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 Abbé Henri Brémond, s.j.

de l'Académie française.
 (1865-1933)

Histoire Littéraire du Sentiment Religieux en France depuis la Fin des Guerres de Religion jusqu'à nos Jours
Tome 1

Tome I  L'HUMANISME DÉVOT (1580-1660)

PARIS

LIBRAIRIE BLOUD ET GAY 3, RUE GARANCIÈRE, 3

1924

Nibil obstat : Parisiis, die 10a augusti 1915.

Fr. UBALD, o. m. c.
Imprimatur : Parisiis, die 4a septembris 1915.

H. ODELIN, v. g.

AVANT-PROPOS
Il y a deux façons de concevoir l'histoire de la littérature religieuse. Enumérer les principaux écrivains religieux de telle période ou de tel pays, décrire leurs oeuvres, discuter l'originalité de chacun d'eux, son mérite littéraire ou philosophique, c'est une première méthode. Ainsi font, par exemple, la plupart des critiques anciens ou modernes, qui étudient les Pères de l'Eglise ou les docteurs du Moyen âge ; ainsi le docte compilateur de la Bibliothèque universelle des écrivains ecclésiastiques, Ellies Du Pin ; ainsi encore Nisard et ses émules dans leurs chapitres sur Pascal et sur Bossuet. La curiosité de ces historiens ne se porte pas d'abord sur le caractère proprement religieux des oeuvres qui les occupent. Ils se maintiennent dans l'ordre littéraire et dans les analyses qui relèvent de cet ordre. Newman chez les Anglais et Sainte-Beuve chez nous, ont mis en honneur une autre méthode, morale ou religieuse plus encore que littéraire. Érudition, plaisirs du goût, joies de l'esprit, ils ne se refusent rien de ce qui borne l'ambition des autres, mais dans une suite d'ouvrages religieux, c'est avant tout la religion elle-même, son influence profonde, son histoire, son progrès ou ses éclipses qui les intéresse. Leur objet direct est de pénétrer le secret religieux des âmes, d'un Augustin

 

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par exemple ou d'un Saint-Cyran, et les nuances particulières d'un pareil secret. Ces poètes chrétiens, ces prédicateurs, ces auteurs dévots, quelle était leur vie intime, leur prière vraie, quelle enfin leur expérience personnelle des réalités dont ils parlent, voilà ce que l'on voudrait avant tout connaître. De ces deux méthodes, j'ai choisi la seconde, et c'est là ce que veut indiquer le titre qu'on vient de lire : Histoire littéraire du sentiment religieux en France.

Dans la première partie de cette histoire, je me propose d'étudier la vie intérieure du catholicisme français pendant le XVII° siècle, les origines, les directions principales et l'évolution d'une renaissance religieuse que tant d'historiens ont célébrée, mais qui, je le crois du moins, n'a été racontée jusqu'ici que d'une façon très sommaire.

Cette renaissance, où commence-t-elle et où finit-elle; quelles en sont les causes ; quelle en est l'orientation particulière; en quoi diffère-t-elle de tels autres réveils analogues ; par quelles étapes a-t-elle passé ; quels fruits a-t-elle donnés; de quelle façon a-t-elle pénétré la vie morale, littéraire, sociale ou politique de notre pays ; quelle place tient-elle dans l'histoire générale du catholicisme : autant de problèmes dont les pages qui vont suivre rendront la solution plus facile.

Les catholiques lettrés liront mon livre sur la foi du titre. Comment se désintéresseraient-ils d'un pareil sujet? Quant aux incroyants que je voudrais atteindre aussi, je pourrais leur rappeler que sans un appendice de ce genre, l'histoire de notre pays et plus particulièrement peut-être, celle du XVII° siècle, reste incomplète, pour ne rien dire de plus (1), mais je préfère leur

 

(1) Comme l'a dit un de nos maîtres, « négliger les choses religieuses du XVII° siècle ou les estimer petitement, c'est ne pas comprendre l'histoire de ce siècle, c'est ne pas le sentir ». E. Lavisse, Hist. de France, VII, I, p. 88.

 

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offrir en guise d'apologue ce trait charmant. Un des ouvriers de la première entente cordiale entre la France et le roi de Siam, le missionnaire Bernard Martineau, désireux de connaître à fond « les livres et fables de la religion siamoise », avait pris pension dans une pagode de talapoins, à Ténasserim. Comme chacun sait, les talapoins sont des moines de ce pays-là. Les bonnes gens l'avaient reçu avec amitié et le supérieur lui-même s'était chargé de l'instruire. a Lorsque ce vieux me donnait leçon, raconte Martineau, et m'expliquait des fables qui sont du moins aussi ridicules ou davantage qu'aucune des anciens païens, il était assez simple de croire que j'y donnais foi, parce qu'à la vérité je l'écoutais avec attention et ne lui répugnais en rien, pour ne le pas détourner de me découvrir toutes ces mystérieuses superstitions. Voyant que je m'appliquais à l'étude de ses livres, il me disait souvent une chose qui me donnait bien sujet de rire : « Ecoutez, me disait-il, voulez-vous que je vous dise pourquoi vous « vous appliquez avec tant de zèle et d'affection à l'étude de la langue et des livres de Siam? C'est qu'anciennement vous avez été siamois et habile homme dans l'intelligence de tous ces livres, et il est demeuré en vous un petit reste et comme une certaine réminiscence de ce que vous avez été premièrement, qui a fait que d'abord que vous êtes arrivé dans ce royaume et que vous avez entendu la langue et vu les livres, vous avez été réveillé comme d'un assoupissement ; vous étiez un esprit éperdu et poussé par une inclination enracinée, forte et secrète vers une chose que vous aviez

 

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autrefois uniquement cultivée ». Il ajoutait qu'étant siamois et grand docteur, j'avais fait quelque petit péché par châtiment duquel j'étais tombé à naître français, mais qu'enfin je devais me consoler dans mon bannissement, puisque, étant fini par la mort, je renaîtrais une autre fois siamois et deviendrais un grand roi (1). » Avec bien plus de raison que ce vénérable talapoin, nos mystiques et nos dévots du temps passé pourraient tenir, tiendront, je l'espère, au lecteur un langage presque semblable. Ils sont beaucoup plus près de nous que nous ne le pensons. De ce qu'ils furent jadis « il est demeuré en nous un petit reste et comme une certaine réminiscence ».

Pour ne pas encombrer cette préface, je vais dire, dans une note spéciale à l'adresse des critiques, le détail de la méthode que j'ai cru devoir suivre, le plan et les sources du présent travail. Il ne me reste donc ici qu'à remercier tous ceux qui ont cordialement aidé mes recherches : les religieuses du Premier Carmel de Paris qui m'ont communiqué de précieux inédits ; les RR. PP. bollandistes qui m'ont ouvert toute grande leur riche bibliothèque, et qui m'ont encouragé de bien des manières à poursuivre mes recherches ; le R. P. dom Thibaut, de Maredsous, qui a mis à ma disposition sa collection de mystiques bénédictins et les notes qu'il avait préparées sur un sujet tout voisin du mien; le R. P. Edouard d'Alençon, archiviste général des FF. mineurs capucins ; M. Raymond Toinet, qui m'a fait connaître et généreusement prêté des poèmes rarissimes ; mon compatriote Edouard Aude, conservateur

 

(1) Joseph Grandet. Les saints prêtres français du XVII° siècle, ouvrage publié pour la première fois, d'après le manuscrit original, par G. Letourneau. Paris, 1898, III, pp. 347, 348.

 

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de l'insigne bibliothèque Méjanes, qui avait comme fait sien mon propre travail ; enfin et surtout mon cher ami, André Pératé, à qui je dois plus que je ne saurais dire et qui, je l'espère. achèvera bientôt la présente histoire par une étude sur l'illustration des livres religieux au XVII° siècle.

Paris, juillet 1914.
 
 

OBJET, SOURCES, MÉTHODE ET DIVISIONS (1)

 

I. J'écris l'histoire littéraire, et non pas l'histoire tout court du sentiment religieux en France. Je ne puise donc qu'aux sources littéraires: biographies; livres de piété; essais de philosophie dévote, de morale ou d'ascétisme; sermons ; poésies chrétiennes ou autres ouvrages du même genre, laissant aux érudits les autres sources moins accessibles au vulgaire: testaments; fondations; contrats; diaires tenus par le directeur d'une paroisse, d'une confrérie, d'un pèlerinage; en un mot toutes les pièces d'archives qui, par elles-mêmes, n'ont communément rien de mystique, mais qui fournissent des indications abondantes sur les habitudes et les tendances religieuses d'une époque. En règle générale, je néglige aussi les inédits littéraires. Limité aux seuls imprimés, le travail que j'entreprends donnerait d'assez beaux fruits, si j'étais de force à suivre convenablement le programme jadis fixé par Bacon à l'histoire littéraire. De modo autem hujus historiæ conscribendae, disait ce grand homme, illud imprimus monemus, ut materia et copia ejus, non tantum ab historicis et criticis petatur, verum etiam per singulas annorum centurias, aut etiam minima intervalla, SERIATIM LIBRI PRAECIPUI, qui eo temporis spatio conscripti sunt, in consilium adhibeanlur ; ut ex eorum, non perfectione — id enim in fiinitum radant esset sed DEGUSTATIONE ET OBSERVATIONE ARGUMENTI, STYLI, METHODI, GENIUS ILLIUS TEMPORIS LITTERARIUS (ici, RELIGIOSUS), VELUTI INCANTATIONE QUADAM A MORTUIS EVOCETUR. Distinguer les principaux ouvrages religieux du XVII° siècle — textes dévots et biographies — les savourer, en observer le style et la méthode, en dégager l'esprit, enfin les presser de telle sorte qu'ils nous rendent présent

 

1 Ce que je vais dire dans ces notes se rapporte directement aux quatre premiers volumes du présent livre. Quand nous en viendrons à la littérature religieuse des XVIII° et XIX° siècles, il y aura lieu de modifier sur plus d'un point la méthode qui m'a paru convenir à cette première partie.

 

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et vivant le génie religieux qui les inspire ou dont ils nous. montrent les victoires, voilà ce que je voudrais essayer de faire.

II. La fin que l'on vient de dire doit fixer l'orientation générale et le détail de nos recherches documentaires. Impressions esthétiques, curiosités profanes, nous ne nous interdisons pas tout à fait ce genre de distractions; mais ce ne seront là pour nous que distractions, que « reposoirs ». Notre but principal est de connaître la vie religieuse du XVII° siècle; pour parler la langue moderne, toutes nos « fiches » doivent alter à ce but.

D'où il suit que lorsque nous rencontrons un personnage, dont s'occupent, par ailleurs, ou dont devraient s'occuper les historiens de notre littérature — François de Sales, Yves de Paris, Bossuet, Fénelon — c'est directement la vie intérieure de ce personnage, et non son mérite littéraire qui nous intéresse. Il en va de même pour le rôle qu'il a pu jouer dans l'histoire politique de son temps. Le chancelier de Marillac est pour nous l'ami de Mme Acarie et non la victime de Richelieu. Ainsi du P. Joseph, fondateur d'Ordre, écrivain mystique, dont nous n'irons pas apprécier le génie diplomatique ou guerrier. Ce parti pris nous imposera des sacrifices qui pourront surprendre certains lecteurs. Ainsi nous ne ferons qu'une place assez modeste aux poètes chrétiens. Toute proportion gardée, j'en dis autant des prédicateurs. Nous ne les négligerons point, mais nous nous défierons toujours un peu de leur éloquence. Chaque ligne de François de Sales ou des grands spirituels est une confidence involontaire, un témoignage qui ne force rien. On n'en peut dire autant de la plupart des sermons. D'où il suit encore que dans l'importance plus ou moins grande que nous attacherons à tel écrivain, dans le choix que nous ferons de celui-ci à l'exclusion de celui-là, nous ne nous règlerons pas d'abord sur des canons esthétiques. Je ne parlerai qu'en passant du vieux Balzac. Je l'ai lu, certes, et je l'estime fort, néanmoins je le sacrifie à d'autres écrivains dévots qui sont loin de l'égaler, mais qui, du point de vue où je me place, m'intéressent beaucoup plus que lui. Que si, au contraire, je rencontre deux écrivains d'une même intensité religieuse et qui rendent le même témoignage, il va sans dire que j'irai droit à celui qui écrit le mieux. Enfin, et toujours pour les mêmes raisons, nous ne suivrons pas l'auteur de Port-Royal dans ses excursions qui, d'étape en étape, l'ont amené à faire le tour de tout le grand siècle. Il est Sainte-Beuve, il use de

 

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son droit léonin. Je crois du reste avec lui que tout est dans tout, mais je dois m'en tenir à l'objet essentiel de mon travail. Je ne rapprocherai donc pas l'Astrée de l'Introduction à la Vie dévote et celle-ci des tragédies de Racine. L'enclos mystique dans lequel je m'enferme est bien au milieu de la cité, il a des portes et des fenêtres qui donnent sur la rue ; je me mettrai parfois à la fenêtre, mais je ne franchirai pas les portes.

III. Cet enclos est exclusivement catholique. Si je m'étais proposé de donner un tableau complet du XVII° siècle religieux, il est clair que j'aurais dû étudier les dévots et les mystiques protestants. Mais non omnia possumus omnes. J'ignore donc les hétérodoxes jusqu'à l'heure tardive et fatale où ils interviennent directement, avec Poiret, dans l'histoire de nos mystiques. Je laisse de même, et très à contre-coeur, divers chapitres de l'histoire anglicane qui auraient éclairé notre propre histoire. Plus érudit et disposant de plus de place, j'aurais aimé à montrer, chez les anglicans de la première moitié du XVII° siècle, un mouvement analogue à notre humanisme dévot et lointain précurseur du mouvement d'Oxford; à montrer aussi que l'influence de nos auteurs et notamment de François de Sales s'est fait sentir de l'autre côté du détroit.

Je n'irai pas non plus refaire l'histoire du jansénisme. Sainte-Beuve est là, corrigé — mais déjà que de corrections, que de « repentirs » dans ses notes ! — et complété par nos érudits contemporains, M. Jovy entre autres. Du reste, comme je l'expliquerai bientôt, mon histoire décline en même temps que progresse le jansénisme. Deux raisons qui me permettent de ne pas beaucoup m'étendre sur celui-ci.

IV. Des auteurs que j'aurai cru devoir retenir, je ne dois pas tout retenir, mais cela seul qui me paraîtra particulier au XVII° siècle. Pourquoi noterai-je dans mes fiches que Mme Acarie allait à la messe du dimanche, que Fénelon se confessait régulièrement et que François de Sales, à telle page de tel volume, enseigne explicitement le dogme de la Trinité? Mais, au contraire, que je remarque chez nos auteurs une réelle insistance à recommander telle dévotion — le Verbe incarné ; l'Enfance ; le Calvaire ; les Anges — que, dans nos biographies, je trouve les mêmes dévotions pratiquées avec une ferveur spéciale, mon étonnement lui-même m'avertit que si rien de tout cela n'est exclusivement propre au XVII° siècle, il y a là pourtant quelque chose qui mérite notre attention.

On l'a déjà dit, mais on ne saurait trop le redire, ces livres

 

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religieux que nous retenons sont de deux sortes : il y a les biographies ; il y a les traités didactiques. La tendance commune des historiens est d'isoler l'une ou l'autre de ces deux classes : ainsi le morne Picot dans son Essai historique sur l'influence de la religion en France pendant le XVII° siècle, ou tableau des établissements religieux formés à cette époque et des exemples de piété, de zèle et de charité qui ont brillé dans le même intervalle (Paris, 1823), néglige tout à fait l'enseignement des spirituels et ne s'intéresse qu'aux seuls exemples des saints ; de son côté, Fortunat Strowski, dans le beau travail qu'il a entrepris sur le Sentiment religieux au XVII° siècle, insiste de préférence sur les manifestations littéraires et spéculatives de ce sentiment dans l'oeuvre des grands écrivains : François de Sales, Pascal, Fénelon. Pour moi, je voudrais suivre une autre méthode : éclairer, mesurer l'une par l'autre l'action des écrivains et celle des saints. La littérature dévote n'est jamais platonique : elle ne s'adresse à l'imagination et à l'intelligence que pour remuer la volonté. Un livre dévot a, dans l'histoire intime de la communauté chrétienne, une répercussion qui varie naturellement avec le succès et la diffusion de ce livre, et inversement, la vie d'un saint non seulement édifie ceux qui la lisent, mais encore modifie, colore en quelque façon l'intelligence et l'imagination religieuse de ceux-ci. La doctrine produit les miracles et les miracles enrichissent la doctrine. D'où il suit que l'historien de la vie religieuse, tel que je le comprends, devrait rapprocher constamment et contrôler l'une par l'autre, ces deux branches de la littérature religieuse. En principe, il faudrait épingler à chaque traité dévot une dizaine de biographies correspondantes, et aux grandes biographies, les traités dévots qui, de près ou de loin, dérivent d'elles. En fait nous le pouvons assez fréquemment, mais pas toujours. L'histoire de sainte Chantal et des premières visitandines traduit littéralement, ligne par ligne, les écrits de François de Sales, et, pour ne pas parler de leur sainteté personnelle, M. Olier et nombre d'oratoriens traduisent dans leurs traités spéculatifs la vie du P. de Condren par Amelote. Lorsque, pour une raison ou pour une autre, nous ne pouvons faire ces rapprochements, il reste pourtant certain que la plupart des spirituels ont vécu leurs propres livres et se sont racontés eux-mêmes en les écrivant; certain aussi que la doctrine de ces livres a été vécue, au moins par l'élite de leurs lecteurs.

V. Ayant ainsi déterminé notre objet, il nous faut, d'après

 

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la consigne baconienne, chercher les textes les plus significatifs : libri præcipui. Il est évident que nous ne donnons pas seulement cette qualité à la biographie des quatre ou cinq personnages que tout le monde connaît et aux classiques éternels de la littérature religieuse, François de Sales, Pascal, Bossuet, Fénelon. Nous ne la réservons pas non plus aux quelques saints et aux très rares écrivains dont le nom seul a surnagé, Bérulle, Camus par exemple ; vaine survivance qui ne peut suffire à nous guider, puisqu'elle a été refusée à plusieurs qui l'ont pourtant méritée. Est præcipuus pour nous d'abord tout dévot ou saint personnage qui, soit par ses livres, soit par le rayonnement de sa vertu, aura exercé de son vivant une influence notable, et en qui, par suite, se sera pour ainsi dire incarné l'un des aspects du « génie religieux » de cette époque. Juste ou non, l'oubli qui a pu s'étendre sur de tels hommes ou de tels ouvrages ne fait rien à l'affaire. La postérité a choisi comme elle a voulu. Nous ne la querellons pas, nous ne demandons pas que l'on mette Marie de Valence sur les autels, ou que l'on réimprime Yves de Paris; nous disons simplement que les décisions des siècles postérieurs ne changent pas les réalités de l'histoire. Approuverait-on l'historien de notre littérature qui négligerait ce Balzac, la plus grande force littéraire de son temps et qu'on ne lit plus ? Et, tout de même, libre à nous de préférer une page des Elévations sur les mystères aux cent volumes du P. Binet, mais nous ne devons pas ignorer que ce jésuite a exercé sur le sentiment religieux de son siècle une influence beaucoup plus étendue et plus efficace que ne le fut celle de Bossuet.

Mais ceux-ci ne suffisent pas. Præcipuus encore, aux yeux de l'historien, tout personnage, plus ou moins éclatant, qui aura ou préparé, ou secondé, ou continué l'action de ces maîtres de l'heure, et aussi, l'excentrique, l'indépendant qui, d'une manière appréciable, aura combattu ou modifié cette action.

Double action, ne nous lassons pas de le répéter ; celle des saints, celle des écrivains, l'une s'ajoutant à l'autre, l'amorçant, la prolongeant ou la complétant.

VI. Ces vieux textes religieux sont devenus rares, la Révolution française n'ayant veillé que très mollement sur les dépouilles des anciennes bibliothèques monacales, premier et souvent unique noyau religieux de nos dépôts publics. Beaucoup de ces textes, et non des moins précieux, vous les

 

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demanderiez en vain à la Bibliothèque Nationale. J'ai exploré de riches collections, soit à Bruxelles, chez les bollandistes, soit à la Méjanes, d'Aix-en-Provence, soit à Rome, où les bibliothèques monacales ont moins souffert que les nôtres, bien qu'elles aient aussi changé de maîtres. Bref j'ai fait de mon mieux et j'espère avoir mis la main sur les auteurs les plus importants, mais, à coup sûr, nombre de minores — quelques-uns exquis peut-être — m'auront échappé.

VII. Aussi bien lorsqu'il s'agit, non de compiler un dictionnaire, mais d'écrire une histoire, littéraire et morale, comme celle-ci, l'érudition bibliographique ne doit pas être le principal de nos soucis. Toujours amusante, la chasse à l'anecdote, au livre curieux, devient dangereuse dès qu'elle nous entraîne à négliger cette dégustatio des textes essentiels, cette observatio dont parle Bacon. A mesure que l'on avance dans ces recherches documentaires et que s'élèvent les fiches, une voix mystérieuse, et de plus en plus pressante, nous somme de mettre fin à un travail trop dispersant. Dépouillement insensible qui se fait en nous et malgré nous, et auquel tôt ou tard nous devons nous prêter.

Ainsi l'on a vite l'impression — d'abord importune et combattue, mais depuis, cent fois confirmée — que le XVII° siècle religieux, celui du moins qui mérite d'absorber le meilleur de notre attention, n'est pas le siècle de Louis XIV. Je n'aime pas beaucoup ce mot de Contre-Réforme, pour la simple raison que le mouvement qu'on appelle ainsi a commencé bien avant Luther, mais enfin, et pour parler comme les savants d'aujourd'hui, au moment de l'apogée du grand roi, la Contre-Réforme française n'est déjà plus qu'un souvenir et déjà lointain. Du reste les historiens les plus compétents sont de cet avis. Des abus du règne de Louis XIV, écrit M. Letourneau, « plusieurs écrivains catholiques (ont voulu) conclure que le XVII° siècle était une époque assez pauvre pour le clergé de France. Il y a, dans toutes ces attaques, des affirmations bien inconsidérées. On pourrait faire remarquer, par exemple, que plusieurs de nos modernes censeurs font intervenir, en tout ce débat, avec une étourderie assez bizarre, la mémoire de Louis XIV. Louis XIV n'est pas le XVII° siècle et, tout spécialement, il n'est pas notre XVII° siècle ecclésiastique. Lorsque le jeune fils de Louis XIII commença à gouverner personnellement, en 1661, notre grande réforme sacerdotale touchait presque à son terme. A cette date, le cardinal de Bérulle et

 

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le Père de Condren avaient terminé leur carrière depuis de longues années. M. Olier était mort depuis quatre ans, et saint Vincent de Paul était mort l'année précédente, âgé de plus de quatre-vingts ans. Or, qui ne sait que ces noms, à eux seuls, représentent l'époque la plus pure et la plus féconde du siècle (1) ».

M. le Curé de Saint-Sulpice ne parle, comme on le voit, que de l'un des aspects de notre sujet, mais voici une affirmation plus générale que j'emprunte à un chartiste des moins frivoles. « Le XVII° siècle, écrivait Léon Aubineau, n'est pas seulement une époque de gloire et de splendeur littéraire et politique, c'est un temps où la sainteté abonde. Les premières années surtout sont merveilleuses : les anciens Ordres sont réformés, de nouveaux se fondent; c'est de toutes parts une renaissance religieuse admirable. Ce n'est pas seulement la charité qui se répand, à l'instigation de saint Vincent de Paul, comme un fleuve rafraîchissant sur la France entière, l'enseignement de suint François de Sales et l'incroyable diffusion des Visitandines révèlent partout les charmes de la dévotion et glissent ses parfums dans tous les cœurs ; à la voix de l'héroïque et sublime Thérèse, les austérités les plus redoutables attirent les âmes, les séduisent et les affolent. Le monde et le cloître se touchent et se pénètrent pour ainsi dire de toutes parts (2). »

Mais qu'allons-nous chercher l'autorité des historiens modernes ? Les faits sont là, nombreux, éclatants et qui nous commandent d'insister longuement sur la première moitié du XVII° siècle, de passer beaucoup plus vite sur la seconde. Celle-ci ne manque certes pas d'intérêt : nous y rencontrons de si grands hommes ! Elle est aussi très curieuse en ce qu'elle nous montre chez plusieurs la survivance de l'ancien esprit et chez d'autres, Fénelon, par exemple, la noble ambition, et qui fut malheureuse, de ramener au mysticisme de leurs pères une génération trop humainement raisonnable, sinon déjà trop rationaliste pour ne pas trouver chimériques et ridicules de semblables espérances. Aussi réserverons-nous à cette seconde période notre quatrième volume, consacrant les trois autres exclusivement à la première.

VIII. Ce n'est là qu'un premier dépouillement et qui nous

 

(1) Grandet-Letourneau, op. cit., I, p. XI.

(2) L. Aubineau. Notices littéraires sur le XVII° siècle, Paris, 1859, pp. 27-28.

 

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laisse encore trop riches de textes, trop pauvres de connaissances. Il nous faut dégager de ces textes les caractères essentiels de la renaissance religieuse qu'ils nous ont révélée ; il nous faut connaître ce que présente de particulièrement, d'uniquement merveilleux, la première moitié du XVII° siècle. Et cela vraiment n'est pas difficile. Très vite en effet, l'on voit se dessiner un vaste courant dont l'importance frapperait les moins attentifs, et auprès duquel les petits ruisseaux voisins semblent méprisables. Ce courant n'est pas simplement dévot, il est mystique au sens propre et sublime de ce mot. Pendant cette période, chez nous, en France, dans les deux clergés, dans toutes les congrégations de femmes, dans toutes les classes de la société, les mystiques abondent. Tel est le fait capital, que l'on n'avait pas encore vu, que l'on n'a plus revu depuis, celui qui domine tous les autres et vers lequel tous les autres convergent ; celui que doit retenir l'histoire Je ne dis pas, on l'entend bien, que chaque fidèle de cette époque ait eu des extases. Trouve-t-on du génie à tous les poètes, à tous les citoyens romains du siècle d'Auguste? La vie religieuse a ses minores, elle a ses minimos tous intéressants, mais dont la poussière restera toujours rebelle aux résurrections de l'histoire. Condamnés à ignorer les minimos, je ne dis pas que nous devrons négliger les minores — sans eux il n'est pas d'histoire, — mais sur la foi de nos documents, ces minores eux-mêmes nous les étudierons, si j'ose ainsi parler, en fonction des véritables mystiques, groupés autour de ceux-ci, et, de la sorte, dépendant eux-mêmes de cette vie supérieure ou dirigés vers elle (1).

 

(1) Evidemment je na fais ici qu'affirmer ce que je démontrerai plus tard. Voici l'affirmation contraire. « L'esprit régénérateur se manifesta d'abord par un élan de mysticisme avec saint François de Sales... mais l'esprit de la société moderne exigeait, pour l'adopter, que ce sentiment religieux devînt pratique : qu'il se mêlât au siècle. Si la France se couvre promptement de couvents de tous ordres, de toutes les couleurs, grâce à Vincent de Paul, elle voit bientôt à côté autant et plus d'hôpitaux, d'écoles. Comme Font bien remarqué M. Henri Martin et M. Caillet, un des traits les plus caractéristiques de cette régénération du catholicisme français, c'est la prédominance de l'élément agissant et social sur l'élément ascétique et solitaire... On ne songe plus à s'absorber en Dieu, mais à aller à lui par le travail et le service des pauvres. » Feillet, La misère au temps de la Fronde, 4e édit., Paris, 1868, pp. 207, 208. Il y a là, d'après nous, une erreur de fait, car dès ses débuts, cette renaissance a été tout ensemble, mystique et agissante ; il y a là, de plus, une analyse qui nous paraît imparfaite : c'est dans la vie mystique elle-même de tous ces fondateurs d'oeuvres charitables qu'il faut aller chercher le principe de leur zèle.

 

XIX

 

Comme tous les autres mouvements littéraires ou religieux, le nôtre suit une courbe, qui n'est sans doute pas d'une netteté et d'une rigueur géométriques, mais qui peut se décrire. De la fin de la Ligue à la mort de François de Sales (1622), c'est d'abord une floraison soudaine ; c'est ensuite, de 1621 à l'époque de la majorité de Louis XIV, un progrès constant, une diffusion et comme une organisation magnifique; c'est, enfin, de 1661 à la mort du roi, un déclin rapide que rien n'arrêtera plus. D'où la matière et les titres de trois de nos volumes (II, III, IV) : l'Invasion mystique; la Conquête mystique; la Retraite des mystiques. Division, je le répète, qu'il faut prendre humainement, mais qui nous est indiquée par les faits et que l'école des chartes avait esquissée avant nous. Dès 1859, à vue de pays et se basant sur les quelques biographies qu'il avait étudiées, Léon Aubineau fixait déjà les étapes de la route que nous devrions suivre. « Dans quelque temps, il faut l'espérer, disait-il, l'histoire du XVII° siècle ne se dédoublera pas; et à côté des renseignements sur la littérature, les arts, l'esprit, la conversation et les événements politiques, on aura soin de montrer la vie, les progrès et aussi la décadence peut-être de la sainteté (1).» « Sainteté » est un mot trop vague pour notre curiosité moderne; nous disons donc : naissance, progrès, décadence de la vie mystique.

A ces trois volumes, presque uniquement narratifs, j'ai cru devoir en ajouter un autre dont le caractère est tout différent. C'est le premier que, pour certaines raisons qui seront expliquées en leur lieu, j'intitule : l'humanisme dévot, et dans lequel j'étudie les tendances communes, la vie intérieure, l'esprit du monde dévot pendant les années qui ont vu se produire le mouvement mystique qui fait l'objet de mes trois autres volumes. Les moeurs et les oeuvres de ces dévots, leurs vertus particulières, je ne les raconte pas, puisque aussi bien la suite de mon livre nous promet des histoires plus éclatantes, mais la vie profonde de leur coeur et de leur esprit, voilà, m'a-t-il semblé, ce que je ne devais pas négliger. En effet, et en dehors même de l'intérêt que présente une pareille étude d'ensemble, comment nous résigner à ne pas connaître l'atmosphère spirituelle que nos mystiques ont respirée? Ils ont été formés par les mêmes maîtres que les dévots ordinaires, et la sublime grâce qui les élève au-dessus du commun non seulement ne

 

(1) Aubineau, op. cit., p. 28.

 

XX

 

contrarie pas, mais encore achève cette formation. Curieux de saisir ou d'entrevoir quelques-unes des causes historiques qui ont présidé à une telle diffusion du haut mysticisme, nul historien, nul philosophe ne me reprochera d'avoir écrit cette longue introduction. Longue, je le sais bien, mais non pas trop longue si l'on prend garde à son importance ; austère aussi et que plusieurs craindront rebutante, mais qui l'est moins peut-être qu'on ne l'imaginerait à première vue. J'ignore le mérite de l'édifice, mais les matériaux en sont rares, je veux dire les textes que j'apporte. Il y a là quantité de citations toujours curieuses et pittoresques, souvent magnifiques et parfois divertissantes. Qui sait même si, pour certains choix que j'ai faits et que j'ai dû faire, quelques inhumains ne m'estimeront pas trop frivole ? (1)

J'ai cru devoir diviser cette histoire de l'humanisme dévot en trois parties ; dans la première, j'étudie les directions principales, la doctrine foncière de cette école ; dans la seconde le progrès de cette école et les applications diverses de la doctrine ; dans la troisième, les derniers maîtres de l'humanisme dévot. Cette division m'oblige à couper en deux le chapitre de

 
 
 

(1) Pour cette quantité de citations, deux raisons l'expliquent. Ce ne sont pas là de simples documents, mais des documents d'ordre littéraire, ayant leur mérite propre. On les affaiblirait, on les fausserait même en les résumant. De plus, bon nombre de ces documents sont aussi inconnus, et aussi peu accessibles au commun des lecteurs que des textes syriaques. François de Sales, Pascal, Bossuet, qui ne les possède, mais où trouverait-on Richeome, Jean de La Cépède, Yves de Paris ? L'exemple de Taine qui, dans son histoire de la littérature anglaise, cite copieusement des textes moins inabordables, était là pour me rassurer. Ces textes sont imprimés en caractères plus menus, afin que soit plus complète une anthologie que, sans doute, on rte refera pas de sitôt.

Ceci n'est vrai que pour les citations plus abondantes du premier volume. Dans les trois autres, il ne s'agit plus d'une étude littéraire, morale et plus ou moins didactique, mais — ordinairement du moins — d'une suite de récits. Pour ces récits, il m'arrive de m'approprier les vieux biographes, lorsque je trouve à leur prose une saveur particulière — ainsi M. Boutroux dans son Pascal. Dans ces cas-là, je me contente de mettre entre guillemets ce qui n'est pas de mon cru. En revanche, lorsque j'ai à reproduire des textes proprement mystiques — lettres, élévations, etc., — je reprends le petit caractère des citations du premier volume. Sauf lorsque l'orthographe du temps présente des singularités intéressantes, j'emploie l'orthographe moderne, mais sans me permettre jamais de moderniser autrement les textes.

Un mot encore sur les notes que l'on trouvera peut-être parfois un peu longues. Si l'on n'est pas l'homme d'une seule curiosité, l'on ne peut remuer tant de vieux livres sans faire une foule de rencontres intéressantes. J'ai consigné dans les notes le souvenir de quelques-unes de ces rencontres à l'adresse des curieux.

 

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Camus, — Camus écrivain spirituel, Camus romancier; en trois le chapitre de Binet — docteur ascétique, encyclopédiste dévot, représentant du burlesque dévot. Dans la première partie, je me place au point de vue des principes généraux, dans la seconde au point de vue des « genres littéraires » qui s'inspirent de ces principes. Je vois les défauts de cette division, mais je n'ai pas su trouver mieux.

IX. Je n'écris pas ici un livre de spéculation, mais de littérature et d'histoire. A la vérité, les beaux textes que j'apporte et les belles actions que je raconte ou bien formulent expressément, ou bien supposent, en la traduisant dans l'ordre des fana, la doctrine catholique de la vie intérieure que j'accepte sans hésiter, mais que je n'ai pas à exposer dogmatiquement. Ce qui nous intéresse présentement, ce n'est pas l'expérience mystique elle-même, mais la vie mystique. Au théologien, au psychologue d'analyser cette expérience, à nous d'en suivre le rayonnement dans l'histoire et dans les écrits des mystiques.

Nous le verrons, l'extase ne fait pas le vide dans l'âme du mystique. Quoi qu'il en soit du mystérieux enrichissement qu'elle apporte au centre même de cette âme, elle stimule toutes les facultés et devient par là un facteur historique de premier ordre. L'action intense des mystiques et leur influence, voilà des faits qui, d'une manière ou d'une autre, ont marqué dans le développement de notre civilisation, et qui, de ce chef, doivent retenir l'historien, croyant ou non. Nul bon esprit ne met aujourd'hui ce principe en doute.

Les mystiques ont aussi contribué au progrès de la langue et des lettres. Si leur expérience est ineffable, intraduisible, les idées, les imaginations et les sentiments qu'elle fait naître, ne le sont pas. Cette expérience d'ailleurs, bien qu'insaisissable, l'extatique essaie de la plier au langage humain. Poètes et philosophes d'une part, et de l'autre écrivains qui luttent avec l'invisible, ils s'imposent deux fois à l'attention du lettré. Ruysbroeck, écrit à ce sujet M. Auger, a n'a pas dû créer la prose néerlandaise, comme on le répète depuis un demi-siècle,… elle était cultivée avant lui. Il n'est pas le premier non plus qui s'en soit servi pour exprimer des idées abstraites. Mais il est certainement le premier qui l'ait employée à exposer un système original de hautes spéculations philosophiques et de doctrines élevées, sur les mystères chrétiens. Par là, Ruysbreeck a rendu à sa langue maternelle le même service que les mystiques

 

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d'Outre-Rhin aux dialectes allemands. Le brabançon est devenu entre ses mains un instrument d'une richesse, d'une souplesse, d'une douceur, d'une force incomparables (1) ». Notre français moderne a des origines plus mêlées, mais, très certainement, l'étude des mystiques, et notamment de ceux qui nous occupent ici, est indispensable à qui veut connaître à fond l'histoire de notre langue.

Enfin, ils méritent de vivre ou de revivre pour la simple et décisive raison qu'a donnée Robert Browning : if precious be the soul of man to man. Sceptique, ce qu'à Dieu ne plaise, ils ne me sembleraient ni moins dignes d'étude, ni moins attachants. Je leur dirais encore ce que saint Bernard écrivait à Hildebert du Mans : Desiderio desideravimus in sacrarium tuæ familiaritatis ingredi. Je crois du reste qu'ils ne se sont pas trompés et comme on l'a dit de l'un d'entre eux, je crois qu'ils nous viennent « du pays de la vérité ».

Ici je dois laisser la parole à meilleur que moi. « Tels qu'ils se présentent à nous dans l'histoire, ceux que l'élan mystique a distingués parmi leurs frères pour les rendre, sinon toujours plus saints, du moins plus avancés ici-bas dans la voie d'union qui se terminera pour les justes à la vision bienheureuse de la face de Dieu, ces privilégiés offrent des leçons dont nous pouvons tous profiter. Les expériences de ces avant-coureurs, de ces enfants perdus de notre race, élancés vers le Bien sans ombre, ces expériences nous restent, consignées par eux, comme les documents rapportés par les explorateurs des terres presque inaccessibles. Les grands mystiques sont les pionniers et les héros du plus beau, du plus désirable, du plus merveilleux des mondes.

« Mais de plus, pour tous ceux qui, s'efforçant de développer leur religion personnelle, cherchent leur Créateur à tâtons dans l'aridité des tâches quotidiennes, les mystiques restent, à leur place et à leur rang, des témoins. Après le grand Témoin qui nous a révélé le Père, après les apôtres et les martyrs, toute proportion et toute différence gardée, les grands mystiques peuvent dire ce que disait le disciple bien-aimé : « ce que nous avons vu, ce que nous avons entendu, ce que nos mains ont touché, nous vous l'annonçons ». Et de les entendre nous le raconter, notre âme frémit d'espoir et d'attente. Ils

 

(1) A. Auger, Etude sur les mystiques des Pays-Bas au Moyen-âge. Bruxelles, 1892 (t. XLVI des Mémoires de l'Acad. roy. de Belgique, p. 28e.

 

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sont ainsi les témoins de la présence amicale de Dieu dans l'humanité (1). »

Quant au témoin de ces témoins, quant au scribe lui-même, il est semblable à un calligraphe copiant avec amour des chefs d'oeuvre qu'il n'entend point. Si quelques-uns, a écrit un de ses devanciers (2), « trouvent à redire que j'ose allier la voix de Jacob aux mains d'Esaü, je les prie de recevoir pour ma justification ces paroles que Sulpice-Sévère dit de lui-même, au commencement de la vie de saint Martin : si ipsi non viximus ut allia exemplo esse possimus, dedimus tamen operam ne is lateret qui esses imitandus » (3).

 

 

(1) P. de Grandmaison, La religion personnelle, Etudes, 6 mai 1913. pp. 334-335.

(2) Vie de la R. M. de Ponçonas, préface.

(3) Comme on va le voir, je me suis approprié, sans plus de façon, un beau frontispice de Huret qui semble, en vérité, avoir été dessiné pour nous et qui résume excellemment tout l'esprit du présent volume. Ni l'exemplaire que je me suis procuré, ni celui du cabinet des estampes à la Bibliothèque nationale, ne portent le titre du livre auquel ce frontispice était destiné. Peut-être ne fut-ce là qu'un projet.
 

PREMIÈRE PARTIE.
SAINT FRANÇOIS DE SALES, LES ORIGINES ET LES TENDANCES DE L'HUMANISME DÉVOT
 

CHAPITRE PREMIER. DE L'HUMANISME CHRÉTIEN A L'HUMANISME DÉVOT

 

I. L'humanisme dévot, être de raison qui représente pour nous les tendances communes, les directions principales de la littérature religieuse pendant la première moitié du XVII° siècle.

II. Qualités et défauts des humanistes. — Qu'il ne faut pas les juger sur quelques enfantillages. — Particularités de l'humanisme au temps de la Renaissance. — Le lettré du Moyen âge et le lettré d'aujourd'hui. — Térence et Shakespeare. — How beauteous mankind is!

III. Que l'humanisme de la Renaissance est une culture morale et une philosophie. — Glorification plus ou moins enthousiaste de la nature humaine.

IV. Chaque humaniste adapte à sa propre conception religieuse l'esprit de l'humanisme. — Humanisme naturaliste et humanisme chrétien. — L'Eglise et l'humanisme chrétien. — Adversaires de l'humanisme; les Occamistes. — Le cardinal Morone et Salmeron. — Que la plupart des théologiens des XVe et XVIe siècles sont des humanistes. — Les jésuites et l'humanisme.

V. L'humanisme dévot, moins spéculatif, plus pratique et plus populaire que l'humanisme chrétien.

 

 

I. Du Père Richeome au Père Yves de Paris, du plus ancien au plus jeune, les auteurs dévots dans l'intimité desquels nous allons entrer, bien qu'ayant publié leurs ouvrages entre 1590 et 166o, appartiennent tous encore à ce grand seizième siècle qui ne s'est décidé à mourir pour de bon qu'après la mort de Louis XIII et qui, d'ailleurs,

 

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n'avait pas attendu pour naître l'année 1499. A bien prendre les choses, cela est vrai plus ou moins des écrivains profanes, mais les religieux, moins soucieux ou moins au courant de la mode, sont rarement des écrivains d'avant-garde. Stat crux dum volvitur orbis. Ils savent que le siècle qui les a précédés a travaillé pour eux; ils moissonnent, dans la joie et dans la clarté, les semences déjà anciennes qui ont grandi, souvent dans la tristesse et presque toujours dans les ténèbres. Omnia propter electos... sinite crescere. Ainsi l'histoire dévote du temps d'Henri IV et de Louis XIII est le dernier chapitre de l'histoire de la Renaissance. Ainsi nos auteurs achèvent l'oeuvre de Pic de la Mirandole et de Sadolet. Humanistes comme ceux-ci, mais d'un nouveau genre. Pour les distinguer de leurs pères nous les appelons humanistes dévots.

Ai-je besoin de le dire? L'humanisme dévot n'est qu'un être de raison, comme l' « esprit classique » de Taine, la « sociabilité française » de Brunetière, ou le « romantisme » de M. Lasserre. Nous rassemblons un certain nombre de témoignages sur la vie religieuse, morale, politique ou littéraire d'une période ; nous tâchons de réduire ces témoignages à l'unité — seul moyen pour nous de connaître ou de croire que nous connaissons ; enfin cette synthèse, d'abord provisoire, puis de plus en plus confirmée par des observations nouvelles, nous la cristallisons en deux mots. Chaque historien fait ainsi, bien inspiré si, d'une part, il n'impose pas despotiquement aux faits qu'il étudie un ordre que ces faits repoussent, et si d'autre part, il ne prête pas à de simples abstractions la solidité des choses réelles. Ai-je su discerner et interpréter les textes, le lecteur en jugera puisqu'on va mettre ces textes sous ses yeux, mais, avant d'aller plus loin il reste bien entendu, premièrement, que sur une foule de points que mon hypothèse veut secondaires, tel humaniste dévot peut et doit différer de tel autre, comme le jour de la nuit; secondement, que

 

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chez ses représentants les plus authentiques, cet humanisme dévot, est et doit être ou modifié ou même combattu par d'autres esprits.

II. C'est une règle que nous apprenons à nos dépens et que trop d'historiens ont méconnue, quand on aborde l'étude de la Renaissance, il faut se décider une fois pour toutes à n'attacher qu'une importance secondaire aux enfantillages de tant d'humanistes, à leurs pantagruélismes, leurs outrances de plume et d'attitude — affectations conscientes, voulues, qui ne prouvent rien. La mesure n'était pas la qualité maîtresse des humanistes pris dans leur ensemble. Ils jettent leur gourme, ils montrent les qualités et les défauts, l'enthousiasme, l'ardeur, l'indiscrétion, l'impatience, les bizarreries et les folies de leur âge. Car ce sont des hommes nouveaux ou qui se croient tels — et cela revient au même : magnifiques parvenus, mais qui ont brûlé l'étape, et chez qui s'étale parfois la naïve outrecuidance, commune aux primaires de tous les temps ; enfants drus et bien nourris qui battent leur nourrice, le Moyen âge. Je les traite avec le sans-façon que permet une longue amitié, une admiration sûre d'elle-même. Comme tout homme d'aujourd'hui, je suis leur fils et je m'en fais gloire. Ils ont fait, pour mieux dire, ils ont commencé de grandes choses et qui ne passeront pas. Mais j'ai d'autres pères, ceux dont ils descendent eux-mêmes et qu'au besoin je saurais défendre contre eux. Après tout, qu'ont-ils inventé? Détail par détail, que trouve-t-on chez eux dont le germe ou la fleur ne se trouve pas déjà dans la Patrologie de Migne? En fait de résultats dogmatiques proprement nouveaux, leur « nouvelle science » nous parait courte. Où est la Somme de cette science, où leur saint Thomas? Bégaiements spéculatifs, aspirations et non pas systèmes. Burckhardt, insigne d'ailleurs, s'est donné une peine infinie h tâcher de les « construire », et le résultat est médiocre. La plupart des historiens de la Renaissance irritent fort quiconque n'ignore pas

 

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tout à fait la pensée complexe, hardie, vivante du Moyen âge. Quoi qu'il en soit, ne jugez pas les humanistes sur leurs airs de bravoure, ne prenez pas Gargantua pour un géant, Erasme pour un Voltaire. Les meilleurs d'entre eux sont beaucoup plus timides qu'ils ne veulent le paraître. Individualistes, va-t-on répétant. J'aime peu ce mot que je n'arrive pas à comprendre, mais je sais que l'humaniste, frondeur à ses heures, est au fond un ami de l'ordre, un conservateur. L'Eglise ne s'est pas mal trouvée de leur avoir fait un si large crédit, puisqu'enfin la plupart d'entre eux, les plus grands, les plus libres, les plus frondeurs, ont terriblement déçu les espoirs et gêné les progrès de la Réforme. Au demeurant, l'expérience, les bonnes lettres, leur propre vertu aussi, peu à peu les rendront sages. Morus, le futur martyr, collabore joyeusement à l'Eloge de la Folie. « Nous aurions écrit avec moins de liberté, dira-t-il plus tard, si nous avions prévu Luther. » Léon X l'avait-il prévu? Pardonnez-leur d'être jeunes. Le jour n'est pas loin où un nouvel humanisme, moins exubérant mais aussi moins croyant, moins traditioniste que le premier, causera des inquiétudes plus sérieuses. Du point de vue chrétien, l'ivresse platonisante de Pic et de Ficin, les saillies d'Erasme et de Morus, paraissent moins redoutables que la tranquille sagesse des Essais.

Bien qu'on les appelle souvent du même nom, l'humaniste de la Renaissance ne ressemble que de loin à nos lettrés ou à nos scholars modernes — Rapin, Jouvency, Fénelon, Rollin, l'abbé Barthélemy, Boissonnade, Sainte-Beuve, sir Richard Jebb ou nos deux Croiset. Ce type d'humaniste qui menace à son tour de disparaître bientôt se rencontre, toutes choses égales d'ailleurs, beaucoup plus fréquemment au Moyen âge que pendant le siècle de Léon X (1).

 

(1) J'étonnerai peut-être plus d'un lecteur en faisant ainsi remonter l'humanisme — et proprement dit — jusqu'au Moyen-âge. Deux historiens que j'estime fort, veulent en effet que l'humanisme soit un des faits nouveaux et, en somme, le fait nouveau de la Renaissance. « L'humanisme, dit M. Hauser dans son article de l'Humanisme et de la Réforme en France (reproduit dans ses Etudes sur la Réformé française, Paris, 1909) qui vaut à lui seul un gros ouvrage — est essentiellement la conception des litteræ humaniores, c'est-à-dire, l'affirmation hardie que l'étude des lettres antiques rendra l'humanité plus civilisée, plus noble, plus heureuse... Or, cette idée apparaît pour la première fois dans le monde, avec Pétrarque » (ib., p. 9). D'après M. Imbart de la Tour (cf. sa grande histoire des Origines de la Réforme, II, Paris, 1909, pp. 315, seq), le Moyen âge n'aurait pas pénétré le génie et la culture » antiques, il n'aurait vu dans les chefs-d'oeuvre classiques « qu'une préparation du christianisme », il ne les aurait étudiés « qu'à la lumière et en fonction du christianisme ». Je suis très assuré de n'avoir pas saisi le plein sens de ces affirmations qui, telles que je les entends, me paraissent invraisemblables a priori et contraires aux faits les plus certains. Il est invraisemblable qu'un long et studieux commerce avec les anciens ne soit pas « civilisant ». Quoi qu'il en soit, des textes sans nombre nous prouvent que le Moyen âge a cherché, et directement, ce résultat civilisateur. Dès le VIe siècle, saint Colomban chante une certaine muse qu'il ne tâche aucunement de métamorphoser en sibylle : lnclyta vates — nomine Sappho. De Gerbert, voici ce que dit sir Richard Jebb, lui-même humaniste consommé : « He had not merely read a great deal of the best Latin literature, but had appreciated it on the literary ride, had imbibed something of ifs spirit, and had found in it an instrument of self culture » (Cambrigde Modern history, I, p. 536 (Cf. aussi H. O. Taylor : The medieral mind, Londres, 1911, t. II, ch. XXX : The spell of the classics). Bernard de Chartres et son élève Jean de Salisbury sont humanistes, au plein sens du mot. Et combien d'autres! Je ne parle pas du culte de Virgile. On pourrait épiloguer là-dessus, mais Ovide, niais Térence, leurs poètes de prédilection? Et que dire du Roman de la Rose et des Carmina Burana? Que dire des remords qu'inspirait à plusieurs leur trop de goût pour les lettres anciennes : « Olim mihi Tullius dulcescebat, dit Pierre Damien, blandiebantur carmina poetarum... et sirenes usque in exitium dulces meum incantaverunt intellectum (Taylor, op. cit., I, 260). Et que dire encore de la prodigieuse influence de Boèce ? Très certainement, le Moyen âge n'a pas regardé les littératures anciennes comme l'unique principe de toute civilisation, mais la Renaissance non plus.

Dans cette idée maîtresse de l'humanisme, M. Hauser distingue quatre éléments qu'il ne me parait pas difficile de retrouver dans la littérature du Moyen âge : 1° L'idée que l'homme est à lui tout seul pour l'homme an digne sujet d'étude, et cette idée est l'humanisme même — et je le renvoie aux théologiens médiévaux, aux romans, à tant de traités et d'allégories sur les passions ; 2° l'idée et le désir de la gloire — et je le renvoie aux lettres d'Héloïse; en quoi Abailard est-il moins a glorieux a que Pétrarque ? 3° l'idée de la continuité du monde antique dans le monde actuel — mais pour ne pas parler de la rage qu'ils avaient de descendre des Troyens (cf. Le Roman de Troie), le Moyen âge a certes cru à la continuité de l'homme éternel; 4° enfin l'idée de beauté — et je le renvoie, entre cent autres, à un très vieil ancêtre de Joachim du Bellay, à Hildebert de Lavardin (B. Hauréau, Mélanges poétiques de H. de L., Paris, 1882, p. 60).

 

Par tibi, Roma, nihil, cum sis proue iota ruina...

hic superum formas superi mirantur et ipsi

Et cupiunt fictis vultibus esse pares...

Vultus adest his numinibus...

Urbs felix…

 

Non, rien de tout cela n'est absolument nouveau,mais à ces choses très anciennes, la Renaissance donne, pour ainsi dire, un accent nouveau que nous essaierons de dégager à quoi les travaux de M. Hauser et de M. Imbart de la Tour nous aideront puissamment.

 

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Pourquoi nous reprocher d'étudier les anciens — écrit Pierre de Blois, lequel est mort aux environs de 1200 — n'est-il pas dit que : in antiquis est scientia ? Jérôme se vante d'avoir lu Origène, Horace, d'avoir relu cent fois son Homère.

 

Origène, Homère, remarquez ce rapprochement.

 

Quel profit pour moi, quand j'étais gamin, à mettre en vers des histoires vraies ; quel profit encore à savourer les lettres de Hildebert du Mans, ces lettres d'un si joli ton et d'une si exquise gentillesse ! Enfant, on me les faisait apprendre par

 

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coeur. J'ai vécu dans l'intimité de Trogne-Pompée, de Josèphe, de Suétone... de Tacite et de Tite-Live... et j'en ai la d'autres, oh ! tant d'autres, qui ne sont pas, mais pas du tout, des historiens. Chez tous, que de fleurs charmantes n'ai-je pas cueillies et quelles bonnes leçons d'urbanité ne nous donne pas leur doux style ! (1)

 

N'est-ce pas déjà tout Fénelon, et le culte des bonnes lettres comme on l'a pratiqué depuis? Culte paisible et modeste. Semblable à nos modernes, l'humaniste du XIX° siècle est un sage, un délicat, un raffiné. Il a laissé tomber l'ardeur des folles passions. Quel que soit son âge — il ne peut avoir moins de trente ans — nous le voyons presque vénérable et nous le reconnaissons dans le portrait de l' « honnête homme n tracé par un des plus fameux humanistes du Moyen âge, Bernard de Chartres. « Le grand vieillard de Chartres, senex carnotensis, nous dit Jean de Salisbury, avait énuméré les clefs de la sagesse dans ces vers dont je goûte médiocrement la musique, mais dont le sens me va tout à fait :

Mens humilis, studium quærendi, vita quieta,

Scrutinium tacitum, paupertas, terra aliena (2). »

 

(1) Petrus Blesensis, P. L., 207, col. 312.

(2) Polycraticus, P. L., 199, col. 666.

 

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Lettré fervent, discret, qui n'est fanatique de rien, pas même des lettres, auxquelles il ne demande que ce qu'elles peuvent donner. Elles ne gênent pas sa religion, s'il en a une, mais elles ne s'y mêlent qu'à peine. Sa vie morale s'organise en dehors d'elles, à cette exception près qu'elles le rendent plus humain en tout. Humanisme indépendant, séparé. Le plaisir que lui donne la contemplation des chefs-d'oeuvre est très noble, très civilisant, mais enfin il n'est qu'un plaisir. Grecs et latins le ravissent, mais ne l'exaltent point au-dessus de lui-même; ils le déprimeraient plutôt s'ils ne lui avaient appris que la médiocrité est toute dorée. Que si dans les rêves que ses livres lui procurent, il lui arrive parfois de prendre quelque attitude héroïque, de refaçonner le monde, de jouer à l'imperator ou au demi-dieu, il se réveille bientôt, souriant de ses propres enfantillages, content de sa vie cachée, résigné à son néant.

 

Then, smilingly, contentedly, awakes

To the old solitary nothingness (1).

 

L'humaniste de la Renaissance est tout différent. Ne lui parlez pas de son néant, du néant de l'homme ; il crierait au sacrilège. Les délices du goût, savourer mollement quatre vers d'Horace, qu'est-ce que cela? Ce qu'il demande avant tout aux modèles antiques, c'est de le rendre lui-même plus homme. Dans ces vieux textes, il a retrouvé les titres perdus de sa propre noblesse, la carte des immenses domaines qui lui appartiennent de droit et qu'il entend conquérir. A lire Platon ou Virgile, il s'enivre d'orgueil plus que de plaisir. On répète qu'ils ont restauré te culte de la beauté ; dites plutôt le culte de l'homme glorifié par la beauté qu'il imprime à ses ouvrages. Beauté, science, philosophie, autant d'esclaves qui poussent le char ,de son propre triomphe. L'anima mi s'aggrandisce,

 

(1) C'est la magnifique et intraduisible péroraison du discours de Capnn sacchi dans The Ring and the Book de Browning.

 

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mi se magnifica l'intelletto, disait Giordano Bruno. Tout son être se dilate, se gonfle, se soulève, il se sent devenir — ou redevenir — roi, presque dieu : il touche du front les étoiles.

D'où vient que la découverte de l'Amérique n'a pas moins d'importance dans l'histoire de l'humanisme, que la fameuse apparition des savants grecs et de leurs manuscrits exilés de Constantinople. Maîtres d'un continent et d'un ciel nouveau, ils se sentirent plus hommes. Les Indiens que l'on exhiba chez nous et que Ronsard acclamait si chaudement, c'étaient des survivants de « l'âge doré », des hommes d'avant les livres, d'avant la mythologie classique et par suite, encore plus vrais, encore plus hommes. Ils n'avaient pas écrit le Manuel d'Epictète, ils le vivaient, maîtres d'eux-mêmes, « capitaines de leurs âmes », libres de s'épanouir à leur guise.

 

Vivez heureusement, sans peine et sans souci

Vivez joyeusement, je voudrais vivre ainsi.

 

Mais ils voudraient vivre aussi toutes les vies imaginables, tout pouvoir et pour cela tout savoir. Humani nil alienum, c'est leur devise. Devise aussi de l'humanisme éternel, mais pour nous et le Moyen âge, devise d'humilité, d'indulgence, de compassion, d'humanité au sens le plus tendre de ce mot. Quand nous répétons le vers de Térence, nous voulons surtout dire que nulle des humaines faiblesses ne nous étonne et que nous prenons notre part de la commune misère. Pleurant près de sa mère morte, François de Sales s'écrie : « hélas, je suis tant homme que rien plus ! » — en d'autres termes : je ne rougis pas de n'être qu'un homme. Pour la Renaissance au contraire, Humani nil alienum est consigne d'assaut, d'espérance, promesse et cri de victoire. Rien de ce que peuvent atteindre les facultés de l'homme n'est trop pour nous. Vous n'êtes qu'un homme! Eh quoi! N'est-ce pas déjà assez beau ? Un homme, la splendide chose, dira le dernier

 

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et le plus grand des poètes de la Renaissance : How beauteous mankind is ! (1)

III. Ces deux humanismes qu'on vient de décrire, l'humanisme éternel et celui que je voudrais qu'on appelât l'humanisme flamboyant, malgré les particularités qui les distinguent, s'inspirent d'un même esprit, traduisent une même philosophie, le premier avec plus de modération, le second avec plus de fougue. L'esprit commun qui les anime est cette curiosité, cette sympathie qui nous inclinent vers toutes les manifestations de l'activité, vers tous les aspects de l'histoire humaine; tendance extra-littéraire, si l'on peut ainsi parler, morale plutôt et sans laquelle il n'y a pas d'humanisme au sens propre; — morale ici ne veut pas dire ascétique. Education, civilisation, mais par le plaisir. Humanisme n'est pas vertu. Il ne se confond pas avec la charité, ni même avec la bienveillance, la tendresse qu'il développe en nous n'ayant pour objet que des êtres imaginaires, ou mieux n'ayant en définitive, d'autre objet que nous-mêmes. « Nous sommes charmés de la douleur que Nisus et Euryale nous coûtent. » « On croit être au milieu de Troie. » « Il faut... que je m'imagine voir ce beau lieu... que j'envie le bonheur de ceux qui sont dans cet autre lieu dépeint par Horace. » — C'est toute la Lettre de Fénelon à l'Académie, ce parfait manuel d'humanisme, qu'il faudrait citer. Dans la vie réelle, beaucoup d'humanistes manquent tout à fait d'humanité. Tel pleure sur Didon qui n'a pas le droit de jeter la pierre au pieux Enée. « Le danger d'une éducation littéraire et élégante, disait Newman, est de rompre la relation entre le sentiment et l'action. » De là vient peut-être en partie du moins, soit dit en passant, la faiblesse morale de certains humanistes, même chrétiens. L'humanisme dévot, comme nous verrons, exclut nécessairement cette faiblesse.

 

(1) Cf. Henry Sidgwick « There is no thing more characteristic of the Elizahethan time than enthusiasm for human excellence ». Miscellaneous assays and addresses, Londres, 1904, p. 118.

 

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Quant à la doctrine fondamentale de l'humanisme, elle est simple. En effet on ne s'intéresse pas longtemps, on s'attache moins encore à ce que l'on méprise. L'humaniste ne croit pas l'homme méprisable. Il prend toujours et cordialement le parti de notre nature. Même s'il la voit misérable et impuissante, il l'excuse, il la défend, il la relève. Confiance inébranlable dans la bonté foncière de l'homme, toute sa philosophie tient dans ces deux mots et s'adapte sans peine aux autres philosophies — naturalistes, mystiques, peu importe pour l'instant — qui s'accommodent elles-mêmes d'un tel optimisme. Aussi bien, dans l'expression de ce dogme unique, et dans les sentiments qui en découlent, autant de nuances que d'humanistes particuliers. Humble toujours et content de peu, l'humaniste ordinaire mêle beaucoup de pitié à la confiance que lui inspire ou son propre moi ou celui des autres ; l'humaniste flamboyant, au contraire, ne connaît que notre grandeur et la sienne propre. Il magnifie la nature humaine avec un enthousiasme éperdu. La splendide chose que l'homme. How beauteous mankind is ! (1) Mais extrême ou modérée, il n'est pas d'humaniste qui ne se fasse une haute idée de l'homme, et qui ne règle sur cette idée sa propre vie littéraire, sociale, intérieure et religieuse. Aspiration plus ou moins indéterminée, ou doctrine précise,

 

 

(1) Sur ce point qui me parait capital, je suis très heureux d'avoir pour moi la grande autorité de M. Mauser. Dès 1531-1535, dit-il, à propos de Marguerite d'Angoulême, l'on peut discerner chez elle a le point où se sépareront bientôt la Renaissance littéraire et la Renaissance religieuse (la Réforme). L'Evangile, à son avis, n'a pas de plus perfide ennemi, ni Satan de suppôt plus habile que le Cuyder. Or, « Cuyder », c'est-à-dire la confiance de l'homme en soi, ce n'est pas seulement la croyance que nous serons sauvés par nos propres mérites, c'est encore, d'une façon plus générale, le sens individuel, l'orgueil de vivre et d'agir, le sentiment qu'on est quelque chose : mais tout cela, c'est la Renaissance » (op. cit., p. 39). Oui, si l'on s'en tient au simple cuyder, si l'on ne va pas jusqu'à l'outre cuyder, jusqu'à cette a cuydance » « fille de fol amour » dont parlait déjà le roi René (cf. Dict. de Godefroy). L'humanisme chrétien, le seul après tout qui s'occupe de la théologie du salut, ne croit pas à la suffisance, mais à l'efficacité du mérite humain; il ne prêche pas l'orgueil, mais la joie de vivre et d'agir; il veut l'épanouissement, mais non l'affranchissement absolu du sens individuel.

 

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l'humanisme est essentiellement une tendance à la glorification de la nature humaine. Seule définition, me semble-t-il, qui convienne à tout le défini, qui aille vraiment au fond des choses et qui nous permette de distinguer l'humaniste du simple lettré. Helléniste distingué, grand écrivain, Calvin nous humilie et nous accable, il désespère de nous il n'est donc pas humaniste.

IV. Qu'est-ce que l'homme, d'où vient-il, où va-t-il, l'humanisme, livré à ses seules lumières, n'est pas en mesure de répondre à ces questions. A chacun de les résoudre d'après sa philosophie ou sa théologie particulière. D'où les deux groupes qui se partagent les vrais renaissants, d’une part l’humanisme chrétien, le seul qui nous intéresse présentement, d'autre part l'humanisme naturaliste. En face des uns et des autres se dresse la Réforme protestante.

L'humanisme chrétien plie aisément aux dogmes et à l'esprit de l'Eglise les deux devises que nous avons dites; avec Térence, et mieux et plus que Térence, il entend bien que rien d'humain ne lui soit étranger, et cela, parce que dans tout ce qui est humain il reconnaît l'image de Dieu, et un frère dans chaque homme; avec Shakespeare et plus haut que Shakespeare, il s'écrie lui aussi : que l'humanité est belle ! et cela parce que l'humanité a été rachetée par un Dieu fait homme et que la grâce l'élève au-dessus de sa naturelle perfection. Eh quoi! N'est-ce rien de plus nouveau, de plus rare? — Qu'attendait-on de plus ? Comme théologie, l'humanisme chrétien accepte purement et simplement celle de l'Eglise. Le prenait-on pour une secte? Il n'est qu'un esprit. Sans négliger aucune des vérités essentielles du christianisme, il met de préférence en lumière celles qui paraissent les plus consolantes, les plus épanouissantes, en un mot les plus humaines, qu'il tient du reste pour les plus divines, si l'on peut dire, pour les plus conformes à la bonté infinie: Ainsi il ne croit pas que le dogme central, c'est le péché originel, mais

 

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la Rédemption. Qui dit Rédemption dit faute, mais faute bienheureuse, puisqu'elle nous a valu un tel et si grand et si aimable Rédempteur : o felix culpa! Ainsi encore, il ne met pas en question la nécessité de la grâce, mais cette grâce, loin de la mesurer parcimonieusement à quelques prédestinés, il la voit libéralement présentée à tous, plus anxieuse de nous atteindre que nous ne pouvons l'être de la recevoir. L'homme qu'il exalte n'est pas uniquement ni principalement, mais il est aussi l'homme naturel, avec les dons simplement humains que celui-ci aurait eus dans l'état de pure nature et qu'il garde aujourd'hui encore, plus ou moins blessé depuis cette chute, mais non pas vicié, corrompu dans ses profondeurs et incapable de tout bien. Sur tous ces points, l'Eglise condamne des exagérations opposées, d'une part Pélage et les semi-pélagiens, d'autre part, Calvin, Baïus et Jansénius. Entre ces extrêmes, elle permet aux docteurs d'interpréter à leur guise le dogme commun, de mettre l'accent où ils veulent, de faire pencher la balance en faveur du rigorisme ou de l'humanité. L'humanisme chrétien va d'instinct à cette crémière. Qu'on les prenne, par exemple, lorsqu'ils discutent le sort des enfants morts sans baptême. Le système qu'ils combattent, ils le jugent faux parce qu'il est inhumain. Le mot y est et souvent.

Pourquoi n'y serait-il pas? Le jansénisme accréditera plus tard cette idée que plus on élève l'homme et plus on l'invite à se passer de Dieu. Nos humanistes disent au contraire, avec l'un des auteurs préférés de sainte Thérèse, le grand scotiste Ossuna : Quo major est creatura, eo amplius eget Deo (1). Mais à quoi bon prolonger cette description ! En matière doctrinale, humanisme chrétien et humanisme dévot ne font qu'un et ce dernier nous dira i bientôt ce qu'il pense.

Je n'ai pas à présenter ici l'apologie — eh! qu'a-t-il

 

(1) Cf. la belle série : Ossuna et Duras Scot, du R. P. Michel-Ange. Etudes franciscaines, 1910, article III, La Vie en Dieu, p. 184.

 

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besoin d'être défendu, lui que tant de papes ont encouragé? — ni à résumer l'histoire — près de trois siècles — de l'humanisme, mais je dois dire un mot de ses adversaires.

En face de lui se dressent en effet, non pas seulement, comme je l'ai déjà rappelé, la réforme protestante, mais encore une école que l'Église a tolérée jusqu'aux décisions de Trente et qui a compté de nombreux adeptes dans les milieux catholiques les plus fervents. Occamistes, au moins d'esprit, ceux-ci n'étaient pas des révoltés, mais ardemment soucieux de maintenir en face du naturalisme toujours menaçant, en face du paganisme éternel, la doctrine fondamentale du christianisme — la gratuité, la transcendance, la nécessité du don divin qui nous fait enfants de Dieu — ils tiraient de ces vérités essentielles des conséquences inacceptables, concevant de la façon la plus dure, les droits de Dieu, les principes de la morale, la misère de l'homme déchu. Un Dieu terrible, façonnant au gré de son caprice des lois morales qu'il pourrait aussi bien remplacer par un code tout contraire ; l'intelligence humaine, raisonnant à vide, condamnée à ne produire que des concepts abstraits et purement « nominaux », incapable d'atteindre à une réalité quelconque; la foi en contradiction flagrante avec la raison, la surnature avec la nature : bref en religion, la terreur; en morale, le rigorisme; en philosophie, le scepticisme, Luther et Calvin plus encore ont sans doute exagéré cette doctrine inhumaine mais ils ne furent pas les premiers à la soutenir. De 1450 à 1550, je parle à vue de pays, cet esprit dont la contre-réforme commençante s'est inspirée mais pour s'en affranchir peu à peu, cet esprit, plus ou moins explicitement formulé, plus ou moins atténué par l'esprit contraire a possédé, en les exaltant et en les déprimant tout ensemble, des âmes très hautes, Michel-Ange par exemple, Vittoria Colonna, Morone, Contarini. Et voilà qui suffit à nous expliquer la résistance

 

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prolongée que l'humanisme chrétien a rencontrée dans l'Église même. Ajoutez à cela les imprudences, les hardiesses, le seini-naturalisme, ou foncier ou du moins apparent, de quelques représentants de la « science nouvelle ».

Un bel épisode nous rend ce conflit sensible. Je veux parler de la mémorable querelle entre l'humaniste Salmeron, jésuite, l'un des théologiens de Trente, et l'insigne cardinal Morone, l'un des Pères du même concile, catholique certes décidé mais séduit, plus que de raison, par le pessimisme d'Occam.

Très lié avec les premiers compagnons de saint Ignace, Morone avait fait venir Salmeron dans sa ville épiscopale que menaçait la propagande luthérienne. J'assistai à un de ses sermons, racontera-t-il plus tard « et je l'entendis exalter tellement les mérites des oeuvres qu'il me sembla donner par là aux hommes l'occasion d'être plus arrogants et superbes envers Dieu. Je l'appelai en particulier; nous commençâmes une conférence tous les deux et nous en vînmes au point en question. Lui, jeune, hardi, savant, me parlait avec vivacité, et je l'ai reconnu depuis, uniquement guidé par la ferveur de son zèle. J'eus peu de patience : moins poli que mon interlocuteur, et irrité par ses discours, je me levai le premier et lui dis, je pense, maintes sottises. Je me rappelle celle-ci seulement : que je ne connaissais pas tous ces mérites; que même en disant la messe, la plus sainte des oeuvres que l'homme puisse accomplir, je faisais un péché. Salmeron me répliqua que c'était là une opinion mauvaise. Elle l'est en effet, si l'on entend que dire la messe est un péché; mais ma pensée était qu'il m'arrivait souvent, à cause de mon peu de dévotion et de respect, ou des distractions de mon esprit, d'être forcé de me repentir des manquements commis dans un si grand mystère. Toutefois, je confesse avoir mal agi dans cette rencontre, et depuis, j'ai réparé mes torts envers Salmeron, non seulement par des paroles, mais par des

 

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actes » (1). En bon humaniste, le jésuite n'admettait pas que pour une peccadille, on mît en question le mérite des bonnes oeuvres, il ne permettait pas non plus que l'on présentât Dieu comme un maître inhumain. Morone, de son côté, n'allait certainement pas à ces extrêmes, mais d'une conscience délicate et plus ou moins sous l'influence des doctrines occamistes, il n'avait pas assez le courage de son humanisme. Beaucoup des écrivains que nous allons étudier sont ainsi très indulgents, très larges avec le prochain, impitoyables vis-à-vis d'eux-mêmes. Mais en rapportant ce trait, je voulais surtout qu'il symbolisât l'étroite alliance qui fut scellée de bonne heure entre l'humanisme et la Contre-Réforme. On sait bien que la Compagnie de Jésus a collaboré à celle ci d'une manière assez efficace, mais beaucoup d'historiens semblent ignorer que, pendant leur premier siècle, les jésuites ont soutenu, sans relâche, et continué brillamment les traditions de l'humanisme chrétien. Laynès, Salmeron, Canisius, Campion, l'helléniste délicat, le martyr, Maldonat, le grand Maldonat, Molina, Lessius, Possevin — l'humaniste errant à la vie épique, le maître de François de Sales, — Petau enfin et combien d'autres, c'est bien toujours le même esprit, la même doctrine. Croyez-en plutôt la belle injure que leur prodigueront leurs adversaires: pélagien, semi-pélagien, façon un peu sommaire, un peu vive de dire : humaniste chrétien. Ainsi quand les barbares disent : pédant, il faut entendre : lettré (1).

 

 

(1) J'ai cité la traduction que donne le P. Prat dans sa vie du P. Claude Le Jay, Lyon, 1874, pp. 455, 456. Sur les suites de cet incident, cf. Cantu, Les hérétiques d'Italie, t. II, de la trad. franç., p. 520, sqq, et, mieux encore, le P. Tacchi-Venturi, Storia della Camp. di Gesu in Italia, Rome, iglo, t. I, pp. 533-538. D'après Salmeron, Morone aurait été plus extrême et dit : quod pro bona opera sua merebatur infernum (cf. Tacchi-Venturi, p. 540). Hyperbole manifeste et que Salmeron eut le tort de prendre à la lettre, car il conclut de cet entretien que Morone était presque luthérien. Etrange conclusion, si l'on pense que Morone fut un des fondateurs les plus généreux du Collège Germanique.

 

(2) En soulignant le « premier siècle » de l'Ordre, j'entends le distinguer des générations d'humanistes qui ont suivi, les Rapin, les Commire, humanistes et chrétiens sans doute, mais non pas humanistes chrétiens, au sens historique de ce mot.

 

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Ceci nous rappelle qu'on n'a pas encore écrit l'histoire vraie de l'humanisme. On oublie toujours de faire leur juste part dans cette histoire aux théologiens proprement dits. Parmi ceux-ci les humanistes abondent, l'esprit de l'humanisme domine. Pour s'en convaincre à vue de pays, que l'on prenne par exemple les auteurs si bien résumés par Dupin dans sa Bibliothèque. On se laisse absorber et étourdir par le fracas des grandes batailles publiques. Or il n'y a là souvent que des frères ennemis que la passion aveugle et qu'un entretien pacifique de quelques heures aurait mis d'accord. On accorde trop d'importance aux prétendus défenseurs du passé — ennemis du grec, troyens, comme on disait à Oxford du temps de Morus, — minorité plus bruyante que dangereuse et vaincue d'avance, puisque très certainement l'Eglise n'était pas avec elle. Le Dr Barry l'a fort justement remarqué, les humanistes, Erasme notamment, ne se sont jamais plaint que les chefs de l'Eglise eussent manqué à leur devoir de protéger la science (1). Laissons-les se débattre et songeons au bon et paisible travail qui se poursuivait dans les cellules et qui préparait les définitions dogmatiques de Trente; à l'union facile et nécessaire qui se nouait insensiblement, à la transfusion féconde qui s'opérait entre la vieille scolastique et le jeune humanisme. Historiquement voilà ce qui compte, mais cela, pour le bien connaître, il faudrait suivre de près le mouvement théologique de cette longue période, les grands théologiens du Concile et l'élite qui les a suivis, Maldonat, Molina, Bellarmin, Ripalda, Lugo, Petau et tant d'autres. Pas de révolution — cela eût été providentiellement et moralement impossible — mais progrès constant. Lentement on s'est corrigé, on a laissé tomber les inutiles subtilités de la scolastique décadente, on a parlé une langue moins barbare — Cano,

 

(1) « Nowhere does he hint, under no provocation is he (Erasmus) tempted to imagine Chat authority frowns upon « good letters ». (Cambridge modern history, I, p. 642.)

 

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Maldonat, Bellarmin, Petau, autant d'écrivains de marque; mais surtout on a continué activement la vie ancienne, on s'est enrichi, développé et toujours selon les directions convergentes de la théologie traditionnelle et de l'humanisme chrétiens.

V. L'humanisme chrétien est plus spéculatif que pratique, plus aristocratique que populaire ; il cherche d'abord le vrai et le beau plutôt que le saint, il s'adresse à l'élite plutôt qu'à la foule. Ces deux traits le distinguent de l'humanisme dévot. Celui-ci en effet est avant tout une école sainteté personnelle ; une doctrine, une théologie sans doute, mais affective et toute dirigée vers la pratique. D'un autre cote s propagande veut atteindre tous les fidèles, même les plus simples. Philothée n'aurait compris ni Pic de la Mirandole, ni Sadolet, ni Molina; elle pourra comprendre François de Sales. En d'autres termes l'humanisme dévot applique aux besoins de la vie intérieure, met à la portée de tous et les principes et l'esprit de l'humanisme chrétien.

 

 

(1) On peut consulter à ce sujet le livre — savant, pénétrant, original mais déconcertant — de M. Humbert : Les origines de la théologie moderne, Paris, 1911. Dans ce livre qui n'était qu'une introduction, l'auteur allait à montrer, je crois, que la théologie moderne — celle qui s'est cristallisée pour la première fois à Trente — est due, en grande partie, au travail des humanistes. D'un autre côté, il établit une sorte d'opposition absolue entre l'humanisme et la tradition catholique, ce qui me paraît contraire à l'histoire, et ce qui est certainement contraire au dogme. Nil innovetur nisi quod traditum est. Cf. un article de moi, un peu dur : L'humanisme chrétien et les origines de la théologie moderne. (Annal. de phil. chrét., 40 série, XI, n° 5.) Pour voir que je n'exagère rien en parlant des directions a convergentes » de l'humanisme et de la théologie traditionnelle, cf. l'article du R. P. Cavallera : Le Décret du Concile de Trente sur le péché originel (Bulletin de Toulouse, juin-juillet 1913). Il est d'ailleurs évident que Bains, Jansénius et les autres vont sinon toujours contre la lettre expresse, du moins contre l'esprit du Concile. Mais ici encore, on doit regretter que les historiens ignorent l'activité proprement doctrinale de ce concile et ne s'intéressent qu'aux décrets de réforme. Cf. H. Bremond, Léonce Couture et l'humanisme chrétien. La Correspondance, 25 mars 1912.
 
 
 
 
 

CHAPITRE II LOUIS RICHEOME (1544-1625)

 

 

I. La littérature pieuse en France avant l'Introduction à la vie dévote. —  Importance de Richeome parmi les autres précurseurs de François de Sales. — Sa naissance et son éducation. — Jean Maldonat. — L'imago primi saeculi. — Carrière de Richeome.

II. Oeuvres polémiques. — La Compagnie de Jésus et ses adversaires. — Richeome, les jésuites et le siège de Henri IV.

III. Les dauphins du Catéchisme royal. — Caractère littéraire et attrayant des ouvrages spirituels de Richeome. — La Peinture spirituelle. — Promenade pittoresque autour d'un couvent. — Le roman de Lazare. — L'esprit d'enfance.

IV. Les images religieuses. — Tableaux et estampes de saint André au Quirinal. — Richeome et ses illustrateurs. — Les Tableaux sacrés. — Le cheval d'Abraham. — L'ange d'Elie.

V. Plaisir et piété. — Esprit d'émerveillement et de joie. — Les merveilles des jardins. — Le glaïeul et le lys. — L'arche de Noë. — Le coeur des bêtes. — Bataille d'abeilles. — La « lézarde » et le singe.

VI. Richeome moraliste. — Clairvoyance et bienveillance. — L'humour de Richeome. — Orgueil des théologiens. — Vanité des habits. — Le banquet burlesque.

VII. Optimisme chrétien. — Beauté de l'homme. — Le visage et les mains, — Hymne au franc-arbitre. — Excellence du désir de la gloire. — La concupiscence. — Richeome et Bossuet. —L'appareil de l'âme au combat. — L'adieu de l'âme laissant le corps.

VIII. Richeome écrivain. — Diversité de ses dons. — Son ars dicendi. — Son amour pour tous les mots de la langue. — Richesse de son lexique. — Fascination du détail. — Richeome et le génie de François de Sales.

 

I. On admet communément que saint François de Sales enseigna, le premier chez nous, aux simples fidèles, la « vie dévote », c'est-à-dire, la vie parfaite. « Quand il composait son admirable Introduction à la vie dévote, écrit Jacquinet, saint François de Sales faisait une chose entièrement nouvelle; il écrivait en français, pour les mondains,

 

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sous forme familière et dans le langage du monde lui-même, un traité de morale pratique, s'appliquant à tous les détails de la vie, dans toutes les conditions sociales... Ce genre d'écrit religieux était encore à créer (1). » Etrange assertion et qui paraîtrait plus que paradoxale si l'on prenait garde aux conséquences qu'elle renferme. Ainsi, depuis l'invention de l'imprimerie jusqu'à 1609, tous les moralistes chrétiens de langue française n'auraient écrit, ou à peu près, que pour les couvents ! Rien de plus invraisemblable, rien de moins exact. Avant François de Sales, on a vu des centaines d'introductions à la vie dévote, écrites en français et qui s'adressaient à tout le monde. fendant les trente dernières années du XVI° siècle et les toutes premières du XVII°, des prêtres, des religieux, — notamment les Chartreux de Bourgfontaine, des laïques enfin ont mis en notre langue presque tous les grands mystiques, de saint Denis à sainte Thérèse. Nous reviendrons en son lieu sur ce point d'une importance capitale. Mais, en dehors de ces textes plus sublimes qui atteignaient alors jusqu'à de simples villageoises, une foule de livres pieux circulaient par toute la France. Ajoutez à cela quantité de cahiers manuscrits ou de feuilles volantes. François de Sales ne faisait rien non plus de nouveau lorsqu'il rédigeait, pour l'usage particulier de ses pénitentes, ces petits « écrits », qui, à peine retouchés et complétés, sont devenus l'Introduction à la vie dévote.

Original, certes, unique, mais à la façon de Corneille qui ne fut pas le premier à écrire des tragédies. Le génie et la sainteté renouvellent tout. Pour le reste, objet, méthode, esprit, doctrine, François de Sales a eu, non seulement dans le passé chrétien, mais chez les modernes, de très nombreux précurseurs. Parmi ces derniers, un seul me semble mériter vraiment d'être remis en lumière. C'est le jésuite Louis Richeome, jadis fameux et que ses

 

(1) JACQUINET. Des prédicateurs au XVII° siècle avant Bossuet, p. 77.

 

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frères appelaient le Cicéron français. En lui; je voudrais peindre, sinon le premier — sait-on jamais qui est le premier en quoi que ce soit? — du moins le plus remarquable représentant de l'humanisme dévot avant François de Sales. Celui-ci du reste n'a pas ignoré ce devancier qu'il devait si vite et si complètement éclipser. « Cet auteur, dit-il, dans la préface du Traité de l'Amour de Dieu, est tant aimable en sa personne et en ses beaux écrits qu'on ne peut douter qu'il le soit encore plus écrivant de l'amour même (1). » « Aimable » va bien à Richeome et je ne doute pas qu'on le trouve, en effet, assez attachant. Nous lui demanderons surtout de nous renseigner sur l'orientation, sur les disciplines pieuses et de son époque et des jésuites français.

Né à Digne en 1544, et de vingt-trois ans plus âgé que le futur évêque de Genève, Richeome s'est toujours fait gloire de sa qualité de provençal qu'il mentionne ordinairement à la première page de ses livres. C'était, si l'on veut, la mode du temps, mais il s'y tient plus que d'autres, évoquant d'ailleurs volontiers les souvenirs de son pays. Il oppose quelque part, et non sans fierté, aux citrons italiens les prunes de Brignoles et les figues de Marseille (2) Son style ne perdra jamais l'accent natal. Richeome avait pourtant quitté Digne d'assez bonne heure, attiré par les écoles de Paris. En 1564, on le voit au collège de Clermont parmi la jeunesse universitaire qui se presse aux leçons de Maldonat. Un an après, il entre chez les jésuites où, par un insigne privilège, il retrouve le même Maldonat, comme directeur spirituel et comme professeur de théologie. A cette date, la Compagnie de Jésus, canoniquement fondée en 1640 par la Bulle de Paul III, Regimini militantis, n'avait pas encore atteint le milieu de ce « premier siècle »

 

(1) Oeuvres de saint François de Sales, t. IV, p. 6.

