JesusMarie.com
 Abbé Henri Brémond, s.j.

de l'Académie française.
 (1865-1933)

Histoire Littéraire du Sentiment Religieux en France depuis la Fin des Guerres de Religion jusqu'à nos Jours
Tome 5


Tome V L'ECOLE DU PÈRE LALLEMANT ET LA TRADITION MYSTIQUEDANS LA

COMPAGNIE DE JÉSUS
 

PARISLIBRAIRIE BLOUD ET GAY3, RUE GARANCIÈRE, 31923
 

Nihil obstat :Ferdinand CAVALLERA,Professeur à la Faculté de Théologiede l'Institut

catholique de Toulouse.Toulouse, 19 mars 1918. Imprimatur :H. ODELIN, V. G. Parisiis, die

21 Maii 1918.
 
 
 

CHAPITRE PREMIER : LA DOCTRINE SPIRITUELLE DE LOUIS LALLEMANT

I. Lallemant et son école. — Pierre Champion et la tradition de l'école. — Louis Lallemant.

— Son curriculum vitae. —Ses épreuves. — Lallemant et les supérieurs de la Compagnie.

— Ses disciples et leurs premières résistances. — « Pas d'autre maître que le Saint-Esprit

». — Lallemant, Balthazar Alvarez et les mystiques dans la Compagnie. — Principaux

caractères de l'école.II. A. La seconde conversion. — La troisième année de noviciat chez

les jésuites. — Trop de bon sens. — Les deux conversions. — Le salut dépend de la

seconde. — Le « bon Père » des Provinciales. — Prétendues infiltrations jansénistes dans

la Compagnie. — Les non-convertis. — Plus en danger que les séculiers. — Le monde au

couvent. — Antinomies résolues par saint Ignace. — Les religieux et l'orgueil. — Le palliatif

des « bonnes intentions ». — Néant du zèle naturel. — « Franchir le pas ». — Facilité

d'une transformation soudaine et totale. — Caractère nettement mystique de la seconde

conversion. B. La critique de l'action. — Les jésuites et l'action. — « Le principal, qui est

l'intérieur ». — Qu'une vertu solide et pratique ne suffit pas à un Ordre actif et qu'il faut

aller jusqu'au mysticisme. — Nulle initiative, « fort peu d'action au dehors ». —Dosage de

l'action. — L'action « pour la vie intérieure u. — Primauté de l'obéissance. — « Par manière

de divertissement ». — Que l'apostolat n'a pas à souffrir de cette doctrine. —

Instrumentum conjunctum cum Deo. — Critique du « moralisme ». — L'action et la prière;

qu'il n'est pas nécessaire dans l'oraison de tout « rapporter à l'action ». — « L'essence »

des vertus. — Ne pas mettre « le but de toutes les » inspirations divines, « en l'action et en

la pratique ». C. La garde du coeur. — « Purgation» et « garde » du coeur. — a Ce n'est

pas l'examen de conscience ». — « En sentinelle ». — Difficulté et nécessité de cet

exercice. — Entraînement à l'analyse morale. — Pratique de la garde du coeur. — Les

sacrements « exercices principaux de la perfection ». — « La pureté du coeur, plutôt que

l'exercice des vertus ».—Alphonse Rodriguez et la doctrine contraire. — L'avocat de

Marthe. — La présence de Dieu « moyen pour bien faire... nos actions ». — Ascétiques et

mystiques. — Ascèse plutôt négative de Lallemant, et qui conduit à « l'union divine ». D. La

conduite du Saint-Esprit. — Principe fondamental et clef de tout le système. —

S'abandonner, « se lier » au Saint-Esprit. — « Dieu l'instruit lui-même ». — « A peu près

comme nous avons la lumière du soleil ». — Le P. Lallemant et l'esprit intérieur » des

calvinistes. — Et le voeu d'obéissance. — « Prudence humaine » des supérieurs qui

traitent cette doctrine d'illusion. — L'obéissance ne dirige que « pour le regard de

l'extérieur ». — La direction du Saint-Esprit et les cas de conscience. — Et la vie spirituelle.

— Et les divers ministères. — L'oraison est « la principale préparation pour la chaire ». —

Les dons du Saint-Esprit. — Lallemant et Newman. — Don d'intelligence ou de réalisation.

— Sagesse et science. — Le discernement des esprits. — Revanche des mystiques sur les

moralistes. — Casuistique surnaturelle. —       Les « lumières subites ». — « Assurances

certaines » du don mystique. — Contemplation ordinaire et extraordinaire. — « Un lion en

peinture... un lion vivant ». — « La vraie sagesse ». — Contre la timidité des directeurs. —

« Plus de vertu et plus tôt » que par les voies communes. — « Sans la contemplation, on

n'avancera jamais beaucoup dans la vertu ». — « On criera ». — La vie mystique et la

nécessité de « l'application » à Jésus-Christ. — Dieu unique souverain de l'intérieur. — «

L'intérieur qui est sans bornes ». — « Après l'Incarnation, nous ne devons rien admirer ». I.

Plus une, plus originale, plus sublime vingt fois et vingt fois plus austère, plus dure que

Port-Royal, l'école que nous allons étudier a fait peu de bruit. Les contemporains l'ont à

peine soupçonnée : nul Sainte-Beuve n'a parlé d'elle et pour la plupart des catholiques

d'aujourd'hui, elle n'est qu'un nom. Son fondateur, le jésuite Louis Lallemant, est mort en

1635 sans avoir rien écrit. Parmi les disciples de ce grand homme, un seul, le P. Surin, a

connu la gloire, mais une gloire combattue, longtemps suspecte, infiniment douloureuse.

Du moins laissait-il après lui une oeuvre immortelle. Mais de l'école elle-même et de sa

tradition presque souterraine, le souvenir achevait de s'éteindre, lorsque vers la fin du XVIIe

siècle, le P. Champion entreprit de le réveiller.Pierre Champion de La Mahère était né près

d'Avranches en 1632, trois ans avant la mort de Louis Lallemant, et il avait fait ses études

chez les jésuites de Caen. Avranches, Caen, cette Normandie était alors un centre

mystique des plus actifs, comme nous l'avons entrevu déjà quand nous 5 parlions du P.

Eudes et comme nous le montrerons mieux encore dans notre prochain volume. Jésuite en

1651, Pierre Champion demande à partir pour les missions de l'Extrême-Orient; « on les lui

fait espérer ; mais en attendant, on l'applique à l'enseignement de la grammaire...

Rennes..., Quimper... Dans cette dernière ville, il se met en rapport avec le vénérable P.

Maunoir, l'apôtre et le thaumaturge de la Basse-Bretagne. » Remarquons ce trait. Le jeune

régent est déjà curieux de sainteté. Il veut connaître de tout près et il sait bien trouver les

citoyens de « l'empire mystique » — cette alliance de mots, alors peu banale, est de lui (1).

Ainsi plus tard, dans cette même Bretagne, il ira droit à un autre saint et lui dérobera son

beau secret. « Maunoir aurait voulu en faire son successeur, mais Pierre Champion ne

savait pas le breton », et rêvait d'aller missionner beaucoup plus loin. Une fois prêtre, il

sollicite de nouveau l'Orient. « On l'envoie à Rouen se préparer au départ... puis on l'avertit

de venir à Paris, de se tenir prêt. C'en est donc fait, il va partir... Mais voici qu'un professeur

de grammaire au collège d'Eu tombe malade et le P. Pierre prend sa place. » Tant mieux,

car il faut qu'il reste en France et qu'il apprenne, mais à la perfection, cette « exactitude

et... pureté du style que l'on recherche si fort dans le siècle où nous sommes » (2), C'est

encore lui qui parle. En 1666, il touche enfin au terme de ses voeux. « Déjà Pierre a quitté

Paris pour se rendre à Marseille ; il voyage à pied... sans avoir égard à la saison dont les

chaleurs sont déjà brûlantes... Il arrive à Marseille, mais épuisé. Une défaillance le saisit à

la veille du départ et les médecins s'opposent à son embarquement. » Heureuse et

providentielle défaillance. On peut (1) Il dédie sa vie du P. Rigoleuc à la Sainte Vierge,

parce que, dit-il, ce livre « traite d'un des plus dignes sujets de cet empire mystique où

vous régnez sur les âmes qui, se dégageant parfaitement des créatures, n'ont plus

d'autres occupations que de s'unir intimement à Dieu … La Vie du P. J. Rigoleuc..., Paris,

1686.(2) La Vie du P. J. Rigoleuc..., préface. 6 dire, sans la moindre exagération, que ce

départ manqué est un événement de toute première importance dans l'histoire du

mysticisme français.Après cela, de vaillants travaux qui ne doivent pas nous occuper : «

missions urbaines et rurales... missions navales, à la suite du comte d'Estrées, sur les

vaisseauxdu Roi ». Quelques naufrages. Nous savons bien qu'il ne sombrera pas. Enfin « il

est envoyé à Nantes... et... il emploie au bien des âmes les vingt dernières années de sa

vie » (168o-17o1) (1).De Nantes, son ministère appelait souvent le P. Champion en

Bretagne. C'est là que semblait l'attendre pour lui passer le flambeau, un jésuite

septuagénaire, le P. Vincent Huby, disciple et héritier spirituel du P. Jean Rigoleuc, qui

l'avait été lui-même du P. Louis Lallemant. Cette généalogie mystique, cette « suite » si

intéressante pour nous, est nettement marquée par le P. Champion.La doctrine spirituelle

du P. Lallemant, écrit-il a été fidèlement recueillie par le P. Jean Rigoleuc, né en 1595 et

mort en 1658, qui, loin de lui rien ôter de sa force ai de son onction, lui en a plutôt ajouté.

Le recueil qu'il en avait fait a été gardé par un autre saint homme, que la reconnaissance

demande que nous fassions connaître à son tour. C'est le P. Vincent Huby qui, par le

pouvoir qu'il avait sur mon esprit, m'a engagé à entreprendre les petits ouvrages auxquels

je donne le peu de temps que mes occupations me laissent libre (2). (1) Letierce, Études

sur le Sacré-Coeur, Paris, 1891, t. II, pp. 48-52.(2) La doctrine spirituelle du P. Louis

Lallemant... précédée de sa vie... Avertissement. Je citerai de ce petit livre, plusieurs fois

réimprimé, l'édition la plus récente (Paris, Lecoffre-Gabaida, 1908). Cette édition a, je crois,

été faite sur l'édition publiée chez Méquignou en 1843. Je retrouve dans l'une et dans

l'autre les n'élues fautes d'impression, parfois très graves. Ainsi plusieurs Font pour Sont.

Voici la plus énorme de ces coquilles. Champion avait écrit : « Méditer sur l'enfer, c'est voir

un lion en peinture ; contempler l'enfer, c'est voir un lion vivant ». Beau texte et très

important. Les deux éditions modernes corrigent ainsi « méditer dans l'enfer, c'est voir un

lion en peinture » ! ! Méquignou, p, 292 ; Gabalda, p. 431. A cela près, ces deux éditions

reproduisent le texte primitif. La plus récente n'a pas d'autre originalité due de supprimer la

précieuse dédicace à l'évêque de Nantes, Gilles de Beauveau. 7 Ces « petits ouvrages »

sont d'abord la Vie du P. Rigoleuc... avec ses traités de dévotion et ses lettres spirituelles,

qui parut chez Etienne Michallet en 1686, deux ans avant les Caractères (1); ensuite, la

Doctrine spirituelle du P. Lallemant, qui ne fut publiée qu'en 1694. Curieuses dates:

L'heure semblait en effet assez mal choisie pour des traités de ce genre. Ridiculisés,

harcelés par les jansénistes, les mystiques battaient en retraite. La querelle du quiétisme

commençait. Le Saint-Siège, alarmé par les excès de Molinos, se montrait sévère, même à

des spirituels éminents qui avaient jusque-là joui de l'estime universelle. Canfeld, Bernières

étaient condamnés en même temps que les faux mystiques. Condamné lui aussi, pour son

Catéchisme spirituel, un élève de Louis Lallemant, et quel élève, le P. Surin! D'où l'on peut

conclure que les supérieurs de la Compagnie auront soumis les deux livres du P.

Champion à une censure plus que rigoureuse. Mais Champion était la sagesse,

l'orthodoxie même. Je ne crois pas qu'il y ait moyen de le prendre en faute. On a essayé

peut-être ; certainement on n'aura pas réussi. Prudent, mais plein de courage, tant s'en

faut qu'il ait peur de la vérité, qu'il cherche à minimiser la précieuse tradition dont il est

dépositaire et qui, sans lui, allait se perdre. Nous ne savons pas quelle est au juste la part

qui lui revient dans l'oeuvre commune. Bien que très étroitement docile aux deux maîtres

qu'il édite, il use de ses documents avec assez de liberté. « Je n'ai jamais rien changé » à

leur « pensée », nous assure-t-il. On doit le croire sans hésiter. Sont de lui pourtant le  (1)

Il est amusant de voir se rencontrer dans la boutique — ou sur les rayons — de Michallet,

mystiques et moralistes, ces frères ennemis. La Bruyère écrira bientôt ses Dialogues sur le

quiétisme. En 1684, Michallet avait publié la grande édition in-folio des oeuvres complètes

du P. Guilloré. Bien que très combattus, les mystiques étaient encore de bonne vente. Eux

aussi, ils auront arrondi la dot de la e petite amie » de La Bruyère. 8 choix, l'ordre et le

style. C'est plus que nous ne voudrions aujourd'hui, mais il faut nous contenter de ce

qu'on nous donne et qui peut-être vaut mieux que ce que nous regrettons. Champion disait

tantôt qu'à nous être présentée par le P. Rigoleuc, la doctrine du P. Lallemant n'avait rien

perdu et tout au contraire. Je croirais volontiers qu'il en faut dire autant de ces deux

pensées formulées à nouveau par le P. Champion. Celui-ci n'avait reçu du P. Huby que

des feuilles détachées, il nous a laissé deux livres, deux vrais livres et qui ne passeront

pas.« Le Père Louis Lallemant naquit en Champagne, à Châlons-sur-Marne en 1578. Il

était fils unique du bailli de la comté de Vertus, qui a été autrefois un apanage des filles de

France. Son père l'envoya dès ses plus tendres années à Bourges, pour y commencer ses

études au collège des Pères de la Compagnie de Jésus. Dieu lui avait donné toutes les

dispositions de la nature et de la grâce, qui étaient nécessaires pour l'accomplissement

des grands desseins qu'il avait sur lui ; un esprit éminent et capable de toutes les sciences

; un jugement pénétrant et solide ; un naturel doux, franc et honnête; beaucoup d'amour

pour l'étude ; une horreur extrême du vice, et principalement de l'impureté ; une haute idée

du service de Dieu et un attrait particulier pour la vie intérieure. Tout enfant qu'il était, il

pratiquait le recueillement intérieur, sans le connaître : Il faut, disait-il, que je demeure

toujours chez moi. Il n'en faut jamais entièrement sortir. Cette maxime.., était gravée si

avant dans son coeur, qu'il avait dès lors une continuelle attention sur lui-même, ne fuyant

rien tant que de s'épancher au dehors (1). »Jésuite en 16o5, le P. Lallemant fait son

noviciat à Nancy et ses études à Pont-à-Mousson. Puis il enseigne « en divers lieux les

sciences spéculatives : trois ans la (1) La Doctrine..., pp. 7-8. 9 philosophie ; quatre ans les

mathématiques ; trois ans la théologie morale et deux ans la scolastique à Paris. Ensuite il

fut quatre ans recteur au noviciat et maître des novices; trois ans directeur du second

noviciat — c'est la grande époque de sa vie — préfet des hautes études et quelques mois

recteur du collège de Bourges », où il meurt le 5 avril 1635. « Il était d'une taille haute, d'un

port majestueux : il avait le front large et serein, le poil et les cheveux châtain, la tête déjà

chauve, le visage ovale et bien proportionné, le teint un peu basané, et les joues

ordinairement enflammées du feu céleste qui brûlait son coeur ; les yeux pleins d'une

douceur charmante, et qui marquaient la solidité de son jugement et la parfaite égalité de

son esprit... On ne pouvait voir un homme ni mieux fait de corps, ni plus composé dans

tous ses mouvements, ni d'un extérieur plus dévot et plus recueilli (1). »Les Jésuites, ses

contemporains, et notamment les supérieurs de l'Ordre ont bien connu l'exceptionnelle

valeur du P. Lallemant. Les hautes charges qui lui furent confiées le montrent assez2.Nous

savons néanmoins, par quelques lignes discrètes mais très significatives de son biographe,

qu'il n'eut pas (1) La Doctrine..., pp. 9-10 ; 46-47.(2) Il fut particulièrement lié avec

quelques-uns des hommes les plus considérables de la Compagnie à cette époque. Le P.

Julien Hayneufve « qui a mérité par ses écrits et ses héroïques vertus l'estime et la

vénération de tout le monde, étant recteur du noviciat de Rouen, pendant que le P.

Lallemant y était directeur..., voulut être un des disciples de ce maître accompli, assistant

comme les novices à toutes les exhortations où il trouvait, disait-il, des lumières et une

onction qu'il ne rencontrait point partout ailleurs ». La Doctrine..., p. 31. Champion nous

donne aussi comme l'un des « plus intimes amis de L. Lallemant », le P. Jean Bagot.

Celui-ci était plus jeune et je ne vois pas bien à quelle époque ils ont pu se lier ainsi, mais

je m'en rapporte. C'est le fameux Bagot, directeur de la « Société des bons amis s, qui fut

comme le noyau des missions étrangères, et qui recommence à faire parler d'elle, à cause

de ses rapports avec la Cabale des dévots. Un des congréganistes de Bagot, le breton

Vincent de Meut-, était en correspondance avec le P. Surin. Par la s'expliquerait — s'il y a

erreur — l'erreur de Champion. Cf. sur Jean Bagot une foule de précieux détails que

donne le P. de Rochemouteix : Les Jésuites et la Nouvelle France, Paris, 1896, II, pp.

24o-275. 10 toujours à se louer de ses frères. « Dieu permit... assez souvent, écrit le P.

Champion, que quelques-uns de ceux qui devaient avoir pour lui, ou plus de bonté,

comme ses supérieurs, ou plus de respect et de soumission, comme ses inférieurs et ses

disciples, s'oubliassent un peu à son égard et lui fissent de la peine (1). » Encore vivants et

douloureux, plus d'un demi-siècle après la mort du P. Lallemant, de tels souvenirs donnent

à penser. Manifestement il ne s'agit pas ici des menues épreuves de la vie commune ; un

homme aussi grave que Champion ne parlerait pas de ces riens. Il y a donc eu souffrance,

et sérieuse et sans doute prolongée. J'imagine qu'on aura trouvé sa direction un peu trop

mystique et, de ce chef, légèrement contraire à l'esprit de la Compagnie. Il parait du reste

que les jeunes Pères qu'on envoyait à son école et dont la plupart bientôt ne juraient plus

que par lui, commençaient par lui résister, ce qui laisserait croire qu'ils lui arrivaient plus ou

moins prévenus contre sa doctrine. Nous ne remarquions jamais aucun empressement

dans le P. Louis Lallcinant, écrit le P. Rigoleuc, bien qu'au commencement nous ne

fussions pas tous également dociles et soumis à ses sentiments ; mais il nous charma tous

par sa douceur et sa condescendance et par une humilité si rare et si obligeante qu'il n'y

en avait pas un seul de nous qui n'avouât qu'il n'avait jamais vu un tel supérieur. Enfin

avant trois mois il avait absolument gagné tous les coeurs (2). On nous dit encore que «

dans la théologie mystique », il n'eut pas d'autre maître que le Saint-Esprit. « Il ne l'apprit

point des hommes; et quoiqu'il eût eu pour directeurs des religieux d'une grande vertu et

capacité, il n'avait point trouvé en eux les avantages que » ses propres disciples, « le P.

Surin et le P. Rigoleuc, trouvèrent en  (1) La Doctrine..., pp. 28.29.(2) La vie du P. Jean

Rigoleuc, p. 495. Il ne dit pas « tous les esprits ».  11 lui (1) ». Il aurait été « entre les

jésuites de France ce que le P. Alvarez fut entre ceux d'Espagne. » Rapprochement qui en

dit long. Tout le monde sait en effet que le P. Balthazar Alvarez fut violemment et d'ailleurs

très injustement accusé de vouloir introduire dans la Compagnie une spiritualité nouvelle et

tendant à l'illuminisme (2). « Il est certain, continue le P. Champion, qu'il joignait

éminemment, comme cet illustre directeur de sainte Thérèse, la connaissance et la

pratique de la théologie mystique, et qu'il eut comme lui pour disciples, les hommes les

plus spirituels et les plus intérieurs que la Compagnie ait eus parmi nous. On a remarqué

jusqu'ici que tous ceux qui avaient fait sous lui leur premier ou leur second noviciat, se sont

communément distingués des autres, par une conduite religieuse qui répondait aux

excellentes leçons qu'ils avaient apprises de lui, et surtout par l'amour du recueillement et

de la vie intérieure (3) ». Pour toutes ces raisons, et pour d'autres encore il faut, je crois,

regarder le P. Lallemant et son école comme formant, non pas, ce qu'à Dieu ne plaise, un

état dans l'état, une faction plus ou moins suspecte ou indépendante, mais un groupe

assez nettement distinct, une extrême droite spirituelle, une élite un peu singulière, que les

supérieurs n'ont pas essayé de disputer à la grâce et qu'ils ont approuvée, sans toutefois

l'encourager très activement. Ils ne les désavouent pas, de beaucoup s'en faut, mais ils

refusent de s'identifier avec eux.Aux mystiques, la Compagnie, dans son ensemble, préfère

les ascètes : aux Lallemant, aux Surin, aux Guilloré, les Bourdaloue, les Ravignan, les

Olivaint, modèles (1) La Doctrine..., p. 34.(2) Cf. La vie du P. Baltasar Alvarez..., par le P.

Dupont (traduite par R. Gaultier), Paris, 1618; chap. XI. : « D'une grande bourrasque qui

s'éleva lors de sa manière d'oraison et de l'héroïque humilité et patience dont il supporta ce

mépris » ; chap. XLI : « Des raisons de cette bourrasque et qu'il répondit aux difficultés

qu'on lui opposa contre l'oraison de quiétude et de silence. »(3) La Doctrine..., pp. 27,

28. 12 moins brillants, mais plus sûrs, qui lui paraissent réaliser excellemment l'idéal sobre,

volontaire, méthodique, immédiatement pratique, sur lequel un fils de saint Ignace doit se

régler lui-même et régler les âmes dont il a la charge. On pense bien qu'un simple

historien n'a pas à se prononcer entre ces deux tendances. Il suffit que nous les

distinguions une fois de plus, car de cette distinction vient en grande partie l'extrême

intérêt du présent chapitre. C'est précisément parce qu'ils sont jésuites que le témoignage

du P. Lallemant et de ses disciples a pour nous une force particulière, le milieu qui les a

formés n'ayant pu que nourrir chez eux l'amour des voies communes et la crainte de

l'illusion. D'un autre côté, ils n'ont pu triompher des sages résistances que leur opposait ce

même milieu, qu'en se montrant eux-mêmes plus jalousement fidèles à la tradition

ascétique de la Compagnie, et, si l'on peut dire, plus jésuites. Tout mysticisme orthodoxe

exige une abnégation totale, mais ceux-ci insistent plus que d'autres, et plus en détail sur

les dures exigences, sur l'envers crucifiant de la vie mystique. Psychologues, moralistes,

comme tout vrai jésuite doit l'être, et bien davantage, ils poussent, jusqu'à l'excès parfois,

comme nous le voyons dans l'oeuvre de Guilloré, l'inquiète pénétration de leurs analyses,

la pressante et impitoyable sévérité de leurs conseils. Peu de couleur, nul lyrisme. Leur

sublime se devine certes, mais n'éclate que rarement. J'ai même peur qu'on ne les trouve

ternes. La joie leur manque et l'esprit des enfants. Ils ont hésité, lutté longtemps avant de

s'abandonner à la grâce : ils ont pesé le pour et le contre dans les balances d'une

théologie rigoureuse ; même après s'être enfin rendus, ils restent constamment sur leurs

gardes, se déliant, non pas certes de Dieu, mais de leur propre misère. Qu'importe! Nous

les préférons ainsi. Les mystiques d'avant-garde ne nous manquaient pas. Derrière eux,

pour modérer leur impétuosité et pour couvrir leur retraite, il nous fallait cette 13 petite

armée de jésuites, lente à s'émouvoir, prudente, pesante, sans panaches, sans musique,

mais invincibles.II. Dans l'exposé que nous allons faire des principes de cette école, nous

nous en tiendrons aux deux textes fondamentaux, je veux dire : 1° aux leçons du P.

Lallemant qui nous sont connues par les notes du P. Rigoleuc ; 2° aux petits écrits

spirituels qui sont l'oeuvre personnelle de ce même P. Rigoleuc. Publiés l'un et l'autre, et

plus ou moins remaniés par le P. Champion, ces deux textes, en réalité, n'en font qu'un.

Ce sont, pour ainsi dire, les deux états d'une seule et même pensée. Nous consulterons

aussi les importants ouvrages de Surin, disciple immédiat de Lallemant, comme Rigoleuc.

Mais Surin a son originalité propre : il paraît d'ailleurs moins sûr et moins unanimement

approuvé par les supérieurs de son Ordre. De toute façon, il mérite d'être étudié à part, ce

que nous ferons tout à l'heure. Quant à la doctrine des premiers, on peut la ramener me

semble-t-il, à ces quatre chefs : A. La seconde conversion ; B. La critique de l'action ; C. La

garde du coeur ; D. La conduite du Saint-Esprit. A. — La seconde conversion. Pour bien

réaliser et le pittoresque moral et l'importance véritablement historique de ce qui va suivre,

il ne faut jamais perdre de vue que le P. Lallemant parle à des jésuites. Non à des novices,

à des commençants, mais à des prêtres mûris par quinze ou vingt ans de vie religieuse. «

Pères du troisième an », comme on les appelle dans la Compagnie, ces prêtres, leurs

études enfin terminées, sont venus se recueillir pendant une année entière, avant de

prononcer leurs derniers voeux et de se consacrer pour toujours à l'apostolat dont ils ont

du reste déjà fait l'apprentissage (1). Avec de tels hommes on peut traiter librement, (1) Je

ne sais pas le nombre exact des « tertiaires » qui ont eu le p. Lallemant pour maître. Il y

eut, comme je l'ai dit, trois promotions. Chacune devait compter de 10 à 15 personnes. En

1639, c'est-à-dire, peu d'années après le 3e an des PP. Rigoleuc et Surin, lorsque le P.

Maunoir fit son 3° an à Rouen, sous la conduite du P. Ayrault, il n'y avait, dans cette

promotion que huit tertiaires. Cf. le status donné par le P. Séjourné, Histoire du V. S. de D.

Julien Maunoir, Paris, 1895, I, p. 402. 14 et sans peser tous les mots. On n'a pas à craindre

de les troubler, de les rendre scrupuleux, de les décourager par une direction trop haute,

ou de les détraquerpar des discours imprudents sur les voies mystiques. Ils sont d'âge à

se défendre, moins exposés à l'illuminisme qu'à l'excès contraire : trop de sagesse, ou

plutôt une sagesse trop humaine, trop raisonneuse, fermée aux inspirations de l'Esprit. On

ne se conduit, écrit le P. Rigoleuc, que par la prudence humaine, déguisée sous le nom de

bon sens. On rapporte tout à la règle de ce prétendu bon sens. C'est même selon cette

fausse règle que l'on juge des choses spirituelles, des opérations divines et des merveilles

de la grâce, n'en approuvant que ce qui s'accommode à son caprice. Suivant cette règle,

on se fait un système de la vie spirituelle, avec la même liberté que les philosophes et les

mathématiciens imaginent leurs systèmes du monde et des globes célestes. On ménage

les grâces de Dieu en soi et dans les autres selon les maximes de la sagesse humaine, et

par un étrange aveuglement qui est la juste punition des esprits superbes, on croit ne

suivre que la raison et le bon sens, lorsqu'on s'éloigne davantage de l'esprit de Dieu (1). Et

le P. Lallemant : La plupart des religieux, même des bons et des vertueux, ne suivent dans

leur conduite particulière et dans celle des autres, que la raison et le bon sens ; en quoi

plusieurs d'entre eux excellent. Cette règle est bonne, mais elle ne suffit pas pour la

perfection chrétienne. Ces personnes-là se conduisent d'ordinaire par le sentiment

commun de ceux avec lesquels elles vivent et comme ceux-ci sont imparfaits, bien que leur

vie ne soit pas déréglée, parce que le nombre des parfaits est fort petit, jamais elles

n'arrivent aux sublimes voies de l'esprit : elles vivent comme le commun (2). (1) La vie du

P. J. Rigoleuc, pp. 85, 86.(2) La Doctrine..., pp. 187, 188.  15Justement l'heure de la grâce

a sonné pour eux, l'heure de sortir du « commun », de s'orienter décidément vers « les

sublimes voies », en un mot, l'heure de la seconde conversion. Il arrive d'ordinaire deux

conversions à la plupart des saints, et aux religieux qui se rendent parfaits ; l'une par

laquelle ils se dévouent au service de Dieu, l'autre par laquelle ils se donnent entièrement

à la perfection. Cela se remarqua dans les Apôtres, quand Notre-Seigneur les appela et

quand il leur envoya le Saint-Esprit ; en sainte Thérèse et en son confesseur le P. Alvarez,

et en plusieurs autres. Cette seconde conversion n'arrive pas à tous les religieux et c'est

par leur négligence. Le temps de cette conversion, à notre égard, est communément le

troisième an de noviciat (1). Cette seconde est-elle seulement, pour ainsi parler, une

conversion de luxe ; le P. Lallemant ne le pense pas. Le salut d'un religieux est

inséparablement attaché à sa perfection (2). Dure parole et qu'il ne faudrait pas trop

presser. Lallemant veut dire sans doute que, dans la vie religieuse, il est toujours infiniment

grave de renoncer, par un acte formel, non pas à tel ou tel point de perfection, mais à la

perfection en elle-même. Remarquons-le en passant, dans le huis-clos de leur chapitre,

ces jésuites ont une singulière façon de s'entraîner à la morale relâchée. Le « Bon Père »

des Petites lettres était là sans doute, ou quelqu'un des siens. Il n'a pas bronché

cependant. On répète que la vraie réponse aux Provinciales, c'est Bourdaloue. Sans doute,

mais ses frères ne l'avaient pas attendu ; ils n'avaient même pas attendu l'attaque de

Pascal, lequel ne doit paraître que plus de vingt ans après la mort de Lallemant. Qu'on ne

dise pas non plus, comme on l'a l'ait hier encore, que si les spirituels de cette école frôlent

parfois (1) La Doctrine..., pp. 113, 114. (2) Ib., p. 91. 16 d'assez près le rigorisme, la faute

en est au jansénisme, dont ils ont respiré « l'atmosphère lourde ». En 163o, le jansénisme

n'était pas né. Déjà néanmoins Lallemant inclinait à nous présenter sous des couleurs trop

noires la corruption originelle; la « malice infinie » qui est en nous et «que nous ne voyons

pas ». Ainsi faisaient de leur côté les maîtres de l'école française, les Bérulle, les Condren,

comme nous l'avons déjà rappelé (1).Le P. Lallemant partage donc le monde religieux en

deux classes : d'une part le petit groupe des convertis, des « intérieurs », des « parfaits »,

des « contemplatifs »,auxquels nous viendrons tantôt; d'autre part, les non-convertis, les

médiocres, qu'on va voir qu'il ne flatte guère. Il y en a de deux sortes : Les premiers ne

refusent rien à leurs sens. Ont-ils froid ? Ils se chauffent. Ont-ils faim ? Ils mangent...

toujours déterminés à se satisfaire sans presque savoir en pratique ce que c'est que de se

mortifier. Pour leurs fonctions, il les font par manière d'acquit, sans esprit intérieur, sans

goût et sans fruit. Entendons-le bien. Sommeiller au coin d'un pauvre feu, dévorer trop

avidement la Gazette, le P. Lallemant n'attache pas à ces innocentes faiblesses une

importance (1) On peut lire dans le très brillant a discours sur l'histoire universelle » qui

termine le Christus, les lignes suivantes « L'influence du Jansénisme... fut profonde.

Plusieurs, et des plus nobles parmi les champions de l'Église, sans avoir jamais partagé

les dogmes de la secte, en respirèrent l'atmosphère lourde ». Le texte vise notamment

Bossuet, mais la note reconnaît loyalement qu' « il y a jusque chez les ascètes jésuites de

la seconde moitié du siècle une sévérité et une exagération dont lejansénisme est

responsable ». Christus, nouvelle édition, 1916, p. 1206. Je ne pense pas me tromper en

croyant qu'on fait ici allusion à quelques-uns des disciples de Lallemant, à Surin, entre

autres. Au reste, je ne trouve pas les ascètes jésuites de la 2e  moitié du XVIIe siècle,

sensiblement plus sévères que leurs prédécesseurs immédiats. Ai-je besoin d'ajouter que

ni les uns ni les autres ne sont jansénistes ? Si rigorisme il y a, leur rigorisme est surtout

mystique, ainsi que nous l'avons remarqué plus haut. Cf. 2e partie, ch. II. S'ils tendent à

exagérer les effets de la corruption originelle, ce n'est pas sur le dogme de la chute qu'ils

fondent les exigences de leur dure doctrine. Alors même que la fomes peccati, ne

troublerait pas notre intérieur, il nous faudrait travailler à nous « vider » de nous-mêmes et

de la misère « qui nous est naturelle comme à des créatures tirées du néant. » La

Doctrine..., p. 135. 17 démesurée. Ce qui l'inquiète chez ces braves gens, c'est le

parti-pris, peu conscient, mais solide, que leur attitude révèle, c'est leur pli bourgeois, le «

profond oubli d'eux-mêmes », c'est leur coeur « enivré par le tracas des choses extérieures

» et toujours « absent ». Voilà qui dégrade, épuise et menace enfin d'atrophier leur

conscience. Ceux-là sont en danger de péché mortel, et même quelquefois, ils sont

effectivement en péché, bien qu'ils ne s'en aperçoivent pas. Les séculiers, sachant bien

qu'ils tombent quelquefois clans le péché mortel, se défient d'eux-mêmes et leur crainte

leur donne de la précaution. Mais ceux-là se confiant en leur état et s'appuyant sur cette

fausse présomption que, dans la religion, il est rare qu'on pèche mortellement, vivent dans

une trompeuse sécurité qui les fait tomber sans qu'ils s'en donnent de garde (1). La

seconde classe, celle qui, d'après le P. Lallemant, représenterait la moyenne des religieux,

mène une vie plus mortifiée, plus noble et, en apparence, plus sainte,mais en réalité, aussi

peu intérieure et aussi mondaine. (1) La Doctrine..., pp. 88-91. Le P. Lallemant revient à

plusieurs reprises sur cette psychologie que la casuistique orthodoxe n'admet pas sans

réserves et que lui-même, très certainement, il ne proposerait pas telle quelle à des

scrupuleux, à des ignorants. « Ils ne s'aperçoivent pas de leur chute » p. 9o. Or il n'y a pas

de péché qui ne soit voulu, et nil volitum nisi cognitum. « Il est impossible que vivant de la

sorte (c'est-à-dire ne s'inquiétant pas des fautes vénielles) il ne tombe quelquefois dans le

péché mortel, même sans le connaître. Mais il ne laisse pas d'être coupable des péchés

qu'il commet dans cette ignorance, parce qu'elle est comme affectée » p. 139. La clef du

problème est sans doute dans ce dernier mot. Ces péchés que l'on finit par commettre,

sans les connaître et par suite, sans les vouloir expressément, on les a comme connus et

voulus en bloc, le jour où par une sorte de renonciation formelle à la vie parfaite, on s'est

résolu à tout se permettre sauf les péchés graves. Sans doute, mais cette renonciation

elle-même, presque personne ne la fait en une fois et d'une façon quasi solennelle. Elle

est impliquée dans une feule de menues capitulations qui ne sont elles-mêmes que des

péchés véniels. Or les théologiens n'admettent pas la coalescence des péchés véniels.

Additionnés, ace et zoo de ceux-ci ne font pas un péché mortel. Reste qu'il faut prendre

tout cela d'une manière morale et non pas en rigueur de théologie. 18 Car, dans la religion,

il y a un petit monde, dont les éléments sont l'estime des talents humains, des emplois;

des charges et des lieux considérables; l'amour et la recherche de l'éclat et de

l'applaudissement. Voilà de quoi le démon fait comme un jeu de marionnettes pour nous

amuser et nous tromper. Il remue tout cela à nos yeux de telle manière que nous nous y

arrêtons et nous laissons séduire (1). N'allons pas nous scandaliser de ces aveux. La

tentation qu'ils nous révèlent est des plus subtiles. Qu'on songe en effet au paradoxe

pratique que saint Ignace a voulu réaliser en fondant sa Compagnie. L'esprit de cet Ordre

«joint ensemble des choses contraires en apparence, comme la science et l'humilité, la

jeunesse et la chasteté, la diversité des nations et une parfaite charité, etc. ». « Le dernier

point de la plus haute perfection » que ces religieux doivent se proposer, « est le zèle des

âmes ». Or,  pour former ce zèle, il faut un certain tempérament qui ne se rencontre

qu'avec peine et qui résulte du mélange des choses contraires. Il faut, par exemple, mêler

dans notre vie une grande affection aux choses surnaturelles avec l'étude des sciences et

avec d'autres occupations naturelles ; or il est fort aisé de se jeter trop d'un côté. On peut

avoir trop de passion pour les sciences et négliger l'oraison (2),  ou inversement. On doit

vouloir le succès et ne pas goûter la gloire qu'il traîne, d'ordinaire, après lui. Que

d'antinomies (1) La Doctrine..., pp. 3o1, 3o2.(2) Ib., p, 477. Ceci est pris dans le résumé

des conférences de Lallemant, fait par le P. Surin et ajouté par le P. Champion à la fin du

volume. Au reste, je ne vois pas bien que la difficulté dont parle ici le P. Lallemant soit

propre à la Compagnie de Jésus. Tous les théologiens, tous les prédicateurs ont la même

antinomie à résoudre. Après le texte qu'on vient de citer, en vient un autre, assez

malheureux, me semble-t-il, et qu'on ne devrait pas laisser sans explication dans les

éditions populaires de la Doctrine. « L'esprit de Dieu a donné à saint Ignace une lumière

particulière pour joindre ensemble ces choses-là, dans notre Institut. D'autres qui n'avaient

pas cette lumière, se sont tellement attachés à la solitude, à la pénitence, à la

contemplation, qu'ils semblent avoir porté jusqu'à l'excès le mépris de tous les talents

humains » . Ib., p. 478. Qui vise-t-il? Les chartreux, je pense, ou d'autres Ordres

contemplatifs. Mais ces Ordres, quel besoin ont-ils de tant cultiver les « talents humains »

? 19 à résoudre ! Est-ce merveille que seule, une élite peu nombreuse atteigne un tel

idéal?Mais enfin cet idéal, il faut qu'on le rappelle sans cesse à des hommes d'étude

qu'attendent ou de si hautes joies intellectuelles, ou des échecs si douloureux; à des

prédicateurs qui demain transporteront leur auditoire ou qui feront le vide autour de leur

chaire. Il faut qu'on leur dise que le grand mal, celui qui les guette constamment, c'est

l'orgueil, Nous faisons en un jour plus de cent actes d'orgueil (1); et qu'on leur répète que

cet orgueil n'est même pas raisonnable. La sagesse divine est une folie au jugement des

hommes et la sagesse humaine est une folie au jugement de Dieu. C'est à nous à voir

auquel de ces deux jugements nous voulons conformer le nôtre... Si nous goûtons les

louanges ou les honneurs nous sommes fous... et autant que nous prenons de goût à être

estimés et honorés, autant avons-nous de folie... C'est un monstre que, même dans la

religion, il se trouve des personnes qui ne goûtent que ce qui peut les rendre

considérables aux yeux du monde ; qui ne font tout ce qu'elles font pendant les vingt et les

trente années de la vie religieuse, que pour avancer au but où elles aspirent ; n'ont

presque de joie ni de tristesse que par rapport à cela, ou du moins sont plus sensibles à

cela qu'à tout autre chose. Tout le reste qui regarde Dieu et la perfection, leur est insipide,

elles n'y trouvent point de goût. Cet état est terrible et mériterait d'être déploré avec des

larmes de sang (2). Rigoleuc, toujours sous l'inspiration de son maître, mais aussi, toujours

personnel, reprend et achève cette ébauche émouvante : L'orgueil est le sujet le plus

ordinaire de tous les mécontentements des religieux. Le plus grand obstacle à la

perfection, (1) La Doctrine..., p. 143.(2) Ib., p. 215. 20 et ce qui les empêche de suivre la

conduite du Saint-Esprit, de s'adonner à la vie intérieure... c'est l'esprit de vanité qui les

enchante sous divers prétextes, qu'il sait artificieusement colorer. D'abord on se laisse

éblouir par l'éclat des talents extérieurs, de l'esprit, de l'éloquence, du savoir, que l'on

entend sans cesse louer dans ceux qui les possèdent. On se remplit l'esprit de l'idée de

ces avantages qui efface insensiblement celle que l'on avait conçue de la perfection... On

ne parle que de ceux qui se distinguent par la connaissance des belles-lettres et par leurs

ouvrages, ou de prédicateurs qui ont la vogue. On voit bien que tout ceci est pris sur le vif.

Nulle aigreur du reste chez le P. Rigoleuc. Libre à lui, s'il l'eût voulu, de se faire un nom

parmi les humanistes du temps. Pendant ses années de régence, « les mieux versés en la

connaissance de la langue latine, le P. Gabriel Gossart, par exemple, préféraient ses

compositions à celles du fameux P. Pétau, soit pour le tour d'éloquence, soit pour la

politesse du style » (1). Mais continuons : On veut aussi paraître. On en cherche les

occasions et pour acquérir de la réputation, l'on se porte à l'étude avec excès, jusqu'à

étouffer le peu de dévotion qu'on avait. L'on fait des veilles indiscrètes... On néglige ses

exercices spirituels pour en donner le temps à des lectures et à des compositions où l'on

épuise toutes les forces de son esprit. On veut l'emporter par dessus ses égaux, et l'on

regarde leurs succès d'un oeil de jalousie. On tâche de les rabaisser, et on n'en parle que

froidement... On ne peut souffrir le moindre mépris et quand on se voit postposé aux

autres, on en est inconsolable. On aime l'éclat, le grand monde, les visites,

l'applaudissement et les louanges. On porte ses désirs aux premières chaires, aux emplois

éclatants. On aspire à la ville capitale, comme au centre de son ambition, et pour y arriver,

pour s'y maintenir et pour venir à bout de ses prétentions, que ne fait-on pas ? On prend

un esprit d'intrigue, de politique et de flatterie. On se fait des amis et des patrons au

dedans et au dehors. On s'attache aux personnes de qui l'on espère de la faveur et de

l'appui, aux (1) La vie du P. Rigoleuc, pp. 6, 7. 21 considérables de l'Ordre, aux grands du

siècle. On devient courtisan, et l'on n'est plus religieux qu'en apparence... Devant Dieu l'on

est tout séculier. Voilà où la vanité mène peu à peu des religieux... et voilà ce que j'estime

la souveraine misère (1). Pour se tranquilliser eux-mêmes, pour satisfaire tout ensemble et

à leur amour-propre et à l'Evangile, invoqueront-ils, avec le jésuite de Pascal, notre grande

méthode de diriger l'intention, dont l'importance est telle dans notre morale, que j'oserai

quasi la comparer à la doctrine de la probabilité (2) ? Non. Ce compromis ne servirait de

rien et le P. Lallemant le condamne sans pitié. Pour nous flatter dans notre aveuglement,

nous pallions de mille beaux prétextes la passion qui nous aveugle. Nous nous forgeons

une bonne intention, et après cela nous passons par-dessus tous les mouvements de la

grâce (3). Ou encore : Ils forment un dessein suivant leur inclination; puis ils cherchent des

motifs de vertu pour colorer leur choix et justifier leur conduite (4) ; et, reprend le P. Surin

qui ne fait ici que répéter les paroles de son maître, pour se pouvoir vanter de ne rien faire

que pour Dieu, ils lui en font une offrande superficielle disant : Mon Dieu, je vous offre

cela... Cette façon sèche de rapporter à Dieu ce qui n'est pas véritablement pour lui, n'est

pas l'intention des âmes sérieusement parfaites. A quoi bon dirai-je que je réfère mes

actions à Dieu, si avec cela je repais mon amour-propre, me délectant en la vanité et

sensualité ou en mes autres appétits. Il faut que (1) La vie du P. Rigoleuc..., pp. 83-86.(2)

VII. Provinciale.(3) La Doctrine..., p. 138.(4) Ib., p. 90. 22 j'éloigne dans le fond de mon

coeur le goût bas, humain et corrompu que j'ai (1). Qu'ils ne se consolent pas non plus en

pensant à la plus grande gloire de Dieu, qu'aura du moins procurée leur zèle : Soyons

bien persuadés que dans nos fonctions nous ne ferons de fruit qu'à proportion de notre

union avec Dieu et de notre dégagement de tout intérêt propre. Un prédicateur, quand il.

est bien suivi ; un missionnaire, quand il fait un grand fracas ; un confesseur, quand il voit

son confessionnal entouré d'un grand nombre de pénitents; un directeur, quand il a la

vogue... tous se flattent de faire beaucoup de fruit et à en juger parles apparences, on le

croirait. Le monde les loue, l'applaudissement les confirme dans la bonne opinion qu'ils ont

de leur succès. Mais sont-ils unis à Dieu par l'oraison? Sont-ils parfaitement dégagés

d'eux-mêmes ? Qu'ils prennent garde de se tromper... On se propose la gloire de Dieu et

le bien des âmes; mais oublie-t-on sa propre gloire et ses petits intérêts ? On s'emploie aux

oeuvres de zèle et de charité ; mais est-ce par un pur motif de zèle et de charité ? N'est-ce

point parce qu'on y trouve sa satisfaction et qu'on n'aime ni l'oraison ni l'étude, qu'on ne

peut demeurer dans sa chambre ni souffrir le recueillement (2) ? Tant d'agitation est en

pure perte, puisque seule « la sainteté de vie » nous rend « propres à procurer le salut des

âmes (3) ». C'est une chose prodigieuse de voir les hommes appelés à la vie apostolique,

porter l'ambition et la vanité dans le sacré ministère de la prédication. Quel fruit peuvent-ils

faire? Ils ont obtenu ce qu'ils poursuivaient depuis six ou sept ans. Ils en sont venus à

bout, aux dépens d'une infinité de péchés et d'imperfections. Quelle vie ! Quelle union

avec Dieu ! Comment Dieu se servira-t-il de tels instruments (4) ? (1) Oeuvres spirituelles

du P. J. Surin, publiées par le P.M. Bouix. Traité inédit de l'Amour de Dieu, Paris, s. d., pp.

183, 184, 196.(2) La Doctrine..., p. 316.(3) Ib., p. 123.(4) Ib., pp. 125, 126.  23 «

Souveraine misère » d'un coeur ainsi partagé, stérilité presque absolue d'un zèle tout

naturel, pour n'avoir pas voulu se décider à la seconde conversion, on manquesa vie, et,

comble d'amertume, on sait bien qu'on la manque. Nous passons les années entières, et

souvent toute la vie, à marchander si nous nous donnerons tout à Dieu. Nous ne pouvons

nous résoudre à faire le sacrifice entier. Nous nous réservons beaucoup d'affections, de

desseins, de désirs, d'espérances, de prétentions, dont nous ne voulons pas nous

dépouiller pour nous mettre dans la parfaite nudité d'esprit qui nous dispose à être

pleinement possédés par Dieu... Nous combattons contre Dieu des années entières et

nous résistons aux mouvements de sa grâce qui nous poussent intérieurement à quitter

une partie de nos misères en quittant les vains amusements qui nous arrêtent, et nous

donnant à lui sans réserve... Mais accablés de notre amour-propre, aveuglés de notre

ignorance, retenus par de fausses craintes, nous n'osons franchir le pas ; et de peur d'être

misérables, nous demeurons toujours misérables (1).  « Franchir le pas », cette image

résume l'idée très curieuse que le P. Lallemant se fait d'une seconde  (1) La Doctrine...,

pp. 65, 66. Toutes ces peintures du religieux moyen ne paraîtront forcées qu'aux profanes.

Après tout, Lallemant ne fait ici que développer quelques-unes des règles fondamentales

de saint Ignace. Son auditoire le sait bien et ce n’est pas sur ces points-là qu'il songeait à

lui résister. Je pourrais citer vingt maîtres spirituels qui parlent de même. En voici un qui

figure, je crois, parmi les disciples lointains du P. Lallemant. S'adressant aux personnes «

qui aspirent même à la plus haute perfection », « d'où vient, leur demande le P. Nepveu,

qu avec quantité de pratiques très bonnes qu'elles observent, avec des mortifications et

des austérités quelquefois excessives... avec des oraisons fort assidues et ce semble

même fort élevées..., d'où vient, dis-je, qu'elles rampent néanmoins toute leur vie, avançant

très peu dans la vertu. croupissant honteusement dans des fautes considérables, telles

que sont un orgueil secret et une immortification très grande... de sorts qu'elles ne

viennent jamais à acquérir, dans un degré considérable, aucune des vertus évangéliques,

comme sont une humilité profonde, une douceur inaltérable, un grand mépris du monde,

un grand détachement d'elles-mêmes ); ? Fr. Nepveu. s. j. De l'Amour de N.-S.

Jésus-Christ, 1692. Pourquoi d'ailleurs ne pas rappeler ici l'épigramme de Pascal? Les

saints subtilisent pour se trouver criminels et accusent leurs meilleurs actions, et ceux-ci

(les jésuites) subtilisent pour excuser les plus méchants. » Pensées, III, pp. 347,

348. 24 conversion. Il semble supposer en effet la possibilité, la facilité d'une

transformation quasi-soudaine et totale. On se donnerait à Dieu, « sans réserve, sans

remise », et pour toujours, comme on se résout à distribuer son bien aux pauvres, ce qui

peut se faire en quelques minutes. Il ne faut donc que renoncer une bonne fois à tous nos

intérêts et à toutes nos satisfactions, à tous nos desseins et à toutes nos volontés, pour ne

dépendre plus désormais que du bon plaisir de Dieu (1). L'étrange chose! Que peut bien

être cette renonciation, capable de transformer ainsi, et je le répète, pour toujours, l'âme

qui l'a consentie? Il ne s'agit pas de ces « directions d'intention » dont le P. Lallemant

critiquait tantôt le caractère irréel et factice, la pauvreté, le mensonge. Il ne s'agit pas

davantage d'un ferme propos ordinaire, d'une résolution à la manière d'Epictète, d'une de

ces règles de vie que les personnes pieuses se fixent à la fin d'une retraite. De telles

décisions, utiles, recommandables, ne modifient pas immédiatement l'intérieur de qui les a

prises. Cherchons autre chose. Consultons le P. Surin : D. — Qu'appelez-vous âmes de

bonne volonté?R. — Ce sont celles qui de tout leur coeur cherchent à faire le bien et ce

qui est de la perfection, en quoi plusieurs personnes qui s'estiment dévotes n'ont pas

quelquefois fait le premier pas.D. — Croyez-vous que toutes les personnes religieuses

puissent être ainsi nommées ?R. — Nenni; car bien souvent plusieurs, faisant profession

d'une vie religieuse et qui seront docteurs et prédicateurs, n'ont pas fait ce premier pas,

pour autant qu'il ne suffit pas pour cela de faire plusieurs choses estimées bonnes, mais il

faut entrer dans un certain ordre et chemin de perfection.D. — Quel est le premier pas?R.

— C'est une volonté déterminée de laisser tous les (1) La Doctrine..., p.

66. 25 empêchements à la sainteté et de renoncer aux propres satisfactions, pour

demeurer en la présence de Dieu et opérer en sa lumière le bien qui sera connu, sans lui

rien refuser. Or peu de personnes se mettent dans cet ordre et chemin, voilà pourquoi elles

ne sont pas pour parvenir à ce bienheureux état ; et quoiqu'elles fassent beaucoup de

bonnes choses, elles demeurent pourtant en arrière et ne peuvent être dites véritablement

parfaites (1). Ces passages nous donnent la clef de l'énigme. « Franchir le pas », c'est

prendre un « chemin » nouveau; c'est pénétrer dans un « certain ordre » différent de

l'ordre commun que l'on n'avait pas encore quitté ; c'est, en un mot, passer la frontière du

monde mystique. Non pas quo l'aventure héroïque oit l'on est invité, se présente d'abord

sous ce jour. Il n'est pas question de changer d'ordre, de monter plus haut. Mais

simplement, l'on est pressé de « renoncer une bonne fois », à tous les intérêts, à toutes les

volontés propres ; de « faire le sacrifice entier » ; de se « mettre dans une parfaite nudité

d'esprit ». De cette perte de soi-même, on ne voit pour l'instant que l'horreur presque

infinie ; on hésite devant le vide affreux qui va se faire et l'on n'imagine pas la plénitude qui

doit suivre, si l'on accepte, si l'on s'abandonne, si l'on « franchit le pas ». Et l'on sent aussi

que ce drame intime est du dernier sérieux, que si l'on a le courage de ne pas reculer, on

sera pris au mot, que l'on se perdra pour de bon. C'est une toute autre angoisse que celle

qui précède les résolutions ordinaires de la vie chrétienne. Celles-ci caressent toujours

plus ou moins l'amour-propre, elles enchantent l'imagination. Après tout, on ne change pas

de maître ; on reste le « capitaine de son âme », comme dit un poète anglais. Ici, au

contraire, on doit, on va livrer tout son être, le plus cher, le plus profond. Dans la première

conversion, l'on ne cède que l'usufruit, dans la seconde, on cède la propriété de son âme ;

dans l'une, les fleurs et les (1) Surin. Catéchisme spirituel (M. Bouix), Paris, s. d., I, pp.

257, 258. 26 fruits, dans l'autre, l'arbre tout entier. Mais quoi ! à la prendre du côté de

l'homme, la vie mystique n'est pas autre chose. L'homme a tout donné. Dieu fera le reste ;

l'homme ne vit plus et Dieu vit en lui. Telle est, me semble-t-il, la seconde conversion dont

le P. Lallemant a voulu parler. En vrai jésuite qu'il est, il présente d'abord presque

uniquement l'aspect moral et psychologique de cette divine histoire. De ce point de vue,

nulle illusion n'est à craindre. On n'entraîne pas une âme à l'illuminisme en lui disant de se

renoncer. B. — La critique de l'action Par «action», on doit entendre ici l’ « action extérieure

», les divers exercices du zèle : prêcher, confesser, écrire, diriger, enseigner, discuter avec

l'hérétique, soigner les malades, visiter les pauvres, travailler dans les missions lointaines

au salut des infidèles. De l'action ainsi comprise, le P. Lallemant affirme sans relâche

qu'elle n'est presque jamais le plus grand bien, qu'elle est presque toujours dangereuse et

souvent mauvaise. Ce disant, il ne s'arrête plus, comme tout à l'heure, aux tares

accidentelles, je veux dire aux intentions, aux arrière-désirs intéressés, coupables — esprit

de vanité, de domination, d'avarice, par exemple — qui vicient naturellement les oeuvres

les plus saintes; non, il prend l'action en elle-même et comme telle, il la compare aux

activités intérieures, à la contemplation. D'un côté, Marthe qui se dévoue de bon coeur à un

ministère excellent et qui ne s'en fait pas accroire ; de l'autre, Marie. Et il s'adresse, ne

l'oublions pas, à des religieux, qui ont pour devise : Ad majorera Dei gloriam, à des jésuites

frémissants de zèle, impatients de donner enfin libre carrière à une activité qui depuis

quinze ou vingt ans, s'entraîne aux diverses formes de l'action.Comment prendront-ils la

chose? Ils sont très intelligents pour la plupart. Ils savent que le P. Lallemant n'est 27 pas

devenu fou. Nul d'entre eux n'ira croire qu'on lui conseille de laisser là toutes les oeuvres

de zèle et de s'abîmer dans un nirvana quiétiste. Aussi bien la doctrine ne leur est-elle pas

si imprévue. Jamais néanmoins, on ne l'a présentée devant eux avec tant de force et si peu

de précautions. Pour la première fois, on les oblige à la réaliser vivement. Ils résisteront, je

le crois, j'en suis même sûr, à voir l'insistance de leur maître. Lallemant tourne et retourne

sa maîtresse thèse avec l'opiniâtreté du vieuxRomain. Oh ! pas d'éloquence. Ils sont du

métier. Ni Bérulle ni Bossuet ne viendraient à bout de ces raisonneurs. Ils ne se rendront

qu'à la scolastique. Il leur faut un logicien, un géomètre. Le voici : Nous devons imiter la vie

intérieure de Dieu en ce qu'il a au dedans de soi une vie infinie. Ensuite de quoi, il agit au

dehors selon son bon plaisir, par la production et par le gouvernement de l'univers, sans

que cette action extérieure cause aucune diminution ni aucun changement dans sa vie

intérieure, de sorte que pour le regard de celle-ci, il agit au dehors comme s'il n'agissait

pas.Voilà notre modèle; nous devons avoir, premièrement au dedans de nous, et pour

nous-mêmes, une vie très parfaite par une continuelle application de notre entendement et

de notre volonté à Dieu. Puis, nous pourrons sortir au dehors pour le service du prochain,

sans préjudice de notre vie intérieure... Notre principale occupation sera toujours la vie

intérieure (1). Autant dire : jésuites, s'il y a moyen et en courant, pour ainsi parler, mais

d'abord chartreux ? Non, rien que jésuites: Notre premier soin et notre principale étude doit

être notre perfection; qu'il faut préférer à toutes choses... Quiconque fait autrement, peut

s'assurer que, bien qu'il porte l'habit de la Compagnie, il n'en a nullement l'esprit, notre

règle et notre profession nous obligeant de faire plus de cas des moyens de (1) La

Doctrine..., pp. 293, 294. 28 perfection qui nous unissent à Dieu, comme instruments à la

cause principale dont nous devons recevoir le mouvement, que de tous les autres

exercices. C'est ainsi qu'il faut modérer tout le reste selon le principal qui est l'intérieur

(1). Mais dans cet intérieur, il y a du plus et du moins. Une vertu solide et pratique doit

suffire à un ordre actif. Exigez-vous que, dans son ensemble, la Compagnie de Jésus aille

jusqu'au mysticisme? Mais oui et sans aucune espèce de doute : Si nous nous jetons tout

au dehors et que nous donnions tout (ou du moins le principal) à l'action, nous

demeurerons indubitablement dans les derniers degrés de la contemplation, qui sont une

oraison commune et les autres exercices de piété pratiqués d'une manière basse et

imparfaite (2). Il suppose donc que tout religieux, loin de se contenter d'une « oraison

commune », doit tendre aux plus hauts degrés de la contemplation. Tel doit être le souci

constant et qui règle tous les autres. Peu d'action, aussi longtemps que l'intérieur ne sera

pas tout à Dieu. Jusque-là, nous ne devons sortir au dehors pour le service du prochain,

que faisant des coups d'essai. Il faut être comme des chiens de chasse qu'on tient encore

à demi en laisse. Quand nous en serons venus à posséder Dieu (par la contemplation),

nous pourrons donner une plus grande liberté à notre zèle (3). « Après nos fonctions

envers le prochain » — ces coups d'essai — qu'on se retire vite « à l'oraison », comme «

l'aigle qui s'envole en l'air sitôt qu'il a pris sa proie » Qu'on ne cède pas aux

démangeaisons du zèle, qu'on ne prenne pas l'initiative de telle ou telle oeuvre : Ce n'est

pas à nous à faire le choix de nos emplois. De nous-mêmes nous ne devons penser qu'à

nous, si l'obéissance, (1) La Doctrine..., p. 92. (2) Ib., p. 314.(3) Ib., p. 61.(4) Ib., p. 315.

 29 ne nous applique aux fonctions qui regardent le prochain... Tandis qu'elle nous laisse

en repos, demeurons-y volontiers. C'est une grande témérité de nous ingérer de

nous-mêmes au gouvernement des âmes (1). Ou encore : Jusqu'à ce qu'on ait acquis une

vertu parfaite, on ne doit prendre que fort peu d'action au dehors (2). Il y a plus : Quand

nous nous trouverons trop chargés d'occupations, demandons au supérieur d'en être

déchargés, au moins dune partie pour un temps. Quittons celles qui ne nous sont pas

commandées (3). Mais voici les supérieurs dans l'embarras. Tant de ministères à remplir et

si peu de monde ! A eux de voir et aux inférieurs d'obéir. « Que si les Supérieurs en

donnent trop, on peut se confier que la Providence » y pourvoira (4). Quoi qu'il en soit les

principes restent et nul Ordre religieux ne souffrira de les appliquer. Il faut joindre

ensemble de telle sorte l'action et la vie extérieure avec la contemplation et la vie intérieure,

que nous (1) Doctrine..., p. 318. (2) Ib., p. 317.(3) Ib. Le « trop » est expliqué par les textes

que nous avons déjà donnés.(4) Ib., p. 317. Il ne faut pas prendre ce mot pour une défaite.

Du point de vue surnaturel, le religieux reconnaît Dieu lui-même dans la personne du

supérieur qui lui donne un ordre, qui lui confie tel ou tel ministère. D'où il suit que nul

ministère ne doit, ne peut sérieusement éloigner de Dieu, celui qui n'entreprend ce

ministère que pour obéir. On répondrait d'une manière analogue à une objection plus

spécieuse, basée sur l'antinomie apparente entre le devoir de la vie intérieure et celui de la

charité. « Il nous faut toujours rester unis à Dieu ; mais si nous sommes chargés de

quelque soin pour le service du prochain, nous devons regarder ce travail comme la

meilleure prière. » C'est Tauler qui parle. Et encore : « Un homme serait-il élevé à une

contemplation aussi sublime que celle de saint Pierre... s'il vient à apprendre qu'un pauvre

malade demande une soupe ou tout autre chose, qu'il serve en toute charité ce pauvre

malade, et il fera ainsi un acte plus vertueux que s'il poursuivait sa contemplation ».

J'emprunte ces deux textes à l'excellente traduction de l' Imitation de la vie pauvre de N.-S.

Jésus-Christ, publiée parle R. P. Noël, Paris, 1914. pp. 225, 226. Le P. Lallemant ne

touche pas ce point. S'il le faisait, il dirait j'en suis sûr, la même chose, et il ajouterait, je

crois, que l'action charitable ainsi entreprise, n'interrompt pas la contemplation d'un

homme vraiment intérieur. Puisque j'effleure ce délicat sujet qu’on me permette une autre

citation. Je l'emprunte aux Lettres chrétiennes sur la nécessité de la retraite dans chaque

état du P. Louis Le Valois, s. j. 2e partie, Paris, 1684. L'auteur veut décider à la retraite une

dame dévote qui donne le meilleur de son temps aux bonnes oeuvres « Vous devez plus à

votre âme qu'à tous les pauvres du monde... La charité bien réglée veut que vous préfériez

non seulement votre salut, mais même votre perfection spirituelle au soulagement, à la

consolation et à la satisfaction de tous les hommes », pp. 342, 343. Dans le sens contraire,

cf. les deux chapitres de Rodriguez qui ont pour titre : Que nous devons prendre garde de

ne pas tomber dans une autre extrémité qui est de nous retirer entièrement du commerce

du prochain, sous ombre de nous appliquer à notre salut.— De quelques remèdes contre

la timidité de ceux qui n'osent s'engager dans les emplois de la charité, de crainte de n'y

pas faire leur salut. Pratique de la perfection chrétienne et religieuse par le P. Alphonse

Rodriguez... Traduction nouvelle par M. l'abbé Régnier Des Marais, Paris, 1688, t. III, 3e

partie, Ier Traité, ch. VI et VII. Non moins surnaturel que celui de Lallemant, son argument

de fond est que Dieu, ayant « institué » la Compagnie pour le service des âmes, doit lui

donner la grâce nécessaire pour que cette fin soit obtenue. Citons enfin le mot de

Lallemant : « Plus une âme a… d'amour de Dieu, plus elle est sensible aux intérêts du

prochain a au lieu que la dureté de coeur « est extrême dans les grands du monde, dans

les riches avares, dans les personnes voluptueuses, et dans ceux qui n'amollissent point

leur coeur par les exercices de la piété ». La Doctrine..., p..149. Cf. Guilloré, Maximes

spirituelles, Paris, 1853. Livre IV, maxime VII : Que les commençants, « ne doivent pas sitôt

se produire au dehors ». 30 donnions à celle-là à proportion que nous aurons plus ou

moins de celle-ci. Pesante école, disions-nous tantôt. On voit que je ne lescalomniais pas.

Leur poésie est business; même quand ils volent, ils semblent marcher. Ce mélange de

sublime et de positif est bien remarquable. C'est du reste par là que les mystiques de la

Compagnie rejoignent les spirituels moins éminents de leur Ordre, les Rodriguez et les

Bourdaloue. Mais aussi de là vient leur solidité. Achevons cette page de « grand livre » : Si

nous avons beaucoup d'oraison, nous donnerons beaucoup à l'action ; si nous ne sommes

que médiocrement avancés dans la vie intérieure, nous ne donnerons que médiocrement

aux occupations de la vie extérieure; et si nous n'avons que fort peu d'intérieur, nous ne

donnerons RIEN DU TOUT à l'extérieur, à moins que l'obéissance n'ordonne le contraire

(1). (1) La Doctrine..., pp. 314, 315.  31 Ce « rien du tout », sec, froid, morne, terre-à-terre,

prenez-y garde, il soulèverait le monde des âmes. Chez les métaphysiciens et chez les

poètes de la mystique, vous ne trouverez rien de plus fort. Et le moyen en vérité de

prétendre qu'un tel homme se paie de mots! Au reste, il ne demande pas seulement,

comme on pourrait le croire, que la contemplation anime, protège, sanctifie l'action; il veut

encore que celle-ci ne soit entreprise que dans la mesure où elle « sera une aide pour la

vie intérieure » (1). Il faut que parmi les travaux extérieurs de la vie active, nous jouissions

toujours du repos intérieur de la contemplation et que nos emplois ne nous empêchent

point de nous unir à Dieu ; mais plutôt qu'ils servent à nous lier plus étroitement et plus

amoureusement avec lui, nous les faisant embrasser en lui-même, par la contemplation, et

dans le prochain, par l'action (2). Il subordonne ainsi, mais tout à fait, la seconde à la

première. Les oeuvres de zèle, non seulement si elles interrompent l'oraison, mais encore

si elles ne la nourrissent point, on devrait y renoncer. Dans tous les cas, pour ceux qui

n'ont pas reçu cet excellent don, il est dangereux de s'épancher trop dans les fonctions qui

regardent le prochain. On ne doit s'y employer que par manière d'essai, si ce n'est qu'on y

fût engagé par l'obéissance (2). Il disait tantôt cela pour les novices, maintenant pour les

parfaits. II ira même plus loin et trop loin peut-être, lorsqu'il invitera ces derniers

eux-mêmes et avec eux tous les apôtres à ne s'appliquer « aux fonctions extérieures que

comme par manière de divertissement, pour ainsi dire » (4). Les missions du Canada, les

in-folio de Suarez, (1) La Doctrine..., p. 317.(2) Ib., p. 23o.(3) Ib., p. 43o.(4) Ib., p. 294. On

se rappelle le mot de Pascal : « Sans examiner toutes les occupations particulières, il suffit

de les comprendre sous le divertissement ». Pensées, II, 52. 32 les sermons de

Bourdaloue, un « divertissement » plus ou moins comparable au jardinet des chartreux !

Encore une fois il ne s'adresse pas à des sots, mais on avouera que la pauvre Marthe n'a

jamais été si fort malmenée (1).Et qu'on ne dise pas qu'hypnotisé par son idée fixe, il finit

par oublier une des fins essentielles de son Ordre, à savoir le salut des âmes. Je réponds

que c'est tout le contraire et qu'il est certain qu'un homme d'oraison fera plus en un an

qu'un autre en toute sa vie (2).Un homme intérieur fera plus d'impression sur les coeurs

par un seul mot animé de l'esprit de Dieu, qu'un autre par un discours entier qui lui aura

coûté beaucoup de travail, et où il aura épuisé toute la force de son raisonnement (3). Quoi

de plus évident pour un chrétien ? Les règles de la Compagnie définissent l'homme

apostolique — et du reste, il n'y a pas d'autre façon de le définir: Instrumentum

conjunctum cum Deo; un instrument uni à Dieu. Plus étroite sera cette union, et plus

abondante la grâce qui, par l'intermédiaire de l'apôtre, touchera les âmes. Nous ne faisons

point de fruit parce que nos fonctions ne sont point animées de l'esprit de Dieu, sans

lequel, avec tous nos talents, nous ne pouvons parvenir à la fin que nous prétendons, et

nous ne sommes que comme « un airain sonnant et une cymbale retentissante

(4)». Malgré son égoïsme apparent, le contemplatif n'est pas moins zélé que l'homme

d'action, et son zèle a plus d'efficacité. Tauler l'avait déjà dit, le dominicain avant le jésuite

: Ce désir de jouir de la contemplation divine fait que l'homme intérieur voudrait être

toujours seul pour ne pas être (1) Rappelons, au passage, que le P. Lallemant avait

supplié les su rieurs de le laisser partir pour le Canada.(2) La Doctrine..., p. 115.(3) Ib., p.

3o4.(4) Ib., p. 304.  33 détourné des communications célestes. Il omettra, par suite,

certaines pratiques extérieures de charité ; mais ce qu'il perdra de ce côté, il le retrouvera

de l'autre et d'une manière bien supérieure, car il a la charité essentielle qui opère tout en

Dieu (1). Ce qui est vrai du zèle l'est également des autres vertus. L'homme intérieur, le

parfait, le contemplatif, les possède, les pratique toutes d'une façon éminente, pour parler

comme les théologiens, et sans passer par les voies ordinaires de l'ascèse, ou du moins

sans trop s'attarder, sans trop peiner dans ces voies. Théorie fort délicate, mais d'un tel

intérêt et si curieuse sous la plume d'un jésuite, que nous devons nous y arrêter quelques

instants.Un des chapitres de la Doctrine spirituelle a pour titre : En quel sens l'oraison de

la Compagnie doit être pratique? Et Lallemant de répondre :  En deux manières :

premièrement en ce qu'elle sert à rendre la volonté meilleure et à régler les autres

puissances de l’âme; secondement en ce qu'elle produit divers actes intérieurs, et donne le

mouvement aux actions extérieures, pour les faire selon le modèle qu'on se

propose. Dardons toute notre attention sur la belle stratégie que ce début nous annonce.

L'action, l'action, l'action, avec ses préjugés et ses chaînes, le P. Lallemant vient de la

découvrir comme blottie dans la prière elle-même. Blottie et qui plus est, triomphante,

menaçante. Il la poursuivra jusque-là, non pour la déloger de cet asile suprême, mais pour

lui montrer qu'elle ne doit pas y régner en maîtresse. Eh! sans contredit, est excellente

l'oraison qui « donne le mouvement aux actions vertueuses » ; mais il y a une (1) Tauler,

op. cit., p. 197. Cf. aussi, dans la Doctrine, pp. 428 sq., tout un chapitre : que la

contemplation est nécessaire pour la vie apostolique, bien loin de lui être opposée.—

Comment le contemplatif n'aurait-il pas autant et plus de zèle que personne, lui qui réalise

plus vivement et pleinement que personne, a) la valeur infinie des âmes, lesquelles sont «

capables de posséder Dieu » par la contemplation; b) les droits du Christ sur les âmes ; c)

la laideur du péché. 34 autre oraison, et plus excellente et non moins « pratique »

: L'oraison propre de la Compagnie est pratique en ces deux sens et qui prétendrait qu'il

ne suffit pas qu'elle soit pratique au premier et qu'il faut qu'elle le soit au second, aurait tort

; parce qu'il s'ensuivrait que la contemplation (qui ne se tourne pas à l'action) ne serait pas

à l'usage de la Compagnie; ce qui est faux. On voit qu'il a pris son armure scolastique :

preuve que la circonstance est grave. La suite, vive et légère, va nous reposer. C'est une

erreur dans l'oraison que de se gêner pour la rapporter toute à l'action. Nous nous...

inquiétons pour voir comment nous ferons en telle ou telle occasion, quels actes d'humilité,

par exemple, nous pratiquerons. Cette voie des vertus est fatigante et capable de donner

du dégoût. Ce n'est pas qu'il ne soit bon de s'exercer ainsi dans l'oraison, de prévoir les

occasions et de s'y préparer; mais cela se doit faire avec liberté d'esprit, sans rebuter le

simple recueillement de la contemplation, lorsqu'on s'y sent attiré. Car alors

Notre-Seigneur donnera à une âme, par une seule oraison, une vertu et même plusieurs...

dans un plus haut degré qu'on ne les acquerrait en plusieurs aimées par ces moyens

extérieurs. Saint Paul ermite avait la vertu de patience et celle de charité envers le

prochain, bien qu'il ne les exerçât pas... On doit (donc) tenir pour oraison pratique, et non

purement spéculative (ou comme nous dirions aussi, platonique) celle qui affectionne l'âme

à la charité, à la religion, à l'humilité, etc., bien que cette affection demeure dans l'âme et

qu'on n'en vienne point à des actes extérieurs (1). Qu'il se présente une occasion de

pratiquer telle ou telle vertu, l'âme, unie par la contemplation au modèle de toutes les

vertus lequel est aussi la source de toutes lesgrâces, l'âme se trouvera prête. Quant aux

vertus  dont nous n'aurons pas l'occasion, nous... (en) aurons l'esprit et, pour ainsi dire,

l'essence, ce que Dieu recherche principalement; (1) La Doctrine..., pp. 96, 97.  35 car on

peut faire quelque acte de vertu sans en posséder l'esprit et l'essence (1). Sainte

Thérèse ne cherchant que Dieu en toutes choses..., ne se souciait pas même des vertus,

quand il s'agissait de Dieu, de sa présence et de sa jouissance... et il n'y a point en cela

d'illusion; car, que pouvons-nous avoir sans Dieu, et si nous l'avons, quelles vertus nous

peuvent manquer (2) ? Mais le « moralisme », mais l’ « activisme » — qu'on me pardonne

ces mots, — mais tous les systèmes qui redoutent le repos mystique, veulent au moins

une concession. L'amour-propre a tant de plaisir à palper, à compter nos actes. Il veut

donc que l'on ordonne aux contemplatifs de lettre à profit, pour le perfectionnement moral

de l'âme, toutes les inspirations de la grâce. — A quoi bon apporter de l'eau à la mer ? La

plante que l'on veut mettre sous verre, a déjà donné sa fleur: Quand Dieu nous donne

quelque lumière, DÈS LA que nous l'avons reçue, elle opère incontinent l'effet que Dieu

prétendait, parce qu'elle a disposé l'âme à ce que Dieu voulait, savoir à être plus capable

de l'union divine, à quoi tout aboutit. Il ne faut donc pas mettre, comme font quelques-uns,

le but de toutes les lumières en l'action et en la pratique, de sorte que nous tenions pour

vaines celles qui ne nous portent point à agir. Il suffit qu'elles disposent peu à peu (1) La

Doctrine..., p. 133. Cf. Tauler : « Il faut que (l'homme) opère vertueusement, non pas une

fois en passant, mais en quelque sorte, par essence ; non pas en se multipliant, mais dans

une parfaite unité ». Il parle aussi de « l'homme transformé en la substance de la vertu ».

Cf. op. cit., pp. 33, 34 et la savante note du R. P. Noël, pp. 33-36.(2) La Doctrine..., p. 457.

Il dit ailleurs sur « la meilleure manière de pratiquer la vertu » : « Quelques-uns s'arrêtent

trop aux objets formels des vertus lesquels ne sont que naturels... Il vaudrait mieux agir par

un principe qui nous élevât droit à Dieu, comme fait l'amour divin. Il est vrai que toutes les

vertus nous y mènent par leurs motifs propres ; mais c'est plus lentement et avec moins de

perfection ». « L'acte de tempérance... qu'on pratique pour imiter Notre-Seigneur et pour lui

plaire, est bien plus excellent que celui qu'on fait précisément pour garder la modération

que la tempérance prescrit » Ib., pp. 391, 322 ; cf. p. 71 ; cf. aussi pp, 4o7, 4o8. 36 notre

âme à s'unir à Dieu, qui est la fin même de toutes nos oeuvres (1). Quelque jugement que

l'on porte sur cette doctrine, on avouera qu'elle se tient. Pour peu que l'on ait le goût, je ne

dis pas de la mystique, mais simplement des choses de l'intelligence, on me pardonnera

de m'attarder ainsi aux pieds d'un tel maître. Abstraction faite du fond des choses, Spinoza

et lui nous donnent des plaisirs de même nature. Ce qui nous reste à dire, loin de modifier

cette impression, la rendra plus vive (2). C. — La garde du coeur (3). Les deux éléments de

la vie intérieure sont la purgation du coeur et la direction du Saint-Esprit. Ce sont là les

deux pôles de toute la spiritualité (4). (1) La Doctrine..., pp. 158, 159. Il ajoute une

observation qui intéresse également les mystiques et les profanes : « Quand les lumières

et les sentiments sont passés, nous ne devons faire aucun effort pour les rappeler... Si

toutefois Dieu nous les remet en mémoire, le souvenir n'en est pas mauvais, mais il n'y a

guère que les commençants qui les doivent écrire ». Voilà pour éclairer la psychologie du «

Journal intime ». — Quant aux lumières qui « opèrent incontinent », cf. une thèse toute

voisine, développée par le P. Rigoleuc : « Il suffit de contempler, par un simple regard,

Jésus-Christ, ses perfections, ses vertus... Tout ce qui est en J.-C. n'est pas seulement

saint, il est encore sanctifiant et il s'imprime dans les âmes qui s'appliquent à lui, si elles

sont bien disposées... Ses... vertus s'impriment dans ceux qui les contemplent, ce que l'on

peut faire sans aucune réflexion sur soi-même ». La vie du P. J. Rigoleuc, p. 187. On

reconnaît là un des articles de la méthode oratorienne. Cf., dans notre précédent volume,

le chapitre sur la doctrine de Bérulle.(2) Sur les tendances décidément mystiques de cette

critique de l'action, cf. un texte important de Rigoleuc : « Mortifier le plus qu'on peut sou

activité, sa précipitation... retirer (son entendement) doucement de toutes les

connaissances distinctes, non seulement des créatures, mais de Dieu même et le tirer

uniquement en Dieu par un simple regard et une connaissance confuse et universelle de

cet Être des êtres ». La vie du P. Rigolettc, p. 252. Nous retrouverons cette « connaissance

confuse » dans les écrits de Surin. Leur maître à tous, saint Jean de la Croix en parle

souvent.(3) Lallemant parle surtout de la e pureté », Rigoleuc de la « garde » du coeur. Ils

pensent du reste exactement de même sur ce point. Si je préfère ici la manière de parler

de Rigoleuc, c'est pour éviter une équivoque. On pourrait croire que le P. Lallemant donne

à « pureté » le sens de « chasteté ».(4) La Doctrine..., p. 18o, 181.  37 Simplification

lumineuse, trait de génie, comme nous le montrerons bientôt. La pureté de coeur consiste

à n'avoir rien dans le coeur qui soit tant soit peu contraire à Dieu et à l'opération de la

grâce.Tout ce qu'il y a de créatures au monde, tout l'ordre de la nature et celui de la grâce

(1), toute la conduite de la Providence, tend à ôter de nos âmes ce qui est contraire à Dieu

(2). A nous donc de collaborer pour notre part à ce travail, à ce déblaiement. La garde du

coeur, écrit le P. Rigoleuc, n'est autre chose que l'attention qu'on apporte aux mouvements

de son coeur et à tout ce qui se passe dans l'homme intérieur, pour régler sa conduite par

l'esprit de Dieu. Ce n'est pas « l'examen de conscience » : L'examen se fait en certains

temps réglés; la garde du cœur se pratique à toute heure et n'a point de temps limité.

L'examen est une revue des actions passées et de plusieurs actions ensemble..., la garde

du coeur est une vue des actions présentes et une application d'esprit aux diverses parties

d'une action, à mesure qu'on la fait. L'examen envisage les choses plus en gros et plus

superficiellement ; la garde du cour les considère en détail et d'une manière plus distincte

et plus intime (3). Elle nous tient sans cesse comme en sentinelle, dans un petit

retranchement intérieur, pour observer les mouvements de notre coeur (4). (1) Qu'on

remarque cette concession importante à l'humanisme dévot. Si donc le P. Lallemant nous

paraît exagérer parfois les suites de la faute originelle il ne va pas jusqu'au jansénisme,

lequel dirait plutôt que tout « l'ordre de la nature » tend à remplir nos âmes de ce qui est

contraire à Dieu.(2) La Doctrine.., p. 13o.(3) La vie du P. J. Rigoleuc, p. 225, 226.(4) Ib., p.

242 38 Nous voyons assez du reste, par notre expérience propre, qu' entre tous les

exercices de la vie spirituelle, il n'y en a point à quoi le démon s'oppose (davantage)... Il

nous laissera faire quelques actes extérieurs de vertu, nous accuser en public de nos

fautes, servir à la cuisine, aller aux hôpitaux et aux prisons, parce que nous nous

contentons quelquefois en cela, et que cela sert à nous flatter et à empêcher les remords

intérieurs... mais il ne peut souffrir que nous jetions les yeux sur notre coeur, que nous en

examinions les désordres, et que nous nous appliquions à les corriger. Notre coeur même

ne fuit rien tant que cette recherche et cette cure qui lui fait voir et sentir ses misères (1). Il

s'agit donc de réaliser, non par de vagues affirmations générales sur « la corruption

naturelle du coeur humain », mais par une surveillance minutieuse et de tous les instants,

la « malice infinie » qui est en nous ; il s'agit d'assister les yeux bien ouverts à ce draine

intérieur « où le démon et la nature jouent d'étranges personnages, pendant que nous

sommes tout absorbés dans le tracas et dans l'empressement des occupations extérieures

(2)» Car il est certain qu'à moins que nous n'ayons fait de. nos tables progrès dans la

grâce, notre coeur n'est presque jamais sans dérèglement; qu'il n'agit d'ordinaire que dans

le trouble et dans l'impureté de l'amour-propre et qu'il s'oppose incessamment à l'esprit de

Dieu. Outre que son inconstance naturelle lui fait changer de face à toute heure, qu'il

prend les différentes couleurs des divers événements de la vie et que les diverses

impressions qu'il reçoit du dehors le tiennent dans une perpétuelle vicissitude de

sentiments contraires, il est encore sujet à une fièvre continue de quantité de passions qui,

par la violence de ses accès, l'empêche de demeurer dans le juste tempérament où il doit

être pour jouir d'une parfaite santé... Sa délicatesse et sa sensibilité sont extrêmes... Les

moindres atteintes le blessent. Il est plein de détours et de (1) La Doctrine..., p. 133.(2) Ib.,

pp. 131, 307, 3o8.  39 déguisements. Il aime les illusions qui le flattent, et, pour comble de

ses maux, il ne fuit rien tant que de se connaître et il se jette au dehors par toutes les voies

qu'il rencontre, pour n'être pas obligé de rentrer en lui-même...... On ne saurait croire

combien le démon prend d'empire sur un coeur ainsi abandonné ; comme en la présence

ou même à la simple idée des objets, il y excite quelle passion il lui plaît; comme il y

étouffe les bonnes inspirations ;... comme, dans les plus fortes impressions de l'esprit de

Dieu, il y fortifie tantôt les inclinations, tantôt les répugnances de la nature; comme il y

renouvelle les vieilles habitudes, il y rallume les affections éteintes, il y réveille les

sentiments assoupis, il y remue les semences et les idées des péchés passés ; comme il y

traverse les desseins de Dieu.Ainsi le coeur demeurant ouvert aux objets étrangers, exposé

aux surprises de l'ennemi, troublé par la guerre intestine de ses passions ; clans la

faiblesse et la corruption de la nature où nous vivons; dans le commerce du monde qui est

si contagieux ; dans l'embarras des affaires qui se succèdent les unes aux autres ; parmi

une foule de soins qui partagent notre attention ; parmi les amorces du péché qui se

rencontrent partout, il n'est pas concevable de combien de défauts il se remplit, combien il

se souille, combien de plaies il reçoit sans presque s'en apercevoir. De là nous pouvons

juger quel besoin nous avons de veiller sans cesse sur nous-mêmes (1). Veiller en simple

curieux, et à la manière de Montaigne, manifestement ne suffirait pas. Mais nos maîtres

s'adressent à des religieux dont la bonne volonté leur est assurée. Qu'ils se connaissent à

fond, qu'ils découvrent (1) La vie du P. J. Rigoleuc, pp. 227-23o. cf. les pensées de Pascal

sur le divertissement. Je n'ai pas besoin de faire remarquer la virtuosité de ces pages. Qui

devons-nous admirer ici, du P. Rigoleuc lui-même, ou du P. Champion, sou éditeur ? Le

premier, dira quelqu'un, puisque la doctrine de Lallemant, éditée aussi par le P. Champion,

est rédigée avec moins de soin. Preuve insuffisante. N'avons-nous pas déjà rappelé que la

doctrine du P. Lallemant ne nous était connue que par les notes du même Rigoleuc? Or il

est tout naturel que résumant la pensée d'autrui, une série de discours, ou néglige tout à

fait la forme. N'oublions pas que Champion avoue qu'il a « changé » le style de sou auteur

qui lui paraissait manquer de pureté et d'exactitude. Il y a là tout un problème de critique

assez délicat. Pour moi j'inclinerais à croire que le P. Champion a collaboré beaucoup plus

activement aux écrits de Rigoleuc lui-même qu'aux résumés de Lallemant donnés par

Rigoleuc. 40 tout ce qui se cache en eux « d'idées fausses..., de jugements erronés,

d'affections déréglées, de passions... de malices », et la « purgation » suivra presque

d'elle-même (1). Aussi voyons-nous Lallemant, et plus encore peut-être, Rigoleuc, insister

de préférence sur le côté « spectaculaire » de la méthode, si l'on peut ainsi parler. Nous

découvrirons au dedans de nous-mêmes un nouveau monde caché à ceux qui n'ont des

yeux que pour admirer la figure de ce monde visible... ; une autre vie, inconnue à ceux qui

se laissent charmer aux plaisirs de la vie présente. Nous y verrons comme un grand

théâtre, où trois sortes d'esprits, celui de Dieu, celui de la chair et le malin esprit paraissent

sans cesse, ou tous ensemble ou séparément; comme un champ de bataille, où ces trois

esprits combattent sans trêve pour la conquête de notre âme. Nous remarquerons cent fois

le jour, dans ces spectacles et ces combats intérieurs, les faiblesses de la nature, les ruses

du démon, les artifices et les détours de l'amour-propre plus redoutable que le démon, les

conduites amoureuses de l'esprit de Dieu et les ressorts admirables de la grâce

(2). Admirez comme ils restent de leur Ordre et de leur siècle, vrais jésuites et

contemporains de l'auteur des Maximes, je veux dire passionnés pour l'analyse morale.

Chose singulière, cette analyse, ils en font une partieintégrante de leur doctrine mystique

et ils la poussent plus avant que les auteurs ascétiques de la Compagnie. Ceci qui paraît

assez déjà, nous frappera davantage quand nous étudierons le P. Guilloré.Pour la pratique

de cette garde du coeur, le P. Rigoleuc noms conseille de marquer « par écrit nos fautes

plusieursfois par jour, » ce qui est de si grande importance que sans cela tout le reste ne

servira pas beaucoup. (1) La Doctrine..., p. 131, cf. aussi p. 149, où Lallemant suppose le

cas d'un religieux qui ayant reconnu en lui-même la présence d'une « pensée inutile »,

travaille tout un jour à s'en affranchir.(2) La vie du P. J. Rigoleuc, p. 241. 41 Exactitude «

un peu gênante », mais à laquelle on se condamnera plus volontiers, si l'on considère que

nos péchés étant des caractères de confusion, marqués sur le front de nos âmes et lisibles

à toute éternité, à moins que la pénitence ne les efface, il est bien juste de les écrire du

moins sur le papier, afin que les lisant, nous soyons excités à les pleurer (1). De son côté,

le P. Lallemant voudrait que l'on prît l'habitude de se confesser tous les jours (2). C'est que

dans sa doctrine si fortement organisée, si jalousement, si intégralement, pour ainsi dire, et

si humblement catholique, les Sacrements, un peu négligés par d'autres spirituels,

tiennent une place considérable. Les principaux exercices de la perfection sont les

Sacrements... et cependant chose étonnante, c'est ce qu'il semble qu'on néglige le plus.

Les sacrements donnent des grâces qui tendent à produire en nous les effets qui leur sont

propres (3). Or, la grâce propre du sacrement de Pénitence étant « la pureté de

conscience », « plus on se confesse, plus on se purifie (4) ». Nous parlions tantôt de «

moralisme », visant par ce mot les spirituels à la Sénèque. Ils sont beaucoup plus

nombreux que l'on ne pense. Or vous ne trouverez pas chez eux des phrases comme

celle-ci « Les principaux exercices de la perfection sont les sacrements ». Il n'y a guère que

des banalités de ce genre dans le petit livre du P. Lallemant. Est-ce pour cela qu'il nous

paraît tout ensemble et si riche et si nouveau ?Banale aussi à première vue, je l'avoue,

cette doctrine sur la « purgation », la « garde du coeur ». Elle est, semble-t-il, partout.

Rare, néanmoins, et profonde, et (1) La vie du P. J. Rigoleuc, pp. 235, 236.(2) La

Doctrine…, p. 67, 68. « Il y a une démonstration morale, que rien ne contribue davantage

au progrès des âmes que la confession et la communion journalière. »  (3) La Doctrine...,

p. 119. Sur l'Eucharistie, cf. un texte important, Ib., P. 456. 42 originale, pour trancher le

mot, dès qu'on la médite de plus près. Remarquez combien étroitement elle se rattache à

cette belle « critique de l'action » qui nous occupait tantôt. La voie la plus courte et la plus

sûre pour arriver à la perfection, c'est de nous étudier à la pureté de coeur, plutôt qu'à

l'exercice des vertus (1). Voilà qui n'est certainement pas dans tous les livres et qui modifie,

d'une étrange sorte, la stratégie ordinaire des ascètes chrétiens, de saint Jean Climaque,

par exemple, ou d'Alphonse Rodriguez. Le texte que je vais citer de celui-ci ne se rapporte

pas immédiatement au sujet que nous traitons, mais il montre bien l'esprit de l'école, ses

prédilections essentielles et ses répugnances. Ce qu'il y a surtout de considérable et ce

qu'il faut principalement remarquer, c'est que, lorsqu'on se constitue en la présence de

Dieu, CE N'EST POINT POUR EN DEMEURER LA ; mais c'est afin que cette présence

nous serve d'un MOYEN pour bien faire toutes nos ACTIONS. Car Si nous nous

contentions de la simple attention à la présence de Dieu, et que du reste nous vinssions à

nous négliger dans nos actions et à y commettre des fautes, cette attention ne serait point

une dévotion utile, ce serait une illusion préjudiciable. Ou doit donc faire état que, tandis

que l'on a un oeil attaché à contempler Dieu, il faut se servir de l'autre pour regarder à bien

faire toutes choses pour l'amour de lui ; en sorte que la considération que nous sommes

en sa présence, nous soit un moyen pour nous obliger à mieux faire tout ce que nous

faisons (2). (1) La Doctrine..., p. 132.(2) Pratique de la Perfection..., Ière partie, VI° traité,

chap. V. J'ai cité la traduction de Régnier-Desmarais qui est entre toutes les mains depuis

plus de deux siècles, mais voici la vieille traduction de Duez qui sur ce point là parait moins

ridicule, plus décente, bien que le sens foncier du passage reste le même dans les deux

cas : « La troisième et principale et à laquelle il convient ici bien prendre garde, c'est que la

présence de Dieu n'est pas seulement pour s'arrêter eu icelle, mais nous doit servir de

moyen pour bien faire les actions que nous faisons : partant si nous nous contentions

d'être seulement attentifs et attachés à Dieu qui est présent et que pour cela nous

négligeassions nos oeuvres et y fissions des fautes, ce ne serait point une bonne dévotion,

mais une illusion ». Pratique de la perfection et des vertus chrétiennes et religieuses,

composée en espagnol par le R. P. A. Rodriguez... traduite en fiançais par le P. Paul Duez.

Dernière édition, Rouen, 1643, p. 291. La Ire édition (celle que Lallemant a dû lire) est de

1621. 43 Il faudrait tout souligner de ce plaidoyer pour Marthe. Au reste, je ne discute pas

le raisonnement de Rodriguez dont les prémisses louchent quelque peu — c'est bien le

cas de le dire. Car enfin, le plus pressé de quitter la présence de Dieu peut bien, lui aussi,

apporter de la négligence dans ses actions et y commettre des fautes. Qui sait même si

Marthe n'en commettra pas de plus graves que Marie? Mais on voit ce qu'il veut dire et je

n'abuserai pas de ces maladresses de forme qui ajoutent encore je ne sais quelle

épaisseur roturière à la sagesse du fond. Nous retrouverons plus tard Rodriguez et nous le

traiterons avec les égards qu'il mérite. Je ne le cite en ce lieu que pour rendre sensible —

mais jusqu'au pénible — la différence entre deux écoles également orthodoxes.

Manifestement, ces deux fils de saint Ignace, Rodriguez et Lallemant n'habitent pas tout à

fait le même monde; ils n'ont pas tout à fait la même langue. On ne leur apprend rien, ni à

l'un ni à l'autre en parlant ainsi.Elles sont chrétiennes l'une et l'autre, ces deux écoles,

elles reconnaissent la nécessité de la grâce et la primauté de la prière, mais à cela près, la

première se rapproche davantage du moralisme et de l'ascétisme stoïcien (1). Ils veulent

nous faire acquérir les vertus par un effort immédiat, direct, personnel. Effort d'ailleurs

dispersé, puisqu'il doit s'appliquer tour à tour à l'humilité, à la douceur, à la (1) Il n'est

peut-être pas mauvais de rappeler ici le curieux texte de Galien « Les chrétiens observent

une conduite digne des vrais philosophes .. Il y en a... qui, dans le gouvernement et la

maîtrise de l'âme et dans la recherche passionnée de l'Honnêteté, sont allés aussi loin que

les vrais philosophes »; cité par F. Martinez. L'ascétisme chrétien vendant les trois premiers

siècles de l'Eglise, Paris, 1913, pp. 47, 48. Ceci peut indiquer à de jeunes travailleurs les

recherches et rapprochements sans nombre auxquels donnerait lieu l'étude attentive de

nos mystiques français. Ainsi nous remarquions tantôt (p. 40) l'attitude « spectaculaire » de

Lallemant et de ses disciples. Cela ne fait-il pas penser à l'ascétisme alexandrin ? cf.

Martinez, op. cit., pp. 109-169). 44 patience et aux autres vertus. L'échelle de saint Jean

Climaque a trente-six degrés; la Pratique d'Alphonse Rodriguez, vingt-quatre traités.

Chacun de ces derniers commence par célébrer l'excellence et par montrer la nécessité de

la vertu particulière dont il traite. Viennent ensuite les avantages qui résultent de ces vertus

bien pratiquées, les moyens de s'entraîner à cette pratique, et ainsi du reste. Dans les

principales, on distingue plusieurs degrés, trois presque toujours, et parfois, dans chaque

degré, trois ou quatre échelons. L'autre méthode nous prépare « un chemin plus droit, plus

court, plus aisé, dit le P. Rigoleuc », plus sûr, ajoute le P. Lallemant, « pour parvenir à la

sainteté », c'est-à-dire à la perfection de toutes les vertus (1). Un seul « exercice », « la

garde du coeur » tiendra lieu des exercices presque infinis qu'exige Rodriguez. Quoi de

plus simple : Dieu est prêt à nous faire toutes sortes de grâces, pourvu que nous n'y

mettions point d'obstacle. Or c'est en purifiant notre coeur que nous retranchons ce qui

empêche l'opération de Dieu. De sorte que les empêchements ôtés, il n'est pas concevable

combien Dieu opère en nous d'admirables effets (2). Programme presque tout négatif. Du

positif, Dieu se charge. On n'a qu'une seule consigne, à savoir « le commandement exprès

que Notre-Seigneur nous fait de veiller incessamment, en attendant sa venue ». On est «

la sentinelle du lit de l'Époux ». Nul quiétisme d'ailleurs. Il est vrai qu'une sentinelle se

donne moins de mouvement qu'un tirailleur; mais dans son immobilité même, elle déploie

une activité moins mêlée, moins agitée et par suite plus intense. Pierre, tout « action »

quand il s'agit de chercher des armes — besogne facile et vaine — n'a pas la force de

veiller une heure auprès de son Maître. (1) La vie du P. Rigoleuc, p. 238.(2) La Doctrine...,

p. 132.(3) La vie du P. J. Rigoleuc, pp. 237, 238.  45 La première méthode est belliqueuse ;

elle nous sort de nous-même, et par là nous trouble, nous dissipe toujours plus ou moins.

On sait bien que Dieu aidera, mais on se tourmente, on se démène comme si l'on était

seul. La seconde, toute ramassée, attend paisiblement les « lumières » divines, dont le P.

Lallemant nous parlait tantôt et qui, ne l'oublions pas, « opèrent incontinent l'effet que Dieu

» prétend d'elles. La première, quand l'ordre de ses multiples exercices invite l'âme à « se

constituer en la présence de Dieu », répète avec Rodriguez, que « ce n'est point pour en

demeurer là », mais, uniquement, « afin que cette présence nous serve d'un moyen pour

bien faire toutes nos actions. » Le P. Lallemant estime au contraire que l'on n'est jamais

aussi bien que « là », que l'on n'y demeure jamais trop, et que l'on « fait » d'autant mieux «

toutes ses actions » que l'on y demeure davantage. Rien qu'à suivre cette méthode, une

âme peut arriver à un degré de pureté où elle ait un tel empire sur son imagination et sur

ses puissances qu'elle n'auront plus d'exercice que dans le service de Dieu. Elle ne pourra

rien vouloir, ni se souvenir de rien, ni penser à rien, ni rien entendre, que par rapport à

Dieu, de sorte que, dans les conversations, si l'on vient à tenir des discours vains et

inutiles, il faudra qu'elle se recueille sur elle-même, faute d'espèces ou d'images pour

comprendre ce qui se dit ou pour en conserver la mémoire (1). Qu'est-ce à dire enfin, sinon

que par une suprême originalité, la méthode est tout ensemble ascétique et mystique ? «

C'est proprement en cet exercice que consiste l'essence de la vie purgative... C'est par la

garde du coeur que l'on commence la carrière de la vie spirituelle » (2). C'est aussi par elle

que l'on est conduit normalement « à l'union (1) La Doctrine..., p. 135.(2) La vie du P.

Rigoleuc, pp. 237, 239. 46 divine et l'on n'y arrive point d'ordinaire par d'autres voies

(1)». D. — La conduite du Saint-Esprit Le but où nous devons aspirer... c'est d'être

tellement possédés et gouvernés par le Saint-Esprit que ce soit lui seul qui conduise toutes

nos puissances et tous nos sens, et qui règle tous nos mouvements intérieurs et extérieurs,

et que nous nous abandonnions nous-mêmes entièrement par un renoncement spirituel de

nos volontés et de nos propres satisfactions. Ainsi nous ne vivrons plus en nous-mêmes

mais en Jésus-Christ par une fidèle correspondance aux opérations de son divin Esprit

(2). Toute la doctrine du P. Lallemant se ramène à ce principe. C'est pour en venir là qu'il

critique sans pitié les curiosités, les empressements et la suffisance orgueilleuse de l'action

humaine ; c'est pour le même but que, sans la détendre, il simplifie l'ascèse commune, ne

lui prescrivant qu'un seul exercice et presque tout négatif. Dans notre sanctification, l'Esprit

agit plus que nous, et notre activité, en cela du reste moins paresseuse, plus intense que

toute autre, doit uniquement s'accommoder, se livrer à celle de Dieu. De notre part tout

l'effort spirituel consiste à remarquer les voies et les mouvements de l'Esprit de Dieu en (1)

La Doctrine..., p. 132. A la définir en termes mystiques, la garde du coeur n'est autre chose

que la retraite vers le centre de l'âme. Quant à l'aspect plus immédiatement ascétique de

cet exercice, cf. une remarque importante du P. Lallemant « Vous verrez quelquefois des

gens qui feront, disent-ils, l'oraison de simple vue, ou qui prendront les perfections divines

pour le sujet de leurs méditations, et cependant qui seront tout pleins d'erreurs et

d'imperfections grossières, parce qu'ils ont monté trop haut sans avoir auparavant purifié

leurs coeurs... Et après tout, il faut les remettre aux premiers éléments de la vie spirituelle,

c'est-à-dire, à la garde du coeur », car « Dieu établit le fondement avant que de bâtir

l'édifice et ce fondement est la connaissance de nous-mêmes et de nos misères ». La

Doctrine..., pp. 232, 233. Mais aussi l'édifice dont no nous parle étant d'ordre mystique, il

suit que le fondement lui-même appartient d'une certaine façon à cet ordre.(2) La

Doctrine..., p. 183.  47 notre âme, et à fortifier notre volonté dans la résolution de les suivre

(1); en d'autres termes, à nous lier au Saint-Esprit et à nous tenir attachés à lui (2).  C'est

un fait certain : Quand une âme s'est abandonnée à la conduite du Saint-Esprit, il l'élève

peu à peu et la gouverne. Au commencement, elle ne sait où elle va, mais peu à peu la

lumière intérieure l'éclaire et lui fait voir toutes ses actions et le gouvernement de Dieu en

ses actions, de sot te qu'elle n'a presque autre chose à faire que de laisser faire à Dieu en

elle et par elle, ce qu'il lui plaît; ainsi elle avance merveilleusement (2). Et encore, et, du

reste, à chaque page : Quand une âme est parvenue à une entière pureté de coeur. Dieu

l'instruit lui-même (4), et non pas seulement par les lumières de la foi, mais par les dons

du Saint-Esprit qui, par des principes plus relevés, sans discours, sans perplexité, nous

montrent ce qui est le meilleur, nous le faisant voir dans la lumière de Dieu, avec plus ou

moins d'évidence, selon le degré où nous le possédons (5). Les vrais spirituels ont cette

lumière du Saint-Esprit, à peu près comme nous avons la lumière du soleil pour voir les

objets qui se présentent à nos yeux (6). Les commençants ont beaucoup de belles

pratiques et font quantité d'actes extérieurs (1) La Doctrine..., p. 182.(2) Ib., p. 176.(3) Ib.,

p. 174,(4) Ib., p. 124.(5) Ib., p. 199, 200.(6) Ib., p. 167, 168. 46 de vertu : ils sont tout dans

l'action matérielle de la vertu. Cela leur est bon, mais il est d'une bien plus grande

perfection de suivre l'attrait intérieur du Saint-Esprit et de se conduire par son mouvement

(1), Mais où nous mène-t-on ? Ne serait-ce pas « à l'esprit intérieur des calvinistes? » Non,

pas du tout, répond le P. Lallemant : Les calvinistes veulent tout régler par leur esprit

intérieur, lui soumettant même l'Eglise et ses décisions, et ne connaissant point d'autre

règle de leur foi... au lieu que cette conduite que nous recevons du Saint-Esprit... suppose

la foi et l'autorité de l'Eglise, les reconnaît pour règle, n'admet rien qui leur soit

contraire. Même réponse au sujet de « l'obéissance qui est due aux Supérieurs » et qu'un

jésuite aurait moins que personne le droit de mettre en péril : Comme l'inspiration intérieure

de la grâce ne détruit point la créance qu'on donne à la proposition extérieure des articles

de la foi, mais plutôt incline doucement l'entendement à croire, de même la conduite... du

Saint-Esprit, bien loin de détourner de l'obéissance, en aide et facilite l'exécution... (Et

puis) toute cette conduite intérieure et même les révélations divines, doivent toujours être

subordonnées à l'obéissance; ils se doivent entendre avec cette condition tacite que

l'obéissance n'ordonne point autre chose. Ce n'est pas à dire pour cela que les Supérieurs

religieux soient toujours guidés par une lumière surnaturelle. On peut craindre au contraire

qu'ils  ne suivent quelquefois trop la prudence humaine et que, sans autre discernement,

ils ne condamnent les... inspirations du (1) La Doctrine..., p. 182. Lallemant ajoute ces

mots très significatifs : « Il est vrai que dans cette manière d'agir, il y a moins de

satisfaction sensible, mais il y a plus d'intérieur et plus de vertu ». 49 Saint-Esprit, les

traitant d'illusions et de rêveries, et ne prescrivent des bouillons à ceux à qui Dieu se

communique par ces sortes de faveurs (1). Que faire en ce cas ? Obéir. Mais Dieu saura

bien un jour corriger l'erreur de ces esprits téméraires et leur apprendre à leurs dépens à

ne pas condamner ses grâces sans les connaître et sans être capables d'en juger

(2).  Aussi bien le P. Lallemant n'est-il pas de ceux qui demandent à l'autorité de les

dispenser de toute initiative, de toute responsabilité morale; — conception plus ou moins

formaliste et, en quelque façon, quiétiste. Mes Supérieurs, mes règles, les devoirs de mon

état, peuvent bien me diriger pour le regard de l'extérieur, et me marquer ce que Dieu veut

que je fasse en tel temps et en tel lieu, usais non pas m'enseigner la manière avec laquelle

Dieu veut que je le fasse (3).   Pour obéir au son de la cloche, il faudrait quitter l'extase

même, mais les actions dont la cloche donne le signal ne sont après tout qu'extérieures.

Perinde ac cadaver, mais à la condition de ressusciter ensuite. Il en va de même pour les

ordres du Supérieur et pour les diverses prescriptions de la règle. Qui leur obéit

docilement,comme il le doit, est bien loin d'épuiser son devoir. Reste l'intérieur » que Dieu

veut régler, « aussi bien que l'extérieur » ; reste « la manière » qui n'est pas moins (1)

Lallemant dit ailleurs que « ceux qui ne se conduisent que par la prudence humaine, sont

infiniment timides ». « Ce défaut est fort ordinaire aux Supérieurs et fait que de peur de

faire des fautes, ils ne font pas la moitié du bien qu'ils pourraient faire ». La Doctrine..., p.

258. Cf. aussi une curieuse page sur le danger pour les supérieurs subalternes ou « de

trop » ou de ne pas assez obéir, p. 240.(2) La Doctrine..., pp. 177-179.(3) Il va sans dire

que tout acte d'obéissance est « intérieur ». Le P. Lallemant suppose cette évidence. Cf.

sur le même sujet, Guilloré, Maximes spirituelles pour la conduite des âmes, Paris, 1853,

pp. 381-397. 5o importante que « la substance de l'action ». De celte action, Dieu veut

gouverner jusqu'aux moindres circonstances, et sa Providence s'étend à diriger toutes mes

puissances et tous les mouvements de mon coeur ; sans cela il y aura du vide dans mes

actions ; (bien que réglées par l'obéissance), elles ne seront pas pleines de la volonté de

Dieu... Le meilleur n'y sera pas, qui est l'intérieur. Mais cette volonté de Dieu, « où

pourrai-je donc » l'apprendre ? C'est dans mon intérieur et au fond de mon coeur où Dieu

fait luire sa grâce pour éclairer au dedans de moi... Je marcherai dans sa lumière qui me

fera voir ce qu'il désire de moi et les moyens de l'accomplir, et la perfection intérieure qu'il

veut que je pratique en cela (1). Et puis, si étroite qu'on l'imagine, l'obéissance ne peut, ni

ne veut du reste, et tout prévoir et tout régler. En dehors d'elle, un religieux se heurte

chaque jour à des cas de conscience qu'il ne peut décider « sûrement que par la direction

du Saint-Esprit » Les vertus morales dégénèrent en vices quand on les prend (1) La

Doctrine..., pp. 297-299, cf. p. 168. « Quand tout ce qu'il y a d'esprit et de bon sens

répandu dans tous les hommes serait ramassé en un, celui-ci ne saurait juger en telle et

telle rencontre ce qui nous est le meilleur et ce qui est dans l'ordre de la Providence à

notre égard. Les anges mêmes ne le sauraient dire, car qui peut savoir ce que Dieu veut de

nous, où il nous mène et par où il veut nous mener, les voies intérieures des justes étant

aussi différentes que leurs visages ». Et qu'on n'aille pas prendre le P. Lallemant pour un

jésuite plus ou moins indépendant ou en marge de l'Ordre. Il était lui-même d'une

obéissance parfaite et recommandait singulièrement cette vertu à ses novices. 11 semblait

que « saint Ignace lui avait donné sou esprit, et lui avait obtenu de Dieu le pouvoir de le

communiquer à ses enfants ». Ainsi parle le P. Champion, La Doctrine.... pp. 26, 27, 35,

36. Au reste, il se faisait de la Compagnie une idée toute divine, estimant qu'elle ne doit se

conserver et perfectionner que par des « moyens surnaturels ». Ainsi, disait-il, « nous ne

devons pas désirer que nos Pères soient cardinaux et confesseurs des rois. Ce serait faire

injure à Notre-Seigneur que d'appuyer sur le crédit des Princes un ouvrage dont il est si

visiblement l'auteur ». La Doctrine..., p. 104. Il disait encore magnifiquement : « Maintenir

l'autorité de la Compagnie dans les classes et dans les autres emplois, sans vouloir souffrir

aucune humiliation, c'est ruiner la Compagnie ». Ib., p. 103. 51 hors d'un certain point. qui

n'est pas toujours le même, la moindre circonstance du temps, du lieu, des personnes

étant capable de le changer... C'est le Saint-Esprit qui apprend a trouver infailliblement ce

milieu et à s'y maintenir quand on l'a trouvé (1). A plus forte raison le Saint-Esprit

enseignera-t-il à ses fidèles « la science de la vie intérieure. » C'est d'en haut que vient

l'onction et la lumière qui l'enseigne. Une âme pure en apprendra plus en un mois par

l'infusion de la grâce que d'autres en plusieurs années par le travail et l'étude (2). Aussi

notre plus grand soin doit être, non pas tant de lire les livres spirituels, que de donner

beaucoup d'attention aux inspirations divines qui suffisent avec peu de lecture Il parle ici

des livres spirituels, qui « sont partie de la grâce et partie de la nature », mais pour le livre

tout divin qu'est la Bible, on ne le lira jamais trop :C'est un moyen pour recevoir le

Saint-Esprit et pour être conduit par sa direction que de lire souvent l'Ecriture sainte. C'est

un grand abus de tant lire les livres spirituels et si peu l'Ecriture sainte... Il faut la lire même

avant les Pères,  (1) La Doctrine..., p. 166, cf. p. 128. « Dans la décision des cas de

conscience, il faut faire plus de fond sur les lumières du Saint-Esprit... que sur le

raisonnement humain », Ne dirait-on pas, encore une fois, qu'il a prévu les Provinciales ?

