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Saint Jean Chrysostome
Homélies sur les Actes des Apôtres (suite)

.HOMÉLIES SUR LES ACTES DES APOTRES.
Tome VIII 557-595

 

 

 

 

 

HOMÉLIES SUR LES ACTES DES APOTRES. *

HOMÉLIE XXI. ÉTANT VENU A JÉRUSALEM, PAUL CHERCHAIT A SE JOINDRE AUX DISCIPLES; MAIS TOUS LE CRAIGNAIENT, NE CROYANT PAS QU'IL FUT LUI-MÊME DISCIPLE. ALORS BARNABÉ L'AYANT PRIS AVEC LUI, L'AMENA AUX APOTRES, ET LEUR RACONTA COMMENT LE SEIGNEUR LUI ÉTAIT APPARU DANS LE CHEMIN. (CHAP. IX, 26, 27, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.) *

HOMÉLIE XXII. IL Y AVAIT A CÉSARÉE UN HOMME NOMMÉ CORNEILLE, QUI ÉTAIT CENTENIER DANS UNE COHORTE DE LA LÉGION APPELÉE L'ITALIENNE ; IL ÉTAIT RELIGIEUX ET CRAIGNANT DIEU; AVEC TOUTE SA *

MAISON, IL FAISAIT BEAUCOUP D'AUMÔNES AU PEUPLE , ET IL PRIAIT DIEU INCESSAMMENT. UN JOUR, VERS LA NEUVIÈME HEURE , IL VIT CLAIREMENT DANS UNE VISION UN ANGE DE DIEU QUI SE PRÉSENTA DEVANT LUI ET LUI DIT : " CORNEILLE! " ALORS, REGARDANT L'ANGE , IL FUT SAISI DE FRAYEUR, ET LUI DIT : " SEIGNEUR, QU'Y A-T-IL ? " L'ANGE LUI RÉPONDIT : " VOS PRIÈRES ET VOS AUMÔNES SONT MONTÉES JUSQU'EN LA PRÉSENCE DE DIEU , ET IL S'EN EST SOUVENU ". (CHAP. X, 1, 2, 3, 4, JUSQU'AU VERS. 22.) *

HOMÉLIE XXIII. LE LENDEMAIN, DIT LE TESTE, IL PARTIT AVEC EUX, ET QUELQUES-UNS DES FRÈRES DE LA VILLE DE JOPPÉ L'ACCOMPAGNÈRENT, ET VINRENT AVEC LUI A CÉSARÉE. CORNEILLE LES ATTENDAIT, AVEC SES PARENTS ET SES PLUS INTIMES AMIS QU'IL AVAIT ASSEMBLÉS CHEZ LUI. (CH. X, 23, 2-1, JUSQU'AU VERS. 43.) *

HOMÉLIE XXIV. PIERRE PARLAIT ENCORE , LORSQUE LE SAINT-ESPRIT DESCENDIT SUR TOUS CEUX QUI ÉCOUTAIENT SA PAROLE; E LES FIDÈLES CIRCONCIS, QUI ÉTAIENT VENUS AVEC PIERRE, FURENT FRAPPÉS D'ÉTONNEMENT DE VOIR QUE LA GRACE DU SAINT-ESPRIT SE RÉPANDAIT AUSSI SUR LES GENTILS. CAR ILS LES ENTENDAIENT PARIER DIVERSES LANGUES, ET GLORIFIER DIEU. (CHAP. X, VERS. 44, 45, 46.) *

HOMÉLIE XXV. CEUX DONC QUI AVAIENT ÉTÉ DISPERSÉS PAR LA TRIBULATION SURVENUE A CAUSE D'ÉTIENNE, ALLÈRENT JUSQU'EN PHÉNICIE, EN CHYPRE, ET A ANTIOCHE, N'ENSEIGNANT LA PAROLE A PERSONNE, SI CE N'EST AUX JUIFS. (CHAP. XI, VERS. 19, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.) *

HOMÉLIE XXVI. EN CE TEMPS-LA LE ROI HÉRODE ENTREPRIT DE TOURMENTER QUELQUES-UNS DES MEMBRES DE L'ÉGLISE. — IL FIT PÉRIR PAR LE GLAIVE JACQUES, FRÈRE DE JEAN. — VOYANT QUE CELA PLAISAIT AUX JUIFS, IL RÉSOLUT DE S'EMPARER DE PIERRE. C'ÉTAIT ALORS LE JOUR DES AZYMES. (CHAP. XII, 1, 2, 3, JUSQU'AU VERS. 17.) *

HOMÉLIE XXVII. LORSQUE LE JOUR FUT VENU, L'AGITATION N'ÉTAIT PAS PETITE PARMI LES SOLDATS. QU'ÉTAIT DONC DEVENU PIERRE ? HÉRODE L'AVANT DEMANDÉ , ET NE LE TROUVANT PAS , FIT FAIRE UNE *

ENQUÊTE CONTRE LES GARDES, ET ORDONNA DE LE FAIRE MOURIR; ET S'ÉLOIGNANT DE LA JUDÉE, IL ALLA DEMEURER A CÉSARÉE. (CHAP. XII, VERS. 18 ET 19, JUSQU'AU VERS. 4 DU CHAP. XIII.) *

HOMÉLIE XXVIII. CEUX-CI DONC ENVOYÉS PAR L'ESPRIT-SAINT, DESCENDIRENT A SÉLEUCIE, ET DE LÀ ILS NAVIGUÈRENT VERS CHYPRE. ÉTANT ARRIVÉS A SALAMINE, ILS ANNONÇAIENT LA PAROLE DE DIEU DANS LES SYNAGOGUES DES JUIFS. ILS AVAIENT AUSSI JEAN POUR MINISTRE. (CHAP. XIII, 4, 5, JUSQU'AU VERS. 16.) *

HOMÉLIE XXIX. PAUL S'ÉTANT LEVÉ, ET AYANT FAIT SIGNE DE LA MAIN POUR IMPOSER SILENCE, DIT : " HOMMES D'ISRAEL, ET CEUX, D'ENTRE VOUS QUI CRAIGNEZ DIEU, ÉCOUTEZ : LE DIEU DE CE PEUPLE A CHOISI NOS PÈRES, ET IL A EXALTÉ CE PEUPLE PENDANT SON SÉJOUR DANS LA TERRE D'ÉGYPTE, ET PAR LA PUISSANCE DE SON BRAS L'A TIRÉ DE CETTE TERRE ". (CHAP. XIII, VERS. 16; 17, JUSQU'AU VERS. 41 .) *

HOMÉLIE XXX. COMME ILS SORTAIENT, ON LES PRIA DE RÉPÉTER CES PAROLES LE SABBAT SUIVANT. (VERSET 42, JUSQU'AU VERSET 13 DU CHAPITRE XVIII.) *

HOMÉLIE XXXI. LES APÔTRES BARNABÉ ET PAUL, AYANT ENTENDU CELA, DÈCHIRÈRENT LEURS VÈTEMÉNTS, ET S'AVANÇANT AU MILIEU DE LA FOULE , ILS CRIÈRENT : — " AMIS, QUE FAITES-VOUS? NOUS NE SOMMES QUE DES HOMMES FAIBLES COMME VOUS ET NOUS VOUS AVERTISSONS DE QUITTER CES ILLUSIONS POUR VUS CONVERTIR AU DIEU VIVANT QUI A FAIT LE CIEL, LA TERRE ET LA MER, ET TOUT CE QU'ILS CONTIENNENT ". (CHAP. XIV, VERS. 13, 14, JUSQU'AU VERS. 26.) *

HOMÉLIE XXXII. ILS DEMEURÈRENT LÀ ASSEZ LONGTEMPS AVEC LES DISCIPLES. — QUELQUES-UNS QUI ÉTAIENT VENUS DE JUDÉE, *

INSTRUISAIENT , AINSI LES FRÈRES : " SI VOUS N'ÊTES PAS CIRCONCIS SELON LA COUTUME DE MOÏSE, VOUS NE POUVEZ ÊTRE SAUVÉS. " (CHAP. XIV, VERS. 27 JUSQU'AU VERS. 1-14 DU. CHAP. XV.) *

HOMÉLIE XXXIII. APRÈS QU'ILS SE FURENT TU, JACQUES PRIT LA PAROLE ET DIT : " FRÈRES, ÉCOUTEZ-MOI. — SIMÉON VOUS A RACONTÉ COMMENT DIEU A SONGÉ D'ABORD A PRENDRE CHEZ LES GENTILS UN PEUPLE CONSACRÉ A SON NOM : — ET IL EST D'ACCORD AVEC LES PAROLES DES PROPHÈTES ". (CHAP. XV, VERS. 13, 14, 15, JUSQU'AU VERS. 34.) *

HOMÉLIE XXXIV. PAUL ET BARNABÉ RESTÈRENT A ANTIOCHE, OU ILS ANNONÇAIENT AVEC PLUSIEURS AUTRES LA PAROLE DU SEIGNEUR. — QUELQUES JOURS APRÈS PAUL DIT A BARNABÉ : " RETOURNONS VISITER NOS FRÈRES PAR TOUTES LES VILLES OU NOUS AVONS ANNONCÉ LA PAROLE DU SEIGNEUR , POUR VOIR EN QUEL ÉTAT ILS SONT ". (CHAP. XV, VERS. 35, 36,. JUSQU'AU VERS. 13 DU CHAP. XVI.) *

HOMÉLIE XXXV. LE JOUR DU SABBAT, NOUS SORTIMES DE LA VILLE, ET NOUS ALLAMES PRÈS DE LA RIVIÈRE, OU ÉTAIT LE LIEU ORDINAIRE DE LA PRIÈRE. NOUS NOUS ASSIMES ET NOUS PARLAMES AUX FEMMES QUI ÉTAIENT ASSEMBLÉES. — IL Y EN AVAIT UNE NOMMÉE LYDIE, DE LA VILLE DE THYATIRE , MARCHANDE DE POURPRE, QUI SERVAIT DIEU. ELLE ÉCOUTA, ET LE SEIGNEUR LUI OUVRIT LE COEUR POUR ÊTRE ATTENTIVE AUX PAROLES DE PAUL. (CHAP. XVI, VERS. 13, 14, JUSQU'AU VERS. 24.) *

HOMÉLIE XXXVI. VERS MINUIT, PAUL ET SILAS S'ÉTANT MIS EN PRIÈRE, CHANTAIENT A LA LOUANGE DE DIEU, ET LES PRISONNIERS LES *

ENTENDAIENT. — TOUT A COUP IL SE FIT UN SI GRAND TREMBLEMENT DE TERRE, QUE LES FONDEMENTS DE LA PRISON EN FURENT ÉBRANLÉS; TOUTES LES PORTES S'OUVRIRENT EN MÊME TEMPS, ET LES LIENS DE TOUS LES PRISONNIERS FURENT ROMPUS. (CHAP. XVI, VERS. 25, 26, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.) *

HOMÉLIE XXXVII. ILS PASSÈRENT DE LA PAR AMPHIPOLIS, PAR APOLLONIE, ET VINRENT A THESSALONIQUE, OÙ LES JUIFS AVAIENT UNE SYNAGOGUE. — PAUL Y ENTRA, SUIVANT SA COUTUME, ET IL LES ENTRETINT DES ÉCRITURES PENDANT TROIS JOURS DE SABBAT. *

— LEUR DÉCOUVRANT ET LEUR FAISANT VOIR QU'IL FALLAIT QUE LE CHRIST SOUFFRIT ET QU'IL RESSUSCITAT D'ENTRE LES MORTS : ET CE CHRIST, LEUR DISAIT-IL, EST JÉSUS QUE JE VOUS ANNONCE. (CHAP. XVII, VERS. 1, JUSQU'AU VERS. 15.) *

HOMÉLIE XXXVIII. PENDANT QUE PAUL LES ATTENDAIT A ATHÈNES,SON ESPRIT ÉTAIT IRRITÉ VOYANT L'ATTACHEMENT DE CETTE VILLE A L'IDOLATRIE. — IL PARLAIT DONC DANS LA SYNAGOGUE AVEC LES JUIFS ET CEUX QUI CRAIGNAIENT DIEU, ET AUSSI DANS *

LA PLACE AVEC CEUX QUI S'Y RENCONTRAIENT. (CHAP. XVII, VERS, 16, 17, JUSQU'AU VERS. 31.) *

HOMÉLIE XXXIX. MAIS LORSQU'ILS L'ENTENDIRENT PARLER DE LA RÉSURRECTION DES MORTS, QUELQUES-UNS S'EN MOQUÈRENT ET LES AUTRES DIRENT : " NOUS VOUS ENTENDRONS UNE AUTRE FOIS SUR CE POINT ". — AINSI PAUL SORTIT DU MILIEU D'EUX. (CHAP. XVII, VERS. 32), 33, JUSQU'AU VERS. 19 DU CHAP. XVIII.) *
 

 

 

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXI. ÉTANT VENU A JÉRUSALEM, PAUL CHERCHAIT A SE JOINDRE AUX DISCIPLES; MAIS TOUS LE CRAIGNAIENT, NE CROYANT PAS QU'IL FUT LUI-MÊME DISCIPLE. ALORS BARNABÉ L'AYANT PRIS AVEC LUI, L'AMENA AUX APOTRES, ET LEUR RACONTA COMMENT LE SEIGNEUR LUI ÉTAIT APPARU DANS LE CHEMIN. (CHAP. IX, 26, 27, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.)
ANALYSE. 1-3. Paul à Jérusalem. — Discussion sur les premiers voyages de Paul. — Démonstration de la principauté de Pierre. — Résurrection de Thabite.

4 et 5. Magnifique mouvement d'éloquence : la mort du pécheur, le vrai deuil, les vrais sujets de larmes; les aumônes utile aux morts ; les offrandes pour les défunts.

1. Nous aurons raison ici de nous demander comment il a pu écrire, dans sa lettre aux Galates : " Je ne suis point retourné à Jérusalem, mais je m'en suis allé en Arabie et à Damas; et ainsi, trois ans s'étant écoulés, je retournai à Jérusalem pour voir Pierre, et je n'ai vu aucun des apôtres ". (Gal. I, 17-19.) D'où vient qu'ici, au contraire, le texte dit que Barnabé l'amena aux apôtres? Ou l'apôtre veut dire : Je ne suis pas allé pour demeurer (car il dit immédiatement avant : " Je n'ai pas pris conseil de la chair et du sang " (Ibid. 16 ;) je ne suis pas allé à Jérusalem trouver les apôtres qui me précédaient) ; ou voici encore l'explication que l'on peut donner : les piéges qui lui furent tendus à Damas, furent postérieurs au voyage en Arabie; ensuite il retourna de Damas à Jérusalem. Donc lui-même n'alla pas voir les apôtres, mais il cherchait à se joindre aux disciples, comme n'étant pas encore docteur, mais simplement disciple lui-même. Il n'alla donc pas pour voir les apôtres qui le précédaient; et en effet, ils ne lui ont rien appris. Ou il ne parle pas de ce voyage, (95) il le passe sous silence, et voici ce qui est arrivé: Il s'en est allé en Arabie, ensuite à Damas, ensuite à Jérusalem, de là en Syrie; ou bien, s'il n'en est pas ainsi, voici ce qu'il faut croire : Il alla à Jérusalem, de là il fut envoyé à Damas ; il alla ensuite en Syrie, ensuite une seconde fois à Damas, ensuite à Césarée ; et alors, après quatorze ans sans doute, Barnabé l'amena aux frères. Si cette explication n'est pas vraie, il s'agit alors d'une autre époque, car l'historien abrège considérablement le récit, entassant les époques. Voyez quel détachement de la gloire ! Il ne raconte pas cette fameuse vision, il passe outre, et ensuite il commence de cette manière : " Etant venu à Jérusalem, il cherchait à se joindre aux disciples, mais tous le craignaient ". Et voici ce qui montre encore la chaleur de Paul : Ce n'est pas l'histoire d'Ananie, ce n'est pas l'admiration qu'il excitait à Damas, mais ce sont les faits qui se sont passés à Jérusalem. Il est certain qu'on attendait de lui quelque chose de supérieur à l'homme; et remarquez : Paul ne va pas trouver les apôtres; la modestie le retient; il va voir les disciples, parce qu'il est lui-même disciple; on ne le regardait pas encore comme un fidèle.

" Alors Barnabé l'ayant pris, l'amena aux apôtres, et leur raconta comment le Seigneur lui était apparu dans le chemin ". Ce Barnabé était un homme doux et bon, son nom signifie " fils de la consolation " ; d'où il suit qu'il fut l'ami de Paul. Quant à sa bonté, à son affabilité, la preuve c'est sa conduite présente, et sa conduite avec Jean ; c'est ce qui explique l'assurance de Paul, qui lui raconte comment le Seigneur lui est apparu dans le chemin, et que Dieu lui a parlé, et qu'à Damas il s'est montré librement un serviteur du Seigneur Jésus. Il est vraisemblable qu'à Damas, Barnabé avait entendu parler de Paul. Telle fut la préparation de son apostolat dans lequel les oeuvres confirmèrent les paroles. " Et il était avec eux, entrant et sortant dans Jérusalem, et parlant avec force et liberté au nom du Seigneur Jésus. Il parlait aussi et il discutait "avec les Juifs grecs (28, 29) ". Les disciples le craignant, les apôtres n'ayant pas encore confiance en lui, Paul s'arrange de manière à dissiper leurs craintes. Il parlait, dit le texte, et il discutait avec les Juifs grecs. Les Juifs grecs étaient ceux qui parlaient grec, et l'Ecriture a tout à fait raison; car les autres ne voulaient même pas le voir : " Et ceux-ci cherchaient à le tuer" ; ce qui prouve à la fois, et la violence des vaincus et l'éclat de la victoire et le chagrin qu'elle causait : " Ce que les frères ayant reconnu, ils le menèrent à Césarée.(30) ". Cette conduite s'explique par la crainte; ils craignaient pour lui ce qui était arrivé à Etienne ; ils le mènent à Césarée : " Et ils l'envoyèrent à Tarse ". Quelle que soit leur crainte, ils l'envoient toutefois, et pour qu'il prêche, et pour qu'il soit en sûreté, Tarse étant sa patrie. Eh bien ici, voyez comme il est vrai de dire que la grâce n'agit pas toujours seule, que Dieu permet aussi aux hommes de faire beaucoup de choses par la sagesse qui leur est propre, par la prudence humaine. Ce qui est vrai de Paul, l'est bien plus des autres hommes. Il lui permet donc d'enlever tout prétexte à ces malheureux : " Cependant l'Eglise était en paix par toute la Judée et la Samarie, et elle s'établissait marchant dans la crainte du Seigneur, et elle était remplie de la consolation du Saint-Esprit (31) ". L'historien va parler de Pierre visitant les fidèles; il ne veut pas que cette démarche paraisse un effet de la crainte; il expose donc d'abord l'état de l'Eglise, montrant qu'au temps de la persécution Pierre était resté à Jérusalem. Mais l'Eglise étant partout en paix, Pierre laisse Jérusalem, telle est la ferveur qui l'emporte ! En effet, la paix n'était pas une raison pour que l'on n'eût pas besoin ailleurs de sa présence. Et pourquoi, dira-t-on, ce voyage, en pleine paix, après le départ de Paul? C'est que les peuples vénéraient surtout ceux qu'ils voyaient souvent, et qui excitaient l'admiration de la foule. Quant à Paul, on le méprisait, et les haines étaient allumées contre lui.

2. Avez-vous bien compris comment la paix succède à la guerre, ou plutôt avez-vous bien compris le résultat de cette guerre? Elle a dispersé les auteurs de la paix. Dans la Samarie, Simon fut couvert de honte; dans la Judée, arriva l'histoire de Sapphire; donc, quoique la paix régnât, il n'y avait pas lieu à se relâcher, c'était une paix qui avait besoin de consolation. " Or, Pierre, visitant de ville en ville tous les disciples, vint aussi voir les saints qui habitaient à Lydde (32) ". C'était comme un général qui passe la revue pour voir ce qui est bien aligné, ce qui est dans l'ordre, en quel lieu sa présence est nécessaire. Voyez-le courant de tous les côtés, et se trouvant partout (96) le premier. S'agit-il de choisir un apôtre? il est le premier; s'agit-il de.répondre aux Juifs accusant les apôtres d'être ivres, de guérir un boiteux, de haranguer les peuples? on le voit avant tous les autres. Faut-il, parler aux magistrats? c'est lui qui se montre. Quand il faut punir Ananie, opérer des guérisons par son ombre, c'est toujours lui. On le trouve partout où il y a du danger, et partout où il y a quelque chose à administrer. Quand les choses vont d'elles-mêmes, tous agissent en commun; Pierre ne recherche pas de prérogatives d'honneur. Mais maintenant, quand il faut opérer un miracle, c'est lui qui s'élance; et ici, c'est lui encore qui se, charge d'un travail, et qui fait un voyage. " Il y trouva un homme, u nommé Enée, qui, depuis huit ans, était couché sur un lit, étant paralytique, et Pierre lui dit : Enée, le Seigneur Jésus-Christ vous guérit; levez-vous, et faites vous-même votre lit; et aussitôt il se leva (33, 34) ".

Et pourquoi n'attendit-il pas que l'homme lui montrât sa foi? pourquoi ne lui demanda-t-il pas s'il voulait être guéri ? Assurément c'est parce qu'il fallait produire un grand effet sur la foule, que ce miracle s'opéra. Aussi combien l'utilité en fut grande ! Ecoutez ce que le texte ajoute : " Tous ceux qui demeuraient à Lydde , et à Sarone , virent cet homme guéri, et ils se convertirent au Seigneur (33) ". Pierre a donc eu raison de parler ainsi. C'était un homme connu de tout le monde, et, pour prouver la vérité du miracle, l'apôtre lui ordonne d'emporter son grabat. En effet, les apôtres ne se bornaient pas à guérir; mais, avec la santé, ils rendaient aussi la force. D'ailleurs, ils n'avaient pas encore donné de preuves de leur puissance; il n'est pas étonnant que le paralytique ne fût pas tenu de croire, puisque le boiteux n'avait pas dû manifester sa foi. De même que le Christ, lorsqu'il commença d'opérer des miracles, n'exigeait pas la foi, de même firent les apôtres. A Jérusalem, on exigeait la foi; de là vient qu'à cause de leur foi tous les malades étaient exposés dans les rues, afin que l'ombre de Pierre, venant à passer, s'étendît au moins sur quelqu'un d'entre eux. A Jérusalem, en effet, il y avait eu beaucoup de miracles; mais c'était pour la première fois qu'on en voyait à Lydde. Parmi les miracles, les uns avaient pour but d'attirer les infidèles, les autres de consoler ceux qui partageaient la foi. " Il y avait aussi à Joppé, entre les disciples, une femme nommée Thabite, ou. en grec, Dorcas; elle était remplie de bonnes oeuvres et des aumônes qu'elle faisait. Or, il arriva en ce temps-là, qu'étant tombée malade, elle mourut; et, après qu'on l'eut lavée, on la mit dans une chambre haute ; et comme Lydde était près de Joppé, les disciples, ayant appris que Pierre y était, envoyèrent vers lui deux hommes pour le prier de venir auprès d'eux (36, 37, 38) ".

Pourquoi les disciples attendirent-ils qu'elle mourût? Pourquoi ne se pressèrent-ils pas d'importuner Pierre? C'est que, dans leur sagesse, ils regardaient comme inconvenant d'importuner les apôtres pour de telles choses, et de les arracher à la prédication. Et si le texte dit que Joppé était près de Lydde, c'est pour montrer que, vu la proximité, les disciples demandaient ce qui pouvait se faire sans dérangement (cette femme faisait partie des disciples); et qu'ils n'y attachaient pas une extrême importance. " Pierre partit aussitôt, et s'en alla avec eux. Lorsqu'il fut arrivé, ils le menèrent à la chambre haute (39) ". Ils ne lui demandent rien, ils s'en rapportent à lui, pour la rendre à la vie, si c'est sa volonté; et ainsi se trouve accomplie cette parole : " L'aumône délivre de la mort (Tob. XII, 9). " Et toutes les veuves l'entourèrent, en pleurant, et lui montrant les tuniques et les robes que Dorcas leur faisait ". C'est dans la chambre où cette morte était exposée qu'ils conduisent Pierre, avec la pensée peut-être que ce spectacle serait pour lui une occasion de manifester la sagesse chrétienne. Voyez-vous tout ce que cette conduite dénote de progrès dans la sagesse? Et le nom de cette femme n'est pas rappelé au hasard, il montre la conformité de son nom et de sa vie : une femme vigilante, alerte, comme une chèvre, Dorcas; car il y a beaucoup de noms qui portent en eux-mêmes leur raison; nous vous l'avons souvent dit. " Elle était remplie ", dit le texte, " de bonnes oeuvres, et des aumônes qu'elle faisait ". Grand éloge pour cette femme, d'avoir fait ses bonnes couvres et ses aumônes, de manière à en être remplie. Or, il est manifeste qu'elle s'appliquait d'abord aux bonnes couvres, ensuite aux aumônes, " qu'elle faisait ", dit le texte. Grande humilité. Ce n'est pas ce qu'on voit chez nous; tous alors attachaient une grande importance à (97) l'aumône. Alors Pierre, ayant fait sortir tout le monde, se mit à genoux, et en prières, et, se tournant vers le corps, il dit : " Thabite, levez-vous; elle ouvrit les yeux et, ayant vu " Pierre, elle se mit sur son séant (40) ". Pourquoi faire sortir tout le monde? pour éviter l'émotion , le trouble causé par les larmes. " Se mit à genoux, et en prières "; c'était la marque d'une grande application pour prier. " Il lui donna la main ", dit le texte (41). Ici, le texte montre successivement la vie, ensuite la force communiquée, l'une par la parole, l'autre par la main. " Il lui donna la main; et la leva, et ayant appelé les saints et les veuves, il la leur rendit vivante ". C'était, pour les uns, une consolation; ils revoyaient leur soeur; ils contemplaient un miracle; pour les veuves, c'était une protection qu'elles retrouvaient. " Ce miracle fut su de toute la ville de Joppé, et plusieurs crurent au Seigneur; et Pierre demeura plusieurs jours, dans Joppé , chez un corroyeur nommé Simon ".

3. Voyez la modestie et la douceur de Pierre : il ne reste pas auprès de cette femme, auprès de quelqu'autre personnage marquant, mais chez un corroyeur; par tous les moyens, il enseigne l'humilité. Il ne veut pas que les humbles rougissent, que les grands s'élèvent. S'il fit son voyage, c'est qu'il pensait que les fidèles avaient besoin de sa doctrine. Mais reprenons les paroles de notre texte : " Il cherchait ", dit le texte, " à se joindre aux disciples ". Paul ne les aborde pas effrontément , mais avec humilité. L'Ecriture ici donne le nom de disciple même à ceux qui ne faisaient pas partie des douze; c'est que tous méritaient alors ce nom de disciples, par l'excellence de leurs vertus. Leur vie était conforme à un modèle illustre. " Mais tous le craignaient ", dit le texte. Voyez comme ils redoutaient les périls, comme la crainte était puissante encore. " Alors Barnabé, l'ayant pris avec lui, l'amena aux apôtres et leur raconta ". Ce Barnabé, je crois, était depuis quelque temps l'ami de Paul; de là vient qu'il raconte tout ce qui le concerne. Quant à Paul, il n'en dit rien lui-même, et je pense que plus tard il n'en parle pas davantage, excepté dans quelque nécessité. " Et il était avec eux dans Jérusalem, parlant avec force et liberté au a nom du Seigneur Jésus ". Ce qui donnait aux autres de la confiance. Voyez-vous, ici encore, ce que vous avez vu ailleurs, des fidèles qui veillent prudemment sur lui, et qui le font partir, et comment la main de Dieu ne se montre pas encore pour le défendre? Et c'est par là qu'éclate son énergie propre. Dès ce moment, je ne crois pas qu'il voyage par terre; il dut s'embarquer; ce qu'il fit par le conseil de celui qui voulait faire servir son voyage à la prédication. Et les piéges qu'on lui tendait, et le voyage à Jérusalem, tout cela était disposé, non sans dessein, mais afin qu'il ne demeurât pas plus longtemps suspect. " Et il disputait avec les Juifs grecs. Cependant " l'Eglise ", dit le texte, " était en paix, et elle s'établissait, marchant dans la crainte du Seigneur, et elle était remplie de la consolation du Saint-Esprit ", c'est-à-dire, elle croissait, elle portait la paix dans son sein, la véritable paix; et il était bon qu'il en fût ainsi, car la guerre extérieure lui avait fait beaucoup de mal. " Et elle était remplie de la consolation du Saint-Esprit ". L'Esprit-Saint les consolait, et par les prodiges, et par les oeuvres. En outre, il résidait dans chacun des apôtres en particulier. " Or Pierre, visitant de ville en ville tous les disciples, vint aussi voir les saints qui habitaient à Lydde. Il y trouva un homme nommé Enée, qui était couché et il lui dit : Enée, le Seigneur Jésus-Christ vous guérit ". Parole, non d'ostentation, mais de confiance. Quant à moi, je suis tout à fait porté à croire que le malade a ajouté foi à la parole, et que c'est là ce qui l'a guéri. Que le miracle ait été fait sans ostentation, c'est ce qui résulte de ce qui suit. En effet, Pierre ne dit pas : Au nom de Jésus-Christ, mais il semble annoncer un miracle plutôt que l'opérer. " Tous ceux qui demeuraient à Lydde en furent témoins, et ils se convertirent au Seigneur ". J'ai donc eu raison de dire que les miracles avaient pour but la persuasion et la consolation.

" Il y avait aussi à Joppé, entre les disciples, une femme nommée Thabite. Or, il arriva en ce temps-là, qu'étant tombée malade, elle mourut ". Voyez vous les signes miraculeux qui se montrent partout? Il n'est pas dit simplement que Thabite mourut, mais, après être tombée malade; mais l'on n'appela pas Pierre avant qu'elle fût morte. " Et les disciples, ayant appris que Pierre y était, envoyèrent vers lui pour le prier de venir auprès d'eux": Voyez, ils ont recours à d'autres pour le faire venir, (98) et ils l'appellent, et Pierre consent, il vient, il ne se formalise pas de ce qu'on le fait venir; c'est un grand bien que la tribulation, qui rapproche ainsi nos âmes. Et maintenant, pas de larmes, pas de sanglots. " Après qu'on l'eut lavée, on la mit dans une chambre haute ", c'est-à-dire, on lui fit tout ce qui convient aux morts. "Pierre partit aussitôt et s'en alla avec eux. Lorsqu'il fut arrivé dans la chambre haute, il se mit à genoux et en prières, et, se tournant vers le corps, il dit : Thabite, levez-vous ". Dieu ne permet pas tous les signes avec la même facilité ; celui-ci était dans l'intérêt des disciples. Dieu ne s'inquiétait pas seulement de sauver les autres hommes, il voulait aussi le salut de ses serviteurs. Donc celui dont l'ombre seule guérissait tant de malades, s'applique maintenant et fait tout pour ressusciter cette femme. Il faut dire aussi que la foi des assistants coopérait à cette oeuvre. Donc, il ressuscite cette morte d'abord en l'appelant par son nom. Cette femme, comme si elle se réveillait, ouvrit d'abord les yeux; à la vue de Pierre, elle se mit aussitôt sur son séant, et enfin, sentant sa main, la voilà raffermie. Quant à vous, considérez ici le fruit qu'il vous faut recueillir, l'utilité du miracle, et non le spectacle. Si Pierre fait sortir tout le monde, c'est pour imiter son Maître. En effet, là où se versent les pleurs, un si grand mystère n'est pas à sa place; disons mieux, là où s'opèrent les miracles, il ne faut pas de larmes. Ecoutez, je vous en conjure, quoique nos yeux ne voient plus rien de pareil, il n'en est pas moins vrai que, maintenant encore, au milieu des morts, s'accomplit un grand mystère. Voyons, répondez-moi, si, pendant que nous sommes ici , l'empereur appelait quelqu'un de nous à sa cour, faudrait-il donc pleurer et gémir? Des anges se présentent, envoyés du ciel, c'est du ciel qu'ils viennent, de la part du souverain Seigneur, pour appeler leur compagnon d'esclavage, et vous pleurez, et vous ne comprenez pas le mystère qui s'accomplit? Combien redoutable est ce mystère, comme il est fait pour exciter l'épouvante, et, en même temps, combien il mérite et nos chants d'allégresse et notre joie !

4. Comprendrez-vous enfin qu'il n'y a pas là un sujet de larmes? Ce mystère est la plus grande marque de la sagesse de Dieu. Comme on abandonne une maison, ainsi fait l'âme, pressée de se réunir à son Seigneur. Et vous êtes dans le deuil? Il fallait donc pleurer à la naissance de l'enfant, car la dernière naissance est bien plus heureuse. L'âme s'en va vers une autre lumière; elle s'échappe comme d'une prison; elle retourne comme on revient, d'un combat. Sans doute, m'objectera-t-on; mais vous parlez des justes; et que t'importe, ô homme? auprès des justes éprouves-tu ce que je dis ? Eh bien, dites-moi, que peut-on reprocher à l'enfant, au petit enfant? Pourquoi votre deuil pour le nouveau baptisé, car, pour celui-ci encore, la condition est la même? Pourquoi donc votre deuil? Ne voyez-vous pas que c'est comme un pur soleil qui s'élève? que l'âme pure, quittant son corps , est une lumière brillante ? L'empereur, faisant son entrée dans la ville, ne mérite pas le silence de l'admiration autant que l'âme rejetant son corps pour s'en aller avec les anges. Réfléchissons donc sur l'âme, sur le saisissement, sur l'admiration , sur la volupté qu'elle éprouve. Pourquoi votre deuil, encore une fois? Ne pleurez-vous donc que sur les pécheurs ? Plût au ciel qu'il en fût ainsi! Je ne l'empêcherai pas ce deuil-là; plût. à Dieu que telle en fût la cause ! De là les larmes apostoliques; de là les larmes du Seigneur. Jésus aussi, Jésus pleura sur Jérusalem. Je voudrais que ce fût à ce caractère qu'on reconnût le deuil ; mais lorsqu'aux exhortations qu'on vous adresse, vous n'opposez que des mots, l'habitude, les liaisons rompues, la protection qui vous est enlevée, vous ne parlez pas du vrai deuil, je ne vois là que des prétextes. Faites le deuil du pécheur, versez sur lui des larmes; et moi aussi, j'en verserai avec vous, j'en verserai plus que vous, d'autant qu'il est plus exposé aux châtiments, le pécheur ; et moi aussi, je me lamenterai, et de mes lamentations je vous dis la cause, et ce n'est pas vous seulement qui devez pleurer le pécheur, mais la cité tout entière et tous ceux que vous rencontrez, comme vous pleurez sur les malheureux que l'on mène à la mort, car c'est la réalité, c'est une mort sinistre que celle des pécheurs. Mais toutes les idées sont confondues. Voilà le deuil que commande la sagesse, qui est un grand enseignement, l'autre n'est que faiblesse, pusillanimité. Si nous sentions tous le vrai deuil, nous corrigerions les vivants. Si l'on vous donnait des remèdes contre la mort qui frappe les corps, vous ne manqueriez pas d'y (99) recourir; si vous saviez pleurer la mort du pécheur, vous l'empêcheriez, vous l'écarteriez, et de vous, et de lui.

Mais, ce que nous voyons c'est une énigme; nous pourrions empêcher cette mort, nous ne l'empêchons pas; et, quand elle arrive, nous nous livrons au deuil. O hommes, vraiment dignes d'être pleurés ! quand ils se présenteront au tribunal du Christ, quelle parole entendront-ils, quel traitement leur faudra-t-il subir? C'est en vain qu'ils ont vécu, ou plutôt non, ce n'est pas en vain, mais c'est pour leur malheur. Il convient de dire, en parlant d'eux : " C'eût été un bien pour eux de ne pas être nés ". (Marc, XIV, 21.) Car quelle utilité pour eux, répondez-moi, d'employer tara de temps pour assurer le malheur de leurs têtes? S'ils n'avaient fait que le perdre, la perte ne serait pas si grande. Répondez-moi : qu'un mercenaire dissipe vingt ans de sa vie en labeurs inutiles, ne le verrez-vous pas se lamenter et {;émir? Ne paraîtra-t-il pas le plus misérable de tous les hommes ? Eh bien, voici un pécheur qui a dissipé, sans profit, sa vie entière; il n'a pas vécu un seul jour pour lui ; il a tout livré aux plaisirs, à la luxure, à la cupidité, au péché, au démon ; ne devons-nous pas le pleurer? répondez-moi. N'essaierons-nous pas de l'arracher à ses dangers? Car nous pouvons, oui, nous pouvons, nous n'avons qu'à le vouloir, alléger son châtiment. Prions pour lui sans cesse, faisons l'aumône. Quand ce pécheur serait indigne, Dieu nous exaucera. Si en faveur de Paul, il a sauvé des pécheurs; si en faveur des uns il fait grâce aux autres, pourquoi, par égard pour nous, ne le ferait-il pas? Faites-vous des richesses de votre prochain, de vos propres richesses. des ressources de qui vous voudrez, un moyen de secours; versez l'huile goutte à goutte, ou plutôt épanchez l'eau en abondance. Un tel n'a pas les moyens de faire l'aumône? qu'il puisse au moins avoir pour lui les aumônes de ses parents; il ne peut pas se prévaloir des aumônes qu'il a faites? qu'il montre au moins les aumônes faites pour lui. C'est ainsi que l'épouse priera avec confiance dans l'intérêt de l'époux, présentant pour lui le prix qui le rachètera; et plus il a été pécheur, plus il a besoin de l'aumône. Et ce n'est pas là la seule raison c'est qu'il n'a plus maintenant la même force qu'autrefois, ou plutôt il a bien moins de pouvoir. Ce n'est pas la même chose pour le salut de travailler pour soi ou de laisser travailler les autres. Ce dernier moyen étant par lui-même moins efficace, compensons du moins ce désavantage à force de zèle.

Ce n'est pas auprès des monuments, ce n'est pas auprès des sépulcres qu'il nous faut nous fatiguer; protégez les veuves, voilà le plus grand des devoirs à rendre aux morts. Prononcez un nom, et dites à toutes les veuves qui entendent ce nom, d'adresser à Dieu leurs prières, leurs supplications, voilà qui apaisera le Seigneur. Si Dieu ne regarde pas celui qui n'est plus, il regardera celui qui fait l'aumône dans l'intention du mort; preuve touchante de la bonté de Dieu. Les veuves qui vous entourent, en versant des larmes, peuvent vous affranchir, non pas de la mort présente, mais de la mort à venir. Un grand nombre d'hommes ont été fortifiés par les aumônes des autres à leur intention. Supposez qu'ils n'aient pas été entièrement délivrés, ils ont du moins reçu quelque consolation; s'il n'en était pas ainsi, expliquez le salut des petits enfants. Certes, d'eux-mêmes, ils ne méritent rien, leurs parents seuls font tous les frais ; souvent des femmes ont reçu et conservé, comme présents du Seigneur, des enfants qui n'avaient rien fait pour être sauvés. Le Seigneur nous a donné, pour le salut, des ressources nombreuses, c'est à nous de ne pas les négliger.

5. L'aumône? répondra-t-on. Mais si l'on est pauvre ? A mon tour je réponds : La valeur de l'aumône, ce n'est pas le don, mais l'intention. Donnez dans la mesure de vos ressources, et vous avez payé votre dette. Mais, m'objectera-t-on, un étranger qui est seul, qui ne connaît personne? Et pourquoi ne connaît-il personne? dites-moi. Cela même est un châtiment de n'avoir pas un ami, de ne pas connaître un honnête homme. Si nous ne sommes pas, par nous-mêmes, en possession de la vertu, sachons au moins nous faire des amis vertueux, nous ménager une épouse, un fils qui ait la vertu en partage, afin que nous puissions, par eux, en recueillir quelque fruit, un fruit si mince qu'il soit, mais enfin que nous puissions recueillir. Procurez-vous, non pas une épouse riche, mais une épouse vertueuse; ce sera votre consolation ; appliquez-vous à donner à votre fils, non la fortune, mais la piété; à votre fille, la chasteté ; ce sera, pour vous encore, une consolation. Si c'est à de tels biens que vous attachez votre coeur, et vous aussi, (100) vous serez vertueux; c'est une partie de la vertu de savoir se ménager de tels amis, une telle épouse, de tels enfants.

Ce n'est pas en vain que l'on fait des offrandes pour ceux qui ne sont plus; ce n'est pas en vain qu'on fait pour eux des prières; ce n'est pas en vain qu'on distribue pour eux des aumônes. L'Esprit-Saint a disposé toutes ces pratiques, afin que nous puissions nous aider les uns les autres ; car, voyez ce qui arrive vous portez secours à celui-là, et celui que vous avez aidé vous aide à son tour; vous avez, d'un instinct généreux, méprisé les richesses, et celui que vous avez sauvé vous enrichit des grâces de l'aumône. Ne mettez pas en doute le fruit qu'il vous sera donné de recueillir. Ce n'est pas en vain que le diacre vous crie : Pour ceux qui sont morts dans le Christ et pour ceux qui gardent leur souvenir; ce n'est pas le diacre qui fait entendre cette parole, c'est l'Esprit-Saint lui-même ; et je vous annonce le don de l'Esprit. Que dites-vous? Dans les mains du prêtre est l'hostie sainte, et tout est prêt; arrivent les anges, les archanges, arrive le Fils de Dieu; une sainte horreur s'empare de tous ; et, dans le silence universel, les diacres élèvent seuls la voix; et vous pensez que tout cela se fait en vain ? Et ,out le reste aussi se fait donc en vain, et les offrandes au nom de l'Eglise, et les offrandes au nom des prêtres, et les offrandes pour obtenir la plénitude. Loin de nous cette pensée! mais tout s'accomplit avec foi. Que signifient les offrandes au nom des martyrs, invoqués à cette heure solennelle ? Quelle que soit la gloire des martyrs, même pour ces glorieux martyrs, c'est une grande gloire que leur nom soit prononcé en la présence du Seigneur, au moment où s'accomplit cette mort, ce sacrifice plein de tremblement, cet ineffable mystère. Lorsque l'empereur est présent, assis sur son trône, tout ce que l'on veut de lui on peut l'obtenir; une fois qu'il s'est levé, toutes les paroles sont inutiles ; de même ici, au moment où s'accomplissent les mystères, c'est pour tous un honneur insigne d'obtenir un souvenir. Voyez, en effet, méditez; on annonce le mystère terrible, Dieu q ni s'est livré lui-même pour le monde; au moment où s'accomplit ce miracle, c'est avec un grand sentiment de l'àpropos que le prêtre évoque le souvenir de ceux qui ont péché. Quand les rois sont conduits en triomphe, alors on célèbre aussi tous ceux qui ont pris leur part de la victoire; en même temps on relâche les prisonniers, parce que c'est un jour de fête; la fête une fois passée, celui qui n'a rien obtenu, n'en recueille aucun fruit : il en est de même ici, dans ce triomphe du Seigneur. Car, dit l'apôtre, " toutes les fois que vous mangez ce pain, vous annoncez la mort du Seigneur ". (I Cor. XI, 26.) C'est pourquoi ne nous approchons pas à la légère, et ne disons pas que ces choses se font au hasard. D'ailleurs si nous rappelons le souvenir des martyrs, c'est parce que nous croyons que le Seigneur n'est pas mort; et c'est un témoignage que la mort est morte, de voir que le Seigneur a passé par la mort. Pénétrés de cette vérité, considérons quelle magnifique consolation nous pouvons apporter à ceux qui ne sont plus; au lieu de nos larmes, au lieu de nos lamentations, au lieu de nos monuments, donnons-leur nos aumônes, nos prières, nos pieuses offrandes, afin de leur obtenir, d'obtenir pour nous-mêmes, les biens qui nous ont été promis, par la grâce et par la bonté du Fils unique de Dieu, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur, et maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

 

 

 

HOMÉLIE XXII. IL Y AVAIT A CÉSARÉE UN HOMME NOMMÉ CORNEILLE, QUI ÉTAIT CENTENIER DANS UNE COHORTE DE LA LÉGION APPELÉE L'ITALIENNE ; IL ÉTAIT RELIGIEUX ET CRAIGNANT DIEU; AVEC TOUTE SA MAISON, IL FAISAIT BEAUCOUP D'AUMÔNES AU PEUPLE , ET IL PRIAIT DIEU INCESSAMMENT. UN JOUR, VERS LA NEUVIÈME HEURE , IL VIT CLAIREMENT DANS UNE VISION UN ANGE DE DIEU QUI SE PRÉSENTA DEVANT LUI ET LUI DIT : " CORNEILLE! " ALORS, REGARDANT L'ANGE , IL FUT SAISI DE FRAYEUR, ET LUI DIT : " SEIGNEUR, QU'Y A-T-IL ? " L'ANGE LUI RÉPONDIT : " VOS PRIÈRES ET VOS AUMÔNES SONT MONTÉES JUSQU'EN LA PRÉSENCE DE DIEU , ET IL S'EN EST SOUVENU ". (CHAP. X, 1, 2, 3, 4, JUSQU'AU VERS. 22.)
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ANALYSE. 1-3. Histoire du centurion Corneille.

3 et 4. Développement original et brillant sur la charité comparée à une source d'eau vive.

1. Ce n'est pas un Juif, il ne vit pas selon la loi; mais c'est un homme qui suit déjà nos institutions. Et voyez, deux croyants : l'eunuque de Gaza, et l'homme d'aujourd'hui ; tous deux, constitués en dignité, tous deux l'objet d'un soin spécial. Mais ne croyez pas que cette grâce leur vienne de leur dignité; non, éloignez de vous cette pensée ; elle leur est accordée à cause de leur piété. Leur dignité ne leur a été accordée que pour mieux faire briller leur piété. En effet, on admire plus un riche, un homme puissant, qui montre des vertus semblables. Certes, c'est une grande gloire pour l'eunuque que ce grand voyage entrepris par lui,que ces lectures non interrompues dans de pareilles circonstances, au milieu du voyage; que ce soin de faire monter Philippe à côté de lui dans son char, et tant d'autres détails. C'est une belle gloire aussi pour le centenier, que ses aumônes, ses prières, au milieu du commandement qu'il exerce. Voilà pourquoi l'Ecriture fait mention de sa charge , et c'est avec raison, pour éviter le reproche de mensonge. "Dans une cohorte ", dit l'Ecriture, " de la légion appelée italienne ". Le mot " cohorte " correspond à ce que nous appelons aujourd'hui " nombre " . — " Il était religieux et " craignant Dieu, avec toute sa maison ". Ceci est dit afin que vous n'alliez pas attribuer à sa dignité la faveur qu'il a reçue. Quand il fallut attirer Paul à la foi , ce: ne fut pas un ange, ce fut le Seigneur lui-même qui lui apparut. Et le Seigneur ne l'envoie pas au premier venu parmi les douze, mais à Ananie. Ici, an contraire. Dieu envoie.un ange, comme il envoie Philippe à l'eunuque, s'accommodant à l'infirmité de ses serviteurs, et enseignant par là comment nous devons nous conduire dans les mêmes circonstances. Car le Christ se montre souvent lui-même à ceux qui souffrent et qui ne trouvent pas en eux les moyens de s'approcher de lui. Maintenant, voyez encore ici un éloge de l'aumône, comme nous en avons. vu un à propos de Thabite. " Il était religieux et craignant Dieu, avec toute sa maison". Ecoutons, tous tant que nous sommes, nous qui ne prenons pas de soin de nos domestiques. Celui-ci prenait soin de ses soldats et faisait l'aumône à tout le peuple. C'est ainsi qu'il était irréprochable dans ses croyances, dans sa conduite. " Un jour, vers la neuvième heure, il vit clairement, dans une vision, un ange de Dieu, qui se présenta devant lui, et lui dit : Corneille ! " Pourquoi voit-il un ange? C'est afin que Pierre soit pleinement convaincu; ou plutôt, ce n'est pas pour (102) prévenir l'hésitation de Pierre, mais celle des autres moins fermes que lui. Maintenant, " vers la neuvième heure ", c'est-à-dire, quand il était libre de soins, en repos, en prières, dans la contrition du coeur. " Alors, regardant l'ange, il fut saisi de frayeur ". Remarquez: l'ange ne lui dit pas tout de suite ce qu'il doit lui annoncer; il le rassure d'abord et relève son esprit. Si la vision lui inspira de la crainte, ce fut toutefois une crainte modérée , qui ne faisait qu'appeler son attention. Les paroles de l'ange le rassurèrent , ou plutôt l'éloge qu'elles renfermaient, adoucirent sa crainte. Quelles furent ces paroles? Ecoutez : " Vos prières et vos aumônes sont montées jusqu'en la présence de Dieu, et il s'en est souvenu. Envoyez donc présentement des personnes à Joppé, et faites venir un certain Simon, surnommé Pierre (5) ". Pour prévenir toute erreur des envoyés , il ne se contente pas de dire le surnom, il marque aussi le lieu où l'on trouvera celui que l'on cherche. " Qui est logé chez un corroyeur, nommé Simon , dont la maison est près de la mer (6) ".

Voyez-vous comme les apôtres, dans leur amour de la solitude, de la tranquillité, recherchaient les parties des villes qui se trouvaient à l'écart? Que serait-il arrivé , s'il s'était rencontré un autre Simon, corroyeur aussi lui-même ? Mais l'ange donne encore une autre indication : l'habitation près de la mer. Ces trois circonstances ne pouvaient pas se rencontrer. L'ange ne lui dit pas pourquoi il devait agir ainsi , ce qui aurait pu ralentir son ardeur; il le laissa, excité du désir de savoir ce qui allait arriver. " Dès que l'ange, qui lui parlait, se fut retiré, Corneille appela deux de ses domestiques , et un soldat craignant Dieu, du nombre de ceux qu'il commandait, et, leur ayant dit tout ce qui lui " était arrivé, il les envoya à Joppé (7, 8) ". Vous comprenez? L'Ecriture n'ajoute pas ce détail sans motif ; c'est pour montrer que ceux qui lui obéissaient craignaient Dieu comme lui. " Et leur ayant dit tout ce qui lui était arrivé", dit le texte. Voyez la modestie de cet homme ! il ne dit pas: faites venir auprès de moi Pierre ; ce n'est que pour persuader l'apôtre qu'il raconte ainsi tout; il montre, en cela, de la prévoyance. Il ne croit pas devoir prendre un ton d'autorité, pour appeler Pierre; voilà pourquoi il raconte tout ce qui lui est arrivé; il fait preuve ainsi d'une rare modestie , quoiqu'il ne dût pas avoir grande idée d'un homme logé chez un corroyeur. " Le lendemain, lorsqu'ils étaient en chemin, et qu'ils approchaient de la ville, Pierre monta sur le haut de la maison où il était vers la sixième heure, pour prier (9) ". Voyez comme l'Esprit ménage les temps, n'allant ni trop vite, ni trop lentement ! " Pierre monta ", dit le texte, " sur le haut de la maison, vers la sixième heure, pour prier ", c'est-à-dire, se mit à l'écart, dans un lieu tranquille, comme le sont les chambres hautes. " Et ayant faim, il voulut manger; mais, pendant qu'on lui apprêtait de la nourriture, il lui survint un ravissement d'esprit, et- il vit le ciel ouvert (10) ". Qu'est-ce qu'un ravissement d'esprit? Son esprit entra en contemplation; son âme, pour ainsi dire, sortit de son corps. " Et il vit le ciel ouvert, et comme une grande nappe, liée par les quatre coins, qui descendait du ciel en terre, où il y avait de toutes sortes d'animaux terrestres, quadrupèdes, reptiles et oiseaux du ciel; et il entendit une voix, qui lui dit : Levez-vous, Pierre, tuez et mangez. Mais Pierre répondit : Je n'ai garde, Seigneur, car je n'ai jamais rien mangé de tout ce qui est impur et souillé. Et la voix, lui parlant encore, une seconde fois, lui dit : N'appelez pas impur ce que Dieu a purifié. Cela s'étant fait jusqu'à trois fois, la nappe fut retirée dans le ciel (11, 12, 13, 14, 15, 16) ".

2. Que signifie cette vision ? C'est un symbole pour l'univers tout entier. Il s'agissait d'un incirconcis, n'ayant rien de commun avec les Juifs. Tous devaient bientôt accuser Pierre de transgresser la loi, qui leur était fort à coeur. Il était nécessaire que Pierre pût dire " Je n'ai jamais mangé ". Ce n'est pas que Pierre eût peur ; loin de nous cette pensée ! mais l'Esprit-Saint, comme je l'ai déjà dit, lui ménageait une réponse à ses accusateurs, à qui il pourrait dire qu'il avait fait résistance. C'étaient des gens qui tenaient fort à ce que la loi fût observée. Il était envoyé aux gentils. Donc il fallait que les Juifs ne pussent pas l'accuser, et toutes choses, comme je me suis empressé de le dire, furent disposées d'en-haut à cet effet. Il ne fallait pas non plus que cette visionne parût qu'une image fantastique. Pierre dit: " Je n'ai garde, Seigneur, car je n'ai jamais rien mangé de tout ce qui est impur et (103) souillé ". Et la voix lui dit : " N'appelez pas impur ce que Dieu a purifié ". Ces paroles, qui ne semblent s'adresser qu'à Pierre, sont dites uniquement pour les Juifs, car le reproche qui s'adresse au Maître, tombe à bien plus forte raison sur ceux-ci. La nappe c'est la terre, et les animaux qui sont dedans, représentent les gentils. Quant à ces paroles : " Tuez et mangez ", elles signifient qu'il faut s'approcher des gentils; et ce fait, qui se reproduit jusqu'à trois fois, c'est l'emblème du baptême. " Je n'ai garde, Seigneur, car je n'ai jamais rien mangé de tout ce qui est impur et souillé ". Mais pourquoi, direz-vous, ce refus? C'est pour qu'il ne fût pas dit que Dieu l'avait tenté, comme il tenta Abraham, en lui donnant l'ordre d'offrir son fils en sacrifice ; comme le Christ tenta Philippe , en lui demandant : Combien de pains avez-vous? Cette question n'était pas pour obtenir un renseignement, mais pour le tenter. Maintenant, dans la loi sur les choses pures et impures, les prescriptions de Moïse étaient précises, aussi bien en ce qui concerne les animaux terrestres qu'en ce qui concerne ceux de la mer. Et cependant Pierre ne savait à quoi se résoudre. " Lorsque Pierre était en peine en lui-même de ce que pouvait signifier la vision qu'il avait eue , les hommes envoyés par Corneille , s'étant enquis de la maison de Simon, se présentèrent à la porte. Ils appelèrent, et demandèrent, si ce n'était pas là que Simon , surnommé Pierre, était logé (17, 18) ".

Ainsi Pierre s'étonne en lui-même, il hésite, et ces hommes arrivent à temps pour le tirer de son hésitation. C'est ainsi que le Seigneur permit que Joseph eût un moment d'hésitation, et alors il lui envoya l'archange. (Matth. II,13.) C’est un bonheur pour l'âme de se voir délivrée de l'hésitation qui a commencé par la troubler. Pour l'hésitation de Pierre , elle n'était pas de longue date, il ne la ressentit qu'au moment du repas. " Cependant Pierre, pensant à la vision qu'il avait eue, l'Esprit lui dit: Voilà trois hommes qui vous demandent; levez-vous donc, descendez, et ne faites point difficulté d'aller avec eux, car c'est moi qui les ai envoyés (19, 20) ". Il faut voir, encore ici, une défense ménagée à Pierre auprès des disciples. C'est pour que ceux-ci sachent bien que Pierre a hésité, et qu'il a appris gaie son hésitation devait cesser : " Car c'est moi qui les ai envoyés ". Admirez la puissance de l'Esprit ! Ce que Dieu fait, on l'attribue à l'Esprit. L'ange ne s'était pas exprimé ainsi. Ce n'est qu'après avoir dit : " Vos prières et vos aumônes ", qu'il ajoute : " Envoyez " ; il montre d'abord qu'il vient d'en-haut; mais comme l'Esprit est le Seigneur lui-même il dit : " C'est moi qui les ai envoyés. Pierre, étant descendu pour aller trouver ces hommes, leur dit : Je suis celui que vous cherchez; quel sujet vous amène? Ils lui répondirent : Corneille, centenier, homme juste et craignant Dieu, selon le témoignage que lui rend toute la nation juive, a été averti par un saint ange, de vous " faire venir dans sa maison, et d'écouter vos " paroles (21, 22) ". Ils font entendre cet éloge afin de bien montrer que c'est un ange qui a apparu à Corneille. Pierre les ayant donc fait entrer les logea (23) ". Voyez-vous par quoi commence l’oeuvre des gentils? Par un homme pieux que ses oeuvres ont rendu digne d'une telle faveur. Si, même dans ces circonstances, les Juifs sont scandalisés, supposez un homme ne méritant rien, que n'auraient-ils pas dit? " Pierre les ayant fait entrer ", dit le texte, " les logea ". Voyez quelle sécurité ! il ne veut pas qu'il leur arrive rien; il les fait entrer, et il les reçoit avec une pleine confiance auprès de lui. " Le jour d'après, Pierre partit avec eux, et quelques-uns des frères de la ville de Joppé l'accompagnèrent; le jour d'après. ils arrivèrent à Césarée (24) ". Corneille était un personnage important, d'une ville importante ; en ce qui le concerne, tout est disposé avec sagesse; l'histoire commence par la Judée ; Corneille n'est pas endormi, mais il veille; et c'est pendant le jour que l'ange lui apparaît, environ à la neuvième heure ; c'était un homme d'une conduite exacte et régulière. Mais voyons, reprenons ce que nous avons déjà dit : " Et l'ange lui dit : " Vos prières et vos aumônes sont montées jusqu'en la présence de Dieu, et il s'en est souvenu ". D'où il est évident que l'ange l'appela, et que c'est là ce qui fait que Corneille a vu l'ange. Si l'ange ne l'avait pas appelé, il ne l'aurait pas vu, tant ce Corneille était appliqué à tout ce qu'il faisait! " Et faites venir Simon, surnommé Pierre ". En ce moment, l'ange lui montre qu'il doit le faire venir pour son utilité; mais pour quelle espèce d'utilité? L'ange n'en dit rien. Eh bien, de même, (104) Pierre ne dit pas tout. Vous ne voyez de toutes parts que des récits écourtés, pour piquer la curiosité. C'est ainsi qu'on appelle Philippe, seulement pour aller dans la solitude. " Pierre monta sur le haut de la maison, vers la sixième heure, pour prier, et il lui survint un ravissement d'esprit ". Il vit " comme une nappe " ; réfléchissez : la faim n'a pas été assez forte pour faire courir Pierre au linge déployé devant lui. Ce qui devait couper court à son hésitation , c'est la voix qu'il entendit : " Levez-vous, Pierre, tuez et mangez ". Peut-être était-il à genoux quand il vit la vision. Moi, je pense que c'est le prédication que signifie cette vision. Maintenant, qu'elle lui vint de Dieu, ce qui le prouve, c'est qu'elle descendait sur lui d'en-haut, et de plus, qu'il était dans un ravissement d'esprit. Ajoutez à cela qu'une voix se fit entendre d'en-haut; que le fait eut lieu trois fois; que le ciel s'ouvrit; que cela venait du ciel et y fut retiré; grande preuve que c'était là une opération tout à fait divine !

3. Et maintenant, pourquoi la chose se passe-t-elle ainsi ? Par égard pour ceux à qui Pierre devait la raconter; parce que lui-même avait entendu ces paroles : " N'allez point vers les gentils ". (Matth. X, 5.) Et ne soyez pas dans l'étonnement : si Paul fut forcé d'avoir recours à la circoncision et d'offrir des victimes, à bien plus forte raison ces ménagements furent utiles au début de la prédication pour ceux qui étaient encore. peu affermis. " Et voici ", dit le texte, " que les hommes envoyés par Corneille se présentèrent à la porte ; ils appelèrent et demandèrent si ce n'était pas là que Simon, surnommé Pierre, était logé ". La maison était misérable ; voilà pourquoi ils demandent en bas des renseignements; ils ne vont pas interroger les voisins. " Cependant Pierre , pensant à la vision qu'il avait eue, l'Esprit lui dit: Levez-vous, descendez et ne faites point difficulté d'aller avec eux, car c'est moi qui les ai envoyés ". Remarquez, l'Esprit ne dit pas Car voilà pourquoi une vision vous est apparue; mais : " C'est moi qui les ai envoyés ", montrant ainsi qu'il faut obéir, qu'il n'y a pas de compte à demander. Il devait suffire à Pierre, pour être persuadé, d'entendre l'Esprit. Faites cela, dites cela, n'en cherchez pas plus long. " Pierre étant descendu, leur dit : " Je suis celui que vous cherchez ". Pourquoi ne les reçoit-il pas aussitôt ? Pourquoi la question qu'il leur adresse? Il voit des soldats; il ne se contente pas de les interroger; il commence par se faire connaître, et il leur demande ensuite ce qui les amène, afin que sa question ne fasse pas croire qu'il veut se cacher. Et la question qu'il leur adresse est de telle sorte, que, si on le pressait, il partait tout de suite avec eux; sinon, il les logeait chez lui. Maintenant, pourquoi ceux-ci lui disent-ils : " Il vous prie de venir dans sa maison?" C'est parce que cet ordre leur avait été donné. Peut-être aussi est-ce une excuse au nom de Corneille, comme s'ils disaient : Ne le condamnez pas; ce n'est pas parce qu'il vous méprise qu'il nous a envoyés vers vous; il obéit à un ordre qu'il a reçu. " Et Corneille les attendait avec ses parents et ses plus intimes amis, qu'il avait assemblés chez lui ". Et c'est avec raison : il n'eût pas été convenable de ne pas réunir ses parents et ses amis; d'ailleurs ceux-ci , en se réunissant , devaient mieux entendre la parole de Pierre.

