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Saint Jean Chrysostome
Sa Vie
.LIVRE QUATRIÈME. Histoire du saint depuis son épiscopat, 398, jusqu'à la disgrâce d'Eutrope, 400.
 

I. Pendant que Chrysostome livré tout entier aux oeuvres du zèle faisait la joie et l'admiration du patriarche Flavien, du clergé et du peuple d'Antioche, de grands événements s'étaient passés dans l'empire et dans l'Église. Théodose était mort en 395, après avoir, pendant un règne de seize ans, défendu vaillamment l'empire contre les invasions des Goths et les entreprises audacieuses de deux tyrans qui avaient tenté d'usurper l'autorité. Il avait noblement protégé l'Église , réprimé l'hérésie et poursuivi l'idolâtrie : il s'était montré par sa valeur et par sa foi un des princes les plus grands et les plus accomplis qui aient jamais été. En mourant, il avait partagé l'empire entre ses deux fils, Arcade et Honorius; le premier gouverna l'Orient et le second l'Occident. Heureux ces deux jeunes princes si, en héritant de la fortune et du trône de leur père, ils eussent aussi hérité de son caractère et de sa piété!

Dans l'Église, la plupart des grands hommes qu'avait produits ce siècle si fécond, étaient morts. Ainsi le pape saint Damase, Arnobe et Lactance, Eusèbe de Césarée, saint Jacques de Nisibe, saint Hilaire de Poitiers, saint Athanase, saint Éphrem, diacre d'Édesse, le grand saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Cyrille de Jérusalem, saint Grégoire de Nysse et le célèbre Didyme d'Alexandrie, avaient cessé d'éclairer de leurs lumières, ou d'édifier par leurs vertus le monde chrétien. Les deux derniers qui descendirent dans la tombe furent saint Ambroise, archevêque de Milan, deux ans après Théodose, 397, et le grand saint Martin, évêque de Tours.

II. La mort de tous ces illustres docteurs fut une grande perte pour la religion. Mais au milieu des orages suscités par les erreurs et les passions humaines, Dieu n'abandonna pas son Église. Toujours la vérité eut ses docteurs, les fidèles des guides sûrs, et la religion de courageux défenseurs. En Orient, saint Jérôme expliquait les divines Écritures; il surveillait l'erreur, el, armé d'une parole ardente, satirique même quelquefois, il écrasait l'hérésie; en Afrique, le saint évêque d'Hippone, peut-être moins versé dans la science des langues et des saintes lettres, mais plus puissant par le génie et surtout plus doux et plus modéré, combattait les donatistes et les pélagiens et composait ces homélies divines, ces lettres, ces traités admirables qui des rivages africains se répandaient sur la terre entière, pour porter partout la science de la foi et l'onction de la piété chrétienne.

Dieu plaça en même temps sur le chandelier de son Église, aux confins de l'Europe, au centre du monde civilisé, une troisième lumière aussi brillante et non moins ardente que les deux autres, ce fut le saint apôtre d'Antioche.

III. Le 27 septembre de l'année 397, Nectaire, archevêque de Constantinople, était mort après avoir gouverné cette Église pendant seize ans avec la douceur indolente d'un simple particulier, bien plus qu'avec la science, le zèle et la fermeté d'un évêque.

IV. On délibéra pendant quelque temps sur le choix de son successeur. L'importance de cette ville, devenue une seconde Rome depuis que Constantin y avait transféré le siège de l'empire, l'influence que ses évêques obtenaient aisément à la cour, donnèrent l'éveil à toutes les ambitions. Plusieurs candidats furent proposés; quelques-uns se présentèrent d'eux-mêmes. Hommes misérables! s'écrie Pallade, prêtres par le caractère, mais indignes du sacerdoce (1) ! Ces hommes ambitieux se pressaient chaque jour aux portes du palais et fatiguaient la cour; les uns s'adressaient aux magistrats, et, par de basses adulations, mendiaient leur appui; les autres offraient des présents pour capter les suffrages; quelques autres enfin poussaient l'aveuglement et la honte jusqu'à se mettre à genoux devant les populations des quartiers pour obtenir leur assentiment. Jusqu'à quel point de bassesse et de dégradation, hélas! n'est pas capable de descendre un prêtre ambitieux, mercenaire, qui cherche plutôt ses intérêts et sa gloire que la gloire de Dieu et le salut des âmes ! Le peuple fidèle, les grands surtout et la noblesse, furent indignés d'une pareille conduite. De toutes parts on supplia l'empereur de ne point faire un choix précipité, de repousser énergiquement toutes ces honteuses sollicitations, et de chercher un homme habile dans la science divine, capable d'édifier par la sainteté de sa vie, digne enfin de ce rang suprême.

V. Pendant que la cour était dans l'incertitude et délibérait sur cet objet important , l'eunuque Eutrope , premier ministre de l'empereur Arcade et tout-puissant
 
 

1. Pallad., ch. IX.
 
 

sur l'esprit de son maître, prononça le nom de Jean d'Antioche. Il l'avait connu pendant un voyage qu'il fit en Orient, et d'ailleurs le bruit de son éloquence et. de la sainteté de sa vie était répandu dans tout l'empire. Dès que le nom de Chrysostome fut prononcé, toutes les indécisions cessèrent, tous les esprits furent réunis, et d'une voix unanime Jean fut élu par le peuple et par le clergé archevêque de Constantinople. Arcade s'empressa d'approuver l'élection. Toute la ville fut dans l'allégresse à l'occasion de cet heureux choix; mais la difficulté était de le faire accepter par celui-là même qu'il concernait. On connaissait l'humilité du saint prêtre, la haute idée qu'il avait de l'épiscopat, des devoirs qu'il impose et des vertus qu'il exige; on savait la conduite qu'il avait tenue lorsque les évêques assemblés à Antioche voulurent l'élever à cette haute dignité; il était à craindre qu'il ne prît la fuite s'il venait à connaître l'élection. D'un autre côté comment l'arracher à Antioche sa patrie, sa ville bien-aimée, sans exciter un soulèvement général, peut-être même une sédition? Comment l'arracher à Flavien, aux pauvres nombreux, et enfin à tout ce peuple facile à émouvoir, qui regardait Jean comme son docteur, sa gloire, son ange tutélaire et son sauveur, lors des événements qui avaient exposé la ville à une ruine entière? Dans cette circonstance la rapidité d'action , le secret et la prudence étaient nécessaires.

VI. Eutrope trouva les moyens de conduire cette importante et difficile affaire à une heureuse issue. Au nom de l'empereur, il en écrivit à Artérius, comte d'Orient. Après lui avoir fait connaître l'élection de Jean au siège de Constantinople, les difficultés dont nous venons de parler et la nécessité d'agir avec prudence, il lui ordonna de se rendre maître de la personne de Chrysotome par quelque stratagème, et de l'envoyer à Constantinople. La commission fut exécutée fidèlement. Pendant que Jean, tout occupé de ses bonnes oeuvres, ne songeait qu'à instruire les peuples, à soulager les pauvres et à consoler les affligés, il reçoit une lettre du comte d'Orient qui le prie de venir le trouver dans l'église des Martyrs, située près de la porte Romaine, pour y traiter ensemble d'une affaire importante. Chrysostome, sans soupçonner le piège qui lui est tendu, persuadé qu'il s'agit de la gloire de Dieu, se rend avec empressement au lieu marqué pour cette conférence. Mais à peine est-il arrivé, que le comte, sans lui rien dire encore de son dessein, le fait monter dans sa voiture, le conduit à Bagras où il le remet entre les mains des officiers de l'empereur, qui le transportent rapidement vers Constantinople.

VII. Laissons maintenant Antioche livrée tout entière à la douleur et à la désolation. Adieu! ville chérie, adieu! ton soleil s'est éclipsé, ta gloire s'est obscurcie, ton apôtre chéri a disparu, tes pauvres ont perdu leur puissant avocat, tes vierges et tes veuves leur défenseur, et Flavien, ton évêque, pleure sur l'éloignement d'un fils bien-aimé, la lumière de ses yeux, la parole de sa bouche et l'appui de sa vieillesse; adieu!

Bientôt les schismes et les hérésies déchireront tes entrailles; bientôt ta foi disparaîtra sous le sabre du fanatisme musulman, jusqu'à ce que l'armée des Francs fasse encore retentir une fois dans tes murs les hymnes de Sion; mais ces chants ne seront pas de longue durée, tu retomberas au pouvoir des infidèles; ils détruiront tes palais, éteindront ton génie, ton amour pour les arts, ta gloire enfin, et jusqu'à ton nom; adieu ! J'ai célébré tes fêtes, j'ai assisté aux solennités de tes mystères, j'ai raconté ta piété, j'ai loué ton empressement à écouter la parole de ton Chrysostome; je te laisse pour le suivre à de nouveaux combats. Sa vertu purifiée par la retraite, exercée par le ministère de la prédication, fortifiée par les oeuvres saintes de la charité, de la prière et de la mortification, doit être couronnée par les persécutions et consommée par les souffrances que ne pouvaient lui procurer le respect profond et l'amour immense que tu lui avais voués. Il suit sa marche, il fuit loin de toi, la providence de Dieu le dirige. Pleure, pleure amèrement son absence, adieu !

VIII. La ville de Constantinople attendait avec impatience son nouveau pontife. Afin de rendre son ordination plus solennelle , l'empereur avait convoqué un concile et y avait appelé Théophile, patriarche d'Alexandrie, comme l'évêque du premier siège de son empire. Cet évêque qui jouera un si grand rôle dans la suite de cette histoire, voyait d'un oeil jaloux l'élection de Chrysostome. Il n'aspirait point pour lui-même au siège de la ville impériale, la discipline d'alors l'enchaînait à son Église d'Alexandrie; mais il avait espéré, par ses intrigues autant que par son crédit, y faire parvenir une de ses créatures, le prêtre Isidore, dont les vertus simples et obscures ne portaient point d'ombrage à son ambition. Isidore avait longtemps pratiqué la vie monastique dans les déserts de Scété. Ami de saint Athanase, il l'avait accompagné dans un voyage à Rome. Humble et simple dans ses moeurs, plein de douceur et de patience, ami de la vérité et de la droiture, animé d'un zèle aussi éclairé que charitable, tout dévoué à Dieu et au prochain, ses vertus lui avaient acquis l'estime publique , comme plus tard elles lui méritèrent le titre de saint et la vénération des fidèles. A cette époque, il gouvernait le grand hôpital d'Alexandrie. Outre son mérite qui était éminent, on prétendait que Théophile lui avait de grandes obligations pour s'être bien acquitté d'une commission fort délicate. On dit que dans la guerre du tyran Maxime, Théophile chargea Isidore de lettres et de présents pour les remettre à Rome à celui des deux, de Théodose ou de Maxime, qui serait vainqueur, et que ces lettres lui ayant été dérobées avant l'issue de la guerre, il fut obligé de fuir et de se retirer à Alexandrie. Animé par le motif de la reconnaissance, Théophile espérait d'ailleurs qu'Isidore, devenu évêque de Constantinople, se montrerait souple à ses volontés, et que par son moyen il aurait une assez grande influence à la cour. C'est ce qu'il ne pouvait espérer de Chrysostome. Aussi dès qu'il vit celui-ci, il chercha à sonder les dispositions du nouvel élu. La figure expressive de Jean, ses traits vifs et caractérisés, la fermeté et l'énergie qui paraissaient dans tout son extérieur alarmèrent tout d'abord Théophile; il comprit parfaitement qu'il lui serait impossible de maîtriser cette âme vigoureuse, et que dès lors son influence serait nulle à la cour et à Constantinople. C'est pourquoi, cachant ses motifs secrets, il fit des difficultés, et, sous divers prétextes, refusa de l'ordonner. Mais l'empereur, la cour et le peuple tenaient trop à l'élection de Chrysostome pour se désister, et du reste l'affaire était trop engagée pour qu'on pût reculer. Eutrope résolut de triompher du mauvais vouloir de Théophile. L'ayant fait venir, il lui montra plusieurs mémoires présentés aux évêques contre lui, et, prenant un ton d'autorité, il ajouta qu'il avait à choisir, ou bien d'ordonner Chrysostome selon le désir des évêques ses collègues, ou bien, s'il refusait, d'avoir à se défendre en concile des accusations intentées contre lui. Théophile n'hésita pas entre ces deux partis, il se rangea de l'avis des évêques.

IX. Toute la ville était dans l'allégresse; Chrysostome seul gémissait. Après avoir pris Dieu à témoin de la violence qui lui était faite, après avoir protesté de sa faiblesse et de son indignité, voyant que ses larmes et ses protestations étaient inutiles, il céda humblement aux instances des évêques, dans lesquelles il crut voir la volonté de Dieu. Tout tremblant il se présenta comme une victime devant l'autel et, reçut la consécration épiscopale de la main de Théophile, le 26 février de l'année 398. Qu'il est beau l'homme doué d'un talent éminent, environné de l'auréole du génie et de l'éloquence! mais qu'il est plus beau encore celui qui est humble et modeste! Qu'il est admirable celui qui, exalté par toutes les bouches, est le seul à méconnaître son propre mérite, et qui pouvant briller à la première place n'aspire cependant qu'à la dernière dans la maison du Seigneur! Il sera béni de Dieu; il prospérera dans toutes ses oeuvres, et sa louange ne cessera d'être répétée dans l'Église de génération en génération.

X. L'humilité est la vertu des grandes âmes. Se laisser aller à l'orgueil et à la présomption, c'est oublier que tout don parfait vient de Dieu, c'est ne pas se connaître soi-même. C'est encore une grande erreur de croire que l'humilité abaisse le génie, amoindrisse le talent. Quoiqu'il se défie de lui-même et de sa faiblesse, l'homme humble n'en est pas moins fort ni moins ardent pour le bien, ou plutôt il n'en est que plus fort et plus puissant. Si comme saint Paul il s'écrie : Je ne suis rien, je ne puis rien par moi-même ; il ajoute : mais je suis tout, je puis tout en Celui qui me fortifie. Plus il s'humilie, plus Dieu l'élève; moins il compte sur ses propres forces, plus Dieu se plaît à le soutenir, à le protéger et à donner à son ministère succès et bénédiction. Chrysostome tout tremblant sous le poids de sa propre faiblesse s'était prosterné devant l'autel pour recevoir la consécration divine qui l'élevait à une dignité qu'il avait toujours redoutée; mais il se releva plein de force et de vigueur pour marcher dans la nouvelle voie qui lui était ouverte par la Providence.

Avant de commencer le récit des travaux qu'il entreprit pendant son épiscopat pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, il est nécessaire pour la suite de l'histoire de faire connaître l'Église et le peuple qui furent confiés à sa sollicitude pastorale.

XI. Lorsque Constantin vainqueur de ses rivaux monta sur le trône de l'univers pour faire régner avec lui la justice et la piété, l'empire fatigué par de longues guerres civiles, épuisé par la tyrannie de tant de princes qui l'avaient inondé du sang le plus pur des citoyens, penchait visiblement vers sa ruine. Pour ranimer un reste de chaleur et donner un nouveau ressort aux esprits, pour être en état de résister avec plus de force aux invasions des barbares qui menaçaient l'empire du côté de l'Orient, peut-être aussi par un vain désir de passer pour fondateur d'un nouvel ordre de choses, Constantin transféra le siège de l'empire. Depuis longtemps sous les règnes précédents Rome était souvent veuve de ses Césars, et Constantin lui-même plus qu'aucun autre redoutait le séjour de la ville éternelle. Il chercha donc un lieu pour y établir le centre de son gouvernement. La situation de l'ancienne ville de Byzance lui parut favorable. Assise sur un coteau dans un isthme, à l'extrémité de l'Europe et sur les confins de l'Asie dont elle n'est séparée que par un détroit de sept stades, Byzance était par sa position la clef de l'Europe et de l'Asie, du Pont-Euxin et de la mer Égée. Baignée au midi par la Propontide, à l'orient par le Bosphore, au septentrion par un petit golfe nommé Chrysoceras ou la Corne d'or, elle ne tenait au continent que par le côté occidental. La température du climat, la fertilité de la terre, la beauté et la commodité des deux ports, tout contribuait à en faire un séjour délicieux, une situation unique dans l'univers. Ce fut donc sur les ruines de Byzance que Constantin construisit la nouvelle capitale de l'empire, qui fut appelée Constantinople, du nom de son fondateur. L'enceinte de la ville, dans sa longueur, avait plusieurs lieues d'étendue depuis la porte d'Or à l'occident jusqu'à la pointe la plus orientale sur le Bosphore, et une lieue de largeur. Dans l'espace de trois années la puissance de Constantin fit sortir de terre une immense cité; la Rome nouvelle rivalisa de richesse, de beauté et de magnificence avec l'ancienne; elle eut ses sept collines, son capitole, ses palais, ses aqueducs et ses thermes, ses places, ses fontaines, ses colonnes, son hippodrome, son amphithéâtre et ses théâtres. Saint Grégoire de Nazianze met sur la même ligne Rome et Constantinople : l'une, dit-il, est la reine de l'Orient, l'autre est la reine de l'Occident. Au milieu de ces édifices et de ces palais on vit s'élever un grand nombre d'églises dédiées, les unes .aux saints anges, aux saints apôtres, les autres aux saints martyrs; la plus ancienne était l'église de la Paix. Constantin l'augmenta et l'embellit; une autre église s'éleva auprès de celle-ci, et l'empereur Justinien les réunit plus tard pour n'en former qu'une seule sous le vocable de sainte Sophie. Lors de l'arrivée de saint Jean Chrysostome, Constantinople était divisée en quatorze quartiers et renfermait autant d'églises, sans compter celles qui se trouvaient hors des murs. La dédicace de Constantinople eut lieu le 11 mai 330; la fête dura quarante jours; les évêques et le clergé sanctifièrent par des prières la nouvelle cité, qui fut solennellement consacrée à la Vierge Marie.

Depuis que les peuples de l'Orient se sont laissé entraîner dans le schisme ou dans les erreurs de Mahomet, Constantinople a oublié Celle qui fut si longtemps sa patronne et sa protectrice. Mais avec les autels de Marie ont disparu les vertus qui faisaient la gloire de ses habitants. Là où la Vierge immaculée recevait les hommages des chrétiens, s'élèvent maintenant des maisons de honte et de prostitution. Puisse Marie rentrer bientôt dans cette ville qui lui fut si chère ! Puisse-t-elle bientôt y rétablir avec l'amour de son Fils le règne de la vérité, de la justice et des bonnes moeurs!

XII. La présence à Constantinople de l'empereur et de sa cour attira en peu de temps dans cette nouvelle capitale une foule d'hommes, étrangers les uns aux autres, qui accouraient de tous les points du monde romain pour jouir des privilèges offerts à ceux qui viendraient s'y établir. Cette multitude composée d'éléments si divers ne pouvait présenter des garanties bien sûres d'ordre et de paix; mais Constantin sut la maîtriser et la contenir. On conçoit aussi combien devint délicate et difficile la mission des prêtres orthodoxes en présence de citoyens, venus de pays différents, et qui avaient apporté avec eux des coutumes, des vices et des erreurs capables d'étouffer la vraie foi dans le cour des fidèles.

Alexandre, qui était évêque de Constantinople et qui avait assisté au concile de Nicée, employait tous ses efforts pour faire respecter les décisions de l'Église et pour s'opposer à l'arianisme qui allait toujours croissant. Ce saint évêque résistant aux sollicitations de quelques catholiques abusés qui le priaient de montrer de l'indulgence envers Arius alors présent à Constantinople et de le recevoir dans son église, répondit: « La douceur dont j'userais envers Arius serait une vraie cruauté à l'égard d'une infinité d'autres; les lois de l'Église ne me permettent pas de contrevenir par une fausse compassion à ce que j'ai moi-même ordonné avec tout le saint concile de Nicée. » Ce fut aux prières de ce saint vieillard âgé de quatre-vingt-dix ans et à celles de saint Jacques de Nisibe que les catholiques attribuèrent la protection que Dieu accorda à son Église, en frappant Arius au moment où ses partisans le promenaient en triomphe dans les rues.

Après la mort d'Alexandre, 336, Paul fut élu évêque de Constantinople. Sa foi orthodoxe lui mérita d'être persécuté par l'empereur Constance et ses partisans ariens. Quatre fois chassé de son siège, il fut exilé à Cucuse, en Arménie, où les ariens le firent étrangler, 350. Pendant ces différents exils, le siège de Constantinople fut rempli par des évêques hérétiques; on y vit assis Eusèbe de Nicomédie et Macédonien qui pour maintenir son intrusion fit périr trois mille personnes. En 360, l'arien Eudoxe succède à Macédonien; il confère le baptême à Valens et lui communique le venin de l'hérésie; il meurt à Nicée en sacrant Eugène évêque de cette ville, 370. Les règnes de Julien et de Jovien n'apportent aucun soulagement aux maux de l'Église de Constantinople. Démophile évêque de Bérée et sectateur d'Arius succède à Eudoxe. Les catholiques voulant réclamer envoyèrent une députation de quatre-vingts ecclésiastiques porter leurs humbles plaintes à Valens. Mais ce prince cruel les fit embarquer dans un vaisseau auquel il ordonna qu'on mît le feu quand il serait en pleine mer.

XIII. Démophile soutenu par Valens continuait de persécuter les catholiques, quand saint Grégoire de Nazianze vint consoler ce troupeau désolé. Comme toutes les églises appartenaient alors aux ariens, il fut obligé de transformer en chapelle la maison de Nicole,son parent, pour y célébrer les divins mystères. Son zèle pour le salut du petit nombre de catholiques qui se trouvaient à Constantinople, lui attira de cruelles persécutions de la part des ariens qui poussèrent la fureur jusqu'à attenter à sa vie. Enfin Théodose arriva à l'empire : sous ce religieux prince l'Église respira; le concile de Constantinople assemblé en 380 chassa Démophile, et plaça saint Grégoire de Nazianze sur le siège de cette ville; mais le saint évêque, ayant appris que quelques-uns de ses collègues murmuraient de son élection, profita de cette circonstance pour se décharger d'un fardeau que son humilité lui faisait regarder comme au-dessus de ses forces.

Toutefois, avant de quitter la ville de Constantinople, 381, il voulut rendre compte publiquement de son administration ; il fit à ce sujet un long discours en présence du peuple et de cent cinquante évêques réunis en concile; mais il eut beaucoup de peine à le prononcer à cause de sa faible santé.

Ce discours nous fait connaître l'état de l'église de Constantinople quelques années avant l'élection de saint Chrysostome, lorsque saint Grégoire en prit soin. « Les fidèles, dit-il, contraints de s'enfuir et de tout abandonner pendant les persécutions de Julien l'Apostat et de Valens, se trouvaient sans pasteurs, sans pâturages, sans bergerie, errants à l'aventure sur les montagnes, réduits à paître où le hasard les conduisait, trop heureux de pouvoir échapper et d'avoir quelque lieu où se retirer. Ce pauvre troupeau ressemblait à celui que les lions, la tempête où les ténèbres ont dissipé, et sur lequel gémissaient les prophètes lorsqu'ils déploraient sous cette figure les malheurs du peuple d'Israël abandonné à la fureur des Gentils. Mais, ajoute-t-il en parlant de l'état où il laisse son troupeau, Dieu a visité son peuple et l'a sauvé ; il est purgé de l'hérésie arienne, il brille par la pureté de sa foi, par l'éclat de son clergé, de ses solitaires et de ses vierges; et s'il n'est pas encore dans sa dernière perfection, j'espère qu'il y parviendra, puisqu'il croit à vue d'oeil. » Après avoir parlé de sa sollicitude incessante, de ses veilles et de ses travaux, des peines sans nombre qu'il a éprouvées, des persécutions qu'il a soutenues, des injures et des calomnies dont il a été abreuvé, et même des dangers qu'il a courus pour sa vie, il s'écrie : « Si je vous rappelle ici mes fatigues et mes douleurs, ce n'est point pour en tirer vanité, car c'est Dieu qui a tout fait; mais c'est pour vous en demander la récompense. Ayez pitié d'un étranger, laissez-vous toucher à la vue de ma faiblesse et de mes cheveux blancs, accordez-moi un peu de repos. Mettez à ma place un évêque dont les mains soient pures, la voix éloquente, et qui puisse vaquer aux ministères ecclésiastiques. Permettez à un vieillard faible, inutile, accablé par les années et par les maladies, de se retirer pour pleurer ses péchés dans la solitude.

« Puisque mon élection cause du trouble parmi vous, je serai Jonas; jetez-moi dans la mer pour apaiser cette tempête, quoique je ne l'aie point excitée. Si les autres suivaient mon exemple, tous les troubles de l'Église seraient bientôt calmés. Je suis assez chargé d'années et de maladies pour me reposer. »

Le discours de saint Grégoire fut interrompu non par les acclamations accoutumées, mais par des larmes et des sanglots. Le peuple fidèle pleura son pasteur, et saint Grégoire après avoir fait ses adieux aux évêques, aux prêtres, aux fidèles, prit congé des anges de son Église, et se retira dans la solitude où il mourut en saint quelques années après.

Nectaire succéda à saint Grégoire et gouverna pendant seize ans; mais il n'avait ni la science, ni le zèle, ni la sainteté de son prédécesseur. Aussi, sous sa direction les affaires de l'Église tombèrent-elles en décadence; la piété se ralentit; de grands désordres reparurent, des abus nouveaux s'introduisirent, enfin Constantinople redevint presque ce qu'elle était avant l'arrivée de saint Grégoire.

XIV. Telle est l'histoire de l'Église de Constantinople depuis sa fondation jusqu'à l'époque où Chrysostome succéda à Nectaire. Quelle triste histoire! pendant l'espace de soixante ans, que de querelles ! que d'erreurs ! que de divisions! que de persécutions! Parmi les évêques qui se succèdent, à peine en trouve-t-on deux qui soient animés de la foi catholique, encore sont-ils persécutés et exilés; tous les autres sont avares, cruels et hérétiques.

Les catholiques en petit nombre sont chassés des églises occupées par les sectaires; ils sont bannis, persécutés par les princes que les erreurs d'Arius ont séduits. Théodose avait rétabli l'ordre, il est vrai, en faisant restituer les églises aux catholiques; mais il n'avait pas détruit l'esprit d'agitation et d'erreur et les désordres si communs dans les grandes cités, surtout dans Constantinople, où venaient se réunir le luxe, les richesses et les vices de l'ancien et du nouvel empire. Ces considérations n'échappaient pas sans doute à Chrysostome, mais plein de confiance dans la bonté toute-puissante de Celui qui avait daigné le choisir, il s'écriait comme l'Apôtre saint Paul, son maître chéri et son modèle : Maintenant étant lié par l'Esprit-Saint, je vais à Jérusalem sans que je sache ce qui doit m'y arriver, sinon que dans toutes les villes par où je passe le Saint-Esprit me fait connaître que des chaînes et des afflictions m'y sont préparées ; mais je ne crains rien de toutes ces choses, et ma vie ne m'est pas plus précieuse que mon salut; il me suffit que j'achève ma course et que je remplisse le ministère que j'ai reçu du Seigneur Jésus, qui est de prêcher l'Évangile de la grâce de Dieu (1).
 
 

1 Acta Apost., cap. 20.
 
 

Chrysostome avait reçu la consécration épiscopale et avec elle une force, une grâce nouvelle, les dons de l'Esprit de Dieu qui sont la vie des saints évêques.

Quoique toujours gravée dans son coeur par le souvenir de tant d'âmes qui lui étaient chères et qui gémissaient sur son absence, Antioche n'était plus en quelque sorte sa patrie. Constantinople l'avait remplacée. A Antioche ses affections et ses prières, mais à Constantinople ses affections, ses prières, ses larmes, sa sollicitude pastorale, son zèle, ses travaux, ses forces et sa vie. Quelques jours après son ordination il adressa la parole à un peuple nombreux et empressé de l'entendre ; ce premier discours ne nous est point parvenu. Seulement, d'après l'analyse que Chrysostome nous en a laissée, nous savons qu'il avait pour objet le combat de David et de Goliath. Il montra ce géant des Philistins armé de toutes pièces, couvert de sa cuirasse et de son bouclier, brandissant la lance et l'épée et succombant sous les coups d'un jeune pâtre sans force, sans cuirasse et sans épée, mais armé seulement de sa foi et de sa confiance en Dieu. Il n'était pas possible de s'y tromper, l'humilité de Chrysostome voulait faire entendre à ses auditeurs qu'il venait à eux comme David, sans armes, sans éloquence, sans aucun des moyens humains, soutenu seulement et animé par la foi et par. un désir ardent de leur salut. Les armes de notre milice ne sont point charnelles, leur dit-il avec saint Paul, mais elles sont puissantes en Dieu pour renverser les forteresses ennemies, les raisonnements humains et tout ce qui s'élève avec le plus de hauteur contre la science de Dieu (1).

XV. Ce discours parut d'autant plus magnifique, que depuis longtemps les fidèles de Constantinople n'étaient plus accoutumés à entendre prêcher la sainte parole avec
 
 

1. II Corinth., cap. 10.
 
 

éloquence, parce que Nectaire était un vieillard affaibli par les ans, et d'ailleurs peu habile dans l'art de bien dire. Aussi dès le surlendemain la ville entière courut-elle à l'église Neuve pour entendre le second discours du saint évêque. Chrysostome parut, et son coeur de père se manifesta dès les premières paroles :

« Je ne vous ai parlé qu'une seule fois encore, et dès ce moment-là même je vous aime avec autant de force que si j'avais toujours été avec vous. Je me sens uni à vous par des liens de charité aussi étroits que si depuis longtemps j'avais joui de votre amitié, et cette amitié que j'éprouve vient non pas de la sensibilité de mon âme, mais de ce que je vois en vous les meilleurs et les plus aimables des hommes. Qui pourrait en effet considérer sans admiration et sans amour ce zèle tout de feu dont vous êtes embrasés, cette charité sincère qui vous anime, l'affection tendre que vous portez à vos docteurs et à vos maîtres, l'esprit de paix et de concorde qui règne entre vous, et tant de rares qualités qui seraient capables de vous faire aimer par les âmes les plus dures? Non, mes frères, nous ne vous aimons maintenant pas moins que cette illustre Église qui fut notre berceau, et où nous reçûmes le lait de la doctrine et le pain de la science divine. Séparées entre elles par une immense distance, ces deux Églises sont sueurs; Antioche et Constantinople ne doivent pas se séparer dans notre affection. Antioche est plus ancienne, plus vénérable, mais Constantinople fait paraître plus de zèle, plus de ferveur dans les choses de la foi. A Antioche l'assemblée est plus nombreuse, plus distinguée; mais à Constantinople elle est composée de personnes exercées par la tribulation et disposées aux oeuvres d'un généreux dévouement. Oui, ici je vois les loups dévorants rader autour du troupeau pour le détruire, mais c'est en vain : le troupeau loin de diminuer s'accroît d'une manière merveilleuse. Ce sacré vaisseau est constamment battu par les flots, par les vents et par la fureur des tempêtes, sans que ceux qui y sont embarqués fassent naufrage. Les flammes furieuses de l'hérésie enveloppent de toutes parts cette Église, et on voit tomber à chaque instant une rosée spirituelle qui rafraîchit ceux qui sont dans la fournaise ardente. »

Après ce préambule où apparaît si bien l'amour du saint évêque pour son troupeau, Chrysostome entreprend de repousser et de combattre tous ces loups qui environnent la bergerie, d'éteindre ces flammes qui enveloppent le lieu saint, d'apaiser ces tempêtes affreuses excitées contre la vérité catholique par les marcionites, les manichéens et les autres sectaires si nombreux à Constantinople. Il attaque l'erreur, non point par des raisonnements humains, mais par les paroles mêmes de l'Écriture, et il établit contre les ariens la divinité de Jésus-Christ. « A la croyance reçue des dogmes sacrés, s'écrie-t-il en terminant, joignons la sainteté de la vie et la ferveur dans les saintes oeuvres. Se contenter de croire sans agir en conséquence, ce n'est opérer qu'à demi son salut. Pour exciter en vous cette ferveur, rien n'est plus utile que d'assister avec soin à nos pieuses réunions afin d'y entendre la parole de Dieu. Ce que le pain est au corps, les oracles divins le sont à l'âme; ils en sont la nourriture, la force et la vie; car il est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (1). La privation de la parole sainte produit l'épuisement et la mort de l'âme, et c'est un des plus grands châtiments dont Dieu ait autrefois menacé son peuple. Il viendra un temps, dit-il, dans le prophète Amos, où j'enverrai sur la terre la famine, non la famine du pain ni la soif de l'eau, mais la famine et la soif de la
 
 

1. Amos, cap. IV.
 
 

parole du Seigneur (2). Si nous craignons tant la famine pour le corps, si nous travaillons avec tant de courage et de patience pour nous procurer le pain matériel, ne serait-il pas étrange de ne vouloir rien faire pour prévenir l'épuisement de notre âme beaucoup plus terrible que celui de nos corps. En assistant à ces saintes réunions, vous vous enrichirez de trésors infiniment supérieurs à tous les trésors du monde: ceux que vous recueillerez ici, vous ne les perdrez jamais, ils vous accompagneront un jour devant le tribunal de Dieu.

«En venant à nos assemblées, non-seulement vous arroserez vos âmes des eaux sacrées des divins oracles, mais votre présence confondra l'hérésie et consolera vos frères dans la foi. Oui, par votre présence vous augmenterez le nombre des brebis du Seigneur. En vous voyant accourir, les plus lâches seront excités; ils imiteront votre exemple, vous leur communiquerez l'étincelle du zèle comme la pierre frappée par la pierre produit la flamme; tandis que si vous n'êtes pas assidus, si l'assemblée n'est pas nombreuse, les plus fervents eux-mêmes, contemplant les:vides de ce sacré vaisseau, perdront leur ardeur; ils se décourageront, et bientôt ils abandonneront l'Église.

« Accourez donc de toutes parts au lieu de l'assemblée, remplissez le saint parvis, et consolez la pauvreté de cette église. Si l'homme est le chef de la femme, celle-ci est sa compagne; que le chef ne vienne pas sans le corps ni le corps sans le chef. Amenez-y même vos enfants, qu'ils vous y accompagnent, qu'ils vous environnent comme les jeunes oliviers environnent le tronc au pied duquel ils s'élèvent et qui leur a communiqué la sève et la vie : assistez à ces instructions avec un saint empressement, 'vous trouverez ici la paix et le
 
 

1. Amos, cap. VIII.
 
 

repos, bien plus, des remèdes assurés pour apaiser les tempêtes excitées dans vos âmes par toutes les passions humaines; vous y trouverez les biens véritables que je vous souhaite par la grâce et la miséricorde de Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui, avec le Père et le Saint-Esprit, soit la gloire maintenant et dans tous les siècles. (1) »

XVI. Le peuple fidèle écouta la voix de celui qu'il regardait comme son pontife et son père. Dans les réunions suivantes le nombre des auditeurs augmenta, et sauf quelques circonstances particulières amenées par les jeux et les divertissements qui entraînaient ailleurs la multitude et dont Chrysostome se plaignait vivement, ce nombre d'auditeurs alla toujours croissant jusqu'à l'époque où il plut au Seigneur d'éprouver par la tribulation la fermeté et l'amour courageux de son serviteur. Dans la cité impériale se renouvelèrent les miracles d'éloquence et de zèle opérés par Chrysostome dans la ville d'Antioche : un peuple immense, composé de toutes les classes de la société, accourait des quatorze quartiers de la cité et même des pays voisins. On le voyait tantôt suspendu, immobile d'attention, aux lèvres de cet incomparable orateur, et tremblant de perdre une seule de ses paroles, tantôt pénétré de terreur en entendant raconter la justice du Seigneur, tantôt se frappant le front contre terre en signe de confiance, tantôt fondant en larmes ou bien exprimant son contentement par des battements de mains et des acclamations qui confondaient l'humilité de Chrysostome et interrompaient pour un instant ses discours. Il est vrai que la coutume d'applaudir les orateurs non-seulement profanes, mais sacrés, existait alors universellement, qu'elle a existé ainsi jusqu'au temps de saint Bernard, et que pour quelques orateurs ces applaudissements
 
 

1. Contra Anomeos, homil. 11.
 
 

étaient des flatteries; mais ils étaient sincères de la part des auditeurs de Chrysostome. Le titre de Bouche d'or que ses contemporains lui donnèrent et qui lui est resté ne laisse aucun doute à cet égard.

L'empressement du peuple de Constantinople ne fut jamais trompé. Le zèle et le génie de son évêque satisfirent abondamment à tous ses besoins. Non-seulement Chrysostome prêchait aussi fréquemment qu'à Antioche, mais son génie aidé d'un travail constant lui permit de ne point se répéter. Il continua l'explication des saintes Écritures; les actes des Apôtres, les Épîtres de saint Paul aux Philippiens, aux Colossiens, aux Hébreux, lui fournirent une ample matière pour instruire et édifier un peuple toujours plus empressé de l'entendre.

Là comme à Antioche il attaquait avec vigueur la corruption des moeurs, l'abus de l'opulence, les superfluités du siècle, le luxe dans la parure et dans l'ameublement, et ses discours trouvaient encore plus d'application à Constantinople qu'à Antioche. Il foudroyait l'ambition, la passion des richesses, l'amour des spectacles et des jeux, la licence des jurements, tous les vices, poisons publics ou secrets de la société.

Nous voudrions pouvoir le suivre dans cette noble guerre; nous croyons qu'il serait utile d'exposer les combats qu'il soutint, les moyens qu'il employa pour terrasser l'erreur et les passions mauvaises; mais pour cela il faudrait traduire ses discours tout entiers et cette tâche n'appartient pas à l'histoire. Nous l'avons suffisamment montré comme docteur et comme orateur, il est temps de le considérer dans les réformes importantes et difficiles par lesquelles il signala son zèle pour le salut des âmes et son amour pour la beauté de l'Église, et qui furent sinon l'occasion, du moins les causes éloignées des douleurs et des persécutions sans nombre auxquelles nous le verrons livré plus tard.

XVII. Après avoir réglé tout ce qui concernait sa personne, ses repas, ses dépenses, celles de ses serviteurs et des prêtres de sa maison, le saint évêque commença les réformes qu'il méditait par celles qu'il jugeait nécessaires dans la maison du Seigneur. Depuis que la paix avait été donnée à l'Église, un immense abus s'était introduit dans les rangs du clergé, non-seulement à Constantinople, mais dans tout l'Orient et même dans certaines régions de l'Occident. Les clercs, prêtres, diacres ou ministres inférieurs, gardaient dans leurs maisons un certain nombre de femmes pieuses sous prétexte de les assister, de prendre soin de leurs affaires, de les protéger et de les défendre contre les vexations des hommes puissants. Ils vivaient sous le même toit, mangeaient à la même table et se donnaient réciproquement les noms de frères et de sueurs. Les prêtres avaient pour ces vierges les attentions les plus minutieuses, soit à la maison, soit en voyage et même jusque dans l'église. Ils les attendaient aux portes du saint lieu, écartaient la foule pour leur laisser un libre passage et marchaient devant elles comme de stupides esclaves. Celles-ci loin d'en rougir s'avançaient avec fierté et révoltaient tout le monde par leur audace, leur confiance et leur insupportable vanité.

