun de vos adversaires ne pourra résister ni répondre. Vous serez livrés même par vos parents et vos frères, par vos proches et vos amis; ils condamneront à mort plusieurs d’entre vous. Et vous serez haïs de tous à cause de mon nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne périra. C’est par votre patience que vous posséderez vos âmes.»
Comme nous nous sommes bien éloignés de la Ville, il faut nous contenter d’un bref commentaire de ce texte du Saint Evangile, de peur que l’heure trop tardive ne nous empêche de rentrer.
Le Seigneur, notre Rédempteur, nous annonce les maux qui précéderont la fin du monde, pour que nous soyons d’autant moins perturbés lorsqu’ils surviendront que nous les aurons connus d’avance. Car les traits blessent moins quand on peut les voir venir, et les malheurs du monde nous semblent moins intolérables si nous nous en protégeons par le bouclier de la prévoyance.
Voici en effet que le Seigneur nous dit : «Quand vous entendrez parler de combats et de guerres civiles, ne vous effrayez pas, car il faut d’abord que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin.» Il faut méditer ces paroles de notre Rédempteur : elles nous annoncent que nous aurons à souffrir au-dedans et au-dehors. Car les combats sont relatifs à des armées ennemies, les guerres civiles à des concitoyens. Et si le Seigneur nous déclare que nous aurons à souffrir ici des armées ennemies et là de nos frères, c’est pour nous faire voir que nous serons mis dans le trouble tant au-dedans qu’au-dehors. Mais ces maux préalables ne devant pas être aussitôt suivis de la fin, il ajoute : «Les
nations se dresseront contre les nations, et les royaumes contre les royaumes; il y aura de grands tremblements de terre, des pestes et des famines en divers lieux, des phénomènes effrayants venant du ciel, et de grands prodiges.» Ou, selon certaines variantes : «des phénomènes effrayants venant du ciel et des tempêtes», à quoi s’ajoute : «de grands prodiges». L’ultime tribulation est précédée de nombreuses autres, et ces maux fréquents qui arriveront les premiers ne feront que signaler les maux éternels qui les suivront. Ainsi, ce ne sera pas encore la fin après les combats et les guerres civiles, car il faut une longue suite de malheurs pour annoncer un malheur qui ne doit pas avoir de fin.
Mais là où sont énoncés tant de signes de dérangement, un rapide examen de chacun d’eux s’impose à nous, puisqu’il nous faut souffrir telles choses du ciel, telles de la terre, telles des éléments et telles des hommes. Quand le Seigneur déclare : «Les nations se dresseront contre les nations», il s’agit d’un désordre venant des hommes; lorsqu’il dit : «Il y aura en divers lieux de grands tremblements de terre», il fait allusion aux effets de la colère d’en haut; «il y aura des pestes» concerne le dérèglement des corps; «il y aura des famines» désigne la stérilité de la terre; «des phénomènes effrayants venant du ciel et des tempêtes» décrit le dérèglement de l’atmosphère.
Puisque toutes choses doivent être détruites, toutes sont ainsi ébranlées avant leur destruction. Et nous qui avons péché par toutes ces choses, nous sommes aussi frappés par toutes, afin de réaliser ce qui a été dit : «Le monde entier combattra pour lui contre les insensés.» (Sg 5, 20). Car tout ce que nous avons reçu pour vivre, nous le faisons tourner au péché; mais tout ce que nous avons infléchi en vue d’un usage criminel se retourne contre nous pour notre châtiment. La tranquillité provenant de la paix entre les hommes, nous en concevons une sécurité illusoire : nous avons préféré l’exil de la terre au séjour de la Patrie. Nous avons fait servir la santé de nos corps à l’entretien de nos vices. L’abondance née de la fécondité du sol, nous l’avons détournée pour alimenter nos plaisirs pervers, au lieu d’en user pour subvenir à nos besoins corporels; même le charme du ciel d’azur, nous l’avons asservi à notre amour des plaisirs terrestres. Par conséquent, il est bien normal que les éléments, que nous avions soumis tous ensemble à nos mauvais penchants pour satisfaire nos vices, viennent tous ensemble nous frapper, et que nous soyons obligés de souffrir autant de tourments nous venant du monde que nous y avons eu de joies quand tout allait bien.
Il faut noter qu’on nous parle de «phénomènes effrayants venant du ciel et de tempêtes». Les tempêtes qui éclatent en hiver appartiennent au cours habituel des saisons. Pourquoi donc sont-elles ici prédites comme un signe de malheur, sinon parce que les tempêtes dont le Seigneur nous annonce la venue ne respectent pas le rythme des saisons? Celles qui viennent en leur temps ne sont pas des signes, mais les tempêtes ont un caractère de signe lorsqu’elles ne suivent plus l’ordre naturel des saisons. N’est-ce pas là ce que nous venons d’éprouver récemment, quand tout un été s’est trouvé changé en hiver par l’abondance des pluies?
2. Puisque tous ces désordres viennent, non pas de l’injustice de celui qui châtie, mais de la faute du monde qui les souffre, le Seigneur nous décrit d’abord les exactions des hommes dépravés en ces termes : «Mais avant tout cela, on mettra la main sur vous et l’on vous persécutera; on vous traînera dans les synagogues, on vous traduira devant les rois et les gouverneurs à cause de mon nom.» C’est comme s’il disait clairement : «Ce sont d’abord les cœurs des hommes, puis les éléments qui seront bouleversés.» Ainsi voit-on clairement ce que cette confusion de l’ordre des choses vient punir. Car bien que cela tienne à la nature même du monde d’avoir une fin, le Seigneur, ayant en vue tous les hommes pervers, indique quels sont ceux qui méritent d’être écrasés sous les ruines du monde : «On vous traduira devant les rois et les gouverneurs à cause de mon nom. Toutes ces choses vous arriveront en témoignage.» En témoignage contre ceux qui vous mettent à mort quand ils vous persécutent, ou bien qui ne vous imitent pas lorsqu’ils vous voient. Si en effet la mort des justes est un secours pour les bons, elle vient en témoignage contre les mauvais, en sorte que cela même qui sert à porter les élus au bien pour qu’ils vivent, enlève toute excuse aux méchants quand ils périssent.
3. Mais les cœurs des disciples encore faibles auraient pu être troublés d’entendre tant de choses terrifiantes; aussi le Seigneur y joint-il une consolation, en ajoutant aussitôt : «Mettez-vous bien ceci dans l’esprit : vous n’avez pas à préparer vos réponses, car c’est moi qui vous donnerai un langage, et une sagesse à laquelle aucun de vos adversaires ne pourra résister ni répondre.» C’est comme s’il disait clairement à ses membres infirmes : «Ne craignez pas; ne vous effrayez pas. C’est vous qui allez au combat, mais c’est moi qui mène la lutte. C’est vous qui prononcez les mots, mais c’est moi qui parle.»
Le texte poursuit : «Vous serez livrés même par vos parents et vos frères, par vos proches et vos amis; ils condamneront à mort plusieurs d’entre vous.» Les maux causent moins de douleur s’ils nous sont portés par des étrangers. Mais ils nous font souffrir davantage si nous les subissons de la part de ceux en qui nous avions confiance, car à la souffrance du corps vient alors se joindre celle d’avoir perdu une amitié. Voilà pourquoi le Seigneur, par la bouche du psalmiste, dit au sujet de Judas qui l’a trahi : «Si mon ennemi m’avait maudit, je l’aurais supporté; et si celui qui me haïssait avait proféré sur moi des paroles orgueilleuses, je me serais simplement tenu caché loin de lui. Mais toi qui ne faisais qu’un avec moi, mon guide et mon ami, qui partageais avec moi les doux mets de ma table, nous marchions en plein accord dans la maison de Dieu.» (Ps 55, 13-15). Et ailleurs : «Même l’homme qui était mon ami, qui avait ma confiance et qui mangeait mon pain, a levé le talon contre moi.» (Ps 41, 10). C’est comme s’il disait clairement à propos de celui qui l’a trahi : «J’ai d’autant plus souffert de sa trahison que je l’ai ressentie comme venant de celui qui paraissait être tout à moi.»
Ainsi, tous les élus, du fait qu’ils sont les membres de la tête suprême, suivent aussi dans les souffrances celui qui est leur chef : il leur faut subir dans la mort l’inimitié de ceux dont la vie leur inspirait confiance, et ils voient la récompense de leurs œuvres s’accroître d’autant plus que la perte d’une amitié fait plus avancer en vertu.
4. Mais comme ces prédictions de persécution et de mort sont très dures, le Seigneur parle aussitôt après de la consolation et de la joie de la résurrection : «Pas un cheveu de votre tête ne périra.» Nous le savons, mes frères, la chair souffre lorsqu’on la coupe, mais pas les cheveux. Le Seigneur déclare donc à ses martyrs : «Pas un cheveu de votre tête ne périra», ce qui signifie en clair : «Pourquoi craindre de voir périr ce qui souffre quand on le coupe, puisque même ce qui en vous ne souffre pas quand on le coupe ne peut périr?»
Le texte poursuit : «C’est par votre patience que vous posséderez vos âmes.» Si la possession de l’âme gît dans la vertu de patience, c’est que la patience est la racine et la protectrice de toutes les vertus. C’est par la patience que nous possédons nos âmes, car ce n’est qu’en apprenant à nous dominer nous-mêmes que nous commençons à nous posséder nous-mêmes. La patience consiste à souffrir avec sérénité les maux venant d’autrui et à n’être tourmenté d’aucun ressentiment contre celui qui nous les inflige. Supporter les mauvaises actions du prochain tout en souffrant en silence et en préparant l’heure de la revanche, ce n’est pas posséder la patience, mais en avoir seulement les dehors. Il est écrit en effet : «La charité est patiente; elle est bienveillante.» (1 Co 13, 4). Elle est patiente en ce qu’elle supporte les maux venant des autres; elle est bienveillante en ce qu’elle aime ceux-là mêmes qu’elle supporte. La Vérité en personne dit dans le même sens : «Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient.» (Mt 5, 44). Si donc, aux yeux des hommes, c’est vertu de supporter ses ennemis, aux yeux de Dieu, la vertu est de les aimer. Car le seul sacrifice que Dieu tienne pour agréable est celui qu’il voit consumé par la flamme de la charité sur l’autel de nos bonnes œuvres.
5. Il faut d’ailleurs savoir que nous ne paraissons souvent patients que parce que nous ne pouvons pas rendre le mal pour le mal. Mais, comme nous l’avons déjà dit, ne pas rendre le mal parce qu’on n’en a pas le pouvoir, ce n’est évidemment pas être patient, puisque la patience est à chercher dans le cœur, et non dans ce qu’on fait voir au-dehors.