(2) La Peinture spirituelle, pp.471-472. N'ayant pu me procurer les premières éditions de ce livre, je renvoie au t. II des Oeuvres complètes de Richeome.

 

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dont l'imago étalée par elle avec trop de faste en 1640, égaiera si joliment et si méchamment le début de la cinquième Provinciale. « Allez, anges prompts et légers ! (1) » Que Port-Royal et ses amis en pensent ce qu'ils voudront il y eut alors, coup sur coup, chez les jésuites, trois générations de géants dont les fabuleuses prouesses éclateront à tous les yeux, lorsque, soit la Compagnie, soit le catholicisme moderne auront enfin trouvé leur historien. Après tout, l'imago primi sæculi n'avait fait que développer; avec une emphase un peu ridicule, ce que Montaigne, un assez bon juge, avait écrit dans ses notes de voyage. « C'est merveille, dit-il, combien de part ce Collège (le Collège romain, séminaire et forteresse de la Compagnie) tient en la chrétienté ; et crois qu'il ne fut jamais confrérie et corps parmi nous qui tint un tel rang... Ils possèdent tantôt toute la chrétienté; c'est une pépinière de grands hommes en toute sorte de grandeur. (2) »

Inférieur à ses maîtres et à ses modèles des deux premières générations, mais digne d'être célébré tout après eux, Richeome avait vécu dans leur intimité et n'était pas homme à négliger une telle grâce.

 

J'ai noté en cette compagnie, écrira-t-il sur ses vieux jours.., plusieurs savants personnages. J'ai connu, en France, Jean Maldonat, espagnol, réputé à bon droit un des plus doctes de son temps. J'ose assurer qu'il avait l'humilité en plus haut degré encore que la science. C'était un lion en chaire, un agnet en conversation ; plus que docteur, enseignant et disputant, moindre que novice, conférant avec ses frères... J'ai connu Jacques Tyrius, écossais, qui a enseigné à Paris, de même temps, plusieurs années, la philosophie... Il était aussi très humble, même à confesser ce qu'il ne savait pas. J'étais alors écolier théologien et ayant un jour demandé à mes régents de m'éclaircir de certain doute, je m'adressai encore à lui. Il me

 

(1) Sur la fameuse Imago primi saeculi, Maynard a dit tout ce qu'il fallait dire, dans son édition des Provinciales, t. I, pp. 215-217.

(2) Édition Querlon,t. II. p, 177. Cf. PRAT, Maldonat et l'Université de Paris, p. 482.

 

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répondit net qu'il ne l'entendait pas lui-même, réponse qui me contenta plus que les autres qu'on m'avait données... J'ai connu Jacques Salès, d'Auvergne... J'ai connu ici, à Rome, Christophe Clavius, allemand... J'ai vu tous ceux-là de mes propres yeux (1).

 

 

Mais celui qu'il a vu de plus près et le plus longtemps, à l'âge avide et souple où le culte de nos héros nous façonne, c'est bien le grand homme dont il a placé le nom en tête de sa liste glorieuse. L'humanisme dévot n'a pas à rougir de ses origines, puisque, par l'intermédiaire de Richeome, il se relie à Jean Maldonat.

Ses études achevées, Richeome fut envoyé à l'Université de Pont-à-Mousson qui était alors un des foyers de la renaissance catholique, puis à Dijon où il fonda le collège qui devait plus tard compter Bossuet parmi ses élèves. Fin, sage, ferme et bénin, ce provençal était né pour gouverner. Pendant les quarante dernières années de sa vie, il n'a pas cessé d'occuper les plus hautes charges de son ordre, à Lyon, à Bordeaux, à Rome où il résida comme « assistant » de France, de 1607 à 1616. Il mourut à Bordeaux en 1625. Je n'ai pas vu de portrait de lui, mais ses ouvrages nous le montrent au naturel et ce naturel me paraît charmant (2).

 

(1) L'Académie d'honneur, pp. 89-90.

(2) La bibliothèque de Bordeaux garde plusieurs des lettres que lui adressaient ses frères, plus jeunes que lui et qui avaient vécu sous ses ordres. M. Bertrand en a publié plusieurs. Elles nous montrent que Richeome était bien l'homme de ses livres. Tous lui parlent avec une vénération attendrie et la plus affectueuse franchise. On en peut juger sur ces ligues touchantes que lui envoie un jésuite bordelais, le P. Fr. Mosnier. Sachant son vieux maître installé à Bordeaux, Mosnier aurait eu double joie à revenir dans sa ville natale, mais l'obéissance le fixant à Lyon lui-même « ne me suis pas voulu transporter si loin, écrit-il, sans prier l'ange gardien de mon pays, par le crédit que m'y peut avoir donné la nature, d'y traiter et conserver Votre Révérence mieux que moi-même, faisant pour moi-même je n'y révère pas ses cendres en un tombeau, devant que j'aie longuement joui de sa présence en sa chambrette, et renouvelé l'usufruit de nos entretiens de Rome. C'est le voeu que j'appends volontiers ou à l'autel de l'Eglise ou à l'oratoire de V. R., ici ou de là ; car aussi bien n'en suis-je ici éloigné que d'un pas, ayant été logé en ce collège de Lyon, dans la chambre de V. R., que m'attendrit grandement en la mémoire de l'avoir vue par le passé ou le désir de la voir à l'avenir ». A. DE LANTENAY (BERTRAND). Mélanges de biographie et d'histoire, Bordeaux, 1885, p. 303.

 

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II. Dans ses dernières années, Richeome avait préparé une édition-revue de ses Oeuvres complètes qui parut, après sa mort, et qui est dédiée à Richelieu (1628). Le second de ces énormes in-folio renferme les écrits spirituels ; le premier, les Oeuvres de combat contre les ennemis de l'Église et surtout des jésuites. C'est par ces dernières Oeuvres que Richeome garde, aujourd'hui encore, l'ombre d'une place dans notre histoire littéraire et religieuse, ayant constamment ferraillé contre des personnages qui survivent eux aussi tant bien que mal, Étienne Pasquier, Servin et Arnauld, Arnauld le burgrave, « le père de tous les nôtres » comme dit Sainte-Beuve. Quand je faisais le tour des bouquinistes pour leur demander du Richeome, au lieu de la rarissime Peinture spirituelle ou de l'Académie d'honneur, on m'offrait invariablement la Plainte apologétique, la Chasse du renard Pasquin, ou d'autres écrits d'où se dégageait une même odeur de poudre et dont mes études pacifiques n'avaient que faire. Non pas que ces livres-là manquent de saveur. Richeome fut un des bons polémistes de son temps. Charles Nisard, libéral, érudit, mais qui lisait vite, le trouve d'une violence inouïe'. Je n'ai pas eu la même impression. Moins truculent et moins extravagant que Garasse, Richeome me paraîtrait plutôt courtois et discret. Aussi bien, plusieurs oublient-ils que, dans ces duels homériques, les jésuites ne faisaient que se défendre et contre des querelleurs sans scrupules, décidés à les étrangler par tous les moyens, d'ailleurs maladroits en diable et qui allaient au-devant des verges. De quoi se mêlent-ils, par exemple, lorsqu'ils reprochent aux Constitutions des jésuites — c'est

 

(1) CHARLES NISARD. Les gladiateurs de la république des lettres... II, p. 293 : « Affreux libelle dit-il au sujet de la Chasse du renard Pasquin découvert et pris en sa tanière, dont Pasquier s'est amusé à compter les injures, doutant « s'il fut jamais p... au plus débordé b... du monde qui se débordât tant en injures que ce jésuite. » — Gracchus de seditione quaerens. Je n'ai pas lu le renard Pasquin, l'autre in-folio de Richeome m'ayant assez occupé. Mais les quatre ou cinq écrits polémiques de lui que je connais bien, me paraissent relativement modérés.

 

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leur leit motiv — d'être contraires à la doctrine et au droit de l'Église? Qu'en savent-ils et qu'est-ce que cela peut bien leur faire? Pasquier ne semble-t-il pas assez ridicule lorsqu'il adjure les jésuites de « ne rien innover à notre Église catholique, apostolique et romaine » ; Richeome n'a-t-il pas les rieurs pour lui, lorsque, ayant cité cette ligne essoufflée, il ajoute : « Oh ! qu'il a de la peine de bien prononcer ces trois mots » ? (1)

 

Il se glorifie, écrit ailleurs Richeome, d'avoir dit que notre ordre n'est ni séculier, ni régulier, et partant qu'il est hermaphrodite, qui est tirer une affirmation de deux négations par une dialectique non ouïe ; autant que si quelqu'un disait : l'homme n'est ni cerf, ni biche, donc il est cerf et biche ensemble, car l'hermaphrodite contient les deux sexes. Aussi bonne logique que celle de l'avocat Arnauld qui avait dit sur un même sujet : les jésuites ne sont ni séculiers, ni réguliers ; que sont-ils donc ? Ils sont espagnols. Il pouvait aussi rondement fermer sa conclusion et dire : ils sont donc suisses ou péruviens (2).

 

 

S'il y a plus fin, à qui la faute? Quoi qu'il en soit de ces discussions fastidieuses, ce qui fait le plus d'honneur à la stratégie de Richeome et des jésuites, est d'avoir hardiment saisi de leur cause le roi lui-même, qui ne les connaissait pas encore et ne leur voulait aucun bien. Très humble remontrance et requête des religieux de la Compagnie de Jésus, au roi très chrétien de France et de Navarre, Henri IV, en 1598, au lendemain de la Ligue, ce titre d'un des premiers livres de Richeome était, à lui seul, un trait

 

(1) Plainte apologétique, p. 347.

(2) Plainte apologétique, pp. 3,5-316. Les jésuites sont un Ordre mendiant. Le Pape leur reconnaissant ce caractère, ni Pasquier ni moi nous n'y pouvons rien. Là-dessus l'imprudent Pasquier leur oppose qu'onques de sa vieil ne les a rencontrés en posture de demander l'aumône. « Cuidant obscurcir ce qu'il voit être louable, répond Richeome, il déclare sa vergogne et le peu de soin qu'il a eu de bien faire aux pauvres ; car, non seulement, il n'a donné aucune aumône à nos profès de Saint-Louis, à Paris, où ils l'ont demandée l'espace de quatorze ans, sin il n'a pas su s'ils la demandaient. » Plainte apologétique, p. 363. Naïveté voulue et revanche anticipée du jésuite des Provinciales.

 

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de génie. Suspects de longue date au fils de Jeanne d'Albret, chassés de plusieurs provinces après l'attentat de Châtel, les jésuites s'adressent tout haut, publiquement, librement, cordialement, à la sagesse, aux meilleurs instincts de ce diable d'homme, duquel on pouvait à la fois et tout craindre et tout espérer. Richeome avait deviné le roi. Ecoutez comme il lui parle :

 

Sommes-nous, pour être religieux, plus barbares que les barbares mêmes., que les cannibales et mamelus, qui, ne sachant rien faire que haïr, néanmoins aiment leur prince ?

 

Il l'aime vraiment, déjà, et cela se sent rien qu'au rythme de la phrase. Le livre entier respire la même fierté confiante. Plus rusé à lui seul que tous les jésuites, Henri IV ne peut se tromper à de tels accents.

 

Qu'ils disent hardiment, qu'ils publient ces millions , ces gazes, ces draps d'or, ces richesses orientales qu'ils ont trouvées (dans nos maisons)... Nous confessons néanmoins que nous avions deux grands trésors, et aussi opulents et riches qui fussent, non seulement en votre royaume, mais encore en toute l'Europe. C'étaient deux bibliothèques... notre arsenal, notre munition, notre grand magasin, notre grand trésor et richesse. Ces deux trésors, Sire, nous avons perdus avec un extrême regret. Pour le reste nous avons été réduits bien avant à la besace, et c'est ainsi que nous sommes riches, en n'ayant rien et en perdant tout (2).

 

N'est-ce pas ainsi que parle la nature ? On ne saurait être, en l'espèce, ni plus émouvant, ni plus adroit. Que redouterait Henri IV de ces hommes qui n'ont pas d'autre passion

 

(1) Très humble remontrance..., p. 27.

(2) Ib., pp. 76-77. Il parle des deux bibliothèques de Paris, celles de la maison professe de Saint-Louis, léguée aux jésuites par le cardinal de Bourbon, celle du collège. On sait que la maison professe hérita plus tard des livres de Huet. Sur le pillage des bibliothèques dont parle Richeome. cf. Prat, Recherches historiques sur la C. de Jésus en France du temps du P. Coton, Lyon, 1876, I, p. 191. Passerat eut, dit-on, sa bonne part du butin.

 

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que leurs livres ? Plus direct et plus vif, ce qui suit est encore plus fort.

 

Il (un des libellistes anti-jésuites avise Votre Majesté de se garder de nous mieux que Jules César ne se garda de Brutus... L'avis calomnieux et la comparaison criminelle ! Car, combien que Votre Majesté ait la vaillance et clémence commune avec César, si n'a-t-elle rien de commun avec lui en ce qui fit tramer la conjuration contre lui, ni nous, Dieu merci ! avec les conspirateurs. César, ayant envahi la majesté de t'empire romain et asservi la liberté de sa patrie, contre le droit des gens, il jeta le flambeau de haine dans le coeur de ses compatriotes impatients et arma leur audace et leur main contre sa personne. Votre Majesté est entrée par la porte qu'il fallait entrer en son royaume et n'a rien envahi d'autrui, rien acquis par son épée en France qu'elle ne tînt par droit héréditaire de sang royal. Nous vous comparions à César en clémence et vaillance qui sont les seules qualités qui l'ont rendu recommandable. Celui-ci, contre le commun langage de tous, appelle cette clémence, sotte bonté et lie la comparaison en ce qui est seul odieux, vous avertissant de vous garder plus sagement que César, comme s'il y avait une même cause de craindre! Et vous garder, Sire, de qui ? Des jésuites, des religieux, gens de bréviaire, de livre et de plume, aussi semblables à ces romains, les ennemis de César que les brebis aux lions et les tourterelles aux sacres !

Mais qu'a cet homme à composer telles comparaisons, à si souvent inculquer ces mots de tyran, odieux à tout prince et peuple bien né et notamment aux français ? Mots qui ne peuvent être proférés, comme il les profère, sans injure devant un roi. Et toutefois il n'y a presque page en ce franc discours où il ne fasse quelque mention de tyran, aussi bien que d'assassin, d'attentat et de meurtre. Et semble voir qu'il est en délices quand il trempe sa plume au sang et qu'il est marri que vous soyez bénin (1).

 

Qu'on lise ce passage à haute voix et qu'on en remarque la composition, le mouvement, le rythme. « Nous vous

comparions à César... Et vous garder, Sire, de qui ?... » Ne dirait-on pas d'un discours de Tite-Live? Rhétorique

 

(1) Plainte apologétique..., pp. 185-187.

 

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supérieure, mais d'un homme qui regarde bien dans les yeux et celui qu'il veut convaincre, et l'adversaire qu'il veut perdre ; qui sait admirablement le point faible d'un roi soupçonneux ; qui devine enfin tout le programme de cette politique pacificatrice à laquelle Henri IV va se rallier. Tyrans et couteaux, il faut que jusqu'au vocabulaire de la Ligue, tous ces maudits souvenirs soient effacés de la mémoire du peuple. Honte à l'imprudent, au mauvais français qui remue ces images dangereuses ! Avec cela nulle platitude. Sous la plume d'un jésuite, cette quasi-absolution de Brutus est bien remarquable. Mais quoi! Richeome ne discute pas, dans l'abstrait, sur le régicide, comme Mariana va bientôt le faire. Châtel n'est pas Brutus : le roi de France, en chair et en os, n'est pas un tyran.

Ainsi commença, dès 1598, le siège de Henri IV par les jésuites. Lorsque nous en viendrons au grand ami de Richeome, au P. Coton, nous raconterons la seconde phase de cette histoire et nous verrons mieux alors que ces incidents, menus en apparence, touchent en réalité de très près aux destinées religieuses de notre pays. Si je parle d'un siège et dans les règles, je n'y mets aucune malice. Il est très clair que cette opération, entamée par les écrits de Richeome, poursuivie, achevée par le génie et la séduction personnelle du P. Coton, a été savamment concertée entre les principaux de la Compagnie. Très délibérément, et non pas, je le crois, sans avoir rencontré chez leurs propres frères d'assez vives résistances, Richeome, Coton et les autres, oubliant le passé de Henri de Navarre, ont pressenti, ont escompté l'avenir de Henri IV. Rompant d'un geste décisif avec les défiances hargneuses qui sévissaient encore partout et qui menaçaient d'ergoter sans fin sur la sincérité du nouveau catholique, ils ont fait un large crédit, non seulement à la grâce divine, mais encore à la riche nature, aux nobles instincts du béarnais. Quoi de plus intelligent, de plus patriotique et même de plus chrétien! Pour moi, loin de trouver à reprendre dans cette

 

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politique encore plus généreuse q l'habile, je suis ravi de la voir s'accorder si parfaitement avec les belles idées qui triomphaient alors parmi l'élite du monde chrétien. On peut, je crois, sans trop de subtilité, discerner des analogies profondes entre les initiatives de Richeome auprès du roi, et les autres manifestations sociales, morales, littéraires, pieuses de l'humanisme. Si la conversion du roi restait jusque-là plus ou moins douteuse, la confiance de ces bons français l'aura converti pour de lion. Ainsi, avant eux, d'autres renaissants avaient obligé Platon et Virgile à parler chrétien (1).

III. En 1605, Richeome était venu à la Cour, Coton ayant désiré l'avoir auprès de lui pour le règlement de certaines affaires délicates. On le conduisit chez le Dauphin qui fit en sa présence « la montre de guerre, marchant le premier en chef d'armes » et qui lui dit, en lui montrant le portrait du Pape : « C'est lui qui gouverne l'Église » (2). Jolis souvenirs qui, précieusement ruminés, suggérèrent au jésuite la pensée d'écrire un Catéchisme royal à l'usage du Dauphin. Dans ce livre, Richeome met en scène le Roi, le Dauphin et un Docteur, penchés tous les trois sur des gravures doctrinales qu'on fait

 

 

(1) Je n'avais pas le droit d'en dire plus long sur les écrits apologétiques de Richeome qui resta, jusqu'à sa mort, le défenseur officiel de ses frères, répondant avec une verve infatigable, soit à l'Anti-Coton, soit aux autres libelles de ce genre. Tous ses écrits s'adressent invariablement à Henri IV, ou à Marie de Médicis, ou à Louis XIII. Un des plus curieux est la Consolation envoyée à la Reine, mère du Roi et régente en France, sur la mort déplorable du feu Roi très chrétien de France et de Navarre, son très honoré seigneur et mari. Ce livre, composé à Rome et approuvé dans cette ville, le 15 juillet 1510, est à la fois un panégyrique du prince et un plaidoyer pour la Compagnie. Oraison funèbre, et non sans défauts, mais souvent d'une pénétration et d'une vie singulières. L'éloquence de Henri IV, écrit Richeome « n'était pas une tissure de phrases mignardes et de fleurs de rhétorique, mais un discours nerveux, d'un langage mâle et martial, laconique et sentencieux, prenant sa source d'une profonde prudence et subtilité naturelle. » Pouvait-on mieux dire ? Richeome mériterait aussi d'occuper les historiens. Il fut à Rome un des agents officieux du roi et comme son garant auprès du gouvernement pontifical. L'Espagne veillant au grain, ce n'était pas là une sinécure pour le jésuite français. Cf. Prat. Recherches. III, pp. s94, sq.

(2) Prat. Recherches, II, p. 251

 

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expliquer au petit prince. Soit, par exemple, les dauphins qui prennent leurs ébats dans l'encadrement des gravures.

 

LE Roi. — Mais, mon fils, vous laissez l'exposition de ces petits dauphins qui s'égaient aux ondes, au bas du tableau, et suivent un grand dauphin.

MONSIEUR LE DAUPHIN. —Monsieur, il est aisé de voir que c'est

le peintre qui a donné ce fond du tableau en faveur du Dauphin de France, avec un sens caché et bien notable que j'expose comme et je l'ai appris. Les petits dauphins sont les chrétiens, poissons spirituels et royaux, engendrés es sacrés fonts du baptême... Ce grand dauphin, c'est Jésus-Christ, notre grand poisson, notre roi et conducteur en la mer orageuse de cette vie; et tous ses enfants s'égaient en lui et le suivent, afin de trouver par lui, le port de repos et le salut sur les eaux du ciel. Monsieur, je désire fort être un jour tel dauphin en ce magnifique et éternel royaume.

LE Roi. — C'est un souhait digne de vous, mon fils, je le souhaite encore pour moi-même (1).

 

N'est-ce pas là une jolie méthode et déjà fénélonienne d'apprendre la religion à un enfant. Cette page nous montre du reste assez exactement la manière habituelle de Richeome dans ses ouvrages spirituels. Il regarde ses lecteurs comme de grands enfants que la doctrine, sèche et nue, ferait bâiller. Pas un de ses livres qui ne cherche à captiver l'imagination, qui ne se présente comme une Oeuvre d'art. On trouve deux longs poèmes et quantité de belles histoires dans l'Adieu de l'âme dévote laissant le corps, livre singulier qui me paraît le chef-d'Oeuvre de Richeome (2). La peinture spirituelle ou l'art d'admirer,

 

(1) Le Catéchisme royal, très court, et malheureusement sans les images, de l'édition séparée, se trouve au tome II des Oeuvres, pp. 1025-1037.

(2) Il avait eu le dessein d'insérer dans son livre Le jugement général, toute une tragédie de sa façon et en vers français. Nous le savons par un de ses amis qui lui parle de ce projet et le presse de l'exécuter (cf. les lettres publiées par Bertrand, 1. c., pp. 300-301). L'érudit M. Bertrand dit n'avoir pu retrouver trace de ce drame. Moi non plus, mais ce devait être une Jérusalem détruite dont Richeome cite plusieurs vers dans le Jugement général, p. 205. Pièce de collège, vraisemblablement, et qui par suite a dû être composée avant 1599, puisque, à cette date, le Ratio studiorum ne permet plus que les pièces latines,

 

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aimer et louer Dieu en toutes ses Oeuvres a tirer de toutes profit salutaire, a déjà un titre assez alléchant. Le contenu l'est bien davantage. Promenade à travers le noviciat des jésuites à Saint-André du Quirinal, le livre décrit et commente les « divers tableaux spirituels de grâce et de nature qui se voient » dans cette maison. Viennent d'abord les tableaux de l'église Saint-André; puis ceux du réfectoire « avec les considérations spirituelles du repas corporel » ; puis les chambres et corridors ; puis l'infirmerie et des réflexions sur « les causes morales et naturelles des maladies » ; puis, une longue et délicieuse visite aux arbres, aux fleurs, aux oiseaux et aux insectes des divers jardins ; enfin, une dernière station dans la petite église Saint-Vital qui se trouvait alors à l'extrémité de la propriété des jésuites. Un très aimable coin de la Rome de 1611 ressuscite ainsi à nos yeux, et nous apprenons, par surcroît, tout ce que l'on peut apprendre de la perfection chrétienne, en faisant le tour de ce paradis (1). Un autre livre de Richeome nous est offert comme une Académie d'honneur, dressée par le Fils de Dieu, au royaume de son Église sur l'humilité, selon les degrés d'icelle, opposés aux marches de l'orgueil. Fastueuse façade à laquelle répond fort convenablement l'édifice. Car Richeome ne ressemble pas à la plupart de ses contemporains ou devanciers — à Pierre Doré par exemple — dont les enseignes enflammées, enluminées ou cocasses couvrent souvent de très abstraites ou d'insignifiantes marchandises. Il tient exactement les promesses de ses titres et souvent il les dépasse. Ainsi dans

 

(1) Tout cela a bien changé depuis Richeome. L'église Saint-André qu'il nous montre a fait place à l'église berninesque de Saint-André du Quirinal. A-t-on placé dans cette nouvelle église quelques-uns des tableaux de l'ancienne, je le croirais, mais je n'ai pas eu le temps de m'en assurer sur place. Saint-Vital est toujours le même ; on l'aperçoit, dans un trou, en descendant de la gare des Thermes, à deux pas du musée. Le livre de Richeome à la main, on peut encore assez aisément reconstituer la maison et les jardins qu'il nous présente, en regardant le Quirinal des fenêtres neuves du Collegio Angelico.

 

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son Pèlerin de Lorette. Les deux premiers tiers du livre sont médiocres. L'âme dévote, représentée par un pèlerin, fait en cheminant les Exercices de saint Ignace. Ombre de fiction que nul détail ne vient rendre vivante. Il n'y a là que des méditations banales, mais soudain, sans que l'on sache pourquoi et lorsqu'on laissait tomber le livre, ce pèlerin, anonyme et fantôme jusque-là, prend un nom, Lazare, un état civil, des yeux, une voix. Il a des compagnons qu'il sème en route et qu'il retrouve dans des circonstances tragiques. Il rencontre des brigands dont l'un, Tristan, finit par se convertir. Du haut d'un arbre, il assiste au plus authentique sabbat. Bref, chacune de ses méditations — car il garde le temps d'en faire et de nous les résumer — est précédée ou suivie de quelque nouvelle aventure, tant qu'enfin, étant rentré au château paternel, il embrasse les siens et court s'enfermer dans un couvent (1).

Pour ne pas tenir certains lecteurs en suspens, je dois vite avouer que ce roman de Lazare est moins amusant que les Trois mousquetaires et le voyage autour de Saint-André du Quirinal, moins attachant que le Voyage autour de ma chambre. Bien qu'ils renferment nombre de morceaux curieux ou même excellents, ces livres n'ont pas été écrits pour l'éternité. Mais là n'est pas la question. Que Richeome ait plus ou moins réussi à égayer la dévotion, peu importe ; l'intéressant pour nous est qu'il ait voulu et constamment voulu l'égayer. Un jésuite, soudant, bon gré mal gré, un roman aux Exercices de saint Ignace, voilà sûrement un fait remarquable et d'autant

 

(1) Pour se déguiser pendant son voyage, le pèlerin a avait changé le nom qu'il portait de son enfance, qui était Aime-Dieu et s'était fait appeler Lazare ». Le Pèlerin de Lorette, p. 333. Cet Aime-Dieu de Richeome ne serait-il pas le frère et le parrain de Philothée. Le livre de Richeome a paru en i6oa et j'ai des raisons de croire que François de Sales l'avait lu. Le rapprochement n'a pas d'autre importance, mais il serait amusant que l'auteur de l'Introduction eût délibérément voulu donner à son héroïne le nom que Richeome avait enlevé à son héros. Dans le fameux Pilgrim's progress de Bunyan — qui n'offre avec le livre de Richeome que des ressemblances très lointaines — le pèlerin s'appelle Chrétien.

 

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plus que, dans ce jésuite, l'Ordre entier consent à se reconnaître. Richeome n'est pas un excentrique, un enfant terrible comme Garasse. Tour à tour et longtemps supérieur de deux des provinces françaises, il a depuis vécu de longues années à Rome, dans l'intimité du général Claude Aquaviva, l'un des personnages les plus marquants de la Compagnie. C'est d'abord pour les novices romains que Richeome a composé sa Peinture spirituelle, et c'est à Claude Aquaviva qu'il a dédié ce livre. Du reste, qu'on ne croie pas qu'en donnant à ses écrits spirituels une forme humainement délectable, cet homme grave cherche simplement à se faire petit avec les petits. Richeome se prend le premier aux fictions qu'il imagine. Ses histoires, ses tableaux, ses promenades, non seulement ne le distraient pas d'une occupation plus sévère, mais encore se mêlent aisément, spontanément à sa prière personnelle. Les aventures de Lazare, comme les jardins du Quirinal l'enchantent, le soutiennent dans sa dévotion elle-même. Enfant, dira-t-on! Mais justement, il se fait gloire de l'être. Quand le vaste mouvement de piété que présentement nous voyons naître atteindra son apogée, l’« esprit d'enfance » ne paraîtra-t-il pas aux Bérulle, aux Renty et à tant d'autres mystiques, l'idéal suprême de la perfection?

Les images religieuses sont une des joies, un des jeux ordinaires de l'enfance spirituelle. Elles enseignent, elles rappellent « profitablement, vivement et délicieusement », disait Richeome, « les vertus, les fruits et les délices » de nos mystères.

 

Il n'y a rien, disait-il encore, qui plus délecte et qui fasse plus suavement glisser une chose dans l'âme que la peinture, ni qui plus profondément la grave en la mémoire, ni qui plus efficacement pousse la volonté pour lui donner branle et l'émouvoir avec énergie

 

(1) Les tableaux sacrés, p. 7. L'avant-propos de ce livre est tout un traité de symbolisme religieux.

 

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A ce mot de « peinture », qui revient souvent sous sa plume, il donnait trois sens, distinguant d'abord la « peinture muette », celle des peintres ou des graveurs; puis la peinture parlante, c'est-à-dire les descriptions littéraires, enfin la «peinture de signification », qui s'applique à dégager des deux premières une leçon morale ou mystique. La division n'est pas nouvelle mais ce qui paraît beaucoup plus original, c'est le goût très vif que montre Richeome pour l'Oeuvre des artistes chrétiens et pour les tableaux imaginaires, pour les visions de l'esprit. Simple, trop jeune de coeur pour s'aventurer volontiers dans la forêt des symboles, les images l'attirent le plus ordinairement par leur beauté propre. Il les regarde ou il les évoque avec une sorte de passion, longuement curieux de leurs moindres détails, même de ceux que d'autres que lui jugeraient profanes. Contemplez, dit-il à ses novices, ce tableau du martyre de saint André, dans votre église, et n'allez pas négliger

 

ce porte-enseigne qui est là debout en morgue et posture d'homme de guerre, ayant la main droite portée derrière et tenant en sa gauche le drapeau romain... Il montre la cour et suite du proconsul qui, possible, n’est guères loin de là. Ce gendarme ne semble pas se soucier beaucoup des paroles et des tourments du martyr (1).

 

Intéressez-vous et par le menu, dit-il encore aux mêmes novices, intéressez-vous à ces belles estampes de la vie de saint Ignace qui ornent vos corridors de Saint-André, à celle-ci par exemple, où l'artiste a représenté l'humiliation du saint fondateur, battu de verges dans une salle de Sainte-Barbe.

 

Ces quatre petits morveux, qui sont là-haut dans cette chaire comme geais en cage, dont les deux assis sur le pupitre, branlent les jambes en enfants sans souci, qu'attendent-ils là ? (2)

 

(1) La Peinture spirituelle, p. 369.

(2) Ib., p. 400.

 

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Il aime si fort à voir des images et à les décrire que lorsqu'il n'en trouve pas assez dans cette maison où il nous promène, il en invente de sa grâce. Il montrera, écrit-il à propos des tableaux qui égaient l'infirmerie de Saint-André, « tant ceux qui y sont, comme autres qui n'y sont pas, que l'auteur décrit néanmoins comme s'ils y étaient (1) ».

Car il était peintre, lui aussi. Par la fécondité, le détail minutieux et l'éclat de ses conceptions, il devait faire l'envie, la joie et le désespoir des artistes qu'il employait à l'illustration de ses livres. En cet heureux temps, éloquence, poésie, peinture, tous les beaux-arts collaboraient aux livres dévots. Richeome envoyait à ses illustrateurs des canevas, des cartons inépuisables. Il disposait des premiers graveurs de l'époque, de Léonard Gaultier, par exemple, mais ceux-ci n'arrivaient jamais à le satisfaire. Il lui aurait fallu un Pinturrichio ou un Gozzoli. Ne les ayant pas, il les supplée, invitant ses lecteurs à enrichir de mille nouveaux traits, à colorier mentalement ces gravures impuissantes (2). Dans l'illustration des Tableaux sacrés de Richeome, Gaultier certes a fait de son mieux pour nous représenter Abraham — ou plutôt Alexandre — rendant hommage à Melchisedech, mais comment aurait-il rendu, avec du noir sur du blanc et dans un espace fort exigu, le bucéphale que Richeome prête au patriarche.

 

(1) La Peinture spirituelle. Table des matières. Aussi ne saurons-nous

jamais si, dans l'infirmerie de Saint-André, parmi les a tableaux des remèdes » était, oui ou non, a cet oiseau égyptien, appelé ibis (lequel) avec son bec se met de l'eau dans les entrailles pour se purger et enseigner la syringue aux apothicaires », ib., p. 433.

 

(2) A la fin des Tableaux sacrés, se trouve un curieux « avertissement » de Richeome qui éclaire les relations entre auteurs et dessinateurs, et le joli problème de l'illustration des livres. « S'il y a quelque chose es tableaux gravés qui ne corresponde aux tableaux parlants (au texte), le lecteur suppléera le défaut de la peinture, s'il lui plaît, la corrigeant avec la parole du texte qu'il suivra en tout, comme meilleure guide du sens de l'histoire » (à la fin, après l'achevé d'imprimer). Hélas ! Richeome aurait-il pu le prévoir? Aujourd'hui, on n'achète plus ses livres que pour les images. Encore se trouve-t-il des brocanteurs sacrilèges pour déchirer et briller le texte, ne garder que les images!

 

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C'est, écrit le jésuite, ce coursier de poil bai-doré, balzan des deux pieds qui montre par la belle façon de tout son corsage qu'il est bien maniant et adroit et digne d'être monté d'un grand capitaine. Contemplez un peu sa tète petite, ses oreilles de rat accrestées, le front décharné et large, marqué d'une étoile droit au remoulin ; le col de moyenne longueur, grêle joignant la tête, gros vers la poitrine et doucement voûté par le milieu ; voyez comment en mâchant superbement son frein, il jette l'écume blanche, ouvrant ses naseaux enflés et montrant le vermeil du dedans (1).

 

Et il continue, dessinant avec la même ferveur paisible les moindres particularités de ce cheval merveilleux, jusqu'à « la corne des ongles lisses, bien arrondie et large ». Telle est sa manière descriptive, deux fois remarquable si l'on se rappelle qu'il écrivait sous Henri IV et que ces

enluminures minutieuses entretiennent sa dévotion. Le genre du reste quoiqu'un peu dur au lecteur moderne est moins monotone qu'on ne croirait. Richeome varie et dose ses effets pittoresques au gré de sa fantaisie personnelle — ainsi pour le cheval d'Abraham — ou selon les convenances du sujet. Ayant par exemple à représenter l'ange qui apporte un pain à Élie, on trouvera presque naturel qu'il donne une page entière à l'ambassadeur céleste et qu'il dessine le prophète en très peu de mots. Voici d'abord l'ange et ses deux ailes.

 

Le peintre lui a fait (aurait dû lui faire, s'il avait été fidèle au carton de Richeome) le visage lumineux, en forme d'éclair représentant par cet éclat, sa nature spirituelle et subtile ; sa perruque volante en arrière est de couleur d'or : il lui a mis aussi des ailes au dos... Vous les voyez étendues en l'air inégalement, l'une montrant le dedans et l'autre le dehors, merveilleusement belles. Les guidons d'icelles et les deux grosses pennes premières sont de couleurs de ver-luisant, comme celles d'un paon ; les autres de même rang sont entremêlées de jaune, orange, rouge et bleu à guise d'arc-en-ciel; les cerceaux et petites plumes qui revêtissent les tuyaux de celles-ci et les autres qui suivent en divers ordres sont riopiolées à

 

(1) Les Tableaux sacrés..., pp. 74, 75.

 

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proportion des premières ; le duvet qui couvre le dos de l'aile est comme une entassure de menues et petites écailles de diverses couleurs mises sur du coton.

 

Ne vous étonnez pas qu'il ait pris le temps de le contempler; le sujet lui commandait une longue pause; en effet, nous dit-il « ce pendant que je parle, le bon vieillard (Élie) dort toujours ». L'ange aura fort à faire pour le réveiller. Une fois sur pied, une fois en route, Richeome ne songe plus qu'à évoquer allègrement les grandes enjambées de ce vif départ.

 

S'il vous plait attendre qu'il soit debout, vous le verrez ceint de sa grande ceinture de cuir sur une soutane cendrée, longue jusques à mi-jambe, couvert d'un petit manteau volant, et qui ne faudra d'obéir... Le voilà debout qui tire ja à grand erre pour gagner la montagne d'Horeb (1).

 

Imaginez une bible illustrée par Richeome dans le goût de cette dernière vignette. Ce serait exquis. Pour les peintures plus travaillées — les naseaux vermeils du cheval ; les plumes « riopiolées » des anges — Richeome a du moins la sagesse et la franchise de ne les compliquer d'aucun symbolisme. Il ne cherche qu'à s'égayer « sur quelque digne sujet... avec honnête récréations ». Dieu, qui veut notre joie, nous a donné, dans la bible et dans l'histoire des saints, un album inépuisable d'images. Le plaisir que nous prenons à contempler, à colorier ces images n'est-il pas, lui-même, une prière ?

V. Cette façon de mêler ainsi les délices naturelles à la vie chrétienne, de faire servir les premières à la seconde, les sanctifiant ainsi et les rendant encore plus délectables, nous aide à saisir l'intime philosophie que Richeome ne formule point mais qui baigne tous ses ouvrages. Le jésuite dirait volontiers de la piété ce que Fénelon a dit de l'éducation : « Il faut que le plaisir fasse

 

(1) Les Tableaux sacrés..., pp. 303-305.

(2) Ib pp. 7, 8.

 

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tout », ou du moins qu'il seconde tout, qu'il germe de tout, qu'il achève tout. Richeome n'élargit pas le chemin étroit, mais il le voit fleuri même aux passages les plus rocailleux. Disposition sainte, héroïque que nous retrouverons chez François de Sales et tant d'autres, jusqu'à la victoire de Port-Royal sur l'humanisme dévot. Dans la cellule où Richeome nous fait méditer, pas une place qui ne soit ou fresque ou vitrail. Libre à vous de préférer le fond d'un puits, mais ne dites pas que l'Arena de Padoue ou que la Sainte Chapelle gênent le vol de la prière. Ainsi encore Richeome nous propose bien les degrés les plus rebutants de l'humilité, mais comme les étapes glorieuses d'une Académie d'honneur : l'honneur, ce roi des plaisirs pour les hommes de son temps. Du reste, ce n'est pas là pour lui un arsenal de recettes, une méthode pédagogique, le dessein un peu naïf d'enduire de miel les bords d'une coupe amère, mais l'expression spontanée de toute l'âme. Cet optimisme chrétien qu'il a appris de Maldonat, et la nature et la grâce avaient préparé Richeome à le comprendre, à l'accueillir, à le vivre. Il aurait eu des peines infinies, il aurait dû se renier lui-même, s'il avait trouvé dans l'enseignement de l'Église quelque raison de mettre en doute la bonté divine, et, ce qui revient au même, la bonté essentielle des Oeuvres de Dieu. « Mon Dieu, je suis content de vous », s'écriait, avec une familiarité sublime, Bourdaloue, Bourdaloue que Sainte-Beuve annexerait volontiers aux jansénistes. Content de Dieu, Richeome l'est plus encore, avec une allégresse plus jeune et plus tendre. « Mes bien-aimés », écrit-il aux novices de Saint-André, vous remercierez Dieu

 

nuit et jour, en santé, en maladie, en prospérité, en adversité, aux champs, aux villes, aux églises, aux cabinets, à chaque pas que vous faites.., prenant matière d'admiration, de dilection et de louange de tout ce que vous oyez et touchez en l'école de sou Eglise et de la nature

 

(1) La Peinture spirituelle.., p. 524

 

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De pareils accents ne trompent pas. Il voudrait envelopper de joie la vie entière des jeunes religieux auxquels il s'adresse. « Son Église », c'est-à-dire, tout le divin révélé, « la nature », c'est-à-dire tout le créé — l'homme compris — s'ils ont le coeur assez pur et assez bon, chacun de leurs pas leur fera trouver quelque nouvelle matière « d'admiration, de dilection et de louange ».

Une pareille disposition correspond sans doute à ce que l'Écriture appelle « l'esprit des enfants » lequel ne peut être qu'un esprit de joie. Joie des yeux, joie de l'esprit, joie du coeur. Mais, chez Richeome et la plupart de ses contemporains, fils de la renaissance raffinée et savante, cet émerveillement joyeux est plus complexe, plus longuement et minutieusement savouré. Certaines de ses « peintures » ressemblent aux aquarelles patientes du premier Ruskin. Sensible à mille beautés, mais surtout, dirait-on, aux plus exiguës, à celles qu'il peut tenir dans la main, caresser de tous ses yeux.

 

N'avez-vous jamais admiré la figure des glaïeuls violets quand ils sont épanis? Avez-vous considéré la posture de leurs feuilles dont trois alternativement courbées en arcade et jointes à la pointe, et trois autres, recourbées et couchées alternativement aussi vers la tige, faisant trois espaces vides, représentent une couronne impériale ? Avez-vous contemplé le velours violet de celles qui se courbent avec les petites broches rangées en long sur le mitan comme ouvrage de frise ou canatil (1).

 

Il renonce à « déchiffrer dignement les figures des tulipes », mais non pas les lys

 

posés dessus leur tige comme dessus un sceptre, épanis à six feuilles, ayant au dedans leurs verges d'argent aux martelets d'or qui sortent du coeur (2).

 

Du lys il décrit aussi les feuilles, les feuilles que nul ne regarde et dont il a suivi, saison par saison, les multiples

 

(1) La Peinture spirituelle..., p, 484.

(2) Ib., p. 464.

 

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aventures (1). Les fruits, les cerises, par exemple, « ces morceaux de gelée délicate (2) », ne l'arrêtent pas moins. Sa plume se fait gourmande pour les célébrer (3). Encore ne dit-il pas tout, car, dans son livre de la Peinture spirituelle où sont les passages qu'on vient de lire, il se borne au seul jardin du Quirinal. Mais que les romains sachent qu'il est d'autres paradis au monde.

 

Combien, leur dit-il, que votre jardin soit riche en une infinité de belles fleurs, si n'en a-t-il pas une infinité d'autres qu'on voit ailleurs... Il vous faudrait au moins être en France, en la bonne ville de Bordeaux, chez ce pieux, docte et grave président Cheysac, qui a fait venir les Indes orientales et occidentales et les richesses de leurs fleurs en son jardin... ou à Montpellier, au jardin du Roi (4).

 

Rapprochés de vingt autres passages analogues, ces derniers mots, d'ailleurs d'un si joli ton, sont plus révélateurs qu'on ne croirait. Ils nous disent en effet la curiosité passionnée de Richeome. Merveilles des plantes, des insectes, des oiseaux, bref de la nature universelle, il se désole de ne pouvoir tout embrasser. Une fleur et la première venue suffit à François de Sales. Richeome les voudrait toutes. Une mouche l'occupe, l'amuse, l'émeut et le désespère.

 

Quel philosophe sera si savant qu'il voie clair la nature, le corps et l'âme d'icelle ; la façon de ses ailerons ; les jointures de ses membres..., les ressorts intérieurs qui lui font remuer et rouler sa tête et ses yeux et mouvoir son petit corcelet ? Qui saura... comment elle se porte droit avec des pieds tortus, comment elle glisse sur une table, ou fond à marches mesurées, comme une galère poussée des avirons sur la surface de la mer ; comment elle entortille ses jambettes devant et derrière, les faisant passer sur sa tête et sur sa croupe, pour donner le fil à son bec et force à son vol ?

 

(1) L'Adieu de l'âme..., pp. 69-70.

(2) La Peinture spirituelle..., p. 471.

(3) L'abricot « gracieux à la bouche » sans doute, mais « moins succulent » que la pèche. La Peinture spirituelle, p. 471.

(4) La Peinture spirituelle..., p. 465.

 

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Et quant on aurait éclairci les mystères d'une seule mouche,

 

qui pourra savoir l'essence de mille autres sortes de mouches et moucherons que nous ne vîmes jamais (1)?

 

Joie des yeux et de l'esprit, mais aussi du coeur, disions-nous. Cette passion de voir et de connaître se tourne à aimer. Qui? Dieu, sans doute, plus que tout le reste et dans tout le reste, mais aussi les créatures, chacune avec le degré de tendresse qu'elle mérite et qu'elle semble nous demander. Richeome veut du bien à toute fleur, mais davantage encore à la plus insignifiante des bêtes. Que l'on compare à sa description du glaïeul ou du lys celle de la mouche ; la première, appliquée, superficielle, un peu froide ; la seconde, vivante, chantante, ailée, attendrie. Ici et là, ce n'est plus la même plume, le même pinceau ; ou mieux, ici, un pinceau, là, une plume ; ici, l'échec fatal du pur descriptif qui ne nous fera jamais voir ce que nous n'avons pas déjà vu — et si nous l'avons vu, à quoi bon nous le faire voir ? là, le plein succès d'un véritable écrivain. Avec des mots, qu'on le veuille ou non, on ne peindra jamais convenablement que des âmes et sur le modèle de la nôtre. Prêter une sensibilité à la plante ou à la pierre, on y viendra plus tard. Le simple Richeome n'y pense pas. Comme un enfant, il colorie son album. Mais les enfants eux-mêmes, les enfants surtout, conversent fraternellement avec les bêtes ; ils les humanisent, si l'on peut ainsi parler. Ainsi feront plus tard, dans l'ordre littéraire, La Fontaine et Francis Jammes. Enfant, poète, artiste comme eux, Richeome, dans l'ordre dévot, les a devancés. Sa « lézarde », que nous verrons bientôt, ferait tout à fait bien dans le Roman du lièvre; son moucheron, que nous allons voir et entendre, vaut celui de La Fontaine.

 

Il n'y a si petit animal que Dieu n'ait armé de quelque

 

(1) L'Académie d'honneur..., pp. 85, 86.

 

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instrument naturel, jusques aux moucherons lesquels nous voyons être montés dessus leurs petites ailes comme sur leur coursier et savoir très bien donner la carrière, sonner la trompette et la lance baissée, joindre et piquer l'adversaire (1).

 

De tels croquis ne sont pas rares dans l'Oeuvre ascétique de Richeome où l'on trouve, au contraire, toute une arche de Noé, ou, pour mieux dire, toute une ménagerie tapageuse, amusante, et, pour nous, bien curieuse. Que l'on puisse en effet découper, dans une série d'ouvrages pieux, les tableaux et les scènes que Richeome va nous offrir et que je prends entre vingt autres du même genre, voilà certainement qui nous aide à mieux connaître la piété même du jésuite et de son époque. Il n'y a pas de ménagerie dans les Essais de Nicole. Sous Louis XIV, on affectera de se voiler la face parce qu'on aura trouvé, parmi les livres de Mme Guyon, deux ou trois comédies de Molière et un volume dépareillé du Don Quichotte. Plus heureux les dévots des générations précédentes qui, sans craindre le scandale, trouvaient matière à récréations innocentes jusque dans leurs livres de dévotion.

Les bêtes de Richeome ont, pour la plupart, un mérite qui n'est pas commun et qui manque souvent, par exemple, aux amies, plus ou moins fabuleuses ou lointaines de Théotime et de Philothée. Le jésuite ne les a pas rencontrées seulement dans l'in-folio de Pline. Il les a vues de ses yeux. Pour les françaises et familières, on peut s'en rapporter à lui. Il les aimait trop pour dédaigner de les regarder : quant aux exotiques, lions et autres, il avait avidement saisi toutes les bonnes fortunes qui les lui montraient, chaque rencontre nouvelle faisant date dans sa vie.

 

Je vis en Avignon, l'an 1592, un caméléon qu'on avait apporté du Portugal (2).

 

(1) L'Adieu de l'âme..., 13o, 131. Rien ne prouve, mais il n'est pas non plus impossible que « le confrère Jean de la Fontaine s, quand il était encore à l'Oratoire, ait feuilleté ce livre de Richeome. L' «excrément de la terre » y est aussi, mais il vient de beaucoup plus loin.

(2) La Peinture spirituelle..., p. 528.

 

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Il écrit ainsi dix ans après cet événement et sans doute il voit encore la longue langue sinistre dardée sur sa proie. Pour peu que des histoires lui paraissent difficiles à croire, il donne ses références. Les sceptiques n'auront qu'à y aller voir (1).

Autre qualité, plus rare encore, ces bêtes ne parlent pas, je veux dire, ne prêchent pas, ou si peu que rien. Leur mérite naturel leur suffit. On pense bien que Richeome a toujours quelque bonne raison pour nous les présenter, mais cette raison, il l'oublie vite (2). Du reste. dans l'utilisation de ses bêtes, il préfère les grandes et simples leçons morales ou philosophiques, aux symboles, ou, comme il dit, aux « hiéroglyphes », en cela beaucoup plus semblable à La Fontaine qu'à François de Sales. Chose amusante, il ne charge guère de symboles officiels que les rares créatures qu'il n'aime pas. C'est ainsi qu'en deux lignes, il congédie le moineau

 

criard, lascif et importun, de peu de vie et de peu de profit, hiéroglyphe d'une âme babillarde, lascive et pécheresse (3).

 

Le plus souvent, il est sobre dans ses descriptions (4). Comme La Fontaine, il se contente de quelques traits

 

(1) « Pour n'être trop long, écrit-il, en une matière si fertile — l'obéissance que nous rendent les bêtes — je veux dire seulement ce que je vis naguères. A Saint-Va?lier, en Dauphiné, un bon seigneur avait un barbet nommé Gaillard, si bien appris à obéir que, lui baillant un loupin de pain et lui disant : garde, il ne l'eût osé toucher, tout affamé qu'il eût été, et le gardait fidèlement entre ses pattes et jetant parmi quelques soupirs et plaintes sourdes qui montraient bien sa peine, jusqu'à ce que le maître lui disait : pille, auquel mot il était aussi fort obéissant. » (L'Adieu de l'âme..., pp. 92, 93). — Il a dans la Peinture spirituelle (p. 495) une très jolie page sur le fourmi-lion, symbole du diable. Il prend bien soin de dire qu'il a été « spectateur » et « avec plaisir » du manège de ce petit animal « à Loubeinz, maison champêtre de M. de Lancre, conseiller et noble membre du noble parlement de Bordeaux ».

(2) Dans le roman du pèlerin, il raconte, en chasseur passionné, toutes les péripéties d'une chasse. Le récit fini, il songe enfin a à nous relever de terre et tirer de notre chasse corporelle un profit immortel » auquel profit, ajoute-t-il naïvement, « à la vérité nous ne pensions pas. » Cf. le Pèlerin de Lorette, p. 516-531.

(3) La Peinture spirituelle..., p. 489.

(4) Il se hasarde bien encore à colorier, mais certains oiseaux rares et qui ne semblent pas avoir d'autre âme que leurs plumes, « l'oiseau cardinal du Brésil » par exemple et l'oiseau du Paradis. Voici ce dernier tout éblouissant : « petit de corps, aux grandes et longues pennes partout et divinement colorées : sa tête est jaune, son col émaillé d'un vert gai, ses ailes teintes de tanné pourprin et le reste du corps d'or paillé » (Les Tableaux sacrés, p. 25). Plus tard, dans l'Académie d'honneur, Bicheome a ramassé cette peinture en deux mots « jaune-vert, aux ailes de pourpre tanné et sans pieds » (p. 262). Voici le cardinal. « De la grandeur d'une aigrette, au col et bec long et courbé en faucille, et aux jambes longues à proportion, portant le manteau de ses plumes d'une écarlate plus vive et plus éclatante qui se puisse trouver; ayant les bouts de quatre grosses pennes teints du violet de pareille vivacité, etc., etc. » (Académie d'honneur, p. 262).

 

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saisissants. Il va droit à l'âme et, comme il dit, au « cœur » de ses bêtes. Ainsi, de l'autour, de l'épervier et autres semblables, il admire

 

les entreprises belles, le vol grand et hautain, avec un certain sentiment de l'honneur (1).

 

En deux lignes dune noblesse et d'une vigueur peu communes, il nous fait admirer

 

la majesté du gerfaut, ses pointes hautes, ses descentes roides, ses griffades serrées, ses beccades pénétrantes (2).

 

Volontiers, il les met aux prises, racontant ces petits drames avec un mélange charmant d'humour, d'admiration et de pitié. Au début du roman de Lazare, deux essaims d'abeilles se livrent une bataille qui commence, semblable aux jolies images des Münchener Bilderbogen, et qui s'achève dans un fracas d'épopée :

 

Chacun avait son roi qui voltigeait au milieu de ses troupes, beau, luisant et plus gros de corps la moitié qu'aucun de ses soldats et, bourdonnant, les exhortait gravement de se montrer vaillants en la nécessité présente. Il y avait, d'un côté et d'autre, plusieurs bataillons de diverse figure, les uns ronds, les autres carrés, quelques-uns triangulaires, les autres en forme de croissant, tous armés des mêmes armes, qui était une cote d'écailles, et de même courage, tous lanciers montés dessus leurs ailerons.

Le signe donné par un confus bourdonnement de l'un et de

 

(1) Le Pèlerin de Lorette, p. 528.

(2) Ib., p. 528.

 

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l'autre côté, le choc commença, escadron contre escadron, donnant tantôt de front, tantôt par les flancs, ores repoussant ores agressant, d'une si furieuse mêlée et tuerie qu'on voyait en l'air comme une grêle de fèves ou de balles de harquebuse donnant les unes contre les autres et tombant à terre, dru et menu.

 

« C'était fait de ces deux peuples », si Lazare ne les avait

pas séparés, « lui faisant mal » de voir ces bonnes bêtes « se couper la gorge et perdre leur état par cette guerre

civile » (1).

Plus humaines et plus naïvement profondes, les peintures de la « lézarde » et du singe résument presque toute la théologie de la mystérieuse amitié que nous avons, ou que nous devrions avoir pour les animaux.

 

(1) Le Pèlerin de Lorette, pp. 347, 348. Je ne puis me tenir de citer encore, au moins en note, une de ces belles anecdotes. e Un de nos pères me contait, ces jours passés, qu'ayant exposé une fourmi qui était demeurée enclose dans une fiole trois jours, à la bouche de la caverne dont elle était sortie, elle fut aussitôt attaquée de plusieurs qui la pinçaient aussi rudement que la colère de fourmi leur donnait de force à la châtier de son absence et oisiveté. Et tandis qu'on la harassait, quelques-unes rentrèrent dans la caverne, comme allant accuser au consistoire leur débauchée. Enfin en sortit une plus grande de toutes qui saisit de son bec l'échine de cette pauvrette et la porta demi-morte loin de la caverne, comme la banissant de la république. » (La Peinture spirituelle, pp. 493, 494.) Ici, Richeome est pris tout à fait en flagrant délit d'oublier la morale de ses fables. Il a voulu d'abord nous détourner de la paresse, mais bientôt il ne laisse plus parler que sa pitié pour la fourmi victime d'une république sectaire. Il y a plusieurs autres combats d'animaux. Le plus admirable de tous — celui du serpent et de la belette — est malheureusement trop long pour que j'aie le droit de le reproduire. Le serpent est « étendu en plusieurs cercles aux rayons du soleil ». Avant qu'il ait achevé de se « désengourdir », la belette l'a vivement attaqué. Elle « rondait légèrement, sautillant çà et là ». Le serpent s'échauffe enfin à l'escrime a et déjà enflait le col et le levait un pied sur terre, se virait, se traînait, sifflant et dardant la langue à traites et saillies redoublées. La belette.., lui passait dessus et dessous et à travers si vitement qu'elle semblait voler..., enfin la belette... lui planta les dents sur le col joignant la tète et le serra de si près, criant et jetant son urine, que le serpent ayant fait plusieurs tours et retours de son corps, demeura mort sur la place ». (Le Pèlerin de Lorette, pp. 410, 411.) C'est ici le symbole que Richeome oublie, mais tout à fait. D'après Aristote et Pline, c'est pour avoir mâché de la rue que la belette se trouve ainsi de force à vaincre le serpent. On voit les mille symboles possibles. François de Sales aurait comparé cette rue à l'eucharistie qui nous donne la force de terrasser le démon. Richeome a entrevu quelque chose de ce genre, mais l'histoire même l'a bientôt passionné tout entier et, en achevant, il ne sait plus qu'admirer la sagesse du Créateur.

 

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Vous voyez souvent de petites lézardes ramper sur les arbres, parois et parterres de votre jardin. Ce sont hôtesses sans malice et sans dommage. Elles ne vous coûtent rien à nourrir; c'est aux dépens de mouches et de quelques autres bestioles dont elles prennent leur pension, et, pour louage de la maison et usufruit de votre jardin, elles vous donnent sujet de plaisir, en l'inspection de leurs petits corps et en la science que vous apprenez de leur gaillardise, habileté et légèreté à se porter sur terre, et en la muraille contremont, en droite ligne, comme un trait.

Elles se plaisent à regarder l'homme au visage. C'est pourquoi vous les voyez s'arrêter parfois â vous regarder fixement. Ce sont vos lézardes. Je ne veux pas faire venir ici les lézards verts qui courent les champs et les haies, plus gros et plus vaillants beaucoup que ces petites femelles. Seulement, je vous avise, quand vous en verrez, qu'ils sont amis de l'homme et se plaisent fort à le contempler et le défendre contre les serpents (1).

 

Heureux, les novices que de tels préceptes auront formés à la perfection ; heureuses, les bêtes qu'ils auront rencontrées sur leur chemin, et plus encore les âmes qui seront venues leur confier leurs doutes ou leurs angoisses. Tout se tient en effet. A leur discrète façon, les lézardes de Richeome sont molinistes. Port-Royal les accuserait de ne rien comprendre à Saint Augustin.

Le singe gambade et fait ses grimaces dans un chapitre de l'Adieu de l’âme dévote où Richeome a voulu prouver que Dieu, ayant fait « symboliser le corps de chaque chose avec sa forme », notre corps doit être immortel.

 

Les singes, dit-il là-dessus, ont une âme folâtre et ridicule ; ils ont le corps tout propre pour faire rire, retiré au portrait de leur âme. Les uns l'ont du tout escoué (sans queue) et pelé en cet endroit; les autres, comme les guenons, avec une longue et difforme tirasse de queue ; leurs pieds ne sont ni pieds ni mains, semblables néanmoins à tous les deux ; leur face n'est ni visage d'homme ni face de bête, difformément ridée, perlée de verrues, enveloutée de poil follet, la gueule fendue

 

(1) La Peinture spirituelle..., p. 497.

 

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jusqu'aux oreilles, et en somme extrêmement difformes d'une très artificielle et plaisante laideur (1).

 

Négligeons la beauté et limitons-nous à la métaphysique de ce merveilleux tableau. En effet, tout cela va plus loin que l'on ne pense. Richeome admet donc que la mission naturelle et providentielle du singe, que sa raison d'être, est de faire rire. C'est pour ce but que Dieu lui a donné, d'abord une âme « ridicule », c'est-à-dire risible, ensuite le corps le mieux fait pour exprimer cette âme. Sa laideur est « artificielle », c'est-à-dire encore, savamment combinée par le Créateur et toujours en vue de nous amuser. Laideur « très plaisante ». D'où il suit que rire est non seulement toléré, mais encore simplement bon. N'en déplaise à l'auteur des Maximes sur la comédie, Dieu nous le permet, il nous y invite même, sachant mieux que nous ce qui nous convient et ce qu'exige le sérieux de la vie chrétienne. Ainsi, amis ou bouffons, les animaux travaillent à nous rendre le paradis terrestre. Les lézardes ont regardé Adam des mêmes yeux qu'elles nous regardent ; les singes l'ont fait rire. La faute originelle n'a pas plus envenimé tous les animaux qu'elle n'a mortellement corrompu nos coeurs. Un jardin, aussi beau peut-être que l'Éden, est encore ouvert à ceux qu'anime et que réjouit l'esprit des enfants.

VI. Le spectacle du monde moral n'altérait pas la sérénité joviale et tendre de Richeome. Non pas qu'il fût un naïf ni un bénisseur à outrance. Il avait beaucoup d'esprit et de franchise, des yeux excellents. Il connaissait le fort et le faible du coeur humain pour l'avoir étudié sur le vif, à « l'école de l'expérience prise tant sur ses périls et actions, que sur celles d'autrui ». « Chères âmes, dit-il au début de l'Académie d’honneur, vous avez en cette Oeuvre de l'humilité, les enseignements que j'ai pu tirer des trésors des saints livres et les expériences que j'ai

 

(1) L’Adieu de l’âme..., pp. 82, 83

 

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faites l'espace de quarante-huit ans. » (1) Dans son roman du pèlerin, nous assistons à un grand repas où se trouvent des convives très mêlés, y compris un ministre protestant. Dès avant le rôti, Lazare qui « parlait peu, mais qui notait tout, sans faire de l'étonné... savait déjà les qualités et la portée de tous les conviés » (2). Je le crois sans peine, Lazare ayant de qui tenir. Pour n'être pas misanthrope, un moraliste ne manque pas fatalement de clairvoyance. Chose curieuse et rare en matière de littérature pieuse, Richeome ne semble écrire que pour l'une des deux moitiés de l'univers. Sauf « la bonne mère » Eve qu'il ne peut pas ne pas rencontrer dans le tableau du Paradis terrestre, il ne s'adresse presque jamais au sexe dévot'. Sans doute, ayant habituellement vécu dans les charges, il avait peu confessé les femmes. Cela expliquerait, en partie du moins, que la vogue de ses livres n'ait pas duré plus longtemps. Philothée aime fort qu'on lui parle d'elle. En revanche, il a beaucoup regardé les milieux universitaires, religieux et parlementaires, à Pont-à-Mousson, à Lyon, à Bordeaux, à Rome. Dès qu'il ne s'occupe plus de l'âme dévote en soi, dès que ses observations morales s'appliquent à une classe déterminée, il vise directement les gentilshommes, les savants, les novices de la Compagnie, les théologiens, les prédicateurs et, — c'est déjà son mot — « les gens de lettres ». Aux uns

 

(1) L'Académie d’honneur. Avant-propos non paginé.

(2) Le Pèlerin de Lorette, p. 517. Toute cette scène du repas est très curieuse, à qui veut se représenter un jésuite de 1600 dans le beau monde. Lazare surveille, conduit et spiritualise la conversation avec une maîtrise consommée et très amusante.

(3) Cf. Tableaux sacrés, p. 28. Dans sa « peinture parlante » de la gravure du paradis, il fait un petit discours à Eve et conclut ainsi : « Excusez-moi, spectateurs, la peinture me transporte et me fait parler à cette image comme si c'était Eve même ». Ib. Encore un joli mot pris dans cette mime description : a Il y a là, dit-il, plusieurs belles pierres précieuses, mais personne ne les ramasse parce qu'il n'y a encore qu'Adam et Eve au monde ; leurs enfants les cueilleront après », p. 22. — Je dois ajouter néanmoins qu'un des premiers livres de Richeome, L'Adieu, est dédié à deux dames, Louise d'Ancezune et Diane de Crussol. Louise d'Ancezune venait de fonder le Noviciat d’Avignon. Cf. FOUQUERAY. Histoire de la Compagnie de Jésus, t. II, Paris, 1913, pp. 309-310.

 

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et aux autres, il montre, et vivement parfois, qu'il les connaît bien, mais sa morale n'est jamais amère, méprisante ou décourageante . Impitoyable à la vanité plus qu'aux vaniteux, surtout à la vanité des orateurs, même quand il s'abandonne le plus librement à sa verve satirique, il ne se départ jamais de l'optimisme foncier que nous avons déjà remarqué chez lui et sur lequel nous devrons bientôt revenir.

Il se distingue du commun des moralistes par de certaines saillies périodiques et qui me paraissent tout à fait curieuses. Ce n'est exactement ni l'esprit français ni le provençal, mais une sorte d'humour. Il s'agit bien toujours de nous représenter les misères ou les ridicules de l'humanité pécheresse. Mais, au lieu de nous faire réaliser ce néant par des éclairs brusques, comme Pascal, ou par de longues analyses exclusivement morales, comme Nicole, Richeome a recours à des évocations concrètes, menues, insistantes, souvent comiques et qui rappellent d'assez près la manière des grands anglais.

Soit le néant de la gloire :

 

Qu'on prenne, dit Richeome, le plus renommé de la France. Il est certain que le tiers de la France ne le connaît point. Je dis davantage, que la dixième partie de Paris ne connaît point celui qui est plus renommé dans Paris... Mille et mille artisans, femmes et petits enfants, ne les connaissent en aucune façon (1).

 

C'est bien la méthode, mais ici, comme on le voit, l'étincelle n'a pas jailli; la voici maintenant et qui va faire une belle flamme.

 

Les Thomistes tiennent leur fort et leurs pièces de batterie en une école; les Scotistes en l'autre, et chacun pense être le plus fort... Je me suis trouvé souvent aux disputes et ouï subtilement colleter diverses questions et, entre autres, oyant parfois parler, à grandes boutades, de la nature et des actions des anges, me suis représenté les bons anges présents qui,

 

(1) Académie d’honneur, p. i53.

 

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possible, se riaient et portaient compassion à ceux qui parlaient tout autrement de leur essence, de leur façon d'entendre et d'agir que la vérité ne portait. M'a semblé aussi de voir les démons se moquer et se rire superbement, voyant les disputants échauffés en l'escarmouche de leur ignorance (de celle des démons), principalement s'ils les voyaient s'enfler de l'opinion de leur savoir. Or que l'orgueilleux soit un de ces disputants de haute lutte et qu'il sache mettre au sac... les plus huppés... de quoi peut-il faire trophée, sinon de l'ignorance d'autrui qui ne lui sait répondre, et d'une vaine opinion de son savoir qui n'est en vérité qu'une mêlée de plusieurs ignorances (1)?

 

Ces tribunes soudain visibles au-dessus d'une dispute scolastique, ces démons ricanant d'entendre un théologien hâbleur qui s'échauffe à démontrer leur ignorance, ce savoir « une mêlée de plusieurs ignorances », il est fort heureux que le sourire compatissant des bons anges domine la scène et en atténue la cruauté.

On savait déjà que notre science des anges est courte. mais où a-t-on vu que l'humour se piquât de nouveauté ? Les truismes le ravissent. A lui de les débanaliser, si l'on peut dire, par quelque tour imprévu, par une façon bout:-forme, absurde parfois de découvrir, de rendre nouvelles, irritantes même et par là franchement saisissantes, les vérités les plus simples.

 

Si nous voyons un singe couvert d'un hoqueton, ou une autruche portant un haut-de-chausses, nous nous prenons à rire, car ce n'est pas leur habit naturel, ains un parement façonné en la boutique d'un couturier, à la mode humaine ; et si, étant mis sur des bêtes, il y a pour rire, à cause de la disproportion, nous en sommes auteurs et nous rions de noire propre solécisme, ce pauvre animal n'en pouvant mais, qui n'est que le faquin et la butte de la risée. Mais si toutes les bêtes pouvaient noter les incongruités de nos habits en nous, et faits par nous, si elles pouvaient aussi bien rire et se gausser des vêtements pris de leur dos et chargés sur le nôtre, que diraient-elles, je vous prie ?... Que diraient les brebis de le

 

(1) Académie d’honneur, pp. 214, 215.

 

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voir faire bravade de leur toison? Que diraient les loups, les renards et tout le monde des bêtes de le voir vêtir, chausser et piaffer de leurs peaux ? Que diraient les autruches, les paons et les autres oiseaux, leur voyant porter leurs chapperons, leurs queues, leurs ailes sur la tête? Et si chaque bête, selon le droit, prenait le sien où il se trouve, que deviendrait ce pauvre piaffeur habillé d'emprunt et de friperie...?

 

Ainsi lancé, l'occasion de dire leur fait aux coquettes était bien tentante. Pour une fois, Richeome se tournera donc de leur côté. On peut douter néanmoins que ces dames trouvent la digression de leur goût.

 

Mais que peut dire le ciel voyant des dames chrétiennes de notre temps, spécialement en leurs têtes, chargées de pierres et de métaux, et parées d'une façon, non seulement vaine, mais encore monstrueuse ? Leurs cheveux entortillés en serpent, étendus en chauve-souris, frisés à la moresque ; leurs habits déchiquetés, balafrés, mouchetés, bigarrés, vertugadés, hausse-pliés... Que fera Jésus de ces têtes enserpentées, enchauvesourisées et emmoresquées ? N'en fera-t-il pas une butte de confusion, au jour de jugement? (1)

 

Dans le fond, il n'y a rien là que n'aient répété mille prédicateurs, mais un tour rare — les bêtes pillées ou copiées par nous — a rajeuni le couplet classique. Richeome a sa façon d'ouvrir les yeux sur le monde, de voir ce qu'on ne voit pas. En face d'un théologien orgueilleux,

il évoque des diables moqueurs. Il déshabille un fat et invite, une à une, les bonnes bêtes à rentrer en possession de leurs biens volés. Une coiffure ridicule s'anime pour lui, devient serpent ou chauve-souris. Curieuse méthode, qui, si elle n'était maîtrisée par une charité compatissante, rappellerait l'idéalisme cynique de l'auteur du Gulliver. Voici encore de lui une imagination bouffonne que l'on voit très bien illustrée par Jean Veber. Richeome s'adresse ici aux novices de Saint-André et veut leur montrer que a le manger et le boire » est bas et abject.

 

(1) L’Adieu de l’âme..., pp. 68, 69.

 

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Représentez-vous plusieurs hommes assemblés en quelque grande salle comme est la vôtre, et assis en une ou plusieurs tables couvertes de soles, de saumons, de perdrix, de chapons et d'autres pièces inconnues à votre cuisine et fort désirées de la gueule des friands... De ces hommes, les uns coupent la viande..., les autres portent la main au plat et, après, le morceau à la bouche ; les autres... mâchent à rencontre de mâchoires ce qu'ils ont emboetté, remuant le menton ; les autres... ouvrent et serrent les lèvres et avalent la boisson, baissant ou fermant les yeux et perdant la parole.

Ces gestes et actions, connus par l'expérience et naïvement représentés quelquefois par Homère... ne sont-elles pas dignes (le risée ? Si on y prend bien garde... Prenez-moi quelqu'un qui n'ait jamais vu manger ni boire... Si cet homme entrait en une salle garnie de tels hôtes, jouant à l'escrime avec telles armes, faisant tels carnages et telles gesticulations, ne serait-il pas énormément étonné? Ne dirait-il pas en soi-même : que font-ils donc, maintenant... écartelant ces corps morts et rôtis ; tirant de ces sépulcres de pâte les morceaux de mort et portant toutes ces pièces dans un trou et remuant le menton et les extrémités de ce trou ; versant encore dans ce trou les verres ou gobelets ? En quel abîme jettent-ils ces étoffes ? Sont-ce des magiciens qui font des tours de leur art? Ainsi dirait cet homme... autant alors ébahi comme vous seriez de présent, si vous voyiez une grande tablée de gens buvant et mangeant par les oreilles (1).

 

Je ne dis pas que le tableau soit d'un goût très éthéré. Quant au reste, on ne pouvait mieux rendre, je ne dis pas, encore une fois, le procédé, mais un des mouvements les plus spontanés de cet esprit. C'est d'abord une impression de vaste dégoût devant ces gourmands attablés. Manger est laid. Ainsi Byron ne voulait-il pas assister au repas de ses maîtresses. Alors, soudain, jaillit le cocasse. « Si l'on y prend bien garde », c'est-à-dire si l'on revêt, par fantaisie, les sentiments de quelqu'un qui n'aurait jamais rien vu de pareil, et par suite, si l'on rend à la scène son étrangeté, son horreur native. Laid toujours, mais encore risible, absurde, incompréhensible. « Ces

 

(1) La Peinture spirituelle, p. 380.

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corps morts et rôtis », ce trou béant et mouvant. Pourquoi pas les oreilles ? Ainsi tantôt de la vue d'une autruche en haut-de-chausses. « Si l'on y prend bien garde », ne sera-t-on pas encore plus « énormément surpris a devant un homme habillé ?

VII. Comme on a pu le voir, l'humour de Richeome n'a rien d'acide. Plus tapageuses que sanglantes, les vives sorties où l'entraîne parfois sa verve d'écrivain et son zèle, ne nous invitent jamais à désespérer de la condition humaine, à nous mépriser tout entiers. On n'est pas moins janséniste que lui, moins décidément contraire, — humeur, doctrine, — aux formes diverses du pessimisme.

 

Considérez, s'écrie-t-il quelque part, combien est inique la plainte, combien grande l'ignorance, combien détestable l'ingratitude des enfants d'Adam qui murmurent contre ce bon et grand Seigneur, l'accusant comme eschars et chiche envers l'homme, au lieu d'adorer d'une profonde humilité et révérence son infinie bonté, reconnaissant ses largesses, et accuser plutôt la perversité de ceux qui si iniquement emploient les dons et grâces à eux faits sur tous les animaux du monde (1).

 

Tout Richeome est dans cette splendide phrase où l'on retrouve l'écho à peine affaibli du plus grand écrivain du XVI° siècle, et un clair pressentiment de Bossuet. Semi-pélagien, soupirerait Sainte-Beuve. Laissons-le faire et n'allons pas perdre le temps à venger l'orthodoxie plus que manifeste du jésuite. Dans l'homme, diminué sans doute par la faute originelle, mais depuis, enrichi divinement, Richeome voit une merveille et de grâce, et même encore de nature. Il le contemple, il l'exalte. Son Adieu de l’âme dévote laissant le corps, n'est qu'un long cantique d'admiration, de confiance et de joie.

« Le créateur... a marié l'âme divinement belle à un corps divinement beau (2). » Cette vive phrase résume

 

(1) L'Adieu de l'âme, p. 236.

(2) Ib., p. 107.

 

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l'Adieu, indique l'unité profonde d'une Oeuvre, d'ailleurs capricieuse et diffuse. Membre par membre, puissance par puissance, Richeome, dans ce livre, fait cent fois le tour de l'homme, cette « cité royale », ce « grand monde » qui a toutes les perfections du reste de l'univers et qui les dépasse.

 

N'y a créature vivante sous le ciel de la grosseur de l'homme dont le corps, à proportion, touche moins, en marchant, la terre que lui, et bien peu s'en faut que le corps en son mouvement ne s'élève du tout en l'air et soit céleste en certaine manière, portant en cela l'image de la beauté divine de l'âme sa consorte (1).

 

 

Os homini sublime. Ovide l'avait déjà dit, mais Richeome avait-il lu dans La Fontaine

 

Une herbe n'aurait pas

Porté l'empreinte de ses pas?

 

Aussi bien, notre humaniste avait-il beaucoup de lecture. Aristote et Pline lui sont familiers; mais ce que les livres lui ont appris à mieux voir, il l'a regardé de ses yeux, à la loupe, au microscope, longuement et passionnément. Peu nous importe d'ailleurs que sa ferveur lui inspire parfois les métaphores les plus saugrenues. C'est cette ferveur même qui nous intéresse et non pas son goût littéraire, bon ou mauvais.

 

En tout le corps, il n'y a rien de plus beau que le visage... Y a-t-il partie au corps humain où tant de pièces soient rapportées ensemble si diversement et avec plus bel accord ?... Le front doucement arrondi tient le haut bout, comme le trône de la raison ; les yeux suivent après comme torches, flambeaux et étoiles d'icelle; les oreilles...; le nez est le quatrième en rang, comme le canal des odeurs, gouttière du cerveau et huissier pour introduire le souffle aux poumons...

Les sourcils limitent le front par deux belles arcades, servant de toit et couverture aux yeux..., le nez, élevé comme

 

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une tournelle, les divise et les flanque, aboutissant au milieu des sourcils. Les oreilles sont arrière, élevées en coquilles, immobiles en l'homme seul... Les joues et le menton, par spéciale prérogative donnés au seul homme, sont l'accomplissement des parties de ce beau frontispice et excellent écusson.

Quant est des couleurs, il y en a plus ici qu'en tout le corps... Pour le regard de la proportion et symétrie, elle y est aussi admirable... et cette proportion est si belle et si divine qu'elle a servi et sert encore de moule à tous les architectes... pour compasser leurs moulures, frises, architraves et autres pièces (1).

 

Ce n'est là qu'un premier crayon d'ensemble, une première série d'émerveillements. Richeome reprend ensuite chacun de ces traits pour montrer leur valeur expressive, leur admirable « correspondance » avec l'âme. De ce point de vue, la main l'occupe encore plus longuement que le visage. Elle aussi, elle est l'image de l'âme

 

voire plus divine que n'est la face, à cause qu'elle la représente non par des traits et figures plates, mais par des vives actions tirées en relief (2) ;

 

à cause aussi qu'elle figure ce qu'il y a de plus divin en nous, à savoir la volonté.

 

Y a-t-il rien de plus gaillard, plus libre, ni plus à soi des membres apparents, que le bras et la main ? Tout le corps de l'homme, à cause de la droiture, est fort libre, car il se hausse, s'abaisse et se tourne plus facilement qu'aucun animal ; mais, en tout le corps, il n'y a partie extérieure plus gaie et plus démêlée que le bras avec la main ; il se joue à tout mouvement ; il s'avance ; il se retire ; il monte ; il descend ; il se contourne ; il se forme en rond, en triangle, en demi-cercle ; il s'entrelace ; il se joint; il se met derrière le corps ; il se met devant, à côté, sur la tête, sous les pieds, et n'y a endroit au corps où il ne commande. N'est-ce donc pas un vrai portrait du franc arbitre et d'une liberté vraiment seigneuriales (3).

 

(1) L’Adieu de l’âme..., pp. 105, 106.

(2) Ib., p. 129.

(3) Ib., pp. 104, 105.

 

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Laissez quelques détails enfantins ; ce passage n'en demeure pas moins capital. Il répond d'avance à l'Augustinus. Qu'est-ce en effet que le bras et la main, sinon l'image, et très imparfaite, du franc arbitre, et celui-ci qu'est-il à son tour, sinon, de toutes nos facultés, celle en qui « reluit principalement l'image de Dieu ? »

 

Cette puissance est l'argent vif, l'or, le coeur, le nerf de l'âme et le propre fond où Dieu a couché au vif ce divin tableau de son image et semblance... Le franc arbitre... est, en certaines manières, tout-puissant, car il peut résister à toute puissance, tant soit-elle haute, en tant qu'il ne reçoit du ciel ni de la terre aucune influence ni sorte de contraintes... Dieu même ne le force point... car s'il forçait la volonté, il détruirait son image et ferait que la volonté ne serait plus volonté... (Dieu veut que l'homme) soit maître au ménage de ses actions... La volonté est à soi et maîtresse de soi.

 

En elle reluit aussi la souveraine bonté, la toute sagesse,

 

et comme, par cette faculté, l'homme peut toujours croître en bonté, aussi peut-il acquérir plus grande sagesse sans pause, quand il vivrait dix mille ans en ce monde... Il peut, avec la grâce de Dieu, d'un côté s'échauffer de plus grande charité, et de l'autre s'illuminer de plus grand savoir, s'employer à meilleurs usages, et devenir toujours plus sage et plus parfait, sans terme et sans fin, à la semblance d'une bonté et sagesse infinie (2).

 

Eh! sans doute, Richeome n'a pas inventé le franc arbitre. Mais la manière est bien de lui, jeune, sonore, lyrique, entraînante. Tout ce chapitre de l'Adieu sonne comme un hymne triomphal à la louange de la volonté.

Les nobles et divins objets qui l'attirent donnent à cette faculté de l'homme un lustre nouveau. Où va-t-elle d'abord, invinciblement, quand elle est bien faite, sinon à la gloire, et qu'y a-t-il de plus beau qu'un pareil attrait ?

 

(1) On entend bien que Richeome ne nous soustrait pas à l'influence de la grâce, mais bien à toute « contrainte ».

(2) L’Adieu de l’âme..., pp. 97-99. Cf. L'Académie d’honneur, pp. 264-266.

 

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Dieu a donné cet instinct à l'homme, parce qu'il l'a créé à la gloire, comme il dit; c'est pourquoi il invite à la vertu... par cette amorce. « Je glorifierai, dit-il, celui qui m'honorera et rendrai roturier celui qui me deprisera... » Le Fils de Dieu, venu en ce monde..., commença ses leçons par la gloire et en fit ses premiers serinons... (1)

 

Louable aussi et magnifique, le désir de la gloire humaine, pourvu qu'il s'ordonne à la vertu, à la science, au u bien

public ». Il semble, dit Richeome,

 

que la Providence divine fait tenir en pied les états et conserve les gouvernements de ce monde par l'esprit et sentiment des honneurs, sans lesquels il n'y aurait ni roi, ni capitaine..., ni écolier, ni aucun noble membre de monarchie ou république. Nulle royauté, nulle communauté bien réglée, et la sentence qui dit : L'honneur entretient les arts est très véritable et doit s'entendre pour toutes les communautés... Où il n'y a point de gloire pour la vertu... il n'y a personne qui s'efforce de devenir vaillant, ou savant, ou même bon artisan... Nous voyons nos petits écoliers être excités à mieux étudier par les titres qu'on leur donne de roi, de président, de sénateur... quand ils ont bien fait ; et par telles ombres puériles d'honneur s'avient au chemin de la gloire solide. Raisons et expériences qui montrent que, non seulement il est loisible, mais encore nécessaire de mettre ces amorces en toutes vacations, pour donner le fil aux esprits gaillards, et la pointe aux gens bien nés à bien faire et soutenir l'Etat (2).

 

Port-Royal murmure. D'autres comme lui. Voilà, pensent-ils, un théologien qui en prend à l'aise avec le vieil Adam

 

 

(1) L'Académie d’honneur, p. 321.

(2) Ib., pp. 3a3, 324. Ces mêmes idées reprises plus tard et amplifiées burlesquement par Garasse ont beaucoup scandalisé Pascal (IY° provinciale). Rien de plus naturel et logique si l'on part de la théologie de Jansénius, mais il est prodigieux qu'un si beau génie n'ait pas reconnu la parfaite, l'aimable et spirituelle innocence du texte de Garasse. R Quand un pauvre esprit travaille beaucoup, pour ne rien faire qui vaille... Dieu lui en donne une satisfaction personnelle qu'on ne peut lui envier sans une injustice plus que barbare. C'est ainsi que Dieu, qui est juste, donne aux grenouilles de la satisfaction de leur chant. » Comme le remarque Maynard « la morale sera-t-elle perdue si on souffre un pauvre poète se complaire dans des vers sifflés de tout le monde ». Maynard, Provinciales, I, 416.

 

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et la triple concupiscence. J'y venais, répond le jésuite, et vous n'aurez rien perdu pour attendre. Là-dessus, il entame un nouveau chapitre, où il prouve avec la même joie débordante que « les restes du péché originel » contribuent glorieusement à la beauté du monde moral.

 

Le Philosophe. — (Le péché originel) est-il du tout effacé par le baptême ?

Le Théologien. — Du tout (c'est-à-dire, tout à fait).

Le Philosophe. — D'où vient donc la rébellion de la chair à

ceux qui sont baptisés et nettoyés de cette ordure ?

Le Théologien. — De l'amorce qui en est restée?

Le Philosophe. — Je n'entends pas ceci : car puisqu'il n'y a aucun venin de péché résidu... d'où vient l'enflure de notre âme et de notre corps ? Si la racine de corruption est arrachée, et la sentine vidée, d'où bourgeonnent tant d'épines, de quelle source coulent tant d'infirmités?