Chose assez piquante, le P. Lallemant tire de ces considérations, un argument contre ce

qui sera demain le jansénisme. Puisque la vertu est « in medio », et que seul le

Saint-Esprit nous apprend à trouver infailliblement ce milieu », « il faut conclure : 1° que

hors de la vraie Eglise, on ne peut avoir aucune vertu morale en sa perfection; 2° que ce

qui est bien en un temps ne l'est pas en l'autre, et qu'ainsi plusieurs choses qui étaient

autrefois en usage dans la discipline de l’Eglise, ne le sont plus à présent ; que plusieurs

canons des conciles n'ont plus maintenant de vigueur à cause des changements qui sont

arrivés de siècle eu siècle ; qu'on ne peut pas pour cela blâmer l'Eglise de relâchement

comme font les novateurs » oubliant « que le même Esprit qui gouvernait autrefois l'Eglise,

la gouverne aujourd'hui et qu'il accommode sa conduite aux temps et aux différentes

dispositions des fidèles », pp. 166-167. Par où éclate à nos yeux, une fois de plus,

l'anti-mysticisme foncier du jansénisme.(2) La Doctrine..., p. 233.(3) Ib., p. 185. 52 d'autant

que, par la pureté de coeur, on entre peu à peu dans les divers sens qu'elle contient

(1). Même consigne pour les divers emplois de la vie apostolique. La conduite du

Saint-Esprit est le chemin « le plus court et le plus aisé pour faire du fruit dans lesâmes » ;

« le vrai moyen... d'avoir de quoi remplir un sermon, une exhortation, un entretien spirituel

». Quand le prédicateur s'est fait un bon style, il ne doit plus penser qu'à faire en sorte que

la grâce anime en lui l'art et la nature et que l'Esprit de Dieu règne dans son discours,

comme l'âme fait dans le corps (2).La principale préparation pour la chaire, est l'oraison et

la pureté de coeur. Dieu se fait quelquefois un peu attendre pour vous éprouver, mais ne

vous ennuyez point... Il viendra enfin et ne manquera pas de répandre en vous sa lumière

(3). L'étude « dessèche l'esprit de dévotion », elle n'apprend pas « à parler au coeur des

auditeurs ». Mais nous ne pouvons nous défaire de notre propre suffisance, ni nous

abandonner à Dieu (4). Il n'y a rien là du reste, qui doive le moins du monde surprendre un

croyant. Lorsqu'il parle avec une si paisible assurance de ces lumières surnaturelles, le P.

Lallemant ne fait que prendre à la lettre les enseignements communs de la foi. Il est de foi

que sans la grâce d'une inspiration intérieure, en quoi consiste la conduite du Saint-Esprit,

on ne peut faire aucune bonne oeuvre (5). (1) La Doctrine..., pp. 21g-22o. Lallemant

lui-même relisait constamment la Bible et en revanche, il semble avoir peu lu les

mystiques. Rigoleuc, bien davantage, quoiqu'il se réduise à deux ou trois, Surin, au

contraire, cite une foule d'auteurs.(2) Ib., p. 123-125.(3) Ib., p. 228.(4) Ib., p. 124.(5) Ib. , p.

177.  53 Il est donc certain que ces inspirations, Dieu ne les refuse jamais à qui les

demande. Mieux encore, tout bon chrétien en est, pour ainsi dire, comme « enveloppé », la

grâce sanctifiante fortifiant les puissances naturelles et les rendant « souples aux

mouvements » de l'Esprit, par certaines « habitudes ou qualités permanentes »,

c'est-à-dire par les dons du Saint-Esprit (1). On peut le dire, je crois, sans rien exagérer. La

plupart des fidèles, et même nombre d'écrivains prétendus spirituels, ignorent

pratiquement cette doctrine. On a bien vu dans le catéchismequ'il y avait sept dons du

Saint-Esprit. On y croit sans doute comme à tout le reste, mais enfin on ne s'y intéresse

pas beaucoup plus qu'à ces Agnus Dei, si chers à la dévotion de nos pères. Pour le P.

Lallemant, au contraire, rien n'est plus sérieux, plus réel, ni de plus de conséquence

(2). On s'étonne, dit-il par exemple, de voir tant de religieux qui, après avoir vécu en état de

grâce des quarante et cinquante ans, disant la messe tous les jours et pratiquant tous les

saints exercices de la vie religieuse et par conséquent ayant les dons du Saint-Esprit dans

un degré physique fort élevé... on s'étonne, dis-je, de voir que ces religieux ne font rien

paraître des dons du Saint-Esprit dans leurs actions et dans leur conduite ; que leur vie est

toute naturelle; que, quand on les blâme, qu'on les désoblige, ils en marquent leur

ressentiment ; qu'ils témoignent tant d'empressement pour les louanges... Il n'y a pas sujet

de s'en étonner. C'est que les péchés véniels qu'ils commettent continuellement, tiennent

les dons du Saint-Esprit comme liés ; de sorte que ce n'est pas (1) La Doctrine..., p.

196. (2) Je note en passant que, même aujourd'hui, la doctrine des dons du Saint-Esprit

tient une grande place dans la spiritualité des vrais maîtres, et par exemple dans les écrits

mystiques de M. le chanoine Sandreau, lequel, du reste, suit le P. Lancinant de très près.

D'après Lallemant, « entre les dons du Saint-Esprit, celui de piété semble être le partage

des Français. Ils le possèdent plus avantageusement qu'aucune autre nation. Le cardinal

Bellarmin étant venu en France, fut charmé de la dévotion qu'il y remarqua partout et il

disait depuis qu'à peine les Italiens lui semblaient-ils catholiques, quand il les comparait en

piété avec les Français s, La Doctrine..., p. 248.  54 merveille qu'on n'en voie point en nous

les effets... Si ces religieux s'étudiaient à la pureté de coeur.,. les dons du Saint-Esprit

éclateraient en toute leur conduite (1). Dans le volume où les PP. Rinoleuc et Champion

ont résumé la doctrine spirituelle de Lallemant, près de cent pages — un cinquième de

l'ouvrage — sont consacrées aux dons du Saint-Esprit. Ce ne sont pas les moins

remarquables (2). Un simple curieux, et même incrédule, ne les lirait pas sans plaisir,

comme du reste le livre tout entier. On y trouverait, par exemple, à propos du don

d'Intelligence, de Sagesse et de Science, des vues qui s'accordent fort heureusement avec

la fameuse grammaire de Newman et qui la complètent. Ce que la foi nous fait simplement

croire, le Don d'intelligence nous le fait pénétrer plus clairement et d'une manière qui, bien

que l'obscurité de la foi demeure toujours, semble rendre évident ce que la foi enseigne;

de sorte qu'on s'étonne que quelques-uns ne veuillent pas croire les articles de notre

créance, ou qu'ils en puissent douter.Ceux dont l'office est d'instruire les autres, les

prédicateurs, les directeurs doivent être remplis de ce don. Il a éclaté dans les Pères

(3). On reconnaît là ce real assent, cette réalisation que Newman oppose à une adhésion

toute notionnelle, abstraite et de surface. Le Don de Sagesse nous rend capable d'une

réalisation plus intime et plus ardente. Goût spirituel et « délicieux, qui s'étend même

quelquefois jusqu'au (1) La Doctrine..., pp. 2o5, so6. Ainsi de la grâce sacramentelle (cf.

plus haut) présente, mais liée et relativement inopérante chez ceux qui négligent la garde

du coeur, « C'est cette absence de chez nous et cette nonchalance à régler notre intérieur

qui sont la cause que les dons du Saint-Esprit sont en nous presque sans effet et que des

grâces sacramentelles qui nous sont données en vertu des sacrements que nous avons

reçus ou que nous fréquentons, demeurent inutiles », p. 308.(2) Un illustre contemporain

de Lallemant, le P. J.-B. Saint-Jure traite le même sujet encore plus longuement, mais, me

semble-t-il, d'une manière moins originale. Cf. L'Homme spirituel, Paris, 19ot, t. I, pp.

394-563.(1) La Doctrine..., p. 319.  55 corps... façon de connaître plus relevée ». Le Don de

Science plus intellectuel, si j'ose dire, et moins immédiatement réalisateur,  est une lumière

du Saint-Esprit pour connaître les choses humaines et pour en porter un jugement certain

par rapport à Dieu. Don de décision appliqué surtout aux choses morales. De lui relève « le

discerneraient des esprits ». Par lui nous voyons  promptement et certainement tout ce qui

regarde notre conduite et celle des autres.Un prédicateur connaît par ce don ce qu'il doit

dire à ses auditeurs et comment il doit les presser ; un directeur connaît l'état des âmes

qu'il a sous sa conduite, leurs besoins spirituels, les remèdes de leurs défauts... ce que

Dieu opère en elles (2). Lumière bien supérieure à celle que donne la seule expérience des

ascètes, même chrétiens. Grâce à un tel don, les vrais spirituels prennent leur revanche

sur les moralistes : Ils voient des merveilles dans la pratique des vertus. Ils y découvrent

des degrés de perfection qui sont inconnus aux autres. Ils voient d'une simple vue si les

actions sont inspirées de Dieu et conformes à ses desseins. Sitôt qu'ils s'écartent tant soit

peu des voies de Dieu, ils s'en aperçoivent. Ils  (1) La Doctrine..., pp. ao8, 225. Notons

encore ce très curieux parallèle entre Sa{esse et Science : « Toutes deux font connaître

Dieu et les créatures ; mais quand on connaît Dieu par les créatures et qu'on s'élève de la

connaissance des causes secondes à la cause première... c'est un acte de la Science.

Quand on connaît les choses par le goût qu'on a de Dieu et qu'on juge des êtres créés par

les connaissances qu'on a du premier Etre, c'est un acte de la Sagesse ». Ib., p. 224, 225.

En tout ceci le P. Lallemant suit de très près la Somme de saint Thomas, mais quoi qu'il

emprunte aux anciens maîtres, il renouvelle tout, et cela, par une prodigieuse puissance de

« réalisation ». Cf. à ce sujet des mots étonnants : « Le miracle des espèces séparées de

leur sujet dans la Sainte Eucharistie, est inouï». ib., p. 37o. « La dignité de Mère de Dieu

est quelque chose de si grand que la sainte Vierge ne la comprend pas elle-même », ib., p

337.(2) La Doctrine..., pp. 224, 225. 56 remarquent des imperfections où les autres n'en

peuvent reconnaître (1). Quand on leur propose des difficultés de conscience, ils les

résoudront excellemment. Demandez-leur la raison de leur réponse, ils ne vous diront mot

parce qu'ils connaissent cela sans raison, par une lumière supérieure à toutes les raisons

(2). Mais enfin cette casuistique surnaturelle, ni rien de ce qui s'ordonne directement à la

formation de l'apôtre, n'est le principal de la vie intérieure. Les plus fréquentes

communications de l'Esprit nous ramènent au centre de nous-mêmes, non pour nous

occuper de notre chétive personne, mais pour nous habituer à ne plus penser qu'à Dieu.

Lorsque nous sommes parvenus à la direction du Saint-Esprit, parfois... Dieu nous

représente en un moment l'état de notre vie passée, de la façon qu'il nous sera représenté

au jugement. Il nous fait voir tous nos péchés, tout notre bas âge (3) ; d'autres fois, il

manifeste toute l'économie du gouvernement de l'univers ; ce qui produit en l'âme un

parfait assujettissement à Dieu (4). « En un moment ». Qu'on y prenne garde : il ne s'agit

plus ici des lumières naturelles, de celles dont Bossuet, (1) « Quand Dieu a fait entrer une

âme dans la contemplation, elle découvre en elle-même des défauts et des imperfections

qu'elle ne voyait point auparavant : comme d'arrêter les yeux sur le visage d'une personne

bien faite, se trouver et s'entretenir volontiers avec cette personne, l'aimer à cause de sa

bonne grâce ». La Doctrine..., p. 428.(2) La Doctrine..., pp. 226, 227. Je pensais à cette

dernière phrase dont le début se trouve mot à mot dans Newman — lorsque je disais plus

haut que la doctrine de Lallemant sur les dons du Saint-Esprit, complète la philosophie de

Newman. Elle en dégage le mysticisme latent. Quant au discernement des esprits, il va

sans dire que le Don de Science achève une formation déjà commencée par les exercices

dont il a été question plus haut. « Ceux qui se sont appliqués durant trois ou quatre ans à

veiller sur leur intérieur... savent déjà traiter avec dextérité beaucoup d'affaires, et sans

jugement téméraire, pénètrent comme naturellement le coeur des autres, et en voient

presque tous les mouvements par la connaissance qu'ils ont de leur propre intérieur et des

mouvements naturels de leur coeur e. La Doctrine. ., p. 31o, cf. La vie du P. Rigoleuc, p.

241.(3) Il faut remarquer ici d'une part le retour à la pensée des fins dernières — le

jugement — d'autre part l'origine surnaturelle attribuée par le P. Lallemant à l'évocation

plus lumineuse des « souvenirs d'enfance et de jeunesse ».(4) La Doctrine..., p. 31o.

 57 par exemple, disposait, quand il écrivait le Discours sur l'Histoire Universelle. Tout cela

 se fait sans peine par des lumières subites que Dieu communique à l'âme... Pour lors elle

n'est pas loin de la contemplation et elle a comme des assurances certaines des grands

dons que Dieu lui va faire (1). Texte décisif entre tous et qui nous révèle l'arrière-pensée

constante, l'aboutissement normal de cette longue dialectique. Seconde conversion,

critique de l'action, conduite du Saint-Esprit, le terme où l'on veut insensiblement nous

conduire c'est la pleine vie mystique, la « contemplation ». Une âme qui, par la

mortification, s'est bien guérie de ses passions, et qui par la pureté de coeur s'est établie

dans une parfaite santé, entre en des connaissances de Dieu admirables, et découvre des

choses si grandes qu'elle ne peut plus agir par ses sens (2). Dans cette vie mystique, le P.

Lallemant distingue deux degrés. La contemplation ordinaire est une habitude (habitus)

surnaturelle par laquelle Dieu élève les puissances de l'âme à des connaissances et à des

lumières sublimes... Il y a une autre sorte de contemplation plus relevée qui est dans les

ravissements, dans les extases, dans les visions et dans les autres effets

extraordinaires. Mais la seconde n'est que le développement de la première ; « celle-là

conduit à celle-ci (3) ».« La contemplation est une vue de Dieu, ou des choses divines,

simple, libre, pénétrante ». « Elle les fait voir distinctement et comme de près ». Elle « les

fait toucher, (1) La Doctrine..., p. 232.(2) Ib., p. 21o.(3) Ib., p. 42o. 58 sentir, goûter,

expérimenter dans l'intérieur ». Réalisation aussi parfaite qu'il est possible ici-bas. Méditer

sur l'enfer, par exemple, c'est voir un lion en peinture ; contempler l'enfer, c'est voir un lion

vivant (1). Elle « montre à l'âme un monde nouveau dont la beauté la ravit ». Par elle « une

âme pure découvre sans peine et sans effort des vérités qui la font pâmer (2) ». La

méditation lasse et fatigue l'esprit et ses actes sont de peu de durée ; mais ceux de la

contemplation, même de la commune, durent des heures entières, sans travail et sans

ennui ; et dans les âmes les plus pures, la contemplation peut durer aisément plusieurs

jours de suite, au milieu même du monde et dans l'embarras des affaires. Elle ne ruine pas

la santé ni les forces (3).La contemplation est la vraie sagesse. C'est ce que les livres de la

Sagesse, de l'Ecclésiaste et de l'Ecclésiastique recommandent tant. Ceux qui la

dissuadent font une grande faute. Elle n'est point du tout dangereuse, quand on y apporte

les dispositions requises,  bien qu'il puisse y avoir quelque « danger d'illusion dans les

ravissements et dans les extases (4). (1) La Doctrine..., p. 43o, 431 ; cf. p. 433. « Ceux qui

disent... que l'objet de la contemplation m'est proprement que Dieu seul, se trompent ».

Ainsi pense du moins le P. Lallemant, mais, comme on le sait, tous les théologiens

mystiques ne sont pas de cet avis.(2) Ib., p. 426.(3) Ib., p. 425, 426.(4) Ib., p. 424. Sur

l'analyse théologique de ces expériences, cf. ib., p. 432 « Suarez tient que l'acte de

contemplation est un acte de foi ou d'un raisonnement théologique; mais il semble que ce

soit un acte de ces habitudes surnaturelles qu'on appelle Dons du Saint-Esprit, et qui

perfectionnent la foi et les autres vertus infuses ». Les plus sûrs parmi les maîtres

modernes, et notamment le chanoine Saudreau, sont de cet avis. Pour les ravissements et

les extases, le P. Lallemant est un des premiers, je crois, à dire nettement qu'ils «

marquent... quelque sorte d'imperfection... comme de n'être pas encore entièrement

purifiés ou accoutumés aux grâces extraordinaires ». La foule est surtout frappée par ces

apparences, mais « à mesure qu'une âme se purifie, l'esprit devient plus fort et plus

capable de porter les opérations divines, sans émotion ni suspension des sens, comme

faisait Notre-Seigneur et la sainte Vierge » La Doctrine..., p. 21o. « Quand l'âme étant

parfaitement forte et habituée aux plus rares communications de la grâce, n'est plus sujette

à être ravie hors d'elle-même, elle a sans ravissement, les effets du ravissement. Les

impressions de la grâce sont alors purement spirituelles et n'agissent plus sur le corps,

comme quand il n'était pas parfaitement soumis à l'esprit ». Ib. , pp. 436-437. 59 « Peu

spirituels ou trop timides », la plupart des directeurs ont peur de ces grâces : Maintenant,

si quelqu'un aspire à quelque don d'oraison un peu au-dessus du commun, on lui dit

nettement que ce sont les des dons extraordinaires que Dieu ne donne que quand et à qui

il lui plaît et qu'il ne faut ni les désirer ni les demander; ainsi on lui ferme pour jamais la

porte de ces dons. C'est un abus (1). On ne songe pas que par cette voie, l'âme « acquiert

plus de vertu et plus tôt » que par les voies communes. Sans la contemplation, jamais on

n'avancera beaucoup dans la vertu et l'on ne sera jamais bien propre à y faire avancer les

autres. On ne sortira jamais entièrement de ses faiblesses et de ses imperfections. On sera

toujours attaché à la terre et l'on ne s'élèvera jamais beaucoup au-dessus des sentiments

de la nature humaine. Jamais on ne pourra rendre à Dieu un service parfait. Mais avec elle,

on fera plus, et pour soi et pour les autres, en un mois, qu'on ne ferait sans elle, en dix ans

(2). On peut croire qu'un homme si grave, si paisible, qu'un théologien aussi exact, aussi «

littéral » pèse tous ses mots quand il parle de la sorte. Il a pleinement conscience de

l'attitude qu'il prend dans un débat qui ne finira sans doute jamais. Il a entendu toutes les

objections et il sait le poids de ses adversaires. Mais il n'ignore pas non plus qu' « on voit

des esprits éminents qui sont néanmoins très aveugles dans les choses spirituelles (3) ». Il

n'aura pas le nombre pour lui, mais cela lui importe peu.Au reste, quiconque fait état de

mener une vie intérieure et d'être solidement spirituel et homme d'oraison, doit

s'attendre (1) La Doctrine..., p. 425, cf. pp. 421, 128.(2) Ib., p. 421, 429.(3) Ib., p. 142, cf. p.

222. « Le vice opposé au Don d'intelligence est la grossièreté à l'égard des choses

spirituelles ». 6o qu'étant arrivé à un certain degré, on criera contre lui, qu'il aura des

adversaires et d'autres traverses, mais qu'à la fin, Dieu lui donnera la paix et fera réussir le

tout à son avantage et au progrès de son âme (1). On parle toujours comme si les illusions

étaient le propre des contemplatifs. La vie active n'a-t-elle pas aussi les siennes, et en

grand nombre, et moins faciles à démasquer? S'il y a de faux mystiques, n'y a-t-il pas de

faux dévots? Quoiqu'il en soit, la mystique moderne, instruite par l'expérience du passé,

dispose d'une pierre de touche infaillible. Lui est suspect quiconque, sous prétexte de

s'élever à de plus « sublimes pensées de Dieu » cesse de « s'appliquer à Jésus-Christ »

(2). Quelques-uns dans leur oraison, laissant la sainte humanité, volent à la contemplation

de la divinité. Cette conduite est ordinairement téméraire et mauvaise, et, si l'on sonde ces

personnes jusqu'au fond de leur coeur, on trouvera qu'elles sont pleines d'imperfection,

d'attache à leur sens, d'orgueil et d'amour-propre (3). Jésus-Christ « est la porte et la voie

», « Dieu ne nous aide qu'en » lui. (1) La Doctrine..., p. 299.(2) Ib., p. a88. Je n'ai pas

besoin de montrer que la méthode du P. Lallemant réduit autant que possible les chances

d'illusion. Qui a plus insisté que lui — parmi les mystiques — sur la « garde du coeur » ?

Qui est moins tenté que lui de brûler les étapes de l'entraînement mystique ? Cf. p. 417. «

Chacun doit se tenir fidèlement à l'oraison propre du degré et de l'état où il est dans la vie

spirituelle... La méditation ou l'oraison de discours convient aux commençants », etc. Nous

avons vu ce qu'il pensait des directeurs anti-mystiques ; il n'approuve pas davantage les

exaltés qui « portent indifféremment tout le monde (à la contemplation) et ne parlent que

d'oraison de simple vue, que de grâces extraordinaires, que de paroles intérieures, que de

visions, que de révélations et d'extases ». Ib., pp. 421-22. Il n'admet pas non plus le

paradoxe d'une quiétude absolue : « On dit que dans cette sorte d'oraison, on ne fait point

d'actes. Cela n'est pas vrai à la rigueur, car on en fait toujours quelques-uns, mais d'une

manière plus relevée, plus simple et comme imperceptible. Une entière suspension de tout

acte est une pure oisiveté très dangereuse ». Ib., p. 421.(3) Ib., p. 416. On aura remarqué

le mot « ordinairement » qui sauve tout.  61 Ainsi nous ne parviendrons jamais à une

grande perfection, sans une grande dévotion à Notre-Seigneur... Mais quand une âme

s'est bien exercée dans l'amour et dans l'imitation du Verbe incarné, Dieu l'attire aux

degrés les plus éminents des vertus et des communications divines; et quand il a une fois

pris possession de l'intérieur.., de là il gouverne tout l'homme... l'esprit, le coeur,

l'imagination, l'appétit, les yeux, la langue, tous les sens. Plus Jésus-Christ est au dedans,

plus il parait au dehors, l'extérieur se revêtant des perfections de l'intérieur, ou plutôt la

grâce intérieure rejaillissant jusque sur le corps (1). Jésus-Christ « est le Roi des coeurs et

de la vie... intérieure! » (2). En lui et par lui nous atteignons notre fin qui « consiste en

notre assujettissement à Dieu », En effet, il n'y a que Dieu qui ait droit de souveraineté sur

les coeurs. Ni les puissances séculières, ni l'Eglise même, n'étendent point jusque-là leur

domaine Ce qui s'y passe ne relève point d'eux. Dieu seul en est le roi. C'est là proprement

son royaume... C'est en ce règne intérieur que consiste sa gloire... Dieu s'applique plus au

gouvernement surnaturel d'un coeur où il règne, qu'au gouvernement naturel de tout

l'univers, et qu'au gouvernement civil de tous les empires. Dieu ne fait état (1) La

Doctrine..., pp. 366-367. Cette doctrine s'accorde sans peine avec ce qui a été dit plus haut

sur le Saint-Esprit. « Notre Seigneur... conçu du Saint-Esprit... a voulu être conduit dans

toutes ses actions, non seulement par la personne du Verbe, mais encore par celle du

Saint-Esprit, pour nous apprendre que, connue ce divin Esprit est le principe de notre

régénération spirituelle dans le Baptême, il doit titre aussi le principe de notre conduite,

qu'il doit nous gouverner en toutes choses... puisque les membres doivent être animés du

même esprit que le chef ». La Doctrine..., pp 342-343. J'ai déjà dit la place que tenaient les

sacrements, et plus particulièrement celui de l'Eucharistie, dans le système du P.

Lallemant, cf. ib., pp. 456-457. Ainsi pour la Sainte Vierge. Cf. un très beau chapitre, ib.,

pp. 357-363. Tout cela va de soi, mais il n'est pas inutile de souligner, dans les écrits de

Lallemant et de son école, les preuves d'une dévotion toute spéciale à saint Joseph,

devenu, surtout depuis sainte Thérèse, le patron de la vie intérieure. Cf. La Doctrine..., pp.

21-24.(2) La Doctrine..., p. 338.(3) Cf. Un beau mouvement analogue dans la méditation

sur le Jugement dernier : « Maintenant tout se gouverne par les puissances établies de

Dieu. Mais alors cessera l'exercice de toutes les puissances humaines, angéliques,

diaboliques. Il n'y aura plus de papes, d'empereurs... tous seront vassaux d'un seul

souverain seigneur... Les hommes n'auront plus le pouvoir de remettre les péchés aux

hommes et d'offrir à Dieu le sacrifice d'un Homme-Dieu »..., pp. 354-355. 62 que du coeur ;

pourvu qu'il le voie assujetti à son pouvoir, pourvu qu'il le possède, il est content (1). Un

spirituel de l'école théocentrique, de l'école française, arrêterait là son hymne à l'intérieur

(2). Lallemant poursuit. Royaume de Dieu, l'intérieur est aussi le royaume de l'homme : Le

plus grand malheur d'un homme de notre profession est d'être tout entier et d'action et

d'affection dans la vie extérieure, n'en connaissant presque point d'autre... S'il ne

s'attachait point à une misérable petite portion de la vie extérieure, s'il se donnait

solidement à l'intérieur qui est sans bornes, il y trouverait des espèces comme infinies de

grâces, de vertus et de perfection, où son âme serait pleinement rassasiée (3). « L'intérieur

qui est sans bornes! » Mais notre ambition est si courte, si vite épuisée! Nous avons le

coeur infiniment petit. Si Dieu nous donne la moindre consolation, une larme de dévotion,

nous en prenons sujet de nous élever merveilleusement à nos yeux. (1) La Doctrine..., pp.

54-55.(2) M'appuyant sur des observations déjà données dans le volume précédent (ch. II),

j'ai déjà attiré l'attention du lecteur sur ce qu'on peut appeler l' anthroprocentrisme du P.

Lallemant et du milieu spirituel qui l'a formé. Tendance que je ne présente pas du tout

comme répréhensible, qui est au contraire parfaitement conciliable avec la devise des

jésuites A. M. D. G. mais enfin qu'il est intéressant de constater. La voici nettement

formulée.La sainte âme de N.-S. Jésus-Christ n'a été créée que pour l'amour de nous; son

sacré corps n'a été fermé que pour nous ; son humanité n'a été unie à la Personne divine

du verbe que pour les hommes. (La Doctrine..., p. 326). Il n'y a pas de mal à parler ainsi.

Bérulle néanmoins, en tant que Berulle, ne l'aurait pas fait, ni Condren, ni M. Olier, ni

Fénelon. Le P. Lallemant n'en admet pas moins, comme tous les mystiques, le principe de

l'amour désintéressé si fort combattu par Bossuet. Que faisons-nous pour le Christ, se

demande-t-il quelque part? Nous ne l'aimons que pour notre intérêt. Nous ne cherchons la

dévotion que pour contenter notre goût. Nous ne désirons la perfection que par le motif de

notre propre excellence... Il n'y a que fort peu d'âmes qui aiment et qui servent Dieu

purement, sans retour sur elles-mêmes. Nos oeuvres sont pleines de propre intérêt... Il faut

sortir de cette misérable servitude de nos intérêts et servir Notre-Seigneur purement pour

l'amour de lui. (La Doctrine..., pp. 333-334). Même doctrine chez le P. Rigoleuc, chez le P.

Surin. (3) La Doctrine..., pp. 3o5-3o6.  63 Qu'est-ce pourtant que cela? Ce n'est pas la

millième partie de ce que Dieu veut nous donner (1). Pourquoi nous arrêter « à si peu de

chose? Dieu nous garde bien d'autres faveurs » (2). « Plusieurs n'arriveront jamais à une

grande perfection, parce qu'ils n'espèrent pas assez » (3). Le sublime de la vie mystique à

laquelle nous sommes appelés, nous fait peur. Cela serait trop beau. Lents à espérer,

parce que nous sommes encore plus lents à croire. Nous avons peine à croire certaines

grâces extraordinaires lue nous lisons dans les vies des saints. Qui croit la faveur que Dieu

a faite aux hommes en se faisant homme, n'en doit trouver nulle autre incroyable ou

surprenante. Toutes les communications que Dieu peut faire après celle-là, ne sont

rien. Ainsi répond-il d'un mot à l'incrédulité des adversaires de la mystique, rabattant du

même coup la vanité desfaux mystiques. Toutes ces communications ne sont rien... Après

l'incarnation, nous ne devons rien admirer (4). Faute de place, je dois arrêter sur ces fortes

paroles, une analyse déjà trop longue, encore beaucoup trop rapide néanmoins, mais qui,

je l'espère, aura laissé entrevoir la simplicité lumineuse et profonde, et, plus encore, la

cohésion, la solidité de cette doctrine. On s'explique maintenant que, derrière ce rude

granit, près de trois siècles de mysticisme aient pu s'abriter. Nous avons des contemplatifs

plus sublimes que le P. Lallemant, je n'en connais pas de plus réfractaire à l'esprit

d'aventure, de mieux équilibré, de plus sage, de plus sûr. D'autres ont plus de (1) La

Doctrine..., p. 148.(2) Ib., p. 157.(3) Ib., p. 75.(4) Ib., pp. 326-325. 64 génie, ou plus de

charme, un je ne sais quoi ou de plus humain ou de plus noble, mais peut-être inspirent-ils

à l'ensemble de la communauté catholique une confiance moins absolue, soit que leur

théologie paraisse moins exacte ou moins précautionnée, soit qu'on les trouve plus

spéculatifs que pratiques, soit enfin qu'ils aient peu ou prou négligé, non pas certes

d'accepter pour eux-mêmes, mais d'enseigner explicitement les principes de l'ascétisme.

Sur tous ces points, la doctrine spirituelle de Lallemant défie la critique. On ne l'a jamais

suspectée, bien qu'elle ait été publiée en 1694, c'est-à-dire à l'heure même où les

mystiques semblaient en déroute, à l'heure où Nicole triomphant déclarait « immondes »

les écrits du jésuite Guilloré et où mille censeurs, au premier rang desquels figuraient les

théologiens jansénistes, ajoutaient chaque jour un nouveau nom à la liste des précurseurs

ou des disciples de Molinos. Scolastique dans les moelles et jusqu'à un littéralisine qui

parfois nous grue un peu; jésuite, et plus fidèle que personne aux leçons de sain! Ignace,

Lallemant a toujours gardé une autorité devant laquelle tout le monde s'incline. Inconnu

des profanes, le modeste livre que nous venons d'étudier n'en reste pas moins l'un des

trois ou quatre livres essentiels de la littérature religieuse moderne. Comme grammaire de

la mystique, comme manuel d'initiation à la vie contemplative, rien ne peut lui être préféré :

Ruysbroeck, Tauler, Suso, Thérèse, Jean de la Croix, François de Sales et les autres,

Louis Lallemant n'égale certes pas ces incomparables, mais il faut commencer par lui (1).

Et on lui revient (1) Lallemant est avant tout ce que l'on appelle un mystique expérimental.

Il ne dit rien qu'il n'ait étudié sur lui-même et il se contente de maximer, pour ainsi parler,

son expérience. Il y aurait néanmoins un utile travail à faire sur les sources de sa doctrine.

Il ne cite qu'un très petit nombre d'auteurs, parmi lesquels, saint Laurent Justinien. En

dehors de l'Ecriture sainte à laquelle il revient toujours, il devait lire fort peu, très différent

eu cela du P. Surin. Peut-être a-t-il étudié d'assez près le Tractants de vita svirituali de

saint Vincent Ferrier. Voici du moins un texte de ce dernier qui résumerait excellemment la

Doctrine spirituelle. § 5. Quomodo ad uniouem divinam anima, jam purificata, ascendit :

Generabitur in te... humilites quae interiores oculos aperit ad Dei conspectum, cor

humanum ab omni superflua cogitatione purgando. (Cette chasse aux pensées inutiles

occupait fort le P. Lallemant). Nam dum homo in suam resilit parvitatem... suam nihilitatem

considerando, sibi ipsi intentissime displicendo... in factum circa propria negotia occupatur,

quod omnis alia inutilis cogitatio evanescit. Et sic, dum anima omnia audita, visa... a se

repellit... incipit ad seipsam redire, et modo admirabili in seipsa convalescit, et sic ad

originalem justitiam et coelestem puritatem appropinquare incipit SIC DUM IN SEIPSA

REFLECTITUR, CONTEMPLATIONIS OCULUS DILATATUR, ET IN SE SCALAM ERIGIT,

PER QUAM TRANSEAT AD CONTEMPLANDUM ANGELICUM SPIRITUM ET DIVINUM. R.

P. Fages, Oeuvres de saint Vincent Ferrier, Paris, 1909, I, p. 22. J'entends lien que cette

doctrine n'a rien de propre à Vincent lui-même, cependant un disciple de Lallemant, le P.

Surin disait du Tractatus : « Celui qui le possédera pourra dire avoir toute la science de la

vie de l'esprit » Fages, op. cit., p. 3. 65 toujours, car, mieux ci me personne, il enseigne les

principes essentiels de la mystique et sa divine simplicité.
 

CHAPITRE II : MARIE DE VALENCE, LE P. COTON ET LA TRÊVE DU ROI 36
 

§ 1. — Marie de Valence. § 2. — Le Père Coton et la trêve du Roi. I. Dans la plupart des

grandes entreprises religieuses du XVIIe siècle, on découvre l'inspiration d'une femme. —

Que ce fait ne doit pas surprendre. — Primauté incontestée de la hiérarchie. — Dextérité

féminine. — M. Olier. — La mystique et son directeur. — Première phase de leurs rapports.

— Seconde phase. — Maternité spirituelle. — La route de Dammartin. — Marie de

Valence, le P. Coton et Henri IV. — Le biographe de Marie. — Louis de la Rivière et

Marguerite Chambaud. — Enfance et mariage de Marie. — Mathieu de Pouchelon, notaire

et guerrier. — La petite maison de Valence. — Le P. Coton. — Marie et les prédicateurs. —

Visites du P. Coton. — Il veut faire venir Marie à Paris. — L'ambassade de Richelieu. —

Marie de Valence et M. Olier.II. Vie intérieure de Marie. — De sainte Gertrude à sainte

Thérèse. — Châteaux, vergers, jeunes dames. — Le jardin enchanté du Sieur de la

Buysse. — Les 36o « interrogats » aux créatures. — Les oiseaux merveilleux. — Les deux

processions et le haut dessein. — Plus haut que les images. — Marie de Valence et

l'assemblée du clergé de 1651. — Une victime de Port-Royal.III. Que Marie de Valence

n'est pas une exception. — Les mystiques de la foule. — « Nous avons ici dedans un

jour ». — La bergère de Ponçonas. — Barbe de Compiègne et le P. de Condren. — Un

complot contre Louis XIII . — Le grand nombre des mystiques. — Les faux prouvent les

vrais. — Nicole Tavernier et Mme Acarie. — Le P. Surin et le coche de Rouen. — C'est

Dieu qui fait les mystiques. Dans la plupart des entreprises qui, de près ou de loin, tendent

ou s'ordonnent à la conquête mystique de notre pays, pendant la première moitié du XVIIe

siècle, et notamment dans la mission du P. Coton, par où doit commencer notre histoire, se

découvre l'inspiration d'une femme. Ce phénomène constant, cette loi presque absolue n'a

rien qui doive surprendre ni gêner un esprit sérieux, 37 encore moins, un . esprit chrétien.

Certes, le catholicisme, religion d'autorité, hiérarchie justement jalouse de ses droits et très

ennemie de l'illuminisme, non seule ment se réserve de juger tous les mystiques, mais

encore tend de plus en plus, depuis l'époque moderne, à restreindre la parcelle d'autorité

dont jouissaient les Abbesses et les. voyantes du moyen âge. Mais inspirer, mais diriger

même, n'est pas gouverner. Si l'Eglise avait regardé les initiatives féminines comme

contraires à son organisation fondamentale, elle n'aurait pas permis à une simple femme, à

sainte Thérèse, de présider à la réforme des carmes. Elle sait que «l'esprit souffle où il veut

», et que la femme est particulièrement souple à l'action spéciale de Dieu qui fait les

mystiques. L'Eglise n'ignore pas non plus que dans le plan divin, ces grâces plus sublimes

doivent rayonner sur la communion des simples fidèles, et sur les pasteurs eux-mêmes.

Reste à concilier l'expansion de ces forces. ardentes et lumineuses avec la mission

exclusive qu'a reçue la hiérarchie d'enseigner et de gouverner toutes les âmes. Cette

conciliation ne paraît difficile que dans l'abstrait et aussi longtemps qu'on s'obstinerait à en

déterminer d'une façon trop précise le protocole ondoyant. Dans la pratique, rien n'est plus

simple et comme il reste bien entendu qu'au premier signe, même arbitraire, de l'une des

deux parties, l'autre n'a plus qu'à se taire, on ne voit pas d'où surgiraient les conflits.Qui ne

sent du reste qu'une vraie mystique se plie aisément à la souple délicatesse du rôle qui lui

convient en de telles circonstances? Elle est sainte : ses voix lui prêchent plus encore le

renoncement que la hardiesse. Elle est femme : elle sait donc l'art de dire sans dire,

d'atténuer suavement les résistances, d'arriver par une pente insensible à ses propres fins.

Ignorantes ou non, peu importe, mais Dieu ne les choisit jamais vulgaires. On dirait même

à leur voir tant d'esprit, une imagination si vive, une sensibilité si exquise, qu'il existe je ne

sais quelle corrélation  38  entre leur grâce naturelle et l'appel céleste. Même quand elles

ignorent le monde, leur dextérité est admirable. « Je ne me souviens pas, — écrit M. Olier,

avec une ingénuité confiante et humble qui ne nous permet pas même un demi-sourire, —

d'avoir abordé aucune sainte âme qui ne m'ait témoigné avoir pour moi plus de sentiments

de respect et de charité qu'elle n'en avait jamais éprouvé pour personne. Cela a paru en

soeur Marie de Valence..., en soeur Agnès (de Langeac)..., en un mot dans toutes les

âmes avec lesquelles Dieu a voulu me mettre en rapport. Je ne dis pas que toutes aient

éprouvé pour mon intérieur d'aussi grandes tendresses, mais seulement que ces

tendresses pour moi étaient plus grandes que pour toutes les autres personnes qu'elles

eussent encore vues » On ne peut mettre en doute la sincérité des saintes femmes qui ont

parlé de la sorte à M. Olier. Mais quoi! Ce qu'elles lui ont dit, elles ont pu le dire aussi bien

à d'autres qu'a lui et le dire sans mentir le moins du monde, les moindres instants de ces

vies merveilleuses ayant toujours quelque chose d'unique, d'au-dessus de tout. Quoi qu'il

en soit, leur don de persuasion enveloppante et conquérante paraît assez dans cet

exemple piquant. Pour tourner dextrement les difficultés que présente l'antinomie que nous

avons dite, on peut se fier à de tels esprits.En dehors des cas très rares où la mystique

s'adresse immédiatement de la part de Dieu aux supérieurs ecclésiastiques, comme a fait

par exemple Catherine de Sienne, son action ne s'exerce que sur le ou les directeurs —

car elles en ont souvent plusieurs — qui sont auprès d'elle les délégués officiels de

l'Eglise. Le rythme de ses rapports avec ceux-ci, quoique fort varié dans les détails, suit,

dans l'ensemble et pour l'ordinaire, la même courbe. Sujette le plus souvent à des

confesseurs peu experts en ces hautes matières, la mystique se (1) Vie de M. Olier... par

M. Faillon, 4e édit., Paris 1873, II, p. 232. 39 demande avec angoisse le vrai nom de l'esprit

qui menace et commence de l'envahir. Est-ce Dieu lui-même, est-ce le démon? Famille ou

couvent, autour d'elle les avis se partagent. Quelques-uns déjà se prosternent, comme les

Hébreux devant Moïse, devant l'homme qui a vu Dieu. La prudence des autres, se défie

grandement, songe à la douche ou aux exorcismes. Mais si cruelles qu'elles deviennent,

ces agitations du dehors ne sont qu'une brise insignifiante auprès des tempêtes

intérieures, des doutes mortels qui déchirent la voyante. Plus elles sont appelées, plus

elles tremblent, car les plus hautes sont aussi les plus humbles. Arrive enfin le directeur

attendu qui d'abord hésite, examine lui aussi, puis qui d'un geste énergique, paisible et

sûr, écarte les vaines craintes et commande à la mystique de s'abandonner à la grâce.

Pendant cette première phase de son intervention, le prêtre n'est que prêtre, je veux dire

qu'autorité, il dirige seul, on ne songe qu'à lui obéir.Chez lui cependant s'amorce bientôt

un travail intérieur qui modifie insensiblement son attitude. Certes, il n'est pas venu pour

lui-même, pour ses intérêts personnels. Il n'est d'abord, il ne veut être, auprès de cette

âme, que l'ambassadeur de Dieu et de l'Église. Mais il ne peut pas s'oublier ainsi toujours.

Je le suppose pétri d'idées surnaturelles, comme il convient. Qu'est-ce pour lui qu'une

mystique, sinon une créature qui se dépouille et s'efface en quelque sorte pour s'ouvrir

tout entière à la toute-sagesse et à la toute-puissance de Dieu ? Après avoir reçu les

confidences de cette femme, comment le directeur ne serait-il pas amené tôt ou tard à lui

faire les siennes propres ; comment ne se pencherait-il pas, pour se rafraîchir, s'instruire et

se fortifier lui-même, sur la source qui jaillit si près de lui ? Quant à la mystique, dès que le

directeur cesse de lui parler au nom de l'autorité divine, elle ne voit plus en lui qu'une âme

à secourir, à élever au-dessus de terre. Elle voudrait lui rendre tout le bien 40 qu'elle en a

reçu, l'associer aussi intimement que possible, le faire participer aux grâces sublimes dont

elle est comblée. Ne lui dites pas que désormais c'est elle qui dirige l'autre. Elle n'y

prétend aucunement. Elle sait d'ailleurs adapter ses propres démarches aux divers

personnages que son directeur revêt tour à tour devant elle. Qu'il ordonne, et il la trouve

humblement soumise ; mais il n'ordonne pas toujours, mais ses oui ou ses non sont

bientôt dits. Ses décisions une fois données, il n'est plus qu'une âme comme les autres,

altérée, incertaine et bégayante. Il ne fait plus les gestes du maître, mais plutôt ceux du

disciple. Pourquoi se refuserait-elle à la prière de ces nouveaux gestes ? Ce n'est pas,

encore une fois que, chétive et abîmée dans son propre néant, elle parle jamais d'autorité.

Elle dirige en se racontant et en chantant son cantique. Elle stimule, elle insinue, elle

rayonne, suave dominatrice qui règne à genoux. « Je bénis Dieu, écrit à ce sujet M. Olier,

qui dans tous les états périlleux de ma vie a suscité pour moi des âmes saintes... et qui

non seulement a permis qu'elles eussent avec moi des liaisons spirituelles, mais leur a

ordonné de m'offrir continuellement à lui dans les temps de leur union plus intime avec sa

divine bonté. O grand Dieu ! je vous suis infiniment redevable pour tous ces biens, comme

aussi à ces âmes bienheureuses qui se sont si puissamment intéressées pour mon salut.

Je vous rends grâce aussi de les avoir portées... à me découvrir les grâces dont vous les

combliez et de m'avoir ainsi fait connaître vos libéralités et vos trésors en leurs personnes.

» (1)Que maintenant cette femme soit cultivée ou ignorante, grande darne ou villageoise,

encore un coup cela n'a pas la moindre importance. « Si de Paris je voulais aller à

Dammartin, disait Fénelon, et qu'un paysan du lieu se présentât pour me conduire, je le

suivrais et me fierais en lui, quoique (1) Faillon, op. cit., I, p. 193. 41 ce ne fût qu'un paysan

(1). » Sainte Thérèse pensait de même. « Au lieu de faire, ici les étonnés, écrivait-elle, et

de considérer ces choses comme impossibles, qu'ils sachent que tout est possible à Dieu

et qu'ils prennent sujet de s'humilier de ce qu'il plaira à Sa Majesté de donner plus de

lumière à quelque bonne petite vieille que non pas à eux avec toute leur science (2). » Que

telle fut bien la persuasion commune pendant la période qui nous intéresse, l'histoire de

Marie de Valence va nous le montrer.Marie de Valence parait ici la première. L'ordre

chronologique lui permet, l'ordre raisonné de notre livre lui commande de prendre la tête

du pieux cortège qui va se dérouler devant nous. Née aux environs de 1575, c'est-à-dire à

la veille du mystique mouvement qui nous occupe, elle est morte en 1648, au moment où

cette renaissance atteint son apogée et où paraissent déjà les menaces d'une décadence

prochaine. D'un autre côté, nous avons, je crois, de bonnes raisons de réserver à l'humble

voyante ce chapitre de début où nous voulons étudier le milieu et les conditions politiques

qui sans doute n'ont pas fait naître le mouvement, mais qui l'ont si puissamment soutenu.

Nos mystiques doivent beaucoup à Henri IV, Henri IV beaucoup au P. Coton, et le P. Coton

beaucoup à Marie de Valence, comme on le verra bientôt.Aussi bien, et quoi qu'il en soit de

ces multiples et significatives occurrences, Marie de Valence éclaire vivement toutes les

avenues et les plus secrètes de notre sujet. Soeur Marie n'a fondé aucune oeuvre, elle n'a

appartenu à aucune communauté religieuse. C'est une pure contemplative, elle n'est pour

ainsi dire que contemplation. Ni de près ni de loin, elle n'est la fille des livres. Aucun maître

humain ne l'a façonnée. Théodidacte, au plein sens du mot, lorsque en 1599, le P. Coton

l'a rencontrée pour (1) (Phelipeaux), Relation de l'origine... de Quiétisme, Paris, 1732, I,p.

44, cf. H. Bremond, Apologie pour Fénelon, p. 43. (2) Cf. Apologie pour Fénelon, p.

44. 42 la première fois, il l'a trouvée déjà pleinement épanouie à la vie mystique, et il a sans

doute plus appris d'elle qu'il ne lui a appris lui-même. Ces quelques traits nous indiquent

assez quelles étaient, vers la fin du XVIe siècle, les réserves intérieures, les possibilités

spirituelles de notre pays. Car Marie de Valence n'est pas un prodige unique, ainsi que

nous l'avons déjà rappelé. Les circonstances seules ont mis cette lumière sur le

chandelier, pendant que tant d'autres brûlaient des mêmes feux dans l'ombre. Si le P.

Coton n'avait pas visité Valence en 1599, si Valence ne s'élevait pas au bord du Rhône, si

le Rhône n'était pas une de nos routes royales, les grands de la terre auraient-ils connu et

recherché Soeur Marie, la vie de cette béguine aurait-elle été écrite « de l'ordre exprès de

la reine régente et imprimée par le commandement de Sa Majesté» ?A tant de raisons qui

déjà nous attachent à cette mystique, s'ajoute l'originalité personnelle de son biographe, le

minime Louis de La Rivière. Ce moine, d'une tendresse et d'une candeur charmante, a

vécu plus de trente ans dans l'intimité de Marie de Valence, la regardant de tous ses yeux,

peinant de tout son esprit à la comprendre, l'aimant et la vénérant de tout son coeur.

Etait-il son directeur? Non. Il laissait au P. Coton ou à d'autres ce titre et cette mission qui

l'auraient écrasé lui-même, tant il se faisait petit devant Soeur Marie. Il était son chapelain,

son théologien et son confesseur ordinaire. Il était surtout son enfant. « Elle l'a toujours

affectionné tendrement, nous dit-il, et a eu beaucoup de confiance en sa naïveté.» Elle lui

avait choisi pour soeur une pieuse personne , Marguerite Chambaud, qu'elle avait,

semble-t-il, régulièrement auprès d'elle et qui lui servait de confidente ou de secrétaire. «

Les deux enfants, continue délicieusement Louis de la Rivière, ont toujours été de parfaite

intelligence par ensemble. Elle le reconnaissait fort bien et souvent de bonne grâce, elle

leur disais qu'ils ne lui communiquaient 43 pas tous leurs petits secrets. Ils se sont ainsi

aimés, comme frère et soeur, plus de trente-six ans d'un amour saint, franc et constant

(1). »Bien que nous l'aimions fort nous aussi, nous lui en voulons d'avoir évité

scrupuleusement dans son livre les détails pittoresques — la rue, la maison, le jardin, sans

doute, et peut-être à trois pas du Rhône — qui nous auraient permis d'évoquer ce

minuscule et doux béguinage. Quant aux menus complots de Louis de La Rivière et de

Marguerite, nous les devinons fil par fil. Leurs ruses candides devaient tendre à découvrir

les derniers secrets de la sainte qui leur paraissait chaque jour et plus ravissante et plus

insondable. Pour Marguerite Chambaud, nous la connaissons à peine, mais telle est bien

l'attitude constante de Louis de La Rivière en face de Marie de Valence et ce n'est pas là le

trait le moins précieux de son abondant témoignage.Les moindres mots de Marie

l'obsèdent et le pénètrent. Il n'est jamais sûr de les avoir bien entendus. Il soupçonne

partout de nouveaux miracles ou des profondeurs inconnues. Non pas qu'il manque de

théologie. Il arrive au contraire laborieusement, doctoralement, à accorder le livre vivant

qu'il épèle avec les livres morts qu'il possède à fond. Mais il a l'impression très vive et

d'ailleurs très juste que tout ce que Marie laisse échapper des merveilles qu'elle

contemple, n'est que poussière auprès de l'infinie richesse de ces visions elles-mêmes. Ce

n'est pas non plus qu'il pèche par un excès de crédulité. Non, il passe au crible toutes les

paroles qui lui arrivent et l'esprit critique s'allie chez lui sans effort avec l'avide curiosité du

divin.Un jour, par exemple, il aperçoit, dans une prière composée par Marie, une

expression qui lui fait dresser (1) Histoire de la vie et moeurs de Marie Tessonnier... par le

R. P. L. de la Rivière, Lyon, ,65o, p. 133. Cf. aussi Marie de Valence par l'abbé Trouillat, 3°

édition, Paris-Valence, 1896. 44 l'oreille : ambroisie divine, appliquée à la sainte hostie. «

Comme j'examinais la servante de Dieu sur cette oraison, écrit-il, je ne m'arrêtai pas aux

beaux et amoureux termes dont elle est composée, sachant de longue main qu'ils lui

étaient familiers. Néanmoins, retournant un peu après sur mes brisées, je fus curieux de

savoir si elle entendait ce mot ambroisie, ne jugeant pas qu'il fût de son crû. Je lui dis donc

d'où avez-vous puisé ce terme ? Elle répondit qu'il lui était venu en esprit avec les

autres.— Savez-vous bien ce que veut dire ambroisie, lui dis-je. — Je crois que oui, me

répondit-elle... Ambroisie se prend pour une viande qui cause l'immortalité à ceux qui en

usent (1).» Ne le chagrinons pas sottement en lui demandant si Marie n'aurait pas

rencontré ce mot dans quelque sermon, il nous répondrait, comme il le fait quelque part: «

De grâce, ayons l'esprit docile et le coeur humble. Laissons-nous porter avec une simplicité

colombine à croire pieusement ce qui peut nous édifier. La charité croit tout, dit l'apôtre,

c'est-à-dire celui qui aime bien Dieu croit aisément le bien et ne se persuade pas

légèrement qu'on le veuille tromper (2) ». Tout cela n'est pas si mal dit.Un dernier mot de

lui sur lui-même achèvera de le peindre, et montrera le sérieux profond de son amitié pour

la Soeur Marie. « Je confesse ingénument, dit-il, que sachant ce que je savais d'elle, je ne

me souviens point de l'avoir onques été voir, — et si en trente-huit ans je me suis

transporté chez elle une infinité de fois, par manière de dire, — sans avoir au préalable fait

une légère revue de mon intérieur, tant était grand le respect que je portais à la céleste

lumière qui éclairait son âme (3). »Marie de Valence, ainsi appelée parce qu'elle est née et

qu'elle a passé la plus- grande partie de sa vie à Valence, (1) La Rivière, op. cit., p. 169(2)

Ib., pp. 166-167.(3) Ib., p. 331. 45 en Dauphiné, s'appelait de son vrai nom Marie

Teyssonnier. Elle avait eu une enfance et une jeunesse encore plus bizarre que

malheureuse, du fait de ses parents, — petits marchands qui avaient traversé puis

abandonné plus ou moins le calvinisme, — et de son mari. Baptisée au temple des

huguenots, on la força d'épouser un notaire calviniste, Mathieu Pouchelon qui demeurait à

la Baume. Cornillane, village huguenot presque tout entier. Elle avait alors treize ans et on

lui laissa deux ans de répit avant de l'expédier au domicile conjugal. Il n'y avait, semble-t-il,

ni prêtre ni église à la Baume, et Marie, catholique, puisque ses parents l'étaient devenus,

mais d'une ignorance totale en la matière, se laissa chaperonner par une huguenote de

l'endroit. Elle allait donc au prêche, comme tout le monde, mais une fois là, seule elle se

mettait à genoux. Il est touchant de penser que tout son petit bagage orthodoxe tenait

dans ce geste qui fit scandale. « Est-ce que le ministre ne prie pas pour tous ? » disait-on.

Louis de La Rivière ne nous parle qu'à mots couverts de ce brumeux passé que sans doute

Marie de Valence n'évoquait pas sans tristesse. Il paraît bien pourtant, qu'au bout de trois

ou quatre ans de cette vie singulière, elle a dû se croire calviniste.La chose est si naturelle.

J'ai connu un petit français que six mois d'Angleterre avaient déraciné tout à fait. Marie

néanmoins se rappelait vaguement, regrettait et désirait la messe. Il n'est pas douteux que

la grâce l'ait travaillée dès lors, mais comme elle travaille un enfant. Il lui était venu « un

grand désir d'avoir le livre des quatre Evangiles... et quoiqu'elle ne sût ni lire ni écrire, elle

n'était satisfaite que quand elle l'avait auprès de soi et dans une grosse maladie qu'elle

eut, il fallut pour son contentement que, jour et nuit, il fût sous son chevet et sa tête

dessus ainsi que sur un auriller » (1). (1) La Rivière, op. cit., p. 18. 46 Son mari, le notaire

Pouchelon ne ferait pas mauvaise figure dans le Roman comique ou dans le Capitaine

Fracasse. Louis de La Rivière, comme il convenait du reste, l'a trop chargé. Grand buveur,

tête brûlée, mari à scènes jusqu'au couteau tiré inclusivement, il terrorisait parfois la

pauvrette, sauf à se laisser désarmer au bon moment. Il l'aimait beaucoup et semble bien

l'avoir regardée comme une sainte, ou plutôt — car ce dernier mot n'était pas de son

vocabulaire — comme une créature exquise, lointaine et très au-dessus de lui. Il le fit bien

voir lorsque les médecins prescrivirent l'air de Valence à la jeune femme que minait je ne

sais quelle langueur. Non seulement il autorisa ce voyage, mais encore la messe que, par

la même occasion, sa femme lui demandait. « — Allez à la messe quand vous voudrez, lui

dit-il, qu'aussi bien y veux-je aller. » Elle ne le se fit pas dire deux fois, car elle en mourait

d'envie. On voit que le calvinisme du mari n'était pas féroce. Au bout de quelque temps, « il

prit fantaisie d'aller à la guerre » et « porta les armes un couple d'années ». A son retour, il

trouva Marie décidément catholique. Il se laissa bonnement supplier par elle et catéchiser

par un jésuite qui, pour le convertir, n'eut sans doute pas besoin de relire les controverses

de Bellarmin. Il n'avait plus qu'à mourir en bon catholique, ce qu'il se hâta de faire. Tel fut

le premier miracle de Marie Teyssonnier, veuve Pouchelon, qui va s'appeler insensiblement

Marie de Valence. Pour les dates des événements qu'on vient de résumer, ne les

demandez pas à Louis de La Rivière. Ou il les néglige, ou, quand il les imagine, elles sont

fausses. Pouchelon a dû mourir peu avant ou peu après 1595. Marie avait alors de vingt à

vingt-cinq ans. Son notaire-guerrier ne lui avait pas laissé de fortune, mais elle avait à

Valence une petite maison assez décente, sans doute, puisque l'évêque lui permettra plus

tard d'y installer une chapelle et d'y faire célébrer la messe. Sauf quelques rares voyages

ou pèlerinages — la Sainte-Baume, Lyon, Grenoble —elle est restée 47 là jusqu'à sa mort

(1648). Trop frêle pour gagner sa vie par son travail, elle s'abandonnait à la Providence.

Les bonnes âmes de Valence l'aidaient un peu. « Souvent étant à l'église, sans qu'elle y

prit garde, on mettait diverses pièces d'or dans ses heures (1). » Cette manne n'aurait pas

suffi. Plus tard M. Olier, approuvé en cela par le P. de Condren, régularisa une situation

qui malgré le prestige croissant de la voyante, ne laissait pas d'être assez précaire. « Mon

directeur, écrit-il dans ses Mémoires, avait jugé utile que je donnasse à Marie de Valence

cent livres par an, ce qu'elle-même avait estimé devoir suffire à tous ses besoins ; j'étais

trop heureux de cette grâce (2). »Nous ignorons tout des premiers pas de Marie sur la voie

mystique. Une chose du moins, et très remarquable, est certaine. En 1599, c'est-à-dire au

lendemain de son veuvage, cette jeune femme, convertie d'hier au catholicisme, était déjà

parvenue à ce point critique où l'âme, assaillie par les visites divines et plus ou moins

inquiète sur l'origine des mouvements qu'elle éprouve, attend, cherche, demande un guide

sûr qui la pacifie et lui ordonne, au nom de Dieu, de ne plus résister à la grâce. En 1599,

qui a dit à Marie que ce guide allait venir, qui a conduit cette novice au confessionnal du P.

Coton ?Le même instinct sans doute qui, huit ans plus tard, fera tressaillir Jeanne de

Chantal à la rencontre de François de Sales. En tout cas, Marie n'eut pas à se repentir cle

sa démarche et le P. Coton moins encore. Le jésuite eut bientôt connu la rare droiture et

les dons surnaturels de cette femme qui ne savait pas encore lire et qui portait en elle les

signes manifestes d'une formation divine. Leur première entrevue fut courte, mais dès cette

date la vocation contemplative de Marie de Valence était fixée. Très souple, très large et (1)

La Rivière, op. cit., p. 27. (2) Faillon, op. cit., I, p. 193. 48 très respectueux de la liberté des

âmes, le Père Coton ne voulut rien changer au plan de vie tout simple et tout naïf que

Marie s'était choisi sans même y penser. Elle ne quitterait ni Valence ni le inonde, elle

continuerait sur place son petit train obscur et paisible. Révélée seulement à quelques

rares intimes, l'humble et pure flamme achèverait de se consumer dans la nuit.Néanmoins

il n'en fut pas tout à fait ainsi. Marie ne quitta point Valence, mais elle devint peu à peu,

assez vite peut-être, la « sainte » notoire, officielle, si l'on peut dire, du pays. Comment la

légende s'empara-t-elle de cette vivante, sensée, ennemie de toute affectation, très

réservée, même avec les prêtres? Manifestement, la présence divine qui était en elle devait

transparaître d'une façon extraordinaire. Une lumière discrète et douce émanait d'elle

quand elle priait. « A la vérité, dit excellemment Louis de La Rivière, les ravissements de

Marie se passaient dans une parfaite tranquillité et quiétude, dans une parfaite

componction et modestie. II n'y avait point de convulsions, point de tremblements, point de

mines en quelque façon messéantes (1). » De cette mesure qu'elle gardait ainsi, même

dans les mouvements qui ne dépendaient plus d'elle, de cette grâce décente, vient, sans

doute, l'attrait particulier qu'elle exerça toujours sur l'élite de ce temps-là. Sa lumière n'était

pas aveuglante. Assez de surnaturel pour remuer doucement tout le monde, pas assez

pour bouleverser personne. La foule la vénérait, mais sans fracas, et c'est là aussi

peut-être ce qui explique, en partie, l'oubli rapide qui a recouvert son nom. Son message

allait plus directement aux âmes que rapprochait d'elle ou leur genre de sainteté, ou leur

culture plus raffinée, ou même, et pourquoi pas, leur distinction naturelle. La France

d'alors qui de loin semble un peu fauve et rutilante, avait une prédilection pour les fleurs

les plus rares; elle a compris (1) La Rivière, op. cit., p. 287. 49 Jeanne de Chantal et

François de Sales, Madeleine de-Saint-Joseph et la Soeur Marie.Son extrême délicatesse

valut à celle-ci une aventure assez piquante que nous avons déjà résumée dans le

précédent volume (1). Elle avait beaucoup de dévotion pour Marie-Madeleine. « Cette

grande sainte lui était souvent apparue... elle n'en parlait guère qu'avec des

épanouissements de coeur... Que si les prédicateurs, ou en chaire ou en devis familier,

exagéraient, avec trop peu de prudence et d'honnêteté, ses défauts, cela la mortifiait et

piquait jusques au vif. « Qu'est-il besoin, disait-elle, de regretter si fort et d'exprimer avec

des paroles messéantes les manquements de cette sainte, puisque la miséricorde de Dieu

a passé l'éponge là-dessus »? Pourquoi « rouvrir si cruellement des plaies que

Notre-Seigneur a guéries et encore avec des termes qui ne sont ni beaux ni bienséants en

la bouche de ceux qui font profession de pudeur et d'honnêteté!... Un certain prédicateur

prêchant le carême à Valence traita assez inconsidérément de sainte Madeleine ;

quelques-uns des auditeurs vinrent trouver notre Marie et lui témoignèrent que le sermon

ne leur avait pas agréé.. « Ni à moi aussi », dit-elle tout simplement. Ceci vint aux oreilles

du prédicateur lequel n'y prit pas plaisir. Le mois de juillet suivant, il arriva que le R. P.

Bazan, de notre Compagnie (minime) prêcha le jour de la fête de cette sainte et sans

savoir ce qui s'était passé, en discourut honorablement et trancha net qu'il fallait parler des

fragilités esquelles autrefois elle était tombée avec beaucoup de retenue »(2). Réparation

solennelle et qui fut une grande joie pour notre voyante.Dieu me garde d'un jugement

téméraire, mais je ne jurerais pas que tout le clergé de Valence ait goûté la Soeur Marie.

Ou par zèle encombrant ou par intérêt de (1) Cf. L’Humanisme dévôt, pp. 384, 385. (2) La

Rivière, op. cit., pp. 67-69. 50 secte, plusieurs, réguliers ou séculiers, avaient essayé de

pénétrer chez elle et Marie fatiguée avait dû fermer le verrou. Toutes les mouches qui

visitent les fleurs ne sont pas mouches à miel. Parmi ces intrus, il est intéressant de

rencontrer un janséniste d'avant la lettre et qui tâche d'augustiniser à sa manière la fille

spirituelle du P. Coton. « Un certain religieux.., la vint voir, il avança cette proposition qu'il

n'y avait personne qui pût faire ce qui était de son devoir envers Dieu (1). » Marie ne l'invita

pas à revenir. Comme elle ne sortait que pour aller à l'église, il est tout naturel que le

monde ecclésiastique l'ait intéressé. « Elle n'aimait pas, nous dit Louis de La Rivière, que

les prédicateurs tirassent l'écriture par le poil (2). » Elle adorait les sermons et a elle y

courait comme au feu », mais elle n'approuvait pas qu'on usât « d'afféteries », qu'on

alléguât des « curiosités importunes » ou qu'on « entrelaçât » le discours a de fables et

d'histoires profanes ». Chez les plus hauts mystiques de ce temps-là, et même chez les

plus doux, on rencontre souvent cet esprit juste, ferme, franc et qui ne manque pas

d'indépendance.Peu à peu on vint chez elle de tous les côtés de Valence, et, chose plus

curieuse, on y vint en groupe. « Quantité de personnes grandes et petites commencèrent à

s'assembler chez elle à certaines heures du jour... Certes, continue Louis de La Rivière,

nous avons vu non seulement des demoiselles et des gentilshommes, mais encore des

prêtres et ecclésiastiques prendre de ses mains des exercices de dévotion (3). » Il est

probable que suivant une méthode alors assez répandue, elle écrivait ou faisait écrire par

Marguerite Chambaud ou Louis de La Rivière, des formules de prières qu'elle distribuait à

ses visiteurs, soit pour la récitation commune dans son petit (1) La Rivière, p. 60. (2) Ib., p.

298. (3) Ib., p. 231. 51 oratoire, soit pour leur usage particulier. Elle devait bien choisir son

monde et conduire avec beaucoup de tact cette confrérie, puisqu'elle réussit à éviter les

graves ennuis que provoquent le plus souvent les vénérations et les groupements de ce

genre. Nous ne voyons pas qu'elle ail été sérieusement inquiétée. Elle avait du reste

quelques ennemis, ayant dépisté bon nombre de fausses dévotes et ayant fait grise mine à

certains membres du clergé qui prirent leur revanche, après sa mort, comme nous verrons.

Mais tant qu'elle vécut elle fut protégée et par la dévotion que sa ville avait pour elle et par

les hautes amitié qu'on lui connaissait. De près et de loin, par lui-même ou par ses amis, le

P. Coton veillait sur elle et lorsque le fameux jésuite mourut, plus de vingt ans avant elle,

Marie de Valence dont il avait souvent entretenu la Cour et les plus illustres spirituels de

l'époque, était vénérée de la France entière.Ces relations entre Marie et le P. Coton sont

bien touchantes. Après leur première rencontre en 1599, celui-ci n'avait pas manqué une

occasion de s'arrêter à Valence où nous le voyons, par exemple, en 1600, en 1601 , en

16o3, en 1618, et en 1624. Il lui écrivait régulièrement, semble-t-il, et se faisait envoyer tous

les papiers intimes de la voyante. Tout cela n'était pas encore assez pour lui. Il aurait voulu

l'avoir, à Paris, tout près de lui, « afin, dit Louis de La Rivière, de s'informer plus

amplement... de ce qui se passait en son intérieur ». « A cet effet, continue le même

auteur, il employa quelques personnes de qualité et entre autres, Mme la duchesse

d'Aiguillon et feue Mme de la Fare. Ces dames, peur obliger le P. Coton, firent monts et

merveilles pour... prendre (Marie) dans leur carrosse et la mener à Paris », et, sans

l'intervention de l'évêque, André de Leberon et des notables, le projet aurait réussi. Or le

zèle, d'ailleurs très vif, du P. Coton pour les affaires (1) La Rivière, op. cit., p.

102. 52 spirituelles de sa philothée ne suffit pas à expliquer de telles instances. Le seul

intérêt de Marie n'exigeait pas qu'elle quittât Valence, où elle était confiée à des mains très

sûres, le P. de La Rivière, son sous-directeur, si l'on peut dire, demeurant lui-même

parfaitement soumis au P. Coton. C'était donc pour d'autres fins qu'on la voulait à Paris.

En vérité on avait besoin d'elle. Le P. Coton n'oubliait pas que Marie lui avait prédit

longtemps à l'avance la mission qu'il aurait à remplir auprès du roi ; il se rappelait d'autres

lumières ou secours du même genre que l'humble femme lui avait communiqués de la part

de Dieu. Il aurait voulu pouvoir la consulter à toute heure, placé qu'il était dans une

situation infiniment délicate. Sans doute aussi espérait-il ou gagner, ou élever par elle

d'autres âmes dont il avait le souci. Certes les mystiques ne manquaient pas à Paris. Le P.

Coton vivait là dans l'intimité de plusieurs, de Mme Acarie, par exemple. Mais aucune de

ces gloires n'éclipsait à ses yeux la fleur délicate qui lui avait été révélée jadis sur les bords

du Rhône et qu'il avait lui-même révélée au monde, la provinciale chétive et charmante que

la Providence semblait avoir associée d'une manière plus étroite à sa propre destinée.La

cour vint à elle, puisqu'elle ne voulut pas aller à la cour. Attendant Louis XIII à Lyon, après

le siège de Montpellier, Marie de Médicis fit demander à la sainte de Valence de se rendre

auprès d'elle. La reine-mère n'avait pas choisi le premier venu pour cette ambassade.

Armand de Richelieu, évêque de Luçon, se présenta chez Marie, « il s'entretint avec elle en

particulier pour le moins une grosse heure d'horloge, la considéra fort attentivement, lui fit

à force questions, la consulta sur plusieurs choses secrètes qu'il n'est pas nécessaire de

spécifier », en un mot il la sonda de toutes façons. Marie le connaissait-elle de réputation

ou le devina-t-elle sur place ? Quoi qu'il en soit, continue Louis de La Rivière, « elle se tint

toujours 53 grandement sur la réserve et se donna bien de garde de lui rien avancer qui lui

pût bâiller à connaître ou mêmement à soupçonner qu'elle eût des communications

extraordinaires avec Dieu. Néanmoins elle lui parla si judicieusement et répondit si

prudemment qu'il resta pleinement satisfait ». La connaissance ainsi faite, Richelieu

s'acquitta de sa mission et comme Marie accueillait avec quelque répugnance l'invitation de

la reine-mère, « C'est un faire le faut, madame, ajouta ce seigneur. Ou à Lyon, ou à Paris,

vous ne pouvez vous en dédire (1) ». Elle préféra Lyon, mais très décidée à ne dire à la

reine que ce que la première chrétienne venue aurait pu lui dire.Elle n'aimait pas faire la

sainte. Elle réservait ses beaux secrets soit à ceux qui avaient charge de la conduire,

comme le P. Coton, soit à ses jeunes disciples, comme Louis de La Rivière et M. Olier.Ce

dernier qui appartient à la seconde génération spirituelle du XVIIe siècle, et que nous

retrouverons à sa date, n'était encore qu'à ses premiers pas dans la vie mystique lorsqu'il

vint prendre contact avec Marie de Valence et s'éclairer auprès d'elle. La sainte femme

avait alors plus de soixante ans, Jean-Jacques Olier n'avait pas encore trente ans (1637 ou

1638). Marie, que nous avons vue si fermée en face de Richelieu, reconnut d'abord la

grâce de ce jeune prêtre et s'épancha devant lui avec le plus extrême abandon. « Après la

mort de soeur Agnès, dit-il lui-même, Notre Seigneur me donna la connaissance de Marie

de Valence qui me témoigna tant d'ouverture que depuis la mort du P. Coton, son

directeur, elle n'en a jamais tant témoigné à personne, jusque-là qu'elle voulut me

découvrir toutes les grâces qu'elle avait reçues depuis la mort de son directeur (1626) et

m'apprendre celles qu'elle avait mises par écrit de son vivant. Elle a pour moi une vraie (1)

La Rivière, op. cit., p. 276. 64 charité de mère (1). » Tous ces détails, qui nous renseignent

sur la tradition du flambeau mystique me, semblent d'un vif intérêt. On ne trouvera pas

moins significatif le parallélisme entre les deux « maternités » de Marie de Valence. La

même femme qui avait prédit au P. Coton qu'il serait un jour auprès du roi et qui l'avait

constamment encouragé dans cette mission, orienta, semble-t-il, Jean-Jacques Olier du

côté de la sanctification des prêtres séculiers, l'assurant que Dieu voulait aussi faire de

grandes choses par son ministère. Ils se revirent. six mois avant la mort de Marie. M. de

Bretonvillliers, qui accompagnait M. Olier, nous a dit l'impression extraordinaire que cette

visite lui avait faite. « Je croyais voit plutôt un ange du ciel, écrit-il, qu'une créature encore

vivante sur la terre ; elle me parut si remplie de l'Esprit de Dieu et la modestie ravissante de

son visage, qui avait quelque chose de surnaturel, me fit une telle impression

qu'aujourd'hui même, quoiqu'il se soit écoulé bien des années depuis notre entrevue, j'en

suis tout aussi ému quand j'y songe que, si je l'entendais encore à présent. » A quelque

temps de là, M. Olier revint à Valence, et après avoir prié sur la tombe de son amie, il se

rendit chez un peintre qui en avait fait le portrait : « J'y trouvai, dit-il, autre chose pour

laquelle sans doute cette bonne âme m'y conduisait. Car outre que dans son portrait, je ne

rencontrai point de ressemblance, ce dont. je n'étais pas beaucoup en peine, aimant mieux

son esprit et l'impression de sa grâce que son extérieur, j'y trouvai un grand tableau qui

était fort déshonnête. Ce qui fit que m'adressant au peintre pour lui montrer sa faute, je lui

parlai avec tant de force qu'il se soumit à tout ce que je désirais et me vendit ce tableau;

sur l'heure, l'ayant mis. en pièces, je fis allumer du feu et le brûlai en sa présence (2) ». (1)

Faillon, op. cit., p. 150.(2) Ib., II, p. 599. Cf. Lettres de M. Olier, II, p. 61, 62. 55 II. On peut

étudier l'activité. spirituelle de cette ignorante, dans les élévations et dans les souvenirs

qu'elle a dictés à son disciple émerveillé, Louis de La Rivière. Cette activité se plie avec

aisance au rythme normal de,l'initiation mystique, suavement appropriée par la divine

pédagogie à une imagination jeune et rustique. Plus que d'autres, Marie s'attarde dans la

région des objets sensibles, d'où il suit que chez elle le dépouillement progressif des

images, leur sublimation, si l'on peut dire, est plus facile à suivre. Elle commence avec

sainte Gertrude et finit avec sainte Thérèse.« Dieu lui donne un beau château spirituel qui

lui représente la glorieuse Vierge Marie », ou bien « on lui fait voir en vision que la

glorieuse Vierge était un beau verger » ; ou encore « elle se voit entre les mains un vase

plein d'une précieuse liqueur et entend ce que cela signifiait (1) ». Une fois, « les vertus en

forme de jeunes dames », se présentèrent à elle et lui firent fête. « La première qui

s'avança se nommait la Charité de Dieu... Parmi toutes ces caresses, elle disait beaucoup

de bien de sa soeur, la Charité ou Amour du prochain, et l'appelant avec grand honneur et

respect par son nom, elle l'invita à prendre son logement dans le coeur de la vertueuse

femme. Puis, toutes deux ensemble, lui firent un beau panégyrique de leur troisième soeur

qui se nommait Patience, la conviant de l'héberger chez soi. Et toutes trois, d'un commun

accord, se mirent par après à célébrer les louanges de leur quatrième soeur, l'Humilité, la

conjurant aussi de la vouloir retirer dans l'hôtel de son coeur... Et d'une manière admirable,

elle sentit entrer en son âme ces aimables vertus, ainsi à proportion que des colombes

dans leur colombier et ainsi que des abeilles dans leur ruche (2). » (1) La Rivière, op. cit.,

chap. XXXIII, XXXIV, XXXIX(2) Ib., p. 241. 56 Une théologie, très sûre et même exigeante,

réglait ces imaginations préraphaélites. Nous avons de ces scrupules en la matière, un bel

exemple rapporté par son biographe. « L'an 1614, un prédicateur de notre Ordre prêcha

les avents à Valence... Il avait pris pour sujet les vertus théologiques et morales. Son texte

était ce passage tiré des Actes des Apôtres : « L'esprit dit à Philippe : approchez-vous de

ce carrosse ». Or, il représentait ces susdites vertus en leur haut appareil, portées sur des

chars de triomphe, roulant sur quatre mystiques roues, auxquels étaient attachés deux

chevaux et chaque char triomphal avait son cocher. L'invention était assez agréable, suivie,

suffisamment remplie et profitable. Notre Marie prenait un singulier plaisir à ouïr les

descriptions de ces nobles vertus, mais le Saint-Esprit les lui faisait voir incomparablement

plus belles (1). » Le sermon avait pourtant un léger ou grave défaut qui n'échappa point à

la critique de notre théologienne. Le prédicateur avait e mieux réussi » les vertus morales

que les théologiques. Marie remit tout dans l'ordre, marquant par le menu à ses disciples

comme il fallait retoucher ce gracieux et subtil carton. En vérité, de tels entretiens

n'évoquent-ils pas une académie platonicienne de la Renaissance? Avions-nous tort, dans

notre premier volume, d'attacher tant d'importance à cet humanisme pieux que la littérature

de dévotion répandait alors, même chez les humbles ?Vers 1613, Marie, se rendant à

Grenoble où l'appelait sa grande amie, la duchesse de Nevers, fit halte à Voyron, chez le

sieur de La Buysse, qui la vénérait aussi et qui tint à lui faire les honneurs de son jardin, «

un des plus beaux de tout le Dauphiné ». Louis de La Rivière était du cortège qui se

composait de sept à huit personnes. Il notait avidement les impressions de la sainte ainsi

promenée parmi de nouveaux symboles. Comme (1) La Rivière, op. cit., p. 238. 57 La

Buysse conduisait Marie « par une allée découverte, il lui fit apporter un pare-sol à cause

que le soleil était piquant. Elle s'excusa de s'en servir, mais je lui dis qu'elle le prit

seulement. » Elle obéit et sa simplicité fut aussitôt récompensée par une extase où Dieu lui

fut montré « préservant nos âmes des ardeurs de la convoitise (1)».« Or, ainsi qu'elle se

promenait par le jardin, elle arriva en un lieu fait en forme de grotte, où on lui donna la

récréation d'une fontaine artificielle qui jetait, par divers tuyaux, les eaux, en haut, en bas,

de ça, de là et de tous côtés. Là aussi étaient disposés plusieurs gentils artifices, comme

d'oiseaux qui semblaient gazouiller, d'un ermite qui sonnait la cloche, et tout plein d'autres

inventions qui faisaient merveille par le laps et la chute des eaux. Quand voilà qu'à

l'instant, elle vit en l'esprit Jésus-Christ à l'instar d'une fontaine limpide... »« De là, on la

mena voir une autre belle fontaine au sommet de laquelle il y avait un tuyau dans lequel on

mit une chandelle allumée. A même temps on desserra certains ressorts, et l'eau sortant

de dessous le tuyau, elle se forma en vase autour de la chandelle... Cette eau montait et

descendait sans cesse autour de la chandelle, et en montant et descendant, le vase d'eau

demeurait toujours parfaitement formé en ovale avec la chandelle en dedans et si pourtant

ne s'éteignait pas... Mais voilà que tout à coup le Saint-Esprit lui fit voir intérieurement que

l'âme bien fondée en charité était un chef-d'oeuvre de Dieu où l'on voyait tout à la fois l'eau

de vie de la grâce et le feu du divin amour (2). »Tout est mystique aux mystiques, ou tout le

devient aisément. « Où est celui que j'aime ? » telle est leur question de tous les instants

et la réponse ne tarde jamais à (1) La Rivière, op. cit.. p. 264. (2) Ib., op. cit., pp.

264-267. 58 venir. Marie nous l'a dit elle-même dans un écrit dicté par elle à Louis de La

Rivière. Me voyant mourante en moi-même et languissante d'amour, que dois-je faire, sinon

de m'en aller droit à vous, et quel chemin dois-je tenir si ce n'est de vous demander à tout

ce que je rencontrerai?Dites moi donc, cieux, quel chemin dois-je tenir peur trouver mon

bien-aimé? N'est-ce pas de m'élever très haut au-dessus des choses d'ici-bas?Dites moi,

eau, le chemin qu'il faut tenir pour trouver mon bien-aimé? N'est-ce pas de couler

doucement, par pures affections, vers le lieu de mon origine ?... « Cet exercice contient

environ 36o interrogats et autant de réponses... De ce petit échantillon, on peut aisément

conjecturer de toute la pièce (1). »C'est ainsi que toutes les créatures sont bonnes à qui

aime Dieu, ainsi que le mystique spiritualise tous les spectacles du monde visible. a Notre

Seigneur, dit encore le P. de La Rivière, lui avait donné nn monde spirituel. c'est-à-dire lui

avait représenté vivement en l'esprit ce grand monde et tout ce qui y est compris tellement

spiritualisé qu'elle ne voyait rien de corporel... Le globe du monde fut surnaturellement

figuré et imprimé dans l'entendement de cette dévote femme... ; toujours elle le voyait, et

en sa maison et par les rues. Les éléments, les cieux, le soleil, la lune et les étoiles, les

astres, en un mot toutes choses lui paraissaient spiritualisées et en icelles elle voyait les

perfections de Dieu... Or, elle demeura plusieurs années en ce beau et agréable monde,

elle y faisait ses exercices et tout ce qu'elle y découvrait était le sujet de ses dévotions... Sa

mémoire n'était point surchargée ni son esprit fatigué de la continuelle attention qu'il avait à

tant et de si différents objets... Après quelques années cette image du monde lui fut ôtées.

» (1) La Rivière, op. cit., p. 260. (2) Ib., pp. 213-215. 59 Un trait manque à ces fines

analyses. Louis de La Rivière ne .dit pas assez que pour être sublimé de la sorte, le monde

de ces visions n'en paraissait pas moins réel, sensible et concret. Il n'est pas exact que

l'oeil de la sainte n'ait vu « rien de corporel ». Le biographe se corrige du reste, sans y

penser, à un autre endroit.« Un jour, écrit-il, étant en oraison, elle vit le ciel et la terre ; avec

l'ornement de la beauté que Dieu leur avait communiqué avant la chute... Elle voyait aux

créatures tant d'excellentes prérogatives, elle les considérait si agréables, si douces et si

bénignes à nous départir leurs influences et vertus que c'était merveille... Un autre jour,

Dieu lui fit passer devant les yeux divers oiseaux de diverses espèces dont quelques-uns

étaient couverts de si belles plumes que c'était un contentement de les voir. Durant un

assez long espace de temps, cette vue lui servait d'exercice et l'occupait en l'admiration de

leur auteur... Je me souviens qu'elle les appelait ses oiseaux et qu'elle mous disait de fort

bonne grâce qu'ils avaient un si beau plumage que rien plus. Je me souviens aussi qu'elle

nous racontait que si elle se fût tant soit peu arrêtée à regarder curieusement la variété de

leur plumage, au lieu d'en tirer les fruits et les motifs spirituels qu'elle devait, soudain elle

en portait la peine et sentait une extrême confusion. » Elle regarde ces oiseaux avec amitié,

elle les distingue fort bien les uns des autres. Mais, ce faisant, elle ne doit pas les séparer

des objets spirituels que leur beauté rappelle et représente. L’imperfection la «curiosité »,

n'interviennent que lorsque la voyante s'oublie à contempler ces oiseaux en eux-mêmes et

pour eux-mêmes. Elle les voit aussi nettement que faisaient les encyclopédistes dévots

dont nous avons parlé dans notre premier volume, mais elle les voit sans curiosité. Bien

que subtilement diverses, les deux attitudes sont toutes voisines et l'une conduit à l'autre.

C'est bien en effet pour former des spirituels à la manière de Marie de Valence qu'ont écrit

les Binet et les Richeome. 60 Mais l'imagination de Marie n'avait pas recours à ces manuels

de symbolisme. « Plusieurs des espèces qui lui furent montrées, continue Louis de La

Rivière, nous sont inconnues et même les livres n'en font aucune mention que je sache...

En somme, Dieu donna à cette sienne servante une particulière notice des choses

naturelles (1). »Les visions de son zèle présentent les mêmes caractères de précision

concrète et minutieuse. Pour lui révéler le « haut dessein » qu'elle avait à remplir,

c'est-à-dire les âmes particulières dont la conversion ou la sanctification dépendait de ses

propres prières et de ses pénitences, Dieu fit un jour défiler devant elle tout le monde des

humains. « Vous eussiez dit voir une procession qui passait gravement et modestement,

une armée qui filait en bel ordre, enseignes déployées. » L'infini détail de ce cortège

interminable est bien curieux. Toutes les conditions y passent, chacune au rang précis que

lui assigne la hiérarchie religieuse, politique et sociale. Après le Pape, les cardinaux, les

nonces, l'épiscopat, les supérieurs d'Ordres, les rois, les ambassadeurs, venaient « tous

les ducs ensemble »... les soldats, les gens de justice; « suivaient les médecins à part, les

chirurgiens à part », les bourgeois, les marchands, les gens de métier, les villageois et le

menu peuple. Puis cette multitude ainsi groupée d'après un ordre terrestre, vain et

menteur, se disloque pour se reformer aussitôt, mais distribuée cette fois selon les

diversités de vie intérieure et de grâce, les pécheurs d'abord, puis, les convertis, les

pénitents, les innocents, les justes, et enfin les saints De ces deux cortèges, le second

seul intéresse directement le haut dessein que l'Esprit allait proposer à Marie. Le premier

n'était sans doute qu'une sorte de parade, destinée à familiariser la voyante avec ces

masses énormes. Ayant ainsi vu à vol (1) La Rivière, op. cit., pp. 3o3, 3o4. (2) Ib., pp. 542,

545. 61 d'oiseau la fourmilière humaine, Marie s'effraierait moins de la vaste mission qui

sera la sienne. Quoi qu'il en soit, lorsqu'elle eut ainsi devant les yeux tous les vivants ses

contemporains, groupés du point de vue de l'éternité, Dieu lui fit connaître les âmes qu'il

comptait lui donner pour sa part d'apostolat et de conquête, cinquante mille pécheurs à

convertir, trente mille pénitents à confirmer dans leur ferme propos, quinze mille justes,

douze mille saints à maintenir et à faire croître. J'avoue que cette arithmétique peut gêner

plusieurs esprits qui ne savent pas l'importance que tous les signes concrets, et les

nombres en particulier, prennent aux yeux des mystiques. Mais comment ne pas admirer et

ces ambitions sans limites et l'optimisme éclatant qui a réglé cette grandiose mise en

scène ? Douze mille saints liés ainsi à la prière et aux sacrifices d'une seule et chétive

créature ! Quelle magnifique idée Marie ne se faisait-elle pas des largesses divines et des

possibilités humaines !Ce ne sont là du reste que les premières étapes de sa vie

contemplative. A la vérité, une telle diversité d'images n'encombrait ni ne fatiguait les

facultés de Marie. Tant et tant de symboles s'harmonisaient, s'unifiaient d'eux-mêmes et

fort aisément. Mais enfin, elle devait, elle aussi, se dégager peu à peu de presque tout le

sensible. « Elle jouissait, nous dit Louis de La Rivière, et spécialement pendant les deux

dernières années de sa vie, d'une particulière présence de Dieu fort pure et simple. Nous

avons, elle et moi, à diverses reprises et longuement, conféré de cette sorte de présence.

Les termes dont elle usait pour s'expliquer étaient ceux-ci : voir Dieu, voir Dieu en Dieu, voir

les créatures en Dieu, se voir soi-même en Dieu. Elle usait de ces termes tout simplement

et naïvement. Néanmoins, lui représentant qu'il n'était pas probable qu'elle eût vu

l'essence de Dieu, comme humble et simple qu'elle était, elle acquiesça et se contenta de

croire que ce qu'elle avait vu n'était qu'une pure lumière qui lui représentait 62 cette divine

essence (1) ». Mais écoutons-la décrire elle-même une de ces expériences ineffables. Ce

que je voyais était une chose sans forme et figure et néanmoins elle était infiniment belle et

agréable à voir. C'était une chose qui n'avait point de couleur et cependant elle avait la

grâce de toutes les couleurs. Ce que je voyais n'était pas une lumière semblable à celle du

soleil ni du jour, et si pourtant, cela rendait une clarté admirable, et de là provenait toute

lumière corporelle et spirituelle. Ce que je voyais n'occupait point de place, et cependant il

était partout, eu tout et remplissait tout. Ce que je voyais ne se remuait point, et toutefois il

agissait et opérait en toutes les créatures (2). Sublime bégaiement que reprendront, mais

chacun à sa manière propre, les autres héros de notre livre. Nous nous ferons peu à peu à

l'impuissance de ces images qui se heurtent et se détruisent dans la nuit, de ces mots

vains et splendides qui ne disent rien et pourtant qui voudraient tout dire. A d'autres de

peser ces témoignages, à nous simplement de les recueillir.Nous l'avons déjà dit, lorsque

mourut Marie de Valence ( 1er avril 1648), le mouvement mystique à l'expansion duquel

cette sainte amie du P. Coton avait contribué pour une bonne part, touchait au terme de

son épanouissement et, d'ici, de là, commençait à décroître. Dans l'histoire mémo du livre

de Louis de La Rivière, on entend déjà gronder l'orage qui se prépare contre les mystiques.

Ce livre, écrit et publié sur l'ordre d'Anne d'Autriche, parut à Lyon en 165o. Parmi les

autorités dont il se couvre, l'auteur avait fait sonner bien haut les « approbations des RR.

PP. de la Compagnie de Jésus », du P. Georges de Rhodes. et de plusieurs autres. La

préface, d'ailleurs pacifique, est d'un homme qui se tient sur ses gardes, et - scrute

l'horizon avec inquiétude. « Pour le regard des (1) La Rivière, op. cit., p. 437.(2) Ib., p.

285. 63 choses ardues, difficiles à comprendre et extraordinaires dont cette histoire est.

extrêmement fertile et abondante, on les peut lire en assurance et sans le moindre

scrupule du monde ; car tout a passé par l'étamine... Et je puis assurer que les docteurs...

ne m'ont pas fait grâce d'une page, pas d'une ligne, pas d'un mot. II a fallu que sept mois

durant, je leur aie tout lu, ligne par ligne et mot par mot. Ils ont épluché jusques au

moindre terme... C'est pour dire que jamais vie de saint ou de sainte n'a été plus

exactement examinée. » Il va de soi que tout ce petit concile était pleinement favorable à

Marie de Valence, mais on tenait une sorte de conseil de guerre en vue de déranger les

plans de l'ennemi. Ils avaient raison de trembler. Sur le rapport de l'abbé de Champvallon,

l'assemblée du clergé, dans sa séance du 29 mars 1651, sans improuver la personne

même de Marie, blâma sévèrement le culte que Valence commençait à rendre à cette

femme, et le livre de Louis de La Rivière. Impressionné plus que de raison par cette

sentence, Picot, l'historien classique de la religion en France pendant le XVIIe siècle, n'a

pas osé célébrer Marie de Valence et l'a reléguée, dans une note hésitante, parmi ces

mystiques honteux qu'on vénère à part soi, mais dont on ne parle qu'en rougissant. Il était

pourtant facile d'y voir clair dans cette histoire posthume d'une mystique que Rome n'a

point censurée et qui a pour elle François de Sales, Bérulle, Olier et Vincent de Paul.

L'évêque de Valence qui déféra à l'assemblée de 1650-1651 l'ouvrage de Louis de La

Rivière, est celui-là même qui, à l'assemblée du 9 mars 1654, s'éleva contre la bulle qui

avait condamné Jansénius, et demanda si l'on voulait aussi condamner saint Augustin.

Marie, dit fort à propos mais non, peut-être, sans quelque exagération, le biographe de

J.-J. Olier, « avait eu pour directeur le P. Coton, jésuite ; sa vie avait été approuvée par des

jésuites ; les jésuites la regardaient comme l'une des âmes les plus éminentes de son

siècle, et l'évêque de Valence n'aimait ni les jésuites ni la doctrine 64 qu'ils défendaient. Il

prétendit n'avoir pas été consulté pour la publication de cette Vie, quoiqu'on assure le

contraire dans les approbations et il improuva ce livre ainsi que le culte qu'on rendait à la

défunte » (1).Pour le culte, il se peut que les fidèles de Marie aient commis plus d'une

imprudence — la belle affaire, en vérité ! mais le livre, si minutieusement examiné par des

hommes du métier, ne doit rien présenter que d'orthodoxe. Aussi bien la docte assemblée

l'a-t-elle jugé de très haut et au pied levé, « rempli de vaines imaginations et de révélations

ridicules » (2). Pour jouer un tour aux jésuites, ils en auraient dit autant de sainte Thérèse.

Au lecteur de décider entre la piété, facile à croire, certes, mais clairvoyante, mais élevée

de Louis de La Rivière et l'impertinence de ses critiques. Quoi qu'il en soit c'est là, pour

l'historien, un jugement très précieux. Il nous annonce l'indifférence méprisante que la

seconde moitié du XVIIe siècle affectera vis-à-vis de tous les mystiques ; il nous rappelle

que les divisions religieuses de notre pays n'ont pas été étrangères à l'origine et à la

diffusion de tels sentiments; il nous fait mieux apprécier l'immense service qu'ont rendu au

mysticisme français la politique pacificatrice de Henri IV et de son ami, le P. Coton.III. Des

circonstances particulières ont mis en évidence la voyante dont nous venons de parler. Elle

s'est trouvée providentiellement sur le chemin du P. Coton; elle a guidé le confesseur du

roi de France ; elle a eu d'autres disciples et parmi eux l'insigne religieux qui nous a donné

sur elle un livre charmant. A cela près, elle n'offre rien d'exceptionnel, rien qui l'élève

au-dessus de tant (1) Faillon, op. cit., I, p. 206. Cf. une note moins sévère dans Trouillat,

op. cit., pp. XIV-XXX.(2) Actes, titres et mémoires concernant les affaires du clergé de

France contenant ce qui a été fait depuis l'assemblée générale du clergé tenue à Paris les

années 1645 et 1646 avec ce qui s'est aussi passé ou obtenu pendant l'assemblée

générale tenue en l'an 165o et 1651, Paris, 1652,pp. 83-8. 65 d'autres mystiques qui se

cachaient alors dans la foule et dont la plupart ne sont connus que de Dieu.Un jour,

raconte le biographe de Marie de Valence,. a une certaine paysanne vint la visiter, mue,

ainsi qu'elle l'affirmait, par l'inspiration d'en haut. Son discours était à la vérité fort grossier

et rustique, mais assaisonné d'une merveilleuse sapience... Elle pouvait bien être âgée de

soixante ans... Sa demeure ordinaire était en un village situé dans les montagnes de

l'évêché de Die. En ce lieu, tous étaient huguenots, hormis peut-être une demi-douzaine. Il

n'y avait point de curé et la messe ne s'y disait que fort rarement. Cette bonne créature

vivait là comme le fidèle Abraham parmi les infidèles chaldéens. Elle s'adonnait à l'oraison

mentale. Notre-Seigneur lui avait appris de la faire, car jamais personne ne lui avait donné

la moindre instruction qui en approchât. En récitant le Pater et le Credo elle avait des

admirables considérations et ressentait dans son âme des consolations toutes célestes. Le

béni Créateur avait logé dans son entendement une lumière surnaturelle qui la conduisait

intérieurement et lui enseignait merveilles. Quelquefois cette lumière lui révélait de s'en

aller en tel et tel village... d'autant qu'on y célébrerait la sainte messe... Un jour, elle fut

inspirée de s'en aller trouver un dévot prêtre qui demeurait bien loin d'elle. Sa céleste

lampe l'y mena. Après l'avoir salué, elle lui dit : « Monsieur, je suis venue ici vers vous afin

qu'il vous plaise me faire participer de cette grande bénédiction que Dieu vous a donnée,

pour la distribuer à nous autres pauvres pécheurs ». Par cette grande bénédiction, elle

entendait le pouvoir d'absoudre en confession les péchés. Sa coutume était d'appeler

Jésus-Christ : Père, et Notre-Dame : Mère, ou la Mère bienfaisante. Une fois, s'entretenant

avec la soeur Marie des dons qu'elle recevait du ciel, elle lui dit : «Nous avons ici dedans

un jour », et ce disant elle mettait la main au front;.. « ce jour dont je parle n'est pas le jour

que nous voyons des yeux corporels, 66 et dans ce jour, je vois le Père, c'est-à-dire le

Sauveur, et la Mère bienfaisante» (1).Pour cette page auguste, pour ce « jour », je

donnerais peut-être et le livre entier de Louis de La Rivière et bien d'autres vies. Et les traits

de ce genre ne sont pas si rares, je dis ceux dont il nous reste quelque trace. La Mère de

Ponçonas, fondatrice des bernardines réformées en Dauphiné, étant à Ponçonas (2)

pendant son enfance, « il lui tomba entre les mains une pauvre vachère laquelle d'abord

lui parut si rustique qu'elle crut qu'elle n'avait aucune connaissance de Dieu. Elle la tire à

l'écart où elle commença de tout son coeur à travailler à son instruction... Cette

merveilleuse fille... la pria avec abondance de larmes de lui apprendre ce qu'elle devait

faire pour achever son Pater, car, disait-elle, en son langage des montagnes, je n'en

saurais venir à bout. Depuis près de cinq ans, lorsque je prononce ce mot : Pater et que je

considère que... celui qui est là-haut, disait-elle en levant le doigt, que celui-là même est

mon père... je pleure et je demeure tout le jour en cet état en gardant mes vaches

(3)».Anne le Barbier, née vers 1598, à Neuilly-l'Evesque près de Caen, « gardant les brebis

dans la campagne, était déjà attirée à une voie d'oraison fort sublime... n'ayant point alors

d'autre directeur que le Saint-Esprit qui opérait des choses en elle qui lui étaient

inconnues... Elle assemblait les bergères et autres femmes de Neuilly et leur apprenait les

commandements de Dieu et de l'Église » (4).C'est ici du sublime pur, dégagé, ou peu s'en

faut, de tout ce détail profane et curieux qui se mêle souvent à la (1) La Rivière, op. cit., pp.

12o, 124.(2) Petit village de la Mure mataisine dans le diocèse de Grenoble.(3) La vie de la

Mère de Ponçonas (16ou-1657) institutrice de la congrégation des bernardines réformées

en Dauphiné. Lyon, 1675, pp. 26, 27.(4) Eloges de plusieurs personnes illustres en piété

de l'Ordre de saint Benoît. Paris, 1679, II, pp 132, 133, ce livre, dont nous parlerons plus

loin, a pour auteur la Mère Jacqueline de Blémur. 67 vie de nos mystiques et dont nous

trouvons un exemple dans cette histoire merveilleuse, recueillie par l'historien du P. de

Condren. « Barbe, pauvre servante, d'une honnête famille de Compiègne, raconte le P.

Amelote, fut touchée de Dieu dès son enfance, et comme un autre Amos, fut remplie de sa

lumière, gardant les vaches à la campagne. Dès lors, elle assistait en esprit au saint

sacrifice, n'y pouvant assister autrement, et, sans autre direction que Jésus-Christ, elle fut

conduite par toutes les voies de la Passion... Dieu se plaisait à faire porter à son innocence

les péchés d'autrui, et à continuer en elle les dispositions du sacrifice de son Fils. Après

que Jésus-Christ l'eut dirigée de cette sorte l'espace de quinze ans, il lui fit connaître qu'il

lui voulait donner un homme pour directeur et qu'il fallait qu'elle lui rendît compte des

grâces qu'elle avait reçues. Dieu lui fit naître l'occasion de voir cet homme par une

rencontre bien mémorable. L'esprit d'enfer avait inspiré à un méchant le dessein d'une

conjuration contre le Roi (Louis XIII). Dieu qui chérissait ce grand prince et qui veillait à sa

conservation, découvrit l'entreprise à cette fille qui était alors en service. Il lui en fit voir les

particularités et l'obligea d'en donner avis. L'obligation fut si pressante qu'elle persuada à

son maître et à sa mai tresse de l'amener à la cour, afin qu'elle avertit les ministres de

l'attentat qui se projetait. Etant à Paris, il ne fut pas en son pouvoir de dire un mot à une

personne de grande considération à qui on l'avait adressée, et peu s'en fallut que le maître

ne demeurât confus des paroles qu'il avait avancées touchant sa servante. Enfin elle

tomba entre les mains de monsieur le cardinal de Bérulle, en qui elle trouva une

correspondance avec son esprit, et, lui ayant conté l'histoire et ensuite à ceux à qui il fut

nécessaire de la redire, les conjurés furent convaincus et condamnés à la mort.

»N'oublions pas qu'en tout ceci, le P. Amelote, personnage 68 des plus graves et peu

crédule, rapporte scrupuleusement ce qu'il tient de la bouche même de son ami intime,

l'insigne P. de Condren. Barbe ayant rencontré ce dernier à Saint-Magloire, connut aussitôt

« que c'était l'homme qui lui avait été promis » et « elle lui ouvrit son coeur ».« Le P. de

Condren, continue Amelote, m'a dit qu'il n'avait jamais vu personne qui eût tant de

connaissance qu'elle de Jésus-Christ crucifié... Elle était si puissamment retirée dans.

l'intérieur de Jésus-Christ souffrant, et avait tant de société. avec son état d'hostie pour les

péchés, qu'elle était souvent deux ou trois heures comme morte de douleur. Alors,

disait-elle, Dieu lui faisait goûter le péché et il n'est point au monde de semblable peine à

celle qu'elle sentait à mâcher son amertume (1). »Ce qui suit, et je le répète, venant d'une

telle plume, est d'une souveraine importance. « Je pourrais faire un livre des âmes

extraordinaires que ce bon Père a connues. Elles le cherchaient de toutes parts, et, dans

ses voyages, Dieu lui adressait toujours les saints des lieux par où il passait. Il a dit

quelquefois qu'il y en avait autant en notre siècle qu'il y en a eu aux premiers, encore qu'ils

ne fussent (1) Il ajoute des traits fort curieux. « La première fois, dit-il, que j'ouis parler de

cette âme au P. de Condren, je n'avais encore nulle intelligence des choses de la grâce.

Le respect que je lui portais me faisait suspendre mon jugement sur les discours qu'il me

faisait, que j'eusse méprisés, s'ils fussent venus d'une autre bouche que de la sienne. Mais

je fus convaincu qu'il se passait en vérité, dans les saints, des mystères que ma  théologie

ne m'avait pas découverts, lorsqu'il me raconta un avis que cette pauvre fille lui avait

donné. Dieu l'avait obligée à faire pénitence pour une personne, qui était loin d'elle de plus

de cent lieues et qu’il assurait qu'il ne pouvait jamais avoir connue. Cependant l'impression

que Dieu avait faite en son âme de l'état de cette personne absente était si forte qu'elle

sentait ses péchés et ses dispositions ; et elle disait au Père en grand secret qu'elle

commettait telle et telle offense. Elle passa bien plus avant, car elle l'avertit que cette

même personne viendrait dans un an à Paris ; qu'elle s'adresserait à lui à dessein de le

tromper ; qu'elle lui dirait telle et telle chose, contre la vérité; qu'il s'en donnât de garde

qu'enfin néanmoins elle se convertirait et lui ferait une confession générale. Toutes

lesquelles choses bien qu'éloignées de toute apparence, ne manquèrent point d'arriver

ponctuellement. » La vie du Père Charles Condren, Paris, 1643, pp. 264, 265. 69 pas si

connus. Il en avait vu de toutes sortes, et c'était même par leurs grâces et par la conduite

que Dieu tenait sur eux, qu'il avait extrêmement accru ses lumières. Ce qui est merveilleux

dans la connaissance qu'il a eue de tant de saints, c'est qu'en sa jeunesse, il l'avait désirée

et que Dieu, qui fait la volonté de ceux qui le craignent, l'avait accordée à ses prières

(1). »Et qu'on ne nous parle pas d'illusion! Les Condren savent mieux que nous, que pour

une extase authentique, il en est deux ou trois de contrebande. Nous renvoyons à un

chapitre d'ensemble ce que nous avons à dire de ce fléau qui, après tout, n'est pas de

notre sujet. Les historiens de la littérature profane s'occupent-ils des plagiaires ou des

maniaques? Les faux mystiques prouvent les vrais auxquels nous savons d'ailleurs qu'ils

inspirent une répugnance invincible et soudaine. J'en pourrais citer une multitude

d'exemples. En voici un que j'emprunte à l'historien de mine Acarie.« Nicole Tavernier,

native de Reims, vivait à Paris pendant les troubles de la Ligue, et elle avait la réputation

d'être une très sainte fille et d'opérer des miracles. Elle expliquait les passages difficiles de

l'Ecriture de manière à étonner les plus fameux docteurs. Elle avait des extases, des

visions et des révélations ; elle prédisait les choses figures, et avertissait les moribonds des

péchés qu'ils n'avaient pas confessés ; et ce qu'elle avait dit se trouvait véritable... Un

prêtre qui avait eu intention de consacrer un pain pour la communion, ne trouva pas

l'hostie qu'il lui destinait, quand. le moment de la communion fut venu; elle assura qu'un

ange la lui avait apportée. Etant à côté de Mme Acarie, dans l'église des capucins de

Meudon, elle disparut pendant plus d'une heure. Lorsqu'elle revint, cette sainte femme lui

demanda ce qu'elle était devenue ; elle répondit qu'elle était allée à Tours pour

détourner (1) La vie du Père Charles de Condren, pp. 262, 266. 70 quelques grands

seigneurs d'exécuter un projet qui devait nuire à la religion.« On la consultait de toutes

parts ; les grands du royaume se recommandaient à ses prières; les ecclésiastiques et les

religieux l'estimaient beaucoup ; et personne n'avait encore remarqué en elle... aucune

imperfection... Elle annonçait que, si on se repentait de ses péchés, bientôt on verrait

cesser les calamités publiques. Sur sa parole, le peuple se confessait et communiait; on

ordonna même des processions dans plusieurs villes de France. Elle en fit faire une à

Paris, à laquelle assista le Parlement, accompagné des autres cours souveraines et d'une

grande multitude de citoyens ; elle avait osé dire à l'évêque que, si cette procession ne se

faisait pas, il mourrait avant la fin de l'année.« Malgré l'estime générale dont jouissait cette

fille, filma Acarie et M. de Bérulle n'avaient aucune confiance en elle. La bienheureuse avait

dit dès le commencement que cette âme était dans l'illusion; que le démon était l'auteur de

tout ce qui se voyait en elle et qu'il savait perdre un peu pour gagner beaucoup ; que

l'extase et les ravissements pouvaient avoir lieu dans une pécheresse ; que l'esprit de

ténèbres avait pu enlever l'hostie qui avait disparu de dessus l'autel; que le prétendu

voyage à Tours n'était nullement prouvé et que d'ailleurs il ne surpassait pas le pouvoir du

malin esprit ; enfin que cette personne paraissait absolument dépourvue de l'esprit de

Dieu. »Laissons de côté les explications qu'elle donne de ces faits étranges. Au surplus, la

raison foncière et décisive, c'est la dernière : en cette personne excentrique, elle n'a pas

reconnu l'esprit de Dieu.« Mme Acarie persistait à dire cela avec tant d'assurance qu'on

commença d'avoir des doutes sur la vertu de cette fille ; et ses doutes se changèrent en

une entière certitude, lorsque la bienheureuse qui l'avait reçue dans sa maison, 71 l'eut

mise à différentes épreuves, et convaincue de plusieurs mensonges (1). »Vers ce même

temps, un des personnages qui nousoccuperont bientôt. Jean de Quintanadoine, mis en

défiance par son amie, la prieure du carmel de Lisbonne, démasquait l'imposture d'une

prétendue stigmatisée qui affolait tout le Portugal. « Après avoir considéré attentivement

les résistances que fit cette religieuse, sous ombre d'humilité, de montrer ses mains... il

reconnut à un geste vain et léger qui échappa à cette fille au mouvement de ses mains...

que tout ce beau miracle n'était que vanité. » Quintanadoine était, comme nous verrons, le

plus simple des spirituels, mais sa divine candeur lui donnait de la finesse. Il avait d'ailleurs

affaire à une véritable prestidigitatrice. Cette créature « s'était artistement et

ingénieusement peint des figures de plaies aux mains, aux pieds et aux côtés », elle élevait

« son corps hors de terre par le moyen de ses souliers ou patins qu'elle portait fort hauts et

que dextrement elle appuyait sur un gros bâton... ; tout cela accompagné de fausses

lumières qu'elle faisait resplendir autour d'elle par le moyen de certains petits vases de

terre qu'elle cachait dans ses manches (2)».Contrefaits ou non, tous ces à-côté de l'extase

n'impressionnaient aucunement nos mystiques. En revanche, une je ne sais quelle «

céleste lampe », un attrait divinateur les conduisait droit aux obscures retraites où se

cachaient les amis de Dieu. « Dans ses voyages, Dieu lui adressait toujours les saints des

lieux par où il passait », ce beau mot d'Amelote ne s'applique pas au seul Père de

Condren, mais à tous nos spirituels. Je suis, écrivait de Marenne, en 1654, le P. Surin,

dans un lieu champêtre, loin du grand monde et de ses modes et (1) Vie de la B. Marie de

l'Incarnation, par J. B. A. Boucher (édition Bouix). Paris, 1873, pp. 187-189.(2) Vie

manuscrite de M. de Bretigny, par M. Champagnol, pp. 40, 43, chap. VI. 72 de tout ce qu'il

y a de poli dans la vie humaine. Il faut pourtant avouer qu'en ce petit lieu il se trouve de

grands trésors de grâces et il me semble que la divine Providence m'y a conduit, pour me

faire entrer dans la connaissance des grandeurs de Dieu... Ce n'est pas en moi que je

trouve ces grandeurs de Dieu, c'est en des âmes qu'il a merveilleusement enrichies de ses

dons, et en qui je puis voir, comme au travers de quelques petites fentes, la lumière de

l'autre vie (1). Et il décrit les états sublimes de deux mystiques inconnues auprès

desquelles de très hauts spirituels feraient figure de commençants. Il racontait, vingt ans

plus tôt, à son maître, le P. Louis Lallemand, une expérience toutesemblable. Je voudrais

vous faire un récit fidèle de l'heureuse aventure, dont il a plu à Dieu de me favoriser au

sortir de Rouen, par la rencontre d'un bien que je ne saurais assez priser, je veux dire

d'une âme des plus rares.Je me trouvai placé dans le coche auprès d'un jeune homme

d'environ dix-huit ans, simple et fort grossier en tout son extérieur, et particulièrement en sa

parole; qui ne savait ni lire ni écrire, ayant passé toute sa vie au service d'un prêtre, mais

au reste rempli de toutes sortes de grâces et de dons célestes si relevés, que je n'ai encore

rien vu de pareil.Il n'a jamais été instruit par des hommes dans la vie intérieure, et

cependant il m'en a parlé avec tant de subtilité, d'abondance et de solidité, que tout ce que

j'en ai lu et oui dire, n'est rien au prix de ce qu'il m'en a dit. Comme d'abord je découvris ce

trésor, je ménageai, autant qu'il me fut possible, toutes les occasions de lui parler en

particulier. Je n'avais de conversation qu'avec lui et nous prenions ensemble nous deux

seuls nos repas; hors de nos entretiens, il était continuellement en oraison...Son oraison

est très sublime. Ses commencements furent des extases, qui sont, dit-il, des

imperfections dont il avoue que Dieu l'a retiré. D'ailleurs aucune outre-cuidance. Il se

révélait ainsi lui. même presque sans y prendre garde. (1) Lettres spirituelles du R. P.