Le vice de l’impatience détruit même la bonne doctrine, la mère nourricière des vertus. Car il est écrit : «La bonne doctrine de l’homme se révèle par sa patience.» (Pr 19, 11). Ainsi, plus on laissera paraître son impatience, moins on passera pour docte. Impossible en effet de dispenser le bien par son enseignement, si dans sa vie on ne supporte pas avec patience le mal causé par autrui.
Salomon indique encore à quel sommet atteint la vertu de patience, en affirmant : «Celui qui est patient vaut mieux que l’homme fort; et celui qui est maître de son âme vaut mieux que le guerrier qui prend des villes.» (Pr 16, 32). Prendre des villes est une moindre victoire, puisqu’on ne l’emporte qu’au-dehors. L’emporter par la patience est plus grand, parce que c’est d’elle-même que l’âme triomphe alors, et c’est encore elle qu’elle soumet à elle-même quand sa patience la contraint à une humble résignation.
Il faut d’ailleurs savoir qu’il est habituel à ceux qui endurent des malheurs ou entendent des injures, de n’éprouver sur le moment aucun ressentiment, et de faire preuve d’assez de patience pour pouvoir garder l’innocence du cœur. Mais lorsque peu après, ils se rappellent tout ce qu’ils ont souffert, ils sont enflammés d’un très violent ressentiment : ils cherchent un moyen de se venger, et changeant d’attitude, ils se départent de la douceur qu’ils avaient mise à supporter le mal.
6. Le rusé adversaire, en effet, suscite la guerre aux deux partis : l’un qu’il enflamme de colère pour l’amener à proférer le premier des insultes, l’autre qu’il excite, une fois blessé, à répondre aux insultes. Mais parce qu’il s’est rendu victorieux de celui qu’il a poussé à proférer des insultes, il n’en est que plus amer contre celui qu’il n’a pu pousser à répondre aux injures. Il s’ensuit qu’il se dresse de toute sa force contre celui qu’il voit supporter vaillamment les insultes. N’ayant pu l’exciter au moment où il recevait les coups, il cesse de l’attaquer ouvertement, et dans le secret de ses pensées, il guette le moment favorable pour le tromper; ayant perdu la guerre déclarée, il s’ingénie à tendre des pièges en cachette. A l’heure de la tranquillité, il revient à l’âme qui l’avait vaincu, et lui rappelle soit les dommages causés à ses biens, soit les injures qu’elle a reçues. Il lui répète en l’exagérant tout ce qu’on lui a fait subir, et le lui présente comme intolérable. Celui qui s’était apaisé, il l’enflamme d’une telle fureur que cet homme patient, pris au piège malgré sa victoire, en vient souvent à rougir d’avoir supporté tout cela avec égalité d’âme, à regretter de n’avoir pas répondu aux insultes, et à s’efforcer de rendre le mal avec usure si l’occasion s’en présente.
A qui donc comparer de telles âmes, sinon aux guerriers qui l’emportent par leur courage sur le champ de bataille, mais qui ensuite, par leur négligence, se laissent capturer dans l’enceinte de la ville? Ou bien à ces hommes qu’une grave maladie n’a pas arrachés à la vie, mais qu’un léger regain de fièvre conduit à la mort. Ainsi, celui-là garde vraiment la patience qui, sur le moment, endure sans ressentiment les maux causés par le prochain, et quand par la suite il s’en souvient, se réjouit de les avoir supportés, afin de ne pas perdre au temps de la paix le bienfait de la patience conservée dans la tempête.
7. Puisque nous célébrons aujourd’hui la fête d’un martyr, mes frères, nous devons nous sentir concernés par la forme de patience qu’il a pratiquée. Car si nous nous efforçons avec l’aide du Seigneur de garder cette vertu, nous ne manquerons pas d’obtenir la palme du martyre, bien que nous vivions dans la paix de l’Eglise. C’est qu’il y a deux sortes de martyres : l’un consistant en une disposition de l’esprit, l’autre joignant à cette disposition de l’esprit les actes extérieurs. C’est pourquoi nous pouvons être martyrs même si nous ne mourons pas exécutés par le glaive du bourreau. Mourir de la main des persécuteurs, c’est le martyre en acte, dans sa forme visible; supporter les injures en aimant celui qui nous hait, c’est le martyre en esprit, dans sa forme cachée.
Qu’il y ait deux sortes de martyres, l’un caché, l’autre public, la Vérité l’atteste en demandant aux fils de Zébédée : «Pouvez-vous boire le calice que je vais boire?» Ceux-ci ayant répliqué : «Nous le pouvons», le Seigneur répond aussitôt : «Mon calice, vous le boirez en effet.» (Mt 20, 22-23). Que devons-nous comprendre par ce calice, sinon les souffrances de la Passion, dont il dit ailleurs : «Mon Père, s’il est possible, que ce calice passe loin de moi.» (Mt 26, 39). Les fils de Zébédée, à savoir Jacques et Jean, ne moururent pas tous les deux martyrs, et pourtant il leur fut dit à tous deux qu’ils boiraient le calice. En effet, bien que Jean ne soit pas mort martyr, il le fut cependant, puisque les souffrances qu’il n’avait pas subies dans son corps, il les éprouva dans son esprit. Il faut donc conclure de cet exemple que nous pouvons nous aussi être martyrs sans passer par le glaive, si nous conservons la patience dans notre âme. Je ne crois pas hors de propos, frères très chers, de rapporter ici pour votre édification un exemple de cette vertu de patience.
8. Il se trouva, en un temps proche du nôtre, un personnage répondant au nom d’Etienne, qui fut abbé du monastère situé près des remparts de la ville de Rieti. C’était un homme très saint, remarquable surtout par sa patience. Beaucoup de ceux qui l’ont connu sont encore vivants, et ils racontent sa vie et sa mort. Son langage n’était pas savant, mais sa vie était celle d’un sage. Il avait tout méprisé pour l’amour de la patrie céleste, et il refusait de rien posséder en ce monde; il évitait l’agitation des hommes et s’appliquait à des prières longues et répétées. La vertu de patience avait tellement grandi en lui qu’il tenait pour des amis ceux qui lui avaient causé du tort, et qu’il remerciait des outrages reçus. Malgré son dénuement, il prenait pour un grand avantage les dommages qu’on lui infligeait, et il ne voyait en tous ses adversaires que des soutiens. Quand arriva le jour de la mort pour l’obliger à sortir de son corps, nombreux furent ceux qui vinrent recommander leur âme à cette âme si sainte qui quittait le monde. Tous ces gens s’étaient groupés autour du lit. Les uns virent de leurs propres yeux des anges qui entraient, sans toutefois pouvoir articuler un mot; les autres ne virent rien du tout. Et toute l’assistance fut saisie d’une crainte si violente que personne ne put rester là pendant que cette sainte âme sortait [de son corps]. Ceux qui avaient vu, comme ceux qui n’avaient rien vu du tout, tous s’enfuirent frappés et terrifiés de la même crainte, et aucun d’eux ne put assister à cette mort.
Considérez donc, mes frères, de quelle terreur le Dieu tout-puissant nous frappera lorsqu’il viendra en juge plein de menace, s’il a frappé d’une telle terreur ceux qui étaient là quand il est venu en juge bienveillant pour récompenser, et combien il y aura lieu de le craindre lorsqu’il se rendra visible à nos yeux, s’il a ainsi effrayé ceux qui étaient présents alors qu’ils ne pouvaient le voir.
Voilà, frères très chers, quelle fut la grandeur de la récompense dont Dieu a gratifié la patience que ce saint homme avait conservée dans la paix de l’Eglise. Quel grand bien le Créateur a-t-il dû donner à ce saint au-dedans de lui, puisqu’il nous l’a fait connaître au-dehors par une telle gloire au moment de sa mort! Ne devons-nous pas penser qu’il a été associé aux saints martyrs, celui qui a été accueilli par les esprits bienheureux, comme certains en ont eu l’assurance par leurs yeux corporels? Ce n’est pas d’un coup de glaive qu’il mourut, et il reçut cependant en sa mort la couronne de la patience qu’il avait gardée en esprit. Nous vérifions chaque jour la vérité de ce qui a été dit avant nous : «La sainte Eglise regorge des fleurs des élus : dans la paix, elle a des lys; dans la persécution, des roses.»1
9. Il faut encore savoir que la vertu de patience peut être pratiquée de trois façons, selon qu’il s’agit d’épreuves imposées par Dieu, par l’antique ennemi ou par le prochain. Du prochain, nous supportons persécutions, dommages et injures; de l’antique ennemi, les tentations; et de Dieu, les épreuves. L’âme doit donc veiller en elle-même avec grand soin sur ces trois terrains : elle ne doit ni se laisser entraîner à rendre au prochain le mal pour le mal, ni se laisser séduire par les tentations de l’ennemi jusqu’à la complaisance et jusqu’au consentement à la faute, ni se révolter contre les épreuves envoyées par le Créateur au point de murmurer2 contre lui. Car pour être parfaitement victorieuse de l’ennemi, notre âme doit à la fois refuser toute complaisance et tout consentement en face de la tentation, se garder de toute haine en face des outrages venant du prochain, et ne pas murmurer en face des épreuves envoyées par Dieu.
En agissant de la sorte, nous ne devons pas chercher notre récompense dans les biens de la vie présente. Car les biens qu’il nous faut espérer en récompense de nos efforts de patience se situent dans la vie à venir : nous commencerons à jouir du fruit de nos peines au moment où toute peine cessera. C’est en ce sens que le psalmiste dit : «A la fin, on n’oubliera pas le pauvre; la patience des pauvres ne périra pas à la fin.» (Ps 9, 19). Il semble pour ainsi dire que la patience des pauvres périt, puisque les humbles ne reçoivent en ce monde aucune récompense. Mais la patience des pauvres ne périra pas à la fin, car c’est au moment où toutes leurs peines trouveront un terme qu’ils en recevront la gloire.
Cette [vertu de] patience, mes frères, exercez-la donc en esprit, et mettez-la en acte quand le besoin s’en fait sentir. Qu’aucune parole injurieuse ne vous conduise à haïr votre prochain, que nulle perte subie en vos biens périssables ne vous trouble. Si vous gardez toujours à l’esprit la crainte de la perte éternelle, vous ne ferez plus aucun cas de la perte des choses qui passent. Si vous considérez la gloire de l’éternelle récompense, vous ne vous affligerez pas pour d’éphémères injustices. Supportez donc vos ennemis; mais aimez comme des frères ceux que vous supportez. Recherchez d’éternelles récompenses pour des pertes qui ne sont qu’éphémères. N’allez pourtant pas croire que vous pourrez parvenir à une telle vertu par vos propres forces, mais priez pour l’obtenir de celui qui vous ordonne de la pratiquer. Nous savons que Dieu a plaisir à s’entendre demander ce que lui-même nous commande. Car à ceux qui ne cessent de frapper à sa porte en priant, il accorde son aide sans retard dans la tentation, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui, étant Dieu, vit et règne avec lui dans l’unité du Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen.