Avez-vous bien compris la puissance de l'aumône, et dans notre entretien précédent, et dans celui-ci ? Vous avez vu l'aumône délivrer de la mort qui n'a qu'un temps, elle délivre aujourd'hui de la mort éternelle.. Aujourd'hui l'aumône ouvre, de plus, les portes du ciel. Voyez quel bien précieux fut la foi pour Corneille ! elle lui valut la visite d'un ange, l'opération de l'Esprit en lui, le voyage du prince des apôtres se rendant auprès de lui, et une vision, qui ne laisse rien à désirer. Combien n'y avait-il pas à cette époque de centurions, de tribuns, de souverains? Et aucun d'eux n'a reçu pareille faveur. Ecoutez, vous tous, qui remplissez les armées, qui formez les cortèges des rois. " Il était religieux ", dit le texte, " et craignant Dieu ", et, ce qui vaut mieux encore, " avec toute sa maison ". Il était donc si attentif à la piété que, non-seulement il savait se conduire, mais il conduisait de même tous les gens de sa maison. Ce n'est pas là notre habitude à nous, qui ne négligeons rien pour nous faire craindre de nos serviteurs; mais qui, de leur piété, nous soucions fort peu. Il n'en était pas de même de Corneille; c'était avec sa maison tout entière qu'il craignait Dieu. Et il n'était pas seulement le père commun de tous ceux qui vivaient avec lui, mais le père de ses soldats. Ecoutez ce que l'on dit encore; ce n'est pas (105) sans dessein que le texte ajoute : " Tout le peuple rendait de lui témoignage ". C'était pour prévenir le reproche d'incirconcision. Les Juifs mêmes, dit le texte, lui rendent témoignage; donc il n'est rien d'égal à l'aumône; disons mieux : si grande est l'efficacité de l'aumône, lorsque les mains qui la dispensent sont pures, que, si les trésors injustement amassés ressemblent à des sources d'où jaillirait de la boue, les dons qu'épanche l'aumône ressemblent aux eaux limpides et pures, aux ruisseaux du paradis, pleins de charmes pour la vue, de charmes pour le toucher, répandant au milieu du jour une douce fraîcheur ; telle est l'aumône. Sur les rives de cette source ne s'élèvent pas des peupliers, des pins , des cyprès, mais des plantes bien supérieures et beaucoup plus élevées.: l'amour de Dieu, la considération auprès des hommes, la gloire rejaillissant jusqu'à Dieu, l'amour de tous, la rémission des péchés, la plénitude de la confiance, le mépris des richesses; l'aumône qui alimente l'arbre de la charité. Rien, en effet, n'entretient la charité autant que la miséricorde. C'est par elle que l'arbre élève ses rameaux dans les airs. Cette source vaut mieux que le fleuve du paradis; elle n'est pas divisée en quatre branches, elle touche le ciel même. C'est d'elle que sort le fleuve, rejaillissant dans la vie éternelle. (Jean, IV, 14.) La mort y tombe comme l'étincelle dans l'eau, où elle s'éteint, tant il est vrai que partout où elle jaillit, elle opère des biens ineffables ! elle éteint le fleuve de feu comme l'eau fait d'une étincelle; elle étouffe lever sinistre et le réduit à rien. Qui possède cette source ne grince pas des dents ; cette eau tombant sur les fers , les brise ; tombant sur les fournaises, les éteint toutes à l'instant.

4. Et comme le fleuve du paradis, on ne la voit pas tantôt verser des ruisseaux, tantôt se dessécher (s'il en était ainsi ce ne serait plus une source). C'est une source toujours jaillissante. Notre source épanche toujours des eaux plus abondantes, avant tout sur ceux qui ont le plus besoin de miséricorde; et, en même temps, la source est inépuisable. Et qui la reçoit se réjouit. Voilà l'aumône. Ce n'est pas seulement un courant rapide, mais un courant non interrompu. Veux-tu faire pleuvoir sur toi, des divines fontaines, la miséricorde de Dieu ? commence par avoir ta source à toi; rien ne vaut ce trésor. Si tu ouvres les issues de cette source, l'écoulement sera tel que tous les abîmes en seront comblés. Dieu n'attend de nous que l'occasion d'épancher sur nous tous les trésors qu'il tient en réserve. Dépenser, prodiguer, voilà, pour lui, la richesse, voilà l'abondance. Elle est grande l'ouverture de cette source ; pur et limpide en est le courant. L'ouverture, ne la bouchez pas, n'obstruez pas le courant, qu'aucun arbre stérile ne se dresse auprès pour en absorber les eaux. Avez-vous des richesses? ne plantez pas là des saules; tels sont les plaisirs, attirant tout à soi, n'ayant rien à montrer, ne portant pas de fruits; ne plantez pas de pins, ni rien de semblable, rien, de ce qui dépense et ne produit point. Tel est le plaisir de la toilette : c'est beau à voir, mais inutile; remplissez les abords avec de la vigne ; tous les arbres fruitiers que vous voudrez, plantez-les, dans les mains des pauvres. Rien n'est plus gras que cette terre-là. La capacité de la main est peu de chose, et pourtant, l'arbre planté là, s'élève jusqu'au ciel, et tient bon. Voilà ce qui s'appelle vraiment planter; car, si ce qu'on plante en terre ne meurt pas tout de suite, c'est pour périr dans cent ans. A quoi bon planter des arbres dont tu ne peux jouir? Avant que tu en jouisses, la mort arrive, et t'enlève; l'arbre dont je te parle, à ta mort, te donne son fruit. Si tu plantes, ne plante pas dans le ventre inutile de la gloutonnerie, le fruit s'en irait où chacun sait; mais plante dans les entrailles fertiles de l'affliction, dont le fruit bondit jusqu'au ciel. Fais goûter le repos à l'indigent déchiré dans les sentiers étroits, si tu ne veux pas voir l'affliction rétrécir ton large chemin. Ne remarques-tu pas que les arbres, arrosés sans mesure, ont les racines pourries; au contraire, ceux qu'on arrose modérément, s'accroissent et grandissent. Eh bien ! n'inonde pas ton ventre d'un excès de boisson, ne fais pas pourrir la racine de L'arbre. Donne à boire à celui qui a soif, afin que l'arbre porte son fruit. Le soleil préserve de pourriture les arbres arrosés modérément; mais ceux qu'on arrose sans fin, il les pourrit, voilà ce que fait le soleil. Partout l'excès est funeste, fuyons-le donc, pour obtenir ce que nous désirons. C'est, dit-on, sur les hauteurs que jaillissent les sources; tenons donc nos âmes dans les hauteurs, et bientôt l'aumône en découlera; car il est impossible, sans la miséricorde, qu'une âme soit (106) haute, et il est impossible qu'une âme miséricordieuse ne soit pas une âme élevée. Qui méprise les richesses, voit donc , au-dessous de lui, la racine de tous les maux. Les sources, le plus souvent, sont dans les lieux déserts ; sachons donc aussi retirer notre âme loin des choses tumultueuses, et l'aumône jaillira auprès de nous. Plus les sources sont purifiées, plus elles sont abondantes; nous aussi, plus nous nous purifierons à notre source, plus nous verrons tous les biens jaillir autour de nous. Celui qui possède une source, est rassuré; si nous avons, nous aussi, la source de l'aumône, nous serons rassurés, car cette fontaine nous est utile pour nos breuvages, pour nos irrigations, pour nos édifices, pour tous nos besoins Rien n'est meilleur que ce breuvage; cette fontaine ne verse pas l'ivresse ; cette fontaine, il vaut mieux la posséder que de verser des flots d'or; plus riche que toutes les mines d'or est l'âme qui renferme l'or dont je parle. Car cet or-là ne nous accompagne pas dans les palais de la terre, mais il nous suit dans le palais céleste. Cet or est l'ornement de l'Eglise de Dieu ; de cet or se fait le glaive de l'esprit, le glaive qui sert à déchirer le dragon ; de cette fontaine sortent des perles précieuses, qui ornent la tête du roi. C'est pourquoi ne négligeons pas de telles richesses, mais faisons l'aumône largement, afin de mériter la bonté de Dieu, par la grâce et par la miséricorde de son Fils unique, à qui appartient toute gloire, l'honneur et l'empire, ainsi qu'au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXIII. LE LENDEMAIN, DIT LE TESTE, IL PARTIT AVEC EUX, ET QUELQUES-UNS DES FRÈRES DE LA VILLE DE JOPPÉ L'ACCOMPAGNÈRENT, ET VINRENT AVEC LUI A CÉSARÉE. CORNEILLE LES ATTENDAIT, AVEC SES PARENTS ET SES PLUS INTIMES AMIS QU'IL AVAIT ASSEMBLÉS CHEZ LUI. (CH. X, 23, 2-1, JUSQU'AU VERS. 43.)
ANALYSE. 1-3 Suite de l'histoire du centenier Corneille.

3 et 4. Contre la tiédeur. — Vertu du baptême. — Reconnaissance que nous devons à Dieu. — Ne pas mourir sans avoir fait effort pour s'acquitter envers Lui. — Combien la loi de Dieu est plus aimable que celle des hommes. — Contre la curiosité indiscrète et frivole qui cherche des problèmes à résoudre au lieu de chercher à bien vivre. — Contre la mollesse nonchalante.

1. Il rend ses devoirs à ses hôtes, d'abord; ensuite il sort avec eux. C'est bien. Il commence par les accueillir avec affabilité ; ils étaient fatigués du voyage; il fait leur connaissance en les recevant dans sa maison, et ce n'est qu'ensuite qu'il sort avec eux. " Le lendemain ", dit le texte, " il partit avec eux et quelques-uns des frères ". Il ne s'en va pas tout seul avec eux, d'autres frères l'accompagnent, et il y a là une certaine disposition de la Providence : ces frères devaient lui servir de témoins, plus tard, quand il aurait besoin de se justifier. " Corneille les attendait, avec ses parents et ses plus intimes amis, qu'il avait assemblés citez lui ". C'est le propre d'un homme rempli d'affection et de piété , lorsque de tels biens lui arrivent, de tenir vivement à en faire part à ses amis; Corneille a donc raison d'appeler ses intimes, ceux avec qui il ne craignait pas de (107) s'entretenir chaque jour sur des sujets qu'il aurait eu tort de traiter avec d'autres personnes. Il me semble, à moi, que les amis, les parents de Corneille vivaient sous sa direction. " Lorsque Pierre fut entré, Corneille vint au-devant de lui, et, se jetant à ses pieds, il l'adora. Mais Pierre, le relevant, lui dit :" Levez-vous , je ne suis qu'un homme (25, 26) ". Ce que fait Corneille prouve son humilité, prouve que c'est un homme d'un bon exemple, qui sait bénir Dieu ; Corneille montre aussi par là qu'indépendamment de l'ordre qu'il a reçu, il agit par un fonds considérable de piété qu'il porte en lui. Et maintenant, Pierre? " Levez-vous, je ne suis qu'un homme ". Voyez-vous comme les apôtres tiennent, avant tout, à prévenir la trop haute opinion que l'on pourrait se former d'eux? " Et s'entretenant avec lui, il entra dans la maison, où il trouva plusieurs personnes qui s'y étaient assemblées; alors , il leur dit : Vous savez que les Juifs ont en grande horreur d'avoir quelque liaison avec un étranger, ou d'aller le trouver chez lui (27, 28) ". Voyez-le parler tout de suite de la bonté de Dieu , et montrer la grandeur des biens qu'il leur a départis. Et il ne faut pas seulement admirer ici les paroles qu'il fait entendre; mais, en même temps, la grandeur de ses paroles, et la modestie de sa conduite. En effet, il ne leur dit pas : Nous, qui ne daignons pas entretenir des rapports avec qui que ce soit, nous venons vers vous; mais que dit-il? " Vous savez (c'est l'ordre de Dieu, dit-il), qu'il est contraire à la loi, d'avoir des liaisons avec un étranger, ou d'aller le trouver chez lui ". Et ensuite, pour n'avoir pas l'air de faire à Corneille une faveur : " Mais Dieu m'a fait voir que je ne devais regarder aucun homme comme impur ou souillé ". Ce qu'il dit là, c'est pour ne pas avoir l'air d'adresser une flatterie à Corneille. " C'est pourquoi dès que vous m'avez demandé, je n'ai fait aucune difficulté de venir (29) ". Les apôtres ne voulaient pas que la chose parût défendue, et toutefois faite par égard pour Corneille qui était un personnage important. Pierre veut que le Seigneur seul paraisse avoir dirigé sa conduite. Voilà pourquoi il rappelle la défense, non-seulement d'avoir quelque liaison avec un étranger, mais encore d'aller le trouver chez lui.

" Je vous prie donc de me dire pourquoi vous m'avez envoyé chercher ". Ce n'est pas par ignorance qu'il interroge ; Pierre savait tout, sa vision l'avait instruit. De plus, les soldats l'avaient averti. Mais il veut, avant tout, que ces gentils s'expriment et se montrent attachés à la foi. Que fait donc Corneille? Il ne répond pas : Est-ce que les soldats ne vous l'ont pas dit? Mais voyez la douceur, l'humilité de son langage : " Il y a maintenant quatre jours que, jeûnant et m'étant mis en prières, dans ma maison, à la neuvième heure, j'ai vu un homme qui est venu se présenter devant moi, vêtu d'une robe éclatante, et il m'a dit : Corneille, votre prière a été exaucée, et vos aumônes sont montées jusqu'en la présence de Dieu, et il s'en est souvenu (30, 34). M'étant mis en prière, dit-il, à la neuvième heure ". Qu'est-ce à dire? Cet homme me semble s'être fixé certains jours, pour mener une vie plus appliquée à la piété; et voilà pourquoi il dit : " il y a quatre jours ". Voyez le prix de la prière c'est pendant qu'il s'appliquait à un pieux devoir qu'un ange lui apparaît. Le jour présent, un; le jour où les envoyés de Césarée sont partis de Joppé, deux; le jour de l'arrivée à Joppé, trois; le jour de la vision de Corneille, quatre; de sorte que c'est le second jour en remontant , après le jour de la prière de Pierre : " Je vis un homme qui se présenta tout à coup devant moi, vêtu d'une robe éclatante : " Il ne dit pas, un ange, tant il évite de prononcer des paroles orgueilleuses. Et il me dit : " Corneille, votre prière a été entendue, et vos aumônes sont montées jusqu'à la présence de Dieu, et il s'en est souvenu. C'est pourquoi, envoyez à Joppé, et faites venir de là Simon, surnommé Pierre; il loge dans la maison de Simon, corroyeur, près de la mer. C'est lui qui vous dira ce qu'il faut que vous fassiez. J'ai envoyé à l'heure même vers vous, et vous m'avez fait la grâce de venir; nous voilà donc maintenant tous assemblés devant vous, pour entendre tout ce que le Seigneur vous a ordonné de nous dire (32, 33) ". Donc la question de Pierre : " Pourquoi m'avez-vous envoyé chercher? " n'était que pour motiver ces paroles de Corneille. " Alors Pierre, prenant la parole, dit: En vérité, je vois bien que Dieu n'a point d'égard aux diverses conditions des personnes, mais qu'en toute nation, celui qui le craint, et qui (108) pratique la justice, lui est agréable (34, 35) ". Ce qui veut dire : soit incirconcis, soit circoncis. Paul fait la même déclaration : " Car Dieu ne fait point acception des personnes. (Rom. II, 11.) Nous voilà donc maintenant tous as" sembles ", dit Corneille, " en présence de " Dieu ". Voyez la grandeur de la foi, la grandeur de la piété ! il savait bien que Pierre ne disait rien au nom de l'homme; " Dieu m'a montré ", dit Pierre, et voilà pourquoi Corneille répond : " Nous voilà donc maintenant tous assemblés, pour entendre tout ce que le Seigneur vous a ordonné de nous dire". Eh quoi ! le Persan est-il donc agréable au Seigneur? Il le sera, s'il le mérite par sa foi. Voilà encore pourquoi le Seigneur n'a pas dédaigné l'eunuque de l'Ethiopie. Et que direz-vous, m'objectera-t-on, des hommes religieux qui ont été dédaignés? Loin de nous cette pensée ! nul n'est dédaigné parmi ceux qui ont la piété en honneur; non, non. Il n'est pas possible qu'un tel homme soit dédaigné. " En toute nation " , dit l'apôtre, " celui qui craint Dieu, et qui pratique la justice ". Ce qu'il entend par justice, c'est la vertu tout entière.

2. Voyez-vous comme Pierre rabaisse l'orgueil par ces paroles : " En toute nation, celui qui craint Dieu, lui est agréable ? " c'est comme s'il disait : Dieu ne rejette personne; il agrée tous ceux qui ont la foi. Ensuite, comme Pierre ne veut pas que ceux à qui il s'adresse, se croient au nombre des rejetés, il ajoute : " Dieu a fait entendre sa parole aux enfants d'Israël, en leur annonçant la paix par Jésus-Christ, qui est le Seigneur de tous (36) ". Ces paroles ont pour but de persuader les personnes présentes; il s'exprime ainsi pour faire parler Corneille : " Dieu a fait entendre ", dit-il, " sa parole aux enfants d'Israël ". Voyez ! il leur donne, en parlant ainsi, la prérogative; ensuite il les produit comme témoins, en disant : " Vous savez la parole qui s'est fait entendre dans toute la Judée, en commençant par la Galilée, après le baptême que Jean a prêché ". Ce qu'il confirme parles paroles suivantes : " Comment Dieu a oint de l'Esprit-Saint et de force Jésus de Nazareth (37, 38) ". Il ne dit pas : Vous connaissez Jésus (car ils ne le connaissaient pas), mais il raconte ce que Jésus a fait. " Qui a passé, en faisant du bien, et en guérissant tous ceux qui étaient sous la puissance du démon ". Ces paroles montrent toutes les possessions des démoniaques, les convulsions sous l'action de Satan. " Parce que Dieu était avec lui ". Il abaisse ensuite son langage, non sans dessein, à mon sens, mais parce qu'il parle à des hommes : " Et nous sommes témoins de toutes les choses qu'il a faites dans la Judée et dans Jérusalem (39) ". Et vous, dit-il, et nous. " Ils l'ont fait mourir en l'attachant à une croix ". Ici, il prêche la passion. " Mais Dieu l'a ressuscité le troisième jour, et a voulu qu'il se montrât, non pas à tout le peuple, mais aux témoins fixés d'avance par Dieu; à nous, qui avons mangé. qui avons bu avec lui, après sa résurrection d'entre les morts ". Voilà la plus forte preuve de la résurrection. " Et il nous a commandé de prêcher et d'attester devant le peuple que c'est lui qui a été établi de Dieu pour être le juge des vivants et des morts (39, 40, 41, 42) ". Voilà encore un grand argument pour montrer que les apôtres sont dignes de foi. Il rend donc témoignage, en disant : " Tous les prophètes lui rendent témoignage, que tous ceux qui croiront en lui, recevront, par son nom, la rémission de leurs péchés (43) ". Il prédit ainsi ce qui arrivera; il confirme cette prédiction en citant à propos les prophètes.

Mais reprenons ce qui a été dit plus haut de Corneille. " Il envoya ", dit le texte, " à Joppé pour faire venir Pierre ". C'est parce qu'il avait la certitude que Pierre viendrait qu'il l'envoya chercher. " Et Pierre s'entretenant avec lui ", dit le texte. De quoi s'entretenait-il? Sans doute, j'imagine, de ce qui a été dit plus haut. " Et, se jetant à ses pieds, il l'adora ". Vous voyez partout un entretien sans adulation, et plein d'humilité; c'est un mérite que nous avons déjà remarqué dans l'eunuque; " il commanda ", dit le texte, " à Philippe, de monter et de s'asseoir dans le char ", quoiqu'il n'ignorât pas quel homme c'était; et qu'il ne sût que ce qu'il venait de lire dans le prophète. Celui-ci fait plus : il tombe, il se jette aux pieds de l'apôtre. Voyez-vous ces moeurs sans aucune espèce de faste? Mais maintenant considérez comment Pierre montre qu'il vient de la part de Dieu, lorsqu'il dit: " Vous savez qu'il n'est pas permis aux Juifs d'avoir quelque liaison avec un étranger, ou d'aller le trouver chez lui ". Mais pourquoi n'a-t-il pas tout de suite parlé de sa vision? Parce qu'il était tout à fait étranger aux (109) sentiments de la vaine gloire. Il se dit envoyé de Dieu ; comment a-t-il été envoyé ? Il ne l'explique pas; mais, quand la nécessité le commande. Voici comment il s'exprime: "Vous savez qu'il n'est pas permis aux Juifs d'avoir quelque liaison avec un étranger, ou d'aller le trouver chez lui ". Voyez comme il est loin de la vaine gloire! En parlant ainsi, il se fait, de ce qu'ils savent eux-mêmes, une garantie.

Eh bien, maintenant, Corneille ? " Nous voilà ", dit-il, " maintenant en la présence de Dieu, pour entendre tout ce que le Seigneur vous a ordonné de nous dire ". Il ne dit pas : En présence d'un homme, mais en la présence " de Dieu ", montrant, par ces paroles, en quelle disposition on doit s'approcher des serviteurs de Dieu. Comprenez-vous cette ferveur? Comprenez-vous combien cet homme était digne de cette grande distinction ? " Alors Pierre ", dit le texte, " prenant la parole, dit : En vérité, je vois bien que Dieu n'a point d'égard aux diverses conditions des personnes ". Cette observation, Pierre l'adresse aux Juifs présents ; c'est pour sa défense. Au moment de révéler la- parole aux gentils, il commence par présenter comme sa défense. Quoi donc ? Auparavant, Pierre faisait-il donc acception des personnes? nullement. Même auparavant, il était toujours le même. " Tout homme ", dit-il, " qui craint Dieu, et dont les oeuvres sont justes, lui est agréable ". C'est ce que déclare Paul dans ses lettres : " Lors donc que les gentils, qui n'ont point la loi, font les choses que la loi commande ". (Rom. II, 14.) Voilà le dogme et la conduite de Dieu. Si Dieu n'a dédaigné ni les mages, ni l'Ethiopien, ni le larron, ni la courtisane, à bien plus forte raison, ne méprisera-t-il pas ceux qui opèrent la justice et qui la veulent. Mais quoi ? S'ils sont doux et bons, ceux qui ne veulent pas croire ? Eh biefs, vous venez de donner la raison, c'est qu'ils ne veulent pas croire. Maintenant, l'homme bon ici, ce n'est pas celui qui a la douceur en partage, mais celui qui opère la justice, c'est-à-dire celui qui, dans toutes ses actions, est agréable au Seigneur, et, pour être agréable, il faut craindre Dieu. Or, un homme de ce- caractère, Dieu seul le connaît. Voyez comment le centenier s'est rendu agréable. A peine a-t-il entendu la parole, il a obéi ; aujourd'hui, me direz-vous, un ange viendrait, que personne ne l'écouterait. Mais aujourd'hui les signes sont beaucoup plus considérables qu'autrefois, et cependant combien d'incrédules ? Pierre communique ensuite la doctrine, et il a soin de conserver aux Juifs, leur noble prérogative. " Dieu a fait entendre sa parole aux enfants d'Israël, en leur annonçant la paix, par Jésus-Christ, qui est le Seigneur de tous ". Il parle d'abord de la domination, et il le fait en termes tout à fait élevés, parce qu'il s'adresse à une âme déjà élevée, et qui reçoit avec chaleur ce qu'on lui annonce. Ensuite, pour prouver comment c'est le Seigneur de tous, il a soin de dire : " Dieu a fait entendre sa parole, en leur annonçant la paix", c'est-à-dire, en les appelant au bonheur, non pas au jugement.

3. Par là, il déclare que la parole a été envoyée par Dieu, d'abord aux Juifs. Il en donne ensuite la démonstration, par les événements qui se sont accomplis dans toute la Judée. " Vous savez ce qui est arrivé dans toute la Judée ". Et voici qui est admirable : " Qui a commencé par la Galilée, après le baptême que Jean a prêché ". Il a d'abord parlé de l'oeuvre glorieuse du Seigneur; ce n'est qu'après qu'il a assez d'assurance pour parler de sa patrie: " Jésus de Nazareth ". Pierre n'ignorait pas que la seule patrie était une occasion de scandale. " Comment Dieu a oint de l'Esprit-Saint et de force ", seconde preuve. On aurait pu dire, qui le démontre? Pierre ajoute : " Qui passait, en faisant le bien, et en guérissant tous ceux qui étaient sous la puissance du démon ". Il montre ensuite la grandeur du pouvoir unie à ses bonnes couvres; pour surmonter le démon il fallait que ce pouvoir fût grand. On en donne la cause : " Parce que Dieu était avec lui ". Voilà pourquoi les Juifs aussi disaient : " Nous savons , maître, que vous êtes venu de la part de Dieu, car personne ne saurait faire les miracles que vous faites, si Dieu n'est avec lui ". (Jean, III, 2.) Et maintenant, après avoir montré qu'il est envoyé de Dieu, il ajoute qu'il a été tué, pour prévenir l'égarement des pensées. Remarquez-vous que, nulle part, il ne cache le supplice de la croix? au contraire, il se hâte de le mentionner. " Cependant ils l'ont fait mourir ", dit-il, " en l'attachant à une croix; et Dieu a voulu qu'il se montrât vivant, non à tout le peuple, mais aux témoins que Dieu avait choisis, avant tous les temps (39, 40) ". C'était le Christ qui les avait choisis lui-même; (110) mais l'apôtre attribue cela à Dieu : " Choisis, avant tous les temps ", dit-il. Voyez comment il prouve la résurrection ; par le repas en commun. Pourquoi le Christ ressuscité ne fait-il aucun miracle, se bornant à manger et à boire ? c'est que la résurrection, toute seule, était, d'elle-même, un assez grand miracle; et impossible d'en trouver une plus grande preuve que ce fait, que le ressuscité buvait et mangeait. " Pour attester ", dit-il. Ces paroles ont une énergie terrible; impossible de prétexter l'ignorance. Et l'apôtre ne dit pas C'est le Fils de Dieu, mais, ce qui était de nature à épouvanter le plus les Juifs : " C'est lui qui a été établi de Dieu, pour être le juge des vivants et des morts (42) ". Suit une preuve imposante prise des prophètes, lesquels étaient en grande estime: " Tous les prophètes lui rendent témoignage (43) ". Après avoir inspiré la crainte, il mentionne le pardon, annoncé non par lui, mais par les prophètes; ce qui est terrible, vient de lui, ce qui est plus doux, vient des prophètes. O vous tous, qui que vous soyez, qui avez obtenu cette rémission des péchés, vous tous, tant que vous êtes, qui avez trouvé la foi, après avoir appris la grandeur du don, je vous en conjure, veillez sur vous-mêmes, n'outragez pas le bienfaiteur. Si nous avons obtenu la rémission des péchés, ce n'est pas pour dégénérer, mais pour nous élever bien plus haut vers la perfection.

Donc, gardons-nous bien de dire que la cause de nos malheurs, c'est Dieu, parce qu'il ne punit pas, parce qu'il n'inflige pas de châtiment ; car enfin, répondez-moi : un meurtrier est pris, le prince le relâche, les meurtres qui suivront, seront-ils imputés au prince? Non, assurément; et comment se peut-il que notre langue impie outrage Dieu sans épouvante, sans un frisson d'horreur? Quels discours n'entendons-nous pas? Quel bruit de paroles ! C'est Dieu lui-même qui a permis les crimes, répète-t-on. Il fallait châtier les coupables; honneurs, couronnes, dignités, il ne leur fallait rien de tout cela, il en fallait tirer satisfaction et vengeance. Que fait Dieu au contraire ? il les honore et les rend tels qu'ils sont. Je vous en prie, je vous en conjure, qu'aucun de nous jamais ne fasse entendre de pareilles paroles. Mieux vaudrait mille fois être enfoui dans la terre , que de proférer, contre Dieu, de pareils discours. Les Juifs aussi disaient : " Toi qui détruis le temple de Dieu, et qui le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même "; et encore : " Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix ". (Matth. XXVII, 40.) Mais ces blasphèmes d'aujourd'hui sont plus affreux que ceux-là; qu'il ne soit pas dit que nous l'appelons un docteur d'iniquités; n'allons pas, par de pareils blasphèmes, nous exposer à l'éternel supplice. Car, dit l'apôtre, " vous êtes cause que le nom de Dieu est blasphémé parmi les nations ". (Rom. II, 24.) Appliquons-nous à faire dire le contraire; menons une vie conforme à notre vocation; approchons-nous du baptême de l'adoption, car elle est vraiment grande, la puissance du baptême, qui admet les hommes régénérés au partage des dons célestes; qui ne souffre pas que les hommes restent simplement des hommes. Faites en sorte que le grec ait foi dans la grande puissance de l'Esprit,, puissance qui transforme, puissance qui régénère. Pourquoi attendre ainsi l'heure de vos derniers soupirs, comme un fugitif, comme un méchant, comme un être qui ne doit pas vivre pour Dieu ? Pourquoi cette disposition de votre coeur, comme si votre Dieu était sans entrailles, était un maître féroce? Quoi de plus froid, quoi de plus misérable, que de recevoir ainsi le baptême ? Dieu a fait de vous son ami; il vous a gratifié de tous ses dons, afin que vous-même vous lui montriez tout ce qu'on attend d'un ami. Répondez-moi : je suppose un homme à qui vous auriez fait mille injures, mille outrages, vous tomberiez entre ses mains, et cet homme se vengerait de vous en partageant, avec vous, tous ses biens; pour les injures qu'il aurait reçues de vous, il vous admettrait au nombre de ses amis, il vous couronnerait, il dirait que vous êtes son propre fils, et ensuite, tout à coup, il viendrait à mourir. Ne regarderiez-vous pas sa mort comme un malheur? ne diriez-vous pas : Je voudrais le voir vivant, afin de m'acquitter envers lui, afin de le payer de retour, afin de ne pas paraître ingrat envers mon bienfaiteur? Voilà certes quelles seraient vos dispositions envers un homme; et, quand il s'agit de Dieu, vous pensez à partir sans vous acquitter envers celui qui vous a fait tant de dons? Ah ! croyez-moi, approchez-vous de lui, quand vous pouvez encore le payer de retour. Pourquoi fuir? Sans doute, me répond-on, mais je ne suis pas maître de moi. Donc Dieu nous a commandé l'impossible ? Voilà ce qui (111) bouleverse tout; voilà d'où vient, sur la terre, la corruption; nul ne se propose de vivre selon Dieu. Les zélés catéchumènes n'ont aucun souci de mener une vie droite. Et voilà comment ceux qui ont déjà reçu le baptême ont été baptisés : les uns, c'est quand ils n'étaient encore que des enfants; les autres, c'est dans leurs maladies, après de nombreux délais, parce qu'ils ne sentaient pas en eux le désir de vivre selon Dieu; et ceux-là n'ont aucun zèle. Et ceux qui ont reçu le baptême en parfaite santé, montrent à leur tour aussi peu de zèle; ils sortent du baptême pleins d'ardeur, mais ils sont bientôt les premiers à éteindre leur feu. Et ne pouvez-vous donc pas vous livrer à vos affaires? Et, est-ce que je vous sépare de votre femme ? C'est de la fornication que je veux vous séparer. Est-ce que je vous interdis l'usage de votre fortune? C'est l'avarice que je vous interdis, et la rapine. Est-ce que je veux vous contraindre à vous dépouiller de tout? Un peu de ce que vous avez, voilà tout ce que je vous demande pour les indigents. " Votre abondance ", dit l'apôtre , " supplée à leur pauvreté ". (II Cor. VIII, 14.) Dans cette mesure même nous ne réussissons pas à vous persuader. Est-ce que nous vous forçons au jeûne ? C'est l'ivresse que nous voulons réprimer, avec la gourmandise. Ce que nous retranchons, c'est ce qui vous déshonore, c'est ce que vous-mêmes, vous trouvez plus affreux que la géhenne, plus redoutable, plus odieux. Est-ce que l'on vous interdit le plaisir et la joie? Non , mais ce qui est honteux, ce qui est indigne.

4. Que craignez-vous, que redoutez-vous , pourquoi tremblez-vous ? Là où se trouve le lien conjugal , la vraie jouissance des richesses, la tempérance, quelle est l'occasion de pécher? Vos maîtres, en dehors de l'église, d'un ton qui commande , exigent de vous bien autre chose , et vous les écoutez. Ce n'est pas seulement une petite part de ce que vous avez qu'ils réclament, mais ils vous disent: Il faut donner tant, et, quand vous objecteriez votre pauvreté, peu importe, ils insistent encore. Le Christ au contraire ne parle pas ainsi : il vous dit : Selon ce que vous avez, donnez , et je vous mettrai au premier rang. Ces étrangers vous disent encore : Voulez-vous de la gloire? Abandonnez père, mère, parents, proches, et résidez dans les palais des rois, pour y être fatigués, affligés, esclaves, en proie à des douleurs sans nombre. Le Christ au contraire ne parle pas ainsi , il vous dit Restez chez vous, avec votre femme et vos enfants; vivez tranquilles, à l'abri des dangers. Sans doute, me direz-vous ; mais le roi promet des richesses. Mais Dieu promet la royauté, et, de plus, des richesses avec la royauté; car il dit: " Cherchez premièrement le royaume des cieux, et toutes ces choses vous seront données par surcroît ". (Matth. VI, 33.) Le roi de la terre ne donne rien par surcroît, tandis que Dieu donne d'avance. " J'ai été jeune ", dit le Psalmiste, " et je suis vieux maintenant; mais je n'ai point encore vu le juste abandonné, ni sa race cherchant son pain ". (Ps. XXXVI , 25.) Commençons donc, pratiquons les premières vertus ; ne nous attachons qu'à la vertu seule, et vous verrez quels biens elle conquiert. Est-ce donc sans fatigue que vous gagnez les biens de la terre; vous qui montrez tant de mollesse à la poursuite des biens du ciel? Oui , me direz-vous , on a ceux d'ici-bas sans peine , sans fatigue; c'est pour les biens d'en-haut qu'il faut se fatiguer. Tout au contraire , mille fois non; mais si nous voulons dire la vérité , ces biens d'en-bas ne s'acquièrent qu'au prix des fatigues et des sueurs; les biens d'en-haut, nous n'avons qu'à vouloir, s'obtiennent facilement.

Ne nous éloignons pas, je vous en prie, des divins mystères; ne remarquez pas que celui qui avant vous a été baptisé est devenu un méchant, est déchu de ses espérances ; ne vous relâchez pas. Que voyons-nous dans la milice? Les timides d'une part; de l'autre, les braves qui se couvrent de gloire ; ne regardons pas les lâches ; rivalisons avec les vaillants. En outre , considérez combien d'hommes, après le baptême, sont devenus des anges ; redoutez l'avenir incertain. La mort vient comme un voleur de nuit, et ce n'est pas assez dire, comme un voleur; elle nous surprendra pendant notre sommeil; pendant que nous sommes nonchalamment couchés, la voilà qui nous prend, qui nous emporte. Si Dieu a fait l'avenir incertain , c'est pour que l'attente continuelle de cette heure incertaine nous attache à la vertu. Mais Dieu est bon, me direz-vous; combien de temps encore répéterons-nous cette froide et ridicule parole ? Eh bien, moi je dis et je ne cesserai pas de redire, non-seulement que Dieu est bon,. mais que rien ne surpasse sa bonté, et qu'il dispose toutes (112) choses pour notre utilité. Combien d'hommes ne voyez-vous pas souffrant toute leur vie de l'éléphantiasis? Combien d'hommes, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, toujours aveugles; d'autres, devenus aveugles après coup ; d'autres, victimes de la pauvreté; d'autres languissant dans les fers ; d'autres , dans les mines; d'autres, enterrés vivants; d'autres, emportés par la guerre? Ne sont-ce pas là des marques de la divine bonté, je vous le demande? Dieu ne pouvait-il pas prévenir ces maux, s'il l'eût voulu? Au contraire, il les a permis. Oui, me direz-vous. Eh bien, dites-moi , pourquoi des aveugles de naissance? Je ne répondrai pas tant que vous ne me promettrez pas que vous serez baptisés, et que, baptisés, vous conformerez votre vie à la sagesse. C'est un problème qu'il ne vous appartient pas de résoudre, et la parole n'a pas pour but le plaisir. Supposez cette question résolue, il en viendra une autre, car l'Ecriture est un abîme de questions. C'est pourquoi non-seulement ne vous faites pas une habitude de résoudre des problèmes, mais ne cherchez jamais de problème à résoudre. Les questions d'ailleurs se succéderaient sans fin. Pour. une solution que vous auriez trouvée, je vous proposerais mille autres questions à résoudre. Apprenons par conséquent plutôt à chercher la sagesse qu'à chercher des solutions. Supposons que nous les ayons trouvées, nous ne les trouvons pas toutes. Il n'est pour de telles questions qu'une solution possible, la foi, qui croit que Dieu fait tout avec justice, avec bonté, avec utilité pour nous, et que sa raison est incompréhensible. Voilà l'unique solution, et il n'en est. pas de meilleure; car, quelle est, répondez-moi , la solution par excellence ? C'est de ne plus chercher de solution , parce que tout est expliqué. Si vous êtes bien persuadés que tout est administré par la divine Providence , qui permet certaines choses, par des raisons qu'elle seule connaît, et qui en opère certaines. autres, vous êtes affranchis de toute recherche , et vous jouissez du profit de la solution. Mais revenons à notre sujet; puisque vous voyez tant de supplices, Dieu permettant toutes ces choses, servez-vous de la santé de votre corps , pour assurer la santé de votre âme. Mais, direz-vous, qu'ai-je besoin de fatigues et d'affliction, puisque je puis, sans fatigues, acquitter toute ma dette? Assurément voilà qui n'est pas évident, car non-seulement il arrive que vous ne pouvez pas vous acquitter sans fatigues, mais il.peut arriver aussi que vous partiez chargés de tout ce qui pèse sur vous. D'ailleurs, quand ce que vous dites serait de toute évidence , vos paroles seraient encore difficiles à supporter. Dieu vous a appelés dans les combats; il vous a donné des armes d'or; au lieu de les prendre et de vous en servir, vous voulez conserver votre vie sans gloire, n'opérant aucune bonne action. Répondez-moi ; je suppose que la guerre nous menace; l'empereur est là; vous voyez les uns s'élancer au milieu des phalanges, porter des coups à l'ennemi , distribuer d'innombrables blessures ; vous en voyez d'autres qui se livrent à des combats singuliers; d'autres bondissent; d'autres encore s'élancent sur leurs chevaux, et l'empereur leur décerne des éloges, et on les admire; et les applaudissements les saluent, on les couronne; tandis qu'il en est qui ne veulent s'exposer à aucun coup et qui restent au dernier rang? Bientôt la guerre est terminée; les uns, on les appelle , on les comble de nobles récompenses; leurs noms sont dans toutes les bouches; les autres, au contraire, restent avec leurs noms ignorés; ils ont la vie sauve; voilà leur seule récompense : à laquelle de ces deux classes d'hommes voudriez-vous appartenir? Fussiez-vous de pierre, fussiez-vous plus lâches que les êtres insensibles, inanimés, ne préféreriez-vous pas mille fois être rangés parmi les braves? Oui, certes, et je vous en prie, et je vous en conjure, quand vous devriez tomber en combattant , n'est-ce pas là le sort qu'il faudrait résolument choisir? Ne voyez-vous pas quel éclat accompagne ceux qui tombent dans les combats , quelle illustration, quelle gloire? Et pourtant une fois qu'ils sont morts, ils ne peuvent plus attendre les honneurs que l'empereur décerne; au contraire, dans cette guerre dont je parle, il n'est rien de pareil : votre gloire sera d'autant plus grande que vos blessures seront nombreuses. Puissions-nous tous en avoir à montrer, sans les recevoir des persécutions, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
 

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXIV. PIERRE PARLAIT ENCORE , LORSQUE LE SAINT-ESPRIT DESCENDIT SUR TOUS CEUX QUI ÉCOUTAIENT SA PAROLE; E LES FIDÈLES CIRCONCIS, QUI ÉTAIENT VENUS AVEC PIERRE, FURENT FRAPPÉS D'ÉTONNEMENT DE VOIR QUE LA GRACE DU SAINT-ESPRIT SE RÉPANDAIT AUSSI SUR LES GENTILS. CAR ILS LES ENTENDAIENT PARIER DIVERSES LANGUES, ET GLORIFIER DIEU. (CHAP. X, VERS. 44, 45, 46.)
Traduit par M. C. PORTELETTE.

ANALYSE. 1 et 2. Economie de la Providence dans la conversion des Gentils. — Conduite de Pierre, qui ne fait rien de lui-même, Dieu seul opérant tout.

3 et 4. Développement pathétique de l'efficacité de la pénitence. — Combien y en aura-t-il de sauvés dans tout ce peuple! Magnifique mouvement d'éloquence pressante, élevée, saisissante. — Contre les spectacles.

1. Voyez la conduite de Dieu ! il n'a pas permis que le discours fût achevé, ni que le baptême fût donné par l'ordre de Pierre. Ils montraient une âme merveilleusement disposée; ils avaient reçu le commencement de la doctrine; ils regardaient le baptême comme la rémission des péchés, et aussitôt l'Esprit arriva. Ce qui avait lieu, en outre, parce que la providence de Dieu voulait ménager à Pierre de puissants moyens de défense. Non-seulement ils reçoivent l'Esprit, mais ils parlaient diverses langues; ce qui frappait d'étonnement les assistants. Pourquoi les choses se passent-elles ainsi ? A cause des Juifs, car ce prodige excitait toute leur haine. Aussi est-ce partout Dieu qui agit seul. Et Pierre est là, pour ainsi dire, par hasard, leur disant qu'il convient maintenant d'aller trouver les nations, qu'il convient qu'elles soient instruites. Et ne soyez pas surpris, en effet, si, après de si grandes marques, et à Césarée et à Jérusalem, il y a eu des disputes, que ne serait-il pas arrivé sans ces merveilles qui accompagnèrent les apôtres? Voilà pourquoi ces signes paraissent d'une manière éclatante. Et maintenant, voyez comment Pierre profite de l'occasion pour se justifier, et, pour preuve que sa réponse lui est inspirée par la circonstance, écoutez l'évangéliste : " Alors Pierre dit : Peut-on refuser l'eau du baptême à ceux qui ont déjà reçu le Saint.Esprit comme nous ? (47) ". Voyez jusqu'où il est arrivé, et quel était son désir d'aller plus, loin; c'était là depuis longtemps sa pensée : " Peut-on refuser ", dit-il, " l'eau du baptême? " Il s'emporte, pour ainsi dire, contre ceux qui refuseraient, qui diraient que le baptême ne peut être donné aux gentils. Le plus nécessaire, dit-il, est accompli : ils ont reçu le baptême que nous avons reçu nous-mêmes. " Et il commanda qu'on les "baptisât, au nom du Seigneur Jésus-Christ (48) ". C'est après s'être justifié qu'il ordonne de les baptiser, les instruisant par les faits mêmes, tant les Juifs étaient indisposés ! Il se justifie d'abord, quoique les faits parlassent assez d'eux-mêmes ; et ce n'est qu'ensuite qu'il donne son ordre.

" Après cela, ils le prièrent de demeurer quelques jours avec eux ". Il a donc raison de demeurer avec eux en toute confiance. " Les apôtres et les frères qui étaient dans la Judée apprirent que les gentils mêmes avaient reçu la parole de Dieu, et lorsque Pierre fut venu à Jérusalem, les circoncis disputaient contre lui, et lui disaient : Pourquoi avez-vous été chez des hommes incirconcis et avez-vous mangé avec eux? (Chap. XI, 1, 2, 3) ". Et " les circoncis disputaient " ; ce ne sont pas les apôtres. Qu'est-ce que cela veut dire, " disputaient ? " C'est-à-dire, étaient scandalisés, (114) tout à fait scandalisés. Et voyez ce qu'ils lui reprochent: Ils ne lui disent pas: Pourquoi avez-vous prêché ? mais " Pourquoi avez-vous mangé avec eux?" Or Pierre ne répond pas à ce reproche sans valeur (sans valeur en réalité), mais il fait entendre une réponse imposante : S'ils avaient reçu l'Esprit, eux aussi, comment pouvions-nous leur refuser le baptême? Pourquoi donc, avec les Samaritains, la chose ne s'est-elle pas passée de même? Comment est-ce le contraire qui est arrivé ? Car non-seulement le Saint-Esprit ne descendit pas avant le baptême, mais pas même après le baptême. Et les Juifs ne se sont pas indignés ; au contraire, ils ont très-volontiers envoyé chez eux, précisément pour cette raison. Mais ici l'accusation contre Pierre ne porté pas sur ce point. Ils savaient bien, en effet, qu'il agissait par la grâce divine. " Mais pourquoi ", disent-ils, " avez-vous mangé avec eux? " Il y avait d'ailleurs une différence du tout au tout entre les Samaritains et les gentils. Et en outre, c'est un effet de la sagesse que Pierre soit accusé pour l'édification des autres. Car ce n'est pas sans dessein que Pierre leur a tout raconté. Or, maintenant soyez comme il est exempt de faste et de vaine gloire ! Le texte dit : " Mais Pierre commença à leur raconter par ordre comment la chose s'était passée : Lorsque j'étais dans la ville de Joppé, en prières,(4, 5) ". Il ne dit pas pourquoi ni à quelle occasion ; " il me survint un ravissement d'esprit; et j'eus une vision, dans laquelle je vis descendre du ciel comme une grande nappe, tenue par les quatre coins, qui s'abaissait et venait jusqu'à moi; et la considérant avec attention, j'y vis des animaux terrestres à quatre pieds, des bêtes sauvages, des reptiles et des oiseaux du ciel. J'entendis aussi une voix qui me dit: Pierre, levez-vous, tuez et mangez (6, 7) ". Que veut-il dire par là? Il suffisait, dira-t-on, pour opérer la persuasion, de dire qu'il avait vu une nappe. Cependant une voix se joignit à la vision. " Je répondis : Je n'ai garde, Seigneur, car jamais rien d'impur ni de souillé n'entrera dans ma bouche (8) ". Comprenez-vous? Ce que je devais faire, dit-il, je l'ai fait; j'ai dit que je n'ai jamais mangé. Ces paroles étaient sa réponse à ceux qui lui disaient : "Pourquoi avez-vous été, et pourquoi avez-vous mangé avec eux? " Quant à cela, il ne le dit pas à Corneille; et en effet, il n'y avait pas de nécessité. " Et la voix, me parlant du ciel une seconde fois, me dit : N'appelez pas impur ce que Dieu a purifié. Cela se fit jusqu'a trois fois, et ensuite toutes ces choses furent retirées dans le ciel. Au même temps, trois hommes, qui avaient été envoyés vers moi de la ville de Césarée, se présentèrent dans la maison où j'étais (9, 10, 11) ". Il raconte ce qui est nécessaire, passant le reste sous silence, ou plutôt, par ce qu'il raconte, il prouve ce qu'il ne dit pas. Et voyez comme il se défend, sans user de son autorité de maître; il savait bien, en effet, que plus il mettrait de modestie dans sa réponse à ses accusateurs, plus il parviendrait à les calmer. " Jamais rien d'impur ni de souillé n'entra dans ma bouche ", dit-il. Et voilà comment il défend sa vie tout entière. " Au même temps, trois hommes se présentèrent dans la maison où j'étais, et l'Esprit me dit d'aller avec eux sans faire aucune difficulté (12) ".

2. Voyez-vous que c'est l'Esprit qui fait la loi? " Ces six de nos frères que vous voyez, vinrent aussi avec moi ". Quoi de plus humble que Pierre, qui invoque, ici encore, le témoignage des frères! " Ces six de nos frères que vous voyez, vinrent aussi avec moi, et nous entrâmes dans la maison de cet homme, qui nous raconta comment il avait vu, dans sa maison, un ange qui s'était présenté devant lui, et lui avait dit : Envoyez à Joppé, et faites venir Simon, surnommé Pierre; il vous dira des paroles par lesquelles vous serez sauvé, vous et toute votre maison (13, 14) ". Il ne cite pas les paroles adressées par l'ange à Corneille : " Vos prières et vos aumônes sont montées jusqu'en présence de Dieu, et il s'en est souvenu " ; il ne veut pas les heurter, il ne cite que des paroles dont le sens n'a rien d'orgueilleux : " Il vous dira des paroles par lesquelles vous serez sauvé, vous et toute votre maison ". Voyez-vous comme il se hâte pour la raison que j'ai dite? Et il ne parle pas de la vertu de Corneille. Eh bien, voilà donc l'Esprit qui l'envoie, Dieu qui lui donne son ordre, qui, d'un côté, l'appelle par le ministère d'un ange, qui, d'un autre côté, le pousse encore; qui supprime tout obstacle matériel; que fallait-il faire? Pierre ne dit rien de tout cela, il s'appuie sur ce qui a suivi, et qui fournissait une preuve irrésistible. Et pourquoi, dira-t-on, le dernier lait ne s'est-il pas produit seul? Dieu a tout ménagé de manière à prouver (115) surabondamment que le commencement n'est pas le fait de l'apôtre. S'il était parti de lui-même, sans que rien fût arrivé, les Juifs auraient été tout à fait choqués. Il commence par se les rendre favorables en disant : " A ceux qui ont déjà reçu le Saint-Esprit comme nous". Et encore: " Quand j'eus commencé à leur parler, le Saint-Esprit descendit sur eux comme il était descendu sur nous au commencement (15) ". Et non content de ce qu'il vient de dire, il rappelle la parole du Seigneur : " Alors je me souvins de cette parole du Seigneur : Jean a baptisé dans l'eau, mais vous serez baptisés dans le Saint-Esprit (XVI; Matth. III, 11) ". C'est pourquoi il n'est rien arrivé de nouveau ; c'est une prédiction qui s'est accomplie, filais, dira-t-on, le baptême n'aurait pas dû être donné; remarquons que le baptême était un fait accompli, puisque le Saint-Esprit était descendu. Aussi Pierre ne dit-il pas : J'ai ordonné d'abord de les baptiser; que dit-il? " Peut-on refuser l'eau du baptême? " montrant par là qu'il n'a rien fait de son propre mouvement. Ce que nous avions, ils l'ont reçu. " Puis donc que Dieu leur a donné la même grâce qu'à nous, qui avons cru au Seigneur Jésus-Christ, qui étais-je; moi, pour empêcher le dessein de " Dieu? (17"). C'est pour leur fermer complètement la bouche qu'il ajoute : "La même grâce ". Voyez-vous comme Dieu accorde à ces gentils les mêmes avantages qu'aux apôtres, aussitôt qu'ils ont cru. Dieu leur donne une grâce égale à celle qu'il nous communique, à nous qui avons cru clans le Seigneur ; Dieu se charge lui-même de les purifier. Et l'apôtre ne dit pas : la même grâce qu'à vous, mais "Qu'à nous " ; manière d'adoucir son discours. Qu'avez-vous donc à vous indigner, puisque nous nous rangeons nous-mêmes parmi vous? " Ayant entendu ces paroles, ils s'apaisèrent, et glorifièrent Dieu, en disant : Dieu a donc aussi fait part aux gentils du don de la pénitence; qui mène à la vie (18) ? " Voyez-vous comme tout s'explique et s'apaise par suite du discours de Pierre, qui raconte exactement ce qui est arrivé? Les voilà donc glorifiant Dieu, qui accordait aussi la pénitence aux gentils, et voilà en même temps ces Juifs humiliés par ces discours. A partir de ce moment, la porte est ouverte aux gentils. Mais, si vous le voulez bien, reprenons plus liant. Le texte ne dit pas que c'était Pierre qui disputait; mais : " Les circoncis ". En effet, Pierre savait bien ce qui se préparait. Il y avait lieu d'admirer que les gentils fussent arrivés à la foi. Néanmoins, quand les Juifs entendirent que les gentils avaient cru, ils ne s'émurent point; ce qui les indignait, c'est due Dieu leur eût accordé l'Esprit; c'est, lorsque Pierre racontait sa vision, ce qu'il disait : Dieu m'a montré qu'il n'y a aucun homme qui soit impur et souillé. Pierre le savait déjà auparavant ; aussi prépara-t-il son discours dans l'intérêt des gentils, pour montrer qu'il n'y avait plus de gentils, dès que la foi les avait saisis. Il n'y a rien d'étonnant qu'ils aient reçu l'Esprit avant le baptême; la même chose est arrivée de notre temps. Pierre montre ici qu'ils n'ont pas été baptisés comme les autres, mais bien; mieux. Les choses sont donc disposées avec une parfaite sagesse, de manière due les Juifs, réduits au silence, regardent les gentils comme leurs égaux. " Et ils le prièrent ", dit le texte, " de rester ". Avez-vous bien compris les mauvaises dispositions des Juifs? Voyez-vous quel zèle pour la loi? Ne respectant ni la dignité de Pierre, ni les signes qui avaient paru, ni un si grand ouvrage, ni ce prodige de conversion, ils disputaient sur de petites choses. Si, en effet, rien de ce que vous avez vu pour la défense de Pierre ne se fût manifesté, Pierre n'aurait pas assez fait. Mais Pierre ne se défend pas par ces règles étroites; c'était un homme sage, ou plutôt ses paroles ne venaient pas do sa sagesse à lui, ruais de l'Esprit,. et, dans sa défense, il ne s'attribue rien à lui-même, il attribue tout à Dieu. Il leur dit presque : C'est Dieu qui a fait que j'eusse un ravissement; moi j'étais simplement en prière; c'est Dieu qui m'a montré cette nappe; moi, je lui faisais des réponses contraires; Dieu m'a encore répondu, et moi, je ne l'entendais pas encore; " Et l'Esprit me dit d'aller"; et, eu allant, je ne courais pas ; j'ai dit que c'était Dieu (lui m'envoyait; et cependant ce n'est pas moi en. suite qui ai baptisé; mais c'est Dieu encore qui a tout fait. Ainsi, en réalité, c'est Dieu qui les a baptisés, ce n'est pas moi. Et Pierre ne dit pas : Après tout ce qui était arrivé, ne fallait-il pas ajouter l'eau, qui manquait encore ? Non : comme si rien n'eût manqué au baptême. " Qui étais-je ", dit-il, " pour empêcher le dessein de Dieu? " Ah ! quelle manière de se défendre ! En effet, il ne leur dit pas (116) maintenant que vous êtes renseignés, apaisez-vous; mais que leur dit-il? il soutient leur assaut; on l'accuse, il se justifie. " Qui étais-je pour empêcher le dessein de Dieu? " Défense éloquente et efficace; je ne pouvais pas empêcher; de sorte qu'ils finirent par se tenir en repos et glorifier Dieu.

3. C'est ainsi que nous devons, nous aussi, dans les biens qui arrivent au prochain, glorifier Dieu, au lieu de proférer des paroles insultantes comme le font un grand nombre des nouveaux baptisés, quand ils en voient d'autres aussitôt après le baptême partir de cette vie. Il faut glorifier Dieu, même de ce qu'il ne permet pas de rester. Car, si vous le voulez, vous avez reçu, vous, un plus grand don, je ne parle pas du baptême (car l’autre le partage avec vous) , mais vous avez reçu le temps d'ajouter à votre glorification. L'autre a revêtu la robe, et il ne lui a pas été permis de s'y distinguer; mais, à vous, Dieu a donné un pouvoir considérable pour faire un noble usage de vos armes, pour les essayer ici-bas. L'autre s'en va, n'ayant que le salaire de la foi; vous, vous restez dans le stade et vous pouvez recevoir beaucoup de récompenses pour vos oeuvres, et paraître un jour surpasser cet autre, autant que le soleil surpasse la plus petite des étoiles, autant que le général surpasse le dernier des soldats; disons mieux, de toute la différence entre le dernier des soldats et l'empereur. Donc n'accusez que vous-mêmes; ou plutôt ne vous accusez pas, mais corrigez-vous toujours. Car il ne suffit pas d'accuser, il faut lutter. Vous êtes renversés ? Vous avez reçu de cruelles blessures ? Relevez - vous, rentrez en possession de vous-mêmes ; vous êtes encore sur le stade, vous êtes encore sur le théâtre. Ne voyez-vous pas combien de combattants, jetés par terre dans la mêlée, ont recommencé la bataille? Seulement ne tombez pas volontairement, vous portez envie à celui qui est parti? Félicitez-vous vous-mêmes bien plus que lui. Celui-là est affranchi du péché; mais vous, vous n'avez qu'à vouloir, et, non-seulement vous expierez vos fautes, mais, de plus, vous vous enrichirez de bonnes oeuvres ; ce qui, pour l'autre, est impossible. Nous pouvons nous exciter nous-mêmes.

Ils sont grands, les remèdes de la pénitence, que nul donc ne désespère. Il n'y a réellement de désespéré que celui qui désespère de lui-même; celui-là ne peut plus attendre de salut. L'affreux malheur, ce n'est pas de tomber dans un abîme de maux, mais d'y rester étendu, après y être tombé; l'impiété, ce n'est pas de tomber dans l'affreux abîme, mais d'y rester dans l'insouciance, après y être tombé. Est-ce ainsi que ce qui doit éveiller toutes vos inquiétudes, ne fait qu'ajouter à votre insouciance? — Mais vous avez, dans votre chute, reçu tant de blessures ! — Aucune blessure de l'âme n'est incurable; le corps en a d'incurables; l'âme, pas une. Le corps est-il blessé , nous prenons mille soins qui nous fatiguent; les blessures de. l'âme nous laissent pleins de nonchalance. Ne voyez-vous pas le peu de temps qu'il a fallu au larron pour tout réparer? Ne voyez-vous pas le peu d'instants qui suffisent aux martyrs, pour consommer leur victoire? Mais ce n'est plus le temps des martyrs? Mais c'est toujours le temps des combats, je le redis sans cesse, nous n'avons qu'à vouloir. " Car ceux qui veulent ", dit l'apôtre, " vivre dans la piété en Jésus-Christ, seront persécutés ". (II Tim. III, 12. ) Ceux qui vivent dans la piété subissent toujours la persécution, si non de la part des hommes, au moins de la part des démons ; persécution plus terrible que toutes les autres. Et d'abord la persécution qui vient de la négligence. La croyez-vous donc à mépriser la persécution que produit la négligence , le plus terrible des fléaux, mal plus funeste que ce qu'on appelle la persécution ? Comme une eau courante , la négligence détrempe l'âme ; ce qu'est l'hiver comparé à l'été, voilà la négligence comparée à la persécution. Et ce qui prouve combien est plus détestable la persécution de la négligence , c'est qu'elle jette l'âme dans l'assoupissement ; c'est qu'elle l'engourdit dans le relâchement et l'indolence, c'est qu'elle éveille toutes les passions; elle arme l'orgueil, elle arme la volupté, elle arme la colère, l'envie, la vaine gloire, la basse jalousie. Dans la persécution ordinaire, aucune de ces passions ne saurait nous troubler; la terreur qui envahit l'âme écarte, pour ainsi dire, de son fouet, le chien aboyant; empêche tout grondement des mauvais instincts. Qui donc, dans la persécution, se livre à la vaine gloire? qui donc cède à la volupté? Personne. Le tremblement, l'épouvante opère la tranquillité, prépare le port où l'on goûte la paix, dispose l'âme à la piété.

J'ai entendu dire à nos pères (je ne désire pas que notre âge subisse cette épreuve, car il nous est défendu de désirer les tentations) , qu'autrefois c'était au sein de la persécution que l'on pouvait voir de vrais chrétiens. Car nul alors ne s'inquiétait de fortune, de femme, d'enfants, de famille, de patrie; tous n'avaient qu'un désir unique, le salut de leur âme. Ou se cachait, les uns, dans les tombeaux, dans les sépultures ; les autres, dans les solitudes. Et non-seulement des hommes , mais des femmes tendres et délicates allaient y chercher une retraite pour y lutter sans cesse avec la faim. Eh bien, je vous le demande, pensait-elle beaucoup à la vie somptueuse, pensait-elle aux délices, aux plaisirs, cette femme cachée dans un tombeau , attendant la servante qui lui apportait son repas, ayant peur d'être prise, et demeurant dans ce tombeau . comme dans un four? Désirait-elle les délices de la vie ? Savait-elle seulement qu'il y a une vie délicieuse, qu'il y a un monde? Ne comprenez-vous pas que si la persécution est terrible, c'est lorsque nos passions s'élancent Burnous comme des bêtes fauves? C'est, n'en doutez pas, c'est lorsqu'on s'imagine qu'il n'y a pas de persécution ; c'est alors assurément que la persécution doit frapper d'épouvante. Et ce qui rend cette guerre redoutable entre toutes, c'est que l'on se croit en paix. Nous ne prenons pas les armes, nous ne sommes pas debout, pour repousser l'ennemi ; personne n'a peur, personne ne tremble. Si vous ne me croyez pas, demandez aux gentils, qui nous persécutent; quand le christianisme était-il le plus prospère ? Quand les chrétiens se sont-ils couverts de plus de gloire? C'est quand ils étaient en petit nombre. C'est qu'alors aussi les âmes étaient riches en vertus. Qu'importe, répondez-moi, l'abondance d'une herbe inutile, quand on peut la remplacer par des pierres précieuses? Ce n'est pas la multitude, c'est l'éclat de la vertu qui seul a du prix. Elie était seul, mais le monde n'était pas digne de lui. Le monde renferme des milliers de milliers d'êtres, mais ces milliers d'êtres ne sont rien , puisque tous ces êtres ensemble n'en valent pas un. " Mieux vaut un seul homme faisant la volonté du Seigneur, que mille adonnés à l'injustice ". (Eccl. XXI, 3.) C'est ce qu'un sage insinue encore par ces paroles : " Ne désirez pas la multitude des fils inutiles ". (Ibid. I.) Ils servent uniquement à provoquer contre Dieu plus de blasphèmes que s'ils n'étaient. pas chrétiens : Qu'ai-je besoin de la multitude? aliment plus considérable pour le feu de l'enfer. Vous apprendriez de votre corps la même vérité, il vous dirait que mieux vaut une nourriture modérée, et la santé, que des mets délicats, et la maladie. La première nourriture est préférable à l'autre; la première est une nourriture, l'autre est un poison. La guerre encore enseignerait la même chose, savoir : que mieux vaut une dizaine d'hommes résolus, et expérimentés , que des milliers de gens ne sachant rien faire. Ceux-ci, non-seulement ne combattent pas, ils gênent les combattants. La navigation vous dit encore : mieux vaut n'être que deux matelots habiles, qu'une foule innombrable sans habileté. Cette troupe innombrable fera sombrer le navire.