Cette honteuse coutume introduite par une fausse et imprudente charité excitait les railleries méprisantes des juifs, des païens et des hérétiques, faisait gémir les vrais fidèles, scandalisait les faibles, discréditait le sacerdoce, couvrait d'opprobre le saint habit des vierges et faisait à la religion de profondes blessures. A la vue des maux qui résultaient de cet état de choses, à la pensée de la perte des âmes causée par ce scandale, le zèle de Chrysostome s'enflamma pour défendre la dignité du sacerdoce et l'honneur de l'état des vierges chrétiennes. Tandis que saint Épiphane combattait cet abus à Salamine, et saint Jérôme en Orient, Chrysostome l'attaqua à Constantinople avec son talent et sa véhémence ordinaires. Non-seulement il en parla à la tribune sacrée, mais il composa sur ce sujet deux traités admirables qui sont parvenus jusqu'à nous. Après avoir montré le vrai motif et tout le danger d'une pareille société, et exposé dans les plus longs détails les ridicules sans nombre dont se couvraient aux yeux du monde les clercs et les vierges qui avaient une habitation commune, il insiste sur le péché de scandale dont ils se rendaient coupables, et il déclare que ce seul motif, à supposer que cette société fût innocente, est une raison suffisante qui les oblige à se séparer. « Celui qui pèche légèrement, dit-il, mais avec impudence et scandale, sera puni plus sévèrement que celui qui commet un péché plus grand, mais sans scandale. » Passant ensuite aux prétextes de charité, de protection, de nécessité pour le soin de la maison, pour l'ordonnance de l'ameublement et des repas, il les réfute sans laisser à l'illusion un seul mot à répondre, et tout à coup laissant le raisonnement pour donner l'essor à son zèle et à sa tendresse, il s'écrie ; « Mon discours n'est déjà que trop étendu, vous n'avez pas besoin de plus amples lumières, votre esprit est convaincu; mais votre coeur n'est peut-être pas encore touché et converti. Si pour être persuadés, vous demandez des prières et des supplications, je suis tout disposé à le faire. Je vous prie donc, je vous supplie humblement prosterné à vos genoux; je vous conjure de rentrer en vous-mêmes, d'honorer le sacerdoce de Jésus-Christ en vos personnes et de méditer ces paroles de saint Paul : Ne soyons pas les esclaves des hommes (1). Quittez donc cet esclavage honteux où vous retient la société des femmes pour votre perte et la perte des âmes. Ne savez-vous pas que notre divin Maître veut que nous soyons des soldats intrépides, de courageux et invincibles athlètes? Est-ce donc pour nous occuper des puériles vanités des femmes, pour les voir coudre et filer, pour nous entretenir avec elles de frivolités insensées et imiter leurs moeurs, que le Christ notre chef nous a revêtus des armes spirituelles? N'est-ce pas au contraire pour marcher au combat qui nous appelle, pour percer nos ennemis invisibles, pour frapper les démons qui nous attaquent, pour repousser leurs féroces phalanges, détruire leurs retranchements, pour vaincre et réduire en servitude les maîtres du monde et tous les princes des ténèbres ? Ne devons-nous pas lancer le fer et répandre la flamme, mettre en fuite les esprits de malice, nous précipiter au milieu des bataillons ennemis, bravant les orages, le tonnerre et la foudre, le fer et le feu et toutes les horreurs de mille morts? Pourquoi donc nous a-t-il couverts de la cuirasse de la justice? Pourquoi a-t-il fortifié nos reins de la ceinture de la vérité ? Que signifie le casque du salut qui couvre nos têtes et cette chaussure évangélique (2)? Pourquoi avons-nous reçu le glaive de l'esprit, cette épée terrible et tranchante? Serait-ce donc inutilement qu'il aurait allumé dans nos âmes la flamme du courage et les ardeurs dévorantes des combats? Eh quoi ! si un soldat revêtu de la cuirasse, des cuissards et du casque, armé de l'épée, de la lance, de l'arc et du bouclier, entendant les éclats de la trompette qui appelle au combat, et les cris furieux de l'ennemi qui attaque et qui commence à insulter les remparts, au lieu de s'élancer comme la foudre contre
 
 

1 Corinth., cap. 7. — 2 Adversus clericos qui habent mulieres subintroductas.
 
 

l'ennemi, allait s'asseoir auprès d'une femme, tout couvert de ses armes, quelle ne serait pas votre indignation ? S'il vous était permis, ne le perceriez-vous pas de part en part de votre épée?

« Mais votre conduite n'est-elle pas plus honteuse que celle de ce lâche soldat? Comment donc éviterez-vous l'indignation du Seigneur et les coups de sa justice? La guerre que nous avons entreprise n'est-elle pas plus terrible, les ennemis plus dangereux, les périls plus grands et les récompenses, fruits de la victoire, plus magnifiques? Craignons de nous amollir, d'énerver nos forces par la société et la conversation des femmes ? Craignez ce qui est inévitable, si vous les fréquentez. Sachez qu'elles vous rendront faibles, impudents, inconsidérés, irascibles, audacieux, importuns, vils et abjects, avares, cruels, téméraires, esclaves du démon, aussi vains, aussi futiles, aussi efféminés qu'elles le sont elles-mêmes. »

XVIII. Chrysostome s'éleva avec encore plus de force contre les femmes qui faisant profession de piété et de continence admettaient quelques hommes dans leurs maisons pour l'administration de leurs affaires. « Je ne sais, dit-il, quel nom donner à cette société qui s'est formée d'hommes et de vierges; leur état est pire que celui des fornicateurs. On ne peut les regarder ni comme des vierges, puisqu'elles ne s'occupent point des choses de Dieu et qu'elles sont l'occasion de plusieurs adultères, ni comme des femmes mariées, puisqu'une femme engagée dans le mariage ne cherche qu'à plaire à son mari, au lieu que ces vierges tâchent de plaire à plusieurs qui ne sont point leurs époux. Si l'on ne peut les mettre ni au rang des vierges ni au rang des femmes mariées, il ne reste plus qu'à les mettre au rang des femmes perdues, et c'est en effet le nom qu'on leur donne quand on parle d'elles. »

Ces sortes de vierges se livraient à la vanité des parures et des ajustements frivoles; elles portaient même l'impudence jusqu'à paraître en public avec des ornements et des mises indécentes. Le saint évêque leur représente vivement. l'énormité de leur péché et ne craint pas d'assurer qu'elles sont plus coupables que les femmes prostituées.

« Car enfin, disait-il, celles-ci ne séduisent par leurs funestes attraits que dans l'enceinte de leurs maisons; mais vous, vous allez tendre des piéges à l'innocence jusque sur les places publiques. Vous me répondrez peut-être que vous n'avez jamais invité personne à pécher. Je veux que vous ne l'ayez jamais fait par vos discours, mais votre voix n'eût-elle pas été mille fois moins dangereuse que ne l'ont été vos parures et vos indécences? prétendriez-vous donc être innocentes en faisant pécher les autres dans leur tueur? Eh quoi ! c'est vous qui avez donné la pensée de ce crime; c'est vous qui avez aiguisé le fer; c'est vous qui avez armé la main; c'est vous qui avez porté le coup qui a fait à l'âme une profonde et mortelle blessure : comment donc osez-vous vous prétendre innocentes? Dites-moi, quels sont ceux que nous condamnons, quels sont ceux que les juges appréhendent et punissent selon la sévérité des lois? Sont-ce ceux qui ont avalé le poison ou bien ceux qui l'ont préparé et présenté ? Ne plaignons-nous pas les infortunés qui l'ont bu, et ne condamnons-nous pas à la mort la plus infâme les scélérats qui l'ont fait avaler? Ces derniers seraient-ils bien reçus à dire, ou plutôt n'augmenteraient-ils pas notre indignation s'ils venaient nous dire : Je suis innocent, j'ai donné la mort à un de mes frères, mais je ne tue suis fait aucun mal à moi-même? Comment donc osez-vous, après avoir préparé et présenté le breuvage empoisonné, après avoir donné la mort à vos frères, comment osez-vous essayer de vous justifier en disant que vous n'avez pas vous-même avalé le poison? Oui, vous êtes criminelles, plus criminelles même que les empoisonneurs et les assassins; ils ne donnent la mort qu'au corps, et vous, vous la donnez à l'âme, en la précipitant dans l'abîme du crime. Si du moins vous aviez quelques motifs d'agir ainsi; les assassins ont une espèce de prétexte, ils sont poussés par la haine ou par la fureur; mais vous, rien ne vous justifie, rien absolument, pas même le prétexte le plus futile; ces hommes que vous perdez ne sont point vos ennemis, jamais ils ne vous ont nui; vous n'avez aucun autre motif, sinon une vanité déplorable, le mépris formel du salut de vos frères dont vous vous jouez indignement, pour satisfaire votre orgueil et votre caprice insensé. »

C'est ainsi que le saint docteur démasquait l'illusion grossière de ces femmes mondaines, qui prétendent se justifier en alléguant pour raison qu'elles ne pensent point au mal, et qu'il rappelait au clergé de Constantinople la prudence chrétienne.

XIX. Mais ce n'est pas assez pour le prêtre qui veut travailler avec succès au salut du prochain d'être environné du glorieux vêtement d'une inaltérable chasteté, il est nécessaire qu'à cette vertu il joigne le désintéressement et la fuite du monde; sans cela, fût-il un ange, ses discours seront sans fruit et son ministère sans résultat véritable pour le salut des âmes. Tel n'était pas cependant le clergé de Constantinople. Beaucoup de ses membres étaient entachés du vice de l'avarice; beaucoup achetaient des propriétés, bâtissaient des maisons, employaient à leur usage le superflu des aumônes destinées à leur nourriture et. à leur entretien; quelques-uns même, poussés par la passion, engageaient certaines personnes à donner leurs biens par testament au préjudice de leurs héritiers naturels; quelques autres se livraient au luxe et à la bonne chère, fréquentaient les maisons des riches et des grands, assistaient à des banquets, et par une conduite pleine de flatterie, de servitude et de bassesse, se rendaient vils aux yeux de ceux mêmes qui, sous les dehors de l'amitié, semblaient les inviter et les accueillir avec le plus d'empressement et de cordialité. Il était nécessaire, dans l'intérêt de la religion et pour l'honneur du sacerdoce, d'apporter un remède à ce désordre, et c'est ce que fit le saint évêque de Constantinople. Il rappelle aux prêtres avares le mot de saint Paul : de ne rien désirer au delà du vivre et du vêtement; il parle de la fin tragique du malheureux Judas qui ne devint déicide que parce qu'il était avare, et commentant cette autre parole du grand Apôtre : l'avarice est la racine de tous les maux (1), il expose les suites funestes de cette maudite passion. Toutefois, en frappant ainsi l'avarice, il rappelle aux peuples l'obligation qui leur est imposée de fournir à la subsistance des ministres sacrés; il veut qu'ils ne soient pas dans le cas de s'occuper des choses nécessaires à la vie, de peur qu'ils ne s'abattent et que la sollicitude pour les choses matérielles ne les détourne du soin des âmes et des fonctions importantes de leur saint ministère. Il exhortait les prêtres à vivre dans la retraite, tout occupés des choses spirituelles et appliqués à leurs fonctions sacrées : «Évitez, leur disait-il, les festins des riches, contentez-vous de la nourriture que vous fournit la charité des fidèles, et craignez, si vous êtes flatteurs et parasites, de passer de la
 
 

1. Timoth., cap. VI.
 
 

fumée de ces tables somptueuses dans les flammes éternelles de l'enfer (1). »

Oh ! qu'il a de puissance sur les coeurs pour les persuader, le prédicateur évangélique qui ne prêche rien aux autres que ce qu'il accomplit parfaitement lui-même! Fidèle imitateur du prédicateur divin qui commença par faire, pour dire ensuite (2), il verra la parole sainte produire dans ses auditeurs les plus beaux fruits, et son ministère couronné des plus grands succès. Mais aussi qu'il est à plaindre celui qui dit et ne fait pas, celui qui prêche les autres et ne se prêche pas lui-même! Hélas ! comment pourra-t-il éviter les effets de cette parole que le Maître prononcera un jour dans sa colère : Je te juge par tes paroles, maudit serviteur (3)? Cette parole ne regardait pas Chrysostome, car il avait pratiqué lui-même ce qu'il enseignait et prêchait aux autres.

XX. Dès qu'il fut assis sur le siège de Constantinople, il commença, comme nous l'avons dit, par régler sa propre maison. Ayant examiné les mémoires de l'économe qui maniait les biens de l'Église, dit Pallade, il retrancha plusieurs dépenses que ses prédécesseurs avaient crues nécessaires au soutien de leur dignité, mais qui parurent à ses yeux une fastueuse superfluité, indigne d'un successeur des apôtres. Celui qui à Antioche avait été l'ardent avocat des pauvres et leur avait abandonné son riche patrimoine, n'avait garde de les oublier dans la haute position où la Providence l'avait placé. Nectaire lui avait laissé un riche ameublement; il le vendit, et le produit en fut employé au soulagement des premières nécessités des pauvres. Extrêmement simple dans son costume, dans ses goûts et dans toute sa
 
 

1. Pallade, de Vita Chrysost. - 22 Acta apost., cap. I. - 3 Luc, cap. XIX.
 
 

personne, il exigeait la même simplicité dans ceux qui l'entouraient. Le faste, l'orgueil, la vanité, lui étaient insupportables. Soit motif de santé, soit motif de recueillement, soit qu'il voulût se ménager du temps et se rendre plus propre à opérer le salut des âmes, il n'invitait personne à sa table, comme aussi il n'acceptait aucune invitation. Il mangeait ordinairement seul, assis à une table frugale et assaisonnée par l'esprit de mortification. Cette manière de vivre ne l'empêchait cependant pas d'exercer, selon l'avis de saint Paul, une large et généreuse hospitalité. Il accueillait les étrangers avec une tendre charité; sa maison leur était toujours ouverte, et il les faisait servir à une table séparée et très-honorablement pourvue (1). La simplicité de sa vie, l'ordre admirable qu'il établit dans l'administration des biens de l'Église, lui fournirent des sommes considérables pour le soulagement des pauvres et des malades. Non-seulement il soutint par ses largesses l'hôpital fondé depuis longtemps à Constantinople, mais il en fonda plusieurs autres dont il donna la direction à quatre prêtres fort pieux et qui avaient sous eux des médecins et des officiers, tous hommes de bien et très-recommandables par leur prudence, leur zèle et leur charité. La tendre compassion qu'il avait pour les malades le portait à les visiter souvent. Il envisageait en eux Jésus-Christ souffrant; il les encourageait à supporter leurs maux avec patience et résignation, en leur montrant la bonté divine qui ne permet nos afflictions que pour notre intérêt spirituel, et dans la vue de nous faire mériter une plus belle couronne. Il suppliait ses auditeurs de ne pas abandonner les pauvres malades; il les pressait de les soulager et même il désirait que chacun d'eux eût un hôpital domestique.
 
 

1 Ad Hebraeos, cap. XIII.
 
 

XXI. Avec quel zèle, dans une de ses homélies sur les Actes des Apôtres, ne recommande-t-il pas les oeuvres de charité, surtout les devoirs de l'hospitalité (1) ! « Il faut, dit-il, recevoir les étrangers avec empressement, avec joie et libéralité. Ayez dans votre maison une chambre pour recevoir Jésus-Christ quand il viendra; dites : Voici la petite chambre que je réserve à mon divin Maître ; il ne la méprisera pas, quelque pauvre qu'elle soit. Oui, Jésus est dans la rue sous la figure d'un étranger qui arrive. Il est nuit, il demande un logement, un misérable abri, ne le lui refusez pas, gardez-vous d'être cruel et inhumain. »

XXII. L'amour de Chrysostome pour les pauvres était si grand, qu'il se dépouillait de tout en leur faveur. Ses historiens ne nous ont pas laissé ignorer que, dans une disette cruelle, il ne craignit pas de vendre une partie des vases de son église pour les assister. Il avait formé le dessein de réunir dans un asile commun tous les indigents de cette grande ville, dont le nombre s'élevait à plus de cinquante mille, et sans les persécutions dont la fin de sa vie fut agitée, ce noble projet eût été exécuté à Constantinople comme il l'avait été à Césarée par les soins de son archevêque saint Basile. Mais si les voeux de son coeur bienfaisant ne furent point exaucés, du moins il réussit à diminuer le fléau de la misère publique tant par les secours qu'il distribuait lui-même, et qui étaient le fruit de ses privations particulières, que par ceux que son éloquence et son inépuisable charité savaient lui procurer généreux dévouement qui lui valut, à Constantinople; comme à Antioche, le surnom glorieux de Jean l'Aumônier.. Ce saint évêque avait compris les paroles de Jésus-Christ Heureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde! Ce que vous avez fait au dernier des miens, c'est à
 
 

1. In Acta, homil. 13.
 
 

moi que vous l'avez fait. Et ces autres paroles du Prophète Heureux celui qui comprend les besoins du pauvre : le Seigneur le délivrera au jour de l'affliction (1).

XXIII. Dans la même année, qui était la première de son épiscopat, 398, après avoir corrigé les vices qui déshonoraient les vierges et les ministres de l'autel, et rétabli parmi eux la régularité, la décence et la ferveur qui rendent toujours ces deux Ordres chers à Dieu, respectables aux peuples et utiles au salut des âmes, Chrysostome s'occupa d'une autre réforme non moins nécessaire et aussi urgente; c'était la réforme des veuves. Dès la naissance de l'Église, un grand nombre de filles chrétiennes se destinèrent par une promesse solennelle à garder leur virginité et à mener une vie plus régulière que le commun des fidèles. On crut aussi que les veuves qui n'avaient eu qu'un seul mari pouvaient être admises à la même profession, lorsqu'elles le demandaient et qu'elles renonçaient à un second mariage. Saint Paul, dans sa première Epître à Timothée, recommande à ce fervent disciple l'Ordre des Veuves : Honorez les veuves, lui dit-il, celles qui sont véritablement veuves. Ordonnez-leur de se rendre irréprochables; n'en choisissez aucune qui ne soit bien connue par sa vie et ses couvres saintes (2). Ces femmes, par leur âge, leur expérience et la gravité de leurs moeurs, étaient capables de rendre de grands services à l'Église; elles faisaient profession solennelle comme les vierges ; l'habit qu'elles portaient était le même, et on le bénissait de la même manière. C'était parmi elles qu'étaient choisies les diaconesses des églises, qui avaient pour fonctions d'instruire les femmes ignorantes, et de servir quelquefois dans les cérémonies du baptême donné par immersion. Elles visitaient les prisonniers, les confesseurs et les
 
 

1. Ps. X. — 2. Timoth., cap. V.
 
 

martyrs, travaillaient au soulagement des malades, distribuaient les aumônes aux pauvres, recevaient et servaient les étrangers, ensevelissaient les morts, et se livraient à toutes les bonnes couvres de la piété et de la charité. Par état et par consécration, elles étaient placées sous la protection de l'Église qui mettait une grande prudence dans le choix qu'elle en faisait. L'Ordre des Veuves était très répandu au quatrième siècle; elles étaient surtout très-nombreuses dans l'Église de Constantinople. Mais comme il arrive souvent par suite de la faiblesse humaine, et plus souvent encore par l'effet de la négligence et de la dissipation que causent la multiplicité des affaires et le contact du monde, un relâchement extraordinaire s'était introduit parmi elles: plusieurs ne vivaient pas d'une manière conforme à la sainte profession qu'elles avaient librement embrassée. Le zèle et la piété de Chrysostome l'engagèrent à apporter un remède au mal, et il se vit dans la nécessité de s'occuper d'un ministère qu'il avait toujours regardé comme un des plus difficiles du sacerdoce. Il fit venir devant lui la multitude des veuves; il prit les informations les plus minutieuses sur leur conduite et leurs moeurs; il les exhorta vivement à vivre dans les exercices de la pénitence et leur recommanda la prière continuelle, l'abstinence, le jeûne, la simplicité dans les vêtements, la fuite du monde et de ses plaisirs. Il confirma dans leurs saintes résolutions celles qui menaient une vie édifiante, et engage a les autres à contracter un nouveau mariage, de peur que leurs moeurs dissolues, ou du moins leur conduite irrégulière et suspecte, ne fût une occasion aux peuples de murmurer contre la religion et de blasphémer le nom du Seigneur.

Chrysostome n'avait pas attendu à ce moment pour s'occuper de la sanctification et du salut des veuves. Il avait déjà adressé à une jeune veuve un traité admirable qui est resté comme un monument précieux du zèle ardent de ce saint pasteur, et où sont tracés les avis les plus utiles et les règles les plus sûres pour la conduite de cette portion intéressante du troupeau de Jésus-Christ. Ce traité est divisé en deux parties ou en deux livres.

XXIV. Le premier a pour but de consoler une jeune veuve sur la mort de Thérasius, son mari. Après avoir gémi sur la blessure profonde que la mort vient de faire à son coeur, en lui enlevant une personne si riche, si puissante, si honorable et si tendrement aimée; après s'être excusé d'avoir tardé si longtemps à lui écrire, en alléguant la vivacité du chagrin qui l'aurait empêchée de prêter l'oreille à ses discours, il lui offre de précieuses et touchantes consolations (1). « Celui qui vous a abattue, lui écrit-il, vous relèvera lui-même; la main qui vous a frappée saura bien vous guérir et vous sauver (2). Si Dieu vous a enlevé l'époux que chérissait votre coeur, il ne vous abandonnera pas, mais il se substituera à sa place, selon ce que dit un prophète : Le Seigneur garde les étrangers, il protège l'orphelin et la veuve, il les prend sous sa toute-puissante protection (3). Eh! ne pensez pas que le titre de veuve soit un titre de déshonneur; c'est au contraire un titre glorieux qui doit exciter notre admiration, parce que la condition des veuves demande une grande vigilance et un courage à toute épreuve. La veuve qui vit saintement doit avoir dans notre estime presque le même rang que les vierges. Saint Paul estimait les veuves, et les païens eux-mêmes ont admiré leurs vertus. Que si ce n'est point là le sujet de votre douleur, mais bien plutôt la perte que vous avez faite, je suis moi-même convaincu que vos regrets ne peuvent être trop grands : il est juste de verser des larmes sur la
 
 

1. Ad Viduam juniorem, lib. I. — 2. Osée, cap. X.  — 3 Ps. CXLV.
 
 

perte de l'homme du monde le pins doux, le plus probe et le plus modeste, distingué entre tous les autres par sa prudence, sa franchise et sa piété. Toutefois, mettons des bornes à notre juste douleur; consolons-nous par la pensée qu'il ne nous est pas ravi, qu'il n'est pas mort pour toujours; réjouissons-nous de ce qu'il est entré dans le port à l'abri des tempêtes, de ce qu'après l'exil il est enfin arrivé à la patrie. Non, il n'est point mort à jamais,! Non, le trépas n'est point une, véritable mort : c'est un sommeil, c'est un départ; mourir, c'est quitter le lieu de l'exil et des souffrances pour le lieu du repos, de la gloire et du bonheur; c'est quitter la terre pour le ciel, la compagnie des hommes pour la société des anges, des archanges et du Seigneur des anges.

« Vous ne le voyez plus, il est vrai, vous n'entendez plus sa voix, vous ne jouissez plus de sa présence; la gloire, l'honneur, la tranquillité dont il vous environnait, ont disparu avec lui; mais vous pouvez l'aimer encore: l'amour est si puissant qu'il unit non-seulement les présents, mais encore les absents. La charité ne tonnait ni la distance des temps ni celle des lieux : rien ne peut séparer deux coeurs unis entre eux par les liens de la charité. Thérasius, votre époux, est dans le séjour du bonheur ; vous serez un jour réunie à lui dans une vie meilleure. Ne gémissez donc pas de voir vos espérances brisées; ne dites pas qu'il était dans le chemin des honneurs, qu'il devait être bientôt élevé à la première dignité de l'Etat. Hélas! que sont tous les honneurs de ce monde ? Quelle est leur durée, et de combien de maux et de misères ne sont-ils pas accompagnés ! Le trône même ne met point à l'abri des chagrins et des revers. Voyez comment sont morts les neuf empereurs qui se sont déjà succédé sur le trône d'Orient: tous, excepté deux, ont été enlevés par une mort violente. Souvenez-vous de cette parole du Prophète : Toute la gloire du monde est fragile comme la fleur des champs (1). Tournez les yeux vers la gloire véritable: au milieu de vos maux, pensez au bonheur et au repos des cieux; aspirez-y de toutes vos forces, et rien de tout ce qui vous afflige ici-bas ne pourra vous nuire. Peu importe la perte des biens, de la santé du corps, pourvu que notre âme reste intacte, pure, résignée et unie à Dieu. Séchez donc vos pleurs, méritez, par une vie plus exemplaire encore que par le passé, d'être un jour réuni à votre époux dans la gloire éternelle. »

Dans le second livre, Chrysostome exhorte cette veuve à ne point passer à de secondes noces; non pas qu'il condamne un second mariage, mais afin de pouvoir vaquer avec plus de liberté aux oeuvres du salut a. «La femme qui passe à de secondes noces donne une grande preuve de faiblesse et de sensualité; elle fait paraître un esprit attaché à la terre, elle montre combien peu lui est chère la mémoire de son premier mari, et elle s'expose à toutes sortes de tribulations et de maux. Ne vous effrayez pas des difficultés, ou plutôt comparez ensemble les difficultés et les récompenses de la viduité. Celui qui marche au combat doit considérer non-seulement les coups, les blessures, les dangers et la mort, mais pour s'animer il doit envisager la gloire, la victoire, les trophées et les couronnes. Le laboureur doit penser non-seulement au travail nécessaire pour préparer et semer la terre, mais à l'abondante et riche moisson qu'il doit recueillir.

« La gloire que vous remporterez, la moisson que vous récolterez est certaine; personne ne peut vous enlever le fruit de vos combats et de vos travaux, si votre volonté est ferme, et si vous comptez sur le secours de Celui qui rend forts ceux qui sont faibles et couronne ceux qui ont légitimement combattu. »
 
 

1 Isaïe, cap. IV. — 2 Ad Viduam, lib. II.
 
 

XXV. C'est ainsi que Chrysostome exhortait les veuves à persévérer dans les résolutions saintes qu'elles avaient prises en présence du Seigneur. Sa voix, ses écrits, ses conseils et ses exemples donnaient à ces pieuses femmes un nouveau zèle pour leur propre sanctification. Soutenues par leur pasteur, elles menaient sur la terre la vie des anges, se dévouant tout entières aux bonnes oeuvres de la piété et de la charité chrétienne. Les noms de Salvine, de Procule, de Pentadie et de beaucoup d'autres non moins distinguées par leur haute naissance , leurs richesses et leurs éminentes vertus, sont parvenus jusqu'à nous. Mais parmi elles, nulle n'est plus illustre que la veuve de Nébridius, intendant du domaine particulier de Théodose le Grand, et préfet de Constantinople : nous voulons parler de l'illustre et sainte Olympiade, que ses vertus éclatantes ont placée sur les autels.

Cette sainte femme, la gloire des veuves de l'Église d'Orient, était issue d'une famille illustre et jouissait d'une fortune considérable. Dieu qui avait sur elle de grands desseins de miséricorde l'éprouva dès son enfance. Née en 368, elle demeura orpheline dès l'âge le plus tendre. Procope, son oncle, lui servit de père. Son éducation fut confiée à Théodosie seeur de saint Amphiloque, évêque d'Icone, parfait modèle de piété. Olympiade apprit à connaître, à aimer Dieu de tout son coeur, et à le servir avec une humble et généreuse fidélité. Elle était encore fort jeune lorsqu'on lui fit épouser Nébridius. La cérémonie de son mariage fut honorée par la présence de plusieurs évêques. Mais Dieu ne permit pas qu'elle possédât longtemps son mari; elle eut la douleur de le perdre au bout de vingt mois de mariage. Dégagée des liens qu'elle avait contractés plus par obéissance que par inclination, elle résolut de ne point passer à de secondes noces, et de se dévouer dans l'état des veuves au souulagement des pauvres et des malades. Sa résolution ne devait s'accomplir qu'au prix de pénibles sacrifices. Elle fut recherchée en mariage peu de temps après la mort de Nébridius par plusieurs grands personnages des provinces et de la cour. Il ne fut pas difficile à Olympiade de se débarrasser de leurs sollicitations et de leurs poursuites. Mais il n'en fut pas ainsi, quand le grand Théodose demanda sa main pour Elpidius, son cousin. Olympiade répondit qu'elle n'était pas propre à vivre dans le mariage; que si telle avait été sa vocation, Dieu lui aurait conservé Nébridius son mari, et qu'elle était résolue de se consacrer entièrement au Seigneur. L'empereur fit de nouvelles instances qui n'eurent pas plus de succès que les premières. Pressé par Elpidius, Théodose voulut obtenir de force et par autorité le consentement de la jeune veuve; et pour en venir à bout, il retira à Olympiade l'administration de ses biens qu'il confia au préfet de Constantinople. Celui-ci, pour faire plaisir à Elpidius, exécuta avec rigueur les ordres qu'il avait reçus de l'empereur. Non-seulement il priva Olympiade de l'administration de sa fortune, mais il attenta même à la liberté de sa personne, en lui défendant d'avoir aucune relation ni par écrit ni de vive voix avec les évêques et les prêtres; il poussa la rigueur jusqu'à lui défendre d'aller à l'église et de sortir de Constantinople, espérant par ces vexations lasser sa patience et lui faire prendre une détermination conforme aux désirs de Théodose. Mais il n'en fut pas ainsi : loin de se plaindre, Olympiade adora les desseins du Seigneur; elle demeura soumise au milieu de l'épreuve, et tout en remerciant l'empereur de l'avoir déchargée d'un pesant fardeau, en lui ôtant la gestion de ses biens, elle le pria de lui accorder une nouvelle faveur en ordonnant que tout ce qui lui appartenait fût vendu, et que le prix en fût distribué aux pauvres. Théodose était trop bon, trop juste et trop sage pour pousser plus loin la rigueur. Plein d'admiration pour la vertu héroïque de la veuve de Nébridius, il ne l'inquiéta plus et lui fit rendre, en 391, l'administration de sa fortune. Dès lors elle respira plus à l'aise et elle usa de sa liberté pour s'adonner entièrement à la pratique des vertus chrétiennes et religieuses.

Pallade, dans son histoire, nous fait d'Olympiade un admirable portrait. Sa simplicité et sa modestie étaient aussi grandes que l'illustration de sa famille, dit-il ; sa prière était continuelle et ses jeûnes rigoureux ; elle s'était interdit l'usage des bains et de la viande, et passait une partie des nuits dans la prière et les gémissements. Sa charité, sa douceur, la rendaient accessible à tous, mais surtout aux infirmes, aux pauvres et aux malheureux qu'elle regardait comme ses enfants. Saint Chrysostome compare ses aumônes à un fleuve qui coulait jusqu'aux extrémités de la terre et dont l'abondance enrichissait même l'Océan. Les villes les plus éloignées, les îles, les déserts les plus reculés ressentaient les effets de sa libéralité; les églises abandonnées, en quelque lieu qu'elles fussent, avaient part à la distribution de ses biens. Ses richesses étaient immenses et sa vie mortifiée lui permettait de les consacrer au Seigneur presque en entier. Elle était dévouée à Dieu, humble dans ses manières, pleine de mansuétude dans ses rapports avec le prochain, de charité et de commisération pour les misères des indigents : telle était Olympiade. Elle avait été la consolation et quelquefois même le conseil de Nectaire; elle fut aussi la consolation de Chrysostome. Elle s'était chargée des dépenses nécessaires pour la nourriture du saint évêque. Placée à la tête de l'Ordre nombreux des veuves, elle les dirigeait par ses conseils en même temps qu'elle les édifiait par ses exemples. Dieu la préparait dans la solitude à supporter les afflictions qu'elle devait endurer pour la cause de la foi, conjointement avec celui que la Providence lui avait donné pour guide, et qu'elle vénérait comme son pasteur et son père.

XXVI. Pendant qu'il travaillait de toutes ses forces à purifier la maison de Dieu par des réformes salutaires, Chrysostome n'oubliait pas ce qu'il devait à la multitude des fidèles confiés à ses soins. Bien différent des pasteurs mercenaires qui préfèrent leur fortune et leur repos à la gloire de Dieu et au salut des âmes, jamais il ne retint la vérité captive. Comme l'Apôtre, redevable à tous, père, docteur, médecin et pasteur de tous, il se donnait à tous sans distinction ni acception de personne; les riches et les pauvres, les grands et les petits, les savants et les ignorants avaient une place égale dans son coeur. Dans toutes ses paroles, ses démarches, ses oeuvres, il n'était dirigé que par le désir de procurer la gloire de Dieu et de l'Eglise et le bien spirituel des fidèles. La cour le voyait rarement; encore n'y paraissait-il que dans l'intérêt de la religion. Dès sa première visite à l'empereur Arcade et à l'impératrice Eudoxie, il leur donna à l'un et à l'autre des avis salutaires; nouveau Jean-Baptiste, il leur parla du royaume de Dieu et les exhorta à la pratique de la pénitente. Heureux ce prince et cette princesse, s'ils eussent été plus fidèles à suivre les conseils du saint évêque !

XVII. Les grands, les riches, les officiers de l'empereur étaient aussi l'objet du zèle de Chrysostome; il les exhortait fréquemment à ne point s'abandonner à la vanité et à l'orgueil; il relevait en leur présence les pauvres et les petits. Il revenait souvent sur l'obligation où ils étaient de se détacher des richesses, et de faire d'abondantes aumônes aux pauvres. Il insistait auprès de tous, des riches et des pauvres, sur la nécessité des prières publiques et particulières. Dès la première année de son pontificat il parvint à obtenir des séculiers qu'ils assistassent aux offices de la nuit célébrés par les moines et le clergé. Il invitait les fidèles, les hommes, les femmes et même les enfants, à se relever pendant la nuit pour vaquer à la prière. « Les artisans, disait-il, veillent pour travailler, les soldats pour faire sentinelle; comment refuseriez-vous de veiller pour prier Dieu et l'adorer? Les veilles, ajoutait-il, rendent la prière plus efficace, rien n'étant plus propre que le silence de la nuit à inspirer des sentiments de piété, de ferveur et de componction. »

XXVIII. Comme il était établi non-seulement pour détruire l'empire du démon, mais pour édifier la maison du Seigneur; non-seulement pour arracher l'ivraie du champ du père de famille, mais pour y semer le bon grain des vertus chrétiennes, il ne se contentait pas d'attaquer les vices et les désordres, mais il cherchait à établir sur leurs ruines la pratique des oeuvres de sanctification. Pour maintenir les peuples dans la ferveur, outre les prières du jour et de la nuit qu'il recommandait sans cesse et dont il donnait l'exemple, outre là visite des prisonniers, le soulagement des pauvres, l'assistance aux réunions de piété et la communion fréquente, il établit à Constantinople, comme il avait déjà fait à Antioche, le saint usage de la psalmodie dans les églises et le chant des cantiques sacrés dans les maisons, dans les ateliers et au milieu des travaux des champs.

«Rien, disait-il en expliquant le psaume 41, n'élève plus l'âme, rien ne la rend plus légère, plus détachée de la terre, plus dégagée des liens du corps; rien ne lui inspire plus l'amour de la sagesse et le mépris des choses de ce monde, que la douceur de la musique et les chants divins composés avec mesure. Nous sommes tellement faits pour goûter et pour aimer le chant et l'harmonie, que les enfants même à la mamelle y sont sensibles, et qu'on les endort en apaisant ainsi leurs cris et. leurs pleurs. Souvent les nourrices, lorsqu'elles partent ou qu'elles reviennent, répandent le sommeil sur les paupières de leurs nourrissons par des chansons enfantines dont elles flattent leurs oreilles. Souvent des voyageurs qui conduisent en plein midi leurs bêtes de somme, marchent en chantant afin d'alléger la fatigue du chemin. Les vignerons chantent lorsqu'ils taillent la vigne, lorsqu'ils la vendangent, lorsqu'ils la foulent dans la cuve ou lorsqu'ils font quelque autre ouvrage de ce genre. Les nautonniers chantent lorsqu'ils fendent les flots de la mer avec leurs avirons. Souvent les femmes, lorsqu'elles font courir la navette sur les fils de la trame, chantent chacune en particulier ou forment toutes ensemble une espèce de concert. Les femmes, les voyageurs, les vignerons, les nautonniers cherchent par leurs chants à adoucir la peine de leurs travaux, rien n'étant plus propre que le chant et la musique à rendre le travail et la peine faciles et agréables. Comme donc nous aimons. naturellement ce genre de plaisir, de peur que les démons ne renversent tout par leurs chants lascifs, Dieu a opposé les chants spirituels où nous pouvons trouver à la fois l'agrément et l'utilité. Les chansons profanes nous causent une infinité de maux, parce que les couplets les plus licencieux qui s'y rencontrent, restant gravés dans l'âme, lui ôtent bientôt toute sa force et sa vigueur : au lieu que les chants spirituels nous procurent les plus grands avantages et sont pour nous une source de sanctification et de sagesse, parce que les paroles mêmes purifient l'âme, et que l'Esprit-Saint ne tarde pas à descendre dans le coeur de ceux qui chantent ces divins cantiques. Et pour preuve que ces cantiques, prononcés avec intelligence, attirent la grâce du divin Esprit, écoutez ce que vous dit saint Paul : Ne vous laissez pas aller aux excès du vin, d'où naissent les dissolutions; mais remplissez-vous de l'Esprit-Saint (1). Il ajoute comment on peut se remplir de ce divin Esprit, chantant et psalmodiant au fond de vos coeurs à la gloire du Très-Haut. Au fond de vos cœurs, c'est-à-dire avec intelligence, afin que la bouche ne prononce pas des paroles auxquelles l'esprit distrait et inattentif n'ait aucune part; mais que l'esprit écoute les sons que la langue profère. »

C'était afin de donner l'intelligence de ces chants sacrés et d'engager plus efficacement les peuples à les répéter, qu'il composa tant et de si belles homélies sur les psaumes. Ses généreux efforts furent couronnés de succès; le chant des psaumes remplaça celui des chansons obscènes, et les habitants de Constantinople sanctifièrent leurs bouches et leurs travaux par les sublimes cantiques qu'a composés le roi-prophète.

XXIX. Le saint évêque de Constantinople ne réussit pas moins dans un autre moyen qu'il mit en oeuvre pour soutenir la foi, le zèle et la piété des fidèles confiés à ses soins : ce fut l'invocation des saints, la visite fréquente de leurs églises et la vénération profonde polir leurs saintes reliques. La cité impériale était richement pourvue des restes précieux des saints et des martyrs. Chrysostome les appelait les monuments perpétuels de la vertu, les trésors et les remparts inexpugnables des villes, la terreur des démons, une source abondante de joie et de bénédictions. « Voulez-vous, disait-il, goûter d'inexprimables délices, venez au tombeau des martyrs,
 
 

1. Éphésiens, cap. V.
 
 

prosternez-vous humblement devant leurs sacrés ossements, baisez dévotement la châsse qui les renferme, lisez les combats qu'ils ont soutenus, les traits édifiants de leur foi et de leur courage. Prenez de l'huile sainte qui brûle devant leurs tombeaux, frottez-en votre corps, votre langue, vos lèvres, votre cou et vos yeux, et vous ressentirez les effets de leur puissante intercession auprès de Dieu (1). »

XXX. Fidèle à la voix de son pasteur, excité par les exemples de sa foi vive et de sa tendre piété, le peuple de Constantinople avait une singulière vénération pour les lieux consacrés par la présence des corps des martyrs. Si la foudre grondait, si la pluie trop abondante ou la sécheresse désolait les villes et les campagnes, si la terre était ébranlée par des tremblements, si l'on était menacé par la famine, les pestes et les invasions des Barbares, on courait en foule se réfugier dans ces sanctuaires vénérés. Le saint évêque ordonnait dans ces circonstances des litanies, des prières publiques et des processions aux tombeaux des saints. Toute la ville était en mouvement, on traversait quelquefois le Bosphore pour se rendre dans la basilique de Saint-Pierre et de Saint-Paul bâtie sur la rive opposée:

XXXI. La solennité la plus remarquable en ce genre fut la translation des reliques de plusieurs martyrs faite en 398. Constantinople cette année même avait été ébranlée par un horrible tremblement de terre; de mémoire d'homme on n'avait rien éprouvé de pareil à Constantinople. La mer était bouillonnante, l'atmosphère embrasée; la foudre éclatait, les murs et les palais tremblants s'écroulaient dans tous les quartiers de la
 
 

1. In martyr , hom. 1.
 
 

ville et les habitants épouvantés, abandonnant leurs maisons et leurs trésors, s'élançaient hors des murs pour échapper à la mort qui les menaçait. Les désastres causés par ce fléau furent si épouvantables que, quelques jours après, Chrysostome déplorant les maux de son peuple appelait ce tremblement de terre une calamité profonde, une horrible tempête, un bouleversement des fortunes, une ruine affreuse.

Soit que ce terrible événement eût inspiré à l'impératrice Eudoxie la pensée d'apaiser la colère de Dieu par la translation solennelle des reliques des martyrs, soit que sa piété eût voulu les honorer par une pompe extraordinaire elles placer dans un sanctuaire plus magnifique, elles furent transférées de l'église qu'on appelait LA GRANDE située au centre de la ville impériale, dans l'église de Saint-Thomas apôtre et martyr, bâtie sur les bords de la mer et éloignée de neuf milles de Constantinople. La translation de ces reliques se fit au mois de septembre avec une magnificence et un concours prodigieux, et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'elle se fit pendant la nuit.

Dès la veille le saint évêque, accompagné de son clergé et du peuple, vint prendre les saintes reliques dans la Grande Église. La procession se mit en marche et traversa les places et les rues de la ville. Voici de quelle manière le saint décrit lui-même toute cette pompe religieuse. « On voyait, dit-il, les phalanges sacrées des religieux et des moines, les chœurs nombreux des vierges et des veuves, les différents ordres du clergé et la foule immense des séculiers. Riches et pauvres, esclaves et maîtres, citoyens, étrangers, princes et sujets, tous marchaient dans un ordre admirable et faisaient à l'envi éclater leur joie et la piété dont ils étaient animés. Les femmes même les plus délicates avaient oublié le sommeil et le repos accoutumé et rivalisaient de zèle et d'empressement avec les hommes les plus robustes. Non-seulement les jeunes gens, mais les vieillards affaiblis par l'âge et les infirmités se faisaient un devoir de prendre part à cette touchante cérémonie. Personne ne s'en croyait dispensé ni par une santé délicate, ni par les habitudes d'une vie exempte de fatigue, ni par la grandeur de la naissance (1); toutes les conditions, tous les rangs étaient confondus ; les magistrats et les princes eux-mêmes laissant leurs chars, leurs licteurs et leurs gardes, s'étaient mêlés dans les rangs de la plus humble multitude.

