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 Abbé Henri Brémond, s.j.

de l'Académie française.
 (1865-1933)

Histoire Littéraire du Sentiment Religieux en France depuis la Fin des Guerres de Religion jusqu'à nos Jours
Tome 9


tome 9 La Vie chrétienne sous l'Ancien Régime

 
 
 
 

LIBRAIRIE BLOUD ET GAY 1932
 
 
 
 

AVANT-PROPOS

 
 
 
 

Mme de Sévigné écrivait à sa fille, le 5 juin 1680 : « J'ai apporté ici (aux Rochers) quantité de livres choisis ; je les ai rangés ce matin : on ne met pas la main sur un tel qu'il soit qu'on n'ait envie de le lire tout entier. Toute une tablette de dévotion!  Dieu Bon, quel point de vue pour honorer notre religion! » Rien qu'une tablette! Quelque trente livres « choisis », au lieu des mille qui m'assiègent et dont les moins attrayants nous réservent peut-être une indication précieuse! Mais à cela près, ces lignes, qui limitent si exactement le « point de vue » où doit se fixer l'historien du sentiment religieux, pourraient servir d'épigraphe à mes gros volumes, à celui-ci notamment. Puis continuant la revue de ses tablettes « L'autre de morale; écrit-elle, l'autre de poésies et de nouvelles et de mémoires... Quand j'entre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi j'en sors: il serait digne de vous, ma fille. » Elle distingue, et nous avec elle, entre « religion » et « morale ». Qu'on ne demande donc pas au présent volume de satisfaire à des curiosités qui me sont pour le moment défendues. Ainsi, dans l'avant-dernier chapitre, content de définir la « mystique du mariage », telle qu'on l'enseignait alors à tous, je ne m'attarde pas à confesser, période par période, les ménages de ce temps-là. Pour la confession elle-même, elle ne m'appartiendrait également que par sa mystique, et celle-ci nous occupera plus tard, quand nous aurons à parler de la contrition dans le volume que je prépare sur le Pur Amour et la retraite des mystiques.

 

II

 

J'admets, d'ailleurs, comme une sorte d'axiome que ces livres, bien loin de rester religieusement stériles, se réalisaient plus ou moins dans la vie réelle. A propos d'une de ses nièces qui donnait du fil à retordre à ses gouvernantes, et dont elle demandait qu'on lui confiât l'éducation, Mme d'Albon, nièce elle-même de M. de Rancé, et visitandine à Riom, écrivait à l'abbé Favier, grand ami de la famille : « Elle ne fera pas ici de fort grands progrès dans la piété, car c'est un esprit qui... est d'une vivacité étonnante. Elle y apprendra au moins spéculativement certaines vérités sur la religion chrétienne et sur la vie religieuse, qui ne lui nuiront pas, et sur lesquelles elle pourra faire réflexion avec le temps. Car elle a tout-à-fait de l'esprit et ce n'est qu'un peu de jeunesse qui l'empêche de s'appliquer à elle-même les raisonnements qu'elle fait pour les autres (1) . » Rien ne se perd. La plupart de ces ouvrages ne sont « curieux », ne sont amusants - quand, par bonheur, ils le sont - que pour nous, chercheurs ou amateurs d'aujourd'hui. On ne les aurait pas tant achetés, lus, relus si, d'une manière ou d'une autre, on n'avait espéré s'entraîner par eux, à bien, à mieux vivre. Ils ont été pour des millions de chrétiens, des amis, des compagnons, des inspirateurs; « directeurs pour ceux qui n'en ont pas » comme porte un de nos titres, voire pour ceux qui en ont.

Comment ordonner et animer cette poussière? La synthèse où je me suis arrêté n'aura, j'espère, rien oublié d'essentiel, mais elle ne se flatte pas de tenir toutes les promesses du titre. Les excursus qui flanquent plusieurs des chapitres donneront une idée du détail infini que j'ai dû négliger sous peine de me noyer dans l'anecdote, et le lecteur avec moi, ou de bifurquer sur des lignes étrangères : l'histoire des moeurs, l'histoire de la théologie morale, l'histoire même de la direction (2).

Assez gros, déjà, tel qu'il se présente aujourd'hui, nous

 

(1) Élie Jaloustre, Un précepteur auvergnat de l'abbé de Rancé (Favier), Clermont, 1877, p. 29.

(2) Il est fort à désirer qu'on nous donne bientôt une histoire critique de la Théologie morale aux XVIIe et XVIIIe siècles, sur le modèle de la thèse si remarquable qu'a publiée récemment M. l'abbé Diebolt : La théologie morale catholique en Allemagne au temps du philosophisme et de la restauration, 1750-1850, Strasbourg, 1926.

 

III

 

avons allégé pourtant le présent volume de sa première partie qui paraîtra prochainement et qui aura pour titre : La Prière et les prières de l'ancien régime. Je suis tout confus d'encombrer ainsi le marché et de mettre à une si rude épreuve la bienveillance de mes lecteurs. Pour atténuer mes remords, je me hâte d'ajouter que ce prochain volume, tout hérissé de latin - un immense chapitre sur les hymnes gallicanes ; - et bourré, si l'on peut ainsi parler, de technicités, ne s'adresse qu'aux grands curieux. Aussi voudrais-je prier, d'ores et déjà - mais comment expliquer cela? - ceux de mes lecteurs fidèles à qui le latin est moins familier, ou qui ont moins de goût pour ces recherches un peu spéciales, les prier, dis je, de ne pas demander ce tome X à leur libraire.
 
 
 
 

LA VIE CHRÉTIENNE SOUS L'ANCIEN RÉGIME

 
 
 

CHAPITRE PREMIER LA DÉVOTION AU BAPTÊME

 
 
 
 

I. En quel sens on peut parler d'une « dévotion au baptême - La dévotion au baptême, l'École Française et la Métaphysique des Saints. - François de Saint-Pé.

II. La « consécration » baptismale. - Hugues Quarré. - « Un nouvel être et une nouvelle vie. » - Le pneuma et la psyché.

III. La promesse du baptême, voeu d'adhérence : Consentio tibi, Christe. - Résistances de l'école ascéticiste. - Réponses de Saint-Pé. - Les deux sortes d'adhérence ou d'union. - « Animer son baptême. »

IV. L'ascèse mystique impliquée dans la dévotion au baptême. - Adhérer ou imiter. - Doctrine d'anéantissement. - Duguet et le Portrait d'un chrétien enseveli en Jésus-Christ.

V. Figures et symboles. - Ferebatur super aquas. - Le déluge et le passage de la mer rouge. - Bossuet et la poésie de l'ancienne liturgie baptismale.

VI. Simplicité du « baptême essentiel ». - La critique des exorcismes. - Duguet et la défense des exorcismes. - Si, après le « baptême essentiel », le démon n'est plus dans le coeur, il reste fortifié aux alentours. - La partie de l'esprit non soumise à l'Esprit. - Le démon et ses droits sur l'imagination; « le pays du mensonge est le sien. » - Les exorcismes sauvés.

VII. Pratiques de la dévotion au baptême. - Le chrémeau et les petits « habits du baptême ». - L'anniversaire du baptême. - La « pâque annotine ». - Edme Calabre et les Fonts baptismaux. - Lazare Bocquillot et Fénelon. - Agonie de la dévotion au baptême.

 

EXCURSUS : LES LITANIES ET L'OFFICE DU BAPTEME

 

 

I. - J'ai longtemps résisté, mais on avouera bientôt que je n'ai pas eu tort de céder à la séduction de cette alliance de mots, peut-être nouvelle : la dévotion au baptême. Qu'elle se rencontre ou non dans l'abondante littérature « baptismale » du XVIIe siècle, elle caractérise parfaitement cette littérature et, de ce chef, elle s'impose à l'historien. C'est bien là une dévotion et au sens propre du mot. L'abbé Thiers, d'inquiète et d'agressive mémoire, a écrit deux volumes, sur « la plus solide, la plus nécessaire et souvent la plus négligée de toutes les dévotions » (17o1). Il veut dire l'observation du Décalogue ou, en un mot, l'amour de Dieu. Formule fâcheuse, me semble-t-il, car l'amour de Dieu, âme et fin suprême de toutes les dévotions, ne peut être appelé une dévotion. L'usage le veut ainsi, quand on ne le prend pas au sens abstrait, on réserve ce mot à de certaines pratiques religieuses qui ne sont pas commandées à tous comme nécessaires au salut et que les fidèles acceptent librement au gré de leur attrait ou de leur grâce propre : dévotion à saint Joseph, aux saints anges; dévotion des premiers vendredis du mois. Aimer Dieu n'est pas une de ces pratiques; assister le dimanche à la messe, pas davantage. Les dévotions ont leur histoire qui ne se confond pas avec l'histoire même de l'Église. On peut fixer la date plus ou moins tardive de leur naissance, tracer la courbe de leur développement, démêler les mouvements de ferveur qui ont facilité leur progrès, les variations par où elles passent, parfois aussi l'indifférence croissante qui peu à peu les submerge. La dévotion de l'Église primitive au baptême n'est pas tout à fait celle du XVIIe siècle, et celle-ci, comment ne pas reconnaître que, depuis longtemps, elle est morte? Dieu fasse qu'elle revive ! Aussi bien son apparition n'est-elle pas un phénomène isolé, spontané et qui trouve en lui-même sa raison suffisante, comme sera par exemple la dévotion du XIXe siècle à Notre-Dame de Lourdes. Elle dépend étroitement, j'allais dire elle est fonction de la mystique renaissance que nous connaissons déjà, et plus particulièrement du mouvement spirituel dont nous avons dégagé les directions doctrinales dans nos deux derniers volumes. Comme la dévotion à l'Enfance, et à l'Intérieur de Jésus, elle ne fait que traduire, sur le plan de la pratique, les principes de l'École française et de la Métaphysique des Saints. D'où

 

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vient que, parmi les spirituels de cette époque, il s'en trouve que la dévotion du baptême intéresse peu. Aucune hostilité formelle ; comment imaginer rien de pareil chez un croyant ? Pour telles pratiques, par exemple pour le renouvellement des voeux du baptême, ils sont naturellement tous d'accord. D'un côté comme de l'autre, on parle souvent du baptême, comme il va de soi, mais l'accent n'est pas le même, chez les uns et chez les autres. Il y aurait à ce sujet, de curieuses comparaisons à faire. Spéciale encore, en ce sens qu'elle aura plus de peine que d'autres à devenir vraiment populaire, car elle est pétrie de sublime, si j'ose m'exprimer ainsi, nourrie des spéculations les plus hautes, et grosse de résolutions héroïques : bref, réservée, non pas, ce qu'à Dieu ne plaise, aux savants ou aux contemplatifs, mais à l'élite pieuse, au pusillus grex, et inaccessible aux médiocres. Ainsi faite, qu'elle ait réussi pendant plus d'un siècle à nourrir des âmes sans nombre, rien peut-être ne montre mieux la splendeur religieuse de cet âge unique : gigantes autem erant super terram...

Pour la substance doctrinale et pour la symbolique essentielle, rien de nouveau. Tout a été dit une fois pour toutes par saint Paul et répété indéfiniment par les Pères. Presque rien de nouveau, non plus, dans la manière de présenter aux simples ces inconcevables merveilles ; tout est déjà dans l'ancienne liturgie du baptême, chef-d'oeuvre de pédagogie surnaturelle et de poésie qu'on ne se lasse pas d'admirer.

Mais ce catéchisme étonnant - la théologie paulinienne du baptême, dramatisée par les rites liturgiques - n'était plus guère qu'une lettre morte, au commencement de l'âge moderne. Le réanimer, le réaliser par une méditation ardente des sources antiques, le prêcher sans cesse, le rendre de nouveau familier au peuple chrétien, fonder sur ces principes oubliés tout le travail de la perfection, bref, organiser et répandre la dévotion au baptême, c'est ce qu'a voulu, une noble équipe de spirituels, fils de Bérulle, pour la plu-

 

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part, et parmi lesquels se distingue le P. François de Saint-Pé, religieux d'une vertu éminente et de l'orthodoxie la plus sûre. Non qu'ils obéissent à un mot d'ordre. Nous avons déjà dit que la logique du bérullisme commandait en quelque sorte cette propagande. Non pas davantage, je n'ose dire qu'ils fassent claquer leur fouet, mais qu'ils arborent avec fracas la bannière d'une école. Ils se désolent au contraire de l'apparence d'originalité qu'on peut leur trouver. Leur étonnement, leur stupeur est d'avoir à tant insister sur des vérités élémentaires. Ne croyez pas que ce soit ici « une imagination d'une nouvelle piété, écrit le P. Hugues Quarré; c'est le fondement du Christianisme; c'est le fond et le principe de l'état de grâce (1). »

 

Vous m'enseignez là d'admirables vérités, se fait dire le P. de Saint-Pé, et je m'étonne qu'on n'en instruise pas les chrétiens.

 

Et il répond :

 

Vous voyez que saint Paul en instruisait ceux de son temps (2).

 

Ainsi à chaque page du Dialogue sur le Baptême :

 

Timandre. Il me semble qu'on devrait parler plus souvent de ces choses... Je vous proteste que vous me ravissez ; mais pourquoi ne prêche-t-on point une doctrine si utile et si salutaire?

Paul. On la prêche quelquefois, mais, à la vérité, on la prêche trop peu, car la plupart des chrétiens l'ignorent entièrement...

Timandre. Je ne saurais assez admirer la grandeur du christianisme... Je n'avais jamais ouï dire ces paroles que je trouve ravissantes (3).

 

II. - Si traditionnelles qu'elles soient, ils ont leur manière à eux, leur grande manière, d'exprimer et d'orchestrer ces vérités fondamentales. « Par le baptême, écrit le P. Quarré,

 

(1) Trésor spirituel..., 7° édition, Paris 166o, p. 25.

(2) Le Nouvel Adam, Paris, 1667, p. 168.

(3) Dialogue sur le Baptême ou la Vie de Jésus communiquée aux chrétiens dans ce Sacrement..., Paris, 1675, pp. 8, 71, 192, 133.

 

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l'homme est approprié à Dieu et consacré par la Très Sainte Trinité (1). » « Consécration » revient souvent sous leur plume. « Il n'y a que trop de chrétiens, dit le P. Quesnel... qui n'ont peut-être jamais ouï dire que le Baptême soit une consécration, et que leur corps et leur âme sont vraiment consacrés à Dieu par ce sacrement (2). » Ou, si l'on use de ce mot, on ne lui donne pas son plein sens biblique. Par ce sacrement, continue Quarré,

 

la Très Sainte Trinité, nous donnant un nouvel être et une nouvelle naissance, en même temps elle nous sanctifie et nous consacre par une onction du tout extraordinaire et divine, et par cette consécration elle nous tire de nous-mêmes... pour nous dédier et référer du tout à son honneur et à sa gloire, et pour nous appeler à une société sainte, que nous devons avoir avec les personnes divines... ; et afin que, par cette société, nous soyons rendus dignes et capables de porter les effets de la grâce et des divines communications, d'être avec Dieu et d'être possédés de Dieu.

 

 

Consécration d'abord passive : c'est Dieu qui, par le baptême se consacre le catéchumène ou l'enfant, qui se le sépare et se le dédie.

 

Ce qui rend cette faveur singulière et plus admirable, c'est que la Très Sainte Trinité daigne elle-même s'appliquer à cet ouvrage, et elle l'accomplit d'une manière du tout particulière. Car elle-même nous sanctifie et nous consacre..., le Père nous donnant son Fils, et le Fils comme s'incarnant, souffrant et ressuscitant pour nous, et le Saint-Esprit comme opérant en nous la justification.

 

 

Toutes les créatures, et l'homme avec elles sont essentiellement « référées à Dieu ». Le chrétien n'est pas seulement référé, mais consacré. « Comme si vous disiez qu'il est

 

(1) Trésor spirituel, p. 1.

(2) Les trois consécrations ou exercices de piété pour se renouveler dans l'esprit : 1° du Baptême; 2° de la Profession religieuse ; 3° du Sacerdoce. - Livre souvent réimprimé. Je le cite d'après l'édition de Louvain, 1725. La ire approbation doctorale est de 1693.

 

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plus à Dieu et plus saintement que tout le reste des créatures. » ; référé à Dieu « comme Père, comme Fils et comme Saint-Esprit », et devenu, par cette consécration même « le temple, le trône, et le séjour de l'ineffable, immense et adorable Trinité (1). » « Nous portons tous par le baptême, écrit de son côté le P. Noulleau les formelles et véritables impressions des trois personnes divines, par l'intime présence desquelles » nous sommes « précisément et principalement sanctifiés et consacrés à Dieu (2) ».

« Il ne se peut rien penser de plus haut (3) ». Ne rejetez pas néanmoins

 

ce que je vous propose comme une chose nouvelle ou trop élevée...; goûtez et savourez à loisir cette vérité chrétienne; pesez tous ces mots... Donnez vous de la patience... Car il importe à votre bien que, si vous ne le pouvez comprendre, du moins vous l'admiriez. Et, parce que ce sont des vérités, vous le devez croire; et, par la foi, vous entrerez en l'estime de votre état, et vous confesserez qu'il est si divin et éminent que vous ne le comprenez pas. Mais dites hardiment que celui qui est tout-puissant veut faire de grandes choses en vous (4).

 

De toutes les grâces que nous recevons en ce mystère, celle que nos bérulliens s'attachent le plus, sinon à comprendre, du moins à réaliser,

 

c'est la grâce de filiation qui nous fait enfants de Dieu par adoption... Par cette grâce, les chrétiens ont un nouvel être et une nouvelle vie, qui va honorant et imitant la vie nouvelle de Jésus en son humanité sainte, et en est émanée comme de sa source et de son principe. Car, comme le Verbe s'unit à notre nature au mystère de l'Incarnation..., aussi le même Jésus s'unit à nous, (au baptême), non personnellement (non hypostatiquement veut-il dire),

 

si intimement toutefois, si réellement que nous sommes incorporés

 

(1) Trésor spirituel, pp. 7-11.

(2) J. B. Noulleau. L'idée du vrai chrétien, Paris, 1664, II, pp. 38, 39.

(3) Dialogue sur le baptême, p. 47.

(4) Trésor spirituel, p. 15.

 

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à son corps mystique. C'est là « proprement la grâce du christianisme et l'effet primitif du baptême (1) ».

 

Il ne faut pas vous imaginer que cette adoption divine soit semblable à celle qui se fait quelquefois entre les hommes. Quand un homme adopte un enfant pour le faire hériter de ses biens, il ne lui peut donner une nouvelle naissance, un nouvel être, ni une nouvelle vie.

 

Filiation juridique, ou fictive qui prend l'adopté et le laisse tel que l'avait fait sa filiation naturelle; adoption morale, si l'on peut dire, et non pas métaphysique.

 

Mais quand nous sommes adoptés pour enfants de Dieu dans le baptême, Dieu nous engendre de nouveau. En sorte que nous prenons une nouvelle naissance, nous recevons un nouvel être, nous commençons une nouvelle vie; nous avons un nouveau Père et une nouvelle Mère, dans le sein de laquelle nous sommes régénérés... (1) Nous entrons dans une nouvelle famille et nous avons une nouvelle race et une nouvelle extraction, qui est sainte, céleste et divine. Et ensuite de cela nous avons aussi un esprit nouveau, une nourriture nouvelle et un nouvel héritage (2).

 

C'est « l'homme nouveau » de saint Paul : nouveauté mystérieuse, certes, mais qu'ils tâchent de réaliser avec une sorte de passion. C'est que, pour eux, il y va de tout, je veux dire, de toute la spiritualité et bérullienne et paulinienne (3), laquelle s'écroule, n'est plus qu'éloquence vaine ou subtilité, si le baptisé n'est pas, au sens le plus plein du mot, une créature nouvelle, essentiellement différente du non baptisé.

 

L'homme nouveau, écrit un profond théologien d'aujourd'hui,

 

(1) Trésor spirituel, p.18.

(2) Dialogue..., pp. 17, 18. « La nouvelle Mère..., c'est l'Eglise... et son sein proprement sont les Fonts du Baptême, selon le langage de l'Eglise même » ; et il cite la splendide oraison « pour la bénédiction des Fonts », (pp. 120, 121).

(3) « Le Baptême... est... l'acte d'initiation à la vie chrétienne, par notre union au Christ mort et ressuscité. Par là, le baptême est la clef de voûte de toute la spiritualité de saint Paul. » J. Duperray, le Christ dans la vie chrétienne d'après saint Paul, Paris 1928. p. 1o5.

 

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est le fruit d'opérations divines que l'apôtre définit, selon les cas, par les verbes créer, ressusciter, réengendrer et adopter, avec Dieu comme sujet (1). En relation plus directe avec les deux derniers de ces verbes, l'homme nouveau reçoit de saint Paul les noms associés de fils ou enfant de Dieu et de frère de Jésus-Christ.

Sous ce terme d'homme nouveau, que découvrons-nous? Deux réalités : premièrement, celle du Christ vivant en nous, et celle de l'Esprit-Saint, qui nous est donné, habite en nous et devient le moteur de nos actes...

L'homme nouveau n'est-il rien d'autre en nous qu'une psychologie nouvelle?... La force des verbes rappelés plus haut et le réalisme général du langage de saint Paul ne nous inclinent guère à le penser. L'homme nouveau... représente sûrement pour l'apôtre quelque chose de plus stable, de plus substantiel (2).

 

Nos maîtres savent bien, et les résistances qu'on leur oppose leur rappelleraient au besoin, qu'il est plus que difficile de concevoir une aussi réelle, une aussi profonde et totale transformation - ou recréation. Sans aller jusqu'à se révolter, avec le bon Nicodème, contre un miracle physiologique, on s'arrête instinctivement à l'idée d'une profusion de secours divins que nous assurerait la grâce du baptême et

qui rendrait plus facile le travail ascétique de la perfection; ce ne serait là qu'une nouveauté « psychologique », comme parle excellemment le P. Lemonnyer, et non pas métaphysique. Mais saint Paul veut beaucoup plus.

 

Considérons de plus près cette vérité, car elle paraîtra difficile ou nouvelle à ceux qui ne connaissent pas l'excellence du Christianisme... et qui ne savent pas les mystères de leur salut... Quand on parle de la vie et des actions d'un chrétien, pour comprendre leur perfection, il faut se ressouvenir que le Fils de Dieu est venu au monde pour nous communiquer, non seulement sa grâce (actuelle), mais encore pour demeurer en nous; non pour nous justifier seulement (en nous faisant mourir au péché)..., mais pour être en nous... principe d'une nouvelle

 

(1) Je crois qu'il faut ajouter à cette liste : consacrer.

(2) R. P. Lemonnyer, o. p., Théologie du Nouveau Testament, Paris, 1928, pp. 115, 116.

 

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vie et d'un nouvel esprit... Par l'état et par la grâce de filiation et adoption divine, étant justifiés, nous vivons de la vie et de l'esprit de Dieu, qui est fait notre vie et notre esprit; vie et esprit qui... nous régit, nous vivifie, et est le principe de nos actions... La vie du chrétien est une vie par-dessus toutes les vies, et une essence par-dessus toutes les essences (1).

 

Un être métaphysiquement, ou essentiellement nouveau, animé d'une vie essentiellement nouvelle. Substitution réelle du pneuma à la psyché. Le pneuma, l'esprit, écrit le R. P. Lagrange, est acquis à l'homme par le baptême « comme

un élément propre, permanent... l'homme est devenu spirituel, pneumatikos. Il y a... entre les facultés humaines (psychiques) et l'Esprit de Dieu ce moyen terme - créature

nouvelle - qui est l'esprit participé et que la théologie catholique nomme la grâce » sanctifiante (2). D'où il suit que « l'action chrétienne », comme dit Quarré, est aussi « un moyen terme » entre les actions « psychiques » même les plus parfaites et l'action divine proprement dite.

 

Comme l'être et l'excellence du chrétien consiste en ce qu'il est membre de Jésus-Christ, aussi la perfection des actions chrétiennes (leur nature même) doit être en ce qu'elles sont opérées par  Jésus-Christ, vivant et opérant en nous, comme en ses membres. On voit bien que je ne veux pas dire seulement que nous devons imiter le Fils de Dieu... Car nos actions ne doivent pas seulement être bonnes et raisonnables,

 

mais, « animées » de la vie de notre Chef, « conduites par ses mouvements et réglées par ses intentions (3) ». A cette « essence » nouvelle, doit correspondre une activité nouvelle aussi et dont le propre est de s'unir ou d'adhérer à l'activité divine de celui qui vit et opère en nous. Acquiescement, union, adhésion ou adhérence, dont nous avons longuement parlé dans la Métaphysique des saints, mais où

 

(1) Trésor spirituel, pp. 31, 32.

(2) Cité par le P. Lemonnyer, op. cit., p. 120.

(3) Trésor spirituel, pp. 33, 34.

 

 

nous ramène présentement la grande promesse du baptême. Laissons encore parler François de Saint-Pé.

 

 

III. - Après avoir déclaré que l'on renonce au démon, à ses pompes et à ses oeuvres,

 

on fait profession d'adhérer à Jésus-Christ et de se donner à lui pour toujours. Sévère Alexandrin, décrivant le rituel de l'Eglise de Syrie, dit que le baptisé se tourne vers l'Orient, et dit par trois fois : Consentio tibi Christe. J'adhère à vous, ô Jésus (1).

 

Splendide formule qui explicite, en quelque sorte, ou qui

 

(1) Dialogue, pp. 247-248. Tous nos auteurs veulent que la promesse du baptême soit un « voeu ». Ils invoquent l'autorité de saint Thomas, de saint Augustin, « qui vaut seul tous les Pères » et qui « l'appelle notre plus grand voeu ». « C'est un voeu, continue Saint-Pé, non pas d'une religion particulière, mais de la grande Religion (ordre religieux) de Jésus-Christ, qui a pour cloître, l'Eglise; pour règle, l'Evangile; pour fondateur, un Dieu et pour habit, Jésus-Christ même. » (Ib. p. 249). Quesnel, l'éternel mosaïste que nous savons, s'approprie ces belles pensées, et, comme toujours, sans guillemets (Les Trois consécrations, p. 18). Bourdaloue n'aime pas cette façon de parler. « Ne négligez pas ce qui doit être la matière et l'obligation de l'amour le plus parfait, à cause des voeux de votre baptême ; disons des obligations de votre baptême et non pas des voeux de votre baptême. - Ah! ne faisons pas des voeux de nos obligations, etc... etc... ». Griselle. Les Sermons de Bourdaloue sur l'Amour de Dieu, Lille, 19or, p.5x. «Cette question des voeux du baptême, remarque Griselle (note t) revient assez fréquemment dans la prédication de Bourdaloue », de ces voeux qu'il ne veut pas qu'on appelle voeux. Pris en soi, ce problème me parait sans grand intérêt; question de mots, et sur laquelle le sensus communis des fidèles donne tort à Bourdaloue. Je crois que, sans le dire, il veut ici protester contre une tendance saint-cyranienne; il craint qu'on n'exalte ainsi la « Grande religion de J.-C. » que pour humilier les Ordres religieux proprement dits; ce qui n'est sûrement pas l'arrière pensée de St-Thomas, ni de Saint-Pé. Pour Quesnel, je ne saurais dire. Son livre des « trois consécrations » (baptême, sacerdoce; voeux religieux), ne donne pas cette impression. Mais plus je tâche d'éclaircir le mystère - et c'en est un, quoique prétende le naïf Gazier - du jansénisme, plus j'incline à croire que parmi les raisons séminales - non pas de l'hérésie janséniste proprement dite - mais de l'éternelle agitation jansénisante, le conflit entre séculiers et réguliers est une des plus virulentes. Au début, les microbes gallicans agissent moins que l'on ne croirait ; moins aussi les microbes du baïanisme. Ceux-ci ont infecté Jansénius lui-même beaucoup plus que Saint-Cyran et ce dernier est avant tout le vengeur du clergé séculier. D'où son prestige dans des mi-lieux que l'infiltration baïaniste n'a pas atteints, sur Camus, par exemple grand défenseur lui aussi des séculiers. J'appelle l'attention des érudits sur un livre d'Yves de Paris dont je ne soupçonnais pas l'importance, quand je composais mon Humanisme dévot. Les Heureux succès de la piété ou les triomphes de la vie religieuse sur le monde et sur l'hérésie, Paris, 1633. Extrêmement curieux et à lire, comme tous ces livres de combat, entre les lignes, ce livre a dû produire, sur les séculiers, à peu près le même effet que la plus fameuse et plus tapageuse Imago primi sæculi.

 

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précise le « je m'attache » français. Saint Jean Chrysostome veut qu'à chaque fois que l'on sort de la maison, on ait cette parole en la bouche : « Je renonce à toi, ô Satan, et je m'unis à vous, ô Jésus (1). »

Sur quoi, Saint-Pé, la sérénité même, croit devoir défendre, et non sans émotion, cette interprétation paulinienne et bérullienne des promesses baptismales, contre « un certain écrivain, qui met au nombre des dévotions hétéroclites,

celle de s'unir à Jésus-Christ dans ses actions ». Cette doctrine, s'écrie-t-il, et la pratique qui en découle,

 

non, je ne la quitterai jamais. L'autorité d'un si grand personnage (Chrysostome, qu'il vient de citer), mais, par-dessus cela l'autorité de mon baptême m'est sans comparaison plus considérable que le sentiment d'un particulier, qui fait voir par là qu'il ne connaît guère l'esprit de la religion chrétienne, et qu'il est du nombre de ceux dont parle S. Jude... quæcumque ignorant, blasphemant.

 

A qui en veut-il? Je ne sais. Ce ne peut être à un écrivain tout à fait négligeable. Mais peu nous importent les noms. L'intérêt ici pour nous est de constater une fois de plus, et sur un terrain aussi limité que celui des promesses du baptême, le vaste conflit que nous avons étudié dans la Métaphysique des Saints (2).

 

En vérité, continue Saint-Pé, il faut n'avoir jamais fait de réflexion sur les deux grandes qualités que nous recevons dans le baptême, à savoir celle d'esclaves de Jésus-Christ et de membres de son corps, pour croire que ce n'est pas une

 

(1) Il faudrait étudier, - mais ce n'est pas là mon affaire - l'évolution de ces diverses formules; bien naïf, du reste, qui reprocherait à Saint-Pé de tirer à lui la couverture, si l'on ose ainsi parler. Qu'il bérullise en l'explicitant ce magnifique consentio tibi Christe, on le voit bien. Saint Paul aurait-il reconnu dans ces livres du P. Saint-Pé, sa propre théologie du baptême ? Là est la question, qui manifestement n'est pas de ma compétence. Je dirai seulement que, dans l'exquis petit livre du P. Lemonnyer que j'ai cité plus haut, je n'ai pas trouvé un seul détail doctrinal que mon commerce avec les bérulliens ne m'eût déjà rendu familier.

(2) Je tiens à rappeler ici que Saint-Pé s'est toujours déclaré hautement contre le jansénisme, et au point détonner, sinon de scandaliser le jansénisant Batterel.

 

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pratique très sainte.., de faire toutes nos actions en honneur et union de celles de Jésus-Christ notre Seigneur et notre Chef adorable. Car quel est le bon esclave qui ne fait pas toutes ses actions pour son maître, et quine lui réfère pas tout son travail (1)? Et quel est le membre qui peut agir sans être uni à son corps et à son chef?

T. Mais qu'entendez-vous par cette union...?

P. II faut distinguer deux sortes d'union... L'une habituelle et virtuelle, qui est commune à tous les chrétiens qui sont unis à Jésus par le baptême, et qui, par conséquent, ne peuvent faire aucune bonne action qu'en lui et par lui. Mais il y a une autre union... qui est actuelle, et qui n'est que des âmes parfaites, ou qui travaillent sérieusement à la perfection. Car ces âmes, en vue de (se fondant sur) cette union habituelle et par le désir (de vivre) le plus qu'elles peuvent en Jésus-Christ et de perfectionner cette union, elles la réduisent en acte dans toutes leurs pensées, leurs paroles, leurs actions, leurs souffrances, leurs pas, leurs mouvements, etc..., par une foi animée, par une élévation amoureuse, par une application actuelle à Jésus opérant et souffrant (en elles), et un désir ardent de s'unir aux actions semblables qu'il faisait vivant sur la terre, et aux intentions et dispositions si saintes, si pures et si adorables de son âme déifiée. C'est là proprement vivre dans l'Esprit de Jésus; c'est animer son baptême ; c'est agir en la qualité de membre de Jésus-Christ que l'on y a reçue. Ainsi quoiqu'il suffise au commun des chrétiens d'agir selon la première union, ayant la grâce dans le coeur, on ne peut nier, sans s'aveugler soi-même, qu'il ne soit sans comparaison plus parfait d'avoir son esprit et son coeur actuellement unis dans les actions, à l'esprit, au coeur et aux actions de Jésus-Christ.

 

Quoi de plus irréfutable, mais aussi, de plus limpide !

Que nous y pensions ou non, notre activité morale, s'efforçant, par exemple, d'imiter les exemples du Christ est nécessairement une activité à deux. C'est le Christ qui s'imite en nous quand nous travaillons à l'imiter. Nous pouvons certes nous gouverner à la manière des psychiques ; mais le chrétien reste ce qu'il est, ce qu'a fait de lui son baptême - s'il

 

(1) Sur « l'état de servitude » que nous revêtons au baptême, cf. Quarré, op. cit., pp. 501, seq.

 

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en a conservé ou du moins retrouvé la grâce - à savoir un pneumatikos. D'où, non seulement l'insuffisance morale, mais l'absurdité métaphysique du moralisme religieux, j'entends de toute éducation de la vie parfaite qui n'est pas fondée sur le dogme de la grâce sanctifiante. Nous sommes nécessairement mystiques dans nos exercices d'ascèse, comme dans notre prière, puisque la grâce divinise ces exercices. Mais, d'un autre côté, cette vie singulière - notre vraie, notre seule vie morale - il ne nous est que trop facile, de n'en faire aucun état; de l'oublier, d'agir comme si nous étions seuls de la partie, ou, pour reprendre ces mots, d'imiter le Christ sans adhérer à sa propre action en nous. Ce que nous perdons à cet oubli, qui ne le sent? Or précisément c'est ici qu'intervient la spiritualité bérullienne; nous remettant sans cesse devant les yeux la vérité de notre être, elle nous apprend, non pas, pour parler en toute rigueur, à actualiser, mais à réaliser, ou, comme le dit plus splendidement Saint-Pé à animer notre baptême. Par où nous recevrons avec plus d'abondance « les effets et l'esprit des mystères et des actions de Jésus-Christ ».

 

T. Dites-moi encore si cette union de notre âme à l'âme de Jésus, de notre coeur à son coeur, et de nos actions à ses actions, lui peut rendre quelque honneur. Car cet écrivain dont j'ai parlé, n'est pas de ce sentiment (1).

P. N'en doutez point... N'est-ce pas l'honorer de reconnaître

 

 

(1) Cette difficulté parait si ridicule qu'on pourrait croire que le P. de Saint-Pé l'a imaginée de sa grâce, et pour triompher plus commodément de son adversaire. Mais il est bien incapable de recourir à de tels moyens. Je pense donc que l'auteur - anonyme pour nous jusqu'ici - qu'il réfute, faisait écho, dans le passage incriminé, à l'étrange conception qui prévalait alors en de certains milieux, et d'après laquelle la pure louange divine serait plus ou moins a stérile », et l'ascèse seule « pratique ». Comme peu auparavant, le P. A. Sirmond - dans un livre trop fameux - ils distinguaient amour affectif, et amour effectif; distinction parfaitement raisonnable, si on l'entend bien, mais qu'ils prenaient à contre-sens. Il n'est d'amour sérieux, disaient-ils, que celui qui se manifeste par des actes vertueux. Comme si la prière, et dans le cas présent, l'adhésion au Christ vivant en nous, n'était pas un acte de vertu, et souvent un acte héroïque. Et comme si l'adhésion sincère ne conduisait pas nécessairement à l'imitation.

 

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comme on fait par cette pratique que, comme Jésus est le fond de notre être par sa divinité, il est aussi le lien de notre être à Dieu par son humanité; qu'il est l'esprit de notre esprit, la vie de notre vie, la plénitude de notre capacité ; que tous nos mouvements doivent être à Jésus comme à notre accomplissement, et que nous ne pouvons avoir de vie, de repos, de force et de puissance pour agir, si nous ne la cherchons en lui et en ses actions et mystères; si nous n'adhérons à lui, et si nous ne sommes dans une actuelle et continuelle dépendance de lui, de ses états et de ses mystères, et si nous ne nous y unissons fortement pour en tirer la lumière, la direction, la force, l'esprit et la disposition dans laquelle nous devons agir.

 

Dans la personne de Jésus,

 

tout porte lumière, grâce et influence, et tout est capable infiniment d'imprimer sa ressemblance et son image dans les âmes dégagées de la terre, et pourainsi dire transparentes, qui s'exposent à lui en la manière que nous avons dite par l'union actuelle.

 

Et, retournant contre les adversaires de l'adhérence leur pauvre argument,

 

Accordons à ces personnes que rien n'est digne d'honorer Jésus-Christ que lui-même… Mais il faut prendre garde aussi que c'est lui-même qui s'honore lorsqu'il s'imprime dans les coeurs..., comme c'est le soleil qui s'honore lui-même quand il se peint dans l'eau.

 

Sur quoi, le bon Timandre, ravi, mais un peu étourdi par tant de sublime : « Je crois bien, dit-il, que nous ne sortirons jamais d'un sujet si fécond. » Il veut néanmoins avant de passer à un nouveau chapitre qu'on lui suggère « quelque modèle de l'acte intérieur ou élévation » par où cette union se renouvelle. Paul lui en propose de fort belles, mais un peu longues. Puis il se ravise. Contentez-vous, dit-il, de la grande promesse de votre baptême, et répétez-là sans cesse. « Il suffit de dire ces paroles de saint Chrysostome : « Abrenuntio tibi, Satana, et conjungor tibi Christe (1). »

 

(1) Dialogue, pp. 247, 282. passim.

 

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IV. - Ainsi, pour parler comme les savants, la dévotion au baptême aurait pour objet formel et spécifique cette réanimation du baptême. Les méditations doctrinales dont elle fixe le programme, les pratiques extérieures qu'elle conseille se terminent à la rénovation fréquente et fervente de l'acte primitif d'union ou d'adhérence. Dans la cérémonie même du baptême, deux activités se trouvent en jeu : d'une part, l'activité divine qui « s'applique » à créer en nous « l'homme nouveau »; d'autre part l'activité du baptisé lui-même acquiesçant, adhérant, par un consentement libre, à cette divinisation de son être propre - ou bien, ratifiant l'adhésion où se sont engagés pour lui le parrain et la marraine. Abrenuntio... Consentio : je veux être ce qu'à fait de moi le baptême, et l'être de plus en plus. Serait-ce là une dévotion paresseuse, ennemie de l'ascèse, et vaguement quiétiste, comme l'insinuait, j'imagine, l'anonyme qui a

tant ému Saint-Pé? Ou, en d'autres termes, à tant nous répéter que le Christ est notre vie, à tant célébrer les bienfaits de l'adhérence à cette vie, ne risque-t-on pas d'oublier que le Christ est aussi - et d'abord, pensent-ils, - notre modèle, et que l'important, dans l'ordre pratique, est moins de s'unir à lui que de l'imiter? Non, répond Saint-Pé,

 

si la qualité d'imitateur de Jésus-Christ nous oblige à une très grande abnégation, il est évident,

 

et d'une évidence tellement éblouissante qu'on ne conçoit même pas qu'un bon esprit lui résiste,

 

que nous sommes encore plus obligés comme membres. Il ne faut pas seulement renoncer à nos sentiments et à nos inclinations, mais à nos propres personnes, pour opérer en la personne de Jésus-Christ : ce qui dit une abnégation qu'on ne peut pas expliquer, et une très intime union avec Jésus-Christ, qui daigne être non seulement notre modèle, mais aussi notre chef.

 

Ascèse mystique, incomparablement plus exigeante que l'autre, puisqu'elle entraîne à une abnégation de tout l'être.

 

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Il faut donc être des membres vivants et animés du Saint-Esprit. Or nous ne pouvons jamais recevoir en nos coeurs cet Esprit infiniment saint qu'en renonçant au nôtre : car nous n'avons pas seulement à renoncer à notre corps et à notre chair, mais encore à notre esprit, qui est plein de vanité, d'erreur et de mensonge, et plus encore à notre volonté, qui est pleine de désobéissance et d'amour-propre. En un mot, il faut renoncer à tout ce que nous tenons d'Adam (1).

Comment, se demande l'auteur d'un gros volume sur les voeux du baptême,

 

comment donc serait-il possible que nous ne voulussions pas vivre envers ce Sauveur dans un état qui eût quelque rapport à celui où il a voulu se mettre lui-même pour notre salut...? Les voeux du baptême sont proprement une protestation de servitude à Jésus-Christ, une renonciation absolue à tous les droits que l'on pourrait prétendre sur soi-même et un engagement solennel à donner à ce Sauveur tous les droits qu'un souverain peut avoir sur ses sujets, qu'un maître peut avoir sur ses esclaves..., que la tète a sur les membres qu'elle gouverne et qu'elle fait agir. Par l'esprit et la grâce de ce sacrement, nous nous anéantissons devant Dieu, en nous conformant, selon l'avertissement de l'Apôtre, aux dispositions et aux sentiments où Jésus-Christ est entré quand il s'est anéanti; nous renonçons totalement à nous-mêmes, en ne voulant rien être qu'en Jésus-Christ et par Jésus-Christ (2),

 

Doctrine de mort, d'ensevelissement, d'anéantissement. « Ne savez-vous pas, dit saint Paul que... nous avons été baptisés en sa mort », c'est-à-dire, expliquent nos maîtres, « pour recevoir l'efficace de sa mort, l'exprimer et y être entièrement unis par une imitation effective et réelle ».

 

Nous ne mourons pas seulement avec Jésus-Christ, mais nous sommes de plus ensevelis avec lui par le baptême... La mort, précisément comme telle, ne cache point les traits du visage, ni

 

(1) Le nouvel Adam, pp. 148, 149. Sur la renonciation à « la volonté propre », cf. la Métaphysique des Saints, presque à toutes les pages, et notamment les textes de saint François de Sales.

(2) Du renouvellement des vaux du Baptême et des voeux de Religion, Paris, 1676, pp. 179, 18o. Livre plusieurs fois réimprimé.

 

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la figure du corps; elle ne sépare point entièrement du commerce des autres hommes...; elle ne porte point à oublier celui dont on a encore la vue; elle rend même plus vive la mémoire de ses actions et de son mérite, et il semble que jamais le consentement à louer un mort n'est plus général que lorsqu'il vient d'expirer et qu'il n'est plus l'objet de l'envie. Enfin, la mort, en occupant les vivants des obsèques de celui qui les a quittés..., le rend l'objet de l'attention de tous.

 

Et c'est encore trop.

 

Mais sa sépulture... en fait perdre bientôt le souvenir; elle le sépare entièrement du monde et sans retour.... ; on ne sait même quelque temps après s'il a vécu.... Et c'est une espèce d'étude que d'aller chercher ce qu'il a été... Voilà l'image d'une autre sépulture, qui regarde l'âme,

 

et où le baptême devrait nous fixer.

 

Notre vie, qui doit être secrète et cachée, comme celle que Jésus-Christ a maintenant dans le sein de son Père, consiste dans l'obscurité et l'humiliation; elle ne se conserve que dans le tombeau... Le signal pour paraître sera l'avènement de Jésus-Christ, et nous ne pouvons sortir de nos mystérieux sépulcres que lorsqu'il viendra nous en tirer.

 

Le chef-d'oeuvre de Duguet, auquel j'emprunte ces tendres et austères cadences, le Tombeau de Jésus-Christ, et l'explication du Mystère de la Sépulture, est comme un manuel de la Dévotion au Baptême. Les strophes que je viens, bien à contrecoeur, de mutiler, ne sont, du reste qu'un prélude au merveilleux poème qui a pour titre : Portrait d'un chrétien enseveli avec Jésus-Christ, et enseveli par son baptême. Le baptisé

 

est un, homme non seulement spirituel et insensible par sa nature, parce que les sens n'en sauraient juger; mais il est encore, par sa propre inclination, un homme caché. Il craint d'être connu, bien loin de le désirer; il regarde comme perdu, ou comme exposé au larcin, tout ce qu'il ne peut tenir sous la clef en le cachant aux ravisseurs.

Cet homme secret et caché est l'homme du coeur, c'est...

 

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dans le coeur qu'il réside..., qu'il vit... ; c'est dans le coeur qu'il est tout ce qu'il est. On ne définit point un tel homme, ni par les qualités de l'esprit, ni par les grands talents, ni même par les grandes actions. Il est inconnu à quiconque ne voit que ce qu'il fait ou ce qu'il souffre. Il ne se repose, ni sur les miracles, qui sont l'effet de la foi; ni sur les aumônes, quoiqu'il y emploie tout son bien; ni sur la connaissance des mystères de Jésus-Christ... Il craint même que, dans l'action la plus héroïque de la charité, qui consiste à demeurer immobile dans les flammes pour rendre témoignage à la vérité, le poison secret de l'orgueil ne lui fasse perdre la couronne que l'humilité seule peut recevoir. Il s'applique... à se renfermer uniquement dans son coeur, à le rendre inaccessible à Satan, à s'y ensevelir avec Jésus-Christ.

 

Et puisque Jésus « ne fut jamais plus éloigné de la corruption que dans son sépulcre », le baptisé, adhérant, de tout son intérieur, à cette incorruptibilité parfaite, évitera nécessairement, et autant du moins que le peut la faiblesse humaine, jusqu'aux moindres fautes ; il ne s'y compare pas

 

avec les autres; il n'y juge et n'y condamne personne; il ne s'y occupe distinctement que de ses faiblesses et de ses fautes, ne voyant celles des autres qu'en éloignement et en général, quoiqu'il soit très sensible au bien et au mal qui peuvent leur arriver. Il croit devoir tout à ses frères et n'en exige rien; il est plein d'attention pour ne les point blesser et plein en même temps de douceur et de patience pour n'être blessé de rien. Tout est important selon lui, quand les autres y ont intérêt, et tout lui devient indifférent, quand c'est lui seul qui n'est pas bien traité. Le ressentiment, les plaintes, les murmures lui paraissent directement contraires à son état. Un mort, selon lui, doit tout ignorer ou tout souffrir; les vivacités pardonnables à un homme qui vit encore sont inexcusables... dans un homme qui se dit enseveli... In incorruptione mansueti spiritus, et silentium amantis (1)

 

(1) Le Tombeau de Jésus-Christ..., Bruxelles, 1731, pp. 133-15o. Dans ces derniers paragraphes, Duguet commente la première épître de St Pierre (III, 4 seq.), « Qui absconditus est cordis homo, in incorruptibilitate quieti et modesti spiritus ». Il traduit suivant la concorde : In incorruptibilitate mansueti spiritus et silentium amantis. « On peut, dit-il, traduire tranquilli, quieti, mais il me semble que silentium amantis convient mieux au texte » (pp. 150, 151). Dans toutes ces pages sur le baptême et la sépulture, Duguet s'inspire manifestement d'un traité de M. de Sainte-Marthe : Avis à une personne sur le renouvellement du baptême (Traités de piété ou discours sur divers sujets de la morale chrétienne... Paris 1702, II, p. 577.) Il est beau de voir comme il transfigure ce modèle, assurément très noble, mais un peu morne. Ce traité de Ste-Marthe se trouve reproduit, mais anonyme, dans les Exercices de piété à l'usage des religieuses du Port-Royal, au désert, 1787.

 

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Que ne puis-je le citer encore! Aussi bien ai-je assez montré que l'ascèse mystique du baptême n'est pas une école de quiétisme, mais une école d'abnégation, puisqu'elle nous oblige à « exprimer » la mort et la sépulture du Christ.

 

V. - A la splendeur essentielle de la dévotion au baptême, je veux dire à la théologie fondamentale que les maîtres de cette dévotion exposent d'une manière si parfaite, s'ajoute la poésie des «figures» et des symboles. D'où vient, demande le Timandre de Saint-Pé,

 

que pour le Sacrement qui sert à régénérer, Dieu a choisi l'eau plutôt qu'une autre chose?

Paul. La meilleure raison c'est que Dieu l'a voulu ainsi, qui peut, par quelque créature que ce soit, et même sans aucune créature, nettoyer l'homme du péché... Vous devez aussi remarquer que Dieu, dès le commencement du monde, a préfiguré qu'il donnerait aux hommes une nouvelle naissance par cet élément; car le Saint Esprit, par la vertu duquel les hommes renaissent et sont purifiés, communiqua aux eaux, dès la création, cette divine fécondité qu'elles ont, et qu'elles donnent par le baptême. Et de là vient qu'il est dit au commencement de la Genèse que l'Esprit de Dieu était porté sur les eaux ; et une version porte qu'il couvait les eaux, pour nous marquer que, dès lors, il les disposait à être saintement et divinement fécondes (1).

 

J'avoue que je ne transcris pas ce beau texte sans amertume : sans, veux-je dire, que ma pensée irritée n'évoque les catéchismes mortels qu'a subis notre adolescence. Avec quel acharnement placide ne s'est-on pas appliqué à souder, dans nos jeunes esprits, l'idée de religion et l'idée d'ennui ! Pour- peu qu'on le stimule, un élève moyen de seconde est

 

(1) Dialogue, pp. 42, 43.

 

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parfaitement capable de la poétique secousse que donne ce merveilleux ferebatur super aquas; deux fois plus talismanique, si l'on peut dire, quand on le traduit par couver. Rien  d'aussi émouvant ni dans Virgile, ni dans Lucrèce, qui, dès ce temps-là, nous initiaient à la poésie la plus haute. Quatre leçons, davantage même, sur le symbolisme comparatif des eaux, nous auraient tenus haletants et auraient  christianisé nos imaginations pour toujours (1).

 

Le déluge même a représenté le Baptême.

Timandre. Mais est-il possible que le déluge, dont les eaux surpassaient de quinze coudées les plus hautes montagnes, figure le baptême, dans lequel on en verse trois gouttes sur la tête du baptisé ?

Paul. Cela est si vrai que saint Pierre le dit... Et l'Eglise le confirme en la bénédiction du Cierge pascal... : « O Dieu qui purgeant par les eaux les pêchés du monde criminel, nous avez donné une figure de la régénération... (2)

 

Autre figure biblique - et chère à Saint Paul : le passage de la Mer Rouge :

 

Il faut bien plus admirer la vérité que la figure, et ce qui se passe aux yeux de la foi dans le baptême est sans comparaison plus surprenant et plus divin que ce qui se passa dans la Mer Rouge aux yeux du corps. C'était sans doute une chose merveilleuse de voir passer le peuple d'Israël au travers d'une grande rue qui avait des murailles d'eau à droite et à gauche... Mais quand nous voyons baptiser un homme (supposons que c'est un homme de trente ans), et que nous regardons de l’oeil de la foi ce qui se passe en lui, en vérité il y a sujet d'être surpris d'un plus grand étonnement.

 

Timandre en convient, mais, dit-il, « il y a bien des gens au monde que vous aurez peine à convaincre que, dans les

 

(1) Cf. dans la Tradition de l'Eglise sur les Bénédictions (Jean de Sainte-Beuve ?) Toulouse, 1679, les pages 33, seq. sur la symbolique des eaux. Il y a là des textes splendides et qui ensorcelleraient les enfants : « Principium mundi aqua, e1 principium Evangelii Jordanis » (St- Cyrille). « Deus qui maxima quaeque sacramenta in aquarum substantia condidisti. » « Modulatricibus aquis » (Tertullien) etc. etc...

(2) Dialogue, op. cit., p. 43.

 

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effets du baptême, il y ait quelque chose qui égale ce seul miracle de voir des eaux fermes et solides comme des murailles, qui conservent néanmoins toujours leur nature d'eau liquide et coulante. » Mais non, pour « l'homme spirituel », cette difficulté n'en est pas une ; et tout au contraire :

 

Supposons donc qu'un homme baptisé à l'âge de trente ans, conserve la grâce du baptême pendant trente autres années; et qu'étant naturellement superbe, il vive dans l'humilité; qu'étant avare et impie, il vive dans I'amour et dans la pratique de la pauvreté et de la mortification... De voir, dis-je, ces torrents impétueux des inclinations et des passions humaines être arrêtés, et ne causer plus leurs déluges ordinaires dans les âmes, c'est une merveille qui surpasse celle de la solidité et de la fermeté des eaux, quand même elles seraient devenues aussi dures que des rochers, sans cesser d'être de véritables eaux (1).

 

Saint-Pé ne s'attarde pas avec moins de ferveur à méditer « les mystères et les enseignements qui sont cachés sous les cérémonies extérieures » du baptême. Féconde et savoureuse matière, s'il en fut, et qui déjà transportait le vieux Théodulphe : « Omnia in baptismi ratione redolent mysteriis et exuberant sacramentis (2). »

 

La belle cérémonie, s'écrie Bossuet dans un sermon de jeunesse, qui se faisait anciennement dans l'église, au baptême des chrétiens! On avait accoutumé de les plonger tout entiers et de les ensevelir sous les eaux ; et comme les fidèles les voyaient se noyer, pour ainsi dire, dans les ondes de ce bain salutaire, ils se les représentaient en un moment tout changés par la vertu du Saint-Esprit, dont ces eaux étaient animées; comme si, sortant. de ce inonde à même temps qu'ils disparaissaient de leur vue, ils fussent allés mourir et s'ensevelir avec le Seigneur. Cette cérémonie ne s'observe plus, il est vrai, mais la vertu du sacrement est toujours la même, et partant vous devez vous considérer comme étant ensevelis avec Jésus-Christ (3),

 

(1) Dialogue, pp. 107-110.

(2) Ib., p. 179.

(3) Oeuvres oratoires, I, p. 113. Bossuet a repris souvent ce même morceau; cf. I., p. 5o8, II., p. 23.

 

 

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Anciennement, écrit Saint-Pé, et avec le même enthousiasme,

 

on faisait (le) renoncement (du démon) tourné à l'Occident - qui est opposé à l'Orient comme Satan l'est à Jésus-Christ, - la main étendue, soufflant trois fois en l'air, et tout nu comme étant prêt à combattre (1).

 

Assurément - et à l'exception, peut-être, de trois ou quatre jansénistes fanatisés - ils ne demandaient pas qu'on fit revivre ces rites antiques (2). Mais, comme Duguet l'a dit excellemment,

 

il est, non seulement permis, mais très avantageux à ceux qui n'ont été plongés ni trois fois ni une dans les eaux qui leur ont donné une nouvelle vie, de se représenter par une foi vive ce qui s'observait dans un autre temps, et de se mettre dans l'esprit les dispositions où on aurait dû être, si, après avoir renoncé solennellement à Satan, à ses oeuvres, à ses pompes, et à ses anges, un avait été enseveli trois fois sous les eaux par les mains de l'évêque et trois fois ressuscité par lui, pour avoir une pleine conformité avec Jésus-Christ, reposant trois jours dans le sépulcre et triomphant de la mort après cet intervalle (3).

 

(1) Dialogue, p. 246.

(2) Cf. à ce sujet un de nos auteurs, que je crois plus ou moins jansénisant. « En marquant dans le titre de cet ouvrage qu'on traite des anciennes cérémonies du baptême, on n'a nul dessein de les opposer à celles que l'Eglise pratique aujourd'hui, ni de redresser les unes par les autres. Le principal but de l'ouvrage est, au contraire, d'en montrer la conformité, nonobstant ces petites différences, que la diversité des temps et des conjonctures a nécessairement introduites, sans que la révolution de tant de siècles ait jamais altéré le fond des cérémonies ». Et il ajoute curieusement ; « On trouve aujourd'hui tant de gens prévenus contre les anciens usages de l'Eglise, et si fort remplis de ceux d'aujourd'hui, qu'ils ne comprennent pas qu'on ait

jamais pu faire autrement... Marquez quelque amour pour les anciennes règles de l'Eglise, ou quelque désir de voir rétablir, autant que le relâchement de ces derniers temps que le Clergé de France appelle la lie et la fin des siècles (1655) pourra permettre ; on attache à une si pieuse disposition un opprobre de singularité et de nouveauté, qui fait perdre toute espérance de voir jamais refleurir la discipline. » Traité historique des anciennes cérémonies de l'Eglise dans l'administration du sacrement de Baptême, par le sieur J. L. C. curé de Savenez, Paris, 1749. On voit percer, d'ici de la, le bout de l'oreille janséniste, et l'inquiétude éternelle du parti, mais le livre est excellent.

(3) Le Tombeau de Jésus-Christ, pp. 132. 133.

 

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On n'imagine pas en effet d'évocation plus dramatique. Poésie néanmoins pour poésie, je ne suis pas sûr que celle du baptême des enfants n'égale pas l'ancienne, si elle ne la dépasse. Saint-Pé n'est pas moins exquis dans l'explication lente et suave qu'il donne du rituel moderne.

 

L'Eglise.... emploie un souffle léger, pour montrer au démon combien elle le méprise et combien il est faible... Il est chassé de son fort par un petit souffle, comme une paille (1).

 

Mais puisque nous voici au seuil des exorcismes, tous nos autres maîtres n'ont plus qu'a se taire. Le sujet appartient à M. Duguet.

 

VI. - Rien de plus simple, de plus facile que ce que Duguet appelle « le baptême essentiel ». Dès le premier rudiment de catéchisme qu'il vient d'apprendre, tout en guidant ses chevaux sur la route de Gaza, le ministre de la reine Candace, montrant à Philippe un petit ruisseau qui chantait par là, « Voici de l'eau, dit-il, pourquoi ne pas me baptiser sans plus attendre ? » C'est bientôt fait. Les autres rites que l'on a organisés depuis sont donc accessoires. Qui ne voit néanmoins leurs multiples avantages, qui ne sent leur poésie? Les exorcismes notamment. «Tout ce qui peut rendre une cérémonie précieuse se trouve en celle-ci ; le dogme, les moeurs, le mystère, sans parler de son antiquité. Le mystère est sensible. C'est Jésus-Christ qui dépouille le fort armé et qui lui enlève sa proie; qui lui commandé avec empire, qui le juge, qui le met en fuite... L'Église, a voulu que tous ceux qui entraient dans son sein par le baptême, sussent d'où ils venaient.., à quel maître ils avaient appartenu, avant que d'être à Jésus-Christ. » Il faut leur apprendre à tous « qu'ils n'ont pu être pécheurs sans être possédés (2). »

 

­(1) Dialogue, op. cit., p. 195. Sur les anciens rites du baptême, cf. le livre docte et charmant du R. P. Dom Cabrol, La Prière des premiers chrétiens, Paris, 1929, pp. 69-81.

(2) Dissertations théologiques et dogmatiques, Paris, 1727, pp. 49, 47, 48.

 

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N'oublions pas que nous sommes au siècle de Descartes, et des tables rases. Comme nous aurons plus tard l'occasion de le rappeler, ces générations de croyants commencent à s'apprivoiser avec la critique. Timidement, pense-t-on, et faisant, avec une sincérité déjà branlante, la part du feu. Non, me semble-t-il. A la plupart, l'idée ne viendrait même pas de regarder aux vérités fondamentales de la foi. Mais à elles près, ils voudraient avoir la raison de tout. Ajoutez à cela une manie de réforme, voire de démolition, qu'exaspèrent chez plusieurs l'inquiétude et la suffisance jansénistes. C'est le siècle du rabot. L'Église a ses Boileau comme le Parnasse. Aimez donc la raison, et que votre prière même emprunte d'elle seule ses principes et ses règles. Adam de Saint-Victor ignore les mètres d'Horace; remplaçons-le par Santeul. Pourquoi ces jubés, lourds monuments de la barbarie gothique? Ils n'ont pas de raison d'être. Et bientôt les voilà par terre. Ils s'avisent un beau matin que les exorcismes n'ont plus de sens, lorsqu'on les récite sur un enfant qui a déjà reçu l'essentiel du baptême. Voyons, voyons, disent-ils, « le démon n'est plus dans le baptisé et par les exorcismes on lui commande d'en sortir »: le Saint-Esprit habite en lui, et par les exorcismes on lui commande d'y entrer ». Quoi de plus déraisonnable ? Manifestation nouvelle des deux tendances qui se partagent le siècle. D'un côté les mystiques, de l'autre, les précurseurs malgré eux du rationalisme. Ceux-ci plus dangereux que ceux-là, s'il est vrai, comme je le crois, que Mme Guyon est moins à craindre que Voltaire. Évidemment, la « raison » ne triomphera que par degrés. Mais, il n'y a que le premier pas qui coûte. « L'un ôtera les exorcismes, dit encore Duguet ; l'autre le sel ; un troisième dédaignera la salive; un quatrième se scandalisera de l'huile ; un autre ne comprendra pas pourquoi on arrête un baptisé à la porte de l'église » ; bref, tout le rituel du baptême y passera. Puis, et tôt ou tard, suivra tout le reste.

Qu'on nous pardonne ce petit fracas. Peut-être parlerais-je moins haut, si je ne tentais pas lé de me persuader à moi-même

 

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que j'ai le devoir de consacrer ici d'assez longues pages à une controverse qui parait d'abord bien grêle. Un excursus à la fin du chapitre n'eût-il pas suffi ? Non, si c'est là un de ces épisodes qui éclairent merveilleusement, dans leur variété vivante, les âmes religieuses de ce temps-là. Il y va, d'ailleurs, de tout l'esprit liturgique, sinon de la poésie elle-même. Enfin cet opuscule, peu connu et rare de Duguet, est d'une telle beauté que nombre de lecteurs me sauront gré de le leur avoir révélé.

Une lettre de Lazare Bocquillot à Mabillon montre que ce problème, si loin de nous, hélas passionnait également laïques et liturgistes. « Je confesse ingénument, dit-il, mon Révérend Père, qu'ayant fait les fonctions de curé plus de dix ans, j'ai toujours eu une terrible répugnance à souffler et exorciser des enfants baptisés. - bien que fort laid, souffler à l'actif ne gênait alors personne - je l'ai fait néanmoins, parce que le Rituel romain, dont j'étais obligé de me servir, le voulait ainsi. Je n'ai point vu d'homme qui entendit ces paroles, qui ne m'ait témoigné la même répugnance, et l'on m'a écrit depuis peu de Paris, que M. le Chancelier, tenant un enfant à la paroisse de Saint-Eustache, - aux cérémonies seulement, parce qu'il avait été baptisé à la maison - il arrêta tout court M. le curé et lui dit : Pourquoi faire des exorcismes à un enfant qu'on croit délivré du démon et avoir l'Esprit de Dieu? » Celui qui m'écrit ce fait m'assure que Messieurs les docteurs, qui travaillent actuellement à un nouveau Rituel de Paris, changeront les exorcismes en forme de prières, pour demander à Dieu qu'il ne permette pas que le démon rentre dans cet enfants. » Or, c'est justement pour détourner les réformateurs

 

(1) Vie et ouvrages de M. Lazare André Bocquillot... 1745 (pp. 444-466) (Cf. l'Index du Port-Royal de Ste-Beuve). Bocquillot, chargé de corriger le rituel de son diocèse, avait aussi consulté le grand Arnauld, lequel du reste parut peu favorable au changement proposé. Mabillon de même. Ils admettent néanmoins que le problème se pose. Le tranchant Pavillon, dans le Rituel d'Aleth, avait supprimé ces exorcismes d'un trait de plume, mais je crois, sans rencontrer l'approbation des docteurs les plus autorisés.

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parisiens d'une telle innovation - « ne rentre pas », au lieu de « sors » - que Duguet a composé sa dissertation sur les exorcismes (1).

Les origines de l'usage moderne sont assez obscures. Duguet se défend de les discuter, et pour deux raisons également émouvantes :

 

Non que je veuille dire, que les Papes aient clairement enseigné que les exorcismes qui manquaient au baptême essentiel, dussent être faits après. Mais leur raisonnement, leur esprit, et si j'ose le dire, la pente de leur coeur y conduisaient naturellement.

 

Le raisonnement, l'esprit, la pente du coeur, charmante gradation qui ne satisfera pas les érudits, mais qui ravira les spirituels.

D'ailleurs, il n'est pas permis de raisonner contre l'usage présent de l'Église.

 

Ce n'était point par l'âge et la vieillesse d'une coutume de cette importance qu'il fallait l'examiner..., et quand elle n'aurait qu'un jour, elle ne pourrait être censurée, s'il était vrai que l'Église la commandât depuis un jour (2).

 

Non qu'il se désintéresse de la tradition :

 

Je demande quel était le sens et la vérité des exorcismes qu'on prononçait la nuit du samedi saint sur ce catéchumène. Qui soufflait-on quand on lui soufflait au visage? Où était le démon, quand on lui disait : Sors d'ici, esprit impur ? Etait-il dans le coeur de cet homme, si sincèrement converti et depuis longtemps? Si l'Église avait raisonné sur les principes de ceux à qui je réponds, elle n'aurait point trouvé de personnes mieux disposées au baptême que ceux qu'elle en a toujours regardés comme indignes. Les pécheurs actuellement dans le crime,. esclaves de leur passion et du démon, auraient été bien plus propres aux exorcismes que tous les pénitents et les convertis. On n'aurait su que dire à ces derniers, et, dès le premier mot, on aurait cru

 

(1) La dissertation, beaucoup plus ancienne, n'a été imprimée ou publiée qu'en 1727.

(2) Dissertations..., pp. 48, 81.

 

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mentir au Saint-Esprit. Mais à l'égard des autres, tout était vrai; on savait à qui l'on parlait, et l'on n'était pas inquiété par la peur d'adresser mal le coup. Car le démon était seul au logis et bien maître.

 

C'est ici une des rares fois où nous prenons le scrupuleux Duguet en flagrant délit, non pas seulement d'humour, mais presque d'irrévérence. S'il avait lu ce passage, Sainte-Beuve en aurait été scandalisé. Mais je ne suis pas Saint-Beuve, et je continue bravement.

 

Il aurait fallu aussi que les évêques qui instruisaient les compétents, au lieu de les presser si fortement de renoncer au vice et de s'établir solidement dans la vertu, les eussent avertis de ne pas aller si vite et de réserver leur zèle et leur ferveur après le baptême. Car le danger était grand que tout ne fût déjà finit avant le samedi de Pâques, ou de la Pentecôte, et que le démon ne fût déjà si loin qu'il n'entendît plus les exorcismes, et le Saint Esprit si présent qu'il ne crût que c'était à lui qu'on parlait.

 

Cette jolie phrase est, sans doute, après son malheureux « appel », le plus gros péché de M. Duguet. Mais déjà elle le tourmente; il sent le besoin de s'excuser.

 

Je suis très persuadé que ceux qui liront ceci le prendront en bonne part. Je les honore comme mes maîtres et mes supérieurs. Mais il y a des choses qu'on ne peut rendre touchantes et sensibles qu'en paraissant y mêler un peu de raillerie (1).

 

Ce n'est là, du reste, qu'une première prise de contact avec l'adversaire. Pour l'argumentation elle-même, il m'est malheureusement impossible de la reproduire ici. Je n'en conserve presque tout entier que le dernier point, le plus original des trois, me semble-t-il, le plus pathétique, le plus représentatif aussi de ce réalisme chrétien qui régnait alors, et que tout le présent volume a surtout pour objet de ressusciter. Ceux-là mêmes, d'ailleurs, à qui cet état d'esprit

 

(1) Dissertations, paragraphes X-XIII.

 

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est le plus étranger, admireront l'aisance et religieuse et littéraire, avec laquelle ce noble génie pénètre dans les profondeurs de la vie intérieure (1).

 

Je réponds en troisième lieu, que les exorcismes après le baptême sont exactement vrais, et qu'ils sont aussi efficaces qu'ils paraissent l'être, je veux dire qu'on peut les prendre à la lettre, sans avoir besoin de les détourner, ni dans un sens passé, ni dans un sens à venir; et qu'il n'est pas même nécessaire, si l'on veut, d'y chercher des interprétations mystérieuses et symboliques. Je crois, par exemple, que le premier exorcisme... chasse en effet le démon, et l'oblige à laisser la place au Saint-Esprit.

L'Ecriture..., nous apprend que nous ne recevons que les prémices de l'Esprit par notre seconde naissance; et que ces prémices nous sont données pour nous faire gémir de ce qui manque à sa plénitude....

 

Cet Esprit nouveau est au milieu d'une terre étrangère et ennemie, toujours aux prises avec un esprit sensuel et corrompu, dont il arrête à la vérité la tyrannie, mais par lequel il est aussi très souvent arrêté dans ses saints désirs... Qui était plus parfait que saint Paul? Et cependant combien s'estimait-il malheureux de n'être régénéré qu'à demi ?... Qu'eut-il dit, si on avait voulu lui prouver que l'Esprit de Dieu n'avait rien à combattre en lui; que tous ses ennemis intérieurs étaient en fuite; et qu'il n'avait tout au plus que des combats extérieurs,

 

(1) 1° argument : « Les exorcismes ont souvent un effet anticipé, parce que Dieu  n'est point lié aux moyens qu'il a établis..., mais que c'est toujours avec un certain rapport aux exorcismes qu'il en donne la grâce et l'effet. Il en dispense quand il le veut... ; mais il ne dispense jamais de les respecter, de les désirer et de s'y soumettre dès qu'on en a la liberté. L'Eglise, tutrice des enfants, demande pour eux les exorcismes... Elle sait ce qu'ils doivent à leur vertu, avant même qu'ils aient été prononcés sur eux, et elle est bien instruite de la liaison qu'il a plu à Dieu de mettre entre cette cérémonie et leur délivrance du démon. Ainsi elle obéit au Saint-Esprit qui demande ce supplément ». 2° argument. Vérité historique et vérité liturgique (ou poétique) « La plupart des cérémonies, et des mystères mêmes ont deux faces... Si elles étaient examinées avec un esprit d'orgueil et de censure, ou par les ténèbres de la raison humaine, on n'y verrait point cette grandeur qui étonne les plus savants et cette vérité qui nourrit les simples... Rien n'y serait plus contraire qu'un raisonnement poussé trop loin ». Ainsi, « pendant l'Avent, il semble que (les chrétiens) soient devenus juifs, et qu'ils espèrent comme eux un libérateur qui n'est point venu... Que ferait-on à un homme que ces manières et ces expressions scandaliseraient, et qui soutiendrait que tout cela est faux ?... On lui apprendrait que ces choses, qui le blessent, sont des mystères et des cérémonies, dont le fond et l'esprit sont cachés... ; qu'en un certain sens tout y est vrai n. Ainsi pour les exorcismes après le baptême.

 

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sans que le fond de son coeur fût agité ? Hélas ! qu'eût-il dit?

Il n'y a donc rien de plus contraire à l'Écriture que de supposer que l'Esprit de Dieu remplit tout dès qu'il est donné à quelqu'un par le baptême. Et par une suite nécessaire, rien n'est plus conforme à l'Ecriture que de dire que ce qui n'est pas soumis à l'Esprit de Dieu est encore au démon et qu'il occupe tout ce que la concupiscence occupe...

La concupiscence demeure, quoiqu'elle n'opprime plus la liberté de faire le bien ; et le démon, à qui elle est, parce qu'elle est son ouvrage, la suit où elle se retire. Il possédait autrefois le coeur, parce qu'elle y régnait; il en est chassé avec elle, et perd ce qu'elle perd; niais il retient tout ce qu'elle retient. Et qui peut comprendre ce qu'elle conserve dans la volonté, dans l'esprit, dans les sens, et en général dans ce corps de mort, après même qu'elle n'est plus maîtresse de la liberté ? Tout cela reste donc au démon; et cette vie nouvelle, qui commence par le coeur, dans les baptisés, ne peut se fortifier ni s'étendre qu'en chassant l'ennemi des lieux les plus proches, qu'en gagnant tous les jours un nouveau terrain, et qu'en forçant l'un après l'autre tous les retranchements que le démon occupait...

Que peut donc faire l'Église de plus avantageux pour les enfants qui ont reçu le baptême sans exorcismes que de les suppléer dans un autre temps avec le reste des cérémonies? Ils ne chasseront pas le démon de leur coeur; il n'y est plus. Mais il en est si voisin, il a tant de chemins pour y arriver et il y conserve de si dangereuses intelligences; il est si maître de toute la campagne, c'est-à-dire de tout ce qui n'est point la liberté, ou, pour le moins, il y fait tant de ravages, il s'est si fortifié dans divers retranchements, et il y a tant de péril qu'il n'éteigne un jour l'esprit de grâce et de vie, que les exorcismes les plus terribles et les plus menaçants ne peuvent l'être trop. Et c'est une inhumanité que de retrancher cet important secours à des personnes à qui l'Église l'accorde, et qu'elle juge en avoir si grand besoin.

Nous le comprendrons encore mieux, si nous examinons ce qui reste au démon par rapport à l'esprit, comme nous venons d'examiner ce qu'il conserve par rapport à la volonté.

La juste punition de l'homme qui a voulu n'avoir point de maître, a été de ne pouvoir être le sien. Il se commande à lui-même et n'est point obéi, parce qu'il a refusé d'obéir à Dieu, la source et la cause de l'ordre aussi bien que de l'autorité.

 

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Cette désobéissance étonnante de l'homme à l'égard de soi-même est encore plus sensible par rapport aux pensées que par rapport aux désirs. On veut penser à de certaines choses, et l'on ne le peut; on veut au contraire écarter certaines pensées et il semble que les efforts qu'on fait pour les chasser ne servent qu'à les rendre plus importunes.

Je n'examine point en philosophe quelle est cette partie de l'esprit si peu soumise à l'esprit. Cette recherche ne servirait ici de rien. Il me suffit qu'il y ait en nous une source de pensées involontaires, comme il y a en nous une source de désirs involontaires, c'est-à-dire, que la raison et la liberté ne produisent et ne règlent point; que ces deux sources subsistent après le baptême; et que l'une soit connue sous le nom de concupiscence, et l'autre sous celui d'imagination...

Il est étonnant combien l'imagination ainsi définie conserve de pouvoir au démon dans les personnes sanctifiées par le baptême. Car c'est une porte toujours ouverte à ses illusions. C'est un champ abandonné, où il sème ce qu'il veut. C'est une toile sur laquelle il représente ce qu'il lui plaît; et les tableaux qu'il v forme subsistent malgré les commandements de l'esprit, qui en est affligé, mais qui ne peut en éviter la vue. Enfin c'est une place publique, pleine de tumulte et de bruit, où tout ce qu'on entend est faux, tout ce qu'on voit est frivole, tout ce qu'on étale est empoisonné; et qui est bien représenté par ce parvis profane, dont il est parlé dans l'Apocalypse, qui est abandonné aux infidèles, et qui n'est point mesuré avec le reste du temple, quoiqu'il en fasse partie...

Voilà où le démon habite, quand le temple, ou le coeur lui est interdit. Le désordre et la désobéissance qui y règnent viennent de lui. Il ne dit pas de l'imagination expliquée de cette sorte : Je m'en suis emparé, parce que je l'ai trouvée chez moi. Elle est elle-même sa maison et sa retraite ; et c'est par ce reste de juridiction, qu'il espère de regagner ce qu'il a perdu sur la liberté. Il est le maître où la vérité et la raison ne sont point écoutées. Le pays du mensonge est le sien. Enfin il retient dans la servitude ce qu'il n'a point encore plu à Jésus-Christ d'affranchir par sa puissance, et de guérir par sa grâce.

Concevons maintenant de quel péril pour le salut est un si redoutable voisinage. Qu'y a-t-il de plus près d'une pensée libre qu'une pensée suggérée? Ou, pour ne point donner lieu aux contestations, qu'y-a-t-il de plus présent à l'esprit que ce qu'il voit, et qu'il ne peut s'empêcher de voir ? La simple vue

 

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devient aisément un regard, elle affaiblit au moins l'attention qu'on devait à une autre chose, en la rendant plus pénible; elle détourne souvent, elle amuse quelquefois; c'est déjà un grand mal quand elle plaît; et tout cela arrive très ordinairement sans que l'on sache même s'il est arrivé.

De là vient cette foule de choses frivoles qui se mettent entre Dieu et nous, ces distractions presque invincibles qui interrompent les prières des justes, et qui sont presque toujours imperceptibles dans leur naissance; ces images corporelles, qui rendent à l'esprit la vue des vérités intellectuelles si rare, si difficile et si courte ; ces représentations affligeantes de tout ce qu'il y a de plus contraire à la vertu, et qui font verser tant de larmes aux personnes condamnées à cette dure épreuve; enfin c'est de là que viennent tant de vaines craintes et tant d'espérances encore plus vaines ; les fortes images des biens et des maux de cette vie; et le doute qu'il y ait quelque chose de réel qui ne soit pas naturel et sensible.

Qui peut donc trouver mauvais que l'Eglise, même après le baptême, s'efforce de chasser le démon d'un poste si dangereux, et qu'elle le contraigne à céder cette place au Saint-Esprit, qui doit remettre l'ordre et la paix dans l'homme, en réunissant toutes ses puissances, et qui doit guérir la division de la volonté par le règne de son amour, et la division de l'esprit par le règne de sa vérité?

Plût à Dieu au contraire que l'usage fût de réitérer souvent les exorcismes que l'Eglise n'emploie qu'une fois ! Les plus saints et les plus justes seraient ceux qui les recevraient avec plus de foi, et plus de sentiment de leur misère. Car ils savent bien qu'ils ne sont remplis de l'esprit de Jésus-Christ qu'imparfaitement; que son ennemi retient encore en eux plusieurs choses usurpées; et qu'il n'appartient qu'à celui qui l'a vaincu de dire ces paroles : Le prince de ce monde va venir; mais il n'a aucun droit sur moi. Tous les autres ont quelque chose qui est au prince du monde ; et par conséquent le prince du monde a quelque chose dans leur personne qui est à lui...

Aussi le même apôtre ne craint point qu'il fasse injure à l'esprit de grâce, que les Romains avaient reçu par le baptême, en demandant pour eux que Dieu brisât bientôt le démon sous leurs pieds, comme si cela n'avait pas déjà été fait par ce premier sacrement, et même par la confirmation, qui n'en était point alors séparée. Cette prière est un véritable exorcisme, et pour le sens, et pour l'effet. Elle suppose que le démon n'est

 

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point encore sous leurs pieds. Elle demande comme une chose nécessaire qu'il soit réduit; et ce n'est point par une précaution qui ne regarde que l'avenir, mais pour un besoin présent que saint Paul fait cette prière. Ainsi ce peu de paroles fait évanouir toutes les objections contre les exorcismes, et confirme, ce me semble, tout ce que j'ai dit jusqu'ici pour en faire retenir l'usage. Car je ne crois pas qu'il y ait personne qui osât censurer cet exorcisme sur un enfant déjà baptisé : Dieu de paix, hâtez-vous d'écraser le démon sous ses pieds; Deus pacis, contere Satanam sub pedibus ejus velociter. Et si cela est, il n'y a plus de question. Car ce que cet exorcisme signifie, les autres le signifient. L'effet qu'on lui attribuera, je l'étendrai aux autres. Et si l'on me demande où est le démon, je répondrai qu'il me suffit qu'il ne soit pas encore sous les pieds, afin que j'aie droit de l'exorciser ; et que je le poursuis partout où il est, pour le réduire où il doit être.

 

On est heureux de savoir que ce noble discours eut le succès qu'il méritait, et que, si j'ose dire, il emporta le morceau. « Ma dissertation n'est pas encore revenue dans mes mains », écrit Duguet à une daine de ses fidèles,

 

j'espère vous l'envoyer dans quelques jours... Toutes les per-sonnes qui l'ont lu, depuis (après) MM. les Commissaires du Rituel, sont du même avis que moi... Je puis vous nommer ici sans conséquence M. Boileau (de l'archevêché), le P. de la Tour (général de l'Oratoire), M. Nicole, M. Dodart, M. Couet,... et quelques autres de moindre autorité)(1) .

 

Une autre de ses lettres nous donne là-dessus des détails assez piquants. Il avait fait voir ces « papiers » à M. Nicole, lequel

 

en parut fort content et ne douta point que, si les Docteurs qui revoyaient le Rituel à Paris en avaient communication, ils ne perdissent pour toujours la pensée de retrancher les exorcismes, dans laquelle on disait qu'ils étaient. Il fit tomber la consultation dans leurs mains; elle fut lue dans leurs assemblées, et contre son attente, elle ne fit pas de si grandes merveilles. Il

 

(1) Lettres, V, pp. 291, 292.

 

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fut néanmoins résolu d'en faire un extrait et de le lire devant M. l'Archevêque,

 

Harlay, dont Nicole était le bras droit théologique,

 

avant de prendre une dernière résolution. Ce ne sera que pour la forme, car je crois les exorcismes déjà proscrits. J'en serai affligé, car je n'aime point les changements dans les choses que l'Église a observées et commandé d'observer. Ce serait là tout au plus une question pour un concile. Mais le tribunal de quelques docteurs, quoique très habiles, ne me paraît pas assez auguste... Pour moi, je me contente d'avoir essayé de justifier l'Église, et il faudrait qu'elle eût grand tort, si l'on n'avait rien du tout à dire pour elle.

 

Quoi que décide la Commission,

 

je ne me sens capable de changer de sentiment que quand l'Église universelle aura changé de conduite (1).

 

Il se trompait dans ses prévisions : l'archevêque se laissa convaincre ; la Commission céda, et les exorcismes furent maintenus.

VII. - Nous avons assez entrevu les inépuisables richesses de la dévotion au baptême. Venons maintenant aux pratiques par où s'exprime et s'entretient cette dévotion.

 

Timandre. Vous me ferez un plaisir singulier de m'enseigner ces pratiques. Car je sens, par la grâce de Dieu, une avidité merveilleuse pour tout ce qui peut contribuer à me faire vivre dans l'esprit de mon baptême.

Paul. Pour commencer par la dernière, vous devez savoir qu'anciennement on avait grand soin de conserver cette robe blanche que l'on avait reçue au sortir des eaux baptismales.

 

Aujourd'hui, plus de robe proprement dite, mais la pièce de lin - le chrémeau, comme on disait communément (2) - que le prêtre étend au-dessus de la tète du petit baptisé,

 

(1) Lettres, V, pp. 117, 119.

(2) Ce mot doit se conserver encore en quelques endroits où il signifie le baptisé lui-même. « Puis le père, emportant tout joyeux son petit chrémeau, regagna son logis. » A. A. Thierry, Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1918, p. 903.

 

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en lui disant Reçois ce vêtement blanc... Comme donc ce chrémeau

 

ne se conserve pas ,par, les baptisés, il est venu dans l'esprit; de quelques bons ecclésiastiques de faire faire une espèce de petit scapulaire, qu’ ils appellent l'habit du Baptême, et qu'ils font porter aux Chrétiens qui y ont dévotion.

Timandre. Que cette invention me paraît sainte!.... Il est bien raisonnable que les Chrétiens, ayant reçu Jésus-Christ pour leur habit, portent quelque chose sur eux qui leur représente cet habit divin qui est Dieu même... ; puisque nous. voyons qu'il y tant de inonde qui porte le Scapulaire de la sainte Vierge, la Ceinture de saint Joseph, le Cordon de saint François, et mille autres dévotions, que je ne condamne pas, mais qui, à mon avis, n'ont pas un fondement si solide que celle-ci.

Paul . Ecoutez le reste de la description de ce petit habit, car votre impatience m'a interrompu. Ce petit scapulaire est de toile de lin, et non pas de laine  (1); il y a d'un côté ces paroles : Quicumque baptizati estis, et de l'autre, celle-ci : Christum induistis. On le porte sur soi jour et nuit, parce qu'on doit toujours être revota de Jésus-Christ qu'il nous représente (2).

 

Quesnel, de quelque trente ans plus jeune que Saint-Pé, approuve fort cette pieuse pratique. « Je ne sais, écrit-il vers 1693, si cette dévotion a duré; mais je sais bien qu'elle fut reçue avec beaucoup d'empressement et qu'il se distribuait un nombre presque infini de ces petits habits. La nouveauté sans doute y contribuait; mais s'il y en avait qui y entraient par ce motif, beaucoup d'autres en profitaient... Aussitôt

qu'ils avaient les yeux ouverts, le matin, après le sommeil, ils se représentaient cette petite robe, la considérant avec respect comme le symbole de la grâce baptismale. Ils en

 

 

(1) « Parce que la laine, qui est la dépouille des bêtes, est le vêtement propre aux pécheurs, et une marque du péché qui les a rendus semblables à elles, en leur donnant des inclinations brutales; au lieu que « le lin est employé pour L'habit des chrétiens (comme on eu compose aussi celui des clercs, qui est le surpelis), à cause... qu'il est produit de la terre, par la vertu du soleil, d'une manière pure, innocente et vierge, pour ainsi dire. » (p. 311).

(2) Dialogue, pp. 3o5-3o9.

 

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formaient sur eux le signe de la croix, d'où cette grâce est émanée (1). » Au demeurant, cette dévotion paraît-elle moins bien conçue qu'on ne le croirait d'abord. Je ne m'étonne pas trop qu'elle ait disparu comme un météore, et sans presque laisser de traces dans l'histoire du baptême. Ainsi porté constamment, le petit chrémeau cessait bientôt de figurer l'habit du baptême, pour ne plus être que l'habit du baptisé, c'est-à-dire qu'un symbole de l'état de grâce. « D'une manière ou d'une autre, tous les gestes de la vie chrétienne nous rappellent, ou devraient nous rappeler que nous sommes chrétiens - le signe de la croix par exemple - au lieu que la fin principale de la dévotion particulière au baptême est de nous inviter à revivre le jour bienheureux où

nous avons été faits chrétiens. Aussi la pratique des pratiques, celle que nos maîtres se sont appliqués avec le plus de zèle à répandre, et avec le plus de succès est

 

de célébrer tous les ans la solennité de notre baptême, et d'en faire en notre particulier un jour de fête extraordinaire, dans lequel nous remercions Dieu de ce bienfait inconcevable et renouvelons la profession et les protestations que nous y avons faites, selon l'usage des premiers chrétiens (2).

 

Dévotion de tous les mois néanmoins, conseille Saint-Pé ; ou de toutes les semaines (Bail propose chaque mercredis) ; ou même de tous les jours, mais constamment ordonnée vers

 

(1) Les Trois consécrations... pp. 88-89. Cette dévotion des petits chrémeaux n'est peut-être. que le développement d'une pratique plus ancienne que je trouve mentionnée dates un livre que nous rencontrerons bientôt. Le jour de l'octave de leur baptême, les néophytes « rendaient le cierge à l'église avec la robe blanche qu'ils quittaient, ce qui fit appeler ce jour le samedi aux robes blanches. Bien entendu, dit saint Augustin qu'en quittant l'habit blanc, ils ne devaient jamais quitter la blancheur de leur âme... A la place de la robe blanche..., on lui donnait un Agnus Dei blanc, fait de la cire du cierge pascal et béni par le pape, et il le portait au col. » Conduite pour sanctifier le jour anniversaire du Baptême, Instr. III : Conduite des néophytes pendant la semaine de leur baptême.

(2) Dialogue, pp. 311-3i2.

(3) Bail, La philosophie affective, Paris 1649, I p. 151 «  Le mercredi destiné à la ressouvenance du baptême ».

 

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le jour, unique entre les jours, où nous avons été baptisés. On pourrait choisir

 

l'Épiphanie, dans laquelle l'Église célèbre la vocation des gentils à la connaissance de Jésus-Christ, et en même temps son baptême... ; ou bien... Pâques... ou la Pentecôte, qui étaient les jours destinés au baptême solennel, et dont toutes les octaves sont consacrées aux nouveaux baptisés.... Mais le plus naturel et le plus conforme à l'ancienne coutume est le jour anniversaire du baptême. On ordonnait à ceux qui étaient baptisés à Pâques de revenir à l'église l'année suivante à pareil jour, pour y célébrer la solennité anniversaire de leur renaissance, et ce jour était appelé Pascha annotinum, c'est-à-dire la Pâque annuelle ou anniversaire (1).

 

Ah! cette « pâque annotine », au nom savoureux, que de fois n'est-elle pas mentionnée dans les manuels de la dévotion au baptême! Éruditions charmantes, romantiques même en quelque manière, et que l'on proposait à la ferveur des

simples fidèles. Je songe notamment à une délicieuse Conduite pour sanctifier le jour anniversaire du baptême (2); humble catéchisme, rempli de curieux détails et où de plus grands clercs que moi trouveraient peut-être à s'instruire.

 

D. Cet usage de célébrer même par un office propre l'anniversaire du baptême, comme une autre Pâque (Annotine) subsista-t-il ?...

R. Oui, il subsistait encore dans le XII°  et le XIII° siècle dans toute l'Église, comme il paraît par le témoignage de Beleth, Dr de Paris, et de Durand...

D. N'y a-t-il point d'Église où l'usage de célébrer cette fête par un office particulier ait subsisté plus longtemps ?

R. Oui, dans quelques Églises particulières, comme dans celle de Senlis..., où l'on trouve encore l'Office et la Messe propres pour la Pâque annotine, dans un bréviaire... (de) 1521. (3)

 

 

(1) Dialogue, pp. 313-314.

(2) Paris, 1794.

(3) Conduite, Instruction IV.

 

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Hélas! de ces beaux usages il ne reste plus que de rares vestiges, mais l'esprit de l'Église n'a pas changé,

 

et elle désire à présent plus que jamais que ses enfants sanctifient le jour anniversaire de leur baptême..., parce qu'elle est persuadée qu'il n'y a point de pratique plus propre à les faire entrer et à les entretenir dans l'esprit de leur religion.

 

Aussi le Rituel de Paris, prescrit-il, aujourd'hui encore (1724) aux Pasteurs « d'avertir les parents de remarquer le jour du baptême de leurs enfants, afin, dit-il, que, selon l'institution des saints Pères, l'ayant appris, ils passent tous les ans le jour qu'ils ont été baptisés dans des prières plus ferventes (1). »

Nous n'avons pas à suivre ici dans le détail le progrès de cette propagande baptismale, mais il me paraît certain qu'elle a réussi. Elle répondait si bien aux instincts religieux de cette époque ! Écrivant de Grasse, le 29 septembre 1641, au président Thomassin, « Le jour où nous sommes, disait Godeau, est celui de mon baptême. Les anciens chrétiens en faisaient une grande fête tous les ans et j'estime que cette coutume était très sainte (2). » Benigne Joly regardait « le jour auquel, par le saint baptême, il était devenu enfant de Dieu et de l'Église, comme le jour le plus heureux de sa vie. C'était pour lui une fête particulière... Il en renouvelait les voeux... L'on a trouvé parmi ses papiers le formulaire de cette rénovation écrite de sa main (3). » Des formules de ce genre, mais dont l'étude comparée serait, je crois, sans intérêt, se rencontrent dans presque tous les manuels dévots,. attestant la popularité croissante de notre dévotion (4). La vie

 

(1) Conduite, Instruction V.

(2) Lettres de M. Godeau, Paris 1713, p. 217.

(3) La vie de M. Benigne Joly (par Dom A. Beaugendre) Paris, 1699, p. 292.

(4) Cf. entre autres, dans l'Adoration du T. S. Sacrement par le R. P. Floeur (oratorien, Rennes, 1658) la « Pratique du renouvellement du voeu du Baptême aux pieds de Jésus-Christ humilié dans le S. Sacrement » ; et dans le recueil, indéfiniment réédité, du P. Sanadon (Prières et instructions chétiennes) les « Méditations pour le renouvellement des Promesses du Baptême » Voir aussi le très curieux Catéchisme des dimanches et des fêtes, Paris, 1734. Il y a là plus de vingt pages sur la dévotion au baptême.

 

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de l'insigne oratorien, Edme Calabre, renferme à ce sujet de précieux, détails.

Longtemps professeur d'humanités, puis de théologie, « il exhortait souvent ses élèves, à faire réflexion sur les voeux de leur baptême... Quand il allait à Troyes, la première chose qu'il faisait, étant arrivé, était d'aller dans l'église paroissiale où il avait été baptisé, où il demeurait longtemps en prières auprès des fonts baptismaux... Tous les premiers jours du mois, il renouvelait les voeux de son baptême... et tous les derniers jours, il récitait les prières des agonisants... ; il avait soin de distribuer dans les familles une feuille où étaient imprimées les promesses du baptême, avec la manière de les renouveler tous les jours en forme de prière... et même il apprenait à ceux qui en étaient capables de quelle manière il fallait les méditer. Il inspirait beaucoup cette dévotion aux ecclésiastiques et surtout aux curés. Il leur recommandait de prendre souvent pour sujet de leurs prônes l'explication et le renouvellement des promesses du baptême, comme étant le fondement de tout le christianisme. Il les exhortait d'établir dans leurs paroisses que tous les ans, le dimanche après l'Épiphanie de Notre Seigneur (fête essentiellement baptismale, comme chacun sait) on fît dans leurs églises un renouvellement public des promesses d u baptême, au nom de tous les paroissiens (1). » Non moins intéressante

 

(1) Cloyseault, III, pp. 334, 335. Bien qu'elle se rattache à notre sujet l'histoire de ces renouvellements collectifs des promesses baptismales demanderait des statistiques et des précisions que je ne suis pas en mesure de donner. J'ignore, par exemple, à quelle date remonte l'usage moderne de choisir pour ce renouvellement le jour de la première communion. Dans les lettres (de Johannet) sur les ouvrages de Piété (1756, lettre 17) se trouve un long développement sur le renouvellement des voeux du. baptême. L'auteur renvoie aux oeuvres d'un évêque académicien, Mongin, de Bazas. qui a tout un mandement sur ce sujet. D'après Mongin, ce renouvellement devait: se faire le jour de la Pentecôte. Dans les Avis et Pratiques... à l'usage des Missions du Père Du Plessy de la Compagnie de Jésus, Paris, 1752, cf. les Pratiques de piété pour le renouvellement des engagements du baptême; pp. 156-167 Dans, ces missions, le renouvellement se faisait pendant la 1ère semaine.. « Pendant toute (la semaine), les Fonts Baptismaux, demeurent ornés et chacun va faire sa prière selon sa dévotion. » Ce livre est plein de documents intéressants: ainsi le mandement de Vintimille confiant la Miésion de Conflans-Charenton « à mes très, chers et bien-aimés les Pères du Plessis, Segaud de Sault, le Brun et Perrin, de là C. de J. » Cf, aussi le mandement sur un miracle obtenu pendant Ia mission d'Arras (1738).

 

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cette page que je cueille dans les homélies, longtemps classiques, de Lazare Bocquillot. Un moyen très capable de vivifier la foi des enfants, dit-il,

 

serait de les mener à l'Eglise, et surtout le jour de leur baptême, de les arrêter et leur parler dans les différents endroits où l'on a fait ces saintes cérémonies. Par exemple, à la porte de l'église : Voilà, mon enfant, le lieu où les prêtres de Jésus-Christ ont commandé au démon de vous quitter... Lorsque vous l'aurez approché des fonts baptismaux : C'est ici, mon fils, où vous avez promis de renoncer au diable... Faites-lui ensuite considérer le fonts et lui dites : C'est là-dedans, mon fils, qu'on a pris l'eau qui vous a nettoyé de tout péché… Il est presque impossible que de pareilles instructions n'entrent dans l'esprit de vos enfants, et ne s'y impriment avec force... On peut bien avec tout cela tomber dans des crimes, mais avec de telles impressions, on ne le peut faire sans remords, et l'inquiétude que causent ces remords rend l'état du péché insupportable (1).

 

A quoi Fénelon ajoute une nouvelle pratique :

 

Montrez-leur les fonts baptismaux; qu'ils voient baptiser ; qu'ils considèrent le jeudi saint comment on fait les saintes huiles, et le samedi comment on bénit l'eau des fonts (2).

 

Nos collèges catholiques, ceux de mon temps,, auraient tremblé sur leurs bases, si une tête brûlée dé catéchiste avait eu l'idée de « montrer » à ses élèves « les fonts baptismaux», ou, nouvelle folie, de les faire assister à un baptême. Hélas! je connais un vieux chrétien qui n'a qu'a fermer les yeux pour tout revoir de la belle église où il a  été baptisé et où il n'a plus remis les pieds depuis des années : les portes, les voûtes, les statues, fers tableaux, le marbre bigarré de la table de communion, la silhouette des vicaires,

 

(1) Homélies ou Instructions familières sur les commandements de Dieu, Paris, 1688, II, pp. 87-88.

(2) Éducation des Filles, chap. VII (Oeuvres complètes, V, 583).

 

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la majesté du curé..., tout excepté les fonts baptismaux (1). On ne m'a jamais appris à les regarder, à y revenir comme au plus saint des pèlerinages, notre Jourdain à nous : Principium Evangelii (nostri) Jordanis. Là-dessus nous ne nous écrierons pas avec Bossuet : « Tant le christianisme est aboli, tant le baptême est oublié (2) ! » Cette éloquence nous est défendue, à nous surtout qui savons par expérience que le christianisme n'est pas mort avec la dévotion au baptême. Mais de toutes nos anciennes pratiques françaises, c'est peut-être celle dont nous devons le plus déplorer la ruine et souhaiter la résurrection (3).

 
EXCURSUS : LES LITANIES ET L'OFFICE DU BAPTEME

 

Dans un précieux recueil - et très longtemps populaire - que nous étudierons plus tard, Litanies tirées de l'Ecriture sainte, se trouvent d'admirables Litanies du Baptême, pp. 235-264. Un vrai traité sous forme litanistique. 1° Figures ; 2° Effets et propriétés; 3° Baptême, fruit et ressemblance des mystères et de la

 

(1) « Les fidèles doivent chérir et fréquenter leurs paroisses... puisque c'est dans leur sein qu'ils ont été faits enfants de Dieu. S'ils sont sages et bien instruits, ils doivent se plaire à y voir souvent les fonts baptismaux ». J: B. Thiers, Traité de l'Exposition du Saint Sacrement de l'Autel, Paris, 1673, p. 294.

(2) Oeuvres oratoires. V. 648.

(3) Mgr Isoard écrivait en 1871 « Les chrétiens des premiers siècles célébraient avec beaucoup de religion l'anniversaire de leur baptême. Cet usage s'est longtemps conservé parmi les personnes pieuses et il n'a pas encore entièrement disparu. Le jour anniversaire du baptême est la première, la principale des fêtes marquées sur le calendrier dressé par elles des grâces et des miséricordes que le Seigneur leur a faites. » La vie chrétienne, 1871, p. 83. Depuis soixante ans, nous avons fait du chemin. J'ai connu un des derniers fidèles de cette dévotion préhistorique, le R. P. Joyard s. j., saint religieux de beaucoup d'esprit. Un jour que je le visitais, il. s'arrêta net au milieu de l'entretien commencé, et, regardant sa montre : « C'est l'heure, me dit-il, de mon baptême, il y a aujourd'hui soixante-quatre ans. Laissez-moi aller à la chapelle. Cette dévotion m'est chère, et je n'y ai jamais manqué. » Combien sommes-nous à savoir l'heure précise de notre baptême, et combien qui n'en connaissons même pas le jour ! Je n'ai pas à étudier ici les tentatives qui ont été faites, au cours du XIX° siècle, pour restaurer la dévotion au baptême. Cf. un beau chapitre de Dom Columba Marmion, Le Christ, vie de l'âme, Maredsous, 1922, p. 201, seq.

 

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Vie de Notre-Seigneur; 4° Obligations; 5° Crime de ceux qui violent le baptême; 6° Elévation à Dieu.

 

Pour les imitations liturgiques, il nous reste un gros livre, plus de 3oo pages, et dont voici le titre complet : Projet d'Office pour l'anniversaire du saint Baptême avec vigile et octave, où l'on joint à l'anniversaire du baptême ceux de la confirmation et de la première communion. Le tout tiré de l'Écriture sainte et de la Tradition. Je solennise la mémoire de la grâce que Dieu m'a faite le jour de ma sortie de l'Egypte (Exode, 13, v.) A Paris, chez Charles Osmont, rue Saint-Jacques à l'Olivier. 1737. Avec approbation et privilège du Roi.

Le livre, devenu très rare, est bien connu des bibliographes (cf. Barbier). Corblet le mentionne - un peu ahuri - dans son Histoire du Baptême. Il a pour auteur un certain Bucaille « ci-devant lazariste ». Ce n'était certainement pas le premier essai en ce genre. Nous lisons, en effet, dans l'Avertissement (qui a 68 pages) : « Il y a déjà nombre d'années que des personnes de piété s'édifient en leur particulier de quelques manuscrits, plus ou moins imparfaits, mais tous assez défectueux, d'un excellent Office du baptême, et qu'elles attendent avec une sorte d'impatience que l'impression leur fournisse un moyen de satisfaire plus. pleinement à une dévotion qui leur paraît des plus solides et qu'elles souhaiteraient voir aussi étendue que le christianisme. » - Cet Office n'est qu'un « projet », - on le donne comme tel et on s'engage à ne pas le reprendre; - mais qui a demandé un travail infini. Recours perpétuel, non seulement, ce qui va de soi, aux Livres saints, mais à toutes les anciennes liturgies, gallicane, mozarabe, etc... C'est très beau, mais trop beau! je veux dire trop plein de beautés. Pas un des textes bibliques, qui, de près ou de loin peuvent se rapporter au baptême, n'est oublié. Densité contraire, me semble-t-il, au vrai génie liturgique. Avec cela, presque illisible, ou si j'ose dire, inrécitable pour nous, car tout y est traduit en français. Il y a là peut-être quelque acharnement janséniste. Car enfin ceux qui pouvaient alors se servir d'un tel ouvrage, savaient, pour la plupart, le latin. Sur les hymnes qu'il a dû perpétrer de sa grâce, Bucaille est bien amusant : « II nous en a bien plus coûté à nous mêler de poésie. Mais nous avons en vain fait nos efforts pour l'éviter ; les poètes et les vers nous ont également manqué ; et, ne pouvant nous passer des uns, nous avons malgré nous été forcés de nous hasarder enfin à suppléer au défaut des autres, après avoir perdu près d'une année en attentes, en courses et en suppliques inutiles. (Cet

 

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excellent homme allant sonner à la porte de tous les poètes sacrés  ! !) Mais ce déluge d'hymnes - il y en a en effet des quantités - nous l'abandonnons en entier à tout ce que la Providence ordonnera. » Quand tout est dit, cet immense oratorio reste une belle chose, et qui a dû stimuler et nourrir la dévotion baptismale de plusieurs.
 
 
 
 

CHAPITRE II : L'EUCHARISTIE

 
 
 
 

§ I. - LA COMMUNION FRÉQUENTE

 

Ce siècle si profondément chrétien ne pouvait pas ne pas être, et j'affirme hardiment qu'il a été un grand siècle eucharistique; peut-être même le siècle eucharistique par excellence : « Depuis quelques années, écrivait en 1661,

l'auteur d'un livre classique sur le Sacrement de l'Autel, le jésuite Jacques de Machault, Notre Seigneur a suscité dans le coeur des chrétiens un instinct nouveau à honorer la très sainte Eucharistie. » Et après avoir rappelé brièvement

« les marques les plus éclatantes et les plus mémorables de ce mouvement céleste », « il appert donc », écrit-il encore

 

partout ces insignes effets et par plusieurs autres moins connus que je tais, que le Sauveur, par un trait singulier de sa miséricorde, semble vouloir venir derechef à notre secours dans l'état déplorable où nous a réduits le vice. Or, pour marque de cette bonté..., il a excité. dans les coeurs ces, instincts nouveaux et cette ardeur secrète, qui pousse et porte, comme par une main divine, les chrétiens à honorer avec toutes ces dévotions extraordinaire le Très Saint Sacrement. C'est comme un autre arc-en-ciel dans les nuées des Espèces sacrées, qui paraît à l'Eglise, pour un signe certain que Dieu ne veut pas nous perdre par les supplices dus à l'énormité et à la multitude de nos crimes, mais qu'il nous ouvre le sein de sa paternelle bénignité, comme à des enfants prodigues, pour nous recevoir à pardon et nous rendre la robe de la grâce et le collier d'or de la Charité, enfin pour nous recevoir à sa table et nous nourrir de sa chair. (1)

 

(1) Le trésor des grands biens de la Très Sainte Eucharistie tiré des Évangiles des dimanches et des fêtes principales de l'année avec des réflexions spirituelles et des remarques très utiles à l'usage des personnes affectionnées à ce très aimable mystère, par le R. P. Jacques de Machault, religieux de la Compagnie de Jésus, Paris, 1661, Préface.

 

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Dans le progrès de ce « mouvement céleste », nous distinguerons, non pas trois étapes, mais bien trois directions principales : participation de plus en plus fréquente à la communion sacramentelle; la mystique du Saint Sacrifice de plus en plus réalisée; l'adoration eucharistique tendant de plus en plus à devenir un des exercices essentiels de la vie dévote. Comme ces trois développements ont échappé jusqu'ici, ou peu s'en faut, à la curiosité des historiens, je me propose d'appuyer ici mes affirmations, ou plutôt celles du Père de Machault, sur autant de faits et de textes que les limites du présent volume me permettront d'en rassembler. Le sujet me paraît d'une importance majeure. Il s'agit d'en finir une bonne fois avec l'odieuse et très dangereuse légende, qui veut qu'empoisonné par je ne sais quelles infiltrations jansénistes ou préjansénistes, un des plus achevés de nos siècles religieux ait plus ou moins paralysé l'essor de la dévotion eucharistique, si magnifiquement renouvelée par le Concile de Trente et par la Contre-Réforme. Cette longue éclipse n'est qu'un mythe. De saint Ignace à saint François de Sales et aux jésuites du XVIIe siècle; de saint Philippe de Néri à l'Oratoire français, des Pères de Trente à Bossuet et à Fénelon, aucune brisure; au contraire, une continuité parfaite, et même un progrès constant.

 
§ I. - LA COMMUNION FRÉQUENTE

 

I. Le moyen âge et la communion très rare. - La Contre-Réforme rétablit l'usage de la communion fréquente. - Dès le début du XVIIe siècle, la cause est gagnée.

II. Antoine Arnauld, la Fréquente communion et le mythe de l'Infréquente. - Véritable objet du livre : confondre les casuistes qui ne veulent « point mettre de distance entre le crime commis et la communion ». - Que tout le XVIIe siècle donnera raison à Arnauld. - La vraie doctrine d'Arnauld sur la communion fréquente.

III. Saint-Cyran et la communion fréquente. - Port-Royal. - Nicole ; Quesnel ; Treuvey; Floriot; les catéchismes jansénistes; Boileau; Duguet. - La tradition unanime du premier siècle janséniste sur la communion fréquente abandonnée par le jansénisme du XVIIIe siècle.

IV. Les jésuites et la communion fréquente. - Saint Ignace et Madridius. - Propagande extrémiste : la communion quotidienne conseillée à tous. - Résistance de sainte Thérèse et des jésuites. - « Beaucoup d'abus en France et plus encore en Espagne. » - Le préarnaldisme du P. Salazar. - Le théocentrisme de Salazar : « La première et la principale fin est de donner gloire à Jésus-Christ. » - « La pureté de conscience ne suffit pas pour communier » tous les jours. - Que la communion soit avant tout « un acte de religion. » - « Délai... faute de révérence. » - La communion de tous les huit jours.

V. Les jésuites français et la campagne contre « la fréquentation démesurée ». - Caussin et Suffren. - Leur axiome à tous : « Il vaut mieux se bien communier et plus rarement que moins bien et plus fréquemment. » - Les règles de Suffren. - Saint-Jure et Lejeune. - Outrances et contradictions du P. Crasset. - La lettre du P. Daniel sur la fréquente communion. - Identité foncière entre cette lettre et le livre d'Arnauld. - Oscillations et embarras de Bourdaloue. - Avant tout l'honneur de Dieu. -  Accorder à tous les chrétiens en état de grâce le « même accès à la table du Sauveur... à Dieu ne plaise que je tombe jamais dans une telle prévarication! » - L'humanité de Bourdaloue et la dialectique pure d'Arnauld.