Surin, Avignon, 1721, I, p. 116. 73 Aussitôt qu'il faisait réflexion sur ce qu'il m'avait dit, il

voulait se jeter à mes pieds pour s'humilier...Il me fallut user d'une grande adresse pour le

faire parler. Je feignais ne tenir compte de lui et je lui persuadais qu'il était obligé par

charité de m'entretenir de quelques bons discours, puisque je ne pouvais pas toujours

parler. Par ce moyen, je le faisais insensiblement entrer en matière. Il s'enflammait aussitôt

et ne faisant plus de réflexion sur soi-même, il s'abandonnait à sa ferveur et parlait suivant

l'impétuosité de l'Esprit-Saint qui l'anime. Dès que je me fus recommandé à ses prières, il

entra en défiance et commença à se tenir sur ses gardes. Mais comme il est extrêmement

simple et qu'il se croit le moindre de tous les hommes, il s'est plus découvert qu'il n'a

pensé. Je ne puis transcrire toute cette splendide lettre qui est un véritable traité de

mystique. Des sommets elle descend parfois jusqu'à nos vallées et l'on y trouve des

choses charmantes. Notre-Seigneur lui a enseigné à ne se scandaliser de personne et à

excuser toujours le prochain. Ce qu'il fait en deux manières : la première par cette maxime

que Dieu conduit les âmes par des voies différentes... la seconde d'attribuer tout à

simplicité... Un jour, voyant passer devant nous un cavalier avec un manteau d'écarlate, il

me dit : mon Père, ces bonnes gens, suivant l'inclination de l'orgueil, prennent ces

couleurs vives pour se faire voir de loin et se faire craindre par les apparences du feu et de

la lumière. Pressé de dire s'il n'avait point eu de directeur qui l'eût instruit, il me dit que non

: qu'il n'avait point eu d'autre maître que le Saint-Esprit; que quand les livres sacrés

seraient perdus, il pourrait s'en passer, Dieu lui ayant assez appris par lui-même pour son

salut (1). A plus forte raison, ne devait-il rien aux maîtres de la vie contemplative. Ignorants

du reste ou savants, ils sont tous ainsi. C'est Dieu qui fait les mystiques. Je devais (1)

Surin, op. cit., I, pp. I, 15. 74 rappeler cet axiome dès les premiers chapitres d'une histoire

où l'initiative secondaire de l'homme menacera parfois de nous absorber. Nous étudierons

de fortes organisations religieuses, nous traverserons des écoles, nous ne quitterons guère

la cité des livres, mais cela ne devra jamais nous faire oublier l'expérience fondamentale et

exclusivement divine d'où tout le reste rayonne et dont nous venons d'apporter de si clairs

exemples. § 2. — Le Père Coton et la trêve du Roi.  I. Coton nous appartient tout entier. —

Famille d'anti-ligueurs et d'antijésuites. — Le libéralisme du P. Coton. — Sa douceur

naturelle. — Rabelais et les écrivains dévots. — Coton et la controverse protestante. —

Style truculent. — Responsio mollis frangit iram. — Aménité et urbanité habituelles du P.

Coton controversiste.II. Situation très spéciale du P. Coton à la Cour. — Agent et otage des

jésuites. — Politique de Henri IV à l'endroit des jésuites. — Sa méfiance profonde. —

Evolution de ses sentiments. — Arrivée de Coton à la Cour. — « Attachement de tendresse

». — L'édit de Rouen. — Mécontentement de la cour de Rome et du général des jésuites.

— Le point de vue français et les « italiens ». — Dangers de la politique romaine. — L'acte

héroïque du P. Coton.III. Homme de cour, diplomate et mystique. — Le P. Coton et le P.

Joseph. — De la religion de Henri IV. — L'épieikeia et la conscience du roi. — Coton

devait-il laisser la partie ? — Son apostolat à la Cour. — Le Théologien dans les

conversations avec les gens du monde. — L'Intérieure occupation et la Philolhée.IV. La

Trève du Roi. —L'Union sacrée et la renaissance mystique.V. Vie intérieure du P. Coton. —

Influence italienne. — Coton et François de Sales. — Sermons. — Méditations. — Les

deux étendards. — Le portrait de Lucifer. —Les bons anges. — Archanges et

archi-démons. — Particularités du style pieux à cette époque. — Tendresse et noblesse. —

L'Holocauste. — Le pur amour facile à tous. — Les formules du pur amour. — Le pur

amour au seuil même de l'enfer. — Magnanimité.VI. Coton et les mystiques de son temps.

— Sa carrière d'exorciste. —. Adrienne Dufresne. — « Personne ne m'a porté plus

efficacement à Dieu qu'elle ». — La vie mystique de Jeanne-Marie Coton. — Le P. de La

Chaise. — Derniers jours du P. Coton. — Les mystiques de la Compagnie de Jésus et le

P. Coton. 1. Le P. Coton nous appartient tout entier. En effet si d'une part, ami, conseiller

et collaborateur de Henri IV, il a secondé autant et plus que personne la mystique

renaissance que nous racontons, il reste, d'un autre côté, par son action directe sur les

âmes et sa propre vie 76 intime un des témoins les plus éminents de cette renaissance. On

ignore aujourd'hui communément ce dernier aspect de son génie et de sa grâce, mais,

seuls juges compétents en la matière, les mystiques et les saints de ce temps-là ne s'y

sont pas trompés. Au lendemain de la misérable intrigue qui força le roi Louis VIII à

congédier son confesseur (1617), le futur chancelier de Marillac, que nous célèbrerons en

son lieu, trouvait, pour peindre le noble exilé, une image encore plus juste que

charmante.« Le P. Coton, disait-il, sort de la Cour, aussi calme, libre et paisible qu'on

saurait désirer ; il ne s'en ressent non plus qu'un cygne qui sort de l'eau et dont les

plumes ne paraissent aucunement mouillées. » Plus précis et plus gauche, le fils spirituel

et le biographe de Marie de Valence, L. de La Rivière, parle dans le même sens et nous

rapporte à ce sujet un témoignage encore plus considérable que le sien : « Cet ange,

écrit-il, parmi les distractions de la Cour se tenait soigneusement en la présence de Dieu...

De l'oeil gauche, il regardait le siècle pour le mépriser; du droit, il contemplait l'éternité

pour l'aimer. Un jour, le sieur Gallemant, docteur de Sorbonne, homme ,fort contemplatif...

me dit, parlant du P. Coton, que c'était un personnage fort intérieur et qu'il était tout autre

que plusieurs ne se persuadaient pas (1). » Avec cela, comme nous vivons aujourd'hui

sous un prince ennemi de la fraude, je veux dire sous le règne de la critique indépendante,

assez indépendants nous-mêmes, nous ne perdrons pas notre temps à discuter les mille

sottises que l'on a écrites sur ce grand homme. Au reste, nous n'avons pas à défendre le

P. Coton, mais à le peindre au naturel, et avec toute l'attention que nous commande un

des personnages essentiels de notre vaste récit.Comme plusieurs des mystiques de son

temps — sainte (1) Cf. Prat, Recherches historiques et critiques sur la Compagnie de

Jésus en France du temps du P. Coton, Lyon, 1876, t. III, pp. 76o, 767. 77 Chantal, par

exemple —Pierre Coton, forézien, né en 1564 à Neronde (1), a grandi dans un milieu où

l'on avait la « Sainte Ligue » en horreur. Son père poussait même un peu loin les choses.

Guichard Coton, seigneur de Cheneveux, collaborateur de Claude d'Urfé dans le

gouvernement du Forez, puis secrétaire des commandements de la reine Catherine,

détestait d'un même coeur, soit les huguenots, soit les jésuites, et il formait ses enfants à

craindre cette double peste. Le biographe officiel du P. Coton, le R. P. Prat, déplore

amèrement la seconde de ces inclinations où nous serions tentés plutôt de voir un coup de

la Providence. II nous semble, en effet, que les réflexions que le jeune homme, devenu

jésuite, et fervent jésuite, n'a pu manquer de faire sur les souvenirs de son enfance, ont dû

préparer ce qu'on peut appeler d'un très beau mot le libéralisme du P Coton. Il ne lui est

certes rien resté des sentiments hostiles de son père envers les ultramontains et la

Compagnie de Jésus, mais il a vu de bonne heure sur un cher exemple, qu'il se trouve de

très honnêtes gens des deux côtés du rempart. Cette leçon qu'il aura constamment

l'occasion de mettre à profit, lui a donné un certain pli qui le distinguera des fanatiques de

gauche ou de droite, un esprit de modération conciliante qui déconcertera jusqu'au bout

ses adversaires naturels et le rendra même quelquefois plus ou moins suspect à ses chefs

et à ses amis.Sa nature propre ne le prédestinait pas non plus à figurer jamais parmi les

violents. Solitaire, ami des livres, un peu timide, il était d'une douceur et d'une gentillesse

extrêmes, que ses contemporains reconnaissent unanimement, sauf à l'attribuer parfois à

quelque magie. Il passait aux yeux des huguenots pour un « charmeur », pour un «

enchanteur », deux mots qui, à cette date, sentent le sabbat. Il avait simplement beaucoup

de tendresse. (1) Deux ans plus tôt que son compatriote Honoré d'Urfé. 78 Avec cela, un

grand air, des manières et une voix très séduisantes. « Il a, disait Palma-Cayet, une grâce

si attirante qu'on ne se peut lasser de l'écouter (1). » «  Il était beau de visage, écrit de son

côté le P. de La Rivière, qui l'a bien connu, d'une riche taille, d'un port grave; d'un parler

gracieux, facile à aborder, condescendant, doux et affable tout ce qui se peut (2). »Tel on

l'avait déjà vu, dès les premiers pas de sa carrière apostolique, dans ses nombreuses

rencontres avec les ministres protestants. Soit qu'il écrivit contre eux, soit qu'il prit part à

ces réunions contradictoires qui étaient alors de mode et qui ressemblaient souvent à

certaines séances de la Chambre contemporaine, il surprenait, il gênait, il gagnait aussi

quelquefois ses adversaires par l'humanité de ses propos. ll faut bien que, ce faisant, le

jeune controversiste ait montré quelque originalité, puisque nous voyons les ministres

répandre le bruit de la conversion du P. Coton au calvinisme, et plusieurs catholiques se,

rallier en gémissant à cette infamie. La chose alla si loin que le jésuite dut se défendre

publiquement du crime de trahison, apprenant ainsi de bonne heure que les pacifiques ne

« possèdent la terre » qu'au prix des humiliations les plus douloureuses. Non pas que s'il

eût voulu s'abandonner à sa verve naturelle, il eût manqué de verdeur ou de mordant. Plus

délicat d'esprit et de coeur, moins truculent que ces géants qui, près de lui, écrasaient

l'hérétique à coups de massue, et qui, dans le fond, n'étaient pas plus méchants que

l'auteur de l'Histoire des variations, Pierre Coton n'en rappelle pas moins d'ici de là, son

frère, l'ingénu et terrible Garasse, ou, si l'on préfère; un beaucoup plus grand que

Garasse. C'est un des traits les plus amusants de la littérature religieuse à cette époque:

tant de pieux écrivains qui n'ont presque (1) Prat, op. cit., II, p. 111. (2) La Rivière, op. cit.,

p. 99. 79 pas lu. Rabelais, qui l'anathématisent et qui néanmoins, pour le style s 'entend,

relèvent de lui.Qu'on en juge plutôt sur cette page où le P. Coton s'en prend à

« l'amplissime personne » de Daniel. Charnier, ministre à Montélimar et coupable d'avoir

inventé. de toutes pièces et puis répandu à profusion l'Histoire notable du P. Henry, jésuite

« condamné en la ville d'Anvers, aux flammes, pour sa paillardise ». Après avoir prouvé

l'inanité de cette fable, Coton en vient aux déclamations de Charnier sur l'intempérance

des moines. Vrai Dieu, s'écrie-t-il, où en sommes-nous ? Le ministre pansifique. et joufflu,

assisté de sa margot, entouré de sa marmaille, sera, le bonnet rouge en tête, assis au bout

d'une table chargée de tripes attendries au serein, (c'était, parait-il, le plat favori de

Charnier; on lui aurait donné de ce chef le sobriquet de tripier) remplissant, en toute

carrure, les larges dimensions d'une chaise, poitrine débraillée, manches renversées

jusques au coude, pétrissant des deux joues et tirant des deux mains coup sur coup,

suant, dégouttant et reniflant à force de graisse, soupirant en basse-contre... J'abrège et

pour cause. Ce qui suit est d'un même. élan, mais d'une veine plus haute. Le ministre

grimaudant sur un livre, entonnant un psaume, galopant de synode en synode aux dépens

de la cause; le ministre querellant, grondant, rebellant, disant ce qui lui semble en matière

de foi; interprétant, comme il lui vient en bouche, l'Ecriture; fanfarant ses rêveries; bref, le

ministre, vivant ministralement, sera estimé saint personnage, réformé pasteur, exemplaire

de l'honnêteté, prévôt de l'Eglise surgissante et arc-boutant de l'Evangile nouvellement

imprimé; et ces pauvres hères de capucins, minimes, chartreux, jésuites, etc. ne seront

que des maroufles (1). Oubliant de trop justes répugnances, qu'on veuille bien remarquer

surtout la précision et la couleur des touches pittoresques qui se pressent dans ces textes

passionnés. (1) Prat, op. cit., I, pp. 687, 688. 8o C'est là un des traits caractéristiques du P.

Coton écrivain. Pour peu qu'il y prît garde, il saisissait vivement et il savait peindre les

ridicules de ses adversaires. Ainsi,par exemple des prières théâtrales dont certains

ministres assaisonnaient leurs exercices publics de controverse Le prédicant, en ce lieu,

faisant le marmiteux, renverse les prunelles, et va roulant ses yeux, tirant un long soupir du

plus profond de ses arrière-poumons et du plus creux de son âme voûtée, bâtant à donner

l'âme et le mouvement à un moulin à vent, et puis, laissant aller ses bras, comme celui qui

branle d'un bicacolier plutôt que de les croiser (1). Ailleurs, il prend sur le vif un ministre

matamore qui défie tout à son aise l'ennemi absent. On vous a vu... après mon départ,

arpenter la place Saint-André, faisant le pot-aux-anses, en démarche de victorieux; si

quelqu'un se présentait, bien épousseter les absents, à joues enflées faire le quos ego,

qu'il n'en viendrait pas un à qui l'on ne fît perdre terre; bref pratiquer le proverbe :

lepusculus barbam vellit leoni mortuo, ne vous souvenant plus des beaux et sages

documents que Mgr de Lesdiguières, soigneux de votre honneur, vous a donnés si

souvent, que si un tel était là, vous n'oseriez ouvrir la bouche, et que vous ne vous en

mélassiez plus ; que vous étiez trop souvent sur vos choux et porreaux et que d'heureuse

mémoire, vous aviez naguère fait gagner une bataille au Pape, présumant de disputer avec

M. Tholosain à Saint-Marcellin; et que toute chose vous serait mieux que la langue en la

bouche ou la plume en la main. On avouera que le bonhomme est épousseté de maîtresse

main et que Lesdiguières lui avait donné un sage conseil en l'engageant à se tenir coi.

Quelques mots de latin ne gâtent rien à l'affaire. Ceux qu'on va lire sont plus rares et d'un

effet plus amusant. Voici la troisième fois qu'il me taxe de faire des arguments cornus et

conséquences cornues, et lui semble, à force d'appréhension, (1) Prat, op. cit., I, pp.

331. 81 de voir. toujours des cornes, tant il a sur ce sujet, l'imagination lésée : scilicet ad

sylvas et sua lustra redit (1). J'ai dû donner quelque idée de sa plume de combat, mais ce

n'est pas là le ton ordinaire du P. Coton. Il ne se flattait aucunement lorsqu'il écrivait sur la

couverture d'un de ses livres ces mots des Proverbes : « Responsio mollis frangit iram. La

douce réponse apaise le courroux », et il pouvait reprocher à ses adversaires leur

emportement, sans craindre qu'on lui renvoyât le reproche. Il fallait être plus modéré et

plus attrempé pour nous en faire croire. Qui toujours souffle, toujours bourdonne, toujours

écume, toujours grince des dents, il brave et bave et c'est tout (2). Quant à lui, qui veut

connaître son attrait et sa manière n'a qu'à savourer la brochure spirituelle, paisible et

cordiale qu'il écrivit pour rassurer les catholiques sur son apostasie prétendue et pour

détromper les huguenots de leurs folles espérances. Il s'adresse au premier auteur de 'ces

étranges nouvelles, au pasteur Charnier. Eh, quoi! Monsieur Charnier, c'est donc la

modestie (au sens de modération) et douceur dont j'ai usé , c'est donc l'affection que je

vous porte, c'est donc la charité que j'estime de vous devoir, qui ont servi d'occasion à une

si grande acrisie que de m'ombrager de chose que je déteste cane pelus et langue et que

j'abhorre par habitude infuse et acquise un inonde de fois plus que la mort même... Vous

chatouillez-vous si aisément pour vous faire rire, au préjudice de votre salut et de la

renommée de ceux qui vous aiment, hors la religion ? Vous tressaillez de joie, dites-vous,

sur cette espérance ; et qui vous a enseigné à vous paître ainsi de vanité, gorger

d'ombrage et faire substance de mensonge ?...Pourquoi n'espériez-vous pas aussitôt

qu'un matin j'étais pour devenir faune, satyre, lycanthrope, hippocentaure... ou que,

descendant en Avignon, je me précipiterais dans le (1) Prat, op. cit., I, pp. 325-329. (2) Ib.,

1, p. 534. 82 Rhône.., ou que je chargerais bientôt le turban ? Voilà ce que c'est que de

s'être accoutumé à refuser créance aux choses qui sont, et s'engager à perte de vue, à

celles qui ne sont pas.Je vous avais envoyé des livres, il est vrai :je vous avais parlé de

coeur et d'affection, je l'avoue : l'un contenait la réponse au livre du sieur du Plessis...

l'autre montrait le zèle que j'ai de votre salut, vous présentant de coeur et d'affection

comme je confesse de l'avoir en votre endroit singulière, l'antidote de vos fautes et le

contre-poison de vos erreurs, -cherchant s'il y aurait moyen de sauver une âme que je

chéris...Permettez, permettez, s'il vous plaît, que je vous aime et que je haïsse vos

conceptions; que je vous affectionne et que je reprenne ce qui est en vous; que je prise

votre personne et que je méprise vos habitudes (habitus) ; que je loue vos qualités et que

je vitupère, sauf l'honneur, votre condition ; que je me réjouisse des dons naturels que je

vois en vous et que je soupire pour les surnaturels. Après comme avant cet incident, il veut

rester l'ami du ministre. Qu'on sache bien seulement qu'il n'a pas trahi l'Église. Charnier

doit rétablir la vérité sur ce point. La pose faite, on n'aura raisonnable sujet de s'ébahir

comment une telle liaison 'put exister entre un jésuite et un ministre, c'est-à-dire entre un

archi-catholique et un archi-huguenot, attendu que l'amitié prend sa source non de la foi,

mais de la charité, laquelle est avec autant d'avantage de mon côté que la charité, jointe à

la vraie foi surmonte l'autre qui n'est que naturelle. Théologie un peu subtile si l'on veut, en

matière d'amitié, mais toute charmante. Catholique, il aime deux fois ceux qu'il aime. Et il

ajoute, avec une délicieuse malice, que depuis la venue du Christ, « se doit vérifier encore

la vision d'Isaïe : habitabit lupus cum agno et parclus cum hcedo accubabit; vitulus et ovis

et leo simul morabuntur. Nous sommes frères, non ja utérins, n'ayant même église pour

mère, ratais da côté de Dieu, notre Père et commun Seigneur (1). (1) Prat, op. cit., pp. 411,

417. Comme nous n'avons pas ici -à nous occuper directement de Daniel Charnier, je me

contenterai de citer deux mots de lui qui sonnent d'étrange façon : « Bon Dieu, écrit-il en

réponse à ce qu'on vient de lire, quelle fureur dans sa lettre ! Jamais je n'ai rien lu de plus

atroce : ce n'est pas de la colère, c'est de la frénésie », et il achève en comparant le P.

Coton à un chien enragé. (Prat, I, 418.) 83 Sauf les nuances du temps, - n'est- ce pas ,le

propre style de saint Anselme ou de Fénelon ? On voit de reste, semble-t-il que lorsque le

P. Coton écrit de ,la sorte, il suit sa pente naturelle. Ce n'était pas là simplement, politesse

et charité. Son esprit aimait la mesure et fuyait l'outrance. On a souvent loué la modération

doctrinale de Bossuet dans ses livres contre les protestants, et notamment dans

l'Exposition. Le P. Coton a publié un ouvrage du même genre en un temps où de telles

initiatives demandaient plus de hardiesse, et comme Bossuet le sera plus tard, il fut lui

aussi suspect de minimisme. Si elle n'avait pas eu l'appui du roi de France et de Bellarmin,

son oeuvre, nous dit-on, n'aurait pas évité l'Index. Mais la doctrine de ce grand

controversiste n'est pas de notre sujet. Nous voulions seulement prendre un premier

contact avec cet illustre pacifique et préparer, en quelque sorte, le choix que Henri IV va

faire de lui, pour l'associer à cette politique d'union et d'apaisement qui devait, sinon

promouvoir, du moins seconder merveilleusement, la renaissance mystique de notre

pays.II. Le P. Coton, qui d'ailleurs ne fut chargé de la conscience du roi qu'à la mort du

curé Benoît en 16o8, n'occupait pas à la Cour la situation qui sera faite plus tard aux

confesseurs de Louis XIV. Il tenait là toutes sortes de rôles plus ou moins protocolaires.

Prédicateur ordinaire du Roi, représentant officieux. du Saint-Siège, au moins pendant la

nonciature d’Ubaldini qui eut, la sagesse d'user largement de ses services, précepteur du

Dauphin, casuiste, directeur ou catéchiste de qui voulait, toutes ces fonctions et d'autres

encore s'étaient peu à peu comme greffées sur la curieuse et glissante mission qui l'avait

amené dans ces parages. Il était là surtout en sa qualité 84 de jésuite, agent, et, disons le

mot, otage de la Compagnie.L'histoire est connue. En 1595, un ancien élève des jésuites

ayant tenté d'assassiner le roi, le parlement avait dextrement profité de cette occasion pour

pendre un jésuite, le P. Guignard et bannir les autres du royaume. Une pyramide élevée

sur les ruines de la maison de Châel, et décorée par le protestant Joseph Scaliger de

quatre inscriptions frénétiques,commémorait ces prouesses et symbolisait massivement le

sentiment de la plupart des parlementaires, des réformés et d'une partie de la Sorbonne,

envers la Compagnie de Jésus. De son côté, le fils de Jeanne d'Albret n'éprouvait aucune

sympathie pour les jésuites. Il avait trop de sens et trop de mémoire pour les rendre seuls

responsables de la Ligue, mais il les croyait plus romains que français, vendus à l'Espagne

et docteurs en régicide. On le lui avait assez dit. A tous ces titres, il en avait peur, ce qui

s'appelle peur, au plein sens du mot. D'autre part, ils avaient des amis chauds et

puissants. Ils étaient partout. Villes et provinces se les disputaient, bravant sans vergogne

la sentence du Parlement de Paris. Sollicité en sens inverse à leur sujet, le roi, que

n'aveuglait aucun fanatisme, s'était lentement et mûrement décidé à composer avec eux.

Les vues politiques qui l'avaient amené à cette solution et qui nous paraîtraient moins

géniales si depuis lors tant de gouvernements n'avaient pas fermé les yeux à de telles

évidences, sont bonnement exposées dans une longue lettre de Henri IV à Jacques Ier, roi

d'Angleterre. C'est aussi, lui disait-il, la cause principale qui m'a empêché de traiter à la

rigueur les jésuites, pour être un corps et un Ordre, qui est aujourd'hui si puissant en la

Chrétienté, étant composé et rempli de plusieurs personnes d'entendement et de doctrine,

lesquels ont acquis une grande créance et puissance envers les catholiques; si, qu'en les

persécutant, et désespérant (les forçant à désespérer) de leur conservation en

mon 85 royaume, c'était bander directement contre moi plusieurs esprits superstitieux,

malcontenter un grand nombre de catholiques, et leur donner quelque prétexte de se

rallier ensemble et exécuter de nouveaux troubles en mon dit royaume et même prêter

l'oreille aux ennemis de la tranquillité d'icelui, tant étrangers qu'autres. Il rappelle ensuite

que plusieurs provinces les ont conservés, en dépit de la loi et que s'il eût employé son

autorité contre elles, « peut être qu'il y eût eu de la résistance, de laquelle l'exemple eût

été préjudiciable à ses affaires ». L'aimable machiavélisme qui suit n'est pas moins

sage. J'ai considéré aussi qu'en laissant quelque espérance aux dits jésuites d'être

rappelés et remis en mon dit royaume, je les divertirais et empêcherais de se donner

entièrement aux ambitieuses volontés du roi d'Espagne, en quoi j'ai reconnu ne m'être

mécompté... Or ayant gagné ce point sur eux, j'ai désiré renfermer et régler en mon

royaume leur puissance et fonctions, afin d'en être servi et obéi à l'avenir sans ombrage, ni

leur laisser la liberté et faculté de me desservir, ores que la volonté leur en vînt. Et c'est à

quoi je veux maintenant pourvoir par un bon règlement, lequel étant bien observé, ils ne

pourront quand ils voudront, servir ledit roi d'Espagne, ni même le Pape, à mon préjudice

(1). S'il faut en croire le dernier biographe du P. Coton, ce précieux document ne nous livre

pas la vraie pensée du roi de France. On ne doit pas le prendre à la lettre. Désireux de

ménager Jacques Ier, il lui parle la seule langue qu'un souverain protestant puisse

comprendre. Pour lui-même, à la date où il écrit de la sorte (15 août 16o3) il est tout à fait

revenu de tous ses anciens préjugés de secte ou de parti contre les jésuites. Il est

désormais pleinement acquis à la Compagnie. Cette glose ingénue nous paraît

inacceptable. Le P. Coton serait, je crois, de notre avis, lui qui eut tant de peine à chasser

de l'esprit et du coeur (1) Prat, op. cit., II, pp. 132, 133. 86 du roi cette vieille défiance que

d'autres entretenaient activement et que la moindre occasion ne manquait pas de réveiller.

Il est vrai que dans sa lettre au roi d'Angleterre, Henri IV atténue quelque peu les

concessions qu'il a déjà faites aux jésuites et celles qu'il songe à leur faire dans un avenir

aussi lointain que possible. Mais, pour les raisons qui lui dictent ce changement d'attitude,

il les déduit avec une franchise absolue. Il parle ici comme il se parlait il lui-même. Sa

pensée très nette est bien d'abord de couper court à tous les désordres que risquerait

d'entrain« la continuation des mesures persécutrices, ensuite de s'at. tacher, s'il y a

moyen, un Ordre insigne et d'utiliser son génie comme ont fait d'autres souverains

catholiques. Très méfiant, il entend bien les surveiller de près au moment même où il les

embrasse; politique, il entend ne leur distribuer ses faveurs que goutte à goutte, soit pour

les enchaîner plus étroitement à son service, soit pour endormir par cette lenteur l'inquiète

résistance du Parlement, de la Sorbonne et des réformés. Telle était en 16o3,  telles

resteront longtemps encore les pensées de Henri IV sur les jésuites, pensées toutes

politiques que le P. Coton eut le rare mérite de transformer peu à peu et d'attendrir. En

16o3, il les redoute, il ruse avec eux, il joue au plus fin ; bien avant 162o, il les aimera pour

de bon.Le roi et le jésuite se rencontrèrent pour la première fois à Fontainebleau, le 29 mai

16o3. Ils ne devaient plus se quitter. Le P. Coton achevait alors une série de prédications

dans la capitale de la Provence. Il avait trente-neuf ans. Plusieurs voix surnaturelles lui

avaient déjà donné à comprendre qu'une haute mission l'attendait, qu'il était l'instrument

choisi de Dieu pour le triomphe de la Compagnie. Il ne fut donc qu'à moitié surpris par les

ordres du roi qui le mandaient à la Cour. En chemin, il tint à s'arrêter à Valence auprès de

sa sainte. Cet homme qu'on nous a représenté comme un intrigant, entre sur 87 la scène

politique avec la foi et la simplicité d'un enfants Marie de Valence lui promit le coeur de

Henri IV. Douce prédiction qui se réalisera deux fois et qui, palus tard, consolera l'immense

détresse de ce serviteur, loyal et tendre, lorsqu'il recevra, pour le porter au collège de la

Flèche, le coeur inanimé de son prince.D'autres jésuites éminents, Louis Richeome, Ignace

Armand, avaient déjà commencé le siège du roi, et dans la pensée de celui-ci le plan que

nous dessinions tantôt était déjà nettement fixé. Il n'y avait plus qu'à réaliser ce programme

sinueux et lent. Pour connaître à fond cette mystérieuse Compagnie, Henri IV voulait

auprès de lui un jésuite type,. si j'ose dire, qu'il pût sonder à loisir en le questionnant et le

retournant de tous les côtés. Ce jésuite serait ainsi tout ensemble l'exemplaire vivant,

l'agent officiel et l'otage de son Ordre. Qu'on le surprît à nouer quelque trahison et les

jésuites seraient perdus. D'un autre côté, si ces hommes-là méritaient leur renommée, un

jésuite de marque ornerait la Cour et servirait, de bien des façons, à la politique royale. A

toutes ces fins, Henri IV accepta, provoqua même à moitié, l'offre que lui firent les

supérieurs de lui donner le P. Coton qu'il savait être un des premiers prédicateurs du

royaume et dont Lesdiguières, bon juge, lui avait dit « tous les biens du monde ». On ferait

un essai de l'éloquence du jésuite et de sa personne. Coton se prêterait à l'examen du roi

et prêcherait devant lui. Si la première impression était bonne, on le garderait.Ils se virent

donc. Avec son grand air de simple franchise, sa belle humeur et ses. bras ouverts, le roi

fut charmant. Son accueil, nous dit un vieil historien jésuite d'une exquise décence, « fit

naître, dans le coeur du P. Coton, pour la personne de ce grand monarque, cet

attacheraient de tendresse qu'on a plutôt pour son ami que pour son maître. Aussi ce

prince sentit bien, dès lors, qu'il aurait pour le P. Coton quelque chose de plus que 88 les

sentiments ordinaires d'un souverain pour un bon sujet » (1).Quelques jours après, Coton,

ayant suivi la Cour à Paris, écrivait à un de ses amis : Le roi nous parla diverses fois aux

Tuileries devant et après la messe et toujours avec beaucoup de bienveillance, une fois

notamment qu'il nous tînt avec soi plus de demi-heure, en présence des principaux de sa

Cour et de Paris... Avant son départ, Il nous dit ces paroles : « Venez à Saint-Germain,

vous verrez mon Dauphin.Sa Majesté depuis daigna nous mener voir partie de ses grottes

artificielles, et la chapelle qu'il fait bâtir avec peintures exquises. Le lendemain il nous

assigna une heure pour nous conduire par ses fontaines, où l'eau industrieuse fait

merveille et au delà de tout ce qui se voit, dit-on, à Pratolino et à Tivoli. Ses faveurs furent

que, au rejaillissement fallacieux de telles embuscades, il ne garantissait personne que

Mgr le Prince et nous, nous enseignant les endroits où nous serions à garant de l'eau, et

nous pressant contre sa personne ès angles et lieux plus étroits.Une fois je fus en sa

présence, avec M. Duperron, plus de deux heures de suite, discourant de plusieurs choses

saintes et utiles, montrant Sa Majesté d'y prendre beaucoup de contentement (2). Le P.

Coton ne perdait pas la tête, mais visiblement, il était enchanté de tant de caresses qui lui

semblaient, et justement, de bon augure. De son côté, le roi le trouvait tout à fait à son

goût. Mais Henri IV n'était pas homme à donner tête baissée dans la confiance.De fait,

nous savons qu'on réussit plus d'une fois à l'alarmer sur les desseins que tramait le doux

jésuite. Un jour celui-ci se vit à deux doigts de sa perte. On avait trouvé le complot.

Impatientés par les lenteurs du P. Coton, ses complices l'avaient trahi. D'abord à moitié

rassuré par un démenti limpide, le roi prit peur de nouveau, à (1) P. d'Orléans, cité par le

P. Prat, op. cit., II, p. reg. (2) Prat, op. cit., II, pp. 114, 115. 89 l'apparition d'un soudain

nuage affreusement noir et piqué de points rouges. Les éléments se mettaient de la partie.

Henri IV, qui était à table, ne mangeait plus. Enervé, « il tirait machinalement des plats vers

lui, puis les repoussait de la même manière ». Coton suivit quelque temps ce manège, puis

se penchant vers l'oreille du roi, il dit qu'il y avait un moyen très simple de prévenir le

danger. Puisque c'était lui-même qu'on redoutait, on n'avait qu'à s'assurer de sa personne.

La garde n'était pas loin. Il ne ferait pas de résistance. Pour que rien ne manquât au

triomphe de l'innocence, on vint dire, au même moment, que le gros nuage avait

disparu.Dans cette scène, et d'autres analogues que l'on imagine aisément, l'attitude de

Henri IV parait moins piteuse qu'on ne le croirait au premier abord. Malgré tous ses

défauts, il avait l'âme grande. Mettre en doute la loyauté d'un ami si cher lui était

souverainement pénible. Si Coton lui-même le trahissait, quelle fidélité serait sûre ? Ajoutez

à cela l'idée ridicule sans doute mais excusable que le prince, fraîchement initié aux

choses d'Église, se faisait de l'obéissance religieuse. N'y avait-il pas chez le P. Coton deux

hommes, le français et le jésuite, et ce dernier n'était-il pas aveuglément soumis aux ordres

d'un supérieur étranger, Aquaviva, esclave lui-même d'une autre puissance qui pouvait, au

premier jour, s'allier avec l'Espagne ? C'était plus qu'il n'en fallait pour aviver la défiance

instinctive du roi et pour rendre singulièrement épineuse la tâche principale que le P.

Coton avait à remplir auprès de lui. Dans les premiers mois qui suivirent l'arrivée du jésuite

à la Cour, il s'agissait en effet de résoudre, une bonne fois, la question des jésuites. On l'a

déjà vu, le roi consentait en principe au rappel de ces religieux, mais une foule de points

restaient à régler. Aquaviva et le Saint-Siège espéraient des bonnes dispositions du

souverain une mesure pleinement libératrice, une restauration pure et simple, toutes

choses que Henri IV ne pouvait, 90 guère et sans doute ne voulait pas accorder. Les

jésuites rentreraient en France. Cela était bien entendu, mais au prix de certaines

conditions plus ou moins paralysantes ou humiliantes, qui les maintiendraient plus

étroitement et constamment que les autres Ordres sous la dépendance du pouvoir royal.

De toutes ces conditions, la plus inacceptable aux yeux du Général et. du Pape était

l'obligation du serment de fidélité au Roi que les jésuites auraient à prêter au

commencement de chaque année. Après, de longues discussions, Coton avait obtenu que

ledit serment ne serait exigé de chaque religieux qu'une seule fois. On lui avait fait de

même plusieurs autres concessions, mais enfin, lorsque parut le fameux édit de Rouen,

qui rouvrait la France aux jésuites (1er septembre 16o3), ni le Pape ni le gouvernement

suprême de l'Ordre ne furent contents. On jugea que le P. Coton avait péché par excès de

condescendance et on se mit, sans plus attendre, en campagne, afin d'obtenir dare-dare la

modification de l'édit.Alors parurent dans leur plus beau jour l'habileté diplomatique, la

noblesse, l'esprit pacifique et libéral, la sainteté du P. Coton. Disons-le bien haut à leur

honneur, la plupart des jésuites français étaient avec lui. Ils aimaient leur roi. Ils avaient

pleine confiance dans les promesses verbales qu'ils avaient reçues de lui et qui leur

faisaient attendre, pour un avenir prochain, des faveurs plus étendues. Ils connaissaient

aussi la résistance passionnée de leurs ennemis. Bref, l'édit de Rouen les comblait

d'allégresse. « Ne rien faire ni entreprendre contre nos services, la paix publique et le

repos de notre royaume », le serment qu'on leur imposait ne leur coûtait pas.Plus

embarrassé que ses frères de France, puisqu'il avait reçu de son Général un blême formel,

le P. Coton restait à la peine. Avant de se mettre en mouvement, le nonce Buffalo à qui le

secrétaire d'État Aldobrandini avait donné l'étrange mission que nous avons dite — à

savoir 91 l’ordre de demander au roi la modification ou  la suppression de plusieurs articles

de l’Édit — s'était ouvert de ses perplexités au P. Coton. On ne lira pas sans plaisir et

admiration, bien que traduite en français moderne sur l'original latin, la réponse du jésuite,

qui, par l'entremise du nonce, s'adresse en réalité au Général et au Pape. Elle est adroite,

puisqu'elle présente uniquement la pensée d'une tierce personne indépendante — le

secrétaire d'État du roi ; elle est émouvante et noble, parce qu'on voit bien, à la lire, que le

P. Coton pense exactement comme Villeroy. Tous ceux de nos amis que j'ai consultés, sur

la communication de Votre Seigneurie Illustrissime m'ont répondu qu'il fallait s'adresser à

M. de Villeroy qui seul pouvait dire s'il était opportun d'en parler au Roi, si on pouvait

attendre du Conseil quelque modification de l'Édit, enfin ce qu'on pouvait écrire à Rome.

J'allai donc le trouver hier au soir (29 octobre 16o3) bien avant dans la nuit. Ayant lu la

lettre de l'illustrissime cardinal Aldobrandini, il me dit qu'il n'y avait pas lieu, à son avis,

d'importuner le Roi sur cette affaire, car il serait irrité d'apprendre que ce qui a été

approuvé à Venise et ailleurs, est blâmé par les jésuites romains, peut-être inspirés par

l'Espagne... Il jugea donc qu'on pouvait faire, tant à l'illustrissime cardinal Aldobrandini

qu'à nos Pères, une réponse ainsi conçue.Quant au serment... le Roi, en nous le

prescrivant, pensait moins à ses intérêts qu'aux nôtres ; car il est nécessaire pour faire

tomber les faux bruits répandus malicieusement contre nous dans le public, pour obtenir le

consentement du Parlement... pour prévenir le reproche de mauvaise volonté, qu'on ne

manquerait pas de nous faire, si on nous voyait tant soit peu difficiles sur ce point. Mais

pourquoi exiger des jésuites un acte qu'on n'exige pas des autres religieux? Parce que

ceux-ci, à tort ou à raison et bien qu'ils aient eu parmi eux des ligueurs de belle taille, n'ont

pas été exilés du royaume, parce que les pamphlets les ont plus épargnés, enfin et surtout

parce qu'un voeu spécial ne les engage pas au Saint-Siège, comme fait le quatrième voeu

des jésuites. Après d'autres 92 raisons également lumineuses, viennent ces lignes plus

frémissantes qui, si je ne me trompe, ne sont pas de Villeroy : Si nous ne pouvons pas

exercer autrement nos ministères en France, ne faut-il pas y entrer avec la loi du royaume,

pour revenir avec la loi de Jésus-Christ? Ne faut-il pas relâcher quelque chose de notre

droit particulier, ou du droit commun des religieux, afin que le droit commun de la nature et

des gens, et celui de l'Eglise ou du Saint-Siège, soit intégralement maintenu, par ce

moyen, dans ce vaste royaume ? Puisque la gloire de Dieu nous porte quelquefois à revêtir

des habits laïques, à nous mêler à des réunions de fêtes séculières, pourquoi le même

motif ne nous engagerait-il pas à déposer entre des mains laïques l'expression de la fidélité

que nous devons au Roi et à l'Etat. L'admirable prêtre et le bon Français! Ceci dit, le

secrétaire d'État peut rentrer en scène. Il semble à M. de Villeroy, continue le P. Coton,

 qu'on ne doit pas ainsi pointiller quand on ne peut douter de la bonne foi avec laquelle on

veut ce qui est bon et équitable. Or il est certain que nous ne désirons pas autant prêter

nos services à la France que le Roi désire les recevoir ; mais il faut se fier à Sa Majesté et

ne pas lui refuser l'hommage de notre fidélité. Et il n'y aura plus à craindre ni retour, ni

tergiversation, pourvu que nous ne le blessions point par toutes ces difficultés, comme si

nous voulions marchander notre fidélité. Telle fut au fond, et à peu près dans les mêmes

termes, la réponse de M. de Villeroy. Villeroy avait bon dos, et, du reste, dans toute cette

affaire, il s'entendait à merveille avec le jésuite. L'un et l'autre, ils savaient la susceptibilité

très naturelle du roi et ses intentions généreuses. J'ajouterai ici, conclut le P. Coton, un

trait qui prouve qu'il n'y faut pas regarder de si près avec un prince si bienveillant, si digne

de respects et d'égards. Il y a quatre jours qu'il me demandait ce que pensaient les italiens

de l'édit de notre rétablissement—« Sire, lui répondis-je, tous en rendent 93 grâces à Votre

Majesté, mais quelques-uns disent que le fruit n'a pas répondu à un si pénible

enfantement .—«Ecrivez-leur, reprit le Roi, que la mère est féconde et qu'elle enfantera

encore. » Et en effet, une expérience de chaque jour noua montre qu'il a l'intention de

nous accorder de nouveaux bienfaits (1). Écrit vite et par un homme qui va d'instinct aux

raisons les plus nobles, ce document ne dit pas assez combien l'opposition romaine à l'édit

de Rouen risquait de devenir dangereuse. A cette date, les destinées de la Compagnie en

France et la politique prévenante du roi envers le Saint-Siège, ne tenaient qu'à un fil.

Qu'on le comprît ou non à Rome, Henri IV, en signant l'édit de Rouen, avait donné un coup

de barre énergique, hardi, périlleux peut-être, du côté romain. Ce faisant, il avait joué gros

jeu, tant l'opposition gallicane et anti-jésuite était chez nous tenace et puissante. Après

s'être engagé avec cet éclat, si ni le pape, ni les jésuites n'étaient contents, le roi, blessé

au vif dans ses sentiments et contrarié dans sa politique, aurait bientôt congédié des amis

encore plus importuns que compromettants. Coton ne se faisait aucune illusion là-dessus.

Villeroy pas davantage. Si vous persistiez dans vos exigences, écrivait ce dernier à

Aquaviva, « je craindrais quelque malheur pour votre Ordre et même pour la religion

catholique» (2). Quelle ne fut donc pas la consternation du P. Coton lorsque, peu de jours

après avoir écrit la lettre qu'on vient de lire et qui n'avait pas encore eu le temps d'arriver à

son adresse, il reçut de son Général, avec de nouvelles expressions de blâme, l'ordre

formel d'insister auprès du roi sur la question du serment! Il n'avait plus qu'à obéir. Il le fit

la mort dans l'âme, très assuré qu'il marchait à sa propre disgrâce, et, ce qui lui était

beaucoup plus dur, à la ruine de son oeuvre. La lettre digne et pathétique qu'il écrivit peu

de jours après à son (1) Prat, op. cit., II, pp. 171-175. (2) Ib., II, p. 284. 94 Général nous

rendra présente, dans son détail le plus émouvant, cette héroïque aventure. Ici encore

nous donnons la traduction du texte latin. J'ai été profondément affligé quand j'ai vu dans

la lettre de Votre Paternité (c'est ainsi que les jésuites s'adressent à leur général) que cette

négociation n'avait point l'approbation de celui auquel j'ai toujours ardemment désiré de

plaire selon Dieu. J'ai cherché alors, comme toujours, ma consolation dans la volonté

divine. Car qu'y a-t-il pour moi dans le ciel et que désiré-je sur terre sinon elle ?Votre

Paternité croit que l'affaire aurait pu se traiter et se régler d'une autre manière. Ce n'est pas

la pensée de ceux qui connaissent cette Cour, les dispositions du Conseil du Roi et le

caractère de ce prince. Je m'en rapporterai cependant au sentiment de Votre Paternité,

comme il convient, autant de temps qu'elle le conservera. Dès qu'il a reçu « les ordres »

d'Aquaviva, il s'est rendu chez Villeroy qu'il a trouvé inquiet, mécontent et répétant « que

les italiens ne comprenaient pas nos affaires ». Même impression chez M. de Sillery. Quant

à Leur grand ami La Varenne, il en avait le frisson, tenant les jésuites pour perdus si l'on se

hasardait à remettre au roi les lettres d'Aquaviva. J'aurais certainement empêché, s'il n'avait

tenu qu'à moi que ces lettres n'arrivassent à la connaissance du Roi, mais j'ai dû soumettre

mon jugement et ma volonté au jugement et à la volonté de Votre Paternité. C'est

pourquoi, après avoir recommandé la chose au Seigneur, je consentis qu'on lût les lettres

au Roi. A peine les eut-il entendues qu'il me fit appeler et, comme je me présentai : « Vos

Pères d'Italie, me dit-il d'un air irrité, n'approuvent donc pas ce que nous avons arrêté

jusqu'à présent, ni ce que tous approuvent, excepté les espagnols? Ils ne peuvent pas

souffrir ce serment de fidélité. Qu'est-ce que cela veut dire? » — Je répondis le plus

doucement possible, apportant les plus fortes raisons que j’avais pu trouver. Mais le Roi ne

les accepta pas. « Vous vous trompez, me dit-il, il n'en va pas ainsi ; ou ils sont mal

disposés à mon égard, ou ils jugent mal des choses. Car enfin ne voient-ils pas qu'en

refusant 95 ce serment, ils semblent s'avouer coupables de tout ne qu'on vous a reproché

jusqu'à présent... Vous voulez absolument porter une tache que je m'efforce d'effacer...

Ces étrangers ignorent les moeurs françaises et cependant ils veulent tout soumettre à leur

manière de voir. Eh bien, puisqu'ils refusent de me promettre fidélité, je ne veux pas non

plus me fier à eux. Mais puisque je vous l'ai promis, choisissez-en douze parmi ceux qui

sont en France ; je ne permets pas à un plus grand nombre de rester avec vous et de

partager vos fonctions.» Ce fut par ces reproches et d'autres paroles également dures que

le Roi me manifesta son irritation. De quel coeur je lui répondis, celui-là seul le sait qui

n'abandonna jamais les siens et que les prières et les sacrifices de Votre Paternité

m'avaient rendu favorable. Le Roi s'apaisa et il me congédia avec des marques de bonté.Je

l'accompagnai ensuite à la messe. L'a, selon sa coutume, il me fit quelques questions sur

l'invocation de la Sainte Vierge. Ensuite il me fit assister à son repas durant lequel il me

proposa diverses questions à résoudre. Comme il me témoignait une grande bienveillance,

je crus devoir profiter de l'occasion que Dieu m'offrait pour détruire tout ce qui aurait pu

rester de ressentiment dans son coeur, et je m'y appliquai de tout mon pouvoir. Le

Seigneur, dans sa miséricorde, daigna encore me seconder, car le Roi s'expliqua les

craintes de Votre Paternité qui lui parurent raisonnables... et il promit de faire une réponse

dont nous serions tous satisfaits (1). Nous avons en effet cette réponse du roi de France au

général des jésuites, réponse royale certes, mais pacifique et bienveillante. Malgré la

dangereuse initiative qu'avaitprise Aquaviva, les choses en restaient an même point qu'au

lendemain de l'édit de Rouen. Le Roi ne modifiait aucun des articles de l'Edit, mais il

prenait « en trèsbonne part » les observations du Général. Il avait à coeur le rétablissement

des jésuites dans son royaume et ne serait content que lorsqu'il l'aurait conduit « à sa

perfection ». Partant, concluait-il,  je désire que vous vous en reposiez sur moi qui ai, avec

la (1) Prat, op. cit., II, pp. 18o-183. 96 bonne volonté, meilleure connaissance que

personne de ce qu'il convient de faire pour cet effet (1). Ces promesses furent largement

tenues, mais nous n'avons pas ici à pousser plus loin cette histoire. Il est d'ailleurs tout

naturel que le P. Coton ait mieux connu les vrais sentiments du roi de France que des

religieux italiens et que le Pape lui-même. Ce n'est pas cette facile clairvoyance que nous

tenions à mettre en lumière, mais bien l'esprit généreux et conciliant de ce grand homme

prêt, de son côté, à accepter sans barguigner pour lui-même et pour ses frères des

conditions onéreuses, humiliantes et qui semblaient contraires soit « au droit particulier des

jésuites », soit « au droit commun des religieux ».III. Nous nous sommes arrêtés peut-être

avec trop de complaisance sur ces incidents mémorables qui, scellant une sorte de pacte

entre la Maison de France et la Compagnie de Jésus, appartiennent, de ce chef, à l'histoire

générale de notre pays bien plus qu'à notre propre sujet. Mais l'occasion nous a paru

bonne d'éclairer, par un bel exemple, un ensemble de phénomènes qui étaient alors

communs et qui ne sont pas sans embarrasser les historiens profanes. Nous avons en

effet quelque peine à comprendre, à ramener à une satisfaisante et édifiante unité, la riche

complexité de tant de personnages qui passaient alors, avec aisance, de la contemplation

éminente à des soucis plus terrestres, à la science pure, à la politique, au gouvernement, à

l'art même de la guerre. Quand le P. Joseph examine, en homme qui est ou qui se croit du

métier, les fortifications de la Rochelle, comment reconnaître en lui le fondateur d'un Ordre

religieux exclusivement voué à la piété, l'auteur d'une foule d'écrits spirituels, un maître et

un modèle de vie intérieure? Avec lui j'avoue bien que l'antinomie touche à ses limites

extrêmes. Plus humain, plus aimable, selon moi, et si l'on (1) Prat, op. cit., II, pp. 183,

184. 97 préfère, moins étrange que le fameux capucin, le P. Coton nous aide à mieux saisir

ce dernier. La chose publique ne l'attirait guère. On le rencontrait plus souvent dans les

pèlerinages qu'aux tranchées. Il se mêlait aussi peu que possible aux affaires et ne s'est

intéressé, je crois, un peu vivement qu'au projet des mariages espagnols. Etait-ce là de

bonne politique, y avait-il intérêt ou non pour nous, à ce qu'une fille de Henri IV n'épousât

pas le prince de Galles, à ce que le Dauphin épousât une princesse d'Espagne, je n'en

sais rien, mais à tort ou à raison, le P. Coton résolvait la question d'une manière simpliste,

uniquement guidé par le point de vue catholique. Il va sans dire que le P. Joseph, lui aussi,

réduisait tout à ce point de vue, mais en dernière analyse et par des calculs plus

compliqués. Bon gré mal gré, néanmoins, Coton fait figure d'homme de cour et de

diplomate. Quels que soient ses goûts intimes, il quitte souvent son oratoire pour le cabinet

de Villeroy. Eh bien ! n'est-il pas évident, par les textes qu'on a lus plus haut, qu'au plus

embrouillé de ses négociations, cet homme-là continue à se mouvoir dans un monde

surnaturel, que ce qu'il nous a plu d'appeler son libéralisme s'appuie constamment à des

vues, à des mobiles, je ne dis pas seulement droits et généreux, mais tout à fait saints.

Pendant que tonne la colère de Henri IV, il s'arme d'une prière rapide et fervente ; le

triomphe de sa réplique qui dut être si humble et doucement pathétique, il l'attribue aux «

saints sacrifices » , aux messes promises par Aquaviva. Sous sa plume, ce ne sont pas là

des phrases. Il voyait très clairement le coeur de son roi entre les mains puissantes de

Dieu, l'ange du royaume, l'ange de son Ordre et son ange gardien à lui mettant, sur ses

lèvres, les paroles qu'il fallait dire. Nous reviendrons à sa vraie vie intime pénétrée par de

telles pensées. Pour l'instant, les actes suffisent. Qu'on imagine le brisement de ce

religieux, désavoué par ses chefs, au lendemain d'un succès qui lui a coûté de si longs

efforts 98 et sur lequel reposent tant d'espérances. Il sait, il ne peut pas ne pas savoir que

le Pape et que le Général se trompent. Il tâche pourtant d'incliner son propre jugement, de

le rapprocher du leur, comme il tâchera, bientôt, --avec quelle gentillesse! — de rendre

cette erreur excusable, louable même, aux yeux de Henri IV. Enfin il obéit; son voeu le lui

commande et il croit fermement que d'une manière ou d'une autre, même s'il échoue, tout

se trouvera pour le mieux.A ces grandes scènes qui, pour les raisons que nous avons

dites, nous paraissent avant tout religieuses, Henri IV n'assiste pas en simple étranger.

Qu'en ces matières sa préoccupation de premier plan fût d'ordre politique, nous l'avons

assez répété. C'est en sa qualité de roi pacificateur, faiseur d'unité, qu'il impose une trêve

aux partis qui se déchiraient, qu'il rappelle les jésuites; mais aussi, comme fera plus tard

Leibniz et par les mêmes voies, il entend travailler au règne, « à la gloire de Dieu ». On

pense bien que nous ne faisans pas de lui un mystique, mais, d'autre part, ni le nombre de

ses maîtresses, ni les vues intéressées qui ont manifestement activé sa conversion au

catholicisme, ne font rien à l'affaire. L'Église romaine, ses dogmes, ses rites, son esprit

étudiés par lui avec une sorte de curiosité affectueuse ne laissaient pas son coeur

insensible. Faisant la communion un jour de Saint-Martin, on le vit pleurer de piété. Le

nonce, qui était là, en avise son gouvernement : martedi, giorno, di san Martine, si

communio con tanta devotione che piangeva. « On est moins étonné de ces sentiments,

écrit là-dessus le P. Prat, quand on sait que depuis ses entretiens avec le P. Maldonat, en

1522, Henri de Navarre avait toujours eu sur le Très Saint-Sacrement les idées les plus

justes et les plus élevées. Lors même que le dépit, la politique et les événements l'eurent

ramené dans le parti protestant, il ne goûta jamais un système de religion qui n'avait pas

un sacrifice divin. Le Dieu de l'Eucharistie 99 était à ses yeux l'âme, le centre, la raison,

l'essence de la vraie religion. Et il le déclarait souvent aux ministres. « J'ai ce scrupule, leur

disait-il, dès l'an 1584... qu'il faut croire que véritablement le corps de Notre-Seigneur est

au Sacrement, autrement tout ce qu'on fait en la religion n'est qu'une cérémonie »

(Palma-Cayet)... Aussi avoua-t-il, dans les conférences qui précédèrent sait abjuration, qu'il

n'avait jamais eu aucun doute sur ce point. Et, dans la suite, l'Eucharistie fut toujours celui

de nos dogmes qui lui inspira le plus de respect et de vénération (1).» Évêque du dehors,

et, de ce point de vue, incomparable évêque, il était encore, bien qu'à sa façon, catholique

du dedans.Il goûtait, en la personne du P. Coton, non seulement l'ami fidèle et d'un

commerce charmant, mais le prêtre, mais l'homme de Dieu. Nous avons déjà rappelé que

le jésuite ne fut confesseur en titre, qu'à la mort du curé Benoit, c'est-à-dire pendant un

peu plus de deux ans (mars 16o8-mai 161o). Ce ministère lui faisait peur et pour

cause.Jusque-là, une très jolie vertu —  si rare chez nous, parait-il, que, depuis les vieux

scolastiques, on n'a pas encore su lui trouver un nom français, alors que les noms des

vices contraires abondent — l'epieikeia, en un mot, lui avait suffi pour se tirer de la situation

délicate où le mettaient souvent les folles aventures du roi. Il avait fait sans doute à l'oreille

du coupable les observations nécessaires, comme prêtre, mais non comme confesseur.

Les nouvelles responsabilités qui pesaient maintenant sur lui étaient bien plus

accablantes. Dès avant son entrée en charge, il les confiait à son Général : Il y a lieu, lui

écrivait-il, d'appliquer l'epieikeia dans la plupart des circonstances en dehors de la

confession, mais en va-t-il de même dans la rigueur et la vigueur du Sacrement? Et (1)

Prat, op. cit., II, pp. 188, 189. 100 cependant que de choses ne passe-t-on pas presque

toujours aux princes !... Je suis effrayé, en lisant les anciens Pères, du zèle qu'ils

déploient... Tout cela me fait trembler (1). Pour que rien ne manquât à ses tourments, il

venait, comme l'on sait, à une époque lamentablement et ridiculement critique dans la vie

amoureuse de Henri IV. Ce qu'il dit et ce qu'il fit auprès de son pénitent, reste le secret du

P. Coton et celui du roi. Il y eut des hauts et des bas et l'autorité du confesseur fut

certainement moins inefficace qu'on serait tenté de le croire, lorsqu'on se contente d'une

vue d'ensemble sur la chronique scandaleuse de ces deux tristes années. Le P. Coton, dit

excellemment Louis de la Rivière « si bien il ne réussissait pas toujours à empêcher tout le

mal qu'il eût désiré, du moins il empêchait qu'il y en eût tant (2) ». Le Roi avait des accès

de bon sens, de remords, d'un demi-courage. C'est ainsi qu'on put l'absoudre au

commencement de 16o9. Absolution quelque peu tremblante, et joie douloureuse. Qu'y

faire ? Au P. Coton, d'ailleurs bon théologien, il manquait la rigide formation de Port-Royal.

Il était bon, il croyait aux miracles de la grâce. Il savait d'ailleurs mieux que nous quel était

précisément son devoir de chaque jour. En janvier 1609, il écrivait à son Général, ne lui

disant, bien entendu, que ce qu'il avait le droit de lui dire : Grâce à la bénédiction du

Souverain Pontife, à la grâce du jubilé et aux prières de Votre Paternité, le Roi a

dernièrement mis ordre à sa conscience... Il a formé de nouveaux désirs, de nouvelles

intentions et de nouveaux projets. Veuille le Père des lumières, de qui descend tout don

parfait, que ces bons propos soient efficaces. Ils le seront, si je ne me trompe, du moins en

partie, car, ou le pénitent s'amendera, ou le confesseur se déchargera d'un emploi si

redoutable. Je suis entre la crainte et l'espérance (3). (1) Prat, op. cit., III, p. 8.(2) La

Rivière, op. cit., p. 99.(3) Prat, op. cit., III, p. 3o. 101 L'espérance recommençait toujours

malgré tout. Bref, il est resté. Je crois que saint François de Sales aurait fait tout comme

lui, et Bérulle et beaucoup d'autres. M. de Saint-Cyran serait-il parti, lui du moins ? Il est

permis de croire que non.L'action intime du P. Coton à la Cour ne s'exerçait pas seulement

sur la conscience royale. Fier de la science et de la sainteté de son ami, très désireux

d'augmenter par lui le prestige des jésuites et de faire tomber les ridicules légendes qui

dès lors couraient sur leur compte, Henri IV offrait, prêtait volontiers son confesseur à tout

le monde. Les demandes affluaient. Malgré son essentielle frivolité, la Cour aimait qu'on lui

parlât religion. « Si on parle de Dieu, quelque part que ce soit, écrivait le P. Coton, on y

accourt comme les abeilles aux fleurs. » Nos pères sont déconcertants. Pendant plus d'un

siècle, le sermon fut pour eux un régal, la théologie, une distraction de haut goût. On a

trop répété qu'ils savaient leur religion mieux que nous. Leur ignorance au contraire, à

certaines époques, et non des moins cultivées, était criante. Les contemporains de Henri

IV, même nés catholiques, avaient presque tout à apprendre des choses de la foi. Les

bribes doctrinales qu'ils avaient retenues dans leurs chaudes cervelles étaient bien

confuses, plus agressives, si l'on peut ainsi parler, que nourrissantes. C'est un grand

malheur de n'apprendre le catéchisme que contre quelqu'un. Ceux-ci se trouvaient mieux

renseignés sur les abominations dogmatiques et morales du calvinisme que sur les réalités

catholiques. Je ne parle pas, bien entendu, de quelques laïques éminents ni, encore

moins, de l'élite du clergé, formés par la discipline des grands Ordres ou par cette vieille

Sorbonne, maîtresse admirable et qui n'a pas encore été remplacée. Notre volume

précédent a rendu justice à cette riche pleïade. Mais justement, cette élite, (1) Fouqueray,

Histoire de la Compagnie de Jésus en France, II, p. 653. 102 au début du XVII° siècle,

descendait à la foule par le livre, par le sermon ou par les entretiens de la vie commune,

toutes choses dans lesquelles le P. Coton excellait. La curiosité publique, soulevée chez

plusieurs par un sentiment plus profond, allait de ce côté-là. Beaucoup voulaient savoir

pour savoir, beaucoup pour mieux vivre.Les libertins se mettaient volontiers de la partie.

Bref, toute la Cour, transformée en une sorte d'académie théologique, harcelait le P.

Croton. Celui-ci avait de quoi répondre aux uns et aux autres. Il nous reste là-dessus un

document qui serait de tout premier ordre s'il n'avait été retouché par une main trop

élégante, mais qui, tel quel, est des plus curieux. « Au retour de ces entretiens,

lisons-nous dans le P. Prat, le P. Coton avait la coutume de noter ce qui en avait fait le

sujet, les objections qu'on lui avait faites, les arguments qu'il y avait opposés, les

développements qu'il avait donnés à sa thèse. Il se proposait de coordonner plus tard

toutes ces notes, de les mettre en oeuvre et d'en faire un livre. Ses occupations ne lui

permirent jamais d'accomplir ce projet, mais ses papiers étant tombés entre les mains du

P. Michel Boutauld, qui avait eu le bonheur de converser pendant deux ans avec lui, il en

tira un ouvrage de philosophie et de religion, où l'excellence du fond est encore relevée par

la beauté du langage. Il le publia sous le titre suivant qui en exprime parfaitement l'idée :

Le Théologien dans les conversations avec les gens du monde (1). »Dans ces discussions

les difficultés pratiques et théoriques de la morale chrétienne n'étaient pas négligées non

plus. A cette époque où foisonnaient les régicides, à la veille ou au lendemain de la

Conspiration des poudres, on glosait, à perte de vue, devant le frère du P. Garnett, sur le

secret de la confession. Dépositaire d'une confidence monstrueuse, le prêtre n'avait-il pas

le droit et le devoir (1) Prat, op. cit., II, pp. 599, 600. 103 de prévenir à temps la police?

Henri, que la chose touchait d'assez près, avait sur ce point sa théologie propre à laquelle

il essayait de convertir le P. Coton. Autre problème qui flottait aussi dans l'air du temps. Le

Pape pouvait-il excommunier le souverain ? Du haut de Sirius, les théologiens du Collège

romain discutaient paisiblement là-dessus, insouciants des angoisses parfois tragiques que

leurs spéculations ne manqueraient pas de causer aux jésuites français épiés par le

Parlement. A la Cour, le P. Coton, mis sur le sujet, se tirait gentiment d'embarras,

remettant la controverse au jour où Néron monterait sur le trône de France. Escrimes de

luxe, plus vaines encore qu'irritantes. Les conférences casuistiques prenaient d'ordinaire

un tour plus humble et d'une utilité plus immédiate, surtout quand la reine ou ses femmes

s'en mêlaient, ce qui arrivait souvent. Un jour la reine dit aux dames de sa suite : « Il faut

que nous menions à Notre-Dame de Liesse le P. Coton. Il nous dira en quoi nous sommes

dangereuses d'offenser Dieu mortellement. Puis, quand il nous échappera d'y tomber,

nous nous avertirons l'une l'autre que c'est ce dont on nous aura admonestées » (1). Le P.

Coton formait ces consciences, il acheminait à la sainteté véritable celles qui lui

paraissaient capables de monter plus haut. Un mot dit tout. Il introduisait les meilleures de

la Cour à la vie dévote. Non moins tendre et persuasif que François de Sales, il travaillait à

la même fin que l'évêque de Genève et par les mêmes moyens. Nous avons de lui un petit

livre charmant, L'intérieure occupation d'une âme dévote qui précéda l'Introduction de

quelques années. Comme le chef-d'oeuvre, cette ébauche est faite de lettres écrites par le

jésuite à une grande dame qu'il dirigeait. On y trouve des « oraisons et considérations

passagères, selon les occurrences des choses qui peuvent survenir la journée ». Que,

par (1) Prat, op. cit., II, p. 120. 104 exemple, en « contemplant un jardin ou parterre », on

s'écrie : Si la terre des mourants est si belle, que sera-ce de la terre des vivants (1)! «

Voyant une campagne fleurie » : L'odeur du Fils de Dieu et de l'enfant de Marie est comme

celle d'une campagne, sur qui le ciel a versé ses bénédictions (2). Quand on sera tenté de

trop admirer « la beauté de quelques bâtiments », on songera « qu'ainsi les avettes prisent

leur ruche ». On dira, « quand on flaire un bouquet » : Telle est l'odeur de mon bien-aimé

Jésus ;  « en s'aidant de l'éventail » Vent divin qui procédez de la bouche du Père et de

celle du Verbe, comme d'un seul principe, rafraîchissez les ardeurs de nos passions et

l'intempérie de nos affections ; et; à la vue des « grandeurs de la Cour » on fera cette

méditation, on savourera ce cantique : 1. Choses plus grandes nous ont été racontées de

vous, ô Céleste Sion.2. Tout ceci n'est que la balayure du Ciel.3. Quant est-ce que nous

vous verrons en votre propre splendeur, ô Roi de gloires ! Ne nous lassons pas de le

redire. Qu'on le goûte ou non — eh ! pourquoi non ! — tout ceci est de l'histoire. Une

partie de la Cour a vécu, si l'on doit ainsi parler, ce petit livre du P. Coton ou des livres plus

ou moins semblables. Que d'autres bruits plus sonores ne nous voilent (1) L'intérieure

occupation, p. 129.(2) Ib., p. 13o.(3) Ib., pp. 13o-137. 105 pas ces pieuses cloches. Parmi

tant d'autres fumées, regardons monter cet encens.IV. Des liens innombrables rattachent

les âmes dévotes que nous venons d'entrevoir aux vertus plus éclatantes qui germaient en

ce même temps ou qui achevaient de s'épanouir sur tous les points du royaume. Je n'ai

pas à résumer ici le tableau de ce mouvement puisque c'est là l'objet de tout le présent

ouvrage, mais je dois rappeler en peu de mots de quelle façon la politique royale a su

protéger la conquête mystique de notre pays. En effet, qui ne le comprend? Tant de saints

personnages, dès qu'ils voulaient agir en dehors de leurs cellules, ne pouvaient guère se

passer du roi de France. Même s'ils voulaient jouir d'une cellule, ils avaient besoin de lui.

Pour les fondations de toute sorte qui furent entreprises pendant le règne de Henri IV et le

suivant, il fallait l'approbation et le concours du pouvoir civil. Plus difficultueuse, en bien

des cas, la réforme des anciens Ordres exigeait le même appui. A la vérité celui-ci n'aurait

pas suffi sans l'intervention des grandes familles, des princes et princesses du sang, mais

qui ne sait que ces précieux auxiliaires règlent le plus souvent leur générosité suries

intentions et l'exemple du souverain? Or la sympathie très réfléchie, très active de Henri IV

était acquise à toutes ces oeuvres. Nous avons vu ce prince à l'oeuvre lorsqu'il s'agissait de

rétablir les jésuites. Nombre de- projets analogues recevaient de lui le même accueil, son

conseiller le plus écouté en ces matières, le P. Coton, ayant le coeur trop large pour

réserver sa sollicitude à l'Ordre qui le touchait de plus près.La France, du reste, en cet

heureux temps, voyait de ses yeux, palpait de ses mains un miracle qui dépasse tous les

autres, qui les explique en partie et les rend moins surprenants. Les catholiques ne se

déchiraient plus entre eux. Ils avaient accepté sincèrement pour eux-mêmes la politique

pacificatrice de Henri IV, ils avaient signé la trêve du Roi. 106 Renonçant aux polémiques et

aux rivalités d'autrefois, les hommes admirables que nous voyons à la tête du mouvement,

cardinaux, évêques, docteurs de Sorbonne, chartreux, feuillants. capucins, jésuites et les

autres, travaillaient fraternellement la main dans la main. Rien n'est plus constant que ce

fait, comme la suite de cette histoire le fera bien voir. Que l'on prenne, par exemple, la

fondation du Carmel français ou la réforme des bénédictines de Montmartre. Dans les

réunions où s'élaborent ces hardis projets, dans les parloirs et les chapitres où on les

propage, passent et se rencontrent pêle-mêle, prêtres séculiers et réguliers, moines et

religieux de toute robe. A quel prêtre revient l'honneur d'avoir dirigé Mme Acarie ? A

Bérulle, à M. Duval, au P. Benoit de Canfeld, à Dom Beaucousin, au P. Coton, c'est-à-dire

à l'Oratoire, à la Sorbonne, aux capucins, aux chartreux, à la Compagnie de Jésus, l'on

hésite à répondre. Chacun de ceux-ci et d'autres avec eux ont soutenu, inspiré, guidé cette

âme sainte. Aucune petite chapelle ne peut la réclamer comme exclusivement sienne.

Veut-on un autre exemple, et plus singulier, s'il est possible, de cette concorde parfaite ;

qu'on médite sur la noble amitié que Pierre de Bérulle et Pierre Coton, l'oratorien et le

jésuite, ont eue l'un pour l'autre, sur le dévouement avec lequel Bérulle a défendu les

jésuites persécutés, sur le ferme et courageux appui donné par le P. Coton à l'Oratoire

naissant.Dans les premières années de Louis XIII, on proposa de Paris au pape Paul V le

projet d'une commission qui, d'accord avec l'autorité pontificale, réglerait les mille

problèmes que soulevait la réforme des anciens Ordres. A la tête de cette commission se

trouveraient les cardinaux de La Rochefoucauld et de Retz et quelques évêques; puis,

viendraient deux bénédictins; deux jésuites, Séguiran et Arnoux ; un chartreux; un capucin,

Honoré de Champiguy ; un feuillant, Eustache de Saint-Paul (Asseline) ; un oratorien,

Bérulle, plus quelques laïques, Marillac et Mathieu 107 Molé (1). La présence des deux

bénédictins est ici tout à fait significative. C'est de réformer leur Ordre qu'il s'agit surtout et

ils consentent volontiers qu'à une discussion aussi délicate prennent part les représentants

des Ordres nouveaux.Aussi bien la trêve du Roi n'a-t-elle duré qu'un jour, soit quinze ou

vingt ans et peut-être moins encore. Mais ce fut assez pour fixer l'orientation, pour assurer

les fondements de tant de vies, de tant d'oeuvres saintes. La paix, la douce paix a présidé

aux mystiques semailles de ces années indéfiniment fécondes. La ronce maudite

n'étouffera ni les premières moissons, ni même celles qui seront fauchées plus tard, au

bruit des querelles recommençantes.Nous ignorerons toujours la loi souveraine qui règle le

nombre et les nuances des vocations mystiques. Pourquoi cette prodigieuse multiplication

de contemplatifs pendant la première moitié du XVIIe siècle ? A cette époque, les

mystiques sont partout. On les aime, on les vénère, et si on ne leur obéit pas toujours, on

ne se permet guère de les discuter. Les années passent. Il se trouve encore des mystiques

sur le sol français, il s'en trouvera toujours. Mais ils sont ou paraissent être en petit

nombre. L'élite même du pays ne les connaît pas et quand elle s'avise de leur existence,

elle les tient pour suspects. Encore une fois, la cause dernière de ces phénomènes reste le

secret de Dieu, mais il nous est sans doute permis de réfléchir sur d'autres phénomènes

parallèles, sur d'autres oscillations, que les mêmes périodes nous présentent et qui

peut-être, n'ont pas été sans agir, d'une façon ou d'une autre, sur un revirement si étrange.

Nous remarquerons, chemin faisant, quelques-unes de ces coïncidences, mais (1) L'idée

de cette commission ne plut pas à Rome. Par un bref du 8 avril 1622, Grégoire XV conférait

à La Rochefoucauld, pour six ans, puissance pleine et absolue, à l'effet de réformer, en

France, les Ordres de Saint Augustin, de Saint Benoît, de Cluny, et de

Citeaux. 108 aucune, sans doute, ne nous semblera plus significative que celle que nous

venons de rencontrer. Ne voit-on pas en effet que l'atmosphère la plus favorable à la

diffusion et au plein épanouissement de la vie mystique, est une atmosphère de paix, je dis

de cette paix que les persécutions du dehors compromettent beaucoup moins que les

divisions du dedans. Les fauves du Colisée n'ont pas interrompu l'extase de saint Ignace,

est-il bien sûr que l'oraison de saint Jérôme n'ait pas été troublée par les querelles, justes

ou non, peu importe, que le terrible lutteur cherchait à ses frères ? Extrema linea amure

haud nihil est, disait Térence. Un soupçon, une ombre d'amour, c'est déjà beaucoup. Il en

va de même pour les sentiments contraires. Mille fois dilué, au point de rester

imperceptible à celui-là même qui le couve, un atome de malveillance ou d'aigreur, c'est

déjà beaucoup. En tout cas, cela suffit ordinairement pour rendre languissante ou

trébuchante l'ascension des âmes. Le souvenir des religieuses de Port-Royal, la vague de

sécheresse qui couvre la moitié la plus combative du XVIIe siècle, nous le rappellent assez.

Le vrai siècle de Louis XIV, celui de Bossuet et de Fénelon aurait vu s'épanouir sans doute

plus de mystiques, s'il avait compté moins de frères ennemis.Ce n'est pas à dire, et il s'en

faut, que la trêve de Henri IV, suspendant toutes les guerres intérieures, ait rallié tous les

coeurs. La race des jaloux, des brouillons et des exaltés respire encore, elle s'agite, elle

maudit. L'es-prit de parti continue ses menées mesquines. Aux raisons démodées que l'on

croyait avoir de se défier du voisin, de nouvelles se substituent insensiblement qui demain

feront fortune. Ai-je besoin de redire que même chez nous, la modération du P. Coton

cause du scandale ? Lâche flatteur, tiède chrétien et toujours prêt à faire fléchir les droits

de l'Église, on ne lui fait grâce d'aucune des violences accoutumées. Pour une formule de

piété un peu confuse, mais très orthodoxe, Bérulle devient la proie des faiseurs

de 109 pamphlets. Du haut de,la chaire un religieux injurie François de Sales. J'en pourrais

dire beaucoup plus long là-dessus, mais enfin, le Roi aidant, les voix discordantes se

perdent et l’harmonie générale n'est pas troublée. Les maîtres de l'heure s'entendent. Pour

un instant, la Cité de Dieu n'est pas, ou n'est presque pas divisée contre elle-même; pour

un instant, l'unanimité des saints la conduit.V. Après ce qui vient d'être dit, le lecteur sera

moins surpris de nous voir consacrer une étude spéciale à la vie intérieure du P. Coton. De

ce point de Vue que l'histoire profane a totalement négligé et qui, chose plus singulière,

n'a presque pas tenté le pieux biographe du jésuite, celui-ci ne me semble ni moins curieux

ni moins attachant que François de Sales lui-même. Non, je ne crains pas pour lui cette

comparaison redoutable qui nous aide soit à les mieux connaître l'un et l'autre, soit à définir

avec plus de précision le caractère religieux de leur temps.Que le forézien Pierre Coton soit

plus simplement et authentiquement français que l'évêque de Genève, cela ne fait aucun

doute ; mais, comme celle de François de Sales, sa piété a reçu l'empreinte italienne et

dans des conditions remarquables. Novice jésuite à Arona, il a vu passer Charles Borromée

mourant (t584). Des bords du lac Majeur, il a fait en vrai pèlerin, c'est-à-dire à pied et sans

argent, le voyage de Lorette. A Rome il a eu Louis de Gonzague pour condisciple,

Bellarmin pour directeur, Vasquez pour professeur et, pour modèles, quelques vieux

jésuites qui avaient connu saint Ignace.Quant à la formation théologique et spirituelle,

François de Sales et Pierre Coton se ressemblent comme deux frères. Même doctrine sur

la matière de la grâce. Ils sont également aux antipodes d'un esprit vieux comme le monde,

qui s'appellera bientôt l'esprit janséniste. Une même sagesse les met en garde contre les

visionnaires et les spirituels orgueilleux ou chimériques. Mais d'un 110 autre côté ils ne

demandent qu'à humilier leur science apprise devant les âmes saintes qui en savent plus

long que les livres, puisque Dieu lui-même les instruit. Coton semblait peut-être, sur ce

point, sinon moins prudent, du moins plus empressé, plus avide que François de Sales.

Enfin et surtout ils sont merveilleusement équilibrés et concilient sans effort les exigences

qui parfois semblent contraires de la vie dévote et de la vie proprement mystique. Très

active et mettant en jeu toutes les puissances de l'âme, leur prière qui se nourrit d'images,

respire la tendresse naïve de la piété médiévale, mais cette abondance fleurie ni ne les

absorbe ni ne leur suffit. Ils ne sont pas arrivés, semble-t-il, à la contemplation la plus

hante, mais ils professent, mais ils vivent la doctrine de l'amour pur, de laquelle découle et

à laquelle se ramène tout vrai mysticisme. Également aptes à introduire les simples fidèles

à la vie dévote, à comprendre, à soutenir et même à suivre les âmes choisies qui vont à

l'union divine par une route plus obscure et plus dépouillée. Leur originalité foncière est

peut-être dans cet équilibre, dans cette harmonie que tels de leurs successeurs les plus

éminents, un Fénelon par exemple, n'ont pas su toujours atteindre. L'amour pur de

l'évêque de Cambrai est bien le même que celui de Coton et de François de Sales. Mais

Fénelon se donne trop l'air de l'isoler de la piété commune, il y mêle un je ne sais quoi de

volontaire, de tendu et de compliqué. Quelle spontanéité, au contraire, quelle aisance,

quelle familiarité avec le sublime dans le traité de François de Sales et dans les sermons

du P. Coton !Lui aussi, le P. Coton a beaucoup écrit sur les choses spirituelles. J'ai déjà

cité son Intérieure occupation. D'autres recueils pieux de ce temps-là contiennent nombre

de prières qui portent son nom. Enfin et surtout nous avons ses beaux sermons qu'il a

publiés lui-même, longtemps après les avoir prononcés, les dépouillant jusqu'à un certain

point de leur appareil oratoire et les présentant 111 comme un recueil de méditations. A la

vérité, les psychologues religieux se défient de l'éloquence. De tous les documents qu'ils

soumettent à leurs analyses, les sermons sont parmi les plus équivoques, les plus

décevants. Si nous les prenions comme autant de témoignages auto-biographiques, il

nous faudrait canoniser trop de monde, Bossuet dépasserait tous les saints. Il est pourtant

des serinons qui valent les plus sûres confidences, ceux du P. Coton, par exemple, si nous

ne l'avons pas lu de travers. J'ai déjà dit qu'il avait publié ces sermons sous forme de

méditations. Ce faisant, il les ramenait à leur origine. Il me semble certain, en effet,

qu'avant d'être prêchés, les sermons du P. Coton ont été « priés », si un pareil solécisme

ne dépasse pas toute licence. Ils suivent la méthode, ils gardent l'accent tout personnel de

ces entretiens intimes avec Dieu auxquels le jésuite se livrait dans sa cellule avant de

monter en chaire, en se conformant, avec autant d'exactitude que de souplesse, aux

enseignements des Exercices de saint Ignace. Les sermons du P. Coton ne sont en réalité

qu'un commentaire très original, très vivant de ce petit livre, sur lequel on sait bien que les

jésuites façonnent leur propre vie intérieure. Il est même assez piquant de voir un frère de

Coton, le P. Gisbert, dans son Histoire critique de la chaire françoise, se crever les yeux

pour échapper à une telle évidence, et trouver bouffonne une page des sermons qui

reproduit, de point en point, la fameuse contemplation de saint Ignace sur les deux

étendards. A nous qui avons sans doute moins de goût que ce raffiné, la page parait au

contraire d'une grande allure et d'une sombre beauté. La voici donc, deux fois curieuse par

le jour qu'elle jette sur l'imagination religieuse du prédicateur et sur les besoins particuliers

de l'auditoire. Je me représente Lucifer, prince des malheureux démons, au milieu du

champ de Babylone, assis dans une chaire toute rouge de feu, lui ardant et fumant en tous

les endroits d'un 112 corps que j'effigierai en mon imagination le plus horrible que je

pourrai.Puis j'oyrai comme il appelle à soi divers démons et en particulier, Leviathan qui

tente d'orgueil, Baalberit qui allume la colère, Beelzebub qui excite l'envie, Mammon qui

attise la cupidité des richesses, Asmodée qui enflamme la concupiscence, Beelpbeger qui

induit à gourmandise, Baalin et Astaroth qui nourrissent la paresse, et après ceux-ci une

fourmilière d'autres esprits immondes auxquels il parle ainsi : « Ma volonté est de réduire

sous le joug de mon obéissance toutes les âmes chrétiennes... et de faire en sorte qu'...

aucune ne relève du Crucifix. Sus donc, esprits guerriers, puissants en malice, vaillants en

audace, courez-moi les Itales, les Allemagnes, les Espagnes, les Gaules, les Iles

britanniques ! Passez la mer Méditerranée, donnez en Grèce et partout où le Galiléen est

invoqué. Brouillez leur créance et embarrassez leur foi par la variété des sectes et

prétendues églises qui toutes se disent les Illuminées, Réformées, Sanctifiées. Et sur

l'incertitude de la vraie parmi les vraisemblables, n'en laissez aucune qui ne soit

chancelante et conséquemment hors la circonférence de la vraie foi. Mettez le siège

apostolique en jalousie, sous ombre de la puissance spirituelle que le Fils de Marie a

communiquée prodigalement à Pierre ; faites en sorte que pour être estimé homme d'État,

on croie qu'il ne se faut tourmenter de la religion et que pour être bon français, il ne faut

être ni espagnol, ni papiste. Vous avez cuidé ruiner l'Etat de France, sous ombre de la

religion ; ruinez maintenant la Religion sous prétexte de l'Etat. Et si quelque religieux en

veut causer, si quelque cafard ou frère frappart s'en ressent, décriez-moi cette vermine,

exterminez cette voirie, injuriez, calomniez, imposez. Ne leur donnez le loisir de respirer, ni

de vivre ; rendez-les moi si contemptibles qu'il y ait du déshonneur à les maintenir, aimer et

favoriser. Bien qu'il cite ce passage à titre d'épouvantail, le pudique Gisbert en a

néanmoins retranché quelques mots qui lui faisaient trop de peine et que nous avons

rétablis en les soulignant. Le discours de Lucifer continue, car il faut que chacun des

auditeurs soit prémuni contre les tentations particulières qui le menacent. Et d'autant qu'il y

a des âmes bigotes... (si elles) veulent 113 vivre en la présence de Dieu avec sérénité

d'esprit, brochez-les de scrupules, anxiétés, perplexités, mélancolies... Si c'est une âme

soucieuse de pureté, ne commencez jamais de la tenter par des tentations grossières,

mais la rendez plutôt mercenaire en ses dévotions, désireuse de consolations, sensuelle

en ses affections, puis la mettez en sécheresse et aridité d'esprit, afin qu'elle commence à

mendier les consolations des créatures, comme seraient compagnies agréables, lecture

des auteurs profanes, les histoires tragiques, les Astrées, les Armides. Faites-leur croire

que ce n'est point à intention de mal faire, mais pour apprendre à parler, à répondre, à

écrire. Faut après éveiller en elles la souvenance des choses lues et leur former des

imaginations conformes à la souvenance, exciter la curiosité d'entendre que c'est, ne fût-ce

que pour être propre au mariage, chatouiller peu à peu la sensualité, veiller à ce que

l'amorce prenne feu... Il ne se faut oublier de rendre la confession suspecte et de décrier,

par quelque voie que ce soit, les confesseurs. Au demeurant, n'épargnez les blés, les vins,

les fruits, courez l'une et l'autre mer, excitez les orages, remettez sus les duels, et si vous

trouvez qu'il y ait des édits contraires, faites revivre les assassinats, afin qu'ils servent, par

réflexion, à la restauration des duels. La péroraison, où sonne, soit dit en passant, un vers

de Corneille, n'est pas d'un orateur médiocre. Ce Satan-là manquait peut-être de goût,

mais il savait le français. Allez donc, dit-il, en finissant, à ses troupes infernales, Allez donc,

braves esprits, marchez, courez, volez et vous vengez de Celui qui vous a condamnés à de

si horribles peines, et puisqu'il vous tourmente toujours, offensez-le toujours; puisqu'il vous

fait la guerre sans espérance de trève, faites-la-lui incessamment, continuellement et

cruellement. O éternité, réceptacle de rage (1) ! Ne diriez-vous pas, conclut de son côté le

critique Gisbert, ne croiriez-vous pas que c'est arrivé, que le P. Coton a vu tous ces

diables, qu'il a entendu la harangue de (1) Sermons sur les principales et plus difficiles

matières de la foi, faits par le R. P. Pierre Coton, réduits par lui en forme de méditations,

Paris, 1617, pp. 134-135. 114 leur chef. « Je serais presque tenté de croire, écrit-il, qu'il

s'est tenu une assemblée pareille à celle que le P. Coton vient de peindre avec des traits si

vifs (1). » Le bon Père s'amuse. Il n'y a pas de quoi. Eh! certainement, après saint Ignace,

après le Christ, le P. Coton réalisait, avec une netteté saisissante, les acteurs et les scènes

du monde invisible, qui lui était aussi présent que le visible et qui, au total, lui semblait plus

vrai. Ses contemporains étaient comme lui, le Roi entre autres. Les diables, en chair et en

os, si l'on peut dire, leur causaient plus de cauchemars qu'ils n'en causaient au P. Coton.

Celui-ci, en effet, ne s'attarde pas à peindre au naturel le personnage. Il nous invite à «

l'effigier » « le plus horrible » que nous pourrons, mais, pour lui, il ne se donne pas cette

peine. Pressé d'entendre Lucifer, il ne tâche pas de le voir. C'est encore le réalisme pieux

du moyen âge, mais déjà largement modernisé, je veux dire, spiritualisé. Il y a beaucoup

mieux. Remarquez, en effet, comment, dans la page qu'on vient de lire, Lucifer lui-même

nous invite. — oh! très indirectement — à ne pas avoir trop peur du mal qu'il peut nous

faire : « Brochez-les, dit-il aux démons plus subtils qu'il envoie à la conquête des âmes

dévotes, brochez-les de scrupules, anxiétés, perplexités, mélancolies », rendez-les «

mercenaires » en leurs dévotions. « Mercenaires », voilà une idée qui va loin et que, près

d'un siècle plus tard, Bossuet trouvera scandaleuse. Agir dans un esprit mercenaire, par

opposition à l'esprit filial, disent les mystiques, c'est agir avec une préoccupation trop

absorbante de la récompense ou du châtiment, du ciel ou de l'enfer. N'est-il pas significatif

que, près d'un siècle avant la controverse du quiétisme, un tel enseignement ait été donné,

non pas dans un livre à l'usage des initiés, mais du haut de la chaire. Ces vérités

fondamentales de la vie mystique dont il était lui-même si (1) Revue Bourdaloue, 1902, p.

369. 115 profondément pénétré, le P. Caton ne craignait pas de les faire entendre aux

simples fidèles. Nous le montrerons mieux tout à l'heure sur des textes éclatants.Dans ce

monde invisible que le jésuite réalisait avec tant d'intensité, les bons anges tiennent

beaucoup plus de place que les mauvais. Où avait-il puisé l'extraordinaire dévotion qu'il

avait pour les esprits bienheureux, dans sa famille, ou chez les jésuites, en France ou en

Italie, pour répondre à cette question, je devrais avoir sur l'histoire de la piété au XVIe

siècle une érudition qui me manque (1). Quoi qu'il en soit, dans la période qui

présentement nous occupe, je ne connais personne qui ait vécu aussi intimement, aussi

constamment que le P. Coton dans la compagnie des bons anges.« Je ne m'étonne pas,

dit à ce propos le confident habituel de Marie de Valence, Louis de la Rivière, si vivant

ici-bas angéliquement... les anges l'ont quelquefois gratifié de leur présence. D'une chose

suis-je assuré, qu'à son retour de Rome il déclara à la soeur Marie que, célébrant en la

sainte chapelle de Notre-Dame de Lorette, son bon ange lui était apparu, celui de ladite

soeur Marie et celui de demoiselle Marguerite Chambaud. Il était encore familier avec

l'ange tutélaire du royaume de France (2). »Pour mieux se convaincre de leur présence et

de leur puissance, il s'appuyait, avec une logique très humaine, sur les sentiments

particuliers qu'inspiraient à la plupart de ses contemporains la présence et la puissance

des démons. Quand les magiciens, disait-il, joignent leur perverse volonté à celle des

démons, ils ont souvent le pouvoir de (1) Si je ne me trompe, cette dévotion aux anges,

telle que le P. Coton la comprend, est une des dévotions caractéristiques de la

Renaissance. La lecture du Pseudo-Denis a dû l'accréditer. On la trouve parvenue à son

parfait développement dans un livre peu connu, mais essentiel, le Mémorial d'un savoisien,

d'un des premiers compagnons de saint Ignace, le Bx P. Lefèvre. Bien curieux aussi de

suivre le déclin, ou si l'on veut, les transformations modernes de cette même dévotion.(2)

Histoire de la vie et moeurs de Marie Tessonnier, p. 99. 116 nuire et Satan exploite par eux

une infinité de maux sous cou-leur de poudres, onguents, caractères, parchemins vierges

et autres ustensiles d'une impiété exécrable. Pourquoi ne croirais-je donc pas que les bons

anges seront propices à moi et à mes prochains, quand je joindrai ma volonté à la leur et

eux et moi la nôtre, à celle de Dieu. N'ont-ils pas autant de puissance au bien qu'eux au

mal? (1) Joindre sa volonté à celle des anges, cette idée d'une magie à rebours et toute

spirituelle n'est-elle pas très heureuse ? Les anges sont à la fois et les vives images et les

instruments de cette « grâce prévenante » que les jésuites n'ont pas inventée, mais sur

laquelle leur théologie les a conduits peut-être à insister davantage. Il faut reconnaître

l'entremise des anges jusques aux moindres choses, mais beaucoup plus aux plus

grandes, d'où dépend l'état de toute la vie; en cette manière, saint Grégoire le

Thaumaturge remercie son bon ange de ce qu'il avait eu pour précepteur Origène (2). Ou

bien encore et beaucoup mieux : Que dirai-je des allées et venues (des anges) de Dieu à

nous, de nous à Dieu, excitant l'un, apaisant l'autre ; portant des voeux, rapportant des

présents ! Quoi, de tant d'inspirations, secrets mouvements, bénignes influences, de tant

d'aides intérieures et extérieures, de tant d'inventions angéliques, ruses et stratagèmes de

charité (3) ! Bossuet avait-il lu ce passage en composant son magnifique sermon sur les

anges gardiens, je ne sais, mais les anges qu'il nous propose me semblent un peu plus

lointains, un peu moins fraternels que ceux du P. Coton. Celui-ci en voit sur tous ses

chemins. Nous n'avons pas seulement de l'obligation à nos anges mais encore à ceux de

nos progéniteurs et notamment de nos (1) Sermons..., pp. 112, 113.(2) Ib., p. 132.(3)

L'intérieure occupation..., p. 46. 117 mères qui se seraient mille fois affolées sans

l'assistance de leur ange custode. Vu aussi que, selon Tertullien, les corps sont organisés

dans le ventre des mères par les anges, ce qu'il appelle « divin office », au lieu des

déesses alémones, nones, décimes, partules, lutines que la superstition païenne estimait

présider à la conception, port et accouchement des femmes (1). Deux anges, donc, pour

s'intéresser au berceau le plus chétif. Que sera-ce quand il faudra présider aux destinées

des puissances qui mènent le monde ? Les actions publiques des grands ne sont jamais

petites... Aussi ç'a été un trait de votre sapience (ô mon Dieu) de mettre les rois et

souverains de la terre en la protection et spéciale conduite des archanges. Les démons qui

les combattent sont relevés en puissance (2). Ces deux êtres surnaturels, l'archange et

l'archi-démon du roi de France, quelle place n'auront-ils pas tenue dans la pensée, dans la

vie du P. Coton ! Mais le plus présent de tous, mais l'ami de coeur, pour lui, c'est l'ange

gardien. Gouverneur de ma vie, escorte de mon pèlerinage, porte-flambeau de mon

entendement, précepteur de mon âme (3), quand il commence ces litanies, il ne sait plus

s'arrêter. Je viens donc à vous, fidèle ami, doux compagnon et débonnaire pédagogue...

Vrais explorateurs de la terre promise, encouragez-nous à la conquête de notre vraie patrie

; vous êtes les gouverneurs de notre vie, les escortes de notre pèlerinage, les pilotes de

notre navigation, le phare de nos jours... les catéchistes qui épurez nos entendements, les

capitaines qui marchez devant nous aux combats, et en un mot, les plus intimes amis que

nous ayons en ce monde (4). Les curieux de style auront remarqué ces longues séries

d'appositions et d'épithètes. Cette forme, que (1) Sermons..., pp. 131, r32.(2) Ib., p. 118.(3)

L'intérieure occupation..., p. 44.(4) Sermons..., pp. 141, 142. 118 Balzac et Vaugelas ont

étranglée, était bien dans les habitudes littéraires de ce temps-là et Rabelais lui avait dû

d'assez beaux effets. Chère à nos vieux écrivains, elle était aussi d'église et se prêtait bien

mieux, semble-t-il, que la période, aux divers mouvements de la prière. Le P. Coton s'en

sert constamment et la trouve très délectable. Elle satisfaisait chez lui, et l'humaniste,

chargé de réminiscences, et l'homme de Dieu. Je vais donner un exemple des jolis rythmes

qu'il obtenait, en faisant alterner, dans un même paragraphe, la période et la litanie. O

Mère, Reine des anges, Emperière du monde, la plus pure entre les pures, la plus sainte

entre les saintes, par les flancs qui ont porté mon Rédempteur et par les mamelles qui l'ont

allaité, je vous adjure, ô Immaculée, et vous supplie, ô la plus charitable qui soit et qui sera

jamais entre toutes les pures créatures, qu'il vous plaise m'obtenir cette grâce... Et vous,

âmes très heureuses, qui avez droit de bourgeoisie en la céleste Jérusalem, âmes qui êtes

assises à la table du grand Roi, faites-nous part des reliefs et des miettes qui avancent à

vos divins repas. Epouses du grand Assuère, votre mariage a été contracté ici-bas ; jetez

vos yeux débonnaires sur nous et nous rendez participants de vos bénignes influences ;

moissonneurs du céleste Booz, laissez quelques épis pour ceux qui glanent après vous ;

fidèles explorateurs de la terre promise, puisque vous tenez la grappe en la main, faites

que quelque liqueur en distille jusqu'à nous ; colombes qui niellez sur l'arbre de vie,

délivrez-nous du sacre infernal, des harpies et oiseaux tripiers qui ne cherchent qu'à faire

curée de nos âmes; agneaux sans macule, qui paissez sur les montagnes de Sion, ayez

soin de la brebis errante que vous voyez dans le désert de ce monde... Et vous ô divin

Salomon, qui bâtissez le temple de votre gloire du Liban de ce monde, conservez et

réservez-nous pour être un jour les matériaux de la divine Sion. Et comme le marteau ne

fut ouï en la structure de votre maison, ainsi les passions et persécutions de cette vie ne

puissent rien sur les pierres d'élite, destinées pour un si noble édifice (1). (1) Sermons...,

pp. 166-168. 119 Comme on le voit, une familiarité douce, « l'esprit des enfants », anime

cette prière pittoresque et jaillissante. Au reste, la prédestination, ce dogme inévitable sur

lequel tant d'âmes, mal conduites, vont bientôt s'hypnotiser désespérément, n'inspirait au

P. Coton que des sentiments d'abandon filial et d'allégresse. L'anxiété que je pourrais avoir

pour ignorer ce qui me doit arriver après cette mortelle et misérable vie m'est entièrement

ôtée quand je remémore, ô Dieu de mon âme, l'amour qu'il vous plaît nous porter, ce que

votre Fils nous est et ce que par lui nous vous sommes... Si ma prédestination dépendait

de moi, je m'en tiendrais assuré à cause de l'affection naturelle que je me porte à

moi-même. Or celle que vous me portez est surnaturelle, divine, infinie et conséquemment

autant supérieure à la mienne qu'il y a de distance entre lie ciel et la terre... Que je suis

donc heureux de tomber en si bannes, mains au sortir des miennes et de voir que mon

salut soi remis et commis à celui qui m'aime infiniment plus que je ne m'aime moi-même

(1) !  Ce ne sont pas là de molles effusions. Le P. Coton avait l'esprit ferme et le coeur viril.

On peut estimer qu'il manque de goût quelquefois, mais on ne trouve chez lui ni

sensiblerie ni fadeur. Très humain et tendre, ce n'est pas néanmoins en considération de

ses chétifs intérêts propres, mais par égard pour les perfections divines, qu'il se refuse à

faire de la piété chrétienne un exercice de terreur. L'idée qu'il se forme de Dieu est même si

auguste qu'elle écraserait une âme moins profondément et moins joyeusement religieuse.

La vie mystique telle qu'il la comprend et la pratique, est un holocauste; le chrétien un

sacrificateur au plein sens du mot. Je voudrais,  vous aimer si ardemment, dit-il à Dieu, que

je me détruise et consomme en aimant... jusqu'à ce point que rien du mien ne restera en

moi, si ce n'est la seule hideuse souvenance de ma (1) Sermons..., pp. 232,

233. 120 passée misère, laquelle puisse servir de cendre à ce feu et à conserver

inextinguiblement le brasier de votre charité (1). Avec lui-même, c'est tout l'univers qu'il

voudrait ainsi faire passer par ces flammes mystiques qui respectent toutes les formes de

l'être et qui ne brûlent que le mal ou que le néant. On trouve là-dessus, dans l'Intérieure

occupation, une formule de prière qui me paraît d'une rare magnificence. On a fait jusques

à présent beaucoup d'honneur aux grands de la terre.., l'on encense aux idoles, l'on

idolâtre les beautés corporelles. Je prends, ô Dieu de mon âme, toutes ces pensées,

paroles, actions et passions profanes, et avec toute l'étendue de ma volonté et toutes les

forces de mon franc-arbitre, j'en sépare comme je puis la déformité pour vous offrir et faire

sacrifice de tout leur être, dont vous êtes l'auteur (2). La flamme de toutes les idolâtries

passées et présentes, de celles qui ont adoré les faux dieux et de celles qui ont divinisé la

créature, et cette flamme purifiée de ses éléments sacrilèges, peut-on imaginer un bûcher

plus immense ou plus somptueux ! On a là un bel exemple de ces hautes spéculations ou

imaginations religieuses que Bérulle mettait en honneur presque vers le même temps et

dans lesquelles excelleront bientôt Condren et M. Olier. Je pourrais cueillir nombre de

beaux textes analogues dans les oeuvres du P. Coton, mais j'ai hâte d'en venir à ce qui

fait, me semble-t-il, son originalité souveraine, à sa doctrine sur l'amour de Dieu.« La

charité... considère (Dieu) comme bon en soi-même quand elle n'en attendrait aucune

récompense (3). » Quand il écrit de la sorte, le P. Coton n'a certes pas le moindre mérite.

En effet tous les théologiens, et Bossuet comme les autres, à ses bons moments,

admettent qu'il (1) Sermons..., pp. 63, 64.(2) L'intérieure occupation..., p. 3.(3) Sermons...,

p. 341. 121 est possible et louable d'aimer Dieu en lui-même, pour la simple raison qu'il est

aimable. Mais beaucoup semblent croire que l'amour ainsi compris dépasse les forces

communes et que seuls les grands saints en sont capables. A ceux-ci, le pur amour; aux

chrétiens ordinaires la peur de l'enfer, l'attente du centuple promis dès ce monde, le désir

du ciel. Le P. Coton, au contraire, ne se résigne à ce partage, à ce compromis ni pour

lui-même, ni pour les autres. Le pur amour lui paraît non seulement la plus essentielle,

mais presque la plus simple des vertus chrétiennes. Il y revient constamment, soit qu'il

prêche, soit qu'il écrive. Non pas qu'il l'enseigne ex professo, comme si l'on pouvait avoir le

moindre doute sur une vérité aussi évidente. Non, ce pur amour, il en fait les actes devant

ceux qui l'entendent ou qui le lisent et, sur son propre exemple, il façonne les autres à le

pratiquer. Et c'est là, me semble-t-il, un extraordinaire spectacle. Je ne parlerais pas ainsi,

si nous avions devant les yeux un exalté, un chimérique ou un Père du désert. Mais non, le

P. Coton nous est connu. L'Ordre religieux qui l'a formé et qui l'a jugé digne des missions

les plus délicates, ne passe pas pour goûter les visionnaires. L'ami de Henri IV est un

homme sage, modéré, qui a reçu, au confessionnal, des milliers de confidences et qui sait

à fond l'humaine misère. Cet homme pourtant s'adresse à la Cour et aux auditoires de nos

paroisses, comme il ferait à des carmélites. A tous, il propose sans distinctions, sans

réserves, cette même doctrine qui près de cent ans plus tard paraîtra souverainement

ridicule à la sagesse du monde et contre laquelle se dressera tout armé le plus beau génie

de l'Église gallicane. Quoi de plus étrange, mais aussi quoi de plus révélateur! Puisque

enfin le P. Coton n'est pas un excentrique, puisque, en même temps que lui, nombre de

français et de françaises, ou bien enseignent expressément ou, ce qui est mieux, vivent ces

vérités sublimes, n'avons-nous pas le droit de saluer cette prodigieuse époque

de 122 notre histoire, comme l'âge d'or du mysticisme français?Nous l'avons déjà dit, la

théologie du P. Coton était plus exacte et plus précautionnée que celle de Fénelon. Elle

entoure donc le grand principe mystique des explications et des restrictions nécessaires.

Ainsi elle admet qu' il n'y a homme si saint et si parfait sur terre qui n'ait besoin de faire

quelquefois l'enfant et de retourner à l'exercice des apprentis, faisant son profit des

frayeurs de l'enfer et des espérances du ciel (1). Cela va de soi, mais la concession est

aussi parcimonieuse que possible et elle n'empêchera pas le P. Coton de poursuivre sans

ménagements ce qu'avant Fénelon il appelle « l'esprit mercenaire », comme paralysant

l'ascension normale de la vie dévote. Soit nature, soit grâce, les deux sans doute, il ne

s'absorbait ni dans la contemplation de lui-même, ni dans le souci de ses intérêts propres.

Peu tendre pour les « narcisses transis » qui passent leur temps devant le miroir, il eût été

certainement « très marri qu'une seule âme du monde fût occupée à penser en » lui (2).Il

s'occupe si peu de lui-même, il a tant de peine, je ne dis pas à excuser, mais à

comprendre l'amour-propre ! Ecoutez-le parler de tous ceux et celles qui se cherchent en

toutes choses, (et qui) ne feraient un pas, ne diraient une parole que pour leur intérêt,

c'est-à-dire, s'ils n'y sentaient du plaisir, de l'honneur ou du profit. Leurs dévotions,

continue-t-il, s'exercent incessamment en la satisfaction de l'amour-propre : toutes leurs

joies, tristesses et réflexions, tours et retours intérieurs donnent là, comme s'ils étaient faits

pour eux-mêmes : bref ne bougeant de chez eux, quelque part qu'ils aillent (3). (1)

Sermons..., p. 353. (2) Ib., 108. (3) Ib., pp. 107, 108. 123 Cette maladie que d'autres

disent, universelle, il s'en étonne, il s'en amuse même, il trouve pour la railler de très jolis

mots.D'un autre côté, les réflexions, les retours les plus innocents de l'amour-propre, lui

paraissaient en contradiction avec le mouvement naturel de la vraie prière. Il l'explique à sa

jolie façon limpide, savante et profonde. Saint Antoine le Grand, fort expérimenté en telles

affaires disait, au rapport de Cassien, que l'oraison ne se peut dire parfaite quand celui qui

prie s'aperçoit qu'il prie : d'autant que si elle est parfaite, elle ravit tellement l'esprit en Dieu

qu'il ne fait aucune réflexion et ne se souvient d'autre chose sinon de Dieu avec lequel il

traite et converse. L'Orateur romain, en chose semblablement dissemblable, a laissé par

écrit qu'il ne faut estimer l'éloquence laquelle donne loisir aux auditeurs de remarquer

qu'on dit bien. Quelque autre quasi en même sens estimait que la douleur qui se peut dire,

ne se peut dire douleur (1). Cette psychologie, si on la pressait un peu, éclaircirait

singulièrement une question qui a fait couler beaucoup d'encre, résoudrait par ricochet le

sophisme fondamental de La Rochefoucauld et, dans tous les cas, rassurerait les bonnes

âmes qui se croient trop égoïstes et « mercenaires » pour atteindre jamais à la charité

parfaite. Quoi qu'il en soit, les formules les plus exquises, les plus suavement ingénieuses

du pur amour naissent spontanément sous la plume du P. Coton et avec une telle

abondance, une telle fraîcheur, une telle poésie, que visiblement elles expriment la

tendance habituelle de ce noble coeur. Il dit à Dieu, par exemple : Je vous remercie de ce

que vous êtes en vous-même, comme du plus grand bien que j'aie et qui me puisse arriver

(2). ou encore, dans le même sens : Ce m'est un bonheur et le plus grand qui me puisse

arriver (1) Sermons..., p. 391.(2) L'intérieure occupation..., p. 4. 124 que vous soyez

heureux par vous-même, sans rien emprunter d'ailleurs ; que tout dépende de vous et vous

de nul autre ; et il continue, faisant sonner comme des cloches d'allégresse, tous les

articles du symbole d'Athanase. Enfin, il achève ainsi ce cantique : O que je me tiens

obligé à vous de ce que vous êtes si absolument parfait que vous ne pouvez recevoir ni

diminution de gloire pour toutes les malédictions des réprouvés, ni augmentation

d'honneur pour toutes les louanges des prédestinés !Et d'autant que vous remplissez le

ciel et la terre et vous trouvez en l'essence de toutes les créatures, je vous adore en toutes

et les reconnais toutes en vous.Je vous révère en l'être des éléments, en la composition

des corps, en la forme végétante des plantes...Vous êtes seul et je n'ai à démêler qu'avec

vous. Quand vous serez content, tout est content (1). L'adoration peut-elle aller plus loin ?

« Il n'y a pour moi, disait Newman, que deux êtres, moi-même et mon créateur. » Je n'ai

jamais relu cette phrase, peut-être sublime, sans avoir le coeur serré. Il est donc

quelqu'un, lui, Newman, en face de Dieu, et, en face de Newman, nous, ses frères, nous

ne sommes rien ! J'aime beaucoup mieux le « vous êtes seul » du P. Coton. Sa contrition

parle un même langage : Ce n'est pas tant pour éviter la peine due à mes iniquités que je

vous demande ce pardon, comme pour ôter de devant vos yeux, en la meilleure manière

que je le peux faire, tout ce qui vous peut déplaire (2). Aussi bien toute son intimité avec le

monde invisible respire-t-elle le pur amour. « Je me sens tant son obligé pour vous avoir

été fidèle », dit-il à Dieu de l'archange saint Michel (3). S'adressant à tous les saints : (1)

L'intérieure occupation, pp. 13-18. (2) Sermons..., p. 278. (3) Ib., p. 119. 125 Trois et quatre

fois heureuses âmes qui êtes devant Dieu ! J'ai autant et plus à m'éjouir de ce que vous

êtes qu'à me douloir de ce que je suis... La raison en est péremptoire, parce que vous

honorez plus notre commun Seigneur que je le déshonore : vous êtes plus pures que je ne

suis impur, plus justes que je ne suis injuste, plus heureux que je ne puis être misérable.

Et c'est pourquoi, je remercie de toutes mes forces celui qui vous a bienheurées, le

bénissant sans cesse de ce que la moindre d'entre vous lui apporte plus de gloire que tous

les pécheurs du monde ne lui causent de déshonneur (1). Qu'on veuille bien ne pas

l'oublier, ces prières et vingt autres du même ordre que je pourrais citer, le P. Coton les

propose comme toutes simples au commun des fidèles. Quoi de plus naturel chez lui ! Ces

sublimes sentiments que d'autres voudraient ne réserver qu'aux plus hauts mystiques, il

les prête hardiment à ceux-là mêmes qui n'ont plus d'espérance. Vers la fin d'une

méditation sur le jugement, il évoque en effet les damnés qui viennent d'entendre leur

sentence et qui, dans les rapides instants qui leur restent avant de disparaître, font ainsi

leurs adieux à la terre et au ciel. Adieu puisqu'il le faut, adieu, l'enfant de Marie ! Adieu

l'amour du ciel et de la terre! Adieu les délices du monde, adieu Jésus!...Adieu donc,

colombe sans tache, adieu le refuge des misérables !Pour être ce que nous sommes et

hors de toute espérance, vous ne laissez d'être ce que vous êtes.Mais vous, ô nos bons

anges, de quel ton, de quel accent et de quelle voix vous saluerons-nous ?... Ah ! que de

déplaisirs nous vous avons donnés !... En vain, ô bons génies, avez-vous pris toutes ces

peines. Que le grand Dieu, par le commandement et l'amour duquel vous faisiez toutes

ces choses, le vous rende et rémunère votre charité. Adieu ! ô quel cruel adieu ! Adieu, nos

gardiens, adieu nos tutélaires... Voici les loups ravissants, voici les lions bruyants, gueule

bée, dent affilée, patte étalée... Adieu, pères et mères... Adieu âmes heureuses ! (1)

Sermons..., p. 163 126 reines ! Allez, allez donc troupe d'élite, montez, vivez et régnez,

louez notre Dieu et le louez pour vous et pour nous (1). Dans la foule des saints qui monte,

à ce même instant, vers la droite du Père, il en est peut-être qui n'ont jamais fait de leur vie

une prière aussi désintéressée. Pour quelques secondes, ces maudits s'élèvent jusqu'à

l'amour pur. S'ils ne le disent pas expressément, toute leur attitude dit pour eux; « vous

étes seul... quand vous serez content, tout est content ». Je sais bien que ce n'est là qu'un

mouvement oratoire, mais de telles imaginations nous révèlent la grandeur d'âme, la

sainteté de celui qui les a conçues, de celui qui s'entraînant un jour aux plus rudes

sacrifices, se disait à lui-même : Allons donc à lui (à Dieu), mon âme, allons en démarche

de géants (2). Oui, c'étaient des géants, lui et tant d'autres qui nous attendent, mais

d'aimables géants, simples et humains. La bonne humeur et la tendresse amortissent chez

eux les aspérités de l'héroïsme. L'héroïsme domine pourtant, ou plutôt, cette magnanimité

chrétienne que le P. Coton a fièrement définie et dont toute la vie de ce grand homme

nous est un exemple. L'homme spirituel encore qu'il parle, traite et opère devant tout le

monde, il ne fiche ses yeux que sur le Roi du ciel et de la terre qui est là présent, et en

comparaison duquel tous les monarques et potentats de la terre sont gens de basse étoffe;

s'il tâche de complaire, c'est à celui-là; s'il craint de déplaire, c'est à lui seul, et ne regarde

aux hommes sinon en tant que Dieu même veut qu'il essaie de leur être agréable pour leur

bien-faire. Et ce faisant, il acquiert une magnanimité si héroïque qu'il foule aux pieds toutes

les choses du monde (3). (1) Sermons..., pp. 76o-771.(2) Ib., p. 957.(3) lb , p. 447. 127 VI.