 

 

Mon Dieu ! que tout cela est simple, explique alors le théologien ! Nous admettons, n'est-il pas vrai, que cette

concupiscence n'est point péché, mais simplement amorce de péché. La miséricorde divine est donc sauve puisqu'elle a ôté « le mal, qui seul est si formidable, à savoir l'infection du péché ». Quant à « ces quelques pointures de la plaie guérie » (1), il est trop certain qu'elles piquent; elles nous sont bonnes pourtant. D'ailleurs n'allez pas vous exagérer la cuisson de cette bienheureuse cicatrice. Dieu, ayant remis « en sa force et beauté » la partie supérieure de l'âme

 

permet demeurer l'inférieure avec quelque rébellion, qui, facilement est réglée avec l'assistance divine et la raison maîtresse, par ceux qui veulent être soigneux de leur salut. Il écrase la tête du serpent, où consiste le venin et le danger, et laisse le tronçon du corps et la queue, qui peut bien se remuer et faire

 

 

(1) Cette plaie guérie est sûrement le péché originel, et non la concupiscence. On voit d'ailleurs dans tout ce chapitre, le « coup de pouce » d'un optimiste décidé, mais pour le fond, images, doctrine, tout est conforme aux canons de Trente, comme me l'affirme un théologien éminent de qui j'ai voulu prendre l'avis en cette matière délicate.

 

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voir que c'était un serpent, mais non pas nuire, si l'on n'en veut prendre sa réfection.

 

Ces tronçons et cette queue, « engeance et race mutine du péché originel » ; cet aiguillon dont les pointes « font rougir une âme gaillarde, comme si elle recevait des soufflets », ont une foule d'avantages. Ils nous maintiennent dans l'humilité; ils nous donnent chaque jour des occasions de victoire. Et Richeome de réciter les triomphes de Pompée, de Mithridate, de Titus et des autres si fiers d'attacher à leur char l'ennemi vaincu et vivant.

 

Octavian eût mieux aimé Cléopâtre, reine d'Egypte, vive en son entrée triomphale que toutes les autres magnificences.

 

 

Dieu nous laisse à nous notre Cléopâtre, la concupiscence toute vive, pour que notre triomphe en devienne plus glorieux. Il la laisse « pour les vaillants ».

 

Si les lâches et les paresseux s'en fâchent, et y ont de la confusion, les vertueux s'en réjouissent, non pour sentir telle amorce, mais parce que c'est la volonté et ordonnance divine qu'ils soient prouvés en tel feu et d'autant qu'ils en espèrent de la gloire et ne demandent pas mieux, tant qu'il plaira à Dieu. Un coeur noble et hardi s'ennuie s'il n'a quelque sujet pour s'exercer.

Alexandre le Grand, autant de fois qu'il oyait dire que son père avait pris quelque grosse ville, il se fâchait... disant que son père ne lui laisserait aucun ennemi (1).

 

Il y a loin de ces pages triomphantes au petit livre, sublime, certes, mais accablant que Bossuet écrira près d'un siècle plus tard, sur les trois concupiscences, qu'il écrira, dis-je, pour des religieuses. On entend bien que je ne compare ni les styles, ni les doctrines, mais les tendances profondes. Sauf quelques divergences théologiques sur lesquelles nous n'avons pas à nous expliquer (2), ils

 

(1) L’Adieu de l’âme..., pp. 165-17o.

(2) Malgré le concile de Trente que du reste, il semble avoir curieusement négligé, Bossuet ne s'est jamais franchement décidé à abandonner la vieille théorie qui assimile plus ou moins péché originel et concupiscence. Très certainement il aurait grondé plusieurs fois en lisant les explications de Richeome sur les restes du péché originel. S'il n'était pas de Port-Royal, doctrinalement, il voisinait avec lui, mais chez Bossuet, comme d'ailleurs chez tout le monde, la doctrine formulée et oratoirement orchestrée n'est pas toujours l'expression de la vie profonde. On l'a montré, jusqu'à l'évidente, aussi « quiétiste », que Fénelon (cf. mon Apologie pour Fénelon, Parie, 1910, dernier chap.). Nous montrerons de même plus tard que, par le fond de sa vie intérieure, il était beaucoup plus près de « l'esprit des enfants a que nombre de ses écrits doctrinaux ne le feraient croire.

 

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admettent bien tous les deux le même dogme, mais pas toujours dans le même esprit. Ce que l'un a écrit, l'autre aurait pu l'écrire, l'a écrit même, mais d'un autre accent. De l'un à l'autre, l'horizon des âmes pieuses s'est assombri. Nous verrons monter ces tristes nuages. La morale y gagnera-t-elle? Je n'en sais rien, mais je vois mal à quelles enseignes? Richeome nous permet-il de faire bon ménage avec ce qui resté en nous du vieux serpent? Il n'y parait pas. Au lieu de nous hypnotiser de terreur devant

« cette race maudite », il nous invite à la mépriser comme une bête qui n'a plus ni tête ni venin et qui n'est que sale. Au lieu de nous déprimer par une peinture outrée de notre corruption, il s'adresse aux plus nobles instincts de notre nature. Il nous hausse jusqu'à l'héroïsme en nous traitant comme des héros.

Dès qu'il en vient au détail, Richeome ne nous prêche pas la vie commode, mais ce qu'il nous propose de plus affreux, il semble toujours le faire en chantant, j'allais même dire, en jouant. Quelque âge qu'il nous prête, il nous parle comme si nous avions quinze ans. Que ne puis-je citer, en son entier, un des derniers chapitres de l'Adieu : De l'appareil de l'âme au combat. Le titre sonne comme une fanfare guerrière ; tout le chapitre est une longue suite d'images qui pourraient illustrer un roman de Walter Scott. Il y a là du précieux, du puéril, mais balayés par une allégresse extraordinaire. On nous mène vraiment à une fête, tour à tour belle comme un tournoi, amusante, comme la visite d'un vieux château.

 

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Aussitôt retirée en sa citadelle (l'âme tentée) pourvoira de garnisons nécessaires à toutes les avenues... contre-minera tous les lieux suspects avec les engins de prudence ; fermera les cinq portes des sens extérieurs, la grille des sens intérieurs abaissée, bouchant les entrées aux espions de curiosité, et à toutes mettra leurs corps de garde des vertus ; ... n'oubliera de faire la patrouille sur la nuit de cette tentation, marchant premier l'examen de conscience ; et visitera tous les forts et défenses, pour reconnaître si d'aventure il y aurait quelque enfant de paresse ou de vaine gloire caché... lequel, elle trouvant, le fera aussitôt ou corriger, ou déloger par la secrète porte de confusion, pour ne donner l'alarme sans fruit.

 

Par là-dessus, jeûne, cilice et le reste. Enfin, le démon paraît. L'âme

 

marchera aux murailles avec ses saintes compagnes, plus fortes amazones que jadis les anciennes ne furent, qui sont les vertus... La pénitence ira des premières portant le drapeau aux armoiries de sable, semé de larmes, avec un Tau d'argent, le chef des armoiries d'azur et une couronne d'or chargée de douze pierres précieuses, de pourpre, de gueule, de sinople et d'azur, trois de chaque couleur entremêlées par art (1).

 

On nous expliquera ce blason symbolique. Mais tel quel, il nous suffit. L'éblouissement de ces couleurs donnerait au plus lâche du courage et de la joie. N'oubliez pas que le démon grimpe déjà sur le rempart. L'âme le voit bien, mais pendant qu'il fait rage en pure perte, elle se délecte à contempler ses propres armes et sa bannière. Peut-elle

craindre qu'il la séduise? Non, la grâce est là, et notre nature qui esta de haïr ce qui est laid et mauvais comme, au contraire, d'aimer ce qui est beau et bon ». Que si le démon « fait plus grande violence »,

 

la raison dira, parlant en son silence à la volonté : ... Donneras-tu ton amour à celui qui est extrêmement laid et méchant, coquin et pauvre en tout, sinon en ruses, iniquités et

 

(1) L’Adieu de l’âme..., pp. 209-211. Un autre tableau féodal avait précédé celui-ci. On y voyait « la sensualité... qui toujours épie de la basse guérite » par le moyeu des sens, « la raison qui en est la haute tour », etc., p. 2o5.

 

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supplices... Le serviras-tu à tels gages? Abandonneras-tu la souveraine beauté... qui, de rien, a fait ce beau monde pour toi, gravant l'image de sa sainte divinité en toi, afin de te faire capable d'un plus beau monde (1).

 

D'émerveillement en émerveillement, de fête en fête, de victoire en victoire, Pâmé arrive enfin au dernier combat, facile, joyeux comme tous les autres. Mais ici, devant la mort, Richeome parait encore plus humain, s'il est possible. Certains passages de son noble poème : L’Adieu de l’âme dévote laissant le corps, égalent presque l'Oeuvre fameuse de Newman, ce Dream of Gerontius qui fut la dernière lecture de Gordon mourant. L'heure a passé des jeux enfantins et des prouesses de plume. Il n'y a plus là que gravité, sérénité et tendresse. Le « cher compagnon » de l'âme essaie d'abord de la retenir.

 

Le Corps.        Hélas ! qui te contraint te départir de moi?

L’Ame.            De Dieu, juste et puissant, l'irrévocable loi.

Le Corps.        Cette loi nous a-t-elle unis pour nous dissoudre ?

L’Ame.            Elle veut que tout corps mortel devienne poudre.

Le Corps.        Dieu me forma pour t'être un logis éternel.

L’Ame.            Ce dessein fut rompu par Adam criminel...

Le Corps.        Et qui me recevra, délaissé de toi, Dame ?

L’Ame.            La mère des mortels en dépôt sous la lame.

Le Corps.        Que ferai-je reclus en tel hébergement?

L’Ame.            Sans douleur, dormiras jusques au Jugement.

 

Pour le consoler, elle lai promet une résurrection, certaine, prochaine. « Le terme n'est pas loin » où sa « dissoute nature », « ralliée » par Dieu, il deviendra

 

Impassible, subtil, léger, resplendissant,

Comme le ciel, l'esprit, l'éclair, l'astre luisant.

 

Bientôt, doucement, il cesse de se plaindre, il accepte, il bénit l'épreuve suprême.

 

Le Corps.        Adieu donc, jusqu'alors, puisqu'il est nécessaire,

L’Ame.            Adieu, chère partie, adieu, mon aîné frère.

 

(1) L’Adieu de l’âme..., pp. 207, 208.

 

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Le Corps.        Adieu, ma douce vie, adieu mes vrais amours..

Va, prends possession de ce noble héritage.

Désormais dedans moi tu languis, ta langueur

Me dérobe les sens et flétrit ma vigueur.

Mon oreille, mon oeil manquent à leur office ;

De mes membres aucun ne te prête service;

La glace entre en mes os, pour la mort y loger,

Chez moi tu ne peux pas longuement héberger.

Adieu, ma vie, adieu, je consens, prends la voie

Selon ton grand désir, de l'immortelle joie.

L’Ame.            Adieu, ne sois marri si, première, je vais,

Te laissant ici-bas, voir le grand Roi des rois.

Ton jour viendra un jour, sans longuement attendre.

Que, dévalant des cieux, viendrai pour te reprendre.

Jusques à ce jour-là, toi, sépulcre marbré,

Garde fidèlement ce mien gage sacré.

Garde-le jusqu'alors que la claire trompette

Du monde et des mondains sonnera la retraite,

Proclamant les Etats des âmes et des corps...

 

 

Ici, l'âme qui se voit déjà elle-même a d'un trait plus pénétrant », a une seconde d'angoisse, mais la confiance revient aussitôt. Vois, dit-elle à Dieu,

 

Vois mes iniquités rayées par ta grâce,

Vois le sang de ton fils qui tous péchés efface...

 

enfin c'est le grand adieu.

 

Adieu, ma chair, je sors, sans plus te donner peine,

Portée par le vol de ta dernière haleine,

Et vole à toi, mon Dieu, suprême charité.

Niche-moi dans le sein de ta félicité (1)

 

(1) L’Adieu de l’âme, pp. 2-6. Ce poème que Richeome avait sans doute déjà dans ses papiers est devenu le prélude et la matière de tout l'ouvrage qui est censé le commenter. Dans les derniers chapitres, l'auteur a placé un autre poème parallèle : Le débat angoissant de l'âme désespérée sortant du corps, pp. 182-585. Ce n'est ni très bon ni tout à fait mauvais. Ces deux poèmes, avec la tragédie mentionnée plus haut, les vers du Catéchisme royal et quelques cantiques, insérés dans le Pèlerin de Lorette, forment, je crois, tout le bagage poétique de Richeome. Encore ne suis-je pas sûr que les cantiques lui appartiennent. En tout cas, ils ne méritent pas d'être cités.

 

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VIII. Notre but principal étant ici d'analyser la pensée, l'imagination et la sensibilité religieuse du XVII° siècle commençant, nous n'avons pas à' nous étendre sur le mérite littéraire ou sur les défauts de Richeome. Très lu, très admiré de ses contemporains, son influence, qui fut grande, paraît d'autant plus significative qu'elle représente plus exactement une des maîtresses forces du catholicisme français à cette; époque, la Compagnie de Jésus. Comme écrivain, il n'était, me semble-t-il, ni des plus grands, ni des ,moindres ; ni Rabelais, ni Amyot — ces incomparables

ni même Henri Estienne, mais au moins l'égal de Pasquier, ce dernier plus savant, certes, que Richeome et peut-être plus intelligent, mais aussi moins artiste, moins alerte et moins divers. Je crois en effet que le jésuite vaut surtout par la richesse et la variété de ses dons. Il n'est le premier en rien, mais le troisième ou le quatrième en tout. Il devise, il décrit, il raisonne, il raconte en homme qui fait de sa plume tout ce qu'il veut. Copieux et truculent à l'insigne manière du XVI° siècle, il annonce aussi déjà la discrétion, la retenue qui vont bientôt triompher et sur tant d6 ruines ! Moins parfait, mais combien plus français que Bouhours ! On trouve chez lui tour à tour la fraîcheur, le tumulte de la jeunesse et la sagesse malicieuse d'un vieillard indulgent. Du reste il avait eu de bons maîtres; s'il avait peu lu, semble-t-il, ses contemporains de langue française — il ne les cite presque jamais, lui très exact à donner ses sources — il avait appris à écrire dans le commerce de Cicéron. Il mettait Homère et Platon au-dessus de tout, Homère que les jésuites prochains sacrifieront souvent à Virgile. Avec cela, une foule de pressentiments, de curiosités modernes, ou même modernistes. Ses rythmes sont beaux, expressifs, souples et sonores. Il y aurait même un certain profit à les étudier en détail. Qui ne goûterait, par exemple, l'orchestration verbale de cette brève anecdote :

 

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(Saint Macaire), une fois, emmy le désert, surpris du tard, prit son logis dedans un sépulcre où il soupa a souhait de la méditation de la mort; et qui fut plus, le diable, toute la nuit bruyant et faisant craquer d'une effroyable façon les os des corps, ne le sut jamais faire déloger, et demeura, ce bon champion, maître du logis, en dépit de trois hôtes épouvantables, du diable, de la mort et de la nuit (1).

 

Il se fait ou se laisse lire. Don royal qui prime tous les autres, il n'est jamais ennuyeux. J'ignore s'il raturait beaucoup ses brouillons et je lui prêterais plutôt un grain de paresse. Mais écrire lui est un plaisir. Comme François de Sales, il adorait le métier et comme lui, il en savait les mille secrets. Primesaut, joie, science, en faut-il davantage ? Ayant longuement réfléchi sur l'art d'écrire, et à sa façon menue, infinitésimale, il avait ou croyait avoir découvert la pierre philosophale, « l'artifice pour acquérir une belle, une riche et une copieuse élocution ». Nous savons ce détail alléchant par la lettre d'un jeune jésuite qui supplie Richeome de lui passer la clef d'or. Richeome fit la sourde oreille et brûla, sans doute, son ars dicendi. Un scrupule candide et touchant lui défendait de livrer au public un secret si beau mais si dangereux. Il craignait « que quelque tète plus ingénieuse que vertueuse » n'en « mésusât» « pour battre l'innocence » (2). C'est grand dommage. Du moins ai-je découvert une de ses recettes littéraires, égarée, avec d'autres perles, dans l'Académie d’honneur. Elle se résume ainsi: Aimez les mots, tous les mots de votre langue, et non seulement les abstraits, chargés d'orgueil et vides de moelle, mais les concrets, les mots de l'atelier, de la rue, des champs. Pour les mots des prédicateurs et des philosophes — deux ou trois cents, et encore ! — vous les avez au bout de la plume. Sortez de cette prison et de ce désert. Gagnez le pays où l'on parle dru,

 

(1) L’Adieu de l’âme, p. 65.

(2) Cf. Bertrand, op. cit., pp. 301, 302.

 

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où naissent et pullulent les beaux proverbes. Mettez-vous à l'école des humbles, de tous les humbles, bêtes et gens.

 

La soumission à recevoir instruction des bêtes comme des gens simples et de petite condition, avec le fruit d'humilité, porte encore louange de prudence et de sagesse (1),

 

et de style. Prenez-moi, écrit-il encore, le plus parfait orateur,

 

combien de mots et façons de parler ignore-t-il en sa propre langue ? Combien trouvera-t-on de gens simples qui lui enseigneront ce qu'il ne sait en son langage maternel? Qu'il parle à un laboureur, à un vigneron, à un marinier, à un veneur; qu'il entre dans la boutique d'un orfèvre, d'un peintre, d'un serrurier, d'un cordonnier et d'autres artisans d'une bonne ville ; qu'il nomme, s'il peut, leurs outils, leurs actions et ouvrages et leurs parties, et s'il se trouve muet en mille et mille rencontres, n'apprendra-t-il pas, s'il sait apprendre, qu'il est ignorant d'autant de langages et mots en sa patrie et en sa terre?... Et s'il use de ces mots... sans savoir leur signification, et emphase, ne se rendra-t-il pas ridicule à autant de gens qui oyront son ignorance éloquente et son éloquence ignorante?... Et laissant les mots propres des arts et sciences, combien y en a-t-il en la nature des créatures, au ciel et en la terre, qu'on ne saurait nommer ! Combien d'os et de pièces au seul corps humain, ains en la moindre bestiole, dont les noms sont inconnus, aussi bien que l'essence, aux plus éloquents ! Pourquoi donc trancheras-tu du Mercure... et lèveras la tête ramée des corps de ta vanité, te voyant admiré par une populace ignorante, encore que tu sentes ta conscience endurer la disette d'une infinité de mots? (2)

 

Est-ce Rabelais qui parle de la sorte, ou Théophile Gautier ? Richeome aurait voulu tout connaître et pouvoir tout dire. Son vocabulaire me parait beaucoup plus riche que celui de François de Sales lequel l'est encore beau-

coup plus que celui de Fénelon ou de Racine. Ainsi notre

 

(1) L'Académie d’honneur, p. 394.

(2) Ib., 101-103.

 

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langue ira-t-elle s'appauvrissant. Sa ruine, nous assure-t-on, a fait sa gloire. Qui le nie? La gaillarde fille est devenue reine. Vaugelas, Bouhours ont surveillé sa toilette, Voltaire et Rivarol, corrigé ses discours du trône. Belle toujours, mais d'une autre beauté. Dieu fasse qu'elle n'ait pas payé trop cher le sceptre du monde que doit lui décerner un jour l'Académie de Berlin !

De tous les secrets du métier, il en est un qui manque à Richeome et le principal. Il compose fort bien une page, il ne sait pas faire un livre (1). Il cause, il cause. Moins spirituel, moins sérieux et moins touchant, il bavarderait. Comme un enfant, il est tout entier dans la minute présente. Tableaux, contes, malices, jamais il ne résiste aux mille tentations du chemin. Veut-il prouver que tout le monde craint la mort, et que cette « crainte naturelle nous est donnée pour sauvegarde de la vie », il songe soudain à « divers exemples de l'industrie des bêtes pour détraper leur vie de danger ». Tout un chapitre là-dessus. Mais ayant ouvert la porte de l'Arche de Noé, il ne peut plus la fermer. Encore un chapitre : « deux exemples sur le même propos, d'un lion tué par une jument, et d'un homme échappé du danger d'une ourse ». Cette dernière aventure remplit quatre pages et d'un mouvement superbe (2). Ainsi toujours et ce défaut n'est que l'indice d'une faiblesse plus fâcheuse. Richeome a l'esprit myope, comme les yeux. Aucune ampleur, aucune envergure. Nous avons dégagé de son Oeuvre une sorte de philosophie, simple, noble et bienfaisante. Elle y est, je crois, elle traduit exactement sa propre vie intérieure. Mais ces vues d'ensemble qui ne sont même pas des principes, il en est

 

(1) Le seul de ses livres qui soit vraiment composé est l'Académie d’honneur, mais ici Richeome tombe dans un autre excès. Ce livre est divisé comme un sermon, et il a plus de six cents pages, un sermon unique, à la Bourdaloue et d'une symétrie désespérante. La formation littéraire que Richeome avait reçue était, semble-t-il, exclusivement oratoire mais, très libre et plein de verve, il s'abandonne, le plus souvent.. à son naturel.

(2) L’Adieu de l’âme, pp. 23, 28.

 

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pénétré, il les respire, si j'ose dire, plutôt qu'il ne les conçoit. La vie, chez lui, bien qu'assez intense, n'est pas encore devenue doctrine. François de Sales, tout au contraire. Lui aussi, il a commencé par vivre son livre avant de l'écrire, mais lorsqu'il met la main à la plume, il sait nettement ce qu'il veut faire et l'esprit qu'il veut répandre. Comme Richeome, comme tout écrivain digne de ce nom, il aime, il caresse le détail, mais il ne perd jamais de vue la fin qu'il s'est proposée. Non pas que l'Introduction soit un aussi rare chef-d’oeuvre d'ordonnance que le Traité de l'amour de Dieu. L'auteur était jeune, il n'avait pas eu le temps de mieux construire son livre et le sujet souffrait un cadre moins rigoureux. L'oeuvre est une, pourtant et son caprice même cache une direction très consciente, très décidée. Richeome a ébauché, sans le savoir, quatre ou cinq introductions à la vie dévote. Lorsque parut la véritable Introduction, l'unique, il ne s'est pas dit : voilà donc le livre que je portais en moi, que j'aurais dû faire, que je n'ai pas fait. Dans ce beau portrait de lui-même, dans cette expression achevée et définitive de son propre génie, sans doute, il ne s'est pas reconnu (1).

 

(1) Pierre de Deimier, dans son Académie de l'art poétique (1610) place Richeome parmi les maîtres de ce temps-là. « L'on voit qu'aujourd'hui, écrit-il, les plus célèbres écrivains pour la prose ont un style clair, doux et majestatif et du tout vide de figures étranges... on peut connaître clairement que M. le cardinal du Perron, les R. P. Richeome, Coton et Coëffeteau. M. le Président du Vair, le marquis d'Urfé et M. Renouard ont leurs oeuvres toutes remplies de cette parfaite façon d'écrire. » Cité par M. G. Replier, Le roman sentimental avant l'Astrée, p. 339. Voici maintenant de quelle façon Richeome sera jugé par ses propres frères en l'an de grâce 1655. « Il mérita d'être appelé de son temps le Cicéron français, mais les beaux esprits trouvent déjà fade et insipide cette éloquence qui est, à leur sens, remplie d'expressions vieillies et surchargée de métaphores. » Abram, H. de l'Université de Pont-à-Mousson, dans les mélanges Carayon, t. XXII, p. 137. — D'après Alegambe, cité par Abram (ib., p. 138) Richeome aurait écrit 4 volumes de confessions. Qui retrouvera ce trésor ?

 
 
 
 
 
 

CHAPITRE III FRANÇOIS DE SALES

 

I. Les rides de Philothée. — Sa gloire est d'avoir vieilli, de paraître vieille. — Hardiesse, nouveauté, importance de l'Introduction à la vie dévote. — François de Sales, la Renaissance et l'humanisme dévot.

 

II. François de Sales humaniste. — Son humanité. — Simplicité et com. plexité. — Cordialité et faiblesse. — La sensibilité pieuse. — Contemplation des mystères. — Deux processions. — Indépendance de coeur. — Le dédoublement. — Activité et souplesse d'assimilation.

 

III. Les scrupules de sa jeunesse. — Le premier séjour à Paris. — Le gouverneur. — La grande tentation. — La Vierge Noire de Saint-Etienne-du-Grès. — Complications théologiques de la crise. — Conséquences de la victoire. — Adieux au thomisme.

 

IV. Padoue, Annecy, le Chablais. — Mission diplomatique à Paris en 16oa. — Son importance dans le développement du saint. — Il prend le ton. — Retour aux classiques. — La cité des saints. — François de Sales et les mystiques parisiens. — Effacement et observation. — L'épanouissement final et les premières lettres de direction.

 

V. L'esprit de François de Sales. — Exigences de sa direction. — Mort de l'amour-propre. — « Le plus mortifiant de tous les saints ». — Si la douceur de son esprit est purement de surface ? — Suavité envers le prochain, envers Dieu, envers soi-même. — Guerre à toutes les formes de l'inquiétude. — Les diversions. — L'esprit de joie.

 

VI. Théologie et philosophie. — La pensée salésienne et ses caractères. — Fondement dogmatique et expérimental de son optimisme. — « L'inclination naturelle à aimer Dieu par-dessus tout ». — L'aube de l'amour divin chez un infidèle. — Talisman contre l'obsession pessimiste ; la distinction entre les deux parties de lame. — François de Sales et les moralistes du grand siècle. — La liberté des âmes. — Unité et solidité du système salésien. — François de Sales et la civilisation catholique.

 

I. Philothée qui n'a jamais dédaigné de plaire et qui plaît encore sous ses cheveux blancs, n'aime pas les compliments ridicules. Qui lui dirait qu'elle a tout à fait gardé l'éclat de sa fraîcheur première l'amuserait fort. Elle ne veut pas de ce mensonge qui d'ailleurs lui enlèverait sa

 

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meilleure gloire. Elle a des rides, beaucoup de rides : si vieille aujourd'hui qu'on ne peut guère imaginer qu'elle ait jamais été jeune et que plusieurs l'aient jadis, du haut de la chaire, traitée d'effrontée. Sagesse, prudence, gravité sereine, elle a toutes les vertus de son âge, elle en a aussi les demi-défauts. Elle dit les plus belles choses du monde, mais que tous nous savons déjà, et qui sont devenues banales depuis trois siècles qu'elle les répète. Et puis, n'était la distinction exquise, un peu surannée, de ses manières et de son langage, comment la distinguerions-nous de ses filles innombrables, dressées par elle à sa ressemblance, pénétrées de ses idées? Non, elle ne peut plus être pour nous ce qu'elle fut pour nos pères, qui l'accueillirent, les uns avec transports, les autres avec une cruelle défiance. Quand elle fit ses premiers pas dans le monde, quelques-uns la trouvèrent d'un modernisme inquiétant, la plupart la saluèrent comme une libératrice, messagère de ferveur et de paix. Aux âmes droites et bonnes, il semblait que cette fille du ciel ouvrait des terres nouvelles. Le cloître l'acclamait aussi chaudement que le monde, ou, pour mieux dire, grâce à elle, le monde et le cloître semblaient ne plus faire qu'un. Avons-nous changé tout cela? Non, et tout au contraire. Le message de Philothée a été si bien entendu, il a été repris par tant d'autres voix, qu'il a perdu pour nous les vives grâces de l'imprévu, des révélations éblouissantes. Il n'a plus que la tranquille et sûre clarté des vérités éternelles. Aussi avons-nous quelque peine à nous expliquer le prodigieux succès des premières éditions de la Philothée; aussi pensera-t-on peut-être que j'exagère en affirmant que la publication de ce livre est une date mémorable dans Phistoire de la pensée et de la vie chrétienne. Charme du style, finesse et profondeur des analyses morales, aucun lettré n'est insensible aux mérites secondaires de François de Sales ; on voit moins unanimement l'originalité foncière qui fait de son livre une oeuvre unique et d'une importance

 

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capitale. L'auteur de l'Introduction à la vie dévote a eu le sort de tant d'autres fameux pionniers. Le raccourci qu'il a tracé d'une main hardie et conquérante est devenu la route commune où sauf quelques attardés, revêches ou timides, la foule se presse aujourd'hui. Il est vrai que la route porte le nom de Francois de Sales ; mais, si nous n'y prenions garde, cette attribution reconnaissante nous surprendrait. Il nous semble que, depuis toujours, tout le monde a passé par là.

On le pense bien, l'originalité de François de Sales ne consiste pas à proposer une doctrine précisément nouvelle. Le plus savant de ses admirateurs, Dom Mackey s'égare sans doute ou parle improprement quand il assure que « l'enseignement moral de l'Eglise a été considérablement augmenté par saint François de Sales (1) ». Qu'on nous cite ces apports prétendus, nous montrerons aisément que l'auteur de l'Introduction, même lorsqu'il paraît tout nouveau, ne dit rien qu'il n'ait appris des autres —il le reconnaît expressément — ou que d'autres n'aient dit avant lui. Sa nouveauté n'est pas là, mais dans le choix très particulier qu'il a voulu faire parmi les enseignements de ses devanciers; mais dans les principes qui ont dirigé, soutenu, animé sa diligente synthèse ; mais dans l'accent très personnel de son oeuvre. Jean-Pierre Camus l'avait bleu compris, lui qui s'est proposé de décrire l'esprit du bienheureux François de Sales, l'esprit, et non les théories, les systèmes, comme il aurait fait pour saint Augustin ou saint Thomas. Quant à cet esprit lui-même, il n'est pas non plus tout à fait nouveau. Et comment le serait-il, puisqu'il ne saurait être qu'une des formes de l'esprit chrétien? Nous venons de l'entendre bégayer sur les lèvres du vieux Richeome. Le grand mérite de

 

(1) Oeuvres de saint. François de Sales, III, p. XXXI. On verra que si je critique librement Dom Mackey, j'ai pour lui une très grande admiration. Rappelons qu'il n'était pas français. Beaucoup de ses impropriétés , de langage viennent de là. Mais enfin, pour ma part, je lui suis plus redevable qu'à n'importe quel autre commentateur de François de Sales.

 

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François de Sales est de lui avoir donné une voix, limpide, pressante, charmante, de l'avoir imposé au monde par la double autorité de son propre génie et de sa personne.

C'est l'esprit de l'humanisme chrétien, de Sadolet, par exemple, de Reginald Pole, mais appliqué délibérément à la vie pieuse et présenté à toutes les âmes. Nous avons déjà marqué cette progression lorsque nous expliquions le titre et le sujet du présent livre. L'humanisme en soi n'est ni chrétien ni païen : il peut aisément devenir l'un ou l'autre, suivant les dispositions de chaque humaniste. Quant à l'humanisme chrétien, bien qu'il ne repousse aucunement, qu'il implique plutôt, le souci de la vie intérieure et de la perfection personnelle, il fut assez ordinairement plus spéculatif que pratique. Il compte des saints parmi ses adeptes, mais il n'est pas, de lui-même, école de sainteté. Dans tous les cas, il semblait réservé, sinon aux savants proprement dits, du moins à une élite de catholiques bien nés qui avaient du loisir, de la culture et le goût des lettres anciennes. Tel quel, il portait en lui et ne pouvait manquer de développer une philosophie, des vues générales sur Dieu, l'homme et le monde. Philosophie, d'abord assez vague, assez incertaine et qui a dû, par un long travail de précision ou de correction, s'accorder enfin pleinement avec la théologie orthodoxe. C'est ainsi que nous avons vu l'humanisme chrétien, dûment allégé de tout élément suspect, siéger triomphalement parmi les Pères de Trente et marquer, de sa noble empreinte, quelques-unes des décisions les plus remarquables — je voudrais pouvoir dire, sensationnelles, epochmaking, car elles l'étaient en effet — de ce magnifique concile. Philosophie, théologie, savantes disciplines auxquelles la foule n'est pas invitée, mais qui visent néanmoins l'éducation morale et la sanctification de tous. Restait donc, après cette lente évolution qui avait définitivement annexé le meilleur humanisme à la haute pensée chrétienne, restait une suprême expansion qui ferait

 

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pénétrer cette haute pensée chrétienne dans la vie commune des simples fidèles. A ce travail, aussi difficile que le premier, et somme toute, plus important, écrivains et prédicateurs, Richeome, par exemple, se sont consacrés d'assez bonne heure, mais, quoi qu'il en soit de ces tentatives, l'Eglise, au début du XVII° siècle, attendait encore l'homme de génie qui réaliserait parfaitement cette adaptation, cette vulgarisation nécessaire. Francois de Sales a paru, mettant si l'on peut ainsi parler, toute la renaissance chrétienne, à la portée des plus humbles, dans un petit livre de dévotion.

II. Une thèse de doctorat nous l'a prouvé dernièrement et par le menu : François de Sales, élève appliqué des jésuites, est un humaniste tout court, au sens profane du mot, comme on l'était à la fin de la Renaissance (1). Il a fait d'excellentes humanités ; il tient ses classiques au bout de la plume, les poètes latins surtout; il écrit lui-même un joli latin, maniéré, sémillant, précieux, qui l'a conduit insensiblement au français de l'Introduction à la vie dévote, puis à celui du Traité de l'amour de Dieu qui vaut mieux encore. Mais à lui tout seul, et pour nous du moins, cet humanisme-là, indice parfois trompeur d'un humanisme véritable, ne tirerait pas à conséquence. L'homme ici, le directeur, le saint, nous intéresse plus que le styliste et cet homme est en effet un des plus humains qu'on ait jamais vus. A bien prendre cette noble qualité que l'Apôtre n'a pas craint d'appliquer au Christ, tout ce qu'on peut dire de François de Sales se ramène là. « Je suis tant homme que rien plus (2) » disait-il. « Eh quoi! n'avons-nous pas un coeur humain et un naturel sensible (3). » Il ajoute ailleurs avec une précision nouvelle : « Je ne suis point homme extrême et me laisse volontiers emporter

 

(1) A. DELPLANQUE, Saint François de Sales humaniste et écrivain latin, Lille, 1907.

(2) Oeuvres..., XIII, p. 330.

(3) Ib..., XIV, p. 264.

 

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à mitiger (1) ». Ainsi fait, donnez-lui des âmes à conduire et il écrira pour elles l'Introduction. « Palmelio, dira plus tard J.-P. Camus qui, dans son roman de Parthénice, a donné ce nom symbolique à François de Sales, Palmelio nous mène au royaume de Dieu avec une gerbe toute florissante et pleine de doux fruits d'honneur et de suavité (2). »

Nous n'avons de lui que des portraits irritants, Philippe de Champagne étant venu au monde vingt ans trop tard (3). Mais nous savons à n'en pas douter qu'il était beau à voir, d'une beauté fleurie, vermeille, éclatante qui lui causa de nombreux ennuis. « Il a été souvent tenté et rudement par diverses personnes » raconte sainte Chantal (4). Comment le sait-elle? Eh ! c'est lui-même qui le lui a dit. Bonne occasion de rappeler que la délicatesse a des nuances changeantes et que le XVII° siècle n'est pas le XX°; bonne occasion de défendre en passant l'honnête Camus du sot reproche que lui font quelques-uns pour les naïves libertés de ses romans, approuvés du reste par François de Sales. Aussi pur qu'on peut l'être ici-bas, celui-ci ne craignait aucunement de faire à la très pure Jeanne de Chantal des confidences qu'un évêque d'aujourd'hui garderait pour soi. Il écrivait en effet à la sainte au sujet de deux prêtres apostats qu'il venait de convertir :

 

Ce m'a été une grande consolation de les voir revenir entre les bras de l'Eglise... Hélas! ils étaient religieux... La jeunesse, la vaine gloire et la chair les avaient emportés en cet abîme... O Dieu, quelle grâce ai-je reçue d'avoir été tant de temps, et si chétif, parmi les hérétiques, et si souvent invité par les mêmes amorces, sans que jamais mon coeur ait seulement voulu regarder ces infortunés et malheureux objets (5).

 

(1) Oeuvres..., XIV, p. 39.

(2) Parthénice, p. 3;3.

(3) Il n'avait que vingt ans au moment de la mort de François de Sales. fin revanche, il a fait un très beau portrait de Camus (musée de Gand).

(4) Oeuvres de sainte Jeanne de Chantal, II, 349.

(5) Oeuvres..., XIV, pp. 37, 38.

 

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Une autre fois il écrit encore :

 

Mais moi, attaqué par tant de moyens, en un âge frêle et fluet, pour me rendre à l'hérésie... et que jamais je ne lui ai pas seulement voulu regarder au visage, sinon pour lui cracher sur le nez (1).

 

Comme on le voit, il flairait, sous de tels pièges, une manoeuvre hérétique. C'est possible, mais à Paris et à Padoue, villes très catholiques, il fut en butte à des obsessions du même genre. Les biographes nous ont laissé là-dessus de trop longs détails que, de son côté, J.-P. Camus, — il les tenait sans doute de François de Sales — a dramatisés dans le roman de Parthénice. Etranges anecdotes qui datent de la fin de son adolescence et qui nous le montrent crédule encore et candide comme un enfant. Plus que les livres, l'expérience l'a rendu prudent.

Montagnard, d'un esprit subtil et que l'observation avait rendu un peu défiant, il n'était pas simple et de beaucoup s'en fallait. Mais de toute la pente de son coeur profond, il tendait à la candeur des enfants. Prudence du serpent, simplicité de la colombe, il avait médité souvent cette consigne dont sa vie de prêtre avait confirmé la sagesse et qui pourtant le gênait.

 

Je ne sais si vous me connaissez bien, écrivait-il à sainte Chantal ; je pense que oui, pour beaucoup de parties de mon coeur. Je ne suis guère prudent et si (pourtant) c'est une vertu que je n'aime pas trop. Ce n'est que par force que je la chéris, parce qu'elle est nécessaire, je dis très nécessaire et sur cela je vais tout à la bonne foi, à l'abri de la Providence de Dieu. Non, de vrai, je ne suis nullement simple, mais j'aime si extrêmement la simplicité que c'est merveille. A la vérité dire, les pauvres petites et blanches colombelles sont bien plus agréables que les serpents, et quand il faut joindre les qualités de l'une à celles de l'autre, pour moi, je ne voudrais nullement donner la simplicité de la colombe au serpent, car le serpent ne laisserait pas d'être serpent, mais je voudrais

 

(1) Oeuvres..., XIV, p. 94.

 

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donner la prudence du serpent à la colombe, car elle ne laisserait pas d'être belle... La fâcheuse duplicité, c'est celle qui a une bonne action doublée d'une intention mauvaise ou vaine (1).

 

Ce texte capital, merveilleux de finesse, nous éclaire toute une famille d'âmes, droites et compliquées tout ensemble, sûres et insaisissables, qui déconcertent les simples. Colombe et serpent. Fénelon était de ces âmes, mais chez lui, c'est le serpent, un bon serpent, qui est devenu colombe, chez François de Sales, c'est la colombe qui, sans plus de joie que d'effort, a pris les qualités du serpent.

« Il écoutait tout le monde paisiblement et si longtemps que chacun voulait; la façon et le parler de ce bienheureux étaient grandement majestueux et sérieux, mais toutefois le plus humble, le plus doux et naïf que l'on ait jamais vu... Il parlait bas, gravement, posément, doucement et sagement.., il ne disait rien de trop, ni de trop peu, ains ce qui était nécessaire... parmi les affaires sérieuses, il jetait des mots de grande affabilité cordiale (2). » Ces lignes de sainte Chantal nous le montrent mieux que n'aurait fait le plus grand peintre. Un trait m'arrête néanmoins, cette majesté sur laquelle la sainte revient à plusieurs reprises. Très certainement, il était comme elle l'a vu, avec un je ne sais quoi pourtant qu'elle a bien vu, mais qu'elle a mieux aimé ne pas dire. Une légende trop répandue fait de lui un violent qui se serait héroïquement ; transformé en un miracle de douceur. Timide et faible plutôt, presque trop bénin. Les quelques peccadilles d'impatience qu'on lui connaît sont d'un homme paisible et lent, irrité soudain pour une minute par qui le presse ou le bouscule. D'instinct, il céderait toujours et s'il lui faut se vaincre, c'est pour se résigner à la raideur, à la

 

(1) Oeuvres..., XIII, pp. 303, 304.

(2) Oeuvres de sainte Chantal, II, pp. 221, 222, 169.

 

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résistance. Ce qu'il veut, certes il le veut bien et d'une volonté de montagnard, mais toute lutte de front le contrarie. Tendance si naturelle chez lui qu'il lui obéit encore, d'une façon toute sainte comme nous verrons bientôt, jusque dans le combat spirituel. « Quand vous rencontrerez des difficultés et contradictions, enseigne-t-il, ne vous essayez pas de les rompre, mais gauchissez dextrement (1). » « Que voulez-vous, répondait-il un jour au P. Binet qui lui reprochait d'accepter trop de sermons, c'est mon humeur qui me porte à cette condescendance; je trouve le mot non si rude au prochain que je n'ai pas le courage de le prononcer lorsque on me demande quelque chose de raisonnable (2). » « Je ne contredis jamais à personne », dit-il encore (3). Autant que faire se peut, cela va de soi.

A l'occasion, il sait parler ferme. « Moi qui ai quelquefois du courage » (4), dit-il. On le voit bien à certaines lettres de lui, calmes toujours, niais de bonne encre. Pour peu néanmoins que son devoir le lui permette, il cède, il cède toujours. Sur une question qui avait à ses yeux beaucoup d'importance, je veux dire sur les règles de la Visitation, si laborieusement rédigées par lui, n'a-t-il pas cédé presque sans combat, aux singulières exigences du cardinal de Marquemont? Humilité ? Je veux bien, mais teintée de quelque faiblesse. Au demeurant, ses familiers savent qu'il n'est pas terrible, qu'ils n'ont pas à se gêner avec lui. Soit à Paris, soit même à Padoue il se laisse traiter par son gouverneur en petit garçon ; évêque, il bat en retraite devant son valet de chambre, le farouche Rolland qu'un des premiers biographes du saint nous montre

 

(1) Oeuvres..., XII, p. 339.

(2) Cité par E. Griselle. Panégyrique de saint François de Sales, p. 11 (cf. Etudes religieuses, mars 1868).

(3) Oeuvres..., XIII, pp. 228, 229.

(4) Ib., XVI, 227.

 

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« tranchant, coupant et ordonnant de tout sans contradiction » (1).

 

Si vous n'avez pas du beau papier pour écrire, mande-t-il à sainte Chantal, envoyez-en prendre vers M. Rolland, mais à votre nom, car, si c'était au mien, il se courroucerait, parce que j'en ai trop dépensé la semaine passée (2).

 

D'autres encore, je le crois, du moins, — et par exemple son frère Jean-François qui devait lui succéder — le harcelaient vivement, critiquant ses actes et ses idées, attribuant sa débonnaireté « à bêtise », c'est lui-même qui l'a dit un jour, excédé (3). Je n'oublie pas qu'il parle souvent des efforts qu'il a dû faire pour devenir pacifique. Mais c'était surtout vis-à-vis de Dieu et de lui-même, non du prochain. Prendre en patience ses propres infirmités, assister sans émoi aux retours offensifs du vieil homme, se résigner aux silences de Dieu, il n'était pas arrivé d'emblée à la paix intérieure. « L'édifice auquel je travaille, disait-il encore en 1609, est de bien établir mon âme dans une constante paix (4). » Quant à la douceur proprement dite, qui sera naturellement doux, s'il ne l'était pas? (5) Cette douceur faite de bienveillance, de compassion, de gentillesse mondaine et de charité chrétienne n'est pas exactement la tendresse que l'on pourrait croire, ou, si l'on aime mieux, cette tendresse est plus spirituelle que profonde. Non pas qu'il manque de sensibilité, mais son coeur est comme un domaine fermé qu'il n'entr'ouvre qu'avec des précautions infinies et où ne pénètrent tout à fait que les

 

(1) Oeuvres..., XVI, p. 141.

(2) Ib., XVI, p. 141.

(3) Ib., VI, p. 411.

(4) Ib., XIV, p. 117.

(5) Un de ses amis lui fait dire : « Quand j'étais jeune garçon je m'adonnais à l'exercice de la douceur... » (cité par E. GRIBELLE, Panégyrique... p. 8.) Il n'y a pas lieu de contester l'authenticité du propos, d'abord parce qu'on n'est jamais trop aimable, ensuite parce que le jeune François de Sales, timide, réservé, un peu fermé, a dû faire effort pour se montrer au dehors affable et cordial.

 

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affections célestes. Ses livres, d'où le miel ruisselle, nous révèlent encore imparfaitement l'étonnante suavité de sa vie intérieure. Pour bien le connaître sous cet aspect, il faut lire les lettres à sainte Chantal où il résume souvent et reprend sa propre prière.

 

Hé ! vrai Jésus ! que cette nuit est douce (Noël), ma très chère fille ! « Les cieux, chante l'Eglise, distillent de toutes parts le miel », et moi je pense que ces divins anges qui résonnent en l'air leur admirable cantique viennent pour recueillir ce miel céleste sur les lys où il se trouve, sur la poitrine de la très douce Vierge et de saint Joseph. J'ai peur, ma chère fille, que ces divins esprits ne se méprennent entre le lait qui sort des mamelles virginales et le miel du ciel qui est abouché sur ces mamelles. Quelle douceur de voir le miel sucer le lait ! (1)

 

L'esprit joue plus qu'on ne voudrait peut-être dans cette prière (2). Il faut bien que toutes les facultés soient de la fête. Mais qui ne voit que le sentiment domine? Aussi quelle différence entre ces contemplations et celles que faisait laborieusement le bon Richeome ! François de Sales ne

songe pas à peindre les plumes des anges. Ce miel et ces lys, il les aspire plus qu'il ne les voit. Elle aussi pourtant, son imagination s'amuse autour du mystère mais avec quelle vivacité, avec quelle grâce !

 

Il n'est pourtant point dit que Notre-Dame et saint Joseph, qui étaient les plus proches de l'enfant, ouyssent la voix des

 

(1) Oeuvres..., XIV, p. 392.

(2) Pour les jeux et raffinements de style, la correspondance nous donne une foule d'exemples que M. Delplanque aurait pu mettre à profit dans sa thèse sur François de Sales humaniste, exemples d'autant plus significatifs que le procédé est ici plus spontané, une lettre n'étant pas un sermon. Voici une cueillette rapide. « Ce béni saint a nourri l'amour de notre coeur et le coeur de notre amour » (XV, p. 33); « Prenez du repos et du repas suffisamment » (XV, p. 74) ; « Cet homme angélique ou cet ange humain » (XV, p. Ira) ; « La cloche me presse, je m'en vais au pressoir de l'Eglise, au saint autel » (XIII, p. 145) ; « Le doux Jésus ne naquit-il pas au coeur du froid ? Et pourquoi ne demeurerait-il pas aussi au froid du coeur , (XIII, p. 313) ; « O qu'il nous faut désirer cet amour et... aimer ce désir! » (XIII, p. 355) ; « Que je vous défende ce mot de saint quand vous écrivez de moi.., je suis plus feint que saint » (XIII, p. 36o) ; s La mère de la fleur de Jessé et la fleur des mères e (XV, p. 207).

 

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anges ou vissent les lumières miraculeuses. Au contraire, au lieu d'ouyr les anges chanter, ils oyaient l'enfant pleurer et virent, à quelque lumière empruntée de quelque vile lampe, les yeux de ce divin garçon tout couverts de larmes et transissant sous la rigueur du froid. Or, je vous demande en bonne foi, n'eussiez-vous pas choisi d'être en l'étable ténébreux et plein des cris du petit? (1)

 

On ne trouvera rien de pareil chez Richeome. Les passages pieux ne manquent pas dans son Oeuvre, mais ils ne sont pas les plus saisissants. Il parait ou plus artiste ou plus religieux que suavement dévot. D'où que cela vienne, dès qu'il se met à prier pour de bon, je suis tenté de tourner la page. Il est ému sans doute, mais pas assez pour nous émouvoir. Dans la piété de François de Sales au contraire,le pittoresque même devient tendre. On oublie l'artiste, qui est là pourtant avec ses pinceaux, on ne voit plus que le saint.

 

A la mort de notre doux Jésus, il se fit des ténèbres sur toute la terre. Je pense que Madeleine... était bien mortifiée de ce qu'elle ne pouvait plus voir son cher seigneur à pur et à plein : seulement elle l'entrevoyait là sur la croix, elle se relevait sur ses pieds, fichait ardemment ses yeux sur lui, mais elle n'en voyait qu'une certaine blancheur pâle et confuse ; elle était néanmoins aussi près de lui qu'auparavant (2).

 

Les cérémonies de l'Église le remuaient délicieusement et jusqu'aux larmes. Le voici par exemple, deux années de suite, 1609, 1610, pendant la procession du Saint-Sacrement. Je mets ces textes sur deux colonnes, pour mieux marquer leur parallélisme et pour donner aux jeunes prêtres qui voudront bien me lire une idée des études sans nombre qui restent à faire sur la psychologie des saints.

 

(1) Oeuvres..., XIII, p. 203.

(2) Ib., XIII, p. 81.

 

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            Mon Dieu ! que mon coeur est plein de choses pour vous dire... car c'est aujourd'hui... le jour de la grande fête de l'Église, en laquelle portant le Sauveur à la procession, il m'a, de sa grâce, donné mille douces pensées, emmi lesquelles j'ai eu peine à réprimer les larmes. O Dieu, je mettais en comparaison le grand-prêtre de l'ancienne loi avec moi, et considérais que ce grand-prêtre portait un riche pectoral sur sa poitrine, orné de douze pierres précieuses, et en icelui il voyait les noms des douze tribus... Mais je trouvais mon pectoral bien plus riche, encore qu'il ne fût composé que d'une seule pierre, qui est la perle orientale... Car, voyez-vous, je tenais ce divin Sacrement, bien serré sur ma poitrine et m'était avis que les noms des enfants d'Israël étaient tous marqués en icelui. Oui, et le nom des filles spécialement, et le nom de l'une encore plus... Et me semblait que j'étais chevalier de l'ordre de Dieu.. (1609).

 
 

            Or, il est vrai, chère seul ma fille, j'ai été un peu la de corps (après la procession mais d'esprit et de coeur comme le pourrais-je être après avoir tenu sur ma poitrine et tout joignant mon coeur un si divin épithème comme j'ai fait ce matin tout au long de la procession !... Le passereau troua un repaire et la tourterelle un nid où elle met ses poussins, dit David. Mon Dieu que cela m'a attendri, quand on a chanté ce psaume ! Ça je disais : o chère reine du ciel, est-il possible que vota poussin ait maintenant pou son nid ma poitrine ! Cette parole de l'Épouse m'a bien encore touché : mon bien-aimé est mien... il demeure, entre mes mamelles, car je tenais là... Y a-t-il une douceur comparable? (1610) (1).

 

 

 

Douces pensées qui viennent en foule, symbolisme rares ou ingénus, rappels dos amitiés saintes, retours attentifs vers Dieu, c'est là proprement l'activité dévote, « consolation », comme parlent les mystiques, prise su le vif, avec son rythme abondant et paisible, son miel et,

 

(1) Oeuvres..., XIV, p. 169 ; XIV, pp. 313, 314.

 

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sa poésie. Comment ne sera-t-on pas charmé et gagné lorsqu'un tel homme écrira sur la dévotion ? Et qu'on y prenne garde, cette sensibilité qu'émeuvent les réalités invisibles, reste humaine, toute voisine de la sensibilité commune. Rien là qui nous semble étrange. Nature et grâce, chez lui, se rencontrent, s'adaptent et se compénètrent avec une aisance merveilleuse. On en jugera mieux sur ces autres lignes, si belles :

 

Il y a quatre jours que je reçus à l'Église et en confession un gentilhomme de vingt ans, brave comme le jour (1), vaillant comme l'épée. O sauveur de mon âme, quelle joie de l'ouïr si saintement accuser ses péchés !... Il me mit hors de moi-même; que de baisers de paix que je lui donnai (2) !

 

 

Qui douterait de la tendresse d'un pareil coeur? Je n'en doute pas, mais pour revenir à l'analyse que nous amorcions tout à l'heure, je répète hardiment que ce coeur, non seulement ne s'attache à rien de créé, mais encore se refuse ou se dégage beaucoup plus facilement que d'autres. « Quand il n'avait plus les personnes présentes, écrit sainte Chantal, il n'eût su dire comme leur visage était fait. Je lui ai ouï dire cela. (3) » Ce n'est là qu'un indice, d'ailleurs curieux, des dispositions que je lui prête. Nous avons des preuves plus convaincantes. Il écrivait en effet :

 

Si j'étais aussi vivement et fortement joint à Dieu comme je suis absolument disjoint et aliéné du monde, mon cher Sauveur, que je serais heureux !

 

(1) « Brave » c'est-à-dire « beau ». Plus loin le même mot veut dire « fort » (p. 122) et c'est aussi un de ses vrais sens. Par suite de quel caprice, s brave » signifie-t-il souvent aujourd'hui presque le contraire, lorsqu'il est placé devant le nom ? Fantaisie imposée, je crois, à l'île de France par la langue d'oc. Quand M. Jules Lemaître dit que Bossuet était c un brave homme », il ne veut sûrement pas en faire un héros.

(2) Oeuvres..., XIII, p. 84.

(3) Oeuvres de sainte Chantal, II, p. 148.

(4) Oeuvres..., XIV, p. 178.

 

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Il disait encore et de manière à enlever toute équivoque :

 

J'aime les âmes indépendantes, vigoureuses et qui ne sont point femmelettes.,. car cette si grande tendreté brouille le coeur, l'inquiète et le distrait de l'oraison amoureuse envers Dieu... Je suis le plus affectif du monde et (c'est-à-dire : et pourtant) il m'est avis que je n'aime rien du tout que Dieu et toutes les âmes pour Dieu (1).

 

Très affectueux et cependant très détaché, détaché de tout et même de ce qui lui inspire les sentiments les plus suaves, ces paroles décisives sont plus vraies qu'on ne saurait dire. Pour en égaler la justesse, pour en dépasser l'énergie, il ne faut rien moins que la plume de sainte Chantal.

« Il ne dépendait, a-t-elle écrit magnifiquement, ni de mort ni de vie, ni de parents ni d'amis. Son esprit régentait au-dessus de tout cela. Voilà quelle était la magnanimité de notre bienheureux. (2) »

Ce détachement n'est pas de l'égoïsme, il est même en un sens tout le contraire Si nul être créé n'absorbe François de Sales, son propre néant ne l'absorbe pas davantage. On n'est pas plus loin que lui de l'idolâtrie du moi. Il se dispute, il se refuse lui-même à lui-même, comme il fait aux autres. Il se traite, comme il nous traite, sans rudesse, sans passion, et, si l'on peut dire, avec une même sympathie. C'est là un des traits originaux de sa vie intérieure. Il se regarde faire ou pâtir; il assiste, curieux, amusé, ou résigné, comme d'un balcon, aux mouvements de son être. On le dirait attentif à un orage lointain ou à des enfants qui s'agitent. Il écrit, à propos de je ne sais quel trouble :

 

(1) Texte recueilli par sainte Chantal. Oeuvres de la sainte, II, 494.

(2) Oeuvres de sainte Chantal, II, p. 203.

(3) On peut de ce chef l'opposer à ce que j'ai appelé « l'autocentrisme » de Newman, sorte d'égoïsme religieux et supérieur dont l'étude est un des leitmotiv de mon livre : Newman, essai de biographie psychologique,

 

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Je me moquais en moi-même de ma faiblesse et mon esprit voyait, clair comme le jour que tout cela était une inquiétude de vrai petit enfant (1).

 

et encore, après une tentation d'ailleurs infinitésimale :

 

Je la voyais, ce me semblait, là-bas, bien bas, au fin fond de la partie inférieure de l'âme, qui s'enflait comme un crapaud (2).

 

Il attend cette le tumulte soit fini ou qu'il recommence, blotti; à l’abri du monde, de lui-même et du démon, dans là lus haute partie de son être, celle où se fait la rencontre entre Dieu et lui. La divine paix qu'il met au-dessus de tout n'est pas autre chose que l'oubli de soi en Dieu. Il ne veut, ni pour lui, ni pour les autres, de la moindre e tendreté sur soi-même », retranchant, cela va sans dire, les « tendretés sur nos corps qui sont grandement contraires à la perfection », mais encore et plus impitoyablement « celles que nous avons sur nos esprits » (3). Tout lui paraît sot et funeste dans les empressements où nous porte le vif souci de notre moi, et jusque « dans le désir trop ardent de la répression des défauts ou de l'acquisition des vertus » (4). A quoi bon ces inquiétudes ; elles ne nous font pas avancer d'une ligne, elles nous troublent, elles nous tirent de notre vrai centre. « Qui est bien attentif à plaire amoureusement à l'amant céleste, n'a ni le coeur, ni le loisir de retourner sur soi-même. » (5) Lorsque bientôt nous ferons la synthèse de son optimisme, nous n'oublierons pas ces beaux éléments.

La controverse lamentable entre Fénelon et Bossuet a tellement compliqué les choses les plus simples que plus d'un soupçonnera peut-être une ombre d'apathie ou de quiétisme dans la disposition que je viens de décrire

 

(1) Oeuvres..., XIII, p. 118.

(2) Ib., XIII, p. 368.

(3) Ib., VI, p. 49.

(4) Ib., VI, p. XXXVII. Ces mots sont de Dom Mackey.

(5) Ib., VI, p, 217.

 

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Comme si l'âme de l'âme n'était qu'une puissance endormie et la maîtrise de soi une discipline paralysante ! Si Philothée mène une vie morne et immobile, qu'elle ne se flatte pas de ressembler à son maître. Plus il s'affranchit de toute idolâtrie de lui-même et mieux il cultive son moi. Il ne dort que dans son lit, où, soit dit en passant, il dort à poings fermés, pour se réveiller « le matin, plus gai que jamais » (1). Il va se réalisant, s'enrichissant et se nuançant toujours davantage, paisible mais volontaire, attentif aux inspirations de chaque rencontre, docile à toute leçon, d'où qu'elle lui vienne, prodigieusement curieux des autres et de lui-même, le coeur et l'esprit toujours présents à tout ce qu'il fait, à tout ce qu'il voit. Il n'est pas chez lui jusqu'à l'écrivain qui ne monte et ne se transforme sans cesse. En moins de vingt ans, il a parcouru toute la gamme des styles français qui pouvaient exprimer sa complexe et souple nature. Ce n'est du reste pas ici le lieu de le suivre dans chacune de ses ascensions. Seule, son Oeuvre maîtresse, telle que nous l'avons définie en commençant, doit nous occuper, et, avec elle, l'ensemble assez compliqué déjà, de circonstances, de préparations, d'assimilations et d'adaptations qui ont fait de François de Sales l'homme de cette Oeuvre. Encore ne pourrons-nous qu'effleurer cette si vaste matière. Attachons-nous du moins aux trois moments principaux, critiques de ce développement, je veux dire, à la fameuse tentation de désespoir que François de Sales eut à surmonter pendant ses premières années de Paris ; au voyage de Paris en i6oa ; à la rencontre de sainte Chantal. Ce dernier chapitre n'appartenant pas à l'histoire de l'humanisme dévot, mais à celle de l'invasion mystique que nous raconterons dans le prochain volume, je ne l'indique ici que pour rappeler l'unité et la richesse de cette admirable vie.

III. La jeunesse de François de Sales fut peut-être moins

 

(1) Oeuvres..., XIII, pp 318, 221.

 

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souriante qu'on ne pourrait croire, surtout lorsqu'il eut quitté sa famille pour venir étudier à Paris. Très pieux toujours, très épris de perfection, sa vertu semble avoir été quelque peu craintive et tendue. « Étant jeune écolier, a-t-il raconté, il me prit une ferveur et une envie d'être saint et parfait : je commençai à me mettre en la fantaisie que pour cela il fallait que je repliasse ma tête sur mon épaule en disant mes heures, parce qu'un autre écolier qui était vraiment un saint, le faisait; ce que je fis soigneusement quelque temps durant. (1)» A la veille de son départ pour Paris, effrayé des dangers qui l'attendaient, il aurait, dit-on, supplié son père de ne pas l'envoyer à Navarre, comme on l'avait d'abord décidé, mais chez les jésuites, au collège de Clermont. Externe et prenant pension à quelques pas du collège, il n'était pas du reste livré à lui-même. On lui avait donné pour gouverneur, un prêtre, M. Déage, qui suivait de son côté les cours théologiques de Sorbonne, honnête homme assurément, mais rude, sinon brutal, et qui sentait un peu la marmotte. Quand le jeune homme paraissait plus mélancolique, M. Déage lui proposait des distractions que plus tard l'auteur de l'Introduction ne condamnera point mais qui, pour l'instant, l'ennuyaient ou l'épouvantaient. Beaucoup plus jeune que son âge, il était encore un enfant et le paraissait plus encore parmi les hardiesses du quartier latin. Nature affectueuse et délicate qu'il fallait rendre plus virile, mais que la direction épaisse de M. Déage a souvent meurtrie (2). Déjà porté

 

(1) Oeuvres..., VI, p. 141.

(2) Ce chapitre n'a jamais été étudié d'une façon critique et je ne puis garantir la justesse de mes impressions. Il serait d'ailleurs trop long n'indiquer ici les menus indices qui me guident dans mes conjectures. Pour Déage, la plupart des biographes de François de Sales le canonisent, M. de Baudry entre autres. Rien de ce que nous savons de lui n'autorise cette apothéose. Quelques anecdotes du temps de son préceptorat le montrent grossier. Il gifle son élève, il le mortifie en public. Y eut-il intimité réelle entre les deux, je ne le crois pas. Le saint en fera plus tard son vicaire général. Les convenances ou d'autres raisons le voulaient ainsi peut-être. Mais je ne crois pas me tromper en disant que Déage fut un de ceux qui l'ont le plus gêné dans son entourage. Nous avons quantité de documents. D'où vient que son nom y paraît si rarement ? Où sont les lettres qu'il a reçues du saint — celle du 1er mars 1608 (attribution conjecturale) est un simple billet et sans tendresse. Nulle part, on ne le voit figurer parmi les intimes. Camus affirme qu'au moment de la grande tentation, François de Sales n'a rien voulu dire à son gouverneur. M. Baudry n'en veut rien croire, mais pourquoi Camus aurait-il inventé ce détail ? Il y a d'autres indices convergents, mais, encore une fois, cette menue question n'est pas de notre sujet.

 

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à se défier de ses forces, peu communicatif avec ses camarades parisiens, il se replia davantage sur lui-même, exagérant la gravité de ses fautes innocentes et se désolant de ne pas opposer une résistance plus héroïque aux séductions diverses qui le harcelaient. Il était seul, comme il le sera même plus tard, malgré l'extrême gentillesse qu'il eut toujours et l'affabilité cordiale qui s'épanouira vite chez lui. Je n'ai garde d'oublier les jésuites qu'il avait pour maîtres et pour confesseurs, ou les capucins dont il suivait souvent les offices. Avec tous, je le crois du moins, il fut longtemps assez réservé. Pendant la terrible tentation que nous allons dire, il semble bien ne s'être ouvert à personne de son douloureux secret.

 

Ce bienheureux me racontait une fois — je cite la déposition de sainte Chantal—pour me fortifier en quelque trouble que j'avais, qu'étant écolier à Paris, il tomba dans de grandes tentations et d'extrêmes angoisses d'esprit ; il lui semblait absolument qu'il était réprouvé et qu'il n'y avait point de salut pour lui, ce qui le faisait transir... Nonobstant l'excès de cette souffrance, il eut toujours au fond de son esprit la résolution d'aimer et de servir Dieu de toutes ses forces durant sa vie, et avec d'autant plus d'affection et de fidélité qu'il lui semblait qu'il n'en aurait pas le pouvoir pour l'éternité. Cette peine lui demeura trois semaines pour le moins ou environ six, avec une telle violence qu'il perdit l'appétit et le sommeil et devint maigre et jaune comme de la cire. Or, le jour qu'il plut à la divine Providence de le délivrer, comme il passait devant une église, il alla se mettre devant un autel de Notre-Dame où il trouva l'oraison memorare collée sur une planche. Il la dit tout du long; ensuite, il se leva et au même instant il se trouva parfaitement et entièrement guéri, et il lui sembla que son mal était tombé comme des écailles de lèpre (1).

 

(1) Cité par l'abbé de Baudry dans sa Dissertation, sur la controverse entre Fénelon et Bossuet (Migne. Oeuvres de saint François de Sales, t. IX, p. 513). L'abbé de Baudry a réuni, à deux reprises, les pièces du dossier de la tentation, une fois dans la dissertation que je viens d'indiquer, une autre fois au t. IV de son véritable esprit de saint François de Sales. Je renverrai toujours à ces deux recueils où il est plus commode de trouver les diverses pièces de ce dossier. Nous ne savons pas la date exacte de la tentation. Le chanoine Gard, dont le témoignage, en toute cette affaire, est très important, dit sans plus : 1586. François de Sales est resté à Paris pour ses études de 1582 à 1588. La tentation ayant eu la couleur théologique que nous allons dire, il faut, semble-t-il, la placer dans les dernières années du séjour à Paris — soit entre 1585 et 1588. — L'église est Saint-Etienne-du-Grès qui se trouvait tout près de l'Hôtel de la Rose blanche où demeurait l'étudiant. Cette église a disparu, mais on a pu suivre les voyages de la Vierge noire de Saint-Etienne. Mise en vente pendant la révolution, Huysmans a prit devant elle dans la chapelle de la rue de Sèvres où les religieuses de Saint-Thomas l'avaient placée. Ces religieuses ayant quitté la rue de Sèvres pendant les travaux du boulevard Raspail, la Vierge noire les a accompagnées à Neuilly-sur-Seine. On trouve dans la réédition de M. Hamon par M. Letourneau une reproduction de cette image (Vie de saint François de Sales, Paris, 1889, I, p. 63).

 

 

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Telle est la version la plus authentique de cette histoire, plus ou moins romancée depuis par les biographes. Ici nous entendons François de Sales lui-même. Jusqu'aux expressions, tout semble de lui. A la vérité, il n'a pas tout dit, réservant plus d'un détail dont la sainte n'avait que faire. Nous allons y revenir. Mais déjà l'on peut saisir l'importance de cette épreuve dans la formation d'un directeur que Dieu préparait à pacifier tant d'âmes. C'est par sa propre expérience, comme le dit J.-P. Camus, qu'il apprit « à compatir aux infirmités des autres ».

 

Dites-moi, je vous supplie, écrira-t-il longtemps après « à un gentilhomme qui était tombé dans une profonde mélancolie », quel sujet avez-vous de nourrir cette triste humeur qui vous est si préjudiciable ? Je me doute que votre esprit est encore embarrassé de quelque crainte de la mort soudaine et des jugements de Dieu. Hélas ! que c'est un étrange tourment !... Mon âme qui l'a enduré six semaines durant, est bien capable de compatir à ceux qui en sont affligés (1).

 

Les émotions les plus vives passent, les principes restent. Ce n'est pas seulement le coeur du saint qui s'est formé dans cette épreuve, c'est encore son esprit, sa

 

(1) Le véritable esprit de saint François de Sales..., par l'abbé de Baudry, Paris, 1846, IV, pp. 181-189.

 

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pensée, sa théologie. La Vierge noire de Saint-Etienne ne lui a pas fait seulement entendre une réponse de paix, elle lui a comme imposé une doctrine pacifiante. Nous savons en effet que la détresse qui fut dissipée ce jour-là était pour ainsi parler d'ordre dogmatique : je veux dire qu'un système particulier de théologie ou l'avait directement causée, ou du moins l'avait rendue plus intense. Ce système, François de Sales avant et pendant la tentation le regardait comme infiniment probable : la tentation passée, il se rallie pour toujours à un système contraire. Ce n'est pas là pour nous l'aspect le moins intéressant de cette aventure.

Représentons-nous ce jeune étudiant, pieux, timoré, au moment où lui est proposée pour la première fois la doctrine attribuée au maître des maîtres, à saint Thomas, sur la prédestination. Il apprend ce que peut-être il craignait confusément déjà, il apprend que certaines âmes sont créées à la seule fin de faire éclater infailliblement la justice divine par une éternité de souffrances ; système toujours affolant — je le vois ainsi du moins — mais deux fois plus encore pour cette intelligence d'un tour concret et réaliste, pour cette âme scrupuleuse, tourmentée par les tentations ordinaires à cet âge, et qui n'avait déjà que trop de pente à se ranger elle-même parmi les prédestinés à l'enfer.

Il se vit perdu. Damné, moi damné, par suite de la volonté que saint Thomas prête à Dieu de montrer ainsi sa justice — me damnatum voluntate quam ponit Thomas in Deo ut ostenderet Deus justitiam (1) Eh! pourquoi pas lui aussi, comme d'autres, lui si faible, si languissant? Certitude? non, mais affreuse probabilité, de plus en plus vraisemblable à mesure qu'il la fixe davantage. Je n'ai pas besoin d'insister sur l'horreur de cette agonie.

Ce ne sont pas là des conjectures. Nous avons là-dessus

 

(1) Véritable esprit, IV, pp. 197-198

 

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les propres paroles du saint, une protestation de confiance rédigée, nous ne savons quand, peut-être le soir même de la délivrance, peut-être des années plus tard, mais assurément, et palpablement sous l'impression, toujours présente, de cette crise. Nous ignorons du reste la courbe de ses mouvements pendant ces semaines pathétiques. Le dernier et le meilleur de ses biographes, M. Hamon, semble croire à une atténuation progressive. Il voit la tentation décliner insensiblement et s'évanouir enfin aux pieds de la Vierge de Saint-Etienne. De mon côté, je serais tenté de choisir une description toute contraire, d'appuyer sur la soudaineté merveilleuse du dénouement. La crise n'aurait pas cessé de s'aggraver, elle aurait atteint son paroxysme à la minute précise où elle prit fin. Bref, je ramasserais en un instant rapide comme l'éclair, le changement dont H. Hamon échelonne les phases diverses pendant plusieurs jours (1).

 

(1) Je viens de dire que nous ne savions pas à quelle date fut rédigée la protestation qui éclaire si vivement cette histoire. Ce disant, je me heurte à M. Hamon qui place cette rédaction avant même la fin de la crise. En bonne critique, cette assertion me paraît difficilement soutenable. Qu'on lise le texte (Hamon-Letourneau, 1, pp. 56-57). On ne parlerait pas sous le coup du désespoir avec une telle plénitude de confiance et d'allégresse. Il y a plus et de graves indices tendent à montrer que la pièce a été rédigée longtemps après. Celui qui nous l'a transmise, le chanoine Gard, l'a trouvée dans la bibliothèque du saint, à la fin d'un recueil de notes théologiques où la question de la prédestination est traitée d'une manière approfondie, et par un homme déjà pleinement maître de sa doctrine. Ce ne sont pas là les notes d'un étudiant, même supérieur. J'ajoute que dans ces notes, François de Sales assure que le plus grand nombre des modernes et beaucoup d'anciens sont d'un avis contraire à celui de saint Thomas. S'il avait connu ce « torrent » traditionnel, comme parle Bossuet, la thèse thomiste l'aurait moins troublé. De plus, il cite dans cette note le commentaire de Tolet sur saint Jean. Or le bref de Sixte-Quint qui sert de privilège à ce livre est de novembre 1587. Saint François de Sales a quitté Paris dans le courant de 1588. Il a eu mathématiquement le temps de prendre connaissance du livre, mais cela paraît moins probable. Il y a plus encore. Dans ces notes, le saint invoque le souvenir qu'il a de l'enseignement du P. Carrillo. Memini Alphonsum Carrilium... eamdem sententiam tenuisse. Or nous savons que Carrillo fut professeur au collège de Clermont après Maldonat et qu'il a quitté Paris en 1587. Saint François de Sales a pu et dû le connaître à Paris. S'il écrivait la note en 1585, 1586, 1587 et même en 1588. dirait-il memini? Ce mot semble désigner une époque relativement éloignée de celle où le saint faisait ses études. Enfin M. Hamon n'apporte pas la moindre raison en faveur de sa conjecture.

 

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Il entre donc à Saint-Etienne-du Grès, plus malade que jamais; aussi près que possible de s'abandonner au désespoir — c'est mon hypothèse. Il s'agenouille devant la Vierge noire, il récite la prière qui se trouve là, collée sur une planchette. Alors brusquement, les nuages tombent, l'horizon s'illumine, l'obsession s'apaise. C'est comme une croûte de lèpre qui se détache. Un éclair, avons-nous dit; ou mieux deux éclairs qui se suivent coup sur coup. Eh bien! s'écrie-t-il, non pas encore joyeusement, mais avec une générosité déjà toute calme, eh bien! soit; si je suis prédestiné à glorifier la seule justice de Dieu par ma damnation, j'accepte de plein gré la fin qui m'est assignée dans les décrets éternels.

Au moment même où le jeune homme s'incline ainsi devant les décrets éternels, une soudaine certitude lui dessille les yeux, lui persuadant que ces prétendus décrets ne sont qu'une pauvre invention humaine, et que personne n'est ainsi prédestiné à glorifier la seule justice divine. Une voix céleste le relève, lui promet le ciel. « Puisque tu as bien voulu servir à faire éclater mes perfections ente sacrifiant toi-même s'il le fallait, quoiqu'il n'y eût en cela qu'une médiocre gloire pour moi, qui n'aspire pas à perdre, mais à sauver les hommes, je te constituerai dans un éternel bonheur, pour que tu chantes mes louanges, seule gloire qui m'est chère. » Ces dernières lignes sont textuellement traduites de la protestation latine que nous avons dite et qu'on peut sûrement regarder comme une transposition dans l'ordre dogmatique de la scène de la délivrance. Précieuse relique, moins haletante, moins passionnante que l'amulette de Pascal, mais d'une richesse doctrinale bien supérieure. Il faut la lire dans son latin, ces deux mots surtout que je ne puis rendre : je ne m'appelle pas celui qui damne, mon nom est Jésus : glorificatio nominis mei qui non est damnator, sed Jesus.

Qui brise avec le thomisme— bien entendu sur le point précis qui nous intéresse — est obligé de passer dans

 

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l'autre camp. Orienté vers la doctrine des jésuites par la réponse de la Vierge noire, François de Sales s’y est converti pour de bon. Longtemps après, il écrira à un de leurs docteurs les plus en vue, au P. Lessius, une lettre d'adhésion cordiale, restée fameuse dans l'histoire de cette dispute éternelle.

 

Dans la bibliothèque des jésuites de Lyon, lui dit-il, j'ai vu votre Traité de la Prédestination et quoique je n'aie eu le temps que de le parcourir à la hâte, j'ai remarqué que vous y embrassez et soutenez l'opinion de la prédestination à la gloire après la prévision des mérites, cette opinion si noble à tant de titres, puisqu'elle est si ancienne, si consolante... Cela m'a été une grande joie ; car j'ai toujours (1) regardé cette doctrine comme la plus vraie, la plus aimable et la plus conforme à la miséricorde de Dieu et à sa grâce, ainsi que je l'ai un peu indiqué dans mon Traité de l'amour de Dieu (2).

 

 

Veriorem ac amabiliorem, l'intime liaison de ces deux épithètes est chère à l'humanisme dévot. Quant à cette doctrine, plus vraie et plus aimable, elle anime, non pas seulement le Traité de l'amour de Dieu comme le saint vient de le dire, mais encore tous ses autres écrits. En

faut-il davantage pour justifier la curiosité intense et minutieuse que nous avons apportée au récit de la tentation (3) ?

 

(1) Il veut dire depuis très longtemps.

(2) Véritable esprit..., IV, p. 126. On trouve aussi dans le livre de M. de Baudry un fac-similé de l'autographe. C'est qu'en effet l'authenticité de la lettre a été niée par de bons esprits. Piquante anecdote qui montre deux fois à quel point l'esprit de parti émousse le sens critique. Si la lettre n'était pas un faux, disait eu effet le thomiste Serry, on la trouverait dans le recueil des lettres spirituelles du saint ; elle ne s'y trouve pas ; donc. — Est-il possible de mieux se berner soi-même ! Des centaines de lettres du saint ne se trouvent pas dans ce premier recueil. Le plus amusant est que la lettre, lorsqu'elle fut publiée par les jésuites, suait le faux, si l'on peut ainsi parler. On l'avait en effet datée de 1613. Si le P. Serry avait mis ses lunettes, il aurait vu que le saint ne pouvait pas parler en 1613 du Traité sur l’amour de Dieu qui est de 1616. Le saint avait écrit 1618, mais son 8 ressemble beaucoup à un 3.

(3) Reste un problème très alléchant mais insoluble. Comment expliquer que le saint ait ainsi attendu la réponse de la Vierge noire pour rompre avec le thomisme, lui qui était élève des jésuites ? Mais l'était-il, et à quel point, c'est ce qu'on ne peut dire. On ne l'avait pas envoyé à Paris pour qu'il y fit ses études théologiques et c'est comme en cachette, dit-on, qu'il les a faites. Il semblerait donc qu'au lieu de suivre, au grand jour, les classes du P. Carrillo s. j., il prenait pour texte les cahiers de Sorbonne que lui passait son gouverneur, Deage, élevé lui-même en Sorbonne. Cahiers thomistes sans doute : on sait d'ailleurs que François de Sales avait la plus grande vénération pour Saint Thomas. La Protestation elle-même le montre : il lui en a coûté beaucoup de se séparer de lui et d'Augustin, même sur un point. Quoi qu'il en soit, pour le troubler ainsi, il faut que le système thomiste lui ait paru plus probable que l'autre. Quand il a fait sa prière devant la Vierge noire, il était fermement thomiste : quand il s'est relevé, il ne l'était plus. Je ne crois pas d'ailleurs, qu'on puisse affirmer sans plus une relation certaine entre le thomisme et la tentation de désespoir que nous venons d'étudier. Moliniste ou thomiste, tout le monde est susceptible d'une pareille tentation. Aucun système ne résout en effet la difficulté dernière ; mais celui des jésuites offre l'immense avantage de changer la perspective, de tourner notre attention sur nous-même et l'usage que nous sentons que nous pouvons faire de notre libre arbitre, au lieu de nous hypnotiser sur le mystère des décrets divins. Je dis ceci par un scrupule critique, ne me reconnaissant pas le droit d'affirmer que l'adhésion du jeune étudiant au thomisme ait déchaîné la tentative de désespoir. Mais enfin la construction que je viens d'essayer, me parait de beaucoup la plus vraisemblable. Il est en effet presque impossible de ne pas reconnaître dans la Protestation, un clair et vibrant souvenir de la crise.

 

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IV. Quinze ans après, nous retrouvons François de Sales à Paris. Il y est venu pour une mission diplomatique dont nous n'avons pas à parler; il y passe environ sept mois, du 20 janvier au 20 septembre (?) 1602 (1). Qu'avait-il appris et désappris entre ces deux séjours dans notre capitale, étudiant en droit à Padoue (2), chanoine et prévôt

 

(1) Il quitte la Savoie le 3 janvier 16os ; Mâcon, Dijon ; le 20 à Paris. Du ace février au 7 avril, il prêche le carême ; le 14 avril (Quasimodo) il prêche devant le Roi; le 17 avril, il prononce à Notre-Dame l'oraison funèbre du duc de Mercoeur; autres sermons en divers lieux; juillet, août; affaire des Carmélites. Cf. Griselle. Panégyrique de saint François de Sales (documents, pp. 37-38) et le tome VII des Oeuvres du saint.

 

(2) Le séjour à Padoue, mal étudié jusqu'ici, paraît bien curieux. C'est là qu'il a rédigé le règlement de vie qui est un document psychologique de première importance, surtout en ce qui concerne les relations avec le prochain (Cf. Hamon, I, 73-80). Je crois qu'on a exagéré la fréquence et l'intimité des rapports de l’étudiant avec l'illustre Possevin. Ce qui nous reste de leurs lettres le montre. Les débuts à Annecy sont mal connus. Les biographes laissent peut-être un peu trop dans l'ombre la très intéressante figure de Mgr de Gravier. (Cf. La vie du révérendissime évêque Claude de Granier, prédécesseur de François de Sales par le P. Boniface Constantin, Lyon, 1640.) On n'a pas tout dit sur la part du saint dans la réforme de divers monastères. Il reste enfin bien des points obscurs sur la mission du Chablais. (Cf. André Peraté. La mission de François de Sales dans le Chablais. Mélanges de l'école française de Rome, t. VI.) Comme on l'a fait pour le coadjuteur, on a une tendance à isoler le jeune missionnaire de ses nombreux et très actifs collaborateurs, capucins, jésuites, attitude d'autant plus fâcheuse que voulant exalter le saint, en ne nous montrant que lui, en réalité on nous le cache. Je n'écris ceci que très hésitant, mais je me demande si François de Sales missionnaire ne reste pas, plus qu'il ne voudrait, sous l'influence de ses collaborateurs, dont quelques-uns paraissent plus ardents que lui. Bref, on ne saurait trop répéter que l'histoire critique de François de Sales n'est pas encore faite.

 

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d'Annecy, bras droit de l'évêque, chef de la mission aux protestants du Chablais, nous laisserons tous ces longs chapitres, d'ailleurs encore mal connus et qui nous touchent de moins près. On a l'impression qu'il se cherche, qu'il ne s'est pas encore trouvé. Paris va le révéler lui-même à lui-même (1).

En 1602, Paris était déjà Paris, c'est-à-dire, avec Rome, le plus beau théâtre du monde. Le jeune coadjuteur de Genève avait alors trente-cinq ans. Il arrivait de sa province lointaine qui n'était même pas française. Sa mission allait le mettre en contact avec les grands de la terre, prélats, courtisans, le roi lui-même. Lorsque, plus tard, sa mère, Mme de Boisy, rencontrera la baronne de Chantal, elle se fera toute petite devant la riche et brillante bourguignonne. Personne, chez nous, semble-t-il, ne trouva que François de Sales sentait l'étranger. On le caressa, on lui fit fête, on l'applaudit, on dit gentiment à ses compatriotes qu'il éclipsait tous nos autres prédicateurs (2). Nul doute néanmoins qu'à sa défiance et de lui-même et d'autrui, ne se soit alors ajoutée une timidité nouvelle. Après tout, qu'a-t-il dans son humble bagage qui puisse lui donner beaucoup d'assurance? Un livre de controverse, tes trophées d'une mission aux protestants, une éloquence qui a ravi la Savoie. Orateurs, convertisseurs, controversistes ne manquaient pas dans l'entourage du roi de

 

(1) Je ne parlerai pas davantage des relations entre Henri IV et Francois de Sales, n'étant pas arrivé à me faire une opinion sur ce point. J'ai l'impression que tout ce chapitre a été fortement romancé et, dans tous les cas, j'ai beaucoup de peine à croire que le roi ait été pour si peu que ce soit, l'inspirateur de l'Introduction. Il est certain que les deux hommes étaient faits pour se comprendre, certain que l'esprit de François de gales s'accordait parfaitement avec la politique pacificatrice de Henri IV.

(2) Cf. Hamon-Letourneau, I, p. 408.