VI. La doctrine des spirituels qui ne relèvent ni de Port-Royal ni de la Compagnie de Jésus. - François de Sales : « Pour communier tous les huit jours..., aucune affection au péché véniel. » - Rigueur décroissante dans l'interprétation des règles salésiennes ; J. P. Camus. - Soyer et Barré. - La direction de Bossuet. - Vers la communion quotidienne dans les couvents. - L'évolution s'achève avec Fénelon : plus de différence entre les couvents et le monde : « Pourvu que le laïque vive en bon laïque, il peut et doit communier tous les jours. » « Aux âmes saintes, appartient le pain quotidien. »

 

 

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I. - On ne le dit pas assez et beaucoup l'ignorent, mais c'est un fait constant que, dès la fin du XVIe siècle, les théoriciens, les propagateurs et les défenseurs de la communion fréquente - Avila, Louis de Grenade, les jésuites, les capucins, les théatins, les barnabites, bref à peu près tous les ouvriers de la Contre-Réforme - ont cause gagnée. Au lieu que, de l'an mille aux premières années du XVIe siècle, l'usage, sinon la règle, pour les personnes pieuses, pour les membres des deux tiers-ordres, pour les moniales, même pour les extatiques, était de communier tout au plus trois ou quatre fois par an, à partir du Concile de Trente, ces mêmes personnes communient au moins tous les mois,. plusieurs, et de plus en plus nombreuses, tous lés huit jours, quelques-unes, et de moins en moins rares, tous les jours. A la vérité, ces deux séries de faits présentent d'abord quelque chose de déconcertant. On s'explique mal, senza molta riflessione, - comme l'avoue l'historien de la Compagnie de Jésus en Italie, le R. P. Tacchi-Venturi - que, pendant près de cinq siècles - saint Thomas excepté, bien entendu, - la quasi unanimité des spirituels - tant de personnages d'une sainteté et d'une science indiscutables! - aient si peu travaillé ou si mal réussi à maintenir ou à restaurer, parmi l'élite des fidèles, la pratique de la communion fréquente (1). La réaction presque foudroyante qui suivit et

 

(1) « Noi moderni, avvezzi a giudicare con l'idée dominanti oggidi sopra un tal punto di disciplina ecclesiastica, giungiamo appena ad intendere senza molta riflessione, il procedere di costoro (les maitres du moyen âge), venerabili nel resto per santita e spesso arcora per sacra dottrina... » (Tacchi-Venturi, Storia della Compagnia di Gesu in Italia, I, Rome, 1910, p. 214). Evidemment, mais c'est plus encore peut-être d'érudition que de réflexion qu'il serait ici besoin. Que valent les statistiques que l'on nous apporte? Si, dans la période où je me suis renfermé, et où les documents abondent, nous n'arrivons, bon gré mal gré, qu'à des approximations, combien ne sera pas plus hésitante notre science de la pratique religieuse au moyen âge? Dans l'ensemble, le P. Tacchi-Venturi et les érudits auxquels il nous renvoie, ne peuvent qu'avoir raison, mais je me demande si des recherches plus approfondies - hélas! peut-être impossibles, - ne nous conduiraient pas à constater bien des exceptions à une règle qu'on dit générale. Prenez, par exemple, saint Thomas et l'auteur de l'Imitation. Ce sont là deux témoins de premier ordre. Parlent-ils de la communion fréquente comme d'une pratique totalement abolie, et comme ferait l'écrivain d'aujourd'hui qui nous conseillerait la communion sous les deux espèces? De l'an mille à saint Thomas, et de celui-ci à saint Antonin, à Savonarole, j'inclinerais à croire que le flambeau ne s'est jamais tout à fait éteint. Les règles,des deux Tiers-Ordres ne fixent peut-être que le minimum imposé à tous les confrères, et ainsi du reste. Je m'excuse de résister ainsi au grand savant qu'est le P. Venturi, mais il y a là comme un paradoxe historique d'une extrême gravité.

 

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qui parvint en si peu de temps à modifier si profondément les »meurs catholiques,, tient également du prodige et justifierait à elle seule les fortes paroles du Père de Machault sur « l'instinct nouveau » à qui serait dû l'extraordinaire et durable succès de ce « mouvement céleste », de cette « résurrection », car c'en est bien une.

 

Le cardinal Baronius, considérant dans l'Eglise du Gesu à Rome le concours du monde et à la messe et à la communion, la nomma l'Anastase ou bien la Résurrection, comme voulant signifier qu'il lui semblait voir l'Eglise primitive ressuscitée, vu que saint Luc la dépeint en ces termes que les Croyants persévéraient en la doctrine des Apôtres et en la communication de la fraction du pain, ou bien de l'Eucharistie, comme le porte formellement la version Syriaque (1).

 

 

(1) Le Trésor..., préface. « Une cinquième confirmation de cet instinct divin, écrit encore le même témoin, est la communion générale qui se fait tous les troisièmes dimanches des mois. Ce très pieux exercice ayant commencé dans notre église du Gesu à Rome, s'est communiqué à plusieurs autres des plus célèbres églises de la même ville. Après, il a passé dans la plupart des royaumes du monde chrétien jusque dans les Indes orientales et occidentales, avec des accroissements merveilleux de l'honneur de la très sainte Eucharistie, et avec un fruit égal pour le salut des âmes. Car on y compte par une supputation fort exacte, qui se lait par les hosties et par les médailles qui se distribuent aux communiants, les dix et vingt mille en une matinée. L'année sainte de 1625 que j'étais à Rome, il s'en trouvait jusqu'à quarante et cinquante mille, à cause des étrangers venus au Jubilé. Ce spectacle de piété rendue au très adorable Sacrement, avec une pompe très dévote et très splendide, dont je tais par brièveté les particularités, causait en vérité une consolation incroyable à ceux qui le voyaient. « (op. cit., ib.) Sur la « pompe » dont parle Machault, cf. de copieux détails dans Tacchi-Venturi, ch. XI : Nuova forma di culte dell' Eucaristia. Car il ne faut pas oublier qu'il y a là une double mouvement, et qu'avant d'organiser la communion fréquente, les contre-réformateurs ont donné aux pompes eucharistiques un éclat qu'elles n'avaient jamais eu. Resterait à suivre chez nous le progrès de ces deux mouvements pendant la 2e moitié du XVIe siècle, ce que n'a malheureusement pas songé à faire le R. P. Fouqueray, dans son Histoire de la Compagnie de Jésus en France.

 

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Mais, quoi qu'il en soit des comment - parmi lesquels les jésuites du 1er siècle se sont fait, si l'on peut dire, la part du lion, il est certain qu'au début du XVIIe siècle, la question de la communion fréquente, déjà réglée une fois pour toutes en Italie et, je crois aussi en Espagne, ne se posait même plus en France. Sur ce point, comme sur tant d'autres, l'Introduction à la vie dévote cristallise une tradition désormais solide et fixe le statut qui régira, au moins pendant tout le grand siècle, la France pieuse : deux ou trois fois par mois, mieux encore tous les dimanches, et plus souvent même, si la grâce vous y porte et si votre confesseur vous en juge digne. De quelque côté que je me tourne, tous les spirituels de moi connus, Arnauld comme Bourdaloue, acceptent, sans même les discuter, les directions eucharistiques de François de Sales. Les nombreux textes qu'on va bientôt lire ne laissent aucun doute là-dessus. Ceux-là seuls pour qui fréquente est synonyme de quotidienne peuvent soutenir que le catholicisme français du XVII° siècle a méconnut le bienfait et minimisé l'usage de la communion fréquente. Mais avant d'en venir à ceux de nos spirituels dont l'orthodoxie n'est pas suspecte, interrogeons les adversaires vrais ou prétendus de la communion, à commencer par le grand Arnauld.

II. - C'est ici une des plus troublantes, mais aussi une des plus convaincantes leçons de scepticisme que j'ai reçues dans ma longue carrière d'historien. Sur la foi de nos auteurs, j'ai cru longtemps avec presque tout le monde, non certes, comme ils le prétendent, qu'Antoine Arnauld, de concert avec Saint-Cyran et les autres du parti, combattait sournoisement le dogme de la présence réelle - car c'est là une calomnie par trop flagrante (1), - mais que, du moins, la

 

(1) Cf Port-Royal, II, p. 18o. Une simple note, mais qui suffit : « Le calvinisme secret d'Arnauld est une chimère et une imposture. » A la vérité, on ne comprend pas que les adversaires du jansénisme aient eu recours à de telles armes. Le jansénisme vrai, c'est-à-dire la théologie des 5 propositions, n'est-il pas à lui tout seul, assez détestable? C'est néanmoins par cette accusation insoutenable que la bataille a commencé de notre côté, à propos du Chapelet du St-Sacrement, pratique dévote, imaginée par la Mère Agnès sous l'inspiration, sinon sous la dictée, non de Calvin ni de St-Cyran, mais de Condren. (Cf. mon Ecole de Port-Royal, pp. 197, seq. et dans le livre déjà cité du R. P. Fouqueray, t. V, p. 394, un résumé plus que tendancieux de ce fâcheux épisode). - Mais nul peut-être, n'a suivi plus fidèlement cette stratégie que l'auteur de la Bibliothèque janséniste. A l'en croire, quiconque jansénise de près ou de loin, ou paraît janséniser, est en révolte sournoise contre le dogme de l'a présence réelle. Il n'épargne même pas le pieux bénédictin Dom Morel. Voici, du reste, un exemple de sa manière. « Nous avons souvent dit et prouvé que les chefs du parti ne croient nullement à la présence réelle. Le sieur Floriot dit en termes exprès : « Nous mangeons ici le Corps de Jésus-Christ par la foi, en attendant que nous soyons pleinement rassasiés de lui, en le voyant dans le ciel à face découverte ». Calvin eût-il fait difficulté d'adopter une telle proposition? Et si notre auteur eût cru la présence réelle, n'eût-il pas dit que nous mangeons ici le corps de Jésus-Christ réellement et substantiellement dans l'Eucharistie, en attendant que nous soyons pleinement rassasiés de lui en le voyant dans le Ciel à face découverte? Mais un calviniste secret n'a garde de s'exprimer ainsi. » Ouvrez maintenant le livre de Floriot, et vous y trouverez quelque vingt ou trente passages qui disent formellement ce qu'on l'accuse de n'avoir pas dit. Ainsi, p. 38o : « Dans le ciel les Saints communient à J.-C. avec jouissance, parce qu'ils le voient à découvert tel qu'il est, mais ici nous y communions sans jouissance, parce que nous ne le voyons que des yeux de la foi; quoiqu'il sort réellement présent ». Cf. Bibliothèque janséniste III, p. 133, seq; cf. aussi, t. IV, p. 253, seq. Sur le calvinisme d'Arnauld, cf. ib. I, pp. 27o, 272, à propos d'un texte de la Fréquente, identique à celui de Floriot sur la manducation par la foi. Il y a là une échappatoire vraiment prodigieuse. Comme on objecte au P. de Colonia que l'auteur de la Perpétuité ne peut décemment être soupçonné de calvinisme, il répond que la Perpétuité n'est pas l'oeuvre d'Arnauld, mais de Nicole. Et cela est à peu près exact, mais il est quatre fois évident qu'Arnauld s'est approprié officiellement le travail de son collaborateur. Non moins innocent, le pauvre Dom Morel, accusé de calvinisme pour avoir écrit : « Je possède véritablement et j'adore celui-là même que lés Anges adorent dans le Ciel, mais je ne le possède que par la foi » (Ib. p. 272). Alors même que le contexte - et des volumes entiers du même auteur - ne crieraient pas la croyance de Dom Morel à la présence réelle, qui ne voit que le sens obvie de ces quatre lignes est orthodoxe? Saint Thomas sera-t-il calviniste lui aussi, pour avoir écrit : Præstet  fides supplementum sensuum defectui ?

 

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Fréquente Communion du même Arnauld - un des livres sacrés du jansénisme - avait pour objet de rendre la Sainte Table inaccessible, non seulement aux grands pécheurs non convertis, mais à tous les fidèles en état de grâce. Or cela non plus n'est pas exact. Je ne dis pas, d'ailleurs, que le livre d'Arnauld soit irréprochable, bien qu'après un mûr examen, Rome ait refusé de le condamner, mais je dis que, bien loin de défendre la communion fréquente aux personnes pieuses - et c'est là présentement la seule question qui

 

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nous intéresse, - Arnauld en recommande expressément la pratique (1).

Tous ceux qui conduisent les âmes, lisons-nous dans la préface, doivent avoir pour but et pour fin de les mettre dans une telle disposition qu'elles puissent commencer à communier, si elles ne communient pas encore; ou souvent, si elles ne communient que rarement; ou même communier tous les jours, si elles .peuvent déjà communier souvent.... Nous voudrions, s'il était possible, porter les chrétiens à communier (quatre fois par jour), tant s'en faut que nous leur voulussions ôter cette unique communion de tous les jours, à laquelle tout le monde doit tendre, puisque la perfection d'un chrétien consiste à pouvoir s'approcher chaque jour du Fils de Dieu, comme ont fait les chrétiens au commencement de l'Eglise..,. Et si nous considérons les choses dans l'ordre véritable où elles doivent être, nous pouvons dire que communier souvent ou communier rarement sont, pour l'ordinaire, des marques d'une grande ou d'une petite vertu, et qu'il y a le même rapport et la même proportion entre deux âmes en ces deux états, qui se trouve en la disposition de deux corps, dont l'un est dans une parfaite santé, et l'autre dans une continuelle maladie (2).

 

(1) Autant que je sache, une étude vraiment critique de ce livre est encore à faire. Je veux dire une étude du texte lui-même, tel qu'il. est, et non des « arrières-pensées abominables » que l'on prête à son auteur. (Port-Royal, II, p. 18o). Le texte, les textes plutôt, c'est-à-dire avec la Fréquente, les éclaircissements, inutiles selon moi, mais décisifs qu'en a donnés le Docteur intarissable, à savoir l'Avertissement, sur quelques sermons (du. P. Nouet) prêchés à Paris contre le Livre de la Fréquente Communion ; et la Défense de la vérité catholique contre les erreurs du sieur de la Milletière. (Oeuvres d'Arnauld, Lausanne, t. XXVII et XXVIII; soit plus de deux, mille pages, fort belles. par endroits, plus ordinairement assommantes, que nul n'est tenu de lire, mais qu'il n'est sans doute pas inutile de connaître si l'on veut porter un jugement sérieux et honnête sur la controverse. Il faut lire aussi, avec les nombreux documents rassemblés dans l'édition: des Oeuvres Complètes, du moins les deux principales réfutations de la Fréquente, celle du P. Petau et celle de l'évêque de Laveur, Abra: de Ramollie. La seconde, bien que d'un partisan et passionné jusqu'à l'injustice, nie paraît très remarquable- Les jansénistes ont imposé à presque tous, même; à Sainte-Beuve que je soupçonne fort de n'avoir pas lui ce livre, une image de Raconis qui est très certainement menteuse : une sorte de bouffon, l'homme à tout faire de Richelieu et du P. Joseph, etc... Non, pas du tout, mais un. penseur vigoureux, sincère dans l'ensemble, d'une spiritualité d'autant plus sûre que François de Sales est son maître de toutes les heures, enfin d'une assez rare pénétration et philosophique et psychologique. Il mériterait d'être étudié à fond. Cf un premier essai. de réhabilitation dans les Nouveaux Mémoires de l'abbé d'Artigny, t. VII, art. X; et la notice de Féret (La Faculté de Théologie de Paris, V, pp. 122, seq.)

(2) Oeuvres, XXVII, pp. 88-89,

 

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Au demeurant le titre de cette Oeuvre de jeunesse n'est-il qu'un trompe-l'oeil, où éclate déjà la querelleuse et rustique maladresse d'Arnauld. Comme l'avouent implicitement ses adversaires les plus implacables, il n'est question ni de la fréquente communion, ni de l'infréquente, dans ce livre qui n'est en réalité, et de tout son long, qu'un réquisitoire coutre les casuistes de la direction, qu'une première Provinciale (1), Je n'ai pas à intervenir dans ce conflit très particulier et qui n'est pas, je le répète, de notre présent sujet. Parmi les adversaires d'Arnauld, plusieurs, le P. Petau entre: autres, reconnaissent loyalement que de graves abus sévissaient alors dans l'administration du Sacrement de Pénitence ; abus contre lesquels saint Charles Borromée avait dû combattre et qui, bien avant de scandaliser notre jeune docteur, avaient préoccupé nombre de jésuites, nous le montrerons bientôt. Pour quelques agités, comme il s'en trouve toujours à l'avant-garde ou à l'arrière des grands mouvements spirituels, le Sacramenta propter homines, qui est une des devises les plus bienfaisantes de la Contre-Réforme, tendait à devenir : Sacramento præter Deum. Quoi qu'il en soit, voici fort bien résumée par le lucide et peu nuancé Quesnel, la thèse fondamentale, la thèse unique de ce gros livre :

Ce n'est pas assez de n'avoir point la conscience chargée de péchés mortels ; mais ce serait une grande irrévérence d'approcher de la communion et de recevoir le corps de Jésus-Christ avec la même bouche dont on vient, pour ainsi dire, de vomir ses ordures aux pieds d'un prêtre, et dont on s'est souillé depuis peu; de ne point mettre de distance entre le crime commis et la communion; de s'en approcher lorsque le crime est tout fumant, et ayant encore les mains toutes teintes du sang du. Fils de Dieu, et lorsque les plaies que l'on a reçues soi-même sont encore toutes fraîches et à peine refermées. Quand on a offensé son père ou son roi, on n'oserait d'abord paraître en leur présence; on tâche, par la recommandation de ses amis et par la longueur

 

 

(1) L'auteur de la Bibliothèque janséniste n'a pu citer aucun texte qui lui permit d'affirmer, comme il le fait, que le livre « est destiné à. combattre, non. seulement la communion fréquente, mais la communion. » I, p. 274.

 

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de ses services, de rentrer dans leur amitié; que ne se comporte-t-on de même, quand on a offensé le Père céleste et le Roi du ciel et de la terre? C'est ce que les saints ont prescrit, et ils ont blâmé une conduite contraire à celle-là, comme nuisible à ceux qui la violent et injurieuse à Dieu (1).

 

Je n'ai pas à discuter cette doctrine, mais je peux bien affirmer que, pendant tout le XVIIe siècle, elle aurait paru inattaquable, surévidente même à l'immense majorité des spirituels.

Je n'en citerai qu'un, mais qui en vaut mille, le P. Suffren :

 

Il semble pour l'ordinaire n'être pas expédient de permettre la sainte communion incontinent après la confession faite de quelques grands péchés; mais, si quelque nécessité ne presse, il faut la différer quelque temps. Par exemple, si quelqu'un a fait un adultère, ou une fornication..., si soudain après il vient à l'église se confesser et en être absous, il me semble plus à propos de différer la communion en un autre jour... Car, en tel cas, quoique la conscience soit purgée des péchés mortels, l'irrévérence est néanmoins grande de mettre un corps virginal dans un corps qui vient tout fraîchement d'être souillé de la sorte.

 

Faut-il achever la citation ? Pourquoi pas ? Au réalisme de Suffren, vous mesurerez la vivacité de sa foi.

 

Comme on ne voudrait pas donner à manger à un roi dans un plat dans lequel un malade aurait ou vomi ou jeté ses ordures, une demi-heure avant que le roi se mit à table (2).

 

C'est ainsi qu'avec beaucoup de fracas, l'auteur de la Fréquente Communion ne fait guère qu'amplifier des truismes. Sur le frontispice du livre, au-dessous du fameux Sancta Sanctis, les jésuites auraient dû inscrire : Much ado about nothing. C'eût été la plus loyale et la plus mortelle des réponses

 

(1) La Piété envers Jésus-Christ, par le R. P. Q... (édition de Liège), 1757, I, p. 2oo.

(2) L'année chrétienne, second vol. du t. I, p. 337.

(3) Comme on le sait, le livre d'Arnauld est aussi, et même d'abord, une apologie pour les solitaires de Port-Royal, vivement critiqués dans un mémoire adressé par un jésuite à une grande dame qui avait passé de la direction des jésuites à celle de Saint-Cyran. Le mémoire dénonçait comme « un stratagème du diable » le régime que Saint-Cyran avait prescrit aux solitaires pendant la période qui suivait immédiatement leur retour à Dieu. D'où la  « question générale », dans laquelle Arnauld « renferme » tout son discours, et qui n'est pas, je ne saurais trop le répéter, la question de la communion fréquente : « S'il est meilleur et plus utile aux âmes qui se sentent coupables de péchés mortels, de communier aussitôt qu'elles se sont confessées, ou de prendre quelque temps pour se purifier par les exercices de la pénitence, avant que de se présenter au saint autel ? » Ou encore, on demande « si ce n'a jamais été la pratique de l'Eglise, comme cet auteur (du mémoire) le prétend, que ceux qui se sentent coupables de péchés mortels, passent plusieurs jours à faire pénitence avant que de communier. » Par où l'on voit clairement, continue Arnauld, « que mon intention n'a point été de forcer personne à suivre les règles anciennes de la pénitence, et encore moins de rétablir la pénitence publique (comme depuis trois siècles on ne cesse de l'en accuser)..., mais seulement d'empêcher qu'on ne condamnât avec tant d'aigreur, ainsi qu'avait fait l'auteur de l'écrit auquel je répondais, ceux qui.., se porteraient, par la connaissance de leur indignité, à vouloir prendre quelque temps pour se purifier de leurs taches par les exercices de la pénitence, avant que de se présenter à des mystères si saints et si redoutables » (Oeuvres, XXVIII, a. 9o, 91). En limitant ainsi le débat aux termes mêmes de son adversaire, Arnauld jouait, pour ainsi dire, sur le velours. Qu'on lui préfère ou non une direction moins austère, nul ne pouvait contester - et en ce temps-là surtout, - que cette pratique ne fût conforme à l'esprit - je ne dis pas à la lettre - de l'ancienne discipline ; nul ne pouvait condamner les convertis qui acceptaient librement ce régime. Un double danger néanmoins : 1° prolonger, plus que de raison le délai on de l'absolution on de la communion; 2° inviter à ce régime, non plus seulement les grands convertis, mais de bonnes âmes qui n'avaient à expier rien de proprement criminel. Port-Royal n'a-t-il pas donné dans ces deux excès ? C'est là un problème historique sur lequel nous sommes mal renseignés et dont j'ai déjà rassemblé les principaux éléments dans mon volume sur l'École de Port-Royal (pp. 138, seq). II semble que pour les solitaires, le stage pénitentiel ait duré « plusieurs mois » ; ce qui nous paraît beaucoup trop. Mais quand tout est dit, reste que c'était là un régime de transition entre l'existence déréglée de la veille, et le retour pur et simple aux habitudes normales de toute vie chrétienne telle que les voulait Saint-Cyran, c'est-à-dire, à la communion fréquente - au moins une fois par semaine. (Cf Oeuvres, XXVII; p. 726.)

 

 

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S'étant aperçu un peu tard que dans ce livre au titre fallacieux il n'avait traité ni de la communion fréquente, ni de l'infréquente, Arnauld, toujours prêt à parler de tout et en maître, n'eut rien de plus pressé que de réparer ce bizarre oubli. Aussi trouverez-vous dans la préface démesurée (plus de deux cents pages), de sa Tradition de l'Église sur le sujet de la Pénitence et de la Communion, un long discours où il aborde enfin, et où il épuise presque le vrai sujet, à savoir «      les dispositions.... demandées pour communier dignement (1).

 

(1) Il y a là aussi une danse du scalp autour du pauvre P. Petau et des jésuites, mais d'une pesanteur et d'une monotonie dans la violence qui ne rappelle heureusement pas « les grâces des Provinciales ». Dans ce duel, le P. Petau, qui vaut à lui seul une cinquantaine d'Arnauld, ne panait pas toujours à son avantage. Qu'Arnauld eût raison suries faits, Petau le savait mieux qu'Arnauld.

 

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C'est un assez beau morceau et auquel il ne semble pas qu'on ait essayé de répondre. C'eût été d'ailleurs difficile, car, pour moi, je n'y trouve rien que n'aient déjà enseigné de leur côté, et crue ne doivent enseigner encore jusqu'à la fin du XVII° siècle, les maîtres les plus autorisés, je veux dire les plus imperméables à la contagion janséniste. Encore une avalanche de lieux communs. Il ne veut être, et pesé dans la balance doctorale, il n'est en effet que l'interprète, et des anciens Pères et de saint François de Sales. Entre lui et eux, bien subtil, et, pour mieux dire, bien prévenu, qui démêlerait une différence appréciable. J'entends pour ce qui touche à la substance des principes. Car, pour l'orchestration, on pense bien qu'elle porte la marque arnaldine : « esprit de contest », comme disait Sainte-Beuve, âpreté, déclamatoire, outrances verbales. Il est de ceux qui ne peuvent écrire sans emportement que deux et deux font quatre, et qui épouvantent les Ames simples, déjà trop craintives, en leur apprenant que Dieu est bon (1). Comme on l'a dit, très injustement selon moi,

 

(1) Arnauld, et c'est le plus beau passage de sa préface, montre excellemment que ni lui-même, ni les Pères, ni François de Sales n'exigent de ceux qui veulent communier avec fruit une « sainteté presque miraculeuse » ; une « disposition de sainteté du tout extraordinaire » ; « une netteté de coeur... si extraordinaire qu'il est presque impossible d'y atteindre », comme l'en accusaient ses adversaires. Très habilement et justement, il ramène les dispositions nécessaires à l’ « amour de Dieu ». (Cf XXVIII, p. 153, seq. (très beau développement). « Lorsqu'un homme est en cet état, comme tous les chrétiens  y doivent être, c'est-à-dire dans un véritable amour de Dieu, qui tienne effectivement la première place dans son coeur..., et dans un désir sincère de s'avancer de plus en plus dans cet amour, il est en l'état que les Pères demandent..., quoiqu'il ne soit pas entièrement dégagé de toutes ses imperfections. » Faible, tenté, misérable, distrait, « il est saint, selon la parole solennelle de toutes les liturgies : Les choses saintes sont pour les saints ; puisque Dieu nous oblige tous d'être saints..., puisque tous les chrétiens doivent crier à Dieu « Gardez mon âme, parce que je suis saint; » et enfin, puisque « chaque fidèle doit dire hardiment, selon le plus humble de tous les Pères : Je suis saint ». C'est l'incomparable texte d'Augustin : « Dicat unusquisque fidelium : Sanctus sum. Non est ista superbia elati, sed confessio non ingrati. » (pp. 159, 16o) Cf une autre page également belle sur les « contrariétés ».  « Car il est juste, et il ne l'est pas... ; il ne pèche point et il est menteur...; il est bon, et il est mauvais, etc... » (pp..167, 168.) Mon Dieu, qu'il serait -donc facile de s'entendre, si d'abord et plus que tout on ne tenait à se déchirer!

 

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mais assez joliment et non pas sans quelque vraisemblance.,

 

il faut avouer qu'en jugeant charitablement du motif de ces écrivains,

 

eh! qui vous donne le droit d'en juger d'une autre façon?

 

je ne laisse pas de craindre les suites de cette doctrine, qui, sous les couleurs de l'ancienne pénitence dont la seule montre fait peur, ne laisse pas d'avoir un attrait secret pour les délicats, et une pratique de dévotion réformée qui exclut les jeûnes, les veilles, les mortifications, les aumônes,

 

pure calomnie!!

 

et qui se trouve renfermée dans l'humiliation du coeur et la ,privation de l'Eucharistie.

 

Calomnie, je le répète.

 

C'est avoir bien allégué des traditions, des coutumes de l'Eglise, des décrets des Papes, des Canons, des Conciles, des Synodes de saint Charles, des passages de tant de Pères...

 

Eh! que voulez-vous qu'on allègue dans un ouvrage sur la tradition de l'Église ; sont-ce là des monuments méprisables?

 

C'est avoir beaucoup travaillé pour mettre des rides sur le visage de Monsieur de Genève, et jeter bien du fiel dans sa douceur, pour en venir au point que je viens de dire et réduire la pénitence à s'éloigner du confessionnal et de l'autel (1).

 

Oui, je crois qu'en effet, parmi la première confusion d'une querelle, que de part et d'autres on aurait dû éviter ou, du moins à laquelle on n'aurait dû intéresser que les doctes, le livre d'Arnauld aura détourné de la communion un

 

(1) Raconis, op. cit., p. 9. Ce texte n'est pas de Raconis, mais d'un certain M. Auvray quenous aurons plus tard l'occasion de rencontrer. Raconis l’a publié en guise d'introduction. C'est un document plein d'intérêt, et en lui-même et en ce qu'il prouve, avec plusieurs autres, qu'en dehors de la Compagnie de Jésus, d'excellents esprits condamnaient le manifeste d'Arnauld.

 

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certain nombre de lecteurs ignorants ou déjà portés au scrupule, mais je crois aussi qu'en la comprenant de la sorte on faisait injure aux intentions de l'auteur et au texte même de ses écrits (1).

 

III - Comment, d'ailleurs, n'a-t-on pas senti, et alors et depuis, qu'en attaquant la communion fréquente, le premier Port-Royal se serait renié lui-même? Hantés qu'ils étaient par le cauchemar de la corruption universelle, on s'explique sans peine qu'ils aient porté la bataille sur le terrain du sacrement de Pénitence, et dénoncé avec leur exagération habituelle le scandale des absolutions précipitées. Mais avant même que cette bataille fût gagnée - car il est évident qu'elle le fut - et leur propre ferveur eucharistique, et leur marotte primitiviste, et encore, pour tout dire, leur pharisaïsme inconscient, bref tout ce qui se remuait chez eux d'excellent, de médiocre, ou de malsain ne les disposait-il pas à seconder, bien qu'en faisant bande à part, le mouvement universel qui tendait alors à restaurer l'ancienne discipline, et qui, par la pratique même de la communion fréquente, soulignerait la différence entre le christianisme idéal dont ils se voyaient les modèles et le christianisme décadent qu'ils ne cessaient de maudire? Leur Sancta sanctis ne pouvait les détourner eux-mêmes de la Sainte Table que pendant le stage pénitentiel qui suivait immédiatement la conversion; après quoi, tous les dimanches, voire plus souvent.

 

La vie bonne et chrétienne qu'on mène dans la voie étroite,

 

(1) Sur l'issue de cette querelle, il y a beaucoup de vrai dans ce que dit Sainte-Beuve, : « Nous aboutissons, pour ce livre de la Fréquente Communion à un résultat à peu près inverse de celui que nous avons obtenu pour le livre de Jansénius. Dans l'affaire spéculative de la grâce, le jansénisme fut battu et condamné; dans l'affaire pratique de la Pénitence, qui concernait la discipline et touchait la morale, il s'en tira avec plus d'honneur et de fruit. Quant au fond même, les doctrines exprimées dans la Fréquente Communion s'accréditèrent en peu de temps chez tous ceux qui prenaient le christianisme au sérieux. » Port Royal, II, pp. 189, seq. Tout le passage est d'un extrême intérêt. Sainte-Beuve, du reste, et non sans raison, ne retient du débat sur la fréquente communion, que ce qui touche à la discipline pénitentielle. C'était là, en vérité, comme je l'ai dit, le vrai débat.

 

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écrit Saint-Cyran, suffit pour donner droit à la sainte communion, tous les dimanches et toutes les fêtes.

« Tant s'en faut qu'il dissuade la sainte communion, disait de lui la Mère Angélique, qu'il n'excite à rien tant ». Et nous savons par M. Lemaître que les religieuses de Port-Royal,  - « filles du Saint-Sacrement » ne l'oublions

pas, - communiaient d'ordinaire tous les dimanches, toutes les fêtes, et tous les jeudis, et quelques-unes encore plus souvent (1) ». De leurs Exercices de piété, livrés au public en 1787, on peut conclure que, pendant l'octave du Saint-Sacrement, elles communiaient tous les jours (2).

 

Mme Maton, raconte un des jansénistes de l'âge d'or, M. Feydeau, fut embrasée de l'amour de Dieu, par quelques entretiens que nous eûmes ensemble sur les grands exemples de détachement et de pénitence que donnait alors le monastère de Port-Royal; et cette flamme ne s'éteignit jamais depuis, mais elle opéra de si grands effets dans son coeur qu'elle aima ce qu'elle avait haï, le silence, la retraite, la pauvreté, la mortification... Elle pensait se donner un carrosse, mais elle y renonça. Elle mourut cinq

 

 

(1) Cf mon Ecole de Port-Royal, pp. 139, seq. Puisque j'en trouve ici l'occasion, on me permettra de dire qu'après de nouvelles réflexions, je ne vois rien à changer au portrait de Saint-Cyran que j'ai esquissé dans ce volume. Je regrette seulement, et je m'excuse de n'avoir connu que trop tard le jugement que porte sur lui un contemporain fort sérieux et qui ne contrarie certes pas mes propres impressions. « Ceux qui l'ont pratiqué plus familièrement que moi, écrit l'évêque de Lavaur, llaconis, l'ont reconnu pour un esprit un peu particulier, et d'une humeur assez mélancolique et sévère, qui s'est toujours rempli d'une haute opinion de soi-même, qui le portait à mépriser tout le monde... Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un esprit si bizarre, si chagrin et si porté à la contradiction que celui de feu M. de Saint-Cyran; tout lui est bon pourvu qu'il censure, et il ne se met point en peine d'examiner ce qu'il dit, pourvu qu'il contredise. » Il dit ailleurs que Saint-Cyran « n'avait pas dessein de mettre les consciences en repos, mais de les troubler! » (Raconis, op. cit., I, pp. 23, 154; II, p. 29). Quoiqu'il en soit de ses « desseins », que je crois très innocents, il réussissait merveilleusement - c'est un fait - à troubler les âmes. Le crime qu'on m'a le plus reproché est de l'avoir cru malade, mais, comme le plus violent de mes critiques reconnaît tout haut que Saint-Cyran est un excentrique, il n'y a plus là qu'une question de mots ; le mien est plus pitoyable, et je persiste à croire qu'il est le plus juste. Au demeurant, il faut vraiment m'avoir lu avec des lunettes rouges, pour m'accuser d'avoir méconnu le génie religieux de Saint-Cyran.

(2) Exercices de Piété à l'usage des religieuses de Port-Royal du St Sacrement. Au Désert, 1787, pp. 208 seq.

 

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ans après, âgée de trente-neuf ans, et chargée de bonnes Oeuvres, C'est la première personne que j'ai conduite, et pour mieux dire, je n'avais qu'à suivre l'esprit de Dieu qui... la conduisait lui-même. Je consultai,

 

nos Messieurs, évidemment,

 

pour savoir si je devais lui permettre de communier tous les jours, et on me répondit que je le pouvais (1)

 

Si quelqu'un avait dû être mis par eux au régime des pénitents, c'est bien, n'en déplaise à Victor Cousin, Mme de Longueville. Or elle écrit de Port-Royal même à son confesseur, le 23 juillet 1675.

 

Pour répondre à ce que vous me demandez de mes communions, je vous dirai que je n'avais pas communié depuis le jour de la Visitation (2 juillet), mais je communiai hier. Voici (venir) deux jours où je le ferai volontiers, s'ils n'étaient pas proches de celui d'hier et l'un de l'autre : sainte Anne (26 juillet) et le 2 août (2).

 

Par la lettre suivante, nous voyons que, si elle s'abstint le 26 (sainte Anne), elle communia le 6 Août. Bref, en un seul mois, au moins trois communions. Qu'on remarque, d'ailleurs, le ton de la lettre. Y démêle-t-on quelque trace des épouvantes qu'on leur prête ? Notez que nous avons ici deux témoins pour un. Si elle avait cru son confesseur hostile à la communion fréquente, elle lui aurait parlé sur un

autre ton.

Dans la seconde quinzaine d'août, nous voyons M. de Bernières, c'est-à-dire le Port-royaliste parfait, communier

 

(1) Mémoires de M. Feydeau, publiés par E. Jovy, Société des Sciences de Vitry-le-François, Vitry, 1906,. pp. 18-19. Il donne plus loin (pp. 368-369) de nouveaux détails sur Mme Maton : « Lorsqu'elle manquait un jour à la communion, elle paraissait triste et abattue. »

(2) Je dois communication de ce texte à un des historiens d'aujourd'hui qui eu savent le plus long sur le jansénisme, M. A. Féron, que j'avais consulté à ce sujet, après avoir lu son très beau livre : La Vie et les Oeuvres des Ch. Maignart de Bernières (1616-1662). L'Organisation de l'Assistance publique à l'époque de la Fronde, Rouen, 193o.

 

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trois fois : le 17 août, le 2o, pour saint Bernard, et le 28, pour saint Augustin (1).

Chargé d'une enquête à Port-Royal, et, nous le savons, très prévenu d'abord contre les religieuses, prêt à prendre au tragique la moindre incorrection, M. Bail déclare que le couvent va le mieux du monde et que « la fréquentation des sacrements » y est « digne d'approbation (2) ». De bonnes statistiques, écrit M. Persyn, « prouvent que, s'il y eut des controverses jansénistes en Flandre, la piété n'en souffrit

pas ,autre mesure. Il y eut à Bergues 29,ooo communions en 1663; 37,ooo,en 1666; 3o,ooo en 1693; 32,400 en 1731 (3). »

« Tous les jours » n'épouvante pas davantage le prudent Nicole.

 

Quelle préparation faut-il apporter pour la communiera quotidienne... et pour celle de huit jours?

R. Il faut, selon saint François de Sales, pour la communion de tous les huit jours, être exempt de péché mortel et sans affection du péché véniel. On a souvent plus de besoin d'examiner si on est effectivement dans cette disposition nécessaire pour la communion de huit jours, que de s'instruire de celles qu'il faudrait avoir pour communier tous les jours (4).

 

Il ne croit pas qu'on doive se confesser avant chaque communion, si l'on n'a que des péchés véniels sur la conscience.

Il ne faut pas, écrit-il, aller si souvent à confesse (et) on peut fort bien suivre l'avis qu'un confesseur nous donne de communier plus souvent que les dimanches et les fêtes... Je ne voudrais pas perdre par scrupule la grâce que Dieu nous fait par l'ordre de ce ministre.

Ce ministre, partisan de la communion fréquente, et sur

 

(1) A. Féron, op. cit., pp. 88, 89.

(2) Ib., p. 86. On trouverait ,aisément, je crois, d'autres témoignages. Encore faut-il prendre garde que des jansénistes du arme siècle, ne devaient pas être enclins à tirer de l'oubli des documents qui, bon gré .mal gré, rendaient manifeste leur propre infidélité à la tradition primitive.

(3) R. Persyn.: Un mystique flamand; Charles Grimmnink (1676-1728), Lille, 1925, p. 94.

(4) Essais de morale, V, p. 265.

 

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la direction duquel on le consultait, n'était probablement pas moliniste.

 

Saint Augustin, poursuit-il, ne blâme ni ceux qui s'en approchent souvent, ni ceux qui sont portés à s'en retirer par une charité respectueuse; mais je ne sais s'il n'aurait point un peu blâmé celles qu'une crainte excessive retirerait de la communion, lors même que l'ordre de Dieu et la voix de son ministre les y appelle. Je trouverais pour moi plus de sûreté à m'abandonner sur ce point-là à la conduite d'autrui, pourvu que je n'eusse aucun soupçon raisonnable du relâchement du prêtre qui me prescrirait cette conduite; et je tâcherais d'user de la fréquente participation à ce mystère adorable, pour avoir encore plus de circonspection... sur mes actions..., et pour tâcher de vivre davantage dans une adoration continuelle de Dieu (1).

 

Au XVIII° siècle, le tome VIII des Essais de Nicole, souvent réédité, n'était pas une rareté bibliographique. Vous pourrez lire néanmoins dans le fameux livre du P. Pichon :

 

Ce qui est certain c'est qu'Arnauld a été suivi par ses partisans,

 

c'est bien mon avis, mais voyez la suite,

 

par ses partisans, qui donnent tous le plus positif éloignement de la fréquente communion, comme on peut le voir dans Quesnel, Gerberon, de Ligny, Huighens, Nicole… Le directeur spirituel pour ceux qui n'en ont point (Treuvey)... et divers autres livres copiés d'après celui, (la Fréquente d'Arnauld), que nous combattons (2).

Il parait difficile de ramasser plus de contre-vérités en moins de mots (3). On vient d'entendre Nicole, passons à Quesnel, l'oracle et le leader du parti pendant tout un siècle.

 

 

(1) Essais de morale, t. VIII (2° série) pp. 12. 13.

(2) Jean Pichon; L'esprit de Jésus-Christ et de l'Église sur la fréquente communion, Paris 1745, p. 25o.

(3) Je dois avouer que j'ignore ce qu'ont pu dire de la communion fréquente, Gerberon, de Ligny, et Huyghens; mais si le P. Pichon a faussé à ce point la doctrine de ceux que je connais, ce qu'il affirme des autres mérite peu de crédit.

 

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Dans un de ses livres les plus populaires, la Piété envers Jésus-Christ (Ire édition en 1696), il traite ex-professo de la communion, et pour reprendre à son tour, avec une docilité scrupuleuse, la doctrine de François de Sales. Il est vrai, dit-il avec tout le monde, « que notre indignité devrait nous retirer (de la communion) et nous faire demeurer avec I'humble publicain loin des autels » ; mais, poursuit-il, nous devons

 

nous adresser à Dieu et lui dire : Si ces motifs, ô Seigneur, sont capables de m'éloigner de la communion, lorsque je considère votre souveraineté, votre sainteté, votre justice et votre grandeur, ce sont ces mêmes sujets de misères, de ténèbres et de défauts qui se trouvent en moi, qui m'engagent à m'en approcher. Je dois m'approcher de vous, parce que vous êtes la lumière seule capable de dissiper mes ténèbres; vous êtes la justice et la sainteté seule capable de me sanctifier...; c'est vous-même qui me conviez amoureusement de m'approcher de votre Sainte Table, tout pêcheur que je suis, pourvu que je déteste sincèrement mes offenses; qui me promettez de m'y soulager de mes peines, et qui me menacez même d'être éternellement séparé de vous, si je m'en sépare à présent en m'éloignant de la communion.

 

Façonné par le P. Pichon à dépister les habiletés jansénistes, on s'attend sans doute ici à quelque mouvement tournant qui esquive les conséquences pratiques de ces vérités générales. Non, ce sera tout le contraire :

 

Les saints exhortent beaucoup à la communion de tous les jours;

 

et logiquement :

 

Tous les jours l'on donne au corps la nourriture qui lui est nécessaire; pourquoi ne pas se mettre en état d'en user de même envers notre âme?

 

Tous les jours donc, et tout le monde? Non. Pour les nouveaux convertis et pour les médiocres, « il y a d'autres pratiques à leur prescrire », mais, pour les personnes dont la vie

 

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est exempte. de péché mortel, qui n'ont point d'affection au péché véniel, et qui vivent dans la pratique fidèle des devoirs du chrétien..., on doit leur permettre la communion tous les huit jour, et plus souvent à proportion... qu'elles font du progrès dans les vertus.

 

Au directeur d'en juger, mais que, pour leur permettre plusieurs communions par, semaine, il n'exige pas de ses pénitents une perfection chimérique. Guerre aux scrupules !

 

Les personnes timorées.... doivent prendre garde que ce respect: qui naît en elles de la, grandeur de Dieu et de la vue de leur bassesse n'affaiblisse point la, confiance qu'elles doivent avoir en la bonté infinie de Dieu qui les invite à s'en approcher (1).

 

L'auteur du Directeur spirituel pour ceux qui n'en ont point, M. Treuvey. tant admiré par Male de Sévigné et qui fut le théologal de Bossuet, paraît d'abord plus rigide. Se réclamant de saint Bonaventure et d'Avila, il se donne l'air de réserver à une élite héroïque le bienfait de la communion fréquente. Beaucoup moins intimidant toutefois, dès qu'il en vient à la direction immédiate. Les péchés véniels, dit-il,

 

ne sont pas un obstacle à la communion de tous les huit jours et si l'expérience de notre faiblesse qui nous entrain dans ces chutes laisse en nous un saint ennui,

 

charmante expression,

 

et un désir sincère de communier, comme la lassitude fait désirer au voyageur fatigué de quoi se rafraîchir, je ne vois pas qu'on nous doive empêcher de communier deux ou trois fois la semaine (2).

 

(1) La Piété envers Jésus-Christ, Liège, 1757, pp. 199-208.

(2) Le directeur spirituel pour ceux qui n'en ont pas, Lyon, 1699, p. 194. Treuvey semble d'abord se rallier à l'opinion, d'ailleurs saugrenue, mais très répandue au XVIIe siècle et dans les milieux les moins rigoristes, à l'opinion., dis-je, qui voulait extrêmement rares les communions de quiconque doit travailler, de la tête ou des bras, pour gagner sa vie. Ils ont trop de soucis pour qu'on leur permette de communier tous les huit jours. Mais il ajoute aussitôt, et non sans une certaine hardiesse « qu'ils doivent se contenter de le faire une fois le mois... ou tous les quinze jours. » (Ib., 190). C'est là une preuve frappante du progrès constant que j'ai dit. Floriot, que nous allons rejoindre, semble plus dur à cette même catégorie de fidèles : « Les personnes qui sont dans les vacations qui les occupent par trop, comme les marchands et les gens de justice (ce rapprochement est très amusant), quoiqu'ils vivent en gens de bien, il n'est pas à propos qu'ils communient si souvent, si ce n'est peut-être qu'ils ne soient pas tellement divertis par les affaires. qu'ils n'agissent dans les vues de Dieu, la charité qui règne dans leur coeur réglant toutes leurs actions et leurs paroles ; à ceux-là la communion fréquente est très utile, mais ils sont rares. » Morale chrétienne, p. 674.

 

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Très admiré, et je crois, très peu chicané pendant le XVIIe siècle, Floriot auteur d'une Morale chrétienne fondée sur l'oraison dominicale - on l'appelle, pour faire court, la Morale du Pater - est devenu, je n'ai jamais compris pourquoi, pendant tout le XVIII° siècle, une des têtes de Turc les plus souvent fusillées de ce côté-ci, du Bosphore. Belzunce, l'auteur de la Bibliothèque janséniste, d'autres encore,

le voient plus noir que charbon. Ses longs chapitres sur la communion ne sont pas néanmoins d'un abstentionniste bien farouche.

 

Vouloir demander, écrit-il, quand et combien de fois une âme vraiment chrétienne doit s'approcher de la Sainte Table..., c'est justement comme qui demanderait quand et combien de fois un enfant doit s'approcher de la mamelle de sa mère. Certes il: s'en approchera autant de fois que la nature le lui. fait désirer. Et la mère ne lui refuse point le lait, autant de fois qu'il le demande.

 

 

Une âme fidèle, pourvu qu'elle ait le coeur. pur et qu'elle mène une vie sans reproche, « a droit de s'en approcher souvent, parce qu'il faut que la grâce prenne en elle de nouveaux accroissements. »

Ce disant, il s'en tient, dit-il encore, à « l'excellent livre de la Fréquente communion (1) », et non moins étroitement à l'Introduction de François de Sales.

 

Pour être digne de communier souvent, il faut vivre chrétiennement... La bonne vie ne saurait subsister sans la fréquente communion, ni la fréquente communion sans la bonne vie... Ce

 

(1) Plusieurs, dit-il, ou n'ont pas ce livre, ou n'ont pas le temps de le lire, ou ne s'en donnent pas la peine. (p. 674.)

 

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qui étant... supposé comme indubitable, nous ne devons point être tant en peine du règlement de nos communions. Voilà la règle que Notre-Seigneur nous prescrit : il faut qu'il demeure en nous et... que nous lui soyons unis par la charité, qui est la santé de notre âme. La viande solide n'est que pour ceux qui ont une santé parfaite. Ceux qui sont sains ont droit de s'approcher de la Sainte Table tant qu'ils voudront.

 

 

Santé parfaite ne veut pas dire sainteté, au sens fort du mot. Par « malades » il entend ceux qui « sont dans la corruption du péché, qui ont... des crimes habituels ». Une fois « réconciliés à Dieu, par une véritable pénitence », la fréquente communion est aussi pour eux. Suivons donc, et dans un esprit pacifique la règle de saint Augustin - « Que ceux que l'amour porte à communier souvent ne condamnent pas ceux qui s'en abstiennent quelquefois par respect, et que ceux qui s'en abstiennent par respect ne blâment pas ceux qui communient plus souvent par amour. »

 

A quoi j'ajoute que, pour avoir l'esprit en repos, il importe de ne rien faire en cela, comme en toute chose, par son propre esprit, mais de régler ses communions par l'ordre de son directeur et s'approcher de la Sainte Table, ou s'en retirer par esprit d'obéissance (1).

 

(1) Morale chrétienne rapportée aux instructions que Jésus-Christ nous a données dans l'oraison dominicale, 1673, pp. 67o-676. - Cet appel à « l'esprit d'obéissance » revient souvent chez tous les auteurs que j'ai consultés, et non pas seulement chez les jansénistes. Ainsi le morne et sombre Varet, répondant à une dame qui se plaignait à lui de son confesseur ordinaire, lequel ne lui permettait pas de communier aussi fréquemment qu'elle l'eût voulu : « Quand il y aurait du défaut, écrit-il, dans la conduite que l'on tient sur vous, il ne serait point pour vous. » (pp, 94-96). Le fait même que sa pénitente lui transmet une semblable plainte, nous inclinerait à croire que Varet ne passait pas pour hostile à la fréquente communion. Plusieurs de ses lettres donneraient néanmoins une impression plutôt contraire. Voici par exemple un indice peut-être inquiétant. « Pour satisfaire en quelque sorte à votre dernière faute, je vous conseille de jeûner demain et remettre votre communion de dimanche prochain au lundi qu'on fait la fête de la Sainte-Vierge. » (p. 389). Nous ne pouvons juger le cas particulier de cette dame, mais il me paraît presque certain que Bossuet ne lui eût pas conseillé de reporter au lundi la communion du dimanche. I1 écrit encore : « Vous avez bien fait de ne vous déterminer pas de vous-même sur votre communion, pouvant aisément prendre avis. Et, quoique j'entre dans la pensée que vous avez eue de la remettre à un autre jour, cette conduite n'en sera que plus agréable à Dieu, si vous la suivez par obéissance. » (p. 343). Obéissance toujours, mais il semble « entrer » plus volontiers dans le sentiment du confesseur qui ne permet pas la communion fréquente que dans celui qui la conseille. Mes citations se réfèrent au t. III des Lettres chrétiennes et spirituelles, Paris 168o, le seul que j'aie lu - et non sans mérite, car Varet est mortellement ennuyeux.

 

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Même doctrine, même esprit dans le Catéchisme de Nantes, lequel a pour auteur un grand ami de Duguet et un futur appelant, M. de la Noë-Ménard

 

Texte. Se doit-on contenter de communier à Pâques ? - Il faut le faire beaucoup plus souvent et travailler à s'en rendre digne.

Explication (à l'usage du catéchiste). Exhorter ici à la communion fréquente, mais avec les dispositions requises. Il serait à souhaiter qu'aucun dimanche ne se passât que les fidèles ne se nourrissent de ce pain céleste (1).

 

Le Catéchisme de Montpellier, imprimé par ordre du fougueux Joachim Colbert, et dénoncé tant de fois comme un manuel d'initiation au jansénisme le plus éperdu, va-t-il rompre enfin ce concert étonnant en faveur de la communion fréquente ? Non, pas du tout.

 

D. Est-ce une chose bonne et utile que de communier souvent?

R. Rien n'est meilleur, rien n'est plus utile, pourvu qu'on le fasse dignement...

D. Dans quelles conditions faut-il être pour communier souvent?

R. Il faut avoir une grande pureté de conscience, être exempt de péché mortel et de toute affection au péché véniel, et avoir beaucoup d'ardeur et de zèle pour se nourrir de Jésus-Christ.

 

C'est exactement la réponse de François de Sales, et que, d'ailleurs, on interprète aussitôt de la manière la moins rigoureuse :

 

D. Qu'entendez-vous par l'affection au péché véniel?

R. J'entends l'attachement à un péché véniel dont on n'a aucune douleur, et dont on ne veut pas se corriger.

(1) Catéchisme du diocèse de Nantes, parle commandement de Mgr. Gilles de Beauveau, composé par le S. Mesnard, prêtre, directeur du Séminaire de Nantes. Plusieurs éditions, la 30 est de 1699. Duguet estimait fort ce catéchisme, il le préférait à tous les autres.

 

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Doivent changer de conduite, avant de communier, « les personnes qui passent leur vie dans des divertissements, dans l'oisiveté, dans le jeu, qui vont aux spectacles et aux autres assemblées profanes, et qui vivent selon les maximes du monde. » Jusqu'ici rien, de sinistre. Allons-nous voir enfin s'insinuer le poison? Non, que je sache :

 

D. Les personnes qui ne commettent que des fautes vénielles dont elles veulent se corriger, mais qui, par faiblesse, retombent souvent dans ces mêmes fautes, nonobstant leurs bonnes résolutions, ces personnes doivent-elles communier souvent?

 

Vous vous attendez sans doute à un non sonore. Qu'y puis-je? Ce sera oui.

 

R. OUI. LA COMMUNION EST UN REMÈDE SOUVERAIN POUR LES GUÉRIR DE LEURS FAIBLESSES.

 

A la fin, un suprême espoir, qui s'évanouit aussitôt, de le prendre en flagrant délit d'abstentionnisme obstiné.

 

D. Les personnes (qui retombent souvent dans les mêmes fautes (vénielles), font-elles bien de se priver quelquefois, par respect, de la communion ?

R. Oui. Pourvu que ce soit pour peu de temps, et pour se disposer ensuite par la pénitence à communier ensuite plus dignement. Car de s'en priver par tiédeur, sous prétexte d'humilité, c'est un grand malheur (1).

 

Pour que nulle des grandes autorités du parti -jansénistes ou jansénisants, peu importe, - ne manque à notre concile,

 

(1) Instructions générales en forme de catéchisme... par ordre de Messire Charles Joachim Colbert, évêque de Montpellier, à l'usage des anciens et des nouveaux catholiques de son diocèse, nouvelle édition... Paris, 1714, pp. 394, 395. L'auteur de ce catéchisme est l'oratorien François Pouquet (1666-1723), celui-là même qui, encore tout jeune, a eut part à la conversion du célèbre La Fontaine ». (Cf. Batterel.) L'histoire de ce livre et de ses éditions successives est assez mystérieuse. Chose incroyable, la Bibliothèque janséniste hésite presque à l'exterminer : « Quoique bon à certains égards », dit-elle, il a été « condamné par un décret de Clément XI ». Elle n'en retient que deux erreurs. Quoi qu'il en soit de l'orthodoxie du livre, on ne peut contester le génie catéchistique de son auteur.

 

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interrogeons deux spécialistes de la direction, l'abbé Boileau et M. Duguet; qui plus est, deux appelants.

La divine Eucharistie, écrit le premier, est le soutien des faibles et non pas seulement la récompense des forts.

 

C'est Jésus-Christ qui nous invite d'aller à lui pour nous fortifier; n'alléguons pas pour nous excuser les faiblesses dont il nous veut guérir si nous y allons. Encore une fois je suppose qu'on a fait une pénitence convenable, selon l'avis d'un sage confesseur, avant que d'approcher de Jésus-Christ. Je suppose que, si l'on n'a pu satisfaire à tout, on est dans la disposition sincère d'accomplir tous ses devoirs à mesure qu'on le pourra, et c'est dans ce cas que j'exhorte à la communion et à la communion fréquente. Le saint Concile de Trente souhaiterait que les chrétiens participassent au sacrifice toutes les fois qu'ils y assistent. Au moins faut-il qu'une personne qui est dégagée de tout soin temporel, ou qui peut ménager beaucoup de temps pour la retraite et pour la prière, tâche de communier tous les dimanches. C'était l'avis de saint Augustin pour les personnes d'une solide piété; c'est à quoi saint François de Sales portait les âmes sérieusement converties. Nous languirons aussi bien que David, si nous oublions de manger notre pain (1).

 

Boileau est un scrupuleux, il a toujours peur de se laisser entraîner par son extrême sensibilité à quelque affirmation qui ne serait pas d'une exactitude absolue. Ailleurs, plus expressément :

 

La communion fréquente est presque absolument nécessaire, quand elle est possible, pour les personnes qui veulent vivre dans la piété (2).

 

Aussi précautionné que Boileau et, comme lui, soucieux avant tout de l'honneur divin, Duguet n'est pas moins décidé

 

(1) Lettres de M. B... sur différents sujets..., I, pp. 391, 392.

(2) Ib. II, p. 97. C'est, je crois, l'éditeur de ces lettres posthumes, un janséniste de la décadence, et non pas Boileau, qui a souligné : quand elle est possible. Jouant ainsi, je le crois encore, sur les mots, en voulant faire entendre que Boileau parle ici d'une possibilité morale, dont la nécessité ne s'accorde pas avec le contexte. Si la communion fréquente est « presque absolument nécessaire » aux âmes dévotes, elle leur est donc toujours moralement possible.

 

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que lui sur le chapitre de la communion fréquente. Dans sa Conduite d'une Dame chrétienne, après avoir amplifié avec beaucoup de force le Sancta Sanctis,

 

vous lisez peut-être ceci avec une secrète satisfaction, poursuit-il, et vous croyez en pouvoir conclure que vous avez raison de ne pas désirer d'approcher de l'Eucharistie, parce que vous en êtes indigne. Mais vous feriez beaucoup mieux de dire que vous avez tort d'être indigne, parce que vous devez nécessairement vous en approcher.

 

Excellente formule, toujours foncièrement la même, du reste, chez tous nos auteurs : le non et le oui; un balancement perpétuel. Il est bien évident que, si l'on brise ce rythme pour n'en retenir que le premier membre, on n'aura pas de peine à classer Duguet parmi les adversaires de la communion. Arrêtez les oscillations du pendule et vous prouverez que la terre ne tourne pas.

 

Il est vrai que celui qui n'avait pas la robe nuptiale fut jeté dans les ténèbres...; mais ceux qui s'excusèrent de venir au festin furent mis à mort... Il est vrai que, si vous mangez indignement la chair du Fils de Dieu, vous mourrez; mais il n'est pas moins vrai que, si vous ne mangez point ce pain céleste, vous n'aurez jamais la vie. En communiant mal, vous vous empoisonnez; en ne communiant point,. vous mourez de faim... Si vous approchez sans être pure, c'est une témérité; si vous n'approchez pas, c'est une désobéissance. Si vous ne quittez point vos péchés, et si vous conservez pour le moindre d'entre eux de l'attachement, vous êtes en danger;

 

c'est toujours la règle salésienne;

 

si vous quittez Jésus-Christ, vous êtes perdue. Prenez donc le seul parti qui vous reste..., (qui est de) vous convertir du fond du coeur..., car il faut vivre de Jésus-Christ ou mourir (1).

 

Encore une fois, Duguet n'est pas homme à oublier que « le respect qu'on doit à un si redoutable mystère, doit aller

 

(1) Conduite d'une dame chrétienne (édit. moderne de l'abbé Carron) Paris, 1852, pp. 52, 53.

 

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jusqu'au tremblement ». Il ne faut pas, dit-il « affaiblir sa religion; elle ne sera jamais assez grande. »

Serait-ce donc là une direction satanique? Mais de cette religion elle-même,

 

la confiance et l'amour doivent (se) servir, et non pas en être étouffés. Tout est à la charité, et les vertus plus que le reste. C'est à elle à les employer, et ce serait un désordre si le respect croissait aux dépens de l'amour (1).

 

On sait que beaucoup de jansénistes se montraient impitoyables aux crimes des prêtres. Duguet non, bien que très sévère. Il écrit à un jeune clerc qui, d'ailleurs, s'exagérait peut-être la gravité de sa chute :

 

Je ne voudrais pas que vous vous éloignassiez plus longtemps de la sainte Eucharistie, qui est la consolation et la force de ceux qui aiment sincèrement la chasteté, mais qui tremblent pour elle... et qui tâchent de combattre les impressions d'une chair criminelle par l'efficace et le contre-poison de la chair incorruptible de Jésus-Christ... Il faut faire entrer dans votre coeur celui qui peut seul le défendre contre des ennemis qui vous plaisent, quoique vous les combattiez, et dont vous ne devenez victorieux qu'en gémissant en un certain sens de la victoire (2).

 

Au demeurant, il n'est pas possible de donner ici des règles « qui soient assez générales pour n'être pas sujettes à bien des exceptions... Il faut nécessairement laisser mille choses indécises, qui sont la matière de la vigilance, d'une sainte frayeur et d'une humble pénitence ». Duguet inclinerait à punir par la privation de la communion les « grandes fautes » contre l'humilité et la charité; vénielles, s'entend, celles « où il y a eu de la réflexion... et qui ont duré plus longtemps. » Malgré ces fautes néanmoins, et même si on ne les a pas confessées, il ne veut pas qu'on renonce à la communion de chaque dimanche.

 

(1) Lettres sur divers sujets de morale et de piété, III, p. 249

(2) Ib., VII, p. 214.

 

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Lorsque les communions sont fréquentes, comme dans les jours de retraite, il faut y apporter des dispositions non communes. Des négligences un peu considérables suffisent pour mériter le retranchement de cette grâce pour le lendemain. Le seul dégoût, quand il n'est pas l'effet involontaire de la tentation, y est un obstacle. La langueur qui vient de peu d'amour et de peu de foi en est un autre.

 

Mais il n'entend pas non plus qu'on juge de la piété par des mouvements sensibles, ni « qu'à force d'examen, on tombe dans le scrupule et l'inquiétude. » « La vraie piété est simple, tranquille, pleine de confiance. »

Ce que je désire est qu'on ne néglige aucun de ses devoirs extérieurs... ; qu'on regarde la divine Eucharistie comme... le plus puissant motif pour s'animer à la perfection; qu'on ne s'accoutume point à une familiarité avec Jésus-Christ si étonnante, et qu'elle augmente le respect, dans le temps qu'elle nourrit et qu'elle console la charité. Sans ces dispositions, je ne vous conseille pas de communier si souvent. Mais comme je sais que vous les avez, par la grâce de Dieu, en quelque degré, je vous exhorte à le faire deux fois la semaine, sans écouter désormais sur cela vos frayeurs (1)....

 

Escortés de tant et de tant d'autres qui se réclament des mêmes principes, qui donnent les mêmes conseils, et qui, chose ici plus importante, rendent, à quelques nuances près, le même son, il me semble que ces beaux textes de Duguet nous obligeraient, pour le moins, à mettre en quarantaine la tenace légende qui dresse tout armé contre la communion fréquente le premier siècle du jansénisme. Aussi

bien ai-je rencontré, dans la Correspondance de Bossuet, quelques lignes fort curieuses, qu'on n'a peut-être pas assez remarquées, et qui, à elles seules, justifient mon scepticisme. Il écrivait donc, en 1702, à Mme Cornuau :

 

Je vois depuis quelque temps venir beaucoup de nouvelles maximes sur la communion, qui ne feront que resserrer le

 

(1) Lettres, VIII, pp. 116-121.

 

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coeur, troubler les bonnes consciences, et aliéner des sacrements (1).

 

« Depuis quelque temps » ne veut certes pas dire depuis 1643 - date de la Fréquente communion; pas même depuis dix ans. Manifestement ces « nouvelles maximes » qui surprennent Bossuet autant qu'elles l'inquiètent, viennent à peine de sourdre. Dans quels milieux? Il ne le dit pas, mais, sans doute, chez ses amis les jansénistes, où on ne se cache pas de lui, et sans doute parmi les jeunes. Nous voudrions en savoir plus long sur les premières manifestations de ces tendances, mais il y faudrait une érudition qui me manque. Serait-ce donc la première fois qu'un mouvement schismatique aurait tourné le dos, en cours de route, à ses directions originelles? Henri VIII pensait-il faire le lit de Calvin? La logique des sectes n'est pas celle des philosophes. Plus le jansénisme s'aigrit, plus il tend à élargir le fossé qui le sépare de l'orthodoxie. Pourquoi faut-il que, du bon côté de la barricade, au lieu de maintenir la controverse, assez épineuse et trouble déjà, sur le terrain que les condamnations romaines avaient si nettement et si justement délimité, - les cinq propositions - on ait accusé les jansénistes, voire les jansénisants de crimes qui d'abord leur faisaient horreur à tous. Un jour vint où ils voulurent être ce qu'on disait qu'ils étaient et où, pour m'en tenir au sujet du présent chapitre, ils se mirent insensiblement à lire la Fréquente Communion, avec les lunettes rouges du Père Nouet, à cette différence près qu'ils exalteraient dans ce livre ce que le jésuite y avait dénoncé comme « diabolique ». Tremblez, mais ne vous abstenez pas, telle avait été la consigne de leurs premiers maltres. Et que, s'il y a conflit entre les deux, l'amour l'emporte sur la révérence. Désarmais on ne parlera plus que de révérence. Quoi qu'il en soit de ces divers ferments, l'évolution fut assez rapide, semble-t-il, vers un abstentionnisme

 

(1) Correspondance, XIII, p. 4o5.

 

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presque intégral. La sainte forteresse, leur Sinaï, où les pénitentes des Saint-Cyran, des Sainte-Marthe, des Singlin, des Floriot communiaient au moins tous les dimanches, Port-Royal n'existait plus : ce Port-Royal, qui avait recours à des ruses de contrebandiers pour recevoir le sacrement que l'autorité lui refusait ; le sage Nicole, d'ailleurs suspect à la génération montante, avait disparu ; la frénétique vieillesse de Quesnel se déshonorait à organiser le schisme ; Boileau, Noé-Mesnard, Duguet seraient bientôt débordés par les hystériques des convulsions et par les enragés des Nouvelles ecclésiastiques. M. de Meaux n'a été que trop bon prophète; mais eût-il imaginé que, si peu de temps après sa mort, son cher neveu, enfin devenu évêque, s'acharnerait, autant que personne, à « troubler les bonnes consciences, et aliéner des sacrements (1)? »

IV. - Tonnant dans la chaire de Saint-Louis contre le livre d'Arnauld, « Faut-il, s'écriait le P. Nouet, que la fréquente communion que nous avons établie avec tant de peine soit maintenant détruite (2). » Elle ne l'était pas, nous l'avons montré, ni ne le serait de longtemps. Il n'en reste pas moins vrai que la Compagnie avait pris la tête de cette croisade, s'employant de tout son zèle et avec un succès merveilleux, à restaurer par toute la chrétienté l'usage de la communion fréquente. Le petit livre de son fondateur lui faisait un devoir « de louer la réception du Saint Sacrement, au moins une fois l'an, et plus encore chaque mois, et plus encore toutes les semaines ». Ignace lui-même, suivi en cela, j'imagine, par

 

 

(1) « Nulle part les règles chères aux dissidents concernant l'administration de la pénitence n'étaient plus rigoureusement appliquées que dans le diocèse de Bossuet... Dans beaucoup de paroisses, les premières communions cessèrent tout à fait... Les pasteurs les différaient parfois jusqu'à l'âge de trente ans... Le plus souvent les garçons n'étaient admis à communier qu'à l'âge de dix-huit ans, et les jeunes filles à seize ans ou dix-huit ans ». Tel curé s ne donnait la communion qu'aux personnes du sexe âgées de quarante ans... Quant aux adultes, la plupart de ceux du parti en vinrent à ne plus communier du tout, même à Pâques. » Chanoine E. Prévost, Le Diocèse de Troyes, Domois, 1926, III, p. 88.

(2) Le texte original des sermons de Nouet n'a pas été publié, et n'aurait pu l’être. Je ne garantis donc pas la fidélité de la sténographie qu'Arnauld a sous la main.

 

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nombre de jésuites, conseillait hardiment aux âmes parfaites la communion quotidienne. Propagande active, du haut de la chaire, au confessionnal, et par le livre. « Les prémices des ouvrages que notre Compagnie a composés, écrit encore le P. de Machault... ont été consacrées à ce très divin mystère; car le premier de nos livres, qui parut au jour au commencement de cet Ordre, fut de la Fréquente Communion, recueilli de la doctrine des Saints Pères, par le P. Chrétofle Madridio : écrit qui, quoique petit en pages, fut très grand en fruits qu'il produisit par toutes les provinces de l'Europe, qui le voulurent presque toutes avoir en leurs langues propres (1).

Nouvel indice, après beaucoup d'autres, qui m'autorise à dire, comme j'ai fait plus haut, qu'au début du XVIIe siècle, la cause de la communion fréquente était pleinement gagnée. Peut-être le P. Nouet - « que nous avons établie avec tant de peine » - exagère-t-il les difficultés où se heurtèrent d'abord les promoteurs de cette croisade. Si, d'ici, de là, quelques immobilistes, ou scrupuleux, ou simplement jaloux, ont essayé d'arrêter le mouvement, il semble que le peuple chrétien se soit prêté avec allégresse à une réforme qui répondait aux goûts spirituels de l'époque, et qui mettait fin au régime invraisemblable, absurde même que nous avons dit (2). Je croirais plutôt que l'élite de la Contre-Réforme, Charles

 

(1) Machault, op. cit. préface. Je ne sas si ce fut là vraiment le premier livre publié par un jésuite. La 1ère édition, romaine, est de 1655. De Frequenti ususanctissimi Eucharistiæ sacramenti libellas per R. P. Christophorum Madridiuni, doctorem theologum, S. J. Cf. l'édition et la traduction qu'en a récemment donnée le R. P. Dudon : Pour la communion fréquente et quotidienne; Le premier livre d'un jésuite sur la question, Paris, 1910. Ce titre ingénieux promet beaucoup plus que ne tient le livre même de Madrid, celui-ci n'ayant pas d'autre but que de répandre la pratique de la communion hebdomadaire. « Dans notre thèse, dit-il expressément, nous n'affirmons pas autre chose que ceci : Communier chaque semaine est beaucoup plus louable et fructueux que de s'abstenir » (p. 149). Saint Ignace n'aurait certainement pas approuvé que l'on conseillât indistinctement à tout chrétien en état de grâce la communion quotidienne.

(2) En Italie, la campagne pour et contre semble avoir été assez vive, mais on a l'impression que l'issue n'en était pas douteuse. Cf. à ce sujet les chapitres déjà cités du P. Tacchi-Venturi. C'est peut-être en Espagne que la cause de la communion fréquente et même quotidienne fut gagnée le plus vite. Sur la première phase du mouvement en France nous sommes - autant que je sache - mal renseignés. Les testes que j'apporterai bientôt pourront orienter les recherches.

 

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Borromée, Avila et avec,eux nombre de jésuites, surpris d'une aussi prompte victoire, en vinrent à craindre les dangers d'une étape brûlée trop vite. On les voit en effet mettre les fidèles en garde contre de certains abus, sur lesquels ils nous donnent peu de détails, mais qui manifestement les inquiètent. Quine se rappelle les deux carmélites, d'ailleurs très saintes, mais sur la voie de l'illuminisme, que sainte Thérèse eut tant de peine à guérir de leurs illusions ? « Comme il leur semblait que la communion... apaisait un peu l'impétuosité (de leurs transports)..., elles croyaient ne pouvoir vivre si elles passaient un jour sans communier. » Désir si véhément chez l'une d'elles, « que, pour ne pas mettre sa vie en danger, il fallait la communier de grand matin », le confesseur du couvent n'ayant pas eu assez de sagesse, ou de courage pour arrêter ces enfantillages. Sainte Thérèse arrive sur ces entrefaites, et après avoir en vain tâché de faire entendre raison à ces deux malades,

 

Je leur dis, écrit-elle, que je me sentais, moi aussi, consumée des mêmes désirs.., que je ne communierais néanmoins que quand toute la communauté le ferait, afin qu'elles suivissent mon exemple. J'ajoutai que si cela ne pouvait se faire sans mourir, nous mourrions toutes trois ensemble... Je fus inflexible.

 

Et bientôt elles se calmèrent, si bien qu'en leur présence,

 

j'approchai seule de la Sainte Table, sans qu'elles en fussent émues; à la vérité, on me l'avait ordonné;

 

en règle générale, elle communiait tous les jours;

 

autrement, par égard pour leur faiblesse, je ne l'aurais pas fait (1).

 

Ces derniers mots ne sont pas moins remarquables que le récit délicieux qui les amène.

 

(1) Livre des fondations, chap. VI; (Bouix pp. 86-87).

 

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J'ai connu une femme, écrit-elle encore, qui passait pour une grande servante de Dieu, et qui aurait dû l'être, puisqu'elle communiait tous les jours ;

 

elle ne l'était pas néanmoins, puisqu'elle accabla d'injures grossières un confesseur qui lui refusait la communion. Si vraiment, conclut Thérèse, « l'honneur de Dieu lui était plus cher que le sien », au lieu de le blasphémer, elle aurait dû le bénir « de ce zèle pour sa gloire qu'il avait inspiré à ce confesseur, zèle qui ne lui permettait pas de laisser entrer cette souveraine Majesté dans une demeure aussi pauvre (1). »

Avant tout, l'honneur de Dieu, et avant même le bien de l'homme, si tant est que le besoin le plus pressant de l'homme ne soit pas d'honorer Dieu : c'est leur principe premier à tous, comme nous verrons. D'où vient que tous ils insistent sur la primauté de l'obéissance.

 

Si leur unique désir est de plaire à Dieu, ne savent-elles pas que l'obéissance (lui) est plus agréable que le sacrifice... Si leur volonté était entièrement détachée de tout intérêt propre, elles se réjouiraient de pouvoir plaire à Notre-Seigneur par une privation si pénible, elles s'humilieraient et seraient tout aussi contentes de ne communier que spirituellement (2).

 

Elle approuve même que, pour mettre à l'épreuve la vertu de ses religieuses, le confesseur les prive parfois de la communion.

 

Il faut avec douceur... mortifier ces personnes en cela comme dans les autres choses, et leur faire comprendre qu'il leur est beaucoup plus avantageux de renoncer à leur volonté que de rechercher leur consolation.

 

Telle sera bientôt, du reste, la direction de François de Sales.

 

Vous avez bien fait, écrira-t-il, d'obéir à votre confesseur, soit qu'il vous ait retranché la consolation de communier souvent pour

 

(1) Livre des fondations, p. 92.

(2) Ib., pp. 93, 90.

 

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vous éprouver, soit qu'il l'ait fait parce que vous n'aviez pas assez de soin de vous corriger de votre impatience. Et moi, je crois qu'il l'a fait pour l'un et pour l'autre... Et si vous obéissez humblement, une communion vous sera plus utile en effet que deux ou trois faites autrement... La retardation vous donnera l'appétit plus grand (1).

 

Si bientôt nous voyons la même doctrine revenir comme un refrain, sonner comme un axiome, sous la plume des spirituels de la Compagnie, nous n'aurons donc pas le droit de crier à l'infiltration janséniste. C'est aux abus qu'ils en veulent tous, et non pas à la communion elle-même. Il y a des « hommes religieux », écrivait dès 1557, c'est-à-dire dès les premières victoires de la propagande eucharistique, le P. Matritius,

 

qui, s'inspirant de bons et saints motifs, croient devoir user du frein plus que de l'éperon avec certains chrétiens,

 

quibusdam, et non pas avec toutes les personnes pieuses ;

 

les voyant communier, souvent plutôt par coutume que par dévotion, ils ne leur interdisent point cette pratique,

 

non accent, sed monent,

 

mais les exhortent à ne pas se jeter sur ces saints mystères avec des mains non lavées, comme ils disent et avec une conscience insuffisamment éprouvée (2).

 

(1) Lettres, V. 164. Obéissance, non pas seulement au directeur, mais au mari : « Quand vous craindrez, dit encore le saint,de troubler (votre mari), contentez-vous de communier d'esprit et, croyez-moi, cette mortification spirituelle, cette privation de Dieu agréera extrêmement à Dieu, et vous le mettra bien avant dans le coeur; il faut quelquefois reculer pour mieux sauter. J'ai souvent admiré l'extrême résignation de saint Jean-Baptiste, qui demeura si longtemps au désert, tout proche de Notre-Seigneur, sans s'empresser de le voir » (Ib. III, 227).

(2) Je cite la traduction littérale du R. P. Dudon, op. cit., p. 179. Comme il le déclare en termes exprès, Matritius s'attaque uniquement dans son livre à a ceux qui, égarés par je ne sais quelles raisons et animés de sentiments peu conformes à la piété, s'efforcent d'entraver... l'avancement spirituel des bonnes âmes », en détournant de la communion fréquente, non pas seulement les tièdes et les mondains, mais « les coeurs.., embrasés de la charité du Christ » (ib., ib.). Qui a-t-il personnellement en vue ? Il ne le dit pas, mais évidemment certains bons apôtres qui, sous couleur de défendre l'honneur du Saint-Sacrement, ne songeaient en vérité qu'à ruiner la popularité croissante des jésuites.

 

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Excessives peut-être, au jugement de Matritius, il faut bien toutefois que les alarmes de ces « hommes religieux » n'aient pas été imaginaires, puisque, longtemps après, de bons esprits déploraient encore ces mêmes abus, que, d'ailleurs, les adversaires mêmes d'Arnauld, à savoir Nouet, Petau, Raconis n'essaieront pas de contester. Ainsi, un des plus grands théologiens de la Compagnie, et qui, certes, ne voulait aucun bien au jansénisme, le cardinal de Lugo. « Il ne me dissimula point, raconte le Dr Bourgeois, venu à Rome, « pour la justification du livre de la Fréquente Communion, »

 

que les jésuites français, envoyés pour la poursuite de la censure. avaient fait leur possible pour le prévenir contre ce livre; mais que, comme il l'avait déjà lu, cette lecture l'avait prévenu et rendu fort contre eux, et qu'après leur avoir lait voir le contraire des hérésies qu'ils disaient y être, sur les instances qu'ils lui faisaient de ne les prendre pas pour des calomniateurs, de croire que tous leurs Pères de France connaissent l'auteur et ses pernicieux desseins mieux que lui, qui n'étaient autres, disaient-ils que de détruire l'usage... de la Pénitence et de l'Eucharistie, il avait été obligé de leur dire... qu'il avait peine à les entendre parler d'un auteur, dont le livre est entre les mains de tout le monde, et de voir qu'ils voulaient qu'on les écoutât lorsqu'ils lui attribuaient des desseins contraires à son livre;

 

c'est le quinzième que - ou qui, ou dont - et nous n'avons pas fini;

 

qu'ils se faisaient tort et à l'Ordre, et qu'ils ne réussiraient pas; qu'il leur conseillait de ne dire à personne que le dessein de l'auteur (Arnauld) était de détruire ces deux sacrements; s'il avait eu ce dessein, il serait fort malhabile homme, puisque nul livre ne les établissait plus fortement et plus solidement que le sien; qu'au reste, s'il s'agissait de son dessein, il était clair qu'il n'en avait qu'un très bon, qui est de corriger beaucoup d'abus qui se commettent en France et plus encore en Espagne, ajouta-t-il, dans

 

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l'administration de ces deux sacrements et de faire qu'on s'y prépare avec plus de piété et dévotion (1).

 

Ces pauvres ambassadeurs ne savaient pas le métier. A leur place, j'aurais tâché de faire comprendre au cardinal que le livre d'Arnauld avait pour objet, non pas du tout de e détruire » les sacrements, mais de ruiner le prestige de la Compagnie elle-même, sournoisement visée à toutes les pages, et rendue uniquement responsable des abus incriminés. En toute cette déplorable affaire, la meilleure stratégie, la plus franche et la plus habile eût été, me semble-t-il, d'orchestrer sans relâche notre much ado about nothing ; de montrer, en d'autres termes, qu'Arnauld, quelles que fussent, d'ailleurs, ses pensées de derrière la tête, n'avait fait qu'enfoncer des portes ouvertes ; que les spirituels les plus autorisés de la Compagnie avaient devancé de quelque cinquante ans ce bouillant réformateur.

Ce que les jésuites ne surent pas faire, les Arnaldiens l'ont fait dare-dare et contre eux, comme on peut le voir, par exemple, dans un écrit de t644, qui a pour titre : Abus des nouveaux casuistes et directeurs jésuites, prédits et condamnés par le P. Émery de Bonis, jésuite (italien) reçu dans la Compagnie dès le vivant de saint Ignace (2). » Du P. de Bonis, ils reproduisent un long chapitre : Abus de quelques personnes touchant la sainte Communion, qu'on dirait, en effet, qu'Arnauld a plagié d'un bout à l'autre. Ils ont encore déniché et monté en épingle, si l'on peut dire, un Père Perlin, jésuite espagnol, qui préarnaldisait lui aussi, disent-ils,

 

(1) Relation de M. Bourgeois, Dr. de Sorbonne, contenant ce qui s'est passé à Rome en 1645 et en 1646, pour la justification du livre de la Fréquente Communion. Œuvres d'Arnauld, XXVIII, pp. 7o4-7o5. L'interview est un peu romancée, j'imagine, mais, dans l'ensemble, je la crois véridique. On sait bien, d'ailleurs, que le cardinal se rangea parmi les défenseurs de la Fréquente communion. La relation manqua d'agrément ; quelques jolis mots toutefois. Ainsi, au début : « Comme les péchés originels... laissent toujours de mauvais restes..., je sentais toujours quelque difficulté » à rendre visite à ce cardinal jésuite. Lugo lui dit que, pour lire le texte d'Arnauld, il s'était mis à apprendre notre langue.

(2) La seconde édition de ce livre est reproduite au tome XXVIII des Oeuvres d'Arnauld, pp. 493, seq.

 

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mais que je n'ai pu me procurer, car la plupart de ces livres sont devenus introuvables. Le plus curieux de tous et un des moins connus se trouve bien à la Bibliothèque Nationale, mais le catalogue l'attribue à J. P. Camus. C'est une Pratique de la fréquente communion composée en espagnol par le R. P. Hernand de Salazar de la Compagnie de Jésus et mise en français par le R. P. Jean Guillet, de l'Ordre des

Frères Prêcheurs..., Paris. 1644, Un jésuite et un dominicain ainsi associés à cette Oeuvre, pour nous double aubaine. J'ignore la date et la fortune de l'édition espagnole, ou des éditions (1). Pour la traduction française, elle parut d'abord en 1624, plus vieille donc de vingt ans que la Fréquente d'Arnauld; mais l'éditeur, homme avisé, profita du beau tapage que faisait celle-ci, pour publier une nouvelle édition de la Fréquente espagnole. J'ai remis ce livre sous la presse, écrit-il dans l'avertissement au lecteur,

 

en un temps auquel j'ai estimé qu'il te servait davantage. C'est assez de dire un mot au sage; il devine le reste. Ce livre arrêtera ton esprit parmi tant de disputes qui s'élèvent aujourd'hui sur la fréquente communion.., et fera que tu jugeras des choses, non selon ton humeur, mais selon qu'elles sont (2).

 

A ce trait et à l'intelligenti pauca du début, je crois reconnaître J. P. Camus. C'est lui, j'imagine, qui aura eu l'idée de ressusciter Salazar et de le lancer dans la mêlée. Aussi bien, un opuscule tout camusien et signé - Le Traité de la

préparation à la fréquente communion, se trouve-t-il ajouté, comme un appendice, à la Pratique du jésuite (3). Par

 

(1) La Bibliographie de Sommervogel a oublié d'en faire mention. Mais Echard mentionné la traduction de Guillet (11, p. 433).

(2) « On n'en trouvait plus des premières impressions », dit-il encore.

(3) Voici le titre alléchant qui paraît sur la couverture de. la réédition. de 1644, et qui est peut-être aussi de Camus : Pratique de la fréquente communion où l'on voit ce que l'Eglise primitive a observé touchant ce sujet, plusieurs abus réfutés et la doctrine des S. S. Pères proposée, avec un Traité de la préparation à la fréquente communion, par J. P. C. évêque de Belley. » Par où s'explique l'erreur du catalogue de la Bibliothèque Nationale. Le vrai titre, beaucoup moins long du Salazar-Guillot se trouve dans l'approbation.

 

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là, si ma conjecture est exacte, Camus aura voulu tout ensemble, et défendre la fréquente d'Arnauld, et la rendre inoffensive : empêchant d'une part que, dans le fracas de la bataille, se perde ce que ce livre contient d'excellent, et, d'autre part, comme le dit encore cet éditeur peu banal, « que sous le manteau du respect et de la révérence, le libertinage ne mette la dévotion, sinon dans le tombeau, du moins au lit bien malade. » Revêtu d'une robe de jésuite, Arnauld rallierait tous les suffrages. Je suis oiseau, voyez mes ailes; je suis souris, vivent les rats ! Les chats eux-mêmes, ne se voyant plus voués aux foudres de Jupiter, c'est Arnauld que je veux dire, rentreraient leurs griffes.

V. - J'ai déjà répété que nous étions mal renseignés sur la nature de ces abus, que tant de bons juges s'accordent alors à censurer dans l'administration des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. Salazar nous apporte sur ce point des précisions très intéressantes. Il nous apprend, en effet, que, dans l'Espagne de ce temps-là, certains spirituels conseillaient indistinctement à. tous les chrétiens la communion quotidienne. Propagande assez ancienne, puisqu'elle inquiétait déjà sainte Thérèse, et encore assez efficace pour qu'un théologien aussi grave que Salazar ait cru nécessaire d'écrire si abondamment et si vigoureusement pour la combattre. C'est là, en effet, l'unique objet de son livre : « modérer, comme il dit lui-même, la démesurée fréquentation de la communion (1). »

A qui personnellement en veut-il ? Je l'ignore, mais tout me fait croire que ses frères en religion pensaient comme lui. Comme il exalte Louis de Grenade, et qu'il a pour approbateurs officiels deux dominicains, ne cherchons pas non plus de ce côté-là. Je croirais volontiers pour ma part que le mouvement qu'il combat se rattache à celui des Alumbrados, presque tous les illuminés, vrais ou prétendus, de cette

 

(1) Pratique, p. 44.

 

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époque prêchant à qui mieux mieux la communion quotidienne.

Désespérant de rallier tous les confesseurs à leur opinion, ils tentaient nous dit Salazar, de

 

persuader aux simples âmes qu'elles sont maîtresses d'elles-mêmes et juges de leur conscience; partant, ce n'est pas bien fait de demander conseil au confesseur pour communier plus ou moins souvent, et encore moins de suivre son avis..., quand il conseille de se retirer de cet autre sacrement.... C'est une doctrine qui est grandement nouvelle en l'Eglise (1).

 

Aussi bien Salazar se réclame-t-il à chaque page et de la tradition ancienne et des spirituels modernes. Gerson, par exemple, Denys le Chartreux, « Louis Blose, Jean Rusbroque, ce grand maître de la vie spirituelle reconnu pour tel par les grands personnages qui ont été depuis lors (2) » ; Louis de Grenade, « un des plus admirables maîtres de dévotion de notre siècle », Jean Arias, Dupont, Rodriguez,

 

et généralement tous les auteurs qui ont traité de cette matière, supposent comme chose certaine que la communion de tous les jours n'est pas pour toutes les personnes du monde ni pour celles qui ne sont que de médiocre vertu, mais pour celles qui sont bien avancées en la perfection. Personne n'osera nier que ce n'ait été le sens commun de l'Eglise et aux siècles passés et au nôtre, depuis que les théologiens scolastiques ont

 

(1) Il est vrai que, dans sa lettre du 15 novembre 1543 à Thérèse Rejadell, saint Ignace parait d'abord professer la même opinion. « Vous supposant donc exempte de péchés mortels clairs, si vous jugez que la communion quotidienne donne à votre âme plus de secours, plus d'ardeurs dans l'amour de votre Créateur..., si vous avez appris par expérience que ce très saint manger spirituel vous sustente... et vous accélère dans la voie du service... de Dieu, n'en doutez pas, il vous est loisible, il vous sera meilleur de communier tous les jours ». Mais qui ne voit que c'est par une délégation expresse de son directeur, - Ignace lui-même - que Thérèse Rejadell est laissée « juge »? Avec cela, imagine-t-on sérieusement que le fondateur de la Compagnie ait pu enseigner l'extraordinaire doctrine que dénonce le P. Salazar? Je cite la lettre d'Ignace d'après le R. P. Dudon (Pour la communion fréquente et quotidienne, Paris 1910, pp. 4-5).

(2) Pratique, p. 285. Cet éloge enthousiaste est deux fois intéressant. On se rappelle, en effet, qu'au moment de la réaction anti-mystique dont le P. Balthazar Alvarez fut victime, Ruyesbrock fut, en quelque sorte, mis à l'index de la Compagnie. (Cf. Métaphysique des Saints, II, p. 231).

 

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commencé, jusqu'à présent que certains, sous prétexte de piété, ont voulu défendre le contraire.... L'opinion contraire a peu de probabilité, voire d'assurance en la pratique, quoiqu'on la puisse soutenir en quelque façon en la théorie (1).

 

Salazar, bien que dialecticien aussi intrépide - et plus cohérent - que le jeune Arnauld, est moins fermé que lui à l'esprit de finesse. Il sait et il dit fort bien qu'un tel sujet « ne veut pas être gouverné par spéculation, ni par raison de métaphysique, dont les subtilités manquent le plus souvent en la pratique (2) ».

Philosophe avant tout néanmoins, ou théologien - c'est ici tout comme. Nul mieux que lui, à ma connaissance, n'a su mettre en relief le principe premier, - la subordination des fins - qui, pour lui et pour les grands spirituels de son temps, domine tout le débat.

 

La première et la principale fin est de donner gloire à Jésus-Christ, la seconde, de jouir du fruit spirituel qui se reçoit en la communion.

 

Primauté du point de vue théocentriste sur l'anthropocentriste : celui qui a mis à la mode ces néologismes, n'a rien inventé.

 

Saint Thomas a remarqué ces deux fins et saint Bonaventure. Elles ont ordre entre elles, de telle sorte que la première... se doit toujours référer à la seconde.... La présence réelle de N. S. en ce sacre ment oblige celui qui le reçoit d'acheminer son intention plutôt à la gloire du Fils de Dieu qu'à son profit particulier. Et c'est pour cela qu'il est requis une si grande révérence... en ceux qui communient. Et aussi, à cause de cette révérence qui regarde si directement la gloire de Jésus-Christ, il sera bon que

 

(1) Pratique, pp. 277, 256. Dans son recours - ici de rigueur - à l'antiquité chrétienne, Salazar fait preuve d'un sens critique aigu et presque hardi. «  Il n'y a aucune autorité, écrira-t-il par exemple, - défiant sur ce point l'opinion de quasi tous ses contemporains, - ni témoignage ancien qui prouve efficacement qu'en la primitive Eglise, il y eût coutume générale et beaucoup moins précepte que tous les fidèles communiassent tous les jours » (p. 15). « On ne l'a pas encore prouvé, disent aujourd'hui les savants, et il est peu probable qu'on le prouve jamais » ( Tacchi-Venturi, op. cit. p. 2o8).

(2) Pratique, p. 214.

 

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plusieurs fois l'homme cède au profit particulier dont il pourrait jouir communiant plus souvent...

 

La suite montre bien qu'il se place ici dans l'hypothèse où la première de ces deux fins se trouverait sacrifiée à la seconde, l'homme à Dieu.

 

De sorte que, si quelqu'un par exemple se persuade probablement que, communiant trois fois la semaine, ou plus ou moins, il doive acquérir plus de degré de grâce, et tout ensemble s'il connaît qu'il se met en péril assuré de perdre le respect et la révérence... par cet usage fréquent..., jaçoit qu'en tout ceci il n'y ait aucun péché connu, ce sera le meilleur et le plus assuré de céder à son profit particulier et, préférant la révérence et la gloire de ce sacrement, communier une seule fois chaque semaine avec plus de révérence (1).

 

Rappelons encore une fois, qu'il s'agit ici pour Salazar d'établir les fondements philosophiques de sa thèse. D'où la raideur apparente de ces axiomes. Mais il ajoute aussitôt que, dans le concret, « les deux fins proposées... sont tellement enchaînées que l'accroissement ou décroissement de l'une redonde à l'autre (2) ». Oublier, pour l'honneur de Dieu, jusqu'au souci de notre perfection propre, n'est-ce pas nous enrichir; et, d'un autre côté, « profiter spirituellement », n'est-ce pas honorer Dieu ? Perdre son âme, c'est la sauver: Ainsi, raisonnent-ils, fidèles à la méditation « fondamentale » de saint Ignace : Homo creatus est ut Dominum Deum suum laudet.

 

(1) Pratique, p. 42. Ce serait, explique-t-il, « un grand bien et secours pour l'Eglise, si tous les prêtres célébraient trois ou quatre fois par jour, comme ils font le jour de Noël, néanmoins, parce que cette licence pourrait redonder au mépris de ce sacrement, l'Eglise cède librement... Futilité qu'elle recevrait de tant de sacrifices. Elle fait tant d'estime de cette révérence... qu'elle ne permet pas au prêtre de dire la messe, si ce n'est avec tous les ornements sacerdotaux, à jeun et le matin. Et cela avec tant de rigueur que, s'il manquait la moindre pièce de ces ornements..., elle ne veut pas que l'on dise la messe, même en cas de nécessité, comme lorsqu'il n'y a point d'hosties pour donner aux malades en viatique ..., qui est une chose bien rigoureuse, où l'Eglise hasarde, non seulement le profit de ses enfants, mais encore leur nécessité. » (pp. 42-44).

(2) Pratique, p. 48.

 

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Mauvais calcul, du reste, et qui risque, sinon de leur faire perdre, au moins de réduire jusqu'à ce profit spirituel qu'ils attendent de la grâce sacramentelle, s'ils le préfèrent à l'honneur divin.

 

Mais parce que la convoitise des hommes est si grande que, découvrant l'occasion de leur intérêt, ils s'y jettent à corps perdu, foulant aux pieds toutes sortes de considérations, je craindrais que la grande convoitise de ce fruit spirituel fit faillir plusieurs en l'élection des jours de communion, si c'était chose assurée qu'en celles de tous les jours, avec peu de préparation, l'on peut obtenir des plus hauts degrés de grâce qu'aux communions moins fréquentes avec plus de préparation. Mais tout ceci est bien éloigné de la vérité.

 

Non, certes, que Salazar mette en question l'opus operatum, qui est l'effet normal et nécessaire de toute communion reçue en état de grâce, mais, bien que très réelle, il redoute que l'on ne se fasse de cette causalité une idée toute mécanique, voire magique :

 

Ceux-là ne croiront pas ce que je dis qui, considérant les mérites de Jésus-Christ et la grâce qu'il communique, s'imaginent que tous les trésors du ciel se versent, et ne prennent pas garde que le même Jésus-Christ a voulu que la distribution de ses grâces... fût mesurée à notre coopération (1).

 

Je ne vous les présente pas, ni lui ni le P. Guyot qui tâche de le mettre en français, pour des modèles de style, et, simple rapporteur que je suis, je ne prétends pas davantage que leur direction soit inattaquable. Mais, de toute évidence,

nous avons affaire ici à un penseur vigoureux et, d'autant plus digne d'être écouté que tout son effort est de raisonner, de construire la doctrine commune de ce temps-là et de tout le XVII° siècle.

De l'axiome fondamental : Dieu avant tout, il tire des conséquences plus immédiatement pratiques ; deux règles

 

(1) Pratique, pp. 45-47.

 

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plutôt : l'une négative, l'autre positive. Ce sont les deux « degrés » où il ramasse tout son discours.

Premier degré. - Au lieu que les « adversaires » répètent que, par le Probet seipsum homo de saint Paul, « ne s'entend autre chose que... la pureté de conscience, avec opinion intérieure de la posséder», Salazar, et presque tous ses contemporains, enseignent formellement, et comme une vérité qui ne souffre même pas d'être discutée, que « la pureté de conscience ne suffit pas pour communier avec fréquentation - c'est-à-dire tous les jours - mais qu'il est nécessaire une plus grande disposition (1) ».

Le deuxième degré « ajoute au premier toutes les circonstances ou dispositions nécessaires pour rendre l'action de la communion entièrement bonne d'une bonté morale, de sorte qu'il ne s'y puisse trouver aucune malice de péché véniel » ; dispositions dont la principale, l'unique à proprement parler, est la révérence, entendant par là « l'acte de la vertu de religion, appelé adoration, savoir la soumission que l'on doit faire à un si souverain prince (2) ».

 

De façon qu'un homme, qui a des occupations forcées, lesquelles lui ôtent le temps nécessaire pour cette révérence,

 

c'est-à-dire pour se mettre en posture de religion,

 

(1) Pratique, pp. 53, 54. Réserve importante, mais qui va de soi : « Je ne parle que des communions volontaires », et non des communions de règle.

(2) Quatre dispositions, d'après lui : « Sincérité d'intention, attention, révérence, faim spirituelle du Saint-Sacrement. » (pp. 84.85). Saint François de Sales ne mentionne pas les deux premières, peut-être parce que la pureté d'intention (ainsi ne pas communier par vaine gloire), va de soi ; et parce qu'à trop insister sur l'attention nécessaire, on risque d'exaspérer la ruche aux scrupules. Mais Salazar avait affaire à « quelques auteurs modernes » qui enseignaient « qu'il vaut mieux communier avec une distraction actuelle volontaire que de laisser la communion faute d'attention ». « Leur fondement, continue-t-il, est toujours le même, savoir que cette distraction (volontaire, ne l'oublions pas) n'empêche pas les effets du sacrement, ni les accroissements de la grâce. » Mauvaise conséquence d'un principe vrai; direction « contraire à la raison et à la doctrine des saints », de saint Thomas notamment. C'est « comme s'ils disaient que c'est le meilleur faire un péché véniel que ne le faire pas. » (pp. 91-94). Par où l'on voit que Salazar, bien qu'il ne la mentionne pas expressément, tient lui aussi pour nécessaire la condition qu'exige François de Sales : pas d'attache (actuelle, volontaire) au péché véniel.

 

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le meilleur sera pour lui de modérer cette grande fréquentation (1).

 

Cette disposition toutefois, on doit la mesurer « à notre fragilité », non « à la dignité du Fils de Dieu »; sans quoi, elle devrait égaler « le ravissement des anges (2) ». Mais, cette réserve faite,

 

la seule difformité (bien qu'involontaire) et indécence que cette irrévérence porte quant et soi eu égard au respect qui est dû à Notre Seigneur présent..., devrait suffire pour en éloigner celui qui ne reconnaîtrait point en soi cette soumission.

 

« Tous les anciens scolastiques » enseignent « cette doctrine du délai de communion, faute de révérence, sans distinction de celle qui est coupable (véniellement) ou non..., l'opinion de ces sages docteurs (étant) fondée en la condition de l'homme, qui passe de l'usage familier de quelque chose à son mépris (3) ». Pour échapper à ces évidences, les adversaires

 

n'ont d'autre refuge que de dire ce à quoi tant de fois nous avons répondu, savoir que, par ce délai, l'on perd le fruit spirituel (l'opus operatum) d'aujourd'hui, que l'on ne saurait récompenser demain. Mais toutes ces raisons n'ont point de force, car il ne faut pas en cette matière alléguer notre intérêt quand il répugne à la plus grande gloire de Dieu (4).

 

Non pas que l'on entende imposer ce « délai » à toutes les personnes pieuses. Salazar a tout un chapitre « où l'on voit et où il est prouvé qu'il y a des âmes en ce temps-ci à qui l'on peut et l'on doit concéder la communion journalière (5) ». Tout comme jadis,

 

il y en a maintenant qui ont une vraie humilité..., qui sont bien

 

(1) Pratique, p. 103.

(2) Ib., pp. 95-96.

(3) Ib., pp. 104-105.

(4) Ib., p. 118.

(5) Ib., p. 174, seq.

 

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exercées en l'oraison..., qui... résignent parfaitement leur volonté à la divine... Sans doute, on leur doit accorder la communion journalière, si elles en ont un désir ardent..., mais. il est bien assuré que telles âmes sont bien clairsemées en ce temps ici, aussi bien qu'en celui de saint Bonaventure (1).

 

Mais cet « accroissement » constant de la « révérence », mais « cette dévotion et ferveur de l'esprit qui dispose l'âme d'un jour à l'autre », comment les attendre des « personnes de médiocre vertu? » « Au contraire, il est certain d'une certitude morale » que, faute de ces dispositions nécessaires, « le dédain et la paresse naîtront » d'une fréquentation démesurée, et « prendront la place de la ferveur (2) ».

On jugera les conclusions de Salazar comme on voudra ; mais qu'on ne lui reproche pas ses méthodes. Ce métaphysicien est aussi un moraliste. La nécessité du « délai de la communion », il la fonde, non plus uniquement sur l'axiome du théocentrisme : avant tout l'honneur divin, mais sur une observation attentive des réalités humaines, descendant ainsi d'une certitude absolue à une « certitude morale ».

 

Celui, dit-il encore, qui examinera avec attention ce qu'il expérimente en lui-même, et en ceux qu'il connaît, je crois qu'il connaîtra, pour rude qu'il soit, que toute cette doctrine est conforme à la vérité, à la pratique et à l'expérience (3).

 

Ne craignez pas, du reste, qu'ayant ainsi réservé aux très fervents « la fréquentation démesurée », il veuille mettre les « vertus médiocres » au régime de l'abstention. Lisez plutôt le chapitre : « Où l'on voit qu'il y a quelque usage fréquent

de la communion qui se puisse conseiller généralement à toute sorte de personnes (4) ». Ses principes même le veulent ainsi, dûment ajustés à l'expérience. D'elle-même l'abstention n'a rien qui la rende désirable; elle n'est bonne que dans

 

(1) Pratique, p. 284.

(2) Ib., p. 107.

(3) Ib., p. 2o7.

(4) Ib., pp. 2o7, seq.

 

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la mesure où elle prépare le chrétien ordinaire à une communion vraiment religieuse. Or c'est un fait d'expérience qu'un « long délai de la communion rend difficile », atrophie même « la bonne disposition », au lieu qu'un délai « modéré y sert de beaucoup aux personnes imparfaites (1). » Le délai

 

de huit jours est suffisant pour empêcher que la révérence ne se diminue pas par le trop fréquent usage, et pour empêcher (qu'une communion plus fréquente), assoupissant le désir, ne produise quelque dédain ; il éveille l'attention, la communion n'étant pas si ordinaire, et empêche l'inconsidération.

 

Salazar sait bien et il répète qu'il ne peut s'agir en ces matières que d'une règle approximative, mais, en principe, il estime que la communion hebdomadaire est « à conseiller à tous ».

 

Par tous, j'entends ceux qui se conservent en la grâce de Dieu, fuyant, autant qu'il est possible, les occasions d'offenser Dieu mortellement, et si, par fragilité, ils y tombent quelquefois, il n'y a ni coutume ni occasion qui les empêche de s'en purger.., à la fin de la semaine, quoiqu'ils soient, du reste, grandement imparfaits (2).

 

Après l'avoir vu si décidé contre la communion quotidienne des chrétiens médiocres, et « grandement imparfaits » - et c'est là, semble-t-il le principal de son message, - peut-être s'étonnera-t-on que Salazar recommande aussi résolument la communion hebdomadaire à la même catégorie de fidèles (3). Du premier article de son programme au

 

(1) Pratique, p. 194.

(2) Ib., pp. 212-215.

(3) Qui ne s'étonnera écrit le grand Arnauld, qu'après avoir « établi des règles très importantes et très certaines, touchant les dispositions qu'on doit apporter à la sainte communion », ce jésuite « se soit, dans la conclusion de son ouvrage, laissé emporter si facilement à la coutume ordinaire de son Ordre..., pour embrasser cette doctrine très dangereuse que l'on peut conseiller généralement à toute sorte de personnes, voire aux plus imparfaits, de communier chaque semaine. s Comment Salazar ne s'est-il pas aperçu que a les mêmes raisons qui condamnent la témérité de ceux qui veulent porter tous les fidèles à communier tous les jours, condamnent aussi l'imprudence et l'indiscrétion de ceux qui les veulent porter généralement à communier tous les huit jours?... Il ne faut pour le vaincre que tourner contre lui les armes dont il a abattu ses adversaires. (Œuvres d'Arnauld, XXVIII, p. 208). Evidemment, il y a là au moins un semblant de volte-face. Salazar répondrait, j'imagine, une fois de plus, qu'en de tels sujets, la dialectique pure doit abdiquer devant l'expérience du confessionnal. C'est une question de fait : oui ou non, la communion hebdomadaire des a grandement imparfaits v, peut-elle être, est-elle assez communément acte d'adoration, de « soumission » au Très-Haut, bref de religion? Oui, affirment Salazar et ses confrères, forts, je le répète, d'une expérience déjà longue. Autre réponse : puisque de part et d'autre, on s'accorde à reconnaître la nécessité morale et en quelque sorte l'efficacité d'un « délai » n'est-ce pas encore à l'expérience de fixer approximativement la longueur de ce délai ? Après une abstention de plusieurs mois, les imparfaits se trouveront-ils mieux disposés, c'est-à-dire, plus religieusement, qu'après une abstention d'une seule semaine? Non, dit Salazar, après une longue discussion qui méritait, de la part d'Arnauld, une étude sérieuse. Lorsqu'il a composé la Fréquente Communion, Arnauld ignorait le livre de Salazar dont l'existence lui sera révélée peu après soit par le P. Petau - qui dans sa critique de la Fréquente invoque, bien à tort d'ailleurs, l'autorité de son confrère espagnol, - soit par le P. Thomas-d'Aquin, carme de Toulouse qui écrivait, en novembre 1643, à son cousin, M. de Rebours : « Parce que j'apprends avec regret que ce que j'appréhendais est arrivé, et que les jésuites font tout ce qu'ils peuvent pour décrier une doctrine si sainte, qui leur fait perdre le crédit, j'ai jugé à propos de vous donner avis que, parmi les livres de la bibliothèque de cette maison, j'en ai rencontré un, écrit en espagnol et intitulé : Pratica de la Frequentia de la sagrada Communion, de qui l'auteur, qui est Ferdinand Salazar, ce savant jésuite qui a écrit sur les Proverbes, a des sentiments sur ce sujet fort raisonnables, et très éloignés de ceux qui se voient dans l'écrit que M. Arnauld a réfuté. » (Oeuvres d'Arnauld, XXVIII, p. 612).

 

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second sa philosophie eucharistique ne semble-t-elle pas fléchir quelque peu?

J'inclinerais pour ma part à croire que le premier de ces deux articles lui tient plus au coeur que le second. Mais, quoi qu'il en soit et de sa logique et de ses tendances personnelles, Salazar se montre ici constamment docile à la doctrine et à la pratique de son Ordre. C'est par là surtout qu'il intéresse l'historien. A la fin du livre, défiant, une fois encore, les promoteurs de la communion quotidienne, afin, écrit-il, que tout le monde entende que la méthode que nous proposons

 

est la plus assurée, suffit de voir que Dieu a pris notre Compagnie pour... introduire le fréquent usage de la Communion, puisque, quand elle commença, il était tellement déchu. Et il faut croire que Dieu a communiqué l'esprit d'enseigner et de pratiquer cette fréquentation, avec les circonstances que la prudence

 

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demande, à celui à qui il (a) fait grâce de l'introduire au monde.

 

Comme s'il disait : quand il s'agit de fixer approximativement le nombre des communions, que l'on doit conseiller à la moyenne des fidèles, ne doit-on pas s'adresser de préférence à l'ordre religieux qui a reçu la mission providentielle de rétablir l'usage de la communion fréquente? En nous écoutant, n'êtes-vous pas assuré tout ensemble, et que sera maintenu le principe même de la fréquence, et que seront évités les abus qui peuvent naître d'une application inconsidérée de cette réforme ?

 

Tous les auteurs dé notre Compagnie, poursuit-il, qui ont traité de cette matière ont suivi cette doctrine comme très assurée. Et si aucun d'eux n'a répondu aux objections dont (certains)

 

c'est-à-dire. les promoteurs de la communion quotidienne,

 

ont tâché de désacréditer la doctrine et la pratique que notre Père saint Ignace nous a laissée, la raison est qu'ils les estimaient (ces objections) faibles. et que le temps et la commune opinion des hommes doctes et spirituels serait suffisant pour la détruire ; mais, voyant que cette mauvaise opinion se renforce tous les jours, j'ai mis la main à la plume.

 

Dans cette croisade pour « la fréquentation démesurée » on se heurtait donc au bloc de la Compagnie, et on s'en prenait hardiment à saint Ignace lui-même. Si le mot avait eu cours en ce temps-là, on l'aurait accusé de jansénisme (1).

 

(1) Il serait donc vain d'opposer la doctrine de Madridius à celle de Salazar. Les jésuites se trouvaient pris entre deux feux : en Italie on leur reprochait d'inviter la foule des chrétiens à la communion hebdomadaire; en Espagne, de refuser à cette même foule la communion quotidienne. Madridius répond aux premiers et Salazar aux seconds. L'un insiste naturellement davantage sur le profit spirituel que promet la communion, l'autre sur les dispositions qu'il y faut apporter. Pas plus, du reste, que Salazar, Madridius n'admet qu'il suffise de n'avoir pas de péché mortel sur la conscience pour approcher de la Sainte Table. Il rappelle, au contraire, en passant, mais avec force « la très diligente et très parfaite épreuve de soi-même qui convient pour la préparation à la communion », et il dit encore qu'il a écrit son livre pour réduire au silence les mauvais bergers qui veulent « détourner du Sauveur... des coeurs simples et embrasés de la charité du Christ » (op. cit., pp. 179, 18o). S'il faut en croire le R. P. Dudon, saint Ignace aurait enseigné que l'on doit conseiller à tous la communion quotidienne. Entre Salazar et lui, aux savants de décider. Il me semble néanmoins que l'unique document que le R. P. Dudon apporte à l'appui de sa thèse - à savoir la lettre d'Ignace à Thérèse Réjadelle, que nous avons déjà citée - ne prouve pas ce qu'on lui fait dire et prouverait plutôt le contraire. « Ce serait méconnaître l'histoire et l'âme (?) de saint Ignace, écrit le R. P., que de le croire partisan d'une théorie réservant à une élite d'âmes vertueuses la communion fréquente ou quotidienne. » (op. cit., p 4). La phrase paraît équivoque, nul ne contestant qu'Ignace soit partisan de la communion fréquente ou hebdomadaire. Quoi qu'il en soit, l'unique problème est donc ici de savoir s'il nous faut classer Thérèse Réjadelle parmi les chrétiens d'une vertu médiocre, ou parmi « l'élite des âmes vertueuses ». En vérité, la question se pose-t-elle, et croit-on que Salazar eût refusé la communion quotidienne à cette sainte personne? Nous avons déjà vu, du reste, que le livre de Madridius, que le R. P. nous donne comme reflétant exactement la pensée d'Ignace, laisse délibérément de côté la question de la communion quotidienne, et je viens de montrer qu'il n'y a pas de différence appréciable entre la doctrine de Madridius et celle de Salazar. Ce dernier, le R. P. Dudon, a oublié de le discuter. L'ignore-t-il, ou bien, n'attache-t-il aucune valeur à son témoignage? Que si, d'ailleurs, Salazar s'est égaré à ce point sur la vraie pensée du fondateur de la Compagnie, comment expliquera-t-on que la règle ignatienne n'invite les jeunes jésuites qu'à une seule communion par semaine?