______________________________

1 Sur le mot «componction», cf. l’introduction à l’Homélie 15.
2 L’exacteur est un officier de justice chargé de faire payer aux gens ce qu’ils doivent.
3 L’Isaurie et la Lycaonie sont d’anciennes contrées d’Asie Mineure.
4 Les entrailles sont, selon la Bible, le siège de la compassion et de la tendresse.
 
 
 

Homélie 36

Prononcée devant le peuple
dans la basilique des bienheureux apôtres Philippe et Jacques

9 décembre 591 (dimanche à la fin des récoltes)
 

Les invités qui se dérobent

Dieu invite à son souper, mais les invités se dérobent. Saint Grégoire s’étend d’abord sur les diverses invitations de Dieu, puis montre quels sont les renoncements nécessaires pour y répondre.
I- (1-9) Le prédicateur introduit son propos par une réflexion pleine de finesse sur la différence entre les biens sensibles, qui attirent d’emblée, mais déçoivent à la fin, et les biens spirituels, qui sont d’abord peu attrayants, mais qu’on désire toujours plus vivement à mesure qu’on les goûte. Tout le problème consiste donc à vaincre le dégoût premier où nous sommes des biens spirituels, et c’est ce que le Seigneur s’efforce de réaliser par la parabole du jour, qui nous invite à son souper éternel. Hélas! bien des hommes s’excusent, préférant mettre toute leur pensée, qui aux affaires de la terre, qui à la curiosité envers autrui, qui aux voluptés de la chair. Aussi le Seigneur envoie-t-il chercher, pour remplacer les premiers invités, les pauvres et les infirmes, puis les gens de la campagne. Le pape explique en détail toutes ces figures.
II- (10-13) Après avoir engagé ses auditeurs à ne pas mépriser l’appel de Dieu sous peine d’être laissés à la porte du Ciel, l’orateur leur montre comment un laïc, marié et doté de biens, peut user du monde comme n’en usant pas : d’abord à travers le commentaire d’un texte de saint Paul, puis par l’exemple récent du comte Théophane, dont la mort fut marquée de signes non équivoques de sainteté.
Cette Homélie est bien caractéristique de l’éloquence simple et incarnée de Grégoire, qui se préoccupe toujours de fournir un enseignement en continuité avec l’expérience des fidèles qu’il instruit, en recourant à des allusions à la vie quotidienne, à des exemples concrets et à des modèles que tous puissent imiter. Chacun se sent ainsi invité à appliquer l’idéal évangélique. Ces procédés font du saint pape un des créateurs de la rhétorique populaire, du sermo humilis, qui aura tant de succès durant tout le moyen âge.
 