 

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France. Très modeste d'ailleurs, il se juge peu de chose. Qu'il parle de Duperron, de Bérulle, de Richelieu qu'il rencontrera plus tard, ou d'autres illustres, lui aussi il se fait petit devant eux. On peut soupçonner une pointe d'emphase italienne dans les compliments qu'il prodigue volontiers, mais, très sincèrement, il se voit chétif. « Je ne saurais répondre, écrit-il de Paris à un gentilhomme, le 15 juin 1602, à la courtoisie dont la lettre que M. votre fils m'a donnée de votre part est remplie, car je n'ai pas assez de bonnes et belles réparties. (1)» S'il ne les a pas encore, elles lui viendront, et vite, car il est à bonne école et bon élève. A Paris plus qu'ailleurs, et à cette date plus que jamais, il se tait, il observe, il admire, il critique, il se surveille, il s'applique, il prend le ton. Des constatations ingénieuses et mathématiques, faites récemment, confirment l'impression que je veux rendre : « C'est à partir de 1602 seulement, écrit M. Delpianque, que l'on commence à rencontrer souvent dans ses sermons des histoires ou des souvenirs de Pline », de Pline qui va bientôt collaborer, si activement, à la Philothée. « Cette année 1602... fut pour quelque chose dans cette habitude d'emprunter aux littératures anciennes des arguments ou de simples ornements qu'il portera désormais dans ses discours et dans ses ouvrages. Il semble en tout cas, que s'étant trouvé alors pour la première fois en contact avec un auditoire particulièrement épris de la littérature ancienne, il se soit un peu assujetti à la mode et qu'il ait dès lors pris un goût nouveau et contracté une habitude nouvelle (1). »

Cette attitude d'adaptation, et même de concession, était tout à fait dans sa manière. Que l'on étudie de ce

 

(1) Oeuvres..., XII, pp. 116-117.

(2) Saint François de Sales humaniste et écrivain latin, p. 141. M. Delplanque a pris la peine de compter les citations classiques faites par saint François de Sales dans ses premiers sermons, du début de sa prédication à la fin de 1602. Il y en a 32. De ce nombre, une dizaine seulement appartiennent aux sermons qui précèdent le voyage de Paris. Minuties, mais révélatrices.

 

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point de vue l'oraison funèbre qu'il a donné à Notre-Dame. pièce d'autant plus intéressante qu'elle s'élève moins au-dessus du médiocre.

Il se travaille à écrire dans le goût du jour, il a fréquenté les orateurs de la capitale, il les imite, se faisant parisien comme eux, plus qu'il n'aurait dû, plus qu'il ne l'aurait voulu peut-être. Dix ans après, il le reconnaît et bat sa coulpe. Au sujet d'un carême qu'il devait et qu'il n'a pas pu donner, « je me promettais, écrit-il en 1612, de prêcher un peu plus mûrement, solidement, et pour le dire tout en un mot... un peu plus apostoliquement que je ne faisais il y a dix ans (1) ». Quoi qu'il en soit, son zèle d'humaniste prit alors un nouvel élan. Il se remit aux classiques : il étudia de plus près les mystères de notre langue qui l'intéressèrent toujours depuis ; application deux fois significative, si l'on songe que pendant cette même période, il faisait d'autres expériences et prenait d'autres leçons.

Il avait déjà vu des chrétiens pieux et fervents, mais rien encore qui ressemblât, même de loin, au prodigieux spectacle que Paris lui réservait. Des saints, de véritables saints, et en grand nombre, et partout. Cette Babylone qui jadis l'effrayait si fort, quand il suppliait son père de ne pas l'envoyer au collège de Navarre ; ce foyer de plaisir, de tapages, de guerres civiles était la cité des saints. Autre surprise, aussi douce pour son coeur affectueux et humble, cette foule céleste, à voir l'empressement qu'elle mettait à l'accueillir, à lui ouvrir ses rangs, à lui dire ses secrets, on aurait cru qu'elle le connaissait depuis longtemps, qu'elle l'attendait. Ce fut une des grandes joies, une des plus vives lumières de toute sa vie. Il y avait là des docteurs de Sorbonne, Asseline, Gallemant, Duval; un futur chancelier, Marillac ; des religieux, le chartreux Beaucousin et tant d'autres; des femmes et de jeunes

 

(1) Oeuvres..., IV, p. 22.

 

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filles du monde, des princesses, des servantes; une nouvelle Thérèse, Madame Acarie. Nous reviendrons à tous ces personnages, dans notre prochain volume, quand nous aurons à faire le tableau du Paris mystique au commencement du XVII° siècle. Pour l'instant, le seul François de Sales nous occupe ; il s'agit de montrer que ce long séjour à Paris achève de l'épanouir et de le mûrir, transforme ce controversiste de la veille en un directeur incomparable, lui met à la main la plume qui écrira après-demain l'Introduction à la vie dévote.

Qu'on l'ait accueilli avec joie et confiance, cela n'est pas douteux, mais il ne faut pas intervertir les rôles, faire du nouveau venu, l'arbitre principal de cette académie de sainteté où il vient prendre ses grades, le soleil de ce petit monde qui ne l'avait pas attendu pour fleurir et porter ses fruits. Il a reçu plus qu'il n'a donné.

Nul ne dépassera bientôt, n'égalera même son influence sanctifiante. Maintenant, c'est lui qui se forme, Attendons M. de Genève, laissons grandir le jeune coadjuteur. Il n'était pas seulement très humble, très conscient de ses limites, il était aussi d'une rare délicatesse. Doué d'une grâce naturelle, né pour commander aux âmes dévotes par son onction séduisante, il aurait pu dès lors s'imposer, jouer au maître. Mine Acarie qui l'avait deviné, essaie de lui faire brûler les étapes. Elle lui pose de ces questions qui amènent des demandes plus intimes, elle se montre prête aux confidences. Il feint de ne pas entendre, sauf à regretter plus tard d'avoir ainsi perdu l'occasion d'approfondir cette âme sublime. Il la traite avec la réserve qui convient à un confesseur de passage. Visiblement, il ne veut pas s'engager. Le plus ignorant des prêtres peut recevoir la confession d'une extatique. Pour le reste, elle a Bérulle et d'autres. Il n'empiétera pas sur le terrain de ces personnages. Il s'efface devant eux et il a raison de le faire ; si tous agissaient ainsi, il s'élèverait

 

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moins d'orages chez les mystiques et chez les dévots.

Il ne parait pas moins discret avec Marie de Beauvillier, avec Asseline, avec Bérulle, enfin avec tous. Dans le parloir des couvents, où l'on discute de la réforme, dans le salon de Mme Acarie, où les futures carmélites s'initient à la sainteté, François de Sales est à l'école. Il s'instruit, il s'édifie, observant par le menu les progrès de la vie dévote dans ces âmes qui ne sont pas toutes pour le cloître. Sa position lui permet d'approcher également les directeurs et les dirigés. Il prend son temps, comme il fait toujours; il écoute plus qu'il ne parle, et s'il parle, il dit oui plus souvent que non. Timidité, gentillesse, modestie, mais aussi précaution, lente prudence. Tout cela est encore trop nouveau pour lui. Il suspend ses jugements, il contrôle ses impressions, il multiplie ses expériences. Ne craignez pas qu'il se laisse éblouir par qui que ce soit, qu'il s'assimile rien de contraire à la mission qui se dessine devant ses yeux, comme devant être la sienne propre, mais sur les mille complexités de laquelle il hésite encore. Il se définit au contact des autres, ne retenant que ce qui lui plaît. Il les juge tous avec autant de pénétration que de bienveillance. Il dira plus tard que Bérulle lui «revient» tout à fait, qu'il voudrait être Bérulle. Entendez qu'il veut être saint autant que lui, mais pas exactement comme lui. Car il connaît le fort et le faible de chacun. Du faible, il ne dit rien présentement. Dans dix ou quinze ans, si l'occasion favorable se présente, il dira presque tout ce qu'il pense. Le docteur Asseline, une des lumières du groupe Acarie, a l'esprit trop scolastique, formaliste, tranchant, et curieux d'inutilités. Admirable néanmoins et saint à canoniser. Demain il entrera chez les feuillants où il continuera du reste à philosopher et à publier ses cours. François de Sales a fait le tour d'Asseline. Sur place, il ne lui a pas marchandé ces compliments qu'un docteur aime toujours. Longtemps après, d'un petit mot, très enveloppé, très

 

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doux, il lui marquera ses péchés mignons : soyez donc moins intellectualiste — il parlait mieux que cela — et plus affectif (1). Précieuse leçon qu'il a digérée lui-même avant de la faire aux autres. C'est à Paris, en effet, c'est à force de fréquenter les docteurs de Sorbonne, qu'il a mieux réalisé le néant, le danger des querelles vaines ou irritantes. Et par leurs qualités et par leurs défauts, ses maîtres l'ont formé deux fois.

Aussi le voyons-nous s'affirmer — enfin ou déjà —tout à fait maître de ses idées, de son esprit, de sa méthode, dès le lendemain de son départ de Paris. Phénomène curieux, qu'on prendrait pour une construction arbitraire, mais qui n'en est pas moins indiscutable. A peine a-t-il quitté Paris, il se met, pour la première fois, à écrire de vraies lettres de direction, lettres tellement parfaites que si nous n'avions pas leurs dates, nous les croirions contemporaines de l'Introduction. Soudaine, complète et définitive réalisation de lui-même, après une préparation aussi longue (2). Dom Mackey l'a fort bien remarqué. « Les premières lettres de direction, écrit-il,... ont un mérite qui leur est propre, celui d'offrir le premier épanouissement des idées de saint François de Sales sur la piété. Philothée, les Entretiens, le Traité de l'Amour de Dieu ne feront qu'ex-poser, il est vrai avec plus de plénitude et une ordonnance plus rigoureuse, les mêmes pensées. Mais ici nous avons le jet initial dans toute sa naïveté et sa fraîcheur. (3) » Cela est si vrai que dès le mois de novembre 1602, envoyant à des religieuses parisiennes une sorte d'exhortation collective, il parle en propres termes de « sa » méthode qu'il oppose à celle des autres et qu'il décrit avec une extrême netteté.

 

(1) Cf. l'admirable lettre à Asseline (Dom Eustache de Saint-Paul) sur le projet d'une somme de théologie. Oeuvres..., XV, pp. I16-120.

(2) On peut observer un développement analogue chez un compatriote de François de Sales, chez Joseph de Maistre : même lente préparation : même éclosion soudaine.

(3) Oeuvres..., XII, p. 11.

 

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Je me doute encore, dit-il, qu'il y ait un autre empêchement à votre réformation : c'est qu'à l'aventure, ceux qui vous l'ont proposée ont manié la plaie un peu âprement. Je loue leur méthode, bien que ce ne soit pas la mienne, surtout à l'endroit des esprits nobles et bien nourris comme sont les vôtres. Je crois qu'il est mieux de leur montrer simplement le mal et leur mettre le fer en main afin qu’ils fassent eux-mêmes l'incision (1).

 

Aucune âpreté; compter pleinement sur la noblesse e la générosité de l'âme dévote, dès ses premiers mots, il est optimiste. Ne l'oublions pas.

La seconde, ou plutôt la première de ces lettres de direction (16 janvier 1603), puisque enfin celle que je viens de rappeler est un sermon plus qu'une lettre, doit nous arrêter davantage. Elle est adressée à une religieuse parisienne.

 

J'aime votre esprit fermement parce que je pense que Dieu le veut, et tendrement parce que je le vois encore faible et jeune.

 

Il a déjà conscience et de son rôle, infiniment délicat, et de la manière qu'il entend suivre en le remplissant. Il écrit à une femme. Raison qui le fait hésiter deux fois avant de se mettre à l'Oeuvre. Je jurerais qu'il a rédigé un brouillon et que celui-ci était couvert de ratures. Ce a j'aime », si décidé, coupe court aux scrupules qu'il aurait lui-même ou qui pourraient venir à sa dirigée, La confiance ne se donne qu'à l'amour ; le bien ne se fait que par l'amour. Quant aux inquiétudes qui viendraient gêner cette confiance et paralyser le bien, il les balaie en trois mots: « Votre esprit », « fermement », « Dieu le veut ». Après quoi le « tendrement » parait plus que simple. Et puis ne revenons pas sur ces préambules. « Cela soit dit une fois pour toutes. »

 

(1) Oeuvres..., XII, p. 148.

 

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Il connaît mal cette femme (1). La lettre qu'il a reçue d'elle n'est pas limpide, pas intelligente, peut-être pas tout à fait franche.

 

Vous me demandez si vous pouvez recevoir et prendre des sentiments, que sans eux votre esprit languit et néanmoins vous ne pouvez les recevoir qu'avec soupçon, et vous semble que vous les devez rejeter.

 

De quels sentiments parle-t-elle ? Sans doute des suavités pieuses qu'elle désire et qui l'inquiètent lorsqu'elles lui viennent. Elle n'aura pas compris quelque discours sur le dépouillement absolu. Une autre fois, qu'elle particularise, qu'elle donne « un exemple ». On s'entendra mieux. Mais encore, quelle mouche la pique ?

 

J'ai... un scrupule en ce que vous me dites que ces sentiments sont de la créature. Mais je pense que vous avez voulu dire qu'ils viennent à vous par la créature et néanmoins de Dieu... Mais quand ils seraient de la créature, encore ne seraient-ils pas à rejeter, puisqu'ils conduisent à Dieu ou du moins qu'on les y conduit.

 

Comme il souffle sur les fantômes, comme il la met à l'aise et l'affranchit ! Ne reconnaît-on pas là une de ses pensées maîtresses ! Il en est dès lors tellement sûr, tellement pénétré qu'il la propose à une cervelle qu'il devine petite ou très embrouillée. Autre doctrine salésienne, ou plutôt nouvel aspect d'une seule et même doctrine. Pourquoi tant raffiner, s'éplucher, se tourmenter, tant chercher à savoir ce que l'on est et ce que l'on vaut?

 

Il me semble que je vous vois empressée avec grande inquiétude à la quête de la perfection... Dieu « n'est ni au vent fort, ni en l'agitation, ni en ces feux, mais, en cette douce et tranquille portée d'un vent presque imperceptible ». Laissez-vous gouverner à Dieu, ne pensez pas tant à vous-même...

 

(1) Sa pénétration est lente. Il hésite, il tâtonne longtemps autour d'une Sme. Qu'il a mis de temps avant de bien connaître sainte Chantal !

 

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Vous savez que Dieu veut en général qu'on le serve, en l'aimant sur tout... ; en particulier, il veut que vous gardiez une règle ; cela suffit, il le faut faire à la bonne foi, sans finesse et subtilité, le tout à la façon de ce monde où la perfection ne réside pas, à l'humaine et selon le temps...(1).

 

Eh ! quoi, ces idées qui semblent si simples, lui étaient-elles donc nouvelles? A-t-il donc fallu qu'il vint à Paris pour lés! apprendre. Non, certes. C'est bien vers cette conception de la vie spirituelle qu'il tendait constamment depuis sa prime jeunesse. Nous ne parlons pas d'une génération spontanée, d'une conversion, mais d'un épanouissement. Les vues, les réflexions, les impressions que son intelligence patiente amassait chaque jour, autant de semences que Paris a fait lever. Plein de pressentiments, d'aspirations plus ou moins confuses, mais orientées vers une seule fin, François de Sales, à l'âge ou l'homme arrive à se définir, s'est trouvé soudain transporté au plus touffu, au plus intime des deux mondes pour lesquels il était fait, le monde des saints et celui des directeurs. Paris lui a montré, comme dans un vaste raccourci, la vérité, la richesse, la complexité, les difficultés, le plein sens de la vie dévote. Il a regardé vivre des âmes véritablement saintes, mais encore trop inquiètes et trop empressées; il a vu d'excellents directeurs, et se mettant en leur place, les jugeant sur les résultats bons ou mauvais qu'ils obtenaient, il a fixé son propre programme de sainteté et de direction.

Encore une de ses premières lettres et nous l'aurons tout entier. Pour celle-ci, nous le savons, il n'a pas écrit moins de deux brouillons. C'est qu'il s'adresse à Marie de Beauvillier, à l'abbesse des abbesses, et pour lui proposer certaines remarques passablement délicates. Afin qu'on saisisse mieux l'importance particulière et le piquant de ce message entre les lignes duquel il faut lire, rappelons;

 

(1) Oeuvres..., XII, pp. 163-170.

 

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que Marie de Beauvillier exerçait alors dans Paris et par toute la France un prestige extraordinaire. Nous l'étudierons à loisir plus tard, au chapitre des abbesses mystiques, et peut-être alors essaierons-nous vainement d'égaler notre sympathie à l'admiration que mérite la rare vertu de cette femme. Toute jeune et presque seule, elle avait entrepris et mené à bien la réforme de l'abbaye de Montmartre qu'elle avait trouvée dans un état lamentable. Sur elle devaient bientôt se façonner les autres réformatrices. Grandes dames, religieux, prêtres venaient souvent sur la sainte colline encourager l'abbesse héroïque ou lui demander des conseils. François de Sales y était venu avec ses amis et Marie de Beauvillier l'avait certainement distingué puisque, à peine parti, elle lui envoie une lettre intime. Mais sur place, elle n'avait obtenu de lui que des paroles banales. J'ai déjà dit qu'il s'était fait une consigne d'écouter, d'observer et de se taire. Le parloir de Montmartre avait été un de ses postes d'observation. Nous l'imaginons sans peine, souriant doucement pendant que Marie de Beauvillier raconte les difficultés qu'elle doit vaincre ou développe ses vastes projets. Même attitude pendant que tel ou tel directeur approuve ou stimule l'abbesse. Non, ce n'est pas tout à fait ainsi qu'il dirigerait la jeune femme, un peu impérieuse, raide, inhumaine ; ce n'est pas ainsi qu'il conduirait une réforme. L'abbesse a-t-elle saisi ces critiques silencieuses ? En tout cas, elle demande conseil à François de Sales et celui-ci va lui répondre, non sans avoir pesé tous ses mots. Il avait fait dans le parloir de Montmartre une curieuse découverte. Cette abbesse qui dispose de tout l'état-major spirituel de Paris et que tant de hauts personnages semblent diriger, en vérité ne se dirigerait-elle pas toute seule ?

Surtout, je vous supplie prévalez-vous de l'assistance de quelques personnes spirituelles, desquelles le choix vous sera bien aisé à Paris, la ville étant fort grande.

 

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Naïve malice de ce préambule. Les personnes dont il parle sont déjà dans la place. Marie de Beauvillier ne peut pas l'ignorer.

 

Car je vous dirai, avec la liberté d'esprit que je dois employer partout... votre sexe veut être conduit, et jamais en aucune entreprise, il ne réussit que par la soumission ; non que bien souvent, il n'ait autant de lumière que l'autre, mais parce que Dieu l'a ainsi établi.

 

On voit qu'il ne perdait pas son temps dans le parloir de Montmartre. Qu'a-t-il vu encore ? Que la réforme de l'abbaye est menée trop tambour battant, qu'on la compromet en prétendant l'imposer de vive force et sans distinction à toutes les moniales. Il y en a, parmi celles-ci, qui ont vieilli sous l'ancien régime et dont la mauvaise humeur, en face d'une révolution imprévue, n'est pas sans excuses.

 

Il faut avoir égard aux vieilles ; elles ne peuvent s'accommoder si aisément; elles ne sont pas souples, car les nerfs de leurs esprits, comme ceux de leurs corps, ont déjà fait contraction.

 

Double critique et qui vise les directeurs de l'abbesse autant que l'abbesse elle-même. Comment ne lui a-t-on pas déjà fait ces remarques? Excès de zèle, indiscrétion, âpreté au bien de part et d'autre. On n'a pas réalisé l'attitude intérieure de ces bonnes vieilles; on n'a songé qu'à briser une arrière-garde indolente et rétive. En faisant plus miséricordieusement la part des vieilles, que d'obstacles réformatrice et réformateurs n'auraient-ils pas évités ?

Aussi bien, jeunes ou anciennes, pourquoi ces allures militaires, cette sévérité inflexible, cette ardeur tumultueuse? A prendre ainsi les choses, on s'agite plus qu'on n'agit : on trouble les autres et on se trouble soi-même.

 

Le soin que vous devez apporter à ce saint ouvrage doit être un soin doux, gracieux, compatissant, simple et débonnaire.

 

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Votre âge et, ce me semble, votre propre complexion le requiert ; car la rigueur n'est pas séante aux jeunes. Et, croyez-moi, Madame, le soin le plus parfait c'est celui qui approche du plus près au soin que Dieu a de nous, qui est un soin plein de tranquillité et de quiétude et qui, en sa plus grande activité, n'a pourtant nulle émotion... (1)

 

Je le répète : ce sont là ses toutes premières lettres de direction. Dès ces débuts, il a pris nettement conscience de sa vraie mission auprès des âmes, de sa méthode et de son esprit.

V. Nous avons vu l'esprit de François de Sales naître, en quelque sorte, et rayonner des plus intimes tendances du

saint; puis, nous l'avons vu s'affirmer, mûrir et s'épanouir au cours de deux séries d'expériences mémorables, la grande tentation de 1586, le voyage de Paris en 1602.

Nous devons maintenant l'aborder de haut, essayer de le décrire. On me pardonnera d'être long, si l'on se rappelle que cet esprit salésien est l'expression la plus exacte et la plus parfaite de l'humanisme dévot.

Devrons-nous répéter qu'il n'enseigne, ni ne suggère, ni ne tolère le minimisme moral, la sensiblerie religieuse, la mollesse, rien enfin qui ressemble en quoi que ce soit aux formes même les plus bénignes du relâchement. Laissons le style, souvent plus vigoureux qu'on ne l'imagine, mais quelquefois trop sucré. Telle mission, tel style. François de Sales se propose de pacifier les âmes. Ne lui demandez pas d'écrire à la façon de Pascal qui certes nous ravit davantage mais en vous troublant. Pour la doctrine, elle ne parait accommodante qu'aux profanes et encore aux très étourdis, mais l'élite pieuse qu'elle vise, elle entend bien la mener aussi loin que n'importe quelle autre doctrine spirituelle, sans excepter celle de

Port-Royal. On ne prend pas assez garde que, sous la plume du saint, «dévotion » est synonyme de « perfection »,

 

(1) Oeuvres..., XII, pp. 171-174.

 

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et « perfection », d' « amour pur » au sens crucifiant que les plus hauts mystiques donnent à ce mot. La Philothée de l'Introduction n'en est pas encore à ce dernier terme, elle y viendra si elle se prête à la grâce. Le programme qu'on lui donne est tout solide : le coeur le moins ouvert aux joies sensibles de la prière peut le remplir. Très exigeant envers lui-même, le saint l'était aussi avec les autres, minutieux, entrant dans le détail de tout, comme Fénelon. A sa première rencontre avec la baronne de Chantal, il la trouva trop élégante : « Madame, si ces dentelles n'étaient pas là, laisseriez-vous pas d'être propre ? » a Une fois, raconte la Mère de Chauty, biographe de sainte Chantal, étant à la table de la bienheureuse, il savait qu'elle avait une naturelle aversion à manger des olives, c'est pourquoi il lui en servit avec la signification de sa volonté qu'elle en mangeât, ce qu'elle fit avec une extrême répugnance. Il lui fit de même une autre fois pour des limaces fricassées. (1) »

 

Non, ma chère fille, lui écrit-il à propos d'une dévotion un peu simple qu'il lui avait recommandée, quand je vous destinai le chapelet de saint François, je le fis à raison de la dignité de sa matière ; mais sur-le-champ, il me vint en l'esprit que vous en seriez mortifiée, et sur cela je dis : eh bien ! tant mieux (2).

 

Il va plus avant, craignant toujours qu'un reste de tendresse mondaine gêne les progrès de la jeune veuve qui n'était pas encore au couvent.

 

Coupez, tranchez les amitiés et ne vous amusez pas à les dénouer. Il faut les ciseaux et le couteau. Non, les noeuds sont minces, entrefichés, entortillés... Vos ongles (sont) trop courtes pour passer toutes ces boucles. Ce n'est qu'au couteau tranchant qu'on les coupe. Aussi bien les cordons ne valent rien. Qu'on ne les épargne point (3).

 

(1) Oeuvres de sainte Chantal, I, pp. 72, 73.

(2) Oeuvres..., XIII. p. 340.

(3) Ib., XIV, p. 108.

 

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Religieuse, pour une imperceptible faute qu'elle avait commise, il la tance en public « d'une voix puissante » et la regarde longtemps pleurer sans lui dire un mot. Bagatelle que tout cela, auprès de l'abnégation totale où il voulait enfin l'amener, la dégageant peu à peu de tout et même de ce qu'il pouvait y avoir de trop humain dans la très pure amitié qu'elle avait pour lui. Ce n'est pas ici le lieu de raconter cette histoire frémissante(1). Voici pourtant les mots de la fin.

 

Mon vrai père, écrit sainte Chantal à saint François de Sales qui vient de lui donner le signal du sacrifice suprême, que le rasoir a pénétré avant ! Hélas ! mon unique père, il m'est venu aujourd'hui à la mémoire qu'un jour vous me commandiez de me dépouiller ; je répondis : « Je ne sais plus de quoi », et vous me dites : « Ne vous l'ai-je pas dit, ma fille, que je vous dépouillerais de tout ? » Oh ! Dieu, qu'il est aisé de quitter ce qui est autour de nous ! Mais quitter sa peau, sa chair, ses os et pénétrer dans l'intime de la moelle, qui est, ce me semble, ce que nous avons fait, c'est une chose grande, difficile et impossible, sinon à la grâce de Dieu ;

 

et le saint de répondre:

 

Notre seigneur vous aime, ma mère; il vous veut toute sienne ; n'ayez d'autre bras pour vous porter que le sien... Tenez votre volonté si simplement unie à la sienne que rien ne soit entre deux. Ne pensez plus ni à l'amitié, ni à l'unité que Dieu a faite entre nous, ni à vos enfants, ni à votre coeur, ni à votre âme (2).

 

Trouvera-t-on plus de mollesse dans la lettre suivante (3) où il décide une autre de ses pénitentes à je ne sais quoi de très dur.

 

Mais, ce me dira la prudence humaine, à quoi voulez-vous nous réduire? Quoi, qu'on nous foule aux pieds, qu'on nous torde le nez, qu'on se joue de nous comme d'une marmotte ?... Oui, il est vrai, je veux cela... O, me direz-vous, ma fille, mon

 

(1) Oeuvres de sainte Chantal, III (Lettres), pp, 109-118.

(2) Ib., pp. 115, 118.

 

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père, vous êtes bien sévère tout à coup. Ce n'est pas tout à coup, certes, car, dès que j'eus la grâce de savoir un peu le fruit de la croix, ce sentiment entra dans mon âme, il n'en est jamais sorti (1).

 

Mais pourquoi parler de telle ou telle de ses directions particulières ? Qu'on prenne l'Introduction, qu'on en mesure la vraie portée et l'on avouera que ce petit livre caressant ne s'adresse ni ne convient aux âmes douillettes, mais seulement à qui veut, coûte que coûte, devenir parfait (2).

Mais, sous prétexte que François de Sales, a prêché, autant et mieux que personne, la « parfaite mortification de l'amour-propre », irons-nous méconnaître le caractère distinctif de son ascétisme, dire, par exemple, avec M. Olier que l'auteur de la Philothée a été « le plus mortifiant de tous les saints »? Non, certainement. A vrai dire, il n'y a pas de plus ou de moins en ces matières. Qui ne nous conduit pas à la mortification, à la croix, n'a pas lu l'Évangile, n'est pas chrétien. On comprend du reste, que les interprètes du saint, irrités et inquiétés par certaines explications doucereuses de sa doctrine, jugent parfois nécessaire de rappeler, comme nous venons justement de le faire, que cette doctrine est foncièrement héroïque. Mais qu'ils n'aillent pas tomber dans le paradoxe contraire. « Ne voit-on pas, nous disent-ils par exemple, quelques bonnes âmes glisser sans y prendre garde sur l'austérité foncière de la doctrine et de

 

 

 

(1) Cité par STROWSKI. La pensée chrétienne. Saint François de Sales, Paris, 1908, p. 96.

(2) Dom Mackey fait à ce propos une remarque très intéressante. Rappelant que les fameuses Conférences de Cassien — écrites, comme l'on sait, pour les Pères du désert — sont une des sources principales de l'Introduction, il dit que l'esprit de ce dernier livre « est essentiellement l'esprit monastique ou religieux ». « Deux fois, ajoute-t-il, dans les manuscrits originaux, est émise cette pensée que Philothée devra pratiquer, bien qu'à un degré inférieur, les vertus obligatoires aux personnes consacrées à Dieu. » Oeuvres de saint François de Sales, III, p. XXXVIII-XLI. Dom Mackey est orfèvre, je veux dire, moine, mais il n'écrit pas à la légère et tout ce qu'il écrit mérite attention.

 

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l'esprit de saint François de Sales, et arrêter seulement leur attention sur la douceur et l'aménité de son style, prendre la forme en laissant le fond (1). » Pensée très juste, mais qui paraît fausse parce qu'elle n'a pas su s'exprimer. Quelle idée singulière et choquante ne nous donnerait-on pas en effet d'un homme dont l'aménité serait toute de surface, de protocole ou de style, et dont l'âme profonde aurait pour douteuse parure le contraire de l'aménité? Cette opposition entre fond et forme, si on la réalisait vivement, on verrait aussitôt que soit la vie, soit les ouvrages du saint la repoussent. On s'en rend du reste si bien compte qu'après avoir marqué nettement cette opposition, lorsqu'on veut résumer d'un mot l'originalité de François de Sales, on ne sait plus que s'écrier : « La douceur! toujours la douceur! » Si rien n'est plus banal, rien n'est plus juste. Forme et fond, style, méthode, pensée, esprit, enlevez à ce vague mot de douceur ce qu'il peut éveiller de sensiblerie ou de faiblesse, donnez-lui son plein sens humain et divin — discite a me quia mitis sum — et vous aurez défini l'Introduction à la vie dévote, les lettres spirituelles, les Entretiens, le Traité de l'amour de Dieu. Nous avions déjà le Combat spirituel et tant d'autres livres qui nous rappellent la face austère du

 

(1) Oeuvres de saint François de Sales, XIV, p. XIV. Ces lignes sont du R. P. Navatel qui a pris la place de Dom Mackey à partir du XIII° volume. Il écrit encore dans le même sens : a Bien des observateurs superficiels se sont mépris sur les apparences faciles, sur l'extérieur humain et débonnaire, sur la façade de l'édifice, jusqu'à s'imaginer que saint François de Sales a réellement adouci l'austérité de la vie chrétienne et atténué peut-être les exigences des conseils évangéliques. » XIV, XIV. Parmi ces observateurs superficiels, il nous faut compter sainte Chantal elle-même. La sainte dit en effet qu'il a élevait les âmes à un amour envers Dieu si suave que toutes les difficultés que l'on croit être en la vie dévote s'évanouissent » Oeuvres de sainte Chantal, t. II, p. XLI. Il nous faut aussi compter Dom Mackey écrivant : « Il ne veut pas effaroucher les âmes timides, mais les rendre parfaites sans même qu'elles s'en doutent s, t. III, p. XLI. Il y a là du reste presque autant d'équivoque que de mots. Retenons la dernière. « Adoucir » a deux sens. Il veut dire : rendre douces, aimables, faciles, les vertus les plus rudes ; il veut dire aussi : mitiger, atténuer. Précisément l'originalité de saint François de Sales, du moins d'après sainte Chantal et Dom Mackey et jusqu'au R. P. Navatel, presque tout le monde, est de tout adoucir sans jamais rien atténuer.

 

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devoir chrétien, qu'avions-nous besoin de l'évêque de Genève, si celui-ci n'a pas entrepris de mettre les âmes et le fond des âmes a en posture de suavité (1) ».

Suavité envers le prochain, envers Dieu, envers nous-mêmes.

 

La sainte Eglise n'est point si rigoureuse que l'on pourrait penser; — François de Sales parle ici à des religieuses — si vous avez une soeur malade de la fièvre tierce seulement et qu'un jour de fête son accès la dût prendre pendant la messe, vous pouvez et devez perdre la messe pour demeurer auprès d'elle, bien qu'en la laissant seule, il ne lui en dût point arriver de mal; car, voyez-vous, la charité et la sainte douceur de notre bonne mère l'Eglise sont partout surnageantes (2).

 

On a remarqué les précisions très décidées qui soulignent la condescendance du charitable casuiste. Il ne s'agit pas là d'une crise violente. Le doute, dans ce cas, n'aurait pas été permis. La malade est dans un tel état que, d'une part, en temps ordinaire, on se ferait scrupule

de la laisser seule et que, d'autre part, un jour de dimanche, on hésiterait à u perdre la messe » pour rester auprès d'elle. Qu'on n'hésite pas ! Le second texte est peut-être encore plus beau, et peut-être moins prévu.

 

Etant à Paris, raconte le saint, et prêchant en la chapelle de la reine, du jour du Jugement, — ce n'est pas un sermon de dispute — il se trouva une demoiselle, nommée Mlle de Perdreauville (protestante), qui était venue par curiosité ; elle demeura dans les filets, et, sur ce sermon, prit résolution de s'instruire, et, dans trois semaines après, amena toute sa famille à confesse vers moi, et fus leur parrain à tous en la confirmation. Voyez-vous, ce sermon-là, qui ne fut point contre l'hérésie, respirait néanmoins contre l'hérésie... Depuis, j'ai toujours dit que qui prêche avec amour, prêche assez

 

(1) Oeuvres..., XIV, p. 9. « Tâchez de remettre votre esprit en posture de suavité.

(2) Oeuvres..., VI, p. 309. Les Entretiens que je viens de citer ne nous sont connus que par les notes prises, d'ailleurs admirablement, par les religieuses. Pour le présent texte nous avons deux sténographies d'où il résulte que le saint a parlé presque textuellement comme on le fait parler.

 

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contre les hérétiques, quoiqu'il ne dise un seul mot de dispute contre eux'.

On entend bien qu'il ne condamne pas la controverse ; il dit seulement qu'un prêtre remplit tout son devoir, « prêche assez », quand il se contente de l'apologétique de l'amour.

Regarder le prochain avec tendresse n'est que le plus humble et facile degré de la perfection. Ce prochain, après tout, les vrais dévots le trouvent d'autant plus aimable qu'ils ont plus de peine à se supporter eux-mêmes. Quoi de plus simple que d'ignorer les misères morales d'autrui, ou de les atténuer, ou enfin de laisser à Dieu le soin de les guérir! Et puis, saints ou non, si l'on veut y réfléchir, on verra que c'est notre tune à nous qui nous pèse, cette âme envers laquelle nous nous montrerions plus doux si nous savions nous mettre a en posture

 

(1) Oeuvres..., XIV, pp. 96, 97. Voici encore quelques citations qui feront plaisir à plus d'un. « Je hais par inclination naturelle, par la condition de ma nourriture, par l'appréhension tirée de mes ordinaires considérations, et, comme je pense, par l'inspiration céleste, toutes les contentions et disputes qui se font entre les catholiques, desquelles la fin est inutile et encore plus celles desquelles les effets ne peuvent être que des dissensions et différends, mais surtout en ce temps plein d'esprits disposés aux controverses, aux médisances, aux censures et à la ruine de la charité. » Oeuvres, XV, p. 95. « Il n'y a point de plus mauvaise façon de mal dire que de trop dire. Si on dit moins qu'il ne faut dire, il est aisé d'ajouter ; mais après avoir trop dit, il est malaisé de retrancher... or voici le haut point de la vertu : de corriger l'immodération modérément... les chasseurs poussent partout dans les buissons et reviennent souvent plus gâtés que la bête qu'ils ont cuidé gâter ». Ib., XV, p. 114. En 1619, il écrivait à Germonio au sujet des affaires de France : « Il serait bon (la lettre est traduite de l'italien) de ménager, par l'entremise de prélats dévoués et prudents, l'union et la bonne intelligence entre la Sorbonne et les Pères jésuites... Si, en France, les prélats, la Sorbonne et les religieux étaient bien unis, c'en serait fait de l'hérésie en dix ans. » Ib., XV, pp. 188, 189. — « Je dis qu'il faut user quelquefois de caresses, je le dis tout de bon, et ne ris pas, en certain temps, comme quand une fille est malade ou affligée et un peu mélancolique : car cela leur fait si grand bien. » Ceci est pris des entretiens aux Visitandines, Oeuvres, VI, p. 68. Mais je n'en finirais pas. Voici enfin une réponse de sainte Chantal à la question que lui posait une supérieure. « Quant à ce que vous me demandez si l'on peut mettre supérieure une fille qui n'est pas légitime, notre bienheureux Père lui-même a résolu cette demande, et dit que les enfants ne peuvent être maîtres de leur naissance et ne portent pas l'iniquité de leurs père et mère... Sainte Brigitte était bâtarde d'un esclave. » Oeuvres de sainte Chantal, V, p. 996.

 

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de suavité » vis-à-vis de l'amour divin qui l'a créée, et qui se reflète en elle. Ainsi l'entend François de Sales. Du reste le souci du prochain n'est pas étranger à cette consigne de douceur envers Dieu et envers nous-mêmes.

 

Je ne veux point une dévotion fantasque, brouillonne, mélancolique, fâcheuse, chagrine ; mais une piété douce, suave, agréable, paisible et en un mot, une piété toute franche et qui se fasse aimer de Dieu premièrement et puis des hommes (1).

 

Il ne s'agit pas là d'une simple montre et, si l'on peut dire, de jeter. de la poudre aux yeux de nos proches. Certes, si pesant qu'on trouve le joug, mieux vaut garder la souffrance pour soi, mais mieux vaut encore être joyeux tout de bon. N'oublions pas que François de Sales s'adresse à des âmes intérieures, en route vers la perfection et que le découragement guette à chaque pas. Les profanes soupçonnent peu les détresses de ce petit monde fermé, et tout ce qu'un directeur maladroit ou mal instruit peut faire souffrir à des innocents. Que de frénésies, que de convulsions morales — Dieu sait que je ne parle pas en l'air! — épargnent aux âmes pieuses les directeurs fidèles à l'esprit de la Philothée! Que de fléaux déchaînés ou envenimés par l'esprit contraire, lequel aura toujours ses adeptes et qui en aurait aujourd'hui bien davantage si François de Sales n'était pas venu. Quoi qu'il en soit, les tristesses, les empressements, les inquiétudes, les scrupules que notre pacifique docteur n'a jamais cessé de combattre, n'ont rien de commun avec l'Amari aliquid dont parle Lucrèce. Le désespoir est mauvais pour tous, même pour un pécheur obstiné, mais à celui-ci, François de Sales ne propose pas « une certaine humilité joyeuse qui ait plaisir de voir et connaître notre misère » (2). Il y a misère et misère : l'une qui tend à réveiller les

 

(1) Oeuvres..., XIII, p. 59.

(2) Ib., XIV, p. 7.

 

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consciences endormies, l'autre qui harcèle inutilement les bonnes volontés et les paralyse.

 

Mais, ma fille, je vous en prie que toutes ces méditations-là des quatre fins finissent toutes par l'espérance et non pas par la crainte et l'effroi : car, quand elles finissent par la crainte, elles sont dangereuses, surtout celles de la mort et de l'enfer (1).

 

Nous avons déjà vu avec quelle insistance il supplie ses filles spirituelles de ne pas se tourmenter. Il y revient constamment.

 

La première fois qu'il nous arriva, dit la relation d'une de ses visites à un monastère, il nous entretint environ une heure et demie de la tranquillité d'esprit, avec ressentiment de dévotion ; il nous dit plusieurs fois qu'il ne fallait se mettre en peine de rien, ni perdre la paix du coeur pour chose qui nous pût arriver (2).

 

On contrarie cette paix en s'épluchant à perte de vue. Faisons-nous crédit et à Dieu. Résignons-nous à ne pas savoir qui nous sommes, où nous en sommes. Pas de ces curiosités malsaines, cruelles et d'ailleurs vaines, pas de ces retours indéfinis sur nos actes, nos intentions, et

l'intention même que nous apportons à nous discuter.

 

O ma chère fille, gardez-vous de ces réflexions, car il est impossible que l'esprit de Dieu demeure en un esprit qui veut savoir tout ce qui se passe en lui (3).

 

« Elles veulent trop bien faire, écrit-il au sujet d'un de ses couvents, cela les presse un peu. Hier nous fîmes un entretien où je m'essayai de les mettre un peu au large » (4). Les vertus, il ne faut pas les désirer avec trop d'âpreté. « N'aimez rien trop, je vous supplie, non pas même les vertus que l'on perd quelquefois en les outrepassant » (5).

 

(1) Oeuvres..., XII, p; 333.

(2) Ib., VI, p. 407.

(3) Ib., VI, p. 419.

(4) Ib., VI, p. XIV.

(5) Ib., XIII, p. 53.

 

 

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« C'est cela que je veux, que vous ne vous tourmentiez point, ni par les désirs, ni par autres quelconques » (1), comme serait le déplaisir de vos fautes, « lequel sans doute n'est pas pur », dès « qu'il inquiète » (2). Et prenez y garde, il ne faut pas que cette fuite de tout ce qui trouble devienne à son tour une obsession nouvelle :

 

Voici ce que vous faites : grand cette bagatelle se présente à votre esprit, votre esprit s'en fâche et ne voudrait point voir cela. Il craint que cela ne s'arrête. Cette crainte retire la force de, cotre esprit et laisse ce pauvre esprit tout pâle, triste et tremblant; cette crainte lui déplaît et engendre une autre crainte que cette première crainte et l'effroi qu'elle donne ne toit cause du mal et ainsi vous vous embarrassez. Vous craignez la crainte, puis vous craignez la crainte de la crainte ; vous vous fâchez de la fâcherie et puis vous vous fâchez d'être fâchée de la fâcherie... C'est comme j'en ai vu plusieurs qui s'étant mis en colère, sont après en colère de s'être mis en colère et semble tout cela aux cercles qui se font en l'eau quand on y a jeté une pierre, car il se fait un cercle petit, et celui-là en fait un plus grand et cet autre un autre (3).

 

Sainte-Beuve et M. Strowski trouvent ici qu'il raffine. C'est, peut-être, que ni l'un ni l'autre n'a jamais entendu la confession de Philothée. Ces ondulations et reprises indéfinies d'inquiétude, ces retours sur des retours, c'est la vie même.

 

Le mot que je vous ai dit si souvent qu'il ne faut point trop pointiller en l'exercice des vertus, mais qu'il y faut aller rondement, franchement, naïvement, à la vieille française, avec liberté, à la bonne foi, grosso modo. C'est que je crains l'esprit de contrainte et de mélancolie (4).

 

(1) Oeuvres..., XIII, p. 305.

(2) Ib., XIII, p. 167. Newman dit exactement le contraire, dans un de ses sermons « To be at esse, is to be unsafe », inquiétez-vous de ne pas vous inquiéter.

(3) Ib., XIII, p. 373-375.

(4) Ib., XIII, p. 392. Il écrit souvent « à la grosse mode », ou « à la bonne Marguerite ». Voici encore, du même conseil, une application intéressante. Il s'agit de la contemplation des mystères, selon la méthode ignatienne. « Il ne faut ni s'y amuser, ni la du tout mépriser..., ni trop particulariser, comme serait de penser la couleur des cheveux de Notre-Dame, la forme de son visage..., mais simplement en gros, que vous la voyiez soupirante après son fils... et cela en gros ». Oeuvres, XII, pp. 183-184.

 

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Sous tant d'aspects incessamment renouvelés, c'est bien toujours la même doctrine, moins commune qu'on ne le croirait peut-être chez les spirituels d'avant saint François de Sales. Dom Mackey l'a remarqué avec une élégante subtilité au sujet de la vertu de force. « Cette force, dit-il, notre docteur l'entend à la façon des anciens; c'est principalement une vertu passive qui consiste à s'abstenir et à soutenir. Elle exige dans le grand travail de la réformation de soi-même le calme et la patience, bien plus que l'ardeur provocatrice et la lutte violente. Élève des Pères jésuites, le fondateur de la Visitation connaissait et appréciait. l'habile stratégie de saint Ignace ; toutefois, il ne l'introduit pas dans son Institut. Pour lui, le plus sûr moyen de perfection est d'anéantir l'amour-propre, non pas en lui déclarant une guerre ouverte, mais en méprisant ses attaques; il importe moins de renverser les obstacles que de s'en détourner humblement et simplement; moins de vaincre ses ennemis en bataille rangée que de passer à travers leurs rangs. C'est ce que notre saint appelle répugner à ses répugnances, contredire à ses contradictions, décliner de ses inclinations, se divertir de ses aversions. Dans les troubles intérieurs, il enseigne à « divertir notre esprit de son trouble et de sa peine », à « se resserrer auprès de Notre-Seigneur et lui parler d'autre chose ». Éprouve-t-on un sentiment d'aversion contre le prochain : « l'unique remède à ce mal, comme à toute autre sorte de tentation, c'est une simple diversion, je veux dire, n'y point penser » (1).

 

(1) Oeuvres..., VI, p. XXXI, XXXII. Ce passage capital se trouve dans l'introduction aux Entretiens, une des plus pénétrantes de cette remarquable série. J'aurais voulu que Dom Mackey rattachât cette doctrine morale, à la doctrine psychologique, à la distinction entre les deux parties de l'âme, distinction sur laquelle nous allons bientôt revenir et qui est une des maîtresses pierres de tout le système. La stratégie de saint Ignace que l'auteur oppose à celle du saint se résume en ces deux mots : Agendo contra — doctrine qui admet plus de nuances que Dom Mackey ne semble le supposer.

 

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Réveillez souventes fois en vous l'esprit de joie et de suavité, et croyez fermement que c'est le vrai esprit de dévotion ; et si parois vous vous sentez attaquée du contraire esprit de tristesse et d'amertume, élancez, à vive force, votre coeur en Dieu... Mis, tout soudainement, divertissez-vous à des exercices contraires, comme de vous mettre à quelque conversation sainte, mais de celles qui vous peuvent réjouir. Sortez à vous promener, lisez quelque livre de ceux que vous goûterez le plus, et comme dit le saint apôtre; chantez quelque chanson dévote... Et ceci, vous le devez faire souvent, car, outre que cela récrée, Dieu en est servi (1).

 

Combien d'autres citations me tentent, mais qui n'a maintenant une claire vision de cet esprit? Ajoutons que cet esprit n'exprime pas seulement une nature débonnaire, mais, très ferme et solidement liée, une doctrine de paix.

VI. Malgré son goût très vif pour la spéculation platonicienne, il n'était ni philosophe ni théologien de profession. Mais il avait beaucoup lu, beaucoup réfléchi sur les dogmes qui, de près ou de loin, touchent à la vie intérieure et par suite à la direction ; sur les possibilités de l'homme déchu; sur la nature et la grâce ; sur nos relations avec Dieu. Il suffit pour s'en convaincre, de lire attentivement les premiers livres du Traité de l'amour de Dieu, charte magnifique de l'humanisme dévot (2) ; — je ne dis rien de la partie mystique du livre qui, pour l'instant, n'est pas de notre sujet. Théologie savante et affective, cela va sans dire, mais encore concrète, réelle, vivante. On n'insistera

 

(1) Oeuvres..., XIII, p. 112.

(2) Il dit expressément dans sa préface : « Les quatre premiers livres. et quelques chapitres des autres pourraient sans doute être omis au gré des âmes qui ne cherchent que la seule pratique de la sainte dilection... (mais) j'ai eu en considération la condition des esprits de ce siècle et je le devais : il importe beaucoup de regarder en quel âge on écrit » Oeuvres, IV, p. 9. Cette préface du Traité de l'amour de Dieu est, à elle seule, un parfait chef-d’oeuvre.

 

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jamais assez sur ce caractère. François de Sales devrait être appelé doctor experimentalis, si ce mot n'était pas si laid. De tout ce que les livres dogmatiques lui ont appris, il a éprouvé la pleine vérité par de longues expériences et sur lui-même et sur les autres. Définitions ou systèmes théologiques, l'adhésion qu'il donne est toujours ce que Newman appelle real assent. Je connais peu de pensées moins nominales, moins abstraites. Il est aussi réel que Newman et plus sainement. Aucune de ses observations, même les plus décevantes, n'ont jamais ébranlé son optimisme. Newman observateur reste hanté par le souci de son âme propre, François de Sales s'oublie lui-même dans la contemplation du divin qu'il sait voir partout. Deux fois solide et persuasif, puisque d'une part il s'appuie sur une connaissance approfondie du dogme chrétien et d'autre part sur l'expérience, il n'a formulé didactiquement sa doctrine que dans un seul de ses livres, mais il s'en inspire toujours. Un théologien, le R. P. Rousselot, nous faisait récemment remarquer une sorte de dualisme doctrinal chez plusieurs docteurs du moyen âge, Hugues de Saint-Victor et saint Bernard, par exemple. « En ce temps où la spéculation est encore toute scolaire, les concepts définis sont facilement en désaccord avec les intuitions profondes. Les effusions pieuses de leurs sermons ou de leurs ouvrages ascétiques, contiennent une philosophie implicite qui ne se trouverait pas d'accord avec la doctrine explicite de leurs ouvrages proprement didactiques (1).» Rien de semblable chez François de Sales, beau génie synthétique et d'une cohérence admirable. Sa pensée est une, toujours la même. Dégagez, formulez la métaphysique latente de la Philothée, des entretiens, des lettres, et vous aurez le Traité de l'amour de Dieu.

Il connaît toutes nos misères. Aucune de nos bassesses ne l'étonne. Bien que personne n'ait été plus compatissant

 

(1) Pour l'histoire du problème de l'amour au moyen âge, par Pierre Rousselot — Munster, 1908, pp. 4,5.

 

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que lui, bien que, moliniste fervent, il nous ait prophétiquement forgé les armes les plus sûres contre le pessimisme janséniste, il n'entretient que peu d'illusions: sur les pauvres êtres que nous sommes. Il croit néanmoins fermement à « la beauté de la nature humaine », à la bonté profonde, et, ici-bas, invincible, de ces chétifs, de ces malheureux, de ces pervers qui, soit avant, soit après la chute originelle, soit au dedans, soit au dehors de l'Église, n'arriveront jamais à étouffer en eux tout à fait l’« inclination naturelle à aimer Dieu sur toutes choses », à se fermer tout à fait aux influences de la grâce.

 

Sitôt que l'homme pense un peu attentivement à la divinité, il sent une certaine douce émotion du coeur qui témoigne que Dieu est Dieu du coeur humain, et jamais notre entendement n'a tant de plaisir qu'en cette pensée de la divinité... ; que si quelque accident épouvante notre coeur, soudain il recourt à la divinité, avouant que quand tout lui est mauvais, elle seule lui est bonne.

Ce plaisir, cette confiance que le coeur humain prend naturellement en Dieu ne peut certes provenir que de la convenance qu'il y a entre cette divine bonté et notre âme : convenance grande, mais secrète ; convenance que chacun connaît et que peu de gens entendent (1)...

 

Observation et raisonnement qui se compénètrent, juxtaposition de l'ordre historique et du dogmatique, c'est le caractère particulier de notre docteur.

 

Or, bien que l'état de notre nature humaine ne soit pas maintenant doué de la santé et droiture originelle.., et qu'au contraire, nous soyons grandement dépravés par le péché, est-ce toutefois que la sainte inclination d'aimer Dieu sur toutes choses nous est demeurée, comme aussi la lumière naturelle par laquelle nous connaissons que sa souveraine bonté est aimable sur toutes choses ; il n'est pas possible qu'un homme pensant attentivement en Dieu, voire même par le seul discours naturel, ne ressente un certain élan d'amour que la secrète inclination de notre nature suscite au fond du coeur,

 

(1) Oeuvres..., IV, p. 74 (Traité de l'amour de Dieu, I, XV).

 

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par lequel à la première appréhension de ce premier et souverain objet, la volonté est prévenue et se sent excitée à se complaire en icelui.

Entre les perdrix, il arrive souvent que les unes dérobent les oeufs des autres afin de les couver... et voici chose étrange mais néanmoins bien témoignée, car le perdreau qui aura été éclos et nourri sous les ailes d'une perdrix étrangère, au premier réclame qu'il oyt de sa vraie mère... il quitte la perdrix larronnesse, se rend à sa première mère et se met à sa suite, par la correspondance qu'il a avec sa première origine ; correspondance toutefois qui ne paraissait point, ains fut demeurée secrète, cachée et comme dormante au fond de la nature, jusque à la rencontre de son objet... Il en est de même, Théotime, de notre coeur ; car quoi qu'il soit couvé, nourri et élevé parmi les choses corporelles, basses et transitoires, et, par manière de dire, sous les ailes de la nature, néanmoins, au premier regard qu'il jette en Dieu, à la première connaissance qu'il en reçoit, la naturelle et première inclination d'aimer Dieu, qui était comme assoupie et imperceptible, se réveille en un instant, et à l'imprévu paraît, comme une étincelle qui sort d'entre les cendres, laquelle touchant notre volonté, lui donne un élan de l'amour suprême dû au souverain et premier principe de toutes choses (1)...

 

Est-il étonnant qu'après avoir médité de telles pages, un solide théologien, Dom Mackey, aussi peu suspect de fantaisie que de naturalisme, ait observé qu' « une secrète sympathie, une sorte d'affinité rapproche la grande âme de saint François de Sales des patriarches de la philosophie : Aristote, Socrate, Platon, Épictète a le plus homme de bien de toute l'antiquité » (2)? Quant à cette inclination naturelle, elle

ne demeure pas pour néant dans nos coeurs : car, quant à Dieu il s'en sert comme d'une anse pour nous pouvoir plus suavement prendre et retirer à soi, et semble que par cette impression, la divine bonté tienne en quelque façon attachés nos coeurs, comme des petits oiseaux, par un filet par lequel il nous puisse tirer quand il plaît à sa miséricorde d'avoir pitié

 

(1) Oeuvres..., IV, pp. 78.79 (Traité, I, XVI).

(2) Ib., IV, pp. XXXIII-XXXIV.

 

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de nous ; et quant à nous, elle nous est un indice et mémorial de notre premier principe et créateur à l'amour duquel elle nous incite, nous donnant un secret avertissement que nous appartenons à sa divine bonté. Tout de même que les cerfs auxquels les grands princes font quelquefois mettre des colliers avec leurs armoiries, bien que peu après ils les font lâcher... ne laissent pas d'être reconnus par quiconque les rencontre (1)...

 

Sur ce coeur humain qui l'attend, qui le réclame, voici maintenant Dieu qui se penche.

 

Que c'est un plaisir délicieux de voir l'amour céleste, qui est le soleil des vertus, quand, petit à petit, par des progrès qui insensiblement se rendent sensibles, il va déployant sa clarté sur une âme et ne cesse point qu'il l'ait toute couverte de la splendeur de sa présence, lui donnant enfin la parfaite beauté de son jour ! O que cette aube est gaie, belle, aimable et agréable !

 

A voir l'allégresse de ce tableau, qui croirait que François de Sales ne parle encore ici que des infidèles, que « des mouvements d'amour qui précèdent l'acte de la foi requis à notre justification » ? Ce sont là seulement

 

les premiers bourgeons verdoyants que l'âme, échauffée du soleil céleste, comme un arbre mystique, commence à jeter au printemps, qui sont plutôt présage de fruits que fruits (2).

 

Si l'aube est déjà si belle, que sera le jour ! Il sera plus beau que celui du paradis terrestre et d'une « blancheur incomparablement plus excellente que celle de la neige de l'innocence ». C'est le : o felix culpa déjà chanté par Richeome et que répéteront tous nos humanistes. «L'état

de la rédemption vaut cent fois mieux que celui de l'innocence. »

 

Comme l'arc-en-ciel touchant l'épine Aspalatus la rend plus odorante que les lys, aussi la rédemption de Notre-Seigneur.

 

(1) Oeuvres..., IV, p. 84 (Traité, 1. XVIII).

(2) Ib., IV, p. 130 (Traité, II, XIII).

 

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touchant nos misères, elle les rend plus utiles et aimables que n'eût jamais été l'innocence originelle (1).

 

Mais oublions la misère de l'homme, ne songeons qu'aux ascensions de l'amour, ascensions que la grâce rend faciles.

 

Dieu ne nous donne pas seulement une simple suffisance de moyens pour l'aimer, et en l'aimant, nous sauver, mais... une suffisance riche, ample, magnifique et telle qu'elle doit être attendue d'une si grande bonté comme est la sienne (2).

 

Et cet amour, « il ne tient pas à la divine bonté » que nous ne l'ayons « très excellent » (3), Dieu « par un progrès plein de charité ineffable », conduisant l'âme « d'amour en amour, comme de logement en logement, jusqu'à ce qu'il l'ait fait entrer en la terre de promission... la très sainte charité, laquelle... est une amitié et non pas un amour intéressé » (4), mais bien le pur amour des mystiques.

Telles sont les premières assises, dogmatiques, expérimentales de l'optimisme salésien. Mais à ces vérités qui tout ensemble exaltent une âme et la rassérènent, les timorés, les inquiets, les scrupuleux font une objection redoutable. L'accès de ce beau palais leur est défendu. Plus ils font effort pour atteindre cette vision de paix, plus elle s'éloigne. Leur esprit n'est que ténèbres, leur cœur n'est que glace, leur volonté, que faiblesse ; leur désir de perfection n'est qu'une velléité aussitôt contredite par des inclinations toutes contraires et beaucoup plus fortes ; enfin, ils n'arrivent pas à entendre cette voix de Dieu qu'on dit qui les presse. La doctrine, vraie pour tous les autres, ne l'est pas pour eux.

François de Sales oppose un merveilleux talisman à cette détresse qu'il a éprouvée lui-même et dont Philothée lui a fait l'aveu tant de fois. Pascal, au plus vif d'une tentation

 

(1) Oeuvres..., IV, pp. 104, 105 (Traité, II, VI).

(2) Ib., IV, p. 313 (Traité, II, VIII).

(3) Ib., IV, p. 121 (Traité, II, XI).

(4) Ib., IV, p. 163 (Traité, II, XXII).

 

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de ce genre, avait reçu la révélation consolatrice : tu ne me chercherais pas, situ ne m'avais déjà trouvé. Au fond, ces quatre mots disent tout et notre docteur ne nous fera pas d'autre réponse, mais cette même réponse, telle qu'il la fait, n'a plus rien de fulgurant, de quasi miraculeux; elle peut convenir à tout le monde, même à ceux qui n'auront jamais eu l'occasion de s'écrier : Feu... Joie, joie, pleurs de joie ; bref, elle ne tombe pas du ciel; elle se dégage doucement, sûrement, d'un retour plus attentif sur les diverses activités de l'homme. Nous l'avons déjà rappelé, François de Sales distingue deux parties en nous, la supérieure et l'inférieure, entendant par cette dernière, non pas uniquement, comme on pourrait croire, le domaine des sensations et des appétits, mais aussi les régions troubles et moins hautes de nos facultés spirituelles. Armé de cette distinction, un peu subtile peut-être, mais qu'il sait bien le moyen de rendre évidente aux esprits les plus confus, il n'a presque pas de peine à nous établir dans la paix (1). Chez l'âme dévote qu'il étudie, qu'il veut apaiser, les agitations, les oscillations, les plaintes, les révoltes, les pesanteurs, enfin l'inertie ou le vacarme de la partie inférieure n'ont pas d'importance. Rien de tout cela ne compte vraiment. « Vos misères et infirmités ne vous doivent pas étonner : Dieu en a bien vu d'autres. (2) » Ni surprise, ni, à plus forte raison, tristesse. Nous n'y pouvons rien. « Il n'y a que faire. » « D'empêcher que le sentiment de colère ne s'émeuve en nous, et que le sang ne nous monte au visage, jamais cela ne sera. (3) » Ainsi du trouble inévitable que déchaînent les autres passions.

 

(1) La distinction est proposée didactiquement dans les chapitres si et xii du Livre I de l'amour de Dieu. On peut étudier aussi une thèse parallèle, la distinction entre amour-propre et amour de nous même. « Il m'a souvent dit, écrit Camus, que la confusion de ces termes, amour propre et amour de nous-même faisait naître beaucoup de confusion dans les pensées et dans les actions des hommes. » Cf. Baudry. Véritable esprit, I, p. 134.

(2) Oeuvres, XVI, p. 68.

(3) Ib., VI, p. 143.

 

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Inversement, et pour le même motif, les diverses activités ou passions qui rendraient la prière facile et douce, n'ont qu'une valeur très secondaire. Ce n'est pas dans cette zone changeante que se forme la vraie prière. Pas n'est besoin de sentir Dieu ni de sentir nos propres vertus.

 

Vous bandez trop votre esprit au désir de ce souverain goût qu'apporte à l'âme le ressentiment de la fermeté, constance et résolution. Vous avez la fermeté... mais vous n'en avez pas le sentiment.

 

Alors, pourquoi ce « pantèlement de coeur », ce « débattement d'ailes », cette « agitation de volonté », cette « multiplication d'élancements », pour arriver à des émotions qua vous ne pouvez d'ailleurs pas vous donner présentement, et qui n'ajouteraient qu'une douceur fuyante à la solide réalité de votre vertu? « Puisque notre volonté est à Dieu, sans doute nous sommes à lui. Vous avez tout ce qu'il faut ; mais vous n'en avez nul sentiment ; il n'y a pas grande perte en cela (1). »

 

Vous dites bien, en vérité, ma pauvre chère fille Péronne-Marie, ce sont deux hommes ou deux femmes que vous avez en vous. L'une est une certaine Péronne, laquelle, comme fut jadis saint Pierre, son parrain, est un peu tendre, ressentante et dépiterait volontiers avec chagrin quand on la touche ; c'est cette Péronne qui est fille d'Eve et qui, par conséquent, est de mauvaise humeur. L'autre, c'est une certaine Péronne-Marie qui a une très bonne volonté d'être toute à Dieu et tout simplement humble et humblement douce envers tous les prochains... Et ces deux filles se battent... et celle qui ne vaut rien est si mauvaise que quelquefois la bonne a bien à faire à s'en défendre et lors il est avis à cette pauvre bonne qu'elle a été vaincue et que la mauvaise est la plus brave (forte). Mais non certes, ma pauvre chère Péronne-Marie, cette mauvaise-là n'est pas plus brave que vous, mais elle est plus afficheuse, perverse, surprenante et opiniâtre ; et quand vous allez pleurer, elle est bien aise, parce que c'est toujours autant de temps perdu (2).

 

(1) Oeuvres..., XII, pp. 384,385. C'est une des plus belles lettres à sainte Chantal.

(2) Ib., XVI, p. 242.

 

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Je sais bien qu'on avait déjà parlé de la sorte. Ce qui est nouveau, unique même, c'est l'insistance avec laquelle il revient à cette psychologie, c'est la construction d'optimisme qu'il fonde sur elle. Qu'il y ait deux hommes en nous, tous le répètent, mais d'ordinaire, pour s'en désoler. François de Sales triomphe au contraire de ce dualisme. Il disqualifie la partie inférieure de l'âme : il la traite comme un hôte encombrant, mais ridicule, inoffensif presque dès qu'on cesse de l'écouter. A force de manquer ses effets, ce fâcheux finira bien par se taire. Enfin qu'il se taise ou non, il n'est pas nous-mêmes. Pour mieux saisir du reste l'originalité bienfaisante de cette doctrine, il suffit de comparer François de Sales aux moralistes du grand siècle, à La Bruyère, à La Rochefoucauld, à Nicole. Ces derniers, et même Nicole qui vise pourtant le monde pieux, s'enferment ordinairement dans la « partie inférieure a de l'homme. Est-il surprenant qu'ils nous découragent, et, tranchons le mot, qu'ils nous ignorent, puisqu'enfin ils ne connaissent de nous que ce qui n'est pas vraiment nous.

N'oublions pas néanmoins que cette psychologie reste sans efficacité aussi longtemps que les inquiets et les timides refusent de s'y reconnaître ou d'en accepter le bénéfice. Eh ! que sais-je, après tout, de cette partie supérieure de mon être et des conditions où elle se trouve : que sais-je, si les désordres de l'inférieure n'exprimeraient pas — signe, contre-coup, châtiment — la malice profonde de mon vrai moi? Nous voilà au rouet. Si les ruisseaux trop visibles m'épouvantent, la source ténébreuse, maudite peut-être, m'épouvante encore davantage. Suprême anxiété que nulle psychologie générale ne peut résoudre. Il n'y faut rien moins qu'un acte de foi. Cet acte de foi, François de Sales met toute sa dextérité insinuante, toute sa claire raison, toute son énergie, toute sa foi à le rendre facile, à l'imposer aux âmes innocentes qu'il dirige. Têtues, fermées, ergotantes, il n'y a rien à faire, mais pour peu

 

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que ces âmes soient dociles elles finissent insensiblement par se laisser convaincre. A ces profondeurs, l'on ne discute plus, l'on affirme ou l'on nie. A force d'affirmer lui-même, il les amène à l'affirmative victorieuse, à l'acte de foi de saint Jean : credidimus charitati : je crois que Dieu

m'aime et que mon vrai moi aime Dieu. « Sans doute (c'est-à-dire, sans aucune espèce de doute) nous sommes à lui : vous avez tout ce qu'il faut (1). »

 

Mes déportements sont pleins d'une grande variété d'imperfections contraires, et le bien que je veux, je ne le fais pas mais je sais pourtant bien qu'en vérité et sans feintise, je le veux et d'une volonté inviolable.

 

Il parle ici de lui-même, mais pour dresser sainte Chantal à une pareille assurance :

 

Mais, ma fille, comment donc se peut-il faire que sur une telle volonté tant d'imperfections paraissent et naissent en moi ? Non certes, ce n'est pas de ma volonté, ni par ma volonté quoique en ma volonté et sur ma volonté. C'est, ce me semble, comme le gui, qui croît et paraît sur un arbre, bien que non pas de l'arbre ni par l'arbre (2).

 

Aussi bien, nous ne sommes pas seuls dans cette partie supérieure. Oasis, forteresse et centre de notre vrai moi, elle est encore un sanctuaire. Là demeure invisible, mais agissant, celui que nous cherchions en vain dans la région de nos sentiments. Il est là, au centre de notre coeur; sa droite a cimenté les pierres de la forteresse intérieure, planté les palmes de l'oasis.

 

Notre raison, ou pour mieux dire, notre âme en tant qu'elle est raisonnable est le vrai temple du grand Dieu, lequel y réside plus particulièrement. « Je te cherchais, dit saint Augustin, hors de moi » et je ne te trouvais point, parce que « tu étais en moi » (3).

 

(1) Oeuvres,.., XII, p. 385.

(2) Ib.,XIV, PP. 178,179.

(3) Ib., IV, p. 67 (Traité, I, XII).

 

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Ceci non plus n'est pas nouveau, mais François de Sales le renouvelle et le rend comme sensible par la suave pénétration de ses analyses. Nous ne pouvons le suivre dans ce détail. Qu'il nous suffise de rappeler qu'il achève, attendrit et vivifie par ces vues mystiques la doctrine des grands stoïciens qui semble l'avoir aidé à se préciser à lui-même la distinction entre les deux parties de l'âme. Son ataraxie ne nous emprisonne pas dans l'orgueil et la gloire de notre pensée : elle nous dégage de tout le reste pour nous livrer à l'amour. De là découle enfin la loi première de sa direction : acheminer les âmes à ces retraites intimes et les abandonner ensuite à l'esprit de Dieu.

 

Il laissait volontiers agir l'esprit de Dieu dans les âmes, dit sainte Chantal, suivant lui-même l'attrait de cet esprit divin et les conduisant selon la conduite de Dieu, les laissant agir selon les inspirations divines plutôt que par ses instructions particulières. J'ai reconnu cela en moi-même (1).

 

Il le dit de son côté mais avec une énergie solennelle :

 

Je combats pour une bonne cause quand je défends la sainte et charitable liberté, laquelle, comme vous savez, j'honore singulièrement, pourvu qu'elle soit vraie et éloignée de la dissolution et du libertinage qui n'est qu'un masque de liberté (2).

 

Il ne se reconnaît d'autre mission que d'aider le directeur invisible.

 

Si Françoise veut de son gré être religieuse, bon ; autrement je n'approuve pas qu'on prévienne sa volonté par des résolutions, mais seulement, comme celle de toutes les autres, par des inspirations suaves. Il nous faut, le plus qu'il est possible, agir dans les esprits, comme les anges font, avec des mouvements gracieux et sans violence (3).

 

(1) Oeuvres de sainte Chantal, II, p. 900.

(2) Oeuvres.... XIII, p. 185.

(3) Ib., XII, p. 361.

 

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Il n'est pas le maître de l'âme, il n'entend pas la contraindre.

 

Parlons d'une règle générale que je veux vous donner : c'est que tout ce que je vous dis : ne pensez pas ceci, cela... ne regardez pas, et semblables, tout cela s'entend grosso modo, car je ne veux point que vous contraigniez votre esprit à rien, sinon à bien servir Dieu

S'il vous advient de laisser quelque chose de ce que je vous ordonne, ne vous mettez point en scrupule, car voici la règle générale de notre obéissance écrite en grosses lettres.

IL FAUT TOUT FAIRE PAR AMOUR ET RIEN PAR FORCE; IL FAUT PLUS AIMER L'OBÉISSANCE QUE CRAINDRE LA DÉSOBÉISSANCE.

Je vous laisse l'esprit de liberté (2)...

 

Qu'est-ce à dire ?

 

La liberté de laquelle je parle, c'est la liberté des enfants bien-aimés. C'est un désengagement du coeur chrétien de toutes choses pour suivre la volonté de Dieu reconnue (3).

 

Il ne suffit pas de s'écrier : comme tout cela est beau, noble, humain, souverainement bienfaisant; mais encore : esprit, doctrine, menues applications, directions d'ensemble, comme tout cela se tient! Qu'il se trompe en un seul point et tout le palais s'écroule. L'épreuve est faite. Il ne s'écroulera pas. Ai-je trop parlé de ce grand homme, l'ai-je trop cité ? Non, me semble-t-il. D'abord parce qu'il est incontestablement l'incarnation la plus parfaite de l'humanisme dévot qui présentement nous occupe, ensuite parce qu'il me semble que le monde lettré auquel je voudrais pouvoir m'adresser ne lui a pas encore rendu la justice qu'il mérite. Sainte-Beuve n'a jamais vu en François de Sales qu'un Lamartine pieux, qu'un écrivain, qu'un homme charmant. On s'arrête à son onction, à sa grâce. Il est aussi une pensée, et quelle pensée! une force, et quelle force !

 

(1) Oeuvres..., XIII, 374.

(2) Ib., XII, p. 359.

(3) Ib., XII, p. 363.

 

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Nous venons de l'entendre et si nous ne l'avons certes pas épuisé, nous le connaissons. Je demande donc à tous ceux qui ont le sens de l'histoire : est-ce un événement négligeable que la propagation indéfinie d'une telle doctrine? La Philothée qui suppose, comme on l'a vu, toute la philosophie du Traité de l'Amour de Dieu, la Philothée a formé des générations de chrétiens. N'est-ce pas là un fait capital? Je ne dis pas que tous ceux qui ont lu ce livre, en aient pleinement revêtu l'esprit, je suis persuadé du contraire. Mais beaucoup en ont retenu quelque chose. Ou les mots n'ont plus de sens, ou vous devez tenir la doctrine salésienne comme un des ferments de la civilisation moderne. Jugez-le comme vous faites les autres, Erasme, Montaigne, par exemple. Son influence s'est exercée d'ordinaire sur une autre fraction du public, mais elle n'a été ni moins étendue ni moins profonde. Si je répète après cela que cette influence n'est pas un phénomène isolé, mais au contraire qu'elle se rattache à l'immense mouvement de la renaissance, qu'elle continue et couronne ce mouvement en en faisant bénéficier la foule des humbles, n'avouera-t-on pas qu'il faut placer cet homme-là parmi les très grands? Encore n'avons-nous étudié jusqu'ici qu'un seul des aspects de son génie et de sa mission. Si les premiers livres du Traité de l'Amour de Dieu sont comme la charte de l'humanisme dévot, les derniers livres de ce chef-d’oeuvre sont la charte du haut mysticisme français pendant le XVII° siècle : notre prochain volume le prouvera sans aucune peine.
 

CHAPITRE IV LES MAITRES SALÉSIENS. — I. ÉTIENNE BINET

 

I. Influence de François de Sales. — Prompte popularité de son culte. — S'il a été beaucoup lu ? — Pluie de livres et courants nouveaux. — Il règne encore. — Ses deux interprètes. — Binet et Camus, les deux maîtres salésiens. — Importance d'Etienne Binet.

 

II. Trivialité précieuse et rhétorique. — Bienheureux les aveugles, bienheureux les sourds! — Prouesses verbales. — La garde-robe. — La femme. — Grossièretés. — L'éloquence de Binet. — Gemmes et viandes.

— Urbanité et mysticisme.

 

III. L'imagination pieuse de Binet. — Figures eucharistiques. — Le drame d'Isaac. — Cléopâtre, Artémise et l'Eucharistie. — Puérilités. — Pâmoisons.

 

IV. Binet continuateur authentique de François de Sales. — La dévotion des malades. — Le dévot fainéant. — La miséricorde de Dieu.

 

V. La politique sacrée. — « Quel est le meilleur gouvernement, le rigoureux ou le doux ? » . — Les despotes de couvent. — Le style des anges. — La tendresse du pape Grégoire. — Binet et l'humanisme dévot.

 

 

I. Un écrivain, canonisé ou à la veille de l'être, un fondateur d'Ordre, n'exerce pas son influence uniquement par ses livres. Des chrétiens sans nombre qui n'ont jamais lu François de Sales, ont été façonnés par lui. Nous savons en effet que dès le lendemain de sa mort, son culte s'est répandu promptement dans le monde catholique où il est bientôt devenu aussi populaire, et en France du moins, plus populaire que le culte de Charles Borromée. Chez lui, nous l'avons déjà dit, la personne et la doctrine ne font qu'un. L'aimer lui-même, c'est déjà aimer, prendre son esprit. Il n'était du reste pas le seul témoin personnel de cet esprit, et il n'était pas mort tout entier. Sainte Chantal, qui lui survécut si longtemps, s'était formée à sa

 

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ressemblance : elle vivait de lui et de sa pensée : on venait à elle comme à une relique vivante de François de Sales. La Visitation elle aussi, qui ne cessa de s'étendre, évoquait sur tous les points du royaume, le souvenir de son fondateur. Cet Ordre fut longtemps à la mode, si j'ose parler ainsi. Grands seigneurs et grandes dames, prêtres et religieux assiégeaient les couvents où l'on relisait sans fin la Philothée, les Entretiens, l'Amour de Dieu, les vies des premières mères. En dehors de ces couvents, François de Sales avait sans doute beaucoup de lecteurs, mais peut-être moins qu'on ne croirait. Le monde dévot est comme l'autre. Ses classiques ne lui suffisent pas. Il veut du nouveau et, juste ciel, il en trouve toujours. La production lyrique, romanesque, dramatique même se ralentit par moments : les plumes pieuses ne chôment jamais. Celles des oratoriens, des jésuites et des autres ont travaillé sans relâche et avec une intensité particulière pendant les années qui nous intéressent. Parmi ces milliers de volumes, tous assurément ne respiraient pas l'esprit salésien. Il se dessinait des courants plus ou moins nouveaux : la littérature oratorienne, par exemple, avait son originalité propre que nous aurons plus tard l'occasion de définir. D'un autre côté les écluses de Port-Royal ne tarderont pas à s'ouvrir. Tout ce qui viendra de là, combattra, de près ou de loin, saint François de Sales. Mais enfin, et à prendre les choses dans l'ensemble, on peut dire que, pendant la première moitié du xvn° siècle, l'auteur de la Philothée règne presque sans conteste et ses idées avec lui. Nous en aurons bientôt d'autres preuves, quand nous étudierons les manifestations particulières de l'humanisme dévot, mais d'ores et déjà la fécondité sans mesure, l'indiscutable popularité de ses deux principaux interprètes — E tienne Binet, Jean-Pierre Camus — vont nous le montrer.

Ces deux écrivains sont très différents l'un de l'autre, mais ils ont ceci de commun qu'ils ont maintenu la tradition

 

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salésienne avec un même zèle, un même succès et qu'ils ne sont, ni l'un ni l'autre, de simples disciples, de simples échos. Ils ont commencé d'écrire avant d'avoir reçu l'empreinte de François de Sales et s'ils n'avaient jamais connu celui-ci, ils auraient écrit, Binet surtout, à peu de chose près comme ils ont écrit. Même quand ils J'imitent, ils restent plus ou moins originaux. Ils se sont trouvés en le trouvant. Il en va souvent de même dans le progrès des grands mouvements humains — littéraires, philosophiques, religieux. Viennent d'abord des ébauches, plus ou moins réussies — c'est par exemple, Richeome, dans l'histoire que nous racontons. Puis, un ou plusieurs hommes rares en qui s'incarne l'âme profonde du mouvement; — c'est ici François de Sales, enfin, soit avant, soit ordinairement après l'apparition du type achevé, suprême, indépassable, des quantités de personnages, timides et incertains ou, au contraire, excessifs et trop accusés, tous frères pourtant, disciples nés du maître qu'ils doivent servir et que, bien ou mal, ils serviront en réalité, même, si d'aventure, ils ne le connaissent pas. Pline dit qu'en dessinant les fleurs des champs, la nature se faisait la main à créer les lys : rudimenta naturæ lilia facere condiscentis. Le lys une fois paru, on peut croire que la nature, le trouvant si beau, veut recommencer ses expériences, composer sur ce modèle achevé de nouvelles fleurs. La grâce, ayant formé François de Sales, tâche aussi de multiplier les vives images de cette merveille : elle sait bien qu'elle ne va pas se surpasser, mais enfin elle nous donne Binet, Camus et les nombreux humanistes qui nous attendent. Une autre mystérieuse alchimie, spinas facere condiscens, prépare à cette même heure, l'âme de Jansénius, celles de Saint-Cyran et du grand Arnauld.

II. Avant de le célébrer, comme il le mérite, on doit parler rudement du P. Binet, coupable non pas seulement d'avoir reculé les frontières du bavardage pieux, mais encore d'avoir gaspillé par là même un admirable talent.

 

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Camus n'a rien commis de pareil. C'était un génie, une force de la nature. Lui demander de se surveiller et de se réduire, c'est le supprimer. D'ailleurs moins ennuyeux que Binet. Il est vrai que celui-ci, même s'il eût modéré sa faconde, n'aurait jamais fait qu'un maître de second ou troisième rang. Son intelligence manque de vigueur et d'élévation. Mais il avait beaucoup d'esprit et de sens, une imagination somptueuse, un tour caressant et persuasif, de très beaux dons d'écrivain. Son oeuvre est aussi riche que curieuse; elle nous présente, et parfois excellemment, quelques-uns des aspects les plus intéressants de l'humanisme dévot. Quand nous aurons à parler bientôt des encyclopédistes dévots ou des burlesques, nous retrouverons Etienne Binet, et en bonne place; nous le retrouverons aussi dans nos prochains volumes, aidant de ses conseils telle mystique fameuse, et, d'un autre côté, préparant délibérément la réaction anti-mystique dont il aurait dû prévoir les conséquences désastreuses. Pour l'instant, nous nous contentons de lier connaissance avec un personnage aussi considérable et d'étudier celles de ses oeuvres qui continuent expressément les directions essentielles de François de Sales (1).

 

(1) J'ai déjà dit que la biographie proprement dite de nos auteurs n'était pas de notre sujet. On ne sait d'ailleurs sur Etienne Binet que fort peu de chose. Un jeune prêtre qui l'a choisi pour sa thèse de doctorat, nous en apprendra, sans doute, plus long, car les pistes ne manquent pas. Né à Dijon en 1569, Etienne Binet fit, dit-on, une partie de ses études au collège de Clermont où il aurait eu François de Sales pour condisciple. Ils se verront maintes fois dans la suite et très amicalement. Jésuite en 1590, il doit s'exiler de l'autre côté des Alpes pour suivre sa vocation et, peut-être, ne rentrer en France qu'après l'édit de Rouen (1603). Il est presque toute sa vie dans les charges, recteur ou provincial, souvent à Paris. Dans les circonstances difficiles que traversait alors sa Compagnie, on ne l'aurait pas laissé si longtemps au gouvernail, s'il avait été le premier venu. Souple, habile, ferme et d'une finesse qui n'était pas sans malice. On peut juger de celle-ci sur le petit chef-d'oeuvre qu'il écrivit en 1623 pour la défense de son Ordre dont les privilèges étaient alors très menacés. (Réponse aux demandes d'un grand prélat (Zamet), touchant la hiérarchie de l'Eglise et la juste défense des privilégiés et des religieux par François de Fontaine.) Miel et aiguillon, c'est le livre d'une abeille, et le miel, pour cette fois, n'est pas rance. Binet n'a rien écrit de plus fort et jamais, à ma connaissance, les religieux ne se sont mieux défendus. (Cf. Garasse. Histoire des jésuites de Paris, édit. Carayon, pp. 45, 46; édition Nisard, p. 60, 61 et PRAT, Recherches, IV, pp. 668 seq.) Binet semble avoir eu des succès comme prédicateur (PRAT, ibid. III, p. 73,  pp. 341-343). C'était à n'en pas douter un directeur éminent et il faisait autorité dans Paris. Il est souvent question de lui dans la correspondance de sainte Chantal et pas toujours à son avantage. Il aurait voulu modifier gravement les constitutions visitandines, et il poursuivait sa pointe avec une ténacité qui fit beaucoup souffrir la sainte. Les lettres qu'elle lui écrit pour le faire renoncer à ses idées sont merveilleuses d'énergie et délicatesse. Du reste très vertueux et bon, mais qui nous échappe, à moi du moins. Je n'arrive pas à le voir. Il était sans doute moins doucereux que ses écrits ne nous le montrent et peut-être aussi moins candide. La  dédicace qu'il fait d'un de ses livres — Le riche sauvé... — à sa mère est d'une naïveté presque gênante. Nourrisson, il ne voulait que le lait de mère : ce lait était du sang; il n'en est pas mort; elle non plus, etc., et La liste de ses ouvrages n'a pas de fin. Dans les moments difficiles, il faisait voeu d'écrire un nouveau livre si sa prière était exaucée. Hélas ! que ne faisait-il voeu de moins écrire. Il mourut à Paris en 1639.

 

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Imaginez, chez un même écrivain, la piquante et peu aimable rencontre du précieux et du trivial, du suave e du grossier, de François de Sales et de Garasse, vous aurez, non pas, j'espère, le vrai Binet, mais la figure, mon avis très artificielle, que Binet se donne à plaisir Ni Garasse d'ailleurs, ni François de Sales, il n'a pas le noble rayon du second, la franche et cordiale nature dl premier. Sous sa plume, le procédé paraît constant. Il, beaucoup de verve, mais toujours avec un soupçon de rhétorique. Il me fait penser— qu'on me pardonne ce rapprochement tout littéraire — à tel poète d'aujourd'hui qui rose normalien dans la partie la plus farouche de son oeuvre Binet amplifie, selon la consigne scolaire de son temps - je ne lui en fais pas un reproche — et il arrive peut-être se griser lui-même de ce lyrisme voulu. Soit, par exemple ce thème de déclamation : il est bon d'être aveugle et sourd.