 

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VI. - Ce livre de combat, pourquoi un dominicain français eut-il l'idée de le traduire ? Les Pyrénées étaient alors (1624) moins hautes qu'aujourd'hui ; l'Espagne nous arrivait aussi par les Flandres : la propagande, qui inquiétait si fort les jésuites espagnols, s'était-elle poursuivie chez nous? Oui, j'imagine, bien qu'elle n'ait laissé que peu de tracas dans nos documents. Voici pourtant un jésuite assez fameux, un des confesseurs de Louis XIII, le P. Caussin, qui fait le pont entre Salazar et le grand Arnauld.

 

C'est assez, écrivait-il vers 163o, pourvu qu'on fasse bien la mine, qu'on tire quelques petites aumônes de ces grands magasins d'or et d'argent, et que l'on se communie souvent. Car, depuis que quelques prêtres se sont contentés de dire la messe pour le moins une fois l'an, il est arrivé que certaines dévotes, comme si elles voulaient suppléer à leur défaut, font quasi autant de communions qu'il y a de jours dans l'année. A Dieu ne plaise que je blâme un exercice si saint, qui ne saurait être trop recommandé, mais il me fâche qu'on y va sans aucun sentiment de cette Majesté redoutable, et qu'on s'accoutume à Dieu comme qui voudrait s'apprivoiser avec le feu. Les fréquentes communions,

 

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qui ne devraient être permises qu'avec grande discrétion, comme pour servir de récompense aux vertus les plus solides, sont données au pillage, selon les avidités d'un esprit léger et volage. Il ne faut que le manquement d'une petite circonstance pour arrêter un prêtre et l'empêcher de dire la Messe,

 

Salazar avait déjà dit cela,

 

mais les dévotes passent par tout et quelques-unes ont trouvé le moyen d'accorder la communion et la comédie en un même jour (1).

 

Le P. Suffren, contemporain de Caussin, nous apprend de son côté que cette question passionnait alors les spirituels.

 

Il y a quelques années, écrit-il en 164o, qu'assistant à des disputes de théologie, je vis une grande contestation sur ce sujet en. une ville fort catholique, entre des personnes de grande vertu et doctrine; dont les uns tenaient pour indubitable qu'on pouvait persuader et exhorter tous ceux qui n'ont aucun péché mortel en la conscience de se communier tous les jours, et qu'ils le pouvaient faire quoique beaucoup distraits ou aux affaires du ménage ou à d'autres occupations... Et ajoutaient qu'ils pouvaient faire cela sans faire au préalable la confession de leurs péchés véniels; voire même contre l'avis de leur confesseur... Cette opinion fut fort suivie en cette ville-là, et en d'autres circonvoisines, par des personnes qui mettent le capital de la parfaite dévotion à se communier souvent, tellement quellement, plutôt qu'à le faire plus rarement et plus exactement.

 

On sent bien déjà - et nous l'aurions deviné - que le théocentrisme absolu de Suffren ne peut souffrir le sans-façon de ce « tellement quellement ». Je crains fort, poursuit-il en effet, « que plusieurs ne se trouvent enfin trompés, et qu'avec leurs journalières communions, ils ne soient beaucoup moins agréables à Dieu que les autres, qui ne (la) font qu'une fois la semaine ou le mois (2). »

 

(1) N. Caussin. La Cour Sainte, III, Les maximes (réédition de Lyon, 1655), p. 201. L'approbation est de 1635, sous le provincialat de Binet.

(2) L'année chrétienne, 2e vol. du tome I, pp. 322-323.

 

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Parlant généralement, il faut porter les âmes à la communion fréquente,

 

aucun doute sur ce point, mais

 

il vaut mieux se bien communier et plus rarement que moins bien et plus fréquemment... Je vous prie, âme chrétienne, pesez les raisons avec lesquelles je prouve cette vérité, et ne vous laissez pas emporter, à la façon de plusieurs, qui aiment mieux se communier mal souvent que bien une seule fois.

 

Ce sont les mêmes raisons que dans la Pratique espagnole, mais présentées avec l'onction et la spirituelle bonhomie qui nous rend Suffren si aimable, et c'est le même appel à l'expérience, qui règle tout en dernier ressort. Si l'on connaît qu'au régime de la communion très fréquente, le respect va diminuant, on devra parfois s'abstenir,

 

pour s'y approcher puis après avec plus de ferveur... Une grande cruche recevra plus d'eau une seule fois qu'elle est présentée à la fontaine, qu'une coquille de noix en trente fois... Les Pères qui étaient aux déserts..., élevés toujours en Dieu, je crois qu'en la communion d'une fois l'an, ils avaient beaucoup plus de grâces que beaucoup d'autres qui y vont trois fois la semaine.

 

Au surplus, c'est au confesseur de décider :

 

Suivez son avis ; il vaut mieux s'abstenir de communier par obéissance que de ce faire par votre tête. Gardez-vous bien de suivre l'opinion de ceux qui ont osé dire et écrire que ceux qui n'ont point de péché mortel en leur âme peuvent, sans l'avis du confesseur, et même contre (cet) avis, se communier tous les jours, si bon leur semble.

 

Puis, se tournant vers les confesseurs, Suffren leur donne quelques règles qui les aideront, dit-il admirablement, à « procurer l'honneur du Saint Sacrement, et la bonne odeur des communions, qui ne s'étend jamais mieux que par la sainteté de vie de ceux qui se communient. »

 

PREMIÈRE RÈGLE. - II doit être plus réservé à permettre la

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fréquente communion aux dévotes personnes mariées qu'à celles qui ne le sont pas (1).

 

Qu'il leur accorde néanmoins « la communion tous les huit jours », et pour les fêtes « qui parfois arrivent sur la semaine ».

 

DEUXIÈME RÈGLE. - Ceux qui ne sont pas mariés, pour le moins peuvent se communier tous les huit jours.

TROISIÈME RÈGLE. - La communion de tous les jours, ou de deux trois et quatre fois la semaine, ne doit être permise qu'à fort peu de personnes. 1° Pour ce que la disposition pour une si fréquente communion doit être fort exquise, et peu de personnes l'ont. 2° C'est un privilège réservé à certaines personnes extraordinairement favorisées de Dieu, qu'on trouve ou dans les religions ou dans le monde...

Ce privilège fait aux personnes qui n'ont rien d'extraordinaire porte trois grands inconvénients.

1. Qu'on ne fait pas grand cas de la sainte communion, voyant que tant de personnes, d'une vie fort imparfaite, la fréquentent si souvent sans aucun avancement.

2. Lorsqu'on voit qu'un privilège, qui n'est dû qu'aux âmes d'une vertu éminente, est fait aussi aux autres, aucun ne s'évertue d'être éminent en vertu.

3. Les âmes imparfaites, qui jouissent du privilège des parfaits, présument et ont trop bonne opinion d'elles-mêmes, s'égalent aux autres, et mettent le capital de la dévotion et de la vertu à se communier souvent, sans se soucier beaucoup... de tirer un fruit convenable de tant de communions (2).

 

On s'explique mieux la religion profonde qui anime ces directions, lorsqu'on médite les belles « pratiques » de Suffren « pour se bien communier ». Longues préparations qui doivent prendre au moins tout un jour, trois plutôt, minutieuses, solennelles, et qu'il trouve le moyen de ne pas rendre scrupuleuses : « S'il faut manger le pain matériel à la sueur

 

(1) C'est aussi la doctrine de Salazar, ou, pour mieux dire, de presque tout le monde en ce temps-là; je reviendrai sur ce point dans le chapitre du mariage.

(2) L'année chrétienne, 2e vol. du tome I, pp. 322-33.

 

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de son front », comment ne se donnerait-on pas un peu de peine pour se préparer à recevoir le pain du ciel?

 

Les femmes qui devaient se présenter devant le roi Assuerus, se préparaient, l'espace d'un an, par diverses eaux desquelles elles se lavaient et par divers onguents desquels elles se parfumaient (1).

 

Et c'est toujours dans ce même esprit de révérence que Suffren attache tant de prix à la communion spirituelle. Notre Seigneur ne fait pas moins de miracles dans la maison du Centenier, où il n'entre pas, que dans celle de Zachée où il entre « réellement ». « Dieu voit le coeur, et l'ardent désir de le recevoir lui est autant que de le recevoir actuellement, quand, pour des justes raisons, on ne le peut. » Cette communion spirituelle a même « quelques prérogatives par dessus la sacramentale » :

 

elle est intérieure, regardée et connue de Dieu plus que des hommes; et, pour autant, moins sujette à la vanité que la sacramentale.

 

Enfin il peut arriver qu'on y reçoive plus de grâces (2). Que

 

(1) L’année chrétienne, p. 294. Je profite du P. Suffren pour effleurer le thème de la « préparation à la communion », vaste sujet qui tient plus de place dans notre littérature eucharistique du XVIIe  siècle, que le problème de la « très fréquente ». Qui ne voit, du reste, que les deux questions sont plus qu'étroitement liées l'une à l'autre, et qu'en vérité elles n'en font qu'une. Sans dire un mot pour ou contre la « très fréquente », un spirituel qui amplifie, jusqu'à les exagérer, les dispositions requises pour communier dignement et la nécessité d'une longue préparation, montre assez qu'il réserve la communion quotidienne à une élite. L'unique difficulté serait, au contraire, d'accorder - dans l'ordre spéculatif - leur philosophie de la « préparation » avec leur quasi-unanimité à conseiller au chrétien ordinaire la communion hebdomadaire. Difficulté que nous avons déjà rencontrée. Pour la « préparation », Suffren et nombre de jésuites proposent, au moins comme un idéal, le programme que saint François de Borgia s'était fixé à lui-même : trois jours de préparation; trois jours d'action de grâces ; toute la semaine se trouvant ainsi commandée par la communion du dimanche. Si je pouvais rêver d'épuiser cette matière infinie, j'étudierais ici le De communione de Le Gaudier, et notamment ses deux chapitres sur la préparation. De lui ou d'Arnauld, ce n'est pas Le Gaudier qui paraîtrait le moins exigeant. Toute sa doctrine eucharistique est fondée sur la théologie de l'union à Dieu (De perfectione vitæ spiritualitis, II, pp. 537, seq.)

(2) L’année chrétienne, ib., pp. 382, 384. Car il arrive, que, dans la sacramentelle, on ne reçoive « quasi que la grâce que le sacrement opère par son institution, ou ex opere operato, laquelle d'ordinaire est assez petite. » Ib., p. 384.

 

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si, du reste, je me suis attaché un peu longuement au P. Suffren, c'est d'abord qu'il a façonné plusieurs générations de dévots, c'est aussi que, même oublié, il parlera longtemps encore. Je crois que Bourdaloue l'a mis à profit, et je sais qu'il arrive au P. Saint-Jure de le copier. Jugez-en plutôt sur ces quelques lignes que vous n'aurez pas de peine à reconnaître, quoique légèrement, ou plutôt assez lourdement, modernisées.

 

Bien souvent, on recevra plus de grâces de Dieu et avancera davantage au chemin de la vertu, en une seule communion qu'un autre ne fera en cinquante. C'est selon qu'ils y sont préparés; et, comme les vases qui puisent de l'eau dans la fontaine, selon qu'ils sont capables, un grand en puisant plus en une fois qu'il y sera plongé qu'une coquille de noix ne fera pas en cent... L'affaire ne consiste pas à communier, mais à bien communier (1).

 

Ces coquilles de noix s'en iront au fil de l'eau, mais, pour la doctrine elle-même, elle reparaît indéfiniment tout le long du siècle, et même parfois drapée dans la toge de Cicéron.

 

Verum tanti non interest mensam halte crebro abs te obiri, ut non pluris etiam referat attendere quomodo ad eam praeparatus animo, quam bene compositus accedas (2).

 

Un des grands mystiques de la Compagnie, le P. Lejeune, se montre pour le moins aussi exigeant :

 

Prenez-vous garde. écrit-il à une sainte religieuse, qu'en vous permettant deux fois de suite la communion, cela va bien loin? C'est communier tous les jours de la semaine, excepté deux.

 

(1) Conduites pour les principales actions de la vie chrétienne par le P. Jean-Baptiste Saint-Jure, Paris, 1682, (le privilège est de 1675), pp. 77-78.

(2) Institutio juventutis christianæ, (L. Le Brun, s. j.) Paris 1653, p. 92. Traité de morale et de religion dédié aux élèves du collège de Clermont (plus tard, Louis le Grand). Il y aurait ici à étudier - mais je n'en finirais as - l'usage des collèges de la Compagnie. D'après les règles données par le visiteur Maggio à la fin du XVI° siècle, les élèves doivent e se confesser au moins une fois chaque mois.., et recevoir la communion, à moins que leur confesseur n'en ait jugé autrement. » Fouqueray, op. cit., II p. 209.

 

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N'est-ce pas beaucoup? Encore un coup, je ne suis pas ennemi de notre bon Maître, ni marri qu'on s'approche de lui, mais, ma chère Mère, nous devons considérer sa grandeur et notre bassesse. Quand on approche souvent des grands, on se familiarise, on s'établit, on fait moins d'état d'eux et on en fait plus de soi-même (1).

 

Aussi veut-il, devançant les conseils d'Arnauld, qu'après avoir fait « quelque faute un peu notable », cette religieuse s'abstienne « de la communion du jeudi, par humilité, et en punition de (sa) faute (2) ».

 

Fuyons, écrit-il encore, la dévotion du temps : on se confesse, on se communie, on fait oraison... Tout cela est beau et bon, mais il n'y a point de solidité que dans la destruction de nous-mêmes (3),

 

c'est-à-dire dans cet anéantissement où la métaphysique des saints revient sans cesse, et qui est une forme de l'adoration.

Comme on le voit, de Matritius et de Salazar à Suffren et à Lejeune, les jésuites ne varient pas; ils s'en tiennent à la via media que saint Ignace, une fois gagnée la bataille de la communion fréquente, avait tracée entre les deux partis extrêmes, je veux dire entre les abstentionnistes vaincus et ceux de leurs adversaires qui voulaient abuser de la victoire : communion fréquente, mais non très fréquente ; tous les huit jours, non tous les jours. De très longtemps encore ils ne quitteront pas ces positions. Peu à peu néanmoins une évolution se dessine, non pas doctrinale, mais stratégique, c'est-à-dire commandée par les abus du moment. Jusque vers le milieu du XVIIe siècle, il avait fallu parer au danger immédiat, dont on croyait que la société chrétienne était menacée par les promoteurs indiscrets de la communion « journalière » ; après le livre d'Arnauld, comme, à tort ou à raison, à tort

 

(1) Lettres du P. Lejeune, Ire édition, pp. 306, 307.

(2) Ib., p. 148.

(3) Ib., pp. 51, 52.

 

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selon moi, on craindra une revanche de l'abstentionnisme, on recommencera les anciennes luttes en faveur de la communion fréquente. D'où les variations que nous avons dites et qui n'intéressent pas la doctrine. Au lieu que les Salazar et les Suffren faisaient prédominer le point de vue théocentriste sur l'anthropocentriste, prêts, s'il le fallait, à sacrifier à l'honneur divin le profit spirituel des âmes, on verra les Daniel et les Bourdaloue, non pas se résigner au sacrifice inverse, mais insister plus vigoureusement et parfois même, en apparence du moins, exclusivement, sur l'utilité, ou, pour mieux dire sur la nécessité de la communion. Théoriques ou pratiques, ce sont toujours les mêmes directions essentielles. Seul l'accent a changé, ou plutôt le rythme. Après avoir presque exagéré la sainteté des dispositions qu'on doit

apporter à la communion, Suffren invite les chrétiens ordinaires à communier tous les huit jours; Bourdaloue, comme nous verrons, suit le rythme inverse.

Ajoutez à cela que le livre d'Arnauld a si bien mis le feu aux poudres que les plus spirituels eux-mêmes font figure de ,polémistes, dès qu'ils abordent le sujet de la communion. Ainsi le P. Grasset, débutant ex abrupto.

 

Ceux qui demandent une sainteté parfaite pour approcher de ce sacrement,

 

eh! de bonne foi, qui la demande? Assurément ni le P. Suffren, ni même M. Arnauld,

 

pensant lui faire honneur, l'avilissent et le déshonorent ; parce qu'ils le rendent inutile à ceux qui le reçoivent, et à ceux qui ne le reçoivent pas. En effet, quel bien me fera ce sacrement, si j'ai une sainteté consommée; et quand le recevrai-je, s'il faut que j'aie cette sainteté ?

 

Manifestement, il a déjà perdu le Nord, si l'on peut s'exprimer ainsi.

 

Il n'y a rien de plus injuste et de plus déraisonnable que de demander pour préparation nécessaire à un sacrement ce qui est

 

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le fruit et la fin de ce sacrement. Cette pureté sans tache, cette perfection sans défaut, cette sainteté sans vice..., cette charité consommée,

 

 

encore une fois qui les exige?

 

sont les effets de ce sacrement.,. C'est une présomption horrible de se croire digne de recevoir un Dieu, quelques préparations qu'on y apporte. Si nous mesurons notre dignité sur l'excellence de ce sacrement, nous ne communierons jamais ; si nous la mesurons sur notre indigence, nous communierons tous les jours. Jésus n'est pas dans ce sacrement pour s'y faire craindre, mais pour s'y faire aimer. Le pain n'est pas une nourriture qu'on prenne quelquefois l'année, mais tous les jours. Pourquoi prendre cette forme s'il ne veut pas être mangé... Est-ce honorer du pain que de n'en point manger (1).

 

On souffre de voir cet homme de Dieu s'abaisser ainsi à cette vulgarité haletante, et à une dialectique si débile. Il joue sur le mot : indignité, jeu qui, du reste, va se renouveler sans relâche pendant toute la controverse. Suffren, et comme lui Arnauld, savent parfaitement, ils répètent maintes fois à pleine bouche, que l'homme le plus saint ne sera jamais digne de communier, même une seule fois dans sa vie. Ils demandent seulement qu'à l'indignité inguérissable de toute créature ne s'ajoute pas, ou ne s'ajoute qu'atténuée autant que possible, l'indignité accidentelle, volontaire et guérissable, qui vient, soit de l'attache au péché véniel, soit d'une préparation désinvolte - « tellement quellement », disait Suffren; soit de toute autre misère. Indignité, au sens qu'ils lui donnent, est synonyme d'irrévérence, que Salazar et

Suffren ont raison de préférer. Qu'à ces indignes-là, Grasset montre plus d'indulgence qu'Arnauld et même que Salazar, à merveille ! - Si indignitates observaveris... quis sustinebit?-mais conçoit-on, qu'au risque de blesser l'exactitude dogmatique et les saintes délicatesses du sens chrétien, il s'aventure à des énormités comme celle-ci :

 

(1) Considérations sur les principales actions de la vie, par le R. P. Jean Crasset, Paris, 1675, pp. 127-13o.

 

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Faites résolution désormais de plutôt laisser mourir votre corps de faim que de refuser à votre âme la nourriture, et de ne point manger du tout, le jour que vous ne voudrez pas communier ?

 

N'est-ce pas là rivaliser de littéralisme avec les Capharnaïtes, donner raison aux invectives de l'adversaire et « déshonorer le Sacrement »?

Après quoi, réfutant lui-même ses propres outrances,

 

vous communiez souvent, écrit-il, mais le faites-vous dignement?

 

Eh! quoi, n'est-ce donc plus, comme vous l'affirmiez tantôt, « une présomption horrible de se croire digne de recevoir un Dieu, quelques préparations qu'on y apporte (1) » ? « Pour recevoir tous les fruits du sacrement », écrit-il encore,

 

il faut n'avoir point d'attache au péché véniel. N'en avez-vous point, âme dévote et religieuse ? N'est-ce point ce qui empêche l'effet de vos communions, et ce qui vous rend si faible et si languissante ? C'est une très bonne chose de s'accoutumer au bien ; mais il faut bien se donner de garde de faire le bien par coutume... Vous préparez-vous comme il faut quand vous devez communier? N'est-ce point par respect humain et par contrainte que vous le faites? Mangez-vous cette manne céleste avec appétit...? N'avez-vous point quelque péché d'habitude, dont vous ne vouliez point vous défaire? Seriez-vous prêt de mourir allant communier? Etes-vous toujours résolu de travailler à votre perfection...? Si cela est, vous pouvez communier (2).

 

Arnauld en exige-t-il davantage, cet Arnauld que vous nous aviez dit si «injuste », si « déraisonnable », de demander « pour préparation nécessaire à un sacrement ce qui est le fruit et la fin de ce sacrement » ?

Bien que polémiste, et non écrivain spirituel de profession, le Père Gabriel Daniel (1649-1728), - personnage considérable et une des meilleures plumes de la Compagnie -nous fera oublier, non pas la volte-face inévitable, le sic et

 

(1) Crasset, op. cit., p. 128.

(2) Ib., p. 131, 132.

 

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non, mais les emportements qui viennent de nous étonner. Sa lettre touchant la fréquente communion à un homme du monde qui s'est mis dans le bien (1) est un beau document, et mérite d'être comparée à la lettre plus mémorable de Fénelon,

par où s'achèvera notre enquête. Imaginaire ou non, le chrétien auquel il s'adresse doit représenter assez exactement, la haute moyenne de ce temps-là. Longtemps plus que tiède, il vient de se convertir.

 

Vous avez été un homme fort du monde ; vous vous y êtes laissé emporter au torrent, toujours avec quelque remords, mais sans assez de fermeté pour suivre les lumières de votre conscience. Le plaisir, bien au delà des bornes que le christianisme prescrit, la bonne chère, les compagnies et les libertés qu'on s'y donne, en un mot la vie molle et mondaine, et ce qu'elle renferme d'ordinaire, sans être néanmoins ni libertin déclaré, ni débauché de profession et scandaleux : c'est là l'idée que vous m'avez donnée vous-même de votre vie passée...

Dans le compte de conscience que vous me rendez, je ne puis m'empêcher d'approuver la conduite prudente que vous avez tenue, depuis quatre mois que la grâce vous a gagné. Vous avez fait choix d'un confesseur sage, saint, et habile. Il a commencé par vous faire faire une retraite et une confession générale... et vous a obligé même avant que de sortir de votre retraite,

 

tout comme on eût fait à Port-Royal,

 

à vous réconcilier avec M..., que vous n'aviez point vu depuis deux ans, et vous avez fait en cette occasion la première démarche avec une générosité chrétienne, que Dieu seul a pu vous inspirer. Vous avez donné votre parole pour certaines restitutions; vous vous êtes interdit tous les commerces et toutes les sociétés qui pouvaient vous être occasion de chute, ou des obstacles à la vie réglée que vous avez résolu de mener. Enfin, étant convenu avec votre confesseur d'un ordre de vie et d'exercices de piété qui partagent toute votre journée, et qui vous occupent saintement selon votre état et votre profession, vous l'avez exactement observé jusqu'à présent et vous êtes ferme dans la résolution de le suivre toujours.

 

(1) Louvain, s. d.

 

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Peinture très habile, mais aussi très véridique. Telle était sans aucun doute la façon dont les jésuites se gouvernaient en de pareils cas. La brochure de Daniel a dû paraître dans les dernières années du siècle ;mais les abus, jadis dénoncés par Saint-Cyran et par Arnauld et que dès lors nombre de jésuites condamnaient aussi, n'étaient plus, et depuis longtemps qu'un souvenir. Au fait, maintenant :

 

Votre confesseur..., vous voyant dans cette sainte disposition, vous a ordonné de vous confesser et de communier tous les quinze jours. Vous l'avez lait pendant trois mois, mais depuis trois semaines, depuis que vous avez lu le livre de M.... et entendu le sermon de l'abbé de..., le scrupule vous a pris. Cette conduite, dites-vous, n'est pas de l'esprit de l'ancienne Eglise. Un grand pécheur comme vous est indigne d'avoir un commerce si fréquent avec la sainteté même (1).

 

Non moins habile encore cette fable, et même un peu trop. Au chrétien accompli, sinon parfait, qu'on vient de nous peindre, nul prêtre jansénisant, j'entends de ceux qui écoutent les chefs du parti, n'aurait déconseillé ce régime. Deux fois par mois, lui auraient conseillé Nicole ou Quesnel; plus encore, au moins une fois chaque semaine. S'étant fait la partie si belle, comment Daniel ne la gagnerait-il pas? On ne lui reprochera pas toutefois d'encourager la fréquentation « démesurée ». Il parait même plus rigide que. les jésuites d'avant la querelle, qui invitent des chrétiens beaucoup plus médiocres à communier tous les huit jours. Græcia capta ferum victorem... Arnauld n'aurait-il donc que trop réussi? Daniel rallie, en revanche, ou il devrait rallier tous les suffrages, lorsqu'il en appelle, lui aussi, avec Salazar, à l'expérience.

 

Saint Charles Borromée et saint François de Sales confessaient souvent, et c'est sur ces réflexions qu'ils recommandent l'usage fréquent des sacrements. Ils ne se conduisaient point par des

 

(1) Lettre..., pp. 3, 5.

 

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idées vagues et générales, par des raisonnements spécieux et spéculatifs..., mais par la connaissance expérimentale

 

des âmes (1). Encore Arnauld s'en tenait à des considérations abstraites. Mais de ce qui se passe dans la réalité des choses, il semble ne connaître que les abus. Et de ces abus, comme il n'avait pas beaucoup confessé lui-même lorsqu'il publia sa Fréquente, il ne connaissait la plupart que par des on dit.

 

L'expérience.., montre la différence qu'il y a entre les personnes qui approchent souvent de la Sainte Table, c'est-à-dire tous les huits jours, tous les quinze jours, tous les mois,

 

et ceux qui communient rarement. A la bonne heure : voilà enfin des arguments de granit!

 

Il faut être dans l'emploi de la confession pour connaître cette différence... Elle est si grande que je ne comprends pas comment il y a des confesseurs qui puissent de bonne foi se déclarer contre cette pratique.... Régulièrement parlant, dans la confession de ces derniers qui ne se confessent qu'à Pâques, combien de péchés mortels! Au lieu que, dans la confession des premiers, pour l'ordinaire, on n'en trouve point, on il s'en trouve peu et rarement... Que d'innocence, que de crainte de Dieu dans le premier état! Que de négligence, que de désordres, que d'oubli de Dieu dans le second (2) !

 

Sainte-Beuve l'a remarqué avant nous, et Arnauld lui-même avant Sainte-Beuve : sur la question des absolutions précipitées, - et c'est le capital de tout le livre - la Fréquente communion avait triomphé, presque sans combat. « Lorsqu'il

y a rechute fréquente dans les mêmes péchés, continue Daniel, que les confesseurs... suspendent (les pénitents), non seulement de la communion, mais encore qu'ils diffèrent leur absolution », comme il vous plaira,

 

mais, sous prétexte de quelques abus particuliers, qui, après tout, sont beaucoup moins fréquents qu'on ne dit, peu de gens qui ont

 

(1) Lettre..., p. 27.

(2) Ib., pp. 25, 26.

 

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l'habitude volontaire du péché mortel, et de l'attachement à certains grands désordres, se faisant une pratique de fréquenter la communion;

 

voilà, encore une fois, voilà ce qu'il eût fallu répéter;

 

mais, dis-je, sous prétexte de ces abus particuliers, déclamer publiquement et sans cesse contre la fréquente communion, donner sur cela des scrupules aux plus gens de bien,

 

quelle imprudence et combien malfaisante (1)!

 

Je l'ose dire, et je parle moi-même sur l'expérience, peu de chrétiens, de ceux qui communient souvent, ont de méchantes habitudes; peu tombent souvent dans des péchés mortels. Les avis, les réprimandes du confesseur, la crainte de profaner le sacrement sont pour eux un frein qui les arrête. Ils changent, ils persévèrent dans le bien, ou, secouant le joug, ils... abandonnent l'usage des sacrements (2).

 

Daniel avoue bien que, « dans la fréquente communion il peut y avoir quelquefois de l'abus, comme en toute autre chose »; mais, aujourd'hui, en fait, « ces abus sont rares ». Pour ceux qui déshonorent le sacrement, que leurs confesseurs les admonestent, et même qu'on leur défende la communion « pendant quelques semaines, s'ils ne se corrigent pas », comme le demande M. Arnauld. Il est bon aussi

 

que les prédicateurs... prennent (ces défauts) pour la matière de leur morale, pourvu qu'ils n'en parlent pas d'une manière outrée et indiscrète. Ils ont droit... d'avertir ces sortes de personnes de se précautionner contre la routine en matière de dévotion ;

 

mais déclamer sans merci et sans fin contre la communion fréquente,

 

c'est prévariquer et profaner le ministère de la parole de Dieu; c'est encore donner lieu aux gens du monde d'abandonner

 

(1) Lettre..., pp. 28, 29.

(2) Ib., p. 44.

 

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l'usage des sacrements, et un prétexte de ne s'en approcher pas même à Pâques (1).

 

Encore une fois, il parle d'or. Je ne suis pas sûr néanmoins que, passée la première agitation autour du livre d'Arnauld, les Port-Royalistes du XVIIe siècle aient persévéré à tant déclamer contre les abus de la communion fréquente. Ces deux mots résonnaient parfois sans doute dans la controverse, - écrits et sermons -mais sans évoquer d'idée bien nette : épouvantail à tout faire qui symbolisait confusément, d'un côté le rigorisme désespérant des jansénistes, de l'autre, la morale relâchée des casuistes. Arnauld lui-même, au temps déjà lointain des premières batailles, n'avait fait sortir ce dada de l'écurie que pour l'y reconduire aussitôt, beaucoup plus scandalisé dès lors par les absolutions de complaisance que par la fréquentation « démesurée ». N'oublions pas, du reste, que lorsque les Grasset, les Daniel prennent leur parabole contre la Fréquente d'Arnauld, celle-ci a déjà fêté ou fêtera bientôt son cinquantenaire. Ce n'est plus un livre; depuis lors, il a passé beaucoup d'eau sous les ponts. Ni d'un côté, ni de l'autre, on n'a désarmé ; dans la pratique, néanmoins, qu'il s'agisse de la communion, ou même de l'absolution, on se gouverne de part et d'autre, à peu près d'une manière identique. Ignorez les ouvrages de polémique, allez vous confesser aujourd'hui à M. Duguet ou au P. Quesnel, huit jours après au P. Daniel ou au P. Grasset, de la première ou de la seconde de ces deux écoles vous aurez peine à marquer la différence. Qui sait même si les jésuites ne vous paraîtront pas plus sévères.

« M. Arnauld lui-même n'aurait pas parlé autrement, écrivait Mme de Sévigné, après avoir entendu le sermon de Bourdaloue sur la Fréquente Communion... Pas un mot à reprendre. Pour moi j'étais tout ébaubie d'entendre le P. Desmares avec une robe de jésuite (2) ». Et en effet, ni sur la

 

(1) Lettre.... pp. 47. 48.

(2) Lettre du 5 mars 1683.

 

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substance de la doctrine, ni même sur les directions pratiques, un philosophe pur n'aurait de peine à les mettre d'accord, bien que Bourdaloue, s'acharne avec autant de subtilité que de véhémence à élargir sans mesure l'imperceptible fossé qui le sépare d'Arnauld. On en est même à se demander s'il a lu de ses yeux les livres qu'il nous montre si abominables. Où donc Arnauld a-t-il enseigné qu'on ne doive admettre à la Sainte Table e que des âmes élevées aux degrés les plus éminents de la perfection chrétienne (1) »? Exagération, injustices manifestes, mais émouvantes. Moins que l'envie de nuire, j'y reconnais plutôt l'angoisse d'un homme qui a peur de retrouver sa propre pensée dans celle de sou adversaire. Celle-ci, Bourdaloue la noircit, la fausse pour se donner le droit de la maudire, essayant ainsi de s'échapper à lui-même, ou plutôt d'échapper à une vérité qui lui est insupportable, et que cependant ni sa religion si profonde, ni l'expérience qu'il a des âmes ne lui permettent de contester : la vérité de ce dogme de la voie étroite; le sacrement de l'Amour exposé à devenir pour le plus grand nombre un sacrement de réprobation.

 

Non certes, s'écriait-il un jour, il ne s'agit point seulement de les recevoir, ces sacrements si saints en eux-mêmes et si salutaires, mais il faut les recevoir saintement, c'est-à-dire qu'il faut les recevoir avec une véritable conversion du coeur ; et voilà le point de la difficulté. Je n'entreprendrai pas d'approfondir ce terrible mystère, et j'en laisserais à Dieu le jugement,

 

si je ne voyais le mortel « demi-christianisme » de notre temps faire chaque jour parmi nous de nouveaux ravages.

 

Or, je le demande, écrit Sainte-Beuve après avoir cité ces lignes terribles, que disait autre chose M. de Saint-Cyran...; que sentait autre chose M. Le Maître... ; que faisait Arnauld enfin, dans le livre de la Fréquente communion; sinon de ruiner la suffisance de ce demi-christianisme...? (2)

 

(1) Bourdaloue, édition de Bar-le-Duc, II, p. 545.

(2) Port-Royal, II, p. 190.

 

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Il a raison. Oui, certainement, Arnauld et Bourdaloue « font » la même chose; et même les communes vérités qu'ils professent, loin de les atténuer, Bourdaloue les verrait encore plus tragiques. D'où vient qu'il n'ose pas les regarder en face, tandis que l'éloquence étourdie d'Arnauld se grise à les manier. Conflit tout moral et non spéculatif, non entre deux écoles dogmatiques, mais entre un rhéteur et un apôtre.

Un apôtre, un prêtre, et tremblant sous le poids de deux responsabilités, qui parfois semblent se combattre : voué à la défense de l'honneur divin, il voudrait ne permettre la communion fréquente qu'à des personnes d'une vertu consommée; et, d'un autre côté, dans la passion. qu'il a pour les âmes, il voudrait conduire tous les jours à la Sainte Table quiconque peut communier sans ajouter un sacrilège aux fautes mortelles que la confession n'aurait pas effacées. D'où le caractère vraiment pathétique de tout ce que nous avons de lui sur ce sujet; une oscillation perpétuelle entre les deux voix qui le pressent. Tantôt, pour écouter l'une, il égale les rigueurs d'Arnauld, s'il ne les dépasse; tantôt, pour obéir à l'autre, il semble fermer les yeux sur les abus qu'il vient à peine de réprouver. « Tout le monde était enlevé, écrit encore Mme de Sévigné, et disait que. c'était marcher sur des charbons ardents, sur des rasoirs, que de traiter cette matière si adroitement et avec tant d'esprit qu'il n'y eût pas un mot à reprendre ni d'un côté ni d'un autre. » Esprit n'est pas le mot juste ; disons plutôt avec une religion si haute, mêlée à une telle tendresse de coeur.

Que si, de l'ondoyante logique du coeur, on essaie de le ramener à celle de l'esprit, on trouvera, je crois, qu'il ne se distingue en rien, pour la doctrine et pour la pratique, de Salazar et de Suffren. Si, en effet, dans le fameux sermon sur la Fréquente Communion, il s'évertue d'abord, et très longuement, on ne sait d'ailleurs pourquoi, cette vérité n'étant. contestée par personne, à soutenir que, pour être en

 

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état de communier, une seule condition est nécessaire, à savoir n'avoir pas de péché grave sur la conscience, il n'en finit pas moins par s'écrier :

 

Mais quoi ! est-ce donc ma pensée que, dès qu'un chrétien se croit en grâce avec Dieu, et sans nul de ces péchés qui nous rendent ennemis de Dieu, on doit lui accorder l'usage fréquent de la communion et l'y engager? Non, mes frères, et si je le prétendais ainsi, j'oublierais les règles que la sage antiquité nous a tracées ;

 

sur lesquelles du reste les spirituels de la Compagnie ont insisté avec tant de force,

et que je suis obligé de suivre. Je vous ai parlé de la préparation essentielle et suffisante pour ne pas violer la dignité du sacrement,

 

c'est-à-dire pour ne pas faire une communion mortellement sacrilège;

 

mais il s'agit encore de l'honorer, et pour cela de joindre à cette disposition de nécessité les dispositions de convenance, de piété, de perfection; car ne vous persuadez pas que j'approuve toutes les communions fréquentes. Je serais bien peu instruit si j'ignorais les abus qui s'y glissent tous les jours, et j'aurais été bien peu attentif à ce qui passe sans cesse sous nos yeux, si tant d'épreuves ne m'avaient pas appris la différence qu'il faut faire des âmes ferventes et des âmes tièdes; des âmes courageuses et des âmes lâches; des âmes fidèles, exactes, appliquées et des âmes négligentes, oisives, sans soin, sans vigilance, sans attention ; des âmes détachées d'elles-mêmes, mortifiées, recueillies, et des âmes sensuelles jusque dans leur prétendue régularité, volages, dissipées, toutes mondaines. De permettre également aux unes et aux autres l'approche des sacrements, de ne mettre nulle distinction entre celles qu'on voit, sous un beau masque de dévotion, orgueilleuses et hautaines, sensibles et délicates, politiques et intéressées..., et celles au contraire... en qui l'on trouve de la docilité, de la patience, de la douceur... et dont on remarque d'un temps à un autre les changements et les progrès; encore une fois, de les confondre ensemble, de leur donner le même accès à la table du Sauveur, de les y admettre avec la

 

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même facilité, de ne discerner ni conditions ni caractères, c'est, mes chers auditeurs, ce que je dois condamner; et à Dieu ne plaise que je tombe jamais dans une telle prévarication (1) !

 

Mais, en revanche, les bonnes âmes, si imparfaites qu'elles soient, et précisément parce qu'elles sont encore imparfaites, maudit soit le prêtre cruel qui leur refuse ce pain quotidien, dont elles ne sont déjà que trop portées à se croire indignes!

 

Vous, ministres de Jésus-Christ, n'oubliez jamais que vous êtes envoyés pour rassembler les fidèles à sa table et non pas les en éloigner... en les intimidant,

 

comme on vient de voir que Bourdaloue savait faire ;

 

prenez soin de les consoler et de les encourager. Ne vous faites pas un principe de leur rendre l'accès si difficile qu'ils désespèrent de pouvoir être admis au banquet. Ouvrez-leur la porte de la salle, ou du moins ne la fermez pas.

 

Toujours les oscillations que nous avons dites.

 

Ne retranchez pas aux enfants le pain qui doit les sustenter et sans lequel ils périront. Ne le mettez pas à si haut prix qu'ils n'aient pas de quoi l'acheter. N'en soyez pas avares, lorsque le Seigneur qui vous l'a confié pour eux en est si libéral et, si j'ose m'exprimer de la sorte, n'ayez pas plus à coeur les intérêts de Dieu et de sa gloire que Dieu lui-même ne les a (2)...

 

(1) Oeuvres, 11, 183, 184.

(2) Ib., 11, p. 189. Voici quel serait, d'après le R. P. Doeschler l'enseignement de Bourdaloue sur notre sujet : « Il faut voir, écrit-il, dans le sermon sur la Fréquente Communion avec quelle ardeur... (Bourdaloue) combat le grand Arnauld; avec quelle force il établit le principe alors si contesté que l'état de grâce est à, lui seul la condition absolument suffisante pour communier même tous les jours. » Pense-t-on sérieusement qu'il y ait eu au XVIIe siècle un seul écrivain, même parmi les jansénistes les plus forcenés qui ait osé contester ce principe, qui n'est en vérité qu'un truisme : à. savoir que si l'on communie en état de péché véniel et même après la préparation la plus sommaire - « tellement quellement » - comme dit Suffren, l'opus operatum du sacrement s'accomplit. Ce n'est certainement pas cette évidence que Salazar songe à mettre en question, lorsqu'il affirme qu'il ne suffit pas pour communier d'être en état de grâce. Arnauld pas davantage, ni personne à ma connaissance. Ils veulent simplement qu'à cette disposition fondamentale s'ajoutent des dispositions particulières qui préparent le communiant - non pas à bénéficier de l'opus operatum -, mais à communier décemment. Deux principes donc : 1° on ne reçoit la grâce essentielle du sacrement que si l'on n'a pas de péché mortel sur la conscience; 2° l'état de grâce n'est pas, de lui-même, une préparation suffisante à la communion. Le second principe n'est alors contesté par personne, pas plus que le premier Et très certainement il ne l'est pas par Bourdaloue, puisque celui-ci penserait prévariquer en le contestant. Le R. P. Doeschler ne me paraît pas plus exact lorsqu'il fait sienne la légende qui veut qu'Arnauld exigea une sorte d'impeccabilité » du juste qui approche de la Sainte Table. Les dispositions qu'Arnauld exige ne sont pas au-dessus d'une bonne volonté moyenne; ce sont exactement les dispositions qu'exigent saint François de Sales et Bourdaloue. On conclut assez curieusement : « Je n'examine pas le « juste milieu » dans lequel (Bourdaloue) veut se placer et qui se ressent un peu des opinions sévères antérieures au jansénisme. » Qu'il s'en ressente peu ou prou, on peut le regretter, mais puisque manifestement toute la doctrine de Bourdaloue se ramène à ce « juste milieu », comment nous faire connaître cette doctrine si l'on se refuse à « examiner » ce juste milieu ? Au demeurant, ce a juste milieu » ne se distingue ni peu ni prou de la via media où j'ai montré que s'étaient fixés, du milieu du XVIe à la fin du XVIIe siècle, les principaux spirituels de la Compagnie. (Cf. R. P. R. Doschler, La spiritualité de Bourdaloue, Louvain, 1917, pp. 175-176.) On trouvera. dans le chapitre de ce livre que je viens de citer, de précieux détails sut la ferveur eucharistique de Bourdaloue. Je veux donner un autre exemple de ce que j'ai appelé les oscillations de ce grand homme sur le sujet de la communion fréquente; oscillations où je ne vois qu'une feinte dialectique dans son duel avec Arnauld. On verra qu'il brandit une fois de plus le principe incontesté -le truisme - dont nous venons de parler. Dans l'instruction sur la communion il part de ce premier principe que a la plus grande..., la plus importante » des actions chrétiennes, « c'est de communier. » « Il n'y en a  aucune où il soit plus dangereux d'agir par coutume et où les négligences soient moins excusables. » D'où il conclut que « le plus essentiel de tous (les) devoirs (chrétiens) est de se mettre en état de communier dignement. » D'où encore la nécessité préalable d'une sérieuse « épreuve ». Je le demande : qui croira que, dans sa pensée, il soit ici uniquement question de la règle essentielle, proclamée par tous, et qui défend d'approcher de la Sainte Table en état de péché mortel ? Ne pas demeurer en cet état, c'est bien certes un devoir chrétien, et capital, mais qui oblige ceux-là même qui, pour l'instant, ne songent pas à communier. Or, voici néanmoins que, brusquement, - Bourdaloue semble vouloir réduire à cette unique épreuve - suis-je ou non en état de péché mortel? - toutes les dispositions nécessaires. Il faut, poursuit-il, « que toutes les fois que vous communiez, vous puissiez vous rendre témoignage... que votre conscience ne vous reproche rien qui puisse être un obstacle, du moins essentiel, à ce sacrement ; c'est-à-dire que vous ne la sentiez chargée d'aucun péché mortel,. » Eh ! sans doute, mais cette évidence, qui donc la nie, et qui donc l'ignore ? Pourquoi ces troublantes prémisses - « l'action la plus importante... ; gare à la routine... ; évitons la moindre négligence; - s'il ne veut nous demander autre chose que d'aller confesser nos péchés mortels? Plus je le relis, moins je m'explique ce piétinement inutile. Après quoi, du reste, il déclare qu'une longue préparation est nécessaire... « Employez les trois ou quatre jours qui précèdent votre communion - à quoi ? il faudrait logiquement : à n'exciter à la pénitence, puis à connu au confessionnal; mais non, - à faire de saintes lectures..., (des) bonnes Oeuvres... une petite revue. » Visiblement, c'est une revue des véniels et des attaches aux véniels qu'il nous conseille. Et voici presque mieux : « Ménager, s'il est possible, quelques jours avant la communion, un entretien avec votre confesseur, afin qu'il vous aide par ses conseils à bien faire une action si sainte. Cet avis est de la dernière conséquence. » Oui, certes, s'il ne suffit pas d'être en état de grâce. Que si l'on n'y est pas, l'entretien que l'on nous conseille est un étrange euphémisme. En bon français cet entretien c'est la confession; et le « s'il est possible » n'a quasi plus aucun sens. Je le demande encore une fois, que vient faire, dans ce développement, le rappel du principe incontesté. Relisez maintenant le fameux sermon (Cf t. IV, pp. 26o-262): vous y trouverez le même hiatus logique, si l'on peut ainsi parler, avec cette différence que Bourdaloue y amplifie beaucoup plus longuement le principe incontesté. S'il croyait que nous ne devons pas nous soucier de collaborer à l'opus operatum on comprendrait cette insistance. La Fréquente d'Arnauld ayant pour objet d'établir la nécessité de cette collaboration, Bourdaloue triompherait par là - et très aisément, ou logiquement - de son adversaire. Mais comme il ajoute - et avec quelle force! - que nier cette nécessité c'est prévariquer, franchement ou ne comprend pas.

 

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Rapprochez ces deux textes dont on n'ose dire qu'ils sont magnifiques, tant ils dépassent le niveau de l'éloquence humaine, et vous aurez sur la question capitale de la fréquente communion, la doctrine très arrêtée, ne varietur,

 

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non seulement de Bourdaloue, mais de tous les jésuites. français, au moins jusqu'à la fin du grand siècle (1).

VI. - Après avoir exploré les deux mondes extrêmes, interrogeons maintenant l'entre-deux, plus pacifique, le

 

(1) Dès qu'ils oublient les préoccupations de la polémique, plusieurs d'entre eux nous étonneraient plutôt par la vive crainte qu'ils manifestent des. communions mal préparées, et, si j'ose dire, manquées ou stériles.

« Toutes les semaines, lisons-nous dans les Pratiques de piété du P. Lemaistre; tous les huit ou quinze jours, plus ou moins suivant l'avis de votre directeur... Il faut eu passant que je vous avoue, Doroté (sic), que je ne saurais comprendre comment des personnes, qui sont toujours dans les mêmes emportements, et dans les mêmes imperfections, osent s'approcher de la sainte Table si souvent et avec si peu de profit. » (Pratiques de piété ou les véritables Dévotions par le R. P. Le Maistre de la Compagnie de Jésus, dernière édition, Lyon, titi, p. 9). L'état de grâce, bien entendu, et qui peut en douter, écrit le P. Sanadon, a mais il n'en faut pas demeurer là... Une âme... qui, pour la vie spirituelle, est dans une grande langueur et dans une tiédeur trop visible, profite peu de la communion, si, avant que de s'y présenter, elle ne travaille sérieusement à guérir ces dangereuses maladies. A usai ne voit-on que trop de personnes qui n'en valent pas mieux pour communier trop souvent... C'est ici un avis auquel et les confesseurs et les pénitents doivent faire une grande attention, car les uns et les autres manqueraient de respect pour l'auguste Sacrement, s'ils en approuvaient l'usage trop fréquent, pour des gens qui n'ont fait encore aucun progrès solide dans la vertu. » Et il renvoie, comme ils font tous, au chapitre de François de Sales, « où il est visible que son sentiment n'est pas qu'on permette la communion tous les dimanches à ceux qui ont encore une affection volontaire au péché véniel». Que si le confesseur rencontre de ces « personnes lâches et imparfaites, qui, par une certaine routine d'une prétendue dévotion, où il n'y a rien presque que de l'extérieur, prétendent être en droit de communier très souvent..., il arrêtera des âmes vaines et présomptueuses... » (Prières et Instructions chrétiennes, édit. de Lyon, pp. 367-279, passim).

Ce n'est pas ici le lien d'interroger, sur notre sujet, les jésuites du XVIII° siècle. Peut-être les retrouverons-nous quelque jour. Mais je croirais volontiers que, dans leur ensemble, ils restent fidèles à leur tradition des XVI° et XVII° siècles.

 

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centre, c'est-à-dire, les spirituels qui n'appartiennent ni à Port-Royal ni à la Compagnie de Jésus.

Pour saint François de Sales, de qui j'ai déjà dit et montré que le chapitre de la Philothée sur la communion commande toute la « littérature » du sujet, pendant tout le siècle, sa doctrine est aussi limpide que possible :

 

Pour communier tous les huit jours, il est requis de n'avoir ni péché mortel, ni aucune affection au péché véniel, et d'avoir un grand désir de se communier; mais, pour communier tous les jours, il faut, outre cela, avoir surmonté la plupart des mauvaises inclinations (1).

 

« Surmonté », au moins de désir. Ne vous approchez des sacrements, écrit-il encore,

 

qu'avec une nouvelle et très profonde résolution de vous amender de plus en plus de vos imperfections (2).

 

Un peu plus de rigueur, quand il s'agit des enfants.

 

Je ne voudrais pas que vous portassiez mademoiselle votre fille à une si fréquente communion qu'elle ne sache bien peser ce que c'est que cette fréquente communion... Si cette petite âme discerne bien que, pour fréquenter la sainte communion, il faut avoir beaucoup de pureté et de ferveur, et qu'elle y aspire, et soit soigneuse à s'en parer, alors je suis bien d'avis qu'on la fasse approcher souvent, c'est à dire de quinze en quinze jours. Mais si elle n'a point d'autre Chaleur qu'à la communion, et non point à la mortification des petites imperfections de la jeunesse, je pense qu'il suffirait de la faire.., communier tous les mois. Ma chère fille, je pense que la communion soit le plus grand moyen d'atteindre à la perfection, mais il faut la recevoir avec le désir et le soin d'ôter du coeur tout ce qui déplaît à celui que nous voulons y loger (3).

 

(1) Oeuvres, III, p. 120.

(2) Ib., VII, p. 167.

(3) Cf. F. Vincent, Saint François de Sales directeur d'âmes, Paris 1923 pp. 345-397. Ainsi, p. 387 « La doctrine sacramentaire de François de Sales (est) en harmonie avec son moralisme utilitaire. » Je me suis déjà expliqué longuement sur l'étrangeté de cette conception (Cf. Métaphysique des Saints, I, et Introduction à la Philosophie de la prière, pp. 178, seq.) Dom Mackey a insisté bien avant moi, et avec infiniment plus d'autorité, sur le théocentrisme irréductible de François de Sales. Croyant devoir répondre à ceux qui blâment les directions salésiennes sur la communion, « il est moralement impossible, écrit le savant bénédictin, d'imputer à un théologien tel que François de Sales, une erreur réelle sur une matière de cette importance... Il ne s'agit pas de prononcer si les règles données... dans l'Introduction, doivent âtre suivies actuellement, mais bien si elles étaient conformes aux lois et à la doctrine de l'Eglise, à l'époque où elles étaient formulées. Cette distinction est nécessaire, car les dispositions requises à la fréquente communion ont été appréciées à divers points de vue qui varient selon le temps et les lieux. Ces appréciations dépendent de l'influence prépondérante qu'exercèrent tour à tour sur l'enseignement moral de l'Eglise deux considérations d'une nature opposée (?) ; la grande révérence due au... sacrement... les immenses besoins de l'homme pécheur. » Oeuvres de François de Sales, III, pp. XLVIII, XLIX, Je m'étonne que Dom Mackey voie une sorte d'opposition - au moins possible - entre ces deux points de vue. Mais, quoiqu'il en soit, il ne parait pas douteux que, dans cette direction particulière, comme dans toutes les autres, François de Sales se règle d'abord sur l'honneur divin.

 

113

 

Par ces dernières lignes il répond d'avance aux plus que téméraires qui le louent de mettre la morale au-dessus de la religion, et de subordonner le culte de Dieu à la culture du moi.

Si l'on trouve ces directions rigoristes, c'est qu'on n'en retient que la lettre. Comme si François de Sales était homme à dresser une barrière infranchissable entre la communion hebdomadaire et la communion plus fréquente. « Quelques raisons qu'on avance, dit le plus sûr de ses interprètes, Jean Pierre Camus, soyez toujours du parti de la communion fréquente ».

 

Voici, écrit-il encore, le grand précepte de notre maître, Pasithée : communiez le plus souvent que vous pourrez, selon l'avis de votre Père spirituel.

 

Au moins tous les dimanches, mais,

 

si votre ferveur vous fait trouver trop longue la distance d'un dimanche à l'autre, n'y eschéant aucune fête, durant la semaine, alors votre directeur vous pourra permettre de communier le jeudi, voire plus que cela si votre condition le permet.

 

Prenez garde toutefois

 

à cet écueil de n'importuner pas tant ce directeur de vous

 

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permettre de communier, que ce ne soit plus par son conseil.., mais par votre oppression, et pour condescendre à la dureté de votre cervelle. Car, de cette façon, vous passeriez d'un usage modéré à un abus indiscret.

 

Il vise manifestement les dévotes agitées que le P. Caussin rappelait à la raison quelques années plus tôt. En 1644, c'est-à-dire, au lendemain de la Fréquente Communion, elles bourdonnaient encore.

 

Il y a beaucoup d'âmes fort actives après la fleur de la fréquente communion, fort. engourdies au reste des Oeuvres que persuade la piété chrétienne. Si ces fleurs n'engendrent des fruits, c'est peu de chose de communier si souvent. Ce peu de fruit produit le bruit des murmures et fait demander aux mondains pourquoi ces gens qui approchent si fréquemment de l'autel avancent si peu en la vertu.

 

On voyait aussi déjà se dessiner contre ces abus une réaction abstentionniste.

 

Il y en a d'autres, - tant le siècle est fertile en esprits bizarres! - qui vont en ce sujet à l'autre extrémité, car bien qu'ils soient de bonnes moeurs et qu'ils prétendent à la dévotion, ils approchent néanmoins rarement de la Sainte Table... Ces gens-là ne se font gens de bien qu'aux grandes fêtes...; gens sourcilleux, hautains qui s'aiment eux-mêmes, cherchant leur propre honneur dans leurs actions sacrées plutôt que la gloire de Dieu (1).

 

Beaucoup trop salésien, du reste, pour n'insister pas sur la préparation nécessaire. C'est ainsi, par exemple, qu'il ne veut pas qu'on attende pour se confesser le jour même de la communion :

 

(1) On peut croire qu'il vise le grand Arnauld, mais rien ne me paraît, moins certain. L'abus qu'il dénonce est beaucoup plus ancien que la Fréquente Communion. Lorsque ce livre éclata, Camus semble s'être fixé une mission de modérateur entre les deux camps. Modérateur aussi modéré que M. de Belley peut l'être. Il lui arrive, en effet, de s'emporter assez violemment contre les jésuites L'histoire de ses moods reste pour moi très obscure. N'oublions pas toutefois qu'il est très probable que l'idée de lancer le livre de Salazar dans la mêlée est venue de Camus lui-même.

 

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Dès le jour précédent, vous déchargerez votre conscience aux pieds de votre confesseur, sans attendre à rendre ce devoir-là le jour même de votre communion, comme font tant de personnes dedans le monde. On n'y prend pas garde, mais ce n'est pas là un petit défaut, et qui n'apporte pas peu de retardement à la ferveur de la dévotion. Car qui ne voit combien les pensées de la purgation de l'âme.., sont éloignées de celles de son illumination par la prière, et de son union avec Dieu par l'amour? On sort de la maison, la tête pleine de l'examen de sa conscience, le coeur pressé de regrets de ses fautes, au lieu de l'avoir tout ouvert de joie et de désir par la dilection... On arrive à l'église, on ne songe qu'à se confesser; on attend l'opportunité d'un confesseur; il sera peut-être assiégé de pénitents; il aura peu de loisir pour dévider tant de fusées (1); il pressera d'achever, coupera ses remontrances ou peut-être n'en fera point... Au sortir de là, on commence une messe; on y court devant qu'on ait rassis son esprit de l'émotion de la pénitence, qui le doit avoir rempli d'amertume. Où est cette tranquillité, cette chère pamoison, cet écoulement en Dieu..., la part de l'heureuse Marie ? Balayez donc votre âme dès le jour précédent, afin de mettre en Oeuvre ce mot du Psalmiste : Les larmes sont pour la vesprée, mais l'allégresse pour le matin (2).

 

S'il avait les yeux moins ouverts, moins d'humour, moins de malice, comme il nous paraîtrait sage! Mais pourquoi vouloir que fassent toujours mauvais ménage la dévotion et l'esprit?

Dernier paragraphe : Un mot de la communion quotidienne.

 

Pasithée, ne vous y embarquez pas sans en prendre un grand et solide conseil, je ne dis pas seulement de votre confesseur, mais de plusieurs habiles hommes.

 

Curieuse direction, et peu simplifiante, mais qui nous fait prendre sur le vif l'embarras où les plongeait ce problème.

 

(1) N'est-ce pas fuseaux qu'il veut dire ? Avec lui, sait-on jamais ?

(2) Traité de la préparation à la fréquente communion, Paris, 1644. pp. 1-47, passim.

 

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Car, voyez-vous bien, si, en la religion religieuse et monastique..., ceux qui ne sont pas prêtres ne communient pas tous les jours..., certes en la dévotion civile, qui se pratique parmi tant de distractions..., il serait à mon avis un peu bien libre de passer ces bornes-là, vu même que cela offense la vue du monde.

 

Suffren venait de donner, dans son Année chrétienne, les même raisons ; mais Camus hésite beaucoup plus que le jésuite.

 

Certes, il y a quelquefois de l'imprudence à communier trop souvent, mais il y a toujours de l'impudence à blâmer cette action,

 

Ce jeu de mots le satisfait et tout ensemble l'inquiète ; l'impudence est pire que l'imprudence. Ne se serait-il pas trop avancé?

 

Quoi! il semble donc qu'indifféremment je conseille cette communion journalière? Non pas, Pasithée, car je sais qu'en l'indisposition ordinaire du monde, ce serait une témérité d'y porter un chacun indistinctement. Mais, parce aussi que je sais.. qu'en ce grand déluge..., il y a toujours quelques âmes qui se sauvent de la presse et corruption du siècle..., je crois que ce serait une indiscrétion notable de dire qu'il ne se trouvât personne en ce grand nombre de séculiers... à qui l'on pût justement permettre cette communion quotidienne. Mais, parce que ce n'est pas votre fait, et que vous n'êtes pas d'une si haute classe, Pasithée, je vous conseille d'admirer en ces âmes-là ce qu'il n'est pas permis à la vôtre d'imiter (1).

 

Quelle curieuse chose que la vie des idées ! Bien que docile, et précisément parce qu'il est docile, à son maître, Camus ne laisse pas les directions eucharistiques de François de Sales exactement telles qu'il les a reçues. Echo vivant, il précise, il explicite et il développe le précieux message. François de Sales, comme avant lui Salazar et après lui Suffren, hésite sinon à donner, si l'on peut dire, le laissez-passer libérateur, du moins à promulguer trop haut la charte

 

(1) Traité, pp. 47, sq.

 

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nouvelle que demande la foule croissante des âmes ferventes. Camus jette du lest, si j'ose encore dire. Seule désormais l'arrête « l'indisposition ordinaire », mais non pas universelle et inévitable, des « séculiers ». Autant dire qu'il n'ose plus s'opposer à la communion très fréquente, voire quotidienne de l'ensemble des religieuses. Un peu mortifiée parla chiquenaude camusienne : - « Vous n'êtes pas d'une si haute classe » - que Pasithée - le dévot ou la dévote qui vivent dans le monde - prenne patience. Leur tour viendra bientôt. Qu'ils attendent Fénelon (1).

 

Pour les communions, écrit le père Soyer, dans un livre sur la vie religieuse, le nombre et les intentions vous en seront marquées par le directeur ; craignez qu'en les rendant journalières, elles soient sans goût et sans profit. J'ai connu des personnes à qui il était utile de les permettre tous les jours, d'autres à qui il était nécessaire de les retrancher. Qui voudrait faire passer un chacun par une même règle en accorderait trop aux uns et trop peu aux autres (2).

 

 

La première édition du P. Soyer est de 1654, et elle a pour approbateur un théologien très sûr, que nous avons

 

 

(1) Un d'eux au moins n'a pas attendu : c'est Pierre Grenier, laïque, j'imagine, « conseiller du roi et son procureur au bureau des Finances de Guyenne », auteur du gros in 8° qui a pour titre « Du bon et fréquent usage de la communion, Bordeaux 1681. C'est un livre de combat et qui ne nous apprend pas ce que l'auteur entend par « fréquent usage. » Il semble vouloir surtout, et non sans une assez grossière violence, qu'on ne l'empêche pas de courir à la communion aussitôt après la confession de ses crimes, ceux-ci, d'ailleurs n'étant, je l'espère, que des peccadilles. « Je déclare ingénument que je ne veux pas différer à communier souvent pour obtenir de Dieu la grâce de quitter absolument mon péché... Quand je sors du tribunal de la confession, faible et chancelant des blessures que j'avais reçues du démon, mais animé d'un véritable et sincère désir d'être désormais fidèle à mon Dieu, je ne balance point à recevoir la sainte communion. Je m'imagine que je vois brûler en sacrifice un animal immonde, immolé à la gloire de Jésus-Christ, lorsque je porte au pied des autels mes crimes encore expirants comme des monstres nouvellement égorgés par le glaive de la contrition. » (p. 319).

(2) Pratique familière pour se préparer à faire les voeux. Paris 1669, p. 383. « Je trouve raisonnable, ajoute le P. Soyer, qu'aux jours d'humiliation et de pénitence, on joigne l'abstinence de ce festin délicieux aux mortifications du corps. » (p. 384). Comprise de cette façon, l'abstention intermittente et pour certaines périodes très courtes, était alors conseillée par nombre de spirituels.

 

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jadis célébré, M. Bail. On voit donc que, dès le milieu du siècle, les spirituels les plus autorisés se ralliaient sans difficulté au principe même de la communion très fréquente.

Ainsi encore, un des grands saints de ce temps-là, le Père Barré, minime, que nous ne désespérons pas de voir un jour sur les autels :

 

Vous m'avez autrefois proposé, écrit-il à une pieuse personne, de faire quelque neuvaine de communions. Ce qui est fait est fait, mais ne le faites plus. Vous n'êtes pas assez digne pour communier tous les jours, vous le pouvez néanmoins plusieurs fois la semaine (1).

 

Et à une religieuse :

 

Je trouve bon, avec le plaisir de Me votre Abbesse, que vous communiiez tous les jours, excepté un jour de la semaine... Mais à condition que l'on se rendra fidèle et à l'intérieur et à l'extérieur en toutes choses; qu'on se tiendra au-dessous de toutes les créatures, ne méritant pas de servir de marchepied dans la maison, et cela sans déguisement (2).

 

Ne semble-t-il pas que, déjà si peu inflexible chez François de Sales, l'ancienne résistance à la communion quotidienne se détende comme à vue d'oeil. Si quelqu'un doit essayer d'arrêter cette progression descendante, ce ne sera pas Bossuet.

Pour peu qu'on l'ait pratiqué, on n'attend pas de lui, j'imagine, qu'il invite indistinctement tous les chrétiens à la communion fréquente. « L'Apôtre a raison, disait-il, de nous arrêter et de nous ordonner une sainte épreuve. » Et, dans le même sermon :

 

L'action que vous allez faire est la plus sainte, la plus auguste du christianisme : il ne s'agit de rien moins que de manger de sa propre bouche sa condamnation ou sa vie, de porter la miséricorde ou la mort, toute présente dans ses entrailles (3).

 

(1) Lettres spirituelles du B. P Nicolas Barré, 1698, p. 245.

(2) Ib., p. 51. Toute la lettre est fort belle.

(3) Oeuvres oratoires, V, pp. 218-219.

 

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La reine lui est un exemple parfait des dispositions intérieures qu'exige la majesté d'un tel sacrement.

 

Toujours affamée de cette viande céleste et toujours tremblante en la recevant..., elle ne cessait de se plaindre humblement et modestement des communions fréquentes qu'on lui ordonnait (1).

 

Qu'est-ce à dire fréquentes? Une fois par mois, j'imagine, deux fois tout au plus. Mais, pour ses religieuses, ou pour les saintes personnes qu'il dirige, Bossuet ne peut souffrir la rigueur parcimonieuse de ces chiffres.

 

Il ne faut point adhérer à ceux qui veulent régler si précisément le nombre de communions à chaque semaine (2).

 

Séparées du monde, aucune autre considération ne doit limiter « le droit » qu'elles ont « sur ce corps qui est le sceau de leur union avec le céleste Époux (3). »

 

Cette vertu dont Jésus est plein ne demande qu'à sortir; et ainsi, comme elle a choisi la divine Eucharistie, comme le canal par où elle se veut dégorger sur les âmes, c'est lui faire violence que de retarder ses écoulements en différant les communions (4).

 

Aux mondains, on ne prêchera jamais assez la «révérence», mais les Épouses, déjà trop timides pour la plupart, toutes frissonnantes de scrupules, ne doivent craindre que de craindre :

 

Ne hésitez pas à communier .. La disposition dont vous me parlez n'est pas un empêchement à la communion, courez-y avec ardeur (5)... Augmentez vos communions plutôt que de les diminuer; par ce moyen, le tentateur sera confus, car c'est ce qu'il veut que de vous arracher s'il peut de la Sainte Table (6)... Si les fautes fréquentes devaient retirer de la communion,

 

(1) Oeuvres oratoires, VI, p. 200.

(2) Correspondance, VII, p. 231.

(3) Ib., VII, p. 10.

(4) Ib., VII, pp. 232, 233.

(5) Ib., V, p. 342.

(6) Ib., VII, p. 10.

 

 

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les fautes, entendez-le bien, d'une religieuse,

 

ce serait en soi qu'on espérerait; ne vous retirez donc jamais, ni de l'oraison ni de la communion, pour quelque cause que ce soit, que par ordre d'un confesseur (1).

Vous avez bien fait de communier, et ces fâcheuses dispositions vous y doivent plutôt déterminer que de vous en détourner (2).

Ne quittez point la communion; quand communierez-vous, si vous attendez que vous en soyez digne (3)?

Ne quittez jamais l'oraison ni la communion, quoiqu'il en arrive. A quelque prix que ce soit, il faut jouir de l'Epoux. Il ne se fâchera contre vous que dans le cas de l'abandon, où vous l'outrageriez plus que par quelque autre chose que ce puisse être .

 

Eh quoi! suppose-t-il un seul instant, contre Arnauld, contre Salazar, contre tout le monde, que, pourvu qu'on ait reçu l'absolution, on peut hardiment « courir » à la Sainte Table? A Dieu ne plaise, répondrait-il ! La condition « suffisante », ce n'est pas l'état de grâce, c'est l'état de perfection ; à savoir l'état normal des couvents. A qui fait « oraison » tous les jours, comment refuser la communion de tous les jours (5)? Aussi bien incline-t-il à voir les religieuses qu'il conduit toutes semblables à l'Épouse des Cantiques.

 

(1) Correspondance, VII, pp. 157. (Cf ib., p. 233.)

(2) Ib., V, p. 341.

(3) Ib., VII, p. 58.

(4) Ib., VII, p. 56.

(5) Quand il s'adresse, non plus à telle ou telle religieuse en particulier, gomme dans la Correspondance, mais a toute une communauté, comme dans les Méditations, Bossuet insiste davantage sur les dispositions nécessaires. « Si... nous voulons persévèrer dans la vertu, il faut communier et communier souvent... Mais aussi on doit trembler quand on retombe dans ses fautes après la communion. » Le Probet autem ne demande pas seulement qu'on se présente exempt du péché mortel : « Il y a... d'autres épreuves plus délicates. Le pain de L'Eucharistie est appelé... le pain des forts ; et il y faut user en le donnant du même discernement dont use un sage médecin en donnant le solide à son malade; c'est-à-dire qu'il faut songer, non seulement au refus absolu qu'on en doit faire durant la lièvre, mais encore aux ménagements avec lesquels il le faut donner aux convalescents... Il y a encore une épreuve, une préparation nécessaire... : il faut considérer le progrès que nous faisons en... mangeant (cette viande) et la prendre avec réserve, jusqu'à tant que nous soyons rendus propres à recevoir tout son effet... »

(Méditations... La Cène, XLIV, XLVIII. passim).

 

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Toujours pressé d'apaiser les scrupules des unes, il ne l'est pas moins de seconder les transports des autres.

 

La communion journalière doit être votre soutien, écrit-il à Mme Cornuau ; dévorez, absorbez, engloutissez, saoulez-vous. Que puis-je vous dire autre chose pour assouvir cette faim pressante (1).

 

On reconnaît le ton des fameuses lettres à une Demoiselle de Metz. Il y a là peut-être moins de poésie que d'éloquence, et plus d'éloquence que de vérité. Si éperdument néanmoins qu'il amplifie les joies de la communion fréquente, et même quotidienne, il reste en parfait accord avec tous les spirituels du grand siècle sur les dispositions nécessaires à ce sacrement.

Ainsi pour les enfants : il voudrait « les accoutumer à la communion les premiers dimanches du mois », pourvu toutefois que l'on se règle en cela sur « leur progrès dans la vertu (2). » Il n'en exige pas moins des religieuses; il en exigerait bien davantage.

 

Servez-vous de la faim de la communion, dont quelques-unes vous paraissent pressées, pour les engager à devenir humbles (3).

 

Mais si quelqu'un ne se croyait pas assez humble pour communier dignement, il lui répondrait de plus belle : « N'hésitez pas ». Eh ! quand donc « communierez-vous si vous attendez que vous en soyez digne (4) ? »

On voit bien à son insistance, infatigable, mais parfois un peu agacée, que les directions de Bossuet n'étaient pas sans

 

(1) Correspondance, V, p. 197. On sait que Bossuet n'a jamais pardonné aux mystiques le peu d'enthousiasme que ceux-ci manifestent pour les ferveurs sensibles. L'absence de ces ferveurs lui paraissait un mauvais indice. Mais ceci n'est plus de notre sujet. Je me contenterai également de citer un curieux texte de lui qui appellerait de longs commentaires : « Vous avez raison pour la sainte Eucharistie : on porte plus aisément la présence seule; dans la réception actuelle l'excès de la grâce confond quelquefois. » Ib. V, P. 197.

(2) Correspondance, VII, p. 427.

(3) Ib., VII, 5.

(4) Ib. VII, p. 58.

 

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rencontrer dans les couvents une sourde résistance. Et non pas seulement chez les scrupuleuses. Aux scrupules proprement religieux se mêlait parfois la peur du qu'en dira-t-on. Plus elles sont vertueuses, plus il leur en coûte de se gouverner comme des êtres d'exception, à qui le régime de la communauté - deux communions par semaine - ne suffit pas. Tant y a que, pour ne pas afficher leurs privilèges, elles communiaient parfois en se cachant de leurs soeurs. Bossuet ne les grondait pas pour si peu : «J'approuve ces communions dérobées pour ainsi parler (1). »

S'il en allait ainsi dans les cloîtres, on imagine aisément les épigrammes de toute sorte où s'exposaient les personnes du monde, qui avaient l'audace de communier souvent. Du beau monde, surtout. Le bon ton demandait que de telles pratiques fussent laissées aux petites gens.

 

Chose étrange, s'écriait déjà le Père de Machault, que David cherchant quelques-uns de la maison royale de Saül et de Jonathas, pour les avoir à sa table..., il ne trouva qu'un seul Miphyboset; encore était-ce un pauvre estropié et impotent des jambes..., comme signifiant que, s'il n'eût été invalide, il aurait suivi plutôt le grand train des autres que d'être trouvé au logis pour venir s'asseoir à la table du Roi.

O mystique David, qui des nobles, qui des riches, qui des grands de la terre s'approchent de votre Table si somptueuse et si aimable?.

 

 

(1) Correspondance, VIII, 39. «Cette personne avait occasion de communier très souvent sans qu'on s'eu aperçût ». Note de Mme Cornuau. Bossuet lui écrivait un autre jour : « Votre soutien doit être la communion ; jouissez-en tous les jours, puisque Dieu vous a mise en lieu où vous pouvez sans qu'on épilogue et sans qu'on vous méprise, baiser en liberté ce cher petit frère. » (Corresp., VIII, p. I.) Plus et plus souvent que n'importe quel directeur de ce temps que je connaisse. Bossuet insiste sur la fréquente communion. « Pour la communion, écrit Mine de La Maisonfort à Fénélon, il (M. de Meaux) me permettait de communier le dimanche, le jeudi et le samedi... 11 était porté pour la fréquente communion » (VIII, p.  505.). Il semble tenir à la communion du samedi (VI, p. 382). M d'Albert communie tous les jours pendant l'octave de la Fête-Dieu (VIII, p. 273). Comme à Port-Royal. Les peines qui retirent de la communion « tiennent de l'angoisse et retardent l'opération de Dieu » (VII, p. 246). C'est par là surtout, je crois, que s'explique son insistance; couper court aux vaines angoisses qui tourmentent tant de religieuses; « Dans le doute, conseillez toujours la communion à celles que vous voyez de bonne volonté » (IX, p. 2o3).

 

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Fort peu de cette qualité, si ce n'est quelqu'un qui, par disgrâce, ou de malheur, ou de vieillesse, tout pourri des vices de la vie passée, et qui n'est plus désormais que le rebut, comme l'on parle abusément, du beau monde, soit forcé enfin de venir à vous et, après avoir usé la fleur de sa vie dans les vanités de la terre, donner la caducité et comme le marc de ses ans à la dévotion (1).

Machault écrivait sous Mazarin. On pense bien que, trente ans, quarante ans plus tard, c'est-à-dire, après tant et tant de campagnes contre les dévots, après le Tartufe, les moeurs du beau monde n'avaient pas beaucoup changé.

 

Sans tant vous intéresser vous-même, et vous regarder dans cette communion fréquente, écrivait le père Guilloré aux grandes dames de son temps, faites-la pour honorer ce divin Sacrement, qui, d'ordinaire, n'est guère honoré par tant de monde, qui s'approche peu de la Sainte Table; suppléez par votre assiduité à ce défaut et à ses honneurs qu'on ne lui rend pas; touchez vous du noble sentiment de faire connaître votre Maître et votre Dieu; et faites qu'il ne soit pas dit que la communion fréquente n'est que pour les personnes vulgaires. Mais, sans parler du respect que mérite par lui-même ce divin Sacrement, que l'on commence d'avoir pour lui un respect tout nouveau, voyant des dames de qualité s'en approcher aussi souvent et avec autant de piété que celles qui sont de la condition la plus obscure.

 

Cet argument, un peu spécial, lui tient au coeur. Je vous invite, écrit-il encore, à communier souvent,

 

pour relever et réparer le déplorable abandon de la communion fréquente, que les dames de votre qualité font de tous côtés; car où les voit-on recevoir souvent ce pain des anges, et s'il n'était connu que par les approches qu'elles en font, ne tomberait-il pas peu à peu dans l'oubli? Il faut donc, Madame, qu'ayant autant de zèle que de qualité, vous n'augmentiez pas cette sorte de déshonneur parmi celles de votre rang, et que vous récompensiez l'éloignement qu'elles ont de la Sainte Table en vous en approchant souvent (1).

 

(1) Le Trésor..., p. 462.

(2) Manière de conduire les âmes, édition de 1859, pp. 3o4. 4o6. « Fréquente », sous la plume de Guilloré, n'est pas synonyme de «quotidienne». Les saintes personnes « communieront.., bien plus souvent, mais vous ne laisserez pas aussi de le faire souvent. » (Ib., p. 3o5.)

 

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Fénelon donne les mêmes conseils au beau monde, mais, en se fondant sur des raisons qui sentent moins leur roture : trop grand seigneur, de sang et d'âme, pour croire que la communion d'un duc et pair soit plus honorable à Dieu que celle d'un savetier.

 

Je suis bien convaincu, écrivait-il à un gentilhomme, que vous ne devez ni vous cacher ni vous gêner pour vos communions... Je crois qu'elles doivent être fréquentes, vous avez besoin de nourriture intérieure. Rassasiez-vous du pain qui est au-dessus de toute substance. Faites là-dessus tout ce que vous avez à faire, sans penser aux spectateurs curieux et critiques; il faut accoutumer le monde à la vertu (1).

Entre cette lettre et celle de Bossuet que nous venons de citer, on sent les nuances : « Saoulez-vous », écrit l'un ; « rassasiez-vous » suffit au grand goût - aristocratique et mystique - de l'autre. Le premier permet, le second n'admet pas qu'on se cache.

Il ne me déplaît pas, du reste, que ce grand calomnié qu'on nous représente volontiers comme plus chrétien que catholique, voire comme moins chrétien que mystique, et à qui Bossuet lui-même reprochera indignement d'instruire les

parfaits à se passer du Christ, que Fénelon, dis-je, ait insisté, et plus et mieux que personne, parmi les spirituels du XVIIe siècle, sur la nécessité de la communion fréquente. Voici le début de la fameuse lettre, un mémoire plutôt, par où nous finirons notre enquête.

 

Je ne suis nullement surpris, Monsieur, d'apprendre, par la lettre que vous m'avez fait la grâce de m'écrire, que plusieurs personnes sont mal édifiées de vous voir communier presque tous les jours.

 

« Monsieur », et non « ma chère soeur », et non « madame ».

 

(1) Oeuvres, VIII, pp. 488, 489.

 

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Ces personnes ne jugent de vos communions que sur certains préjugés qu'elles tirent de l'ancienne discipline sur la pénitence; mais il ne s'agit point ici de l'exemple des hommes coupables de péchés mortels, qui étaient dans la nécessité de faire pénitence avant de communier. Le cas dont il s'agit est celui d'un fidèle dont la conscience paraît pure, qui vit régulièrement, qui est sincère et docile à un directeur expérimenté et ennemi du relâchement. Ce fidèle est faible, mais il se défie de sa faiblesse et a recours à l'aliment céleste pour se fortifier; il est imparfait, mais il en gémit et travaille pour se corriger de ses imperfections. Je dis qu'un bon directeur, auquel il obéit avec simplicité, peut et doit le faire communier presque tous les jours.

 

Tant s'en faut du reste que Fénelon invite à la communion très fréquente le premier chrétien venu.

 

Il y a... beaucoup de personnes, qui, observant une certaine régularité de vie, n'ont point les véritables sentiments de la piété chrétienne. Quand on approfondit leur état, on ne voit point qu'on puisse les mettre au rang des justes qui doivent communier. Mais nous ne parlons nullement de ceux-là; il s'agit ici des âmes pures, humbles, dociles et recueillies, qui sentent leurs imperfections, qui veulent s'en corriger,

 

et qui n'y ont donc aucune attache (1). Par où l'on voit que, sur ce point comme sur presque tous les autres, Fénelon rejoint saint François de Sales. Progrès néanmoins, et assez marqué de l'un à l'autre, mais progrès qui était, pour ainsi dire, dans

la logique du « mouvement céleste », inauguré par la Contre Réforme et dont la lente évolution s'achève avec la Lettre de Fénelon. Il s'agit toujours de fixer une voie moyenne, où leur juste part soit faite, d'un côté aux exigences incoercibles de l'honneur divin, de l'autre au profit spirituel des âmes. Peu à peu l'expérience leur avait montré, ou bien que les abus qu'avait d'abord provoqués une propagande maladroite n'étaient plus à craindre, ou bien qu'à trop combattre ces abus, on écartait des sacrements ceux-là même, et ceux-là

 

(1) Oeuvres, V, pp. 176, 726, passim.

 

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seuls, qui déjà ne se croyaient que trop indignes de les fréquenter. Les directeurs se trouvaient ainsi amenés à faire la part du feu. Sacrifice pour sacrifice, mieux valait tolérer les grimaces dévotes des uns que d'exaspérer les scrupules des autres. Avec Salazar, François de Sales et Suffren, on ne permettrait la communion trés fréquente qu'à une élite, mais de cette élite on inclinerait de plus en plus à élargir les frontières. Ce faisant, on ne rabattait rien des principes, mais on en mesurait l'application sur l'expérience. Depuis François de Sales, et grâce à lui plus qu'à personne, la vraie dévotion a pénétré partout, dans le monde aussi bien que dans les couvents ; les dévots toutefois, plus ou moins imparfaits mais qui ne se résignent pas à l'être, sont encore le pusillis grex. Si les zelanti de la Contre-Réforme ont pu rêver un instant que le nombre des saints allait égaler celui des médiocres, ils n'auront pas tardé à perdre cette illusion, mais, quoi qu'il en soit, le nombre de l'élite pieuse n'a cessé de croître, et par suite le nombre de ceux qui ont le « droit » comme disait M. de Meaux, de communier fréquemment. Or, de ce progrès qui sera un juge plus sûr que le très clair-voyant, le très exigeant Fénelon? D'où l'assurance avec laquelle, fidèle tout ensemble à l'enseignement unanime de ses précurseurs et aux signes présents de la volonté divine, il dresse à son tour la charte de la communion fréquente. Puisque M. de Meaux permet la communion de tous les jours à la moyenne des religieuses, et puisque, d'autre part, il y a dans le monde, et même à la Cour, des chrétiens dont la ferveur n'est pas loin d'égaler celle des couvents, pour ne rien dire de plus, nulle raison de refuser à ces derniers ce que l'on accorde aux autres.

 

On est presque mal édifié, dit-il dans une autre lettre Sur le fréquent usage des sacrements, d'un prêtre qui ne dit point la messe tous les jours, et l'on serait surpris de voir un laïque qui communierait tous les jours de la semaine. Pourvu que le laïque vive en bon laïque, il peut et doit communier tous les jours, s'il est libre. J'excepte seulement les personnes qui sont assujetties...

 

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à des engagements du monde, dans lesquels il faut garder des mesures. J'avoue aussi que les gens qui aiment leurs imperfections et qui sont volontairement dans des péchés véniels, sont indignes de cette communion quotidienne.

 

Avant tout, l'honneur de Dieu et du Sacrement.

 

Mais pour les âmes saintes, droites, prêtes à tout pour se corriger, dociles et humbles, c'est à elles qu'appartient le pain quotidien (1).

 

« Vouloir respecter l'Eucharistie en la recevant rarement» est contraire à l'esprit de l'Eglise et à l'institution même du Sacrement. « Pourvu qu'on soit pur », et de cette pureté déjà peu commune que Fénelon vient de décrire, « le vrai respect est de la recevoir fréquemment (2). »

 

 

(1) Oeuvres, V, pp. 717.

(2) Je n'exagère rien quand je dis que la Lettre de Fénelon a été, pendant très longtemps chez nous, comme la charte de la communion fréquente. En 1855, Mgr Dupanloup en publiait une nouvelle édition, tirée à cent mille exemplaires ( 10 centimes l'exemplaire; Orléans, Paris). Il va, du reste, sans dire que, dans le chapitre d'histoire littéraire que nous achevons ici, notre rôle devait se borner à exposer la doctrine du XVIIe siècle sur la communion fréquente. On me permettra de remarquer néanmoins qu'il serait et très injuste et très imprudent d'opposer une tradition unanime et représentée par de tels maîtres aux directions données récemment par S. S. le Pape Pie X. Quoi qu'en aient pu dire des théologiens improvisés, je reste bien assuré que l'Eglise ne réprouvera jamais l'essentiel de la doctrine salésienne, ce qu'elle ne ferait qu'en enseignant qu'on peut s'approcher « tellement quellement » de la Sainte Table, comme disait le P. Suffren, pourvu qu'on n'ait aucun péché mortel sur la conscience. « Le Pape Pie X, écrit à ce sujet Dom Ryelandt, a nettement enseigné qu'outre l'état de grâce, l'intention droite de recevoir en nous les fruits du Sacrement était la seule disposition requise pour s'approcher de la Table sainte » (Pour mieux communier, Maredsous, 1925, p. 45). Autant dire qu'on ne peut s'approcher sans une sérieuse préparation. Avec le Concile de Trente, avec tous nos maîtres du XVIIe siècle, le Saint Père voudrait que l'on assistât chaque jour à la Sainte Messe et que l'on y communiât. « Après la communion du prêtre, disait déjà Fénelon, dans son Manuel de piété, vient celle du peuple; car ils doivent tous être faits un avec Jésus-Christ dans ce mystère d'union. Y assister sans y participer, c'est manquer à suivre l'institution de ce Sacrement... Quand on est pur, comme les chrétiens doivent toujours l'être, (et comme ne peuvent guère manquer de l'être ceux qui assistent chaque matin à la messe), on ne peut ni se dispenser de communier dans la célébration de ce mystère, ni communier dans une autre heure à sa commodité, sans s'écarter de l'intention de Jésus-Christ. » (Manuel p. 19) Il me semble que ces quelques mots lèvent toutes les difficultés. Il faut une préparation, faute de laquelle manquerait « l'intention droite » qu'exige Pie X et par laquelle on veut « satisfaire le bon plaisir de Dieu, s'unir plus étroitement

 

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à lui par la charité » et obtenir la guérison de ses misères. Mais à cette préparation la sainte messe, entendue comme il faut l'entendre, suffit largement. Qui participe à l'action liturgique, a témoin, prêtre et hostie s comme disait Bourdaloue, se trouve, ipso facto, dans les conditions requises par François de Sales et les autres spirituels du XVII° siècle. Qui se met en posture d'hostie ne saurait avoir aucune « attache au péché véniel ». Cf. à ce sujet F. Gellé : A propos de l'initiation liturgique des enfants. Un problème de la communion ( Vie et arts liturgiques, avril, mai 1922); Dom Godu; Le Sacrifice eucharistique et la communion (même revue, septembre 1922); R. P. Joret; Les conditions d'une bonne communion ( Vie spirituelle, juillet 1927) ; R. P. Garrigou Lagrange : Le progrès spirituel et la communion quotidienne (même revue, octobre 1927). Enfin la précieuse brochure de Dom Ryelandt que je viens de citer. Je ne vois rien dans ces travaux récents que n'eussent pu s'approprier avec allégresse les spirituels dont je viens d'exposer la doctrine.
 
 

§ 2. - LE SAINT SACRIFICE

 

I. La messe dans la littérature du XVIIe siècle. - Ligne de partage des eaux : dans la première moitié, la messe considérée comme un des « exercices » de la vie dévote; dans la seconde, comme l'acte religieux par excellence, la « synthèse de tout le culte ». - Religion et Dévotion. - L'accent mis de plus en plus sur le sacrifice.

II. Amelote, Duguet et la théologie du Sacrifice. - Il n'est pour eux de vrai sacrifice que liturgique. - « L'hostie immolée en public ». - Le sacrifice a partie essentielle du culte public », - Les figures du sacrifice du Christ : Caïn et Abel ; Noé. - « Ce qui manquait au sacrifice de la Croix sur le Calvaire ». - Jésus-Christ prêtre dès son incarnation, mais d'un a sacerdoce intérieur ». - Le sacrifice da Calvaire, « vrai sacrifice dans l'usage intérieur que le Sauveur en a fait », n'est pas à proprement parler sacrifice liturgique. - Jésus-Christ a suppléé à ce défaut par l'institution de l'Eucharistie. « Conformité essentielle entre l'Autel et la Croix. - Diffusion de la théologie sacrificielle.

III. Conclusions pratiques. - L'assistance à la messe. - Les sept méthodes de Suffren et la méthode de Letourneux. - « La messe est le sacrifice commun du prêtre et des fidèles ». - L'Église ne veut pas que le prêtre se sépare de l'Assemblée. - Qu'on a s'occupe l'esprit et le coeur des paroles et des actions qui composent la liturgie ».

IV. Invraisemblable résistance opposée à la méthode liturgique. - On craint ou on feint de craindre que les fidèles s'imaginent « qu'ils sont prêtres au même sens que le prêtre. » - Le sacrement de l'Ordre en péril ! - La messe pour tous ou la messe pour ceux-là seuls qui savent le latin. - Croisade pour le a Secret des Mystères ». - Vallemont et Dom Guéranger. - Répliques de Letourneux. - Si l'Église célèbre la messe en latin, ce n'est pas du tout qu'elle veuille par là en « cacher les mystères aux peuples ». - Ainsi pour la récitation submissa voce du Canon. - Excentricités sans importance de quelques réformateurs.

V. La bataille pour et contre les traductions de l'Ordinaire de la messe. - Le missel de Voisin condamné par l'Assemblée du Clergé en 166o, et par un Bref d'Alexandre VII. - Comment la bonne foi du pape a été surprise par Mazarin. - Contre-vérités dans la lettre de l'Assemblée au Pape : la traduction de l'Ordinaire en français n'était pas une « nouveauté ». - Du XIV° siècle à 166o, le nombre de ces traductions va croissant. - « On n'a eu en France aucun égard à ce Bref » et les Assemblées de 1665 et de 167o désavouent par leur silence l'Assemblée de 166o. - Le prétendu « Secret des Mystères » et le scandale des protestants. - Les traductions de l'Ordinaire répandues à deux cent mille exemplaires. - Pouvait-on refuser aux

 

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catholiques ce que l'on accordait aux protestants? - La guerre contre les traductions recommence au lendemain de la Bulle Unigenitus. - Violence et démence.

VI. Les « livres de messe ». - Traduction ou paraphrases. - Le P. Judde, Antoine Montagnon et les e Courtes prières » de Pellisson. - La paraphrase de Sanadon. - Le mouvement liturgique d'aujourd'hui et la victoire des traductions.

 

I. - De saint François de Sales à Daguet - nos deux points extrêmes, - l'histoire, si l'on peut dire, du Saint Sacrifice pendant le XVIIe siècle, telle que nous permet de la suivre une « littérature » et copieuse et splendide, cette histoire, dis-je, obéit, dans son développement à une sorte de loi que je voudrais d'abord essayer de formuler. Dès 1644, la seule bibliographie des Préparations à la messe, ou des Exercices de la messe, est si riche que, chose presque impossible à croire, l'homme aux trois cents volumes, l'intarissable Camus, réticent, muet pour la première et dernière fois de sa vie, recule devant cet inépuisable sujet, qu'il croit épuisé. « Vous pouvez être aidé, écrit-il, par plusieurs auteurs qui ont crayonné beaucoup de méthodes, comme notre Bx Père, en sa Philothée; le P. Coton, en son Occupation intérieure; le P. Barthélemy Jacquinot, en son Adresse; le P. Alphonse Rodriguez, en sa Pratique des vertus chrétiennes, le P. Louis du Pont, en ses livres de la Perfection du chrétien; le P. Eustache de Saint-Paul (Asseline, feuillant), en son Adresse spirituelle et le P. Philippe d'Angoumois, capucin, en son Occupation continuelle... Auxquels vous pourrez joindre Grenade, en son Mémorial; le P. Arias, en son Traité de la Communion; le P. Richeome, en son Pèlerin de Lorette; le P. Philippe d'Angoumois, en son Adresse de la grâce (4) ».

Il en passe beaucoup, son ami le P. Suffren, entre autres, lequel n'a pas moins de deux cents pages sur la messe, dans le premier volume de son Année chrétienne (164o).

 

(1) Pratique de la fréquente communion (par le P. Salazar s. j.) avec un Traité de la fréquente communion, par J. P. Camus, Paris, 1644, pp. 13-14. 24.

 

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Je ne les ai pas tous lus, mais je croirais volontiers que le bloc de ces écrivains se distingue de ceux qui vont suivre. La nuance est difficile, non pas à sentir, mais à démêler, et plus encore à exprimer. Un clair exemple nous y aidera. Je l'emprunte au Père Suffren que nous connaissons déjà, personnage aussi aimable que considérable, et très composite; archaïsant et moderne tout ensemble, chez qui se mêlent, d'ordinaire sans trop se heurter, les courants les plus divers: une piété encore toute médiévale, l'humanisme dévot, la tradition ignatienne, et le bérullisme. Méditez donc son panégyrique du Saint Sacrifice :

 

Ce qu'est le soleil entre les astres est la messe, ou ouïe ou célébrée, entre toutes les actions de la journée. Si le soleil surpasse tous les astres, cette action est la plus relevée. Le soleil donne la lumière aux autres astres et départ ses douces influences à toutes les créatures corporelles.; de même cette action, étant bien faite le matin, donne une particulière bénédiction à toutes les actions de la journée. Le soleil s'éclipsant, les influences des astres cessent; cette action manquant le matin, on perd quasi tout le fruit de la journée (4).

 

On n'imagine rien de plus suavement ni de plus pratiquement dévot. A l'élite néanmoins de la seconde moitié du XVII° siècle, comme à nous du reste, ce panégyrique de la messe aurait paru assez court, vague, décevant, et pour tout dire plus dévot que religieux; - car telle est, me semble-t-il, la très délicate nuance que nous essayons présentement de saisir. Pas une ligne de Suffren qui ne puisse s'appliquer presque aussi bien à n'importe quelle pratique religieuse, à la méditation du matin, par exemple, à la visite au Saint Sacrement, et mieux encore à la sainte communion, prise en elle-même, détachée, veux-je dire, du Sacrifice. Le Sacrifice de la messe n'est pas, en effet, « et ne doit pas être un exercice de piété éminent entre beaucoup d'autres. Il est au contraire le centre vers lequel doivent converger tous les efforts de la

 

(1) L'Année chrétienne, I, pp. 3o4, 3o5.

 

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discipline spirituelle, toute l'ascèse (et aussi bien toute la mystique). Il exprime et réalise la synthèse de tout le culte, qui est, en définitive, de faire de nous des hosties vivantes et saintes, offertes chaque jour à la gloire du Père, en union avec l'unique sacrifice de Jésus-Christ (1). » Ces lignes sont d'hier, mais Condren, Olier, mais Bossuet, mais Duguet les auraient signées. Elles expriment parfaitement l'idée qu'ils se font tous du Saint Sacrifice, comme nous le montrerons bientôt. Or entre ces deux descriptions, qui ne sent la différence? Qui ne voit que la seconde est plus spécifiquement, plus profondément religieuse que la première? Chose extrêmement remarquable, saint François de Sales, antérieur de vingt ans à Suffren, et que Suffren manifestement à voulu et cru copier ici, François de Sales, dans la description qu'il donne du Saint Sacrifice, annonce déjà et devance le développement que nous avons dit :

 

Je ne vous ai point encore parlé du soleil des exercices spirituels, qui est le très saint, sacré et très souverain Sacrifice et Sacrement de la messe : centre de la religion chrétienne, coeur de la dévotion, âme de la piété, mystère ineffable qui comprend les abîmes de la charité divine, et par lequel Dieu, s'appliquant réellement à nous, nous communique magnifiquement ses grâces et faveurs... Faites donc toute sorte d'efforts pour assister tous les jours à la sainte messe, afin d'offrir avec le prêtre le sacrifice de notre Rédemption (2).

 

Vous sentez la différence de l'un à l'autre. Et d'autant plus significative, je le répète, que Suffren écrit sous la dictée de François de Sales. Je ne veux pas dire du tout que

 

(1) Dom G. Godu, Le Sacrifice eucharistique et la communion (La vie et les Arts liturgiques, septembre 1922, p. 486). « Le centre de tout le culte catholique, écrit de son côté Dom Ryelandt, n'est pas l'eucharistie distribuée à la table sainte. Notre religion a pour centre et source principale de vitalité le saint sacrifice de la messe renouvelant l'immolation de Jésus-Christ en croix, et la participation des fidèles à ce même sacrifice par la sainte communion... (Reçues en dehors de la messe) les communions sont des exercices de piété à part ». Pour mieux communier..., par D. I. Ryelandt, (moine de Maredsous et disciple de Dom Marmion) Maredsous, 1925, p. 22;

(2) Oeuvres complètes, III, pp. 100, 101. (Introduction II, ch. XIV.)

 

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le jésuite refuse son adhésion aux quelques traits essentiels qu'il n'a pas retenus ; je constate simplement que, recueillant avec une enthousiaste docilité, ce que ces lignes ont de plus dévot, il oublie de s'approprier ce qu'elles ont de plus religieux.

Pour marquer une antithèse qui me paraît fondamentale, je voudrais bien d'autres mots, mais je n'en vois pas. On pourrait dire que, de ces deux notions, l'une est plus affective, l'autre plus dogmatique - ce qui n'est pas synonyme de spéculative; l'une antropocentriste, l'autre théocentriste; ici une manne ou une rosée ; là un encens qui monte droit vers le ciel.

 

Il est mieux de toute façon, écrivait encore François de Sales, que vous oyiez la sainte messe tous les jours, et y faire l'exercice de la messe, que de ne l'ouïr pas sous prétexte de continuer l'oraison chez vous (1).

 

La question se posait donc en ce temps-là; une âme dévote pouvait hésiter entre le réconfort de la prière solitaire et la majesté de la Messe. Tel avait été le succès des récentes propagandes qui avaient fait entrer si vite et si avant dans les moeurs la pratique de la méditation quotidienne et de l'examen de conscience. Mais plus triomphait ce mouvement de retour à la vie intérieure - ascèse ou. contemplation - plus il importait de maintenir contre les excès, toujours mais plus que jamais à craindre, du pur moralisme ou de l'individualisme, la primauté du culte public et de la religion elle-même.

« Le très souverain Sacrifice et Sacrement de la Messe » on pourrait encore dire que, si l'âge précèdent avait insisté davantage sur le bienfait du « Sacrement », l'effort de nos maîtres, pendant la période qui nous occupe, aura d'abord et surtout pour objet d'approfondir, de construire, de rendre accessible et saintement féconde à la foule croyante, la métaphysique naturelle et surnaturelle du

 

(1) Oeuvres, Lettres, V, p. 25 ( ?)

 

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« Sacrifice (1) ». Ceux de mes lecteurs qui veulent bien se rappeler mes anciens volumes, savent déjà où il faut chercher le premier foyer de cette prédilection intense et rayonnante pour le plus auguste de nos mystères : Bérulle, Condren, Olier, toute l'École française. J'ai assez montré jadis que ce thème du sacrifice est au coeur même de la spiritualité oratorienne. Dans une méditation de Bérulle, dont Bourdaloue doit s'inspirer plus tard, comme nous verrons, et plus encore dans les notes mémorables de Condren sur l'Idée du sacerdoce et du sacrifice de Jésus-Christ, se trouvent arrêtées déjà les lignes maîtresses des développements que nous allons suivre'. Pour rendre plus émouvante la continuité de la tradition bérullienne en ces matières, j'interrogerai parallèlement un disciple immédiat de Condren, Amelote, et Duguet, beaucoup plus jeune. Si je les choisis de préférence à tel ou tel autre, c'est bien sans doute parce que je les trouve particulièrement admirables ; mais c'est aussi parce que, dans les grands travaux contemporains sur ces mêmes sujets, on n'a pas toujours fait à ces deux témoins la place qu'ils me semblent méritera. Non que, simple rapporteur, j'aie l'impertinence de prendre parti dans une controverse plus subtile encore que magnifique, mais on me saura gré, j'en suis sûr, d'exhumer ici de beaux textes qui enrichiront ou nuanceront, s'ils ne la corrigent, l'idée peut-être

 

(1) Dans le Trésor du P. de Machault, une des meilleures parmi les sommes eucharistiques de ce temps-là, (1644) il est à peine question du sacrifice. La communion y est présentée comme un « exercice de piété » à part et qui se suffit à lui-même. Sur cette notion de la communion séparée, j'ai déjà apporté le témoignage de Dom Godu et de Dom Ryelaudt. Cf. pp. i3i-132.

(2) Cf. L'Ecole française, pp. 335-371.

(3) Je fais ici allusion, d'abord, comme il va de soi, au monumental Mysterium fidei du R. P. de la Taille, et au livre non moins remarquable de M. Lépin sur l'Idée du sacrifice de la Messe (l'un et l'autre, chez Beauchesne, 1924, 1926) mais aussi aux excellents résumés, l'un explicite l'autre implicite qu'ont donnés récemment de ces travaux, le R. P. de Lanversin (Esquisse d'une synthèse du Sacrifice ; Recherches de science religieuse, juin-août 1927) et M. Viguier, dans le 1er chapitre de Liturgia (193o). Cf. aussi le résumé que le P. de la Taille a publié de son grand ouvrage : Esquisse du Mystère de la Foi, Paris, 1921. Ceci était écrit lorsque a paru, tout à fait indépendant de ces divers travaux, l'admirable petit livre de M. Birot sur le Sacrifice (Publiroc, 1931).

 

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sommaire que l'on se fait parfois de la doctrine oratorienne sur le sacrifice. Il se trouve du reste, que le plan de la synthèse sacrificielle, si j'ose dire, que je voudrais présenter ici, Duguet lui-même l'a déjà tracé de maîtresse main, dans sa lettre, « à un curé sur la manière d'instruire ses parois siens sur le saint Sacrifice de la Messe (1) ».

« La matière de ces instructions, écrivait-il, est immense, comme vous le remarquez. Mais il faut la réduire à certains chefs. Il me semble que l'on y pourrait garder cet ordre... » Nous le garderons, nous aussi.

 

II. - A.            « La nécessité du Sacrifice, sa liaison essentielle avec le culte intérieur et public, sa fin et son objet ».

Dans son Abrégé de la Théologie, (publié en 1675), Amelote prélude en ces termes à la longue série de ses chapitres sur le Sacrifice.

 

Le sacerdoce tire son origine de la souveraine grandeur de l'être divin à l'honneur duquel tout être créé doit être offert en sacrifice ; il naît de son infinité, qui comprend tout l'être ; de sa bonté, qui le communique ; de sa puissance, qui le tire du néant; de sa sainteté, qui en est détachée; de sa suffisance à soi-même... ; de sa justice, qui ne laisse aucune de ses injures impunie. C'est pour rendre un insigne témoignage à toutes ces hautes perfections et à toute l'incompréhensible grandeur de Dieu, que nous lui immolons nos victimes. Nous les détruisons en sa présence, pour l'honorer comme l'être universel et souverain par la destruction de l'être créé. Nous lui présentons, non les fruits seulement de l'être; mais l'être même, en le consumant pour sa gloire. Nous lui offrons la vie, comme à l'auteur de la vie et à la vie même; parce que nous avons tout reçu de lui, nous lui rendons tout en reconnaissance. Le sacrifice est un présent artificiel, plein de mystères, dans lequel nous prétendons comprendre, non seulement nos liens, nos services, nos louanges, nos reconnaissances, notre vie et tout ce qui est en nous, mais toute l'Église et tout l'univers (2).

 

(1) Lettres sur divers sujets de morale et de piété; t. V (Paris 1734), lettre XLIV, 326-335.

(2) Abrégé de la Théologie ou des principales vérités de la religion... Paris 1675, pp. 220-221. Cette sorte de grand catéchisme est dédié à « l'illustrissime et religiosissime François de Harlay ». Ce dernier superlatif est deux fois curieux.

 

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Ces nobles lignes ne font qu'effleurer le sujet propre des longs discours qui vont suivre, à savoir l'essence même du sacrifice. Amelote commence par déterminer le pourquoi, la fin de cette action religieuse, et les dispositions intimes, faute desquelles, elle ne serait qu'une vaine parade ou qu'un psittacisme rituel. Mais on se tromperait du tout au tout si l'on croyait que l'École française identifie le sacrifice aux dispositions intimes du sacrificateur. Non, elle prend sacrifice au sens où l'humanité l'a toujours pris, c'est-à-dire comme un ensemble de démarches extérieures, comme une manifestation publique, ou comme une liturgie. On ne peut les soupçonner de négliger la mystique du sacrifice, mais cette mystique, ils ne la séparent point des gestes visibles qui la traduisent. Il n'est pour eux de vrai sacrifice que liturgique. De cet axiome découle toute leur doctrine, et notamment une de leurs thèses maîtresses : l'insuffisance métaphysique du sacrifice de la Croix; thèse qui serait insoutenable, s'ils voyaient dans l'« oblation intérieure » l'essence et la perfection du sacrifice.

 

Sans le sacrifice extérieur, écrit Duguet, la Religion est comme languissante ; et si elle n'a point de corps, elle est en danger de ne subsister pas longtemps par l'esprit. L'homme a besoin de croire et de voir. Il a besoin d'être soutenu dans sa foi par des témoignages sensibles; et si on le réduit à ses seules pensées et à ses seuls désirs, il s'éblouit, il se déconcerte ; un objet qui n'occupe que son âme, sans intéresser le corps dont elle dépend pour ses autres fonctions, ne faisant que la lasser par les efforts auxquels il l'oblige, au lieu de la consoler par un sentiment doux et tranquille.

 

Et comme s'il voulait écarter d'avance l'interprétation que certains donnent aujourd'hui de la théologie oratorienne,

 

le sacrifice extérieur, poursuit-il, est donc, par sa nature, non seulement le signe et le symbole de l'intérieur, mais une partie

 

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nécessaire; une espèce de supplément, une consolation et un appui sensible pour l'âme qui s'immole en secret, et qui cherche à s'assurer de ses dispositions, en offrant au dehors une victime qui les imite, et qui en soit en même temps l'image et la caution.

 

Ce n'est pas ici un jugement de valeur, comme on dit aujourd'hui, mais la détermination d'une essence. Duguet ne compare pas du point de vue du mérite, encore moins préfère-t-il, le sacrifice proprement dit à l'immolation secrète de l'âme; il tient simplement que cette immolation secrète, aussi longtemps qu'elle ne paraît pas au dehors, n'est pas un vrai sacrifice. Il entend bien, certes, que « sans cette liaison intime entre les sentiments de l'âme et le sacrifice qu'elle offre à Dieu en public, le sacrifice extérieur est un mensonge et une hypocrisie... ; un partage injuste entre Dieu à qui l'on ne donne qu'une victime étrangère, et le démon à qui l'homme s'immole en secret »; et qu'il faut donc,

 

pour rendre le sacrifice extérieur légitime, qu'il soit une expression de celui dont Dieu seul peut-être témoin; que l'hostie immolée en public soit l'interprète et comme la voix extérieure de l'hostie qui s'immole dans le secret et dans le silence; et que l'âme, qui a  besoin de quelque chose qui la soutienne et qui la porte, se plaise à représenter ses désirs et la préparation de son cœur par la consécration et l'immolation réelle de la victime qu'elle se substitue. Voilà en quoi consiste ce véritable culte que Dieu a exigé en tous les temps (1) ;

 

et dont il a lui-même fixé le programme. Car

 

il ne faut pas douter que Dieu n'ait marqué au premier homme la forme du culte public qu'il exigeait de lui, en lui conservant la vie en vue du Médiateur, et qu'il ne lui ait donné des lois par rapport aux sacrifices (2).

 

(1) Explication du livre de la Genèse, Paris, 1732, II, pp. 14-16.

(2) « Dominus... dignatus est, tum in lege naturæ, ut est probabile, tum in veteri, insemet sacrificia instituere, modosque quibus coli vellet, homini præscribere... » Le Gaudier, De Perfectione vitae spiritualis, II, p. 415.

 

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D'où vient

 

le consentement de tous les peuples à regarder le sacrifice comme une partie essentielle du culte public....

Car tous les peuples, avant le déluge, venaient d'un seul homme; et, depuis le déluge, ils viennent tous d'une seule famille... Ceux qui ont retenu quelques vestiges de l'ancienne religion d'Adam et de Noé, ont conservé une idée confuse d'une suprême divinité et du sacrifice qui lui est dû ; quoiqu'ils l'aient altérée par beaucoup de fables. Ce n'est pas le hasard, ou un instinct aveugle, qui les a réunis dans ces points essentiels. C'est l'unité de la religion jointe à l'unité de leur origine qui a produit cet effet. Tout l'univers a été d'abord bien instruit dans ses pères... La vérité est avant le mensonge. Le sacrifice a été offert à Dieu seul, avant qu'il fût offert au démon (1).

 

Je me suis mis à le citer, et déjà je ne sais plus l'arrêter. L'automne de l'École française en égale presque le printemps. Le sublime un peu distant de Bérulle, de Condren, d'Olier, qui tend à s'attendrir avec Quesnel, s'humanise délicieusement avec Duguet, sans rien perdre de sa vigueur religieuse. Je ne crois pas qu'il ait ajouté des vues nouvelles à leur commune théologie du sacrifice, mais nul mieux que lui n'adapte cette doctrine si haute aux exigences les plus profondes, et à la faiblesse même des âmes pieuses (2).

 

(1) Explication du livre de la Genèse, II, pp. 7-9;

(2) Sur cette définition du sacrifice proprement dit, on trouvera d'excellentes remarques dans l'article du H. P. de Lanversin, mentionné plus haut, Le R. P. se refuse énergiquement « à voir dans l'oblation intérieure le constituant proprement dit du sacrifice. » « Le P. de la Taille, écrit-il encore a donc raison de maintenir que, dans tout sacrifice au sens propre, l'oblation rituelle est de rigueur. En dehors de là il n'y aura que sacrifice au sens large, sacrifice d'intention et de désir, sacrifice spirituel si l'on veut comme on dit communion spirituelle en l'opposant à communion réelle ». Parfait rapprochement Et en effet, s'il va de soi qu'une communion réelle n'est acte religieux que si elle est en nième temps communion spirituelle, une communion néanmoins qui ne serait que spirituelle ne serait pas communion au sens propre du mot. A merveille donc jusqu'ici. Mais quelle opposition trouvera-t-on de ce chef entre le P. de la Taille et Duguet ? Ce que j'ai déjà cité montre assez qu’il n'y en a pas, et ce qui nous reste à dire le montrera plus encore, s'il est possible. Il va d'ailleurs. sans dire qu'Amelulc et Duguet ne sont pas les seuls oratoriens qui se rallient aux principes premiers que nous venons d'établir. Je m'en tiens à l'auteur du Catéchisme de Montpellier, le P. Pouquet. « D. Qu'entendez-vous par le mot Sacrifice ?

P. Par ce mot, j'entends eu général tontes les actions de religion... Le sacrifice peut aussi être pris dans une signification propre et distingué des autres actes de religion. En ce sens, par le mot de sacrifice j'entends une offrande d'une chose extérieure et sensible faite à Dieu par un ministre légitime. » (p. 535) Cf. aussi § 4. « De l'obligation d'offrir à Dieu des sacrifices extérieurs et sensibles » et § 6 « Explication des choses figurées et représentées par les sacrifices de Moyse (neuf colonnes in-8°).