4. Ce que j'en dis, ce n'est pas par aversion contre vous, contre ce peuple innombrable, mais je voudrais vous voir tous hommes, d'une vertu éprouvée , et vous défiant du grand nombre. Bien plus nombreux sont ceux qui tombent dans la géhenne , mais plus grande est la royauté du ciel, quoiqu'elle ait peu d'élus. La multitude du peule juif était comme le sable de la mer. Il n'y eut qu'un seul homme, pour sauver tout ce peuple: Le seul Moïse était plus puissant que tous les Juifs; le seul Jésus était plus puissant que tant de milliers. Inquiétons-nous moins de rassembler des chrétiens nombreux, que des chrétiens véritables. Ayons de bons chrétiens et le grand nombre viendra aussi. Il n'est personne qui veuille tout de suite rendre sa demeure spacieuse; on la veut d'abord solide et bien éprouvée; ensuite on la rend spacieuse. Nul ne jette des fondations de manière à se rendre ridicule. Cherchons d'abord ce qui doit venir en premier lieu; le reste viendra plus tard. Si nous réussissons d'abord, nous réussirons aussi après ; si nous n'avons pas d'abord ce qu'il nous faut, ce qui vient ensuite est inutile. Que l'Eglise possède ceux qui peuvent être sa gloire; elle aura bien vite, en outre, la multitude. S'il lui manque des chrétiens dignes de la glorifier, jamais la multitude ne la glorifiera.

Combien y en a-t-il, suivant vous, dans notre ville qui obtiendront leur salut? Les paroles que je vais faire entendre sont pénibles , toutefois je les dirai : Parmi tant de (118) milliers d'hommes, il n'y a pas cent chrétiens qui obtiendront leur salut. Et ceux-là même l'obtiendront-ils ? Je n'en sais rien. Quelle corruption, répondez-moi, parmi les jeunes gens ! Quel relâchement parmi les vieillards ! Nul ne s'inquiète d'élever son fils comme il devrait le faire; nul, à la vue d'un vieillard, ne songe à l'imiter. Les modèles ont disparu, et voilà pourquoi il n'y a plus de jeunes gens que l'on puisse admirer. Ne me dites pas : nous formons une multitude; réflexion d'hommes insensés. Et supposez que pour les hommes cette réflexion eût quelque valeur; pour Dieu, qui n'a pas besoin de nous, elle n'en a plus. Mais, tenez, écoutez donc ce (:lui prouve que cette réflexion , même pour les hommes, est sans valeur: un homme a un grand nombre de serviteurs; si ces serviteurs sont corrompus, que de maux ne souffrira-t-il pas ! Celui qui n'a pas même un serviteur, se trouve à plaindre de n'être pas servi; mais celui qui a des serviteurs pervers, se précipite avec eux dans la perdition, et sa perte est plus déplorable. S'il est triste de n'avoir personne à son service, ce qui est bien plus triste, c'est d'avoir des ennemis , pour lutter contre eux , pour leur faire la guerre. Ce que je dis, c'est afin de prévenir l'admiration qui considère dans l'Eglise la multitude; je voudrais nous voir tous jaloux de rendre cette multitude vertueuse, chacun de nous s'emparant d'un autre membre, dont il ferait son affaire personnelle ; chacun de nous, attirant au bien , non-seulement ses amis, non-seulement ses parents; ce que je redis et redis sans cesse; non-seulement les voisins , mais encore les étrangers. Par exemple : on fait la prière et tous sont là pêle-mêle, jeunes gens, vieillards, qui n'ont rien dans la tête; des balayures, et non des jeunes gens, riant, plaisantant, conversant, (je dis ce que j'ai entendu), ils sont à genoux, se renvoyant les uns aux autres des quolibets. Eh bien ! vous qui êtes là, jeune homme ou vieillard, à ce spectacle, réprimandez, et sévèrement, et, si l'on ne vous écoute pas, appelez le diacre; menacez, faites ce qui dépend de vous. Et si l'on osait vous répondre par des violences, certes vous trouveriez des soutiens en foule. Qui donc aurait assez peu de raison pour ne pas partager votre colère contre de pareils désordres, pour refuser de se mettre de votre côté? Sachez vous ménager, au sortir l'église le salaire de votre prière. Dans une maison de maître, les meilleurs serviteurs sont ceux qui tiennent le mieux tout en ordre.

Vous verriez, dans une maison , un vase d'argent égaré, vous auriez beau n'être pas chargé d'en prendre soin, ne reporteriez-vous pas ce vase dans cette maison? Je suppose un vêtement qui va se perdre , et peu vous importe à vous, et vous êtes l'ennemi de l'intendant de la maison; cependant, comme vous aimez le maître, ne vous. ferez-vous pas un devoir de lui reporter ce vêtement? Eh bien, c'est à présent ce que je vous demande. Je vous parle de nos vases à nous. Si vous les voyez en désordre, rangez-les; venez me trouver, je ne m'y oppose pas; parlez-moi, avertissez-moi, je ne peux pas tout voir; il faut me pardonner. Voyez la corruption dont la terre est infectée. Avais-je tort de dire que nous ne sommes qu'un amas d'herbes inutiles, une mer pleine de confusion ? Je ne dis pas que tous commettent de pareils désordres, mais tel est l'assoupissement répandu sur ceux qui entrent dans l'église, qu'ils ne préviennent rien, qu'ils ne redressent rien. Maintenant j'en vois d'autres qui continuent leurs conversations et restent debout pendant la prière; d'autres comprennent mieux la décence, ce n'est pas seulement pendant la prière, mais quand le prêtre bénit. Est-ce pousser assez loin l'audace? Espérez donc le saint l Com. ment parviendrons-nous à apaiser Dieu ! Entrez dans une salle d'exercices et de jeux, vous verrez tout le monde formant un choeur bien ordonné, on n'aura rien négligé. De même que, dans, une lyre bien accordée, la variété des parties forme un tout harmonieux d'où résulte une symphonie ravissante, de même ici nous devrions, tous tant que nous sommes, nous unir, ne formant qu'un seul choeur d'une parfaite harmonie. Car nous ne sommes qu'une Eglise, nous ne sommes que les membres harmonieusement agencés d'une seule tête ; nous ne sommes tous qu'un seul corps; négliger un membre quel qu'il soit, c'est négliger le corps entier, qui se meurt. Voilà comment le bon ordre du grand nombre est en péril par le désordre d'un seul. Et ce qu'il y a d'effrayant , c'est qu'ici vous ne venez pas à un divertissement, à une danse pour danser, et vous apportez le désordre! Ignorez-vous donc que vous êtes avec les anges? que c'est avec les anges que vous faites entendre vos (119) chants et vos hymnes, et vous passez le temps à rire ! Si la foudre ne tombe pas, non-seulement sur ces malheureux, mais sur nous, n'y a-t-il pas lied d'en être surpris? car voilà qui est fait pour attirer la foudre. Le souverain est là; son armée vous voit; et vous, bravant tous ces regards, vous riez ou laissez rire ? Mais à quoi bon ces reproches ? à quoi bon ces réprimandes? Ces fléaux, ces pestes, ces empoisonneurs infectant l'Eglise de mille souillures; chassez-les. Quand s'abstiendront-ils de rire, ceux qu'on voit rire à l'heure redoutable? Quand cesseront-ils de faire des plaisanteries, ceux qui prennent le temps de la bénédiction pour causer et converser? Comment ! nul respect pour les assistants, nulle crainte de Dieu ! Eh quoi ! ne nous suffit-il pas du secret engourdissement de notre esprit, de la divagation de nos pensées dans la prière? Y faut-il joindre encore l'indécence du rire et des plaisanteries?

Sommes-nous au théâtre ici ? Oui , c'est le théâtre, pour dire ce que j'en pense , qui produit tout cela; en voilà les fruits : indiscipline et dérèglement. Ce que nous édifions ici, on le détruit là-bas: et ce n'est pas tout, ajoutez-y nécessairement encore l'infection de mille autres souillures. Supposez une place qu'on voudrait purifier, et , plus élevée que ce champ , une source y répandant de la vase ; plus vous purifiez la terre , et plus la vase la recouvre. C'est ce qui se montre ici. Ceux que les théâtres nous envoient souillés, nous les purifions, ils y retournent, et nous reviennent plus souillés encore : on dirait qu'ils ne vivent que pour accroître notre tâche; ils nous viennent portant la corruption dans leurs moeurs, dans leurs gestes, dans leurs paroles, dans leur rire, dans leur nonchalance. Et nous, de notre côté, nous raclons ces ordures , et il semble que ce que nous voulons , c'est uniquement les purifier, pour les voir revenir avec plus de fumier. Aussi, je vous remets entre les mains de Dieu. Et je conclus, et je vous signifie , à vous qui êtes bien portants, que ce sera pour vous votre jugement, votre condamnation, que d'avoir vu ces désordres, ces conversations, surtout à une telle heure, sans avoir fait entendre votre voix pour avertir, pour corriger. Cette correction a plus de mérite que la prière même. Cessez de . prier, réprimandez ; ce sera pour le coupable un service , et pour vous un profit. Et ainsi nous pourrons tous, tant que nous sommes, être sauvés, et obtenir le royaume des cieux. Puissions-nous tous en jouir , par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père , comme au Saint-Esprit , la gloire , la puissance , l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

Traduit par M. C. PORTELETTE.
 

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXV. CEUX DONC QUI AVAIENT ÉTÉ DISPERSÉS PAR LA TRIBULATION SURVENUE A CAUSE D'ÉTIENNE, ALLÈRENT JUSQU'EN PHÉNICIE, EN CHYPRE, ET A ANTIOCHE, N'ENSEIGNANT LA PAROLE A PERSONNE, SI CE N'EST AUX JUIFS. (CHAP. XI, VERS. 19, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.)
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ANALYSE.

1-3. Le Christianisme s'introduit à Antioche.

3 et 4. Puissance de l’aumône. — Les moyens de faire l'aumône sont nombreux.

1. La persécution ne servit pas peu au progrès de la parole de Dieu : " Pour ceux qui aiment Dieu ", dit saint Paul " tout concourt " au bien ". (Rom. VIII, 28.) Si donc, on se fût proposé de propager l'Église, on n'eût pas fait autre chose : je veux dire, autre chose que disperser les docteurs. Voyez jusqu'où s'étendit cette prédication: "Ils allèrent ", disent les Actes, " jusqu'en Phénicie et en Chypre, et à Antioche, n'enseignant la parole à personne, si ce n'est aux Juifs ". Voyez-vous comment tout se passa par l'action de la Providence pour Corneille? Ceci sert à la défense du Christ et à l'accusation des Juifs. Lors donc qu'Étienne est mis à mort, que deux fois Paul est en danger, que les apôtres sont flagellés, les nations et les.Samaritains sont reçus à la foi. Et Paul le proclame en disant : " Il fallait d'abord vous enseigner la parole de Dieu, mais vous vous en êtes vous-mêmes jugés indignes, voici donc que nous nous dirigeons vers les nations ". (Act. XIII, 46.) Ils parcoururent donc les nations et les instruisirent.

" Quelques-uns d'entre eux, des hommes de Chypre et de Cyrène , étant venus à Antioche , conversaient avec les Grecs, et leur annonçaient le Seigneur Jésus. Et la main du Seigneur était avec eux, et un grand " nombre crut et Se convertit au Seigneur Jésus (120, 21) ". Il est vraisemblable, du reste, qu'ils savaient la langue grecque , et qu'il y avait un grand nombre de ces hommes à Antioche. " Et la main du Seigneur," disent les Actes, " était avec eux ", c'est-à-dire, ils faisaient des prodiges. Ne voyez-vous pas qu'il fut besoin de prodiges pour les porter à croire ? " Cette nouvelle parvint aux oreilles de l'Église qui était à Jérusalem, et on députa Barnabé pour aller jusqu'à Antioche (22) ". Pourquoi donc, lorsqu'une si grande ville recevait la parole de Dieu, n'y allèrent-ils pas eux-mêmes , et y envoyèrent-ils Barnabé? Ce fut à cause des Juifs. Cependant ce qu'il y a à faire est d'une grande importance , et d'une si grande , que Paul doit se rendre à Antioche. Ce n'est pas sans raison, mais tout à fait d'après les vues de la Providence, qu'on déteste Paul, afin que ne soit pas renfermée dans Jérusalem la voix de la prédication, la trompette du ciel. Ne voyez-vous pas comment, partout, suivant qu'il l'a décrété dans les cieux, le Christ se sert pour le bien, de la malice des Juifs, et même de la haine qu'ils portent à Paul pour édifier l'Église des gentils? Examinez aussi ce saint homme, je veux dire Barnabé, comme il s'oublie lui-même et court à Tarse : " Lorsqu'il fut arrivé (à Antioche), voyant la grâce de Dieu, il s'en réjouit; et il les exhortait tous à persévérer dans le Seigneur dans (121) le dessein de leur coeur, parce qu'il était un homme juste, rempli de l'Esprit-Saint et de foi. Et une foule nombreuse fut acquise au Seigneur. Barnabé partit pour Tarse , afin d'y aller chercher Paul, et l'ayant trouvé, il le conduisit à Antioche (23, 25) ". Barnabé, homme simple et bon, était l'ami de Paul. C'est à cause de cela qu'il alla chercher l'athlète, le général, le lutteur, le lion : Je ne sais ce que je dois dire, car quoi que je dise, mes paroles seront toujours au dessous de la grandeur de Paul. Barnabé alla donc vers le chien de chasse, capable de tuer les lions, vers le taureau vigoureux, vers la lampe éclatante, vers la bouche assez puissante pour enseigner l'univers. C'est réellement à cause du long séjour de Paul à Antioche, que les fidèles furent appelés chrétiens. " Et il advint qu'ils restèrent une année tout entière avec l’Eglise ; ils instruisirent une foute nombreuse, et c'est à Antioche pour la première fois que les disciples furent appelés chrétiens (26) ".

C'est une grande gloire pour cette ville; car, cela la place bien haut entre toutes les autres, d'avoir possédé la première pendant un si long temps, cette voix éloquente. C'est de là que tout d'abord les disciples furent honorés de ce nom: Ne voyez-vous pas à quel haut rang Paul éleva cette ville, et quelle célébrité il lui donna? C'est l'oeuvre de Paul. Là, où trois mille et cinq mille avaient cru, ainsi qu'une si grande multitude, rien de semblable n'arriva, et les disciples, disait-on seulement, marchaient dans la voie du Christ : à Antioche on les nomma chrétiens. " Il vint dans ces jours de Jérusalem des prophètes à Antioche (27) ". Comme c'était là que devait être planté l'arbre fruitier de l'aumône, la providence pourvoit utilement à y envoyer des prophètes. Observez avec moi que nul des plus illustres apôtres ne fut le docteur des chrétiens d'Antioche ; ils eurent pour docteur des Cypriens, des Cyrénéens, et Paul (celui-ci supérieur aux autres), de même que Paul avait eu pour maître Barnabé et Ananie; mais cela ne le rabaisse en rien, car il eut aussi pour maître le Christ. " L'un d'entre eux, nommé Agabus, se leva, et prédit qu'une grande famine affligerait la terre entière. C'est cette famine qui advint sous Claudius César (28)". Cet homme prédisait par avance qu'une grande famine arriverait nécessairement, et elle est arrivée suivant qu'il l'avait annoncé. Pour que certaines personnes ne, pensent pas que la famine arriva parce que le christianisme faisait son entrée dans le monde, et que les démons s'étaient enfuis, le Saint-Esprit prédit les événements à venir, comme le Christ a prophétisé une foule de choses qui sont arrivées depuis.

La famine ne vint pas cependant parce que dans le principe elle devait arriver, mais bien à cause des maux dont on avait accablé les apôtres. Ces maux, Dieu les supportait quelque temps avec patience, mais comme ils persévéraient, la famine vint pour annoncer aux Juifs leur malheur à venir. Mais, si la famine était venue à cause des Juifs, il fallait, à cause des autres nations, qu'elle cessât. Quelle injure avaient faite les Grecs aux apôtres, pour être frappés, innocents qu'ils étaient, des mêmes malheurs? Si ce n'était pas à cause d'eux que ce fléau frappait le monde, les Juifs eussent dû voir grandir leur gloire, puisque c'était pour leur loi qu'ils agissaient, qu'ils mettaient à mort les apôtres, les persécutaient, les opprimaient et les poursuivaient de tous côtés. Considérez à quelle époque la famine arrive c'est lorsque les gentils étaient reçus à la foi.

2. Mais si c'est à cause des maux endurés par les disciples, que vint la famine, il fallait, dit-on, tes en préserver eux-mêmes. Pourquoi, dites-le-moi? Le Christ n'avait-il pas prédit aux apôtres : " Vous aurez des tribulations " dans le monde? " Mais vous qui dites ces choses, peut-être ajouterez-vous aussitôt qu'il n'eût pas fallu permettre qu'ils fussent flagellés. Considérez donc que pour eux la famine fut une cause de salut, l'occasion de l'aumône, la source de beaucoup de biens, comme elle l'eût été pour vous, si vous l'aviez voulu; mais vous ne l'avez pas voulu. La famine est prédite afin de prédisposer les chrétiens à l'aumône, puisque ceux qui sont à Jérusalem souffrent de grands maux. Auparavant, ils ne supportaient pas la famine. On envoie Paul et Barnabé pour servir " chacun des disciples suivant ses moyens... (29)" Ne voyez vous pas qu'aussitôt qu'ils ont reçu la foi, aussitôt elle porte des fruits, non-seulement pour ceux qui sont avec eux, ruais encore pour ceux qui sont éloignés? Il me semble que cela veut dire ici ce que Paul répète ailleurs, à savoir : " Ils nous ont donné la main en signe de commune pensée à Barnabé et à moi... nous recommandant seulement de nous souvenir des pauvres ". (Gal. XXIX.) Telle fut la grande (122) utilité de la famine. Regardez, dans leur tribulation, ils ne fondent point comme nous en larmes et en gémissements; mais ils se livrent à un travail immense et plein de zèle, car ils annoncent la parole avec une plus grande liberté. Ils ne disaient pas : Nous, gens de Cyrène et de Chypre, oserons-nous entreprendre la conquête de cette grande et brillante cité mais, confiants dans la grâce de Dieu, ils entreprirent d'enseigner la doctrine, et les autres ne dédaignèrent pas de se faire instruire par eux. Voyez toutes les choses accomplies par ces petits, la prédication étendue, ceux qui sont à Jérusalem prenant soin de tout le reste ensemble, et dirigeant la terre entière comme une seule maison. Ils apprennent que Samarie a reçu la parole de Dieu, et ils y envoient Pierre et Jean; ils apprennent ce qui se passe à Antioche, ils y envoient Barnabé. Li route était longue , il ne fallait pas que les apôtres s'absentassent longtemps, de peur qu'on ne s'imaginât qu'ils avaient pris la fuite et quitté leurs disciples. Ils s'éloignent par nécessité, lorsqu'ils voient l'état désespéré de la nation juive, lorsque d'ailleurs la guerre est imminente, et que ce peuple doit être anéanti, et que la sentence est portée. Ils restèrent à Jérusalem jusqu'à l'époque où Paul partit pour Rome. lis partent donc, non par crainte de la guerre, puisqu'ils allaient chez le peuple qui devait la faire? La guerre commence après la mort des apôtres, et la parole dite contre les Juifs reçoit son accomplissement. " La colère de Dieu contre eux touche à sa fin ". (I Thess. II, XVI.) La grâce brilla d'un éclat d'autant plus vif, que les apôtres étaient plus obscurs, elle fit de grandes choses par de faibles instruments.

Mais reprenons ce qui a été dit : " Il les encourageait tous à persévérer dans le Seigneur ", dit le texte, " parce qu'il était un homme bon ". Il me semble que le mot bon signifie un homme simple, sans détours, embrasé d'ardeur pour le salut du prochain. C'était non-seulement un homme bon, mais encore rempli de l'Esprit-Saint et de foi. C'est pour cela qu'il les exhortait tous, selon la disposition de son coeur, avec des éloges et des encouragements. Remarquez que, comme une terre féconde, cette ville reçut la parole, et produisit de grands fruits. Pourquoi donc Barnabé fit-il sortir Paul de Tarse pour l'amener à Antioche? Ce n'est pas sans raison, mais parce qu'il y avait là grande espérance la ville est vaste, et la population nombreuse. Voyez comme c'est la grâce qui fait tout, et -non point Paul ; considérez aussi comment cette couvre a été commencée par d'obscurs ouvriers : dès qu'elle commence à briller, les apôtres y envoient Barnabé. Mais pourquoi ne l'y envoyèrent-ils pas plus tôt? Ils agissaient avec une grande circonspection, en ce qui les concernait, et ils ne voulaient pas se faire reprocher par les Juifs d'admettre les gentils. Cependant comme l'admission des gentils dans l'Eglise était nécessaire, et qu'il devait y avoir une discussion à ce sujet, le fait de la conversion de Corneille la précède. C'est alors que se prononce cette parole: " Pour que nous, nous allions chez les gentils, et eux chez les circoncis ". Mais voyez combien heureusement la famine établit des relations entre les convertis de la gentilité et les fidèles de Jérusalem. Ceux-ci reçoivent donc ce que leur envoient leurs frères. Les chrétiens de ce temps-là, plus courageux que nous, avaient autre chose que des larmes à opposer au malheur. Quoi qu'il en soit, les chrétiens vivaient désormais avec plus de liberté, loin de ceux qui les pouvaient gêner, au milieu d'hommes qui n'avaient rien à craindre des Juifs. Ce qui ne contribuait pas peu au progrès de l'oeuvre. Ils émigrèrent même à Chypre, où la sécurité et la liberté étaient plus grandes. " Ils n'enseignaient la parole à personne, si ce n'est aux Juifs ". Ce n'était pas par la crainte des hommes qu'ils ne comptaient pour rien; mais par respect pour la loi, dont ils supportaient encore le fardeau. " Il y avait à Antioche des hommes de Chypre et de Cyrène ", ceux-ci surtout ne s'occupaient guère des Juifs. Ces hommes conversaient avec les Grecs, " et leur annonçaient le Seigneur Jésus ". Peut-être est-ce parce qu'ils ne savaient has parler hébreu, qu'on les appelait grecs. " Lorsque Barnabé fût arrivé et qu'il eût vu l'oeuvre de la grâce de Dieu " (non l'oeuvre des hommes), " il les exhortait à persévérer dans le Seigneur ". Peut-être, ces louanges et ces félicitations données par lui à la foule, en convertirent plusieurs. Mais d'où vient qu'on n'écrit pas à Paul, et qu'on envoie Barnabé à Antioche? Les apôtres ne connaissaient pas encore la vertu de cet homme, et c'est pour cela qu'il fut décidé d'envoyer Barnabé. Comme la multitude était grande, et aussi parce que (123) personne n'y mettait d'obstacle, la foi germa facilement; et surtout parce qu'il n'y avait aucune épreuve à subir, parce que Paul prêchait, et qu'il n'y avait aucune nécessité de fuir; c'est avec raison que des prophètes, et non les apôtres eux-mêmes, prédisent la famine; ce ministère les eût rendus odieux. On peut à bon droit s'étonner que les habitants d'Antioche ne se soient point offensés d'être initiés à l'Evangile par ces docteurs de second ordre, et qu'au lieu de se tenir pour méprisés, ils aient été satisfaits, tant ils avaient d'ardeur pour la parole de Dieu. Les apôtres n'attendirent pas le temps de la famine, et envoyèrent Barnabé avant qu'elle fût venue. " Chacun donnait suivant ses moyens ".

3. Remarquez que, dans le conseil des apôtres, on confie cette oeuvre à d'autres personnes : Paul et Barnabé sont envoyés à Antioche. C'est par une grande prévoyance qu'on agit ainsi. D'ailleurs l'oeuvre était commencée, il n'y avait plus lieu de s'en scandaliser. Aujourd'hui personne ne fait de même, quoique la famine soit plus grande que celle d'alors. Un fléau qui fait souffrir tout le monde, sans exception, est chose plus grave sans comparaison qu'une famine, dont les plus pauvres souffrent seuls, tandis que les autres sont dans l'abondance. Alors il n'y avait qu'une espèce de famine, et les pauvres eux-mêmes donnaient. " Chacun donnait suivant ses moyens ". Aujourd'hui il y a double famine, comme double abondance : une dure famine, non pas celle qui fait désirer d'entendre la parole de Dieu mais celle qui doit être soulagée par l'aumône. Alors les pauvres de Jérusalem, et les habitants d'Antioche qui leur envoyèrent de l'argent, profitèrent les uns et les autres de la famine, ceux-ci toutefois plus que ceux-là; maintenant, les pauvres et nous, nous souffrons de la famine : les pauvres, parce qu'ils sont dépourvus de la nourriture nécessaire; nous, parce que nous sommes privés de la miséricorde de Dieu. Rien n'est plus nécessaire que cette dernière nourriture. On n'a pas à subir les maux qui naissent de l'abondance. Le trop plein de cette nourriture n'est point à rejeter aux lieux secrets; rien de plus admirable, rien de plus sain qu'une âne qui en est rassasiée. Elle habite une région où n'arrive ni maladie, ni famine, ni infirmité d'aucune sorte : rien ne peut la vaincre. Mais de même que le fer, non plus qu'aucune autre substance, ne saurait entamer un corps de diamant; de même rien ne pourra triompher d'une âme corroborée par l'aumône. Qui donc, dites-le-moi, pourrait la dompter? La pauvreté? Non, car elle est appuyée sur les trésors des rois. Le voleur et le bandit? Mais personne ne peut transpercer ses murailles. Les vers? Mais son trésor est dans un lieu inaccessible à ce fléau. La jalousie et l'envie? Mais elle ne saurait en être atteinte. Les calomnies et les embûches? Cela non plus. Ce trésor est inviolable. Mais j'aurais honte de montrer seulement les inconvénients dont est affranchie l'aumône, si je ne parlais aussi des avantages qu'elle possède. Non-seulement, elle est à l'abri de l'envie, mais elle est comblée de bénédictions même par ceux qui ne reçoivent pas ses bienfaits. De même que les hommes cruels et sans pitié n'ont pas seulement pour ennemis les victimes de leurs injustices, mais aussi ceux qui n'ayant rien souffert d'eux ont compassion de leurs victimes et les accusent; ainsi ceux dont la vie est un tissu de bonnes oeuvres, n'obtiennent pas seulement les louanges de ceux à qui ils ont fait du bien, mais encore celles des autres hommes. Que dis-je, que l'envie ne peut rien contre elle, et qu'elle est à l'abri des trames des méchants, des voleurs et des bandits? Ce n'est pas là son seul bonheur; non-seulement elle ne subit pas d'amoindrissement, mais elle s'accroît et se multiplie. Qu'y a-t-il de plus ignoble que Nabuchodonosor? Quoi de plus honteux? Qui fut plus injuste que lui? C'était un homme impie ; il vit mille présages,.mille signes précurseurs, et il ne voulut pas se repentir; au contraire, il précipita les serviteurs de Dieu dans la fournaise ardente, bien qu'après cela il ait adoré le Seigneur. Que lui dit donc le prophète : " O roi, que mon conseil trouve grâce devant vous ; rachetez vos péchés par l'aumône, et vos iniquités par la pitié pour les pauvres, peut" être le pardon viendra pour vos fautes ". (Daniel, IV, 24.) Il lui parla ainsi, sans hésiter (car il était persuadé); il voulut le porter à une crainte plus grande, et lui montrer D'extrême nécessité d'agir ainsi. S'il eût parlé par affirmation, le roi eût été plus négligent. C'est ainsi que nous vous pressons aussi quelquefois, lorsque nous disons : Exhortez tel et tel, et nous n'ajoutons pas qu'il vous écoutera certainement , mais que peut-être il vous écoutera. Car le doute cause une plus grande (124) appréhension, et excite davantage. Cependant ces paroles ne furent pas claires pour le roi. Que dites-vous? Y aurait-il un pardon pour de si grands crimes? Certainement.

Il n'y a pas de péché que l'aumône ne puisse purifier et qu'elle ne puisse détruire. Tout péché est au-dessous d'elle, et elle est le remède souverain contre toute blessure. Quoi de plus bas que le publicain ? Son état est l'occasion de toute injustice. Mais Zachée se justifia entièrement par l'aumône. Voyez comme le Christ le démontre, puisqu'il veillait à ce que l'on eût une bourse parmi les siens pour porter ce que l'on donnait. Et Paul dit : " Nous recommandant seulement de nous " souvenir des pauvres ". Il existe partout, dans les Ecritures, de nombreux textes sur ce sujet : " Les richesses particulières", dit l'Esprit-Saint, " sont le prix de l'âme de l'homme ". Et le Christ ajoute: " Si vous voulez être parfait, vendez ce que vous avez, donnez aux pauvres, puis venez et suivez-moi ". Telle est la véritable perfection. Mais l'aumône ne s'exerce pas seulement par l'argent, elle se fait aussi par les oeuvres. Voici un exemple : Le cas se présente de protéger quelqu'un, de lui tendre la main ; souvent la protection par les actions fait plus que de grands dons d'argent.

4. Permettez-nous d'exposer à présent les divers genres d'aumônes. Vous pouvez faire l'aumône par vos richesses? Ne soyez pas négligent. Vous pouvez faire l'aumône en patronnant quelqu'un? Ne dites pas : Puisque je n'ai pas de fortune, ceci n'est rien; car c'est beaucoup; ayez conscience de votre action comme si vous aviez donné de l'or. Vous pouvez faire l'aumône par un service quelconque? Faites encore cela. Par exemple, vous êtes médecin? Soignez les malades, c'est là une noble chose. Vous pouvez donner un bon conseil? C'est là une couvre plus grande que toutes les autres. Elle est meilleure, porte plus de fruits et procure un plus grand gain; car par là vous ne chassez pas la famine, mais une mort funeste. C'était l'espèce de richesse dont les apôtres étaient comblés. Aussi confièrent-ils à des inférieurs la distribution des aumônes, tandis qu'eux s'occupaient de l'enseignement. Croyez-vous que ce serait une faible aumône- de pouvoir délivrer de son mal une âme inquiète, livrée aux derniers périls et en proie aux ardeurs qui la dévorent. Par exemple, vous voyez un ami en proie à l'amour de l'argent?

Ayez pitié de cet homme. Sa passion le suffoque? Eteignez ce feu. Mais quoi, il n'est pas persuadé? Faites tout ce que vous pouvez, et ne négligez rien. Vous le voyez enlacé par mille liens ? (Car les richesses sont de véritables chaînes.) Allez vers lui, visitez-le, exhortez-le, efforcez-vous de briser ses chaînes. S'il ne le veut pas, la faute en sera toute à lui. Voyez-vous un homme nu et sans asile? (Car au regard du ciel celui-là est nu et sans asile qui ne s'occupe pas de marcher dans la voie droite.) Conduisez-le dans votre demeure, revêtez-le du vêtement de la vérité, donnez-lui droit de cité au ciel. Que ferais-je donc, si moi aussi je suis nu, dit-on? Revêtez-vous tout d'abord vous-même; si vous voyez que vous êtes nu, vous voyez clairement que vous avez besoin de vous vêtir. Si vous savez la raison de cette nudité, vous saurez facilement comment la couvrir. Combien de femmes portent des vêtements de soie, qui sont tout à fait dépouillées des vêtements de la vertu ? Que leurs époux les en revêtent. Mais ces vêtements ne leur conviennent pas, elles veulent les autres? Faites d'abord ainsi que j'ai dit. Poussez-les au désir de ces vêtements, montrez-leur qu'elles sont nues , dissertez avec elles sur le jugement à venir ! Dites : Nous aurons besoin là-bas de ces vêtements et non des autres.

Si vous voulez me le permettre, je vous montrerai cette nudité. L'homme nu, en hiver, devient raide et tremblant, il se tient debout tout contracté , il serre ses bras contre son corps; en été, il n'en est plus ainsi. Si donc je montre que les hommes et les femmes riches sont d'autant plus nus de cette façon , qu'ils sont plus revêtus, ne vous en irritez pas. Que sera-ce donc, dites-moi , lorsque nous parlerons de la géhenne et de ses tourments : est-ce que ceux-ci ne deviendront pas et plus raides et plus tremblants que ces hommes nus? Est-ce qu'ils ne gémiront pas cruellement et ne se condamneront pas eux-mêmes? Mais quoi, lorsqu'ils vont au devant de quelqu'un et lui disent : Priez pour moi , ne disent-ils pas la même chose que ceux-là? Mais, malgré tout ce que nous avons dit , cette nudité n'est pas évidente encore, là-bas elle le sera. Comment et de quelle manière ? Lorsque tous apparaîtront, dépouillés de leurs vêtements de soie et de leurs pierres précieuses, et, revêtus des seuls vêtements de leur vertu et de leur (125) malice; lorsque les pauvres seront environnés d'une gloire immense; alors les riches nus et couverts de honte seront livrés aux supplices. Quoi de plus beau que ce riche revêtu de pourpre? Quoi de plus misérable que Lazare? Lequel suppliait à la façon des mendiants ? Lequel était dans l'abondance? Dites-moi, si quelqu'un couvre sa demeure de tapisseries, et reste nu à l'intérieur, quel bien en tirera-t-il? Il en est ainsi pour les femmes. Elles couvrent de nombreux ornements la demeure de leur âme, je veux dire leurs corps , et au dedans la maîtresse de la demeure reste nue. Prêtez-moi les yeux de l'âme, et je vous montrerai la nudité de l'âme. Quel est donc le vêtement de l'âme? La vertu , c'est évident. Quelle est sa nudité? Le vice. De même que si on dépouille un homme libre, celui-ci rougit, se resserre et s'enfuit; ainsi de l'âme , si nous voulons la contempler, privée de ce vêtement de la vertu, elle rougit. Combien, pensez-vous, rougissent maintenant, et descendent dans le fond de leur coeur, comme pour aller chercher quelque vêtement, afin de ne pas entendre ces paroles? Celles à qui la conscience ne reproche aucun vice, sont heureuses, se réjouissent, sont dans les délices et sont glorieuses de ces paroles. Ecoutez quelques mots sur la bienheureuse Thècle. Pour voir Paul,elle donna ses joyaux.Tous pour voir le Christ , vous n'avez pas donné une obole ; vous admirez ce que Thécle a fait, et vous ne l'imitez pas. N'entendez-vous pas comment le Verbe béatifie les miséricordieux : " Bienheureux les miséricordieux ", dit-il, " car il leur sera fait miséricorde ". Quel gain retirerez-vous des vêtements précieux? Jusques à quand serons-nous dans l'admiration de ces vêtements? Revêtons-nous de la gloire du Christ, enveloppons-nous de sa beauté, pour mériter la louange ici-bas, et posséder là-haut les biens éternels, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire , puissance, honneur, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXVI. EN CE TEMPS-LA LE ROI HÉRODE ENTREPRIT DE TOURMENTER QUELQUES-UNS DES MEMBRES DE L'ÉGLISE. — IL FIT PÉRIR PAR LE GLAIVE JACQUES, FRÈRE DE JEAN. — VOYANT QUE CELA PLAISAIT AUX JUIFS, IL RÉSOLUT DE S'EMPARER DE PIERRE. C'ÉTAIT ALORS LE JOUR DES AZYMES. (CHAP. XII, 1, 2, 3, JUSQU'AU VERS. 17.)
ANALYSE.

1-3. Pierre est mis en prison par Hérode et délivré par un ange.

3 et 4. Que l'affliction est un grand bien. — Bonheur de ceux qui veillent. — Le spectacle de la nuit élève l'âme vers le Créateur. — La nuit est le meilleur temps pour la prière et pour la pénitence.

1. Quel temps désigne " ce temps-là ? " Celui qui suivit immédiatement. Dans le texte , il en est ainsi ; ailleurs, cette parole s'interprète d'une autre manière. Ainsi lorsque Matthieu dit : " En ces jours Jean vint prêchant ", il ne désigne pas les jours suivants, mais ceux auxquels se passaient les choses qu'il raconte. L'Ecriture se sert de cette forme , lorsqu'elle raconte les faits qui ont suivi , et aussi lorsqu'elle relate des faits arrivés après un certain (126) laps de temps, s'exprimant comme si elle rapportait la suite immédiate. Elle dit bien: " Le roi Hérode "; mais cet Hérode n'est pas celui du temps du Christ. Voici une autre preuve. Voyez, ce que je disais au commencement, comme les choses s'enchaînent, comme elles sont mélangées de tranquillité et de persécution ; ce ne sont plus les Juifs, ni le conseil , c'est le roi qui met la main à l'oeuvre du mal. Le pouvoir est plus grand , la guerre est d'autant plus terrible, qu'elle est entreprise en vue de plaire aux Juifs. " Il fit périr par le glaive Jacques, frère de Jean ", sans raison et comme par hasard. Si quelqu'un demande pourquoi Dieu l'a permis? Nous répondrons que c'est pour leur bien propre que Dieu permet la mort des martyrs: d'abord , pour démontrer que, même lorsqu'on les met à mort, ils triomphent, comme il en arriva pour Etienne. En second lieu, pour donner aux Juifs, lorsqu'ils auront satisfait leur fureur, l'occasion de se repentir de leur folie; enfin, en troisième lieu , pour montrer que rien n'arrive que par sa permission. " Voyant que cela plaisait aux Juifs, il résolut de s'emparer aussi de Pierre ". O immense perversité ! En quoi leur était-il agréable en commettant un meurtre gratuit et téméraire? " C'était le jour des azymes ". Nouvel et frappant exemple de scrupule judaïque. Pour eux, tuer un innocent n'est rien, l'important , c'est de ne pas le tuer le jour des azymes. " Et lorsqu’il se fut et emparé de lui, et l'eut mis en prison , il le confia à la garde de quatre sections de quatre soldats (4) ". C'était le fait de la colère et de la crainte. " Il fit périr par le glaive Jacques , frère de Jean ", dit le texte. Voyez-vous le courage des apôtres ? De peur qu'on ne puisse dire que les apôtres affrontent la mort sans danger et sans crainte, parce que Dieu les délivre. Le Seigneur permet qu'on les mette à mort, eux et surtout leurs chefs, pour montrer aux homicides que cela ne peut les faire reculer ni les arrêter. " Pierre était gardé dans la prison : mais l'Eglise adressait sans cesse pour lui ses prières à Dieu (5) ". C'était dans son chef et dans son principal organe que l'Eglise était attaquée. Cet emprisonnement de Pierre, survenant après la mort de Jacques, remplissait les fidèles de terreur.

" Mais lorsque Hérode devait le produire devant le peuple, pendant cette nuit Pierre dormait entre deux soldats, lié par une double chaîne; les gardes gardaient la porte de la prison. Et voilà que l'ange du Seigneur lui apparut, et la lumière brilla dans le cachot. Et touchant le côté de Pierre, il le réveilla, et lui dit : Levez-vous promptement, et les chaînes tombèrent de ses mains (6, 7) ". Voyez, cette nuit même, Dieu le délivra. " Et la lumière brilla dans le cachot ", afin qu'il ne crût pas à un songe; et personne ne vit la lumière excepté lui. Quoique ce fait fût certain, il était si imprévu que Pierre se croyait le jouet d'une illusion. Mais si le fait se fût passé autrement, l'apôtre eût douté bien davantage. Dieu l'avait laissé plusieurs jours en prison avant de le délivrer, pour qu'il s'apprît à regarder la mort en face. Pourquoi donc, dit-on, Dieu ne permit-il pas qu'il tombât entre les mains d'Hérode, et l’arracha-t-il alors à sa puissance? Parce que la mort de Pierre eût plongé l'Eglise dans la stupeur, au lieu que la mort de Jacques eut un bon résultat. On n'eût pas cru que les apôtres fussent des hommes, si tout s'était passé d'une façon divine. Que n'a pas fait Dieu pour Etienne? Ne fit-il pas ressembler son visage à celui d'un ange? Et qu'a-t-il négligé dans le cas présent? " L'ange lui dit : Ceignez vos reins, et mettez vos sandales à vos pieds ". Dieu montre ici qu'il ne s'agit pas d'une évasion opérée par ruse; le prisonnier qui s'évade en perçant les murs est trop pressé pour prendre tant de précautions, comme de mettre ses sandales et se ceindre les reins. " Il fit ainsi. Et l'ange lui dit : Revêtez-vous de vos habits, et suivez-moi. Et étant sorti, il le suivait; et il ne savait pas si ce que faisait l'ange était la vérité; il croyait avoir eu un songe. Lorsqu'ils eurent passé la première et la seconde garde, ils arrivèrent à la porte de fer qui conduit à la ville, et elle s'ouvrit d'elle-même devant eux (8-10) ". Voici un second prodige. Aussitôt que l'ange eut disparu, Pierre comprit. " Lorsqu'ils furent sortis, ils " allèrent jusqu'à la première rue, et aussitôt l'ange s'éloigna de lui. Et Pierre, revenu à lui-même, dit : Je sais maintenant que le Seigneur a véritablement envoyé son ange, et il m'arrache des mains d'Hérode et de l'attente du peuple juif (11) ". — " Je sais maintenant ", dit-il , non alors. Pourquoi cet événement se .passe-t-il ainsi ? Pourquoi Pierre n'a-t-il pas le sentiment de ce qui se passe, bien qu'il reçût une délivrance qui (127) était aussi celle de toute l'Eglise? Dieu veut qu'il soit délivré soudainement, et qu'après sa délivrance, il ait le sentiment de ce qui est arrivé. Une grande preuve qu'il ne s'enfuit pas, c'est que les chaînes lui sont tombées des mains. " Ayant considéré, il se rendit à la maison de Marie, mère de Jean, surnommé Marc, où étaient réunis et priaient beaucoup de disciples. Pierre ayant frappé à la porte du vestibule, une servante, nommée Rhodé, vint pour écouter. Et ayant reconnu la voix de Pierre, à cause de sa joie elle n'ouvrit pas la porte (12-14) ". Remarquez que Pierre n'entre pas aussitôt , mais qu'auparavant la bonne nouvelle est annoncée aux siens. " Etant accourue, elle annonça que Pierre était à la porte. Ils lui dirent : Tu es folle. Mais elle soutenait qu'il en était ainsi ".

2. Remarquez que les servantes mêmes sont remplies de piété. De joie, elle n'ouvrit pas la porte; ils refusaient de croire à cet événement. " Elle soutenait qu'il en était ainsi ", disent les Actes. " Mais ils disaient : C'est son ange. Et Pierre continuait à frapper. Ayant ouvert, ils le virent, et furent hors d'eux-mêmes. Leur faisant signe de sa main de se taire, il leur raconta comment le Seigneur l'avait fait sortir de la prison. Et il dit : Annoncez-le à Jacques et aux frères. Et s'étant levé , il alla dans un autre endroit (16, 17) ". Reprenons de plus haut la suite de ce qui a été rapporté. " En ce temps-là ", dit l'auteur, " le roi Hérode entreprit de tourmenter quelques-uns des membres de l'Eglise ". Comme une bête féroce, il envahit l'Eglise sans cause et par caprice. C'est là ce que disait le Christ : " Vous boirez le calice que je vais boire, et vous serez baptisé du baptême dont j'ai été baptisé ". (Marc, X, 39.) " Il fit donc périr parle glaive Jacques, frère de Jean ", dit le texte. Mais comment, dit-on, ne fit-il pas périr Pierre aussitôt? L'écrivain en donne la raison : " C'étaient les jours des azymes ", dit-il, et il voulait que cette mort fût entourée du plus grand éclat possible. Les Juifs, sur l'avis de Gamaliel, s'abstenaient de tuer les disciples; d'ailleurs ils n'avaient pas de motifs, mais ils les faisaient tuer par d'autres mains. Comme il y avait un autre Jacques, le frère du Seigneur, on désigne celui-ci en disant : " Frère de Jean ". Remarquez-vous que les trois apôtres étaient les chefs suprêmes de l'Eglise, surtout Pierre et Jacques? C'était là surtout la condamnation des Juifs. Il devenait évident que ce n'était pas une parole humaine qui était prêchée, et l'on voyait véritablement l'accomplissement de cet oracle: " Nous avons été considérés comme des brebis l'immolation. Voyant donc que cela plaisait aux Juifs, il résolut de s'emparer aussi de Pierre ". Le meurtre, et le meurtre injuste, plaisait. La folie d'Hérode est grande; il était aux ordres des absurdes passions des Juifs; quand il eût fallu faire tout le contraire, et arrêter leur fureur, il l'excitait comme s'il eût été le bourreau des malades et non leur médecin; et cependant il avait mille exemples, et de son aïeul et de son père Hérode : il savait de combien de maux avait souffert le premier à cause du massacre des enfants; et que le second, par l'assassinat de Jean , avait soulevé une guerre terrible. " S'étant emparé de lui, il le mit en prison ". Il craignait que Pierre, à cause de la mort de Jacques, ne s'éloignât, et voulant s'assurer de lui, il le jeta en prison. Plus la garde est rigoureuse, plus le spectacle offert est prodigieux. Tout cela fut bon pour Pierre, il sortit de là plus éprouvé, et montra sa force propre.

" La prière ", disent les Actes, " se faisait sans interruption en faveur de Pierre ". La prière est une marque de tendresse. Tous redemandaient leur père, leur père bien-aimé. " Elle était sans interruption la prière faite pour lui ". Apprenez quels étaient les sentiments des fidèles pour leurs maîtres. Ils ne recourent pas à l'émeute et aux troubles , mais à la prière qui est le secours invincible. Ils ne disaient pas : Hommes de néant que nous sommes, comment prierions-nous pour lui. Ils priaient par amour, et ils ne pensaient rien de semblable. Voulez-vous apprendre ce que firent les persécuteurs même sans le vouloir? Ils rendirent les uns plus fermes contre les épreuves, et les autres plus zélés. Si l'on veut les mettre à mort, on choisit un jour de fête comme pour mieux faire éclater leur gloire. " Mais lorsque Hérode devait le produire devant le peuple ", disent les Actes, " Pierre cette nuit même dormait ". Voyez Pierre, il dort, il n'est en proie ni à l'inquiétude, ni à la crainte. Cette nuit, dans laquelle il doit être produit devant le peuple, il dormait, il avait tout remis entre les mains clé Dieu. Ce n'est pas tout . " Il était couché entre (128) deux soldats, lié par deux chaînes ". Voyez combien la garde est rigoureuse? " Et voilà que l'ange du Seigneur lui apparut, et lui dit : Levez-vous promptement ". Les gardiens dormaient tous, et ils ne s'aperçurent pas de ce qui se passait. La lumière brilla afin que Pierre pût voir, et entendre, et qu'il ne s'imaginât point que ce fût un songe. Et pour qu'il ne tarde pas, on lui touche le côté. On ne lui dit pas seulement : " Levez-vous ", mais on ajoute : " promptement ", tant il dormait profondément. " Il lui semblait qu'il avait une vision ", disent les Actes. " Il passa donc la première et la seconde garde ". Où sont maintenant les hérétiques? Qu'ils nous disent comment il passa : mais ils ne le pourraient pas. Et cependant, c'est pour lui persuader que ce n'est pas un songe que l'ange lui ordonne de se ceindre et de se chausser; c'est aussi pour secouer son sommeil, et lui montrer que la chose est vraie. C'est pour cela aussi que soudain ses chaînes lui tombent des mains, et il entend qu'on lui dit: " Levez-vous promptement ". Cette parole n'était pas dite pour le troubler, mais pour lui persuader de ne pas tarder. "Et il ne savait pas ", dit le livre, " si ce que faisait l'ange était vrai; il lui semblait qu'il avait une vision ". Et c'était avec raison, tant le prodige était grand !

3. Ne voyez-vous pas combien est grand ce miracle? combien il frappe celui qui le voit? combien il semble incroyable? Si Pierre continuait à croire que c'était un songe, même après qu'il se fût ceint et chaussé, que n'eût pas fait un autre que lui ? " Ayant donc traversé la première et la seconde garde, ils arrivèrent à la porte de fer. Et lorsqu'ils furent sortis, ils allèrent jusqu'à la première rue, et aussitôt l'ange s'éloigna de lui ". Ce qui s'est passé dans l'intérieur de la prison est plus merveilleux, ce qui suit est plus naturel. Lorsqu'il n'y eut plus d'obstacle, l'ange s'en alla. Pierre n'aurait pu passer au milieu de tant de difficultés ; car, véritablement, il était dans la stupeur. " Maintenant je sais ", dit-il, " que le Seigneur a vraiment envoyé son ange, et il m'a arraché des mains d'Hérode, et à l'attente du peuple juif ".

" Maintenant " (non pas alors que j'étais dans la prison). " Ayant considéré, il alla à la maison de Marie, mère de Jean ". Que veut dire " ayant considéré ? " Ayant réfléchi à l'endroit où il était. Voilà ce qu'il a considéré: ou bien qu'il ne devait pas aller n'importe où, mais rendre grâces à son bienfaiteur. Ayant donc considéré, il alla à la maison de Marie. Quel est ce Jean? Peut-être celui qui était toujours avec les apôtres, et c'est pour cela que l'auteur a donné aussi son surnom.

Considérez combien l'affliction est utile ; combien les fidèles ont gagné en priant la nuit; et combien aussi la prière les a rendus vigilants. N'avez-vous pas vu le bien qu'a procuré la mort d'Etienne ? N'avez-vous pas vu de quelle utilité a été cet emprisonnement de Pierre? Dieu, en ne punissant pas ceux qui persécutent les apôtres, montre la grandeur de l'Evangile; et même en permettant que les méchants vivent exempts des maux qu'ils font souffrir aux bons, il montre que les tribulations en soi sont quelque chose d'excellent, et que nous ne devons chercher ni à les fuir ni à en tirer vengeance. Remarquez aussi dans quelle considération étaient les servantes chez les premiers chrétiens. " A cause de sa joie, elle n'ouvrit pas ", dit l'auteur. Cet incident fut heureusement ménagé, de peur que les disciples; voyant soudainement l'apôtre, ne demeurassent stupéfaits et incrédules ; et aussi pour que leur intelligence fût préparée. Et ce que nous avons accoutumé de faire, la servante le fit aussi ; car elle s'empressait d'aller porter la bonne nouvelle ; en effet, c'était une bonne nouvelle. " Ils lui dirent : Tu es folle. Mais elle soutenait qu'il en était ainsi. Ils lui dirent : C'est son ange ". Il est donc prouvé par là que chacun de nous a un ange. Mais d'où leur vient cette pensée que c'était un ange? Ils supposaient cela à cause de la circonstance. " Mais comme il continuait à frapper, ils ouvrirent, le virent, et furent stupéfaits. Pierre ayant fait signe de la main ", imposa silence pour se faire entendre. Les disciples désiraient, plus que toute autre chose, non-seulement que Pierre fût sauvé, mais encore qu'il fût présent au milieu d'eux. Les fidèles apprirent de la bouche de Pierre tout ce qui s'était passé ; leurs persécuteurs l'apprirent aussi, s'ils avaient voulu croire, mais ils ne voulurent pas. La même chose arriva aussi pour le Christ.

" Annoncez ces choses à Jacques et aux frères ". Remarquez qu'il ne recherche pas la vaine gloire , car il ne dit pas . Annoncez ces choses partout à tout le monde ; mais " aux frères ". " Et il s'en alla dans un autre lieu ".

129

Il ne tentait pas Dieu, et ne. se précipitait pas lui-même dans la persécution. Les apôtres ne firent ainsi que lorsqu'ils en eurent reçu l'ordre, par exemple lorsque l'ange leur eût dit : " Entrez dans le temple et parlez au peuple ". (Act. V, 20.) Les apôtres entendirent ces paroles, et aussitôt ils obéirent. Mais ici l'ange ne dit rien de semblable à Pierre, il lui donna seulement la permission de s'éloigner après l'avoir fait sortir en silence et enlevé pendant la nuit. Et les choses se passent ainsi 'pour nous apprendre qu'en maintes occasions les apôtres, pour éviter de tomber en péril, se sont conduits suivant les lumières de la prudence humaine. Afin que les disciples, après son départ, ne disent pas que c'était son ange, ils le disent tout d'abord, et ils le voient ensuite lui-même, et il leur enlève cette opinion. Si c'eût été un ange, il n'eût pas frappé à la porte, il ne se fût pas retiré dans un autre lieu. Le fait paraît même plus croyable que s'il se fût passé en plein jour. Eux qui étaient libres demeuraient en prière , lui qui, était dans les chaînes dormait; s'il eût pensé que ce qui se faisait fût la vérité, il en eût été effrayé et n'en aurait pas gardé le souvenir; mais, croyant à un songe, il ne se troubla pas. " Ils arrivèrent près de la porte de fer ". Vous voyez si elle était solide. ", Ayant traversé la première et la seconde garde, ils arrivèrent à la porte de fer ". Et pourquoi, direz-vous, les apôtres ne font-ils pas ces prodiges par eux-mêmes ? Pourquoi ? Parce qu'en les délivrant par le moyen de ses anges, Dieu les honore. Quoi donc, Paul ne fût-il pas délivré sans l'intervention d'un ange? Oui, mais il y avait une raison à cela; il s'agissait alors de convertir le geôlier, et, dans le cas présent, il s'agissait seulement de délivrer l'apôtre; d'ailleurs, Dieu accomplit ses oeuvres de diverses manières. Là, Paul chantait des hymnes; ici, Pierre dormait. Ne cachons donc pas lés merveilles de Dieu, mais efforçons-nous de les célébrer pour notre propre utilité, et aussi pour l'édification des autres. De même que celui qui préféra être dans les chaînes est admirable, plus admirable encore est celui qui ne s'éloigna pas avant d'avoir annoncé tout à ses frères. " Et il dit : Annoncez cela à Jacques et aux frères ". Pourquoi cette recommandation? Afin qu'ils se réjouissent et ne soient pas dans l'inquiétude; et aussi pour que les apôtres apprennent la nouvelle par les disciples, et non ceux-ci par les apôtres. Ainsi il s'occupait des plus humbles. Rien n'est donc préférable à une légère affliction. Dans quel état pensez-vous que fût alors leur âme? De combien de joie ne fût-elle pas remplie?

Où sont maintenant les femmes qui dorment toute la nuit? Où sont les hommes qui ne se retournent pas même sur leur lit? Voyez-vous une âme vigilante? Rendus plus purs que le ciel par la persécution , les disciples chantaient des hymnes au Seigneur avec es femmes, les serviteurs et es servantes. Maintenant, lorsque nous voyons un petit danger, nous nous laissons abattre. Rien de plus splendide, que cette église. Soyons les .imitateurs et les émules de ces chrétiens. La nuit n'a pas été faite pour que nous dormions et soyons oisifs pendant toute sa durée : témoin les artisans, les âniers, les marchands, et l'Eglise de Dieu qui se lève pendant la nuit. Levez-vous donc , vous aussi, et contemplez le choeur des astres, le silence profond , et le calme immense de la nuit; admirez avec transport la sagesse du Maître de la nature. Alors l'âme est plus pure : elle est surtout plus légère, plus subtile. Les ténèbres elles-mêmes, le profond silence sont propres à produire la componction. Si vous contemplez le ciel comme semé d'yeux innombrables par les astres, vous goûterez une joie infinie en pensant d'abord au Créateur. Si vous pensez que ceux qui crient tout le jour, rient, dansent , sautent , commettent l'injustice, menacent,;s'adonnent à l'avarice et à tous les vices; si vous pensez, dis-je, que tous ces hommes ne diffèrent plus en ce moment des morts, vous prendrez en pitié cette vie mondaine à la fois si vaine et si fastueuse. Le sommeil vient, il triomphe de la nature; il est l'image de la mort, il est l'image de la consommation de toutes choses. Vous regardez dans la rue , vous n'entendez aucune voix; si vous arrêtez vos regards sur votre demeure, vous voyez tout le monde, comme étendu dans un sépulcre. Toutes ces choses sont propres à fortifier l'âme, et à la faire penser à la consommation universelle.

4. Voici ce que j'ai à dire aux hommes et aux femmes. Fléchissez les genoux, gémissez, priez le Seigneur de vous être propice. Il se laisse mieux fléchir par ces prières nocturnes, lorsque vous faites du temps du repos le temps des larmes. Rappelez-vous la parole d'un roi (130) : " Je me suis fatigué dans les gémissements, je laverai chaque nuit mon lit, j'arroserai chaque nuit ma couche de mes larmes ". Quelque opulent que vous soyez, vous ne l'êtes pas plus que ce roi; quelque riche que vous soyez, vous ne l'êtes pas plus que David. Et il dit de nouveau : " Au milieu de la nuit je me levais pour vous louer à cause des jugements de votre justice ". (Ps. VI, 7; CXVIII, 42.) Alors la vaine gloire ne vous agite plus; comment cela se pourrait-il, lorsque tous dorment et personne ne vous voit? Alors, ni la nonchalance, ni la lâcheté ne s'emparent de vous; comment le pourraient-elles, l'âme étant occupée à de telles choses? Après de telles veilles, le sommeil est doux, et les révélations admirables. Faites cela aussi, ô vous homme, et non la femme seulement. Que votre maison soit une église composée d'hommes et de femmes. Quand il n'y aurait qu'un homme et qu'une femme, ce ne serait pas un empêchement. " Là où deux sont réunis en mon nom ", dit le Christ, " je suis au milieu d'eux ". (Matth. XVIII, 20.) Là où le Christ est au milieu, là est une grande multitude. Là où est le Christ, là sont nécessairement aussi les anges, les archanges et toutes les puissances. Vous n'êtes donc pas seul, puisque le Seigneur de tous est avec vous. Entendez encore le prophète disant : " Un seul qui fait la volonté du Seigneur vaut mieux que mille prévaricateurs ". (Eccli. XVI, 3.) Rien de plus faible que de nombreux pécheurs; rien de plus fort qu'un seul homme vivant suivant la loi de Dieu. Si vous avez des enfants, réveillez aussi vos enfants, et que la maison devienne tout à fait une église pendant la nuit. S'ils sont petits, et qu'ils ne puissent supporter la veille, qu'ils se reposent après la première ou la seconde prière. Seulement, levez-vous, et faites-vous en une habitude. Rien de meilleur que 1e trésor où se déposent ces prières. Ecoutez les paroles du prophète : " Si je me souvenais de vous sur ma couche, le matin je méditais sur vous ". (Ps. LXII, 7.) Mais vous direz :J'ai passé le jour à travailler, je me suis fatigué, et je ne puis me lever. Ce sont là des prétextes et des excuses. Si fatigué que vous soyez, vous ne l'êtes pas autant que le forgeron qui lève, et laisse retomber son pesant marteau sur un fer embrasé, le corps toujours exposé à la fumée. Et cependant, il passe dans ce travail la plus grande partie de la nuit. Les femmes elles-mêmes savent comment, quand on a quelquefois le désir d'aller à la campagne, ou à une fête nocturne, on y veille pendant la nuit entière. Ayez donc un atelier spirituel, non pour y fabriquer des marmites et des bassins, mais pour y édifier votre âme qui est bien meilleure qu'un forgeron ou un orfèvre. Cette âme vieillie par le péché, jetez-la dans le creuset de la confession, faites tomber le marteau sur elle d'une grande hauteur; c'est-à-dire, les paroles de blâme; allumez le feu de l'Esprit-Saint. Vous avez un art bien supérieur à exercer. En effet, vous ne façonnez pas de vases d'or; mais, comme le forgeron fabrique un ustensile, vous formez votre âme qui est plus précieuse que l'or. Vous ne façonnez pas un vase matériel, mais vous débarrassez votre âme de toutes les chimères de ce monde. Ayez avec vous une lumière, non celle qui brûle, mais celle dont le prophète a dit: " Votre loi est une lumière pour mes pieds (CXVIII, 105) ". Enflammez votre âme par la prière, et si vous voyez qu'elle est assez enflammée, enlevez-la du feu, et façonnez-la pour le mieux.

Croyez-moi, le feu ne saurait si bien enlever la rouille du fer, que la prière nocturne, la rouille de nos péchés. Imitons au moins les gardes de nuit. Ces hommes, en vertu de la loi humaine, font leurs tournées au milieu du froid, poussant de grands cris; parcourant les rues, souvent mouillés et transis, pour vous, pour votre conservation, et la garde de vos richesses. Cet homme exerce une si grande vigilance sur votre fortune ; mais vous, vous n'avez nul souci de votre âme. Je ne vous astreins pas à courir dehors comme cet homme de garde, ni à pousser de grands cris, ni à vous épuiser de fatigue; mais dans votre chambre à coucher, ou dans la partie retirée de votre demeure, fléchissez le genou devant le Seigneur, et suppliez-le. Pourquoi le Christ a-t-il veillé pendant la nuit? N'est-ce pas pour nous donner l'exemple? Les plantes respirent à cette heure, je veux dire la nuit; l'âme alors reçoit plus qu'elles de rosée. Celles que le soleil a brûlées pendant le jour, se ravivent pendant la nuit. Mieux encore que la rosée, les larmes de la nuit sont versées sur la concupiscence, sur toute sorte d'ardeur et de feu, et elles empêcheront que l'âme ne souffre rien de grave. Si l'âme ne jouit de cette rosée, elle sera consumée pendant le jour. Qu'aucun de vous ne devienne la proie de ce feu; mais, rafraîchis (131) par la clémence divine, et recueillant les fruits de sa bonté, puissions-nous tous ainsi être délivrés du fardeau de nos fautes, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui soient au Père et à l'Esprit-Saint , gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, dans tons les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
 

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXVII. LORSQUE LE JOUR FUT VENU, L'AGITATION N'ÉTAIT PAS PETITE PARMI LES SOLDATS. QU'ÉTAIT DONC DEVENU PIERRE ? HÉRODE L'AVANT DEMANDÉ , ET NE LE TROUVANT PAS , FIT FAIRE UNE ENQUÊTE CONTRE LES GARDES, ET ORDONNA DE LE FAIRE MOURIR; ET S'ÉLOIGNANT DE LA JUDÉE, IL ALLA DEMEURER A CÉSARÉE. (CHAP. XII, VERS. 18 ET 19, JUSQU'AU VERS. 4 DU CHAP. XIII.)
ANALYSE.