« Mais pourquoi parler des femmes et des princes, quand Eudoxie elle-même le diadème sur la tête, revêtue du manteau impérial, voulut constamment, pendant toute la route, accompagner les saintes reliques? Elle suivait les saints comme une humble servante, elle touchait la châsse et le voile qui couvrait leurs restes précieux. Elle, qu'il n'était pas permis â tous les habitants du palais impérial de regarder, foulant aux pieds le faste et les grandeurs humaines, consentit à paraître au milieu de cette innombrable multitude tant était grande sa dévotion et sa piété envers les martyrs! »

Le saint évêque marchait à la droite d'Eudoxie. Après avoir traversé les rues et le forum, et être sorti des portes de la ville, le cortége seul s'avança lentement vers le faubourg de Drypie, où s'élevait l'église de Saint-Thomas. La foule, que Chrysostome compare aux flots de la mer, arriva un peu avant le jour; ou plutôt on ne pouvait distinguer s'il était jour ou nuit; les flambeaux, les torches ardentes resplendissaient de toutes parts, les bords de la mer offraient l'image u'un vaste incendie, et la mer elle
 
 

1. Ad Hebrœos, homil.  2
 
 

même éclairée par tant de lumières ressemblait à un immense fleuve de feu.

XXXII. On dépose les saintes reliques sur l'autel, et Chrysostome inondé de joie, frappé de cet imposant spectacle, s'écrie du haut de la tribune sainte : « Que dirai-je ? quelles paroles pourrais-je vous adresser? Je suis saisi, transporté d'allégresse; je suis enivré de délices, en proie à une sainte folie, mille fois supérieure à toute la sagesse humaine. Mon âme n'est plus sur la terre, elle s'élance, elle se perd dans les cieux. Sur quoi arrêterai-je ma pensée? Vous parlerai-je de la puissance des martyrs et du triomphe de l'amour, de la piété de l'impératrice et du concours de nos princes, ou de la honte du prince des ténèbres, de la défaite des démons? Dois-je célébrer la beauté de l'Église, la vertu de la Croix, les miracles du Crucifié, la gloire du Père, la grâce du Saint-Esprit, ou les transports de tout un peuple et les louanges de la cité? Parlerai-je ici de ces solitaires, de ces vierges, de ce clergé qui se pressent avec tant de respect autour des reliques des Saints? Ah ! je ne puis que m'écrier avec le Prophète : SEIGNEUR, QUE VOTRE PUISSANCE EST INFINIE! QUI POURRAIT DIGNEMENT RACONTER VOS LOUANGES? Oui, mon bonheur est trop grand aujourd'hui; je surabonde de joie en voyant que la cité impériale est maintenant un désert;-vous l'avez laissée, vous l'avez abandonnée pour suivre les martyrs. Je n'avais jamais vu toutes les richesses de l'Église de Constantinople, et aujourd'hui je les ai soies les yeux tout entières, en vous voyant ici réunis. GRAND DIEU ! que de brebis chéries et pas un loup! Que de ceps précieux et pas une épine ! Que de tiges de froment et pas une de zizanie! »

Chrysostome, après avoir exalté la pompe et la magnificence de cette solennité, appelle l'attention de ses auditeurs sur la personne de l'impératrice : il loue son zèle, sa piété; il la montre pendant tout le trajet attachée à la châsse sacrée, attirant sur elle tous les regards par sa foi vive et son courage. « Soyez donc mille et mille fois bénie, auguste princesse ! Ce cri de notre cour, nous le faisons entendre aujourd'hui et il sera répété dans la suite par toutes les générations. Oui, ce qui se passe en cet instant sera connu de tous les peuples jusqu'à la tin des siècles et dans tous les lieux que le soleil éclaire de ses rayons; et toutes les générations rediront la piété, le courage et la charité de celle qui ne fut si grande, que pour faire servir sa grandeur et la noblesse de son diadème au triomphe et à la gloire des Saints et des Martyrs. »

XXXIII. La solennité ne se termina point ce jour-là même, mais dès le lendemain l'empereur Arcade vint à l'église de Saint-Thomas avec toute la cour et l'armée. Chrysostome commence ainsi le discours qu'il fit en cette occasion : « BÉNI SOIT DIEU, mes frères, QUI MET SA PAROLE SAINTE EN MA BOUCHE (1)! Oh! qu'elle est grande, la force et la puissance des martyrs! Hier nous avons vu une noble impératrice et avec elle la cité tout entière; aujourd'hui c'est notre auguste empereur et sa brillante armée qui viennent rendre leurs hommages aux restes précieux des saints; c'est la foi et la piété qui les amènent au pied des autels. Spectacle admirable! Celui qui dispense les grâces et les bienfaits à tout l'univers vient en ce moment solliciter l'intercession des saints, et son armée redoutable, après avoir déposé ses lances et ses boucliers, se prosterne humblement devant ces sacrés ossements et se met avec confiance sous la protection de ces glorieux martyrs. »
 
 

1. Homil. 3.
 
 

Après ce début et l'éloge de l'empereur Arcade, Chrysostome, inspiré par la vue de ces reliques vénérées; compare les souffrances des martyrs à la gloire dont ils jouissent sur la terre et dans le ciel. Il exhorte ses auditeurs à mépriser les maux de cette vie dans l'espérance des récompenses immortelles. « Dieu ne les permet qu'afin de détacher nos cours de ce monde et de nous faire soupirer après le repos et les biens de l'Éternité. Pour les obtenir, imitons la foi, le courage et la constance des martyrs; comme eux, ne tenons aucun compte des biens présents et dirigeons toute notre ambition vers les richesses et la gloire du ciel.

XXXIV. « Ces vertus, nous pouvons les pratiquer encore, quoique la cruauté des tyrans ne persécute plus l'Église. Si les bûchers ne sont plus allumés, nous avons à réprimer nos mauvais désirs plus ardents que les bûchers. Nous ne sommes plus exposés aux dents des bêtes féroces, mais nous avons à combattre les transports de la colère, plus cruelle encore; nos flancs ne sont plus déchirés par les ongles de fer, mais nous avons à souffrir les tortures de l'envie qui dévore notre âme. Combattons avec courage tous ces vices, animons-nous, préparons-nous à ces combats par la méditation des vérités de la foi chrétienne, afin qu'après avoir travaillé et coin battu pendant de courts instants, nous soyons éternellement couronnés avec Jésus-Christ et ses Saints dans le ciel. »

Telle fut la première année de l'épiscopat de Chrysostome; son zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ne se ralentit pas; plus il approchait du but, plus il se hâtait d'arriver; il semble même, à voir son ardeur pour les oeuvres saintes, qu'il avait un secret pressentiment de la courte durée de son épiscopat. Comme le voyageur attardé qui voit venir la nuit et les ténèbres, il voulait mettre le temps à profit, et par la vivacité de sa foi, l'ardeur de sa charité et la multiplicité de ses travaux, parcourir en peu de temps une longue carrière et recueillir une abondante moisson. Ouvrier infatigable de la vigne du Seigneur, il la cultivait avec soin, il n'épargnait ni ses peines, ni ses sueurs pour lui faire produire de bons fruits. Aussi, appelé parle père de famille presque à la dernière heure du jour, il fit pour ainsi dire en quelques instants ce que d'autres appelés dès l'aurore ne peuvent accomplir en plusieurs années. Tel nous l'avons vu pendant cette première année, tel il fut les années suivantes, toujours aussi ardent pour la réforme et la sanctification de ses diocésains, prêchant sans cesse la parole du salut, dirigeant son clergé, soutenant dans la route les moines, les vierges et les veuves, consolant les affligés, visitant les malades, soulageant les pauvres, reprenant les vices, abolissant les abus, honorant la religion et l'Église, défendant ses dogmes et vengeant sa sainte morale contre les attaques des sectes corrompues, instruisant, édifiant les peuples par ses discours et les entraînant sur ses pas dans les sentiers de la vertu par ses saints exemples. Laissons-le occupé à toutes ses oeuvres, et considérons-le dans quelques-uns des événements particuliers et extraordinaires qui survinrent les années suivantes.

LIVRE CINQUIÈME. Histoire du saint depuis la disgrâce d'Eutrope, 400, jusqu'au conciliabule du chêne, 402.
 

I. Comme la flamme s'élève, s'accroît et devient de plus en plus ardente et vive à mesure qu'elle trouve une matière plus abondante et plus propre à la nourrir; ainsi le zèle apostolique s'échauffe et s'agrandit à proportion des obstacles qu'il rencontre, des sacrifices qui lui sont imposés et des bonnes oeuvres qu'il opère. Plus l'homme apostolique a fait, plus il veut faire : comme il tire de Dieu toute sa force, et que le succès n'est point son unique mobile, il ne se laisse jamais décourager par les difficultés. De même qu'une fontaine coule toujours, quoique personne ne vienne y puiser; qu'un banquier reste à son comptoir, lors même que personne né vient l'y visiter; ainsi le prêtre, qu'anime une charité ardente, continue à travailler au salut des peuples; sans être arrêté par la stérilité du champ qu'il cultive. Telles sont les idées que nous donne du véritable zèle le saint évêque de Constantinople; tel fut aussi celui qu'il déploya non-seulement dans l'administration de son diocèse, mais encore dans une multitude d'autres affaires dans lesquelles, par la volonté de Dieu, il se trouva  engagé.

            II. Quelque attaché qu'il fût à la ville de Constantinople et à son peuple, il n'oubliait cependant pas sa chère ANTIOCHE. La foi vive et la piété sincère de ses habitants étaient sans cesse présentes à son esprit; il se souvenait surtout de la bonté de FLAVIEN, son évêque. Voulant témoigner l'attachement et l'amour qu'il avait conservés pour Antioche et pour son pasteur, il travailla de tout son pouvoir à éteindre le schisme funeste qui depuis tant d'années divisait non-seulement les fidèles de cette Église, mais encore les évêques d'Orient, ceux d'Égypte et d'Occident, au sujet de Paulin et de Mélèce, auquel avait succédé Flavien. Pour réussir dans cette entreprise difficile, il pria Théophile, patriarche d'Alexandrie, de s'unir à lui et de travailler à mener cette affaire à une heureuse solution. D'un commun accord, on choisit Acace, évêque de Bérée, et le prêtre Isidore d'Alexandrie avec quelques députés de l'Église d'Antioche, pour aller en ambassade à Rome. Ils y portèrent le décret de l'élection de Chrysostome; ils négocièrent surtout avec succès l'affaire d'Antioche, et revinrent en Égypte d'où Acace retourna en Syrie, portant à Flavien des lettres pacifiques du pape saint Anastase Ier et des évêques d'Égypte et d'Occident. C'est ainsi que finit ce schisme malheureux qui avait fait constamment gémir Chrysostome, et dont l'extinction fut l'oeuvre de son zèle et de sa charité.

III. Cette entreprise si heureusement terminée, il régla les affaires des églises de la Thrace et de la province de Pont; car sa sollicitude s'étendait au loin, et celui qui autrefois regardait la conduite d'une seule âme comme un fardeau trop pesant pour sa propre faiblesse, qui lors de son entretien avec Basile lui avait avoué que la crainte de l'épiscopat avait failli le faire mourir, se trouvait actuellement chargé de la surveillance et des intérêts spirituels de vingt-huit diocèses : c'est que l'onction sacrée donne des forces et du courage, et qu'il n'est rien que ne puisse faire, avec l'aide de la grâce, le prêtre qui est humble et qui, se défiant de lui-même, met toute sa confiance dans le secours et la protection du ciel.

IV. L'année 398 devait être fatale à la Religion chrétienne selon les oracles des païens. Étonnés de voir cette religion prospérer et s'étendre jusqu'aux extrémités du monde malgré la puissance des princes, les raisonnements des philosophes et la rage des bourreaux qui inondaient de sang les villes et les provinces, ils avaient attribué non à la puissance divine, mais aux artifices de la magie cette merveilleuse propagation, et leurs oracles avaient prédit que Pierre, chef de cette religion, n'ayant établi le maléfice que pour l'espace de trois cent soixante-cinq ans, la religion chrétienne devait cesser aussitôt ces années révolues. Les trois cent soixante-cinq années comptées depuis la première prédication de saint Pierre se terminaient en 398. Les païens qui restaient dans l'empire (et il en restait encore un grand nombre, malgré les lois des empereurs qui défendaient les sacrifices et qui ordonnaient la démolition des temples,) étaient dans l'attente de ce qui allait arriver. Ils parlaient des oracles rendus en leur faveur; ils s'agitaient, ils commençaient à lever la tête comme des hommes qui devaient bientôt reparaître sur la scène du monde et prendre leur revanche. Ce fut sans doute ce mouvement qui provoqua de nouvelles lois contre l'idolâtrie de la part des empereurs Arcade et Honorius. Le premier ordonna la démolition des temples païens dans les campagnes; le second confirma la même ordonnance, mais il voulut qu'on les conservât dans les villes comme monuments; l'un et l'autre prince livrèrent à la vindicte des lois quiconque était convaincu d'avoir sacrifié aux idoles ou pratiqué des superstitions païennes, 399.

V. Chrysostome profita de la faveur des lois pour hâter la ruine du paganisme. Il envoya des hommes apostoliques aux Scythes nomades campés près du Dainitié, et ces peuples se convertirent à la foi; il fit chasser du territoire de Cyr les Marcionites qui y répandaient leurs erreurs. Un grand nombre de moines pieux et zélés qu'il envoya et qu'il entretint à ses frais, attaquèrent l'idolâtrie dans la Phénicie où elle semblait s'être retranchée comme dans une citadelle inexpugnable; les temples d'idoles, les bois, réceptacles impurs des superstitions et des mystères, tombèrent sous les coups de ces missionnaires, et les païens reconnaissant la fausseté de leurs oracles se convertirent en grand nombre. Saint Porphyre, évêque de Gaze, en Phénicie, rendit au Seigneur de grandes actions de grâces pour les secours qu'il lui avait ménagés par le moyen de l'évêque de Constantinople.

VI. Pendant que ses missionnaires convertissaient les Scythes et les Phéniciens idolâtres, lui-même cherchait à ramener à la croyance catholique les Goths tombés dans l'arianisme sous l'empire de Valens et. par lés artifices d'Eudoxe, évêque de Constantinople, qui avait perverti la foi d'Ulphilas, leur premier évêque. Quoique Chrysostome ignorât la langue de ces peuples barbares, qui étaient très-nombreux dans la ville et hors des murs de Constantinople, son zèle industrieux trouva cependant le moyen de les instruire. Ayant ordonné beaucoup de diacres et de prêtres habiles dans cette langue, il leur donna une église particulière dédiée à l'apôtre saint Paul.

            Les barbares s'y réunissaient fréquemment, et les prêtres ordonnés par Chrysostome leur faisaient des instructions pour les désabuser de l'erreur et les ramener à la vraie foi.

Le saint évêque, malgré ses autres occupations, s'y rendait assidûment, confirmant par sa présence la doctrine qui était enseignée; quelquefois il leur parlait lui-même par interprète.

Un jour, ayant fait lire dans l'assemblée quelques textes choisis de l'Écriture et traduits en langue gothique, il s'écria : « Que ne m'est-il donné de voir ici réunis tous les savants, tous les philosophes de la Grèce, afin de les convaincre de la force de la Croix, de la puissance du divin Crucifié et de la beauté incomparable de l'Église ! Que ne puis-je leur montrer combien diffèrent entre elles les doctrines humaines et les doctrines divines! Les erreurs de la philosophie humaine ont été réfutées et convaincues de fausseté dans les lieux mêmes où elles ont pris naissance, tandis que les enseignements sacrés de la foi exercent leur puissance jusque sur les peuples étrangers. Les oracles divins sont lus non-seulement dans la Judée, mais dans toutes les contrées du monde, chez les Scythes, chez les Thraces, chez les Sarmates et chez les Maures; tous les peuples les lisent et les méditent dans leur propre langue; nous en voyons aujourd'hui la preuve consolante. »

La traduction dont parle Chrysostome était sans doute celle des Livres saints en langue germanique, faite par l'évêque Ulphilas; c'est le plus ancien document écrit que nous ayons dans les langues du Nord. Dieu bénit le zèle et les travaux du saint pontife, et il eut la consolation de ramener à la foi de l'Église un grand nombre de ces hérétiques.

VII. Mais, en s'occupant de leur conversion, Chrysostome n'en continuait pas moins ses prédications aux habitants de Constantinople. Le peuple l'écoutait avec une incroyable avidité. Bientôt l'enthousiasme de la foule fut si grand, le désir d'entendre l'orateur et de ne perdre aucune de ses paroles fut poussé si loin que Chrysostome, craignant que quelqu'un de ses auditeurs ne fût écrasé ou étouffé au milieu de cette multitude empressée, se vit obligé d'abandonner la tribune où il prêchait habituellement, et de se placer au milieu de la vaste église sur une espèce de jubé destiné aux lecteurs. C'est de là qu'environné de plusieurs milliers de fidèles, il expliquait les Actes des Apôtres, et il le faisait toujours avec une éloquence si douce et si lumineuse, si chaleureuse et si persuasive, si variée et si abondante, qu'il était souvent interrompu par des acclamations et des applaudissements prolongés.

VIII. Un événement extraordinaire, un vrai miracle vint confirmer sa doctrine, confondre l'hérésie et affermir dans la foi les vrais fidèles. Constantinople renfermait un grand nombre de dissidents. Ariens, anoméens, marcionites, manichéens, macédoniens, toutes les sectes y avaient des adeptes. Chrysostome, en expliquant les Livres sacrés, ne manquait jamais d'expliquer la doctrine catholique et de réfuter l'erreur opposée, toutes les fois que le texte lui en fournissait l'occasion. Ses discours avaient ramené déjà beaucoup d'âmes égarées, et de ce. nombre était un personnage assez distingué qui était tombé dans l'hérésie des macédoniens. Cet homme, après avoir ouvert les yeux à la lumière et s'être sincèrement converti, voulut procurer le même bonheur à sa femme engagée dans les mêmes erreurs qu'il avait lui-même abjurées. Depuis longtemps il la pressait de suivre son exemple et de se réunir aux vrais enfants de l'Église. Mais cette femme obstinée dans l'hérésie, retenue par d'autres femmes ses amies, refusait de l'entendre et, au lieu de se rapprocher de la foi, s'en éloignait chaque jour davantage. A la fin, voyant que tous ses efforts étaient inutiles, et que les conseils, les leçons, les bons exemples et même les prières ne faisaient qu'enflammer la résistance et l'obstination de sa femme, il résolut d'employer l'intimidation et les menaces. Il lui déclara que, puisqu'elle refusait de se réunir à lui dans la croyance véritable, il se voyait dans la nécessité de se séparer d'elle pour jamais. Cette femme perverse, qui voulait à tout prix éviter une séparation et en même temps rester dans ses erreurs, lui promit tout ce qu'il désirait et fit semblant de se convertir. Mais bientôt elle sentit combien Dieu déteste la dissimulation et quelle est la force de son bras tout-puissant. Un jour se trouvant à l'église, elle se vit dans la nécessité de recevoir dans ses mains, comme le reste des fidèles, la sainte Eucharistie. Au lieu de consommer les sacrées espèces, elle se baisse comme pour prier, et laissant l'Eucharistie, elle prend du pain commun que lui donne secrètement une servante complice de sa dissimulation et de son sacrilège. Mais, ô prodige ! le pain ordinaire qu'elle essaye de manger se convertit en pierre et dans sa bouche et dans sa main. Effrayée de ce miracle et craignant pour elle les châtiments du ciel, elle court à l'heure même se jeter aux pieds du saint évêque, lui déclare tout ce qui s'est passé et, fondant en larmes, elle lui montre cette pierre extraordinaire dans laquelle apparaissait l'empreinte même de ses dents.

Chrysostome, après l'avoir exhortée à bénir la puissance et la bonté de Dieu, qui par ce prodige signalé voulait l'arracher à l'erreur, lui imposa la pénitence et. la réconcilia avec l'Église.

La conversion de cette femme fut sincère et durable. Dès ce moment elle s'attacha à la foi de l'Église catholique, au sein de laquelle elle eut le bonheur de vivre et de mourir.

Cet événement, dit Sozomène qui le rapporte, peut paraître incroyable à ceux qui n'ont pas une connaissance exacte de la puissance et de la bonté de Dieu, et qui sont accoutumés à nier les vérités les plus avérées, mais pour dissiper leurs doutes et se convaincre de la vérité du fait, ils peuvent visiter le trésor de l'église de Constantinople; ils y verront encore la pierre miraculeuse qui atteste la réalité du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie et tout à la fois la clémence et la justice du Seigneur.

IX. Arcade et Honorius avaient succédé à Théodose, leur père, et régnaient l'un en Orient, l'autre en Occident; mais en héritant de son trône et de sa fortune, ces deux princes, comme nous l'avons dit, n'avaient hérité ni de sa valeur, ni de son habileté, ni de son génie, ni de sa gloire. C'est de leur règne surtout que date la décadence de la puissance romaine, qui eut pour cause principale la faiblesse des empereurs, laquelle à son tour produisit la corruption des ministres, la dépravation des moeurs, et l'ascendant que prirent les Barbares.

X. Arcade qui régnait en Orient avait atteint en 399 sa vingt-deuxième année. Tous les soins de Théodose, ses leçons, ses exemples n'avaient pu faire naître en lui les qualités nécessaires au gouvernement d'un grand empire. La nature lui avait refusé ses dons. Il était sans esprit, sans jugement, sans fermeté, également incapable d'agir par lui-même ou de prendre des autres un bon conseil et de le suivre avec constance. Son extérieur n'avait rien qui pût couvrir ses défauts; sa taille mince et petite, son visage sec et basané, un parler traînant, des yeux endormis et qui ne s'ouvraient qu'avec peine, tout annonçait la faiblesse de son âme. L'histoire ne lui attribue d'autres vertus, que la douceur et quelque zèle pour la religion, mais ces deux qualités si précieuses dans un prince furent toujours, chez lui exploitées par ses ministres et par les eunuques du palais, qui les firent tourner trop souvent au détriment de la religion et des intérêts du peuple.

XI. Arcade était surtout dominé par un eunuque déjà avancé en âge, vil jouet de la fortune, rebut de la plus infâme débauche, avare, cruel, ambitieux, flatteur et hypocrite : c'était Eutrope. Cet homme, né en Arménie, cent fois vendu et revendu comme esclave, était parvenu par la protection du général Abundantius à obtenir une place entre les derniers eunuques du palais. Par sa souplesse il avait attiré l'attention de Théodose qui l'honora de quelque confiance; ce fut lui que cet empereur envoya en Égypte consulter nu saint solitaire sur l'issue de la guerre contre Eugène. Après la mort de Théodose, Eutrope s'empara insensiblement de l'esprit d'Arcade. Rufin, qui était alors ministre, avait le projet de faire épouser sa fille à l'empereur. Eutrope fit échouer ce projet et par ses avis Arcade épousa Eudoxie (Aelia Eudoxia), fille du comte franc Bauton qui avait été consul en 385. Après la mort malheureuse de Rufin, l'eunuque Eutrope, protégé par Eudoxie, s'empara de toute l'autorité et devint successivement grand-chambellan, ministre et enfin consul en 399. Mais pour arriver à ce haut point de fortune, Eutrope n'avait reculé devant aucun moyen, quelque bas ou injuste qu'il fût. Devenu par ses flatteries maître absolu de la volonté du faible empereur, il sut profiter de son ascendant pour écarter tous ceux qui, à la cour ou dans les provinces, portaient ombrage à son ambition. Les uns furent abaissés, les autres disgraciés, quelques-uns même exilés; il lit confisquer à son profit les biens d'Abundantius son bienfaiteur qu'il envoya en exil. Son audace s'accrut de jour en jour à mesure que grandissait sa puissance, et bientôt son avarice et sa méchanceté ne connurent plus de bornes. Il vendait les charges publiques, créait on supprimait les emplois, ruinait les particuliers et foulait aux pieds la noblesse dont il était méprisé. A ses yeux le mérite était un crime; sous son gouvernement les hommes de talent et de vertu furent persécutés à outrance, et les déserts de la Libye se remplirent d'une multitude d'illustres exilés. Parmi les hommes qui avaient du crédit à la cour, nul ne portait plus d'ombrage à Eutrope que Timase, général renommé par sa bravoure et ses exploits. L'eunuque résolut sa perte, et il ne réussit. que trop bien dans cette honteuse entreprise. Timase fut exilé dans les déserts de l'Égypte, où il mourut misérablement. Son fils disparut aussi. Sa femme Pentadie, célèbre par les persécutions qu'elle endura depuis pour la cause de saint Chrysostome, voulant échapper aux poursuites et à la vengeance d'Eutrope, se réfugia dans l'église où déjà se trouvaient réunies un grand nombre de personnes qui fuyaient les fureurs de ce barbare.

XII. Les églises étaient alors un asile inviolable, toujours ouvert à ceux qui étaient poursuivis. Ce droit d'asile avait commencé sous Constantin. Une loi de Théodose porte que les fugitifs seront en sûreté non-seulement près de l'autel et dans l'enceinte du temple, mais dans tous les lieux qui y sont attenants, chambres, Maisons, jardins, cours, galeries et dans tout ce qui constitue la maison de l'évêque. L'Église, toujours attentive au bien de ses enfants, avait consacré cette loi des empereurs par ses canons. Un concile d'Orléans porte qu'il est défendu d'enlever non-seulement de l'église, mais du parvis et de la maison de l'évêque ceux qui s'y seront réfugiés; que l'on ne pourra les livrer qu'après avoir fait prêter serment à ceux qui les poursuivent de ne leur faire souffrir ni peine ni mutilation. Le concile impose cependant aux réfugiés l'obligation de satisfaire. Cette loi sur les asiles était nécessaire dans les siècles barbares; car les faibles avaient besoin de la protection de l'Église contre la cruauté des riches et des puissants du siècle. Elle avait été portée non point pour mettre les criminels à l'abri des poursuites de la justice, ni pour diminuer l'autorité des lois et des magistrats, mais pour fournir un refuge aux innocents injustement accusés, et laisser aux juges le loisir d'examiner mûrement les cas incertains et difficiles. Le droit d'asile mettait les accusés à couvert de la vengeance et des voies de fait, et donnait aux évêques le temps d'intercéder pour les coupables. On sait que saint Ambroise sauva souvent la vie à des malheureux dont la tête était en danger, entre autres à Cresconius, qui, condamné aux bêtes, se réfugia dans l'église. Le saint évêque l'arracha à la fureur des soldats et du peuple qui le poursuivaient pour le jeter dans l'Amphithéâtre.

Cette loi sacrée des asiles établie par les lois civiles et ecclésiastiques contrariait les vues de l'eunuque Eutrope. Pour satisfaire ses mauvais instincts et exercer plus sûrement sa vengeance, il la fit révoquer par l'empereur Arcade; elle fut abrogée le 27 juillet 398.

XIII. Chrysostome ne put souffrir en silence la destruction des libertés et des immunités de l'Église. Il éleva la voix avec force, mais inutilement. Depuis quelque temps Eutrope, étourdi et enflé par sa fortune, n'écoutait plus les avis du saint évêque. C'est en vain qu'il le rappelait à lui-même, qu'il lui parlait de la caducité des richesses et des honneurs du monde. Ces discours, loin de le rappeler à la vertu, aigrirent tellement son esprit qu'il devint bientôt l'adversaire déclaré du saint prélat. Le ministre d'Arcade maintint la révocation de la loi contre les asiles, et, en la maintenant, il s'estima heureux de pouvoir blesser l'évêque dans les sentiments les plus chers à son cour, son amour pour les malheureux et son zèle pour l'indépendance et les libertés de l'Église. L'insensé ! il courait à sa perte; il creusait l'abîme où il devait être précipité. Bientôt il devait lui-même se réfugier dans cette église et embrasser cet autel dont ii violait en ce moment les droits et les privilèges.

Dès ce moment ses vexations contre les hommes honnêtes, ses rapines, ses concussions, son orgueil et son arrogance s'accrurent de jour en jour. Tout tremblait et pliait devant lui. Ses faveurs étaient réservées aux eunuques du palais, sa protection acquise à des hommes sans aveu qui lui prodiguaient les flatteries les plus ridicules, jusqu'à l'appeler le père de l'empereur. Le peuple se prosternait à ses pieds sur les chemins et dans les places publiques. L'adulation et la crainte lui avaient élevé des statues de tous les métaux, sous toutes les formes et dans tous les quartiers; on en voyait même une dans la salle du sénat, décorée d'une inscription fastueuse où l'on relevait son illustre naissance et ses exploits guerriers. Il y était nommé le troisième fondateur de Constantinople après Bysas et Constantin. Maître absolu d'Arcade, il se fit donner le titre de patrice et nommer consul; il poussa même ses prétentions jusqu'au trône impérial (399). Il serait peut-être parvenu à cette suprême élévation, tant il y avait de faiblesse et de dépravation dans l'empire, mais il n'en eut pas le temps.

C'était la première fois que l'on voyait le titre de consol donné à un eunuque; ce fut aussi la dernière. Arcade n'osa point informer Honorius son frère dé cette indigne promotion, quelle poète Claudius appelle une monstrueuse monstruosité; toutes les âmes honnêtes en furent révoltées.

XIV. Gaïnas, général renommé qui commandait les Goths établis dans la ville et les faubourgs de Constantinople, ne put supporter plus longtemps un pareil scandale; il résolut au péril même de sa vie d'en finir avec l'injustice et la tyrannie. Il s'en ouvre à Tribigilde son parent, capitaine de sa nation, intrépide, entreprenant et mécontent de la cour qui avait mal récompensé ses services. Tribigilde entre dans ses vues, et ces deux hommes s'unissent pour renverser la puissance d'Eutrope. Sous prétexte de passer en revue ses troupes, Tribigilde quitte Constantinople. Arrivé à Nacolie en Phrygie, il fait prendre les armes à sa cohorte et met tout le pays à feu et à sang. Les mécontents se joignent aux révoltés ; bientôt il se forme une armée considérable qui ravage la Phrygie et la Lydie et porte l'effroi jusqu'aux portes de Constantinople. Eutrope envoie Gaïnas et Léon contre les troupes de Tribigilde; mais celui-ci, favorisé par la connivence de Gaïnas, remporte des victoires et continue ses ravages. Constantinople est dans. l'alarme, Arcade tremble sur son trône; c'est ce que demandait Gaïnas: Il écrit à l'empereur que Tribigilde est invincible, que le ciel semble se déclarer pour lui, que la terre lui enfante des soldats; qu'il marche vers l'Hellespont, qu'il faut se résoudre à perdre l'Asie, si on ne lui accorde ses demandes; que pour lui il manque des forces nécessaires

pour arrêter ce torrent; qu'il n'est capable que de donner un bon conseil : c'est de livrer Eutrope, puisque Tribigilde offre la paix à cette condition; que le ministre, s'il aime l'État, ne peut se refuser au salut de l'empire, et qu'après tout il est raisonnable de sauver l'empereur aux dépens du ministre. En même temps l'empereur reçoit la nouvelle que le roi de Perse est prêt à passer le Tigre, et que l'Orient va bientôt ressentir tous les maux que lui a déjà causés plus d'une fois la valeur opiniâtre de Sapor.

XV. Il n'en fallait pas tant pour faire trembler Arcade. Il s'agite, il se trouble, il hésite; mais le pernicieux ministre aurait peut-être encore triomphé de la haine publique, si l'impératrice n'avait achevé de le perdre. Eutrope, maître de l'empereur, voulait aussi dominer la fière Eudoxie. Dans une contestation qu'il eut avec elle, il alla jusqu'à la menacer de la chasser de la cour. L'impératrice si indignement outragée prend ses enfants entre ses bras et court se jeter aux pieds de son époux. Là, fondant en larmes, représentant avec les traits les plus vifs l'insolence d'un vil eunuque, elle demande à grands cris justice, protection et vengeance. C'en est fait, Arcade est blessé dans ses plus chers sentiments; il ouvre les yeux, sa colère éclate; il signe à l'instant même l'arrêt d'Eutrope, lui ordonnant de quitter la cour avec défense, sous peine de la vie, de se présenter jamais devant lui.

XVI. Eutrope est frappé comme par la foudre; l'horreur de ses crimes, les cris de ses victimes, la haine publique qu'il a méritée, la multitude d'ennemis qu'il s'est faits, le sort funeste de Rufin qu'il n'avait que trop imité, se présentent à ses réflexions. Sa perte est assurée: plus d'amis, plus de ressources, il ne voit que des bourreaux et des supplices. Accablé de terreur, égaré et tout hors de lui-même, il entend déjà les pas des satellites, qui viennent le saisir; il cherche son salut dans la fuite, il court se réfugier dans l'église.

L'empereur envoie sa garde pour l'arracher de cet asile; mais Chrysostome s'oppose à la violation du lieu saint, et défend cet homme coupable qui depuis longtemps était son ennemi mortel. On saisit le saint évêque, et en le conduit au palais comme un rebelle; Chrysostome paraît d'un air intrépide devant l'empereur, et obtient qu'Eutrope puisse demeurer en sûreté dans l'enceinte sacrée. Cependant tous les soldats qui se trouvent à Constantinople s'assemblent autour du palais, et poussant de grands cris, faisant retentir le bruit de leurs armes, ils demandent Eutrope pour en faire justice. L'empereur est obligé de se montrer, et ce n'est qu'à force de prières et même de larmes qu'il parvient à calmer la colère de cette foule mutinée toute prête à violer l'asile que l'Église a offert au coupable.

XVII. La nuit se passe dans une extrême agitation. Le lendemain le peuple se rend en foule à l'église. Tous les yeux sont fixés sur Eutrope. On aime à voir ce lion abattu , cet homme orgueilleux et injuste, ce scélérat tombé de la plus haute puissance dans le plus profond mépris, maintenant pâle, tremblant, embrassant les colonnes du sanctuaire et caché dans l'église qu'il a méprisée.

A sa vue la foule est violemment agitée; des murmures, des cris d'indignation se font entendre; de toutes parts on appelle sur le criminel eunuque la vengeance, les supplices et la mort. Chrysostome accourt, il profite de la circonstance pour instruire son peuple et calmer sa fureur. C'est à cette disgrâce d'Eutrope que nous devons le discours célèbre sur la vanité des grandeurs humaines. On nous pardonnera de céder au plaisir de le reproduire en entier, parce qu'il est un des plus éloquents que nous ait transmis l'antiquité.

« Si jamais l'on a dû s'écrier : VANITÉ DES VANITÉS ET TOUT N'EST QUE VANITÉ! c'est sans doute dans la conjoncture présente. Où est maintenant tout ce faste du consulat? où sont ces marques d'honneur et de distinction? qu'est devenu cet appareil des festins et des jours de réjouissance? où sont ces choeurs de musiciens et de danseurs, ces tapis précieux et ces couronnes? ou est cette agitation de toute la ville, ces applaudissements du Cirque, ces acclamations des spectateurs prodiguées par ta flatterie? Tout s'est évanoui. Un vent impétueux a soufflé, et l'arbre superbe, ébranlé jusque dans ses racines, s'est vu dépouillé de toutes ses feuilles, et ne montre plus que des rameaux nus et déshonorés. La violence du vent a été si grande, que le tronc même a éprouvé de rudes secousses, et que l'arbre est menacé d'être arraché entièrement de la terre. Où est maintenant cette foule de faux amis? où sont ces repas animés par la joie et ce nombreux essaim de parasites? où sont ces vins exquis versés avec abondance et ces apprêts d'une table recherchée? où sont ces hommes attachés à la fortune, dont toutes les paroles et les actions ne tendaient qu'à plaire? Tout cela n'était qu'un songe de la nuit, qui s'est évanoui avec le jour; ce n'étaient que des fleurs du printemps qui se sont toutes séchées et qui ont passé avec la saison; c'était une ombre qui a disparu, une vaine fumée qui s'est dissipée, une vapeur légère qui s'est exhalée, une vile poussière que le vent a emportée. Aussi ne nous lasserons-nous pas de répéter ces paroles de l'Esprit.-Saint : VANITÉ DES VANITÉS ET TOUT N'EST QUE VANITÉ ! Il faudrait que ces paroles fussent écrites partout, dans la place publique, dans les carrefours; sur les murs et sur les portes de nos maisons, sur vos vêtements même, mais surtout qu'elles fussent gravées dans tous les coeurs, et qu'on les méditât sans cesse. Oui, puisque les fausses apparences des choses, puisque des masques vains et trompeurs sont aux yeux de presque tores les hommes des objets réels et solides, il faudrait que tous les joncs, dans tous les repas, dans toutes les assemblées; on dit aux autres et qu'on entendit de leur belle ces paroles : VANITÉ DES VANITÉS ET TOUT N'EST QUE VANITÉ !

« Ne vous disais-je pas; Eutrope, ne vous répétais-je pas continuellement que les richesses ne sont que des esclaves fugitifs? Et vous ne vouliez pas me croire. L'expérience vous a éclairé et ne vous a que trop appris que les richesses ne sont pas seulement des esclaves fugitifs, qu'elles sont homicides et meurtrières, puisqu'elles vous font craindre et trembler pour vos jours? Ne vous disais-je pas, lorsque vous vous offensiez de ma sincérité, que je vous aimais plus que vos flatteurs; que moi, qui vous faisais des reproches, j'étais plus ami de votre personne que ceux qui vous prodiguaient de faux éloges N'ajoutais-je pas à ces discours, que les blessures des amis sont plus salutaires que les caresses des ennemis? Si vous aviez souffert mes blessures, leurs caresses ne vous auraient pas porté le coup mortel. Mes blessures donnent la santé, leurs caresses font une plaie incurable. Où sont maintenant, où sont ces hommes qui vous versaient le vin à pleines coupes, qui faisaient écarter le peuple devant vous dans la place publique, qui publiaient partout vos louanges! Ils ont pris la fuite, ils ont renoncé à votre amitié, ils cherchent leur sûreté dans vos périls.

Pour nous, notre conduite est bien- différente. Nous avons souffert vos emportements dans votre élévation; et dans votre chute nous vous soutenons, nous vous défendons de tout notre pouvoir. L'Église, à qui vous avez fait la guerre, vous ouvre un asile et vous reçoit dans son sein; les théâtres dont vous recherchiez les applaudissements, les théâtres qui nous attirèrent si souvent votre indignation, vous ont abandonné et trahi. Nous ne cessions cependant de vous dire : Que faites-vous? Vous vous déchaînez contre l'Église, vous vous précipitez vous-même dans l'abîme. Tous nos avis ont été inutiles. Cependant les cirques, pour lesquels vous avez épuisé vos trésors, se sont armés contre vous; tandis que l'Église persécutée par vous injustement s'empresse de voles tirer de l'abîme où vous êtes plongé.

« Si je parle ainsi, ce n'est point pour insulter à un malheureux étendu par terre, mais pour affermir ceux qui sont encore debout; non pour aigrir les plaies d'un homme blessé, mais pour garantir de tout accident ceux qui n'ont encore reçu aucune blessure; non pour enfoncer dans les flots celui qui a fait naufrage, mais pour instruire ceux qui naviguent heureusement, de peur qu'ils ne soient exposés à être submergés. Et quel est le moyen de nous mettre à l'abri des disgrâces? C'est de nous bien convaincre de l'instabilité des grandeurs humaines. Si cet homme dans la faveur eût craint une révolution, il n'en éprouverait pas aujourd'hui. Mais puisque les conseils de ses proches et des étrangers n'ont pu le rendre sage, vous du moins qui nagez dans l'abondance, profitez de son malheur. Rien de plus fragile que les choses humaines, et quelque expression qu'on emploie pour désigner leur néant, elle est toujours au-dessous de la réalité. Herbe des prés, fleurs du printemps, fumée, songe, aucun terme ne peut exprimer tout le vide des biens de ce monde, qui sont plus néant que le néant même. Mais non-seulement ces biens sont frivoles, ils sont même funestes; et nous en avons devant les yeux une preuve sensible. Qui jamais fut plus élevé que cet homme ? ne surpassait-il pas tous les mortels en richesses? n'était-il pas parvenu au comble des honneurs? n'était-il pas craint et redouté de tout l'empire? Et voilà qu'il est devenu plus misérable que les plus vils esclaves, plus tremblant que les prisonniers enfermés dans de noirs cachots, plus dénué que les indigents qui périssent de faim. Il voit chaque jour les épées aiguisées contre lui; il voit les supplices, les bourreaux, les tourments et la mort. Son ancienne prospérité est effacée de sa mémoire comme si elle n'avait jamais existé, et il ne jouit pas même des rayons du soleil : retenu et enfermé, ses yeux sont obscurcis en plein midi comme dans la nuit la plus profonde. Mais plutôt, quelque effort que nous fassions, nous ne pouvons représenter par nos discours tout le malheur d'un homme qui à chaque moment attend la mort. Mais qu'est-il besoin de nos paroles pour décrire sa situation déplorable, lorsque lui-même nous en a offert un tableau si frappant? Vous en fûtes témoin hier, lorsqu'on vint du palais pour le tirer d'ici par force et qu'il courut aux vases sacrés pour les embrasser : la pâleur de la mort était peinte sur son visage, tout son corps frissonnait et tremblait; sa voix était entrecoupée, sa langue bégayante; la crainte avait engourdi tous ses sens et l'avait rendu comme stupide. Ce n'est pas pour lui reprocher son abaissement ni pour insulter à son malheur que je rappelle ces circonstances, mais pour toucher vos cœurs, pour vous amener à la compassion et vous persuader qu'il n'est déjà que trop puni.