 

 

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B. - « Les sacrifices qui ont précédé la loi et: ceux qu'elle a commandés ; leurs différences, leurs principales cérémonies ; ce qui manquait à tous en général et à chacun en particulier. »

C. « Le Sacrifice de Jésus-Christ sur la Croix figuré et prédit ; l'accomplissement de tous »... Soit l'histoire de ces deux sacerdoces avant et après Moïse, - comparés au sacerdoce du Christ, dont ils sont, l'un et l'autre, la figure. Sujet infini, d'une poésie incomparable, cher au XVIIe et au XVIIIe siècles français, et où règne, sans conteste, le prince des figuristes, M. Duguet. On sait que chez lui, la passion figurisante, si j'ose dire, tourne quelquefois à la manie. Plus il méditait les Saints Livres, plus il se persuadait que la fin du monde était proche, plus proche encore, par suite, la conversion du peuple juif. Mais quand il oublie cette idée fixe, nul ne l'éclipse, pas même Bossuet, dans l'art de retrouver, sous le moindre détail de l'Ancien Testament, quelque image du Nouveau. Ses pages sur Abel, prêtre et hostie, donneront une idée de sa manière. subtile et fervente.

Caïn et Abel, prêtres l'un et l'autre ; car„ « la famille d'Adam était dans ces premiers temps le centre de la religion et comme l'Église matrice ».

 

Ce qu'il y a de plus ancien dans l'Écriture, après la promesse du Messie, est le sacrifice d'Abel et sa mort. Il. était à propos que la prédiction du sacrifice et de la mort du Sauveur fût suivie immédiatement de sa représentation, et qu'une telle prophétie fût soutenue d'un tel événement.

 

Même religion chez les deux frères. Ils adorent le même Dieu, ils n'offrent de sacrifices qu'à lui.

 

Il n'est rien dit d'Abel qui nous donne l'idée d'une justice

 

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extérieure plus grande et plus édifiante que celle de Caïn... Mais, dans les victimes qu'il offrait, il ne voyait que la prédiction et la figure de celle qui effacerait les péchés du monde par son sang. Il s'unissait par une foi vive à l'abondante rédemption, dont ce Fils incarné serait la source.

 

Duguet s'autorise ici de ce qu'a dit saint Paul sur la « foi » d'Abel. Mais c'est chez lui une certitude que les merveilles du figurisme, bien qu'inaccessibles au commun des Juifs et réservés à la joie spirituelle du peuple chrétien, étaient néanmoins pleinement connues de quelques grands patriarches et des autres héros de l'Histoire sainte. Ainsi, à propos des rares symbolismes qu'il dégage du rituel mosaïque, « je ne doute point, écrit-il, qu'Aaron et quelques autres, à qui les mystères de la vraie justice ont été révélés, n'aient compris ce que signifiaient tant de figures si pleines de sens (1). »

Et c'est parce qu'il a devant les yeux la promesse du Messie, que les sacrifices d'Abel représentent bien plus parfaitement que ceux de Caïn le sacrifice du Calvaire et de la Cène. « Caïn offrit des fruits de la terre. » Ce n'est pas là le sacrifice d'un homme qui se croit pécheur et condamné à mort. Rien là qui donne l'idée d'un médiateur. Au lieu qu'Abel

 

« offre les premiers nés de son troupeau », c'est-à-dire, des agneaux, qui sont, depuis le commencement du monde, la figure de l'Agneau de Dieu, qui doit en expier les péchés par l'effusion de son sang. Il immole tout ce qu'il offre. Et par là il déclare... qu'il est indigne d'être offert, parce qu'il est pécheur; qu'il a besoin d'une victime pour être réconcilié; qu'il désire que la justice divine accepte cette victime au lieu de lui et fasse retomber sur elle le châtiment qu'il a mérité. Il réitère ses sacrifices, parce qu'il ne les regarde pas comme efficaces, mais comme des figures de celui qui en sera l'accomplissement et la vérité. Il répand un sang qui est le gage d'un autre; et il continue de le répandre par ce qu'il n'y met pas sa confiance, et qu'il ne le considère que comme un signe de l'expiation future..., comme

 

(1) Explication du mystère de la Passion, t. II, p. 663.

 

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une preuve publique de son espérance au Médiateur, et comme une cérémonie religieuse, qui lui facilite le moyen de s'unir à lui par une vive représentation de sa mort, de son obéissance, de sa patience, de son oblation volontaire pour les pécheurs dont il prendra la place.

 

Ne vous récriez pas devant ce jeune berger qui semble avoir lu saint Paul, saint Augustin, saint Thomas, le P. de Condren et Duguet lui-même. Comme prébibliothèque, on ne peut rien imaginer de plus somptueux. Surtout ne dites pas qu'il y a là plus de théologie, voire plus de poésie que de critique. Eh ! bien entendu! Mais cette construction doctrinale - toute la métaphysique du sacrifice - si merveilleusement riche et limpide, c'est là précisément ce qui nous intéresse, nous qui étudions le sentiment religieux au XVII° siècle, et non au temps de Caïn et d'Abel. Remarquez du reste, et, si vous voulez, en souriant, que la critique est aussi de la fête. L'hébreu étincelle à toutes les pages de ce commentaire. Et ici même :

 

Grotius pense qu'Abel offrait seulement de la laine et du lait. Mais, en premier lieu, Bechoroth Isono peut-il signifier autre chose que primogenita gregis sui... ? Est-ce ainsi que la laine est appelée, et en a-t-on des exemples...? En quel endroit de l'Ecriture, trouve-t-on que le peuple juif ait offert du lait à Dieu dans ses sacrifices, et qu'il en ait fait des libations?

 

Mélange amusant, mais encore plus émouvant d'érudition, de candeur et de sublime. Dans ces deux lignes de la Genèse : Abel offrit des premiers-nés de ses brebis et de ce qu'il avait de plus gras », Duguet veut faire tenir plus encore. Ce et lui est une preuve

 

que tous les sacrifices d'Abel n'étaient pas de purs holocaustes, puisqu'il y en avait où il se contentait de brûler les graisses des victimes, c'est-à-dire celles qui couvraient les reins, le foie et les entrailles, et qui sont tant de fois marquées dans le Lévitique. Les holocaustes sont exprimés par ces paroles : « Il offrit des premiers-nés de son troupeau » ; et les sacrifices, où tout n'était

 

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pas consumé par le feu, par ces autres : et de adipibus eorum, et leur graisse.

 

Subtilités, dira-t-on encore ; peut-être, mais qui associent plus étroitement au sacrifice des premiers prêtres, et la symbolique du sacrifice mosaïque et la réalité du sacrifice de la Croix.

 

Si Abel n'avait offert à Dieu que des holocaustes, il aurait reconnu certaines vérités essentielles à la Religion... Il aurait confessé que tout est à Dieu..., (mais aussi) que le commerce entre Dieu et les pécheurs est rompu; qu'une même victime ne peut les unir ; qu'aucune n'est capable de les réconcilier ; que le pécheur ne peut mettre sa confiance dans celle qu'il offre, et qu'après les avoir multipliées, il ,lui est également interdit d'y participer.

Mais Abel aurait obscurci beaucoup d'autres vérités aussi essentielles à la Religion, s'il n'avait jamais offert des sacrifices qui eussent été l'image de la réconciliation de Dieu avec l'homme; et s'il s'était toujours regardé comme séparé de ses victimes et comme excommunié par rapport à ses propres dons. Il aurait montré le péché et caché le Médiateur... Il aurait éteint l'espérance et, par une suite nécessaire, la foi même aux promesses. Il aurait confondu la véritable victime avec celles qui n'en étaient que l'ombre.

 

Il fallait donc qu'Abel offrit un autre sacrifice que l'holocauste ; il fallait, comme l'ordonnera plus tard la loi de Moïse,

 

quelquefois partager la victime; en donner à Dieu une partie, et participer à l'autre, afin de représenter en mystère, non seulement le besoin d'un Médiateur, mais la certitude qu'on en avait un ; afin de prouver que ce n'était point en vain qu'on l'attendait..., afin de nourrir l'amour et la reconnaissance, par une image anticipée des biens futurs, comme on tàchait d'entretenir la crainte et l'humilité par l'image d'une excommunication qui subsistait encore, et dont l'holocauste était la preuve.

 

Et pour que rien ne manque à cette figure privilégiée du Prêtre éternel, comme il est le premier sacrificateur, Abel

 

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est aussi la première hostie ; « il est immolé dès le commencement du monde ; à l'ouverture du livre il est parlé de lui. C'est ainsi que Jésus-Christ est immolé dès l'origine du monde ». Caïn et Abel

 

étaient tous deux prêtres... Mais quelle distance la piété sincère et l'envie avaient-elles mise entre ces deux pontifes ! L'un est un lion, l'autre un agneau... Abel est tiré de son pavillon par son frère, qui l'égorge hors de l'enceinte de son héritage... Il fallait ainsi que la victime, immolée hors du camp, figurât celle qui devait être sacrifiée hors de Jérusalem... C'est à Dieu qu'Abel est sacrifié, pendant que Caïn croit qu'il l'immole à sa haine. Dieu sépare la victime du ministère criminel qui lui ôte la vie. Il convertit en un sacrifice de religion un horrible fratricide; et il dédie dans le sang du juste Abel les prémices de tous les martyrs... La terre fut trempée du sang qui sortit des blessures et elle servit d'autel à cette nouvelle espèce de sacrifice (1).

 

Ceux qui sont initiés de plus près à la théologie du sacrifice, comprendront le prix que j'attache à cette exégèse, épuisante, si l'ont peut dire, autant que ravissante. En dehors néanmoins de toute curiosité doctrinale, j'ai cru que l'occasion était bonne de montrer comment les chrétiens d'autrefois savaient lire l'Ancien Testament. Mais il nous faut courir, et sans nos arrêter qu'un instant à Noé lui-même, personnage presque aussi important qu'Abel, dans l'histoire symbolique de notre messe.

 

Aedificavit autem Noe altare...C'est ici la première fois que l'Ecriture parle d'autel. L'institution en est sans doute plus ancienne, puisque les sacrifices sont aussi anciens que le monde. Mais ce n'est pas en vain qu'au commencement du nouveau (après le déluge), et avant tout autre édifice, il est parlé d'un autel élevé et bâti, va ihen, Jésus-Christ et sa croix étant le premier objet, et de Dieu et des hommes, dans leur réconciliation.

 

Comment ils lisaient l'Ancien Testament? Mais, avec une

 

(1) Explication du livre de la Genèse, pp. 7-6o passim. Tout ce commentaire du ch. IV de la Genèse est une merveille. Cf. notamment à la fin du chapitre la dissertation : « Abel figure de Jésus-Christ; Caïn figure des juifs qui l'ont mis à mort. »

 

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religion et une tendresse de coeur dont nous ne pouvons même plus nous faire une idée.

 

Il y a un plaisir très pur et une solide joie à se représenter Noé, faisant la fonction de Prêtre, au nom de toute la nature, élevé entre le ciel et la terre, que la bonté de Dieu venait de rétablir, et se prosternant, avec les sept personnes qui composaient sa famille, autour d'un autel où, sous l'image du sang des animaux, il voyait couler celui de l'Agneau qui ôte le péché du monde...

 

Odoratusque est Dominus odorem suavitatis. Un peu suffoqué par l'épaisse fumée de cet holocauste, où Duguet assiste de toutes ses puissances de prière, certes, niais encore de tous ses sens, « il n'y a rien que de désagréable dans l'odeur des viandes brûlées », remarque notre délicat. Aussi bien la mort des animaux ne pourrait plaire par elle-même à celui qui leur a donné la vie. « Il y a donc dans le sacrificateur un mérite qui manque au sacrifice », et l'odeur suave qui monte jusqu'au ciel, « est un coeur pleinement dévoué à ses volontés et aussi dépendant de lui que les victimes dont le sang est répandu (1). »

D. - Observer néanmoins ce qui manquait au sacrifice de la croix sur le calvaire. » Comme le R. P. de la Taille le rappelle excellemment, la Passion « ne saurait à elle seule constituer l'oblation rituelle, qui est la propre action extérieure et sensible du prêtre (2). » D'où vient ce que je me suis permis d'appeler, pour résumer d'un mot une des thèses essentielles de l'École française, « l'insuffisance métaphysique » du sacrifice de la Croix, entendant par là que ce sacrifice n'en est

 

(1) Explication du livre de la Genèse, II, pp. 236, 239. Si je pouvais rêver de remplir ici le vaste sommaire du sujet que je viens de résumer, il me faudrait passer maintenant au sacrifice de Melchisédech, puis à l'ordre d' Aaron. Amelote ne consacre pas moins de trois chapitres à Melchisédech (pp. 234-243) et Duguet je ne sais plus combien de pages. Cf. Explication de la Genèse, II, pp. 465, seq. Explication du mystère de la Passion, II. pp. 441-461. Sur le sacerdoce mosaïque cf. ib., pp. 64o-666, etc. etc. Par où l'on voit s'il est vrai, comme certains l'ont prétendu que, dans sa théologie du sacrifice, l'école Française néglige de montrer que le « sacrifice de Jésus-Christ (est) le parfait accomplissement des figures anciennes » !

(2) Esquisse du mystère de la Foi, p. 8.

 

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pas un au sens rigoureux du mot, tel que nous l'avons défini, et que, pour le devenir, il appelle le divin « supplément» qu'est le sacrifice de la Cène.

 

Toutes les qualités royales et sacerdotales sont en Jésus-Christ, dès le premier instant de sa vie, écrit le P. Amelote... Dieu lui fit connaître, dès son entrée dans le monde, comme parle saint Paul, qu'il l'établissait Prêtre, Médiateur et Rédempteur des hommes, et qu'il rejetait tout le sacerdoce faible et purement figuratif de la Loi... C'est par cette puissance sacerdotale qu'il a toujours agi dans son esprit et devant son Père... C'est comme Prêtre qu'il a annoncé la loi, et qu'il a déclaré le nom de son Père, qu'il a pardonné les péchés, qu'il a institué les sacrements et enfin qu'il a été en toute chose le Ministre et le Saint. de Dieu.

Jésus-Christ n'a pas seulement été prêtre dès le commencement de sa vie, niais il l'a été divinement... Il ne s'est pas offert sur un autel bâti par les hommes, mais son autel a été la subsistance même du Verbe sur laquelle son humanité, qui est sa victime, a été soutenue (1);

 

Il est donc prêtre dès son incarnation, mais d'un sacerdoce intérieur, invisible et qui n'est pas encore selon l'ordre de Melchisédech. Son premier acte d'Homme-Dieu est pour s'anéantir, pour s'offrir : « Vous m'avez formé un corps : me voici... » ; toutefois cette oblation n'est pas la première messe. L'immolation sur la Croix, non plus.

 

Que s'il est notre Agneau de Pâques, qui a été immolé, s'il s'est présenté lui-même à Dieu..., il a du être prêtre pour faire ce grand sacrifice. Or, il n'a pu l'offrir comme un sacrifice de la nouvelle alliance, et qui fût solennellement célébré parmi son peuple,

 

condition sine qua non du sacrifice proprement dit,

 

puisque c'est du sang qu'il y a versé que son peuple a tiré son origine...; puisque ce fut... pendant sa mort que, de son côté ouvert, sortit l'eau et le sang dont il forme et nourrit son Eglise. Le sacrifice de la Croix, de sa nature, précédait tout

 

(1) Amelote, op. cit. pp. 225-228.

 

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peuple saint, et ne pouvait être le culte public des enfants de Dieu liés ensemble pour offrir en corps une victime sensible.

 

C'est là une des plus magnifiques définitions du sacrifice que l'on puisse concevoir. Aussi ne voyons-nous sur le Calvaire

 

aucune cérémonie religieuse. Il ne parait qu'impiété, fureur et injustice, dans tous les auteurs et dans tous les ministres de cette mort; et ce qu'il y a de saint et de divin est tout renfermé dans l'intention du Prêtre et de la Victime. C'est donc un sacrifice que nous devons plutôt mettre au rang et sous le genre des offrandes intérieures et spirituelles..., dont ce qu'il y a de religieux se passe dans le coeur et dans l'esprit, qu'au nombre des oblations faites par la dévotion commune de tout le peuple fidèle, et dont le Pontife soit reconnu et autorisé par une ordination publique.

 

Non, certes! que l'on prétende diminuer « l'oblation de Jésus-Christ mourant sur la Croix, en l'appelant sacrifice intérieur et spirituel » ;

 

car il était véritablement offert par le Prêtre de Dieu, et par le Prêtre-Dieu, et rien ne manquait de sa part à la sainteté de son offrande; mais seulement de la part des hommes, tout manquait à la solennité extérieure d'un sacrifice (1).

 

Quoique Jésus, a-t-on dit, « se soit immolé sur la croix, et qu'en y donnant sa vie à Dieu pour nous, il lui ait rendu un honneur infini, néanmoins cette oblation de sa mort n'a pu être un sacrifice de religion, et il a été raisonnable qu'il en instituât un autre pour être sans cesse offert publiquement par toute son Église. » Duguet n'approuvait pas cette formule. Vous dites, écrira-t-il à l'évêque de Mirepoix, La Broue, qui lui avait soumis un projet de mandement sur l'Eucharistie,

 

vous dites que, par le sacrifice de l'Eucharistie, Jésus-Christ convertit en un sacrifice de Religion celui qui fut offert sur la

 

(1) Amelote, op. cit. pp. 231, 232. Amelote dit plus loin,. (p. 236), que ce a sacerdoce intérieur et secret... contenait toute la perfection du sacerdoce. » En un sens, rien de plus juste. Cependant on ne dirait pas que l'âme séparée du corps renferme toute la perfection de l'homme.

 

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montagne du Calvaire. On peut être blessé de l'équivoque, et ne pas comprendre votre pensée. Selon vous (et fort justement), le Sacrifice du Calvaire n'était pas moins un sacrifice de Religion et d'Adoration suprême que celui de l'Eucharistie, Mais le premier, sans l'Eucharistie, ne pouvait devenir l'exercice et l'objet du culte public et religieux de l'Église. Il faudrait tâcher de rendre ici votre pensée plus distincte (1) ;

 

c'est-à-dire marquer plus explicitement que, par sacrifice de religion, on entend un sacrifice public et liturgique. Puis, reprenant la belle formule que nous admirions tantôt, le sacrifice de la Croix, poursuit Duguet,

 

n'a été un vrai sacrifice que dans l'usage intérieur que le Sauveur en a fait, et il n'a été nullement de ceux dont l'offrande lie les enfants de Dieu et les fait conspirer... à, rendre en corps une gloire parfaite à Dieu. Car qui peut dire que les Juifs qui étaient le seul peuple saint,

 

la seule Église hiérarchiquement constituée,

 

l'eussent offert par charité ? La Loi n'ordonna jamais aucun semblable sacrifice. Elle ne permettait d'en offrir aucun hors dis Temple; ce ne furent ni les Prêtres, ni les Lévites, ni les Juifs mêmes, mais les Romains qui immolèrent cette victime. Ce ne fut point dans le lieu saint qu'elle fut offerte, mais dans un lieu si profane et si odieux que quiconque s'y était trouvé n'eût pu manger l'Agneau de Pâques... Bien loin que les Juifs pussent regarder Jésus comme une victime sainte..., par horreur ils ne souffrirent pas même que son corps. demeurât sur la. croix au jour du Sabbat... Le Sauveur ne pouvait non plus,. selon la religion des Juifs, s'offrir lui-même,

 

d'une oblation publique, puisque la Loi « ne lui permettait.., ni d'être victime, parce qu'il était homme, ni d'être prêtre, parce qu'il était de la tribu de Juda. »

 

Il reste donc que ce soit dans son coeur que le Sauveur... ait fait le plus saint de tous les sacrifices et que, par (là) il ait changé.

 

(1) Lettres, VI, p. III.

 

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dans son intention secrète, en adoration et en honneur de Dieu, ce qui était de soi le plus détestable des supplices.

 

Ils sont décidément tous les mêmes. Le sublime est leur élément et un sublime qui se passe de l'éloquence.

Mais quoi, ne retrouve-t-on pas dans cette immolation sur la croix, « la vérité du sacrifice d'Abel, de Noé, d'Abraham, d'Aaron »? Oui, sans doute, mais

 

c'est une chose fort différente d'accomplir la figure d'un sacerdoce et d'être prêtre selon l'ordre de ce sacerdoce. Le Fils de Dieu, comme la vérité et la fin de toutes les Ecritures saintes, et de toutes les figures anciennes, a accompli en sa personne tous les sacrifices, tant de la loi écrite que de la loi naturelle; et toutefois il n'a pas été prêtre selon tous les sacerdoces de ces lois.

 

Pontife par excellence, il n'est limité aux lois et aux conditions extérieures d'aucun des sacerdoces antiques, celui de Melchisédech excepté. Les devoirs qu'il a rendus à son Père, pendant toute sa vie, et même sur la croix « n'appartenaient pas à un sacerdoce public, mais à un sacerdoce tout divin, indépendant des cérémonies et des actions extérieures, et dont le ministère ne s'exerçait que devant la Majesté de Dieu, et dans le temple du coeur de son Fils (1). »

E. - « Montrer comment l'Eucharistie est le supplément de tout ce qui manquait au Calvaire; comment par elle le sacrifice de la Croix, en demeurant unique, devient parfait ; comment, n'étant offert qu'une fois, il devient néanmoins perpétuel. »

C'est là, en effet, je veux dire à fondre en un sacrifice unique, proprement dit et parfait, l'immolation secrète de la Croix et l'immolation liturgique de la Cène, c'est là, que tendent les analyses qu'on vient de lire, et qui me paraissent non seulement si belles, mais encore si nécessaires à l'intelligence de leur philosophie sacrificielle, que je laisse Daguet nous les présenter. Qu'il ait ici Condren ou Amelote sous les

 

(1) Amelote, op. cit., pp. 636-64o.

 

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yeux, j'en suis presque sûr, mais il ne touche rien qu'il ne le renouvelle.

 

Lorsque Jésus-Christ s'offrit volontairement pour nous sur la croix, son sacrifice intérieur et secret fut déshonoré par les apparences d'un supplice.

 

Rien que les apparences, voilà encore un grand mot!

 

Son oblation libre et gratuite n'eut que les dehors d'une condamnation nécessaire et forcée. Les hommes n'y contribuèrent que par leurs crimes, et ils parurent en être seuls les exécuteurs et les ministres.

Le Père éternel, qui immolait son Fils unique, et dont Abraham avait été autrefois la figure, demeura dans le silence. Isaac parut lié au bois par la nécessité et par l'impuissance de se mettre en liberté, sans que la main invisible qui l'y avait attaché, fût connue ni respectée par les hommes, et sans qu'aucun d'eux reconnût dans Jésus-Christ l'obéissance d'Isaac.

Les Juifs seuls furent substitués à Caïn dans l'immolation du juste Abel, mais (sur le calvaire) ils ne parurent point ouvertement les successeurs de Caïn; et le Fils de Dieu, qu'ils avaient accusé devant tous les tribunaux, ne mourut point avec toute l'évidence de la justice et de l'innocence d'Abel...

 

Quelles strophes et de quel poème !

 

Personne ne pensa à recueillir le sang de la nouvelle alliance, qui parut négligé et mêlé avec celui des pécheurs ; au lieu que le sang des victimes, qui avaient été immolées dans l'ancienne, fut recueilli dans des coupes...

Personne ne regarda la croix comme un autel sur lequel l'unique victime digne de Dieu, prédite par toutes les autres, était immolée...

Personne ne considéra Jésus-Christ immolé au temps de Pâques, comme la vérité de cette figure.

 

« Cette mort, avait écrit Amelote, quoique très publique, ne laissait pas d'être secrète et inconnue, dans sa sainteté de Sacrifice; et, à la réserve de la sainte Vierge et de peu d'autres personnes, la terre n'était nullement éclairée sur l'application qu'avait l'Agneau sans tache à répandre son

 

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sang pour laver les péchés du monde (1) ». Personne enfin, conclut Duguet,

 

ne pensa à participer à son Sacrifice, quoique tout le monde se fût empressé à manger l'agneau qui n'en était que le symbole. La communion essentielle à un sacrifice pacifique, et plus .encore à un sacrifice qui réconciliait véritablement les pécheurs avec Dieu, manqua à celui de Jésus-Christ.

 

Tout manque donc à cette immolation, pour être, par elle seule, un sacrifice au sens propre et liturgique du mot. Mais Jésus-Christ avait suppléé à ce défaut

 

et à tous les autres dont je viens de parler, par I'institution de l'Eucharistie, en prévenant l'injustice et la cruauté des hommes; en s'immolant à son Père avec une pleine liberté; en accompagnant son sacrifice d'un culte religieux et de l'action de grâces; en recueillant lui-même son sang dans une coupe; en préparant la chair du véritable Agneau pascal, et la mettant en état d'être mangée, sans qu'elle causât de l'horreur; et en rendant ainsi-parfait le sacrifice de la croix qui, sans cela, n'aurait eu que l'immolation sans culte religieux, sans communion, et par conséquent sans la preuve essentielle qu'il avait obtenu notre réconciliation et notre salut (2).

 

 

Aux yeux de Duguet, le plus grave peut-être de ces a défauts » apparents est que, sur le Calvaire, tout fait croire que le Christ n'est que la victime ; rien d'extérieur ne montre qu'il est également le sacrificateur, l'unique prêtre. Dans le sacrifice de la Cène, au contraire., aucun doute n'est possible sur ce point.

 

(1) Amelote, op. cit., p. 641.

(2) Explication du mystère de la Passion, III, pp. 555-558 « Il mit une gaude différence, écrit Amelote, entre la manière d'offrir ce présent (à la gaude

et celui de la Croix. Car (dans) celui de la Croix, il n'y eut rien (extérieurement) de saint et de religieux », au lieu que le sacrifice selon l'ordre de Melchisédech (pain et vin) réunit tous les caractères d’une fonction liturgique parfaite. « Il fut fait dans un cénacle paré de tapis. Il y employa les prières usitées et les habits particuliers dont les juifs témoignent que les chefs de famille se servaient en cette fête. Il éleva les yeux au Ciel..., il rompit le pain..., il en offrit à Dieu son Père un présent et un sacrifice ». Amelote, op. cit., pp. 249-25o.

 

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Considérons-le.., sous cette grande idée de Pontife éternel et d'Agneau de Dieu, qui ne veut point rendre douteuse la liberté de son immolation, en attendant que les hommes paraissent le sacrifier malgré lui; qui ne veut pas que les mains des méchants concourent à son humiliation, et mêlent à sa charité leurs crimes et leur violence; qui ne veut pas que des bouches impures déshonorent par leurs blasphèmes un sacrifice qui doit s'élever jusqu'à Dieu comme l'odeur d'un encens (1).

 

Gardons-nous toutefois, quand nous essayons de marquer ces différences entre la Cène et le Calvaire, d'employer des « termes durs », qui feraient oublier « la conformité essentielle entre l'Autel et la Croix ».

 

Il n'y a rien qui éloigne plus les protestants de la foi de l'Église que la pensée qu'on leur a inspirée... que le sacrifice de nos autels est injurieux à celui que Jésus-Christ a offert sur la Croix, qu'il est différent, qu'il est une vaine et profane réitération d'un sacrifice unique, qui n'a pu être offert qu'une fois selon saint Paul. Pour détromper ces hommes séduits par un respect mal entendu pour le sacrifice de la Croix, il n'y a rien de plus nécessaire que de leur expliquer que ce sacrifice est absolument le même que celui de l'Eucharistie; qu'ils ne sont point différents; que l'Autel et la Croix sont la même chose; que non seulement le Prêtre et la Victime y sont les mêmes, mais que c'est la même mort qui y est offerte; et que, bien loin de la réitérer, c'est parce qu'elle ne peut se réitérer qu'on l'offre toujours (2).

 

Deux spectacles différents, mais qui ne font qu'un seul et même acte de religion. Sur la Croix, l'oblation intérieure d'une immolation réelle bien qu'invisible; à la Cène, l'oblation liturgique de cette immolation. Il n'y a de mot dans aucune langue pour signifier l'unité substantielle de ces deux manifestations différentes, et si l'on ose dire, complémentaires. Car si l'on dit que la Cène est le supplément liturgique de la Croix, il faut ajouter aussitôt que la Croix

 

(1) Explication…, p. 466.

(2) Lettres, VI, pp. 82-84.

 

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est aussi le supplément de la Cène. Celle-ci en effet, bien qu'elle réalise toutes les conditions extérieures d'un sacrifice, ne serait qu'une cérémonie figurative, comme la

manducation de l'Agneau pascal, si elle ne s'appropriait pas, en la devançant, l'immolation prochaine de la Croix (1).

 

Il ne faut pas distinguer la chair que Jésus-Christ donna à ses Apôtres, de celle qui fut donnée le lendemain sur la Croix; et reconnaître que le sang qu'il leur présenta dans la coupe, était absolument le même que celui qui sortit de ses plaies.

 

Unité fondamentale où se trouve

 

la perfection du sacrifice de Jésus-Christ, et la raison essentielle de l'institution de l'Eucharistie, qui ajoute à la croix ce qui paraissait y manquer; qui convertit en nourriture la chair de l'Agneau et son sang en breuvage, et qui fait entrer les

 

(1) « Le Sauveur n'a pas dû... instituer avant le temps de sa mort, ce grand sacrifice..., parce qu'il fallait que la rédemption de son peuple en précédât l'Assemblée et qu'il devait accomplir par la Croix toute l'ancienne loi avant que de commencer la nouvelle. » S'il a institué, la veille de sa mort, le sacerdoce selon l'Ordre de Melchisédech, «ç'a été néanmoins en supposant sa mort accomplie..., et la prévention en fut de si peu de temps, qu'il est facile de voir qu'il l'avait attendue comme nécessaire pour l'institution de son offrande, et toute la doctrine de l'Ecriture montre qu'en instituant le nouveau Sacrifice, il la regarda (sa mort) comme déjà soufferte ». (Amelote, .op. cit., pp. 642 ? 643.) Il me semble « que le «n'a pas dû » par où commence Amelote est trop fort. « N'a pas voulu » suffirait. Puisque de toutes façons, nous avons affaire ici à une simultanéité miraculeuse, pourquoi le Sauveur n'aurait-il pu l'établir entre la Circoncision et la Croix. Tout ce que l'Ecriture nous montre, c'est qu'il ne l'a pas fait. Avec cela ne doit-on pas dire, et tout le raisonnement d'Amelote et de Daguet n'exige t-il pas qu'on dise, que cette mystérieuse « prévention » ou anticipation, qui suppose consommée déjà effectivement une immolation qui ne le sera que demain, que cette prévention, dis-je, suppose également comme déjà fondée, existante, l'Eglise elle-même qui doit naître demain du côté ouvert ? L'une de ces simultanéités entraîne l'autre. Pour eux, si le sacrifice du Calvaire n'en est pas un, au sens propre, c'est en partie du moins, parce qu'il n'y a pas encore d'Eglise. Pas d'Eglise, pas de liturgie. Bref, et toujours par « prévention » l'Eglise existerait déjà, soit au Cénacle (réunion officielle des 12 ; leur participation rituelle au Sacrifice), soit sur le Calvaire, (Marie et saint Jean). Sur cette anticipation elle-même, cf. quelques lignes très intéressantes du B. P. de la Taille. Dès la Cène, « le sacrifice de la Passion est en train, déjà la rédemption a commencé..., le sacrifice de la rédemption est déjà, en cours... (Le Christ) ne s'appartient plus; la tombe a maintenant des droits sur sa proie. » Une autre formule me gêne un peu. « Son immolation mystique l'engage à l'immolation effective et douloureuse du Calvaire ». Ne semble-t-il pas que l'effet même de l'anticipation soit de supprimer la distance dans le temps ? On ne s'engage pas à faire ce qui est déjà fait. Qu'on me pardonne ces bégaiements. Cf. Esquisse, pp. 9-10.

 

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Apôtres en communion avec la Victime..., et avec le souverain Prêtre qui l'a offert (1).

 

Brisez cette unité, séparez l'une de l'autre ces deux manifestations d'un seul et même sacrifice, et il n'y aura plus « rien de sérieux » dans l'institution de l'Eucharistie.

 

Si le sang de la Victime, qui devait confirmer l'alliance et rendre le Testament de Jésus-Christ irrévocable, n'avait été réellement reçu par les Apôtres, le Fils de Dieu se serait trop hâté, en disant que l'alliance était conclue. Les Apôtres se seraient trompés en le croyant. Il n'y aurait eu dans tout ce mystère qu'une promesse de l'avenir.

L'héritage n'était point encore ouvert, puisque le testateur était plein de vie. Le sang de Jésus-Christ n'était qu'une figure, au lieu que le sang des victimes répandu par Moyse sur le peuple était effectif, et il fallait attendre au lendemain où Jésus-Christ expira sur la Croix, pour inviter ses apôtres à boire son sang.

 

Le moyen toutefois de « comprendre que le sang de Jésus-Christ fût réellement dans la coupe, avant qu'il fût répandu sur la Croix » ? Le moyen de « le regarder comme répandu, dans le temps qu'il était encore dans les veines de l'Agneau » ?

 

Ces difficultés étonnent la raison, mais non la foi. Elles passent notre intelligence et notre pouvoir, mais non celui de Jésus-Christ. Il nous a révélé ce qu'il a fait et non la manière dont il l'a fait... Nous sommes ses disciples et non ses juges (2).

 

Aussi bien, ce mystère aide-t-il en quelque façon notre foi, en même temps qu'il la met à l'épreuve.

 

Si Jésus-Christ avait différé l'institution de l'Eucharistie jusqu'après sa mort et après sa résurrection, combien les difficultés que se forme la raison humaine sur la vérité de notre participation à la chair de Jésus-Christ, auraient-elles été multipliées ?

 

(1) Explication, pp. 559-56o.

(2) Ib., pp. 529-53o. Sur la nécessité d'un sacrifice visible dans l'Eglise, cf. un admirable chapitre d'Amelote, pp. 24, seq.

 

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Combien aurait-on eu de peine à croire que le sacrifice de l'Eucharistie fût réel, après que Jésus-Christ était entré dans sa gloire? Et combien l'activité de la foi, qui doit croire que c'est le même corps qui a été livré pour nous..., aurait-elle été retardée par la distance des temps et lieux! Mais Jésus-Christ, déjà voisin du Calvaire, substituant son corps à l'Agneau pascal qui venait d'être mangé, portant dans ses mains le calice où était son sang, commandant à ses Apôtres de le boire, et les assurant que c'était le sang même qu'il répandrait dans quelques heures, ou qui même était déjà répandu, quoique d'une manière secrète et invisible, il a infiniment aidé notre foi; et il nous a rendu comme palpable et sensible, ce que d'autres circonstances auraient fait paraître plus difficile. Il nous a convaincus que le sacrifice de son corps serait réel après sa résurrection, puisqu'il l'était avant sa mort. Il nous a persuadés que le mystère de sa mort pouvait être continué, puisqu'il l'avait prévenu. Il nous a montré la puissance qu'il avait de mettre son corps en des lieux différents, en demeurant visible à ses Apôtres dans sa personne, et se donnant en même temps à eux sous les symboles de l'Eucharistie. Il a fait taire tous les raisonnements humains, en faisant ce que les Capharnaïtes n'avaient pu croire, et il nous a tous préparés... à croire sans peine que, lorsqu'il serait monté au ciel, il n'en serait pas moins présent dans l'Eucharistie, puisque la difficulté d'être le même en des lieux différents était levée (1).

 

On ne sait vraiment ce qu'il faut le plus admirer ici, chez Duguet, ou la vigueur tranquille de sa foi, ou l'agilité de sa dialectique, ou son intense ferveur. Encore ai-je dû m'en tenir à un résumé très superficiel de ses vues sur le sacrifice, laissant de côté nombre de pages plus techniques, où il ne me parait pas moins excellent, et qui étonneraient, je crois, par leur pénétration les maîtres contemporains de la théologie

sacrificielle, le R. P. de la Taille et M. Lepin (2). Mais ce qui doit nous émouvoir le plus ici est de songer que ces hautes méditations n'ont pas été composées pour les seuls théologiens; qu'elles ont nourri et enchanté, pendant longtemps,

 

(1) Explication, pp. 568-57o.

(2) Je recommande plus particulièrement aux spécialistes la longue lettre à l'évêque de Mirepoix sur l'Eucharistie, t. Vl, pp. 80-120.

 

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l'élite pieuse. De l'avènement à la mort de Louis XIV, une propagande persévérante les avait façonnés à ces hautes curiosités, si essentiellement chrétiennes et d'un tel bienfait pour la vie intérieure. Vers la fin du XVII° siècle, une des Oeuvres les plus représentatives de ce temps-là, le Catéchisme de Montpellier, Oeuvre, comme on le sait, de l'oratorien Pouquet, ne consacre pas moins de cent pages in-quarto et de deux colonnes chacune, au Saint Sacrifice (1).

 

III. - De ces divines spéculations,. ainsi présentées sans relâche aux intelligences chrétiennes, découlaient des conséquences pratiques d'une exceptionnelle importance, et qu'on ne cessait pas non plus de rappeler aux fidèles. On leur répétait qu'assister à la messe n'est pas seulement la plus sainte des pratiques religieuses., mais encore que c'est là une pratique essentiellement différente des autres par les activités spéciales qu'elle commande. Montrez-leur, écrivait Duguet dans la précieuse lettre dont les. sommaires nous ont servi jusqu'ici de cadre, «.comment le sacerdoce de Jésus-Christ et son état de victime sont communiqués aux hommes ; comment le prêtre - et d'une centaine. manière le peuple - n'est avec lui qu'un seul pontife; comment les justes ne sont avec lui qu'une seule hostie; comment Jésus-Christ devient le don des fidèles; quel droit il leur donne sur lui-même ; quel usage ils doivent faire d'une victime d'un tel prix (2) ». C'était là même une des raisons qu'ils avaient de tant insister sur les sacrifices de l'ancienne

 

(1) Il va du reste, sans dire que l'école oratorienne n'a pas le monopole de ce sujet. J'ai retenu ce qui m'a paru le plus complet et le plus exquis, à savoir la doctrine d'Amelote et celle de Duguet. Il eût été sans -intérêt d'énumérer tous les auteurs du XVIIe siècle qui ont écrit sur le sacrifice. A qui voudrait pousser plus à fond ces recherches, je signalerais le chapitre de Fioriot, dans la Morale du Pater. pp. 392-41o, et les Instructions du P. Judde sur le Sacrifice de la messe (V, pp. 275-419. Près de quarante pages sur les sacrifices de l'ancienne loi). Pour les méditations de Bossuet, tout le monde les connaît. Elles paraissent moins admirables .quand en les relit après celles de Duguet et elles se trouvent implicitement critiquées dans la lettre de Duguet à la Broue.

(2) Lettres, V, p. 332

 

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Loi, sur ces rites si parlants que le plus borné des juifs ne devait avoir aucune peine à se reconnaître dans la victime et à s'offrir avec elle. On loue et on ne saurait trop louer, l'auguste simplicité de notre messe, mais ce pathétique invisible est tellement engagé dans le mystère que, sans l'initiation que donnaient les spirituels du XVII° siècle, il est difficile de le saisir, et plus encore de le vivre. Ici encore, de François de Sales à Duguet, quel progrès ! « A la messe, écrivait François de Sales, je vous conseille plutôt de dire votre chapelet que toute autre prière vocale (1) ». Soixante ans plus tard, il eût peut-être dit la même chose, mais sur un ton plus hésitant. Suffren nous donne « sept manières » d'entendre la messe « dévotement ». Dans la première, après le Confiteor, on emploie le « resté... en des oraisons vocales, chapelet, litanies..., les sept psaumes, les heures de la Croix, ou du Saint-Esprit ou de la Vierge... » Toutefois, « s'arrêter un peu à l'élévation ». Dans la seconde, on médite « sur quelque sujet profitable ». La troisième nous donne « à faire une courte, mais dévote revue de toute la vie de Jésus-Christ, présentée en l'action de la Messe ». Ainsi Noël au Gloria, « l'apparition aux trois Rois... au Dominus vobiscum ». Il ajoute bien, du reste, qu'il ne faut jamais oublier, quelle que soit la méthode choisie, « de faire l'offrande de ce sacrifice pour les cinq fins de son institution; de vous offrir en sacrifice et de vous communier spirituellement ». A merveille! mais ainsi l'essentiel est noyé dans l'accessoire. La sixième est de « faire réflexion à ce que le prêtre dit ou fait, et vous joindre, ou vous conformer tellement à lui, que vous ressentiez et exprimiez en vous ce qu'il dit ou fait à l'autel ». Telle sera bien, en effet, la méthode où s'arrêtera la seconde moitié du siècle.., la et non pas une, et non pas la sixième. Mais ici, une fois de plus, Suffren montre bien qu'il ne fait pas encore assez de différence entre le Saint Sacrifice et n'importe quel exercice

 

(1) Lettres, II, p. 334.

 

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de piété, entre l'activité proprement liturgique et l'activité dévote. Leur idée fixe, car il n'est certes pas le seul à voir ainsi les choses, est de stimuler, par tous les moyens, la volubilité de l'esprit. Dès que le prêtre sort de la sacristie, les « trois puissances » doivent commencer leurs prouesses :

 

Voyant l'aube, qui est longue, large, blanche... La tonsure, ou la couronne, qui est en la tête du prêtre, vous invite à mépriser, comme des cheveux et choses du néant, ce qui est en terre (1).

 

 

Tout cela, pris en soi, est excellent, mais, outre que ces exercices d'amplification ne sont pas à la portée de tous les fidèles, il est à craindre que, plus on les trouve faciles, plus on se mette dans l'impossibilité de suivre le mouvement si rapide, si peu discursif, du sacrifice (2). Quand sonnera la clochette de l'élévation, au lieu de l'hostie, on contemplera encore la tonsure du célébrant. Aussi bien va-t-il de soi que le progrès dont nous parlons, et qui a suivi, selon moi, la diffusion croissante de la doctrine sacrificielle, n'a pas été rectiligne. Il serait d'ailleurs fastidieux et encore plus vain, de rassembler, puis de comparer une à une les

innombrables méthodes que les fidèles de ce temps-là trouvaient dans leurs livres de dévotion. Parmi tous ces écrivains, il y a des hommes d'avant-garde, il y a des retardataires, il y a la famille inépuisable de ceux qui ne composent qu'à coups de ciseaux. Je n'étudierai donc un peu à

 

(1) Année chrétienne I, pp. 385-4oo. Il y a une septième méthode mais que j'ai peine a distinguer des précédentes. De l'Introït au Canon, «entretenez-vous en quelque dévote pensée, ou. de la Passion, ou du Saint Sacrement ou des sujets de la méditation du jour. »

(2) Sur la différence entre l'activité proprement liturgique et l'activité dévote, cf. une étude excellente de M. F. Gellé A propos de l'initiation liturgique des enfants (Vie et arts liturgiques, avril 22). « Beaucoup de personnes, qui suivent d'assez près la messe quand elles ne communient pas, ferment leur missel lorsqu'elles communient. Apparemment parce qu'elle veulent prier. Elles conçoivent en effet la prière comme un exercice spirituel, une ascèse de l'imagination, de la mémoire », p. 277. Cf. du même auteur des remarques toutes semblables dans Un problème de la Communion (même revue, avril, mai, 1924.)

 

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fond qu'un seul de ces livres, mais deux fois remarquable, et parce qu'il a été longtemps populaire, et parce qu'il touche à la perfection. C'est le fameux livre de Letourneux qui a pour titre : De la meilleure manière d'entendre la Sainte Messe, publié pour la première fois en 168o. J'ai déjà, dit en quelle estime je tenais cet homme excellent et qu'avec la meilleure volonté du monde, je n'étais pas arrivé à le prendre en flagrant délit de jansénisme. Au surplus, et quoi qu'il en soit de l'ensemble de son Oeuvre, ce petit livre doit être plus blanc que l'hermine, puisque le P. de Colonia lui-même a renoncé à lui creuser une niche, dans sa Bibliothèque janséniste, entre ces deux ouvrages de perdition (1), les Méditations de Bossuet et les Lettres de Mme de Sévigné.

 

Il faut... bien distinguer, écrit Letourneux, deux manières d'entendre la messe. L'une générale et selon l'esprit général de l'Église, qui est de faire cette action avec charité; et c'est ce que le concile de Trente a exprimé, par « le coeur sincère, la foi droite et la crainte respectueuse » qu'on doit apporter à ce sacrifice peur y assister dignement et avec fruit,

et qu'on doit apporter également à n'importe quel acte de religion.

 

L'autre, particulière et conforme à l'esprit particulier de cette action, c'est-à-dire à l'intention de l'Eglise, qui souhaite; qu'on assiste à ce sacrifice avec certains sentiments et qu'on. y fasse certaines choses plutôt que d'autres... C'est cette manière que nous cherchons, parmi toutes celles que nous voyons pratiquées ordinairement par les fidèles (1).

 

Ces méthodes courantes, et, par exemple,, « s'occuper pendant toute la messe de quelque mystère de la Passion n, il n'est pas question de les condamner;

mais on cherche, ici ce qui se peut faire de mieux. Ce n'est pas (non plus) que Dieu ne puisse, pendant une messe, enlever l'esprit de celui qui y assiste, et le fixer à un objet tel qu'il lui

 

(1) Letourneux, op. cit., pp. 16-17.

 

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plaira, par un mouvement impétueux à la douce violence duquel l'âme. ne doit ni ne veut résister (1). Mais on parle ici de ce qu'on peut choisir soi-même comme le meilleur. Car il n'y a pas de doute qu'il ne faille suivre l'Esprit de Dieu, et que là où est cet Esprit, il n'y ait une très grande et très saint liberté. Mais lorsque Dieu n'agit pas dans une âme par ces voies extraordinaires, mi est-ce que le chrétien doit chercher l'esprit de. Dieu, sinon dans les lumières et les règles de l'Église; et que peut-il faire de mieux que de préférer à tout ce qu'il pourrait penser, dire et faire pendant la messe, ce que l'Église, conduite infailliblement par le Saint-Esprit, pense, dit, et fait (2).

 

A cet harmonieux. mélange de raison et de foi, à cette plénitude lente et méthodique, on comprend que le XVII° siècle, dont nous avons tant de fois constaté la passion catéchétique, ait choisi le paisible et limpide Letourneux pour son catéchiste de prédilection.

Or nul doute n'est ici possible sur le véritable esprit de l'Église. Pour elle,  manifestement, la messe est « le sacrifice commun... du prêtre et du peuple »; « l'oblation et le sacrifice de tous les fidèles ». « Le prêtre n'y fait rien, à la consécration près, que le peuple ne fasse avec lui »; « tout ce qui se dit (ou se fait) à la messe prouve qu'elle est le sacrifice commun de toute l'Église (3) ».

C'est la doctrine traditionnelle, mais proposée au commun des fidèles, et comme une méthode pratique d'entendre la messe : méthode proposée déjà, trente ans plus tôt (1651), et avec beaucoup de succès, par un grand ami de l'Oratoire, François II de Harlay, archevêque de Rouen, « dans son excellent traité de la vraie manière de bien entendre la messe de paroisse, dont il a fait la seconde partie d'un manuel ou rituel que tout le Clergé de France l'a remercié

 

(1) « Il ne faut pas « quitter l'attrait pour suivre les prières de la messe s. Bossuet, Correspondance, IX, p. 131. Bossuet paraît un peu large sur ce point : « On peut satisfaire au devoir d'entendre la messe en faisant quelques lectures et disant quelques heures ». Ib. V, pp. 235.

(2) Letourneux, op. cit., pp. 190-193.

(3) Ib., ib., pp. 56-57 63-64.

 

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d'avoir donné au public (1). » Letourneux, qui, d'ailleurs, a fait beaucoup mieux, se réclame constamment de ce traité; ainsi, dans son propre commentaire du psaume par oit commence la messe.

 

Ce qui fait d'abord... quelque peine est le premier verset de ce psaume, où il faut dire à Dieu avec David... Séparez ma cause de la nation impie. Car on craint que ce ne soit parler trop hardiment à cette sainteté infinie, devant laquelle qui osera se justifier? Cependant voici comme parle (François II de Harlay)... : Il ne faut point, dit-il, que le « prêtre approche tristement de l'autel. C'est l'entrevue de l'Epouse avec son Epoux. Il n'y a rien là de particulier. Le prêtre est l'instrument public dont l'Eglise se sert : il faut tenir le rang de celle qui nous emploie, et avoir un air majestueux et une confiance digne de l'Épouse... Qu'il dise donc hardiment le psaume Judica, c'est-à-dire d'une manière grave, pleine de confiance et à haute voix. »

Et pour donner cette confiance au prêtre, il (Harlay) lui dit que « la chasuble dont il est revêtu représente la robe nuptiale de la charité; que c'est de la sainteté même de l'Église qu'il est couvert, comme Jacob était couvert des peaux d'Ésaü, à qui, comme à l'aîné, appartenait l'honneur et le droit de sacrifier ; et que par conséquent, il peut parler à Dieu avec une sainte liberté ».

 

Et, reprenant son propos, « il ne faut donc pas s'étonner, poursuit Letourneux,

 

si le prêtre ne dit pas tout seul le psaume Judica, mais alternativement avec les assistants..., et si le même prélat dit à ceux qui assistent à la messe, « qu'ils sont revêtus avec le prêtre de la charité de l'Église, puisqu'ils offrent le sacrifice avec lui ». En sorte que, pour suivre sa pensée, on peut dire que le prêtre est revêtu des habits de ceux dont il présente les voeux à Dieu (1).

Comprendre, réaliser tous les mots, mimer, au moins de coeur tous les gestes - un seul excepté - du célébrant, le

 

(1) Letourneux, op. cit., p. 66. Dom Guéranger mentionne avec faveur « les instructions célèbres... sur la messe » du « pieux Fr. de Harlay, archevêque de Rouen, oncle de l'archevêque de Paris. » Institutions liturgiques (1851), III, pp. 173-174.

(2) Ib., ib., pp. 66-68.

 

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bon sens même nous dit assez que telle est la vraie méthode.

 

« La plupart du monde, écrivait encore l'archevêque de Rouen, ne sait ce que nous répétons si souvent au sacrifice : Oremus, prions. Ils prennent cela comme rien, faute de savoir ee qu'il signifie. On parle aux assistants autant de fois que le prêtre donne cet avertissement, c'est-à-dire que vous devez... vous joindre à la prière que vous faites par lui, et non pas avoir une prière particulière ; car il n'en est pas le temps. Il faut que toutes autres oraisons cessent quand le prêtre prie, et qu'il offre le sacrifice pour tous (1). »

 

Pour l'offertoire, on peut dire, en un sens, qu'il « appartient plus aux assistants qu'au prêtre, puisque c'est une antienne qui se chante, pendant que le prêtre reçoit les oblations du peuple ».

 

C'est donc le peuple qui offre, et qui chante, en faisant son offrande, pour témoigner la joie avec laquelle il présente à Dieu ce qu'il a reçu de lui, et ce qu'il doit recevoir par la communion, non plus dans la même nature, quoique sous les mêmes apparences... Mais c'est peu d'avoir offert au prêtre ce qui doit être offert à Dieu, si on ne le lui offre parles mains du prêtre. Ce n'est encore que du pain et du vin; il faut présenter à Dieu ces choses, afin qu'elles soient changées par sa vertu toute puissante au corps et au sang de Jésus-Christ, et, quand ce changement aura été fait par la consécration, il faudra présenter à Dieu le corps et le sang de son Fils, comme un sacrifice... Dans cette double oblation..., le prêtre est le ministre de Jésus-Christ, qui lui donne sa puissance pour consacrer, et du peuple, qui lui donne son sacrifice à offrir (2).

 

Lorsqu'il mêle l'eau et le vin dans le calice, le prêtre n'entend point se distinguer de ceux « que cette eau figure » mais, au contraire, « il se mêle avec ceux pour qui il doit offrir et qui doivent offrir avec lui ». « Et il ne se fait ainsi du

prêtre et du peuple qu'un corps qui doit être incorporé à

 

(1) Letourneux, op. cit , p. 76.

(2) ib., pp. 83-85.

 

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Jésus-Christ (1).» A l'Orate Fratres, poursuivait M. de Rouen,

 

pour nous montrer que toute l'action de l'Eglise est commune au prêtre et aux assistants..., il vous dit : « Que ce mien et votre sacrifice... » Il n'y a point de sacrifice particulier... ; ceux qui servent à l'autel parlent pour tous les assistants, et il serait bon que tous sussent la réponse qu'ils font, laquelle commence par suscipiat, pour la dire tous ensemble, ou au moins pour unir leur intention à celle du ministre qui sert le prêtre (2) ».

 

L'Eglise ne veut pas que le prêtre se sépare de l'assemblée, comme il se le permet trop souvent :

 

Dans les messes hautes, reprend Letourneux, il y a des prêtres qui, pendant qu'on chante le Credo, font en leur particulier toutes les oblations et prières, qui sont marquées depuis l'offertoire jusqu'à la préface, et semblent ainsi ne donner aux assistants aucune part à ce qu'ils disent sans eux. Mais ces prêtres en cela s'éloignent sans doute de l'ordre du Sacrifice. Car ils offrent à Dieu ce qu'ils n'ont pas encore reçu du peuple, et ce que l'Eglise veut qu'ils aient reçu, avant que de l'offrir à Dieu. I1 n'y a qu'à lire ce qu'ils disent, pour voir qu'ils ne le disent pas en son lieu et en sou temps. Le peuple, qui chante sa profession de foi, ne peut pas répondre à l'Orate fratres. Le prêtre est déjà bien avant dans le sacrifice, avant que le peuple y soit entré et, pour ainsi dire, il y est sans y être entré lui-même, puisque le sacrifice ne commence, selon l'esprit de l'Eglise, que par l'oblation du prêtre (3).

 

Il en va de même pour toutes les prières et pour tous les gestes du canon. Une seule exception, et qu'il est à peine nécessaire de rappeler aux chrétiens. Quoique l'action de consacrer

 

soit particulière au prêtre, puisqu'il faut être revêtu du caractère sacerdotal pour avoir la puissance de changer le pain et le vin au corps et au sang de Jésus-Christ, cela n'empêche pas que

 

(1) Letourneux, op. cit., p. 91-93.

(2) ib., pp. 1o3, 1o4.

(3) ib., pp. 1o7- 109.

 

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tout ce qui accompagne cette consécration ne soit commun au prêtre et à tous les assistants (1).

 

Et tout ce qui la suit. Le peuple, en effet,

 

qui n'a été que témoin de la consécration..., rentre (aussitôt) dans la part qu'il doit avoir à tout le reste du sacrifice et il offre aussi bien le corps même de Jésus-Christ par le prêtre qu'il a offert par le prêtre le pain

 

et le vin (2). Comme le sacrifice est commun, il faut aussi que la communion, qui en est une partie essentielle, soit commune. Les assistants, avait déjà dit M. de Rouen, peuvent demander au prêtre « part de son hostie, comme de la victime immolée, non seulement pour eux, mais, en la personne du prêtre, par eux » (3).

 

Lorsqu'on peut communier à la messe, ce n'est pas assez connaître la part qu'on y a, ni l'intention de Jésus-Christ et de l'Eglise que de n'y pas communier avec le prêtre... Le prêtre et le peuple ne se doivent non plus séparer dans cette partie du sacrifice que dans toutes les autres, ni remettre sans raison après la messe la communion qui doit en être une parties.

 

 

D'où il suit enfin que la liturgie de la messe est, au sens propre du mot, une méthode pour entendre la messe, et, sans comparaison, la meilleure de toutes.

 

(1) Letourneux, op. cit., p. 115.

(2) Ib., p. 135.

(3) Ib., op. cit., p. 156.

(4) Ib., pp. 162, 163. « Ce que je dis ici du temps de la communion, ajoute Letourneux, semble être combattu par l'usage, puisque non seulement la plupart des communions ne se font plus que hors de la messe, mais encore, quand le peuple communie à la messe, on lui fait répéter la confession et le Domine non sum dignus, quoiqu'il ait déjà dit ces choses avec le prêtre. » (p. 166) Pour la première de ces innovations, Letourneux remarque expressément qu'elle n'avait pas encore prévalu partout. Aucune uniformité sur ce point et pas même dans les diverses églises d'un même diocèse. (p. 17o) La seconde l'embarrasse davantage. « Si j'ose dire ce que je pense, j'ai grande inclination à croire que, sans y faire assez de réflexion, on a transporté à la communion qui se fait dans la messe les prières et les cérémonies de celle qui se fait hors de la messe. Car je ne puis croire qu'on ait envie de purifier les fidèles par une seconde confession, d'autant que le prêtre ne répète point le confiteor avant que de communier, quoiqu'il n'ait pas besoin d'une moindre pureté que les autres » (pp. 174-176).

 

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Car s'il est vrai, comme il n'en faut pas douter, que la messe est le sacrifice commun du prêtre et des fidèles; si l'Église mêle la voix des assistants avec celle du prêtre, et si elle lui fait dire en plurier les choses mêmes qu'il dit seul, qui ne voit clairement que l'intention de l'Eglise est qu'on joigne, comme dit Hugues de Saint-Victor, son coeur à la voix du prêtre, et que, pour offrir un même sacrifice, on parle un même langage?

 

 

L'Église « n'a pas voulu abandonner l'action la plus auguste de toute la religion chrétienne à l'imperfection de nos pensées », ni aux tâtonnements de nos méthodes particulières. « L'Esprit de Dieu, qui prie en chaque fidèle,

 

a voulu aussi prier dans tout le corps de l'Église, en lui inspirant l'ordre, les cérémonies et les prières de la liturgie, et en apprenant par la Mère à chacun des enfants ce qu'ils peuvent penser et demander, pour faire dignement la plus excellente de toutes les prières.

 

« A quoi penser et que désirer dans la messe? »

 

C'est ce que l'Eglise apprend aux fidèles, par tout ce qui s'y dit et par les cérémonies mêmes... Elle désire donc qu'on s'applique à ce que l'on voit, à ce qu'on entend et à ce qu'on dit à la messe; elle souhaite qu'on la suive, afin d'entrer dans les sentiments qu'elle tâche d'inspirer.

 

Elle souhaite, en un mot, qu'on « s'occupe l'esprit et le coeur des paroles et des actions qui composent la Liturgie (1) ».

 

 

IV. - Grâce au renouveau liturgique de nos dernières années, ces vues nous sont aujourd'hui si familières qu'on s'étonnera sans doute que Letourneux les ait exposées avec une telle insistance, enfonçant par là, semble-t-il, une

 

(1) Letourneux, op. cit., pp. 188-2o4. Dans cette dernière partie de son exposition, Letourneux s'approprie les pensées « d'un pieux et savant jésuite » le P. Rodriguez. « La meilleure manière, écrit celui-ci, d'entendre la messe est de se joindre au prêtre..., de s'attacher à le suivre et de l'imiter en tout ce qu'il fait ». Et encore « s'attacher attentivement à tout ce que dit ou fait le prêtre..., ; faire et dire de son côté les mêmes choses, autant qu'il est possible. » (M. pp. 185-188).

 

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porte ouverte ; et l'on s'étonnera plus encore qu'il ait consacré à les défendre le dernier quart de son livre : « Réponses à quelques difficultés » (1). C'est un fait néanmoins que, pendant près de deux siècles, ces mêmes vues, si manifestement traditionnelles, et que le Saint-Siège - le pape Pie X notamment - devait un jour faire siennes, ont été dénoncées comme scandaleuses, voisines de l'hérésie et, cela va sans dire, comme jansénistes. Quand on étudie ces invraisemblables batailles, on croit se trouver soudain transporté dans un manoir à l'envers. Ecoutez plutôt un esprit judicieux, le P. Judde, que Bourdaloue estimait fort :

 

Première méthode pour bien entendre la messe; suivre le prêtre, du commencement jusqu'à la fin.

D. En quoi consiste cette méthode ?

R. A écouter ce que le prêtre dit tout haut, et à se joindre à lui d'esprit et d'affection ; à lui répondre même, si l'usage le permet; et, à l'égard des prières qu'il prononce à voix basse, les savoir assez par coeur, pour pouvoir s'en occuper intérieurement, tandis qu'il les récite.

D. Approuvez-vous cette méthode?

 

Plaisante question, pensez-vous, et qui ne peut appeler qu'une réponse. Détrompez-vous :

 

R. Je ne l'aurais point approuvée, avant que l'usage s'en fût introduit presque partout.

 

(1) PP. 21o-29o. Dieu sait que j'admire plus que personne les efforts et le merveilleux succès des liturgistes contemporains. Qui ne voit néanmoins qu'ils font renaître, et avec le plus rare bonheur, une des plus nobles traditions du XVIIe siècle - hélas, aussi une des plus combattues depuis longtemps, et avec quel triste succès! Nos liturgistes d'aujourd'hui, écrit le R. P. Doncoeur, veulent concentrer la piété des fidèles « autour du rite privilégié de notre culte... On ne niera pas que certains déblaiements (le mot est joli) soient opportuns... Croit-on vraiment que la messe, dans sa plénitude, c'est-à-dire en tant que participation au Saint Sacrifice, ait pris dans la vie religieuse des fidèles la place qui lui revient? Qu'elle apparaisse pratiquement comme le premier acte, le plus parfait de notre religion, et que soit restituée cette intelligence de la communion du Sacrifice, qui ne nous amènera plus des « assistants » à un spectacle pieux, mais des « participants » à la Victime?» (Etudes, 1925, pp. 69, seq. Bulletin de liturgie pratique... la Sainte Messe...) Cette « intelligence », n'est-ce pas précisément ce que Letourneux et les autres ont voulu « restituer » ?

 

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Il écrit an commencement du XVII° siècle.

 

Mais l'Église le sait, et pour le moins elle le tolère; on peut maintenant s'en servir sans scrupule, pourvu néanmoins qu'on n'aille pas s'imaginer que l'on soit prêtre comme le prêtre, que l'on consacre avec lui et autant que lui, etc... (1).

 

Voilà le grand mot lâché, et la raison - du moins celle qu'on avoue, - de l'invincible répugnance que leur inspire cette méthode. Elle risquerait, pensent-ils, d'effacer la distinction essentielle entre le prêtre et le fidèle. Plus il tâcherait de s'unir à la prière et aux gestes du prêtre, plus le fidèle serait tenté de se croire prêtre lui-même aussi bien que le célébrant. Je vous l'ai dit : c'est à n'y pas croire, un serpent de mer, un loup garou, mais qui aura la vie dure. Dom Guéranger écrira en 1852 : Par de telles méthodes « les jansénistes ont voulu altérer la notion du sacrifice chrétien quant à la part que les fidèles y prennent (2) ». D'une telle volonté qui eût été, d'ailleurs, en ce temps-là, plus saugrenue encore que sacrilège, les documents ne gardent aucune trace, et l'on a pu voir tantôt avec quelle netteté Letourneux fixait la part respective du prêtre et des assistants :

 

L'oblation de cette divine hostie, écrivait-il encore, ne se fait pas par le prêtre seul, comme la consécration a été faite par lui seul. Il n'y a qu'à l'écouter lui-même. Après avoir dit avec Jésus-Christ : Vous ferez ceci en mémoire de moi, il reprend la fonction de ministre du peuple, et il dit au nom de tous : unde et memores... Et afin qu'on ne s'imagine pas qu'il n'entend que lui, il ajoute et avec nous votre peuple saint, nous vous offrons.. Voyez-vous..  comme le peuple, qui n'a été que témoin de la consécration laquelle n'apppartient qu'au prêtre, rentre dans la part qu'il doit avoir à tout le reste du sacrifice (3).

 

S'il y rentre, c'est donc qu'il en était sorti, pendant la minute sacrée, où le prêtre, « parle en la personne de Jésus-

 

(1) Oeuvres spirituelles du P. Judde V, p. 397.

(2) Institutions liturgiques, III, p. 212.

(3) Letourneux, op. cit., pp. 132-133.

 

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Christ, parce que c'est Jésus-Christ, et non l'Église, qui consacre (1)».

Telle était leur foi à tous, et si enracinée qu'ils n'avaient même pas besoin de la professer. Parmi ceux qui ont pris part à cette controverse, il n'en est pas un qui eût refusé de souscrire aux formules, pour eux classiques, de Letourneux. Affirmer le contraire c'est fausser, du tout au tout, l'histoire de cette guerre sans fin. Il n'y a là, très certainement, que deux partis en présence : les uns qui veulent la messe, toute la messe, à la portée de tous; la messe pour tous; les autres, pour quelques-uns, c'est-à-dire, pour qui a reçu le pouvoir de consacrer et pour qui sait le latin. D'un côté, la notion démocratique, et de l'autre, aristocratique, de la messe. Qu'on me pardonne l'utile bassesse de ces termes. J'ai déjà rappelé que nous avions aujourd'hui beaucoup de peine, je ne dis pas à prendre parti dans cette controverse, mais à imaginer qu'on ait eu jadis à prendre parti. Les faits sont là néanmoins et les textes, d'une clarté sans pareille. Je sais bien que les historiens catholiques semblent avoir pris le change sur le véritable enjeu du débat. Ils se bornent à raconter deux simples épisodes, plus tapageurs qu'importants, et dans lesquels les défenseurs de la vérité, je veux dire, de la messe pour tous, font une assez piteuse figure : la querelle des Amen et la querelle du Canon. Ainsi d'un historien qui ne voudrait connaître de la grande guerre que la sinistre défaite des Dardanelles. Mais il ne faut pas que l'accessoire nous cache l'essentiel, ou l'anecdote l'histoire. La vraie question, celle qui fut soulevée la première et, tranchée la dernière, a toujours été de savoir si, oui ou non, le commun des fidèles a le droit de suivre mot par mot toute la messe; ou, ce qui revient au même, si l'on doit approuver ou exorciser la traduction de l'ordinaire de la messe en langue vulgaire. Question qui n'en est plus une aujourd'hui pour personne. Pourquoi faut-il qu'un grand

 

(1) Letourneux, op. cit., p. 90.

 

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homme, que nous vénérons tous, se soit acharné de tout son génie impétueux à justifier, à canoniser celle de ces deux doctrines qui fut vaincue et qui ne pouvait pas ne pas l'être?

Ils combattaient, disaient-ils, pour « le secret des mystères » : mot d'ordre aussi confus qu'étincelant, qui exaltait à leurs propres yeux leur invraisemblable croisade, et qui avait aussi l'avantage de semer l'alarme parmi le peuple fidèle. Un je ne sais quoi d'indéfinissable, mais de vital, « le secret des mystères » était menacé. L'idée ne leur venait pas que le mysterium fidei n'est pas moins un mystère pour le prêtre qui célèbre la messe, que pour le fidèle qui la suit ; l'idée ne leur venait pas non plus que de tout ce que nous pouvons connaître de ce mystère, la révélation n'a jamais été réservée aux clercs; ni enfin qu'un premier communiant de douze ans en peut savoir aussi long sur la mystérieuse hostie qu'il reçoit que le prêtre qui la lui donne. Jeux de mots que tout cela, équivoque perpétuelle, et, pour parler franc, poudre aux yeux. Lisez plutôt les deux volumes effarants, publiés en 171o, au plus chaud de la bataille, par M. de Vallemont, docteur en théologie, et qui ont pour titre : Du Secret des mystères ou l'Apologie de la rubrique des missels. Son objet est de montrer qu'en ordonnant de réciter à voix basse les prières du Canon, l'Église entend rester fidèle à l'ancienne discipline du secret, autant dire qu'elle traite les simples fidèles d'aujourd'hui comme elle faisait les païens d'autrefois, à qui elle cachait ses mystères : évolution paradoxale, qui ne met plus de différence entre les enfants de la maison et les « étrangers ». Autrefois : Norunt initiati, c'est-à-dire, tous les baptisés; seuls aujourd'hui passeront pour « initiés » les prêtres et les laïcs fortunés qui n'ignorent pas la langue latine.

Bien que d'une intelligence au-dessous du médiocre, Vallemont a bien entrevu, qu'une telle construction laissait quelque chose à désirer. Mais il a réponse à tout. Prenez donc garde, poursuit-il, que, jadis, tous les baptisés étant de vrais saints, il n'y avait aucun inconvénient à leur livrer

 

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« le secret des mystères ». Mais, depuis le vile siècle, on est toujours sûr, hélas! qu'il se glissera quelques « indignes » dans la foule de dimanches. Ces malheureux, qui ne voit que l'Église doit les traiter comme elle faisait jadis les païens et les juifs? Or, par bonheur, c'est justement à l'heure même où ces « indignes » commencent à pulluler que la langue latine agonise. Heureuse coïncidence, qui va permettre à l'Église de résoudre ce cas difficile. Pour cacher aux indignes « le secret des mystères », elle n'aura, en effet, qu'à continuer de parler latin. Si tout cela parait d'une débilité désolante, c'est bien sans doute la faute de l'ineffable Vallemont, mais c'est aussi qu'il est plus que difficile de dégager une doctrine solide et pratique du vague mot d'ordre qu'ils vont répétant : sonores syllabes qui enchantaient encore, sous Louis-Philippe, l'âme romantique de Dom Guéranger (1). Avec quelle émotion le noble Croisé des Institutions liturgiques, ne parle-t-il pas du « secret auguste qui doit environner le plus profond de nos mystères »; ne dénonce-t-il pas le danger « qu'il y aurait d'exposer les formules saintes à la curiosité profane et aux interprétations grossières de la multitude, d'amener enfin une familiarité nuisible au respect des mystères »? D'où l'on conclurait aussi bien et à plus forte raison qu'il faut renoncer aux messes chantées. A Dieu ne plaise que nous fassions fi de ces émouvantes paroles : elles prouvent excellemment qu'on ne saurait trop recommander aux fidèles de s'unir avec un respect renouvelé aux prières du Canon; elles ne prouveront jamais qu'on doive leur voiler la majesté de ces formules et leur en interdire l'accès (2).

(1) La formule, d'ailleurs, serrée de près, paraît assez mal venue. « Secret » étant synonyme ici de « mystère », c'est comme si on disait « le secret des secrets ». Ainsi de « panacée universelle ».

(2) Institutions liturgiques, III, pp. 212 seq. Mettre aux mains des fidèles une traduction de l'ordinaire de la messe, dit-il encore, c'est violer manifestement « le secret des mystères » (Ib., p. 201). Puisqu'il s'agit en la circonstance d'une observance disciplinaire manifestement approuvée par l'Église d'aujourd'hui, comment Dom Guéranger ne voit-il pas que son attitude ressemble ici à celle que l'on prête aux jansénistes, accusés, comme l'on sait de vouloir restaurer l'ancienne pénitence publique ? Mais s'il nous est impossible de le suivre sur ce point, nous devons tâcher de nous expliquer les résistances d'un si grand homme. Son étrange théorie sur le secret des mystères a pour elle des garants beaucoup plus vénérables que l'insignifiant Vallemont. Je ne me rappelle pas qu'il l'ait fait, mais Dom Guéranger aurait pu se réclamer du Catéchisme du Concile de Trente, ouvrage dont l'autorité est si imposante. Quand il en vient à expliquer la « forme a de la consécration, « il n'est point du tout nécessaire, dit le Catéchisme, que ceux qui ne sont pas initiés aux saints mystères, soient si fort instruits de ces choses. Non quidem ejus rei causa, ut hæc Mysteria fideli populo, nisi necessitas cogat, tradantur. Eos enim qui sa cris initiati non surit, de his erudiri necessarium non est. (De Euch. sacr. cap. 4, n°19, cité par Vallemont, op. cit., II, p. 478). J'avouerai bonnement que je n'arrive pas à comprendre ce passage; encore moins à le réconcilier avec les textes mêmes du Concile qui exigent si clairement, que les fidèles soient initiés par les pasteurs aux mystères de la Messe. Que faudrait-il donc ou leur cacher tout à fait ou ne leur découvrir qu'à moitié? Ce ne peut être le dogme de la présence réelle. Pas davantage celui du sacrifice. Alors quoi? Les symbolismes moins essentiels de l'eau mêlée au vin, de la fractio, ou des autres rites? Mais n'est-ce pas là justement ce que le Concile veut qu'on explique aux fidèles, car enfin ou ils savent tous, ou ils auront bientôt appris, que la messe est un vrai sacrifice et que le pain est changé au corps de Notre-Seigneur. N'est-il pas évident que tout ce qu'on pourra leur apprendre de plus leur sera bon? Encore une fois, de quoi a-t-on peur? Je ne puis m'expliquer cette confuse panique, - et qui se dissipe dès qu'on la presse de se formuler en langage clair, - que par un arrière-souci d'apologétique. Pour mieux défendre contre les protestants l'usage de la langue latine dans la liturgie, on aura pensé qu'on aurait deux fois raison eu montrant qu'en effet l'Eglise a quelque chose à cacher aux fidèles : argument désespéré, qui faisait certes le jeu de l'ennemi, mais qui pouvait apaiser quelques fidèles, gagnés par la contagion protestante et désireux d'entendre la messe en langue vulgaire.

 

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D’un point de discipline que l'Église a seule le droit de modifier - usage de la langue latine; Canon récité à voix basse - on tirait toute une philosophie qui n'est certainement pas celle de l'Église. « Quelques-uns, écrivait encore Letourneux, vont jusqu'à penser, non seulement » qu'ils sont indignes de connaître ces grands mystères, « mais encore que cela leur est défendu et que c'est aller contre l'esprit de l'Église de faire ce que Rodriguez, et les autres auteurs que j'ai cités, disent être le plus conforme à son esprit. »

 

D'où ils concluent que c'est assez pour tous les laïques de se joindre en général à l'intention de l'Église, et de consentir intérieurement à tout ce que le prêtre dit pour eux, sans qu'il soit besoin d'entendre ce qu'il dit, ou plutôt parce qu'il ne faut pas qu'ils l'entendent.

 

L'Église néanmoins n'a institué les cérémonies de la messe

 

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« qu'afin d'exciter en ceux qui les voient, le désir de savoir ce qu'elles signifient » ; pour que « la curiosité de l'esprit, frappé de ces pratiques visibles, lui donne occasion de vous apprendre tous les mystères que renferme son Sacrifice, et que la connaissance de ces mystères vous fasse comprendre avec quel esprit vous y devez assister (1). »

 

Mais quoi! disent-ils,

 

si l'Église voulait que tous les fidèles connussent ses mystères, et eussent tant de part à son Sacrifice, elle ne célèbrerait pas la messe en une langue qui n'est pas entendue du peuple.

 

Pauvre argument et qui impose à l'Église « des raisons et des motifs qu'elle n'a pas ». Où donc a-t-elle dit, ou même donné à entendre que, si elle célèbre en latin « c'est afin de cacher les mystères aux peuples »? Lorsqu'elle a commencé de célébrer la messe

 

en cette langue, le latin était entendu du peuple. Si elle eût voulu exclure quelqu'un de la connaissance de ses mystères, elle n'aurait pas choisi pour les célébrer des langues entendues dans tout l'Empire, comme la chaldaïque et la grecque dans l'Orient, et le latin dans l'Occident.

 

Dira-t-on qu'elle a changé d'avis sur ce point et qu'elle ne veut plus aujourd'hui ce qu'elle voulait autrefois ? Non, certes. « Ce n'est pas par l'ordre de l'Église que le peuple n'entend point le latin, et ce n'est pas elle qui a fait le changement d'une langue connue en une langue inconnue ». Elle a du reste, ses raisons « de conserver une langue consacrée depuis si longtemps et d'ordonner dans tout l'Occident une uniformité de langage dans la célébration de ses mystères (3). » En vérité n'est-il pas surprenant

 

qu'un zèle peu éclairé fasse tenir à des catholiques le même

 

(1) Letourneux, op. cit., pp. 211-212.

(2) Ib., p. 222.

(3) Ib., pp. 226-244.

 

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langage que la passion et l'erreur font tenir aux ennemis déclarés de l'Église? Ces derniers font tous leurs efforts pour persuader à tout le monde que l'Église romaine a changé d'esprit, qu'elle traite ses enfants en esclaves et en bêtes, et qu'elle ne veut point qu'ils entendent, ni ee que Dieu leur dit, ni ce qu'ils disent à Dieu. Ils n'ont point d'autre fondement de toutes ces calomnies que l'usage de célébrer la messe en latin; et des catholiques, sans y penser, s'accordent avec eux à vouloir faire croire que l'Église à effectivement changé de conduite, et que cet usage de prier publiquement en une langue inconnue est une marque évidente qu'elle ne veut plus que ses mystères soient connus du peuple (1).

 

Mais, objectent encore quelques-uns, si l'Église voulait que le peuple sût tout ce qui se dit dans le sacrifice, ordonnerait-elle qu'une bonne partie du sacrifice fût prononcée à voix basse?

 

J'ai déjà remarqué... que le Canon se prononçait autrefois tout haut, et qu'il se prononce encore ainsi à présent dans l'Église grecque. La prononciation basse du Canon n'est donc pas essentielle à la liturgie et on ne peut pas en conclure que l'Église ne veut pas que les laïques sachent ce qui se lit dans le Canon,

 

De quelque façon qu'il se soit produit, ce changement disciplinaire ne saurait avoir le sens qu'on lui prête. Il ne dérobe rien

 

à la connaissance des assistants, et rien ne les empêche de suivre le prêtre. On lit tout haut ce qu'ils ne peuvent pas savoir par coeur, parce qu'il se change tous les jours, et ils peuvent facilement savoir ce qui se dit bas, parce que c'est toujours la même chose,

 

et parce que la traduction de ces prières est à la portée de tous.

 

Le Canon même, qui se lit bas, ne laisse pas d'être entremêlé de prières qui se commencent ou se disent même entièrement

 

(1) Letourneur, op. cit., pp. 247-248.

 

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à voix haute..., ce qui aide beaucoup le peuple à reconnaître où en est le. célébrant pour le suivre; sans parler des différentes cérémonies qui distinguent les différentes parties du Canon, comme de joindre ou d'élever les mains, de les imposer sur le calice.

 

Et, en effet, comment n'y songe-t-on pas? Si l'Église voulait cacher ses mystères, elle ferait célébrer la messe derrière un rideau. Les gestes rituels ne traduisent-ils pas les prières secrètes, aussi bien, sinon mieux qu'une traduction imprimée?

 

Et les prêtres qui sont instruits dans la discipline de l'Eglise et qui ont soin de suivre son esprit, ne manquent jamais à ces sortes de distinctions, qui servent à faire remarquer ce qu'ils disent tout bas. Car, comme ils savent que ce n'est pas pour eux seuls qu'ils disent la messe, mais encore pour tous les assistants, puisque le sacrifice est commun aux uns et aux autres, ils s'appliquent à la dire en sorte que ceux qui y sont présents puissent offrir avec eux et se joindre à eux dans toutes les prières qui s'y font (1).

 

Cette insistance qui peut nous sembler piétinante, mais que justifie sans doute l'opposition invraisemblable que nous avons dite, nous montre, une fois de plus que nous ne nous égarions pas lorsque nous distinguions tantôt, parmi les directions les plus caractéristiques de cette époque, le désir pressant d'associer aussi étroitement que possible la foule pieuse au sacrifice de la messe. Mais, comme on abuse toujours des meilleures choses, nous pouvions bien prévoir que tout le monde ne s'en tiendrait pas sur ce point aux sages conseils et inattaquables d'un Harlay ou d'un Letourneux. On vit donc paraître, vers la fin du XVIIe siècle, puis se perpétuer pendant le XVIIIe siècle, quelques maniaques de réforme, qui, pour mieux aider les fidèles à ne rien perdre des prières de la messe, imaginèrent de réciter le Canon à haute voix. Je n'en sais rien, mais tout me porte à croire qu'ils ne furent jamais bien nombreux, au

 

(1) Letourneux, op. cit., pp. 264-266.

 

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moins jusqu'au branle-bas sectaire qui suivit la publication de la bulle Unigenitus. Vallemont cite un mandement de l'évêque de Séez en 1698, qui porte que « les prêtres, sous peine de suspense actuelle, ipso facto, prononceront le Canon secrètement et à voix basse en sorte qu'il ne puisse être entendu que du célébrant. » L'évêque de Lisieux aurait déclaré de son côté, en 17o3, que « s'il croyait qu'une pratique contraire s'introduisit dans son diocèse, il ferait un mandement pour la défendre. » C'est peu, et, si l'on avait eu d'autres témoignages, on nous les aurait donnés. J'imagine donc qu'en dehors de quelques enfants terribles - comme il s'en rencontre dans tous les mouvements religieux - ce fut d'abord une révolution purement académique. Velléités bruyantes, guerre de pamphlets. J'imagine aussi que plusieurs, en bons casuistes, demandaient ingénûment qu'on leur défiait le submissa voce de la rubrique. Après tout, si le prêtre doit parler de façon à «s'entendre lui-même », comment empêchera-t-il le servant de l'entendre aussi, et même les bonnes oreilles des premiers bancs? Peut-être, bien que toujours submissa voce, articulaient-ils plus fort les paroles de la consécration, comme l'ordonnait en 1515 un fameux évêque de Paris, Etienne Poncher (1). Il ne semble

 

(1) «Vous devez... prononcer nettement et distinctement...les paroles de la messe, de peur que si vous mangez vos mots en prononçant, les fidèles ne vous puissent entendre.... Nous vous enjoignons... de ne point prononcer trop bas, ni les oraisons secrètes ni les autres, en sorte que vous ne puissiez pas vous entendre vous-mêmes. » Cité par Letourneux, p. 268. Pour les paroles de la consécration, une sorte d'instinct qu'il me parait difficile de condamner sans réserve, invite certains prêtres à les prononcer, non pas à voix haute, mais assez distinctement pour qu'on puisse les entendre. Aussi longtemps que sa discipline n'est pas changée, l'Eglise ne peut souffrir qu'on ne fasse aucune différence entre le Pater, par exemple, et les autres prières du Canon. Pour les prêtres du XVIIIe siècle qui ne célébraient pas submissa voce, nous n'étions pas là. Il y avait sans doute chez quelques-uns, une affectation ridicule mais que, dans le feu des polémiques, on aura faite plus sonore qu'elle ne l'était. Est-il sûr, du reste, que la rubrique soit violée par un prêtre qui, célébrant dans une petite chapelle et devant quelques religieuses, aiderait, tout en parlant bas, son pieux auditoire à le suivre? S'il est bien que l'attention des assistants se porte sur le moindre geste du prêtre, pourquoi pas sur le demi-secret de ses paroles? « A Jérusalem au Ve siècle, aucune partie de la messe n'est secrète... (Sainte Mélanie) qui va mourir, a demandé que la messe soit célébrée dans (son) oratoire..., messe qu'elle pourra entendre de la cellule où elle est alitée ». «Comme j'offrais le sacrifice au Seigneur, raconte son biographe, et comme dans ma tristesse je disais la prière... en silence, Mélanie, qui, de sa cellule n'entendait pas, me crie aussitôt : « Dis la prière plus haut, afin que j'entende ». Ainsi fis-je, ajoute le prêtre Gérontius. N'oublions, pas que sainte Mélanie est une romaine de Rome » (Batiffol, Leçons sur la messe Paris, 1919, pp. 2o7-2o8. « Clarius jute fundere precem, ut ego audiens orationis confirmationem occipiam ». On raconte de saint Ignace que « clara vote utebatur more italico, etiam cum illam (missam) celebraret in privato sacello » (Gagliardi, cité par le P. Watrigant, Bibliothèque des Exercices, fasc. 45, p. 27. Puisque l'usage italien le voulait ainsi, pourquoi Gagliardi nous a-t-il conservé ce détail ?

 

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pas non plus que l'on doive prendre au sérieux les piteux essais de réforme qui furent tentés au début du XVIIIe siècle en vue de restaurer l'ancien usage de réciter le Canon à haute voix. Quelque innocentes qu'elles soient, et même si bienfaisantes qu'on puisse les croire, de telles innovations pouvaient d'autant moins être laissées à l'initiative d'un évêque particulier que, dans les circonstances où l'on se trouvait alors, elles prenaient un je ne sais quel air de fronde ou de défi. Dès 168o, Letourneux l'avait déclaré une fois pour toutes :

 

Il y a des personnes qui, dès qu'elles savent qu'une chose se pratiquait autrement dans les premiers siècles, condamnent aussitôt le changement qui a été fait par l'Église, se plaignent amèrement de ce qu'on ne rétablit pas l'usage ancien, et parlent souvent de la même manière que les hérétiques, qui, pour justifier leur séparation, reprochent sans cesse aux catholiques le changement qui s'est introduit en des choses qui sont purement de discipline.. Tous les enfants de l'Eglise doivent avoir ce respect pour elle de ne la condamner jamais... et, si on ne voit pas pourquoi elle a fait une telle ordonnance, (qu'on ne laisse pas) d'être persuadé qu'elle l'a faite très sagement (1).

 

A quoi bon, d'ailleurs, cette effervescence ? Et quel avantage pour les fidèles d'entendre réciter toutes les prières du Canon, dans une langue qu'ils ne connaissaient pas? Si tout ce bruit avait été autre chose qu'un monome d'étudiants, ils auraient dû demander, non pas seulement la messe à voix haute, mais la messe en langue française ; réforme qui eût alors rempli d'horreur le janséniste ou l'archaïsant

 

(1) Letourneux, op. cit., pp. 227-228.

 

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le plus forcené. Mais c'est trop nous arrêter à des anecdotes sans importance. Venons au véritable enjeu de cette controverse deux fois séculaire, je veux dire à la bataille pour ou contre les traductions de l'ordinaire de la messe (1).

 

 

(1) Dans la bataille pour le Canon à voix haute, deux épisodes principaux, qui ne sont, je le répète, qu'amusants : l'affaire du missel de Meaux, en 17o9; et celle du Missel de Troyes, en 1733; l'une et l'autre démesurément grossies par les historiens. A la seconde Dom Guéranger a consacré de longues pages Cf. aussi A. Prévost, Le Diocèse de Troyes, Domois, 1926 III, pp. 120 seq.). La première serait plus digue d'occuper un historien moins sérieux que je ne dois l'être. L'abbé Ledieu, le secrétaire de Bossuet, en est le héros. Dans le nouveau missel de Meaux, qu'il préparait déjà du vivant de Bossuet, et que le successeur de ce dernier, M. de Bissy, l'avait officiellement chargé d'achever, le subtil ou plutôt le naïf Ledieu avait fait précéder du signe R, en caractère rouge, le mot Amen qui se rencontre plusieurs fois dans le Canon, et notamment après les paroles de la consécration et de la communion du prêtre. Cette lettre, grosse d'orages, signifiait que c'était au peuple, non au célébrant, de prononcer ces Amen. D'où s'ensuivait la nécessité de réciter le Canon à voix haute. Pour que nul ne s'y trompât, Ledieu, de plus en plus subtil ou naïf, traduisait à sa façon le submissa voce de la rubrique, lequel  ne voulait plus dire : à voix basse, comme les bonnes gens l'avaient cru jusque là, mais sine cantu. Version légèrement fallacieuse aussi bien que tendancieuse, mais que l'on chuchotait déjà bien avant la malheureuse naissance du missel de Meaux. Dès 168o, Letourneux condamne les téméraires « qui croient que dire bas se peut entendre : dire sans chant». (on. cit., p, 261). Et ce fut un beau scandale. La prise de la Bastille ne fera pas plus de bruit. Pamphlets sur pamphlets. Je n'ai lu que celui de mon ami Vallemont, lequel ne vaut pas les Provinciales. Eût-il nié la présence réelle, le pauvre Ledieu n'eût pas été plus malmené: « Quoi! un simple ecclésiastique insérera ses visions dans le Canon de la messe! Que deviendrait le saint Canon, si tous les visionnaires et si tous les fanatiques y fourraient leurs additions ?... Mais, dit-il, ce n'est qu'un R rouge. C'est trop... En matière de foi et de religion, une lettre est de conséquence. L'iota, qui de toutes les lettres de l'alphabet grec est la plus petite, glissé frauduleusement par les Ariens dans le Symbole... de Nicée, ruinait la divinité du Verbe éternel, etc... » : Du secret des Mystères, II, pp. 368-369. Il va sans dire que M. de Meaux, qui avait approuvé les yeux fermés le nouveau missel, eut hâte de le condamner. « Au début du XVIII° siècle, écrit Mgr. Batiffol, il y eut en France une controverse bruyante et passionnée autour d'un nouveau missel publié par l'évêque de Meaux, qui proposait de revenir à l'usage de prononcer le Canon de la messe à haute voix. Il est incontestable que tel fut l'usage primitif... L'Eglise, en renonçant plus tard à cette observance des premiers siècles, a posé une loi, de l'autorité qu'elle a sur sa discipline... Il n'appartiendrait qu'à elle d'amender la loi par elle posée, mais nous n'y voyons aucune opportunité » (Leçons sur la Messe, pp. 317-318). Les mystiques non plus, qui savent le prix du silence. Mais les Amen ont aussi leur prix. Ces beaux Amen d'autrefois, formule si courte et si pleine d'acquiescement ou d'acclamation, et qui exprimaient si bien la part du peuple chrétien dans le sacrifice! « Cet Amen.., est la souscription que le peuple fait aux paroles du prêtre; c'est, dit saint Augustin, votre consentement et votre suffrage; c'est, dit saint Cyrille, comme le sceau de la prière... Le prêtre e parlé seul au nom de toute l'Assemblée, mais elle approuve tout ce qu'il a dit; et il ne faut pas craindre de suivre, en répondant tous Amen, cette pratique perpétuelle de l'Eglise, dont saint Jérôme dit que les cris du peuple qui faisait retentir Amen dans les églises de Rome, étaient comme un tonnerre céleste. » (Letourneux, op. cit., pp. 77-78). Ledieu n'était donc pas le diable qu'on nous a dit. Il « semblait suivre la pratique des jansénistes, écrivent MM. Urbain et Levesque, qui voulaient que le peuple s'associât plus étroitement au sacrifice de la Messe » (Les Dernières années de Bossuet, Paris, 1928, I, pp. 9-10). Qu'y a-t-il là de proprement janséniste? Et parce que le grand Arnauld faisait sa prière du matin, devrons-nous renoncer à cette pratique?... Cf. de nombreux détails sur Ledieu, et une bonne bibliographie de l'affaire des Amen, dans la notice que je viens de citer, et qui sert d'introduction à une réédition des Mémoires de Ledieu. A cette bibliographie il faut ajouter la Dissertation sur la manière de réciter le Canon, ap. Collet : Examen et résolutions des principales difficultés qui se rencontrent dans la célébration des S. S. Mystères. Paris. 1768, t. Il. Cf. aussi, dans Liturgia, Paris, 193o, le chapitre de Dom Cabrol sur les liturgies néo-gallicanes.

 

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V. - Ici nous guette le même épouvantail que tantôt, ou la même pétition de principe. Écoutons une dernière fois Vallemont. Si, écrit-il,

 

la rubrique des Missels ordonne de réciter le Canon à voix basse et secrètement, pour conserver la majesté du mystère,

 

eh! c'est précisément ce pour que vous n'avez pas justifié,

 

elle défend conséquemment de le divulguer et de le traduire en une langue populaire. La perpétuelle (!!) discipline du secret et et du silence sur ce mystère est pour le moins aussi violée,

 

évidemment, et même beaucoup plus violée,

 

par la traduction que par la récitation du Canon. Et je tire cette conséquence avec d'autant plus de confiance qu'elle est parfaitement conforme à ce que le Pape, l'Assemblée du Clergé de France, et la Faculté de Théologie de Paris réglèrent en 166o, sur la traduction du missel, faite par M. Voisin (1).

 

A la bonne heure! Voici enfin qui nous sort de tout ce verbiage sur « le secret des Mystères » et qui ramène le débat à ses justes proportions. Il s'agit ici de trancher une question de fait, et non pas de spéculer sur le pourquoi des variations liturgiques. Un seul problème : pendant que les pamphlets crépitent, pour ou contre les traductions de la messe, que pense, que veut l'Église ?

 

(1) Vallemont, op. cit., II, p. 479.

 

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Il n'est donc que trop vrai, qu'au mois de décembre 166o, Mazarino consule, l'Assemblée du Clergé de France défendit, sous peine d'excommunication, la lecture du Missel romain, mis cette année même en français, par Joseph de Voisin - quatre volumes - et approuvé - n'oublions pas ce détail qui a peut-être beaucoup d'importance - par les vicaires généraux qui gouvernaient au nom du cardinal de Retz le diocèse de Paris (1). « Les prélats non contents de défendre le livre, écrivirent à tous les évêques du royaume pour les prier d'en faire autant... et au Pape (Alexandre VII), pour l'engager à appuyer leur décision de l'autorité apostolique. Ils disent, dans leur lettre, qu'il n'y a rien de meilleur... que la parole de Dieu..; et dans un autre sens, rien de pire »... « D'où l'on doit conclure, Saint Père, ajoutent-ils, que la lecture de l'Evangile et de la Messe donne la vie aux uns et la mort aux autres, et qu'il ne convient nullement que le Missel ou le Livre sacerdotal qui se garde religieusement dans nos églises sous la clef et sous le sceau sacré, soit mis indifféremment entre les mains de tout le monde (2). » Aussi, ajoute Dom Guéranger « et pour qu'il ne manquât rien à la solennelle réprobation de l'attentat qui venait d'être commis contre le mystère sacré de la Liturgie, un Bref d'Alexandre VII du 12 janvier (?) 1661, vint joindre son autorité irréfragable à la sentence (gallicane)... Le Pontife s'exprime ainsi : « Il est venu à nos oreilles, et nous avons appris avec une grande douleur que, dans le royaume de France, certains fils de perdition, curieux de nouveautés pour la perte des âmes, au mépris des

 

(1) Joseph de Voisin, né à Bordeaux, et d'abord conseiller au Parlement de cette ville, puis, élevé au sacerdoce ; hébraïsant distingué. Une théologie des Juifs, en latin, 1647, et autres ouvrages de ce genre : de savantes notes, qu'il se peut que Pascal ait lues, sur le Pugio Fidei de Raymond Martin, 1651. Devenu prédicateur et aumônier du prince de Conti, il publia en 1672, contre l'abbé d'Aubignac, une défense du traité de ce prince contre la Comédie. Rien n'indique, sinon ces derniers détails, qu'il ait partie liée avec les jansénistes... Il meurt en 168o. Est-ce par gallicanisme, que Voisin écrit toujours Messel, et non Missel?

(2) D'Avrigny, Mémoires chronologiques, II, pp. 385-386.

 

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règlements et de la pratique de l'Église, en sont venus à ce point d'audace que de traduire en langue française le Missel romain, le mettant ainsi à la portée des personnes de tout rang et de tout sexe, et, par là, qu'ils ont tenté, par un téméraire effort, de dégrader les rites les plus sacrés, en abaissant la majesté que leur donne la langue latine, et exposant aux yeux du vulgaire la dignité des mystères divins ». Suivent de nouveaux développements, et la condamnation solennelle que Dom Guéranger a cru nécessaire de reproduire tout au long (1).

Ainsi commença, et d'une manière foudroyante, une campagne qui ne s'apaisera tout à fait qu'avec la fin de l'Ancien Régime. Évidemment ce Bref nous étonne un peu, et nous essaierions en vain de partager l'allégresse triomphante que Dom Guéranger éprouvait à le transcrire. La première idée qui vienne en de pareils cas est d'envoyer un message de détresse aux canonistes. Peut-être nous répondraient-ils d'abord que, dans n'importe quelle décision doctrinale, et à plus forte raison disciplinaire, il faut distinguer de la sentence elle-même les considérants qui l'appuient, et qu'ici, par exemple, nous ne sommes pas tenus de croire que si l'Église veut qu'on célèbre la messe en latin, c'est pour en cacher le mystère aux simples fidèles. Odiosa restringenda, diraient-il encore : la condamnation de tel missel particulier n'atteint pas d'avance tous les travaux analogues, qui, dans la suite des temps viendraient à paraîtrez. Voisin aurait pu commettre des contre-sens fâcheux, insérer des gloses suspectes. Aussi bien ne faut-il pas confondre un Missel proprement dit, et en quatre gros volumes, avec la mince plaquette où se trouverait uniquement la traduction de la messe. On doit tenir compte aussi des circonstances

 

(1) Institutions liturgiques, II, pp. 35-36.

(2) Le Bref semble bien bloquer cette échappatoire : « Missale... a quocumque conscriptum, vel in posterum alias quomodolibet conscribendum ». Mais enfin, ici encore c'est du missel qu'il est question, non de l'Ordinaire de la messe.

 

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très particulières où se trouvait le catholicisme français, depuis la propagande protestante, et de l'étrange contamination, si l'on peut dire, que cette lutte rendait presque inévitable. Il semble en effet qu'on ait associé dans une même réprobation les traductions de la Bible et celles des prières liturgiques (messe ou bréviaire). Confusion qui nous parait invraisemblable, mais que Dom Guéranger trouvait encore toute naturelle au milieu du siècle dernier. « Nous assimilerons, écrivait-il, aux versions de l'Écriture prohibées, toute traduction du Canon de la messe qui ne serait pas accompagnée d'un commentaire qui prévienne les difficultés ». Et il va même jusqu'à prétendre qu'une traduction du Canon est encore plus scabreuse qu'une traduction de la Bible (1). Mais, pas une fois, ni lui ni les autres te prennent la peine de marquer les passages de ce Canon, aussi limpide et sobre qu'auguste, d'où peuvent sourdre ces mystérieuses a difficultés », et dont les complications justifient une si vive panique (2).

Mais pas n'est besoin de tant épiloguer, s'il est vrai, comme on l'a toujours cru chez nous avant Dom Guéranger, qu'en cette circonstance, la religion d'Alexandre VII a été indignement surprise, et que le Bref n'atteint qu'un fantôme, imaginé de toutes pièces par l'astuce de Mazarin. Celui-ci, nous dit-on, « avait besoin de détourner le Pape de prendre contre lui les intérêts du cardinal de Retz, et, pour se faire un mérite auprès de ce Pape, il fit donner avis à Rome qu'il avait découvert - ce qui était une fausseté manifeste - qu'on n'avait traduit la messe en français

 

(1) Institutions liturgiques, II, pp. 56-57 : « Il suffit de se rappeler la doctrine de l'Eglise catholique sur l'usage de l'Ecriture sainte en langue vulgaire, pour se rendre rayon des motifs que l'instinct catholique avait de repousser les traductions de la Liturgie en français. Quand bien même l'Eglise jugerait à propos d'accorder indistinctement à tous les . fidèles la lecture des Livres saints... en langue vulgaire... il ne s'ensuivrait pas qu'on dût étendre cette liberté aux livres de la Liturgie. » C. Ib., pp. 167-168. Le Canon plus dangereux à lire que le Cantique, c'est vraiment à n'y pas croire.

(2) Il y a bien quelques passages difficiles - le grand Ange, par exemple, - mais sur lequel les théologiens eux-mêmes ne se trouvent pas d'accord.

 

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que dans le dessein de faire dire la messe en langue vulgaire; mais que, sans éventer ce dessein qui était encore bien caché, il empêcherait bien que cela ne fût; parce qu'il ferait en sorte, par le pouvoir qu'il avait dans le Clergé, que l'Assemblée générale qui se tenait alors (166o), condamnât cette traduction... On le remercia de son avis, et on lui promit merveille, pourvu qu'il fit avorter le dessein de dire la messe en français. Il y travailla selon le plan qu'il en avait fait. L'Assemblée, qui se tenait depuis six mois, sans avoir trouvé à redire à la traduction du missel, quoique M. Voisin leur en eût parlé, ne pensa à le condamner qu'après en avoir été sollicité, au non du cardinal Mazarin, par Ondedi, évêque de Fréjus, qui était le courtier de la vente des Bénéfices pour ce cardinal (1) ».

J'abandonne à la critique des érudits ces affirmations vingt fois répétées et qui, autant que je sache, n'ont jamais été contredites. Tout les rend infiniment vraisemblables : le duel entre Mazarin et Retz; et l'histoire trop connue, et si piteuse, de l'Assemblée de 166o ; et le ton même du Brel. Le Saint-Père veut manifestement parer à une catastrophe sans nom (2). Tout se passe, comme si on lui avait fait croire que les catholiques français, sourdement travaillés par

 

(1) Racine. Abrégé de l'histoire ecclésiastique, t. II, pp. 982-a83. Il cite les écrits du temps, Voisin lui-même et Arnauld.

(2) Ajoutez une observation qu'il est bien curieux que Dom Guéranger n'ait pas faite. La lettre du clergé de France au Pape est du 7 janvier 1661 . Le Bref qu'on vient de lire et qu'on nous présente comme une réponse à cette lettre est du 12 janvier. Cinq jours pour que la lettre arrive à Rome, et que la réponse, à savoir le Bref, arrive à Paris, même aujourd'hui ce serait trop peu. D'Avrigny nous apprend d'ailleurs, que le Bref du 12 janvier « fut suivi d'une lettre de sa Sainteté du 7 février, qui réitérait la défense de la traduction du Missel sur la demande qui avait été faite par le clergé. » (II, p. 387). Je ne vois qu'une solution possible. Deux demandes auprès d'Alexandre VII : une première dénonciation, antérieure à la condamnation du missel par l'Assemblée, et à laquelle le Pape aurait répondu par le Bref que nous savons. Puis, le livre lui ayant été dénoncé par les évêques (7 janvier), le Pape leur aurait répondu un mois après. Aussi bien le Bref ne fait-il aucune mention du clergé de France. Il ne dit pas : « Les évêques nous ont appris », mais « Ad aures nostras pervenit. » Tout nous fait donc regarder comme plus que probable l'hypothèse d'une première dénonciation, et dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle était aussi virulente que peu fondée. D'une manière ou d'une autre, il me paraît certain que Mazarin s'est joué d'Alexandre VII.

 

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Voisin et quelques autres filii perditionis, étaient à la veille de réclamer la récitation même de la messe en langue vulgaire, à quoi nul assurément ne pensait. Chantage, escroquerie, je ne sais de quel nom il faut appeler une .mystification de ce genre.

Quant aux évêques de l'Assemblée,. s'il plaît à Dom Guéranger de saluer en eux les défenseurs de la tradition, l'histoire authentique les admire moins. Sans faire ici leur procès, je me borne à constater l'étrange amnésie dont ils furent soudain frappés, lorsqu'ils écrivirent au Pape que, chez nous, jusqu'en 166o, les prières de la messe avaient été gardées u à la clef » sous un triple sceau, jalousement cachées

aux simples fidèles. L'Ordinaire avait été bel et bien traduit, et nombre de fois, et qui plus est, dès le XIVe siècle. Voyez plutôt :

 

Hanc igitur. Donc, Sire, nous tes sergens et enserrent ton saint peuple, remembrans ta benoite passion..., offrons à ta noble Majesté de tes dons que tous nous a donnés + sacrifice pur, + sacrifice saint, + sacrifice non contachié, pain saint de la vie perdurable.

Sur lesquelles choses tu daingnes regarder de cler voult et propice et les veuilles accepter aussi comme... les dons de ton sergent Abel... (1)

 

Et plusieurs autres traductions depuis, notamment celle que François de Harlay inséra dans son rituel, ouvrage chaudement approuvé, comme nous l'avons déjà vu, par toute l'Église de France. De 1651, date de cette traduction à 166o, date de la lettre des évêques sur le livre sacerdotal gardé à clef, avait-il donc passé tant d'eau sous les

ponts ?

Bref nous arrivons à des chiffres impressionnants : de 1587 à 166o, au moins cinq traductions de l'Ordinaire de la

 

(1) Batiffol. L'Ordinaire de la Messe selon l'usage de Paris. Traduction française du XIVe siècle. (Vie et arts liturgiques, janvier, février 2920.) Dom Guéranger mentionnait déjà ce texte, mais ne l'avait pas lu (Op. cit., p. 173).

 

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Messe, (1587, 1607, 1618, 1616, r651), et cette dernière, celle de Harlay, acclamée par tout l'épiscopat; au moins deux traductions du missel complet (1651, 1654, et cette dernière aussitôt réimprimée en 1655). Que de serruriers en grève et que de clefs défaillantes Et si j'ose ajouter, que d'évêques, soi-disant français, tombés chez nous de la lune, le 7 décembre 166o, pour y remonter aussitôt. Après tout, la France leur étant si inconnue, et le Mazarin ayant pour eux tant de charmes, on comprend, à la rigueur qu'ils se moquent ainsi de nous, mais non qu'ils trompent le Saint-Père. Si Alexandre VII avait su que les traductions de la messe allaient se multipliant, depuis plus de cinquante ans, dans le royaume très chrétien, il aurait peut-être maintenu sa décision, il n'aurait certaitement pas écrit que le Missel de Voisin était une nouveauté scandaleuse, novitatem istam perpetui Ecclesiæ decoris deformatricem..., schismatis... facile productricem (1).

 

(1) Ces chiffres approximatifs, Dom Guéranger les connaît aussi bien que nous, puisque c'est à lui que nous les empruntons, comme il les a empruntés lui-même aux écrits de Voisin pour la défense de son Missel. Mais il pense éluder la force d'un tel argument, en disant que ces traductions n'étaient pas destinées aux fidèles (III, p. 177). Alors, à qui donc? Il est vrai, je pense, que la plupart de ces traductions n'étaient pas précisément « portatives s, qu'elles n'ont commencé, je le crois encore, à figurer normalement dans les livres d'heures - ainsi devenus des livres de messe - que dans la deuxième moitié du XVII° siècle. Tout ceci, du reste, à contrôler par le menu. Les fidèles pouvaient donc lire le texte du Canon chez eux, avant la messe, ou après, plutôt que pendant. C'était là certes plus qu'il n'en fallait pour qu'on ne pût pas dire que l'Église leur cachait âprement le « secret des mystères ». Ici un de ces problèmes simplets, bons enfants où ne saurait s'abaisser la curiosité des vrais érudits : à quelle époque remonte l'usage de lire pendant la messe?... Voici un beau texte de 1587, dans le règlement, dressé par le P. Maggio pour les élèves des jésuites. « Ils entendront la messe chaque jour...Ils doivent alors n'avoir que leur manuel de prières, et ne pas s'en servir quand le prêtre parle à voix haute, afin de pouvoir méditer ce qu'il dit. » (Fouqueray. Hist. de la C. de J., II, p. 2o5). Le manuel dont il parle ne contenait sans doute pas l'ordinaire de la messe. Quoi qu'il en soit, Maggio - témoin considérable, puisqu'il est délégué en France par le général de la Compagnie, et puisque, manifestement, il s'inspire de ce qu'il a vu faire ailleurs que chez nous - Maggio, dis-je, comprend déjà les choses comme les comprendra Letourneux ; et comme nous les comprenons aujourd'hui. On voit, du reste, que ce problème des livres de messe intéresse directement notre présent sujet. Si les fidèles, au temps de Grégoire de Tours, ne suivaient pas les prières du Canon sur un petit livre imprimé chez Marne, cela ne prouve pas du tout que l'Église eût alors songé à rétablir la a discipline du secret ».

 

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Aussi bien l'amnésie est-elle un des privilèges de notre Église Gallicane. Nos prélats assemblée ne se rappellent que ce que l'intérêt du moment - un sourire de Mazarin ; une menace de Louis XIV, - leur fait un devoir, pressant et présent, de se rappeler; et pour l'oublier aussitôt. Les gens qu'ils tuent persévèrent à se porter le mieux du monde. Foudroyé par l'Assemblée de 166o, raconte mélancoliquement Dom Guéranger, ce Missel de Voisin « continua de se vendre publiquement... En 1662, l'audacieux traducteur publia l'Office de la Semaine sainte, qu'il fit précéder de la traduction française du Canon de la messe. Les Assemblées du clergé de 1665 et de 167o désavouèrent par leur silence la conduite des prélats de 166o; elles jugèrent, comme dit avec triomphe le docteur Arnauld, qu'il était de l'honneur du clergé de ne point réveiller une affaire si mal entreprise. » -.Eh! eh! ce n'est pas si mal dit. - « Aussi vit-on paraître en 1673 une nouvelle traduction de l'Office de la Semaine sainte, précédée comme celle de Voisin, d'un Ordinaire de la messe en français. En 168o, les traductions de l'ordinaire de la Messe en français s'étaient si fort multipliées en France, et souvent avec l'approbation d'un ou plusieurs docteurs de cette Sorbonne, qui, vingt ans auparavant, les déclarait illicites (et qui, trente ans auparavant les déclarait innocentes et louables), que Nicolas Letourneux crut pouvoir en prendre ouvertement la défense dans son livre de la meilleure manière d'entendre la messe - (ceci n'est pas tout à fait exact. Nulle part, que je sache, Letourneux ne prend la défense des traductions; il fait mieux, il les regarde comme d'un usage courant, et comme n'ayant pas besoin qu'on les défende). - Le livre parut avec privilège et avec les approbations de dix docteurs (et sans provoquer la moindre contradiction). Sur quoi, Antoine Arnauld se permet de dire, et avec raison : « Aurait-on souffert ce livre ? Aurait-il été approuvé par tant de docteurs et si généralement estimé, si le sentiment de ceux qui avaient approuvé la version du Missel n'eût depuis longtemps prévalu sur celui de l'Assemblée qui en avait

 

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condamné si durement toutes les traductions? »... Ainsi c'était en vain que l'Assemblée de 166o avait fait appel aux principes les plus sacrés contre une innovation qu'elle jugeait funeste à l'Église », et qui n'était pas une innovation (1).