1 et 2. Mort et châtiment d'Hérode, le persécuteur de saint Pierre.

2 et 3. Avantage du jeûne. — Rien n'est plus douteux qu'une femme qui n'est pas sobre. — Honteux effets de l'intempérance.

1. Bien des gens demandent comment Dieu autrefois put supporter qu'on immolât les enfants à cause de lui, et laisser mettre à mort les soldats à cause de Pierre, lorsque cependant il eût pu les sauver avec l'apôtre. Nais si l'ange eût emmené les soldats avec Pierre, on eût pris le fait pour une évasion ordinaire. Pourquoi n'a-t-il pas disposé les choses autrement, dit-on? En effet, quel malheur immérité ! Si nous considérions que ceux qui souffrent injustement n'éprouvent aucun dommage, nous ne demanderions pas cela. Pourquoi ne dites-vous pas aussi, à propos de Jacques, pourquoi ne le délivra-t-il pas? D'ailleurs, le temps de la Justice n'était.pas venu encore, pour que chacun reçût ce qu'il méritait. Mais Pierre ne les avait pas jetés entre les mains d'Hérode. Ce prince était surtout chagrin d'avoir été joué comme son aïeul l'avait été de se voir trompé par les Mages; c'était surtout un amer dépit d'être devenu un objet de risée. Il est bon d'entendre les paroles de l'écrivain. " Lorsque le jour fut venu ", dit-il, "l'agitation fut grande parmi les soldats, pour savoir ce qu'était devenu Pierre. Hérode l'ayant réclamé, et ne le trouvant pas, fit une enquête contre les gardes et ordonna de les mettre à mort ". Il apprit d'eux (car il fit une enquête) qu'il avait laissé ses chaînes et qu'il avait pris ses sandale, et que jusqu'a cette nuit il avait été avec eux. Mais que cachèrent-ils? Pourquoi n'avaient ils pas pris-la, fuite eux-mêmes? Il dut être étonné, il dut être frappé de stupeur. Du reste leur mort fait éclater à la fois et le prodige divin et la malice d'Hérode. Mais voyez comment l'auteur ne cache rien , et comme il mentionne un fait historique afin de nous instruire. Il dit donc ensuite : " Descendant de la Judée , Hérode demeura à Césarée. Hérode était irrité contre les Tyriens et les Sidoniens. Ils vinrent ensemble vers lui, et ayant gagné Blastus, le chambellan du roi, ils lui demandèrent la paix parce que leur pays tirait sa subsistance des terres du roi. Au jour fixé, Hérode, revêtu de son manteau royal, et assis sur son tribunal , les harangua; le peuple criait : C'est la voix d'un dieu et non celle d'un homme. Mais l'ange du Seigneur le frappa tout à coup, parce qu'il ne rendait pas gloire (132) à Dieu, et il expira dévoré par les vers. Mais la parole de Dieu grandissait et se multipliait (20-24) ".

C'est là un grand événement. La vengeance divine le frappe tout à coup, bien qu'elle ne l'ait pas atteint à cause de Pierre, mais à cause de son orgueilleux discours. Mais si le peuple l'acclame , dira-t-on , quel est en cela son crime ? C'est d'avoir reçu ces acclamations comme s'en trouvant digne. Grande leçon pour ceux qui font de téméraires flatteries. Remarquez que les uns et les autres sont dignes de châtiment; mais lui seul est frappé. Le temps du jugement n'est pas venu encore, mais Dieu frappe le plus coupable, et épargne les autres, afin qu'ils profitent de l'exemple. " Et la parole de Dieu, disent les Actes, croissait et se multipliait ", c'est-à-dire, après cet événement. Voyez-vous la providence de Dieu ? " Barnabé et Paul retournèrent à Jérusalem, après avoir accompli leur ministère; ils prirent avec eux Jean, surnommé Marc (25). Il y avait dans l'Eglise qui était à Antioche, des prophètes et des docteurs, Barnabé, Siméon, surnommé Niger, Lucius de Cyrène, Manahen, frère de lait d'Hérode le Tétrarque, et Paul ". (Chap. XIII, 1.) L'auteur nomme encore Barnabé le premier : Paul, en effet, n'était pas encore célèbre, et n'avait fait aucun prodige. "Pendant qu'ils servaient le Seigneur a et qu'ils jeûnaient, l'Esprit-Saint dit : Mettez-moi à part Barnabé et Paul, pour l'oeuvre à laquelle je les ai appelés. Alors après avoir jeûné et prié, ils leur imposèrent les mains et les congédièrent (2 et 3) ". Que veut dire : " Servaient le Seigneur? " Cela veut dire " Prêchaient. Mettez-moi à part Barnabé et Paul ". Que veut dire. " Mettez-moi à part ? " Pour l'oeuvre, pour l'apostolat. Remarquez par qui se fait l'ordination : par Lucius de Cyrène et Manahem , ou plutôt par l'Esprit-Saint. La grâce de Dieu se montre d'autant plus clairement que les personnes sont moins grandes. Enfin Paul est ordonné pour l'apostolat, afin qu'il prêche avec autorité. Comment donc Paul dit-il : " Non par les hommes, ni par le moyen des hommes? " Il dit : Non par les hommes , pour montrer qu'aucun homme ne l'avait ni appelé ni amené; il dit : " Par le moyen des hommes ", pour signifier que nul ne l'a envoyé, si ce n'est l'Esprit-Saint. C'est pour cela, que l'auteur ajoute : " Ceux-ci, ayant donc été envoyés par l'Esprit-Saint, descendirent à Séleucie, et de là naviguèrent vers Chypre (4) ":

Mais revenons au commencement de notre texte : " Le jour étant venu, l'agitation fut grande parmi les soldats, à cause de Pierre; Hérode fit une enquête contre les soldats, et ordonna de les faire périr". Il fut tellement dépourvu de bon sens, qu'il osa punir injustement. Voici que je défends leur cause. Les chaînes étaient là, les gardes étaient à l'intérieur, la prison était fermée, nulle part la muraille n'était percée; tous disaient : Cet homme a dû être enlevé; pourquoi les condamnez-vous? S'ils eussent voulu le délivrer, ou bien ils l'auraient délivré plus tôt, ou bien ils seraient partis avec lui. — Mais ils ont reçu de l'argent? — Comment celui qui n'en avait même pas à donner à un pauvre, leur en aurait-il donné ? En effet les chaînes n'étaient ni brisées ni déliées. Il fallait comprendre que le fait venait de Dieu et non des hommes. En. suite l'auteur rapportant un fait historique, il donne les noms pour montrer la vérité de ce qu'il rapporte. " Et ayant gagné Blastus, chambellan du roi ", disent les Actes, " ils demandaient la paix ". Ils agissent ainsi à cause de la famine. " Au jour fixé, Hérode s'assit sur son tribunal et fit un discours, "Aussitôt l'ange du Seigneur le frappa, et, dévoré par les vers, il expira".

2. Josèphe dit qu'Hérode fut atteint d'une longue maladie. Beaucoup ignoraient donc le fait raconté par saint Luc. Au reste, l'ignorance où ils étaient avait encore son utilité, car ils attribuaient le malheur d'Hérode à la mort de Jacques et au meurtre des soldats. Remarquez que lorsqu'il fit périr l'apôtre, il ne fit rien de semblable; mais lorsqu'il eut fait . périr les soldats, il devint taciturne , il est dans la perplexité, la honte le poursuit, il descend de la Judée et va à Césarée. Il me semble que, voulant aussi mettre à mort les apôtres, il vint à Césarée pour en faire son apologie. Il était furieux contre eux lorsqu'il courtisait les Césaréens, Voyez comme cet homme était avide de vaine gloire. Devant leur accorder une faveur, il le harangua. Josèphe dit qu'il portait une splendide robe d'argent. Remarquez aussi combien ce peuple est flatteur, et quel est le bon sens des apôtres. Celui que la foule entière acclamait, ils le méprisaient. Ils purent respirer de nouveau, et des biens sans nombre furent le résultat de la punition d'Hérode. Si cet homme, (133) pour avoir entendu cette parole : " La voix d'un dieu et non celle d'un homme ", fut ainsi frappé quoiqu'il n'eût rien dit, combien plus eût dû souffrir le Christ, s'il n'avait été Dieu, le Christ, qui disait sans cesse : " Mes paroles ne sont pas les miennes " ; et " mes serviteurs combattraient ", et tant de choses semblables. Hérode termina sa vie d'une façon honteuse et misérable, et il n'est rien resté de lui d'éclatant. Remarquez aussi comme il est persuadé par Blastus; avec quelle facilité ce malheureux homme est emporté par la colère et aussitôt s'apaise ; à quel point il est l'esclave du peuple et ne jouit d'aucune liberté. Considérez aussi l'autorité de l'Esprit-Saint. "Pendant qu'ils servaient le Seigneur et qu'ils jeûnaient ", dit l'auteur, " le Saint-Esprit leur dit : Mettez-moi à part Barnabé et Paul ". Eût-il osé, s'il n'eût joui de la même puissance que le Père et le Fils, dire ces paroles ? Ceci a lieu pour que ces apôtres ne demeurent plus tous ensemble. L'Esprit-Saint voit qu'ils sont plus forts et qu'ils peuvent suffire à un plus grand nombre. Comment leur parla-t-il? Peut-être par les prophètes. C'est pour cela qu'il est dit auparavant qu'il y avait des prophètes; ils jeûnaient et servaient Dieu, pour nous apprendre qu'ils eurent besoin d'une grande sobriété. Il est ordonné à Antioche où il prêche. Pourquoi l'Esprit-Saint ne dit-il pas Mettez à part pour le Seigneur, mais " pour " moi ? " Pour, montrer l'unité de puissance et d'autorité.

Remarquez-vous l'importance du jeûne? Il montre que l'Esprit-Saint fait toutes choses. C'est un grand bien que le jeûne. Il n'est circonscrit par aucune limite. Lorsqu'il faut ordonner, ils jeûnent; et alors l'Esprit leur parle. Le jeûne n'est pas cela seulement, mais s'abstenir des délices est une sorte de jeûne aussi. 1e ne commande que celui-ci : Ne jeûnez pas, mais abstenez-vous des délices. Recherchons la nourriture, mais non la corruption; cherchons la nourriture, mais non pas ce qui est la source des maladies de l'âme et du corps; recherchons la nourriture qui procure quelque plaisir, non les délices, qui sont une source d'incommodité ; c'est cela qui est délice, ceci est une véritable peste ; cela est joie, ceci chagrin; l'un est dans la nature, et l’autre lui est opposé. Si quelqu'un vous donnait à boire de la ciguë, ne serait-ce pas contre nature? Si l'on vous servait du bois et des pierres, ne les repousseriez-vous pas? Et avec raison, car c'est contre nature. Ainsi sont les délices De même que dans une ville, pendant un siégé, il y a tumulte et agitation quand les ennemis s'y introduisent; ainsi en est-il pour l'âme quand le vin et la bonne chère s'en emparent. " Pour qui les malédictions? pour qui les ennuis et les vaines paroles ? pour qui " le jugement, si ce n'est pour ceux qui passent " leur temps à boire? Pour qui les yeux livides? " (Prov. XXIII, 29, 30.) Mais quoi que nous disions, nous n'éloignerons pas de la bonne chère ceux qui y sont adonnés, si nous n'attaquons pas une autre maladie.

Et d'abord parlons des femmes. Rien de plus honteux qu'une femme adonnée aux plaisirs de la table, rien de plus hideux que celle qui s'enivre. La fleur de son visage se fane, la sérénité et la douceur de ses yeux se trouble; c'est comme un nuage qui passe sous le soleil et en intercepte les rayons. Elle devient une chose ignoble, servile et couverte de toutes les ignominies. Combien est désagréable la respiration d'une femme exhalant l'odeur puante du vin, vomissant des viandes corrompues, alourdie et ne pouvant se soulever, rouge plus qu'il ne convient, et prise de vertiges et de bâillements répétés. Mais telle n'est -pas la femme qui s'abstient de ces plaisirs : elle imprime le respect, elle est sage et belle. Une âme bien réglée communique au corps une grande beauté; ne croyez pas, en effet, que la beauté ne vienne que des formes corporelles. Prenez une jeune fille bien faite, mais turbulente, bavarde, médisante, adonnée au vin, coquette, ne devient-elle pas plus laide que la plus difforme? Au contraire, qu'elle soit modeste et discrète, qu'elle sache rougir, ne parler, qu'avec mesure, et jeûner; dès lors sa beauté est doublée, sa grâce devient plus grande, son visage plus agréable par la chasteté et la décence dont il est orné. Voulez-vous que nous parlions maintenant des hommes? Quoi de plus hideux que l'ivrogne? Il est la risée de ses serviteurs, la risée de ses ennemis, la pitié de ses amis, le digne objet de mille blâmes, une bête plutôt qu'un homme ; car se repaître. à l'excès appartient au léopard, au lion, à l'ours. C'est convenable pour eux; ils n'ont pas une âme raisonnable. Et même, chez ces animaux, lorsqu'ils se repaissent outre mesure et plus que ne le veut la nature, le corps entier se corrompt. Combien plus en (133) est-il ainsi pour nous? C'est pour cela- que, Dieu nous a donné un petit estomac; c'est, pour cela qu'il nous a fixé une petite mesure de nourriture, afin de nous enseigner à soigner notre âme.

3. Etudions la constitution même, de notre corps, et nous verrons qu'une petite partie de noire être est consacrée à cette opération, La bouche et la langue sont destinées aux hymnes, notre gorge à la, parole. La nécessité de la nature nous a ainsi liés, afin que nous ne puissions, même malgré nous, tomber dans un grand, embarras d'affaires. Si les délices de la table n'étaient la source de tant de peines, de maladies et d'indispositions , elles seraient supportables. Mais les bornes imposées à, la nature sont faites de telle sorte que, même en le voulant, nous, ne puissions les dépasser. Recherchez-vous le plaisir, mon cher auditeur? Vous le trouverez dans la frugalité. La santé ?C'est encore là qu'il vous faut la chercher. La quiétude? Vous ne, la rencontrerez que là. La liberté, la vigueur du, corps, sa bonne constitution, la sagesse de l'âme, la vigilance? Tous les biens naissent de la frugalité. Dans la bonne chère se trouvent les choses contraires : l'aigreur, la langueur, la, maladie, la bassesse et la prodigalité. D'où vient donc, direz-vous, que tous nous courons à.la bonne chère? Cela. vient de ce que nous sommes malades. En effet, dites-moi pourquoi la malade recherche-t-il, ce qui est nuisible? N'est-ce pas là encore un signe de maladie? Pourquoi, le boiteux ne marche-t-il pas droit? N'est-ce pas à cause de sa nonchalance, et parce qu'il ne veut pas aller au médecin? Parmi les choses. de ce inonde, les unes procurent. une joie passagère, et sont la cause d'un châtiment éternel ; les autres, au contraire, causent des souffrances passagères, et, procurent une joie, sans fin. Celui donc qui est assez lâche et, nonchalant pour ne pas mépriser les joies présentes, afin de gagner les biens futurs, est promptement séduit. Dites-moi, comment fut séduit, Esaü? D'où vient qu'il préféra une joie passagère à l’honneur à.venir? cela vint de la mollesse et de la faiblesse de son esprit. Mais cela même d'où vient- il? direz-vous. Cela provient de nous-mêmes, et évidemment de là. Lorsque tous le voulons, nous nous excitons, nous-mêmes, et nous devenons tempérants. Toutes les fois, qu'une nécessité survient, ce n'est, qu'en faisant des efforts que nous parvenons à.voir et à embrasser ce qui est bien. Lors donc que vous devrez vous livrer à la bonne chère, songez combien est court le plaisir qu'on y trouve, songez au dommage qui en résulte (car c'est un véritable dommage de dépenser tant de richesses pour son, propre malheur), songez, aux maladies, aux,infirmités, et méprisez la bonne chère. Combien voulez-vous que j'énumère d'hommes devenus victimes de la gourmandise ? Noé s'enivra et resta nu; et que de maux à cause de cela ! Esaü, par gloutonnerie, livra son droit d'aînesse, et il fut sur le point de commettre un fratricide. " Le peuple d'Israël s'assit pour boire et pour manger, et ils se levèrent pour jouer ". (Exod. XXXII, 6.): C'est pour cela qu'il est dit: " En buvant et en mangeant, souvenez-vous du Seigneur votre Dieu ". (Deut. VI, 2) Ceux qui se plongèrent dans la bonne chère, tombèrent dans l'abîme. " La veuve, qui vit. dans le luxe ", dit l’Ecriture, " est morte, quoique vivante " ( I Tim, V, 6) et ailleurs : "Le bien-aimé s'engraissa, il s'appesantit, et se révolta ". (Deut. XXXII, 16.) Et l'apôtre dit encore : " Ne cherchez pas à contenter les désirs de la chair ". Je ne fais pas une loi du jeûne (personne: ne me comprendrait) , mais je repousse les délices; excessives , je blâme la bonne chère pour, votre utilité. De même qu'un torrent, les délices renversent, tout; rien ne saurait leur résister : elles renversent les trônes. Que dirai-je de plus? Voulez-vous faire bonne chère ? Donnez aux pauvres ; appelez le Christ, afin d'être encore dans les délices lorsque la table sera enlevée. Vous n'avez pas maintenant, cet avantage ; je le.crois, bien ; les choses d'ici-bas s'ont, si peu stables. Mais plus tard vous l’aurez. Vous voulez faire bonne chère? Nourrissez votre âme , donnez-lui la nourriture dont elle a besoin. Ne la tuez pas par la faim. C'est le temps de la,guerre, c'est le temps du combat; et vous vous asseyez pour faire bonne chère ! Ne voyez-vous pas ceux qui tiennent. le sceptre, vivre frugalement à l'armée ? " Nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang " (Eph. VI, 1), et vous vous engraissez lorsqu'il faut combattre? L'ennemi,grinçant des dents est là, et vous êtes plongé dans la mollesse et attaché à la table. Je sais que je parle en. vain, mais pas pour tous. " Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende ". Le Christ est desséché par la faim, et. vous, crevez des suites de votre (135) gourmandise. Ce sont deux excès. Quel mal ne causent pas les délices de la table? Elles portent en elles leurs contraires : Je ne vois pas d'où elles ont pris ce nom. Mais de même que la gloire et la richesse sont ainsi nommées quoiqu'elles ne soient que misère et pauvreté, de même le plaisir de la table porte ce nom quoiqu'il ne soit qu'amertume. Devons-nous être immolés, que nous nous engraissons nous-mêmes? Pourquoi préparez-vous aux vers un festin si copieux? Pourquoi préparez-vous une masse plus abondante de corruption ? Pourquoi déposez-vous en vous des sources d'humeurs et d'odeurs fétides? Pourquoi vous rendez-vous vous-même inutile en tout? Voulez-vous que l'oeil soit bon ? Rendez le corps robuste. Parmi les cordes d'instrument, celle qui est grasse et souillée est inutile pour la mélodie ; celle, au contraire, qui est partout bien tendue, est tout à fait harmonieuse. Pourquoi enterrez-vous l'âme? Pourquoi rendez-vous sa muraille plus épaisse ? Pourquoi épaissir le nuage de fumée qui vous aveugle,. car de la bonne chère s'élèvent de toutes parts comme des vapeurs et des brouillards. A défaut d'autres , les athlètes vous enseigneront qu'un corps plus grêle est plus robuste. Ainsi l'âme adonnée à la philosophie est plus forte. Je la compare à un écuyer sur son coursier. Or, il est d'expérience que les chevaux trop gras donnent beaucoup de peine aux écuyers, et qu'ils sont difficiles à manier. Ce qu'on souhaite, c'est que l'écuyer monté sur un cheval vigoureux et docile remporte le prix de la course. Mais donnez à un écuyer un cheval qu'il soit obligé de traîner, qui tombe mille fois sous lui, et qu'il ne puisse exciter même en se servant de l'éperon, si habile que soit cet écuyer il n'obtiendra pas la panne. Ne négligeons pas notre âme, ne la laissons pas opprimer par le corps; mais au contraire rendons-la plus clairvoyante; rendons son aile légère, ses, liens plus larges. Nourrissons-la de saintes paroles et de frugalité : ainsi notre corps sera robuste, et notre âme sera dans la joie, sera exempte de peine : et après avoir ainsi réglé convenablement notre existence, nous pourrons atteindre au sommet de la vertu, et jouir des biens éternels par la grâce et la bienveillance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui soit, pour le Père et l'Esprit-Saint, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
 

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXVIII. CEUX-CI DONC ENVOYÉS PAR L'ESPRIT-SAINT, DESCENDIRENT A SÉLEUCIE, ET DE LÀ ILS NAVIGUÈRENT VERS CHYPRE. ÉTANT ARRIVÉS A SALAMINE, ILS ANNONÇAIENT LA PAROLE DE DIEU DANS LES SYNAGOGUES DES JUIFS. ILS AVAIENT AUSSI JEAN POUR MINISTRE. (CHAP. XIII, 4, 5, JUSQU'AU VERS. 16.)
ANALYSE.

1et 2. Saint Paul et saint Barnabé prêchent l'Evangile ensemble. — Conversion du proconsul Sergius Paulus.

2 et 3. Parfois l'on triomphe d'un vice par un autre vice. — Qu'il faut fuir la gloire humaine, et quelle gloire il faut rechercher.

1. Après avoir reçu l'imposition des mains, ils partirent ensemble , et naviguèrent vers Chypre, parce que là il n'y avait pas de persécution, et que la parole était déjà répandue. Les chrétiens étaient nombreux à Antioche , la Phénicie était proche de la Palestine, Chypre (136) était éloignée. Du reste, ne demandez pas pourquoi, puisqu'ils sont poussés par l'Esprit-Saint. " Car ils n'avaient " pas seulement été élus, mais même envoyés par l'Esprit-Saint. "Et étant venus à Salamine, ils annonçaient la parole dans les synagogues des Juifs ". Voyez-vous leur empressement à annoncer tout d'abord la parole aux Juifs , afin de ne pas s'en faire des contradicteurs ? Les apôtres ne parlaient qu'aux Juifs seuls, et ceux-ci allèrent dans les synagogues. " Ils parcoururent l'île tout entière, et rencontrèrent un certain magicien faux prophète juif, nommé Bar Jesu, qui était avec le proconsul Sergius Paulus, homme sage, qui ayant fait venir Barnabé et Saul désirait entendre la parole de Dieu. Elymas le magicien (ainsi s'interprête son nom) leur résistait, et cherchait à détourner le proconsul de la foi (6-8) ". Voici de nouveau un magicien juif comme Simon. Remarquez encore que, tant que la parole de Dieu n'était prêchée qu'aux autres, il ne s'en indignait pas beaucoup, et qu'il ne s'émut que quand les apôtres vinrent chez le proconsul. Ce qu'il y a d'étonnant de la part du proconsul, c'est qu'étant prévenu par la magie, il voulut néanmoins entendre les apôtres. Ainsi tirent aussi les Samaritains. La magie vaincue ne sert qu'à faire éclater davantage la vertu divine. Partout la vaine gloire et l'amour du commandement sont la cause de grands maux. " Mais Saul, qui est aussi appelé Paul, rempli de l'Esprit-Saint, le regarda, et lui dit : Homme, plein de toute ruse et de toute tromperie, enfant du diable, ennemi de toute justice, ne cesseras-tu pas de pervertir les voies droites du Seigneur? Et voici maintenant que la main du Seigneur est sur toi, tu seras aveugle, et ne verras pas le soleil jusqu'à un certain temps (9-11) ". Ici le nom de l'apôtre est changé après l'ordination, comme il est arrivé à Pierre. Remarquez que ce n'est pas là une injure, mais une sévère réprimande. En effet , c'est ainsi qu'il faut mettre à la raison les turbulents et les impudents. " Homme plein de toute ruse et de toute tromperie, ennemi de toute justice ". Ici Paul révèle le fond de la pensée de cet homme qui, sous prétexte de sauver le proconsul, le veut perdre. " Ne cesseras-tu pas de pervertir les voies du Seigneur? " Et il dit avec foi : Ce n'est pas à nous que tu fais la guerre , contré nous que tu combats, mais tu bouleverses les voies du Seigneur, les voies droites, ajoute-t-il avec éloge. " Et maintenant voici que la main du Seigneur est sur toi, et tu seras aveugle ". Paul veut le convertir par le même miracle qui a servi à le convertir lui-même. Et ce mot " jusqu'à un certain temps " n'était pas la parole de celui qui châtie, mais plutôt de celui qui convertit. Si c'eût été la parole de celui qui châtie, il l'eût rendu aveugle pour toujours. Mais au contraire il ne le frappe que pour un temps, et seulement pour gagner le proconsul. " Aussitôt l'ombre et les ténèbres tombèrent sur lui, et tournant de tous côtés, il cherchait quelqu'un qui lui donnât la main. Alors le proconsul, voyant ce qui était arrivé , crut, admirant la doctrine du Seigneur (12) ". Il convenait qu'un homme adonné à la magie fût instruit par ce châtiment: ainsi furent instruits par les pustules les magiciens de l'Egypte. Remarquez que les apôtres ne perdent pas de temps en cet endroit; dès que le proconsul a cru, ils ne se laissent point amollir par les flatteries et les honneurs, ils se remettent aussitôt à l'oeuvre et se transportent dans le pays au delà de la mer.

" Paul et les siens ayant mis à la voile , passèrent de Chypre à Perge de Pamphilie. Jean s'étant séparé d'eux, retourna à Jérusalem. Pour eux, après avoir traversé Perge, ils se rendirent à Antioche de Pisidie, et étant entrés dans la synagogue; ils s'assirent (13, 14) ". Ils entraient toujours dans la synagogue , selon l'habitude des Juifs , pour n'être ni attaqués ni chassés; c'est avec cette prudence qu'ils menaient leur oeuvre à bonne fin. " Après la lecture de la loi et des prophètes, les princes de la synagogue envoyèrent vers eux, en disant : Hommes nos frères, si vous avez quelque discours d'exhortation pour le peuple, pariez (15) ". Ce sont maintenant les actes de Paul que nous apprenons à connaître; ceux de Pierre nous ont été assez exposés dans ce qui précède. Mais reprenons notre texte. " Lorsqu'ils furent arrivés à Salamine, dit l'auteur, ils annonçaient la parole de Dieu " dans la métropole de Chypre. Ils passèrent une année à Antioche. Il fallait en sortir, et ne pas y rester toujours; il fallait aux chrétiens d'Antioche de plus grands docteurs. Remarquez qu'ils ne perdent pas le temps à Séleucie, sachant que le voisinage d'Antioche avait déjà beaucoup profité aux (137) Séleuciens. Mais ils ont hâte d'aller où il y a urgence. Lorsqu'ils furent arrivés à la métropole de l'île, ils désiraient convertir le proconsul. Cette. parole : " Etait avec le proconsul homme prudent ", n'est pas une flatterie; et l'événement même vous l'apprend , car il n'eut pas besoin de nombreux discours, et il voulut aussitôt les entendre. L'auteur rapporte le nom des villes, pour montrer que, puisque les habitants avaient reçu la parole récemment, il était .nécessaire de les encourager à persévérer dans la foi. C'est pour cela qu'ils y vont souvent. Voyez aussi que Paul ne dit rien au magicien, tant que celui-ci n'en donna pas l'occasion. Mais ils annonçaient seulement la parole. Voyant l'attention que les autres donnaient à la parole de Dieu, le magicien n'eut plus qu'une préoccupation , celle d'empêcher le proconsul d'être persuadé. Pourquoi l'apôtre ne fit-il pas un autre miracle? Parce qu'il n'y en avait pas de plus propre à prendre l'ennemi.

2. Remarquez que la réprimande précède le châtiment. Il justifie d'avance la punition qu'il va lui infliger, en disant : " O homme plein de toutes sortes de ruses ! " c'est-à-dire, qui n'en néglige aucune. Et c'est avec justesse qu'il dit " de toutes sortes de ruses ", le magicien rusait en effet : " fils du diable ", car il faisait son couvre. " Ennemi de toute justice ", la doctrine à laquelle il s'opposait était en effet de toute justice. Il me semble que Paul disait ces choses pour attaquer sa vie. Pour démontrer que ces paroles n'étaient pas inspirées par la colère, l'auteur dit auparavant . " Paul rempli du Saint-Esprit ", c'est-à-dire de la force du Saint-Esprit. " Et maintenant, voici que la main du Seigneur est sur toi ". Ce n'était pas une vengeance, mais un remède. Comme s'il disait : Ce n'est pas moi qui agis, mais la main de Dieu; remarquez sa modestie : " Tu seras aveugle, et tu ne verras pas la lumière du soleil jusqu'à un certain temps ". Il lui dit cela pour lui donner lieu de se repentir. Les apôtres ne cherchaient pas à se signaler parla terreur, même en ne frappant que leurs ennemis. Ils usaient parfois de sévérité envers leurs disciples quand c'était nécessaire, mais jamais contre les étrangers, afin qu'on ne pût attribuer les progrès de leur oeuvre à la contrainte et à la terreur. La preuve de la cécité fut qu'il cherchait quelqu'un qui lui tendît la main. Le proconsul voit cette cécité, et aussitôt il croit, frappé d'étonnement, ajoute le texte. Il vit que ce n'étaient pas là des paroles et rien de plus, ni de purs prestiges. Voyez quel amour de la doctrine dans cet homme revêtu d'une dignité si haute ! Paul ne dit pas au mage : Vous ne cessez de pervertir le proconsul, mais a les voies du Seigneur " : ce qui était bien plus grand, et ne ressemblait en rien à une flatterie. Pourquoi Jean s'éloigne-t-il d'eux? L'auteur dit en effet : " Jean s'étant séparé d'eux, retourna à Jérusalem " ; parce qu'il redoutait un plus long voyage; il n'était cependant que ministre, et eux seuls s'exposaient au danger. Venant à Perge, ils ne font que traverser les autres villes, car ils se hâtaient d'arriver à la métropole, à Antioche. Voyez combien l'écrivain abrége. " Ils s'assirent "; dit-il, " dans la synagogue le jour du sabbat " ; comme pour préparer la voie à la parole. Ils ne parlent pas les premiers, mais on les invite et on les engage comme des hôtes à parler. S'ils ne fussent pas restés en cet endroit, ils auraient manqué l'occasion de parler ; c'est là que Paul prêche pour la première fois. Voyez sa prudence; là où la parole s'est répandue, il ne fait que passer; là où il n'y avait pas de disciple, il demeurait plus longtemps; il le dit lui-même lorsqu'il écrit : " Ainsi j'ai cherché à évangéliser là où n'a pas encore été nommé le Christ". (Rom. XV, 20.) C'était là le fait d'un grand courage. Paul fut un homme admirable dès le commencement; crucifié, placé au premier rang, il savait de quelle grande grâce il était privilégié, il montra un zèle égal. Il ne s'irrita pas contre Jean, car il n'était pas à lui; mais il s'attachait à l'oeuvre de Dieu; il ne redouta rien, il ne craignit pas au milieu d'une immense multitude qui l'entourait. Remarquez comment la Providence fait que Paul ne prêche pas à Jérusalem; il suffit qu'on y soit instruit de sa conversion; mais la haine que les Juifs lui portaient, ne lui eût pas permis d'y prêcher. Il s'en va donc au loin, là où il n'est pas connu. Il confondit d'abord le magicien, et montra ce qu'était cet homme, et le prodige fil voir qu'il était tel que Paul avait dit. Ce miracle était l'image dé l'aveuglement de son âme. Il est affligé pour un certain temps, afin qu'il fasse pénitence. Ils entrèrent à propos dans la synagogue, le jour du sabbat, lorsque les Juifs y étaient assemblés : " Et après la lecture de la loi et des prophètes, les princes de la (138) synagogue leur envoyèrent dire: Hommes, nos "frères, si vous avez quelque discours d'exhortation pour le peuple, parlez ". Remarquez qu'ils agissent alors sans, nulle envie; après, il n'en fut plus de même. Vous auriez dû, ô Juifs, désirer plus que jamais entendre les apôtres, après les avoir entendus une fois. Mais, ô amour de la puissance, ô amour de la vaine gloire, comme tu perds et détruis tout ! Cette passion pousse les hommes à travailler contre leur propre salut et contre celui des autres; elle rend tellement infirme et aveugle, qu'il faut chercher des conducteurs. Plût au ciel qu'il en fût même ainsi ! Plût au ciel que les gens avides de vaine gloire cherchassent des conducteurs ! Mais ils ne souffrent pas qu'on les conduise, et ne s'en rapportent en tout qu'à eux-mêmes. Cet amour nous aveugle , il est devant les yeux comme un brouillard, et un nuage à: travers lequel on ne saurait voir.

Quel moyen de défense aurons-nous, nous qui triomphons d'un vice par un autre vice, mais non par la crainte de Dieu? Exemple Beaucoup qui étaient libertins et avares, par la parcimonie ont vaincu le plaisir; d'autres, épris de la vaine gloire, ont triomphé de ces deux vices en dépensant sans économie, et en affectant une sagesse vaine ; d'autres , fort désireux de vaine gloire, font taire cette passion et affrontent le déshonneur, poussés par la convoitise et la cupidité; d'autres, pour assouvir leur fureur, subissent mille maux, et n'en ont aucun souci, pourvu qu'ils accomplissent leur volonté. Et ce que la passion humaine peut faire, la crainte. de Dieu ne le peut. Et que dis-je, la passion? Ce que peut le respect humain , la crainte de Dieu ne le peut faire. Nous: faisons beaucoup de bonnes oeuvres, comme nous commettons beaucoup de péchés par respect humain, mais nous ne craignons pas Dieu. Combien par honte ont dépensé leur fortune ? Combien , par une vaine ambition, n'ont pas servi leurs amis pour le mal ? Combien, par crainte pour leurs amis, ont commis mille péchés?

3. Si donc la passion, et le respect humain peuvent.nous porter aux péchés et aux bonnes oeuvres, c'est en vain que nous dirons : je ne peux pas; nous pouvons ce que nous voulons. Il faut que tous veuillent. Mais, dites-moi : Pourquoi ne pouvez-vous triompher de la vaine gloire , lorsque d'autres la vainquent, qui ont la même âme, le même corps, la

même forme, et vivent de la même vie? Pensez à Dieu , pensez à la gloire d'en-haut, mettez-la en face des choses présentes, et aussitôt vous fuirez cette gloire vaine. Si vous désirez la gloire, soyez avide de la vraie gloire. Qu'est-ce que la gloire, lorsqu'elle engendre l'infamie? Qu'est-ce que la gloire, lorsque vous êtes forcé de rechercher les louanges de vos inférieurs, et que vous en avez besoin? C'est un honneur de jouir de la gloire qui vient de plus grand que soi. Si vous aimez vraiment la gloire, aimez celle qui vient de Dieu. Si, par amour de la gloire qui vient de Dieu, vous dédaignez celle qui vient des hommes, vous verrez combien celle-ci est méprisable. Tant que vous ne comprendrez pas cette gloire qui vient de Dieu, vous ne verrez pas combien la gloire qui vient des hommes est honteuse et ridicule. De même que ceux qui sont épris de l'amour d'une femme laide et méchante, tant qu'ils, lui sont affectionnés, ne sauraient voir sa laideur, parce que la passion obscurcit leur jugement; de même, dans le cas présent, tant que nous sommes retenus par la passion, nous ne pouvons comprendre la grandeur du mal. Comment, direz-vous, nous en délivrerons-nous donc? Pensez à ceux qui ont dépensé de grands biens, sans en avoir retiré aucun fruit; pensez aux morts qui ont joui de cette gloire instable qui périt et s'évanouit; pensez que cette gloire en porte le nom seulement, et n'est pas la gloire elle-même. Qu'est-ce donc que la gloire, dites-le-moi, donnez m'en une définition ? C'est d'être l'admiration de tous, direz-vous. Justement ou injustement? Si c'est injustement, ce ne serait pas l'admiration, mais l'accusation, l'adulation, la calomnie ; si c'est justement , cela ne saurait être. Le peuple ne juge pas avec droiture; et il admire ceux qui servent ses désirs. Et, si vous le voulez, examinez ceux qui jettent leur fortune, aux, courtisanes, aux cochers, aux danseurs. Mais nous ne parlons pas de ceux1à, dites-vous, nous parlons des hommes justes et droits, qui peuvent faire beaucoup de bien. Plût à Dieu qu'on voulût les admirer ! la pratique des bonnes oeuvres serait facile; mais il en est autrement. Qui maintenant a des louanges pour l'homme juste et droit? C'est le contraire qui arrive. Quoi de plus insipide que la justice, si. pour prix de la justice, on attend les louanges de la foule ? C'est la même chose que, si un excellent peintre, après avoir (139) fait le portrait d'un roi, recevait les louanges des ignorants. D'ailleurs, l'homme qui agit en vue de la gloire humaine, abandonnera bien vite la pratique de la vertu. En effet, s'il aspire aux louanges des hommes, il fait ce qu'ils veulent, et non ce qu'il voudrait lui-même. Que vous conseillerai-je donc? Je vous conseillerai de vous attacher à Dieu , de vous contenter de ses louanges, de faire tout ce qui lui plaît, de faire le bien , et de n'aspirer nullement aux louanges des hommes : car elles corrompent le jeûne, l'aumône et la prière, et rendent vaines toutes vos bonnes actions; pour n'avoir pas à essuyer ce dommage , fuyons cette passion. Ne visons qu'aux louanges de Dieu , à son approbation, et à la bonne renommée qui nous vient du Seigneur commun des hommes, de sorte qu'après avoir passé la vie présente dans la vertu, nous jouissions des biens promis avec ceux qui aiment, Dieu, par la grâce et la bienveillance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui soient au Père et à l'Esprit-Saint, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours , dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il !
 

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXIX. PAUL S'ÉTANT LEVÉ, ET AYANT FAIT SIGNE DE LA MAIN POUR IMPOSER SILENCE, DIT : " HOMMES D'ISRAEL, ET CEUX, D'ENTRE VOUS QUI CRAIGNEZ DIEU, ÉCOUTEZ : LE DIEU DE CE PEUPLE A CHOISI NOS PÈRES, ET IL A EXALTÉ CE PEUPLE PENDANT SON SÉJOUR DANS LA TERRE D'ÉGYPTE, ET PAR LA PUISSANCE DE SON BRAS L'A TIRÉ DE CETTE TERRE ". (CHAP. XIII, VERS. 16; 17, JUSQU'AU VERS. 41 .)
ANALYSE.

1 et 2. Discours de saint Paul aux habitants d'Antioche de Pisidie. — Commentaire sur la véritable mission de Jésus comme Messie : Témoignage de David, de Jean-Baptiste. — Vanité de la loi Mosaïque depuis la venue de Jésus.

3. De la piété. — Inutilité d'écouter les instructions si on n'en profite pas pour avancer dans la vertu.

4. Remèdes contre les vices, tirés de l’Ecriture sainte : Contre la colère, l'orgueil. — L'Ecriture fournit des exemples de toutes les vertus. — Un seul vice suffit pour se perdre. — Manière de dompter ses passions en s'y exerçant.

1. Remarquez que Barnabé cède le pas à Paul; comme Jean le cède partout à Pierre. Barnabé avait amené. Paul de Damas, il était plus vénérable que lui; mais les apôtres ne considéraient que l'avantage commun. " Paul s'étant levé et ayant fait signe de la main pour imposer silence ". C'était l'usage des Juifs. C'est pour cela qu'il s'adresse ainsi à eux. Remarquez comme il fraie la route à la parole : il les loue d'abord, et leur montre le grand intérêt, qu'il leur porte en disant: " Qui craignez Dieu ".. Ensuite il commence son discours. Il ne dit pas les prosélytes ; c'était un nom malheureux. " Le Dieu de ce peuple a choisi nos pères ". Voyez, il appelle, lui aussi, comme Etienne, le Dieu commun des hommes, leur Dieu particulier, et leur montre les immenses bienfaits qu'ils ont reçus autrefois. Les apôtres agissent ainsi, pour faire comprendre aux Juifs que Dieu,, en leur envoyant son Fils, n'a fait que mettre le comble aux bienfaits dont il les a toujours comblés. Exprimant la même pensée que le Christ dans la parabole de la vigne (Luc , XX, 13), il dit : " Il a exalté le peuple pendant son séjour dans la terre d'Egypte, et par la puissance de son bras, il l'a tiré de cette terre ". Cependant le contraire était arrivé (1), mais ils devinrent

1 C'est-à-dire, si je ne me trompe, Dieu les tira de l'Egypte pour les conduire dans la terre promise; mais le contraire arriva à cause de leur iniquité, car ils périrent presque tous dans le désert.

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nombreux, et des prodiges furent faits en leur, faveur. Les prophètes rappellent toujours le souvenir de ce qui s'est passé en Egypte. Remarquez que Paul passe sous silence les événements malheureux, ne parle point des sujets de plainte de Dieu, mais seulement des bienfaits de la bonté divine, les laissant réfléchir sur les autres événements. " Et pendant quarante années il les nourrit dans le désert ". Et ensuite il aborde le sujet de la terre promise, et il dit : " Et ayant détruit sept peuples dans la terre de Chanaan, il leur donna en héritage la terre de ces peuples (19) ". Puis un longtemps, quatre cent cinquante ans s'écoulèrent : " Et ensuite pendant quatre cent cinquante ans il leur donna des juges jusqu'au prophète Samuel (20) ". Il leur montre par là que Dieu a pourvu de diverses manières à leur gouvernement. " Ensuite ils demandèrent des rois ". Il ne parle pas de leur ingratitude; mais partout de la bonté de Dieu. " Et Dieu leur donna Saül, fils de Cis, homme de la tribu de Benjamin, pendant quarante ans (21). Et après l'avoir rejeté, il suscita pour roi, David, fils de Jessé, à qui il rendit ce témoignage : J'ai trouvé David, fils de Jessé, homme selon mon coeur, qui accomplira mes volontés (22) ". Cela est important, puisque le Christ sortait de David. Puis il montre Jean rendant témoignage au Christ, et il dit : " De sa race, Dieu a suscité suivant sa promesse le sauveur d'Israël, Jésus; et Jean a prêché, en vue de sa venue, le baptême de la pénitence à, tout le peuple d'Israël. Lorsque Jean remplissait sa course, il disait : Qui croyez-vous que je sois? Je ne suis pas celui que vous pensez, mais voici qu'il vient après moi celui dont Je ne suis pas digne de dénouer les souliers (23-26) ". Et Jean ne rend pas simplement témoignage, mais il éloigne de lui la gloire, quoique tous la lui attribuent. Ce n'est pas la même chose de repousser la gloire que nul ne vous donne, et de la repousser quand tous vous la décernent; et cela non pas par un simple refus, mais avec une si grande humilité. " Hommes, mes frères, fils de la race d'Abraham, et ceux qui parmi vous craignent Dieu, le Verbe du salut vous a été envoyé. Ceux qui habitaient Jérusalem, et leurs princes, ne l'ont pas reconnu ; et les paroles des prophètes qu'on lit tous les jours de sabbat, en le condamnant, ils les ont accomplies. Et ne trouvant aucune cause de mort contre lui, ils ont demandé à Pilate de le faire mourir (26-28) ". Partout les apôtres s'appliquent à montrer que le Christ est leur bien particulier, dupeur que, le considérant comme un objet étranger, ils ne s'éloignent de lui, surtout après qu'ils l'ont crucifié. " Ne l'ayant pas reconnu "; dit-il, de sorte que c'était un péché d'ignorance. Voyez comme il les excuse avec douceur. Mais cela ne suffit pas, il établit encore qu'il devait en être ainsi. Et pour que personne ne dise : Comment est-il prouvé qu'il est ressuscité? Paul dit encore: " Ils sont ses témoins ".

Il le prouve ensuite, par les Ecritures : " Lorsqu'ils eurent accompli tout ce qui a été écrit de lui, on le descendit de la croix, et on le mit dans un tombeau. Mais bien l'a ressuscité d'entre les morts le troisième jour, et il a été vu pendant un grand nombre de jours par ceux qui étaient venus avec lui de la Galilée à Jérusalem; ils sont ses témoins devant le peuple. Et nous, nous vous annonçons la promesse quia été faite à nos pères car Dieu l'a accompli pour nous, leurs fils, et il a ressuscité Jésus, suivant qu'il est écrit dans le psaume deuxième : Vous êtes mon Fils, je vous ai engendré aujourd'hui. Et pour montrer qu'il l'a ressuscité d'entre les morts, et qu'il ne doit, point retourner dans la corruption ; il dit : J'accomplirai les saintes promesses que j'ai faites à David. C'est pour cela aussi qu'il est dit dans un autre endroit : Vous ne permettrez pas que votre saint voie la corruption. David, après avoir établi la volonté de Dieu dans sa propre génération, s'est endormi, et a été réuni à ses pères, et a vu la corruption; mais celui que le Seigneur a ressuscité n'a point vu la corruption ". Voyez avec quelle hardiesse Paul parle. Pierre n'a jamais dit cela. " Sachez donc, hommes mes frères, que par ce Jésus nous est annoncée la rémission de nos péchés, et.quiconque croit en lui est justifié de tout ce dont vous n'avez pu être justifiés dans la loi de Moïse ".Ensuite il ajoute cette terrible parole : " Prenez donc garde qu'il ne vous arrive ce qui est dit dans les prophètes : Voyez, contempteurs, considérez, admirez et disparaissez, car je fais en vos jours une oeuvre que vous ne (141) voudrez pas croire, si quelqu'un vous la raconte (29-41) ".

2. Voyez comme Paul compose le tissu de son discours avec les faits actuels, les prophéties et la race de promission. Mais reprenons ce qui a été dit plus haut : " Hommes mes frères, fils de la race d'Abraham ". Il les appelle par le nom de leur père. " La parole du salut vous a été envoyée ". Ce mot : " à vous ", il ne le dit pas aux Juifs à l'exclusion des autres peuples, mais pour donner à ses auditeurs le moyen de se séparer de ceux qui ont osé faire mourir le Christ. Et cela est éclairci par ce qui suit : " En effet , ceux qui habitaient Jérusalem ne l'ont pas reconnu, et n'ayant point entendu les paroles des prophètes, lues tous les jours de sabbat dans les synagogues, ils les ont accomplies en le jugeant ". C'est une circonstance qui aggrave la faute de n'avoir pas fait attention à des paroles qu'ils entendaient souvent. Mais cela ne doit pas surprendre; ce que l'apôtre a dit de la conduite de leurs pères en Égypte et au désert, était suffisant pour montrer l'ingratitude de ce peuple. Mais comment, dira-t-on, le méconnurent-ils , puisque Jean le leur signalait? Faut-il s'en étonner, puisqu'ils l'ont méconnu malgré toutes les prophéties qui l'avaient si clairement et si hautement désigné. Ensuite vient une autre accusation : " Et n'ayant trouvé aucune cause de mort "; ceci n'était pas le fait de l'ignorance. Admettons, en effet, qu'ils ne l'aient pas considéré comme le Christ, pourquoi le mettaient-ils à mort ? " Et ils demandèrent à Pilate de le faire mourir.Lorsqu'ils eurent accompli tout ce qui avait été écrit de lui, on le descendit de la croix et on le mit dans un tombeau ". Voyez le zèle que les Juifs déploient dans toute cette affaire. Paul indique le genre de mort, et introduit Pilate en cause, pour prouver clairement la passion du Christ par le tribunal qui la décida, et pour accuser en même temps plus fortement les Juifs qui ont livré Jésus à un étranger. Paul ne dit pas : ils l'accusèrent; mais " ils demandèrent " qu'on le mît à mort, sans qu'on eût trouvé de crime de mort en lui, pour montrer qu'ils obtinrent cela comme une grâce de Pilate, qui ne voulait pas le faire mourir; Pierre le dit plus ouvertement encore par ces paroles : " Pilate, jugeant qu'il devait être relâché ". (Act. III, 13.) Paul aimait beaucoup les Juif. Remarquez qu'il ne s'arrête pas à l'ingratitude de leurs pères, mais il leur inspire la crainte à eux-mêmes. Etienne, au contraire, s'y arrête comme il lui convenait, à.qui qui allait être mis à mort, qui ne voulait pas tant instruire les Juifs que leur montrer que la loi était abrogée.

Mais Paul ne parle pas de même, il se contente de les menacer et de les épouvanter. " Mais Dieu l'a ressuscité d'entre les morts. Il a été vu pendant un très-grand nombre de jours par ceux qui étaient venus avec lui de la Galilée à Jérusalem ". Voyez comment Paul, poussé par l'Esprit-Saint, leur rappelle à tout propos la passion et le tombeau du Christ. " Et nous vous annonçons, leur dit-il, la promesse qui a été faite à nos pères " ; c'est-à-dire : Nos pères ont reçu la promesse, vous, vous, en avez vu l'accomplissement. Ensuite, il appelle Jean en témoignage par ces paroles " De cette race, suivant la promesse, Dieu a suscité un Sauveur à Israël, et avant sa venue, Jean prêchait le baptême de la pénitence à Israël ". Puis il le cite de nouveau en témoignage lorsqu'il disait : " Je ne suis pas celui que vous pensez ". Ensuite il donne le témoignage des apôtres en faveur de la résurrection : " Ceux-ci sont ses témoins auprès du peuple". Enfin il termine par cette parole de David : " Vous ne permettrez pas que votre saint voie la corruption ". Les paroles prises dans les anciens n'avaient pas assez de force par elles-mêmes, et les paroles de Jean et des apôtres ne prouvaient pas assez non plus sans les prophètes , c'est pour cela que Paul se sert des uns et des autres pour rendre sa prédication persuasive. Comme les Juifs étaient retenus par la crainte, vu qu'ils avaient, mis le Christ à mort, comme d'ailleurs leur conscience les éloignait, les apôtres ne leur parlent pas comme à des membres du Christ, ni comme à des hommes qui auraient livré un bien qui ne leur appartenait pas, mais comme à ceux qui auraient livré leur propre bien. Le nom de David était cher aux Juifs, aussi met-il ses paroles en avant pour leur faire accepter le Christ; comme si David leur disait : C'est mon fils qui sera votre roi, ne rejetez donc pas son joug. Que veut dire : " J'accomplirai mes saints engagements avec David? " C'est-à-dire, les engagements sûrs, les engagements qui ne doivent jamais être brisés. Il ne s'arrête pas à cela, vu qu'ils ont foi en cette parole. Mais il les menace du (142) châtiment, et passant à ce qui était désirable pour eux, il leur montre que la loi est abrogée; puis il s'arrête à ce qui importe surtout et leur montre que de grands biens sont promis à ceux qui seront fidèles, et que de grands maux attendent les transgresseurs. Ensuite, il parle avec louange de David : " David dans sa génération accomplit la volonté de Dieu, et fut réuni à ses pères ". Ainsi Pierre, en rappelant David, disait : " On peut, parler avec confiance du patriarche David ". Paul ne dit pas qu'il est mort, mais " qu'il a été réuni à ses pères ", ce qui était plus doux à dire. Remarquez que nulle part il ne parle de leurs bonnes oeuvres, mais seulement de ce qui les accuse. Il énumère les bienfaits de Dieu, en disant : " Il a choisi, il a élevé, il a nourri ". C'est là un éloge, mais celui de Dieu. II ne donne de louanges qu'à David, parce que le Christ vient de lui. Jean appelle l'entrée du Christ, " avant l'entrée du Christ ", son incarnation, sa manifestation dans la chair. Ainsi Jean, en écrivant l'Evangile, en appelle souvent à Jean-Baptiste, car son nom était célèbre dans toute la terre. Remarquez enfin que Paul ne parle pas d'après lui-même, niais d'après le témoignage de Jean.

3. Remarquez-vous comme Paul montre avec soin que Dieu a tout conduit? Mais écoutons ce que les apôtres ont persuadé aux hommes, en prêchant le Christ crucifié. Qu'y a-t-il de plus incroyable, qu'il ait été mis dans le tombeau par ceux à qui il annonçait le salut; et que cet homme enseveli remette les péchés, et mieux que la loi ? Aussi Paul ne dit-il pas : Dont vous n'avez pas voulu, mais. bien : "Quiconque croit en Jésus est justifié de ce dont vous n'avez pu être justifié dans la loi de Moïse ". Et il montre par là la faiblesse de la loi. Il dit avec raison : " Quiconque", pour déclarer que cela s'applique à tout croyant. Mais à quoi bon toute cette doctrine, s'il n'en résultait quelque bien? Aussi met-il en dernier lien la rémission des péchés, avantage dont il fait ressortir la grandeur, en montrant que ce qui était impossible à la loi, Jésus crucifié l'a fait par sa mort. Paul disait donc avec raison : " Ils sont ses témoins devant le peuple ", qui l'a mis à mort. Ils ne le seraient pas s'ils n'étaient fortifiés par la puissance divine. Ils n'attesteraient pas de telles choses à des hommes qui ne respirent que le meurtre, à ceux mêmes qui ont mis le Christ à mort. Il dit cette parole : " Je vous ai engendré aujourd'hui "; car il sait que tout le reste suit de là. Mais pourquoi Paul n'apporte-t-il pas de témoignage qui puisse les convaincre que la rémission des péchés vient de :Jésus? Parce qu'il ne voulait que démontrer clairement aux Juifs que Jésus était ressuscité; ceci prouvé, il était indubitable par là que la rémission des péchés vient par lui. D'ailleurs il voulait les amener au désir de ce grand bien. La mort de Jésus n'était donc pas un abandon de Dieu, mais l'accomplissement des prophéties. Il rapporte les faits historiques dont l'ignorance fut pour les Juifs la source de tant de maux. Paul insinue ce sens à la fin de son discours, en disant: " Voyez, contempteurs , et faites attention ". Remarquez comme il coupe court à cette parole dure, en ajoutant : " Pour qu'il ne vous arrive pas ce qui a été dit aux autres : j'accomplis une oeuvre que vous ne croirez pas, si quelqu'un vous la raconte". Ne vous étonnez pas, cette incrédulité semble inconcevable , mais elle avait été prédite. On pourrait aussi à bon droit nous dire à nous : " Voyez, contempteurs ", en parlant de ceux qui ne croient pas à la résurrection. Les affaires de l'Eglise sont en souffrance, quoique vous pensiez que tout soit en paix. Et c'est un grand malheur de ne pas savoir que nous sommes dans le malheur, lorsque nous sommes plongés dans des maux sans nombre.

Que dites-vous? Nous avons des églises, des biens, et le reste, les collectes se font, chaque jour le peuple assiste à l'office divin , et nous méprisons. La prospérité de l'Eglise ne se reconnaît pas à ces signes. Mais à quel signe, direz-vous , la reconnaîtra-t-on ? Ce sera si nous avons de la piété, si nous rentrons dans nos demeures chaque jour avec un gain spirituel nouveau , si nous avons fait quelque fruit grand ou petit; si nous n'accomplissons pas la loi d'une façon quelconque et connue pour l'acquit de notre conscience. Qui est sorti meilleur des assemblées de tout un mois? C'est là la question : car souvent ce qui nous semble bien se trouve être mal,.parce que nous n'en retirons aucun profit pour notre avancement spirituel. Et encore plût à Dieu que nous fussions toujours au même point; mais hélas! vous rétrogradez. Quel fruit avez-vous retiré des assemblées ? Si vous en avez retiré quelque fruit, vous devriez tous mener (113) depuis longtemps une vie sage, car tant de prophètes vous parlent deux fois la semaine, tant d'apôtres, tant d'évangélistes vous entretiennent, qui tous vous exposent les dogmes du salut, et les préceptes qui peuvent amener à mieux régler vos moeurs. Le soldat qui va à l'exercice devient plus habile dans la tactique; l'athlète qui fréquente la Palestre est plus exercé à combattre; le médecin qui suit les cours d'un maître devient plus judicieux, il sait et apprend de plus en plus : Vous, qu'avez-vous gagné? Je ne parle pas à ceux qui ont fréquenté les assemblées pendant un an, mais bien à ceux qui y viennent depuis leur première jeunesse. Croyez-vous que ce soit toute la piété de venir exactement à l'assemblée? Ce n'est rien, si l'on n'en retire pas de fruit; si nous ne recueillons rien, il vaut mieux rester à la maison. Si nos ancêtres nous ont construit des églises, ce n'est pas pour que nous venions nous y montrer en public : cela se ferait aussi bien dans la place publique, aux bains et dans les pompes publiques. Mais ils ont voulu réunir les disciples et les docteurs, afin que, par le soin de ceux-ci, ceux-là devinssent meilleurs. Ce que nous faisons maintenant n'est que l'accomplissement d'une loi et une sorte de décorum ; du reste, c'est affaire de pure coutume. Vienne Pâques, il se fait beaucoup de bruit, de grands rassemblements; je ne dirai pas : il vient beaucoup d'hommes ; car ce qui se fait n'est pas oeuvre d'hommes. La fête est passée, le bruit cesse, et l'on rentre dans un calme infructueux. Combien de veilles de nuit ne fait-on pas? Combien ne chante-t-on pas de cantiques? En devient-on meilleur? Que dis-je? on en devient pire; beaucoup en effet font tout cela par vaine gloire. A quel point pensez-vous que j'aie les entrailles déchirées en voyant tout s'en aller comme dans un tonneau percé? Mais vous me direz sans cloute : Nous savons les Ecritures. Qu'est-ce que cela? Montrez votre science dans les Écritures, par vos oeuvres : là est le gain, là est l'utilité. L'église est un atelier de teinture : si vous en sortez toujours sans avoir reçu aucune teinture, à quoi sert d'y aller souvent? Le dommage en est plus grand. Qui de vous ajoute quoi que ce soit aux coutumes qu'il a reçues de ses ancêtres? Par exemple. Tel a accoutumé de faire mémoire de sa mère, de sa femme, de son enfant : Il le fait, soit qu'il l'apprenne ou ne l'apprenne pas de nous , poussé qu'il y est par la coutume et la conscience. Vous indignez-vous donc de cela, direz-vous? Loin de là, je m'en réjouis fort mais je voudrais (lue cet homme retirât quelque fruit de notre allocution; et ce que la coutume lui fait faire, je voudrais qu'il le fit par notre exhortation, et que de nouvelles habitudes s'ajoutassent aux habitudes déjà prises. Pourquoi travaillerai-je et radoterai-je en vain, si vous devez rester dans vos habitudes, si les assemblées ne vous font aucun bien?

4. Certes, dit-on, nous prions. Qu'est-ce que cela sans les oeuvres? Ecoutez la parole du Christ: " Tous ceux qui me disent: Seigneur, Seigneur, n'entreront pas dans le royaume des cieux, mais celui qui accomplit la volonté de mon Père qui est dans les cieux". (Matth. VII, 21.) Souvent j'ai résolu de me taire , en voyant qu'il ne se faisait parmi vous aucun progrès à ta suite de mes discours; peut-être ce progrès se fait-il, mais telle est l'impatience et l'ardeur de mon désir, qu'il m'arrive d'éprouver ce qu'éprouvent les hommes qui ont la folie des richesses. De même, en effet, que ceux-ci , quelque grands biens qu'ils amassent , pensent ne rien avoir; de même aussi moi, par le désir de votre salut qui m'anime , tant que je ne vous verrai pas atteindre le but, je penserai n'avoir rien fait, parce que j'ambitionne de vous voir parvenir au sommet même de la perfection. Je voudrais qu'il fût ainsi : je voudrais que ce que j'éprouve fût l'effet de mon impatience, et non de votre mollesse : je crains fort de mal conjecturer. Il y a tout lieu de croire, en effet, que si vous aviez fait chaque jour quelque progrès, depuis si longtemps que nous parlons, nous n'aurions plus besoin de parler aujourd'hui. Car nous vous avons assez parlé, non-seulement pour vous instruire vous-mêmes, mais encore pour vous mettre à même d'instruire, si vous aviez le moins du monde profité de chacun de nos discours. Puisque nous avons toujours besoin de vous avertir, cela ne prouve pas autre chose, si ce n'est que votre conduite n'est pas parfaite.