Lc 14, 16-24

En ce temps-là, Jésus dit aux pharisiens cette parabole : «Un homme donna un grand souper et y convia beaucoup de monde. A l’heure du souper, il envoya son serviteur dire aux invités : ‹Venez : maintenant, tout est prêt.› Et tous, unanimement, se mirent à s’excuser. Le premier lui dit : ‹J’ai acheté une propriété, et il faut que j’aille la voir; je t’en prie, excuse-moi.› Un autre dit : ‹J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je pars les essayer; je t’en prie, excuse-moi.› Un autre dit : ‹Je viens de prendre femme, et c’est pourquoi je ne peux venir.›
«Le serviteur, à son retour, rapporta cela à son maître. Alors, pris de colère, le maître de maison dit à son serviteur : ‹Va vite sur les places et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les infirmes, les aveugles et les boiteux.› Et le serviteur lui dit : ‹Maître, vos ordres sont exécutés, et il y a encore de la place.› Le maître dit alors à son serviteur : ‹Va sur les chemins et le long des haies, et force les gens à entrer, afin que ma maison soit remplie. Car je vous le dis, aucun de ceux qui avaient été d’abord invités ne goûtera de mon souper.›»
Entre les délices du corps et celles du cœur, frères très chers, il y a ordinairement cette différence : les délices corporelles allument en nous un grand désir avant d’être éprouvées, mais quand on s’en repaît, elles se changent bientôt en dégoût sous l’effet de la satiété; au contraire, les délices spirituelles sont en dégoût avant d’être éprouvées, mais lorsqu’on y goûte, on en vient à les désirer, et celui qui s’en nourrit en est d’autant plus affamé que dans sa faim il s’en nourrit davantage. Désirer les premières est plaisant, en user déplaisant; désirer les secondes est peu attrayant, mais en user très plaisant. Désirer les premières mène à s’en rassasier, et s’en rassasier à s’en dégoûter. Désirer les secondes pousse à s’en rassasier, et s’en rassasier à les désirer de plus belle. Les délices spirituelles augmentent en effet le désir dans l’âme à mesure qu’elles la rassasient. Car plus on goûte leur saveur, mieux on les connaît, et plus on les aime avec avidité. Et si elles ne peuvent être aimées avant d’être éprouvées, c’est que leur saveur est alors inconnue. Qui pourrait en effet aimer ce qu’il ignore? D’où l’invitation du psalmiste : «Goûtez et voyez combien le Seigneur est bon.» (Ps 34, 9). C’est comme s’il disait clairement : «Vous ne connaissez pas sa bonté si vous ne la goûtez pas; mais touchez l’aliment de vie avec le palais de votre cœur, pour faire l’expérience de sa douceur et devenir capables de l’aimer.»
Or l’homme a perdu ces délices quand il a péché au paradis terrestre. Il s’est banni lui-même lorsqu’il a fermé sa bouche à l’aliment des douceurs éternelles. Voilà pourquoi nous qui sommes nés dans les peines de cet exil, nous en sommes venus ici-bas à un tel dégoût que nous ne savons plus ce que nous devons désirer. Et ce dégoût maladif s’accroît d’autant plus que notre âme s’éloigne davantage de cet aliment plein de douceur. Si elle ne désire plus ces délices intérieures, c’est qu’elle a perdu depuis trop longtemps l’habitude de les savourer. C’est donc notre dégoût qui nous fait dépérir, et le lent épuisement consécutif à la privation de nourriture [spirituelle] qui nous exténue. Et parce que nous ne voulons pas goûter la douceur qui nous est offerte au-dedans — hélas! malheureux que nous sommes — nous aimons la faim qui nous consume au-dehors.
Mais même si nous l’abandonnons, la Bonté d’en haut ne nous abandonne pas.
2. En effet, elle remet devant les yeux de notre mémoire ces délices que nous avons méprisées, et elle nous les propose à nouveau. Elle nous arrache à la torpeur par ses promesses et nous incite à rejeter notre dégoût, en disant : «Un homme donna un grand souper et y convia beaucoup de monde.» Quel est donc cet homme, sinon celui dont le prophète a dit : «Et c’est un homme, et qui l’a reconnu?» (Jr 17, 9, d’après les Septante). Il a donné un grand souper, puisqu’il nous a préparé de la douceur intérieure à satiété. Il a convié beaucoup de monde, mais peu de gens viennent, parce que même ceux qui lui sont soumis par la foi se mettent souvent, par leur mauvaise vie, dans l’impossibilité de participer à son banquet éternel.
Le texte poursuit : «A l’heure du souper, il envoya son serviteur dire aux invités : ‹Venez.›» Que désigne l’heure du souper, sinon la fin du monde? Nous y sommes assurément parvenus, comme déjà Paul en témoignait naguère en déclarant : «Nous sommes arrivés à la fin des temps.» (1 Co 10, 11). S’il est donc déjà l’heure de souper quand nous recevons l’invitation, il nous faut d’autant moins chercher à nous dérober à ce banquet divin que nous voyons combien s’est rapprochée la fin des temps. En effet, plus nous mesurons l’insignifiance de ce qui nous reste à vivre, plus nous devons craindre de voir expirer le temps de grâce qui nous est accordé. Ce banquet divin n’est pas appelé un déjeuner, mais un souper, car si après le déjeuner, il y a encore le souper, après le souper, il n’y a plus de banquet. Et il est bien à propos d’appeler le banquet éternel de Dieu un souper, et non un déjeuner, puisqu’il nous sera préparé tout à la fin.
Que représente le serviteur envoyé par le maître de maison pour porter ses invitations, sinon l’ordre des prédicateurs? C’est à cet ordre que nous appartenons malgré notre indignité présente, et malgré le poids accablant de nos péchés. Nous sommes pourtant bien dans les derniers jours, et lorsque je prononce quelques paroles pour votre édification, je me comporte comme le serviteur de notre évangile : je suis en effet le serviteur du souverain Maître de maison. Quand je vous exhorte à mépriser le monde, je viens vous inviter au souper de Dieu. Que nul n’aille me mépriser en cette affaire à cause de ma pauvre personne. Si je ne parais pas digne de vous inviter ainsi, ce sont cependant de grandes joies que je vous promets. Ce que je dis là, mes frères, n’est-il pas monnaie courante? Il arrive souvent qu’un personnage puissant ait un serviteur méprisable; si ce maître fait parvenir une réponse à des parents ou à des étrangers par l’intermédiaire de ce serviteur, on ne méprise pas la personne du serviteur qui parle, du fait de la révérence qu’on garde en son cœur pour le maître qui l’envoie. Et ceux qui l’écoutent ne font pas attention à celui qui parle, mais à ce qu’il dit et à celui qui l’envoie. C’est donc ainsi, mes frères, oui, c’est ainsi qu’il vous faut agir, et quand bien même vous nous mépriseriez à bon droit, gardez pourtant en votre âme la révérence due au Seigneur qui vous appelle. Pour devenir les convives du souverain Maître de maison, obéissez volontiers. Examinez votre cœur, et chassez-en le dégoût mortel. Car tout est prêt désormais pour repousser ce dégoût. Mais si vous êtes encore charnels, peut-être cherchez-vous des nourritures charnelles? Or voici que Dieu a changé pour vous les nourritures charnelles en aliment spirituel, puisque c’est pour effacer le dégoût de votre âme que l’Agneau unique entre tous a été tué pour vous au souper du Seigneur.
3. Mais que faire? N’en voyons-nous pas encore beaucoup se comporter comme ceux dont le texte dit : «Et tous, unanimement, se mirent à s’excuser.» Dieu offre ce qu’on aurait dû lui demander, et sans qu’on le lui demande, il consent à donner ce qu’on pourrait à peine espérer lui voir accorder si on l’en avait prié. Or cela même, on le méprise. Il annonce que les délices d’un éternel banquet sont prêtes, et voici cependant que tous, unanimement, se mettent à s’excuser.
Mettons d’humbles réalités sous les yeux de notre esprit, pour pouvoir en considérer convenablement de plus hautes. Si un grand personnage envoyait inviter un pauvre, que pensez-vous que ferait ce pauvre — frères, je vous le demande — sinon se réjouir qu’une telle invitation lui soit adressée, y répondre humblement, changer de vêtement et s’y rendre en toute hâte, de peur qu’un autre ne se présente avant lui au banquet de ce grand personnage? Ainsi, un homme riche invite, et le pauvre se hâte d’accourir; nous sommes invités au banquet du Seigneur, et nous nous excusons. Mais ici, je me doute bien de l’objection que vous vous faites en vos cœurs. Car peut-être vous dites-vous dans le secret de vos pensées : «Nous ne voulons pas nous excuser. Nous ne pouvons, en effet, que nous féliciter d’être appelés à ce plantureux festin du Ciel et d’y prendre part.»
4. Quand elles parlent ainsi, vos âmes ne se trompent pas, s’il est vrai que vous ne préférez pas les biens de la terre à ceux du Ciel, et si vous n’êtes pas plus occupés des choses du corps que de celles de l’esprit. Car l’évangile nous mentionne en ce lieu la raison qu’avancent ceux qui s’excusent : «Le premier dit : ‹J’ai acheté une propriété, et il faut que j’aille la voir; je t’en prie, excuse-moi.›» Que désigne cette propriété, sinon notre subsistance terrestre? Il va voir sa propriété, celui dont toute la pensée est occupée des réalités du dehors en vue de sa subsistance.
«Un autre dit : ‹J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je pars les essayer; je t’en prie, excuse-moi.›» Que devons-nous entendre par ces cinq paires de bœufs, sinon les cinq sens corporels? On parle très justement de paires à leur sujet, puisqu’ils existent dans l’un et l’autre sexe. Impuissants à saisir l’intérieur des choses, mais s’arrêtant à la connaissance de l’extérieur, les sens corporels laissent de côté l’intime des réalités pour n’en atteindre que le dehors : ils désignent donc bien la curiosité; celle-ci cherche à percer à jour la vie d’autrui, et ne s’applique par là même qu’aux choses du dehors, en demeurant toujours dans l’ignorance de ce qui se trouve en son intime à elle. Que la curiosité est donc un défaut gênant, puisqu’en amenant l’esprit à concentrer son attention sur l’extérieur de la vie du prochain, elle lui cache toujours le plus intime de lui-même! Ainsi, l’esprit, s’il connaît les autres, ne se connaît pas lui-même, et l’âme du curieux se trouve d’autant plus ignorante de ses propres mérites et démérites qu’elle est plus instruite de ceux du prochain. C’est pour cela que l’invité dit de ces cinq paires de bœufs : «Je pars les essayer; je t’en prie, excuse-moi.» Quand cet homme dit en s’excusant : «Je pars les essayer», de telles paroles sont en plein accord avec son vice, car habituellement, le fait de vouloir essayer relève de la curiosité.