Puisque nous avons choisi le P. Coton comme l'un des plus représentatifs » pariai les

saints personnages de son temps, nous devons dire quelques mots de l'attitude qu'il eut

très souvent l'occasion de prendre en face de ces manifestations extraordinaires qui

paraissent plus ou moins liées à la vie mystique, bien que du reste elles ne

l'accompagnent pas toujours. On ne peut décider si ces phénomènes, qui étaient alors si

fréquents, exigent du prêtre qui doit se prononcer sur leur vraie nature, plus de prudence

ou plus de respect. Mauvais directeur, celui qui haussant les épaules, croit tout expliquer,

soit par la fourberie du sujet ou quelque intervention diabolique —les anti-mystiques du

temps du P. Coton n'avaient guère que cette alternative — soit par des troubles nerveux,

comme font les anti-mystiques d'aujourd'hui. Le P. Coton avait des idées toutes différentes.

Persuadé, après vingt expériences, que le bras de Dieu n'était pas raccourci, il ne se

montrait pas lent à croire les merveilles intérieures ou extérieures de l'union divine. Les

signes sensibles de cette emprise toute-puissante sur les âmes l'intéressaient, le

touchaient profondément. Il recherchait avec une avidité confiante la société de ces êtres

privilégiés sur le front desquels il voyait transparaître un reflet de la lumière céleste. Nous

l'avons vu plus empressé que personne auprès de Marie de Valence ; nous le verrons plus

tard parmi les familiers de Mme Acarie. Il a bien connu Jeanne de Matel à Roanne, Anne

de Xaintonge à Dôle, et Madame de Sainte-Beuve à Paris. Précautionné et très défiant de

lui-même, il n'était pas néanmoins pins crédule que les sages de son temps. Quelques

traits de sa carrière de directeur et d'exorciste nous le montreront sous ces deux aspects.«

Le cardinal de Lorraine, raconte en son beau et spirituel langage le P. d'Orléans, se

croyant ensorcelé, avait fait venir de Milan à Nancy un Père Michel — ce un est joli —

Général de l'Ordre de Saint-Ambroise, qu'on disait avoir un don tout particulier pour

exorciser les 128 démons et pour faire cesser les maléfices. En effet, ce prince s'étant senti

soulagé, et attribuant son soulagement à la vertu du Général, mit le médecin en grande

vogue et peut-être aussi le mal. Car des personnes de qualité de la Cour de France,

s'imaginant en être attaquées, prièrent la Reine de faire en sorte que le Général passât par

Paris, en s'en retournant en Italie. La Reine s'y employa et l'obtint. Ce Père étant donc

arrivé, on lui amena de Picardie une jeune fille nommée Adrienne Dufresne, véritablement

possédée et par un démon fort opiniâtre. Le Général donnait quelque espérance d'y

réussir, lorsqu'il fut rappelé en Italie pour une affaire importante de son Ordre. Avant que

de partir il pria la Reine, qui s'était quelquefois trouvée aux exorcismes, de ne pas

permettre que cette pauvre fille demeurât abandonnée et sans secours contre la cruauté

de son mauvais hôte.« Comme la Reine menait avec elle le P. Coton, elle s'était aperçue

que le démon en avait plus d'aversion que des autres et semblait le craindre davantage.

Ce fut une raison pour elle de jeter les yeux sur lui pour continuer cette oeuvre de charité.

Elle lui en fit donc la proposition ; mais elle y trouva tant de résistance que, ne croyant pas

que dans une affaire de cette nature, l'autorité royale le pût faire condescendre à ce qu'elle

désirait de lui, elle y employa celle de l'évêque de Paris et lui en fit faire un

commandement dans les formes. Quelque répugnance qu'eût le serviteur de Dieu à

exercer un ministère aussi délicat, surtout pour des gens qui ne font jamais impunément

une mauvaise démarche, il plia sous l'autorité épiscopale, pour laquelle il eut toujours un

très grand respect.« Il s'appliqua d'abord à faire reconnaître évidemment la possession,

pour en convaincre les hérétiques... mais comme il donnait de l'exercice au démon, le

démon le menaça de lui en donner à son tour et il ne se passa pas longtemps qu'on ne vît

l'effet de ces menaces. Car, comme on se fut aperçu que, pour vérifier la possession, le

Père 129 faisait des questions au démon, les mal intentionnés s'avisèrent de faire courir

dans le monde, premièrement un billet, puis de gros écrits pleins d'interrogations curieuses

qu'on supposait que l'exorciste avait faites ou devait faire au malin esprit. De toutes les

persécutions qu'on fit jamais au serviteur de Dieu, celle-ci fut la plus cruelle et la plus

fâcheuse à essuyer (1). »Nous n'entrerons pas dans le récit de ces graves ennuis qui ne

sont pas de notre sujet et nous négligerons de même la « possession » d'Adrienne, les

incidents de ce genre ayant sévi si fréquemment et si violemment au XVIIe siècle qu'il nous

faudra leur consacrer un chapitre spécial. Une seule chose, dans cette histoire, a pour

nous un intérêt direct et immédiat, je veux dire les sentiments de pitié, de vénération et

presque d'envie que la pauvre et vraiment sainte femme inspirait au P. Coton. On n'ignore

pas en effet que, dans nombre de cas, la mystique divine et la diabolique se rencontrent.

Chez Adrienne Dufresne, si les facultés inférieures et les sens étaient parfois livrés au

démon, la fine pointe de l'Aine jouissait au même temps de l'union divine. Ainsi du moins

en jugeait le P. Coton, comme nous l'atteste en des termes fort remarquables, « un saint

prêtre, nommé Sellier et curé de Hauteville, en Normandie » directeur ordinaire

d'Adrienne.« Ce respectable ecclésiastique ne laissait rien ignorer au P. Coton de l'état de

cette âme ni de la conduite qu'il tenait envers elle ; et, quand il se rendait à Paris, il ne

manquait jamais de s'entretenir avec lui sur un sujet qui les intéressait tous les deux. Dans

la suite, il déposa authentiquement que le P. Coton, l'entendant un jour parler du

déplorable état où cette âme souffrante était réduite, s'écria touché de compassion : O

altitudo divitiarum sapientiæ et scientiae Dei ! et que les larmes qu'il versait en abondance

lui ayant ôté l'usage de la parole, il (1) P. d'Orléans, cité par le P. Prat, op. cit., II, pp.

411-413. 130 demeura longtemps sans parler. Après quoi, faisant un effort sur lui-même, il

lui avait tenu ce discours : « O mon frère, que la Providence est admirable dans la conduite

qu'elle tient suries âmes... N'abandonnez point, je vous en conjure, le soin de celle qu'elle

vous a mise entre les mains... Je regarde comme une des plus grandes grâces que Dieu

m'ait faites, en toute ma vie, la connaissance qu'il m'en a donnée. Personne ne m'a porté

plus ,efficacement à Dieu qu'elle. Sa conversation m'a fait plus de bien que tout ce que j'ai

jamais lu de bons livres. Aussi n'ai-je jamais trouvé personne qui approchât de sa

perfection... Dieu veut se servir d'elle et de l'état où il l'a mise, depuis l'âge de deux ans,

pour la conversion d'un grand nombre d'hérétiques et de beaucoup de catholiques. Elle a

servi, de ma connaissance, pour réunir à l'Église plus de cinq cents huguenots, et pour

faire faire plus de dix mille confessions générales, comme le démon qui la possède a été

obligé de l'avouer »... Le Roi, ajoute le P. d'Orléans, savait bien l'estime que le Père Coton

faisait de la vertu de cette servante de Dieu, et cette connaissance que le Roi en avait la

rendit célèbre. (1)»Je ne doute pas que le lecteur ne trouve matière à réfléchir dans ce

témoignage. I1 ne s'agit pas de savoir si le P. Coton s'abuse ou non, lorsqu'il porte si haut

la vertu de cette femme. A cette époque surtout, nous n'en sommes pas à une sainte près

et la question n'a pas d'importance. Ce qui est vraiment significatif, est de voir le prix

extraordinaire qu'un homme de la taille du P. Coton attache à ses relations avec une âme

qu'il croit spéciale.. ment unie à Dieu même. Élève du fameux Vasque; bon théologien de

son côté et maître d'une science presque universelle, le jésuite donnerait tout ce qu'il sait

et tout ce que les livres peuvent apprendre pour quelques heures d'entretien avec une

sainte. Voilà pour les doctes et ce (1) Cf. Prat, op. cit., pp. 422-425. 131 n'est pas là une

constatation médiocre ; mais la foule aussi a son mot à dire. La vue de cette Adrienne,

visible preuve des réalités invisibles vaut, pour la conversion des protestants ou des

catholiques, mieux que tous les sermons et que tous les ouvrages de controverse. Le

surnaturel hante également tout le monde. Parmi les prétendus sceptiques eux-mêmes,

plus d'un voudrait le toucher.Ainsi disposé, l'on imagine aisément la joie inquiète, le doux

et saint effroi du P. Coton, lorsqu'il eut lieu de croire, sur de sérieux indices, que sa propre

famille était appelée à rendre à Dieu ce lumineux témoignage. Une de ses soeurs,

Jeanne-Marie Coton, mariée à Guillaume de La Chaize, seigneur d'Aix, recevait en effet,

nous rapporte le P. d'Orléans « une si grande abondance de grâces et des

communications si extraordinaires que ceux qui la conduisaient immédiatement, dans les

lieux où elle demeurait, se trouvèrent souvent dans les mêmes embarras que les directeurs

de sainte Thérèse. L'opération de Dieu était si sensible et les extases si fréquentes que

tout le monde s'en aperçut. Le peuple la vénérait comme une sainte ». Son mari aussi. «

Mais ses confesseurs appréhendaient que le démon n'y mêlât quelque chose du sien, par

quelque subtile illusion. » On manda le P. Coton qui avait déjà contemplé d'autres

extatiques, mais à qui celle-ci dut paraître deux fois émouvante. Dans tous les cas, il dut la

mettre à l'épreuve avec une double prudence. Non, il n'y avait rien à craindre. Le démon

n'était pour rien là-dedans. Néanmoins, comme M. de Bérulle faisait vers ce temps-là un

voyage aux environs du Forez (1614), le P. Coton désira qu'on lui lit voir Mme d'Aix, et il

écrivit là-dessus à son beau-frère la curieuse et admirable lettre qu'on va lire (1). Je vous

rends grâces, monsieur,... de ce que vous compatisses (1) Nous devons cette précieuse

lettre au P. d'Orléans qui a eu l'original entre les ma ns et l'a jugé digne « d'être rapporté

tout au long ». La copie ne m'inspire pas une absolue confiance. Un lettré de 1688,

résistant à la tentation de balzaciser les textes qu'il reproduit, serait un miracle. Ceci pour

l'édification des critiques littéraires. Du reste les retouches n'auront porté que sur le rythme

et les autres détails du style. 132 aux infirmités corporelles de ma soeur et de ce que vous

lui permettez des exercices spirituels, sans lesquels elle ne saurait vivre. Selon la

connaissance que nous en avons, l'oeuvre est de Dieu et dans sa substance et dans ses

principales circonstances. Il est seulement à craindre qu'il n'y survienne quelque illusion du

malin esprit, qui se transfigure en ange de lumière, quoique l'union intime qu'elle a avec le

Dieu de vérité, les splendeurs qui accompagnent l'effusion du Saint-Esprit dans son âme,

son humilité, la haine implacable qu'elle a d'elle-même, l'obéissance aveugle qu'elle rend à

ses directeurs et à ses confesseurs, nous soient de bons garants de sa conduite. Ici, le P.

Coton glisse un mot de frère et qui est charmant. J'ai autrefois beaucoup plus craint pour

elle la faiblesse de la nature que les ruses du démon ; mais voyant ce qui s'est passé et ce

qui se passe encore en elle, joint au désir unique de plaire à Dieu, je ne puis douter que

l'opération divine n'ait fait en l'âme ce que nous voyons, et plus que nous ne voyons, au

corps. Néanmoins, parce que dans les choses extraordinaires, il faut prendre aussi des

précautions extraordinaires, je suis d'avis, et vous en prie autant que je le puis, que vous

meniez ma soeur à Roanne, environ le 8 de juin, avec M. de La Mure, son confesseur

auquel j'en écris, pour consulter un grand personnage qui doit passer par là. Il se nomme

M. de Bérulle ; il est Général de la Congrégation de l'Oratoire en France, et Supérieur de

tous les monastères des Carmélites. Il a entre autres rares qualités, le don de discerner les

esprits et a heureusement conduit une personne dans un état à peu près semblable à

celui de ma soeur (1). Suivent d'autres recommandations moins intéressantes. Aussi bien

ne voudrais-je pas montrer cette lettre à tel romancier de ma connaissance. En effet,

comment se défendre d'un demi-sourire à la vue du seigneur d'Aix, ravi sans doute, mais

déjà légèrement embarrassé par les extases de sa femme et les consultations théologiques

auxquelles a donné lieu ce cas manifestement difficile, (1) Cf. P. Prat, op. cit., IV, pp.

7-1o. 133 obligé maintenant de s'aboucher avec le P. de Bérulle qui lui-même, si besoin

est, devra s'adjoindre les jésuites de Montbrison ? Qu'y faire. Les gloires, même les plus

saintes, ont ainsi parfois leurs revers. Quant à Jeanne-Marie Coton, devenue veuve, elle

essaya de l'Ordre nouveau que François de Sales et Jeanne de Chantal venaient de

fonder. Puis, sur le conseil du P. Coton lui-même, elle revint paisiblement à Roanne où,

soit avant, soit après sa mort, on la vénéra comme une sainte, et comme une sainte à

miracles. Un de ses fils, François d'Aix, fut jésuite et des plus distingués; un de ses

petits-fils, jésuite lui aussi, François d'Aix de La Chaize, a fait parler de lui davantage. Le

célèbre confesseur de Louis XIV était petit-neveu du confesseur de Henri IV et de Louis

XIII.Comme nous n'avons pas voulu écrire ici l'histoire proprement dite du P. Coton, mais

seulement exposer son esprit, analyser sa vie intérieure et fixer la part qu'il a prise au

mouvement religieux de son temps, nous nous contenterons de rappeler en deux mots les

dernières étapes de sa carrière. Après qu'il eut quitté la Cour en 161g, il avait repris

quelque temps son ancien ministère de prédicateur. En 1620, il fut nommé Recteur du

collège de Bordeaux, où il retrouva et vit bientôt mourir son vieil ami le P. Richeome ; en

1622, Provincial d'Aquitaine; pais à la fin de 1624, Provincial de Paris. Dans ces nouvelles

fonctions, l'attendaient des épreuves moins directement personnelles, mais plus

douloureuses que tout ce qu'il avait dû subir jusque-là. Henri IV mort, le Parlement de

Paris comptait bien prendre sa revanche contre les jésuites, et comme Richelieu oscillait

encore entre les deux partis, la moindre maladresse pouvait ruiner en quelques jours

l'oeuvre capitale du P. Coton. Cette maladresse ne se fit pas attendre. Les thèses du

jésuite italien Santarelli sur la puissance pontificale fournirent au Parlement l'occasion

guettée. Le P. Garasse a raconté dans un beau livre qui me semble très digne de foi, ces

événements, 134 peu glorieux pour la justice de notre pays, qui usèrent les suprêmes

forces et qui semblent avoir précipité la fin du P. Coton. Le noble vieillard mourut le 19

mars 1626. Paris aimait le fidèle ami du feu roi et vénérait en lui un vrai saint. « Au retour

de nos prédications, écrit Garasse, environ sur les dix heures du même jeudi, 19 de mars,

nous fûmes effrayés du concours et de l'affluence du peuple que nous trouvâmes dans la

maison professe (1). Je puis dire sans amplification que les deux tiers de Paris visitèrent le

corps du saint homme », exposé d'abord dans une chapelle mais qu'on avait dû

transporter dans la sacristie, plus vaste et qui se prêtait mieux à l'empressement de la

foule. « Il y eut, continue Garasse, depuis midi jusqu'à sept heures du soir, le plus grand

concours qui se fût vu de mémoire d'homme dans Paris. On vit bientôt les portes et les

fenêtres enlevées de leurs gonds, les armoires rompues et tout comme au pillage. Il n'y

avait rien qui pût résister aux ondées, je ne dis pas d'une simple populace, mais des

seigneurs et dames qui remplissaient nos trois basse-cours, notre sacristie, une bonne

partie de notre jardin. » On l'enterra, le soir même, au pied du maître-autel, après l'absoute

donnée par l'archevêque de Paris. A quelques jours de là, Richelieu vint en grande pompe

à Saint-Paul-Saint-Louis, pour y célébrer une messe pontificale et prier sur la tombe du P.

Coton. Les jésuites étaient sauvés. Nous les retrouverons souvent dans les pages qui vont

suivre. A la date où nous sommes arrivés, toute une jeune génération, Louis Lallemand,

Jean Rigoleuc, Joseph Surin et tant d'autres, marche déjà au s'apprête à marcher sur les

traces spirituelles du P. Coton. Ils iront plus loin et plus haut que lui, mais dans une

histoire où ils tiendront tant de place, il convenait que l'oeuvre propre de leur glorieux

précurseur fût cordialement célébrée. (1) Aujourd'hui Lycée Charlemagne.
 

CHAPITRE III : BENOIT DE CANFELD, LE P. JOSEPH ET LA TRADITION SÉRAPHIQUE
 

I. Les Ordres nouveaux. — Capucins, jésuites. — Contrastes et ressemblances. — La

méthode franciscaine et les Exercices spirituels. — Les jésuites et la mystique. — Arrivée

des capucins en France. — Que la renaissance religieuse leur doit beaucoup.II. Ange de

Joyeuse. — Rencontre du Frère Ange et da cardinal de Joyeuse. — Vocation du comte de

Bouchage. — Lettres de Henri III. — De la haire à la cuirasse. — Ange de Joyeuse après la

Ligue. — Sommations du P. Benoit de Canfeld. — De la cuirasse à la haire.III. Conversion

de Benoit de Canfeld. — Ses premières impressions en France. — Ce qu'il pense de la

décadence du catholicisme français. — La Règle de perfection. — Du prétendu quiétisme

de Canfeld. — La partie réservée de son livre. — Les garants de Canfeld. — Les Moyens

courts.IV. Le frontispice allégorique du livre. — Les outils de la vie active. — Spéculation

intellectuelle et vie mystique. — Activité suréminente de la vie mystique. — « Annihilation »

des activités inférieures. — Union foncière des deux vies. — La Passion. — « Non dimittam

te ». — Les disciples de Canfeld.V. Le P. Joseph et Richelieu — Mystique in partibus

infidelium. — L'Introduction à la vie spirituelle et la Règle de Canfeld. — Les aigles

séraphiques. — Le chariot triomphant ». — Le P. Joseph et Bossuet. —  Eloquence. —

Génie allégorique du P. Joseph.VI. Le P. Joseph à l'école de saint Ignace. — Modifications

apportées à la tradition franciscaine. — La méthode. — De Manrèse au mont Alverne. —

L'oraison du P. Joseph et le jeu des facultés intellectuelles. — La crèche et le berceau de

Moyse. — Préludes à l'union mystique. — La mystique proposée aux commençants. — «

Toutes les clefs ensemble ». — « L'étroite férule de la vie active ». — Le P. Joseph et les

ennemis de la mystique. — Importance particulière de son témoignage. — Le P. Joseph et

François de Sales. — L'union mystique. — Quiétude conquérante du P. Joseph. — « O

bras plus étendus que tous les cieux ! »VII. Le secret du P. Joseph. — L'agent de

Richelieu a-t-il pu rester le 136 disciple de Canfeld ? — Fondation du Calvaire. —

Généalogie de deux dans mystiques, les Longueville et les Gondi. — Le Calvaire et la «

modernisation » de l'ordre bénédictin. — Saint François et saint Benoit. — Dévouement du

P. Joseph aux Filles du Calvaire. — Ce qu'il a écrit pour elles. — Tristesse,

désenchantement de certains de ces écrits. — Les chrétiens et les Turcs. — Encore les

aigles séraphiques.  I. Il n'est sans doute pas inutile que j'en fasse ici la remarque une fois

pour toutes : lorsque, dans Ies pages qui vont suivre, nous mentionnerons, sans préciser

davantage, les « Ordres nouveaux » qui ont pris une part active au mouvement que nous

racontons, par « Ordres nouveaux », nous désignons les jésuites certes, mais aussi les

Frères Mineurs capucins, cette jeune tige que poussa le vieil Ordre franciscain à l'aube de

la Contre-Réforme. A première vue, et pour des raisons que tout lecteur sent de lui-même,

ce rapprochement peut sembler étrange. Serait-il encore plus déconcertant qu'il ne mettrait

que mieux en relief l'unité profonde et miraculeuse d'une renaissance à laquelle ont

travaillé des esprits si différents et qui par suite n'est l'ouvre et la gloire propre ni des

capucins, ni des jésuites, ni de personne, mais de celui qui sait faire concourir à une fin

unique les instruments qui se ressemblent le moins. Gardons-nous toutefois de trop

accuser des contrastes qui amusent ou qui gênent l'imagination, plus qu'ils ne frappent

l'intelligence. Capucins, jésuites, au point de vue où nous devons nous placer, ne

représentent en réalité que les aspects divers d'une seule et même force, à savoir, cette

impulsion mystérieuse, massive, invincible qui, dès avant le Concile de Trente, poussait le

catholicisme moderne, non pas d'abord à la réforme de quelques abus séculaires, mais

bien à une pratique plus intense de la prière intérieure, de l'oraison sous toutes ses

formes. D'une même ardeur, bien que selon des méthodes différentes, jésuites et capucins

prêchent l'oraison à tous, laïques aussi bien que religieux ; ils la présentent comme le pivot

essentiel 137 de toute vie sérieusement chrétienne ; ils écrivent des livres sans nombre

pour en faciliter la pratique, favorisant ainsi l'éclosion de ces grâces plus hautes et

proprement mystiques qui ne dépendent aucunement de l'industrie humaine, mais qui,

dans le plan divin, s'il faut en croire sainte Thérèse et presque tous les contemplatifs,

couronnent, achèvent comme normalement la méditation patiente et fervente.Remarquez

aussi que dans la fameuse controverse qui va passionner le monde chrétien et révéler le

fond des esprits, capucins et jésuites se rangeront, spontanément, du même côté.

N'avons-nous pas vu l'histoire de l'humanisme dévot s'ouvrir par le portrait d'un jésuite et

se terminer par celui d'un capucin ? Dès la première heure, Yves de Paris et plusieurs de

ses frères se dressent contre la Fréquente communion du grand Arnauld, et jamais depuis,

les capucins, pris dans leur ensemble, ne témoigneront la moindre sympathie à la cause

janséniste. Je ne sache pas du reste que dans la longue suite de leur histoire, l'entente

cordiale entre les deux Ordres ait été troublée par d'irréductibles conflits. Tendresse, non ;

mais amitié de raison et dont les racines, perdues sous le sol, n'en restent pas moins

vivaces. Dans l'oeuvre philosophique et théologique des grands jésuites, Scot ne

retrouverait-il pas au moins ses tendances les plus intimes, je n'ai pas qualité pour

répondre à cette question, mais que les Exercices spirituels de saint Ignace continuent, sur

bien des points, la tradition franciscaine, il n'est pas permis d'en douter. Au demeurant, le

plus ancien des deux Ordres ne doit rien, n'empruntera rien au plus jeune (1). Pour tout ce

qui touche aux disciplines de la vie intérieure, les capucins gardent la méthode médiévale,

la méthode de saint Bernard et de saint Bonaventure, des Meditationes vitæ Jesu Christi et

du Stimulus Amoris. La spiritualité franciscaine parait plus (1) Il y a naturellement des

exceptions, le P. Joseph par exemple. 138 affective., celle des jésuites plus volontaire et

spéculative; la première est peut-être plus libre, plus épanouissante, la seconde plus

rigide, entourée de plus de contraintes ; l'une enfin s'ouvre plus naïvement au don

mystique,  l'autre, plus timide, plus en garde contre l'illusion, plus résignée au silence de

Dieu, vise moins aux douceurs de la contemplation qu'au dépouillement du. vieil homme.

On l'a fort bien dit, les fils d'Ignace offrent « à l'immense majorité. des fidèles d'instruction

moyenne, une méthode de piété claire, pratique, raisonnée, une série d'exercices

engageant l'âme tout entière et faisant servir toutes ses facultés, maintenues ou remises

en équilibre... La méthode chère aux jésuites, celle dont la théorie leur est aussi familière

que la pratique, c'est la méditation active, discursive, cherchant prudemment ses points

d'appui (1)», plus ascétique en un mot que proprement mystique. Note juste mais qu'il ne

faut pas forcer. Le caractère mécanique, tatillon, bourgeois que des commentateurs à

courte vue donnent aux Exercices spirituels, ni l'auteur même de ce livre, ni les grands

jésuites ne l'approuvaient. Au lieu de s'enchaîner à des règles méticuleuses, Ignace veut

que l'âme a se tienne tranquille, pacifiée, prêta à subir l'action de Dieu ». François d'Assise

parlerait-il autrement? « Toute méditation, disait-il encore, où l'entendement travaille,

fatigue le corps. Il y en a d'autres qui sont dans l'ordre et qui reposent. Elles apaisent

l'entendement, ne fatiguent pas les parties inférieures de l'âme et se font sans tension

extérieure ni intérieure. » « Le propre de notre oraison, dira de son côté un jésuite qui avait

pu recueillir les traditions de son Ordre, au lendemain de la mort d'Ignace, est de n'être

enchaînée à aucune règle fixe, ce qui est bon pour les débutants... En somme, il n'y a

qu'an maître d'oraison, l'Esprit-saint. » Enfin « nous (1) H. Joly, Sainte Thérèse (Les

saints), p. 214, texte cité et approuvé par le R. P. Brou s. j. dans son article : La

Compagnie de Jésus, Revue de philosophie, mai-juillet 1913 p. 456. 139 avons sur cette

matière, la pensée officielle de la Compagnie, dans une lettre du général,Claude

Aquaviva... « Les religieux qui se sont exercés souvent à la méditation, qui, par un long

usage, ont acquis la facilité dans la prière, n'ont besoin qu'on leur assigne ni matière fixe à

méditer, ni méthode spéciale. L'Esprit du Seigneur marche sans lisières (laxissimis

habenis). Pour éclairer les âmes et se les attacher étroitement, il a des voies innombrables

; aussi, pas de frein pour lui, pas de limites marquées... Donc, tout en étant sévères pour

les faux contemplatifs, il faut s'en tenir à l'expérience constante des saints Pères, ne pas

interdire aux nôtres la contemplation. S'il est une chose attestée, prouvée par ces saints

Pères, c'est que la vraie, la parfaite contemplation est plus puissante, plus efficace que

toute autre méthode d'oraison pour briser l'orgueil de l'homme, pour l'écraser... » Tout cela

est vrai, mais enfin, saint Ignace, de qui l'on disait que « le superlatif lui était inconnu... ne

craignait pas de répéter « Sur 100 personnes admises à l'oraison (ici opposée à la

méditation proprement dite) 90 sont dans « l'illusion ». Le Père qui rapporte ce propos,

ajoute : « Et je me demande s'il ne disait pas 99 ». Il précisait : le danger pour elles, c'est

l'entêtement, l'attachement au sens propre, la tentation de vouloir mener les autres par

leurs voies à elles. Le sujet lui tient à coeur : il en fait l'objet d'une règle spéciale : « Qu'on

leur enseigne (aux jeunes religieux) à se prémunir dans leurs prières contre « les illusions

du démon ». Et avec une insistance significative, quand on lui parlait d'oraison supérieure,

il revenait sur la mortification » (1), sachant bien du reste que la méditation elle-même, telle

qu'il la propose dans son livre, serait pour (1) Tous ces textes sont empruntés à l'article du

R. P. Brou, cité plus haut. Bien qu'à tendances légèrement paradoxales, puisqu'il prétend

nous montrer en saint Ignace « un maître de liberté », cet article, savant, pénétrant, et

d'ailleurs très modéré de ton, contient quelques-unes des meilleures pages que l'on ait

écrites sur ce difficile sujet. 140 beaucoup un exercice ascétique, une mortification

véritable.De son côté, la spiritualité franciscaine n'encourage ni l'indolence, ni les mysticités

équivoques, ni les excès du sens propre ; mais elle veut garder à la vie intérieure une

allure plus confiante, plus spontanée. A des examens de conscience trop exigeants, elle

préfère l'abandon, la joie des enfants de Dieu. Elle croit que, même chez les débutants, on

peut laisser « l'Esprit du Seigneur marcher sans lisières ». Ne regardant pas les grâces

mystiques comme des expériences rarissimes, elle en parle peu ; elle les désire comme un

enfant désire croître, et la fleur s'épanouir, mais elle attend sans fièvre l'heure divine de

cette floraison bienheureuse. Avec sainte Thérèse et la plupart des mystiques, elle tient

qu'une vie de prière et de méditation « aboutit à la contemplation et à l'oraison de quiétude

et de recueillement comme à son terme naturel » (1). Simple historien, je n'ai pas à me

prononcer entre ces deux voies, mais encore dois-je rappeler que l'Église les approuve

l'une et l'autre et que toutes les deux se justifient par leurs fruits.Fondés en 1524, les

Frères Mineurs capucins avaient été appelés d'Italie chez nous par Catherine de Médicis

en 1574, et ils avaient occupé bientôt les principales villes du royaume. La France avait

accueilli le mieux du monde ces colonies qui d'abord n'étaient composées que de religieux

italiens. Les foules se pressaient dans leurs chapelles. « Deux choses les attiraient surtout,

dit l'historien du couvent de Toulouse, l'une était notre façon simple et lugubre de chanter

l'office... l'autre était la pauvreté et la propreté, dans la chapelle et sur l'autel : celui-ci était

orné de fleurs, usage alors inconnu dans ce (1) R. P. Ubald d'Alençon. De la méthode

traditionnelle de l'oraison au moyen âge. Etudes franciscaines, t. XXIX, p. 314. Abbé Jean

Delacroix, Ascétique et mystique, Paris, 1912. Cf. aussi la très précieuse brochure du P.

Ubald d'Alençon ; L'Ame franciscaine, Paris, 1913, et la traduction que le même auteur a

donnée du Stimulus Amoris. (L'Aiguillon d'amour, Paris, 1900.) 141 pays (1). » Ils se

recrutèrent sans peine et parmi les meilleures familles du pays. « Les Anges, s'écriera

bientôt le P. Joseph, n'ont rien de plus agréable, que de voir les chrétiens prendre les

livrées de cet enfant de Bethléem, couvert de pauvres drapeaux... Rien ne les contente

plus que de voir les beaux esprits courir à la foule en cet équipage pour être pages

d'honneur du vrai David (2). » La simplicité, la bizarrerie parfois de leur appareil et de leurs

discours ne doit pas nous donner le change. Les premiers capucins français comptent

dans leurs rangs presque autant d'humanistes et peut-être plus de gentils-hommes que

les jésuites. Malgré le souvenir de la Ligue, il ne faut pas non plus que l'on se représente

ces religieux sous des couleurs trop violentes. Ils ont eu leurs fanatiques et de belle taille,

mais l'ensemble de l'Ordre parait très humain. Lorsqu'il s'agit d'envoyer des missionnaires

aux huguenots du Vigan, « Sa Majesté, écrit le P. Joseph, a désiré se servir en cette part

de ceux de notre Ordre spécialement, ayant su que plusieurs de ce pays-là les y

demandaient et que communément ils sont reçus des huguenots avec moindre aversion

que les autres » (3). De jolies anecdotes font prendre sur le vif cette modérante réciproque

et ces amitiés commençantes. Lorsqu'en 16o9, les capucins vinrent prendre possession du

couvent qu'on leur offrait à Montpellier, le chevalier de Montmorency, fils naturel du

connétable, et un autre seigneur, se placèrent l'épée nue aux côtés du supérieur, le P.

Jacques d'Auch, prêts à défendre les religieux contre la colère de la foule. La dernière rue

que devait traverser le cortège avant d'arriver an couvent, « était pleine de gens d'armes.

Dès que le P. Jacques d'Auch (1) Toulouse chrétienne, Histoire des Capucins..., par le P.

Apollinaire de Valence, Toulouse, 1897, I, p. 7.(2) Méthode d'oraison du P. Joseph du

Tremblay..., Le Mans, 1897, pp, XXIV, XXV.(3) Apollinaire de Valence, op. cit., t  I, p.

211. 142 les aperçut, il pria le chevalier de Montmorency et l'autre de se retirer ou de

quitter leurs épées, la croix ayant assez de force pour se défendre. Comme ces Messieurs

résistaient, il s'arrêta. L'évêque (Fenouillet, l'ami de François de Sales) intervint et les fit

retirer ». A quelque temps de là, les rebelles eurent de nouveau le dessus et les capucins

durent fuir en toute hâte. Par bonheur, continuent nos chroniques, « trois de nos voisins,

bien que huguenots, s'étaient pris d'affection pour nous et nos relations avec eux étaient

fort cordiales. Un d'entre eux enterra l'a cloche dans sa maison, un autre reçut les livres, le

troisième se chargea du calice et des meubles de la sacristie» (1).Plus on étudie les

documents et plus on se persuade que leur juste place n'a pas encore été faite aux

capucins dans l'histoire de la renaissance que nous racontons. Zèle ou succès, j'ai comme

la certitude qu'ils ne le cèdent personne et néanmoins très peu les connaissent. Qu'ils s'en

prennent d'abord à eux-mêmes. Jusqu'à ces derniers temps (2), ils ont par trop négligé

d'entretenir les gloires et d'exposer les prouesses de leur Ordre. Quel soin ont-ils pris de

leurs grands humanistes, Yves de Paris, Zacharie de Lisieux ? Où voit-on qu'ils aient

défendu leur incomparable mystique, Benoît de Canfeld, contre des suspicions pires que

l'oubli? Aussi bien pourquoi ne pas avouer que leur histoire même nous éblouit, nous

déroute? Une je ne sais quelle prédestination les a voués à l'étrange, si l'or peut ainsi

parler. Leurs deux Pères, je ne dis pas les plus insignes, mais les plus fameux, les plus

captivants, nous déconcertent. Je parlerai bientôt du P. Joseph. Qu'on me laisse dire un

mot d'Ange de Joyeuse. (1) Apollinaire de Valence, op. cit., pp. 75-87.(2) Quelques érudits

du premier mérite, les PP. Edouard et Ubald d'Alençon, par exemple, sont aujourd'hui sur

la brèche ; la revue Etudes franciscaines publie d'excellents travaux, On comprend du

reste que des savants franciscains se passionnent surtout pour les premiers siècles de leur

Ordre. 143 II. Il nous touche de plus près qu'on ne pourrait croire. Ce fut lui que Paris vit

passer tour à tour,Du siècle au fond d'un cloître et du cloître à la cour : Vicieux, pénitent,

courtisan, solitaire,Il prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire.Du pied des saints autels

arrosés de ses pleurs, Il courut de la Ligue animer les fureurs,Et plongea dans le sein de la

France éploréeLa main qu'à l'Eternel il avait consacrée (1). Fils de Guillaume de Joyeuse,

lieutenant-général du Roi en Languedoc, et de Marie de Batarnay, il s'appelait Henri, comte

de Bouchage. On ne sait au juste ce qu'il faut pardonner à sa jeunesse, moins « vicieuse »

sans doute que Voltaire ne l'affirme. Il était, je crois, la grâce, la séduction même, la perle

des Joyeuse et c'est beaucoup dire. Une vieille chronique, récemment découverte,

délicieuse de naturel et d'humanité, nous montre à quel point on l'aimait dans sa famille. Il

était déjà capucin à l'époque où se place le trait qu'on va lire. Il achevait ses études de

théologie à Venise et le Général des capucins, Jérôme de Polizzi l'avait appelé auprès de

lui à Gênes, pour l'envoyer en Provence. Un de ses frères, le cardinal de Joyeuse était

alors en Italie lui aussi, et s'en revenait en France après l'élection d'Innocent IX (octobre

1591).« Le P. Ange, raconte le secrétaire du P. Jérôme de Polizzi, était venu à Sestri voir le

Général. Après quelques jours de repos, il partit un matin de bonne heure pour se rendre

-par nier à Savone, et de là continuer sa route. Le même jour, arriva le Cardinal, qui, ayant

su la présence de son frère à Gênes, avait couru la poste afin de l'y trouver avant son

départ ; il ne voulait pas perdre cette occasion de le revoir... On devine son chagrin,

lorsqu'il apprit que le P. Ange était parti le matin. Il se lamentait avec le P. Général : « Je

ne le verrai donc pas ? Comment pourrais-je faire ? n'y aurait-il aucun (1) La Henriade,

chant IV. 144 remède ? » Le P. Jérôme ne savait que lui dire pour le consoler, alors je vins

à son aide. « Monseigneur, lui dis-je, il y a encore un moyen. Que Votre Éminence, avec

les moyens dont elle dispose, fasse rejoindre le P. Ange demain matin et il reviendra. » —

« Il reviendra ?» demandait le Cardinal. — « Mais bien sûr, s'il voit une obédience, que le

P. Général ne vous refusera pas.« Sur l'heure on se met en quête d'une barque, on écrit

l'obédience, ordonnant au P. Ange de revenir de suite, à cause de l'arrivée de son frère. Le

Cardinal la remet lui-même au patron de la barque, en lui recommandant de faire vite et lui

promettant un bon pourboire, s'il lui ramenait son frère. Il partit aussitôt et le lendemain il

ramenait le P. Ange. Quand le Cardinal fut averti que la barque était en vue, il se rendit sur

le rivage, d'où il faisait de grands signes de joie à son frère ; mais son impatience de

l'embrasser était si vive, qu'il ne put attendre que les marins l'eussent déposé à terre. Il alla

au-devant de lui, entra dans l'eau, se baignant non seulement les pieds, mais tout le bas

de sa soutane rouge, afin de lui donner la main. Quand il fut à terre, il le baisa plusieurs

fois, l'appelant avec grande tendresse : « Père Ange, mon frère bien-aimé ! Père Ange,

mon frère ! »« J'avais accompagné le Cardinal, car le Général était retenti au lit et se

tournant vers moi il me disait: « Père, comme il a bonne mine, mon frère; je suis convaincu

que vous avez des égards pour lui ». — « Sans aucun doute, Monseigneur, nous lui

donnons des choux, des oignons, des fèves bouillies. C'est le pain de la grâce que ne lui

ménage pas le Seigneur, c'est le bonheur d'être religieux et la paix de l'âme qui lui font

cette mine superbe. » Alors le Cardinal me racontait qu'ils avaient été six ou sept frères et

soeurs ; cependant leur mère ne se préoccupait que du P. Ange, qui avait l'estomac si

délicat qu'elle ne savait qu'inventer pour le nourrir. Ils restèrent quelques jours ensemble,

et chacun d'eux repartit pour sa  145 destination (1). » Sa mère, ses frères, le roi de

France, les Pères capucins, les foules du Languedoc — ce fief, ce royaume des Joyeuse

— les auditoires de nos églises, les couvents où il prêche la Réforme, tous l'aiment

ainsi.Quelques années avant cette délicieuse rencontre sur les bords de la Rivière de

Gènes, celui qui devait s'appeler un jour Père Ange, commençait à la cour une brillante

carrière. Spirituel et brave, frère de l'amiral Anne de Joyeuse, beau-frère du duc d'Épernon

par son mariage avec Catherine de Nogaret de la Valette, il pouvait tout se promettre et de

son mérite et du prestige croissant de sa famille et plus encore de l'amitié royale. Il se

montrait d'ailleurs, semble-t-il, également sensible et aux attraits de l'avenir qui s'ouvrait à

lui et à des impressions très différentes. Paris et plus encore peut-être l'entourage de Henri

III regardaient alors avec une stupeur émue ces capucins qui avaient pris récemment

possession de leur couvent de la rue Saint-Honoré et qui contraignaient « les esprits les

plus durs à la dévotion par la seule austérité qui paraissait en leur habit ». « Arrive un jour

que le comte de Bouchage (Henri de Joyeuse) revenant de la ville avec le roi en son

carrosse, car rarement allait-il sans lui, il en vit par hasard, ou plutôt par quelque spéciale

providence de Dieu, deux qui passaient avec leur besace sur le dos. Il arrête longtemps sa

vue sur eux, à l'ordinaire de ceux qui désirent avec violence. Le Roi, le voyant devenu

pensif tout à coup, et les yeux immobiles sur ces religieux, jugea de là qu'il les avait autant

dans le coeur que dans les yeux (2). »Il entra chez les capucins, au mois de septembre

1587, peu de jours après la mort de sa femme. Il avait alors vingt-quatre ans. « Peu s'en

fallut, dit-on, que Henri III (1) Edouard d'Alençon, Pages inédites de la vie du P. Ange de

Joyeuse, Etudes franciscaines, août 1913, pp. 138, 139.(2) La vie du R. P. Ange de

Joyeuse..., par M. Jacques Brousse, Paris, 1621, pp. 59, 6o. 146 ne tombât pâmé à la

renverse », lorsqu'il vit son compagnon de tous les jours « dans cet habit, la tête rasée et

les pieds nus (1)». Une brochure du cardinal Duperron,l'Adieu au monde de M. de Joyeuse

entrant en religion, traduisit la vive émotion de la Cour et de la ville. Sur la pleine sincérité

de cet héroïsme, sur la ferveur du beau novice, aucun doute n'est permis.Les ouvrages

anciens et modernes consacrés au F. Ange tiennent plus du roman que de l'histoire (2).

Cela est vrai notamment du plus populaire de ces récits, le Courtisan prédestiné du sieur

Jean de Callières. On veut, par exemple, que dès l'entrée d'Henri au couvent, et les

Joyeuse et le Roi aient décidé d'employer tous les moyens, et même la force, pour enlever

le fugitif. La vérité est plus simple etplus touchante. Au Provincial des capucins qui

s'appelait alors Bernard d'Osimo, Henri III n'a demandé, et très gentiment, qu'une seule

chose, à savoir qu'on n'éloignât pas le novice de la capitale, Mon Père, lui écrit-il en

octobre 1587, je suis bien aise que vous soyez en bonne santé arrivé à votre bon couvent.

Dieu vous y maintienne ! Je sais que vous m'aimez. Je vous en sens infinie obligation, mais

pour la vous avoir extrême, et moi donner un contentement très grand, c'est et sera,

comme je m'as. sure que vous ne me refuserez une si juste requête, que Frère Ange, que

j'ai aussi cher comme s'il était moi-même, ou mon enfant, ne bouge du couvent de Paris; et

je vous en prie de tout mon coeur, donnez-moi cette joie qui me sera extrême, afin que je

le puisse voir et me recommander à ses prières et aux vôtres, comme je fais maintenant;

car, pour le moins, si je l'ai perdu près de moi, l'estimant très heureux de s'être mis à servir

notre bon et grand Maître, que j'aurai ce bien de lui pouvoir voir en ce saint lieu faire son

salut et par son intercession devant Dieu et sa sainte Mère, aider au mien. Mais, mon Père,

vous me donnerez la vie, tant j'ai cela à (1) Brosse, op. cit., p. 96.(2) L'observation est du

P. Edouard d'Alençon qui certainement ne veut pas viser par 1à les premiers chapitres du

P. Apollinaire de Valence, cf. Toulouse chrétienne, II. 147 coeur, vous êtes, je m'assures

bien aise de l'avoir avec vous, mon Père, et lui, j'estime qu'il est très heureux d'avoir élu

cette bonne et assurée voie. Si je pouvais avoir ce bien que de vous voir, je serai fort aise;

je séjournerai jusques à lundi, ici, qui est à Pluviers (Pithiviers) ; vous y seriez en deux tu

trois jours, qui serait dimanche, et je vous logerai bien pour un jour ou deux, et puis vous

direz au retour de mes nouvelles à Frère Ange. Je vous dirai un, lieu où je pense que je

pourrai faire un couvent de capucins, que vous pourrez voir, qui est à Blois. Dieu vous

conserve, me recommandant à tous les bons frères. HENRY. Ces pauvres derniers Valois !

A lire ces lignes charmantes de roi très chrétien et d'enfant gâté, on comprend l'indulgence

des plus saints personnages de l'époque.Quant au Frère Ange, « vicieux... courtisan »,

voici comme Henri lui écrivait : Jesus Maria.Mon fils, mon ami, j'ai désir, et vous le savez,

de faire mon salut au monde, car en tout lieu, bien qu'il y soit plus malaisé, se peut-il faire

à mon opinion. C'est pourquoi j'ai désiré voir (connaître) le Tiers-Ordre de saint François.

Mais comme vous avez été du monde et avez pris depuis la sainte voie, vous donnant à

notre ben Dieu, si savez-vous bien comment l'on y peut, au monde, dis-je, faire son salut,

détestant le péché et embrassant la vertu. C'est ce qui me fait vous prier de toute mon

affection de m'en mander votre avis bien particulièrement et les règles que je devrais tenir.

 À Dieu (1). Après quelques années de solitude et de ferveur, F. Ange reparaît soudain sur

la scène profane. En 1592, son Général l'envoie en Provence, comme nous l'avons déjà

rappelé. La mission qu'on lui avait confiée n'était pas moins politique que religieuse. Je

parle à la moderne ; de telles distinctions frappaient moins les esprits de ce temps-là. La

Ligue à moitié vaincue menaçait de se disloquer. Il (1) Ces précieuses lettres ont été

découvertes et publiées par le P. Edouard d'Alençon, cf. Pages inédites..., loc. cit., pp.

126, 127. 148 s'agissait de faire au moins la part du feu, de réduire, autant que possible, le

triomphe du roi de Navarre, et pour cela, nous dit-on, « de former une sorte de fédération,

qui en rendant indépendante chacune des provinces (méri        dionales), les unirait

pourtant sous la protection du Pape ». Ligueur jusqu'aux moelles, beau-frère du

gouverneur de Provence, frère du gouverneur de Languedoc, parent du gouverneur du

Lyonnais (Charles-Emmanuel de Savoie), le F. Ange est chargé ou se charge — les deux

peut-être — de ces tractations diplomatiques. Au bout de quelques mois, il arrive à se

convaincre que le projet n'aboutirait pas, mais dans l'intervalle, le jeune capucin avait

insensiblement repris son éclat d'avant la bure. Malgré cinq ans de « haire », « la cuirasse

» lui irait encore assez bien.En octobre 1592, le gouverneur du Languedoc, Scipion de

Joyeuse, surpris et défait parles troupes royales, meurt, noyé dans le Tarn. C'était le

dernier des Joyeuse, le dernier, s'entend, qui pût conduire des troupes à la bataille, —

l'aîné et le cinquième tués à Coutras, le second, cardinal, le troisième, capucin —; puisque

à toute force on voulait pour chef un Joyeuse, il n'y avait plus qu'à choisir entre le cardinal

et le capucin. Le choix n'était pas douteux. Là-dessus pourparlers sans fin, supplications

de « tout le commun peuple qui, à milliers, ayant environné le couvent de toutes parts, et

le jardin en étant tout plein, criait d'une voix pitoyable : « Nous voulons le F. Ange, capucin,

pour notre gouverneur », avec menaces de l'enlever de force et de brûler le couvent » (1).

La haute théologie est consultée; Baronius, Bellarmin approuvent; Rome offre les

dispenses nécessaires. Ange se rendit enfin. « Le lendemain, il parut vêtu de noir en

témoignage de son deuil intérieur, Mgr le cardinal, son frère, archevêque de Toulouse, lui

ayant ceint l'épée. » La chanson de Roland n'a rien de plus sublime ni de plus doux tout

ensemble. (1) Brousse, op. cit., pp. 138, 139, cf. la Toulouse chrétienne du P.

Apollinaire. 149 que ce dernier geste. Le Turpin de 1592 a refusé de se battre, mais il est

ravi de passer l'épée à son frère, le capucin ; jamais ce frère ne lui a paru plus beau.La

voix du peuple, vox Dei, acclamait le nouveau chef. « De dire que, parmi tant de clameurs,

son coeur fut dedans lui, c'est ce que je ne crois pas; il était en Dieu... et n'eut pas sitôt

pris l'épée, lui ayant rasé la couronne et un peu raccourci la barbe, qu'accueillant la

noblesse qui venait le saluer, il rendait à un chacun selon son grade et sa qualité, avec un

maintien si relevé et accompli, comme si jamais il n'eût entré dans le cloître, montrant en

sa naturelle douceur qui ressentait un peu du religieux, un port si plein de majesté, comme

requiert la qualité de capitaine et gouverneur... que, marchant après ses gardes, parmi la

noblesse, l'on remarquait en lui quelque chose hors du commun, qui le rendait à tous

admirable. » Il portait la croix blanche de Malte, le pape ayant changé ses voeux de frère

mineur « avec celui de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem » (1).Nous ne le suivrons pas

dans un monde où notre curiosité des choses mystiques ne trouverait plus à se nourrir.

Son exil loin du paradis franciscain dura sept ans (1592-1599). Exil moins dur à supporter

que les panégyristes du Frère Ange ne voudraient nous le faire croire. « De s'imaginer,

disent-ils ingénument, que dans les armées, il eut le pouvoir de poser une cuirasse pour

faire la discipline, cela est hors de toute apparence. » (2). Non, la haire n'est pas si difficile

à cacher et, pour la discipline, on trouve toujours, si l'on veut, un coin pour la prendre.

Qu'on avoue franchement que le Frère Ange s'est évanoui. Reste le plus honnête ligueur

du monde, Henri de Joyeuse. Honni soit qui mal y pense ! Au demeurant, le capucin

d'avant-hier semble peu pressé de terminer ses vacances. La Ligue n'ayant plus (1)

Brousse, op. cit., pp, 14o-142.(2) Ib., p. 348. 15o de raison d'être, il fait sa paix avec Henri

IV qui le reçoit à bras ouverts et lui rend tous ses anciens titres ; il cherche, pour sa fille, un

établissement digne des Joyeuse (1) ; bref, immobile, il laisse courir le temps. Après tout,

sa situation était canoniquement régulière : rien ne l'obligeait à un nouvel acte d'héroïsme,

plus difficile que le premier à un homme qui n'était plus tout à fait jeune et qui venait de

vivre uni pareil roman. Ses amis, veillaient pourtant, disons plutôt nos amis, puisque nous

allons les rencontrer à toutes les pages de notre histoire. Je veux parler de l'état-major des

mystiques parisiens qui, dès la fin de la Ligue, avait ses chefs, ses cadres, ses plans de

croisade. Henri de Joyeuse était sous la direction de l'insigne chartreux Dom Beaucousin et

il voyait encore son ancien confrère, le P. Benoit de Canfeld dont nous dirons bientôt la

gloire unique. L'un et l'autre, chacun à sa manière, le poussaient vers le même but,

Beaucousin, avec sa discrétion doucement prenante, Canfeld, l'extatique et qui allait

bientôt courir au martyre, Canfeld, dis-je, avec une fraternelle et sublime rudesse. Nous

avons une des lettres de ce dernier « au Père Ange de Joyeuse, pendant le: temps de son

retour au monde » : Il ne se peut expliquer combien, ô très cher frère en Jésus-Christ, doit

être fort le lien d'amour entre ceux qui sont frères, non pas d'une même mère charnelle,

mais spirituelle, divine, séraphine et rayonnante, savoir est de la religion de saint

François. Là-dessus, il vient au fait : Où est la vie unitive et extative... le rude habit, la

grosse corde, le manteau rapiécé et les sandales à vos pieds, où sont les jeûnes, les

disciplines, le manger en pain et eau ; où sont les humilités de baiser en terre, de balayer

la maison... ? Le  (1) Sa fille unique, Catherine, qui avait 18 mois lorsque son père entra

chez les capucins, fut mariée d'abord à Henry de Bourbon, duc de Montpensier; après la

mort de celui-ci, à Charles de Lorraine, duc de Guise : elle a pour fille Marie de

Bourbon. 151 miroir de France est-il maculé... le vaillant capitaine entre les Frères Mineurs

est-il fui de la bataille..., l'enfant de saint François et de la religion séraphique, est-il tué ?

Frère Ange est-il mort ? Je déplore sur vous, ô mon frère Jonathas… Et qu'il ne dise pas

qu'il fera « beaucoup de bien en tuant les hérétiques avec l'épée ». Je dis que vous en

tuez davantage avec l'oraison. Aussi bien, il est la chose de saint François ; aucune

casuistique n'effacera cette vérité. Et quant à ce que, par le dehors de cette lettre, je vous

appelle de Joyeuse, et par dedans, je vous appelle mon frère, vous ne vous en devez

ébahir, puisque par dehors seulement et extérieurement vous êtes due de Joyeuse, mais

par dedans et intérieurement Frère Ange ; et non seulement vous devez l'être, mais aussi

vous ne pouvez être autre chose que Frère Ange, voire avec la dispense du Pape (1). Il

redevint donc Frère Ange, reprit la grosse corde et l'habit rapiécé, recommença « la vie

unitive et extative ». On était en 1599. Le siècle finissant — et quel siècle ! — léguait au

XVIIe cet exemple mémorable. L'autre ligue, la nôtre, l'immaculée, la mystique commence

par là ses triomphes. Ange de Joyeuse fut un de ses premiers soldats. Benoit de Canfeld

quittant Paris lui confiera la réforme de Montmartre, comme nous le verrons en son lieu. Il

avait le droit de prêcher le sacrifice. Autour de ce noble front, le reflet de la cuirasse

abandonnée brillait comme une auréole. Étrange destinée du moine soldat ! On ne peut

songer à sa dernière heure sans évoquer des bruits de bataille. Revenant de Rome en

France, Ange de Joyeuse meurt à Rivoli, le 28 septembre 16o8.III. Je pourrais citer dans

cette première génération capucine, bien d'autres personnages de premier ordre, et par

exemple le P. Honoré Bochart de Champigny qui (1) Brousse, op. cit., pp.

685-7o3. 152 seconda plusieurs des grandes Abbesses réformatrices qui nous occuperont

tout à l'heure (1); ou encore le P. Archange de Pembroke qui fut longtemps (de 1609 à

1620) le directeur préféré de la « petite Abbesse » de Port-Royal et dont Sainte-Beuve a

loué la sagesse humaine et fleurie (2), mais je viens droit à celui qui les dépasse tous et

par la splendeur de son génie mystique et par l'étendue de son influence.Guillaume Filch,

qui s'appellera bientôt Benoit de Canfeld, était né à Canfeld en Essex, pendant les

premières années du règne d'Elisabeth. Assez riche pour ne rien faire, il aurait eu, nous

dit-il lui-même, une jeunesse fort dissipée :   « Hélas! s'écrie-t-il quelque part, combien de

temps ai-je été un batteur de pavés, un coureur aux jeux, combien un spectateur de

comédies, combien un fainéant à l'église de Saint-Paul profanée, combien un fréquenteur

d'écoles, non de doctrines mais d'escrime et de danse (3). » Converti par la lecture d'un

livre pieux, il passe le détroit et vient à Douai pour s'initier plus complètement à la vie

catholique. Aucune désillusion ne l'attendait sur le sol de France. Il a résumé ses

impressions dans une longue prière autobiographique qui est fort belle. Nous arrivâmes au

port désiré, savoir est en un pays catholique, là où premièrement je vis ce que je n'avais

jamais encore vu, à savoir, la majesté, beauté et magnificence de votre Eglise et qu'avec

grande joie et contentement je remarquai... le bel ordre qui se voit en cette Eglise militante

et hiérarchie céleste depuis le plus haut degré du Pape... jusqu'aux séculiers. (1) Cf.

Histoire du V. S. de Dieu, le P. Honoré de Paris..., par M. l'abbé Mazelin, Paris, 1882.(2) Cf.

Port-Royal, I, pp. 177-181, et surtout : Les Frères mineurs et les débuts de la réforme d

Port-Royal des Champs..., documents inédits publiés par le P. Ubald d'Alençon.(3) La vie

du R. P. Ange de Joyeuse..., ensemble la vie des R. R. P. P. Benoit Anglais et Archange

Ecossais du même Ordre, par M. J. Brousse, Paris, 1621, p. 457. 153 Ce catholicisme

français qui l'enthousiasme est celui que tant d'historiens, même et, je puis dire, surtout

pieux, nous représentent comme descendu à l'extrême décadence. Pour mieux exalter nos

réformateurs du XVII° siècle, n'aura-t-on pas exagéré les ruines qu'ils eurent à relever?

Nous aurons bien des fois l'occasion d'accueillir ce doute. A la vérité, Canfeld nous arrive

d'un pays où des révolutions religieuses contradictoires ont fait le chaos. La vieille Église

ne serait-elle chez nous qu'un débris, elle garderait encore de quoi enchanter les yeux, le

coeur etla pensée de ce néophyte. Mais que dirons-nous quand nous verrons bientôt les

religieuses espagnoles, venues en France pour la fondation du Carmel français, faire, avec

plus de surprise, les mêmes remarques. Elles s'étaient embarquées pour Babylone ; peu

s'en faut que dans le Paris de 16o5, elles ne reconnaissent la sainte Sion. Quand je

voyais, continue Canfeld, les hauts et magnifiques bâtiments de vos temples, les grands et

spacieux édifices des monastères, et la beauté des images sculptées, peintures et

ouvrages exquis dont, par dedans et dehors, ils étaient si merveilleusement ornés, je ne

pouvais que considérer la gravité et majesté de votre sainte Eglise... Avec votre psalmiste,

Seigneur, j'ai aimé la décoration et ornement de votre maison. Par icelle grande et

magnifique structure des monastères, je ne pouvais que voir la grande piété et dévotion

que produisait la foi catholique.Les beaux et glorieux services de votre Eglise me

semblaient l'embellir et la magnifier. Car, quand je vois la grande solennité de la messe,

célébrée avec les prêtres, diacres, sous-diacres et acolytes, chacun revêtu d'ornements

convenables à son degré, et administrant chacun selon son office; quand je voyais l'autel

bien paré, une multitude de cierges sur l'autel et tout à l'entour du chœur; quand je voyais

qu'avec dévotion et pieuse intention, et en belle façon, l'on encensait l'autel d'une senteur

odoriférante; quand je voyais les grandes et solennelles processions rangées en si beau et

dévot ordre et d'un grand nombre de peuple, avec torches, flambeaux et infinis luminaires;

quand je voyais le choeur fourni de prêtres, clercs et chantres, chacun en sa place et

revêtus de blanc... quand, 54 dis-je, je voyais toutes ces choses, je ne pouvais que je ne

visse, avec une singulière dévotion, comme dedans un miroir la beauté, magnificence et

majesté de votre sainte Église. Il n'avait lu ni Chateaubriand, ni Walter Scott. Ce sont bien

là néanmoins les sentiments qui, deux siècles et demi plus tard, hâteront la conversion et

réjouiront le sacrifice de Newman, de Faber et de tant d'autres. La musique de nos églises

le transportait plus encore. Sur toutes choses, Monseigneur, ma douceur, quand

j'entendais chanter l'ineffable douce mélodie, et l'incomparable et divine harmonie des

orgues bien accordées et des voix très suaves, qui tous ensemble, chantaient en l'église...

mon coeur ne pouvait qu'il ne tressaillît de joie et de liesse ; voire même très abondamment

se coulait la douceur de telles harmonies dedans le plus profond de mon coeur bouillant

de ferveur, si violemment arrachait-elle ma pensée du monde et la fichait au ciel... A peine

pouvais-je jamais entendre telle harmonie que les grosses larmes ne me ruisselassent des

yeux... Ces voix découlaient au dedans de mon coeur et la connaissance et ressouvenance

des choses célestes tombaient tout doucement dans mon coeur, comme qui lui eût distillé

par un canal. Quand les orgues jouaient et le choeur chantait alternativement, ces orgues

en haut me semblaient comme le choeur céleste, tous les tuyaux me semblaient autant de

voix d'anges en bel ordre... lesquels, nous voyant en ce val de misère, comme

compassionnés avec nous, étaient descendus dans votre église.., pour nous consoler,

inviter au Paradis et s'associer avec nous aux divines louanges. Le choeur des chantres

représentait le peuple chrétien qui... entendant (les anges) leur répondaient par grande

dévotion et haussant leurs esprits et voix, montraient qu'ils étaient tout prêts de laisser la

terre et s'enrôler avec eux en paradis (1). Nous l'avons dit vie dévote et vie mystique sont

deux : n'oublions pas toutefois que le maître de toute une génération de mystiques n'eut

pas une dévotion moins poétique, moins affective, moins tendre que François de Sales

lui-même. (1) Brousse, op. cit., pp. 517-524. 155 A ce sujet, le biographe de Canfeld nous

raconte une anecdote, un peu romancée peut-être, mais pleine de sens. « Étant une fois

envoyé à Andely pour y demeurer, il arriva qu'entrant dans la chapelle qui est à l'entrée de

l'église, il vit qu'il n'y avait point de tableau sur l'autel, ce qui lui toucha vivement le coeur.

Car, quoique sachent dire les hérétiques, non seulement les images sont les livres des

ignorants, mais encore des plus parfaits. Il pria qu'on lui trouvât quelques couleurs avec

lesquelles, quoiqu'il n'eût jamais touché peinture ni pinceau, il fit un tableau de

Notre-Dame, où sont représentés tous les symboles et hiéroglyphes dont on se sert pour

exalter les vertus de cette Reine des cieux (1). »Il prit l'habit de capucin à Paris en r586. On

ne nous donne que peu de détails sur les incidents de sa vie religieuse. Nous savons

seulement qu'il a dû séjourner, pendant un temps assez long, dans la capitale. Novice, ses

longues extases firent peur aux religieux du couvent. On le croyait ou malade ou victime de

quelque jeu diabolique. Dans un de ses ravissements qui dura deux jours, « les médecins

qui, le plus souvent, n'ont recours à Dieu, tant qu'ils peuvent trouver quelque refuge en la

nature, ordonnèrent qu'on lui mît des pigeons fraîchement égorgés... sur la tête... ; on lui

piquait les jambes et les cuisses avec de grosses épingles » mais sans parvenir à le

réveiller (2). Au reste, on fut bientôt convaincu de l'excellence, de sa grâce.Il essaya bien

de passer en Angleterre, mais les agents d'Élisabeth faisaient bonne garde. II fut arrêté et

mis en prison. Délivré sur les instances de Henri IV, il revint à Paris où il mourut en 16r t.

Aujourd'hui complètement oublié, nous avons quelque peine à réaliser l'importance de son

action. Tout ce qu'en disent néanmoins ses (1) Brousse, op. cit., pp. 648, 649. (2) Ib., p.

573. 156 panégyristes paraît au-dessous de la vérité. e La sublimité de sa doctrine a été

connue et recherchée dans les cloîtres... et Dieu seul sait le nombre des religieux et

religieuses qui... aidés de ses documents, tant par parole que par écrit, se sont élevés à de

sublimes états de perfection (1). » Maître des maîtres eux-mêmes, de Bérulle, de Mme

Acarie, de Marie de Beauvillier, de tant d'autres, c'est lui, je le crois du moins, qui, plus que

personne, a donné à notre renaissance religieuse le caractère nettement mystique que ce

mouvement va prendre sous nos yeux et qu'il gardera pendant toute la première moitié du

XVIIe siècle.La bibliographie de Canfeld est assez obscure. De tel livre qu'on lui attribue, il

n'a peut-être jamais circulé que des copies manuscrites. C'était en effet sa méthode, et

d'ailleurs celle du temps. Il prêtait aux personnes qu'il dirigeait de petits cahiers appropriés

à leurs besoins. On en faisait ensuite des copies qui se distribuaient sans assez de

discrétion et souvent contre la volonté expresse de l'auteur. Dans une lettre à un capucin

de ses amis, Canfeld se plaint amèrement de cet abus et dit qu'il va faire intervenir les

supérieurs pour y mettre fin. Certains « jaloux » parlaient « sinistrement » de ces écrits et,

pour « en ôter le goût aux âmes », faisaient courir sous main des cahiers de leur façon.

Quoi qu'il en soit, l'oeuvre maîtresse de Canfeld est le petit livre qu'il n'a fait paraître que

dans les dernières années de sa vie et qui a pour titre : Règle de perfection réduite au seul

point de la volonté divine, livre qui est pour nous d'une importance capitale puisqu'il a servi

de manuel à deux ou trois générations de mystiques.C'est une belle oeuvre ardente,

lumineuse et dont, pour ma part, je m'explique sans peine le grand succès (2). (1)

Brousse, op. cit., p. 593.(2) Les vues qui vont être exposées sur la spiritualité de Canfeld

se trouvent heureusement tout à fait conformes à celles que le R. P. Ubald d'Alençon a

développées dans ses récentes conférences à l'Institut catholique de Paris (janvier-mars

1916). 157 Certains critiques d'aujourd'hui, je ne sais à quelles enseignes, le trouvent

obscur; mais on loue communément d'autres livres qui le sont bien davantage. On allègue

contre lui l'autorité de saint François de Sales lequel permettait bien aux visitandines de lire

les deux premières parties de la Règle de perfection, mais préférait qu'on n'abordât pas la

troisième. « On peut, écrivait-il, laisser lire le livre de la Volonté de Dieu (c'est

probablement la Règle de perfection), jusqu'au dernier, qui, n'étant assez intelligible,

pourrait être entendu mal à propos » Rien de plus sage, mais Benoit de Canfeld lui-même

n'entendait pas autrement les choses. Je désire et avise, disait-il expressément, que

personne n'entreprenne cette troisième partie, que premièrement elle n'en soit estimée

capable, non par son propre jugement, mais par celui de son supérieur, confesseur ou

directeur. Que si quelque âme capable était par iceux retenue trop longtemps, qu'elle

prenne cela comme la volonté de Dieu.., et indubitablement elle fera ainsi double avance et

sera plus élevée immédiatement par cette divine volonté (manifestée par les supérieurs)

que moyennant la lecture de cette troisième partie. Je ne sais que dire davantage pour

empêcher que les incapables n'entreprennent ce traité. Ces précautions prises, n'avait-il

pas le droit de se donner carrière ! Ce n'est pas chose équitable, dit-il encore, que les

âmes bien avancées soient privées de viandes solides sous prétexte que les commençants

ne peuvent manger que du lait; ni qu'on ôte au philosophe ses livres de philosophie, sous

ombre que le grammairien ne les entend pas (2). Je ne crois pas du reste que, même dans

cette partie réservée de son oeuvre, Canfeld étudie les états les plus exceptionnels de la

vie mystique. Il ne s'aventure pas aussi  (1) Oeuvres de saint François de Sales, IV, p. IX,

cf. P. Poulain ; Les grâces d'oraison, 5° édit., p. 592.(2) La règle..., pp. 273, 274. 158 haut

que son contemporain Jean de Saint-Samson ou que saint Jean de la Croix. Mais il a un

tour d'esprit assez particulier qui peut surprendre et gêner plus d'un lecteur. Théologien et

très subtil, il pousse quelquefois les analyses psychologiques avec une curiosité trop

complaisante; logicien, il aime les belles symétries systématiques aux arêtes vives. Chez

lui, ce n'est pas à proprement parler le mystique, c'est le spéculatif que certains peuvent

trouver compliqué, bien qu'il s'exprime toujours avec une lucidité merveilleuse. Joignez à

cela une imagination de poète et une externe chaleur de style. Pour être un grand écrivain,

il lui manque seulement d'avoir été l'homme d'une seule langue. Il oscille entre l'anglais, le

latin et le français. Quoi qu'il en soit, il a ravi ses contemporains, même les plus ignorants.

C'est le livre de Benoit de Canfeld qui a formé à la vie intérieure le petit berger provençal

qui s'appellera le Père Yvan. Quant aux savants, qu'il me suffise de dire que huit docteurs

de Sorbonne ont publiquement approuvé la Règle de perfection, et parmi eux, deux

autorités du premier ordre, André Duval et le chartreux Beaucousin. Je laisse d'autres

garants aussi peu suspects, Mme Acarie par exemple, le P. Joseph et le Général des

capucins qui donna l'ordre, en 1621, de publier une nouvelle édition de Canfeld. On

trouverait peut-être, dans la Règle de perfection, comme aussi bien dans la plupart des

ouvrages mystiques publiés avant la condamnation de Molinos, quelques expressions plus

ou moins fautives. Qui pourtant le taxerait de quiétisme manquerait aux règles les plus

élémentaires, je ne dis pas seulement de la justice et de la décence, mais de la critique.

Tout le livre de Canfeld respire contre Molinos, si l'on peut ainsi parler (1) Très

certainement le R. P. Poulain n'avait pas lu Canfeld et ne connaissait pas l'histoire de ce

grand homme, lorsqu'il plaçait l'auteur de la Règle de perfection, en tête de sa a liste

d'auteurs quiétistes » (Grâces d'oraison, 5e édit., p. 592). A la vérité, une des multiples

éditions, ou pour parler plus correctement, une des traductions de Canfeld a été mise à

l'Index en 1689, c'est-à-dire an lendemain de la condamnation de Molinos. Mais tel livre du

P. Surin a eu le même sort et l'on ne voit pas cet insigne mystique figurer aux côtés de

Canfeld dans la liste du P. Poulain. Du reste, les nombreuses citations que je vais faire ne

laisseront pas le moindre doute à ce sujet. 159 Plusieurs spirituels du grand siècle

ramenaient toute la vie intérieure à la pratique d'une seule vertu fondamentale. Méthode

pédagogique qui répond à la tendance de certains esprits et qui évite aux débutants soit la

fatigue intellectuelle soit la dépression morale que leur cause d'ordinaire un programme

trop détaillé. Les sots et les tièdes abusent de tout, mais un homme de bonne volonté et

de sens, bien persuadé que le royaume des cieux souffre violence, n'ira jamais se

promettre d'arriver en deux jours, sans effort, une fois pour toutes, au sommet de la

perfection.. Toutes les vertus se tiennent, s'entr'aident, s'engendrent les unes les autres;

qui s'attache d'un esprit généreux à l'une d'elles, est nécessairement amené à pratiquer

les autres. « Aime et fais ce que tu voudras », disait Augustin. La réponse du Christ au

jeune homme, désireux de bien faire, est à peine plus longue. Pour Benoit de Canfeld, et

plus tard, pour le jésuite Caussade, la vertu par excellence, celle qui résume tout, c'est

l'abandon, mais actif, mais héroïque à la volonté divine. « Règle de perfection réduite au

seul point de la volonté divine» tel est son « moyen court », sa clef d'or. Simplification

apaisante attrayante, stimulante, mais qui certes ne nous laisse oublier aucun de nos

devoirs. Faire, « par le seul motif de plaire à Dieu, tout ce qu'on connaît que Dieu veut,

commande, conseille, inspire » n'est-ce pas la perfection même (1) ? (1) Cf. à ce sujet les

observations, un peu courtes, du R. P. Poulain (loc. cit., pp. 5os, 5o3) Dans le seul titre de

Canfeld, il flaire du quiétisme. Est-ce donc un paradoxe si dangereux de prétendre que

tout le devoir du chrétien se ramène à « vouloir ce que Dieu veut » ? Le « veni, sequere

me » de l'Evangile dit-il autre chose ? Le R. P. se figure toujours et gratuitement, je veux

dire, sans avoir lu Canfeld, que pour ce maître, il suffit d'attendre bouche bée les

inspirations divines, comme si la volonté de Dieu ne nous était pas clairement et de cent

façons notifiée presque à chacun de nos pas. 16o Ce livre, écrit un de ses approbateurs,

Dom Beaucousin, « est accommodé à la capacité des âmes pieuses et religieuses, tant

commençantes, profitantes que parfaites, moyennant qu'elles entrent comme Esther

devant Assuérus par chacune porte, par ordre ». Chacun y trouve les conseils qui

conviennent à son degré propre, et qui, fidèlement suivis, lui permettront de franchir, une à

une, les étapes de la vie intérieure. La Règle n'est pas, uniquement, comme certains

semblent le croire, une somme de théologie mystique ; elle est encore et d'abord un

manuel d'ascèse chrétienne, Canfeld restant d'ailleurs persuadé que cette ascèse

elle-même prépare, entraîne normalement les âmes, à la réception des sublimes grâces

qui font les parfaits.IV. Les premières éditions de la Règle présentaient un beau frontispice

synthétique, dessiné ou du moins dicté par l'auteur lui-même et dont voici tout ensemble la

description et le commentaire : Cette figure, en forme de soleil, représente la volonté de

Dieu. Les visages placés ici en l'un (soleil), signifient les âmes vivantes en l'autre (volonté

divine)... Ces visages sont rangés en cercle par trois rangs, montrant les trois degrés de

cette divine volonté. Le premier degré signifie les âmes de la vie active; le second, celles de

la contemplation; le troisième, celles de la suréminente.Et pour ce, au dehors du premier

rang sont beaucoup d'outils manuels (pinces, marteaux), qui dénotent la vie active ; au

dedans du troisième est : Iehoüa; au cercle et au rang du milieu, il n'est rien mis pour

signifier qu'en cette sorte de vie contemplative, sans autre spéculation et pratique, il faut

suivre le trait de la volonté de Dieu. Les outils sont sur la terre et en obscurité, d'autant que

les oeuvres extérieures d'elles-mêmes sont pleines de ténèbres. Ces outils toutefois sont

touchés du rayon et frappés de la clarté de ce Soleil, pour être les oeuvres éclairées et

illuminées de cette volonté de Dieu.La clarté de cette volonté divine donne peu sur les

visages du premier ordre ; sur les seconds, beaucoup davantage... ; mais les troisièmes

sont tout resplendissants. Les premiers 161 paraissent beaucoup plus; les seconds, moins

; les troisièmes, presque point : ce qui montre que les âmes du premier ordre sont

beaucoup en elles-mêmes : celles du second sont moins en elles-mêmes et plus en Dieu;

et`celles du troisième ne sont presque point en elles-mêmes, mais tout en Dieu et

absorbées en sa volonté essentielle. Toutes ces figures ou visages ont les yeux fichés en

cette volonté de Dieu. Nous avons perdu le sens et le goût de ces compositions

symboliques que nos anciens plaçaient volontiers à la première page de leurs livres. C'est

grand dommage. Ces frontispices qui fixaient aisément dans l'esprit, l'imagination et la

mémoire des simples, la doctrine abstraite d'un long traité, servaient aussi comme de pierre

de touche, et, s'il en était besoin, de correctif à la doctrine elle-même. Si Jansenius avait

confié à un peintre flamand l'illustration de l'Augustinus, Port-Royal aurait certainement

reculé d'horreur devant un système que, faute d'imagination, il ne réalisa jamais

pleinement. Que nous parle-t-on du quiétisme de Canfeld? Regardez plutôt ces outils de la

vie active, ces pinces, ces marteaux, « frappés de la clarté » du soleil divin. Cette image

nous montre aussi que, malgré les demi-ténèbres qui l'enveloppent, l'humble vie active des

commençants n'est pas en opposition avec la quiétude contemplative des parfaits. Mieux

l'âme s'acquitte des devoirs de son degré, plus elle se rapproche du soleil, plus elle s'élève

à ce repos mystérieux qui, loin de l'assoupir, doit au contraire lui donner un élan nouveau.

Ces outils, en d'autres termes, ces actes rudimentaires de nos puissances, gardons-nous

de les mépriser, mais n'allons pas non plus nous satisfaire, nous glorifier d'un appareil

aussi misérable. Égarés par de vaines terreurs ou par une vanité encore plus ridicule, ne

refusons pas de monter plus haut. Telle est, en effet, l'erreur  de ceux qui, étant trop

adonnés au ministère de Marthe, ne veulent pas choisir la meilleure part avec Marie ;.. ce

que nous 162 n’entendons pas seulement de la vie active extérieure, mais principalement

de la vie active intérieure, consistant aux actes de l'entendement et de la volonté. Car

quelques-uns se voyant comme tirés par la main hors de la vie active et de leurs

accoutumés actes de discours, méditation et aspiration, et comme forcés par cette droite

règle de ficher toute la force de leur esprit en cette seule volonté de Dieu et y adhérer (en

quoi consiste la pure et suréminente contemplation), ils ne savent où ils en sont ni

comment il s'y faut comporter et ainsi s'en détournent et rejettent telle pure et nue

contemplation, estimant que la pratique spirituelle de l'âme soit sans profit et vérité, qui

n'est accompagnée de leurs actes accoutumés et discours d'entendement. Ils sont à la

table des esclaves; on leur fait une place au banquet du Roi et, craignant de mourir de

faim, ils se cramponnent à leur misérable pitance. Pour remède duquel erreur, et pour

retrancher ces actes superflus, premièrement ceux de l'entendement (il faut) savoir que

notre intérieur n'est pas perfectionné, ni la vraie contemplation acquise, par tels discours et

spéculations, qui sont actes d'entendement, mais par ferveur, amour et affection, qui sont

les actes de la volonté; pour ce que nulle spéculation d'entendement ne peut posséder, ni

jouir de Dieu, mais bien l'amour de Dieu... (Comme l'a dit saint Denis), « les cachées

ténèbres de Dieu, lesquelles il appelle abondance de lumière, sont inconnues à toutes

lumières et cachées à toute connaissance. Et si quelqu'un voyant Dieu, a connu ce qu'il a

vu, il n'a pas vu Dieu, mais quelque chose qui lui appartient ». Car la spéculation de

l'entendement proportionne Dieu tout-puissant, infini et incompréhensible, à notre petite

capacité ; mais au contraire la volonté, par amour, se proportionne en quelque degré à

l'infinité et toute puissance de Dieu... Cette spéculation d'entendement est chose humaine,

nous faisant demeurer en nous-mêmes, mais l'amour de la volonté est chose divine, nous

élevant et tirant hors de nous-mêmes et nous transformant en Dieu. Et pour ce, il est

manifeste que telles spéculations et discours d'entendement ne sont pas perfection, ni

vraie contemplation, laquelle consiste à une certaine vision de Dieu, autant que cette

mortalité le permet, à laquelle la spéculation est même préjudiciable. 163 Et pour ce,

l'Esprit céleste en admoneste l'Epouse aux Cantiques, lorsque il dit : Averte oculos tuos a

me, détourne de moi tes yeux, à savoir des curieux discours et spéculations..., quia ipsi me

avolare fecerunt, d'autant qu'ils m'ont fait envoler, à savoir de ta vue, laquelle obscurcie par

tels discoure, ne me peut regarder.La même chose nous est enseignée mystiquement par

l'ange qui rendit Jacob boiteux d'une jambe... Ces deux puissances de l'âme ressemblent

à deux chevaux en un carrosse, dont l'un est tardif et l'autre vite, la volonté étant si lente à

faute d'amour, qu'à peine peut-elle marcher, et l'entendement si léger par curiosité, qu'il

veut toujours courir, de sorte que l'un a besoin d'aiguillon et l'autre de bride (1). Et cette

volonté elle-même, elle se dépouille aussi dans la contemplation, non pas de son acte

essentiel — car nous n'avons rien de meilleur, et c'est là le fond de l'homme — mais de

cette floraison sensible qui n'est pas l'amour. C'est une imperfection de trop désirer les

douceurs de la prière et de les préférer à la sécheresse apparente et crucifiante de l'union

mystique. Certains ne sont jamais en repos qu'ils n'aient quelque sentiment d'union ; d'où

advient qu'ils vivent toujours en la pauvreté de leur âme. En vain, l'Esprit les pousse à

quelque sortie généreuse « hors du pourpris de nature » ; le sens l'empêche, qui ne veut

être sevré de la mamelle de sensible consolation, ains comme un animal, va toujours béant

après sa pâture et hennissant après son avoine, et ainsi ne cesse qu'il n'ait abattu par son

importunité, l'esprit élevé (2). On veut chercher Dieu, le sentir à la surface de l'âme; « on

ne voit pas qu'on a (déjà) ce qu'on cherche ». Pourquoi le désirer « comme s'il était absent

»? Au lieu de le désirer « comme absent », il faut « en jouir (1) La règle..., Ire partie, ch.

XVIII. (2) Ib., III, ch. x. 164 comme présent » (1). Quel triste leurre quand l'âme ne regarde

pas son Epoux comme vraiment présent, et comme plus présent qu'elle-même, plus

dedans elle qu'elle-même, plus elle qu'elle-même, mais comme en Paradis ou quelque

part plus éloigné d'elle qu'elle (2). Là, au centre de nous-mêmes, se fait l'union mystique,

bien au delà de la région obscure où s'agitent l'intelligence raisonnante et le sentiment. A

ces profondeurs immobiles, a l'Esprit s'approche si près de l'âme qu'ellevoit son ombre

vraie » (3). O quelle immense beauté reluit en cette vision où est découverte la divine face

amoureusement riante sur l'âme (4) !Ici elle étend ses purs et candides bras pour plus

étroitement embrasser et étreindre son Époux ; mais en est plus étroitement embrassée et

étreinte; ici, elle ouvre la capacité de tout son esprit pour engloutir cet abîme, niais au

contraire, s'en trouve être heureusement absorbée (5). Activités que tout cela. « La volonté

essentielle, dit un des éditeurs de Canfeld, a une manière d'opérer qui parait purement

passive, en ce qu'il semble que l'âme nefasse rien de son côté et que Dieu opérant tout en

elle, il suffit qu'elle reçoive son impression : d'autant que la lumière du don de Sagesse qui

éclaire l'âme dans cet étatsuréminent est si simple et l'amour qu'elle porte à Dieu si

spirituel, son opération si délicate, qu'il semble qu'elle n'ait ni connaissance, ni amour de

Dieu, ni aucune autre opération. C'est ainsi qu'il faut entendre notre auteur quand il dit

dans la 36 partie, que l'âme, étant toute passive, elle n'opère plus par ses puissances ; ce

qu'il faut (1) La règle..., III, ch. X.(2) Ib., III, ch. IV.(3) Ib., III, ch. V. (4). Ib., III, ch. VI. (5) Ib.,

III, ch. VII. 165 entendre d'une opération grossière et perceptible, quoique l'âme ne soit

jamais si éclairée (et donc si active), et qu'elle n'aime jamais Dieu avec plus d'ardeur que

dans cet état passif où la force de l'action est si grande que l'âme ne peut fournir à la

véhémence de l'opération et à la réflexion qu'il faudrait faire sur son opération, pour en

avoir une connaissance distincte (1). » Canfeld avait dit tout cela en deux mots : On opère

ainsi d'autant plus que plus on est oiseux et d'autant moins que moins on est oiseux

(2). Que d'ailleurs cette conduite ne favorise en rien l'oisiveté paresseuse des faux

mystiques, Canfeld ne se lasse pas de le répéter. Notez bien que nous n'entendons point

quand nous disons qu'il ne faut retourner à la volonté extérieure — celle dont le travail

divin a suspendu les opérations grossières et perceptibles — qu'il faille mépriser ni laisser

les oeuvres extérieures. Mais entendons par là que par les moyens susdits on les

spiritualise et annihile à mesure qu'on les fait (3). En d'autres termes, le contemplatif ne

renonce pas aux vertus communes, à la pénitence par exemple : il prend la discipline aussi

bien que les commençants ; mais le « grossier » et le « perceptible » de cet exercice ni ne

l'occupe, ni encore moins ne l'absorbe. Le geste le plus extérieur, commandé par le haut

mystique, devient en quelque façon mystique lui-même. Si cela est vrai des gestes

extérieurs, cela doit l'être plus encore de l'activité ordinaire de nos facultés spirituelles. Et

voilà la vraie vie active et contemplative, non pas séparées, comme quelques-uns pensent,

mais jointes en un même temps, pour ce que la vie active de telle personne est aussi (1)

Préface de l'édition de 1696.(2) La règle..., III, ch. XIV.(3) Ib., III, ch. XIII, voir aussi III, ch.

XIV un très beau parallèle entre la bonne et la mauvaise oisiveté. 166 contemplative; ses

oeuvres extérieures, intérieures ; corporelles, spirituelles; et temporelles, éternelles, faisant

ainsi utraque unum, de deux choses l'une (1). Ainsi de la différence entre les serviteurs de

l'esprit et ceux de la lettre pure, entre le vrai chrétien et le pharisien. Le second exalte,

gonfle, si je puis dire la lettre, au point d'oublier l'esprit ; le premier reste fidèle à la lettre,

mais il la spiritualise et par là, en quelque manière, il l’ « annihile ». Un, prame, tel que

nous le sommes, ne saisit pas le plein sens de ces dissociations subtiles, mais il sent que

cela se tient et que, moins épais, il comprendrait mieux. Là où ceux s'abusent qui, quand

ils sont commandés à faire quelque chose, murmurent et s'excusent, sous prétexte de

s'adonner à l'esprit, fuyant ainsi ce qu'ils disent chercher, à savoir Dieu qui est en telle

oeuvre, et causant un triple obstacle et ténèbres : premièrement l'oeuvre ; secondement, la

crainte d'icelle ; troisièmement, leur propre volonté et inobédience.Quand l'âme s'introvertit,

(s'engage dans les voies mystiques), elle s'enfuit et a comme une certaine crainte des

choses extérieures; aussi d'autant plus qu'elle s'enfuit et a peur, d'autant plus leurs images

s'impriment eu elle. Davantage, elle leur donne le lieu et la place de Dieu qui, au lieu qu'il

devrait être en tout lieu, tellement que sa vraie présence devrait faire évanouir les choses,

elle au contraire, donne tant de lieu à ces choses que leur présence fait évanouir Dieu

(3). Enfin et toujours pour la même raison — car je le répète, nous avons ici affaire à un

métaphysicien qui ne perd jamais de vue la clef de voûte de son système --enfin, dis-je, le

contemplatif ne doit pas céder à la tentation, malheureusement trop fréquente, à l'attrait

spécieux qui l'invite à négliger le Verbe fait chair, pour s'engloutir plus entièrement, plus

directement dans l'essence divine. (1) La règle..., III, ch. VII.(2) Ib., III, ch. XIII. Après ces

textes décisifs, j'ai bien le droit de répéter que, pour accuser Canfeld de quiétisme, il faut

ne l'avoir pas lu. 167 Un des chapitres, et le chapitre fondamental de cette troisième partie,

réservée aux mystiques de haut vol, a pour titre : qu'il faut toujours pratiquer et contempler

la passion de Notre-Seigneur. Le ruban rouge, que Rahab mit à la fenêtre de sa maison,

enseigne que Dieu veut que nous mettions sa Passion rouge et sanglante à la fenêtre de

notre maison intérieure, qui est notre entendement, pour l'y pouvoir toujours méditer et

contempler (1). « Toujours », même lorsqu'on est parvenu aux sommets qui dominent de si

loin les images créées, et jusqu'aux plus saintes. Alors Dieu lui-même semble appeler

l'âme à ne plus contempler que la divinité, mais l'âme se cramponne aux scènes

évangéliques de la Passion. Dimitte me, lui dit le Christ, aurara est : laisse ma nature

humaine, car tu vois poindre l'aube du vrai jour, ma divinité. Et l'âme répond : non dimittam

te; je ne te laisserai pas (2). Et cela, je veux dire, s'attacher étroitement au Dieu homme, il

le faut, non pas uniquement parce que le christianisme, mais encore parce que la plus

haute contemplation elle-même est à ce prix. Ici revient le grand principe qui tantôt nous

gardait et du quiétisme et du panthéisme : Dieu tellement partout et avec une telle

plénitude d'être que « sa vraie présence devrait faire évanouir » les êtres inférieurs lesquels

n'en gardent pas moins leur substance propre, On nous montrait tantôt le mystique fidèle

au littéralisme de l'ascèse, mais spiritualisant, mais annihilant les pratiques « à mesure

qu'il les fait »; il en va de même pour notre union avec le Verbe incarné. « La lumière de la

foi anéantit les images » dont nous ne voulons pas que l'extase même nous

détourne. Encore que nous ayions la représentation d'un crucifix... l'immensité de la foi

l'absorbe et l'anéantit (3). (1) La règle..., III, ch. XVI. (2) Ib., III, ch. XX. (3) Ib., III, ch.

XVII. 168 Que les philosophes veuillent bien relire ces textes, ils les trouveront sublimes, de

ce limpide et profond sublime qui semble illuminer soudain les avenues du mystère.

Commenter cette divine métaphysique dépasserait mes forces et ne serait pas ici de

saison. Qu'il me suffise d'avoir fait entrevoir la splendeur et la solidité de ce petit livre sur

lequel vont se façonner tant de mystiques, et entre autres, un personnage singulier que

peut-être l'on ne s'attendait pas à rencontrer ici, l'Éminence grise, le Père Joseph.V. Nous

le savions déjà, mais Canfeld vient de nous le redire et de nous en donner la raison

dernière : entre la vie contemplative et les oeuvres extérieures, il n'y a pas d'opposition,

mais au contraire, une étroite convenance, de secrètes harmonies. La flamme mystique

d'une part exalte merveilleusement les puissances, même naturelles de l'homme et d'autre

part brûle, « annihile » les impuretés de l'action. Néanmoins lorsqu'elle s'applique à de

certains objets, lorsqu'elle se meut à l'aise en de certains milieux, lorsque, sans trop de

répugnance, elle fait flèche de certains bois, lorsqu'enfin elle présente certains caractères

d'intensité, il nous est plus difficile de rattacher l'activité humaine à un foyer tout mystique

et tel paraît, si je ne me trompe, le cas du P. Joseph, confident, conseiller, agent et, pour

parler grec, « démon » du cardinal de Richelieu. Sa politique fut-elle d'un saint? Dans

l'ensemble, très certainement il l'a voulue, très probablement il l'a jugée telle, mais ce

faisant, a-t-il discerné, avec une parfaite justesse, le véritable esprit qui le conduisait? Pour

nous, Richelieu est moins gênant. Il a peur de l'enfer, il aime la théologie; il ne se

désintéresse pas tout à fait des choses de Dieu, mais enfin son royaume est de ce monde.

Le P. Joseph, au contraire. Jamais il n'a rétracté les saintes ambitions de sa jeunesse

capucine, jamais oublié les sublimes enseignements de ses maîtres, François d'Assise,

l'Aréopagite, Harphius, Benoit de Canfeld. 169 Ce diplomate à l'ancienne mode et qui sait

les tours du métier, entend bien rester le héraut de l'amour divin, garder la simplicité de

l'esprit d'enfance. Ce sous-secrétaire d'Etat, accablé de tant de soucis profanes, chargé de

tant d'étranges besognes, fait l'oraison de quiétude. Mystique toujours, nous assurent ses

panégyristes. Je ne demande pas mieux. Mais enfin mystique in partibus in fidelium et

sous un nuage que je laisse à de plus pénétrants que moi le soin de percer. Qu'on veuille

bien prendre ces derniers mots à la lettre et comme un aveu de mon impuissance. Du jour

où commence pour de bon la vie politique du P. Joseph, je me perds dans les profondeurs

de cet homme extraordinaire. Je comprends mieux et j'aime aussi davantage sa première

vie, celle dont il nous a laissé le mémorial deux fois émouvant dans un des plus beaux

livres de notre littérature religieuse : l'Introduction à la vie spirituelle par une facile méthode

d'oraison (1). (1) Sur la carrière politique du P. Joseph tout le monde connaît l'ouvrage

définitif et classique de M. Fagniez : Le P. Joseph et Richelieu. M. le chanoine Dedouvres

prépare, depuis plus de vingt ans, la Vie du P. Joseph et a publié soit dans la Revue des

Facultés catholiques de l'Ouest, soit dans les Etudes franciscaines les premiers chapitres

de ce grand ouvrage. Maître de toutes les avenues de ce vaste sujet et si peu connu, M.

Dedouvres a voué au P. Joseph une admiration sans réserves, sans nuances, à laquelle

nous ne désespérons pas tout à fait de nous associer quelque jour. Je rappelle ici, en deux

mots, le curriculum vite du fameux capucin, pendant la période qui nous intéresse.

François Leclerc du Tremblay, baron de Maffliers naît à Paris, le 4 novembre 1577, de Jean

Leclerc, président aux requêtes, puis ambassadeur de France à Venise, et de Marie de

Lafayette, d'abord élevée dans le calvinisme. On lui donne une éducation d'humaniste et

particulièrement brillante : grec, latin, droit, philosophie, fortification, mathématiques,

italien, anglais, espagnol, hébreu. Tout jeune, une heure durant, il parle en latin « dans

une assemblée solennelle de seigneurs, réunis à l'occasion du service funèbre de Ronsard

a. Ce ne pouvait être le premier service funèbre en 1685. (Ainsi Ronsard aura été célébré

au moins par trois de nos humanistes dévots, Du Perron, Garasse (cf. Humanisme dévot..,

p. 192) et le P. Joseph.) En 1595, il part pour l'Italie et fait un long séjour à Padoue, où

Peiresc se trouvait aussi. Il revient en France par le plus long (Trente, Nuremberg,

Augsbourg, Strasbourg) ; assiste au siège d'Amiens en 1597 et peu après, passe en

Angleterre, avec l'ambassadeur Hurault de Maisse. « En 1597, Shakespeare donnait

plusieurs de ses grands drames..., Hurault nous dit dans ses mémoires qu'il vit jouer

Hamlet à la Cour. Le baron de Maffliers dut le voir aussi. » Alas, poor Yorick! Bonne

méditation pour un futur missionnaire. Revenu en France en 1598, nous le retrouvons,

comme presque tous nos mystiques, dans le petit monde Bérulle-Acarie. Ami intime de

Bérulle, il a pour directeurs André Duval et Benoit de Canfeld. Capucin en 1599, et bientôt

lecteur en philosophie, maître des novices, grand prédicateur, fondateur avec Antoinette

d'Orléans de la congrégation du Calvaire. Vers 1613, il commence à graviter dans l'orbite

de Richelieu et devient insensiblement l'intime auxiliaire du grand homme. Voir surtout :

Dedouvres : Un chapitre de la Vie du P. Joseph, le baron de Maffliers, Angers, 1906; et Le

P. Joseph..., ses charges, ses prédications de 16o4 à 1613, Angers, sg15.  170 D'après M.

Dedouvres, ce livre, qui ne fut publié qu'en 1616, aurait été composé de 1613 à 1614,

c'est-à-dire pendant les années mémorables où le P. Joseph achève de se donner à

Richelieu. Pour moi, je croirais volontiers que, huit ou neuf ans plus tôt, des copies

manuscrites de l'Introduction circulaient déjà, soit chez les capucins, soit dans les autres

maisons religieuses et que le P. Joseph n'aura fait que mettre au jour, en 1614, les leçons

qu'il donnait en 1604 et 1605 aux novices capucins du couvent de Mention. Certes, qu'il

parle ou qu'il écrive, à trente ans comme à cinquante, le P. Joseph paraît toujours

frémissant et sur le trépied, mais plus il avance dans la vie et plus une je ne sais quelle

amertume menace de flétrir son enthousiasme d'ailleurs invincible, au lieu que

l'Introduction est une oeuvre merveilleusement jeune et d'une allégresse inouïe. Aussi

bien, ce livre, nous le connaissons déjà : c'est la Règle de Benoit de Canfeld, mais rédigée

à nouveau, dans l'ivresse de la découverte et du triomphe, par un écrivain de race, par un

cornette du Roi des Rais, au son du tambour (1). Lisez, entendez plutôt : Si les vrais

Frères Mineurs, qui portent en leur habit la couleur et l'âpreté de l'aigle, grisâtre et mal

peignée, savent conserver la royauté et la prééminence de leur vie spirituelle, (1) Comment

M. Dedouvres a-t-il pu écrire que dans l'Introduction du P. Joseph « les mystiques, Sainte

Thérèse, le P. Benoit de Canfeld, Taulère, Ruysbroek, Harphius, saint Denis..., sont loués,

mais fort peu exploités s ? (Un précurseur de Bossuet, le P. Joseph écrivain, Angers, 1 , p.

s4. Le contraire est l'évidence même. Nous savions a priori que le P. Joseph n'avait pas

inventé cette science mystique qui, de son temps, était arrivée à son plus haut

développement. Et de plus, l'inspiration de Canfeld se manifeste dès le 1er  chapitre du

Traité de l'oraison. « Bref formulaire et fondement de la Méthode d'Oraison sous la

comparaison du soleil » cf. plus haut, pp. 160, 161. 171 lors ils seront en leur beau jour;

les hommes couverts de sac tiendront lors la pointe dans cette belle troupe d'aigles, ils

s'étendront d'un vol hardi à prêcher la gloire de Dieu hors de la solitude, parmi les ennemis

les plus farouches; à la façon de l'aigle, oiseau royal, ils porteront en la bouche le foudre

flamboyant, comme il est dit, sur le sujet des derniers temps, de ces deux vaillants

conducteurs des armées chrétiennes, le grand Elle et l'innocent Enoch (1). Il se dépeint

lui-même, lorsqu'il nous présente le maître des novices élevant chacune des âmes qui lui

est confiée, « à la sublimité de la perfection séraphique ». Lors, tenant le dessus de cette

âme, avec autorité, comme d'en haut, il roule facilement et vole au-dessus de sa tête, dans

le chariot d'une instruction flamboyante, et fait tomber sur lui le manteau et l'habit qu'il lui

avait donnés à l'entrée du noviciat, non plus comme une étoffe commune et en forme de

pauvre haire, tel qu'était alors le manteau d'Elie quand il le mit au commencement sur

Elisée ; mais il le lui offre, au temps de la profession, comme un accoutrement de fin or

purgé au feu, ayant pris une très nouvelle teinture et très brillant éclat de sainteté dans les

flammes qui environnent ce chariot triomphant (2). M. Dedouvres aime à le comparer à

Bossuet. Oui, si l'on veut, mais à un Bossuet franciscain et séraphique, qui n'aurait pas lu

Balzac et qui aurait oublié Térence. Aigles tous deux, mais le « mal peigné » regarde

peut-être le soleil d'un oeil moins étonné que l'autre et monte plus haut dans la région des

éclairs: Bossuet; il suffit en effet d'avoir lu deux pages de l'Introduction pour attendre et

pour redouter ce parallèle qui nous révèle peut-être une des intimes faiblesses du P.

Joseph. Il est orateur lui (1) Méthode d'oraison du P. Joseph du Tremblay..., revue et

annotée par le P. Apollinaire de valence. Le Mans, 1897, p. 171. Je m'en tiens à cette

bonne réédition de l'Introduction. J'ignore pourquoi le P. Apollinaire a simplifié le titre. Les

anciennes éditions, deux ou trois, sont d'ailleurs rarissimes. Remarquons en passant le

peu de succès qu'ont eu et les anciennes éditions et la moderne.(2) Méthode..., pp. 44,

45. 172 aussi. Plus directement et profondément mystique, il parlerait peut-être avec moins

d'éclat du mystère suprême qui se consomme au centre de l'âme, loin de cette zone

brillante où s'ordonnent les belles pensées et où s'élaborent les périodes. Il connaît

certainement par son expérience personnelle les premiers degrés de cette vie ineffable,

mais lorsqu'il s'aventure à de certaines hauteurs, il semble ne plus nous dépasser que par

son génie.Génie plus rude que tendre, passionné presque sans relâche. Nous le voyions

tantôt dans son chariot prophétique et cinglant vers les étoiles. Penché sur la bassesse de

l'homme, il ne sera pas moins saisissant. Notre vocation, dit-il, étant pour des aigles, voire

pour des séraphins, quand on continue longtemps à marcher à pas de boeuf et que, au

lieu d'immoler ses bêtes, on les nourrit avec soin... tel novice mérite bien qu'on le renvoie

paître le foin au râtelier du mondeLes uns, encore qu'ils trempent dans la boue d'une vie

imparfaite, ne laissent pas, ainsi que les grenouilles, de s'égayer au soleil dessus l'herbe

verte : je veux dire que nonobstant l'impureté de leur indévotion, et dans le fangeux

accroupissement de leurs affections vénielles, ils se consolent en l'espoir que Dieu leur est

propice, ce qu'ils croient plutôt par une gaie humeur que par une confiance filiale. Or, les

vrais serviteurs de Dieu estiment tous les impurs plaisirs et les recherches des créatures

comme le fond d'une vieille citerne, où la bourbe croupit et la bonne eau s'écoule (2). Il a

des scrupules d'humaniste, mais s'il file ainsi ses métaphores, c'est qu'il est très vivement

impressionné par les images qu'il évoque. Ces grenouilles amusaient François de Sales,

plus divers et moins intense : elles dégoûtent le P. Joseph, elles lui rappellent l'optimisme

plat du faux dévot qui, digérant bien, pense que tout va pour le mieux et dans ce monde et

dans l'autre. (1) Méthode..., p. 34. (2) Ib., pp. 374, 375. 173 Ses images sont toujours

chargées de sens : L'amour-propre, instruit par Satan le superbe, dans l'école de la nature

paresseuse, fait croire à quelques-uns qu'ils sont déjà entrés dans le cabinet de l'Epoux et

admis au chaste repos de cette couche nuptiale. Ainsi, ayant la tête grosse d'orgueil et de

paresse, il les vient endormir dans l'étable de leurs sentiments, vautrés sur le fumier de

leurs inclinations corrompues, et cependant leur fait accroire qu'ils sont dans la chambre

dorée de la vie unitive (1). Ailleurs, parlant de cette quiétude commençante — «bouquet de

fraises et plat de lait » — qui peut bien à la vérité préluder à l'appel mystique, mais qui

n'est souvent qu' « un léger et commun mouvement de sensible consolation », on voit,

dit-il, que « le susdit touchement » ne mérite pas qu'on s'y arrête,  lorsqu'il dure peu et

laisse l'âme comme saoule et dégoûtée d'entrer plus avant aux actes suivants, et plus

facile puis après aux distractions; car c'est signe que la nature, ayant fait son petit repas et,

comme un limaçon, s'étant nourrie dans sa propre coquille, et de sa propre écume, et

après avoir poussé ses faibles cornes et pointes d'esprit émoussées, rentre dans son

écaille sans plus se soucier de s'avancer dans le droit chemin d'oraison, en l'acquisition

des vérités et du vrai amours. Pourvu qu'il enfonce le trait, la vulgarité ne lui fait pas peur. Il

passe des images les plus nobles aux plus triviales, avec le sans-façon du vrai

gentilhomme et du vrai poète. Quelques-uns, dit-il, perdent tout le temps de l'oraison à

examiner scrupuleusement leur conscience comme une jeune fille badine, laquelle estime

qu'il suffit, pour se parer au jour de ses noces, de s'amuser à s'éplucher les doigts ; et

comme si toute l'oraison consistait à se décrotter et à secouer toutes les petites poussières.

Dieu commande bien à l'âme, par son prophète, de se tenir nette et de s'époudrer ; mais il

veut au même texte, qu'elle se dresse en pieds en (1) Méthode..., pp. 95, 96. (2) Ib., pp.

116, 117. 174 contenance majestueuse et maintien royal ; qu'elle se revête des

accoutrements de sa gloire. Ce qui veut dire qu'en l'oraison, il ne faut pas tant s'occuper à

se débarbouiller soi-même, qui n'est souvent que se barbouiller davantage et faire croître

sa plaie en la grattant... Non qu'il ne faille connaître et entièrement amender ses fautes;

car (le négliger) serait entretenir sa teigne et se laisser pourrir la tète sous une belle coiffe,

mais il faut que chaque chose ait son temps (1). Mais le P. Joseph écrivain nous mènerait

plus loin que nous ne voulons aller. On a vraiment trop négligé jusqu'ici de l'étudier sous

ce jour. Même dans un sujet tout mystique il promet au lecteur profane de nobles plaisirs

(2).VI. Bien qu'il s'inspire constamment de Benoit de Canfeld et des vieux maîtres, le P.

Joseph modifie d'une certaine manière, les habitudes franciscaines. Comme presque tous

les spirituels de son temps, il a traversé l'école de saint Ignace. De là, sans doute, lui sera

venue l'idée de soumettre l'ancienne liberté à une discipline plus rigoureuse, de faire de la

méditation, un « art », un exercice méthodique. D'ailleurs il s'était rompu de bonne heure

aux pratiques plus ou moins semblables qui préparent l'orateur, le philosophe, le stratège,

le chef de bureau. Et puis le monde religieux, dans lequel il avait grandi, commençait à

attacher beaucoup d'importance à ces questions de méthode. Nous l'avons déjà rappelé,

les hommes de la Contre-Réforme prêchaient unanimement et avant tout le retour à

l'intérieur, ou, pour parler plus clair, la pratique (1) Méthode..., pp. 237, 238.(2) Cf.

Dedouvres : Un précurseur de Bossuet : le Père Joseph écrivain..., Angers, 1898. Ce n'est

là qu'une belle ébauche et envisagée d'un point de vue particulier. L'arrière-pensée de M.

Dedouvres est de placer les oeuvres du P. Joseph parmi « les sources auxquelles a daigné

puiser l'aigle de Meaux ». Ses preuves ne m'ont pas convaincu. Deux orateurs et qui

s'inspirent constamment des Livres saints, doivent présenter souvent les mêmes idées et

sous les mêmes images. — Aussi bien savons-nous que Bossuet avait peu de goût pour

les écrivains de son temps (quelques oratoriens excepté) et encore moins pour les

écrivains mystiques. S'il avait lu et estimé le P. Joseph, il ne se moquerait pas d'Harphius,

comme il l'a fait, et il ne trouverait pas si bizarres les expressions ordinaires des

mystiques. 175 de l'oraison. L'oraison c'était là une chose toute nouvelle aux pieux laïques

et même à quantité. de religieux; nouvelle et, en apparence du moins, assez compliquée.

Avant de s'engager pour de bon dans cette entreprise, comment n'auraient-ils pas

demandé un itinéraire détaillé, un organon, des règles claires, précises et à la portée de

tous, des recettes, en un mot, une méthode. Par là s'explique, en grande partie, soit dit en

passant, l'immense succès qu'eurent alors les jésuites. Dans le petit livre que leur

fondateur leur avait légué, ils trouvaient une méthode toute prête et répondant si bien aux

besoins du plus grand nombre qu'elle s'imposa bientôt presque partout et jusque dans les

abbayes bénédictines, ces forteresses de la dévotion ancienne. Plus jeunes, plus

indépendants, les Frères Mineurs n'eurent pas de peine à concilier la tradition séraphique

avec les exigences de l'esprit nouveau. Étudiée de ce point de vue, la méthode d'oraison

que le P. Joseph a dressée pour les novices capucins parait très intéressante. C'est bien à

peu près la gymnastique ignatienne, mais pratiquée dans l'attente du don mystique. De la

grotte de Manrèse, le P. Joseph nous entraîne, nous enlève avec lui jusqu'au mont

Alverne. Il y a là peut-être des analyses trop poussées, un programme trop menu, trop de

scolastique, trop de divisions et subdivisions, l'empreinte un peu. pédantesque de l'ancien

lecteur en philosophie; mais ces quelques défauts ne font que mieux ressortir l'excellence

de la méthode, une des, plus stimulantes, des plus entraînantes et peut-être même des

plus simples que je connaisse. Quant aux légères taches que nous avons indiquées,

l'auteur nous les fait oublier par la splendeur de ses vues, la chaleur de son style et la

sublimité de la fin qu'il nous propose. Avouons du reste que cette méthode n'est pas pour

les médiocres : On pourrait dire que ces enseignements excèdent la portée des novices.

Oui, s'ils n'étaient novices capucins, auxquels le P. Maître peut dire, comme Samuel à

Saül, lorsque celui-ci 176 était encore ânier, jeune garçon courant après les ânesses : « A

qui appartiendront tous les trésors plus riches de l'esprit apostolique et tous les biens des

vrais Israélites, sinon à toi et à la maison de ton père (1)? » La méditation des spirituels

n'est pas celle des philosophes : connaître pour connaître ne lui suffit pas; elle ne se

termine jamais aux seuls contentements de l'esprit et se tourne toujours à aimer. Sur ce

point, saint Ignace ne se distingue aucunement du P. Joseph, mais la méthode de celui-ci

fait aux opérations de l'entendement une part beaucoup plus restreinte, leur laissant à

peine le tiers ou tout au plus la moitié du temps que l'on doit consacrer à l'oraison. Ainsi

réduites pour la durée de leur jeu, le capucin impose toutefois à l'imagination et à

l'intelligence (1) Méthode... p.19. Je ne puis entrer dans l'examen technique de cette

méthode et je me contente de la résumer en quelques mots. Trois parties : la préparation ;

la méditation ; l'affection : c'est bien là, en apparence, la division ignatienne : préludes,

méditations, colloques, mais dès qu'on en vient au détail, les différences s'accusent et

multiples et profondes.§ 1. Préparation. — Quatre actes : droite intention ; profonde

humiliation ;envisageaient du sujet; désaveu des distractions — on reconnaît là les

préludes ignatiens, qui d'ailleurs ne gagnent rien, perdent plutôt à être exposés de la sorte.