Que faut-il donc faire? Car il ne faut pas seulement vous adresser des reproches. Je vous prie et vous conjure de ne pas seulement sous occuper de venir à l'église, mais aussi de remporter, en vous retirant dans vos maisons, quelque remède contre vos passions; de la sorte vous serez bientôt munis, non par nous, (144) mais parles divines Ecritures, de tous les remèdes propres à toutes les maladies de vos âmes. Par exemple, est-on colère, qu'on fasse attention aux lectures des Ecritures, et on trouvera certainement, soit dans les histoires, soit dans les conseils, quelque chose qui conviendra. Ainsi dans le conseil il est dit: " Le moment de sa fureur est devenu sa ruine ". (Eccli. I, 28.) Et ailleurs: " L'homme colère n'est pas modéré " (Prov. XI, 25) ; et mille choses semblables. Ailleurs on lit encore : " L'homme qui n'est pas maître de sa langue ne prospérera pas". (Ps.CXXXIX, 12.) Le Christ a dit: "Celui qui se met sans raison en colère contre son frère " ... (Matth. V, 22.) Le prophète dit aussi : " Mettez-vous en colère,.mais ne péchez pas ". (Ps. IV, 5.) Et ailleurs: " Maudite soit leur colère, parce qu'elle est implacable ". (Gen. XLIX, 7.) Dans les histoires, ce sera pour vous un exemple, lorsque vous lirez que Pharaon et l'Assyrien , enflammés de colère, ont péri par cette cause. Un autre est-il épris de l'amour des richesses, qu'il entende cette parole: " Rien de plus injuste que l'avare, car cet homme met son âme en vente ". (Eccli. X, 9.) Et cette autre du Christ: " Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent " (Matth. VI, 24) ; et l'apôtre, lorsqu'il dit: " L'avarice est la racine de tous les vices ". (I Tim. VI, 10.) Le prophète dit: " Si vos richesses sont abondantes, n'y attachez pas, votre coeur ". (Ps. LXI, 10.) Et beaucoup de textes semblables. Par les histoires vous connaîtrez Giézi, Juda, les princes des prêtres , les scribes, et vous saurez " que les présents aveuglent les yeux des sages ". Un autre est-il orgueilleux? qu'il écoute cette parole: " Dieu résiste aux superbes " (Prov. III , 34) ; " le principe du péché est l'orgueil " (Eccli. X,14) ; et aussi : " Tout homme au coeur hautain est impur devant Dieu ". (Prov. XVI, 5.) Dans les histoires vous lirez ce qui est arrivé au démon et à tous les autres. En somme, car nous ne pouvons tout énumérer, que chacun choisisse dans les divines Ecritures le remède à ses propres blessures. Si vous ne pouvez guérir le tout, guérissez déjà une partie aujourd'hui, demain une autre, ensuite le tout.

Vous trouverez dans les Ecritures de nombreux exemples sur la pénitence et sur la confession, sur l'aumône et sur la justice, sur la sagesse et sur toutes choses. " Toutes ces choses ont été écrites ", dit saint Paul, " pour notre instruction ". (Rom. XV, 4.) Si donc c'est pour notre instruction que l'Ecriture traite toutes sortes de sujets, prêtons notre attention à l'Ecriture. Pourquoi nous faisons-nous de vaines illusions? Je crains qu'il ne soit dit de nous : " Nos jours se sont écoulés dans la vanité, et nos années ont passé avec rapidité ". (Ps. LXVII, 33.) Qui de nos auditeurs s'est éloigné du théâtre? Qui a abandonné l'avarice ? Qui est devenu plus zélé pour l'aumône? Je voudrais le savoir, non par vaine gloire, mais pour devenir plus ardent à la vue du fruit évident de mes travaux. Mais comment m'appliquerai-je à mon œuvre, en voyant des pluies si abondantes de doctrines tombées inutilement, et notre semence toujours à la même mesure, et les fruits toujours aussi maigres? Enfin le temps de l'aire, où l'on emploie le van, est arrivé. Je crains qu'il n'y ait que de l'herbe; je crains que tous nous ne soyons jetés dans la fournaise. L'été est passé; l'hiver est venu; nous sommes assis, jeunes et vieux, enchaînés par nos propres vices. Ne me dites pas : Je ne commets pas la fornication. Quelle utilité pour vous de n'être pas fornicateur, si vous êtes avare? Le passereau, quoiqu'il ne soit pas pris de toutes parts, s'il est seulement retenu par le pied, périt cependant, arrêté dans le filet, et ses ailes ne lui servent à rien, vu qu'il est pris par le pied. Ainsi, vous qui n'êtes pas pris par la fornication, mais qui aimez l'argent, vous êtes pris cependant ; la question n'est pas de savoir comment vous êtes pris, mais si vous l'êtes. Que le jeune homme ne dise pas : Je ne suis point avare; peut-être êtes-vous fornicateur. Encore une fois, quel gain à cela ? Tous les vices ne peuvent pas être réunis chez nous dans un même âge de la vie, mais ils sont partagés entre tous les âges, et cela par la miséricorde de Dieu, de peur qu'ils ne devinssent indomptables, s'il, s'emparaient de nous tous à la fois; de peur aussi que la lutte contre eux ne fût trop difficile. Quelle paresse n'y aurait-il donc pas de notre part, à ne pouvoir triompher des passions ainsi divisées, à nous laisser vaincre dans chaque saison de la vie, et à nous prévaloir fièrement des qualités qui nous viennent, non de la vertu, mais de l'âge. Ne remarquez-vous pas les cochers, qui usent de toutes sortes de soins, d'exercices et de travaux, de certaines nourritures mêmes, et de bien d'autres moyens pour n'être pas renversés de leur char? Voyez ce que peut l'art ! Un homme même courageux (145) ne peut souvent modérer un seul cheval; et un tout jeune homme, par son art, en prend deux souvent, et les dirige et les conduit avec facilité. Chez les Indiens, dit-on, l'éléphant, cette bête énorme et redoutable , se laisse mener avec plaisir par un enfant de quinze ans. Pourquoi parlé-je ainsi ? Parce que si, par notre.art et notre vigilance, nous domptons les éléphants et les chevaux, bien plus pourrons-nous dompter nos passions. D'où vient que nous sommes sans force pendant notre vie entière-? Jamais nous ne nous sommes appliqués à cet art; jamais aux jours de loisir, libres de toutes luttes, nous ne nous sommes entretenus avec nous-mêmes sur ce qui était bon à faire. Nous ne songeons à mettre le pied sur notre char que lorsqu'il faut combattre ; c'est pour cela que nous devenons un objet de risée. N'ai-je pas dit souvent : Exerçons-nous en notre intérieur avant la tentation? Souvent nous nous exaspérons à la maison contre nos serviteurs; apaisons alors notre colère pour apparaître calmes au milieu de nos amis; si nous nous exercions en toute autre chose, nous ne serions pas un objet de risée au jour du combat. Mais maintenant on a des armes, des exercices, des études pour toute autre chose, comme pour les arts et la lutte; nullement pour la vertu. L'agriculteur n'oserait cultiver une vigne, si d'abord il ne s'était convenablement exercé à la culture; le pilote ne s'assiérait pas au gouvernail, s'il ne s'était préalablement instruit; et nous, avec notre inexpérience , nous voulons tenir la première place. On devrait se taire ; on ne devrait rien dire ni rien faire avant d'avoir pu apprivoiser la bête féroce qui est en nous. Est-ce que la fureur et la concupiscence ne combattent pas plus violemment contre nous que toute bête féroce? Ne vous lancez pas sur la place publique avec ces bêtes féroces avant de les avoir domptées et apprivoisées. Ne savez-vous pas combien gagnent et sont admirés ces hommes qui conduisent à travers le cirque les lions apprivoisés, parce qu'ils ont dressé à la douceur une bête sans raison? Mais si tout à coup le lion devient féroce, il chasse tout le monde de la place, son conducteur lui-même est en péril, et de plus, il peut causer la perte des autres. Vous donc , apprivoisez d'abord le lion, et conduisez-le seulement alors, non pour gagner quelque argent, mais pour faire un bénéfice auquel rien n'est comparable, car rien n'est comparable à la douceur; elle est bonne à ceux qui la possèdent et à ceux qui en profitent. Courons donc après elle, afin qu'après avoir suivi avec soin la route de la vertu, nous acquérions les biens éternels, par la grâce et la bienveillance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui appartiennent, au Père et à l'Esprit-Saint, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
 

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXX. COMME ILS SORTAIENT, ON LES PRIA DE RÉPÉTER CES PAROLES LE SABBAT SUIVANT. (VERSET 42, JUSQU'AU VERSET 13 DU CHAPITRE XVIII.)
146

ANALYSE.

1 et 2. Saint Paul et saint Barnabé à Lystre. — Guérison d'un paralytique. — Les habitants de cette ville, prenant les deux apôtres pour des dieux, veulent leur sacrifier.

3 et 4. Eloge de l'humilité. — Nous enseignons mieux par nos exemples que par nos paroles. — Le saint Docteur blâme la vanité de certains prédicateurs et s'élève éloquemment contre la mauvaise habitude d'applaudir dans la maison de Dieu.

1. Voyez toute la prévoyance de Paul. Non-seulement il fit naître alors leur admiration, mais il excita en eux le désir de l'entendre encore ; il avait seulement ensemencé leurs âmes, sans finir sa tâche ni terminer son discours, car il voulait d'abord se concilier leur attention et leur bienveillance, et ne pas les rebuter en surchargeant leur esprit dès la première fois. Il avait dit : " C'est par lui que la rémission des péchés vous est annoncée ", mais il n'avait pas expliqué de quelle manière; ensuite il parle de lui-même pour la première fois. Voyez quel enthousiasme! " On les suivait ", dit le texte. Pourquoi ne les a-t-il pas baptisés aussitôt? Il n'était pas encore temps; il fallait fortifier leurs convictions. " Quand l'assemblée fut séparée, beaucoup de Juifs et de prosélytes suivirent Paul et Barnabé qui les exhortaient à persévérer dans la grâce de Dieu (43). Le sabbat suivant, presque toute " la ville s'assembla pour écouter la parole de Dieu (44). Mais les Juifs, voyant cette affluente, furent remplis d'envie et combattaient les discours de Paul, mêlant des blasphèmes à leurs contradictions (45) ". Voyez comme la méchanceté se nuit à elle-même en voulant nuire aux autres. C'était une grande gloire pour les apôtres que cette contradiction qu'on leur opposait : d'abord ces gens les priaient de parler, maintenant " ils mêlaient des blasphèmes à leurs contradictions ". Quelle insolence ! ce qui méritait leurs éloges attirait leurs contradictions. " Alors Paul et Barnabé leur dirent hardiment: C'était à vous qu'il fallait d'abord annoncer la parole de Dieu ; mais puisque vous la rejetez et que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle, voici que nous nous. tournons vers les gentils (46) ". Voyez-vous comment l'opposition qu'ils rencontrent leur fit étendre leur prédication et se dévouer de plus en plus aux gentils, après avoir établi qu'ils n'avaient rien à se reprocher envers leurs compatriotes? Il ne dit pas : Vous êtes indignes; mais : " Vous vous jugez indignes ", afin d'éviter toute parole blessante. " Voici que nous nous tournons vers les gentils (47), car voici l'ordre que le Seigneur nous a donné : Je t'ai établi pour la lumière des gentils, afin que tu serves leur salut jusqu'à l'extrémité de la terre ". (Is. XLIX, 6.) Les premières paroles pouvaient déplaire aux gentils en leur donnant à entendre que les apôtres ne leur conféraient pas ces biens par un zèle charitable, mais parce que les Juifs les repoussaient; c'est pour cela qu'il ajoute la prophétie : " Je t'ai établi pour la lumière des gentils, afin que tu serves à leur salut jusqu'à l'extrémité de la terre. Les gentils entendant cela se réjouirent (48) ", apprenant qu'ils allaient jouir des biens dont les Juifs seraient privés; mais ceux-ci n'en étaient que plus piqués. " Les gentils, entendant cela, se réjouirent et glorifiaient la parole du Seigneur; tous ceux qui avaient été prédestinés à la vie éternelle crurent ", c'est-à-dire, ceux que Dieu avait désignés pour cela. Voyez la (147) promptitude de ces travaux ! " La parole du a Seigneur se répandait dans tout le pays (49)"; c'est-à-dire, se publiait. C'est comme s'il disait: Ils ne se contentaient pas du zèle, ils y ajoutaient les oeuvres. Voyez encore quels autres prodiges ce zèle qui les excite va leur faire accomplir. Ils se préparent à parler avec une nouvelle audace et à se rapprocher des gentils. Voici de quelle manière : " Paul et Barnabé leur dirent hardiment : C'était à vous qu'il fallait d'abord annoncer la parole de Dieu; mais, puisque vous la rejetez, voici que nous nous tournons vers les gentils ".

Ainsi il ne leur restait plus qu'à aller trouver les gentils. Mais leur audace est mêlée de prudence, et avec raison : car si Pierre s'était justifié, ils avaient bien plus besoin de justification, puisque personne ne les appelait à cette nouvelle mission. Aussi l'apôtre dit-il : " C'était à vous d'abord ", pour constater qu'il avait commencé à leur parler; " qu'il fallait annoncer ", reconnaissant ainsi qu'il devait s'adresser à eux. " Mais puisque vous la repoussez " , il ne leur dit pas : Malheur à vous; ni : Vous serez punis ; mais : " Nous nous tournons vers les gentils ". Vous voyez que leur courage est plein de modération. " Mais les Juifs excitèrent des femmes dévotes et de qualité, ainsi que les principaux habitants de la ville, les portèrent à persécuter Paul et Barnabé et à les chasser du pays (50)". Voyez quel avantage avaient pris les adversaires de la prédication, et à quel excès d'emportement ils avaient entraîné ces femmes. " Alors, ayant secoué contre eux la poussière de leurs pieds, ils vinrent à Icone (51) ". Ils partirent en accomplissant la terrible parole du Christ : ".Si quelqu'un ne vous reçoit pas, secouez en sortant la poussière de vos pieds ". (Matth. X, 14 ; Marc, VI, 11.) Ils ne le firent point sans raison suffisante, mais après avoir été chassés. Du reste, cela ne fit aucun tort à leurs disciples, qui n'en furent que plus attachés à leur parole. Pour le faire voir, il ajoute : " Cependant les disciples étaient remplis de joie et du Saint-Esprit (52) ". La persécution du maître n'ôte rien à la confiance du disciple et même ajoute à son zèle.

" Etant à Icone, ils entrèrent dans la synagogue des Juifs, et parlèrent de telle sorte qu'une grande foule de Juifs et de Grecs embrassèrent la foi ". (Chap. XIV, 1.) Ainsi ils entrent encore dans une synagogue. Vous voyez qu'ils n'étaient pas devenus plus craintifs, quoiqu'ils eussent dit : " Nous nous tournons vers les gentils ". Cependant ils enlèvent toute excuse aux incrédules, car " une grande multitude de Juifs et de Grecs embrassèrent la foi ". Il est probable, en effet, qu'ils ont aussi prêché aux Grecs. " Ceux des Juifs qui restèrent incrédules, excitèrent et irritèrent l'esprit des gentils contre les frères (2) ". Ainsi, les Juifs excitèrent les gentils, comme si ce n'eût pas été assez d'eux-mêmes. Pourquoi donc les apôtres ne sortirent-ils pas aussitôt? Parce qu'ils n'étaient point chassés, mais seulement combattus. " Ils restèrent donc longtemps, publiant hautement le Seigneur qui rendait témoignage à la parole de sa grâce, en opérant par leurs mains des prodiges et des miracles (3) ". Voilà ce qui les encourageait, tandis que leur zèle encourageait leurs disciples. Aussi ne prodiguaient-ils pas les miracles; ils comptaient comme miracle la foi de leurs auditeurs. L'indépendance de leur parole produisait encore un autre effet. " Toute la ville était partagée : les uns étaient avec "les Juifs, et les autres avec les apôtres (4) ". Cette séparation servait encore à les accuser. C'est ce que disait le Christ. " Je ne suis pas venu vous apporter la paix, mais le glaive ". (Matth. X, 34.) " Mais comme les gentils et les Juifs, avec leurs principaux chefs, allaient se jeter sur eux pour les outrager et les lapider (5), les apôtres l'ayant su, s'enfuirent à Lystre et à Derbe, villes de Lycaonie, et au pays d'alentour, où ils prêchèrent l'Evangile (6) ".

2. Ils cherchent encore à développer la prédication, et quand ils y parviennent, on les expulse de nouveau: Remarquez l'avantage des persécutions : les persécuteurs sont vaincus, et les persécutés couverts de gloire. Paul, arrivant à Lystre, opère un grand miracle; il guérit un boiteux en lui parlant à haute voix. Voici comment : " Il y avait à Lystre un homme perclus de ses pieds, boiteux dès le ventre de sa mère, et qui n'avait jamais marché (7). Cet homme écouta la prédication de Paul; et Paul, arrêtant les yeux sur lui et voyant qu'il avait ta foi d'être sauvé (8), lui dit à haute voix : Levez-vous et tenez-vous droit sur vos pieds. Et il sautait, et il marchait (9) ". Pourquoi parla-t-il à haute voix? Pour que la foule fût amenée à croire. Observez que cet homme était attentif aux paroles (148) de Paul, comme l'indique ce mot: " il écouta ". Remarquez son zèle; le chagrin de son infirmité n'ôtait rien à son attention. " Paul arrêta les yeux sur lui et vit qu'il avait la foi d'être sauvé ". Cet homme s'était déjà familiarisé avec la " préélection ". Une marche opposée à ce qui se passait d'ordinaire avait été suivie à son égard. D'ordinaire on guérissait le corps, puis l'on s'occupait de l'âme. Ici, il en fut tout autrement, car il me semble que Paul songea d'abord à l'âme. Cet homme " sautait et marchait ", mais ces démonstrations étaient nécessaires pour prouver sa parfaite guérison : " Les assistants, ayant vu ce que Paul avait fait, élevèrent la voix et dirent en langue lycaonienne : Ce sont des dieux sous forme humaine, descendus au milieu de nous (10) ". " Ils appelaient Barnabé Jupiter, et Paul, Mercure, parce que c'était lui qui portait la parole (11). Le prêtre de Jupiter, dont le temple était près de la ville, amena des taureaux avec des couronnes devant la porte, voulant, ainsi que le peuple, leur offrir un sacrifice (12) ". D'abord, ils n'avaient pas manifesté un pareil projet, ils s'écriaient seulement dans leur langage : " Ce sont des dieux sous forme humaine descendus au milieu de nous " ; aussi les apôtres ne leur répondaient rien. Mais quand ils virent les couronnes, ils sortirent et déchirèrent leurs vêtements : " Les apôtres Barnabé et Paul ayant entendu cela, déchirèrent leurs vêtements, et, s'avançant au milieu de la multitude, ils crièrent et dirent (13) : Amis, que faites-vous? Nous ne. Sommes que des hommes faibles comme vous (l4) ". Observez. que la gloire mondaine ne les souille. jamais; non-seulement ils ne la désirent point, mais ils la repoussent quand elle se présente, comme le dit encore Pierre: " Pourquoi nous considérer ainsi, comme si nous avions fait marcher cet homme par notre vertu et notre propre puissance? " (Act. III, 12.) Ils répètent ici la même chose. Joseph aussi disait à propos des songes : " N'est-ce pas Dieu qui nous éclaire ainsi ? " (Gen. XL, 8.), Daniel parle de même : " Cette révélation ne vient pas de la sagesse qui est en moi ". (Dan. II, 30.) Paul tient partout le même langage, quand il dit : " Qui est capable d'un pareil ministère ? " Et aussi : " Nous ne sommes capables d'avoir par nous-mêmes aucune bonne pensée, comme venant de nous-mêmes, mais c'est Dieu qui nous en rend capables ". (II Cor. II, 16 et III, 5.)

Mais reprenons l'explication de notre texte plus haut. Ce n'était pas un attachement ordinaire que le peuple avait pour eux : qu'était-ce donc? On désirait les entendre de nouveau, et ce zèle se manifestait par des actions. Vous voyez que partout on les implore; on ne se contente pas de les accueillir, on les adore. Aussi, notre auteur dit-il plus loin : " Ils leur parlaient et les engageaient à persévérer dans la grâce de Dieu ". Pourquoi les auditeurs n'ont-ils pas commencé par les contredire ? Parce que ceux qui les y excitaient ne s'étaient pas encore déchaînés. Mais bientôt, voyez quel changement dans leurs sentiments; ils n'arrivent pas seulement aux contradictions , ils vont jusqu'aux blasphèmes; c'est que la perversité ne sait jamais s'arrêter. Mais remarquez le courage, des apôtres : " C'était à vous qu'il fallait d'abord annoncer la parole de Dieu : mais puisque vous la rejetez... " Cependant, ce langage n'a rien d'offensant, comme quelquefois celui des prophètes, lorsqu'ils s'écrient : " Trêve de vaines paroles ". Les apôtres. disent : c'est cette parole que vous rejetez, ce n'est pas nous; vos injures ne s'adressent donc pas à nous. Mais il ne faut pas croire que cela montre de leur part aucune timidité ! Vous ne vous en jugez pas dignes; voilà pourquoi il a commencé par dire : " Vous l'avez rejetée ", et enfin: " nous nous tournons vers les gentils ". Ce discours est plein de douceur. Il ne dit pas: nous vous abandonnons; car il veut leur montrer que peut-être il reviendra vers eux: ce ne sont pas vos injures qui nous détournent de vous, mais c'est l'ordre de Dieu, car il faut instruire. les gentils : seulement, ce n'est pas nous, c'est vous-mêmes qui êtes cause du bien que nous leur ferons. " Voici l'ordre que le Seigneur nous a donné : Je t'ai établi la lumière des gentils, afin que tu serves à leur salut " ; c'est-à-dire, pour les, instruire de ce qui est nécessaire à leur salut, et non-seulement les gentils, mais tout le monde. C'est là ce que signifient ces paroles: " Tous ceux qui avaient été prédestinés à la vie éternelle ". Cela prouve qu'ils étaient désignés dans la pensée de Dieu. Dans ce mot " prédestinés ", il faut bien voir qu'il ne s'agit pas d'une aveugle fatalité. " Il les a connus et il les a vus d'avance ". (Rom. VIII, 29). (149) Or, ces élus n'étaient pas seulement répandus dans la ville, mais dans le pays, car les gentils, ayant entendu la prédication, avaient été entraînés peu à peu. " Mais les Juifs excitèrent des femmes dévotes et firent naître une persécution ". Ainsi, vous voyez qu'ils étaient cause de tout ce que faisaient ces femmes. " Ils les chassèrent de la contrée " ; c'est-à-dire, non-seulement de la ville, mais de tout le pays. Voici le plus frappant : " Les disciples étaient remplis de joie et du Saint-Esprit ". On chassait leurs maîtres et ils se réjouissaient ! Admirez la nature et la puissance de l'Evangile ! " Mais les Juifs irritèrent l'esprit des gentils contre les frères ". C'est-à-dire, qu'ils répandaient une foule de calomnies et d'accusations sur les apôtres et les fidèles, et corrompaient les esprits simples.

3. Observez comme Paul rapporte toujours tout à Dieu. " Ils restèrent longtemps prêchant sans se laisser intimider, pleins de confiance dans le Seigneur, qui rendait témoignage à la parole de sa grâce ". Ne croyez pas que cette expression rabaisse la divinité ; c'est lorsqu'ils parlaient que se montrait leur confiance. Saint Paul dit de même que " Jésus-Christ a rendu, témoignage sous Ponce-Pilate " ; ici c'était devant le peuple. Les apôtres s'éloignèrent quand il fallut céder à la fureur. " Ils s'enfuirent à Lystre et à Derbe, villes de Lycaonie , et au pays d'alentour ", où la colère de leurs ennemis pouvait moins les poursuivre : aussi ne s'arrêtaient-ils pas seulement dans les villes, mais encore dans les campagnes. Remarquez la simplicité des gentils et la malice des Juifs. Les gentils prouvaient par leurs actions qu'ils étaient dignes .d'écouter la parole des apôtres : n'eussent-ils vu que leurs miracles, ils les auraient honorés. Ils les regardaient comme des dieux, tandis que les autres les chassaient comme perturbateurs. Les uns, non-seulement n'interrompaient point leur prédication, mais ils disaient : " Des dieux, sous forme humaine, sont descendus parmi nous " ; tandis que les autres étaient scandalisés. Les premiers " appelaient Barnabé Jupiter, et Paul, Mercure ". Cela me fait croire que Barnabé avait l'air vénérable. Une tentation aussi grave venait d'une énorme exagération ; mais elle fait éclater la. vertu des apôtres : voyez encore comme ils rapportent tout à Dieu.

Imitons-les en cela, et pensons que rien n'est à nous, puisque notre foi elle-même ne nous appartient pas. Pour voir qu'elle nous appartient bien moins qu'à Dieu , écoutez encore saint Paul : " Cela ne vient pas de nous, mais c'est un don de Dieu ". (Eph. II, 8.) Ne soyons donc jamais gonflés . d'orgueil, puisque nous ne sommes que des hommes, c'est-à-dire, de la terre et de la cendre, de l'ombre et de la fumée. Dites-moi , de quoi tirez-vous vanité? Vous avez fait l'aumône et épuisé vos richesses? Qu'est-ce que cela? Réfléchissez que Dieu aurait pu ne pas vous faire riche : Songez.aux pauvres ,songez surtout à ceux qui, après avoir tout donné et livré leurs corps eux-mêmes, ont dit : nous sommes des serviteurs inutiles. Vous vous êtes sacrifié à vous-même; le Christ s'est sacrifié pour vous; vous avez donné ce que vous aviez reçu ; le Christ n'avait rien reçu de vous. Songez à l'incertitude de l'avenir et ne vous enorgueillissez point, mais tremblez. Si vous avez quelque mérite , ne le diminuez pas par votre arrogance. Voulez-vous faire des actions véritablement belles ? Ne vous imaginez jamais avoir accompli de belles actions. Vous êtes vierge ?.mais bien des martyres aussi, étaient vierges, et la virginité ne les a pas défendues contre la cruauté et l'inhumanité.

Rien n'est comparable à l'humilité ; c'est la mère, la racine, l'aliment, le lien et la base de tous les biens : sans elle nous sommes impurs, abominables, exécrables. Supposez quelqu'un qui ressuscite les morts, fasse marcher les boiteux et guérisse les lépreux. S'il y met de l'orgueil , il n'est rien de plus souillé , de plus impie, de plus scélérat. Pensez que vous n'êtes rien par vous-même. Vous possédez l'éloquence et l'art d'enseigner? Ne croyez pas pour cela valoir plus que les autres. Vous,devez vous humilier d'autant plus, que plus de dons vous ont été accordés , car celui à qui l'on remet plus, aime plus (Luc, VII, 47). Sans compter les autres raisons, il faut vous humilier parce que Dieu vous a favorisé. Aussi vous devez trembler, car souvent ces faveurs peuvent vous perdre, si vous n'y veillez pas.

Pourquoi vous enorgueillir ? Parce que vous enseignez la sagesse ? Il est facile de le faire en paroles; enseignez-moi par l'exemple de votre vie : c'est la meilleure instruction. Vous vantez la modération, et là-dessus vous développez un long discours , vous faites couler à profusion les flots de votre éloquence. Il (150) vaudrait mieux, vous dira-t-on , l'enseigner en la pratiquant , car jamais l'enseignement borné aux paroles ne pénètrera l'esprit aussi bien que les actions. Si vous n'agissez pas , vous ne serez bon à rien, vous nuirez plutôt : mieux vaut se taire. Pourquoi cela? Parce que vous me proposez quelque chose d'impossible. Réfléchissez que si vous ne faites rien de tout ce que vous dites , je suis bien plus excusable de n'en rien faire, moi qui ne dis rien. De là cette parole du prophète : " Dieu dit au pécheur : Pourquoi parles-tu de ma justice? " (Ps. XLIX, 16.) Rien n'est donc plus nuisible que de voir un homme qui enseigne bien, mais dont la conduite contredit le langage : il en est résulté bien des maux pour l'Eglise. Aussi, excusez-moi, je vous prie , si je m'arrête là-dessus quelque temps. Bien des gens font tout ce qu'ils peuvent pour parvenir à parler longtemps devant la foule, et s'ils obtiennent les applaudissements du public , ils sont plus heureux que l'empereur : mais si leur discours se termine au milieu du silence, cet accueil froid et muet leur est plus pénible que l'enfer. Ce qui a bouleversé les églises , c'est que vous ne demandez point des discours qui vous remplissent de componction, mais qui vous charment par l'harmonie et l'arrangement des mots, comme si vous écoutiez des chanteurs et des musiciens ; et nous autres , nous prenons un soin ridicule et déplorable pour flatter vos goûts que nous devrions combattre.

4. Nous ressemblons à un père trop faible pour un enfant chétif, qui ne lui donnerait que des gâteaux , des friandises insignifiantes, ruais rien de nourrissant. Aux reproches des médecins, il répondrait : Que voulez-vous? Je ne puis pas voir pleurer un enfant. Malheureux, insensé et traître, indigne du nom de père ! Ne valait-il pas mieux le chagriner un instant pour lui rendre la santé, que de lui donner ce plaisir éphémère qui doit causer une douleur continuelle. Voilà ce que nous faisons, nous aussi quand nous travaillons à faire un discours élégant, bien disposé, harmonieux, afin de plaire au lieu d'être utiles; pour amuser, non pour toucher; pour recueillir des éloges et des applaudissements, mais non pour corriger les moeurs.

Croyez-moi, car je sais ce qu'il en est quand on m'applaudit dans un discours, je sens que je suis homme (pourquoi n'avouerais-je pas la vérité?), je me réjouis, je m'exalte. Mais rentré chez moi, je songe que ceux qui m'ont applaudi n'ont rien gagné à m'entendre; du moins, le peu de profit qu'ils en ont tiré s'est perdu avec le bruit des applaudissements : alors je me tourmente, je gémis et je pleure; il me semble, dans mon découragement, que mes discours ne servent à rien, et je me dis à moi-même : à quoi bon toutes mes sueurs, si ceux qui m'écoutent ne veulent point profiter de mes paroles?

Souvent j'ai songé à établir comme règle de défendre les applaudissements, et à vous persuader d'écouter en silence et dans une attitude convenable. Laissez-moi dire, je vous en prie, et croyez-moi : si vous y consentez, établissons dès à présent cette règle qu'il ne soit permis à personne. d'interrompre l'orateur par des applaudissements. Si quelqu'un veut admirer, qu'il admire en silence : personne ne l'en empêchera, et tout ce qu'il a de zèle et d'ardeur sera mieux employé à retenir le discours. Pourquoi applaudissez-vous? J'établis une règle là-dessus et vous ne pouvez pas l'observer, même en l'écoutant. Il en résultera une foule d'avantages, et notre sagesse en profitera beaucoup. Quand les philosophes païens parlaient, il n'y avait jamais d'applaudissements : pendant les prédications des apôtres jamais on n'a dit que l'auditoire les eut interrompus par des applaudissements. Cela sera un grand profit pour nous. Mais convenons bien de cela pour que les auditeurs restent tranquilles et l'orateur aussi. Quand même, après avoir applaudi, on retiendrait encore en s'en allant quelque chose de ce qu'on aurait entendu , cette manière d'approuver ferait toujours mauvais effet; mais je n'insiste pas là-dessus, de crainte de paraître trop sévère. Enfin, puisque cette coutume ne peut être que nuisible, détruisons cet obstacle, supprimons ces élans et coupons court à ces emportements de l'âme. Le Christ parla sur la montagne, et tout le monde garda le silence jusqu'à la fin de son discours. Je ne prive de rien ceux qui aiment à applaudir; au contraire, ils admireront davantage. Il vaut bien mieux écouter en silence, et pouvoir en tout temps, chez soi et ailleurs, applaudir par réflexion, que de rentrer sans rien rapporter et sans savoir pourquoi on a applaudi. Une pareille manière d'entendre n'est-elle pas ridicule? n'est-ce pas à la fois une flatterie et une dérision que de (151) vanter l'éloquence d'un orateur sans pouvoir expliquer ce qu'il a dit? C'est là une flatterie, que l'on comprendrait seulement chez celui qui entendrait des musiciens et des tragédiens, car il sait bien qu'il n'en pourrait faire autant : ici, quand il ne s'agit plus de mélodies et de belles voix, mais de sagesse et de raisonnements, comment excuser celui qui ne pourrait rendre compte du plaisir que lui a causé l'orateur? Rien ne convient mieux dans une église que le silence et le bon ordre. Le tumulte est à sa place dans les théâtres, les bains, les fêtes et les marchés, mais l'endroit où l'on enseigne les dogmes divins doit être le refuge du calme, de la tranquillité et de la sagesse ce doit être un port à l'abri des orages. Sachez-le tous, je vous en prie et je vous en conjure. Je cherche toutes les manières imaginables de me rendre utile à vos âmes : en voilà une qui me semble bien importante; elle me sera aussi profitable qu'à vous-mêmes. Elle nous préservera des chutes où pourraient nous entraîner l'amour des éloges et de la gloire; elle nous engagera à chercher dans nos discours l'utile plutôt que l'agréable; et à préférer sans cesse la force des pensées au choix et à l'arrangement des mots. Entrez dans l'atelier d'un peintre, vous y remarquerez un grand silence. Qu'il eu soit de même ici. car la noblesse des couleurs que nous employons ne permet pas de tracer des portraits de particuliers, mais seulement des images royales. Qu'est-ce donc? vous applaudissez encore? Je vois qu'il est difficile de vous détourner de ce travers, qui cependant n'est pas naturel et ne provient que d'une mauvaise habitude. Notre langue est un crayon, et le Saint-Esprit est l'artiste qui le dirige. Dites-moi, quand on administre les sacrements, voit-on du trouble, du tumulte? Dans les baptêmes, ou dans toute autre cérémonie, le calme et le silence ne règnent-ils pas? Le ciel même s'en réjouit ! Aussi les Grecs non convertis blâment vos applaudissements, comme si nous faisions tout pour la gloire et l'ostentation. Mais, dira-t-on, si l'on parvient à les supprimer, il n'y aura plus d'émulation? Il doit suffire, à celui qui aime les louanges, de les recueillir en comptant les fruits de sa prédication. Aussi, je vous en conjuré, établissons cette loi; afin que, faisant tout pour la gloire de Dieu, nous méritions sa clémence, par la grâce et la miséricorde de son Fils unique, Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
 

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXXI. LES APÔTRES BARNABÉ ET PAUL, AYANT ENTENDU CELA, DÈCHIRÈRENT LEURS VÈTEMÉNTS, ET S'AVANÇANT AU MILIEU DE LA FOULE , ILS CRIÈRENT : — " AMIS, QUE FAITES-VOUS? NOUS NE SOMMES QUE DES HOMMES FAIBLES COMME VOUS ET NOUS VOUS AVERTISSONS DE QUITTER CES ILLUSIONS POUR VUS CONVERTIR AU DIEU VIVANT QUI A FAIT LE CIEL, LA TERRE ET LA MER, ET TOUT CE QU'ILS CONTIENNENT ". (CHAP. XIV, VERS. 13, 14, JUSQU'AU VERS. 26.)
ANALYSE. 1 et 2. Courage de saint Paul.

3 et 4. Que la tribulation a de grands avantages. — Comment l'on doit supporter les injures. — Portrait de l'homme en colère qui nous montre toute la laideur de cette hideuse passion.

1. Voyez quelle véhémence montrent partout les apôtres ! Ils déchirent leurs vêtements, ils s'élancent, ils crient: tout ce que l'enthousiasme des esprits faisait pour eux, ils le repoussent et en témoignent leur affliction. En effet, t'eût été pour eux un véritable deuil, une douleur inconsolable, d'être regardés comme des dieux et de fortifier l'idolâtrie qu'ils venaient renverser. Sans doute c'était un piège du démon. Mais ils en ont horreur; et que font-ils? " Nous ne sommes ", disent-ils, "que des hommes faibles comme vous ". Ils détruisent le mal dès son origine; ils ne disent pas seulement: " Nous sommes des hommes ", mais: " des hommes comme vous ". Pour ne pas être honorés comme des dieux, remarquez ce qu'ils ajoutent: " Nous vous avertissons de quitter ces illusions pour vous convertir au Dieu vivant qui a fait le ciel, la terre et la mer et tout ce qu'ils contiennent ". (Ps. CXLV, 6.) Observez qu'ils ne s'arrêtent pas à citer les prophètes ni à dire pourquoi le Créateur a laissé les gentils à eux-mêmes. " Dans les siècles passés, il a laissé marcher toutes les nations dans leurs voies (15) ". Il dit qu'il l'a permis, mais il ne dit pas encore pourquoi, et, pour aller au plus pressé, il ne prononce même pas le nom du Christ. " Néanmoins, il n'a point cessé de se manifester, en répandant sur nous des bienfaits célestes , en nous envoyant les pluies et les saisons favorables aux récoltes, nous donnant une nourriture abondante et remplissant nos coeurs de joie (16) ". Il ne cherche pas à aggraver leur fauté, mais il les engage à rie servir que Dieu. En effet, les apôtres savaient que, s'il faut s'efforcer de parler de Dieu d'une manière digne de lui, il est encore plus important d'être utile à ceux qui écoutent. Voyez comme il dissimule le blâme qu'ils méritent. En effet, il aurait pu leur reprocher de jouir de tant de biens sans connaître celui qui les leur prodiguait: cependant il ne le dit pas ouvertement, il le donne seulement à entendre. " C'est du ciel ", dit-il, " que Dieu nous envoie les pluies ". David avait parlé de même: " L'abondance du froment, du vin et de l'huile a multiplié le peuple " (Ps. IV , 8) ; souvent, en parlant de la création, il revient sur ce sujet. Jérémie célèbre d'abord la Création , puis le bienfait providentiel des pluies ". (Jér. V, 24) D'après ces autorités, les apôtres ajoutent: " Dieu nous remplit de largesses et de joie ". C'est-à-dire, qu'il nourrit les hommes avec abondance, au lieu de leur donner le strict nécessaire. " Mais ils eurent beau parler, à peine purent-ils empêcher que le peuple ne leur sacrifiât (17) ". Voilà ce qu'il y eut de plus admirable chez eux : ils ne songèrent qu'à les détourner de leur folie.

" Plusieurs Juifs arrivèrent d'Antioche et d'Icone et gagnèrent le peuple; ils (153) lapidèrent Paul et le traînèrent hors de la ville , croyant qu'il était mort (18) ". Voilà l'œuvre du démon ! Les Juifs agissaient ainsi , non-seulement dans les villes , mais aussi dans les campagnes, et montraient autant d'ardeur à ruiner la prédication que les apôtres en mettaient à l'affermir. " Ils gagnèrent le peuple ; ils lapidèrent Paul et le traînèrent hors de la ville, croyant qu'il était mort". On reconnaît ici l'accomplissement de cette parole " Ma grâce te suffit, car ma force se montre tout entière dans la faiblesse "(II Cor. XII; 9); cela était plus grand que de guérir un boiteux. Les gentils les avaient regardés comme des dieux; mais, après avoir gagné le peuple , les Juifs le traînèrent hors de la ville. Si quelques habitants avaient admiré les apôtres , ïl est probable que tous n'avaient pas été du même avis: aussi vous voyez que, dans cette même ville où on les avait ainsi admirés, ils souffrent de cruels traitements. Pourquoi Dieu l'avait-il permis? c'est ce que Paul nous explique lui-même en disant: " Il ne faut pas que personne m'estime au-dessus de ce qu'il voit en moi, ou de ce qu'il entend dire de moi ". (II Cor. XII, 6.)

" Les disciples s'étant amassés autour de " lui, il se leva et rentra dans la ville (19) ". — Voyez quelle ardeur! voyez quel zèle fervent et enflammé ! Il revient dans la ville pour faire voir que, s'il la quittait, c'était pour répandre la parole de Dieu et pour éviter d'irriter personne. Cela faisait aux apôtres plus d'honneur que des miracles, et. eux-mêmes en étaient plus heureux. Car on ne dit pas qu'ils fussent satisfaits d'opérer des miracles , mais plutôt d'être jugés dignes de se voir méprisés pour la gloire du Seigneur; c'est ce qu'ils avaient appris par ces paroles du Christ: " Ne vous réjouissez pas parce que les démons vous sont soumis " (Luc , X, 20) ; leur véritable joie était de souffrir pour le Christ. Aussi revenaient-ils dans toutes les villes où ils avaient couru quelque danger. " Le lendemain , il partit avec Barnabé pour aller à Derbe. Après avoir annoncé l'Evangile dans cette ville et instruit plusieurs personnes , ils revinrent à Lystre, à Icone et à Antioche (20), fortifiant le courage des disciples, les exhortant à persévérer dans la foi , et leur montrant qu'il faut passer par bien des tribulations pour a entrer dans le royaume de Dieu (21) ".

2. Tels étaient leurs discours et leurs enseignements. " Ils fortifiaient le courage des disciples ", leur inspirant ainsi la constance et l'union, et les engageant à fuir toute occasion de péché. Grâce à l'accord qui s'établit entre les apôtres et leurs disciples, les uns parvinrent du premier coup aux prédications les plus persuasives, et les autres à comprendre la nécessité des souffrances et de la fermeté, ainsi qu'à rechercher moins les miracles que les épreuves. Aussi Paul disait-il: " Subissant les mêmes combats que j'ai soutenus, comme vous l'avez vu et entendu dire ". (Phil. I, 30.) Ils essuyaient de fréquentes persécutions ; partout ils étaient combattus, attaqués, lapidés. Aussi voyez quelles étaient leurs exhortations, et comme ils enseignaient à préférer les tribulations à toute chose. Voici encore une autre consolation qui leur était réservée : " Traversant la Pisidie, ils vinrent en Pamphylie, et ayant annoncé la parole du Seigneur à Perge, ils descendirent. à Attalie (23, 24) ". Car, pour ne pas laisser leurs disciples -se décourager en voyant ce que souffraient ceux qu'ils avaient d'abord regardés comme des dieux, ils vinrent près d'eux et les exhortèrent. Remarquez-le bien : Paul va d'abord à Derbe, pour laisser à la fureur populaire le temps de s'apaiser; puis il revient à Lyslre, à Icone et à Antioche, s'éloignant devant la. colère et revenant près du peuple apaisé. Vous voyez que la conduite des apôtres était dirigée non-seulement par la grâce divine, mais aussi par leur activité personnelle. " De là ils firent voile jusqu'à Antioche, d'où ils avaient été envoyés à la grâce de Dieu pour faire l'oeuvre qu'ils avaient accomplie (25) ". Pourquoi reviennent-ils à Antioche? Pour annoncer ce qu'ils avaient fait. Du reste la Providence dévoilait ainsi une grande oeuvre; c'est qu'il ne fallait pas craindre d'instruire les gentils. Voilà ce qu'ils viennent annoncer, pour que tout. le monde puisse le savoir. La Providence permet en même temps l'arrivée à Antioche de ceux qui s'opposaient à cette communication avec les gentils ;.mais les apôtres; partis de Jérusalem avec tant de courage, y reviennent avec une égale confiance; en même temps ils font preuve de soumission. En effet, s'ils avaient montré de l'indépendance en s'adressant aux gentils sans en.avoir reçu la mission, ils prouvent aussi leur obéissance en rendant compte de leurs travaux ; leur conduite n'est pas suspecte d'orgueil. C'était d'Antioche " qu'ils (154) avaient été envoyés à la grâce de Dieu " le Saint-Esprit l'avait ordonné, mais ce qui vient du Saint-Esprit vient aussi du Fils, car le Fils et le Saint-Esprit ont une même puissance et une même nature. " Après y être arrivés et avoir convoqué l'Eglise, ils racontèrent quelles grandes choses Dieu avait faites par eux, et comment il avait ouvert aux gentils la porte de la foi (26). Et ils demeurèrent là assez longtemps avec les disciples (27) " ; ils avaient raison, car c'était une grande ville qui avait besoin de docteurs.

Mais revenons à ce qui, précède. Ils avaient fait impression sur le peuple, en déchirant leurs habits, comme l'avait fait Josué, fils de Navé, quand son peuple fut vaincu. Ne croyez pas que cela fut indigne d'eux, ou inconvenant de leur part ; il n'en fallait pas moins- pour apaiser cet emportement, et pour éteindre cet incendie. Puisqu'ils ont dû avoir recours à de pareils moyens, nous ne devons reculer devant rien. Puisqu'ils ont à peine réussi de cette manière à convaincre le peuple, sans cela, que serait-il arrivé? S'ils avaient agi différemment, ils auraient passé pour des orgueilleux qui ne recherchent, que la gloire. Réfléchissez à la sage modération du langage des apôtres, ainsi étonnés et stupéfaits, quand il fallait réprimander le peuple. Il fut surtout retenu par ces paroles : " Nous sommes des hommes faibles comme vous, et nous vous avertissons de quitter ces illusions pour vous convertir à Dieu ". Cela voulait dire : nous ne sommes que des hommes, mais nous valons mieux que vos dieux, car ceux-là sont morts. Vous voyez que non-seulement ils indiquent les erreurs, mais ils enseignent la vérité ; tout cela, sans parler de choses invisibles. " Dieu ", dit-il, " a fait le ciel et la terre et tout ce qui s'y trouve ". Il prend les siècles à témoin de ses paroles. O Juifs insensés ! Ils ont eu l'audace de séduire un peuple qui honorait ainsi les apôtres et de lapider Paul. Ils l'ont traîné hors de la ville, peut-être parce qu'ils le craignaient encore ! " Les apôtres prièrent en jeûnant, pour recommander leurs disciples au Seigneur". Cela montre qu'il faut jeûner dans les tentations. Ils ne parlent pas de ce qu'ils ont fait, mais de ce que Dieu a fait par eux; ils en parlent aussi simplement que de leurs épreuves. Ils n'étaient. pas conduits par le hasard, ni par le désir de se reposer, tuais par la providence du Saint-Esprit, afin d'affermir la prédication chez les gentils. Et pourquoi, direz-vous, n'ont-ils pas fait. de prêtres à Chypre ni à Samarie? Parce que Samarie était près des premiers apôtres, et Chypre près d'Antioche, où. la parole divine se multipliait; ils allaient où leur secours était le plus nécessaire, surtout pour les gentils qui lavaient besoin de tout apprendre. Ils arrivèrent pour enseigner, parce que le Saint-Esprit leur avait imposé cette mission. Admirez l'ardeur de Paul ! Il ne délibère pas pour savoir s'il doit parler aux gentils, mais il leur parle sans hésiter. Aussi disait-il : " Je n'ai pas pris conseil de la chair et du sang ". (Galat. 1, 16.)

3. En réalité, la tribulation est un grand bien et un bonheur pour une âme forte et courageuse. Combien ont été ainsi conduits vers la foi divine et ont brillé d'un éclat incomparable ? Aussi faut-il toujours avoir un grand zèle, une adresse parfaite et une âme préparée à la mort; car pour aller au royaume des cieux, il n'y a pas d'autre chemin que ce. lui de la croix. Ainsi ne nous flattons point. On ne peint supporter les fatigues de la guerre si l'on recherche les plaisirs, l'argent, si l'on montre de la bassesse ou de la lâcheté : à plus forte raison dans cette guerre ! Ne pensez-vous pas que c'est la plus terrible de toutes? " Il ne s'agit pas de combattre contre des hommes de sang et de chair ". (Eph. VI, 12.) L'ennemi vous poursuit aux repas, à la promenade, aux bains. Il ne vous fait trêve que pendant votre sommeil ; même alors il vous attaque souvent en vous envoyant des pensées impures et des songes voluptueux. Et nous, comme si l'objet de ces attaques ne valait pas la peine d'être défendu, nous ne montrons ni tempérance, ni vigilance, nous ne songeons point à la multitude des puissances qui nous menacent, nous ne réfléchissons pas que notre indifférence même est déjà une défaite, et au milieu de pareils dangers nous vivons comme dans les délices de la paix. Croyez-moi , ces périls sont aujourd'hui plus grands que ceux auxquels Paul a été en butte. On lui lançait des pierres; maintenant on lance des paroles qui font plus de mal que des pierres. Que faut-il faire alors? Ce qu'il a fait lui-même. Il n'eut point de haine pour ses ennemis, mais il rentra dans la ville hors de laquelle ils l'avaient traîné , afin de répandre ses bénédictions sur ceux qui l'avaient ainsi maltraité. De même, si vous avez à supporter un homme grossier et insolent, (155) vous pourrez dire avec raison que vous aussi avez été lapidé ! Et ne dites point : je n'ai fait de mal à personne ! Quel mal Paul avait-il fait pour être lapidé? Il leur annonçait le royaume des cieux, il les détournait de l'erreur, il les ramenait à Dieu; tout cela méritait des couronnes , des applaudissements , des bienfaits sans nombre, et non des pierres cependant, voilà comment il fut récompensé ! Quelle victoire est plus brillante? " Ils l'ont traîné ", dit l'Ecriture : Vous aussi l'on vous a traîné, mais ne vous irritez pas et annoncez la parole de Dieu avec douceur. On vous a injurié? Taisez-vous, ou même, si vous le pouvez, répondez par des bénédictions, et, tout en annonçant la parole de Dieu, vous aurez en même temps enseigné la douceur et la bonté. Je sais que bien des personnes supportent plus facilement les blessures que les outrages, les plaies du corps que celles de l'âme; ruais ne nous affligeons pas et soulageons ceux qui s'affligent. Ne voyez-vous pas que les lutteurs, la tête meurtrie, les dents cassées, supportent leurs douleurs avec constance ? Pour vous il n'est pas besoin de grincer des dents ni de mordre. Songez à Notre-Seigneur et vous vous rappellerez les remèdes dont il dispose. Songez à Paul. Réfléchissez que vous, qui avez été frappé, vous êtes vainqueur, tandis que celui qui a frappé est vaincu ; cette pensée suffit pour tout guérir. On vous attaque; ne vous laissez pas entraîner , et vous avez fait votre devoir : demeurez ferme , et l'ennemi perd sa force. C'est une grande consolation de souffrir pour le Christ : autrement, vous ne prêchez pas le langage de la foi, mais celui de la sagesse humaine. Mais, direz-vous, plus je montrerai de douceur, plus l'on me persécutera. Ainsi, vous vous plaignez de ce qui doit augmenter votre récompense ? Mais , direz-vous, c'est un homme intraitable. Vous dites cela pour excuser votre faiblesse , car il sera bien plus intraitable , si vous vous vengez de lui. Si Dieu avait prévu que la vengeance pût rendre les méchants plus traitables, il vous aurait dit au contraire : Venge-toi. Mais il sait ce qui convient le mieux.

Ne faites pas de lois opposées à celles de Dieu; obéissez-lui. Vous ne valez pas mieux que Celui qui nous a créés. Il a dit : Supporte les injures ; et vous dites : Je rends les injures à celui qui me les fait, afin de le rendre plus traitable. Vous êtes donc plus sage que Dieu? Toutes ces paroles proviennent de la passion, de la dureté, de l'insolence, et sont contraires à la loi de Dieu. Ne faut-il pas lui obéir, quelque dommage que l'on souffre ? Quand Dieu a donné un ordre, nous ne devons jamais y contredire . " Une réponse soumise apaise la colère ". (Prov. XV, 4.) Mais il faut qu'elle soit soumise, bien loin d'être arrogante. Ce qui est bon pour l'un, l'est aussi pour l'autre; au contraire, si celui que vous voulez conduire au bien vous fait du mal; il s'en fait encore plus à lui-même. " Médecin; guéris-toi toi-même ". (Luc, IV, 23.) Il a dit du mal de moi. — Faites son éloge. — II m'a injurié. — Parlez-lui poliment. — Il a cherché à me nuire. — Faites-lui du bien. Que votre conduite soit l'opposé de la sienne, pourvu que vous songiez à son salut et que vous ne cherchiez pas à vous venger. Mais, direz-vous, après avoir souvent profité de ma patience, il est devenu pire qu'il n'était. — C'est son affaire, ce n'est pas la vôtre. Voulez-vous savoir ce que Dieu a souffert ? On a renversé ses autels, on a tué ses prophètes, et il a tout supporté; ne pouvait-il pas faire tomber la foudre? Puis, après qu'il eut envoyé ses prophètes et qu'on les eut tués, il envoya son Fils lui-même. Ainsi, plus l'impiété se déchaînait, plus il multipliait ses bienfaits. Vous, de même, si vous rencontrez un homme emporté, soyez le premier à lui céder; son caractère a besoin, plus qu'un autre, d'être traité avec douceur. Plus l'offense est grossière, plus_ elle réclame de bonté de notre part : un malade a besoin qu'on lui passe tout; il en est de même pour l'homme en colère. Quand une bête s'emporte, tout le monde la fuit ; il en est de même pour l'homme en fureur. Ne croyez, pas que ce soit là une marque de respect : est-ce que nous rendons hommage aux bêtes féroces et aux fous, quand nous les évitons? Pas le moins du monde; c'est plutôt une marque de mépris et d'injure; ou plutôt, il n'y a ni mépris, ni injure, mais pitié et bonté. Ne voyez-vous pas que les matelots, quand le vent s'élève, carguent les voiles pour que le navire ne s'engloutisse point; ne voyez-vous pas que le cavalier, dont le cheval s'emporte, le laisse aller au lieu de l'arrêter, de peur que la force ne lui manque tout à coup?

4. Agissez de même. La colère est un feu, une flamme ardente qui ne demande qu'à tout dévorer ; ne lui donnez pas d'aliments, et (156) bientôt tous les ravages s'arrêteront. La colère n'a pas de force par elle-même, si mien ne la nourrit. Autrement, rien ne peut vous excuser. Cet homme a perdu la raison, il ne sait plus ce qu'il fait : vous qui le voyez, qui appréciez ce spectacle et qui n'en devenez pas plus sage quelle indulgence méritez-vous ? Celui qui, arrivant dans un festin, verrait dès le vestibule les inconvenances d'un homme. ivre, puis ensuite tomberait aussi dans le même état, ne serait-il pas bien moins pardonnable après cet exemple? Ici il en est de même. Ne croyons pas nous excuser, en disant : Je n'ai pas commencé. Ce qui nous accuse, c'est justement que la vue de notre adversaire ne nous a pas rendus plus sages. C'est comme si un meurtrier disait : D'autres ont frappé avant moi. Il en est d'autant plus coupable, s'il a vu commettre des assassinats, et s'il n'a pas eu horreur d'en commettre lui-même.

Après avoir vu un homme abattu et épuisé par l'ivresse, vomir, rouler des yeux hagards, souiller la table et faire fuir ses voisins, si vous tombez dans le même état, n'en serez-vous pas plus coupable? Tel est aussi l'homme en colère: plus que celui qui.vomit il a les veines gonflées, les yeux enflammés, le coeur agité : il vomit des paroles plus impures que les déjections de l'ivrogne et qui ne sont pas mieux digérées, car sa rage ne lé permet pas. De même.que chez l'un l'excès de liquide soulève l'estomac et en fait tout sortir; de .même chez l'autre, une ardeur excessive soulève l'âme et ne lui permet pas de cacher ce qu'il faudrait taire : ce qui est bon ou mauvais à dire s'échappe pêle-mêle et le salit plus que ceux qui l'entendent. Fuyons donc.las gens en colère aussi bien que ceux qui vomissent. Que faut-il faire alors? Jeter de la cendre sur le vomissement et appeler tout bas les chiens pour qu'ils le mangent. Je, sais que je vous dégoûte, mais je voudrais que vous vous fussiez dégoûtés en le voyant et que vous n'eussiez pas envie d'en rire. L'homme qui injurie est plus immonde que " le chien qui revient à son vomissement " . Je ne ferais pas cette comparaison s'il ne vomissait qu'une fois, mais puisqu'il rejette encore les mêmes infamies, il semble qu'il les ait avalées de nouveau. Qu'y a-t-il de plus abominable, de plus impur que cette bouche qui avale de pareilles choses? Est-ce la nature qui l'y engage? non sans doute, rien n'est plus contraire à la nature.

Pourquoi cela? Parce qu'il n'est pas conforme, mais opposé à notre nature, d'injurier sans raison : ce n'est plus le langage d'un homme, mais celui d'une bête ou d'un fou. C'est une maladie qui répugne autant à notre nature qu'une maladie du corps. Or, si notre nature est obligée de supporter ce qui lui est contraire, elle se détruit peu à peu, tandis qu'elle subsiste si tout lui est conforme. J'aimerais mieux, me trouver à table près de quelqu'un qui mangerait de la boue. que. près d'un homme qui parlerait ainsi. Né voyez-vous pas les pourceaux manger des excréments? On peut dire que ces gens-là en font autant. Quoi de, plus dégoûtant que leurs paroles injurieuses? Ils n'ont garde dé prononcer un mot honnête et convenable, mais ils font et ils disent tout ce qu'il y a de honteux et d'indécent : ce qu'il y a de pis, c'est que le déshonneur qu'ils veulent jeter sur les autres rejaillit sur eux, et cette intention même prouve "ils se déshonorent. Je laisse de côté les calomnies : mais supposons qu'une courtisane célèbre ou. tout autre personnage trop connu se dispute avec quelqu'un, et qu'on échange des injures mutuelles. De quel côté viennent les paroles offensantes? On ne dit au premier que ce qui est su de tout le monde, et il n'en est pas de même pour le second : par conséquent, la réputation de l'un n'a rien à en craindre et celle de l'autre en souffre, beaucoup. Supposez. encore qu'un homme ait commis des fautes cachées :connues seulement d'un homme grossier qui, après avoir gardé quelque temps le silence, finit par l'injurier; eh bien ! l'offense- retombe plutôt sur l'offenseur. Comment cela ? Il a divulgué une mauvaise action, et donné en même temps une mauvaise opinion de sa véracité : s'il y a eu un meurtre de commis, lui dira-t-on, il fallait tout dire. Aussi tout le monde se détourne de lui avec horreur comme si ce n'était pas un homme; mais une bête sauvage et cruelle; on est moins indulgent pour lui que pour celui qu'il accuse. Nous ressentons moins d'éloignement pour ceux qui ont des infirmités que pour celui qui les dévoile quand on voudrait les dissimuler. Celui-là n'offense pas seulement la personne dont il parle , cette offense rejaillit sur lui-même ainsi que sur l'humanité : il a blessé ceux qui l'écoutaient, il n'a donc fait que du mal. Paul dit à ce sujet : ." Que vos discours soient bons et (157) édifiants, afin d'inspirer la piété à ceux qui vous écoutent ". (Eph. IV, 29.) Veillons à ce que notre langue ne dise que du bien, afin qu'on nous recherche et qu'on nous aime. Cependant, on est arrivé à cet excès de perversité, que bien des gens se glorifient de ce dont ils devraient rougir. Il y en a qui vous menacent ainsi : Prenez garde à ce que je dirai de vous. Ce sont là des paroles dignes d'une femme, et encore d'une vieille ivre et ignoble, d'une coureuse de rues, d'une entremetteuse. Il n'y a rien de plus honteux que ces paroles, et de plus indigne d'un homme; il semble réduit à la faiblesse d'une femme, s'il met sa force dans sa langue et son orgueil dans les injures, comme les histrions des foires, les baladins, les parasites et les flatteurs. Celui qui se vante d'un pareil talent ressemble plus à un pourceau qu'à un homme. Vous devriez vous cacher, vous. devriez, si quelqu'un raconte ce que vous avez dit, rougir devant ce cruel témoignage de votre lâcheté; loin de là, vous répétez partout vos propos injurieux. Songez que vous ne pouvez rien contre ceux que vous attaquez ainsi.

Aussi, je vous en conjure, en pensant à cette perversité dont bien des gens se glorifient, cherchons à amender, à corriger cette extravagance; écartons de notre ville ces réunions où l'injure a tant de part, veillons sur notre langage et évitons toute mauvaise parole, afin que nous puissions, purifiés de nos péchés, nous concilier la bienveillance d'en-haut et mériter la clémence de Dieu, par la grâce et la pitié de son Fils unique, auquel, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
 

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXXII. ILS DEMEURÈRENT LÀ ASSEZ LONGTEMPS AVEC LES DISCIPLES. — QUELQUES-UNS QUI ÉTAIENT VENUS DE JUDÉE, INSTRUISAIENT , AINSI LES FRÈRES : " SI VOUS N'ÊTES PAS CIRCONCIS SELON LA COUTUME DE MOÏSE, VOUS NE POUVEZ ÊTRE SAUVÉS. " (CHAP. XIV, VERS. 27 JUSQU'AU VERS. 1-14 DU. CHAP. XV.)
ANALYSE. 1 et 2. Discours de saint Pierre au concile de. Jérusalem.

2 et 3. Qu'if faut réprimer la colère. — Comment on petit guérir l'orgueil.

1. Vous voyez que les Juifs eux-mêmes avaient 'partout forcé les apôtres à se porter vers les gentils. Quand on commença à l'accuser, Paul ne fit que se justifier, afin de n'offenser personne; mais les Juifs se détournant de lui, il s'adressa aux gentils. Pour éviter tout excès d'un côté ou dé l'autre, il établit cette règle, que les apôtres étaient envoyés par Dieu pour parler indistinctement aux uns et aux autres, mais cela excita la jalousie de ceux qui arrivaient de Judée. Ceux-là, non-seulement exigeaient la circoncision, mais prétendaient que l'on ne pouvait être sauvé sans cela. Il fallait donc enseigner le contraire et dire que la circoncision lie procurait pas le salut. Voyez combien de.tentations de part et. d'autre ! Du reste, c'est la Providence qui a permis que Paul fût présent, afin de s'opposer à cette opinion. Paul ne dit pas : Qu'est-ce donc? Ne suis-je pas digne de confiance après tarit de miracles? Mais il usa de condescendance à leur égard. Remarquez, du reste, qu'en (168) apprenant ce qui s'était fait chez les gentils, tout le monde s'en réjouit, même les Samaritains.