 

Que verriez-vous, si vous aviez bon oeil ? Des femmes plâtrées et, sans masque, toujours masquées... Des fleurs, dl métaux et des viandes, des maisons tapissées et tranchées e quelque croûte de marbre ou d'un éclat d'or, des hommes des animaux, des arbres... Je vous prie, ôtez ces beaux titre et appelez chaque chose par son nom. Qu'est-ce que tout cela sinon du foin coloré, de la terre ensoufrée, des cadavres rôti et ensanglantés, des beaux sépulcres, des bêtes à deux pieds et à quatre, des souches de bois ?

 

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L'air et les oiseaux, ce n'est qu'un grand vide.., un rien formé en campagne où jouent par mille bricoles de petits bastions couverts de plume..., c'est une fournaise d'éclairs, un réservoir d'eau... Que verriez-vous? Les voûtes azurées du ciel et ces belles médailles enchâssées là-dedans, le soleil, la lune et les étoiles ? A la vérité, Tobie ne regrettait pas cela... De l'eau glacée et du cristal taillé en voûte ; le soleil, un ballon de feu ; la lune, une glace allumée d'un rayon argentin ; les étoiles, des lopins de verre étincelants et collés dans la peau du firmament...

 

Tout cela veut commenter la prière du psalmiste : détourne mes yeux, pour qu'ils ne voient pas la vanité. Donnez-lui un autre texte : les cieux annoncent la gloire divine ; il écrira tout le contraire. Inspiré d'un mot de Sénèque, son éloge de la surdité, aussi peu sincère, est plus amusant.

 

Qui médit, qui déchire, qui blasphème, qui mord, qui pipe... qui épie vos paroles et fait du mouchard, vous tirant les vers du nez... Que voulez-vous entendre ? Un avocat qui enfile mille déguisements... une femme... qui vous entête en ses criailleries, qui, jour et nuit, vous martelle de ses indiscrétions et sottes jalousies ; ... un huguenot... un musicien et la douceur des instruments ? Plusieurs bouchent les oreilles pour ne les point entendre : car, qui soupire, qui gronde, qui braie, qui criaille... qui se précipite du haut en bas sur les pointes de cinquante crochets, qui se mutine et s'opiniâtre sur une même maxime... et si la quinte les prend et la verve de bécarre, quand vous devriez crever, ils ne chanteraient pas une toute seule note...

 

Las de bourdonner contre cette vitre, il passe à la voisine. Heureux sourds, qui n'entendez pas la musique des hommes, enchantez-vous du concert des vertus.

 

L'humilité chante le bassus ; l'amour tient le superius ; la pénitence fait la taille ; la dévotion, la haute-contre ; la contrition fait les soupirs... la faveur dévide les crochets et développe d'une haleine longue de belles tirades ; la prudence bat la mesure ; la crainte fait les dièses... ; les anges font les points d'orgue sur la douce harmonie des cieux. En un mot qui est

 

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sourd en terre, oit s'il veut toute la musique du Paradis. N'est-ce pas là pour être bien content ? (1)

 

Le faux goût ne serait rien, on lui passerait même quelques calembours. Mais ce vide est écoeurant. Il ne s'agit ni d'être ému, ni de penser, mais d'écrire et quoi que ce soit. Ne craignez pas d'ailleurs que les mots lui manquent. Il a tant de recettes pour les faire venir ou pour multiplier leurs services. Il jongle avec eux :

 

Soleil du paradis, paradis de douceur, douceur du ciel, ciel de miséricorde (2).

 

ou bien, il a recours au coq-à-l'âne phonétique :

 

Venez, canailles, venez tous les soldats d'enfer ! Qu'une armée de maux, des morts, des maures infernaux m'assiègent (3).

 

En voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer l'abondance du P. Binet. Une fois parti, pas de raison pour qu'il s'arrête. Bavard, que nous hasardions tantôt, est encore trop doux ; grossier de même :

 

N'êtes-vous donc sur terre que pour faire de votre estomac un garde-manger cousin germain d'une garde-robe ? (4)

 

De telles images font ses délices. Croyez bien qu'il ne se contente pas de les effleurer. Nous le verrons mieux plus tard quand nous étudierons sa Consolation aux malades, dans le chapitre du burlesque dévot. En ce genre vil, rien ne le rebute. Il a quelque part deux pages, d'une précision fâcheuse, sur la maladie et la mort de Philippe II. L'étrange goût ! Tout se tient d'ailleurs. Binet traite volontiers la femme sur le même ton.

 

La colère des hommes n'est que sucre et miel comparée au fiel et à la colère d'une mauvaise femme... Encore lui faut-il

 

(1) La fleur des psaumes..., I, pp. 63-65. Cf. la bibliographie à l'appendice.

(2) La consolation aux malades..., p. 637.

(3) Ib., p. 638.

(4) Ib., p. 536.

 

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demander pardon après avoir été outragé d'elle : cela crie, cela pleure, cela menace... Vous la voyez écumer par la bouche, darder des rayons de feu de ses yeux allumés... enfler les veines au beau mitan du front, se prendre par les flancs, frapper des pieds, des mains, de la langue, de tout. Si vous ne dites mot, elle enrage de dépit ; si vous répondez, ô Dieu, quels cris, quel tonnerre!... Elle dit, puis redit, puis dédit, puis maudit... Que si, par malheur, elles sont deux ou trois qui soient, d'accord..., Dieux immortels, ô quel tintamarre! (1)...

 

Elles n'écument pas seules! En vérité à quoi bon ce vulgaire fracas dans un livre qui ne s'intitule pas le Mannequin d'osier, mais La Fleur des psaumes ? Dans ce même livre, il y a plus grave et plus bas :

 

Vous fierez-vous à vos parents? O les harpies, ô les vautours ! O les loups-garous ! Ils ne vous aiment, cruels, que pour ronger barbarement votre pauvre carcasse, casser vos os félonnement et pour avidement en sucer les moelles et le sang encore tout bouillant (2).

 

La noble raison pour nous décider soit aux bonnes œuvres, soit à la restitution du bien mal acquis !

 

Quelle horreur, je vous prie, qu'il faille être un voleur en sa vie, un désespéré à sa mort et un damné pour tout jamais, afin de laisser ses biens à trois petits morveux qui se moqueront de vous après votre mort et volontiers ne voudraient de leur gré donner trois carolus pour faire dire une pauvre messe pour vous qui vous êtes damné pour eux ! O le grand sot de père qui se damne pour des ingrats et possible bâtards ! O le dragon de fils ! Ne vous fiez pas à vos enfants, ce sont des voleurs (3).

 

Que cette suprême injure à votre femme — « possible bâtards » — et à vos enfants — « ce sont des voleurs », ne vous chagrine pas plus que de raison. Ce n'est là que le climax d'une amplification oratoire. On pense bien du

 

(1) La fleur des psaumes..., II, p. 313.

(2) Ib., II, p. 529.

(3) La consolation aux malades..., p. 618, 619.

 

 

reste que si Binet ne valait pas mieux que cela, nous l'aurions laissé dans son moulin. Il est souvent mieux inspiré, quand il dirige sa verve pittoresque sur un sujet digne de lui et de nous.

 

Que ferez-vous donc à un homme qui a la vive foi enracinée dans son coeur ? Le jetterez-vous au feu (je coupe, car voici paraître une salamandre. Avec Binet, il faut toujours manier les ciseaux)... Assommez-le de coups de pierre ; les cailloux de saint Etienne, en même temps qu'ils entament le corps, ébrèchent tout le paradis... Coupez-lui les deux jambes ; tous les anges du ciel lui prêteront leurs ailes... Faites-le mourir es déserts, le bannissant de la terre habitable ; le vieux corbeau sait bien encore où est le pain qu'il portait à saint Paul, plus de soixante ans durant... Que ferez-vous donc à ce coeur tout-puissant (1) ?

 

Fièvre lyrique, et non véritable passion, je l'entends bien de la sorte. Il saisit plus qu'il ne touche. Mais Binet est ainsi fait. Il avait, je crois, plus d'ingéniosité que de force. Son éloquence est d'un précieux qui tâche de s'entraîner à de grands effets. Aussi excelle-t-il dans le symbolisme pieux. Que ne puis-je citer ici tout entier un long chapitre de lui, sur les « douze précieuses gemmes » dont « la foi se pare »!

 

La première est le jaspe, jetant un rayon vert et un peu langoureux et sombre... La seconde est le saphir qui a une petite nuée comme d'un rouge pourprin ; son air est comme une flamme perse, tachée de petits grains d'or. Or ce brun azurin, sursemé de sable d'or, ressemble fort le ciel, quand en pleine beauté, il marque clairement et allume toutes ses étoiles. Il rompt les charmes, ce dit-on, et contre-garde le coeur de venin et de peste ; au reste, il est si dur que jamais on n'y peut ancrer ni graver chose aucune. La foi donc est toute céleste... ce ne sont que petites étoiles allumées dans le feu sacré de l'Evangile. Toutes nos actions, animées de foi, sont toutes diaprées de grains d'or de charité.

 

(1) La fleur des psaumes..., II, pp. 275, 276.

 

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... Saint Jean met après la sardoine qui a la couleur de la chair vive cachée sous l'ongle bien lissé... (1)

 

et ainsi des autres. Bon ou médiocre, c'est très doux à lire. Il décrit minutieusement, paisiblement chacune de ces gemmes avec une sorte de tendresse. En même temps qu'il aime en elles la vertu qu'elles représentent, il les aime aussi pour leur beauté propre. Tout irait bien si

Binet s'en tenait là. Mais non. Ses écrins à peine fermés il se bat les flancs et crie de plus belle.

 

Où êtes-vous, maintenant, catholiques de boue et de fumier... Montrez-nous votre foi !... O hommes sans âmes et âmes sans raison et raison sans religion et religion sans Dieu. Si fait, dea, vous en avez un qui se nomme le ventre. Mais tel dieu, tel service. Vos poumons sont son temple ; le foie, son autel, toujours couvert de sang et de voirie ; l'estomac, l'encensoir ; les fumées qui en sortent sont l'encens le plus doux ; la graisse est la victime ; le cuisinier est votre aumônier qui est toujours en service... et vos inspirations ne dévalent à vous que par la cheminée ; les sauces sont vos sacrements et les hoquets, vos plus profondes prophéties. Toute votre charité bouillonne dans vos grasses marmites ; votre espérance à l'étuvée toujours couverte entre deux plats (2).

 

(1) Si l'on veut du raffinement, en voici : « Prenez l'ongle de saint Thomas, mettez-le sur la chair vive du côté ouvert de Jésus-Christ... et vous verrez une parfaite sardoine ».

(2) La fleur des psaumes, II, 268-271. A chacun son dû, ce dernier mouvement oratoire, en germe dans le quorum deus venter est de l'Écriture, avait déjà tenté Tertullien. De jejunio. Le prêtre cuisinier est de lui. Binet avait ce lieu commun dans son tiroir. Il a dû s'en servir plusieurs fois dans ses sermons. Cf. par exemple : Question de ce temps, à savoir si chacun se Peut sauver en sa religion. Il semble avoir tenu à ce dernier sermon qu'il a placé dans son recueil des oeuvres spirituelles et qui est en effet très intéressant. Je me permets de l'indiquer aux historiens du « libertinage » au XVII° siècle. On trouve du reste dans la partie agressive des oeuvres de Binet, une foule de traits de moeurs, et parmi eux, quelques-uns sur lesquels les autres moralistes n'ont pas coutume d'appuyer. En voici un par exemple qui a son prix. « Ils se confessent à de pauvres bons prêtres qu'ils savent être très ignorants. Comment jugera-t-il, s'il n'y voit goutte; comment déliera-t-il, s'il est perclus d'esprit... s'il n'y entend non plus que le haut allemand ; comment vous obligera-t-il à restituer s'il ne sait ce qu'est restitution ? Et là-dessus, ayant le moyen de vous confesser à quelque savant homme, vous irez en quelque malotru village, choisir quelque pauvre lourdaud et qui ne sait bonnement pas lire... Si c'est pour vous moquer de Dieu, de lui, de vous et du métier, vous avez bien choisi... Quelque pauvre hère tout déchiré qui tremble devant vous et qui dînera possible avec vos laquais après la messe. » (La fleur des psaumes..., I, pp. 175-176) (cf. Les dix jours, du P. Joseph, Toulouse, 1913, p. 327). Le dernier trait n'est-il pas digue de La Bruyère ? Signalons encore la commune distraction de ceux qui, sur les traces de Jacquinet, ont étudié la prédication d'avant Bossuet. Ils ne s'occupent que des œuvres qui portent l'enseigne : sermons. Or, il est manifeste qu'un très grand nombre de livres à enseigne dévote ne sont en réalité que des fragments ou des souvenirs de sermons.

 

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Ces grasses odeurs, chassant l'imperceptible mais exquis parfums de la cassidoine, est-il rien de plus déplaisant? Le moyen, en vérité, de représenter, de continuer François de Sales quand on lui ressemble si peu?

Nous avons indiqué déjà la solution du problème. C'est la rhétorique qui a fait tout le mal, la rhétorique, notre éternelle ennemie dans le présent livre, car elle menace toujours de nous dérober la vraie vérité des écrivains qui nous intéressent. Tantôt et le plus souvent elle nous les montre plus beaux, plus fervents que nature ; tantôt moins sérieux et plus laids. La moitié des oeuvres de Binet est verbiage oratoire et, par suite, ne compte pas. Il paraît bien pourtant que même sa vie profonde n'est pas sans quelque vulgarité. Beaucoup d'orateurs, plus grands que Binet, sont faits de la sorte. Précieux, très fin, distingué peut-être, Binet avait un gros bon sens, un peu épais, un peu terre à terre. Si la remarque est juste, elle expliquerait, en partie du moins, l'attitude sarcastique et méprisante qu'il a trop souvent cru devoir prendre envers le mysticisme, et sur laquelle nous aurons à revenir. Nous ne confondons pas le divin et le profane, le mysticisme et l'urbanité. L'expérience nous montre pourtant que les âmes les plus saintes — Thérèse, François de Sales, Jeanne de Chantal — sont aussi les plus exquises. Plus elle nous déifie, plus la grâce nous humanise. Les harmonies providentielles le veulent ainsi.

III. La dévotion proprement dite du P. Binet nous présente le même tumulte. Elle nous gêne et nous irrite

 

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parfois, elle n'arrive pas à nous gagner tout à fait. Théotime très salésien par la suavité confiante de sa piété, mais trop agité, mais trop éloquent. Dans sa façon de contempler les mystères, d'appliquer au Nouveau Testament les symboles de l'Ancien, il nous rappelle de très près le bon Richeome.

 

Ce qui peut aider l'âme à se préparer (à la communion) c'est de voir l'appareil de ces anciens Pères, pour manger les ombres de ce que nous avons réellement en ce sacrement. Repassez donc à loisir par votre esprit la sainte ferveur d'Abraham, de Sarah, des serviteurs. Ils courent, ils volent, ils s'échappent à eux-mêmes de ferveur, pour traiter trois anges en habits de pèlerins à l'ombre d'un arbre, où il (Abraham) leur donne de l'eau, du pain cuit sous la cendre, un veau, du lait et son coeur même, tant y va-t-il de bonne façon. Courez de roideur après ce bon vieillard. Dieu vous dira comme à Sarah : Allez, ma mie, vous aurez un fils nommé Isaac, c'est-à-dire, ris et réjouissance ; car s'il y a plaisir au monde, c'est d'avoir dignement communié et enchâssé Dieu sur le plus tendre de votre coeur...

Voyez le roi David, couvert d'un crêpe blanc ou d'une neige crespée, la harpe au poing, bondissant devant l'Arche, assisté de mille clairons... Toute la ville en réjouissance, sacrifices à chaque bout de rue, paradis en terre, pour introduire l'Arche dans sa maison... Je ne vous dirai point les festins d'Esther, de Judith... et cent merveilles semées dans l'Ecriture sainte. Vous aurez plus de plaisir de cueillir ces belles fleurs de votre main propre. Mais je vous donne avis que vous ne soyez pas si simple de croire qu'il faille, tous les jours que vous communierez, parcourir toutes ces histoires. Il n'en faut, à chaque fois, qu'une ou deux et les savourer tout à l'aise (1).

 

Sa très curieuse méditation sur le sacrifice d'Isaac tient du mystère médiéval et de la tragédie de collège :

 

« Prends ton cher fils Isaac. » Le coeur me tremble. Je ne sais pas si celui d'Abraham est fait de même. Je prévois ici quelque malheur. Que ne prend-on plutôt Ismaël ?

 

(1) La fleur des psaumes..., I, pp. 193, 194.

 

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Suivent les objections qu'Abraham aurait pu faire, et qu'il ne fit pas. Mais comment décidera-t-il sa femme à se résigner comme lui?

 

Vraiment, dira-t-elle, il fallait bien tant de cérémonies et nous envoyer ces trois anges pour nous promettre un fils, pour enfin le tuer comme une bête !

 

Et Isaac, que lui dira son père pour lui faire accepter la triste nouvelle?

 

O que Dieu est bon d'avoir défendu qu'on ne nous eût point fait le récit de ce colloque... Nul homme du monde n'eût pu lire ces paroles sans pâmer de douleur!...

 

Un si beau colloque pourtant ! Binet ne se tient pas de l'imaginer :

 

Lecteur, auriez-vous bien le coeur assez fort pour en voir un échantillon et entendre deux ou trois mots de cet adieu ?

 

Deux ou trois mots, c'est une façon de parler. Binet a lu son contiones et il s'en souvient :

 

« Si je ne connaissais, mon fils, votre bon naturel...

— Mon père, voilà une nouvelle qu'à vrai dire, je n'attendais pas, ni de vous ni du ciel... »

 

Enfin Abraham « dégaine son coutelas, retrousse son bras... et le voilà sur le point de faire le grand coup ». Binet, comme il convient, l'interrompt et prolonge, à sa façon, cet effet d'horreur. Tout s'arrange enfin et le drame s'achève sur un mot de comédie :

 

Hélas ! pour ne rien faire, Seigneur, fallait-il donc faire tant de choses ! (1)

 

Naïveté vraie, ou de pure rhétorique, ou les deux ensemble, on ne sait presque jamais. Du reste, ni le baroque, ni le saugrenu, rien ne l'arrête.

 

(1) Les attraits tout-puissants de l'amour de Jésus-Christ, pp. 3-52.

 

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Lui qui d'un mot change l'eau en vin... il lui eût été aussi aisé de changer tout le puits et toute la rivière en parfait hypocras que ces six cruches remplies d'eau. Mais, ces bonnes gens... n'eurent pas l'assurance de l'en importuner davantage (1).

 

A leur place, Binet aurait-il donc été moins discret? En tout cas, son littéralisme le conduit à des imaginations qui me paraissent fâcheuses, pour ne rien dire de plus. « Quel est, se demande-t-il, le morceau le plus délicat et le plus précieux qui fut jamais au monde ? » Comme on le devine, il veut en venir au pain eucharistique.

 

Les uns disent que ce fut Cléopâtre qui le mangea, avalant une perle qui valait plus de 250.000 écus, avec un filet de vinaigre. Les autres disent que ce fut cet empereur gourmand qui mangea le Phénix ; — ou on lui fit accroire qu'il l'avait mangé à son dîner. Qui veut que ce soit la reine Artemisia, qui pulvérisa le corps mort du roi Mausolus, son seigneur et mari, et mêlant cette chère cendre avec du vin dans une tasse d'or, elle l'avala et vérifia mieux que personne ces paroles-là : erunt duo in carne una. Qui dit que ce fut Adam mangeant de cette pomme... (2)

 

Ces bouffonneries panachées de macabre sont deux fois déplacées en un tel sujet. Pour ce qui suit, on hésite à le transcrire. Mais ne devons-nous pas montrer le fort et le faible de nos personnages, méditer sur les aberrations du sentiment religieux, rappeler enfin qu'aux meilleurs s'adresse toujours plus ou moins le reproche que faisait le Christ à de plus grands que Binet : adhuc et vos sine intellectu estis?

 

Ajoutez à ceci cette douce pensée : c'est qu'il y a eu plusieurs qui ont eu plus longtemps le corps précieux de Jésus-Christ dans leur sein que Notre-Dame dans les neuf mois de sa grossesse virginale. Car, en calculant, vous trouverez qu'en neuf mois il n'a été que 275 jours qui font 6.600 heures, et dans un qui aurait dit la messe quarante ans durant qui font

 

(1) Les Attraits..., p. 691.

(2) Ib., pp. 550, 551.

 

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14 600 jours, quand il ne demeurerait tous les jours qu’une heure devant que les espèces soient consumées, il y demeure bien de compte fait 14 600 heures (1).

 

Ce sont encore des puérilités sur lesquelles il appuie sans fin :

 

Dites-nous, Madame... (c'est la sainte Vierge) quel ouvrage il (l'enfant Jésus dans l'atelier de Joseph) faisait de ses bénites mains et combien on vendait ce qui était de sa façon; car pour la moindre pièce qu'il avait façonnée, on aurait donné... les monarchies entières (suit une page d'amplification)... Si on eût vu la marque, ou bien qu'on eût écrit : fecit Jesus Christus, que n'eût-on pas donné pour avoir ces riches pièces (2) !

 

Dans les insinuations de sainte Gertrude, dans les visions de Catherine Emmerich ou de Marie d'Agreda, on ne songerait pas à relever de semblables passages. La tendre candeur de Binet semble affectée. Assurément très dévot, il s'efforce trop de le paraître. Il nous dit trop souvent qu'il pleure, que son coeur se « fend de pure joie » (3), et qu'il va se pâmer :

 

Ha pardon ! Je ne sais ce que je dis... ni quel brasier est ceci qui m'enflamme si fort qu'à n'en point mentir, si ceci dure, il me faudra mourir. Autant vaudrait donner un coup de dague à mon coeur que de lui nommer seulement ce mot d'amour, de paradis ou de mon bon maître Jésus ! Lecteur, mon grand ami, retirons-nous d'ici, nous y pourrions bien faire quelque chose comme la reine de Saba qui, voyant le roi Salomon... tomba pâmée et demi-morte à ses pieds... (4)

 

Il y a là plus d'un trait digne de Mascarille et l'on comprend que Nicole et Pascal aient fait des gorges chaudes en feuilletant ce jésuite. Il faut en prendre notre parti. Binet ne sera le plus souvent qu'un François de Sales

 

(1) Les Attraits..., pp. 562, 563,

(2) Ib., pp. 316, 217.

(3) Ib., p. 373, cf. p. 616,

(4) Ib., p. 677.

 

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intempérant, épais et vulgaire. Un tel nom et de telles épithètes ! Hélas, toute vulgarisation n'est-elle pas à ce prix. Je ne dirai d'ailleurs pas avec l'abbé Maynard que Binet n'est que ridicule (1). Manquer de goût à ce point, c'est aussi manquer d'une certaine justesse. Philothée, ainsi peinte et parfumée à la villageoise, n'est plus tout à fait notre unique Philothée. Ces réserves faites, il reste néanmoins que pour le fond même de la doctrine et de l'esprit, Binet a pleinement le droit de se réclamer de François de Sales. Il mêle quelques fleurs potagères à la cueillette de la bouquetière Glycera, mais c'est bien encore à peu près le même bouquet.

 

IV. Si nous en doutions, si le meilleur Binet ne nous était pas connu par ses livres mêmes, un mot décisif de sainte Chantal achèverait de nous réconcilier avec lui. « Je n'ai jamais ouï, dit-elle, un esprit plus conforme en solide dévotion à celui de Monseigneur (François de Sales), en la conférence particulière des choses de l'âme. (2) » Même théologie, même direction pacifiante et libératrice. Si le tour que Binet donne à ses propos est d'un jovial qui frôle trop souvent le cocasse, ce n'est là peut-être qu'une façon de rasséréner les timorés en les égayant. Ainsi, après avoir proposé l'exemple de sainte Claire, il ajoute : « Je vous défends très expressément d'imiter cette vierge sainte ; c'est assez pour vous de l'admirer » ; ou encore : « Pensez-vous que tout le monde doive avoir la dévotion d'un capucin ou d'un chartreux? (3) » N'étaient quelques calembours qui paraissent ici moins déplacés, son chapitre « de la dévotion des malades, aisée et bien douce », est exquis et presque salésien. Il conseille d'abord « la lecture d'une dizaine de lignes de quelque bon livre» (Gerson,

 

(1) Les Provinciales... et leur réfutation..., par M. l'abbé Maynard, I, pp. 391-395. Pascal se moque de Binet dans la neuvième lettre : « Notre célèbre père Binet qui a été notre provincial, etc., etc.,

(2) Lettres de sainte Chantal, II, p. 14.

(3) La consolation aux malades..., p. 625.

 

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l'évêque de Genève, Grenade on la Bible), puis l'usage familier « de petits versets amoureux de l'Écriture sainte » :

 

Je me suis donné la peine de vous en choisir afin que vous n'ayez nulle excuse et que sur ce moule vous en jetiez des autres... ce réglisse remâché adoucira l'amertume de votre bouche.

 

Suit une provision de textes. Il y en a pour quarante ans. Autre recette:

 

Faire appendre en votre chambre des tableaux excellents... un beau crucifix, une Notre-Dame qui vous regarde de bon oeil, un saint Etienne, grêlé d'un orage de cailloux, qui meurt du mal de la pierre... Parlez avec eux... Prenez garde au reste qu'on change de temps en temps les tableaux, car le même à la longue vous ennuierait... Vous ne croiriez pas comme leurs vues et leurs secrètes voix réjouiront votre coeur.

 

Ici, une sortie contre les « images lascives » :

 

Que font ces incestes de bois, de soie, de peinture, et ces sales amourettes sur le manteau de votre cheminée... que fait ce petit pendart de Cupidon?

 

Quant au quatrième et dernier moyen, il est

 

gai et plein de douceur. Prenez plaisir que quelqu'un touche le luth ou l'épinette... Ne faites point ici le scrupuleux... Les poètes, bien sagement, ont voilé une belle vérité sous le crêpe d'une fable bien douce...

 

Orphée et son violon, Amphion. Pourquoi pas ? « Ne faut-il pas que la dévotion fredonne sur le coeur? »

 

Vous ne croiriez pas la force que l'harmonie des accords a sur l'harmonie de nos corps, répondant à l'harmonie des cieux qui font aller secrètement tout l'univers à la cadence de leur musique (1).

 

Douze lignes d'un bon livre, quelques versets de l'Écriture, un regard sur une image sainte, un air d'épinette,

 

(1) La consolation aux malades..., pp. 630-645.

 

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n'est-ce pas charmant ? Ici l'accent même parait salésien. Le plus souvent Binet garde sa voix propre, plus sonore, plus grasse et plus chaude, mais pour dire les mêmes choses que son maître :

 

Ils (les dévots) se rendent des droits fainéants sous couleur de solitude, des songe-creux au lieu de contemplatifs, des vrais hypocondriaques au lieu de modestes et graves. Ce ne sont pas là les effets des sacrements ni de la grâce qui est gaie, active, ardente, forte et toujours à coeur joyeux et à visage riant. Il faut qu'un homme bien dévot fasse plus d'affaires et mieux que trois autres... Judas Macchabée priait en frappant, frappait en priant et assénait plus brusquement les coups qu'il dardait, après avoir poussé plus ardemment vers le ciel ses prières (1).

 

François de Sales, moins bruyant, est aussi viril, mais plusieurs qui ne savent pas lire le trouvent un peu féminin. N'est-il pas bon que ses disciples accusent à leur façon la vive générosité et l'entrain de son esprit, qu'ils offrent à Philothée l'armure de Jeanne d'Arc? Ainsi Racine a ses interprètes naturels, Sainte-Beuve, Jules Lemaître ; heureux pourtant si des esprits moins nuancés ou même plus rudes, Brunetière, Francisque Sarcey, poussent le char de son triomphe.

 

Que criez-vous ici et pourquoi vous démenez-vous ainsi, hommes de petit coeur ? Bas, bas, que tout le monde parle bas et se taise ! Le Paradis s'entr'ouvre et Dieu veut parler. Silence !

— Les montagnes, dit-il, couleront et les collines trembleront au son de nia parole ; mais vous, mon coeur et mes entrailles, vous, mes bons serviteurs, pourquoi vous par troublez-vous? Je vous jure par moi-même que jamais mes miséricordes ne s'éloigneront de votre coeur. Donnez-moi votre main, prenez la mienne, faisons une bonne paix... Quelque chose qui vous arrive, tenez pour tout assuré que jamais le coeur de nies miséricordes ne vous sera fermé (2).

 

(1) La fleur des psaumes..., I, p. 178.

(2) La consolation aux malades,.., p. 672.

 

 

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V. Dans cette forêt confuse qu'est l'oeuvre du P. Binet, se dresse comme une palme, un précieux petit livre dont le titre et la doctrine sont également délicieux. Quel est le meilleur gouvernement, le rigoureux ou le doux (1) ? Binet qui est mort septuagénaire n'avait plus que deux ans à vivre lorsqu'il publia ce livret (1637). A cette date, l'épuisement physique, et plus encore, je l'espère, le développement continu de sa propre vie intime et l'épanouissement de sa bonté naturelle l'ont tout à fait dépouillé de sa truculence première (2). A la vérité, d'ici de là, l'étrange sans-façon avec lequel il traitait jadis les sujets les plus augustes reparaît encore. Un autre que Jésus, dit-il par exemple, «eût mangé toute vive la Madeleine, la voyant chargée de tant de crimes énormes », mais aussitôt le ton change :

 

Il aime mieux l'enchasser dans son coeur ou s'enchasser lui-même dans le sien (3).

 

Ainsi encore lorsqu'il oppose l'Ancien Testament au Nouveau :

 

Le Vieux Testament fut la loi de rigueur où on ne parle que de morts, que de foudres, et du Dieu des armées. Or que gagna-t-il avec cela ? Il faisait fuir tout le monde ; personne quasi ne le voulait servir; on aimait mieux parler à Moyse qu'à lui. Au Nouveau Testament, le Verbe incarné se nomma un agneau... Cette bénignité attira le coeur de tout le monde (4).

 

Mais il n'y a là plus rien d'excentrique, ni de puéril, ni d'affecté. Le plus humain de tous les ouvrages de Binet en est aussi le plus vrai. Maintenant qu'il ne sait plus crier

 

(1) L'ouvrage, curieusement imprimé, a deux titres. J'ai donné le second, voici le premier : Du gouvernement spirituel doux et rigoureux. Livret pour les supérieurs de religion.

(2) Ce progrès est très remarquable. C'est ainsi que tel autre ouvrage de sa vieillesse : Le grand chef-d'œuvre de Dieu et les souveraines perfections de la sainte Vierge (1634) est excellent presque de tous points, bien que toujours trop verbeux. En 1855, le P. Jennesseaux a publié une, édition fâcheusement modernisée de ce livre.

(3) Du gouvernement spirituel..., pp. 87, 88.

(4) Ib., pp. 91, 92.

 

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et qu'il a presque complètement oublié sa rhétorique, ses phrases les plus simples nous émeuvent. Sa longue expérience de religieux et de supérieur ne lui a laissé aucune amertume. On voit qu'il a beaucoup souffert de l'injustice ou de la bassesse des hommes, mais dans son coeur il n'y a de place que pour la pitié et pour l'amour. Si parfois sa verve caustique menace de se rallumer, c'est uniquement pour prêcher plus efficacement la mansuétude évangélique aux despotes de couvent.

 

Se tenir toujours dans les termes d'une âme rigide, ne savoir dire autre chose sinon qu'il se faut mortifier, qu'il faut obéir, qu'on est trop délicat, que les autres ne sont pas si difficiles que lui qui parle, qu'il ne s'adonne pas assez à la vertu, et semblables discours, sont signes d'un homme austère qui n'a ni coeur, ni entrailles ; ou s'il en a, elles sont d'acier et inflexibles et ne sont point entrailles.

Ceux qui sont de complexion bien forte, qui ne sont guère ou quasi jamais malades..., sont fort sujets d'être fort rudes et fort déterminés; comme ils ne savent que c'est que du mal, ils condamnent fort aisément les antres ; ils les croient fort délicats, et ils ont l'âme si dure que la commisération n'y saurait quasi faire brèche. Ils couvrent ce défaut du mot de fermeté d'esprit et d'une âme généreuse... et ils se moquent quand on leur allègue le proverbe : summum jus summa injuria (1).

 

Si Philothée avait été prieure de quelque couvent, François de Sales ne lui aurait pas donné d'autres conseils. Comme lui, du reste, Binet nous met à l'école des anges.

 

Les anges qui sont nos corps de garde et nos doux gouverneurs, pourraient bien, s'ils voulaient, user de leurs pouvoirs... Mais ces divins esprits nous conduisent d'un air du paradis. Ils nous inspirent doucement ce qu'ils veulent et coulent si amoureusement leurs commandements dans nos coeurs qu'avec ces chaînes d'or ils nous tirent là où il leur plaît. Raphaél disait au petit Tobie : « Mon petit frère, vous plairait-il que nous fissions ceci ou cela ? » Pouvait-il pas bien le tirer rudement, ou le pousser brusquement et lui dire: « Allez là, car

 

(1) Du gouvernement spirituel, pp. 116, 117.

 

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Dieu le veut ainsi et qu'on se garde bien d'y faillir. Allons donc, car si vous n'y allez, on vous y fera bien aller plus vite que le pas. » Ce langage-là est inconnu au ciel et ce n'est pas là le style des anges (1).

 

Les saints non plus ne parlent pas ce langage, même s'ils ont à gouverner toute l'Église.

 

C'est un plaisir non pareil quand on remarque le style de saint Grégoire le Grand, qui, étant souverain pontife, pouvait, s'il eût voulu, parler à coups de tonnerre et lancer des foudres de censures et d'excommunications. Mais le saint homme y va bien d'un autre air. Et dit tantôt: «s'il plaisait à votre douceur », tantôt : « votre suavité agréera bien que je lui dise »... Au lieu donc de répandre la grêle et les tonnerres sur la tête, des humains, ce saint homme faisait rouler des torrents de miel et emportait tout, sans qu'il y eût homme du monde qui osât branler seulement ou faire semblant de vouloir contredire (2).

 

Le livre s'achève par un admirable chapitre : L'idée d'un bon supérieur en la personne du bienheureux monsieur de Genève. François de Sales n'était mort que depuis quinze ans et déjà l'on pouvait écrire de lui :

 

Quiconque veut savoir ce qu'il faut faire, il ne faut que regarder et imiter tout ce qu'il a fait (3).

 

Précieux petit livre et qu'on n'aurait pas dû laisser périr. A nous, simples historiens, il présente un intérêt particulier. Il nous rappelle que l'humanisme dévot embrasse tout. Binet, qui lui a rendu d'autres services comme nous verrons, lui a donné son manuel de politique sacrée, son de regimine principum. Ce n'est pas là une gloire médiocre. Au reste, je ne dis pas que ce livret soit d'un spéculatif original et profond. Mais où a-t-on vu que l'humanisme dévot se piquât de nouveauté? Son nom même le lui défend.

 

(1) Du gouvernement spirituel, pp. 126, i27.

(2) Ib., pp. 128, 139.

(3) Ib., pp. 268-312. C'est, à mon avis, un des meilleurs Panégyriques du saint.
 
 
 

CHAPITRE V LES MAITRES SALÉSIENS. — II. JEAN-PIERRE CAMUS

 

I. Le sérieux de Camus. — Son mérite et ses travers. — Le roman de sa jeunesse et l'innocence des premières amours. — Sa vocation. — Ses études théologiques. — Premiers ouvrages. — Belley Aunay, Rouen. — Dernières années de Camus.

 

II. Camus et ses campagnes contre les moines. — Le P. Sauvage et le Projet de Bourgfontaine. — Si Camus a été janséniste? — Les treize panégyriques de saint Ignace. — Défense des jésuites. — Luttes contre Arnauld. — Le molinisme de Camus.

 

III. Camus et François de Sales. — Les commencements de leur amitié. — Contrastes entre les deux évêques. — Hero-worship de Camus. — Intimité croissante. — Formation de Camus par François de Sales. — Du sérieux de cette amitié. — François de Sales n'a pas à en rougir. — L'Esprit du B. François de Sales.

 

IV. Camus et la propagande salésienne. — Ses livres et livrets spirituels. — Le sérieux et l'importance de cette oeuvre. — Camus directeur de conscience. — Prière à Dieu pour une âme tentée. — Camus et la Bible. — Le mariage de Zéphire et de Flore. — Les spéculations théologiques de Camus. — Un Nicole moliniste. — L'esprit de système. — Le prétendu quiétisme de Camus. — Joinville et le pur amour. — Le triomphe de Caritée.

 

 

Jean-Pierre Camus n'est pas du tout le personnage folâtre que nous impose une légende aujourd'hui très répandue, et qui aurait singulièrement choqué les contemporains du fameux évêque de Belley. Il avait beaucoup d'esprit. Nombre de ses bons mots ont survécu à ses livres. D'où l'on a doctoralement conclu qu'il badinait du matin au soir et ne faisait pas autre chose. C'est ainsi que l'on raisonne communément dans un pays qui regrettera toujours, semble-t-il, de n'être pas germanique. Que répondre à cela sinon que les écrivains qui méprisent Camus du haut de leur gravité laissent assez voir qu'ils ne l'ont pas lu ?

 

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Qui d'ailleurs se vanterait d'avoir seulement parcouru ses deux cents volumes? Quant à moi, je n'en connais pour de bon qu'une vingtaine, mais ce peu me permet de déclarer hardiment qu'on doit prendre Camus au sérieux. Disciple, mais très personnel, de François de Sales, il continue, il représente son maître de la façon la plus honorable. Je ne demande pas qu'on réédite ses innombrables traités spirituels, mais je dis que beaucoup d'entre eux me paraissent excellents et que l'historien n'a pas le droit de négliger un écrivain qui a eu des milliers de lecteurs et dont l'influence fut très bienfaisante. Camus a trop écrit, c'est entendu et sa faconde devient par moments intolérable. Mais l'appeler proprement bavard me paraît injuste. Il l'est beaucoup moins qu'Étienne Binet, le plus illustre de ses émules. Sa langue et sa plume ont beau faire, elles n'égalent pas la prodigieuse activité de son esprit. Ayant avoué lui-même avec son ingénuité et son outrance coutumières qu'il manquait de jugement, on a trouvé facile de le croire sur parole. On le calomnie. Il lui arrive de déraisonner, très souvent il juge fort bien. Ni son esprit, ni même son goût littéraire ne sont foncièrement et constamment faux. Il a dit qu'il ne prenait pas la peine de se relire, entendant par là qu'il n'avait cure des bagatelles du style. On a compris qu'il écrivait sans savoir ce qu'il allait dire. On n'a pas pris garde que cet improvisateur, non seulement était un homme très réfléchi, mais encore un écrivain de race, vivement attentif aux rythmes de ses phrases et diligent dans le choix des mots qu'il emploie. Il a d'étranges absences, une inspiration capricieuse. Enchaînez-le comme la sibylle virgilienne, laissez tomber son bourdonnement et attendez son oracle ; vous serez surpris de sa gravité, de son élévation, de sa cohérence profonde. Il a un système très lié, très juste à mon sens et très beau, une sorte de platonisme salésien et fénélonien tout ensemble, auquel il revient, et, chose plus rare, dont il vit lui-même toujours. Car c'est indiscutablement

 

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une âme droite, bonne, pieuse et magnanime. Rien de bas chez lui, rien que de noble. S'il a écrit de violents pamphlets contre certains moines — le seul péché de sa vie — il l'a fait sans méchanceté, uniquement poussé parles égarements de son zèle. Candide comme un enfant malgré sa malice, humble, détaché de lui-même comme on ne l'est pas. Richelieu disait de lui que le jour où il laisserait les capucins tranquilles, il faudrait le canoniser. « Un véritable évêque » dit Mgr Baunard (1) ; « un des plus saints prélats de l'Église de France » ajoute le pieux et savant évêque de Gap, Mgr Dépery (2) ; « eruditionis miraculum, gallicanæ eloquentiæ flumen, vitæ innocentia pietateque insignis » écrivent les jésuites dans leur réponse au Petrus Aurelius (3). Enfin, deux de nos saints les plus chers nous le recommandent : François de Sales dont il fut l'ami intime ; la fondatrice des Filles de la Charité, Louise de Marillac (Mlle le Gras) dont Camus fut le premier directeur et qu'il donna lui-même à Vincent de Paul (4).

Originaire du Lyonnais, il naquit à Paris en 1583. Paris « cette grande ville, écrira-t-il, hors de laquelle tout le reste du monde est un exil (5) ». Son père, Camus de

 

 

(1) BAUNARD. La Vénérable Louise de Marillac, Paris, 1904, p. 22.

(2) DÉSERT. Histoire hagiologique du diocèse de Belley. Le chapitre consacré à Camus est excellent.

(3) Cité par l'abbé De BLAUDRY. Véritable esprit de saint François de Sales, I, p. LXVIII. L'innocence de ses moeurs est universellement reconnue. Il disait lui-même en 1625 : « Jusqu'ici mes ennemis ne m'ont point reproché de crimes qui me puissent non pas diffamer, mais décréditer a. La Pieuse Julie, p. 533. Les pamphlétaires, disait Tallemant « ont bien épluché sa vie, mais n'ont jamais rien trouvé à y mordre ».

(4) Bernard, « le pauvre prêtre », un des saints de Paris, avait été converti par Camus et mourut entre ses bras.

(5) La Pieuse Julie, p. 290. La vie de Camus est mal connue. On ne l'a jamais étudiée sérieusement. Les documents abondent. Il a été en relations avec tous les personnages considérables de son temps et il s'est très certainement raconté dans ses propres romans. Le malheur a voulu qu'on lui ait consacré une thèse de doctorat très insuffisante et qui aura sans doute bloqué la voie aux vrais chercheurs. Ils auront cru que le sujet était épuisé. On peut promettre une foule d'heureuses surprises à qui se laisserait de nouveau tenter par J.-P. Camus. Voici, du reste, que les érudits reviennent à lui. Cf. E. Griselle, Camus et Richelieu en 1632, R. H. L., juillet, décembre, 1914.

 

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Saint-Bonnet, gouverneur d'Étampes, avait, dit-on, une belle fortune qu'il mit sans compter au service de Henri IV. Les Camus ne sont pas du côté de la Ligue et ils tiennent à l'honneur plus qu'à l'argent (1). L'évêque de Belley jouait volontiers de son propre nom, sauf à répondre d'assez bonne encre aux libellistes qui abusaient de cette plaisanterie facile.

 

Mais que je me plaise à entretenir ces braves gens en leur belle humeur. Est-ce peut-être... que le nom de Camus, qui est celui de ma race, laquelle a produit des personnes assez qualifiées, et pour les armes et pour les lettres, leur soit à contre-coeur et qu'à cause de cela ils s'imaginent que mes ouvrages n'ont pas de nez? Si c'est cette charitable pensée, je les prie de se tirer d'inquiétude de ce côté-là : car si les grands nez donnent grand poids aux écrits, je les avise que nous avons jadis été ainsi nommés par antiphrase, parce que je n'en connais point en notre lignage dont le nez ne démente le nom, si bien que nous sommes ainsi nommés, comme la guerre par les latins et les Euménides par les grecs, à contre-sens et comme propres à chausser des lunettes à voir de loin l'impertinence de ces censeurs (2).

 

Ses parents le voulaient magistrat et lui-même, d'abord, il n'entendait pas quitter le monde. Du moins je le vois ainsi et, pour le dire sans plus de façons, je crois qu'il eut, très jeune, son petit roman. N'évoque t-il pas en effet des souvenirs personnels lorsqu'il chante, comme il le fait

 

(1) Je me suis perdu dans la généalogie de Camus. Moreri n'est pas bien clair sur le sujet. Le grand-père paternel aurait eu un poste élevé dans les Finances sous Henri III. Les ancêtres plus lointains viendraient d'Auxonne. Rien sur la mère de Jean-Pierre qui pourtant semble avoir eu beaucoup d'influence sur lui et de laquelle il devait tenir. Il parle d'elle avec une affection extrême. Elle doit se trouver quelque part dans ses romans. H ne semble pas avoir été l'aîné, car il avait personnellement peu de fortune. Je me demande s'il n'aurait pas été placé comme page dans une grande maison, tel le Procore du roman de Callitrope. Il a beaucoup voyagé : France, Italie, Espagne, peut-être Allemagne. Mais où placer ces voyagea dans une vie si occupée? — Sur la Ligue on peut lire une jolie nouvelle de Camus : l'Amour et la mort (Evénements singuliers, Ire partie p. III).

(2) La Pieuse Julie, pp. 543-545. Cette page est tirée du dessert art lecteur qui suit le roman et qui est un des morceaux les plus étourdissants de Camus.

 

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à plusieurs reprises, les charmes et l'innocence des premières amours?

 

Je ne saurais marquer le temps auquel je commençai de l'aimer — dit Procore dans Callitrope au sujet de la belle Euphémie — ni celui auquel elle témoigna d'agréer mes services, parce qu'il me semble que dès le moment que je la vis, je fus entièrement à elle... Notre amitié peut être comparée à ces fleuves qui portent des bateaux dès leur source, parce qu'elle fut accomplie dès son origine... Vraiment, c'était bien avec tant d'innocence que nous commençâmes ce chaste et bienheureux commerce de nos volontés que nous nous aimions avalat que nous sussions ce que c'est que d'aimer... Malheureux morceau de nos premiers parents qui nous a, comme à eux, ouvert les yeux, sur le bien et le mal, ou plutôt malheureuse malice du péché qui a répandu un venin sur les fleurs des actions qui se justifient par la simplicité d'une nature non corrompue. Qu'on ne m'en parle plus! L'Amour est enfant et il ne convient qu'à l'âge voisin de l'enfance ; aussitôt qu'il n'a plus de bandeau, il n'est plus Amour ; il s'envole d'un coeur qui commence à faire réflexion sur soi et qui entre en la connaissance de soi-même. On n'aime plus quand on s'aperçoit que l'on aime, car, lors les soupçons, les jalousies, les défiances, les convoitises, les espérances, les désespoirs tyrannisent le coeur et en bannissent cette douce émotion qui échauffe l'âme sans la brûler, qui donne des inquiétudes sans anxiété et des désirs justes, non des angoisses déréglées (1).

 

A qui sait lire de juger si cette page pure, tendre et vraie renferme ou non quelque confidence. Camus du reste revient en d'autres endroits à ce même thème et toujours avec le même accent. Poussons plus avant nos conjectures. Touchée par une grâce imprévue, l'Euphémie de Procore entre au couvent. Le jeune homme la pleure, comme il convient, mais bientôt l'imite. Son Euphémie n'aurait-elle pas joué le même rôle dans la propre histoire de Camus ? Celui-ci ne serait-il pas Procore, à moins plutôt qu'il ne soit le vieil ermite Artemius que nous rencontrons aussi

dans le roman de Callitrope. Cette seconde ressemblance

 

(1) Callitrope, pp. 179-182.

 

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irait à souhait, car l'aventure d'Artemius est encore plus singulière et par suite plus digne de Camus que celle de Procore. Lui aussi, au sortir de l'enfance, Artemius a donné son coeur à une Euphémie dont on ne dit pas le nom : mais celle-ci, pauvre comme lui, ne s'est réfugiée dans le cloître que pour fuir la poursuite importune d'un riche vieillard. Artemius désolé s'est fait ermite.

 

Peu à peu la grâce travaillant avec le temps effaça de sa pensée les traits de ce visage aimé et en sa place se mit la beauté de celui qui n'a point son pareil entre les enfants des hommes, selon que le Prophète a chanté de lui :

 

La grâce de son front nonpareille dépasse

Toute l'humaine race.

 

En un mot, le Créateur, prenant une possession absolue de son coeur, en effaça les idées des créatures, en la même façon que le soleil engloutit tous les matins la splendeur des étoiles (1).

 

Ce ne fut pas là chez lui ferveur passagère. Il apprend soudain que son amie s'est échappée du couvent, qu'elle lui fait signe de le rejoindre. Vains efforts. Elle n'aura de lui qu'un sermon, du reste fort beau, et de guerre lasse, elle épousera le vieillard. L'aventure a tout l'air d'être authentique. Jean-Pierre Camus n'en serait-il pas le héros ?

Quoi qu'il en soit, vers dix-huit ou vingt ans, peut-être plus tôt, il voulut se retirer dans une chartreuse. Il l'aurait fait, nous le savons encore de sa bouche, s'il n'eût pris peur au dernier moment. Nerveux, impressionnable, il craignit de rencontrer au désert trop de revenants, trop de fantômes, et il resta prêtre séculier. Ses études ecclésiastiques, sur lesquelles on ne nous dit rien de précis, furent assurément excellentes. Même comme théologien, Camus ne parait pas le premier venu. Il s'embrouille parfois dans ses allégories et risque des formules douteuses, mais sa doctrine foncière ne manque ni de sagesse, ni

 

(1) Callitrope, p. 254.

 

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d'étendue, ni de profondeur. Un bon juge, Richard Simon, mettait si haut le livre de Camus sur la controverse protestante qu'il en donna lui-même une nouvelle édition (1). Ordonné prêtre par le cardinal de Sourdis, il commence dès 1608 à prêcher et à écrire. Il avait vingt-cinq ans et déjà paraissait de lui ce Parénétique de l'Amour divin que François de Sales célèbre dans la préface du Traité de l'Amour de Dieu (2). Cette :même année, Henri IV, ami de sa famille, lui donna l'évêché de Belley, humble siège qui aurait bientôt fait place à un autre plus éclatant si le jeune et saint évêque n'avait pas trouvé « la petite femme... assez belle pour un Camus ». Il ne divorcera, pour continuer sa métaphore, qu'après plus de vingt ans d'un labeur infatigable, rendu plus pénible par les vives luttes que J.-Pierre Camus eut à soutenir contre de multiples et graves abus. Il n'était pas volage, comme on l'a dit, mais il se dépensait avec trop de fougue (3). Belley, Paris, chaires de province, il était partout. Conduite de son diocèse, directions, livres, sermons, énervé par cet héroïque surmenage, ses premières aspirations vers la solitude le reprenaient périodiquement. En 1629, il échange son évêché de Belley contre l'abbaye d'Aunay en Normandie.

Mais bientôt l'archevêque de Rouen, Harlay, vient lui demander son concours. Il ne sait pas refuser; le voilà vicaire général d'un immense diocèse et très important. A Rouen, un jeune inquisiteur de la foi, Blaise Pascal,

 

(1) Ce livre est de fait extrêmement curieux. Je ne doute d'ailleurs pas que Simon ait mis quelque malice anti-bossuétiste à le publier de nouveau. L'oeuvre de Camus ayant en somme le même genre de mérite que l'Exposition, l'occasion parut piquante de montrer M. de Meaux moins original qu'on ne le disait.

(2) Oeuvres de saint François de Sales, IV, pp. 6, 7.

(3) On trouverait, je crois, dans ses oeuvres, bien des renseignements sur son activité épiscopale. Ainsi, dans un sermon prêché à Chambéry, il rappelle à ses auditeurs, témoins du fait, comment il conduisit à Notre-Dame de Mians, cinq mille de ses diocésains. Chambéry donna l'hospitalité, pendant deux nuits, à cette multitude. Cf. Homélies-panégyriques de saint Ignace, p. 164.

 

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somme le conciliant et docte Camus de maintenir plus sévèrement la bonne doctrine menacée, paraît-il, par les témérités du F. Saint-Ange. Des livres, des livres encore. Niceron renoncera à les trouver tous. Il en compte 186. A cette liste, Mgr Dépery ajoute une dizaine de numéros. Et quelques-uns de ces livres ont plusieurs volumes. Nouvelle crise de lassitude et d'épuisement. Camus, bientôt septuagénaire, revient à Paris, s'installe à l'hospice des Incurables et ne fait plus rien que visiter les pauvres. Ce repos l'a-t-il fatigué? On ne sait pas. Toujours est-il qu'en 1652, le Roi le nomme à l'évêché d'Arras. Camus n'a pas le temps de se rendre dans son nouveau diocèse. Il meurt le 26 avril 1652, âgé de soixante-dix ans. Mort toute sainte comme sa vie. Ainsi qu'il l'a voulu, on l'enterre dans l'église des Incurables. Godeau fait son oraison funèbre. Et puis, très et trop vite, c'est le grand oubli. Ses livres s'en vont en poussière. On ne connaît plus de J.-Pierre Camus que le souvenir de quelques-uns de ses bons mots : on ne lit plus de lui que son Esprit du bienheureux François de Sales. Heureux du moins de se survivre par une telle oeuvre, d'être à jamais inséparable du plus cher de ses amis.

II. Dans ce rapide aperçu biographique, nous n'avions pas à raconter l'ardente campagne menée par l'évêque de Belley contre certains ordres religieux. Si graves qu'aient pu et dû lui paraître les abus particuliers qui le décidèrent à entamer une lutte où il reçut lui-même de si indignes coups, il eut tort de généraliser le débat, plus encore de le passionner et plus encore de le porter devant le public. Là se borne tout ce que nous avons à dire sur un conflit qui n'est aucunement de notre sujet et qui, du reste, n'a jamais été étudié par de véritables historiens (1). En

 

(1) On trouvera là-dessus de longs détails dans la thèse de M. Boulas (Un moraliste chrétien, J.-P. Camus) et dans la notice déjà citée de M. de Baudry. Mais il faut lire les textes eux-mêmes, tous les textes et c'est ce que, pour bien des raisons, je n'ai pas fait. Si j'en juge d'après ceux que j'ai consultés, ces textes doivent être fort curieux. Du point de vue défensif, Camus se propose tour à tour de restaurer l'autorité des évêques et la vie paroissiale qui lui paraissent menacées par l'exemption et par les chapelles des religieux. Il ne demande certes pas qu'on ferme celles-ci, mais il insiste ardemment sur les privilèges et les avantages de la vie paroissiale (Cf. Les devoirs du bon paroissien, livre de combat mais où l'on trouvera de très sages remarques). Disons aussi que Camus ne conteste pas en principe l'exemption des réguliers. Peu d'évêques gallicans ont mieux défendu que lui les droits du Saint-Siège. Mais l'exemption, telle du moins qu'elle est entendue alors, lui paraît un mystère impénétrable. Quand il ne s'emporte pas, il parle là-dessus avec une très jolie et très inoffensive malice. Simples boutades qui traversent périodiquement ses sermons, ses romans et ses livres de piété. Un religieux, d'esprit bien fait, ne peut que sourire. Ce ne sont pas là les traits d'un ennemi et on calomnie purement et simplement J.-P. Camus lorsqu'on fait de lui l'adversaire déclaré de tous les religieux. Du point de vue agressif, il mène trois croisades. 1° Il veut réduire les directeurs de conscience à ne plus s'occuper que des intérêts spirituels de leurs dirigés (Cf. le Directeur désintéressé); ce qu'il dit s'adresse à tout prêtre, séculier ou régulier ; 2° mettre fin aux quêtes des ordres mendiants ; 3° imposer aux religieux l'obligation du travail manuel. On voit la corrélation logique entre ces trois campagnes. La dernière est tellement chimérique qu'elle tient de la manie. En rapprochant ces divers pamphlets, on marquerait aisément la courbe de cette idée fixe. Un des points obscurs — et essentiels — serait de découvrir les causes initiales du conflit. Je crois que Camus fut d'abord exaspéré par les indiscrétions et abus de pouvoir de certains moines intéressés ou paraissant l'être — et cela dans son propre diocèse. Mais je crois aussi qu'il pensa retrouver la main de ces mêmes moines dans les oppositions fréquentes et violentes qu'il rencontra sur son chemin, soit comme évêque, soit comme prédicateur. Des ennemis invisibles, acharnés, le décriaient sourdement partout et tâchaient de paralyser son ministère. Les ennemis de François de Sales venaient vraisemblablement du même lieu. Tout cela est bien mystérieux, pour moi du moins. Quand il en eut assez, Camus déchaîna sa verve et peu à peu, chemin faisant, construisit le système que je viens de résumer. A tant d'obscurités, s'ajoute le mystère bibliographique. Pour la publication de tel de ses pamphlets les plus violents, nous ne savons pas quelle est exactement la responsabilité de Camus. Sous l'ancien régime, pour l'élucidation d'histoires de ce genre. il faut toujours tenir compte des éditeurs « pirates », friands de scandales, se procurant per fas et nefas des manuscrits qu'ils envenimaient à leur façon et que l'auteur lui-même ne pouvait ni reconnaître ni désavouer tout à fait. Remarquons de plus que Camus, étant populaire, on a publié sous son nom des textes entiers qui ne sont pas de lui. Il s'en est plaint lui-même plusieurs fois.

 

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revanche nous ne pouvons pas négliger une légende qui a quelque peu compromis la mémoire de Camus, et nous obligerait à ranger l'ami de François de Sales, non plus, comme nous faisons, parmi les maîtres, mais parmi les adversaires de l'humanisme dévot.

S'il faut en croire cette légende, l'évêque de Belley n'aurait été ni plus ni moins qu'un des sept de la fameuse conspiration de Bourgfontaine. On sait l'histoire. En 1621,

 

 

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c'est-à-dire du vivant même de François de Sales, Camus, de concert avec Jansénius, Saint-Cyran et d'autres, aurait arrêté le programme, non pas seulement de la prochaine campagne janséniste, mais aussi d'une guerre diaboliquement sournoise contre les dogmes chrétiens, et particulièrement contre la divinité du Christ. Telles furent du moins les belles nouvelles qu'apprit au monde, en 1654, un avocat poitevin du nom de Filleau. A cette date, on était encore trop près des événements ; ni d'un côté de la barricade ni de l'autre on n'avait tout à fait perdu la tête. La divulgation du complot n'eut donc pas le résultat qu'on s'en était promis. Du reste, tout s'oublie en ce bas monde, même quelquefois la calomnie. Mais aussi tout recommence. Un siècle plus tard (1755) le P. Sauvage, jésuite, reprenant la piste de Filleau, prétendit démontrer la réalité du projet de Bourgfontaine et perdre d'honneur les sept conjurés, Jean-Pierre Camus comme ses complices. Le jésuite, écrit l'honnête et paisible abbé de Baudry, « déchire de toutes ses forces l'évêque de Belley : il le présente comme un déiste, un chef des jansénistes, un ennemi des religieux, un auteur obscène » (1), bref comme un démon. Discutons de sang-froid la seule de ces injures qui puisse à la rigueur ne point sembler frénétique, le jansénisme de notre Camus (2).

 

(1) Le véritable esprit de saint François de Sales, I, p. LXIV.

(2) Je n'ai pas qualité pour parler ici du projet de Bourgfontaine. Ce sont là de ces choses que l'on admet ou que l'on rejette d'instinct selon que l'on croit ou non aux fantômes. Je parle ici du projet tel que Filleau et Sauvage nous le présentent. Prêter aux sept conjurés le dessein d'écraser l'infâme, une pareille folie ne se discute pas. D'autre part comment expliquer les révélations produites par Filleau et les précisions quasi-judiciaires qu'elles présentent ? Il y a moyen peut-être d'ajouter quelque chose aux justes remarques de Sainte-Beuve (Port-Royal, I, pp. 245, 246, 288, 289). Pas plus que lui, je ne crois à une mystification pure et simple. Il est certain que Jansénius et, plus encore, Saint-Cyran, tenaient des sortes de conciliabules, dans lesquels ils dévoilaient (et peut-être concevaient sur l'heure), leurs projets ardents et fumeux, leur désir, d'abord très vague, non pas de ruiner l'Eglise, mais de la ramener à son austérité primitive et à la pure doctrine d'Augustin. Conciliabule n'est pas le mot juste. On rencontrait Saint-Cyran, on causait, on écoutait ce curieux homme. Rien d'un complot. Qu'on se soit rencontré en 1621 à la chartreuse de Bourgfontaine, qu'on ait été sept ce jour-là et Camus du nombre, la chose n'a rien d'impossible et ne tire pas à conséquence. Bérulle, Condren, Vincent de Paul ont assisté à des conférences de ce genre. L'anonyme (l'un des sept) qui aurait en 1654 révélé sa propre participation au complot et tous les autres détails de l'aventure, aura peut-être ingénument magnifié et dramatisé ses souvenirs. Eclairé par ce qu'il voyait de ses yeux en 1654, il aura prophétisé après coup, se reprochant l'approbation qu'il avait jadis donnée aux propos de Saint-Cyran, s'exagérant le sens de ces propos et plus encore l'adhésion que leur donnaient les autres personnes présentes. Des remords et des imaginations semblables ont dû venir en 1793 à de vieux gentilshommes se rappelant leurs étourderies de jeunesse. N'oublions pas du reste que les noms des conjurés ne furent pas d'abord publiés, mais seulement les initiales de ces noms. Le conjuré P. C. est devenu Pierre Camus, lequel signait J.-P. C. (Jean-Pierre).

 

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Les vrais jansénistes et, à plus forte raison, les chefs de la secte, montrent d'ordinaire peu de goût pour les jésuites, si, pour obéir à l'Evangile, ils ne font pas profession expresse de les haïr. Partant de là, comment le P. Sauvage expliquera-t-il que Jean-Pierre Camus ait multiplié les marques de sa vénération affectueuse envers la Compagnie de Jésus? Parmi les autres prélats de l'Eglise gallicane, je n'en sache pas qui ait témoigné sur ce point de plus de zèle et, si j'ose dire, qui se soit affiché avec plus de crânerie. Je ne puis naturellement parler que des oeuvres de Camus qui me sont familières, mais on a bien le droit d'affirmer que s'il avait quelque part attaqué les jésuites, cela se saurait. Eh ! quel bruit n'a-t-on pas mené chez les ennemis de l'Eglise, autour de ses pamphlets contre les capucins ! Quant aux écrits particuliers, aux sermons et aux ouvrages dogmatiques où Camus s'est expliqué sur le compte des jésuites, ou bien le P. Sauvage les a lus, ou il ne les a pas lus : monstre d'ingratitude dans le premier cas, ou d'étourderie dans le second. « Moi, archijésuite de coeur, d'âme et de tout (1) », écrivait le bon évêque au recteur de Chambéry. En public, il allait

 

(1) La lettre, fort jolie, a été publiée par le P. Carayon, dans son édition de l'Histoire des jésuites de Paris... écrite par le P. F. Garasse, pp. 931, 232. Le P. Carayon, homme terrible, peu suspect de sympathiser avec les ennemis de son Ordre et qui s'est exprimé sur Bérulle d'une façon peu décente, se montre plein d'égards envers Camus et se refuse à accepter la légende que son confrère Sauvage remit en honneur. « Quand nous verrons, écrit-il, un évêque, le disciple et l'ami de saint François de Sales, convaincu d'avoir pactisé avec les jansénistes et les ennemis de l'Eglise, nous le leur abandonnerons », mais pas avant.

 

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presque aussi loin. Il parle même, dans une préface, de je ne sais quelle affiliation qui « le rend en quelque manière membre » de la Compagnie (1). Qu'on lise du reste un livre de Camus, unique en son genre, et d'un grand intérêt, ses homélies-panégyriques de saint Ignace de Loyola, soit treize discours, tous exclusivement consacrés à célébrer, à défendre saint Ignace et la Compagnie de Jésus (2). L'entreprise était, paraît-il, assez nouvelle. Camus se vante du moins de n'avoir pas eu de devancier.

 

Hélas ! chère Compagnie, s'écrie-t-il, tu peux bien dire avec cet empereur ancien : ô amis, il n'est point d'amis! Car de tant de milliers de gens qui ont sucé le lait de tes mamelles, je suis encore à trouver celui qui ait mis la main à la plume, ou pour la louange de tes Pères qui sont au ciel, ou pour la défense de ceux qui sont en terre. Ne semble-t-il pas qu'il faille étendre les murailles du monde pour loger une telle méconnaissance (3).

 

Il y a là plusieurs passages d'une véritable éloquence, et, ce qui vaut mieux, d'une sincérité manifeste. On y reconnaît partout le ton d'une « pure et libre amitié », comme le dit Camus lui-même. Il n'a pas été l'élève des jésuites et il le regrette fort; « Si mes jeunes ans, leur dit-il, eussent passé sous vos mains et savantes et charitables,... je serais à présent autre que je ne suis. n Personnellement il ne leur doit ni « l'obligation éternelle de l'institution d'une enfance », ni rien d'autre. Il ne leur demande rien; il n'attend rien de leur influence. Mon amour pour vous, continue-t-il,

 

en sera d'autant plus franche et plus forte qu'elle sera nue, c'est-à-dire, dépouillée de devoir pour le passé, d'intérêt pour

 

(1) Préface des Homélies panégyriques de saint Ignace. Le P. Sauvage aurait dû, semble-t-il, au moins parcourir ce livre.

(2) Je recommande aux amateurs le panégyrique prèché à Paris, en l'église Saint-Louis, le 31 juillet 1621. C'est un très beau et émouvant parallèle entre saint Ignace et le patriarche Jacob.

(3) Homélies-panégyriques... préface.

 

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le présent et de prétention pour l'avenir. C'est ainsi que j'aime et, si je ne me trompe, c'est ainsi qu'il faut aimer (1).

 

Le voilà bien, tel du moins que je le connais, très cordial mais aussi très indépendant. Il exalte sans cesse, dans ses livres, cette indépendance qui lui paraît, je ne sais pourquoi, une des marques de l'esprit français. Les Camus sont plus rares chez nous qu'on ne le croit., Nous en tenons un. Regardons-le à loisir. Il n'est pas de plus sûr moyen de faire tomber les ridicules préventions qui pèsent sur lui. Aussi m'attardé-je plus que de raison à ce noble livre qui du moins nous fait pénétrer dans l'intimité de ce méconnu, et qui se rattache, par des liens étroits, à notre sujet. On le trouve là presque tout entier avec sa générosité, son culte des héros, son zèle, sa candeur, sa malice et ses jolies maladresses. Ces dernières ne se comptent pas dans les homélies-panégyriques et plus d'une fois les jésuites qui l'écoutaient ont dû regretter, avec le P. Garasse, que Camus les aimât trop (2). Avec cela très fin et ne disant que ce qu'il veut dire, mais aimant à côtoyer les abîmes. Ainsi il s'aventure jusqu'à prier Dieu d'ouvrir les yeux des évêques moins favorables à la Compagnie.

Ne permettez pas que les Pasteurs de votre Église, tant redevables au secours de cette troupe auxiliaire, qui leur est si

 

(1) Homélies panégyriques... préface.

(2) « M. l'évêque de Belley, raconte Garasse, par trop d'affection pour nous cuida renouveler (nos plaies). Ayant été prié de prêcher le jour de Saint-Ignace, l'an 1626, dans notre église de la maison professe, il le fit avec plus de passion et de véhémence que nous ne l'eussions désiré... (disant) que les jésuites en ce temps sont de vrais martyrs, et leurs ennemis de vrais tyrans, et puis, se tournant vers la chapelle... qui garde les os du feu P. Coton, il apostropha ce grand serviteur de Dieu avec des paroles si pleines de véhémence qu'on n'entendait en son auditoire que larmes et sanglots... Le lendemain..., il y eut arrêt contre M. l'évêque de Belley et commandement au gardien... des Cordeliers, où il devait prêcher le jour suivant, de lui fermer la chaire de son église. * Garasse-Carayon, op. cit., pp. 231-233. Ce panégyrique ne se trouve pas dans le recueil que nous parcourons présentement et qui fut publié en 1623. Camus aurait donc prêché pour le moins, non pas 13, mais 14 panégyriques de saint Ignace. C'est là sans doute un record, si l'on peut ainsi parler.

 

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prompte, si obéissante, si en main, taisent ses dues louanges, et méconnaissent ses loyaux services, sa fidèle emploite, ses justes grandeurs...

 

Qu'un aimable conseil s'ajoute ici aux éloges, Camus est tout à fait capable de ce joli tour. Mais que tout cela paraît bien dosé pour un homme qui, nous dit-on, parla sans savoir ce qu'il veut!

 

Oui, parlant charitablement et sans jalousie... quelle congrégation, en si peu de temps, a fait un tel progrès, produit tant de savants, vu tant de parts du monde, converti tant d'âmes, fait tant de livres, enfanté tant de lumières ?

 

Dites en quelle part de la terre où nous sommes,

Croissent de telles fleurs, naissent de si grands hommes (1).

 

Ailleurs, il loue les Exercices spirituels et d'une manière qui n'est point banale.

 

C'est une façon de spéculation si simple, si humble, si naturelle, si aisée et qui s'accommode tellement à l'esprit des plus grossiers qu'elle ne laisse pas d'être utile aux plus subtils, gardant une moyenne voie entre les trop sublimes élévations d'entendement et les considérations trop ravalées (2).

 

Chemin faisant, il justifie avec beaucoup d'esprit les

innovations que, d'un peu tous les côtés, l'on reprochait alors aux jésuites. Soit par exemple, la suppression de l'office du choeur.

 

Or ça, venons à compte. Exceptez d'un collège de jésuites les coadjuteurs temporels qui servent au ménage, que leur ignorance même excuse de la psalmodie; exemptez-en ceux qui enseignent, qui catéchisent, qui prêchent et qui visitent les malades; et du reste, je consens qu'on eu compose des choeurs de combattants et des bataillons de choristes. Mais, le vous dirai-je, il ne s'en trouve un seul de supernuméraire, si ce n'est quelque infirme qui s'étant usé la poitrine et le poumon au service des âmes, traîne peut-être en un coin d'infirmerie une vie

 

(1) Homélies-panégyriques..., p. 43.

(2) Ib., p. 223.

 

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languissante, servant de squelette et de spectacle de mort, tous les jours, au repas de ses frères, selon l'usage des lacédémoniens en leurs festins (1).

 

 

Ne dites pas qu'il manque de goût. On le sait bien, quoi-qu'après tout... Mais en vérité, qui aurait le courage de retrancher ces « bataillons de choristes » et même cette évocation des festins de Lacédémone ? Tout cela n'est-il pas au service de la raison même ? Pour finir, laissons-lui montrer que saint Ignace n'est pas espagnol.

 

Quant au corps, il est donc navarrais : quant à l'esprit, vrai français (la Sorbonne l'a formé) ; et, de corps et d'esprit, vrai, naturel et légitime sujet du Roi très chrétien de France et de Navarre...

 

De sorte qu'un célèbre personnage de ce temps avait raison d'appeler la sainte Compagnie de Jésus, Compagnie française, fille bien-aimée et bien-aimante de l'Eglise gallicane, conçue et née au beau milieu de son coeur... Notre Ignace est donc, quoique remâchent les contrariants, vrai français, et pour étouffer toute opposition, je dis hautement que Dieu l'a dit... par la bouche de ses oeuvres... N'est-il pas tout avéré... que, comme on portait le corps de ce bienheureux homme à la sépulture, une femme, affligée de ce mal que les rois de France ont le privilège céleste de guérir par leur attouchement, ayant étendu sa main sur son cercueil... s'en trouva délivrée ? Merveille évidemment française et qui montre clairement combien ce bienheureux personnage avait profondément gravé l'amour du Roi de France dedans son coeur... Il y a bien des français, vrais français et qui se trompettent à pleine gorge français, qui ne sont pas si français ni à telles enseignes (2).

 

Qu'importe l'argument ! Les auditeurs et Camus lui-même sourient comme nous, mais ils savent bien que ces vives flèches visent en pleine poitrine les Pasquier, les Marion, les Arnauld et autres ennemis des jésuites. Si l'évêque de Belley avait eu partie liée avec tout ce monde, aurait-il publié ces treize discours ?

 

(1) Homélies-panégyriques..., pp. 419, 420.

(2) Ib., pp. 68. 69.

 

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Il y a beaucoup plus. Camus en effet ne se contente pas de défendre les jésuites; dès que les jansénistes commencent leur propagande, il se dresse, il se multiplie pour les confondre. En 1643, parait la Fréquente Communion du grand Arnauld. Coup sur coup, dans les deux années qui suivent, le vieil évêque publie cinq volumes contre le premier manifeste du parti (1). Dès lors, plus de trêve aux disciples de l'évêque d'Ypres. « Ces messieurs les Ypriens, écrit-il, sont gens de peu de foi, ce sont des gomarites raffinés, puisqu'ils combattent sous les enseignes de François Gomar » Gomar était, comme l'on sait, un théologien calviniste qui avait fait condamner par le synode de Dordrecht le système plus humain et presque catholique de son collègue Arminius. Ce farouche personnage ne semble pas avoir été sans quelque influence sur la formation de Jansénius. Camus, dès 1644, parle déjà, comme fera plus tard le jésuite Rapin, historien du jansénisme. Aussi bien, avons-nous déjà dit que l'évêque de Belley ne manquait pas de doctrine. Il avait étudié très sérieusement la matière de la grâce et tout en se gardant de condamner le thomisme, il ne cachait pas ses préférences pour le système contraire.

 

Pour moi, écrivait-il, je fais une profession solennelle de la neutralité apostolique et quand un janséniste s'élève en ma présence contre ceux que l'on appelle molinistes, je lui rive les clous de la belle sorte et je ne souffre pas qu'il taxe d'erreur une opinion que j'estime fort bonne... Lisez les ouvrages du B. François de Sales, notre oracle... et vous ne pourrez alors ignorer quel a été le sentiment de ce bienheureux touchant la grâce suffisante.

 

(1) Ce sont, en 1644: L'usage de la pénitence et de la communion; Du rare et fréquent usage de l'Eucharistie; Pratique de la fréquente communion; en 1645, La fausse alarme du côté de la Pénitence — excellent titre, comme on le voit; Exposition des passages allégués dans le livre de la Fréquente communion. Cf. Le véritable esprit de saint François de Sales, I, p. LXXIV.

(2) Véritable esprit de saint François de Sales, I. p. LXX. — Sur la querelle entre Arminius et Gomar. Cf. RAPIN. Histoire du jansénisme, pp. 83, seq.

 

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Ce sentiment, nous le connaissons déjà. Camus va plus loin et donne aux molinistes un ancêtre plus qu'infaillible.

 

Il me semble que le psaume 138, Domine probasti me et cognovisti me, a été dicté par le Saint-Esprit pour peindre la science moyenne et la grâce de congruité (1).

 

Après cela, s'il est vrai que jansénisme et molinisme s'opposent comme la nuit et le jour, où trouvera-t-on, je ne dis pas une raison, mais l'ombre d'une excuse aux imaginations du P. Sauvage? Camus janséniste! Autant parler de l'antimilitarisme de Déroulède. Du reste qu'avons-nous besoin de ces professions de foi explicite? Sermons, traités spirituels, romans, l'oeuvre entière de Camus « respire », pour parler comme François de Sales, contre le rigorisme de Jansénius et pour l'humanisme dévot (2).

III. Annecy et Belley se touchent. Lorsque, en 16og, François de Sales donna la consécration épiscopale à Jean-Pierre Camus, plusieurs durent trouver assez piquant le contraste que présentaient ces deux hommes. L'évêque de Genève a tant d'esprit et de grâce qu'il nous est aujourd'hui difficile d'imaginer la majesté, la pesanteur même de son allure, l'extrême lenteur de ses gestes et de ses discours. « Le prudent Théophile qui va le pas de Saturne en ses entreprises », dira de lui et très joliment Jean-Pierre Camus (3). Verve, pétulance, mobilité parfois trépidante, saillies imprévues, ce dernier parut d'abord assez extraordinaire sinon inquiétant à son paisible voisin. L'ardente bourguignonne qu'était Jeanne de Chantal avait déjà causé plus d'une surprise à François

 

(1) L'abbé de Baudry a réuni ces derniers textes, empruntés à un ouvrage que Camus fit paraître l'année même de sa mort : Epîtres théologiques sur les matières de la prédestination, de la grâce et de la liberté. Cf. Véritable esprit, I, pp. LXIX-LXXIII.

(2) Sainte-Beuve (loc. cit.) étudie le même problème par le revers janséniste et montre sans peine que l'évêque de Belley n'eut jamais la faveur de Port-Royal.

(3) La mémoire de Darie, p. 126

 

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de Sales. Camus, qui l'étonna plus encore, acheva néanmoins de le gagner à l'humeur de notre race, de lui révéler le sérieux et le solide que dissimulent souvent notre primesaut et nos apparences frivoles. Camus lui-même a esquissé, dans une page très amusante, ce parallèle entre Paris et la Savoie.

 

Il me vint une fois, dit-il, en fantaisie, de l'imiter en prêchant... Je fis comme ces mouches qui ne se pouvant prendre au poli de la glace d'un miroir, s'arrêtent sur l'enchassure... Je m'amusai, et... m'abusai en me voulant conformer à son action extérieure, à ses gestes, à sa prononciation. Tout cela en lui était lent et posé, pour ne pas dire pesant, à cause de sa constitution corporelle..., la mienne étant tout autre, je fis une métamorphose si étrange, que je n'étais plus connaissable à mon cher peuple de Belley... Je leur pesais à la main, il semblait que je tirasse mes paroles de mes talons et au lieu de cette extrême vivacité et promptitude qui les étonnait auparavant... je leur paraissais tout de glace... Somme, je n'étais plus moi-même : j'avais gâté mon propre original pour faire une fort mauvaise copie...

Notre bon Père fut averti de tout ce mystère... Un jour, à propos de sermons : «Mais, ce me dit-il, comme par surprise, il y a bien des nouvelles ; on m'a dit qu'il vous a pris une humeur de contrefaire l'évêque de Genève en prêchant ». Je repoussai cet assaut en lui disant : « Eh bien ! est-ce un si mauvais exemplaire ? — Ah ! certes, répliqua-t-il, oh ! non, à la vérité, il ne prêche pas si mal, mais le pis est que l'on m'a dit que vous l'imitez si mal..., qu'en gâtant l'évêque de Belley, vous ne représentez nullement celui de Genève ».

 

Laissez-moi faire, répond Camus, à la fin mes copies passeront pour des originaux. A quoi le saint :

 

« Joyeuseté à part, vous vous gâtez... et vous démolissez un beau bâtiment pour en refaire un contre toutes les règles de la nature et de l'art; et puis en l'âge où vous êtes, quand vous aurez comme le camelot pris un mauvais pli, il ne sera pas si aisé de le défaire... Si les naturels se pouvaient changer, que ne donnerai-je de retour pour un tel que le vôtre. Je fais ce que je puis pour m'ébranler, je me pique pour me hâter et, plus je me presse, moins j'avance. J'ai de la peine à tirer

 

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mes mots, plus encore à les prononcer... ; je ne puis ni m'émouvoir, ni émouvoir autrui. Vous allez à pleines voiles et moi à la rame; vous volez, et je rampe ou je me traîne comme une tortue. Vous avez plus de feu au bout du doigt que je n'en ai en tout le corps... Et maintenant vous pesez vos mots, vous comptez... vos périodes, vous traînez l'aile, vous languissez et faites languir vos auditeurs après vous... Est-ce là cette belle Noémi du temps passé ? » (1)

 

Le conseil était sage. Camus avait mieux à faire que de poursuivre cette puérile et d'ailleurs impossible métamorphose. Mais s'il devait renoncer à régler son extérieur sur François de Sales, rien en revanche ne lui était plus facile que de se façonner intérieurement à l'image de son maître. Cette recherche ne contrariait pas le moins du mondé ses propres inclinations. De toute sa pente, il allait à l'esprit du saint et en trouvant celui-ci, comme nous le disions plus haut, il se trouvait lui-même. Ses bizarreries, qui nous frappent aujourd'hui plus qu'elles ne frappaient les contemporains, ne font rien à l'affaire. Ce sont là défauts plus apparents que réels, moins graves que choquants, et qui n'intéressent pas le fond d'une âme. Pour avoir lui aussi des étrangetés qui parfois nous gênent, l'admirable M. Olier n'en paraît pas moins la vive ressemblance de son maître, un autre Condren. « En écoutant l'étrange parole de ce Camus, disait un critique du goût le plus fin, bien souvent on croirait entendre un saint François de Sales en belle humeur, plus folâtre, plus exubérant et plus bizarre : l'imitation indiscrètement et follement poussée, va, si l'on veut, jusqu'à la charge; mais au fond la méthode se retrouve à peu près pareille : le genre est le même (2)». On ne parle ici que de

 

(1) Esprit du Bienheureux François de Sales, part. I, sect. 23. Cf. BAUDRY. Le véritable esprit, III, 371-373.

(2) Des prédicateurs du XVII° siècle avant Bossuet, p. 83, 84. Jacquinet semble du reste oublier que l'évêque de Belley avait déjà fait ses preuves. avant qu'il eût rencontré François de Sales. Comme écrivain, il s'est formé ou déformé tout seul. La réserve est sans importance. Ils suivent tous deux, plus ou moins, le goût de leur temps.

 

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leur rhétorique et que de leur style, mais, pour la pensée profonde, les analogies paraissent encore plus frappantes, Camus étant moins folâtre, mois exubérant et moins bizarre dans ses livres proprement spirituels que

dans son œuvre oratoire. Aucun de ses traités de dévotion n'est comparable à la Philothée : la plupart néanmoins rendent exactement le même son que ce livre unique. On recueillerait chez lui des pages sans nombre où se retrouve le plus exquis de François de Sales et que

l'on croirait écrites par le saint lui-même (1).

La chère amitié qui devait un jour unir les deux évêques voisins mit, je crois, assez de temps à s'épanouir. Camus ne demandait qu'à se donner tout à fait dès le premier jour de leur rencontre. François de Sales était moins pressé. Il n'avançait que pas à pas, observant ce tumultueux personnage qui d'ailleurs peut-être l'encombrait un peu.

 

Je fus appelé si jeune à l'épiscopat, dit l'évêque de Belley, que je me vis capitaine presque en même temps que je m'enrôlai dans la milice ecclésiastique, de sorte que j'étais si neuf à cette fonction que tout me faisait ombre... Nos résidences n'étaient éloignées que de huit lieues. Cette proximité me donnait le moyen d'avoir promptement de ses nouvelles, pour me résoudre sur toutes les difficultés qui m'arrivaient dans l'exercice de ma charge, en laquelle il était mon premier mobile... J'avais un petit laquais qui ne servait quasi qu'à ce voyage de Belley à Annecy pour y porter mes lettres, et en rapporter ses réponses qui étaient pour moi... des oracles (2).

 

(1) Ces ressemblances ne sont pas fortuites. Il y a là un cas très curieux de ce mimétisme volontaire, et d'ailleurs très original qui n'est aucunement plagiat. Nous avons de cela une jolie preuve. Camus ayant publié en 1624, « conformément à l'esprit de la bénite Philothée », son livre de l'Acheminement à la dévotion civile, la « matière » de deux chapitres de ce livre sembla, nous dit-il « à quelques-uns si rapportante à l'esprit de ce bienheureux prélat, que ces chapitres ont été imprimés plusieurs fois en divers recueils qui ont été faits de ses œuvres, principalement dans un petit livre que l'on a nommé Les Reliques du Bienheureux François de Sales, s'imaginant que la Pasithée à qui j'adresse ma parole, fut la Philothée de ce bienheureux homme » (Les devoirs du bon paroissien), pp. 457, 458.

(2) Esprit du Bienheureux François de Sales, part. IV, sect. 20. Cf. BAUDRY, III, p 397.