Mais il faut noter que les invités qui s’excusent de ne pas venir au souper, l’un à cause de sa propriété et l’autre à cause de ses paires de bœufs à essayer, insèrent tous les deux une parole d’humilité parmi leurs excuses : «Je t’en prie, excuse-moi.» En effet, dire : «Je t’en prie», et ne pas se soucier pour autant de venir, c’est faire paraître de l’humilité dans ses paroles et de l’orgueil dans ses actes. Remarquez que tous les hommes pervers condamnent de telles choses quand ils les entendent; mais ils ne cessent pas pour autant d’accomplir ce qu’ils condamnent. Si nous disons à quelqu’un qui fait le mal : «Convertis-toi, mets-toi à la suite de Dieu, abandonne le monde», ne l’invitons-nous pas au souper du Seigneur? Mais lorsqu’il répond : «Prie pour moi, car je suis un pécheur; ce que tu me demandes, je ne peux pas le faire», n’est-ce pas là répondre à la fois «Je t’en prie» et «Excuse-moi»? En déclarant : «Je suis un pécheur», notre interlocuteur manifeste bien quelque humilité, mais en ajoutant : «Je ne peux pas me convertir», c’est son orgueil qu’il exprime. Ainsi répond-il «Je t’en prie, excuse-moi», celui qui met un vernis d’humilité dans sa parole et un fond d’orgueil dans son action.
5. «Un autre dit : ‹Je viens de prendre femme, et c’est pourquoi je ne peux venir.›» Qu’entendons-nous par cette femme, sinon la volupté de la chair? En effet, bien que le mariage soit une bonne chose, puisqu’il fut institué par la Providence divine pour la propagation de l’espèce, certains cependant n’y recherchent pas une nombreuse descendance, mais plutôt la satisfaction des désirs voluptueux; c’est pourquoi l’on peut désigner sans trop d’inconvenance par une chose juste une autre qui ne l’est pas.
Le souverain Maître de maison vous invite donc au souper du banquet éternel, mais du fait que les uns se trouvent pris par l’avarice, d’autres par la curiosité, d’autres encore par la volupté de la chair, tous, sans nul doute réprouvés, se mettent à s’excuser unanimement. Comme le souci des biens terrestres occupe les uns, que la soif de savoir ce que fait le prochain en ravage d’autres, et que les plaisirs de la chair souillent l’âme des derniers, tous se montrent dédaigneux du festin de la vie éternelle, sans mettre aucun empressement à s’y rendre.
6. Le texte poursuit : «Le serviteur, à son retour, rapporta cela à son maître. Alors, pris de colère, le maître de maison dit à son serviteur : ‹Va vite sur les places et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les infirmes, les aveugles et les boiteux.›» Voyez : celui qui s’intéresse plus qu’il ne convient aux biens terrestres refuse de venir au souper du Seigneur; celui que tiraille la curiosité n’a pas de goût pour l’aliment de vie qui lui est préparé; celui qui est esclave de ses désirs charnels méprise les nourritures du banquet spirituel. Puisque les orgueilleux refusent ainsi de venir, les pauvres sont invités. Pourquoi cela? Parce que, selon le mot de Paul, «Dieu a choisi dans le monde ce qui est faible pour confondre ce qui est fort» (1 Co 1, 27).
Il faut noter comment sont décrits ceux qui sont invités au souper et y viennent : «pauvres et infirmes». Ils sont dits pauvres et infirmes, ceux qui d’eux-mêmes se reconnaissent faibles. Ne sont-ils pas pauvres, mais pour ainsi dire forts, ceux qui s’enorgueillissent malgré leur pauvreté? Les aveugles, ce sont ceux qui n’ont aucune lueur d’intelligence, et les boiteux, ceux qui n’ont pas une démarche droite dans leurs actions. Mais puisque les infirmités des organes figurent ici les vices des mœurs, il est fort clair que si les invités qui ne voulurent pas venir étaient des pécheurs, les invités qui viennent le sont tout autant. Cependant, là où les pécheurs orgueilleux sont exclus, les pécheurs humbles sont élus.
7. Si Dieu choisit ceux que le monde méprise, c’est qu’un tel mépris fait souvent rentrer l’homme en lui-même. Celui qui avait quitté son père et dépensé avec prodigalité la part de fortune qu’il avait reçue, revint en effet en lui-même après avoir commencé à souffrir de la faim, et il se dit : «Combien de mercenaires dans la maison de mon père ont du pain en abondance?» (Lc 15, 17). Il s’était fort éloigné de lui-même en péchant. Et il ne serait pas rentré en lui-même s’il n’avait eu faim; car ce n’est qu’après avoir manqué des biens terrestres qu’il commença à penser aux biens spirituels qu’il avait perdus. Les pauvres, les infirmes, les aveugles et les boiteux sont donc appelés et ils viennent, parce qu’il arrive souvent que les infirmes et ceux que le monde traite avec mépris écoutent d’autant plus volontiers la voix de Dieu que le monde n’a pour eux rien d’agréable.
C’est ce que figure bien l’épisode du jeune Egyptien esclave des Amalécites (cf. 1 S 30, 11-20). Ceux-ci, parcourant et pillant le pays, l’avaient abandonné sur la route, malade et mourant de faim et de soif. David le trouva pourtant, et lui donna nourriture et boisson. Cet Egyptien se rétablit aussitôt, et se fit le guide de David. Il retrouva les Amalécites tandis qu’ils festoyaient, et lui qu’ils avaient abandonné tout infirme, il en vint à bout avec une grande vigueur. Amalécite signifie «peuple lécheur». Et que peut bien symboliser le «peuple lécheur», sinon les esprits mondains? Ils lèchent pour ainsi dire toutes les choses de la terre en les recherchant, puisqu’ils mettent leur jouissance dans les seuls biens transitoires. Le «peuple lécheur» fait en quelque sorte du butin, quand ceux qui aiment les biens de la terre grossissent leurs gains au préjudice de leur prochain. Et l’enfant égyptien est laissé malade sur le bord de la route, car le pécheur qui a commencé à être affaibli par les vents [contraires] de ce monde, s’attire aussitôt le mépris des esprits mondains. David le trouve pourtant, et lui donne nourriture et boisson, parce que le Seigneur, dans sa puissance, ne rejette pas de sa main ceux que le monde exclut; il ramène souvent à la grâce de son amour ceux qui, n’ayant plus la force de suivre le monde, demeurent pour ainsi dire sur le bord du chemin, et il leur donne la nourriture et la boisson de sa parole; et c’est comme s’il se choisissait des guides parmi eux, en chemin, quand il en fait ses prédicateurs. Car ceux-ci, en introduisant le Christ dans le cœur des pécheurs, guident en quelque sorte David contre ses ennemis. Et ils passent par le glaive de David les Amalécites qui festoient, puisqu’ils jettent à terre, par la force du Seigneur, les orgueilleux qui les avaient méprisés en ce monde. Ainsi, l’enfant égyptien abandonné sur la route tue les Amalécites, parce que ce sont souvent ceux-là mêmes qui ne pouvaient auparavant suivre les mondains dans leur course en ce monde, qui dominent désormais les âmes de ces mondains par leur prédication.
8. Ecoutons maintenant ce que le serviteur ajoute après avoir amené les pauvres au banquet : «Maître, vos ordres sont exécutés, et il y a encore de la place.» Nombreux parmi les Juifs sont ceux qui ont été ainsi rassemblés pour le souper du Seigneur, mais la multitude de ceux du peuple d’Israël qui ont cru ne suffit pas à remplir la salle du banquet céleste. Les Juifs sont déjà entrés en grand nombre, mais il reste encore place au Royaume pour y accueillir la foule des nations païennes. C’est pourquoi le maître dit au serviteur : «Va sur les chemins et le long des haies, et force les gens à entrer, afin que ma maison soit remplie.» Lorsque le Seigneur invite à son souper ceux des rues et des places, il désigne le peuple qui a su observer la Loi et mener le genre de vie policé de la ville. Mais quand il commande d’aller chercher ses convives sur les chemins et le long des haies, c’est le peuple grossier des campagnes, c’est-à-dire les païens, qu’il cherche à rassembler. C’est en ce sens que le psalmiste dit : «Alors tous les arbres de la forêt pousseront des cris de joie devant la face du Seigneur, parce qu’il vient.» (Ps 96, 12-13). Si les païens sont appelés arbres de la forêt, c’est qu’ils sont toujours restés tordus et sans fruit du fait de leur incroyance. Ceux qui, abandonnant leurs usages grossiers et campagnards, se sont convertis, sont donc venus au souper du Seigneur, pour ainsi dire, du long des haies.
9. Il faut noter que dans cette troisième invitation, le maître ne dit pas : «Invite-les», mais : «Force-les à entrer.» Les uns sont appelés et dédaignent de venir; d’autres sont appelés et viennent; quant à ceux de la troisième invitation, il n’est pas dit qu’ils sont appelés, mais qu’ils sont forcés à entrer. Ils sont appelés et dédaignent de venir, ceux à qui il est donné de comprendre sans qu’ils fassent suivre de bonnes œuvres ce qu’ils ont compris. Ils sont appelés et viennent, ceux qui, ayant reçu la grâce de comprendre, la traduisent en œuvres. Et certains sont appelés qui sont même forcés à entrer.
En effet, il en est qui comprennent le bien qu’ils devraient faire, mais s’abstiennent de le réaliser; ils voient ce qu’ils devraient accomplir, mais ils ne le désirent pas. Or, comme nous l’avons dit tout à l’heure, les désirs charnels de ces hommes viennent souvent se heurter aux contrariétés de ce monde; ils s’efforcent d’atteindre une gloire transitoire, mais n’y parviennent pas; et chaque fois qu’ils se proposent de voguer en haute mer, c’est-à-dire de briguer les plus hautes responsabilités de ce siècle, ils sont inexorablement ramenés aux rivages de l’échec par des vents contraires. Voyant ainsi leurs espoirs brisés par l’opposition du monde, ils se souviennent qu’ils sont les débiteurs de leur Créateur, si bien qu’ils reviennent à lui pleins de honte, après l’avoir abandonné avec orgueil par amour du monde. Car il arrive souvent à ceux qui poursuivent la gloire transitoire, ou bien de dépérir dans une longue maladie, ou bien de succomber sous les injustices, ou bien encore d’être accablés par de lourds malheurs. Et ils voient, par la souffrance qui leur vient du monde, qu’ils n’auraient jamais dû avoir confiance dans les jouissances que ce monde leur offrait; se blâmant alors eux-mêmes de les avoir désirées, ils tournent leur cœur vers Dieu.