" Paul et Barnabé s'étant donc fortement élevés contre: eux, il fut résolu, que Paul et Barnabé et quelques-uns d'entre les autres iraient à Jérusalem pour consulter les apôtres et les prêtres sur cette question (2). Les fidèles de cette église les ayant accompagnés à leur départ, ils traversèrent la Phénicie et la Samarie, racontant la conversion des gentils, et ils faisaient une grande joie à tous les frères (3). Etant arrivés à Jérusalem, ils furent reçus par l'église, les apôtres et les prêtres, annonçant tout ce que Dieu avait fait par leur moyen (4) ". Voyez quelle providence dirige tout cela ! " Plusieurs de la secte des pharisiens, qui avaient cru, s'élevèrent et soutinrent qu'il fallait circoncire les gentils et leur imposer la loi de Moïse (5). Les apôtres et les prêtres s'assemblèrent pour examiner cette question (6). Après qu'ils eurent beaucoup conféré ensemble, Pierre se leva, et leur dit: Frères, vous savez qu'il y a longtemps que Dieu m'a choisi parmi vous pour que les gentils pussent entendre de ma bouche la parole de l'Evangile et y croire (7) ". Observez que Pierre n'avait pas encore pris beaucoup de part à cette oeuvre, et que, jusque-là, il était pour les coutumes judaïques. Cependant il dit : " Vous savez tous ". Peut-être, en effet, se trouvait-il là quelques-uns de ceux qui l'avaient accusé autrefois d'être allé chez Corneille, et aussi quelques-uns de ceux qui l'y avaient accompagné; aussi invoque-t-il leur témoignage : " Il y a longtemps que Dieu m'a choisi ". Que veut-il dire quand il ajoute : " Parmi vous? " Il parle des fidèles de Palestine, ou seulement de ceux qui sont présents. Quand il dit : " Par ma bouche ", il montre que Dieu parle par sa voix et que son langage n'a rien d'humain. " Dieu qui connaît les coeurs, lui a rendu témoignage (8). ". Ainsi il les appelle à ce témoignage spirituel. " En leur, donnant le Saint-Esprit aussi bien qu'à nous ". Vous voyez que partout il met les gentils au niveau des Juifs. " Il n'a point fait de différence entre eux et nous, ayant purifié leurs coeurs par la foi (9) ". La foi à elle seule, dit-il, leur a donné tout ce que nous avons. Cela suffisait pour taire rentrer les Juifs en eux-mêmes. Il aurait pu leur apprendre aussi que la foi seule était nécessaire et dispensait des pratiques et de la circoncision, car il ne s'agissait pas seulement de soutenir la cause des gentils, mais de supprimer pour eux la loi de Moïse. Cependant on ne le dit pas encore. " Maintenant pourquoi tentez-vous Dieu en imposant aux disciples un joug que ni nos pères ni nous-mêmes n'avons pu porter? (10). Mais nous croyons que parla grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ nous serons sauvés aussi bien qu'eux; (11) ". Que signifient ces mots: " Pourquoi tentez-vous Dieu? " Ils veulent dire : Pourquoi manquez-vous de confiance en Dieu et le tentez-vous, comme s'il n'était pas capable de sauver par la foi? Conserver l'ancienne règle, est une marque d’incrédulité. Ensuite il remarque qu'eux-mêmes ne l'ont point observée, mais il ne les en accuse point, car il n'en rejette pas la faute sur eux, mais sur la loi. " Ce joug que ni nos a pères ni nous-mêmes n'avons pu porter mais c'est par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ que nous croyons devoir être sauvés aussi bien qu'eux ". Quelle puissance dans ces paroles ! Ce que Paul dit dans plusieurs passages de son épître aux Romains, Pierre le dit ici : " Si Abraham a été justifié par ses oeuvres, il a de la gloire, mais non devant Dieu ". (Rom. IV, 2.) Vous voyez qu'il s'agissait encore plus de l'instruction des Juifs que de la défense des gentils. Même sans cette occasion, un pareil langage n'aurait peut-être pas paru suspect; mais cette occasion étant donnée, c'était une raison de plus pour parler hardiment. Remarquez aussi tout ce qu'ils gagnent par les efforts de leurs adversaires: Sans cela ces choses n'eussent pas été dites, non plus que celles qui le furent plus tard. Les Juifs apprennent par là que quelles que soient leurs dispositions à l'égard des gentils, ils ne doivent pas s'opposer à.leur conversion.

Mais étudions encore ce discours. " Il m'a choisi parmi vous, et depuis longtemps ". C'est-à-dire : Ma mission est ancienne et ne date pas d'aujourd'hui. Cette considération est importante quand il s'agit de se séparer, même des Juifs convertis : il soutient donc ses paroles par les circonstances de temps et de lieu. Le mot " il m'a choisi " est aussi fort juste : il ne leur parle pas seulement d'une volonté, mais d'un choix. Comment s'est-il manifesté? Par le Saint-Esprit. Pierre montre aussi que ce qui s'est passé, témoigne non-seulement de la grâce, mais aussi de la vertu des (159) gentils, et que Dieu n'a pas été plus avare envers ceux-ci qu'envers les juifs. " Il.n'a fait ", dit-il, " aucune différence entre eux et nous ". C'est donc le coeur qu'il faut chercher partout, et il dit avec raison : " Dieu qui connaît les coeurs, lui a rendu témoignage ". C'est la même pensée que plus haut : " Seigneur, qui connaissez les coeurs de tous les hommes, dirigez-nous "., (Act. I, 24.) Et pour montrer que c'est bien là ce qu'il veut dire, voyez ce qu'il ajoute : " Il n'a fait aucune différence entre eux et nous ". Quand il parle du témoignage de Dieu en faveur des gentils, c'est un mot bien grave, tel que celui de Paul : " La circoncision n'a pas plus d'importance que le prépuce ". (I Cor. VII, 19.) Et aussi : " Afin de réunir les deux peuples en lui-même ". (Eph. II, 15.) Tout cela est en germe dans le discours de Pierre. Il ne dit pas : Les circoncis; mais : " Parmi nous " ; c'est-à-dire, parmi les apôtres. Pour ne pas les blesser, en disant qu'il n'y avait " aucune différence ", il ajoute : " Dieu a purifié leurs coeurs par la foi ", ce qui l'empêche de leur paraître suspect. Tout en supprimant ce qui pourrait choquer dans son langage, il finit par leur faire voir que l'ancienne loi était bonne, mais que les hommes étaient trop faibles pour la porter.

2. Cependant voyez ce qu'il y a de terrible dans la fin de son discours. Il ne s'appuie pas sur les prophéties, mars sur les faits présents dont ses auditeurs étaient témoins: En effet, ils les attestent, et ce qu'ils ont vu confirme ce qu'ils entendent. Observez aussi qu'il permet pour la première fois une discussion dans l'église, et qu'il y prend part. Et comme il ne dit pas des " circoncis ", mais des " gentils " "(et ainsi, d'une part, il exprime plus fortement sa pensée par une insinuation, et, de l'autre, il met en doute que l'on puisse se sauver en suivant la loi), voyez comme il poursuit : il montre que les Juifs sont en danger, car ce que la loi ne peut faire, la foi le peut, et que, cette loi n'existant même plus, ils sont dans un péril inévitable. Il ne leur dit pas : Vous êtes infidèles, ce qui serait trop dur, surtout pour une cause déjà gagnée. Il n'y avait pas dé gentils à Jérusalem; mais à Antioche il est clair qu'il y en. avait. Aussi les apôtres y vont et y passent assez longtemps. Cela avait déplu à plusieurs pharisiens qui étaient encore possédés de leur ambition maladroite et qui voulaient dominer les gentils. Mais Paul était un savant docteur et il s'y opposa : quand il revint, les dogmes commençaient à se préciser. Car si les apôtres de Jérusalem n'avaient pas eu les exigences des pharisiens, Paul et Barnabé les avaient bien moins encore. Voyez comme ceux qui n'avaient pas cherché à dominer, se réjouissent maintenant dans leur foi. Ils n'allaient pas faire des récits pleins d'orgueil et d'ostentation, mais se justifier (le la prédication qu'ils avaient faite aux gentils aussi ne disent-ils rien de ce qui leur est arrivé avec les Juifs. Les pharisiens étaient bien obstinés, puisque, même après leur conversion, ils conservaient leurs usages et n'obéissaient pas aux apôtres. Mais pour ceux-ci, remarquez comme ils parlent avec douceur et sans déployer leur autorité : ce qui plaît fait toujours plus d'impression. Ne voyez-vous pas que ce qui agit, ce n'est pas la force de leurs paroles, mais celle de leurs actions, celle du Saint-Esprit? Malgré de pareils soutiens, ils parlent doucement. On ne songeait pas à accuser ceux d'Antioche, mais cela en fournit l'occasion, tant était grand le désir de dominer chez ceux qui accusaient les apôtres, même sans les en prévenir. Ceux-ci ne firent rien de semblable; mais après avoir exposé leur doctrine par leurs discours, ils la développèrent avec une nouvelle ardeur par leurs écrits. C'est toujours une chose admirable que la bonté : mais je dis la bonté et non l'indifférence, la bonté et non la flatterie. Tout cela ne peut se confondre.

Rien n'irritait Paul, non plus que Pierre. Si vous avez des preuves, pourquoi vous emporter? Est-ce afin de les affaiblir? car un homme en colère ne peut convaincre de rien. Hier, nous avons déjà parlé sur la colère, rien ne nous empêche d'en parler encore aujourd'hui, car les observations répétées feront peut-être plus d'effet. Un remède peut avoir une certaine influence pour guérir une blessure, mais si on ne l'emploie pas souvent, sa vertu disparaît. Parce que je reviens sur le même sujet, ne croyez pas que je désespère de vous ; s'il en était ainsi, je, me tairais :. au contraire, si je vous parle, c'est que j'ai grande espérance de vous être utile. Plût au ciel que ces mêmes sujets fussent plus souvent traités dans nos entretiens, que toutes nos conversations, tous nos soins fussent employés à chercher les moyens de corriger nos vices ! N'est-ce pas, en effet, une opposition absurde ? Les (160) empereurs qui vivent dans le luxe et les plus grands honneurs, n'ont d'autre occupation, soit à table, soit partout ailleurs, que de chercher à vaincre leurs ennemis, et pour cela ils tiennent conseil chaque jour, rassemblent des officiers et des soldats, lèvent dés tributs, pensant qu'il n'y a que deux nécessités politiques: vaincre leurs ennemis, et maintenir leurs sujets en paix; notas, au contraire, nous ne songeons.pas à tout cela, même en rêve, mais nous pensons à acheter un champ ou des esclaves, à nous enrichir, à nous divertir chaque jour. Quant à ce qui nous touche véritablement nous-mêmes,, nous .ne voulons, seulement pas en entendre rien dire aux autres. De quoi donc pourra-t-on parler ? Du dîner? Cela regarde les cuisiniers. De l'argent? C'est l'affaire des banquiers et des marchands. Des maisons? Laissons cela aux architectes et aux maçons. De la terre ? C'est l'occupation des laboureurs. Ce qui devrait être notre unique occupation , c'est d'enrichir notre âme. Ne vous rebutez donc pas de nos discours. Personne ne blâme le médecin qui parle toujours de médecine, ni tes autres savants qui nous entretiennent de leurs sciences. Si nos défauts étaient assez bien corrigés pour ne plus réclamer nos observations, on nous accuserait peut-être de nous faire valoir quand nous continuerions à prêcher: on aurait tort. En effet, les, médecins ne s'adressent pas seulement. aux malades, mais aussi aux gens bien portants, et leurs livres ont une double intention : guérir la maladie et. conserver la santé. Ainsi, quand même nous.nous porterions bien, ce ne serait pas une raison de nous négliger, mais de tout faire pour maintenir notre santé.

3. Pour les, maladies de l'âme, nos discours ont donc deux.obligations à remplir: d'abord, de guérir la maladie , puis, après la guérison, d'empêcher les rechutes. Actuellement, nous, cherchons une méthode pour une cure difficile ; il n'est pas question de bonne santé ! Comment couper court à ce défaut déplorable ? Comment apaiser cette fièvre cruelle de la colère? Voyons d'où elle procède et détruisons la cause: D'où vient-elle d'ordinaire ? D'un excès d'arrogance et d'orgueil,. Supprimons cette cause et la maladie disparaîtra. Qu'est-ce que l'orgueil? D'où procède-t-il ? Nous sommes conduits à remonter vers un nouveau principe. Suivons donc la route que cette instruction nous marquera, afin d'arracher le mal jusque dans les profondeurs de ses racines. Qu'est-ce qui fait naître l'orgueil? C'est que nous ne nous étudions pas, nous-mêmes. Nous examinons avec soin la nature d'un terrain, quoique nous ne soyons pas laboureurs, ainsi que la valeur des plantes, de l'or, des habits, de tout enfin, quoique nous ne soyons pas marchands; mais quant à nous, quant à notre nature, nous n'y songeons pas le moins du monde. Mais, direz-vous, qui donc ne connaît pas sa propre nature? Bien des gens, pour ne pas dire tous; et, si vous le voulez, je vais vous en donner la preuve. Qu'est. ce que l'homme, dites-moi ? Si l'on vous demande : En quoi diffère-t-il des brutes? Quel lien a-t-il avec les puissances célestes? Que doit-il devenir? Pourrez-vous répondre juste à toutes ces questions? Je ne le crois pis.

Tout être provient d'une substance ; ainsi l'homme est, pour 'ainsi dire, la substance humaine qui doit devenir un ange ou une brute. Ce discours vous parait-il déplacé ici? C'est pourtant ce que les Ecritures vous répètent souvent. Il y a des hommes dont elle dit: " C'est un ange du Seigneur, et l'on cherchera le jugement sur ses lèvres " (Malach. II, 7); et aussi : " J'enverrai mon ange devant ta face ". (Id. III, 1.) Il y en a d'autres dont . elle dit : " Serpents, race de vipères ". (Matth. XII, 34.) Du reste, chacun peut se conduire de manière à devenir à la fois un homme et un ange: Que dis-je, un ange? Même un fils de Dieu; car il est écrit : " J'ai dit : vous êtes dieux et tous enfants du Très-Haut ". (Ps. LXXXI, 6.) Ainsi le plus admirable; c'est qu'il, dépend de lui de devenir Dieu, ange et fils de Dieu .: les hommes peuvent aussi créer des anges. Cela vous étonne peut-être? Mais écoutez ces mots du Christ : " Dans la résurrection, il n'y a plus de noces ni de mariage; on est semblable aux anges ". (Luc, XX, 35, 36.) Et aussi : " Que celui qui peut comprendre, le comprenne". (Matth.XIX,12.) En résumé, c'est la vertu qui fait les anges; or, nous sommes les maîtres d'être vertueux; donc nous pouvons créer des anges, sinon par nôtre nature, au moins par notre volonté. En effet, sans la vertu il ne sert à rien d'avoir la nature d'un ange ; cela se voit par le diable qui d'abord était un ange; au contraire, quand la. vertu existe, la nature humaine n'empêche rien. C'est ce que l'on voit par Jean qui était un (161) homme, par Elie qui est monté au ciel, et par tous ceux qui y monteront à leur tour. Leur corps ne leur a pas fait obstacle pour habiter le ciel, tandis que les démons n'ont pu y rester, quoiqu'ils fussent immatériels. Ainsi , que personne ne se tourmente et ne s'irrite contre les obstacles de sa nature, mais contre ceux de sa volonté ! Il a dégénéré d'un être incorporel, ce lion terrible dont il est dit : "Le diable, notre adversaire, tourne autour de nous comme un lion rugissant, cherchant qu’il pourra dévorer ". (I Pet. V, 8.) Nous, malgré nos corps, nous devenons des anges. Celui qui trouve une substance précieuse et qui la dédaigne parce qu'il ne s'y connaît pas, se fait beaucoup de tort à lui-même, qu'il s'agisse d'huîtres à perles , de coquilles à pourpre ou de toute autre chose semblable ; de même, si nous ignorons notre nature, nous la dédaignons complètement; mais si nous la connaissons, nous y donnons toute notre attention et nous en retirons un grand avantage. Elle nous fait avoir des vêtements royaux, une demeure royale; nous devenons rois nous-mêmes, et en nous tout est royal. N'abusons donc point de notre nature pour notre perte; Dieu nous a faits un peu inférieurs aux anges (Ps. VIII, 6, et Hébr. II, 7) ; c'est-à-dire qu'il nous a faits mortels , mais il nous a indemnisés de cette légère infériorité. Ainsi , rien ne nous empêche d'être des anges, dès à présent, si nous le voulons. Veuillons-le donc, veuillons-le, et, si nous parvenons à nous transformer ainsi , rapportons-en la gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !
 

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXXIII. APRÈS QU'ILS SE FURENT TU, JACQUES PRIT LA PAROLE ET DIT : " FRÈRES, ÉCOUTEZ-MOI. — SIMÉON VOUS A RACONTÉ COMMENT DIEU A SONGÉ D'ABORD A PRENDRE CHEZ LES GENTILS UN PEUPLE CONSACRÉ A SON NOM : — ET IL EST D'ACCORD AVEC LES PAROLES DES PROPHÈTES ". (CHAP. XV, VERS. 13, 14, 15, JUSQU'AU VERS. 34.)
ANALYSE. 1 et 2. Discours de saint Jacques au concile de Jérusalem, et lettre du concile aux chrétiens d'Antioche.

3et 4. Il ne se fait aucun bien ici-bas qu'il ne soit mélangé de quelque mal. — Qu'il est facile même pour un païen de distinguer l'Eglise véritable des sectes hérétiques.

1. Jacques était évêque de l'église de Jérusalem; aussi parle-t-il le dernier, et ainsi se trouve accompli ce passage de l'Ecriture : " Toute parole sera établie par la bouche de deux ou trois témoins ". (Deut. XVII, 6.) Remarquez avec quelle sagesse il fonde son avis sur les nouveaux et les anciens prophètes; en effet, il ne pouvait pas citer ses oeuvres personnelles, comme Pierre et comme Paul.

Aussi, la Providence avait-elle tout bien disposé pour que les travaux dont il s'agissait fussent l'ouvrage des apôtres qui ne devaient pas résider à Jérusalem, et que Jacques, qui enseignait dans cette ville, n'y eût pas de part, mais ne fût pas d'un avis opposé. Que dit-il? " Frères, écoutez-moi : Siméon vous a raconté... " Quelques personnes pensent que ce Siméon est celui dont saint Luc a parlé ; (162) d'autres croient que c'est un homonyme (1). Que ce soit l'un ou l'autre, il est inutile de le rechercher, il faut seulement recueillir ces paroles " Frères ", dit Jacques... ; voilà un homme plein de bienveillance et une harangue plus parfaite encore, puisqu'elle termine le débat. " Comment Dieu a songé d'abord à prendre chez les gentils un peuple consacré à son nom : et il est d'accord avec les paroles des prophètes ". Comme il était connu depuis peu de temps et qu'il n'inspirait pas autant de confiance que les anciens, il cite une ancienne prophétie, disant : " Ainsi qu'il est écrit : " Je reviendrai ensuite édifier de nouveau la a maison de David qui est tombée , je réparerai ses ruines et la relèverai (16); afin que le reste des hommes, et tous les gentils qui seront appelés de mon nom cherchent le Seigneur (17). C'est ce que dit le Seigneur qui " fait tout cela ". (Amos, IX, 11.) Quoi donc? Jérusalem a-t-elle été relevée ? N'a-t-elle pas plutôt été détruite ? Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Quelle est donc la restauration dont il parle? La même que celle qui suivit la ruine de Babylone. " Dieu connaît ses oeuvres a de toute éternité (18) ". Tout cela est digne de foi, car il n'avance rien de nouveau, mais tout a été prévu dès le commencement.

Enfin , il donne son avis : " C'est pourquoi je juge qu'il ne faut point inquiéter les gentils qui se convertissent à Dieu (19), mais qu'on leur doit seulement écrire qu'ils s'abstiennent des souillures des idoles, de la fornication, des chairs étouffées et du sang (20). Car, quant à Moïse , il y a eu de tout temps, dans chaque ville, des hommes qui le prêchent dans les synagogues, où on le lit chaque jour de sabbat (21) ". Comme les gentils ne connaissaient pas l'ancienne loi, il leur en impose avec raison quelques prescriptions , pour ne pas paraître l'abroger. Voyez, du. reste, qu'il ne les impose pas comme faisant partie de la loi, mais comme venant de lui-même, puisqu'il dit : " Je juge "; c'est-à-dire, je le pense de moi-même et non pour l'avoir lu dans la loi. Ensuite on prononce la décision générale. " Alors il fut résolu, par les apôtres et les prêtres avec toute l'Eglise, de choisir quelques-uns d'entre eux, pour envoyer à Antioche, avec Paul et Barnabé. ils choisirent

1 La Vulgate dit Simon, c'est-à-dire Pierre. Alors Jacques parle du discours qu'il vient d'entendre, ce qui parait plus naturel.

Jude, surnommé Barsabas, et Silas qui étaient les principaux d'entre les frères (22), et ils écrivirent par leur main ce qui suit... " (23"). Vous voyez qu'ils ne se contentent pas d'établir ces règles , mais pour qu'elles soient reçues avec plus de confiance, ils envoient quelques-uns d'entre eux, afin que Paul et ses . amis ne soient pas suspects. Voyez aussi quelle sévérité dans les termes de cette lettre : " Les apôtres, les prêtres et les frères, à nos frères d'entre les gentils, qui sont à Antioche, en Syrie et en Cilicie, salut. Comme nous avons su que quelques-uns qui venaient d'avec nous vous ont troublés par leurs discours et ont renversé vos âmes (en vous disant de circoncire vos enfants et d'observer la loi de Moïse (1), sans que nous leur, en eussions a donné l'ordre (24) ". Cela suffisait pour condamner cette témérité, mais la bonté des apôtres les empêche d'insister. " Après nous être rassemblés dans un même esprit, nous avons jugé à propos de vous envoyer des personnes choisies, avec nos chers frères Barnabé et Paul (25), qui ont exposé leur vie pour le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ (26) ".

On voit par là que ce n'était pas un ordre tyrannique, qu'ils étaient tous d'accord et qu'ils n'avaient écrit qu'après avoir bien réfléchi. Nous avons choisi, disent-ils, des messagers parmi nous. Ensuite, afin qu'on ne pût croire qu'ils fussent envoyés pour nuire il Paul et à Barnabé, voyez l'éloge de ces apôtres ! " Ils ont exposé leur vie pour le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous vous avons donc envoyé Jude et Silas, qui vous annonceront la même chose de vive voix (27). Car il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous... (28) " (tout cela n'a donc rien d'humain, puisque c'est le Saint-Esprit qui le décide) "de " ne point vous imposer d'autres charges " : ainsi ils avouent de nouveau que la loi est une charge pesante; du reste, ils s'expliquent à ce sujet : " D'autres charges que celles-ci qui a sont nécessaires : de vous abstenir de ce qui aura été sacrifié aux idoles, du sang, des chairs étouffées et de la fornication, dont vous ferez bien de vous garder (29) ". Certaines de ces prescriptions ne sont point dans la nouvelle loi, car le Christ n'en a point parlé; mais ils empruntaient cela à l'ancienne loi. En parlant

1 Le passage entre parenthèses est dans le texte grec du Nouveau Testament, et non dans la Vulgate.

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de " chairs étouffées", ils défendent le meurtre. " Ayant donc été envoyés, ils vinrent " à Antioche, où ils assemblèrent les fidèles et a leur remirent la lettre (30). Ceux-ci, l'ayant lue, eurent beaucoup de joie et de consolation (31) ". Pour mieux faire voir en quoi consistait cette consolation, il est encore écrit : " Jude et Silas étant eux-mêmes prophètes, consolèrent et fortifièrent les frères par plusieurs discours (32) : et après être restés là quelque temps, ils quittèrent les fidèles et retournèrent en paix auprès des apôtres a (33) ".

2. Plus de discussions ni de luttes; aussi, après les avoir fortifiés., ils partent en paix ils étaient venus pour critiquer Paul, et la doctrine de Paul s'établit. Ainsi, l'Eglise ne connaissait pas la. vanité, mais tout y respirait la modération. Voyez, en effet; Paul parle après Pierre, et personne ne lui impose silence. Jacques attend, et ne se hâte point de parler ; cependant il présidait l'assemblée. Jean et les autres apôtres n'élèvent pas la voix ; ils se taisent et ne s'emportent pas, tant leur âme était exempte de vanité!

Mais revenons sur ce qui précède. Après qu'ils se furent tu, Jacques prit la parole et dit: " Siméon a raconté comment Dieu conçut d'abord ce dessein ". Pierre avait parlé avec plus de véhémence, mais Jacques s'exprime plus posément. C'est ce que l'on doit faire dans une haute position; il faut laisser dire par d'autres ce qui peut être pénible à entendre et parler avec plus de douceur. Il a raison de dire : " Siméon a raconté ", il semble ne faire ici que rapporter l'avis des autres. Observez qu'il montre que depuis longtemps Dieu avait " ce dessein de prendre chez les gentils un peuple consacré à son nom ". Non-seulement il le choisit, mais encore il l'associe à son nom, c'est-à-dire à sa gloire. II ne regarde point la vocation des gentils comme une honte pour son nom, il l'appelle une gloire. En effet, cette gloire s'en accroissait. Mais il donne aussi à entendre quelque chose d'étonnant. Qu'est-ce donc? C'est que l'élection des gentils est la plus ancienne. "Je reviendrai ensuite édifier de nouveau la maison de David, qui est tombée". En réfléchissant là-dessus, on reconnaîtra que la maison de David est encore debout ; car, puisque c'est un de ses descendants qui règne, son royaume s'étend partout. Qu'importeraient les maisons et la ville, s'il n'y avait pas de sujets? Et quel dommage la ruine de la ville peut-elle causer, lorsque tout. le monde serait prêt à se sacrifier pour le souverain? Aussi, non-seulement cette maison subsiste, mais elle brille par-dessus toutes les autres car elle est aujourd'hui célèbre par tout l'univers. Or, si la maison de David a été relevée, il est de toute nécessité qu'elle ait été auparavant renversée. Quand il dit : " Je rétablirai ", il en explique la raison : " Pour que les autres hommes cherchent le Seigneur ". Si donc la ville a été relevée pour celui qui devait se choisir un peuple parmi les gentils, il est clair qu'elle a été élevée à cause de la vocation des gentils. Quels sont " les autres hommes? " Ceux qui étaient alors abandonnés. Mais observez qu'il en parle à leur place, c'est-à-dire en dernier. " C'est ce que dit le Seigneur qui fait tout cela ". Non-seulement il le dit, mais il le fait : ainsi la vacation des gentils est l'oeuvre de Dieu. On posait une autre question que Pierre résolut clairement en disant: Il n'est pas nécessaire de les circoncire. A quoi bon ce discours? C'est qu'on ne prétendait pas exclure les gentils fidèles; on disait seulement qu'il ne fallait les admettre que d'après l'ancienne loi. Voilà pourquoi Pierre a eu raison de parler ainsi ; mais comme c'était là ce qui inquiétait le plus l'auditoire, Jacques s'en occupe à son tour. Remarquez qu'il s'agissait de faire une loi pour ne pas accomplir la loi, comme Pierre l'avait déjà insinué : maintenant il fallait montrer que notre vocation, à nous autres gentils , était décidée depuis longtemps; c'est ce que fait Jacques; puis il arrive aux prescriptions dont les Ecritures n'ont point parlé ; il fait, pour apaiser les scrupules, une concession à la faveur de laquelle il émet cette conclusion : " Aussi je juge qu'il ne faut point inquiéter les gentils qui se convertissent", c'est-à-dire, qu'il ne faut pas les repousser. Car, si Dieu les a appelés et si nos pratiques les détournent, nous combattons contre Dieu. C'est pourquoi il parle avec raison des " gentils qui se convertissent ", montrant par là que c'était la providence céleste qui les réclamait et que leur obéissance ne faisait que répondre à son appel.

Qu'entend-il par ces mots: " Je juge? " cela signifie : J'ai le droit de décider ainsi. " Mais il faut leur écrire qu'ils s'abstiennent des (164) souillures des idoles, de la fornication, des chairs étouffées et du sang". C'étaient là des observations matérielles, mais nécessaires à suivre, car il eût été très-dangereux de les négliger. Pour que personne ne vienne dire pourquoi n'en écrit-on pas autant aux Juifs? il ajoute : " Quant à Moïse, il y a eu de tout temps, dans chaque ville, des hommes qui le prêchent"; c'est-à-dire, Moïse leur parle sans cesse. C'est ce qu'il entend par ces mots : " On le lit chaque jour de sabbat ". Voyez quelle tolérance ! Quand il ne voit pas d'inconvénient à le laisser prêcher, il l'accorde sans difficulté, et consent à ce que les Juifs l'étudient partout, mais il en détourne les gentils : de plus, les raisons pour lesquelles il appelle sur Moïse le respect et l'obéissance des Juifs, sont cause qu'il en détourne les gentils. Pourquoi ne leur enseigne-t-il pas cette loi? Parce que ceux-ci ne sont point disposés à la croire. Il fait voir aussi par là que les Juifs eux-mêmes n'étaient pas tenus d'en observer davantage. Si donc, semble-t-il ajouter, nous n'écrivions pas aux Juifs, ce n'est pas qu'ils doivent en observer davantage, mais c'est qu'ils ont quelqu'un pour leur donner ces prescriptions. Il ne dit pas : de peur de les scandaliser ou de les bouleverser, comme saint Paul écrivant aux Galates (Gal. I, 7), mais : je juge qu'il ne faut pas les inquiéter; il fait voir que cela les inquiéterait sans leur être utile. Ainsi, il enlève toutes les entraves. Il semble conserver la loi parce qu'il lui emprunte quelques prescriptions, mais en réalité il la supprime, parce qu'il ne les emprunte pas toutes. Il avait souvent parlé de ces prescriptions : mais il voulait paraître respecter la loi, et, d'un autre côté, donner ces règles comme venant, non pas de Moïse, mais des apôtres; alors, afin d'en établir. plusieurs, il en divisa une. C'est là surtout ce, qui les apaisa. C'est la Providence qui permet cette dispute, afin qu'après cela le dogme fût mieux établi. " Alors, il fut résolu par les apôtres de choisir les principaux parmi les frères pour les envoyer " : ils n'envoient pas les premiers venus, mais les principaux : " A ceux qui étaient à Antioche, en Syrie et en Cilicie ", où la séparation avait pris naissance.

3. Vous voyez qu'ils ne disent rien qui puisse les affliger; ils songent seulement à ce que tout soit bien réglé ; cela servait à ramener ceux qui avaient soulevé cette discussion. Ils ne leur disent point : Vous êtes de pernicieux séducteurs , ni rien de semblable; quoique Paul le, fasse au besoin comme quand il s'écrie: " Homme rempli de ruses ! " (Act. XIII,10.) Mais ici, puisqu'ils se corrigent, cela n'est plus . nécessaire. Remarquez encore qu'ils ne disent pas : Quelques-uns d'entre nous vous ont ordonné d'observer l'ancienne loi, mais " ils ont troublé et renversé vos âmes ". Cette expression est parfaitement juste ; quoique peu employée. Vos âmes , qui étaient déjà fortifiées solidement, ils les ont renversées comme un édifice, pour y substituer des matériaux de leur fabrique. " Cependant nous ne leur avions donné aucun ordre: Il nous a plu, après nous être rassemblés dans un même esprit avec nos chers frères Paul et Barnabé ". S'ils leur sont chers , ils ne les mépriseront pas, et s'ils ont exposé leur vie, ils sont dignes de foi. " Nous avons donc envoyé Jude et Silas qui vous feront entendre les mêmes choses de vive voix ". Il ne fallait pas, en effet, que la lettre parût seule, de peur qu'on ne la crût extorquée par de faux rapports. L'éloge de Paul fit taire tous ces propos. Car observez que ce n'est pas seulement Paul ou Barnabé qui arrive, ruais aussi des messagers de l'Eglise, afin que ni l'un ni l'autre ne fût suspect, et que l'on vit qu'ils étaient en communauté de dogmes avec ceux de Jérusalem. Cela prouve combien ils sont dignes de foi , sans se comparer eux-mêmes à la source de la foi, car ils sont loin de cet orgueil. Voilà le sens de ces paroles et de celles-ci : " Ce sont des hommes qui ont exposé leur vie pour le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ " Mais pourquoi ces mots : " Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous ", lorsqu'il suffisait de mettre: " Au Saint-Esprit? " Ils disent : " Au Saint-Esprit " pour montrer qu'il ne s'agit pas d'une décision humaine, et ils ajoutent: "À nous ", pour montrer qu'ils s'y soumettent, quoiqu'ils soient circoncis, " de ne vous imposer aucune autre charge ". Ils parlent ainsi, parce qu'ils s'adressent à des hommes faibles et timides; voilà pourquoi ils ajoutent ces mots. Cependant ils font voir que cette décision n'est pas une condescendance, un ménagement pour leur faiblesse , loin de là; ruais il s'agissait d'une pratique répugnante pour les maîtres, inutile et pénible pour les disciples. Voyez comme cette lettre est courte, comme elle ne contient rien de superflu, ni (165) développements oratoires , ni syllogismes, mais seulement la décision, car c'était la loi du Saint-Esprit, et souvent ils répètent cette expression de chargé pénible.

Les envoyés " assemblèrent les fidèles et leur remirent la lettre ". En outre , ils les exhortèrent par leurs discours, ce qui était nécessaire afin d'écarter tout soupçon. " Etant eux-mêmes prophètes , ils exhortèrent les frères par plusieurs discours ". On vit alors combien Paul était digne de foi. Sans doute ses paroles auraient dû suffire , mais il avait besoin d'un pareil appui. " Après être demeurés là quelque temps , ils retournèrent en paix ". Il n'y a plus de sédition , d'opposition. Il semble que tous se soient donné la main, comme le dit Paul : " Ils nous donnèrent la main en signe d'union à Barnabé et à moi " (Gal. 11, 9) ; et aussi . " Ils ne m'ont rien appris de nouveau". (Ibid., 6.) En effet, ils avaient approuvé son avis, l'avaient loué et admiré ! Ici il montre que sa doctrine pouvait se démontrer par des raisonnements humains et que le Saint-Esprit n'était pas indispensable pour cela; enfin que ses adversaires avaient commis une faute difficile à excuser, comme on le reconnaissait sans l'intervention du Saint-Esprit. Il montre que les autres prescriptions ne sont pas nécessaires ; donc elles sont superflues , puisque celles-ci sont les seules indispensables. " Vous ferez bien de vous abstenir de ces choses ". Cette parole montre que rien ne leur manquera , s'ils observent cette défense. Cela pouvait se dire seulement de vive voix , mais les apôtres envoyaient une lettre pour établir une loi écrite. Puis, afin d'assurer l'obéissance à cette loi, on la lut aux fidèles qui de leur côté s'y soumirent en paix. Ne nous scandalisons pas des hérésies. Dans les commencements de la prédication , voyez combien de scandales : je ne dis pas chez les infidèles , cela n'était rien , mais chez les fidèles eux-mêmes. D'abord Ananie, puis des murmures, après cela Simon le Magicien, puis les accusations contre Pierre à propos de Corneille , ensuite la famine , et enfin cette discussion qui était plus grave que tout le reste.

En effet, il ne peut se faire aucun bien sans que quelque mal ne s'y mêle. Ne nous troublons donc pas si nous voyons quelques scandales, mais rendons grâces à Dieu qui cherche à nous rendre meilleurs, car la vertu est souvent rehaussée, non-seulement par les tribulations, mais aussi par les tentations. En:effet, on ne montre pas un grand amour pour la vérité quand on la possède sans que personne vous en détourne ; mais cet amour éclate si beaucoup de personnes cherchent à vous induire en erreur. Eh quoi ! est-ce pour cela qu'arrivent les scandales? Je ne dis pas que Dieu en soit l'auteur, loin de là; mais il- ne les aurait jamais permis si la perversité des autres ne lui avait servi à nous perfectionner. " Accorde-leur de ne faire qu'un ". (Jean, XVII, 24.) Quand il arrive des scandales, cela ne nuit pas aux fidèles, mais plutôt leur est utile. C'est ainsi que les bourreaux sont les bienfaiteurs involontaires des martyrs; pourtant ce n'est pas Dieu qui excite leur fureur; de même ne nous inquiétons pas de ceux qui causent du scandale. Ce qui prouve l'excellence de la foi, c'est le nombre de ceux qui l'affectent et la contrefont; sans la beauté de la religion, il n'y aurait, pas d'hypocrisie ; je vais vous le faire voir clairement.

4. On cherche toujours à falsifier les parfums; comme par exemple les feuilles d'amome ; comme ces parfums sont rares et indispensables, on les contrefait de bien des façons, car personne ne voudrait imiter une chose qui n'aurait pas de valeur. L'aspect d'une vie pure provoque l'hypocrisie, car personne ne chercherait à ressembler à un méchant, mais plutôt à un solitaire. Que faut-il dire aux gentils, tels que les Grecs? Un grec se présente et dit : Je veux me faire chrétien, mais je ne sais à quoi m'arrêter; chez vous, il y a bien des disputes, des révoltes, des discussions tumultueuses; quelle secte faut-il embrasser? Que choisirai-je ? Chacun me répond : c'est moi qui dis la vérité ! Lequel croirai-je, moi qui n'entends rien aux Ecritures? Chaque secte, lui répondrons-nous , prétend s'appuyer sur les Ecritures, et nous aussi , assurément; car si nous prétendions vous convaincre par de simples raisonnements, cela vous étonnerait avec raison : au contraire, si"nous vous disons de croire aux Ecritures dans leur simplicité et leur vérité, vous jugerez facilement que celui qui les accepte est chrétien, et que celui qui les repousse ne l'est pas. Mais qu'arrivera-t-il si quelqu'un vient vous expliquer l'Ecriture à sa manière ? Pourrez-vous soutenir un autre sens et discuter les deux interprétations ? Votre question, me répondrez-vous, n'est pas raisonnable (166) ni judicieuse; comment pourrais-je décider pour ou contre vous? Je veux être disciple et vous me supposez déjà docteur. — Si quelqu'un nous tient ce langage, que lui répliquer? Comment le convaincre? S'il ne dit pas cela comme faux-fuyant et prétexte, demandons-lui s'il condamne les païens. Sa réponse nous suffira; s'il les condamne, il est des nôtres. Demandons-lui pourquoi il les condamne, car il a une raison pour cela. C'est, répondra-t-il évidemment, parce que leurs divinités étant des créatures, ne sont pas le Dieu incréé. Fort bien. S'il trouve ce même caractère chez les hérétiques, et l'opposé chez nous, est-il besoin d'en dire davantage? Tous nous confessons que le Christ est Dieu. Mais voyons ceux qui sont conséquents avec eux-mêmes et ceux qui ne le sont pas. Pour nous, en disant que le Christ est Dieu, nous ne lui attribuons rien qui ne soit digne de Dieu, nous disons qu'il possède la puissance, qu'il n'est pas esclave, mais libre, et qu'il fait tout de lui-même; l'hérétique dit tout le contraire. Je lui demanderai encore : votre intention, en étudiant une science telle que la médecine, est-elle simplement de recueillir au hasard tout ce qui se dit, malgré les différences d'opinion ? Vous n'admettrez pas sans examen tout ce que l'on vous dira, cela ne serait pas digne d'un homme; si vous avez du bon sens et du jugement, vous ne croirez que ce que vous saurez être vrai. Or, nous annonçons le Fils de Dieu, et nos discours s'accordent avec cette prétention ; nos adversaires disent aussi qu'ils l'annoncent, mais le même accord n'existe pas. Pour parler plus clairement , ils ont des hommes dont ils portent le nom; je veux parler du nom des hérésiarques, et chaque, hérésie a le sien ; pour nous, aucun homme ne nous a donné son nom; le nôtre rie vient que de la foi.

Mais votre hésitation n'est qu'un prétexte. Dites-moi , quand vous voulez acheter un habit, sans vous connaître aux étoffes, pourquoi cependant ne dites-vous pas : Je ne sais point acheter, on me tromperait? Ne faites-vous pas au contraire tout ce qu'il faut pour en juger? Quelque soit l'objet que vous veuilliez acheter, vous prenez toutes vos précautions; mais ici, vous parlez de manière à faire croire que vous ne voulez embrasser aucune secte chrétienne, Eh bien ! supposons un homme qui n'ait pas de religion du tout, et imaginons qu'il dise en général ce que vous dites des chrétiens en particulier : Il y a une infinité d'hommes, et ils ont des opinions diverses : l'un est païen, l'autre juif, un troisième chrétien; il ne faut admettre aucune croyance , car comment choisir entre ces dogmes qui se contredisent? Je suis disciple, je ne veux pas être juge ni condamner aucune opinion. On ne pourrait plus dire cela, même comme prétexte. Puisque vous avez su repousser les religions fausses ou altérées, vous saurez aussi, dans la véritable, reconnaître la meilleure foi. Pour celui qui n'a encore repoussé aucun dogme, le choix général sera facile; celui qui a fait ce premier pas, mais qui n'a pas encore déterminé son choix particulier, y sera conduit naturellement et peu à peu. Ne cherchons pas de détours ni de prétextes; tout cela est facile. Voulez-vous que je vous montre que tous ces retards sont des prétextes? Vous savez ce qu'il faut et ce qu'il ne faut pas faire; pourquoi donc ne faites-vous point ce qu'il faut, mais au contraire ce qu'il ne faut pas? Agissez tout autrement, puis interrogez Dieu de bonne foi, et il vous révèlera tout. " Dieu n'a point égard aux personnes " (Act. X, 34) ; mais dans toute nation, celui qui le craint et qui pratique la justice est accepté par lui. Celui qui l'écoute sans préjugé, ne peut manquer d'être convaincu. S'il existait une longueur à laquelle on dût tout rapporter, il n'y aurait pas besoin de calculer, il serait facile de reconnaître ceux qui mesurent bien ou mal; c'est ce qui existe pour la religion. Comment ne le voit-on pas? Cela tient à bien des causes : aux préjugés et aux passions humaines. Mais, observera-t-on, nos adversaires en disent autant contre nous. Eh quoi? nous sommes-nous séparés de l’Eglise? Avons-nous des hérésiarques? Avons-nous pris notre nom d'un homme ? Avons-nous, à leur exemple, des chefs, tels que Marcion, Manicheus, Arius, ou tout autre pro, moteur d'hérésie? Si nous nous rattachons à quelques noms, ce n'est pas à ceux des sectaires, mais à ceux des hommes qui ont gouverné et dirigé l'Eglise. Nous n'avons point de maîtres sur la terre, à Dieu ne plaise ! Mais un seul qui est au ciel. Telle est aussi, dira-t-on, la prétention de nos adversaires, mais ils ont leur nom qui les accuse et leur ferme la bouche. Les gentils aussi étaient d'opinions diverses, il y avait différentes écoles de philosophes, mais cela (167) n'empêcha personne d'embrasser la véritable religion. Cependant quand ils se consultaient à ce sujet, pourquoi ne disaient-ils pas à propos des chrétiens: Ce sont des Juifs comme les autres; lesquels faut-il croire? Mais ils obéirent à la loi qu'il fallait choisir. Nous aussi, obéissons aux lois de Dieu; faisons tout ce qui peut lui plaire, et réglons-nous d'après sa volonté pendant notre existence présente, afin qu'ayant passé dans la vertu le reste de notre vie, nous puissions jouir des biens qu'il promet à ceux qui l'aiment, et obtenir d'être mis au rang de ceux qu'il chérit, par la grâce et la bonté de son Fils unique, ainsi que de l'Esprit-Saint et vivificateur, Déité unique et véritable, maintenant et à toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
 

 

 

 

HOMÉLIE XXXIV. PAUL ET BARNABÉ RESTÈRENT A ANTIOCHE, OU ILS ANNONÇAIENT AVEC PLUSIEURS AUTRES LA PAROLE DU SEIGNEUR. — QUELQUES JOURS APRÈS PAUL DIT A BARNABÉ : " RETOURNONS VISITER NOS FRÈRES PAR TOUTES LES VILLES OU NOUS AVONS ANNONCÉ LA PAROLE DU SEIGNEUR , POUR VOIR EN QUEL ÉTAT ILS SONT ". (CHAP. XV, VERS. 35, 36,. JUSQU'AU VERS. 13 DU CHAP. XVI.)
ANALYSE. 1- 4. Séparation de Paul et de Barnabé; qu'elle a servi à la propagation de l’ Evangile. — Paul circoncit Timothée pour mieux abolir la circoncision. — Paul est invité en songe à se rendre en Macédoine. — Deux sortes de songes et visions.

5. Exhortation à orner son âme.

1. Remarquez une fois de plus, avec quelle complaisance ils prodiguent leur parole. Quant aux autres apôtres, saint Luc nous a déjà fait connaître leur caractère, et nous a fait voir que les uns étaient plus doux et plus indulgents, les autres plus fermes et plus sévères. En effet, les dons des hommes sont différents, et il est clair que cette différence est elle-même un don. Un caractère sympathise avec certaines moeurs, et un autre caractère avec certaines autres; changez tout cela, vous gâterez tout. Vous croyez voir parfois s'élever une discussion, mais tout est providentiel et rien n'arrive que pour mettre chacun à la place qui lui convient. Du reste, il. ne fallait pas que tous fussent au même rang; il fallait au contraire que l'un commandât et que l'autre obéit; c'est encore un effet de la Providence. Les Cypriotes ne ressemblaient pas à ceux d'Antioche ni aux autres fidèles; il fallait les traiter avec plus de douceur. " Barnabé voulait prendre avec lui Jean, surnommé Marc (37). Mais Paul le priait de ne pas emmener celui qui les avait abandonnés en Pamphylie, et n'avait pas pris part à leur oeuvre (38). Il y eut donc entre eux une contestation à la suite de laquelle ils se séparèrent; et Barnabé ayant pris Marc, fit voile pour Chypre (39). Paul ayant choisi Silas, partit avec lui, après avoir été a abandonné à la grâce de Dieu par les frères (40) ".

De même chez les prophètes, nous trouvons diverses habitudes et différents caractères : par exempte, Elie était sévère et Moïse était doux. Ici Paul fut inflexible; cependant il montre encore de la condescendance : " il priait Barnabé de ne pas emmener celui qui les avait abandonnés en Pamphylie ". Un général (168) ne voudrait pas garder constamment un serviteur indigne de lui: Il en est de même pour un apôtre. C'est ce que Paul fait voir à tout le monde, et à son collègue en particulier. Quoi ! direz-vous, Barnabé était-il un méchant homme? Nullement, et il serait même absurde de le penser. Quelle absurdité, en effet, d'appeler quelqu'un méchant pour une chose aussi peu importante ! Mais remarquez d'abord qu'il n'y avait aucun mal à ce qu'ils se séparassent, si par ce moyen ils pouvaient évangéliser tous les gentils; c'était même un grand bien. Remarquez ensuite que , sans cette occasion , ils eussent eu de la peine à se séparer. Peut-être vous étonnerez-vous que saint Luc n'ait point passé cela sous silence? Mais, ajouterez-vous, s'ils devaient se séparer, il fallait le faire sans discussion. C'est ici que la nature humaine se montre. Si les intérêts du Christ l'exigeaient, rien ne valait mieux que cette occasion. Du reste , une discussion n'est point blâmable quand elle a lieu sur de pareils sujets, et que chacun défend une idée juste. On ferait bien de la condamner si chacun des adversaires ne soutenait que son avantage particulier; mais quand tous deux cherchent à enseigner et à convertir, si chacun prend une route différente, quel mal y a-t-il à cela? Ils se dirigeaient souvent par la raison humaine, car ils n'étaient faits ni de pierre ni de bois. Vous voyez que Paul reprend le choix de Barnabé et donne ses raisons. Barnabé, qui avait été son compagnon et son associé dans tant de circonstances , avait sans doute beaucoup de respect pour lui, mais ce respect n'allait pas jusqu'à négliger son devoir. Lequel , des deux avait raison, ce n'est pas à nous d'en juger; mais ce fut tin événement providentiel, car sans cela, tandis que certains peuples auraient été visités deux fois, d'autres ne l'auraient pas été une seule. Ce n'était pas sans raison qu'ils étaient restés à Antioche, c'était pour enseigner, Qui enseignaient-ils? à qui prêchaient-ils l'Évangile? Tantôt aux fidèles, tantôt à ceux qui ne l'étaient pas encore. Comme il y avait une foule de scandales, leur présence était nécessaire: il faut voir non pas en quoi ils ont différé, mais en quoi ils ont été d'accord. Ainsi leur séparation produisit un grand bien et la prédication en prit un nouvel essor. Quoi donc ! se séparèrent-ils ennemis? Non certes, car vous voyez ensuite Paul combler Barnabé de louanges dans ses épîtres. " Il y eut entre eux une contestation " , mais ce n'était pas une hostilité ni une querelle. Cette contestation fit qu'ils se séparèrent, et avec raison; car ce que chacun d'eux pensait être utile, il n'aurait pu le faire plus tard, à cause de son compagnon.

2. Je crois que cette séparation a été décidée avec réflexion et qu'ils se sont dit l'un à l'autre : Puisque je ne veux pas ce que tu veux, ne disputons pas, allons chacun de notre côté. Ils montrèrent donc beaucoup de condescendance mutuelle. Barnabé voulait respecter l'oeuvre de Paul, et c'est pour cela même qu'il le quittait: de même Paul ne voulait pas nuire aux travaux de Barnabé: aussi agit-il de même en le laissant aller. Plût au ciel que chez nous aussi les séparations n'eussent pas d'autre cause que le zèle de la, prédication ! " Paul ayant choisi Silas partit avec lui, après avoir été abandonné à la grâce de Dieu par les frères ". Voilà un homme admirable et véritablement grand ! Cette discussion fut bien profitable pour Marc: la sévérité de Paul le convertit et l'indulgence de Barnabé empêcha qu'il ne fût laissé de côté: tel est l'avantage auquel aboutit en résumé cette lutte. Se voyant repoussé par Paul, il s'effraya beaucoup et se condamna lui-même; mais se voyant protégé par Barnabé , il s'attacha à lui, et le disciple fut corrigé par la contestation élevée entre les apôtres, tant il fut loin d'en être scandalisé ! Il l'eût été sans doute si les apôtres n'avaient agi que par vanité, mais puisqu'ils semblaient ne rien faire que pour son propre salut et que cette discussion prouvait qu'on faisait bien de l'estimer, de quoi pouvait-il s'étonner?

3. Remarquez la sagesse de Paul. Il n'entre point dans d'autres villes avant de visiter celles qui avaient déjà reçu la parole. " Il traversa la Syrie et là Cilicie, confirmant les Eglises (41) ". " Il arriva à Derbe et à Lystre (XVI,1) ". En effet, il n'aurait pas été raisonnable de courir au hasard. Agissons de même, et que les premiers instruits soient aussi les premiers perfectionnés, pour qu'ils ne fassent pas obstacle à ceux qui les suivent. " Visitons nos frères ", dit-il, " pour voir en quel état ils sont ". Il était naturel qu'il l'ignorât; aussi voulait-il les revoir. Voyez comme il est toujours vigilant, inquiet, incapable de repos et s'exposant à mille dangers. Observez que ce n'est point par crainte qu'il est venu à Antioche. Il ressemble à un médecin qui va voir ses (169) malades, et il montre la nécessité de visiter encore les villes " où ils ont annoncé la parole du Seigneur ". Barnabé s'est éloigné et ne l'accompagne plus. " Paul choisit Silas et fut abandonné à la grâce de Dieu ". Que signifie cela? C'est que les frères prièrent et invoquèrent Dieu pour lui. Vous voyez partout combien la prière des frères est puissante. Il fit la route à pied, afin de pouvoir être utile à tous ceux qui le voyaient, et cela se comprend quand les apôtres devaient se hâter, ils voyageaient par mer; mais ici il en était autrement : " Il rencontra un disciple, nommé Timothée, fils d'une femme juive fidèle et d'un père gentil. Les frères qui étaient à Lystre et à Icone, rendaient un témoignage avantageux de, ce disciple (2). Paul voulut donc qu'il vînt avec lui ; et l'ayant pris, il le circoncit, à cause des Juifs qui étaient en ces lieux-là; car tous savaient que son père était gentil (3) ".

Ici l'on doit être frappé de la sagesse de Paul. Lui qui avait soutenu tant de luttes contre la circoncision, qui n'avait eu ni trêve ni repos avant d'avoir tout réglé et fait triompher son opinion, le voilà qui circoncit un disciple ! Non-seulement il ne s'oppose point à cet usage, mais il le pratique lui-même. Rien n'égalait la prudence de Paul ; il agissait toujours pour le bien et non d'après un parti pris. " Il voulut qu'il vînt avec lui ". Admirez cette précaution de l'emmener, " à cause des Juifs qui étaient en ces lieux-là ". Voilà pourquoi il l'a circoncis, car les Juifs n'auraient jamais accepté la parole de Dieu de la bouche d'un incirconcis. Et qu'en résulta-t-il? Voyez quel avantage ! Cette circoncision tendait à détruire la circoncision, puisque le nouveau fidèle devait prêcher les dogmes des apôtres. —Voyez une contradiction, et une contradiction qui produit l'édification. Ce n'est plus avec d'autres qu'ils sont en lutte : ils se contredisent eux-mêmes , et c'est pour édifier l'Eglise. Ainsi, voulant supprimer la circoncision, Paul la pratique pour mieux la supprimer. " Les Eglises croissaient en nombre de jour en jour (5) ". Voilà à quoi servait la circoncision. Il ne s'arrête pas là, puisqu'il venait seulement pour visiter; mais que fait-il? Il va plus loin. " Allant de ville en ville, ils donnaient pour règle aux fidèles de garder les ordonnances qui avaient été établies par les apôtres et par les prêtres de Jérusalem (4).

" Aussi les Eglises étaient confirmées dans la foi, et croissaient en nombre de jour en jour (5). Lorsqu'ils eurent traversé la Phrygie et la Galatie, le Saint-Esprit leur défendit d'annoncer la parole de Dieu en Asie (6). Etant venus en Mysie, ils se disposaient à passer en Bithynie , mais l'Esprit ne le permit pas (7) ". L'auteur ne dit pas pourquoi ces défenses leur furent imposées, il se contente de les rapporter, ce qui nous apprend qu'il faut obéir sans en rechercher la raison, et nous montre aussi que souvent ils agissent d'après la sagesse humaine. " Ils passèrent ensuite la Mysie, et descendirent à Troade (8). Paul eut une vision pendant la nuit : un Macédonien lui apparut et lui fit cette prière : Passez en Macédoine et secourez-nous (9) ". Pourquoi cette vision, et pourquoi le Saint-Esprit ne commanda-t-il pas lui-même? C'est qu'il voulait aussi exercer son influence de cette manière. Souvent les saints sont visités par des songes, et saint Paul lui-même, au commencement de sa conversion , vit apparaître un homme qui lui imposait les mains. Actuellement, le Saint-Esprit l'entraîne, parce moyen, à étendre davantage sa prédication. C'est pour cela que, d'après l'ordre du Christ lui-même, Paul ne doit pas s'arrêter dans d'autres villes.

En effet, les habitants de ces contrées devaient sans doute être instruits encore longtemps par Jean, et n'avaient peut-être pas besoin d'autres secours : aussi Paul n'avait-il pas besoin d'y rester. Il partit donc pour continuer son voyage. " Aussitôt qu'il eut eu cette vision, nous nous disposâmes à passer en Macédoine, ne doutant point que Dieu ne nous appelât, pour y prêcher l'Evangile (10). Nous étant donc embarqués à Troade, nous vînmes droit à Samothrace et le lendemain à Néapolis (11). De là à Philippes, qui est la première colonie romaine qu'on rencontre de ce côté-là, en Macédoine, où nous demeurâmes quelques jours (12) ". C'est ainsi que plus tard le Christ lui apparaît et lui dit : " Il faut que tu te présentes devant César". (Act. XXVII, 24.) Ensuite il rapporte les lieux où il passe, il détaille son récit, et indique où il s'est arrêté : il a séjourné dans les villes importantes et a seulement traversé les autres la colonie établie dans une ville en montrait l'importance.

Mais revenons à ce qui précède. Paul montre à Barnabé leur départ comme indispensable, (170) en lui disant : " Visitons les villes où nous avons annoncé la parole de Dieu ". Cependant, devait-il prier celui qu'il devait bientôt réprimander?

4. C'est ce qui se passe encore entre Dieu et Moïse. L'un supplie et l'autre s'irrite, comme quand il dit à Moïse : " Si son père lui avait craché à la figure " (Nomb. XII,14); et aussi : " Laisse-moi faire et dans ma colère je détruirai ce peuple ". (Exod. XXXII, 10.) C'est ce que l'on voit aussi lorsque Samuel pleure Saül. (I Rois, XV, 35.) Dans ces circonstances d'où résultent tant d'avantages, l'un est irrité, l'autre ne l'est point; c'est ce que nous voyons ici. Du reste, cette contestation a sa raison d'être pour qu'elle soit profitable et n'ait pas l'air d'une fiction. Barnabé aurait fini par, céder dans cette occasion, lui qui cédait d'ordinaire, lui qui aimait Paul au point qu'il l'avait cherché à Tarse et présenté aux apôtres, qu'il avait confondu leurs aumônes et soutenu ses dogmes. Il ne se serait point fâché dans cette circonstance, mais tous deux se séparent pour commencer ou achever l'instruction de ceux qui avaient besoin de leurs leçons; c'est ce que Paul dit encore plus loin : " Ne vous fatiguez jamais de faire le bien ". (II Thess. III, 13.) Dans ce passage il y a des gens qu'il blâme, et en même temps il recommande de faire du bien à tout le monde. C'est aussi ce que nous avons l'habitude de vous dire. Ici encore il me semble que certaines personnes en voulaient à Paul ; du reste, en les mettant à part, il fait tout, il avertit, il exhorte. Il y a une grande puissance dans la concorde, dans la charité; ce que vous demandez est très-important, et vous ne l'êtes guère; n'importe, on écoutera toujours votre demande ; ne craignez rien. " En passant dans les villes, il rencontra un disciple, nommé Timothée, dont les frères, qui étaient à Lystre et à Icone, rendaient bon témoignage ". La foi de Timothée était grande, puisque tout le monde en rendait un pareil témoignage. Paul trouva en lui un autre associé pour remplacer Barnabé. Aussi lui dit-il: " Je me souviens de tes larmes et de ta foi sincère qu'ont eue d'abord ton aïeule Loïde et ta mère Eunice ". (II Tim. IV, 5.) Lorsqu'il le prit et le circoncit ", il en dit la raison : c'était " à cause des Juifs qui étaient dans ces lieux-là ". Voilà pourquoi il le circoncit, ou bien encore à cause de son père qui ne s'était pas séparé des gentils, et qui, par conséquent, n'était pas circoncit;. Voilà déjà, comme vous le voyez, une dérogation à la loi. Quelques personnes pensent que Timothée était né après la prédication de l'Évangile, mais cela n'est pas certain. " De" puis l'enfance ", lui dit Paul, " tu con" nais les saintes Ecritures ". Ces mots signifient peut-être encore qu'il voulait l'instituer évêque, et qu'il ne pouvait rester incirconcis. En effet, cette obligation n'existait plus pour les gentils qui se convertissaient : c'était là un grand pas de fait que d'avoir écarté un sujet de scandale aussi ancien. On commençait à abroger cette coutume en décidant que les gentils pouvaient s'en abstenir sans qu'on les blâmât, et sans qu'il leur manquât rien pour la religion ; le reste devait venir tout seul, Cependant comme Timothée devait exercer la prédication, Paul le circoncit, quoiqu'il fût gentil par son père et fidèle par sa mère. Du reste, Paul ne s'inquiéta pas de cette circonstance, parce que l'oeuvre immense qu'il accomplissait regardait les gentils; mais il pratiqua cette circoncision, parce que Timothée devait répandre la parole du Seigneur. Observez ici tout le bien qu'il accomplit quand il semble se contredire. " Les églises se multipliaient". Vous voyez que cette circoncision, non-seulement n'a fait aucun mal, mais, a procuré même de grands avantages.

" Aussitôt qu'il eut eu cette vision, nous nous disposâmes à passer en Macédoine, ne donnant point que Dieu nous y appelât ". Cette apparition n'était pas celle d'un ange, comme à propos de Philippe et de Corneille : qu'était-ce donc? Cette vision rentre dans l'ordre naturel et non dans l'ordre surnaturel. Les manifestations naturelles ont lieu pour des ordres faciles à suivre : celles qui sont surnaturelles interviennent pour des devoirs plus pénibles. Un songe suffisait pour le retirer d'une ville où il voulait prêcher ; mais , quand ce désir était devenu une passion, il n'en pouvait être détourné que par une révélation du Saint-Esprit. C'est ainsi que, Pierre entendit ces mots : "Lève-toi, et descends ". (Act. X, 20.) Ainsi le Saint-Esprit ne se manifeste pas lui-même quand il s'agît de choses faciles: il suffit d'un songe. Joseph; qui était facile à persuader ne voit rien qu'en songe; d'autres ont une véritable vision. C'est ce qui était arrivé à Corneille et à Paul lui-même. Mais ici, " il lui apparaît un Macédonien, qui le priait ainsi ".

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Il ne dit pas: qui ordonnait, mais "qui priait"; c'est-à-dire, qui lui demandait ce dont il avait besoin. Pourquoi ces mots: ne "doutant point"? c'est-à-dire, conjecturant. En effet, ils devaient le conclure de cette vision, apparue seulement à Paul, des défenses que le Saint-Esprit leur avait faites et de la proximité où ils étaient de la Macédoine. Ils en étaient encore avertis par la direction de leur navigation, car il n'y avait pas longtemps qu'ils avaient approché de cette frontière de la Macédoine. On reconnaît ici l'avantage providentiel de cette contestation. Sans cela, l'oeuvre du Saint-Esprit aurait été incomplète, et la Macédoine n'aurait pas reçu la parole divine. Un pareil progrès montre que ce n'était pas seulement l'action des hommes. Aussi Barnabé ne s'en fâcha point; seulement " il y eut une contestation entre eux". Ils n'en furent pas plus irrités l'un que l'autre.