On trouvera néanmoins que peu de commentateurs des Exercices ont expliqué les dits

préludes avec autant d'onction et de force que le P. Joseph (Méthode..., pp. 73, 74). Il

semble aussi que le P. Joseph donne à cette première partie plus de temps que ne le fait

saint Ignace.§ 2. Méditation, c'est-à-dire, application des facultés intellectuelles

(imagination, mémoire, intelligence) à un sujet donné. Pas de divisions en points comme

fait saint Ignace, mais quatre actes : 1° connaissance de Dieu, prototype de la perfection

particulière à laquelle on va s'appliquer ; 2° connaissance de soi-même ; 3° connaissance

des opérations ou des souffrances du Sauveur; 4° connaissance de la fin pour laquelle le

Sauveur agit ou souffre. Il y a là, me semble-t-il, une réminiscence de la fameuse

Contemplatio ad Amorem qui termine les Exercices et, moins clairement, de la méditation

du Règne. Mais il est très significatif que le P. Joseph exige ces quatre considérations, dès

le début de ses exercices, et pour chacun d'eux. Dans sa pensée, cette méditation ne doit

occuper qu'un peu plus du quart de l'exercice; une vingtaine de minutes pour une oraison

d'une heure, et cela encore est bien curieux.§ 3. Affection; encore quatre actes : 1°

l'offrande — ici encore souvenir manifeste du Suscipe, qui termine la Contemplatio ad

Amorem ; 2° la demande; 3° l'imitation; 4° l'union. Celle-ci a trois degrés qui s'acheminent

insensiblement vers la haute quiétude des mystiques. — On trouvera d'excellentes pages

sur cette méthode dans la Vie de la Mère Antoinette d'Orléans..., par M. l'abbé Petit, Paris,

s. d. (1879). Introduction, pp. 54-73. 177 une activité beaucoup plus intense. L'équilibre se

rétablit de la sorte et l'on pourrait soutenir sans paradoxe que le plus intellectualiste des

deux maîtres n'est pas le jésuite. Jusque dans sa prière, le P. Joseph se laisse voir à noua

tel que le reste de son histoire nous le montre, philosophe de formation et de goût,

humaniste, orateur, grand faiseur de projets, et quoi qu'il entreprenne, toujours en

ébullition. Voici par exemple le programme, très joliment enluminé, d'une méditation sur

l'enfance du Christ. L'auteur commence par nous prémunir contre la tentation d'une activité

trop inquiète. Il ne demande, dit-il, que « quelques actes de foi vive et attentive ». II ne veut

pas que l'âme enfonce comme avec des marteaux, dans son imagination, toutes les

circonstances corporelles de cette action, en sorte qu'elle ne soit contente si tous ses

sentiments n'en sont remplis de consolation et d'admiration, jusqu'à vouloir étendre avec la

Mère les drapeaux sur le tendre corps de l'Enfant, faire le feu avec Joseph, et prendre

hardiesse, par la licence et privauté du boeuf et de l'ânesse, de l'échauffer de l'haleine de

ses baisers respectueux, et sauter de joie avec les pasteurs. Bref, il n'est besoin que, pour

y loger tout ce bel équipage de Bethléem, elle s'ouvre le cerveau, par la pointe de telles

représentations aiguisées, comme sur l'enclume et à vive force, de difficiles

arraisonnements. Il critique ici peut-être ou saint Ignace, ou tel commentateur des

Exercices spirituels. Il ne veut, dit-il, qu'une foi vive, peu curieuse soit de voir, soit de sentir.

En effet  quand notre sentiment et la raison humaine se portent (sur un mystère), c'est

comme si, avec un gros botteau de paille mouillée, on voulait de nuit voir un riche tableau :

la fumée de cette ombrageuse et courte lumière nous en déroberait la plus grande part,

même au hasard de brunir la peinture. Bref, cette lueur dure peu et, au bout, si nous ne

voulons avoir les mains brûlées, il faut quitter et laisser choir en terre cette paille. Je veux

dire que la connaissance sensible, voire la seule spéculation de notre intellect sur les

divers mystères,  178 jette beaucoup de vapeur et peu de clarté, ôte même je ne sais quoi

de la splendeur de ces mystères, nous les fait paraître comme enfumés, finit bientôt et

s'éteint souvent par plusieurs distractions. Que si elle brûle jusqu'au bout et demeure

allumée, elle termine pour l'ordinaire en tant de vanités, curiosités et peut-être incrédulités

et persuasions erronées, qu'il s'en faut secouer les mains comme d'un feu très

dangereux. Avouons qu'il a le don des allégories pittoresques et profondes. De ce chef, ne

dépasserait-il pas quelquefois François de Sales lui-même? On peut certainement se le

demander. Tout ce qu'il vient de dire est d'ailleurs la justesse même, mais dès qu'il en

arrive à la pratique, il se hâte d'oublier ces belles leçons. Voici en effet comme il nous

apprend à nourrir l'acte de foi vive et simple qu'il a prescrit. Pour mieux comprendre — il

s'agit toujours du mystère de la Crèche — j'étendrai ma considération dessus trois choses,

que nous connaîtrons plus clairement par la comparaison suivante d'un tableau.Prenons le

cas que ce soit le portrait de Moyse dans le coffret de joncs, sur la rive du Nil. D'une part,

la fille de Pharaon et de l'autre, la mère et la soeur de cet orphelin et enfant trouvé

l'envisagent avec plaisir. Si je veux dignement m'acquitter de l'honneur que je dois à la vue

de la portraiture d'un si digne personnage, je dois y voir trois choses. En d'autres termes, il

va faire, et avec quel entrain! précisément ce qu'il nous détournait de faire. Les profanes

n'y perdront rien. Premièrement, le petit Moyse renclos à l'étroit dans ce lit branlant qui

aborde au rivage : c'est là comme le corps de ce tableau ; mais en ce corps, au dedans, il

faut une âme, et de beaux vêtements par le dehors. Donc secondement, les belles robes et

accoutrements du tableau, ce sont les paysages et accompagnements d'autres diverses

figures convenables à l'ornement du sujet principal... Par exemple, l'y voilà et ne craignez

pas qu'il passe vite, je pourrai voir ce cofin — berceau du grand Moyse qui 179 doit faire

passer à sec au travers de la nier tant de milliers de peuples — embarrassé dans des

roseaux et au péril de s'enfoncer dans cette bourbe limoneuse, d'être mangé des

crocodiles et de tant d'autres serpents, hôtes du fleuve égyptien. Je pourrai voir la

princesse se promener sur le quai pour y prendre l'air, mais conduite plutôt par la divine

Providence, pour donner air et respir à cet innocent prisonnier étouffé dans le panier. Je la

puis voir touchée de pitié au cri de cet enfant. Mais beaucoup plus, je vois sa bonne soeur

Marie, transie dans l'incertitude de cet événement, pleine d'espoir que cette dame, selon la

douceur de son sexe, s'attendrira de compassion, mais pâmée à demi d'effroi que cette

égyptienne ne soit toujours barbare... Ce sont là les accoutrements et robes de cette

peinture.Troisièmement, en voici l'esprit et l'âme, qui ne se peut pas voir, ains concevoir.

Du milieu de ces joncs, et dans ce petit corps, de la figure j'élèverai ma pensée à la vérité.

Non seule-ment je me figurerai ou le tableau, ou le corps même de Moyse, présent et tout

en vie, comme si je pensais au petit Romulus couché aussi dans un coffret de jonc et

exposé à l'aventure ; mais par le burin de la foi, selon que l'Ecriture m'en assure, je

graverai dans mon esprit les profils et les linéaments de ce rare et céleste esprit, l'ami de

Dieu et à face découverte, lequel tient en sa main les clefs de la nature, et, comme

économe fidèle et maître d'hôtel en la maison de Dieu, tient le bâton au poing, et au seul

mouvement de sa baguette impérieuse, fait fuir l'eau de la mer, la fait couler des stériles

rochers, et fait que les anges dans l'air pétrissent la manne, et font rouler dessus la tête

des hébreux, dans la colonne de nuée, un four portatif, pour leur cuire le pain céleste et un

pare-soleil pour les défendre de l'ardeur dans le chaud du jour...Et référant à Dieu tous les

rayons des vertus héroïques de Moyse, ainsi qu'à leur soleil, elles me servent à trois

choses . lune à mieux connaître combien ce prophète est grand devait. Dieu;

secondement, combien je suis petit à l'égal de lui, et troisièmement, si je veux appliquer

tout le globe de cette lumière sur la vue des circonstances décrites dans le tableau à

l'entour de Moyse, elles l'éclaireront d'un tout autre jour, connue étant illustrées par un

éclair de divinité, qui de l'esprit de Moyse rejaillit dans son corps et aux actions qui

l'accompagnent. 180 Or, revenons à notre crèche, et voyons en elle, comme dans un

tableau, ces trois (mêmes) choses (1)... Deux activités, comme on le voit, d'abord celle qui

évoque « les belles robes et accoutrements du tableau », ensuite le travail de

spiritualisation, si l'on peut ainsi parler. L'artiste d'abord, puis le philosophe, le théologien.

Et à l'artiste, quoiqu'il en dise, le P. Joseph ouvre une très libre carrière. C'est ainsi qu'il

nous montre quelque part la Vierge « logée dans une grotte à Nazareth, qui était dans le

rocher et sans fenêtre, comme l'on voit le long de la rivière de Loire, où les pêcheurs et

pauvres gens habitent (2) ». Encore cela n'est-il qu'une prise d'élan, qu'un moyen de

pénétrer plus profondément « l'esprit et l'âme » des mystères. Du « petit Romulus » dans

son « coffret de jonc », des «crocodiles... du fleuve égyptien », il s'élève insensiblement

d'abord aux vertus héroïques de Moyse, puis au divin soleil dont ces vertus sont le reflet ;

ou encore du petit Moyse à Jésus enfant, et, chemin faisant, il ruminera toute l'histoire du

peuple de Dieu et tout l'Évangile. Assurément on ne lui reprochera point de réduire à

l'inaction les puissances intellectuelles du contemplatif; on se demandera plutôt s'il ne les

surmène pas.Tout cela néanmoins, n'est dans la pensée du P. Joseph que le prélude — et

relativement assez court — de l'oraison véritable. Ces mouvements de l'esprit n'ont pas ici

d'autre fin que de guider et stimuler les affections de la volonté ; et ces affections

elles-mêmes, d'autant plus paisibles qu'elles deviennent plus intenses, doivent enfin

aboutir normalement à l'union mystique, à la quiétude Par cette orientation mystique, la

méthode du P. Joseph se distingue nettement de celle de saint Ignace, et rejoint la

tradition franciscaine.Dès ses débuts dans l'oraison, l'on entr'ouvre au novice (1)

Méthode..., pp. 18o-184. (2) Les dix jours..., p. 197. 181 capucin les portes de la vie

mystique. Si l'on prétend qu'il ne faut exercer cette vie qu'après les deux autres (purgative,

illuminative), je dis que non, affirme catégoriquement le P. Joseph, car ce serait contre le

premier principe qui veut que, sans tarder, Dieu soit aimé de toutes nos forces, qu'il soit

logé par tous les étages de notre palais, comme maître absolu, auquel on pré-sente toutes

les clefs ensemble. Mais on doit dire qu'il faut exercer ces trois vies, non l'une après l'autre,

mais l'une plus que l'autre, selon la classe de ceux qui les pratiquent.En toutes les

conditions, il est nécessaire à chacun de savoir, au plus fort des tempêtes, jeter au besoin

sa vue vers le Bien souverain, comme vers un clair flambeau qui de loin lui rayonne, vers

lequel il tâche d'arriver par cet acte de l'union, non en qualité ni selon l'éminence des

parfaits, non à pleines voiles ni en pleine mer d'une totale dénudation et abandon des

moyens ordinaires, comme font les grands navires, mais en côtoyant terre à terre le rivage

connu, sans laisser sa méditation et les autres actes décrits en la Méthode, qui conduisent

à l'union (1). Ce témoignage est ici d'une extrême importance. Non que j'attribue au P.

Joseph l'autorité suréminente d'un Jean de la Croix, la sagesse presque infaillible d'un

François de Sales. J'estime au contraire qu'il ne connaît les derniers secrets de la mystique

que par les livres et que, d'un autre côté, son intelligence est moins juste que puissante.

Mais il représente la tradition la plus vénérable ; mais il ne dit rien qu'il n'ait éprouvé sur un

grand nombre de jeunes âmes. Il y a plus. De tous les spirituels de son temps, l'auxiliaire

de Richelieu est assurément le moins suspect d'illusion en ces matières. Très

intellectualiste, très actif, et, j'ajoute, très soupçonneux, il flairait partout de faux mystiques.

La France n'aurait pas eu assez de prisons pour les quiétistes qu'il croyait voir pulluler par

tout le royaume, comme nous dirons en son lieu. Néamoins, (1) Méthode..., pp. 105,

106. 182 moins, il reprend, sans se lasser et avec une conviction inébranlable, les principes

qu'il vient d'énoncer. On ne peut avec raison improuver de donner aux commençants

quelque accès à l'union (mystique). Car il ne faut pas les tenir toujours serrés sous l'étroite

férule de la vie active, ainsi que des enfants de bonne maison, enfermés dans le collège

sous un pédagogue sévère qui ne leur veut permettre aucunement de voir leurs parents.

Cette rigueur pourrait être un mal nécessaire, pour en prévenir un plus grand, comme

serait si ces jeunes gens étaient portés à la débauche, ou bien si l'aise du logis les tenait

en sorte qu'ils ne voulussent en partir et s'en retourner à l'école. Toujours le même

bonheur dans l'allégorie! Deux traits saisissants et voilà tout le quiétisme défini. Mais enfin,

continue-t-il, toujours cette captivité servile ne laisserait pas d'être un mal qui pourrait les

rendre peut-être tout hébétés et mal appris, d'une humeure pédante et toujours écolière,

incapables pour l'avenir des affaires et conversations convenables à leur noblesse. Ces

quatre dernières lignes sont toutes d'or et elles vont loin. On semble souvent oublier que si

la propagande mystique n'est pas toujours sans danger, le zèle des anti-mystiques peut lui

aussi devenir funeste. Pédagogues ternes et maladroits, qui pour mieux écarter la

séduction romantique, n'enseignent à leurs élèves que l'orthographe. Bourreaux innocents,

mais semblables à celui du Temple qui veut faire un manant de Louis XVII. Obsédés par le

fantôme du quiétisme, leur prudence étroite et basse engourdit, éteint les aines d'élite, leur

fait prendre en dégoût la vie intérieure, les pousse quelquefois jusqu'au scepticisme. Ce

n'est pas moi qui le dis : De vrai, sans cette union intérieure, le joug de l'école chrétienne

est dur, et à plus forte raison, celui des religions austères, qui ne doivent consister, à la

judaïque, en des seules cérémonies et pénitences extérieures. Or Dieu n'épanche pas

 183 le baume sacré sur les pieds et parties inférieures de l'âme, mais, comme au sacre

des rois et des grands-prêtres, sur le chef, pour de la descendre partout. Le directeur qui

craint mal à propos et sans spéciale raison d'instruire le commençant en quelque manière

d'acte d'union, fait comme Mai embue voudrait découvrir la tête d'un enfant appelé à la

royauté et le tiendrait toujours dans son béguin, de peur de le morfondre. Et cependant,

faute de le sacrer, les affaires de son royaume pourraient mal aller. Ainsi souvent, l'âme

non apprise à régner sur ses inclinations par la vertu de la grâce — que l'on reçoit très

grande en l'acte d'union, où lui est mis en la main le sceptre de l'esprit pour dominer ses

sentiments, — souvent, dis-je, cette âme trouve après quelque temps ses passions

naturelles si embrouillées et son intérieur si confus qu'à peine elle y peut mettre ordre.

Lors, perdant, le courage et fuyant la peine requise pour se remettre en la tranquillité de la

vie unitive, elle fait comme le pauvre Miphiboseth, enfant royal de la lignée de Saül, mais

boiteux et homme de petit courage, qui aima mieux vivre à l'aise en personne privée que de

tâcher de prévaloir en la prétention de ses droits, contre ses puissants ennemis (1). Vous

ne voulez pas de mystiques ou le moins possible. Prenez garde : vous allez grossir le

nombre des incrédules. Pour plus d'un, renoncer, de gré ou de force, àcette vie

supérieure, à ce don royal, c'est renoncer au surnaturel, à toute grâce. Fénelon vous

épouvante ou vous amuse ; à votre aise, mais faites-lui renier son pur amour : vous aurez

un autre Bayle, plus séduisant et plus dangereux.Logique avec lui-même. Le P. Joseph

décrit minutieusement l’union mystique, dans ce petit livre qui n’est, après tout, qu'un

manuel pour les commençants. C'est la plus longue partie de l'Introduction et, je ne dis

pas la plus lumineuse, mais la plus splendide. François de Sales, qui va traiter bientôt le

même sujet dans le Traité de l'amour de Dieu, s'il nous éblouit et nous ravit moins, nous

éclaire et nous persuade davantage. Dans ces matières ineffables, (1) Méthode..., pp.

398-409. 184 pas de flamme oratoire sans quelque fumée. Entre les deux livres, un vrai

mystique n'hésiterait pas, mais pour nous le lyrisme haletant du P. Joseph a bien sa

beauté 1. Dieu daigne entrer en nous et nous fait la grâce d'entrer en lui par une

immersion mutuelle et un réciproque plongement ; ce qui est exprimé dans la sainte

Ecriture quand Dieu nous y commande d'ouvrir la bouche et nous promet de la remplir.

Cette dilatation veut dire que l'âme, en ce degré d'union (le premier), doit étendre toute la

plénitude de sa volonté et élargir l'entière capacité du franc arbitre, c'est-à-dire, produire

des actes du plus grand et entier amour qu'elle peut concevoir. Définition plus claire sans

doute pour l'auteur lui-même que pour le commun des lecteurs. Que l'orateur vienne donc

au secours du théologien, de l'analyste impuissant. Et ce n'est pas assez d'ouvrir la

bouche d'une façon commune, comme on fait pour manger, pour parler ou pour respirer,

qui sont des actions ordinaires : il faut ressembler à celui qui, ayant couru longtemps avec

violence après quelque chose qu'il désire éperdument atteindre, demeure tout hors

d'haleine, ouvre la bouche et sent battre son coeur comme s'il était près d'expirer.Les uns

ouvrent leur volonté à Dieu, comme pour manger, c'est-à-dire pour en recevoir quelque

douceur intérieure; les autres, pour parler et pour en savoir discourir; les autres, pour

respirer, afin de donner quelque relâche et rafraîchisse ment à leur esprit, étouffé dans

l'embarras des soins du monde.Tout cela n'est point aimer Dieu pleinement. Il faut pousser

au dehors la vie du propre amour à grosse haleine, et faire rendre les abois à la nature, au

bout d'une course irrévocable vers la perfection, pour s'exhaler et infondre tout soi-même

à   (1) « Oserai-je bien mettre en parallèle deux oeuvres d'une fortune aussi inégale — se

demande M. Dedouvres — et comment ferai-je croire que deux livres dont l'un fut dès sou

apparition répandu dans l'Europe tout entière, et l'autre a dû attendre près de trois cents

ans pour franchir le seuil des monastères..., puissent avoir des mérites, sinon communs,

du moins équivalents, et, dans des qualités différentes, présenter des titres égaux à

l'attention et à l'estime? Telle est pourtant ma conviction.» (Revue des Facultés catholiques

de l'Ouest, oct. 1897.) 185 bouche ouverte dans la bouche de Dieu, et verser toute sa

volonté dans la sienne. Lequel, à la fin de cette carrière, nous attend à bras ouverts, pour

recueillir notre âme, comme sortie après lui hors de nous-mêmes, la faire couler, par la

royale porte de ses lèvres, dans l'accueil de ses courtoises prévenances et gracieux

baisers de paix, jusqu'au cabinet de son coeur.Ainsi l'Ecriture nous dit, selon l'hébreu, que

Moyse est mort sur la bouche de Dieu : car, après avoir couru toute sa vie en la recherche

de la gloire de son Seigneur, après avoir si souvent parlé avec lui face à face, non tant par

la claire vision des yeux que par la naïve ouverture de leurs coeurs, après tant de mers, de

solitudes et de montagnes traversées, il meurt, il se pâme, il expire sur la bouche de

Dieu.O sacré reposoir de très heureuses lassitudes! O trésor d'éternel repos, duquel avec

soi notre âme porte les hauteurs et les largeurs, puisque Dieu s'ouvre autant à elle qu'elle

a voulu s'ouvrir à lui (1)... Est-ce ma faute ou la sienne, si l'auteur me semble piétiner?

Qu'importe, il remplit son humble mission qui, ici, est d'exciter en nous le désir de la terre

promise. Il a bien franchi lui-même les premières défenses qui nous séparent de ce pays

merveilleux ; mais ses propres expériences mystiques, il a dû les mener à sa façon

bouillonnante, en stratège, en croisé et, si j'ose dire, tambour battant. Sa quiétude même

est agitée, belliqueuse. Lisez plutôt cette trépidante et sublime explication du second degré

d'union. Le vrai, le meilleur P. Joseph est là tout entier. David, enveloppé dans l'orage et

engravé dans le fond de la vase, ne laisse pas d'être tout dévoré du zèle de la maison de

Dieu ; il avance la main de ses souhaits pour bâtir les murs de Sion, restaurer l'honneur de

l'Eglise et serrer dans le large repli de ses bras spirituels, le ciel, la terre, la mer et tous les

siècles à venir, pour les presser à rendre des actions de grâces à son Seigneur.O bras

plus étendus que tous les cieux, qui ne contiennent pas seulement dessous leurs voûtes

arrondies tous les siècles (1) Méthode..., pp. 355-357. 186 ensemble, ains les créatures

distribuées d'âge en âge ! Le désir d'une âme zélée à l'intérêt de Dieu contient et

environne tous les esprits bienheureux, en la durée de tous les temps, se délecte en leur

félicité, honore les saints du ciel, soulage ceux du purgatoire, et entretient une étroite

société avec les fidèles qui habitent. encore sur la terre. Qui peut borner son étendue,

puisque même elle embrasse Dieu? Elle se réjouit de sa gloire, et bien qu'elle la voie

dépasser avec tant d'avantage toutes les bornes de ses désirs, elle voudrait ceux-ci plus

grands.Ses bras chaque jour lui croissent, comme ceux d'un enfant, qui se dénouent.,

s'allongent et se ferment alentour du col de sa mère. Dieu tient ainsi ses enfants et ses

véritables serviteurs pendus à son col, les caresse comme une tendre mère, les porte aux

mamelles, les tient sur ses genoux, leur fait voir la longueur de ses bras, et les invite de

ployer les leurs pour approcher des effets de sa main puissante, afin qu'ils soient plus

capables de lui apporter à brassées, des quatre coins du monde, les âmes à milliers pour

présents d'élite...Ainsi, en ce second degré d'union, l'âme se résoud de toutes ses forces

de travailler pour Dieu dans les oeuvres d'obéissance, de bon exemple et de charité. Avec

Moyse, elle ouvre les bras et met en fuite les bataillons rangés des athées, des hérétiques,

dès infidèles et de tant d'autres adversaires que le diable met aux champs contre l'Eglise

(1). Pauvre explication de l'union mystique, laquelle certes ne contrarie pas le zèle, mais ne

se confond pas avec lui. D'une part le centre de l'âme, l'anéantissement des actes

humains; de l'autre les bras, et encore et toujours les bras ! Qu'importe encore une fois, ce

sont les bras d'un géant. « 0 bras plus étendus que tous les cieux » ! Queson Richelieu,

qui d'ailleurs le fascinait, a dû souvent lui sembler petit!VI. Ce dernier texte nous laisse au

bord du magnifique problème que je formulais en commençant et que je n'essaierai pas de

résoudre. Pendant de longues années, où son nom, constamment associé à celui du

grand cardinal, tenait l'Europe suspendue, quel jugement le P. Joseph a-t-il (1) Méthode...,

pp. 365-367. 187 porté sur lui-même ? Au service d'un autre maître, s'est-il cru, néanmoins

jusqu'au bout le disciple fidrèIe de Canfeld? Danse ses oraisons toujours enflammées, ne

llui. est-il pas arrivé d'entendre la parole d'un plus grand que Richelieu : Martha, Martha,

sollicita es et turbaris erga plurima, ou de méditer la réponse faite jadis à un prophète :le

Seigneur n'est pas dans le tremblement de terre, ni dans le feu, ni dans la tempête ? Je ne

mets en doute ni la solidité de sa vertu ni la ferveur de son zèle. On entend bien que la

difficulté que je me pose est plus délicate et n'intéresse aucunement l'honneur du P.

Joseph. Le moraliste que tenterait ce problème trouverait sans doute quelques éléments

de solution dans les mille documents que gardent les archives du Calvaire.« De toutes les

oeuvres du P. Joseph, écrit M. Dedouvres, celle qui a fait briller d'un plus vif éclat et son

zèle et son esprit religieux, celle pour laquelle il a pris le plus de peine et produit des écrits

d'une spiritualité plus élevée, est la congrégation des Religieuses bénédictines de

Notre-Dame du Calvaire, dites aussi les Filles du Calvaire. Cette congrégation est née

d'une Réforme du grand Ordre de Fontevrault. Le P. Joseph l'établit à Poitiers le 25

octobre 1617, avec le concours de Madame Antoinette d'Orléans, qui était la fille de Léonor

d'Orléans, duc de Longueville et de Marie de Bourbon. Mais Madame d'Orléans étant

morte le 25 avril 1618, six mois après la fondation . du Calvaire,, le P. Joseph: dut

continuer serti livre entreprise et commune (1). »Ici qu'on me permette une digression.

D'Antoinette d'Orléans elle-même, faute de place, je ne veux rien: dire, mais, comme, dans

le: cours du présent volume, nous rencontrerons vingt fois les deux familles de cette

princesse, je vais rappeler en peu de mats la généalogie de deux de nos fiefs, ou de nos

dans mystiques, si l'on peut (1) Dedouvres, Le Père Joseph et le Sacré-Coeur, Angers,

1899, pp. 14, 15. 188 ainsi parler. Antoinette d'Orléans est Longueville par sa naissance,

Gondi par son mariage. Voilà de grands noms!Léonor d'Orléans, duc de Longueville

(1551-1573) descend de Charles V roi de France, par son quadrisaïeul, Jean d'Orléans,

bâtard de Dunois, comte de Longueville. Il épouse Marie de Bourbon, qui descend de saint

Louis. De ce mariage naissent six enfants dont plusieurs joueront un rôle dans notre

histoire.C'est d'abord Henri d'Orléans, duc de Longueville dont le fils, Henri II épousera

une soeur du grand Condé – la duchesse de Longueville de la Fronde, de Port-Royal, de

M. Cousin ; ensuite, François, dont la femme, Anne de Caumont, figure parmi les saintes

du temps de Louis XIII ; Catherine, demoiselle de Longueville ( + 1638) qui fondera la

première maison du Carmel français, avec sa très pieuse soeur, Marguerite d'Estouteville ;

ensuite, Antoinette et enfin Éléonore de Matignon, dont la fille sera calvairienne.Antoinette

nous introduit dans un autre monde, moins royal certes, mais prodigieusement curieux et

où les saints ne manqueront pas. Elle épouse, en effet, Charles de Gondi marquis de

Belle-Ile, fils d'Albert de Gondi, duc de Retz, maréchal de France ; neveu de Pierre,

cardinal de Gondi, évêque de Paris, mort en 1616.Charles de Gondi a trois frères, tous

intéressants, et une soeur qui ne l'est pas moins, qui l'est pour nous, davantage,

l'admirable marquise de Maignelais ; quant à ses frères, c'est d'abord Henri de Gondi,

évêque de Paris, cardinal de Retz, mort en 1622 ; puis Philippe-Emmanuel de Gondi,

général des galères, qui installera dans sa propre maison saint Vincent de Paul, qui

mourra prêtre de l'Oratoire et qui aura pour fils Jean-François-Paul, cardinal de Retz,

coadjuteur de Paris ; enfin Jean-François de Gondi (+ 1654) qui vit changer en archevêché

l'évêché de Paris et qui eut pour coadjuteur son très illustre et très peu mystique neveu.

Antoinette d'Orléans 189 fondatrice du Calvaire est donc la soeur de la princesse de

Longueville, fondatrice du Carmel; la belle-soeur de la marquise de Maignelais ; la tante du

cardinal de Retz (1). Mais revenons au Calvaire.Cette congrégation nous offre un nouvel

exemple des heureuses modernisations que l'on essayait alors de tous les côtés et que

nous examinerons plus en détail quand nous en viendrons à la réforme des vieux Ordres.

Au lieu de se condamner superstitieusement à un primitivisme rigide et fatalement stérile,

on cherchait, on trouvait sans peine un accord harmonieux entre les coutumes du passé et

les saintes aspirations du présent. Nous avons vu le P. Joseph se mettre à l'école de saint

Ignace. On pourrait montrer de même que les règles des filles du Calvaire s'inspirent tout

ensemble et de l'esprit du stigmatisé d'Assise et de celui de saint Benoit. Heureux mélange

et qui laisse intact le meilleur de la tradition bénédictine. « J'ai remarqué, disait à ce sujet

une autorité non suspecte, le fameux Grégoire Tarisse, Général de Saint-Maur, que jamais

personne de saint Benoit en Franco n'avait mieux compris l'esprit de saint Benoit que Dieu

ne l'avait communiqué au P. Joseph (2). » Et pour que rien ne manque à cet éclectisme

généreux et bienfaisant, il se trouve que ce même capucin, dans ses exhortations aux

bénédictines du Calvaire, aura prêché sans relâche, et avec une netteté prophétique, cette

dévotion au Sacré-Coeur que l'on dénoncera un siècle plus tard comme une innovation

jésuitique et contre laquelle se liguera d'instinct le primitivisme de Port-Royal (3). (1) Les

deux familles s'éteindront bientôt. Les deux fils de la duchesse de Longueville, Jean-Louis

d'Orléans, prêtre, mort en 1694 et Charles-Paris, duc de Longueville, élu roi de Pologne et

tué au passage du Rhin en 1672 — mourront sans enfants. Quant aux Gondi, le dernier

représentant de la famille est une arrière-petite-fille d'Antoinette d'Orléans,

Marie-Catherine, supérieure générale du Calvaire, morte en 1716.(2) Dedouvres, Le Père

Joseph et le Sacré-Cœur, p. 19.(3) Dedouvres, ib. Dans cette précieuse brochure, M.

Dedouvres a réuni un nombre considérable de textes qui montrent, d'une manière décisive,

qu'il faut ranger le P. Joseph parmi les précurseurs les plus directs de

Marguerite-Marie. 190 Mais « ce qui passe la créance humaine, dit encore le P. Tarisse, est

que le temps que les personnes occupées dans les grands emplois prennent pour se

relâcher et se divertir, le P. Joseph s'en servait pour s'enfermer davantage et traiter de

dévotion avec les bonnes religieuses du Calvaire et leur donner des conférences

spirituelles, qu'il faisait avec tant de ferveur, de lumière et une si haute doctrine mystique

que c'est tout ce que les plus doctes, les plus contemplatifs, bien préparés, auraient pu

faire et n'ont peut-être jamais fait, après un long travail et étude, avec étant de clarté et de

facilité. Et on ne croirait jamais que ces choses eussent été faites par un esprit opprimé

d'occupations si étranges, si éloignées, voire si contraires, sans autre temps ni préparation

que le seul changement de lieu (1). » Miracle de zèle et de génie tout ensemble! Pour ses

filles, nous dit M. Dedouvres, le P. Joseph composa « divers petits Traités, des

Constitutions, des Exercices spirituels, la Vocation des religieuses de la première règle de

saint Benoît ; il écrivit, du moins en partie, l'Histoire de Madame Antoinette d'Orléans ; il

leur adressa — je ne compte que ce qui nous a été conservé — plus de onze cents lettres

de direction, plus de quatre cents exhortations. C'est une oeuvre qui, si elle était imprimée

toute entière, ne comprendrait guère moins de trente volumes in-octavo de cinq cents

pages chacun » (2).On vient de publier un fragment de cette oeuvre immense que nul

sans doute ne songera jamais à nous donner tout entière. C'est la retraite des Dix jours,

prêchée en 1635 — trois ans avant la mort du P. Joseph — aux calvairiennes d'une des

maisons de Paris ; oeuvre curieuse, forte et sublime par endroits, au reste confuse,

inégale, hérissée, inférieure de tous points à l'Introduction, en un (1) Dedeuvres, Le Père

Joseph et le Sacré-Coeur, p. 19. (2) Ib., pp. 17, 18. 191 mot très décevante. 1615! Il a bien

changé depuis sa jeunesse triomphante. II parait triste, désenchanté, amer peut-être ; il

critique les autres congrégations religieuses avec une franchise morose; il n'est pas même

tout à fait sûr de ses propres filles. « Je vous confesse, leur dit-il souvent, qu'il n'y en a pas

beaucoup qui suivent l'esprit du Calvaire. (1) » Il sent autour de lui des jalousies, des

ambitions, je ne sais quelles manoeuvres. « Il y en a beaucoup qui veulent brouiller, mettre

la faucille en la moisson d'autrui (2). » Il en veut, non seulement aux quiétistes, mais

encore, dirait-on, à presque tous les spirituels du temps. S'il loue saint Paul avec le bel

enthousiasme d'autrefois, c'est pour ajouter aussitôt : « Et je ne sais où l'on va chercher

ailleurs des lumières spirituelles, et qu'on s'alambique l'esprit pour en faire à sa mode

(3). » De lui-même non plus il n'est pas content : Je sais par moi qui, en punition de mes

fautes et pour avoir abusé du temps que j'ai eu, n'ayant tant de loisir maintenant de penser

à mon intérieur, et qui suis toujours distrait en diverses occupations, le mal que c'est de

n'être pas uni à Dieu, et de ne donner pas possession à l'esprit de Jésus dans notre âme,

pour la conduire selon sa volonté, et combien il est nécessaire pour cela d'être en une

bonne compagnie, où l'on puisse sue fortifier et entr'aider les uns les autres. Tous les

saints, dira quelqu'un, parlent de même. Eh! pense-t-on que je le mette sur la sellette pour

le condamner par ses propres aveux. Il ne s'agit que de le connaître, de le plaindre, et

peut-être même, de l'aimer davantage. Quand je pense à cela et que je vois comme je vis

et la plupart des créatures, je crois que le monde est une fable, et que nous avons tous

perdu le jugement, ne faisant pas de différence entre nous, les païens et les Turcs,

excepté quelque extérieur. Ce n'est pas que l'Eglise ne soit pure et que le premier esprit ne

soit en quelques âmes ; car, sans cela, je crois (1) Les dix jours, p. 411. (2) Ib.(3) Ib., p.

299. 192 que Dieu consumerait tout l'univers, hâtant le dernier jugement, ou ferait un

nouveau monde (1). La croisade contre le Croissant avait passionné toute sa vie, et

maintenant, pour n'avoir pas vécu « en une bonne compagnie », il est tenté de ne plus

faire de différence entre le chrétien et le turc. Pouvait-il rien dire de plus douloureux? Mais

je ne finirai pas sur ce cri d'angoisse. Il mérite de nous une autre épitaphe, cette période

merveilleuse qu'il écrivait dans les premiers jours de son allégresse franciscaine, au

noviciat de Meudon, loin de Richelieu : Comme, lorsque les séraphins entonnent là-haut le

Trois fois Saint, tous les gonds du Temple en tremblent, comme si les ferrures s'ouvraient

d'elles-mêmes, ainsi, lorsque les âmes séraphiques, en quelque lieu qu'elles soient, se

tiendront près de Dieu, le visage couvert, dans la dévotion de leur retraite, et les ailes bien

déployées pour porter aux hommes les messages enflammés du divin amour, lors, les

chrétiens, chacun selon sa condition, seront émus à servir notre commun Roi, selon la

prophétie que saint François a reçue de sa bouche, que l'état de l'Eglise sera heureux,

quand les Frères Mineurs s'acquitteront de leur devoir (2). (1) Les dix jours, pp. 3oo,

299.(2) Méthode..., p. XXV. Je ne pouvais citer ici que les témoins les plus fameux de la

tradition franciscaine pendant la période qui nous occupe, mais il en est d'autres et par

exemple le P. Simon du Bourg-en-Bresse qui, dans ses Saintes élévations de l'âme à Dieu

par tous les degrés d'oraison, Avignon, 1657, redit avec conviction les enseignements de

Benoit de Canfeld. — Le P. Simon avait eu aussi pour maître le R. P. Archange Ripault qui,

nous dit-il, « a dignement écrit de cette matière ». Ce P. Ripault, nous l'avons déjà

rencontré, dans un roman de Camus. Simon est persuadé que Dieu appelle le grand

nombre à la vie mystique. « Pour comble de malheur, la plupart des prédicateurs,

docteurs, confesseurs et directeurs ignorent entièrement ces choses divines, du moins

pour le regard de la pratique et de l'expérience... les méprisent, les décrient, les

calomnient et en retirent les âmes », p. 38. « Et puis ces choses ne sont hautes et

extraordinaires que par une opinion erronée ou bien par la paresse et la corruption de notre

vicieuse nature, et comme elles ne demandent point les hautes spéculations et qu'elles

consistent particulièrement en l'amour, certes elles sont pour tous et particulièrement pour

les plus simples, et de vrai elles ne requièrent qu'une volonté bonne, véritable, sincère et

ardente... Abus donc et ignorance de n'oser aspirer à ces choses par crainte des périls et

des illusions de Satan, car les dangers de l'océan et des pirates ne détournent pas les

avares marchands de la navigation et du riche trafic des Indes », pp. 34, 35.
 
 

CHAPITRE IV MADAME ACARIE ET LE CARMEL
 

§ 1. — Madame Acarie. § 2. — Jean de Quintanadoine de Brétigny et les origines du

Carmel français.§ 3. — Madeleine de Saint-Joseph et les deux carmels de Paris. I.

Fluctuations de la gloire des saints. — Difficultés du sujet. — Impossibilité de peindre Mme

Acarie. — Son biographe. — Mérites du Dr Duval. — Naissance et éducation de Barbe

Avrillot. — Son mariage. — Pierre Acarie. — Premières extases. — Benoit de Canfeld. —

Les indiscrétions de Pierre Acarie.II. L'Hôtel Acarie. — La Ligue. — Exil de Pierre Acarie. —

Apprentissage de Mme Acarie dans les affaires. — Mme Acarie éducatrice.III. La charité et

les oeuvres. — Les dix mille conversions. — Henri IV. — Les ursulines.IV. « Divina

patiens ». — Fréquence de ses extases. — Mission et action mystique. — Sa discrétion

absolue en ces matières. — Elle n'écrira jamais. — Mme Acarie et François de Sales. —

Initiation mystique d'André Duval. — Clairvoyance et autorité spirituelle. — « Liaison avec

Marillac». — Réforme de Montmartre. — Essais de congrégations religieuses. — La

congrégation de Sainte-Geneviève. — Pierre Acarie et «la jolie troyenne». — Choix et

formation des futures carmélites. — Importance de Mme Acarie dans l'histoire mystique du

XVIIe siècle. I. Mme Acarie, ou comme on disait alors, Acarie, ou, pour lui donner son nom

de carmélite et de bienheureuse, Marie de l'Incarnation, est, sans aucun doute possible, le

personnage le plus considérable de tous ceux que nous avons déjà rencontrés ou que

nous rencontrerons, au cours du présent volume. François de Sales lui-même ne vient

qu'après elle, ne serait-ce que pour l'excellente raison qu'Annecy n'est pas encore en

France et n'est pas Paris. Je parle uniquement — cela va sans dire — de l'influence

personnelle que Mme Acarie a exercée de son vivant, car elle n'a rien écrit. L'activité de

 194 cette femme, morte à cinquante-deux ans, de cette infirme, de cette extatique, est un

miracle : elle a introduit en France le Carmel de sainte Thérèse qui, à sa mort, comptait

déjà chez nous dix-sept maisons; autant et plus que Mm° de Sainte-Beuve, elle a travaillé

au développement des ursulines ; la réforme des abbayes bénédictines lui doit beaucoup

et ses autres oeuvres ne se comptent pas ; enfin elle a connu, groupé, stimulé, dirigé

môme presque tous les grands spirituels de son temps. On peut l'écrire hardiment, de tous

les foyers religieux qui se sont allumés sous le règne de Henri IV, nul n'égale, en éclat, en

intensité, en rayonnement, l'hôtel Acarie.Cette grande gloire est morte pourtant. Seuls, nos

carmels et quelques âmes pieuses lui restent vraiment fidèles. S'il faut en croire un sûr

témoin, l'abbé Boucher qui publia en 1800 une nouvelle vie de Mme Acarie, « cette sainte

femme... n'était presque plus connue », lorsque, vers la fin du XVIII° siècle, l'Église la

plaça sur les autels. Il ne semble pas que les choses aient beaucoup changé depuis,

malgré les efforts de Mgr Dupanloup, du biographe de Bérulle, l'abbé Houssaye, du

traducteur de sainte Thérèse, le P. Bouix et de plusieurs autres. « La vie de Mme Acarie est

un peu oubliée », écrivait en 1893 le cardinal Richard. Prudent euphémisme qui voile à

peine un fait trop évident. Qui nous expliquera l'histoire posthume des saints ? Un vaste

courant de dévotion se porte aujourd'hui vers la tombe d'une jeune carmélite, morte d'hier,

que presque personne n'a connue de son vivant et dont la béatification paraît bien

probable. Les catholiques du XXI° siècle se rappelleront-ils encore le nom de la Soeur

Thérèse de l'Enfant Jésus ? Toujours merveilleusement paisible, comme au temps où les

légions romaines la traversaient,— incredibili lenitate— la Saône verra-t-elle encore, dans

trois siècles, passer innombrables les dévots du curé d'Ars?Les pages qu'on va lire ne

ressusciteront pas Mme Acarie. 195 Pour ma part, je ne la vois pas. Elle était de ces êtres

achevés qui désespèrent les peintres. Les contemporains eux-mêmes n'ont pu nous la

rendre telle qu'ils l'ont vue. « Elle avait ce don qui n'est pas petit d'imprimer aux âmes une

disposition sérieuse u' écrit son premier biographe. Disposition tellement sérieuse que

lorsqu'on se trouvait auprès de cette femme, on ne songeait ni à la trouver aimable, ni à

l'aimer, saisi que l'on était par la lumière d'une perfection presque absolue. Qu'on n'aille

pas se représenter une vertu morne et rigide. « Sa conversation était affable, franche et

plutôt gaie que triste ; son abord doux, facile et modeste, donnant aux âmes, par cet accès

si aisé, une certaine liberté de s'ouvrir (2). » Rien de plus humble, de plus simple. Elle ne

manquait ni de vivacité -- car elle était naturellement prompte — ni de grâce, bien que,

peut-être, -- je dis : peut-être — elle n'ait pas eu je ne sais quelle fleur d'imagination et

d'esprit. Parler de son charme ne conviendrait pas. On éprouve en sa présence un

sentiment beaucoup plus profond que le respect et pour lequel notre langue n'a pas de

nom. Awe, disent les anglais, sans doute plus familiers que nous avec les impressions de

ce genre. Encore ce mot, lorsqu'on l'applique à Mme Acarie, veut-il être atténué, attendri.

Parmi les religieuses qui allaient la consulter lorsqu'elle fut elle-même carmélite, « il y en

eut une qui n'osait lui parler, parce qu'elle l'avait vue dans le monde si honorée de chacun

et si sérieuse en ses paroles, qu'elle n'eut la force que de lui dire : « Ma Soeur, je ne puis

vous parler, je vous appréhende trop ; je viens seulement ici à cause que notre Mère le

veut (3). » Ce n'était pas là timidité commune, mais, je le répète, un sentiment tout religieux

qui nous aidera bientôt, plus que tout le reste, à définir Mme Acarie et sa prodigieuse

influence. (1)Duval, La vie admirable de... Mme Acarie, Paris, 1893, p. 63.(2) Ib., p. 63.(3)

Ib., p. 283. 196 Que dire encore, avant d'aborder ce chapitre, aussi redoutable que

fascinant ? Des trois saintes, grandes entre les grandes, que virent naître les dernières

années de cet extraordinaire XVIe siècle français — Barbe Acarie (1566) ; Jeanne de

Chantal (1572) ; Marguerite d'Arbouze (158o) — je ne parle pas de M1e de

Fontaines-Maran, aussi grande, certes, mais dont le nom est moins connu — de ces trois

fameuses donc, les deux dernières me paraissent moins lointaines et plus attachantes que

leur aînée. Moins ardente que la baronne de Chantal, moins diverse et d'une sensibilité

moins riche, Mme Acarie d'un autre côté ne nous transporte pas en plein moyen âge,

comme fait Marguerite d'Arbouze dont toute l'histoire est poésie. La légende dorée n'aurait

pas de place pour cette femme et chez qui brille presque uniquement l'incompréhensible

sérieux de la sainteté.Trois ans après la mort de la bienheureuse — la voix publique l'avait

déjà béatifiée le De André Duval publia sa vie (1621) qui dès 1627 comptait sept éditions et

qui, traduite en diverses langues, fut bientôt répandue dans l'Europe entière. C'est un livre

de premier ordre. Les biographes qui sont venus depuis, l'excellent Bouclier par exemple

(1800), n'ont guère fait que le transcrire en le complétant quelque peu. Puisque, par un

oubli qui me paraît inexplicable, on n'avait pas songé à charger de ce travail le seul écrivain

capable de le conduire à la perfection, je veux dire M1e de Fontaines (Madeleine de

Saint-Joseph), on ne pouvait en vérité faire un meilleur choix que Duval. Michel de Marillac,

plus lourd peut-être et plus gris, avait été pressenti d'abord, mais il avait refusé par

humilité, se bornant à rédiger des mémoires que Duval a reproduits, je crois, sans y rien

changer. Par bonheur, l'infatigable P. Binet, grand ami lui aussi de la sainte, ne s'était pas

mis en avant, épargnant ainsi plus d'un malheur à cette délicate mémoire. Il a du reste

collaboré à l'ouvrage de Duval, mais, comme son honneur d'écrivain n'était pas 197 en jeu,

il a fait trêve, pour la circonstance, à son verbiage fleuri. Plusieurs autres, et notamment les

filles de Mme Acarie ont aussi confié leurs souvenirs et leurs impressions à Duval qui a su

lier très harmonieusement cette gerbe de témoignages. Duval n'est pas ce qu'on appelle

un grand écrivain, mais son noble français n'en a pas moins une aisance, une ampleur et

une sûreté remarquables. On n'admirera jamais trop ces hommes de la vieille Sorbonne

qui savaient tant de choses, et si à fond que les mots ne leur manquaient jamais pour les

dire. Duval était la théologie faite homme. Il ne quitte jamais sa robe doctorale qui du reste

n'est pas rigide et fait même d'assez beaux plis. Le modèle qu'il s'est proposé de peindre

ne l'éloigne pas de la contemplation des principes premiers et les vastes vues d'ensemble

qu'il déploie au début de ses chapitres, donnent à son oeuvre, d'ailleurs très suffisamment

flexible, une force et une majesté singulières. Ainsi, par exemple, avant de raconter

comment Mme Acarie « se comportait avec le prochain » et le « grand fruit qu'elle y a fait »,

« il y a, nous dit-il, beaucoup de personnes qui se comportent bien dans la vie privée, mais

il y en a peu qui conversent comme il faut en public. Ce sont choses bien différentes d'être

homme de bien et d'être bon citoyen : l'un regarde la personne en soi et l'autre la

considère avec le public. Plusieurs se sont grandement endommagés par la conversation

du prochain qui toutefois étaient des anges, avant qu'ils y entrassent » (1).Ainsi encore,

lorsqu'il en vient aux extases de la bienheureuse : « Nous ne mettons pas, écrit-il, les

ravissements et les extases au nombre des grâces gratifiantes, parce qu'ils se retrouvent

chez les méchants aussi bien que chez les gens de bien et de vertu. Même quelques

philosophes platoniciens les ont expérimentés, par une forte et véhémente application de

leur esprit à quelque (1) Duval, op. cit., chap. IV, p. 58. 198 clause, et par la tromperie de

l'esprit malin, qui en conduisait plusieurs (plusieurs et non pas tous; en 1621, cette vue est

significative), pour séduire les autres par l'admiration de ces choses extraordinaires (1)».

Ailleurs, il parle avec une claire énergie de « l'émotion de l'appétit inférieur envers Dieu »,

de cette partie animale de l'homme qui est « le siège de la dévotion sensible », laquelle

doit être «grandement modérée et réglée (2)». Controversiste de profession, il n'a garde de

négliger la valeur convertissante de la vie qu'il raconte. Si l'on ne publiait pas les vertus de

cette française d'aujourd'hui, écrit-il, on ravalerait la France « au-dessous des autres

nations qui ont été en ce siècle favorisées du Ciel de saints fort illustres, et semble que la

France a plus d'intérêt en cela que le reste de la chrétienté, pour ce qu'étant en plusieurs

lieux pleine d'un grand nombre d'hérétiques, il est à présumer que par la lecture de cette

vie, ils demeureront confus, ne voyant aucun de même parmi soi honoré de grands

miracles, comme a été celle dont nous écrivons (3) ».Aucune exaltation d'ailleurs. Je ne

sais commune il s'y prend, lui, si grave, si modéré, pour ne jamais nous paraître froid. « Ce

qui l'embrasait tout à fait, dit-il de la sainte, et mettait son âme en feu, s'il faut ainsi parler,

c'était le Saint-Sacrement (4). » Il soupçonne de hardiesse une image qui nous paraît

aujourd'hui très simple. M'emploie néanmoins, lui donnant plus de force par cette

hésitation même. Mais pourquoi spécifier ces détails que le lecteur relèvera bientôt sans

que je lui tire la manche? Un chef-d'oeuvre de plus dans une littérature religieuse aussi

riche que la nôtre, vaut à peine qu'on s'y arrête. Celui-ci est beaucoup mieux qu'un

chef-d'oeuvre. Ce qui doit surtout nous retenir ici, c'est de voir toute la Sorbonne, en la (1)

Duval, op. cit., p. 5o7.(2) Ib., pp. 485, 486.(3) Ib., p. XXII.(4) Ib., p. 476.  199 personne de

son représentant le plus illustre, donner publiquement, solennellement, des lettres de

créance au mysticisme déjà triomphant. Qu'on médite à ce sujet une belle page de

l'avertissement au lecteur. Encore que sur les raisons (que je viens de dire) j'eusse été

.d'avis que l'on devait faire part à notre siècle de cette admirable vie, si est-ce que, pour

mon regard, j'ai été quelque temps retenu d'y mettre la main, pour ce qu'il me semblait ne

le` pouvoir dignement faire, n'ayant pas comme il faut, l'expérience des choses

extraordinaires qui s'y liront, presque en chaque chapitre, et consécutivement que je ne les

pouvais pas décrire selon leur mérite ; et d'ailleurs qu'il faut être saint pour écrire la vie des

saints... Néanmoins, comme il n'est pas nécessaire que les trompettes qui animent au

combat les cavaliers, aient un courage pareil à eux, athletae suis incitatoribus fortiores

sunt, aussi n'est-il pas requis que ceux qui écrivent la vie des personnes illustres en

sainteté et perfection, soient saints et parfaits comme eux; c'est assez qu'ils aient la

perfection en désir et soient marris de ne la point avoir; ils sont, par ce moyen, assez

disposés d'en parler et écrire (1). Il ne faudrait pas conclure de cet aveu touchant que

l'auteur ne connaissait pas d'expérience au moins les plus humbles degrés de l'union

mystique; mais quoi qu'il en soit, Duval n'était certainement qu'un novice en ces matières,

auprès de Mme  Acarie. D'ailleurs lent à croire et persuadé avec les jésuites, ses grands

amis, qu' « il y a peu d'âmes attirées à Dieu extraordinairement (2) ». C'était un homme de

bibliothèque, âpre au travail, jaloux de sort temps. La moindre distraction l'agaçait. « Il n'y a

rien, dit-il quelque part, qui étourdisse plus que le carillon descloches et qui nous ôte plus

promptement l'attention de l'esprit. (3) » De quel coeur néanmoins il quittait ses livres,

désertant sa retraite sonnante mais en somme recueillie de la montagne Sainte-Geneviève,

pour courir dans le (1) Duval, op. cit., pp. XXII, XXIII.(2) Ib., p. 494. (3) Ib., p.

471. 200 tapage jusqu'à la rue des Juifs où était l'hôtel Acarie; de quel coeur, il

s'embarquait, plus tard, pour Amiens ou Pontoise, avide de contempler une fois de plus ce

que les livres définissent peut-être mais ne font pas voir, les extases d'une sainte ! Il n'était

pas le plus intime confident de Mme Acarie et elle ne lui a presque rien dit, semble-t-il, du

sublime secret qu'elle portait en elle. Qu'importe ! Ce secret transparaissait en quelque

manière sur son visage. Révélation lointaine et silencieuse, mais qui ravissait le Dr

Duval.Barbe Avrillot, c'est le nom de notre sainte, est née à Paris le 1er février 1566,

probablement dans la rue des Mauvais-Garçons. « Nicolas Avrillot, son père, seigneur de

Champlâtreux, près Luzarches, maître des comptes de la Chambre de Paris et chancelier

de la reine de Navarre, (Marguerite plutôt que Jeanne) était un homme de bien, fort attaché

à la foi catholique, ce qui fut pour lui, comme pour bien d'autres, un motif d'entrer dans la

Ligue. Il s'y ruina, et, après la mort de sa femme, il se fit prêtre» (1), ainsi que fera le père

d'une autre carmélite insigne, M. de Fontaines-Maran, et, plus tard, le père de Bossuet. Sa

mère, d'une bonne famille parisienne plus ancienne que les Avrillot, s'appelait Marie

Luillier. Barbe était cousine de Mme de Sainte-Beuve (Madeleine Luillier) et petite-cousine

du P. Honoré Bochart de Champigny que nous avons déjà rencontré. Du peu que l'on

nous dit sur les parents de la sainte, j'imagine que celle-ci a grandi dans un milieu

passablement morose. Sa mère semble avoir été dure jusqu'à la violence, le père, meilleur

peut-être, mais raide et distant, Barbe elle-même, timide et craintive. Son père lui fit

toujours peur, son mari aussi, du reste, comme nous verrons, et c'est merveille qu'une

nature si longuement contrainte ait su garder tant d'initiative, tant de courage. Enfant, elle

ne s'est vraiment (1) Boucher, op. cit., p. 5. 201 épanouie qu'auprès d'une de ses tantes,

dans un couvent très régulier où on l'avait mise. Douce maison qu'elle visitera souvent

dans la suite et qu'elle voudra revoir une dernière fois avant de quitter le monde (1). Là,

sans doute, lui étaient venues ses premières idées de vocation. Elle aurait voulu être

religieuse de l'Hôtel-Dieu de Paris, nous dit Duval, pour y servir les pauvres, « qui y sont en

si grand nombre qu'ils y donnent une odeur fort difficile à supporter» (2). « Mais sa mère

n'était pas comme elle » et voulait, bon gré mal gré, marier cette unique enfant. On la

maria donc au plus tôt. Elle avait seize ans et demi lorsqu'elle devint « Mademoiselle Acarie

» (24 août 1582).« Conseiller du roi et maître ordinaire en sa Chambre des comptes de

Paris,.» — comme son beau-père Avrillot et plusieurs Luillier, — Pierre Acarie a joué son

rôle dans l'histoire générale, ayant été l'un des quarante parisiens qui formaient le conseil

du « vaillant prince d'Aumale », et, de ce chef, ayant subi un exil assez long, après la

victoire de Henri IV. On l'appelait le laquais de la Ligue, s'il en faut croire Maimhourg qui ne

l'aime guère et lui reproche trop aigrement d'avoir mal imité les vertus de sa femme. Le

sobriquet irait assez bien à cet agité que les biographes de Mme Acarie nous ont peint, je

crois, avec des couleurs trop aimables. Il a sa légende qui est allée s'embellissant, depuis

l'honnête Duval qui le loue comme il peut, jusqu'à l'indulgent Boucher qui lui donne, de sa

grâce, à peu près toutes les vertus. Il séduira moins quantité de lecteurs qui ont rencontré

cent fois des parisiens et des maris de sa façon, têtes brûlées, fantasques, indolents,

taquins, passant du gros  (1) Elle fit sa première communion à 12 ans. Duval voit là une

preuve de sa sainteté précoce, e car en ce temps-là, dit-il, comme on ne communiait pas

souvent, on n'y présentait pas non plus sitôt les enfants », p. 4. Ainsi l'habitude des

premières communions tardives ne vient pas des jansénistes, comme on l'a dit quelquefois.

Lorsque naquit Jansénius (1585) Barbe était déjà mariée.(2) Duval, op. cit., p. 7. 202 rire à

la colère avec une rapidité déconcertante, la joie tour à tour et la terreur de leurs proches,

au demeurant solides chrétiens et d'un très bon coeur.Quand il se cabrait, ce qui lui arrivait

souvent, un jésuite seul, le P. Commolet en avait raison. On avait un jour grand besoin de

M Acarie à Pontoise, pour les travaux d'un monastère commencé, raconte Duval « et on lui

avait écrit plusieurs lettres, afin qu'elle y allât. Néanmoins, son mari ne le voulant point, elle

se tint en repos... Le P. de Bérulle qui savait fort bien comment il fallait obtenir quelque

chose de M. Acarie (son cousin), me conseilla d'en parler au R. P. Commolet qui avait un

grand pouvoir sur son esprit. Je fus trouver ce bon Père, lequel lui en parla, et incontinent

le congé fut donné (1) ». Un peu porté sur sa bouche et rebelle aux médecins qui le

voulaient mettre au régime, comme sa femme n'avait pas la hardiesse de contester avec lui

là-dessus, « à cause du trop grand respect qu'elle lui portait, elle envoyait prier le P.

Commolet de le venir voir, et le malade aussitôt déférait aux remontrances de ce bon Père

(2)». « Trop grand respect » est une façon de parler. « On eût dit, écrit plus franchement le

même témoin, qu'elle était comme un enfant qui craint la verge et tremble devant son

maître (3). » Frère Edmond de Messa qui avait servi chez les Acarie avant d'entrer à

l'Oratoire, dit « que plusieurs fois, il a ramené (sa maîtresse) de la ville et de ses dévotions,

à la maison et qu'elle tremblait de crainte que son mari ne se fâchât (4) ». Au fond il l'aimait

ainsi, bien qu'il ait prétendu parfois désirer u qu'elle ne fût point si exacte et si

respectueuse en son endroit (5) ».Il entre dans notre histoire par un geste assez

amusant (1) Duval, op. cit., p. 34.(2) Ib., p. 35.(3) Ib., p. 33.(4) Ib., p. 34.(5) Ib., p.

31. 203 et qui devait être décisif. Un jour, — c'était vers la sixième année de leur mariage --

Pierre Acarie surprit la jeune femme absorbée dans la lecture d'Amadis qu'une amie lui

avait prêté. D'autres romans étaient sur la table. Une scène s'en suivit, affectueuse ou

bruyante, les deux sans doute. Il n'aimait pas les romans, au moins pour sa femme. Mais,

bon prince, et ne voulant pas trop mortifier le goût qu'il venait de lui découvrir pour la

lecture, il court chez son propre confesseur, M. Roussel, très saint prêtre de

Saint-Étienne-du-Mont, et il en revient chargé d'ouvrages de piété (1). Ces livres-là du

moins seront de tout repos. La pile épuisée, M. Roussel viendra lui-même la remplacer par

une autre, marquant d'un coup de crayon les plus beaux passages. Ayant ainsi faut réglé,

sûr d'être obéi et l'âme en paix sur la vertu de sa femme, l'âme Acarie retourne en courant

chez ses amis de la sainte Ligue, s'échauffer avec eux contre la politique de Henri III. Il

s'agite, Dieu le mène et le fait concourir à de hauts desseins.Il est certain, en effet, que ces

livres pieux, conseillés, imposés même par M. Acarie à sa jeune femme, ont déterminé

d'une façon presque foudroyante la vocation mystique de cette dernière. Crise mémorable

que Duval a racontée avec une simplicité très émouvante. Elle recevait ces livres, nous

dit-il, « et les lisait volontiers, tant pour rendre obéissance à son mari et à ce son

confesseur que parce qu'elle y prenait plaisir. Ce bon prêtre lai en apporta un jour un, dont

je ne sais pas l'auteur — (combien c'est fâcheux!) — qu'il lui vanta grandement et dans

lequel il lui montra cette sentence : trop est avare à qui Dieu ne suffit. Ces mots la

changèrent si fort et si soudainement qu'on eût dit que Dieu l'eût frappée d'un coup de

tonnerre, tant elle était renversée sens dessus dessous. Elle se sentait tout autre

qu'auparavant, non seulement (1) Sur M. Roussel, cf. plus haut, p. 5. 203 quant aux

affections qui n'étaient plus pareilles, mais encore en ce qu'il lui semblait qu'elle avait une

autre âme, un autre coeur, un autre entendement, marchant, écoutant, voyant et parlant

tout autrement ; tant fut impétueux le trait divin qui lui fut alors donné et qui lui a duré toute

sa vie ! Souvent elle était contrainte de s'enfermer en sa chambre, tant pour cacher les

fortes attractions qui lui arrivaient, que pour en empêcher la trop grande impétuosité; elle

se mettait alors à marcher rapidement, à frotter ses mains et ses bras, ou à s'appliquer

fortement à quelque oeuvre pénible... Quelquefois, elle prenait une épinette, dont elle

jouait fort bien, non pour attirer sur soi le mouvement divin, comme il se lit de quelques

saints, mais plutôt pour l'empêcher et s'en distraire. Et souvent toutes ces choses

ensemble n'étaient pas suffisantes pour arrêter le cours de ses ravissements qui la

consumaient et la minaient comme à petit feu (1) ». Boucher, d'ordinaire très exact dans

ses calculs, fixe à ces premières extases, la date approximative de 1588. Mme Acarie avait

alors vingt-deux ans. Les trois premiers de ses enfants étaient déjà nés (1584, 1585, 1587).

Elle en aura trois encore (1589, 159o, 1592), tous fort bien venus. Fraîche, vive, rieuse, on

ne lui connaissait aucune maladie. « Elle était alors d'une couleur vermeille », si bien que

lorsque les médecins furent consultés sur ces accidents extraordinaires, ils la traitèrent par

des saignées sans nombre « estimant que c'était une abondance de sang (2) ». Il ne

semble pas non plus que les livres qu'on lui prêta aient rien eu de proprement mystique, si

l'on en juge par la courte sentence qui fit très certainement sur elle le plus d'impression et

qui, jusqu'au bout, lui resta présente : Trop est avare à qui Dieu ne suffit. Elle s'était

d'ailleurs si peu entraînée à de telles émotions, elle trouvait dans (1) Duval, op. cit., pp. 21,

22. (2) Ib., p. 24, 25. 205 son entourage, et même chez ses confesseurs, si peu de

lumières ou d'encouragements à ce sujet, qu'elle demeura cinq ans avant de connaître «

d'où cela venait », avant de « savoir que dire de tant d'extases et de ravissements qui lui

arrivaient (1) ».A son embarras s'ajoutait une confusion extrême. Où qu'elle fût et, surtout

dans les églises, dès qu'elle s'appliquait à quelque pensée pieuse, elle pouvait craindre un

de ces brusques assauts qui la terrassaient. Un matin par exemple, et qui plus est un

dimanche, elle se rendait pour la grand'messe à Saint-Gervais, sa paroisse, où elle se

plaçait d'ordinaire dans la chapelle des Acarie, près de la chapelle de la Vierge. Une heure,

deux heures, la matinée se passe, le soir vient et elle ne reparaît pas. Il était nuit,

lorsqu'après l'avoir cherchée de tous les côtés, on finit par la trouver dans sa chapelle «en

extase, ressemblant à une personne morte ». Réveillée, elle demande si la grand'messe

était finie. Une autre fois « allant en procession parmi les autres dames et demoiselles de

la paroisse, elle ressentit un si fort et puissant trait d'amour divin qu'il lui sembla que son

coeur se fendit en deux et elle poussa un si grand cri que chacun ne savait que dire ». «

Cela lui arrivait assez souvent, même en présence de sa belle-mère», ajoute Duval avec sa

candeur ordinaire et sans un soupçon d'humour (2). La plupart de ces extases étaient

accompagnées de souffrances très vives auxquelles s'ajoutèrent bientôt des douleurs

stigmatiques nettement caractérisées (3). Elle avait beau (1) Duval, op. cit., pp. 24, 25. (2)

Ib., p. 24.(3) Sur les stigmates de Mme Acarie, nous avons le témoignage formel du P.

Coton (Boucher, pp. 554, 545), seul, dans le secret, avec Bérulle. Il semble en effet que

cette stigmatisation ait été moins apparente que beaucoup d'autres. L'humble femme

cachait ses mains de son mieux. Pour les pieds, elle pouvait aisément donner le change,

s'étant cassé trois fois la jambe et ne marchant qu'appuyée sur des béquilles. Duval

affirme le fait, mais très prudemment, craignant de se mettre en opposition avec le décret

de Sixte IV, qui défend, sous peine d'excommunication, d'attribuer les stigmates à d'autres

qu'à François d'Assise. Benoît XIII, s'appuyant sur les travaux du futur Benoit XIV, a depuis

détendu la rigueur de ce décret. 206 se contraindre, prendre les moyens les plus

énergiques, elle ne pouvait pas toujours « s'empêcher de crier ». Un trait suffit à montrer

combien le spectacle de ces crises devait être pénible. Lorsque, longtemps après, Mme

Acarie prit l'habit chez les carmélites, les supérieurs décidèrent que la cérémonie aurait lieu

de grand matin, ne voulant pas que le peuple d'Amiens fût témoin d'un de ces

ravissements douloureux qui ne pouvait manquer de se produire et qu'on aurait apprécié

de travers (1). Sage mesure, et qui nous rappellerait au besoin que les vrais spirituels de

ce temps-là jugeaient de ces phénomènes si complexes à peu près comme nous le faisons

aujourd'hui. Il ne faut pas croire, en effet avec le vulgaire, écrivait récemment un théologien

insigne, le R. P. L. de Grandmaison, « que ces phénomènes extatiques constituent

l'essentiel de l'état mystique, et appellent notre admiration; ils n'en sont que Ies

concomitants, les suites, la rançon. Ils sont dus à la faiblesse, à l'imperfection, à

l'insuffisante spiritualisation de l'instrument humain, et ils diminuent avec les progrès de

celle-ci, (Nous savons que, vers les dernières années de sa vie, Mme Acarie parut

beaucoup plus paisible dans ses extases.) L'extase, et je restreins ce nom présentement

aux phénomènes d'inhibition, d'insensibilité temporaire, n'est pas un honneur, ni une

puissance : elle est un tribut payé par les mystiques à la nature humaine. Aussi peut-elle

être imitée, ou, pour mieux dire, produite par des causes de tout ordre (2) ». Il va donc

sans dire qu'à les prendre au sens médical du mot, si l'on peut ainsi parler, les extases de

Mme Acarie ne nous intéressent pas en elles-mêmes, mais seulement dans la mesure où

elles se trouvent liées, d'une manière ou d'une autre, aux grâces (1) Duval, op. cit., p.

241.(2) L. de Grandmaison. La religion personnelle. Etudes, 5 mai 1913, pp.

328-339. 207 vraiment mystiques dont cette âme était comblée. Mais je suis sûr que plus

d'un lecteur ne m'écoute guère, curieux d'en venir au revers pittoresque de notre histoire,

aux impressions de Pierre Acarie, lorsque, ayant dit son mot sur les affaires de la Ligue, il

rentre chez lui pour y trouver sa femme en extase.Est-ce oubli de la part des biographes,

ou devons-nous croire que la stupeur et l'inquiétude accablèrent d'abord le pauvre homme,

toujours est-il que Pierre Acarie parait à peine au lendemain des premières crises. On ne

nous parle que de sa mère, jusque-là très éprise et très fière de sa bru et qui allait répétant

: «Quel mal a donc ma fille Je n'y connais rien et ma satisfaction, hélas, a peu duré... »

C'est elle qui montra le plus de décision et qui imposa les visites des médecins, malgré les

répugnances -de la malade. Lorsqu'il fut bien avéré que les médecins n'y comprenaient

rien non plus et qu'ils aggravaient plutôt le mal avec leurs saignées éternelles, toute la

maison retomba de plus belle dans l'accablement et l'effroi jusqu'au jour où la grande

autorité mystique du temps, le P. Benoit de Canfeld les tira provisoirement de peine,

affirmant, sans la moindre hésitation, que « le tout venait de Dieu » et qu'il fallait que la

jeune femme s'abandonnât sans frayeur et. sans résistance, à l'opération divineCette

décision du P. Benoit fut donnée vraisemblablement en 1593, mettant fin à cinq années

d'angoisse comme nous l'avons déjà remarqué et non sans surprise. Il est en effet

extrêmement curieux qu'an ait attendu si longtemps avant d'y voir clair en cette affaire qui

aurait paru, je crois, moins mystérieuse dans un milieu plus modeste. Encore quelques

années, et des manifestations de ce genre, lorsqu'elles se produiront dans la noblesse ou

dans la haute bourgeoisie, étonneront beaucoup moins'. Il se (1) Duval, op. cit., p. 26.(2)

Bien que le petit travail critique que cette page résume s'appuie sur la chronologie de

Boucher qui semble mériter confiance, je serais porté soit à avancer la date de la rencontre

avec Benoit de Canfeld (1591 ou 1592 au lieu de 1593), soit plutôt à retarder la date de la

première crise (1589 ou même 1590 au lieu de 1588). Ajoutons une curieuse observation

de Duval : «  Loin que ces austérités et ces élancements violents amoindrissent ses forces,

elle en devenait plus grasse et plus vermeille », p. 83. 208 peut aussi que soit le caractère

particulier de ces crises, soit les contraintes que s'imposait Mme Acarie pour échapper à

ces extases et les cacher au public, aient compliqué le problème, mais quoi qu'il en soit,

l'oracle du P. Benoit rendit à Pierre Acarie tous ses moyens. Le revoici enfin sur la scène

qu'il encombrera désormais.A ces bonnes nouvelles, son premier soin fut de courir chez

les jésuites pour y faire authentiquer ou du moins expliquer ce qu'avait dit le capucin. Alors

« ayant reconnu, écrit Duval, toujours sans une ombre de sourire, tant par ce Père

capucin, que par le Père Innocent, jésuite, son confesseur, que ce .qui se passait en sa

femme était de Dieu, et que, par des grâces extraordinaires, il l'élevait à un sublime degré

d'oraison, il se mit aussitôt à rechercher les livres spirituels qui traitaient de l'intérieur et de

la théologie mystique, pensant par ce moyen l'assister et soulager. Il lui fit, entre autres,

traduire le livre d'Angèle de Foligno, qui semblait avoir été conduite par le même chemin ;

mais elle n'y lut jamais et n'y pouvait lire, parce que la lecture la détournait de son intérieur

et empêchait les irradiations et assistances divines, comme elle l'a raconté plusieurs fois à

ses amis familiers » (1). Nouvelle stupeur, aussitôt suivie d'un revirement complet. La

mouche saurait bien arrêter le coche qui prétendait se passer d'elle. « M. Acarie donc,

voyant que les livres qu'il avait soigneusement recherchés, principalement celui d'Angèle

de Foligno, ne servaient de rien à sa femme, parce qu'elle ne les lisait point, et n'entendant

point ce (1) Duval, op. cit., pp. 26, 27. Cette consultation chez le P. Innocent fixe une de

ces dates essentielles dont les anciens biographes ne s'inquiétaient guère. On sait en effet

que les jésuites furent expulsés à la fin de 1594, aussitôt après l'attentat de Châtel (24

décembre). Le lecteur aura compris, du reste, que Pierre Acarie ne fit pas traduire Angèle

de Foligno par sa femme, mais pour elle. 209 genre de dévotion, commença à lui résister

en beaucoup de choses et à lui dire que les autres demoiselles, qui étaient grandement

estimées par la ville, n'avaient point ces manières de dévotion, qu'il appelait habituellement

scrupules et quelquefois pures suggestions de l'ennemi. Il allait faire ses plaintes aux

prédicateurs de leur paroisse, leur représentant les manières d'être de sa femme comme

des scrupules qui étaient cause, disait-il, qu'elle quittait tout le soin de sa maison, de lui et

de ses enfants. Il était cru d'eux, parce qu'il était fort estimé (et parce que nombre de

prêtres croient toujours tout ce qu'on leur dit contre les mystiques) et en effet il était

homme de bien. Et lorsque les prédicateurs lui avaient promis de parler contre telles

dévotions... il commandait à sa femme et à ses filles de chambre d'aller au sermon. »

Clamer ses difficultés conjugales en pleine sacristie de Saint-Gervais, faire assister les

domestiques à la confusion publique de leur maîtresse, qui sera rustre, s'il ne le fut pas? «

Les prédicateurs, continue Duval, ne s'épargnaient pas de reprendre les femmes qui, sous

ombre de dévotion, ne rendent pas le devoir qu'elles doivent, tant à leurs maris qu'à leurs

maisons, et spécifiaient quelquefois des choses si particulières que les domestiques

jugeaient manifestement que ce bon seigneur avait parlé au prédicateur, de sorte que les

servantes étant de retour en la maison, disaient à notre bienheureuse demoiselle : «

Qu'est-ce que Monsieur a fait dire à ce bon Père en son sermon ? » Elle souriait et

répondait seulement : « Il faut le laisser dire, cela se passera (1) ». Être ainsi caricaturée

du haut de la chaire, et par un prédicateur du temps de la Ligue, c'est déjà beaucoup. Le

clergé de Saint-Gervais trouva pourtant le moyen de mortifier plus cruellement cette

innocente. « Un prêtre à qui M. Acarie avait fait les mêmes plaintes contre son épouse,

passa le tour de cette dame en (1) Duval, op. cit., pp. 27-29. 210 distribuant la communion

et elle n'en murmura pas (1). » Nous n'imaginons pas la rude grossièreté de ce temps-là et

la reconnaissance que les françaises d'aujourd'hui doivent à leurs soeurs mystiques

d'autrefois, au moins autant qu'à l'hôtel de Rambouillet. Mais il s'agit bien de délicatesse.

Le bonhomme Acarie qu'on nous dit si franc, est beaucoup moins excusable qu'il ne parait

peut-être à plusieurs. Nous lui permettons certes de trouver incommode à certaines heures

l'étrange situation où la Providence l'a placé, d'égayer, s'il lui plaît, ses amis d'église par un

couplet de son crû sur les surprises du mariage. Mais qu'il n'aille pas dire, comme il le tait,

que tout va de travers dans son logis depuis que sa femme a des extases. L'extatique des

deux, c'est-à-dire, pour parler comme lui, le paresseux et le propre à rien, n'est pas celui

qu'il pense. S'il y a quelqu'un dans ce logis qui fasse piteuse figure, ce n'est pas Mme

 Acarie. Nous l'aurons bientôt démontré.II. Extatique, stigmatisée, bientôt réduite, par un

triste accident, à ne plus marcher que sur des béquilles,  Mme Acarie parut toujours en

effet admirable d'intelligence et de dévouement, dans l'accomplissement de tous ses

devoirs d'état et dans cette foule d'oeuvres qu'elle sut mener à bien, sans que ses propres

affaires aient jamais souffert d'une telle dispersion. On l'avait déjà vue, avant les premières

crises que nous avons rapportées, laisser hâtivement la messe au moment de s'approcher

de la sainte table, pour ne pas suspendre d'une minute le petit déjeuner de son mari; on

ne la verra pas maintenant déserter son rôle de femme, de mère, de maîtresse de maison,

pour se réfugier dans une quiétude confortable et nonchalante. « M. Acarie, son mari, ne

se voulant pas occuper de beaucoup d'affaires domestiques, c'est Duval qui parle et il ne

veut pas charger le mari, c'était elle qui portait tout le faix, non seulement du temporel qui

était (1) Boucher, op. cit., p. 46. 211 grand, mais aussi des enfants, tant garçons que filles,

et de plusieurs serviteurs et servantes. Elle pourvoyait si prudemment à tout, que l'ordre y

reluisait jusque dans les moindres choses (1). »Loin d'être pour elle du moindre secours,

son mari lui rendait la tâche plus lourde. Exigeant, querelleur, tracassier, ce ne serait rien,

mais il compliquait de vingt autres façons le gouvernement de sa femme. Malgré sa réserve

ordinaire et ses tours abstraits, Duval évoque assez clairement quelques-unes de ces

difficultés quotidiennes. « Elle voulait, dit-il, que ses enfants et serviteurs lui portassent (à

son mari) un grand respect. Car, comme ce bon seigneur était d'humeur facile et d'une

complexion assez gaie, se familiarisant avec chacun, même avec des serviteurs ou autres

qui lui devaient du respect, la bonne demoiselle craignait que ceux-là n'en abusassent ;

aussi elle y tenait la main ferme, ne pardonnant aucune faute en cela, si petite qu'elle fût

(2). » Sans elle, il n'aurait pu se faire obéir ni du personnel, ni même de ses enfants, des

garçons du moins, dont un ou deux me paraissent avoir été peu commodes. Pour achever

le tableau, disons que Pierre Acarie gaspilla jovialement une immense fortune, donnant de

toutes mains à ses amis de la Ligue ou à d'autres bonnes oeuvres. A l'heure même où il «

déférait » sa femme aux prédicateurs, comme dit Duval, il travaillait bellement à la mettre

sur la paille, elle et leurs six enfants. Très homme de bien, je le crois fermement, mais sans

la moindre cervelle, et dupé, semble-t-il, par des aigrefins qui faillirent lui faire perdre plus

que son argent. La fin de la Ligue le trouve en effet, non seulement criblé de dettes, mais à

la veille d'une catastrophe encore plus redoutable, sur laquelle on ne nous parle qu'à mots

couverts, et que sa vaillante femme aura, lui parti, beaucoup de peine à con- (1) Duval, op.

cit., p. 346. (2) Ib., p. 35. 212 jurer. Son exil en 1594 vint au bon moment et le sauva lui et

les siens, en permettant à Mme Acarie d'intervenir dans ces troubles affaires qu'on lui avait

soigneusement cachées jusque-là. Heureux exil, et qui fut, du reste, assez bénin, grâce,

nous dit-on, à l'estime qu'Henri IV faisait déjà de Mme Acarie, ou plutôt, selon moi, grâce à

l'insignifiance politique du personnage. Le roi ne l'obligea pas à passer la frontière, mais

seulement à s'éloigner de la capitale. Toujours original dans ses décisions, il choisit, pour

sa retraite, la chartreuse de Bourgfontaine, près de Villers-Cotterets, prenant avec lui

comme compagnon, le curé ligueur de Saint-Germain l'Auxerrois, M. Cueilly, lequel n'était

pas un foudre de guerre. On assure que M. Acarie édifia grandement ses hôtes. Il eut du

reste des distractions assez vives, ayant un jour été enlevé par une bande en maraude. M.

Cueilly eut si peur, ce jour-là, qu'il s'enfuit jusqu'en Italie. Mme Acarie qui luttait encore

contre la misère, trouva de quoi payer la rançon de son mari, et profita de l'événement pour

demander au roi une mitigation de peine. L'exilé put se rapprocher de Paris, séjournant

d'abord dans ses terres de Luzarches, puis à Ivey où il était encore, semble-t-il, en 1598.

J'ignore la date exacte de sa rentrée dans Paris, mais, pour nous, l'important est de retenir

que la séparation des deux époux fut relativement assez longue — au moins quatre ans.

Ce veuvage provisoire, qui sans aucun doute faisait beaucoup de peine à Mme Acarie, n'a

pu manquer d'avoir des répercussions intéressantes sur la destinée et le développement

de notre sainte.Je crois que ces années de parfaite indépendance lui furent bonnes,

l'aidant à prendre une pleine conscience de ses dons et de sa mission apostolique,

rendant plus facile le rayonnement de son influence. Elle n'avait certes jamais manqué

d'énergie, elle qui depuis douze ans gouvernait un mari difficile et tenait tête aux charges

d'une grande maison. Craintive, nous l'avons dit, elle savait pourtant 213 commander. Soit

de gré soit de force, il fallait qu'on lui cédât. C'est ainsi que pendant l'affreux siège de

1590, elle contraignit sa belle-mère à partager avec les pauvres la provision de blé que

cette prudente ménagère avait mise en réserve. Elle ne menaçait de rien moins que d'aller

avertir les magistrats chargés de la répartition des vivres. Mais enfin elle n'aimait pas à se

produire et la déférence timide qu'elle témoignait à son mari paralysait souvent les

inspirations de son zèle. Une fois maîtresse d'elle-même, elle dut paraître toute autre et

s'affirmer en public comme elle ne l'avait jamais fait jusque-là. Il le fallait bien d'ailleurs, si

elle voulait rétablir les affaires de sa maison. En effet, dès le lendemain du départ de son

mari, les huissiers et leur escorte avaient fondu sur la pauvre femme. « Un Père minime

m'a dit, raconte Duval, qu'étant un jour venu visiter cette bienheureuse, tandis qu'elle

dînait, il vit les sergents entrer en sa maison et saisir tout, même les plats de sa table et

jusqu'à l'assiette qui était devant elle... Après cette saisie elle ne pouvait dire que quelque

chose lui appartînt et cependant elle se voyait chargée d'un mari et de six enfants, avec

son père (ruiné aussi par la Ligue). Ce qui la pouvait ébranler encore davantage, c'est

qu'elle avait à lutter contre beaucoup de malveillants que diverses passions animaient

contre son mari et que, celui-ci étant absent, on l'accusait de beaucoup de choses qui

eussent pu leur faire perdre à tous deux l'honneur, la vie et les biens (1). » Ces derniers

mots nous rappellent le petit mystère historique dont je parlais tout à l'heure et qu'il me

faut livrer à la sagacité des chartistes, étant difficile que de cette alerte qui donna lieu à des

paperasses infinies, il ne reste plus aucune trace. Duval ne romance pas l'aventure, il

l'atténuerait plutôt, soit par délicatesse naturelle, soit pour ne pas gêner les enfants de

Pierre Acarie qui vivaient (1) Duval, op. cit., p. 77. 214 tous encore lorsque parut la vie de

leur mère. L'impulsif avait dû commettre quelque énorme imprudence. Bien qu'innocent,

les apparences étaient certainement contre lui. Quoi qu'il en soit, notre extatique que rien

n'avait préparée à des initiatives de ce genre, se trouva, du jour au lendemain, à la hauteur

d'une tâche encore plus accablante qu'embrouillée. Contre ces principes en matière

d'éducation, mais pour être tout entière à ce pressant devoir, elle commença par « se

décharger de tous ses enfants », même des filles dont la plus jeune n'avait pas trois ans. «

Alors, continua Duval, elle put s'appliquer entièrement à ce qu'il fallait faire, allant

elle-même solliciter les juges qui la faisaient attendre souvent au clair de la lune » et dans

la rue. « En attendant elle ne perdait pas de temps, car elle instruisait de bonnes filles

dévotes qui l'accompagnaient, en l'oraison, aux vertus, ou en quelque point concernant la

vie intérieure (1). » Je ne dis rien des avanies qu'elle dut subir. On la croyait perdue et les

amis de la veille lui tournaient le dos. « Manquant un jour de pain, elle prit avec elle

quelques bijoux qui lui restaient et s'en alla chez un de ses parents, dans l'intention de lui

emprunter de l'argent et de lui laisser ses bijoux pour gage. » Pour tout argent, on lui

conseilla « de mettre ses enfants en métier chez un cordonnier ». « Ma mère, dit à ce sujet

la fille aînée de la sainte, ne fut sensible qu'à ce dernier mot ; tout le reste lui avait paru

peu de chose. Elle excusait même ce parent de son refus, mais elle ne croyait pas que

nous fussions nés pour les métiers qu'il indiquait (2). » « Elle ne voyait pas seulement ses

juges, reprend Duval, mais faisait elle-même la plupart de ses écritures, travaillant

quelquefois tout le long de la nuit, pour donner aux juges l'intelligence de son fait, qu'elle

déclarait si nettement et avec de si (1) Duval, op. cit., p. 78.(2) Boucher, op. cit., pp. 5o,

51.  215 puissantes raisons que les avocats n'avaient rien à ajouter ou à retrancher,

s'étonnant au reste de la grande clarté et netteté de son esprit. Enfin elle fit tant par ses

sollicitations et pourvut si bien à toutes ses affaires qu'elle les débrouilla, délivra son mari

des effets de la malveillance, et releva sa maison qui était fort proche d'être ruinée (1). »

Tels furent les premiers essais de ce génie pratique et lumineux, qui devait bientôt susciter,

organiser et entretenir tant d'oeuvres saintes. Bénies soient les dettes et les autres folies

de Pierre Acarie ! Grâce à lui, sa femme est faite désormais aux audaces, aux conceptions

vives, à la patience obstinée, bref à toutes les vertus humaines que va nécessiter sa tâche

divine. Mais de peur que le lecteur, après avoir donné au mari plus de compassion qu'il

n'en mérite, n'aille s'alarmer sur le sort de la famille, montrons vite que les enfants de Mme

Acarie n'ont souffert ni des extases, ni du zèle de leur mère.Sur Mme Acarie éducatrice,

nous avons le plus authentique des témoignages, celui de ses trois filles qui ont confié les

souvenirs de leur enfance, d'abord à M. Duval, puis aux enquêteurs du procès de

béatification. Carmélites, comme leur mère l'était devenue, ces trois filles ont une tendance

naturelle à tout louer de l'éducation qu'elles ont reçue d'une sainte et même les disciplines

que leur petit âge avait trouvé parfois quelque peu sévères. Mais une telle idéalisation

s'accuse et se corrige à première vue, et je suis assuré que les enfants de Mme Acarie

auraient fait envie à tous les jeunes français, garçons ou filles, qui grandissaient vers la

même époque. Comme tous les autres mérites de cette femme, celui-ci est d'autant plus

original qu'il est non seulement plus rare — à cette époque sur tout — mais plus spontané,

ses propres parents ne lui ayant donné que des exemples à ne pas suivre et son mari

n'étant jamais intervenu dans la nursery que pour (1) Duval, op. cit., p. 79. 216 y semer le

désordre. Elle n'est pas non plus la fille des livres, et quoique d'une condition très haute,

elle ne sait guère que ce que lui ont appris son esprit naturel, son coeur et sa grâce. J'ai

déjà dit qu'elle tenait autant que possible à garder ses enfants auprès d'elle. Sur le soin

qu'elle prenait d'eux, pendant leur toute première enfance, Duval nous a conservé deux

anecdotes qu'il jugeait significatives, car le pittoresque en soi n'arrêterait jamais ce grave

docteur. « Elle faisait aller son aîné à Saint-Louis, qui est la maison professe de la

Compagnie de Jésus (l'enfant avait dix ans lorsque les jésuites furent expulsés) où on...

enseignait (le catéchisme). Il arriva que le maître fit faire montre de tous ses petits

catéchumènes, déjà néanmoins baptisés. Le fils de notre bonne demoiselle fut choisi pour

porter l'enseigne; elle lui en fit faire une belle de taffetas cramoisi, où Notre-Seigneur

appelant à soi les petits enfants était représenté, et le fit marcher en cet équipage par la

ville à la tête de ses petits compagnons, afin de lui donner courage de bien apprendre la

doctrine chrétienne (1). » « Il advint vers ce temps-là, dit encore Duval, que M. Guincestre

parla dans un de ses sermons en l'église de Saint-Gervais, contre les pères et mères qui

négligeaient de faire apprendre le catéchisme à leurs enfants et il usa de ces termes : « Si

je dis à un enfant : venez ça, mon fils, dites-moi : qu'est-ce que la foi ? » La belle-mère de

notre demoiselle (de Mme Acarie) avait alors entre les bras un de ses enfants, qui n'était

encore qu'à la bavette; pensant que le prédicateur lui parlait, il se prit à dire hautement : «

La foi, c'est un don de pieu », et il eût poursuivi la définition jusqu'au bout, si sa

grand'mère, voyant que le monde se retournait vers cet enfant, ne lui eût mis aussitôt les

mains sur la bouche (2). »Pour que rien ne manque à la saveur de cette historiette, (1)

Duval, op. cit., p. 39. (2) Ib., p. 39. 217 il faut se rappeler qu'au lendemain du massacre du

duc de Guise, ce même Guincestre, ligueur fougueux, avait fait jurer à tout son auditoire, y

compris le premier président de Harlay qu'il apostropha personnellement, qu'ils mettraient

tout en oeuvre pour venger leur martyr. Il devait bien connaître Pierre Acarie et ces diverses

rencontres nous livrent peut-être le nom d'un des prédicateurs qui dénoncèrent les

négligences maternelles et conjugales de Mme Acarie, du haut de la chaire de

Saint-Gervais.« Elle les accoutumait à lui venir dire leurs pensées, prenant la patience de

les écouter attentivement (1) » pour les façonner à une franchise et à une liberté cordiales.

Aussi bien, pour connaître ses enfants, n'avait-elle pas besoin de leurs confidences. Ils «

sentaient qu'elle pénétrait par un simple regard jusque dans le fond de leur âme (2) ». « Il

ne fallait point, reprend Duval, que quelqu'un s'entremêlât de lui dire : « Vos tilles sont de

tel naturel, ou ont telle ou telle vertu », car elle savait tout ce qui était en elles, jusque dans

le fond de leur âme (3). » « Une des fautes qui lui déplaisaient le plus était le mensonge,

quoique léger, et elle aimait tellement la vérité qu'elle ne pardonnait jamais les fautes qui y

étaient contraires, disant souvent à ses filles : « Quand vous auriez perdu et renversé toute

la maison, si vous l'avouez lorsqu'on vous le demandera, je vous le pardonnerai de bon

coeur ; mais je ne vous pardonnerai jamais le plus petit mensonge ; fussiez-vous aussi

hautes que ce plancher, — elle était petite — je Jouerais des femmes pour vous tenir

(pendant les verges) plutôt que d'en laisser passer un sans châtiment, et tout le monde

ensemble ne pourrait pas obtenir de moi que je vous pardonnasse (4). » On croit (1) Duval,

op. cit., p. 44.(2) Ib., p 45.(3) Ib., p. 48.(4) Ib., p. 5o. 218 l'entendre, la voir encore, et je

jurerais que ses filles n'ont pas modifié d'un seul mot ce petit discours d'ailleurs inoubliable

pour elles. « Fussiez-vous aussi hautes que ce plancher, je louerais des femmes pour vous

tenir. » Il n'y a plus d'histoire possible, si l'on croit le docteur Duval capable d'inventer de

pareils et de si beaux traits.Lorsque ses filles avaient commis une faute qui « méritât

châtiment, elles allaient elles-mêmes chercher les verges ; s'il arrivait qu'elles eussent le

coeur gros ou qu'elles se voulussent excuser, la bienheureuse ne les châtiait pas sur

l'heure, mais elle attendait qu'elles fussent calmées et que Dieu eût mis en leur âme une

vraie et sincère connaissance de leur faute ; puis, selon la qualité de la faute, elle les

châtiait, voulant que durant ce châtiment elles se missent à genoux et dissent le Pater ou

l'Ave Maria, leur faisant même baiser les verges et la remercier du bien qu'elfe leur avait fait

(1) ». De la verge, ou des violences plus primitives et plus soudaines qui se pratiquent

aujourd'hui chez nous, je ne sais ce qui vaut le mieux, mais l'essentiel, qu'on oublie

presque toujours et que l'exemple de Mme Acarie nous rappelle, est qu'il ne faudrait jamais

toucher un enfant, à la minute même de sa faute el, tant qu'il a « le coeur gros »Elle

combattait la vanité dans le coeur de ses enfants par des moyens qu'il nous est difficile

d'apprécier mais qui nous renseignent sur les moeurs intimes de ce temps-là. « Elle ne

voulait pas qu'aucun de la maison appelât (ses filles) autrement que par leur nom de

baptême sans adjonction de Mademoiselle ; elle le défendait absolument aux serviteurs de

la maison, et pour les personnes qui venaient du dehors, elle les priait de ne point le faire ;

elle pratiqua toujours cela à l'endroit de sa fille aînée, quoiqu'elle fût âgée de dix-sept à

dix-huit ans, ne pouvant souffrir qu'on l'appelât autrement que Marie... Pour (1) Duval, op.

cit., p. 49. 219 le même motif, elle voulait ainsi que ses filles parlassent aux serviteurs et

servantes de la maison fort doucement et humblement, quand même ce n'eût été qu'à un

laquais, de sorte qu'elles n'eussent pas osé lui dire : « Faites ceci ou cela »; mais « je vous

prie », ou « s'il vous plaît », et le laquais avait ordre de ne point leur obéir sans cela... Elle

leur imposait encore quelques actes de mortification et d'humiliation, comme d'aller

demander pardon à celles qui les avaient vues faillir, ou baiser leurs pieds : et, ce à quoi

elle voyait que ses filles sentaient plus de répugnance, c'était ce qu'elle leur commandait.

C'est ainsi qu'elle chargeait son aînée (plus fière et difficile que les deux autres), de

balayer les escaliers et de faire d'autres choses basses et viles. Et voyant qu'elle épiait

pour faire cela le moment où il n'y avait personne en la maison... elle la reprenait fortement

et la faisait balayer devant tous (1). » Même discipline pour l'obéissance. Ses filles devaient

être « toujours prêtes à faire ou à laisser tout ce qu'elles faisaient sans montrer de

mauvaise humeur (3) ». L'aînée, s'embarquant un jour pour une partie de plaisir, sa mère «

la fit descendre du carrosse et en ôter ses hardes pour demeurer; puis, lorsqu'elle la vit

contente et paisible en l'obéissance, elle la fit remonter en carrosse (3) ».Qu'en pense le

lecteur ? Pour moi j'hésiterais, soit à louer sans réserve, soit à condamner ces exercices

d'ascèse. A la vérité quelques-uns de ces exercices sentent un peu le couvent, si l'on peut

ainsi parler. Mais quelle ascèse n'en est pas là, plus ou moins ? Un seul point est

nécessaire ; assouplir l'enfant sans le briser, l'humaniser, sans le flétrir. Mme Acarie avait

beaucoup de tact, elle n'ignorait rien de ses enfants, elle dosait, avec une vigilance

parfaite, les épreuves qu'elle leur imposait, enfin, (1) Duval, op. cit., pp. 49, 5o. (2) Ib., p.

43.(3) Ib., p. 41. 220 elle connaissait mieux que nous ce qui convenait exactement à leur

condition. Nous savons aussi qu'elle aurait eu horreur de les pousser au couvent. « Quand

j'aurais cent enfants, disait-elle, et que je serais dépourvue de ressources pour les établir,

je ne voudrais pas en mettre de moi-même un seul en religion (1). » « Elle pleura

beaucoup un jour, raconte Boucher, après qu'une de ses filles fut entrée en religion ; elle

craignait qu'en faisant cette démarche, elle n'eût suivi les conseils d'une amie (2). » « Ma

mère, dit encore sa fille aînée, nous habillait toujours fort proprement (on sait le vieux sens

de ce mot), évitant néanmoins la vanité, et elle nous avertissait souvent de nous tenir droit.

Comme une dame de ses amies paraissait surprise de son attention à ces deux points, elle

répondit fort sagement : « J'élève mes enfants de manière à ce qu'ils puissent suivre leur

vocation, à quelque état que la Providence les appelle : s'ils entrent dans l'état religieux, je

veux qu'aucun défaut corporel ne puisse servir de motif à leur démarches ». De tels

sentiments n'étaient pas communs à la fin du XVI° siècle et ne devaient pas le devenir de

si tôt. Plus rare encore peut-être le spectacle d'une mère si fort occupée de l'éducation de

ses enfants. Qu'avec cela, Mme Acarie ait montré quelquefois et surtout vis-à-vis de sa fille

aînée, une exigence excessive, elle le reconnaîtra plus tard elle-même. Quand elles étaient

carmélites l'une et l'autre, cette fille s'amusait doucement à la taquiner là-dessus, parlant «

en la récréation, de ce qu'elle lui faisait, lorsqu'elle était petite, pour la mortifier. Cette

bienheureuse paraissait alors par grande simplicité en avoir de la confusion, et ne lui disait

autre chose sinon : « Je vous ai fait bien du mal, j'ai été bien méchante ». (1) Boucher, op.

cit., p. 108. (2) Ib., p. 108.(3) Ib., 107, 1o8.(4) Duval, op. cit., 431. 221 « Elle nous traitait

fort doucement, dit cette même fille, mais elle joignait à cette douceur une gravité si

majestueuse et si imposante qu'il nous était comme impossible de ne pas nous rendre à ce

qu'elle désirait de nous. » « Elle avait grand soin de me tenir le coeur fort bas — écrit de

son côté la cadette (Marguerite, la plus exquise de toutes), mais elle le faisait de si bonne

grâce que je n'avais aucun dégoût pour l'exercice qu'elle donnait à mon amour-propre.

Quand elle était obligée de me punir, elle y mettait une manière si agréable qu'il ne me vint

jamais en pensée qu'elle me corrigeât sans raison, et que la correction ne me donna

jamais d'humeur contre elle (1)». Ajoutons que dans leur « petite jeunesse », elle leur

achetait elle-même, « des jonchets, des dames, martres » et autres semblables. Même «

perdue et abîmée en Dieu », écrit expressément Duval, elle montrait à ses enfants « la

manière dont il fallait jouer, disant que la jeunesse ne doit pas être trop contrainte et que

cela émousse la pointe de l'esprit. Aussi, quand quelqu'une de ses filles. avant douze ans,

faisait trop la sage en sa contenance ou était trop sérieuse, elle la reprenait, regardant cela

comme un fruit qui vient trop tôt et qui s'en va de même qu'il est venu (2) ». (1) Boucher,

op. cit., pp. 110, 111.(2) Duval, op. cit., p. 44. Lorsque nous en viendrons aux origines du

Carmel français, nous retrouverons les filles de Mme Acarie, au moins la seconde et la plus

fameuse, Marguerite du Saint-Sacrement, qui dépassait la sainteté même de sa mère, au

dire de la marquise de Maignelais et qui m'a paru très attachante. Pour les garçons, on

voudrait aussi les connaître, mais Duval et la première tradition acarienne semblent avoir

pris à tâche de les ignorer. Il y a là peut-être un petit mystère qu'on n'éclaircirait pas sans

profit, si, comme je suis porté à le croire, l'infortune de ces inconnus fut d'avoir été surtout

les fils de leur père. Le second, néanmoins, Pierre, fut irréprochable et, nous dit Boucher, «

paraît avoir été très éclairé». « Après être sorti du collège (Navarre) il entra chez les

jésuites. Il quitta leur Société avant la mort de sa mère », (car M. de Marillac et le P. Coton

qui lui firent avoir un bon prieuré à sa sortie de chez les jésuites, eurent à lutter, sur ce

point, contre les scrupules de Mme Acarie, toujours sévère en matière de bénéfices

ecclésiastiques). Très en faveur auprès de l'archevêque de Rouen, Harlay de Champvallon

— le premier du nom — nous le voyons occupé, en 1622, de la béatification de sa mère et,

en 1629, député, du clergé rouennais aux états de Normandie. « Il avait beaucoup de livres

qu'il légua au chapitre de la cathédrale de Rouen, à condition qu'on en donnerait le libre

usage au public... Depuis sa mort, les chanoines dînaient en commun dans leur

bibliothèque, tous les ans, le jour de l'Ascension, et dans l'action de grâces qui terminait ce

dîner, ils priaient pour-le repos de l'âme de M. Pierre Acarie, qui donna commencement à

cette bibliothèque. » Il est piquant et touchant de voir ainsi dans le livre d'or des

bibliophiles, le fils d'une grande sainte, si absorbée en Dieu que depuis sa première

extase, la lecture des livres de dévotion lui fut impossible. Pierre Acarie tenait ce goût de

son père. Noua savons, en effet, que lorsque celui-ci eut brûlé les romans de sa femme,

les ouvrages pieux qu'il mit en leur place étaient magnifiquement reliés. Archidiacre d'Eu,

official et théologal de Rouen, le chanoine bibliophile mourut en 1637. Il avait cinquante et

un ans. Son plus jeune frère, Jean, qui était né en 1589, eut une carrière plus ondoyante

et plus trouble. Il avait probablement hérité de l'humeur fantaisiste de son père. Muni

d'abord, comme Pierre, d'un bon prieuré, il quitta — nous ne savons ni quand, ni comment

— l'état ecclésiastique pour la cuirasse. Il n'était sûrement pas dans les ordres lorsque se

fit cette métamorphose. Nous voyons d'ailleurs, en 1617, l'évêque de Verdun prendre logis

chez le jeune officier, dont la conduite néanmoins inquiétait beaucoup sa mère. Peu après,

ses traces se perdent presque de l'autre côté du Rhin. Il partit pour l'Allemagne, s'y maria

et probablement ne se montra plus en France. Il fit souche de soldats. « L'aîné de ses

petits-fils devint aide de camp du prince Xavier de Saxe, frère de la Dauphine, mère de

Louis XVI, et fut tué d'un coup de canon en allant sommer un château de se rendre. » Un

des neveux de celui-ci vivait encore à Strasbourg, à la fin du XVIII° siècle, lorsque sa

bisaïeule fut béatifiée par Pie VI. Comme le fils aîné de Mme Acarie n'avait pas eu

d'enfants, les Acarie d'Alsace étaient donc les seuls descendants directs de la

bienheureuse. Ils s'en faisaient gloire, et étaient restés en relations plus ou moins

fréquentes avec les carmélites de France. Cf. Boucher, op. cit., p. 113, 114. 222 Ces

enfants qui jouent aux jonchets près de leur mère en extase, cette mère qui interrompt ses

extases pour se mêler aux jeux de ses enfants, c'est ainsi que les vrais mystiques

réconcilient le ciel et la terre, répondant, d'un même coeur, à toutes les voix qui les

appellent, aux plus humbles comme aux plus sublimes. Il semble du reste que le souci

constant d'une maison à gouverner ou à rétablir, d'une nombreuse famille à élever, aurait

pu suffire à l'activité de cette femme qui devait lutter contre Dieu même, pour avoir la tête et

les mains libres, dans l'accomplissement de tous ses devoirs. Il n'en est rien cependant et

de toutes les oeuvres de religion ou de charité qui surgirent à Paris sous le règne de Henri

IV, je n'en connais aucune à laquelle Mlle Acarie ait marchandé son concours, lorsque

d'elle-même elle ne l'avait pas entreprise. 223 III. Il y a, dans le livre de Duval, une scène

sans paroles si belle, si prenante et d'un pathétique si simple qu'on la croirait tirée des

Évangiles. Mme Acarie allait à Rouen pour y fonder une maison de carmélites. Duval

l'accompagnait dans ce voyage. « Quand nous fûmes, dit-il, sur le mont Sainte-Catherine,

d'où l'on voit toute la ville de Rouen, je fis arrêter le carrosse, afin qu'elle la regardât et

considérât. Elle le fit parce que je le désirais. Et après l'avoir vue si grande, si pressée, le

port si plein de navires, elle fut touchée intérieurement, et demeura quelque temps sans

parler et sans même remuer (1). » Ce ravissement d'amour, de pitié, de zèle ne nous fait-il

pas songer invinciblement à la plainte divine : « Jérusalem, Jérusalem... si tu avais su !

».Mme Acarie s'ouvrait, se donnait ainsi à toute misères ne s'approchant jamais du

prochain, « avec un esprit préoccupé » d'elle-même. « Étant jeune mariée, il arriva qu'uni

ouvrier qui travaillait d'ordinaire en sa maison, étau devenu malade, la pria de lui vouloir

faire quelque aumône, ce qu'elle fit ; et en la faisant, il lui vint la pensée que cet homme

était nécessaire à sa (propre) maison. (2)» Elle pleura beaucoup de ce retour égoïste et en

fit une bonne pénitence. Je sais bien que ni la bonté ni le désintéressement ne sont rares

chez les vrais saints, mais l'activité charitable et apostolique de Mme Acarie présentait un

caractère moins commun sans doute. Son zèle dépendait en quelque façon de sa vie

contemplative : sa grâce la suivait, la dirigeait et la maîtrisait partout, et ses bonnes oeuvres

continuaient ses extases. Ce ne sont là ni des mots en l'air ni des à peu près, ni des

subtilités louangeuses. Duval à qui nous devons ces analyses, avait observé Mme Acarie

avec la curiosité, non pas seulement d'un amateur d'âmes, mais aussi d'un théologien et

consommé. Nous pouvons (1) Duval, op. cit., p. 173. (2) Ib., pp. 59, 6o. 224 nous fier à lui.

« 11 ne faut point douter, écrit-il, qu'en son âme... il n'y eût quelque rayon spécial de la

divine Providence, qui lui permettait de pénétrer en matière d'affaires, les choses du ciel et

celles de la terre. Et de fait, elle reçut une fois de Dieu une vue admirable de la providence

divine sur les hommes, qui lui dura trois jours, ne voyant, n'écoutant, et ne pouvant penser

à autre chose qu'aux incompréhensibles moyens par lesquels Dieu gouverne toutes

choses... (et comme ce gouvernement divin s'étend à tout) on la voyait en même temps

donner des avis sur des choses grandement spirituelles et aussitôt s'abaissant à en donner

d'autres pour le corps et les affaires temporelles (1). »Par suite de cette disposition

foncière, « elle ne s'appliquait pas volontiers à une affaire, sans en ressentir au préalable

quelque mouvement intérieur » (2). Si les voix restaient muettes, il fallait un ordre formel de

ses confesseurs, pour la déterminer à entreprendre une oeuvre quelconque. Enfin, et ceci

est encore plus significatif, « elle ne traitait presque jamais avec personne, au moins

d'affaire importante, que ce ne fût avec une vue intérieure entièrement recueillie et

présente à Dieu; de sorte que, cette vue venant à lui manquer, elle s'arrêtait tout court,

paraissant ne savoir où elle en était, sans se soucier de ce qu'en penseraient ceux avec qui

elle traitait » (3). Dom Sans de Sainte-Catherine a fait la même remarque :Quand en

parlant, écrit-il, elle s'apercevait qu'elle disait quelque chose qui n'était pas nécessaire, ou

en la manière qu'il ne fallait pas, c'est-à-dire, sans cette vue de Dieu, elle s'arrêtait court et

ne l'achevait pas, bien qu'elle parlât à gens de qualité et que la chose ne fût pas de

grande conséquence (4) ». C'est ainsi qu'il faut la voir dans ses (1) Duval, op. cit., p. 59.

(2) Ib , p. 6o.(3) Ib., pp. 60, 61.(4) Ib., p. 61. 225 oeuvres innombrables, elle si active et

d'un esprit si vif', toujours repliée sur elle-même et les sens intérieurs toujours tendus vers

,les moindres signes ou vars les silences d'un guide invisible. C'est de là aussi que

rayonne son extraordinaire prestige. Ceux qui viennent à elle ont l'impression très nette, la

certitude qu'ils vont se trouver tout près de Dieu même.Ces vues d'ensemble qui font

rentrer l'activité extérieure de Mme Acarie dans le cadre de notre livre, doivent nous suffire.

Le détail d'un tel chapitre serait infini et l'érudition nécessaire me ferait défaut. On nous dit

par exemple qu'elle visitait constamment les hôpitaux voisins de la rue des Juifs, celui de

Saint-Gervais et l'Hôtel-Dieu, et l'on ajoute qu' « elle fit revivre parmi les dames de qualité

la coutume qui s'était depuis longtemps abolie, de fréquenter les hôpitaux et d'y servir les

malades » (1). Avant d'utiliser une affirmation aussi grave, nous devrions la contrôler par le

menu, car je ne suis pas sûr que la noblesse française eût tout à fait déserté les hôpitaux

pendant le XVI° siècle, je ne suis pas sûr non plus que Mme Acarie ait renoué la première

cette tradition magnifique. Où nous conduiraient ces problèmes historiques et si nous les

abordions ici, de quel droit plus tard réduirions-nous à quelques pages rapides ce que

nous comptons dire sur Vincent de Paul et les Filles de la Charité ? Mme Acarie fut de

même une insigne « convertisseuse ». « M. Gauthier, qui d'avocat général au grand conseil

devint conseiller d'État, et qui fut très lié avec la bienheureuse... a attesté avec serment (au

procès de béatification) que le nombre des conversions qu'elle avait faites montait à plus

de dix mille (2). » Qui ne voit que nous devons ici nous interdire les longues enquêtes qu'il

nous faudrait amorcer, d'abord pour discuter ces chiffres miraculeux, ensuite pour (1)

Boucher, op. cit., p. 131. (2) Ib., p. 134. 226 évoquer sous leurs vivantes couleurs, cette

multitude dames en détresse auxquelles Mme Acarie a rendu la paix? Elle était le recours,

et, d'une certaine façon, la conscience de Paris. Nous avons là-dessus le témoignage

certain du premier parisien de ce temps-là. « Un jour, raconte Duval qui tient le Lait de

première main, quelques malveillants ayant fait courir an mauvais bruit surale Roi par

Paris, aussitôt qu'il fût revenu de Fontainebleau, envoya vers elle le P. Coton, pour

l'assurer que ce bruit était faux et la prier de ne le pas croire, car il l'avait en une telle

estime qu'il lui suffisait que cette bienheureuse ne crût point cette calomnie (1). » Oui, sans

doute, mais en habile homme qu'il était toujours, même dans ses inspirations les plus

spontanées, il n'était pas fâché non plus de garder l'estime de cette femme, une des

puissances de la capitale. Autres temps, autres soucis chez ceux qui gouvernent; un peu

moins de deux siècles après cette visite serait diplomatique du P. Coton à Mme Acarie,

Napoléon  tâchera de composer avec Mme de Staël.Comme l’histoire de la charité

chrétienne et des pécheurs convertis au XVIIe siècle, celle des congrégations enseignantes

nous est interdite. Ainsi nous se parlerons plus tard des premières ursulines françaises que

dans la mesure où celles-ci ont pris part au mouvement plus intime qui seul nous occupe.

Qu'on n'oublie pas néanmoins que l'une des branches les plus florissantes de cet institut,

les ursulines de Mme de Sainte-Beuve, pourrait aussi bien s'appeler les ursulines de Mme

Acarie. C'est elle qui eut l'idée de cette fondation, que d'après Duval « plusieurs grands

personnages » regardaient comme « impossible et inutile » ; elle, qui décida sa propre

cousine, Mme de Sainte-Beuve, à l'entreprendre; elle, qui choisit et façonna les premières

recrues. « Elle a été, affirme Duval, le principal, et, j'oserais bien dire le premier

instrument (1) Duval, op. cit., pp. 549, 55o. 227 dont Dieu s'est servi pour établir ces

ursulines... Dieu lui en jeta dans l'âme de tels désirs qu'elle ne pouvait avoir l'esprit  en

repos, si cette bonne oeuvre ne se  faisait. » Aussi bien, ajoute le même écrivain, dont le

témoignage a tant de poids et qui s'adresse aux contemporains de la bienheureuse, « de

son temps, il ne se faisait rien de notable pour la gloire de Dieu qu'on ne lui en parlât, ou

qu'on n'en prît son avise (1) ».Mais parmi tant et tant d'oeuvres, il en est une à laquelle se

ramènent toutes les autres, comme je l'ai déjà dit, et qui est toute nôtre. Je veux parler de

l'action proprement spirituelle de Mme Acarie, et de cette sorte de rayonnement mystique,

de contagion qui, pendant près de trente ans, s'est développée autour d’elle. Nous le

disions en commençant, elle rendait sérieux quiconque l'approchait. Il est temps de

compléter, ou plutôt d'expliquer cette riche formule, de se rappeler que le mysticisme n'est,

à le bien prendre, que le plus sublime degré du sérieux, j'entends, du sérieux chrétien.