Libre à Dom Guéranger de déplorer ces variations qui, du reste, le surprendraient moins s'il avait fréquenté davantage les couloirs de la Sorbonne et de l'Assemblée du clergé. Il se trompe néanmoins, me semble-t-il, lorsqu'il attribue à la pression janséniste ces attentats prétendus. Nous sommes ici en présence d'un mouvement irrésistible, dont nous connaissons la genèse déjà lointaine et dont les hommes de Port-Royal ont sans doute secondé, mais non monopolisé ni faussé l'essor. Les maîtres de la Contre-Réforme ont répété à ces générations ferventes que la messe est « le soleil des exercices spirituels »; d'autres maîtres les ont initiées plus profondément à la mystique du Saint-Sacrifice; d'autres enfin, et venus de toutes les écoles, ont restauré le sens et le goût des choses liturgiques : en fallait-il davantage pour donner à l'élite des fidèles le désir de s'unir aussi étroitement que possible à toutes les prières de la messe (2)?

Quant au bref d'Alexandre VII, on l'avait également oublié, mais tout à fait, et encore plus vite que la condamnation de 166e. a Il n'a jamais été porté au Parlement, écrit

 

(1) Institutions Liturgiques, III, pp. 187-188.

(2) Pour le P. d'Avrigny - le croirait-on? - le pire danger de ces traductions est qu'elles rendent familiers aux simples fidèles les textes de la Bible, qui abondent en effet dans les prières liturgiques. C'est encore la contamination sophistique dénoncée plus haut. En traduisant les prières de la messe par exemple, le perfide Letourneux se proposait de narguer et de tourner les défenses de l'Église. »  Les Novateurs, écrit-on, n'ont point trouvé de moyen plus sûr pour se faire réputation et insinuer ensuite leurs erreurs avec plus d'autorité que de mettre les divines Écritures entre les mains du peuple et surtout des femmes. » Ainsi avant eux, Pélage et Calvin (Mémoires, II, p. 387). Tout cela, je le répète, non pas du tout à propos de la version de Mons, mais à propos de la traduction de la messe insérée dans l'Année Chrétienne de Letourneux. Pour apprendre aux ignorants le sens du Gloria, du Credo, de la Préface, du Canon et du dernier Evangile, on est calviniste !

 

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Bossuet, ni les lettres patentes vues. On n'a eu en France aucun égard à ce bref (1). » Sur quoi Dom Guéranger se récrie et non sans raison, mais sans remarquer non plus, comme il aurait dû le faire, que Rome, où l'on ne tremblait pourtant ni devant Louis XIV, ni même devant les Assemblées du Clergé, que Rome, dis-je, ferma toujours les yeux sur une désobéissance qui n'avait certainement rien de schismatique, puisqu'elle s'ignorait elle-même en quelque sorte, et qui allait, du reste, éclater bientôt, avec une candeur désarmante, pendant les années qui précédèrent immédiatement la révocation de l'Édit de Nantes.

Au moins depuis Luther et Calvin, tout ce qui touche au langage de la prière passionne jusqu'à la troubler la conscience religieuse d'un grand nombre. Lorsque Newman, qui n'était pas un petit esprit, se convertit au catholicisme, un de ses plus grands sacrifices fut de renoncer à la splendide traduction anglicane des Livres Saints. D'où, chez les protestants français du XVII° siècle, la double difficulté qu'avaient à résoudre nos controversistes; d'abord le scandale doctrinal qu'était pour eux l'emploi du latin dans les offices liturgiques, puisqu'ils y voyaient la preuve que l'Église romaine entend cacher par là au peuple le secret de ses mystères; - scandale puéril, si l'on veut, mais que les ennemis des traductions de la messe travaillaient de leur mieux à justifier, à exaspérer (2); - puis, la répugnance toute affective qu'ils

 

(1) Correspondance, XI, p. 343. Lorsqu'il dit qu'on «n'a eu en France aucun égard à ce Bref », Bossuet constate un fait qu'il ne songe ni à louer ni à blâmer. Rien là du sans-façon gallican stigmatisé par Dom Guéranger. Celui-ci, en effet, n'a pas pris garde à la date de ce document, mai 1699, Bossuet ne fut jamais plus romain qu'en cette période mémorable où Rome condamne Fénelon, et par un Bref, qui du point de vue canonique ressemble fort, si je ne me trompe, au Bref de 1661 contre le Missel de Voisin. D'où le rapprochement qui s'est fait, dans l'esprit de Bossuet, entre les deux actes pontificaux. Il redoute manifestement que le Bref d'Innocent XII n'ait la même fortune que celui d'Alexandre VII. Dom Guéranger aurait dû tourner la page et méditer la lettre presque ultramontaine du 25 mai 1699, (Correspondance, XII, pp. 15-19) où Bossuet déclare que « de droit u, d'après les « maximes » de France, « on doit toute obéissance s à ce genre de décisions pontificales, obéissance qu'il ne songe naturellement pas à exiger pour le Bref d'Alexandre VII, mais seulement pour celui d'Innocent XII.

(2) Nous avons vu plus haut Letourneux leur reprocher et fort justement - cette énorme maladresse. Voici encore - et dans un livre de controverse dont l'auteur veut précisément défendre contre les protestants nos usages liturgiques - voici la véritable doctrine, « L'intention de l'Eglise n'a jamais été d'ôter aux fidèles la connaissance de ce qui se dit... dans la célébration de la messe. Puisque le Concile de Trente enjoint expressément aux Pasteurs... d'en instruire les peuples..., et de le faire si souvent qu'on ne puisse pas leur appliquer ces paroles d'un prophète : Lés enfants ont demandé du pain et il ne s'est trouvé personne pour leur en rompre »... On ne peut donc pas dire avec la moindre apparence de vérité que l'Eglise fait le service public en langue non vulgaire pour empêcher que les peuples sachent ce qui s'y dit... C'est une calomnie. » De l'usage de célébrer le service divin dans l'Eglise en langue non vulgaire. Paris 1687, pp. 5-55.

 

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éprouveraient eux-mêmes à user d'une langue étrangère dans leur rapports avec Dieu. De là enfin l'idée qui peu à peu se fit jour, dans notre; camp, de répandre à pleines mains, parmi les Réformés, la traduction de l'Ordinaire de la messe. C'était faire d'une pierre deux coups. Le moyen, en effet, de leur prouver plus évidemment que nous n'avons rien à cacher, et comment les apprivoiser plus suavement aux moeurs catholiques ? Via media, encore plus charitable qu'ingénieuse, et par où l'Église, sans faire aucune concession de principe, sans rien changer même à l'essentiel de sa discipline, se flattait de rendre les conversions et moins douloureuses et plus sincères : d'un côté les mystères découverts à tous les enfants de Dieu, et de l'autre, un moyen facile offert à .tous de suivre en français les paroles latines du prêtre (1).

L'idée première d'employer ce moyen à la conversion des protestants, continue Dom Guéranger, est due à Pellisson. C'est lui qui, dès 1679, « de concert avec la Cour et plusieurs évêques, avait d'abord fait imprimer et distribuer dans le royaume un Missel latin-français, en cinq volumes. La même année, il donna aussi un Ordinaire de la Messe, qui fut réimprimé, toujours dans le même but, par l'évêque

 

(1) Cf. la Déclaration donnée par Bossuet à un nouveau converti, M. de Bordes. « Je l'exhorte à lire l'Écriture sainte, et particulièrement l'Évangile, dans les versions approuvées... Je l'exhorte pareillement à lire les versions approuvées de la sainte messe, ou liturgie sacrée, et de tout l'Office divin ; et je puis l'assurer par avance qu'il trouvera une particulière consolation dans cette lecture, et qu'il admirera la sagesse qui anime le corps de l'Église, dans la distribution des divers offices, où tous les mystères de l'Ancien et du Nouveau Testament... sont célébrés et renouvelés ». Correspondance, III, pp. 163-165.

 

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de Saintes en 1681. Cette mesure fut déployée avec un luxe extraordinaire, quand l'édit de révocation, qui date de 1685, eut été publié. François de Harlay, par ordre de Sa Majesté, décréta, à cent mille exemplaires, l'impression des Heures catholiques précédées de l'Ordinaire de la Messe en français. Peu après, cent mille autres exemplaires de l'Ordinaire seul sortirent des presses de Martin et Muguet, imprimeurs à Versailles. Tout cela, disait-on, devait produire de grands effets. » Eh! pourquoi donc pas! Que voit-il de si naïf dans cette espérance? Les évêques pensaient que, pour convaincre les esprits et toucher les coeurs, l'Église n'a pas besoin de dragons. Peut-être encore se rappelaient-ils qu'un plus grand que l'Assemblée de 166o avait ordonné à ses apôtres de prêcher sur les toits ce que des catéchismes plus intimes leur avaient appris. Il ne semble pas non plus que Dom Guéranger soit dans le vrai, lorsqu'il se plaint qu'une telle mesure ait été « mise à exécution, sans le consentement du Saint-Siège, qui, assurément, ne l'eût pas sanctionnée ». Personne alors n'imagina que Rome pût désapprouver cette pacifique propagande. Pense-t-on que le Saint-Père l'ait ignorée, ou bien qu'il n'ait pas eu le courage, sinon de la condamner solennellement, au moins d'en limiter le méfait, et d'en prévenir les conséquences?

Il est, d'ailleurs, évident, et Dom Guéranger l'avoue lui-même, que cette mesure « émancipait désormais tous les catholiques de France de l'obligation qu'on leur faisait en 166o d'apprendre la langue de l'Église, s'ils voulaient lire le Canon (1). » Le moyen de refuser au frère aîné ce qu'on avait accordé si publiquement et si libéralement au prodigue ? Pouvait-on même imaginer ce renversement prodigieux de la discipline primitive; les protestants de la veille, traités comme jadis les « initiés » : les catholiques de toujours comme les païens?

Et cependant, loin de s'apaiser enfin, cet invraisemblable

 

(1) Institutions liturgiques, III, 19o-191.

 

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débat va rebondir de plus belle, surexcitant, déchirant pendant plus d'un demi-siècle, non seulement, comme jadis, les professionnels des querelles doctrinales ou dévotes, mais la France entière. A qui la faute ? Aux jansénistes, peut-être, qui opposaient triomphalement aux condamnations antérieures, dont personne ne parlait plus, les cent et cent mille traductions de la messe, partout répandues avec l'approbation de tout l'épiscopat; mais bien plus encore, il faut le dire, aux controversistes orthodoxes, assez maladroits pour faire le jeu de l'adversaire, en identifiant contre l'évidence même, une cause irrémédiablement perdue – le secret des mystères - avec la cause même de l'Église. Cause perdue! Qu'auraient-ils pu répondre en effet, je ne dis pas de péremptoire, mais de raisonnable, à ces paroles toutes chrétiennes, toutes catholiques, d'un des chefs de l'opposition à la Bulle Unigenitus, M. de Caylus, dans son mandement pour le carême de 1751.

 

Comment les docteurs.., peuvent-ils croire honorer Dieu et suivre l'esprit de l'Église, en condamnant ses enfants à ignorer ce que le prêtre dit et fait pour eux à l'autel ; et en leur faisant un secret, dans lequel il leur soit défendu de pénétrer, de cette action si sainte et si auguste, à laquelle ils ont tant de part? Il n'y a rien dans tout ce que l'Église fait observer et prononcer au prêtre, dans tout le saint sacrifice, qui craigne le grand jour et dont elle puisse rougir; ce n'était qu'aux infidèles et aux ennemis qu'on cachait ce mystère dans les premiers siècles.

 

Que répondre, sinon recourir à de vieilles insinuations que ces polémistes eux-mêmes ne pouvaient prendre au sérieux que s'ils avaient tout à fait perdu la tète : sa traduction de la messe en main, chaque fidèle se croira revêtu de la grâce du

sacerdoce! Caylus cite un texte des Méditations de Bossuet (1), et il continue :

 

C'était à des religieuses que ce savant prélat donnait ces instructions ; pourquoi les simples fidèles n'y apprendraient-ils pas le droit qu'ils ont d'offrir l'adorable sacrifice avec le prêtre

 

(1) La Cène, Ire partie, LXIII°  jour.

 

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et par son ministère ? Que peuvent-ils craindre, en s'unissant au prêtre et en exerçant ainsi, sans sortir du rang inférieur qu'ils occupent dans l'Eglise, la portion honorable que Jésus-Christ a bien voulu leur accorder dans son sacerdoce spirituel?... On vous dira peut-être,

 

on le disait, en effet, et on le criait ;

 

« que nous voulons égaler les laïcs aux prêtres, leur attribuer le même pouvoir par rapport au Saint Sacrifice, et leur faire dire la messe ». Ce sont là des conséquences fausses, odieuses, calomnieuses de la doctrine que nous venons de vous exposer.... Nous ne connaissons personne dans l'Eglise qui attribue aux laïcs le pouvoir de célébrer les saints mystères (1).

 

«Calomnieuses », bien évidemment, mais aussi maladroites, et deux fois inefficaces, puisque, en prêtant aux anti-constitutionnaires des absurdités que nul d'entre eux n'avait jamais soutenues, on leur permettait de croire qu'on les calomniait également sur tout le reste. Quel besoin d'étendre ainsi la dispute? Révoltés contre la Bulle Unigenitus, pourquoi les accuser de tout renier de nos dogmes? Ainsi jadis prétendait-on que le grand Arnauld ne croyait pas à la présence réelle. On aurait néanmoins joué sur le velours, si jadis on avait limité le débat aux cinq propositions manifestement hérétiques, et plus tard au refus d'accepter une Bulle solennelle qui, même selon les maximes du temps, était infaillible, puisque l'immense majorité de l'épiscopat y avait souscrit. La bulle s'était bien gardée de réveiller l'affaire des traductions. Mais c'était l'heure de la frénésie et des convulsions, une heure qui devait durer longtemps. Encore n'ai-je pas dit le plus humiliant, le plus douloureux.

le plus incroyable : la Saint-Barthélémy des traductions de la Messe. Dom Guéranger ne recule pas devant le récit de ces prouesses, qui, d'ailleurs, semblent le combler. « Dans le cours du XVIIIe siècle, écrit-il, on vit les prêtres et les religieux qui avaient loyalement embrassé la cause de la foi

 

 

(1) Mandement de Mgr l'évêque d'Amiens pour le carême de 1751, Amiens.

 

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dans la question de la Bulle, réagir en grand nombre contre l'envahissement des traductions de la Liturgie, mais principalement de l'Ordinaire de la Messe. Le journal de la secte (Les Nouvelles Ecclésiastiques) ne laisse pas une année sans émettre des réclamations contre les entreprises des missionnaires en cette matière. Ainsi, en 1728, il dénonce la mission donnée à Chartres par les jésuites, dans laquelle le savant Père de Tournemine avait prêché contre la traduction de l'Ordinaire de la Messe... En 2733, elles dénoncent les jésuites de Langres, comme coupables d'avoir ôté l'Ordinaire de la Messe aux Ursulines de cette ville. L'évêque de Laon comparaît l'année suivante, comme l'avant fait déchirer en tête des Heures... qui se trouvaient entre les mains des religieuses de la Congrégation. Dans le même moment, ainsi que nous l'apprend la feuille janséniste, les jésuites, après une mission... à Ribemont, allèrent par les maisons de la ville déchirer dans les livres qui la contenaient la traduction de cette même prière liturgique... Nous ne pousserons pas plus loin cette investigation chronologique, elle suffira pour montrer à quel point les deux partis, celui de la foi et celui de l'hérésie, se trouvaient en présence sur cette question, et combien il a fallu de temps et d'efforts pour en venir à l'indifférence qui règne aujourd'hui sur les versions de la Liturgie » (1). Comment ne voit-il pas que la seconde partie de sa conclusion détruit la première, je veux dire que, si l'indifférence règne aujourd'hui sur cette question, c'est une preuve décisive que la foi ne s'y trouvait intéressée d'aucune manière, la foi qui ne souffre pas les rouilles de la, prescription, et qui ne saurait passer l'éponge sur la moindre des erreurs doctrinales ? Contraste pitoyable, mais encore plus décisif : avant-hier ces traductions du Canon traquées par des prêtres et par la police ; ces oratoires, ces prie-dieu fouillés; ces pages qui n'ont commis d'autre crime que de mettre à la portée de qui ne sait pas le latin, la plus auguste, et certes la plus

 

(1) Institutions, III, pp. 2o8-2o9.

 

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inoffensive des prières, ces pages arrachées, déchirées, piétinées, jetées au feu comme des livres obscènes; aujourd'hui, au contraire, ce même Ordinaire de la Messe, traduit dans toutes les langues connues, tiré à plusieurs milliards d'exemplaires, chaudement recommandé à tous par les évêques et par le Saint-Siège (1).

 

(1) Il est trop évident que, dans une foule de cas, ces traductions n'étaient plus qu'un symbole, comme une cocarde arborée par les révoltés. Mais justement l'énorme sottise fut alors de permettre et de canoniser le choix de cette cocarde. Lisez le Canon tant que vous voudrez, fallait-il dire aux Ursulines de Langres, mais cessez de vous insurger contre la Bulle. Ai-je besoin d'ajouter que Dom Guéranger n'a jamais déchiré ou jeté au feu un seul exemplaire du Canon traduit. II se résigne bravement à l'inévitable. Au reste on n'imagine pas la vigueur, la verve, la prodigieuse souplesse avec lesquelles il mène cette bataille qu'il savait parfaitement perdue d'avance - si Pergama dextra... - et qu'au moins son inconscient n'aurait pas voulu gagner. Le malheur a voulu d'abord qu'il ait été littéralement obsédé par le jansénisme dont il exagère sans mesure et l'influence et les méfaits; ensuite qu'il ait identifié deux affaires voisines en vérité, mais disctinctes, celle des traductions et celle des réformes proprement liturgiques des XVIIe et XVIIIe siècles. Je crois aussi que son imagination si vive et si profondément catholique a été fascinée - et pour toujours - par la théorie débile mais étincelante du « Secret des Mystères ». Et je le comprends d'autant mieux que j'ai moi-même été d'abord hypnotisé par cette vision. Je me rappelle avec quelle fièvre - il y a bien longtemps, - ayant vu scintiller dans un catalogue le titre de Vallemont, j'attendais de tenir enfin ce livre, que j'avais aussitôt demandé, et je me rappelle aussi avec quelle colère j'eus vite constaté que ce Vallemont était un niais, et le « secret des mystères » un véritable bluff - si j'ose ainsi m'exprimer - un bluff, non seulement historique, si j'ose encore ainsi dire, mais philosophique. De bonne foi, qu'est-ce qu'un secret qui se laisse découvrir par un collégien de 5e?. Fort curieusement, Dom Guéranger ne capitulera jamais, je crois, sur ce point. « L'esprit de l'Église, écrit-il..., jusqu'à la fin des siècles sera de traiter avec mystère les choses saintes » (III, p. 21o). Avec mystère, c'est-à-dire avec religion, qui peut le nier? Mais non pas avec secret, au sens que Dom Guéranger donne à ce mot. « Il faudrait, dit-il encore et excellemment, il faudrait un volume entier pour mettre dans tout son jour à l'usage des fidèles même intelligents tout ce que l'Ordinaire de la messe renferme de profondeur dans la diction, d'allusions dans les images et le choix des termes, de dogmes en action souvent dans une seule phrase, de formes empruntées partie à la langue latine des deux premiers siècles..., partie au génie des saintes Ecritures. Nous convenons volontiers que cette formule, éclaircie sous ces divers points de vue à la fois, serait d'un grand secours pour aider les fidèles à s'unir au prêtre... ; mais peut-on se promettre de voir arriver le commun des fidèles à cette intelligence d'un texte si profond, lorsqu'il n'est pas rare d'entendre des prêtres mêmes convenir que les prières de l'Oblation et du Canon ne sont pas pour eux sans obscurité ». (Ib., pp. 214, 215). Ici, comme toujours, il nous souffle la réponse. Car enfin, de ce raisonnement, il devrait conclure que le « Secret des Mystères e ne doit être révélé qu'au très petit nombre de prêtres capables de réaliser « tout ce que l'ordinaire de la messe renferme de profondeur », à Dom Cabrol, par exemple, à cinq ou six autres. Et puis, ce qu'il dit du Canon. il pourrait aussi bien le dire de toutes les prières de la messe; le premier venu s'assimile-t-il la splendeur des Introït. du Gloria, etc.., etc..? Il pourrait le dire de n'importe quelle page du catéchisme.

 

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VI. - Il est bien tard pour discuter les chemins de fer lorsque déjà les trains roulent. Les théoriciens du « secret », ivres de spéculation, ne prenaient pas garde à un fait nouveau qu'ils pouvaient déplorer tout à leur aise, mais qu'ils ne changeraient pas, .à savoir la naissance du « livre de messe (1) ». Les érudits nous raconteront les débuts et la diffusion croissante de ces manuels destinés à une si triomphante fortune; et la psychologie religieuse se demandera si ce fut là, de tous points, un vrai progrès. Pour ma part je n'en suis pas sûr, j'ai peur que le livre ne devienne une sorte d'écran, et assez opaque, entre le fidèle et l'autel d'abord, puis entre le fidèle et ses frères, le livre, dis-je, qui ne stimulant d'abord que nos facultés de connaître et de sentir, menace peut-être de gêner plus ou moins l'essor des activités de prière, surtout de celles de ces activités que la liturgie a pour but de mettre en branle et de diriger (2). Quoi qu'il en soit, la mode ayant prévalu, il est trop évident que

 

 

(1) Du livre de messe au sens moderne du mot, c'est-à-dire imprimé, mis à la portée de petites bourses, et lu à la messe même par ceux des fidèles qui savent lire. Il y a là une évolution significative, le fait, par exemple, tout moderne, d'ajouter l'ordinaire de la messe aux éditions populaires de l'Imitation. Le mot lui-même livre de messe, quand est-il entré dans l'usage? Chez les Anglais peut-être plus tôt que chez nous; cf. le Lay Folk's Mass Book. Il va sans dire que je parle de ces choses comme un aveugle des couleurs, me bornant à une constatation qui est plus de ma compétence, à savoir, la place de plus en plus grande faites aux prières de la messe dans les manuels de piété; évolution qu'on pourrait presque suivre pas à pas, du début à la fin du XVII° siècle.

(2) « La lecture du Missel, très belle pour qui peut la comprendre, dépasse de beaucoup la portée des enfants. Et nulle traduction n'a jamais rendu ni la saveur ni l'harmonie ni même le sens (?) de nos oraisons... Pourquoi chercher l'union au prêtre dans les formules seulement et dans les idées, si les enfants n'y réussissent pas, au lieu de la chercher d'abord dans les gestes et dans les symboles où ils excellent? » Cf. L'article déjà cité de M. Gellé, Vie et Arts catholiques, avril 1922, p. 278. Puis-je flairer un arrière-soupçon d'esthétisme dans ce qui est dit ici de l'intraduisibilité de nos oraisons? J'en parle avec d'autant plus de liberté que toute traduction des pièces liturgiques en français moderne m'est insupportable. Mais si je savais mieux le grec, ce latin me serait moins cher. Il me semble que saint Augustin se reproche quelque part une faiblesse du même genre. D'ailleurs où nous arrêterons-nous dans cette voie. En dehors du Canon, qui n'avait pas encore son auguste patine, lorsqu'on l'entendit réciter pour la première fois, toutes les collectes ne sont pas également savoureuses, de beaucoup s'en faut. J'en pourrais citer qui me déchirent l'oreille et les lèvres, quand je les prononce. Quoi qu'il en soit, M. Gellé m'avouerait bien sans doute, au moins tout bas, que, dans la première paroisse venue, assez nombreux sont les enfants de cinquante ou soixante ans, à qui la splendeur du Canon - traduit ou non, - n'est pas moins inaccessible qu'aux premières communiantes, J'emprunte encore à ce même article quelques lignes où M. Gellé met, si j'ose dire, le doigt sur la plaie essentielle. Beaucoup trop, écrit-il, « conçoivent la prière (même liturgique) comme un exercice spirituel, une ascèse de l'imagination, de la mémoire...» Ib., p. 277.

 

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le « secret des mystères » s'il avait jamais vécu, ne pourrait plus lui survivre, ces livres n'ayant d'autre raison d'être que d'aider les fidèles à suivre ce qui se dit et ce qui se fait à la messe. D'où le problème beaucoup plus sérieux qu'avaient à résoudre les initiateurs de cette littérature nouvelle : quel est le moyen le plus efficace d'initier la foule chrétienne au mystère de la messe? C'est qu'en effet la solution simpliste où plusieurs - les jansénistes notamment - voulaient qu'on s'arrêtât, je veux dire la traduction pure et simple, n'est pas nécessairement la meilleure. A la traduction, d'autres, plus sages peut-être, préféraient une paraphrase courte, qui, tout en livrant aussi bien que la traduction, l'essentiel du prétendu secret, le rendrait plus accessible et à l'intelligence et à la dévotion des simples. Nous opposions tantôt les aristocrates du secret aux démocrates de la traduction. Ce n'était qu'à moitié juste, ces démocrates prétendus ne jugeant les besoins du peuple que d'après leurs propres goûts qui sont assez raffinés. Bon gré, mal gré, le Canon est une pièce archaïque, une prière de luxe si j'ose dire, et presque aussi peu accessible qu'une tragédie d'Eschyle aux ignorants d'aujourd'hui. Dom Guéranger a sur ce point, des. vues qui heurtent d'abord; notre culture d'aujourd'hui, mais qui me paraissent assez justes. Le Canon, dit-il, « cette formule solennelle et mystérieuse..., rédigée dans la plus haute antiquité, n'est point en rapport avec les expressions en usage aujourd'hui dans la piété privée. Pleine de gravité et revêtue d'un caractère officiel, elle n'a point ce genre d'onction à la portée de tous que l'on recherche. dans les

 

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prières... et, plus d'une fois, nous avons entendu des fidèles convenir qu'ils avaient peu de goût à le lire pendant la messe (1) ». II est assez piquant de voir le grand restaurateur de la liturgie, se faire ainsi en quelque façon l'avocat du diable; car enfin ce qu'il dit ici du Canon n'est pas moins vrai de presque toutes les autres formules. On pourrait lui répondre, et non sans quelque vraisemblance, que précisément un des avantages de ces textes, plus romains que romantiques, plus augustes que dévotieux, est de nous donner le ton de la vraie prière. Mais il nous répondrait à son tour, j'imagine, qu'il faut prendre les âmes telles qu'elles sont, et leur offrir, même un peu mêlée, la nourriture spirituelle qui leur convient, tout en essayant d'exciter chez elles l'appétit d'une nourriture plus forte, et, pour dire le vrai mot, plus saine (2).

Quoi qu'il en soit, je crois bien que, pendant tout l'Ancien Régime, on a communément préféré la paraphrase à la traduction littérale, soit pour les raisons que je viens de dire, soit aussi pour respecter le plus possible l'esprit des défenses antérieures. On donnait par là satisfaction à tout le monde. Les fidèles ne pouvaient plus se plaindre qu'on leur dérobât celui de tous les secrets qu'il leur est le plus précieux de connaître, et, d'un autre côté, on se distinguait des novateurs; on ne leur permettait pas de faire sonner trop

 

(1) Institutions Liturgiques, III, p. 214.

(2) On voit bien que, dans le texte que je viens de citer, Dom Guéranger abandonne implicitement sinon sa thèse elle-même, -défense de traduire le Canon - au moins les seuls arguments qu'il ait pu apporter à l'appui de sa thèse, à savoir la nécessité de cacher aux fidèles « le secret des mystères ». Plus loin, il accepte également « que l'on publie pour l'usage des fidèles quine... possèdent pas (la langue latine) des exercices... qui les mettent plus en rapport avec l'esprit des formules que récite le prêtre...; que, selon la prescription du Concile de Trente, on explique du haut de la chaire, dans le plus grand détail tout ce que dit, tout ce que fait le sacrificateur à l'autel » (III, p. 215). Entre expliquer le Canon « dans le plus grand détail, et le traduire, il n'y a plus manifestement qu'une différence de pure forme. Si loi il y a, on tourne la loi. Quant à cette demi-préférence accordée aux prières de dévotion elle nous étonne certes sous la plume de Dom Guéranger, comme ferait, sous la plume de Huysmans, un panégyrique de l'art « Saint Sulpice ».. N'oublions pas toutefois que si aujourd'hui beaucoup de fidèles hésiteraient à dire que le texte du Canon les laisse froids et inertes, c'est un beau progrès.

 

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haut leur victoire. Ce compromis, se trahit avec une candeur assez amusante dans le traité du P. Judde que nous avons déjà cité, au début de notre chapitre. Il propose

deux méthodes pour bien entendre la messe :

 

Première méthode : Suivre le prêtre du commencement jusqu'à la fin.

Seconde méthode : Entrer dans le sens de tout ce que dit le prêtre, sans suivre exactement ses paroles (1).

 

A la traduction il préfère donc la paraphrase; mais une paraphrase si rigoureuse qu'elle ne laisse pas tomber une seule parcelle « du sens de tout ce que dit le prêtre », et en même temps si timide, qu'elle évite comme le feu, de ressembler à une traduction littérale. Encore La Fontaine : Je suis oiseau, voyez mes ailes ; je suis souris, vivent les rats; Jupiter confonde les chats, c'est-à-dire les jansénistes.

Cette évolution, que je résume en deux mots, a pris beaucoup de temps et, si je ne me trompe, elle ne s'achève qu'avec le dernier tiers du XVII° siècle. Dans le Trésor de Jean de Ferrières, recueil fort curieux et qui nous occupera plus tard, on ne trouve pas une seule prière à réciter pendant la messe; pas davantage dans le recueil beaucoup plus copieux de Godeau (1646). Suffren (1643) a bien une longue méthode, mais destinée exclusivement au prêtre. Dans la formule très sommaire qu'il propose aux simples fidèles - mélange de directions et de prières - il lui arrive de traduire d'assez près telle phrase du Canon. A mesure que cette production se fait plus abondante, on y remarque nombre de prières avant et après la communion, mais de la messe elle-même il est à peine parlé. Enfin, paraissent en 1677 les Courtes Prières durant la sainte Messe, que Pellisson avait d'abord composées pour son propre usage, « puis, publiées, en vue des conversions, à cent mille exemplaires (1). » Hélas, je n'ai pas encore pu mettre la main

 

(1) Judde, op. cit., V, pp. 396-98.

(2) Marcos, Pellisson, Paris 1859, p. 396. Tout me fait croire qu'il ne faut pas confondre les Courtes Prières, qui ne sont qu'une paraphrase, avec la traduction de l'Ordinaire de la Messe, publiée vers le même temps, grâce en partie à Pellisson lui-même, et également tirée à un si grand nombre d'exemplaires, comme nous l'avons rappelé plus haut. La Bibliothèque du Protestantisme français ne possède aucun exemplaire, ni de ces traductions, ni des Courtes Prières. Marcou dit avoir vu à la Bibliothèque impériale une réédition des Courtes Prières, publiée en 174o. J'ai été moins heureux que lui. Il y a là un écheveau de problèmes bibliographiques dont on voit bien l'extrême intérêt, mais que je n'ai pu débrouiller.

 

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sur les Courtes Prières, sans doute un des plus anciens modèles de l'abondante littérature qui présentement nous intéresse, ou, ce qui est plus humiliant pour un critique, je n'ai pas su les reconnaître quand j'ai eu le bonheur de les rencontrer sous une robe étrangère. En 1693, M. Bellissime - quel nom! - docteur en théologie, et curé de Saint-Galmier, donnait son approbation au livre d'Antoine Montagnon qui a pour titre : Méditations sur la Passion de N.-S. Jésus-Christ (1) : livre qui n'est pas sans intérêt, mais qui d'abord me fascina par les admirables prières pour la messe qu'on y peut lire. Jugez-en plutôt :

 

Kyrie. Quand je vous dirais à tous les moments de ma vie, Seigneur ayez pitié de moi, ce ne serait point encore assez pour le nombre et la qualité de mes fautes.

Christe. Quand vous ne m'écouteriez point, Seigneur, je crierai sans cesse et à chaque moment, d'une voix plus forte et plus haute, comme la Cananéenne et comme les aveugles de Jéricho : Fils de David, ayez pitié de moi; jusqu'à ce que vous ayez fait cesser tous mes maux et guéri l'aveuglement de mon âme.

Kyrie. Quand vous me rebuteriez mille fois, Seigneur, juge très juste, mais très pitoyable, je vous presserai à toutes heures de mes cris....

 

Et me voilà tout ravi d'avoir découvert une nouvelle étoile, Antoine Montagnon. Ma honte, je le répète, est de n'avoir pas deviné sur l'heure que, de son vrai nom, l'auteur

 

(1) Méditations sur la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ... Huitième édition, augmentée des prières pour la messe... par un Solitaire, Lyon, 1762. Bellissime nous apprend le nom de ce pieux solitaire : Antoine Montagnon, prêtre et sociétaire de l'église paroissiale de Saint-Galmier.

 

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de cette paraphrase, s'appelait Paul Pellissen (1). Par bonheur, je rencontrai peu après chez le P. Judde des formules presque toutes semblables, mais restituées, cette fois, à l'Académie française.

 

D. De qui sont les prières que vous voulez nous enseigner pour nous initier à la « seconde méthode » (promise plus haut)?

R. S'en ai tiré une assez bonne partie de  celle de M. Pellisson. M. Pellisson était né calviniste. Depuis sa conversion, il eut an grand zèle pour ramener ses frères égarés, et ce  fut à l'occasion de la révocation de l'Édit de Nantes (non, un peu plus tôt., que, pour l'instruction et la consolation de tant de nouveaux convertis, il composa des prières pour le temps de la messe. M. Pellisson était très savant, avait beaucoup d'esprit et était un des premiers membres de l'Académie française, dont il a écrit l'histoire, qui est fort estimée; on trouvera dans ces prières, une espèce de petit commentaire qui explique les endroits obscurs (??) des prières ordinaires de la messe, et qui en résout plusieurs difficultés (2).

 

Ainsi deux auteurs dévots - et dont l'un est jésuite - qui, ayant à dresser une méthode pour la messe, ne trouvent rien de mieux  que de  s'approprier la paraphrase d'un huguenot converti : n'est-ce pas un symbole aussi charmant qu'imprévu de la communion des saints?

Le beau passage que nous en avons cité montre suffisamment et l'exactitude foncière et la touchante liberté de cette paraphrase. Ces mots grecs neuf fois répétés n'impliquent-ils pas, en effet, de la part de celui auquel ils s'adressent, une sorte de surdité feinte, et de la part de celui qui les répète, l'heureuse impossibilité de croire à celte apparence? « Quand vous ne m'écouteriez point,  Seigneur.... » Et, dans ce Kyrie paraphrasé, comment ne pas reconnaître la confiance aussi humble qu'invincible

de la Chananée? Si limpides qu'un enfant peut les

 

(1) Je suis d'autant plus inexcusable que l'honnête Montagnon a conservé jusqu'au titre de Pellisson : Courtes prières durant la Sainte Messe. (Méditations sur la Passion, p. I-V)

(2) Judde, Op. cit., pp. 398-399

 

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entendre, ces formules n'en sont pas moins d'une densité merveilleuse. Dans la paraphrase du Credo, presque aussi courte que le texte, on trouve, avec quelques-unes des raisons de croire, une description de l'âme croyante.

 

Je crois, Seigneur, suppléez à mon incrédulité. J'adore tout ce que j'entends de ces mystères adorables, et tout ce que je n'y entends pas. Puisque mes lumières sont si bornées et que je me connais si peu moi-même, je comprends, Dieu infini, qu'il n'est ni juste ni possible que je vous comprenne tout entier.

Vous m'avez convaincu par votre grâce, et de la sagesse, et de la sincérité de ceux par qui vous nous avez annoncé ces divins mystères. Le succès miraculeux leur sert de preuve ; ils touchent mon coeur. Où irais-je, Seigneur, vous avez les paroles de la vie éternelle ?

 

De cette dernière phrase, voici la version du P. Judde :

 

Vous m'avez convaincu... et de la sagesse et de la sincérité de ceux... le monde les a crus; ce serait le plus grand des miracles s'il les avait pu croire sans miracle. Et où irais-je, Seigneur, pour trouver plus de sûreté? Si j'étais trompé, ce serait vous qui m'auriez trompé.

 

Ce redoublement, qui me semble interpolé, a peut-être pour raison l'incrédulité grandissante de l'époque où écrit le P. Judde, quelque trente ans après Pellisson. Par où l'on voit que, ces textes appartenant à la communion des sainte, ceux qui se les approprient les adaptent sans scrupule soit à leur dévotion personnelle, soit aux besoins du moment, et par où l'on voit aussi que l'étude comparée de ces reproductions successives n'est pas sans intérêt pour l'historien. Ils continuent tous deux :

 

PELISSON-MONTAGNON

 

Ma raison et ma volonté ne douteront point, quand ma chair et mon imagination viendraient à douter. Je ne vous demande pas de transporter les montagnes. Quelque petite que soit ma foi, puisqu'elle est véritable et sincère, daignez l'accepter, Seigneur. Ne brisez point le roseau cassé, n'éteignez point le lumignon qui fume. Je crois, Seigneur, suppléez à mon incrédulité.

 
 

PELISSON-JUDDE

 

Quand donc mes sens et mon imagination viendraient à douter, ma raison et ma volonté ne douteront jamais; mais faites que je comprenne à quoi m'oblige la loi d'un Dieu, si grand par lui-même, et réduit à des traitements si indignes. Je crois, Seigneur, mais fortifiez mon peu de foi; fortifiez autant ou plus mon peu de force et de courage.

 

 

 

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La première version parait plus tendre, moins raisonneuse que la seconde. On voit, du reste, que dans celle-ci, on tâche de rejoindre le texte même du Credo, en rappelant d'un mot la grandeur de Dieu et les souffrances de la Passion. La paraphrase de Pellisson est plutôt une prière en marge du symbole, une variation pieuse autour du symbole, qu'une paraphrase proprement dite. Les premières Iignes du Suscipe tiennent davantage de la paraphrase explicative, voire théologique, et, de ce chef, on les trouvera, je crois assez remarquables

 

Recevez, Père éternel, notre sacrifice ;

 

Judde, plus précis :

 

Recevez, Père adorable, les commencements de notre sacrifice;

 

Montagnon reprend :

 

ce n'est encore que du pain que nous vous offrons; mais il va bientôt devenir ce qu'il représente.

 

Comme c'est bien dit ! et combien n'est-il pas utile que cela soit dit !

 

Et de cette hostie pure et sans tache que vous nous avez demandée,

 

Judde, et non sans raison, je crois, laisse tomber cette incise,

 

vous allez faire, par un miracle..., l'hostie éternelle et sainte qui

 

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s'est offerte elle-même à vous pour le salut de tous les fidèles,. absents et présents, vivants et morts (1).

 

Puis ces nobles lignes, où l'on sent frissonner encore les anciens doutes du protestant converti :

 

Ne regardez point, Seigneur, à notre misère, que pour en être touché de pitié ; ni à ce sacrificateur mortel et pécheur, incapable de demander pardon pour nous qu'après l'avoir demandé pour lui-même; mais au Sacrificateur éternel, dont il n'est que l'ombre et que l'image, qui, n'ayant en lui ni offense ni négligence à excuser devant vous, ne vous prie que pour nos besoins et pour nos fautes.

 

A qui met au-dessus de presque tout l'intérêt des limes simples, est-il défendu d'estimer que ces formules sont peut-être préférables à une traduction littérale du texte latin ? Le grand Arnauld, s'il me lisait, se voilerait ici la face, mais je crois que François de Sales me laisserait dire . Voici, du reste, la traduction, excellente, mais un peu rigide ou hiératique, de Letourneux.

 

Recevez, o Père saint, Dieu éternel et tout puissant, cette hostie sans tache, que j'offre, moi qui suis votre serviteur indigne, à vous qui êtes mon Dieu vivant et véritable, pour mes péchés, mes offenses et mes négligences qui sont sans nombre, pour tous les fidèles chrétiens vivants et morts, afin qu'elle profite à eux et à moi pour le salut et la vie éternelle.

 

Est-ce méconnaître la majesté des formules sacrées que de préférer à cette pierre massive, rugueuse, inerte, le cristal harmonieux et le mouvement pathétique de la paraphrase. Pour le texte latin, il ne paraît pas que Pellisson en ait rien sacrifié. Bien que fille de M. d'Ablancourt ou de. M. Patru, cette « belle » «n'est pas infidèle »; et puisqu'enfin ce n'est plus le prêtre qui parle ici, mais l'assistance, qui n'admirera la merveilleuse transposition du

 

(1) Judde : « absents ou présents, vivants ou morts » ; le et de Montagnon, qui est plus dans la manière de Pellisson, me semble préférable.

 

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quam ego indignus famulus tuus, devenu, grâce à Pellisson : « Ne regardez

point, Seigneur... à ce sacrificateur mortel? »

Il n'est pas nécessaire d'en dire plus long, puisque nous aurons plus tard l'occasion d'étudier le don si rare, qu'avait Pellisson de marier la langue française à la prière. Mais, avant de fermer ce petit livre, donnons une dernière preuve du souci doctrinal qui reste un de ses mérites principaux :

 

Le prêtre rompt l'hostie… (Haec commixtio) : Faites bien entendre Seigneur, à notre esprit et à notre coeur, par le mélange des symboles sacrés, que, si votre corps et votre sang ont été séparés pour nous, ils sont maintenant réunis et inséparablement joints ensemble pour nous, sous le voile terrestre qui les cache à nos yeux.

 

Puisque un hasard, à peine guidé, nous a fait rencontrer coup sur coup,deux rééditions des Courtes prières - Montagnon et Judde - il est probable que d'autres compilateurs auront aussi jugé que ce petit chef-d'Oeuvre était de bonne prise. Mais, après ces deux versions, l'une de 1693, l'autre à peine postérieure peut-être - et qui peut-être ne fut éditée que longtemps après, - j'ignore tout de sa carrière posthume. Je crois néanmoins que la paraphrase de Pellisson aura bientôt cédé la place à une autre paraphrase, celle du P. Nicolas Sanadon, indéfiniment reproduite depuis deux siècles, dans nos livres de messe, et que nombre de fidèles récitent encore aujourd'hui. Plusieurs de ceux qui me lisent la savent par coeur, mais sans peut-être se douter que, bien avant la mort de Louis XIV, elle était déjà connue du peuple chrétien. La première édition du recueil, où elle se trouve, semble-t-il, pour la première fois - Prières et instructions chrétiennes, par le P. N. Sanadon s. j - est en effet de 1701. Nicolas Sanadon (1676-1728) et non son neveu Étienne, traducteur et exégète d'Horace. Bien qu'elles me paraissent loin d'égaler les prières de Pellisson, celles de Sanadon, quelque peu verbeuses, d'une langue naturellement moins exquise, sont

 

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néanmoins fort belles. Voici par exemple, celle qu'on récite avant l'Évangile :

 

Ce ne sont plus, o mon Dieu, les prophètes ni les apôtres qui vont m'instruire de mes devoirs, c'est votre Fils unique; c'est sa parole que je vais entendre; c'est cet Evangile qui a fait l'admiration des Anges., la terreur des démons, la conversion des pécheurs les plus endurcis. Je me lève, o mon Dieu, pour protester, à la face du ciel et de la terre, que je veux marcher dans les voies que votre parole m'enseigne; elle sera ma lumière et le flambeau qui réglera tous mes pas. Je sais que je ne suis chrétien que pour vivre selon l'Evangile. Parlez-moi, Seigneur, parue que je vous écoute avec l'humble soumission d'un serviteur qui ne cherche qu'à connaître la volonté de son maître, pour l'exécuter fidèlement.

 

Cela manque un peu d'intimité, ou de simplicité, ou d'humanité. Une prière sans doute, mais scandée par la hallebarde du suisse frappant le pavé à coups solennels. D'autres, avant moi, auront eu la même impression, Lamennais, par exemple, ou plutôt quelque adaptateur anonyme que Lamennais reproduit ou paraphrase à son tour dans sa Journée de Chrétien :

 

Pendant l'Évangile : Levez-vous. Que votre attitude exprime le respect, la docilité et la fermeté... Marquez votre front, vos lèvres et votre coeur du signe de la croix :

Ce ne sont plus les serviteurs et les envoyés, c'est le Maître qui parle, c'est le Verbe par qui tout a été fait. Parlez, Seigneur, car votre serviteur écoute... Mais... comment pourrais-je comprendre vos sublimes leçons ? Ah! vous les avez miséricordieusement renfermées dans un seul principe d'un amour sincère.

Que je vous suis redevable, o Seigneur, d'avoir ainsi tout réduit à ces deux préceptes (Amour de Dieu; amour du prochain)... Quelle consolation pour moi, d'être assuré qu'en les entendant bien, je n'ignore rien de ce qui est nécessaire... ! Je me veux parler à moi-même sans paroles..., plutôt par l'affection que par le discours (1)...

 

(1) Journée du chrétien ou moyen de se sanctifier au milieu du monde, par M. l'abbé F. de Lamennais. Neuvième édition, Paris, Sagnier et Bray, 1852, pp. 93-94.

 

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Quelque mystique du XVIIIe siècle, quelque disciple de Fénelon, a passé par là, sublimant et attendrissant Sanadon. Remarquons, une fois de plus, la curieuse vie, la souplesse de ces formules aux variations infinies. Celles de Sanadon ayant paru un peu longues, un peu redondantes, son confrère, le père Jean Deville (165-1720) en donna une version abrégée, dans sa Journée du chrétien, (1726). Recueil qui aura peut-être encore plus de vogue que les Prières et Instructions de Sanadon (1).

Ne croyez pas toutefois que, découragée par le succès prodigieux de ces paraphrases rivales, la traduction littérale de l'Ordinaire de la messe ait agonisé piteusement dans les cryptes jansénistes; en 1725, l'intrépide père Croiset s'aventure à donner dans son Année chrétienne la traduction, non pas, juste Ciel ! du Canon, mais des Épîtres, des Évangiles et chose, parait-il, plus téméraire, des collectes. L'Église n'en étant pas morte, le père Griffet jésuite, « crut pouvoir donner, dans son Année du chrétien, la traduction du Missel entier, en y joignant une glose - c'est Dom Guéranger qui parle, - destinée à prévenir les écarts dans lesquels l'ignorance de la théologie aurait pu jeter les simples fidèles (2) ». Les morts vont vite. Au commencement du siècle, la prescription est acquise. Ni d'un côté ni d'un autre, semble-t-il, on ne discute plus le principe même de la traduction. « La manie est telle, en cette matière, écrivait encore Dom Guéranger, en 1851, que dans un grand nombre de maisons d'éducation, on force jusqu'aux enfants à lire durant le Saint-Sacrifice, cette formule qu'ils ne peuvent comprendre (3) ». Hélas! pensez-vous qu'ils comprennent davantage les formules de leur catéchisme? Le Lamennais d'avant la chute;

 

(1) Le savant M. Dubarat, archiprêtre de Saint-Martin de Pau, a débrouillé avec un rare bonheur les aventures de la paraphrase Sanadinienne qu'il admirait, depuis son enfance dans le paroissien de Bayonne. Cf. De quelques prières du Paroissien de Bayonne, au t. V des Mélanges de Bibliographie et d'histoire locale. Pan, 1902, pp. 161 ; 239 ; 264.

(2) Institutions liturgiques, III, p. 213.

(3) Ib., p. 214.

 

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insère la traduction intégrale dans sa Journée du chrétien. Aujourd'hui elle est partout (1).

 

(1) Vers le milieu du XIXe siècle, on tente - et sans doute sous l'inspiration de Dom Guéranger, - un suprême effort. Dans son mandement sur le chant d'Eglise, l'évêque de Langres (Parisis), après avoir remarqué que « le Saint-Siège détend de répandre parmi les peuples la traduction de l'ordinaire de la messe dans la langue du pays » - allusion, je pense, au Bref de 1661 - aboute : « Quoique nous l'ayons fait nous-même jusqu'ici, pour aplanir un peu les difficultés de certaines circonstances, nous n'approuverons désormais aucun livre qui renfermerait cette traduction littérale » (Dom Guéranger. Op. cit., III, pp. 213-214). Dans le Manuel de Piété à l'usage des élèves du Sacré Coeur, nouvelle édition, Paris, Lecoffre, 1910 - je dis: 1910 – l’ordinaire de la messe est traduit jusqu'au Sanctus. Puis, après avoir rappelé que e le Canon est la règle invariable (on souligne invariable) des prières et des cérémonies qui précèdent et suivent la consécration s - eh 1 quoi 1 pourrions-nous d'aventure, changer quoi que ce soit aux prières et aux cérémonies d'avant ou d'après le Canon ? - on ajoute : « L'Eglise a fait une défense expresse de traduire le Canon de la messe ; pour nous conformer à ses saintes prescriptions, nous le donnons en latin. » Et s'il n'en reste qu'un - semble dire ce manuel- je serai celui-là.

Citons encore à ce sujet le bel article du R. P. Doncoeur que le lecteur connaît déjà : a La messe n'est pas seulement action, elle est prière ; » - cette formule me plaît moins ; - et de ce fait adresse à Dieu et au peuple un langage qui veut être entendu. Les lectures qui visent à l'instruire, les supplications exprimées en son nom, réclament également de l'assistance une attention trop rare. Le prêtre, ne se sachant pas écouté... s'enfermera dans un strict mutisme, ou se contentera d'un marmonnement confus... de médiocre puissance à soulever les coeurs vers le ciel, mais excellents à rejeter le pauvre auditeur au cercle sans fin de son chapelet, ou dans les éloquentes formules de son paroissien (les paraphrases que nous savons...) Au lieu de ce dédoublement coutre nature, les liturgistes ne peuvent-ils souhaiter que rien ne vienne s'interposer entre les deux dialoguants, et que ces textes admirables ne soient pas délibérément sacrifiés au bénéfice de pauvres fantaisies. » Fantaisies, me paraît bien dur, mais je ne suis qu'un liturgiste de troisième zone, et docile au misereor super turbam, je demande qu'on n'oublie pas que les neuf dixièmes des « assistants » ne sont pas des mandarins comme moi. Tant que l'Église ne permettra pas la messe en français, continue le P. Doncoeur, « il ne restera au fils soumis que de se dévouer... à rendre assimilable au peuple l'incomparable nourriture de ce livre fermé. Lui mettre en mains un texte bien traduit et discrètement commenté... L'immense succès du Missel quotidien... témoigne de l'avidité avec laquelle un tel livre était attendu... Mais on fera mieux certainement... » Oh ! Oh! qu'est-ce à dire? c'est-à-dire que le R. P. Doncoeur appelle, j'imagine, de tous ses voeux le jour où la messe redeviendra ce que l'Eglise a d'abord voulu qu'elle fût, un dialogue; ou, en d'autres termes, le jour où, après trois siècles d'injures, le pauvre abbé Ledieu sera réhabilité, glorifié avec ses Amen qu'on nous avait dits si diaboliques! Si le P. Doncoeur se persuade qu'aujourd'hui ce retour au vieil usage « n'effarouche (plus) que les derniers héritiers du jansénisme », il se trompe du tout au tout. Dans son beau paragraphe sur les Amen qui roulaient jadis «comme des tonnerres » il ne fait que répéter, bien à son insu, ce qu'ont déjà tant dit Letourneux, Ledieu, et les autres (Cf. plus haut, p. 176.) Chez nous, dès avant la guerre, Mgr Marbeau, dans son « Paroissien des Fidèles », donne la traduction littérale, et, au bas des pages, la paraphrase de Bossuet. « Depuis la guerre, m'écrit-on, les missels des fidèles sont obstinément liturgiques et

 

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donnent la traduction pure et simple; ainsi e fait Dom Gaspar Lefèvre, qui a publié, vers 1921, le missel vraiment complet. » Ainsi fait Dom Cabrol, dont le Missel, traduit en anglais, est répandu, chez nos voisins, à des milliers d'exemplaires. Il en va de même pour le Bréviaire. Nous a-t-on assez répété que, pour l'avoir traduit, Letourneux méritait le feu! Nous avons, grâce à Dieu, « changé tout cela ». Cf. le Bréviaire romain, traduction annotée ; introduction de Dom Grea, (1924).
 
 

§ 3 – L’ADORATION RÉPARATRICE.

 

I. Développement nouveau et logique. - Adoration et réparation. - La vocation de victime. - Mechtilde du Saint-Sacrement et l'Institut de l'Adoration perpétuelle. - L'amende honorable d'Anne d'Autriche. - Les innocents expient pour les coupables.

II. L'horloge mechtildienne et l'expiation des sacrilèges commis à toutes les heures du jour. - Minuit et la diane infernale. - Les premières messes et le « commerce des hosties ». - Les « belles messes ». - Détresse d'es églises rurales. - Les confréries diaboliques.

III. Litanies et Offices de la Réparation. - Vocat canis Sanctum Dei. - L'adoration perpétuelle dans les paroisses. Iconographie de l'adoration réparatrice.

 
 
 
 

EXCURSUS
 
 
 

LE POÈME EUCHARISTIQUE DE M. DE SACY.

LA PREMIÈRE COMMUNION

LA QUESTION DE LA FRÉQUENTE COMMUNION PENDANT LE XVIIIe SIÈCLE

LE SERMON DE BOURDALOUE SUR LA MESSE

LE PRÊTRE ET LA MESSE DE TOUS LES JOURS

LA BELLE MESSE

LE DÉSIR DE VOIR L'HOSTIE

CHRISTOPHE D'AUTHIER DE SISGAUD, EVÉQUE DE BETHLÉEM, ET LE CHAPELET DU SAINT SACREMENT

LA COMMUNION DES QUINZE MARDIS ET DES QUINZE SAMEDIS

LES VISITES DU SAINT-SACREMEMT

LES SALUTS

MESSES SÈCHES

 

 
 
 
 

On se rappelle peut-être - c'est, par là que j'ai commencé nos présents chapitres - les grandes vues historiques du P. de Machault, célébrant, vers le milieu du XVII° siècle, a cet instinct nouveau et cette ardeur secrète qui pousse et porte, comme par une main divine, les Chrétiens (de cette époque) à honorer avec (toute sorte de) dévotions extraordinaires, le très Saint-Sacrement ». Ayant donné de cette évolution providentielle - et trop ignorée de nos contemporains - les preuves qu'on vient de voir, il continuait ainsi :

 

Je réserve à ce dernier lieu, pour une marque plus récente, mais aussi des plus éclatantes et des plus mémorables. de ce mouvement céleste, l'établissement du Monastère des religieuses bénédictines, dites Filles du Saint-Sacrement,

 

fondé en 1652 - donc, en effet, tout récemment - par Catherine de Bar, Mère Mechtilde du Saint-Sacrement.

 

Ce nom si auguste, continue Machault, signifie que leur profession particulière est de l'honorer par toutes les vertueuses

 

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pratiques de piété que, jour et nuit, elles exercent à sa gloire, y en ayant à chaque heure quelques-unes devant l'autel, pour s'offrir à Dieu comme des victimes d'expiation, pour satisfaction des horribles profanations commises contre ce très divin mystère, durant la licence des guerres ou en d'autres temps.

Tous les jeudis de l'année, les exercices de dévotion s'y célèbrent à ce même dessein, avec grand concours de personnes de qualité et de toute autre condition, qui, avec un singulier profit, participent aux dévotions de cette sainte communauté, dont les commencements, bénis du Ciel et de la terre si favorablement, sont d'heureux présages de son progrès et de sa durée à l'honneur du très adorable Sacrement (1).

 

A quelque point de vue qu'on se mette, - même profane - le développement que résument ces quelques lignes me parait d'un vif intérêt : une de ces évolutions, comme il y en a si peu, qui semblent faites pour enchanter l'historien et le rassurer tout ensemble; si logique et, en quelque manière si palpable qu'en dégageant les ferments spirituels qui l'activent, et qu'en fixant les étapes de son progrès, nous n'avons pas à craindre de plier les événements aux directions préconçues de notre esprit.

Tout se tient en effet et tout se rejoint. Cette dévotion grandissante envers le Saint Sacrifice, ou bien impliquait déjà, ou bien préparait et accélérait, dans les milieux fervents une familiarité plus grande avec l'idée même de sacrifice, un besoin plus pressant de réaliser cette idée. Glorifié dans son état de sacrificateur et de victime, comment le Christ ne provoquerait-il pas à le suivre, à s'unir à lui, dans ces deux états qui n'en font qu'un, des âmes plus nombreuses qu'autrefois. « Pourquoi - ou plutôt comment - un Dieu immolé et anéanti.., n'aurait-il pas, lui aussi, ses victimes, qui s'immoleraient elles-mêmes, pour lui rendre les honneurs qu'il mérite et les satisfactions auxquelles il a droit? Pourquoi Jésus perpétuellement présent

 

(1) P. de Machault, Le Trésor des grands biens de la très Sainte-Eucharistie..., Paris, 1661, préface non paginée.

 

 

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et perpétuellement abaissé au Saint-Sacrement, ne recevrait-il pas de perpétuelles adorations et de perpétuelles réparations? Cette sublime mission sera celle de la Mère Mechtilde : comme Jésus, elle sera victime; comme lui, elle se substituera à l'humanité coupable; en lui et par lui, elle adorera, elle réparera pour ses frères pécheurs. A Jésus elle amènera des victimes qui s'immoleront à la gloire du Dieu de l'Eucharistie et se sacrifieront pour accomplir le double devoir de l'adoration et de la réparation, et le feront d'autant plus généreusement que leur Dieu sera plus méconnu et plus oublié; » ou plutôt, d'autant plus que cette méconnaissance, qui est de tous les temps, leur paraîtra un scandale plus nouveau (1). Encore une fois tout se rejoint: l'adoration restaurée par Bérulle et les mystiques; le sacrifice restauré par Condren et les mystiques. Sacrifice, séparation totale ou anéantissement de soi-même, pur amour, autant de mots à peu près synonymes.

 

Quand une fille entre en religion, écrit Mechtilde, elle peut avoir pour motif son salut, et la béatitude éternelle pour objet; mais, dans l'Institut du Très Saint Sacrement, l'on n'y doit point avoir d'autre intention que les intérêts tout purs de la gloire de ce mystère... Une fille du Très Saint Sacrement se doit séparer d'elle-même (2).

 

Je ne puis raconter ici l'histoire antérieure - extrêmement

 

(1) Hervin et Dourlens, Vie de la très révérende Mère Mechtilde du Saint-Sacrement, Paris, 1883, pp. 255-252.

(2) Le véritable esprit des religieuses adoratrices perpétuelles du Très Saint Sacrement de l'Autel, Chartres, an XI (18o3), pp. I, II. La première édition de ce petit livre est de 1682, et porte une approbation supplémentaire du P.Guilloré. C'est un chef-d'oeuvre, où l'on retrouve, point par point, la doctrine que nous avons exposée dans la Métaphysique des Saints, appliquée à la sainte communion et à l'adoration réparatrice. Ainsi, p. 91 : « Nous devons aller à la sainte communion, mes soeurs, afin que Notre-Seigneur soit en nous tout ce qu'il y doit être, et que nous cessions d'y être tout ce que nous y sommes...; afin qu'il y vienne détruire tout ce qui est contraire à Dieu... » Il y faut porter « un abandon total de soi-même, se laissant à la puissance de Jésus. » (p. 94) « Demeurez dans un acquiescement paisible pour tout ce qu'il fait en vous, et continuant dans mi saint abandon et dans un sacrifia réel. » (p. 96) « Je sais qu'entrant dans nos poitrines, il passe dans ce sacré sanctuaire de l'intime portion de nous-mêmes, où il renouvelle ses mystère: adorables et principalement celui du sacrifice, » (p 111).

 

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pittoresque - de Mechtilde ; aussi bien aurons-nous plus tard l'occasion de retrouver ce petit groupe - presque tout lorrain - de contemplatives et le spirituel éminent, Epiphane Louis, qui les a formées. Je ne m'arrêterai pas non plus aux débuts de cette fondation nouvelle. Je n'en retiens qu'une scène, deux fois intéressante pour nous, puisqu'elle nous montre les dévots de ce temps-là - et quels dévots ! - moins fermés qu'on ne le croirait à la sublime contagion qui rayonnait de ces cloîtres. (1)

Le 12 mars 1654, Anne d'Autriche était venue présider à la mise en clôture des religieuses et à la pose de la croix. Le soir, un splendide salut, accompagné par la musique du roi. « Mais voici que soudain le silence se fait. La reine se lève; tous les yeux sont fixés sur elle. Elle se dirige vers le milieu du choeur, où se trouve un poteau surmonté d'une

 

 

(1) Cette fondation nouvelle était, pour ainsi dire, dans l'air. Dès 1625, la Mère Chézard de Matel avait commencé l'Institut du Verbe incarné. Son dessein était d'honorer Jésus dans tous ses mystères, principalement au sacrement de l'autel, et de réparer les outrages qu'il avait reçus jadis des Juifs et que lui prodiguaient encore « les hérétiques et les mauvais chrétiens. » Vers ce même temps, la Compagnies secrète du Saint-Sacrement se voue, elle aussi, à répandre le culte et à venger l'honneur de l'Eucharistie, mais par des moyens qui ne relèveront pas tous de l'ordre mystique. En 2633, c'est l'Institut parisien de l'Adoration perpétuelle, fondé par Zamet et gouverné par la mère Angélique : essai malheureux, pour bien des raisons, irais que les religieuses de port-Royal - « Filles du Saint-Sacrement » - reprendront bientôt. De 1634 à 1642, d'Authier de Sisgau, futur évêque de Bethléem, (Cf. notre excursus) organise la Congrégation des Missionnaires du Saint-Sacrement. En 1639, Antoine Le Quieu inaugure à Marseille l'Institut de l'Adoration perpétuelle. Sur tous ces essais, cf. le chapitre, d'ailleurs trop sommaire, d'Hervin (Vie de Mechtilde, pp. 246, sq). On y verra le parallélisme de plusieurs visions (Barbe, Marie-Rousseau, Renty) qui annoncent toutes la prochaine fondation de Mechtilde, Cf. un rapport sur l'Apostolat Eucharistique dans les couvents, présenté par le R. P. Dom Bergh au Congrès eucharistique de Londres; mais où ne va pas la phobie antijanséniste; il y a là sur l'Institut du Saint-Sacrement, fondé en 1633 par Zamet et la mère Angelique, des remarques stupéfiantes « En 1633, dit le rapporteur, un essai de couvent destiné à l'Adoration perpétuelle fut tenté par les jansénistes eux-mêmes, essai bizarre et naturellement abortif. (a strange aud naturally abortive attempt.)... Il va sans dire (obviously) que je ne mentionne cet épisode qu'en vue de prouver que l'adoration perpétuelle tenait déjà une telle place parmi les dévotions du XVIIe siècle, que les leaders hérétiques de ce temps-là essayèrent de l'exploiter pour leur propre cause.. Mais cette fondation éphémère de jansénistes, etc. etc. » The Eucharistie Congress..., pp. 279, 28o. En ,633, c'est-à-dire 7 ans avant la publication de l'Augustinus, qui étaient ces heretical leaders? prend-on Zamet pour un janséniste ? etc. etc.

 

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torche allumée, et auquel une corde est suspendue. Anne d'Autriche, fille, épouse et mère de rois - on peut bien permettre à ce récit un peu d'éloquence - prend cette corde, se la passe au cou, tombe à genoux et, dans cette posture humiliée, s'adressant au Roi Jésus siégeant sur son trône eucharistique, elle prononce d'une voix haute et

pleine d'une componction énergique - tendre plutôt - les paroles suivantes :

 

Mon Dieu et mon Sauveur..., digne Victime du Très-Haut..., je vous adore de tout mon coeur dans votre divin Sacrement, avec dessein de réparer toutes les irrévérences, profanations et impiétés, qui ont été commises contre vous dans ce redoutable mystère. Je me prosterne devant votre sainte Majesté, pour vous y adorer présentement au nom de tous ceux qui ne vous y ont jamais rendu aucun devoir, et qui peut-être seront assez malheureux pour ne vous y en rendre jamais ;

 

Heureux archaïsmes qui nous garantiraient, si besoin était, l'authenticité de ce beau document, rédigé, je crois, par Mechtilde ou par le Père Epiphane. C'est bien le style, mais aussi, et qui mieux est, le pur amour et les autres tendances profondes de ce temps-là;

 

comme les hérétiques, athées, blasphémateurs, magiciens, juifs et idolâtres, et tous les infidèles.

 

Nous retrouverons bientôt, et de plus près, ce choeur sinistre, qui joue un rôle si important dans le drame de nos victimes réparatrices.

 

Je souhaiterais, mon Dieu, vous pouvoir autant donner de gloire qu'ils vous en donneraient tous ensemble, s'ils vous y rendaient fidèlement leurs respects... Et je voudrais pouvoir recueillir, dans ma foi, dans mon amour et dans le sacrifice de mon coeur, tout ce qu'ils auraient été capables de vous rendre d'honneur, d'amour et de gloire dans l'étendue de tous les siècles. Je désire même de toute l'ardeur de mon âme, vous donner autant de bénédictions et de louanges que les damnés vomiront d'injures contre vous, dans toute 1a durée de leurs supplices.

Et, pour sanctifier cette adoration et vous la rendre plus

 

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agréable, je l'unis, ô mon Sauveur, à toutes celles de votre Église universelle du ciel et de la terre.

 

Je voudrais abréger et je ne puis pas, tant la trame du discours est serrée, n'entrouvrant aucune brèche au verbiage dévot.

 

Regardez les sentiments de mon coeur plutôt que les paroles de ma bouche. J'ai dessein de vous dire tout ce que votre Esprit inspire, pour vous honorer, à votre Sainte Mère et à vos Saints; et tout ce que vous dites vous-même à Dieu votre Père, dans ce glorieux et auguste Sacrement, où vous êtes son holocauste perpétuel, et dans le bienheureux sein où il vous engendre de toute éternité, et où vous êtes une même chose avec lui par la divine essence.

 

Ce ne sont pas là des mots. La reine avoue bien - et il est charmant qu'on lui ait dicté cet aveu - ne saisir qu'à moitié la haute doctrine qu'elle professe. Mais, comme on le lui fait dire, elle adhère ici de tout son coeur, même à ce qu'elle ne comprend pas, s'appropriant ainsi, comme elle en a certes le droit, les pensées de tous ces cloîtres contemplatifs auxquels elle témoigne tant d'amitié, celles des grands spirituels de son temps, et celles enfin du Christ lui-même. Un de ses petits-fils - Louis XVI en prison -montrera un jour qu'il n'y a rien dans cette théologie du sacrifice qu'un roi très chrétien ne puisse réaliser et vivre. Laissant de côté les plus frivoles, on peut en dire autant de ceux qui assistaient, qui participaient à cette amende honorable. Ces idées, qui étonneraient jusqu'à le choquer tel auditeur d'aujourd'hui, leur étaient presque familières, et c'était donc là, conclut le biographe de Mechtilde, « la France entière qui, par la voix de cette grande reine, faisait au Saint-Sacrement réparation des outrages commis dans tout le royaume. Noble temps que celui où les rois donnaient à leur peuple de tels exemples, et où les peuples étaient, par leur foi, dignes de les recevoir et de les comprendrez! (1) »

 

(1) Hervin, op. cit., pp. 338-34o.

 

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Noble temps, ajouterai-je, et mémorable dans l'histoire de la civilisation chrétienne, - de la civilisation tout court - ou, plus vivement qu'on ne le faisait encore la veille, hélas ! et qu'on ne le ferait parfois le lendemain - on commençait à sentir que le vieil idéal du talion est incompatible avec la religion du Crucifié. Pendant que j'écoutais, dans la chapelle neuve de nos victimes - rue Férou - les paroles d'Anne d'Autriche, un autre document contemporain me revenait à la mémoire. « L'an passé, raconte un des biographes du saint Père Bernard, insigne thaumaturge de ce temps-là, étant prêts d'entrer lui et moi dans (une) église..., il entendit jurer un homme, qu'il prit par les cheveux et le terrassa devant moi. Je ne fus jamais si étonné, je ne savais qu'en juger, n'étant pas accoutumé à cette façon de faire. Je croyais que c'était une querelle qu'on lui faisait. Je m'approche promptement pour le secourir, le voyant un peu en chaleur. Mais aussitôt, je lui vis reprendre sa douceur ordinaire et me dit : « Mon enfant, il n'y a que moi dans Paris qui châtie les blasphémateurs. Voilà comme je les traite. Quand tous les diables seraient ensemble, ils ne résisteraient pas à ma force (1) ». Il faut choisir entre ces deux théories de l'expiation. La mère Mechtilde avait fait son choix. « Les saintes âmes, écrit le Père Épiphane, ont gémi de voir le Fils de Dieu si mal traité; elles ont souhaité de venger sur elles-mêmes tant d'opprobres; elle se sont mises entre le fils de Dieu sur l'autel et les pécheurs, afin d'empêcher que tant d'injures n'arrivassent jusqu'à son tabernacle... Elles ont cru que les blasphèmes que l'on vomit à tout moment tombaient sur elles, et elles en ont ressenti les effets... Elles ont tâché d'inspirer les mêmes sentiments (autour d'elles)..., ce qui a donné occasion à l'Institut des Réparatrices (2) ».

 

(1) La Vie de Claude Bernard, dit le pauvre prêtre, faite et composée par son successeur, Thomas le Gauffre, Paris, 1642, p. 791.

(2) La nature immolée par la grâce ou la pratique de la mort mystique, pour l'instruction et la conduite des religieuses bénédictines consacrées à l'Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, et très utile à toutes les personnes dévotes à ce grand mystère, par le R. P. Epiphane Louis, Paris, 1674, pp. 23-24.

 

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II. - A chacune des heures qu'elles passaient tour à tour en posture de victimes, agenouillées ou prosternées et la corde au cou, devant le tabernacle, étaient assignées des occupations particulières, dont un petit livre - rédigé, semble-t-il, par le Père Épiphane - l'Horloge pour l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, fixait sommairement le programme. A minuit, telle intention; telle autre à une heure du matin. Le cadre de cet exercice n'était pas nouveau. « J'approuve, écrit Erasme, la piété de ceux qui ont distribué par heures l'histoire de la Passion (1). » Pratique dévote dont j'ignore l'origine, mais qui a dû naître au moyen âge, avec l'exercice des Sept douleurs - ou des Sept joies - de la Sainte Vierge, lorsque se développa la dévotion bernardine à l'humanité du Verbe, et plus particulièrement aux mystères de la Passion. Mais dans l'Horloge de nos victimes, cette même dévotion se relie plus expressément, d'une part au dogme de la présence réelle et, d'autre part, à l'adoration réparatrice. Le Christ qu'elles adorent est celui-là même qui a subi, à telle heure de sa passion, tel ou tel outrage; et, comme la malice des hommes renouvelle encore tous les jours chacun de ces outrages, chaque victime, pendant son heure d'adoration « prendra sur elle-même » ceux de ces outrages passés et présents, dont cette heure évoquera le souvenir. » Et de là vient que cette môme Horloge prend à nos yeux une valeur documentaire, si l'on peut dire, assez inattendue, puisqu'elle ne peut nous livrer le secret de ces âmes généreuses sans nous livrer aussi le secret des crimes qu'elles veulent expier. C'est comme une confession indirecte, recueillie sur les lèvres, non pas du pécheur, mais des victimes qui se substituent à lui.

 

 

(1) Le manuel du soldat chrétien et la préparation à la mort, Paris, 1711, p. 414. On attribue à la mère Angélique Arnauld une Horloge de la Passion qui fut d'abord imprimée en 1714, puis dans les Exercices le piété à l'usage des religieuses de Port-Royal (Au désert, 1787). Horloge toute médiévale, qui n'a presque rien de commun avec celle des mechtildiennes.

 

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A minuit : Les princes des ténèbres, dans la profonde nuit qui fait la partie principale de leur empire, sortent de leurs cavernes, sans se séparer de leurs tourments et des feux qu'ils portent partout, et volent par toute la terre pour assembler leurs suppôts..., pour combattre la gloire du Fils de Dieu en l'adorable Eucharistie, qui est le grand objet de leur aversion, parce que c'est le mystère qui attache plus d'âmes à Dieu.

 

Elles les suivront donc, ces esprits infernaux, dans leur vol néfaste, pressées de réparer à l'heure même où elles se produisent, et de dérober à la colère céleste, les abominations qu'ils ont coutume de commander à leurs sujets. Je ne puis tout reproduire de cette Horloge; j'en retiens seulement les passages qui nous font le mieux connaître les superstitions et l'irréligion du grand siècle, telles du moins que se les représentent, derrière leurs grilles, ces filles innocentes, et sans doute un peu crédules. Il semble, du reste, qu'on eût mieux fait de ne pas les initier aux

affreux détails dont s'épouvantaient la Cour et la Ville. L'Horloge est imprimée en 1674; Mme de Brinvilliers, brûlée en 1675.

 

Sept heures du matin : L'insatiabilité de quelques âmes à vendre les saintes Hosties...

Combien y a-t-il de misérables créatures, qui font un horrible commerce des saintes Hosties; qui courent les églises et s'approchent plusieurs fois le jour de la sainte communion, pour donner à un vil prix ce gage de l'éternité, qui vaut mieux que tout ce qu'on appelle Paradis..., pour mettre (le Sauveur) entre les mains de ses bourreaux et des ennemis de sa gloire, qui l'achètent pour lui faire mille outrages (1).

 

(1) « Voyons les profanations que les impies et les magiciens font de ces hosties précieuses et adorables. L'on devrait mourir au seul souvenir de ces choses, et, sans miracle, il y a des âmes qui ne pourraient soutenir les malices exécrables que ces démons incarnés font de notre divin Sauveur. Il les faut passer sous silence, puisqu'on n'a pas la force de les exprimer; mais en vérité, il faudrait mourir de douleur... Ils l'arrachent de son trône eucharistique et ils en font ce qu'on n'ose exprimer ; mais avec des rages qui surpassent celles des démons, se jetant sur les divines Hosties, avec une insatiabilité inexplicable, pour dévorer Jésus-Christ et le réduire dans des opprobres infinis. » Le véritable esprit, pp. 5-6. Vorat canis sanctum Dei », lisons-nous dans l'Office mechtildien de la Réparation.

 

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A 10 heures, les prêtres indignes, ou simplement médiocres : les uns célébrant « avec des intentions remplies d'avarice », eu « pour se conserver un peu de réputation »; les autres pour « des motifs bien plus vils ».

 

Onze heures : Les indignités dans les églises par les cajoleries à la messe (1).

 

C'est l'heure de la « Belle Messe », «onze heures ou midi ».

 

Il semble que ce temps est plus honorable et plus honoré qu'aucun autre, puisque c'est à cette heure que les grands du monde... vont pour honorer le Sauveur en entendant la sainte messe. Quoique toutes les âmes soient également aimables à Dieu..., il est vrai pourtant qu'il reçoit plus d'honneur à notre égard, quand les puissances du monde lui rendent leur devoir... Oui, le Fils de Dieu est honoré, quand grand nombre de seigneurs et de dames se trouvent à la messe. Mais, mon Dieu, où en sommes-nous...! Si un Turc, qui ne serait pas fort instruit de nos mystères, entrait en nos églises, pendant que tout ce beau monde y est..., n'aurait-il pas plus de raison de croire que se sont des lieux de comédie... que des lieux d'oraison? Les mosquées ne se profanent pas comme nos églises (2).

 

A une heure : Les Saintes Hosties vendues aux Juifs... A six heures : Le Saint-Sacrement sans honneur en plusieurs églises à la campagne.

 

Il y en a qui ont un bon coeur pour le Fils de Dieu, lesquels, lorsqu'ils sont en campagne, à la première découverte d'un village, jettent incontinent les yeux, pour voir s'ils apercevront un clocher, afin de rendre leurs hommages à leur Sauveur... Ils regardent après si l'église paraît plus que les maisons du village,

 

(1) Dans une autre édition, à l'usage du public : « Les indignités dans les églises, en causant à la messe. »

(2) A ces mots, le chercheur de « sources », se demanderait si, d'aventure, fauteur des Lettres persanes n'aurait pas lu notre Horloge; mais c'est là un lieu commun, et sans doute, de l'antiquité la plus vénérable, le thème de l'irrévérence dans les églises ayant été amplifié de tout temps avec une même prédilection. Pour le XVIIe siècle, j'avais recueilli de nombreuses fiches, - prédicateurs, spirituels, moralistes - mais sans que mon enquête m'ait conduit à des conclusions bien solides. Il y faudrait, d'ailleurs tout une monographie, voire une thèse de doctorat. Cf. mes Divertissements devant l'Arche. Paris, 193o, pp. 56-59.

 

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si elle a quelque chose d'apparent en son architecture, et ils regrettent de voir en beaucoup de lieux de très belles maisons qui ne servent qu'au luxe et à la vanité des seigneurs, pendant que le Fils de Dieu est logé dans une chétive chaumière. Ils portent leur esprit plus loin, ils ont peur que le dedans de l'église n'ait pas plus de rapport avec la majesté de Dieu que ce qui paraît au dehors; ils se souviennent d'avoir vu en beaucoup de lieux, des parements, des chasubles en très mauvais état, des calices d'étain plus noirs que le plomb..., des purificatoires si noirs que l'on aurait de l'horreur à se servir de linge si sale pour les usages communs : ce qui porte les véritables adoratrices à une sainte et fervente admiration avec le prophète : Sont-ce-là vos autels, Seigneur, Dieu des armées ?

 

De « chétifs tabernacles à demi-pourris » ; « boîtes d'étain ou de plomb, où l'on a trouvé souvent les espèces corrompues par la grande humidité des églises »; autres négligences encore plus scandaleuses; alors qu'il faudrait « de grands tabernacles, majestueux, garnis en tout leur dedans d'une toile d'or ou d'argent »; « bien travaillés », et « toutes les ferrures dorées ».

Et voici revenir, avec la nuit, les heures sinistres. Neuf heures : Les projets des impies à déshonorer le Très Saint-Sacrement; ici chaque mot est à peser.

 

Comme, dans l'église catholique, il y a quantité de congrégations et d'assemblées, dans lesquelles les personnes les plus zélées font voir leur ardeur pour la conservation, la propagation et l'accroissement du culte de la divine Eucharistie, lorsqu'on concerte des moyens d'accroître le nombre des prêtres..., lorsqu'on donne les ordres pour procurer que Ies prêtres soient saints... ;

 

parmi ces assemblées, et en premier lieu, doit figurer, j'imagine, la Compagnie du Saint-Sacrement, ainsi opposée, comme on va le voir, à nous ne savons quelle synagogue de Satan;

 

lors, dis-je, que toutes ces bonnes choses s'opèrent par piété, et en vue d'honorer Jésus-Christ au Saint-Sacrement, la synagogue des impies s'assemble pour trouver des expédients à

 

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déshonorer cet adorable mystère. C'est là où on fait les projets, où on dresse les mémoires, où on expédie les commissions et où on distribue les charges. C'est là où on donne les assignations pour le lieu et l'heure que l'on devra se trouver pour forcer une église, pour rompre un tabernacle, pour enlever un ciboire, à dessein de profaner les saintes Hosties, en cent usages diaboliques. C'est là où on trouve les funestes inventions pour dresser des pièges à l'intégrité des prêtres les plus saints et les plus innocents, afin d'affaiblir la vigueur de leur ministère par la corruption de leurs moeurs. En un mot, c'est là où se prennent les résolutions criminelles dont nous voyons des exécutions tous les jours.

 

Ainsi une société secrète, savamment organisée, vouée d'une part au culte du démon dans les sabbats, et d'autre part à une guerre, tour à tour violente ou sournoise, contre le culte catholique : coups de main sur les églises, pièges. dressés à la vertu des prêtres... Il s'est trouvé, en effet

 

quantité de personnes si abandonnées et si enragées contra Jésus-Christ, qui, sans avoir égard au péril évident de perdre la vie..., ont formé un CORPS DE SOCIÉTÉ, qui n'aurait point d'autre dessein que de faire insulte au Fils de Dieu en sa propre maison et de profaner les choses saintes qui regardent sa personne (1).

 

Faut-il croire à l'existence de ces confréries diaboliques? Le texte même qui nous les révèle, nous conseille, me semble-t-il, quelque scepticisme : « les résolutions criminelles, dont nous voyons les exécutions tous les jours ». De ces « exécutions », dont on exagère peut être et la gravité et plus encore le nombre, pouvons-nous conclure à une conspiration proprement dite, non pas de simples bandits, mais de libertins forcenés et de nécromants? Non, me semble-t-il. La hantise du complot sacrilège n'a-t-elle pas toujours été une des maladies les mieux caractérisées du sentiment religieux. Nous ne donnons pas le couvent de la rue Férou pour une école d'esprit critique. Du moins ces

 

(1) Epiphane, op. cit., pp. 3o9-358, passim. Une autre version, presque identique, de l'Horloge pour l'adoration perpétuelle, se trouve dans l'Occupation intérieure (Bibl. Nat., D. 19313.

 

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filles généreuses se bornent-elles à s'offrir à Dieu en victimes pour les bandes maudites qui traversent leur prière; et cela vaut mieux sans doute que de les livrer aux bourreaux (1).

 

III. - Nous montrerons ailleurs que, les dévotions du XVIIe siècle, plus elles sont populaires, plus elles tendent à se cristalliser en litanies. C'est ainsi que l'exercice de l'Horloge mechtildienne, réservé par son caractère même soit à des religieuses contemplatives soit aux personnes qui mènent dans le monde la vie des couvents, a donné naissance à une prière qu'on peut réciter en quelques minutes : les Litanies de la réparation du Saint-Sacrement, où l'on retrouve en abrégé l'esprit, les directions principales et, chose bien curieuse, jusqu'aux terribles évocations que nous venons de dire.

Le rythme des réponses est curieux : d'abord : Adoramus te; puis Glorificamus te; puis de nouveau : Adoramus te; enfin Ingemiscimus, Domine, (nous faisons amende honorable).

 

Hostie sainte, méprisée par les mauvais chrétiens...

Hostie sainte, outragée par les blasphémateurs...

Hostie sainte, jetée dans la boue (in sterquilinium)...

Hostie sainte négligée dans vos temples et abandonnée...

 

Un de ces appels n'est pas ici, comme on pourrait croire, un simple doublet du Domine non sum dignus :

 

Hostia sancta, de tabernaculo foederis in tabernaculum peccatorum illlata.

 
 

Hostie sainte, transportée des saints tabernacles dans les cabanes des pécheurs.

 

 

(1) L'histoire comparée de ces paniques, si fréquentes, du moins pendant les trois premiers quarts du XVIIe siècle, n'est pas faite. La carte des foyers de contagion serait à dresser. La ressemblance paraît frappante, par exemple, entre notre Horloge et les imaginations lugubres du P. Maunoir, contemporain de Mechtilde. Ce grand missionnaire dénonçait lui aussi, et poursuivait, une vaste affiliation diabolique, dont beaucoup de prêtres auraient fait partie, et qui aurait infesté la Bretagne entière. C'est ce qu'il appelait l'Iniquité de la Montagne (Cf. notre volume sur L'École du P. Lallemant, pp. 82-89).

 

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Un autre rappelle un des souvenirs religieux les plus populaires du vieux Paris :

 

Hostie sainte, ensanglantée par le poignard d'un juif,

 

dans les caves de l'église des Carmes (des Billettes); église qui était devenue, de ce chef, un des centres principaux de l'Adoration réparatrice (1).

Et nos litanies font ensuite amende honorable : pour les irrévérences des chrétiens; pour les scandales des méchants (iniquorum) prêtres » - encore ! - ; « pour les sacrés ciboires enlevés par force »... ; « pour les profanations de vos églises dont ils ont fait le lieu de leurs sacrilèges ».

Ils demandent aussi - et ceci est bien remarquable - que sur eux-mêmes retombent les injures de ces profanateurs :

 

Ut improperia improperantium tibi cadant super nos (2).

 

La doctrine même et les sentiments de Mechtilde proposés, imposés à tous, ou supposés chez tous.

Nous verrons aussi plus tard que si, d'un côté, les dévotions de ce temps-là tendent à se ramasser en litanies, elles vont, de l'autre, à se dilater, si l'on peut dire, en offices liturgiques. Je connais au moins deux « Offices de la réparation, celui que les filles de Mechtilde récitent encore aujourd'hui (3) ; et celui de Saint-Merry : Office pour la fête de la réparation des injures faites à Notre-Seigneur dans le très Saint-Sacrement de l'Autel, qui se célèbre le second

 

(1) Toute une littérature sur ce miracle. Cf. l'Adoration miraculeuse et royale du Très Saint-Sacrement de l'Autel dans l'église des R. R. P. P. Carmes du couvent du très Saint-Sacrement des Billettes de Paris, pour faire amende honorable à Jésus-Christ de l'outrage commis au très Saint-Sacrement de l'Autel par un juif dans les caves de ce lieu... Paris, 1714. La 1ère édition est de 1665. Le titre du frontispice est aussi à retenir : Le sacrifice de la Croix représenté en l'Eucharistie par l'hostie miraculeuse de Paris.

(2) Cf. J'ai trouvé ces litanies dans l'Adoration perpétuelle du très Saint-Sacrement de l'Autel, érigée dans l'église royale et paroissiale de Saint-Germain-en-Laye, Paris, 1707, pp. 94 sq.

(3) Pour le premier, je l'ai lu dans une réédition faite à Nancy, en 1849.

 

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dimanche après Pâques dans l'église collégiale et patronale de Saint-Merry (1) : Ce dernier a des hymnes si farouches que je n'oserais les mettre en français.

 

Plange, Sion, muta vocem,

Da lamentum et atrocem

Die furorem hominem !

 

La tendresse pieuse alterne avec l'horreur :

 

Multum amans, multum plora,

 

n'est-ce pas délicieux? mais,

 

Erit Deo laus decora

Vivus horror criminum.

 

Evidemment! Dieu préfère néanmoins une louange plus directe que l'anathème lancé aux crimes d'autrui. Je conjecture, du reste, que ces poèmes ont été écrits dans l'émotion de quelque scandale récent.

Le choeur tourné vers l'autel, on répète trois fois une strophe, non moins curieuse, qui résume sans doute pour eux tout l'esprit de cette liturgie, et dont voici les derniers vers :

 

Os occlude blasphemanti,

Sana mentem nauseanti,

Ne des sanction usurpanti,

Ne te credas non amanti,

Fac te cuncti paveant.

 

La rime est plus riche que la pensée n'est évangélique ; on ne fait grâce qu'aux tièdes : sana mentem nauseanti. Plus affectif, l'office mechtildien ne manque pas non plus d'une certaine âpreté :

 

Quis dabit profunda nostro

Pectori suspiria !

Sancta nostra lugeamus

 

(1) Je cite l'édition de Paris, 1725; mais l'Office a été approuvé par Noailles en 1706.

 

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A profanis pollui,

Coelitumque margaritam

Ante porcos projici.

 

« A cinq heures, du matin, disait l'Horloge, les saintes hosties données aux chiens » ou furieusement piétinées.

 

Te Christe conculcavimus,

Vocat canis Sanctum Dei (1).

 

La « nausée » parait aussi, mais reliée, plus expressément, .à celle des Hébreux dans le désert. Le Christ dans le tabernacle,

 

Nunc superbam fert suorum,

Manna factus, nauseam

 

Ainsi allait s'enrichissant, par agglutinations successives, la littérature de l'adoration réparatrice : à l'origine, une contemplation plus affective et plus réaliste de l'Humanité du Christ; puis, une réalisation plus vive de la présence de cette Humanité dans le tabernacle; puis un besoin plus pressant d'adoration; enfin une horreur plus intense du sacrilège, l'union au Christ dans son état de victime : tous mouvements d'autant plus remarquables qu'ils se propagent très vite en dehors des couvents où ils se sont d'abord dessinés. L'Adoration perpétuelle devient bientôt une des pratiques régulières de la vie paroissiale. On n'attend pas de moi, j'espère, que j'apporte ici des statistiques. Où sont, d'ailleurs, aujourd'hui les milliers de livrets dévots qui nous aideraient à suivre ces mouvements. Rari nantes. C'est par hasard, comme toujours, que s'est offert à moi le manuel de l'Adoration perpétuelle du très Saint-Sacrement de l'Autel, érigée dans l'église royale et paroissiale de Saint-Germain-en-Laye, sous l'autorité de son Éminence Monseigneur le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, 17o7. Après avoir beaucoup servi à d'autres adoratrices, mon

 

(1) « Quo te flemus conculcatum », chantait l'Office de saint Merry.

 

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exemplaire appartenait en 1783 à une dévote qui demeurait « sur le quait vis-à-vis la poupe à Paris » et qui s'appelait Mlle Luce. Les « règlements » de l'association ont été lus et relus, cela se voit, par cette pieuse personne et par beaucoup d'autres. Ils étaient peu compliqués :

 

Pour s'associer dans cette dévotion, il suffit que chacun choisisse dans l'année le jour et l'heure qu'il voudra remplir devant le Saint-Sacrement. Tous les moments se trouveront aisément remplis par ceux de la ville, et par des personnes religieuses auxquelles on s'est associé, qui font une profession singulière d'adorer à chaque heure du jour et de la nuit ce très saint Sacrement.

 

Mlle Luce s'était donc adressée «à monsieur le Sacristain, pour recevoir de lui un billet où le jour et l'heure » qu'elle avait choisis étaient marqués. Si elle «le perdait par hasard », elle en demandait un nouveau. Quand elle avait « dévotion d'offrir un cierge pour brûler devant le Saint-Sacrement, pendant l'heure de son adoration », elle le présentait « comme un signe de l'amende honorable » qu'elle veut faire à Jésus-Christ pour protester que,

 

comme sa victime (elle) voudrait s'anéantir pour sa gloire, et pour lui demander que les flammes de l'amour divin soient plus ardentes en nous que celles qui consument la cire qui est offerte (1).

 

Cette cire me fait penser à la gravure frontispice du Thresor eucharistique de Machault (1661). Un ostensoir, de forme conique à l'architecture compliquée; sur le degré de l'autel, deux anges, agenouillés, autant qu'on peut l'être quand on a des ailes, plus éveillés que recueillis l'un et l'autre, et regardant la foule, qu'ils invitent d'une main à l'adoration de l'Hostie. Ils protègent de l'autre main l'équilibre instable de deux longues cires enflammées et qu'un miracle seul

 

(1) L'Adoration perpétuelle..., pp. 8-12. R L'Adoration perpétuelle du très Saint-Sacrement est un devoir de piété qu'on ne peut légitimement refuser à Jésus-Christ ». (pp. 1-2).

 

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empêche de s'écrouler. Je ne sais à quelle date remonte la première apparition de ce thème iconographique; mais, à quelques variations près, il sera indéfiniment reproduit du moins jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. Peu d'images que l'on rencontre plus souvent - soit volantes, soit gravées à même le texte - dans nos vieux livres de prières. Son originalité est de n'évoquer ni la communion, ni le sacrifice, mais uniquement le triomphe eucharistique (1). Au frontispice du livre de Saint-Merry, les deux anges sont moins agités, moins enfants de choeur, si l'on peut dire, que ceux du P. de Machault; ils ne touchent plus à la terre et ils ne portent plus de cires. Mue Luce les aura contemplés souvent avec amitié, celui des deux surtout qui ressemble à une première communiante. Qu'ils aient lu ou non Bérulle, ces deux anges, ou plutôt ces deux âmes, ne sont plus qu'adoration.
 
 

EXCURSUS

 
LE POÈME EUCHARISTIQUE DE M. DE SACY.

 
 
 
 

Poème contenant la tradition de l'Eglise sur le très Saint-Sacrement de l'Autel, par M. Le Maistre de Saci, Paris, 1695. Beau livre, au moins pour l'impression. La préface, que M. du Fossé admirait beaucoup, n'est pas sans intérêt. Elle confirme ce que j'ai dit plus haut dans le chapitre sur le Saint-Sacrifice.

« Tout le corps de J.-C. ne compose qu'un grand Prêtre et un grand Sacrifice, qui comprend non seulement le Chef et les Membres, mais aussi toutes les actions et toutes les souffrances de ce chef et de ces membres qui sont offertes à Dieu par le Prêtre éternel et par toute la société des Saints. Tout le devoir d'un chrétien, qui a obtenu une place dans ce divin corps, doit être donc de travailler à ne rien faire qui ne puisse être compris dans ce sacrifice général, lequel, étant tout de charité, n'admet en soi que ce qui est fait pour Dieu par l'esprit de charité... Mais, parce que la faiblesse humaine empêche que cette disposition

 

(1) Les tableaux que l'on suspend aujourd'hui encore à la porte des églises, le jour de « l'Adoration perpétuelle e maintiennent la tradition de ce vieux thème iconographique.

 

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de sacrifice ne soit perpétuelle dans l'esprit des chrétiens, Dieu veut qu'ils la renouvellent particulièrement lorsqu'ils assistent au Saint Sacrifice de la Messe. C'est alors qu'ils doivent, si on peut parler ainsi, charger cette sainte Hostie, non seulement de tous leurs péchés, mais aussi de leurs bonnes Oeuvres, afin que le Fils les présente à Dieu son père et les lui fasse agréer, en les joignant avec les siennes dans une même oblation. » (d. iij.)

 

C'est une sorte de résumé poétique de la plus fameuse Perpétuité.

 

Consultons Jean, Basile, Augustin, Cyprien,

Grégoire, Hilaire, Optat, Ambroise, Salvien,

Bernard, Cyrille, Alcime, éclatantes trompettes...

 

Cela nous ramène aimablement au Jardin des Racines grecques. Voici néanmoins une strophe qui se laisse lire :

 

Cette loi couvrait d'un nuage

Les mystères que nous croyons :

Les eaux n'étaient que des crayons,

La manne n'était qu'une image.

 

Dieu, préparant dès lors son chef d'Oeuvre éternel,

Le traçait par avance en ce peuple charnel,

Consolant de ses saints l'humble espoir et l'attente;

Mais enfin voici l'heure où la nuit cède au jour

L'ombre à la vérité présente,

La servante à l'épouse, et la crainte à l'amour. (p. 44.)

 
LA PREMIÈRE COMMUNION

 

A Vitry-le-François, vers 1676 : « Nous fîmes pendant tout le carême des catéchismes aux enfants qui devaient faire leur première communion... Nous les faisions trois fois la semaine, et nous répondions aux questions qu'on nous faisait à l'occasion du catéchisme, par la liberté que nous en donnions. Ce qui étonna davantage les pères et les enfants, c'est que nous leur dîmes que nous n'en admettrions aucun à la première communion, si le père ou la mère ne nous assurait qu'ils les trouvaient en état de s'en approcher, non pour la capacité dont nous étions les juges, mais pour la bonne vie dont ils étaient témoins. Cette conduite faisait rentrer les pères et les mères en eux-mêmes, en leur faisant faire réflexion sur leur propre vie, aussi bien que sur celles de leurs enfants, et ceux-ci, pour communier à Pâques, tâchaient de bien

 

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vivre pendant le carême. On avait coutume de les habiller en anges, de les friser et charger de rubans. Nous leur ôtâmes tout cet amusement, à quoi nous ne trouvâmes point d'opposition de la part des pères ni des mères, parce qu'ils publiaient eux-mêmes que leurs enfants, ce jour-là, n'étaient occupés que de la vanité. » Mémoires de Feydeau... publiés par M. Jovy (Société des Sciences et Arts de Vitry-le-François. Vitry, 1906, pp. 141-142). J'ignore s'il existe une bonne histoire de la première communion sous l'ancien régime. Cf. la curieuse préface des Instructions dogmatiques et morales pour faire saintement sa première communion, Paris, 169o. Livre d'ailleurs rigoriste et maussade. A la fin du XVIIIe siècle, on trouvera des détails intéressants dans l'Abrégé des principes de morale et des règles de conduite qu'un prêtre doit suivre pour bien administrer le sacrement de Pénitence, Poitiers, 1773 : « D. Un confesseur particulier doit-il faire faire la première communion? - R. Non, c'est une des fonctions des plus importantes d'un curé et de son vicaire. Et si, par le délai et le refus de cette grâce, il n'oblige les enfants à se bien instruire, ils lui échapperont dès qu'ils l'auront faite, et il ne pourra plus les faire venir aux instructions. » - Déjà ! - Il y faut préparer les enfants « par des instructions suivies et pathétiques... (et) par une vie chrétienne..., dont il doit prendre des informations chez leurs parents. » « Doit-il la faire faire publiquement? » Certes oui, et avec « quelque appareil extraordinaire ». Le jour venu, qu'ils se rendent à l'église, « modestement habillés, chacun selon ses facultés, sans en exiger d'habits neufs... On les fait placer près du balustre, les garçons d'un côté et les filles de l'autre. » Renouvellement des promesses avant la messe. « A l'offertoire, il fait placer un fauteuil dans l'endroit où l'on donne la paix au peuple, et il leur fait de là un discours d'une petite demi-heure... Au moment de la communion, il va au balustre, la sainte hostie en main, et il commence 1°, par leur rappeler en deux mots les dis-positions qu'ils doivent avoir...; 2°, il leur fait demander pardon 1° à Dieu, prosternés la face contre terre; 2° à genoux, à leurs parents; 3° à leurs compagnons, de toutes les offenses qu'ils leur ont faites; et, en signe de réconciliation, il les oblige à se donner le baiser de paix, les garçons aux garçons, chacun à celui qui est à son côté, et les filles aux filles. » (pp. 32-35).

Nous avons une lettre délicieuse de la Mère Angélique Arnauld à une petite fille de douze ans, Françoise de Bernières, sur la préparation des enfants à la communion :

« Je suis bien aise d'avoir appris que vous vous disposez pour

 

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communier le premier dimanche des Avents. (Etait-ce la première communion de cette petite ? nous ne le savons pas). Faites-le avec grand soin, ma très chère Soeur; et pour cela, allez tous les jours trois fois devant le Saint-Sacrement, aux heures que ma Soeur Anne vous marquera et, vous prosternant devant Jésus-Christ, suppliez-le qu'il vous regarde par sa miséricorde, et arrache de vous par sa bonté ce qui lui déplaît... Priez la sainte Vierge, votre saint, Ange, saint François et sainte Thérèse de vous aider, et puis vous retournerez en silence et en recueillement comme vous y devez venir, et comme les chrétiens faisaient leurs pèlerinages... N'y soyez pas plus de la longueur de trois Pater, si ce n'est qu'il plaise à Dieu de vous donner quelque sentiment de dévotion qui vous y retienne davantage. ».

Cf. A. Féron. La vie et les Oeuvres de Ch. Maignart de Bernières.., Rouen 193o, p. 21,

 
LA QUESTION DE LA FRÉQUENTE COMMUNION PENDANT LE XVIIIe SIÈCLE

 

Comme nous l'avons montré; le principe de la communion fréquente, voire très fréquente, est admis communément chez nous, de François de Sales à la fin du XVIIe siècle. S'il y a progrès, comme je le crois, il est dans le sens de la fréquence. Les tendances rigoristes, que nous appelons jansénistes, ne se dessinent d'une manière inquiétante qu'avec le second jansénisme, si différent du premier. Il ne saurait être ici question de suivre le progrès de ces tendances, et je ne sais même si j'aurai à le faire dans mes prochains volumes. Je me contenterai probablement de quelques sondages, soit parce que cette histoire demanderait une érudition que je n'aurai pas le temps d'acquérir ; soit parce que le sujet m'inspire, comme à Sainte-Beuve, une répugnance presque invincible; soit enfin parce que le jansénisme fait de plus en plus figure de secte, et que, de ce chef, il ne m'appartient plus. Aussi bien avons-nous eu, dans ces derniers temps, d'excellents travaux sur le jansénisme du XVIIIe siècle, et en aurons-nous bientôt de meilleurs. Sur ce point particulier, du reste, et sur beaucoup d'autres, suis-je presque sûr qu'on a beaucoup exagéré la jansénisation du catholicisme français pendant le XVIIIe siècle. A une date critique, 1745, lorsque paraît le fameux livre du P. Pichon : L'esprit de Jésus-Christ et de l'Eglise sur la fréquente communion, l'abstentionnisme est loin, très loin d'avoir triomphé. Je n'ai heureusement pas à étudier ce pauvre livre.

 

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On tâche aujourd'hui de le réhabiliter : on prétend que, s'il a été mis à l'index, ce fut uniquement «  par intrigue ». C'est possible, et il ne m'appartient pas d'en juger. J'estime seulement pour ma part que c'est un livre maladroit et de la vulgarité la plus déplaisante; un livre de parti et de combat où l'on affirme des choses qui certainement ne sont pas vraies; un livre enfin dont il serait injuste de faire peser la responsabilité sur l'ensemble des jésuites français de ce temps-là. Ni leur doctrine, ni leur esprit, ni leur style. Il va de soi que les bons apôtres de l'Appel furent ravis de cette aubaine imprévue. Par un miracle qu'ils auront attribué in petto à l'intervention du diacre Paris, le jésuite fantôme, qu'ils poursuivaient depuis si longtemps, prenait chair et os, et il écrivait comme sous leur dictée. Mais il n'est pas moins certain en revanche que les constitutionnaires les plus fervents et les plus amis des jésuites furent consternés. J'ai lu à peu près tout le dossier de cette désolante querelle. Ce qu'il y a là de plus frappant, je veux dire chez tant de prélats qui condamnent le père Pichon, c'est le souci manifeste qu'ils ont tous de sauver la tradition salésienne sur la communion fréquente. Qu'on en juge sur cette page, si belle, de l'évêque de Soissons (Fitz-James) :

« Vous savez, mes frères, avec quel soin nous nous sommes appliqués à vous instruire de ce devoir de religion, dans tout le cours de nos visites que nous venons de finir. Il n'y a point de paroisses dans notre diocèse, nous ne craignons pas de vous en prendre à témoin, où, soit dans nos instructions publiques, soit dans les avis particuliers que nous avons été obligés de donner à plusieurs d'entre vous, nous n'ayons fortement insisté sur le devoir de la fréquente communion. Nous nous sommes surtout élevés contre l'indifférence, l'illusion et l'engourdissement d'un grand nombre de personnes, qui, vivant d'ailleurs chrétiennement et sans reproche, fidèles à tous les autres devoirs de la religion, paraissent en même temps si négligents par rapport à celui-ci, qu'ils ne communient qu'à Pâques..., faisant connaître par cette conduite qu'ils ne le feraient peut-être jamais si le précepte ne les y obligeait. Nous les avons exhortés et conjurés, par le don que J.-C. nous fait de lui-même sur nos autels, de faire à l'avenir plus d'attention à l'étendue de leur devoir à cet égard.

« Nous leur avons dit, ce que nous ne saurions trop répéter, et puissiez-vous ne jamais l'oublier, que toute séparation du corps du Seigneur, qui n'a d'autre principe que l'indifférence,

 

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est condamnable et peut vous perdre...; que la reconnaissance qu'il exige de nous pour le don qu'il nous a fait de son corps et de son sang... est d'y participer... « Faites ceci en mémoire de moi n, nous dit-il encore... Et quel souvenir doit-il ou peut-il nous être plus précieux ou plus cher? La consolation de le rappeler tous les jours ne doit-elle pas être la plus douce de notre vie? » Ordonnance et Instruction pastorale de Monseigneur l'Evéque de Soissons portant condamnation d'un livre intitulé :

L'esprit de Jésus-Christ..., Soissons, 1748, pp. 3o,31). Dira-t-on que Fitz-James pactise sous main avec le parti? Non, puisqu'il le condamne expressément. « La voie commune et l'esprit de l'Eglise est que ceux qui sont bien disposés approchent fréquemment de ce pain céleste... On ne peut trop condamner la singularité de quelques directeurs qui, par une rigueur tout à fait déplacée et contraire à l'esprit de l'Eglise, éloignent de la sainte communion les personnes les plus pieuses. Et on aurait tort de nous dire qu'il n'y a point de ces rigoristes. On imprima, il y a quelques années la vie d'un ecclésiastique (Pâris, je crois), à qui ses directeurs avaient permis de passer trois ans sans communier, même à Pâques, quoique l'auteur de sa vie nous le représente comme un homme qui avait vécu dès sa jeunesse dans la plus éminente sainteté. » (Ib. pp. 41-42).

Voici un des points qui les choquaient le plus dans le livre du P. Pichon. « Interrogé sur cette question : Si l'on peut donner pour pénitence de communier souvent, et ce qu'il faut penser de ceux qui blâment cette pratique, le P. Pichon, sous le nom et sur le ton d'un docteur, répond que tout l'enfer, tous les libertins, tous les mauvais chrétiens et tous les novateurs doivent sans doute la blâmer; c'est-à-dire qu'elle ne peut être condamnée qu'à ce tribunal : qu'on peut donner pour pénitence de communier souvent, et qu'un pénitent, quand il est assez heureux pour trouver un directeur qui lui impose pareille pénitence, est sûr d'être conduit par l'Esprit de l'Eglise. La Communion et la fréquente Communion imposée pour pénitence !... Quoi! l'Eglise, dans ses plus beaux jours... en ordonnait au contraire la séparation comme la partie de la pénitence la plus amère... ! Cette même Eglise, depuis dix-sept siècles, ne s'est encore jamais avisée de mettre la communion au nombre de ses pratiques de pénitence. « (Mandement de Soissons, pp. 45-46.). Faute de goût entre beaucoup d'autres : ce qui manque d'abord et tout à fait au P. Pichon, c'est la délicatesse chrétienne. Chose curieuse, Bossuet écartait déjà cette imagination plus que bizarre :

 

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« Il n'y a nul doute, écrivait-il, que le confesseur ne puisse ordonner de communion extraordinaire, non point tant à mon avis par pénitence, ce qui me paraît ordinairement peu convenable à la perfection d'un sacrement si désirable, mais par des raisons particulières au bien spirituel des âmes, dont le confesseur est le juge. Pour la communion journalière, il est vrai que c'est l'objet des voeux de l'Eglise... Mais, en même temps, il est certain que ce n'est pas une grâce qu'il faille rendre commune, dans l'état où sont les choses, même dans les communautés les plus réglées; et il n'en faut venir là qu'après de longues précautions et préparations... Comme il faut être sobre sur ce point, il faut d'autre part combattre celles qui mettent la perfection à priver de la communion... sans des raisons très pressantes (Deforis avait lu et peut-être voulu lire : suffisantes). » (Correspondance, V, pp. 93-95). J'ai cité ce passage pour montrer que Bossuet semble parfois moins affirmatif sur ce point. Remarquons toutefois qu'il s'adresse ici à toute une communauté.

Les textes que je viens de citer sont du milieu du XVIII° siècle. Dans les conférences théologiques et morales sur les principaux devoirs de la vie religieuse, par l'abbé Desvillars, official de sainte Claude, publiées à Lyon en 1763, il y a près de cent pages, et toutes salésiennes, féneloniennes plutôt, sur la communion, (t. III). Même esprit, je veux dire nulle trace d'infiltration janséniste, dans l'Abrégé des principes de morale et des règles de conduite qu'un prêtre doit suivre pour bien administrer le sacrement de pénitence, par un ecclésiastique du diocèse de (Bayonne?), publié à Poitiers, en 1773. Encore une fois, je ne donne pas ici les résultats d'une enquête sérieuse. Je pose seulement quelques jalons.

 
LE SERMON DE BOURDALOUE SUR LA MESSE

(Lundi de la 4° semaine du Carême)

 

« En dehors même de l'Oratoire, éc it M. Lépin, on constate un certain rayonnement des idées familières au P. de Condren (sur le sacrifice). On en trouve particulièrement trace chez... Bourdaloue et Bossuet. » Lepin, L'idée du Sacrifice de la Messe, Paris, 1926, p. 5o4. Parmi les sermons de Bourdaloue, où ce rayonnement lui paraît plus manifeste, le savant théologien ne mentionne pas le sermon sur la Messe, peut-être parce que ce sermon touche plus aux moeurs qu'au dogme. Le premier point néanmoins en est presque tout spéculatif, et d'ailleurs fort

 

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beau. D'après le R. P. Dargent, le « savant cardinal de notre siècle » dont Bourdaloue se réclame dans ce premier point, serait très vraisemblablement Bérulle, « dont les Oeuvres contiennent un Discours sur le sacrifice de la messe ». J. Dargent, Sermon de Bourdaloue sur la messe, d'après les copies contemporaines, Paris, 19o4, p. 19. L'identification me paraît aussi extrêmement probable, bien qu'il y ait lieu de se demander si Bourdaloue ne pense pas plutôt à Bona. Quoi qu'il en soit, je trouve ce premier point fort curieux : non qu'il nous apporte quelque vue nouvelle sur le sacrifice, mais, outre qu'il résume fort bien les vues de ce temps-la, il se trouve confirmer mes propres conclusions sur l'ascéticisme de Bourdaloue, ascéticisme, d'ailleurs, très atténué, mais foncier, que j'ai étudié au t. VIII de mon Histoire Littéraire. Dans les pages qui suivent, je cite d'après les copies publiées par le P. Dargent. L'entrée en matière est d'une plénitude doctrinale vraiment admirable.