C’est de ces hommes que le Seigneur dit par la voix du prophète : «Voici que je vais fermer son chemin avec des ronces. Je le fermerai d’un mur, et [mon épouse] ne trouvera plus ses sentiers. Elle poursuivra ses amants et ne les rejoindra pas; elle les cherchera et ne les trouvera pas, et elle dira : ‹J’irai et je retournerai vers mon premier mari, car j’étais alors plus heureuse que maintenant.›» (Os 2, 8-9). Le mari de toute âme fidèle, c’est Dieu, puisqu’elle lui est intimement liée par la foi. Mais cette âme qui avait été liée à Dieu poursuit ses amants quand l’esprit qui a commencé à croire par la foi se soumet encore dans ses actes aux esprits impurs, recherche les honneurs du monde, se repaît des plaisirs de la chair, se nourrit de voluptés raffinées. Cependant, il arrive souvent que le Dieu tout-puissant jette un regard de miséricorde sur cette âme et empoisonne ses plaisirs en y mêlant l’amertume. C’est pourquoi il dit : «Voici que je vais fermer son chemin avec des ronces.» Nos chemins sont fermés avec des ronces lorsque nous trouvons les piqûres de l’épreuve dans l’objet même de nos désirs déréglés. «Je le fermerai d’un mur, et elle ne trouvera plus ses sentiers.» Nos sentiers sont fermés d’un mur quand le monde met de fortes oppositions à nos convoitises. Et nous ne pouvons pas retrouver nos sentiers, parce que nous sommes empêchés d’atteindre ce que nous recherchons avec malice. «Elle poursuivra ses amants et ne les rejoindra pas; elle les cherchera et ne les trouvera pas.» En effet, si l’âme s’est soumise aux esprits malins en ses désirs, elle n’a pourtant pas pu les rejoindre pour leur faire réaliser ces désirs. Mais le texte montre combien cette opposition salutaire s’est révélée utile : «Et elle dira : ‹J’irai et je retournerai vers mon premier mari, car j’étais alors plus heureuse que maintenant.›» Après avoir trouvé ses chemins fermés de ronces, et après n’avoir pu rejoindre ses amants, elle revient donc à l’amour de son premier mari. En effet, c’est souvent après n’avoir pu obtenir en ce monde ce que nous y voulions, et après nous être lassés de ne pouvoir réaliser nos désirs terrestres, que nous repensons à Dieu et que commence à nous plaire celui qui nous déplaisait d’abord. Nous sentons dès lors de la douceur à nous souvenir de celui dont les commandements nous paraissaient amers. Et notre âme pécheresse, qui s’efforçait de se rendre adultère sans pouvoir le devenir par un acte manifeste, décide de redevenir une épouse fidèle. Ces hommes qui, brisés par les adversités du monde, reviennent à l’amour de Dieu et sont guéris des désirs de la vie présente, que sont-ils, mes frères, sinon des convives qu’on force à entrer?
10. La parole que le maître ajoute aussitôt après doit nous pénétrer d’une grande crainte. Recueillez cette parole en votre cœur d’une oreille attentive, mes frères et mes seigneurs — mes frères en tant que vous êtes pécheurs, mes seigneurs en tant que vous êtes justes. Recueillez cette parole d’une oreille attentive, afin d’en ressentir d’autant moins de frayeur au jour du jugement que vous l’aurez écoutée avec plus de crainte dans notre prédication. Le maître déclare en effet : «Car je vous le dis, aucun de ceux qui avaient été d’abord invités ne goûtera de mon souper.»
Voilà que Dieu vous appelle par lui-même, qu’il vous appelle par ses anges, qu’il vous appelle par ses patriarches, qu’il vous appelle par ses prophètes, qu’il vous appelle par ses apôtres, qu’il vous appelle par ses pasteurs, et voici même qu’il vous appelle par nous; il vous appelle souvent par des miracles, souvent aussi par des châtiments, tantôt par des succès en ce monde, tantôt par des infortunes. Que nul ne dédaigne de tels appels, car celui qui s’excuse lorsqu’on l’appelle risque de ne plus pouvoir entrer quand il le voudra. Ecoutez ce que dit la Sagesse par la bouche de Salomon : «Alors on m’invoquera, et je n’écouterai pas; on se lèvera dès le matin, et l’on ne me trouvera pas.» (Pr 1, 28). On peut entendre dans le même sens la supplication des vierges folles arrivées en retard : «Seigneur, Seigneur, ouvre-nous.» Mais le Seigneur répond alors à celles qui cherchent à entrer : «En vérité, en vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas.» (Mt 25, 11-12). Que devons-nous donc faire, frères très chers, sinon abandonner toutes choses, mettre au second plan les soucis du monde, et n’avoir de désirs que pour l’éternité? Mais cette vertu n’est donnée qu’à un petit nombre.
11. Je vous conseillerais bien d’abandonner toutes choses, mais je n’ose pas. Si donc vous n’êtes pas encore capables de quitter toutes les choses de ce monde, du moins ne vous liez pas à elles au point d’être liés par elles en ce monde. Possédez les choses de la terre sans vous laisser posséder par elles. Maintenez- les sous l’emprise de votre esprit, de peur que celui-ci, enchaîné par l’amour des choses de la terre, ne se laisse asservir par celles qu’il possède. Usez donc des choses qui ne durent pas, mais n’attachez votre désir qu’à celles qui sont éternelles. Prenez pour le chemin les choses qui ne durent pas, mais désirez celles qui sont éternelles pour le terme du voyage. Il ne faut regarder que comme un à-côté tout ce qu’on fait ici-bas, et porter les yeux de notre esprit en avant, pour fixer, avec toute l’attention dont ils sont capables, le but à atteindre. Extirpons les racines des vices, non seulement de nos actes, mais aussi des pensées de notre cœur. Que ni la volupté de la chair, ni la curiosité excessive, ni le feu de l’ambition ne nous empêchent de partager un jour le souper du Seigneur. Même les activités honnêtes que nous menons en ce monde, n’y touchons que par la surface de l’âme, en sorte que les biens terrestres qui nous plaisent servent à notre corps sans nuire à notre cœur.
Frères, nous n’osons donc pas vous dire de tout abandonner, mais vous pouvez, si vous le voulez bien, tout abandonner en conservant tout : il suffit pour cela qu’en traitant des choses du temps, vous tendiez cependant de toute votre âme vers celles de l’éternité.
12. N’est-ce pas ce que dit l’apôtre Paul : «Le temps est court; désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas; ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient pas; ceux qui se réjouissent, comme s’ils ne se réjouissaient pas; ceux qui achètent, comme s’ils ne possédaient pas; ceux enfin qui usent de ce monde, comme s’ils n’en usaient pas; car elle passe, la figure de ce monde.» (1 Co 7, 29-31). Il a une femme, mais comme s’il n’en avait pas, celui qui sait s’acquitter des devoirs de la chair1 sans que sa femme le contraigne pourtant à s’immerger tout entier dans le monde. Notre éminent prédicateur affirme encore : «Celui qui a une femme a souci des choses du monde, des moyens de plaire à sa femme.» (1 Co 7, 33). Il a donc une femme comme s’il n’en avait pas, celui qui s’efforce de plaire à sa femme sans toutefois déplaire à son Créateur. Il pleure, mais comme s’il ne pleurait pas, celui qui, affligé par les malheurs temporels, garde cependant toujours en son âme la pensée consolante des biens éternels. Il se réjouit, mais comme s’il ne se réjouissait pas, celui qui trouve de la joie dans les biens transitoires sans perdre pourtant de vue les tourments éternels, et qui, lorsque la joie soulève son esprit, la modère en s’exerçant à craindre continuellement [le châtiment] qu’il connaît d’avance. Il achète, mais comme s’il ne possédait pas, celui qui ne se dispose à user des biens terrestres qu’en prévoyant avec prudence qu’il devra bientôt les abandonner. Enfin, il use de ce monde, mais comme s’il n’en usait pas, celui qui, faisant servir toutes les choses qui lui sont nécessaires à l’entretien de sa vie corporelle, ne les laisse toutefois pas dominer son esprit, et qui se les soumet si bien qu’elles le servent au-dehors sans jamais briser l’élan de son âme vers les sommets.
Tous ceux qui agissent ainsi usent assurément de tout en ce monde, mais sans plus rien désirer. Car ils se servent bien du nécessaire, mais ils ne veulent rien avoir de ce qu’on ne peut posséder sans péché. Ils s’acquièrent même chaque jour des mérites au moyen de ce qu’ils possèdent, et se réjouissent davantage du bien qu’ils font que du bien qu’ils possèdent.
13. Pour qu’un tel programme ne paraisse pas trop difficile à certains, je vais vous raconter une histoire qui concerne une personne que beaucoup d’entre vous ont connue; je l’ai apprise moi-même il y a trois ans à Civitavecchia, de personnes dignes de foi. Il y eut récemment dans cette ville un comte du nom de Théophane; c’était un homme adonné aux actions charitables, zélé pour les bonnes œuvres, et qui pratiquait très particulièrement l’hospitalité. Pris par les devoirs de sa charge de comte, il devait bien s’occuper de choses terrestres et transitoires, mais comme sa fin le fit voir plus clairement, c’était davantage par devoir que par inclination.
Peu avant sa mort, une très grosse tempête se déchaîna, qui risquait d’empêcher de le conduire au cimetière. Tout en pleurs, son épouse lui demandait : «Que vais-je faire? Comment te mener au tombeau, puisqu’une telle tempête m’interdit de franchir le seuil de cette maison?» Il lui répondit : «Ne pleure pas, pauvre femme, car dès que je serai mort, le beau temps reviendra.» Sur ces mots, il mourut, et le beau temps fut de retour aussitôt après.
Ses mains et ses pieds, atteints par la goutte, étaient gonflés de liquide et couverts d’ulcères purulents. Mais lorsqu’on eut mis son corps à nu, selon l’usage, pour le laver, on trouva ses mains et ses pieds aussi sains que s’ils n’avaient jamais eu d’ulcères. On l’emporta alors et on l’ensevelit. Quatre jours après, son épouse jugea bon de changer la dalle de marbre qui recouvrait la tombe. Quand on eut enlevé cette dalle de marbre qui recouvrait le corps, il se dégagea de son corps un parfum aussi suave que si la fermentation de sa chair pourrissante avait produit, non des vers, mais des aromates.
Je vous ai raconté cette histoire pour vous montrer par un exemple récent que certains hommes portent la livrée du monde sans avoir pour autant l’esprit du monde. En effet, ceux qui sont retenus dans le monde par une obligation qui leur interdit de s’en libérer complètement, doivent s’occuper des affaires du monde, sans se laisser pourtant dominer par elles sous l’effet de l’abattement.
Méditez donc cet exemple, et si vous ne pouvez abandonner tout ce qui est du monde, accomplissez au-dehors, de votre mieux, les choses du dehors, tout en vous empressant ardemment au-dedans vers les biens éternels. Que rien ne puisse freiner le désir de votre âme. Que la jouissance d’aucune chose ne vous enchaîne en ce monde. Aimez-vous quelque bien? Que votre âme mette sa joie dans des biens meilleurs, c’est-à-dire ceux du Ciel. Craignez-vous quelque mal? Que votre esprit se représente les maux éternels. Considérant ainsi que tout l’emporte dans l’au-delà, aussi bien ce qu’on y aime que ce qu’on y redoute, rien ne vous fixera plus ici-bas. Nous disposons pour cela de l’aide du Médiateur entre Dieu et les hommes; si nous brûlons pour lui d’un amour véritable, nous obtiendrons tout sans retard par celui qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen.