5. Nous voyons par là qu'il ne faut pas écouter ces paroles sans attention, mais les étudier et nous en pénétrer : car tout cela n'est pas écrit en vain. C'est un grand malheur de ne pas connaître l'Ecriture : ce qui devrait être notre salut, peut devenir notre perte. C'est ainsi que l'on voit souvent des remèdes souverains, ne servir qu'à la destruction et à la mort de ceux qui les emploient sans en connaître l'usage, et des armes tuer quelquefois les imprudents qui voulaient les utiliser pour leur défense. La raison en est que nous songeons à toute autre chose qu'à l'avantage de notre âme, et que nous sommes préoccupés de tout, excepté de ce qui nous importe le plus. Nous veillons toujours à la solidité de notre maison, et nous craignons pour elle les ravages des années et des orages ; mais notre âme ne nous inquiète pas : nous avons beau la voir menacée de fond en comble, peu nous importe. Si nous avons des animaux, nous veillons sur eux , nous les faisons soigner, guérir; en un mot, nous n'épargnons rien. Nous tenons à ce qu'ils soient bien abrités, et nous recommandons à ceux qui en sont chargés de ne pas les fatiguer par des exercices ou des fardeaux excessifs, de ne pas les faire sortir de nuit quand le temps n'est pas favorable, de ne pas trafiquer sur leur nourriture; enfin nous faisons une foule de prescriptions pour nos animaux, tout cela sans songer à notre âme. Mais pourquoi m'arrêter sur ceux des animaux qui nous sont utiles? Bien des gens ont des oiseaux qui ne servent qu'à les amuser ; cependant ils font là-dessus une foule de recommandations, ils n'oublient et ne négligent rien : enfin nous sommes préoccupés de tout, excepté de nous-mêmes. Sommes-nous donc inférieurs à toutes ces créatures? Nous sommes fâchés, si l'on nous injurie en nous appelant : chien; mais quand nous nous injurions ainsi nous-mêmes , non par nos paroles, mais par nos actions, en prenant moins de soin de notre âme que de nos chiens, cela ne nous choque point. En vérité, c'est à n'y rien comprendre. Combien voit-on de gens qui font en sorte que leurs chiens ne mangent pas plus qu'il ne faut, afin que leur appétit non satisfait, les rende plus légers et plus ardents à la chasse, tandis qu'ils ne s'imposent à eux-mêmes aucune règle contre les excès du plaisir; ils semblent ainsi apprendre la sagesse aux animaux dont ils empruntent la brutalité.

Voilà une chose étrange. Qu'est-ce donc que la sagesse des animaux, direz-vous ? Ne trouvez-vous pas une grande sagesse chez le chien affamé qui saisit une pièce de gibier, et qui, sachant s'abstenir de cette nourriture mise à sa portée, fait taire son appétit pour attendre son maître? Rougissez donc, et vous-même exercez-vous à une pareille sagesse. Vous n'avez aucune excuse. Puisque cet être qui, par sa nature, n'a ni parole ni raison, peut acquérir une pareille sagesse, vous en êtes bien plus capable. En effet, cela ne vient pas de leur nature, mais des soins de l'homme; car autrement tous les chiens seraient de même. Tâchez donc de ressembler à des chiens comme ceux-là. Vous me forcez à de pareilles comparaisons. Je voudrais vous comparer aux anges, mais vous diriez qu'ils sont trop au-dessus de nous; aussi je ne parle pas des anges : à Paul ? vous, diriez que c'était un apôtre ; aussi je ne parle point de Paul: à un homme? vous diriez que, s'il a été sage, c'est qu'il a pu l'être; aussi, je ne parle point d'un homme, mais d'un animal dont la sagesse ne provient ni de sa nature, ni de sa volonté : Chose étrange ! elle ne vient pas de lui-même, mais de vos soins à vous-même. Il ne songe pas qu'il est fatigué, épuisé par sa course, qu'il s'est donné la peine de prendre cette proie ; ou plutôt, il laisse tout cela de côté pour obéir à son maître et vaincre son appétit. Oui, direz-vous, mais il attend des éloges, il attend une meilleure nourriture, Eh bien ! dites vous à (172) vous-même que le chien méprise les avantages présents à côté de ceux de l'avenir, tandis que l'espérance du bonheur futur ne peut vous détourner des jouissances actuelles. Le chien sait encore que, s'il déchire le gibier destiné à son maître, non-seulement il en sera privé, mais qu'il n'aura même pas sa pâture habituelle et qu'il aura des coups au lieu de nourriture. Vous, au contraire, vous ne pouvez même pas voir cela, et la raison ne fait pas pour vous ce que l'habitude fait pour le chien. Cherchons donc à imiter les chiens. Les faucons et les aigles nous donnent des leçons semblables . au lieu de chasser les lièvres et les chevreuils, ils poursuivent les oiseaux, et c'est encore l'homme qui les instruit. Voilà ce qui peut nous condamner ou nous servir d'exemple.

Je vous parlerai encore des chevaux sauvages et indomptés, qui ruent et qui mordent: en peu de temps les écuyers habiles les for. ment si bien que le cavalier se plaît à leur faire prendre toute espèce d'allure; tandis que personne ne dirige l'allure déréglée de notre âme, elle bondit, elle rue, elle se traîne par terre comme un enfant, elle fait mille extravagances, personne ne lui met ni frein ni entraves, et elle ne peut supporter son habile écuyer; je veux dire le Christ: aussi tout va de travers. Nous corrigeons la gourmandise des chiens, nous domptons la férocité des lions et l'indocilité des chevaux, enfin nous faisons parler les oiseaux : n'est-il pas absurde d'exercer les animaux à des actions raisonnables, et de laisser prendre des instincts sauvages à des créatures raisonnables ?

Rien, assurément, rien ne peut nous excuser. Tous ceux qui se conduisent bien, fidèles ou infidèles, n'hésiteront pas à nous accuser; car il y a des infidèles qui se conduisent bien nous avons même vu qu'on trouvait de bons exemples chez les animaux, chez les chiens ; l'homme seul en donne de mauvais. Nous-mêmes, nous devons nous condamner puisque nous faisons le bien quand nous voulons, et que notre faiblesse seule nous fait tomber en faute. Car on a vu des gens bien pervers se corriger par l'effet de leur volonté. Tout le mal, comme je le disais, vient de ce que les biens que nous cherchons nous sont étrangers. Si vous faites élever une maison splendide, vous cherchez ce qui convient à la maison plutôt qu'à vous : si vous portez de beaux habits, c'est avantageux pour votre corps et non pour vous-même : un beau cheval, c'est la même chose. Personne ne s'inquiète si son âme est belle : cependant, si elle est belle, on n'a besoin de rien autre chose ; si elle ne l'est pas, aucune autre chose ne peut servir. C'est comme pour une mariée : Supposez un lit nuptial orné de tissus dorés, des choeurs de belles femmes, des couronnes de roses, un beau fiancé, les servantes et les amies plus belles les unes que les autres; si la mariée est laide, tout cela ne l'embellira pas. Mais si elle est belle, pensez-vous qu'elle aura besoin de ces splendeurs? Sien au contraire. Car celle qui est laide le paraît encore plus avec tout cet éclat, mais celle qui est belle semble l'être encore plus dans sa simplicité. Il en est de même pour l'âme; lorsqu'elle est belle, toutes les richesses ne lui ajoutent aucun prix et voilent au contraire sa beauté ; car le sage ne brille pas dans l'opulence, mais plutôt dans la pauvreté. S'il est riche, on dit que sa vertu tient à ce qu'il ne manque de rien : au contraire, s'il mérite l'admiration générale, parce que sa pauvreté ne le contraint à rien dont il puisse rougir , personne ne pourra plus lui disputer la couronne de la sagesse.

Si donc nous prétendons aux richesses véritables, embellissons notre âme. De quoi vous servirait-il d'avoir des mulets blancs, bien soignés et bien nourris, si vous, qui les montez, êtes maigre, galeux et difforme : de même, que vous servirait-il d'avoir de beaux lits moelleux , aussi bien ornés que bien travaillés, si votre âme n'avait que des baillons, si elle était nue et sale? Qu'importe- qu'un cheval s'avance en mesure et semble danser plutôt que marcher, qu'importe qu'il soit accompagné d'un cortége de fête, si celui qui le monte boite plus qu'un boiteux- et remué ses mains et ses pieds d'une manière plus bizarre qu'un ivrogne ou un fou ? Dites-moi , celui qui vous donnerait un beau cheval , mais vous disloquerait le corps, vous ferait-il du bien? Maintenant c'est votre âme qui est disloquée et vous ne vous en inquiétez point. Je vous en conjure, pensons enfin à nous-mêmes : ne nous mettons pas au-dessous de toutes les créatures Si l'on nous injurie, cela nous pique et nous afflige : mais quand nous nous faisons injure à nous-mêmes par nos actions , nous n'y prenons pas garde. Repentons-nous, si tard que ce soit, veillons sur notre âme et cultivons la (173) vertu, afin que nous puissions obtenir les biens éternels, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire , puissance, honneur, maintenant et à jamais, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
 

 

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXXV. LE JOUR DU SABBAT, NOUS SORTIMES DE LA VILLE, ET NOUS ALLAMES PRÈS DE LA RIVIÈRE, OU ÉTAIT LE LIEU ORDINAIRE DE LA PRIÈRE. NOUS NOUS ASSIMES ET NOUS PARLAMES AUX FEMMES QUI ÉTAIENT ASSEMBLÉES. — IL Y EN AVAIT UNE NOMMÉE LYDIE, DE LA VILLE DE THYATIRE , MARCHANDE DE POURPRE, QUI SERVAIT DIEU. ELLE ÉCOUTA, ET LE SEIGNEUR LUI OUVRIT LE COEUR POUR ÊTRE ATTENTIVE AUX PAROLES DE PAUL. (CHAP. XVI, VERS. 13, 14, JUSQU'AU VERS. 24.)
ANALYSE. 1 et 2. Conversion de la marchande de pourpre. — Démon chassé du corps d'une servante. — Les apôtres battus de verges et mis en prison par les magistrats de Philippes.

2 et 3. Rien de plus inutile que l'homme oisif. — Contre la bonne chère.

1. Voilà encore Paul qui se rapproche des habitudes juives, à cause des circonstances de temps et de lieu. On ne priait pas seulement dans la synagogue, mais en dehors; il y avait pour cela comme un rendez-vous, car les usages des Juifs avaient quelque chose de matériel. " Le jour du Sabbat ", car il était probable que la foule se rassemblerait ce jour-là , " nous nous assîmes et nous parlâmes aux femelles qui étaient assemblées. Il y en avait une nommée Lydie, de la ville de Thyatire, marchande de pourpre, qui servait Dieu. Elle écouta, et le Seigneur lui ouvrit le coeur pour être attentive aux paroles de Paul ". Tout cela est bien modeste. Il s'agit d'une femme de condition obscure, comme on le voit par sa profession, mais voyez quelle sagesse elle possède. Ou lui rend d'abord ce témoignage qu'elle craignait Dieu et qu'elle invita les apôtres. " Après qu'elle eut été baptisée, et sa famille avec elle, elle nous fit cette prière : " Si vous me croyez fidèle au Seigneur, entrez dans ma maison et y demeurez; et elle nous y força (15) ". Voyez comment elle les persuade tous ; remarquez aussi la prudence avec laquelle elle supplie les apôtres, l'humilité de ses paroles et sa grande sagesse. " Si vous me jugez ", dit-elle, " fidèle au Seigneur". Rien n'est plus puissant pour persuader. Qui ne serait touché de semblables paroles? Ce n'étaient pas seulement des instances, des supplications, c'était de la contrainte, puisqu'on ajoute : " Elle nous y força "; c'est-à-dire, par ces paroles. Voyez quels fruits précoces, et comme elle apprécie l'importance de sa conversion. Vous, me jugez fidèle, vous l'avez prouvé en me confiant de pareils mystères, car vous ne l'eussiez pas fait sans avoir confiance en moi. Elle n'osa pas les inviter avant d'avoir été baptisée , ce qui prouve qu'elle n'aurait pu les t'engager, avant cela. Pourquoi Paul et ses compagnons hésitaient-ils, refusaient-ils, au point de se faire contraindre? Pour exciter le zèle de cette femme ou bien pour la raison que dit le Christ : " Quand vous entrerez dans une ville, informez-vous (174) si quelqu'un mérite de vous recevoir et demeurez chez lui ". (Luc, X, 8.) Ainsi la Providence conduisait tout.

" Or, il arriva que, comme nous allions au lieu de la prière, nous rencontrâmes une servante qui , ayant un esprit Pythien, apportait un grand gain à ses maîtres , en devinant (76). Elle se mit à nous suivre, Paul et nous , en criant : Ces hommes sont des serviteurs du Dieu Très-Haut, qui nous annoncent la voie du salut (17) ". Pourquoi le démon dit-il de pareilles choses, et pourquoi Paul s'y oppose-t-il ? C'était malignité d'un côté et prudence de l'autre, car le diable voulait ainsi empêcher les apôtres d'être dignes de foi. En effet, si Paul avait accepté son témoignage, le démon aurait trompé les fidèles en se prévalant d'une pareille approbation, car le démon ne les vante que pour s'établir à leur place et ne s'humilie que pour les perdre. Aussi Paul se contenta d'abord de ne pas accepter ce témoignage et de le repousser, ne voulant point prodiguer les miracles : mais comme le démon persévérait plusieurs jours et dévoilait ses intentions en disant toujours : " Voilà les hommes du Dieu Très-Haut qui nous annoncent la voie.du salut; il lui commanda de sortir. Paul, ayant peine à le souffrir, se tourna vers elle et dit à l'esprit : " Je te commande au nom de Jésus-Christ de sortir de cette fille, et il sortit à l'heure même (18). Mais les maîtres de cette fille , " voyant qu'ils avaient perdu l'espérance de leur gain , se saisirent de Paul et de Silas ; et les ayant emmenés dans la place devant ceux qui commandaient dans la ville (19), ils les présentèrent aux magistrats, en leur disant : Ces hommes troublent toute notre ville, car ce sont des Juifs (20) qui veulent établir une manière de vivre qu'il ne nous est point permis de recevoir ni de suivre, à nous qui sommes Romains (21) ". Ainsi l'argent cause du mal partout. O cruauté des païens ! Ils voulaient que cette servante restât possédée , afin de leur rapporter de l'argent. " Ils se saisirent de Paul et de Silas , et ils disaient: Ces hommes troublent toute notre ville ". Que faisaient-ils pour cela ? Pourquoi ne pas les avoir arrêtés plus tôt? " Car ce sont des Juifs ", tant ce nom avait une mauvaise réputation. " Ils veulent établir une manière de vivre qu'il ne nous est point permis de recevoir ni de suivre, à nous qui sommes Romains ". Ils en font un crime de lèse-majesté. " La foule se jeta sur eux (22). " O folie ! Ils n'examinent point, ils ne réfléchissent pas; tandis qu'après un pareil miracle, on aurait dû se prosterner devant les apôtres et les regarder comme des bienfaiteurs et des sauveurs. Si vous voulez des richesses , pourquoi ne pas vous empresser de recueillir ces immenses trésors? N'est-il pas plus beau de pouvoir chasser les démons que de leur obéir? Voilà des miracles, mais l'amour de l'argent l'emporta.

" Les magistrats firent déchirer leurs habits et commandèrent qu'ils fussent battus de verges; et, après qu'on leur en eut donné plusieurs coups, ils les mirent en prison et ordonnèrent au geôlier de les garder sûrement (23) ". Ainsi, c'était Paul qui avait tout fait, les miracles et la prédication; cependant Silas partagea ses dangers. Pourquoi dit-on que Paul " eut peine à souffrir ces paroles? " C'est à cause de la malice du démon, dont il dit ailleurs : " Nous n'ignorons point ses pensées. " (II Cor. II, 11.) Pourquoi les habitants ne disent-ils pas : Ils ont chassé un démon, ils ont été impies envers Dieu? Pourquoi font-ils de cela un crime de lèse-majesté? c'est qu'autrement ils se seraient avoués vaincus. C'est ainsi que l'on disait à propos du Christ: " Nous n'avons d'autre roi que César ". (Jean, XIX, 15.) " Quiconque se prétend roi est l'ennemi de César. (Ibid. 12.) Ici ils les mirent en prison ", tant était grande leur fureur. " Le geôlier ayant reçu cet ordre, les mit dans un cachot et leur serra les pieds dans des ceps (24) ". Observez qu'il les met dans un cachot, et cela est encore providentiel. Comme il allait se produire un grand miracle, tout se passa en dehors de la ville, dans l'en. droit le plus convenable, et à l'abri de toute tentative et de tout danger. Remarquez combien l'historien s'attache à tout indiquer. Comme on était dans le calme, on faisait d'autant plus d'attention à ce qui se disait. car Philippes n'était pas une grande cité. Nous-mêmes , apprenons par là à ne rougir de personne. Pierre demeure chez un corroyeur, Paul chez une marchande de pourpre; est-ce là de l'orgueil ? Prions donc Dieu pour qu'il ouvre notre coeur : du reste, Dieu ouvre tous les coeurs qui s'y prêtent; mais on en voit qui s'y refusent. Mais revenons à ce qui précède. " C'était une femme marchande de (175) pourpre, à qui Dieu ouvrit le coeur pour qu'elle " fût attentive aux paroles de Paul ". Ouvrir le coeur regardait Dieu , l'attention dépendait de cette femme; ainsi, c'était une couvre à la fois divine et humaine. " Après avoir été baptisée, elle pria en disant : Si vous m'avez jugée ". Vous le voyez, elle est baptisée et elle reçoit les apôtres en leur faisant cette supplication, plus instante que celle d'Abraham. Elle ne donne pas d'autre gage que celui de son salut. Elle ne dit pas : si vous m'avez jugée une femme d'une condition supérieure et pieuse, mais quoi? " Fidèle au Seigneur ". Je le serai de même pour vous, si vous n'hésitez pas à me suivre. Elle ne dit point : chez moi; mais : " Restez dans ma maison ", pour montrer qu'elle agissait ainsi de tout son coeur, tant sa foi était grande !

Mais, dites-moi, quel était ce démon? C'était le dieu Pythien; on l'appelle ainsi parce qu'on était en Grèce. Vous voyez donc qu'Apollon était un démon; il cherchait à tenter les apôtres pour les exciter au mal : voilà pourquoi il faisait parler la servante.

2. O monstre de perversité ! puisque tu sais qu'ils annoncent la voie du salut, pourquoi ne sors-tu pas de toi-même? Ce que voulait Simon, quand il disait : " Accordez-moi que celui à qui j'imposerai les mains reçoive le Saint-Esprit " (Act. VIII, 19) ; le démon le fait également ici : comme il voyait que l'on accueillait les apôtres, il dissimule, espérant qu'ils le laisseront dans ce corps s'il les célèbre lui-même. Mais si, quand il s'agit d'un homme, " la louange n'est pas. agréable dans la bouche d'un pécheur " (Eccli. XV, 9) , elle l'est encore bien moins de la part du démon. Si le Christ n'a pas besoin d'un témoignage humain , pas même de celui de Jean , il réclame encore moins celui du démon. La prédication ne vient pas des hommes , mais du Saint-Esprit. Plusieurs habitants poussaient des clameurs insolentes, espérant troubler les apôtres par leurs cris, et disaient : " Ce sont des hommes qui troublent notre ville ". Que dites-vous? N'êtes-vous pas esclaves du démon? pourquoi ne l'écoutez-vous plus maintenant? Il dit lui-même que " ce sont là les serviteurs du Dieu Très-Haut " ; et vous dites : "Ils troublent notre ville ". Le démon dit "Ils annoncent la route du salut ", et vous dites : " Ils nous enseignent une manière de vivre que nous ne devons pas suivre ". Vous

voyez qu'ils n'écoutent même plus le démon et qu'ils ne songent qu'à une chose: l'amour de l'argent. " Ils les menèrent dans la place, devant ceux qui commandaient la ville, et le " peuple se jeta sur eux ". Observez que les apôtres ne répondent rien et ne se défendent pas: ce qui les rend encore plus admirables. Car il est écrit : " Quand je suis faible, c'est alors que je suis puissant: ma grâce te suffit, car ma force se montre tout entière dans la faiblesse ". (II Cor. XII, 10 et 9.) Ainsi leur douceur leur méritait une nouvelle admiration. Plus leur prison était étroite, plus le miracle fut éclatant. Sans doute les magistrats voulaient éviter une sédition. Pour contenter là foule furieuse, ils firent immédiatement frapper les apôtres; s'ils les firent mettre en prison et garder soigneusement, c'était pour les juger ensuite. " On leur serra les pieds " avec des ceps ", qui remplaçaient les cordes. Que de larmes ne devons-nous pas verser sur ce qui se passe aujourd'hui ! Voilà ce qu'ils souffraient patiemment, tandis que nous vivons dans le luxe et au milieu des fêtes, et dans les théâtres. Aussi arrivons-nous à notre ruine et à notre perte, tout en cherchant partout le plaisir, lorsque nous craignons d'être insultés pour le Christ ou même de défendre sa cause. Rappelons-nous souvent, je vous en conjure , leurs souffrances et leur constance, leur calme et leur courage. Voilà ce qu'ils supportaient pour accomplir l'oeuvre de Dieu. Ils ne disaient pas : Pourquoi Dieu ne nous secourt-il pas quand nous annonçons sa parole ? Mais ces épreuves même leur étaient utiles, et, même quand ils n'étaient pas secourus, ils en sortaient plus fermes, plus forts et plus audacieux. " La tribulation donne la patience ". (Rom. V, 4.)

Ne recherchons donc pas une vie molle et, dissolue. Nous venons de voir que les apôtres recueillaient un double avantage, parce qu'ils se fortifiaient et que leur récompense en devenait plus grande; de même, une manière de vivre opposée a un double inconvénient, parce qu'elle amollit sans cesse et parce qu'elle ne promet aucune récompense, mais plutôt une punition. Rien de plus inutile que l'homme qui passe tout son temps dans le luxe et la dissolution. Celui qui n'a pas été éprouvé est réprouvé, non-seulement pour les luttes spirituelles, mais pour toutes les autres. La paresse n'est bonne à rien, et l'amour du plaisir ne

(176) réussit même pas à le procurer, car il n'en résulte que le dégoût. Il n'y a pas tant d'agréments dans la gourmandise et la volupté; tout cela passe et disparaît. Gardons-nous de les rechercher. Si nous examinons quel est le plus heureux, de l'homme qui travaille et se fatigue, ou de celui qui vit dans le luxe et l'oisiveté, nous trouverons que c'est encore le premier. Le second a un corps énervé et lymphatique, ses sens eux-mêmes, loin d'être sains et intacts, restent languissants et émoussés; dans un pareil état, on n'a même pas le plaisir de la santé. Lequel faut-il préférer pour un cheval? L'oisiveté ou l'exercice? Pour un navire? de pourrir au port, ou de voguer dans la mer ? Pour l'eau ? de rester stagnante ou de s'écouler? Pour le fer? le repos ou le mouvement? Ne voit-on pas que d'une façon il brille et ressemble à l'argent, tandis que de l'autre il est rongé par la rouille, hors d'usage et perd quelque chose de sa substance? Voilà ce qui arrive à une âme oisive, la rouille l'envahit et lui ôte son éclat ainsi que toutes ses autres qualités. Par quel procédé peut-on enlever cette rouille? En l'aiguisant au moyen des fatigues; ce sont elles qui rendent à l'âme sa puissance et son activité. Comment, dites-moi, si elle restait émoussée, inerte comme du plomb, pourrait-elle arracher les vices et blesser le démon? A qui peut plaire l'homme qui nourrit son obésité et se fait traîner comme un phoque?

3. Je ne vous parle pas de ceux dont c'est la conformation naturelle, mais de ceux qui se sont rendus tels que je le dis par leur gourmandise, tandis que la nature les avait destinés à être dispos. Le soleil s'est levé , il a répandu partout ses rayons éclatants, il a éveillé chaque homme pour l'envoyer à ses travaux; le laboureur a saisi son hoyau, le forgeron son marteau, tous les ouvriers manient les instruments de leur profession ; la femme a repris sa quenouille ou sa toile; mais le paresseux, bien avant dans la matinée, se lève comme un porc pour remplir son ventre, et ne songe qu'à bien dîner. Car, même parmi les animaux, les seuls qui ne se réveillent qu'après le jour et pour se repaître, sont ceux qui ne sont bons qu'à être mangés eux-mêmes; tandis due les bêtes de somme et celles qui rendent quelque service, ont aussi leur travail, même la nuit. Il sort de table quand le soleil éclaire déjà toute la place, et il se lève en se détirant comme un porc engraissé, après avoir passé la meilleure partie du jour dans l'ombre. Il reste longtemps assis, accablé sous le poids de l'ivresse; c'est là sa principale occupation. Puis il se fait parer et va promener sa honte, n'ayant plus rien de l'homme et ne montrant qu'une brute sous forme humaine, Ses yeux sont chassieux, sa bouche sent le vin, sa pauvre âme semble elle-même abattue par une indigestion, il traîne une masse de chair comme un.éléphant. Puis il. s'assied près d'autres personnes, mais sa conversation et ses actions sont telles, qu'il, vaudrait mieux pour lui dormir qu'être éveillé. Une mauvaise nouvelle le trouve plus faible qu'une jeune fille; une bonne, plus vain qu'un enfant; il bâille à chaque instant. Il a tout à craindre de toutes les attaques, sinon de la part des hommes, au moins de celle des passions; un pareil homme est facilement entraîné par la colère, la volupté, la jalousie, par tout enfin. Chacun le flatte, le caresse, amollit encore son âme; aussi son état devient-il pire de jour en jour. S'il se présente une difficulté d'affaires, il n'est plus que cendre et que poussière, et ses habits de soie ne lui servent à rien. Ce n'est pas sans raison que nous vous parlons ainsi, mais pour vous empêcher de vivre oisifs et inutiles. L'oisiveté et les plaisirs sont inutiles dans toutes professions et ne servent qu'à la vanité et à la mollesse. Comment un pareil homme ne serait-il point condamné par tout le monde, domestiques, amis et parents? Qui est-ce qui n'a pas le droit de dire : C'est un fardeau de la terre, c'est un être inutile au monde? Non-seulement il est inutile, mais il se fait tort à lui-même, il fait son malheur et celui des autres. On se demande ce qu'il y a de plus doux que le repos? Voilà à quoi aboutit ce que l'on cherche tant, l'inaction et l'oisiveté. Qu'y a-t-il de plus déplaisant qu'un homme qui n'a rien à faire, de plus gênant, de plus malheureux? Ne vaudrait-il pas mieux être chargé de chaînes, que de s'asseoir dans la place pour bâiller et regarder les passants ? L'âme est destinée par sa nature à une activité continuelle; elle ne souffre pas le repos. Dieu a fait tout être vivant pour agir; sa nature particulière détermine son genre d'action, mais sa nature générale lui interdit le repos. Ne prenons pas exemple sur les malades, mais consultons l'expérience. Rien de plus pénible que la nonchalance, que l'inaction; aussi Dieu nous (177) a imposé la nécessité du travail. Le repos prolongé nuit à tout ce qui existe et à notre corps lui-même. Si l'œil est inactif, de même que la bouche, l'estomac ou toute -autre partie du corps, celui-ci est bientôt réduit à l'extrémité, mais cela est surtout vrai pour l'âme. Du reste, ce n'est pas seulement l'oisiveté qui est nuisible, mais aussi toute occupation mal choisie. Les dents souffrent si elles ne broyent rien, mais elles s'émoussent si elles cherchent à broyer ce qui est trop dur. De même l'âme s'affaiblit, soit qu'elle reste inactive, soit qu'elle se livre à des occupations qui ne lui conviennent pas. Nous devons donc fuir ces deux écueils : l'oisiveté et les actions plus nuisibles que l'oisiveté. Quelles sont-elles ? Celles qui inspirent l'avarice; la colère, la calomnie, les disputes, le meurtre, la jalousie et tous les autres vices. Voilà ce que nous ne devons pas faire, tandis que nous devons rechercher de toute notre force les actions inspirées par les vertus, afin d'obtenir les biens qui nous sont promis, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et à jamais, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
 

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXXVI. VERS MINUIT, PAUL ET SILAS S'ÉTANT MIS EN PRIÈRE, CHANTAIENT A LA LOUANGE DE DIEU, ET LES PRISONNIERS LES ENTENDAIENT. — TOUT A COUP IL SE FIT UN SI GRAND TREMBLEMENT DE TERRE, QUE LES FONDEMENTS DE LA PRISON EN FURENT ÉBRANLÉS; TOUTES LES PORTES S'OUVRIRENT EN MÊME TEMPS, ET LES LIENS DE TOUS LES PRISONNIERS FURENT ROMPUS. (CHAP. XVI, VERS. 25, 26, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.)
ANALYSE. 1 et 2. Paul et Silas sont délivrés de leur prison par un tremblement de terre. — Le geôlier de la prison se convertit. 3. Qu'il faut prier la nuit: — Ce que c'est que prier en vérité.

1. Que peut-on trouver d'égal à leurs âmes? Battus de verges , ils étaient couver fis de blessures, ils avaient subi mille injures, encouru les plus grands dangers, ils étaient attachés au fond d'un cachot; or, même dans cet état, ils ne songeaient pas au sommeil ; ils veillaient, au contraire. Voyez tout l'avantage des tribulations ! tandis que nous autres , couchés dans des lits moelleux, à l'abri de tout danger, nous dormons toute la nuit. Peut-être leur position même les excitait-elle à veiller. Ils ne cédèrent point à la tyrannie du sommeil , à l'accablement de la douleur , à l'abattement de la crainte ; tout cela, au contraire, les animait et les réjouissait. " Vers minuit, ils priaient et chantaient les louanges de Dieu ; les prisonniers les entendaient ". C'était pour eux une chose nouvelle et étonnante. " Tout à coup il se fit un si grand tremblement de terre, que les fondements de la prison en furent ébranlés; toutes les portes s'ouvrirent en même temps et les liens de tous les prisonniers furent rompus ". La terre trembla afin que le geôlier fût éveillé , et les portes s'ouvrirent pour rendre le miracle plus frappant, mais les autres prisonniers ne s'en aperçurent pas , car (178) ils se seraient tous enfuis. " Le geôlier s'étant éveillé et voyant toutes les portes de la prison ouvertes, tira son épée et voulut se tuer, s'imaginant que les prisonniers s'étaient sauvés (27). Mais Paul lui cria à haute voix: Ne "vous faites pas de mal, car nous sommes tous ici (28) ". II admira encore plus la bonté de Paul: il s'étonna de voir un homme qui, pouvant fuir , ne l'avait pas fait , et qui le détournait de se tuer lui-même. " Alors le geôlier ayant demandé de la lumière, entra et se jeta en tremblant aux pieds de Paul et de Silas (29), et les ayant fait sortir, il leur dit :

" Seigneurs, que faut-il que je fasse pour être sauvé (30) ? " Voyez jusqu'où allait son admiration ! " Ils lui répondirent: Croyez à Notre Seigneur Jésus-Christ et vous serez sauvé , vous et votre famille (31). Et ils lui annoncèrent la parole du Seigneur, ainsi qu'à tous ceux qui étaient dans sa maison (32) ". En se hâtant de parler ainsi à leur geôlier , ils montraient toute leur bonté pour lui. " A cette même heure de la nuit, il lava leurs plaies, et aussitôt il fut baptisé avec toute sa famille (33). Puis les ayant menés dans son logement, il leur servit à manger; et il se réjouit avec toute sa maison de ce qu'il avait cru en Dieu (34) ". Il les soigna ainsi comme pour les remercier et leur rendre hommage. " Le jour étant venu, les magistrats lui envoyèrent dire par des huissiers qu'il laissât aller ces prisonniers (35) ". Les magistrats avaient sans doute appris ce qui s'était passé , mais ils n'osaient pas les mettre ouvertement en liberté. " Aussitôt le geôlier vint dire à Paul : Les magistrats ont mandé qu'on vous élargit; sortez donc maintenant et allez en paix (36). Mais Paul dit aux huissiers : Après nous avoir publiquement battus de verges, sans connaissance de cause , nous qui sommes citoyens romains, ils nous ont mis en prison, et maintenant ils nous font sortir en secret. Il n'en sera pas ainsi, mais qu'ils viennent eux-mêmes nous en tirer (37). Les huissiers rapportèrent ces paroles aux magistrats qui eurent peur, ayant appris qu'ils étaient citoyens romains (38). Ils vinrent donc leur faire des excuses, et, les ayant mis hors de la prison , ils les supplièrent de se retirer de la ville (39). Et eux, au sortir de la prison , ils allèrent chez Lydie, et ayant vu les frères , ils les consolèrent et partirent (40) ". Paul ne part point aussitôt après l'ordre des magistrats, peut-être à cause de Lydie et des autres frères, ou bien pour intimider les magistrats en évitant de s'éloigner avec trop de résignation , et aussi pour encourager les fidèles. Ils avaient donc, mes bien-aimés, trois griefs contre les magistrats: ils étaient citoyens romains, non condamnés, et on les avait jetés publiquement en prison. Ainsi les apôtres ne négligent point toutes ces considérations humaines.

Comparons cette nuit à celles que nous passons au milieu des festins, de l'ivresse, de la débauche; celles où notre sommeil est aussi pesant que la mort, ou bien nos veilles plus pénibles que ce sommeil même. Les uns, en effet, quand ils dorment, sont privés de tout sentiment : les autres ne veillent que pour leur perte et leur malheur, à préparer des intrigues, à gagner de l'argent, à combiner des vengeances, à méditer des méchancetés, à repasser les injures qu'ils ont dites ou entendues dans la journée; c'est ainsi qu'ils rallument leur colère et s'excitent à tous les crimes. Voyez comme Pierre dormait : la Providence l'avait voulu; en effet, quand l'ange se présenta, personne ne devait voir ce qui se passait. La délivrance de Paul fut encore disposée pour éviter que le geôlier se tuât lui-même. Pourquoi n'y eut-il pas d'autre miracle? Parce que cela suffisait pour entraîner et convaincre cet homme qui aurait été dans un grand danger, si Paul avait été délivré autrement; car un miracle nous touche moins que ce qui peut nous sauver : ce qui suivit servait à prouver que le tremblement de terre n'était pas un phénomène ordinaire. Il eut lieu la nuit, parce que rien ne se faisait pour l'ostentation, mais tout pour le salut des hommes. Cet homme n'était pas méchant; il avait mis les apôtres au cachot parce qu'il en avait reçu l'ordre, mais non de son propre mouvement. Pourquoi Paul n'éleva-t-il pas la voix tout d'abord ? Cet homme était plein de trouble et d'émotion et ne l'aurait pas écouté. Aussi quand il le voit prêt à se tuer, il l'arrête et lui crie : " Nous sommes tous là ! " Alors le geôlier, " ayant demandé de la lumière, entra et se prosterna devant Paul et Silas ". Le geôlier tombe aux pieds de ses prisonniers. " Il les fait sortir et leur dit : Seigneurs, que faut-il que je fasse pour être sauvé? " En effet, de quoi parlaient les apôtres? Observez aussi que le geôlier ne les aime pas seulement parce (179) qu'ils l'ont sauvé, mais parce qu'il admire leur puissance.

2. Voyez ce qui se passe de part et d'autre. D'un côté, voilà une servante débarrassée du mauvais esprit, et les magistrats mettent en prison ceux qui l'ont ainsi délivrée du démon: (le l'autre côté, au seul aspect des portes ouvertes, le geôlier ouvre les portes de son coeur, le dégage de tous es liens et allume sa lumière; car cette lumière brillait dans son coeur. Il s'élance et se prosterne, sans demander: Comment cela s'est-il fait? qu'est-il arrivé? Il dit aussitôt : " Que dois-je faire pour être sauvé? Là-dessus, que dit Paul? Croyez à Notre-Seigneur Jésus-Christ, et vous serez sauvé, vous et votre maison ". Ce que les hommes désirent le plus, c'est que toute leur, famille soit sauvée. " Ils lui annoncèrent la parole du Seigneur, ainsi qu'à tous ceux qui étaient dans sa maison ". Il lava les plaies de leurs corps, et, eux, celles de son âme; il donna la nourriture temporelle et reçut la nourriture spirituelle. " Et il se réjouit ". Cependant tout se réduisait à des paroles et à de grandes espérances ; mais c'était une preuve, qu'il avait la foi et que tout lui était remis. Qu'y a-t-il de pire, de plus cruel, de plus sauvage qu'un geôlier? Cependant. il les accueillit avec beaucoup de respect : il ne se réjouit pas d'avoir été préservé de la mort, mais " d'avoir cru en Dieu. Croyez au Seigneur ", lui dit Paul; aussi est-il écrit : " Il crut à Dieu ", pour montrer que ce n'était pas le pardon d'un coupable et d'un pécheur. Aussi les apôtres disent-ils : " Ils nous ont battus, sans condamnation préalable, et nous ont jetés en prison ", pour montrer qu'ils avaient agi en même temps que la grâce. Voyez comme cette grâce se manifeste de différentes manières, pour la délivrance de Pierre, puis de Paul, qui tous deux étaient apôtres.

Les magistrats " furent effrayés " : pourquoi? Par la qualité de citoyens romains, mais non par l'injustice de la condamnation. "Ils les supplièrent de sortir de la ville ". Ils leur demandaient cela comme une grâce ; mais ceux-ci ne partirent qu'après avoir visité Lydie et l'avoir encouragée : en effet, ils ne pouvaient laisser cette femme hospitalière dans l'angoisse et l'affliction. Ils partirent donc, non pour obéir aux magistrats, mais pour déployer leur zèle apostolique; cette ville ayant été suffisamment instruite par le miracle, il ne fallait pas y rester plus longtemps. Car un miracle semble avoir plus d'éclat et faire plus de bruit quand ceux qui l'ont fait ne sont plus là : en effet, 1a foi du geôlier le proclamait assez haut : que peut-on voir de plus étonnant? Voilà un homme que l'on charge de chaînes, et c'est lui qui délie les autres; il brise une double chaîne et sacrifie sa liberté pour la rendre à celui qui la lui avait enlevée. Voilà vraiment les oeuvres de la grâce. " Sortez ", leur dit-on, " allez en paix "; c'est-à-dire, en sécurité et sans rien craindre. Ils veulent aussi que le geôlier, soit hors de tout danger, et n'encoure aucune responsabilité. Ils ne disent point : On nous a battus et jetés en prison après les miracles que nous avons faits; personne ne s'en serait inquiété. Ils disent ce qui pourrait le plus frapper les esprits: "Nous n'étions pas condamnés et nous sommes citoyens romains". Songeons toujours à une pareille captivité, plutôt encore qu'au miracle. Que diront les gentils, en voyant le prisonnier convertir le geôlier? Il ne s'agissait, répondront-ils, que d'un homme méprisable, misérable et privé de sens, sujet à tous les vices et à toutes les erreurs. Ils diront encore . Qu'importe de convertir un corroyeur, une marchande de pourpre, un eunuque, un geôlier, des esclaves et des femmes? Mais que pourront-ils répliquer, quand nous leur citerons des personnages bien plus élevés, un centurion, un proconsul et bien d'autres depuis ce temps-là jusqu'à nos jours, des rois et des empereurs. Eh bien ! je vais vous dire quelque chose d'étrange : nous allons considérer les moins importants. Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Cela est étonnant en effet : il n'y aurait rien d'extraordinaire s'il s'agissait de faire comprendre la première chose venue; mais quand il s'agit de la résurrection, du royaume des cieux, de la conduite de la vie, il est plus étonnant d'en faire acquérir l'intelligence et la conviction à des gens simples qu'à des personnes instruites. En l'absence de tout danger, si l'on enseigne une science, on distingue naturellement les élèves sans intelligence. Mais si vous dites à un de ces hommes que vous appelez esclaves : Si tu m'écoutes, tu t'exposes à tous les dangers, tout le monde te sera hostile, il te faudra mourir après avoir subi mille maux.. Avec tout cela., si vous persuadez son âme, on ne pourra plus dire que c'est par faute d'intelligence. On pourrait le (180) prétendre si ces dogmes promettaient le plaisir; mais si l'esclave embrasse une doctrine à laquelle ne peuvent s'élever les philosophes, voilà ce qui est le plus étonnant.

Parlons, si vous le voulez, de ce corroyeur, et voyons ce que Pierre lui dit, ou bien revenons à ce geôlier. Que lui dit Paul? Il lui parle de la résurrection du Christ, de la résurrection des morts et du royaume des cieux; aussitôt il le convertit sans peine. Eh quoi ! il n'a pas besoin de lui dire qu'il faut vivre sagement, ne pas être avare ni cruel, et même donner ses biens à d'autres? Cependant le voilà convaincu de ces vérités qui n'appartiennent pas aux esprits faibles, mais aux grandes âmes. Supposons que sa simplicité même lui eût fait accepter les dogmes ; qu'est-ce donc que cette simplicité qui lui fait accepter la vie parfaite? Plus il y a de simplicité chez un homme converti à des principes que même les philosophes n'ont pu persuader aux philosophes, plus le miracle est extraordinaire, surtout quand les esclaves et les femmes se convertissent et déploient des vertus que Platon et aucun autre philosophe n'ont pu inspirer à personne. Que dis-je, à personne? pas à eux-mêmes. Si fou s'en rapporte à Platon, il ne faut pas mépriser les richesses, puisqu'il possédait tant de biens de toute espèce, des anneaux d'or et des vases précieux. Quant à l'approbation publique , Socrate, qui a si bien parlé là-dessus, nous a fait voir qu'il ne la méprisait pas, puisqu'il a tout fait pour la gloire. Si vous connaissiez ses discours, je pourrais vous en parler longuement et vous montrer qu'il y prodigue l'ironie, du moins s'il faut s'en rapporter à ses disciples : tout ce qu'ils ont écrit d'après lui, semble avoir pour fondement un vain amour de la gloire.

3. Mais laissons les philosophes de côté et revenons sur nous-mêmes. A ce qui précède, il faut encore ajouter les dangers qui menaçaient les nouveaux fidèles; nous ne devons donc point rougir de leur condition. Mais songeons à cette nuit que passèrent les apôtres, au bois qui leur servait d'entraves, à leurs chants religieux; cherchons nous-mêmes à les imiter, et nous verrons s'ouvrir pour nous, non pas une prison, mais le ciel. Oui , nos prières peuvent ouvrir le ciel lui-même. Par ses prières, Elie a fermé le ciel et l'a ouvert L'autre vie a aussi une prison : " Ce que vous aurez lié sur terre, sera lié aussi dans le

ciel ". (Matth. XVI, 19.) Prions pendant la nuit, et nous romprons ces chaînes. Comme preuve que les prières effacent les péchés, nous avons l'exemple de la veuve et celle de cet ami qui, à une heure indue de la nuit, ne cesse pas de frapper. Nous pouvons encore citer Corneille : " Tes prières et tes aumônes sont montées en présence de Dieu ". (Act. X, 4.) Enfin , croyons-le, d'après ce que dit Paul : " La veuve qui est vraiment veuve et solitaire, espère en Dieu et persévère jour et nuit dans ses prières ". (I Tim. V, 5.) S'il le dit pour une veuve, une faible femme, cela est encore plus vrai pour les hommes.

Je vous l'ai déjà dit, et je le répète. Sans même dire beaucoup de prières, veillons assez pour en dire une seule avec attention : cela suffit, je n'en demande pas davantage. Si ce n'est pas au milieu de la nuit, que ce soit du moins le matin. Montrez par là que la nuit n'est pas faite seulement pour le corps, mais pour l'âme : ne souffrez point qu'elle s'écoule sans profit et rendez grâces à Dieu; ces grâces retombent sur vous. Dites-moi, si nous sommes préoccupés d'une affaire importante, n'allons-nous pas solliciter tout le monde? Puis, si-nous obtenons promptement ce qu'il nous faut, nous respirons. Eh bien ! ne voudriez-vous pas avoir à solliciter quelqu'un qui fût disposé à vous savoir gré de vos sollicitations? Ne voudriez-vous pas être dispensé de chercher à qui vous adresser, mais trouver un protecteur tout prêt, et ne pas avoir besoin d'intermédiaire pour vos demandes? N'est-ce pas ce qu'il y a de plus avantageux? Il agit pour nous, d'autant plus que nous n'avons pas besoin d'autres appuis : semblable à un ami sincère, il nous reproche surtout de ne pas avoir assez de confiance en lui et de ne le faire solliciter que par d'autres. C'est ainsi que nous sommes à l'égard de ceux qui nous demandent une faveur; nous la leur accordons plutôt quand ils se présentent eux-mêmes, que s'ils se font représenter par d'autres. Mais, direz-vous, si je rai offensé? Ne l'offensez plus et repentez-vous; venez ensuite, et c'est surtout alors que vous éprouverez sans retard toute sa bonté. Dites-lui seulement : Je vous ai offensé; dites-le du fond de l'âme et en toute sincérité, et tout vous sera remis. Vous n'avez pas autant de désir de vous faire pardonner vos péchés, qu'il n'en a de les pardonner. Pour comprendre que vous ne le désirez pas assez, songez (181) combien peu vous veillez et vous faites l'aumône ; lui, au contraire, afin de remettre nos péchés, n'a pas épargné son Fils unique, qui partage son trône. Voyez-vous qu'il désire le pardon des pécheurs encore plus qu'eux-mêmes? Hâtons-nous donc et ne remettons rien à demain. Il est bon et clément, donnons-lui seulement prise sur nous, afin de ne pas rester inutiles à 'nous-mêmes, car il nous pardonnerait encore sans cela. De même que dans mille circonstances nous confions nos intérêts à différentes personnes, nous pouvons nous reposer sur lui du soin de notre salut. " Présentons-nous devant lui en lui rendant hommage " (Ps. XCIV, 2), car il est bon et clément.

Cependant que fera-t-il si vous ne l'invoquez pas avec sincérité, si vous ne lui dites : Pardonnez-moi, que des lèvres et non du coeur? Qu'est-ce qu'invoquer avec sincérité ? c'est-à-dire, de toute son âme, avec un esprit pur : on dit d'un parfum qu'il est pur quand il n'est mêlé avec rien; il en est de même ici. Celui qui le prie et l'invoque sincèrement, persévère et ne s'arrête qu'après avoir été exaucé; mais celui qui se contente d'accomplir le précepte de la prière, ne l'invoque pas sincèrement. Qui que vous soyez, ne dites pas seulement : Je suis un pécheur; mais cherchez à perdre cette opinion de vous-même ; ne le dites pas seulement , mais affligez-vous-en. Si vous éprouvez cette souffrance, vous chercherez à en guérir; si vous n'y travaillez pas, c'est que vous ne souffrez point et qu'alors votre prière est une dérision. Celui qui dit : Je suis malade, ne fait-il pas tout pour guérir? La prière est une arme bien puissante. " Si vous savez donner à vos enfants ce qui leur convient, combien plus votre père ne vous le donnera-t-il pas ". (Luc, XI, 13.) Pourquoi ne voulez-vous pas aller vers lui? Il vous aime, il est plus puissant que toute créature, il peut et il veut; qui vous arrête? Rien. Adressons-nous donc à lui avec confiance, allons le trouver en lui apportant les offrandes qu'il réclame, le pardon des injures, la bonté et la douceur. Tout pécheur que vous êtes, ne craignez pas de lui demander la rémission de vos péchés, pourvu que vous puissiez lui présenter cet hommage mais, fussiez-vous juste, cela ne vous sert à rien si vous ne savez oublier les offenses. Celui qui ne pardonne pas à son prochain, ne peut lui-même obtenir un pardon complet. Dieu est sans comparaison plus clément que nous; cela est clair pour tout le monde, n'est-il pas vrai ? Or, si vous pouvez lui dire : J'ai été offensé, et j'ai dompté ma colère ; j'ai été patient contre la violence, afin d'accomplir vos ordres; ne vous pardonnera-t-il pas lui-même? Certainement il vous remettra toutes vos fautes. Ainsi bannissons de nos âmes le souvenir des injures ; cela nous suffit pour être exaucés. Prions donc avec vigilance et persévérance, pour jouir avec abondance des fruits de la clémence divine et obtenir les biens qui nous sont promis, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et à jamais, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
 

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXXVII. ILS PASSÈRENT DE LA PAR AMPHIPOLIS, PAR APOLLONIE, ET VINRENT A THESSALONIQUE, OÙ LES JUIFS AVAIENT UNE SYNAGOGUE. — PAUL Y ENTRA, SUIVANT SA COUTUME, ET IL LES ENTRETINT DES ÉCRITURES PENDANT TROIS JOURS DE SABBAT. — LEUR DÉCOUVRANT ET LEUR FAISANT VOIR QU'IL FALLAIT QUE LE CHRIST SOUFFRIT ET QU'IL RESSUSCITAT D'ENTRE LES MORTS : ET CE CHRIST, LEUR DISAIT-IL, EST JÉSUS QUE JE VOUS ANNONCE. (CHAP. XVII, VERS. 1, JUSQU'AU VERS. 15.)
ANALYSE. 1 et 2. Les Juifs persécutent les apôtres. — Saint Paul ne se lasse pas de vouloir les sauver.

3. Exhortation à la concorde. — Nous avons tous besoin les uns des autres. — Il est en notre pouvoir de mettre fin à la lutte pénible entre l'esprit et la chair. — Belle allégorie dans laquelle lame est représentée sous l'image d'une ville gouvernée par l'intelligence. — Ruses du démon.

1. Ils ne font que passer par les petites villes et s'empressent d'arriver aux grandes, d'où leur parole pouvait se répandre aux environs comme en coulant d'une fontaine. Suivant son habitude, Paul entra dans la synagogue des Juifs qu'il n'abandonnait pas, quoiqu'il eût dit : " Nous nous tournons vers les gentils " (Act. XIII, 46) : au contraire, il montrait un nouveau zèle pour eux. Ecoutez ses paroles : " Il est vrai, mes frères, que je sens dans mon coeur une grande affection pour le salut d'Israël et que je le demande à Dieu par mes prières " (Rom. X, 4) ; et aussi : " J'eusse désiré être anathème et séparé du Christ pour mes frères ". (Ibid. IX; 3.) Il le faisait pour la promesse et la gloire de Dieu, et afin de ne pas scandaliser les gentils. " Il les entretint des Ecritures pendant trois jours de sabbat, leur découvrant et leur faisant voir qu'il fallait que le Christ souffrît et qu'il ressuscitât d'entre les morts, et que ce Christ était Jésus qu'il annonçait ". Voyez-vous qu'il commençait avant tout par prêcher la passion. Ainsi les apôtres n'en rougissaient pas et savaient combien une pareille prédication était salutaire. " Quelques-uns d'entre eux crurent et se joignirent à Paul et à Silas; comme aussi une grande multitude de grecs craignant Dieu et plusieurs femmes de qualité (4) ". L'auteur ne fait que résumer la prédication , car il est tellement ennemi des paroles inutiles que rarement il rapporte les discours en entier. " Mais des fanatiques parmi les Juifs incrédules, prirent avec eux quelques méchants hommes de la lie du peuple ; et ayant excité un tumulte , ils troublèrent toute la ville et vinrent en foule à la maison de Jason, voulant enlever Paul et Silas et les mener devant le peuple (5). Mais, ne les ayant pas trouvés, ils traînèrent Jason et quelques-uns des frères devant les magistrats de la ville, en criant: il y a des gens qui sont venus ici pour troubler la ville (6) ! Jason les a reçus; ils sont tous rebelles aux ordonnances de César en proclamant un autre roi, Jésus (7) ". Quelle accusation! Ils les présentent encore comme coupables de lèse-majesté, en prétendant qu'ils disent " qu'il y a un autre roi , Jésus. Ils émurent donc la populace et les magistrats de la ville qui les écoutaient (8). Mais Jason et les antres ayant donné caution, les magistrats les laissèrent aller (9) ". Ce Jason était un homme admirable, puisqu'il s'exposait au danger pour en délivrer les apôtres. "Dès la nuit même, les frères conduisirent hors de la ville Paul et Silas, pour aller à Bérée, où étant arrivés ils entrèrent dans la synagogue des Juifs (10), (183) : "Ceux-ci étaient plus nobles que ceux de Thessalonique; ils reçurent la parole avec beaucoup d'affection et d'ardeur, examinant tous les jours les Ecritures, pour voir si ce " qu'on leur disait était véritable (11) ". Ils étaient " plus nobles ", c'est-à-dire meilleurs vous voyez qu'ils lisaient les Ecritures , non pas négligemment, mais avec soin; et l'expression du texte montre combien ils les scrutaient. Ils voulaient se convaincre encore mieux par eux-mêmes de la passion, car ils étaient déjà dans le chemin de la foi. " De sorte que plusieurs d'entre eux, et beaucoup de femmes grecques de qualité et un assez grand nombre d'hommes, crurent en Jésus-Christ (12). Mais quand les Juifs de Thessalonique surent que Paul avait aussi annoncé la parole de Dieu à Bérée, ils y vinrent émouvoir et troubler le peuple (13). Aussitôt les frères se hâtèrent de faire sortir Paul pour aller vers la mer; et Silas avec Timothée demeurèrent à Bérée (14) ". Vous voyez que tantôt il cède, tantôt il résiste; enfin, qu'il agit souvent par prudence humaine. " Mais ceux qui conduisaient Paul le menèrent jusqu'à Athènes, où ils le quittèrent après avoir reçu ordre de lui, de dire à Silas et à Timothée qu'ils vinssent le trouver au plus tôt (15) ".

Mais revenons à ce qui précède. " Pendant trois jours de sabbat, il leur parlait en leur découvrant les Ecritures ". Rien de mieux, tant qu'ils pouvaient le faire. C'est ainsi qu'agissait le Christ; partout il expliquait les Ecritures, mais il ne faisait pas des miracles partout. Comme on était aussi opposé à Paul et qu'on l'appelait imposteur et sorcier, il parle des Ecritures. Car celui qui cherche à persuader, seulement avec des prodiges, est suspect avec raison; celui qui persuade d'après les Ecritures évite de pareils soupçons. Nous voyons que Paul convertit souvent par sa seule prédication : ainsi, quand il enseignait à Antioche, toute la ville se rassembla autour de lui; voilà un fait bien important, c'était un miracle qui n'était pas vulgaire, et un des plus grands possibles. Mais ici, pour que les apôtres ne crussent pas qu'ils pouvaient, Dieu permettait qu'ils fussent chassés. Il en résultait deux conséquences : c'était de les empêcher d'être fiers comme des vainqueurs ou tremblants comme des criminels; aussi, leur vocation était-elle providentielle. " Beaucoup de personnes pieuses parmi les gentils, un grand nombre de femmes de qualité et d'hommes furent convertis ". Mais les Juifs leur étaient toujours contraires. Comment celui qui a dit: " Nous sommes envoyés aux gentils, et d'autres aux circoncis (Gal. 11, 9) ", discutait-il avec les Juifs? Il le faisait, pour ainsi dire , par-dessus le marché. Mais , s'il devait parler aux Juifs, comment disait-il encore? " Celui qui a agi avec Pierre auprès des circoncis , a agi avec moi auprès des gentils ". (Ibid. 8.) De même que les autres apôtres, quoique réservés pour les circoncis, parlaient aussi aux gentils, de même Paul , quoiqu'il parlât plus souvent aux gentils , ne négligeait pas les Juifs, afin de ne pas faire paraître de divisions.

2. Mais pourquoi, direz-vous, commençait-il par entrer dans les synagogues? C'est qu'il convertissait les gentils au moyen des Juifs et par ce qu'il disait aux Juifs : il savait, en effet, que c'était une bonne méthode pour amener les gentils à la foi. Aussi disait-il : " Je reste l'apôtre des gentils ". (Rom. XI, 13.) Toutes ses lettres montrent qu'il lutte contre les Juifs. " Il fallait ", dit-il, " que le Christ souffrît ". Si cela était nécessaire, il fallait aussi qu'il ressuscitât, car la souffrance était bien plus étonnante que la résurrection. En effet, si Dieu a livré à la mort Celui qui n'avait rien fait de mal , à plus forte raison il a dû ressusciter. "Mais des Juifs incrédules prirent avec eux quelques hommes de la lie du peuple et troublèrent la ville ". Il y avait donc des gentils dans ce rassemblement ; et si les Juifs en prirent plusieurs, c'est qu'ils ne se croyaient pas assez nombreux pour faire une émeute et qu'ils n'avaient pas de motif raisonnable pour cela. C'est ce qui arrive toujours dans les séditions où l'on se sert des hommes les plus pervers. " Comme ils ne trouvaient pas les apôtres , ils emmenèrent Jason ". Quelle tyrannie ! On arrachait sans raison les gens de leur domicile. " lis sont a tous rebelles aux ordonnancés de César, en " proclamant Jésus comme un autre roi ". Comme les apôtres ne disaient. rien de contraire à ces ordonnances et ne troublaient pas la ville, ils leur imputent un autre crime et les accusent de lèse-majesté. Que craignez-vous de Jésus puisqu'il est mort? Voyez comme partout les persécutions développent la prédication. " Ceux-ci étaient plus nobles que ceux (184) de Thessalonique ", c'est-à-dire, ils ne faisaient aucun mal : les uns se convertissent, les autres, au contraire, ne songent qu'à troubler les apôtres. Beaucoup furent convertis parmi les gentils et leurs femmes : voilà encore les progrès de la foi chez les gentils.

Considérez en même temps que si les apôtres ont fui, c'était l'effet de la Providence et non. celui de la crainte; autrement, ils eussent cessé leur prédication, de peur d'irriter encore les esprits. Mais qu'arrivait-il? la fureur de leurs ennemis s'apaisait, et cependant leur prédication s'étendait. Aussi, dit-on avec raison, à propos de cette émeute, que les Juifs sont venus exciter la foule; ce qui montre bien l'excès de leur fureur. " Aussitôt, les frères se hâtèrent de faire sortir Paul pour aller vers la mer ". Ils n'emmènent que Paul, craignant qu'il n'arrivât quelque malheur à l'homme qui dirigeait tout. Ainsi, la grâce n'opérait pas seule; elle laissait aux hommes leur action, les excitait, les réveillait et n'écartait pas d'eux les inquiétudes. Vous voyez qu'elle a protégé les apôtres jusqu'à la ville de Philippes; ici il n'en est plus de même. " Ils quittèrent Paul après en avoir reçu l'ordre de dire à Silas et à Timothée qu'ils vinssent le rejoindre au plus tôt ". Paul avait raison, car si puissant qu'il fût, il avait besoin d'eux. Ainsi, c'était bien l'ordre de Dieu qui les envoyait en Macédoine, car les lumières de la foi avaient commencé à se répandre dans le reste de la Grèce. Du reste, Paul dépassait quelquefois les préceptes divins. Ainsi, le Christ voulait qu'il vécût de l'Evangile, mais il se privait de le faire (I Cor. IX, 14 et 15) ; le Christ ne l'avait pas envoyé pour baptiser (I Cor. I, 17) ; cependant il baptisait. Il s'employait donc à tout, quoique, en général, il fût envoyé près des gentils, de même que Pierre près des circoncis. " Jason et les autres ayant donné caution, les magistrats les laissèrent aller ". Vous voyez que Jason donne caution pour Paul et risque ainsi sa vie pour lui. " Ils étaient plus nobles que les gens de Thessalonique ", c'est-à-dire, plus avancés en vertu et en foi divine. " Ils reçurent la parole avec beaucoup d'affection et d'ardeur, examinant tous les jours les Ecritures, pour voir si ce qu'on leur disait était véritable ". Ainsi, ils n'y mettaient point d'entraînement ni d'irréflexion.

La plus grande de ces villes était Thessalonique où il y avait beaucoup de populace, et il n'est pas étonnant que les hommes soient plus méchants dans une grande ville : en effet, plus elle est grande, plus nombreuses sont les occasions de désordres. De même que le mal sévit plus grièvement dans un corps qui lui fournit plus d'aliments, ainsi se renouvelèrent à Thessalonique, dans de plus vastes pro. portions, les scènes déplorables d'Irone. Aussi Paul les quitte pour les punir d'avoir cherché le malheur des autres; c'est ce qu'il entend par ces paroles : " Les Juifs nous empêchaient de parler aux gentils. " ( I Thess. II, 16.) Pourquoi, dira-t-on, les apôtres ne restèrent-ils pas? Pourquoi ne firent-ils pas de miracles? Si Paul était resté longtemps dans la ville où on l'avait lapidé, n'aurait-il pas dû encore bien mieux rester ici ? C'est que Dieu ne leur permettait pas de prodiguer les miracles; car vaincre sans miracles est plus merveilleux que tous les miracles possibles. Maintenant Dieu gouverne sans faire de miracles; c'était déjà ainsi qu'il voulait gouverner d'ordinaire. Aussi les apôtres ne s'empressaient point d'en faire, et Paul lui-même dit : " Nous prêchons le Christ crucifié ". ( I Cor. I, 23.) A ceux qui cherchent en nous des artisans de miracles, nous leur expliquons ce que les miracles même ne sauraient expliquer, et nous les convertissons. Voilà ce qu'il y avait de plus merveilleux. Aussi, quand la prédication s'étend, voyez comme se multiplient les miracles de cette nature. Il en fallait faire plus pour les fidèles que pour les autres, mais comment les apôtres font-ils ces miracles? En s'éloignant et en cédant. " Ils le firent sortir pour aller vers la mer ". Pourquoi cela? Pour qu'il fût moins facile de le saisir. Ainsi ils avaient agi d'une manière bien méritoire pour eux-mêmes, et accompli , à l'égard de Paul, une grande oeuvre et une belle action: ils ne songeaient qu'à l'arracher au danger.