La messe est « la plus grande... de toutes les actions, et l'action par excellence ». « Assister à ce sacrifice, c'est y assister comme témoin, afin de l'autoriser par notre présence; c'est y assister comme ministre pour, avec les prêtres, offrir ce même sacrifice; c'est y assister comme victime, pour y être immolés avec Jésus-Christ, qui est la principale victime. »

« Quelle est la nature et la fin du sacrifice? C'est une action principalement pour honorer la grandeur de Dieu. » Mais quoi? lui demande toute la métaphysique des saints, ce théocentrisme suffit-il à distinguer le Saint-Sacrifice de toute autre prière? Il répond : « Je sais bien... que toutes les autres actions de la religion se rapportent à l'honneur de Dieu; mais je sais aussi que Dieu n'est que leur fin éloignée... Quand vous priez, quand vous jeûnez, quand vous donnez l'aumône, vous rapportez, à la vérité, toutes ces actions à Dieu; mais vous y cherchez plus votre propre intérêt que le sien, puisque vous ne vous acquittez de ces obligations QUE pour vous empêcher de pécher, ou pour mériter quelque augmentation de grâce. Mais, offrez-vous un sacrifice, ces considérations particulières cessent. » Ce qui suit est encore plus extraordinaire : Quelle différence entre prière et sacrifice? Voici. « La prière nous élève au-dessus de nous et nous porte jusqu'à Dieu. Ascensio. Mais le sacrifice nous ravale et nous met au-dessous de nous-mêmes. Par la prière, nous nous faisons honneur à nous-mêmes; et par le sacrifice, nous honorons Dieu aux dépens de nous-mêmes. » Autre copie : « Ressouvenez-vous... de ce que je vous ai dit, à savoir qu'assister au sacrifice

 

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de la messe, c'est protester à Dieu que nous ne sommes rien devant lui... Mais, chrétiens, il faut que... l'oraison élève le chrétien au-dessus de lui-même... ; elle en fait un petit Dieu..., au lieu que le sacrifice l'abaisse et lui fait reconnaître son néant en vue de la grandeur infinie de Dieu. » Et encore : « Il n'y a QUE le sacrifice qui ait un rapport direct et essentiel au culte de la divinité. » Ainsi, distinction absolue entre le Saint-Sacrifice et les formes diverses de la prière ; celles-ci seraient nécessairement anthropocentristes, y compris les premières demandes du Pater! En vérité imagine-t-on une philosophie de la prière plus contraire à celle des maîtres que nous avons étudiés dans nos deux volumes de la Métaphysique des Saints? Renversant le paradoxe de Bourdaloue, ces maîtres enseigneraient au contraire que l'adhésion à l'être et à la volonté de Dieu, qui est le coeur de toute prière - même de la prière de demande, - implique la reconnaissance cordiale du néant de l'homme, reconnaissance qui implique elle-même le sacrifice de soi.

 
LE PRÊTRE ET LA MESSE DE TOUS LES JOURS

 

Au commencement du XVIIe siècle, beaucoup de prêtres ne célèbrent la sainte messe qu'assez rarement; à la fin du siècle, un prêtre craindrait d'attirer l'attention sur lui s'il ne célébrait souvent, voire tous les jours. Nombre d'exceptions toutefois. (Cf. le journal de Ledieu). J'aurais voulu suivre pas à pas cette évolution, mais j'ai dû y renoncer. Je dois néanmoins signaler le petit livre où Duguet traite la question : Traité sur les dispositions pour offrir les saints mystères et pour y participer avec fruit. Ce fut d'abord, comme beaucoup d'écrits de Duguet, une consultation particulière, mais qu'il se laissa décider à rendre publique. L'approbation, donnée par l'évêque de Mirepoix, est intéressante. « Je n'eus pas plus tôt lu l'ouvrage que l'on donne au public, qui m'était tombé entre les mains en manuscrit, que je résolus d'en garder une copie, pour pouvoir le lire moi-même toutes les années et le faire lire dans le séminaire de mon diocèse. » 17o7. Long succès du livre. Voici comment le stigmatise la Bibliothèque janséniste : Dans ce Traité « on ne permet à un chanoine, très homme de bien et très fervent, de dire la messe que trois fois la semaine. » C'est l'a simplifier, jusqu'à les fausser, les directions de Duguet. La question est de savoir, écrit-il, « s'il est utile, à tous les prêtres... qui ont de la vertu, de célébrer tous les jours, ou si plusieurs d'entre eux ne tireraient pas plus

 

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de fruit d'une conduite mêlée d'amour et d'humilité, où l'une de ces vertus cèderait quelquefois à l'autre. Et j'avoue que ce dernier sentiment me paraît depuis plusieurs années le plus utile et le plus sûr... Rien ne serait plus injuste ni plus téméraire que de juger ceux qui offrent tous les jours les divins mystères ; comme on doit convenir qu'il y aurait aussi de l'injustice et de la témérité à condamner ceux qui sont plus timides. » Lorsque c'est par humilité « qu'on suspend l'activité de son amour, on ne croit point que la seule séparation de l'autel soit une vertu; on croit encore moins que cet intervalle soit accordé à la négligence »... « N'est-il pas juste qu'il y ait des jours où l'on tâche d'expier (ses manquements) et qu'en conservant, d'ailleurs, toutes les marques extérieures de son état, on se mêle en esprit parmi la foule du peuple, où peut-être il y a des personnes... plus dignes du sacerdoce; qu'on se place en esprit au dernier rang..., et qu'on aille pleurer à la porte de l'église, aux yeux de Dieu et de ses anges, des fautes qu'une discipline plus sévère aurait contraint de pleurer aussi aux yeux des hommes. » Et il conclut : « Vous ferez bien de dire la messe trois fois par semaine, et d'y en ajouter une quatrième lorsque vous serez plus fervent. » Dans les grandes octaves, tous les jours. (pp. 1-36). On peut le juger trop timide, mais ce n'est pas là la direction d'un homme qui met à bas prix la grâce du sacerdoce. Aussi bien ce cas de conscience n'occupe-t-il que les quarante premières pages d'un livre où l'on n'en compte pas moins de 252. La Bibliothèque janséniste ne souffle mot de la seconde partie, « où l'on explique les dispositions que doivent avoir les prêtres dans le temps même qu'ils ne se préparent pas actuellement au sacrifice. » Cette seconde partie me paraît admirable de tous points et il faut bien, du reste, qu'elle soit d'une orthodoxie parfaite, puisque le P. de Colonia n'y a rien trouvé de répréhensible. Qu'on lise, entre autres, la XVIII° disposition : Savoir à quoi l'on s'engage en continuant à l'autel le Sacrifice de J.-C., et en y participant. » La 3° partie, sur les Dispositions prochaines, n'est pas moins belle.

Pour qu'on entende les deux cloches, voici une lettre, qui nous vient, si j'ose dire, du même côté de la barricade, c'est-à-dire du côté rigoriste, puisqu'elle est de Godeau. Document peu connu, inappréciable néanmoins, et si vrai, si moderne, si actuel que beaucoup des prêtres qui me lisent, y retrouveront leurs propres sentiments.

 

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Lettre XXXVIII, à Monsieur... sur sa première messe.

 

« Monsieur. J'ai appris que vous avez dit votre première messe aux Chartreux. Si j'eusse su le jour, j'y eusse assisté en esprit, et demandé à Dieu pour vous les dispositions nécessaires pour bien offrir un si redoutable sacrifice toute votre vie. Que votre engagement à l'état sacerdotal est heureux, mais qu'il est terrible! Qu'un bon prêtre est excellent et digne d'honneur, mais qu'il est difficile d'être tel? Qu'il y a de richesses à gagner en s'approchant du saint autel, mais qu'il y a de punitions à craindre, quand on ne s'en approche pas saintement! Vous avez maintenant goûté combien il est doux, je me promets que jamais il ne vous dégoûtera...

« L'Apôtre avertit son cher disciple de ressusciter à la grâce qu'il a reçue par l'imposition des mains; le terme dont il se sert a plus de force et signifie rallumer la grâce, souffler ce feu sacré par une continuelle méditation de sainteté. Notre course dans la dévotion est toute contraire à celle du soleil : quand il monte sur l'horizon, il n'est pas si lumineux, ni si chaud que quand il est avancé; notre orient dans la piété d'ordinaire est plus ardent et plus brillant que notre midi. Quand je dis ma première messe, j'eus de la peine à contenir mon coeur; les ennemis les plus redoutables me paraissaient petits, et rien sur la terre ne me semblait digne d'être regardé; j'eusse, avec beaucoup de joie, mêlé mon sang avec celui de la victime que j'offrais; je devais vivre toute ma vie dans un esprit de mort pour imiter Jésus-Christ dans ce sacrifice; enfin je faisais des résolutions admirables. Mais Dieu vous préserve, Monsieur, de la froideur dans laquelle je suis maintenant tombé ! Dieu vous fasse la grâce d'être plus fidèle que je ne suis, et de profiter mieux du pain de vie. Il ne se passe point de jour où je ne dise la sainte messe, si ce n'est que je sois malade, mais je crains bien de manger ce pain céleste comme un pain quotidien, sans goût et sans réflexion, et, ce qui est de pire, sans qu'il me serve de nourriture. Je voudrais bien pouvoir considérer la messe que je vais dire comme ma première et comme ma dernière; car à l'une avec combien de soin se prépare-t-on d'ordinaire, et pour l'autre, avec quelle dévotion tâcherais-je de la célébrer, si je croyais de l'autel aller devant le tribunal du Fils de Dieu immolé par mes mains

« Quelquefois j'ai été tenté de ne célébrer pas tous les jours, d'imaginant qu'il fallait dire à Notre-Seigneur, avec saint Pierre :

 

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Recede a me, Domine, quonaam homo peccator sum; mais j'ai trouvé que c'était une tentation et qu'une messe devait servir de préparation à l'autre. Je vous conjure donc d'être exact en cela et de vous imposer cette agréable sujétion de laquelle vous retirerez des avantages que je ne puis vous exprimer. Nous sommes jeunes tous deux; nous avons à nous garder de beaucoup d'ennemis, et le plus redoutable est celui que nous portons en nous-mêmes. C'est pourquoi nous devons toujours nous défier de nos forces, et en chercher de nouvelles dans ce sacrifice, où l'on mange le pain des forts.

« Permettez-moi de vous dire, dans la franchise que notre ancienne amitié me donne, qu'étant dans le monde comme vous êtes, vous avez encore plus de besoin de préservatif, puisque vous vivez au milieu des poisons. Il est vrai que la maison de Monsieur le Chancelier est une école de vertu et de piété, mais votre condition, votre âge, votre esprit, et les affaires vous exposent parmi d'autres compagnies. Les enfants d'Adam ont je ne sais quelle mauvaise influence de ;laquelle il s'évapore des esprits malins qui corrompent la piété sans qu'on s'en aperçoive. C'est pourquoi la retraite est une des premières maximes que nous devons établir pour la conduite de notre vie, j'entends selon que notre condition le peut permettre; car la vie des prêtres est une vie commune et appliquée au prochain pour l'amour de Dieu. Jésus-Christ allait aux festins et conversait si familièrement avec les pécheurs que les Pharisiens lui reprochèrent d'être leur ami. Allons trouver ceux-là, à la bonne heure ! Ne craignons rien quand la prudence ou la charité nous y conduisent. Les personnes que l'on nomme spirituelles sont bien plus dangereuses, et je ne puis m'empêcher de vous dire que vous devez fuir les grilles des religieuses comme des écueils; la moindre perte qui s'y fasse d'ordinaire est celle du temps. Je ne trouve rien dans ma charge de plus pressant que leur conduite. Je me suis laissé emporter insensiblement à mon affection, excusez-moi, et croyez que je suis... » Lettres de M. Godeau évêque de Vence, Paris 1713, pp. 134-138. Cette lettre ne date vraiment que par ses dernières lignes que je n'ai pas cru devoir supprimer. Si l'on n'en connaissait pas l'auteur, qui l'attribuerait à Godeau? Et pourquoi pas? C'est que nous parlons tous du XVIIe siècle avec d'autant plus d'assurance que nous l'ignorons davantage.

La suite des idées nous amènerait à parler du stipendium des messes. Voici une courte note qui pourra orienter les chercheurs.

 

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Je l'emprunte au Voyage de Richelieu et de Bretagne par Herbais de la Hamarde, en 1699, document publié par le P. de Rochemonteix ; Le Collège Henri IV de la Flèche. Paris, 1889, t. IV, p. 423.

Saint-Malo, le 8 septembre. « Nous entendîmes la Messe. Le R. P. Descamps et le R. P. Delfosse communièrent de la main d'un jacobin irlandais, à qui nous donnâmes 16 sols pour lui faire dire la messe. Nous avions grande compassion de ce religieux et de trois autres de ses confrères, qui, tous les matins, étaient assis sur une poutre près d'une chapelle, attendant que quelques bons dévots ou dévotes leur apportassent une pièce de quinze sols pour leur messe. » Et encore ces lignes d'Ellies du Pin dans sa Lettre sur l'ancienne discipline de l'Eglise touchant la célébration de la Messe. « Qu'il me soit permis de rapporter là-dessus ce que j'ai ouï dire d'un sage et pieux magistrat (en marge M. de Bernières), qui, touché de voir des prêtres qui attendaient dans des chapelles pour dire la messe qu'on leur eût donné à chacun une rétribution, et qui ne la disaient pas quand il n'en venait point ; jugeant ces prêtres peu dignes de célébrer dans cette disposition, il leur distribuait gratuitement à chacun au delà de ce qu'ils pouvaient espérer de leur rétribution, en leur faisant promettre qu'ils ne diraient pas la messe ce jour-là. » Cf. A. Féron : La vie

et les Oeuvres de Ch. Maignard de Bernières (1616-1662), Rouen, 193o, p. 2o1.

 
LA BELLE MESSE

 

Ce que nous appelions, en Provence, quand j'étais enfant, la messe de onze heures, et ce qu'on pourrait appeler la messe des paresseux, autant dire, du grand monde. « L'église des grands Carmes s'est écroulée soudainement. Ce temple avait été bien profané ; si ces ruines eussent englouti les gens de la belle messe cela viendrait bien à propos. » Vauvenargues, Oeuvres posthumes et inédites, Paris, 1857, p. 213.

Locution déjà courante, semble-t-il, au temps de La Bruyère : « Narcisse... va tous les jours fort régulièrement à la belle messe aux Feuillants ou aux Minimes » (De la Ville). Article Messe dans le Richelet. « Le sacrifice du corps et du sang de J.-C., contenu sous les espèces du pain et du vin, avec la représentation de sa Passion, institué et offert par J.-C. en l'honneur de Dieu et pour le salut des hommes ». On disait alors « ouïr la messe, et ouïr messe ». Quand le prêtre sort de la sacristie on disait : « Voilà une messe qui passe; allons l’ « entendre ».

 

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« La Messe de chasseur : c'est une messe basse qui se dit à la hâte. »

 
LE DÉSIR DE VOIR L'HOSTIE

 

On peut lire dans la thèse si intéressante de M. Dumoutet sur Le désir de voir l'hostie et les origines de la dévotion au Saint-Sacrement, Paris 1926, que, dès le XVI° siècle, la coutume, si répandue pendant le moyen-âge de « regarder l'hostie à l'élévation, commence à décliner », mais « qu'elle existait encore au XVII° siècle » p. 73. Voici là-dessus quelques nouveaux textes. Vers i63o, d'après le P. Archange Ripault, les « illuminés » « enseignent de se cacher quand on... lève (le Saint Sacrement) à la messe, de peur de le regarder. » Abominations des abominations des fausses dévotions de ce temps... Paris, 1632, p. 18o. Ce P. Ripault manquait de jugement plus qu'il n'est permis, comme j'aurai l'occasion. de le montrer plus tard on ne peut le lire qu'avec une confiance très limitée. En tout cas, Thiers semble ignorer cette pratique superstitieuse... Traité des Superstitions..., Paris, 1746, III, pp. 20-21.

Au sacrifice de la messe, écrit le P. Suffren, Jésus « opère (en nous) quand on le regarde dévotement en l'élévation, beaucoup mieux qu'en ceux qui regardaient le serpent d'airain. » Année chrétienne, 1643, I, p. 382. En 1664, le P. Noulleau conseille d'avoir « une dévotion toute particulière à la vue des (saintes) espèces. » « Tenons à bénédiction très grande, écrit-il, de nous en repaître les sens autant que nous pourrons. C'est la piété de quantité de saintes âmes. » L'idée du vrai chrétien... Paris 1664, p. 413. D'après M. Dumoutet, «l'outrance » janséniste aurait précipité « la décadence de cette pratique médiévale. » Je n'en crois rien, le seul fait invoqué à ce propos par M. D. me paraissant peu démonstratif. Nicole, nous dit-il, « expliquant les principales cérémonies de la messe..., ne fait pas à l'élévation l'honneur de la moindre mention : il lui suffit de recommander l'adoration de l'hostie au moment de la consécration » (p. 74). C'est peut-être qu'au temps de Nicole l'élévation suivait immédiatement la consécration. Aurions-nous changé cela? Que si Nicole n'écrit pas le mot, il n'en désigne pas moins l'élévation aussi clairement que possible : « La Consécration achevée, écrit-il, il faut adorer Jésus-Christ présent et l'offrir à Dieu comme sacrifié sur le Calvaire ». Instruction théolog. p. 125. Letourneux, dans la meilleure manière d'entendre la messe, mentionne expressément l'élévation et écrit : « Croire et adorer. Reconnaître par la foi

 

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ce que les yeux ne peuvent voir, à savoir le corps et le sang du Fils de Dieu.., et rendre ses respects à ce divin Agneau » (p. 3o3). Veut il par là censurer la pratique médiévale, ou simplement rappeler le Visus... in te fallitur d'un théologien qui n'était pas janséniste? Observation très curieuse de Bossuet dans une lettre à Mme Cornuau : « L'empressement et l'attachement vers le soleil (ostensoir) et les autres de même nature qui seraient extérieurs, ou la tendance à les faire tiennent quelque chose d'un amusement peu sérieux, dans lequel il ne faut point échauffer la tête. L'amour de Jésus-Christ demande quelque chose de plus intime et de plus tranquille. Pour ce qui est de l'accroissement de l'attention, quand le Saint-Sacrement est exposé il est assez de l'esprit de l'Eglise, quoique je vous avoue que j'aimerais mieux un peu moins d'attachement à l'exposition actuelle, et un peu plus à la présence dans le tabernacle, ou sur l'autel à la messe ». Correspondance, VII, pp. 156-157.

Rien dans les Conduites de Saint-Jure, sauf ces deux lignes qui ne manquent pas d'intérêt. « Ce qu'il faut faire devant que de recevoir la sainte Hostie, lorsque le prêtre la montre ? » « Il faut la regarder et, tenant les yeux arrêtés sur les espèces, vous produirez avec un esprit vigoureux., les actes suivants... » Conduites pour les principales actions de la vie chrétienne, Paris, 1682, p. 98. A quoi j'ajoute un texte charmant, qui n'est pas du présent sujet, mais qui ravira plus d'un lecteur. Le Prêtre, dit le P. Suffren, devra « distribuer dévotement et gravement cette divine viande ; récitant l'absolution et les autres choses avec humilité, révérence et douceur, de façon que ceux qui sont là présents pour se communier, le voyant ou l'entendant, soient émus au respect et à la douleur; car c'est au nom et en la personne de ceux qui communient qu'il dit trois fois le Domine non sum dignus; c'est pourquoi il doit représenter en soi toutes les humilités et contritions de coeur qui se retrouvent en eux... Faire un soupir et élévation de coeur à Dieu en faveur de chacun auquel il donne la communion. » Année chrétienne I, pp. 474. 475.

« Soleil. Terme d'Eglise... M. Thiers appelle ce soleil un ostensoir; mais M. Thiers est de province, et c'est tout dire.. A Paris on dit : aveindre le soleil;... porter le soleil sur l'autel... Au reste, sitôt que l'hostie est dans le soleil et qu'elle est exposée sur l'autel, on ne se sert plus du mot soleil. En sa place on dit Saint-Sacrement. Ainsi on. dit : le Saint-Sacrement est exposé; M. le curé a porté le Saint-Sacrement à la procession, et jamais :

 

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M. le curé a porté le soleil à la procession ». Ainsi le dit Richelet. La province finit toujours par avoir raison. Mais, en ce cas particulier, on peut regretter sa victoire. Comme on peut regretter que soit passé de mode le purisme et lexicologique et théologique du vieux Richelet; aujourd'hui, on peut lire trop souvent qu'à telle procession, tel cardinal portait « l'ostensoir ».

Dans la cathédrale d'Amiens, nous vîmes « une cérémonie fort auguste, qui se fait tous les premiers dimanches du mois. C'est le renouvellement de la sainte Hostie, qui est dans la suspension. Durant l'épître, quatre chanoines viennent au pied de l'autel, avec quatre flambeaux de cire blanche; et cependant on descend le pavillon. A la communion, le prêtre élève un peu en s'agenouillant l'ancienne hostie, avant que de la consommer. Il élève encore après, en s'agenouillant aussi, la nouvelle hostie, qu'il doit mettre dans la suspension. Puis Ies quatre chanoines... reviennent encore prendre quatre flambeaux, tandis que l'on remonte le Saint-Sacrement. Et, cependant, tout le monde étant à genoux, on chante cette antienne: Quis est qui ascendit in caelum, nisi qui descendit de caelo, Filius hominis, etc... Cela dure assez

longtemps, parce que l'on monte la suspension fort doucement. Et le prêtre aux oraisons de la post-communion en ajoute une, pour demander à Dieu que, comme il nous a promis qu'étant élevé il attirerait tout à lui, il daigne nous faire la grâce de nous élever avec lui... Cette cérémonie se fait avec un profond recueillement et inspire quelque chose de cette disposition respectueuse où se trouvèrent les apôtres à regard de J.-C. lorsqu'ils le virent monter au ciel. » Mémoires de Thomas du Fossé, III p. 174. Du Fossé était de Port-Royal. Par où l'on voit, une fois de plus, que ces Messieurs étaient moins hostiles qu'on ne le répète aux manifestations extérieures de la piété. Ils demandent seulement, avec l'Evangile, qu'on ne réduise pas ces pratiques à ne plus être que des observances pharisaïques, et pour cela qu'on les accompagne des mystiques effusions qu'elles suggèrent C'est dans cet esprit que Saint-Cyran désirait que fût renouvelée ou maintenue « la coutume ancienne de suspendre le Saint-Sacrement dans les églises au-dessus du grand autel. » La colombe eucharistique entre ciel et terre; la crosse « qui sort de l'autel en s'élevant », qui « se courbe après et se tourne en bas »; « au bout de la croix, l'ange qui tient la colombe dans ses mains »; « le petit pavillon qui la couvre presque de toutes parts, » autant de symboles que ce prétendu janséniste - car j'ai montré longuement ailleurs qu'il ne l'était pas - développe avec une

 

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dévotion minutieuse et ravie. Faudra-t-il donc que jusqu'a la fin des temps, on ne puisse écrire sur les choses religieuses sans ajouter, à propos et hors de propos, quelque prosopopée ou contre Port-Royal, ou contre les humanistes - tous païens, nous assure-t-on - de la Renaissance ? Cf. mon. Ecole de Port-Royal, pp. 36, 37.

« Il y a certaines gens, dit Erasme, qui s'imaginent être fort dévots, parce que, quand le prêtre élève le corps de Jésus-Christ à la messe, ils accourent de toutes parts pour le regarder de plus près et fixement. » Empressement qui souvent tournait à la bousculade. C'est qu'en effet, à voir de leurs yeux l'hostie, beaucoup se persuadaient qu'ils n'auraient à craindre ce jour-là, ni de perdre la vue, ni de mourir subitement. « Ils feraient bien mieux, continue Erasme, si, à l'imitation du Publicain, ils s'éloignaient des balustres de l'autel, et si, étant prosternés en terre, ils adoraient en esprit ce Fils de Dieu. » Cf. Thiers, Traité des superstitions, III, pp. 20-21. Qu'ils l'aient reçu d'Erasme ou de l'Evangile, les dévots du XVIIe siècle semblent avoir goûté ce conseil. « Je veux, écrit le P. Noulleau, que désormais une de mes grandes dévotions soit d'être quelquefois, quand je pourrai, dans le bas de l'Eglise, et de m'y tenir par respect comme ferait un criminel de lèse-majesté qui n'oserait aborder son prince, si ce n'est de fort loin et après tous les autres, et comme sous l'abri et à l'ombre de tous les autres. » op. cit., pp. 4oo-4o1. Ce qui n'empêche pas le P. Noulleau de recommander comme nous l'avons vu plus haut, une dévotion toute particulière à la vue des saintes espèces. Aucune contradiction. Il ne saurait y avoir de règle absolue en ces matières. Au gré de l'attrait du moment on passe de la hardiesse des enfants à la timidité du Publicain. Sur la pratique médiévale, cf. mes Divertissements devant l'Arche. Paris, 193o, pp. 55, 56.

 
CHRISTOPHE D'AUTHIER DE SISGAUD, EVÉQUE DE BETHLÉEM, ET LE CHAPELET DU SAINT SACREMENT

 

Nous connaissons, pendant le XVIIe siècle, au moins deux Chapelets du Saint-Sacrement : celui de la Mère Agnès, dont j'ai longuement parlé dans mon Ecole de Port-Royal (pp. 197-2I2), et qui n'a rien de diabolique, puisqu'il a été composé sous l'inspiration de Condren; et celui du saint évêque de Bethléem, une des gloires de notre Provence mystique, d'Authier de Sisgaud (16og-1667). Cf. La vie de Messire Christophe d'Authier...

 

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par M. Nicolas Borely, Lyon, 1703; Vie de Mgr. d'Authier de Sisgaud... fondateur de l'Institut des Prêtres du Saint-Sacrement pour la direction des Séminaires et des Missions, par M. l'abbé Nadal, Valence, 188o. J'emprunte à ce dernier ouvrage le détail copieux et peut-être un peu compliqué - mais qui n'en est que plus curieux pour l'historien - des mille pratiques de piété imaginées par ce prélat, contemporain de Bossuet, pour stimuler la dévotion au Saint-Sacrement.

« Le zélé fondateur avait composé en l'honneur du Saint-Sacrement diverses formules de louanges qui se récitaient où se chantaient plusieurs fois par jour dans toutes les communautés de l'Institut. Les premières étaient une sorte d'acclamations, comme les cris de joie et d'applaudissement par lesquels le peuple romain saluait les triomphateurs, comme l'hosanna des Juifs, comme les formules solennelles de voeux et de souhaits que l'Eglise fait entendre en clôturant les travaux de ses conciles.

« Mgr d'Authier aurait voulu que tous les membres d'une congrégation ecclésiatique, qui avait l'honneur de porter le nom du Très-Saint-Sacrement, offrissent au Dieu de l'Eucharistie un acte de foi sans cesse réitéré, un tribut d'amour et de reconnaissance renouvelé à toute heure du jour. C'est pourquoi il leur mit sur les lèvres et dans le coeur ces admirables acclamations :

 

1° - Amabilissimo Eucharistiae Sacramento, Jesum Christum Deum vivum et verum continenti, sit laus, honor, virtus et gloria per cuncta mundi saecula.

2° - Benedictio et claritas et gratiarum actio, honor, virtus et fortitudo Salvatori nostro latenti sub nubibus accidentium.

3° - Ante augustissimam tanti Sacramenti majestatem omne genu flectatur coelestium, terrestrium et infernorum.

4° - Et omnis lingua confiteatur quia Dominus noster Jesus Christus vere, realiter, et substantialiter adest in timendo nimis Eucharistiae Sacramento.

5° - Amabilissimo, etc. (comme la première).

 

« Mais comme ces acclamations ne devaient être récitées ou chantées que dans l'Église au pied de l'autel, et que le pieux fondateur eût voulu que ses prêtres ne perdissent pas un instant du jour le souvenir du Très-Saint-Sacrement, il leur prescrivit la fréquente récitation d'une autre prière, en forme d'oraison jaculatoire, d'une strophe simple, courte, mais qui exprime admirablement l'excellence du mystère eucharistique.

 

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Elle était ainsi conçue.

 

Jesu, tibi sit gloria!

Qui lates amantissime

Sub bina signi specie ;

Per cuncta mundi soecula

 
 

O Jésus, gloire à vous,

Qui vous cachez avec un amour extrême

Sous les deux espèces du Sacrement, Pendant tous les siècles du monde.

 

 

«.... C'est en occupant sans cesse leur esprit et leur coeur de cette admirable formule, en répétant à toute heure cette prière, courte mais si instructive et si touchante, que les prêtres du Saint-Sacrement devaient, selon le voeu de leur fondateur, s'habituer à ne jamais perdre de vue le souvenir de Jésus-Christ et du mystère où il cache son adorable présence...

« Au reste, M. d'Authier sut trouver le moyen d'en rendre la récitation aussi fréquente que possible, en s'en servant pour établir dans sa compagnie la pratique pieuse qu'il appela : Chapelet du Très-Saint-Sacrement.

« Voulant honorer la durée non interrompue de la présence de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, il compta les années depuis l'institution du Sacrement jusqu'à l'époque où il vivait lui-même, et résolut de rendre un hommage spécial à chacune de ces années par la belle strophe : Jesu tibi sit gloria. Selon la règle qu'il établit, cette prière doit donc être récitée autant de fois qu'il s'est écoulé d'années depuis la dernière cène du Jeudi-Saint jusqu'à nous. Nous sommes en 1879, c'est-à-dire qu'il s'est écoulé mille huit cent soixante dix-neuf ans depuis la naissance de Jésus-Christ; il faut donc retrancher ces 33 années du chiffre 1879, ce qui nous donne 1846 ; il y a donc mil huit cent quarante-six ans que l'Eucharistie existe sur la terre, et qu'elle fait le trésor de l'Eglise.

« M. d'Authier veut honorer tour à tour, une à une, ces années bénies, pleines de Notre-Seigneur, et successivement sanctifiées par sa présence. Il les évoque l'une après l'autre, et à mesure qu'elles paraissent, il les salue en disant : Jesu, tibi sit gloria... ; c'est là le fond de la pieuse pratique, qu'il nomme le Chapelet du Saint-Sacrement. Il fit examiner cette dévotion à Rome, et Borély assure qu'elle fut approuvée.

« Mais M. d'Authier voulait-il qu'on répétât chaque jour cette prière autant de fois que l'on compte d'années depuis l'institution de l'Eucharistie? Non, sans doute. Il donnait tout un mois pour la complète récitation de son chapelet : « Répétez, disait-il, soixante fois par jour la strophe Jesu tibi gloria; au bout du

 

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mois, vous l'aurez dite dix-huit cents fois, et vous aurez atteint le nombre total des années que Jésus a passées sur la terre dans l'humble réduit de son tabernacle. »

« Voici, du reste, pour la pratique, de quelle manière ce chapelet était récité dans la congrégation du Saint-Sacrement.

« On le récite, dit Borély, comme le chapelet de la Sainte Vierge. Au lieu du Pater, on dit Ies cinq acclamations : Amabilissimo, etc... ; au lieu de l'Ave Maria on dit la strophe Jesu tibi sit gloria... ; mais lorsqu'on doit réciter plusieurs dizaines, on dit les cinq acclamations seulement au commencement de la première dizaine, et à la fin de la dernière; au lieu de Gloria Patri, on dit la première acclamation. Il était d'usage dans l'institut de marquer la fin du chapelet au bout de chaque mois par un jour de fête, de joie pieuse et de communion.

« Le chapelet du Saint-Sacrement est aujourd'hui peu connu parmi les fidèles, et il n'en est pas fait mention dans les livres de piété si nombreux de nos jours. Toutefois, si M. d'Authier revenait en ce monde, il serait heureux en passant à Valence, dans plusieurs villes ou bourgs du midi et du nord, d'entendre des voix pieuses répéter encore son refrain eucharistique. C'est que l'usage de ce chapelet a été conservé par l'un de ses plus fervents disciples, héritier de ses vertus et de ses pratiques religieuses. Nous voulons parler du P. Vigne, fondateur de la Congrégation qui porte parmi nous le nom du Très-Saint-Sacrement, et dont la maison-mère est aujourd'hui à Romans. La récitation quotidienne de ce chapelet est un des points de la règle qu'il a donnée aux soeurs de son institut; elles le disent tous les jours, non seulement dans la maison-mère, mais aussi dans les plus petits postes où elles sont envoyées pour le service des malades et pour l'éducation des enfants. Elles récitent aussi d'autres prières qui appartiennent encore à l'héritage de Mgr d'Authier, recueilli par le P. Vigne. Telles sont les belles litanies que le saint fondateur avait composées en l'honneur du Saint-Sacrement, et dont l'usage était général dans toutes les communautés de sa congrégation. On les chantait le jeudi, le dimanche, et les fêtes solennelles. Tels sont encore certains psaumes qui commencent par le mot Confitemini, et qui pour cette raison sont appelés les Confitemini des Pères du Saint-Sacrement. Les paroles sont de Mgr d'Authier qui les a tirées de la sainte Ecriture. Il y a à la suite de chaque:verset une répétition régulière, une sorte de refrain, comme dans plusieurs psaumes de David; le P. Vigne en fait un grand éloge et il

 

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recommande à ses religieuses de les chanter fréquemment. « Les Confitemini de M. d'Authier, dit-il, sont pleins de traits de son coeur enflammé d'amour et de reconnaissance pour l'aimable Sauveur qui réside dans l'Eucharistie. »

« Ces psaumes sont au nombre de huit, le premier a pour titre : Jésus-Christ grand prêtre; le deuxième : Jésus-Christ roi; le troisième : Jésus-Christ sauveur; le quatrième : Jésus-Christ pasteur; le cinquième : Jésus-Christ pain vivant; le sixième : Jésus-Christ la bonté même; le septième : Jésus-Christ caché; le huitième : Jésus-Christ sacrifice d'action de grâce. »

Cf. aussi, en tête du livre de Borely, (pp. 1-27) le petit manuel qui devait se vendre à part et qui a pour titre : Le chapelet du Très-Saint-Sacrement ou la manière de le bien dire.

 
LA COMMUNION DES QUINZE MARDIS ET DES QUINZE SAMEDIS

 

J'ai lu à la Bibliothèque de l'Arsenal : De la dévotion des quinze communions pendant quinze mardis pour obtenir de Dieu par les mérites des quinze mystères du très saint Rosaire et du glorieux patriarche saint Dominique toutes sortes de grâces, par le R. P. L. Bidault de Sainte-Marie, Paris, 1674. Bulle d'Innocent XI en faveur de cette pratique. Le mardi était consacré à saint Dominique. Je n'ai pu suivre l'histoire de cette dévotion. Celle, toute voisine. des quinze samedis, nous est plus connue.

« Dieu qui, par sa miséricorde infinie, nous donne de temps en en temps des moyens favorables pour obtenir ses grâces, en a inspiré un très excellent depuis quelques années, qui est la dévotion des quinze samedis, qui consiste dans un voeu ou une ferme résolution de communier quinze samedis de suite, à l'honneur des quinze sacrés mystères du Rosaire... Cette dévotion n'a pas plutôt été connue qu'elle a été reçue, louée et approuvée des personnes dévotes... Elle s'augmente tous les jours dans toutes les villes du royaume, si bien que l'on a compté dans Toulouse jusqu'à treize et quatorze cent communiants en la chapelle du saint Rosaire un seul samedi. » Le Rosier mystique... ou le très sacré Rosaire expliqué en quinze dizaine d'instructions solides et morales par un religieux du même ordre... avec la méthode pour faire avec fruit la dévotion des Quinze samedis..., Vannes, 1686, pp. 115-116, L'auteur est le P. Antonin Thomas. Cette dévotion aurait été plus particulièrement répandue « dans le Languedoc et la Provence », terres dominicaines, s'il en fut. Elle se pratiquait

 

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encore à la fin du XVIIIe siècle. Cf., en effet, La Dévotion aux mystères de Jésus-Christ et de Marie, connue sous le nom de la Dévotion des quinze samedis; par M. l'abbé ..., Paris, 1790. Excellent petit livre. A la fin du Rosier mystique, on trouve une Brève méthode pour dire le rosaire du très saint Nom de Jésus contre les renieurs et blasphémateurs, et quelques pages sur l'Institution de la Confrérie du saint Nom de Jésus. Cette agglutination, si j'ose dire, au rosaire (chapelet du Saint-Sacrement, quinze samedis, rosaire du Nom de Jésus) est un phénomène curieux et qui mériterait d'être étudié à fond. Mais c'est déjà fait peut-être. On aura noté la ressemblance que présentent ces pratiques avec la communion des premiers vendredis du mois. Dès 1637, nous rencontrons la «dévotion aux premiers jeudis du mois.» Cf. Eloge de la V. M. Elizabeth de Brème (par la M. de Blémur), p. 54.

 
 
 

LES VISITES DU SAINT-SACREMEMT
 
 

 

Je ne crois pas que cette pratique dévote ait encore trouvé son historien. Peu de spirituels du XVIIe siècle en traitent ex professo. Cependant quelques pages très denses du P. Crasset. Considérations sur les principales actions de la vie, Paris, 1675, pp. 143-146. « On se plait en la compagnie de ceux qu'on aime... Lui rendez-vous tous les jours quelque visite? ». Tout un chapitre aussi court, mais spécial dans les Pratiques de piété du P. Le Maistre, Lyon, 1711 (ce n'est pas la 1re édition) : « Je veux que deux ou trois fois par jour vous fassiez la visite du Saint-Sacrement..., ou si vous ne pouvez pas aller à l'Eglise que vous vous mettiez à votre oratoire pour faire une petite prière (et) une petite revue », p. 204. Cf. aussi L'exercice de la mort (par la M. de Blemur, pp. 148, seq.) Je ne connais rien de semblable aux Visites liguoriennes, si souvent traduites chez nous, pendant le XIXe siècle; mais cela ne prouve pas que saint Alphonse n'ait pas eu de modèle.

 
LES SALUTS

 

« Négliger vêpres comme une chose antique et hors de mode. garder sa place soi-même pour le salut... » La Bruyère, De la mode, 21. Sur les saluts en musique chez les Théatins, cf. ib. de quelques usages, 19, 20. « Un beau salut ». Cf dans l'édit. de G. E., II, pp. 382, seq., et sur les saluts de Versailles, le Saint-Simon de Boislile, XV, p. 449. Autant que je sache, il est fort peu parlé des saluts dans les livres pieux de ce temps-là. Voici

 

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une curieuse mention : « Après avoir reçu la bénédiction qui se donne solennellement dans l'église métropolitaine (pendant l'Octave du Saint-Sacrement) il (Bachelier de G.) courait dans celle de Saint-Rémy, où l'on fait plus tard une semblable bénédiction. S'étant trouvé une fois surpris de l'heure, et courant plus vite que de coutume, il répondit agréablement à ceux qui lui en demandaient la raison : Je vais voir encore coucher le Soleil, parlant du soleil eucharistique qu'on cache à nos yeux les soirs durant cet octave... pour le faire encore paraître le lendemain au lever du soleil. »

La vie de M. Bachelier de Gentes par le R. P. Dom Claude Bretagne, prieur de Saint-Rémy-les-Reims, Reims, 168o, pp. 245-6.

Le Bachelier ne manquait pas d'originalité. Voici un trait de sa vie, qui ne se rapporte pas à notre présent sujet, mais qui est digne de mémoire. Il était à Rome, chez son oncle, Simon Bachelier, général des Minimes.

« Etant entré dans un des plus somptueux palais de cette grande ville, il s'avança jusque dans le jardin... ; entre mille belles choses, il aperçut une statue très bien faite, mais sa pudeur fut tellement offensée de la nudité scandaleuse de cette statue qu'il n'en put longtemps supporter la présence. Il prit donc une étrange résolution, et qui passait tout ce qu'on pouvait attendre d'une personne engagée dans le monde. Ce fut d'enlever cette infâme statue... Il s'en chargea en effet et l'alla jeter dans le Tibre. Ceux qui savent combien la folle passion des hommes donne de prix à ces sortes d'ouvrages, doivent s'étonner de la hardiesse, etc., etc... L'amour de la pureté ne lui permît pas d'écouter les raisons de la prudence humaine qui l'auraient sans doute détourné de cette action si chrétienne » (pp. 38-4o).

 
MESSES SÈCHES

 

« C'est une ancienne coutume de l'Ordre (les Chartreux), conforme à l'usage qui se pratiquait au temps de son institution, de dire des messes qu'on appelait sèches, parce qu'elles n'étaient pas accompagnées du sacrifice (consécration), mais seulement on y prononçait publiquement dans l'église toutes les paroles. (L'usage est abrogé depuis deux siècles, mais on en a conservé la mémoire dans l'Office de la Vierge : à la fin de Prime, on dit toute l'année le texte de la messe Salve sancta... »

Dom Innocent Le Masson, La psalmodie intérieure de l'Office de la sainte Vierge, Grenoble, 1699, p. 415.
 
 
 
 
 
 

CHAPITRE III : LA DÉVOTION A LA SAINTE VIERGE PENDANT LA SECONDE MOITIÉ DU XVIIe SIÈCLE - DÉCLIN OU PROGRÈS?

 
 
 
 

Charles Flachaire et la Dévotion à Marie pendant la première moitié du XVIIe siècle. - Qu'il n'est peut-être pas vrai qu'à une première renaissance de cette dévotion ait succédé un fâcheux déclin.

 

I. Le renouveau. - Les deux tendances renouvelantes : la dévotion médiévale, restaurée par l'humanisme dévot; la dévotion bérullienne. - Paul de Barry et les « abus » que dénoncera la IXe Provinciale. - « Extravagances », dont la seconde moitié au XVIIe siècle ne donnera plus le spectacle.

II. Le conflit entre les deux dévotions et la campagne contre « les Dévots indiscrets ». - Pascal et Wendrock. - Le scandale des protestants. - Adam de Widenfelt et les Monita salutaria. - Qu'il n'y a pas eu de conspiration janséniste contre la dévotion à Marie. - « Ne point confondre le culte qui est dû à la sainte Vierge avec le culte qui est dû à Dieu. » - Jugements téméraires du P. Crasset. - Gilbert de Choiseul et l'apologie de Widenfelt. - On se sert « du prétexte de la religion pour calomnier les gens de bien ». - Le P. Crasset et la critique des faux dévots. - Des deux côtés, même doctrine ; dénonciation des mêmes abus. - Pellisson et les Monita.

III. De la campagne contre les dévots indiscrets à l'apostolat marial de Grignion de Montfort. - Nicole et les dévotions populaires. - Newman et les déformations inévitables du culte marial. - Grignion de Montfort et les faux dévots. - Excellence de la dévotion populaire. - Les deux tendances réconciliées dans la propagande mariale de Grignion de Montfort.

 
 
 
 

EXCURSUS

MARIE D'AGRÉDA

DUGUET ET LA DÉVOTION A MARIE

LA MÈRE DOULOUREUSE ET LA CRITIQUE DU « SPASIMO »
 
 
 

Pratiques dévotes.

 

Au lieu des quelques pages rapides, techniques, informes, tour à tour minutieuses ou trop sommaires, qu'on va lire, pourquoi ne pas consacrer un véritable chapitre à un sujet aussi important? Pour bien des raisons : 1° L'ampleur même et la complexité du sujet. La place me manquerait et l'érudition. 2° La philosophie qui présiderait à ce chapitre, je l'ai déjà exposée à maintes reprises : ainsi dans l'Humanisme dévot, à propos du P. Binet; dans l'École française, à propos

 

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de Bérulle d'abord, puis du P. Eudes et de la dévotion au Sacré-Coeur (Il va de soi, en effet, que tout ce que j'ai dit au sujet des deux dévotions au Sacré-Coeur de Jésus, je n'aurais qu'à le répéter au sujet de la dévotion au Coeur de Marie) ; enfin, en maints endroits de la Métaphysique des Saints. 3° Nous avons déjà sur la Dévotion à Marie dans la littérature catholique au commencement (plus exactement pendant la première moitié) du XVIIe siècle, un travail extrêmement remarquable, et, sur bien des points, définitif, du regretté Charles Flachaire (1). Parmi les monographies de plus en plus nombreuses qu'on a publiées depuis ces dernières années sur l'histoire religieuse du XVII° siècle, il n'en est pas une qui s'adapte plus exactement, ni, d'ailleurs, plus cordialement, à mes gros volumes. On dirait que Flachaire et moi nous collaborons délibérément à une même Oeuvre, pleinement d'accord le plus souvent, et sur la méthode, et sur nos directions principales. Accord spontané, et qui prouve que l'un et l'autre nous nous laissons faire, si l'on peut dire, par notre sujet. Il me serait difficile - et combien inutile! - de mesurer ce que Flachaire peut devoir aux lumières de son aîné. Il avait lu avec beaucoup d'attention et d'amitié mon premier essai, la Provence mystique; il était venu me voir à Aix, pendant que sa thèse commençait à fermenter dans son esprit, et, tout en furetant fraternellement parmi les bouquins de la Bibliothèque Méjanes, nous avions eu de longs entretiens. Je l'aurai peut-être aidé à pressentir la splendeur, l'importance unique de l'École bérullienne. Mais son Oeuvre n'en reste pas moins originale, au plein sens de ce mot : et, plus particulièrement ses deux chapitres sur l'Oratoire (Bérulle et Gibieuf). Plusieurs de ses autres chapitres - à quelques détails près qui demanderaient à être revus - ne sont pas moins excellents. Je

 

(1) Publié par M. Rebelliau, Paris, Leroux, 1916.

(2) Les choses proprement mystiques lui étant encore assez peu familières, le chapitre sur M. Olier me satisfait beaucoup moins. Celui sur le P. Eudes n'est peut-être pas non plus sans défauts. En revanche, et bien que je sois moins fasciné que lui par les Messieurs de Port-Royal, je l'approuve fort d'avoir réfuté vigoureusement, et preuves en main, l'injuste légende qui veut que les jansénistes, et dès les premières générations, aient formé le dessein d'exterminer la dévotion mariale. C'est une calomnie pure et simple. Cf. notamment les textes, peu connus, qu'il cite de Saint-Cyran.

 

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ne pourrais guère que les résumer. A quoi bon? Mieux vaudra sans doute qu'aux vues de Flachaire sur l'évolution de la piété mariale j'oppose ici les miennes. Synthèse contre synthèse. Nous différons, en effet, sur un point capital. Il estime qu'après une renaissance magnifique la dévotion à la Vierge commence à décliner chez nous, vers le milieu du siècle, et que rien n'arrêtera plus ce déclin. D'autres ont pensé constater aussi une décadence, mais en sens contraire, et dont seraient responsables, non plus les excentriques de l'humanisme dévot, comme veut Flachaire, mais les jansénistes. Pour notre ami, la dévotion mariale, étouffée par des excroissances parasitaires, tournerait de plus en plus aux minuties superstitieuses et aux mièvreries dévotes; pour les autres, cette même dévotion, combattue sournoisement par les jansénistes, s'atrophierait de plus en plus et jusqu'à cesser d'être un des ferments principaux de la vie catholique. Pour moi, au contraire, je ne crois ni à l'une ni à l'autre de ces catastrophes, mais à une spiritualisation progressive, à un épanouissement à peu près continu. Encore une fois, traiter le sujet à fond m'est impossible : je me contente d'en tracer les avenues.

 

I. Le renouveau. - De la fin des guerres de religion, à la IXe provinciale, deux forces parallèles tendent à renouveler chez nous la dévotion à la Vierge; l'une qui, à travers mille variations, vient d'un très lointain passé, puisqu'elle remonte au moins jusqu'à saint Bernard ; l'autre, presque toute moderne, puisqu'elle a pour foyer principal l'Oratoire de M. Bérulle : la première plus directement dévote ou dévotieuse; la seconde plus exclusivement religieuse et théocentrique : l'une qui travaille surtout les foules, l'autre les élites spirituelles. Deux forces, deux dévotions, si l'on

 

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veut, non pas ennemies, car elles ne demandent qu'à se fondre l'une dans l'autre, mais très nettement distinctes et qui parfois même menacent d'en venir aux prises. A ces deux mouvements principaux, Flachaire en ajoutait deux autres, mais qui ne se distinguent du mouvement bérullien que par des nuances : d'une part Saint-Cyran, c'est-à-dire, d'après moi, un Bérulle brouillon, peu cohérent, agressif, manqué, un Bérulle d'extrême gauche; d'autre part, M. Olier et le P. Eudes, qui dépendent l'un et l'autre, et très étroitement, de l'Oratoire.

Sur la première de ces dévotions, voici comment Flachaire se la représente : « L'un de ces courants, d'origine populaire et médiévale, écrit-il, nous a paru trouver chez les jésuites son expression la plus littéraire et la plus efficace sur le milieu contemporain. Là, la tendance essentielle est de s'adresser avant tout à la sensibilité, à l'imagination; d'où un débordement de tendresse, de réalisme dévot, d'interprétation allégorique, et, dans la doctrine même, un minimum de rigueur, une liberté d'allures allant jusqu'à quelque complaisance ». Et encore, à la fin du chapitre où il a étudié les trois représentants les plus fameux, de ce courant « médiéval et populaire », - Binet, Poiré, Barry - :

 

Malgré des aperçus d'une très pure mysticité sur les communications ineffables de la Vierge et du Christ, et « la dévotion intérieure de Notre-Dame », les jésuites, conclut Flachaire, n'en apparaissent pas moins à ce commencement du XVIIe siècle, comme les propagateurs, plus ardents que prudents, d'un culte trop sentimental, qui hospitalise pêle-mêle les puérilités d'une sensibilité exubérante, les écarts de l'imagination aventureuse, les élucubrations subtiles d'une exégèse alambiquée, les témérités d'une effusion uniquement éprise d'indulgence au détriment de la sévérité doctrinale, - sans parler de leur condescendance aux pratiques nombreuses et faciles, qui exposaient le pénitent peu scrupuleux à oublier l'esprit de sa dévotion (1).

 

Pour l'autre courant, deux mots en résument les tendances

 

(1) Flachaire, op. cit., pp. 6-31-32.

 

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essentielles : « Avec le cardinal de Bérulle, c'est au mystère de l'Incarnation que se rattache constamment, sans jamais le perdre de vue, la méditation mariale ». « Sans rien abandonner de la confiance en l'intercession de la Vierge, l'Oratoire apprenait à une génération nouvelle à honorer Marie « en esprit ». On comprend la séduction que cette piété mariale devait exercer sur des âmes éprises de raison (?) et d'un idéal religieux austère, puisque la Vierge, tout en conservant son indulgente douceur, apparaissait comme revêtue » de majesté (1).

Ai-je besoin d'ajouter que tout cela me paraît trop géométrique, trop sommaire, et parfois quelque peu tendancieux. J'ai tant insisté, dans mes volumes précédents, sur les divers aspects de ce parallèle, ou de ce contraste, qu'on verra sans peine jusqu'où mes propres analyses rejoignent celle-ci et par où elles s'en écartent. Nous aurons bientôt, du reste, l'occasion de nous expliquer sur les différents « abus » dont la première de ces deux dévotions contenait le germe. Pour Flachaire, ces abus, tenus en échec, pendant la première moitié du siècle, par la spiritualité plus haute et plus vigoureuse de l'Oratoire et de Port-Royal, « prennent le dessus », pendant la seconde moitié du siècle. C'est en vain, dit-il par exemple, que Bossuet travaillera de tout son génie à « prévenir les abus de la victoire d'un culte triomphant; » en vain qu'il tâchera d'éliminer « avec sa théologie attentive et son bon sens, les richesses exubérantes et les efflorescences parasites d'une dévotion qui, par sa grâce émouvante et attirante, permettait moins que d'autres la froide maîtrise de la raison sur la volonté et sur le coeur, et était vouée à des « extravagances » dont la deuxième partie du XVIIe siècle donna le spectacle (2) ». Je l'ai déjà dit : c'est ici que je fadsse compagnie à Flachaire. Le « spectacle » de ces « extravagances », j'ai beau m'écarquiller Ies yeux,

 

(1) Flachaire, op. cit., pp. 6-7 ; 8o-81.

(2) Ib., pp. 155, sq.

 

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je n'arrive pas à le voir. Franchie notre ligne de partage des eaux - c'est-à-dire 1656, date de la IX° Provinciale - ces « abus », loin de triompher ne cessent de décroître, si bien que, vers la fin du siècle, il n'en reste plus que des traces imperceptibles. Ainsi donc, pour Flachaire, une décadence irrémédiable; pour moi, rien de tel. Des deux dévotions que nous avons dites, il voit la seconde, la bérullienne, étouffée par la première; je vois celle-ci peu à peu spiritualisée par celle-là.

II. Le conflit entre les deux dévotions et la campagne contre « les dévots indiscrets ». - Il est vrai que, de 1656 à 168o, la dévotion à la Vierge semble traverser chez nous une crise des plus graves. Mais c'est là pour moi une tempéte dans un verre d'eau, où la vraie dévotion n'est pas engagée, et qui eût été presque aussitôt calmée que soulevée si, d'un côté comme de l'autre, on ne s'était passionné que pour le le bien de l'Église et des âmes. En 1656 « Pascal donne le signal dans la IX° Provinciale, où il attaque avec l'entrain que l'on sait la fausse dévotion à la Vierge, que les jésuites (selon lui, et notamment le P. Paul de Barry) ont introduite ». Deux ans après Wendrock (Nicole) intervient dans le débat avec sa note sur la Neuvième lettre où l'on distingue la vraie dévotion à la Sainte Vierge de la dévotion fausse et mal réglée. » Nicole, remarque fort justement Flachaire, bien loin d'aggraver le coup, « ne touche à la question qu'avec modestie et gravité (1) ». Ce n'est pas assez dire. Cette note de Nicole aurait pu et aurait dû mettre fin au débat. Elle donnait, en effet, satisfaction aux deux partis, d'abord en établissant si nettement la vraie doctrine que nul ne pouvait refuser de s'y rallier, ensuite en reconnaissant, assez explicitement, qu'à la date où l'on se trouvait on n'avait plus, ni d'un côté ni de l'autre, aucune raison sérieuse de se quereller. Non qu'il se prive d'égratigner à son tour les

 

(1) Flachaire, op. cit., p. 82. Je cite Nicole d'après la traduction française, Amsterdam, 1735.

 

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jésuites, mais, plus mesuré et mieux informé que Pascal, il ne rend plus les jésuites de son temps responsables des exagérations que l'on a pu reprocher à ceux de la génération précédente. Ou, si l'on veut, il distingue entre les jésuites qui comptent et ceux qui ne comptent plus. Au Père de Barry il oppose le Père Saint-Jure et le P. Théophile Reynaud. Pour le premier, écrit-il, Montalte a

 

eu raison de le reprendre de cela seul qu'il promet le salut éternel à ceux qui pratiquent quelques légères dévotions extérieures. Car je passe sous silence que cet auteur, de même que plusieurs autres écrivains semblables, sépare tellement le culte que l'on rend à Marie de l'amour de Dieu, qu'il semble, à les entendre, qu'il soit permis d'en demeurer à Marie et que nous ne soyons pas obligés de rapporter à Dieu l'honneur que nous lui rendons... Ce sont ces excès qui ont donné occasion à toutes ces questions absurdes et ridicules qui font le scandale de l'Eglise et le sujet des railleries des hérétiques.

 

Fort bien; mais de ces excès, un jésuite plus considérable que Barry, le Père Reynaud

 

a ramassé et réfuté la plus grande partie dans un livre qu'il a fait sur ce sujet (Diptyca Mariana), où il combat souvent le P. de Barry sans le nommer.

 

Au demeurant, conclut Nicole, « je suis persuadé que les jésuites eux-mêmes n'ignorent pas combien cet abus est dangereux (1) ». D'accord ne demandait donc qu'à se faire. J'ose même dire que, pour l'historien des dévotions, il était fait; mais non pour l'historien des dévots.

En dehors du triste plaisir que trouvaient plusieurs des combattants à mettre les jésuites - d'hier ou du jour même, peu importe ; - en fâcheuse posture, cette guerre avait d'autres raisons plus sérieuses, celle en particulier que Nicole rappelle d'un mot. C'était l'heure où la conversion en masse des protestants paraissait possible. Les sages, de

 

(1) Note à la IXe Provinc., pp. 196-197.

 

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notre côté, jetaient autant de lest que nos principes pouvaient le permettre. Or, il n'est pas douteux que les excentricités de la littérature mariale faisaient la partie belle aux polémistes de la Réforme, et ajoutaient aux scrupules, assez douloureux déjà, des bonnes volontés hésitantes, d'un Pellisson, par exemple. Je sais, écrira de lui Gilbert de Choiseul, dans la Lettre pastorale qui nous occupera bientôt, « je sais que les fautes qui se commettent parmi nous dans les dévotions extérieures, lui (à Pellisson) avaient fait une extrême peine, devant que Dieu l'eût retiré de ses erreurs ». D'où la parfaite mesure que s'est imposée Bossuet dans son Exposition, et très particulièrement en ce qui touche à la dévotion mariale : Bossuet, que nul ne rangera, j'imagine, parmi les ennemis de la Vierge, mais bien persuadé, avec Nicole et avec toute l'Église, que «l'honneur que l'on rend à la sainte Vierge (devait) être blâmé, s'il n'était pas religieux, c'est-à-dire, s'il ne se rapportait pas à Dieu, qui est l'objet de la religion (1) ». Par là s'explique de même le deuxième point de son IIIe Sermon sur la Conception (1669), « critique irritée des excès de la dévotion à la Vierge (2) ».

Ainsi, pendant quelque douze ans, une agitation plus ou moins artificielle, plus ou moins mêlée, prélude à la grande explosion de 1633. C'est à cette date, en effet, que parais-sent les fameux Monita salutaria B. V. Mariae ad cultores suos indiscretos, autour desquels va se rallumer la bataille. Est-ce là une bombe janséniste, comme on l'a tant répété ? Non certainement, à moins toutefois qu'il ne soit permis de ranger parmi les fauteurs d'une hérésie condamnée par l'Église, quiconque a plus d'amitié pour le petit monde de Port-Royal que pour les jésuites, Bossuet par exemple. Croyez-en plutôt l'auteur de la Bibliothèque janséniste, le P. de Colonia, jésuite :

 

(1) Correspondance, III, p. 35o.

(2) Flachaire, op. cit., p. 3.

 

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Ce livret (les Monita), qui a fait tant de bruit et qui a causé tant de troubles, quoiqu'il n'ait en tout que vingt pages, a été composé par un Allemand, nommé Adam (de) Widenfelt, jurisconsulte de Cologne, homme laïque, nullement versé dans la théologie, comme il ne paraît que trop par son ouvrage... Widenfelt, dans ses voyages, avait fait connaissance à Gand et à Louvain avec les jansénistes de ce pays-là; et ces Messieurs, l'ayant jugé capable de servir le parti, et propre à donner entrée à leur doctrine dans l'Université de Cologne, ils eurent soin de cultiver son amitié. Ils lui donnèrent aussi la connaissance d'Arnauld et des principaux de la secte, dans le voyage qu'il fit à Paris pour les affaires du prince de Schwartzemberg, auquel il était attaché. C'était le temps où l'on examinait à Rome les cinq Propositions. Les jansénistes de Paris déterminèrent aisément Widenfelt à en embrasser la doctrine, et la soutenir avec chaleur, mais, dès que les cinq Propositions eurent été condamnées par la Constitution d'Innocent X, ce jurisconsulte, qui était de bonne foi, et dont le naturel sincère ne se trouva point capable du sens à trots colonnes, ni de toutes les autres ruses d'Arnauld et de ses partisans, reconnut sans façon la vérité et crut, après saint Augustin, que, le Saint-Siège ayant prononcé, la cause était finie.

 

Ce sont là des faits. Suivent des conjectures, qui me paraissent fondées pour la plupart, mais dont quelques-unes sont manifestement téméraires.

 

Il fallut donc tendre de nouveaux pièges à Widenfelt.

 

Ce qui suppose gratuitement qu'on ne pouvait entretenir de relations avec lui que pour exploiter sa bonne foi au service d'une conspiration sacrilège.

 

On lui suggéra mille préventions contre la théologie scolastique, contre les casuistes, contre les jésuites, contre les religieux et enfin contre le culte de la sainte Vierge.

 

Passe pour les premiers contre, mais les deux derniers, le dernier surtout, allègue-t-on, pour le justifier, l'ombre d'une preuve? Une tendre dévotion à la sainte Vierge est un des héritages légués par Saint-Cyran à ses fidèles. Avec

 

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cela, comment imaginer que ce brave homme, si docile à l'autorité du Saint-Siège qu'il n'hésite pas pour lui obéir à peiner ses meilleurs amis, se laisse gagner si aisément, à une autre hérésie qui, pour bien des raisons, devait lui paraître plus abominable que les cinq propositions?

 

Et comme il était fort zélé pour la conversion des protestants, on lui fit entendre qu'un excellent moyen pour les guérir de leurs préjugés, était de corriger les abus qui s'étaient glissés dans le culte de l'Eglise romaine.

 

Ce ne serait donc pas « contre le culte même de la Sainte Vierge » qu'on l'aurait sournoisement monté, mais contre les abus de ce culte, ce qui fait, me semble-t-il, une différence. Et puis, cet Allemand qui avait vu de près beaucoup plus de protestants que n'en connaissaient les Messieurs de Port- Royal, que pouvait-il apprendre à Paris qu'il ne sût déjà sur les difficultés d'une controverse qui le passionnait depuis longtemps?

 

Quand on le vit bien disposé d'esprit et de coeur à tout ce qu'on pourrait souhaiter de lui, - sauf, ne l'oublions pas, à désobéir à l'Eglise -, on lui proposa le dessein des Avis salutaires; on lui fit voir des raisons spécieuses pour l'engager à cet ouvrage, un lieu sûr pour l'imprimer (Gand), des approbateurs favorables, des gens prêts à le distribuer partout, des protecteurs assez puissants pour le soutenir et de bons amis à Rome pour en empêcher la condamnation, qui paraissait sans cela inévitable. C'est ainsi que l'on embarqua le bonhomme, et qu'on l'obligea à se sacrifier pour un parti qui s'engageait de si bonne grâce à ne l'abandonner jamais (1).

 

Comme cela est bien trouvé et bien écrit! Ne dirait-on pas que le P. de Colonia travaille sur de bons mémoires, ou, mieux encore, qu'il assista jadis à tous ces conciliabules? Mais j'admire plus encore l'embarras, pour nous très significatif, que respire ce petit roman. Colonia a

 

(1) Dictionnaire des livres jansénistes, Anvers, 1752, I, p. 164. De tous les articles de ce dictionnaire, c'est le plus copieux, et le plus soigné. Indispensable à qui voudra étudier plus à fond cette campagne.

 

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beaucoup d'esprit. Il sent très bien que la critique indépendante n'admettra pas sans peine qu'un bon catholique et aussi ferme dans sa foi, ait pu écrire, de propos délibéré, un pamphlet contre la Vierge. Et comme, d'ailleurs, il veut avant tout que ce livre de Witenfeld soit un pamphlet, il tourne la difficulté par le scénario d'envoûtement progressif qu'on vieut de voir. Que les Avis aient fait plaisir aux « augustiniens », cela va de soi. Mais ce petit livre a paru irréprochable et très opportun à nombre de personnages que nous savons incapables de sacrifier les intérêts de la religion à l'amitié qu'ils gardaient à Port-Royal, ainsi Jean de Neercassel et Gilbert de Choiseul (1). Aussi bien, est-il cons-tant que les deux chanoines de Lille qui ont donné l'approbation doctorale à la traduction française, n'avaient rien de commun avec le parti (2). Que si les Avis furent mis à l'Index en janvier 1678 - cinq ans après leur publication, et d'abord avec la mention donec corrigatur, - cette mesure tardive invite à croire que ces vingt pages, étudiées en elles-mêmes, et isolées pour ainsi dire des passions qui se. déchaînèrent à leur occasion, ne paraissaient d'abord ni si manifestement hérétiques ni si dangereuses. Quand il en vient du reste, à motiver son impitoyable sentence, Colonia laisse encore percer quelque embarras. « Il n'y a pas, écrit-il, un seul endroit de l'ouvrage - une plaquette - où la dévotion envers la Sainte Vierge soit approuvée ». A quoi l'auteur pourrait répondre que, dans l'ouvrage d'un écrivain notoirement catholique, cette dévotion n'a vraiment pas besoin de l'être, - pas plus et même moins que nos autres dévotions. « La plupart des propositions qu'on y trouve, dit-on encore, sont exprimées d'une manière artificieuse - épithète de tendance et qu'un juge plus impartial remplacerait peut-être par maladroite - et susceptible du plus

 

(1) Le Tractatus de Sanctorum et praecipue B. Mariae cultu. publié par Neercassel en 1675, poursuit le même objet que les Avis. Sur Neercassel, et l'injuste légende qui le veut suspect, cf. Batterel, Mémoires, III, p. 209.

(2) Griselle, Bourdaloue, II, p. 771.

 

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mauvais sens (1). » Oui, sans doute, comme à peu près toutes les propositions imaginables; mais susceptible aussi d'un sens orthodoxe. Ainsi pour la proposition suivante : « L'honneur qu'on rend à Marie en tant que Marie est un honneur vain et frivole ». Dans le passage de lui que nous avons cité plus haut, Bossuet, pour le fond, dit-il autre chose? Ou Nicole : « Le premier caractére de la vraie dévotion est de ne point confondre le culte qui est dû à la Sainte Vierge avec celui qui est dû à Dieu (2). » Ou Neercassel, écrivant à son ami Bossuet : Qu'il soit d'abord bien entendu qu'on n'égale pas la créature au Créateur. « Certum sit nihil eis (sanctis) supra creaturae sortem attribui (3) ». Que si encore l'auteur des Avis fait dire à la Sainte Vierge : « Je déteste l'amour qu'on me porte quand on n'aime pas Dieu par-dessus toute chose », qui ne voit qu'en donnant à cette formule le sens acceptable qu'elle comporte, on est presque sûr de rejoindre la vraie pensée de l'auteur? Pour moi, quand j'ai eu la curiosité de faire enfin connaissance avec ce petit livre, que tout le monde anathématise et que presque personne n'a lu, prévenu que j'étais contre son venin, j'ai été stupéfait de le trouver si peu diabolique. Pour rien au monde, je ne l'eusse écrit. Mais c'est peut-être que je ne suis ni jurisconsulte, ni laïque. Je n'en supporte ni l'épaisseur ni le pharisaïsme dogmatique. Et puis, de quoi va-t-il se mêler? Mais s'il nous faut condamner au feu tous les lourdauds de bonne volonté, où trouverons-nous un enfer assez vaste pour les avaler?

Le Père Grasset, jésuite éminent que nous avons déjà rencontré à maintes reprises, publia en 1679, et pour refuter une fois de plus les Avis, un gros livre qui a pour titre : La véritable dévotion envers la Sainte Vierge établie et défendue. C'est une des maîtresses pièces de notre dossier (4).

 

(1) Dictionnaire, I, pp. 167, 168.

(2) Note sur la IXe Provinciale, p. 191 .

(3) Correspondance de Bossuet, I, p. 387,

(4) Des premiers écrits pour et contre les Avis, on trouvera une excellente bibliographie dans la Bibliothèque janséniste. De 1674 à 1679, quarante publications ! Le livre de Crasset termine la liste. Mais, il va sans dire que la guerre se prolongera indéfiniment. Ainsi, en 1693, le livre, bien inutile, du morne Baillet : De la dévotion à la Sainte Vierge, où se trouvent reproduits les Avis et la Lettre pastorale de Choiseul. Je citerai bientôt ce dernier document d'après l'édition qu'en a donnée Baillet.

 

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Voyons si elle nous rendra manifeste la perversité des Avis.

 

Il y a quelques années, écrit le P. Crasset dans sa préface, qu'il parut un petit livre intitulé : Avis salutaires de la Sainte Vierge Marie à ses dévots indiscrets, lequel, sous prétexte de dévotion à la Sainte Vierge, détourne quantité de gens de sa dévotion... L'auteur nous veut persuader que l'Eglise est tombée dans une espèce d'idolâtrie, et qu'elle rend à la Vierge un honneur qui n'est dû qu'à Dieu seul... Pour soutenir des sentiments si injurieux à la Sainte Vierge et si ombrageux à toute l'Eglise,

 

il a recours « à une fiction poétique » et à « une révélation supposée ».

 

Il nous représente la Vierge, qui donne des avis à ceux qui lui sont dévots... Qui ne s'étonnera qu'un écrivain qui a bien osé s'attaquer à la Mère de Dieu, et qui a été banni de tous les états de l'Eglise, (?) ait pu trouver un refuge en France, qui est le Domaine de la Vierge et l'Empire du monde où elle est le plus honorée? Cependant, il y a été reçu avec une joie et un applaudissement extraordinaire de quelques dévots en apparence, et quantité de gens se sont tellement laissés surprendre à ces Avis trompeurs, et au crédit que leur ont donné quelques ennemis couverts de la Vierge, qu'ils se sont fait un point de conscience et de religion de ne la plus honorer, de ne la plus invoquer, de ne plus orner ses images et de ne plus visiter ses églises... Voilà où tendent ces belles instructions (1).

En présence d'une dénonciation aussi nette, quel doit être le premier mouvement d'un historien, j'entends d'un historien à qui soit quelque peu familière la vie catholique de ce temps-là - et de toujours - et qui, du reste, n'ignore pas davantage les procédés de ce même temps, - et de toujours - en matière de polémique religieuse? Il se

 

(1) Crasses, op. cit., Préface.

 

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dira, je pense, que rien sans doute n'est impossible, mais qu'une si prompte et si complète perversion des moeurs catholiques est peu vraisemblable. Puis il tâchera de capter d'autres sons de cloche, tel ce démenti, donné d'avance et de la façon la plus formelle au Père Grasset, par un évêque., assurément bien informé et de qui la haute vertu ne fait doute pour personne. Ils ont publié, écrit Gilbert de Choiseul dans sa lettre pastorale sur les Avis,

 

que, depuis que le livre a paru, on a jeté le scapulaire..., on a méprisé le rosaire..., on a cessé de dire le Salve Regina..., on s'est accusé en confession d'avoir récité les Litanies..., et mille autres impertinences ridicules.., qu'il est superflu de réfuter (1).

 

Le texte latin des Avis ayant été imprimé à Gand (163) et la traduction française à Lille (1674), nos Flandres s'étaient particulièrement passionnées pour ou contre ces vingt pages, et à un tel point que l'évêque de Tournay, Gilbert de Choiseul, avait cru devoir écrire une lettre pastorale pour couper court à une agitation aussi déplorable. C'est aussi un document de première importance. « Comme je suis évêque, disait-il en commençant, j'ai droit et obligation d'instruire ; ma voix doit être écoutée dans l'Église et principalement dans la portion que la Providence m'a assignée (2). »

Il n'approuve pas la fureur de dénonciation qui sévissait alors. Au lieu de « témoigner, dit-il, qu'on croit que ceux qui n'écrivent... que de bonnes choses ont de mauvais desseins contre la religion, » on les irrite « de sorte que quelquefois on les pousse à s'échapper et à sortir des bornes du devoir (3) ». Les Pères du Concile d'Afrique se gouvernaient tout autrement dans leurs rapports avec les accusés. Que leur conduite,

 

mes chers enfants, est éloignée de celle de ces déclamateurs.

 

(1) Choiseul, op. cit., (Baillet), pp. 422-423.

(2) Ib., p. 306.

(3) Ib., p. 332.

 

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qui semblent, non pas vouloir rappeler à l'Eglise, par une conduite douce et charitable, mais en éloigner ses propres enfants, en les traitant comme des hérétiques, et empêcher la conversion de ceux qui, étant dans l'erreur, seraient peut-être en disposition d'en sortir, si on travaillait à leur faire con-naître combien l'Eglise est éloignée d'approuver les abus superstitieux que ses ennemis lui imputent (1).

 

 

Aussi bien, lus de bonne foi et sans passion, poursuit-il, les Avis ne justifient-ils aucunement de telles alarmes. « Si l'on avait pris autant de soin d'expliquer les vérités qu'ils contiennent qu'on en a pris de les obscurcir, on en aurait été très édifié (2) ». « L'on dit que s'il n'était pas traduit, le peuple ne l'aurait pas lu et ne s'en serait pas scandalisé ». Prétexte et diversion peu sincères.

 

Ce n'est pas pour avoir été connu du peuple que le bruit s'est élevé, puisque (le livre) était encore seulement en latin, quand on a commencé à invectiver avec tant d'emportement... Il n'y a rien de si aisé que de pronostiquer le mal, quand on a dessein de le faire. La première chose qu'on a dit des Avis salutaires (avant qu'ils fussent traduits) a été qu'ils... scandaliseraient les faibles, et qu'ils troubleraient la dévotion envers la Sainte Vierge. Ensuite l'on a crié, l'on a échauffé les esprits, l'on a fait accroire que les Avis contenaient mille choses qui ne s'y trouvent point... Tout le monde est capable de prophétiser de cette manière. L'on sait bien que les peuples sont susceptibles des impressions que ceux qui crient le plus haut leur veulent donner, et que, dans un pays aussi catholique qu'est celui-ci, pour peu qu'on insinue que quelque chose favorise l'hérésie, il n'y a plus de bornes à la chaleur qu'on excite dans le public (3). Mais comme ce serait une prévarication criminelle de dissimuler ce qui irait au renversement de

 

(1) Choiseul, op. cit., p, 334.

(2) Ib., 336.

(3) Nicole avait déjà dit : Il n'y a rien dont on ait « accusé Montalte avec plus d'animosité que d'avoir tourné en ridicule la dévotion envers la Sainte Vierge; » ceux qui ont répondu aux Provinciales « rabattent cette calomnie en cent endroits. » Et l'un d'eux « va jusqu'à cet excès d'emportement que d'exciter par cette raison le peuple à prendre les armes, pour réduire le monastère de Port-Royal en cendres. » Note à la IVe Provinciale pp. 187-188.

 

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la religion..., c'est aussi un très grand péché de se servir du prétexte de la religion pour calomnier les gens de bien (1).

 

Choiseul, du reste, ne s'étonnerait pas « s'ils obtenaient subrepticement la suppression de ce petit livre. Mais quand ils auraient ce décret, comme ils s'en sont vantés..., je vous assure, mes très chers enfants, que le Saint-Siège ne touchera point aux dogmes du livre, et qu'il ne donnera aucune mauvaise qualification à aucune des propositions qui y sont contenues ». Quant à lui, tout ce qui viendra de Borne, il le recevra avec respect et il l'exécutera docilement, mais « j'ose vous dire avec confiance... que la doctrine que je vous enseigne est hors d'atteinte (2) ».

Bref un long scandale : les protestants ravis de constater que l'Église romaine est une Babel de variations, les fidèles troublés, la charité déchirée, et tout cela pour rien du tout ! Un entretien loyal et pacifique de deux heures aurait mis fin à la querelle. Car enfin, ils pensent tous de même, répète Choiseul. Et le « contradicteur de Douai » qui justifie les outrances verbales des dévots indiscrets, et l'auteur des Avis qui les condamne, s'entendent parfaitement sur le fond de la doctrine. Un rien les divise : le premier tâche de se persuader que

 

ces façons de parler extraordinaires ne peuvent que donner des pensées très relevées de la grandeur de la sainte Vierge, pourvu qu'on marque en passant la vérité; l'autre..., craint, non seulement que ces phrases ne soient inutiles, puisqu'il faut enfin en faire une analyse qui les réduit au rang des manières de parler les plus simples, mais qu'elles ne soient même nuisibles à ceux qui n'ont pas l'esprit assez fin pour les bien démêler. Il (l'auteur des Avis) veut qu'en matière de religion tout soit expliqué clairement, nettement, sans obscurité et sans équivoque (3).

 

Telle est, me semble-t-il, la conclusion où s'arrêtera

 

(1) Choiseul, op. cit., pp. 42o-421.

(2) Ib., pp. 424-429.

(3) Ib., p. 396.

 

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l'histoire vraie : ce que dit ici Choiseul des deux groupes de combattants qu'il avait à pacifier, nous pouvons et devons le dire aussi bien de Choiseul lui-même et de Grasset. A quelques nuances près, ils enseignent la même chose. Les cent pages de Grasset, où sont vertement réprimandés « les faux dévots de la Vierge », ne font pas autre chose qu'amplifier les critiques de la Lettre pastorale et les Avis de la Vierge à ses dévots indiscrets.

La Vierge des Avis disait-elle, par exemple : « Je n'ai point de miséricorde, si elle ne vient de Dieu et autant qu'il lui plaît de m'en donner (1) », Crasset développera longuement et éloquemment cet axiome :

 

Ils font de la dévotion à la Vierge ce que les plus méchants font de la miséricorde de Dieu, dont ils se servent, ainsi que parle Tertullien, comme d'un privilège et d'un passeport pou-pécher avec impunité (commeatum... delinquendi)... Ils renden la Mère de Dieu semblable à ce Dieu ridicule de Marcion, sous le gouvernement duquel tous les vices étaient en paix... Le Fils de Dieu, chez le roi Prophète, parlant des pécheurs inpénitents, et présomptueux, dit : qu'ils ont bâti sur son dos et qu'ils ont prolongé leur iniquité. Ne peut-on pas dire de même des faux dévots de la Vierge ? N'est-il pas vrai qu'il y en a qui bâtissent leurs iniquités sur le fond de sa miséricorde? qui tirent avantage de sa bonté pour pécher avec plus de malice, et qui la veulent rendre en quelque façon complice de leurs crimes, la rendant favorable à leurs débauches ? Oh! qu'elle peut bien leur faire la plainte et le reproche. que Dieu. faisait à son peuple... Vous m'avez fait servir à vos passions déréglées, vous m'avez bien donné de la peine et de l'affliction; allez je ne vous reconnais plus pour mes enfants (2).

 

On peut ainsi comparer page à page ces deux livres - ces deux manifestes -qui se veulent ennemis. Ils proposent l'un et l'autre la même doctrine; ils dénoncent, et, avec la même vigueur les mêmes abus (3): unanimité foncière qui renvoie,

 

(1) Édit. de Baillet, p. 293.

(2) Crasset, op. cit., pp. 197, 298.

(3) Je laisse de côté, bien qu'assez curieux, uu épisode qui se rattache à cette affaire, mais qui prendrait ici trop de place. Lorsque parut, en 1679, le livre de Grasset, Jurieu se hâta d'affirmer que la doctrine du jésuite sur la dévotion à Marie était en opposition avec celle de Bossuet dans l’Exposition. Manoeuvre plus habile que loyale. Il alléguait, par exemple, cette maxime du P. Grasset : « Outre les prières de son Fils, Dieu veut rendre notre salut dépendant de sa Mère», maxime certainement contraire à la doctrine de Bossuet, mais qui ne l'était pas moins à celle du jésuite. Grasset continuait en effet. « Non pas qu'il ait besoin d'elle pour nous sauver, ou que la médiation de son Fils ne soit pas suffisante pour nous obtenir tout ce qui nous est nécessaire : ce serait un blasphème de le dire. » Arnauld et Neercassel, ne connaissant du P. Crasset que les textes perfidement tronqués par Jurieu, se mettent dare dare à sonner le tocsin. Rome, qui a condamné les Avis, se doit, pensent-ils, de condamner aussi Crassetum. D'où toute une correspondance avec Bossuet, que cette aventure met, littéralement, hors de ses gonds. D'autant plus exaspéré que la même antienne lui arrivait d'un peu tous les côtés. Cf. notamment sa lettre (de bonne encre !) au P. Johnston (13 août 1687) : « Je persiste encore à dire que je n'ai point lu le livre du P. Crasset... Le P. Crasset lui-même, touché de ce qu'on disait que sa doctrine ne s'accordait pas avec la mienne, m'en a fait ses plaintes à moi-même, et a écrit dans une préface d'une seconde édition de son livre qu'il ne différait en rien d'avec moi, si ce n'est peut-être dans les expressions ; ce que je laisse à examiner à quiconque en voudra prendre la peine. Au surplus, il n'y a personne qui ne sache que, lorsqu'il s'agit d'entendre les dogmes, il faut considérer ce qu'on en écrit théologiquement et précisément dans un ouvrage dogmatique, plutôt que quelques exagérations qui seraient peut-être échappées dans des livres de piété e, Même, dans ceux de Mme Guyon, Monseigneur? Cf. Correspondance II, pp. 259-481, seq.; III, pp. 353, seq. On peut bien d'ailleurs reconnaître avec les éditeurs de la Correspondance que le livre de Crasset, quoique irréprochable sur la doctrine, témoigne en maints endroits d'une crédulité déconcertante et qu'il était bien maladroit d'étaler dans une aussi grave controverse. (Correspondance de Bossuet, III, p. 482.)

 

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pour ainsi dire, dos à dos les deux combattants, également innocents l'un et l'autre ou également répréhensibles. Mais quel sabbat! D'un côté, un bloc de chicanes retroactives ; de l'autre, un torrent de dénonciations injustes. D'un côté, on reproche aux jésuites de 1673 des extravagances qu'ont bien pu se permettre les jésuites du temps de Louis XIII, mais qui ne répugnent pas moins à un Crasset, à un Bourdaloue qu'à l'auteur des Avis et qu'à l'évêque de Tournay; de l'autre, on se hâte plus qu'il n'est permis de faire passer pour ennemis de la Vierge les censeurs du Père Paul de Barry, soupçonnés et non sans apparence, d'en vouloir à toute la Compagnie. Encore une fois, je n'ai pas confessé l'auteur des Avis, mais s'il y a du venin dans son petit livre, je n'ai pas su l'y trouver. Pellisson non plus, dont le jugement a tant de poids en ces matières ; une

 

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compétence indiscutable, une conscience scrupuleuse, la plus tendre dévotion. Sa lettre sur les Avis est vraiment la perle de notre dossier. Comme on a fait le silence autour de ce document lumineux, je le donne dans son entier.

Lorsque parut le texte latin des Monita, on aurait voulu que Pellisson se chargeât de le traduire. Une fine plume et toute pacifique, t'eût été parfait ; la controverse eût peut-être été, étouffée dans l'oéuf. Mais Pellisson, protestant converti, se déroba par délicatesse, non sans toutefois proclamer le bien qu'il pensait du livre :

 

A Saint-Germain, le dernier décembre 1673 : Monsieur, j'ai lu avec édification et plaisir le petit livre que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer, plein d'esprit et d'une piété solide. Ce n'est pas à moi à le publier en ce pays ici. Il perd de sa force entre les mains d'un prosélyte, toujours suspectes à ceux qui ont le plus besoin de ce remède. Les anciens et véritables catholiques sont plus propres à le faire valoir et devraient même, si je ne me trompe, le traduire en plusieurs langues vulgaires pour le petit peuple, à qui le latin n'est pas connu. C'est dommage que, par des excès de zèle et de bonne intention sans connaissance, on cor-rompe une source de consolations et de biens : car c'est ainsi que je nomme la prière des saints, et de la Sainte Vierge en particulier, dont je crois moi-même avoir reçu de très grands avantages. J'y ai eu, dans mon erreur, une extrême répugnance, parce que j'en regardais seulement les abus ; j'y trouve une extrême douceur, aux termes où l'Eglise nous la recommande et nous l'ordonne. Votre auteur en a fort bien jugé. Plût à Dieu. que Messieurs les évêques fussent aussi soigneux de séparer peu à peu cette ivraie d'avec le bon grain! Il y faut de l'adresse, de la discrétion et de la retenue, comme en toutes les bonnes et justes réformations, mais non pas de la négligence et de la mollesse. P. F (1).

 

(1) Cette lettre est citée par Choiseul dans sa Lettre pastorale : « Lisez la lettre qu'un homme de condition, d'un mérite extraordinaire, et très estimé à la Cour, écrivit au traducteur... Elle me fut communiquée... ; je fus-fort touché de sa lettre et... il me sembla que Dieu se servait de lui pour me faire connaître mon devoir D. La lettre est donc deux fois intéressante puisque c'est elle qui a décidé Choiseul à publier son mandement. Mais qui est P. F ? Pour moi, je n'avais pas hésité d'abord à l'identifier avec Pellisson-Pontanier. Pellisson est converti depuis 167o; historiographe et secrétaire du roi, ou comprend que sa lettre soit datée de Saint-Germain. J'y retrouve son esprit, sa plume, et je persiste à m'étonner que le savant Griselle, essayant d'identifier ce document, n'ait pas pensé d'abord à Pellisson. Griselle propose de l'attribuer à un autre converti de marque, le comte de Fontaine-Bérenger, lequel pourrait bien à la rigueur signer B(érenger)-F(ontaine), mais non P. F. Le Mercure Galant nous apprend que Choiseul a contribué très efficacement à la conversion de Fontaine-Bérenger. Cet indice est, me semble-t-il, de peu de conséquence, Choiseul se bornant à dire qu'il connaît et estime fort celui qui a écrit la lettre, et qui, d'ailleurs ne l'a pas écrite à Choiseul, mais au traducteur. Bref, l'autorité, d'ailleurs ici négative, de Griselle, m'empêche seule d'affirmer que la lettre est de Pellisson. Cf. Bourdaloue, Hist. crit., II, pp. 771-777. Cf. sur les Monita, ib., p. 723. C'est à propos du sermon de Bourdaloue sur la Dévotion à la Vierge, sermon qui est probablement une réponse à Choiseul, mais dont on n'arrive pas à fixer la date.

 

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Disons donc, pour finir par où nous avons commencé, que la bataille autour des Avis, loin de prouver, comme Flachaire semble l'avoir cru, que pendant la seconde moitié du XVIIe siècle, la dévotion à Marie soit devenue de plus en plus puérile, prouve exactement le contraire, c'est-à-dire un retour progressif au sérieux, à la décence doctrinale et littéraire, à l'esprit de religion. Graecia capta ferum victorem... L'école des Avis n'a été battue qu'en apparence - et à plus forte raison, comme nous allons voir, l'école de Bérulle: On continue à se déchirer, pour n'en pas perdre l'habitude, mais en vérité, ainsi que l'affirment explicitement Choiseul et implicitement Crasset, ils sont tous d'accord (1).

 

III. De la campagne contre les « dévots indiscrets » à l'apostolat marial du Bx Grignion de Montfort. - A. Vais-je prétendre que, pendant cette période, la dévotion à Marie deviendra chez tous les catholiques français de plus en plus religieuse et de plus en plus intense. Non, car je n'en sais rien, ni personne. Eh! sais-je seulement la vraie place que tient cette dévotion dans la vie intérieure de Bossuet ? J'ignore à plus forte raison la place qu'elle a tenue dans la

 

(1) Qui voudra traiter ce sujet plus à fond ne trouvera pas de meilleur guide que Newman, obligé lui aussi dans sa controverse avec Pusey, de s'expliquer sur les « dévots indiscrets ». Ils ne se doutaient ni l'un ni l'autre qu'ils recommençaient le vieux débat de la IXe Provinciale et des Mais le P. de Barry avait changé de nom; il s'appelait alors Ward, Faber, voire Alphonse de Liguori. Cf. la lettre en réponse à l'Eirenicen de Pusey, republiée dans Difficulties felt by Anglicans in Catholic teaching, notamment pp. 428-459.

 

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vie intérieure des fidèles sans nombre qui, n'ayant ni écrit ni prêché, ont gardé pour eux leur secret; (si tant est qu'un orateur nous livre souvent le sien). Ignorabimus. Mais la présente esquisse étant dessinée pour ainsi dire en fonction de la synthèse, ou du panorama de Flachaire, je dis seulement, d'abord que les « abus » dénoncés par la IX° Provinciale, par le sermon de Bossuet en ) 669, par les Avis et par Choiseul, bien loin de s'amplifier comme l'a voulu Flachaire, vont disparaissant; ensuite que la dévotion mariale de la foule tend de plus en plus à se rapprocher de la dévotion plus pure et plus sublime que prêche l'École française.

 

L'esprit de l'homme, a dit fortement Nicole, est naturellement porté au pharisaïsme, et à mettre la confiance de son salut dans quelques cérémonies extérieures. Il y trouve une facilité qui accommode sa paresse. La cupidité ne s'y oppose point, l'éclat qui accompagne cette piété extérieure flatte au contraire les sens. C'est pourquoi quand on dit aux gens du monde qu'ils seront sauvés s'ils récitent quelques prières, s'ils portent certaines images à leur cou, ou s'ils pratiquent quelque autre dévotion semblable, quoique la raison et la foi leur disent le contraire, ils veulent bien néanmoins se tromper eux-mêmes. Ils croient véritable ce qu'ils désirent qui le soit. Débarrassés par là des remords de leur conscience..., ils s'abandonnent librement à leurs passions... et attendent sans s'inquiéter cette conversion dont on les flatte à l'heure de la mort... Les jésuites eux-mêmes n'ignorent pas combien cet abus est dangereux et combien il est commun.

 

Ceci est écrit en 1658, avant Grasset, avant Bourdaloue:.

 

Tous les livres qui tendent à l'augmenter ou à le fortifier sont donc pernicieux aux fidèles (1).

 

Newman est encore plus explicite : « La religion de la multitude écrit-il, est toujours vulgaire et anormale; elle présentera toujours quelque teinte de superstition ou de fanatisme, aussi longtemps que les hommes seront ce qu'ils

 

(1) Note à la IXe Provinciale, p. 196.

 

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sont. Quoi que l'Église puisse faire, la religion du peuple est toujours une religion corrompue. Vous pouvez enlever aux hommes leur religion, et dans ce cas, leurs outrances prendront un autre cours ; mais si vous demandez à la religion de les rendre moins imparfaits, ils ne la pratiqueront qu'en la pervertissant » plus ou moins (1). J'essaierai plus loin d'atténuer cette doctrine, mais enfin qui dit religion ou dévotion « populaire » dit religion ou dévotion imparfaite, mêlée de vulgarités, de superstitions, plus ou moins grosse de fanatisme. A l'Église, aux maîtres spirituels de réduire, autant que possible, ces déformations qui, à un degré quelconque, sont inévitables. Et c'est justement là ce que n'auront peut-être pas assez fait certains écrivains dévots du temps de Louis XIII. Zèle trop précipité, irréflexion, manque de goût, sainte passion d'élargir la voie étroite, ils auront popularisé, dans les deux sens du mot, la dévotion à la Vierge. C'est là, du moins, et là seulement ce qu'on leur reproche. D'où la nécessité d'une réaction qui, à son tour fut peut-être excessive, mais que, d'ailleurs, on a jugée nécessaire des deux côtés de la barricade. Il y aura néanmoins toujours des « dévots indiscrets », présomptueux, superstitieux, pharisaïques, psittaciste. Prédicateurs et écrivains spirituels continueront à poursuivre la campagne contre les « abus » et, ce faisant, ils ne manqueront pas - j'en suis du moins persuadé - d'en exagérer la gravité. Exagérer, c'est leur métier. Jusqu'à quel point? Pour répondre, il me faudrait avoir entendu quelque cent mille. confessions, à Paris et en province, de 167o à 1715. Mais cette curiosité-là n'est plus de notre sujet. L'intéressant pour nous, ou plutôt le capital est que, désormais, et de quelque doctrine spirituelle qu'ils se réclament, les spirituels dénonceront unanimement les abus dont il est ici question. La campagne des Avis a enrichi la littérature mariale d'un thème qui, sans doute n'était pas tout à fait nouveau,

 

(1) Difficulties felt by Anglicans, pp. 429-43o.

 

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(car François de Sales avait déjà dit tout le nécessaire) mais que, pendant la première moitié du siècle, on se souciait moins d'exploiter : à savoir la critique des fausses  dévotions mariales. Répétons-le Graecia capta ferum victorem... Si l'adversaire, - c'est-à-dire Pascal, l'auteur des Avis, Choiseul, - ne lui avait pas montré la route, Crasset aurait-il songé à consacrer tant de pages à cette critique, aurait-il par là comme canonisé un lieu commun, qui aura la vie très longue? Dans son livre sur la Sainte Vierge, qui nous occupera bientôt, Grignion de Montfort n'oubliera pas de mettre ses lecteurs en garde contre les « fausses dévotions à la Sainte Vierge ». Toute une brochette de dévots indiscrets (les critiques; les scrupuleux; les extérieurs; les présomptueux; les inconstants; les hypocrites; les intéressés); catalogue emprunté vraisemblablement au livre du P. Grasset. - Que d'horreurs, eût pensé Flachaire ! Vous voyez bien que tout va de mal en pis. - Et, ce disant, il ne s'apercevrait pas qu'il change son fusil d'épaule. Dans sa thèse, dont tous les éléments sont empruntés « à la littérature catholique », à qui en veut-il en effet? Qui veut-il juger? Chez qui veut-il suivre l'évolution de la piété mariale? Chez les simples fidèles? Non, car il n'a pas le moyen de les connaître. Mais chez les écrivains spirituels, dont l'étourderie aurait encouragé les aberrations des fidèles, et par là précipité la décadence de la dévotion mariale. Or, quels qu'aient pu être jadis les excès ou les lacunes de cette « littérature », le cliché que je viens de dire, universellement employé, montre, à lui seul, que de Bossuet à Grignion de Montfort, ces misères ne sont plus qu'un souvenir. Peut-être même frôlera-t-on désormais l'excès contraire. Les abus possibles sont rappelés sans cesse, et avec une véhémence qui doit mettre les scrupuleux à la torture. Défiez-vous, défiez-vous! Ainsi des « Péril de mort » affichés sur les poteaux électriques; ainsi de la moderne phobie des microbes. Dans un des manuels de

 

(1) Cf. Flachaire, op. cit.. pp. 41-43.

 

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piété les plus populaires - l'Exercice spirituel - en tête du chapitre où l'on a recueilli tout un florilège de prières à la Vierge, se dresse refroidissant, formidable cet « Avis touchant les prières suivantes » : « Combien de personnes se trompent...! Que ceux-là sont donc à plaindre, etc., etc... » Franchement j'aime mieux la dévotion non pasteurisée de nos pères. Mauvaise psychologie, d'ailleurs. Ces recommandations laissent les pharisiens bien tranquilles; elles ne troublent que les bonnes âmes et qui déjà n'ont que trop de pente à se tourmenter (1).

 

(1) Avec cela, on ne dit pas que, du jour au lendemain, ,aient disparu tout à fait les abus de la première moitié du siècle. Dans toutes les littératures, plus encore dans la littérature religieuse (livres et sermons), il y a toujours des retardataires. Cf. à ce sujet, un texte intéressant de Bocquillot : « Mais il y a, dit-on, de ces ministres mêmes qui entretiennent ces abus, qui ne prêchent que des dévotions extérieures et qui ne parlent presque jamais aux peuples du fond de piété qui fait tout le capital de la religion. Il y en a dont tous les sermons sont remplis d'histoires incertaines, capables d'inspirer aux peuples une confiance vraiment excessive pour le culte extérieur, pour les confréries, et pour les prières qu'on fait aux saints. S'il y a de ces ministres et de ces prédicateurs qu'on nous reproche, tant pis pour eux et pour les peuples qu'ils se mêlent d'instruire. L'Eglise n'approuve pas leurs excès, elle les condamne au contraire. Mais elle sait que, tant qu'elle sera sur la terre, il y aura de la paille et du grain parmi ses ministres, comme parmi ses enfants.  Homélies sur l'oraison dominicale... Paris, 169o. p. 476. Pour apprécier l'intérêt de ce texte, il faut se rappeler que Bocquillot, sans être (selon moi) ; janséniste, est port-royaliste, et jansénisant. Il appartient au même groupe que Choiseul. Mais de 1674 (Lettre de Choiseul) à 169o (Bocquillot), qui ne sent qu'il a passé beaucoup d'eau sous les ponts. Les mêmes abus, que Bocquillot ne condamne pas moins qu'on ne le faisait vingt ans plus tôt, ont tellement décliné que plus n'est besoin de les combattre. Ce qui n’empêchera naturellement pas Baillet de tenter en 1693 une nouvelle offensive, telum imbelle, coup d'épée dans l'eau. On trouvera dans Lettres théologiques et morales sur quelques sujets importants (anonyme en qui je reconnaîtrais assez volontiers Dom François Lamy) une lettre qui confirme les conclusions du présent chapitre. « Je vous supplie de ne pas penser à abolir dans votre église la confrérie du Rosaire, mais d'instruire assez votre peuple pour remédier aux abus que vous croyez avoir remarqués (et que vous auront aidé à remarquer ou le livre de Baillet ou quelque autre du même goût). Rien m'est plus solide que la dévotion à la Sainte Vierge, quand elle est accompagnée de discernement et de lumières. Les plus grands serviteurs de Dieu, depuis plusieurs siècles, on fait éclater leur piété et leur amour envers elle. Saint  Bernard tout seul peut nous obliger à respecter leur conduite; le peuple, qui ne sait pas lire et qui sait à peine d'autres prières, croit qu'on lui rte tout quand on lui ôte le chapelet et il ne peut penser qu’ont le lui laisse, si on abolit la confrérie dont la principale observance consiste à le réciter.  Il faut lui faire connaître Jésus-Christ et ses mystères, le nourrir de la parole de Dieu..., apprendre combien on trouve de secours auprès de la Sainte Vierge, quand on désire intérieurement de plaire à son Fils, et combien elle est ennemie de ceux qui l'offensent, sans penser à se convertir; et quand ces vérités salutaires sont entrées dans le coeur, tous les abus sont corrigés, et ce qui reste ne peut servir qu'a la piété, » pp. 113-114.

 

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B. - Ce serait déjà là un immense progrès. Car enfin les dévots ressemblent toujours peu ou prou aux Oeuvres littéraires qui les façonnent. Rien ne se perd tout à fait, et pas même les sermons. Du jour où les critiques, clichées par le P. Crasset, envahiront la littérature dévote, les pécheurs se persuaderont de moins en moins que telle ou telle pratique de dévotion à la Vierge les dispense des devoirs essentiels. Il y a mieux toutefois, et pour les mômes raisons. Je crois, en effet, que, non content d'éliminer les anciens abus, la dévotion mariale tend à devenir de plus en plus spirituelle, qu'elle se rapproche de plus en plus de l'idéal bérullien, dont s'inspirent Bossuet et tant d'autres maîtres. Non qu'elle cesse pour autant de rester une dévotion « populaire », métamorphose impossible et que l'Église n'a aucune raison de souhaiter. La théorie de Newman, que je rappelais tantôt me paraît beaucoup trop sommaire. « Populaire » n'est pas nécessairement synonyme de « vulgaire » de « superstitieuse », de « pharisaïque ». Les divers abus dont il est ici question, n'affectent souvent que Ies manifestations extérieures de la piété; à telle formule, extravagante voire sacrilège, qui scandalise l'auteur des Avis, beaucoup de ceux qui la récitent - ou plutôt qui la vivent - donnent un sens orthodoxe. N'oublions pas, du reste, que ces dévotions - formules; pratiques; - ce n'est pas le peuple qui les a créées ; elles viennent de beaucoup plus haut, d'un saint Bernard, par exemple, et si « vulgaires » que soient les milieux qu'elles ont fini par atteindre, elles gardent toujours quelque chose de leur noblesse originelle et de leur vertu. D'un autre côté, si je ne crois pas que les initiateurs de la campagne contre les abus soient des calvinistes camouflés, leur sévérité ne m'en parait pas moins excessive, un peu niaise même. Ce sont des puristes, autant dire des primaires. Dans un autre ordre d'idées, ils trouveraient scandaleux le goût que professait Malherbe pour le parler du Pont-Neuf.

 

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Si la poésie populaire est riche de poésie, la dévotion, populaire l'est également d'une religion qui nous paraîtrait toute pure, voire sublime, si elle savait s'exprimer. Les aigres censeurs qui passent tous les mots et tous les gestes au crible d'une théologie exacte, risquent d'envoyer pêle-mêle au feu le bon grain avec l'ivraie. Mais non pas les vrais maîtres spirituels, infiniment respectueux de ce qui leur échappe fatalement dans l'intimité des âmes, moins soucieux de trancher une végétation surabondante que de greffer sur elle, pour ainsi dire, la vie plus pure, la mystique plus haute, le théocentrisme plus rigoureux, que ces folles branches appellent souvent, même quand elles semblent s'y refuser. C'est là précisément ce qu'a réalisé avec une aisance merveilleuse et, dès avant la fin du XVIIe siècle, le maître par excellence de la dévotion mariale, le bienheureux Grignion de Montfort, qui est tout ensemble le dernier des grands bérulliens et un insigne missionnaire. Dans son traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge, la dévotion des élites et la dévotion des foules se rencontrent, elles se fondent l'une dans l'autre, précieux chef-d'Oeuvre duquel on ne saurait dire s'il est plus bérullien que populaire, ou inversement.

N'ayant ici qu'à tracer la courbe de l'évolution qu'à suivie la piété mariale en 1656 au milieu du XVIIIe siècle, je ne m'arrêterai pas plus longuement à ce petit livre, qui, du reste, a fait déjà l'objet d'un travail extrêmement remarquable'. Aussi bien retrouverons-nous Grignion de Montfort quand nous étudierons la survivance de la tradition mystique pendant le XVIIIe siècle. Il va du reste sans dire qu'au témoignage de Montfort, que j'ai préféré parce qu'il me paraît plus significatif, il faut joindre celui des autres spirituels contemporains, de Boudon, de Fénelon par exemple, et, plus tard, du P. Grou. Ni aux uns ni aux autres, la

 

(1) C'est le très beau livre du regretté Père Antoine Lhoumeau : La Vie spirituelle à l'école du Bx. L. M. Grignion de Montfort, 3e édition, Paris, 1913. Ressuscité au milieu du siècle dernier par le P. Faber, le chef-d'Oeuvre de G. de M. a été republié plusieurs fois. La meilleure édition, entièrement conforme à l'original, est celle de Luçon, 1914 (imprimerie S. Pacteau).

 

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dévotion médiévale (ou bernardine, ou populaire) à la Sainte Vierge ne paraît une gêne, encore moins un épouvantail. Dans leur enseignement comme dans leur expérience intime, elle se plie sans le moindre effort à toutes les exigences de la haute contemplation et du pur amour (1).

 
 
 

EXCURSUS

 
MARIE D'AGRÉDA

 

Les jansénistes dont il est question dans le chapitre que l'on vient de lire appartiennent exclusivement aux premières générations du parti. Pour les autres, je les connais mal, assez néanmoins pour constater que, dès avant la fin du XVIIe siècle, et plus encore après la Bulle Unigenitus, elles semblent prendre à tâche de donner raison à leurs adversaires; non seulement, comme il va de soi, par leur révolte formelle contre la Bulle Unigenitus, mais de beaucoup d'autres façons. Ainsi dans leur attitude de plus

 

(1) Pour Fénelon, voir la méditation du Manuel de piété pour le jour de l'Assomption (VI. p. 69) : Marie modèle de l'adoration en esprit et en vérité, et de l'abandon mystique. Cf. aussi, dans le tome V, le sermon pour le jour de l'Assomption.

Il est piquant (et triste, puisque Flachaire n'est plus là pour corriger cette méprise), que le Traité de la Vraie dévotion l'ait confirmé dans sa théorie de la décadence croissante, au lieu que, pour moi, ce même livre prouverait presque à lui seul le progrès que j'ai dit. Je m'explique, d'ailleurs, fort bien, l'erreur de ce jeune savant. Montfort est l'apôtre de « l'esclavage à Marie », et Flachaire ne voit, dans la notion même et dans la pratique de e. l'esclavage » que puérilité superstitieuse. II aurait bien dû savoir pourtant que cette dévotion est foncièrement bérullienne, quoique Barry et Poiré se la soient appropriée. C'est même par là que les adversaires de Bérulle avaient espéré le perdre. Triste manoeuvre, sur laquelle il est inutile d'insister. Flachaire a aussi été égaré par l'édition du Traité qu'il avait en main; celle de Rennes, 1891, accompagnée d'une étude malheureuse de l'abbé Didiot (Cf. la critique de cette étude dans le livre du P. Lhoumeau, pp. 1o6-146). Il l'a été de même par les condamnations successives qui ont été portées contre la dévotion à l'esclavage (condamnations tapageusement orchestrées par Baillet) : Décret de 1673, abolissant les sociétés italiennes d'esclaves de la Mère de Dieu et interdisant le port des chaînettes : décret postérieur de quelques mois, condamnant tous les livres « de l'esclavage », Je n'ai pas à discuter les abus qu'ont voulu supprimer ces différentes mesures, mais sur la pleine orthodoxie de la dévotion prise en elle-même et entendue comme l'entendent Bérulle d'abord, puis Montfort, aucun doute n'est possible. (Cf. Lhoumeau, ib.). Aussi bien Montfort est-il béatifié et le pape Pie X recommande-t-il « très vivement le Traité... si admirablement écrit par le Bienheureux ». (Préface de la dernière édition, p. VII.) Le port des « chaînettes » est une pratique accessoire, ni plus ni moins superstitieuse que le Scapulaire. Cf. Flachaire, op. cit., p. 154.

 

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en plus maussade et chicaneuse envers la dévotion à la Sainte Vierge. Critiquer les abus de cette dévotion devient chez eux une véritable manie. C'est ainsi qu'ils recommencèrent, avec Bayet, en 1693, la campagne des Avis contre les dévots indiscrets, alors que ces abus, quels qu'ils aient pu être au temps de Louis Xlii, n'étaient plus, je tiens à le répéter, qu'un souvenir. D'après le chanoine Legendre, « ce fut sans doute par cette indévote aversion (très joli mot) que, six ou sept mois après que (Noailles) fut en possession (de l'archevêché), les jansénistes s'acharnèrent à faire condamner » les écrits de Marie d'Agreda. Noailles, leur homme à presque tout faire, n'aurait pas osé intervenir de sa personne, crainte de peiner « Madame sa mère et Mme de Maintenon, qui avaient pour la Sainte Vierge une dévotion tendre, comme l'ont la plupart des femmes », et il se serait déchargé sur les docteurs du soin de condamner ces écrits.

Legendre n'approuve pas ce tapage. « Le livre et l'auteur, écrit-il, étaient en grande réputation en Espagne et en Portugal..., admirés et respectés comme divins ». D'ailleurs, « attrayant, et quoique j'aie peu de goût pour la mysticité (vous pouvez l'en croire), je l'ai parcouru avec plaisir et j'y ai admiré le beau génie de cette fille, sa belle manière de narrer... Sans le tracas qu'ils firent pour le... décrier, il n'aurait point été connu (chez nous), ou de lui-même il serait tombé, ce livre n'étant qu'un tissu de visions, choses auxquelles communément on ajoute peu de foi en France, si on n'en a de bons garants ». Au reste, et ceci encore est très significatif, on eut beaucoup de peine à obtenir la condamnation : « Si le syndic eût été plus exact à compter les voix, la censure n'aurait pas passé. » Mémoires, pp. 225-227. On sait que Bossuet s'échauffa beaucoup dans cette affaire, et, bien entendu, contre Marie d'Agréda. Ce qui nous a valu un beau dossier, rassemblé par les éditeurs de sa Correspondance, notamment VII, pp. 4o6-4o7. Voir aussi l'index. A cette bibliographie copieuse ajouter : Vie de la V. M. Marie de Jésus... par le R. P. Joseph Ximenès Samaniego, traduite par le R. P. Croset, Paris, 1857. Une étude vraiment critique de ce long procès présenterait un vif intérêt.

Qu'on me permette d'ajouter, puisque j'en trouve ici l'occasion, que les historiens du XVIIe siècle religieux ne tiennent pas assez compte des sentiments de Legendre sur le jansénisme, soit qu'ils aient peine à s'en accommoder, soit qu'ils les ignorent. Ce que j'ai écrit sur le grand Arnauld dans mon Ecole de Port Royal, et ce que j'écrirais encore aujourd'hui, aurait paru moins

 

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scandaleux, ou moins inouï à tels de mes critiques, s'ils avaient su que Legendre me donnait déjà raison. « Non contents, écrit-il, d'en avoir fait un saint », les jansénistes « l'avaient tellement transformé qu'il n'était plus reconnaissable. Car, quoique de son naturel ce fût un homme emporté, hautain et de mauvaise humeur, ils le représentaient comme l'humilité, comme la modestie et la douceur même. Pour en juger, il ne faut que voir l'amertume et l'âcreté qui dominent dans ses écrits et les injures dont il accable les gens qui lui résistaient. » p. 181. A mots plus couverts, le prudent Saint-Beuve parle comme nous.

Quand il juge ses contemporains, Legendre est peut-être un peu moins impartial. Ancien secrétaire: et ami de Harlay, il ne voulait aucun bien ni à Noailles, ni à l'entourage de l'archevêque,; mais c'est un honnête homme, libre d'esprit et qui avait. de bons yeux. Ses collègues du Chapître de Notre-Dame, presque tous inféodés à la secte., l'exaspéraient avec leur dada de « ramener la religion à son ancienne pureté », et leurs déclamations contre ce qu'ils trouvaient « de superstitieux dans notre église, dans notre. office, dans. nos cérémonies ». Et, poursuit-il, « comme,.. s'ils eussent eu pour cela une mission particulière, ils se mirent à changer en tout ». Voici de leur vandalisme stupide, une preuve qui me revient à la mémoire et qui: m'exaspère,, à mon tour, chaque matin, quand je vais de la « porte rouge » à la sacristie de Notre-Dame. « Ils eurent la témérité d'enlever en plein jour ignominieusement, à la vue de tout le monde, une petite image de la Vierge, qui était derrière le choeur,, et devant; laquelle les bonnes gens faisaient dire des évangiles et brûlaient. de petites bougies. Nous eûmes beau nous récrier, deux ou trois que nous étions bien intentionnés; le prêtre,.. diseur d'évangiles, eut beau faire des plaintes amères. contre les ravisseurs de l'image-qui avait été son gagne-pain, il n'en fut autre chose; parce que; M. l'archevêque (Noailles) approuva ce qu'ils avaient fait, et que les premiers du Chapitre, dont quelques-uns étaient gâtés, n'eurent point le courage, et peut-être la volonté de réprimer ces nouveautés. » Mémoires, p. 223. Ah! les imbéciles! Car, pour moi, je crois- que c'est le mot propre. Soyez sûr que tous, ils récitaient chaque jour leur chapelet, et que tous, sauf un ou deux, ils n'auraient voulu, pour rien au monde, se dépouiller de leur scapulaire; si extravagants, néanmoins, que Legendre se demande par moments, si leur dessein n'était pas « d'abolir le culte catholique pour établir sur ses ruines le rite calviniste pur ou du moins un calvinisme mitigé ». Non toutefois, se répond-il à lui-même :

 

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« Il y a du trop et de l'outré en ce que leurs ennemis en ont dit ». Mémoires, ib.; la suite n'est pas moins savoureuse.