 

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Camus, bien que très sévère pour lui-même, avait la conscience bien faite. Sa direction est humaine et pacifiante. A ses débuts toutefois, et dans l'ignorance totale où il se trouvait du ministère pastoral, les scrupules le prenaient. Il craignait de malédifier ses diocésains par des solutions trop larges. Un jour, les capitaines de quelques compagnies d'infanterie, qui prenaient leurs quartiers d'hiver autour de Belley, lui demandent permission pour leurs soldats de manger des oeufs et du fromage pendant le carême. L'évêque hésite et, comme toujours en pareille circonstance, il mande son petit laquais chez François de Sales. « Vraiment, répond celui-ci avec une pointe d'impatience, voilà un cas bien digne de consultation ! » Vite, qu'on permette à ces bonnes gens de manger non seulement « des oeufs mais même des boeufs..., et non seulement du fromage, mais même les animaux dont il s'extrait... N'est-ce pas encore beaucoup que ces bonnes gens se soumettent à l'Eglise et lui défèrent à respect de demander son congé et sa bénédiction (1) ? »

 

C'est ainsi qu'il le façonnait peu à peu et dans le plus menu détail. Quand ils se trouvaient ensemble, c'était mieux encore. Aucun défaut n'échappait à l'évêque de Genève, et il corrigeait paternellement sans relâche les amis dont il était sûr. Il eut bientôt vu que l'évêque de Belley ne regimberait pas contre l'aiguillon et il ne se privait pas de lui proposer des vérités parfois assez mortifiantes. Avec lui il pouvait tout dire.

 

Je crois, lui écrivait Camus, qu'il y a des esprits secrets dans les caractères qui partent de vous, tant ils sont flexanimes, et que d'en haut découlent des influences particulières sur vos persuasions, comme si la déesse Python avait établi son trône sur vos lèvres. Jamais livre ne me toucha comme le vôtre, jamais lettres ne me contournèrent à leur gré comme celles qui me viennent de vous. Ne vous ennuyez pas de m'écrire...

 

(1) L'Esprit..., part. IV, sect. 20 et part. XV, sect. 33. Cf. BAUDRY III, PP. 397-399.

 

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Vous pouvez sur moi tout ce que vous voulez. Votre jugement a un tel ascendant sur le mien et votre volonté régente si absolument la mienne que je rumine vos paroles comme des oracles... Ne dites point que je vous en conte. Je dis la vérité de mon sentiment (1).

 

L'abbé de Longueterre n'avait sans doute pas lu cette noble et touchante lettre que pourtant il reproduisait, presque mot pour mot, deux ans après la mort de François de Sales. « Quand feu M. de Genève parlait, écrit-il, vous eussiez vu cet autre évêque, avec un si grand respect et une si particulière affection, recevoir ses discours, que vous l'eussiez pris pour un enfant qui écoutait la leçon de son maître, Il recueillait tout ce qui venait de sa part comme des feuilles de Sibylle et laissait toutes ses occupations et ses plus sérieuses études pour entretenir ceux qui le venaient voir de sa part. Partout il paraissait incomparable ; mais devant ce père il témoignait tant de soumission et d'obéissance ilu'il n'osait lever les yeux pour le regarder. On a vu cet écolier maître partout; les plus éminentes chaires de l'Europe ont reçu ses instructions avec un applaudissement qui a fait taire l'envie et a converti le coeur des plus endurcis pécheurs. Mais quand il s'est vu devant ce grand spirituel, il s'est tu tout court... L'évêque de Genève avait un tel empire sur sa volonté qu'il n'a fait aucune action, pour indifférente qu'elle semblât être, sans avoir consulté son oracle (2). »

Une telle docilité, une dévotion si affectueuse méritaient leur récompense. L'élève devint insensiblement l'ami, un des plus intimes amis du maître. « François de Sales, écrit fort justement Mgr Baunard, avait en France un autre lui-même dans la personne de l'évêque de Belley (3). »

 

(1) Oeuvres de saint François de Sales, XVI, pp. 389-390.

(2) Soupirs de Philothée, p. 132, cité par Baudry. Le véritable esprit de saint François de Sales, I, pp. LXVI-LXVII.

(3) La vénérable Louise de Marillac, Mlle Le Gras, p. 21.

 

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Mais citons plutôt un des innombrables textes où Camus lui-même parle de cette amitié.

 

Il y avait en ce même temps-là, écrit-il dans la Pieuse Julie, un autre prédicateur en l'église Saint-André-des-Arts — c'est lui, sous le nom de Périandre — lequel bien qu'il fût éloigné en science et en savoir, non seulement de l'éminence du grand Arnulphe (c'est le P. Arnoux, un autre héros du même roman), mais encore de tant d'autres beaux astres... si est-ce que, ou pour je ne sais quelle grâce et bénédiction de Dieu répandue en ses lèvres, ou pour le zèle qu'il témoignait au salut des âmes, ou pour sa douceur en la correction des mœurs dépravées, ou pour la facilité de son esprit, ou, ce qui est plue croyable, pour tenir quelque grade en l'Eglise qui le rendait plus visible, et même pour être disciple et disciple bien-aimé du Père des dévots de notre âge, était assez bien ouï (1).

 

Camus, nous le savons, ne se flattait aucunement lorsqu'il se donnait un si beau titre que personne du reste n'oserait lui contester. Il en est pourtant, aujourd'hui du moins, parmi les dévots de François de Sales que cette rare intimité semble un peu gêner. Ils en rougissent pour

lui. Ils l'excusent, donnant à entendre qu'après tout les plus grands saints ont besoin parfois de se récréer. Qu'est-ce à dire ? Parce que Jean-Pierre Camus avait de l'esprit, et très pétillant, s'imagine-t-on qu'il n'était bon qu'à faire rire ?

 

Quand je l'allais visiter à Annecy, a-t-il dit lui-même, nous passions tous les jours en de continuels exercices de piété ; car c'étaient toutes ses récréations. On y parlait peu de promenades, et point du tout d'entretiens frivoles : prières, sermons, conférences, discours de doctrine, visites de malades ou de maisons de dévotion, fréquentation de sacrements et occupations semblables (2).

 

François de Sales n'était pas si méprisant. Si, d'aventure,

 

(1) La Pieuse Julie, pp. 207-208.

(2) Esprit de saint François de Sales, part. II, sect. 10. Cf. BAUDRY, III, 352. Naturellement Camus force un peu la note. (Cf. Port-Royal, P. 229.)

 

 

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il plaisantait volontiers avec son voisin, il voyait surtout en lui, et il estimait grandement l'homme de Dieu, l'évêque, le savant, le prédicateur, même, et pourquoi pas, l'écrivain. Aurait-il trouvé beaucoup d'esprits mieux faits pour le comprendre, beaucoup d'amis aussi dignes de lui, aussi nobles, aussi foncièrement bons? Certes nous n'égalons, et à Dieu ne plaise, ni ces deux génies, ni ces deux grâces. Néanmoins, qu'on y prenne garde. A trop vouloir séparer Jean-Pierre Camus de François de Sales, non seulement on les blesse l'un et l'autre, mais encore on se met sur le chemin de les ignorer (1).

Il nous reste un monument singulier de cette amitié fameuse, l'Esprit du Bienheureux François de Sales par J.-P. Camus (2). C'est du François de Sales parlé, si j'ose! dire, traduit ou camusiné, qu'on me passe encore ce mot, puis indéfiniment commenté. Livre d'or et de plomb. Aussi longtemps que l'auteur se borne à raconter le saint et à nous redire ses propos, il est exquis et au plus hauts point. Les dissertations interminables qu'il soude vaille qui vaille à ces souvenirs et dans lesquelles il expose à bâtons rompus quelques-unes de ses idées favorites, paraissent naturellement moins heureuses. Il y a néanmoins de

l'excellent, même dans ce fatras, et Camus s'est tellement pénétré de l'esprit de son maître qu'on a toujours l'impression que François de Sales est de la partie. Il écoute, il

 

(1) Je fais ici allusion à certains jugements sur Camus qui ont parai dans l'édition des oeuvres de François de Sales (t. XIV) et sur lesquels je m'expliquerai plus longuement dans un appendice.

(2) Le livre parut, en 6 volumes, de 1639 à 1641. Dès 1624, l'abbé de Longueterre ou le provoquait, ou l'annonçait officieusement au publia n Si ce compagnon de ses travaux, disait-il parlant de Camus et de Fram cois de Sales, son fils et son père, ce grand génie de la nature, cette pluma d'aigle qui consume toutes les autres, qui dévore tous les travaux de, autres par la fertilité des siens, et qui, lassée de porter le fardeau dl l'évêché de Belley ne veut plus avoir d'autre souci que de soi-même; s donc cet incomparable personnage qui a la théorie et la pratique dl toutes les sciences de M. de Genève, vient à écrire son histoire, ce sera un grand sujet de joie pour ceux qui aiment vraiment Philothée. » (Soupirs de Philothée, pp. 132 sq. cité par Baudry. Le véritable esprit..., 11 p. I, p. LXVII.

 

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sourit, il approuve, quelquefois, très rarement, il fronce un peu le sourcil ou bien il sommeille et nous avec lui. Dès son apparition le livre eut une vogue extraordinaire et fit les délices des âmes pieuses. Jusqu'à la Révolution française, on n'a pas cessé de le lire, soit dans le texte original qui est énorme, soit dans le résumé qu'en donna le Dr Collet et que Sainte-Beuve juge excellent. 1789 est une date fatale dans l'histoire de la dévotion. Les habitudes qui se passaient de génération en génération, les douces et bienfaisantes routines, qui maintenaient les mêmes livres sur les tablettes d'une même maison ou sur les prie-dieu du même oratoire, tout cela fut bouleversé. L'Esprit ou le résumé de Collet flottèrent encore quelque temps parmi les autres épaves, puis rentrèrent dans le néant. Réimprimé en 1840 par un prêtre de sainte et savante mémoire, M. Dépery, depuis évêque de Gap, l'Esprit du Bienheureux François de Sales n'intéresse plus aujourd'hui que les amateurs. Sans l'avoir néanmoins jamais ouvert, tout le monde le connaît. Il est certain en effet que l'évêque de Belley a contribué plus que personne à fixer la physionomie morale de François de Sales dans l'imagination catholique et à populariser l'esprit du saint. Aujourd'hui encore, tous ou presque tous, nous voyons celui-ci des yeux de Camus, ainsi que les Anglais, le D' Johnson, des yeux de Boswell. De toute façon, le chef-d'oeuvre de Camus est un des ouvrages essentiels de notre littérature religieuse. A ce titre, à ce titre seul, bien entendu, et dans l'ordre historique où nous nous sommes placés, il a presque la même importance que l'Introduction à la vie dévote (1).

IV. Camus a publié une quantité de livres ou de livrets spirituels qui forment comme autant de chapitres particuliers de l'Esprit du bienheureux François de Sales. Quoi qu'il écrive en ces matières, il se propose toujours

 

(1) On trouvera à l'appendice des notes critiques sur la véracité de Camus historien, ou plutôt mémorialiste.

 

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d'expliquer et de répandre la pensée de son maître. A plusieurs de ses titres est ajoutée la mention : tiré de la doctrine, ou selon la doctrine, ou selon l'esprit du Bienheureux François de Sales. A chaque page il cite le propre texte du saint. « Ne vous imaginez pas, lecteur, dit-il dans une de ses préfaces, que ce trésor se soit trouvé caché dans mon champ... Je le tiens et le tire d'une plus riche mine.., de la doctrine de mon très honoré Père… tant de celle que j'ai reçue de sa bouche durant quatorze ans... que de celle que j'ai puisée de ses écrits. (1) » « Ayant comme juré en ses paroles, dit-il ailleurs, et embrassé ses préceptes comme des oracles de piété et comme des termes de vérité... pourrais-je bien vous enseigner, Eutrope, autre chose que ce que j'ai appris, soit de ses écrits, soit de sa vive voix et vous imprimer d'autres sentiments de dévotion que ceux qu'il a gravés sur mon âme (2)? » On a répété, fort injustement du reste que, dans l'Esprit du Bienheureux François de Sales, il n'y a d'excellent que ce qui ne vient pas de Camus. Celui-ci n'avait pas attendu qu'on lui rappelât son indignité. Les enseignements de mon maître, dit-il au lecteur vers la fin d'un de ses propres traités, « te seront aussi aisés à distinguer de ceux qui sont de mon cru que l'or l'est d'avec le cuivre » (3). N'en croyez rien. Il s'est tellement assimilé les idées et la manière de François de Sales qu'on ne sait pas toujours où celui-ci finit, où Camus commence. Du moins tranchera-t-il par ses excentricités légendaires? Non encore. Si les critiques qui jugent et méprisent en bloc l'oeuvre de Camus avaient pris la peine de parcourir un seul de ses livres spirituels, ils auraient été surpris, déçus peut-être de trouver ce livre constamment sérieux, presque toujours grave. S'il plaisante assez volontiers

 

(1) Préface de L'unité vertueuse, secret spirituel pour arriver par l'usage d'une vertu au comble de toutes les autres.

(2) De la réformation intérieure, pp. 1-2.

(3) Ib., p. 34.

 

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dans ses longs sermons — crime souvent très pardonnable; s'il laisse courir sa verve joyeuse dans ses romans, comme il en a certes le droit; l'intimité de la direction, les besoins pressants des âmes que tourmentent de cruels scrupules, impressionnent profondément cette vive et tendre nature. Il sourit encore par moments, mais comme peuvent et doivent sourire les saints. D'ici, de là, quelques vivacités, quelques saillies innocentes, du bel-esprit, mais jamais rien qui pèche contre les convenances du sujet, qui paraisse déplacé sous la plume d'un évêque. Le plus grand tort de ces livres est d'être légion et ce tort n'est pas sans excuse. Camus ne cherche ni la gloire, ni le plaisir d'écrire. Pour la gloire, il en fait fi, et quant au plaisir, ses romans qu'il improvise avec une joie si visible, lui auraient largement suffi. Mais il se formait l'idée la plus haute et la plus rigoureuse de ses devoirs d'évêque, et il plaçait la direction spirituelle au premier rang de ces devoirs. Il confessait et il dirigeait un grand nombre d'âmes (1). C'est pour celles-ci qu'il rédige d'abord ses écrits spirituels. Tel de ses livres n'a été écrit que

 

(1) Les filles de la Charité conservent dans leurs archives plusieurs lettres de direction envoyées par l'évêque de Belley à leur fondatrice. Je n'ai pas vu ces inédits, mais les quelques citations qu'en a faites Mgr Bau-nard dans la vie de Mme Le Gras, sont fort belles. « Il la détournait, écrit Mgr Baunard, de l'inquiète discussion d'elle-même pour la dilater dans la lumière joyeuse. Ainsi pas de confessions générales incessantes, inutiles, troublantes... a Vous voilà donc toujours dans les confessions générales ! Oh ! combien de fois je vous ai dit : grâce soit des confessions générales pour votre coeur ! Oh ! non, le jubilé ne vient point pour cela pour vous, mais pour vous réjouir en Dieu votre salut. » De même dans une autre lettre : « J'attends toujours que la sérénité vous revienne, après cet nuages qui vous empêchent de voir la belle clarté de la joie qui est au service de Dieu. Ne faites point tant de difficultés aux choses indifférentes. Détournez un peu votre vue de vous-même et l'attachez à Jésus-Christ... » Même discrétion de conduite pour les retraites que volontiers elle eût multipliées, prolongées... « Je suis consolé de savoir que les exercices de recueillement et les retraites spirituelles vous soient si utiles et si savoureuses. Mais il en faut prendre pour vous comme du miel, rarement et sobrement ; car vous avez une certaine avidité spirituelle qui a besoin de retenue u... Baunard. La vénérable Louise de Marillac, pp. 22-23. — Avais-je tort de prétendre qu'il n'est pas toujours facile de distinguer entre l'or de François de Sales et le cuivre de Camus? Ces lettres sont de 1619 ou de 1620. Camus ne les a donc pas calquées sur la correspondance du saint lequel vivait encore.

 

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pour l'instruction ou la consolation d'une seule personne. Plus tard, jugeant l'oeuvre assez bien venue et voyant qu'elle avait atteint son but, le bon évêque se laissait arracher — oh ! sans trop de peine — son manuscrit par les éditeurs.

 

Ce Théopiste à qui je parle en ce petit ouvrage — dit-il dans l'avertissement de la Lutte spirituelle — est une âme fort pieuse qui affligée jusques à l'extrémité des pensées d'infidélité et de blasphème... eut recours à moi... Qui n'en eût eu pitié, eût eu sans doute un rocher à la place du cœur... Sa vue donnait de la compassion, tant la tristesse avait desséché ses os où sa peau était collée, on lisait sur son visage que les douleurs de la mort l'environnaient et que les terreurs de l'enfer lui donnaient l'épouvante... Cette compassion que j'eus de sa misère tira de ma plume cet écrit que je te présente, lecteur, afin qu'en mon absence elle y eût recours (1).

 

Quelques lignes touchantes et persuasives que j'emprunte à ce même ouvrage font bien connaître le ton le plus ordinaire de Camus écrivain spirituel, et le sens de sa direction. Peut-être aussi pourraient-elles excuser la fécondité intarissable du bon évêque.

 

Prière à Dieu pour une âme tentée

 

O Jésus, mon Seigneur, pourrais-je bien voir en peine mon frère Théopiste, sans prendre part à sa tribulation, voyant clairement que vous y êtes vous-même avec lui en cette angoisse qui le trouble, avec dessein de l'en tirer et de l'en couronner de gloire. N'êtes-vous pas toujours auprès de ceux qui ont le cœur serré et qui vous invoquent?... O quel bonheur d'être votre coadjuteur et collaborateur en cette bonne action !... Malheur à moi si je n'évangélise, si je retiens la vérité prisonnière.., si je me tais quand il est question de Sion et du bien d'une âme... si ma langue n'est une plume ou si ma plume n'est une langue, pour mettre en vos voies les pas de ceux qui ont besoin d'y être adressés ! Hélas ! très aimable Sauveur,

 

(1) Avertissement de La lutte spirituelle ou encouragement à une âme tentée de l'esprit de blasphème et d'infidélité.

 

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voilà Théopiste, ce pauvre Théopiste que vous aimez et que je sais qui vous aime d'une charité non feinte et d'une affection véritable ; ce Théopiste, mon cher frère selon votre esprit, est non seulement malade, mais il endure violence. C'est à vous de répondre pour lui, puisque étant uni à vous comme un pampre à son cep, comme un membre à son chef, vous prenez part à ses afflictions, comme du temps de ce Saul dont vous fîtes un Paul, vous ressentiez les persécutions de vos fidèles...

Voilà, mon cher Théopiste, la prière que je fais sur votre affliction, c'est le baume que je répands sur votre plaie, suivant en cela le conseil de l'Apôtre qui veut que l'on prie sur celui qui est triste, que l'on pleure avec celui qui est fâché ; et il me semble que je ne sais quelle secrète voix m'assure que cette infirmité ne sera point à la mort, mais que par elle se manifestera davantage en vous la gloire de Dieu. Que si vous avez patience, vous verrez bientôt reluire sur vous les splendeurs de son divin visage (1).

 

Saint Anselme, saint Bernard, saint François de Sales, Fénelon, quel est celui de ces très grands que l'on amoindrirait en lui attribuant cette page ? J'ose à peine faire remarquer au lecteur la sûreté, la fluidité et la mollesse d'une telle prose, mais je ne sache personne chez nous qui se soit assimilé avec plus d'aisance les tours, les images et jusqu'à l'accent de la Bible. Rabelais, Amyot, Montaigne ayant fait leur,œuvre, le français de 1620 semblait mûr pour cette traduction nationale des livres saints que nous attendons encore et qui sans doute ne viendra jamais. Après Vaugelas et Bouhours, il sera trop tard chez nous pour une telle oeuvre. La grande bible anglicane, qui a marqué d'une telle empreinte le génie anglais, s'achevait à peu près vers ce même temps. Or, de tous les contemporains de Henri IV, d'Élisabeth et de Louis XIII, nul peut-être ne se trouvait mieux préparé que Jean-Pierre Camus à cette magnifique entreprise, assez grand et tout ensemble assez chétif pour traduire. Les rythmes latins ne l'enchaînent

 

(1) La lutte spirituelle..., p. 3-7

 

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pas, comme Balzac, cet illustre esclave. Son goût s'égare parfois, mais du moins n'est jamais timide. I1 a l'ingénuité suave de François de Sales, et la vivacité, la verdeur française qui manquent à l'évêque savoyard. Il serait — peut-être, peut-être, — aussi harmonieux que les traducteurs anglicans, et peut-être encore, moins uniformément majestueux, plus flexible. Bref, nous avons laissé passer l'occasion unique. Ainsi feront plus tard les évêques catholiques d'Angleterre qui n'oseront pas confier pour de bon à Newman la refonte, urgente pourtant, — de la Bible de Douai. La langue biblique n'est plus chez nous, comme au temps de saint Bernard et de J.-P. Camus, l'idiome naturel des écrivains catholiques. La Sainte Écriture, quand nous daignons nous inspirer d'elle, prend sous nos plumes un je ne sais quoi qui sent l'étranger.

Après cette digression, qu'on me permette de revenir en passant à ce caractère musical de la prose camusienne. On a beaucoup ri et médit de ses sermons. Voici l'exorde d'une de ses homélies sur le Cantique.

 

Des inspirations, leur suavité et leur progrès.

 

Surge Aquilo, veni Auster, perfla hortum meum, et fluant aromata illius.

 

Il va sans dire qu'on doit lire cette page à haute voix.

 

Ce mariage de Zéphire et de Flore, que les anciens s'imagina rient, ne voulait enseigner autre chose que la vertu secrète qu'a ce doux vent sur la production des fleurs, lorsque les vents rigoureux de l'hiver ayant fait place au printemps, par ses douces haleines, il va tapissant la terre d'une riche diaprure et répandant partout le parfum délicieux de ses ailes musquées. C'est ce souffle gracieux qui ouvre le sein de la terre et qui découvre les trésors qu'elle y recélait durant l'inclémence de la froide saison.

Si nous disons que le souffle divin de l'inspiration sacrée fait un même effet en nos coeurs, faisant paraître des fleurs en leur terre, nous ne dirons que ce que l'expérience ordinaire

 

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nous fait comme voir à l'oeil. O Seigneur, dit le chantre-roi, envoyez votre esprit et nous serons recréés et la face de notre terrain intérieur sera renouvelée. O chères halenées, que vous nous devez être précieuses et combien soigneusement vous devons vous ménager puisque de vous dépendent toutes les fleurs de nos bons désirs, tous les fruits de nos meilleures actions ! Hé ! venez Saint-Esprit et répandez sur le jardin de mon âme votre souffle sacré, afin que les parfums de votre parole se communiquent à ceux qui m'entendent. Divin zéphire, nous vous réclamons par l'entremise de cette racine de Jessé, d'où est sortie la fleur des champs et le lys des vallées. Ave Maria (1).

 

Qu'il faudra peu de chose pour que cette langue devienne celle de Fénelon ! Ni Bossuet, ni Saint-Simon, oh ! je l'entends bien de la sorte, mais pourquoi mépriser une seule de nos richesses. Je sais encore que le Télémaque n'est plus à la mode, mais j'ai peine à comprendre que tout ensemble un même critique raille l'épisode de Thermosiris et prétende goûter Renan ou France. Quoi qu'il en soit, tel est le style ordinaire des écrits spirituels de Camus, telle est aussi la couleur, si j'ose dire, et la musique de sa direction : tendresse, compassion, humanité, confiance filiale et, comme il l'écrit lui-même, rayonnement de « la belle clarté de la joie qui est au service de Dieu ».

Il n'y a pas lieu d'étudier en détail cette doctrine spirituelle, l'évêque de Belley ressemblant comme un frère aux maîtres que nous connaissons déjà, à Richeome, à Binet et surtout à François de Sales. J'indiquerai seulement quelques particularités intéressantes qui me paraissent distinguer Jean-Pierre Camus et de ses émules et de son maître.

Il se montre beaucoup plus spéculatif que les autres, avide de clarté, curieux de définir pleinement les objets qui l'occupent, ne résistant pas au plaisir de discuter

 

(1) Homélies spirituelles sur le Cantique des Cantiques..., pp. 331-332.

 

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doctoralement les problèmes dogmatiques ou moraux — ces derniers surtout — qu'il rencontre sur son , chemin et qui n'intéressent pas directement le progrès spirituel du lecteur. Théologien, un peu amateur sans doute, — car le temps lui a manqué — mais peut-être d'autant plus zélé, il regarde d'un oeil d'envie et avec une certaine crainte révérentielle, les docteurs de profession. Il voudrait marcher leur égal, non par vanité, mais par goût naturel pour ces hautes disciplines. Guetté, harcelé par des censeurs qu'il sait bien décidés à ne pas lui faire la moindre grâce, d'ailleurs très désireux de rester dans les limites du dogme, convaincu que « tout esprit particulier est une folie universelle » il évite soigneusement de donner prise à ces « subtils » qui « ne veulent qu'un petit mot pour décrier tout un ouvrage, faisant comme cet ange qui transporta un prophète par un cheveu dans une fosse de lions » (2).

 

J'ai eu, dit-il par exemple, un soin particulier et une attention presque continuelle en ce petit écrit de répéter et, pour ainsi d'inculquer souvent l'efficace de la grâce et de sort opération dans la syndérèse, et, même par une section entière, j'ai traité de l'union et concours de ces deux pièces que je fais toujours marcher ensemble, quoique l'avantage de la grâce soit sans comparaison (3).

 

C'est bien du reste pour elles-mêmes que ces questions le passionnent, notamment la théologie de la grâce, ce qu'on appelle le traité des actes humains, en un mot tout ce qui touche aux fondements dogmatiques ou psychologiques de la vie intérieure. Ayant toujours sur sa table, la Somme de saint Thomas et les écrits de François de Sales, sa méthode habituelle est de pousser plus avant les

 

(1) De la syndérèse, p. 133.

(2) Ib., p. 128. « Chacun sait, écrit-il ailleurs, que j'ai en tête certains esprits qui ne regardent mes médailles que par le revers et qui sont en possession de ne prendre que de la gauche ce que je présente de la droite. » Caritée..., p. 42.

(3) Caritée, p. 131.

 

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analyses morales que ces deux maîtres ont amorcées. Il écrit ainsi tout un livre, et très intéressant, sur la syndérèse , en d'autres termes, sur l'invincible attrait de naissance qui incline notre volonté vers le bien (1). Ainsi encore, il poursuit, à sa façon, dans son traité de la réformation intérieure, la description du « centre de l'âme » qui tient une telle place dans le système salésien et dont nous avons parlé plus haut. Tout cela me paraît très au-dessus du médiocre. Il y a là de l'ingéniosité,'de la pénétration, beaucoup d'esprit, d'onction et de grâce. Il me rap-pelle un autre amateur qui ne fut pas sans gloire, qui eut l'humble mérite d'écrire en français et qui du reste défend une doctrine contraire. Dans les passages descriptifs et spéculatifs de son oeuvre spirituelle, Camus est un Nicole, moins délié peut-être, mais également lucide, moins gris, plus aimable et, cela va sans dire, plus consolant.

Il ne se contente pas d'éclairer et d'approfondir par des recherches de détail la doctrine salésienne, mais il ajoute encore à cette doctrine un certain caractère de rigueur systématique que François de Sales, plus réaliste, plus sage, plus simple et moins absolu ne lui aurait jamais donné.

Qu'il s'agisse d'une question sans importance, ou des principes premiers de la vie spirituelle, Camus se laisse trop vite et trop complètement absorber par les théories qui l'enchantent. Vienne la contradiction et cela tourne insensiblement à l'idée fixe, à la manie véritable. Par là s'expliquent certainement les pamphlets que cet évêque foncièrement charitable a écrits contre les franciscains; par là aussi les ouvragés trop nombreux, trop pressants, trop agités, d'ailleurs beaucoup moins répréhensibles qu'il a consacrés à défendre le pur amour. Que François de Sales ait enseigné très expressément une doctrine toute semblable, qu'il ait formellement voulu que l'on cherchât non « le paradis de Dieu, mais le Dieu du paradis »,

 

(1) De la syndérèse; discours ascétique

 

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qu'il ait enfin orienté sa vie intime et sa direction vers l'amour désintéressé, la chose, en dépit de Bossuet, n'est pas contestable. Mais sur ce point comme sur tous les autres, sa merveilleuse sagesse lui dictait infailliblement les justes nuances et les tempéraments nécessaires. Quant à l'évêque de Belley, pénétré et possédé de ces hautes vérités qui répondaient à la générosité de sa nature, je ne crois pas que dans les développements infinis qu'il leur donne, il s'écarte jamais sérieusement de l'exactitude théologique. Tout ce qu'il a écrit là-dessus, du moins tout ce que j'en ai lu, peut et doit se défendre. Il me paraît même ou plus précautionné ou plus sûr que l'auteur des Maximes des Saints, plus étroitement fidèle à la Somme de saint Thomas et au Traité de l'Amour de Dieu qu'il suit pas à pas. Mais si, à tout prendre, il ne bronche point, il menace peut-être d'égarer son lecteur par l'insistance même, la onesidedness avec laquelle il poursuit « l'esprit mercenaire » et l'esprit de crainte. En ces matières délicates, à trop appuyer et trop constamment sur un seul principe, on risque d'amoindrir, d'effacer les autres. « L'évêque de Belley, — écrivait Fénelon à Bossuet, — ami intime de saint François de Sales, fut accusé, depuis l'an 1639 jusqu'en 1642, d'enseigner l'illusion sous le nom du pur amour. On lui disait presque ce que vous me dites. On assurait qu'il voulait faire oublier le paradis et l'enfer, étouffer l'espérance et la crainte, enfin saper les fondements de la religion... Après une longue controverse, sa doctrine prévalut (1). » Elle ne pouvait pas ne pas prévaloir, puisque la pensée de Camus sur l'amour désintéressé est la pensée même de l'Eglise. Je crois néanmoins que l'évêque de Belley, s'il avait paru, je ne dis pas plus exact, mais moins systématique, aurait aisément prévenu ces accusations injustes et mis ses adversaires dans l'impossibilité de lui nuire.

 

(1) Cf. BAUDRY. Le véritable esprit de saint François de Sales..., I, p. XLI.

 

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Ce fut du reste un curieux débat, et, si j'ose dire, une « première » assez plaisante de la controverse autrement tragique qui, soixante-dix ans plus tard devait mettre aux prises Fénelon et Bossuet. Pour vaincre des ennemis que leur violence même disqualifiait par avance, Camus n'eut qu'à se montrer ; c'est ce qu'il fit, comme il écrit lui-même, « avec ornement et apparat (1) », lisez, avec un brillant tapage. Cette aventure triomphale nous montrant sur le vif les allures de ce bizarre et naïf et noble génie, on me permettra de la raconter en peu de mots.

Il avait trouvé dans Joinville une magnifique histoire, vivant symbole de la théologie du pur amour. Comme Frère Yves le Breton, envoyé par saint Louis au calife de Syrie, arrivait au terme de son ambassade, vint à sa rencontre une femme qui portait de la main droite une cruche pleine d'eau et de l'autre une torche ardente.

 

Avec ce flambeau allumé, dit-elle, (c'est Camus qui la fait ainsi parler) je désire mettre le feu au paradis et le réduire tellement en cendres qu'il n'en soit plus parlé ; et, répandant cette eau sur les flammes de l'enfer, je prétends les éteindre et qu'il n'y ait plus de tourments ni de supplices en ce lieu malheureux ; afin que désormais Dieu soit aimé et servi pour l'amour de lui-même, sans servilité et sans mercenaireté, et d'une manière si pure et si désintéressée que ce ne soit plus la crainte de l'enfer qui nous retire principalement en fin dernière du péché, mais son amour, et parce que la coulpe l'offense et lui déplaît, et que nous nous adonnions aux bonnes oeuvres sans mettre notre dernière et souveraine visée dans la récompense, mais en la dilection et en la gloire de Dieu qui en est honoré et à raison qu'elles lui plaisent (2).

 

J'ai souligné les coups de plume du théologien qui mettent au point la doctrine de ce discours. Qui ne voit

 

(1) La Caritée, p. Gui. L'aventure est racontée tout au long à la fin de ce livre.

(2) Ib., p. 103.

 

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d'ailleurs qu'il s'agit ici d'une série de métaphores dramatisées ? Nul esprit bien fait n'est tenté de craindre que cette femme ait voulu pour de bon brûler le ciel, éteindre l'enfer.

Quoi qu'il en soit, notre évêque romancier marqua d'un caillou blanc le jour où lui avait été montrée l'héroïne de Joinville. Celle-ci lui devint aussi présente que Mme de Chantal. Il la baptisa, lui donnant le seul nom qu'on pût imaginer pour elle : Caritée; il la catéchisa longuement et lui enseigna par le menu la théologie du pur amour. Ainsi faite, il la présentait, dans ses conférences pieuses, aux « sanctimoniales » de Normandie et toujours avec un même succès d'entraînement héroïque. Une fois le succès fut tel que son auditoire, épris de Caritée, en voulut avoir l'image. Justement un peintre se trouvait là, et qui plus est, le modèle, je veux dire, une gravure en taille douce que le jésuite Jérémie Drexelius avait insérée dans son petit livre sur la pureté d'intention. La peinture achevée, on la plaça dans le parloir du couvent. Le fameux Abraham de Bosse devait bientôt la graver. Caritée, en Andromaque, debout, le cou renversé, les yeux en extase, d'une main allume les nuages avec sa torche, de l'autre commence à inonder la gueule enflammée du monstre de Théramène. Jusqu'ici tout allait bien, lorsque les vieux ennemis de l'évêque de Belley passèrent par le couvent.

 

Le pourchas — raconte Camus qu'il me faut citer ici pour qu'on ait l'idée de sa manière satirique — amenant ordinairement en ces lieux de bons personnages pour y prêcher la quatrième demande de l'oraison dominicale (panem nostrum) autant qu'aucune autre pièce de l'Evangile, dans les parloirs où leur résidence est assez assidue, ce tableau de Caritée tomba aussitôt sous leur aspect, duquel jugeant à boute-vue et sur l'étiquette, ils l'accusèrent aussitôt de sacrilège et d'impiété, comme abolissant tous les fondements de la religion, anéantissant l'enfer et le paradis (1).

 

(1) La Caritée, p. 618. Camus profite de l'occasion pour rappeler la campagne menée par les mêmes personnages contre l'Introduction à la vie dévote. « Quelques-uns en vinrent jusqu'à ces transports, de rendre les chaires de vérité des théâtres de leurs passions intéressées et d'y publier que ce livre était plus pernicieux que tous ceux des hérétiques... Et quelques-uns enflammés d'un zèle immodéré, après avoir secoué devant leurs auditoires, la poudre de leurs chaussures et lavé leurs mains comme des Pilates, criant contre le défaut de justice, se rendaient eux-mêmes juges et exécuteurs, et lacéraient et déchiraient ce livre à la vue de leurs audiences. Je sais ces véritables particularités de fort bonne part. » Ibid., p. 631-634. Je crois en effet que, d'ailleurs incapable de mentir, il n'invente rien dans la circonstance. Il faut bien que le scandale ait été bruyant pour que François de Sales ait cru devoir en parler publiquement lui-même. Mais, comme je l'ai dit, Camus semble imputer à l’ Ordre entier des franciscains les violences inexcusables de quelques-uns de ses membres. Dans l'ensemble, cet Ordre est avec François de Sales. On le verra mieux plus tard quand nous célébrerons l'école franciscaine et Yves de Paris. Il a suffi d'une poignée d'énergumènes pour dénoncer les hérésies de François de Sales et l'impiété de Camus.

 

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Toute la France connaissant Jean-Pierre Camus, une si absurde dénonciation ne pouvait avoir qu'un médiocre succès. Néanmoins, continue l'évêque de Belley,

 

mes amis estimèrent pour renverser le malheur de ce scandale sur le visage de ses auteurs, qu'il était à propos que je prêchasse publiquement cette histoire (de Caritée). Ce que je fis devant une assez grande affluence d'auditeurs, et avec tant de succès que, comme un signe de croix fait disparaître en un instant tout un sabbat de sorciers, tous les prestiges dont la calomnie avait fasciné les esprits furent dissipés... Et ce qui avait été débité pour impiété, abomination, athéisme par la négociation qui chemine en ténèbres... fut vu pour armes de lumière, marchant honnêtement au jour de la vérité (1).

 

A quelque temps de là, ayant produit sa Caritée dans les chaires de Paris, et ses ennemis ayant encore « dégainé » « contre cette pauvre histoire, l'Écriture, les Pères, les Conciles », Camus décida de désarmer l'opposition ou du moins de l'écraser. En conséquence, et dûment approuvé par la Sorbonne, il publia un livre de 650 pages, où la théologie du pur amour est magistralement exposée et qui a pour titre : La Caritée ou le portrait de la vraie charité, histoire dévote tirée de la vie de

 

(1) La Caritée, pp. 621, 622. En descendant de chaire, il fit voir à ses auditeurs la petite image qui est au frontispice du livre de Drexelius et qu'il fit ensuite reproduire pour sa Caritée. On en trouvera ci-contre la reproduction exacte.

 

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saint Louis. C'est le résumé des nombreux serinons qu'il avait prêchés sur cet unique thème, un véritable fatras, mais où se trouvent éclairés d'avance la plupart des malentendus entre Fénelon et Bossuet (1).

 

Tel est Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, telle son oeuvre de propagande salésienne. De plus en plus prévenu en sa faveur à mesure que je l'étudiais davantage, si je ne crois pas avoir dissimulé ses nombreux travers, j'espère avoir montré qu'on manque tout à la fois et de justice et de clairvoyance, lorsqu'on refuse de prendre au sérieux un personnage aussi considérable, aussi excellent. Que n'a-t-il vécu au temps des Pères? On se disputerait aujourd'hui le débris de son oeuvre immense : on le trouverait presque tout divin ; il serait le Sidoine, le Synesius de notre Gaule et mieux encore. Il est venu au mauvais moment, après les Pères, après le moyen âge, avant Louis XIV ; trop tard ou trop tôt. Paix et louange à sa très noble mémoire. Il fut l'un des plus spirituels parisiens qui aient jamais traversé le Pont-Neuf, un très grand écrivain manqué, un saint évêque. Cette impression qu'il nous laisse et l'amitié qu'il nous demande seront-elles gênées par la lecture de ses romans, « gentille et brave question », comme il aurait dit lui-même, et que nous aborderons bientôt.

 

(1) Fénelon écrivait à Langeron (17 oct. 17ot, t. VII, 551) : « Souvenez-vous des ouvrages de M. de Belley, Carithée, etc. ; j'en ai un vrai besoin. » Il y aurait trouvé en effet, s'il avait étudié ces livres à temps, d'assez utiles lumières, par exemple sur la facilité, ou sur la pratique relativement inconsciente du pur amour. Camus est revenu sur ce sujet dans uni autre ouvrage, tout paisible et qui n'est pas loin d'être un chef-d'oeuvre, d'exposition catéchistique. C'est son Catéchisme spirituel (1642).
 
 
 
 

SECONDE PARTIE.
PROGRÈS ET MANIFESTATIONS DIVERSES DE L'HUMANISME DÉVOT.
 
 

CHAPITRE PREMIER IN HYMNIS ET CANTICIS
 
 

I. Printemps de la dévotion. — Attardés et égarés. — Le culte des poètes. — Citations poétiques. — Garasse et la poésie française. — Les derniers défenseurs de Ronsard.
 
II. Le sacré et le profane. — L'humanisme dévot et les poètes païens. — Richesses de l'Egypte. — Richeome, Binet et les larcins poétiques de l'antiquité. — Le mythe d'Hermaphrodite et la réunion des églises.
 
III. Les poètes chrétiens. — « Les muses françaises... bientôt toutes chrétiennes ». — Martial de Brives et son cantique des créatures.
 
IV. Les cantiques populaires. — Le Parnasse séraphique. — Propagande précieuse et pieuse. — Paul de Barry. — Lazare de Selve. — Les miracles de sainte Fare.
 
V. Les cantiques mystiques. — Le P. Surin et Béranger. — Le dénuement, l'abandon, la quiétude. — Les cantiques de Surin et la controverse du quiétisme. — Les cantiques et l'extase. — Sainte Chantal.
 
1. The April's in her eyes; it is love's spring. Avril est dans ses yeux, c'est le printemps de l'amour. Que ce vers de Shakespeare serve d'épigraphe au présent chapitre et à toute notre seconde partie. Les écrivains oubliés que nous allons ressusciter pour une heure ont avril dans les yeux; leurs oeuvres respirent l'allégresse du printemps. Je ne m'arrêterai pas à dénoncer leurs défauts qu'aussi bien ils ne cachent guère. Ils manquent de goût sinon de génie; ils n'ont pas écrit pour l'éternité. Mais ils sont
 
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jeunes, mais ils chantent. Que ne pardonne-t-on pas à la jeunesse et à ses chansons ? Avril est dans leurs yeux : c'est le printemps de la dévotion, de l'amour sacré. Qu'ils écrivent en vers ou en prose, ils sont poètes :
 
Les bons rimeurs, pris d'une frénésie,
Comme des dieux gaspillaient l'ambroisie,
Si bien qu'enfin pour mettre le holà,
Malherbe vint et que la poésie
En le voyant arriver s'en alla.
 
Malherbe est déjà venu, tyran des mots et des syllabes. S'il n'y avait que lui, le mal ne serait pas grand. Malherbe gênera-t-il beaucoup le grand Corneille? Mais il y a Saint-Cyran, tyran plus redoutable, qui va bientôt déprimer les consciences. Pour l'instant, nos libres et joyeux chanteurs ne l'écoutent guère, le narguent plutôt. Attardés, égarés, comme dit M. Lanson des écrivains rebelles à la révolution classique. Oui, sans doute, et pour le goût qui n'est pas ici notre affaire, et surtout pour les idées, pour la philosophie de la vie. En retard, très en retard, sûre façon quelquefois d'être aussi très en avance, puisque, grâce à Dieu, rien d'excellent ne finit ici-bas que pour recommencer quelque jour. Combien la plupart des vaincus avec qui nous allons lier connaissance paraissent-ils plus voisins de nous que leurs vainqueurs, que le grand Arnauld, par exemple, ou que Pierre Nicole! Comme nous les comprenons mieux ! Attardés, égarés, oui encore mais, à peu d'exceptions près, leur siècle étincelant et bizarre, le siècle de Louis XIII s'attarde, s'égare avec eux. Ils retardent pourtant même sur leur siècle, sur les penseurs et les poètes profanes ou semi-profanes de la même génération, Balzac, Descartes, Régnier, Théophile, Bertaut, le vieux Duperron lui-même. Leur doctrine est plus joyeuse, leur poésie plus lyrique. Ils sont de leur temps, ils savent le prix d'un Malherbe, ils vont à l'école de Sénèque et de Balzac. ils adorent l'Italie précieuse dont
 
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volontiers ils aiguisent les pointes, mais, tète et coeur, ils remontent jusqu'au temps de la Pleïade, plus loin encore, jusqu'aux premiers humanistes. Il en va souvent ainsi avec les dévots. Leur montre n'est pas à l'heure ; ils attendent les dernières mesures du concert pour entonner leur cantique. Ils sentent un peu leur province. De nos jours encore, les derniers romantiques, c'est parmi le clergé ou ses élèves qu'il faut les aller chercher. Doux collège ecclésiastique, aux pinèdes sonores, au cloître fleuri, à la chapelle moyen âge, où nos maîtres, vers 1880, découvraient Musset deux mois avant nous, où, quand ils disaient : Virgile, ils nous permettaient d'entendre aussi : Victor Hugo. Ainsi de nos humanistes, ou du moins de beaucoup d'entre eux. Dans le monde qui les entoure, l'entrain commence à se ralentir, la gravité succède à la joie, le lyrisme replie ses ailes, ils continuent pourtant de s'écrier avec Jean-Pierre Camus : « Qui nous empêchera, comme des David, de sauter devant cette arche retirée des mains des Philistins ; pourquoi ne trépignerons-nous point au son des instruments musicaux? (1) »
Ils lisent les poètes avec passion et ils ne peuvent écrire vingt lignes de prose sans y glisser quelques vers. Dès le collège, ils avaient commencé des recueils de citations poétiques qu'ils sauraient par coeur et qu'ils utiliseraient plus tard dans leurs livres, leurs plaidoyers ou leurs sermons (2). Ainsi mis en goût, ils ne s'arrêteraient plus. A
 
(1) Roselis, p. 601.
(2) Connaître les poètes grecs ou latins était alors un moyen de parvenir. Armand de Rancé, dit Chateaubriand, a à peiue sorti des langes expliquait les poètes de la Grèce et de Rome. Un bénéfice étant venu à vaquer, on mit sur la liste des recommandés le filleul du cardinal de Richelieu; le clergé murmura; le P. Caussin, jésuite et confesseur du Roi, fit appeler l'abbé en jaquette. Caussin avait un Homère sur sa table, il le présenta à Rancé. Le petit savant expliqua un passage à livre ouvert. Le jésuite pensa que l'enfant s'aidait du latin placé en regard du texte, il prit les gants de l'écolier et en couvrit la glose. L'écolier continua de traduire le grec. Le P. Caussin s'écria : habes linceos oculos, il embrassa l'enfant et ne s'opposa plus aux faveurs de la Cour... A l'âge de 19 ans (1638) Rancé donna son Anacréon... » cf. P. ne ROCHEMONTEIX (Nicolas Caussin et le cardinal de Richelieu..., Paris, 1911, pp. 399 sq.
 
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vingt ans, Polycarpe de la Rivière, l'un des amis de Peiresc, connaissait déjà d'original tous les poètes des deux antiquités classiques, presque tous ceux de la Renaissance italienne et de la française. Ses préférences vont, nie semble-t-il, à Homère, à Virgile, à Sénèque le tragique, à Martial, à Pétrarque, à Ronsard qui est pour lui « le prince des poètes français Les muses le conduisirent à la Grande Chartreuse, et lui tinrent compagnie dans sa solitude. Nous avons de lui plusieurs ouvrages pieux, notamment l'Adieu du monde ou le mépris de ses vaines grandeurs et plaisirs périssables. Je conseillerais la lecture de ce gros livre à qui voudrait ou repasser ou même faire ses humanités en huit jours. Ce n'est là qu'un exemple auquel je me suis arrêté parce qu'il nous présente un humaniste dévot de haut goût. Beaucoup moins érudit, François de Sales s'en tient le plus souvent, pour Ies poètes classiques, à ses cahiers de collège, mais il a toujours, sous la main, les Cent psaumes de Desportes. Polir Jean-Pierre Camus, de Ronsard à Théophile, tout le Parnasse français bourdonne dans sa merveilleuse mémoire. « Gentils poètes, que je vous aime, écrit le P. Binet, et que j'aime vos nobles larcins, empruntant l'étoffe de la vérité pour la broder de mille gaietés fabuleuses voirement, mais bien mystérieuses », c'est-à-dire ici, religieuses (2). Ainsi des autres qu'il serait inutile de citer. Parmi ces dévots amis des beaux vers, le fameux Garasse mérite pourtant une mention particulière. « Les esprits médiocres qui n'ont jamais hanté que les collèges, disait Racan dans sa harangue de réception à l'Académie (1635), font un si grand mépris de notre langue qu'ils ne pensent pas qu'il s'y puisse rien faire de raisonnable. Ils ne craignent point d'appeler divin et incomparable le plus fin galimatias de Pindare et de Perse et se contentent d'appeler agréables et jolis les
 
(1) L'Adieu du monde... (1617), p. 226.
(2) Recueil..., p. 645.
 
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vers miraculeux de Bertaut et de Malherbe. » On ne fera pas ce reproche au P. Garasse. C'est une joie de voir ce terrible lutteur s'attendrir soudain lorsqu'il rencontre ou fait venir une occasion de célébrer nos poètes. Il les aime, il les juge en connaisseur. « MM. Duperron, Malherbe et Bertaut, écrit-il dans la Somme théologique, qui font le noble triumvirat des esprits excellents et qui ont été, de nos jours, comme les principaux légataires des Muses mourantes (1). » On voit le ton qui est exquis. Il reprend cet éloge dans son livre contre Pasquier.
 
Pour les odes pindariques, horatiennes, anacréontiques, il ne faut point flatter l'antiquité jusques à ce point que nous ne reconnaissions les faveurs que Dieu fait à notre nation... (en nous donnant) Malherbe, Bertaut et Lingendes (2).
 
Il invoque souvent l'autorité de Malherbe en matière poétique, et avec une insistance qui, vers 1620, n'était pas chez nous si commune.
 
Je suis de l'avis du sieur Malherbe en fait de poésie, en ce qu'il tient et montre par expérience qu'on ne saurait être trop sévère pour les rimes françaises, d'autant que nous, n'ayant d'autre contrainte en notre poésie que celle de la rime, si nous relâchons en celle-là, nous rendons notre poésie trop triviale et la mettons entre les mains des barbiers (3).
 
Pour les vers satiriques « qui s'approchent de l'épique » — jolie et juste remarque — on pense bien que Mathurin,
 
(1) La Somme théologique... Cf. GRENTE, Jean Bertaut, Paris, 1903, p. 333.
(2) Recherches des recherches... de M. Estienne Pasquier, p. 529. A ces lyriques contemporains, il ajoute Porchères. On ne sait pas assez la place que la haute critique littéraire occupe dans ce curieux livre, d'ailleurs si amusant. C'est un beau duel entre l'humanisme et le pédantisme. Garasse entreprend de prouver, mieux que ne l'a fait Pasquier et par des exemples plus topiques, l'excellence des muses françaises. S'il avait entrepris comme Pasquier, dit-il par exemple, a de faire un recueil de quelques bonnes pointes », il aurait prouvé sans peine que « les français sont plus capables que les grecs de faire un livre aussi beau que leur Anthologie ».
(3) Recherches..., p. 636, cf. p. 364. « Ce n'est pas pour contredire maître Pasquier, mais je m'assure que Malherbe n'est pas de son avis, ni moi non plus. »
 
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« le sieur Régnier », était son homme. « Jamais, dit-il, la langue et l'esprit des romains n'est parvenu jusques à cette naïveté » (1).
 
Quoiqu'en plusieurs endroits, dit-il encore, on voie les imitations toutes crues, néanmoins elles sont si bien dépaysées du latin, elles sont si naturalisées à l'air de notre langue, qu'il semble que les intentions d'Horace soient contretirées sur celles de Régnier... Par la lecture de cet homme seul les nations étrangères et la postérité pourront connaître ce que peuvent nos esprits lorsqu'ils se forcent à bien faire (2).
 
La belle assurance! Ainsi plus tard, Fénelon, un autre dévot, dira de Molière : « Encore une fois, je le trouve grand. » Mais, au-dessus de tous les poètes, vivants ou morts, cet insigne amateur exalte Ronsard.
 
Je sais bien, écrit-il magnifiquement dans sa Doctrine curieuse, que nos beaux esprits prétendus me diront qu'ils ne sont pas de mon avis, en ce qui touche l'esprit de Ronsard et tâcheront de le mettre au rabais comme un esprit fainéant, inculte, rimailleur, qui n'avait autre dessein que de faire de gros livres. Il est vrai que je ne suis pas gagé pour défendre tout ce qui est dans les écrits de Ronsard, et je suis en cela de l'avis de Malherbe, que s'il revenait, il retrancherait ou polirait beaucoup de pièces, qui lui sont un peu trop aisément échappées de la main : mais qu'il ne fut excellent en pensées, héroïque et généreux en desseins, sublime en inventions et comparable à la force du meilleur esprit qui jamais mania les lettres, c'est cela que je maintiens ; et pour les répréhensions renchéries de nos grises mines, je leur réponds ce que le sieur Régnier répondit aux mépriseurs de Desportes son oncle :
 
Or, Rapin, quant à moi, je n'ai point tant d'esprit,
Je vais le grand chemin que mon oncle m'apprit (3).
 
(1) « Naïveté », sous la plume de Garasse, il n'est pas de plus bel éloge. Le lexique de notre critique littéraire étant si pauvre, c'est grand dommage que nous ayons laissé perdre un des sens, et le sens original, de ce beau mot.
(2) Recherches..., p. 525-529. Ailleurs, voulant rappeler les « descriptions du printemps » les plus excellentes, « lisez, écrit-il, le sophiste Longus au premier des amours pastorales de Chloé », p. 368. Curieux éloges, sous la plume du pourfendeur de Théophile, mais que ces riens nous éclairent sur l'esprit d'une époque encore saturée d'humanisme !
(3) La doctrine curieuse..., p. 123. Tout ce chapitre de la Doctrine où Garasse veut montrer que a les meilleurs esprits français, « Ronsard, Rapin, Tournebus, Sainte-Marthe », « ont cru en Dieu par sentiment de religion » est très important. (Cf. notamment l'histoire de la mort de Rapin et les souvenirs de la croisade contre l'athée « Mézence », p. Ia, I sq.). Garasse mettait aussi très haut du Bellay et Desportes, cf. Recherches, p. 520. « Le petit chien Belot faisant la guerre aux puces et aux mouches » le comblait d'aise.
 
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L'heureux temps, où des religieux, des théologiens aimaient les bonnes lettres d'un tel amour, où un Garasse défendait avec une si noble émotion, avec un discernement si rare, nos plus hautes gloires déjà menacées ! Certes les beaux esprits ne manqueront pas dans le monde religieux du grand siècle. Racine soumettra ses tragédies à la lime d'un autre jésuite. Mais, de Garasse à Bouhours, quelle transformation ! Décadence, progrès, comme il vous plaira. La dévotion va suivre exactement la même courbe. Décadence, progrès ? Le présent volume et les trois suivants ont pour but de répondre à cette question.
II. Bien qu'elle paraisse très significative et par suite très intéressante à l'historien, cette rage de souvenirs, d'allusions et de citations poétiques, qui possède la plupart de nos écrivains dévots n'en est pas moins assez ridicule. On l'a remarqué vingt fois à propos des prédicateurs de ce temps-là, Valladier, Pierre de Besse et les autres ; il n'y a pas lieu d'y revenir. Encore faut-il comprendre le vrai sens, les raisons lointaines d'une pareille tendance et ne pas la critiquer de travers, comme on le fait trop souvent. « Le sacré et le profane ne se quittaient point, dit La Bruyère, ils s'étaient glissés ensemble jusque dans la chaire. Saint Cyrille, Horace, saint Cyprien, Lucrèce parlaient alternativement. Les poètes étaient de l'avis de saint Augustin et de tous les Pères. » Le trait est piquant sans doute, moins peut-être qu'il ne l'a voulu. Mêler gauchement le sacré et le profane, les réunir par des soudures subtilement artificielles, assurément c'est manquer de goût et parfois de tact; mais trop les séparer, mais ne pas saisir les convenances naturelles ou surnaturelles qui les
 
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rapprochent, c'est peut-être manquer d'un autre sens et plus précieux que le goût. Trouve-t-on si plaisant qu'un noble esprit, aimant l'ordre et l'unité, s'efforce de rassembler, dans un seul et même concert, toutes les voix qui émeuvent les profondeurs de son être, Virgile, par exemple et saint Augustin ? Fils de l'humanisme, nos dévots prétendent — et pourquoi pas? — que les richesses de l'Egypte, je veux dire, ce qu'il y a de vraiment exquis chez les classiques, appartient au peuple de Dieu. Trésor incorruptible, inaliénable et qu'ils purifieront aisément des souillures
qu'il a contractées entre les mains de ses détenteurs éphémères. Richeome le dit à propos de l'arbre de vie et des autres symboles de notre immortalité :
 
Les vieux poètes parlant de leur ambroisie et nectar, qu'ils disaient être la viande et le vin des dieux, ne signifiaient autre chose que cet arbre, ne sachant toutefois, ni même croyant ce qu'ils disaient et jargonnaient de la vérité, comme les perroquets imitent le vrai langage des hommes, sans rien entendre.
 
Ainsi du nepenthes et de l'herbe moly « souvent louée par Homère ».
 
Le diable, continue Richeome, selon son ancienne et malicieuse routine, avait fait proférer cette vérité, comme plusieurs autres, par la bouche de ses suppôts menteurs, afin de la rendre odieuse et suspecte aux gens de bien, ne plus ne moins que si quelqu'un faisait apprêter et tâter une bonne viande à quelque sale cuisinier, afin que les gens honnêtes en eussent horreur ; ou qui mettrait une fille d'honneur parmi des p... pour la rendre infâme. Cette fraude diabolique a fait branler à l'athéisme et autres infidélités plusieurs de ce siècle qui aveuglés de leur orgueil et trop gourmands des curiosités profanes, n'ayant su apercevoir les ruses de ce vieux serpent, ont si fort rempli leur estomac de fables qu'ils estiment que tout est fable, ne reconnaissant plus la femme d'honneur, à laquelle ils étaient mariés, parmi les femmes impudiques.
Mais s'ils eussent retenu la modestie chrétienne, en quelque part que la vérité se fût présentée devant eux, quoique parmi les fables, ils eussent fort bien aperçu les traits de son visage,
 
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et su cueillir les perles parmi les fumiers et retirer l'or d'entre les mains des Egyptiens, et ramener la vraie doctrine à sa source (1).
 
Binet pense tout de même. Les poètes païens ne sont pour lui que d'heureux voleurs. « Sait-on pas bien qu'ils ont dérobé quelques mots de Moyse ou des autres ? » (2) Qu'ils nous rendent ce qu'ils nous ont pris ! « Je ne veux pas découvrir le larcin de l'antiquité qui a fait semblant de croire qu'Orphée, etc., etc. » (3) Orphée, c'est le Christ.
 
Que les poètes sont fols, écrit-il encore, quand ils disent que Dieu ne pouvant forcer un coeur invincible d'une chaste princesse..., il se coula dans son sein en forme d'une rosée d'or!... Ce sont fables ou plutôt larcins (4).
 
Ils ont sali un de nos symboles.
 
Cieux, répandez votre rosée
Et que la terre enfante son sauveur !
 
« Je n'ai jamais vu aucun professeur de lettres humaines qui sût tant de vers que lui — raconte le P. Amelote dans sa vie du P. de Condren — ce fut par cette lecture des poètes qu'il se rendit si intelligent dans les cérémonies et dans les religions des païens, qu'il en remarquait les moindres particularités et il employait tout à l'éclaircissement de l'Ecriture sainte et des vérités catholiques (5). »
Ne brûlons pas ces poètes, gardons-les plutôt en nous armant de « l'antidote » de notre foi, et « dans un esprit de
 
(1) L'Adieu de l'âme dévote,.., pp. 152, 153.
(2) Les attraits..., p. 277.
(3) Ib., p. 344.
(4) Ib., p. 581. Il va sans dire que ce même principe s'applique à tous les auteurs classiques, poètes ou non. D'où, par exemple, le droit de nous annexer Platon et Sénèque. « Sénèque, dit ailleurs le P. Binet, est toujours Sénèque et toujours un oracle ». (Recueil... p. 542).
(5) Vie du P. de Condren.,,, p. 467.
 
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chrétienté ». Nous lisons, écrit Dom Laurent Bénard, cet insigne bénédictin dont je parlerai bientôt,
 
en la vie de sainte Ode, abbé de Cluny, l'un des plus lettrés de son siècle et qui faisait la poésie fort joliment pour un homme de son temps et de son état, que Dieu, un jour, lui fit entendre en une vision quel jugement il devait faire de Virgile. Il lui fit voir un beau vase à merveille, mais il était tout grouillant de serpents, à raison que ce poète avait rempli sa poésie si bien dorée, son style tant éloquent, d'une quantité de fables, d'idolâtries et de blasphèmes qui sont pour emprisonner, comme serpents venimeux, un esprit qui les lirait sans l'antidote et préservatif d'un esprit de chrétienté (1).
 
Ces principes posés, le reste n'était plus qu'affaire de discrétion et de mesure, deux vertus que l'esprit français ne possédait pas encore et qu'il n'achètera pas sans les payer chèrement. C'était le temps où, par l'entremise des dramaturges et des autres poètes, les fables antiques descendaient jusqu'à la foule. Façonnés par leurs prêtres à cette méthode symbolique, souvent bizarre mais en somme très élevée, les simples fidèles s'étaient faits à des rapprochements qui nous surprennent aujourd'hui, qui parfois nous choquent, mais qui leur donnaient de la dévotion. On leur disait par exemple : « Dieu, ayant formé sa sapience que les gentils appellent Minerve, nous le Verbe ». On leur apprenait à considérer « en l'image de Cupidon l'amour divin » (2) et on leur faisait chanter :
 
Sainte Diane de nos bois,
Seule maîtresse de mon âme
Vierge et mère, écoute ma voix (3).
 
Je serais infini si je voulais discuter ici, en détail, les imaginations de nos chercheurs de symboles. Toute
 
(1) Parénèses chrétiennes... par Dom Laurent Bénard (1616) p. 358, 359.
(2) Cinq livres des hiéroglyphiques... de feu M. P. Dinet, p. 618.
(3) La chartreuse ou la sainte solitude par M. Perrin que j'ai lue dans : Le Paradis terrestre des emblèmes sacrés de la solitude... avec un recueil des plus beaux vers... sur la solitude.
 
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l'antiquité y a passé. La vérité chrétienne, cette « fille d'honneur », comme dit Richeome, a beau prendre les déguisements les plus ténébreux, les plus impurs, les plus saugrenus, ils la reconnaissent toujours, ils l'enlèvent, ils l'épousent. De ces prouesses je ne donnerai qu'un exemple, mais deux fois rare, et parce qu'il me parait d'une
absurdité charmante, et parce que l'auteur à qui je l'emprunte est aussi peu connu que possible. Celui-ci s'appelle Alexandre Filère, il est toulousain je crois, et il a écrit en 1607, un discours poétique à messieurs de la religion prétendue réformée, étrange discours, tendre et pressant, dont voici la péroraison (1).
 
On dit qu'une naïade, au temps que dedans l'eau
Pénétrait le pouvoir de l'amoureux flambeau,
Voyant Hermaphrodite au gracieux visage,
De la flamme d'amour alluma son courage...
Un jour ce beau mignon voulut en la fontaine
Eviter la chaleur que l'été nous amène...
Il ne fut pas plutôt dans le sein de cette onde,
Que la nymphe accourut, que de sa tresse blonde
Que de ses bras divins son corps elle embrassa
Et au sien amoureux doucement le pressa;
Mais ce froid et revêche, empêchant que la flamme
De l'archerot vainqueur ne l'éprît en son âme,
Rejetait, dénouait ces amoureuses mains.
 
La nymphe invoque les dieux : « Faites, leur dit-elle, que nos deux corps en un corps soient réduits ». Sa prière fut exaucée. On savait déjà cette fable, mais on se demande sans doute ce qu'elle vient faire ici. Rien de plus simple :
 
Ainsi semble à mes yeux que l'Eglise amoureuse
Appelle l'hérésie, et que, trop dédaigneuse,
 
(1) Brunet cite une plaquette, mais en prose, du même Filère. Les savants toulousains, que j'ai consultés sur leur compatriote, n'ont pu retrouver ses traces. Son discours poétique sert d'avant-propos à une série de sermons sur le Saint-Sacrement, prêchés à Castres en 1606, par le P. Gilles Camart, minime, et publiés à Toulouse, chez Colomier, en 1607. Je n'ai pas le titre exact de ce volume, mon exemplaire portant, par une erreur de brochage ou autre, un titre qui ne lui convient certainement pas.
 
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Cette nouvelle secte, hélas ! qui l'aurait cru !
Refuit de s'allumer à l'ardeur de son feu.
L'Eglise tend ses bras, lui découvre sa flamme,
Montre les traits d'amour qui lui traversent l'âme,
Pour elle, de soupirs importune les cieux,
Mignarde, lui sourit et lui fait les doux yeux.
Mais, las ! cette hérésie à son mal obstinée
Refuit de l'embrasser par un saint hyménée.
Elle veut ignorer les doux embrassements
Et les charmeurs plaisirs de deux parfaits amants.
Mais cette sainte église, en voyant que sa glace
Ne peut fondre aux beaux rais de sa divine face,
Ira tant réclamant le céleste secours
Qu'elle verra mûrir le fruit de ses amours ;
Qu'elle verra bientôt, par un saint assemblage
Ne vivre dans deux corps qu'un semblable courage,
Et la divine main bannissant leurs discors
De leurs membres divers ne composer qu'un corps.
 
 
Je l'ai déjà dit : ce sont des enfants ; ils ont le coeur pur, l'imagination en fête. Laissons-les chanter.
III. On le voit, ils ne se contentent pas d'admirer les vers d'autrui, de les citer à tout propos et hors de propos. La prose qui pour se plier à leurs transports se fait ou reste lyrique, à l'heure même où Balzac travaille à la rendre éloquente, la vieille prose du XVI° siècle, drue, haletante, crépitante, torrentielle ne leur suffit pas. Bons ou mauvais, peu importe, et il en est d'excellents, le nombre des poètes religieux atteint, pendant la période qui nous intéresse, à des proportions fabuleuses. Formidable concert dans le bruit duquel se perdaient les grelots du Parnasse
satirique, les flûtes précieuses et les grandes orgues de Malherbe. « Les muses françaises, écrivait Godeau vers la fin du règne de Richelieu, ne furent jamais si modestes et je crois qu'elles seront bientôt toutes chrétiennes. (1) »
 
(1) Poésies chrétiennes d'Ant. Godeau (p. 11 dans l'édition de 1646). Le livre est dédié à Richelieu. Le discours préliminaire où Godeau réfute d'avance les théories de Boileau sur l'art chrétien, est, de ce chef, assez important. Le P. Lemoyne disait aussi : « Il n'y a plus de Muse de réputation qui ne soit religieuse ou qui ne fasse pénitence », cité par H. Chérot. Etude sur la vie et les œuvres du P. Le Moyne, Paris, 1887, p. 67.
 
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Et, de son côté, M. Lachèvre, l'aimable érudit qui possède le mieux l'histoire poétique de ce temps-là : « La bibliographie du-xvue siècle, écrit-il, met en pleine lumière la prédominance de l'idée religieuse aussi bien dans les classes les plus instruites et les plus élevées de la société française que dans les plus modestes. Des avocats, des magistrats, des grands seigneurs traduisaient alors à l'envi les psaumes ou les livres sacrés ; la même fièvre animait laïcs, séculiers et réguliers. Jamais, depuis l'invention de l'imprimerie on n'avait vu une pareille floraison de poésie chrétienne et cependant cette floraison a passé inaperçue' ». Qu'on se rassure ou qu'on nous pardonne. Notre intention n'est aucunement d'écrire ici l'histoire de cette poésie religieuse. Choisir est notre devise, choisir, non pas toujours les textes les plus beaux, mais ceux qui mettent le mieux en lumière les tendances dominantes de ce vaste mouvement, je veux dire, ce que nous avons nommé l'humanisme dévot, et pour l'instant, parmi ces multiples tendances, la joie, la vivacité printanière de nos humanistes, les rythmes bondissants de leur prière chantée. Mousse légère, ivresse verbale et pindarisme d'adolescents, nous leur demanderons ailleurs, au chapitre de la vie intérieure, des cantiques moins sonores et plus émouvants (2).
 
(1) F. Lachèvre. Le libertinage au XVII° siècle. Une seconde révision des œuvres de Théophile de Viau, Paris 1911, p. 138.
(2) Dans son maître livre, le Pétrarquisme au XVII° siècle (Paris, 1909) M. Vianey a définitivement éclairci les origines de cette poésie religieuse. Sur un signal donné par Ronsard — Discours sur les misères du temps — cette poésie envahit tous les genres, élégante et spirituelle, chez les catholiques, oratoire et morale chez les réformés, et non pas encore simplement et cordialement pieuse. C'est précisément, d'après moi, l'humanisme dévot qui la rendra telle. En 1577, paraissent treize sonnets religieux de Desportes. Or à cette date, treize sonnets de Desportes peuvent beaucoup « pour créer un courant de poésie nouvelle ». En 1582, parait le recueil — catholique — de la Muse chrestienne, laquelle muse, bien qu'assez mal baptisée et encore semi-païenne, suscitera « une nuée de vers chrétiens ». Régnier lui-même doit se mettre de la partie. Je n'avais pas, me semble-t-il, à parler de Desportes, de Bertaut, de du Perron et de Malherbe qui d'ailleurs sont assez connus, et qui, très certainement, ont appris l'art des vers à mes humanistes. Mais sans mettre en doute, ni certes l'excellence des poésies chrétiennes de ces grands hommes, ni même leur sincérité religieuse, on peut dire que les poètes chrétiens dont je m'occupe, dans l'ensemble pétrarquisent moins, sont plus vivement lyriques et surtout beaucoup plus pieux. Sur la sincérité religieuse du pétrarquisme français, cf. le livre de M. VIANEY, chap. IV.
 
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Entre ces innombrables recueils poétiques, je choisirai le Parnasse séraphique du P. Martial de Brives, d'abord parce que cette « muse... capucine » est une véritable muse, ensuite parce qu'elle représente excellemment les principaux caractères du lyrisme pieux à cette époque (1). Lettré des plus rares, le P. Martial est en même temps un homme d'oraison. Il médite, il prie en vers, suivant une habitude assez répandue. Poète savant, raffiné même, il est aussi un poète populaire. Ainsi Pierre Corneille. A cette date on n'a pas encore coupé tous les ponts entre
 
(1) Le poète s'appelait Paul Dumas et était fils d'un lieutenant général de la sénéchaussée de Brives. Le jeune homme, après de brillantes études à l'Université de Paris, se retira chez les capucins de Toulouse. D'une santé frêle, il ne put résister longtemps aux fatigues de la prédication, et sa courte vie fut exclusivement consacrée à la poésie et à la prière. Il n'ambitionnait pas la gloire, n'écrivant que pour lui-même ou pour ses amis. Ses vers couraient pourtant ou bien anonymes, ou sous des signatures étrangères. Il mourut au plus tard en 1653. Après sa mort, on eut, semble-t-il, quelque peine à réunir ses poèmes, il avait « si dépaysé » sa muse et a en tant de lieux divisée, s dit le préfacier du Parnasse séraphique! Ces recueils d'abord assez peu considérables ne portaient pas le titre de Parnasse séraphique qui fut donné, en 1660, par le P. Zacharie de Dijon à tout ce que celui-ci avait pu retrouver des oeuvres de son confrère, soit 12,588 vers. Je m'en tiens au chiffre fixé par M. Raymond Toinet qui a bien voulu me communiquer son précieux exemplaire du Parnasse séraohique. Ce volume parait d'ailleurs assez inquiétant et je ne voudrais pas jurer que tout ce qu'il renferme soit du P. Martial. N'aurait-on pas publié sous son nom telle pièce d'autrui, copiée par lui et qui dormait dans ses papiers ? Autre problème critique. Avant de connaître le P. Martial, j'avais remarqué dans un livre de l'augustin Cortade (Les Sept saints tutélaires de l'Agenais, Agen, 1664) un long et curieux poème sur la grotte de saint Vincent à Agen ; le poème est en réalité du P. Martial, mais ces deux versions présentent des différences considérables. Dans le Parnasse, ce n'est qu'une description poétique de la grotte ; dans les Sept saints, cette description est mêlée très artistement, et toujours en vers, à l'histoire du martyr saint Vincent. De qui est ce remaniement? De Cortade, peut-être, qui dans ce cas prendrait rang dans le choeur des poètes dévots, mais peut-être aussi du P. Martial lui-même. Cf. Le Père Martial de Brive. La muse séraphique au XVII° siècle, par M. G. CLÉMENT-SIMON, Champion, s. d. Cette excellente brochure est extraite du Bulletin de la Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze, t. X.
 
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l'élite et la foule. Moins à la mode, moins précieux, notre capucin aurait eu moins de succès chez les simples fidèles. D'ailleurs très inégal, parfois recherché jusqu'au ridicule, parfois, bien que plus rarement, d'une extrême platitude, mais dans ses bons moments, poète au vrai sens du mot. Comme Desportes, Bertaut, Godeau, comme tout le monde, le P. Martial aime à mettre en vers les poèmes bibliques. Il ne les traduit pas, il les paraphrase, un seul mot du texte sacré lui fournissant la matière d'une grande strophe héroïque. Voici, par exemple, quelques fragments
d'un de ses cantiques des créatures, de son Benedicite omnia opera Domini Domino.
 
Lampe d'argent au ciel pendue,
De qui le pâle feu nous luit
Pendant que l'horreur de la nuit
Dessus la terre est épandue ;
Lune, de qui les pâles rais,
Ensemble lumineux et frais,
Possèdent des clartés sans flammes,
Bénissez le Dieu des bontés
Qui n'extermine pas nos âmes
Les voyant sans amour connaître vos beautés.
 
A la lune du même cantique, Desportes avait donné un demi-vers « soleil ardent, humide lune »; Bertaut, un alexandrin sans intérêt, Godeau, souvent plus heureux, cette strophe trop prévue...
 
Bénis sa main toute-puissante
Toi qui d'un coeur si diligent,
Sur un char d'ébène et d'argent,
Fournis ta carrière inconstante;
Astre que le silence suit
Lune, qui de l'obscure nuit
Illumines les sombres voiles,
Qui régnant au ciel à ton tout,
Te fais un trône des étoiles
Et consoles nos yeux de la perte du jour.
 
Malgré ce joli vers sur « la carrière inconstante »,
 
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refusera-t-on le prix au P. Martial ? Il a plus de couleur et plus de piété. Cette lumière pâle le touche et l'instruit, symbole pour lui de la connaissance qui « ne se tourne pas à aimer ».
 
Paillettes d'or, claires étoiles,
Dont la nuit fait ses ornements,
Et que, comme des diamants,
Elle sème dessus ses voiles ;
Fleurs des parterres azurés,
Points de lumière, clous dorés
Que le ciel porte sur sa roue,
De vous soit à jamais béni
L'Esprit souverain qui se joue
A compter sans erreur votre nombre infini.
 
Dans une autre pièce, il donne aux étoiles de nouvelles louanges :
 
Roses d'or sur l'azur semées,
Agréables yeux de la nuit,
Beaux astres qui campez sans bruit
Vos étincelantes armées.
 
Car il ne tarit pas. Dans le Cantique des trois enfant, la neige est pour lui une « belle soie au ciel raffinée. », le « tremblant albâtre de nos plaines ». Le psaume Laudate Dominum la chante d'une autre façon :
 
Céleste et délicate laine,
Neige dont les flocons liés
Font de grands tapis dépliés,
Sur la surface de la plaine ;
Litière de l'air épaissi,
Marbre sur l'ivoire adouci,
Couche des perles distillées,
Louez d'une étude jaloux
L'adorable lys des vallées,
Qui vous fait la faveur d'être blanc comme vous.
 
Montes et colles, Bertaut avait écrit :
 
Faites-la dire (la gloire de Dieu) aux bois dont vos fronts se couronnent
Grands monts, qui comme roi les plaines maîtrisez :
Et vous, humbles coteaux, où les pampres foisonnent.
 
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Très noble musique, et déjà lamartinienne, mais un peu courte, peut-être même un peu vide. « Grands monts », « humbles coteaux », ces épithètes suffisent sans doute à la description classique, mais elles ne portent aucune leçon. Notre muse capucine, d'ailleurs plus fidèle au symbolisme biblique, humilie volontiers les « orgueilleuses montagnes » « dont le sommet choque les cieux », elle tremble pour tant de superbe audace.
 
Piliers du monde, arcs triomphaux...
Bénissez Dieu, craignez ses coups
Et sachez que votre hautesse
Ne vous sert qu'à sentir sa main plus près de vous.
 
Plus heureux, plus tendrement aimés et loués, les « humbles coteaux » :
 
Collines utiles et belles
Que, pour l'entretien des brebis,
La terre, sous ses beaux habits
Soulève comme des mamelles ;
Agréables voûtes d'émail,
Où l'on monte avec un travail,
Plus doux que n'est le repos même,
Trône de la fertilité,
Bénissez l'arbitre suprême
Qui donne tant de gloire à votre humilité.
 
Ecoutons encore son cantique de la rosée :
 
Grains de cristal, pures rosées
Dont la marjolaine et le thin,
Pendant leur fête du matin,
Ont leurs couronnes composées;
Liquides perles d'Orient,
Pleurs du ciel qui rendez riant
L'émail moirant de nos prairies,
Bénissez Dieu qui par les pleurs
Redonne à nos âmes flétries
De leur éclat perdu les premières couleurs (1).
 
(1) Le Parnasse séraphique, pp. 18 sq. (Benedicite), p. I sq. (Laudate), Dans ces oppositions, dans ces avalanches de définitions métaphoriques, on trouve bien la formule ordinaire du lyrisme précieux. Ainsi, par exemple, le P. Le Moyne, « Les astres, ces danseurs illustres, —D'éternels brillants couronnés » ; « Les perles, ces larmes caillées — Qui tombent des yeux du soleils (Les Peintures morales, t. LI, pp. 401, 403). Ainsi encore notre P. Martial: « Dragons, soldats de la nature » ; « ventres affamés des vaisseaux » (abîmes) ; « glace, belle croûte de l'onde » ; « vives et volantes galères » (oiseaux) ; « majestés du ciel écoulées » (rois) ; « boutons de la nature humaine » (jeunes gens) (tout ceci dans le Benedicite). « Eté, bile de l'univers » ; « glissante écorce des ruisseaux » (glace) ; « ingénieuse bouquetière » (la terre) ; « rubans verts attachés sans noeuds; — froides languettes de verdure » (herbes) ; « veines des champs, longs serpents d'eau » (fleuves); « voix visibles, sons emplumés; — luths vivants, orgues animés s (oiseaux) (tout ceci dans le Laudate. — Cette formule du lyrisme précieux est par moments assez voisine du lyrisme romantique. Le bon P. Martial, comme d'ailleurs le P. Lemoyne, me font souvent penser à Victor Hugo. Le P. Le Moyne dit à propos des abeilles : « Devant ces guerrières dorées » (ibid., p. 405). Voici encore une strophe de Martial :
 
Anges sans forme et sans matière,
Clairs atomes d'éternité,
Nombres proches de l'Unité,
Fruits de flamme et fleurs de lumière ;
Feux animés, rayons vivants
Zéphirs de gloire, augustes vents, etc., etc.
 
J'ai de même trouvé chez notre capucin, plusieurs vers dont M. Rostand n'aurait pas eu trop à rougir. Ainsi dans un long poème dramatique sur la Madeleine, Jésus, ayant déjà parlé du tournesol, « de la fleur safranée », qui a tourne vers le soleil sa tète couronnée », ajoute :
 
Il (l'amour de Madeleine) la tourne vers moi par le soin de me plaire Afin qu'étant soleil, j'aie une fleur solaire (p. 227).
 
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Mignard, précieux, les belles nouvelles ! mais le cantique intérieur ne l'est pas. Il y a là un sentiment tout franciscain, une émotion vraie (1).
 
IV. On trouve aussi dans le Parnasse séraphique un certain nombre de pièces populaires sur les commandements, le Pater, les sacrements, et que sais-je encore. La vogue de ces mnémotechnies poétiques est presque aussi vieille que le monde, mais, aux vers dorés, aux lourds quatrains moraux d'autrefois, le siècle de Louis XIII préférait des rythmes plus légers et plus chantants. Le P. Richeome avait déjà mis toute la doctrine chrétienne en strophes menues. D'autres Jésuites qui furent longtemps
 
(1) Comme le dit en vers l'éditeur du Parnasse séraphique, la muse du P. Martial n'est point profane — et jamais Philis ni Diane — n'ont . tiré des vers de son sein. Nous lui devons néanmoins quelques poèmes, moins directement dévots, et qui sont assez curieux. Le bon Père avait un goût très vif pour la description lyrique. Il aimait notamment à peindre des grottes et des ermitages. C'est ainsi qu'il a composé des strophes nombreuses sur la grotte du martyr saint Vincent à Agen.
 
Bon Dieu! que ma vue est charmée
De voir avec quels doux efforts
La Garonne baise les bords
De cette plaine bien-aimée...
 
Suit une vue du « cours » d'Agen, à l'heure où la ville vient prendre le frais :
 
Ce lieu qu'au bord de ce rivage
Tant d'arbres font paraître noir,
Forme-t-il pas un promenoir
Délicieusement sauvage ?
C'est là qu'en la saison du chaud
Sur le point que le jour deffaut,
Agen verse toute sa joie,
Et le temps s'étant rafraîchi
L'éclat de l'or et de la soie
Y fait tous les soirs un midi.
 
(Parnasse séraphique, p. 272 sq.)
 
Les couplets de Chapelle et Bachaumont, dans leur joli voyage, sont un peu de ce même goût. Il a aussi une longue description du « château de Fénelon en Quercy », poème qui a dû naître à peu près la même année que le futur archevêque de Cambrai. Le P. Martial devait être en relation avec la pléiade des beaux esprits toulousains et gascons. Il a composé un long poème pour Molinier, le fameux prédicateur dont Bossuet n'a pas méprisé les sermons. Je crois aussi qu'il était lié avec le P. Cortade, autre gloire encore plus oubliée que Molinier. De toute façon, il y aurait intérêt, je crois, à étudier de plus près cette oeuvre poétique et l'âme charmante qu'elle nous révèle, et l'histoire extérieure du P. Martial, et sa gloire posthume qui a mis, je crois, bien du temps à périr.
 
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temps goûtés par les âmes pieuses, le P. Adam, le P. Coyssart avaient fait de même. Bien que plus raffiné, le P. Martial, non seulement ne dédaignait pas ce genre modeste, mais encore il y trouvait, je crois, un aliment pour sa propre dévotion.
 
Bien d'autrui tu ne prendras
 
Que ton âme insensée,
Pressée
Par une avare faim,
Ne dévore en pensée
Le bien de ton prochain (1).
 
(1) Le Parnasse séraphique, p. 44. Godeau s'était exercé dans le même genre. Cf. les dernières pièces de ses Poésies chrétiennes.
 
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Panem nostrum.
 
Notre unique tout,
Sevrez notre goût
Des douceurs infâmes,
Et que votre main
Nous donne le pain
Des corps et des âmes (1).
 
Si l'on trouvait ces mélodies enfantines dans les oeuvres de Verlaine, on n'en serait pas trop surpris. Avec cela, nombre de cantiques proprement dits, qui, très curieusement, propageaient à la fois chez les simples et le goût précieux et la dévotion.
 
Adoration des yeux de Jésus naissant.
 
Nul brillant ne luit dans les cieux
Devant ses beaux yeux,
Et le flambeau
Sans qui la terre n'aurait rien de beau,
Devant ces yeux cachant la pourpre fière
De sa lumière,
Dit tout honteux
Qu'il faut enfin qu'un soleil cède à deux (2).
 
Ce chapitre des cantiques populaires aurait certes son intérêt, mais n'ayant pas entrepris d'écrire l'histoire de la poésie religieuse, je me contenterai de cueillir une ou deux fleurettes dans cet immense parterre. Soit, par exemple, les vers du P. Paul de Barry — une des victimes de Pascal — à l'honneur de sainte Madeleine.
 
J'ai quitté tous mes promenoirs,
J'ai cassé tous mes beaux miroirs,
J'ai rompu mes robes de soie.
Mes rubis et riches brillants
Je les ai tous donnés en proie
Aux pauvres et à mes servants.
 
(1) Le Parnasse séraphique, p. 32.
(2) Ib., p. 82.
 
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J'ai décousu tous mes clinquants,
J'ai ôté du col mes carquants,
J'ai jeté par la fenêtre
Toutes mes pommes de senteur
Et mes fards, pour ne plus paraître
Belle aux yeux du monde menteur.
 
J'ai brûlé tous mes vieux romans
Et les lettres de mes amants.
J'ai craché dessus la peinture
De ce portrait que je gardais
Et que je voyais à toute heure,
Pensant à celui que j'aimais (1).
 