Dieu seul fait les saints et les mystiques, mais l'appel qu'il adresse à ceux qu'il a choisis,

est souvent presque imperceptible. Beaucoup ne l'entendent pas ou n'osent pas

l'entendre. Soit faiblesse, soit humilité et prudence mal comprises, ils paralysent, ils

étouffent même leur grâce. Or, et c'est ici la grande loi providentielle qui règle la plupart

des ascensions surnaturelles, la parole, la simple vue d'une âme vraiment sainte et

manifestement possédée de Dieu, révèle leur propre don à ces timides, à ces hésitants,

ces élus qui s'ignorent. Devant cette toile vivante qui leur est soudain présentée, fascinés

et encouragés tout ensemble, ils sont trop modestes sans doute pour répéter à leur tour le

fameux mot du génie qui s'éveille, ed'anch'io, mais leur vocation n'en est pas moins fixée

par cette rencontre décisive, et ils prennent d'un pas résolu, ce haut sentier (1) Duval, op.

cit., p. 218. 228 qui, la veille encore, leur paraissait inabordable, leur faisait peur. Telle a

été l'histoire certaine d'un grand nombre de chrétiens, de chrétiennes, de prêtres même,

de prêtres surtout, dont Mme Acarie a « libéré la grâce », pour me servir d'une splendide

formule, appliquée au cardinal de Bérulle, mais qui ne semble pas convenir moins

exactement à la mission de cette femme extraordinaire. A la vérité, les mystiques de tous

les temps ont exercé le même genre d'influence, mais l'action de celle-ci présente un

caractère particulier dont nous saisirons mieux l'originalité saisissante, lorsque nous aurons

étudié rapidement la vie mystique de Mme Acarie elle-même.IV. Le meilleur des juges,

puisqu'il est assurément le moins prévenu en faveur des mystiques, saint homme certes

mais aigu, malicieux, défiant, le P. Binet enfin, pour l'appeler par son nom, s'explique en

ces termes sur les dons surnaturels de Mme Acarie. « Je n'ai jamais connu personne,

écrit-il, en qui on vit plus clairement ce que saint Denis appelle : divina patiens, c'est-à-dire

qu'elle souffrait plus qu'elle n'agissait, — nous aurons bientôt à préciser, à modifier

quelque peu cette distinction, — étant prévenue continuellement de telles lumières et de si

abondantes faveurs du ciel, et ayant Dieu si présent en son âme, que si elle ne s'en fût

détournée, elle fût souvent tombée en extase, et ravie hors d'elle-même (1). » Il disait aussi

« avec grande raison, que l'application de cette bienheureuse à Dieu par le moyen de son

oraison, était in modum fulguris coruscantis, non seulement à cause de la promptitude et

vivacité avec laquelle elle s'y appliquait, mais aussi parce qu'ayant une très grande

privauté et familiarité avec Dieu, son visage, de même que celui de Moïse, en devenait tout

lumineux. Le même Père fait remarquer que si on venait à l'interrompre quand elle parlait

de quelque affaire temporelle ou de (1) Duval, op. cit., p. 556. 229 piété, elle se taisait à

l'instant, et, en ce court espace de temps, elle s'appliquait à Dieu si efficacement qu'elle

oubliait ce qu'elle disait auparavant et qu'il fallait lui aider à s'en ressouvenir... Pour moi,

ajoute Duval qui rapporte le témoignage de Binet, je lui ai vu arriver cela plusieurs fois

pendant que je lui parlais (1) ». « Quelquefois, dit ailleurs le même témoin, en regardant le

ciel, elle ne pouvait presque parler. Elle disait : « parlons-en, je vous prie, » mais elle ne

pouvait achever, et était comme forcée de montrer par signes la joie dont son âme était

alors remplie (2). »Ces attractions soudaines, irrésistibles, lui rendaient toute prière vocale

extrêmement difficile. « Je l'ai vue, continue Duval, allant aux champs avec elle, comme

elle commençait son chapelet avec sa fille aînée, n'en pouvoir dire le premier ave, sans

aussitôt n'être plus à elle. Un recueillement intérieur la saisissait incontinent. Sa fille ne

s'en étonnait nullement, car elle savait que cela lui était ordinaire ; elle disait bien à ses

oreilles deux ou trois mots de ce qu'elle devait dire ; mais voyant qu'elle ne lui répondait

rien, elle se mettait à l'achever seule. C'est pourquoi ses confesseurs avaient peine à lui

donner une pénitence (et souvent) ne lui enjoignaient que ces deux paroles : Jésus, Marie,

ou bien quelque aumône, ou de se prosterner à terre (3). »La lecture ne lui était pas plus

possible que la prière vocale. « A la première rencontre, son esprit s'élevait tellement en

Dieu qu'elle ne pouvait passer outre. » C'était bien un livre pourtant qui avait été « la cause

première de son attraction », mais « comme lorsque l'arcade est faite, on jette ce qui la

soutient, ainsi l'âme de cette bienheureuse, ayant été élevée de Dieu au sommet de

l'oraison, elle n'eut plus besoin de lecture... il lui suffisait (1) Duval, op. cit., pp. 497, 498.

(2) Ib., p. 473.(3)  Ib., p. 495. 23o de regarder dans le fond de son âme. Aussi, bien que

plieurs personnes de dévotion tant réguliers que séculiers... lui fissent présent de certains

exercices ou livres spirituels, qui se composaient alors, et principalement de ceux qui

traitaient de la, vie suréminente, toutefois elle ne les lut jamais et n'était pas en état de les

lire. Elle pouvait dire avec raison, comme saint Paul, que ceux qui semblaient être les plus

grands dans l'Eglise, ne lui avaient rien appris, ayant tout puisé en Dieu. Ce livre-là,

continue ce grand liseur d'André Duval, ne lui faisait point mal aux yeux, et elle y lisait

aussi bien au milieu de la plus sombre nuit qu'en un clair midi, et de plus elle ne s'en

lassait point... Toutefois sur la fin de sa vie... elle se mit à lire quelques livres spirituels,

pour se distraire de la forte occupation en Dieu qu'elle avait alors. Parmi. les livres qu'elle

lisait ainsi, le principal fut le Chemin de la perfection de la sainte Mère Thérèse de Jésus,

celui des Points d'Humilité ou bien le Combat Spirituel. Elle estimait extrêmement le dernier

ouvrage », en quoi elle se rencontrait avec son, ami François de Sales dont elle n'a

peut-être jamais ouvert, ou du moins, jamais achevé les propres ouvrages. Notons encore

que mémo lorsqu'il ne lui était pas permis de lire elle-même, « elle écoutait parfois ses

filles, ou quelques autres qui lisaient (1) ». Curieux effet de la voix humaine, ainsi capable

de retarder, d'empêcher même les assauts divins ! Mais combien. ne paraîtra pas plus

curieuse la courbe que Duval, observateur insigne, vient de décrire : un livre occasionnant

la première extase ; puis toute lecture rendue impossible parla nouvelle extase qu'une

seule ligne menaçait de déchaîner; enfin, sur le déclin de la vie, les extases devenues si

absorbantes qu'on essaie de s'en distraire par une lecture piteuse.Loin de diminuer les

activités de cette mystique, (1) Duval, op. cit., pp. 491-494. 23o sait de regarder dans le

fond de son âme. Aussi, bien que plusieurs personnes de dévotion tant réguliers que

séculiers... lui fissent présent de certains exercices ou livres spirituels, qui se composaient

alors, et principalement de ceux qui traitaient de la vie suréminente, toutefois elle ne les lut

jamais et n'était pas en état de les lire. Elle pouvait dire avec raison, comme saint Paul, que

ceux qui semblaient être les plus grands dans l'Eglise, ne lui avaient rien appris, ayant tout

puisé en Dieu. Ce livre-là, continue ce grand liseur d'André Duval, ne lui faisait point mal

aux yeux, et elle y lisait aussi bien au milieu de la plus sombre nuit qu'en un clair midi, et

de plus elle ne s'en lassait point... Toutefois sur la fin de sa vie... elle se mit à lire quelques

livres spirituels, pour se distraire de la forte occupation en Dieu qu'elle avait alors. Parmi

les livres qu'elle lisait ainsi, le principal fut le Chemin de la perfection de la sainte Mère

Thérèse de Jésus, celui des Points d'Humilité ou bien le Combat Spirituel. Elle estimait

extrêmement le dernier ouvrage », en quoi elle se rencontrait avec son ami François de

Sales dont elle n'a peut-être jamais ouvert, ou du moins, jamais achevé les propres

ouvrages. Notons encore que même lorsqu'il ne lui était pas permis de lire elle-même, «

elle écoutait parfois ses filles, ou quelques autres qui lisaient (1) ». Curieux effet de la voix

humaine, ainsi capable de retarder, d'empêcher même les assauts divins ! Mais combien

ne paraîtra pas plus curieuse la courbe que Duval, observateur insigne, vient de décrire :

un livre occasionnant la première extase ; puis toute lecture rendue impossible parla

nouvelle extase qu'une seule ligne menaçait de déchaîner; enfin, sur le déclin de la vie, les

extases devenues si absorbantes qu'on essaie de s'en distraire par une lecture pieuse.Loin

de diminuer les activités de cette mystique, (1) Duval, op. cit., pp. 491-494. 231 comme il

arrive en apparence du moins si souvent, ou, pour mieux dire, loin de la réduire à ces

activités si profondes et si simples qu'elles paraissent immobiles et pure passion, les

ravissements de Mme Acarie la rendaient au contraire plus « fertile » — le mot est d'elle —

en « conceptions », en sentiments et en images. Pour nous en convaincre, nous n'avons

qu'à examiner le récit impuissant, mais lumineux qu'elle a fait elle-même d'une de ces

longues extases. Jetant l'oeil extérieur sans un dessein sur un crucifix — écrit-elle à

Bérulle, son directeur, dans une des trop rares lettres d'elle qui nous aient été conservées

— l'âme (1) fut touchée si subitement, si vivement, que je ne pus pas même l'envisager

davantage extérieurement, mais intérieurement. Te m'étonnai de voir cette seconde

personne de la très sainte Trinité, accommodée de cette sorte pour mes péchés et ceux

des hommes. Il me serait du tout impossible d'exprimer ce qui se passa en l'intérieur, et

particulièrement l'excellence et dignité de cette seconde personne. Cette vue était si

efficace et avait tant de clarté, qu'elle ne pouvait consentir et comprendre, qu'ayant tant

d'autres moyens pour racheter le monde, il avait voulu ravilir une chose si digne et si

précieuse ; jusqu'à ce qu'il plût au même Seigneur soulager les angoisses auxquelles elle

était, (et crois que si cela eût duré plus longtemps, elle ne l'eût pu porter), l'informant si

particulièrement et si efficacement et surtout avec tant de clarté, qu'elle ne pouvait

nullement douter que ce fût lui qui donnait jour à ces ténèbres, et l'enseignait, comme

ferait un bon père, son enfant, ou un bon maître, son disciple. Ce qui se sentait

intérieurement ne se peut exprimer ni moins dire. Il me souvient bien que l'âme admirait sa

sagesse, sa bonté et particulièrement l'excès de son amour envers les hommes. La joie et

la douleur tout  (1) Soit pour dépister les indiscrets par une précaution d'ailleurs ingénue,

soit pour se soumettre aux habitudes conventuelles qui proscrivent le « je » et le

remplacent par le « nous » ou par le style indirect, Mme Acarie essaie de disparaître ainsi

de ses propres lettres. Mais sa vivacité naturelle l'entraîne souvent et elle revient à un « moi

» qui est parfaitement aimable sous sa plume. On rencontre une maladresse et une

confusion analogues chez beaucoup de religieuses mystiques. Je me permets de souligner

dans le texte ces incertitudes qui dénotent aussi peut-être chez les mystiques une certaine

tendance à se désapproprier de leur âme même. 232 ensemble faisaient divers effets et

rendaient l'âme fertile en conceptions. Que ne disait-elle à ce Seigneur qui lui était si

efficacement présent ! Quels besoins oubliait-elle ! Quels désirs et quels souhaits ! Quels

remerciements...! Oh! combien elle lui demandait l'efficace de ce qu'il avait opéré pour

notre salut... ! Les douleurs aux extrémités dont nous nous sommes plainte depuis tant

d'années (les stigmates) furent rendues douces et suaves, quoique douloureuses... Bref, je

ne saurais dire comme j'étais ; cela dura le temps de l'oraison du matin qui fut bien de

quatre ou cinq heures (1). Bossuet lui-même n'aurait pas soupçonné de quiétisme une

extase si occupée, et qui nous parait si dense, si « fertile », dans le terne résumé qu'on

nous en donne. Du reste, le lecteur aura remarqué la vive justesse de cet esprit et même

de cette langue qui n'a certes pas été travaillée. Si la voyante renonce à décrire ce qui s'est

passé en elle, ce n'est pas manque, mais au contraire, surabondance de lumière. On aura

bien vu aussi, car elle n'omet rien d'essentiel, que chez elle, tout l'être humain,

conceptions, images, sentiments et sensations même, agit, souffre et palpite d'un bel

accord sous la divine étreinte, les douleurs stigmatiques devenant à la fois plus intenses et

plus douces à mesure que l'esprit se trouve inondé d'une « clarté » plus éblouissante.

Nous savons aussi que cette activité se trahissait au dehors et que souvent Mme Acarie

parlait ses extases, si l'on peut s'exprimer ainsi. Au plus fort de ses recueillements, et sans

qu'elle en eût conscience, « elle ne laissait pas de proférer des paroles tantôt à Dieu...

tantôt contre soi-même ». Son visage « lumineux » parlait pour elle quand ses lèvres ne

s'ouvraient pas (2). (1) Boucher, op. cit., pp. 517-519.(2) Ib., ib. On me permettra d'ajouter

ici, en note, à l'adresse des théologiens et des savants, la très intéressante notation d'un

des confesseurs de Mme Acarie, M. Fontaine, qui l'assista lors de sa dernière maladie

jusqu'à l'arrivée de M. Duval. Nous avons déjà dit que les extases de cette sainte étaient

souvent accompagnées de ces phénomènes extérieurs, accablants pour qui les subit,

troublants pour beaucoup de ceux qui les regardent, et qui loin de prouver en eux-mêmes

l'action divine, ne font que rendre plus visible l'infirmité de toute chair mortelle. On a pu

saisir les prodromes d'une crise de ce genre dans l'oraison que nous venons d'analyser,

lorsque Mme Acarie nous dit elle-même que, si l'angoisse où la mettait la pensée du plan

rédempteur « eût duré plus longtemps, elle ne l'eût pu porter u. Il y aurait eu donc, au

moins dans ce cas, une sorte de corrélation entre la crise extatique et l'activité pieuse dont

nous parlons dans le texte. Quoi qu'il en soit, M. Fontaine a cru remarquer une corrélation

de ce genre dans les phénomènes qui se sont produits pendant les dernières semaines de

Mme Acarie. Laissons là-dessus parler M. Duval qui arriva le jour même de la mort. « Sur

les quatre heures et demie, les convulsions la prirent fort violentes et fréquentes, se

succédant presque immédiatement l'une à l'autre... J'arrivai à Pontoise sur les cinq heures

et demie... je trouvai les tourières effrayées... la malade en une convulsion très forte. Je dis

au médecin : « Voilà un accès bien étrange! » Il me dit pourtant qu'elle n'en mourrait pas et

qu'elle en avait eu d'aussi violents... M. Fontaine, le confesseur, me dit pareillement qu'elle

avait eu d'aussi forts accès, dont elle était revenue. « Elle vous semble assoupie, me dit-il,

c'est qu'elle est occupée intérieurement en Dieu, et cette sorte d'occupation en Dieu,

lorsqu'elle est générale, ne lui fait point de mal; mais quand, au milieu de cette occupation,

il lui survient une vision de l'humanité de Notre-Seigneur ou de la Sainte Vierge ou de

quelque saint et sainte, son esprit se départ de cette considération et attention générale, et

cela lui travaille grandement le corps, encore qu'elle en reçoive quelque allègement à

l'intérieur », Duval, pp. 312, 313. Le dernier « en » est à peine équivoque. Fontaine veut

dire que ce mal physique allège un peu les souffrances intimes qui ont résulté des visions.

L'allègement ne vient pas de ce que l'esprit s'est départi de « cette considération et

attention générale ». Ce texte deux fois précieux nous rappellerait au besoin qu'il ne faut

pas juger des grâces d'oraison de Mme Acarie sur le texte qu'on a lu plus haut, lequel ne

fait aucune mention de cette « occupation... générale ». Nous ne pouvons dire lequel de

ces deux états était le plus fréquent chez elle. 233 Après ce qui vient d'être dit, il paraîtrait

assez naturel d'expliquer par la fertilité et la brûlante richesse de ces ravissements

l'influence mystique dont notas rappelions tantôt l'étendue et la profondeur. Semblable à

une Gertrude, à une Thérèse, à une Marguerite d'Arbouze, Mme Acarie aurait fasciné et

formé ses nombreux disciples en leur communiquant les divines lumières qui lui étaient si

libéralement départies. Il n'en est rien cependant. De toutes les grandes mystiques, je n'en

connais pas de plus silencieuse que Mme Acarie et c'est là, me semble-t-il, le trait le plus

original de sa merveilleuse histoire.« On lui demanda un jour, raconte Duval, pourquoi elle

ne s'était point mise à écrire de la vie intérieure, attendu l'expérience qu'elle en avait. Elle

répondit qu'elle en avait au commencement écrit quelque chose, mais que depuis elle avait

tout brûlé, voyant combien ses paroles étaient 234 petites. » Pour parler de Dieu « il fallait

qu'elle s’oubliât ». « Car sitôt, disait-elle, que je m'en aperçois, voyant manifestement que

les choses de Dieu sont si hautes, et que mes paroles partent d'un lieu si infect et si

pauvre, tout ce que je dis me semble si fade que je l'ai à contre-coeur. » « Aussi

quelquefois, lorsqu'elle parlait de Dieu en très. grande ferveur, et rapportait des choses fort

hautes, on la voyait s'arrêter court, sitôt qu'elle s'en apercevait (1). » Plus encore que la

misère des mots, son humilité lui aurait fermé la bouche. « Je ne pense pas, dit le P. Binet,

que personne puisse bien parler de soeur Marie de l'Incarnation, sinon elle-même. Sa

profonde et très solide humilité a été le voile qui a couvert le sancta sanctorum de son

âme... de façon que je crois que le plus savant n'en a guère su (2). » De ses grâces

extraordinaires, écrit de son côté Duval, « on n'a presque rien pu connaître, sinon

lorsqu'elle n'était point à elle » (3)Dès qu'elle reprenait l'usage de ses sens, elle

décourageait sans pitié la curiosité, même de ses plus intimes. Elle n'a parlé, je crois, en

toute liberté qu'à trois de ses confesseurs, à Benoit de Canfeld, au cardinal de Bérulle et

au P. Coton, et à ce dernier plus encore qu'à l'autre, autant du moins que j'ai pu m'en

assurer.Canfeld, Coton, Bérulle, tous les autres, même peut-être le chartreux Dom

Beaucousin qui devint son directeur depuis le départ de Canfeld jusqu'en 16o2, date de

son propre départ, même et très certainement Duval, qui fut son directeur intermittent

pendant de longues années, et qui lui devint de plus en plus cher, tous les autres, Mme

Acarie les a tenus à distance. Que dirons-nous des étrangers de passage ? « Il se trouva

un jour, écrit Duval, un religieux qui lui dit quelques mots de la sublimité de son oraison (à

elle). Elle lui répartit soudain: « Mon (1) Duval, op. cit., pp. 363, 364.(2) Ib.,.p. 555.(3) Ib.,

p. 391. 235 Père, je, me contenterais si je pouvais, vivre en la crainte de Dieu, en

l'observance de ses commandements, et savoir bien dire mon chapelet (jolie fuite et très

sincère puisque ses extases l'empêchaient souvent de dire son chapelet). Que sait faire

une femme mariée comme moi qui a un ménage et des enfants à gouverner (1) ? » Bien

mieux reçu d'elle, comme certes il le méritait, Dom Sans de Sainte Catherine qu'elle voyait

beaucoup et estimait fort, n'entrait guère plus avant dans ses confidences. Même avec lui,

elle cessait brusquement de dire « des choses fort hautes:.. sitôt qu'elle s'en apercevait ».

« Elle aimait mieux, ajoute Duval, être réputée folle et égarée d'esprit en ses discours

qu'éclairée d'une divine et céleste lumière (2).» Il faut bien du reste qu'elle leur ait fait

sentir à tous sa volonté inflexible sur ce point, pour que personne de côte qui avaient droit

à son obéissance n'ait osé lui commander d'écrire le récit de ses ravissements, comme cela

se pratique souvent et trop souvent même. Saint François de Sales aurait-il été plus

heureux que d'autres ? Il semble l'avoir cru. En tous cas, elle ne lui a rien dit, comme il

nous l'apprend lui-même : « Ce fut une grande servante de Dieu, écrivait-il après la mort

de Mme Acarie, que j'ai confessée plusieurs fois et presque ordinairement six mois durant

(en 1632) et notamment en ses maladies de ce temps-là. Oh ! que je fis une grande faute

de ne pas faire mon profit de sa très sainte conversation. Car elle m'eût volontiers

communiqué toute son âme, mais l'infini respect que je lui portais me retenait de l'enquérir

(3). » Cet « infini respect », sous une telle plume, vaudrait mille portraits, mais, par

bonheur, le saint lui-même a développé depuis ces lignes si intéressantes. Quelques mois

avant sa mort, raconte un des premiers biographes de François de Sales, Dom Jean de

Saint, (1) Duval, op. cit., p. 381.(2) Ib., p. 387.(3) Cf. Boucher, op. cit., p.

147. 236 François, « je lui demandai s'il avait eu quelque connaissance plus particulière

des grâces extraordinaires que Dieu communiquait à cette sainte demoiselle (Mme Acarie),

et que ceux qui ont parlé d'elle (Duval) ont laissées par écrit. Il me répondit franchement

que non ; pour ce, me disait-il, que d'abord, quand il approchait de cette sainte âme, elle

imprimait en la sienne un si grand respect à sa vertu qu'il n'eut jamais la hardiesse de

l'interroger de chose 'qui se passât en elle ; et n'avait voulu savoir de son intérieur rien de

plus que ce qu'elle avait bien voulu lui en communiquer de son propre mouvement, sans

autre invitation. Or, disait-il, parlait-elle plus volontiers de ses fautes que de ses grâces ; et

je la regardais non comme une pénitente, mais comme un vaisseau que le Saint-Esprit

avait consacré pour son usage » (1). Précieux témoignage, et qui donnerait beaucoup à

réfléchir. Averti sans aucun doute des sublimes grâces que recevait Mme Acarie, François

de Sales a entendu pendant six mois la confession de cette extatique déjà fameuse en

dehors du confessionnal, il l'a rencontrée plusieurs fois, et toujours il s'est interdit avec elle

la moindre parole qui aurait pu provoquer ou des confidences plus intimes ou même, et il

devait le savoir, une nouvelle extase. Si, dans leurs rapports avec les autres mystiques de

ce temps-là, vraies ou fausses, tous les directeurs s'étaient montrés aussi réservés, aussi

peu curieux que l'évêque de Genève, on aurait coupé court à bien des abus, retardé,

empêché peut-être la victoire finale des antimystiques. Non que j'éprouve envers ces

derniers une sympathie excessive, mais, en vérité, trop d'imprudents ou de bavards ou de

nigauds, leur ont fait la partie belle, comme nous le verrons en son lieu.On entend bien du

reste que François de Sales n'était pas homme à faire fi des vrais ravissements d'une

vraie (1) Cf. Boucher, op. cit., p. 148. 237 sainte. Évêque d'un diocèse lointain, confesseur

intérimaire de Mme Acarie, il s'était contenté, avec sa délicatesse ordinaire, du rôle effacé

qu'il avait à remplir auprès de la grande mystique parisienne, mais loin de les blâmer, il

enviait plutôt, comme on a pu voir, ses propres amis, Coton, Bérulle, Binet, Duval,

Beaucousin, Sans de Sainte-Catherine et les autres qu'il savait empressés autour de Mme

Acarie en extase et tâchant de surprendre, au moins par lambeaux, le divin secret. Quoi

qu'il en soit, cette pieuse avidité de tant d'illustres personnages, si divers, et, comme on dit,

« représentatifs » nous intéresse au plus haut point. Nous allons l'analyser sur un bel

exemple.André Duval - c'est-à-dire, ne l'oublions pas, toute la peu crédule et très

scolastique Sorbonne — n'avait probablement jamais étudié l'extase que dans sa paisible

bibliothèque, lorsque la troublante réalité de ces phénomènes lui fut révélée — vers 1595

ou 1596 — auprès de Mme Acarie. « Pour moi, dit-il, la visitant une fois au logis de Mme de

Bérulle, où elle s'était retirée durant l'absence de son mari, je la trouvai sur le lit avec de si

grandes violences et inquiétudes que je crus qu'elle était malade à l'extrémité, et demandai

à la fille qui la gardait si on n'était point allé chercher le médecin. Néanmoins, parmi ces

grandes inquiétudes (1), je trouvai sa face rayonnante comme le soleil. J'en demeurai fort

étonné, quoique je n'en disse rien à cette fille;.et sur le soir, je rapportai à son confesseur,

M. de la Rue, docteur, l'état auquel je l'avais trouvée sur les trois heures. Il me dit : « Je

viens de la voir ; elle se porte très bien et aussi bien que de coutume. » J'en demeurai

encore plus étonné et je compris alors que ce que j'avais vu en elle n'était point maladie,

mais un effort impétueux par lequel Dieu l'avait (1) Louons la délicatesse de ce beau mot

abstrait; mais que l'on comprenne bien le vrai caractère de ces inquiétudes qui firent croire

à Duval que la voyante allait rendre l'âme. 238 visitée (1). » Peu à peu, une sainte curiosité

fit place chez le bon docteur à cette première surprise. Il ne se lassait pas de l'observer. «

Je la vis une fois, dit-il, en une église, où l'on attendait une procession fort solennelle,

chacun étant fort occupé pour recevoir convenablement cette procession, et tous allant de

côté et d'autre, et faisant un grand bruit auprès d'elle; je la considérai fort longtemps, mais

jamais je ne la vis faire aucun mouvement... Saint Antoine se plaignait du soleil quand il se

levait, garce qu'il- empêchait l'union de son esprit à Dieu, par la multitude des objets qu'il

lui découvrait, mais cette bienheureuse n'en était aucunement empêchée (2). » Ni les

processions, ni le soleil, que ne dira donc pas cet homme de silence et de travail, lorsqu'il

aura vu Mme Acarie tellement ravie par « le carillon des cloches » qu'elle « en perdait

l'usage de ses sens, étant contrainte quelquefois de se boucher les oreilles pour ne

l'entendre point » (3). «Je ne l'ai guère communiée, dit-il encore, bien que je l'ai fait

plusieurs fois, sans la voir hors d'elle-même... Il m'est souvent venu en pensée, sur le point

de la communier, tant je la voyais recueillie dans son intérieur, qu'il faudrait lui faire

quelque signe comme de la pousser, afin de l'avertir qu'on voulait la communier ; et

néanmoins, m'approchant, j'étais étonné de voir qu'elle ouvrait les lèvres et la bouche si à

propos qu'on eût dit que son bon ange l'en avertissait... Toutefois, M. Gallot, docteur, m'a

dit qu'en la communiant, il était quelquefois contraint de la toucher avec le doigt, afin de lui

faire ouvrir la bouche, tant elle était hors de soi en cette action (4). » M. Duval, professeur

royal, M. de la Rue, docteur, M. Gallot, docteur, on voit si elle occupait la Sorbonne.

Curieux, disions-nous, empressés, avides, mais aussi beaucoup plus (1) Duval, op. cit., pp.

83, 84.(2) Ib., p. 471.(3) Ib., p. 471.(4) Ib., pp. 476, 477. 239 discrets qu'on ne pourrait

croire. Loin de chercher à multiplier de son fait, les précieuses expériences, Duval les aurait

empêchées plutôt. « Il me souvient, écrit-il, que je dis un jour à cette bienheureuse que

soeur Angélique de la Trinité, fille de M. le maréchal de Brissac, m'avait demandé ce que

signifiaient ces paroles de l'Écriture : Il faut servir Dieu en justice et en vérité; je lui

rapportai l'explication que je lui en avais donnée. Elle me dit : « Il y en a encore une autre

que je vous dirai, si vous le voulez ». Je m'aperçus, comme elle commençait à me la dire,

qu'elle entrait en un grand recueillement intérieur qui l'allait priver de l'usage de ses sens.

J'eus crainte, parce qu'elle était nouvellement relevée de maladie... que cela ne la fît

retomber. Je l'arrêtai et lui défendis de continuer... J'ai été depuis marri de ne l'avoir pas

laissée dire; nous jouirions à présent de cette belle exposition (1). » Des scènes analogues

se rencontrent à presque toutes les pages du livre de Duval. Je ne citerai plus que la plus

belle et la plus significative. Notre docteur faisait un jour la visite du carmel d'Amiens où

Mme Acarie, devenue Soeur Marie de l'Incarnation, avait fait profession et qu'elle allait

quitter pour celui de Pontoise. « En passant par le cloître, écrit-il, je n'aperçus point soeur

Marie de l'Incarnation, qui était au pied des degrés qui descendent au cloître, parce que je

regardais les verrières où est peinte la vie de la bienheureuse Mère Thérèse. Celui qui

m'accompagnait m'avertit que je ne regardais pas sœur Marie de l'Incarnation. Je me

retournai soudain, et je ne la pus au commencement reconnaître, son visage

m'apparaissant si lumineux et resplendissant que ma vue en était presque éblouie. Bien

que je l'eusse vue un million de fois dans le monde, je dis néanmoins à celui qui m'avertit :

« Je ne l'eusse pas reconnue, si vous ne m'eussiez pas averti que c'était elle ». Je proteste

que (1) Duval, op. cit., pp. 322, 323. 240 jamais je ne l'avais vue en tel état; et cette vue

m'en est demeurée si fortement imprimée depuis, que je ne pense guère à elle, qu'aussitôt

cette même vue du cloître d'Amiens ne me soit vivement représentée (1). » Encore une fois

ce n'est pas un poète, mais un docteur de Sorbonne qui parle ainsi. Quand il évoque

l'image de son amie, Duval la voit toute lumineuse. Un jésuite, — et quel jésuite, le P.

Binet! -- nous l'avons déjà dit, la voyait de même. Quant au chancelier de Marillac, « sa

vénération pour elle était si grande, qu'il s'élevait presque toujours en lui un sentiment

extraordinaire, quand il l'abordait ou même quand sa voiture commençait à entrer dans la

rue où elle demeurait (2) ».Une autre lumière, moins éblouissante mais qui ne paraissait

pas moins merveilleuse à Duval lui-même, ajoutait au prestige de Mme Acarie et conduisait

vers elle des disciples innombrables. Cette mystique, si peu curieuse de sa grâce propre et

si désireuse de la soustraire à la curiosité d'autrui, excellait dans la direction spirituelle. Elle

avait, a en un degré grandement sublime », ce qu'on appelle le « discernement des esprits

», cette faculté de critique surnaturelle qui « par une vue interne et pénétrante... se porte

jusqu'au fond de l'âme et y reconnaît évidemment le principe de ses mouvements » (3). Ce

don avait alors son emploi, les mystiques vrais ou prétendus, commençant à paraître un

peu de tous les côtés, notamment dans la capitale, et les confesseurs, surpris par cette

invasion soudaine, n'ayant pas encore appris, comme ils le feront plus tard, à manoeuvrer

dextrement entre les deux écueils également funestes de la sotte crédulité et du

scepticisme. Tels hommes très graves portaient aux nues des aventurières et des

hystériques ; d'autres, non moins imprudents, décourageaient (1) Duval, op. cit., pp. 272,

273.(2) Boucher, op. cit., p. 159.(3) Duval, op. cit., pp. 331, 332. 241 certaines âmes,

vraiment appelées à l'union mystique et dont la grâce les dépassait. Si humble et si

discrète, comment Mme Acarie devint-elle assez promptement une des autorités les plus

écoutées en ces délicates matières? Ce problème paraîtra moins difficile à résoudre si l'on

songe au nombre des prêtres éminents qu'elle recevait et que l'on regardait fort justement

comme les arbitres du monde mystique. La plupart de ceux-ci n'étaient d'abord venus chez

elle que pour l'aider dans l'organisation de ses oeuvres charitables et religieuses.

Insensiblement, ils s'étaient mis à la consulter sur leurs propres besoins et sur les âmes

dont la vocation mystique les préoccupait. Cela s'était fait tout seul, si j'ose dire, et sans

que Mine Acarie y prit garde. « On parlait un jour en sa présence, et en celle du R. P.

Coton, nous dit Duval, de deux âmes qu'on tenait pour fort dévotes et on en rapportait des

choses admirables, à tel point qu'on les préférait à quelques personnes qui, de longue

date, étaient tenues pour saintes. La compagnie étant partie, et le P. Coton étant demeuré

seul, elle lui dit : « Si ces deux âmes étaient en ma conduite, je remuerais de fond en

comble leur intérieur. L'amour-propre, les recherches secrètes et la sensualité de la

dévotion leur fait faire la plupart des choses que l'on estime et admire en elles ». Elle

ajouta qu'elle n'aurait garde de dire cela à un autre, parce que ces âmes étaient fort

estimées en la ville, mais qu'à lui il fallait dire ce qui en était, parce qu'il pourrait les aider.

(1) » Cette anecdote singulièrement instructive puisqu'elle évoque à nos regards tout un

milieu avide, inquiet, un peu crédule, nous vient en droite ligne du P. Coton, qui semble

bien avoir partagé l'illusion commune sur les deux visionnaires, et qui se rendit compte par

la suite que seule Mme Acarie avait vu juste. D'autres aventures du même genre eurent

bientôt fait de fonder l'autorité particulière de cette (1) Duval, op. cit., p. 333. 242 femme

sur tant de prêtres également pieux, sages et puissants, sur des jésuites, comme Binet,

Jacquinot, Coton, sur des feuillants, comme Sans de Sainte-Catherine et Asseline, sur des

oratoriens comme Bérulle, sur des séculiers comme Duval. Consultés eux-mêmes par leurs

amis ou leurs disciples, tous ces personnages prenaient à leur tour l'avis de Mme Acarie

ou, plus simplement, ils cons fiaient à sa propre conduite les personnes qui les gênaient

trop. « Un homme très versé dans les choses spirituelles, » disait aux plus compliquées de

ses pénitentes : « Je veux vous envoyer pendant un mois à l'école de Mme Acarie, afin de

m'assurer de votre manière de prier (1). »Il n'y a pas à discuter avec les esprits, bien on

mal faits, je l'ignore, qu'irriterait cette intervention d'une femme dans la vie intérieure de

l'Église. Je me suis déjà expliqué là-dessus à propos de Marie de Valence et s'il nous fallait

reprendre ce débat, à chaque nouvelle occasion qui s'en présentera dans le cours de notre

histoire, le présent livre n'aurait pas de fin. Aussi bien, dans l'abstrait, le problème est-il

insoluble et vide de sens, la femme en soi ni le prêtre en soi n'ayant jamais paru sur la

terre des vivants. Le concret met tout au point. C'est Mme Acarie qu'il nous faut voir,

exquise de tact. de pénétration et de modestie, pour ne pas parler des grâces qui

l'illuminent. Femme, je le sais, et par suite, dénuée de toute juridiction officielle. Au

confessionnal, le prêtre le plus ignorant, le plus grossier, le plus corrompu exerce un

pouvoir dont elle ne détient pas la moindre parcelle, peut d'un mot provisoirement définitif,

casser toutes les décisions qu'elle donne, et s'il lui commande à elle-même de résister à

l'esprit divin qui la possède, elle devra se soumettre, obéir comme elle pourra. Qui ne voit

en effet que réserver aux seuls mystiques le jugement des mystiques, c'est fonder

l'illuminisme et nier (1) Boucher, op. cit., p. 145. 243 l'Église? L'histoire est pleine de ces

beaux duels entre l'autorité divine du prêtre et l'inspiration, divine aussi, du mystique,

l'ordre exigeant toujours que la seconde cède à la première et Dieu à Dieu même. Mais qui

parle ici d'autorité proprement dite? Si le P. Coton n'arrive pas à se reconnaître dans les

douteuses visions d'une de ses pénitentes, pourquoi ne soumettrait-il pas ce cas difficile à

l'observation d'une femme qu'il sait très clairvoyante et très sainte? Si Michel de Marillac

hésite à s'abandonner aux obscures lumières qui semblent l'appeler à une voie d'oraison

plus haute, pourquoi ne prendrait-il pas le conseil d'une femme qui a l'expérience de ces

voies particulières et qui porte sur son visage même un reflet de Dieu? Et M' Acarie enfin,

pourquoi refuserait-elle à ceux qui viennent à elle les quelques mots, très simples, très

clairs qui décideront de leur sainteté et peut-être de leur salut?Il ne faudrait pas du reste

que ce mot de direction nous impressionnât plus que de raison. Ars artium regimen

animarum : c'est l'art des arts que de gouverner les âmes, est-il écrit sur la première page

des manuels de direction. Qui en doute? Mais cet art si difficile est peut-être encore plus

simple. Les livres ne l'apprennent guère à qui ne l'a reçu en naissant. Est-ce un art en

vérité, n'est-ce pas plutôt, ou une sorte d'instinct spirituel, ou, si l'on aime mieux, une

grâce, ou les deux ensemble ? « Seigneur, vous avez dit mon âme », chante le poète. Mais

dire notre âme, c'est ce que nous demandons à un directeur. Pense-t-on que l'homme seul

soit en état de nous rendre ce service et que la vive intuition d'une intelligence ou d'un

coeur de femme n'y puisse suffire ? A ces dons naturels de sympathie divinatrice dont il ne

semble pas que l'homme ait le monopole, ajoutez chez une grande mystique, telle qu'était

Mme Acarie, l'expérience personnelle des réalités plus sublimes, un sens aigu, si j'ose dire,

de la présence et de l'action divine. Que veut-on de plus ? « La bienheureuse, écrit

Boucher, a dit à plusieurs personnes les plus 244 secrètes pensées de leur esprit, mieux

qu'elles ne les auraient dites elles-mêmes... Elle déclara au P. Coton l'état de son âme sur

des objets fort importants, et il a avoué que cette déclaration lui avait été fort utile et qu'il

en avait ressenti l'effet pendant fort longtemps. Elle fit la même chose à l'égard du P.

Binet, provincial des jésuites : « Ce qu'elle me déclara, dit ce Père, était connu de Dieu

seul; elle me montra toutes les suites que la chose pourrait avoir, et rien n'était plus vrai

que ce qu'elle me disait (1) ». Direction que tout cela, très simple sans doute et sans

ombre d'outrecuidance, mais aussi très heureuse, puisque de tels directeurs se félicitent

de l'avoir reçue et de s'y être soumis.Quel âge doit avoir une femme avant d'exercer autour

d'elle une action aussi délicate, je l'ignore, assuré du reste que cette question saugrenue

n'aura pas même effleuré l'esprit du lecteur. Une sainte n'a pas d'âge. A vingt-cinq ans,

elle ne commande pas moins le respect que si elle avait les cheveux blancs. On est même

un peu gêné de voir les précautions inquiètes qu'ont prises à ce sujet quelques-uns des

familiers de M' Acarie et le plus savant de ses biographes. Ce dernier, M. Bouclier, a une

excuse puisqu'il écrivait à la fin du XVIIIe siècle. Nous avons fait du chemin depuis, et les

honnêtes gens d'aujourd'hui, croyants ou non, n'ont pas besoin qu'on leur prouve la

parfaite innocence de ces « liaisons spirituelles » qui se rencontrent constamment dans la

vie des saints. Voici pourtant deux témoignages pittoresques qui du moins nous aident à

nous représenter Mme Acarie dans ses rapports avec ses amis.Le premier est de Mlle

d'Abra de Raconis qui était née protestante et que le P. de Bérulle avait convertie. « Quand

M. de Bérulle sut que le P. Benoit de Canfeld, sous la direction duquel il m'avait mise..,

s'en allait en (1) Boucher, op. cit., p. 190. 245 Angleterre... il eut l'attention de me mettre

sous la conduite de Mme Acarie. Cette pieuse dame, pour me donner la facilité de jouir de

sa charité, me reçut dans sa maison, et j'y voyais fort ordinairement M. de Bérulle. Je n'ai

jamais rien vu de si admirable que la conversation de ces deux saintes rimes. Oh ! qu'elle

était pure, quoiqu'elle fût très fréquente! En effet, je ne crois pas qu'en six ou sept ans, il y

ait eu un seul jour où ils ne se soient pas vus, lorsqu'ils étaient à Paris. Comme ils

s'occupaient tous les deux d'oeuvres considérables de piété et de charité (notamment de

fonder le Carmel français), ils avaient besoin de communiquer très souvent ensemble,

outre que pour son intérieur, elle était conduite par lui, et se confessa d'ordinaire à lui, dès

qu'il fut prêtre. Néanmoins, dans cette grande fréquentation, je n'ai jamais remarqué

aucune parole de familiarité de la part de l'un ou de l'autre. Leur abord était aussi sérieux

que s'ils ne se fussent jamais vus, et tout leur entretien se passait dans un fort grand

respect (1). »« La liaison de M. de Marillac avec M°'° Acarie, dit encore Boucher, fut aussi

très sainte. Leur intime union ne commença qu'au mois de juillet 16o2, peu de jours avant

qu'on enregistrât les lettres patentes qui autorisaient l'établissement des carmélites

(Marillac, comme nous verrons, s'était occupé très activement de cette affaire)... Cependant

avant l'époque que nous venons de marquer, M. de Marillac n'était pas tout à fait étranger

à Mme Acarie : il avait étudié avec son mari au collège de Navarre et il demeurait dans le

même quartier qu'elle. La bienheureuse le rencontrait souvent à l'église ou en différentes

maisons, et croyait voir en lui de la disposition à acquérir une vertu sublime; c'est ce qui lui

avait inspiré le désir de se lier étroitement à lui... (jeunes encore l'un et l'autre en 16o2). Il

serait difficile de dire (1) Boucher, op. cit., p. 15o. 246 combien ils mirent de gravité dans

leurs entrevues, de réserve dans leurs communications, de précautions dans leur intimité,

pendant les douze ans que Mme Acarie passa encore dans le monde avant d'entrer en

religion. Quoi. qu'ils se vissent à peu près tous les deux jours, pendant environ une heure,

ils ne se permirent jamais aucun de ces mots, de ces ria et de ces gestes que des amis se

per. mettent souvent, sans néanmoins passer les bornes d'une honnête familiarité. C'est

M. de Marillac lui-même qui l'atteste, et il ajoute : « C'était de sa part vertu et grâce; etie- la

mienne, effet de cette grâce qui rejaillissait sur moi ». Ce dernier mot qui dit et si bien tant

de choses, parait pourtant moins suggestif que le simple trait que nous rencontrions, plus

haut dans les souvenirs de François de Sales. Malgré sa majesté paisible et silencieuse,

celui-ci ne manquait pas d'une certaine vivacité dans ses propos. La première fois qu'il vit

la baronne de Chantal, il fit gentiment la guerre au luxe, d'ailleurs très discret, de la jeune

veuve. Il semble que Mme Acarie lui en ait imposé davantage. S'il ne s'agissait pas d'une

sainte et si simple nous dirions qu'elle l'intimidait un peu. La vraie nuance du sentiment

qu'il éprouvait auprès d'elle est plus rare et leur fait plus d'honneur à l'un et à l'autre.

Comme Bérulle, Coton, Binet, Marillac et tous les autres, François de Sales s'inclinait

religieusement devant le prestige de cette femme. « Elle m'eût volontiers communiqué

toute son âme, écrit-il, mais l'infini respect que je lui portais me retenait de l'enquérir.

»Aussi bien la France entrait-elle alors dans une de ces périodes — je ne dis pas de

transition; elles le sont toutes — mais de fermentation religieuse, où surgissent

d'elles-mêmes et bientôt s'affirment, sans étonner ni presque gêner personne, les

initiatives les plus hardies, les plus imprévues. Il s'agissait bien de s'attarder à de longs (1)

Boucher, op. cit., pp. 152-159. 247 scrupules sur les privilèges, les droits particuliers ou les

protocoles, en face du mouvement timide, incertain, mais plein de promesses qui

s'annonçait de tous les côtés, dans toutes les classes. Il fallait courir au plus pressé, battre

le fer pendant qu'il était chaud, soutenir, dégager, fortifier les aspirations confuses qui

soulevaient un si grand nombre vers la sainteté, grouper les bonnes volons tés qui

s'ignoraient encore les unes les autres, rajeunir les oeuvres anciennes, créer de toutes

pièces des organisations plus conformes aux besoins du moment, enfin démasquer les

intrigants et refroidir les exaltés qui pullulent toujours dans un milieu ainsi remué. Nous

avons déjà rencontré, nous rencontrerons encore partout, les chefs improvisés de cette

vaste campagne. Boutefeux, entraîneurs incomparables, c'étaient pour la plupart des

hommes nouveaux, religieux, prêtres, laïques même, merveilleusement unis pour l'oeuvre

commune, sans autre autorité que leur zèle ou que leur génie et à. qui la plupart des

évêques avaient la sagesse de laisser, pour ainsi parler, carte blanche. La France

chrétienne de Henri IV ressemblait à un pays de mission, dans la première période de la

conquête. La discipline essentielle n'était certes pas en souffrance. Mais pour bien des

détails on n'y regardait pas de si près. Les canonistes de profession auraient levé les bras

au ciel si on avait pris le temps de les consulter avant chacune des démarches que

nécessitaient les circonstances. Très attentive au progrès du mouvement, Rome donnait à

ces bons ouvriers dont elle était sûre, une sorte de blanc-seing, chargeant, par exemple, le

cardinal de la Rochefoucauld de faire tout le nécessaire pour la réforme bénédictine. Nous

raconterons bientôt le miracle de cette réforme. A ne consulter que le droit strict, les chefs

naturels de l'Ordre auraient pu défendre l'entrée de leurs abbayes, aux jésuites, aux

capucins, aux feuillants et autres réformistes. En temps ordinaire, les tenants des anciens

usages, forts d'une 248 prescription séculaire, auraient suscité des conflits inextricables qui

auraient duré jusque sous Louis XVI. Les créations nouvelles ne furent pas menées d'une

façon moins expéditive, grâce à l'appui de la Cour et des évêques. Défenseurs des

augustes lois, les parlements avaient beau crier au scandale. Pendant que le greffier

s'attardait à ses paperasses inutiles, un nouveau couvent était sorti de terre, la cloche des

matines apprenait au Président et aux conseillers qu'ils étaient vaincus avant le combat.

Qu'on se rassure. Ce branle-bas ne va pas durer toujours, mais pour l'instant rien ne doit

nous surprendre, pas même le grand miracle de cette époque fertile en miracles, je veux

dire Mme Acarie.« Elle s'appliqua premièrement, écrit Duval, à la réforme de quelques

monastères de filles; et quoique d'ordinaire les personnes religieuses ne défèrent pas

volontiers à celles qui sont mariées, au moins en ce qui concerne leur conduite intérieure,

toutefois Dieu lui avait donné pour cela une grâce si particulière et elle s'y comportait avec

tant d'humilité et de dextérité, qu'elles ne faisaient aucune difficulté de lui ouvrir

entièrement leur coeur et de lui en déclarer les plus secrètes pensées. Comme il y a

quantité de monastères à Paris et aux environs, elle allait presque partout, excitant les

unes à vivre mieux et à faire une forte guerre à leurs passions, les autres à entreprendre la

réforme de leurs maisons. L'Abbesse de Montmartre s'étant mise en clôture avec ses filles

et ayant commencé heureusement la réforme de sa maison, elle l'allait consoler et fortifier,

prenant soin de quelques bonnes filles plus attirées que les autres à la vie intérieure (1). »

Tous les mots portent dans ce passage, dans ces dernières lignes surtout. La réforme des

abbayes bénédictines fut en effet, comme nous le montrerons, un mouvement mystique,

au sens propre de ce mot. Quand (1) Duval, op. cit., pp. 102, 103. 249 nous étudierons Ies

mystiques de Montmartre, nous n'oublierons pas que Mme Acarie a passé par là. «

Lorsque les troubles eurent cessé, continue Duval, elle visita les monastères plus éloignés,

comme celui de Saint-Étienne-lez-Soissons. Elle voyait l'Abbesse, l'assistait de ses

conseils, parlait à la plupart de ses filles, et avec la bonne résolution que ces religieuses

avaient déjà, la réforme s'est tellement établie dans cette maison qu'elle a servi à celle de

beaucoup d'autres du même Ordre. Elle visitait aussi quelquefois le Charme (abbaye), de

l'Ordre de Fontevrault, dont elle procura l'entrée à de bonnes filles. Ce monastère était

sous la conduite d'une vertueuse prieure, nommée Mme Drouin, qui ne se conduisait que

par l'avis de la bienheureuse, et il est parvenu à un tel éclat de perfection qu'il est estimé

l'un des plus accomplis de l'Ordre.« La grandeur de sa charité ne s'étendit pas seulement

sur les religions, mais aussi sur plusieurs congrégations de filles séculières qui

commençaient alors à s'assembler, pour vivre dans l'obéissance, s'adonner à la pratique

des vertus et instruire les petites filles dans la crainte de Dieu et dans les connaissances

convenables à leur sexe, Sachant que M. Gallemant, docteur, avait fondé une semblable

congrégation dans la ville d'Aumale, elle les alla visiter ety demeura quelques jours... Elle

alla pareillement à Pontoise, où le même M. Gallemant,. tandis qu'il préchait le carême,

avait fondé une congrégation de filles, comme à Aumale. Ces filles étant fort neuves en ce

qui regardait la vie de communauté, plusieurs gens de bien craignaient que leur

congrégation ne s'en allât en fumée. Cette bienheureuse s'y achemina, et durant une nuit

qu'elle passa sans dormir, elle leur parla à toutes, l'une après l'autre, si efficacement

qu'elles prirent courage et se résolurent, malgré leurs difficultés, à la persévérance : de

sorte que cette petite communauté a donné naissance à deux florissants couvents de

carmélites et  25o d'ursulines, qui sont aujourd'hui établis en cette ville. »Ursulines,

carmélites, ces grandes oeuvres vont naître en effet. Encore vingt ans et elles auront

couvert la France entière. Dans la mesure où elles appartiennent à notre sujet, nous leur

ferons leur juste place, mais quelqu'ait été leur succès, l'historien doit s'arrêter, avec une

curiosité encore plus vive peut-être, sur les groupements éphémères qui ont préparé dans

l'ombre l'éclosion de ces magnifiques entreprises. Qui pense aujourd'hui à ces béguinages

d'Aumale ou de Pontoise où des « filles séculières » vivaient en commun, pour s'adonner à

la vertu et « instruire les petites filles », non seulement « dans la crainte de Dieu », mais

aussi « dans les connaissances convenables à leur sexe ». Humbles ébauches,

pressentiment généreux, dont le grand coeur et le génie prophétique de Mme Acarie

avaient deviné l'importance. Dans Paris même, elle suivait de près les groupements de ce

genre. « Outre ces filles qui vivaient en congrégation, continue Duval, il y en avait d'autres

qui vivaient en leurs maisons particulières, ou bien demeuraient trois ou quatre ensemble.

Mme Acarie les dirigeait pour leur conduite intérieure. Ces filles, après l'entrée du Roi, se

mirent à porter la cape par la ville, tant pour marcher modestement et avec quelques

marques de piété, que pour ne voir personne et n'être pareillement point vues. Ceci devint

si commun à Paris qu'on ne voyait presque par les rues que filles ou femmes portant la

cape. Cela fut cause de plusieurs inconvénients, car quelques personnes se mirent à

contrefaire les dévotes et à porter la cape pour n'être point reconnues. Notre bonne

demoiselle y remédia heureusement et promptement, avec Mme Du Jardin qui avait aussi

un grand crédit dans la ville. Elles commandèrent à foutes ces filles d'ôter leurs capes et

de marcher comme les autres, vêtues toutefois modestement et sans vanité, si bien que

ces occasions de mal cessèrent incontinent partout. Comme ces filles dévotes ne se

conduisaient 251 pas toutes comme il le fallait, qu'il y avait de l'excès dans les dévotions

de quelques-unes et, chez les autres, de notables défauts, cette bienheureuse apporta

une prudence et une dextérité admirables à modérer la ferveur des unes et à échauffer la

tiédeur des autres (1). »Ces jolis détails justifient, semble-t-il, l'image que nous employions

tantôt, en parlant de la fermentation religieuse de ce temps-là. On voit aussi que nous

n'avons exagéré ni l'activité ni l'influence de Mme Acarie. Il va sans dire, et il est bon que

l'honnête Duval nous rappelle, qu'elle n'était pas la seule femme à la tête du mouvement,

mais elle exerçait vraiment une sorte de lieutenance-générale sur le tout-Paris dévot. Un

signe d'elle, et ces capes disparaissent, innombrables pourtant, puisqu'elles ont offusqué

tant de fois le docteur Duval dans les rues de Paris. Qu'tin remarque aussi la sagesse de

ce coup d'état. Supprimer les capes, c'était décourager les têtes folles qui n'arboraient ces

insignes que pour jouer à la sainteté et se mettre en évidence. Singulier travers qui ne

nous menace plus guère aujourd'hui, mais qui, sous une forme ou sous une autre, renaîtra

souvent, au cours du XVII° siècle, aiguisant la malice des anti-mystiques, égarant ou

compromettant les véritables dévots.Nous avons déjà vu Mme Acarie recueillir chez elle

Mlle de Raconis, récemment convertie au catholicisme et que Bérulle avait confiée à sa

direction après le départ du P. Benoît de Canfeld, c'est-à-dire vers 1599. Le même motif

amenait souvent d'autres pensionnaires dans cette vaste maison. Les moeurs hospitalières

de l'époque enlevant sans doute à de telles dispositions la singularité qu'elles

présenteraient aujourd'hui. C'est ainsi que bientôt on trouva presque naturel de voir

succéder à ces hôtes de passage, une communauté plus stable et d'un caractère

semi-officiel qui devait un jour devenir et rester (1) Duval, op. cit., pp. 1o7.

108. 252 fameuse sous le nom de congrégation de Sainte-Geneviève. « Pendant qu'on

traitait en Espagne et à Rome l'affaire de la fondation (du Carmel français), Mme Acarie...

réunit dans sa maison, avec le consentement de son époux (récemment revenu d'exil) , un

certain nombre de personnes de son sexe qui se sentaient appelées à être carmélites.

Elles avaient conçu l'idée d'embrasser cet état, en lisant les oeuvres de sainte Thérèse

qu'on venait de donner au public, et comme les démarches qu'on faisait en France, pour

établir des religieuses de sa réforme, n'avaient pu être secrètes, elles avaient demandé

d'être admises dans cet établissement. D'ailleurs les ecclésiastiques (Bérulle, Duval,

Gallemant), qu'on avait désignés pour être supérieurs de l'Ordre, étaient bien aises d'avoir

des sujets éprouvés qu'ils pussent fournir aux carmélites espagnoles, quand elles

arriveraient en France; et comme ils connaissaient le talent de Mme Acarie pour la conduite

des âmes, ils l'avaient chargée d'examiner la vocation des personnes qui se présentaient,

et de les former à l'Institut qu'elles voulaient suivre.« Telle fut l'origine de la petite

congrégation de Sainte-Geneviève qui rendit à l'Ordre naissant de si précieux services. Elle

lui épargna les difficultés qu'aurait entraînées le choix des sujets qui devaient le composer

; elle empêcha son affaiblissement et peut-être sa ruine, qu'aurait occasionnée le départ

précipité des carmélites espagnoles pour la Flandre; elle le peupla d'excellentes

religieuses qui, pour la plupart, devinrent fondatrices des maisons qu'on érigea bientôt en

grand nombre dans la France ; et elle fournit encore aux ursulines des sujets pour

commencer leur établissement... (D'abord) on ne reçut dans la petite congrégation que

douze postulantes, mais on ne tarda pas à en recevoir un plus grand nombre ; et pendant

les cinq ou six ans que subsista cette congrégation, on y forma beaucoup de sujets; il y en

eut vingt-six qui prirent 253 l'habit religieux, dans la première année de la fondation (1)» du

Carmel.Cette page, qu'on voudrait plus frémissante, car elle résume une histoire unique,

devrait être gravée sur le marbre dans l'église de Saint-Gervais, paroisse de Mme Acarie.

Nous reviendrons longuement aux premières carmélites françaises et tous conviendront

alors qu'on ne peut rien imaginer de plus beau. Mais on ne hausse jamais trop le ton

lorsqu'on parle des oeuvres de Mme Acarie. Cette congrégation fondée, gouvernée par

elle, n'a pas été seulement un Carmel d'attente. D'autres Ordres, et notamment les

ursulines, lui ont dû plusieurs de leurs sujets les plus éminents. Encore une fois, tout cela

tient du paradoxe, car enfin cette femme qui vivait avec son mari et continuait à élever ses

enfants, n'avait pas la moindre parcelle de l'autorité que l'Église concède aux Abbesses et

aux autres supérieures proprement dites. En l'admirant elle-même, n'oublions pas

d'admirer aussi le noble, intelligent et généreux prélat qui lui a laissé faire tout ce qu'elle a

voulu dans sa propre église, Henri de Gondi, évêque de Paris de 1598 à 1622, premier

cardinal de Retz.Rien n'est plus délicat dans le gouvernement d'une maison religieuse,

que d'admettre ou de congédier les sujets qui se présentent. Mme Acarie avait là-dessus

des idées très arrêtées et une sûreté de coup d'œil extraordinaire. Elle ne tranchait pas

d'elle-même, mais on ne résistait guère à ses impressions. « Elle fit refuser, écrit Boucher,

une demoiselle en qui on (Bérulle ou les autres) croyait voir les qualités nécessaires pour

l'état religieux et qui devait donner une dot assez considérable. « Si cela dépendait de moi,

dit-elle à M. Duval, je ne la recevrais pas pour toute chose au monde. Elle est de ces

esprits prudents et accorts qui, par prudence et accortise, et non par grâce, évitent de faire

des fautes. » (1) Boucher, op. cit., pp. 23o-235. 254 « La bienheureuse s'opposa à la

réception d'une autre demoiselle, dont le père était un homme de bien qui avait beaucoup

souffert pendant les guerres civiles. M. Duval qui regardait cette demoiselle comme

appelée à la vie religieuse, demandait qu'on l'admît (aussi) en considération du mérite de

son père. Mais Mme Acarie... la connaissait mieux. « Cette fille n'est pas franche (dit-elle),

et sa bouche n'est pas d'accord avec son coeur... » Elle estimait tant la franchise dans un

sujet qu'elle pressa les supérieurs de recevoir une demoiselle qui n'osait pas demander

qu'on la reçût, parce qu'elle apercevait encore en elle-même quelques imperfections : «

L'esprit de cette fille, dit-elle, est simple et ouvert ; c'est ce qu'il faut en religion ».« Dans

une autre circonstance, on présentait deux demoiselles : l'une était faible dans la pratique

du bien et tourmentée par des peines intérieures ; l'autre avait la conscience, tranquille, et

montrait de grandes dispositions pour l'état religieux : « Celle-ci, dit Mme Acarie, pourra

bien avancer dans la vertu ; mais elle ne fera aucun progrès dans les voies intérieures; elle

est arrivée au point où Dieu veut qu'elle reste. I1 n'en est pas de même de celle-là : elle

avancera à force de chutes et de rechutes... »« Les considérations humaines n'entraient

pour rien dans les avis que donnait cette sainte femme. Une jeune veuve, recommandée

par des ecclésiastiques très respectables, offrait dix mille écus de dot pour aider à bâtir le

premier couvent (du Carmel). Dès la première entrevue, Mme Acarie s'aperçut qu'elle

n'avait pas de vocation... « Je ne m'inquiète pas (disait-elle), de l'argent dont on a besoin

pour construire le bâtiment matériel ; je m'inquiète seulement des pierres vivantes qui sont

nécessaires pour bâtir l'édifice spirituel. Si je connaissais une âme qui fût propre à cette

construction, je donnerais tout l'or de l'univers pour l'acheter; et pour en exclure une qui

n'y serait pas propre, je donnerais autant d'or... » 255 Un prêtre qui confessait les

demoiselles de la petite congrégation, se plaignait quelquefois de ce que Mme  Acarie

rendait trop difficile la réception des sujets. La bienheureuse dit à M. Duval en parlant de

cet ecclésiastique : « Il a de la vertu, mais comme il est bon, il pense que tout le monde lui

ressemble et croit trop aisément ce qu'on lui dit... Il faut pénétrer jusqu'au fond du coeur et

voir si Dieu y est, ou du moins s'il y sera, quand l'âme sera cultivée par la religion (1) ». «

Si Dieu y est, ou s'il y sera », voilà de ces mots qui illuminent tout, et non pas seulement la

vie mystique. Trouvera-t-on rien de plus décisif dans les vingt volumes de François de

Sales, je ne le crois pas, en tout cas, d'ores et déjà, nous pouvons assurer que les

premières carmélites françaises, choisies, éprouvées, façonnées par Mme Acarie, seront

dignes d'elle.Elle paraît si grande, parmi ces docteurs et ces novices, qu'on éprouve

quelque embarras à voir de nouveau reparaître sur la scène, un comparse que de longues

années d'exil et de silence n'auront fait que plus pétulant. Mais, l'histoire que nous

racontons, plus elle est sublime, plus il nous faut aussi la montrer réelle, en la baignant

dans son atmosphère vraie, le Paris bourgeois qui ne fut jamais sublime. Lorsque Pierre

Acarie était revenu dans ses pénates, il les avait trouvés transformés, et le salon, presque

semblable à un parloir de couvent. D'abord il ne sut trop que penser de ce changement et

de la merveilleuse élévation de sa femme : « Il avait quelque petite peine, écrit Duval, de ce

qu'un grand nombre de personnes de toute condition, grands et petits, hommes, femmes,

filles, religieux et séculiers, venaient en sa maison, pour parler à sa femme et qu'on lui

envoyait des lettres de tous côtés. Néanmoins au fond il en était content, et n'eût pas voulu

qu'il en eût été autrement (2). » Pour un (1) Boucher, op. cit., pp. 238-24o. (2) Duval, op.

cit., p. 32. 256 professeur royal de théologie, voilà qui est fort bien vu. Mais le bon docteur

que liront demain les propres enfants de Pierre Acarie, ne peut pas tout dire. « M. Acarie,

complète Boucher, voyait souvent de fort mauvais oeil le concours de personnes...

qu'attirait chez lui la réputation de sa femme... Il ordonnait à ses domestiques de leur

refuser l'entrée de la maison, ou, si on les y admettait, il leur disait des choses

désagréables... « C'est une chose très incommode, disait-il un jour à un ecclésiastique de

sa connaissance, que d'avoir une femme si vertueuse et de si bon conseil Je l'entends bien

ainsi, mais à l'heure même où nous serions presque tenté de le plaindre un peu, ce

maladroit trouve le moyen de nous irriter. Curieux de tout, même de mystique, ayant son

mot à dire sur tout, il aurait voulu prendre sa part de ces pieux entretiens. Comme on

oubliait de l'y convier et que d'ailleurs un je ne sais quoi lui défendait peut-être d'écouter

aux portes, il se dédommageait en furetant dans les papiers de sa femme. Duval nous le

dit, sans trop se fâcher. « Comme les lettres que l'on écrivait à la bienheureuse étaient

affaires de conscience, qui ne devaient pas être divulguées, elle apportait une soigneuse

dextérité à ce qu'il ne les vît point, parce qu'il était un peu curieux ; quelquefois elle ne le

pouvait éviter et alors elle le dissimulait sagement (2). »Il avait fait meilleure mine aux

futures religieuses qui s'étaient réunies et vivaient dans sa maison. Celles-ci ne restaient

pas tout le long du jour en prière ou enfermées avec Mme Acarie. Elles avaient de beaux

noms et plus d'esprit qu'il n'en fallait pour amuser le bonhomme. Elles le prenaient par ses

faibles. Comme on ne respirait à l'aise que lorsqu'il n'était pas là, l'une ou l'autre, se

dévouant, sortait avec lui ou le poussait dans un coin pour lui faire raconter ses hauts faits

du temps de la Ligue. La (1) Boucher, op. cit., p. 91 . (2) Duval, op. cit., p.

32. 257 marquise de Bréauté, entre autres, le menait par le bout du doigt. Bien qu'elle

n'eût pas encore quitté son hôtel, elle venait chez Mme Acarie presque tous les jours.

Quand le mari menaçait de faire une scène nouvelle, « la vertueuse marquise, nous dit

Boucher, pour le tirer de sa mauvaise humeur, le menait promener dans sa voiture.

Celui-ci, charmé de la complaisance que cette dame avait pour lui, disait quelquefois à son

épouse : j'espère au moins que vous ne ferez pas carmélite cette aimable marquise (1) ». II

va sans dire que cet espoir fut déçu. Son humeur folâtre n'était pas moins redoutable que

ses colères. Il « aimait à rire et s'ennuyant de la gravité qui régnait dans cette espèce de

noviciat, il venait souvent en déranger les exercices sous prétexte de voir si les novices ne

manquaient de rien... » Désireux, comme il le dit dans son paisible langage, de nous «

faire connaître la gaieté de M. Acarie et les dérangements qu'il causait dans les exercices

de la petite communauté », le biographe ajoute un trait qui ne manque pas de piquant: «

Une des novices, écrit-il, nommée Lejeune, qui était native de Troyes et qui avait une figure

agréable, croyait devoir rire, et même jouer et danser avec lui pour ne pas le désobliger.

Aussi: M. Acarie disait-il à sa femme : « Toutes tes dévotes sont guindées ; il n'y a que ma

troyenne qui soit raisonnable ». La bienheureuse ne répondait rien, mais elle prenait à part

la jeune postulante et lui faisait des reproches sur son excessive complaisance. Celle-ci lui

exposait naïvement la difficulté où elle se trouvait de se conduire autrement : « Madame, lui

disait-elle, que puis-je faire? M. Acarie est ici le maître et je ne dois pas le contredire»(2).

La jolie troyenne devint plus tard une excellente carmélite. Au reste on pense bien que

Pierre Acarie n'avait pas d'autre défaut que de fatiguer la maison tour à tour par ses

violences et ses entrechats. Honnête homme de tout (1) Boucher, op. cit., p. 317.(2) Ib.,

pp. 235, 236. 258 repos, il n'était qu'insupportable. Aussi dut-on le quitter bientôt et

chercher pour la pieuse communauté une demeure moins tapageuse. La duchesse de

Longueville acheta, pour cette fin, une maison mer la place Sainte-Geneviève, d'où vient le

nom que l'on donne ordinairement à cette société qui ne fut jamais une congrégation

proprement dite. On n'avait pas quitté l'habit séculier et l'on ne faisait pas de voeux. La

maison, fut fermée en 16o7. «Toutes les personnes de cette congrégation qu'on avait cru

être appelées au Carmel étaient entrées dans les couvents » qu'on venait d'établir. Quant

aux autres « qui sans avoir de vocation pour être, carmélites, étaient néanmoins appelées à

la vie religieuse », on recruta parmi elles les premières ursulines de Mme de Sainte-Beuve.

Mais cette expérience originale avait si pleinement réussi qu'an décide de la perpétuer, en

quelque façon, chez les carmélites elles-mêmes, Mme Acarie ayant décidé les supérieurs

de cet Ordre « à régler qu'à l'avenir on ne donnerait plus, l'habit aux postulantes »,

qu'après un datage de trois mois. « En proposant ce règlement, elle avait pour but de

mettre les religieuses à portée de mieux, connaître la vocation, le caractère et la santé des

personnes qui se présentaient pour vivre avec elles et de les renvoyer avec moins d'éclat,

si elles ne jugeaient pas à propos de les admettre. Elle pensait qu'on ne saurait trop

éprouver les postulantes et les novices, et qu'une des plus grandes fautes qu'on puisse

commettre dans les monastères, faute qui les fait bientôt dégénérer de leur ferveur, c'est

d'y recevoir des sujets avec trop de facilité. » La plupart des grands mystiques sont ainsi

faits. Pour peu qu'on les fréquente, on finit par les trouver divinement sages. La grande

gloire de Mme Acarie n'est pas seulement d'avoir fondé les carmélites françaises, mais de

les avoir fondées sur de tels principes. Elle a choisi, elle a formé Mlle de Fontaines, la

marquise, de Bréauté et (1) Boucher, op. cit., pp. 354, 355. 259 les autres que nous

verrons tout à l'heure. Faut-il moins l'admirer pour cette quantité de jeunes filles que

malgré les instances de Bérulle, de Duval ou de Gallemant, elle a rendues au monde et

dont la médiocrité ou la détresse auraient troublé la pure lumière du Carmel français ?

Après la mort de son mari (1613) Mme Acarie entra elle-même chez les carmélites, mais en

qualité de soeur converse. Envoyée d'abord au carmel d'Amiens, puis à celui de Pontoise,

elle mourut, dans ce dernier monastère, en 1618. Sur les instances de Louis XVI, de Louise

de France et de l'Église gallicane, elle a été déclarée bienheureuse en 1791.Ces pages

trop longues, trais courtes, trop sèches, ont essayé de fixer les traits distinctifs de cette

femme extraordinaire qui fut, me semble-t-il, la plus grande force religieuse de son temps,

et de quel temps! Ai-je tort de lui soumettre, comme je le fais, tant d'autres gloires?

L'historien ne réussit pas toujours à imposer aux lecteurs, son impression très nette, très

vive, sur le caractère propre et l'importance respective de ses divers personnages. Pour

l'histoire politique et même littéraire, la difficulté paraît moins grande. Une Jeanne d'Arc, un

Richelieu, un Ronsard, un Shakespeare, chacun les apprécie comme il l'entend, mais nul

ne songe à leur disputer la place vraiment royale que chacun dans leur ordre, ils ont

occupée. Maie quand il s'agit de maîtrise morale, religieuse, mystique, le problème devient

beaucoup plus délicat, et il se complique encore étrangement si l'action qu'on, voudrait

définir est morte, pour ainsi parler, avec celui qui l'a exercée et avec ses premiers disciples.

Quelle idée chétive ne nous ferions-nous pas de l'influence de Socrate si Platon n'avait

écrit qu'en son propre nom? Mme Acarie n'a rien écrit non plus, et ses livres, je le crois. du

moins, si elle en eût fait, ne nous l'auraient pas rendue présente. Non pas du reste qu'an

la dise plus sainte que les spirituels de son temps; voilà proprement ce qui

n'aurait 26o aucun sens, — ni qu'on la mette plus haut que les maîtres. Canfeld voyait en

elle une seconde Catherine de Gènes, plus admirable que la première. Il avait le droit de

parler ainsi, lui qui savait d'elle ce que trois personnes seules, lui-même, Coton et Bérulle

en ont pu connaître. Ces parallèles nous sont interdits. Une seule chose nous est claire et

nous suffit. Les contemporains de Mme Acarie ont trouvé en elle la vive image de cette vie

sublime vers laquelle, en ce temps-là, des âmes sans nombre se sentaient confusément

appelées. Ses extases n'étaient pour les uns et pour les autres qu'un signe, ce qu'est une

lumière au voyageur qui cherche son chemin dans la nuit. Fascinés d'abord par ces

phénomènes extraordinaires, ils apprenaient bientôt d'elle des vérités plus simples et d'une

tout autre portée. Son message tenait en deux mots qui se trouvent dans l'Évangile, mais

dont les seuls mystiques réalisent le plein sens : « Le royaume de Dieu est au dedans de

vous ». « Il faut, disait-elle, pénétrer jusqu'au fond du coeur et voir si Dieu y est, ou du

moins s'il y sera. » Elle entendait très certainement parler de cette présence de Dieu plus

intime qui est le tout de la vie mystique. C'est ainsi que décidant sur la vocation d'une

jeune fille très vertueuse, elle disait : « celle-ci pourra bien avancer dans la vertu, mais elle

ne fera aucun progrès dans les voies intérieures ». Elle ne croyait pas que tout le monde

fût appelé à s'engager dans de telles voies, mais elle savait que beaucoup de timides

ignorent leur grâce ou n'osent pas s'y abandonner. Utile à tous, elle l'était plus encore à

ces timides, et comme elle avait horreur de toute subtilité en ces matières, de tout

raffinement et, plus encore, de toute affectation vaniteuse, infiniment simple elle-même

dans la possession de sa grâce, elle avait plus de facilité que personne à montrer que tout

ce sublime est de la dernière simplicité.Simplicité, qu'on me pardonne de répéter si

souvent ce mot capital. Nul ne convient mieux aux origines du 261 mouvement spirituel que

nous avons entrepris de raconter. De la vie mystique ainsi ramenée à son essentielle et

salutaire simplicité, François de Sales — nous le verrons à la fin du présent volume — sera

le grand docteur. Mme Acarie en fut la grande inspiratrice et le modèle achevé. Également

décisifs et libérateurs l'un et l'autre, également sages, ils n'ont pas enseigné de la même

manière, n'ayant pas reçu les mêmes dons et ne tenant pas le même rang dans l'Église,

mais ils ont enseigné la même doctrine. Le Traité de l'Amour de Dieu formule, établit,

défend et propage, avec l'autorité du théologien et du pontife, ce que, bien avant la

publication de ce livre, tout le monde avait pu lire, beaucoup avaient lu dans le livre vivant

qu'était Mme Acarie. Grands et petits, tous ceux de leur génération leur ressemblent plus

ou moins. Après eux, et pendant la première moitié du XVIIe siècle, le mouvement ne va

pas cesser de s'étendre, de s'enrichir, et, en même temps de se compliquer, jusqu'au jour

où, dans ces complications elles-mêmes, nous croirons apercevoir les symptômes ou les

menaces d'une dissolution prochaine. La première période, représentée par les deux

grands noms que l'on vient de rapprocher, est peut-être moins éclatante que les deux

autres ; elle compte peut-être, dans l'ordre humain, de moins hauts génies, mais elle paraît

peut-être plus pure. Elle raisonne, elle s'analyse elle-même, elle dogmatise et elle raffine

moins. Mystique, presque sans le savoir, mystique, comme l'oiseau est oiseau. Saine

candeur qui se flétrira trop vite. A la simplicité de cet âge d'or succéderont des splendeurs

incomparables. Après le P. Coton, nous aurons le P. Surin; après Marillac, M. de

Bernières; après Duval, le P. de Condren et M. Olier; après Mme Acarie, une autre Marie

de l'Incarnation, Mme Martin. Je n'oublie pas ces lumières éblouissantes, mais je songe

aussi à la troisième génération qui va suivre. Derrière Mme Acarie, derrière Mme Martin, je

vois poindre une très haute, très 262 séduisante, une fatale figure, Mme Guyon. Je ne

compte pas accabler la noble femme qui voulut ressusciter sous Louis XIV les merveilles

mystiques du temps de Henri IV et de Louis XIII. Je ne suis pas non plus de ceux qui

tiennent Fénelon pour un génie malfaisant. Il est venu trop tard dans un siècle trop vieux et

qui depuis trop longtemps riait des mystiques. Contemporain, ami, disciple de Mme Acarie,

Fénelon n'aurait pas écrit les Maximes des Saints. Que lui aurait-il manqué pour écrire le

Traité de l'Amour de Dieu (1) ? (1) Ce qui vient d'être dit de l'influence de Mme Acarie n'est

strictement vrai que de notre première période; pendant la seconde, Bérulle vivant ou mort

me parait le personnage prédominant.  § 2. — Jean de Quintanadoine de Brétigny et les

origines du Carmel français. I. De l'intérêt particulier qui s'attache à Quintanadoine. Que

Bérulle n'a pas eu dans la fondation du Carmel le rôle prépondérant que certains lui

prêtent. — Origine des Quintanadoine. — Jean à Séville, à Rouen. — Second séjour en

Espagne (1582-1586). — Découverte du Carmel. — L'esclave du Carmel. —Le Congo. —

Jean projette d'établir le Carmel en France.II. Projets de mariage. - Ministère apostolique.

— Les petits écrits spirituels de Quintanadoine. — Dialogues mystiques . — Jean de

Quintanadoine et Blaise Pascal. — Les fiançailles. — Troisième séjour en Espagne

(1592-1594). — Opposition des carmes. — Retour en France et traduction de la vie de

sainte Thérèse. — Influence de ce livre.III. Mme Acarie et sainte Thérèse. — Réunion chez

les chartreux. — La fondation est décidée. — La princesse de Longueville. — Le prieuré de

Notre-Dame des Champs. — Marillac. — Bulle de Clément VIII.IV. Les carmélites et les

carmes déchaussés. — Des supérieurs canoniques des couvents de femmes et des limites

de leur influence. — Raisons qui ont amené les carmes à s'opposer à la fondation. — Le

grand voyage d'Espagne (1603-16o4). — Mme  Jourdain. — Le retard à Nantes et la

défection de René Gauthier. — Les Françaises à Valladolid et la Mère Casilde. — Départ

de Bérulle pour l'Espagne. — Anne de Jésus et Anne de Saint-Barthélemy. — Victoire des

Français.V. Le retour. — Les deux carmes du cortège. — La Bidassoa. — Miracles. — Les

Espagnoles s'offrent en vain au martyre. — Arrivée à Paris. — Saint-Denis. — Inauguration

du carmel du faubourg Saint-Jacques.VI. Les premières carmélites françaises. — Ce qui

manquait encore à leur formation. — Gouvernement d'Anne de Jésus. — Initiation

mystique. — Anne de Jésus et le quiétisme. — Prompte diffusion de l'Ordre. — Fondation

de Dijon. — Anne de Jésus, Marie d'Hannivel et la baronne de Chantal.VII. Que soit

Quintanadoine, soit les supérieurs canoniques de l'Ordre ne sont ici que de second plan.

— Rôle de Bérulle. — M. Gallemant et M. Duval. — Les carmélites ont moins reçu de leurs

supérieurs qu'elles ne leur ont donné. — Détresse intérieure de Quintanadoine. — Départ

d'Anne de Jésus et de quatre espagnoles pour la Flandre. — Leur oeuvre était faite. —

Prophétie de Mme Acarie. — Quintanadoine et les 264 fondations en Flandre. — Vivacités

d'Anne de Jésus. — Carmels de Rouen et de Beaune. — Encore le Congo. — Derniers

jours de Quintanadoine.  Étranges variations de la curiosité, du goût, du sens historique! Il

y a cinquante ans, un écrivain de mérite, l'abbé Houssaye, entreprend de raconter, dans

son histoire du cardinal de Bérulle, les origines du Carmel français. A chaque ligne des

documents dont il dispose, il rencontre un de ces personnages que n'importe quel

historien d'aujourd'hui trouverait émouvant, un de ces êtres qui nous font sentir notre sujet,

comme disait d'Aurevilly. Ce personnage laisse froid l'abbé Houssaye; cet original ne lui

arrache pas un sourire ; cet acteur de première importance n'est pour lui qu'un indistinct et

insignifiant comparse. S'attacher à lui, le creuser, il n'y songe même pas. Pour l'abbé

Houssaye, le héros de cette histoire, c'est Pierre de Bérulle; pour nous, c'est d'abord Mme

Acarie, puis immédiatement derrière elle, Jean de Quintanadoine. Qui a raison de lui ou de

nous, le lecteur en décidera, mais la question n'est pas indifférente. Lorsqu'il attribue le

premier rôle à Pierre de Bérulle, l'abbé Houssaye entend servir un système, très séduisant

à la vérité, mais qui me semble plus que douteux (1). II veut faire de notre Carmel, une

oeuvre toute bérullienne et spécifiquement française, un autre Oratoire. A l'en croire, le

message que nous apportent les premières carmélites serait bien sans doute le message

de sainte Thérèse, mais remanié, mais adapté à nos exigences nationales et à l'esprit très

particulier de Bérulle. Ainsi plus tard du génie de Shakespeare, acclimaté chez nous

par (1) Sur l'abbé Houssaye et tous les problèmes historiques ou canoniques que soulève

l'histoire très compliquée des origines du Carmel français, le me réfère constamment au

Mémoire sur la fondation, le gouvernement et l'observance des carmélites déchaussées,

publié par les soins des carmélites du premier monastère de Paris, Reims, 1894. Cette

oeuvre de tout premier ordre ne se trouve pas dans le commerce, mais les carmélites ne

font pas difficulté de la communiquer à ceux qui veulent sérieusement s'instruire sur

elles. 265 Ducis ou encore par les romantiques. Voilà qui va loin et qui menace de fausser

une histoire unique. Si nos carmélites ne sont que des bérulliennes, elles ne m'intéressent

plus. De ce point de vue, nous aurions beaucoup mieux, à savoir Bérulle lui-même et ses

grands disciples. A Dieu ne plaise que je méconnaisse le fondateur de l'Oratoire! Bérulle

est un monde, que nous explorerons plus tard, admirant alors sans réserve l'homme qui a

formé Condren, Vincent de Paul et M. Olier, Bossuet lui-même. Mais enfin l'esprit de

Bérulle diffère de cet esprit de sainte Thérèse, plus simple, plus humain, plus mystique,

plus universel, qu'ont répandu chez nous les premières carmélites. Plusieurs de celles-ci

doivent beaucoup à Bérulle qui les forma de maîtresse main, mais il n'a fait que vivifier

chez elles une semence étrangère. Celles qui ont le plus reçu de lui restent avant tout

filles de sainte Thérèse. Espagnoles? Françaises? Il importe peu. Pour ce qui vraiment

compte, la haute mystique ne connaît pas de frontières. La France ne s'ouvre pas moins

avidement que l'Espagne à l'insigne réformatrice. Qu'il s'implante chez nous, le Carmel

sera le Carmel, tout cela, mais rien que cela. Rectifions ce que nous disions plus haut,

l'unique héros de l'histoire qui nous attend, c'est sainte Thérèse, conquérant notre

pays.Jean de Quintanadoine a été l'instrument providentiel de cette conquête vers laquelle

toute notre curiosité doit se tendre, agent chétif, obscur, maladroit, mais obstiné,

indécourageable. Loin de le diminuer à mes yeux, sa petitesse l'exalte plutôt. Introduire

sainte Thérèse en France, ce rêve le tient, l'absorbe et le définit. Il n'existe que pour cela. Il

ne nous distraira pas de sainte Thérèse, comme le ferait immanquablement le très

personnel Bérulle. Voyons en lui un de ces serviteurs comme il s'en trouve dans les

romans enfantins, un bonhomme tout à fait désintéressé, têtu, passionné et qui

parviendrait enfin à gagner à son maître un vaste royaume. Pour le  266 montrer tel que je

le vois, il me faudrait l'art du romancier. Un jésuite du XVIIIe siècle, le P. de Beauvais a écrit

sa vie et fort bien, mais avec une solennité épique qui magnifie Jean de Quintanadoine

plus que de raison et qui le Banalise, si l'on peut ainsi parler. Une vieille biographie inédite,

écrite par un de ses familiers, M. Champagnot et les admirables chroniques du Carmel

nous le montrent plus simple et plus vrai. De ces récits, minutieusement exacts, se

dégage, pour nous, modernes, un soupçon d'humour que je ne craindrai pas d'accuser un

peu. L'histoire du Carmel, toujours joyeuse, ne veut pas d'une plume trop janséniste.

J'ignore si les carmélites espagnoles, introduites en France par Jean de Quintanadoine,

emportèrent, dans leur bagage, le tambourin de sainte Thérèse, mais je sais qu'elles

:avaient la fraîche gaîté de leur mère. Quintanadoine vivant a dû les amuser pins d'une

fois. Aujourd'hui encore, lorsqu'on redit son nom dans le parloir de quelque caramel, on

croit deviner, derrière la grille, des commencements de sourire, des éclairs de malice

tendre. Trop grave, l'historien de Quintanadoine ne serait pas dans la tradition.Les

Quintanaduenãs viennent de Séville. L'aïeul de notre héros, Jean de Quintanaduenas,

seigneur de Brétigny-sur-Brionne, fait partie « de cette colonie espagnole qui vint, au XVIe

siècle, se fondre lentement dans la population normande ». Si la Normandie va devenir mi

des foyers principaux de la renaissance mystique que nous racontons, n'est-ce pas en

partie à cette invasion espagnole qu'elle doit un honneur qui, de prime abord, nous

surprend un peu ? Le fils aîné de Jean, Fernand, sert « avec éclat dans l'armée de Charles

IX, épouse en 1552 une riche héritière du Roumois, Catherine Cavelier de Villequier,

renonce à la carrière des armes et se fixe à Rouen », rue Saint-Mienne-des-Tonneliers, où

naît, le 6 juillet 1555 , le futur fondateur du Carmel français. Nos anciens avaient le goût

niveleur. Pour eux, Jean, que les carmélites espagnoles 267 appelaient habituellement

Don Juan, et la plupart de ses contemporains, M. de Quintanadoine, n'est plus que M. de

Brétigny. M. Houssaye ne lui donne pas d'autre nom, dédaignant ces belles syllabes

sonores qui rappellent l'origine et qui expliquent la mission de ce compatriote de sainte

Thérèse. Une des soeurs de Fernand était dame d'honneur d'Éléonore d'Autriche, seconde

femme de François Ier ; une autre, plus jeune, épouse Robert de Hanyvel, ou d'Hannivel,

et aura pour fille l'insigne carmélite, Marie d'Hannivel, (Matie de la Trinité), l'une des

fondatrices du carmel de Dijon où elle accueillera, aimera et formera la baronne de Chantal

(1).La première initiation religieuse ale Jean de Quintanadoine est tout espagnole. Enfant,

on l'envoie chez un de ses oncles, .à Séville, où il reste près de dix ans. Il revient alors en

Normandie. Bientôt commence pour lui la besogne qui l'occupera jusqu'à la fin. II signe, il

signe et il signe encore des lettres de change. Son père, très bon et qui ne lui refusait rien,

avait une grande fortune ; Jean lui-même disposait, en son particulier, de revenus assez

abondants qu'il mit de bonne heure au service des pauvres et de l'Église. Imaginons-le

semblable à ces riches industriels du Nord que l'on voit aujourd'hui bâtir de splendides

monastères, comme Maredsous, ou soutenir des oeuvres de propagande, comme les

publications de la rue Bayard. Quintanadoine avait la passion de donner. On a trouvé dans

ses papiers — car il ne brûlait rien — des preuves touchantes de sa charité, les lettres de

demande ou d'action de grâces qu'on lui adressait, môme lorsqu'il n'avait encore ,que vingt

ans. En 1577, des 'amis qui reviennent d'Anvers lui disent la misère d'une jeune veuve

flamande, chargée d'enfants et dont la vertu est très menacée. Vite un chèque et en retour

une noble lettre que Quintanadoine classe méthodiquement dans ses (1) J'emprunte la

plupart de ces précisions à une étude de M. Paul Baudry : Les religieuses carmélites à

Rouen, documents inédits, Rouen, 1879. 268 dossiers. Vers ce même temps, un de ses

camarades d'Espagne battait les routes d'Italie pour se divertir et allait se « précipitant

dans le vice ». Lorsque l'argent lui manquait, cet écervelé faisait appel à son ami

Quintanadoine et celui-ci répondait par de fréquentes lettres, « pleines de salutaires avis et

de saints avertissements auxquels il joignait de temps en temps des lettres de change (1)

». C'est sa manière et bien que plaisante, elle réussit. A son retour d'Italie, le jeune homme

se fera chartreux. Encore quelques années et voici venir, pour Quintanadoine, un grave

souci qui va l'obséder longtemps. Que fera-t-il de sa vie ? Très humble et d'ailleurs peu

instruit, le sacerdoce lui faisait peur. La vie religieuse l'attirait fort, mais il était de santé trop

délicate pour les offices d'un frère lai. D'un autre côté, son père le pressait de se marier.

Jean ne disait pas non, mais son oui manquait d'allégresse. Lent, méthodique et ayant

toujours besoin de s'aider de la plume, il se met à écrire sur ses tablettes intimes l'image

de l'épouse parfaite, « où il spécifiait les qualités de la personne à qui il se fût voulu

engager et en qui il requérait quasi toutes les vertus d'une arrivée à une haute perfection ».

Moyen innocent de faire traîner les choses. A force de se tourmenter, il tombe malade. «

Les médecins disent que c'est mélancolie, écrit-il à une parente, c'est en quoi, ils se

trompent le moins ». Heureuse infirmité qui dure « autant de temps qu'il était besoin pour

le délivrer du mariage où on avait eu dessein de l'engager ». Non pas que ce chapitre du

mariage soit fini. Rien ne va vite dans cette vie hésitante. Mais le bon Fernand de

Quintanadoine ne veut pas brusquer ce grand garçon timide. Pour le distraire et pour le

guérir, (1) Vie inédite de Jean de Quintanadoine, par M. Champagnot, p. 14. Je cite ce

précieux document d'après une copie, de la seconde moitié du XVIIe siècle, conservée au

Premier carmel de Paris (exilé présentement à Bruxelles). Cette copie m'inspire toute

confiance. Elle a été faite avec une conscience scrupuleuse, le ou la copiste n'ayant pas

reculé devant certains mots assez gênants et que je ne puis reproduire. 269 il l'envoie en

Espagne. Voyage d'agrément, mais aussi d'affaires. Jean aurait à vendre des fonds

considérables que sa famille possédait encore là-bas. « C'était par ces voies qui n'avaient

en apparence rien d'extraordinaire, que la Providence disposait l'exécution de ses vues

miséricordieuses sur son serviteur » et sur la France. Dans le plan divin qu'il ne

soupçonnait pas encore, il partait « pour goûter des fruits du jardin de la grande sainte

Thérèse, pour en transplanter après des meilleures, plus rares et exquises plantes dans le

terroir de la France, dont la suavité de l'odeur de leurs fleurs et la douceur de leurs fruits

furent si ravissantes que non seulement elles se sont provignées par tout ce grand

royaume, mais aussi ont efficacement invité la Flandre, la Bourgogne et autres pays

circonvoisins à vouloir jouir de ce bonheur ».J'ai déjà dit que Jean ne se pressait jamais.

Ce voyage dura quatre ans (1582-1586). A peine arrivé à Séville, il se lie avec un pieux

jeune homme, Don Pierre de Tholosa, qui lui demande un jour de l'accompagner chez les

carmélites. Jean, semble-t-il, n'avait jamais entendu parler de sainte Thérèse, et, du reste,

« sur ce qu'il savait du peu de régularité qui régnait dans certaines communautés en

Espagne, il craignait de mettre le pied dans ces sortes de maisons ». « Chaque religieuse,

nous dit Champagnot pour justifier cette répugnance, avait un dévot et cette dévotion

consistait en fréquentes visites et longs discours vains et inutiles et à s'entre-envoyer

fréquemment de petits présents. » Mais personne, que je sache, n'a jamais résisté

longtemps au charme du Carmel, et, dès sa première entrevue avec la prieure de Séville,

Marie de Saint-Joseph, Jean fut gagné pour toujours. « Il sentit naître dans son coeur une

ardeur qui le pressait de (1) Champagnot, op. cit., pp. 21, 12 ; Beauvais, La Vie de M. de

Bretigny, Paris, 1747, p. 38. Je puise, tour à tour, à ces deux sources. Du reste le P. de

Beauvais n'a guère fait que moderniser le livre de Champagnot. 270 s'intéresser à la

propagation du nouvel Ordre... et il ne trouvait de satisfaction que dans l'église des filles

de sainte Thérèse... Il s'y retirait tous les jours l'après-midi et il y passait quelques heures

en prières. Le silence et le recueillement qui régnaient dans cette église et qui n'était

interrompu que par une psalmodie lente et affectueuse, lui faisaient répandre des torrents

de larmes et réveillaient tous ses désirs pour l'exécution du grand projet que la grâce

venait de lui inspirer... Il voulut s'instruire plus particulièrement de ce que contenait la

réforme de sainte Thérèse », et la prieure lui procura la facilité de savoir tout ce qu'il

désirait, en l'adressant au P. Jérôme Gratian, premier provincial des carmes déchaussés. «

C'était un homme d'un mérite distingué, d'une naissance illustre, d'un profond savoir et

d'une expérience consommée dans les voies de Dieu. Après avoir passé les premiers

temps de sa vie à la cour de Philippe II, roi d'Espagne, il avait généreusement renoncé aux

espérances les plus flatteuses du monde pour embrasser la réforme de sainte Thérèse. Il y

donnait un grand éclat par ses lumières et ses vertus. Ce fut donc auprès de ce saint

religieux que M. de Brétigny vint apprendre tout cc qui pouvait lui donner une juste idée du

nouvel Ordre. » Ce que voulait Jean de Quintanadoine, il le voulait bien. Trois mois durant,

il passa, chaque jour de longues heures, mêlé aux novices du P. Gratian, vivant de leur

vie, suivant tous leurs exercices, gentilhomme le reste du jour et provisoirement décidé à se

marier plus tard. Dans les dernières années de sa vie, il prendra plaisir à se rappeler les

ardents souvenirs de ce temps-là, et à les raconter à son ami Champagnot. Des-quelles

expériences, écrit ce dernier, « j'en veux bien rapporter ici une qui servira d'échantillon pour

conjecturer quelles pouvaient être les autres. Il me disait donc qu'en ces rencontres, il

voyait assez souvent que le maître des novices (Gratian), élevant un crucifix, disait en

élevant 271 la voix : Qui en quiere morir por Cristo?... cela voulait dire... non seulement de

mourir pour Jésus-Christ, si l'occasion s'en présentait, mais dès à présent recevoir est

endurer une bonne mortification... A peine avait-il achevé de parler qu'en un moment,

comme d'une seule voix, tous ces novices, paraissant enflammés comme autant de

chérubins, s'écriaient à qui mieux mieux . c'est moi, c'est moi... et le vénérable prêtre, me

racontant ces choses, s'élevait quelquefois en telle ferveur qu'il paraissait tout enflammé »

(1). Au sortir de là, on pense bien que le monde ne le tentait guère. Une de ses oeuvres

préférées était d'aller trouver les courtisanes de Séville. li arrivait les poches pleines et «

pactisait » avec ces « misérables de ce qu'il leur donnerait chaque jour qu'elles

s'abstiendraient de pécher ». Le voyant se ruiner de la sorte, sa tante, chez laquelle il

demeurait, lui faisait scènes sur scènes : «Garde ton argent pour tes enfants, lui criait-elle,

et en venant jusqu'aux injures et par exagération lui souhaitait une cinquantaine d'enfants

» (2).Quelques mois avaient fait de ce jeune laïque, lent et pesant, l'admirateur passionné,

l'agent, l'esclave dit Carmel. Le Portugal demandant quelques religieux de la réforme

thérésienne, Quintanadoine « fut chargé, malgré sa jeunesse, d'aller à Lisbonne, disposer

tout au service de la sainte oeuvre ». Ayant réussi, c'est encore lui qui escorte de Séville à

Lisbonne, avec une équipe de dix gendarmes, la Mère Marie de Saint-Joseph et les autres

carmélites choisies pour cette fondation, lui qui les installe dans la nouvelle maison et qui

veille à tous leurs besoins. Il était de ces êtres délicieusement bons et humbles, dont on

accepte le dévouement comme la chose la plus naturelle. Peu s'en fallut à cette date que

son zèle pour les filles de Thérèse ne lui fît passer les mers. A Lisbonne, (1) Champagnot,

op. cit., pp. 23, 29. Beauvais, op. cit., pp. 46, 47. (2) Ib., p. 32.  272 il apprend « qu'une

infante, fille du roi du Congo, en la Guinée, ayant vu l'image de la Sainte Vierge habillée en

carmélite, en voulut savoir la raison », et que, sa curiosité satisfaite, il lui avait pris « un

grand désir de se faire religieuse de cet Ordre » (1), comme elle en écrivait elle-même à la

Mère Marie de Saint-Joseph, demandant qu'on lui envoyât un essaim de carmélites. On

vivait alors en pleine légende. Rien ne paraissait trop beau. Marie de Saint-Joseph accepte.

A qui s'adresserait-elle pour l'exécution de ce vaste projet, sinon à Quintanadoine? Mais

celui-ci, « lorsque il se disposait à passer en Afrique, avec trois religieuses de la réforme...,

eut la douleur d'apprendre que des événements inopinés avaient renversé toutes ses

espérances ». Les missionnaires de là-bas « n'avaient plus d'accès au palais, ni auprès de

la princesse » : cruelle déception et prémices de beaucoup d'autres. Mais Quintanadoine

ne s'avoue jamais vaincu. Longtemps après, nous le verrons préparer, avec sa confiance

imperturbable, le voyage du Congo.Comment l'idée ne lui serait-elle pas venue d'introduire

aussi le Carmel en France, et comment la mère Marie de Saint-Joseph n'aurait-elle pas

accueilli avec ravissement cette magnifique espérance. « J'irai plutôt en France qu'en pas

un autre lieu », écrira plus tard cette dernière, fidèle sur ce point, comme sur tous les

autres, à l'esprit de la grande réformatrice. Ne savons-nous pas en effet que, lorsqu'elle

entreprit l'établissement de sa réforme, sainte Thérèse avait « spécialement en vue le salut

de la France » ? « Ayant appris, dit-elle dans son Chemin de la perfection, les coups

portés à la foi catholique en France,... j'en eus l'âme navrée de douleur; voyant que cet

adorable Maître avait tant d'ennemis et si peu d'amis, (1) Je cite la relation originale de

Champagnot. Il est curieux de remarquer la traduction libre que le P. de Beauvais donne

de ce texte : « on lui présenta (à l'infante) plusieurs images de dévotion... ; il y en avait

quelques-unes qui représentaient des saintes avec l'habillement des filles de sainte

Thérèse a, p. 59. 273 je souhaitais que du moins ceux-ci fussent d'un dévouement à toute

épreuve. Ainsi je résolus de faire le plus qui dépendait de moi » Du reste et dussions-nous

la trouver étrange, réalisons la vraie pensée de ces âmes généreuses. La France, pour

elles, c'était le martyre presque assuré. Elles ne trouveraient guère chez nous que des

protestants et que des bourreaux. Elles nous sauveraient, mais en s'immolant pour

nous.Bientôt d'accord avec les carmélites, Quintanadoine «partit de Séville pour aller

proposer ce grand projet aux Pères carmes de la réforme, qui alors tenaient leur

assemblée à Pastrana, dans la nouvelle Castille. Il leur exposa le désir que Dieu lui donnait

de procurer à sa patrie l'établissement de leur réforme, les motifs qu'il en avait et les

moyens qu'il comptait mettre en oeuvre pour réussir. Les Pères bénirent Dieu de la sainte

résolution qu'il inspirait à ce coeur généreux. Ils lui donnèrent un plein pouvoir d'agir selon

ce qu'il jugerait de plus efficace pour la réussite ;de l'entreprise et ils signèrent

unanimement la commission dont il voulait bien se charger. Saint Jean de la Croix était du

nombre de ceux qui présidaient à cette vénérable assemblée... Après lui avoir remis les

patentes de sa commission, ils lui représentèrent seulement qu'il était à propos de leur

ménager d'abord à eux-mêmes la permission de s'établir en France, afin qu'ils fussent en

état de servir les religieuses de la réforme qui, sans ce secours, eussent été dans

l'embarras à leur arrivée. M. de Brétigny déféra à tout ce que ces Pères lui proposèrent. Il

revint à Séville, il arrangea ses affaires de famille et... il se mit en chemin pour la France.«

En passant à Madrid, il fit part de son projet à M. de Longlée, ambassadeur de France, qui

en fut charmé et qui lui donna des lettres de recommandation pour la Cour. (1) Chemin de

la perfection, chap. I.  274 Cet ambassadeur lui écrivit ensuite à Burgos où il s'était arrêté.

Voici ce que contenait la lettre, elle était digne d'un ministre du Roi très-chrétien. « Je vous

renvoie ce que vous m'avez confié des mémoires qui concernent la réforme que la Mère

Thérèse de Jésus a établie, J'y joins une copie de la lettre que j'écris au Roi à ce sujet.

Vous verrez que j'entre bien sincèrement dans vos vues et combien je désire de m'y

employer. A Madrid, le 2 novembre 1586, Longlée. »Curieux temps, où les ambassadeurs

du Roi très-chrétien écrivaient de pareilles lettres ! Et ce n'étaient pas là de vaines

promesses. Rendant compte à Henri III « de ce qui pouvait prouver son zèle pour le service

de Sa Majesté », Longlée « met au nombre de ses bons offices en Espagne, l'ardeur qu'il a

eue de faire passer en France une nouvelle congrégation de religieuses, la plus propre à

attirer la bénédiction de Dieu sur ce royaume et à y répandre une édification qui pût

remettre dans l'ordre tant d'autres communautés dont la première ferveur s'était ralentie »

(1). Comme on le voit, l'entreprise lui semble raisonnable et possible. Lui non plus, il ne

prévoit pas les obstacles qui vont arrêter, pendant près de vingt ans, les projets de

Quintanadoine. Mais enfin, il a pris très au sérieux l'initiative de ce jeune laïque. Ainsi

avaient déjà fait d'insignes carmélites et le grand conseil des carmes. Quintanadoine était

donc plus considérable qu'on ne serait tenté de le croire, à voir le peu d'attention que lui

donneront les historiens du Carmel français. Il n'a pas l'agilité diplomatique que Bérulle

déploiera plus tard, il n'a pas non plus l'éminente sagesse de Mme Acarie. Très humble du

reste, il disparaîtra volontiers devant ceux qui doivent un jour achever son oeuvre. Il nous

paraît plus zélé et plus tenace que génial. N'allons pas néanmoins le voir trop petit. (1)

Beauvais, op. cit., pp. 64-68 275 Laissons l'Espagne, revenons avec lui en Normandie,

mais sachons bien que ni les retards ni les déceptions n'étoufferont la semence française

jetée par Quintanadoine dans ces quelques couvents espagnols. J'aurais voulu, lui écrivait

une de ces carmélites, que vous eussiez pu voir, ces jours passés, un navire, en ce

couvent, avec enseignes de cramoisi, voiles et tambour, disant : qui se veut embarquer

pour France ? Vous eussiez vu accourir tant de religieuses, embrassant la croix et

protestant de vouloir mourir pour la défense de la foi ; mais aussitôt d'autres survenaient

avec bâtons et couteaux, frappant sur elles comme si elles les eussent voulu faire toutes

mourir. Ces essais, quoique en matière feinte, procédaient néanmoins d'un véritable

désir. C'est ainsi qu'elles évoquaient notre pays dans leurs jeux innocents et

pittoresques. Cette pécheresse Marie, lui écrivait de son côté Marie de Saint-Joseph, est

toute prête d'aller en France. Je vous écris la présente lettre en français avec l'aide de la

Mère Catherine du Saint-Esprit, qui est ma maîtresse en cette langue et qui se réjouit fort

de ce que notre Révérend Père lui a promis que si nous allons en France, elle y viendra

pour nous servir de truchement, car elle sait fort bien le français, l'espagnol et le

flamand. Et Quintanadoine de répondre : Le Seigneur commence à accomplir le désir de

son pauvre serviteur. J'avais demandé à Sa Majesté qu'il lui plût être glorifié, béni et loué

des âmes de votre Ordre en langue française (1). II. De retour en Normandie où il va

demeurer près de six ans (1586-1592), Quintanadoine se retrouve aux prises avec

l'insoluble problème qui l'avait jadis rendu malade et que ses travaux d'Espagne lui avaient

fait oublier. Mariage ou prêtrise, que serait sa vie à lui-même? Son (1) Champagnot, op.

cit., pp. 51, 52, 55.  La réponse de Quintanadoine est du 11 octobre 1586. 276 père le

suppliant de prendre un parti, il lui dit qu'il était prêt à faire ses volontés, en d'autres

termes, à se marier, « mais il lui ajouta qu'il lui demandait en grâce de lui permettre d'en

conférer en France et en Espagne avec des personnes respectables dont il suivrait

aveuglément les avis ». Chose amusante : à l'exception de ses carmélites, tous les

consulteurs opinèrent pour le mariage, et Jérôme Gratian lui-même. « Si je considère, lui

écrivait ce dernier, l'état où en sont les affaires de France, je pense qu'un homme marié,

bien fervent et dévot, peut faire beaucoup de bien, élevant une famille dans la piété, et être

le refuge de ceux qui font l'office des apôtres (1). » Il se déclare donc prêt au mariage.

Mais la chose en reste là.En dehors des oeuvres nombreuses qui lui prenaient presque

tout son temps et tout son argent, « ce fut alors que sa charité lui suggéra de faire son

essai dans la vie apostolique. Sans y exercer le ministère de la parole, il tâcha d'en remplir

une des plus importantes fonctions. Il s'appliqua donc à dresser pour différentes

personnes, une suite d'avis spirituels qu'il proportionnait aux états dont elles lui donnaient

la connaissance. Il y réussissait singulièrement et il suppléait ainsi à cette timidité

extraordinaire qui le retenait lorsqu'il s'agissait de parler dans les conversations.« Il s'était

fait une loi de ne passer aucun jour sans pratiquer cette bonne oeuvre qui lui était aussi

chère que ses autres exercices. On a recueilli plusieurs de ces lettres instructives; elles

sont remplies de discernement et ne respirent en tout que l'esprit de Dieu...

Ecclésiastiques et religieux, personnes consacrées à Dieu, engagées dans le monde, tous

s'adressaient au saint jeune homme et trouvaient dans ses conseils les ressources les plus

convenables à leurs dispositions (2). » Ce n'étaient pas, à  (1) Champagnot, op. cit., p.

102. (2) Beauvais, op. cit., pp, 83, 84. 277 proprement parler, des lettres spirituelles, mais

de petites notes pieuses, de courtes méditations, et « certaines façons de dialogues où il

introduisait Dieu ou quelque saint et lui s'entre-parlant et s'entre-répondant ». « Je vois

bien que ces petits papiers me parlent à coeur n, lui écrivait une carmélite, et une autre

: Peu avant que je partisse de Séville, je reçus quelques-unes de vos lettres que je lus, en

laissant une pour un autre temps. Mais étant sur mon départ que je désirais beaucoup par

rapport à la douleur que causaient nos soeurs par leurs larmes, je m'assis près d'une

fenêtre, pour soulager ma peine qui n'était pas petite, et tirant votre lettre, je la lus. Mais de

ma vie je ne reçus tant de consolation. Il semblait que vous devinassiez tout ce qui se

passait dans mon âme, de sorte que je pleurais et riais tout ensemble et je me trouvais

toute résolue à partir pour la plus grande gloire de Dieu, car il semblait que vous m'y

forçassiez (1). Ces tracts s'envolaient dans les directions les plus imprévues. « Il écrivit

plusieurs de ces petits cahiers aux dames et demoiselles de la Cour royale du royaume du

Congo en Afrique, et les adressa à Brascorrea, confesseur et prédicateur de ce roi nègre,

pour les distribuer à celles qu'il jugerait à propos. » Brascorrea « les traduisit et les lut

publiquement en chaire avec l'applaudissement général de l'assemblée » (2).Beaucoup de

ces feuilles, la plupart peut-être, Quintanadoine ne les écrivait d'abord que pour son usage

personnel, pour continuer et fixer sa propre prière. Mais celles-là même, il ne déplaisait pas

à ce timide, à ce muet de les faire lire à quelques intimes. Imaginez Pascal envoyant le

Mystère de Jésus à Mlle de Roannez ou à M. Singlin. La comparaison n'est pas si bizarre

qu'on le croirait. Au génie près, qui en ces matières importe si peu, c'est bien la même

ardeur grave et tendre, la même (1) Champagnot, op. cit., p. 75. (2) Ib., p.

73. 278 profondeur de sentiment. C'est bien aussi, le même moule dramatique. Qu'on lise,

par exemple, cette petite feuille émouvante, écrite pendant le siège de Rouen. Du jour de

Saint-Martin 11 novembre 1591. — Un homme demanda à Dieu qu'il préservât le peuple de

Rouen. Le Seigneur lui commanda qu'il se levât à cinq heures du matin pour l'amour de

lui, et que jusqu'à sept, il s'employât à la prière.Il lui demanda encore d'avoir pitié de ce

royaume et de ne pas permettre qu'il s'y perdît tant d'âmes. Le Seigneur le lui accorda et

lui commanda qu'il travaillât à faire venir le Carmel en France et qu'il aidât la Compagnie

de Jésus dans le besoin où elle se trouvait alors.Il lui dit encore : Seigneur, ayez pitié de

mon père, de mes frères et de ma maison. Le Seigneur l'accorda et dit : Sers ton père et

tes frères, négocie tes affaires, afin que je voie comme tu seras diligent à faire les miennes.

Car comment pourras-tu bien faire mes affaires, puisque tu t'acquittes si mal des tiennes

?Il lui demanda en troisième lieu : En vérité, Seigneur, pour l'amour de votre Fils bien-aimé

et pour l'amour de moi, votre grand pécheur, vous donnerez aujourd'hui la gloire à toutes

les âmes du Purgatoire. Le Seigneur l'octroya et lui dit : Tu te confesseras et communieras

et diras cent Pater et cent Ave sur des grains bénits et tu feras dire quatre messes pour

elles.Il demanda encore et dit : Seigneur, ayez pitié de ceux qui sont en péché mortel. Il

faut en vérité, que pour l'amour de votre Fils et de moi, grand pécheur, vous eu tiriez mille

du péché...Il demanda encore et dit : Seigneur, faites que j'amène le Carmel en France. Le

Seigneur l'accorda (1). Dans cette longue oraison, il s'oublie tout à fait, comme on le voit. Il

compte si peu à ses propres yeux ! Voici une lettre plus personnelle et plus douloureuse

qu'il écrira, plus tard, à une des premières carmélites françaises. Le texte original, « un des

joyaux » des archives de Rouen, dit un érudit, est en espagnol.Mère Marie de la Trinité.