« Il en est parmi voles plusieurs d'assez cruels, d'assez impitoyables pour nous reprocher même de lui avoir donné un asile dans ce temple : c'est pour fléchir leur âme, c'est pour les adoucir, fille je leur fais la peinture de ses malheurs. Et pourquoi, je vous prie, seriez-vous indignés? Est-ce parce que celui qui a fait une guerre continuelle à l'Église y trouve un refuge? Mais on doit principalement glorifier Dieu de ce qu'il a réduit cet ennemi formidable à reconnaître lui-même la puissance de l'Église et sa clémence et sa puissance, puisque les persécutions qu’il lui a suscitées ont causé sa chute; sa clémente, puisqu'elle couvre maintenant d'un bouclier son persécuteur, qu'elle le cache à l'ombre de ses ailes, le tient à l'abri de toute violence, et que, sans songer aux maux qu'il lui a faits, elle lui ouvre son sein avec tendresse : action plus honorable que tous les triomphes, victoire éclatante qui confond les juifs et les gentils. Épargner un ennemi qui recourt à elle, lui montrer un visage serein, s'empresser seule de le recevoir lorsque tout le monde l'abandonne, le couvrir de son vêtement comme une mère tendre; le défendre contre le courroux du prince, contre les emportements du peuple, contre la haine publique; quoi de plus grand et de plus généreux! c'est là vraiment l'honneur et la gloire de l'autel. Quelle gloire, direz-vous, d'être touché et embrassé par un homme aussi coupable, par un déprédateur public et un concussionnaire? Eh quoi! je vous prie, une courtisane, une femme impure et chargée de crimes n'a-t-elle pas touché les pieds de Jésus? Et loin d'en faire un reproche à ce Dieu Sauveur, n'est-ce pas une raison pour l'admirer davantage, pour célébrer sa bonté infinie? Non, un Dieu pur n'était pas souillé par l'attouchement d'une femme immonde, mais une courtisane criminelle était sanctifiée par cette communication avec un Dieu pur et irréprochable. Ne songeons pas à nous venger, puisque nous sommes les disciples de Jésus-Christ, qui disait sur la croix : PARDONNEZ-LEUR, CAR ILS NE SAVENT CE QU'ILS FONT.

« Mais, direz-vous, cet homme lui-même par ses lois a fermé cet asile! Mais il vient lui-même abroger ces lois, il vient lui-même en reconnaître et en proclamer l'injustice. Prosterné au pied de l'autel, devenu un spectacle pour tout l'univers, il instruit tous les hommes par son silence et leur dit hautement : Craignez de vous livrer aux mêmes excès si vous ne voulez pas tomber dans la même infortune. Soir malheur est une grande leçon; et l'autel ne fut jamais plus éclatant, jamais il ne fut plus terrible que depuis qu'il tient ce lion enchaîné. Ainsi ce qui rehausse à nos yeux l'éclat de l’image d'un prince, ce n'est pas de le voir représenté assis sur le trône, revêtu de pourpre, le front ceint du diadème; rais de voir des barbares étendus à ses pieds, les mains liées derrière le dos et la tête tristement penchée vers la terre. Vous prouvez vous-mêmes par votre empressement à accourir dans ce temple, que ce malheureux n'a pas besoin d'employer des paroles touchantes pour nous instruire. Sa personne seule est pour nous en ce jour un grand spectacle. Aussi tous les fidèles: se rassemblent à l'envi, et je vois ici maintenant un peuple aussi nombreux que dans la solennité de Pâques :,tarit la disgrâce seule de cet homme nous invite tous et nous appelle d'une voix plus forte, d'une voix plus éclatante que le son de la trompette! Désertant la place publique, abandonnant vos maisons, hommes et femmes, vous accourez tous pour voir la faiblesse humaine confondue, la fragilité des choses de ce monde dévoilée et la figure hier si brillante d'une vile courtisane réduite aujourd'hui. à sa difformité naturelle. Oui, telle est la prospérité, ouvrage de l'injustice, que le malheur, comme une éponge effaçant toutes les couleurs étrangères, ne laisse plus paraître qu'un visage hideux et toutes les rides de la vieillesse; telle est l'infortune, qu'elle montre le plus abject dès hommes dans celui qui par son éclat éblouissait naguère tous les yeux.

« Quelle leçon pour tous ceux qui entrent ici ! Le riche voit précipité du faite de la grandeur celui qui faisait trembler toute la terre; il le voit humilié, aussi timide que le plus timide des animaux, attaché, enchaîné à cette colonne par la crainte, effrayé et tremblant. Frappé de cette vue et instruit par cet exemple, il réprime son orgueil, dépose sa fierté, et faisant sur les choses humaines d'utiles réflexions, il se retire convaincu de la vérité de ces paroles du prophète Isaïe : TOUS LES MORTELS SONT COMME L'HERBE DES CHAMPS ; TOUTE LA GLOIRE DE L'HOMME EST COMME LA FLEUR DES PRAIRIES, L'HERBE SÈCHE ET LA FLEUR TOMBE. L'HOMME SÈCHERA AUSSI PROMPTEMENT QUE L'HERBE, dit le Prophète-Roi, IL TOMBERA AUSSI VITE QUE LA FLEUR DE L'HERBE : SES JOURS NE SONT QU'UNE VAINE FUMÉE. Le riche se rappelle ces paroles et d'autres semblables. Ce spectacle n'est pas moins utile au pauvre qui en est le témoin. Consolé par cet exemple éclatant des révolutions humaines, loin de se mépriser lui-même, loin de gémir sur son indigence, il rend grâce à la pauvreté d'être pour lui un port tranquille, un asile sûr, une citadelle inaccessible; et souvent il aimerait mieux rester dans sa situation présente que de posséder un seul instant tous les biens de ce monde pour se trouver ensuite exposé à perdre la vie. Vous voyez quel insigne avantage procure aux riches et aux pauvres, aux grands et aux petits, aux personnes libres et aux esclaves, le refuge que cet homme est venu chercher au pied des autels. Vous voyez comme chacun trouve ici un remède et se retire guéri par ce seul spectacle.

« Suis-je parvenu à toucher vos coeurs, à en bannir tout mouvement d'indignation, à y étouffer tout sentiment de dureté? Vous ai-je enfin amenés à la compassion? Oui, sans doute; et j'en ai pour garant l'affliction que je vois peinte sur votre visage et les larmes abondantes qui coulent de vos yeux.

« Puis donc que la pierre dure est devenue un champ gras et fertile, produisons des fruits de miséricorde, et faisant paraître au dehors une riche moisson de pitié, allons nous jeter aux pieds du prince, ou plutôt invoquons à l'envi le Dieu bon, prions-le d'amollir lui-même l'âme du prince et de rendre son coeur sensible pour qu'il nous accorde une grâce entière. Nous voyons déjà que du jour où ce malheureux s'est réfugié dans ce temple, il est arrivé un grand changement. Lorsque les soldats en troupe se présentèrent à l'empereur, animés par les excès du coupable et demandant son supplice, le prince, instruit qu'il avait choisi l'Église pour asile, leur tint un long discours pour tâcher de les adoucir; il leur représenta qu'ils ne devaient pas considérer les fautes de celui contre lequel ils étaient justement indignés, mais ce qu'il avait pu faire de bien. Je lui sais gré, disait-il, de ses bonnes actions et je lui pardonne les autres comme une suite de la faiblesse humaine. Mais comme ils le pressaient toujours de venger la majesté impériale outragée, qu'ils jetaient des cris, trépignaient de colère, agitaient leurs piques et s'obstinaient à demander la mort du criminel, alors ce prince très-clément, versant un torrent de larmes, leur parla de la Table sainte que cet homme avait choisie pour asile, et parvint enfin à les apaiser.

« Il ne reste plus qu'à changer nous-mêmes à son égard. Eh ! quelle excuse auriez-vous si, lorsque l'empereur outragé oublie les injures qui lui ont été faites, vous montriez un ressentiment implacable, voles qui n'avez pas été attaqués directement? Pourrez-vous donc, au sortir de cette assemblée, participer aux saints mystères? Pourrez-vous demander à Dieu qu'il vous pardonne vos offenses comme vous pardonnez à ceux qui vous ont offensés; pourrez-vous prononcer la prière que le Seigneur nous met dans la bouche, si vous demandez la punition de celui qui vous a outragés? Il a commis de grands crimes, il s'est permis de grands excès, nous n'en disconvenons pas; mais c'est aujourd'hui le temps de la clémence et non celui de la rigueur, c'est le temps de la bonté et non celui de la justice, c'est le temps de la compassion et de la miséricorde et non celui du jugement et de la condamnation; c'est le temps de faire grâce et non celui d'infliger une peine. Ne nous livrons donc pas aux mouvements de la haine; mais plutôt prions le Dieu bon de prolonger la vie de ce coupable, de l'arracher au supplice dont il est menacé, afin qu'il puisse réparer ses fautes. Implorons tous pour l'Église et pour l'autel un empereur plein de clémence; conjurons-le d'accorder à la Table sainte la grâce d'un seul homme. Si nous nous portons à cette démarche, le prince lui-même y applaudira; Dieu l'approuvera avant le prince et récompensera abondamment cet acte de douceur. Car autant il abhorre l'homme dur et cruel, alitant il aime et chérit celui qui est doux et humain. Si c'est un juste, il lui prépare des couronnes plus brillantes; si c'est un pécheur, il oublie ses fautes, et c'est la récompense dont il paye sa tendresse pour son frère.

« JE VEUX LA MISÉRICORDE, dit-il, ET NON LE SACRIFICE. Enfin, vous voyez partout dans l'Écriture qu'il demande toujours la miséricorde, qu'il la représente comme un moyen de racheter ses péchés. C'est ainsi que nous-mêmes nous nous rendrons Dieu propice, que nous rachèterons nos péchés, que nous honorerons l'Église, que nous mériterons les louanges d'un prince clément et les applaudissements de tout le peuple. C'est ainsi que la douceur et la modération de notre ville seront admirées jusqu'aux extrémités de la terre, et que notre action sera célébrée par tous les peuples chez qui elle retentira. Si donc nous voulons jouir de ces grands avantages, allons nous jeter aux pieds de l'empereur, implorons-le, conjurons-le, arrachons ait péril un malheureux captif, notre suppliant, afin que nous obtenions nous-mêmes les biens à venir par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire et l'empire maintenant et toujours, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. »

XVIII. Le discours de saint Jean Chrysostome eut son effet; il sauva pour le moment la vie d'Eutrope; mais quelques jours après cet eunuque ayant eu l'imprudence de sortir de l'église pour se sauver, fut pris par les gardes et banni en Cypre. On le tira de cette île pour le ramener à Chalcédoine où son procès fut instruit; il fut condamné à avoir la tête tranchée.

XIX. L'agitation causée par la disgrâce d'Eutrope était à peine calmée, que l'on vit surgir de nouvelles affaires qui tendaient à troubler l'Église, à ruiner Constantinople et l'empire, et où partirent d'une manière merveilleuse le zèle, l'habileté, le caractère, la force d'âme de Chrysostome et la confiance universelle qu'inspiraient ses vertus.

La chute subite et la mort funeste d'Eutrope n'avaient point encore satisfait la haine de Gaïnas. Ce barbare orgueilleux s'était cru appelé à remplir les premières dignités de l'empire. Déçu dans son ambition, humilié de ce qu'il n'avait été élevé jusqu'alors qu'à des dignités secondaires, il voulut se venger sur l'empire et sur l'empereur même de la prétendue injustice qu'il avait soufferte. Il résolut d'humilier ce prince en lui faisant sentir son pouvoir, et d'immoler les personnages dont il avait à se plaindre ou qui lui portaient ombrage.

Soutenu par Tribigilde, il parcourut à la tête d'une puissante armée la Lydie, la Bithynie, s'abandonnant ait pillage et aux meurtres et livrant les villes aux flammes. Arcade hors d'état de se défendre écrivit à Gaïnas, de l'avis de son conseil, que pour le satisfaire il n'attendait qu'à connaître ses demandes. Le barbare lui répondit qu'il fallait lui remettre entre les mains trois personnages de la cour, Aurélien, Saturnin et le comte Jean, conseiller intime de l'empereur. Arcade ne pouvait se résoudre à envoyer ainsi à la mort les plus vertueux et les plus estimés de l'État; mais dans l'intérêt de ce prince et de l'empire, ces trois personnages se dévouèrent généreusement à la mort et se rendirent au camp de Gaïnas. Le barbare, par un reste d'honneur, n'osa les faire mourir; il se contenta de les envoyer en exil. Cependant il ne fut point satisfait; il exigea que l'empereur lui-même vint le trouver en personne pour convenir ensemble des articles du traité.

XX. Ce fut alors que l'on vit le fils du grand Théodose descendre de son trône et abaisser la majesté impériale jusqu'à traiter de son salut avec un général révolté. La conférence eut lieu à Chalcédoine dans l'église de Sainte Euphémie. On convint que Gaïnas et Tribigilde cesseraient les hostilités, qu'ils seraient reçus avec leurs soldats à Constantinople, que Gaïnas conserverait le titre de général et serait décoré des ornements consulaires. Le traité fut juré, maisle serment n'était sincère que dans la bouche de l'empereur. Gaïnas entra dans la ville, aussi mal intentionné qu'il en était parti.

XXI. Quelque temps après, à l'instigation de l'évêque arien de Constantinople, Gaïnas s'imaginant que rien ne pouvait lui être refusé, demanda à l'empereur pour lui et pour ceux de sa secte une église dans la ville, ajoutant qu'il était inconvenant que le général en chef des armées de l'Orient fût contraint de prier sous la tente et hors des murs de la ville. Ce Goth était arien, et Théodose avait interdit à ses sectaires l'usage de toutes les églises de la ville. Arcade fut dans un très-grand embarras : d'un côté il craignait de faire quelque chose de contraire à la religion; de l'autre il n'osait rien refuser à celui auquel il venait de sacrifier ses plus fidèles sujets. Il promit à Gainas de le satisfaire; mais avant d'acquitter sa promesse il fit venir Chrysostome pour lui exposer la demande du général et les motifs qui l'engageaient à le lui accorder. La réponse du saint évêque fut conforme aux lois de l'église, pleine de sagesse et de fermeté. Il répondit que le prince n'était pas le maître de disposer à son gré de la maison de Dieu; que, pour lui, il ne souffrirait jamais qu'on fermât une église aux fidèles qui venaient y célébrer les louanges du fils de Dieu, pour l'ouvrir à ceux qui ne s'y rendraient qu'afin de l'insulter par leurs blasphèmes. «Prince, continua-t-il, si vous craignez ce barbare, permettez-moi de lui parler en votre présence et écoutez-nous sans rien dire. J'espère lui fermer la bouche et le réduire à se désister d'une prétention sur laquelle on ne peut sans crime lui rien accorder. » L'empereur y consentit avec joie et les manda tous les deux le lendemain.

XXII. Chrysostome se rendit au palais, accompagné des prélats qui se trouvaient alors à Constantinople. Gainas, avec sa hardiesse ordinaire , somma le prince de sa parole; il représenta que ce serait lui faire injure, de lui refuser une église; qu'il ne pouvait se joindre dans la prière à ceux dont il était séparé dans la doctrine, et qu'après ce qu'il avait fait pour l'honneur et la défense de l'empire, il méritait bien cette déférence. Alors Chrysostome prenant la parole et tenant en main la loi de Théodose qui ôtait aux sectaires toutes les églises de Constantinople : « Il est vrai, dit-il à Gainas, que vous avez servi le père de l'empereur; mais jugez vous-même si les récompenses n'ont pas au moins égalé les services. Considérez ce que vous étiez et ce que vous êtes. Né barbare, fugitif de votre pays, réduit à la plus extrême misère, vous trouvâtes un asile entre les bras de Théodose ; vous y trouvâtes quelque chose de plus, des richesses et des honneurs. Vous lui jurâtes alors de le servir, lui et ses enfants, et d'observer fidèlement les lois de l'empire. Vous êtes maintenant général, vous portez les ornements de la dignité consulaire. Comparez ces habits dont vous êtes revêtu avec ceux sous lesquels vous passâtes le Danube. Souvenez-vous de votre serment. Voici une de ces lois auxquelles vous avez juré d'obéir. N'oubliez pas les bienfaits du père auxquels les enfants n'ont cessé d'en ajouter de nouveaux. Les empereurs sont-ils seuls obligés à la reconnaissance, et vous est-il permis d'être ingrat? Pour vous, prince, ajouta-t-il en se tournant vers Arcade, c'est à vous de maintenir les saintes ordonnances de votre père. Vous perdriez moins en renonçant au nom d'empereur qu'à celui de prince catholique; et vous ne pouvez conserver ce dernier titre, si vous abandonnez la maison de Dieu à un culte qui l'outrage. »

XXIII. Gaïnas trompé dans son espérance , furieux d'avoir été vaincu par l'évêque, prit dès lors la résolution de violer les traités et de piller la ville. L'apparition d'une comète extraordinaire fut, au dire de Sozomène, l'annonce des désordres et des malheurs causés par ce barbare. Il tente de piller les édifices des monnaies et de brûler le palais impérial, mais ayant échoué dans ses projets, il partage ses soldats; les uns le suivent hors des murs et les autres restent dans la ville, pour aider à l'armée nouvelle qu'il allait lever, à s'emparer de Constantinople. Mais par la permission de Dieu, son dessein ayant été découvert, le peuple tombe à l'improviste sur les soldats au moment où ils sortent des portes, tandis qu'au centre de la cité on extermine ceux qui y sont demeurés. Arcade, excité par le courage du peuple, déclare Gainas ennemi public. Il donne des ordres , les citoyens animés par le zèle de la patrie fortifient la ville et la mettent à l'abri des attaques de ce barbare. La Thrace ressentit les effets de la fureur de Gaïnas et les cruautés qu'il y commit furent telles, que l'on jugea nécessaire à Constantinople de lui envoyer une députation pour l'adoucir. Mais la difficulté fut extrême , lorsqu'il s'agit de trouver des citoyens assez courageux pour remplir cette mission; car on redoutait autant la cruauté que la bravoure de ce barbare, et personne n'osait aller ni le combattre ni même traiter avec lui.

XXIV. Au milieu de cette terreur universelle, on eut recours à Jean Chrysostome, cet invincible guerrier de Jésus-Christ, dit Théodoret, le seul homme intrépide qui fût à Constantinople. Le saint évêque, heureux de se dévouer pour le salut public, accepta cette ambassade plus dangereuse pour lui que pour tout autre, après la liberté avec laquelle il avait confondu Gaïnas. Il alla le trouver en Thrace, et l'on vit en cette rencontre combien est forte et victorieuse l'impression que fait la vertu sur l'esprit de ceux-mêmes qui la combattent.

XXV. Le barbare averti de son arrivée va au-devant de lui, et lui prenant la main, il l'applique sur ses yeux; il lui présente ensuite ses enfants qui tous, prosternés, embrassent les genoux du saint, évêque. Pouvoir étonnant de la religion! Celui qui faisait trembler l'empereur et devant qui tous les peuples consternés s'humiliaient, se laisse fléchir par un pauvre ministre de Jésus-Christ ! Chrysostome commence cette longue suite de saints évêques qui, pour sauver les peuples lors de l'invasion des barbares, se dévouent généreusement à la mort. Ils adoucissent la férocité des farouches conquérants par le respect qu'ils savent leur inspirer. Seuls, ils sont dans ces temps de bouleversement les remparts des villes et les sauveurs de la patrie. Qui n'a pas entendu parler de saint Loup de Troyes et de saint Léon, qui sauvèrent leurs peuples de l'incendie, du pillage et de la mort? Leurs noms, comme celui de Chrysostome, vivront aussi longtemps que la foi chrétienne , principe de leur dévouement.

Gaïnas fut. obligé de quitter la Thrace et de repasser le Danube. Uldès, roi des Huns, le vainquit en bataille rangée. Gaïnas tomba percé de coups et sa tête fut portée en triomphe à Constantinople.

La rébellion de Gaïnas fut utile à la religion et à la piété. La crainte qu'il inspirait, le danger où était sans cesse Constantinople, fit rentrer les pécheurs en eux-mêmes. Un grand nombre de païens et d'hérétiques convertis à la foi reçurent le baptême, et les catholiques les moins fervents renoncèrent à leur vie sensuelle, pour se livrer tout entiers aux couvres de la foi et de la piété chrétienne.

XXVI. Ce que nous venons de raconter fait voir combien les plus paisibles années de l'épiscopat de Chrysostome furent pourtant remplies de soucis, de craintes et de sollicitudes; toutefois les événements politiques , le soulèvement des barbares et la frayeur continuelle qu'ils inspiraient, l'occupaient beaucoup moins que le soin des églises, le maintien de la discipline et la réforme des abus qui s'étaient introduits dans le sanctuaire. Après s'être occupé des vierges, des veuves, des diacres et des prêtres, il s'occupa des évêques préposés aux différentes églises qui dépendaient de la métropole de Constantinople. Jaloux de la gloire de l'Église, de la pureté de cette Épouse de Jésus-Christ, il employa, pour la procurer et la maintenir sans aucune tache, tout ce que la Providence lui avait donné de science, de force, de talents et de vertus. Dans ce siècle où les âmes énervées tendaient à s'appesantir vers la terre et dans lequel l'avarice, l'orgueil, l'ambition et la simonie souillaient le sanctuaire, il fut comme une colonne inébranlable, un phare lumineux et resplendissant, un mur d'airain dans la maison de Dieu. Doué d'un caractère énergique, supérieur à toutes les petites considérations que né manquent pas de suggérer la vanité et le désir de plaire au monde, il ne voyait en toutes choses que la gloire de Dieu, le bien de l'Église et le salut des âmes. Il ignorait ces timides et coupables ménagements qui nuisent tant à la vérité et à la vertu. Jamais il ne pactisait avec l'erreur et le désordre; il les attaquait avec force, mais en même temps avec douceur et prudence partout où il les rencontrait, sans acception de personne ; quand il s'agissait de son devoir il avait polir devise cette parole de saint Paul : SI JE CHERCHAIS A PLAIRE AU MONDE , JE NE SERAIS PLUS SERVITEUR DE JÉSUS-CHRIST. L'affaire des évêques d'Asie vint en l'année 400 mettre dans un nouveau jour son zèle, son courage, sa prudence, sa fermeté épiscopale et son amour pour la beauté de l'Église.

XXVII. Au commencement du mois d'octobre de cette même année, quelques évêques qui se trouvèrent à Constantinople s'étant assemblés un dimanche pour communiquer ensemble, Eusèbe de Valentinople en Lydie leur présenta une requête contenant six chefs d'accusation (314) contre Antonin, évêque d'Éphèse, son métropolitain; il l'accusait : 1° d'avoir fait fondre les vases sacrés de l'Église et d'en avoir détourné l'argent au profit de son fils; 2° d'avoir employé dans ses étuves des marbres du baptistère; 3° d'avoir fait dresser dans sa salle à manger des colonnes de l'Église, couchées sur le pavé depuis longtemps; 4° de tenir à son service un valet qui avait commis un meurtre, sans lui en avoir fait aucune correction; 5° d'avoir vendu à son profit les terres que Basiline, mère de l'empereur Julien, avait laissées à l'Église; 6° de vendre habituellement l'ordination des évêques à proportion du revenu des évêchés. Eusèbe ajoutait : « Ceux qui ont été ordonnés à prix d'argent et celui qui l'a reçu sont présents, et j'ai les preuves de tout ce que j'avance. »

XXVIII. Saint Chrysostome craignant que ces accusations ne fussent l'effet de quelque inimitié tâcha d'apaiser Eusèbe, et pria Paul d'Héraclée, ami d'Antonin, de les réconcilier l'un avec l'autre. Après quoi il se leva et entra dans l'Église avec les évêques, car .c'était le temps du sacrifice; après avoir salué le peuple, en donnant la paix suivant la coutume, il s'assit avec les évêques qui l'accompagnaient. Mais Eusèbe qui était entré secrètement présenta devant tout le peuple et devant tous les évêques une autre requête qui contenait les mêmes chefs d'accusation, demandant instamment justice à saint Chrysostome et l'en conjurant par les serments les plus terribles. Chrysostome voyant son emportement et voulant prévenir tout désordre parmi le peuple reçut le mémoire; mais après la lecture, des saintes Écritures, il pria Pansophius, évêque de Pisidie, d'offrir le saint sacrifice. Pour lui, il sortit avec les autres évêques : car il ne voulait point sacrifier dans l'état de trouble et d'agitation où se trouvait son esprit, tant était grand le respect qu'il avait pour les saints mystères!

Quand le peuple eut été congédié, saint Chrysostome s'assit dans le baptistère avec les autres évêques, et ayant appelé Eusèbe, il lui dit devant tout le monde : « Mon cher Eusèbe, souvent on avance par passion des choses que l'on a peine à prouver; si vous pouvez démontrer clairement votre accusation, nous ne la rejetons pas; sinon nous ne vous obligeons point à la soutenir. Prenez donc votre parti avant la lecture du mémoire; car quand il aura été lu et entendu de tout le monde et que l'on aura dressé des actes, il ne vous sera plus permis, étant évêque, de vous désister. » Eusèbe persista. On fit lire son mémoire, et les anciens évêques dirent à saint Chrysostome : « Quoiqu'il n'y ait aucun de ces chefs d'accusation qui ne soit criminel, néanmoins pour ne pas perdre de temps attachons-nous au dernier qui est le plus horrible. Car celui qui aura vendu à prix d'argent la communication du Saint-Esprit, n'aura pas épargné les vases sacrés, les marbres ou les terres de l'Église. » Alors saint Chrysostome commença l'instruction du procès et dit : « Mon frère Antonin, que dites-vous à cela? » II ne manqua pas dalle nier. On interrogea ceux qui avaient donné l'argent; ils le nièrent aussi. On continua l'instruction sur quelques indices et on travailla avec soin jusqu'à deux heures après midi. Enfin on voulut adresser des questions aux témoins devant lesquels Margent avait été donné et reçu, mais ils n'étaient pas présents.

Chrysostome sentant la nécessité d'entendre ces témoins et la difficulté de les faire venir, résolut d'aller lui-même en Asie achever cette instruction. Mais Antonin, pressé par les remords de sa conscience, s'adressa à une personne puissante dont il était comme l'intendant pour quelques terres qu'elle avait en Asie, et la pria d'empêcher le voyage de Chrysostome, promettant de faire venir lui-même les témoins. On fit donc dire au saint de la part de l'empereur : « Il n'est pas à propos que vous, qui êtes notre pasteur, vous nous quittiez à la veille d'un si grand trouble et que vous alliez en Asie pour des témoins que l'on peut aisément faire venir. » Ce trouble était la révolte de Gaïnas. Quoique le saint évêque remarquât dans tout ce procédé les fuites et les artifices d'Antonin, il suspendit son voyage; et, de l'avis des évêques, il envoya trois d'entre eux sur les lieux pour entendre les témoins. Mais avant qu'ils fussent arrivés à Hypèpe, ville d'Asie où les parties et les témoins devaient se rendre, Eusèbe gagné par argent s'était réconcilié avec Antonin; il traîna la procédure en longueur sous divers prétextes et enfin l'abandonna tout à fait pour aller se cacher à Constantinople, en sorte que les juges le déclarèrent excommunié, ou comme faisant défaut, ou comme calomniateur.

XXIX. Cependant Antonin mourut, et saint Chrysostome reçut un décret du clergé d'Ephèse et des évêques voisins qui le priaient, dans les termes les plus vifs et les plus pressants, de venir réformer cette église, affligée depuis longtemps par les ariens et par les mauvais catholiques; et empêcher les brigues de ceux qui prodiguaient l'argent et les promesses pour être promus à cet évêché devenu vacant. Le saint, voyant qu'il s'agissait de rétablir la discipline dans toute la province d'Asie, où elle était tombée autant par le manque de pasteurs que par l'ignorance de ceux qui étaient à la tête des églises, résolut de faire ce voyage malgré sa mauvaise santé et la rigueur de l’hiver. II laissa le soin de l'Église de Constantinople à Sévérien, évêque de Gabale en Syrie, qui y était venu prêcher et en qui il avait une entière confiance, et prit Pour l'accompagner en son voyage trois évêques, Paul, Syrien et Pallade.

Quand ils furent arrivés à Éphèse, les évêques de Lydie, d'Asie, de Phrygie et de Carie s'y assemblèrent au nombre de soixante-dix, attirés par la réputation de saint Chrysostome qu'ils désiraient entendre depuis longtemps, principalement les Phrygiens. Ce concile ordonna pour évêque d'Éphèse Héraclide, natif de Cypre, diacre de saint Chrysostome, et qui avait été moine en Sétis sous la direction d'Évagre. Eusèbe, accusateur d'Antonin, se présenta, persistant dans son accusation contre les six évêques qu'il prétendait avoir acheté de celui-ci l'épiscopat. On fit entrer les témoins qui marquèrent en détail les espèces de présents que ces six évêques avaient donnés. Eux-mêmes, ne pouvant plus résister aux remords de leur conscience, avouèrent le crime qu'on leur reprochait, s'excusant sur la coutume et sur ce qu'ils n'avaient eu d'autre intention que de s'affranchir des charges curiales. Maintenant donc, ajoutaient-ils, nous vous prions de nous laisser, s'il se peut, dans le service de l'Église; sinon, de nous faire rendre l'or que nous avons donné. Saint Chrysostome dit au concile : « J'espère que l'empereur, à ma prière, les délivrera des charges curiales ordonnez de votre côté que les héritiers d'Antonin leur rendent ce qu'ils ont donné. » Le concile prescrivit cette restitution et déposa les six évêques simoniaques, leur permettant seulement de communier dans le sanctuaire. Ils acquiescèrent au jugement, et on mit en leur place d'autres évêques de moeurs et de capacité convenables et qui avaient toujours gardé la continence.

Saint Chrysostome ôta aussi de Nicomédie l'évêque Géronce. Il avait été diacre de saint Ambroise, à Milan, et se vanta d'avoir pris la nuit un onoscélide. C'est ainsi que les Grecs nommaient un spectre qu'ils se figuraient avec des jambes d'âne. Géronce disait donc qu'il avait pris ce monstre, qu'il lui avait rasé la tête et l'avait mis dans un moulin pour tourner la meule, ce qui était le châtiment des esclaves. Soit qu'il le dit par vanité pour se faire admirer, ou par illusion du démon, saint Ambroise trouva ce discours indigne d'un ministre de Dieu, et ordonna à Géronce de demeurer quelque temps chez lui à faire pénitence. Mais celui-ci, qui était habile médecin, actif, insinuant et propre à se faire des amis, se moqua de saint Ambroise et s'en alla à Constantinople. En peu de temps il acquit la faveur de quelques personnes puissantes au palais, qui lui procurèrent l'évêché de Nicomédie. Il fut ordonné, par Hellade, évêque de Césarée en Cappadoce, en récompense de ce qu'il avait obtenu à son fils un emploi considérable à la cour. Saint Ambroise l'ayant appris, écrivit à Nectaire, évêque de Constantinople, de déposer Géronce, et de ne pas souffrir l'injure qu'on lui faisait, ainsi qu'à la discipline ecclésiastique. Quelque désir qu'en eût Nectaire, il n'avait pu y réussir à cause de la forte résistance qu'il éprouva de la part du peuple de Nicomédie. Saint Chrysostome déposa Géronce et ordonna à sa place Pansophius, qui avait été précepteur de l'impératrice; il était pieux, de moeurs douces et réglées, mais il n'était point agréable au peuple de Nicomédie aussi son élection suscita bien des ennemis à saint Chrysostome.

Cependant, Sévérien de Gabale, à qui le saint avait en partant confié l'Église de Constantinople, faisait servir la prédication de l'Évangile à son ambition particulière, et tâchait de gagner les esprits dans le dessein d'usurper ce siège. Antiochus, évêque de Ptolémaïde en Phénicie, qui parlait avec beaucoup de facilité et un beau son de voix, ayant prêché quelque temps à Constantinople, s'en était retourné chez lui avec une somme assez considérable. Sévérien, excité par cet exemple, composa un grand nombre de sermons, s'en vint à son tour dans la capitale, se fit connaître à la ville et à la cour, et capta l'amitié de saint Chrysostome, qui le nomma son remplaçant pendant son absence. Sévérien sut habilement profiter des avantages de cette position. Une circonstance particulière vint encore le favoriser : il eut l'honneur de baptiser Théodose le Jeune, qui naquit dans l'intervalle; ce qui le mit en relation directe avec l'empereur et l'impératrice. Ses cabales s'étendaient de plus en plus. Mais un prêtre de Constantinople, nommé Sérapion, très-fidèle à saint Chrysostome, lui donna avis de ce qui se passait, et contribua de toutes ses forces à dissiper les artifices de Sévérien. Aussitôt après son retour, qui eut lieu au mois d'avril 409, après cent jours d'absence, saint Chrysostome prononça, à la louange de son peuple, un discours où il se félicitait de retrouver ses diocésains tels qu'il les avait laissés, au lieu que les Israélites avaient commis de grands péchés en l'absence de Moïse. Il les loua de ce qu'ils. avaient résisté courageusement aux ariens, et les compara à une femme honnête et vertueuse qui repousse avec force tonte proposition coupable, et à des chiens fidèles qui gardent le troupeau en l'absence du pasteur. Sévérien, se croyant outragé, sortit de Constantinople et se retira à Chalcédoine. Mais l'impératrice Eudoxie le fit revenir et le réconcilia avec saint Chrysostome. Ce saint parla de cette réconciliation dans un discours qu'il fit exprès pour engager son peuple à l'approuver, et Sévérien monta lui-même en chaire, le lendemain, pour déclarer qu'il venait, à bras ouverts et avec une grande expansion de coeur, offrir des sacrifices au Dieu de paix.

L'année 401, qui était la quatrième de l'épiscopat de Chrysostome, était terminée. Nous dirions qu'avec elle aussi finirent sa gloire et sa puissance, si nous parlions selon les idées du monde; mais il cessa seulement de résider au milieu de son peuple; sa gloire, au contraire, ne fit qu'augmenter par les persécutions et les calomnies sans nombre dont il fut l'objet et par les souffrances extraordinaires qu'il endura pour la cause de l'Église et de la vraie piété jusqu'à la fin de sa vie et de son épiscopat.

XXX. Avant de retracer les peines et les souffrances de son exil, revenons un peu sur nos pas pour contempler attentivement cet illustre athlète que la main de la Providence va jeter dans les rangs des confesseurs et pour ainsi dire dans l'arène du martyre. Examinons-le avant son dernier combat, et voyons quelle est sa grandeur, sa force, ses vertus et les armes dont il est couvert pour combattre et pour vaincre.

XXXI. Pour donner une juste idée de Chrysostome, nous ne saurions mieux faire que de le comparer au grand Apôtre des nations, à l'incomparable Paul. Personne n'eut plus d'admiration que lui pour cet Apôtre, et l'on peut dire que personne n'a retracé plus fidèlement ses vertus. Sa vénération et son amour pour saint Paul percent de toutes parts; il en parle, il le cite dans toutes ses homélies et dans tous ses traités. Faut-il exposer la doctrine, établir le dogme catholique? la parole de saint Paul est la preuve convaincante qu'il en apporte. Faut-il exhorter les peuples à la pratique de la foi, aux oeuvres de dévouement, à l'humilité, à l'amour de Dieu ? Chrysostome appuie ces exhortations des exemples de saint Paul. Pour lui, saint Paul est le type de la sainteté, le modèle le plus parfait que l'on puisse imiter; aucun saint ne lui est comparable; et il a rassemblé en lui dans un degré éminent tout ce qu'il y a de bon et de grand non-seulement parmi les hommes, mais parmi les anges; il a possédé lui seul les vertus de tous les autres, il les a pratiquées toutes ensemble plus parfaitement qu'aucun d'eux n'a pratiqué celle qui lui était particulière (1). « Son détachement a surpassé celui d'Abraham; il a été plus doux qu'Isaac, plus patient que Jacob, plus chaste que Joseph; sa charité a été plus grande que celle de Moïse; il a surpassé David en humilité, Élie en zèle et JeanBaptiste en mortification. A l'imitation des anges, il s'est soumis à la parole du Tout-Puissant, et a gardé ses commandements, parcourant tout l'univers avec la même agilité que ces esprits célestes, et purifiant la terre par l'ardeur de la charité comme le feu fait les métaux. »

Mais c'est surtout dans son homélie 32 sur l'Épître aux Romains (2) que le disciple de saint Paul révèle son enthousiasme et son profond amour pour son Maître. « La ville de Rome m'est chère, s'écrie-t-il; je l'aime de toute l'ardeur de mon âme. Je pourrais célébrer son antiquité reculée, la beauté de ses édifices, la grandeur de ses monuments, la magnificence de ses palais, ses richesses immenses, les guerres qu'elle a soutenues, les victoires qu'elle a remportées et la gloire dont elle est environnée; mais rien de tout cela ne me touche. Je chéris cette ville parce que c'est la ville de Paul, parce qu'il l'aimait. Je l'aime parce qu'il y a prêché, parce qu'il y a vécu et qu'il y est mort. Oui, cette grande cité est illustre pardessus toutes les autres; elle plus éclatante que le soleil à son midi, parce qu'elle renferme les restes précieux de ces deux colonnes, des deux grandes lumières de l'Église, des deux Apôtres de Jésus-Christ. Oh! quel spectacle pour Rome, quand au dernier jour elle verra saint Pierre et saint Paul allant au-devant du Christ, glorieux et triomphants (3).
 
 

1. Encomia Pauli, homil. 1. — 2 Rom., homil. 32. — Ad Rom., homil. 32.
 
 

« Que ne m'est-il donné de voir les cendres de ce corps qui a accompli dans sa chair ce qui manquait aux souffrances de Jésus-Christ, qui a porté sur lui les marques et les stigmates de sa croix, qui a répandu l'Évangile dans tout le monde! Que ne puis-je contempler les restes précieux de cette bouche sacrée par qui Jésus-Christ a parlé, d'où a jailli une lumière plus brillante que le soleil, qui a fait retentir une voix plus redoutable aux démons que le tonnerre! C'est par cette voix qu'il les a vaincus, qu'il a purgé le monde de ses erreurs, guéri les maladies des corps et des âmes et fait régner la vérité sur la terre. Mais je souhaiterais encore de voir les restes de son coeur, que l'on peut dire avoir été la source d'une infinité de biens, le principe de notre vie : car c'est de là due l'Esprit de vie s'est communiqué à tous les membres du Vils de Dieu, non par les artères, mais par les désirs et les saintes résolutions des fidèles. Ce coeur dilaté par la charité a renfermé des villes, des peuples et des nations entières. De ce coeur coulaient, suivant la promesse de Jésus-Christ, des fleuves abondants de doctrine et de sagesse, pour arroser non la terre, mais les âmes. Que ne puis-je encore vénérer de près les cendres de ses mains qui ont été si souvent enchaînées, qui par leur imposition donnaient le Saint-Esprit aux fidèles, que les serpents ont respectées en s'élançant d'eux-mêmes dans les flammes plutôt que de les blesser! Quelle joie n'aurais-je pas de voir aussi les cendres de ces yeux qui ont mérité de contempler Jésus-Christ, les cendres de ces pieds qui ont parcouru toute la terre sans se donner de relâche, et qui étaient dans les entraves lorsque cet. Apôtre par sa prière ébranla les murailles de la prison ! Enfin, je voudrais approcher de ce sépulcre où sont renfermées ces armes de justice et de lumière, ces membres vivants lors même qu'ils paraissent morts, ces membres en qui Jésus-Christ vivait, et dont le Saint-Esprit avait fait son temple. Le corps de cet Apôtre et celui du bienheureux Pierre protégent Rome bien plus sûrement que les tours et les bastions ne défendent les villes les plus puissantes. »

XXXII. Plein de cette admiration pour saint Paul, Chrysostome lisait assidûment ses Épîtres; elles étaient toujours entre ses mains; il les savait de mémoire. Dans sa cellule, il avait placé, au rapport de saint Jean Damascène, une, image de saint Paul. Pendant qu'il préparait ses homélies sur les Epîtres de cet Apôtre, il levait souvent les yeux vers cette image pour demander le secours du ciel et l'intelligence de la parole sacrée. L'empereur Léon, dans la Vie de saint Chrysostome, rapporte que Proclus, qui fut depuis évêque de Constantinople, vit un jour debout près du saint évêque un vieillard vénérable, qui avait le port, la taille, le visage enfin de saint Paul, et qui lui suggérait les explications qu'il devait écrire; aussi ce saint docteur a-t-il toujours passé pour le plus excellent interprète du grand Apôtre.

Chrysostome recommandait instamment à ses auditeurs d'Antioche et de Constantinople de lire les Épîtres de saint Paul; non-seulement il voulait que les grands, les riches et les savants les méditassent, mais il exhortait à cette sainte lecture les pauvres, les gens du peuple, les marchands et même les ouvriers.