Pour ne pas les faire plus noirs qu'ils ne l'étaient sans doute, il ne faut pas oublier que jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, les jansénistes n'ont pas cessé de rééditer Duguet, lequel avait pour la Sainte Vierge la dévotion la plus tendre.

 
DUGUET ET LA DÉVOTION A MARIE

 

« Lettre à un jeune ecclésiastique » assez gravement tenté, semble-t-il, contre les devoirs essentiels de sa vocation.

« ...L'amour de l'humilité et de la chasteté vous est infiniment nécessaire. Ne cessez point de le demander... Je ne sais si vous vous sentez porté à une confiance particulière en la Sainte Vierge. Si cela est, je vous trouve très heureux, car, avec une telle protection, on peut tout espérer, quand on désire les véritables biens et les vertus qui y préparent. LES HUMBLES ET LES PETITS CONNAISSENT MIEUX CE SECRET QUE LES AUTRES. Mais chacun à son don et son attrait, et je pense plus à suivre votre inclination qu'à vous inspirer la mienne » Lettres, IX, pp. 143-144. Lettre posthume, notez-le bien, et que les jansénistes n'eussent pas livrée au public, s'ils en avaient cru la lecture dangereuse. Cf. aussi, tome VII, pp. 4o7-414, quelques corrections proposées par Duguet à l'auteur d'un catéchisme (Noë-Mesnard). « Il est bien de foi que l'invocation de la Sainte Vierge n'est point contraire au culte souverain de Dieu, et qu'elle est d'une grande utilité, mais elle n'est pas (comme l'avait écrit le catéchiste) « un principal devoir d'un chrétien. » Il faut être exact à ne rien dire au peuple dont il puisse abuser. Car le peuple est naturellement pélagien et superstitieux ». « Il est très dangereux de séparer la piété de la vérité. »

 
LA MÈRE DOULOUREUSE ET LA CRITIQUE DU « SPASIMO »

 

Non ejulantem ceraimus,

Non ungue vellentem comas;

Silensque plus novit pati

Vicias dolore fortior.

 

Habert. Hymne à Laudes de la Compassion. (U. Chevalier. Poésie liturgique des Eglises de France, 1913, p. 42.)

 

Magnifique sujet, familier aux historiens de l'art et qui intéresse encore davantage l'histoire, non seulement de la dévotion

 

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mariale, mais de toute la spiritualité catholique. Je ne puis que rassembler ici quelques textes, dont quelques-uns sont très beaux.

Le pseudo-Bonaventure montre la divine Mère pâmée devant Jésus succombant sur la Croix. Cette imagination, chère à la piété du moyen-âge, aurait pour source ou inspiration première l'évangile apocryphe de Nicodème. La tradition contraire aurait long-temps prévalu. « Stantem lego; flentem non lego », dit saint Ambroise. Ainsi chez les Byzantins. Cf. par exemple les acrostiches de Romanos (vie siècle) : « Chasse, Mère, chasse le chagrin. Il ne convient pas de pleurer, parce que tu as été nommée pleine de grâce. Aux femmes de peu de sens ne te rends pas semblable, Vierge très sage. Tu te trouves au milieu de ma chambre nuptiale, ne va point, comme si tu étais dehors, flétrir ton âme. » Cf. G. Millet, Recherches sur l'iconographie de l'Evangile..., Paris, 1916, pp. 397, seq, et, bien entendu, E. Mâle).

« Maria martyr in anima », dit encore saint Bernard. Dès le début de la Contre-Réforme, une réaction de plus en plus vigoureuse s'organise contre le réalisme et l'émotionalisme franciscain. Cf. Cajetan : De spasmo B. Virginis Mariae, critiquant, je crois, la fête de la Pamoison de N.-D., que l'on célébrait en quelques églises. Cf. Thiers. Traité des superstitions, IV. pp. 112-113, où est cité un sermon de Bernardin de Sienne favorable à la légende de la Pamoison. Maldonat assure que « ceux qui soutiennent que la Sainte Vierge tomba en défaillance près de la Croix ne méritent aucune créance » Thiers, ib.? Molanus (De historia sanctarum imaginum (158o), « fidèle aux intentions du Concile de Trente..., demandait qu'on supprimât de la représentation de Marie au pied de la Croix tout faux pathétique, par exemple qu'on cessât de la représenter évanouie ». Flachaire, op. cit., p. 74, et il renvoie à l'étude de Perdrizet sur le Speculum salvationis, 1908, ch. XLIV. Le Spasimo néanmoins garde encore des partisans. « Son âme défaille, écrit saint Pierre d'Alcantara, son visage et tout son corps virginal se couvrent d'une sueur mortelle. » (Traité d'oraison, Paris 1923).

Quoiqu'il en soit des artistes et de la dévotion populaire, la haute spiritualité française, pendant tout le XVIIe siècle - et non pas seulement l'école janséniste comme on l'a prétendu - se hérisse contre le spasiino. Il est très intéressant que Gerson, d'ailleurs si pseudo-bonaventurien, leur ait passé, en quelque sorte, cette noble consigne. Aussi veux-je citer de lui un beau texte peu connu.

 

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« Mais notez ici, o dévotes gens, je vous en prie, la constance merveilleuse de Notre-Dame, de cette mère très douloureuse : elle a été travaillée tout le jour, en ensuivant son benoit fils, en douleur, en tourment, en grand hâte et confusion; elle n'avait pas dormi toute la nuit.., et le jour devant elle était venue de Béthanie en Jérusalem à pied; elle était encore à jeun, outre cette heure de midi et près de none; elle avait tant gémi et pleuré, et son tendre coeur, son coeur de mère très piteuse et amoureuse, était tout plaié et persié du glaive de la très honteuse et douleureuse passion de son cher fils : néanmoins elle était en étant toute droite, ainsi l'Evangile. LEs PEINTURES QUI LA MONTRENT AUTREMENt NE SONT A CROIRE. Et Notre-Dame était devant la croix, non pas de côté, et regardait la face et les contenances toutes de son fils crucifié. Et comment ce pouvait-ce ci faire qu'elle fût en estant? Qui la soutenait? Qui la confortait? Si oncques femme mourut de deuil, comme aucunes ont fait, par quelles manières demeurait en elle stabilité, vigueur, vertu et vie ? Mais tout ce faisait l'excellence de ses vertus en la partie souveraine de l'âme, c'est-à-dire en son esprit; lesquelles vertus se épandaient et descendaient en la basse partie de l'âme, c'est à savoir en la sensualité ou charnalité... C'est à savoir que Notre Dame ne fit main-tenant complaintes ou contenances mesadvenans à sa dignité et à sa vertueuse bouté, combien certes qu'elle sentît douleur et plus que douleur, et à la fois soupirait profondément, ou soupirait et gémissait amèrement; sa très belle et plaisante face était tout éplorée, toute pâle, toute morte et décolorée; la voix cassée, les yeux troublés, plongés en larmes. Non pourquant toujours demeurait une lueur, une lumière qui descendait des vertus de son âme et se montrait par dehors, et tournait les felons juifs (comme je tiens) à une manière d'amour et de compassion, et tellement qu'ils n'avaient point de coeur de la persécuter. »

 

The Ad Deum VADIT of Jean Gerson,  published.., by D. H. Carnahan, University of Illinois studies in Language and Literature, feb. 1917, pp. IIo, III. J'ai orthographié quelques mots à la moderne, mais là se bornent les libertés que je me suis permises.

Au dix-septième siècle maintenant, et d'abord à François de Sales, toujours miraculeux :

            Ah! non, Théotime, il ne faut pas mettre une impétuosité d'agitation en ce céleste amour du coeur maternel de la Vierge... Je ne dis pas, Théotime, qu'en l'âme de la très sainte Vierge

 

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il n'y eût deux portions..., mais je dis qu'en cette céleste mère, toutes les affections étaient si bien rangées et ordonnées que le divin amour exerçait en elle son empire et sa domination très paisiblement..., toujours maîtresse paisible de toutes ses passions. » Traité de l’Amour de Dieu, II, pp. 51-57.

Nos bérulliens sont plus explicites : ainsi le Père Gibieuf. La Vie et les grandeurs de la très sainte Vierge Marie... 1637. Dieu « opère en elle.., une manière de douleur et de compassion par laquelle elle compatit à Jésus crucifié, au nom et de la part de son Père. » Souffrance aussi pure que celle de son Fils. « Elle n'était ni couchée, ni penchante, ni en aucune disposition qui porte marque de faiblesse, mais bien, droite et sur ses pieds ». (Cf.Flachaire, op. cit., 73-74.

Un autre oratorien, l'évêque de Castorie, Jean de Neercassel, dans son livre Du culte des Saints, 1625 : « Aucune marque de faiblesse...; aucun mouvement indécent; elle ne poussa aucun cri; elle ne répandit aucunes larmes..., elle ne sentait aucun trouble dans son âme. » « Il blâme ensuite les peintres et les sculpteurs qui représentent la Sainte Vierge pâmée, avec des femmes et saint Jean même, qui sont auprès d'elle pour la faire revenir de sa pâmoison; et il assure qu'il serait du zèle des évêques de faire ôter des églises ces sortes de représentations..., messéantes à la Mère de la Sagesse éternelle. » Thiers, op. cit.; et De la plus solide… de toutes les dévotions, II, pp. 735-737. Même doctrine chez les mystiques : « Il ne peut donc y avoir de tristesse en la Sainte Vierge, qui était si uniforme avec Dieu, en tant que cette passion dit quelque chose de bas et que c'est une douleur assommante... (Il) ne peut non plus y avoir de joie, si on la prend pour un emportement et une saillie extraordinaire d'une puissance qui est touchée d'un objet qui ne lui est pas famillier. » Epiphane Louis, La nature immolée par la grâce, Paris, 1674, II, pp. 203-204.

Baillet : « Sans songer que, de toutes ses démarches et sentiments, elle conspirait avec son Fils pour faciliter le grand ouvrage de notre rédemption, on se laisse aller insensiblement à la regarder comme une mère désolée, qui perd tout à la mort de son Fils unique..., accablée de ses douleurs, abandonnée aux larmes... » Et il cite la strophe d'Habert qu'on a lue plus haut. « L'Eglise, pour nous faire voir combien des sentiments si bas sont indignes également de la mère et des enfants de Dieu, a fait exprimer dans cet hymne... ce que nous en devons penser : Non ejulantem cernimus...

 

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Nous ne la voyons pas s'abandonner aux pleurs,

S'arracher les cheveux, perdre la patience,

Mais sa haute vertu surmontant ses douleurs,

Sait d'autant plus souffrir qu'elle souffre en silence. »

 

De la Dévotion à la Sainte Vierge... 1711, pp. 142-143; 1° édition en 1693.

Duguet. « Elle y était debout, avec un religieux tremblement comme devant l'autel..., entrant en part avec son Fils dans les fonctions de son sacerdoce ; comme immolant... tous les sentiments naturels... ; elle y était debout, comme victorieuse par son Fils et du démon et du monde entier... On avilit ordinairement ou l'on étouffe toutes ces vérités par des peintures qui ne représentent qu'une douleur humaine, ou qui même déshonorent, par une faiblesse ou par un évanouissement, une patience et une foi qui doivent servir d'exemple à tous les siècles ». Explication du mystère de la Passion, t. XIV, 1733, pp. 241-242.

Je finis par un texte de 175o. « Fête de la Compassion... Toutes les douleurs intérieures que ressentit la Sainte Vierge... font dans ce jour l'objet de la piété et du culte de l'Eglise. On ne concevrait pas une idée assez pure et assez parfaite des douleurs de la Sainte Vierge..., si on se la représentait désolée, abattue et baignée de pleurs, comme les autres mères lorsqu'elles perdent leurs enfants. » M. Ballet (prédicateur du Roi) Traité de la dévotion à la Sainte Vierge.... Paris, 175o, p. 36o.

Je m'en tiens comme on le voit, aux textes qui défendent la thèse la plus extrême. L'étude comparée des sermons et des livres de méditations montrerait, j'imagine, que le commun des fidèles suivait une voie moyenne, atténuant, comme il le fallait, ce que la tradition médiévale pouvait avoir d'excessif, mais faisant à cette même tradition sa juste part. Cette proportion me paraît très exactement gardée dans les Exercices..., de Jacques de Jésus, 1655. Je ne sais pas ce qu'en pensent les savants, mais, pour moi, j'ai toujours beaucoup de peine à faire fi des sentiments et même de la théologie latente qu'expriment les dévotions populaires. C'est ainsi qu'il me déplaît qu'on marque une telle différence entre Marie et « les autres mères ». Qui pourrait souffrir, du reste, le jugement porté sur le Stabat par l'abbé Thiers? « Les rimes dont il est composé font que les bonnes gens s'y plaisent beaucoup à l'entendre chanter. L'air sur lequel on le chante les réveille. Mais les personnes solidement pieuses et éclairées y trouvent plus de rime que de sens et d'onction... Quoi qu'en dise le Père Grasset, le Stabat est

 

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répréhensible, en ce qu'il parait injurieux à la Sainte Vierge. Car il la représente outrée de douleur, accablée de tristesse, désolée, tremblante d'horreur et baignée de ses larmes... » O quam tristis… Quis est homo qui non fleret?... Eïa mater, fons amoris... lui déplaisent. Et il veut bien nous apprendre, lui qui sait tout, que la Sainte Vierge « était debout près de la Croix ». Apparemment le poète du Stabat ignorait ce détail. Traité des superstitions, IV, pp. 1o6-1o7. Et il y revient, le nigaud - ma foi ! comment l'appeler? - dans son livre sur la plus solide... de toutes les dévotions : « Pour toutes ces raisons et toutes ces autorités, il n'y aurait nui inconvénient de ne point dire et de ne point chanter le Stabat mater. » Il, p. 738. Tel est le sens poétique et catholique de ce Dryasdust grincheux, qui - à la trop grande joie de Dom Guéranger, - a passé au même crible les Hymnes de Santeul, dans ses Observations sur le nouveau Bréviaire de Cluny. Ai-je besoin d'ajouter que la haute dévotion mariale du XVIIe siècle n'est aucunement responsable de pareilles excentricités. Il serait d'ailleurs très intéressant d'étudier par le menu comment et jusqu'à quel point les artistes du XVIIe siècle se sont laissés gagner à cette dévotion plus sublime que pathétique. On sait bien que la fameuse pamoison de Ligier-Richier n'obéit pas aux directions tridentines. En revanche, le thème, en quelque façon, plus mystique de l'Assomption, ne semble-t-il pas avoir été particulièrement cher aux peintres de ce temps-là? Mais tout ceci n'est pas de ma compétence. Voici néanmoins une fiche : L'autel de Sept-Fonts « n'est orné que d'une image de marbre blanc. C'est celle de la Sainte Vierge. Elle ne tient point entre ses bras celle de l'Enfant-Jésus, mais elle le regarde vivant et immortel, et semble l'adorer dans la suspension; c'est une custode de cuivre doré, sous laquelle est le saint ciboire et qu'une crosse de sculpture tient élevée au-dessus de l'autel. » Histoire de la Réforme de l'Abbaye de Sept-Fonts (par Drouet de Maupertuis) Paris, 1702, pp. 71-72.

 
Pratiques dévotes.

 

Crasset énumère les principales: Angelus; Rosaire ou Chapelet; Scapulaire... Entrer dans ses Congrégations... ; Parer ses autels et honorer ses images... Réciter son Petit-Office ». Op. cit., Traité VI, pp. 413-494. Il avait déjà parlé, dans le Traité IV, des pèlerinages, et des « voeux qu'on fait à la Vierge » (p. 196-204). Même liste ou à peu près, dans les Pratiques de

 

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piété ou les véritables dévotions par le R. P. Le Maistre, Lyon, 1711 ; et, bien auparavant, dans l'Année chrétienne du Père Suffren, I, pp. 972-993.

Sur quoi le sage Nicole : «Rien n'est plus ridicule aux hérétiques que de s'emporter contre ces sortes de pratiques, qui sont bonnes en elles-mêmes, et qui sont saintes et agréables à Dieu lorsqu'eIles naissent de la charité, comme si c'étaient les plus grands abus du monde, comme si elles n'avaient pas été en usage dès les premiers siècles de l'Eglise, et enfin comme si ce n'était pas une chose très convenable à la nature de l'homme, qui est composé d'un corps et d'une âme, que de lui laisser témoigner par des actions extérieures la piété qu'il a dans le coeur, et de lui prescrire même des pratiques qui règlent ces actions extérieures et raniment la piété intérieure. » Note à la IX° Provinciale, p. 19o. Cf. aussi, du même Nicole, le chap. IX de

la VII° des Instructions théologiques et morales: « Des marques extérieures de dévotion envers la Sainte Vierge... Des rosaires, scapulaires, confréries, etc.

Etudier par le menu l'histoire (progrès, ou déclin, ou variations) de ces diverses pratiques, n'est pas ici mon affaire. Mais, à vue de pays, je ne crois pas que l'immense majorité des fidèles en ait perdu le goût, au moins jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Je ne sache pas non plus qu'elles aient été décriées sauf par un ou deux forcenés, qui ne comptent pas. Est-ce décrier le scapulaire que de dire avec Nicole qu'il n'est pas un « huitième sacrement »? Cf. Instructions, p, 261. « L'usage légitime de ces signes extérieurs », dit-il encore, est d'y joindre « les vertus et les dispositions signifiées par ces signes; en sorte que ceux qui portent sur leurs bras, sur leurs reins, ou autrement, des signes de pureté, d'abnégation ou d'humilité, aient dans le coeur l'amour de ces vertus. » Ib. p. 261.

Pour l'Angelus, voici quelques mots de Bocquillot (homme modéré, mais peu porté à l'optimisme) : « Il n'y a pas de famille chrétienne qui ne le dise quand elle entend sonner la cloche. Et je ne crois pas qu'il soit besoin d'exhorter les chrétiens à le réciter, tant cette pratique me paraît établie et observée partout. » Ceci à la fin du siècle. Homélies sur l'oraison dominicale, Paris, 169o, p. 463. Mutatis mutandis, je crois qu'on en pourrait dire autant de la récitation du chapelet (Louis XIV n'y manquait pas un seul jour) et du Petit Office de la Vierge. Quant aux formules dévotes (pour ne pas parler des livres de méditations, tous les manuels en sont pleins. Encore une fois, mais toujours à vue de

 

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pays l'étude comparée de ces mille et mille textes étant au dessus de mes moyens, je ne remarque nulle part le moindre indice de décadence. » Pour peu, du reste, que la prévention s'en mêle, on en trouverait facilement. De quoi je veux donner un exemple

assez piquant : Prenez les Prières et Instructions chrétiennes du P. N. Sanadon, jésuite; dans ce recueil de 586 pages, qui a été indéfiniment réédité, il n'y a en tout et pour tout, si j'ai bien compté, que deux « oraisons » à la Sainte Vierge, plus le texte

latin des Litanies, de quelques Antiennes, et du Stabat. Le Pater Noster est paraphrasé, mais non l'Ave Maria. Dans la Pratique pour se préparer à la mort, pas un mot sur la Sainte Vierge. De cette parcimonie, seule la plus insigne mauvaise foi et la plus sotte, conclurait que le P. Sanadon a partie liée avec ceux qui veulent exterminer la dévotion à Marie Mais supposez que ce recueil fût l'Oeuvre d'un janséniste, la tentation ne viendrait-elle pas à plus d'un de l'exorciser comme ennemi de la Vierge? A ces deux lignes, que Sanadon fait réciter au mourant : « J'espère par Jésus, et de Jésus, de mourir en prédestiné » (p. 487), l'auteur de la Bibliothèque janséniste ne manquerait pas de s'indigner : Vous voyez bien, dirait-il, que cet homme ne croit pas à la médiation de Marie.

Je signale à l'attention des curieux un recueil marial, qui doit être assez rare, et qui m'a intéressé à plusieurs titres : Elévations et Prières à la Sainte Vierge pour tous les jours du mois.., par M. l'abbé Briguet, Paris, 1727 (Ce édition en 1713).

a. - Si Flachaire avait connu ce gros livre, il aurait eu la tentation d'en tirer un argument à l'appui de sa théorie de la « décadence », que nous avons combattue plus haut. Il y a là, en effet, plusieurs pages que n'eussent pas désavouées les dévots extravagants ou indiscrets du temps de Louis XIII. Ainsi les Elévations du XIe jour : « Je vous révère et vous félicite, très sainte tête..., très saints yeux..., très saintes oreilles.., très sainte bouche » ; au Xe jour : MammeIles virginales..., très saintes mains..., précieux sein..., très saints genoux..., très saints pieds... très saint coeur... » 1713, dirait Flachaire : vous voyez bien; ils sont encore plus déplaisants que les excentriques de l'humanisme dévot. A quoi je réponds que n'importe quel stade d'une évolution garde quelques traces des phases antérieures. Principe qui se vérifie d'autant plus fatalement dans la littérature qui nous occupe que les sept à huit dixièmes des livres dévots sont composés à coups de ciseaux. Quand on ne reproduit pas textuellement les anciens modèles, on continue à s'en inspirer. En fait nous reconnaissons

 

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ici le vieux thème littéraire qu'on appelait je crois, un « blason » (Cf. Marot et tant d'autres); moule qui se prête aisément aux effusions litanistiques, et que, de ce chef, les auteurs dévots s'approprient constamment. On en trouve beaucoup dans l'Antidatarius animae de Nicolas Salicet dont j'ai déjà parlé dans mon Humanisme dévot. L'abbé Briguet se sera contenté de plagier la Dévote salutation des membres sacrés du corps de la glorieuse Vierge... par le R. P. J. H. capucin, imprimé en 1678, livre qui, dès ce temps là, paraissait impertinent à la moyenne des fidèles. Cf. Thiers, Traité des superstitions, IV, pp. 51, 67, 68. « Je vous salue, cheveux charmants de Marie, rayons du soleil mystique, etc. etc. » Et ce maladroit ne s'arrête pas aux cheveux. En 1727, le livre de ce capucin eût passé pour une plaisanterie. Aussi voyons-nous que Briguet a travaillé à le rendre moins inacceptable. C'est ainsi qu'après tous les membres, il en venait enfin au coeur; ensuite, il passe à l'âme, autant dire « à l'intérieur de Marie » ; autant dire que même dans un recueil aussi archaïque, l'influence de Berulle se fait nettement sentir.

b. - Briguet offre une autre particularité, qui m'enchante encore moins, s'il est possible, à savoir une charge à fond contre les ennemis de la Sainte Vierge. Il en veut sans doute à l'auteur des Avis. « Ouvriers d'iniquité, enfants de ténèbre, déguisés sous toute sorte d'habits... » Il a cru même nécessaire de les stigmatiser en vers :

 

Vierge sainte, abaissez ces orgueilleux sectaires

Ces pharisiens du temps, ces hardis réfractaires,

Qui, sous ombre à nos yeux d'être de vos dévots,

Ne le cèdent jamais aux plus francs Huguenots.

 

Le moins que l'on puisse dire de ces virulences est qu'elles ne sont vraiment pas à leur place dans un livre de prières.

c. - J'y trouve de curieuses formules : Litanies des Eloges de la Sainte Vierge; et encore : Les Litanies des Eloges de Notre-Dame choisis des auteurs les plus saints et les plus célèbres. Ou encore, Litanies du Saint-Esprit par rapport à Marie son épouse bien-aimée, où je note cette invocation peu banale : « Afin qu'il vous plaise enflammer de plus en plus notre Saint-Père le Pape de l'amour de l'Immaculée Conception de Marie ».

d. - En tête du volume figurent deux morceaux indépendants, qui n'occupent pas moins de cent pages, et qui, en vieillissant, n'ont certes rien perdu de leur intérêt. « L'on a mis à la tête de cet ouvrage un CALENDRIER HISTORIQUE pour tous les jours de

 

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l'année, où les Eglises les plus célèbres du royaume et du monde entier, consacrées à la Sainte Vierge, sont marquées avec leur origine, leur fondation, et les miracles qui les rendent recommandables à la piété des fidèles. » Pour chacun de ces sanctuaires, une notice historique et légendaire, souvent assez longue, et où sont mentionnées les sources (Juste-Lipse, Baronius, la Triple couronne de Poiré, la Gallia christiana, des recueils d'archives et une foule de monographie). Sans doute une des meilleures bibliographies mariales qui aient été compilées.

« 28 mars : Notre-Dame de Castelbruedo à Olian, proche de la rivière de Ségir, en Catalogne, où tous les ans, le jour de l'Annonciation, on vouait trois lumières de couleur d'azur qui pénétraient au travers des vitres de cette église, allumaient les lampes et les cierges, ressortaient par le même endroit et disparaissaient aussitôt. Judo Martineus, lib. 5 de reb. Hispanic. Cap. ultim. »

« 29 mars. Apparition de Notre Dame à saint Bonet, évêque de Clermont en Auvergne, à qui elle commanda de dire la messe une nuit qu'il était resté dans l'église pour faire ses prières. Mais le saint, se pressant contre un pilier, comme pour se cacher, la pierre devint molle et lui fit la place qu'on y voit encore aujourd'hui. Mais la Sainte Vierge l'ayant obligé d'officier, la cérémonie étant faite, elle lui laissa la chasuble que les anges lui avaient apportée, et dont il s'était servi pour célébrer. Ce céleste présent se voit encore à Clermont, où il est précieusement conservé. In ejus vita, apud Surium, die 15 Januarii. » Bel exemple de préjansénisme auvergnat! Pascal aurait bien du raconter cette histoire à l'auteur de la Fréquente.

« ... 31 mai. Notre-Dame de Souffrance, en l'église de Saint-Gervais à Paris. Cette image, qui était au coin de la rue des Rosiers, fut frappée par un juif l'an 1528, et portée solennellement à Saint-Gervais par ordre du roi François I qui en fit faire une d'argent doré, qu'il plaça lui-même à ce coin de la rue où était celle-ci; mais on la déroba l'an 1545, ensuite de quoi on y en remit une autre de pierre qui retient toujours le nom de Notre-Dame d'Argent. Dubreuil, Théâtre des Antiquités, livre 3. »

C'est assez mettre les curieux en appétit. Mais l'abbé Briguet ne travaillait pas pour eux. Il entend que cette somme devienne comme un guide Joanne à l'usage des pèlerins de la Vierge. « Et comme, poursuit la préface, plusieurs personnes dans les voyages, pourraient avoir de la peine à reconnaître et trouver les églises

 

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ou chapelles dont il est fait mention, on a fait un ouvrage à part, qu'on a intitulé Les Adresses du Calendrier de la Sainte Vierge; ouvrage... en faveur des pèlerins et voyageurs qui, portant ce livre sur eux, seraient touchés de dévotion à visiter dans leur chemin ces mêmes églises ou chapelles, dont il sera aisé de trouver la description et le détail dans le Calendrier, par le chiffre qui en marquera les pays ». En France, 5o sanctuaires; en Flandre, 25 ; en Brabant, 3; en Angleterre, 2; en Hollande, 2; en Lorraine, 7 (Sion bien entendu) ; en Franche-Comté, 2; en Savoie, 3; en Piémont, I ; en Cappadoce, I ; en Suisse, I ; (Einsiedeln, naturellement) ; en Allemagne, 7; au duché de Bavière, 3; en Hongrie, I ; en Pologne, 2; en Espagne, 14; en Navarre, I ; en Portugal, 12; en Italie, 39; en Syrie, 2; en Égypte, 3, (n'est pas oublié Notre-Dame de la Matarie); en l'Inde Orientale, 2; (Cranganor et Méliapor); en Turquie, 2; (Notre-Dame de Sainte-Croix à Jérusalem). Comme on le voit, il en passe beaucoup. Mais enfin ce catalogue est assez émouvant déjà, ne serait-ce que par le parfum de catholicité qu'il exhale, si j'ose m'exprimer ainsi.

Ceci soit dit pour donner une idée soit des mille suggestions que peuvent offrir nos vieux livres dévots, soit aussi des fausses pistes qu'ils peuvent ouvrir aux chercheurs, trop pressés, de philosopher. J'ai assez montré en effet que Briguet n'est pas toujours un sûr témoin de son temps.

Encore suis-je loin. d'avoir enuméré tous les trésors que nous cache la reliure de celui-ci. Un de ses anciens propriétaires - et qui, sait-on jamais? a peut-être porté ce manuel marial jusqu'à Méliapor! - avait fait relier à la suite des Élévations et prières, quelques plaquettes aussi intéressantes que le livre lui-même de Briguet. Hélas ! une ou deux, les plus rares probablement, ont été arrachées par un amateur maudit qui, fort heureusement pour moi.., n'aura pas soupçonné le prix des autres. Il y a là : le livret de Notre-Dame de Passau, dont je vais parler; l'Office (très beau!)

DU TRIOMPHE DE LA FOI, fondé en l'Eglise paroissiale de Saint Roch l'an 1772, le dimanche dans l'octave des Rois... Paris 1773 ; quelques feuilles volantes; un court manuscrit : Méthode pour honorer le Saint-Sacrement pendant l'octave, tirée de la vie de M. M(arguerit) à la C. (évidemment sainte Marguerite-Marie); le manuel d'une Association au saint Amour, réimpression de 1764; et une Instruction pour le Jubilé (plus quelques notes ajoutées à la main, par le dévot propriétaire : il ajoute quelques articles au Calendrier). Encore deux mots sur la plaquette de

 

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Notre-Dame de Passau : Confédération d'amour sous le titre de Notre-Dame auxiliatrice de Passau, érigée à Munich, par l'autorité de Son ALt. Ser. Mgr Maximilien, électeur de Bavière, et confirmée par N. S. P. le Pape Innocent XI, le 18 août 1684, à Nantes, chez veuve Vatar et fils, 1768. Briguet avait oublié de mentionner ce pèlerinage; lacune d'autant plus étrange que la dévotion à la Vierge de Munich paraît avoir été fort répandue chez nous pendant le XVIIIe siècle. L'image miraculeuse qui se voyait d'abord dans l'Eglise de Passau, avait-elle été transportée à Munich; ou simplement Munich était-il devenu le centre de cette association européenne ?? En tout cas, cette image était populaire chez nous. Elle est d'ailleurs charmante. J'ai trouvé une petite feuille volante, qui résume la plaquette que je viens de dire, et qui a été imprimée en français, à Munich, en 1772, avec une assez bonne reproduction gravée de l'image. Une plaquette sur la Vierge de Passau, imprimée à Nantes; Munich centre d'une pré-société mariale des Nations, tout cela n'est-il pas plein de sens et assez pathétique ?

A notre sujet se rattacherait l'histoire des apparitions miraculeuses de la Sainte Vierge, pendant le XVII° siècle. J'en ai dit quelques mots dans mon tom VI, pp. 422, seq., à propos de Notre-Dame du Laus. Voir aussi la très intéressante brochure de M. l'abbé Sol : Notre-Dame de Saint-Bernard en Comminges, Toulouse, imprimerie du Sud-Ouest, 1923.

Croyant savoir que j'intéresserais par là quelques-uns de mes lecteurs, jadis pèlerins en Egypte, j'ai souligné en passant parmi les adresses de Briguet, le sanctuaire de Matarie (aujourd'hui, Matarieh,) Le nom, et la charmante légende qu'il évoque étaient familiers aux dévots du XVIIe siècle. Je l'ai rencontré dans les Exercices de Jacques de Jésus (1655) : « De l'arrivée de-N. S. en la ville d'Amatheria en Egypte et de son séjour... (Ils) parviennent en cette ville étrangère, tout défaits par la faim et la soif, le chaud, le froid... maigres et exténués, les visages halés et basanés... Quoi penser, quand l'on voit ces pauvres gens arrivés en Amatheria, près du Caire ? » (p. 106). Trois ans après, le P. Amelote Dieu « a voulu jusqu'à nos derniers temps qu'un rocher, dans lequel (ils firent leur) demeure..., durant leur fuite en Egypte, ait toujours été révéré par les chrétiens et par les Maures, et que ces infidèles mêmes y tiennent encore aujourd'hui une lampe toujours allumée... Le lieu n'est distant du grand Caire que de dix milles ; les habitants du pays l'appellent Matarée, et il y coule une petite source... (qui) fait encore aujourd'hui des

 

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guérisons miraculeuses, ainsi que Jansénius, premier évêque de Gand, le rapporte de témoins oculaires. » Discours sur l'enfance du Fils de Dieu, en tête du Petit Office du saint Enfant Jésus..., 2e édit. 1658. - Comme le livre de Briguet a son calendrier marial, celui d'Amelote a un « Kalendrier des mystères de Jésus et des saints dévots à son enfance et des saints martyrs au-dessous de l'âge de douze ans. » 26 mars. « En ce jour on honore les premiers pas et les premières paroles du saint Enfant Jésus... » Saviez-vous que, le 7 janvier, « se fait la fête des saints Passeurs qui ont adoré le saint Enfant Jésus en la crèche » ? - Abraham (décédé le 7 octobre) et David (le 28 décembre) figurent dans ce calendrier. Un de ceux qui jadis ont prié sur mon exemplaire, a ajouté à la plume une date oubliée par Amelote: « 5 janvier, l'an 4o, départ de la Sainte Vierge de Jérusalem pour Ephèse. » Ai-je besoin de dire que ces humbles détails m'enchantent? Qui les trouve méprisables ignore le b. a. ba de l'histoire religieuse. Il nous faudrait une étude d'ensemble. - et qui serait très savoureuse - sur les calendriers mystiques. On. trouvera là-dessus une foule de renseignements dans l'étude de M. Jovy sur l'Almanach spirituel de M. Pascal (Etudes pascaliennes, Paris 193o. J'appelle aussi l'attention des curieux sur le Calendrier historiai qui se trouve en tête du Thrésor de Jean de Ferrières dont nous aurons plus tard l'occasion de parler.

Le monde est si petit que je viens de rencontrer l'abbé Briguet, son livre marial sous le bras, au t. I du Nouveau recueil de pièces fugitives... par M. l'abbé Archimbaud, Lyon, 1717, Nouvelles littéraires, pp. 18, seq. Il trouve comme moi que le calendrier est « l'endroit le plus curieux », mais, plus savant, il m'apprend que ce calendrier avait déjà paru dans les Flandres. Je crois, dit-il encore, M. Briguet « trop sage et trop avisé pour prendre sur soi la certitude de tous les miracles qui y sont rapportés ; sur de pareils faits, il est toujours de la prudence de se retrancher sur le fertur... Il faut donc regarder les dévotes exagérations de M. Briguet... comme une sainte et céleste folie... Il est en ce temps, ce qu'était au sien, le fameux Juste-Lipse, toute comparaison, d'ailleurs, à part, et ils n'ont guère, ni l'un ni l'autre, donné sur cela de bornes à leur piété ».
 
 
 
 
 
 

CHAPITRE IV : LA MYSTIQUE DU MARIAGE

 
 
 

I. Réaction vigoureuse contre l'ancienne tendance à humilier le mariage. - De François de Sales à Fénelon : « honorable en tout ». - Les fidèles initiés à la mystique du mariage. - L'instruction dialoguée de 1683 ; Paule et Pauline. - Les cérémonies du mariage.

II. Mystique paulinienne et bérullienne du mariage. - Le oui du mariage et l'adhérence au oui de l'Incarnation. - Anéantissement et esprit d'enfance.

III. « Péchés contre la sainteté du mariage ». - Mariage et Pénitence.

IV. Étude comparée des « prières pour la femme enceinte ».

V. Les autres « croix » du mariage. - Lenteur et mauvaise grâce à réaliser la sainteté du sacrement. - Le pessimisme de Paule. - La consolation des mal mariés : à les voir si malheureux beaucoup se réfugieront dans les couvents. - Prière de la mal mariée. - Fénelon et les tribulationes hujusmodi de saint Paul.

 

JEAN DE FERRIÈRES. (1585, réédité en 1686).

GODEAU

LE JANSÉNISANT

LE PASTEUR MERLIN

LE MINISTRE FARTLEY

PELLISSON

QUESNEL

 

I. Le mariage chrétien, écrit, dans un de ses plaidoyers, M. Lemaistre « est une conjonction chaste, religieuse, sainte, pleine de piété et de bénédiction, parce que c'est l'ouvrage de Dieu, qui joint ensemble les deux sexes par cette union mystique et sacrée (1) ». « Louez Dieu, s'écrie l'auteur d'une excellente retraite de dix jours, de ce que par sa sagesse et par sa bonté, il a élevé... le mariage des hommes à l'état éminent d'un Sacrement de la nouvelle Loi. Estimez la religion chrétienne qui sanctifie ainsi tout ce qui est dans l'homme; respectez l'état du mariage et pour ce qu'il représente, et pour la grâce qu'il contient (2) ». Et Bossuet :

 

(1) Castets, Bourdaloue, II, p. 199.

(2) Exercices spirituels pour une retraite de dix jours (par le P. Aveillon, orat.) Paris 1699, p. 4o6. Il y a, dans le texte, deux mots au moins inutiles, ou équivoques : « Louez Dieu de ce que... il a élevé une chose qui, d’elle-même est si basse, savoir le mariage des hommes. »

 

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Voulez-vous que nous passions à ce que Jésus-Christ a institué pour ordonner les familles? Il ne s'est pas contenté de conserver au mariage son premier honneur (1) ; il en a fait un sacrement de la religion et un signe mystique de sa chaste et immuable union avec son Eglise. En cette sorte, il a consacré l'origine de notre naissance. Il en a retranché la polygamie... Il ne permet plus que l'amour s'égare dans la multitude; il le rétablit dans son naturel en le faisant régner sur deux coeurs unis... Ainsi il a donné au mariage une forme auguste et,vénérable, qui honore la nature, qui supporte la faiblesse, qui garde la tempérance, qui bride la sensualité (2).

 

Fénelon enfin, dans l'Éducation des Filles : Admirez, c'est-à-dire faites admirer aux enfants,

 

les richesses de la grâce de Jésus-Christ, qui n'a pas dédaigné d'appliquer le remède à la source du mal, en sanctifiant la source de notre naissance, qui est le mariage. Qu'il était convenable de faire un sacrement de cette union de l'homme et de la femme, qui représente celle de Dieu avec sa créature, et de Jésus-Christ avec son Eglise ! Que cette bénédiction était nécessaire, pour modérer les passions brutales des hommes, pour répandre la paix et la- consolation dans toutes les familles, pour transmettre la religion comme un héritage de génération en génération! De là il faut conclure que le mariage est un état très saint et très pur, quoiqu'il soit moins parfait que la virginité, qu'il faut y être appelé; qu'on n'y doit chercher ni les plaisirs grossiers, ni la pompe mondaine; qu'on doit seulement désirer d'y former des saints (3).

 

(1) Bossuet n'admet donc pas qu'on tienne le mariage pour « une chose basse ».

(2) Oeuvres oratoires, IV, pp. 665, 666.

(3) Oeuvres complètes, V, p. 586 - Inutile de rappeler les deux merveilleux chapitres de l'Introduction à la vie dévote : Avis pour les gens mariés; De l'Honnêteté du lit nuptial. Ils commandent - et en vérité ils rendraient presque inutile - l'abondante littérature qui va nous occuper. Je rappelle seulement le bel exorde des Avis. « Le Mariage est « un grand sacrement, je dis en Jésus-Christ et en son Eglise » ; il est « honorable à tous », en tous et en tout, c'est-à-dire en toutes ses parties. A tous, car les vierges mêmes le doivent honorer avec humilité »… ; en tout, car « son origine, sa fin, ses utilités, sa forme et sa matière sont saintes. » Oeuvres, III, pp. 263, seq.

 

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Lieux communs que tout cela, mais que l'historien ne transcrit pas sans émotion, quand il se rappelle les délicats problèmes que la conscience chrétienne a dû résoudre, et les résistances contradictoires qu'elle a dû vaincre, avant de nous rendre familière une mystique du mariage aussi peu accessible à la grossièreté de l'homme animal qu'à la fausse délicatesse - et au fond non moins grossière - des pseudo-spirituels (1). Noble et bienfaisante doctrine, mais qui n'est peut-être devenue un lieu commun qu'au début du XVII° siècle, avec le chapitre courageux et libérateur de François de Sales sur l'honnêteté du lit nuptial. Près d'un siècle plus tard, Bossuet se voyait encore obligé d'éclairer sur ce point l'épaisse religion de Mme Cornuau. « Je vous ai dit souvent, ma fille, que l'état de mariage est saint. Les vierges qui le méprisent ne sont pas des vierges sages (2) ».

Ces vérités de foi que les croyants du XVII° siècle ne discutaient pas plus que ne le font les croyants d'aujourd'hui, mais qui auraient pu n'être pour eux que des vérités, se les assimilaient-ils sérieusement, se réglaient-ils sur elles, en un mot les vivaient-ils? Oui, répondrai-je, puisqu'ils tâchaient de les vivre, ce qui revient, d'ailleurs, exactement au même. Dans cet ordre d'idées, vouloir c'est faire. Au demeurant, je dois avouer ici une fois de plus l'insuffisance de ma méthode. Elle n'apporte pas de statistiques; elle tâche de recréer une atmosphère spirituelle. Chacun sa besogne; la nôtre se borne au choix et à la manipulation critique des indices proprement littéraires, c'est-à-dire des textes religieux qui ont alors pour objet d'initier la moyenne des bonnes volontés à cette mystique du mariage chrétien.

 

(1) Il va sans dire que toute la substance de ces lieux communs est déjà dans les Ecritures. Sur les tâtonnements presque douloureux de celui des Pères qui semble avoir le plus contribué à l'élaboration de la théologie du mariage, cf. Alves Pereira, La Doctrine du mariage selon saint Augustin, Paris, 193o.

(2) Correspondance, VI, 419.

 

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Parmi ces textes, je m'attache de préférence à un charmant petit livre, publié à Lyon en 1683, et qui a pour titre : Instruction sur le mariage par dialogue d'une Mère à sa Fille. Où l'on explique les Cérémonies de ce Sacrement, les Mystères qu'il renferme et la Sainteté avec laquelle les chrétiens y doivent entrer et vivre (1).

 

Paule. Ma chère fille, votre père m'a ordonné de vous dire que Pammachus nous fait l'honneur de rechercher notre alliance par le mariage qu'il espère contracter avec vous, si vous n'y apportez point d'obstacle. Nous y donnons, votre père et moi, les mains, si vous y consentez.

 

Pauline. Ma très chère mère, je vous répondrai volontiers comme Tobie le jeune répondit à son père, qui lui commandait d'aller en Ragès, qu'il ne savait pas le chemin. Je ne sais point, ma très chère mère, ce que c'est que le mariage...

 

Paule. Je veux, ma fille, vous en instruire.

Pauline. Vous m'obligerez beaucoup;

 

et nous de même. C'est le début de ce catéchisme, où il ne sera plus question de Pammachus. Quant à Pauline - point d'interrogation vivant et insatiable - elle met tout son esprit à n'en avoir pas.

Paule nous suffit, qui n'existe pas non plus, ou si peu. Que nous importe? En elle s'incarne pour nous la passion catéchistique, si j'ose dire, qui est un des traits particuliers de ces générations dociles, appliquées, lentes, méthodiques, mais acharnées à thésauriser, selon le conseil de l'Évangile, jusqu'aux plus subtiles parcelles de nos mystères.

 

Pauline. Sur quel modèle Dieu fit-il le mariage d'Adam et d'Ève?

Paule. Sur l'idée éternelle qu'il avait de la sainte alliance de son Verbe divin avec la nature humaine ; et du mariage mystique

 

(1) Livre anonyme et fort rare. Je ne l'ai vu mentionné nulle part. Il est « approuvé » par le docteur A. Courbon, en qui je me plairais à retrouver l'auteur de plusieurs excellents traités de mystique. Le livre, beaucoup plus vieux du P. Cl. Maillard, s. j. Le bon mariage ou les moyens d'être heureux et de faire son salut en l'état de mariage avec un Traité des Veuves, Paris, 1647, est presque sans intérêt.

 

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de son Fils avec la sainte Église. Et ce premier mariage était figuratif de ces deux grands mystères (1).

 

Et comme Jésus-Christ, « épousant l'Église », veut « en faire un séminaire de saints », il veut aussi « faire un séminaire de la religion chrétienne en chaque maison des fidèles (2) ».

Longue et délicieuse explication de toutes les cérémonies que l'Église a instituées « dans l'administration de ce grand sacrement; car il faut savoir que l'Église observe ces cérémonies

 

afin d'exprimer par elles ses sentiments d'amour et de respect pour les mystères qu'elle croit, qu'elle aime et adore, et pour donner aux chrétiens l'expression de la nature du Sacrement qu'elle confère, avec l'intelligence des dispositions convenables pour approcher de ces augustes mystères avec le respect, l'amour et la gravité qui leur sont dus (3)...

Pauline. Pourquoi les conviés des noces, avec le futur époux, vont-ils trouver la future épouse dans la maison de son père, et la conduisent eu pompe au lieu destiné pour la célébration des cérémonies nuptiales?

Paule. C'est pour faire voir que le mariage est une chose honorable parmi toutes les nations. L'époux va trouver sa bien-aimée en son lieu d'honneur chez ses parents, et avec honneur la prend pour son épouse honorable (4)...

 

Longue catéchèse sur « la cérémonie de l'anneau », qui « fut premièrement de fer et sans pierre ; mais depuis il fut d'or, au rapport de Tertullien, et maintenant quelques manuels demandent qu'il soit seulement d'argent, sans aucune pierre précieuse ni gravure. » Mais pourquoi « l'homme met-il entre les mains du prêtre cet anneau, signe de son amour, avant que d'en faire présent à son épouse ? »

 

(1) Instruction, p. 9.

(2) Ib., p. 16.

(3) Ib., p. 46.

(4) Ib., p. 53.

 

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Paule. C'est pour montrer qu'il met son coeur et son amour entre les mains de son Créateur, représenté par le prêtre; afin qu'il le tourne et l'engage de quel côté il lui plaira?

 

Et pourquoi plutôt à la main gauche qu'à la droite ?

 

Paule. C'est parce que la pointe du coeur est tournée de ce côté-là. Et, comme son orifice est un peu tourné du côté droit et s'exhale en haut, cela marque le premier objet où son coeur se doit porter, et vers lequel il doit envoyer comme les exhalaisons de son amour, à savoir Dieu st les choses célestes, ensuite vers le mari (1).

 

« Que signifie le voile qu'on étend sur la tête des mariés...; d'où vient la première institution de ce voile? »

 

Paule. Saint Ambroise la fait descendre de la loi de nature, on Rebecca voyant Isaac..., elle commença de se couvrir et voiler le visage, pour montrer, dit-il, que la pudeur doit toujours accompagner le mariage.

 

Sur quoi, cette cartésienne de Pauline : « Ce voile ne regarde donc précisément que la femme ? - Eh oui, immédiatement du moins : toutefois,

 

on ne laisse pas de l'étendre aussi sur le mari, pour montrer, comme dit saint Isidore, qu'il doit avoir grand égard à la pudeur de sa femme (2).

 

Chemin faisant, Pauline a pris un avant-goût de l'histoire comparée des religions; car telle des cérémonies qu'on lui explique « est aussi ancienne que le monde (3) »; elle a déjà fait connaissance au moins avec trois Pères de l'Église.

 

II. - A ces belles éruditions, et à la théologie essentielle du mariage, Paule, qui s'est aussi formée à l'école de François de Sales et à celle de Bérulle, mêle très habilement la « métaphysique (les saints ».

 

(1) Instruction, pp. 84-87.

(2) Ib., pp. 97-99.

 

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Pauline. Qu'opère le consentement des parties en cette parole : oui?

Paule. Le même effet que l'eau et les paroles au baptême. Car c'est en ce temps-là que se produit le lien sacré et inséparable, la grâce conjugale ou sacramentale (sic), les vertus, les dons du Saint-Esprit et les bénédictions du mariage. Et cette image, remplie de la Vérité de la grâce sacramentale, honore cet incomparable effet du consentement de la Sainte Vierge en cette parole : Fiat. Car ce fut en cet heureux moment que s'accomplit le mystère de l'Incarnation du Verbe divin en Marie. C'est pourquoi, je conseille aux chrétiens qui se marient d'entrer dans l'état intérieur de Jésus-Christ, acceptant la mission de son Père l'envoyant en ce monde, et enfin sa croix où son union avec l'Église s'accomplit (1).

 

Noble texte, qui nous aide à prendre sur le vif le greffage, si j'ose dire, de la spiritualité bérullienne sur la théologie catholique du mariage. Que le oui des deux époux, symbolise et renouvelle ou réalise en quelque sorte le Fiat de Marie, et le mystère même de l'Incarnation ; que « la grâce conjugale » attachée, à ce oui, nous ait été méritée par le Rédempteur, autant de vérités communes, sur lesquelles l'École française fonde l'exercice dévot qui lui est propre, à savoir une volonté plus spécifiée et plus fervente d'honorer par ce oui, le oui du Verbe incarné, acceptant la mission de

son Père; et de s'unir, ou d'adhérer par le oui conjugal au oui rédempteur.

 

Pauline. Le moyen de se mettre en cet état (d'adhésion unitive)?

Paule. C'est que ceux qui se marient donnent leur consentement dans l'esprit de Jésus-Christ, renonçant à toute sorte de volonté humaine et entrant entièrement dans la volonté de Dieu, prenant effectivement le mariage comme une croix. C'est pourquoi ils doivent n'y regarder autre plaisir que celui que Dieu leur y permet, après en avoir souffert les travaux pour sa gloire, comme saint Paul dit que Jésus-Christ prit sa croix et souffrit, dans la vue de la joie qui lui était préparée après sa mort (2).

 

(1) Instruction, p. 79.

(2) Ib.; pp. 79-8o.

 

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« Ce qui fait le mariage, c'est la parole par laquelle les parties témoignent leur consentement ». Mais, ajoute l'auteur , longtemps fameux, de la Morale du Pater, le jansénisant Loriot,

 

il faut bien une autre parole pour élever le mariage à la qualité de Sacrement. Cette parole est celle de Dieu même, dont celle du prêtre est le signe et l'expression. Il ne la prononce pas à la vérité d'une voix sensible, mais il la prononce néanmoins secrètement dans le coeur de ceux qui se marient... selon le Seigneur... Ces personnes écoutent par la foi cette parole secrète, par laquelle Dieu ratifie leur consentement, et applique comme le dernier sceau à leur mariage. Ils écoutent cette divine parole de l'oreille du coeur, lorsque, venant à l'église dans ce dessein, ils ne considèrent pas ce qu'ils vont faire comme une action humaine, mais comme l'ouvrage de Dieu; non comme une chose qui dépende de leurs propres forces ou de l'opération de leur volonté, quoiqu'ils y contribuent leur consentement, mais comme une merveille singulière que Dieu va opérer en eux. Et c'est par cette foi vive, que Dieu trouve ou plutôt qu'il a répandue dans leurs âmes, qu'il les dispose à entrer saintement dans cette alliance (1)...

 

Encore une fois, cette adhérence consciente, formelle, fervente et renouvelée, à la vérité foncière et à la mystique du mariage, est un exercice dévot et duquel on n'entend pas faire dépendre la validité du sacrement. Qu'on y pense ou non, ces « merveilles singulières » « s'opèrent » dans l'âme des époux chrétiens. Leur consentement suffit. Mais ces merveilles, n'est-il pas désirable qu'ils les connaissent aussi pleinement que possible, plus désirable encore qu'ils y « acquiescent », qu'ils y « adhèrent », bref qu'ils veuillent être ce que la grâce du sacrement vient de les faire? C'est ce qu'explique le mieux du monde le chapitre sur « la solide dévotion nécessaire aux mariés », chapitre où Paule ne fait qu'appliquer à la vie des époux

 

(1) Morale chrétienne rapportée aux instructions que Jésus-Christ nous a données dans l'oraison dominicale... Paris, 1673, (2e édition) p. 197. J'ai cité ce passage parce qu'il ajoute aux leçons de Paule une nuance qui me parait belle.

 

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chrétiens les principes communs de la métaphysique des saints. Une « dévotion solide et nécessaire » c'est « la conformité... à la sainte volonté de Dieu » :

 

Paule. Considérez bien votre état particulier, et de la vous apprendrez quelle dévotion Dieu demande de vous... Dieu, ayant établi le mariage pour être l'image de celui de son Fils avec la sainte Eglise, et de l'alliance de son même Verbe divin avec la nature humaine, il veut que les gens mariés expriment et représentent dans leur particulière conduite ces divins prototypes... Or, comme le fils de Dieu, en contractant alliance avec la nature humaine, prit la voie de l'enfance..., votre dévotion.., pour être... conforme à votre état vous doit appliquer à honorer ces deux grands mystères : l'Enfance de Jésus et son Mariage mystique avec la Sainte Eglise, par les adorations d'amour, et par l'union à l'esprit et à la grâce de ces augustes mystères…

Le Mystère de l'Incarnation porte la grâce d'anéantissement, qui est nécessaire dans votre état pour anéantir votre amour-propre et vous rendre le joug du mariage plus aisé à supporter. Celui de l'Enfance divine porte la grâce de l'enfance chrétienne, sans laquelle nul ne peut arriver au ciel et qui a pour son caractère l'innocence, la simplicité, la pureté et le détachement des choses du monde. Et comme plusieurs auteurs ont traité de l'obligation que tout chrétien a d'entrer en l'esprit et d'être uni à la grâce du Mystère de l'Enfance divine..., je ne vous en parlerai pas ici davantage.

 

Fâcheuse lacune et que je ne pardonne pas à Paule : cet esprit d'enfance chrétienne, réalisé suavement et pleinement. dans les circonstances particulières de l'état du mariage, on ne peut rien concevoir de plus sain, de plus libérateur, de plus pur. Mais elle préfère, et cela n'est pas moins beau, ni moins bienfaisant, ni moins « pratique », traiter à fond, « la dévotion des personnes mariées par rapport au mystérieux mariage » du Christ et de son Église (1).

 

III. - Je prendrais volontiers congé de Paule et de Pauline au moment le plus délicat de ces longues leçons,.

 

(1) Instruction.., pp. 113-119.

 

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et qui veulent être complètes, si là encore n'éclatait le génie qu'ils avaient alors de christianiser toutes choses. Aussi bien, dans le chapitre nécessaire « Des péchés contre la sainteté du mariage », Paule n'avait-elle qu'a faire sienne la façon encore plus intelligente qu'ingénue qu'a imaginée l'auteur de la Vie dévote, lorsqu'il dépeint les profanateurs du mariage « sous la couleur des gourmands qui ont leur esprit dans les plats ».

 

Pauline. Par quelles marques peut-on connaître si on est de ces malheureux?

Paule. C'est lorsque, étant h table, on s'applique entièrement à la volupté qui se rencontre au boire et au manger, qu'on y est comme plongé et absorbé et que l'esprit est incapable de pouvoir avec liberté penser à quelque autre chose. Car il y en a dont l'âme est tellement ensevelie dans le sentiment de leur affection brutale, qu'ils sont même incapables de réfléchir avec distinction sur les choses mêmes qui causent la volupté, tant ils sont comme extasiés, si j'ose me servir de ce terme pour exprimer la force de leur affection brutale... Ce que j'ai dit, ma chère fille, de la gourmandise appliquez-le à ce qui regarde l'usage du mariage. Je n'ai pu honnêtement

 

m'expliquer d'une autre façon (1). Puis, revenant à Bérulle, elle lui demande un autre moyen de tourner et tout ensemble de résoudre le problème. C'est le noble chapitre sur les « dispositions chrétiennes avec lesquelles on peut glorifier Dieu par l'exercice du commerce nuptial ».

 

Paule. Renoncez à la volupté, agissez par obéissance aux ordres de Dieu et ayez beaucoup de pudeur. Le chrétien ne devant

 

(1) Instruction, pp. 153, 154. A la place de Paule, peut-être me serais-je dispensé d'ajouter que ceux qui ont ainsi « l'esprit, le coeur, l'âme tout occupés et comme ensevelis dans les plaisirs sensuels... tombent sous la puissance du démon Asmodée », et de rappeler à ce sujet la mésaventure des sept premiers maris de Sara. A quoi Pauline, un peu étonnée : « L'on ne voit pourtant point (aujourd'hui; tant de personnes étranglées parce démon. » - « C'est que Dieu ne le permet pas toujours, réservant la punition en l'autre monde » (p. 151). Quand elle propose des difficultés de ce genre, la Pauline de 168; ne sourit peut-être pas. Mais demain, ou après-demain? Il ne faudrait pas non plus qu'on l'affolât par ces horribles menaces. Combien plus sage la discrétion recommandée par Rancé et par Fénelon, dans l'explication de l'Ancien Testament?

 

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plus agir selon les inclinations du vieil Adam, mais selon Jésus-Christ, il est obligé de renoncer continuellement,

 

non pas d'abord aux plaisirs d'ici-bas, mais

 

à cette inclination naturelle des plaisirs que nous héritons de ce père charnel, ce qui était figuré par la circoncision..., laquelle étant douloureuse, représentait l'esprit saint de Jésus, qui est un esprit de pénitence, qui est communiqué au chrétien dans le baptême, et lui donne une inclination à la pénitence, c'est-à-dire à la souffrance et à l'aversion des plaisirs sensuels.

 

Deux inclinations opposées chez nous : « La loi de la chair combat contre la loi de l'esprit, et pour que triomphe l'esprit, il faut que la chair souffre et soit comme crucifiée ». Voyez comme s'annonce par là le mouvement tournant que j'ai dit. De ce conflit, dont le Christ lui-même n'a pu subir la honte, on passe à « la croix intérieure », bien différente, certes, mais également croix, « que lui formaient deux inclinations opposées l'une à l'autre. »

 

Il avait une inclination naturelle à la gloire et à la félicité comme Dieu, et une autre à la pénitence, à cause de sa qualité de Sauveur... qu'il avait prise... pour réparer la chute de l'homme, qui s'était faite par le désir (immodéré et criminel) des plaisirs (1).

Il renonçait à sa propre inclination qu'il avait comme Dieu..., pour acquiescer à la volonté de son Père, qui... l'obligeait aux souffrances. Il faut donc.

 

(1) J'ajoute ces deux épithètes « immodéré, criminel » pour venir en aide à la philosophie un peu hésitante de Paule. Salésienne, autant dire toute chrétienne, certes, mais non pas sans avoir à combattre - du moins je la vois ainsi - un reste imperceptible d'attachement à l'antique et malsaine tradition qui s'acharne à salir le mariage. Un moraliste contemporain de Paule, Frain du Tremblay, est, sur ce point, beaucoup plus courageux et catégorique, beaucoup plus étroitement fidèle à François de Sales. « Ce n'est pas, dit-il, le plaisir que nous sentons dans l'usage des créatures qui nous rend impurs... Ce plaisir est une impression même de Dieu dans l'âme... et il est de l'institution de la nature. Or ce qui est de l'institution de la nature ne peut précisément nous rendre impurs. Autrement Dieu. se contredirait lui-même... Il nous aurait faits pour lui, et il aurait institué un sentiment de plaisir qui nous séparerait de lui. Au contraire, ce plaisir par lui-même nous doit porter à lui, en reconnaissant qu'il vient de lui. » C est notre attachement excessif et déréglé à un plaisir quel qu'il soit, « qui fait l'impureté de l'âme. » Traité de la vocation chrétienne des enfants, Paris 1685, pp. 117-118.

 

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encore un léger détour et nous arrivons;

 

il faut donc pour imiter Notre-Seigneur, lorsque la nécessité de souffrir se présente..., renoncer à son inclination, par l'amour que nous devons avoir pour la pénitence... Mais aussi, lorsque c'est le plaisir qui se présente, et que ces sortes de plaisirs sont attachés à une nécessité indispensable de notre état, quoiqu'on les reçoive bien en effet, l'esprit du christianisme y a répugnance, ce qui fait souffrir le chrétien intérieurement, et de même que Notre-Seigneur acquiesçait à l'humiliation de la Croix par l'amour qu'il portait aux ordres de Dieu sur lui, aussi le chrétien doit acquiescer à se soumettre aux obligations de son état par l'amour et la soumission qu'il doit aux ordres de Dieu sur lui. Cependant il doit renoncer au plaisir qu'il en reçoit nécessairement et adhérer à la sainte inclination du Sauveur qui, par un principe et motif de pénitence, a une aversion pour tous les plaisirs sensuels.

 

Il y a là peut-être un peu d'entortillement, et que Paule eût évité en appuyant davantage sur la divine simplicité de « l'esprit d'enfance ».

 

Pauline. Y a-t-il quelques marques qui puissent faire connaître si l'on est dans une bonne disposition ?

Paule. La marque assurée c'est lorsqu'on peut facilement appliquer son esprit à quelque autre sujet que celui qu'on exerce, et qu'on peut aller jusqu'à l'application du coeur à Dieu par quelques saintes pensées. On peut dire (alors), que le coeur n'est point attaché (dérèglement) à la volupté, et par conséquent qu'il use de ce monde comme n'en usant point..., comme saint Paul l'enseigne... Une âme bien dégagée,

 

par ces mots, et par quelques autres plus ou moins semblables, Paule entend marquer une différence entre ce qui est de simple conseil, et le devoir strict;

 

s'appliquerait à adorer Dieu comme l'auteur du mariage... ; elle remercierait sa bonté de l'avoir choisie pour lui communiquer sa puissance... ; elle renoncerait à soi-même et se donnerait à Notre-Seigneur pour entrer par lui dans tous les desseins de Dieu en cet acte, pour y agir purement par un motif d'obéissance à ses ordres, dans l'intention de l'aimer et de le glorifier. Enfin,

 

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comme dans le temps que Notre-Seigneur opéra le mystère de son mystique mariage, il avait présents en son divin esprit tous les chrétiens qui devaient naître enfants de Dieu, par la vertu de ce divin mystère..., il faudrait offrir à Dieu..., dans cette action, le fruit qui en peut provenir : toute la direction qu'on pourra avoir sur sa conduite; toutes les actions naturelles et surnaturelles qu'il fera dans le cours de sa vie mortelle...; toute la gloire que la miséricorde de Dieu, voudra lui accorder dans le ciel... Offrir tout cela à la gloire de Dieu..., en l'union de l'offrande que Notre-Seigneur a faite à son Père sur l'arbre de la croix.

 

Toutes pratiques, moins difficiles à ces croyants qu'on ne l'imaginerait peut-être, et dont le programme, bien loin de les accabler, les épanouissait plutôt. « Pour ceux qui ne

sont pas capables » d'applications aussi précises, aussi prolongées, « ils devraient faire» un acte préalable et global « d'union à l'intention de Dieu et un autre de désaveu de la concupiscence, afin de mourir à la chair et au sang (1). »

 

IV. - Invité ou non aux premières fêtes de l'amour chrétien, « l'esprit de pénitence » ne se laisse pas négliger longtemps. Sur les multiples misères de la vie conjugale, nos auteurs sont à peine moins abondants que les écrivains profanes. Mais, en revanche, plus graves, plus pitoyables et, ce qui va sans dire, de meilleur conseil. Ces misères du reste, ils les baptisent croix, ce qui fait toute la différence.

Pour la plus auguste de ces croix, les douleurs de l'enfantement, j'ai cru n'avoir ici rien de mieux à faire que de transcrire, les unes à côté des autres, quelques-unes des formules dévotes qui se trouvent, soit dans les ouvrages spéciaux sur le mariage, soit dans les recueils de prières. J'emprunte la plus ancienne au Trésor de Jean de Ferrières (1596) ; puis viendra une page de Godeau, dont on aimera, je pense, l'austère grandeur, l'accent généreux, les nobles cadences (1646). Celle qui suit, plus sombre

 

(1) Instruction, pp. 156-163.

 

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et d'un pessimisme jansénisant, mais assez originale, est due à l'auteur d'un livre sur le Devoir des Mères avant et après la naissance de leurs enfants (1675). La formule que je cueille dans l'Exercice spirituel est un peu sèche et d'une densité quasi liturgique. Si je lui fais une place dans notre tableau, c'est d'abord qu'elle a dû être d'un usage fort commun, et ensuite parce que j'ai des raisons de supposer que Pellisson l'aura luise en français Louis-le-Grand. Quant à la prière que j'attribue au P. Quesnel, mais que celui-ci n'a peut-être que retouchée, elle appartient à un recueil de 1694, réédité souvent depuis. Enfin, j'ai pensé qu'on aurait plaisir à entendre la prière de nos « Soeurs séparées ». Soit deux autres formules que nous offre le Bouquet d'Eden. Celle du pasteur Merlin est plus qu'émouvante : « O Éternel, tes yeux sont ouverts au temps que les chamois des rochers font leurs petits... A plus forte raison, o mon Dieu, tu auras pitié et souvenance de moi qui suis ta chambrière ». Psaume rude et tendre, où se marient les térébinthes bibliques aux genévriers épineux des garrigues languedociennes. La seconde, que le compilateur de ce recueil attribue à Fartley, est d'une poésie moins héroïque, mais, par endroits plus humaine; ainsi quand la pauvre femme demande que soient épargnées au corps de son enfant qui va naître les marques symboliques des fautes maternelles. Ignorant la date précise de ces deux prières, je les place entre celle du jansénisant et celle de Pellisson.

 
JEAN DE FERRIÈRES. (1585, réédité en 1686).

 

Oraison pour dire quand une femme enceinte est en travail d'enfant.

 

Seigneur, nous ne nous plaignons pas de toi, comme si nous étions dénués de ta miséricorde et accablés de ta justice; car nos péchés sont cause de nos maux, pour lesquels à bon droit tu nous as imposé telles charges, voire bien. inégales au forfait... De tout temps tu t'es montré plus enclin à faire miséricorde... Pour cette cause donc, Seigneur, nous te prions qu'il te plaise adoucir maintenant ce mémorial de la première transgression, en cette

 

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tienne créature, laquelle travaille en grande angoisse et danger... Veuille lui donc donner bonne et heureuse délivrance..., afin que nous soyons tant plus confirmés que tu présides sur toutes les langueurs et détresses, et que tu as puissance de les chasser et amortir...

Délivre donc, Seigneur, cette pauvre femme ainsi oppressée..., et comme tu es le protecteur des tiens dès le ventre de leur mère, qu'il te plaise avoir maintenant cet enfant en ta protection... Seigneur soulage donc cette pauvre mère en ses douleurs extrêmes... Prends aussi l'enfant, Seigneur, et le conduis et tire hors de ses détroits, afin qu'il puisse voir en joie et bonne santé et prospérité les parents qui l'ont engendré, et jouir de ta clarté et de toutes autres grâces... (1)

 
GODEAU

 

Prière de la femme enceinte.

 

Seigneur, ce n'est pas moi qui me suis rendue féconde, ni qui ai formé dans mon ventre le corps de l'enfant que j'y porte. C'est vous qui m'avez donné la bénédiction de mère, et qui, par une admirable puissance, avez d'une masse informe fait une créature vivante. C'est vous qui avez bâti ce merveilleux ouvrage, qui est l'abrégé de vos œuvres; qui avez placé chaque membre en son lieu et accordé ce nombre innombrable de parties différentes, pour en composer un Tout qui a l'honneur de porter votre ressemblance. L'âme qui le fait vivre vient de votre seule main, et il n'y a que vous qui sachiez quelle est sa nature et son origine. Enfin la science que vous avez de l'état de l'homme, en sa conception et en son accroissement, tandis qu'il vit en sa mère, est admirable, et personne n'y peut atteindre, comme personne ne peut le conserver que vous.

Je me jette donc à vos pieds, pour vous demander humblement qu'il vous plaise de me préserver pendant ma grossesse de tous les accidents qui pourraient me faire blesser. Conduisez à maturité le fruit que vous avez élevé jusqu'à cette heure, et ne permettez pas que mon ventre serve de tombeau à mon enfant, qui y doit trouver la vie. Durant que je le porterai, faites-moi faire un bon usage de toutes les incommodités qui m'arriveront, et rendez-moi attentive à me conserver, non par délicatesse,

 

(1) Le trésor des prières..., p. 76, seq. Je remarque, sans me l'expliquer, que de toutes nos formules c'est la moins «biblique ».

 

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mais pour obéir à l'ordre que vous avez établi et pour faire recevoir le saint baptême à mon fruit. En mon accouchement, fortifiez mon coeur pour supporter les douleurs qui l'accompagnent, et que je les accepte comme des effets de votre justice sur notre sexe, pour le péché de la première femme. Qu'en la vue de cette malédiction, et de mes propres offenses dans le mariage, je souffre avec joie les plus cruelles tranchées, et que je les joigne aux souffrances de votre Fils sur la croix, au milieu desquelles il m'a engendrée à la vie éternelle. Elles ne peuvent être si rudes que je les mérite : car, bien que la sainteté du mariage ait rendu ma conception légitime, je confesse que la concupiscence y a mêlé son venin et qu'elle m'a fait faire des fautes qui vous déplaisent. Que si votre volonté est que je meure en mon accouchement, je l'adore, je la bénis et je m'y conforme. Seulement, je vous demande la vie pour mon fruit, afin qu'il reçoive le Sacrement, sans lequel il ne peut voir votre face. Qu'après cela je le voie porter au tombeau, je me consolerai d'avoir augmenté le nombre de ceux qui suivent l'Agneau partout où il va, et qui chantent un cantique, lequel ne peut être chanté de nul autre. Mais j'espère que votre miséricorde nous gardera l'un et l'autre, et que cette grâce, me rendant plus obligée à votre bonté, me rendra aussi plus soigneuse de vous servir, afin de joindre à la fécondité de la lignée celle des bonnes Oeuvres, que vous avez promis de couronner par votre gloire et l'Eternité (1).

 
LE JANSÉNISANT

 

Prière propre aux mères qui sont enceintes pour demander l'humilité qui convient à leur état.

 

Père éternel, Sauveur Jésus, Esprit divin, m'anéantissant devant vous, j'adore... l'heureux et admirable moment où vous avez accompli... le mystère de l'Incarnation...

Sauveur Jésus, je ne vois dans la conception de cette chair semblable à la nôtre.., que de la pureté, que de la virginité, que de la sainteté, qu'une fécondité toute surnaturelle et toute céleste... Et je ne puis envisager par les yeux de la foi, dans cette conception de votre divin corps que... des raisons d'une vénération très profonde envers (Marie)... Mais considérant la différence infinie qui se trouve entre votre conception toute sainte

 

(1) Instructions et prières chrétiennes... 1646, p. 317, seq.

 

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et la conception commune des hommes; entre la puissance par laquelle vous avez rendu féconde une Vierge... et la convoitise par laquelle nous devenons les mères de nos enfants, je ne puis que je ne m'anéantisse devant vous ; que je ne gémisse du plus profond de mon coeur... Oui, mon Dieu..., je me suis révoltée contre vous par... la révolte d'Adam et d'Eve... Je vous ai offensé en eux et par eux. J'ai mérité la révolte de ma chair contre mon esprit... Je me condamne moi-même à la punition que je souffre... Mon Sauveur, ayez pitié des souillures dans lesquelles j'ai conçu mon fruit. Comparant l'impureté si étrange et si extrême de son origine avec la sainteté... de la vôtre, je ne puis qu'en adorant la vôtre, je ne plaigne la sienne avec toute la douleur dont je suis capable; et que je ne me plaigne moi-même et n'aie une très grande compassion de moi-même, de n'avoir pu communiquer à cet enfant que le péché... Faites que je m'humilie incessamment... et que j'aie une affliction toute chrétienne de n'avoir pu lui communiquer que ce qui lui fait mériter votre colère et votre condamnation. Certainement, mon Dieu, je ne puis trouver que des sujets de m'humilier et de m'affliger dans la qualité de mère de sa chair; et je ne puis être consolée qu'en vous regardant comme son Réparateur et comme l'unique auteur de la Vie qui seule lui est désirable, et qui seule mérite d'être appelée vie (1).

 
LE PASTEUR MERLIN

 

Prière de la femme enceinte.

 

Mon Dieu, mon Père, qui, par ta puissance et providence, as formé l'enfant que je porte en mon ventre, préserve-moi durant ma grossesse de blessures et dangereux inconvénients, comme aussi d'envies étranges et extravagantes, qui laissent des impressions difformes aux enfants. Et quand le temps sera venu, allège mes douleurs, donne-moi force pour les supporter. Fais-moi la grâce que le sentiment d'icelles me remémore l'affliction à laquelle tu m'as assujettie dès le commencement, en la personne d'Eve, notre Mère afin que je haïsse de plus en plus le péché qui est cause de tant de malheurs...

Mais puisque toutes choses tournent en bien à ceux qui t'aiment, je suis aussi assurée que ces douleurs-là me tourneront

 

(1) Du devoir des Mères avant et après la naissance de leurs enfants, Paris, 1675, pp. 59. seq.

 

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à bien, au milieu desquelles tu me donneras, s'il te plaît, vigueur pour enfanter. O Eternel, tes yeux sont ouverts au temps que les chamois des rochers font leurs petits; tu observes quand les biches faonnent, tu comptes les mois de leur portée et sais le temps qu'elles font leurs petits. Tu échauffes les oeufs que l'autruche cruelle laisse sur le sable et donnes force aux petits qui sont dedans pour en sortir : à plus forte raison, o mon Dieu, tu auras pitié et souvenance de moi, qui suis ta chambrière et ta fille, à qui tu as donné une âme raisonnable et qui m'as donnée à ton. Christ, et en lui l'assurance de la vie éternelle. Sois donc toujours avec moi et ne m'abandonne, afin qu'étant heureusement délivrée, je te puisse rendre louanges et actions de grâces, et me réjouir, voyant qu'une créature humaine est née au monde. Mais si, o mon Dieu, ton vouloir est de me retirer en l'enfantement des misères de ce siècle, comme il est arrivé autrefois à Rachel, femme de ton serviteur Jacob, fais-moi la grâce en tel cas que, joyeuse et contente, je laisse ces bas lieux pour aller à toi. Que si, moi étant préservée et l'enfant vient à expirer dès la matrice, fais-moi la grâce que j'adore tes jugements, tous remplis d'équité, reconnaissant que l'enfant aura plus tôt achevé sa course pour ne point voir ce siècle mauvais, mais pour sentir son âme recueillie de bonne heure en la gloire céleste. Exauce-moi, o mon Dieu (1)!

 
LE MINISTRE FARTLEY

 

Prière pour la femme en travail d'enfant.

 

O Dieu très juste et miséricordieux, qui as justement imposé sur mon. corps les peines et douleurs que j'endure, pour la transgression d'Ève..., et qui pourtant en compassion les a bénites pour la propagation de ton Eglise..., aie maintenant pitié de la faible disposition de ta servante, incapable de passer par ce grand Oeuvre de patience et de travail. Mes parents mangèrent des raisins aigres, et mes dents en sont agacées. J'ai goûté l'amertume de ce fruit, et c'est pourquoi je le déteste et l'ai à contre-coeur. Je confesse, o bon Dieu, que tant moi que l'enfant qui est dans mon ventre, avons justement mérité de mourir en nos péchés, lui dans l'originel et moi dans les actuels. Et toutefois j'espère qu'en cette bénite semence de la femme, qui a

 

(1) Le Bouquet d'Éden ou recueil des plus belles prières et méditations.... Hanau, 1673, pp. 62o, seq.

 

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brisé la tête du serpent, tu as des bénédictions en. réserve pour moi et pour l'enfant duquel je. suis prête d'accoucher, duquel je suis autant en peine en mon âme pour l'enfanter pour toi et pour le rendre tien par l'aide de ta grâce, comme en mon corps pour le produire au monde... Bénis-moi, mon, cher Père, et toutes ces deux ouvrages de grâce et de nature. O Dieu, ne punis pas l'enfant pour l'amour de la mère, mais préserve la mère pour l'amour de l'enfant, afin que l'un et l'autre vive et glorifie ton nom. Sanctifie-moi,. ces peines, à ce qu'elles ne, servent pas seulement de corrosif à mes péchés passés, niais aussi de préservatif pour m'empêcher d'y retourner....

O Dieu, qui étais avec moi quand je conçus, sois, présent maires tenant... Que ta main, o bon Dieu, qui a formé mon enfançon en mes entrailles, conserve tous ses membres en leur dupe forme, substance et proportion, afin que la marque. du péché des parents ne soit point vue ès défauts de l'enfant. Ne marque pas ses yeux pour l'aveuglement de mon âme; ne lui bouche pas les oreilles à cause- de ma surdité à tes inspirations; ne lui lie. pas la langue pour ce que je suis muette à magnifier ton nom; ne le rends point enfin boiteux ou estropiat pour marquer mon impuissance et paralysie à cheminer en tes voies... Mais plutôt, o bon Dieu, rends-le parfait de corps et d'âme et en fais un vif instrument de l'a gloire. de ta grandeur. C'est mon travail et mon ouvrage de le rendre enfant de la mort, mais c'est à toi, bon Dieu, de le faire enfant de ta grâce... Assiste-moi tellement durant mon travail... que je puisse te louer à jamais par les' effets... de ta miséricorde en la préservation de mon fruit pour lequel je demande ta bénédiction, le consacrant à ton service et moi pareillement. Exauce-moi, o grand Dieu, par l'amour du Saint-Enfant Jésus, auquel avec toi et le Saint-Esprit soit tout honneur louanges et actions de grâces maintenant et sans fin (1).
PELLISSON

 

Prière que les femmes enceintes peuvent dire le matin.

 

O mon Dieu, créateur du ciel et de la terre, qui disposez de tout comme bon vous semble, qui avez voulu vous servir de nous pour donner l'être à des créatures qui, par un effet de votre bonté, doivent être un jour capables de vous servir, de vous

 

(1) Le Bouquet d'Eden... pp. 623, seq. Voir du même, 16., p. 627, une très belle « Prière de la femme après l'heureuse délivrance ».

 

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honorer et de vous aimer ; donnez-moi, s'il vous plaît, la force de supporter les incommodités auxquelles vous m'avez assujettie en punition du premier péché. Je les accepte volontiers et vous supplie de tout mon coeur d'avoir pour agréable de les unir aux souffrances qu'il vous a plu endurer pour nous sur la croix, où, nous régénérant à votre Père, avez souffert des douleurs qui sont au-dessus de nos paroles et de nos pensées.

Faites-moi la grâce, Seigneur, que je souffre avec patience celles qui m'arriveront, et que j'aie la force de donner la naissance corporelle à l'enfant que j'ai conçu, afin qu'il puisse recevoir la spirituelle dans votre Eglise, et vivre sur la terre de la vie nouvelle de la grâce, jusqu'à ce qu'il aille vivre de la vie de la gloire dans le ciel. Prenez, mon Dieu, la mère et l'enfant sous votre protection. Je vous en supplie par l'intercession de la Sainte Vierge, mère de votre Fils, le refuge et l'avocate des mères. Ne permettez pas, Seigneur, que l'enfant qui naîtra de moi viole jamais vos saintes lois; mais faites plutôt qu'il les observe si religieusement durant tout le cours de sa vie qu'il mérite d'en recevoir la récompense pendant toute l'éternité (1).

 
QUESNEL

 

Prière d'une femme enceinte pour demander la grâce d'un heureux accouchement.

 

Grand Dieu, qui m'avez donné l'être et la vie..., je vous adore et vous rends hommage de tous vos dons... Entre vos grâces, o mon Dieu, je reconnais celle que vous me faites de me rendre féconde, et de vouloir que je coopère à votre puissance, à votre providence adorable, pour former en moi et faire naître de moi une créature capable de vous adorer, de vous aimer et de jouir éternellement de vous. Achevez, mon Dieu, votre ouvrage en moi, et daignez conserver et conduire à sa perfection le fruit que je porte dans mes entrailles. Protégez-le de tous accidents qui peuvent lui nuire. Ne lui imputez point mes péchés et ne per-mettez pas que les fautes dont je suis coupable à vos yeux, l'empêchent de venir à un heureux terme et de recevoir, par le saint baptême, une nouvelle naissance en Jésus-Christ votre fils.

O Jésus, qui avez voulu être conçu dans le ventre d'une vierge, y demeurer neuf mois entiers sans en abréger le terme..., je vous offre, en l'honneur de ces mystères de votre Incarnation...

 

(1) Exercice spirituel..., par V. C. P., 170-171.

 

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et de votre humble naissance, l'état où je suis, et le fruit que je porte. Bénissez la mère et l'enfant...

Sainte Vierge..., à qui seule il a été dit : Vous êtes bénie entre toutes les femmes et le fruit de votre ventre est béni, faites s'il vous plaît... que le fruit qui est dans le mien participe à la bénédiction de votre Fils adorable... Daignez vous-même offrir à Dieu ce fruit qui est à lui, en l'honneur de l'oblation que vous lui avez faite de votre Fils. Et je vous conjure, par votre maternité divine, de lui obtenir la grâce d'être consacré à lui par le baptême... (1)

 

 

Ce tableau comparatif suggère des réflexions que le lecteur fera de lui-même (2). Il aura bien flairé, je pense, et détesté l'arrière-goût manichéen que je trouve, pour ma part, à la formule jansénisante. Si nous avons été conçus « dans le péché », il ne s'ensuit aucunement que la mère ne puisse « communiquer à son enfant que le péché. » Ce que est de trop. La vie même que nous ont donnée nos mères serait-elle donc un mal pur et simple ! Créés à l'image de Dieu, et déjà racontant sa gloire, infiniment mieux que les étoiles - coeli enarrant... - ces petits êtres n'auraient-ils donc rien d'aimable ? L'immense tendresse dont le prêtre les accueille à la porte de l'église, serait-elle une hérésie ? Quand il demande qu'on laisse venir à lui les

enfants, Notre- Seigneur a-t-il soigneusement spécifié que, non circoncis, ils lui seraient un objet d'horreur? Et puis ne feriez-vous donc pas de différence entre le fruit d'une chrétienne et celui d'une infidèle? Les dons de nature que nous

 

(1) Prières chrétiennes. II, pp. 471-472. Comme on le voit, c'est la même formule que celle de Pellisson, mais plus vivement bérullianisée.

(2) Réflexions de tout genre. Ainsi, dans la formule de Merlin, cette allusion aux « envies » et une allusion toute voisine dans l'autre prière protestante. Remarquez aussi, du point de vue de la langue, les nuances de rythme qui distinguent Godeau de Pellisson. Et encore, dans la formule de Morin, l'heureuse adaptation des nombreux textes de la Bible où il est parlé de l'autruche. L'auteur du Devoir des Mères s'approprie ces mêmes textes, mais pour humilier les Mères qui ne veulent pas nourrir leurs enfants. Il cite le grand texte des Lamentations.., quasi struthio in deserto, et il continue : « La tradition commune est que les autruches ont si peu d'amour pour leurs petits qu'elles abandonnent leurs oeufs. Et Job témoigne que cela est vrai.... » Du devoir des Mères, p. 451.

 

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ont « communiqués » nos mères, leurs façons de sentir et de comprendre, tout cela chez elles n'est-il pas comme imprégné de « surnature »; leur vertu ne nous a-t-elle pas comme adaptés à la grâce du baptême? Remarquez aussi la cruauté, ou, pour trancher le mot, la sottise où les conduit l'obsession de la chute originelle. Eh ! quel besoin de tant rappeler à cette femme, in periculis partis « l'humiliation qui convient à son état » ? Ce qu'elle souffre ne lui crie-t-il pas assez haut qu'elle n'est pas l'égale de la Vierge immaculée (1) ?

Combien plus humaine - et sans doute plus orthodoxe - la formule du Rituel romain, Benedictio mulieris prcegnantis in periculis partus, offrant à Dieu la naissance virginale de Jésus, non pour ajouter une humiliation nouvelle aux douleurs de l'enfantement, mais pour obtenir, par la grâce même de Bethléem, l'atténuation et l'heureuse issue de ces douleurs! « Seigneur Dieu... fort et terrible, mais aussi la bonté même, l'unique Bonté..., qui avez façonné le corps et l'âme de la glorieuse Vierge, pour faire d'elle une demeure digne de votre Fils ..., acceptez le sacrifice d'un coeur contrit, écoutez le désir fervent de votre servante qui vous conjure humblement de lui conserver son fruit...; ut obstetricanti manu misericordiae tuae foetus ejus ad lucem prospere

 

 

 

(1) Je dois avouer à mon vif regret - ou plutôt redire, car je l'ai déjà insinué plusieurs fois - que notre excellente amie Paule est plus ou moins victime de cette même obsession. Dans le chapitre : Des exercices de piété convenables aux femmes enceintes, à Pauline qui lui demande « à quels attributs divins... une femme enceinte participe », Paule répond : « A la fécondité de Dieu, avec cette différence qu'elle produit un fruit de malédiction, au lieu que celle de Dieu est sainte, produisant un file très saint... Toutes les filles d'Adam... conçoivent des enfants semblables à leur premier Père. David reconnaît cette vérité... » Eh ! c'est entendu! Mais notre premier père n'est-il que péché? Si la nature est plus ou moins blessée en lui, l'est-elle à mort, et si bien que tout son être soit uniquement mauvais. « Voilà l’attribut auquel la femme enceinte participe, voilà l'état pitoyable où le péché la réduit, de porter dans ses lianes un misérable pécheur, un enfant d'ire et de malédiction, ennemi de Dieu, esclave du démon et l'héritier de l'enfer ». Instruction, pp. 247-28. Etrange «attribut » que cette « fécondité » uniquement détestable ! Je ne suis pas grand clerc en ces matières, mais je n'arrive pas à comprendre comment ils peuvent ou osent dire que par cette fécondité elle-même et par elle seule, toute mauvaise, la femme « participe à la fécondité de Dieu ».

 

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veniat, ne sanctae generationi servetur (1). » Il est curieux, et si le sujet me le permettait, je dirais qu'il est amusant de voir que de toutes ces « prières pour une femme enceinte », celle du Rituel romain est la seule qui oublie de rappeler la faute de la première femme (2).

Mais ce qui doit le plus nous frapper dans ces formules parallèles, c'est leur unanimité foncière, leur esprit exclusivement religieux et d'un christianisme si intense. Des anciennes superstitions, mêlées depuis toujours au drame de l'enfantement, ces nobles textes ne gardent plus que des traces imperceptibles. Ce sont là de pures prières, non des amulettes. Et, je reprends le refrain que nous imposent, un à un, tous les chapitres du présent volume : pour qu'en de tels moments, des femmes sans nombre aient pu s'approprier de tels sentiments, il faut bien qu'avec notre XVII° siècle français, la civilisation chrétienne soit parvenue à un des sommets de son histoire.

 

(1) Obstetricanti n'est certes pas beau, mais rapporté à la miséricorde divine, il est sublime, Intelligenti pava... Dans les hymnes gallicanes, la lance qui ouvre le côté du Sauveur est appelée souvent obstetrix. Mox obstetrice lancea. Hymnes.., de Cl. Santeul, éd. Chevalier, Paris, 1909, p. 13.

(2) Il est également curieux que seul le Rituel romain rappelle la grossesse d'Elizabeth. Qui Joanem Baptistam.... in utero matris exsultare... Rappelons en passant - car ce thème appartient plutôt à l'histoire des moeurs qu'à celle du sentiment religieux - que nos auteurs insistent avec beaucoup d'énergie sur « l'obligation qu'ont les mères d'allaiter elles-mêmes leurs enfants ». Plus de cent pages là-dessus dans le livre Du devoir des Mères. Il y a là comme une sorte de croisade et dont il semble bien que la première initiative, ou une des premières, en tout cas la plus efficace, soit due à Erasme, longuement cité dans le Devoir des Mères. Tout un chapitre dans l'Instruction sur le mariage, pp. 26o, seq. et dans les Instructions chrétiennes sur les sacrements de M. Letourneux, Paris, 1696, pp. 349, seq. « On sait dit Letourneux, qu'il y en a qui ne le peuvent faire sans de grandes incommodités, et alors elles sont excusables, pourvu qu'elles aient essayé et qu'elles ne s'imaginent pas en l'air, hais qu'elles connaissent par expérience, l'impossibilité où elles sont de rendre à leurs enfants ce qu'elles veulent sincèrement leur rendre. p. 351). Cf. aussi Lazare Bocquillot : Homélies... sur les commandements de Dieu... Paris, 1688. « Il n'y a presque plus, dit-il, que les enfants des pauvres qui soient nourris par leurs mères s (p. 62); mais il ajoute curieusement : « Il y a déjà des femmes de toutes sortes d'états, et même quelques Dames des plus qualifiées, qui s'acquittent de ce devoir avec beaucoup de soin..., depuis qu'elles en ont été instruites. Et il y a sujet d'espérer que, dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, on n'aura plus de peine à résister aux impressions de la nature, et aux lumières de la raison et de la foi, qui enseignent toutes cette obligation. » pp. 64-65).

 

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V. - Je ne dis pas son apogée, qui est loin encore. A de menus indices, qu'il serait trop long de recueillir - j'en ai relevé quelques-uns au passage -, et qu'il serait injuste de trop presser, on croit deviner chez presque tous les auteurs de ce temps-là qui ont traité, ex-professo ou incidemment, de notre sujet, une certaine lenteur ou mauvaise grâce à réaliser pour de bon la « grandeur » et la « sainteté » du mariage. Bon gré mal gré, on résiste encore à la divine pureté de François de Sales. Le pli était pris depuis trop longtemps - le vieux pli manichéen et le gaulois, l'un creusant l'autre-, et les sombres tendances du jansénisme n'étaient pas pour l'effacer. Ils ne peuvent se tenir d'enlever d'une main au mariage ce qu'ils lui ont accordé de l'autre, exagérant sans mesure les tentations que doit vaincre l'amour chrétien et plus encore peut-être les « tribulations » dont parle saint Paul. Dans les Instructions sur le mariage que nous connaissons déjà, il y a toute une « quatrième partie » sur « les croix de l'état du mariage » et le « bon usage qu'il en faut faire ». Près de cent pages. Si, après les avoir subies, Pauline se décide à épouser Pammachus, ce sera vraiment que sa vocation n'est pas douteuse.

 

Six sortes de croix, dont la première est la stérilité; la seconde les enfants vicieux; la troisième est la pauvreté; la quatrième est le chagrin des parties lorsqu'elles se déplaisent l'une à l'autre; la cinquième est la jalousie et la sixième est la séparation inévitable (1).

 

Pour la sixième, évidemment! Avouez toutefois, Madame, qu'elle aura du moins l'avantage de mettre fin à la quatrième. Le détail n'est pas plus affriolant que ces vues d'ensemble. A trois ou quatre reprises, Pauline est avertie qu'un de ses fils pourrait bien finir en place de Grève. Et la voici qui déjà s'y prépare :

 

Pauline. Mais quel usage faudrait-il faire de cette croix si

 

(1) Instruction, p. 33o.

 

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dure lorsqu'on a un enfant si misérable que de devenir la proie d'un gibet?

Paule. La patience est un bon et profitable purgatoire; c'est pourquoi il faut supporter cette croix avec patience, et recevoir cet affront en esprit de pénitence, n'ôtant jamais de devant ses yeux une telle abjection, afin de demeurer dans la souffrance de cette croix honteuse (1).

 

Pour un peu, on lui conseillerait de faire peindre, d'ores et déjà, et de contempler soir et matin pendu ce petit Paulin qui n'existe pas encore. Le reste à l'avenant, et parfois avec des précisions réalistes que Paule eût bien fait de garder pour elle, ou pour lui. Car c'est un docteur et d'une maladresse vraiment masculine (2). Excellent toutefois lorsqu'il revient à la mystique de son sujet.

 

(1) Instruction, p. 343.

(2) Les chapitres sur ce qu'il appelle « l'inconstance des noces » et sur la jalousie sont assez extraordinaires « Que conseilleriez-vous de faire à la vie débauchée d'un mari », demande Pauline ? « Qu'on se servît de trois moyens pour travailler à sa conversion. Premièrement qu'on usât à son égard d'une innocente dissimulation.... Les témoignages des fâcheries d'une femme envers le mari, au sujet de sa vie débauchée, bien loin de servir à l'en retirer, l'y plongent davantage; etc.. etc.. » Jusqu'ici rien d'imprévu. Mais « le second moyen » est une trouvaille : « C'est de ne parler jamais des personnes que l'on soupçonne contribuer à sa débauche. Au contraire, je conseillerais qu'on les louât devant le mari; mais que la vérité, la justice et la prudence conduisent en cela la langue. Il est bon de blâmer les vicieux en général, mais il n'est pas toujours utile de les tancer dans le particulier; par ce moyen on se garantit d'un redoublement de haine..., on attire la bienveillance du mari et de ses complices ; par ce moyen on travaille fortement à leur conversion.... Cette louange est comme la voix du sage enchanteur; si le mari prête l'oreille à cette voix charmante, il sera pris heureusement... Hélas ! quelquefois ce n'est qu'un chétif ornement, mis d'une certaine manière, qui les a rendus esclaves du péché. » Ce « chétif ornement » - mettons un nœud de ruban, - veut-il que l'épouse délaissée le vante? «La femme prudente ayant découvert par cette adresse de la charité le noeud fatal qui le lie si malheureusement, n'entreprend pas de le rompre de force... mais, au contraire, elle prend ses précautions de loin pour se rendre agréable... et, attirant l'amour du mari à soi par des attraits innocents, elle éteint les feux illégitimes. » Sur quoi la pauvre Pauline ahurie, et on le serait à moins : « Mais cette louange que vous conseillez est-elle compatible avec l'esprit du christianisme qui est l'esprit de simplicité, de sincérité et de justice? Pour ne point mal parler de ces gens, là encore, passe! Mais de les louer, je n'en demeure pas d'accord ». Le docteur achève de se noyer, mais il n'en tient que plus fort à son invention. Eh! quoi, dit-il, pour avoir un défaut, cette personne ne les a pas tous ensemble. « Une fille peut avoir de l'esprit, être agréable, civile, etc... » ; « Taisant le mal qu'on reconnaît en ces personnes-là, on peut, pour les fins que nous avons dites, les louer pour les biens que l'on remarque en elles... « Pauline : » Enfin, quel est le 3e moyen? » Instruction, pp. 388-390. Tant il est vrai que la discrétion reste le qualité maîtresse d'un directeur. Eh! 'de quoi ce nigaud va-t-il se mêler ?

 

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Paule. C'est assez dire que ce sont des croix, pour les faire aimer et chérir d'une âme vraiment chrétienne. Les saints ont tant eu d'estime pour les souffrances, qu'ils les ont toujours préférées aux visions et révélations, et à toutes les extases des contemplatifs. Les souffrances.., ont ce grand avantage que de faire en l'âme impression de la sainteté, qui la sépare de toutes les créatures pour l'appliquer à Dieu seul (1).

 

Le livre s'achève du reste sur un acte de pur amour. C'est au sujet de la dernière des croix conjugales, et, souvent, très souvent, quoiqu'ils en disent, de la plus cruelle de toutes.

 

Pauline. Lorsqu'une des parties meurt, que doit faire l'autre?

Paule. Pour faire un saint usage de cette croix, il faudrait imiter cette sainte princesse de Thuringe, lorsque étant revenue à elle après être tombée en pâmoison à la première nouvelle de la mort de son cher époux, elle se tourna vers Dieu, lui disant dévotement : « Mon Dieu, vous savez combien j'aimais le duc mon mari, parce que vous l'aimiez et parce que vous me commandiez de l'aimer. Quand bien je le pourrais ressusciter avec un seul de mes cheveux, je ne voudrais pas le faire contre le moindre degré de votre volonté. C'est pourquoi, je vous supplie de lui donner un éternel repos, et à mon âme la grâce de vous servir fidèlement.» - C'était une amitié très pure et bien parfaite que celle-là (2).

 

Quatre ou cinq ans avant cette Instruction, où Paule déroule avec une impassibilité rassérénante le film des innombrables catastrophes que nous avons dites, paraissait un autre catéchisme conjugal, où ces mêmes catastrophes occupent encore plus de place : Le vrai dévot considéré à l'égard du mariage et des peines qui s'y rencontrent. Paris, 1679 ; livre dont je ne connais qu'un seul exemplaire, rempli de microbes pathétiques et dont la saleté repoussante

 

(1) Instruction, p. 332.

(2) Ib., pp. 419-420.

 

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atteste qu'il a été longtemps et pieusement manié.

Dès les premiers mots, nous perdons toute espérance. Cette matière des mal mariés, nous dit-on, « regarde un nombre infini de personnes et presque autant qu'il y en a qui sont engagées dans le mariage ». D'où le besoin pressant d'un tel livre,

 

pour consoler ceux qui n'ont pas été fort heureux dans le choix qu'ils ont fait d'abord, et qui ne reçoivent que des dégoûts et des mauvais traitements de ceux-là mêmes qui devraient être leur plus grande joie... II n'y a point de personne sage qui ne gémisse de ces désordres. Ils ne font rire que les personnes insensées..., et on peut dire que c'est par la part qu'on a prise aux douleurs de ces personnes affligées que l'on a mis ici ces petites réflexions (1).

 

Un brave homme, prêtre sans doute, moins sublime que notre docteur de tantôt, mais plus humain. Ce genre particulier de souffrance l'émeut profondément, lui paraît quelque chose de monstrueux.

 

Qui peut assez plaindre deux personnes qui sont en même temps si unies et si divisées? A quoi se peuvent-elles attacher, lorsque la chose pour laquelle il semble qu'elles pourraient avoir plus d'attache, est ce qui les afflige le plus? Leur maison, leur société, leur présence, leur vue, leur seul souvenir ne leur offre que des matières d'inquiétudes nouvelles. S'ils pouvaient ne se plus jamais voir, ils commenceraient d'être en paix, mais parce qu'il faut qu'ils se voient toujours, ils ne sont jamais en repos. Ils se connaissent trop pour s'aimer, et ils ne s'aiment pas assez pour se supporter, Ils souhaitent mille fois de n'avoir jamais été ensemble. Ils désireraient aussi peut-être que la mort de l'un des deux fît qu'ils ne fussent plus ensemble, et, après tous ces souhaits, ils se retrouvent toujours unis à leur ordinaire... Mais c'est en vain que l'on fait ici des peintures des mauvais ménages. Il n'y a personne, pour peu d'expérience qu'il ait de ce qui se passe dans le monde, qui n'en ait plus vu que l'on n'en peut

 

(1) Le vrai dévot, pp. 3-4.

(2) Ib., pp. 10-12. Et plus loin, prenant son courage à deux mains: « Un mari vit avec sa femme, si on l'ose dire, de Turc à More » (p. 33).

 

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Très sagement, il s'en tient à ces termes généraux, pressé d'arriver au thème consolateur qui fait l'objet de son livre : Dieu ne peut permettre de telles épreuves que pour achever la sainteté des mal mariés. Il est plein de vues ingénieuses, et même, bien qu'il écrive lourdement, il rencontre parfois de bonnes formules. « On entre dans le mariage comme si on n'avait pas besoin de Dieu pour être heureux (1). » Et ceci qui est d'un psychologue assez pénétrant :

 

Ils s'ennuient dès qu'ils se voient seuls l'un avec l'autre. Mais qui est l'homme qui ne s'ennuie pas de même, lorsqu'il se trouve seul avec lui? L'homme qui n'est pas fidèle à Dieu, quoiqu'il n'aime que soi, ne hait rien tant néanmoins que de demeurer avec soi.

 

Suivent des considérations à la Candide, et qui n'eussent pas convaincu Voltaire :

 

On pourrait dire... qu'un mari et une femme qui vivent ainsi l'un avec l'autre, ne vivent pas tant l'un pour l'autre, que pour ceux qui sont témoins du peu d'union qu'ils ont entre eux. Leurs divisions et leurs querelles servent en quelque sorte à rétablir la paix dans l'âme de ceux qui les voient et qui gémissent de leurs vacarmes.

 

Leçon de choses qui ne sera pas moins utile à ceux qui la donnent :

 

Si leur mariage ne peut leur être doux, par la paix qui devrait y régner, qu'il leur soit utile par ses divisions, en leur représentant leur division d'avec Dieu, avec qui ils avaient fait une si étroite alliance. S'ils avaient encore quelque lieu de se consoler, ce serait de voir le fruit et qu'eux-mêmes et que les autres pourraient tirer de leur état (2).

 

Mais j'en viens vite au passage le plus curieux, et pour moi, du moins, le plus irritant de ce livre. S'il faut en croire

 

(1) Le vrai dévot, p. 23.

(2) Ib., pp. 35-38.

 

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notre bonhomme, le bienfait le plus précieux, la plus haute gloire des mariages malheureux, est de remplir « en quelque sorte les monastères », « les peines des femmes mariées » servant ainsi « à la tranquillité des vierges ».

 

Car entre les vierges consacrées à Dieu, combien y en a-t-il qui n'ont commencé à se porter à embrasser pour toute leur vie l'état de la virginité que par la considération de ces mariages malheureux? Ces querelles et ces disputes entre .un mari et une femme ont été comme un moyen dont Dieu s'est servi pour leur taire choisir la religion... Ainsi, par une espèce de prodige, les mariages servent en quelque sorte à la virginité, et, plus ils sont laids, plus ils servent à produire la beauté des vierges. Si tous les mariages étaient heureux, des millions de saintes filles, qui servent Dieu purement dans les cloîtres, n'y seraient peut-être jamais entrées. Mais les divisions d'un mari avec une femme... leur ont fait choisir un état où elles pourraient vivre sans division avec un époux invisible. Il n'y a point de séparation de père et de mère qui ne leur ait paru douce en entrant en religion, par la sage crainte qu'elles ont eue de tomber en se mariant dans ces malheureuses unions. Elles se sont représenté combien tous les jours des femmes engagées dans les mariages pénibles souhaitaient d'être religieuses, et elles ont cru sagement qu'elles devraient... se mettre en état de jouir de ce que les autres ne désirent plus qu'inutilement. Sans attendre leur expérience particulière, elles se sont tenues de bon coeur à l'expérience des autres, pour prendre de bonne heure le parti le plus sûr, que les femmes mariées avaient laissé échapper. Heureuses mille fois de ce que la miséricorde de Dieu, en leur ouvrant d'un côté les yeux pour voir les peines du mariage,

 

les leur a fermés de l'autre « pour les empêcher de trop s'arrêter aux petites peines de la religion (1)! »

Imagine-t-on rien de moins « religieux », de plus sordide (2) ? Eh! je sais bien que ce thème ne lui appartient pas en

 

(1) Le vrai dévot, pp, 117-121.

(2) Cf. une philosophie, à peu près semblable, dans le livre, d'ailleurs assommant, de Damoiselle Gabrielle Suchon : Le célibat volontaire ou la vie sans engagement, Paris, 17oo. Cette lourde personne ne méprise ni la vie religieuse, ni le mariage, mais elle fait le panégyrique de ce qu'elle appelle curieusement l'état « neutraliste ». Les dames neutralistes « possèdent plusieurs avantages : elles ne sont point en danger de souffrir les mauvais traitements d'un mari et d'en supporter le fâcheux naturel et l'humeur bizarre... Elles ne sont pas exposées à ses soupçons.... et à la jalousie...; elles n'appréhendent pas un changement d'amitié, toujours fâcheux et pénible. Enfin leur coeur est libre de l'amour des hommes et des empressements qui l'accompagnent toujours. » I, pp. 263-264. « Le soin et l'éducation des enfants est d'une si grande importance que c'est un avantage aux personnes qui n'y sont pas obligées. » II, p. 266. Voici mieux : « Sous ce terme de vie innocente que j'attribue à cet état, l'on y doit comprendre non seulement la continence et la chasteté, mais aussi une certaine disposition d'esprit, exempte de malice, d'envie, de fourberie, de finesse et de tromperie; car, quelque chaste que soit une personne, elle ne saurait être innocente; si son âme est préoccupée de ces fâcheuses dispositions qui rendent l'esprit malicieux, superbe, envieux, trompeur... C'est pourquoi je suis bien aise d'avertir le lecteur que les parfaites Neutralistes sont sans fraude, sans duplicité, sans malice. » I, p. 1o5.

 

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propre, mais je ne crois pas qu'on l'ait jamais amplifié avec une rhétorique aussi épaisse, une candeur aussi niaise, une complaisance aussi plate. Non, ce n'est pas la peur de souffrir, c'est au contraire le goût, la folie de la Croix qui doit peupler les monastères ; c'est le pur amour de Dieu, aimé pour lui-même, et non subi comme un moindre mal. Le reste, à quoi elles n'ont pas songé d'abord, n'est donné que par surcroît à ces âmes héroïques, et ne leur est pas toujours donné. Et quoi qu'il en soit des principes, tout cela, dans l'ordre des faits, ne tient pas debout, si j'ose ainsi m'exprimer. Ce bonhomme vivait dans la lune. Mal avisé l'historien des couvents au XVIIe siècle qui prendrait au sérieux ces affirmations fantastiques. Pour une fille qu'aura poussée en religion l'horreur des querelles conjugales, on en trouverait cinquante, qui n'ont pris le voile que parce qu'elles ont été forcées de le prendre, passant « du désespoir de ne se pouvoir marier à celui d'être engagées témérairement dans le cloître (1). »

Il est beau du reste que ce prêtre si pitoyable, s'il se fait une idée aussi bourgeoise des vocations de son temps, prête du moins sa propre noblesse et sa religion très haute aux époux chrétiens qu'il veut éperdûment consoler. Réjouissez-vous, dit-il à sa pénitente, quand. celle-ci vient lui raconter une nouvelle scène de son mari : c'est pour vous la béatitude promise à ceux qui pleurent, - Oui, mon père, mais cette fois,

 

 (1) Frain du Tremblay, op. cit., p. 142.

 

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c'était en pleine rue, tout le monde pouvait l'entendre et je ne savais plus où me mettre. - A la bonne heure, ma fille, réjouissez-vous de plus belle, songeant aux vocations qu'aura précipitées ce tapage. Heureuse êtes-vous d'avancer ainsi le règne de Dieu ! - Plus d'une, croyez-le, était capable d'entendre ce langage, et de s'élever ainsi, par ce chemin qui semble comique à nos mauvais yeux, jusqu'aux plus hautes cimes du pur amour. Et, en lui disant adieu apaisée, réconfortée, un peu amusée peut-être, il lui donne une petite feuille qu'elle devra réciter chaque jour et deux fois les jours de scène : la prière de la mal mariée :

 

Je suis mal entrée dans un état qui de lui-même est saint, et vous m'en avez punie par les contradictions que je souffre... ; et puisque mon peu de sagesse m'a rendu la grâce du sacrement si inutile, (mais non!) que votre bonté me rende au moins vos châtiments salutaires. J'ai eu en me mariant le coeur occupé d'un plaisir imaginaire...; et vous m'avez mis dans l'impuissance d'y goûter aucune douceur, par les peinés que j'y souffre, qui m'avertissent de ne chercher la paix qu'en vous seul.

O Dieu, qui arrachez vos élus des faux biens, où ils voulaient mettre leur repos..., vous, mon Dieu, dont la Providence ne se trompe jamais..., vous qui remplissez de mille peines l'union du monde qui devrait être la plus douce...; je vous loue, mon Dieu, de ce que votre miséricorde m'a forcée en quelque sorte de retourner à vous... Si cette alliance avait été plus heureuse et plus paisible, elle m'aurait plus divisée d'avec vous. Que les troubles donc qui y arrivent si souvent me rejoignent à vous, o mon Dieu, et que ne pouvant trouver la paix avec la personne du monde de qui je la devrais le plus attendre, je puisse la trouver avec vous (1).

 

 

Et l'oraison continue, apaisante par sa longueur même et l'harmonieux balancement de ses périodes. Encore mon exemplaire, tant versatus jadis, n'en conserve-t-il que des fragments. Plusieurs pages manquent, celles peut-être que récitait le plus souvent la pauvre femme inconnue qui possédait cet exemplaire. Je veux croire que les pages

 

(1) Le vrai dévot, pp. 173-184.

 

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perdues sont celles même où la victime demandait grâce pour son bourreau (1).

V. - Pour eux, l'éducation de l'enfant commence dès avant sa naissance.

 

Pauline. Que peut-on faire pour disposer l'enfant à la vie civile et à la vie chrétienne, dans le temps de la grossesse ?