 
Fleurs de papier, mais dont le calice garde un peu d'histoire, s'il est permis de parler ainsi. Tel autre cantique du même rimeur nous rappelle un fait très important et très mystérieux, la poussée des dévotions nouvelles et le déclin des anciennes.
 
Alexis fut jadis
Le saint du paradis
Pour qui mon coeur sans cesse soupirait.
Rien qu'Alexis mon esprit n'admirait.
Joseph le non-pareil
A pris sa place,
Comme un beau soleil
Qui tous les saints en tout efface (1).
 
 
Comme le livre du P. de Barry est dédié aux élèves des Ursulines, voici des élévations subtiles sur la patronne de
ces pensionnats.
 
Jamais aucun martyr
Ne s'est trouvé pâtir
 
(1) La dévotion à la glorieuse sainte Ursule, par le P. P de Barry. Lyon, 1645.
(2) Ibid., On sait que la dévotion à saint Alexis fut longtemps très répandue. Ainsi de la dévotion à sainte Ursule. La manchette nous avertit que nous pouvons, à notre gré, remplacer Alexis par Ursule dans ce couplet. Au lieu de « le saint », mettez celle et vous aurez : Ursule fut jadis — celle du paradis. — Rien qu'Ursule mon esprit n'admirait.
 
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Comme Ursule voyant d'un air serein
Ses compagnes trépasser sur le Rhin...
Présente à chaque mort
Sa belle vie
Par ce grand effort
Lui fut autant de fois ravie...
Ayant ce bonheur
D'être onze mille fois martyre (1).
 
La date n'y est pour rien. Le bon Père aujourd'hui encore ne ferait pas mieux. Voici des vers contemporains ale ce monstre (1620) et d'un style un peu différent.
 
Levez-vous de cette prairie,
Et quittant votre bergerie,
Venez voir le fils de Marie
Tout plein d'amour ;
Levez-vous, pasteurs, je vous prie
Et venez tôt, car il est jour.
 
Déjà la luisante aurore
La cime de ces monts redore
Et ce petit Dauphin honore,
Pleine d'amour ;
Venez et que chacun l'adore,
Et venez tôt, car il est jour.
 
L'Ange en, a porté la nouvelle
Ecoutez comme il vous appelle,
Il chante une chanson si belle
Toute d'amour ;
Venez donc voir cette pucelle,
Et son fils plus beau que le jour...
 
Venez voir sa bouche pourprine,
Sa main et sa façon poupine,
Venez voir sa face enfantine,
Pleine d'amour ;
Venez voir sa clarté divine,
Et venez tôt car il fait jour (2).
 
(1) La dévotion à la glorieuse sainte Ursule.
(2) Les Oeuvres spirituelles..., de Mre Lazare de Selve (Paris 1620) p. 200, 201.
 
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Ecoutons enfin une rustique et joyeuse merveille que j'ai eu la bonne fortune de trouver dans une histoire de sainte Fare.
 
En août le troisième,
Fête de saint Etienne
Mil six cent vingt-deux,
La Patronne de Brie
Fit en son abbaye
Des effets merveilleux.
 
L'événement est bien connu. A cette date, et pendant les jours qui suivirent, de nombreux malades avaient été guéris auprès de la châsse de la sainte abbesse. Dans le cantique, chacun des miraculés, religieuses de l'abbaye ou bonnes gens du voisinage, a son petit couplet.
 
La bonne Claude Alleaume
Ne peut chanter de psaume
Pour n'avoir plus de voix;
Elle lui est rendue,
La relique ayant vue
Seulement une fois.
 
N'oublions pas Martine
Dont je vous acertine
Que Dieu par sa bonté,
Guérit la surdité...
 
Marie la meunière,
Ayant fait sa prière
Avec dévotion
Par la sainte relique
De sa grand sciatique
Reçut la guérison.
 
Puis le petit Modène
Est délivré de peine...
 
La rime est assez riche et le style n'a pas vieilli. Peut-on rien trouver de plus populaire, de plus entraînant! Auprès du barde anonyme, qui a rimé ces miracles, Béranger fait la figure d'un poète de cour. Tout ensemble
 
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émue, égayée, on entend la bonne foule chanter à pleins poumons ces vers légers sous les voûtes de l'antique abbaye, et, dans le choeur, la soeur Alleaume s'unir de toute sa voix au psaume qui célèbre sa guérison. De tels cantiques vivent plus de soixante ans. L'abbaye de Sainte-Pare est dans le diocèse de Meaux. Les alouettes ne tremblent pas devant l'aigle. Pardonnant à cet « acertine » que l'Académie réprouve, pourquoi Bossuet n'aurait-il pas entendu complaisamment ces humbles strophes, les achevant lui-même à sa façon par un verset de l'Ecriture : ex ore infantium et lactentium perfecisti laudem?
 
V. Que diront maintenant les délicats, si je leur rappelle que le cantique des âmes les plus hautes, égale parfois la rusticité, le sans-façon, la joyeuse liberté des cantiques populaires ? Il en est ainsi pourtant. Bien que, de son vol naturel, la poésie mystique s'élève bien au-dessus de Shelley et de Lamartine, il lui arrive souvent de descendre un peu plus bas que Nadaud. Egalement imparfaite et bégayante, également sublime et dans sa grandeur et dans sa bassesse. Les mystiques emploient fatalement le vocabulaire commun, mais les objets et les émotions qu'ils essaient de rendre n'en sont pas moins au delà des mots. Que leur parole nous semble ou sublime ou vulgaire, elle échappe d'un même élan à la critique profane ; que celle-ci les admire ou les méprise, elle ne les entend jamais qu'à moitié. Du reste n'oublions pas que le premier effort des mystiques est d'atteindre à la simplicité de l'enfance. Dépris de nos conventions, de nos vanités et de nos mensonges, les expressions, les musiques les plus humbles leur suffisent. Ils élèvent, ils divinisent tout à leur façon qui trop souvent nous reste cachée. Quoi qu'il en soit, bien ou mal, ils chantent, ils ne peuvent pas ne pas chanter. C'est là même une des lois qui semblent régir ce monde mystérieux. Plusieurs, et notamment l'historien des Minimes, le P. Louis Dony d'Atticby, l'ont fait observer avant nous.
 
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« Chose remarquable, écrit celui-ci, en tous les saints qui ont été contemplatifs et anagogiques, qu'ils se sont grandement plu à la musique et harmonie. » Le « P. de Binans, continue le même auteur, était grand amateur de musique et prenait un singulier contentement à l'entendre comme un moyen fort propre à hausser... son esprit... vers Dieu... Il avait même composé certains airs spirituels ou plutôt mondains dont il avait spiritualisé la lettre, qu'il chantait volontiers allant par les champs (1) ». Mettre des paroles saintes sur des airs frivoles, cette pratique était alors universellement répandue. Le plus souvent, l'on se contentait d'une poésie primitive. Sainte Chantal disait qu' « elle ne se souciait point de la bonne rime pourvu qu'elle trouvât de la dévotion » dans ces cantiques (2). Il s'agissait bien des règles de l'art ! Pour les airs, on ne se montrait pas moins accommodant; on prenait les premiers venus, ceux des salons ou du Pont-Neuf, ceux que serinaient les boîtes à musique familiales et que tout le monde savait par coeur : Contre mon gré je chéris l'eau; Vive Condé, vive Conti; En filant ma quenouillette; Ami ne passe pas Créteil; Bergère en passant — d'un coeur gémissant. C'était encore les dépouilles de l'Egypte, une façon ingénue d'exorciser le malin, de purifier le souvenir du passé, les bruits de la rue. Les jolis titres qu'on vient de lire, je les ai pris à l'un des maîtres suréminents de la vie intérieure, au P. Surin lui-même, ce grand homme, que nous étudierons plus tard à loisir, ayant en effet composé sur les airs populaires de son temps, une série de cantiques où se trouvent exposés les principes les plus élevés de la vie mystique. « J'ai tâché, nous dit-il dans sa préface, de régler tellement les saillies et la liberté de la poésie que je puis assurer qu'il est fort peu de points importants à la conduite spirituelle que je n'aie
 
(1) Histoire générale des minimes, par le P. Louis Dom D'ATTICHY, P. 394
(2) Oeuvres de Sainte Chantal, I, p. 400.
 
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marqués dans la simplicité de ces vers, afin que ceux qui voudront s'en servir, rencontrent, dans un abrégé moins étudié que les grands ouvrages, ce qui appartient aux mystères cachés de la perfection. (1) » L'entreprise n'était pas banale, mais l'exécution l'est encore moins. Rappelez-vous les bribes de Béranger qui flottent dans votre mémoire : reluite et style, appliquez-les aux mystères ineffables de l'union divine et vous aurez les cantiques du E. Surin. C'est là du moins la première impression que nous laisse ce livre étrange.
 
 
Délaissement de tout pour vivre parfaitement
 
AIR : l'Archevêque de Rouen.
 
Mon esprit n'est plus en gêne,
Puisque je vis sans effroi,
Et Socrate et Diogène
Etaient moins contents que moi.
Je ne sens ni poids ni charge
Mon coeur a trouvé le large.
Après avoir tout quitté
J'ai trouvé ma liberté...
 
Il me faudrait d'Hippocrate,
Les maximes observer,
Contre les maux de la rate
Mille remèdes trouver ;
Médecins, Apothicaires,
Je renonce à vos mystères.
Après avoir, etc...
 
L'oiseau par l'air se promène,
Louant l'auteur de tout bien,
Il ne prend ni soin ni peine,
Sans jamais manquer de rien.
Mon coeur en fait tout de même,
Je ne plante ni ne sème.
Après avoir, etc...
 
(1) Cantiques spirituels de l' amour divin... Avis au lecteur. Je cite d'après l'édition de 1731 qui, chose étrange, est généralement conforme aux premières éditions, du moins au recueil de 1664, le seul que j'aie pu consulter.
 
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On dit qu'on arme la flotte
Pour aller jusqu'au Levant ;
Partout la gazette trotte,
L'on n'attend plus que le vent ;
Que l'on tourne, que l'on vire
De tout je ne fais que rire.
Après avoir, etc... (1)
 
Comme je montrerai plus loin que nos mystiques étaient patriotes, je ne me suis pas fait scrupule de garder ce dernier couplet.
 
Abandon pour arriver à l'amour de Dieu.
 
AIR : Amaryllis, je renonce à vos charmes.
 
Je veux aller courir parmi le monde
Où je vivrai comme un enfant perdu ;
J'ai pris l'humeur d'une âme vagabonde
Après avoir tout mon bien répandu.
Ce m'est tout un que je vive ou je meure
Il me suffit que l'Amour me demeure...
 
Allons, Amour, allons à l'aventure,
Avecques toi je n'appréhende rien;
Quelque travail que souffre la nature
Te possédant je serai toujours bien.
Ce m'est tout un, etc...
 
Je ne veux plus ni lettres, ni science ;
J'aime bien mieux demeurer ignorant.
J'ai tout remis jusqu'à ma conscience,
Puisque l'Amour en veut être garant.
Ce m'est tout un, etc... (2)
 
« Jusqu'à sa conscience » ! Bossuet dresse l'oreille. Ne sommes-nous pas en plein quiétisme? Bossuet? nous l'attendons de pied ferme.
 
Je vois un Docteur qui s'avance,
Et d'un accent plein de terreur,
 
(1) Cantiques spirituels, p. 8, sq.
(2) Ib., p. 15 sq.
 
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M'avertit, me presse et me tance
Disant que je suis en erreur.
Il se forme une épaisse nue
Dont mon âme serait émue.
Je suis au pouvoir de l'Amour
Je lui servirai nuit et jour (1).
 
Je n'ai du reste pas besoin de dire que la doctrine de ce profond théologien est très sûre et très bienfaisante.
Ecoutez-le définir en maître la vraie quiétude. Sa muse, encore trop facile, s'élève d'un vol plus noble, lorsqu'elle Vient à parler de l'action même de Dieu.
 
Comme, quand d'une main subtile
Le peintre accomplit son tableau,
Il faut qu'une toile immobile
Reçoive les traits du pinceau;
Ainsi Dieu ne se représente
Dans le fonds d'une âme mouvante.
Je suis au pouvoir, etc...
 
Pendant que ce Maître paisible,
Verse dans l'âme un si grand bien,
L'effet en est si peu sensible
Que les yeux n'en découvrent rien.
Plus cette merveille est sublime,
Et plus au coeur elle est intime.
Je suis au pouvoir, etc...
 
La lumière est d'autant plus pure
Que moins elle paraît en l'air...
 
Lorsque cette âme est attentive
A l'Amour qui la veut régir,
L'homme qui croit qu'elle est oisive,
S'empresse pour la faire agir:
Il prend le feu, puis il l'allume
Il met le fer et bat l'enclume.
Je suis au pouvoir, etc...
 
(1) Cantiques spirituels, p. 40.
 
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S'il ne voit de longues prières,
S'il n'y reconnaît des ferveurs,
Et des manifestes lumières,
Ou d'autres divines faveurs,
Il croit pour lors qu'elle recule,
Mais en secret, Amour la brûle.
Je suis au pouvoir, etc... (1)
 
et plus loin, ces vers magnifiques au sujet des parole.
presque insensibles de l'Amour.
 
Il chante une chanson secrète
Que le cœur même ne sait pas (2).
 
Mais ceci est encore trop savant, trop loin de l'enfance. Aussi riche de sens, le cantique du pèlerin mystique ressemble tout à fait à une berçeuse. Le pèlerin chante, une à une, les étapes de son voyage au pays de l'oraison, chaque nouvelle étape, commençant par un « Quand nous fûmes » qui est charmant.
 
Quand nous fûmes dans la demeure
Du saint repos
On nous fit bien attendre une heure
Fort à propos.
Nous y fûmes reçus par un
Dévot ermite,
Qui nous dit ici : mes enfants
On ne va guère vite.
 
« Quand nous fûmes dedans les landes », puis, « dans les montagnes », puis ce vers où courent des frissons délicieux :
 
Quand nous fûmes au pont qui tremble...
 
Ne croyez-vous pas entendre le : Tout au beau milieu des Ardennes? — Enfin, enfin,
 
Quand nous fûmes dedans la ville
Du saint Amour,
 
(1) Cantiques spirituels, p. 41.
(2) Ib., p. 47.
 
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Nous la trouvâmes si gentille
Que nuit et jour
Nous ne faisions rien que chanter (1).
 
De tels vers auront éclairé et rasséréné bien des consciences. On ne peut les lire, encore moins les chanter, sans être aussitôt gagné par la joie invincible qu'ils respirent. J'aurais pu les citer moins longuement, épargner davantage les oreilles dédaigneuses. Mais, quoi ! n'est-il pas capital de montrer que d'une extrémité à l'autre du monde religieux à cette époque, chez Philothée et chez Théotime, chez les commençants et chez les parfaits, domine la même allégresse ; n'est-il pas utile de constater une fois de plus la merveilleuse harmonie qui règle les âmes dévotes et qui les rattache à l'humanité commune ? Humbles et divins poèmes, ils mettent à la portée d'une pauvre femme ignorante, des mystères qui, soixante ans plus tard, exciteront dans l'Église gallicane, de si vains et de si lamentables conflits.
Comme nous le verrons mieux dans les prochains volumes, nos mystiques sont tous ainsi. De leurs pauvres rimes, ou de leur prose souvent maladroite, rayonne l'extase. Quand le P. César de Bus vit sa mort prochaine, raconte le biographe du saint, « il écrivit à M. Paul d'Agar de lui faire quelques vers de dévotion, dont il lui donna la matière : car, disait-il, je veux faire comme le cygne, sortir de cette vie en chantant puisque j'y suis entré en pleurant » (2). « Le jour de Saint-Basile 1632, raconte la Mère de Chaugy dans son Mémoire sur sainte Chantal, notre bienheureuse Mère soutint un assaut très grand de l'amour divin qui l'empêchait de pouvoir parler à la récréation ; elle demeurait les yeux fermés avec un visage tout enflammé ; elle tâchait de se divertir à filer sa quenouille, et demeurait prise à la moitié de son aiguillée. Quand elle
 
(1) Cantiques spirituels..., p. 50 sq. Ce cantique est calqué sur le vieux cantique des pèlerins de Saint-Jacques.
(2) La Vie du R. P. César de Bus..., par le P. I. MARCEL, p. 399.
 
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vit qu'elle ne pouvait faire autrement, elle fit chanter et s'essaya de chanter elle-même ce cantique qu'elle s'était fait faire autrefois par notre très honorée Mère de Bréchard :
 
Pourquoi donner à mon âme
Quelque travail ou souci,
Puisque l'amour qui l'enflamme
Ne le permet pas ainsi ?
 
Il me meut et me gouverne
Tout au gré de son désir,
Et je n'ai ni but, ni terme
Que son céleste plaisir.
 
Mon coeur n'a de complaisance
Qu'aux entretiens amoureux
De cette divine essence,
Seul objet des Bienheureux.
 
 
« Ce chant la divertit un peu et pour cacher la grâce, elle s'essaya de nous parler, mais avec des paroles de feu...
« Mes chères filles (dit-elle), saint Basile, ni la plupart de nos saints Pères et piliers de l'Église n'ont pas été martyrisés : pourquoi vous semble-t-il que cela soit arrivé ? » Après que chacune eut répondu : « et moi, dit cette bienheureuse Mère, je crois que c'est parce qu'il y a un martyre qui s'appelle le martyre d'amour, dans lequel Dieu soutenant la vie de ses serviteurs et servantes, pour les faire travailler à sa gloire, il les rend martyrs et confesseurs tout ensemble... Le divin amour fait passer son glaive dans les plus secrètes et intimes parties de nos âmes et nous sépare nous-mêmes de nous-mêmes. Je sais une âme, ajouta-t-elle, laquelle l'amour a séparée des choses qui lui ont été plus sensibles que si les tyrans eussent séparé son corps de son âme par le tranchant de leurs épées ». Nous connûmes bien qu'elle parlait d'elle-même (1). »
 
(1)Oeuvres de Sainte Chantal, I, pp. 355-357.
 
 
 

CHAPITRE II LES HAUTES ÉTUDES RELIGIEUSES
 
I.  Des oeuvres dévotes de ce temps-là qui par leurs mérites d'ordre scientifique ou littéraire appartiennent à la littérature universelle. — De la division du travail qui fera plus tard de la littérature dévote une littérature séparée. — L'humanisme dévot hostile, par définition, à cette séparation des genres. — Ignorance prétendue du clergé français au début du XVIIe  siècle. — Les livres qui se lisaient alors. — Prestige, valeur et rayonnement de la Sorbonne. — L'humanisme dévot et la scolastique. — Il lui apprend le beau langage et il l'attendrit. — François de Sales et une Somme de théologie. — Renaissance théologique et renaissance mystique. — Les oeuvres de haute vulgarisation religieuse. — Quelques noms.
 
II. Le programme de la réforme bénédictine. — Travail intellectuel et oraison mentale. — Le « hanap » de la dévotion et le « portail de la retraite des Muses ». — Dom Laurent Bénard et ses Parénèses. — Causes morales de la décadence bénédictine. — L'Abbé désarmant les jeunes moines « de lettres et de vertus ». — Que l'Abbé doit être savant. — Le prophète Balaam. — Les ignorants jaloux et les dangers prétendus de la science. — Panégyrique de « l'homme docte ». — « Jamais un grand savant homme n'est bas de cœur ». — Que l'Abbé doit être éloquent.
 
III. L'histoire de l'Eglise. — Prestige et action de Baronius. — La table chronographique de Gaultier. — Dom Laurent Bénard et l'Eglise des Pères — et les moines du moyen âge. — Histoire intime de l'Eglise. — Le cyclope de Péronne.
 
 
I. Pour la plupart des spirituels qui nous occupent, les hautes études religieuses ont peu de secrets. A ne lire que leurs oeuvres proprement dévotes, on a bientôt vu qu'ils possèdent à fond la scolastique de leur temps, qu'ils se passionnent pour les grandes controverses théologiques et qu'ils ont étudié les Pères, très souvent de première main. De telles ou telles de ces oeuvres, il est parfois difficile de dire si elles s'adressent de préférence aux dévots ou aux savants. Les uns et les autres peuvent en faire
 
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également leur profit. Alors même qu'il ne serait pas un maître écrivain, François de Sales n'en appartiendrait pas moins à la littérature universelle. Descartes qui ne médite pas à la manière des cloîtres a trouvé stimulantes les élévations de Bérulle et de plusieurs oratoriens. Nous l'avons déjà montré, je crois, par des citations convaincantes, nous le montrerons encore, un profane même, un simple honnête homme, s'il est sérieux, a plaisir à lire ces livres. Il en admire le style, les analyses morales, les constructions métaphysiques. Je sais bien que cette rencontre ne devrait étonner personne. Il est tout naturel qu'une oeuvre d'édification soit aussi une oeuvre d'art ou de science. Mais si j'en fais la remarque à propos de nos auteurs, c'est que les choses n'iront pas toujours ainsi. Heureuse à tant de titres, fâcheuse à tant d'autres, la division du travail fera peu à peu et de plus en plus de la littérature dévote une littérature spéciale, séparée, moins spéculative que pratique, qui se suffit à elle-même et n'empiète pas sur les autres provinces du savoir humain. Je ne dis pas, et à Dieu ne plaise, que les spirituels modernes fassent profession d'ignorance. Il y a sans doute parmi eux des lettrés de race, des philosophes, des théologiens et des savants de métier; mais ceux-ci, lorsqu'ils écrivent des livres pieux ne laissent presque rien paraître de leur science ou de l'originalité de leur esprit, et presque rien de leur dévotion quand ils écrivent des livres savants. A tort ou à raison, l'humanisme dévot ne saurait s'accommoder d'une division du travail aussi rigoureuse, d'une vie intérieure ainsi partagée un divers étages qui ne communiquent entre eux que par un grêle escalier de service, toujours obstrué. La renaissance chrétienne finira comme elle a commencé, poursuivant d'un même élan, avec une même joie lyrique, le vrai et le beau, la science et la vertu ; quelquefois brouillant un peu ces objets, mais d'ordinaire très habile à fondre harmonieusement les plus nobles activités de l'homme. Nos humanistes dévots ressembleront à leurs
 
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pères, les humanistes dont Nicolas Rapin a chanté l'avidité magnifique :
 
On les voyait sur un tome
Ou de saint Jean Chrysostome
Ou bien de saint Augustin ;
Passant et soir et matin
Dessus la sainte Ecriture,
En prière ou en lecture;
Puis extraire de Platon,
De Plutarque et de Caton,
De Tulle et des deux Sénèques,
Les fleurs latines et grecques;
Mêlant d'un soin curieux
Le plaisant au sérieux.
De là leur esprit agile
S'égayait dans le Virgile
Dont la pure netteté
Ne sent que la chasteté...
 
Ils étaient alors fort nombreux, les prêtres, les laïques et même les femmes qui auraient pu se reconnaître dans ce lyrique portrait. On a trop gémi sur la décadence du clergé français pendant le XVI° siècle et les premières années du XVII° ; les biographes de saint Ignace, de
Bérulle, de Condren, d'Olier, ont trop montré ces grands réformateurs catholiques tombant du ciel, pour ainsi dire, dans une France avilie et morte. « Les débauches et la négligence des prêtres, écrit le P. Amelote dans sa vie au P. de Condren, avaient laissé entrer les hérésies, les erreurs populaires et l'ignorance des ecclésiastiques les avait rendus vils et méprisables... Le nom même de prêtre était devenu honteux et infâme et il ne s'employait presque plus dans le monde que pour exprimer un ignorant et un débauché (1). » On n'a pas le droit de parler ainsi,
de faire porter à tous la honte de quelques-uns. S'il y avait, en ce temps-là, de graves abus et trop de scandales,
 
(1) Vie du P. de Condren, pp. 390 391.
 
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si l'on rencontrait dans la foule obscure des desservants plusieurs prêtres qui savaient à peine lire, l'histoire ne justifie aucunement les amplifications éloquentes du P. Amelote. L'histoire, j'entends celle qui se rapproche le plus des certitudes mathématiques. Il est facile de dresser une statistique approximative des livres sérieux qui furent imprimés et réimprimés à l'usage du clergé pendant cette période qu'on affirme si ténébreuse. Sérieux n'est pas assez dire. C'étaient souvent des livres énormes, des montagnes d'in-folio. Les imprimeurs de Lyon, s'ils avaient cru que prêtre et ignorant étaient synonymes, auraient-ils publié par exemple, et à tant d'exemplaires, les vingt ou trente volumes de Suarez, déjà publiés à Rome ou à Coïmbre? Ainsi pour Baronius — je prends les plus gros — Baronius qui se vendait alors chez nous comme aujourd'hui Fustel de Coulanges ou Albert Vandal. Combien d'autres ouvrages de même importance ne pourrais-je pas rappeler, combien de plus modestes mais qui pourtant feraient peur aux moins frivoles d'aujourd'hui ! Nous avons un autre moyen de contrôle qui nous impose exactement les mêmes résultats. Nous connaissons, par le menu, l'histoire de' la Sorbonne, nous savons le nombre de ses élèves qui accouraient de toutes les provinces, nous savons le mérite, le prestige et l'influence de ses maîtres. « C'est une aire d'aigles que l'illustre famille de Sorbonne » (1), écrit encore le P. Amelote et dans l'ouvrage même que nous venons de citer. L'image est à peine trop poétique et plus tard Bossuet n'exaltera pas avec moins d'enthousiasme cette « maison » qui l'avait formé.
Insigne maison en vérité, mère et maîtresse d'une multitude d'excellents esprits. Elle a disparu depuis si longtemps, et les sujets qui la passionnaient nous sont devenus si étrangers, qu'oubliant sa grandeur nous ne connaissons plus que ses ridicules. Pour un peu, guidés par Pascal,
 
(1) Vie du P. de Condren, p. 251.
 
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nous assimilerions aux chanoines du Lutrin tant d'estimables docteurs qui ont travaillé, pour leur bonne part, au développement de notre génie classique. « Une aire d'aigles », nous dit-on ; mais quoi, ces aigles avaient de qui tenir : fortes creantur fortibus et leurs aiglons portaient dans la France entière le rayonnement de la Sorbonne (1). Les disciplines qui président aujourd'hui à la formation des jeunes clercs sont-elles supérieures à celles de ce temps-là, je l'ignore. Certes nos séminaires diocésains ont réalisé le progrès le plus bienfaisant : ils atteignent tous les candidats au sacerdoce; ils rendent impossible cette ignorance totale et sordide qui humilia jadis les basses couches du clergé français. Quoi qu'il en soit, nos vieux docteurs ont grand air. Ils manquent d'originalité, d'éclat, de génie, mais ils nous en imposent toujours par leur solidité, leur universelle maîtrise, leur sobre élégance et par je ne sais quelle majesté. Je comprends très bien que Sainte-Beuve ait été si fort impressionné par Antoine Arnauld, mais je comprends moins qu'un tel curieux ne
 
(1) Prenons une promotion de Sorbonne, au début du XVII° siècle, et, par exemple, la « licence » de 1604, François Gaultier, élève de Navarre, tient le premier rang ; Philippe Cospean, le second ; Asseline, le troisième. Cospean est bien connu. Il a fait depuis un beau chemin. Asseline, qui entrera bientôt chez les Feuillants où il prendra le nom d'Eustache de Saint-Paul, est un de nos mystiques. Nous aurons plus tard à le célébrer. Ses manuels de philosophie furent longtemps populaires. J'ignore la carrière de Gaultier, mais il me suffit qu'il ait momentanément éclipsé Cospean et Asseline. Viennent ensuite : Paul Baudot, futur évêque de Saint-Omer, puis d'Arras ; Georges Froget, curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet; Louis Messier, curé de Saint-Landry; Yves Kerbic, théologal de Tréguier; Claude Durand qui publiera un abrégé de Baronins Noël Mars, bénédictin de Marmoutiers, un des initiateurs de la réforme bénédictine; Laurent Bénard, supérieur du collège de Cluny, réformateur lui aussi et dont nous parlerons bientôt. Je ne cite naturellement que les plus connus et j'ajoute d'ailleurs que ce fut là une promotion exceptionnellement brillante. On disait alors : la licence de 1604, comme nous disons : la promotion About. (Cf. La vie du R. P. Dom Eustache de Saint-Paul, Asseline par Antoine de Saint-Pierre, pp. 15 sqq. Ce livre donne une idée très nette de l'activité intellectuelle dans la Sorbonne de cette époque. Evidemment ces vieux noms ne nous émeuvent plus guère, mais enfin on parlait alors d'André Duval et de Gamache, comme nous parlions hier de Villemain et aujourd’hui de M. Bergson. Bérulle est d'une licence à peine plus ancienne : François de Sales aussi, Condren est plus jeune.
 
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se soit pas avisé que, sous le règne de Louis XIII et de Louis XIV, il y avait chez nous quelques centaines d'Arnaulds.
L'humanisme dévot intervient directement et d'une façon très efficace dans cette renaissance des hautes études religieuses qui, prise en elle-même, ne serait pas de notre sujet. Humanistes pour la plupart, ces théologiens sont des lettrés. Ni la langue spéciale et peu élégante, ni certaines abstractions plus ou moins absconses de la scolastique ne leur agréent pleinement. Ce n'est pas qu'ils se révoltent contre la méthode traditionnelle, contre ce que l'un d'eux appelle « la rude, mais nécessaire expression du cahier » (1). Ils possèdent fort bien ces rudes cahiers, mais, leurs grades conquis, ils veulent je ne sais quoi de plus humain dans la manière soit d'approfondir soit de traduire la doctrine. « Consultons les Pères, dont les pensées sont plus libres et moins chicaneuses que celles des scolastiques », s'écrie le même humaniste (2). Les étudiants, écrit Dom Laurent Bénard,
 
ne doivent prendre qu'en passant les études des matières qui sont d'elles-mêmes sèches et stériles, pour craindre d'éteindre en eux la ferveur de l'esprit... partant ils ne doivent prendre des abstractions quintessenciées d'une scolastique, des arguties et sophistiqueries d'une dialectique, sinon autant qu'il en faut pour bien entendre les fondements et la substance d'une théologie et philosophie (3).
 
Toujours tout à fait sage dans l'expression de sa pensée, François de Sales ne pense pas autrement sur le fond des choses. Un docteur de Sorbonne, Dom Eustache de Saint-Paul, désirait soumettre à l'approbation du saint une
 
(1) Octave du Saint-Sacrement..., par le R. P. Germain Cortade, p. 216.
(2) Ib., p. 208.
(3) Parénèses chrétiennes... (1616), p. 361. Il ajoute, et ces mots sont remarquables, qu'on doit garder les forces de son corps et de son esprit « pour comprendre et pratiquer les sciences solides et vraiment utiles d'une positive, d'une controverse, des cas de conscience ou de la prédication », p. 362.
 
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Somme de théologie dont il lui avait envoyé la première ébauche.
 
Mon opinion serait, dit François de Sales, que vous retranchassiez, tant qu'il vous serait possible, toutes les paroles méthodiques, lesquelles, bien qu'il faille employer en enseignant, sont néanmoins superflues, et, si je ne me trompe, importunes en écrivant.
 
Paroles d'autant plus significatives qu'il s'agit ici d'un ouvrage proprement scolaire. Le saint veut encore que l'on s'étende « en questions de conséquence » et qu'on expédie promptement les « questions inutiles à tout ».
 
Certes, il n'est pas grand besoin de savoir « si les anges sont dans le lieu par leur essence ou par leurs opérations ; s'ils se meuvent d'un endroit à un autre sans passer par un milieu » (1).
 
Enfin et surtout, François de Sales demande à son ami d'écrire « en style affectif» — style qu'il distingue expressément du style oratoire — « en style affectif, sans amplifier, ains en abrégeant » (2). Ce conseil résume, renforce et couronne les autres. On ne saurait écrire dévotement, cordialement, humainement sur des « questions inutiles ». Si la nature même du sujet qu'il traite condamne un théologien à la froideur et à la sécheresse, qu'il se ravise aussitôt, qu'il abandonne une matière indigne de lui.
C'est qu'en effet les vrais humanistes tiennent pour stérile et vaine toute science qui se nourrit d'elle-même et ne se tourne pas à aimer. La spéculation les enchante, mais celle-là seule qui promet d'entretenir et de stimuler la vie intérieure. Ils ne disent pas tout à fait avec l'auteur de l'Imitation qu'ils aiment mieux sentir la componction que savoir la définir. Certes, s'il fallait choisir, qui hésiterait? Mais il ne faut pas choisir. Savoir et sentir sont
 
(1) C'était là, vraisemblablement, un des problèmes indiqués par Dom Eustache dans le projet soumis au saint. Le problème est en latin dans le texte des lettres.
(2) Oeuvres de saint François de Sales..., XV, pp. 117-110.
 
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bons tous les deux et d'une même bonté. Ils s'appellent et s'enrichissent l'un l'autre. Plus on connaît le bien, plus on le désire; le définir, c'est déjà commencer à le posséder. Un de nos auteurs, Molinier, l'a fort bien dit, remerciant Dieu de l'avoir fait naître à l'apogée d'une grande renaissance théologique qui est en même temps une grande renaissance mystique.
 
N'est-il pas vrai, s'écrie-t-il avec allégresse, que jamais la connaissance des divins mystères ne fut si grande au monde — il écrit en 1646 — jamais l'Ecriture si expliquée, la Théologie si éclaircie, les difficultés si décidées, la vérité si manifestée ;... que jamais on ne vit tant de théologiens, tant de casuistes, tant de contemplatifs et spirituels en voix et en encre, en chair et en papier, tant de voies et tant d'adresses ouvertes vers le ciel (1)?
 
Les lettres humaines d'une part — nous l'avons vu plus haut — les sciences religieuses de l'autre, autant « d'adresses ouvertes vers le ciel », Tel était le sentiment unanime de nos écrivains. Lettrés, théologiens et dévots, ou s'explique dès lors que l'idée leur soit venue de composer ces oeuvres de haute vulgarisation religieuse dont je parlais au début de ce chapitre, et qui ne sont, à proprement parler, ni de simples essais littéraires, ni des traités scientifiques, ni des livres de piété, mais qui satisfont tout ensemble les amateurs, les savants et les âmes saintes. Les humanistes dévots de langue française ont implanté chez nous ce genre dont le Socrate chrétien fut un des premiers chefs-d'oeuvre et dans lequel excelleront plus tard le Malebranche des Conversations chrétiennes et des Entretiens, Bossuet, Fénelon, l'auteur de l'Essai sur l'indifférence et celui des Soirées de Saint-Pétersbourg. Il ne s'agit pas d'égaler nos oubliés à tous ces génies, mais de rappeler la fécondité et la noblesse de tant de bons travailleurs qui ont su rendre aimable à nos pères la méditation des sujets
 
(1) Le lys du Val de Guaraison, p. 65.
 
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les plus relevés. J'en ai célébré déjà plusieurs, j'en célébrerai d'autres encore. Mais comment-les nommer tous, comment les connaître? Du moins saluerons-nous en passant, puisque nous n'aurons plus l'occasion de le retrouver, le plus jeune de cette équipe, Nicolas de la Fayolle, qui avait dix-huit ans lorsqu'il publia son Génie de Tertullien (1), et un autre laïque, un vieux magistrat forézien, très fier de venir du pays de l'Astrée, le sieur Henrys, a premier avocat du Roi au Présidial de Foretz » qui dédiait en 1645, à Alphonse de Richelieu : l'Homme-Dieu ou le parallèle des actions divines et humaines de Jésus-Christ. Mon attention a plus ou moins sombré dans ces deux in-quarto qui n'ont pas de fin, mais j'ai retenu quelques lignes de la préface.
 
Nous étant voué dès notre jeunesse au barreau, et ayant toujours cru que ce n'est point vivre que d'être inutile au monde nous avons cru pareillement qu'après avoir été avocat des parties et depuis avocat du roi, nous pouvions l'être de Dieu et qu'il exigeait de nous nos dernières veilles. Nous voulons dire qu'après avoir soutenu le droit de Titius et de Mevius et ensuite l'intérêt du Prince et du public, nous devions enfin maintenir la cause de Dieu et plaider pour lui contre tant de libertins, ou, pour mieux dire, d'athées.
Si le lecteur... trouve encore étrange que, laissant nos Digestes, nous nous soyons mêlés d'écrire de nos mystères... qu'il sache que notre jurisprudence est une théologie et qu'elle enveloppe aussi bien la connaissance des choses divines que des affaires humaines. Qu'il sache qu'un jurisconsulte parle aussi bien du ciel que du monde et des lois de Dieu que de celles que les princes établissent; qu'en effet nos codes, tant du Droit romain que français, parlent premier de Dieu que des hommes et de leur foi que de leurs négoces... Que si c'est
 
(1) Ce jeune homme fait dans sa préface une remarque qu'il n'avait certainement pas empruntée à Pascal : « Je n'ai pas été si scrupuleux que de ne pousser par exemple une antithèse de peur de redire un mot dont je me serais peut-être servi dans quelques pages d'auparavant ».
(2) La manchette porte ici les mots de Senèque : Otium sine litteris mors est. La traduction libre de ce beau texte confirme ce qui vient d'être dit sur l'humanisme dévot qui n'admet ni la science pour la science, ni l'art pour l'art.
 
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être théologien que de parler de Dieu, ne devons-nous pas tous l'être, puisque nous ne pouvons pas être ses enfants sans le connaître, ni le connaître sans parler de lui. Quoi qu'en dise Charron, nos langues et nos plumes ne sauraient avoir un emploi ni plus digne, ni plus juste. Dieu... n'a conversé parmi les hommes que pour leur révéler ses mystères et les obligez à les publier, aussi bien que ses louanges (1).
 
 
II. Un des épisodes les plus marquants dans l'histoire ecclésiastique du XVII° siècle, une des plus éclatantes victoires de l'humanisme dévot, je veux dire la réforme française de l'ordre bénédictin, confirme, par de rares
exemples, les observations générales que nous avons faites sur la renaissance des hautes études religieuses et sur l'étroite relation qu'on établissait alors entre la science et la prière. Cette réforme a donné lieu à une foule de livres et de pamphlets qui sont parfois d'une violence extraordinaire. Les réformateurs notamment n'y allaient pas de main morte.
 
N'est-il pas vrai, écrit l'un d'eux, qu'à présent les monastères de saint Benoit sont comme l'arche de Noé où toute sorte d'animaux sont tous les bienvenus (2).
 
 
On imagine les fauves développements qu'amorce une telle phrase. Nos pauvres moines, bousculés dans la possession de privilèges déjà anciens, n'avaient d'autre recours que d'anathématiser la modernité de leurs adversaires. On leur répondait de bonne encre :
 
Je me moquerai hardiment, avec saint Bernard, de ceux, lesquels ne pouvant trouver une couleur assez propre pour ternir une chose bonne, ont accoutumé de la barbouiller du
 
(1) L'Homme-Dieu..., I, pp. 6-8.
(2) L'anatipophile bénédictin aux pieds du Roi... peur la réformation de l'ordre bénédictin... Paris, 165, p. 31. Ce petit livre, fort curieux, ressembl?°trop souvent à l'Apologie pour Hérodote. Comme presque tous les réformateurs, l'auteur de l'Anatipophile exagère certainement. C'est là du moins mon impression. Je reviendrai plus tard là-dessus dans le chapitre des Abbesses bénédictines.
 
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nom de nouveauté... (tirant) du trésor de leur vieille malice le brocard de nouveleté... vieux boucs qui ne peuvent plus supporter la force du vin nouveau (1).
 
Ce vin nouveau, dont la seule odeur faisait tomber en pâmoison ces moines dégénérés, c'était le travail intellectuel, c'était l'oraison mentale. Nos réformateurs ne séparent jamais ces deux articles essentiels de leur programme :
 
Aurions-nous opinion que notre Père (saint Benoit) ait voulu que ses enfants séjournassent ordinairement dans une nuit obscure d'ignorance ? Non, il a voulu et commandé étroitement qu'après avoir acquis le grade d'orateur mental et la maîtrise de la vie dévote, ils s'adonnassent à recueillir les roses vermeilles de la doctrine, dans le parterre des sciences (2).
 
Ou encore :
 
C'est un malheur déplorable de voir ceux qui n'ont jamais touché de l'extrémité des lèvres le sucré hanap de la douce dévotion ni jamais salué le portail de la retraite des Muses, contre-carrer impudemment... la réforme louable et nécessaire (3).
 
Mais j'ai hâte d'en venir à un moine d'une autre envergure, à Dom Laurent Bénard, le réformateur de Cluny. Celui-ci est tout à fait grand et son témoignage n'a pas de prix. De tous les auteurs oubliés que mon étoile m'a fait rencontrer, après Yves de Paris et Bonal, aucun ne me parait mériter plus d'admiration, plus de sympathie que Bénard. Trop jeune sans doute, trop exubérant et trop chaud, mais vivant d'une vraie vie, ardente et harmonieuse, allègre et profonde. Il avait certainement quelques-uns des dons qui font l'écrivain, et, ce qui vaut mieux, une nature très noble et très généreuse. Docteur de Sorbonne, avant d'entrer à Cluny, élève de Gamache, condisciple
 
(1) L'Anatipophile, pp. 86, 87.
(2) Ib., p. 99.
(3) Ib., p. 315.
 
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de Cospean et d'Asseline, il fut un des collaborateurs les plus actifs de Dom Didier de la Cour dans cette magnifique réforme de Saint-Vanne d'où devait naître la congrégation de Saint-Maur. De son collège de Cluny, Bénard nous montre Saint-Germain-des-Prés. Il annonce Mabillon (1).
Lui non plus, il ne manque pas de vivacité dans ses descriptions de la décadence bénédictine.
 
Ordre monastique... où sont tes grands Basile, tes Athanase... tes quatorze mille écrivains... Le Seigneur a ôté du milieu de moi tous mes magnifiques .. Mes frères, n'est-ce pas cela, la voix de votre mère veuve ? Ha ! pauvre veuve de si grands et vénérables abbés... Comme est-ce que le Seigneur... a couvert de ténèbres, a enseveli d'ignorance, la fille de Sion ? Doms Abbés, Pères Prieurs, les ambitions et avarices d'aucuns de vos devanciers ont fait cette défaite. Quand, pour être absolus et régner sans contredit comme des Césars, quand pour remplir leurs coffres comme des Crésus... ils ont avorté dans le ventre ceux qui les en pouvaient empêcher, ils ont désarmé de lettres et de vertus la jeunesse d'un cloître, comme jeunes poulets de leurs petits ergots, et de coqs courageux en ont fait des peureux et dégénérés chapons... Sur cela, qu'est-ce que Dieu a fait ? Il a ruiné de fond en comble les maisons et exterminé du monde la race de ces Abbés parâtres... Et nous, mes frères, qui craignions qu'une jeunesse ne devînt plus savante, plus vertueuse que nous, nous avons mieux aimé nous donner en proie aux... commendataires que de devoir à l'éloquence, au savoir et à la vertu de nos.., frères cadets notre défense et garantie. Soyez sages à notre exemple, vous autres, mes chers petits frères... n'enviez à vos confrères la science et la vertu : ce sont vos garde-corps, les tutélaires domestiques et gratuits de vos monastères (2).
 
Comme on le voit, il ne se contente pas de gémir ou de s'indigner : il veut s'expliquer à lui-même la ruine de ce grand Ordre, il met à nu la plaie la plus funeste peut-être,
 
(1) Sur Dom Laurent Bénard, cf. l'excellente brochure de Dom DIDIER-LAURENT : Dom Didier de la Cour... et la réforme des bénédictins de Lorraine (Nancy, 1604), passim et pp. 187 sqq.
(2) Parénèses chrétiennes (1616), p. 385-388.
 
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cette jalouse bassesse des supérieurs et des moines « désarmant de lettres et de vertus » la jeunesse monacale, les premiers persuadés qu'ils régneront plus à leur aise sur le néant; les seconds donnant leur suffrage à d'indignes abbés plutôt que d'encourager le mérite de moines pieux et
savants. Les mêmes idées reviennent dans un beau chapitre qui a pour titre : que l'Abbé doit être savant. Le passage que je vais citer est un peu fort, mais soulevé par une de ces nobles passions qui excusent presque tout. Il paraphrase l'histoire de Balaam et de son ânesse :
 
Voilà le juste emblème du supérieur ignorant... C'est un baudet qui conduit un âne... Que si, par aventure, le pauvre âne est plus ouvert de vue que n'est son ânier, si le moine est plus entendu, plus savant que son abbé et que, voyant le danger, il le veuille esquiver, s'excuser de faire, dire ou aller contre Dieu et son ange... cet ignorant de supérieur, comme un aveugle Balaam, le battra de censures, à grands coups de disciplines, à belles injures... Hélas, nies frères, gardez-vous de tels abbés: pauvres montures, Dieu vous garde de semblables écuyers!
 
Les autres, les jaloux ont aussi leur tour :
 
Il me semble que je vois déjà ces vieux ignorants et envieux tout ensemble, qui, comme une armée de frelons mutinés bourdonnent dans un cloître contre les études d'une belle jeunesse. Ces Balaam aveuglés, ces ânes débâtés, brayent, crient, tempêtent que le service de Dieu en demeurera, que cette jeunesse se perdra et deviendra orgueilleuse, qu'elle perdra l'air du cloître et de la régularité, qu'elle ne voudra plus reprendre le collier, subir le joug régulier du culte divin... Tout beau, tout beau, un peu de patience, il y a remède à tout (1).
 
Ce remède contre les mauvais effets de l'étude, mais il est dans la science elle-même :
 
Il est donc vrai, écrit ce grand moine avec l'enthousiasme des tout premiers humanistes, il le faut confesser, malgré l'envie mesquine et casanière des gros ignorants : l'homme
 
(1) Les parénèses..., pp. 349-353.
 
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docte, dit le Sage, est d'un esprit précieux. Les âmes des autres sont tirées d'une carrière de pierres communes, mais celle d'un savant homme, comme elle est taillée en diamant, aussi est-elle coupée d'une roche de pierre précieuse. Et pourrions-nous dire à bon droit si les âmes étaient petites tranches et parcelles de Dieu, selon Anaxagoras, si Dieu avait des membres, comme le voulaient les Anthropomorphites, que l'homme savant serait tiré de ses yeux et l'ignorant de son talon, tant y a de différence entre l'un et l'autre... Ne craignez donc plus, mes frères, que la science et l'éloquence qui a sauvé l'Église, ruine la religion, altère la piété. Tout au contraire, c'est la science et la connaissance qui fait la dévotion, qui engendre la piété, comme la foi attire la charité.
 
Le grave Mabillon aura moins de flamme, il sera moins pénétrant et moins décisif peut-être, quand il réfutera plus tard les mêmes sophismes si maladroitement réédités par
Rancé :
 
Coeur ne veut ce qu'oeil ne voit. Ignoti nulla cupido... L'ignorance du bien rend l'ignorant tout froid ; c'est une sauce d'eau. Appétit de rien. Ne me parlez pas de cela pour un serviteur de Dieu...
 
Nam neque mutatur nigra pice lacteus humor,
Nec quod erat candens, fit terebinthus, ebur.
 
Le lait doux et blanc ne se tourne pas en poix et l'ivoire blondissant en un noir térébinthe. Vous avez toujours pied ou aile de raison avec un homme docte, en dépit qu'il en ait, car la raison le touche, l'entame et pénètre... Pour s'en secouer et libérer, il vous accorde quelque chose et se met à moitié raison...
 
Quelle complexité séduisante ! Il a du bon sens, toutes les ardeurs d'une âme neuve, et la finesse d'un observateur très délié. Par cette pente psychologique de son esprit, il me fait souvent penser à Newman. Il conclut splendidement :
 
Ne craignez, mes Pères, jamais un grand savant homme n'est bas de coeur (1).
 
(1) Parénèses chrétiennes..., pp. 379-382.
 
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Au moine de son rêve, à l'abbé surtout, la science ne suffit pas. Avec Maldonat, Dom Laurent Benard voulait « qu'un chacun fût éloquent en la langue du pays, qu'il parlât la latine congrûment, qu'il entendît le grec et pût lire l'hébreu » (1). Jolie gradation descendante. Orateur et
poète, un P. Abbé mène, comme il le veut, le coeur et l'esprit de ses moines : « Il n'a que faire de la crosse au poing ».
 
Il ne se peut dire combien une langue diserte a d'empire et de pouvoir sur les esprits; c'est elle qui baille le goût et le tranchant de l'appétit à tout ce que nous voulons ; c'est l'éperon qui donne carrière et met en course les esprits plus rétifs et la bride qui retient et ramène les plus effrénés ; c'est la grande hache qui retranche les vices et le bouclier qui tient l'innocence à couvert et la vertu sous sa sauvegarde ; c'est un lénitif de douleurs aiguës et poignantes; c'est un feu sous le ventre qui fait sauter et bondir à la vertu une âme languissante. Aussi, se dit l'Apôtre, pour cet effet la vertu de Jésus-Christ, ce Verbe du Père, cette langue céleste, a paru en terre pour rompre et dissiper les oeuvres du diable ; raison pourquoi les grecs surnommèrent Périclès, l'Olympien (2).
 
Indissoluble alliance des lettres, de la science et de la piété, pouvais-je rencontrer un représentant plus authentique de l'humanisme dévot?
III. L'histoire de l'Église, pittoresque, émouvante, édifiante et chargée de dogme devait nécessairement passionner ces hommes qui menaient ainsi de front le plus de vies possible, si l'on peut ainsi parler. Certes, ils ne négligeaient ni la critique qui est un des legs sacrés de l'humanisme, ni les sciences auxiliaires de l'histoire. On n'ignore pas que la chronologie et la géographie furent parmi les derniers jeux de la Renaissance expirante (3). Mais ces disciplines plus rigoureuses n'entraînaient pas encore
 
(1) Parénèses chrétiennes, p. 363.
(2) Ib., pp. 364-372.
(3) On voit que je fais allusion à Scaliger et à Petau par exemple. Quant à la géographie qui fut une des idoles du XVII° siècle, on a souvent remarqué l'estime qu'en faisaient les jésuites.
 
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cette curiosité impersonnelle et froide, ce détachement que Richard Simon va bientôt pousser assez loin. A l'histoire de l'Eglise, la plupart de nos écrivains demandent avant tout de belles visions, des thèmes oratoires, des arguments apologétiques, des leçons de théologie et des exemples de sainteté'. Je parlais tantôt de ce Baronius qui les a presque tous marqués de son empreinte. Ils l'ont lu et relu avec des transports incroyables, si bien que l'on ne saurait exagérer l'importance de cette oeuvre monumentale dans le développement du catholicisme moderne. Pour la première fois, les fastes du passé chrétien se présentaient à leurs yeux comme une fresque immense. l'Eglise ressuscitait devant eux. Ils la saluaient avec les prophètes :
 
Quelle Jérusalem nouvelle
Sort du fond du désert brillante de clartés!
 
Aux prédicateurs, aux controversistes, aux prêtres de paroisse qui n'auraient pas eu le temps de relire Baronius, le jésuite Jacques Gaultier présentait le manuel — d'ailleurs in-folio et pesant — qui a pour titre Table chronologique de l'état du christianisme depuis la naissance de Jésus-Christ.
 
Je n'ai eu, disait-il, en ce petit miroir de l'état de l'Église, et ne veux avoir d'autre but que de faire voir oculairement à un chacun qu'elle est et qu'elle a toujours été la vraie Epouse de l'Agneau (2).
 
Ce curieux livre, dédié par l'auteur à Henri IV et qui se trouva bientôt dans toutes les bibliothèques, mérite une mention particulière. C'est « un tableau synoptique en douze colonnes, où sont indiqués, par centuries ou par siècles, les noms des Souverains Pontifes, des anti-papes, quand il y en a eu, des Conciles et des Patriarches, des écrivains
 
(1) Newman aussi d'ailleurs (cf. Historical Skteches et un long chapitre dans mon Newman, essai de biographie psychologique, pp. 118-z52).
(2) Cf. PRAT. Recherches sur la compagnie de Jésus... du temps du P. Coton, II, p. 573.
 
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sacrés, des saints et autres personnages illustres dans l'Église, des empereurs, des rois de France, des souverains des autres principales monarchies, des écrivains profanes, des hérétiques, et les événements les plus remarquables de l'histoire ecclésiastique... Sublime tableau où l'on voit l'Église de Dieu dans sa majestueuse unité s'avancer triomphalement à travers les siècles, au milieu des sociétés politiques qui s'élèvent, se supplantent et disparaissent, et des trônes qui croulent à ses pieds, comme pour rendre hommage au privilège de son immutabilité. Victorieuse des persécutions, de la force brutale, de l'orgueil de l'esprit humain, des hérésies qu'elle foudroie, elle est défendue par ses docteurs et elle resplendit des vertus célestes de ses saints et de la gloire de ses martyrs » . Le P. Gaultier montrait aussi, plus en détail, les a variations » de toutes les hérésies et, comme le dit Henri IV lui-même dans une belle lettre au jésuite, « la conformité de notre créance avec celle de nos pères de siècle en siècle » (1).
Sur ces canevas somptueux, toutes les facultés de nos humanistes dévots se donnaient carrière. Lisez plutôt cette page frémissante, écrite par Dom Laurent Bénard, sous la dictée de Baronius :
 
Passerons-nous sous silence le grand Athanase, la colonne de l'Orient, l'épouvantail des empereurs hérétiques, la terreur de Julien l'Apostat, la grande hache de l'idolâtrie, le Marcellus et le Fabius de l'Église romaine, son épée de chevet, et son bouclier impénétrable contre tout l'arianisme. Pendant que « tout un monde était en pleurs, tout le christianisme en larmes pour se voir arien en ses chefs et évêques qui y avaient souscrit, jusqu'à cinq cents prélats au concile d'Ariminie » ; pendant qu'un Hosius, le père des évêques, le dictateur des conciles généraux, le grand agent de toute l'Eglise de Dieu, s'oubliant soi-même, se rendait à l'empereur Constance, signait l'arianisme au lieu de l'Homousios, au lieu du symbole de Nice qu'il avait conçu et dicté à tout le christianisme, comme président qu'il était à ce premier concile ;
 
(1) Cf. PRAT, loc. cit., p. 571-575.
 
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pendant que la pierre fondamentale de toute l'Église de Dieu chancelait toute tremblante aux furieux assauts des portes d'enfer ; lorsque le pape Liberius semblait parlementer pour se rendre à l'arianisme ; presque un seul Athanase était debout, tenant l'enseigne déployée contre les peuples, les évêques et empereurs hérétiques, quarante ans durant. C'était être catholique que lui être associé ; c'était être hérétique, de lui faire contre-pointe ; c'était lui qui donnait aux catholiques le mereau de la foi orthodoxe, la signature et la lettre formée de la vraie chrétienté ; son clergé était aux chrétiens l'église catholique ; son Alexandrie, leur Rome ; sa maison épiscopale, leur concile oecuménique, stationnaire et arrêté: cet homme, plus qu'homme, était moine et quand il se voulait vanter et mettre sur ses grands chevaux, tout Athanase qu'il était, il se vantait d'avoir été serviteur au désert du Père des moines, l'ermite saint Antoine, de lui avoir plusieurs fois donné à laver (1).
 
N'est-ce pas déjà presque Bossuet, et, chose plus curieuse, n'est-ce pas déjà presque Lacordaire ? Ce qui me frappe en effet, dans ces sensations historiques, c'est leur caractère moderne et, pour tout dire, leur romantisme. Dom Laurent Bénard comprend le moyen âge et il le sent comme il a compris et senti l'église primitive. Son évocation de saint Anselme au concile de Bar est d'une couleur et d'un sentiment admirables (2). Bossuet historien-orateur n'a pas d'égal, mais les frontières de son enthousiasme sont plus limitées. Aurait-il écrit avec Dom Laurent : « Nous mettons encore aujourd'hui le portail de l'église de Reims entre les raretés plus singulières de France... ce miracle d'ouvrage » ? (3). Des moines d'occident, ce bénédictin du temps de Louis XIII parle avec la même émotion que Montalembert. Sa parénèse septième : du nom de moine et de son excellence, réimprimée en 1850, aurait précipité une centaine de jeunes gens sur la route de Solesmes. Le seul nom de Cluny est miel sur ses lèvres.
 
(1) Parénèses chrétiennes, p. 147-149.
(2) Ib., pp. 374-376. Le morceau est malheureusement trop long pour que je le cite.
(3) Ib., p. 582.
 
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Sont aussi été les moines cénobitiques qui ont toujours tenu table ouverte à tout un monde, comme les hôtes communs de tout l'univers ; témoin en est non seulement Cluny pour jadis, mais encore pour le jourd'hui, un moine de Cluny, digne cénobite, digne écolier jadis de notre collège de Cluny... Dom Pierre Donnauld (1).
 
Il parle enfin de « ce grand Abbé de Père éternel » et des anges dans son ciel, dans sa grande Abbaye » (2).
Moderne aussi me parait la curiosité qui porte plusieurs de nos écrivains à décrire la vie intime de l'Église. L'individualisme luthérien dont il avait fallu combattre les séductions; les travaux du Concile de Trente sur la grâce habituelle; le rationalisme déjà commençant; la fréquentation assidue des Pères et notamment des Pères grecs; toutes ces causes et d'autres encore avaient dirigé de plus en plus les théologiens, Ripalda, Lugo, par exemple, vers la psychologie religieuse — nouveau nom d'une vieille chose. On pense bien que nos humanistes n'éprouvaient que joie à suivre cette heureuse consigne.
 
Je m'étonne, disait l'un d'eux, que les écrivains ont été si diligents à rechercher et mettre en vue les monstres de nature avec tout ce que les causes secondes produisent de plus hideux sur la surface de la terre, et qu'ils aient été si négligents à remarquer les prodiges de la grâce et ce que la vertu d'en haut opère de plus divin dans la sainte Église. J'en vois un, homme docte (Gabriel du Préau, tome II de son histoire sous Henri III), et savant qui a fait profession d'écrire les histoires et produire en public l'état et succès de l'Église, s'être porté de curiosité à remarquer le monstrueux Cyclops qui naquit à Péronne, l'an 1577, etc comme un autre Callimache français,
 
 
(1) Parénèses..., pp. 205-206. La charité de Donnauld qui fut évêque de Mirepoix est bien connue (cf. Picot, I, 237, 194). Par ses aumônes, continue Dom Laurent Bénard, il n sauva la vie, il y a bien quinze ans, à 10.000 pauvres, et l'année dernière passée, 1614, en nourrissait par jour de 7 à 8 mille et avait l'ouïe tant battue du tonnerre de leurs voix, leur aumônant en personne, qu'il la perdit pendant une semaine qu'il ne leur parla que par signes ». Il dit ailleurs avec un orgueil ingénu « Pierre Abélard, notre moine de Cluny », p. 192.
(2) Parénèses..., p. 745, 52.
 
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par une trop rare et affectée diligence, coter la paroisse et mettre la date du mois et du jour ; en après, en médecin et chirurgien, déduire toutes les parties du corps et en faire l'anatomie : de plus, en astrologue, conjecturer ce que pouvait augurer de sinistre cette monstrueuse aventure... Or, si son dessein était en la production de ce monstre de nature de nous imprimer la crainte des jugements de Dieu, et nous faire entendre la rigueur de sa justice, pourquoi, par le narré des merveilles de la grâce, ne nous a-t-il pas donné plutôt moyen d'espérer et de respirer par l'air de sa miséricorde (1).
 
Il a raison et plus peut-être qu'il ne le pense lui-même. Que veut-il en effet sinon que l'historien de l'Église nous rende avant tout comme visible la vie religieuse de l'Église. Pas de monstres, ou le moins possible. Entendez cette consigne humoristique et complétez-la. Du point de vue proprement religieux, beaucoup sinon la plupart des incidents qui encombrent les histoires ecclésiastiques présentent à peine plus d'intérêt que la naissance ou l'anatomie du cyclope de Péronne. L'histoire de l'Église n'est, à la bien prendre, que l'histoire intime des saints, en donnant à ce nom de saint le sens que lui donnaient les apôtres. Or il se trouve qu'à cette histoire des saints l'humanisme dévot s'est consacré avec un zèle
 
(1) Le pèlerinage de Notre-Dame de Moyen-Pont... par le R. P. T. Jean le Boucher, péronnais, religieux minime (1623) préface. — C'est un charmant livre. Ne demandez pas ce que vient faire cette sortie dans un livre sur un pèlerinage. J'ai déjà dit que la division du travail n'était pas encore inventée. Du reste, quoi de plus simple! L'auteur se demande comment il se fait que personne n'ait encore décrit les merveilles du Moyen-Pont. Voici, par exemple, un docteur en théologie, un historien, un péronnais, qui se mêle d'écrire, et qui va nous parler d'un cyclope. Pourquoi pas du Moyen-Pont ? Bon, voilà-t-il pas encore, qu'en la même ville de Péronne, est né, le 27 janvier 1621, un autre enfant monstrueux. Pourvu qu'on n'aille pas encore écrire sur lui ! — Cette question des monstres, pour le dire en passant, occupa longtemps les esprits. On se demandait s'il fallait les baptiser. On trouve là-dessus de curieux renseignements dans la vie de Lazare Bocquillot (le fameux liturgiste et l'un des appelants). Bocquillot avait posé le cas à plusieurs médecins et plusieurs docteurs de Sorbonne, tous concluant, contre le rituel romain, qu'il faut baptiser. Une des consultations médicales est signée : Dodart. Cf. Vie et ouvrage de M. Lazare-André Bocquillot — et sur ce livre, les mélanges hist. et phil. de Michault (II, p. 403).
 
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extraordinaire confine le chapitre suivant nous le montrera (1).
 
(1) Un de nos auteurs, aujourd'hui totalement oublié, le P. Rapine, recollet, a composé une sorte de grande histoire psychologique de l'Eglise, un immense discours sur l'histoire universelle prise, si j'ose dire, par le dedans, à la manière de Neander, de Newman et, pour citer un nom plus récent, du P. Tacchi-VENTURI (Storia della Compagnia di Gesu, t. I. La vita religiosa in Italia durante la prima eta dell ordine (Rome, 1910). Ce Rapine est un esprit très original, un peu hardi peut-être, un véritable érudit et un écrivain très éloquent. Son oeuvre devait comprendre de neuf à dix volumes. Je ne connais que les III et IV, car il est parmi les introuvables. Le premier volume est consacré au Christianisme naissant. Rapine y expose « la foi, la religion et l'innocence des hommes sous la loi de nature ». Le second volume : Le Christianisme florissant donne « le portrait de Jésus-Christ..., celui de la vraie religion... et celui de la sainteté ». Les deux volumes que j'ai sous la main ont pour titre général Le christianisme fervent dans la primitive Eglise et languissant dans celle de nos derniers siècles, pour titres particuliers : tome I : La face de l'Eglise universelle où il est traité de l'établissement de l'Église dans le monde, de sa perpétuité dans la communion romaine, de sa police sacrée et de ses principales affaires en tous les temps. Tome II : La face de l'Eglise primitive considérée dans ses exercices de piété où il est traité des sacrements. La lecture de ce Rapine a quelque chose d'enivrant comme une visite aux basiliques de Rome.
 

 CHAPITRE III LA VIE DES SAINTS
 
 

I. Nombre et variété des vies de saints publiées de 1600 à 1670. — Deux groupes très distincts, les vies des saints d'autrefois, celles des contemporains. — La légende et l'esprit critique. — Sainte Brigitte d'Irlande. — Sainte Fare et son biographe. — Sur un épi de blé. — Imagination et fantaisie. — Cortade et les martyrs d'Agen. — Les saints au village. — Professions et métiers. — Influence de ces livres. — La communion des saints.
 
II. Biographie des saints du XVIIe siècle. — Un genre nouveau. — Résistance des anciens Ordres. — Probité et mérites littéraires des biographes. — Le goût du détail concret et du document. — Curiosité psychologique. — Vues synthétiques. — Le P. Amelote. — L'exil des mystiques et la fin de la grande école hagiographique. — Le P. Bouhours.
 
Saint Aderold, saint Amable, saint Arnould, saint Babolin, saint Benezet, saint Éloi, saint Hubert, saint Guillaume, saint Marcoul, saint Médard, saint Nicaise, le bienheureux Pierre de Luxembourg... sainte Anne, sainte Berthe, sainte Isabelle, sainte Reine... ; les saints et les saintes des premiers siècles ; de l'époque mérovingienne ; du Moyen âge ; de la Renaissance; les patrons de vingt provinces, de cent églises, je n'en finirais jamais si je voulais simplement énumérer les vies qui ont été publiées chez nous de 1600 à 1660 et qui se trouvent à la Bibliothèque nationale. Ajoutez à cela que nombre de saints ont eu plusieurs biographes, saint Yves, par exemple, au moins trois (1618, 1623, 1640) ; saint Spire, trois encore (1614, 1627, 1658). Ajoutez que la Bibliothèque nationale ne possède, selon toute vraisemblance, que le tiers des ouvrages de ce genre. Ajoutez que je ne
 
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parle que des saints d'autrefois (1). La litanie des pieux personnages du XVII° siècle commençant qui ont été racontés au lendemain de leur mort, ferait un autre poème. Nous viendrons bientôt à ces derniers. Ce sont là en effet deux littératures toutes différentes : la première plus ou moins légendaire et toujours d'une naïveté médiévale ; la seconde, strictement historique et psychologique. Saints d'autrefois et saints de la veille, le rapprochement entre ces deux séries est déjà plein de leçons. Elles s'adressaient aux mêmes lecteurs qui passaient avec une même édification de la vie de sainte Aure à celle de Mme Acarie, de saint Benezet au Père de Condren. Nulle sainteté n'était étrangère à nos humanistes. Toutes les époques de l'Église les intéressaient et nourrissaient leur curiosité fervente. Catholiques, au plein sens du mot, et comme nous ne le sommes plus, nous qui choisissons, nous qui, fidèles aux dévotions du moment, acceptons sans peine d'ignorer les autres (2).
 
 
(1) Quant au nombre de ces livres et à la pauvreté relative de la Bibliothèque nationale, ce que j'en dis n'est manifestement que conjectural. Je pars de ce fait que j'ai trouvé dans d'autres dépôts, et notamment chez les bollandistes et à la bibliothèque Méjanes, plusieurs vies de saints qui ne se trouvent pas à la Nationale. Je crois aussi que beaucoup de ces livres, dont plusieurs ont été imprimés en province et pour la province, sont aujourd'hui perdus. Ne nous lassons pas de répéter que les bibliothèques de couvents ont été pillées deux ou trois fois depuis 1789. Quelle collection incomparable ne trouverait-on pas aujourd'hui chez les bollandistes, si ceux-ci, la tourmente passée, n'avaient pas dû recommencer leur bibliothèque
(2) Dans la littérature hagiographique, cette décadence progressive de l'ancienne curiosité universelle, est une sorte de loi extrêmement curieuse. Soit, par exemple, le XIX° siècle. Le romantisme catholique (en France, avec Montalembert et Ozanam ; en Allemagne, avec Guerres ; en Angleterre, avec les tractariens qui se partagèrent les saints du moyen âge) mit à la mode l'hagiographie ogivale. Puis, sous le second Empire, malgré quelques essais de retour aux saints des premiers siècles, la ferveur se concentre autour des saints modernes, ceux notamment du XVII° siècle français (Ecole Dupanloup et école ultramontaine, Veuillot, Maynard, Loth, Aubineau). Naturellement beaucoup d'exceptions. De nos jours, on délaisse le passé et on s'attache volontiers aux saints du présent (Les biographies de M. Baunard). Quelques auréoles anciennes, sainte Thérèse, saint François de Sales, sainte Chantal, scintillent encore, mais en petit nombre. Je ne parle pas des lettrés et des artistes, du née. romantisme de Huysmans et de la rénovation des études franciscaines, je dis seulement que les goûts du grand public dévot se sont de plus en plus rétrécis. L'histoire chrétienne les touche peu. Il y aurait là-dessus de minutieuses enquêtes à conduire. J'ajoute que certains indices paraissent annoncer une réaction.
 
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Quand je fais allusion au caractère légendaire de la plupart de ces vies, je n'entends pas dire que tous nos biographes admettent comme parole d'évangile les faits merveilleux qu'ils rapportent. L'esprit critique était déjà né. Le fondateur des bollandistes n'a que quelques années de moins que François de Sales. Tel de nos auteurs dit expressément qu'il ne croit pas à l'existence de saint George, mais qu'il garde cette histoire pour sa valeur symb?lique. Tel autre, après de longues pages sur les origines d'une vierge miraculeuse, ajoute prudemment :
 
en quelque sorte et manière que cette image soit arrivée là, que nous ignorons toutefois, nous savons bien qu'elle y est arrivée au bonheur des circonvoisins (1).
 
Les bourreaux ayant dépouillé sainte Foi de ses vêtements, la chair délicate de la sainte, écrit Germain Cortade,
 
trouva dans une chemise de fin lin et très blanc, envoyée soudainement du ciel, comme dit l'histoire, ou bien en chose qui par miracle paraissait telle, un asile bien prompt et bien assuré (2).
 
Quoi qu'il en soit, ces belles histoires les émeuvent et ils les racontent avec une grâce charmante. C'est ainsi que l'on peut respirer la poésie de l'Irlande dans « la vie admirable de sainte Brigide » (3).
 
(1) Le pèlerinage de Notre-Dame du Moyen-Pont, p. 28. Les ouvrages de ce genre sont très précieux. On y trouve une foule de détails de moeurs. « Qui niera, écrit par exemple l'historien du Moyen-Pont, qu'il n'y ait de l'irrévérence en ce saint pèlerinage, à badiner, rire, folâtrer qu'il n'y ait du sacrilège à se montrer nu en chemise et virer à l'entour de la chapelle. Cette sorte de cérémonie ne doit être observée, mais comme un abus es choses saintes, abrogée et retranchée », p. 78.
(2) Les sept saints tutélaires de l'Agenais, p. 31.
(3) Par Noël de Mérode (1652).
 
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Il n'y a rien de plus faible que l'ombre ou le rayon ,le soleil et cependant c'est de cela que notre sainte se sert, sans y penser, comme d'un appui. Ce fut que, retournant de garder les moutons en la campagne (surprise par un orage), elle dut retourner en sa maison, ses habits tout trempés. Arrivée qu'elle y fut, se dévêtit et jeta ses menus habits en l'air, sans avoir bonnement égard à la place où elle les jetait, d'autant que le soleil, sortant des nuages, lui éblouissait les yeux; et dans un de ses rayons, qui par une crevasse avait percé la muraille, elle s'imaginait de voir une cordelette.
Il y avait en la même heure, un saint personnage fraîchement arrivé avec bonne suite, qui, annonçant la parole de Dieu, tint tellement l'esprit de la sainte et de ses auditeurs arrêtés en la douceur de la doctrine céleste, qu'on fut étonné de se voir comme insensiblement arrivé àla minuit. Ce fut lors que certain de la troupe — qui avait longtemps considéré la merveille de ce rayon avec les habits de la sainte y pendus sans être soutenus d'autre appui que du seul rayon de soleil, lequel par un secret de la Providence, y avait persévéré depuis le retour de la sainte — lui dit : reprenez, o bonne vierge vos habits, et déchargez ce rayon qui les a soutenus depuis le jour d'hier (1).
 
Celui-ci ne fait que paraphraser de tout son coeur un vieux texte. D'autres donnent carrière à leur imagination. Le dominicain Labarde publie en 1628 le théâtre sanglant de sainte Catherine martyre sur lequel sa vie et sa mort sont représentées par quatorze divers actes. Un vrai mystère et auquel on assiste sans ennui. Drame aussi, la vie de sainte Fare, abbesse de Faremoustier, par le minime Robert Regnaultz; mais que n'est-elle pas encore? Effusions lyriques, savantes dissertations, parenthèses à la Sterne, l'auteur s'abandonne à sa fantaisie comme une feuille au vent, ou plutôt comme une alouette. Bavard, pédant, absurde, mais si joyeux, si tendrement épris de la sainte qu'on n'a pas la force de fermer le livre. « Madame,
 
(1) Histoire de Sainte Brigide, p. 145.
(2) La vie et miracles de sainte Fare, Paris, 1626. L'auteur appartenait au fameux couvent de la Place Royale, le couvent de Mersenne. Hélas, il n'en reste plus que le cloître qu'on dit menacé.
 
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durant le consulat de Marcus Licinius... », il commence ainsi, dédiant son œuvre à l'abbesse des « saintes vestales » de Faremoustiers. Chapitre premier : De l'origine et état des Français et de leurs religions. Déjà il a pris son vol :
 
Toutes les Gaules, comme une grande cité, ont pour fossés les mers Océane et Méditerranée, avec les fleuves du Rhône et du Rhin ; pour murailles, les montagnes des Alpes et des Pyrénées, dans lesquelles les monts Cenis et de Saint-Godart sont comme des éperons qui flanquent ses courtines entre le Levant et le Midi, et les monts du Languedoc, des bastions qui la défendent vers le Ponant et les Espagnes.
 
Nous voilà pris par cet exorde magnifique. Ce qui vient près, s'il n'est pas toujours de la môme qualité, retient
pourtant un esprit curieux, soit, par exemple, de doctes recherches sur les noms dans l'antiquité. Mais venons enfin à sainte Fare. En somme, on ne sait pas grand'chose sur elle. Qu'importe, une ligne, mais exquise de sa chronique, va nourrir plusieurs longs chapitres.
 
Un jour le saint Abbé (Colomban) allant visiter sa sainte et petite amie, il remarqua qu'elle tenait en ses mains des épis de blé tout mûrs et en une saison hors de saison. La rare nouveauté de ce fruit fit rentrer Colomban en lui-même et lui fit croire que cette maturité préavancée en temps d'hiver était plutôt un secret extraordinaire du ciel, prophétique des grâces de la petite Fare.
 
Vite, ce secret! Non, pas encore. Profitons de l'occasion pour méditer d'abord sur la lenteur normale de la végétation, puis sur le mythe de Cérès, puis sur le symbolisme du blé. Comme le montrent plusieurs médailles romaines et deux vers de Tibulle — spicamque teneto, le
blé symbolise la paix ; comme a nous l'avons remarqué dans les médailles antiques de Carthage », il symbolise aussi la fertilité et combien d'autres choses (1) ! « Ce fut la
 
(1) « Et dit à ce propos Guillaume du Choul, docte en l'antiquité, avoir vu la Providence représentée sous la figure d'une fourmi tenant en son bec trois épis de blé, et ce, dans la gravure d'un riche jaspe qu'il gardait chèrement... » Qu'on nie pardonne, mais, séduit par ce livre que je n'avais que pour peu de temps à ma disposition, j'ai oublié de noter les pages. Les chapitres sur l'épi de blé sont les chapitres XI-XV.
 
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belle considération en laquelle entra » saint Colomban. Mais ceci est encore trop vague. Deux, trois nouveaux chapitres « expliqueront » cet épi.
 
Tirant... à part et à partie la petite comtesse, il lui dit : « Petite Fare, le ciel détermine de faire de vous quelque merveille plus illustre.. que n'a été le Phare d'Égypte... Cette petite main tient autre chose et plus qu'elle ne pense... Cet épi de blé est un des crayons figuratifs de l'humanité (du Christ)... Votre fidèle pudicité aura un pareil avantage sur les affections saintes de Jésus, prince natif de Bethléem, que la pudique fidélité de Ruth a eu sur les légitimes amours de Booz, prince domicilié en Bethléem...
 
Ce roi qui tous les rois en mérite surpasse
Est pris de tes beautés et désire ta grâce.
 
O petite comtesse... que Jésus soit tout votre et vous, toute à Jésus.
 
Lui qui sitôt qu'il sort de ses palais d'ivoire,
Toute chose s'égaie à l'aspect de sa gloire,
Et les filles des rois en atours précieux
Font l'honneur de sa cour et contentent ses yeux...
 
La petite comtesse — je franchis des pages et des pages — s'était laissé si insensiblement transporter aux discours de saint Colomban qu'elle en était toute ravie... Le saint Abbé... tirant un grain... de ce niysterieux épi et lui mettant dessus la main : voilà, dit-il, ce que Dieu désire de vous, c'est-à-dire la partie de votre corps semblable à ce beau fruit, c'est votre chaste coeur...
 
 
et nous revoilà dans l'absurde :
 
Le coeur, comme ce grain, est d'une figure pyramidale, c'est-à-dire ronde mais longue, tirant sur la forme d'une perle en poire ou d'une pomme de pin.
 
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Suivent trente anatomies, cinquante symboles, floraison folle autour d'une fresque de l'Angelico. Je ne dis pas, mais l'impression d'ensemble est délicieuse. « Toute chose s'égaie » auprès de cette main d'enfant qui tient un épi.
L'imagination règne encore, mais beaucoup moins poétique ou fantaisiste, plus réglée et déjà toute oratoire dans l'histoire des martyrs d'Agen par le Père Germain Cortade (1664). Ce livre, comme beaucoup d'autres ouvrages du même genre, appartient à la fois par sel qualités et par ses défauts au siècle de Louis XIV et à celui de Louis XIII, ce dernier siècle ne s'étant pas laissé vaincre sans résistance par son rigide successeur. Cortade manque de goût, comme on dit — c'est juste et
d'ailleurs si vite dit — mais il a de beaux dons, la couleur, la flamme. Avec cela, très habile homme. Un de ses héros, saint Vincent, semble avoir éprouvé devant le martyre une angoisse de quelques jours. Sagesse ou faiblesse, il est resté caché dans une grotte des environs d'Agen. Le voici courant s'offrir au bourreau. La comparaison empruntée par Cortade à Sénèque le tragique est assez hardie. Pour en sentir la force expressive et la finesse, il faut se rappeler la première hésitation du héros.
 
Je me représente un chien de chasse qui court après le sanglier. Il a été longtemps retenu, de peur qu'il ne perdît les voies ou qu'il ne prît le change. Il semblait souffrir assez patiemment son attache. Il allait d'un pas lent et tardif, portant son museau en terre et le relevant pour prendre l'air de la proie... Mais, dès que, les naseaux ouverts, son odorat a été touché de plus près, qu'il a senti la bête ou qu'elle a paru, cervice tota pugnat, il ne connaît plus de silence, il échappe avec effort à la laisse, gemitu vocat dominum morantem seque retinenti eripit... Telle fut la démarche précipitée et le beau feu de notre prélat, du rocher vers le temple (1).
 
(1) Les sept saints de l'Asenais, pp. 68, 69.
 
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A côté des monographies, il faudrait citer les recueils dont quelques-uns. tel celui des saints de l'Auvergne par Brousse ont parfois beaucoup de saveur, et, à côté des recueils, les feuilles volantes qu'on distribuait aux fidèles. Qui croirait que la critique littéraire et l'histoire aient à glaner dans ces humbles papiers! Mais quoi, rien n'est méprisable de ce qui a été mêlé à la vie d'autrefois. D'une de ces chétives séries volantes ressuscite à nos yeux un village français tel qu'il était vers 1660. C'est le Nouveau recueil de vies des saints propres pour servir d'exemple à toutes sortes de personnes de quelque vacation qu'elles soient dans la campagne, où l'on ne fait point mention de leurs miracles, mais seulement des actions qu'un chacun peut imiter et de celles qu'il doit éviter en sa vacation. (1) Soit une série de courtes méditations sur les patrons, et surtout sur les vertus et les tentations particulières de chaque métier. Le dramatis personæ est un charme. Il y a là saint Apronien, sergent ; saint Marcien, notaire et martyr; saint Phocas, jardinier; saint Armogaste, porcher ; saint Picménie, maître d'école ; saint Homebon, marchand; saint Gentien, hôtelier; et que ,sais-je encore, en un mot, tout le village. Chacun d'eux dit son petit rolet, prêche à ses compagnons de métier .des résolutions minutieusement pratiques et qui ne se perdent point dans le vague. Saint Onuphre, tisserand, s'estime heureux « dans la campagne » où il n'est employé .« qu'à faire de grosses toiles. » Tisser des voiles de gaze, c'est collaborer au péché d'autrui.
 
Je comparerai aux araignées ceux qui font les toiles déliées
 
(1) Par un docteur en théologie de la Faculté de Paris..., Paris, 1668. Le livre devait se vendre en feuilles. Dans l'exemplaire de la Méjanes que j'ai consulté, ces feuilles sont réunies et par l'éditeur. Le docteur ne laisse percer qu'une fois le bout de l'oreille. C'est dans la vie de sainte Juste et sainte Rufine, potières. Voici une des résolutions : « Je m'humilierai dans les mystères de notre foi et en particulier dans la prédestination, où Dieu s’est servi de la comparaison de mon ministère ». Manifestement ceci dépasse un peu le niveau du village. Tout le reste est merveilleusement adapté au besoin du lecteur.
 
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comme elles. Comme les mouches s'y prennent, aussi ils attrapent les hommes par la vue des nudités.
 
Saint Marcien, notaire a faisait donner le denier à Dieu au profit des pauvres de la paroisse ». Résolutions du notaire :
 
Je mettrai une croix au haut du papier (des actes) que je passerai.
 
Résolution du vigneron :
 
Je tâcherai d'être toujours le premier dans ma paroisse à offrir à Dieu du vin pour la messe. Quand je n'en présenterai que plein une burette, ce sera toujours devant que j'en goûte moi-même de celui de l'année, puisque c'est Dieu qui me l'a donné.
 
Ces simples mots ne vous font-ils pas penser aux Mémoires de Mistral? Le porcher ne doit pas se décourager de la bassesse de sa vocation, puisqu'il y peut vivre en chrétien. La vue des maudits vers qui rongent son bois rappellera au menuisier que la mort nous guette. Aussi ne fera-t-il point u d'ouvrage avec nudité qui puisse scandaliser le prochain ». Saint Baldomer, maréchal et serrurier,
 
s'il lui fallait ferrer un cheval, sa pensée était qu'il n'était pas besoin de harnois pour aller au ciel... S'il lui fallait faire une clef, il se ramentevait les clefs de l'Eglise.
 
Résolution du serrurier :
 
Je me donnerai bien de garde de faire de fausses clefs... ou rien ouvrir qu'à celui qu'il appartiendra et en présence de témoins.
 
Saint Homebon marchand « commençait toujours son trafic par le denier à Dieu » ; les saints Come et Damien, médecins, apothicaires et chirurgiens « étaient extrêmement chastes ce qui n'arrive pas toujours aux personnes de leur vacation » ; saint Apronien, sergent
 
ne fut jamais de deux parties, c'est-à-dire qu'il se contentait
 
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d'un salaire modique de la partie qu'il servait en justice, sans s'accommoder avec la partie adverse, ni tirer quelque chose d'elle pour délai de poursuite. 2. S'il lui fallait faire une saisie ce n'était jamais les outils ou autre chose nécessaire à l'entretien on acquit de la vacation de celui sur lequel il la faisait.
 
Que de maux n'auront pas empêchés ces simples lignes ! Résolutions du sergent :
 
1° Mon Dieu, mon dessein est... de n'avoir nulle... collusion avec la partie adverse de la mienne.
2° Je me propose... de ne jamais saisir chevaux ou ce qui servira au gain de la vie des débiteurs...
Saint Apronien, priez pour moi et pour tous les sergents!
 
Ces résolutions vont parfois jusqu'à l'héroïsme, et plus
d'un tailleur aura eu quelque peine à se moquer « des modes et de leurs changements » devant les coquettes de son village. Il l'a promis pourtant :
Je dégoûterai de la vanité et luxe des habits ceux qui m'emploieront à les vêtir.
 