XXXIII. Avec quelle éloquence ne réfute-t-il pas, dans son Traité du Sacerdoce, ceux qui, ne comprenant pas le sens profond de la parole de saint Paul, objectaient qu'il n'était pas éloquent! « Non, sans doute, s'écrie-t-il, saint Paul n'est pas éloquent à la manière d'Isocrate, de Démosthène, de Thucydide et de Platon; il n'a pas la politesse du premier, ni l'heureux choix d'expressions des autres, mais en abandonnant aux profanes les vains ornements d'une éloquence pompeuse, il a excellé dans un genre d'érudition dont personne ne peut lui disputer la gloire, qui était de mettre en évidence, par un discours simple, mais naturel, les dogmes de la religion (1). C'est avec cette éloquence qu'il confondit les juifs qui demeuraient à Damas, qu'il triompha depuis de tous ses ennemis, et convertit à la foi des milliers de juifs et de gentils, à Athènes, à Antioche, à Thessalonique, à Corinthe, à Éphèse et à Rome, les villes du monde où l'on se piquait le plus d'éloquence. La beauté de ses lettres ne charme-t-elle pas encore ceux qui les lisent? Tous les fidèles n'y trouvent-ils pas de quoi se consoler et s'instruire? Elles servent à l'Église comme de remparts pour la défendre; c'est là qu'on trouve les motifs de l'obéissance que nous devons à Jésus-Christ, et de quoi abaisser la fierté de l'esprit humain qui veut s'élever ou se révolter contre Dieu. Elles nous servent de préservatif contre le poison des fausses doctrines, de règles et d'instruction pour la réformation de nos moeurs; les évêques y trouvent les moyens de conserver la pureté et la beauté de l'Epouse de Jésus-Christ; et nous y trouvons nous-mêmes des remèdes contre tous les maux qui peuvent nous atteindre. »

L'admiration de Chrysostome pour saint Paul était vraie, et par conséquent ne pouvait être stérile. Aussi se montrait-elle dans ses paroles et dans sa conduite; et, de même que ses discours étaient tout imprégnés des sentiments et des expressions de ce saint, ainsi sa vie reflétait admirablement les vertus du grand Apôtre. Comme lui, il se montrait un digne ministre de Dieu par une grande patience dans les maux, dans les nécessités pressantes, dans les afflictions, dans les séditions, dans les
 
 

1. De Sacerdotio, lib. IV, cap. IV.
 
 

travaux, dans les veilles et dans les jeûnes; par la pureté, par la science, par une douceur persévérante, par les fruits du Saint-Esprit, par une charité sincère, par la parole de la vérité, par la force de Dieu, par les armes de justice pour combattre à droite et à gauche, à temps et à contre-temps.

Entrons dans quelques détails, et mettons en parallèle les vertus du maître et celles du disciple.

XXXIV. Tout l'édifice spirituel du salut repose sur l'humilité. C'est elle qui est la première des vertus, la pierre angulaire, la base sur laquelle elles doivent s'élever. Point de vertus sans l'humilité : aussi, l'Apôtre saint Paul était-il parfaitement humble; élevé au troisième ciel , appelé miraculeusement à l'apostolat, instruit par Jésus-Christ même des secrets des cieux, puissant en oeuvres et en paroles, guérissant les malades, opérant. mille prodiges, il s'écriait, : « Je suis le plus petit des apôtres; je ne mérite pas d'être compté parmi les apôtres , parce que j'ai persécuté l'Eglise de Dieu... J'ai été un blasphémateur, un persécuteur, un ennemi de la foi... Jésus-Christ s'est révélé à moi comme à un avorton, au dernier de tous (1). » Chrysostome, il est vrai, ne pouvait pas dire : J'ai persécuté l'Eglise de Dieu, j'ai été blasphémateur, mais il reconnaissait humblement devant Dieu qu'il eût pu l'être sans la grâce qui l'avait préservé; il attribuait à la grâce tout le bien qu'il avait fait et tout le mal qu'il eût pu faire et qu'il n'avait pas fait. Comme l'Apôtre, il disait aussi : Je ne suis pas digne d'être élevé au saint ministère; quand on voulut l'élever à l'épiscopat, sa frayeur et le chagrin dont il se trouva saisi, agirent sur les organes de son corps avec tant de violence, qu'il faillit en mourir. « Je me représentais, d'un côté, dit-il, la
 
 

1. Corinth , cap. XV.
 
 

gloire de l'Épouse de Jésus-Christ, la sainteté, la sagesse et la beauté spirituelle qui la décorent; de l'autre, mes péchés sans nombre et les infirmités dont mon âme était accablée. Dans cette comparaison, je gémissais et soupirais continuellement, me disant à moi-même : d'où a pu venir un semblable dessein? Quelle si grande offense l'Église a-t-elle commise contre Dieu? par quelle faute a-t-elle si fort irrité son Seigneur contre elle, qu'il la veuille déshonorer en la livrant à un pécheur tel que moi (1)? »

Devenu évêque par la permission de Dieu, il persévéra dans les mêmes sentiments d'humilité; toujours modeste au milieu des plus grands succès qu'ait jamais obtenus l'éloquence humaine, gémissant de se voir environné de tant d'estime, condamnant les louanges qui lui étaient prodiguées , et disant sans cesse avec son modèle : JE SUIS LE PLUS PAUVRE ET LE DERNIER DE TOUS : EGO SUM MINIMUS APOSTOLORUM, QUI NON SUM DIGNUS VOCARI APOSTOLUS.

XXXV. L'esprit de pénitence, la contrition du cœur, la mortification des sens, est une suite de l'humilité ou (le la connaissance de soi-même. Comme son modèle, Chrysostome craignait pour son salut; il prenait le titre de pécheur; il châtiait son corps par les veilles, par le travail, les jeûnes, les austérités de la pénitence; il dormait peu, étudiait sans cesse, ne buvait jamais de vin, et. ne donnait à son corps que la nourriture nécessaire; il le réduisait en servitude, craignant qu'après avoir prêché l'Évangile aux autres, il ne fût réprouvé lui-même. « Je tremble pour mon salut, disait-il à ses auditeurs, parce que, obligé par ma position de pleurer vos péchés, il ne me reste plus assez de temps pour pleurer les miens propres. »
 
 

1 De Sacerdotio, lib. VIi.
 
 

XXXVI. Sa chasteté était parfaite. Les combats qu'il soutint, les victoires qu'il remporta dans le désert contre le démon et ses propres passions en sont la preuve. Aucun docteur, aucun Père ne s'éleva ni plus souvent, ni avec plus de force et d'éloquence contre les théâtres et les spectacles qui, pour l'ordinaire, sont la ruine et la perte de cette vertu dans les âmes. Sans cesse dans ses homélies et ses écrits, il insiste sur l'excellence, la nécessité et les avantages précieux de cette vertu. Il composa un traité particulier pour exhorter à la virginité tous ceux qui sentent en eux-mêmes le don de Dieu. «  Je vous aime pour Dieu d'un amour de jalousie, disait-il avec saint Paul (1), parce que je vous ai préparés pour l'unique époux qui est Jésus-Christ., afin de vous présenter à lui comme une vierge toute pure; quant aux vierges, je n'ai point reçu de commandement du Seigneur, mais voici le conseil que je leur donne comme ayant reçu du Seigneur la grâce d'être son fidèle ministre. Je crois donc que cet état est avantageux à cause des misères de la vie présente, je veux dire qu'il est avantageux de ne se point marier. » Il représente la virginité comme exempte de soins et de sollicitudes, ornée d'un vêtement immortel, la tête ceinte d'une couronne plus brillante que la couronne des rois; elle est la sueur des anges, un combat, un martyre glorieux, une source de joies, de mérites et de récompenses.

XXXVII. Personne n'était mieux fait due Chrysostome pour plaire au monde; son talent, son mérite extraordinaire lui donnaient un accès facile à la cour, où il pouvait avoir un immense crédit; les revenus de son Église étaient propres à le recommander auprès des riches, et sa dignité le rendait leur égal; son éloquence l'élevait au
 
 

1. II Corinth., cap. XI.
 
 

dessus de tous les orateurs de son temps, et quel immense respect n'eût-il pas pu se concilier dans les rangs du clergé? Mais il n'aimait ni le monde, ni les honneurs, ni les richesses, ni les vanités du monde; son zèle ne lui permettait pas de taire ou de dissimuler la vérité, quand c'était son devoir de la dire; il avait appris de son maître cette maxime qui est celle des ministres dévoués à Dieu : « SI JE CHERCHAIS à PLAIRE AU MONDE JE NE SERAIS PLUS SERVITEUR DE JÉSUS-CHRIST (1). Peu m'importe d'être jugé par vous ou par quelque homme que ce soit, je n'ose pas même me juger moi-même ; c'est le Seigneur qui est mon juge. Aussi il était mort au monde, et le monde était mort pour lui; il ne se glorifiait que dans la croix de Jésus-Christ; il vivait, ou plutôt ce n'était pas lui qui vivait, é est Jésus qui vivait en lui. Sa vie se passait entièrement occupée au service de Dieu et du prochain, à la prière, à l'étude et à la méditation des divines Ecritures. Ses prières et ses oraisons étaient continuelles. Outre celles qui lui étaient particulières, il ne manquait pas d'assister à celles qui se faisaient en commun dans l'église; souvent il se trouvait le premier et ouvrait lui-même, pendant la nuit, les portes du saint lieu. Sa foi, sa piété, sa ferveur, paraissaient surtout pendant la célébration des saints mystères. Jamais il ne s'exprime avec plus d'onction et de force que quand il parle de l'amour infini que Jésus-Christ nous témoigne dans l'Eucharistie et qu'il exhorte les fidèles à s'approcher fréquemment de cet auguste Sacrement. Nous apprenons de saint Nil, son disciple, que le saint évêque eut plusieurs fois le bonheur de voir une multitude innombrable d'anges environner l'autel durant la célébration du divin Sacrifice.

XXXVIII. Quoique, à cette époque, le culte de la sainte
 
 

1. Corinth , cap. IV.
 
 

Vierge n'eût point encore reçu les développements que lui réservait la Providence, en manifestant d'une manière éclatante la bonté de cette puissante Protectrice des chrétiens, Chrysostome en expliquant le texte sacré, ne manquait pas d'enseigner les nombreuses prérogatives de Marie, sa maternité divine, sa virginité perpétuelle, sa sainteté éminente et les grands privilèges qui la placent non-seulement au rang des créatures les plus élevées, mais dans un ordre à part, au-dessus de tout ce qui n'est pas Dieu. Nous avons suffisamment parlé de sa piété et de sa dévotion envers les saints et les martyrs, du soin qu'il avait pour la décence des églises, pour faire rendre aux saintes reliques le respect et le culte qui leur est dû. Pour dire encore ici un mot de sa foi et de son union avec Dieu, il pouvait bien s'écrier aussi comme son modèle : « Mes frères, nous ne sommes plus des étrangers et des hôtes, mais nous sommes de la cité des saints et de la maison de Dieu; car nous n'avons point ici de cité permanente, mais nous en cherchons une où nous devons habiter un jour. Nous vivons déjà dans le ciel, c'est de là aussi que nous attendons le Sauveur Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui changera notre corps corruptible en le rendant semblable à son corps glorieux, par cette vertu efficace qui peut lui assujettir toutes choses (1) »

XXXIX. Ce qui domine dans la vie de l'Apôtre saint Paul, ce qui est l'âme de son âme, ce qui le fait penser, agir, parler, parcourir la terre; ce qui le rend heureux ait milieu des travaux, des combats, des prisons, des persécutions et des souffrances; le trait enfin le plus saillant de sa vie et de son caractère, c'est son amour pour Jésus-Christ. Il l'aime avec une telle ardeur que son nom sacré est comme un rayon de miel pour sa bouche, une harmonie
 
 

1. Ad Hebraeos, cap, XIII.
 
 

divine pour son oreille, une source de joie pour son coeur. Sans cesse il parle du Sauveur Jésus; ce doux nom est toujours sur ses lèvres, il le prononce dans tousses discours, il l'écrit dans toutes les pages et même dans toutes les phrases de ses lettres. Pour lui, c'est le nom au-dessus de tous les noms, c'est celui par qui le salut s'est opéré, devant lequel s'inclinent le ciel, la terre, l'enfer, les anges, les hommes et les démons. Pour lui c'est un nom de confiance et de force, c'est le signe du ralliement, c'est la trompette qui l'excite au combat, c'est l'hymne du triomphe et de la victoire. Qu'il fait bon l'entendre défier toutes les créatures et s'écrier: « Qui donc nous séparera de l'amour de Jésus-Christ? sera-ce l'affliction, l'angoisse, la persécution oit la f«irn; sera-ce la nudité, les périls ou le glaive? Non , nous triomphons de toutes ces choses par la vertu de Celui qui nous a aimés. Non, car je suis assuré que ni la mort , ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les vertus, ni les choses présentes, ni les futures, ni la puissance des hommes, ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus pro fond, ni mille autres créatures ne pourront jamais nous séparer de l'amour de Dieu qui est fondé en Jésus-Christ Notre-Seigneur (1).»

XL. Chrysostome avait bien compris la leçon du maître, et l'ardeur du saint Apôtre était passée dans son âme. « Un homme bien pénétré de l'amour divin, disait-il, ne voit plus ni les adversités ni les prospérités de la vie présente; empressé d'arriver à sa patrie, il passe près de tout cela sans y prendre garde. Et comme un homme qui court avec une extrême vitesse ne remarque aucun de ceux qui passent devant lui, quoiqu'il rencontre une infinité de personnes, parce que, tout occupé de sa course, il oublie tout le reste pour arriver promptement à son
 
 

1. Ad Rom., cap. VIII.
 
 

terme; de même celui qui marche à grands pas dans le chemin de la vertu et qui désire avec ardeur passer de la terre au ciel, néglige toutes les choses terrestres, et, sans penser à aucun des objets visibles, il ne s'arrête que quand il se voit enfin sur le sommet de la montagne. Un homme ainsi disposé méprise et dédaigne tolet ce qu'on regarde dans le monde comme redoutable; il ne craint ni le fer, ni le feu, ni les précipices, ni les dents des bêtes féroces, ni les plus horribles tourments, ni la cruauté des bourreaux, ni tout ce qu'on peut imaginer dans la vie de plus funeste; il passe par-dessus les charbons ardents comme s'il foulait aux pieds les roses; la vue des plus affreux supplices ne détourne ni ne ralentit sa marche. Le désir (les biens futurs le transporte et lui fait oublier qu'il a un corps; la grâce d'en-haut, dont il est prévenu, suspend toutes ses affections naturelles et l'empêche de sentir les douleurs les plus cuisantes. Je vous exhorte donc, mes frères, à allumer dans vos coeurs un grand amour de Dieu pour soutenir facilement les difficultés qui sont attachées à la pratique de la vertu. Tout occupés d'arriver au ciel, ne soyez arrêtés dans votre course par aucun des événements de la vie présente; mais uniquement attentifs à vous rendre dignes de posséder les biens ineffables d'une autre vie, supportez avec patience les maux et les traverses de celle-ci sans être ni attristés par les ignominies, ni affligés par la pauvreté, ni découragés par les maladies, ni ralentis dans votre zèle pour la vertu, par les mépris et les outrages des hommes : secouant tout cela comme une vile poussière, prenez des sentiments nobles et généreux, et montrez dans toutes les circonstances un courage digne de la foi que vous avez embrassée. »

XLI. Ces sentiments étaient gravés dans le coeur du Saint évêque; ils éclataient dans toute sa conduite; mais ils brillèrent surtout dans une circonstance rapportée par les historiens contemporains. L'empereur Arcade étant un jour transporté de colère contre Chrysostome, s'écria dans sa fureur en présence de quelques-uns de ses courtisans : « Que ne puis-je me venger de cet évêque !» Quatre ou cinq de ces courtisans voulant faire leur cour à l'empereur donnèrent leur avis et lui indiquèrent les moyens de se venger. Le premier dit : Envoyez-le si loin en exil que vous ne le revoyiez jamais; le second : Confisquez tous ses biens; le troisième : Jetez-le dans une prison, chargé de fers; le quatrième : N'êtes-vous pas le maître? faites-le périr et délivrez-vous-en par la mort; un cinquième plus intelligent : Vous vous trompez tous, dit-il, ce n'est point là le moyen de s'en venger et de le punir. Si vous l'envoyez en exil, la terre entière est sa patrie; si vous confisquez tous ses biens, vous les enlevez aux pauvres et non à lui; si vous le mettez dans un cachot, il baisera ses fers et s'estimera heureux; si vous le condamnez à la mort, vous lui ouvrez le ciel. Prince, voulez-vous vous venger? forcez-le à commettre un péché; je le connais : il ne craint ni l'exil, ni la perte de ses biens, ni le fer, ni le feu, ni les tourments; il ne craint au monde que le péché.

XLII La charité pour le prochain est la compagne inséparable de l'amour de Dieu : car ces deux amours n'en font qu'un; il est impossible d'aimer Dieu véritablement, si l'on n'aime les hommes qui sont les images de Dieu. Si quelqu'un dit :j'aime Dieu, et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur; car comment celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas, dit saint Jean (1)? L'amour du prochain est donc le signe
 
 

1.  S. Joan., cap. I.
 
 

auquel on reconnaît l'amour de Dieu. La charité de Chrysostome pour le prochain n'a pas besoin de preuves. Elle ressort admirablement de toutes les paroles et de toutes les actions de sa vie. Nous l'avons vu distribuer aux pauvres non-seulement les revenus, mais même le fonds de son riche patrimoine, solliciter en leur faveur la charité des riches et des personnes du siècle, soulager et visiter les malades, recueillir et nourrir les voyageurs et les pèlerins, gémir sur les calamités publiques et soutenir par son dévouement le courage abattu des peuples confiés à ses soins. Son amour pour son troupeau allait si loin, que l'on ne peut le comparer qu'à la tendresse d'une mère pour son enfant. Avec quelle noblesse, quelle douce effusion de son âme, il s'exprimait quand, après une absence plus ou moins longue, occasionnée par les affaires, la fatigue ou les maladies fréquentes auxquelles il était sujet, il reparaissait au milieu de ses enfants. En 387, il disait aux habitants d'Antioche :

« Je me sens aujourd'hui dans la même disposition que si je vous revoyais après une longue absence et un long voyage. Lorsqu'on est vraiment uni par les liens d'un amour réciproque, c'est en vain qu'on est près les uns des autres, si on n'a pas la liberté de se voir. Aussi, quoique nous fussions près de vous, nous n'étions guère plus heureux que si nous eussions été éloignés, parce que nous avons passé beaucoup de temps sans pouvoir vous entretenir. Mais pardonnez à un silence dont la cause unique était une indisposition corporelle. Vous vous réjouissez à présent parce que vous me voyez délivré d'une longue maladie, et moi je me réjouis parce que je puis enfin paraître au milieu de vous. Lorsque j'étais malade, ce que je trouvais de plus fâcheux dans mon état, c'était de ne pouvoir participer à vos pieuses assemblées; et maintenant que je suis rétabli, ce que je trouve de plus agréable dans la santé, c'est l'avantage de jouir librement de votre présence. La fièvre n'allume pas le sang de celui qu'elle dévore autant que le regret enflamme nos coeurs pour les personnes que nous aimons et dont nous sommes séparés ;nous désirons de les revoir avec la même ardeur que le malade convalescent soupire après des bains d'eau fraîche. Ceux qui savent aimer m'entendent. Puis donc qu'enfin me voilà rétabli, voyons-nous les uns les autres sans craindre la satiété, puisque l'amitié véritable ne connaît pas le dégoût; plus on voit celui qu'on aime, plus on désire de le voir. C'est ce que savait saint Paul, l'Apôtre de la charité, et c'est là ce qui lui faisait dire : NE DEMEUREZ REDEVABLES QUE DE L'AMOUR QUE L'ON SE DOIT LES UNS AUX AUTRES. C'est la seule dette que l'on paye toujours et que l'on n'acquitte jamais. »

Sa tendresse fut en quelque sorte plus grande encore pour le peuple de Constantinople. Après son voyage en Asie, qui dura cent jours, il s'écriait, dès le lendemain de son retour. « Il n'y a point de joie semblable à la mienne lorsque je me vois réuni à vous tous; elle embrasse par son étendue celle que mon retour cause à chacun de vous; car ne faites-vous pas ma couronne et ma gloire? A qui pourrais-je mieux comparer mon troupeau qu'à un jardin planté d'arbres fleuris? Si, par hasard, il s'en trouvait qui ne portassent point de fruits, je n'épargnerais ni soins ni peines pour en améliorer la nature et pour les rendre fertiles; et en agissant de la sorte, je ne ferais que remplir les devoirs de la justice. Eh ! ne suis-je pas l'esclave de vous tous? Mais, ô aimable esclavage qui fait tous mes délices! Ne vous imaginez pas que je vous aie oubliés durant mon absence; toujours vous avez été présents à mon esprit, et je n'ai cessé d'offrir à Dieu mes prières pour votre avantage spirituel et temporel. »

XLIII. L'amour de Dieu et du prochain est un feu, mais un feu ardent, un feu plein d'activité. Le zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes en est un des effets nécessaires; c'est la chaleur et la flamme qui s'échappent de la fournaise. Celui qui aime véritablement ne se contente pas d'aimer seul, il désire, il veut que les autres aiment l'objet de son amour; il s'écrie, comme le Prophète : « Glorifiez le Seigneur avec moi, je ne veux pas le glorifier seul, je ne veux pas l'embrasser seul; glorifiez-le avec moi. » Il prie, il sollicite, il entraîne les autres à sa suite vers l'objet de son amour. Saint Paul, cette âme héroïque, est le plus parfait modèle du zèle apostolique: consumé par les ardeurs divines de sa charité, il tenait embrassé en quelque sorte le monde entier. Son amour pour les âmes lui faisait affronter la faim et la soif, les persécutions, les périls, les prisons et les chaînes, les supplices et la mort. Depuis qu'il avait appris que le Sauveur,avait dit à saint Pierre : Si vous m'aimez, paissez mes brebis, et qu'il avait mis cette marque à son amour, il est impossible d'expliquer avec quel zèle et quelle générosité il se porta an salut des âmes. Je me dévoue pour votre salut, écrivait-il aux Philippiens, et quand même mon sang serait répandu sur le sacrifice et l'offrande de votre foi, j'en aurais de la joie et je m'en réjouirais avec vous. Qui est faible, sans que je sois faible avec lui' ? qui est scandalisé, sans que je brûle? Il était dans une sollicitude continuelle, il était dans les douleurs de l'enfantement, tant que ses enfants spirituels ne portaient pas l'image de Jésus-Christ. « Comme le fer jeté dans la fournaise ardente devient tout embrasé, tout brûlant et tout de feu, dit saint Chrysostome, ainsi le divin Paul, jeté dans la fournaise de l'amour divin, était tout amour. Aussi quelle ardeur pour le salut de ses frères en
 
 

1. Ad. Philipp., cap. II.
 
 

Jésus-Christ ! Que ne faisait-il pas par ses lettres et ses exhortations, par ses prières, par ses menaces, par lui-même, par les autres, par tous les moyens? Tantôt soutenant les faibles, relevant ceux qui étaient tombés, confirmant ceux qui marchaient., guérissant les malades, consolant les affligés, animant les tièdes; tantôt réprimant l'audace des ennemis et exerçant lui seul la fonction de médecin, de docteur et de général. Avec quelle charité, écrivant aux Romains, il s'écrie : « Jésus-Christ m'est témoin que je ne mens point. Je suis saisi d'une tristesse profonde, mon coeur est pressé d'une douleur continuelle , oui, je désirerais être anathème moi-même pour le salut de mes frères (1). »

XLIV. Tels étaient aussi les sentiments de Chrysostome; embrasé de l'amour de Dieu, il ne respirait que pour le salut du peuple confié à ses soins, la gloire de Dieu et l'honneur de son Eglise. C'était là l'objet de ses pensées, de ses désirs, de ses tristesses et de ses joies. Il pensait que l'on ne pouvait se sauver sans le zèle des âmes. Ecoutons avec quelle ardeur son dévouement et sa charité se manifestent dans un discours sur les Actes des Apôtres, prêché à Constantinople peu de temps avant que le feu de la persécution s'allumât contre lui.

« Il y a déjà trois ans, par la grâce du Seigneur, que je vous prêche, sinon nuit et jour comme saint Paul, du moins une ou deux fois la semaine; mais, hélas! quel a été le fruit de mes prédications (1)? J'avertis, je reprends, je pleure, je m'afflige, sinon ouvertement, du moins secrètement. Les pleurs que l'on répand an dehors en toute liberté adoucissent les peines, au lieu que les larmes secrètes ne font qu'augmenter la douleur et resserrer l'âme. Lorsqu'on ressent un chagrin que l'on n'ose faire paraître
 
 

1. Ad Rom., cap. IX.
 
 

dans la crainte d'être taxé de vanité, on souffre bien plus que si on pouvait le manifester au dehors. Si donc je ne craignais que l'on me reprochât d'agir par un motif de vaine gloire, vous me verriez répandre tous les jours des torrents de larmes; mais je me contente de les laisser couler sans témoins dans le secret de ma solitude. Croyez-moi, je désespère presque de mon salut, parce que, touché des maux de mon peuple, je n'ai pas le loisir de déplorer les miens propres, tant vous êtes tout pour moi! Que je vous voie faire des progrès dans la vertu, la joie qui me pénètre m'empêche de sentir mes maux; au contraire, si je ne vous vois pas profiter de mes conseils, la tristesse qui m'accable fait que je m'oublie moi-même. Ainsi quelque grandes que soient mes peines personnelles, je me réjouis du bien qui vous arrive; et quelque heureuse que puisse être ma situation, je m'afflige de tout ce que vous éprouvez de fâcheux. Oh! quelle joie peut goûter un pasteur lorsque son troupeau est en désordre? Quelle vie peut-il mener, quelle espérance peut-il avoir, avec quelle confiance peut-il se présenter devant le Seigneur? Je suppose qu'il soit sans reproche, qu'il n'ait pas de punition à craindre, qu'enfin il soit innocent et pur du sang de tous, cela n'empêchera pas qu'il ne souffre des maux insupportables. »

Le zèle du saint évêque était ardent, plein de force et de vigueur; mais il était aussi plein de bonté et de charité. « N'attaquons pas nos adversaires avec aigreur et emportement, disait-il; montrons-nous modérés dans la dispute, parce qu'il n'est rien de plus fort que la douceur et la modération; voilà pourquoi saint Paul nous exhorte si instamment à ne nous départir jamais de ces vertus. Un serviteur du Seigneur ne doit pas se livrer à la contestation, mais il doit être doux à l'égard de tout le monde (1); il
 
 

1. Ad Timoth., cap. II.
 
 

ne dit pas à l'égard de ses frères, niais à l'égard de tout le monde; et dans un autre endroit : Que votre modestie soit connue de tous les hommes (1).

« Pourquoi, je vous prie, avez-vous cet homme en aversion ? C'est un idolâtre, direz-vous. Mais c'est pour cela même que vous devez le voir et le traiter avec ménagement afin de le gagner, s'il est possible, et de le guérir. Que si sa maladie est incurable, on vous ordonne toujours de faire pour votre part tout ce qui dépend de vous (2). La maladie de Judas était incurable; cependant Jésus-Christ ne se lassa pas de tenter les moyens de le guérir. Ne vous lassez donc pas vous-même. Si malgré tous vos soins vous ne pouvez amener l'infidèle à la vérité, vous recevrez toujours la même récompense, vous ferez admirer votre douceur et par là toute la gloire en reviendra à Dieu. Quand vous ressusciteriez les morts, quand vous feriez les plus grands miracles, les actions les plus éclatantes, les gentils ne vous admireront jamais autant que s'ils voient en vous un caractère de bonté et des moeurs douces. Ce sera déjà là une grande avance pour leur conversion, et vous en verrez beaucoup sortir enfin de leurs erreurs. Non, rien n'est si propre à gagner les hommes due la charité. Les prodiges et les miracles excitent l'envie; la charité concilie l'estime et l'amour. Lorsque les infidèles vous aimeront, ils ne tarderont pas à embrasser la vérité. S'ils ne se convertissent pas sur-le-champ, n'en soyez pas surpris, ne les pressez pas trop, ne cherchez pas à faire tout à la fois; laissez-les vous louer et vous aimer; le reste viendra ensuite. »

XLV. La malice du péché excitait son zèle, mais les pécheurs étaient l'objet de sa commisération. Sa charité pour eux le rendit l'objet de l'injuste censure des
 
 

1. Ad Titmoth., cap. II. — 2 Ad Corinth.. homil. 33.
 
 

novatiens qui faisaient profession d'un rigorisme outré; mais il n'en continua pas moins de les exhorter à se convertir avec la tendresse du plus compatissant des pères. Quoique nous ayons déjà parlé ailleurs de sa charité pour les pécheurs, nous ne pouvons nous dispenser de citer encore quelques-unes de ces touchantes paroles qu'il leur adressait pour les ramener à Dieu.

« Ne désespérez jamais, leur disait-il, et c'était sa maxime, ne désespérez jamais! Vous péchez tous les jours, faites pénitence tous les jours; si vous tombez mille fois dans le péché, il faut vous relever mille fois (1). Le mal, le plus grand mal n'est pas d'être tombé dans le péché, mais d'y persévérer en refusant de faire les efforts nécessaires pour en sortir. La pénitence se mesure non par le temps, mais par le sentiment. Voyez saint Paul : il marche contre Damas, résolu de persécuter hommes et femmes, tous les chrétiens qu'il trouvera. Tout à coup il est renversé miraculeusement sur le chemin et en même temps cette voix retentit à ses oreilles Paul, Paul, pourquoi me persécutes-tu (2)? Seigneur, qui me parlez, s'écrie le persécuteur, qui êtes-vous? Je suis Jésus de Nazareth que tu persécutes : lève-toi, entre dans la ville et là on te dira ce que tu dois faire.

«C'en est fait, le loup dévorant devient un doux agneau, le persécuteur est changé en apôtre. Ce pirate qui capturait les vaisseaux jusque dans le port, devient un excellent pilote, et celui qui ravageait l'Église en devient le plus intrépide défenseur. Ne désespérez jamais ! Rappelez-vous la conversion de cette fameuse courtisane, non pas celle de l'Évangile, mais celle que vous avez vue, qui paraissait sur le théâtre de cette ville, qui surpassait en méchanceté et en impudence toutes celles qui l'avaient précédée et dont la réputation s'étendait jusque dans les provinces les plus
 
 

1. In Acta, homil. 24. — 2 Acta apost.. cap. IX.
 
 

éloignées. Il n'est pas possible d'énumérer combien de fortunes elle a renversées, combien de jeunes hommes elle a pervertis. Ce n'était pas assez pour elle d'employer à cette fin ses charmes et sa beauté; elle se servait de divers maléfices, de chants et d'herbes magiques : tous les moyens lui semblaient bons, quand ils pouvaient assurer le succès de ses infâmes desseins (1) . Eh bien! cette courtisane impudente, impie, éhontée, cette peste publique, au moment où l'on y pensait le moins, est tout à coup changée par je ne sais quoi, ou plutôt je le sais parfaitement, elle est changée par un coup de la grâce et de la miséricorde de Dieu. Elle abandonne son indigne profession, elle se sépare des sociétés coupables, elle se revêt d'un cilice, elle pleure avec les larmes de sang ses innombrables péchés. Renfermée dans une étroite cellule d'où elle ne sort jamais, elle termine sa vie dans la pénitence après avoir donné des exemples de vertu aussi admirables que ses scandales avaient été pernicieux.

« Imitez sa pénitence, ne désespérez pas; si le cri de vos péchés est grand, la voix de la miséricorde est plus grande encore. C'est pour sauver les pécheurs que le Fils de Dieu s'est fait homme : aussi quels sont ceux qu'il appelle à lui dans l'Évangile? D'abord les mages infidèles, puis une courtisane, puis le larron, puis Paul le blasphémateur. Vous êtes impie, imitez le larron; vous êtes impudique, voyez la conversion de la pécheresse; vous êtes blasphémateur, considérez saint Paul. Vous êtes tombé, relevez-vous, faites pénitence. Fermez l'oreille aux suggestions mensongères du démon qui voudrait. vous jeter dans le découragement; hâtez-vous de faire pénitence. Votre pénitente, quelque grande qu'elle soit, sera bien petite encore pour tant et de si grands péchés; mais ayez confiance et souvenez-vous que la clémence du Seigneur est infinie (2).»
 
 

1. In Math., homil. 68. — 2. Ps. L, homil. 1.
 
 

Tels étaient les sentiments du saint évêque sur la conversion du pécheur. Ces idées lui sont familières, il y revient à chaque instant dans ses traités et dans presque toutes ses homélies : bien différent sans doute de ces docteurs impitoyables qui, méconnaissant également et la faiblesse humaine et la bonté de Dieu, bâtissent dans leur imagination d'inflexibles théories, exagèrent les difficultés de la conversion et semblent toujours prêts à fermer aux pécheurs la porte de la miséricorde.

XLVI. Nous terminerons ce tableau en rapportant une partie de l'homélie du saint évêque sur ces paroles de l'Épître aux Éphésiens : Je vous conjure donc, moi qui suis dans les chaînes pour le Seigneur, de vous conduire d'une manière qui soit digne de l'état auquel vous avez été appelés: OBSECRO VOS EGO VINCTUS IN DOMINO UT DIGNE ADIBULETIS VOCATIONE QUA VOCATI ESTIS (1). Le commentaire qu'il fait de ces paroles résume admirablement ce que nous avons dit de sa vénération pour saint Paul, de son amour pour Jésus-Christ et des dispositions intérieures de son âme.

« Rien n'est plus glorieux que d'être lié, d'avoir les mains chargées de chaînes pour Jésus-Christ. titre enchaîné pour son amour, c'est un sort plus glorieux que d'être Apôtre, plus glorieux que d'être docteur, plus glorieux que d'être Évangéliste. Si quelqu'un aime Jésus, il comprend ce que je dis; s'il est atteint de la sainte folie de la croix, si son coeur brûle pour ce Seigneur, il comprend quelle est la beauté, quel est le prix des chaînes. Les mains sacrées de Paul, chargées de liens, étaient plus brillantes que si elles eussent été couvertes d'or et de pierreries. Le diadème tout resplendissant de perles orne moins la tête des empereurs qu'une chaîne de fer n'orne
 
 

1. Ad Ephes., cap. IV.
 
 

les mains d'un prisonnier du Christ. Un cachot ténébreux est préférable aux palais des rois, que dis-je! au ciel même.

« Oui, si j'avais à choisir entre le ciel tout entier et porter pour Jésus-Christ une seule des chaînes de Paul, je saisirais la chaîne avec transport : j'aimerais mieux être dans la prison de Paul et comme lui chargé de chaînes, que d'habiter les cieux avec les anges et les bienheureux. Le prisonnier du Christ est plus grand à nies yeux que les anges, que les archanges, les trônes et les puissances; rien n'est plus grand, rien n'est plus magnifique, rien n'est plus heureux!

« Que ne m'est-il donné de me trouver en ce moment dans ces lieux où sont gardées ces chaînes! Que ne puis-je les voir! Que ne puis-je vénérer les restes précieux de ces deux généreux amants du Christ ! Oh ! avec quel amour je baiserais ces chaînes, oui, ces chaînes augustes, l’amour des anges et la terreur des démons ! Non, rien n'est plus beau, plus digne, plus méritoire que d'aimer à souffrir pour Jésus-Christ. Ce que j'envie dans l'admirable Paul, c'est moins son ravissement au troisième ciel que sa prison, moins les saints mystères qui lui furent révélés que ses chaînes et ses souffrances.

« Voulez-vous savoir ce que c'est que de porter les fers pour Jésus-Christ? Écoutez Jésus lui-même : Vous êtes heureux, dit-il; et en quoi sommes-nous heureux, Seigneur ! Serait-ce de ressusciter les morts? Non. Serait-ce de rendre la vue aux aveugles? Non encore. En quoi donc sommes-nous heureux? Quand les hommes vous persécutent, qu'ils vous calomnient, qu'ils vous chargent d'outrages à cause de moi. Heureux donc, mes frères, ceux qui souffrent pour Jésus-Christ; qu'ils se réjouissent, qu'ils rendent grâce à Dieu, parce que leur récompense est grande! »

Le lendemain Chrysostome commentait les mêmes paroles; il insistait encore sur le bonheur des chaînes portées pour Jésus-Christ; il s'excusait d'en avoir parlé trop longuement la veille, en disant qu'il n'a pas pu ni voulu résister à l'attrait de la grâce et qu'il voudrait parler toujours de la chaîne du divin Paul.

XLVII. En lisant les paroles brûlantes de Chrysostome sur le bonheur d'être captif de Jésus-Christ, ne croit-on pas entendre saint Ignace d'Antioche conduit au martyre et écrivant aux Romains pour leur défendre de l'arracher aux dents des bêtes : « Je crains que votre charité ne me nuise; ne m'empêchez pas de mourir pour Dieu; ne vous laissez pas aller à une fausse compassion pour moi. Souffrez que je sois la pâture des bêtes, afin que je jouisse de Dieu. Je suis le froment de Dieu, il faut que je sois moulu par les dents des bêtes, pour devenir un pain tout pur de Jésus-Christ. Ne m'empêchez pas d'aller à la vie. Ne me rendez pas au monde quand je veux être à Dieu. Permettez-moi d'être l'imitateur des souffrances de Jésus-Christ, mon Seigneur et mon Dieu. »

Les saints désirs de Chrysostome furent accomplis Dieu pour étancher sa soif, pour apaiser ses ardeurs, le fit boire à la coupe des tribulations et des douleurs, et comme son divin Paul auquel il portait envie, il eut le bonheur d'être poursuivi, calomnié et enchaîné pour Jésus-Christ. Il nous reste à considérer ce généreux évêque éprouvé par des adversités et des persécutions sans nombre. s'élevant au rang des confesseurs et remportant en quelque sorte la palme et la couronne des martyrs

LIVRE SIXIÈME. Histoire du saint depuis le conciliabule du chêne 403, jusqu'à son exil 404.
 

I. Pendant que Chrysostome était tout entier occupé de son troupeau, et que, poussé par les ardeurs de son zèle, il sacrifiait sans réserve au soulagement des pauvres et des malades, à la défense de l'Église, à l'instruction et au salut des peuples, ses talents, son repos, ses forces et sa vie, un violent orage, une persécution cruelle, occasionnée par l'envie, envenimée par l'orgueil, grossie par toutes les passions humaines, éclata contre lui. L'on vit une fois de plus se vérifier ces paroles de l'Esprit-Saint: CEUX QUI VEULENT VIVRE PIEUSEMENT ET SELON DIEU SOUFFRIRONT PERSÉCUTION ; et ces autres paroles : ILS VOUS CHASSERONT DE LEURS ASSEMBLÉES, ET UN JOUR VIENDRA OU QUICONQUE VOUS TUERA CROIRA FAIRE UNE OEUVRE AGRÉABLE A DIEU.

            La tempête ne trouva point Chrysostome endormi ni dépourvu de forces. Depuis longtemps il s'y était préparé par la prière, l'union avec Dieu, la mortification des sens et les sacrifices journaliers qui l'avaient accoutumé à la privation de toutes choses et même à la perte de sa vie. Il soutint la persécution avec une âme ferme et généreuse, comme un véritable héros chrétien, comme un fidèle disciple de Celui qui avait dit : VOUS SEREZ OPPRIMÉS DANS LE MONDE; MAIS AYEZ CONFIANCE, J'AI VAINCU LE MONDE. LE DISCIPLE N'EST PAS AU-DESSUS DU MAÎTRE : S'ILS ONT PERSÉCUTÉ LE MAÎTRE, ILS VOUS PERSÉCUTERONT AUSSI. Mais comment arriva cette tempête, pourquoi et par qui fut-elle excitée; quels en furent les causes, les agents, les circonstances et les suites? La bouche hésite à le dire ; la main se refuse en quelque sorte à retracer cette ignominieuse histoire. Cependant l'intérêt de la gloire de Dieu toujours admirable dans la conduite de sa providence sur les saints, le profit des âmes qui comprendront que Dieu afflige ceux qui l'aiment, et la consolation que peuvent en retirer ceux qui sont persécutés, voilà des motifs assez puissants pour vaincre notre répugnance.

II. Il y avait près de quatre ans que Chrysostome occupait le siège de Constantinople. Cet ouvrier fidèle avait cultivé avec un soin et une vigilance infatigables la vigne chérie que le père de famille lui avait confiée. Son travail assidu, son dévouement aux devoirs de l'épiscopat, avaient été bénis; ses prières ardentes, ses saints désirs et ses bons exemples avaient porté leurs fruits. L'Église de Constantinople était dans l'état le plus florissant. Le clergé était régulier, la simonie était détruite, l'hérésie comprimée, les pauvres et les malades secourus; les moines, les vierges et les veuves donnaient de grands exemples d'édification ; et le peuple fidèle, éclairé par les saintes paroles de son Pontife, marchait à grands pas dans la voie des préceptes divins. Ceux mêmes qui auparavant ne vivaient que pour le monde, qui couraient avec fureur aux jeux du cirque et aux représentations du théâtre, avaient enfin cédé au zèle charitable et à l'éloquence entraînante de leur pasteur, et abandonné ces divertissements coupables pour se rendre à l'envi dans les églises. Les louanges de Dieu étaient chantées le jour et la nuit; les saintes réunions étaient nombreuses, la foi vive et agissante et la piété partout en honneur : Constantinople était transformée.