______________________________

1 La cellule (chambre de moine ou de moniale) est ici, semble-t-il, une maisonnette accolée à l’église.
 
 
 

Homélie 37

Prononcée devant le peuple
dans la basilique du bienheureux Sébastien, martyr,
le jour de sa fête

20 janvier 592
 

Les conditions pour être disciple

Le passage d’Evangile expliqué par Grégoire énonce la grande loi du renoncement, puis l’illustre par deux courtes paraboles : celle de l’homme qui calcule la dépense avant de construire une tour, et celle du roi qui s’apprête à combattre un adversaire deux fois plus puissant. Le saint pape, commentant ce texte à son peuple, va s’efforcer de lui inculquer qu’il est à la fois nécessaire de se renoncer et d’obtenir de Dieu le pardon de ses fautes. Il passe très habilement de la première nécessité à la seconde à l’occasion de la parabole du roi en guerre.
I- (1-6) Le prédicateur commence par insister sur les grands efforts indispensables pour parvenir aux récompenses infinies de l’éternité. Il explique en quel sens Jésus nous demande de haïr nos proches et notre âme, ce que signifie porter notre croix et le suivre, à quoi nous invitent à réfléchir la comparaison de l’homme qui calcule sa dépense pour bâtir une tour et celle du roi en guerre. Ce roi dont les forces sont insuffisantes nous représente : nous avons des comptes à rendre à notre souverain Juge, et nous ne pourrons jamais y suffire. Que faire?
II- (7-10) Nous devons, de toute nécessité, éviter la rencontre frontale avec l’armée de notre Roi, et envoyer à cette fin au-devant de lui l’ambassade de nos larmes, de nos aumônes et du saint sacrifice pour obtenir notre pardon. Une histoire, connue de l’auditoire, vient rappeler ici opportunément que la messe est très efficace pour nous délivrer des chaînes de nos péchés. Et la belle mort de l’évêque Cassius, qui célébrait la messe chaque jour en y joignant des larmes et des aumônes, montre à quel degré de sainteté peut nous faire parvenir l’ambassade du saint sacrifice. Si donc nous ne pouvons tout quitter comme nous le demande notre Roi, apaisons-le du moins par nos prières.
 