3. Remarquez tout l'intérêt que les disciples portaient à ces illustres apôtres. Maintenant, grands et petits, nous sommes divisés: parmi nous les uns s'élèvent et les autres en sont jaloux. Pourquoi sont-ils jaloux? Parce que nous sommes gonflés d'orgueil et que nous ne voulons point les traiter sur le pied d'égalité. La bonne harmonie d'un corps n'admet point de gonflement : il n'y en a pas parce que les membres sont tellement disposés que chacun a sa fonction particulière: la (185) tête a besoin des pieds et les pieds de la tête. Dieu l'a voulu ainsi pour la société; c'est nous qui ne voulons pas : et pourtant, même sans qu'il nous l'eût commandé, nous devrions avoir la charité. Ne voyez-vous pas que les païens eux-mêmes nous accusent quand ils vantent les avantages de l'amitié ? Les laïques ont besoin de nous, et, à notre tour, nous avons besoin des laïques. Ainsi, sans disciples et sans sujets, il n'y aurait ni maîtres ni souverains : que pourraient-ils faire? De même encore la terre a besoin du laboureur et le laboureur de la terre. Quelle récompense aura le maître s'il n'a point de disciples à montrer? Quelle récompense auront les disciples s'ils ne profitent pas d'un enseignement excellent? Ainsi nous avons besoin les uns des autres : on n'est pas général sans soldats , souverain sans sujets, et même il en faut beaucoup. On ne peut rien faire par soi-même, ni des mains ni de l'intelligence : on est d'autant plus honoré qu'il y a plus de monde qui vous entoure. Par exemple , les pauvres ont besoin d'aumônes, et ceux qui font l'aumône ont besoin de pauvres qui la reçoivent. " Vous cous sidérant les uns les autres, afin de vous exciter mutuellement à la charité et aux bonnes oeuvres ". {Héb. X, 24.) Aussi la puissance collective de l'Eglise est considérable, et ce qui est impossible à chacun de ses membres devient possible à tous quand ils sont unis. Voilà ce qui prouve la nécessité des prières pour le monde entier, pour les destinées de l'Eglise, pour la paix, pour ceux qui souffrent. Et c'est ce que Paul montre en disant : " Afin que la grâce que nous avons reçue, en considération de plusieurs personnes, soit aussi reconnue parles actions de grâces que plusieurs en rendront pour nous " (II Cor. I, 11) ; c'est-à-dire, pour que beaucoup de personnes participent à cette grâce: aussi réclame-t-il souvent leurs prières. Voyez encore ce que Dieu dit aux habitants de Ninive : " Et moi je n'épargnerai pas cette ville où il y a plus de cent vingt mille hommes ". (Jean, IV, 11.) Il dit aussi : " Quand deux ou trois hommes sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux ". (Matth. XVIII, 20.) Si deux personnes ont cette puissance, un grand nombre ne l'aura-t-il pas davantage? Une seule aurait quelque influence, mais beaucoup moins. Pourquoi restez-vous seul? Pourquoi n'en attirez-vous pas d'autres? Pourquoi ne propagez-vous pas la charité ? Pourquoi ne faites-vous pas naître l'amitié? Vous manquez de ce qu'il y a de plus essentiel dans la vertu. Quand les méchants se réunissent ensemble, Dieu s'en irrite encore davantage, de même qu'il prend plaisir à voir les bons s'unir entre eux. " Ne vous réunissez pas pour faire le mal ", dit-il, (Exod. XXIII, 2), " tous se sont égarés, tous ensemble sont inutiles " (Ps. XIII, 3), et leur perversité les fait presque chanter de joie.

Recherchez des amis plutôt que des serviteurs , plutôt que toute autre chose. Si vous êtes un homme de paix, vous êtes un fils de Dieu ; à plus forte raison si vous faites des amis. Celui qùi réconcilie obtient le nom de fils de Dieu ; quel nom mérite celui qui rend amis ceux qu'il a réconciliés? Chargeons-nous de cette négociation , tâchons que les ennemis deviennent amis et que les indifférents se réunissent, mais commençons par nous-mêmes. Celui chez qui la concorde n'habite pas, et qui se dispute avec sa femme, n'inspirera pas de confiance s'il veut réconcilier les autres; et de même qu'il est dit: " Médecin , guéris-toi toi-même " (Luc, IV, 23), on lui en dira autant. Quelle hostilité trouvons-nous en nous-mêmes? Celle de l'âme et du corps, du vice et de la vertu. Terminons cette guerre , soyons vainqueurs dans ce combat; alors, en paix avec nous-mêmes, nous parlerons aux autres avec une assurance entière, sans que notre conscience nous reproche rien. La colère lutte avec la douceur, l'amour des richesses avec le désintéressement, la jalousie avec la bonté. Terminons cette guerre, triomphons de ces ennemis, dressons des trophées de notre victoire et rétablissons la paix dans notre état. Notre âme, en effet, c'est un état, c'est un gouvernement où se trouvent bien des citoyens et des étrangers, mais renvoyons les étrangers pour qu'ils ne corrompent point les citoyens. Ne souffrons aucune idée étrangère ou altérée, aucune pensée de la chair. Ne voyons-nous pas que, si un ennemi est surpris dans une ville, on le juge comme un espion? Ainsi renvoyons les étrangers et même exterminons les ennemis. Si nous en surprenons un, livrons à l'intelligence qui nous gouverne cette pensée barbare et qui n'appartient à la cité que par les apparences. Nous avons beaucoup de ces pensées qui sont nos ennemies par leur nature, mais qui sont couvertes d'une peau de brebis. C'est ainsi que (186) les Perses, quand ils ont ôté leur tiare, leurs caleçons et leurs chaussures barbares pour prendre nos habits , quand ils se sont rasés et qu'ils parlent notre langue, dissimulent leur hostilité; mais quand on les soumet à la question, on découvre tout ce qu'ils cachaient. Agissez de même ici: soumettez cette pensée à toutes les épreuves, et vous reconnaîtrez bientôt tout ce qu'elle a de barbare. Je veux vous montrer par un exemple quels sont ces espions que le démon envoie pour voir ce qui est en nous prenons-en un pour le mettre à nu et l'examiner avec soin devant notre tribunal; nous choisirons, si vous le voulez, un de ceux que Paul avait saisis. " Ce sont des ordonnances qui ont quelque apparence de sagesse dans une superstition et une humilité affectée, dans un rigoureux traitement qu'on fait subir au corps, et dans le peu de soin qu'on prend de rassasier la chair ". (Colos. II, 23.) Par exemple , le diable voulait introduire le judaïsme; s'il voulait le faire par lui-même, il n'y parviendrait pas. Voyez maintenant son artifice. Le corps, dit-il, doit pratiquer l'abstinence; or, c'est de la sagesse, c'est de l'humilité de se priver de nourriture et de la repousser. De même il a voulu, avec certains hérétiques, nous entraîner vers la créature. S'il avait dit: Adorez la créature, il se serait trahi lui-même; mais il dit que Dieu est créé. Mais en présence des juges, mettons à nu le sens des Ecritures apostoliques, conduisons le coupable en face de ce tribunal , et les juges distingueront les prédications du mensonge de celles de la vérité. Bien des gens font des gains, des gains injustes, afin de donner aux pauvres: c'est là une mauvaise pensée. Mais, débarrassons-la de tout ce qui peut la dissimuler et réfutons-la pour ne pas nous laisser surprendre: cherchons au contraire à éviter tous les piéges du démon pour garder avec soin les véritables dogmes, passer avec assurance la vie présente et jouir des biens qui nous ont été promis, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ , auquel, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et à jamais, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
 

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXXVIII. PENDANT QUE PAUL LES ATTENDAIT A ATHÈNES,SON ESPRIT ÉTAIT IRRITÉ VOYANT L'ATTACHEMENT DE CETTE VILLE A L'IDOLATRIE. — IL PARLAIT DONC DANS LA SYNAGOGUE AVEC LES JUIFS ET CEUX QUI CRAIGNAIENT DIEU, ET AUSSI DANS LA PLACE AVEC CEUX QUI S'Y RENCONTRAIENT. (CHAP. XVII, VERS, 16, 17, JUSQU'AU VERS. 31.)
ANALYSE. 1-3. Saint Paul devant l'Aréopage. — Les Juifs plus acharnés que les païens à persécuter les chrétiens. — Exorde habile don saint Paul se sert dans son discours aux Athéniens. — Misère de la philosophie, si on la compare à la doctrine révélée.

4 et 5. Faites pénitence car vous serez jugés. — Ces paroles de saint Paul s'adressent aussi bien à nous qu'aux Athéniens. — Pour aimer Dieu représentez-vous souvent ses bienfaits. — Saint Chrysostome raconte que dans sa jeunesse il échappa, ainsi qu'un de ses amis, à un péril imminent.

1. Observez que Paul a plus d'épreuves à supporter de la part des Juifs que de celle des gentils. A Athènes, il n'a rien de grave à supporter et tout se borne à des railleries: les Juifs, au contraire, sont tellement irrités qu'ils commettent beaucoup de violences. Aussi (187) est-il dit: " Pendant que Paul les attendait à Athènes, son esprit était irrité en voyant l'attachement de cette ville à l'idolâtrie ". Son irritation était juste, car nulle part on ne voyait tant d'idoles. " Il parlait donc dans la synagogue avec les Juifs et ceux qui craignaient Dieu, et aussi dans la place avec ceux qui s'y rencontraient ". Vous le voyez, il discute encore avec les Juifs pour fermer complètement la bouche à ceux qui le représentaient comme se vouant aux gentils à l'exclusion des Juifs. Quant aux philosophes, il est étrange qu'en l'entendant parler ainsi ils n'aient pas commencé par le mépriser et repousser ses prédications en disant : Cela ne ressemble pas à la philosophie. S'ils ne l'ont pas fait, c'est que lui-même ne montrait aucun orgueil; car, du reste, ils ne pouvaient rien comprendre ni rien sentir de tout ce qu'il leur disait. Comment l'eussent-ils compris, puisque les uns faisaient Dieu matériel, et que les autres faisaient consister le souverain bien dans le plaisir : " Il y eut aussi quelques philosophes épicuriens et stoïciens qui conférèrent avec lui, et les uns disaient: Qu'est-ce que veut dire ce discoureur? et les autres : " Il semble qu'il prêche de nouveaux dieux; à cause qu'il leur annonçait Jésus et la résurrection (18) "; car ils pensaient que la résurrection était une certaine divinité, puisqu'ils adoraient aussi des déesses. " Enfin, ils le prirent et le menèrent à l'Aréopage, en lui disant: Pourrions-nous savoir de vous quelle est cette nouvelle doctrine que vous nous publiez (19) ? Car vous nous dites de certaines choses dont nous n'avons pas encore ouï parler. Nous voudrions donc bien savoir ce que c'est (20) ". Ils le menèrent à l'Aréopage, non pour s'instruire, mais pour le punir, car c'était là que se jugeaient les affaires capitales. Remarquez comme, sous prétexte de s'instruire, ils accusent la nouvelle doctrine afin de la détruire. Du reste, c'était la ville des bavards.

" Or tous les Athéniens, et les étrangers qui demeuraient à Athènes , ne passaient leur temps qu'à dire et à entendre quelque chose de nouveau (21). Paul, étant donc au milieu de l'Aréopage, leur dit : Athéniens , il me semble qu'en toutes choses vous êtes religieux jusqu'à l'excès (22); car, ayant regardé en passant les statues de vos dieux, j'ai trouvé aussi un autel, sur lequel il est écrit : "Au Dieu inconnu. C'est donc ce Dieu que vous adorez sans le connaître, que je vous annonce (23) ". Il semble ne rien leur dire de désagréable et même faire leur éloge. " Je vois que vous êtes religieux jusqu'à l'excès", c'est-à-dire, extrêmement pieux. Mais cet autel où était écrit : " Au Dieu inconnu ", qu'était-ce donc ? Les Athéniens, à plusieurs époques, avaient admis beaucoup de dieux et même ceux de l'étranger. Ils avaient le temple de Minerve, celui de Pan, et d'autres divinités qui leur étaient venues de tous côtés; mais ils craignaient qu'il n'y en eût quelqu'une qui leur fût inconnue et qui fût adorée quelque part; aussi, pour plus de sûreté, ils lui avaient élevé un autel; mais comme ils ne savaient quel était ce Dieu, ils avaient mis cette inscription : " Au Dieu inconnu ". Paul dit que c'est Jésus-Christ, ou plutôt le Dieu de l'univers. " Celui que vous adorez sans le connaître, c'est celui que je vous annonce ". Voyez comme il leur montre qu'ils l'ont déjà accepté : Je ne vous apporte, dit-il, rien d'étranger, rien de nouveau. Car les autres lui disaient sur tous les tons . " Quelle est cette nouvelle doctrine que vous nous publiez, car vous nous dites de certaines choses dont nous n'avons pas encore ouï parler ". Il détruit aussitôt leur soupçon, puis il ajoute : " Dieu qui a fait le monde et tout ce qui est dans ce monde, étant le Seigneur du ciel et de la terre (24) ". Ensuite, pour qu'on ne s'imagine pas que ce Dieu soit la première divinité venue, il complète en disant : " Il n'habite point dans des temples bâtis par les hommes; il n'est point honoré par les ouvrages des mains de " l'homme, comme s'il avait besoin de quelqu'un ". Voyez comme il arrive peu à peu à discuter la philosophie et à railler les erreurs des gentils. II donne à tous la vie, la respiration et toutes choses. " Il a fait naître d'un sang unique toute la race des hommes, et leur a donné pour demeure toute l'étendue de la terre (26) ". Tels sont les attributs de Dieu; mais voyez s'ils ne conviennent pas aussi à son Fils : " Le Seigneur ", dit-il, " du ciel et de la terre ", que les païens regardaient comme des dieux. Il parle de la création et des hommes. " Il a marqué des époques précises et des limites à chaque peuple, afin qu'ils cherchassent Dieu et qu'ils tâchassent de le trouver comme sous leur main et à tâtons, quoiqu'il ne soit pas loin (188) de chacun de nous (27). Car c'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être; et comme quelques-uns de vos poètes l'ont dit : Nous sommes même la race de Dieu (28) ". C'est ce que dit le poète Aratus. Voyez quelle démonstration il leur donne d'après ce qu'ils avaient fait et dit eux-mêmes. " Puisque nous sommes la race de Dieu , nous ne devons donc pas croire que la divinité soit semblable à de l'or, à de l'argent ou à de la pierre, dont l'art et l'industrie des hommes ont fait des figures (29) ". Mais pourrait-on dire : C'est précisément pour cela que nous devons le croire semblable à une statue d'or ou d'argent. Point du tout; car nous n'y ressemblons point nous-mêmes, et surtout nos âmes. Pourquoi n'a-t-il pas aussitôt employé 1e langage philosophique, et n'a-t-il pas dit Dieu est de nature incorporelle, invisible et sans figure ? Parce qu'il semblait. inutile de parler ainsi à des hommes qui ne savaient pas encore que Dieu était unique. Aussi, laissant cette question, il insiste sur ce qu'il a déjà examiné, et dit : " Dieu, méprisant ces temps d'ignorance, fait maintenant annoncer à tous les hommes, et en tous lieux, qu'ils se convertissent (30), parce qu'il a arrêté un jour auquel il doit juger le monde, selon la justice, par celui qu'il a destiné à être juge; ce dont il a donné à tous les hommes une preuve certaine en le ressuscitant d'entre les morts ". Vous voyez qu'il avait ébranlé leurs âmes par ce mot : " Il a arrêté un jour " ; ce qui les avait terrifiés; puis il trouve l'occasion d'ajouter : " En le ressuscitant d'entre les morts ".

Mais revenons à ce qui précède. " Pendant que Paul les attendait à Athènes, son esprit était irrité ". Cette irritation ne signifie pas de la colère ou de l'indignation, mais de la vigilance et du zèle; de même que dans le passage où il est dit : " Il y eut entre eux une contestation " . (Act. XV, 39.)

2. Observez que c'est la Providence qui a permis qu'il fût, malgré lui, obligé d'attendre ses compagnons. Le mot " d'agitation " montre seulement sa sollicitude, mais, je le répète, sa vigilance était loin de ressembler à la colère et à l'indignation. Il ne pouvait supporter ce qu'il voyait, mais il en souffrait. " Il discutait donc dans la synagogue avec les Juifs et ceux qui craignaient Dieu ". Vous le voyez discutant encore contre les Juifs; quant à ceux qui craignaient Dieu, il entend par là les prosélytes. Car les Juifs étaient dispersés de tous côtés depuis la venue du Christ; ainsi la loi tombait, et en même temps leur présence exhortait les hommes à la piété. Quant à eux, ils n'y gagnaient rien, sinon de multiplier les témoignages de leurs malheurs. " Quelques philosophes épicuriens et stoïciens discutaient avec lui ". Les Athéniens ne jouissaient plus de leurs lois, puisqu'ils étaient soumis aux Romains. Alors, de quoi et pourquoi voulaient discuter ces philosophes? Parce qu'ils en voyaient d'autres qui discutaient avec Paul et qui avaient de la considération pour lui. Mais observez qu'ils commencent par parler d'une manière offensante : " L'homme animal ne comprend pas ce qui vient de l'Esprit ". (I Cor. II, 14.) " Il semble ", disent-ils, " annoncer de nouveaux démons ". Ils donnaient à leurs divinités le nom de démons, car leurs villes étaient pleines d'idoles. Ils le prirent et le conduisirent devant l'Aréopage ". Pourquoi devant l'Aréopage? Pour l'effrayer, car c'était là qu'on jugeait les affaires capitales. " Pourrions-nous savoir quelle est cette nouvelle doctrine que vous publiez, car vous nous dites des choses que nous n'avons jamais entendues. Or, tous les Athéniens et les étrangers qui demeuraient à Athènes, ne passaient leur temps qu'à dire ou à entendre quelque chose de nouveau ". Cela montre que tout ce peuple, qui n'était occupé qu'à parler et à écouter, regardait cependant cette doctrine comme nouvelle, parce qu'il ne l'avait jamais entendu expliquer. " Paul étant donc au milieu de l'Aréopage; leur dit: Athéniens, il me semble qu'en toutes choses vous êtes religieux jusqu'à l'excès. En passant j'ai vu vos statues ". Il ne dit pas encore: vos démons, mais il s'y prépare ; quand il dit qu'ils sont " religieux à l'excès ", c'est pour parler de cet autel. " C'est Dieu ", dit-il, " qui a fait le monde et tout ce qu'il contient ". D'un seul mot il renverse tous les dogmes des philosophes. En effet, les épicuriens disaient que l'univers s'était formé de lui-même par une réunion d'atômes; les stoïciens prétendaient que tout était matériel et périrait par une conflagration. Mais Paul leur dit : le monde, avec tout ce qu'il contient, est l'oeuvre de Dieu. Voyez quelle brièveté et, en même temps, quelle clarté ! Remarquez aussi que c'était pour eux une chose étrange que l'idée du (189) monde créé par Dieu. Ce que le premier venu sait maintenant était ignoré des Athéniens et des savants parmi les Athéniens. S'il a tout fait, il est, clair qu'il est aussi le maître de tout. Vous voyez que Paul réunit ainsi les qualités de Dieu et de Créateur; elles s'appliquent aussi au Fils. Les prophètes disent partout que l'attribut principal de Dieu est, en effet, la création; mais les païens séparaient les idées de Créateur et de Seigneur, parce qu'ils croyaient la matière incréée. Enfin Paul n'expose et n'établit ses idées que d'une manière voilée, mais il corrige celle des païens. " Dieu n'habite pas ", dit-il, " des temples bâtis par les hommes ". Il habite en effet des temples, mais bien différents, qui sont les âmes des hommes; aussi a-t-il supprimé le culte matériel.

Eh quoi ? N'habitait-il pas le temple de Jérusalem? Non, sans doute, mais il s'y manifestait. Pourquoi donc était-il honoré par les mains de l'homme chez les Juifs? Ce n'était pas par leurs mains, mais par leurs esprits; car il ne recherchait pas le culte matériel comme s'il en avait eu besoin. " Est-ce que je mangerai ", dit-il, " la chair des taureaux, ou que je boirai le sang des boucs? " (Ps. XLIX , 13.) Paul avait dit : " Il n'est point honoré par les ouvrages de la main des hommes comme s'il avait besoin de rien " ; mais ce n'était pas assez ; c'est là un attribut de la divinité, mais il fallait en indiquer d'autres. Aussi il ajoute : " C'est lui qui donne à tous la vie, la respiration et toutes choses ". Il expose ainsi deux caractères de la divinité ; n'avoir besoin de personne et donner à tous. Comparez à cela la philosophie de Platon ou celle d'Epicure, et vous verrez combien elles sont frivoles. " Il a donné la vie et la respiration ". Vous voyez qu'il n'a pas engendré, mais créé notre âme. Remarquez encore comment il tranche la question dé la matière: " Il a fait d'un sang unique toute la race humaine, et lui a donné pour demeure toute l’étendue de la terre ". Voilà une théorie bien supérieure à celle des atômes et de la matière éternelle. Elle montre que ni le corps ni l'âme de l'homme ne sont dus à une agrégation fortuite; c'était là ce que disaient les païens en prétendant qu'il n'y avait pas de création. Lorsque Paul dit que Dieu ne veut pas être honoré par les mains des hommes, il sous-entend qu'il veut l'être par leur esprit et leurs pensées. " C'est ", dit-il, " le maître du ciel et de la terre ". Il n'y a donc pas de divinités spéciales. " Dieu a fait le monde et tout e qu'il contient ". Après avoir montré comment le monde a été fait, il déclare que Dieu n'habite pas des temples faits de la main des hommes; c'est comme s'il disait : Si c'est Dieu, il est clair qu'il a tout créé; s'il n'a point créé, il n'est pas Dieu. Les dieux, dit-il, qui n'ont pas fait le ciel et la terre, doivent périr. Il expose des dogmes bien supérieurs à tout ce que l'on connaissait (quoiqu'il ne révèle pas toutes les grandes vérités, car le temps n'était pas encore venu, et il parlait comme à des enfants); du moins il explique le Dieu créateur, souverain et indépendant.

3. En disant qu'il avait fait venir le genre humain d'un sang unique, il fait voir qu'il est l'auteur de tous les biens. Est-il rien d'aussi sublime? Que Dieu ait fait tous les hommes avec un seul, cela est admirable; mais qu'il les contienne tous en lui-même, cela est bien plus admirable encore. " Il donne à tous le souffle et la vie ". Mais que veulent dire ces mots : " Il a marqué des époques précises et des limites d'habitation à chaque peuple, afin qu'ils cherchent Dieu et qu'ils tâchent de le trouver, comme avec la main et à tâtons ". Tout le monde, veut-il dire, n'est pas dans la nécessité de chercher Dieu ; il est vrai que Dieu a ordonné de le chercher; mais ce n'est pas en tout temps, c'est seulement 'à des époques prescrites. Ces paroles signifient seulement que ceux même qui l'avaient jusque-là cherché parmi eux ne l'avaient pas trouvé, quoique sa, présence fût aussi manifeste que si l'on pouvait le toucher. Car, en réalité, on ne peut pas dire que le ciel soit d'un côté et qu'il ne soit pas de l'autre, qu'il soit visible à une époque et non à une autre. Il est facile à trouver à toute époque et dans tout pays; Dieu a voulu qu'on pût le chercher sans être arrêté par les obstacles de temps et de lieux. Mais cette doctrine, que le royaume des cieux existait partout et en tout temps, n'aurait été profitable pour ces gens-là que s'ils avaient voulu l'appliquer. Aussi Paul ajoute : " Quoiqu'il ne soit pas loin de chacun de nous ", mais qu'il soit près de tout le monde. C'est comme s'il disait : Non-seulement Dieu nous a donné la respiration, la vie, et tout en un mot; mais, ce qui est le comble de, ses bienfaits, il s'est fait connaître à nous, il nous a accordé de pouvoir (190) le trouver et le posséder. Mais nous n'avons pas voulu le chercher, quoiqu'il fût à notre portée: " Il n'est pas loin de chacun de nous ". O ciel ! l'apôtre dit que Dieu est à côté de chacun des habitants de la terre. Est-il rien de plus grand que cette parole ? Voyez comme elle confond la pluralité des dieux. Pourquoi dire seulement qu'il n'est pas loin? " Il est si près qu'on ne peut vivre sans lui, car c'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être ". Paul semble dire, comme en prenant une comparaison matérielle : on ne peut ignorer que l'air est répandu partout, qu'il est près de nous et même en nous; il en est de même pour le créateur de toutes choses. Ainsi tout, dit-il, vient de lui ; c'est de la Providence qu'il veut parler, et de la conservation du monde, lorsqu'il dît que nous avons en lui l'être, le mouvement, la vie. Il ne dit pas Par lui, mais : " En lui ", ce qui annonce une union plus intime. Le poète qu'il cite n'avait pas la même idée quand il disait : " Nous sommes sa race ". Ces mots que le poète applique à Jupiter, Paul les applique à Dieu; non pas qu'il confonde l'un et l'autre, loin de là ! Mais il les adresse à qui de droit. Il rend aussi au vrai Dieu l'autel qu'on n'avait pas dressé pour lui. En effet, chez les gentils, beaucoup de paroles et d'actions religieuses s'adressaient, à leur insu, au Dieu véritable, mais ils croyaient qu'elles s'appliquaient à un autre.

Dites-moi, en effet, à qui cette inscription "Au Dieu inconnu ", pouvait-elle convenir le mieux, au Créateur, ou au démon? Assurément c'était au Créateur, que l'on savait exister; sans le connaître. De même cette faculté de tout produire ne s'applique véritablement qu'à Dieu et non à Jupiter qui n'était qu'un homme et un détestable imposteur. Ce n'est pas à propos d'un être pareil que Paul a pu dire : " Nous sommes sa race " ; loin de là ! Son idée est toute différente. Il dit que nous sommes fils de Dieu , c'est-à-dire sa famille, ses proches, ou bien encore ses alliés et ses voisins. Pour qu'on ne lui fasse plus ce reproche : " Vous nous dites des choses étrangères à nos oreilles ", (en effet rien n'est plus désagréable aux hommes en général), il cite un de leurs poètes. Il ne leur dit point : Vous ne devez pas croire que Dieu ressemble à un objet d'or ou d'argent, c'est là une pensée perverse et détestable ; il leur parle plus doucement : " Nous ne devons pas croire " à cette ressemblance, mais nous devons voir plus haut. Qu'est-ce qui est plus haut? Dieu, mais nous n'en parlons pas encore, car c'est le nom de la toute-puissance; jusqu'ici nous ne disons que ceci : Le divin ne ressemble pas à ces objets; en effet, qui pourrait le soutenir? Voyez comme il arrive peu à peu à l'idée de l'immatériel : car une divinité, quand même on la concevrait matérielle, différerait encore de ces représentations : " Puisque nous sommes la race de Dieu, nous ne devons pas croire que le divin soit semblable à de l'or, à de l'argent ou à de la pierre dont l'art et l’industrie des hommes ont fait des figures ". Mais, dira-t-on : Puisque nous ne le pensons pas, à quoi bon ce langage ? C'est que le discours de Paul s'adressait à la multitude, aussi avait-il raison' de parler ainsi; car si nous-mêmes, au point de vue de notre âme, nous ne ressemblons pas à ces objets, Dieu y ressemble encore bien moins : il commence donc par les détourner de cette idée. Non-seulement Dieu ne ressemble point à un produit de l'art du sculpteur, mais aucune conception humaine ne peut le représenter, ni l'art ni la pensée ne peuvent se le figurer. Aussi dit-il : Si Dieu peut être le produit de l'art et de la pensée humaine, si la substance de Dieu est donc aussi dans une pierre, comment, nous qui vivons en lui , ne le trouvons-nous pas? Il reproche ainsi deux choses à ses auditeurs: D'abord de ne pas trouver Dieu, ensuite de se le figurer comme ils le font. Par elle-même, la pensée humaine n'est pas digne de foi. Mais après avoir ainsi ému leurs esprits et leur avoir montré qu'ils étaient inexcusables, voyez ce qu'il ajoute : "Dieu ; méprisant ces temps d'ignorance, fait maintenant annoncer à tous les hommes et en tous lieux qu'ils se convertissent ". Quoi! personne ne sera puni? Personne de ceux qui voudront se repentir. Il ne parle pas de ceux qui sont morts, mais de ceux auxquels s'adresse sa parole. Dieu, dit-il, ne vous demande pas de comptes. Il ne dit pas: Dieu vous a dédaignés, vous a pardonnés; il dit: vous ignoriez. Le dédain supposerait qu'il n'inflige pas de punition à ceux qui en méritent, mais ce n'était qu'une erreur. Il ne dit point : Vous vous êtes égarés volontairement, mais il l'a fait comprendre plus haut, en disant : " Il faut se repentir en tous lieux ". Par, là, il faut comprendre toute la terre.

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4. Voyez comme il les détourne de la pluralité des dieux: " Parce qu'il a arrêté un jour dans lequel il doit juger le monde selon la justice ", il parle encore du monde pour indiquer les hommes, " par celui qu'il a marqué en le ressuscitant des morts ". Observez qu'il atteste la passion, par cela même qu'il rappelle la résurrection. La vérité du jugement est prouvée par la résurrection dont elle est la conséquence nécessaire, et la vérité de toutes ces paroles était démontrée, puisqu'il s'était relevé du tombeau. En effet, tout le monde étant convaincu qu'il était ressuscité des morts, on devait aussi croire tout le reste. Voilà ce que l'on disait aux Athéniens et ce qu'il faudrait aussi nous dire ; savoir : que nous devrions tous faire pénitence, parce que Dieu a marqué un jour où il jugera le monde. Voyez quel juge il nous donne, rempli de providence, de bonté, de miséricorde, de puissance, de sagesse, enfin réunissant toutes les qualités du Créateur. Ses paroles ont prouvé qu'il était ressuscité des morts. Faisons donc pénitence, puisque le jugement est inévitable. Si le Christ n'est pas ressuscité, nous ne serons pas jugés; s'il est ressuscité, nous serons certainement jugés. " Il est mort pour commander aux vivants et aux morts. (Rom. XIV, 9.) " " Nous serons tous présents devant le tribunal du Christ, pour que chacun soit rémunéré a d'après ses actions ". (Ibid. 10, et II Cor. V, 10.) Ne pensez pas que ce soient là des paroles en l'air: il s'agit de la résurrection universelle, car c'est ainsi que se fera le jugement. Ces mots: " En le ressuscitant des morts" , s'appliquent au corps; c'est lui qui était mort, qui avait succombé. Chez les païens, on rejette également la création et le jugement ; on les regarde comme des contes d'enfants ou comme les folies de l'ivresse. Mais nous qui en sommes profondément convaincus , profitons-en , et efforçons-nous d'être les serviteurs du Christ. Jusques à quand serons-nous ses ennemis? Jusques à quand le repousserons-nous? Vous vous écriez : Nous en sommes loin ; pourquoi ce langage? Je me garderais bien de le dire si vous ne le faisiez pas, mais à quoi servirait de me taire quand les faits parlent aussi clairement? Comment parviendrons-nous à l'aimer? Je l’ai dit mille fois, mais je vais le répéter encore : il me semble avoir trouvé pour cela une méthode puissante et infaillible. Après avoir réfléchi aux bienfaits que nous avons reçus de Dieu en commun avec tous les hommes, et qui sont trop importants et trop nombreux pour que nous puissions les compter; après en avoir rendu grâces à Dieu, songeons à tous les bienfaits que chacun de nous a reçus, et rappelons-les tous les jours à notre mémoire. Comme ils font sur nous plus d'effet que les autres, chacun de nous doit les méditer et examiner avec soin s'il n'a pas évité quelque danger, échappé à ses ennemis, enfin s'il n'a pas quelques bienfaits inscrits à son compte sui le livre de Dieu :.par exemple, s'il n'a pas été soustrait à quelque péril en sortant avant le jour, s'il n'a pas triomphé de l'attaque de quelques malfaiteurs, s'il n'a pas été guéri d'une maladie dont tout le monde désespérait; toutes ces pensées ont une grande influence pour nous rendre Dieu propice. Si Mardochée, du moment que le roi se rappela le service qu'il lui avait rendu, fut récompensé par ce souverain au point de partager sa grandeur, nous serons récompensés à plus forte raison si nous examinons avec soin en quoi Dieu a reçu nos offenses et en quoi nous avons reçu ses bienfaits; nous montrerons ainsi notre reconnaissance et notre repentir. Mais personne ne fait cette méditation. Quand nous parlons de nos péchés, nous disons seulement que nous avons péché sans récapituler nos fautes; de même, quand nous parlons des bienfaits de Dieu, nous disons en général que nous en avons reçu , mais nous ne les examinons pas en particulier, nous ne disons point où, quand , ni comment ils nous ont été accordés. Mettons-y dorénavant tout notre soin. Si même on peut retrouver les plus anciens, qu'on les rappelle au souvenir, comme si l'on avait découvert un grand trésor. Cela nous est encore utile pour ne pas désespérer. Car lorsque nous aurons vu que Dieu nous a souvent protégés, nous ne désespérerons plus et nous ne croirons plus qu'il nous ait abandonnés : nous posséderons ainsi une grande preuve de sa providence à notre égard, puisque nous songerons que, malgré nos péchés, il ne nous a pas punis et que même il nous a protégés.

5. Voici une anecdote que j'ai entendu raconter. Un enfant qui n'avait pas encore quinze ans se trouvait aux champs avec sa mère. Des miasmes ayant infecté l'air , tous deux furent pris de la fièvre; c'était en automne. La mère se hâta d'aller à la ville. L'enfant, auquel les (192) médecins ne permirent pas ce déplacement, étant dévoré par la fièvre, eut l'idée de se gargariser, croyant qu'il apaiserait la fièvre par ce moyen et en ne prenant aucun aliment. C'était une idée d'enfant , aussi cette obstination mal placée ne lui fit-elle aucun bien. Lorsqu'enfin il se trouva à la -ville, sa langue était paralysée et il resta longtemps sans parler, au point de ne rien pouvoir articuler; cependant il lisait et prit des leçons pendant longtemps, mais cela ne l'avançait à rien. Il avait perdu toute espérance et sa mère était désolée. Les médecins faisaient des consultations de toutes espèces, sans aucun résultat; enfin le bon Dieu rompit le lien de sa langue et il parla avec autant de facilité qu'autrefois. Sa mère racontait aussi que, lorsqu'il était petit, il avait eu dans le nez ce qu'on appelle un polype; les médecins en avaient aussi désespéré; sa mère était réduite à désirer sa mort, et son père (qui existait encore); le croyait également perdu; en un mot, c'était une anxiété générale. Mais le mouvement violent d'un accès de toux chassa cette excroissance maladive, et tous les accidents cessèrent. Néanmoins, après qu'il fut guéri , il lui tomba sur les yeux une fluxion d'une humeur âcre et visqueuse qui produisait une chassie tellement épaisse , que les yeux en étaient fermés: le plus grave était la crainte qu'il ne restât aveugle, comme tout le monde le prévoyait. Cependant, par la grâce de Dieu, il fut encore délivré promptement de cette maladie.

Voilà ce que j'ai entendu dire; je vais maintenant vous raconter ce que je sais par moi-même. A l'époque où j'étais très-jeune, les tyrans qui gouvernaient notre ville conçurent des soupçons : l'extérieur des remparts était garni de soldats pour tâcher de saisir des livres de sorcellerie et de magie. Celui qui avait écrit cet ouvrage et qui l'avait jeté, à peine terminé, dans la rivière, fut arrêté: on lui demanda son livre qu'il ne put donner, et on le fit passer dans la ville tout couvert de chaînes. Après avoir recueilli des preuves de sa culpabilité, on le punit; pendant ce temps, comme j'allais à l'église des martyrs, je passais près des jardins sur la rivière , avec un camarade. Celui-ci, voyant un livre qui flottait, le prit d'abord pour un linge; il s'approcha, reconnut que c'était un livre et descendit pour le prendre. Moi , je taquinais mon camarade, et, en plaisantant, je réclamais ma part de l’épave.

Mais, dit-il, voyons ce que c'est; et, en tournant un coin de la page, il vit des figures de magie. Au même instant un soldat vint à passer. Mon ami cacha le livre, il tremblait de peur. Qui aurait cru que nous l'avions retiré du fleuve, tandis que l'on arrêtait une foule de gens , même sans qu'ils fussent suspectés? Nous n'osions le jeter, de peur d'être aperçus, et nous redoutions également de le déchirer. Enfin, avec l'aide de Dieu, nous réussîmes à le jeter, et nous fûmes sauvés du danger le plus terrible.

Je pourrais, si je le voulais , vous citer une foule d'exemples, mais je vous ai dit ces faits afin que vous en profitiez et pour que, si l'un de vous est exposé à des accidents, non pas identiques, mais analogues, il ne les oublie jamais. Par exemple, si une pierre lancée droit contre vous ne vous atteint pas, gardez-en toujours un souvenir, qui sera très-agréable à Dieu. Quand nous nous rappelons les hommes qui ont pu nous sauver la vie, nous sommes affligés d'être incapables de rien faire pour eux : nous devrions, à plus forte raison, avoir le même sentiment à propos de Dieu. Il en résulte encore un autre avantage : Si nous sommes portés au désespoir, disons-nous : " puisque nous recevons le bien de la part du Seigneur, ne devons-nous pas aussi en accepter le mal ? " (Job , II, 10.) Jacob avait la même pensée quand il disait: " L'ange qui m'a arraché au mal depuis ma jeunesse (1)". (Gen. XLVIII, 16.) Réfléchissons, non-seulement que nous avons été arrachés au mal, mais rappelons-nous comment et dans quelles circonstances. Voyez comme Jacob se rappelle chaque bienfait en particulier: " J'ai passé le Jourdain avec mon bâton ". (Gen. XXXII, 10.) LesJuifs gardaient constamment le souvenir- de ce qui était arrivé à leurs ancêtres , et parlaient sans cesse de leurs aventures d'Egypte. Et nous aussi, à plus forte raison, rappelons-nous ce a qui nous est arrivé quand nous sommes tombés dans l'inquiétude et le malheur, et reconnaissons que si Dieu ne nous avait tendu la main, nous aurions péri depuis longtemps. Songeons-y tous et pensons-y chaque jour, rendons à Dieu de continuelles actions de grâces, rapportons tout à sa gloire et ne cessons de le célébrer, afin d'être récompensés de notre reconnaissance, par la grâce et la mi

1. La Vulgate porte : A regelus qui erint me de cunctis malis.

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miséricorde de son Fils unique, auquel , ainsi qu'au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et à jamais, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
 

 

 

 

 

 

 

HOMÉLIE XXXIX. MAIS LORSQU'ILS L'ENTENDIRENT PARLER DE LA RÉSURRECTION DES MORTS, QUELQUES-UNS S'EN MOQUÈRENT ET LES AUTRES DIRENT : " NOUS VOUS ENTENDRONS UNE AUTRE FOIS SUR CE POINT ". — AINSI PAUL SORTIT DU MILIEU D'EUX. (CHAP. XVII, VERS. 32), 33, JUSQU'AU VERS. 19 DU CHAP. XVIII.)
ANALYSE. 1 et 2. Saint Paul prêche à Corinthe. — Il comparait devant le proconsul Gallien. — Saint Paul fut conduit à Rome enchaîné, parce que s'il y fût arrivé autrement il en aurait été chassé en qualité de Juif, car le décret d'expulsion porté par Claude contre les hommes de cette nation, était encore récent.

3 et 4, Exhortation à la mansuétude. — Que l'insulteur n'attire le mépris que sur lui-même. — Comparaison entre l'homme emport et l'homme patient. — L'homme patient ressemble à Dieu, l'homme colère au démon.

1. Pourquoi Paul, après avoir persuadé les Athéniens au point que ceux-ci lui disaient u Nous vous entendrons une autre fois sur ce " point ", et lorsqu'il n'y avait aucun danger, se hâte-t-il de quitter Athènes? Peut-être savait-il qu'il n'y aurait pas grand succès; d'ailleurs le Saint-Esprit le conduisait à Corinthe. "Quelques-uns néanmoins se joignirent à lui et embrassèrent la foi; entre lesquels fut a Denys, sénateur de l'Aréopage, une femme a nommée Damaris, et d'autres avec eux (34). " Après cela, Paul, étant parti d'Athènes, vint à Corinthe (XVIII, 1). Et ayant trouvé un "juif, nommé Aquilas, originaire du Pont, qui était nouvellement venu d'Italie avec Priscille, sa femme, parce que l'empereur Claude avait ordonné à tous les Juifs de sortir de Rome, il se joignit à eux (2). Et parce que leur métier était de faire des tentes et que c'était aussi le sien, il demeurait chez eux et y travaillait (3) ". C'était en effet, comme je l'audit, le Saint-Esprit qui le menait à Corinthe où il devait rester, car les Athéniens, quoique toujours amateurs de nouveaux discours, n'y faisaient guère attention; c'est qu'ils tenaient moins à écouter qu'à parler eux-mêmes, aussi s'éloignaient-ils de l'orateur. Puisque telle était leur habitude, pourquoi accusaient-ils Paul de " paraître annoncer des dieux étrangers? " C'est que ces dogmes étaient pour eux fort obscurs. Cependant il convertit Denys l'Aréopagite et quelques autres, car ceux qui voulaient vivre en hommes de bien ne tardaient pas à écouter sa parole, mais il n'en était pas de même pour les autres. Paul semble s'être contenté de leur laisser les germes de la foi, car la moitié de sa vie s'était déjà écoulée. Il mourut sous Néron ; alors on était sous Claude, époque à laquelle se préparait déjà la guerre contre les Juifs, mais de loin, et comme pour les ramener au bien en attendant, on les renvoyait de Rome comme des pestiférés ! Aussi, c'est la Providence qui permit que. Paul fût emmené en captivité, pour qu'il ne fût pas chassé comme un Juif, mais amené par force et privé de sa liberté.

" Il demeurait chez eux ". O ciel ! quelle justice il devait trouver chez eux pour y demeurer ! Mais s'il demeure avec eux, c'est surtout parce qu'avec des gens de sa profession (194) il est mieux placé pour ne rien recevoir de personne, selon ce qu'il dit : " Mais je fais cela, et je le ferai toujours, afin d'ôter à ceux qui la cherchent une occasion de se glorifier en paraissant semblables à nous. (II Cor. XI, 12.) Il prêchait dans la synagogue tous les jours de sabbat et cherchait à persuader les Juifs et les gentils (4). Quand Silas et Timothée furent venus de Macédoine, Paul fut encore plus excité par le Saint-Esprit à attester aux Juifs que Jésus était le Christ (5) ". Cela montre qu'ils gênaient ses prédications et même s'y opposaient. Voilà ce qu'ils faisaient. Que fit Paul? Il les abandonne en les frappant de terreur. Il ne leur dit plus : " C'était à vous qu'il fallait d'abord annoncer la parole " (Act. XIII, 46) ; mais il le donne à entendre : " Comme les Juifs le contredisaient et blasphémaient, il secoua ses habits et leur dit. Que votre sang retombe sur votre tête; pour moi, j'en suis innocent, je vais désormais chez les gentils (6). Etant parti de là, il alla dans la maison d'un nommé Juste (1), qui craignait Dieu, dont la maison tenait à la synagogue (7). Crispe, chef d'une synagogue; crut aussi au Seigneur avec toute sa famille : plusieurs Corinthiens, ayant entendu Paul, crurent aussi et furent baptisés (8) ". Voyez comment, après avoir encore dit " désormais ", il ne néglige pas les Juifs; il n'avait parlé ainsi que pour exciter leur zèle. Ensuite il vient chez Juste, dont la maison tenait à la synagogue. Il avait choisi ce voisinage pour animer la foi des Juifs, s'ils voulaient s'y prêter. " Crispe, chef d'une synagogue, crut aussi au Seigneur avec toute sa famille ". C'était surtout là une raison suffisante pour les convertir. " Le Seigneur dit à Paul, en vision durant la nuit : ne crains rien, mais parle sans te taire (9) ; car je suis avec toi et personne ne pourra te maltraiter, parce que j'ai dans cette ville un grand peuple (10) ". Voyez toutes les raisons que Dieu emploie pour le convaincre, et surtout celle-ci qui est la plus rassurante : " Car j'ai dans cette ville un grand peuple ". Cependant, dira-t-on, ils se sont emportés contre lui? Mais leur colère a été impuissante, et ils se sont bornés à le conduire devant le proconsul. " Il demeura donc un an et demi à Corinthe, leur enseignant la parole

1 La Vulgate met Tite-Juste.

de Dieu (11). Or, Gallion étant proton d'Achaïe, les Juifs, d'un commun accord s'élevèrent contre Paul et le menèrent à tribunal (12), en disant : Celui-ci veut persuader aux hommes d'adorer Dieu d'une manière contraire à la loi (13) ". Vous marquez que c'est toujours pour la même raison qu'on l'accuse en public. Remarquez aussi, lorsque les Juifs disent qu'il persuade aux hommes d'adorer Dieu d'une manière contraire à la loi, que le proconsul ne s'en quiète pas et que plutôt il défend Paul. Ecoutez sa réponse : " S'il s'agissait de quelque injustice ou de quelque mauvaise action, je serais obligé de vous écouter ". Cela semble le langage d'un homme juste, et on en est convaincu en observant toute, la sagesse de la réponse. " Comme Paul allait parler, Gallion dit aux Juifs : S'il s'agissait de quelque injustice ou de quelque mauvaise action, je serais obligé de vous écouter (14). Mais s’il ne s'agit que de contestations de doctrine, de mots et de votre loi, démêlez vos différends comme vous l'entendrez, car je ne veux point m'en rendre juge (15). Il les fit retirer ainsi de son tribunal (16). Et tous les gentils, ayant saisi Sosthènes, chef d'une synagogue, le battaient devant le tribunal sans que Gallion s'en mît en peine (17" C'était encore une preuve de justice, car li coups que l'on donnait à cet homme ne semblaient pas au proconsul une offense pou lui-même, tant les Juifs étaient insolents.

2. Mais revenons à ce qui précède. " Lorsqu'ils entendirent parler de la résurrection des morts, les uns s'en moquaient, les autres disaient: Nous vous entendrons une autre fois ". Qu'elles étaient cependant grandes et sublimes ces vérités qui attiraient plutôt leur railleries que leur attention ! Ils se moquaient de la résurrection , car " l'homme animal ni saisit pas les choses qui viennent de l'Esprit ". (I Cor. XI, 14.) Ainsi Paul se retira du milieu d'eux. Pourquoi ce mot : " ainsi? " C’est-à-dire que les uns lavaient cru et que les autres l'avaient raillé. " Quittant donc Athènes il vint à Corinthe. Ayant trouvé un Juif nommé Aquila, originaire du Pont, et qui était nouveau venu en Italie, il demeura avec lui et y travailla ". Voyez comme la loi commence à tomber. Aquila était Juif, et il accomplit à Cenchrées le voeu de se faire couper les cheveux (18) ; puis il va en Syrie avec (195) Paul; comme il était du Pont, il ne tient pas à venir à Jérusalem ni dans ses environs, et il en reste éloigné. Paul demeure chez lui et ne rougit pas d'y demeurer ; il y reste comme dans une bonne hôtellerie, plus commode pour lui que tous les palais. Ne riez pas, mes bien-aimés. Un athlète est mieux dans un gymnase que sur des tapis moelleux ; une épée de fer convient mieux au soldat qu'une épée d'or. Au milieu de sa prédication, " il travaillait ". Rougissons donc, nous qui vivons dans l'oisiveté, même quand nous n'avons pas de prédication à faire. " Il discutait dans la synagogue tous les jours de sabbat et cherchait à persuader les Juifs et les gentils. Mais les Juifs a le contredisant avec des paroles de blasphème ", il s'éloigna. Par ce moyen, il comptait mieux les attirer. Pourquoi , en effet , quitte-t-il sa maison afin de venir demeurer près de la synagogue ? N'est-ce pas dans une intention de conversion ? car il ne considérait pas le danger qu'il pourrait y avoir. " Il leur attestait " : il n'enseigne plus, mais il atteste. "Les Juifs le contredisant avec des paroles de " blasphème , il secoua ses habits et dit: Que " votre sang retombe sur votre tête ! " S'il le fait, c'est pour les effrayer aussi bien par ses actions que par ses paroles , et il s'exprime avec toute l'énergie d'un homme qui a déjà fait tant de conversions. " Pour moi ", dit-il, "j'en suis innocent; désormais je vais chez les gentils ". Ainsi nous sommes responsables du sang de ceux qui nous ont été confiés, lorsque nous les négligeons. De même encore lorsqu'il dit: " Au reste , que personne ne me cause de nouvelles, peines ". (Gal. VI, 17.) C'était pour effrayer , car les Juifs n'étaient jamais aussi terrifiés de ses paroles due lui-même ne souffrait de leur incrédulité. " Partant de là , il vint dans la maison de Juste ". Il voulait ainsi leur faire croire qu'il ne s'occupait plus que des gentils. " Crispus , chef de synagogue, crut au Seigneur ainsi que toute sa famille ". Voilà donc la foi qui s'étend sur une famille tout entière. C'est de ce Crispus , chef de synagogue , qu'il dit: " Je n'ai baptisé personne que Crispus et Gaïus ". (I Cor. I, 14.) Je crois que c'était aussi le même qu'on appelait Sosthènes , dont la fidélité était telle, qu'après avoir été battu, il resta toujours attaché à Paul. " Le Seigneur dit à Paul, dans une vision pendant la nuit : Ne crains rien et parle ". Aussi reste-t-il longtemps dans cette ville, et ce qui l'y engage, ce n'est pas seulement la multitude des fidèles , mais l'attachement qu'il avait pour Jésus-Christ; car le danger n'en était que plus grand lorsque les fidèles devenaient plus nombreux et que parmi eux se trouvait un chef de synagogue. " Ne crains rien ", lui dit le Seigneur. Cela suffisait pour le ranimer s'il avait été accessible à la crainte : peut-être aussi n'avait-il éprouvé aucune frayeur ; alors cette exhortation n'était faite que pour l'en détourner. Car, pour fortifier les siens , Dieu n'a pas toujours besoin de permettre qu'ils aient été faibles. En effet, rien ne causait à Paul autant de douleur que l'incrédulité et l'opposition à la foi. Voilà ce qui lui était plus pénible que tous les dangers. " Ne garde pas le silence, car j'ai un grand peuple dans cette ville ". Peut-être alors le Christ lui est-il apparu.

" Gallion étant proconsul d'Achaïe : les Juifs d'un commun accord s'élevèrent contre Paul ". Observez que c'est après un an et demi qu'ils s'élèvent contre lui, quand ils n'avaient plus l'usage de leurs propres lois. Ce qui exaltait surtout les Corinthiens, c'est qu'ils savaient que le gouverneur ne s'abaisserait pas jusqu'à une pareille affaire. En effet, ce n'était pas la même chose de l'emporter dans une contestation judiciaire ou d'entendre le gouverneur déclarer aux Juifs qu'il ne s'inquiétait pas de cette affaire. Voyez combien celui-ci est prudent. Il ne répond pas immédiatement : Je ne m'en inquiète pas; mais que dit-il ? " O Juifs, s'il s'agissait de quelque injustice ou de quelque mauvaise action, je serais obligé de vous écouter. Mais s'il ne s'agit que de mots et de votre loi, décidez vous-mêmes; je ne veux pas en être juge : il les renvoya ainsi de son tribunal ". La victoire fut éclatante. " Et tous ayant saisi Sosthènes, chef d'une synagogue, le battaient devant le tribunal, sans que Gallion s'en mit en peine ". Quelle honte pour tous ! " Sans que Gallion s'en mît en peine ". Cependant l'offense retombait sur lui. Mais ceux-ci, livrés à eux-mêmes et pleins de honte, s'abandonnent à leur injuste fureur. Mais pourquoi Paul ne les frappe-t-il pas à leur tour, puisqu'il en avait aussi la permission? C'est qu'il savait réfléchir. Il ne frappa point, pour que le juge connût de quel côté était la douceur. Les assistants en retirèrent un grand enseignement : ils reconnurent, par la bonté des uns et la violence (196) des autres, que ces choses réclamaient la sentence du juge. Aussi celui-ci ne dit pas : Je le défends, de crainte qu'ils ne commissent de nouvelles violences; mais " je ne veux pas. Je ne veux pas ", dit-il, " en être juge ",tant il avait de réserve. C'est ce que Pilate disait à propos du Christ : " Prenez-le, et jugez-le selon votre loi ". (Jean, XVIII, 34.) Le proconsul aussi voulait qu'ils jugeassent suivant la loi; mais les Juifs se conduisirent comme des fous ou des gens ivres. Paul vint donc d'Athènes à Corinthe, parce que dans cette dernière ville, Dieu y avait un grand peuple. On le frappa et il garda le silence.

3. Cherchons à l'imiter et ne frappons ceux qui nous frappent que par notre douceur, notre silence, notre patience. Ce sont là les armes les plus puissantes, celles qui font des blessures plus graves et plus pénibles, car les plaies de l'âme sont plus douloureuses que celles du corps. Souvent nous sommes obligés de blesser nos amis; mais, comme c'est dans leur intérêt, ils doivent s'en réjouir. Au contraire, si vous avez une intention offensante., vous frappez le coeur, et vous causez la plus grande douleur possible, car c'est là que les blessures sont cruelles. Nous allons maintenant faire tous nos efforts pour démontrer que la douceur frappe plus que la rudesse. Cela se reconnaît clairement par les faits et l'expérience. Cependant, si vous le permettez, nous allons en faire la démonstration par le raisonnement, quoique nous l'ayons déjà faite plusieurs fois.

Quand nous recevons une injure, rien ne nous afflige plus que le jugement de ceux qui en sont témoins ; en effet, ce n'est pas la même chose d'être injurié en public ou en particulier, et' nous supportons bien plutôt l'injure quand elle est secrète, quand personne n'en a été témoin et ne la connaît. Ce n'est donc pas tant l'injure elle-même qui nous afflige que sa publicité : au point que si quel.qu'un nous honorait ,en public et nous injuriait en particulier, nous lui en saurions gré. C'est que l'outrage n'est pas par lui-même ce qui cause notre douleur, c'est le jugement des assistants et la crainte de leur mépris: Que sera-ce donc, si les spectateurs sont pour nous? L'insulteur ne devient-il pas alors l'insulté, puisque les témoins jugent en, notre faveur? Dites-moi, en effet, qui méprisent-ils? Celui qui lance l'outrage, ou celui qui le subit en silence? Un mouvement irréfléchi nous porterait à dédaigner celui qui reçoit l'injure; mais examinons froidement pour ne pas nous laisser entraîner par la passion : alors, qui condamnerons-nous d'un commun accord ? Assurément celui qui fait injure à l'autre, s'il est son inférieur, nous dirons qu'il est fou; s'il est son égal, nous dirons qu'il ne réfléchit pas; s'il lui est supérieur, nous ne l'approuverons pas davantage. Lequel, dites-moi, mérite nos éloges, celui qui se trouble, s'agite, s'emporte et méconnaît ainsi notre commune nature, ou bien celui qui reste tranquille et sans orage dans le port de la sagesse ? Celui-là ne ressemble-t-il pas à un ange, et le premier ressemble-t-il même à un homme ? L'un ne -supporte pas ses chagrins, l'autre supporte même ceux d'autrui ; l'un ne peut se souffrir lui-même, l'autre souffre encore son prochain;-l'un est ballotté par la tempête, l'autre navigue en paix, et son navire est poussé par des vents favorables. Il n'a pas permis à l'ouragan de la colère de gonfler ses voiles et de submerger le vaisseau de son âme; mais un zéphyr bienveillant le conduit avec douceur dans le port de la sagesse. De même que, dans un navire menacé du naufrage, les matelots ne savent ce qu'ils jettent à la mer, si ce sont leurs effets ou ceux qu'ils ont reçus en dépôt, et qu'ils perdent tout, ce qui est précieux comme ce qui ne l'est pas, mais, qu'une fois la tempête apaisée, en réfléchissant à tout ce qu'ils ont ainsi jeté, ils se mettent à pleurer, et que le chagrin de leurs pertes les empêche de jouir du beau temps; de même aussi, ceux chez qui se déchaîne l'orage de la fureur parlent et agissent en désordre' et sans savoir pourquoi ; mais, quand leur colère s'est calmée, ils réfléchissent à leur emportement, ils songent à ce qu'ils ont perdu et ne jouissent pas du calme qui leur est rendu, parce qu'ils se souviennent d'avoir lancé des paroles qui les déshonorent et leur ont fait subir une perte plus grande que celle de leurs richesses, la plus grande de toutes, celle de la considération qui s'attache à la justice et à la douceur.

La colère nous couvre de véritables ténèbres. " L'insensé a dit dans son coeur : il n' a pas de Dieu ". (Ps. XIII, 1.) Peut-être ce mot serait-il juste aussi pour l'homme en colère, et pourrait-on ajouter que l'homme en fureur a dit : il n'y a pas de Dieu. En effet, " il ne s'inquiète pas de l'étendue de sa colère. "

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(Ps. X, 4, sec. Heb.) S'il lui survient une pieuse pensée, le voilà qui fuit en désordre, qui ne sait où se réfugier. Si vous n'êtes pas plus affligé que l'homme injurié par vous, injuriez-le encore, continuez; mais le tribunal secret de votre conscience vous a déjà flagellé mille fois. Quand vous saurez que la victime de vos injures n'a prononcé aucune parole amère , n'en serez-vous pas plus affligé ? Dites-moi, comment avez-vous pu outrager si cruellement cet homme si doux, si humble, si modeste ? Voilà ce que nous disons souvent, mais nous ne voyons pas .que la conduite en profite. Eh quoi ! Un homme insulte un homme, un serviteur son compagnon de servitude? Mais pourquoi s'en étonner puisque bien des gens insultent Dieu lui-même?

4. Que cela vous console, si l'on vous offense. On vous a injuriés? mais l'on injurie Dieu lui-même. On vous a insultés? mais on insulte Dieu lui-même. On a craché sur vous ? c'est ce qu'a souffert Notre-Seigneur. Il est comme nous, il souffre les offenses et n'offense pas. Jamais il n'a blessé personne injustement ; loin de là ! jamais il n'a été injurieux ni injuste; c'est donc nous et non pas vous qui sommes avec lui. Supporter l'injure, ç'est le propre de Dieu; injurier sans raison , c'est l'oeuvre du démon. Voilà les deux côtés. On a dit au Christ: " Vous êtes possédé du démon ". (Jean, VII, 20.) Il reçut un soufflet d'un esclave du grand prêtre. (Jean, XVIII, 22.) C'est au niveau de pareilles gens qu'il faut mettre ceux qui insultent injustement. Car si, à propos d'une seule parole, Jésus a donné à Pierre le nom de Satan (Marc, VIII, 33), ce nom s'appliquera encore bien mieux aux Juifs, lorsqu'ils agiront en Juifs; de même qu'ils ont déjà été appelés enfants du diable (Jean, VIII, 44), parce qu'ils faisaient des actions diaboliques. Qui êtes-vous donc, pour outrager, dites-moi ? Ou plutôt, si vous outragez, c'est que vous n'êtes rien; car celui qui mériterait le nom d'homme n'outragerait point. Dans les disputes, on dit souvent : Qui es-tu ? On devrait parler autrement; dire, par exemple : Insulte-moi tant que tu voudras ; tu n'es rien. Nous disons plutôt: Pourquoi m'insultes-tu ? Et l'on nous répond toujours : Parce que je vaux mieux que toi. Cette réponse est l'opposé de la vérité; mais comme nous interrogeons mal, on nous répond mal; c'est notre faute. Nous semblons supposer que ceux qui nous outragent sont des hommes supérieurs; lorsque nous leur disons: Qui es-tu, toi qui m'insultes? On nous répond en conséquence. Il fallait leur dire au contraire : Tu m'insultes? Eh bien ! insulte-moi, car tu n'es rien. C'est plutôt à ceux qui n'injurient jamais, qu'il fallait dire : Qui es-tu, toi qui n'insultes pas? Tu dépasses la nature humaine. L'homme vraiment libre, vraiment noble , est celui qui ne dit rien d'ignoble, même à ceux qui le méritent.

Dites-moi, parmi les accusés, combien s'en trouve-t-il qui ne méritent pas la mort ? Cependant, loin d'être chargé de l'exécution, le juge ne fait que les interroger; et encore ne le fait-il point par lui-même. Si le juge trouve convenable de prendre un intermédiaire pour parler à un méchant homme comme il le mérite, nous devons craindre, à bien plus forte raison, d'outrager nos égaux ; car, si nous les outrageons, ce ne sera pas le moyen de nous élever au-dessus d'eux ; nous devons apprendre, au contraire, que ces outrages retombent sur nous. Voilà pourquoi nous ne devons pas insulter , même les méchants ; quant aux hommes de bien, il y a cette autre raison qu'ils ne le méritent point; enfin, il y a un troisième motif , c'est qu'il ne faut jamais insulter. Du reste, voyez ce qui en résulté quand un homme reçoit une injure ou un dommage, cela s'étend à celui qui l'a causé ainsi qu'aux témoins. Quoi donc? Faut-il faire venir des bêtes féroces pour tout terminer, car il ne reste plias d'autre moyen. Lorsque des hommes se laissent emporter par leurs passions injustes, c'est aux bêtes à les réconcilier. De même quand les maîtres d'une maison se battent entre eux, c'est aux domestiques à les remettre d'accord ; (cela n'est peut-être pas naturel, mais l'occasion l'exige.) Il en est de même ici : Tu m'insultes? soit; car tu n'es pas un homme.

Ainsi l'insulte, qui semble une marque de grandeur et de dignité, ne convient, au contraire, qu'aux esclaves, de même que les hommes libres doivent parler convenablement. C'est aux uns qu'il appartient de faire le mal, aux autres de le supporter. Par exemple, imaginez une domestique voleuse qui soustrait en cachette quelque chose à son maître ; c'est l'image de l'injure : elle ressemble, pour ainsi dire, à un voleur qui s'est glissé dans une maison et cherche à dérober quelque chose; de même l'insulteur guette de tous côtés pour (198) enlever quelque chose de votre honneur. Peut-être réussirons-nous encore à ,l'exprimer par un autre exemple. Si quelqu'un dérobe dans une maison les vases destinés aux 'plus vils usages et les emporte à la vue de tout le monde, il n'est pas seulement honteux pour son vol, ii l'est pour lui-même, qui prend et emporte de pareils objets; de même l'insulteur, vomissant devant tout le monde des paroles impures, salit bien moins les autres que lui-même en proférant des propos qui souillent sa langue et sa pensée. Il en arrive autant quand nous luttons contre les méchants; c'est comme si nous frappions un objet corrompu qui nous salirait nous-mêmes en couvrant nos mains de pourriture. Réfléchissons sur tout cela, je vous en conjure, fuyons ce danger et purifions nos paroles, afin qu'évitant de prononcer aucune injure, nous puissions rester irréprochables pendant cette vie présente, et acquérir les biens promis à ceux qui aiment Dieu, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et à jamais, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
 

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