Tant de sages réformes et de si heureux changements n'avaient pu s'opérer sans contradictions; l'ennemi du salut des hommes voyait avec dépit tant d'âmes échapper à sa domination; il s'efforça donc de renverser l'œuvre de Dieu.

III. Le zèle de Chrysostome lui avait suscité de nombreux ennemis dans toutes les conditions de la société. Parmi les évêques, on pouvait compter entre autres Théophile d'Alexandrie, jaloux de l'influence de Chrysostome et irrité de n'avoir pu empêcher son ordination ; Acace de Bérée, blessé de ce que le saint évêque ne l'avait pas reçu avec magnificence dans son palais (on rapporte que dans sa fureur il était allé jusqu'à dire, en présence de quelques ecclésiastiques de Constantinople : JE PRÉPARE A VOTRE ÉVÊQUE UN PLAT DE MA FAÇON) ; Sévérien de Gabales, qui, poussé par l'ambition, avait essayé, mais en vain, de profiter de l'absence de Chrysostome pour le supplanter; Antiochus de Ptolémaïde, évêque ambitieux, jaloux et remuant; et un abbé des monastères de Syrie, nommé Isaac, esprit brouillon, occupé à courir en divers pays pour calomnier les évêques.

Parmi les prêtres et les diacres, tous ceux qui étaient avares, débauchés, sans règle et sans frein; tous ceux qui se trouvaient blessés de la vie pure et exemplaire de Chrysostome, autant que de son zèle et de la liberté avec laquelle il réprimait leur vie dissolue , manifestaient en mainte occasion leur haine pour le saint évêque. L'histoire cite deux prêtres et cinq diacres, un entre autres appelé Sérapion, qui , dès le commencement, s'opposèrent, même en public et en présence de Chrysostome, aux réformes qu'il voulait introduire.

Plusieurs femmes même prirent parti contre lui, et parmi elles trois veuves du premier rang : Marsa, veuve de Promote; Castricia, veuve de Saturnin, tous deux consuls; et Eugraphia, dont le mari n'est point nommé. Ces dames, toutes-puissantes, possédaient une immense fortune, fruit malheureux des rapines et des concussions, et se servaient de leurs biens-injustement acquis pour la perte de leur salut et de celui d'un grand nombre d'autres. Le zèle du saint pasteur, préconisant l'aumône, insistant sans cesse sur sa nécessité , déclamant avec vigueur coutre les usures, les rapines, les injustices et les hommes avares, les avait blessées jusqu'au fond de l'âme, et avait excité en elles un ressentiment porté jusqu'à la fureur.

IV. Poussées par la haine et le désir de la vengeance, elles cherchaient toutes les occasions de déclamer contre le saint évêque. Admises à la cour, elles entreprirent de gagner l'impératrice Eudoxie. Il ne leur fut pas difficile de réussir. Cette femme, vaine, altière, emportée, voulait allier ensemble le vice et la vertu, les principes de la foi avec les pratiques du monde condamnées par l'Évangile. Esclave de la plus insatiable avarice, au rapport de l'historien Zozime, elle avait rempli la cour de délateurs qui s'emparaient du bien des riches après leur mort au préjudice des enfants ou des autres héritiers légitimes.

Le saint pasteur gémissait sur ces désordres et ces injustices : il priait, il avertissait, il reprenait, comme dit l'Apôtre, à temps et à contre-temps, en public et en particulier, mais toujours avec sagesse et patience. Eudoxie n'aimait pas ses leçons. Les discours de Chrysostome contre l'avarice et la dureté des grands la blessaient vivement, et les ennemis de l'évêque profitaient de toutes les circonstances pour le perdre dans l'esprit de l'impératrice : on commentait ses moindres discours, on exagérait sa doctrine, on empoisonnait ses intentions les plus pures, et l'on donnait souvent à ses paroles un sens qu'elles n'avaient pas. Enfin quelques courtisans firent entendre un jour à l'impératrice que c'était elle que l'évêque voulait désigner en parlant du luxe, de l'orgueil et de la vanité des femmes. Il n'en fallut pas davantage. Eudoxie, trompée par tous ces mensonges calomnieux, et excitée sourdement par Sévérien de Gabales, s'irrita contre Chrysostome, et fit enfin éclater sa colère à l'occasion du fait que nous allons rapporter.

Cette princesse avait voulu s'emparer des biens de Théodoric, riche patricien de Constantinople, ainsi que d'une vigne qui lui convenait, mais qui appartenait à une pauvre veuve de la même ville. Les deux opprimés se voyant menacés dans leurs biens, étaient venus se jeter aux pieds de Chrysostome, pour réclamer son secours contre cette injuste et criante spoliation. Leur démarche ne fut pas sans résultat; le saint pontife, toujours prêt à soutenir l'innocence opprimée, prit en main leur cause; il fit des démarches, éleva la voix, et, après de grands efforts, parvint enfin à sauver ses deux protégés, en sorte que l'impératrice n'osa pas ou ne put s'emparer des biens qui excitaient sa convoitise.

V. Cette résistance de Chrysostome mit le comble à la haine d'Eudoxie et réjouit vivement les ennemis du Saint : évêques, prêtres, diacres, tous les mécontents, profitèrent de la circonstance pour se réunir, pour s'entendre et diriger à la fois contre lui leurs indignes attaques. Bientôt de coupables complots furent formés; il ne manquait plus à ceux qui en étaient les auteurs qu'une occasion d'assouvir leur vengeance, en arrachant le saint évêque à l'amour de son troupeau. Elle ne tarda pas à se présenter: ce fut la présence des solitaires de Nitrie, qui, chassés du désert par Théophile, patriarche d'Alexandrie, étaient venus se réfugier à Constantinople. Reprenons les choses de plus haut.

VI. Théophile, qui avait voulu autrefois placer sur le siége de Constantinople le saint prêtre Isidore, lui avait depuis quelque temps retiré son amitié. Une veuve de qualité avait remis à Isidore une somme de mille pièces d'or, lui faisant jurer par la Table sainte qu'il en achèterait des habits pour les pauvres femmes de la ville, mais sans en donner connaissance à Théophile, de peur, disait-elle, qu'il n'employât cet argent à acheter des pierres pour construire des bâtiments, selon son habitude ou plutôt sa passion. Isidore promit à cette femme d'exécuter fidèlement ses intentions; et, en effet, à peine eut-il l'argent entre les mains, qu'il l'employa à acheter des vêtements aux femmes et aux veuves de la ville.

La chose était trop éclatante; elle intéressait un trop grand nombre de personnes pour rester longtemps secrète. Théophile l'apprit bientôt par l'entremise des espions qui l'avertissaient de tout ce qui se passait à Alexandrie. Ayant fait venir Isidore, il lui demanda d'un air très-calme ce qu'il en était. Isidore avoua la chose. Théophile en fut irrité au dernier point; mais il dissimula son ressentiment. Sozomène rapporte un second motif de la haine de Théophile contre Isidore, c'est que celui-ci avait refusé de trahir la vérité et la justice pour être utile au patriarche. Deux mois s'étaient écoulés depuis l'entrevue dont nous venons de parler. Le patriarche paraissait avoir oublié Isidore et la distribution des vêtements aux pauvres d'Alexandrie; mais ce calme n'était qu'apparent; Théophile méditait les moyens de se venger. Le moment de les mettre à exécution était venu. Tout à coup il convoque une réunion des prêtres de son Église; et là, en leur présence, il produit un mémoire contre Isidore, contenant l'accusation d'un crime énorme. « il y a dix-huit ans, dit Théophile, que j'ai reçu ce mémoire contre vous; mes occupations me l'avaient fait oublier jusqu'ici; mais je viens de le trouver en cherchant d'autres papiers; répondez à la plainte qu'il contient. » Isidore répondit : « Quand il serait vrai que vous auriez reçu ce mémoire et qu'il vous aurait échappé, celui qui l'avait donné ne pouvait-il pas le redemander?» — « Il s'était embarqué, dit Théophile. » — « Mais, répliqua Isidore, n'est-il pas revenu du moins au bout de deux ou trois ans? S'il est présent, faites-le venir. » Théophile ainsi pressé remit l'affaire à un autre jour. Dans cet intervalle, il acheta un témoin pour accuser Isidore, et lui donna quinze pièces d'or pour déposer contre lui. Isidore fut condamné; mais quelques jours après, le faux témoin craignant la rigueur des lois, ou plutôt pressé par les remords de sa conscience, se rétracta publiquement et déclara qu'il n'avait déposé contre le saint prêtre que parce que le patriarche avait acheté son serment, en lui faisant remettre la somme de quinze pièces d'or. Ce ne fut qu'un cri d'indignation dans toute la ville. Isidore jusque-là était demeuré dans sa maison, occupé à la prière; mais ayant appris ce que nous venons de dire, il craignit que Théophile n'attentât à sa vie même, et s'enfuit sur la montagne de Nitrie où il avait passé sa jeunesse.

Ce désert ou plutôt cette montagne fameuse entre toutes les montagnes d'Égypte, tirait son nom d'un village voisin où l'on amassait du nitre; elle était au delà du lac Moeris, à quarante milles d'Alexandrie. Cinq mille moines y habitaient, répartis de différentes manières entre cinquante maisons, les uns demeurant seuls, les autres deux ou trois ensemble ou en plus grand nombre , car chacun menait la vie qu'il voulait, selon ses forces. Saint Ammone, disciple et ami de saint Antoine, avait le premier habité cette solitude; les vertus et les saintes austérités du fondateur étaient passées dans l'âme de ses disciples. La prière, les louanges de Dieu, le silence, le travail des mains, les jeûnes, les veilles, les mortifications et l'exercice de la charité, occupaient tous les instants de leur journée. Ces solitaires menaient sur la terre la vie des anges dans le ciel. Parmi eux se trouvait un saint vieillard, nommé Hiérax, âgé de quatre-vingt-dix ans et qui avait été disciple de saint Antoine. Au commencement de sa vie cénobitique, cet homme d'une vertu extraordinaire avait passé quatre ans sur une montagne appelée Porphyrite, dans une retraite si rigoureuse, qu'il n'avait joui d'aucune consolation humaine. Depuis vingt-cinq ans il habitait le désert de Nitrie, soupirant après les biens du ciel et espérant finir ses jours dans la solitude. Avec lui se trouvait un prêtre nommé Isaac, disciple de saint Macaire, et très-habile dans la science des divines Écritures, qu'il pouvait réciter de mémoire. Dès l'âge de sept ans il habitait le désert. Sa vertu était si grande, que ces paroles de l'Évangile se vérifiaient en lui : Ils prendront les serpents entre leurs mains sans en être blessés, et s'ils avalent du poison ils n'en ressentiront aucun mal (1).

Un autre Père, qui s'appelait aussi Isaac, n'était pas moins célèbre; il avait formé deux cent dix élèves, dont plusieurs avaient été honorés de l'épiscopat. Sa charité était si grande, qu'il avait fait élever dans le désert un hôpital pour les malades et les étrangers. Mais les religieux les plus illustres de Nitrie étaient l'abbé Ammone, âgé de soixante ans, l'abbé Dioscore , évêque d'Hélénople, et deux autres appelés Eusèbe et Euthyme. Leur
 
 

1. Marc, cap. XVI.
 
 

haute stature les avait fait surnommer les grands frères. Ils étaient très-recommandables par leur science, leur foi et leur dévouement à l'Église, qui naguère avaient attiré sur eux les colères et les persécutions de Valens. Ils avaient souffert généreusement l'exil, et toute la ville d'Alexandrie se souvenait encore du collier de fer qu'ils avaient porté dans ce glorieux bannissement.

VII. Pendant que ces pieux solitaires , oubliés du monde, n'étaient occupés qu'à louer Dieu et à faire du bien aux hommes, le saint prêtre Isidore arriva dans le désert où il espérait trouver un abri et finir ses jours en paix. Mais il se trompait : son départ n'avait point éteint la colère de son ennemi, et au lieu de trouver le repos, il attira sur lui-même et sur les saints habitants du désert, tous les funestes effets du ressentiment du patriarche.

Pour se venger du prêtre fugitif et des solitaires qui l'avaient si charitablement accueilli, cet homme emporté, peu maître de sa colère, fécond en ruses et en expédients quand il s'agissait de satisfaire ses mauvaises passions, s'avisa d'accuser d'origénisme les grands frères et les religieux de Nitrie. Une circonstance particulière donnait à cette accusation injuste un certain air d'à-propos et une couleur de vérité.

Quelques années avant ces événements, un petit nombre de solitaires d'Egypte, simples et grossiers, trompés par leur ignorance, s'attachant à l'écorce des expressions de la sainte Écriture et interprétant faussement ces paroles de la Genèse : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance (1), étaient tombés dans l'erreur des anthropomorphites. Ils s'étaient imaginés que Dieu avait des yeux, des pieds, des mains, un corps enfin comme les hommes. Les plus instruits voulant les désabuser de cette erreur, il s'élevait souvent entre eux des
 
 

1. Genèse, cap. 1.
 
 

discussions, et comme Origène déjà attaqué pour sa doctrine était le plus éloigné de cette grossière explication de l'Écriture, les anthropomorphites traitaient d'origénistes ceux qui voulaient, les désabuser. L'illusion de ces bons religieux était si profonde, qu'un d'entre eux nommé Sérapion, vieillard vénérable, exemplaire par l'austérité et la sainteté de sa vie, ayant été désabusé et convaincu par saint Paphnuce, se prosterna pendant la prière et cria de toutes ses forces : « Hélas! on m'a ôté mon Dieu et je ne sais plus ce que j'adore ! » voulant dire qu'il avait perdu ce fantôme qu'il avait accoutumé de former dans son imagination pour se représenter Dieu dans la prière.

Les moines de Scété, surtout, étaient dans cette erreur; ceux de Nitrie, au contraire, soutenaient que Dieu était incorporel, et c'est la seule chose qui leur valut le nom d'origénistes. Il est vrai que dans le désert de Nitrie on lisait les écrits d'Origène, mais ces saints solitaires n'approuvaient pas ses erreurs; ils étaient bien loin de penser, comme ce docteur, que le règne de Jésus-Christ devait finir; que les démons et les réprouvés seront sauvés, et que les corps ne ressusciteront pas entièrement incorruptibles. A cette époque, selon la distinction que fait saint Augustin, il y avait deux sortes d'origénistes : les sectateurs et les défenseurs d'Origène. Les premiers adoptaient les opinions qui lui sont imputées et ils étaient coupables, parce qu'ils admettaient des erreurs condamnées par l'enseignement de l'Église. Les seconds prétendaient que les livres d'Origène avaient été falsifiés ; que jamais Origène n'avait enseigné ces erreurs, que l'on pouvait facilement se garantir du poison et lire avec beaucoup de fruit les leçons de vertu qu'ils renfermaient. On pouvait alors soutenir ce sentiment, l'Église n'ayant pas encore prononcé, ou du moins ses décisions n'étant point encore connues; plusieurs saints et savants docteurs avaient fait l'éloge de ces livres, et Théophile lui-même, pressé par saint Epiphane de condamner les écrits d'Origène, avait répondu : «Les livres de ce docteur sont une prairie magnifique; je cueille les fleurs médicinales et je laisse les poisons. »

Plus tard, sur les instances réitérées de saint Jérôme et de saint Epiphane, et pour satisfaire les anthropomorphites du désert, il avait condamné les écrits d'Origène et combattu ses erreurs dans les lettres qu'il envoyait chaque année pour annoncer la fête de Pâques aux différentes Églises. Son zèle avait d'abord procédé avec trop de lenteur, et depuis il se montra trop ardent et trop précipité. Le sentiment des moines de Nitrie qui se bornaient pourtant à défendre les écrits d'Origène et surtout la charité avec laquelle ils avaient accueilli saint Isidore, furent aux yeux du violent patriarche un crime irrémissible. Blessé dans son orgueil, poussé par son désir de la vengeance, il ordonna aux religieux de chasser de la montagne et du fond du désert les plus considérables d'entre eux, c'est-à-dire ceux qui gouvernaient et dont nous avons parlé. Ces humbles solitaires, étonnés d'un commandement si rigoureux et ignorant quel en était le motif, vinrent à Alexandrie se jeter aux pieds du patriarche pour apprendre de sa bouche même le sujet de leur condamnation. En les voyant, Théophile se livra à toute sa colère; il apostropha vivement Ammone qui était un vieillard vénérable, et lui jetant son pallium à la tête, il le souffleta jusqu'au sang, en criant comme un furieux: « Scélérat, hérétique, hypocrite, anathématise Origène ! » Les pauvres solitaires n'eurent d'autre parti à prendre que de se retirer. Ils retournèrent paisiblement à leurs solitudes, où ils continuèrent leurs exercices accoutumés, en se rassurant sur le témoignage de leur conscience. En effet, il n'y a aucune preuve qu'ils aient soutenu les erreurs d'Origène, tandis qu'on trouve au contraire des témoignages très-forts en faveur de la pureté de leur foi. Le patriarche ne laissa pas cependant d'assembler un concile des évêques voisins; et sans y faire comparaître les solitaires ni leur donner aucun autre moyen de se défendre, il en excommunia trois des principaux entre lesquels on nomme Ammone et Dioscore; il n'osa cependant prononcer contre la multitude. Il fit venir ensuite du même désert cinq moines étrangers et pleins de cet esprit d'émulation qui dégénère facilement en jalousie entre les reclus de nation différente; il en ordonna un évêque, le second prêtre, les trois autres diacres, et il leur commanda de présenter contre les trois solitaires excommuniés des requêtes que ces faux frères ne firent que souscrire, et que lui-même avait composées. Ayant reçu ces requêtes dans l'église avec un appareil affecté, il se transporta chez le préfet d'Égypte et lui présenta une nouvelle supplique en son propre nom et en celui des moines accusateurs, et conclut à ce que les accusés fussent chassés de toute l'Égypte. Il obtint un ordre et des soldats, et, plus semblable au chef d'une expédition militaire qu'à un évêque, il alla de nuit surprendre les monastères.

Dioscore, évêque de la montagne, fut d'abord chassé après avoir été violemment tiré de son siège par une escouade d'éthiopiens. Ensuite on pilla les cellules et l'on abandonna à la populace le petit ameublement des pauvres de Jésus-Christ. On chercha longtemps les trois autres frères, Euthyme, Eusèbe et Ammone. Ils s'étaient fait descendre dans un puits sur lequel on avait mis une natte qui empêcha de les découvrir. De dépit et de fureur, Théophile fit brûler leurs cellules particulières, où furent en même temps consumés les divines Écritures, les saints mystères et un jeune homme qui n'eut pas le temps de s'échapper. Quand les persécuteurs se furent retirés, les grands frères et les religieux prirent sur eux les peaux de brebis dont les personnes de leur condition avaient coutume de se couvrir, et suivis des prêtres et des diacres de la montagne, ils prirent le chemin de Jérusalem où ils arrivèrent au nombre de trois cents. Le reste fut dispersé en divers endroits.

La haine du patriarche d'Alexandrie poursuivit les fugitifs jusque dans le lieu de leur retraite. Il fit un crime aux évêques de la paroisse de leur pitié envers ces malheureux, et il ne leur pardonna qu'à condition qu'ils ne leur donneraient plus d'asile à l'avenir, même dans les églises. «Vous ne deviez pas recevoir ces solitaires dans vos villes sans mon consentement, écrivit-il aux évêques; mais puisque vous l'avez fait par ignorance, je vous le pardonne ; prenez seulement garde à l'avenir de ne les admettre à aucun rang ecclésiastique ni même à aucune communion civile et particulière. » Théophile agit en cette circonstance avec tant d'instance auprès des évêques, il suscita tant d'ennuis à ces solitaires, que les principaux d'entre eux se virent obligés de prendre la route de Constantinople, pour faire connaître à l'empereur l'injustice de la persécution qu'ils souffraient, et se ménager la protection de saint Jean Chrysostome. Ils se présentèrent au saint évêque, qui, voyant à ses pieds cinquante vieillards exténués, amaigris, gémissants, portant sur leur visage et dans tout leur extérieur les marques d'une grande sainteté, en fut touché jusqu'aux larmes. Ils lui racontèrent ce qui s'était passé à Nitrie et le prièrent de leur épargner la triste nécessité de porter leurs plaintes au tribunal séculier, ajoutant qu'ils ne demandaient point d'autre satisfaction ni d'autre grâce que de rentrer dans leurs solitudes et d'y consommer le sacrifice qu'ils avaient commencé de faire au Seigneur.

VIII. Chrysostome avait pour maxime que les chrétiens, et surtout les prêtres et. les évêques devaient être comme des asiles, des ports assurés prêts à recevoir tous les affligés. Il fut donc touché de la misère de ces vieillards qui avaient blanchi et s'étaient consumés au service de Dieu et de l'Église. S'étant assuré plus en détail de la vérité par des clercs d'Alexandrie que Théophile lui-même avait envoyés à Constantinople, il accueillit ces vieillards et les consola, leur recommandant toutefois de garder le silence sur les maux qu'ils avaient soufferts, ajoutant qu'il allait écrire en leur faveur à Théophile, leur évêque. En attendant, et par mesure de prudence, il ne les admit pas dans sa communion; mais il les fit loger dans les bâtiments de l'église Sainte-Anastasie; de pieuses femmes les aidaient de leurs aumônes, ce qui, joint au travail de leurs mains, suffit à leur nourriture et à leur entretien. Sainte Olympiade se signala dans cette circonstance, et sa charité ne fut pas une des moindres causes des persécutions qu'elle eut. à endurer plus tard.

Cependant Chrysostome, pressé par sa charité et espérant adoucir le patriarche d'Alexandrie, se hâta de lui écrire, et lui demanda en grâce, comme son fils et son frère, de vouloir bien user de ménagement; il le pria de se laisser toucher par la misère de ces pauvres solitaires, de les recevoir avec bonté et de leur permettre de rentrer dans leur désert. Pour toute réponse Théophile envoya à Constantinople les cinq moines qu'il avait subornés pour les accuser. Ils présentèrent à Chrysostome un libelle rempli de mensonges et de calomnies contre la doctrine de ces solitaires, et ils agirent si fortement contre les exilés, qu'on les montrait au doigt comme des magiciens.

Les religieux accusés avec tant d'injustice, désespérant de rentrer jamais dans les bonnes grâces de Théophile, se mirent en devoir de défendre leur orthodoxie et de repousser avec vigueur la persécution qu'on leur faisait souffrir. Ils rédigèrent un mémoire qu'ils présentèrent à Chrysostome, où, après avoir protesté de leur foi orthodoxe et déclaré qu'ils étaient prêts à anathématiser toute fausse doctrine, ils formulaient quelques articles contre les violences et la conduite de Théophile. Chrysostome les exhorta par lui-même et par d'autres évêques à se désister de cette procédure à cause des suites fâcheuses qu'elle pourrait avoir. Il écrivit ainsi à Théophile : « Le chagrin où sont vos solitaires de Nitrie résidant à Constantinople les a emportés jusqu'à vous accuser par écrit. Mandez-moi donc votre résolution; je fais tous mes efforts pour procurer la paix et la réconciliation; mais je ne puis les déterminer à quitter la cour. Je crains qu'ils n'adressent leur requête à l'empereur. » Cette lettre si pacifique, loin d'apaiser le patriarche, ne fit que l'irriter davantage. Il excommunia Dioscore, l'évêque du désert, et il écrivit au saint évêque de Constantinople : « Je crois que vous n'ignorez pas la disposition des canons du concile de Nicée, par lesquels il est arrêté qu'un évêque, ne doit point juger des causes hors de son ressort. Si vous ignorez cette disposition, apprenez-la, veuillez vous abstenir de recevoir des mémoires contre moi. Si je dois être ,jugé, c'est par les Égyptiens et non par vous, qui êtes à soixante-quinze journées de distance. »

Chrysostome ayant lu cette lettre, gémit de la dureté du patriarche d'Alexandrie; il continua d'exhorter les deux partis à la paix; mais voyant ses efforts inutiles, il prit la détermination de ne plus s'occuper de cette affaire, et de s'appliquer de plus en plus à instruire et à édifier son peuple. Il n'en fut pas ainsi de Théophile. Excité par la jalousie et par la haine, il mit tout en oeuvre dès ce moment non-seulement pour perdre les grands frères, mais Chrysostome lui-même, qui avait refusé de marcher à sa suite dans les voies de l'injustice et de la persécution.

Pour réussir plus sûrement dans son indigne entreprise, le patriarche d'Alexandrie sut cacher sous le voile du zèle pour la pureté de la foi et de la discipline de l'Église les passions mauvaises qui le dirigeaient. Il savait avec quelle chaleur saint Épiphane, évêque de Salamine, dans File de Chypre, avait combattu les erreurs et les livres d'Origène. Cet évêque jouissait d'une grande réputation de vertu et de science; il avait un génie vaste et profond qui lui donnait un grand ascendant sur une foule de docteurs plus jeunes et non moins célèbres que lui. Théophile, voulant attacher à sa cause un aussi grand et aussi saint homme, lui écrivit en particulier en même temps qu'il lui adressait la lettre synodale de son concile d'Alexandrie. Il le priait d'assembler les évêques de son île et d'envoyer à toutes les Églises d'Orient et à l'évêque même de Constantinople les décisions de son concile, afin qu'Origène fût condamné par tout le monde. «J'ai appris, ajoutait-il malicieusement, que les grands frères Ammone, Eusèbe et Euthyme se sont réfugiés à Constantinople pour tromper quelqu'un de nouveau, s'ils peuvent. Envoyez donc à Constantinople un homme habile et quelques-uns de vos clercs, comme je l'ai fait moi-même, afin de combattre vigoureusement cette erreur. Saint Épiphane ayant assemblé son concile écrivit à Chrysostome pour qu'il en fit autant. Mais bientôt, pressé par Théophile, trompé par les mensonges et les insinuations perfides de cet évêque sur les intentions de Chrysostome, il se décida à faire le voyage de Constantinople malgré son extrême vieillesse.

La sainteté et la science ne mettent pas toujours à l’abri des tromperies. Saint Epiphane ainsi prévenu se conduisit d'une manière injuste et cruelle à l'égard de Chrysostome. Arrivé dans un des faubourgs de Constantinople, il se permit, sans l'agrément de l'évêque diocésain, de célébrer les saints mystères et d'ordonner un diacre. Cette contravention aux canons, qui aurait dû blesser Chrysostome, ne put même l'émouvoir. Il respectait, il aimait saint Épiphane, et il excusa parla raison de l'âge, de la sainteté et de la bonne intention, ce qui était une véritable infraction aux règles ecclésiastiques. Non-seulement il l'excusa, mais il voulut le recevoir avec honneur. Par ses ordres, tout son clergé alla au-devant de lui jusqu'aux portes de la ville; il le fit inviter à prendre un logement dans la maison épiscopale. Epiphane, peu touché de la charité du saint évêque (tant ses préventions l'aveuglaient!) ne répondit qu'avec dureté aux politesses de Chrysostome, et refusa l'hospitalité qu'il lui offrait, ne voulant pas même, disait-il, communiquer avec lui à moins qu'il ne condamnât Origène et ne chassât les grands frères. Chrysostome répondit que l'affaire était grave; qu'elle demandait du temps pour être jugée; qu'il fallait l'examiner sérieusement et avec soin; que les grands frères étaient dans la disposition d'anathématiser toute erreur, et qu'il ne fallait rien précipiter touchant les livres d'Origène avant la décision du concile général. Cette réponse, ferme et modérée, blessa saint Épiphane. Les ennemis de Chrysostome en profitèrent pour conseiller à l'évêque de Salamine une mesure extrême qui l'aurait rendu la fable et la risée de tout l'empire, s'il l'avait exécutée. On le sollicitait de se présenter au milieu de l'église, devant tout le peuple assemblé, d'y condamner à haute voix les livres d'Origène, d'excommunier Dioscore et les grands frères, et de signaler comme un de leurs partisans l'évêque de Constantinople. Le saint vieillard, poussé par un zèle plus ardent qu'éclairé, commençait à donner dans le piége ; déjà il était dans l'église, lorsqu'un diacre, envoyé par l'évêque de Constantinople, lui dit qu'il eût à considérer combien de choses il faisait contre les règles; qu'il avait fait une ordination dans une église dépendante de Constantinople, et y avait célébré le Saint-Sacrifice sans le consentement de l'évêque diocésain, et que sans ce consentement il allait encore parler au peuple; qu'il prît garde qu'une entreprise de cette nature ne causât quelque sédition populaire qui pourrait le mettre en péril de la vie comme auteur du désordre. Épiphane effrayé sortit de l'église et se retira.

IX. Cependant Ammone et les autres moines de Nitrie vinrent trouver saint Épiphane pour essayer de se justifier. Comme il ne les connaissait pas, il leur demanda qui ils étaient. Ammone répondit : « Nous sommes les grands frères, et nous serions bien aises d'apprendre de vous si vous avez jamais vu nos disciples ou nos écrits. » Épiphane ayant dit que non : « Comment donc, reprit Ammone, nous avez-vous jugés hérétiques, sans avoir aucune preuve de nos sentiments? » — « C'est, repartit Épiphane, que je l'ai ouï dire. » Ammone répliqua : « Pour nous, nous avons fait tout le contraire, car nous avons souvent trouvé vos disciples et vos écrits, entre autres l'Anchora; et comme plusieurs voulaient le blâmer et l'accuser d'hérésie, nous en avons pris la défense, de même que nous aurions soutenu les intérêts d'un père. Vous ne deviez donc pas nous condamner sur ouï-dire et sans nous entendre, ni traiter, comme vous faites, ceux qui ne disent que du bien de vous. » Saint Épiphane leur parla plus doucement et les renvoya. Il quitta lui-même Constantinople où ses desseins lui avaient si mal réussi, et s'embarqua pour retourner en Chypre. La mort le saisit en chemin. Ainsi s'accomplit la prédiction que lui avait faite saint Chrysostome dans la chaleur de la dispute, qu'il ne croyait pas qu'il dût retourner dans son évêché. En partant, il dit aux évêques qui le conduisaient ,jusqu'à la mer : « Je vous laisse la ville, le palais et le théâtre; pour moi, je m'en vais, car j'ai hâte, j'ai grande hâte. » Il mourut en 403, après trente-six ans d'épiscopat. L'église honore sa mémoire le 12 mai. Il avait une très-grande érudition, mais sa critique n'est pas toujours sûre. Sa bonté naturelle le rendait crédule et facile à se laisser prévenir.

S'il est pénible d'être persécuté par les méchants, il l'est cent fois plus d'être soupçonné et poursuivi par les gens de bien. On comprend donc facilement quelle douleur dut causer à Chrysostome l'opposition de saint Épiphane et de saint Jérôme. Au reste, la conduite de ces deux saints dans toute cette affaire ne doit point paraître étonnante : ils étaient trompés par Théophile. Celui-ci était poussé par la passion; mais saint Épiphane et saint Jérôme agissaient avec droiture, par zèle pour la foi, avec une intention pure. Dieu permit qu'ils méconnussent l'orthodoxie de Chrysostome, afin de purifier de plus en plus par les épreuves le saint évêque, et de lui faire mériter une plus brillante couronne.

X. Après le départ de saint Épiphane, les solitaires de Nitrie fatigués des affaires sans nombre et des persécutions que leur suscitait Théophile, se virent forcés de recourir à la justice de l'empereur. Ils présentèrent à la cour un long mémoire contre Théophile et les moines qui le représentaient à Constantinople. Ils énuméraient centre le patriarche d'Alexandrie une grande quantité d'accusations, et ils prétendaient que les moines de Théophile les calomniaient indignement; ils demandaient justice sur ces deux chefs, et ils priaient l'empereur de faire citer Théophile devant l'évêque de Constantinople et d'examiner les accusations portées contre eux. Leur requête fut octroyée sur ces deux points.

XI. L'empereur cita Théophile à comparaître; il envoya même un officier pour l'amener à Constantinople. Les préfets examinèrent l'accusation formée par les agents de Théophile. Ceux-ci ne pouvant rien prouver, et se voyant pressés par les juges, finirent par avouer la trame ourdie par le patriarche d'Alexandrie, et reconnurent même que c'était lui qui avait dicté leur requête. En conséquence de cet aveu, les juges déclarèrent les moines de Théophile coupables de calomnie; ils furent finis en prison; quelques-uns y moururent, et les autres furent envoyés en exil à Proconèse. La sentence était juste; heureux le prince, heureuse la cour elle-même, si elle avait persévéré jusqu'à la fin dans la voie de la justice! Mais c'est ici surtout que commencent les actes d'iniquité commis contre le saint évêque de Constantinople, et cette suite non interrompue d'odieuses persécutions qui se terminèrent enfin par son exil et sa mort.

XII. Théophile avait appris en frémissant-le sort des solitaires qu'il avait envoyés à Constantinople. Cité à comparaître par ordre de l'empereur, il se hâtait d'arriver, non pour être accusé, mais pour juger. Convaincu de la faiblesse de l'empereur Arcade, soutenu par l'impératrice Eudoxie, qui, croyant avoir été personnifiée dans une homélie de Chrysostome, lui avait écrit de hâter sa marche pour la débarrasser de l'évêque; assuré du concours de Sévérien de Gabales, d'Acace de Bérée, d'Antiochus de Ptolémaïde, de tous les évêques, de tous les prêtres et de tous ceux de la cour à qui le zèle apostolique, la foi vive et la sainteté de Chrysostome causaient de mortels déplaisirs, il venait à Constantinople pour mettre en accusation celui qu'il regardait comme un ennemi déclaré. C'est pourquoi il amenait avec lui un grand nombre d'évêques d'Égypte et même des Indes. Dès qu'il le sut arrivé, Chrysostome le pria de venir loger dans les maisons de l'église avec les trente-six évêques qui l'accompagnaient; mais tous refusèrent unanimement. Théophile logea hors de la ville, dans une des maisons de l'empereur, nommée Placidienne. Il ne voulait pas même voir Chrysostome, ni lui parler, ni prier avec lui, ni lui donner aucune marque de communion. Il en usa ainsi pendant trois semaines qu'il demeura à Constantinople, et il n'approcha pas de l'église, quoique le saint évêque l'invitât continuellement à s'y trouver, à le voir, ou du moins à lui dire le sujet de cette guerre qu'il lui déclarait dès son entrée, et dont le peuple était scandalisé. Le saint poussa plus loin la délicatesse et le respect pour Théophile. L'empereur, pressé par les accusateurs du patriarche d'Alexandrie, ordonna à Chrysostome de le faire comparaître et d'entendre sa cause. Il ne s'agissait de rien moins dans cette accusation que de violences, de meurtres, d'incendies et de plusieurs autres crimes. Chrysostome refusa de se charger de cette affaire par respect pour Théophile, et parce que les canons défendaient de juger les causes des évêques hors de leurs provinces. Il n'ignorait cependant pas que Théophile, quoique patriarche d'Alexandrie, pouvait être jugé par un concile général des évêques d'Orient. Mais soit ménagement charitable pour son collègue, soit crainte de plus grands maux encore , il préférait employer les voies de la douceur et de la conciliation.

XIII. Tels n'étaient pas les sentiments ni les procédés de Théophile. Dès son arrivée à Constantinople, il mit tout en oeuvre pour chasser Chrysostome de son siège et même pour le faire mourir, écrit Pallade. Il s'appliqua tolet d'abord à réveiller et à exciter les passions de tous les ennemis du saint, pour s'en faire des appuis. Il gagna les riches et les courtisans au moyen de l'or qu'il répandait à pleines mains; il attira dans son parti les parasites, les hommes adonnés à la bonne chère, en les invitant à des festins somptueux; il caressa les uns par de douces paroles et flatta les autres en leur promettant des honneurs et des dignités; il irrita les mécontents en les plaignant et en blâmant la conduite de Chrysostome à leur égard. De leur côté, Sévérien de Gabales et Acace secondaient ses projets de toutes leurs forces, et gagnaient à sa cause tous ceux qui étaient faibles, ignorants, vicieux ou coupables. Quand les esprits furent suffisamment préparés, Théophile lit venir deux diacres de l'Église de Constantinople, qui étaient devenus les ennemis de Chrysostome, parce qu'ils avaient été chassés des rangs du clergé, l'un pour homicide et l'autre pour adultère.

Théophile s'apitoya sur leur sort et leur promit de les rétablir dans leur ministère, s'ils voulaient se porter pour accusateurs de leur évêque et signer le mémoire d'accusations qu'il leur présentait. Ces deux hommes, dignes de mort, s'écrie Pallade, acceptèrent avec joie et signèrent le mémoire : c'était un grand pas. Le complot réussissait au delà des espérances de Théophile. Dès qu'il eut reçu le mémoire, il se rendit dans la maison d'Eugraphie, cette dame puissante dont nous avons parlé, et qui était bien connue pour sa haine contre Chrysostome. Là se trouvèrent réunis Sévérien, Acace, Antiochus et tous les principaux ennemis du saint. On délibéra longtemps sur la manière de commencer le procès, et après bien des discours il fut arrêté qu'une requête, demandant un concile pour juger Chrysostome, serait présentée à l'empereur : la chose fut exécutée sur-le-champ. L'or de Théophile ouvrit les portes du palais, gagna les principaux officiers; l'impératrice Eudoxie, personnellement irritée contre le saint évêque, appuya de son ascendant la requête qui fut octroyée par le faible et indifférent empereur.

Le conciliabule ne se tint pas dans Constantinople. Les ennemis de Chrysostome craignaient l'affection que le peuple avait pour son pasteur. Les évêques accusateurs passèrent le Bosphore, et la réunion eut lieu au bourg du Chêne, près de Chalcédoine, où Rufin avait fait bâtir un palais magnifique, un monastère et une église dédiée aux Apôtres saint Pierre et saint Paul. Une autre circonstance les avait déterminés à choisir ce lieu: c'était la haine profonde que Cyrin, évêque de ce bourg, portait à Chrysostome.

XIV. Dès que le concile, où l'on compta trente-six évêques, fut réuni, Théophile manda avec autorité l'archidiacre de Constantinople, nommé Jean, comme si le siège eut déjà été vacant; l'archidiacre obéit, il attira à sa suite la plus grande partie du clergé, et à l'instigation de Théophile, il présenta un mémoire qui renfermait vingt-neuf chefs d'accusation contre Chrysostome. On lui reprochait d'avoir excommunié l'archidiacre Jean lui-même, parce qu'il s'était permis de frapper un serviteur, nommé Eulalius; d'avoir fait traîner en prison un moine, nommé Jean, qui était probablement un des calomniateurs des grands frères; d'avoir injurié les clercs, en composant contre eux le traité spécial dont nous avons parlé, et qui est dirigé contre les clercs gardant chez eux des femmes sous-introduites; d'avoir accusé trois diacres de vol et d'injustice; de n'avoir pas reçu avec honneur le très-saint Acace, évêque de Bérée; d'avoir livré au bras séculier le prêtre Porphyre; d'avoir injurié et frappé une autre personne. On l'accusait de plus de manger seul, de refuser les invitations, d'être fier et orgueilleux, avare; de donner de l'argent aux évêques qu'il ordonnait, afin de se servir d'eux pour persécuter le clergé; d'être entré dans l'église et d'en être sorti sans prier; de s'habiller et de se déshabiller sur le trône pontifical; de manger des pastilles et de conseiller aux fidèles de prendre de l'eau ou des pastilles après la communion; de faire chauffer le bain pour lui seul; d'avoir vendu les marbres que Nectaire, son prédécesseur, avait préparés pour orner l'église d'Anastasie. Il ne manquait plus que de l'accuser de mauvaises moeurs, et c'est ce qui fut fait.

Les ennemis du saint évêque avaient si fort à coeur de le trouver coupable, qu'Acace de Bérée et Antiochus de Ptolémaïde avaient envoyé à Antioche des commissaires, pour faire des recherches sur les années qu'il avait passées dans cette ville; mais leurs recherches furent vaines. Toutes ces accusations étaient, les unes calomnieuses, les autres contradictoires, les autres nulles; quelques-unes étaient vraies, mais pues à l'éloge et à la gloire de Chrysostome qu'à son déshonneur; toutes étaient l'effet de la haine et de l'injustice de ses criminels accusateurs.