Pontoise. — Jésus! A qui écrirai-je, (1) Champagnot, op. cit., pp. 95-98   279 mon Dieu et

mon Seigneur, à qui adresserai-je mes larmes? Sur qui me reposerai-je, ô vous, mes amis

compatissants, car grande est ma peine. —         O Seigneur, il me semble que le Ciel et la

terre sont fermés.—         Jean, grand est ton amour-propre, parce que peut-être est-ce à

cause de toi et non par pur amour que tu es affligé. —         O Seigneur, je suis plein

d'amour-propre et de mille péchés.—         Jean, tu as le châtiment de tes fautes, parce

que tu as perdu le temps et que tes oeuvres, tu les as faites mal et imparfaitement. Tu es

comme celui qui entrerait dans le trésor du Roi, rempli d'argent, d'or et de pierres

précieuses de grande et de petite valeur et auquel le Roi dirait : prends tout ce que tu

voudras et que tu pourras, pendant que l'horloge sonne ; tout sera pour toi. Ah ! que cet

homme serait diligent à prendre et à se gorger de richesses, et comme il se chargerait vite

(les diamants, plutôt que de ce qui est de moindre valeur. Ainsi dois-tu faire, pendant que

sonnet horloge de ta vie.—         Seigneur, je regrette le temps passé...—         Eh bien !

commence et emploie-le bien maintenant.—         0 Seigneur, que je l'emploie bien

maintenant!..—         Jean, comme tu perds le temps...—         O Seigneur, quelle perte de

ne pas vous servir! O quelle perte ! Que je vous serve, ô mon Dieu !—         Qui donc

t'empêche de nie servir?—         Je suis mon empêchement à moi-même... O Seigneur, il y

a longtemps que je vous ai offert mon corps, mon âme... puisque ceci vous appartient,

prenez-le...—         Jean, puisque c'est à moi et que tu me l'as donné, je le prends et le

reçois comme ma chose. Maintenant, je vais te le confier de nouveau, non comme ta

chose; mais comme la mienne.—         O Seigneur... donnez-moi votre grâce, et je vivrai,

non comme ma chose, mais comme la vôtre et pour vous (1). Ces lignes très simples et qui

paraîtraient banales sous une autre plume, nous émeuvent par leur vérité profonde. On

sent bien, je ne saurais dire à quelles enseignes, qu'ici (1) Baudry, op. cit., pp.

69-71.  28o le dialogue n'est pas un artifice littéraire, une fiction languissante. Bon gré, mal

gré, ils sont là deux, Jean et un autre, cet autre que la seule éloquence ne nous rendrait

pas sensible, et que nous reconnaissons dans les bégaiements de l'humble

Quintanadoine, aussi clairement que dans la sublime prose de Pascal.Cependant, « un

mariage sortable du côté du bien et de la condition » s'étant présenté, Quintanadoine

accepta bravement le choix que son père avait fait pour lui, ne demandant d'autre grâce

que la permission d'aller en Espagne avant la cérémonie, afin d'y régler l'affaire des

carmélites. Aucun machiavélisme dans ces atermoiements suprêmes. Il consentait à

célébrer les fiançailles avant son départ; il offrait un collier de perles à sa fiancée. Tout au

plus se réservait-il l'arrière-désir, qu'à la dernière minute, un coup de grâce imprévu lui

rendît sa liberté. Du reste il n'avait pas prévu que cette absence durerait deux ans

(1592-1594). Le voilà donc de nouveau sur toutes les routes d'Espagne, allant de carmel

en carmel, prêchant sa croisade et reçu partout avec transports. La plupart des carmélites,

écrit-il lui-même, « demandaient avec tant d'instances d'être enrôlées pour une si sainte

expédition que, si on les eût voulu croire, il eût fallu presque dépeupler la plus grande

partie des couvents d'Espagne » (1). Les carmes faisaient paraître moins d'empressement,

Philippe II et ses conseillers, moins encore. En réalité, l'heure était mal choisie pour un

projet de ce genre. Quel accueil ferait à ces conquérants espagnols la France de la Satire

ménippée? De guerre lasse, et après deux ans d'instances, il fallut céder. Quintanadoine

reprit tristement le chemin de la Normandie. Une grosse fièvre le brillait. Le mal empira

pendant le voyage. Il arrive enfin à Rouen, mais si défait que l'on croit sa fin prochaine. On

ne refuse rien à un mourant. Son père n'a plus le coeur de lui parler de (1) Mémoire sur la

fondation, le gouvernement et l'observance des carmélites déchaussées..., I, p.

528. 281 mariage et lui propose lui-même d'entrer dans les ordres. C'était le miracle si

longtemps attendu. Enfin le ciel faisait connaître sa volonté. Bientôt le malade reprend ses

forces. Il va se mettre sous la direction de M. Gallemant, un des plus saints personnages

de ce temps-là. Sous-diacre en 1596, il est fait prêtre en 1598.On pense bien que pendant

ces péripéties, il n'abandonnait pas son cher dessein. Quarante, cinquante ans de

déceptions ne l'auraient pas ébranlé. Il s'avise soudain d'une voie très simple. La France

ne connaît pas encore sainte Thérèse. C'est lui, Quintanadoine, qui la révélera à son pays

d'adoption. Lors d'un de ses voyages d'Espagne, apprenant que la Mère Anne de Jésus

s'occupait « de la publication des oeuvres de sa sainte Mère, retirées des mains de

l'Inquisition », il lui avait laissé une somme considérable pour faire les frais de cette

première édition, qui avait paru en 1588. Il se met maintenant à traduire en français la vie

de la sainte, aidé, dans son travail, par le P. du Chèvre, prieur de la chartreuse de

Bourgfontaine (16o1). Il fait aussi tirer en taille douce le portrait de sainte Thérèse. Cette

image « se répandit bientôt avec ses ouvrages par toute la France, par le moyen desquels

toute sorte de personnes de tout état et qualité, furent attirées à la vie intérieure et un très

grand nombre de filles de toutes les meilleures villes du royaume, désirèrent de se pouvoir

engager dans cet Ordre » (1).Ainsi finit le premier chapitre de l'admirable histoire que nous

racontons. Nous retrouverons bientôt Jean de Quintanadoine, car son rôle n'est pas

terminé. Mais plus zélé que jamais, il s'effacera de plus en plus devant la grande

fondatrice et les premiers supérieurs du Carmel français, Mme Acarie, Bérulle, Duval,

Gallemant. Qu'importe, l’oeuvre qui va triompher reste bien son oeuvre. Comme le dit la

Vénérable Mère Anne de Saint-Barthélémy, (1) Cf. Mémoire..., I, p. 543. 282 « entre tous

les Français qui travaillèrent à implanter la réforme de sainte Thérèse en France, Dieu

donna la palme à Jean de Quintanadoine : Entre todos Dios le Clio la Ventaja (1).III.

Laissons le Dr Duval nous raconter par quelle suite de circonstances merveilleuses, Mme

Acarie lut amenée à entreprendre la fondation du Carmel français.. « Les livres de la sainte

mère Thérèse, avec sa vie... ayant été traduits d'espagnol en français, se vendirent à Paris

et furent lus par les personnes de dévotion. Or comme celles-ci, fréquentant la maison de

Mme Acarie, lui en firent l'éloge, la bienheureuse désira qu'on lui en lût quelques

chapitres, car les lire elle-même, elle ne le pouvait pas, Dieu l'attirant aussitôt hors de ses

sens. Elle les écouta attentivement, mais elle n'y prenait pas grand goût au

commencement, et s'étonnait comment cette sainte Mère avait pu fonder un si grand Ordre

en l'Église. C'était sans doute le diable qui, prévoyant ce qui est arrivé depuis, lui causait

ces dégoûts et ces refroidissements, car, à la moindre parole de Dieu ou de l'Écriture

sainte, quelle qu'elle fût, elle était ordinairement ravie. A quelques jours de là, comme elle

se trouvait en oraison, voici la sainte mère Thérèse, qui lui apparut visiblement, et l'avertit

que Dieu voulait qu'elle s'employât à fonder en France des monastères de son Ordre. Dire

la qualité de cette vision, si elle fut intellectuelle out sensible, nous ne le pouvons pas,

parce que son directeur, le P. Dom Beau. cousin étant mort, il n'y a plus moyen de le

savoir; mais elle lui demeura si présente et si fortement gravée dans le fond de l'âme,

qu'elle ne put s'empêcher, quelque résistance qu'elle y fit, de prier ce bon Père de

considérer le tout devant Dieu. Il le fit fort particulièrement... (et) fut d'avis qu'on tint une

assemblée pour aviser aux moyens de faire heureusement réussir ce projet, (1)

Autobiographie de la vénérable mère Anne de Saint-Barthélemy..., ouvrage traduit par le P.

M. Bouix, Paris, 1869, pp. 93, 94. 283 car il ne doutait point que ce ne fùt la volonté de

Dieu.« On pria M. Gallemant et M. de Brétigny, qui étaient alors en Normandie, de venir à

Paris, car on les savait grandement portés à l'établissement de cet Ordre. L'assemblée se

fit, (à la chartreuse de Paris), en la chambre claustrale de Dom Beaucousin ; nous y

assistâmes, le P. de Bérulle et moi. L'affaire étant proposée, on y trouva de si grandes

difficultés qu'on la jugea totalement impossible ; et l'on dit à cette bienheureuse d'ôter cela

de son esprit, au moins jusqu'à. ce que Dieu eût détourné les grands empêchements qu'il

y avait alors. »On était au lendemain de la Ligue (1601). La grande difficulté, on le

comprend, était de faire accepter au roi et au pays une invasion espagnole. Mi0 Acarie,

continue Duval, « demeura tranquille et résolut de n'y plus penser. Mais voici que sept ou

huit mois après, la sainte Mère lui apparut pour la seconde fois, lui commandant plus

fortement et puissamment qu'à la première, de mettre derechef cette affaire en délibération

et l'assurant qu'... elle réussirait. Cette seconde révélation étant communiquée au Père

chartreux, il convoqua les mêmes personnes qui avaient assisté à la première assemblée,

et avec eux, M. de Sales, évêque de Genève, qui prêchait alors à Paris avec grande

réputation.« En cette assemblée... l'affaire fut conclue en sa substance et il ne resta plus

qu'à traiter des moyens de l'effectuer. On en délibéra et on fut d'avis, premièrement que le

premier monastère s'érigerait à Paris... parce que cette ville étant la capitale du royaume et

le lieu de réunion de toutes les personnes de qualité, l'Ordre se dilaterait aisément de là

dans toutes les provinces... Et comme il est nécessaire à l'érection d'un Ordre de concevoir

l'esprit qui le vivifie... il fut décidé en second lieu qu'on ne se contenterait pas d'avoir le livre

de la règle et des constitutions..., mais qu'on irait en Espagne demander des religieuses.

Troisièmement, bien que l'Ordre fût déjà établi et reçu 284 par l'Église, en Espagne et en

Italie, néanmoins on résolut, avant son établissement en France, de recourir à Notre Saint

Père le Pape, car il n'y a point de plus grand défaut que le manque de pouvoirs...« Il fallait

encore que le monastère fût fondé par une personne de qualité. » Sollicitée par Mme

Acarie, la princesse de Longueville donna volontiers son nom et promit de s'employer

auprès du roi dont l'agrément était nécessaire. « Depuis elle accomplit heureusement sa

promesse et obtint les lettres de fondation, accordées par Henri IV, le 18 juillet 1602 et

enregistrées aussitôt par le Parlement. » Quant à la place où l'on bâtirait le monastère,

«l'on trouva plus à propos... de le mettre au faubourg Saint-Jacques, au lieu où était

auparavant un prieuré de l'Ordre de Saint-Benoît, dit Notre-Darne-des-Champs. C'était là,

selon la tradition tenue de toute antiquité à Paris, que demeurait saint Denis, l'apôtre de la

France, lorsqu'il annonçait la foi catholique aux parisiens ». Obtenir ce précieux terrain ne

fut pas chose facile, mais tout devait céder à la volonté discrète et persévérante de Mme

Acarie. On n'avait encore ni l'approbation de Rome, ni les religieuses espagnoles. Sûre

néanmoins que ni d'un côté ni de l'autre, elle ne serait déçue, la vaillante femme se mit à

l'oeuvre, façonnant de sa main les premières pierres françaises de la fondation prochaine,

je veux dire les jeunes femmes et les jeunes filles qu'elle avait groupées autour d'elle,

et (1) Duval, op. cit., pp. 120-126. Au sujet de ce prieuré, cf. l'excellent ouvrage de M.

l'abbé J. Grente, Une paroisse de Paris sous l'ancien régime. Saint-Jacques du Haut-Pas,

Paris, 1897, et la Notice historique sur Notre-Dame des Champs, Paris, 1885 (s. n.

d'auteur). Cette dernière notice, consacrée à la paroisse actuelle, et toute moderne, de N.

D. des Champs, rappelle fort à propos les souvenirs de l'ancien prieuré de ce nom et du

carmel qui s'éleva sur l'emplacement de ce prieuré. Après la prise de possession des

carmélites, le nom de Notre-Dame des Champs disparaît de la carte du Paris mystique et «

il serait tombé dans l'oubli, malgré les glorieux souvenirs qui s'y rattachaient, s'il n'eut été

donné, au XVIIIe siècle, à une rue voisine du Luxembourg. Mais aucune église de Paris ne

le portait plus, quand une nouvelle paroisse fut créée sous ce vocable, dans le quartier du

Mont-Parnasse en 1858 » (Notice historique..., passim.) 285 surveillant activement la

construction du monastère. Un grand homme de bien, le futur chancelier Michel de

Marillac, l'appuyait de son crédit déjà très grand et de son expérience des affaires. Emu, lui

aussi, par la vie de sainte Thérèse et ayant eu vent des projets de Mme Acarie, il était venu

se mettre à ses ordres. Princes du sang, docteurs de Sorbonne, hauts magistrats, femmes

héroïques du plus grand monde et du plus humble, toute la France conspirait à la

fondation du Carmel français.« Le 21 mars 16o3, les clefs du prieuré de

Notre-Dame-des-Champs étaient remises entre les mains de M. de Marillac, agissant au

nom de la princesse de Longueville. Les ouvriers y entrèrent aussitôt, tout devant y être

dis-. posé comme le voulait le plan tracé par sainte Thérèse elle-même, pour les couvents

d'Espagne. Le 29 mars, la duchesse de Nemours, représentant la reine Marie de Médicis

qui avait accepté le titre de première fondatrice, posa la première pierre des lieux

claustraux : la princesse de Longueville et la princesse d'Estouteville, sa soeur, posèrent la

seconde pierre en qualité de secondes fondatrices. La cérémonie eut lieu en grande

pompe et devant une assemblée nombreuse et brillante, comme l'étaient en ce temps

toutes les réunions de ce genre. Quelques jours plus tard, M. de Bérulle et M. de Marillac

posèrent la première pierre du choeur. Mme Acarie était descendue avec eux et l'architecte

dans la tranchée du bâtiment. Plongée dans un profond recueillement pendant toute

l'opération, elle n'en sortit qu'à la fin pour dire à M. de Bérulle : « Vous serez le fondement

de cet édifice pour le spirituel », et à M. de Marillac, en se tournant vers lui : « et vous pour

le temporel », ce qui se réalisa à la lettre, M. de Bérulle ayant été, jusqu'à sa mort, le

directeur de conscience du nouveau couvent, et M. de Marillac, ayant non seulement

donné de grandes sommes pour son établissement, mais ayant été, durant 286 de longues

années, leur homme d'affaires volontaire (1). »Quelques mois après, arrivaient de bonnes

nouvelles de Rome. Le 3 novembre 16o3, Clément VIII accordait la bulle d'institution et

dans des termes qui donnaient toute satisfaction aux désirs des fondateurs. On n'attendait

plus lue les carmélites espagnoles, mais viendraient-elles jamais (2)?IV. Les carmélites de

l'observance thérésienne vivaient alors en Espagne, sous la juridiction des carmes

déchaussées, c'est-à-dire, de cette branche de l'Ordre des carmes qui avait accepté la

réforme de sainte Thérèse et à laquelle appartenaient les plus chers amis de la sainte,

Jérôme Gratien et Jean de la Croix. « En ce moment, écrivait un jour la grande

réformatrice, il se fonde pour les religieux de notre Ordre, des monastères de la règle

primitive, sur le modèle de ceux que j'ai établis pour les religieuses et où régnera le même

esprit d'oraison et la même mortification; c'est à ces monastères que nous devrons être

soumises (3). » Rien de plus juste, rien de plus naturel que cette direction générale. Il ne

faut pas croire néanmoins que la sainte ait fait de cette soumission des carmélites aux

carmes déchaussés, une règle imprescriptible. Elle-même, lorsque les circonstances

l'exigeaient, n'hésitait pas à mettre ses monastères sous une autorité étrangère à l'Ordre.

C'est ainsi que pendant de longues années, la maison d'Avila n'avait pas eu d'autre

supérieur que l'évêque de cette ville, Don Alvaro de Mendoza. Aussi bien la question

n'a-t-elle pas l'importance qu'un profane pourrait croire. (1) Prince Emmanuel de Broglie,

La bienheureuse Marie de l'Incarnation, Paris, i913, pp. 111-113.(2) J'ai résumé à grands

traits ce chapitre dont le détail serait infini. Ceux qui voudraient en savoir plus long, n'ont

qu'à se rapporter au 1er volume de M. Houssaye, M. de Bérulle et les Carmélites de

France, et surtout à l'admirable Mémoire sur la fondation; etc., que nous allons suivre de si

près dans ce qui nous reste à dire.(3) Lettres de sainte Thérèse (Bouix) I, p. 84.  287 Le

supérieur canonique d'une maison religieuse dirige celle-ci d'assez haut : il laisse une très

large part d'initiative à l'abbesse ou à la prieure ; il n'intervient que dans certains cas

nettement délimités par l'usage et les règles de l'Église. Il n'a pas le droit, et c'est à peine

s'il aurait le moyen, de modifier à sa guise l'organisme intérieur, les traditions essentielles,

l'esprit du couvent qui lui est soumis. Aujourd'hui, par exemple, à voir les diverses

congrégations d'un même diocèse conserver leur physionomie particulière, qui se douterait

que toutes ces congrégations n'ont en réalité qu'un seul et même supérieur, l'évêque du

diocèse? J'insiste sur ces principes élémentaires, parce qu'en réalité, il y va de tout, dans

l'histoire très délicate que nous racontons. Que les carmélites soient gouvernées par des

carmes, par des évêques ou par n'importe quels autres délégués de l'autorité pontificale,

elles n'en restent pas moins des carmélites tout court. Ainsi très certainement l'entendait le

pape Clément VIII, lorsque dans sa bulle de fondation du Carmel français, il plaçait les

futures religieuses sous l'autorité, non pas des carmes qui n'étaient pas encore introduits

en France, mais de trois ecclésiastiques : M. de Bérulle, M. Gallemant et M. Duval. Ce

triumvirat n'avait aucunement et du reste ne s'attribuera jamais la mission de créer un

Ordre nouveau, ni même de modifier un Ordre ancien en l'adaptant à des circonstances

nouvelles, en le francisant, mais uniquement de maintenir sur le sol français et avec la

dernière exactitude, le pur esprit de sainteThérèse.D'un autre côté, et pour ce qui touche

non plus à ce gouvernement officiel des monastères, mais à la direction intime des

religieuses, la sainte n'avait jamais voulu asservir ses filles, ou s'asservir elle-même, à la

conduite d'un seul Ordre. Prêtres séculiers, religieux de toutes robes, nous la voyons

s'adresser librement à qui il lui plaît, au jésuite Alvarez, par exemple, au

dominicain 288 Banès, au franciscain Pierre d'Alcantara. Même facilité pour ses carmélites

: On s'imagine, écrivait-elle avec sa vive et haute sagesse, que c'est un grand gain pour la

Religion, de ne traiter qu'avec un seul confesseur, et le démon arrive à prendre les âmes

par cette voie... Si, dans leur anxiété, les religieuses demandent un autre confesseur, il

semble aussitôt que le bon ordre de la religion soit ruiné, et si ce confesseur est d'un autre

Ordre, fût-ce un saint Jérôme, c'est faire affront à l'Ordre tout entier que de traiter avec lui.

Rendez de grandes actions de grâces à Dieu, mes filles, de vous avoir donné la liberté

dont vous jouissez. Car, sans traiter, il est vrai, avec un grand nombre de confesseurs,

vous pouvez, en outre des ordinaires, avoir des rapports avec quelques-uns qui soient

capables de vous éclairer en toutes choses (1). Quoi qu'il en soit, l'union était

naturellement très étroite entre les carmes déchaussés et les carmélites. Même règle,

même esprit, mêmes souvenirs héroïques des luttes engagées pour la réforme, même

tendre vénération pour une mère commune, tout les rapprochait. Rompre cette union, ne

pouvait être, de part et d'autre, que fort douloureux. C'était là pourtant le sacrifice que l'on

allait demander, soit aux carmélites espagnoles qui seraient choisies pour la fondation

française, soit aux carmes. Ceux-ci avaient bien accepté jadis les propositions de

Quintanadoine, mais à la condition qu'on les appellerait aussi chez nous et que le Carmel

français resterait sous leur dépendance. De cette condition il n'était plus question

aujourd'hui. Les religieuses choisies pour cet exode — et assurément on les prendrait

parmi les plus éminentes — partiraient seules. La Bidassoa franchie, ni elles, ni leurs

novices de France ne resteraient sous l'autorité des carmes. Sacrifice, ai-je dit et pour les

uns et pour les autres. A l'heure enthousiaste du départ, les espagnoles ne verraient sans

doute que la beauté de (1) Chemin de la perfection, ch. VIII, cf. d'autres textes analogues,

Mémoire, I, p. 295. 289 leur mission, mais peu à peu, exilées dans un pays dont elles ne

connaissaient pas les moeurs et dont elles entendaient à peine la langue, soumises à la

direction de prêtres deux fois étrangers pour elle, puisqu'ils n'étaient ni carmes ni

espagnols, ou bien toutes, ou la plupart d'entre elles, regretteraient la patrie, la famille

absente. Qu'on juge de ce que pouvait être, de ce que fut en effet leur désarroi, sur cette

prétendue vision, burlesque mais significative, d'une de ces carmélites, et non de la

moindre. La mère Anne de Saint-Barthélemy voit ou croit voir sainte Thérèse. La sainte

pleure : Voyez, s'écrie-t-elle, voyez ma fille, ces religieuses qui se séparent de l'Ordre, et

elle m'en montrait un grand nombre (nos carmélites françaises?) rassemblées en un parloir

où elles s'entretenaient avec des personnes du dehors (Bérulle, Duval, Gallemant, le P.

Coton ?) ; c'étaient des séculiers, des ecclésiastiques et des religieux d'autres Ordres que

le nôtre. Les religieuses, tandis qu'elles leur parlaient, devenaient noires comme des

corbeaux. Et ceux du dehors avaient des cornes. Les religieuses avaient des becs, tout

ainsi que si t'eût été des corbeaux (1). Ajoutez à cela une autre raison, puérile pour nous,

mais qui pour des étrangers et surtout pour des espagnols, ne manquait pas de

vraisemblance. Je l'ai déjà remarqué, ils croyaient la France perdue, nos églises au pouvoir

des huguenots et nos prêtres, nos évêques même chancelant dans la foi, pour ne rien dire

de plus. S'ils n'étaient pas avec elles pour les accompagner jusqu'au martyre, pensaient

les carmes, que ne réservait-on pas à leurs filles spirituelles. Enfin ces graves espagnols

s'imaginaient volontiers que le beau zèle des français tomberait bientôt comme un feu de

paille. Le tenace Bérulle et les autres, comme nous verrons, firent assez pour les

détromper. « A la fin, raconte le secrétaire de Quintanadoine, M. Jean Navet, j'ouïs dire au

R. P. Joseph, provincial (1) Mémoire..., I, p. 189. 290 de la province de Castille : ahora veo

no es furia francesa : je vois maintenant que ce n'est pas là de la folie française (1). »Tout

faisait donc prévoir que les carmes opposeraient aux ambassadeurs de Mme Acarie une

résistance obstinée. Selon toute vraisemblance, laissés à eux-mêmes, et le bon et timide

Quintanadoine qui fut d'abord chargé de cette mission, et le volontaire et plus génial

Bérulle, qui lui succéda, auraient échoué. Par bonheur, ils avaient avec eux beaucoup

mieux que le Général des carmes, à savoir le Pape qui voulait résolument le succès de

l'entreprise. Indépendamment de la bulle de fondation, les ambassadeurs de Mme Acarie

étaient munis d'un bref pontifical, dit bref de jussion, qui mettait les carmes en demeure de

s'exécuter, sous peine d'encourir de graves censures. Nos français n'useront enfin de ce

bref qu'après avoir épuisé les autres moyens de vaincre une opposition habile et tenace. Le

Général cédera « malgré lui », comme il l'a écrit lui-même, mais il cédera.Il n'y a pas lieu

d'en dire ici plus long sur ces choses pénibles qu'il nous fallait sans doute connaître, mais

qui ne doivent pas nous distraire longtemps de nos contemplations pacifiques. Une

histoire, aux acteurs innombrables, n'est jamais bonne et sainte de tous points, mais, grâce

à Dieu, les épisodes ou sublimes, ou attachants ou simplement pittoresques, l'emportent

de beaucoup sur les autres dans l'histoire, dans le poème qui nous occupe. Pour que rien

désormais ne manque à notre plaisir, la belle aventure nous est contée par les acteurs

eux-mêmes, par Jean Navet, intendant de Quintanadoine, et mieux encore, par une femme

d'infiniment d'esprit, Mme Jourdain.Celle-ci, veuve d'un bourgeois de Paris, s'était retirée

du monde après la mort de son mari et se préparait, sous (1) Méritoire..., I, p. 714.  291 la

direction de Mme Acarie, à entrer au Carmel. L'introduire ici plus longuement serait inutile.

Elle se peint elle-même, sans le vouloir, dans les mémoires piquants et charmants que je

citerai.« Il y avait déjà six mois, écrit Boucher, qu'on travaillait à bâtir le premier couvent des

carmélites, et la bulle qui devait en autoriser la fondation, allait étre accordée à Rome.

Cependant on était encore éloigné d'obtenir en Espagne les religieuses qu'on demandait

pour commencer l'établissement. Depuis près d'un an, M. de Brétigny (c'est notre

Quintanadoine) écrivait des lettres... au Général de la congrégation espagnole des carmes

réformés... et jamais il n'en recevait que des réponses défavorables... Tel était l'état de la

négociation, lorsque M. de Brétigny partit pour traiter en personne avec les carmes

espagnols. Ce fut Mme Jourdain..., qui donna lieu à ce voyage. « Si l'on ne peut avoir des

carmélites d'Espagne, on sera forcé de se contenter des constitutions de l'Ordre pour

former les premiers sujets », lui dit un jour Mme Acarie, que les refus du Général espagnol

inquiétaient beaucoup. « Si vous n'avez pas des religieuses de l'Ordre, vous ne ferez rien

avec ces constitutions, répondit Mme Jourdain. » « Qui les ira chercher? » reprit la

bienheureuse. a Ce sera moi, » répliqua la jeune veuve. Ces paroles furent un trait de

lumière pour Mme Acarie... Il fut décidé sur-le-champ que M. de Brétigny irait en Espagne

chercher des carmélites, et qu'il emmènerait avec lui quelques dames françaises, afin

qu'elles accompagnassent les religieuses qu'on enverrait en France. »Adjoindre quelques

dames de qualité à Quintanadoine, remarquez en passant la parfaite convenance de cette

idée de femme. Un voyage est toujours une assez grave affaire pour des religieuses

cloîtrées. Dans la compagnie de personnes de leur sexe, les espagnoles trouveraient la

route moins dure. Quintanadoine n'avait pas pensé à cela lorsqu'il s'embarquait jadis pour

l'Espagne avec son valet de 292 chambre et un chapelain. Et puis, comme l'écrivait le P.

Jérôme Gratian, un des plus fidèles partisans du projet français, « ce sera un rare exemple

de vertu et d'édification que des dames de qualité et d'un pays si éloigné, viennent avec

tant d'empressement chercher dans un royaume étranger ce de quoi le monde aujourd'hui

fait si peu d'estime, et accréditera par deça la dévotion française » (1).« Mme Jourdain,

continue le biographe de Mme Acarie, qui avait offert d'aller en Espagne, fut choisie la

première pour y être envoyée. On choisit ensuite Mme du Pucheuil, parente de M. de

Brétigny (et mère d'une des futures carmélites) ; elle était espagnole d'origine et se

nommait de Quesada. On leur donna, pour les servir dans le voyage, une fille de la petite

congrégation de Sainte-Geneviève, nommée Rose Lesgue, laquelle, dans la suite, se fit

religieuse. M. Gauthier (conseiller d'État) fut aussi du voyage. Henri IV, à la prière de la

duchesse de Longueville, l'envoya demander en son nom des carmélites réformées... et à

cet effet il lui donna des lettres pour son ambassadeur à Madrid et pour Philippe III qui

régnait en Espagne.« Afin que le voyage fût secret, Mme Acarie fit changer de nom à tous

les voyageurs. Elle craignait que si les carmes d'Espagne venaient à être informés de ce

voyage, avant qu'on arrivât dans leur pays, ils n'en empêchassent le succès, en faisant de

nouvelles difficultés. M. de Brétigny prit les devants avec Navet, son domestique ; il devait

passer par la Normandie... ; les autres partirent par la route ordinaire, le 26 septembre

16o3, et ils sortirent de Paris si secrètement, que Mme Jourdain ne vit pas même ses

enfants (2). »Avant de partir, Quintanadoine avait écrit au Général des carmes cette

suprême prière :Je vous écris, en toute humilité et révérence, ce peu de (1) Mémoire..., I, p.

647.(2) Boucher, op. cit., pp. 249-252. 293 lignes que je vous supplie recevoir bénignement

pour l'amour de Notre-Seigneur. Souvenez-vous que l'intention et la fin que Dieu donna à

la sainte Mère Thérèse... lorsqu'elle commença ses premiers monastères, fut qu'ayant ouï

parler du grand nombre d'âmes qui se perdaient en France par l'hérésie, pour concourir,

en quelque façon, au remède d'un si grand mal, elle assembla ses filles, afin de

s'appliquer à l'oraison et pénitence, pour inspirer de Dieu des prédicateurs et défenseurs

de l'Eglise. Souvenez-vous aussi que Jésus-Christ a dit à la sainte Mère qu'elle fondât de

ses couvents autant qu'elle pourrait et n'en refusât aucun qu'on lui présentât.Je vous

supplie, mon révérend Père, de considérer ces deux points et vous rendre héritier et

successeur de cette sainte, et, avec son même esprit, procurer le remède à tant d'âmes qui

se perdent et fonder beaucoup de ces monastères esquels Dieu se délecte... Voyez la

bonté divine qui veut que le même pays, pour le bien duquel votre réforme est instituée,

vienne vous demander de vos religieuses pour y fonder des monastères... Vos entrailles

paternelles pourront-elles bien refuser de vos filles, pour peupler ce royaume, racheté du

sang du Fils de Dieu ?Vous tenez la place de Jésus-Christ en ce saint Ordre, vous êtes

successeur de sainte Thérèse fondatrice : faites ce que le même Seigneur et la sainte Mère

feraient à présent. Ecoutez l'humble supplication que nous vous faisons d'envoyer de vos

filles, et de vrais portraits de cette sainte Mère, qui plantent en ce royaume sa sainte règle

et façon de vivre. Vous jouirez, mon révérend Père, des fruits qui croîtront de ces plantes et

vous seront à jamais augmentation de gloire, et tant plus avec le temps ils croîtront, tant

plus aussi croîtra votre joie en l'éternité. De Valogne, le 3o septembre 16o3 (1).  On devait

prendre la mer à Nantes, mais, pendant six semaines, le vent fut tellement contraire, qu'on

ne put mettre à la voile. Il fallut camper tour à tour à Saints Nazaire ou au Pouliguen.

Quintanadoine qui avait l'habitude de ces monastères volants, installe ses compagnons

dans une mauvaise petite maison au bord de la mer, fixe un règlement, compose et

distribue ses papiers spirituels et (1) Mémoire..., I, pp. 652, 653. 294 préside aux exercices

communs. Première épreuve, bientôt suivie d'une seconde et plus lamentable. Ce laïque

prudent et avisé, ce conseiller d'État, cet ambassadeur de Henri IV, M. Gauthier enfin les

quitta. « Tous les soirs, après le souper, raconte Champagnot, le vénérable Jean

choisissait autant de noms de saints qu'ils étaient de personnes et les écrivait sur autant

de billets; il y ajoutait une vertu à pratiquer avec une oraison... pour demander le bon vent

et le succès de leur voyage. Ensuite il les leur distribuait, les faisant tirer au sort. En

approchant de Saint-Martin, il échut un de ces billets à M. Gauthier, où par vertu, il devait

garder le silence, qu'il voulut observer si exactement qu'il passa toute la journée (une

journée de novembre), sur un rocher, au milieu d'un champ où l'on pouvait aller lorsque la

mer s'était retirée. La fin du jour l'ayant fait sortir de cette solitude, il vint rejoindre la

compagnie et leur dit sans vouloir beaucoup s'expliquer qu'il avait des raisons pour s'en

retourner à Paris (1). » Nous ne saurons jamais ces raisons. Je dois ajouter que la peste

désolait la ville de Nantes et que le domestique de Gauthier était mort de ce fléau. « Fut-ce

la peine que lui causa cet accident, ou la conviction que M. de Brétigny, malgré ses

grandes vertus, ne réussirait jamais, abandonné à lui-même, dans cette si difficile

négociation ? (2) » Fut-ce une crise de dépression nerveuse, causée tout à la fois par le

voisinage de la peste, par ce long retard, et par les ennuis de cette discipline continuelle à

laquelle M. Gauthier n'était pas accoutumé? Ajoutez un soupçon de jalousie. Il a dit

quelque part, avec assez d'aigreur, que Jean de Quintanadoine, en sa qualité de prêtre «

prétendait la conduite des affaires, quoiqu'il n'eût charge que de faire les frais du voyage

(3). » De toutes façons, il nous parait misérable. Il reviendra bientôt avec Bérulle et

rendra (1) Champagnot, op. cit., p. 158. (2) Houssaye, I. p. 285. (3) Ib., I., p. 285. 295 de

bons services ; il traduira aussi, d'espagnol en français, d'excellents ouvrages, la Fleur des

Saints de Ribadeneira, la Vie de Balthazar Alvarèz du P. Dupont. On a peine toutefois à lui

pardonner sa défection ; on évoque sans amitié, sa piteuse silhouette juchée sur cet

humide rocher, ses jambes pendantes, ses yeux mornes et qui demandent aux vagues

inconstantes des conseils de lâcheté.« On mit à la voile le 10 novembre, et on débarqua

dix jours après, non sans avoir essuyé plusieurs tempêtes, à Laredo, village de la Biscaye.

Les inquisiteurs, selon la coutume, vinrent visiter les effets et les livres des voyageurs qu'ils

traitèrent avec déférence (1). » « Après s'être reposé pendant quelques jours, on monta

sur des mulets et on se mit en marche (par Burgos et Valladolid) ; on eut beaucoup de

peine à passer les montagnes et à franchir les précipices qui se trouvaient sur le chemin. »

— Au bord de ces abîmes béants, Mme Jourdain disait avec allégresse : « Je ne saurais

tomber qu'en Dieu ! » (2) — et l'on n'arriva que le 3o décembre à Valladolid. Mme Jourdain

et ses compagnes y demeurèrent jusqu'au temps où l'on quitta l'Espagne ; elles menaient

une vie retirée et n'allaient (guère) que chez les carmélites de la ville, à qui elles rendaient

de fréquentes visites, pour s'instruire des règles et des usages de l'Ordre (3). »Sur ce

séjour à Valladolid, nous avons quelques notes de Mme Jourdain que je trouve

singulièrement précieuses. Un jour, écrit-elle, étant allées entendre la messe au carmel,

les françaises « reçurent le Saint-Sacrement comme à l'ordinaire. La Mère prieure (Casilde

des Saints-Anges) les fit demeurer, laquelle les avait vues en oraison, et les désirant

connaître aussi à l'intérieur, leur dit : « Vraiment, mesdames, je vous porte grande envie.

Il (1) Mémoire..., I, p. 661.(2) Ib., I, p. 662.(3) Boucher, op. cit., p. 252. 296 me semble voir

le temps de la primitive Église en vous, et êtes tant en oraison et toujours à genoux!

Dites-moi, s'il vous plaît, quelle est votre oraison? » Et elle les entendit l'une après l'autre.

La dernière qui parla — c'est manifestement Mme Jourdain elle-même — lui répondit à

toutes demandes et à celles qu'elle ne trouvait pas à propos de dire, elle disait qu'elle ne

pouvait se bien expliquer, à cause de son ignorance de la langue espagnole. Elles

traitèrent assez longtemps des opérations que Dieu fait en l'Aine et des manières

d'oraison... La Mère... dit... « Vraiment, je loue Dieu de voir son esprit en tous lieux, et en

ces créatures, semblable à celui qu'il donne ici. Je crains bien une chose, qui est que notre

sainte Mère Thérèse ne transporte son esprit en la France (1).» C'était déjà fait. Mais en

vérité, la noble scène : l'Espagne, dans ce qu'elle a de plus exquis et de plus saint,

l'Espagne épiant, contemplant la France mystique et s'humiliant devant elle !A leur

manière, paisible mais très efficace, elles aidaient aussi les négociations diplomatiques de

Quintanadoine et de Bérulle. Philippe III résidait souvent à Valladolid. « En leur habit

français, assez regardées et admirées », Mme Jourdain et Mme du Pucheuil allaient « tous

les jours plusieurs heures chez les darnes de la Cour, pour traiter de leurs affaires, pour

gagner toujours du crédit, ce qu'elles avaient assez. Car toutes ces darnes les favorisaient

grandement et leur montraient beaucoup d'amitié, entendu le sujet même de leur venue

qui était une chose laquelle leur donnait grande dévotion, ce qui faisait que les Françaises

avaient facile entrée vers toutes... Même la reine leur portait affection et les aidait »

(2).Comme cependant les choses n'allaient pas vite, et que, selon le mot du premier

biographe de Bérulle, Habert de (1) Mémoire..., I, p. 67o. (2) Ib., I, pp. 698,

699 297 Cerisay, les « bons Pères carmes » continuaient à défendre « l'entrée et

l'approche » des carmels « avec des armes de feu », on résolut d'envoyer du renfort à

Quintanadoine, Bérulle partit donc de Paris le 9 février 16o4, en compagnie de M.

Gauthier, et aussitôt arrivé, il se mit à manoeuvrer par lui-même. Nous ne le suivrons pas

dans ce détail monotone et rebutant. On lui a beaucoup, et, à mon avis très injustement

reproché de n'avoir pas toujours suivi, dans ces longues négociations, les règles de la

simplicité évangélique. Mais, demandent les carmélites d'aujourd'hui, à qui nous devons

un ouvrage décisif sur tous ces problèmes, comment s'étonner « qu'il ait traité l'affaire en

diplomate ? N'était-il pas en droit de le faire vis-à-vis du Général qui manifestement agissait

de même» (1) ? Il tint bon avec une âpreté sainte et doucement têtue qui fit grande

impression sur les espagnols. La Mère Anne de Jésus disait de lui avec admiration : «Ce

petit don Pedre a plus de force et de vigueur qu'eux tous », — sans doute plus que les

carmes et que le débonnaire Quintanadoine. « — Notre sainte Mère, ajoutait-elle, l'aurait

bien aimé » (2). Quand le Général dut enfin capituler sur l'ensemble, il essaya de prendre

sa revanche sur le détail, de n'accorder que des carmélites de peu d'éminence et qui

n'avaient pas été formées par sainte Thérèse. Mais Bérulle avait fait son choix. « On

m'apprend ici à être opiniâtre, écrivait-il à Mme Acarie, je suis décidé à revenir en France

sans avoir de religieuses, plutôt que d'en avoir de médiocres (3). » Enfin le Nonce apporta

« le dernier remède » qui fut d'envoyer au Général des carmes, « par personne exprès,

excommunication majeure et déposition d'office, à faute de livrer à l'heure même au porteur

les obédiences », c'est-à-dire le congé en bonne et due forme des six carmélites (1)

Mémoire..., I, p. 732 cf. Houssaye, appendice pp. 541-547. (2) Mémoire.... I, p. 751.(3)

Boucher, op. cit., p. 238. 298 exigées par Bérulle (1). La bataille était gagnée. Elle avait

duré plus de six mois (décembre 16o3 — 12 août 16o4).« Le petit Don Pedre », guidé en

cela du reste par ses amis d'Espagne, avait bien choisi, moissonnant sans pitié, j'allais

presque dire, sans discrétion, les plus rares fleurs du mystique jardin que lui avaient ouvert

les ordres formels du Pape. « Si sainte Thérèse vivait encore, écrivait-il à Mme Acarie, elle

ne pourrait pas donner à la France de meilleures carmélites, à m oins qu'elle n'y vînt

elle-même. » La Mère Anne de Jésus, supérieure de la précieuse colonie, était regardée

par les contemporains comme un prodige de sainteté et de sagesse. Entrée chez les

carmélites en 157o, à l'âge de 25 ans, sainte Thérèse lui avait confié presque aussitôt les

plus hautes charges. Un « Provincial l'appelait la capitainesse des prieures après Thérèse

de Ahumada et la sainte ne faisait pas difficulté de dire : Anne a les oeuvres, et j'ai le bruit;

— ainsi dira plus tard Bossuet de lui-même et d'une autre carmélite, Mme de la Vallière —

j'ai jeté les fondements de l'édifice, mais elle l'a élevé et soutenu (2) ». Ma fille et ma

couronne, lui écrivait-elle un jour, je ne puis assez remercier Dieu de la grâce qu'il m'a faite

en vous appelant à notre Ordre ; car, de même que lorsqu'il tira les enfants d'Israël de la

captivité d'Egypte, il fit marcher devant eux une colonne qui durant la nuit les guidait et les

éclairait, et qui pendant le jour, les défendait contre le soleil, de même semble-t-il montrer

aujourd'hui la puissance de son bras à l'égard de notre Ordre; et c'est vous, ma très chère

fille, qui êtes cette colonne qui nous garde, qui nous éclaire et qui nous défend. Il paraît

bien que Dieu est dans votre âme, puisque vous mettez tant de grâce et de noblesse dans

ce que vous faites (3). Saint Jean de la Croix, l'appelait un séraphin. Dominique Barrès «

disait qu'Anne n'était pas inférieure à sa (1) Houssaye, I, p. 544.(2) Boucher, op. cit., pp.

26. seq. (note du P. Bouix). (3) Mémoire..., I, p. 32. 299 Mère, en dons surnaturels et

qu'elle la surpassait en qualités naturelles » (1). Bref, ils l'ont tous louée sans mesure.

Quoi d'étonnant que les carmes aient chèrement disputé à Bérulle sa proie

magnifique?Disons-le pourtant avec la liberté de l'historien et à la lumière des faits qui vont

suivre. Si la France a vu les extases d'Anne de Jésus, elle n'a pas vu en elle cette « grâce

» que lui reconnaissait sainte Thérèse, cet unique assemblage de « qualités naturelles »

qu'admirait Barrès. La perfection n'est pas de ce monde, mais souvent les imperfections

des saintes sont aimables. Celles d'Anne de Jésus ne le sont pas. Sa rigidité majestueuse,

glaciale, maussade parfois, ses préjugés d'espagnole, d'autres travers encore, ont fait

souffrir nos premières carmélites françaises, ont même failli compromettre l'oeuvre de Mme

Acarie. Il est vrai qu'elle n'était venue chez nous qu'à son automne, mais déjà, nous le

savons, son héroïque printemps n'avait pas. eu moins d'épines que de fleurs. Sainte

néanmoins et grande sainte, insigne gloire de notre Carmel.Après Anne de Jésus, Anne de

Saint-Barthélemy tient la première place dans cette histoire. Chétive paysanne, elle avait

été reçue en 1568 au monastère d'Avila, pour y remplir les humbles offices des soeurs du

voile blanc. Pendant de longues années et jusqu'à la mort de sainte Thérèse, « elle eut le

privilège de ne quitter la sainte ni jour ni nuit, de lui prodiguer ses soins, de lui préparer

ses aliments, de blanchir son linge, de la vêtir, car son bras trois fois cassé lui refusait tout

service, enfin de prendre soin de tout ce qui regardait sa personne » (2). « Le jour où elle

mourut, dit-elle dans son autobiographie, je la changeai de tout, linge, manches, toque,

vêtements; elle se regardait, toute contente de voir comment elle serait propre et, tournant

les yeux sur moi, elle me regarda (1) Boucher, op. cit., pp. 265, 266.(2) Autobiographie de

la V. M. Anne de Saint-Barthelémy (Bouix), p. VIII. 3oo en souriant, et me témoigna par

signes sa reconnaissance (1).» De celle qui a écrit ces lignes, comment parlerions-nous

sans tendresse ? Du reste, elle est à peine de la terre. Sa vie n'est qu'une longue suite de

visions et d'extases. Arrivée en France, on l'éleva à la même dignité que ses soeurs et on

lui donna le voile noir. Dieu aidant, elle fera chez nous de grandes choses. Elle n'avait

certes ni la haute intelligence, ni l'invincible caractère d'Anne de Jésus. « Timide et simple,

ignorante des affaires, facile à troubler et prompte à changer d'avis, sa nature aimante et

douce, que l'éducation n'a pas développée, sent vivement et s'exagère parfois les froideurs

dont elle croit être l'objet. » Ainsi la jugent nos carmélites d'aujourd'hui Mais quelles que

soient ses infirmités, ce que la France avait alors de plus rare s'est laissé conduire avec

joie par cette humble femme dont les yeux semblaient refléter encore la suprême extase de

sainte Thérèse. Les quatre autres — Eléonore de Saint-Bernard, Isabelle de Saint-Paul,

Isabelle des Anges et Béatrix de la Conception — moins éclatantes, mais non pas moins

lumineuses, paraissent tout à fait aimables. Elles ont plus de finesse et de jugement

qu'Anne de Saint-Barthélemy, plus de souplesse et d'humanité qu'Anne de Jésus. La plus

âgée de la précieuse troupe, Anne de Jésus avait alors cinquante-neuf ans, la plus jeune,

Eléonore de Saint-Bernard, vingt-sept ans.V. « Les vainqueurs ne remportent pas les

trophées de leur victoire et ne partagent pas avec tant d'allégresse les dépouilles des

vaincus, que notre troupe française recevait de contentement de ce qu'elle emportait les

trophées de tant de combats. Quelles plus riches dépouilles se pouvaient imaginer que de

voir tirer d'Espagne, sans toutefois en priver l'Espagne, l'esprit séraphique de la (1)

Autobiographie..., p. IX. (2) Mémoire..., I, p. 35. 301 sainte Mère Thérèse... », ainsi M. Navet

qui continue longtemps sur ce ton. « Que pouvons-nous dire, écrit de son côté Mm

Jourdain, et comment pouvons-nous expliquer la joie que sentirent tous nos voyageurs

français qui, après tant de peines et de travaux, tenaient enfin la pierre vive de l'édifice

qu'ils voulaient bâtir, toute taillée et préparée de la main du Très-Haut et de sa très chère

amie, la bienheureuse sainte Thérèse de Jésus (1). »De Valladolid que l'on quitta le z4

août 16o4, on se dirigea d'abord vers Salamanque, où l'on devait prendre la Mère Anne de

Jésus et deux autres Soeurs, puis sur Avila où résidait Anne de Saint-Barthélemy. Le

Général des carmes avait choisi ce dernier couvent pour dire adieu à ses filles. La scène

fut très émouvante. « Les religieuses montrèrent en répandant des larmes qu'elles

regrettaient beaucoup leur père spirituel. Quoiqu'elles s'empressassent d'aller en France,

pour y établir leur Ordre, elles n'en restaient pas moins attachées de coeur au

gouvernement des carmes espagnols. Le Général les remit entre les mains du Provincial

de Castille et d'un autre carme réformé qu'il avait chargés de les conduire à Paris. On partit

d'Avila le 29 août et l'on se rendit à Burgos pour y prendre... (celles des religieuses

choisies qui manquaient encore). Lorsqu'on y fut arrivé, le Provincial éleva une difficulté qui

pouvait retarder le départ pendant longtemps. Il exigea qu'on fournit une caution de deux

mille écus d'or, pour payer les frais du retour des carmélites espagnoles, si elles ne

restaient pas deux ans en France. M. de Brétigny, (qui avait épuisé son carnet de chèques

mais) qui avait du crédit à Burgos... fournit la caution qu'on exigeait (2). » (1) Mémoire..., I,,

p. 753.(2) Boucher, op. cit., pp. 262-279. Fâcheux épisode et de mauvais augure, ce

dernier essai d'atermoiement et les raisons qu'on lui donne. Par ces moyens et d'autres

analogues, on gravait, dans la pensée et le coeur des carmélites espagnoles, le désir,

l'espoir de revenir un jour ou dans leur pays ou, du moins, sous la juridiction des carmes.

Idée fixe qui ne quittera plus certaines d'entre elles et notamment Anne de Jésus. Aussi

verrons-nous que dès que l'occasion se présentera pour elles de se remettre sous l'autorité

des carmes, elles fuiront la France, à l'exception de la très généreuse et vaillante mère

Isabelle des Anges. « Notre Seigneur et la sainte Vierge, dira celle-ci, m'ont donné la

France pour partage et je ne la quitterai jamais. » (Boucher, op. cit., p. 284.) Il est vrai que

la fondation accomplie, on pouvait se résigner à voir partir les fondatrices. Sans elles, tout

se passera le mieux du monde, mais en partant, elles risquaient d'accréditer, dans

certaines têtes moins solides, cette idée tout à fait inexacte, que le Carmel français, dirigé

comme il l'était par des supérieurs étrangers aux carmes, n'était pas dans une situation

régulière, n'était pas le vrai Carmel. D'où naîtront bientôt de graves ennuis et des

désordres sans nom. 302 La Mère Anne de Saint-Barthélemy nous présente ainsi le

cortège et ses propres impressions de voyage. « Deux religieux de notre Ordre, grands

serviteurs de Dieu, deux prêtres français... (Bérulle et Quintanadoine), M. René Gauthier,

avec trois Français à cheval, nous accompagnèrent. Les trois dames françaises étaient

seules en un carrosse, et les six religieuses dans un autre. Nous nous réunissions dans les

hôtelleries. Les dames françaises nous enseignaient leur langue : il faut en convenir, nous

n'y fîmes pas de grands progrès. A peine pouvions-nous dire quelques phrases.

Notre-Seigneur voulut nous mortifier en ce point et je crois que ce fut meilleur pour nous.

Car nous ne nous sommes pas mal trouvées de parler peu : chaque nation a ses

coutumes. — (bizarres réflexions, soit dit en passant). Je laisse à considérer ce que durent

souffrir de pauvres femmes dans un si long voyage; qu'on juge surtout combien il en

coûtait à des religieuses, je ne dis pas de marcher souvent à pied, mais de se voir

exposées à la vue des gens, et d'être obligées d'accepter le secours du premier venu, pour

se tirer des endroits pendants en précipices ou de profonds bourbiers. Je ne puis penser à

tant de périls sans frissonner encore de crainte.« Mais je ne saurais donner d'assez justes

louanges aux Français, pour les soins qu'ils ne cessèrent de prendre de nous, et pour la

vertu qu'ils firent constamment paraître. Ils nous traitaient avec tant d'égards, leur conduite

était 303 si parfaite que... nous en étions toutes confuses. Dans tout ce long voyage, ils ne

firent pas entendre un mot messéant, ni aucune parole d'impatience ; ils ne se permirent

même pas aucun de ces mots plaisants par lesquels on cherche naturellement à faire

diversion des ennuis et des fatigues de la route (1). »Mais tant de sollicitude n'empêchait

point que les Mères « n'endurassent assez, d'autant qu'il était nécessaire qu'elles missent

pied à terre par la pluie et fanges, allant assez loin et n'étant chaussées que d'alpargates

ou souliers de cordes. Lors M. de Bérulle ne manquait, en sa charité ordinaire, d'aussitôt

mettre pied à terre pour les soulager et mener, (leur offrant le bras). Mais les bonnes Mères

s'en excusaient fort et le trouvaient étrange, à cause que c'était chose toute contraire à la

façon d'Espagne (2) ».Un des deux carmes du cortège était « d'un esprit assez rude et

contrariant. Cela, remarque Mme Jourdain, ne venait guère à propos pour l'humeur de la

France, mais Dieu y remédia... Il semblait que les bêtes même le contrariaient, d'autant

qu'il voulait faire que sa mule allât contre la portière du coche des Mères, afin de pouvoir

leur parler en particulier, lorsqu'il y apercevait M. de Bérulle, lequel souvent les côtoyait.

Mais sitôt que ce bon Père avait commencé son discours, les chevaux du coche se

mettaient à courir de toute leur puissance et le Père demeurait là. Cela se faisait si souvent

que ce bon Père s'en fâchait, et ne se faisait point ainsi, lorsque c'était M. de Bérulle. Cela

fut si apparent que les Françaises s'en aperçurent très bien, leur coche allant après celui

des Mères. Ce bon Père leur faisait faire souvent de bien petites journées. Quand il voyait

qu'il était un peu tard à la dînée, il ne voulait pas que l'on passât plus outre » (3). C'est

ainsi que toujours la niaiserie et la petitesse de (1) Autobiographie..., pp. 119-121. (2)

Mémoire..., I, p. 763. (3) Ib., I, p. 763. 3o4 l'homme jettent leur ombre ridicule sur l'oeuvre

de Dieu.« Enfin on arriva à une petite rivière — elle a un nom mais qui n'était pas encore

fameux — qui sépare l'Espagne de la France. On la passa dans des barques. En posant le

pied sur le sol de notre pays, la Mère Anne de Jésus s'écrie : Ahora io son madre : c'est

maintenant que je suis mère ». Elle est ainsi toute rayonnante, quand elle s'abandonne à

sa grâce. Mais, « comme il y à douze heures au jour », disent nos chroniques, le beau

rayon s'éclipse parfois. A peine débarqué, « le bon M. Gauthier... se met à genoux, élève

les mains au ciel, baise la terre de France et entame tout haut les paroles du prophète

royal : Laudate Doininum mites gentes... Laqueus contritus est et nos liberati sumus. » Les

deux carmes sans doute, auront fait semblant de ne pas comprendre cette allusion

biblique aux lacs rompus et aux colombes envolées.On pense bien que jusqu'ici les

miracles n'avaient pas manqué. Anne de Saint-Barthélemy gardait un cornet d'eau bénite,

pour exorciser les diables qu'elle voyait agriffés aux roues du carrosse. Nôs Françaises

avaient aussi leurs visions, mais plus charmantes : « Les saints voyageurs poursuivirent

leur route jusqu'à Saint-Jean-de-Luz, première bourgade française. On chercha une église

pour y entendre la messe ». En en sortant, Mme Jourdain, c'est elle qui le dit mais sans se

nommer, « sentit une suave et très douce odeur, et cela lui donnait un recueillement plus

qu'ordinaire. Elle dit aux Mères seulement l'odeur ». Une desquelles lui dit : c'est notre

sainte Mère, Thérèse de Jésus, qui marche avec nous à présent. Les religieuses « eurent

aussi part à ce dévot respir », qui « montrait, disaient-elles, que la sainte les recevait en

France (1) ». « Seulement l'odeur», cette exquise créature avoue le par. film, grâce légère

et qu'elle croit offerte à ses compagnes, mais elle cache l'extase. La France mystique, et

même la (1) Cf. Mémoire..., I, pp. 773, 774. 305 France simplement chrétienne est ainsi

faite. Elle garde son secret. Ainsi nous voit-on frivoles, sinon pervers. Éclate quelque jour

une guerre entre l'Allemagne et nous, l'Espagne catholique fera des voeux pour nos

ennemis.Bérulle et M. Gauthier avaient pris les devants, « afin de faire préparer le logis à

Bayonne et de prévenir le comte de Grammont, gouverneur de la province, de l'arrivée des

Mères. M. de Grammont les accueillit avec les plus grands égards, et, sur leur demande,

donna ordre qu'on laissât les portes ouvertes jusqu'à l'arrivée des voyageurs. Pendant ce

temps, ceux-ci poursuivaient leur chemin et, le soir étant venu, ils ne se trouvaient plus

qu'à un quart de lieue de la ville, lorsqu'un violent orage les surprit. Les cochers refusèrent

d'avancer. On dut se résoudre à demeurer ainsi jusqu'au jour. On détela les mules ; les

françaises allèrent retrouver les Mères dans leur coche afin de laisser le leur à ces

messieurs et ce fut de la sorte que s'écoula la première nuit que les Mères passèrent en

France. « Cette disgrâce venait assez bien un jour de jeûne, dit M. Navet, car si elle fût

tombée un autre jour, l'on eût fait un maigre souper de bonne fortune. » Mais (un des

carmes, ce P. Joseph dont Mme Jourdain avait suivi d'un oeil amusé les chevauchées

malheureuses) prenait la chose plus tragiquement. « Ce n'est pas là amener des

religieuses pour fonder, répétait-il indigné, mais pour être tuées. »« Dans la ville, M. de

Bérulle et M. Gauthier étaient agités des plus vives inquiétudes. Craignant que leurs

compagnons ne se fussent égarés... ils avaient fait allumer des feux sur les murailles, afin

de guider leur marche... Dès la pointe du jour, ils envoyèrent à la recherche des voyageurs

un homme qui les trouva bientôt et les amena heureusement jusqu'à Bayonne. C'était le 21

septembre, jour de saint Mathieu (1). » (1) Houssaye, I, pp. 352-354. 3o6 Quatre jours à

travers les Landes et souvent à pied. On avait savamment monté la tête de ces bonnes

Espagnoles, on leur avait donné de notre pays les idées les plus sinistres. Mais le martyre

ne les effrayait pas : elles s'étonnaient plutôt que l'heure d'offrir leur vie tardât si

longtemps. « Nos saintes religieuses, à dessein de confesser hautement Jésus-Christ et

s'attirer le bonheur inestimable du martyre... passaient leurs mains hors du coche, tenant

leurs crucifix et chapelets, pour les faire voir au peuple (1). » Parlant des villages qu'on

avait traversés de Bayonne à Paris, la très-grave Anne de Jésus ne dira-t-elle pas, dans

une lettre à ses soeurs d'Espagne : « Presque tous les habitants étaient hérétiques ; c'est

ce qu'on voyait bien du reste à leur visage, car ils avaient vraiment des figures de

condamnés ? » N'écrira-t-elle pas aussi que les évêques de France « ne sont pas tous

catholiques (2) » ?A Bordeaux, Bérulle les quitta pour aller prévenir le Roi. et préparer leur

entrée dans Paris où l'on arriva le 15 octobre. Soit dans une pensée de dévotion, soit que

le couvent du faubourg Saint-Jacques ne fût pas tout à fait prêt, on décida de pousser

jusqu'à Saint-Denis Passant donc « outre au travers de la ville de Paris, les coches étant

au Petit-Châtelet... se trouva là qui venaient au devant deux carrosses : l'un auquel étaient

Mlles les princesses de Longueville, les fondatrices de ce premier couvent ; et l'autre, Mme

Acarie et ses trois filles et demoiselles. S'y trouva aussi M. de Bérulle, bien en ordre, monté

à cheval lequel avait une housse si bien équipée qu'il semblait bien un grand prélat. Ils

tournèrent tous bride et venant avec les Mères tous jusque hors la porte Saint-Denis, un

peu loin, et puis s'arrêtant, mirent leur pied à terre, se saluant tous avec une joie et un

contentement indicibles» (3). Ladmsilique et son trésor émerveillèrent nos espagnoles. (1)

Mémoire..., I, p. 778.(2) Ib., II, pp. 19-22.(3) Ib., II, p. 2. 307 Ces saints lieux, écrit la Mère

Anne de Jésus, « sont si richement ornés que tout ce qui se voit à l'Escurial n'est qu'une

bagatelle, comparé au trésor de reliques qu'il y a ici. Le temple est si magnifique qu'il

rappelle celui de Salomon, car non seulement les murailles, mais même le sol sur lequel

on marche sont travaillés en or. Il y a jusqu'aux vases que la reine de Saba apporta à

Jérusalem. Tout cela est confié à un couvent de trois cents religieux bénédictins, ils ne

sont pas réformés, bien qu'ils soient occupés sans interruption à chanter au choeur (1) ».

Préparée au pire, en somme elle n'a trouvé qu'édification dans toutes les maisons

religieuses qu'elle a visitées pendant le voyage. La France n'était donc pas si gâtée.Le

lendemain, ce fut mieux encore. Marie de Beauvilier et ses bénédictines, parmi lesquelles

se trouvait la fille de Mme Jourdain, les reçurent à Montmartre. « Elles sont saintes, écrit

encore Anne de Jésus, car grâce aux livres de notre sainte Mère, elles se sont réformées, il

y a deux ans, en sorte qu'en bien des choses elles semblent déchaussées (2).»Plus tard,

et lorsqu'elle aura fait connaissance avec cette Babylone qu'on lui avait peinte si noire, elle

rira de Paris : Les rois de ce pays nous montrent beaucoup de bienveillance... et nous font

demander des prières parle P. Coton. Le Roi en a grand besoin, quoique l'on m'assure

qu'il est très catholique et que la nécessité qu'il en a n'est pas en matière de foi. Il y a fort

peu de celle-ci en quelques lieux de France ; mais ici, à Paris, qui est un véritable monde,

on voit de grands signes de religion ; la fréquentation des sacrements ressemble à celle de

la primitive Eglise ; aussi on s'étonne de ne pas nous voir communier davantage (3). (1)

Mémoire..., II, p. 21.(2) Ib., II, p. 21.(3) Ib., II, p. 24. 3o8 Enfin, le 17 octobre, les religieuses

espagnoles furent installées dans le prieuré de Notre-Dame-des-Champs. Avant la fin de

cette même année 1604, les sept premières carmélites françaises avaient pris l'habit.VI.

C'étaient : Andrée Levoix, femme de chambre de Mme Acarie, soeur converse, mais qui eut

le pas sur les autres et qui du reste mourut saintement au bout de peu de mois; Mlle

d’Hannivel (1579-1647), en religion, Marie de la Trinité; Mme Jourdain (1569-1628), en

religion, Louise de Jésus ; Mme de Fontaines-Maran (1578-1637), en religion, Madeleine de

Saint-Joseph ; Mlle Deschamps (?-1634), en religion, Aimée de Jésus ; Mme du Coudray,

fille du président Sevin (1571-1657), en religion, Marie de la Trinité ; et Charlotte de Harlay

de Sancy, marquise de Bréauté (1579-1652), en religion, Marie de Jésus : jeunes femmes

ou jeunes filles, de 33 à 23 ans, choisies, formées par Mme Acarie, et dignes d'une

louange immortelle. Dans leurs carmels d'Espagne, Anne de Jésus et les autres n'avaient

jamais rencontré ni plus de sainteté, ni plus de ces qualités humaines que sainte Thérèse

priaait si haut : le bon sens, l'esprit, la grâce.Après de longs mois passés dans la

congrégation de Sainte-Geneviève, elles n'étaient plus de simples novices. Il leur fallait

néanmoins se mettre docilement à l'école de ces espagnoles et se façonner sur elles à cet

ensemble de pratiques et de rites qui donnent à chaque Congrégation sa couleur

particulière. Apprentissage un peu mortifiant sur quelques points, mais en somme facile et

doux. Sans avoir quitté Paris, elles se trouvaient cloîtrées dans un monastère espagnol du

temps de sainte Thérèse. Les six carmélites qu'on était allé chercher si loin, continuaient

sous leurs yeux, et avec une vigilance renouvelée, cette même vie qu'elles vivaient hier

encore dans leurs maisons d'Avila ou de Salamanque, et qu'elles avaient mission

d'implanter chez nous. Ces mille détails qui effarouchent les profanes, cette routine sainte,

s'apprennent vite et se 309 transmettent de génération en génération, avec une facilité

extrême. Aujourd'hui encore nos carmels français observent, à peu près dans son intégrité

première, ce programme minutieux, ce « point d'exaction » que les Mères espagnoles

avaient apporté en France (1).Mais tout ceci n'était que la lettre, mesquine chose, quand

l'esprit ne l'anime point. « La perfection avec laquelle notre sainte Mère a fondé ses

maisons, écrivait un jour à Quintanadoine la Mère Casilde, prieure de Valladolid, ne peut

être écrite ni en pas une constitution, ni en pas un livre. Cela consiste beaucoup plus en ce

qu'elle a été gravée dans les coeurs de celles qui la virent travailler et traitèrent avec elle,

comme chose infuse de Dieu en leur âme, pour perpétuer cette manière d'agir si excellente

et si relevée, parce que le principal fond fut une intime et parfaite communication avec Dieu

et un grand dénûment de toutes choses créées, et c'est ce que je vous dis qui ne peut être

écrit dans les constitutions, et les nôtres sont fort courtes, consistant plus dans l'esprit que

dans les cérémonies (2). » Ce trésor d'impressions et de souvenirs, cette tradition vivante,

voilà surtout ce qu'on était allé demander aux carmels d'Espagne, et ce que nos françaises

devaient précieusement recueillir.Leur initiation fut menée de maîtresse main. La prieure,

Anne de Jésus « avait un génie supérieur » et elle était née pour gouverner. Foncièrement

bonne, nous assure-t-on, mais distante, froide, d'une fermeté à toute épreuve et d'une

alerte vigueur — ou rigueur — qui parfois dépassait la juste mesures. D'ailleurs immobile,

figée dans ses souvenirs et ses préjugés nationaux, incapable de rien trouver en France

qui la contentât pleinement. Ses lettres sur nous sont presque toujours chagrines : «

Envoyez-moi, (1) Cf. Régularités ou Point d'exaction tiré de celui que les Mères espagnoles

ont apporté en France, Agen, 1883.(2) Mémoire ..., I, pp. 642, 643.(3) Cf. Mémoire ..., II, pp.

12, 15. 310 demande-t-elle à ses soeurs d'Espagne, quelque image de la Nativité, car

celles que l'on fait ici ne me satisfont point , ou encore, « quelques parfums pour notre

église, car il n'y en a point ici et ceux que j'ai apportés d'Espagne touchent à leur fin (1) ».

Quant à ses filles françaises, elle les trouvait « polies, mais elle était persuadée qu'elles

étaient naturellement moins dures sur elles-mêmes que les espagnoles (2) ».Nous avons

d'elle, néanmoins, sur la grande œuvre qui s'achevait alors, et qui devait avoir de telles

conséquences dans l'histoire du mysticisme français, une lettre fort précieuse. Dès le

moment de leur prise d'habit, dit-elle de nos françaises, leur esprit se trouve comme

renouvelé en une manière d'oraison différente. J'ai soin qu'elles considèrent et imitent

Notre-Seigneur Jésus-Christ, car ici on se souvient peu de lui. Tout se passe en une simple

vue de Dieu : je ne sais comment cela se peut faire. Depuis le séjour du glorieux saint

Denis, qui écrivit la théologie mystique, tout le monde a continué de s'appliquer à Dieu par

suspension, plutôt que par imitation. C'est là une étrange manière de procéder ; en vérité,

je ne l'entends point, non plus que leur façon de parler ; on ne peut pas même la lire

(3). Elle suit sa pente ordinaire ; elle exagère, elle tire des quelques observations qu'elle a

pu faire pendant peu de mois, des conclusions beaucoup trop générales. Pour se vouer à

la contemplation et à l'imitation du Christ, ni la France catholique du passé, ni les disciples

de Mme Acarie et de Bérulle, n'avaient attendu les leçons de la Mère Anne de Jésus. Au

demeurant, quelle clairvoyance géniale, et chez une femme, qui ne sachant pas notre

langue, devine, plutôt qu'elle n'entend, les confidences reçues! Comme elle a saisi ce

danger quiétiste qu'a souvent fait courir à la (1) Mémoire..., II, p. 25.(2) Ib., II, p. 15.(3) Ib.,

II, p. 23. 311 spiritualité française, et plus encore à la germanique et à la flamande, une

dévotion trop littérale aux écrits du pseudo-Denis. Elle oppose la mystique latine et

thérésienne, la nécessité des actes et d'un retour constant au Verbe Incarné, elle l'appose,

dis-je, à ce mysticisme, plus ou moins mêlé d'éléments néo-platoniciens, qu'à la vérité de

grands saints ont laborieusement et subtilement rendu orthodoxe, mais qui garde,

néanmoins, sous l'obscurité redoutable de ses formules, je ne sais quels ferments de

panthéisme et d'indifférence morale. Nous reviendrons à cette question dans notre

quatrième volume, lorsque nous essaierons d'expliquer la réaction antimystique qui domine

la seconde moitié du XVIIe siècle, et qui, foncièrement injuste et plus encore funeste, n'en

était pas moins justifiée en quelque façon par d'indéniables excès. Pour l'instant qu'il nous

suffise de remarquer l'extrême vigilance déployée par Anne de Jésus, dès l'aube du

splendide mouvement que nous racontons . Admirons aussi la jeune souplesse de nos

Françaises. De l'aveu du juge le plus compétent et le plus sévère, elles ont recueilli et se

sont assimilé dans sa pureté originelle, la tradition thérésienne. Au bout de quelques mois,

les voici toutes carmélites. « Leur esprit se trouve comme renouvelé en une manière

d'oraison toute différente. » Encore un coup, elles avaient moins à faire pour cela que ne

l'a cru l'ardente Espagnole. Quoi qu'il en soit, elles ont bientôt reçu la touche suprême qui

manquait encore à leur formation. Filles d'oraison, elles se meuvent dans le jardin

mystique avec une aisance et une sûreté merveilleuse, mûres déjà pour la propagande

qu'attend d'elles notre pays.Dès 16o5, moins d'un an après la première fondation, elles

essaiment : c'est le carmel de Pontoise, et bientôt celui de Dijon. Puis Amiens (16o6) ;

Tours (16o8) ; Rouen (1609) ; Bordeaux et Châlons (161o) ; Besançon (1614) ; Dieppe

(1615). En 1644, à la mort d'Isabelle des Anges — la dernière Espagnole restée en France

-- le Carmel français 312 ne comptera pas moins de 55 monastères. De chacune de ces

créations on pourrait suivre le rayonnement. C'est ainsi, par exemple, que la Mère

Elizabeth de Quatre-barbes ira du carmel de Tours à Beaune, « conduire dans les voies de

la sainteté » Marguerite du Saint-Sacrement, laquelle doit un jour diriger une foule de

grands spirituels, et notamment M. de Renty ; c'est ainsi encore que le sublime P. Surin se

rattache au carmel de Bordeaux, fondé par Isabelle des Anges. « A peine âgé de dix ans...

il venait souvent visiter les carmélites... C'est dans leur église qu'il reçut, à plusieurs

reprises, des grâces singulières qui eurent sur toute sa vie une influence décisive. La Mère

Isabelle se plaisait à l'initier à la vie intérieure et à lui enseigner le saint exercice de

l'oraison(1). » Je serais infini sur ce chapitre, mais une fondation nous intéresse entre

toutes les autres, celle du carmel de Dijon.Poussée, dirait-on, par une inspiration

prophétique, Anne de Jésus avait énergiquement voulu cette fondation qui effrayait un peu

Bérulle et les autres : elle-même, elle en accepta la charge, laissant pour cela le carmel de

Paris, et prenant avec elle deux autres Espagnoles, Isabelle des Anges, Marie de la

Conception, et quelques françaises parmi lesquelles Marie de la Trinité (d'Hannivel).

Quintanadoine et M. Gallemant accompagnèrent l'expédition. On se détourna un peu du

chemin pour aller prier sur les ruines de Clairvaux. On était arrivé dans les derniers jours

de septembre et, dès la fin d'octobre, on donnait l'habit à trois bourguignonnes. « Cette

cérémonie, disent nos chroniques, causa tant d'allégresse aux Mères espagnoles que ne

pouvant contenir la joie toute sainte qui les transportait, elles l'exprimèrent par des

cantiques figurés, accompagnés par une déclamation espagnole qui y donnait beaucoup

de grâce. Mais le caractère français n'est pas digne de les comprendre — eh ! (1) Mémoire

..., I, p. 144. 313 pourquoi donc ? — et notre langue ne peut en rendre l'énergie. » La

poésie commençait par ces mots : Voici venir trois cigales Touchées du grand Dieu

d'amour. Le refrain était moins rare : Qui va chercher la perfection La trouvera aux filles de

Dijon (1). Loin de Bérulle qui l'intimidait peut-être un peu, Anne de Jésus s'épanouissait,

dans ce milieu plus intime. Elle semble avoir beaucoup aimé cette maison de Dijon. Elle

avait du reste auprès d'elle, une exquise française, la soeur Thérèse de Jésus, qui, pour lui

plaire, avait appris l'espagnol. Un jour, en récréation, la soeur Thérèse « chanta... de sa

voix angélique, des couplets dont voici le refrain : O anges glorieuxVenez quérir mon âme,

emportez-la aux cieux. « Ces paroles firent une telle impression sur la Mère Anne de Jésus

qu'elle mena toutes ses filles devant le Saint-Sacrement, où, transportée, comme David

devant l'Arche, on vit cette vénérable Mère, plus semblable à un séraphin qu'à une

créature mortelle, former certains tours dans le choeur, chantant et frappant des mains

selon les manières des espagnoles, mais avec tant de majesté, de douceur et de gravité

que, saisi d'un saint respect, on se sentait intérieurement touché et élevé à Dieu. Nos

Françaises, peu accoutumées à ces pieuses démonstrations, n'en furent pas moins

édifiées que les autres (2). »Mais la grande gloire du carmel de Dijon est d'avoir révélé la

baronne de Chantal à elle-même, et par là, comme nous le dirons en son lieu, d'avoir

achevé l'initiation (1) Mémoire, II, pp. 73, 74.(2) Ibid., II, p. 75. Je ne connais pas l'autre

nom de S. Thérèse de Jésus. 314 mystique de François de Sales. La jeune veuve encore

hésitante sur les voies intérieures où Dieu l'appelait, viendra souvent dans ce parloir du

carmel, elle écoutera la Mère Anne de Jésus, elle se liera d'une chère amitié avec la Mère

Marie de la Trinité. Longtemps après, dans un voyage que la fondatrice des visitandines fit

à Troyes, a M. Duval lui permit d'entrer chez les carmélites ; et pour laisser à la Mère Marie

de la Trinité (alors prieure de cette maison) un gage de son amitié, elle lui fit présent d'une

image que saint François de Sales lui avait dédiée à sa fête et qui représentait l'enfant

Jésus dans unes rose. La sainte avait collé derrière cette image les deux vers suivants que

le saint évêque lui avait envoyés en même temps : Ma mère, en cette rose Notre vie est

enclose. En faisant ce présent à son amie, elle lui dit : je vous donne ce que j’aime le

mieux, parce que vous êtes la Mère que je chéris le plus (1) ».VII. Depuis le plein succès

de l'oeuvre à laquelle il a consacré sa vie, c'est à peine si nous avons nommé Jean de

Quintanadoine. Mais quoi, avons-nous fait beaucoup plus de place aux trois autres, aux

supérieurs canoniques des carmélites françaises, à Bérulle, à Gallemant, à Duval? Silence

délibérément voulu et qui s'imposait à nous, non seulement parce que nous ne devions

prendre que la fleur d'un sujet si vaste, mais pour des raisons plus impérieuses.

Redisons-le nettement : qu'il soit gouverné par des Pères carmes, par des prêtres

séculiers, ou par des évêques, le Carmel reste le Carmel : il a sa vie propre et

indépendante que les supérieurs peuvent sans doute ou seconder ou contrarier plus ou

moins, mais qu'une autorité extérieure ne modifierait pas d'une (1) Boucher, op. cit., p. 381

(Note du P. Bouix). 315 manière appréciable. Là me paraît être, la lâcheuse erreur de

l'insigne historien du cardinal de Bérulle. Il prête à son héros le premier râle dans une

affaire ,où Bérulle a sans doute rendu les plus grands services, mais en sous-ordre, si l'on

peut ainsi parler. « Appelé aux conférences préliminaires des chartreux (où fut décidée la

fonda.. Lion de notre Carmel)... sa voix se confond avec celle des saints personnages qui,

à l'unanimité, décident de faire la fondation, selon les constitutions et l'esprit primitifs et

avec l'approbation expresse du Saint-Siège. Il est choisi par la bienheureuse (Mme Acarie)

pour diriger la conscience des saintes prétendantes réunies par elle... il s'occupe des

négociations à Rome, non pas seul, mais avec Mme Acarie et M. de Brétigny, et cela selon

les dispositions prises aux chartreux... En Espagne, s'il concerte ses plans presque seul, si

même il ne communique : ses desseins qu'à un petit nombre, il s'en ouvre pleinement à

Mme Acarie. Il ne cède point sur le choix des religieuses, mais en cela il accomplit une

commission dont il est expressément chargé, celle de ramener des carmélites du temps de

la sainte Mère, et il obéit moins encore à ses propres lumières qu'aux recommandations

instantes de la Bienheureuse et aux avis des plus célèbres docteurs... Enfin, il termine

l'affaire par un bref de jussion, comme on avait, d'Espagne même, conseillé de le faire,

alors que M. de Brétigny seul s'occupait des négociations...L'histoire nous apprend bien ce

que M. de Bérulle a fait pour fonder en France le Carmel primitif ; nous cherchons

vainement ce qu'il a fait pour y fonder un Carmel (bérullien ou) national » comme l'a voulu

M. Houssaye (1).Le Carmel fondé, Bérulle n'est pas seul à le gouverner. Il est plus en vue

que Gallemant et que Duval; il s'occupe du Carmel parisien qui attire davantage l'attention,

mais ses deux collègues n'ont pas moins d'autorité que lui sur (1) Mémoire..., I, pp. 705,

7o6. 316 l'oeuvre naissante. A l'occasion, ils ne craignent pas de casser purement et

simplement telle décision de Bérulle. D'ailleurs et dans l'en semble, très unis tousles trois,

comme il convenait. Ils gouvernent donc : aucune fondation nouvelle ne se fait sans leur

avis et sans qu'ils désignent eux-mêmes les fondatrices ; ils règlent aussi quelques menus

points de discipline. Confesseurs ou directeurs, ils surveillent et facilitent les progrès du

travail divin dans ces âmes qui s'ouvrent à eux. Là s'arrête leur action. Au demeurant, et

dans cet échange d'influences qui a dû nécessairement se faire entre les supérieurs du

Carme et les carmélites, on peut affirmer, je crois, que ces dernières ont beaucoup moins

reçu qu'elles n'ont donné. Les carmélites sont à l'école de sainte Thérèse et de la grâce,

Gallemant, Duval et, jusqu'à un certain point, Bérulle lui-même, à l'école des carmélites.Ils

l'entendaient bien de la sorte. Nous avons défini plus haut l'attitude du Dr Duval en face de

Mme Acarie. Les nouvelles carmélites, confiées à ses soins, le plongeaient dans le

ravissement. « Sans faire tort aux autres religieuses », il mettait celles-ci au-dessus de tout,

lorsqu'il pouvait parler librement. « Quelques-unes, disait-il, reluisent de miracles... de

sorte qu'encore que Dieu départe toujours ses grâces aux bonnes religions, néanmoins il

les fait pleuvoir comme à seaux, quand elles sont en leur orient... C'est pourquoi il faut

faire grand état de l'esprit primitif des Ordres, et le conserver soigneusement, car où il est,

il opère choses grandes (1). » Gallemant, plus mystique et qui me semble avoir eu plus

simplement et purement que les deux autres l'esprit du Carmel, Gallemant pensait de

même. Pour mieux diriger ces extatiques, il avait reçu quelque chose de leur grâce. « C'est

lorsque Dieu lui donna sur elles l'autorité de supérieur, qu'il fut introduit dans cet état

d'oraison où l'on reçoit passivement (1) Mémoire..., II, pp. 607-619. 317 les impressions de

la divinité, ce qui le rendit... apte à comprendre et à guider les âmes appelées à atteindre

les sommets de la vie spirituelle (1). » Loin de les amener à lui, il fut élevé jusqu'à elles.

Bérulle paraît plus indépendant, moins détaché de ses conceptions propres. Il fait plus

figure de maître. Il est dirigé néanmoins autant qu'il dirige. Les visions de la Mère Anne de

Saint-Barthélemy l'émeuvent profondément. Très soumises et très aimantes, Madeleine de

Saint-Joseph, Catherine de Jésus, Marguerite du Saint-Sacrement exercent sur lui une

influence profonde. J'en pourrais dire autant des supérieurs qui succéderont au triumvirat,

du P. Gibieuf par exemple. Certes, l'Oratoire a une mystique particulière, qui n'est pas

celle de sainte Thérèse et dont nous dirons plus tard la sublimité. Mais dans le

développement de cette mystique elle-même, on reconnaîtrait sans peine l'action du

Carmel.Aussi prompt à se replonger dans son néant qu'à s'offrir à tous les dévouements

qu'on accepterait de lui, notre Quintanadoine restera jusqu'à la fin l'humble esclave du

Carmel. En 16o5, au moment de la fondation de Dijon, avait commencé pour lui une

période d'épreuves. Pendant le voyage, nous dit-on, il fut une fois « tellement tourmenté

par les esprits de ténèbres que M. Gallemant, qui couchait dans la même chambre que lui,

se leva au matin pour le recommander aux prières des religieuses, leur disant qu'il semblait

que tout l'enfer se fût mis en furie contre lui... Peu de temps après, un homme envoyé

exprès de Rouen, vint à lui, pour lui annoncer une perte notable des biens de sa maison,

ce qui l'obligea de partir en diligence, pour y apporter quelque ordre... Les peines

intérieures augmentèrent pour lors à un tel point qu'il se crut être entièrement abandonné

de Dieu. Il fallut en ce temps-là, que M. Mass, curé de sa paroisse, lui servît la messe. (1)

Mémoire…, p. 606.  318 pour le résoudre aux peines qui lui survenaient... Hors de l'autel, il

se jetait toutes les heures plusieurs fois à genoux et s'écriait : Deus, Deus meus, Deus,

Deus meus, ut quid dereliquisti me? » En février 16o6, il écrivait à une carmélite d'Espagne

: « J'ai quasi entièrement perdu les dons intérieurs et (suis) par mes péchés, devenu tout

terre et ne sais comme je me puis souffrir; il ne me reste qu'un filet d'espérance en la

bonté de Dieu (1) ». Une nouvelle mission pourtant l'attendait, presque aussi importante,

mais à certains égards, moins aimable que la première. Ces carmélites-espagnoles qu'il

avait en quelque façon, données à h France, il allait maintenant, et dans toute l'innocence

de son âme, nous les enlever.En i606, l'Infante Isabelle, gouvernante des Pays-Bas,

désireuse d'établir à Bruxelles un couvent de carmélites, avait fait écrire, pour cette fin, à

Quintanadoine qui se chargea volontiers de la nouvelle négociation. La princesse désirait

vivement que la Mère Anne de Jésus fût la première prieure du monastère qu'elle allait

établir. Ni Bérulle, ni les autres supérieurs ne firent à ce projet qu'une opposition de pure

forme. Ils donnèrent à la Mère Anne toute permission de prendre avec elle les religieuses

qu'elle jugerait propres à la seconder, et à Quintanadoine les pouvoirs nécessaires pour

procéder à la fondation. Assurément l'entreprise était de conséquence. Après Bruxelles, le

Carmel se propagerait bientôt dans les autres villes des Flandres, vaste perspective qui ne

pouvait laisser froids les dévots de sainte Thérèse. On ne peut néanmoins s'empêcher de

trouver assez étrange l'extrême facilité avec laquelle la France se résignait à voir partir

aussi vite cette même Anne de Jésus que, deux ans auparavant, on désirait avec tant

d'ardeur et qu'on avait eu tant de peine à obtenir. Aussi bien, plusieurs de ses soeurs

l'accompagnaient-elles et l'on pouvait aisément prévoir que la plupart (1) Mémoire..., II, p.

65. 319 des autres ne tarderaient pas à la suivre, ce qui arriva en effet. Une seule devait

nous rester. On jugeait apparemment qu'elles avaient fait leur oeuvre chez nous et que,

présentes on absentes, la flamme allumée par elles ne s éteindrait plus. Quant aux Mères

elles-mêmes, on devine les raisons d'une décision aussi prompte. La Flandre étant

soumise à l'Espagne et ayant accueilli les carmes déchaussés, elles reviendraient là-bas

sous la juridiction et la direction de leurs Pères. Et puis, aller à Bruxelles, c'était déjà, pour

elles, prendre le chemin du retour. Elles voulaient mourir dans leur pays. Touchant désir

qui ne les avait jamais quittées et qui ne se réalisera que pour une seule d'entre elles, la

Mère Béatrix de Jésus (1).Ce mélancolique dénouement, Mme Acarie l'avait pressenti. Au

jour de l'inauguration du premier carmel parisien, seule, nous raconte son biographe, elle «

ne participait point à la joie publique... (ou du moins) ne pouvait s'empêcher d'éprouver

une certaine tristesse. Notre-Seigneur lui faisait connaître alors, ainsi qu'elle l'a dit depuis à

la marquise de Bréauté, que les carmélites espagnoles, qu'on était allé chercher si loin, et

avec tant de peines et de dépenses, commenceraient l'édifice du Carmel français, sans

l'achever. En effet, quatre d'entre elles quittèrent ta France, dans l'espace de trois ans, et

après l'année 1611, il n'y resta plus que la Mère Isabelle des Anges.«Ainsi, l'on peut dire

avec vérité que les carmélites espagnoles, après avoir donné la naissance à leur. Ordre en

France, le laissèrent au berceau et que les carmélites françaises lui donnèrent

l'accroissement de la jeunesse et la consistance de l'âge mûr, en fondant la plupart des

maisons qui en dépendent (1). » (1) La plupart cependant n'abandonnèrent la France que

malgré elles, Béatrix de Jésus entre autres. Mais, d'un côté on avait décidé pour elles et de

l'autre , elles ne voulaient pas se séparer des deux grandes prieures, Anne de Jésus et

Anne de Saint-Barthélemy, très impatientes, l'une et l'autre, de revenir sous la juridiction

des Carmes.(2) Boucher, op, cit., pp. 294, 295. 320  Quoi qu'il en soit, la responsabilité de

ces décisions mémorables ne pèse aucunement sur les faibles épaules de Quintanadoine.

Bien qu'on l'eût nommé supérieur des fondations qui allaient se faire en Flandre, il reste

presque uniquement le courrier, l'homme à tout faire, ou encore, comme le dira bientôt

quelqu'un qui s'y connaissait, le « portefaix » du Carmel.Il partit de France pour la

Belgique, avec Anne de Jésus, en décembre 16o6; plein de bonne volonté, mais assez

empêché parmi les difficultés matérielles ou canoniques que soulève l'installation d'un

monastère. Plus encore que ses maladresses, son calme agaçait fort la vive espagnole. Oh

! si vous pouviez voir, écrivait-elle de Bruxelles, ce que me fait endurer la sérénité du

seigneur Don Juan. Lorsque je lui dis la peine que j'éprouve... il me répond : « Ne parlez

pas ainsi ma mère, c'est ici que nous mourrons ». Et il ne fait rien autre chose que l'office

de portefaix (1). Il faisait très froid, cet hiver-là et la vénérable Mère prétend qu'elle « enlève

de sa plume les glaçons qui s'y forment ». C'est encore la faute de Quintanadoine. Quant

à notre Don Juan, il se réjouit de tout... je lui ai dit aujourd'hui qu'il n'avait pas un coeur de

père. Il se baigne dans de l'eau de rose quand il nous voit souffrir. Navet (le secrétaire) et

lui sont fort bien accommodés chez les ecclésiastiques qui m'ont demandé à les recevoir.

Vous ne pouvez vous imaginer le froid qu'il faits. A la bonne heure ! Nous ne nous

plaindrons plus qu'elle manque d'humanité. Elle s'amuse, il faut bien le croire, mais enfin,

dans une autre expédition, quand il s'agira de procurer un logement à Quintanadoine, «

voulant sans doute, disent nos chroniques, lui donner quelque expérience, elle ajoutera

agréablement : « Ne vous en occupez (1) Mémoire, II, p. 342. (2) Ib., II, p. 314. 321 pas

d'avance : laissons-le souffrir quelque incommodité (1) ».Ces quelques traits achèvent de

nous peindre le seigneur Don Juan Après Bruxelles, Louvain, Mons et Anvers, il revient en

France et réalise un de ses voeux les plus anciens en donnant un carmel à sa chère ville

de Rouen. Puis on le vit, et toujours pour la même mission, en Franche-Comté, puis à

Beaune. Les hommes lents et pacifiques ont du temps pour tout. Au milieu de tant

d'aventures, il gardait une correspondance régulière avec le roi, la reine, les princesses et

les missionnaires du Congo. Il espérait toujours établir une maison de carmélites dans ce

beau pays. « Hâtez-vous, lui écrivait-on de là-bas, hâtez-vous de blanchir ces négresses

pour qui notre doux Jésus a donné sa vie (2) » Avec les carmélites, on enverrait d'autres

apôtres, des carmes et des jésuites. Les négociations préliminaires n'aboutissant pas, il

s'embarque pour Rome en 1612 et remet aux mains de Paul V la plus émouvante

supplique. Ces pauvres peuples, dit-il, demandent le pain de la parole évangélique et il ne

se trouve personne qui le leur rompe. J'avoue, Très Saint Père, que je n'ai pas les talents

nécessaires à ces grandes fonctions, mais Dieu me donne encore dans mon âge avancé —

56 ans — le désir et la volonté de conduire et de servir les ministres zélés que vous y

enverrez et d'être auprès d'eux jusqu'à la mort. Je promets à Votre Sainteté de consacrer à

la bonne oeuvre quinze cents écus d'or pour le voyage et de fonder à Lisbonne une rente

de cent écus pour faire toucher aux missionnaires chaque année dans leurs nécessités.

C'est ce que j'ose offrir à Votre Sainteté avec tout ce que je possède au mondes. A Rome,

« s'il mangeait, il fallait l'entretenir des nègres, s'il était triste, la mémoire du voyage du

Congo le réjouissait. (1) Mémoire..., II, p. 3,4.(2) Champagnot, op. cit., p. aog.(3) Beauvais,

pp. 3o9, 31o. — Le texte est certainement retouché. 322 « O que je serais heureux,

disait-il, si Dieu me faisait la grâce d'y mourir tenant entre mes bras un petit nègre converti

à la foi (1). »L'Espagne ne voulut pas. Quintanadoine vint alors se fixer dans sa ville natale

qu'il ne devait presque plus quitter, et où il visitait et exhortait chaque jour ses carmélites.

Peu de jours avant sa mort, il se fit porter chez elles une dernière fois, il y dit la messe,

assisté de deux ecclésiastiques qui le soutenaient, et « après avoir parlé à toutes les

religieuses assemblées à la grille du choeur... à l'exemple des anciens patriarches, il leur

donna en commun sa bénédiction et il se recommanda à leurs prières ». Il mourut le 8

juillet 1634, âgé de 78 ans. On donna son coeur aux carmélites de Beaune. Son corps fut

enseveli devant le grand autel du carmel de Rouen, et l'on plaça, sur la grille du choeur,

deux grandes pierres de marbre noir sur lesquelles était gravée cette épitaphe : A Dieu soit

l'honneur et la gloire et à la mémoire de vénérable et noble Jean de Quintanadoine, prêtre,

premier fondateur de ce monastère, seigneur de Brétigny, de Saint-Denis de Bost-Guérard

et de Saint-Léonard, le premier qui ayant traduit, d'espagnol en français, les livres de

sainte Thérèse, procura que son Ordre des religieuses carmélites déchaussées fût établi

en France, Bourgogne et Flandre. Alphonse de Quintanadoine, sieur de Brétigny, son frère

et son héritier, a fait faire cette épitaphe avec le tombeau l'an 1634 (2). (1) Champagnot,

op. cit., p. 219.(2) Voici comment le P. de Beauvais parle de cette épitaphe : « Elle subsiste

encore aujourd'hui, mais dans un langage trop suranné pour avoir place ici », op. cit., p.

331. C'est à n'en pas croire ses yeux. § 3. — Madeleine de Saint-Joseph et les deux

carmels de Paris.  I. Rencontre de Bérulle et de Mue de Fontaines-Maran. — L'entretien de

sept heures. — Madeleine de Saint-Joseph et les destinées du Carmel français. — Les

reines et leur suite. — L'apostolat des carmélites. —. Séduction particulière du Carmel. —

Richelieu et le siège de la Rochelle.II. « La vie de Sœur Catherine de Jésus ». — Mérites

singuliers de ce livre. — « Le grand des grands », et l'apothéose de la « petitesse ». —

Vocation de Catherine de Jésus. — Etapes de son ascension mystique. — Dépossession

de soi-même. — Les tentations. — Suprême décence. — Correspondance de Catherine de

Jésus avec Bérulle.III. Originalité de Marguerite Acarie. — Aucune auréole. — « Une

manière d'agir extrêmement libre ». — La carmélite idéale. — L'hôtel Acarie. — Sainteté

précoce. — Indépendance. — Marguerite, Quintanadoine et Bérulle. — « Simplifiez votre

esprit.  » — Le Maître intérieur et les directeurs. — La mort de Bérulle. — Les écrits de

Marguerite du Saint-Sacrement. — « Ne vous redressez point tant.  » — Encore le siège de

la Rochelle. — Illusion probable de Bérulle. — Lettres de Marguerite pendant le siège. —

Philippe-Emmanuel de Gondi. — Prophéties. — Male de Chantal au parloir de la rue

Chapon. — Congé donné aux deux reines. — Les coliques du Miserere. — « Sans mines,

sans façons, sans grimaces. » — Les primaires de la mystique et le charme du

Carmel.  Étant venu à Tours, pendant le carême de 1603, pour y traiter avec les

bénédictins de Marmoutiers, de qui dépendait le prieuré de Notre-Dame-des-Champs,

désiré pour le futur carmel, M. de Bérulle fit une rencontre qui ne devait pas avoir de moins

splendides conséquences que la fameuse rencontre de l'année suivante, 16o4, entre

François de Sales et la baronne de Chantal. Aux environs de Tours vivait alors « un grand

homme de bien. Antoine du Bois, seigneur de Fontaines (du Plessis-Barbe, de Maran en

Touraine, et d'autres lieux) avait été autrefois ambassadeur en Flandre ; mais, depuis bien

des années déjà, d'accord avec sa femme Marie Prudhomme, soeur de 324 la chancelière

de Sillery, il avait renoncé à la politique La charge de secrétaire d'État que lui offrait avec

insistance Henri III, n'avait point ébranlé sa résolution. Retiré dans sa terre de Fontaines, il

y donnait le rare exemple d'une vie toute consacrée à Dieu et au soulagement des pauvres.

La mort de Mme de Fontaines avait redoublé son amour pour la solitude et il ne quittait

plus sa terre que pour venir à Tours aux grandes époques de la vie ecclésiastique. Les

prédications du Carême l'y avaient attiré. Il y a des instincts de grâce comme de nature. M.

de Bérulle... dès qu'il fut instruit de sa présence, vint le chercher en son hôtel, il trouva

auprès de lui sa fille, Madeleine.« Mlle de Fontaines (née à Paris, le 17 mai 1578, près de

l'hôtel de Guise et dans la maison du président de Saint-Mesmin) avait alors vingt-deux

ans Douée... d'un jugement solide, d'un esprit vraiment grand... « La belle enfant ! disaient

en la voyant les amis de son père, mais qu'elle est donc rêveuse ! » Elle ne rêvait pas, elle

pensait. Se pensée avait même dès lors un caractère frappant de virilité et d'originalité

puissantes. Ferme sans roideur, digne sans fierté, d'une vivacité qui tempérait sa douceur,

avec un visage qui exprimait fidèlement la mâle beauté de son âme, elle avait reçu du ciel

une de ces natures rares où la délicatesse se marie à la force, et qui semblent nées pour

exercer et faire aimer le commandement. Sur un fonds si riche, la grâce avait travaillé en

liberté, et son ouvrage était vraiment admirable. »Ainsi parle l'historien de Bérulle, à qui je

laisse d'autant plus volontiers la parole que j'ai personnellement plus de peine à me

représenter la Mère Madeleine. Avec Mme Acarie, celle-ci est, à n'en pas douter, la plus

haute gloire de notre Carmel. Les Espagnoles et les Françaises, une foule de

contemporains insignes par leur intelligence et (1) Houssaye, I, pp. 272,  273. 325 leur

vertu, s'accordent à nous la représenter comme une seconde Thérèse. Tous ceux qui lisent

sa vie, disait un grand jésuite de ce temps-là, « sont frappés de trouver entre la grande

réformatrice et sa fille de France » tant de conformité de grâce et d'esprit », qu'il semble

que ce soit « une même eau, puisée en même fontaine et mise en deux vaisseaux (1)».

Tous disent de même et une telle unanimité ne laisse aucun doute sur l'unique beauté de

cette femme extraordinaire. Aussi bien n'en suis-je pas tout à fait réduit à ne faire sur elle

qu'un acte de foi. Sous le voile assez épais qui nous la dérobe, on entrevoit des merveilles

de nature et de grâce, la sainteté la plus attachante. Mais elle n'a pas beaucoup écrit et les

lettres que je connais d'elle, paraissent moins révélatrices qu'on ne le voudrait. Et puis sa

vie a été composée par un écrivain d'un rare mérite — le P. Senault — mais éloquent,

balsacien, académique, en un mot trop peu curieux de ces touches concrètes qui donnent

la vie à une peinture. Quoi qu'il en soit, la Mère Madeleine nous reste infiniment précieuse.

Bien que l'Eglise ne l'ait encore placée qu'au rang des Vénérables, du fond du coeur, nous

l'appelons sainte.« Il est entre les âmes, continue l'abbé Houssaye, des parentés

mystérieuses plus profondes et plus anciennes que la connaissance qu'elles en peuvent

avoir et qui au moment voulu de Dieu, se déclarent tout à coup. M. de Bérulle et Mlle de

Fontaines se voyaient pour la première fois; et cependant, à peine avaient-ils échangé

quelques mots, que leurs âmes se reconnurent. Elles sentirent de quels liens étroits elles

furent unies dans la charité de Jésus-Christ. Une confiance mutuelle leur ouvrit le coeur.

Leur premier entretien dura sept heures, et ils étaient tellement absorbés que, bien qu'ils

fussent dans une salle où passaient plusieurs personnes, rien ne fut capable (1)

Mémoire..., II, p. 598. 326 d'interrompre leur conversation (1). » Dès cette rencontre

mémorable, la vocation de la jeune fille était décidée. Mme de Fontaines serait

carmélite.Elle prit l'habit, l'une des premières (novembre 16o4). Un an après, on la jugeait

déjà tellement pénétrée de l'esprit de l'Ordre qu'on la faisait maîtresse des novices. S'ils

n'avaient pas eu de tels sujets sous la main, les supérieurs auraient moins facilement

consenti au départ des espagnoles. Élue prieure en 16o8 ; fondatrice en 1617 du second

carmel parisien, celui de la rue Chapon (2) ; depuis et jusqu'à sa mort en 1637, presque

toujours à la tête de l'un ou de l'autre couvent, elle ne quittera plus Paris que pour de

courtes missions en province. De ce poste plus en vue, écoutée comme un oracle, non

seulement par les religieuses, mais encore par les supérieurs et notamment par Bérulle,

Madeleine exercera sur les destinées du Carmel français une influence prépondérante et

décisive. Il n'est pas vrai, comme on l'a dit, qu'elle ait marqué de son empreinte

personnelle et plus ou moins modifié les traditions primitives ; mais il est certain qu'elle a

travaillé avec plus d'efficacité et plus d'éclat que personne, à maintenir, à répandre chez

nous, soit parmi les carmélites elles-mêmes, soit au dehors, le véritable esprit de sainte

Thérèse.Marillac l'avait bien prévu. Le Carmel serait aisément dans Paris, d'abord une rare

curiosité, puis un foyer de grâces. Ecrivant à Bérulle, alors en Espagne et insistant sur la

nécessité de bien choisir les religieuses espagnoles, « Vous savez, disait-il, quels esprits il

faut pour les esprits des nôtres qui vaquent à la dévotion ; quels (1) Houssaye, I, p. 274.(2)

Ainsi, moins de quinze ans après l'introduction de l'Ordre en France, chacune des deux

rives de la Seine, chacun des deux grands centres de la vie parisienne, avaient leur

carmel. Le premier, celui du Faubourg Saint-Jacques s'appelait indifféremment : Monastère

de l'Incarnation, Grand Couvent, Grandes Carmélites ; le second, celui de la rue Chapon :

Monastère de la Mère de Dieu ou Petit Couvent. 327 esprits pour les mondains... car celles

qui viendront auront à parler au Roi, à la Reine et tout le monde les voudra venir voir » (1).

Mondains et dévots seraient également attirés par les carmélites françaises. « Elles avaient

laissé trop de traces de leur passage dans le monde, ces grandes et aimables religieuses,

pour qu'il les oubliât si vite. Il sentait trop d'instinct le besoin qu'il avait d'elles, pour ne pas

essayer de les ressaisir ; et les moyens ne lui manquaient pas. Quelque rigoureuse, en

effet, que fût la clôture, il fallait bien que la porte s'ouvrît devant la Reine, et la Reine,

n'entrait pas seule : des dames d'honneur l'accompagnaient toujours. Le réfectoire et sa

rigoureuse abstinence; les cellules et leur austère nudité; sur les murs, des sentences qui

ne parlent que de pénitence, de mort, d'éternité; dans les cloîtres, des religieuses, toujours

en silence, les seules heures de récréation exceptées, s'avançant gravement, sans bruit...

quelle étrange vision pour des jeunes femmes, esclaves de leurs caprices et du monde !..

Et lorsque, sur l'ordre de la prieure, se détachant du groupe de ses compagnes, quelque

religieuse... soulevant son voile noir, montrait à la Reine, amaigris peut-être, mais

transfigurés, les traits que la Cour avait admirés en une Charlotte de Sancy, une Anne de

Viole, une Marie d'Hannivel, on comprend ce que devaient ressentir des femmes qui,

encore esclaves du monde, découvraient « une vie si sereine et si libre, libre de la

souveraine liberté » (2), chez celles qui l'avaient sacrifiée. Ainsi, par les mains de ces

humbles religieuses, l'Évangile... était dressé au milieu de la société et la société

s'habituait à ce spectacle... Les âmes mondaines s'inclinaient devant la doctrine du

sacrifice, en la voyant pratiquer par des femmes dont la haute raison et l’incorruptible

sincérité leur étaient connues. Elles sentaient (1) Houssaye, I, p. 513.(2) M. Houssaye cite

ici une ligne de Montalembert, Moines d'Occident, introduction, p. LXXXI. 328 diminuer leur

crainte en découvrant les joies austères, mais incomparables que les épouses de

Jésus-Christ goûtaient au pied de la Croix...« A la Reine et à ses daines, il fallait répondre :

il fallait, à la grille, gagner les parents des jeunes filles au coeur desquelles Dieu avait

parlé. Toutes, sans doute, ne profitaient pas aussitôt de ces graves et pénétrantes

instructions. Lorsque Scieur Catherine de Jésus, s'adressant à une des jeunes et brillantes

suivantes de la Reine, lui disait : « Que vous sert-il, Madame, d'être belle aux yeux de

vous-même et de ne l'être pas aux yeux de la divine Majesté ? » elle n'était peut-être pas

immédiatement écoutée. Néanmoins la semence était jetée et, tôt ou tard, elle portait ses

fruits. Aussi, lorsque venait pour ces femmes, entraînées par l'âge et le plaisir, l'heure des

désenchantements, des amertumes secrètes, elles se rappelaient tout à coup qu'elles

avaient un refuge, la pénitence ; des guides, les carmélites.« Il y avait d'ailleurs, chez les

filles de sainte Thérèse..., à côté d'élans célestes, d'un zèle généreux et hardi, d'un

détachement héroïque, je ne sais quoi de raisonnable, d'ordonné; une charité intelligente

et suave, qui rassurait ceux que des vertus si hautes auraient pu effrayer ou décourager...

Les femmes qui venaient frapper à la porte (du Carmel)... y trouvaient donc des religieuses

mortes au monde, vivantes cependant à toutes les nobles choses qui font vibrer la raison

et le coeur. Séduites par une vertu si haute, des idées si larges, tant de liberté d'esprit et

d'aimable enjouement, elles accouraient de plus en plus nombreuses ; et, au sortir du

monastère, elles se sentaient décidées à lutter contre elles-mêmes, à donner à Dieu la

victoire.« C'est ainsi que le Carmel travaillait doucement dans l'ombre, mais profondément,

à enraciner Jésus-Christ dans les coeurs. Il ne s'adressait pas à la foule, mais à des âmes

préparées par la douleur ou pressées par la charité, 329 toujours prévenues par des

glaces de choix. Par elles, par ce groupe restreint qui dans la noblesse, dans la

magistrature et même dans la finance, fréquentait ses couvents, le Carmel opérait une

grande oeuvre (1).»Malgré leur élégance un peu molle, ces belles pages de l'abbé

Houssaye peignent assez exactement le Carmel de ce temps-là dans ses rapports avec le

monde. Je ne saurais faire mieux. Aussi bien, qui pourrait analyser la séduction particulière

qui se dégage d'un couvent de carmélites ? Charme unique, ceux à qui il a été donné de

l'éprouver, essaieraient en vain de le définir. Ils diront seulement que nulle cloche de

monastère n'est plus attirante, nulle grille moins farouche. Un enfant et tout frivole, peut

être déjà sensible à cette impression qu'il s'étonnera plus tard de retrouver aussi vive, aussi

fraîche qu'au premier jour, et plus lumineuse. Sourd à d'autres voix plus impérieuses,

rebelle à des disciplines moins humaines, après quelques minutes d'entretien avec ces

femmes qu'on ne voit pas, il déposera ses colères, son orgueil, l'amertume de ses

déceptions éternelles, ses doutes même et les plus tenaces, livrée de misère qu'il

reprendra bientôt sans doute, mais légère désormais et comme transfigurée. A cette Eglise

dont les titres lui semblaient incertains, le Carmel reste soumis ; ce monde invisible, qui

pour lui n'allait plus être qu'un mot, est pour ces créatures de chair et de sang, la réalité

suprême. Il s'écrie, il chante avec l'un des pères de l'humanisme : brûlés de l'amour de

trouver l'amour, nous avons cherché l'amour, nous l'avons trouvé : amore incensi

inveniendi Amoris, Amorem quaesivimus et invenimus (2).C'étaient aussi de bonnes,

d'ardentes Françaises, passionnément occupées des intérêts même temporels du

royaume. « Les affaires publiques, nous dit le biographe (1) Houssaye, I, pp. 513-517.(2)

Marsile Ficin, cité par Barton. Anatomie de la mélancolie, sect. III, préface. 33o de

Madeleine, lui étaient en une si particulière considération qu'elle était toujours en prières et

en pénitences pendant les guerres de ce royaume... Ayant su que les Anglais devaient

descendre dans l'île de Ré, le jour de sainte Madeleine, elle passa toute la nuit précédente

avec sa communauté, devant le Très Saint-Sacrement, et fit apporter le tableau de cette

grande sainte, afin qu'elle fût l'avocate de la France (1). » Intervention toute mystique, mais

que les politiques ne craignaient pas alors de faire entrer dans leurs propres calculs.

Homme du moyen âge plus qu'on ne croirait, Richelieu pressait les carmélites, non

seulement de prier pour ses entreprises, mais encore de lui révéler les secrets de Dieu.