Lc 14, 26-33

En ce temps-là, Jésus dit aux foules : «Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père et sa mère, et sa femme, et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et jusqu’à sa propre âme, il ne peut être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix et ne vient pas après moi ne peut être mon disciple.
«Qui de vous, en effet, s’il veut bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi l’achever? De peur qu’après avoir posé les fondations, il ne puisse l’achever, et que tous ceux qui le verront ne se mettent à se moquer de lui, en disant : ‹Cet homme a commencé à bâtir, et il n’a pas pu achever!› Ou encore, quel est le roi qui, partant faire la guerre à un autre roi, ne commence par s’asseoir pour examiner s’il peut faire face, avec dix mille soldats, à un ennemi qui s’avance vers lui avec vingt mille? S’il ne le peut, il envoie, tandis que l’autre est encore loin, une ambassade pour négocier la paix.
«Ainsi donc, quiconque d’entre vous ne renonce pas à tout ce qu’il possède ne peut être mon disciple.»
Si notre âme, frères très chers, prend en considération la nature et l’abondance de ce qui lui est promis dans les cieux, elle fera bon marché de tout ce qu’elle possède en cette terre. Car en comparaison des joies d’en haut, les biens de la terre sont un fardeau, non un soutien. Et cette vie éphémère, comparée à la vie éternelle, doit plutôt être appelée une mort qu’une vie. Le dépérissement quotidien de notre corps corruptible n’est-il pas, en effet, une mort à petit feu?
Quelle langue pourra exprimer, quelle intelligence pourra comprendre l’abondance des joies de la cité d’en haut : prendre place parmi les chœurs des anges, être admis en présence de la gloire du Créateur en compagnie des esprits bienheureux, contempler de près le visage de Dieu, voir la lumière infinie, ne plus rien avoir à craindre de la mort, se réjouir du don de l’éternelle incorruptibilité? Notre âme s’enflamme en entendant ces choses, et la voilà qui désire être admise là où elle espère se réjouir sans fin. Mais on ne peut parvenir à ces grandes récompenses que par de grandes et laborieuses épreuves. Paul, l’éminent prédicateur, déclare à ce sujet : «On ne recevra la couronne que si l’on a combattu selon les règles.» (2 Tm 2, 5). Notre esprit doit donc se réjouir de la grandeur des récompenses, mais sans s’effrayer des épreuves laborieuses. C’est pourquoi celui qui est la Vérité dit aux foules qui viennent à lui : «Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père et sa mère, et sa femme, et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et jusqu’à sa propre âme, il ne peut être mon disciple.»
2. Il est bon de nous demander comment il nous est commandé ici de haïr nos parents et nos proches selon la chair, alors qu’il nous est ordonné d’aimer même nos ennemis. D’ailleurs, la Vérité déclare aux hommes, au sujet de leur épouse : «Ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas.» (Mt 19, 6). Et Paul leur dit : «Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Eglise.» (Ep 5, 25). Voilà que le disciple prêche d’aimer sa femme, alors que le Maître dit : «Celui qui ne hait pas sa femme ne peut être mon disciple.» Le Juge peut-il déclarer une chose, et son héraut en proclamer une autre? Ou bien pouvons-nous en même temps haïr et aimer? Mais si nous réfléchissons bien à la signification exacte de chaque précepte, nous devenons capables de les mettre tous deux en pratique, en opérant des distinctions : nous pouvons à la fois aimer ceux qui nous sont unis par la parenté de la chair en les reconnaissant comme nos proches, et les ignorer en les haïssant et en les fuyant quand ils s’opposent [à notre avancement] dans la voie de Dieu. N’est-ce pas pour ainsi dire aimer au moyen de la haine que de refuser d’écouter celui qui juge des choses selon la chair quand il nous induit au mal?
Pour nous montrer que cette haine envers nos proches ne vient pas d’un manque d’affection, mais de la charité, le Seigneur ajoute aussitôt : «Et jusqu’à sa propre âme». Invités à haïr nos proches, nous le sommes aussi à haïr notre âme. Il est donc évident que celui qui doit haïr son prochain comme lui-même, doit le haïr en l’aimant. C’est en effet haïr notre âme de la bonne façon que de ne pas consentir à ses désirs charnels, de mettre un frein à ses attirances et de résister à ses voluptés. Par conséquent, mépriser son âme pour la rendre meilleure, c’est pour ainsi dire l’aimer au moyen de la haine. Et c’est en opérant les mêmes distinctions que nous devons haïr nos proches, en sorte que tout en aimant ce qu’ils sont, nous haïssions en eux ce qui nous fait obstacle dans la voie de Dieu.
3. Lorsque Paul se rendait à Jérusalem, le prophète Agab lui prit sa ceinture et s’en servit pour se lier les pieds, en affirmant : «L’homme à qui appartient cette ceinture sera ainsi lié à Jérusalem.» (Ac 21, 11). Mais que dit alors l’Apôtre, qui haïssait son âme si parfaitement? «Pour moi, je suis prêt, non seulement à être lié, mais encore à mourir à Jérusalem pour le nom du Seigneur Jésus-Christ.» (Ac 21, 13). Il avait déjà déclaré : «Je ne regarde pas mon âme comme plus précieuse que moi.» (Ac 20, 24). C’est ainsi qu’il haïssait son âme en l’aimant, ou plutôt qu’il l’aimait en la haïssant, puisqu’il souhaitait la livrer à la mort pour Jésus, afin de la ramener de la mort du péché à la vie.
Tirons du discernement opéré dans la haine envers nous-mêmes le modèle de la haine envers le prochain. Il nous faut aimer en ce monde tous les hommes, fussent-ils nos ennemis; mais il nous faut détester ceux qui s’opposent [à notre avancement] dans la voie de Dieu, fussent-ils nos proches. Car celui qui a commencé à désirer les biens éternels doit, pour la cause de Dieu qu’il a embrassée, se rendre étranger à son père, étranger à sa mère, étranger à sa femme, étranger à ses enfants, étranger à ses amis, étranger à lui-même, afin de connaître Dieu avec d’autant plus de vérité qu’il ne veut plus reconnaître personne quand il s’agit de sa cause. Il est fréquent, en effet, que les affections charnelles fassent dévier l’élan de l’esprit et l’aveuglent; elles ne nous font pourtant aucun mal si nous les maîtrisons.
Nous devons donc aimer notre prochain et témoigner de la charité à tous, aussi bien aux étrangers qu’aux personnes qui nous sont proches, mais il ne faut pas qu’une telle charité nous détourne de l’amour de Dieu.
4. Nous savons que lorsque l’arche du Seigneur revint de la terre des Philistins à celle des Israélites, elle fut placée sur un chariot, auquel on attela des vaches dont on dit qu’elles avaient vêlé et que leurs petits étaient enfermés à l’étable. Et il est écrit : «Les vaches allaient tout droit par la route qui mène à Beth-Samès; elles suivaient toujours la même route, en marchant et en mugissant, sans se détourner ni à droite ni à gauche.» (1 S 6, 12). Que symbolisent ces vaches dans l’Eglise, sinon les fidèles, qui se chargent pour ainsi dire de l’arche du Seigneur sur leurs épaules en méditant les préceptes de l’Ecriture Sainte? Il faut bien noter qu’on dit de ces vaches qu’elles avaient vêlé, car ils sont nombreux, ceux qui, engagés intérieurement sur la voie de Dieu, restent attachés extérieurement par des affections humaines1; mais ceux qui portent l’arche de Dieu dans leur cœur ne s’écartent pas du droit chemin. Remarquez en effet que les vaches marchent vers Beth-Samès. Or Beth-Samès signifie «Maison du soleil», et le prophète affirme : «Pour vous qui craignez le Seigneur, le Soleil de justice va se lever.» (Ml 3, 20). Si donc nous nous dirigeons vers la demeure du Soleil éternel, il convient assurément que les affections charnelles ne nous écartent pas du chemin de Dieu. Car il nous faut observer très attentivement que les vaches attelées au chariot de Dieu marchent et mugissent : elles poussent des gémissements venant du tréfonds d’elles-mêmes, sans laisser cependant leurs pieds dévier de la route. C’est ainsi que les prédicateurs de Dieu et tous les fidèles doivent se comporter à l’intérieur de la sainte Eglise : il leur faut compatir à leur prochain par charité, sans se laisser pourtant détourner de la voie de Dieu par cette compassion.
5. Par les paroles qui suivent, la Vérité nous manifeste quelle sorte de haine on doit avoir pour son âme : «Celui qui ne porte pas sa croix et ne vient pas après moi ne peut être mon disciple.» Le mot «croix» [crux] vient de cruciatus [tourment]. Et nous portons la croix du Seigneur de deux façons : ou bien en mortifiant notre chair par l’abstinence, ou bien en faisant nôtres les malheurs du prochain par la compassion. Car celui qui ressent de la douleur pour les malheurs du prochain porte sa croix en esprit.
Il faut savoir qu’il en est qui ne pratiquent pas l’abstinence de la chair pour l’amour de Dieu, mais par vaine gloire. Et beaucoup ne sont pas animés pour leur prochain d’une compassion spirituelle, mais d’une compassion charnelle, en lui manifestant une pitié qui l’encourage à pécher au lieu de favoriser sa vertu. Ceux-là semblent bien porter la croix, mais ils ne suivent pas le Seigneur. Aussi la Vérité déclare-t-elle à bon droit : «Celui qui ne porte pas sa croix et ne vient pas après moi ne peut être mon disciple.» Car porter sa croix et aller à la suite du Seigneur, c’est pratiquer l’abstinence de la chair ou compatir à son prochain en vue de l’éternité. En effet, celui qui s’acquitte de telles actions pour obtenir une récompense transitoire, porte sans doute sa croix, mais refuse d’aller à la suite du Seigneur.
6. Comme ce sont des préceptes très élevés que notre Rédempteur nous donne ici, il les fait suivre aussitôt de la comparaison avec un édifice très élevé à construire, quand il dit : «Qui de vous, en effet, s’il veut bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi l’achever? De peur qu’après avoir posé les fondations, il ne puisse l’achever, et que tous ceux qui le verront ne se mettent à se moquer de lui, en disant : ‹Cet homme a commencé à bâtir, et il n’a pas pu achever!›» Nous devons faire précéder toutes nos actions d’un effort de réflexion. Remarquez en effet que selon la parole de la Vérité, celui qui bâtit une tour se prépare d’abord à la dépense nécessaire pour cette construction. Si donc nous désirons construire la tour de l’humilité, nous devons d’abord nous préparer à supporter les adversités de ce monde. Car il y a cette différence entre l’édifice de la terre et celui du Ciel, que l’édifice de la terre se construit en rassemblant de l’argent, alors qu’il faut en distribuer pour construire celui du Ciel. Si l’on veut entreprendre des dépenses pour bâtir sur la terre, il faut se procurer ce qu’on ne possède pas2; si l’on veut entreprendre des dépenses pour bâtir dans le Ciel, il faut renoncer même à ce qu’on possède.
Ces dernières dépenses, le jeune homme riche n’a pu les faire. Il détenait de grands biens et demanda au Maître : «Bon Maître, que dois-je accomplir pour posséder la vie éternelle?» (Mt 19, 16). Mais quand il eut entendu le précepte de tout abandonner, il se retira tout triste, d’autant plus resserré en son cœur que ses richesses le mettaient plus au large au-dehors. Parce qu’il aimait dépenser en cette vie pour s’élever, il ne voulut pas dépenser en vue de la vie éternelle pour s’humilier.
Il faut aussi considérer ces mots : «Et que tous ceux qui le verront ne se mettent à se moquer de lui», car suivant la parole de saint Paul, «nous sommes donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes» (1 Co 4, 9). Et nous devons tenir compte, dans tout ce que nous faisons, de nos adversaires cachés, qui ne cessent d’observer nos actes et de se féliciter de nos défaillances. C’est en ayant ces adversaires devant les yeux que le prophète dit : «Mon Dieu, en toi je me confie : que je n’aie pas à rougir. Que mes ennemis n’aient pas sujet de se railler de moi.» (Ps 25, 2). Car si nous ne nous gardons pas avec vigilance des esprits malins quand nous travaillons à une bonne œuvre, nous devons subir les railleries de ceux-là mêmes qui nous incitent au mal.
Après la comparaison avec l’édifice à bâtir, le Seigneur en ajoute une autre plus noble, pour nous aider à comprendre les réalités supérieures à partir de celles qui sont moins dignes. Le texte poursuit en effet : «Ou encore, quel est le roi qui, partant faire la guerre à un autre roi, ne commence par s’asseoir pour examiner s’il peut faire face, avec dix mille soldats, à un ennemi qui s’avance vers lui avec vingt mille? S’il ne le peut, il envoie, tandis que l’autre est encore loin, une ambassade pour négocier la paix.» Un roi vient pour combattre un autre roi, son égal, et s’il estime pourtant qu’il n’a pas suffisamment de forces, il lui envoie une ambassade pour négocier la paix. Dans le terrible compte que nous avons à rendre à notre Roi, quelles larmes ne devons-nous pas verser pour trouver un espoir de pardon, nous qui ne venons pas au jugement en égaux, puisque notre condition, notre faiblesse et nos torts nous mettent assurément en situation d’inférieurs!
7. Peut-être avons-nous déjà rompu avec le péché dans nos actes, peut-être évitons-nous maintenant tous les désordres extérieurs; mais parviendrons-nous pour autant à rendre compte de nos pensées? Car si l’on dit que le premier roi vient avec vingt mille soldats, il est très insuffisant pour l’autre de venir contre lui avec dix mille. Dix mille face à vingt mille, c’est le simple en face du double. Or nous, avec tous nos progrès, c’est à peine si nous gardons nos actes extérieurs dans le droit chemin. Même si nous avons maintenant coupé avec la luxure de la chair, nous n’avons pas encore arraché ses racines de notre cœur. Mais celui qui vient pour nous juger, c’est à la fois l’extérieur et l’intérieur qu’il juge; il pèse les actes aussi bien que les pensées. Il vient donc avec une armée double de la nôtre, lui qui examine et nos œuvres et nos pensées, quand nous nous sommes à peine préparés à répondre de nos œuvres seules. Que nous faut-il donc faire, mes frères, sinon reconnaître qu’une simple armée ne peut nous suffire contre celle, deux fois plus importante, de notre Juge, et lui envoyer une ambassade pour négocier la paix, tant qu’il est encore loin? Si l’on dit qu’il est loin, c’est que sa présence ne s’est pas encore manifestée par le jugement. Envoyons-lui nos larmes en ambassade, envoyons-lui nos œuvres de miséricorde, sacrifions sur son autel des victimes expiatoires, reconnaissons que nous ne pourrons lui tenir tête au jour du jugement. Considérons son infinie puissance, et négocions la paix avec lui. Car telle est l’ambassade qui peut apaiser le Roi qui s’avance.
Considérez, mes frères, l’immense bonté de ce Roi : il pourrait nous écraser par sa venue, mais il tarde à venir. Envoyons-lui en ambassade, ainsi que nous venons de le dire, des larmes, des aumônes et l’offrande du saint sacrifice. Le sacrifice offert sur le saint autel avec des larmes et un cœur plein de bonté est particulièrement efficace pour nous obtenir l’absolution, puisque celui qui, ressuscité des morts, ne meurt plus, souffre à nouveau pour nous dans le mystère de cette oblation. Car chaque fois que nous lui offrons le sacrifice de sa Passion, nous renouvelons en nous [l’effet de] sa Passion pour notre absolution.
8. Beaucoup d’entre vous, frères très chers, connaissent, je le pense, l’histoire que je veux maintenant vous raconter pour rafraîchir votre mémoire. On rapporte en effet l’événement suivant, arrivé en des temps assez proches du nôtre : un homme, ayant été capturé par des ennemis, fut envoyé fort loin d’ici et demeura longtemps retenu dans les chaînes, au point que son épouse, ne le voyant pas revenir de sa captivité, pensa qu’il avait cessé de vivre. Aussi prit-elle désormais soin de faire offrir pour lui le saint sacrifice chaque semaine, comme pour un mort. Or les chaînes du prisonnier se détachaient dans sa prison chaque fois que son épouse faisait offrir le saint sacrifice pour la délivrance de son âme. Le prisonnier, de retour chez lui longtemps après, fit savoir à son épouse, en s’en étonnant vivement, que ses chaînes se détachaient chaque semaine à jour fixe. Son épouse reconnut, en examinant les jours et l’heure du phénomène, que cette libération se produisait au moment même où le sacrifice, selon son souvenir, était offert pour son mari. Vous pouvez en déduire infailliblement, frères très chers, quelle vertu doit avoir le saint sacrifice pour délier en nous les liens du cœur, lorsque nous l’offrons nous-mêmes,