On cita le saint évêque. Théophile lui envoya un clerc avec ordre de lui lire le billet suivant : « Le saint synode assemblé au bourg du Chêne; à Jean: Nous avons reçu contre vous un long mémoire renfermant une infinité de crimes; nous voles ordonnons de comparaître et d'amener avec vous Tyrius et Sérapion dont la présence est indispensable. »

Chrysostome refusa de comparaître. Quarante évêques qui se trouvaient avec lui ne pouvaient revenir de la surprise où les jetaient l'adresse, l'audace et l'iniquité de Théophile. Ils députèrent trois d'entre eux avec deux prêtres et les chargèrent de répondre à l'évêque d'Alexandrie : Qu'on avait encore la lettre où il déclarait que nul évêque ne doit s'ériger en juge hors de ses limites; que s'ils n'avaient pas plus d'égard que lui pour les canons de Nicée, ils l'auraient jugé le premier; que leur concile était plus nombreux et d'un tout autre poids que le sien, puisqu'il n'avait que trente-six évêques d'une seule province, et qu'eux se trouvaient au nombre de quarante de diverses provinces, entre lesquels on comptait sept métropolitains; qu'ils avaient contre lui des mémoires et des preuves manifestes de soixante-dix chefs d'accusation. Saint Chrysostome répondit de son côté que nonobstant l'irrégularité de la procédure, et quoiqu'il dût incontestablement être jugé dans Constantinople, en cas qu'il fût coupable, il ne disputerait pourtant pas sur le lieu du jugement, pourvu qu'on exclût quelques-uns des juges qu'il nomma et qui étaient récusables par toutes les raisons de droit. Il fit la même réponse à un notaire de l'empereur, chargé d'un ordre de ce prince pour le contraindre à se présenter. Quelque respect qu'il eût pour les puissances établies de Dieu, il jugea que dans cette affaire purement ecclésiastique sa soumission serait moins édifiante pour les fidèles que préjudiciable à l'Église. Invité à quatre reprises différentes, il refusa constamment; c'est ce que demandaient ses ennemis. Il ne fut pas question des grands frères. La passion de Théophile était satisfaite, il se réconcilia avec les solitaires et pressa la condamnation du saint évêque. Le synode le déposa et une lettre fut envoyée au clergé de Constantinople et à l'empereur; elle était ainsi conçue

XV. « Comme Jean, accusé de plusieurs crimes, n'a pas voulu se présenter parce qu'il se sentait coupable, il a été déposé selon les lois; mais parce que les libelles contiennent aussi une accusation de lèse-majesté, nous laissons à votre piété le soin de le punir pour ce délit particulier; car ce n'est pas à nous d'en prendre connaissance. » Le faible empereur, obsédé, effrayé par les ennemis de Chrysostome, poussé par l'impératrice irritée, consentit à sa déposition et signa l'arrêt de son exil. Ce fut sur le soir que cet acte d'iniquité fut consommé.

XVI. Dès que le peuple en eut connaissance, il accourut en tumulte de tous les quartiers de la cité pour entourer l'église et la maison de l'évêque, poussant des cris, demandant un concile général et repoussant les officiers qui voulaient se saisir de leur pasteur pour l'envoyer en exil. Pendant deux jours et deux nuits tout entières, l'église fut environnée par la foule et le saint évêque était gardé à vue. Convaincu que la malice de ses ennemis ferait hâter son départ, il voulut une dernière fois adresser la parole à ses chères brebis pour les affermir dans les vérités qu'il leur avait enseignées et leur inspirer les sentiments de soumission et de patience dont son tueur était animé.

XVII. « Une horrible tempête m'environne de toutes parts; les vents sont déchaînés et les flots soulevés me menacent de leur fureur; mais mon coeur est calme au milieu de cette tourmente : placé sur le rocher inébranlable de la foi, je ne crains pas le naufrage. Non, la mer en fureur ne peut renverser ce roc sur lequel je suis assis, et toute la rage des vents et des flots ne peut submerger cette nacelle de Jésus-Christ. Eh! pourquoi donc, craindrais-je ? Qu'est-ce donc qui pourrait me faire trembler? serait-ce la mort? Mais la mort est pour moi un gain. Serait-ce l'exil? Toute la terre est au Seigneur. Redouterais-je la perte des biens? Je suis entré nu dans le monde, j'en sortirai dans le même état. Je méprise les menaces du monde et je me ris de toutes ses caresses. Je redoute la pauvreté aussi peu que je désire les richesses; je ne crains pas la mort et je ne souhaite de vivre que pour votre plus grande utilité. Aussi en vous rappelant les persécutions présentes, je vous exhorte à ne point perdre courage. Nul sur la terre ne pourra nous séparer, car il. est écrit : Ce que Dieu a uni, l'homme ne pourra le séparer. Ne craignez pas pour l'Église, elle a des promesses d'immortalité; les hommes sont-ils donc plus forts que le Seigneur? D'un clin d'oeil il fait trembler la terre; il parle, et ce qui était ébranlé est affermi. L'Église est plus forte que le ciel : Le ciel et la terre passeront et mes paroles ne passeront pas. Et quelles sont ces paroles? Vous êtes Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Si vous n'en croyez point les paroles, croyez du moins les faits. Que de tyrans ont voulu triompher de l'Église! que d'instruments de supplices préparés! que de feux allumés ! que de bêtes féroces déchaînées! que de glaives aiguisés contre elle! Toujours l'Église est sortie victorieuse. Que sont devenus les hommes qui lui ont fait la guerre? On ne parle plus d'eux; leur nom est tombé dans l'oubli. Mais l'Église'? L'Église brille plus que l'astre qui nous éclaire. La gloire de ses ennemis est éclipsée, la gloire de l'Église est immortelle.... Jésus-Christ est avec moi, que pourrais-je craindre? Quand les flots de la mer, quand les chefs des peuples se soulèveraient contre moi, tout cela ne serait pour moi qu'un vain amas de poussière Je n'aurais pas refusé de partir dès aujourd’hui si mon amour pour vous ne m'avait retenu. Je ne cesse de dire : Seigneur, que vôtre volonté soit faite; non la volonté de tel ou tel, mais la vôtre. C'est là ma force, le ferme rocher où je me tiens, le rempart solide qui me défend. Si Dieu le veut, que cela soit. Veut-il que je reste ici? je lui rends grâce; veut-il que j'aille partout ailleurs? je lui rends grâce encore.

« Que rien ne vous trouble; continuez de vaquer â la prière. Le démon a suscité ces mouvements afin d'éteindre votre ardeur pour ce saint exercice; mais il n'a pu réussir et nous vous avons trouvés plus zélés et plus fervents. Demain je me rendrai avec vous à l'église pour prier; ou plutôt partout où je serai, vous y serez avec moi; partout où vous serez, j'y serai avec vous. Nous ne sommes qu'un corps; le corps ne peut être séparé de la tête ni la tête du corps. Nous sommes séparés par les lieux, mais unis par la charité : la mort même ne pourra rompre cette union. Quand mon corps mourrait, mon âme vivra et se souviendra de mon peuple. Pourrais-je vous oublier? Vous êtes mes frères, vous êtes ma vie, vous êtes ma gloire; ma gloire augmente à proportion que vous faites des progrès dans la piété; ma vie est déposée en vous comme les richesses dans un trésor. Je suis prêt à être immolé mille fois pour vous; et ce n'est pas une grâce que je vous accorde, mais une dette que je vous paye, puisque le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. Oui, je suis prêt à être immolé mille fois pour vous, à donner mille têtes, si je les avais. Cette mort serait pour moi le principe de l'immortalité; la persécution présente est ma gloire et mon salut. Est-ce donc pour mes biens ou est-ce pour mes fautes qu'on me persécute, en sorte que je doive m'affliger? Non, mais c'est à cause de l'amour que je vous porte; c'est parce que je ne néglige rien pour que vous soyez à l'abri de tout péril, pour qu'aucun ennemi n'entre dans le bercail, pour que mon troupeau reste entier. La seule cause de mes combats suffit pour m'obtenir la couronne. Que ne dois-je pas souffrir pour vous? Vous êtes mes concitoyens, mes frères, mes enfants, mes membres, le corps dont je suis le chef; vous êtes ma lumière, ou plutôt vous m'êtes plus agréables que la lumière même. Les rayons du soleil me procurent-ils d'aussi grands avantages que mes peuples? Les rayons du soleil me sont utiles dans la vie présente; mon peuple me vaut une couronne dans la vie future. Je parle à des hommes qui m'écoutent; et peut-on être plus zélé que vous pour m'entendre? Vous avez veillé pendant un si grand nombre de jours sans que rien ait pu vous abattre. La longueur du temps, les craintes, les menaces n'ont pu affaiblir votre courage; vous avez tenu ferme contre tout. Que dis-je ! Vous avez tenu ferme; je vous ai vus, ce que je désirais toujours, mépriser les choses de ce monde, quitter la terre, vous transporter dans le ciel, et, dégagés des liens du corps, marcher à grands pas vers la patrie bienheureuse. Voilà mes couronnes, voilà ce qui me console, voilà ce qui me soutient, voilà ma vie, voilà pour moi le principe de l'immortalité, voilà ce qui me fait rendre d'éternelles actions de grâces à Dieu, à qui soient la gloire et l'empire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. »

XVIII. Cependant les évêques accusateurs envoyaient lettres sur lettres à l'empereur pour presser l'exécution des décrets du concile et de l'arrêt prononcé contre Chrysostome. Mais ils n'osaient paraître à Constantinople, au milieu du peuple soulevé, gardant son pasteur, faisant sentinelle autour de sa demeure, et disposé à le défendre avec vigueur et à repousser la force par la force. L'empereur insistait, il envoyait ses ordres et le saint évêque résistait. « Il avait, disait-il, reçu de Dieu la charge de son Église; Dieu seul, et non les hommes, pouvait la lui ôter. » Enfin après avoir protesté contre la violence qui lui était faite et réclamé le jugement d'un concile général, le saint pasteur craignant que son peuple ne se livrât à des violences, se remit secrètement entre les mains de l'officier qui le conduisit, à l'insu des fidèles, jusqu'au bord de la mer. Là il fut jeté dans un vaisseau qui le porta pendant la nuit sur le rivage de l'Asie; puis on le conduisit dans une maison de campagne située près de Prénête en Bithynie. Arrêtons-nous ici, et tandis que le vaisseau emporte loin de ses brebis le pasteur si tendrement aimé, adorons les desseins de la providence de Dieu; soyons soumis et résignés comme le saint évêque, qui, pendant la traversée, accablé de douleur, pleurant sur son troupeau, répétait ces paroles du saint homme Job : Dieu me l'avait donné, Dieu me l'a ôté; il a fait ce qui lui a plu: que son saint nova soit béni !

XIX. Cependant le peuple, qui ignorait son départ, veillait encore avec constance et dévouement autour de la demeure de son évêque. Dès que la triste nouvelle est répandue, toute la ville en un instant est en proie à la plus vive agitation : les rues retentissent de plaintes et de gémissements. Théophile, Acace, Antiochus de Ptolémaïde et leur suite arrivèrent dès le matin à Constantinople pour essayer de calmer l'effervescence du peuple; mais on les chargea d'injures et de malédictions; leur vie même eût été en danger sans la garde et la force armée dont ils étaient environnés. Sévérien de Gabales, qui s'était fait admirer par son éloquence un an auparavant, voulut adresser la parole à la multitude, et prouver que Jean avait été justement déposé pour les crimes dont il était accusé. « Du reste, ajouta-t-il, lors même que ces crimes seraient supposés, il méritait d'être déposé pour son orgueil; car Dieu, qui pardonne facilement les autres péchés, poursuit et punit rigoureusement ce vice; il donne sa grâce aux humbles et il résiste aux superbes. »
 
 

1. Job, cap. I.
 
 

A ces mots des cris d'indignation poussés par des milliers de citoyens étouffent la voix de l'orateur; le tumulte est à son comble. « Il était innocent! s'écrie-t-on, il était innocent! vous êtes coupables de son sang. Il eut mieux valu ravir au soleil l'éclat de sa lumière, que de condamner au silence la bouche de Jean. Rendez-nous notre pontife et notre père... » Toute la ville retentissait de ces cris. La foule se portait de l'église au forum, du forum au palais, puis revenait à l'église, pleurant, s'agitant, criant et redemandant son évêque.

XX. L'inquiétude commençait à s'emparer des esprits; on ne savait à quoi aboutirait ce violent tumulte. Cependant la nuit approchait, le ciel était chargé de nuages menaçants, le tonnerre mêlait sa voix à la voix formidable du peuple; la mer était en fureur et de sourds mugissements, précurseurs ordinaires des grandes calamités, se faisaient entendre. Déjà la crainte avait succédé à l'inquiétude, lorsque tout à coup, au milieu des ténèbres, Constantinople est agitée par un affreux tremblement de terre. Les murailles sont ébranlées, les édifices s'écroulent, le palais et la chambre même de l'empereur sont secoués avec violence. Toute la ville, le peuple, les grands et la cour sont dans la consternation; on pousse dans tous les quartiers de la cité des cris de terreur. « C'est un châtiment du ciel, s'écrie-t-on, c'est le commencement de la vengeance divine. Malheur à nous ! malheur à nous si le saint évêque n'est point rappelé. » L'impératrice Eudoxie, épouvantée, court se jeter aux pieds d'Arcade : « C'en est fait, s'écrie-t-elle, nous n'avons plus d'empire, si Jean n'est pas rappelé. » Assurée du consentement de l'empereur, elle écrit cette nuit-là même à Jean : « Que votre sainteté ne croie pas que j'aie su ce qui s'est passé! Je suis innocente de votre sang. Des hommes méchants et corrompus ont formé ce complot. Dieu m'est témoin des larmes que je lui offre en sacrifice. Je me souviens que mes enfants ont été baptisés par vos mains. » Dès que le jour est venu, elle envoie des officiers pour prier Chrysostome de revenir à Constantinople. Craignant que les officiers, qu'elle avait d'abord députés, ne puissent assez tôt le trouver, elle en envoie d'autres, puis d'autres encore; le Bosphore est couvert de vaisseaux qui partent pour le chercher en Asie.

XXI. Brison, eunuque de l'impératrice et notaire de l'empereur, qui faisait hautement profession d'aimer le saint évêque et de le servir en toute occasion, eut l'avantage de le rencontrer à Prénête, où il s'était réfugié. Dès que le peuple est informé de son retour, la mer en un moment disparaît sous les navires et les barques où se jettent avec précipitation les hommes de tout âge, de tout état, des femmes même tenant leurs enfants entre leurs bras. Chrysostome rentre comme en triomphe à Constantinople, accompagné d'une multitude de personnages illustres, parmi lesquels se trouvaient plus de trente évêques.

De retour dans la cité, le saint évêque refusa d'abord de reprendre ses fonctions pastorales avant d'y être autorisé par un concile plus nombreux que celui qui l'avait condamné; mais le peuple n'eut point égard à cette délicatesse qui gênait son empressement. Tous les catholiques transportés d'allégresse se rangèrent autour de lui avec des cierges allumés, et, chantant des cantiques composés dans un enthousiasme soudain, ils l'emmenèrent dans l'église des Apôtres, le contraignirent de monter dans sa chaire et de reprendre le cours de ses divines instructions, dont l'éloquence parut avoir pour eux des charmes tout nouveaux. Ce fut dans cette, circonstance, au milieu des larmes et des cris de joie de tout ce peuple dévoué, que Chrysostome s'écria: « Que dirai-je ? par où commencerai-je? Dieu soit béni! C'est le langage que je vous tenais lors de mon départ, c'est ce que je vous dirai encore en revenant parmi vous, où plutôt je n'ai cessé de le dire dans mon exil. Oui, que le nom du Seigneur soit béni dans tous les siècles! Les circonstances n'ont pas toujours été les mêmes; mais j'ai toujours glorifié de même le Seigneur. Les saisons ont changé, mais l'hiver et l'été n'ont qu'une même fin: la prospérité des champs. Dieu soit béni, qui a permis que je partisse Dieu soit béni, qui veut que je revienne! Dieu soit béni, qui a permis la tempête! Dieu soit béni, qui a calmé l'orage et apaisé les flots! En parlant de la sorte, je veux vous apprendre à bénir Dieu dans tous les événements que permet son adorable Providence. Vous est-il arrivé quelque chose d'heureux? bénissez Dieu et vous maintiendrez votre bonheur. Vous est-il survenu un malheur? bénissez Dieu et vous ferez cesser vos disgrâces. »

Après cet exorde, le saint évêque fait l'éloge de son peuple; il le félicite de l'attachement qu'il lui témoigne, priant en même temps le Seigneur de récompenser son amour et son zèle, en le comblant de toutes sortes de bénédictions et de prospérités. Le peuple était trop heureux de revoir son pasteur et son père, et surtout d'entendre sa voix. Ses applaudissements furent si vifs et si universels, que Chrysostome, ému jusqu'aux larmes, ne put terminer son discours.

XXII. Quelques jours après son rétablissement, il pria l'empereur de faire assembler un concile plus nombreux pour examiner les décrets de celui qui l'avait condamné. Arcade y consentit, et écrivit partout qu'on assemblât les évêques. Le bruit d'un. concile effraya Théophile, qui, craignant de s'y voir convaincu de tout ce que sa conscience lui reprochait, monta pendant la nuit sur une barque sans en donner avis à personne, et se retira en Égypte avec les évêques qu'il avait amenés; en sorte qu'il ne resta à Constantinople d'autres évêques que ceux qui étaient amis de saint Chrysostome. Quoique la fuite de Théophile fùt une entière justification de celui qu'il avait condamné, le saint continua néanmoins de solliciter la convocation d'un concile. L'empereur se rendit à ses instances, et envoya en Égypte pour obliger Théophile et les autres évêques du conciliabule du Chêne de revenir pour rendre raison de ce qu'ils avaient fait. Théophile s'en excusa; mais les évêques de Syrie, qui étaient de sa cabale, savoir Antiochus et Sévérien, revinrent à Constantinople. Le refus de Théophile n'empêcha point saint Chrysostome de continuer à demander la tenue du concile; mais il paraît que tout ce qu'on lui accorda fut qu'un grand nombre d'évêques qui se trouvaient à Constantinople signeraient un acte par lequel ils déclareraient que, nonobstant ce qui s'était passé dans le conciliabule du Chêne, ils reconnaissaient Chrysostome pour légitime évêque de Constantinople.

XXIII. En s'en retournant, Théophile avait abordé dans une petite ville nommée Gères, à deux lieues et demie de Péluse. L'évêque était mort, et les citoyens avaient élu pour son successeur un solitaire nommé Nilammon, qui était parvenu à la perfection des vertus monastiques. Il demeurait hors de la ville dans une cellule où il s'était renfermé, et dont il avait muré la porte avec des pierres. Comme il refusait l'épiscopat, Théophile vint le trouver et lui conseilla de se rendre et de recevoir l'ordination de sa main. Nilammon s'en excusa plusieurs fois, et voyant qu'il ne, pouvait persuader Théophile, il lui dit : « Demain, mon père, vous ferez ce qu'il vous plaira; permettez-moi de disposer aujourd'hui mes affaires. » Théophile revint le lendemain, et pria le solitaire d'ouvrir sa porte. Nilammon répondit : « Mon père, prions auparavant. » « C'est bien dit, » répliqua Théophile, et il se mit en prière. La journée se passa ainsi. Théophile et ceux qui étaient avec lui hors de la cellule, après avoir attendu longtemps, appelèrent Nilammon à haute voix : il ne répondit point. Enfin ils citèrent les pierres, ouvrirent la porte et le trouvèrent mort. On le revêtit d'habits précieux, on l'enterra aux dépens du public, on bâtit une église sur son tombeau, et on célébra tous les ans le jour de sa mort avec grande solennité. L'église en fait encore la mémoire le six de janvier. Exemple admirable d'humilité et de désintéressement, que la bonté de Dieu avait ménagé sans doute pour confondre l'orgueil et l'ambition de Théophile, et dont hélas! il ne profita pas.

XXIV. La manière glorieuse dont Chrysostome avait été rappelé à Constantinople, le ciel qui avait semblé défendre la cause de ce saint pontife opprimé, le repentir de la cour, la fuite honteuse de ses persécuteurs, l'empressement et les acclamations du peuple, tout faisait espérer un rétablissement durable, des jours de paix et de prospérité pour l'Église de cette grande ville. Il n'en fut pas ainsi, et Dieu, soit pour punir les péchés de ses habitants, soit pour éprouver la vertu de Chrysostome et celle des justes, ses amis, soit pour donner au monde le spectacle de la vertu aux prises avec l'adversité, permit aux passions de se déchaîner encore une fois, et aux méchants d'opprimer son serviteur et son pontife. Voici quelle fut l'occasion des persécutions nouvelles qui furent suscitées à Chrysostome et qui l'arrachèrent pour toujours à l'amour de son Église.

XXV. L'an 404, deux mois après son glorieux retour, la ville de Constantinople éleva devant les portes du sénat, assez près de l'entrée de l'église, sur une colonne de porphyre, une statue d'argent en l'honneur de l'impératrice Eudoxie. Le jour de l'inauguration fut solennel; une multitude immense de peuple se trouva réunie aux portes du sénat et sur la place publique. On divertit la foule par des jeux, des danses, des farces et des spectacles, selon la coutume; le préfet de la ville, qui était manichéen et demi-païen , soit qu'il voulût montrer son zèle, soit peut-être par esprit d'opposition à la religion, dépassa de beaucoup tout ce qui s'était fait jusqu'alors en pareilles circonstances; mille superstitions païennes, mille scandales criants se mêlèrent aux jeux et aux divertissements. Les choses allèrent si loin, que le service divin en fut troublé. Le zèle du saint évêque et son respect pour le lieu saint où s'offraient les divins mystères ne lui permirent pas de garder le silence sur un tel désordre. Déjà, dans plusieurs occasions, il avait condamné ces jeux et ces superstitions mêlées de paganisme, et il ne voulait point par son silence rétracter ses premiers enseignements; la circonstance même de l'église et des saints offices, troublés par les cris des spectateurs et par le tumulte qu'occasionnaient les jeux, était un motif de plus qui l'obligeait à parler. Dans un discours qu'il adressa au peuple, il se plaignit vivement de l'injure faite au lieu saint, et du peu de respect que l'on avait montré pour les sacrés mystères; il attaqua fortement les absurdes superstitions qui se pratiquaient , et condamna enfin non-seulement ceux qui assistaient à ces spectacles, mais encore ceux qui les donnaient au peuple.

XXVI. L'occasion ne pouvait être plus favorable pour les ennemis du saint évêque. Les hommes dignes de mort, selon l'expression de Pallade , étaient confondus par le rétablissement de l'évêque Jean, mais ils n'étaient pas convertis. Leur haine était d'autant plus animée que d'un côté elle avait échoué dans ses projets, et que de l'autre elle se voyait contrainte de se cacher et de se taire. Elle ne se cacha plus; ravis de trouver une occasion aussi favorable, les persécuteurs de Chrysostome se hâtèrent d'en profiter. Le discours contre les divertissements et les jeux célébrés lors de l'inauguration de la statue de l'impératrice fut l'objet des commentaires les plus odieux ; on accusa Chrysostome d'orgueil et d'intolérance; on lui reprocha d'être l'ennemi du peuple; et surtout le préfet manichéen ne manqua pas de représenter le saint évêque sous les couleurs les plus noires et les plus fausses aux yeux de l'empereur, de l'impératrice et de toute la cour. Il le dépeignit comme un homme enivré de son ascendant sur l'esprit de l'aveugle multitude; et tellement ennemi du prince et surtout de l'impératrice Eudoxie, qu'il ne pouvait souffrir que l'on rendît à sa statue les honneurs les plus justes et les mieux mérités. Ces calomnies atroces, ces insinuations perfides, confirmées et répandues par les ennemis du saint, produisirent tout l'effet qu'ils en attendaient. Elles furent accueillies par le trop faible Arcade et par sa cour, et irritèrent au dernier point l'impératrice. La perte de Chrysostome fut de nouveau résolue.

L'historien Socrate rapporte que Chrysostome , connaissant les dispositions de la cour et la colère d'Eudoxie, parla plus ouvertement qu'auparavant, et qu'il commença un discours contre les femmes par ces mots : Hérodiade est encore furieuse, elle danse encore, elle demande encore une fois la tête de Jean; mais les meilleurs critiques rejettent cette assertion donnée par les ennemis de Chrysostome, comme indigne du caractère et de la modération évangélique du saint pontife.

XXVII. Quoi qu'il en soit, les ennemis de Chrysostome, trouvant la cour favorable à leurs désirs, supplièrent l'impératrice d'assembler un nouveau concile dans l'intérêt de l'Église de Constantinople. Acace de Bérée et Léon d'Ancyre furent les premiers qui accoururent; ils furent bientôt suivis de tous ceux qui s'étaient trouvés au conciliabule du Chêne lors du premier exil du saint patriarche. Théophile d'Alexandrie ne paraissait pas, et cependant sa haine, ses fourberies et même sa science étaient nécessaires dans une circonstance aussi difficile. On lui envoya un courrier avec ces mots : « Ou venez encore une fois en cette ville pour nous servir de chef et diriger de nouvelles poursuites contre Jean; ou, si la crainte du peuple vous en empêche, indiquez-nous la manière de commencer et de conduire à bonne fin notre importante entreprise. » Théophile prit le second parti. Il n'osa point venir à Constantinople par la crainte qu'il avait du peuple irrité contre lui; mais, désirant ardemment satisfaire sa haine contre Chrysostome, il envoya trois évêques à qui il donna ses instructions détaillées et secrètes, qui n'étaient autre chose que des piéges habilement tendus dans le but de faire réussir cette odieuse conspiration.

Pendant que ces choses se passaient, l'irritation des esprits, fomentée par les ennemis du saint, allait toujours croissant. On avait tellement prévenu l'empereur contre Chrysostome, qu'il trouva mauvais que les évêques, venus de toutes parts à Constantinople, communiquassent avec le patriarche. Il alla même si loin, qu'il refusa d'assister aux saints mystères le jour de Noël, disant qu'il ne communiquerait point avec Jean avant qu'il se fût justifié des crimes dont il était accusé.

Le concile s'assembla; il était composé d'un grand nombre d'évêques venus de la Syrie, de la Cappadoce, du Pont, de la Phrygie et des autres provinces voisines. Les auteurs de la première scène s'y trouvaient réunis, plus animés, plus méchants que jamais. Ils proposèrent au concile les anciens chefs d'accusation contre le saint évêque; mais voyant Chrysostome disposé à défendre sa cause et à fournir les preuves de son innocence, convaincus du reste de la faiblesse et de la fausseté des accusations intentées contre lui et craignant d'être couverts de confusion, ils eurent recours au stratagème inventé par Théophile d'Alexandrie. Ils prétendirent qu'ils n'avaient pas à examiner tous les crimes dont on l'accusait, que le concile n'avait à s'occuper que d'un seul article, savoir, que son rétablissement n'était pas canonique; qu'il n'était pas recevable à se justifier, et que, d'après un canon du concile d'Antioche , il avait encouru la peine de déposition par cela même qu'il était remonté sur son siège sans y avoir été rétabli par l'autorité d'un concile. Les canons qu'ils citaient étaient ainsi conçus : Si un évêque ou un prêtre justement ou injustement déposé rentre dans son église de son propre chef, sans y être autorisé par un concile, nous voulons qu'il ne soit plus admis à faire entendre sa défense, mais qu'il soit rigoureusement expulsé. A ces mots, la voix de l'orateur fut couverte d'applaudissements, et les ennemis de Chrysostome triomphants s'écrièrent : Voilà la règle tracée par nos pères; malheur à nous si nous osons la transgresser! La vérité cependant et l'innocence persécutée ne restèrent pas sans défenseurs. Elpide, évêque de Laodicée , vieillard vénérable par ses vertus et ses cheveux blancs, ainsi qu'un grand nombre de pieux et savants évêques, répondirent que Chrysostome n'avait pas été déposé juridiquement, mais chassé par la force et la violence; que, loin de remonter sur son siège de sa propre autorité, toutes les puissances , le clergé et le peuple , l'avaient forcé de reprendre ses fonctions; que d'ailleurs les canons allégués étaient sans autorité, puisqu'ils étaient l'oeuvre d'un concile hérétique auquel les ennemis de Jean ne voudraient pas souscrire. Quarante évêques, amis de Chrysostome , applaudirent à cette réponse victorieuse, mais l'exil de Jean était résolu ; et les canons qui avaient servi à persécuter le défenseur intrépide de la foi, saint Athanase, devaient aussi frapper celui qui, par sa foi, son zèle et sa vigueur apostolique, marchait sur ses traces. Après quelques discussions inutiles, la sentence de déposition fut portée contre Chrysostome. Antiochus et les ennemis du saint présentèrent sa condamnation à l'empereur Arcade, ajoutant que Jean était convaincu, et qu'il fallait l'éloigner de Constantinople avant la fête de Pâques qu'on allait célébrer. C'est ainsi que se termina ce concile inique, réuni par la haine et dirigé par la passion. Les ennemis de Chrysostome, en se réunissant contre lui, eussent pu dire ces paroles Que notre force soit toute notre justice; faisons tomber le juste dans nos pièges; sa vue nous est insupportable, parce que sa vie n'est point semblable à la nôtre et qu’il suit une conduite toute différente. Mais nous pouvons aussi avec l'auteur sacré nous écrier : Insensés qu'ils étaient, ils ignoraient que si Dieu permet l'affliction des justes, c'est pour les glorifier en faisant éclater davantage leur vertu, et que, si leur corps n'est pas à l'abri des chaînes et des supplices , leur âme est dans les mains de Dieu comme dans un port paisible, pleine de repos et de sécurité (1).
 
 

1. Sapien., cap. I.
 
 

XXVIII. La sentence de déposition était portée contre le saint évêque : l'empereur, pressé par l'impératrice et les ennemis de Chrysostome, qui se plaignaient hautement et à dessein de voir sans exécution les décisions du concile, ordonna, un peu avant la fête de Pâques, à Chrysostome de sortir de l'église et de quitter son clergé, puisqu'il avait été condamné par deux conciles. roi reçu de Dieu cette église pour procurer le salut du peuple, répondit Chrysostome; je ne puis l'abandonner. Mais comme la ville est à vous, si vous voulez que je la quitte, chassez-moi de force, afin que j'aie une excuse légitime. Ceci se passait pendant le carême de l'an 404. Le jour du samedi saint, on lui envoya un nouvel ordre de sortir de l'église; mais il fit la même réponse que la première fois et continua ses prières et ses fonctions accoutumées en la société des évêques ses amis. Arcade, par respect pour la sainteté de ce jour et dans la crainte d'un soulèvement de la part du peuple, envoya chercher Acace de Bérée et Antiochus de Ptolémaïde : Que faut-il faire? leur dit-il; prenez garde que vous ne m'ayez donné un mauvais conseil. Les évêques répondirent de la même manière que les pontifes des Juifs: Seigneur, que la déposition de Jean retombe sur notre tête !... Cependant les quarante-deux évêques qui étaient demeurés unis à saint Chrysostome, croyant devoir faire un dernier effort, allèrent trouver l'empereur et l'impératrice dans les églises des Martyrs, hors des murs de Constantinople. Là, prosternés à leurs pieds et fondant en larmes, ils supplièrent leurs majestés d'épargner l'Église de Jésus-Christ et de lui rendre son pasteur, principalement à cause de la fête de Pâques et de ceux qui étaient prêts à recevoir, ce jour-là, le Sacrement de la régénération. Leur démarche et leurs prières furent inutiles. Ce que voyant, l'un d'eux (c'était Paul de Cartéïa) menaça l'impératrice de la colère de Dieu : « Eudoxie, lui dit-il, craignez Dieu, redoutez ses châtiments; ayez pitié de vos enfants et ne profanez pas la fête de Jésus-Christ par l'effusion du sang! » Ensuite ils se retirèrent accablés de douleur, et retournèrent dans leurs églises pour y célébrer la fête de Pâques. Cependant les prêtres de Constantinople qui étaient restés fidèles à leur évêque assemblèrent le peuple dans un bain public pour y célébrer la veille de Pâques, comme à l'ordinaire, par la prière, la lecture des saintes Écritures et le baptême des catéchumènes. Antiochus, Acace et Sévérien l'ayant appris, demandèrent qu'on empêchât cette assemblée. le maître des offices leur dit : « Il est nuit; le peuple est fort irrité; il pourrait arriver du désordre.» Acace lui répondit : « Les églises sont désertes; nous craignons que l'empereur en y venant et ne trouvant personne, ne s'aperçoive de l'affection du peuple pour Jean et ne nous regarde comme des envieux, surtout après que nous lui avons dit que personne ne suivait volontiers cet homme, qui n'est point sociable.» Le maître des offices, après avoir protesté contre eux de ce qui pouvait arriver, leur donna un capitaine païen, nommé Lucius, chef d'une compagnie de gens de guerre, avec ordre d'inviter doucement le peuple à venir dans l'église. Le capitaine y alla; mais il ne fut point écouté et revint trouver Acace et les siens, leur représentant combien était grande l'effervescence du peuple. Ils le prièrent instamment de retourner, joignant à leurs prières l'or et les promesses, et insistant pour qu'il amenât le peuple à l'église par la douceur ou qu'il le dissipât par la force. Accompagné de quelques clercs de l'évêque Acace, Lucius retourna vers la multitude, après neuf heures du soir. Quatre cents nouveaux soldats de Thrace, fort insolents, le suivaient l'épée à la main. Ils fondirent tout d'un coup sur ce peuple, et dispersèrent la foule en brandissant devant elle leurs épées nues. Leur chef marcha jusque dans les eaux sacrées pour empêcher que l'on n'administrât le baptême, et poussa le diacre si rudement qu'il renversa le saint chrême. Il frappa les prêtres à coups de bâton, sans respect pour leur grand âge; le baptistère même fut souillé par l'effusion du sang. Les femmes, déjà prêtes à recevoir le baptême, s'enfuyaient confusément avec les hommes, de crainte d'être tuées ou déshonorées, sans avoir le temps de se couvrir autant que la bienséance le demandait; plusieurs d'entre elles furent grièvement blessées. On entendait leurs cris et ceux des enfants; les prêtres et les diacres étaient chassés, vêtus encore de leurs ornements. L'autel était investi de gens armés; les soldats, dont la plupart n'étaient point baptisés, entrèrent jusque dans les lieux où reposaient les saints mystères, virent tout ce qu'il a de plus secret et le profanèrent en y touchant, et le sang précieux de Jésus-Christ fut répandu sur leurs habits. On mit en prison une partie des prêtres et des diacres; on chassa de la ville les laïques constitués en dignité; on afficha plusieurs édits contenant diverses menaces contre ceux qui ne renonceraient point à la communion de Jean. Les prisons furent remplies; mais on y chantait des hymnes et des cantiques; on y offrait les saints mystères, en sorte qu'elles devenaient des temples, tandis que l'on entendait dans les églises le bruit des jurements, des fouets et des tortures, par lesquelles on intimidait les fidèles pour les obliger à anathématiser Jean. Mais plus les ennemis du saint faisaient d'efforts, plus les assemblées de ceux qui l'aimaient étaient nombreuses. Elles se tenaient tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, dans les vallons, dans les bois et les campagnes, mais principalement dans un lieu qui était environné d'une clôture de bois polir servir de cirque.

XXIX. Pendant que ces choses se passaient, on attenta plusieurs fois à la vie de saint Chrysostome; ce qui donna aux plus zélés de ses partisans l'idée de faire la garde nuit et jour autour de la maison épiscopale. Mais leur dévouement même servit de prétexte aux évêques ennemis du saint pour le perdre. Cinq jours après la Pentecôte, qui, cette année 404, était le 5 de juin, quatre d'entre eux représentèrent à l'empereur que le peuple ne serait jamais en paix tant que Jean resterait dans la ville; qu'il ne devait pas craindre de blesser l'humanité ni le respect dû à l'Église, en faisant ce qu'ils lui conseillaient; qu'ils s'étaient engagés publiquement à prendre sur leurs têtes la déposition de Jean, et qu'ils s'y engageaient encore; enfin, qu'il ne fallait pas les perdre tous, pour épargner un seul homme. Arcade, abusé parleurs artifices, envoya donc, le 20 du même mois, le secrétaire Patrice pour recommander au saint de sortir de l'église.

Saint Chrysostome, voyant un ordre si précis, descendit de la maison épiscopale avec les évêques ses amis, et leur dit : «Venez, prions et prenons congé de l'ange de cette église ! a En même temps, une personne de qualité, et qui craignait Dieu, lui conseilla de sortir secrètement, de peur qu'il -n'arrivât quelque malheur, parce qu'il y avait danger que, le peuple, qui était fort ému, n'en vînt aux mains avec les soldais: Il prit donc congé de quelques évégnes, et leur donna le baiser avec larmes; car il ne put donner à tous cette marque d'amitié. Il dit aux autres dans le sanctuaire :  « Demeurez unis, je vais un peu me reposer. » Puis étant passé dans la chapelle du baptistères il fit appeler sainte Olympiade, Pentadie et Procule, toutes trais diaconesses, et leur dit : « Ma fin approche, à ce qu'il paraît; j'ai achevé ma carrière, et peut-être ne verrez-vous plus mon visage. Ce que je demande de vous, c'est que vous continuiez à servir l'Église avec la même ardeur et le même soin, et que, quand quelqu'un aura été ordonné malgré lui, sans l'avoir brigué et du consentement de tous, vous baissiez la tête devant lui comme devant moi, car l'Église ne petit être sans évêque. Et comme vous voulez que Dieu vous fasse miséricorde, souvenez-vous de moi dans vos prières. » Comme ces saintes veuves embrassaient ses pieds en fondant en larmes, il fit signe à un des plus sages de ses prêtres de les emmener hors du baptistère, de peur qu'elles ne troublassent le peuple. Ayant ainsi fait ses adieux, il sortit de l'église du côté de l'Orient, tandis qu'à l'Occident, devant le grand portail, on tenait son cheval tout prêt pour le départ : ainsi l'avait-il ordonné pour donner le change au peuple qui l'y attendait. On lui fit passer le détroit sur une barque, et on. le conduisit en Bithynie, où il resta à Nicée jusqu'au quatrième jour de juillet.

XXX. Quand le peuple se fut aperçu du départ de son pasteur, il fit éclater sa douleur et sa colère par des pleurs, des cris et des menaces; toute la ville fut bientôt pleine de trouble et de tumulte. Les uns coururent à la mer, comme pour empêcher le départ du saint évêque, les autres se dispersèrent dans les rues ou stationnèrent sur les places; ceux qu'on avait enfermés dans l'église en brisèrent les portes. Chrétiens et païens, juifs et hérétiques, amis et ennemis de Chrysostome se trouvaient en présence, mêlés et confondus : les uns faisant éclater leur joie, les autres exprimant leur douleur, toits animés les uns contre les autres et disposés à faire triompher leur cause par la force. Un conflit était inévitable; il arriva. La lutte s'engagea dans la rue et jusque dans l'église dont le parvis fut inondé de sang. Le combat durait encore lorsque tout à coup, sans qu'on put savoir comment, le siège pontifical, placé au milieu de la grande église et du haut duquel Chrysostome annonçait la parole sainte, lança des flammes de toutes parts; un incendie terrible le consumait. Le feu gagna les lambris et la couverture, et bientôt toute l'église fut réduite en cendres avec les bâtiments attenants, excepté une petite sacristie où l'on conservait les vases sacrés. De l'église, la flamme, poussée par un grand vent du Nord, traversa la place sans faire de mal au peuple ni endommager aucun des édifices qu'elle rencontra sur son chemin, et alla s'attacher au palais où s'assemblait le Sénat situé au midi de l'église. Dans l'espace de trois heures à peine, tout ce vaste et magnifique édifice fut réduit en cendres, sans qu'on ait pu arrêter le ravage des flammes. Ce malheur, arrivé dans une pareille conjoncture, attira vivement l'attention des esprits et donna lieu aux divers partis de l'interpréter diversement selon les sentiments dont ils étaient animés. Les amis de Chrysostome regardèrent cet événement comme un châtiment du ciel; mais la cour et les persécuteurs voulurent en rendre coupables Chrysostome et ses amis.

XXXI. L'occasion parut favorable à Optat, gouverneur de Constantinople, pour assouvir la haine qu'il portait aux chrétiens. Cet homme, poussé par sa cruauté naturelle, et plus encore par son fanatisme en faveur de la religion païenne, mit tout en oeuvre pour découvrir parmi les catholiques les prétendus auteurs de l'incendie. On vit bientôt les satellites du pouvoir parcourir la ville, faire des enquêtes et chercher des témoignages sans parvenir à trouver aucun indice sérieux. Le prêtre Tigrius, le lecteur Eutrope, sainte Olympiade et sainte Nicorette, Procule, Pentadie, Bassiane, Chalcidie, Asyncritie et un grand nombre d'autres saints personnages furent mis en accusation. Le lecteur Eutrope fut saisi et mis à la question, afin de le forcer à découvrir les auteurs de l'incendie. L'historien Pallade rapporte qu'il fut battu à coups de bâton et de nerf de boeuf, qu'il eut le visage déchiré, les côtés ouverts et brûlés avec des torches ardentes, et qu'ayant soutenu avec une admirable constance les torturés les plus horribles il expira sans avoir rien confessé. Le saint prêtre Tigrius ne fut pas plus épargné. On le dépouilla de ses habits, on le frappa avec fureur, il fut étendu sur le chevalet avec tant de violence, que ses membres furent disloqués. Sainte Olympiade et les autres veuves Consacrées à Dieu eurent une large part aux persécutions suscitées contre saint Chrysostome; l'on n'épargna ni les moines ni les vierges. Toutefois, la cause de ces violences fut moins le crime d'incendie dont on voulait charger les catholiques, que le refus constant qu'ils firent de communiquer avec Arsace, frère du patriarche Nectaire, que les schismatiques élurent pour évêque de Constantinople sept jours après le départ du saint exilé.