Dans une lettre du 16 novembre 1627, Bérulle « lui promettait au nom d'une personne qu'il

ne nommait pas — la Mère Marguerite du Saint-Sacrement — une nouvelle défaite des

Anglais, et finalement le triomphe. Dès le 23 novembre, Richelieu demandait la date de la

victoire et consultait sur les moyens de la précipiter. « On continue à prier et à bien espérer

— (on, c'est le Carmel), lui répondit M. de Bérulle, et, à mon avis, le temps de

l'accomplissement n'est pas long. Ces choses ne peuvent être bien spécifiées... la

puissance de Dieu est sur cet oeuvre aussi bien que sur celui qui est passé et que vous

tenez évidemment miraculeux »... Mais Richelieu, avec la persévérance impérieuse des

génies de sa trempe, revenait à la charge ; il voulait connaître à l'avance le jour où La

Rochelle lui ouvrirait ses portes (2). » II lui aurait fallu des prophétesses d'Etat.Son

mysticisme n'est pas des plus nobles. A sa manière simpliste, Richelieu, néanmoins,

s'incline, comme tout Paris, devant le prestige du Carmel ; il sait que, dans ces maisons de

prière, habite la force de Dieu. (1) La vie de la Mère Madeleine de Saint-Joseph, par un

prêtre de l'Oratoire, Paris, 1645, p. 240.(2) Houssaye, III, pp. 273, 274. 331 II. Sans l'avoir

certes voulu, la Mère Madeleine a laissé paraître la sublimité de ses dons surnaturels, la

sagesse et la douceur de sa direction et j usqu'à lavivacité de son esprit, dans un petit livre

qui ne porte pas son nom, mais que seule pouvait écrire une sainte de génie. C'est la vie

d'une de ses carmélites, Catherine de Jésus, publiée en 1631 « par le commandement de

la Reine, mère du Roi », et magistralement préfacée par le cardinal de Bérulle. Plusieurs

fois réédité pendant le xvlle siècle, ce livre est rapidement tombé dans l'oubli, comme tant

d'autres merveilles. Je ne crois pas en effet que jamais les mystères de la haute mystique

aient été présentés d'une façon plus heureuse. Les notes intimes de Catherine de Jésus

longuement citées, le récit et les rapides explications qu'il entraîne, sont d'une simplicité et

d'une sincérité célestes ; les deux styles, d'une transparence inouïe. Pas une goutte de

cette onction huileuse, douceâtre, qui nous gêne trop souvent dans les livres de ce genre,

pas un soupçon de rhétorique dévote. Rien qui réponde mieux à l'idée que les maîtres

nous ont donnée de la perfection. « Veux-tu donc voir, Philothée, écrit le docteur de

Sorbonne qui a approuvé le livre, une carmélite, toute blanche d'innocence, dépouillée de

tout ce qui n'est pas Dieu, pour vivre immobilement en lui, transmuée en pur esprit...

perdue et abîmée dans l'Éternité incréée, à force de sortir d'elle-même et d'entrer en des

unions surcélestes et suressentielles, lis à loisir ce recueil des papiers intimes de la Mère

Catherine de Jésus... Je soussigné, continue-t-il avec un enthousiasme et une précision

qui lui font grand honneur, moi, Docteur en la Faculté de Théologie, et professeur des

Saintes-Lettres, aux Écoles de Sorbonne, que l'on ne peut parler des mouvements sacrés

de l'Esprit de Dieu, des voies occultes et inscrutables qu'il découvre aux âmes d'élite, des

mystérieux entretiens de l'Époux et de l'Épouse du Cantique..., plus catholiquement, plus

éminemment et avec un style plus net, plus intelligible et plus convenable 332 à la dignité

du sujet, que ce petit miracle de grâce... Quant à l'extrait de sa vie... il est voirement de

l'une de ses soeurs ; mais en le lisant à loisir et en y ayant repensépar plusieurs actes de

réflexion, j'ai cru y avoir trouvé la plume et l'esprit de la défunte (1). » C'est bien cela et

mieux encore. Madeleine n'aurait pas si admirablement compris et décrit la grâce de

Catherine, si elle n'avait reçu elleaussi la même grâce ou de plus hautes faveurs.Un peu

redondante et laborieuse, la préface de Bérulle — une épître à la Reine-mère, — est

néanmoins digne du livre. Le Grand des grands a fait les grands et les petits, ce dit la

Sapience divine... Je parle à Votre Majesté de la petitesse, en l'honneur de cette petite

âme, dont la vie vous est dédiée... Cette petite âme avait rencontré un corps très

au-dessous de la taille moyenne. La reine le savait bien. Il y a un lieu où il semble que le

Fils de Dieu veut établir le triomphe de la petitesse et confondre l'orgueil de la terre et du

ciel. C'est en saint Luc, 9, complexus illum... statuit ilium secus se. Il semble en cette

action que le Fils de Dieu veut, à la vue du ciel et de la terre, loger la petitesse en son sein

comme dans le trône de son amour, et en cette liaison douce, tendre et familière,

prononcer ses oracles en faveur de la petitesse et lui assujettir les plus grands de son

empire.C'est chose grande et douce de voir Jésus, où repose la plénitude de la divinité et

de la sapience éternelle, en cet état; de le voir joint à ce petit enfant et de voir cet enfant

joint à Jésus ; enfant heureux d'être en un si bon lieu et si proche du coeur où repose et

triomphe la Trinité même ! Mais si cette pensée est douce et grande, le sens où elle

conduit est fort et sévère, l'effet en est puissant et la fin semble étrange. Car Jésus, par

son action et sa parole, abaisse non seulement les grands de la terre, ce serait peu, mais

les grands même de son état divin et céleste. Il prononce cet arrêt épouvantable, et cette

négative formidable : Nisi efficiamini sicut PARVULI, (1) La vie de Soeur Catherine de

Jésus, avec un recueil de ses lettres et vieux écrits.. Paris, 1631. Je cite l'édition de 1631

qui est la troisième, la première est de 1628. 333 non intrabitis in regnum caelorum. Cet

oracle nous doit épouvanter et ce spectacle nous doit tirer les larmes des yeux, fondre

l'orgueil dans la douceur de Jésus, et abaisser les plus hauts cèdres du Liban pour jamais,

et les mettre aux pieds de Jésus et des petits de Jésus sur la terre. Ce ne sont pas là des

mots. Cèdre du Liban lui-même, Bérulle, fondateur de l'Oratoire, confident de deux reines,

chef d'un grand parti politique, Bérulle s'est mis aux pieds de cette chétive créature dont il

préface la vie. Directeur de Catherine de Jésus, il a toujours approché la jeune voyante,

avec une vénération profonde, persuadé que « le Grand des grands » était en elle et tous

les trésors de la « Sapience divine ». Ce qu'il a entrevu d'elle, dit-il, est trop beau pour que

les mots humainspuissent le rendre et ce que l'auteur en rapporte « est beaucoup inférieur

à la grâce de cette âme ». Ce qui reste en son esprit de ses relations avec Catherine de

Jésus « est beaucoup plus haut et plus élevé que ce qui est ici représenté » (1). Ce peu

toutefois le dépasse lui-même. Il n'aurait pas su l'écrire, au lieu que les mystères de cette

existence perdue en Dieu paraissent à la Mère Madeleine aussi limpides, j'allais dire, aussi

naturels que la lumière du jour. Je n'ai écrit de ces merveilles, dit-elle, « que l'ombre de ce

que j'en sais » (2).Catherine de Jésus — nous ne lui connaissons pas d'autre nom, — était

née à Bordeaux, le 5 avril 1589. Vers « l'âge de sept ou huit ans, trouvant un livre de sainte

Catherine de Sienne, elle y lut et y reçut les premiers touchements de la grâce... Elle sentit

en elle un effet de la divine Majesté, l'attirant à le chercher et à fuir leshommes; en sorte

que, prenant à la lettre, selon son innocence, cette fuite des hommes, elle ne sortit plus de

son logis que pour aller à l'église... ne voulant plus que son (1) La vie de Soeur Catherine

de Jésus... épître.(2) Ib., p. 66. 334 maître à écrire lui tînt la main ». Les pénitences qu'elle

fit dès lors « l'empêchèrent tellement de croître et la rendirent si faible qu'elle en est

demeurée toute sa vie fort petite » (1). Visiblement prédestinée à une vie suréminente, les

religieux qui la dirigeaient pensaient à l'envoyer chez les feuillantines, lorsqu'un cousin de

Bérulle, M. de Gourgues, plus tard premier président au Parlement de Bordeaux, « lui fit

obtenir une place » au Carmel du faubourg Saint-Jacques. Elle arrive à Paris en août 1606,

fait chez Mme Acarie un stage assez court, pendant lequel on la confie aux soins du P.

Coton; enfin elle prend l'habit sans avoir apporté « aucune dot de religion, étant pourvue

de biens beaucoup plus recommandables » (2). La Mère Madeleine venait d'être nommée

prieure du Grand carmel et lorsque, quatre ans plus tard, elle alla fonder le couvent de la

rue Chapon, elle prit Catherine de Jésus avec elle. Leur intimité de tous les jours ne

cessera qu'à la mort de cette dernière, en 1623.La jeune carmélite avait eu, de bonne

heure, la vue, mais très vague, de ce que Dieu lui préparait : « Durant quelques années,

elle disait : je me jette en Dieu, comme en un abîme profond, pour faire de moi des choses

qui semblent n'avoir point de limites ni de fin ». Et, dans une note qu'elle écrivait, au seuil,

pour ainsi parler, de la zone mystique : Perte en Dieu, lequel doit être ma suffisance. Dieu

m'est sagesse; Dieu m'est science ; Dieu m'est puissance. Il me suffit que Dieu est

suffisant à lui-même (3). A 20 ou 21 ans, pendant les fêtes de Noël, elle ressenti  une

grande « occupation de Dieu ». « Elle ne se souvenait point d'être en la terre, quoiqu'elle

fît toutes les actions communes et ordinaires, mais pensait être au ciel et fut (1) La vie...,

pp. 3, 4. (2) Ib., p. 20. (3) Ib., pp. 23, 24. 335 fort étonnée quand elle se vit parmi nous (1).

» Elle ne reprenait que pour peu de temps cette vie que « l'homme-animal » appelle réelle.

A 22 ans, continue la Mère Madeleine qui a suivi de ses yeux les étapes de cette

ascension, « Dieu la fit changer de voie et l'éleva en une vie intérieure si grande et si

particulière que l'on n'en peut dire que peu de choses, parce que les plus grandes en

étaient cachées, Dieu ne voulant pas découvrir au monde les secrets qu'il met dans ses

saints... Je dirai donc qu'en ce temps, Jésus-Christ... l'attira à soi et prit possession d'elle,

la marquant de sa marque, pour la faire être à lui, dès ce moment, pour son éternité. Et ce

que je dis qu'elle fut marquée de sa marque, ce sont les propres termes qu'elle me dit, et

je ne puis pas exprimer ce qu'était cela, sinon que c'était un effet de Dieu en l'âme, qui lui

était montré en qualité de marque ,eu de cachet, imprimé au plus intime d'elle-même,

comme une chose arrêtée et assurée à sa divine Majesté. Et cet effet fut opéré par Jésus,

comme enfant, lequel la prit à lui pour appartenir au mystère de son enfance, entre les

autres choses qui sont en lui... Il prit donc possession de cette âme et selon que je puis

juger, il demeura en elle par présence et par opération, jusqu'au dernier soupir de sa vie

(2). »Union merveilleuse avec Dieu au plus intime de l'âme, mais par l'intermédiaire du

Christ, ainsi le veut la mystique catholique et particulièrement la mystique thérésienne;

union opérée a par Jésus comme enfant », ainsi le veut la mystique du XVIIe siècle, et

particulièrement celle de Bérulle, comme nous le montrerons plus tard. Autre particularité

de la même époque : sainte Madeleine, « la Madeleine séraphine » comme disait Catherine

de Jésus, leur paraît, après la sainte Vierge, l'exemplaire le plus achevé (1) La vie..., p. 4o.

(2) Ib., pp. 45-47. 336 de cette union. Parlant de l'instant de la conversion de la

Madeleine, O instant ! s'écriait-elle, je ne puis me lasser de te nommer et admirer, tant tu

es aimable !... Jésus navra de son amour cette sainte âme en un instant. 0 qu'est-ce

qu'elle vit et sentit! o quels effets ! Car étant à l'heure quasi hors de soi, sans

entendement, sans langue et sans sentiment, ô comme elle demeura toute occupée en

Jésus ! et s'adressant à la sainte : Au même instant que vous ouïtes les paroles de

Jésus-Christ, l'amour vous priva de vous-même et Jésus-Christ en prit possession (1). Tous

les mots, « occuper » par exemple, ont ici leur plein sens et plus que leur sens. La jeune

extatique s'expliquait « comme elle pouvait et avec très grande difficulté pour l'ordinaire et

en termes fort brefs, et de peu de paroles, mais pleines de sens et d'élévation très grande

et très sainte (2) ». Puis-je ajouter une remarque frivole ? Des deux femmes, ce n'est pas

Mme de Fontaines, c'est l'humble bordelaise qui écrit le mieux. Également lucides, la

seconde me ravit par la densité lumineuse et les rythmes souples de ces notes qu'elle n'a

certainement rédigées que pour elle-même (3). Quoi qu'il en soit, elles ont, l'une et l'autre,

à décrire l'ineffable, je veux dire ce long et persévérant travail qui vide les âmes

d'elles-mêmes et qui les remplit de Dieu.Elle écrivait dans un de « ces billets : « Je porte

un effet de Dieu si pénétratif et si grand qu'il consomme  (1) La vie..., pp. 36, 37.(2) Ib., pp.

67, 68.(3) D'après un érudit qui, d'ordinaire, ne parle pas à l'aventure, si la vie de la Mère

Catherine « est de la Mère Madeleine..., l'ordre et le style sont de Nicolas le Fèvre, sieur de

Lézeau, conseiller d'Etat » et grand ami du Carmel. Cf. Notes inédites de Mercier de

Saint-Léger, Bertrand, Mélanges de biographie et d'histoire, p. 356. Il est d'ailleurs

possible, mais je ne crois pas que Lézeau ait beaucoup retouché la prose de S.

Catherine. 337 mon âme et mon esprit », Dieu voulant détruire en elle ce qui était

d'elle-même., pour faire des effets cachés et divins, en sorte que cette pauvre âme ne se

voyait plus, ni les opérations de Dieu en elle, si ce n'était lorsque cet esprit qui habitait en

elle, au lieu du sien, lui donnait quelque peu de relâche pour se connaître et Dieu en elle.

Dieu avait dessein de cacher cette âme à elle-même et aux autres, au moins pour la plus

grande partie des choses qui se sont passées en elle » (1). Peu de lumière, mais assez

pour qu'elle pressente ou devine ou entrevoie les merveilles de cette vie ténébreuse. Il me

semble qu'étant en cet état, Dieu prit tout mon esprit, et le tira à soi, afin que je

n'entendisse pas quelque chose de très particulier que Dieu voulait opérer en moi

(2). Qu'a-t-elle besoin d'en savoir davantage ? « Si je voyais ce qui se passe en moi,

disait-elle, je serais divisée et il ne le faut pas, mais tout occupée en souffrance et en

amour. (3). » Je sens que toutes les puissances de mon âme sont hors de leurs opérations

et sont occupées, sans que je connaisse cette opération, et cela me prive de tout désir et

mémoire d'aucune chose ; mais il me semble que parmi toutes ces impuissances, je

comprends une grande chose, et encore, de ce que je comprends, il en demeure bien peu,

pour ce que, l'opération s'augmentant, ce qui s'opère en moi se fait en moi et sans que je

le voie. De moi, je ne puis penser ni dire comme je suis. Je me trouve sans désir du ciel et

de la terre, tellement que je ne puis opérer aucune chose, et quelquefois je me trouve

parlant de quelque chose, qu'en l'intérieur, j'en suis bien éloignée (4). Et sans doute, ces

beaux textes n'apprennent rien de proprement nouveau à ceux qui ont étudié les oeuvres

de Catherine de Gènes, de Thérèse, de Jean de la Croix. (1) La vie..., p. 49. (2) Ib., p.

58.(3) Ib., pp. 52, 53.(4) Ib., pp. 65, 66. 338 Aurions-nous présenté la grâce de Catherine

de Jésus comme exceptionnelle? Non, c'est, à un degré qu'il nous est impossible de fixer,

la grâce commune de ces êtres d'exception. Tous les vrais mystiques se reconnaîtraient

dans ces claires confidences. Mais cette expérience, toujours ancienne et toujours

nouvelle, d'une part, Catherine la décrit avec la simplicité des enfants, ce qui donne à ses

« petits papiers » une je ne sais quelle couleur particulière de réalité ; d'autre part, elle se

borne à dire ses impressions telles qu'elle les éprouve et qu'elle tâche de les comprendre,

sans rien nous communiquer des pensées ni des émotions qui précèdent ou qui suivent

son ravissement.« On a trouvé un petit papier écrit de sa main où il y a ces paroles « je

vois que mon âme doit être réduite à n'avoir qu'un consentement au regard de Dieu ». Elle

voulait dire : je vois que tout doit être anéanti en moi, excepté un acte de consentir au

vouloir de Dieu... Et bien souvent, elle recommençait plusieurs fois une même chose sans

la pouvoir achever, disant un mot sans pouvoir dire le second ou le troisième. Et ainsi cette

âme parlait et agissait selon qu'il plaisait à Dieu qu'elle fit, ou plutôt lui de faire en elle, car

cette divine Majesté avait pris un si grand pouvoir sur elle qu'il ne lui restait rien d'elle dont

elle pût user, selon le cours et l'usage ordinaire que nous avons de nous-mêmes. Et elle

disait fort souvent : je n'ai plus rien à moi, je ne suis plus à moi, une puissance au-dessus

de moi me possède et me tient toute. (1) »« Cette bonne Soeur eut un jour un effet de Dieu

si puissant qu'il la forçait de parler, en sorte qu'elle fut une heure dans le jardin, sous une

treille, marchant toujours et disant ces paroles : Dieu met en moi sa puissance; Dieu met

en moi sa puissance ; Dieu met en moi sa sapience et sa science; recommençant

continuellement les mêmes (1) La vie..., pp. 67, 68. 339 paroles, et se passant en elle de

grands effets, lesquels elle ne put jamais dire. Même lorsqu'elle rapporta cela à la Mère

Prieure (Madeleine), ce fut avec quelque étonnement de ce que cela voulait dire, disant

qu'elle avait fait tout ce qu'elle avait pu pour s'empêcher de cette action, mais qu'il n'avait

pas été en sa puissance. Ce qui témoigne que l'éminence de cette grâce lui était en partie

couverte, afin qu'elle demeurât dans l'humiliation et dans l'ignorance en laquelle on est

dans cette vie (1).»Pour que ce vide fût encore plus complet et plus douloureux, après

l'avoir dépossédée d'elle-même, Dieu semblait encore, par moments, vouloir la déposséder

de lui.« Il lui imprimait quelque chose du délaissement du Père éternel qu'il porta en la

croix... Cela faisait en elle un effet si grand et si extrême qu'elle croyait retourner au néant,

exprimant sa peine, tantôt par le nom d'anéantissement, mais plus ordinairement par celui

de privation, lui semblant que Dieu lui faisait porter un retirement de lui qui lui était

insupportable, non pas qu'elle vit que Dieu se retirait d'elle par la grâce nécessaire à salut,

ni par aucune sorte de grâce, mais c'était une manière de privation dont Dieu usait sur elle,

par une sorte d'épreuve et de souffrance,... laquelle ne se peut pas expliquer... et n'en

peut-on donner aucune raison, sinon que celui qui est tout-puissant, l'a voulu et l'a fait

ainsi (2). » Le Père de famille, disait-elle, renverse toute la maison pour trouver la dragme

et Dieu renverse l'intérieur de sa créature pour trouver son âme qui est enveloppée et

perdue en elle-même et en ses opérations (3). « Pour ce qui est des tentations de l'esprit

malin, reprend la Mère Madeleine qui dose son récit avec une maîtrise absolue, j'en dirai

quelque chose, selon ce qu'il (1) La vie..., p. 147. (2) Ib., pp. 107, 1o8. (3) Ib., p.

146. 34o plaira à Dieu de m'en donner mémoire et que je verrai à propos d'écrire, sachant

que les choses qui se passent dans les âmes de Dieu ne doivent pour la plupart être

connues que dans le ciel. » Que de maux n'aurait-on pas empêchés si l'on avait toujours

imité cette discrétion royale ! «Il plut à Dieu faire voir à cette âme, par plusieurs fois, les

peines des enfers... II lui est arrivé d'en être si épouvantée et étonnée qu'elle en perdait la

connaissance, l'espace de deux heures, pendant lesquelles elle n'entendait, ne voyait ni

sentait aucune chose, demeurant couchée -par terre au lieu où elle se trouvait. Et cela

néanmoins, ne lui est jamais arrivé que lorsqu'elle était seule, ou quelquefois avec la Mère

prieure, ou une autre soeur au plus. Et sur ce sujet, il s'est passé tant de choses... que

cela ne se doit ni ne se peut dire, ni jusqu'où Dieu avait permis aux esprits malins de la

travailler. » (1) Souveraine décence de ces lignes ! Hélas, combien d'autres n'auraient ils

pas appuyé complaisamment sur ces pénibles tableaux !Elle tenait peu de place dans le

couvent, mais on l'aimait bien. « Sa façon était si dévote que toutes les religieuses

prenaient plaisir d'être auprès d'elle, et à la voir, encore qu'elle ne leur dit mot, car bien

souvent, elle ne pouvait pas parler. » Lorsqu'elle se mêlait un peu à l'entretien, elle

s'exprimait « si naïvement et d'une façon si douce qu'il semblait que l'on oyait parler un

petit ange (2) ». D'autant plus chétive à ses propres yeux qu'elle était davantage « privée »

d'elle-même, elle avait « une très grande charité pour les oeuvres de Dieu ». « Un jour, du

temps de ces dernières guerres contre les hérétiques rebelles, Dieu lui montra qu'il la

chargeait des besoins de la France et qu'il voulait qu'elle prît cela sur elle, ce qu'elle

accepta et dit à Notre-Seigneur : Bien, mon Dieu, j'aurai soin de la France et de votre

peuple, et vous aurez soin de moi. — (1) La vie..., pp. 54, 55. (2) Ib., p. 98. 341 « Et en

effet, tout le temps que les affaires de la guerre durèrent, elle dit à la Mère prieure qu'elle

n'avait rien demandé à Dieu pour elle, et elle était en un soin de l'état des affaires tout ainsi

que si elle n'eût rien eu autre chose dans l'esprit. Et demandait souvent à la Mère prieure :

comment est-ce que tout va ? A-t-on pris une telle ville ou fait quelque avance (1)? » Je

vois, disait-elle, une plénitude de Dieu en toutes choses, jusques à un petit fourmi, qui fait

que mon âme est portée à rendre un honneur à Dieu en tout lieu et en toute chose (2). Elle

ne s'absorbait pas à contempler le divin travail qui se poursuivait en elle, « n'étant

nullement attachée à ces choses-là » et ayant docilement remis le soin de son intérieur à

ceux qui avaient charge de la diriger. Elle découvrait ingénument les secrets de son âme,

soit à Bérulle, soit à la Mère Madeleine, « mais, l'on n'y faisait rien que suivre ce que Dieu y

mettait » (3). Avec Bérulle, les confidences étaient plus difficiles. Elle lui écrivait un jour : Je

me trouve toute interdite et avec crainte lorsque je vous parle, je ne sais si vous ne vous en

êtes point aperçu. Cela m'étrange et me retient. Je vous donne ma volonté pour la donner

à Dieu (4). Elle est plus libre, la plume à la main. A certains jours néanmoins, toute

communication lui est impossible. Je suis si captive que je ne saurais écrire un mot, sinon

pour vous dire que je vous ai désiré aujourd'hui ici, à cause de la facilité que j'ai eue pour

parler de Dieu, ce qui m'arrive assez peu souvent, étant d'ordinaire dans une grande

privation et impuissance. Je ne sais où je suis ni ne désire le savoir, si (1) La vie... pp. 90,

91. (2) Ib., p. 116.(3), Ib., p. 109.(4) Ib., pp. 173, 173. La Mère Madeleine ne nomme pas le

destinataire des lettres qu'elle publie, mais j'ai l'intime persuasion que la plupart sont

adressées à Bérulle 342 Dieu ne le veut... J'ai essayé souvent de vous écrire ce qui nous a

été impossible (1). Le « nous » que les usages du Carmel préfèrent à l'orgueil du « je »,

embarrasse un peu cette spontanéité naïve. Ne craignez, s'il vous plait, que nos petits

maux nous ôtent le souvenir de vous devant Dieu. Je m'oublierais plutôt moi-même., je

vous supplie de le croire, et que votre âme nous est chère devant lui (2). Je vous suis tant

obligée que je ne sais comme le reconnaître, sinon m'appliquant à Dieu pour vous (3). On

ne goûte pas toujours les écrits de certains mystiques, même très grands, mais celle-ci est

d'une simplicité et d'une gentillesse charmantes. Bérulle lui ayant proposé ses propres

scrupules, Le bon Jésus, lui répond-elle, a déjà oublié tout ce en quoi vous pourriez

craindre avoir manqué et je m'offre à lui pour en porter la pénitence pour vous (4). Ou

encore, ne soyez point en peine pour les endormissements que vous avez. Cela n'est rien.

Je m'en ressens aussi quelquefois (5). Ce léger souffle et si pur acheva de s'éteindre le 19

février 1623. « Elle me dit plusieurs fois en sa maladie : je vois les vierges qui m'appellent.

Elle disait ainsi : je vois les petites vierges... elles me demandent pour aller avec elles (6). »

Son doux corps, de si peu de poids, fut porté sur un carrosse, au monastère du faubourg

Saint-Jacques. La marquise de Maignelais l'accompagna d'un carmel à l'autre (1) La Vie..,

p. 202.(2) Ib., pp. 226, 227.(3) Ib., p. 186.(4) Ib., p. 182.(5) Ib., p. 187.(6) Ib., pp. 120,

121. 343 et, dans la personne d'André Duval, la Sorbonne attendrie récita les dernières

prières sur la tombe.Telle est cette vie que je n'ai pas su lourer, mais qui rayonne assez

d'elle-même. Il y a des saintes plus éclatantes ; au cours de nos recherches, nous en

rencontrerons plusieurs qui nous captiveront davantage, soit par l'ardeur de leurs

sentiments, soit par l'excellence de leurs dons naturels, soit par le mérite de leurs oeuvres.

Je n'en connais pas de plus exquise, de plus propre à nous rendre presque sensible

l'union mystique, dans sa vérité simple et sublime.III. Il manquerait à ce long chapitre, un

de ses paragraphes essentiels, si je ne consacrais pas, au moins quelques pages, à la

seconde des trois filles de Mme Acarie — toutes les trois carmélites — à Marguerite, en

religion, Marguerite du Saint-Sacrement. Pour faire ici une place à ce dernier portrait, je

dois renoncer à la charmante marquise de Bréauté, Marie de Jésus — Cousin a

longuement parlé d'elle ; — renoncer à beaucoup d'autres.Pour bien des raisons qu'il

serait trop long de déduire, Marguerite s'impose à nos préférences. Figure très originale et

en même temps des plus représentatives. Elle ne vit pas comme sa mère dans une extase

continuelle. Dieu ne se l'est pas gardée pour lui seul; il n'a pas mis un sceau sur ses

lèvres, comme il a fait pour Catherine de Jésus. Elle a moins de majesté, une suréminence

moins sensible que Madeleine de Saint-Joseph. On disait de celle-ci qu' « entre cinquante

religieuses, elle se faisait reconnaître par une certaine onction de grâce qu'elle répandait

par sa présence » (1). Marguerite au contraire, reste dans le rang, disparaît sans peine. De

petite taille et d'une humeur aussi peu solennelle que possible, elle ne frappe pas d'abord.

Aucune auréole sur le front de cette parisienne vive; soudaine, ronde, un peu brusque

et (1) Mémoire..., II, p. 592, 344 toujours simple dans ses propos. Une religieuse qui ne

l'avait pas rencontrée encore et qui s'approchait d'elle avec tremblement, parce qu'elle «

s'attendait de voir une personne très sérieuse et d'un air très grave, fut étonnée de la voir

avec un visage gai, un air très vif et une manière d'agir extrêmement libre » (1). Loin

d'affecter les grands airs, elle cherchait plutôt à donner le change, à jouer la sotte ou la

pécheresse. Par de sinistres confidences sur son propre compte, un jour elle affole sa

mère, la très clairvoyante Mme Acarie, qui avoue ingénument aux autres carmélites du

faubourg Saint-Jacques, « l'appréhension où elle est que l'intérieur de sa fille ne soit en un

état déplorable » (2). Mme Acarie lui demande une autre fois ce qu'elle devrait faire pour

son propre avancement spirituel. « Il vous faut bien mortifier, répond Marguerite, car

comme vous avez tant enseigné les autres, et que vous avez agi selon vos inclinations,

quoique très bonnes, il y a pourtant de votre propre jugement dans votre fait et c'est ce

que vous avez besoin de faire mourir en vous ». Un peu surprise, mais édifiée plus encore,

Mme Acarie dit la chose à « quelques religieuses, dont une, témoignant à la Mère

Marguerite l'étonnement où elle était de ce qu'elle avait parlé à sa mère avec tant de

sévérité, lui dit en riant: « Comme vous y allez! » Notre jeune professe ne lui fit point

d'autre réponse, sinon : « Pourquoi s'est-elle adressée à moi qu'elle sait bien n'être qu'une

bête et une étourdie ? Je n'y saurais que faire, j'ai dit ce que j'ai pensé ». Pourtant cette

liberté d'allure et de propos ne trompe personne. On s'accorde à nous la présenter comme

d'une vertu extraordinaire. « Elle ira plus loin que sa mère », disait le P. Binet. Incident

unique je crois dans l'histoire des procès de ce genre, « la marquise de (1) La vie de la V.

M. Marguerite Acarie... par M. T. D. C. (Tronson dé Chenevière), Paris, 1689, p. 145.(2) Ib.,

p. 70.(3) Ib., pp. 71, 72.  345  Maignelais, en déposant pour la béatification de la mère, ne

put s'empêcher de faire aussi l'éloge de la fille, quoique celle-ci vécût encore : « Mme

Acarie, dit-elle, était sainte ; mais la Mère Marguerite, sa fille, l'est encore davantage », M.

de Lézeau a rapporté cela d'après le greffier qui avait écrit la déposition de la marquise de

Maignelais » (1). On raconte d'elle quantité de jolis miracles, mais qu'elle faisait, si j'ose

dire, sans avoir l'air d'y toucher, et à plus forte raison, sans avoir l'air d'y croire. Avec cela,

très intelligente, d'un « esprit décisif », incomparable dans la conduite des rimes. Le guide

spirituel que l'on a composé en combinant des extraits de ses lettres et de ses notes, est

un des meilleurs livres de direction que je connaisse (2). Humaine, bonne, « fort civile et

caressante » (3), mais invinciblement réfractaire à toute fadeur, pour moi, si j'avais à

désigner, parmi les grandes religieuses du passé, la carmélite idéale, celle qui répond le

mieux à l'image que je me suis faite d'une fille française de sainte Thérèse, je nommerais,

presque sans hésiter, Marguerite du Saint-Sacrement.Elle était née à Paris le 6 mars 159o.

La marquise de Maignelais, une Gondi, je le rappelle, et la propre tante du cardinal de

Retz, a dit à plusieurs personnes et notamment à Vincent de Paul, « qu'étant allé rendre

visite à M' Acarie, peu de temps après la naissance de Marguerite, elle fut conduite dans

une chambre où on avait mis son berceau et qu'elle fut très surprise de le voir tout en feu,

mais qu'elle fut rassurée par la voix secrète d'un bon ange qui lui dit : « les flammes sont la

figure du feu céleste qui embrasera cette âme (4) ».Nous connaissons l'hôtel Acarie. Dans

cette serre (1) Boucher, op. cit., p. 328.(2) Conduite chrétienne et religieuse selon les

sentiments de la V. M. Marguerite... par le P. J. M. de Vernon, Paris (20 édit), 1691.(3) La

vie..., p. 234.(4) Ib., pp. 10, 11. 346 chaude, la piété de la jeune fille mûrit très vite. On a

pourtant l'impression nette qu'un développement si précoce n'eut rien de forcé. Mal tresse

d'elle-même, comme elle sera toujours, incapable de se contrefaire, docile sans doute mais

indépendante , elle se prête aux influences qui conviennent à sa grâce, elle échappe aux

autres. Humble profondément, prompte à se mépriser elle-même, elle n'était pas née

disciple. Elle vénère les saints amis de sa mère, elle les tient pour d'insignes serviteurs de

Dieu, mais d'aucun d'eux elle ne portera l'empreinte. Carmélite, elle n'aura d'autres livres

que l'Imitation et que les écrits de sainte Thérèse. Peut-être n'a-t-elle même pas ouvert les

ouvrages de Bérulle, son directeur néanmoins et très aimé. Nous avons plusieurs de ses

lettres au grave Marillac qui lui fut peut-être encore plus cher que Bérulle. Très déférente,

on voit bien qu'il ne la domine pas. Sa mère non plus, et c'est tout dire. Placez une femme

de cette trempe à la tête de Port-Royal, Saint-Cyran n'aurait eu qu'à battre en

retraite.Parmi les visiteurs de l'hôtel Acarie, elle avait remarqué notre Quintanadoine et lui

avait demandé quelques conseils. Voici comme elle lui écrit, alors « qu'elle n'avait encore

que douze à treize ans », ainsi que nous l'assure Quintanadoine lui-même. Monsieur et

très honoré Père en Notre-Seigneur Jésus. La paix de Notre-Seigneur vous soit donnée

pour humble salut. Je vous prie de m'excuser si j'ai pris la hardiesse de vous écrire, pour

vous mander la disposition en laquelle je me suis trouvée depuis que je vous ai parlé

touchant l'oraison : je me suis aidée du livre que vous m'avez baillé et vous en remercie

très humblement; mais depuis que j'ai parlé à M. de Bérulle, il m'a dit que je me servisse

du livre de Jean Gerson, et il me semble qu'il me sert de beaucoup, parce que je n'ai pas

tant de curiosité qu'à celui que vous m'avez baillé, où il y a beaucoup de points trop hauts

pour moi, et particulièrement sur la création du monde et des anges. Mon esprit se perd en

cela 347 et est beaucoup plus curieux que je ne l'avais, lorsque je vous parlai, et pour ce,

je ne m'en sers plus. Mais, par la grâce de Dieu, j'ai l'esprit plus tranquille depuis trois ou

quatre jours que je n'avais il y a deux semaines. Je vous supplie de me faire tant de bien

de m'envoyer un scapulaire pour donner à une bonne âme, laquelle a le grand désir de

l'avoir, et aussi je vous supplierai volontiers de m'envoyer une haire pour moi, J'en ai la

dévotion, et parce que le sujet serait trop long à vous l'écrire, je vous le dirai mieux de

bouche. Je vous prie de me l'envoyer avec le scapulaire, vous suppliant de prier Dieu pour

moi (1). Un peu plus tard, mais toujours avant l'âge de quinze ans, elle écrivait à la Mère

Anne de Saint-Barthélemy cet autre billet qui n'est pas moins surprenant : J'ai seulement

les vertus en imagination, mais en effet, je n'en ai pas une... Ce qui est de pire, c'est que

j'ai l'esprit si prompt et léger, qu'à la moindre contradiction qui me vient, je me laisse

emporter sans le reconnaître. Tellement que lorsque je viens pour faire l'oraison, je me

trouve sans aucune retenue ni application à Dieu. Devant que j'aie accoisé et rendu mon

esprit tranquille, j'y perds beaucoup de temps, et j'ai toujours l'esprit si aride que rien plus

(2). Dans ces lettres si au-dessus de son âge, pas un de ces mots irritants qui trahissent la

suffisance d'un enfant prodige. Elle ne s'écoute ni ne s'admire. Très mûre sans doute, très

experte dans la connaissance de soi-même et l'appréciation des valeurs spirituelles, mais

plus encore naïve et vraie, elle dit ce qu'elle pense comme elle le pense; elle donne leur

plein sens aux mots qu'elle emploie. Choseadmirable, ce relinque curiosa, une des leçons

les plus subtiles de la vie mystique, elle l'a déjà compris. Etcomme elle tient déjà les rênes

de son âme ! Entre le livre trop « curieux » que lui proposait Quintanadoine et l'Imitation,

conseillée par Bérulle, librement, elle fait son choix. (1) La vie..., pp. 3o, 31. (2) Ib., p.

32. 348 Il y aurait plaisir à suivre l'épanouissement de cette jeune et virile sagesse.

Carmélite à quinze ans, et bientôt prieure, en province d'abord, puis au Petit Carmel de la

rue Chapon, elle ne cessera plus de croître, mais selon sa ligne première : vigueur, netteté,

indépendance, non pas cette indépendance, fruit de l'orgueil, qui ajoute à nos autres

chaînes, mais celle qui n'est qu'une des formes de l'oubli de soi. Simplifiez votre esprit,

disait-elle, dans toutes les choses de néant et superflues, oui même dans votre conduite

spirituelle... Sainte Thérèse a excellé dans cette simplification d'esprit (1). Le programme

de la vie intérieure et de la mystique, pour elle, tient en deux mots : Il faut nous oublier

nous-mêmes pour l'amour de Dieu, afin qu'il établisse notre âme hors de nous-mêmes,

pour être toute sienne, vu qu'il ne peut avoir beaucoup de lieu en nous, lorsque nous

vivons dans un si continuel regard de nous-mêmes (2). Nous aider à nous « établir » « hors

de nous-même » et en Dieu, la direction n'a pas d'autre raison d'être ; trop nous occuper

du directeur n'est qu'une subtile façon de nous occuper et remplir de nous. Les naturels

tendres et sensibles ont besoin d'une conduite bien solide, si on ne les veut ruiner et

perdre par une trop longue attention à leurs plaintes. Les filles spirituelles ont de la joie

d'avoir bien de quoi dire et entretenir leurs pères spirituels. Je confesse que j'en aurais

plutôt de ne savoir que dire, tant j'ai d'aversion d'employer le temps si mal. S'occuper de

soi le moins que l'on peut, c'est bien le meilleur.Il faut employer nos bons moments à nous

donner à Dieu... et nous accoutumer enfin à être hors de nous-mêmes... J'admire comme

on peut tant entretenir les directeurs ; car, pour l'ordinaire, étant toujours même chose, un

avis bien pratiqué donne assez d'ouvrage (3). (1) Conduite chrétienne..., p. 379.(2) Ib., p.

19.(3) Ib., p. 18. 349 « Plusieurs se mettent entre les mains d'autrui pour en jouir et y

trouver repos ; en quoi, ils se trompent bien fort », et deux fois; d'abord parce que les

directeurs ne doivent tendre qu'à nous faire mourir à nous-mêmes; ensuite, parce que, en

vérité, ils peuvent si peu ! L'assistance que nous espérons d'eux n'est rien qui nous

approche de Dieu, si Dieu même ne nous tend pas les bras de sa bonté. Les efforts

humains sont si mêlés de faiblesses et d'ignorances que je ne sais comment nous les

osons regarder comme une chose véritable et sainte... Si un ange était appliqué à nous

répondre comme la multiplicité de nos pensées et de notre amour-propre le désirent, il

nous nuirait plutôt que de nous servir (1)...Aux créatures, quelque saintes qu'elles soient

sur la terre, il n'y a que du vide pour nous qui les recherchons, ayant du visible conforme à

nous et du trompeur; car cette créature estimée peut être un diable inconnu à nous,

puisque ayant part aux choses visibles et sensibles, elle plaît selon l'estime ou l'affection

que l'on a, qui ne peut être utile à notre sanctification qu'en superficie. Suivons la grande

sainte Madeleine qui ne se peut arrêter aux anges ni au sépulcre où elle les quitte, pour

chercher son Maître (2). « Son Maître », le Maître intérieur qui prime tout, et auprès duquel

le directeur le plus accompli paraît si peu de chose, ou, pour mieux dire, auprès duquel le

directeur, plus il est accompli, plus il s'efface, ne laissons pas fuir l'occasion de souligner

ces beaux principes dont je voudrais, dont je dois faire l'âme ardente et lumineuse du

présent travail. « Au reste, continue la Mère Marguerite, cela n'empêche pas qu'on ne se

communique et qu'on ne reçoive la conduite d'autrui. » « Les lumières que l'on reçoit des

directeurs servent beaucoup (3). » (1) Conduite chrétienne, pp. 14, 15.(2) Ib., pp. 147,

148.(3) Ib., pp, 248, 123. Elle ajoute fort sagement : s Il est souvent hors de notre lumière

de discerner si c'est par besoin ou par amour-propre, quand nous nous déchargeons à

notre directeur de nos peines et de notre état. C'est pourquoi il vaut mieux nous laisser

aller à le faire simplement et sans discernement. Le silence est quelquefois le meilleur, il

est vrai ; mais la trop grande peine donnerait lieu au diable de nous affliger et tourmenter

dangereusement » . C'est ainsi qu'elle résout d'avance les scrupules que donnerait à une

âme sainte, le raffinement des Maximes. 35o Lorsque Bérulle mourut en 1629, Marguerite

écrivit à one Abbesse bénédictine de ses amies, une lettre fort remarquable qui nous la

montre au naturel, je veux dire, à la fois très avidement soumise et très détachée, dans ses

rapports avec l'homme de Dieu qui fut le plus écouté de ses directeurs. Si nous mettions

notre perfection et notre salut aux hommes, nous aurions sujet de nous inquiéter; mais

étant en nos mains avec Dieu, nous n'avons qu'à nous retirer en lui, et à faire usage de la

conduite des saints qu'il nous a donnés en notre établissement. C'est ce que je vous

désire et à toute votre maison, de recueillir la grâce pour en profiter seule, quand la mort

vous ôtera ce qu'il a plu à Dieu de vous donner. (Elle fait allusion sans doute au présent

directeur de cette abbaye.) C'est un repos qui ne se peut dire d'être à Dieu en tout temps,

et non plus aux créatures. Puisque tout passe, et que le bien des choses créées ne

demeure pas toujours bien, nous ne sommes pas de meilleure condition, ni plus saints que

les autres, pour avoir notre grâce stable et permanente en cette vie. Dieu me veuille faire

miséricorde en l'autre ! Il m'a donné ce que je lui ai demandé, qui était d'entrer en religion

du temps des saints et plus grands personnages, pour prendre naissance parmi eux ;

prévoyant bien les orages que le temps pouvait apporter à ce que je voyais, lorsque j'entrai

(1). Ainsi je me sens obligée à Dieu de m'avoir fait cette grâce... Il est bon de s'accoutumer

de bonne heure à n'aimer que Dieu, et qu'il nous soit toutes choses (1) Il est bien curieux

que toute jeune, et avant même d'entrer en religion, elle ait prévu le conflit qui éclata dans

le Carmel lorsque les Pères carmes, introduits en France, tentèrent de substituer leur

juridiction à celle des supérieurs ecclésiastiques, nommés par le Pape. Histoire

douloureuse et scandaleuse, dans le détail de laquelle je suis fort heureusement dispensé

d'entrer. On trouvera là-dessus toutes les indications nécessaires dans le Mémoire des

Carmélites déjà cité plusieurs fois et dans la Courte réponse de M. Houssaye : Les

Carmélites de France et le cardinal de Bérulle..., Paris, 1873(2) La vie..., pp. 196,

197. 351 Peut-être lui voudrait-on, en cette occurrence, plus de sensibilité. Au demeurant,

je ne suis pas sûr qu'il lui manque cette fleur de tendresse qui nous émeut dans les lettres

de sainte Chantal. Les « saints et grands personnages », dont elle parle, et Bérulle

notamment, avaient peut-être plus de vertu et de prestige que de grâce humaine. D'un

autre côté, notre vive parisienne, avec son énergie souple et douce, s'était établie de bonne

heure dans un équilibre parfait, réglant, comme il lui plaisait, ses propres sentiments et

leur expression . « Les violences n'étant point de Dieu, pensait-elle, il ne les faut pas

entretenir (1).» D'ailleurs peu d'illusions sur quoi que ce soit. « Nous trouverons, disait-elle

encore, le paradis tout nouveau, en ayant si peu goûté sur la terre (2). » « Nous avons à

supporter en nous et en autrui force défauts, comme c'est la vie de la terre de manquer de

ferveur (3).» « La vie intérieure est silence, souffrance et patience (4). » Ni froide, ni sèche

pourtant, mais, au contraire, aimable à voir, à entendre : sa main, si peu molle, guérit les

malades, ses lèvres, si raisonnables, chassent les démons.Nulle sécheresse non plus

dans l'esprit. Son style a quelque chose de réel, d'intense, de discrètement passionné qui

s'empare de toute l'âme. Suivez plutôt cette déduction vigoureuse et rigoureuse. Notre

intérieur étant sans confiance en Dieu, Rous sommes réduits dans le plus pénible et le

plus misérable. de tous les états. Voilà pourquoi le diable, ayant pouvoir de nous travailler

et de nous abattre sur ce sujet qui fait l'appui le plus essentiel de l'âme pécheresse, il lui

est aisé de nous accabler d'un moment à l'autre, mais non pas d'anéantir la vérité de Dieu

qui tient notre âme liée à la créance qu'il est notre Dieu, notre Père et tout notre salut.Cette

vérité que le diable ne peut ôter, le fait enrager contre (1) Conduite.... p. 17. (2) Ib., p. 25,

26.(3) Ib., p. 23.(4) Ib., p. 13o. 352 l'âme. Il la trouble et l'obscurcit tant qu'il peut, ce que

Dieu lui permet, pour notre exercice. Ne disons point et ne donnons jamais lieu à croire que

nous sommes en l'entière séparation de Dieu. Je sais bien que les péchés ne le méritent

que trop ; mais tant que nous vivrons, il nous faut adorer, demander et espérer les

miséricordes de Dieu. Il n'y a que l'enfer qui est impénétrable à les recevoir. Donc, puisque

c'est une vérité, ne recevons pas une suggestion qui est fausse et qui n'honore point Dieu,

savoir qu'il n'y a point de miséricorde pour nous (1). Elle est maîtresse de sa pensée et de

sa plume, comme de son âme. Disons de sa direction ce qu'elle dit elle-même de la vie

intérieure : elle « est de peu de paroles et de grande étendue vers Dieu » (2).On s'explique

dès lors que l'on ait tant recherché sa conduite. Elle avait une extrême vivacité d'intuition et

l'on croyait communément qu'une lumière céleste ' lui révélait le fond des coeurs.

Lorsqu'elle arriva, comme prieure, au couvent de Saintes, raconte naïvement une de ses

religieuses, « il y avait quatre mois que j'y étais. Je dis en moi-même : puisque cette bonne

Mère est si pénitente, elle est sans doute fort sérieuse. Il faut donc que je le paraisse aussi.

Nous allâmes toutes à la porte pour la recevoir, avec sa compagnie qui était de quatre

religieuses. Elle nous embrassa toutes ; nous n'étions que six, et quand elle vint à moi, elle

me dit : Voici ma soeur Anne du Saint-Sacrement, ce qui m'étonna fort, n'ayant jamais eu

le bien de la voir. Mais je fus bien plus surprise, lorsque, me passant la main sur le visage,

elle me dit : « Orgueil, orgueil, ne vous redressez point tant; marchez dans l'humilité de

Jésus-Christ. Qu'importe qu'on nous estime folles ? Il n'y a point de péché d'être estimées

telles, mais il y en peut avoir en vous redressant ainsi. Laissez-vous aller à votre naturel... »

Je ressentis une si grande joie en  (1) Conduite..., pp. 135, 136. (2) Ib., p. 13o. 353 mon

âme des paroles qu'elle me dit, que je désirais d'être continuellement avec elle

(1) ».Bérulle qui l'avait vue naître et grandir, la croyait divinement inspirée. Trop avide

peut-être de merveilleux, ce fut surtout sur la parole de la Mère Marguerite qu'il pressa

Richelieu d'assiéger la Rochelle, affirmant que telle était la volonté de Dieu et

qu'assurément le Roi prendrait cette ville. Je ne dis pas non, et de quel droit le dirais-je ?

Néanmoins, comme l'Église nous laisse, en pareille matière, toute notre liberté d'analyse,

je suspends mon adhésion à cette merveille. Bérulle est sincère, mais n'impose-t-il pas à la

carmélite ses propres idées ? On voit si bien, comment la chose a pu se passer. Le progrès

des huguenots le tourmente. Comme souvent, lorsqu'il est dans l'embarras, i 1 vient au

parloir de la rue Chapon, il demande la prieure, il dit sa propre angoisse devant la grande

misère du pays. Que faire ? Que conseiller au cardinal ? Eh! pourquoi ne pas assiéger la

forteresse des rebelles, forcer la bête dans son trou ? Peu au courant de ces choses,

Marguerite approuve la stratégie qu'on développe devant elle, comme nous faisions, au

printemps de 1915, quand les journalistes préconisaient l'offensive générale. Par-dessus

les moyens, qui importent peu et dont elle n'est pas juge, la carmélite est trois fois sûre

que Dieu ne manquera pas à la France catholique. Bérulle accorde cette certitude au fil de

sa propre conception et fait signe au cardinal de la part de Dieu. Tout cela, je le répète, de

la meilleure foi du monde. L'homme est ainsi fait et, tout spécialement, Bérulle. «II la

consultait souvent, nous dit-on, sur des affaires importantes et suivait ses avis avec

beaucoup de succès. Il a dit même à une Abbesse très célèbre, que lorsqu'il avait de la

peine en la conversion de quelqu'un, il lui en parlait comme d'une chose qui lui était

indifférente, et par manière (1) La vie.... pp. 13o-132. A son arrivée à Saintes, la Mère

Marguerite avait avec elle une fille de Séguier, la Mère Marie de

Jésus-Christ. 354 d'entretien, — notez ces deux mots, — à quoi elle faisait des réponses si

justes et si prudentes, qu'il ne pouvait douter qu'elle ne fût l'organe dont le Saint-Esprit se

servait pour lui apprendre la volonté de Dieu (1). » Voici du reste comme elle écrit

elle-même, au sujet du siège de la Rochelle. Sa lettre est écrite « à une personne d'une

vertu singulière qui avait suivi le Roi en cettefameuse expédition », et qui semble avoir eu,

comme soldat ou comme conseiller d'État, une part directe à l'entreprise. Après avoir dit

qu'elle n'espère rien de la« puissance des hommes », vous me demandez ma pensée,

continue-t-elle, à vous seul je la dis (2). J'espère le secours de Dieu par une extraordinaire

miséricorde et par le travail de ses serviteurs. Je ne laisse pas de craindre et de prier. Vous

savez que nos pensées (les siennes propres) sont si légères et si fragiles que vous ne

devez trouver de consolation que du courage que Dieu vous donnera pour agir en ces

extrémités (3). Cette humble, qui a toujours si, adroitement caché son mérite et qui fait si

peu de cas de ses pensées « légères », « fragiles », aurait-elle ordonné au cardinal de la

part de Dieu, le siège de la Rochelle, j'ai beaucoup de peine à le croire. Elle écrit encore au

même personnage cette lettre à l'exorde magnifique : Nous sommes plus présents à vos

travaux et aux armées du Roi que vous-même. Je suis en crainte et en espérance d'une

heureuse issue, qui nous semble plus certaine et plus solide que la crainte. Néanmoins la

crainte nous occupe et nous travaille comme si nous étions sans espérance. Dieu fait ses

oeuvres et ses merveilles dans les moments sans nous donner aucun jour dans ceux qui

suivent. Vous avez travaillé dans nos affaires — les troubles du Carmel sans doute —

pendant (1) La vie..., pp. 34, 35.(2) Si elle ne dit sa pensée qu'à lui, ce n'est pas qu'elle

attache à cette pensée une importance divine, mais au contraire parce qu'elle n'aime pas

se mettre en évidence, parler d'elle-même.(3) La vie..., p. 182. 355 quatre ans dans

l'ignorance et les ténèbres. Maintenant vous travaillez pour l'Etat et la Religion en ces

extrémités environnées de périls. C'est ce même Etat qui me donne l'espérance certaine de

la victoire ; car Dieu en est sa science, son intelligence et sa puissance, et les hommes en

sont comme néants, accablés d'ignorance et d'impuissance, se jetant dans les périls sans

savoir comment en sortir. Enfin, monsieur, plus vous êtes en cet Etat sous la main

puissante de Dieu, plus il est à vous, et vous êtes instrument de ses merveilles (1). Voilà

comme elle parle à un intime et à qui elle ne veut rien cacher. « Vous me demandez toute

ma pensée; à vous seul je la dis. » A-t-elle été plus explicite avec Bérulle ? Pour ma part je

ne le crois pas. Aussi bien la chose en soi n'a-t-elle qu'une médiocre importance, mais il

convenait de saisir au passage, la transformation fatale que peuvent subir les propos d'une

mystique, rapportés par un directeur prévenu.Quoi qu'il en soit, le bruit public attribuait à la

Mère Marguerite et le don des miracles et le don de prophétie. Dans un mémoire rédigé par

lui sur l'insigne carmélite que tant de liens attachaient à sa propre famille, « je crois, écrit le

cardinal de Retz, que je pourrais remplir un volume, si je voulais déposer tout ce que j'ai

ouï dire de la Soeur Marguerite du Saint-Sacrement.., à des personnes d'une foi

irréprochable. Je me contenterai de rapporter en ce lieu ce que je trouve en ma propre

maison, et d'une manière si particulière et si convaincante, qu'il n'y peut avoir, ce me

semble, aucun lieu d'en douter. J'ai ouï dire plusieurs fois à feu mon père

(Philippe-Emmanuel de Gondi), que plusieurs années avant qu'il entrât dans la

congrégation de l'Oratoire, et dans le temps qu'il était encore engagé dans les intrigues et

dans les plaisirs de la Cour, il fut pressé par feu ma mère d'aller voir la Mère Marguerite;

qu'il y résista longtemps, et que s'y étant résolu à la fin par pure complaisance, il y

trouva (1) La vie..., p. 183. 356 feu M. le cardinal de Bérulle, avec lequel il n'avait aucune

habitude, et que la Mère Marguerite lui dit en l'abordant ces propres termes : « Voilà,

monsieur, le R. P. de Bérulle que vous ne connaissez pas, mais vous le connaîtrez

quelque jour. Il sera l'instrument le plus efficace dont Dieu se servira pour votre salut. Vous

vous moquez de moi à l'heure qu'il est, mais vous connaîtrez un jour que je vous dis vrai. »

J'ai ouï faire ce récit à feu mon père une infinité de fois depuis qu'il a été à l'Oratoire ; mais

je me souviens de le lui avoir même ouï faire dans mon enfance, longtemps devant qu'il eût

la pensée d'y entrer; et lorsque Mme de Gondi vivait encore »« Mais pourquoi aller

chercher hors du couvent de la Mère de Dieu des preuves de ce don si extraordinaire

qu'avait la Mère Marguerite du Saint-Sacrement?... Quand on lui demandait son sentiment

sur les malades de la maison, on ne saurait nombrer combien de fois elle a prédit ce qui en

arriverait, disant nettement : cette soeur en mourra : celle-là n'en mourra pas ou bien : la

maladie d'une telle sera longue. Ce qui s'est toujours trouvé vrai, au grand étonnement des

médecins, à qui l'état et la qualité des maladies avait souvent fait faire des pronostics tout

contraires. Mais il est important de remarquer que bien qu'elle possédât ce don au point

qu'on le peut juger, son humilité ne lui permettait pas ordinairement de s'apercevoir qu'elle

l'eût. Car souvent elle ne croyait pas avoir dit les choses aussi clairement qu'elle s'en était

expliquée. Et quand on la voulait faire ressouvenir de ce qu'elle avait prévu, elle répondait

un peu brusquement : (1) La vie..., pp. 169, 17o. Cf. Chantelauze, Saint Vincent de Paul et

les Gondi, Paris, 1882, pp. 178, 179. Le biographe de Marguerite donne encore (pp.

171-173) d'après le témoignage de l'archevêque de Sens, O. de Bellegarde, une version

plus détaillée et, sur quelques points, probablement plus exacte, du même prodige.

D'après Bellegarde qui tenait aussi le fait du P. de Gondi lui-même, ce ne fut pas « en

l'abordant », mais après plusieurs visites que Marguerite découvrit au général des galères

l'avenir qui l'attendait. Cf. aussi, Batterel, Mémoires domestiques pour servir à l'histoire de

l'Oratoire, Paris, 19o2, t. I, pp. 34o-341. 357 Mon Dieu ! A quoi prenez vous garde ? Je ne

sais la plupart du temps ce que je dis. »Suit une scène fameuse, un peu rude, mais dans

son fond haute et touchante, belle à peindre et surtout des plus caractéristiques. Il s'agit

de « ce qui se passa entre elle et Mine de Chantal, lorsque vers le mois de juillet de

l'année 1641, elle vint au couvent de la Mère de Dieu ». Notons en passant la fidélité

d'affection que la sainte — elle entrait dans sa soixante-dixième année — garde aux

carmélites. « La R. M. Anne des Anges, qui en était prieure, voulant témoigner à cette

dame qu'on y avait toute l'estime et la vénération qui lui était due, mena au parloir sa

communauté pour la mieux recevoir. La Mère Marguerite... au lieu d'y aller avec les autres,

se retira en un endroit écarté, où elle se mit en oraison. Cette digne fondatrice des Filles de

Sainte-Marie la cherchant des yeux entre les autres, et ne la voyant point, en demanda des

nouvelles. La Mère prieure et une autre carmélite allèrent aussitôt la chercher pour la faire

venir, et l'ayant trouvée dans le lieu où elle était en prières, elles furent quelque temps à la

presser de venir avec elles au parloir_ Elle essaya de s'en excuser par ces paroles : je ferai

quelque impertinence, je parlerai en folle. — Mais la Mère prieure, lui ayant dit positivement

qu'il fallait qu'elle y vint, elle lui obéit. » — Avant de la juger fantasque, comprenez-la. Sa

réputation de thaumaturge, ces exhibitions au parloir, où tant d'indiscrets l'avaient fatiguée

en la regardant et la consultant comme un oracle, lui étaient devenues intolérables.

Délivrée de la charge de prieure, elle avait le droit de fuir ces visites qui lui faisaient perdre

son temps et qui lui semblaient du dernier ridicule. Un tête-à-tête avec la fille spirituelle de

M. de Genève, avec l'amie, la presque novice du Carmel de Dijon, enfin avec la sainte

admirable, elle en aurait bien voulu. Mais la compagnie, mais ce cercle de visages béants,

d'oreilles tendues vers quelque déclaration sibylline, l'irritait d'avance. 358 « Aussitôt que

ces deux saintes personnes furent en présence l'une de l'autre, elles se mirent à genoux

pour se saluer. Et comme Mme de Chantal parut être incommodée en se relevant, ce fut

là-dessus que la Mère Marguerite... prenant la parole, lui dit : «Je me réjouis de vous voir

pour me recommander à vos prières ; car vous irez bientôt jouir de la vue de Dieu dans le

ciel. » — A quoi cette illustre veuve répondit en s'écriant : « Ah ! bonne nouvelle ! — et

répéta plusieurs fois : ô Dieu ! la bonne nouvelle! » — Mais les filles de Sainte-Marie qui

l'accompagnaient, ne purent entendre ce discours sans témoigner la peine qu'elles en

eurent. Et une d'entre elles, considérant plus dans ce moment l'intérêt spirituel de leur

Communauté que la volonté de Dieu qui s'expliquait par la bouche de cette incomparable

fille, ne put s'empêcher de dire : « Ah! nia Mère, nous avons encore besoin de notre bonne

Mère; nous espérons que Dieu nous la conservera. » — A quoi elle répartit : « Ma soeur,

quand Dieu veut quelque chose, les créatures n'y peuvent rien ; il ne vous en demandera

pas congé; il le fera sans vous. » — Et aussitôt elle sortit du parloir, laissant toutes celles

qui y étaient dans une surprise très grande.« Mme de Chantal étant morte peu de temps

après, les filles de Sainte-Marie qui avaient été présentes à cette entrevue, n'oublièrent pas

de rapporter ce détail à M. l'évêque d'Evreux qui avait dessein d'écrire sa vie. Il vint au

couvent de la rue Chapon, pour en apprendre plus particulièrement la vérité. lien parla

même à la R. M. Marguerite... Mais son humilité qui lui attirait des grâces si extraordinaires,

la porta à le prier de passer cet entretien sous silence : « Gardez-vous, Monsieur, lui

dit-elle, de mettre dans votre livre ce que je lui dis. Il ne faudrait que cela pour le décrier.

Je parlai sans faire de réflexion ». Mais ce docte prélat », comme l'on pense, se garda bien

de lui obéir (1). (1) La vie..., pp. 264-268.  359 Elle ne mettait pas plus de façons dans ses

rapports avec les deux « sérénissimes reines », Anne d'Autriche et Marie de Médicis,

visiteuses très assidues et, on peut le dire, sans leur manquer de respect, un peu

encombrantes. Marguerite savait trop « le luxe et l'éclat qui suivent ordinairement les têtes

couronnées ; elle craignait avec raison que... cette pompe profane ne fît (sur les carmélites

du Petit couvent), une impression semblable à celle que le souvenir des viandes d'Egypte

faisait sur l'esprit des Israélites, et qu'elles ne regrettassent cet asservissement à la

corruption où la plupart des gens du monde sont malheureusement engagés ». Aussi

décida-t-elle de lutter de son mieux contre cet abus. Avec Marie de Médicis, ce fut bientôt

fait et dextrement. « Cette illustre reine, ayant été avertie des intrigues qui se formaient à la

Cour contre elle, alla plusieurs fois au carmel de la rue Chapon pour en entretenir la R. M.

Marguerite... et pour savoir ses pensées sur ce qu'il lui en devait arriver. » Elle aussi, elle

voulait une prophétie. « Mais cette prudente fille, jugeant fort sagement qu'elle ne devait

point entrer en ces sortes d'affaires, fut si adroite qu'elle s'exempta toujours de lui parler et

lui fit perdre l'espérance de pouvoir apprendre ses sentiments par elle-même. Sa Majesté

fut donc obligée d'y employer des personnes de confiance, qui la pressèrent tellement de

s'expliquer sur ce sujet, qu'elle leur répondit : « Que lui dirai-je ? Il n'y aura plus que

traverses et afflictions pour elle sur la terre. » Et quelques jours après elle lui envoya un

crucifix qu'elle accompagna d'un mot de lettre, où elle lui manda qu'il n'y avait plus pour

elle, dans le monde, que le partage de la croix (1). » La reine ne revint plus.On fit encore

moins de frais, si j'ose dire, pour en finir avec la très débonnaire Anne d'Autriche. « Cette

auguste Reine, étant retournée à ce couvent, avec une (1) La vie..., pp. 186-189. 36o suite

nombreuse... comme la communauté était devant elle, dans le lieu où l'on avait accoutumé

de la recevoir, la Mère Marguerite se mit derrière quelques religieuses qui la cachaient,

parce qu'elle était de petite taille. La Reine, ne la voyant point, demanda où elle était. Cela

obligea ces religieuses de se retirer à côté, pour la faire paraître. Aussitôt que la Reine l'eut

aperçue, elle lui dit : « Vous ne dites mot, Mère Marguerite? » — Alors cette véritable

carmélite, s'approchant d'elle, lui fit ce compliment : « Si j'osais, Madame, je demanderais

une grâce à Votre Majesté. Elle nous fait beaucoup d'honneur quand elle veut bien

prendre la peine de venir céans, mais si elle savait l'effet que ses visites font sur nous, et le

temps qu'il nous faut pour nous remettre de l'impression que l'éclat qui accompagne Votre

Majesté fait sur nos esprits, je pense qu'elle aurait la bonté de nous laisser dans notre

solitude. » — La Reine fut surprise de ce compliment, n'étant pas accoutumée d'en

entendre de semblables dans les maisons religieuses... Néanmoins, elle voulut bien avoir

la complaisance... de n'aller plus dans ce couvent. » A quelque temps de là, « Sa Majesté

ayant ouï quelques personnes qui s'entretenaient, auprès de sa chaise, de la Mère

Marguerite... elle dit : je ne lui fais pas plaisir d'aller chez elle ; mais c'est une sainte ».Peu

de temps avant sa mort, elle fut prise d' « une de ces coliques effroyables que l'on nomme

d'ordinaire miserere ». Les autres remèdes restant sans effet, les médecinsfurent « d'avis

d'en venir à celui de l'incision », sur quoi la prieure se vit fort embarrassée, cc se

persuadant que la (1) La vie..., pp. 276, 277. Cf. dans ce même ouvrage, pp. 278, 279,

l'histoire piquante d'un bon paysan du Dauphiné, le Frère Antoine, que l'on avait attiré à

Paris et que beaucoup de gens de la Cour considéraient comme un prophète. La marquise

de Maignelais voulut que le Frère Antoine eût un entretien avec la M. Marguerite. Quand ils

furent en présence, la carmélite dit an prophète que l'air de la Cour ne lui valait rien et qu'il

n'avait rien de mieux à faire que de s'en revenir au plus vite dans son Dauphiné. Le

bonhomme fut émerveillé de la sagesse de Marguerite et s'empressa d'obéir à ses

conseils. 361 pudeur (de la Mère Marguerite) s'opposerait à cette opération ». Mais deux

fois héroïque et par son courage et par son bon sens, la sainte fille ne témoigna ni surprise

ni répugnance. Pendant que les chirurgiens se préparaient à faire leur devoir, un lourdaud

et bavard de médecin, « s'étant approché de son lit, lui parla de la peine que la pudeur

pouvait lui causer en cette occasion ». Elle répondit avec sa rondeur ordinaire, coupant

court à l'homélie saugrenue que l'autre avait préparée. Est-il besoin de dire qu'elle ne

broncha pas ? Nous avons là-dessus le témoignage d'un autre médecin, M. de Lorme, vieil

ami de Marguerite : « Je me trouvai, dit-il, à la vue de ces cruelles souffrances en une telle

défaillance, que l'on fut obligé de me jeter de l'eau sur le visage et de me donner du

vinaigre... Je confesse que rien ne m'a touché en ma vie, ni de ce que j'ai vu, ni de ce que

j'ai entendu dans les sermons, comme cette action de cette sainte fille. Avoir fait une telle

chose sans mines, sans façons, sans grimaces, je ne l'oublierai jamais de ma vie, et cela

me confirme bien dans l'opinion avantageuse que tout le monde a de sa sainteté (1) ».«

Sans mines, sans façons, sans grimaces », ces trois mots expliquent mieux peut-être que

tous les autres, le charme propre et de la Mère Marguerite et du Carmel. Il est très

remarquable en effet, et ce disant, je parle d'expérience, que ces contemplatives que nous

devinons si éminentes, paraissent presque toujours, soit dans leur attitude, soit dans leurs

propos, soit même dans leurs écrits, d'une si franche, si vive et si parfaite simplicité.

Comme les lettres et les sciences, la mystique a ses primaires, dévotes personnes, trop

conscientes de leur grâce, trop désireuses qu'on y prenne garde, trop éblouies par les

termes sublimes qu'elles ont toujours à la bouche. Menu travers auquel la divine

indulgence est moins sévère que nous, mais qui rendent la sainteté elle-même peu

attirante. Dans leur (1) La vie..., pp. 337-342. C'est probablement le savant de Lorme,

médecin de trois de nos rois. 362 ensemble, les carmels, ceux que l'histoire nous montre et

ceux que j'ai eu l'intime joie de voir de mes yeux, les carmels ne connaissent pas de

primaires.. C'est pour cela sans doute qu'une tradition de tendresse garde plus

particulièrement chère, au coeur des carmélites françaises, la mémoire de Marguerite

Acarie. Fille, d'oraison, mais dont l'oraison est restée jusqu'à ce jour le secret de Dieu.

«Pour son état intérieur, dit une de ses filles, c'était lettres closes. pour nous, mais- on le

tenait pour fort solide et élevé. »Aussi, il semble que Dieu ait regardé le secret de son

coeur, comme un trésor d'un prix si extraordinaire, que les hommes n'étaient pas capables

d'en concevoir le mérite, et qu'il ait été si jaloux de le conserver pour lui. seul, qu'il a permis

que la plupart de ceux à qui elle l'avait découvert soient morts avant elle. C'est sans doute,

dans cette vue, que M. de Bérulle qui la connaissait jusqu'au fond de l'âme, disait « qu'elle

était réservée à Dieu comme quelques saints dont les grâces étaient si cachées et si

éminentes (1) ». Parmi les, articles du Testament de la sainte Vierge Marie pour le joie de

son Assomption — pieuse méditation rédigée par la Mère Marguerite — je lis ces lignes

: Je vous laisse part à mon silence que j'observais dans les grâces et les lumières reçues

de Dieu, laissant l'intelligence de ces mystères à la divine Providence, pour la grandeur de

Sa Majesté... Apprenez à imiter cet humble silence... ne parlez. point de choses hautes,

mais de choses utiles, pour ne pas vous rendre coupables de cette vanité d'esprit (2). Dans

ce Carmel primitif, où abondaient les manifestations éclatantes des faveurs célestes, dans

ce monastère de la rue Chapon, où Madeleine de Saint-Joseph, Catherine de Jésus et

d'autres encore, avaient vécu entre ciel et terre, on a bien cherché à surprendre la fille de

Mme Acarie en extase, on n'y a pas réussi. (1) La vie..., pie 57, 58.(2) Conduite

chrétienne..., pp. 344, 345.
 

CHAPITRE V :  JEAN DE SAINT-SAMSON
 

I. Les carmes de la place Maubert. — Mathieu Pinault. — L'organiste aveugle. — Jean du

Moulin et Mathieu Pinault en route pour Dol. — Enfance et jeunesse de Jean du Moulin. —

Ses progrès dans la musique. — Sa retraite. — Jean de Saint-Samson novice. — La peste

de 16o7. — Décadence du couvent de Dol.II. Philippe Thibaut. — Projets de réforme. —

L'état-major des spirituels parisiens et l'Union sacrée. — Réforme des carmes de la

province de Touraine. - Le prophète Elie et saint Ignace. — Esprit des constitutions

nouvelles. — La réforme et la modernisation des anciens Ordres. — Jean de Saint-Samson

et la réforme des carmes. — Prestige. — Epreuves.III. Formation mystique de Jean. — Il a

grandi seul. — Enquêtes sur ses « états ». — Spiritum nolite extinguere. — Les oeuvres de

Jean et leur éditeur. — Pourquoi Jean de Saint-Samson parait plus obscur que d'autres

mystiques. — « Par-dessus toute espèce sensible ». — Le noble « brouillard ». — « De la

consommation du sujet en son objet ». — Ni panthéisme, ni quiétisme. — La « guerre

d'amour ». — La plus haute extase.IV. Les disciples de Jean de Saint-Samson. —

Dominique de Saint-Albert. — La« vraie théologie s et celle qu'apprennent les livres. —

Léon de Saint-Jean. — Son importance. — Sa propagande mystique. — « Les divins écrits

de saint Denis » . Tout chrétien a obligé D à l'étude et à la pratique de la théologie

mystique. — L'obscurité. de saint Denis, et celle de saint Paul. — Réponse aux

anti-mystiques. I. « On raconte que. saint Louis, à son retour de terre sainte, fut surpris par

une affreuse tempête, dans les eaux du Mont-Carmel. Dans le pressant danger où il se

trouvait, il se tourna vers l'auguste Marie, spécialement honorée sur la sainte montagne, il

fit voeu d'aller la visiter, s'il échappait au danger. La tempête se calma, et le saint roi

accomplit sa promesse. Il gravit les pentes du Carmel, pria à l'autel de la Vierge, s'entretint

avec les religieux 364 et, consolé autant qu'édifié par leurs paroles et leurs exemples, il en

prit avec lui six, français d'origine anciens croisés sans doute — et les conduisit à Paris

(ia54). A son retour en France, il donna aux six Pères qui l'avaient suivi une maison, qu'on

abandonna quelques années plus tard, pour fuir les débordements de la Seine, et se

rapprocher de l'Université. Les Carmes achetèrent, en conséquence, en r3og, dans la rue

de la Montagne-Sainte-Geneviève une maison, dite du Lion. Ce fut cette maison qui,

agrandie à plusieurs reprises, devint l'immense et beau couvent de la place Maubert, si

renommé par la science de ses docteurs et le grand nombre d'étudiants qu'il envoyait à

l'Université (1). »Parmi ces étudiants que les différentes maisons de l'Ordre envoyaient au

séminaire de la place Maubert, se trouvait, dans les premières années du XVIIe siècle, un

jeune carme breton, du couvent de Dol, le Fr. Mathieu Pinault, très honnête religieux,

assez fervent même, mais sans formation spirituelle, tristement résigné soit aux

adoucissements très réguliers que l'on avait apportés  (1) Vie du vénérable frère Jean de

Saint-Samson..., par le R. P. Sernin-Marie de Saint-André, Carme déchaussé, Paris, 1881,

pp. 25, 26. Quoi qu'il en soit des origines pré-chrétiennes de l'Ordre des carmes, a

l'époque des Croisades, en introduisant l'élément latin dans son sein, devint pour lui le

départ d'une vie nouvelle. Des européens de toute nation, mais surtout français, anglais et

italiens, entraînés par leur piété, attirés par le charme des grands souvenirs bibliques, se

fixèrent sur le Carmel ». A dater de 1142, nous voyons, coup sur coup, deux français

appelés au gouvernement de l'Ordre. Sur les premières migrations occidentales des

Carmes, il est difficile de dire où la légende finit et où commence l'histoire. Quelques

fondations auraient précédé de quelques années celle que i'on fait remonter à saint Louis.

Ainsi, il y aurait eu des carmes, près de Marseille, aux Aygalades, dès 1244. Ils auraient

bien choisi le lieu de leur ermitage. Notons en passant que le bon poète de la Cépède —

dont nous avons parlé dans le précédent volume — fit reconstruire de ses deniers le

couvent des Aygalades, et fut inhumé en 1622 dans la chapelle dudit couvent. — Quant à

la maison de la place Maubert, elle fut démolie en 1811, par ordre de Napoléon. Voici

l'article 5 du décret : « Le marché actuel de la place Maubert sera transféré sur

l'emplacement de l'ancien couvent des carmes, près de cette place, et dont, à cet effet,

nous faisons don è notre bonne ville de Paris. v C'est sans doute le marché couvert qui

regarde présentement, de l'autre côté du boulevard Saint-Germain, la statue d'Etienne

Dolet. — Cf. Vie du V. P. Jean da Saint-Samson, p. 63, 353, 354. 365 depuis un temps

immémorial à l'austérité primitive, soit aux abus proprement dits qu'avait entraînés le

malheur des temps. Je l'ai déjà dit et je ne saurais trop le redire, la réforme des anciens

monastères ne présentait pas alors autant de difficultés que l'on pourrait croire. Les

bonnes volontés ne manquaient pas. Ce que l'on racontait du renouveau spirituel qui avait

suivi le Concile de Trente, en Italie, en Espagne, et sur plusieurs points de la France,

entretenait chez plusieurs le désir, l'espoir d'une réforme prochaine. Les hommes

d'initiative sont toujours rares, mais en revanche il y avait alors chez nous, et nombreuse,

cette élite de second rang, où les grands réformateurs recrutent leurs premiers disciples et

sans laquelle les plus beaux plans de réforme restent lettre morte. Mathieu Pinault

appartenait à cette élite. La grâce le trouvera prêt. Il sera l'un des bons ouvriers de la très

intéressante réforme que le P. Philippe Thibaut imposera bientôt à l'une des plus riches

provinces de l'Ordre des carmes. Aussi bien, ne jouera-t-il dans notre histoire religieuse

qu'un rôle, considérable à la vérité, mais de peu d'éclat. Toutefois d'harmonieuses

rencontres ont lié son nom à celui d'un de nos mystiques les plus sublimes. A parler

humainement, c'est Mathieu Pinault qui a donné Jean de Saint-Samson aux Carmes; c'est

lui qui va nous le présenter.Depuis son arrivée à Paris, il avait remarqué bien des fois,

hésitant dans les boues de la place Maubert, un jeune aveugle, à l'air tout céleste, qu'on

disait s'appeler Jean du Moulin, et toucher de l'orgue dans une des églises du quartier

latin. Ce Jean du Moulin logeait, « chez un épicier, proche les carmes, raconte le P. Pinault

; un petit garçon l'amenait au matin à six heures à l'église des carmes de la place Maubert,

là où il demeurait le plus souvent jusques après midi, étant toujours en oraison, proche le

grand autel, là où il communiait presque tous les jours et se confessait quelquefois à un

Père carme, 366 nommé le P. Jacques ». Ainsi va la vie : on passe devant le mystère ;

ému, l'on s'arrête quelques minutes, puis on continue son chemin. Si Jean du Moulin

n'avait pas pris les devants, Mathieu, ses études finies, serait revenu en Bretagne, menant

jusqu'au bout sa vie médiocre. Artiste lui aussi, ou du moins amateur, il tenait l'orgue du

couvent. À son jeu, où se révélaient peut être je ne sais quelles possibilités de grâce,

l'aveugle l'avait-il deviné ? Un jour de sainte Agnès, le jeune carme, assis devant son

clavier, s'apprêtait à accompagner la messe conventuelle lorsque Jean s'approcha de lui et

lui demanda la faveur de le laisser jouer, pour cette fois, en sa place. Ils se lièrent

ainsi.Peu à peu, les vraies confidences commencèrent. Jean « se crut autorisé à parler de

vie spirituelle et d'oraison et à demander au jeune religieux où il en était sur ce point

important. Il lui fut répondu qu'on faisait des lectures de piété dans des livres qui avaient

peu de valeur doctrinale ; que l'on était exact à prier vocalement, mais que pour l'oraison

mentale, on ignorait absolument ce que c'était : réponse, hélas, tristement éloquente et qui

dit clairement ce que devait être la vie intime d'un Ordre, appelé par sa vocation première à

la contemplation. Jean... commença par mettre dans les mains du jeune religieux des

auteurs spirituels sérieux, tels que Louis de Grenade, Arias, et autres semblables, et

comme le fruit d'une lecture spirituelle dépend essentiellement de la manière dont elle est

faite, il le pria de lui lire chaque jour quelques pages mystiques... La lecture se faisait

lentement, et lorsqu'on trouvait un passage ou plus affectif, ou plus profond, on le relisait

jusqu'à trois fois... Jean apprit aussi à son élève la manière de méditer... Enfin, souvent,

dans leurs pieux entretiens, il parla d'avenir et s'efforça, en élargissant à ses yeux les

horizons de la vie de l'âme, d'exciter sa ferveur et d'augmenter son amour pour la réforme

(1) ». (1) Sernin, op. cit., pp. 26-28. Ce livre excellent est, sans doute, ce que l'on a écrit de

mieux sur ce rare sujet. Je ne ferai guère que le résumer, tout en regrettant fort que

l'auteur se substitue trop volontiers aux documents qu'if met en œuvre et dont le texte

original ferait bien mieux notre affaire. Le P. Sernin a du reste sur moi le grand avantage

d'être initié, par une expérience personnelle, aux mystères de la vie mystique. Son style est

un peu trop fleuri à mon gré et d'une dévotion trop « poétique ». 367 Peu à peu, un ou

deux autres moines vinrent se joindre à ces entretiens. Insensiblement, Jean du Moulin se

trouvait de la maison. Il s'était déjà dépossédé de sa fortune, ne gardant que le strict

nécessaire. Les carmes lui offrirent une cellule et le peu qu'il fallait pour sa nourriture.

Quelques leçons de musique paieraient sa pension. Il n'était pas question de le recevoir

dans l'Ordre et lui-même ne pensait pas à demander cette faveur. Quelques années se

passent de la sorte. Enfin, lorsque le P. Mathieu Pinault, ayant achevé ses études, se

préparait à repartir pour sa Bretagne, Jean lui déclara qu'il ne voulait pas le quitter. Dieu

l'appelait à prendre l'habit lui aussi et à procurer la réforme, de concert avec le P. Pinault.

La chose ne paraissait pas faisable. Elle se fit néanmoins. Le couvent de Dol agréa cette

vocation singulière. Ils partirent donc tous les deux, dans le courant de 16o6. Notre novice

avait alors trente-cinq ans, on lui laissa son beau nom de Jean, auquel on ajouta celui de

Saint Samson, premier évêque de Dol et patron de l'église cathédrale.« Il laissait après lui

des regrets sincères. Plusieurs religieux, entraînés par son exemple, résolurent d'aller

embrasser la réforme... et un de ses lecteurs, fils d'un procureur de Paris, les imita dans ce

généreux dessein. Les habitués de l'église du monastère regrettèrent long.. temps, eux

aussi, le bon aveugle qui les avait édifiés par son recueillement, ses longues oraisons et la

piété angélique avec laquelle il approchait de la sainte table. Le phénomène surnaturel

qu'on a toujours admiré chez les saints, se remarquait en lui sa belle âme se laissait voir à

travers son enveloppe terrestre et le transfigurait... On raconte que M. de Morlencourt,

prêtre éminent, que sa piété et sa science avaient fait aimer à la Cour de  368 Henri III et à

celle de Henri IV, ayant contemplé notre aveugle, au moment où il prenait congé des

religieux, fut si étonné du recueillement empreint sur son visage amaigri, qu'il ne pût

s'empêcher de manifester son admiration (1). »Jean du Moulin était né à Sens, en 1571, de

Pierre du Moulin, contrôleur des tailles et de Marie d'Aiz. On ne sait quasi rien de ses

parents, honnêtes bourgeois et, semble-t-il, dans l'aisance. Il eut deux frères. L'aîné, «

brillant cavalier », au service de Henri IV, « mourut vaillamment, les armes à la main en

défendant la ville de Corbeil contre les espagnols ». Le second, nommé Jean-Baptiste, eut

une jeunesse un peu singulière, mais sur laquelle nos documents ont glissé trop vite. «

Après de sérieuses études, nous dit-on, il passa quelque temps à Rome, où il sut se faire

estimer et aimer, et rentra en France à la suite de Marie de Médicis — que d'énigmes

tentantes dans ces quelques mots ! — Marié à Paris avec la fille de M. Douet,

trésorier-payeur de la gendarmerie française, il fut pourvu de cette charge après la mort de

son beau-père et mourut lui-même à Lyon en 1601 (2). » Ces lueurs éclairent un peu la

physionomie et l'histoire extérieure de Jean du Moulin. Bien que, très jeune, il ait fait

abandon de ses biens et accepté les humiliations de la pauvreté, il garde l'apparence et les

avantages d'un homme de bonne maison.C'est pour cela, je pense, que cet aveugle sera si

facilement reçu chez les Pères carmes, auxquels il ne pouvait rendre d'autre service que

d'accompagner sur l'orgue les offices conventuels. Il ne sera que frère lai, son infirmité lui

défendant d'aspirer plus haut, au demeurant, d'une éducation pour le moins aussi relevée

que la plupart de ses frères en religion. Gardons-nous de le confondre avec ces (1) Sernin,

op. cit..., p. 36.(2) Ib., pp. 6, 19, 13. 369 mystiques de la foule qui doivent uniquement leur

prestige au signe céleste qui brille sur eux.Aveugle depuis l'âge de trois ans, et peu après,

orphelin de père et de mère, il « passa sous le toit de son oncle maternel, Zacharie d'Ais,

qui lui avait été donné pour tuteur. Cet oncle s'occupa avec soin de son instruction et lui fit

même donner des leçons de langue latine par M. Garnier, curé de Saint-Pierre-le-Rond.

L'enfant fit des progrès si rapides, qu'il se rendit capable en peu de temps d'entendre et

d'expliquer le latin, nous disent les documents que nous possédons sur cette époque de

sa vie. Mais cet oncle s'efforça de le rendre habile surtout dans la musique. Il apprit à jouer

de l'épinette, de la viole, de la mandore, du luth, de la harpe, de la flûte, mais ses

préférences furent pour l'orgue et si remarqués furent les progrès qu'il fit dans ses études

d'organiste, qu'à l'âge de douze ans, il tenait déjà l'orgue de l'église des dominicains dans

sa ville natale ». Déjà, semble-t-il, assez porté à la dévotion, mais sensible au beau sous

toutes ses formes, «il aimait à se faire lire des livres, et employait son argent pour en

acheter ». Il racontait plus tard au P. Pinault qu' « en sa jeunesse, il se faisait lire par ses

parents et amis toutes sortes de livres, tels que historiens, poètes français, et qu'il avait

tellement inculqué en son imagination le style et la phrase du poète Ronsard, qu'il faisait

des sonnets et autres vers à son imitation ». « Il se reprochait même d'avoir une fois, à la

prière d'une de ses parentes, composé quelques vers galants ».Il avait, je pense, une

vingtaine d'années, lorsque se dénoua la crise qui devait l'arracher aux « fascinations de la

bagatelle ». « L'art dont il était épris et qui lui attirait des applaudissements mérités, devint

bientôt pour lui une source d'ennuis. Le monde, toujours prêt à tendre des pièges aux

coeurs innocents, essaya de lui inspirer le goût des faux plaisirs ; il l'invita à ses

réjouissances, fit de fréquents appels à son habileté musicale, et trouva 370 des complices

où il aurait dû trouver des adversaires, car le tuteur de notre jeune aveugle et quelques

autres membres de sa famille, au lieu d'écarter de lui les dangers, l'entraînaient au

contraire, par leurs conseils, dans une voie qui ne pouvait manquer de le conduire à la

perdition. Il prit alors une de ces résolutions qui trahissent une âme forte. et prédestinée à

de grandes choses : voyant que des périls se cachaient pour lui dans la maison de son

tuteur, il n'hésita pas à la quitter» (1). Il se choisit donc une retraite, où il pût suivre en

liberté l'attrait croissant qui le portait vers la vie spirituelle. Au bout de cinq à six ans, une

inspiration nouvelle le conduit à Paris où nous l'avons aperçu tantôt.« Le couvent de Dol...

sera bientôt réformé, mais il ne l'est pas encore, et les abus que la décadence de la

discipline monastique entraîne avec elle y règnent en partie... Nous ne croyons pas qu' (il)

eût descendu les dernières pentes du relâchement,. loin de là... Il régnait dans ses murs.

de la, piété, et, à défaut de la régularité voulue, du moins de bonnes intentions. Il avait

l'estime des populations : malades et infirmes accouraient à son église, car il s'opérait de

nombreux miracles dans la chapelle de la Vierge, et, chaque jour, des marins, échappés à

la tempête, venaient y offrir leurs actions de grâces. Cependant un souffle de décadence

avait passé sur lui (2). » C'est bien là en effet, l'impression que nous laissent nos trop rares

documents. Comme tant d'autres, à cette époque, le monastère devait ressembler à ces

cloîtres italiens d'aujourd'hui qu'une loi, peut-être encore plus cruelle que miséricordieuse,

n'a pas voulu fermer d'un seul coup et qui traînent, dans une pauvreté sordide, leur agonie

lamentable. Cinq ou six vieillards, pareils à ceux que l'on rencontre dans nos hospices

d'incurables, ont la garde des (1) Sermin, op. cit., pp. 9-13. (2) Ib., op. cit., p. 371 longs

couloirs sonores, des cellules vides, de la chapelle désolée et des ronces du jardin..

Quand le dernier de ces vétérans aura fini de mourir, l'Etat prendra possession de ces

pauvres murs, y installera ses écoles ou ses manufactures. Les frères de Jean de

Saint-Samson à Dol ne faisaient pas figure de thélémites. Pauvres gens qui n'étaient

jamais assurés de la maigre pitance du lendemain, la plupart suivaient mécaniquement

l'ancienne routine. Mais chez plusieurs d'entre eux, la flamme sainte brillait encore. Le

vaillant qui leur apporterait la réforme, serait béni.Le noviciat de Jean de Saint-Samson au

couvent de Dol s'ouvre par une scène horrible, sublime et qui ferait un beau pendant au

Lépreux de la cité d'Aoste. Peu après son arrivée « la peste se déclara dans la ville... Un

religieux du monastère ne tarda pas à être atteint et mourut en peu de jours. Les religieux

commencèrent à trembler et lorsque le fléau eut frappé encore un novice, neveu du

supérieur, ils résolurent de quitter la maison et de n'y laisser qu'un jeune religieux, nommé

Olivier, qui n'était pas encore prêtre, avec un domestique séculier... Jean de Saint-Samson

n'imita pas sa communauté. Sa cécité même, qui semblait le rendre impropre au soin des

malades, ne lui parut pas être un motif suffisant pour s'éloigner ; il voulut rester auprès du

pestiféré... Un jour, il rencontre le malade qui, dans un accès de délire, allait se précipiter

par la fenêtre. Il l'arrête, et ayant appelé ses deux compagnons, retirés par. crainte du

fléau au fond du jardin, il le fait rapporter dans son lit. Assis à son chevet, il priait Dieu de

lui rendre l'usage de la raison et de lui accorder la grâce d'une mort calme et consolée par

les secours de la religion. II eut le bonheur de voir sa prière exaucée : car, au même

moment, la raison revint au malade, et 1 e supérieur étant venu savoir de ses nouvelles,

Jean prit aussitôt le pauvre pestiféré dans ses bras et le lui apporta, afin qu'il entendit sa

confession. Peu d'instants après, le malade, rapporté dans son lit, passait à une meilleure

vie. 372 Le saint homme pria à côté du dangereux cadavre et aida à l'ensevelir. Le religieux

qui était resté dans le monastère avec lui, ayant à son tour été atteint par la terrible

maladie, fut servi avec la même charité... Jean le soigna du mieux qu'il put... et obtint de

Dieu sa guérison. Il fut enfin frappé lui-même. Il y avait près de la ville un lieu appelé

Champ de Saint-James, où les personnes frappées de la peste étaient envoyées... Conduit

en ce lieu, Jean y donna des preuves nouvelles de sa charité. Il encourageait les malades

avec tendresse, les excitant à la confiance par de saints discours ; il parlait surtout aux

agonisants, avec tant de ferveur et de charité, qu'ils rendaient le dernier soupir au sein

d'une paix confiante et douce. Le terrible fléau disparut enfin ; les religieux rentrèrent dans

leur monastère (1)» et Jean avec eux.II. Vers ce même temps, un carme angevin, affilié à la

province de Touraine, — l'une des plus importantes de l'Ordre — le P. Philippe Thibaut,

sous-prieur et bientôt prieur de la maison de Rennes, imprimait un élan décisif à la cause

de la réforme. Ce chef éminent, à qui l'on a jadis consacré de gros volumes et que

néanmoins nous ne pouvons suivre ici dans le détail de son oeuvre et de sa vie, se

rattachait à ce grand centre parisien qui stimulait alors la plupart des mouvements

réformistes et qui présidait à la renaissance mystique de tout le pays. Jeune religieux,

après un premier stage à la place Maubert, il était allé, de son propre mouvement,

semble-t-il, achever ses études sous la direction des jésuites, dans l'Université de

Pont-à-Mousson, où s'étaient formés, peu avant lui, trois autres réformateurs de marque,

saint Pierre Fourier, Servais de Lairuels et Didier de la Cour. La décadence où il voyait son

Ordre, l'affectait profondément, et ne croyant pas encore à la possibilité d'une réforme, il

songeait, d'accord avec cinq de ses compagnons, animés du même (1) Sernin, op. cit.. pp.

39, 4o. 373 esprit, ou bien à se retirer dans quelque chartreuse, ou à se joindre aux carmes

d'Italie qui avaient adopté la réforme thérésienne. On le retint à Paris, où il avait pour

directeur le chartreux Beaucousin, pour amis, Bérulle, Duval et plusieurs jésuites.

Remarquez en passant la catholicité de ses goûts, si j'ose parler ainsi. C'était le grand

bonheur de cette période trop courte, la source vive de sa force, le vrai principe de ses

victoires. Jamais l'union sacrée ne fut mieux comprise, ni acceptée d'un coeur plus sincère.

Cependant les entretiens qu'il avait avec tant de saints personnages rendaient plus dure

encore au P. Thibaut l'inertie de ses propres frères. Découragé plus que jamais, il allait

même partir pour la Grande Chartreuse, lorsqu'une lumière soudaine se fit en lui. Ses

supérieurs l'appelaient au couvent de Rennes, où ils lui promettaient de laisser libre cours

à son zèle. Au commencement de 16o8, il partit à pied de Paris et se dirigea vers la

Bretagne. Un plein succès l'attendait là-bas.Conçue dans un esprit large et prudent, la

réforme qu'il fit adopter à la province de Touraine est avant tout intérieure et mystique.

C'est par là qu'elle nous intéresse d'une façon particulière. Pour rédiger ses constitutions, il

se mit à l'école, non pas seulement de sainte Thérèse, mais encore de saint Ignace,

essayant de « marier » l'esprit de la Compagnie « à celui du Carmel, dans les points où

cette union n'était pas rendue impossible par la différence du but principal propre à chacun

des deux Ordres ». « Nous savons — écrira plus tard un des religieux de cette réforme,

dans un livre de controverse où il s'adresse aux jésuites — que notre humble réforme, qui,

par la bénédiction de Dieu, s'est propagée dans la Franco, les Pays-Bas, l'Allemagne, la

Pologne et jusque dans le Nouveau-Monde, a pris ses heureux commencements dans la

Bretagne, par le zèle et sous la conduite du V. Philippe Thibaut, assisté des conseils des

vôtres, après avoir accommodé nos constitutions à celles de la Compagnie, autant

que 374 le pauvre et solitaire esprit d'Élie le peut souffrir (1). » Qui ne voit la portée d'un

pareil aveu? On se persuade assez communément que l'objet principal, unique même, de

tant de réformes monastiques qui renouvelèrent alors la face de l'Église, dut être un retour

pur et simple à la discipline primitive. Rien de moins fondé que cette impression. Dans son

ensemble, le mouvement fut bien plus profond que cela et la transformation, plus radicale.

Le primitivisme aura beau faire, il ne recommencera jamais le passé. Sans répudier certes

quoi que ce soit de l'esprit de leurs fondateurs, et, tout au contraire, en vue de réaliser plus

pleinement cet esprit, les vieux Ordres ont dû plus ou moins se modeler sur les modernes,

s'adapter, comme avaient fait ces derniers, aux inspirations présentes de la grâce, aux

exigences particulière- d'un monde nouveau. Nous reviendrons à cette remarque, lorsque

nous étudierons les grandes Abbesses et la réforme bénédictine. Mais d'ores et déjà, nous

aurons vu un insigne réformateur, le P. Thibaut, « accommodant », de propos délibéré, ses

constitutions à celles de saint Ignace, pliant aux innovations du plus jeune de tous les

Ordres, la discipline et l'esprit de la famille religieuse qui se flatte d'avoir eu pour fondateur

un prophète de l'ancienne loi.« Quel était l'esprit de ces constitutions — c'est un Père

carme qui parle — et en quoi a consisté précisément la réforme de la province de

Touraine? Lorsque le P. Philippe Thibaut voulut donner à sa réforme des lois définitives,

des amis, plus zélés qu'éclairés, lui conseillèrent de revenir purement et simplement à la

règle primitive ; mais, en homme pratique et qui se rendait parfaitement compte du terrain

sur lequel il marchait et des difficultés qui surgiraient infailliblement, s'il poursuivait un but

trop élevé, il résista énergiquement à leurs sollicitations. Revenir en effet à la lettre pure et

simple de la règle primitive, 375 c'eût été s'exposer à décourager beaucoup d'esprits,

d'ailleurs bien pensants... Le P. Thibaut pensa donc, et avec raison, croyons-nous, qu'il

devait porter ses vues moins haut (que sainte Thérèse et Jean de la Croix) ; il crut que

sans sortir de l'édifice vieilli de la mitigation, il était possible de le réparer et d'y trouver un

abri sûr... Rester dans la mitigation, mais lui inoculer une vie nouvelle, tel fut son ,but... Il

revint à une pauvreté sévère, abolit les privilèges, rétablit le règne de l'humilité et de

l'égalité religieuse ; et après avoir ainsi reconstitué ce qui est l'essence même de toute vie

monastique, il chercha à lui donner de forts soutiens dans des pratiques de vie intérieure et

de pénitence. Le jeûne, la mortification, la, retraite, le silence, l'oraison mentale, la

récitation de matines à minuit, furent les plus importantes de ces pratiques. On était donc

véritablement revenu à l'esprit du Carmel, et, sous ce rapport, la réforme de la province de

Touraine, quoique moins sévère que la réforme de sainte Thérèse, se rapprochait

singulièrement de son aînée (1). » On ne saurait mieux dire. La grande originalité de sainte

Thérèse n'est pas en effet d'avoir restauré les austérités de l'ancienne observance, mais

bien d'avoir fondé cette restauration elle-même sur la vie intérieure, sur l'oraison. Il en va

tout de même pour saint Ignace et les autres grands ouvriers de la Contre-Réforme. Ils ont

relevé la discipline, renforcé l'autorité des supérieurs, séculiers ou réguliers, exalté la vertu

d'obéissance, mais cela, ils l'ont fait en vue d'une fin plus haute et pour mieux établir le

règne de Dieu dans les âmes. Ils n'enchaînent les volontés que pour libérer la grâce. En

un mot, leur croisade est foncièrement mystique. Des deux livres de saint Ignace — les

Exercices spirituels — les Constitutions de la Compagnie de Jésus — le premier a, dans la

pensée de l'auteur, infiniment plus d'importance que le second. Avant de se décider (1)

Sernin, op. cit., pp. 82, 83. 376 à donner des règles à ses frères, ce rigide espagnol, que

plusieurs voient si autoritaire, si formaliste, a balancé de longues années, persuadé, écrit-il

lui-même « que la loi intérieure d'amour et de charité que le Saint-Esprit a coutume d'écrire

et de graver dans les coeurs » contribuerait plus efficacement « que des constitutions

écrites » au maintien et au progrès de l'Ordre nouveau.Jean de Saint-Samson fut le

principal collaborateur du P. Thibaut. Appelé en 1612 à Rennes où, sauf une courte

mission réformatrice au couvent de Dol, il doit résider jusqu'à sa mort, en 1636, « ses

hautes vertus et les faveurs surnaturelles qu'il recevait d'en haut lui créèrent une position

exceptionnelle... Il devint le conseil non seulement des simples religieux, mais aussi des

supérieurs. Ceux-ci le consultaient sur l'esprit qu'il convenait d'inoculer à la nouvelle

réforme; ceux-là lui ouvraient leur intérieur, recevaient ses conseils, se soumettaient à sa

direction ». « Dieu l'avait destiné pour être le plus clair flambeau de notre petite observance

dans les choses spirituelles », a écrit de lui son premier biographe. A cette influence de

l'exemple et de la parole, « il faut ajouter celle qu'il exerça par ses écrits. On peut affirmer,

toute proportion gardée, qu'il fut sous ce rapport le saint Jean de la Croix de la nouvelle

réforme ». Dans son Vrai esprit du Carmel « il prouve que la contemplation forme l'esprit

principal de l'Ordre et donne des règles pour s'incorporer cet esprit et s'élever jusqu'aux

sublimes hauteur de la vie mystique ». D'autant — écrit-il dans le prélude de ce livre —

que notre règle est extrêmement essentielle et concise, et plus au dedans de l'esprit qu'au

dehors de l'expression, il faut méditer avec plus d'étendue la nécessité que nous avons

d'être spirituels, afin qu'au moins nous vivions dans son excellente pratique, dans un état

de grande pureté, et que nous fassions ce qu'elle nous ordonne, qui est de recouler en

Dieu de toutes nos forces en bon ordre et en vrai moyen par notre continuelle activité

(1). (1) Sernin..., pp. 90, 91. 377 Pressé que je suis d'en venir aux oeuvres proprement

mystiques du saint aveugle, je ne m'attarderai pas au peu que l'on nous a transmis sur ses

longues années de vie religieuse. Même en dehors du couvent de Rennes, son autorité

était grande. Nombre de personnes dévotes et plusieurs grands personnages, parmi

lesquels je note un des amis de François de Sales, Mgr de Révol, évêque de Dol, venaient

fréquemment le consulter. Marie de Médicis, espérant toujours quelque miraculeux retour

de fortune, s'adressait à Jean de Saint-Samson par l'intermédiaire du P. Philippe Thibaut

qu'elle aimait beaucoup. Il écrit aux possédées de Loudun pour les consoler dans leur

détresse. On voudrait savoir de quelle nuance particulière — tendresse ; pitié; crainte — se

colorait la vénération qu'on avait pour lui. Il semble avoir été parfaitement bon, un peu

perdu entre ciel et terre, ingénument obstiné à ne parler que de Dieu. Par là

s'expliqueraient les tracasseries, menues sans doute, qu'il eut à subir de quelques-uns de

ses frères. « On trouvait à redire à ses écrits, à sa doctrine, on mettait en doute son esprit

de mortification, on faisait un sujet de plaisanteries de ses paroles et de ses façons d'agir.

Non seulement on lui refusait la vénération qui lui était due à tant de titres, mais l'absence

de respect était poussée jusqu'à devenir moquerie « ce qu'il ne ressentait aucunement, dit

son premier biographe, ains il s'en réjouissait, et moi ne le pouvais supporter, tant qu'une

fois je m'en plaignais à mon supérieur, qui savait bien tout cela, lequel me dit ces paroles

de Notre-Seigneur en croix : Nesciunt quid faciunt. »« L'artiste ne fut pas plus épargné que

le saint. Jean de Saint-Samson tenait l'orgue de la chapelle du couvent de Rennes ; or son

jeu n'était pas du goût de quelques jeunes religieux que leur ignorance en fait de chant et

de musique... aurait dû rendre plus modestes. La communauté ayant fait reconstruire son

orgue, ils finirent, à 378 force de prières et de blâmes, par obtenir un autre organiste. Jean

de Saint-Samson fut donc mis de côté (1). » Il accepta ce sacrifice, un des plus durs sans

doute qu'on pût lui imposer, avec une allégresse non feinte. Qui sait même si, parvenu aux

sommets de la contemplation, les plus belles harmonies d'ici-bas ne lui semblaient pas

vulgaires. Cependant il jouait encore quelquefois du manicorde. « Lorsqu'il fallait cesser,

Dieu l'en avertissait par un coup qu'il entendait distinctement frapper au fond de cet

instrument de musique ». S'il faut en croire un de ses intimes, des signaux de ce genre le

guidaient assez souvent. « Un jour, en conférence avec son confesseur, ils ouïrent tous

deux, après quelque temps, frapper un coup sur la table de la chambre. Le Frère qui savait

bien que cela s'adressait à lui, se leva à l'instant et dit à son confesseur que Dieu

l'avertissait par ce coup... que c'était assez parlé et qu'il fallait se retirer. Ce qu'il lui

confirma encore le jour suivant, disant que s'il eût manqué de se retirer sur l'heure, ils

eussent bien entendu autre bruit; chose qui a été aussi entendue diverses fois par

plusieurs des nôtres, si bien que tout son temps était divinement compassé (2). » Au reste,

rien du prophète ni dans son allure ni dans ses propos. « Ceux qui auraient ignoré la

sublimité de sa vie, l'auraient pris pour la plus commune personne du monde. » Quant à «

ceux qui la connaissaient et qu'il dirigeait et en qui il avait de la confiance, et aux simples et

aux novices, c'était chose merveilleuse de le voir leur parler de Dieu... ; c'était un vrai

paradis en terre, aux vrais amoureux de Dieu, car il parlait des heures entières sans

réfléchir et d'une mysticité si perdue, qu'il embrasait du divin amour les coeurs préparés à

le recevoir (3) ».III. Nous ignorons tout de l'initiation mystique de Jean de Saint-Samson.

Lorsqu'il arrive à Paris, âgé de vingt- (1) Sernin, op. cit., p. 263. (2) Ib., pp. 305, 306. (3) Ib.,

p. 273. 379 six ou vingt-sept ans, il a déjà franchi le cercle de l'oraison commune et les

premiers degrés de la vie contemplative. Il est déjà tout sublime. A Sens ou à Paris, a-t-il

soumis ses expériences à l'examen d'un spirituel éprouvé, c'est possible, probable, si l'on

veut, mais non pas certain. La grâce d'une part, et de l'autre, les vieux livres qui lui ont

expliqué à lui-même les effets de cette grâce, lui auront peut-être suffi. On lui connaît

beaucoup de disciples, mais personne ne fait auprès de lui figure de maître. De là vient

peut-être ce caractère indépendant, personnel, un peu étrange et comme lointain, qui

l'isole parmi les mystiques de son temps. Littérairement, si j'ose dire, il a les mêmes

origines que Benoit de Canfeld. Comme l'insigne franciscain, il s'est assimilé profondément

Taulère, Harphius, le pseudo-Denis. Mais Canfeld a été formé par cette tradition vivante qui

éclaire l'enseignement des livres et le modernise ; il a conféré de ses propres états et des

problèmes spéculatifs de la mystique avec les maîtres de son temps. Jean de

Saint-Samson a grandi seul. A le lire, on le prendrait pour un contemporain, non pas de

François de Sales, ni même de sainte Thérèse, mais de Ruysbroek. Quoi qu'il en soit, les

hommes compétents le placent parmi les mystiques du vol le plus haut. A les en croire, il

serait le Jean de la Croix des carmes français. Je n'ai, pour ma part, ni les moyens ni le

désir de discuter un semblable éloge.Avant de laisser à ce laïque pleine liberté d'enseigner

aux religieux du couvent de Rennes les derniers secrets de la perfection, le P. Philippe

Thibaut avait soumis les « états » de Jean de Saint-Samson à des enquêtes rigoureuses. «

Feignant, nous dit-on, de douter qu'un simple frère convers eût pu, dans un couvent non

réformé, comme était celui de Dol, s'élever si haut dans la contemplation divine, il ordonna

au F. Jean d'indiquer, dans un court exposé, sa manière de faire oraison. Jean, pour obéir

à cet ordre, dicta les premières pages d'un admirable 38o traité, qu'il acheva dans la suite

et qu'il intitula : De la consommation du Sujet en son Objet. Ces pages furent soumises

aux P.P. carmes déchaussés (récemment établis en France), réunis en chapitre provincial:

elles furent encore communiquées aux P.P. capucins, réunis aussi en chapitre provincial

sous la présidence de leur supérieur général; aux P.P. jésuites de Rennes, à M. Gibbius

(1), savant docteur de Sorbonne et à M. Duval : tous déclarèrent y trouver les signes

manifestes de l'action divine et approuvèrent unanimement les voies et l'esprit du pieux

aveugle. Les P.P. carmes déchaussés écrivirent à ce sujet, au P. Thibaut, une lettre dans

laquelle ils le priaient avec affection de laisser les desseins de Dieu s'accomplir dans ce

fervent religieux, ajoutant ces paroles de l'Apôtre : «  Gardez-vous d'éteindre l'esprit,

spiritum nolite extinguere ».Saluons, une fois de plus, ce grand conseil, cette fédération de

toutes les forces spirituelles du pays, carmes, capucins, jésuites, oratoriens, docteurs de

Sorbonne. D'une si belle et si féconde unanimité, trop tôt l'on pourra dire : sed lacet Arius

fuere.« Le P. Thibaut continua néanmoins à éprouver Jean de Saint-Samson; il redoubla

même de rigueur dans sa Manière de le conduire ; il s'arrêta enfin et sûr de la vertu de son

inférieur, tranquille sur l'esprit qui le conduisait, il lui ordonna d'édifier ses frères par des

entretiens sur la vie spirituelle et de dicter ce que l'esprit de Dieu lui inspirerait (2). »Cet

ordre fut scrupuleusement obéi. Nous l'avons déjà dit pour les entretiens. Quant aux

dictées, elles formaient à la mort de Jean de Saint-Samson une masse énorme : Cabinet

mystique, Méditations; De la souveraine  (1) Le P. Sernin aura peut-être mal lu ses

documents ou se sera servi d'une copie fautive. Ce Gibbius ne serait-il pas le fameux

oratorien Gibieuf (Gibiefus), qui venait d'entrer à l'Oratoire et que Bérulle aura sans doute

indiqué à son ami, le P. Thibaut ?(2) Sernin, op. cit., pp. 102, 1o3. 381 consommation de

l'âme en Dieu par amour; Le Miroir et les flammes de l'Amour divin ; Contemplations et

divers soliloques... et bien d'autres ouvrages. « C'était chose merveilleuse dit un des amis

du F. Jean, de lui voir dicter ses traités, avec une telle promptitude, sans aucune réflexion,

que ses écrivains en étaient tous fatigués, car il fallait une vive attention pour retenir ce

qu'il disait, et la main prompte afin de le pouvoir suivre... Et encore, c'est chose admirable

que lorsqu'on ne retenait pas bien ce qu'il avait dit premièrement et que l'on venait à le lui

faire répéter, lui y réfléchissant, j'ai remarqué cela plusieurs fois, il ne pouvait se

ressouvenir de ce qu'il avait dit la première fois et ne le disait en si bons termes, signe

évident que l'Esprit de Dieu agissait en lui, et qu'il était sans réflexion. Et il m'a dit plusieurs

fois, après avoir écrit des traités, qu'il ne savait assurément ce qu'il avait dicté, avant qu'il

en entendit la lecture (1). »Vers le milieu du XVIIe siècle, le P. Donatien de Saint-Nicolas

publia d'abord séparément quelques-uns de ces traités, puis une édition globale in-folio et

en deux volumes : Les oeuvres spirituelles et mystiques du divin contemplatif et mystique

Jean de Saint-Samson. Edition encore bien incomplète, « y ayant des livres entiers

desquels (le P. Donatien) n'a rien fait imprimer, et d'autres qu'une partie seulement et

d'autres, beaucoup de retranchements ». Mais, chose plus grave, continue le même

religieux, qui avait eu en main les originaux, « ledit R. P. Donatien, en ses impressions, a

changé plusieurs mots, voire périodes entières (les poésies elles-mêmes n'ont pas été

respectées) si bien que cela diminue beaucoup de la simplicité, pureté, piété et nudité de

son esprit... (On a craint sans doute) que ses mots et son style si abstrait et perdu ne fût

approuvé et goûté de tout le monde. Je donne seulement cet avis aux mystiques

consommés, afin, s'ils les (1) Sernin, op. cit.p. 117. 382 désirent voir en leur pureté et

vérité, qu'ils aient recours aux originaux... Les souverainement mystiques seront bien plus

satisfaits des originaux (1) ». Hélas! nous pensons de même, mais ce trésor, s'il existe

encore aujourd'hui, paraît introuvable. Les imprimés eux-mêmes sont rarissimes, ce qui

semble bien prouver que, dès avant la fin du XVIIe siècle, Jean de Saint-Samson ne

comptait plus guère chez nous. Passionnément fidèle à ses moralistes, notre Jérusalem

gallicane oublie ses prophètes. J'ai rencontré par centaines les Essais de Nicole, ces

minuscules volumes qui semblaient faits pour ne vivre qu'un jour ; je n'ai mis qu'une fois la

main sur un des in folio du « divin contemplatif et mystique Jean de Saint-Samson (2) ».A

la vérité, ces livres ne s'adressaient pas à tout le monde, mais aux « souverainement

mystiques ». Aussi n'irai-je pas les citer longuement. On le dit obscur, et c'est ne rien dire.

Au lecteur profane, quel mystique n'est-il pas obscur? Plusieurs d'entre eux, doués d'une

intelligence plus subtile ou d'une imagination plus vive, éclairent, égaient les avenues

sinueuses qui mènent au mystère de l'union divine, ils nous enchantent, comme font les

poètes et les philosophes de la terre et par les mêmes moyens ; mais dès qu'ils en

viennent au mystère lui-même, nous ne les entendons plus. Assurément Jean de Saint-.

Samson ne manque pas de génie. « Quand on lit ses oeuvres, on est vraiment

impressionné ; on se sent en présence d'un  (1) Sernin, op. cit., pp. 345, 346.(2) Le P.

Sernin est aussi peu précis que possible dans les indications qu'il nous donne soit sur les

éditions soit sur les manuscrits Il semble n'avoir examiné de première main que l'in-folio

manuscrit contenant les oeuvres poétiques de Jean de Saint-Samson, conservé, dit-il, aux

archives départementales d'Ille-et-Vilaine (cf. pp. 120, 121). Du reste, il ne cite les vers de

Jean que d'après le texte du P. Donatien. « On voit, dit-il, en parcourant ce manuscrit, que

le P. Donatien n'a publié qu'un très petit nombre de pièces. On voit aussi que ce Père a fait

subir des corrections au texte, quant à la forme, ce qui est plus grave ici que pour le reste

des ouvrages du pieux aveugle. A la vérité, ces corrections sont en général bien entendues

et conformes au progrès de la langue poétique; mais se faisait-il une idée bien exacte de

ses devoirs d'éditeur ? » Les vers que cite le P. Sernin m'ont d'ailleurs paru médiocres (cf.

pp. 118-121). 383 géant. » Mais il n'est, à proprement parler, ni philosophe de métier, ni

poète. Sa pensée, qui d'ailleurs nage dans le concret, si je puis dire, nous paraît

terriblement abstraite. « Son expression revêt souvent une singulière énergie ; mais il ne

cherche pas à orner sa pensée, et il emploie rarement la comparaison pour rendre

intelligibles ses hautes conceptions. Sa palette a peu de couleurs. Est-ce dédain ? N'est-ce

pas plutôt qu'ayant été empêché par son infirmité de se mettre en contact avec la nature

extérieure, il lui a été impossible de peupler et d'embellir son imagination? Cette infirmit&eacu