Ainsi des « résolutions d'une fille » : « Je demanderai à Dieu d'être plutôt bonne que belle, à l'exemple de sainte Agnès » ; ainsi du maître d'école :
 
Je n'épargnerai point le châtiment aux enfants du gros du lieu, s'ils l'ont mérité.
 
En revanche, quel honnête hôtelier se refuserait à mettre dans « toutes ses chambres, des images pour donner de la dévotion et de la retenue » ; quelle nourrice, à imiter la sagesse de sainte Concorde ?
 
Je réprimerai mes passions plus que jamais, pendant que je nourrirai un enfant de peur de lui imprimer aucun dérèglement par le trouble de mon lait.
 
Ces feuilles volantes, ce jeu de cartes, en faut-il davantage pour civiliser, humaniser et sanctifier Pierrot, Chalotte,
 
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tout le village? Sous le patronage de ces bons saints, abstraits pour nous — le couvreur, le maçon en soi — mais réels pour ces âmes simples, de telles leçons de morale appliquée et d'élévations symboliques, remuaient doucement une foule de consciences. Je sais bien qu'il est vain de juger d'une société uniquement sur les livres pieux dont elle se nourrit, mais il n'est pas moins vain de la juger sur les comédies ou les romans qui prétendent la décrire. Rien ne se perd. Gutta cavans lapidem... Grâce au nombre et à la variété des vies de saints qui furent     publiées à cette époque, et les gens cultivés et, nous venons de l'indiquer, les simples eux-mêmes, vivaient familièrement parmi les images des héros chrétiens. A genoux pour réciter la prière « des filles » — « mon Dieu, donnez-moi d'être plutôt bonne que belle, à l'exemple de sainte Agnès » — Charlotte ou ne sait peut-être pas ou ne veut pas toujours ce qu'elle dit : ou bien encore elle pense à Pierrot, mais parfois il lui arrive aussi d'y aller de bon coeur pour une seconde ; elle voit de ses yeux la vierge au doux nom, qui porte une palme et qui paît ses agneaux dans une prairie céleste. D'une façon obscure la simplette qui n'a pas visité plus de pays que le Tityre de l'Églogue, sent qu'elle a pour soeur cette belle princesse vêtue de blanc, martyrisée, il y a si longtemps, cent ans peut-être, dans la ville du Pape. Mère et grand-mère, elle apprendra la même prière à d'autres Charlottes, maintenant ainsi la tradition catholique de la communion des saints et reliant son humble village à l'Église universelle.
II. Nous l'avons déjà remarqué, rien ne ressemble moins à cette littérature hagiographique si jeune, si libre, si touffue et souvent si fantaisiste, que les livres, presque aussi nombreux, où des écrivains de la même époque ont fixé la physionomie de saints personnages qui venaient à peine de disparaître. Ces livres gardent encore, et par bonheur, la grâce archaïque, les aimables défauts du style Louis XIII — ils les garderont jusqu'aux environs
 
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de 1680 : mais à ce charme qui ne leur est point particulier et à l'irrésistible séduction du « j'étais là ; telle chose m'advint », ils ajoutent un sérieux, une ferveur, un sublime parfois qui ne seront peut-être jamais dépassés. Verrons-nous deux fois cette rencontre entre la simplicité de Joinville et la magnificence de Bossuet? Printemps encore, car c'était vraiment un genre presque nouveau et qui était appelé dans la littérature profane à de hautes destinées. Plus discrets que nous et sur ce point plus délicats, nos anciens trouvaient hardi, téméraire de divulguer le secret de Dieu, de raconter les saints de la veille. Écrivant en 1646 la vie d'Eustache de Saint-Paul, l'auteur,, feuillant lui-même, remarque que c'est la première vie de feuillant que l'on ait publiée, et que celle même du fondateur de l'Ordre, Jean de la Barrière, est encore à faire. Il s'excuse presque de son entreprise. Dieu, dit-il,
 
n'étale pas ses trésors comme un Ezéchias sans retenue : il est trop riche et le monde n'aurait pas assez d'yeux ni d'esprit pour tout voir. Il cache une infinité de lumières... et il fait gloire même de tenir en réserve, hors la connaissance des hommes, des milliers de fidèles adorateurs. Voilà pourquoi il ne faut pas condamner indifféremment tous ceux qui ne produisent point aux yeux de tout le monde les hommes illustres de leur connaissance... C'est chose bien remarquable que la plupart des ordres monastiques a eu cet usage de retenir sans scrupule et cacher même avec soin un très grand nombre de belles lumières... On s'étonnera si je dis que les R. P. Chartreux ont autrefois défendu de procurer la canonisation de Ieurs saints et que nos anciens Pères de Citeaux ont même ordonné par leurs décrets qu'on n'écrirait point la vie d'aucun des leurs (1).
 
Cela est en effet très remarquable. Les Ordres nouveaux, les capucins et surtout les jésuites, suivirent, dès leurs débuts, une inspiration toute contraire. Ils avaient raison les uns et les autres et du reste tous les Ordres ont fini
 
(1) La vie du R. P. Dom Eustache de Saint-Paul..., préface.
 
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par abandonner la méthode silencieuse. Ce ne fut pas sans une résistance opiniâtre. Longtemps encore, les dominicains et les bénédictins observèrent jalousement l'ancienne réserve. Le fameux Dom Martène ayant écrit en 1697 la vie de Dom Claude Martin qui était mort l'année précédente, ce livre, un chef-d'oeuvre, ne put obtenir l'approbation des moines de Saint-Maur ; il parut en contrebande et on parvint presque à le supprimer.
Les héros de ces biographies, je veux dire, les spirituels et les mystiques de la première moitié du grand siècle, étant les héros mêmes du présent ouvrage — nous aurons trop souvent l'occasion de citer et d'admirer leurs biographes pour qu'il soit besoin de consacrer à ces derniers une longue étude. Quelques mots nous suffiront. On peut
d'abord établir comme une sorte de loi, à savoir que parmi
tant de vies, il en est relativement peu d'insipides. La plupart de nos historiens connaissent les exigences morales et littéraires de leur vocation : ils sont en mesure d'y satisfaire.
 
Je sais, écrit l'un d'eux, que la vérité est l'âme de l'histoire ; c'est à celle-là que je me suis attaché. La clarté et la brièveté lui donnent de la grâce; j'ai tâché de les y apporter par l'ordre que j'ai donné aux matières. Les amplifications et les digressions sont à charge à une histoire; j'espère que le lecteur ne s'en plaindra pas... (1).
 
 
Peu solennels, sagement curieux, ils savent le prix du détail concret, d'une date même (2) ; ils s'effacent volontiers devant leurs documents, font une grande place aux lettres, aux notes intimes. Quoi de plus simple, dira-t-on ? Sans doute, mais il n'en est pas moins vrai que pendant deux siècles, sinon davantage, leurs successeurs prendront
 
(1) La vie du R. P. Dura Eustache de Saint-Paul... (1646), préface.
(2) De ce point de vue, je signale comme tout à fait intéressante la vie se Claude Granier — le prédécesseur de François de Sales à Genève — par le jésuite Constantin, Lyon, 1660. L'auteur a voulu se rendre compte de tout.
 
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un autre chemin. Quand ils en ont eu l'occasion, ils ont contemplé leur modèle et de tous leurs yeux :
 
Demeurant en un même couvent avec le P. Paul — nous dit le biographe du minime Paul Tronchet — je prenais soin de me loger au choeur à son opposite, afin que pendant l'office divin j'eusse le moyen de portes mes yeux sur lui, ce que je faisais assez souvent. Et si la face est l'image de l'âme, il nie semblait voir l'état de la sienne à travers son visage pâlissant d'austérités et sa bouche flétrie de sécheresse, à travers ses yeux en couleur de mort (1).
 
Il écrit en 1656; il n'a pas lu Michelet; il fait ce qu'il peut.
 
La plainte de Chrysostome, dit-il encore, était bien raisonnable de ce que nous savons si peu de choses des vertus pratiquées par les premiers fondateurs de l'Eglise. Nous pouvons former la même plainte au regard de tous les serviteurs de Dieu qui aspirent à la sainteté et de ceux-là mêmes qui ont vécu parmi nous dont à peine savons-nous les moindres de leurs actions vertueuses.
 
Par cette avidité, par cette souffrance devant l'inconnaissable intérieur, n'est-il pas encore des nôtres?
 
Voilà pourquoi, ajoute-t-il, nous rendons respect aux cellules qu'ils ont habitées et à tous les petits meubles qui leur ont servi comme à des fidèles témoins des actions d'une perfection héroïque, lesquelles ne sont pas venues à notre connaissance. Tout ce que nous disons des austérités, des oraisons, des rigueurs pratiquées par les serviteurs de Dieu n'est que la montre de la pièce. Et nous pourrions à ce sujet nous servir du trait de ce peintre, lequel ne pouvant représenter les onze mille vierges dans un seul tableau, comme on le lui avait ordonné, il se contenta d'en peindre une à la porte d'un château, laquelle, marquant le logis, disait par un rouleau que l'adresse du pinceau faisait sortir de sa bouche : aliae sunt intus (2).
 
(1) La vie du v. s. de Dieu, le Père Paul Tronchet... par le P. F. Antoine Morel, pp. 79-80.
(2) Ib., pp. 149-150.
 
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Cet esprit d'analyse n'étouffe, ne gêne pas chez eux l'esprit de synthèse. Les idées générales, les grandes vues théologiques ne les occupent pas moins que l'anecdote et les notations concrètes. Le plus curieux, le plus pittoresque et le plus vivant de tous ces livres — la vie du P. de Condren par le P. Amelot -f en est aussi le plus doctrinal. Modèle de biographie intime, tableau de la vie religieuse au temps de Louis XIII, cette oeuvre incomparable résume splendidement toute la spiritualité de l'Oratoire. Je ne sais pas de plus bel éloge. Sans avoir le même éclat, beaucoup de nos autres biographies restent aujourd'hui encore le modèle du genre, soit par exemple la vie de Mme Acarie par André Duval, celle de Vincent de Paul par Abelly, les Mémoires de la Mère de Chaugy, les Eloges de la Mère de Blétnur.
Après cela, qu'on ne demande pas comment il se fait que de tant de nobles livres, la plupart aient été si vite vaincus. Il est trop facile de répondre qu'ils ont subi la même destinée que leurs sublimes héros. La fin de cette grande école hagiographique suit naturellement la dé.. route des mystiques que nous aurons à raconter plus tard et que nous tâcherons de nous expliquer. Après François de Sales, Nicole; après le P. Amelote, le P. Bouhours. Ce dernier a écrit la vie de saint Ignace, la vie de saint François Xavier comme il aurait fait celle de l'Empereur de la Chine. Coeur de grammairien, cerveau d'amplificateur. Il écrit certes bien, le malheureux, si bien qu'il finit par écrire mal. Il a publié en 1691 la vie de la Mère de Bellefonds. Eh bien, cette grande abbesse, dont il avait pourtant reçu les confidences et qu'il vénérait sans doute, non seulement il ne nous la montre pas — les hommes comme lui ne montrent jamais rien — mais encore il nous la cache. Elle devient un je ne sais quoi de morne, de glacial, d'abstrait. Si elle exista jamais, on se demande ce qu'elle est allée faire dans cette abbaye : on plaint les moniales qui ont dît s'ennuyer mortellement sous la crosse
 
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de ce mannequin, les novices, les pensionnaires : on plaint ses amis, Brébeuf et Pierre Corneille. Dans cette nuit, dans ce désert, dans ce cloître fantôme, un seul être respire à l'aise et s'épanouit. C'est Bouhours. Il pèse ses phrases, il choisit ses mots. Et puis, il a tant de goûts !
 
 
(1)Voici quelques dates : 1619. Vie de César de Bus par Marcel; 1621, Vie de Benoit de Canfeld par Faustin de Diest, traduite par J. Brousse; 1628, Vie de Marguerite d'Arbouze par Ferraige; 1634, Vie de François de Sales par Charles Auguste ; 1643, Vie de Condren par Amelote; 1646, Vie d'Asseline par un feuillant ; 1650, Vie de Marie de Valence par Louis de la Rivière ; 1656, Vie du P. Fourier par Bedel et de Tronchet par Morel ; 1664, Vie de Vincent de Paul par Abelly; 1679, Eloges de la mère de Blémur... 1691, Vie de la mère de Bellefonds par Bouhours. — Sauf le dernier, tous les ouvrages cités ont une véritable valeur ; j'aurais pu en citer beaucoup d'autres. Il va du reste sans dire que le triomphe de l'école Bouhours n'empêcha pas la publication de quelques autres volumes qui suivent encore pleinement l'inspiration antérieure. Ainsi la Vie de Dom Martin par Martène (1697). Il est clair aussi que les deux renaissances (mystique, hagiographique) ne peuvent coïncider à dix années près. Le héros précède le poète épique et il faut une atmosphère déjà mystique pour que devienne possible une floraison de biographies mystiques.

CHAPITRE IV LES ENCYCLOPÉDISTES DÉVOTS
 
 

I. L'encyclopédisme avant l'Encyclopédie. — La passion de tout connaître. — Moyen âge, Renaissance, première moitié du XVIIe siècle. — Les écrivains dévots et la vulgarisation encyclopédique. — L'essai des merveilles de Binet. — Modernité et caractère « objectif » de l'ouvrage. — Tableau de la France et de Paris en 1620. — L'encyclopédisme annexé à la rhétorique. — « Richesses d'éloquence » dans les glossaires et lexiques spéciaux. — Morceaux de bravoure.
 
II. Curiosité et vie dévote. — Nos auteurs passent outre à ces antinomies apparentes et propagent l'esprit de curiosité dans les milieux pieux. — Le P. Léon. François Chevillard et son Petit-Tout. — L'Encyclopédie dialoguée. — L'éléphant. — La leçon d'anatomie. — Condren et la pierre philosophale. — De l'humanisme encyclopédique au mysticisme.
 
I. A cette époque, on pouvait encore se flatter de tout savoir. En fait, paraissaient, d'ici de là, des hommes qui savaient tout, Peiresc, Gassendi, Mersenne, pour ne parler que de quelques français. On admirait ces omniscients, on les enviait, on essayait de les suivre. Du reste, et au moins depuis Aristote, qui disait : philosophie, science, disait : encyclopédie. Ainsi l'avaient compris Albert le Grand, saint Thomas, Grosseteste et Bacon. Au Moyen âge, tout ce qui était capable de quelque culture, ne se montrait pas moins avide. Des écrits en langue vulgaire, l'Image du monde, par exemple, répondaient tant bien que mal au commun besoin Loin de favoriser, comme on le croit trop souvent les goûts spéciaux, étroits des lettrés ou des esthètes, la Renaissance n'avait fait, au contraire,
(1) Cf. le précieux manuel de M. Ch. V. Langlois. La connaissance de la nature et du monde au Moyen âge. Paris, 1911.
 
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qu'enflammer cette passion de tout connaître. « Les oeuvres de l'Antiquité, dit excellemment M. Villey, n'étaient pas seulement, comme aujourd'hui, une source de plaisirs esthétiques : elles étaient avant tout une source de connaissances et souvent la source unique de connaissances qui apparaissaient tout à coup comme très nécessaires à la vie et auxquelles l'autorité des anciens donnait un prix démesuré (1). » D'où venait l'amitié extrême vouée par les humanistes à Pline l'ancien. La découverte de l'Amérique, les textes récemment publiés des classiques, les conquêtes de l'astronomie et de la physique, tant de nouveautés enfin, n'effrayaient aucunement une curiosité qui se croyait encore et qui était, bon gré mal gré, capable de tout engloutir. Si nous n'avions pas la fabuleuse correspondance de Peiresc et cent documents de même taille, nous refuserions de croire aux prouesses de ces géants. On voit d'ailleurs que ce formidable appétit n'était pas uniquement le fait de quelques prodiges. C'est là même un des phénomènes qui m'ont le plus impressionné pendant que je préparais le présent travail, je veux dire la quantité et la variété des livres de tout genre qu'ont lus et bien digérés nos auteurs dévots. L'encyclopédisme, ainsi conçu, ne pouvait naturellement pas survivre à ces générations héroïques. Les plus ambitieux durent enfin avouer leur impuissance à tout embrasser des choses de la nature et de la grâce. Peu à peu s'accrédita, s'imposa le principe de la division du travail. L'ère des spécialistes s'ouvrit.
Je me demande si le premier découragement qu'on éprouva vers la fin du règne de Louis XIII, devant l'immensité des connaissances possibles, n'expliquerait pas en partie l'orientation de plus en plus moralisante qui marque
 
(1) Bibliothèque française; XVI° siècle; Les sources d'idées, Paris, 1913, p. 13. Je me suis déjà expliqué plus haut sur la soudaineté prétendue de la Renaissance, sur le « tout à coup » de M. Villey. Dans l’histoire des idées, il n'y a jamais de « tout à coup ».
 
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la seconde moitié du XVII° siècle. Le monde s'étendant à perte de vue, on se sera replié d'instinct sur le microcosme. Après Marin Mersenne est venu Pierre Nicole, pleinement heureux avec sa Bible, saint Augustin, Térence et la petite lanterne qu'il promène dans les retraites du coeur humain. Quant à la fièvre encyclopédique du XVIII° siècle, cela n'est plus de notre sujet.
Cette curiosité universelle, les humanistes dévots ne se contentèrent pas de la partager eux-mêmes, ils vouturent aussi la stimuler autour d'eux et l'entretenir même dans les milieux les plus endormis. Leur message ne s'adressait pas directement aux savants que du reste il atteignait, mais à la foule. Ils avaient reçu la mission providentielle de continuer, de vulgariser et de sanctifier en même temps l'oeuvre de la Renaissance. Parmi tant de livres qui d'une façon ou d'une autre concouraient à ce dessein, si nous rencontrons des encyclopédies proprement dites, la chose nous paraîtra naturelle, mais peut-être n'apprendrons-nous pas sans étonnement que l'un au moins de ces humbles manuels d'omniscience est un vrai trésor (1).
 
(1) Je ne parle bien entendu que des encyclopédies en langue vulgaire et compilées par des auteurs proprement dévots dans une pensée d'édification plus ou moins directe. Les gros livres latins abondent. En France et en Angleterre surtout c'est une fureur. Encyclopédiste lui-même, le P. Léon, carme, dont nous parlerons plus loin, fait allusion à ses nombreux devanciers et leur reproche une érudition chaotique. « Ailleurs, dit-il, principalement du côté d'Allemagne, vous trouvez des monceaux et des forêts. Un tas confus qui ne fait qu'accumuler les sciences et les arts, sans ordre, sans liaison et sans dépendance naturelle ni artificielle. (Le Portrait de la sagesse universelle, préface). Charles Sorel cite plusieurs de ces ouvrages dans sa Science universelle (IV, p. 344). Il y eut aussi beaucoup de sommes particulières. J'en ai vu trois, reliées ensemble, par les soins de l'éditeur lyonnais Soubron : le de sacra philosophia de Vallesius (philosophie, mais au sens large) ; l'étude de Lemnius sur la bota nique biblique et celle de Ruceus sur les gemmes apocalyptiques (1622). Dans son Petit-Tout dont nous parlerons aussi, Chevillard mentionne quelques-uns de ces dictionnaires, « le petit Cluver », un autre manuel encyclopédique qui s'appelle : Le Monde, la botanique de Daleschamps, etc.) Je ne connais pas de bibliographie générale du sujet, mais qui étudierait, à la manière de M. Duhem, cet encyclopédisme d'avant l'Encyclopédie, ferait de précieuses trouvailles. On distinguerait bientôt trois courants : l'encyclopédisme objectif, exclusivement curieux et scientifique — courant qui aura mis bien du temps à triompher des deux autres ; l'encyclopédisme moralisateur qui me semble avoir dominé pendant le XVI° siècle (ainsi Chasseneuz) et l'encyclopédisme à tendances métaphysiques, occultistes, mystiques. Notons en passant l'influence de Raycuoud Lulle sur la diffusion de cet esprit de reductio ad unitatem.
 
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Celui-ci, un in-12 de 600 pages, arbore un titre digne de lui, juste et alléchant. Essais des merveilles de nature et des plus nobles artifices — et il a pour auteur René François, prédicateur du roi, pseudonyme aisément déchiffrable (René = bis né) de notre ami, le P. Etienne Binet (1). Théophile Gautier qui raffolait de ce genre d'ouvrages, aurait fait de l'Essai des merveilles un de ses livres de chevet. Romanciers, historiens, simples amateurs le liraient avec délices. Malgré sa jolie patine archaïque, cette encyclopédie est conçue dans un esprit déjà tout moderne. Très différent sur ce point des compilateurs qui l'ont précédé et de la plupart de ses contemporains, Binet n'emprunte pas son érudition à l'autorité des anciens. Merveilles de la nature, des métiers et des arts, il semble avoir tout observé de ses yeux. Il s'est fait jardinier, médecin, chasseur, astronome et que sais-je encore.
 
Mon grand ami, dit-il dans sa préface..., j'ai vogué sur mer pour apprendre le pilotage ; j'ai tourné la roue pour épier les
 
 
(1) L'édition dont je me sers, la onzième, est de 1638. J'en ai vu d'autres mais toutes mal imprimées. Binet étant loin, on a pris toutes les libertés imaginables avec son manuscrit. Il y a eu certainement des éditions contrefaites comme pour tous les livres à succès. Un travail critique sur les enrichissements progressifs de l'édition originale serait fort curieux. Il n'est pas douteux que le livre ne mérite d'être réimprimé. On le trouve sans trop de peine, mais il exigerait une impression plus décente et force notes. A cause de l'importance de ce livre, je crois bon de donner ici la table des matières, chef-d'oeuvre de désordre épique ou de fantaisie : La Vénerie ; Lièvre charmé; La Fauconnerie; Les Oiseaux; Le Phénix; Le Paon; Le Moucheron; Le Rossignol; L'Abeille; Le Miel; L'Arondelle; La Marine; L'Eau; Les Poissons; Remora; Tempête; La Guerre; Tirage des armes; L'Artillerie; Duel à cheval; Les Pierreries; L'Orfèvrerie; La Coupelle; Le Départ de l'or; L'Or battu, filé; De l'émail; L'or battu en feuille; De l'or en général; Les Métaux: Les Fleurs; Fleurs et fruits; Ambre gris; Jardinage; Les Entes; Le Citron; Epi de blé; Le Vin; L'Imprimerie ; Plate-peinture ; L'Imagerie ; Broderie; Les Armoiries; Le Papier ; Le Verre; La Teinture; La Médecine; Architecture; Perspective; La Menuiserie; Mathématiques; Style du Palais; Enrichissements d'éloquence ; La Musique; La Voix; L'Homme; Le Cheval; Vers de soie; Le Ciel; Le Feu et l'air; La Rosée; L'Arc-en-ciel.
 
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secrets de l'affinage des pierreries ; j'ai visité les boutiques et disputé avec de fort bons maîtres pour apprendre quelque chose que vous puissiez apprendre après moi (1).
 
Il se vante à peine quand il parle ainsi. Mieux encore et plus moderne: l'intérêt qu'il porte à chacune de ses recherches est direct et tout objectif, si l'on peut ainsi dire. Attitude héroïque pour un auteur dévot de cette époque, pour un salésien, les applications symboliques ne l'occupent en somme presque jamais (2). Observer pour observer lui suffit. Autre sacrifice, plus méritoire, peut-être. La moraliste s'efface presque tout à fait et de bon coeur devant le savant, je devrais dire, devant le poète (3). Le jésuite se donne en effet avec un enthousiasme qui n'est certainement pas de commande, à chacun des objets qu'il entreprend de décrire. Il a bientôt fait de se mettre en règle avec les scrupules qui viendraient le refroidir. Arrivé à son long chapitre de la guerre,
 
Cruelle barbarie, s'écrie-t-il, or quand j'aurai bien crié, certes il n'en sera autre chose, et tant que le monde sera monde, je le vois bien, il y faut de la guerre... A tout le moins, je vous veux donner les termes, afin de la maudire de meilleure grâce et la détester comme il faut (4).
 
(1) Essai, préface.
(2) De ce point de vue on peut l'opposer, par exemple, à un autre encyclopédiste pieux, Dinet. Cf. « Cinq livres des hiéroglyphiques où sont contenus les plus rares secrets de la nature et propriétés de toutes choses, (publié en 1614 mais plus ancien). Voici, en gros, le sommaire des Hieroglyphiques. I. Terre ; métaux; pyramides; colonnes; colosses; autels; eau; feu; vents ; galères; torches; chariots. II. Plantes ; champignons; ognons, incidemment des larmes. III. Animaux; araignées. IV. Homme; centaures ; tritons ; satyres ; sirènes; pygmées; cyclopes; lyre ; armes; habits; ceintures ; noeud gordien. V. Des dieux des anciens ; de la lune ; Hécate ; de la lune selon les chrétiens ; du songe ; ciel ; vertu; éternité.
(3) La préoccupation morale domine dans la plupart des recueils antérieurs. C'est ainsi que Barthélemy de Chasseneuz, l'illustre président du Parlement de Provence, a composé son Catalogue de la gloire du monde en vue de « montrer à l'homme les conditions de stabilité dont il ne peut s'écarter sans que le trouble paraisse ». Cf. H. PIGNOT. Un jurisconsulte au XVI° siècle. Barthélemy de Chasseneuz, Paris, 1880. Sur d'autres recueils plus ou moins semblables, cf. Visses. Les sources d'idées, pp. 215-217.
(4) Essai..., p. 133.
 
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Là-dessus, le voilà parti, expliquant le maniement des armes, l'organisation des milices, le détail de l'artillerie moderne avec enthousiasme d'un sergent-recruteur. La même casuistique lui permet de s'attarder indéfiniment dans la boutique des orfèvres.
 
Fallait-il, détestable, fouir dans le coeur de la terre... pour nous empoisonner de ce maudit métal ? Mais par crier, on ne gagnera guère... A peine le monde était éclos que déjà les orfèvres avaient façonné des pendants à Rebecca, à Rachel... (1)
 
D'où sa logique, un peu complaisante, déduit qu'il faut « savoir le moyen de parler » de cet affreux métier, en « connaître la façon et les termes ». Binet s'acquitte de ce devoir avec un zèle où ne perce aucune répugnance. Semblable au prophète Balaam, il est peut-être venu pour maudire, mais il ne sait que bénir (2).
Enfin le jésuite, au lieu de poursuivre des problèmes chimériques ou bizarres, au lieu de disserter sur les êtres fabuleux ou sur les monstres, s'intéresse au contraire presque uniquement aux objets les plus simples, aux spectacles de la vie commune. Cela encore est d'un novateur 3. A la faune et à la flore fantastique, il préfère les fleurs et les oiseaux de France; au crocodile et à l'éléphant qui fascinaient ses contemporains, nos chiens de chasse et les poissons de nos mers; aux tritons et aux
 
(1) Essai..., pp. 196-197.
(2) Une fois seulement,, il s'abandonne à cette verve lourde et grasse que nous avons déjà regretté de rencontrer souvent chez lui. C'est, naturellement, dans le chapitre sur la beauté féminine, chapitre encore plus épais que la satire de Boileau. « Une belle question me monte en tête, dit-il en finissant, c'est de savoir qui est plus fol ou les hommes qui se laissent coiffer et si aisément mener à la boucherie pour acheter de la chair déguisée et toute boursouflée, ou les femmes qui prennent tant de peine pour emmufler des veaux. » (Essai..., pp. 559-560. Singulière époque ! Celui qui ne rougissait pas d'écrire aussi bassement, était pourtant l'intime confident des femmes les plus délicates, de Marguerite d'Arbouze, de Mme Acarie, de Jeanne de Chantal.
(3) De ce point de vue que l'on compare l'Essai avec les fameuses Leçons de Pierre Martyr, l'un des livres les plus populaires à la fin de la Renaissance, ou aux lettres non moins fameuses de Guevara. Cf. PIERRE VILLEY, op. cit., p. 211 sq.
 
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sirènes, les boutiquiers de la Place royale. C'est un bourgeois de Paris, dont le rêve a les ailes courtes, ami de tout ce qui brille ou fait tapage, l'oeil et l'oreille toujours au guet, musant aux devantures, ne manquant pas une parade, avec cela curieux de tout, ayant quelque chose à apprendre du moindre compagnon, harcelant de ses questions les hommes de l'art, suivant sur la carte les mouvements de nos troupes, critiquant nos généraux et dessinant du bout de sa canne les fortifications de la Rochelle. Chaque soir, pendant vingt ans, il a consigné sur un gros registre ses découvertes quotidiennes, préparant ainsi une histoire naturelle, un art de se passer du médecin, une collection de manuels Roret, une bibliothèque des merveilles, un tableau de Paris et de la France. N'ai-je pas raison de célébrer ce livre extraordinaire sur le mode lyrique, de le recommander à tous ceux que délecte l'histoire des progrès humains et l'évocation du passé?
Encore n'ai-je pas tout dit. Dès le sous-titre de l'Essai, Binet présente son livre comme une « pièce très nécessaire à ceux qui font profession d'éloquence ». Son encyclopédie est un chapitre de l'Art de parler et d'écrire. Rien que pour cette idée, le jésuite mériterait une statue. Brillant causeur, écrivain, prédicateur, c'était d'abord pour son usage personnel qu'il avait réuni les éléments de ce prodigieux répertoire, pour n'être jamais pris de court et pour avoir toujours le mot propre sur quelque sujet que ce fût. S'étant bien trouvé de cette méthode, il veut nous faire profiter de son immense travail.
 
Peu de gens, dit-il, parlent des artifices et des choses qui ne sont pas de leur métier, sans faire de vilains barbarismes... Combien pensez-vous qu'il y ait d'affineurs qui rient au sermon quand ils entendent dire aux jeunes prédicateurs que le sang de bouc mollit le diamant et que le marteau et l'enclume se casseront plus tôt que jamais ébrécher la dureté opiniâtre du même diamant? Il y a mille choses où, pensant faire merveille de bien dire, certes on ne dit chose qui vaille et les gens du
 
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métier s'en moquent tout leur saoul. C'est bien pis quand faute de savoir le propre mot de quelque chose, ils vont tournoyant tout autour du pot et par une périphrase languissante ou une grande traînée de paroles, ils font pitié à l'auditeur qui reconnaît assez qu'ils sont au bout du monde et au bout de leur français... Tous les grands orateurs ont pris une peine incroyable pour savoir cette science... On les a vus dans les simples boutiques, les tablettes au poing, prendre leurs leçons et disputer avec les compagnons à dessein de leur ouvrir la bouche et de les faire parler. Là ils remarquaient les mots, les maximes, les ouvrages, les proverbes, mille et mille secrets ; de là ils tiraient des comparaisons si naïves, si bien prises, si riches, que l'auditeur d'aise ne pouvait se tenir de rire et par ce souris témoigner son contentement (1).
 
Encore Rabelais et le « train d'études » de son héros! Déjà le P. Richeome nous avait imposé ce souvenir. Dans chacune de ses vingt ou trente préfaces — car chaque chapitre de l'encyclopédie a la sienne — Binet revient énergiquement sur la même idée. Ainsi pour le chapitre des fleurs :
 
Quelle vergogne, dit-il, de voir qu'on ne sait pas parler de ces belles beautés, et quelle fantaisie de savoir leurs noms en grec et en latin, et en français ne savoir ni les noms ni les parties des fleurs... Quand les plus huppés ont dit la rose, le lis, l'oeillet, le bouton et la feuille... ils sont au bout de leur savoir (2).
 
A vrai dire, le motif de sa curiosité est d'ordre littéraire ou même mondain, plutôt que scientifique. Professeur de rhétorique, il forme de beaux parleurs à qui les mots ne manquent jamais et qui paraissent toujours à leur avantage.
 
Pour en parler donc, écrit-il, en façon que vous puissiez acquérir de l'honneur, je vous dirai... que les chiens blancs, dits baux, surnommés greffiers, sont de race de Barbarie. Le premier, en France, s'appelle Souillard (3).
 
(1) Essai..., épître (passim).
(2) Ib., pp. 244, 245.
(3) Ib., p. 6.
 
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J'aime mieux Rabelais qui va droit au but, qui veut d'abord savoir pour savoir et non pas savoir pour parler. Mais dans la pratique tout cela revient au même. On n'apprend pas les mots sans apprendre aussi les choses. Pour le reste, comptez sur la fascination des objets eux-mêmes. Vivement curieux, d'une fraîcheur et d'un enthousiasme juvénile, nous avons déjà rappelé que tout passionne le P. Binet.
 
C'est un plaisir de roi que la volerie et c'est un parler royal que de savoir parler du vol des oiseaux (1).
 
Pharmacie et médecine ne le ravissent pas moins :
 
On ne croirait pas les richesses d'éloquence qui y sont cachées... Il y a là mille mots qui sont aussi beaux que mille diamants quand ils sont bien enchâssés dans le discours et sont là comme étoiles dans le ciel... Sauriez-vous que veut dire : anodin, essuyer et décharger le suif, prendre l'esprit des choses, humer l'odeur des métaux, mondifier et ressouder les plaies, scaréfier, tarir les eaux flottantes entre cuir et chair, écailler les ulcères, épierrer les reins.., si vous ne l'apprenez des médecins, et le sachant, quelle grâce cela donne à vos propos ! (2)
 
Ne me citez pas le Malade imaginaire, ne raillez pas cette lexicomanie délirante. A tous ceux qui aiment le français et qui pleurent, avec Vaugelas, sur tant de vieux mots qu'on a laissé mourir, pareille maladie doit être sacrée. Qui ne verrait sans émotion cet excellent homme se résigner douloureusement à ne pas tout connaître du
langage de la Marine !
 
Les mariniers qui hantent diverses contrées de l'océan, ont aussi divers patois et des termes fort dissemblables. Ceux de Provence... ont beaucoup de mots écorchés d'Italie, de Barbarie... et cela mêlé avec un peu de fin provençal fait un étrange langage. Les autres qui font vie sur l'Océan... tiennent
 
(1) Essai..., p. 34.
(2) Ib., p. 393, 394.
 
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un autre jargon, car ils ont tiré beaucoup de mots d'Espagne, des Indes, des Anglais et de ces diables de mers qui sont aujourd'hui si puissants sur les deux océans (1).
 
Qu'on lui pardonne donc si, dans un chapitre de vingt pages, il doit renoncer à nous donner la clef de toutes ces langues. Du moins a-t-il vu « l'une et l'autre mer », à notre intention, car, dit-il, « les plus riches pièces d'éloquence et de poésie sont empruntées de la mer » (2) . En effet bien que tout l'enchante, il a ses prédilections à savoir, si je l'ai bien compris, la Marine, l'orfèvrerie, la vénerie et les fleurs (3).
Binet prend un plaisir si manifeste à chacune de ses promenades, il égrène si joyeusement les mille et mille
 
(1) Essai, p. 303.
(2) Si parva... magnis... on peut comparer la méthode que Binet a suivie dans ce chapitre de la marine et dans tous les autres, à celle de Mistral préparant le Trésor du Félibrige. « Je le vis à Maguelonne, raconte Gaston Paris, s'enquérant auprès des pêcheurs de tous les termes spéciaux qu'ils pouvaient employer... Il était là, assis dans le bateau, maniant en connaisseur chacun des agrès, touchant chacune des parties du petit bâtiment et disant : Nous autres, chez moi, nous appelons ça ainsi, et vous ? — et les pêcheurs, riants et émerveillés, lui disaient tout leur vocabulaire. »
(3) Je n'ai pas besoin d'insister sur l'intérêt que présente ce recueil aux amis du vieux français. Ainsi pour le langage des oiseaux : « Chaque oiseau a son ramage à part et ses cris propres : la colombe roucoule ; le pigeon caracoule ; la perdrix cacabe ; le corbeau croaille ou croasse ; on dit du coq, coqueliquer ; du coq d'Inde, glougoter ; des poules, clocloquer, cracqueter, clouser; ... des cailles, carcailler ; du geai, cageoler ; du rossignol, gringotter ; du grillon, gresillonner ; de l'harondelle, gazouiller; du milan, huyr; ... du pinson, frigotter; ... de la cigale, claqueter; des huppes, pupuler ; ... de l'alouette, tirelirer, adieu Dieu, Dieu adieu.., le moineau dit piliery », p. 60. Recueil de mots, recueil d'épithètes, mais mieux ordonné, plus descriptif que le recueil de la Porte. « La fleur est en mille façons : mince, charnue, molle, cotonnée, rude, replissée, aplatie, relevée, voûtée, torse, renversée à mode de tuile, recoquillée, pointue, fendue, en ovale... à l'abandon, en coeur, en amande, découpée, bordée, dentelée, unie, hérissée de pointelettes, ayant des barbes entassées, poussant des filets en amont, des martelets au bout... tranchée de veines..., marquetée et mouchetée de bigarrures, fouettée à veines rouges, pommée, godronnée, déchiquetée, recourbée, entortillée, crespée et ridée, à rebordements passementés. L'odeur est aussi admirable qu'innombrable : douce, forte, pesante, brusque, aiguë, punaise, sombre, endormie, vive, délicate, sèche, malfaisante, chancie, bâtarde..., amortie, pénétrante, fuyante, affadie, âcre, mortifiée..., attrempée, fade, sucrine, parfumante, aromatisante, qui sent le hâle, passée, subtile..., émoussée, noyée dans la pluie, éveillée... Les couleurs sont infinies... » p. 246, 247.
 
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grains de ses divers lexiques, il évoque en passant des traits do moeurs si pittoresques, que son encyclopédie se lit tout uniment comme un livre proprement dit. Mais les hommes de cette époque, enfants eux-mêmes, nous font toujours la grâce de nous traiter comme des enfants. Est-ce uniquement pour nous divertir, n'est-ce pas aussi pour mieux nous montrer les ressources que présente à l'écrivain ce vaste répertoire, je ne saurais dire ; quoi qu'il en soit les chapitres lexicographiques se trouvent périodiquement coupés par des morceaux de bravoure, descriptions ou récits d'une verve extraordinaire (1). Ce Larousse devient tour à tour un Walter Scott ou un Buffon ; Binet nous raconte une chasse à courre ou un duel à cheval », il célèbre lyriquement le moucheron ou le cheval, le miel et le citron (2). Hélas, que ne puis-je citer ici l'histoire du jeune roi des abeilles et de son escorte — ces petites gens ne sont que feu et colère qui vole » (3) ; la frénésie du rossignol défié par l'écho — « tout honteux il se jette dans le bois où il crève de rage » (4) ; et surtout la chasse gracieuse d'un lièvre charmé » (5). Ce dernier morceau, épique et bouffon, est un chef-d'oeuvre. Quand il n'écoute que son démon, quand il oublie sa préciosité et sa vulgarité coutumières, ce jésuite égale presque les meilleurs écrivains de son temps.
II. On pensera peut-être que pour un historien de la littérature et de la vie religieuse, je me montre bien frivole. Tréfilage de l'or, taille du diamant, galiotes et caravennes,
 
(1) A propos du cheval, Binet cite un long fragment de du Bartas. Rencontre significative. Il me parait certain en effet que la première Semaine a beaucoup impressionné et stimulé la plupart de nos descriptifs dévots.
(2) Pour le dire en passant, le citron occupait fort à cette date le monde lettré. Le président de Nesmond lui consacre toute une harangue.
(3) Essai..., p. 85.
(4) Ib., P. 75.
(5) Ib., p. 29. Sur le livre de Binet, cf. une note de M. Paul Godefroy (Rev. d'hist. litt. de la Fr., est.-déc., 1902, p. 640-5) et l'édition critique de l’éloquence française de Du Vair par M. Radouant, pp. 179-180.
 
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richesses de notre langue, qu'y a-t-il en effet de commun entre tout cela et la dévotion ? Rien, certes, mais précisément, qu'un religieux, qu'un maître de la vie spirituelle, non seulement s'occupe lui-même de ces objets que du point de vue céleste il doit regarder comme bagatelles, mais encore qu'il fasse profession d'y intéresser les autres, voilà, pour nous, une rencontre significative. Le prestige du P. Binet était considérable : devant un livre de lui, bibliothèques de couvents ou de presbytères s'ouvraient d'elles-mêmes. Le jésuite répandait ainsi, et, manifestement de propos délibéré, l'esprit encyclopédique de l'humanisme, dans ces milieux simples et retirés où le nom de Mersenne ou de Peiresc n'était pas connu. Saine et bienfaisante propagande. Quelques saintes parenthèses, jetées d'ici de là suffisaient à rassurer les âmes scrupuleuses, leur apprenant qu'il est beaucoup de voies pour aller à Dieu et que, même après la chute d'Adam, le monde reste une merveille. Cantique des créatures, des métiers, des jeux, de toutes les formes honnêtes de l'activité humaine, une douce et facile harmonie rapprochait le ciel et la terre. C'était bien ainsi que l'entendaient nos auteurs. L'antinomie apparente que nous signalons ne leur était pas moins sensible qu'à nous. Ils la relèvent souvent, mais pour passer outre avec une généreuse confiance. L'un des plus excellents parmi les encyclopédistes dévots, le P. Léon de Saint-Jean, provincial des Carmes réformés, auteur du Portrait de la sagesse universelle avec l'idée générale des sciences, écrit par exemple :
 
Dieu, par sa miséricorde, m'a fait la grâce il y a assez longtemps de mettre le gros et le détail des sciences, au nombre de toutes ces grandes vanités, dont le monde est rempli... Cette si grande variété et multiplicité me semblent un peu éloignées de cette chère Unité pour laquelle j'ai tant d'amour (1).
 
(1) Le Portrait de la Sagesse... A celui qui lit.
 
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C'était un mystique et il avait eu pour maître le fameux Jean de Saint-Simon. Il n'en publie pas moins coup sur coup une énorme encyclopédie latine en deux volumes, et un résumé français de cette oeuvre à l'usage des simples fidèles, particulièrement du sexe dévot. Pour le dire en passant, il estimait que « la distinction des sexes ne se trouve point dans les esprits », et que les femmes, plus faibles, plus délicates « à cause de cela même sont bien moins éloignées qu'elles ne pensent peut-être elles-mêmes, de l'étude des plus subtiles et de plus sublimes vérités » (1).
Pendant une même période, toutes les encyclopédies se ressemblent nécessairement plus ou moins. Il n'y a donc pas lieu de nous étendre plus longuement sur ce sujet qui nous conduirait à des diversions ou trop savantes ou trop peu sérieuses. Si toutefois je laissais dans l'ombre le plus universellement docte et le plus ingénu de nos encyclopédistes, les érudits me trouveraient sans excuse.
Dans un éclatant sonnet liminaire, bâti par un poète de ses amis, François Chevillard, curé de Saint-Germain d'Orléans, laisse comparer les quatre volumes de son encyclopédie à la création elle-même.
 
Ainsi de l'univers, l'Eternel est le père,
De ta plume féconde il en a fait la mère
Et comme il fit un grand, tu fais un petit tou .
 
(1) Préface. Ce livre a eu quelque succès. J'en connais plusieurs éditions. Il est touffu, lourd, mais intéressant. Léon a ses idées à lui sur tout, même sur l'orthographe. Il jure par Raymond Lulle. J'aurai du reste plusieurs fois l'occasion de citer d'autres ouvrages de lui. Ce n'était certainement pas le premier venu, même comme prédicateur, malgré de graves défauts. Au point de vue où je me place, le grand mérite du P. Léon est d’avoir vulgarisé Ies enseignements mystiques de Jean de Saint-Samson. Pour son portrait de la sagesse, je suis très porté à croire qu'il s'inspire plus d'une fois du livre de Binet. Orateur lui aussi, il annexe son encyclopédie à la rhétorique. Il veut apprendre aux prédicateurs à parler couramment de tout. Il importe de le rappeler, l'esprit oratoire joue, dans le développement de la littérature religieuse, le même rôle absorbant que l'esprit journalistique dans le développement de la littérature profane contemporaine. Lorsque les historiens de la chaire se bornent à étudier les sermons proprement dits, ils négligent ou la moitié ou les trois quarts de leur sujet.
 
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Le Petit-tout, tel est en effet le litre de cette oeuvre où l'on trouve un exposé de toutes les sciences imaginables : théologie, anatomie, physiologie, géographie, histoire naturelle, droit canon, histoire de l'Église et du monde connu (1). Malgré son ambition démesurée, ce je sais tout, bien que toujours plaisant, n'est presque pas ridicule. Il a beaucoup vu, beaucoup lu, et même beaucoup réfléchi. Condescendant comme ses pareils de ce temps-là, il dramatise son érudition. Le Petit-tout se présente à nous sous la forme d'un dialogue à trois personnages : Adelphe, le maître, Chevillard lui-même ; Egisthon, le disciple, yeux ronds et bouche bée; enfin l'opérateur dont on a parfois besoin, Clite.
 
— Comment est-il possible, seigneur Adelphe, que l'homme (Adam) ait pu pécher et se laisser tromper en cet état?
— La question est belle, Egisthon...
— Quel péché avait-il commis?...
— L'Angélique en compte beaucoup...
— Qui fut la femme de Caïn?
— Il fallut que ce fût sa soeur, Egisthon (2).
 
Ils vont ainsi, de ce pas tranquille, dans les jardins de . la connaissance ; on les accompagne sans le moindre ennui, avec moins de fatigue encore. Souvent assez prévues, les leçons d'Adelphe ne manquent pas de grâce. « L'ancolie, nous dit-il, est une fleur jolie. » «Les crapauds sont des grenouilles terrestres. » Egisthon, discret et ravi, n'en demande pas davantage. Du reste il a un peu l'air de tomber de la lune. Il n'a jamais entendu « le murmure obscur » que font entendre les chats lorsqu'on les flatte en leur « passant la main sur le dos ». Nous n'ignorions pas ce détail, mais la sérénité, l'humour inconscient
 
(1) Le Petit-tout a été publié en 1664, niais il a été vécu, si j'ose dire, pendant l'époque qui nous intéresse. De toutes façons, il est à nous car Chevillard est assurément beaucoup moins moderne, beaucoup plus retardataire que Binet.
(2) Petit-tout. J'ai perdu la référence et n'ai plus sous la nain ce livre rarissime. Ce passage est dans un des premiers chapitres de la IIIe partie.
 
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d'Adolphe nous mettent en joie. On songe aux mille découvertes qui ont fait de la vie de ce digne homme une longue extase.
 
Je ne sais pas si tout ce qu'on... dit (des éléphants) est véritable, mais je sais fort bien que j'en ai vu, moi et plusieurs autres de la ville d'Orléans. On y en amena deux en divers temps, dont le dernier prenant une enseigne avec sa trompe la faisait voltiger adroitement autour de son corps; puis, prenant une épée, s'en escrimait contre son maître avec autant d'adresse que si c'eût été un maître de salle. On montait librement tantôt sur son oreille et tantôt sur sa trompe..., il frappait du pied contre terre autant de coups que son gomite en désirait (1).
 
C'est un homme prudent et qui n'affirme rien à l'aventure. Non pas qu'il méprise les légendes, mais, comme il dit fréquemment, il « s'en rapporte ». Heureux état d'esprit qui nous est devenu plus difficile. Il croit et ne croit pas tout ensemble aux belles histoires de Pline, « ce grand
secrétaire de la nature », à la magie, à la chiromancie, à l'astrologie judiciaire. Il ne demande qu'à s'émerveiller. Le voici dans la salle de dissection.
 
Entrez, Egisthon, dans ce cabinet; considérez ces deux corps par dehors attentivement, auparavant qu'ils soient ouverts ; ne vous offensez pas de voir ces nudités ; s'il y a quelque chose de honteux, ce n'est pas la nature qui l'a fait, c'est le péché.
Prenez garde, Egisthon, que toutes ces parties tiennent de la figure ronde... admirez cette face... peu de poils sur le corps.
 
Suit un hymne à l'excellence du corps humain. « Lui seul se peut asseoir! » Clite est de la fête avec son scalpel. Clite, ouvrez-moi ce ventre et faites adroitement » ; Clite, coupez ce péritoine depuis le haut, jusques en bas» ; Clite, ouvrez le scrotum » ; « Clite, rasez ce poil ».
 
(1) Petit-tout, II, p. 131.
 
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Cependant, Egisthon, gagné à l'enthousiasme de son maître, va de découvertes en découvertes.
 
            — Intestins et boyaux, c'est donc la même chose, seigneur Adelphe?
— Oui, Egisthon.
— Que la nature est merveilleuse, seigneur Adelphe !
— Ce n'est rien encore, Egisthon, voici... le foie... Clite, ouvrez cette femme! (1)
 
 
N'ayant jamais ouvert personne, je ne puis juger de la science anatomique de François Chevillard. Que nous importe! Le beau est de voir ce prêtre, visiblement très pieux et qui s'intéresse passionnément à tant de choses, au corps humain, aux bêtes de l'Arche de Noé, à la danse des derviches, à d'impossibles histoires de chasse que lui a contées un Münchausen « de Guyenne », aux cantiques de la Bible qu'il traduit en vers, aux « maladies du poil », à la théologie de la grâce — il était fervent moliniste ; — à « la marche du grand Seigneur allant en public » ; — un chapitre là-dessus, — en un mot à tout. — Curiosité enfantine ou sérieuse que nous rencontrons chez tous nos amis de cette époque et qui ne gênait aucunement leur ascension mystique (2). Avant d'entrer dans les ordres, le futur P. de Condren avait écrit force traités sur « les secrets de la nature ». Dès sa jeunesse, nous raconte le biographe de ce grand spirituel, « il apprit par la seule conférence avec un excellent homme de ses parents, l'art et les secrets de la chimie et s'y perfectionna tellement avec le temps, par
 
(1) Petit-tout, II, 3-62.
(2) On trouverait dans le Petit-tout quelques remarques vraiment curieuses. Chevillard se demande par exemple si les plantes n'auraient pas s une espèce de sentiment ». Moins évocateur que Binet, il nous aide pourtant à ressusciter la France de l'ancien régime. Il m'a appris, entre autres choses, que la chasse au furet était alors « rigoureusement défendue ». Il proteste contre l'abandon e des anciens motets » et contre les « branles, gigues et sarabandes » qu'on joue dans les églises. Je n'ai rien dit de son mérite d'écrivain qui n'est pas toujours médiocre. Il a quelques bons croquis d'animaux. Enfin on peut lire avec profit ses remarques sur la controverse protestante et sur les cérémonies de l'Eglise.
 
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l'entretien qu'il eut avec diverses personnes très curieuses qui le recherchaient, que, sans avoir mis la main au charbon ni au fourneau, il a connu les plus grandes raretés de cette philosophie. Je lui ai ouï dire que si la pierre philosophale était possible, il croyait savoir le moyen de la faire » (1). Ainsi tous les chemins de l'humanisme dévot conduisent au mysticisme. Telle devrait être, à mon sens, la haute conclusion du présent volume. « Ces bons esprits sont si épurés et si démêlés de la terre, écrit le P. Hilarion de Coste dans sa vie du P. Mersenne, et ont les yeux si nets et si brillants qu'ils s'enflamment par la moindre amorce à la méditation des choses du ciel et à l'amour de Dieu (2). » Quoi de plus simple et de plus logique ! « La présence de Dieu dans une créature quelque peu considérable qu'elle soit en elle-même, l'oblige (le mystique) à la considérer et à se comporter envers elle avec modestie et à ne la regarder qu'avec respect, à ne la toucher qu'avec révérence et à ne lui être point fâcheux de peur de l'être à Dieu..., mais plutôt à lui être doux et bénin, croyant que tout ce qu'elle est, ou pour lui ou contre lui, elle l'est de la part de Dieu et que Dieu agit véritablement en elle et par elles. »
A côté des encyclopédistes, je devrais citer ici les auteurs dévots qui se sont appliqués, et dans un esprit dévot, à l'étude de quelque science particulière, mais leur nombre est infini. J'indiquerai seulement deux traités de
 
(1) Amelote, Vie du P. de Condren, pp. 465, 466. L'auteur ajoute ces plaisants détails. « Je lui demandai en riant pourquoi donc il ne la faisait pas (la pierre philosophale), à quoi il me répondit des choses dignes de sa piété et de son esprit. Que si elle était faisable, infailliblement Adam l'avait sue, mais qu'il avait mieux aimé faire pénitence durant l'espace de neuf cent trente ans... Je crois, disait-il, que si elle n'est pas une pure imagination, Salomon ne l'a pas ignorée. »
(2) La vie du R. P. Marin Mersenne..., p. 103. Mersenne chantait souvent le verset : Omnis spiritus laudet Dominum (cf. ibid., p. 101). Comme il ne manquait pas de subtilité, j'imagine qu'il sanctifiait par cette « aspiration », ses grands travaux sur la musique.
(3) L'homme intérieur ou l'idée du parfait chrétien..., par le R. P. Timothée de Régnier..., p. 97, 98.
 
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politique Les politiques chrétiennes d'E. Molinier (1647) et La véritable politique du prince chrétien, du jésuite Mugnier (1647). Ce que fait Molinier n'est jamais banal (1) ; le livre de Mugnier est plus médiocre (2). Il se laisse lire néanmoins et tous deux nous rappellent que saint Pierre Fourier lui-même rédigea, pour un gentilhomme de ses amis, le manuel de l'ambassadeur chrétien (3).
 
(1) Ses chapitres sur l'éloquence, notamment celui de la fausse éloquence de ce temps, sont tout à fait curieux.
(2) En revanche, le frontispice, dessiné et gravé par Boulanger, est des plus intéressants. Le livre étant dédié au jeune vainqueur de Rocroy, et continuant le panégyrique de Henri de Bourbon, modèle du prince chrétien, l'artiste montre à sa façon, que le prince de Condé est et sera la vive image de son père.
(3)Cf. le texte de cette oeuvre dans la vie du saint par Bedel, pp. 298-313.

CHAPITRE V LE ROMAN DÉVOT (1)
 
I. Charles Perrault et Camus. — L'art de conter. — Le départ d'un cadet de Gascogne. — Virgile. — Rigault et Sainte-Beuve. — Il n'est pas vrai que rien des romans de Camus « n'a jamais eu vie ».
 
II. Camus écrit ses romans, avant tout, pour le plaisir du lecteur. — Et pour le sien propre. — Que ceux qui « ne sont bons qu'à l'Eglise » ne doivent ni ne peuvent écrire de romans. — Camus et les moeurs des divers pays. — Son Espagne. — Son Italie. — Les dames de Gênes. — La contrainte italienne et la liberté française. — Nos provinces : Normandie ; Gascogne. — Le prêtre et le parisien. — La chaste Suzanne. — La piété dans les romans de Camus. — Deux parisiennes sous la pluie. — Les ressorts mystiques. — Les citations poétiques.
 
III. Les romans de Camus sont des « méditations historiques ». — Il n'invente presque rien. — Un Tallemant ingénu. — La Pieuse Julie et la baronne de Veuilly.
 
IV. Les morales des romans de Camus. — Peintures et critiques des moeurs du temps. — Indulgence foncière de l'évêque-romancier. — Des amourettes. — L'amour naissant. — L'amour honnête. — Palombe. — Théorie platonicienne de l'amour. — Innocence des romans de Camus.
 
I. « Dans ce temps, écrit Perrault — l'insigne Perrault des Contes, des Mémoires et des Hommes illustres, — les romans vinrent fort à la mode, ce qui commença par celui de l'Astrée, dont la beauté fit les délices et la folie de toute la France, et même des pays étrangers les plus éloignés. L'évêque de Belley, ayant considéré que cette lecture était un obstacle au progrès de l'amour de Dieu dans les âmes, mais ayant considéré en même temps qu'il était comme impossible de détourner les jeunes gens d'un
 
(1) Sur les origines du roman dévot, cf. quelques indications dans l'Histoire du roman sentimental avant l'Astrée par M. G. REYNIER, p. 353, 354. — Je me borne au seul Camus qui est de beaucoup le plus intéressant de tous ces auteurs et qui a eu le plus d'influence.
 
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amusement si agréable et si conforme aux inclinations de leur age, il chercha les moyens de faire diversion en composant des histoires où il y eût de l'amour, et qui par là se fissent lire ; mais qui élevassent insensiblement le coeur à Dieu par les sentiments de piété qu'il y insérait adroitement, et par les catastrophes chrétiennes de toutes leurs aventures : car toujours (lisez : souvent) l'un ou l'autre des amants, ou tous les deux ensemble, ayant considéré le néant des choses du monde, la malice des hommes, le péril que l'on court sans cesse de son salut en marchant dans les voies du siècle, prenaient la résolution de se donner entièrement à Dieu, en renonçant à toutes choses et en embrassant la vie religieuse. Ce fut un heureux artifice que son ardente charité, qui le rendait tout à tous, lui fit inventer et mettre heureusement en oeuvre; car ses livres passèrent dans les mains de tout le monde, et comme ils étaient pleins non seulement d'incidents fort agréables, mais de bonnes maximes très utiles pour la conduite de la vie, ils firent un fruit très considérable, et furent comme une espèce de contre-poison à la lecture des romans (1). » On ne devrait jamais citer ces hommes du grand siècle. Ils sont décourageants. Ils disent tout et parfaitement, allant droit aux définitions essentielles. Ce que nous avons ajouté depuis à leur plénitude semble presque vain auprès de cette sagesse lumineuse et de ces formules définitives. Aussi devrais-je m'en tenir à cette page, si Camus ne nous intéressait ici pour des raisons particulières dont Perrault n'avait pas à s'occuper. Il est oublié. Nous n'avons pas l'ambition de le remettre à la mode, un meilleur que nous, Hippolyte Rigault, ayant échoué dans une semblable entreprise. Il y a prescription. Ceux qui sont morts sont morts. Goethe lui-même ne nous imposera pas du Bartas. Mais quelque jugement que l'on porte aujourd'hui sur l'évêque romancier,
 
(1) Les hommes illustres, Camus.
 
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celui-ci n'en reste pas moins le d'Urfé, ou plutôt, le Walter Scott de l'humanisme dévot. A ce titre nous ne lui refuserons pas notre attention, assurés du reste que le moins grave de nos lecteurs visitera sans trop d'ennui ces ruines pittoresques et parfois assez touchantes.
Même pour un romancier, il a prodigieusement écrit. Agathonphile ; Élise ; Dorothée ; Alexis ; Spiridion ; Parthénice; Alcime; Palombe; Damaris, histoire allemande; Hyacinthe, histoire catalane; Régale, histoire belgique; La Tour des miroirs... la simple liste de ses romans tiendrait plusieurs pages : celle de ses nouvelles — Spectacles d'horreur ; Pentagone historique; Événements singuliers; Divertissements historiques — n'en finirait pas. Le lire d'un bout à l'autre, passerait les forces humaines. Non pas qu'il soit à proprement parler ce qui s'appelle ennuyeux. Je viens de reprendre les soixante nouvelles de ses Événements singuliers. Tel moderne, qu'on place haut, ne résisterait pas à cette épreuve. Il a, comme Ourliac, comme Edmond About et comme Assollant, ce don chétif qui fait les conteurs et que la capricieuse nature a
refusé à de plus grands hommes.
 
Hellénin... n'ayant de ses parents que l'honneur d'être sorti de bonne et ancienne race, sortit de leur maison, à l'âge de quinze ou seize ans, avec une épée au côté, un bidet sous les jambes, vingt écus dans sa bourse et une lettre de recommandation à Paris pour trouver une place au régiment des gardes de Henri III. Ayant si bien ménagé ce peu qu'il avait qu'il gagna cette grande ville sans mettre pied à terre, la vente de son bidet lui donna le moyen d'y faire quelque peu de séjour, jusques à ce qu'il eût vu éclore l'effet de sa lettre par une arquebuse qu'un capitaine des gardes lui donna en sa compagnie. Comme il était de bonne mine, d'esprit accort et d'humeur complaisante, il se fit aimer par ses compagnons et affectionner par ses chefs qui d'ailleurs sachant sa maison et désireux d'acquérir en lui quelque obligation sur ses parents, eurent un soin particulier de le bien dresser en l'art militaire, qui est celui de tuer des hommes bien à propos, et, comme
 
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ils disent, en gens de bien et vaillamment... Le commencement du règne de Henri III fut aussi joyeux et paisible que la fin en fut sanglante et funeste. Il semblait, après les tragédies dont la France avait été le théâtre du temps de son prédécesseur, que le siècle d'or nous fût venu revoir. Les jeux, les pompes, la danse et toute sorte de délices étaient les occupations de l'oisiveté de la Cour. Bien plus, c'est que les délices s'étaient glissées dans la dévotion et la piété à la mode était délicieuse. Notre cadet (1)...
 
Ne dirait-on pas le début des Trois Mousquetaires? Il continue de ce joli ton qui est, si je ne m'abuse, le ton français. Préférez-vous une allure plus imposante, Camus sait Virgile par coeur. Voici qui ferait bien dans une épopée.
 
Représentez-vous une aigle royale qui vient fondre sur une troupe de hérons, branchés ou pêchant sur le courant d'un fleuve. L'un se plonge dans l'eau, l'autre se tapit dans les roseaux, l'autre gagne le creux d'un arbre, celui-là se sauve dans un tas de pierres, celui-ci en des halliers, l'autre fend l'air d'une plume plus vite que le vent. Cet assaut étant passé, et l'aigle ayant repris le haut de l'air, ils se rassemblent et par un doux murmure semblent se communiquer la peur qu'ils ont eue. Tel était le concert des juges et du peuple (2).
 
Je n'aurais que trop de plaisir à prolonger ces remarques qui ne sont pas de notre sujet. Quand on s'attache à un auteur oublié, on finit toujours par le célébrer plus qu'il ne convient. Ainsi l'entomologiste qu'émerveille le plus modeste de ses scarabées. Il le voit joli comme un papillon. Semblable aventure arriva sous l'empire, à un écrivain qui passait alors pour l'atticisme fait homme. Hippolyte Rigault, cet enfant sublime de la Sorbonne et des Débats, ayant parcouru quelques romans de l'évêque de Belley, se laissa prendre à cet aimable génie qui avait déjà séduit les bons esprits du temps de Louis XIII, Naudé par exemple. Il écrivit sur Camus une longue étude très affectueuse;
 
(1) Hellénin..., p. 21..24.
(2) Roselis..., p. 522.
 
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il publia même un de ses romans : Palombe ou la femme honorable. Brunetière, éditant une chanson de geste, n'aurait pas déployé une audace plus imprévue. Rigault avait sa réputation à ménager; il craignait de paraître dupe; il faisait donc les réserves d'usage et trouvait pour cela des mots charmants. Camus, disait-il ainsi, « a quelquefois une manière fine et discrète d'indiquer les situations délicates qu'on prendrait facilement pour du goût: par exemple, dans la scène de la déclaration de Fulgent à Glaphire » (1). On voit le professeur, craignant de trop s'engager.
Il est gagné toutefois et plus qu'il ne veut le dire. Mal lui en prit. Sainte-Beuve, l'homme aux boiteuses et sûres vengeances — retro antecedentem... — quand il jugea le moment venu, fondit sur Rigault et l'étrangla dans une de ses notes prudemment féroces. « C'est, dit-il, une erreur de goût, ou un jeu par trop artificiel, de prétendre faire quelque chose de rien, de croire qu'on peut ressusciter ce qui n'a jamais eu vie (2). » En ces matières, ce que dit Sainte-Beuve est toujours très grave. Ses rancunes mêmes aiguisent sa clairvoyance au lieu de l'obscurcir. J'ose croire néanmoins que pour une fois, il se trompait. Exalté par des amis trop complaisants, rival possible, Rigault lui faisait peut-être ombrage. Je le dis sans joie, mais avec Sainte-Beuve, il faut parfois descendre à examiner ces fâcheux dessous. Son coeur était moins droit et moins noble que sa raison magnifique. Du reste, il détestait Camus qu'il ne connaissait que par ouï-dire, mais que le jansénisme avait maudit. Soutenir que dans les romans de l'évêque de Belley, rien « n'a jamais eu vie », c'est, à mon sens, nier la lumière du jour. Et quand cela serait vrai, nous ne savions pas l'auteur du Port-Royal et des Lundis si méprisant
 
(1) Palombe, p. XXXV. Cette introduction de Rigault est excellente presque de tous points. Mais j'ai beau le relire, j'ai peine à comprendre qu'il ait passé de son temps pour une des plus jolies plumes de France.
(2) Port-Royal, I, p. 242.
 
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pour les minores. A ne voir en lui que l'écrivain, Camus est beaucoup moins près du néant que Duguet, que M. Hamon, que tous les Arnaulds du monde, le grand excepté.
II. Le roman est avant tout, s'il n'est pas uniquement, une oeuvre divertissante. Camus l'entend bien de la sorte. Il ne prend pas les airs que l'on pourrait croire, il prêche moins que nombre de modernes; souvent, il oublie de moraliser. Son but principal est d'offrir au lecteur, et de s'offrir à lui-même une récréation honnête. Conter pour conter lui est un sensible plaisir.
 
Durant les jours caniculaires, écrit-il dans son livre de Darie, je prenais un peu d'air en cette belle maison de X... et je trompais les chaleurs des après-dînées à tracer (cette histoire) par forme de divertissement, sans autre dessein que de tuer l'importunité de ces ardeurs immodérées... Tant de cahiers se sont insensiblement amoncelés que l'on en ferait un juste livre. Je charmais ainsi mon loisir, amusé de la douceur de ce genre d'écrire que certes je trouve friand et qui m'a laissé dans le coeur l'aiguillon du désir de m'y remettre sur quelque autre histoire ancienne (1).
 
Cette belle humeur de l'ouvrier se communique naturellement à l'oeuvre elle-même. Trés sérieux, nous l'avons vu , dans ses traités spirituels , l'évêque-romancier se promet bien d'éviter « le sauvage... le farouche et le rébarbatif » de « messieurs nos maîtres » de Sorbonne et des « pères révérends », de ceux, dit-il assez cavalièrement, qui « ne sont bons qu'à l'Eglise ». Le moyen, dit-il encore, que ces pesants personnages écrivent des romans dignes de ce nom? « La joie marche rarement à leurs côtés, le ris les fuit et les mignardises les abandonnent... (Ils) ont sous des fronts de Caton, des sourcils d'Aristarque et des yeux d'Héraclite. » Nulle souplesse, nul entregent. Eh ! que peuvent-ils connaître « des affaires du
 
(1) La Mémoire de Darie..., p. 472.
 
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monde », quelle figure feraient-ils « dedans une salle, dans un cabinet et en la conversation des personnes mondaines? » « Ils ne savent pas l'air du bureau, ni le goût de la cité, ni les moyens de plaire à tant de palais malades. » Et puis leur style, abstrait, frotté de latin, comment passerait-il « sous la lime d'un cabinet et sous la censure des esprits délicats que produit notre siècle » (1) ? D'un mot, très bien né lui-même, il écrit pour ses pareils et il emploie en toute liberté la langue des honnêtes gens.
Aussi bien, si d'une manière ou d'une autre, de près ou de loin, per fas et nefas, les innombrables intrigues de Camus arrivent toujours, comme dit Perrault, à « une catastrophe chrétienne », tant s'en faut que leur auteur s'emprisonne dans les sujets religieux. « Le grand champ du monde » lui appartient (2) « Chose légère », — ce qui n'a jamais voulu dire frivole, — curieux, chargé de malice, grand observateur, les objets les plus divers l'intéressent, l'amusent ou le passionnent. Ainsi, pour n'en donner qu'un exemple d'ailleurs assez piquant, il ne manque jamais l'occasion d'exprimer en quelques traits l'image d'une nation ou d'une province (3). « Le théâtre naturel de ces belles histoires, dit Rigault, c'est l'Espagne, c'est l'Italie; une Espagne et une Italie comme celles de M. de Musset, où il n'y a ni gouvernement ni police. » Autant de mots, presque autant d'erreurs. Aussi bien que les pays latins, Camus semble avoir parcouru les Flandres et l'Allemagne où il a placé plusieurs de ses romans ou de ses nouvelles. A-t-il vu tous ces pays-là de ses yeux, je ne le crois pas, mais il les connaît. Il met le français au-dessus le tout mais il marque une certaine sympathie pour la
 
(1) La pieuse Julie, p. 557, 558.
(2) Préface des Événements singuliers.
(3) Il est même documenté sur telles particularités — plus qu'innocentes mais un peu spéciales — des moeurs germaniques des premiers jours de leur lune de miel) — qu'il aurait pu décrire avec moins de complaisance. Il voyait là sans doute un lointain souvenir du livre de Tobie. Cf. Événements singuliers, II, 42.
 
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simplicité germanique. « La nation allemande, écrit-il, est franche, et a le coeur aussi rond que l'estomac (1). »
 
Pour dire la vérité, sans offenser la nation — écrit-il encore et que M. Barrès lui pardonne ! — ce bon Austrasien tenant un peu plus de l'allemand que du français, était fort éloigné de cette gaillardise et politesse qui prennent les filles par les yeux... il n'était pas des plus agréables, ni de mine fort attrayante. Toutefois sa fidélité et son ardeur devaient couvrir tous ses défauts et si cette fille eût été bien judicieuse, elle eût connu qu'il n'est rien sous le ciel qui soit comparable à une âme constante en son affection (2).
 
Ailleurs il nous apprend qu'
 
en Allemagne, la profession de tenir hôtellerie est autant honorable qu'elle est peu considérée en France, et presque vile et servile en Italie et en Espagne. Il y a des personnes de qualité, même des nobles, qui s'en mêlent et qui la conduisent avec tant de gravité et de courtoisie que les voyageurs se louent pour l'ordinaire de leur traitement (2).
 
Pour l'Espagne, je ne sais pas non plus s'il y est allé. Du moins l'a-t-il étudiée dans les nouvelles de Cervantes, lequel était sans doute mieux renseigné qu'Alfred de Musset sur « le gouvernement et la police » de cette nation. « Ayant lu (ces nouvelles), dit-il, j'ai trouvé cet esprit fort grand en ces petites choses, un homme du monde et railleur et qui étale proprement et fait bien valoir sa marchandise (4). » Il reste vrai néanmoins que son Espagne est un peu cornélienne, sinon romantique. En revanche, l'Italie a peu de secrets pour lui. Il avait fait incognito, et
peut-être à pied, le pèlerinage de Lorette. Il a bien vu Rome, où l'ont conduit tantôt la route de Milan et de Florence, tantôt celle de Pise ou de Sienne. Chemin faisant,
 
(1) Les événements singuliers, II, 41.
(2) Ib., II, 208.
(3) Ib., II, p. 431.
(4) Préface des Événements singuliers.
 
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il a regardé de tous ses yeux, écouté de toutes ses oreilles. Somme toute, soit patriotisme, soit pour une autre raison, il a peu de sympathie pour les Italiens, Génois et Génoises surtout lui sont en horreur :
 
Etant donc en cette superbe ville de Gênes où les personnes sont si fines et si rusées, ce ne fut pas grande merveille s'il (Maximin, un provençal) y fut aisément abusé. Vraiment c'était bien à un jeune homme de commencer son trafic par la rivière de Gênes... Son commerce était avec les dames, et quelles dames! je le laisse à deviner à celui qui a vu la contrée (1).
 
A vingt reprises, il remarque que « jouer des prunelles » est un : langage fort intelligible en Italie » (2), S'il aime Sienne, c'est parce que cette ville est plus franche, « tenant encore quelque chose de cette liberté française que les Siennois n'ont pas tout à fait oubliée » (3).
 
Celles qui sont nourries sous la liberté de l'air français, dit-il encore, sont beaucoup plus difficiles à pervertir, que celles qui sont élevées dans les contraintes de delà les monts. Car là le moindre signe est un engagement absolu et une paction expresse ; mais parmi nous les muguetteries, les cajoleries et même les présents sont des vagues contre des rochers (4).
 
Qui ne l'aimerait, lorsqu'il parle ainsi ! On redoutait un prédicateur et on trouve un galant homme. Enfin, pour négliger mille observations du même genre, Rome elle-même ne trouve pas tout à fait grâce aux yeux de Camus, Rome « la grande cité, à qui le séjour de Sa Sainteté, la multitude des corps saints donne le nom de sainte, plutôt que les moeurs de ceux dont elle est habitée » (5).
 
(1) Les événements singuliers, I, 64.
(2) Ib., II, 242.
(3) Ib., II, 24I.
(4) Ib., I, p. 276-
(5) Ib., II, p. 249. Cf. Ib., I, 164, de curieuses observations sur la paresse italienne.
 
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Toute la France lui est précieuse, Paris d'abord, puis chacune de nos provinces.
 
Il n'y a rien de si contraire à l'humeur de notre air que la contrainte et l'esclavage. Sous notre ciel, nous respirons un air plus franc et où comme la bonne foi est plus grande, la défiance est moindre (1).
 
Ayant beaucoup vécu en Normandie, il a peut-être une prédilection pour
 
cette contrée de notre Gaule que l'on tient communément pour le pays où habite la sapience et où le septentrion rend l'air si subtil qu'il passe jusques aux esprits des habitants, lesquels sont extrêmement fins, déliés et accorts en leur conduite. Vous jugez bien que je parle de la Neustrie (2).
 
Languedoc et Gascogne l'amusent prodigieusement. Un cadet de cette dernière province ayant été réduit à l'hôpital, le père de ce malheureux, nous dit Camus, « ne pouvait faire entrer cela en sa créance, car la vanité naturelle du climat y résistait avec opiniâtreté » (3).
 
Les Provinces de la France qui ôtent tout aux cadets pour revêtir les aînés, en envoient (à la Cour) des flottes et des caravanes entières. Principalement la Guyenne, aussi fertile en cadets que les cadets sont riches en courage. Aussi est-ce tout leur bien, si vous y ajoutez la cape et l'épée. Chacun sait la gentille humeur de cette nation et comme elle ne s'abat jamais sous les disgrâces de la fortune. Ceux qui n'ont point de noblesse ont le coeur si bon qu'ils veulent passer pour gentilshommes, et ceux qui en ont la poussent dans une si reculée antiquité, qu'ils comptent toujours des rois entre leurs ancêtres et croient ne devoir céder à personne ni en sang ni en rang, au reste désireux de parvenir et de paraître artisans de leur fortune, ardents à l'avancer, hardis à se pousser, croyant que c'est là le vrai soin d'un homme raisonnable et que celui qui
 
(1) Les événements singuliers, II, 499.
(2) Ib., II, 29.
(3) Hellénin, p. 101.
 
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le néglige ne mérite pas d'avoir accès parmi les honnêtes gens (1).
 
Avouons qu'il sait son métier. Il a le bel entrain du style mousquetaire mais tempéré par une distinction, une élégance qui lui est propre. Plus mêlé, plus verbeux que Sorel ou que l'auteur du Roman comique, mais combien plus délicat! Assurément de tels passages, et tant d'autres que je n'ai pas le droit de citer ici, ne risquaient pas d'effaroucher les mondains qui n'ouvrent ce genre de livre que pour leur plaisir. On peut tuer le temps en moins aimable compagnie et je crains plutôt que de l'autre côté, l'on ne se demande avec inquiétude ce que viennent faire dans un roman dévot ces malices caressantes et ces curiosités profanes. Mais quoi, l'évêque de Belley n'a-t-il pas dit qu'il se proposait de nous divertir? Imagine-t-on qu'il y ait deux manières, l'une ecclésiastique, l'autre civile d'arriver à cette fin ? Du moins le verra-t-on changer d'allure, passer le surplis et l'étole, lorsqu'il touche enfin au plus religieux de ses histoires, par exemple, aux péripéties intérieures d'une vocation. Non encore, ou si peu que rien. Il se rappelle toujours, et sans effort, qu'il est dans un salon et non pas dans une église. Si d'aventure le prêtre esquisse un geste solennel, le parisien se montre aussitôt et inversement, le prêtre achève, efface par un pur cantique les indiscrétions ou les maladresses trop libres que l'autre vient d'amorcer. Je veux donner de ceci une preuve un peu singulière mais tout ingénue. Camus s'attache si fort à ces personnages que, malheureux ou fortunés, il n'a plus la force de les abandonner, même quand sa présence
 
(1) Hellénin, p. 20, 21. Il dit ailleurs (Ibid., p. 44) que la harpe est un « exercice merveilleux aux mains d'un gascon ». Que ne puis-je indiquer une foule de remarques du même genre. « Il n'en est pas des demoiselles du Languedoc, comme de celles de France, abattues dans la délicatesse, ce climat leur donnant une mâle vigueur, qui les porte souvent à des exercices de la chasse et de la guerre, qui les font paraître amazones.» Lus événements singuliers, II, 197, etc., etc.
 
 
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menace de gêner le lecteur aussi bien que les héros. C'est ainsi qu'ayant béni le mariage de Roselis (la Suzanne de la Bible) et de Joachim, et ayant accompagné l'heureux couple jusqu'au seuil de leur palais, il prolonge ses adieux et ses voeux un peu plus qu'on ne voudrait.
 
Mais il est temps que nous nous retirions et que nous laissions en paix la chaste Roselis dans le palais de son époux. Elle s'éjouira en Dieu et en lui, et lui en Dieu et elle ; ils vont prier ensemble, comme Isaac et Rebecca. O Hymen, c'est ici que tu attaches un ruban vermeil sur mes lèvres et que tu voiles beaucoup de choses à mon esprit, volant à ce discours plusieurs considérations qui le pourraient autant adoucir qu'enrichir... Laissons Roselis à Joachim et Joachim à Roselis. Jouissez, pair sans pair, de la possession de vous-mêmes. Dormez et reposez tranquillement en Dieu, en ce Dieu qui vous chérit si tendrement qu'il ne vaut pas qu'on vous réveille (1).
 
Il est tellement pur et naïf que sa gaucherie nous laisse elle-même sous une impression fraîche et pieuse.
Il s'est trouvé néanmoins de nos jours des esprits mal faits pour reprocher amèrement au pauvre Camus ce qu'ils appellent l'indécence de ses peintures. Calomnie ridicule.
Pour ma part, ce que j'ai trouvé chez lui de plus vif est bien innocent. « Tout est net aux personnes nettes, disait-il lui-même après saint Paul, tout est souillé aux personnes immondes (2). »
Le gentilhomme aux propos légers et piquants, l'artiste
 
(1) Roselis, p. 613.
(2) Quoi qu'on lui reproche aujourd'hui, Camus n'a d'ailleurs pour se défendre invinciblement qu'à rappeler le nombre et la qualité de ses lecteurs. S'il avait scandalisé, si peu que ce fût, ses contemporains, François de Sales l'aurait-il approuvé, la censure n'aurait-elle pas arrêté ce scandale ? Camus lui-même que nous savons si timoré, n'aurait-il pas brisé sa plume de romancier, au premier avertissement que n'aurait pas manqué de lui donner ou François de Sales, ou tel autre ami ? Sauf quelques pamphlétaires, personne n'a même songé à protester. « N'oublions pas, dit à ce propos le sage Rigault, qu'en matière de décence dans le langage, il n'y a de bons juges que les contemporains : quand ils ne se sentent pas blessés, c'est qu'il n'y a pas de blessure. La langue ne peut être soumise à une sorte de chasteté rétrospective qui condamne dans le passé ce qui ne serait pas excusable dans le présent. Nous ne pouvons exiger que nos pères aient été aussi raffinés que nous. » Palombe, p. XXXII. Ainsi, un évêque d'aujourd'hui n'écrirait pas comme Camus : « Lampsaque avait sur le front d'autres rayons que ceux de Moyse ». (Les événements singuliers, II, p. 57.)
 
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avec ses couleurs et ses jeux de plume, le prêtre, avec sa foi, sa ferveur, son zèle, tous ces personnages n'en font qu'un dans le roman de Camus. Effusions pieuses et saillies spirituelles, élévations morales ou théologiques et observations malicieuses, s'entrecroisent, s'appellent, se rejoignent sous sa plume et c'est là peut-être le plus haut mérite de l'évêque romancier. Comme cette remarque est importante, on me permettra de l'appuyer une fois pour toutes sur une citation un peu longue niais qui me paraît savoureuse, ou du moins tout à fait caractéristique. Je l'emprunte au meilleur peut-être des romans de Camus, à la Pieuse Julie. Julie est une jeune veuve hésitante et timide qui rêve d'entrer au couvent. Autour d'elle, sa soeur Diane et son beau-frère montent jalousement la garde, favorisant de tout leur pouvoir les projets amoureux d'un gentilhomme, Montange, qui s'est follement épris de Julie. Celle-ci n'a pour elle et dans son secret qu'une de ses suivantes, Secondine, désireuse, elle aussi, de quitter le monde. Un même cloître, Sainte-Elisabeth, les attend l'une et l'autre et elles épient « l'occasion de se sauver de l'Egypte en fuyant et par surprise ; car de s'en retirer autrement, il y avait de l'impossibilité... mille aguets, tous les serviteurs et les servantes aux écoutes, sentinelles partout ». Miracle! Lorsque Julie « y pensait le moins, la voilà en sauveté par le trait d'une inspiration soudaine ». En effet, le jour de l'anniversaire de sa belle-mère étant arrivé, Julie se rend pour cette cérémonie à l'église des Cordeliers. Secondine l'accompagne, et une autre fille qui bientôt « ennuyée de la longueur de l'office... demande permission à Julie pour aller à quelque sien négoce ». N'oublions pas de dire qu'il pleuvait fort ce matin-là. Grande ferveur pendant cette messe. « L'office achevé et midi approchant, il était temps de faire la
 
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retraite »... Arrêté sans doute par l'orage, le carrosse n'est pas encore là. Pendant que le petit laquais court le chercher,
 
O activité de l'esprit de Dieu... voici arriver la bienheureuse inspiration, ce moment duquel dépend l'éternité... L'esprit de Dieu... s'empare du coeur de Julie, et lui fait voir en un clin d'oeil que c'était là le temps destiné à sa délivrance... Sans consulter autrement, elle prend cette occasion aux cheveux, et étant avec Secondine, sous le portail, attendant la venue du carrosse : « Ma chère amie, lui dit-elle, pourrions-nous espérer une plus favorable occurrence pour la fuite que nous projetons il y a tant de jours?.. Votre compagne et mon autre femme de chambre se sont écartées pour divers sujets, ce petit émerillon de laquais n'y est pas, le carrosse ne paraît point...
 
Secondine y pensait de son côté. Les voilà parties sous la pluie battante et Camus sur leurs talons. A lui maintenant :
 
Je prie le lecteur, principalement s'il a... séjourné quelque temps en cette grande ville, hors de laquelle tout le reste du monde est un exil, de se représenter un grand lavage de pluie... Alors, de tous côtés, par les gouttières qui pendent sur les rues, se répandent comme des torrents d'eaux qui changent les ruisseaux en de petites rivières. Et parce que la situation de cette cité est trop plate, la pente en est si molle que les aux qui tombent du ciel sont aisées à se ramasser, et difficiles à écouler. Alors, les carrosses sont de saison... car, quant à ceux qui sont à pied, l'impossibilité de tirer chemin les oblige... à la retraite dans les maisons, jusques à ce que ces petits torrents aient désenflé leur orgueil. Nonobstant toutes ces difficultés, comme si Julie et Secondine eussent marché sur les eaux, elles se mettent en la voie sans autre guide que de la belle étoile de l'inspiration qui les conduit, et sans autre escorte que de la colonne du feu de leur zèle et de leur résolution déterminée.
Imaginez-vous encore, lecteur, combien il y a loin depuis la porte de Saint-Germain (des Prés, auprès de laquelle est assis le grand couvent des Cordeliers et les marais du Temple, où est le monas