Paule. La mère doit travailler à mortifier ses propres

 

1. Le véritable esprit de l'Église ne permet, ni qu'on salisse le mariage, ni qu'on le montre, quoique très saint, aussi noir que l'enfer. Saint Paul n'est donc pas responsable des exagérations ridicules que trop d'écrivains déduisent de son fameux texte : habebunt tribulations hujusmodi. Voici du reste sur ce point une forte page de Fénelon, infiniment plus nuancée et presque parfaite. D'ailleurs peu connue. Elle se trouve dans un Entretien sur la vie religieuse, longtemps attribué à Bossuet : « Vous avez entendu l'Apôtre... Ceux qui entrent dans les liens du mariage souffriront les tribulations de la chair... Vous le voyez, la chasteté n'est pas un joug dur et pesant...; au contraire, une liberté, une paix, une douce exemption des soucis cuisants et des tribulations amères qui affligent les hommes dans le mariage. » Il est très curieux, soit dit en passant, que Fénelon, pour cette fois, néglige délibéremment de se mettre au point de vue du plus parfait. Laissons, avait-il dit en commençant, « laissons donc pour un moment toutes les vues d'une perfection sublime; ne parlons que d'amour de son salut, que d'intérêt propre, de douceur et de paix dès cette vie. » Attitude, non seulement orthodoxe, mais qui peut être bienfaisante; c'est d'ailleurs, celle où se place saint Paul quand il parle de ces « tribulations » qu'il voudrait épargner aux fidèles. « Je voudrais, dit-il encore, vous voir dégagées de tout embarras. » « Le mariage est saint, reprend Fénelon honorable, sans tache, selon la doctrine de l'Apôtre, mais, selon le même Apôtre, il y a une autre voie plus pure et plus douce; c'est celle de la sainte virginité. » Encore une fois, tout cela est traditionnel, mais remarquez la gradation: « plus pure », d'abord et c'est la raison foncière de son éminence; ensuite, et comme par surcroît, « plus douce ». L'état de virginité se trouverait-il plus pénible que l'état de mariage, il resterait quand même en soi plus parfait. Puis, le très curieux développement : « Demandez, voyez, écoutez; que trouverez-vous dans toutes les familles, dans les mariages mêmes qu'on croit les mieux assortis et les plus heureux, sinon des peines, des contradictions, des angoisses ? Les voilà ces tribulations dont parle l'Apôtre. Il n'en a point parlé en vain. Le monde en parle encore plus que lui. Toute la nature humaine est en souffrance (Oui, certes, mais hélas, dans tous les états). Laissons là tant de mariages pleins de discussions scandaleuses; encore une fois prenons les meilleurs. Il n'y paraît rien de malheureux; mais, pour empêcher que rien n'éclate, combien faut-il que le mari et la femme souffrent l'un et l'autre. Ils sont tous deux également raisonnables, si vous le voulez - chose très rare, et qu'il n'est guère permis d'espérer - mais chacun a ses humeurs, ses préventions, ses habitudes, ses liaisons. Quelque convenance qu'ils aient entre eux, les naturels sont toujours assez opposés pour causer une contrariété fréquente dans une société si longue... On se lasse, le goût s'use... Il faut à toute heure prendre sur soi et ne pas montrer tout ce qu'on y prend... La complaisance diminue, le coeur se dessèche, on se devient une croix l'un à l'autre. On aime sa croix, je le veux, mais c'est la croix qu'on porte. Souvent on ne tient plus l'un à l'autre que par devoir tout au plus, ou par une certaine estime sèche, ou par une amitié altérée et sans goût, qui ne se réveille que dans les fortes occasions. Le commerce journalier n'a presque rien de doux; le coeur ne s'y repose guère; c'est plutôt une conformité d'intérêt, un lien d'honneur, un attachement fidèle, qu'une amitié sensible et cordiale. Supposons même cette vive amitié, que fera-t-elle ? Où peut-elle aboutir ? Elle cause ans- deux époux des délicatesses, des sensibilités, des alarmes. Mais voici où je les attends (Affreuse parole, et que je ne lui pardonnerais pas s'il n'allait, pas réparer aussitôt et splendidement cette fougue doctorale.) Enfin il faudra que l'un soit presque inconsolable à la mort de l'autre, et il n'y a point dans l'humanité de si cruelles douleurs que celles qui sont préparées par le meilleur mariage du monde. » (Oeuvres complètes. V, pp. 689-691, passim).

­­                Le beau texte ! Mais qui ressemble à la prophétie de Balaam. Fénelon est venu pour maudire, et il s'en acquitte comme il sait le faire, mais il finit par bénir, et de quelle bénédiction! Pas « de plus cruelles douleurs » ici-bas, que celles d'un mariage déchiré par la mort. Ajouterai-je hardiment qu'il n'a pas compris les tribulationes de saint Paul! Qu'y a-t-il, en effet, dans cette longue suite d'épreuves, qui soit épargné aux vierges, à celles du moins qui vivent en communauté ? Y a-t-il, en dehors des ermites, une seule condition au monde où l'on ne doive pas « à toute heure prendre sur soi ?... Et comment peut-il dire, lui Fénelon, que plus l'on prend sur soi, plus « le coeur se déssèche »? Qui suis-je pour le harceler ? Mais enfin cette phrase spécieuse : « On aime sa croix, je le veux, mais c'est la croix », n'a pas de sens. La croix que l'on aime, n'est plus une croix. Vides crucem, lui dirait saint Bernard, non vides unctionem. Avec cela, le plus piquant et le plus aimable des paralogismes. Tous ces traits : « estime sèche », « amitié sans goût », « presque rien de doux », mais ce sont les propres traits, dont il use cent fois dans ses lettres, quand il veut se peindre lui-même, ses amitiés, sa dévotion. Ajoutez à cela une observation qui saute aux yeux, et que néanmoins la plupart de nos auteurs s'accordent à négliger. « Ne devons-nous pas être persuadés - écrit le P. Bellati, jésuite et académicien d'Italie (la Crusca) - qu'en cette matière comme en d'autres semblables, les difficultés que nous avons à franchir diminuent bien loin d'augmenter et même s'évanouissent souvent tout à fait par le précepte. Il est hors de doute que le sacrement du mariage oblige les époux à avoir entre eux un amour réciproque. Nous devons conclure de là qu'il accompagne l'obligation ,qu'il leur impose de certaines grâces particulières, que l'on nomme dans 1'Ecole sacramentales, lesquelles les aident à concevoir et à nourrir cet amour, lesquelles sanctifient même cet amour en sorte que, quoique naturel par rapport à son objet, il devient surnaturel par rapport à son principe. » Les obligations d'un époux chrétien envers son épouse, par le R. P. Bellati de la C. de J. traduites de l'italien par un Père de la même Compagnie, Lyon, 1718, pp. 20-21.

 

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passions et pratiquer elle-même les vertus morales dans lesquelles consiste la conduite de la vie civile..., parce qu'en ce temps-là les dispositions de la mère s'impriment par le pinceau de la nature sur le tempérament de l'enfant, et l'enfant, ayant une égalité de tempérament par le soin de la mère, reçoit dès lors une préparation avantageuse pour la vie civile. Et, pour disposer l'enfant à conserver l'esprit du christianisme lorsqu'il l'aura reçu par le baptême, une mère chrétienne doit s'exercer dans la pratique des vertus chrétiennes (1).

 

 

(1) Instruction, pp. 245, 246.

 

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Une fois baptisé, qu'elle travaille sans cesse à l'imprégner de sa propre foi.

 

Pauline. Quelles pratiques intérieures sont propres pour les nourrices?

Paule. Elles peuvent utilement s'appliquer à honorer la Providence divine, dans le soin universel que Dieu prend de la conservation de l'homme... Lorsqu'une mère donne à téter à son enfant, qu'elle élève son coeur à Jésus-Christ pour adorer sa charité, qui lui a fait instituer le Saint Sacrement de l'Autel... Lorsqu'eIle divertira son enfant, qu'elle pense à la bonté de Dieu, qui... essuie les larmes des siens et les caresse en père.

 

Qu'en bonne bérullienne, et à l'exemple de la Sainte Vierge, elle « réfère à Dieu tous les services n qu'elle rend à son nourrisson. Pour lui, plus encore que pour elle-même, qu'elle s'exerce

 

dans les pratiques de piété, intérieures et extérieures, en fermant souvent sur ces petits le signe de la croix, leur insinuant le respect pour les dévotes images et les lieux saints, leur apprenant pour premières paroles les beaux noms de Jésus et de Marie... o la belle dévotion que d'élever un enfant pour le ciel (1) !

 

 

Un oratorien breton, le P. Fleur, ému et enchanté – et qui ne le serait ? - par une des théories les plus difficiles, mais aussi les plus augustes, de saint Thomas, a imaginé une pratique d'oblation à Dieu que tous les enfants sont obligés de faire sous peine de péché, lorsqu'ils commencent de raisonner, et que nous pouvons tous réitérer devant le Saint-Sacrement.

 

Comme les rayons du soleil n'ont pas plus tôt touché les corps qu'ils rencontrent qu'ils ne se relancent sur lui et remontent à leur principe, les chrétiens, dès qu'ils commencent à se mêler parmi les créatures, et d'ouvrir les yeux pour les considérer, sont obligés d'offrir à Dieu le premier usage de leur esprit, et de lui présenter les prémices de leur vie. C'est la pensée de saint Thomas et de quelques autres théologiens,

 

(1) Instruction, pp. 255-267.

 

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pensée très chère au P. de Condren,

 

qui croient que personne ne peut se dispenser de cette obligation sans pêché. Faites donc cette oblation par Jésus Christ :

Docteur des Anges! Père des hommes! Adorable et divin Sauveur, je m'unis à vous et j'offre à Dieu avec vous les prémices de mes actions, et les premiers usages de ma vie. Dieu éternel, je vous rends l'être que j'ai reçu de vous, et je le donne tout à Jésus caché dans le Saint Sacrement, afin qu'il vous le présente en mon nom, et qu'il vous le rende... Je veux que ma personne et tout ce qui en peut dépendre ne soit qu'à vous éternellement (1).

 

Dévotion chimérique et sublime tout ensemble. Qui peut saisir, en effet, la minute solennelle, et peut-être plus décisive que toutes celles qui suivront, où l'âme de l'enfant se trouve soudain capable du grand choix ou du grand refus? Mais quoi qu'il en soit de la théologie subtile qu'elle réalise - et que nous n'avons pas à discuter - cette pratique a du moins, aurait plutôt l'avantage de stimuler et d'orienter la vigilance des parents chrétiens.

 

Pauline. En quoi consiste la bonne éducation que l'on doit donner aux enfants?

Paule. Elle consiste principalement dans l'instruction chrétienne. Cette obligation est très étroite aux pères et aux mères; l'oeuvre de miséricorde d'enseigner les ignorants devient un précepte à ceux qui, portant la qualité de pères, reçoivent de Dieu la mission par laquelle ils sont associés à Notre-Seigneur, dans une des plus illustres charges qu'il ait reçu de son Père (2).

 

« Les meilleurs catéchistes, estime l'abbé Fleury, seraient les pères de famille », et « les mères à proportion ». Meilleurs que les prêtres. Nous, prêtres,

 

nous ne parlons aux enfants qu'a l'église, à certains jours, pendant peu de temps. Les enfants y sont plusieurs ensemble, extrêmement dissipés par la compagnie, par les divers objets qui les frappent de tous les côtés, et qui ne leur sont pas familiers.

 

(1) L'Adoration du Très Saint Sacrement de l'Autel, par le R. P. Floeur, prêtre de l'oratoire de Jésus, Rennes, 1658, II, pp. 51-53.

(2) Instruction, p. 268.

 

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Pendant que vous êtes tourné d'un côté, l'autre se dérange; si vous vous appliquez à un enfant, dix autres badinent; e'est toujours à recommencer. Au contraire, dans la maison, les enfants sont plus recueillis parce qu'ils sont plus libres... Leurs pensées sont plus tranquilles, ils ne voient rien qui leur soit nouveau. Un père, qui n'en a que deux ou trois, accoutumés à le respecter, n'a pas de peine à les tenir dans le devoir... Il connaît la portée de leur esprit..., il peut les instruire tout à loisir et y donner tout le temps nécessaire, et ce temps doit être long... Il faut y revenir souvent et continuer l'instruction pendant plusieurs années... Je ne dis rien ici que je n'aie vu et que je ne sache par expérience (1).

 

Les leçons en forme, dont l'efficace est, d'ailleurs, assez incertaine, ne suffiraient pas. C'est tous les jours, à tout propos, et hors de propos que cette lente initiation doit se poursuivre.

 

Par exemple, en leur apprenant à se tenir le corps droit, à être propres, à être honnêtes et civils, donnez-leur la vue de quelque intention sainte... «  Mes enfants, tenez-vous droits et dans une posture bien séante, car Dieu est présent partout... », et de là vous pourrez passer à une chrétienne instruction.

Pauline. Comment cela ?

Paule. En poursuivant à leur dire. Regardez comme Dieu vous a formés d'une figure différente des autres animaux... ; ils sont tous courbés. Ha!.. c'est parce que ces animaux n'ont point d'autre fin que la terre... Il faut donc, puisque nous ne sommes au monde que pour Dieu, lequel nous a créés d'une posture propre à regarder naturellement le ciel..., nous maintenir dans la figure qu'il nous a donnée... (2)

 

Mais, demande Eugène, dans les Conversations de Frain du Tremblay sur les jeux,

 

à quel âge commencerez-vous de leur donner ces grandes instructions dont à peine est-on capable dans la plus grande maturité?

 

(1) Fleury, préface du Grand catéchisme historique, édition Lefèvre, Paris, 1844, pp. 464-465.

(2) Instruction, pp. 277-278.

 

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Théophile. Ces instructions sont grandes à la vérité, parce que tout ce qui a rapport à notre salut est grand; cependant elles sont très simples, elles dépendent de peu de connaissances, et on en peut être persuadé d'une simple vue... On les doit donner aux enfants dès qu'ils commencent à avoir quelque discernement.

 

Pourquoi même attendre ce qu'on appelle « l'âge de raison », comme si les mystérieuses activités de leur âme profonde ne devançaient pas cet âge? « Si on disait souvent à un enfant, qui ne sait peut-être pas même encore parler, que l'on n'est ici bas que dans une terre étrangère où nous faisons un laborieux voyage pour arriver à notre patrie », il entrerait insensiblement « dans l'intelligence de ces paroles

qui lui seraient devenues familières ».

 

Eugène. Je ne crois pas que vous trouviez personne, même de celles qui sont les plus pieuses, qui voulût s'assujettir à tenir ce langage aux enfants (1).

 

C'est que trop souvent l'on mesure « le respect et l'estime qu'on doit avoir pour les enfants,

 

par la faiblesse et la petitesse de leur corps, au lieu de les considérer par l'excellence et la noblesse de leurs âmes, et par les dons qu'ils ont reçus du Saint-Esprit au baptême... Il faut, par un acte de foi, les considérer selon qu'ils sont aux yeux de Dieu (2).

 

Si je ne cite pas Fénelon qui, de son côté, donne aux parents chrétiens les mêmes directions, c'est que tout le monde a lu, ou dû lire, dans le merveilleux Traité de l'éducation des filles, le chapitre sur le moyen de a faire entrer dans l'esprit des enfants les premiers principes de la religion », et, « sans les presser », de « tourner doucement le premier usage de leur raison à connaître Dieu (3). » Directions

 

(1) Pauline fait de son côté la même objection : « Mais c'est se rompre la tète en vain que de dire ces choses à de petits enfants qui ne sortent qu'à peine de la mamelle », Instruction, p. 281.

(2) Fraie du Tremblay, Conversations morales sur les Jeux et les Divertissements, Paris, 1685 (réédité en 1701), pp. 372-378.

(3) Chapitres VII et VIII.

 

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moins chimériques et même moins laborieuses qu'on ne le croirait aujourd'hui. Les pères et les mères n'auront pas travaillé moins efficacement que les éducateurs de métier à christianiser la France de ce temps-là. Fleury invoquait tantôt sa propre expérience, et Fénelon, nous assure, de son côté, qu'il a vu des enfants de quatre ans pleinement accessibles à des instructions de ce genre.

 

Autant que ma mémoire me le peut suggérer, écrit dans ses Mémoires le génovéfain Beurrier, - celui-là même qui assista Pascal mourant - j'ai commencé à ressentir les impressions (de la divine lumière) environ l'âge de huit ans, que vous vous êtes fait connaître à mon âme, en me faisant faire des réflexions sur moi-même par rapport à votre adorable Majesté... Il est vrai que je fus bien pressé par ma bonne mère et ma soeur Madeleine, mon aînée, qui prenait un soin tout particulier de mon éducation dans la vie chrétienne. Elle me faisait lire de bons livres..., elle m'apprit à dire mon chapelet et le petit Office de la Vierge..., et pareillement ma mère; et elles m'obligèrent d'aller à tout l'office de notre paroisse, aux prédications, processions, etc... Ma bonne soeur... me fit régler mon temps et mes actions journalières... Elle me faisait lever à quatre heures en été et cinq heures en hiver, et nous allions ensemble entendre la première messe qu'on disait dans Notre-Dame (de Chartres), où elle communiait trois ou quatre fois la semaine... Etant de retour, je me mettais à l'étude, et ensuite elle me faisait déjeuner, et puis je me remettais à l'étude jusqu'à la classe; car elle me persuada si bien que je commençai à être avaritieux du temps..., de sorte que je suis naturellement géhenné quand je m'aperçois que je perds le temps (1).

 

Après tout il s'agit moins de les instruire, au sens scolaire de ce mot, que de familiariser leur coeur avec les choses divines. A quoi serviront, plus que tous les catéchismes

 

 

(1) E. Jovy, Pascal inédit, III, Les contemporains de Pascal d'après les mémoires inédits du P. Beurrier, Vitry le François, 1910, pp. 263-266. « Ma bonne mère, dit-il encore, à toutes les bonnes fêtes, me menait avec elle aux matines de la cathédrale et durant icelles, nous nous confessions..., nous allions entendre la messe dans la chapelle sous terre et nous y communiions et souvent nous entendions plusieurs messes basses; ce qui n'empêchait pas que nous ne fussions à la messe paroissiale et aux autres services de notre paroisse ».

 

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dogmatiques, les « belles histoires » des deux Testaments et de l'Église.

 

Il faut tâcher, disait Fénelon, de leur donner plus de goût pour les histoires saintes que pour les autres, non en leur disant qu'elles sont plus belles, ce qu'ils ne croiront peut-être pas, mais en le leur faisant sentir sans le dire.

 

Ces belles histoires, « qui ôtent la sécheresse des catéchismes, où les mystères sont détachés des faits (1) ».

 

Je connais un homme entre autres, dit encore l'abbé Fleury, qui est passablement instruit de sa religion,

 

c'est de lui-même qu'il doit parler,

 

sans avoir jamais appris par coeur les catéchismes ordinaires, sans avoir eu pendant l'enfance d'autre maître que son père. Dès l'âge de trois ans, ce bonhomme le prenait sur les genoux, le soir, après s'être retiré, lui contait familièrement, tantôt le sacrifice d'Abraham, tantôt l'histoire de Joseph, ou quelque autre semblable; il les lui faisait voir en même temps dans un livre de figures, et c'était un divertissement dans la famille de répéter ces histoires. A six ou sept ans, quand cet enfant commença à savoir un peu de latin, son père lui faisait lire l'Évangile et les livres les plus faciles de l'Ancien Testament. Il lui est resté toute sa vie un grand respect et une grande affection pour l'Écriture sainte et pour tout ce qui regarde la religion (2).

 

Ce respect pour la Bible, c'est déjà la religion même. Dès que les enfants sentent que ce n'est pas là un livre comme les autres, un grand pas est fait. Écoutez à ce sujet Messire Claude Joly, chantre de l’église de Paris et, en cette qualité, « directeur et juge des petites écoles de la ville, faubourgs et banlieue de Paris » :

 

Il est encore à propos de donner aux enfants une grande idée et une forte opinion de l'excellence des Lettres Saintes et leur

 

(1) Education des filles, chapitre VI : De l'usage des histoires pour les enfants.

(2) Fleury, op. cit., p. 465.

 

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persuader qu'ils doivent les écouter avec beaucoup de respect et d'attention. Cette estime entrera aisément dans l'esprit d'un enfant s'il voit que les autres leur portent de l'honneur : comme si l'on baise quelquefois en sa présence le livre des Evangiles, si l'on n'en parle jamais par risée ni avec contention. L'Eglise veut qu'on rende tant d'honneur à l'Evangile qu'elle en donne même l'exemple aux hautes messes et cérémonies (1).

 

On se rappelle à ce sujet le beau passage de Bossuet, dans sa lettre à Innocent XI sur les études du Dauphin :

 

Que si, en lisant l'Evangile, il paraissait songer à autre chose, ou n'avoir pas toute l'attention et le respect que mérite cette lecture, nous lui ôtions aussitôt le livre, pour lui marquer qu'il ne le fallait lire qu'avec révérence. Le prince, qui regardait comme un châtiment d'être privé de cette lecture, apprenait à lire saintement le peu qu'il lisait et à y penser beaucoup... Après avoir lu plusieurs fois l'Evangile, nous avons lu les histoires du Vieux Testament, et principalement celles des Rois.

 

Il se peut que parfois la manie moralisante que les pédagogues du XVII° siècle avaient héritée de la Renaissance, ait plus ou moins réduit le bienfait proprement religieux de cette première initiation biblique.

 

Le Nouveau Testament en langue vulgaire, écrit Bonaventure d'Argonne, était ma principale lecture et tous mes exemples

 

(1) Avis chrétiens et moraux pour l'institution des enfants, Paris, 1675, pp. 19-2o. Livre oublié, mais très important, dépassé comme il va de soi, mais non pas rendu inutile par les écrits pédagogiques de Fleury et de Fénelon. Claude Joly est, d'ailleurs, un personnage considérable et qu'il faudrait ressusciter. Cf. la brochure de Jean Brissaud, Un libéral au XVIIe siècle, Claude Joly (1607-1700), Paris 1898. Comme libéral, comme adversaire décidé du pouvoir absolu, Joly est encore un des précurseurs de Fénelon. Plus que l'auteur de Télémaque, c'est un humaniste à la façon de la Renaissance. Dans ses Avis chrétiens et moraux, il se réfère constamment à Erasme, et, dans ses chapitres sur l'Education des Filles, il paraphrase Christine de Pisan. Cf., dans les Avis, p. 96, une longue apologie pour Erasme : a Que s'il s'est trompé quelquefois, comme il n'en faut point douter, il n'a pas laissé de porter le flambeau au devant de ceux qui ont travaillé après lui. Ce que j'ai remarqué d'Erasme n'est pas pour approuver tout ce qu'il a écrit, ne voulant même pas contredire les défenses qu'on a faites de lire plusieurs de ses Oeuvres; mais j'ai pensé qu'il était juste dans cette occasion de faire connaître en passant ses travaux et ses beaux desseins, qui paraissent assez par son désintéressement et par sa bonne vie. » pp. 100-101. A la fin des Avis se trouve « un petit traité de l'orthographe françoise fait par un prêtre d'un couvent de religieuses pour des pensionnaires. »

 

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n'étaient remplis que des plus belles sentences de Salomon, d'où j'ai tiré deux avantages : l'un d'avoir donné la première place dans mon coeur à la Loi de Dieu, l'autre d'en avoir gravé les paroles si avant dans ma mémoire que je ne les puis oublier (1).

 

En revanche on faisait apprendre par coeur aux enfants de petits « abrégés de toute l'Écriture sainte », pour leur donner en peu de mots, dit encore Joly « la connaissance de tout ce qui est de plus mystérieux et de plus important dans notre religion (2) ». Mais ceci nous conduirait à étudier l'instruction religieuse, telle qu'on la donnait alors dans les collèges : vaste sujet, peu connu et difficile, que je ne suis pas en mesure de traiter.

Parmi les « Opuscules spirituels de M. Renar... recueillis par les soins » d'Abelly, se trouve une touchante « pratique » ; c'est un « petit exercice de dévotion, à l'usage des personnes mariées, pour faire tous les ans l'anniversaire de leur mariage ». 1° La veille : « Se disposer pour bien solenniser cette journée, la regardant comme une fête digne d'une dévotion particulière ». Messe d'actions de grâces et de réparation; pénitence ; prières ; « prendre un petit quart d'heure pour se représenter ce qu'on ferait si de nouveau

 

(1) L'éducation, maximes et réflexions de Monsieur de Moncade, avec un discours du Sel dans les ouvrages de l'Esprit (Bonaventure d'Argonne) Rouen, 1691, pp. 33-34. Humaniste à la vieille mode, Claude Joly recommande fort « certaines lectures générales... qui concernent les moeurs. Il sera bon d'en faire souvent des leçons aux enfants ». (Distiques de Caton, Mimes ou sentences de Labérius, de Syrus, les mots dorés de Pythagore, les sentences morales recueillies de divers auteurs, les Distiques moraux de Michel Vérin, « les Quatrains français de M. de Pibrac, qui étaient enseignés soigneusement aux enfants au commencement de ce siècle et que Florent Chrétien avait déjà mis en vers grecs et latins... J'y joindrais encore volontiers les Distiques moraux d'Antoine Loisel, qui ont été mis depuis quelques années pour leur bonté en quatrains français par feu M. Colletet, poète fameux de nos jours. » Avis, pp. 93-94. On substitua peu après, Rollin aidant, à ces sentences, presque toutes empruntées à l'antiquité profane, des sentences bibliques. L'usage de ces « versets » quotidiens s'est longtemps maintenu dans nos lycées.

(2) Avis, p. 362. L'Abrégé que propose Claude Joly, et qui est excellent, n'est que le remaniement du Sommaire qui se trouve au commencement de la Bible française, imprimée à Louvain en 1534. Cf. à la fin du très beau livre de Fleury sur le Devoirs des Maîtres et des Domestiques, un Abrégé de l'Histoire sainte à l'usage des domestiques.

 

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on devait recommencer la cérémonie du mariage ; quelles bonnes résolutions on prendrait... ; protestations de vouloir vivre en paix et en amitié par ensemble ». 2° Le jour : Un petit quart d'heure de méditation ; confession ; messe ; communion ; quantité de prières u à la Vierge et aux saints et saintes qui se sont sanctifiés dans l'état de mariage ». « A votre dîner, pensez au banquet nuptial de Cana... Avant que de vous coucher, priez ce même Seigneur qu'il daigne faire la bénédiction de votre couche et que tous les enfants que vous avez, ou que vous aurez... participent... à la bénédiction de ce lit nuptial. » - « L'expérience a déjà fait voir que Dieu a cette dévotion fort agréable, ayant versé de grandes bénédictions sur les familles des personnes qui l'ont mise en pratique (1) ».

Aussi bien Renar ne fait-il que répondre à un désir de François de Sales : « Saint Grégoire Naziangène témoigne que de son temps les mariés faisaient fête au jour anniversaire de leurs mariages. Certes j'approuverais que cette coutume s'introduisît... »

 

(1) Les opuscules spirituels de M. Renar, Paris, 1687, pp. 2o8-212.

(2) Introduction, 3e p. ch. 38, III, a73.
 
 
 
 
 
 

CHAPITRE V : L'ART DE MOURIR

 
 
 

I. Mme de Sévigné et la peur de la mort. - Les conversions in extremis. - Mourir en honnête homme et mourir en chrétien. - La curiosité publique et les agonies douteuses.

II. L'abbé Boileau et les derniers combats de la duchesse de Luynes. - A la limite du désespoir. - Justice et miséricorde. - Illusions intéressées sur la « mort du juste ». - La « faute » de la duchesse et l'imbroglio pathétique. - Retour définitif à la confiance.

III. La conjuration du silence et le devoir des médecins. - La Bruyère, Théotime et les spécialistes du lit de mort. - Bourdaloue auprès des mourants. - La rhétorique des « exhortations aux malades ». - Erasme et l'Art de bien mourir. - Les Préparations à la mort.

IV. La pensée de la mort : Spinoza, Saint-Evremont et Nicole. - Les exercices de la mort. - L' « Extrême-Onction spirituelle ». -Paraphrase des prières rituelles : les yeux, les narines...

V. Le P. Faber et la critique des « Exercices de la mort ». - Le vrai sens, tout religieux et très sain que la plupart des spirituels attachent à ces pratiques. - Exprimer et fixer le moi profond. - Testaments spirituels. - L'exercice de la mort et le pur amour. - L'oubli de soi et la confiance. - De l'acceptation au désir de la mort. - Quesnel et le Bonheur de la mort -chrétienne.

 

CLEF DU PARADIS

CRASSET

SENTIMENTS CHRÉTIENS

EXCURSUS

CATHERINE FILLE MORTE DE LA PESTE A NIVELLE

APPENDICE

CAMUS ET LA « FRÉQUENTE COMMUNION »

 

 

I. - Quelle idée se faisaient-ils communément de la mort ? Sans aucune espèce de doute, et à peu  d'exceptions près, une idée terrible. Sur ce point, comme sur tant d'autres, de Sévigné nous livre leur secret à presque tous :

 

Vous me demandez, ma 'fière enfant, si j'aime bien la vie. Je vous avoue que j'y trouve des charrias cuisants; mais je suis encore plus dégoûtée de la mort. Je me trouve si malheureuse d'avoir à finir tout ceci par elle que, si je pouvais retourner en arrière, je ne demanderais pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui m'embarrasse; je suis embarquée dans la vie sans mon consentement, il faut que j'en sorte; cela m'assomme. Et comment en sortirai-je? quand sera-ce? en quelle disposition?

 

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souffrirai-je mille et mille douleurs, qui me feront mourir désespérée ? Aurai-je un transport au cerveau ? mourrai-je d'un accident?

 

Entendez-la bien; là n'est pas son angoisse véritable. Serait-elle sûre d'une mort confortable, elle ne tremblerait pas moins :

 

Comment serai-je avec Dieu ? qu'aurai-je à lui présenter ? la crainte, la nécessité feront-elles mon retour vers lui? N'aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur? que puis-je espérer? Suis-je digne du paradis? Suis-je digne de l'enfer? Quelle alter-native ? Quel embarras ! Rien n'est si fou que de mettre son salut dans l'incertitude, mais rien n'est si naturel, et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus aisée à comprendre. Je m'abîme dans ces pensées, et je trouve la mort si terrible que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines qui s'y rencontrent. Vous me direz que je veux vivre éternellement. Point du tout ; mais si on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien aimé à mourir entre les bras de ma nourrice : cela m'aurait ôté bien des ennuis, et m'aurait donné le ciel sûrement et bien aisément; mais parlons d'autre chose (1)

 

Il ne faudrait pas s'y méprendre, dit à ce propos M. Castets, - mais en vérité, le moyen de s'y méprendre? -, ce qui trouble si profondément Mme de Sévigné, ce n'est point la vulgaire frayeur du trépas, mais la nécessité de paraître devant le juge redoutable dont les arrêts sont sans recours (2). » «. Comment serai-je avec Dieu ? » l'angoisse de cette vraie chrétienne, et celle de tout le XVII° siècle tient en ces deux

mots.

Non pas du tout qu'en ce temps-là, comme l'a cru Jules Lemaître, il n'arrive guère « qu'on revienne à Dieu autrement que par la terreur », et aux approches de la mort (3). Ils savent tous, au contraire, et on leur redit sans cesse

 

(1) 16 Mars 1679.

(2) F. Castets, Bourdaloue, La Vie et la prédication d'un religieux au XVII° siècle, I, Paris, 1904, pp. 161-163. C'est un beau livre.

(3) Cité par Masson-Forestier, Autour d'un Racine ignoré, Paris, 1910, p. 366.

 

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le peu de fond que l'on doit faire sur ces retours de la dernière heure. C'est là-même un des lieux communs, non seulement de la chaire, mais de tous les livres

dévots.

Qu'on ne s'y trompe pas, s'écrie Bossuet, pour qui ne s'y est pas « longtemps préparé »,

 

la mort porte en elle-même ou l'insensibilité, ou un secret désespoir, ou, dans ses justes frayeurs, l'image d'une pénitence trompeuse, et enfin un trouble fatal à la piété (1).

 

Combien y en a-t-il, demande la cruelle bonhomie de Nicole, combien de morts,

 

qui accablent tellement l'esprit par la violence de la maladie, qu'il n'est plus capable de penser sérieusement à rien, ni de pratiquer les actions de religion que d'une manière toute animale?... N'est-il pas clair.., par l'expérience et la raison, que presque tous les hommes ne sont jamais moins en état de penser à la mort que lorsqu'ils en sont plus proches; et que la plupart des actions extérieures de piété qu'ils font en cet état peuvent être à la vérité, dans les gens de bien, des marques de la disposition où la maladie les a trouvés, mais ne sont, dans les autres, que les effets de la coutume, que tous ceux qui font profession de quelque religion que ce soit ont de mourir avec les cérémonies de leur religion, et souvent même de la faiblesse qui rend les malades incapables de résister à ceux qui les y portent.

 

Et quand l'agonisant serait tout à fait maître de lui-même,

 

s'imagine-t-on que l'on doive avoir grande confiance dans ces témoignages de conversion qui ne précèdent la mort que de peu de temps... Dans la voie commune, le coeur de l'homme ne change point tout d'un coup d'objet et de fin... Il faudrait que (cette conversion) fût miraculeuse pour être vraie (2).

 

(1) Oeuvres oratoires, VI, p. 36o.

(2) Essais de morale, IV. Des quatre dernières fins, pp. 21-27. Non sans quelque malice, il cite à ce propos un jésuite, le P. Saint-Jure. Pour que cette conversion in extremis te sauve de l'enfer, « il faut nécessairement que Dieu te donne une grâce efficace. Et qui t'a dit qu'il te la donnera pour lors? As-tu parole de sa part qu'elle ne te manquera jamais? »

 

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Le P. Nouet, qu'on ne peut guère soupçonner de jansénisme, n'est pas plus rassurant :

 

En vain elles allèrent aux marchands pour acheter de l'huile. Elles y devaient aller plus tôt. Sera-t-il temps de courir au confesseur, quand vous serez prêt de rendre l'âme ? Suffira-t-il, après, une vie déréglée, de serrer la main du prêtre, ne pouvant plus parler, pour obtenir votre grâce ? O pénitence incertaine ! o folle vierge (1) !

 

« Il est rare, écrit la Mère de Blémur, que la pénitence qu'on renvoie à l'heure de la mort soit véritable (2). « Dans broute sa prédication (Bourdaloue) maintient la sévérité de la conception chrétienne... et donne ainsi raison, non seulement aux scrupules légitimes des âmes austères, mais, dans une certaine mesure, à ce dédain un peu superficiel des libertins de son temps pour ceux d'entre eux qui démentaient à leur dernière heure les audaces de leur pensée et de leur conduite... Il s'était consumé auprès des mourants, s'efforçant d'éveiller en eux une lueur de foi, de repentir, d'espérance. De cette expérience il rapportait la conviction que, s'il est imprudent de compter sur un temps qui ne nous appartient pas, c'est se faire une idée basse de la justice divine que de se promettre qu'elle accordera quelque prix à ces repentirs forcés et improvisés.

Rien de plus injurieux, disait-il, ni de plus outrageant. pour Dieu que ce dessein prétendu de conversion (3) ».

De ces terribles certitudes qu'ils n'oublient guère, net l'angoisse très particulière - et qui peut-être ne fut jamais plus aiguë qu'au XVIIe siècle -, avec laquelle ils suivent, ils surveillent, de près ou de loin, le spectacle ou le récit

 

(1) J. Nouet,Retraite pour se préparer à la mort, Paris, 1699, p. 21. Cf. ib. pp. 39-5o.

(2) Exercice de la mort, Paris, 1677, p. 64.

(3) Castets, op. cit., II, pp. 295-296. Cf. aussi entre mille témoignages tout semblables, dans le livre du P. Jegou, s. j., L'usage du Sacrement de Pénitence, Rennes 1699 le dernier chapitre : « Ce qu'il faut dire des confessions que dans leurs dernières maladies, les personnes qui ont toujours vécu dans de méchantes habitudes? »

 

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de telles agonies qui, pour une raison ou pour une autre, les touchent davantage. Chose remarquable , et leur bon sens et l'intensité de leur foi chassent de leur esprit les déclamations des prédicateurs sur le désespoir du pécheur

mourant opposé à la sérénité du juste, Au lendemain de la mort de Madame, l'abbé Le Camus écrit à Pontchâteau :

 

Elle est morte avec une fermeté qui a fait que le Roi lui-même doutait de son salut, et le lui a dit à elle-même. Au surplus M. Feillet lui a parlé plus rudement qu'on ne. parle d'ordinaire aux grands et l'a savonnée à sa mode. Elle a reçu Ies réprimandes avec beaucoup de douceur (1).

 

Le duc d'Epernon, écrit l'abbé Boileau (de l'archevêché), « mourut en 1642... Son historien loue sa fermeté dans ce moment terrible. Il serait à souhaiter qu'il eût eu à, louer encore davantage son humilité et sa pénitence. Il reçut les sacrements et dit en mourant de très belles choses. C'est à Dieu qui voit le coeur à donner le prix à ces dernières paroles, signes très équivoques de la conversion (2) ». Et au contraire, trop de courage devant la mort risque d'être un signe de réprobation. Au pied de son échafaud, le chevalier de Rohan dit à Bourdaloue : « Mon Père, je n'ai pas besoin d'exhortation pour mourir en honnête homme; aidez-moi seulement à mourir en chrétien (3) ». Comme s'il lui disait, et c'est bien sa pensée : « Aidez-moi à avoir peur. - C'est le siècle des idées nettes : « Enfin il (Carré), écrit Fontenelle,

tomba dans un état où il fut le premier à prononcer son arrêt. Il dit à un prêtre qui, selon la pratique ordinaire, cherchait des tours pour le préparer à la mort, qu'il y avait longtemps que la philosophie et la religion lui avaient appris à mourir. Il eut toute la fermeté que toutes. ensemble peuvent donner, et qu'il est encore étonnant qu'elles donnent toutes deux

 

(1) Bellet, Vie du Cardinal Le Camus, p. 24.

(2) Fragments de la vie de Mme d'Epernon, publiés par Tamisey de Larroque, Recueil des travaux de la Société... d'Agen, 1877, p. 329.

(3) Menagiana, 3° édit. III, p. 201.

 

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ensemble (1) ». Deux fermetés, et bien différentes, sinon contraires, l'une stoïque et sûre de soi, l'autre chrétienne, c'est-à-dire, humble et tremblante.

 

Mme de Monaco se meurt, écrit Mme de Grignan à son mari... Elle est hors de toute espérance de pouvoir vivre, et se voit mourir avec un jugement sain, qui devrait épouvanter, et qui ne trouble pas sa constance. Elle meurt avec toute la fermeté possible ; elle l'a communiquée à ses amies, car on ne peut pas la voir mourir avec plus de fermeté qu'en témoignent Mme de Louvigny et Mme de Grancey. M. de Monaco est le seul qui leur dispute, mais pour lui, il a ses raisons, et l'on comprend facilement le peu de regret qu'il a de perdre cette personne qui s'était séparée de lui volontairement.

 

« Ce qui étonne la sérieuse Mme de Grignan... c'est cette constance en face de la mort, que la pécheresse avait tant de motifs de redouter ». Non moins étonnés Bussy, et Mme de Sévigné elle-même, celle-ci avec une pointe de dépit. « Ils acceptaient malaisement qu'un moment de repentir fût une expiation suffisante ». Mme de Scudery a moins de peine à croire à ce miracle, et à le bénir. « Mme de Monaco, écrit-elle, est morte en prédestinée ». Notre marquise tient bon :

 

Mme de Monaco en mourant n'avait aucun trait ni aucun reste qui pût faire souvenir d'elle. C'était une tète de mort gâtée par une peau noire et sèche; c'était enfin une humiliation si grande pour elle que, si Dieu a voulu qu'elle en ait son profit, il ne lui faut point d'autre pénitence.

 

Si Dieu lui a fait grâce, après tout, il ne serait peut-être pas sans excuse. Mais qui nous assure qu'il a pardonné?

 

Elle a eu beaucoup de fermeté ; le P. Bourdaloue dit qu'il y avait beaucoup de christianisme; je m'en rapporte.

 

 

(1) Eloges, édit. Bouillier, p. 68. « On peut se demander, écrit M. Benda (Nouvelle revue française, 1er oct. 1927) si ce n'est pas le christianisme, avec l'importance qu'il attache à la mort (comparution devant Dieu) qui a créé, du moins chez les moralistes, la vénération du courage ». Non, pas plus qu'il n'a créé telles autres vertus morales, la tempérance, par exemple.

 

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De toutes les lettres de Mme de Sévigné, c'est une des rares qui nous désole. Faut-il donc que, chez la chrétienne la plus sérieuse, voire la plus humble, si elle n'est vraiment sainte, une dévote sommeille? C'est peut-être la faute de l'éloquence sacrée. Plus docile à la philosophie de ses redoutables sermons sur la mort, Bourdaloue ne croirait pas si aisément au « christianisme » de cette pénitente improvisée. Béni

soit-il de manquer ainsi de logique ! Castets a là-dessus un mot dont je suis jaloux : Bourdaloue, à ce lit de mort e nous avertit que l'orateur ne doit pas nous faire oublier le prêtre (1) ».

 

II. - Un document inappréciable, et qui a curieusement échappé à l'avidité de Sainte-Beuve, nous permet de suivre, heure par heure, une de ces agonies difficiles, dont les péripéties et dont l'issue passionnaient cette société si profondément, parfois même si tragiquement chrétienne. C'est la longue lettre où l'abbé Boileau - le meilleur des trois de ce nom - raconte les derniers combats de la seconde duchesse de Luynes, Anne de Rohan-Monbazon, morte le 29 octobre 1684, à l'âge de quarante-quatre ans (2). La destinataire de la lettre nous est inconnue.

 

Que dirons-nous à Dieu, mademoiselle, et que nous répondra-t-il ? C'est lui qui l'a fait. Le pot de terre dit-il au potier : pourquoi me brisez-vous ? Et si le potier ne brise le vase que pour le reformer et le rendre plus beau, qui est-ce qui sera assez injuste pour se plaindre ? Je me sers de figures, Mademoiselle, parce que ma faiblesse ne souffre presque pas encore que je regarde les choses en elles-mêmes. Mais pourquoi nous attrister, comme si nous n'avions point d'espérance ? Nous avons tout sujet de croire que celle que nous pleurons n'est pas morte; elle ne fait

 

(1) Castets. op. cit, II, pp. 289-296.

(2) Ils sont trois, comme l'on sait : le prédicateur, qui fut académicien; le frère de Despréaux, longtemps doyen de Sens, puis chanoine de la Sainte-Chapelle, et le nôtre, Jean-Jacques, né à Agen en 1659, mort à Paris en 1735 Comme il fut longtemps le commensal, le bras droit et tout le génie du cardinal de Noaillles, on l'appelait communément, pour le distinguer des autres, M. Boileau de l'archevêché : cf. Port-Royal, VI, p. 59.

 

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que dormir... Je ne parle pas en l'air, Mademoiselle, quand je veux ranimer votre espérance et la mienne. Ce que j'ai vu des dispositions de (Madame de Luynes) dans sa dernière maladie, serait capable de calmer mes frayeurs, quand elles auraient été encore plus grandes qu'elles n'étaient.

 

Elles l'étaient donc, et, en rassurant cette amie de la duchesse, Boileau s'efforce manifestement de se rassurer lui-même. C'est là ce qui doit nous retenir ici davantage, moins curieux que nous sommes du facile mystère de cette pieuse

mort que de la détresse de ceux qu'a tourmentés ce mystère.

 

Elle a toujours témoigné avec une vive connaissance de ses fautes, un profond repentir, mêlé d'une confiance entière en Jésus-Christ.

 

Il n'a pas encore le courage de tout dire, il n'y viendra que peu à peu.

 

Arrêtez donc votre pieuse agitation, Mademoiselle; ne craignez plus. Elle est tombée entre les mains du Dieu vivant, il est vrai, et je sais que cela est horrible; mais elle s'est jetée auparavant entre les bras du Dieu mourant. Elle m'a dit au milieu des frayeurs de la mort qui la faisaient frémir : Je me jette aveuglément entre les bras de Jésus-Christ; se retirerait-il pour me laisser tomber?

 

Ainsi jadis la Mère Angélique dont l'agonie épouvantait Sainte-Beuve, si curieusement novice en ces matières : « Mon Père, je vous promets que je n'aurai plus peur de Dieu (1) ». Si l'on pense que Port-Royal a le monopole de ces frayeurs suprêmes, on se trompe bien. Du reste, quelque trente ans plus tôt (1651), ce même hôtel de Luynes voyait s'éteindre, non pas seulement confiante, mais joyeuse, la première femme du duc de Luynes, l'angélique Louise Seguier, assistée par M. Singlin qui s'accordait sans peine à sa joie.

 

(1) Port-Royal, IV, p. 16o.

(2) Ib., II, p. 313. Cette première duchesse est la mère « de ces deux dames de Luynes, toutes deux religieuses de Jouarre... si unies à Bossuet... Dernière couronne de cette sainte duchesse, et non la moins belle! elle est la mère du vertueux duc de Chevreuse, de cet élève de Port-Royal, qui passa depuis à Fénelon. » Ib., pp. 313, 314.

 

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Et cette confiance, Mademoiselle, n'était ni stupidité ni présomption.

 

Comme on sent qu'une à une il tâche d'écarter de son esprit toutes les raisons de trembler! Et, en même temps, le scrupule de voir les choses telles qu'elles sont, de ne rien se cacher, ni à sa correspondante ni à lui-même.

 

Je vis bien qu'elle sentait sa misère et qu'elle n'attendait rien que de la miséricorde de Dieu. Je ne puis pas me rappeler tout ce qu'elle m'a dit durant sa maladie, mais je voudrais que vous eussiez été témoin de ses sentiments.

 

Non pas de tous néanmoins. « Tout ce qu'elle lui a dit », il ne se le rappelle que trop, certaines plaintes surtout, celles-là même - et cela est très émouvant - qu'il n'a le courage ni d'avouer ni de taire.

 

Il s'est passé des choses qui vous auraient pénétrée de crainte, comme ceux qui les ont aperçues en ont été pénétrés,

 

et lui tout le premier certes.

 

Elle a souffert sans aucune douleur apparente une agonie intérieure qui a duré trois jours. Mais j'avais tout sujet de me rassurer par la soumission profonde où elle se tenait... La pauvre Mademoiselle... (celle qu'il appellera bientôt l'infirmière) était désolée quelquefois d'entrevoir l'impression effroyable que la vue de la mort faisait sur cette pauvre malade; mais je lui ai fait remarquer que la soumission à Jésus-Christ et la confiance en son sang n'avaient jamais disparu... Elle a été troublée, mais non pas jusqu'à être entièrement abandonnée... Il est certain que son imagination, vive comme elle était, la vue de ses péchés, l'horreur de la mort et du tombeau, tout cela joint ensemble bouleversait quelquefois cette pauvre âme. On était même obligé de la ménager quelquefois sur cet article. Il fallait se contenter de temps en temps de lui faire adorer la volonté de Dieu sur elle,

 

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sans entrer dans un détail qui lui aurait renversé la tête, comme elle disait.

 

« On était ». Qui est cet on? Boileau lui-même sans doute assez ennemi du je. Mais n'est-ce que lui? N'oublions pas qu'il ne joue ici qu'un rôle de second plan. Vieil ami de la maison, et non le confesseur en titre. Veut-il insinuer que celui-ci - ou que tel autre des prêtres qui se trouvaient là -, fatiguait la malade par trop de questions ou trop précises? On l'a cru; je ne le crois pas. Si elle s'était plainte à lui que le confesseur lui cassât la tête, Boileau très certainement aurait gardé pour lui cette confidence, qui, d'ailleurs n'aurait pu qu'ajouter au trouble de sa correspondante. Il y a là toutefois un petit problème que nous allons bientôt retrouver. Il continue :

 

Mais cette crainte a eu du relâche. La veille de sa mort elle m'envoya quérir et me dit qu'elle était bien plus tranquille. Ce n'est pas que cette agitation ne l'ait reprise encore, avant que de mourir; mais, dans toute cette conduite de Dieu, j'ai toujours reconnu que toutes ses voies étaient miséricorde et justice. Après les premiers mouvements de frayeur, que les douleurs de la mort et les périls de l'enfer lui avaient imprimés, une personne lui fit faire attention sur la justice de Dieu à son égard, qui écrasait ainsi d'une manière sensible la fermeté dont elle s'était tant piquée jusqu'alors. Et, parce qu'elle avait dit un jour à cette personne que l'orgueil était capable de lui faire faire bonne mine à mauvais jeu, on lui fit connaître qu'il n'y a ni orgueil ni force qui tienne devant le Seigneur.

 

Cette « personne », c'est encore, si je ne me trompe, Boileau lui-même. Remarquez bien que cette partie de l'entretien remonte au début de la maladie. Plus tard, et au paroxysme d'épouvante que nous savons, Boileau n'eût pas approuvé qu'on l'accablât de plus belle avec des raisonnements et des souvenirs de ce genre . Nouvelle preuve, du reste, et de la séduction qu'un défi stoïque à la mort exerçait en ce temps-là sur les âmes nobles; et de l'inquiétude que laissait aux assistants, comme nous l'avons

 

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dit plus haut, une agonie trop paisible. Cette fermeté de Madame qui fait « que le roi... doute de son salut » ! D'où chez eux ce déchirement que la lettre de Boileau nous rend sensible; ils ne se résignent ni à une mort trop douloureuse ni à une mort trop facile.

 

Ainsi, Mademoiselle, ces terreurs qui ont transi la pauvre infirmière, ont été peut-être une des plus grandes grâces que le malade eût pu recevoir. Jamais l'orgueil ne saurait être trop maté, jamais l'humilité trop enracinée. Et pour vous faire suivre, Mademoiselle, comme j'ai fait, les traces de la miséricorde de Dieu qui se confondaient avec les vestiges de sa justice, vous ferez réflexion, s'il vous plait, que la veille de sa mort, ces frayeurs s'étaient calmées. Elle s'en expliqua non seulement à moi, mais à un gentilhomme qui était pénétré de son état.

 

Enfin, enfin, pensez-vous ! Moi aussi. Mais notre soulagement est ici un contresens. Suivez son raisonnement qui ne tend du reste, lui aussi, qu'à nous consoler :

 

Mais parce qu'on attribua ce calme à une cause toute naturelle, et qu'on me dit que, si elle n'était plus si agitée, c'est qu'elle n'avait presque plus de force, il plut à Dieu de confondre ces vaines conjectures. Les frayeurs recommencèrent quand la faiblesse fut encore plus grande. Quatre heures avant sa mort, elle se trouva dans l'état du Prophète désolé à la vue du dernier jour. Elle gémit, elle arrosa son lit de ses larmes, son oeil fut troublé par l'appréhension de la fureur du Tout-Puissant. C'est ce qui désola encore la pauvre Mademoiselle, qui fut convaincue néanmoins que le cœur dans ces agitations effroyables demeurait soumis. Je ne vis pas cette dernière épreuve, parce que, étant descendu sur le minuit pour l'extrême-onction, à quoi Mme la duchesse me dit d'une manière ferme qu'elle avait cru que je voudrais bien assister, le Père M. ayant voulu demeurer auprès de la malade, j'étais si accablé de douleur et de tristesse que, m'étant laissé d'ailleurs persuader par des gens plus habiles que moi qu'il y avait lieu d'espérer qu'on irait encore loin, j'allai tâcher inutilement d'assoupir nia douleur et mes maux. J'ai eu depuis un sensible regret de ce qu'on ne m'avait pas rappelé, quoiqu'elle m'eût demandé. Il est vrai que, s'étant peut-être aperçue de mon abattement, elle n'insista pas et remit au lendemain une entrevue que Dieu a voulu remettre à l'éternité.

 

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Plus j'avance dans la lecture de ce document unique, plus j'ai peur qu'on soit tenté d'en fausser le sens et d'en atténuer l'importance historique, en attribuant aux préjugés jansénistes l'austère, mais toute chrétienne philosophie qu'il expose. Même molinistes, les directeurs de ce temps-là n'auraient pas cherché - ni trouvé du reste - une autre réponse à l'énigme désolante qu'était ce martyre de plusieurs jours. On se trouve en présence d'un fait, et qui d'abord parait si troublant que l'abbé n'ose en dérouler le progrès qu'avec une lenteur infinie. On a vu, je ne dis pas avec quel art, mais avec quelle tendresse, il retarde, il espace, il distille, si l'on peut dire, ces détails dont le souvenir le torture lui-même, et que d'ailleurs il aurait vainement dissimulés, la scène ayant eu de nombreux témoins, dont les impressions n'avaient pu manquer de se répandre au dehors. A la place de Boileau, ayant comme lui et à révéler et à expliquer la vérité, qu'auraient fait Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, François de Sales lui-même ? Tout comme l'abbé Boileau, ils auraient dit que plus l'agonie avait été « effroyable », plus le salut de la duchesse était assuré. Tremblons plutôt nous-mêmes de murmurer avec le poète : « Vous les voulez trop purs les heureux que vous faites », et de congédier, comme janséniste, le durus sermo de l'Évangile. Les cinq propositions n'ont que faire ici. Pas un mot qui donne à entendre que la grâce a été refusée à cette mourante et que le Christ n'est pas mort pour elle. Tout crie au contraire que son martyre est la grâce des grâces, un sûr indice de sa prédestination bienheureuse. C'est la pensée où Boileau revient sans cesse.

 

Comme nous aimons la tranquillité, on voudrait voir dans tous les justes une fin douce et tranquille, parce qu'on se souhaite à soi-même une fin toute pareille. Mais, mon Dieu, vous êtes juste, et ceux qui vous ont rebuté si longtemps durant leur vie,

 

et nul vrai chrétien n'osera dire qu'il n'est pas de ceux-là : si iniquitates observaveris..., quis sustinebit ?

 

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méritent d'être rebutés au moins un moment à leur mort. D'ailleurs la frayeur et la tranquillité sont des signes fort équivoques d'une bonne et d'une mauvaise conscience. Comme les uns sont livrés à un repos stupide, par un jugement de Dieu juste, mais effroyable,

 

formule qui demanderait à être expliquée,

 

d'autres sont livrés à la crainte et à la désolation par une miséricorde incompréhensible. L'histoire de l'Église est pleine de ces exemples. Et à tout prendre, je crois que la crainte qui paraît à la mort, mêlée avec la confiance qu'avait madame (de Luynes) est l'état... le plus propre à un pécheur pénitent, et le moins sujet à des illusions dangereuses.

 

Superlatif aventureux ! Il ne saurait y avoir de règles générales. « L'état le plus propre » est celui que la volonté divine a choisi pour chacun de nous (1).

Vous ne direz pas que, chez ce chrétien, la foi a paralysé la sensibilité naturelle. Pour trouver enfin la force d'avouer qu'elle a sangloté, il a attendu l'avant-dernière page de cette lettre infinie. Mais non il n'est pas au bout. La lettre recommence. Le plus dur en effet lui reste à dire.

 

Jésus-Christ, le saint de Dieu... n'est-il pas mort dans cet état de désolation?... Je fais toutes ces remarques, parce que je crains que des gens qui ont été frappés de cette désolation..., n'aillent renouveler votre douleur par un récit imparfait. Ils ont vu la désolation, mais ils n'ont peut-être pas assez remarqué la conduite de Dieu pleine de miséricorde et de justice, dans cet état qui effraie la nature et qui console la foi. Oui, cette pauvre défunte pleura, il est vrai, elle sanglota; mais j'ose dire, comme saint Paul l'a dit, en peignant cet état terrible de Jésus-Christ à la mort, que ses plaintes furent écoutées.

Je sens bien que ma lettre est trop longue et pour vous et pour moi. Il faut pourtant faire effort pour achever de vous lever toutes vos craintes. Que Dieu m'en donne la force et la capacité, s'il lui plaît.

 

(1) Exagération commandée ou excusée par les circonstances. Dans une autre lettre, Boileau s'approprie le mot d'Augustin : Qui cupit dissolvi et esse cum Christo..., hic delectabiliter moritur. (Lettres, II. 83o.)

 

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Je vois bien où vous m'attendez...

 

et où nous l'attendons aussi, avec tout le Port-Royal.

Jusqu'ici, on l'a remarqué sans doute, pas un mot du duc de Luynes. C'est à se demander s'il était là. Hélas, oui, mais dans une posture encore plus piteuse que pitoyable. Un gêneur, un intrus, ce ne serait rien. Plus encore, un péché vivant, un péché à deux. Après la mort de sa première femme, il s'était retiré à Port-Royal, partageant la vie et les travaux des solitaires, rebâtissant l'abbaye en ruines, traduisant les anciens auteurs, beaucoup plus inaccessible espérait-on, à certaines concupiscences que le vieux Robert d'Andilly, de coeur si fragile. Puis, après dix ans, un triple scandale. Il se remarie, ce qu'on aurait déjà eu quelque peine à lui pardonner. Avec qui, juste ciel! avec une de ses tantes, Aime de Rohan-Monbazon, « un enfant auprès de lui », et qui, pour comble d'irrégularité était sa filleule ! On avait bien obtenu les deux dispenses nécessaires, mais sans apaiser pour si peu la rigidité de Port-Royal. Pendant près de vingt ans que durera cette union, on les regarde, et, autant du moins qu'il est possible dans les rapports avec les grands de ce monde, on les traite comme des réprouvés. Maintenant elle va mourir. Et dans quelles dispositions? Aura-t-elle songé à se repentir? Cette agonie effroyable, n'est-ce pas le juste châtiment qui commence, et pour s'achever en enfer ? Tel est le vrai sens de ces deux mots de la lettre : « Je vois bien où vous m'attendez ».

 

Mais Dieu ne lui imputera-t-il point ce scandale qui avait été répandu parmi tant de gens à son occasion ? Non, Mademoiselle, non, Dieu ne le lui imputera point.

 

Qu'est-ce à dire ? Boileau, comme l'a cru un de ses biographes, se sépare-t-il sur ce point de ses amis? Pense-t-il qu'il n'y a rien dans ce mariage où la justice divine puisse se prendre ? Non, me semble-t-il. A tort ou à raison il reste avec eux.

 

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J'ose vous dire que je suis croyable en cette matière. Après vous, personne n'a senti si vivement que moi le sujet de vos peines, et personne n'a eu tant de sujet de se rassurer. Considérez, s'il vous plaît, que la faute n'était pas un violement de ces lois qui sont gravées dans le fond du coeur par le doigt de Dieu...;

 

« faute » pourtant, comme toute infraction aux lois de l'Église.

 

Souvenez-vous que, dans une faute, on ne pouvait avoir plus de bonne foi qu'elle en avait eu. Sa condition ni son âge n'exigeaient pas qu'elle eût lu les Canons; et quand elle en aurait oui parler, elle pouvait se rassurer de bonne foi sur la dispense, dont elle n'était pas obligée, comme vous savez, de discuter la validité.

 

Tant il est vrai qu'au défaut du simple bon sens, le coeur inventerait la casuistique !

 

Que si des personnes de lumière et de piété ont troublé pour de bonnes raisons son repos, durant sa vie, vous savez que d'autres personnes d'un mérite fort distingué ont calmé ses alarmes.

 

Qui donc nous avait fait croire que ces Messieurs tenaient le probabilisme pour une invention diabolique?

 

Ajoutez à cela, Mademoiselle, que son coeur a été préparé depuis longtemps à suivre sur cela et en toutes choses ce qu'elle connaîtrait être de son devoir. Son embarras dans cette occasion était extrême. Elle craignait de s'écarter à la droite en voulant éviter d'aller à la gauche. Dieu aura pitié de cette faute qu'elle a été si prête de réparer, et qu'elle a même réparée devant Dieu de toutes les manières dont elle l'a pu.

 

La consolation qu'il apporte n'est donc pas de nier la faute, mais d'affirmer qu'il y a eu réparation pleine et entière. Suit une scène extrêmement pénible, que plusieurs même trouveront odieuse, mais que pacifient le bon sens, le sourire et l'héroïsme de la duchesse,

 

Une personne qui était entrée, malgré toutes les raisons et

 

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l'autorité de tant de gens, dans votre sentiment et dans vos craintes,

 

qui étaient également, ne l'oublions pas, celle de Boileau,

 

a connu jusqu'au fond les dispositions de son coeur dans cette dernière rencontre. Voici, Mademoiselle, ce que j'ai su de bonne part et sur quoi vous pouvez compter.

 

Cette personne, ce prêtre, ne serait-ce pas l'auteur même de la lettre? Je le croirais assez volontiers. Quoi qu'il en soit, rien n'insinue que Boileau juge indiscrète la demande qu'il va dire. Très opportune plutôt :

 

Dès le commencement du mal, Madame de (Luynes) dit à Monsieur son mari, en présence de cette autre personne, que Dieu la retirerait peut-être de ce monde pour sanctifier celui qui restait. On se servit de cette ouverture pour remettre sur le tapis ce dont on avait déjà parlé et qui tenait fort au coeur.

 

Dessein moins déplaisant qu'il ne paraît. La duchesse a probablement tendu la perche, si j'ose dire, à cette « personne », en tout cas, elle acceptera volontiers qu'on mette à profit cette ouverture. Ensemble, ils ont souvent discuté, elle et Boileau, et avec beaucoup de sérénité, ce cas de conscience qui, bon gré, mal gré, les occupe depuis si longtemps. Sans cacher son opinion personnelle, la plus rigide, Boileau, si c'est bien lui, s'est toujours défendu de l'imposer comme certaine. La duchesse paraissant de bonne foi, il n'y avait pas lieu de la tourmenter. Mais il se peut, il est même probable, qu'aux approches de la mort, elle éprouva le besoin de s'éclaircir, une suprême fois, sur ce point. En reprenant la conversation d'autrefois, on va peut-être au-devant d'un désir au moins confus.

 

Quand cette personne en trouva l'occasion, « Savez-vous bien Madame, dit-elle, que vous pourriez bien avoir prophétisé? Je ne doute pas que la sanctification de l'un et de l'autre ne dépende de la séparation. Je souhaite cependant que cette séparation se fasse par la pénitence plutôt que par la mort. ». - Elle se

 

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défendit d'abord un peu, pour faire avouer à cette personne que cette séparation n'était pas tant de nécessité que de surérogation.

 

Comprenez-la et admirez-la. Déjà prête au sacrifice où elle devine bien qu'on l'invite, elle ne défend que le passé, je veux dire la régularité de son mariage. Comme Boileau le lui a jadis et tant de fois concédé, comme il le concède encore, la « séparation » serait sans doute un plus grand bien, elle n'est pas un strict devoir. On fera donc appel à un autre argument.

 

Comme on ne croyait pas devoir laisser échapper ce moment, on lui prouva en peu de mots et avec assez de modération que, quoiqu'on espérât que Dieu lui ferait miséricorde à elle, pour les raisons qu'on lui toucha,

 

celles-là même qu'il a rappelées plus haut,

 

il fallait être insensible pour ne pas craindre les jugements de Dieu sur une personne qui avait eu plus de lumière qu'elle et plus de grâce,

 

à savoir notre pauvre duc, de qui Port-Royal s'obstinait à croire que la bonne foi n'avait pas été entière. A la duchesse de le défendre.

 

« Mais si vous saviez, dit-elle, avec des sentiments mêlés de confusion et d'espérance, les grâces que Dieu m'a faites en cela même, vous ne trembleriez peut-être pas tant. J'étais perdue si j'étais tombée en d'autres mains; j'était perdue, je n'en puis douter, »

 

Sophisme délicieux de candeur, d'humilité, de tendresse. Ah! si vous saviez ce que le duc a été pour moi! Il m'a sauvée de moi-même.

 

« Cela se peut, lui répliqua-t-on, mais il faut se souvenir que Dieu tire le bien du mal même; et que s'il le faut remercier pour le bien qu'il a tiré du mal, il se faut humilier et corriger du mal qui a donné occasion au bien. » - Elle ne répliqua rien; mais, paraissant encore plus touchée par le Maître des coeurs dans le fond de l'âme qu'elle ne le témoignait au dehors,

 

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entendez que la réponse qu'elle va faire a dû trahir un peu d'agacement, d'impatience;

 

Ce que vous souhaitez, ajouta-elle, est comme vous le souhaitez. Dieu seul nous unit.

 

La « séparation » était donc chose faite. Mais un tel secret ne lui appartenait pas à elle seule. D'où cette révolte de sa pudeur blessée (1).

 

« Dieu en soit loué! reprit la personne qui lui parlait, mais il ne faut pas seulement que cela soit, il faut qu'il paraisse » - Comme elle avait l'esprit fort pénétrant, elle alla d'abord au but : « Je l'avoue, dit-elle, Je me rends; il faut réparer le scandale autant qu'on pourra, il faut édifier l'Eglise; le dessein en est pris. Vous en verrez l'exécution, si Dieu me rend la santé. »

 

Cette fin de la relation ne doit traduire exactement ni les sentiments ni môme les propos de la duchesse. J'ai du moins quelque peine à m'y reconnaître. Tout à la joie de la grande nouvelle qu'il vient d'apprendre, Boileau ne s'aperçoit pas que les rôles sont intervertis. Ce n'est pas à sa propre inquiétude, c'est à celle de son vieil ami que la duchesse veut ici mettre fin. Comme si elle lui disait, et non sans une vivacité un peu coupante : mais ne vous tourmentez donc pas; tout est réglé et aussi bien que vous le pouviez

 

(1) En acceptant cette « séparation », dont je ne serais pas surpris qu'il ait en le premier l'idée, le duc, autant qu il me semble, n'entend pas avouer et ne songe pas à expier l'invalidité de son mariage. Honnête homme, devenu théologien à force de vivre dans un milieu où l'on argumente du matin au soir, sa conscience est parfaitement tranquille. Il laisse soupirer et gémir ses amis de Port-Royal et, quand besoin est, il tranquillise, d'ailleurs sans beaucoup de peine, les alarmes que périodiquement on cherchait à éveiller chez la duchesse. Aucun remords sérieux ni chez l'un ni chez l'autre; mais ils auront vu dans cette grave maladie de la duchesse une invitation au plus parfait. Quelque vingt ans plus tôt, « M. et Mme de Luynes - la première duchesse » - avaient fait dessein d'imiter dorénavant, dans un pur et spirituel hyménée, saint Paulin et Thérasie. « (Port-Royal, II, p. 313). Qu'une même inspiration leur soit venue, lorsque, à son tour, la seconde duchesse tomba malade, il n'y a là rien qui doive nous étonner. Il peut nous paraître plus singulier qu'après ces deux projets de « séparation », le duc se soit marié une troisième fois, un an après la mort d'Anne de Rohan. « Il aimait le mariage », dit plaisamment l'auteur du Livre d'Amour. En tout cas, il n'avait pas fait voeu de ne pas se remarier. Il mourut en 169o, toujours « en fort bons termes », mais « de loin », avec Port-Royal.

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souhaiter. Il paraît sûr, en effet, que la solution, quelle qu'elle soit, dont elle parle, qui apaisera tous les scrupules et qui édifiera l'Église, que cette solution, dis-je, elle n'a pu s'y fixer, que de concert avec son mari. Ce que j'en dis n'est pas pour reprocher à Boileau d'avoir si lourdement et si inutilement harcelé la mourante, mais pour qu'on ne se méprenne pas sur la vraie portée du beau document qui nous occupe. Ce dernier épisode n'appartient pas à l'histoire même, au drame de cette agonie. Pendant l'entretien auquel nous venons d'assister, la duchesse est encore parfaitement calme un ferme bon sens, la paix foncière d'une conscience bien faite. Cela se voit, du reste ; l'on voit aussi que, de ce chef, toutes les raisons de craindre, toutes les portes du désespoir ont été fermées. Dans l'agonie elle-même, ce n'est pas le souvenir précis d'une faute, réelle ou imaginaire qui torture la mourante, c'est l'horreur confuse de la mort prochaine. La longue lettre de Boileau nous permet de suivre chez les témoins de ces scènes d'épouvante, les réactions du peuple chrétien; la crainte des jugements de Dieu poussée jusqu'au paroxysme, mais une crainte que désenvenime la pensée du Sauveur mourant et qui, d'elle-même cède peu à peu la place à la confiance (1).

 

(1) Lettres de Monsieur B... sur différents sujets de morale et de piété, Paris, 1727, I, pp. 1-24. De ces deux volumes, très riches pourtant, les. curieux n'ont retenu que la fameuse lettre sur le vertige de Pascal. Tamisey de Laroque, op. cit., et mieux encore, M. le chanoine Durengues en ont pourtant montré l'intérêt. M. Durengues cite quelques lignes du beau document que nous venons d'étudier, mais il le comprend autrement que je ne fais. Pendant cette longue agonie, écrit-il, « des docteurs du jansénisme le plus pur auxquels elle était livrée, se relayèrent à son chevet pour lui reprocher son crime inexpiable (son mariage avec son neveu et parrain). Avec leur cruelle théologie, ils la jetèrent dans des angoisses plus horribles mille fois que les affres de la mort et enfin dans le désespoir. Seul, M. Boileau sut lui parler de la miséricorde divine et il le fit avec tant de bonheur qu'il rendit enfin le calme à cette âme bourrelée. » (A. Durengues. Monsieur Boileau de l'Arehevêché, Agen, 19o7, p. 71). Rien, que je sache, dans nos documents, au moins dans l'unique document où on nous renvoie, qui justifie cette accusation; rien qui nous montre les autres prêtres qui se trouvaient là plus féroces que M. Boileau. Trois de ces prêtres sont mentionnés. 1° le confesseur ordinaire de la duchesse, le P. M... de qui nous ne savons absolument rien. 2° un prêtre que la duchesse envoya quérir la veille de sa mort, « pour faire une revue de toute sa vie », c'est-à-dire une nouvelle confession générale : dangereux scrupule auquel ce prêtre, janséniste ou non, refusa de se prêter (pp. 23-24); 3° enfin « la personne » qui « mit sur le tapis » le cas de conscience du mariage, et qu'une foule de petits indices me ferait prendre pour Boileau lui-même. S'ils sont deux, même « théologie cruelle » chez l'un et chez l'autre, Boileau ne cachant pas, dans sa lettre, que ce mariage, « faute » plus ou moins grave, mais « faute » mais source de « scandale », l'a toujours troublé. Remarquons en passant que, cruelle ou non, cette théologie n'est pas à proprement parler janséniste. Ces messieurs estimaient que la double dispense n'avait pas été donnée dans des conditions régulières. Quoiqu'il en soit, l'intervention harcelante de « cette personne » pas un mot de Boileau ne la blâme. Tout au contraire, il se félicite qu'elle se soit produite; et lui, tout le premier, elle l'a tiré d'inquiétude. La relation montre également que ce n'est pas cette intervention qui a jeté la duchesse dans le désespoir. On a vu avec quelle sérénité elle mène la discussion, et que, d'ores et déjà, pleinement d'accord avec son mari, elle avait tranché le problème par le plus court, bien résolus qu'ils étaient l'un et l'autre à vivre désormais « comme frère et soeur ». La crise de désespoir ne s'est déchaînée qu'après, au cours de laquelle, ceux qui l'assistaient lui ont parlé « de la miséricorde divine », et même ne lui ont pas parlé d'autre chose. L'un d'eux lui dit, par exemple « qu'il ne fallait pas tant hésiter si nous aimions Dieu ou si nous en faisions semblant » - c'était là une de ses inquiétudes : pouvait-elle dire : Mon Dieu, je vous aime ! - qu'il fallait dire, sans tant chicaner avec ces défiances superflues, que rien ne nous séparerait jamais de la charité de Dieu » (p. 21). On ne lui suggère que des pensées de confiance (p. 19). Rien ne prouve enfin que le duc de Luynes n'ait laissé pénétrer auprès de la mourante que des jansénistes forcenés.

 

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III. - Une ordonnance du cardinal de Noailles (17o7), « pour recommander le soin de préparer de bonne heure les malades à la mort », nous apprendrait, si, par impossible, nous imaginions le contraire, qu'alors beaucoup moins souvent qu'aujourd'hui, sans doute, mais comme aujourd'hui, on laisse mourir nombre de malades, « sans qu'ils aient cru être dans le moindre danger (1) ». Longtemps avant Noailles, Ph. Cospean déplorait déjà

 

cette méchante coutume que l'on a prise parmi nous; lorsque nous allons visiter un parent ou un ami malade, au lieu de lui rendre le bon office « Ami, pensez à votre conscience, car il semble que Dieu veut vous appeler à soi », on ne lui dit autre chose sinon : Infirmitas haec non est ad mortem. Non, non, cher frère, il n'y a rien à craindre. Courage, courage, mon bon ami, votre mal n'est pas mortel; nous nous réjouirons encore ensemble... (2)

 

 (1) A. Blanchard donne un extrait de cette ordonnance dans son Nouvel essai d'exhortation pour les états différents des malades, Paris, 1717 ; je cite l'édit. de 1732.

(2) Miroir de la bonne mort ou méthode pour bien mourir tirée... des dernières paroles de Ph. de Cospean, dressée en forme d'oraison funèbre par le R. P. David de la Vigne..., Paris, 1646, pp. 22-23.

 

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Nos anciens règlements, dit Noailles,

 

ont défendu aux médecins, sous peine de censure, de visiter plus de deux ou trois fois les malades, s'ils n'ont commencé à régler leur conscience,

 

faute de quoi le Concile de Latran interdisait aux médecins l'entrée de l'Église; décrétale, « renouvelée dans presque tous les Conciles provinciaux de France, depuis le Concile de Trente, et dans la plus grande partie des rituels modernes et anciens ».

 

C'est donc une loi domestique pour nous, et aussi vénérable par l'autorité légitime d'où elle part, que nécessaire par l'expérience malheureuse de tant de malades, qu'une mort prompte et imprévue enlève et fait périr pour l'éternité. Ainsi nous la renouvelons autant qu'il est en nous et exhortons de toutes nos forces les médecins de s'y soumettre.

 

L'histoire de la médecine au XVIIe siècle nous montrerait, j'en suis sûr, que ces prescriptions ne restaient pas lettre morte. Pour les membres de l'Académie française, et, j'imagine, des deux autres, le secrétaire perpétuel avait mission de leur porter à domicile l'antienne funèbre de la Trappe : Frère, il faut mourir. Nos registres sont fort discrets sur ce point, mais il paraît que l'usage n'a dû s'éteindre qu'avec l'Académie elle-même (1). En 1772, une dévote lettrée, Mlle de Lubert, annonce en ces termes la mort du secrétaire perpétuel Duclos :

 

Il n'y a plus ni religion, ni moeurs, ni décence. Duclos vient de mourir en esprit fort. Vous vous en doutez bien. Lui qui, par état, était chargé d'aller avertir ses confrères de recevoir les sacrements lorsqu'ils étaient en danger de mort, il n'a pu s'avertir lui-même (2)

 

 

 

(1) Serait-ce pour rendre cette mission plus facile et plus efficace, que la charge de secrétaire perpétuel a été plusieurs fois confiée à des ecclésiastiques, l'abbé Regnier-Desmarais, l'abbé Duhos, l'abbé Houtteville ?

(2) Mlle de Lubert à M. de Géniaux, 5 avril 1772. Dans les Lettres du Président de Brosses à Ch. C. Loppin de Gémaux, publiées par Yvonne Bézard, Paris, 1929, p. 338.

 

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On tardait toutefois beaucoup moins qu'aujourd'hui à faire appeler un confesseur, et non pas toujours le premier venu, mais, s'il faut en croire La Bruyère, quelque spécialiste imposé par la mode :

 

Une chose folle, et qui découvre bien notre petitesse, c'est l'assujettissement aux modes, quand on l'étend à ce qui concerne le goût, le vivre, la santé et la conscience. La viande noire est hors de mode et, par cette raison, insipide ; de même l'on ne mourait plus depuis longtemps par Théotime; ses tendres exhortations ne sauvaient plus que le peuple et Théotime a vu son successeur (1).

 

« La viande noire », le confesseur, ce rapprochement est d'un goût exquis ; non moins savoureuse cette rare ellipse : mourir par, au lieu de être assisté à la mort par Théotime. La pensée me parait plus bilieuse que juste. Il est des prêtres dont la seule présence pacifie une chambre de malade. Consolateurs, avant même de parler. Ce ne sont pas ceux du reste qui parlent le plus. Que, peu à peu la mode reconnaissante impose leur nom, et que, grâce à elle, un plus grand nombre d'agonisants leur doive une mort moins amère, quoi de mieux ? Théotime était de ceux-là, M. Sachot, curé de Saint Gervais, nous dit-on; son « successeur» serait Bourdaloue. Avouez que la mode savait choisir. Le duc de Lesdiguières « est mort d'une pleurésie. M. de Condom et le P. Bourdaloue l'ont assisté pendant le cours de son mal ». Peu après, le même Bourdaloue aide Mme de Fontanges à mourir. Puis, en 1683, c'est « M. Colbert assisté à la mort par M. Cornuaille et par le P. Bourdaloue (2) ». Ainsi, à toutes les pages de son histoire. Que si La Bruyère veut une victime, je lui abandonne Michel Le Tellier.

 

M. le Chancelier mourut mardi..., après une maladie de dix

 

(1) De la mode, I.

(2) Griselle, Bourdaloue, histoire critique de sa prédication..., Paris, 1901, pp. 532-561. et passim.

 

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jours. Dès le lundi, il pria sa femme de ne plus le voir, parce que cela ne ferait que l'attendrir, (lui, et non pas elle), et l'empêcher de songer à son salut. Il resta entre les mains de son curé (Sachot, Théotime), du P. Bourdaloue, du P. de Mouchy de l'Oratoire et d'un autre ecclésiastique (1).

 

Quatre, c'est beaucoup. Espérons qu'ils ne faisaient pas assaut d'éloquence. Mais l'usage du grand siècle permettait, s'il ne commandait, qu'on harcelât les mourants par des discours infinis. Le confesseur de Louis XIII, le P. Caussin s'en plaignait déjà :

 

Je n'approuve point la façon de quelques-uns qui font des remontrances étudiées à des personnes mourantes, comme s'ils étaient en une chaire de prédicateurs ; ni ceux-là, qui leur cornent sans cesse aux oreilles des paroles importunes et font autant de bruit de la langue que jadis les païens avec leurs chaudrons dans l'éclipse de la lune. Il faut laisser détacher paisiblement ces bonnes âmes, sans les inquiéter jusque dans l'ombre de la mort. Saint Augustin voulut mourir dans un grand silence (2).

 

Ainsi Dom Le Masson, général des Chartreux, dans un directoire à l'usage de son Ordre :

 

C'est agir indiscrètement que de fatiguer les oreilles d'un malade et, lorsque étant plusieurs assistants, on vient, les uns après les autres, l'étourdir, en lui faisant comme un sermon appris par mémoire (3).

 

Il n'y a rien, lisons-nous encore, dans une autre Méthode.

 

en quoi l'on manque plus souvent et plus considérablement que par un zèle trop importun. On fait consister tout l'art d'assister un mourant à être continuellement à lui parler et lui faire produire des actes; et cela, pour l'ordinaire, ne sert qu'à le faire impatienter et faire perdre tout le fruit qu'on aurait pu tirer en lui disant beaucoup moins (4).

 

(1) Griselle, op. cit., 599.

(2) Nicolas Caussin, La cour sainte. T. III (réédition de 1655), p. 366.

(3) Le Directoire des Mourants à l'usage de l'Ordre des Chartreux. A la Courrerie, 1686, pp. 13-14.

(4) Méthode utile pour se préparer à la mort, Bordeaux, 1693; avertissement Cf. dans un livre dont nous parlerons bientôt, les résolutions que le malade devrait signifier à sa famille : « Que si... la bonté de Dieu veut bien m'accorder jusqu'au moment de la mort la liberté de mon esprit, grâce que je lui demande... avec insistance..., comme néanmoins les sens d'un malade s'affaiblissent à mesure qu'il approche de sa fin et que son esprit se trouble à la présence d'un si grand nombre de personnes, ou inutiles au soulagement de ses maux, ou nuisibles au salut de son âme, soit par les mouvements tumultueux qu'elles causent, soit par les larmes que la tendresse leur fait répandre; je supplie mon confesseur, ou un ami véritablement chrétien qui tiendra sa place dans les dernières heures de ma vie, de leur déclarer que je n'ai plus besoin que de leurs prières, et qu'ils me rendront un double service s'ils veulent bien les aller offrir à Dieu aux pieds des autels (si c'est pendant le jour, ou dans quelque lieu à l'écart, si c'est pendant la nuit) et me procurer ainsi le repos et le silence nécessaires pour entendre et goûter les sentiments chrétiens où je dois être pour présenter mon âme au Seigneurs. Sentiments chrétiens propres aux personnes malades... Paris, 1744, pp. 354-355.

 

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Peut-être voulaient-ils faire, si j'ose dire, d'une pierre deux ou trois coups, espérant, qu'avec le malade, leurs discours iraient également toucher quelques-uns de son entourage. Une agonie était pour eux comme une leçon de choses, parade

sainte dont on ne craignait pas d'étendre le bienfait autant que possible. En de certains pays, entrait, semble-t-il, qui voulait. Nous lisons, par exemple, dans les précieux mémoires de. M. Feydeau, qui fut curé de Vitry : Pendant je ne sais quelle maladie contagieuse,

 

on faisait des exhortations à chaque malade, et lorsque le prêtre les faisait, il était suivi d'un grand nombre de personnes,. qui accompagnaient le Saint Sacrement; car on a dans Vitry cette louable coutume de suivre en foule les prêtres qui le portent, et il est ordinaire d'y voir quatre ou cinq cents personnes. Il y eut un vicaire qui s'attirait encore plus de monde parce qu'il récitait tout haut en français des hymnes, des psaumes et des. prières..., et qu'il avait assez de talent pour parler aux malades (1).

 

 

Il va sans dire que la plus grande partie du cortège attendait sur le seuil - et peut-être à genoux - que le prêtre reparût. Mais quelques-uns devaient pénétrer jusqu'au malade, ou se presser dans l'escalier. Indiscrétion qui nous choquerait moins si notre foi au mystère de l'Église, corps.

 

(1) Mémoires de M. Feydeau, publiés par M. E. Jovy. Société des Sciences et Arts de Vitry-le-François, 1904, 1935, pp. 256-257.

 

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mystique du Christ, était plus vive. Quand un Fils de France va naître, on ouvre toutes grandes les portes du Louvre. La foule chrétienne est-elle moins à sa place près de celui de ses frères qui va la précéder au ciel? « Dans ces derniers moments, dit Erasme, la plus sensible consolation est la vue de la mort du Sauveur, et l'idée de la communion de toute l'Église, qui est le corps de Jésus-Christ. »

 

C'est, à mon sentiment, disait-il encore, un remède.., contre le désespoir d'exposer aux yeux du mourant la communion de toute l'Eglise... Toute cette multitude unit ses voeux et son crédit en faveur d'un mourant... Pourquoi abandonnerait-il son bouclier, lorsqu'il a des troupes si nombreuses qui viennent à son secours (1) ?

 

Tant il y a qu'on parlait beaucoup, et, sans doute, beaucoup trop. C'est ainsi que l'éloquence sacrée poussa une nouvelle tige et assez imprévue. Règles et modèles, la rhétorique du lit de mort.

 

Souvent, écrit Dom le Masson, les habiles hommes..., par une infirmité qui leur est naturelle..., sont d'abord si vivement frappés par l'affreux spectacle de la mort,

 

les habiles dont il parle, chose émouvante, ce sont des chartreux!

 

que leur langue devient comme attachée à leur palais. Ils perdent en quelque manière le conseil et le bon sens, ne pouvant presque rien dire au malade... La présence de ceux qui assistent à cette triste cérémonie augmente leur trouble, en sorte qu'un homme, même habile, ne souhaite rien davantage que de se retirer précipitamment, après s'être acquitté de son devoir le mieux qu'il a pu. D'où il se voit qu'il est d'un grand secours à tous d'avoir à la main de certaines règles déterminées et des

 

(1) D. Erasmi... De preparatione ad mortem, Col. 1539; je cite, quoique nécessairement médiocre, la traduction de 1711. Le manuel du soldat chrétien... et la préparation à la mort, pp. 4o7-4o8-443. Erasme tient beaucoup à cette idée. Elle se réalisait au XVIIe siècle d'une autre façon et non moins touchante. « Quand (M. de Montmort) fut extrêmement mal et que, selon la coutume, on l'envoya recommander aux prières de trois paroisses dont il était Seigneur, les églises retentissaient des gémissements et des cris des paysans ». (Éloges de Fontenelle, édit. Fr. Bouillier, p. 143.)

 

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sujets de conférence..., dont le ministre des sacrements se serve (1).

 

Combien plus interdits, de jeunes prêtres de paroisse, et plus encore lorsque leur ministère les appelle chez les délicats de ce monde! Les innombrables « méthodes de préparation à la mort », dont nous parlerons bientôt, ne suffisaient pas à ces prêtres; il leur fallait des discours tout faits, qu'ils pourraient apprendre par coeur. Marchandise assez demandée, sans doute, puisque de 17o3 à 1718 paraissent coup sur coup au moins trois de ces recueils. Exhortations aux malades en leur administrant le saint viatique, par M. Jean Pontas, le fameux casuiste - livre dédié à Bossuet - Paris 17o3. Je ne l'ai pas lu. En 1717, le Nouvel essai d'exhortations pour les états différens des malades... par M. A. Blanchard, Prieur de Saint-Marc-les-Vendôme; deux volumes et très drus ; dans le premier, plus de cent discours en bonne forme et « cent cinquante exhortations très courtes ». Enfin à Toulouse, en 1718, Essais d'exhortations avant et après l'administration du très saint viatique... par un prêtre de l'Oratoire. Plusieurs de celles-ci sont adaptées à l'année liturgique. Eh! sans doute, écrit cet oratorien dont le nom m'est inconnu, mieux vaudrait qu'auprès d'un mourant le prêtre laissât parler son coeur,

 

mais il y en a très peu qui aient cette heureuse facilité qui dépend en partie de la vivacité de l'imagination et d'un long usage de parler en public, et... si l'on n'a préparé ce que l'on doit dire, on est exposé à des redites ennuyeuses aux assistants, et quelquefois à ramper, ce qui rend le ministre et le ministère méprisables (2).

 

Ne croirait-on pas qu'il s'agit d'un discours à l'Académie? Un homme qui se meurt devant eux, une famille qui pleure, et ils ont peur de « ramper » ! Il y a mieux encore :

 

(1) Directoire des mourants, pp. 6-7.

(2) Essais d'exhortations... avant-propos.

 

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Cette lettre N, qui est mise au commencement des exhortations signifie : Mon cher frère ou Ma chère soeur, Monsieur, Madame ou Mademoiselle, selon la condition des personnes à qui on parlera. Celles qui sont plus qualifiées par leur naissance ou par leurs emplois pourraient peut-être s'offenser qu'on se servît de ces termes : Mon cher frère ou Ma chère soeur; il faut les ménager, et épargner même la délicatesse de celles à l'égard de qui on ne devrait pas craindre, ce semble, d'en user par rapport à la médiocrité de leur famille ou de leur fortune. Il vaut mieux faire honneur à tous ceux qui sont au-dessus du commun artisan, que de les indisposer et révolter leur orgueil en les traitant trop familièrement (1).

 

On pense rêver. Blanchard nous réveillera peut-être. Voici l'exorde de sa première exhortation : Etsi vereor, judices, ne turpe sit...

 

Ce serait, M. (Monsieur, Madame, ou Mademoiselle), mériter de justes reproches, si, étant averti de votre maladie, je ne venais dans le moment même m'en instruire et vous témoigner la part que j'y prends... Cette vie est une alternative de biens et de maux...

 

Et il va de ce ton, le bourreau, pendant huit bonnes pages (2)! Exhortation pour un pécheur endurci... qui ne veut point entendre parler ni de confesseurs, ni de sacrements. Plus de quinze pages :

 

Je suis dans une extrême surprise, M., de vous voir si tranquille, au milieu des plus grands périls... Votre insensibilité m'effraie, M., et je tremble que vous n'ayez un sort pareil à celui d'un seigneur anglais, favori de Coerende, roi des Merces, dont la mort est décrite par le vénérable Bède. Peut-être que son exemple pourra vous ouvrir les yeux... Souffrez que je vous le rapporte...

 

Il souffrira tout, ce malheureux, ce héros plutôt, qui, bien qu'il ne veuille « point entendre parler de confession »,

 

(1) Essais d'exhortations, avertissement.

(2) Nouvel Essai, t. I, p. 2.

 

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déploie une merveilleuse patience à laisser parler le confesseur. Ils en seront tous les deux récompensés :

 

Puisque vous me témoignez, M., que ce que je viens de vous dire... a fait beaucoup d'impression sur vous, que vous voulez penser à votre salut et examiner votre conscience..., il est juste de vous donner un peu de temps... Mais, comme vous ne pouvez pas vous appliquer beaucoup, après toute l'attention que vous avez donnée à ce que je viens de vous dire,

 

ah! je le crois bien!

 

je suppléerai à votre défaut par mes interrogations... Abandonnez-vous aux gémissements... Vous aurez soin de me faire avertir quand vous serez en état de commencer (1).

 

Les maladroits! Pourquoi faut-il, dirait Fénelon, que les médiocres s'en mêlent? Eh! Le moyen de se passer d'eux? Au demeurant, il ne me paraît pas que l'usage soit devenu commun de débiter ainsi par coeur ces harangues deux fois mortelles. Ceux qui avaient peur de rester court les repassaient avant de partir pour leur auguste et troublante besogne. Une fois là, ils se livraient à l'inspiration et aux grâces du moment. Ainsi faisait, nous le savons, le Théotime de la Bruyère, M. Sachot. « Son principal talent, dit de lui assez dédaigneusement le chanoine Legendre, (était) de disposer à bien mourir... Ce grand consolateur des âmes effrayées avait toujours dans sa poche le traité d'Erasme, De Arte bene moriendi ».

C'est qu'en effet, le petit livre d'Erasme, très dévot et très consolant, se trouve à la source de cette immense littérature, dévote et consolatrice, qui, pendant deux siècles au moins, enseignera l'art de mourir doucement à des chrétiens innombrables. Si ces minuties critiques étaient ici de saison, je m'amuserais à retrouver, un peu de tous les côtés, les traces de cet héritage imprévu. Non qu'Erasme

 

(1) Nouvel essai, II, pp. 31-48.

(2) Mémoires de Legendre, p. 6o.

 

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ait rien inventé. Sur la mort tout a été dit. Mais la cristallisation est de lui et le mouvement, et l'accent, déjà tout moderne, l'accent, qu'il sent bien qu'on devra mettre désormais sur la confiance. « Deum enim ignorat qui nescit ilium esse infinitae misericordiae : » « N'allez pas jeter les mourants dans le désespoir. » Pour les suprêmes tentations contre la foi, pas de discussion avec l'ennemi : « Arrière Satan, je crois, les yeux fermés, tout ce que nous enseigne l'Église, enseignée elle-même par le Saint-Esprit. » « A vouloir argumenter, jadis un philosophe perdit la foi. » Sur tel point, quelle est ta croyance, demande le diable à une âme simple. - Réponse : ce que croit l'Église. - Mais que croit l'Église?- Ce que je crois. - Autre dialogue : « Tes péchés sont aussi nombreux que le sable de la mer. - Copiosior Dei misericordia. - Tu n'es qu'injustice. - Justitia mea Dominas. - Couvert de crimes, tu te flattes d'aller jouir du repos avec saint Pierre et saint Paul. - Non, mais avec le bon larron (1). »

La liste des Préparations à la mort qui ont été publiées chez nous pendant les XVIIe et XVIIIe siècles - j'entends de celles que j'ai pu manier, - minces plaquettes ou gros livres, remplirait à elle seule plusieurs pages du présent volume, pour ne pas parler des méthodes plus brèves qui se trouvent dans presque tous les livres d'heures ou dans les manuels de piété. Il va sans dire que beaucoup de ces ouvrages sont faits d'emprunts. Mais ce qui nous intéresse présentement, beaucoup plus que leur valeur propre, que nous discuterons bientôt, c'est leur prodigieuse diffusion.

 

(1) Comme il le fait plus souvent qu'on ne croit, Erasme met ici une sourdine à son ironie. Quelques vives pointes, mais légères, contre les superstitions de son temps. En revanche, j'ai déjà dit (cf. plus haut, p. 214) qu'il recommande certaines pratiques de dévotion, chères au moyen âge, l'Horloge de la Passion, par exemple . « Rem piam commenti suni qui dominicae mortis historiam per certas horas partit sunt, quo pueri consuescerent singulis diebus aliquam illius portionem commemorari. » Voici le trait le plus méchant. Songe, « quanto plus aloes quam mellis attulerit uxor cujus amore nunc horres mortem. » Mais revoici le pur Evangile : N'attends pas la dernière heure pour pardonner à tes ennemis. Fais-le dès aujourd'hui, « non ob mortis metum, sed ob amorem. »

 

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Le goût des fidèles pour ces arts de mourir était même si vif, si constant que les imprimés ne suffisaient pas, comme nous l'apprend l'avant-propos d'un des meilleurs de ces livres : Les sentiments chrétiens propres aux personnes malades et infirmes pour se sanctifier dans leurs maux et se préparer à une bonne mort (1).

 

Un magistrat, connu par sa piété, trouva entre les mains d'une dame attaquée d'une longue et mortelle maladie, ces Pieux Sentiments, qu'un ecclésiastique lui avait confiés pour l'encourager à faire un saint usage de ses maux et à se préparer à faire une mort chrétienne. Ce magistrat, qui en avait ouï et fait lui-même par occasion quelque lecture, jugea qu'ils pourraient être fort utiles à bien des personnes... Voilà ce qui a donné lieu à ce magistrat de souhaiter souvent l'impression de cet ouvrage, et cet ecclésiastique n'y a enfin consenti que parce que, se voyant tout à fait hors d'état de rendre visite aux malades qui le demandaient, le manuscrit qu'il leur prêtait a couru plusieurs fois risque, ou d'être perdu, ou entièrement déchiré, entre les mains de ceux qui en faisaient usage. D'ailleurs, l'impression de cet ouvrage met l'auteur en état de satisfaire au désir que plusieurs autres personnes lui ont témoigné de l'avoir en propre.

 

Ces gros cahiers qu'on se dispute, qui passent d'un lit

 

(1) Je cite la 7e édition, Paris, 1744. D'après le Privilège, le magistrat qui procura la publication de ce livre, doit être le Sieur Duperray, avocat au Parlement, lequel aurait aussi publié l'Homme de Cour de Balthazar Graciait. Sur la feuille de garde de mon exemplaire, une note au crayon attribue le livre à Marius Filassier. Et nous lisons, à la page xx de cette réédition, qu'après de cruelles maladies l'auteur est mort le i3 juillet 1733, âgé de 55 ans. Je m'explique, du reste, le grand succès de ce livre, un des plus personnels, notamment pour le style, de tous ceux qu'il m'a fallu au moins feuilleter. Qu'on en juge sur cette page si vraie, si prenante : «  Ah ! Seigneur, dans l'épuisement total de mes forces, et à la vue du tombeau qui s'ouvre à mon esprit, je suis dans une ennuyeuse attente de me voir affranchi des liens de la mort et du péché. C'est avec douleur que je me vois encore assujetti à cette vanité qui domine sur toute chose. cette vile portion qui rampe encore en moi m'est insupportable. Je suis las d'étayer ce misérable corps ébranlé en tant de manières... ; les fréquentes et douloureuses secousses qu'il éprouve, et qui m'exposent à la dangereuse tentation de l'impatience, me font soupirer après le moment de ma délivrance pour me réunir à vous. La demeure de ce séjour de la mort, dont les ombres couvrent déjà mes yeux, m'est d'un dégoût sans égal. Puis donc, Seigneur, que la coignée est depuis longtemps au pied de l'arbre..., puis donc que la vie m'abandonne, qu'elle ne tient plus à rien..., puis donc que la mort et moi ne sommes séparés que d'un seul point..., prononcez au plus tôt sur ma chair le jugement de sa destruction. » pp. 28o-282.

 

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de mort à l'autre, nous en disent long sur la vie intérieure de nos pères. Mais il y a peut-être plus significatif. Dans leur collection, où déjà le plus que profane l'emportait sur les manuels dévots, les bibliophiles voulaient avoir, comme tout le monde, mais plus digne de voisiner avec leurs autres trésors, un art de mourir. C'était l'ouvrage, lourdement et curieusement illustré, de M. de Chartablon : La manière de se bien préparer à la mort avec de belles estampes, Anvers, 17oo. On trouvera ici même la reproduction de quelques-unes de ces estampes. Aussi bien l'iconographie de la mort et des fins dernières, pendant la période qui nous occupe, prêterait-elle à de curieuses remarques. M. É. Male nous édifiera sur ce point. Peut-être constatera-t-il, comme je crois l'avoir fait, d'ailleurs en courant, que l'illustration, où se marie souvent la pompe du grand siècle à la naïveté macabre du moyen âge, s'accorde mal avec le texte. Au frontispice du livre de l'Oratorien Thorentier : Consolation contre les frayeurs de la mort (1), se trouve une image de cauchemar (2).

 

(1) La première édition est de 1695.

(2) Dans la méthode chrétienne pour finir saintement la vie et se rendre heureux en ce monde et en l'autre, par un prêtre de la Mission de saint François-de-Sales, du diocèse de Viviers, nouvelle édition, Lyon 1745, l'illustration aggrave singulièrement le texte, assez terrible déjà, et même, par endroits, malsain.

Je signale aux spécialistes de l'histoire des dévotions, à Dom Wilmart, à Dom Gougaud, les diverses pratiques pieuses, recommandées aux mourants dans ces « Préparations ». Ainsi la Prière en forme de Litanies pour obtenir une bonne mort, que le P. Grasset a empruntée, je crois, à un jésuite d'Augsbourg, Jérémie Drexelius, non sans l'avoir excellemment francisée, et que d'autres manuels ont empruntée à Crasset. A. la fin du Testament spirituel du P. Lallemant, dont nous parlerons bientôt, se trouvent d'autres Litanies, « tirées de l'Ecriture Sainte », et fort belles. Non moins souvent republiée une protestation à l'Ange gardien, que Pou attribue à saint Charles Borromée. (Cf. Exercice de la mort (Mme de Blémur), p. 174. Le P. Nouet, le P. Crasset, un manuel bordelais qui résume Crasset, et d'autres préparations, ont une ou plusieurs oraisons à sainte Barbe. On avait alors recours à elle afin d'éviter la mort subite et de a recevoir les sacrements en temps et lieu ». J'ignorais, et d'autres comme moi ignorent peut-être le caractère particulier de ce culte de sainte Barbe, patronne des mourants, mais en t'onction, si j’ose dire, du viatique. « A Lintz en Autriche, nous apprend le P. Nouet, il y a deux autels dans l'église de la Compagnie de Jésus, dont le premier est dédié à Dieu en l'honneur de la B. Vierge, avec cette inscription : Vitae principium, le Principe de la Vie; le second en mémoire de sainte Barbe, avec cette inscription : Mortis Viaticum, le viatique de la mort ». Nouet, Retraite pour se préparer à la mort, p. 399. Cette dévotion, ainsi comprise, était fort répandue en France. Jacques de Jésus lui consacre plusieurs pages dans ses Exercices de Dévotion (1653; deux longues oraisons; deux Litanies dont l'une est un pastiche assez irritant du Te Deum et un petit office : Tu decus Nicomedae civitatis... Ad te currunt morientes (image un peu forte)... In te sperant agonizantes... (Exercices, p. 214) :

Pour d'autres néanmoins, sainte Barbe serait d'abord et surtout la patronne, si l'on peut dire, de la confession in extremis. Dans les annotations du Bonum Universale de Apibus (Th. de Cantimpré) édition de Douai, 1627, je trouve cette précieuse indication : « Hinc et quod in Francia et locis adjacentibus, S. Barbaram matrem confessionis appellant, adjiciuntque laïci pene omnes in generali confessione quae praemittitur sacramentali haec verba : Et dominae S. Barbarae, Matri Confessionis. Verum recte docet Cantipratanus tales traditiones non esse... infallibiles »: Et il cite un canon très intéressant du Concile de Cambrai, en 1565 : Statuit abominandam esse eorum vanitatem ac superstitionem, qui certe pollicentur non ex vita migraturos sine paenitentia et sacramentis, eus qui hunc illumve ex Divis coluerint. » (p. 84 des Notes.)

« Sainte Barbe est communément nommée la Mère de la Confession, d'autant qu'elle aide fortement ses bons amis à ne point sortir de cette chétive vie que par la porte d'une vraie pénitence... Elle a mis ici sa robe entre les flammes dévorantes et le corps de ses bons serviteurs; là elle a porté la main au devant de la pointe des épées... Ici, sous la neige, elle a fait une voûte et soutenu une masse horrible de frimas qui allaient étouffer ses pauvres serviteurs. Là elle a soutenu ceux qui s'en allaient abîmer au fond de l'Océan; elle les a fait ou nager jusqu'à terre, ou les a soutenus si longtemps sur les flots qu'ils ont eu le loisir de demander pardon à Dieu. » Les belles morts... par le R. P. Jean Hanart, Douai, 1667, pp. 86-87.

 

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IV. - On l'a bien compris. Dans cette immense « littérature » il n'est surtout question que d'une « préparation » en quelque sorte fictive ou mimée. Parmi ceux qui lisent et

relisent ces arts de mourir, peu de grands malades, peu de mourants pour de bon. Nos auteurs nous ont assez mis en garde contre l'inefficacité d'une préparation improvisée.

« L'homme libre, disait Spinoza, ne pense à aucune chose moins qu'à la mort (1) ». Et Saint-Evremont :

 

Socrate est mort véritablement en homme sage, et avec assez d'indifférence; cependant il cherchait à s'assurer de sa condition en l'autre vie, et ne s'en assurait pas. Il en raisonnait sans cesse... et pour tout dire, la mort lui fut un objet considérable. Pétrone seul a fait venir la mollesse et la nonchalance dans la sienne... Nulle action, nulle parole, nulle circonstance qui marque l'embarras d'un mourant. C'est pour lui proprement que mourir est cesser de vivre. Le vixit des Romains lui appartient justement (2).

 

(1) Cf. Port-Royal, IV, p. r6o.

(2) Oeuvres choisies (Gidel), pp. 268-269.

 

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A quoi nos auteurs répondent : le chrétien ne doit penser à aucune chose autant - ni même plus - qu'à la mort. Il n'est pas pour nous d'objet plus « considérable ».

 

Il n'est jamais trop tôt de s'y appliquer; quand nous ne ferions autre chose tout le reste de notre vie... C'est une folie de remettre cette pensée à un autre temps... S'agissant d'entrer dans un état éternel, nul temps qui nous est donné pour nous y préparer ne nous doit paraître long. Il n'y a point de temps fini qui ait quelque proportion avec l'éternité qui est infinie... Il n'y a qu'une préparation éternelle qui pût avoir quelque rapport à un état éternel (1).

 

Le Vixit des Romains est l'absurdité même. Il nous faut considérer la mort, dit encore Nicole, « comme un état où l'on commence de voir et de sentir Dieu », et « comme l'entrée dans la société des esprits », autant dire des véritables vivants (2). Par malheur, s'il n'est pas d'objet plus « considérable », il n'en est pas non plus que l'on ait plus de peine à réaliser. Durant la vie, les hommes ne se représentent la mort « que par une idée si sombre et si confuse qu'elle n'est pas capable de les émouvoir ». « Par une malheureuse adresse », nous ne la regardons presque toujours que « dans la personne des autres », En vérité, « on ne conçoit presque rien par le terme de mort » (3). De tous les mots de notre lexique, c'est le moins réel. Il ne le devient, il ne se gonfle de chaudes réalités qu'aux approches de la dernière heure, lorsque le plus souvent nous n'avons de forces que pour le maudire. D'où il suit que l'occupation

 

(1) Nicole, Essais, IV, pp. 10-11.

(2) Ib., pp. 57, 62.

(3) Ib., pp. 8, 31, 55. « Si l'on dit, par exemple, qu'il est mort dix mille hommes dans une bataille, on n'a presque point d'autre idée dans l'esprit, sinon qu'on ne verra plus tous ces gens-là, et qu'ils sont devenus incapables de nous nuire ou de nous servir. Mais on serait sans doute autrement touché... si on concevait qu'à l'égard de la plupart d'entre eux, le même coup qui leur a donné la mort » leur a fermé le ciel. « Si l'on était, dis-je, plein de ces pensées, on aurait une autre idée des guerres que l'on n'en a et l'on trouverait de grands sujets de gémissements et de douleur, dans les plus nécessaires, les plus justes, et les plus heureuses ». II; p. 55.

 

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constante du chrétien doit être de s'apprivoiser, non pas seulement avec la pensée de la mort, mais avec la mort elle-même ; de se façonner sur elle, de s'identifier avec elle. Ce personnage de mourant qu'il doit jouer tôt ou tard, qu'il s'y exerce d'ores et déjà, qu'il le répète et si bien qu'à la manière des hommes de théâtre, ce rôle devienne enfin pour lui comme une seconde nature. Diligenter exerceri in vita, dit Erasme, ut actio subinde repetita transeat in consuetudinem, consuetudo in habitum, habitus in naturam. Sous une forme ou sous une autre, presque toutes nos préparations proposent quelque méthode pour faire cette répétition générale : presque toutes pourraient s'appeler, comme celle que la Mère de Blémur a composée à l'usage des Bénédictines : Exercice de la mort contenant diverses pratiques de dévotion très utiles pour se disposer à bien mourir (1).

 

C'est une espèce de retraite pour trois jours, pendant lesquels on fait les mêmes préparations que si on était assuré de mourir

 

(1) Paris, 1677, (anonyme). Cet exercice est bien sans doute une méditation, au sens large du mot, mais plutôt une réalisation dramatique. Pour les spéculations sur la mort considérées en elle-même, nous avons une foule de textes qu'il serait trop long d'explorer ici. Les entretiens de Malebranche, par exemple. Je n'ai retenu que l'Essai de Nicole, et parce que je l'admire fort, et surtout parce qu'il a eu des lecteurs innombrables. Je recommande aux curieux, comme tout à fait remarquables, deux chapitres de la Mère de Bellefonds, sur le désir et sur la crainte de la mort (Les Oeuvres spirituelles de Mme de Bellefonds, Paris 1688). Voici d'elle une page singulière : « L'ancienne philosophie a pénétré autant qu'il se peut dans l'essence des choses en raisonnant sur leurs qualités et sur les effets, Mais la Chimie, quittant le discours, pour donner davantage à l'expérience, a pris un chemin plus court et souvent plus certain. Elle connaît mieux les corps par les opérations que par la spéculation, et jamais on n'est plus assuré de ce qui compose un sujet que lorsque, par ces exactes séparations, les principes se divisent : les plus subtils s'élèvent et s'évaporent et laissent les plus grossiers dans leur terre. Ainsi l'on peut dire que nos raisonnements ne nous font pas assez connaître à nous-mêmes; nos qualités sont suspectes et trompeuses et tous les effets qu'elles produisent sont incertains et inconstants... Mais c'est à la mort, où se fait la division de l'âme et du corps..., où nous devons nous rappeler pour nous bien connaître. C'est lorsque l'âme, cette partie achevée, s'élève et quitte le corps. Et c'est en nous regardant ainsi que nous connaissons ce que nous sommes. Cette dissection nous en instruit au juste. » (pp. 254-256.) Cette religieuse avait lu Bacon. Les Sermons sur la mort ne manquent certes pas, et l'étude comparée de ces pièces d'éloquence aurait peut-être quelque intérêt. Cf. les éditions classiques des sermons de Bourdaloue sur la mort (Hatzfeld)... Grisolle surtout). Mais de telles recherches nous sont défendues. Comment dégager de la gangue des clichés quelques parcelles vraiment significatives?

 

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à la fin de l'Exercice. Les maisons religieuses qui le font en commun s'assemblent deux fois le jour pour dire les prières de l'agonie et les recommandations de l'âme... Plusieurs personnes le font entre Dieu et elles avec un grand fruit. Le saint temps de Carême est le plus propre à la préparation à la mort et c'est une sage coutume de s'y appliquer tous les ans. Hoc fac et vives (1).

 

« Il est bon de mourir de temps en temps, écrit le P. Nouet, pendant que vous êtes en vie, c'est-à-dire de faire tous les devoirs d'un malade et d'un agonisant, lorsque vous avez encore toutes les forces du corps et de l'esprit (2). » Et le P. Judde :

 

S'exercer à mourir, c'est, ou tous les mois, ou au moins quelquefois durant l'année, prendre un jour où nous fassions ce qu'il faudra faire dans les derniers jours de la vie ; une bonne revue, une communion fervente avec les actes qui conviennent à la réception du saint viatique; lire, dans un rituel, les prières de l'Extrême-Onction, celles que l'Eglise fait pour les morts, qui conviennent si bien aux mourants, se regarder ensuite comme étant présents au tribunal de Dieu...; revenir à ses occupations comme une personne renvoyée par grâce des portes de l'enfer pour faire pénitence (3).

 

Tout les ans, plusieurs fois par an, tous les mois; quelques-uns conseillent même de greffer sur chaque « prière du soir » un « exercice de la mort », nécessairement très sommaire. Avant de vous coucher, écrit le P. Le Maistre,

 

prenez quelque bonne pensée comme celle de la mort dont les ténèbres de la nuit, le linceul où vous êtes et l'assoupissement des sens pendant le sommeil vous doivent faire souvenir (4).

 

Il est néanmoins assez remarquable que, dans les formules les plus populaires de la prière du soir, aucune allusion expresse ne soit faite à la mort prochaine. A-t-on craint, très

 

(1) Exercice, avertissement.

(2) Retraite, avertissement.

(3) Oeuvres spirituelles, I, pp. 181-183.

(4) Le Maistre, s. p. Pratiques de piété..., Lyon, 1711, p. 232, Cf. du côté jansénisant, La journée chrétienne de Pacori, Paris, 176o, p. 3o1.

 

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humainement, très pieusement, de trop assombrir la dernière prière du jour? In pace, in idipsum dormiam et requiescam (1).

 

Presque tous nos « exercices » font une belle place à ce que le P. Crasset appelle « l'Extrême-Onction spirituelle ».

 

Il y a peu de chrétiens, dit ce Père, qui aient une véritable dévotion envers ce dernier de nos sacrements; on l'appréhende plus qu'on ne l'aime... (aussi bien y a-t-il) peu de malades qui reçoiv