XXXII. Il est impossible de décrire les scènes qui se passèrent alors dans la ville impériale : l'agitation et le désordre régnant de toutes parts; les calomnies des tins, les gémissements des autres, les prisons encombrées; la joie des impies, des païens et des juifs, le triomphe des schismatiques et les violences qu'ils exercèrent contre les fidèles; les églises abandonnées par les catholiques, profanées par les hommes irréligieux; les saints offices négligés, la tribune sacrée silencieuse, et les âmes pieuses forcées de se réunir dans le cirque ou au milieu des campagnes pour y prier. Les pauvres restaient sans ressources, les malades sans consolation, les faibles sans appui, un peuple tout entier sans guide et sans pasteur. Laissons pour un instant à leur douleur immense les vierges et les veuves, les évêques, les prêtres fidèles, les moines et tous les amis du saint évêque; détournons nos oreilles de leurs gémissements et de leurs cris; laissons-les répéter à haute voix : Il eût mieux valu que le soleil perdît sa lumière, que de condamner au silence la bouche de Jean. C'est alors que l'on vit se réaliser cette parole d'un prophète : La langue de l'enfant s'est attachée à son palais ; les petits ont demandé du pain, et il n'y avait personne pour le leur rompre. Ceux qui se nourrissaient des viandes les plus délicates sont morts de faim dans les rues : Seigneur, souvenez-vous de ce qui nous est arrivé; considérez et regardez l'opprobre oit nous sommes. Notre héritage est passé à ceux d'un autre pays, et nos maisons à des étrangers; nous sommes devenus comme des orphelins qui n'ont plus de père; nos mères sont comme des femmes veuves. Convertissez-nous à vous, Seigneur, et nous nous convertirons; renouvelez nos jours comme ils étaient au commencement (1) .

XXXIII. Tels étaient les sentiments de tous les coeurs catholiques à la vue de la désolation de Constantinople. Mille prières suppliantes, mille pieux gémissements montaient à chaque moment vous le ciel en faveur du saint pontife persécuté et exilé. On ignorait encore ce qu'il était devenu, et déjà Chrysostome, arraché à l'amour de son peuple, brisé par une douleur amère, mais calme et résigné, avait quitté Nicée pour commencer la dernière période de sa vie, celle de son exil, de ses souffrances et de sa mort.

Nous allons le suivre au milieu du désert où se passa
 
 

1. Jérémie Threnor., cap. IV.
 
 

son exil. C'est là que nous le verrons confirmer plus particulièrement par son exemple les leçons de zèle, de charité et de patience qu'il avait données pendant les jours de sa prospérité.

LIVRE SEPTIÈME. Histoire du saint depuis son exil 404, jusqu'à sa mort arrivée en 407.
 

I. L'orage déchaîné contre le saint évêque de Constantinople, les calomnies dont il était noirci, les injustices sans nombre dont il avait été l'objet, les persécutions exercées contre lui et ses amis pouvaient affliger son âme, mais elles ne pouvaient ni abattre son courage, ni troubler la paix de son coeur. Soumis et résigné à la volonté divine, il adorait en silence les desseins de la Providence. Depuis longtemps il avait fait à Dieu le sacrifice de lui-même, de sa personne, de ses biens, de sa réputation, de sa vie et de sa propre volonté. Il avait prévu les événements de loin; il s'y était préparé par la prière et surtout par la méditation des exemples des saints. Au plus fort de la tempête, quand on le menaçait de toutes parts, quand l'empereur, l'impératrice et toute la cour faisaient retentir le bruit de leur colère, il consolait ses amis et s'efforçait d'affermir leur courage. « Bannissez vos craintes et vos alarmes, leur disait-il, aucun mal ne peut m'arriver que le péché. Si l'impératrice veut m'exiler, qu'elle m'exile; la terre et toute son étendue appartient au Seigneur. Si elle veut me scier en deux, je le veux bien; je mourrai comme le saint prophète Isaïe; si elle me fait jeter dans la mer, j'ai pour me consoler l'exemple de Jonas; si c'est dans une fournaise ardente, je me souviendrai des trois enfants dans celle de Babylone; si elle ordonne que je sois exposé à la dent des bêtes, j'ai l'exemple de Daniel dans la fosse aux lions; me fera-t-elle lapider, c'est le supplice de saint Étienne, le premier des martyrs; si elle veut ma tête, je la lui donne volontiers, animé par l'exemple de Jean-Baptiste; elle prendra mes biens, qu'elle les prenne; je pourrai dire avec Job : Je suis sorti nu du sein de ma mère, je rentrerai nu dans le sein de la terre. Je ne crains pas plus les maux de cette vie, que je ne désire ses biens, je ne crains qu'une chose, c'est de déplaire à Dieu en transgressant mes devoirs. Je pourrais me concilier l'amitié de la cour en trahissant la vérité et l'Église, mais l'Apôtre me le défend : Dieu ne fait acception de personne; si je plaisais au monde, je ne serais plus disciple de Jésus-Christ (1). »

II. Ce fut le vingt juin de l'an 404 que saint Chrysostome quitta Constantinople pour ne plus y revenir. Nous avons dit qu'on le conduisit d'abord à Nicée en Bithynie. Pendant le court séjour qu'il y fit en attendant que l'empereur eût fixé le lieu de son exil, ce saint évêque songeant moins à ses maux qu'aux moyens de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, s'occupa de l'état de l'Église de Phénicie d'où il avait contribué à bannir l'idolâtrie. Il écrivit à Constance, qu'il y avait envoyé en qualité de missionnaire, de ne pas laisser son zèle s'attiédir à cause des conjonctures présentes : « Le pilote, lui dit-il, ne quitte point son gouvernail parce que la mer est agitée; le médecin n'abandonne pas son malade parce que le mal fait des progrès; l'un et l'autre au contraire redoublent dé soins, de travail et de vigilance. Imitez leur exemple et songez .
 
 

1. Ad Galat., cap. I.
 
 

à la belle récompense due Dieu vous prépare. Je vous envoie, ajoute-t-il, un saint religieux que j'ai tiré de sa solitude à Nicée. Il sera polir vous un auxiliaire utile dans l'oeuvre de Dieu. Mandez-moi dans le lieu de mon exil le nombre des églises que vous avez établies, les progrès de la piété dans cette province et tout ce qui concerne la propagation de la foi, non-seulement en Phénicie, mais encore dans l'Arabie et les provinces de la frontière d'Orient. » Quel calme dans l'adversité, quel zèle au milieu des affaires les plus capables de l'éteindre !

III. Cependant les ordres de la cour arrivèrent. Chrysostome connut que Cucuse était le lieu de son exil. Cette bourgade déjà célèbre par le séjour de saint Paul archevêque de Constantinople, exilé et étranglé dans ce lieu pour la foi par les ariens, était située dans l'Arménie au milieu des vallées sauvages et froides du mont Taurus, à quatre-vingts jours de marche de Constantinople. Cette petite ville était pour ainsi dire séparée du reste du monde, sans commerce, sans marché et sans agrément d'aucune sorte; l'hiver y était presque perpétuel et la terre tellement inculte, que ses pauvres habitants pouvaient à peine se procurer les choses de première nécessité. Ce qui ajoutait encore à l'horreur de cette région, c'est qu'elle était sans cesse ravagée par les courses des Isaures, peuples féroces, qui des gorges du mont Taurus où ils étaient cantonnés s'échappaient au moment où on les attendait le moins et portaient de toutes parts le ravage et la mort. Le saint évêque accepta avec résignation les ordres qui fixaient le lieu de son exil. Au moment de son départ, il écrivit à sa chère fille, sainte Olympiade. Dans la lettre qu'il lui adresse, il la prie d'être sans inquiétude sur son voyage : « Mes forces se sont accrues, dit-il, et ma santé s'est améliorée par l'effet de la pureté de l'air que je respire. » Il se loue des soins et des attentions des soldats qui sont empressés autour de lui, qui cherchent à le récréer par leurs bons procédés et qui lui rendent à l'envi mille services au delà même de ses désirs. Il partit de Nicée le 4 juillet, conduit vers Cucuse par une autre troupe de soldats prétoriens qui, loin d'avoir pour lui les égards des premiers, le traitèrent sans pitié et lui firent souffrir dans le voyage toutes sortes d'injures et de supplices. Le saint évêque, dont la santé était assez bonne au moment du départ, fut au bout d'un jour de voyage attaqué d'une fièvre violente, qui aurait dû paratre une raison suffisante de suspendre la marche; mais ses gardes, sans avoir égard à son état de maladie, le firent marcher jour et nuit par une route pénible, dans des lieux dépourvus de tout et par des chaleurs excessives. Chrysostome avoue lui-même que ceux qui sont condamnés aux mines ou à la prison souffrent moins qu'il ne fit dans ce commencement de voyage.

IV. Le respect des provinces le consola et le dédommagea des fatigues et des souffrances qu'il avait à subir. Dès qu'on apprit dans la Cappadoce la nouvelle de son bannissement. et qu'on sut qu'il devait passer par ce pays pour être conduit à Cucuse, de saints personnages, des solitaires, des vierges et des veuves, des personnes de tout état et de toute condition allèrent en foule au-devant de lui avec l'empressement de la foi; partout sur son passage le peuple accourait pour le voir, se prosternait en versant des larmes, célébrait ses louanges et maudissait ses ennemis. Ce spectacle faisait sur Chrysostome une douloureuse impression. « Quand je vois, écrivait-il à Olympiade , ces groupes nombreux d'hommes et de femmes tantôt assis sur le chemin, tantôt sortant des villes pour me voir, pleurant à la vue de ma misère, redoublant leurs larmes et leurs gémissements dès que j'ouvre la bouche pour les consoler, je ne puis défendre mon coeur du sentiment de la tristesse la plus profonde. Leur tendresse me rappelle la vôtre, leurs larmes me rappellent vos larmes. Hélas! me dis-je, si ceux qui ne m'ont jamais vu pleurent de compassion sur moi, dans quelle désolation doivent être mes enfants, ceux dont la tempête m'a si violemment séparé? Mais ayons bon courage, soyons soumis et résignés; souvenons-nous que plus nos maux sont grands, plus la récompense sera magnifique si nous souffrons avec patience et action de grâces. »

V. Ce fut à quelque distance de Césarée que le saint évêque écrivit cette lettre à Olympiade. Il arriva enfin dans cette ville à jamais célèbre par l'éloquence et les travaux apostoliques de saint Basile son évêque. Accablé par la fièvre, épuisé de privations et de fatigues, il y entra comme un homme battu par la tempête entre au port; il commença à respirer un peu, il put boire quelques gouttes d'eau claire, manger un morceau de pain qui n'était ni dur ni moisi, prendre un bain et se reposer dans un lit. Une multitude de personnes pieuses de toutes les classes vinrent lui témoigner la part qu'elles prenaient à ses tribulations. Toutes ces démonstrations firent espérer à Chrysostome qu'il pourrait se reposer tranquillement quelques jours à Césarée et y réparer ses forces abattues; mais il se trompait. La Providence lui réservait de grandes afflictions de la part même de ceux qui devaient l'accueillir avec le plus de charité et verser sur ses plaies l'huile de la commisération et de la douceur.

Sur le siège de la métropole de Cappadoce, à la place qu'avait occupée saint Basile, était assis un évêque nommé Pharètre, bien différent de son prédécesseur non-seulement pour la science, mais encore pour la piété, la justice et la charité chrétienne. Cet homme était ennemi de Chrysostome; depuis longtemps il s'était déclaré contre lui, en approuvant d'avance tout ce qui avait été fait dans le conciliabule de Constantinople. Jaloux de voir les honneurs que le peuple et le clergé de Césarée avaient rendus à l'illustre exilé, il se montra cruel envers lui et se fit l'exécuteur de la vengeance des évêques corrompus qui l'avaient injustement condamné. Nul mieux que Chrysostome ne saurait retracer ses douleurs et tout ce qui lui arriva pendant son passage à Césarée. Laissons-le donc parler lui-même dans sa 14e lettre à Olympiade.

VI. Après avoir consolé cette sainte femme qui s'affligeait à l'excès sur son sort et l'avoir priée de ne point faire connaître les détails de ses souffrances, il ajoute « Ne vous affligez point de ce que je vais vous raconter, réjouissez-vous-en au contraire dans le Seigneur. Les maux et les persécutions que j'ai endurés de la part des personnes de qui je ne devais pas les attendre, sont pour moi des occasions d'obtenir le pardon de mes péchés; ce sont des palmes, des couronnes, des richesses immenses et des trésors d'immortalité. Après être sorti des mains du Galate chargé de nous conduire depuis Nicée, et qui pendant le voyage nous menaçait de la mort à chaque instant, nous arrivâmes à la vue de Césarée. Sur le point d'entrer dans la ville, plusieurs personnes vinrent comme en députation nous dire que l'évêque nous attendait avec impatience, qu'il nous cherchait de tous côtés pour avoir le plaisir de nous embrasser et nous donner toutes les marques d'estime et d'affection possible, que c'était dans cette intention qu'il avait envoyé au-devant de nous cette foule de moines et de vierges. Connaissant les sentiments de Pharètre à mon égard, je fus extraordinairement surpris, mais je ne manifestai à personne mes pensées de défiance. Nous entrâmes enfin dans la ville. J'étais épuisé de fatigue, brûlé de l'ardeur du soleil, dévoré par la violence et l'ardeur de la fièvre et souffrant presque les douleurs de l'agonie. On me logea à l'extrémité de la ville; je songeai à me procurer quelques soulagements; je demandai un médecin, mais point de médecin, point de secours, personne pour m'assister, personne pour refroidir la fournaise embrasée qui me consumait. Enfin Dieu eut pitié de moi : après quelque temps, je vis arriver les clercs, les moines et les vierges, la foule du peuple et les médecins, qui tous s'empressèrent de me soulager et de me rendre quelque service. L'ardeur de la fièvre qui me dévorait et qui me mettait à l'extrémité résista longtemps à leurs efforts; enfin elle s'apaisa un peu, et ,j'éprouvai quelque soulagement. Mais Pharètre ne paraissait pas; il était impatient de me voir partir, sans que j'aie pu savoir pourquoi. Voyant que mon mal avait un peu diminué, je ne pensais qu'à partir pour Cucuse; je désirais y arriver le plus tôt possible, afin de prendre plus à loisir le repos nécessité par les tribulations et les fatigues de mon douloureux voyage. Comme j'étais dans cette disposition, tout à coup on vint annoncer qu'une armée d'lsaures ravageait le territoire de Césarée , et que même ils avaient déjà détruit une petite ville en la livrant au fer et à la flamme. A cette sinistre nouvelle, le capitaine et les soldats qui me conduisaient s'élancent hors des portes de Césarée pour la défendre contre leurs attaques. Tous les habitants sont dans de vives alarmes. Les jeunes hommes courent aux armes et les vieillards eux-mêmes se chargent de la défense des murailles. La nuit se passa dans la terreur. J'étais cependant calme et résigné, mais je ne m'attendais pas à recevoir le contre-coup de la présence des Isaures. Quel ne fut pas mon étonnement, quand, dès avant le jour, j'aperçus mon réduit environné d'une troupe de moines, s'il faut leur donner ce nom, criant, hurlant, transportés de fureur, menaçant de brûler la maison et de me faire souffrir les dernières violences, si je ne partais pas promptement. C'est en vain qu'on leur parlait de l'état misérable dans lequel j'étais, du danger de tomber entre les mains des ennemis: rien ne pouvait les apaiser. Pins on s'efforçait de les calmer, plus ils insistaient. Leur colère était si grande que mes gardes effrayés accoururent auprès de moi et me prièrent de partir au plus tôt pour nous délivrer de la fureur de ces bêtes, malgré le danger où nous étions de tomber entre les mains des Isaures. Le capitaine, étant revenu de son expédition, voulut apaiser les moines; mais voyant ses efforts inutiles, il envoya vers l'évêque pour le prier de m'accorder quelques jours de repos. Sa prière ne reçut point de réponse, et les moines revinrent le lendemain plus animés, plus furieux que la veille. Dès ce moment, je ne vis plus aucun prêtre de la ville. On disait hautement que tout se faisait du consentement de l'évêque, et les prêtres intimidés se cachèrent; ils n'osaient plus me visiter : pas un d'eux ne me donna cette consolation malgré mes humbles prières. Je pris mon parti, et, quoique je fusse persuadé que je courais à la mort, je me jetai en plein midi dans ma litière, et je sortis de Césarée au milieu des larmes et des gémissements de tout le peuple qui s'apitoyait sur mon sort et maudissait l'auteur d'un traitement si inhumain.

« A peine étais-je sorti de la ville que quelques ecclésiastiques vinrent secrètement et à petits pas m'accompagner et me donner toutes les marques d'une profonde et sincère affliction. Un d'entre eux, qui me portait le plus d'affection, entendant quelques personnes s'écrier : « Où allez-vous? ne voyez-vous pas que vous le conduisez à la mort? » s'approcha de moi et me dit en secret : « Je vous conjure de quitter ces lieux, ne craignez pas de tomber entre les mains des Isaures, pourvu que vous sortiez des nôtres; excepté ici, partout vous serez en sûreté. »

« Cependant, au milieu de la foule, se trouvait une noble dame, Séleucie, épouse du ministre Rufin, dont j'étais connu et qui m'avait déjà rendu de grands services. Touchée de compassion à la vue de ma misère, effrayée des dangers où j'étais, elle me pria de me retirer dans une de ses maisons de campagne, située à cinq milles de Césarée; elle me donna en même temps des guides sûrs, et je m'y retirai, avec les soldats qui me conduisaient. Mais mes maux n'étaient pas finis, et je devais encore être poursuivi dans cette humble retraite.

« Dès que Pharètre fut informé du lieu où j'étais, il lit de terribles menaces à cette pieuse dame qui avait eu la bonté de me recueillir. J'ignorais toutes ces choses; Séleucie ne m'en avait point parlé; au contraire, elle avait commandé à ses gens de prendre un soin tout particulier de mon repos; elle avait même ordonné à son intendant de réunir les laboureurs dans le cas où les moines seraient venus pour troubler ma tranquillité, et de les repousser par la force des armes.

« Le surlendemain, Séleucie, inquiète sur mon sort, sans que je susse rien, me pria de me retirer dans une de ses villas où il y avait une forteresse imprenable, ajoutant que ce lieu était plus convenable et que j'y serais plus tranquille; mais ignorant tout ce qui se passait et content de la maison où j'étais, je refusai d'accéder à ses désirs. Cette conduite pleine de confiance, loin d'apaiser la fureur de Pharètre et des moines, ministres de ses volontés, ne fit. que l'exciter davantage. Séleucie, menacée et violentée par cet évêque, craignant de grands malheurs, se vit contrainte de m'abandonner à mon sort. Mais n'osant pas me découvrir ce honteux mystère, comme elle me l'a avoué depuis, elle se servit du prétexte des barbares pour me renvoyer. Au milieu de la nuit et par ses ordres, le prêtre Évéthius accourut auprès de moi, et m'éveillant à grands cris : « Levez-vous, me dit-il, fuyez ces lieux, hâtez-vous, les barbares sont bientôt ici. »Vous pouvez facilement juger de ma frayeur. Incertain de ce que je devais faire, je lui demandai son avis; il me conseilla de continuer ma route plutôt que de rentrer dans la ville.

« Il était minuit; un brouillard épais couvrait la terre; nous n'avions personne ni pour nous conseiller, ni pour nous guider; tout le monde nous avait abandonnés. Pressé par la crainte, accablé de mes maux, n'attendant plus que la mort, je me levai et commandai qu'on allumât les flambeaux ; mais ce prêtre les lit éteindre aussitôt, de crainte, disait-il, que les barbares, attirés par cette lumière, ne vinssent fondre sur nous.

« Nous étions donc en marche sans guide, sans lumière, dans un chemin étroit, plein d'obstacles et d'aspérités. A peine avions-nous fait un demi-mille que tout à coup le mulet qui portait ma litière trébuche et tombe sur ses genoux. Je fus renversé moi-même et avec tant de violence que je crus mourir. Je me relevai; je pouvais à peine marcher. Évéthius me donna la main; pendant longtemps il fut obligé de me conduire, ou plutôt de me soutenir et de me traîner dans les chemins ténébreux et pleins de mauvais pas. Réprésentez-vous dans quel état j'étais, environné de maux, brisé par ma chute, brûlé par la fièvre, ignorant tout ce qui se passait, m'imaginant à chaque instant voir les barbares ou entendre leurs cris, et tremblant de tomber entre leurs mains. Je ne puis pas vous raconter les autres incommodités de mon voyage , les craintes, les fatigues et les privations sans nombre que j'ai éprouvées, les périls que j'ai courus. Grâces à Dieu pour toutes ces choses : je ne puis y penser sans me réjouir, sans tressaillir d'allégresse, comme un homme qui possède un grand trésor. Je vous prie de vous en réjouir aussi avec moi, et de remercier la bonté infinie du Seigneur qui nous a fait la grâce de souffrir pour son saint nom tant. d'injures et d'afflictions. Je vous conjure aussi de ne rien dire à personne, et de fermer la bouche à ceux-mêmes qui en voudraient parler. »

VII. Le saint évêque ne tomba point entre les mains des Isaures; il continua péniblement sa route : la force héroïque de son âme croissait avec la faiblesse de son corps, par la pensée consolante que chaque pas qu'il faisait pour aller au lieu de l'exil, parmi tant de contradictions, de douleurs, de craintes et d'obstacles, lui fournissait l'occasion de cueillir à chaque instant les palmes d'un nouveau martyre. Comme le divin Paul, son protecteur et son modèle, il pouvait dire : J'ai fait de longs voyages; j'ai couru divers périls; périls sur les fleuves, périls de la part des voleurs, périls de la part de ceux de ma nation, périls de la part des gentils, périls au milieu des villes, périls au milieu des déserts, périls de la part des faux frères ; j'ai souffert toutes sortes de travaux et de fatigues, de fréquentes veilles, la faim et la soif, beaucoup de jeûnes, le froid et la nudité, mais la grâce de Dieu me suffit; loin de moi de me glorifier en autre chose que dans la croix de Jésus-Christ (1). Ces pensées de la foi soutenaient son courage, le réjouissaient dans ses souffrances et l'aidaient à surmonter toutes les difficultés.
 
 

1. II. Cor., cap. II.
 
 

Enfin l'illustre exilé, après avoir passé la Bithynie, la Phrygie, la Galatie, la Cappadoce et une partie de la Cilicie, arriva à Cucuse dans le mois de septembre de la même année, 404. Son pénible voyage avait duré soixante-dix jours.

Quelque pénible qu'il eût été, c'était plutôt un triomphe qu'une humiliation ; partout, sur la route, sa vertu avait reçu du clergé et du peuple des marques d'intérêt et de vénération. Depuis longtemps la nouvelle de son arrivée à Cucuse était répandue; on l'y attendait avec une sainte impatience; il y fut reçu avec tous les égards que méritaient sa vertu et sa dignité. Les hommes les plus distingués de la ville se firent un devoir de lui offrir à l'envi leurs maisons. Chrysostome choisit de préférence celle de Dioscore, homme de condition et distingué par sa piété. Ce seigneur ayant appris que le saint évêque arrivait à Cucuse, avait envoyé son intendant jusqu'à Césarée, pour le prier de vouloir bien accepter sa maison pour demeure de préférence à toute autre. Dès que le saint fut arrivé, Dioscore se retira avec sa famille dans une maison de campagne pour le laisser plus libre, après avoir pourvu toutefois aux choses nécessaires à la vie, et pris en particulier les mesures indispensables contre la rigueur de l'hiver que Chrysostome appréhendait beaucoup. La charité de Dioscore eut à Cucuse de nombreux imitateurs; chacun s'empressait de l'assister dans ses besoins, et quoiqu'il n'y eût point de marché public dans la ville, Chrysostome, loin de manquer du nécessaire dans ce lieu désert, se vit réduit à se plaindre de son abondance et du trop de soin que l'on prenait de lui.

VIII. Adelphius, évêque de Cucuse, surpassa tous les autres par son respect , par sa charité et par les bons offices qu'il rendit au saint exilé. Chaque jour il était auprès de lui, s'intéressant à sa saleté, fournissant, autant qu'il le pouvait, à ses besoins, cherchant à le distraire par sa conversation, et à lui faire oublier qu'il était en exil. Son dévouement pour Chrysostome et le respect que lui inspirait sa sainteté allaient si loin, qu'il le pria un jour de prendre sa place sur le siège épiscopal de Cucuse et de devenir le vrai pasteur de son troupeau. De son côté, Chrysostome avait une grande vénération pour cet évêque, qu'il qualifiait de très-saint; il aimait sa conversation, et il va jusqu'à écrire au prêtre Constance, que les entretiens d'Adelphius étaient pour lui non-seulement une consolation, un secours dans ses maux, mais une source de richesses spirituelles, et il ajoute que par la liaison et les rapports intimes qu'il avait avec lui, il était devenu en quelque sorte un autre homme.

IX. Le séjour de Cucuse, la paix et la tranquillité que Chrysostome y goûta après de si violents orages, furent favorables à sa santé; la fièvre qui le dévorait depuis plies de soixante-dix jours disparut bientôt, et il se fortifia peu à peu.

En arrivant à Cucuse le saint évêque eut un grand sujet de joie et de consolation, ce fut d'y voir arriver celle qui ne l'avait jamais quitté, qui lui avait servi en quelque sorte de mère, qui s'était associée à ses joies et à ses douleurs, et qui, s'arrachant aux douceurs de la patrie, l'avait suivi d'Antioche à Constantinople, malgré la distance, les fatigues et les dangers inséparables d'un si long voyage. C'était Sabinienne, sa tante paternelle et diaconesse de Constantinople. Cette vertueuse femme, très-avancée en âge, distinguée par les illustrations de sa famille, par ses richesses, et surtout par la grande et éminente sainteté de sa vie, qu'elle avait consacrée aux soins des pauvres et des malades, avait eu une grande part aux tribulations du saint évêque. Dans son attachement pour Chrysostome, elle avait toujours espéré que l'orage suscité contre lui se dissiperait, et qu'elle aurait la consolation de mourir sous sa conduite. Mais lorsqu'elle vit ses espérances trompées et son pasteur exilé par la rage des méchants, elle ne put souffrir d'être séparée de lui pour vivre dans une ville où régnaient le schisme et l'impiété. Décidée à mourir ou à le suivre jusqu'aux extrémités de la terre, dans les déserts de la Scythie, comme il en était question, partout enfin où il irait, elle accomplit sa généreuse résolution. Ni sa grande vieillesse, ni sa faiblesse, ni la longueur du voyage, ni la difficulté des chemins, ni les conseils de ses amis qui lui représentaient les dangers auxquels elle s'exposait, ne furent capables de la retenir. Exilée volontaire , elle quitta Constantinople et arriva toute brisée de fatigue, mais pleine de joie, à Cucuse le jour même où Chrysostome y faisait son entrée. Le clergé et le peuple la reçurent avec tout l'honneur et toute l'affection que méritait une si grande vertu; elle fut considérée comme la gloire de son sexe, et toutes les bouches s'ouvrirent pour louer une démarche aussi généreuse et aussi héroïque. La Providence la destinait à de grands sacrifices; hélas! seule des parents de Jean, elle devait être affligée par le spectacle des douleurs de son exil et de sa mort.

X. Cependant, le départ du saint évêque n'avait pas rétabli la paix dans Constantinople. Tandis qu'il se reposait de ses fatigues et écrivait à sa chère fille Olympiade et à Péan, son ami, de cesser les poursuites qu'ils faisaient pour changer le lieu de son exil, il apprit que la ville impériale était pleine de confusion et de trouble. Les impies triomphaient, les hérétiques et les païens se réjouissaient d'être délivrés de celui qui les contenait par son autorité et les inquiétait par les entreprises de son zèle et par sa parole éloquente; les catholiques sincères étaient plongés dans un deuil profond, ils pleuraient comme une famille qui a perdu son chef et son père. L'Église de Constantinople ressemblait à un troupeau qui , après avoir vécu longtemps dans de gras pâturages arrosés de sources d'eaux vives, vient tout à coup à perdre son pasteur, et se trouve, au milieu du désert, exposé à la fureur des bêtes féroces. On pourrait la comparer encore à un vaisseau battu par la tempête, brisé par l'orage et voguant à la merci des vents et des flots, sans mât, sans gouvernail et sans pilote. Arsace, le vieil évêque intrus, Théophile d'Alexandrie, Acace de Bérée, Antiochus de Plolémaïde, Sévérien de Gabales et leurs partisans, soutenus et protégés par la cour, réunissaient tous leurs efforts pour consommer le schisme. Ils cherchaient à justifier leur conduite, renouvelaient contre le saint évêque des calomnies absurdes, citant à tout propos les conciles impies qui l'avaient condamné. Affectant même pour leurs décisions un respect hypocrite, ils prétendaient que la condamnation et l'exil de Jean étaient justement mérités, que tout catholique devait y souscrire avec respect, oublier l'évêque banni et s'empresser de communiquer avec le saint vieillard qui avait été élu canoniquement à sa place. Mais tels n'étaient pas les sentiments des catholiques; Arsace n'était à leurs yeux qu'un pasteur sans mission, assis sur le siège de Constantinople contre les saintes règles de l'Église. La condamnation de Chrysostome était injuste dans le fond et nulle dans les formes, et ils regardaient comme un crime de communiquer avec les partisans du schisme. Aussi fuyaient-ils les églises tenues par les amis d'Arsace, pour s'assembler dans les bains, au milieu des campagnes et dans les bois, où ils célébraient ensemble les divins mystères et entendaient la parole sainte; leur zèle et leur piété n'étaient retenus ni par la difficulté des temps et des lieux, ni par la crainte des menaces et des supplices. Ce fut alors que l'on vit l'accomplissement de ces paroles du Sauveur

Le disciple n'est pas au-dessus du maître, s'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi (1).

XI. Dès le départ du saint, sous le spécieux prétexte de rechercher les auteurs de l'embrasement de l'église et du palais sénatorial, on traîna en prison évêques, prêtres et diacres, vierges, veuves, hommes et femmes. La persécution s'étendit peu à peu; les amis du saint furent persécutés à outrance. Les uns périrent dans les supplices, les autres furent incarcérés; quelques-uns condamnés à l'amende, quelques autres envoyés en exil; tous, sous la dénomination de Joannites, eurent une part plus ou moins grande aux souffrances du glorieux martyr. Parmi les amis de Chrysostome on comptait à la cour Studios, gouverneur de Constantinople, qui fit tous ses efforts pour arracher aux poursuites de la justice les malheureux dont l'attachement pour Chrysostome faisait tout le crime. Le saint lui écrivit pour le remercier de son zèle et lui donner en même temps des consolations sur la mort de son frère : « Vous savez, lui dit-il, combien les choses humaines sont fragiles; vous savez qu'elles passent avec la rapidité d'un torrent. Si celui que nous regrettons avait été méchant et livré au crime, il faudrait le pleurer et gémir sur son sort, mais comme il a été vertueux, estimons son sort heureux : il n'est point allé à la mort, mais il est passé du combat au prix, de la lutte à la couronne, d'une mer orageuse à un port tranquille. »
 
 

1. Joan., cap, IV.
 
 

XII. Péan, personnage illustre, non moins distingué par ses vertus que par les charges importantes qu'il remplissait, fut aussi persécuté. Le saint évêque, dans les quatre lettres qu'il lui écrivit, le félicite de son zèle et de sa foi; il l'exhorte à gémir sur l'aveuglement des persécuteurs et à se réjouir sur le sort de ceux qui souffrent : « Votre lettre m'a comblé d'une joie sainte et d'une extraordinaire consolation, non point à cause des tristes nouvelles que vous m'annoncez, mais parce qu'après me les avoir annoncées, vous ajoutez qu'il faut se résigner et dire Gloire à Dieu de tout! Cette parole est vraiment un trait qui frappe à mort le démon, qui donne à l'âme paix et sécurité, qui fortifie et dissipe tous les nuages amoncelés par la tristesse. Oui, gloire à Dieu de tout! Répétons-le sans cesse et toutes les tempêtes seront dissipées, la tristesse fuira , le mérite et la récompense seront notre partage. Gloire à Dieu de tout ! Cette parole fut pour Job le bouclier et l'épée qui lui donnèrent la victoire sur le démon, l'arc-en-ciel qui lui annonça la paix; c'est elle aussi qui couronna pour jamais le saint patriarche de l'auréole de l'immortalité. »

XIII. Brison, eunuque de l'impératrice Eudoxie et notaire de l'empereur, celui qui ramena de Préneste le saint évêque lors de son premier exil, ne fut point oublié. Chrysostome se plaint de ne point recevoir de ses lettres « La seule grâce que je vous demande, c'est de m'écrire souvent et de ne pas me priver de cette consolation, sous prétexte que je suis trop éloigné de vous. Vous savez quel plaisir c'est pour moi, au milieu de mes peines, d'apprendre fille vous et vos amis vous portez bien. »

Il écrivit aussi à Léonce, personnage distingué et son intime ami : « J'ai été banni de votre ville, lui dit-il, mais non de votre coeur. Personne ne pourra me ravir cet avantage, et en quelque lieu que j'aille, je porte partout le souvenir de votre amitié. »

Sa lettre à Cratère, gouverneur de Cappadoce, qui fit tous ses efforts pour arrêter la fureur des moines, n'est pas moins remarquable : « Je n'oublierai jamais tout ce que vous avez fait à Césarée pour calmer les troubles affreux excités contre nous, lui écrivit Chrysostome. Je publie ce service devant tout le monde en quelque lieu que j'aille, et je conserve, mon admirable Seigneur, la plus vive reconnaissance pour les soins empressés que vous avez pris de ma personne. »

Parmi les laïques éminents dont l'amitié et le souvenir consolaient Chrysostome, nous pourrions encore citer Gémelle et Théodose, généraux illustres, Théodote et Théodore, hommes consulaires, qui ne cessèrent de lui être attachés.

XIV. Le clergé n'avait pas fait défaut à l'amitié de Chrysostome; malgré la défection d'un grand nombre d'ecclésiastiques gagnés par ses ennemis , il comptait parmi ses partisans et ses défenseurs une multitude de saints évêques et de saints prêtres qui lui témoignèrent leur attachement, soit en s'exposant à la persécution pour sa cause, soit en compatissant à ses malheurs. Tels furent Elpide, vieillard vénérable et évêque de Laodicée, qui prit généreusement la défense de Chrysostome dans le conciliabule assemblé contre lui; Pallade, historien de sa vie, évêque d'Hélénople; Cyriaque, évêque d'Émèse, relégué à Palmyre; Démétrius, exilé chez les Maziques, en Lybie; Eulisius, évêque de Bostre, emprisonné dans le château de Misphas, chez les Sarrazins; Anatole, évêque d'Adana; Anysius, évêque de Thessalonique; Alexandre, évêque de Corinthe, et un grand nombre d'autres. Parmi les prêtres et les diacres, on compte Créthius qui l'accompagna dans le voyage de l'exil, Constance qui alla l'y attendre ; Hypatius qui souffrit de grandes persécutions; le diacre Théodote, à qui le saint écrivit sept lettres dans lesquelles il parle de son zèle, de ses travaux et de l'amitié qui l'avait exposé pour sa cause à tant de tribulations.

XV. L'attachement que plusieurs vertueuses damés témoignèrent à leur pasteur exilé attira aussi sur elles la colère des persécuteurs. Outre la veuve Olympiade qui comparut devant les juges pour avoir à répondre de l'incendie de l'église, et qui condamnée à une forte amende flet néanmoins quelque temps après obligée, à cause des persécutions dont elle était l'objet, de quitter Constantinople et de se retirer à Cyrique, nous citerons encore Procule, sainte veuve, Syrienne de nation, que sa charité pour les pauvres et les malades et son admirable piété avaient fait admettre au rang des diaconesses de Constantinople. Son dévouement pour la cause de Dieu et de l'Église lui mérita de souffrir de grands maux et de grandes persécutions, que partagea avec elle Euthalie, sa compagne, non moins distinguée par sa foi et sa charité. Chrysostome les console par la considération de la vanité des choses humaines qui changent et qui passent, et par l'espérance des récompenses incompréhensibles et éternelles promises à ceux qui souffrent. Chrysostome écrivit aussi plusieurs lettres à Cartérie, qui employait noblement ses grandes richesses à verser d'abondantes aumônes dans le sein des pauvres. L'attachement qu'elle avait pour Chrysostome, l'admiration dont elle était remplie pour ses vertus et sa sainteté, lui inspira la résolution d'entreprendre le voyage de Cucuse. Elle aurait exécuté ce projet, si une longue et douloureuse maladie ne l'avait retenue : sa piété se dédommagea en composant des parfums et des remèdes qu'elle envoya au pontife exilé. Chrysostome la remercie dans une lettre qu'il lui adresse et la prie de lui donner des nouvelles de sa santé.

Trois autres dames souffrirent des persécutions pour la cause de Chrysostome : c'étaient Chalcidie, Asyncritie et Onésycratie. Les deux premières étaient depuis trèslongtemps sous la direction de Chrysostome. Elles auraient fait le voyage de Cucuse sans la rigueur du temps et la crainte des Isaures. Le saint évêque les remercie et leur écrit qu'il n'a pas besoin de les voir à Cucuse pour être assuré de leur sincère affection. Ces saintes femmes vivaient dans la retraite en la compagnie de plusieurs autres. Chrysostome leur écrivait de fréquentes lettres pour les affermir et les consoler. Onésycratie, que quelques historiens ont confondue mal à propos avec Asyncritie, n'était pas moins attachée à la cause du saint pontife. De grands malheurs, entre autres la perte d'une fille unique qu'elle aimait tendrement, étaient venus éprouver sa patience et sa vertu. Chrysostome gémit avec elle et la console par la pensée de l'immortalité. Une autre sainte femme appelée Namée, attachée à Chrysostome et persécutée à son sujet, s'excuse de lui avoir écrit la première; elle lui exprime le désir de le voir; elle regrette d'être retenue par la faiblesse et la maladie. Chrysostome lui répond qu'elle n'est pas coupable pour avoir pris l'initiative, mais bien pour l'avoir fait trop tard, et qu'elle n'a qu'un seul moyen de réparer sa faute, c'est de lui écrire souvent.

XVI. Mais parmi les filles spirituelles de saint Chrysostome, celles qui furent persécutées avec le plus de violence furent, comme nous l'avons dit, sainte Olympiade, Pentadie et Nicarète. Pentadie appartenait par sa naissance et ses alliances aux premières familles de l'empire. Après la mort du consul Timase, son mari, elle entra dans l'ordre des Veuves et devint diaconesse de Constantinople. Elle se signala par ses austérités et ses vertus. Elle fut la providence des pauvres, la consolation des malades, l'asile des pèlerins et des voyageurs. Nulle, plus qu'elle, n'était connue à Constantinople pour ses aumônes, sa charité inaltérable, sa foi vive, sa piété sincère, son éloignement du schisme et son attachement à Chrysostome; nulle aussi n'éprouva plus qu'elle les effets de la haine des méchants. Cette sainte veuve, qui ne connaissait que l'église, les hôpitaux et sa chambre, fut traînée devant les tribunaux. Les ennemis de Chrysostome déroulèrent devant elle un système de calomnies aussi absurdes qu'atroces; mille faux témoins parurent; des juges iniques s'efforçaient au moyen de l'intimidation et des injures de la contraindre à signer ces calomnies et à parler contre son sentiment; mais, selon les expressions de Chrysostome, cette sainte veuve pleine de courage, s'élançant comme un aigle, prit son essor vers les cieux, et rompant tous les filets des méchants s'éleva à la hauteur d'une sainte liberté. Loin de se laisser surprendre par les honteux artifices de ces hommes pervers, elle sut les convaincre de calomnie, venger l'innocence du pontife exilé et celle de ceux qui étaient dans les fers pour sa cause. Chrysostome ayant appris qu'elle pensait à sortir de Constantinople pour venir partager à Cucuse son exil et ses douleurs, lui écrivit pour la détourner de ce dessein et la conjurer de demeurer à Constantinople pour l'amour de Dieu et dans l'intérêt des fidèles persécutés, dont elle était l'appui et la consolation. Cette lettre de saint Chrysostome à Pentadie nous fait connaître quelles persécutions étaient exercées à Constantinople contre tous ceux qui lui étaient restés fidèles. Des ruisseaux de sang avaient coulé, un grand nombre de personnes de considération avaient enduré des supplices, et même des enfants innocents tourmentés par le fer et le feu avaient expiré sous la main des bourreaux.

Sainte Nicarète, que l'Église a placée sur les autels, fut obligée de quitter Constantinople pour éviter la persécution et ne pas voir les excès monstrueux qui s'y commettaient. Cette illustre dame était née à Nicomédie, elle appartenait aux premières familles de cette ville. Dès sa première jeunesse elle s'était consacrée à Dieu par le voeu de virginité perpétuelle, et était venue à Constantinople pour y demeurer dans un monastère nombreux habité par des vierges. Frappée dans sa fortune, elle supporta cette perte avec beaucoup de grandeur d'âme et trouva même encore dans le peu qui lui restait de quoi subvenir aux besoins des malheureux. La prière, l'oraison, le soin des pauvres et des malades qu'elle nourrissait et à qui elle donnait des remèdes préparés de ses mains, occupaient chacun des instants de sa vie. Elle aimait la retraite et le silence et ne se montrait en public que quand le service des pauvres l'exigeait. Son humilité lui faisait éviter les louanges avec le plus grand soin; sa douceur envers le prochain était inaltérable; son courage ne se démentit jamais au milieu des plus cruelles épreuves; enfin quelque difficiles que fussent les circonstances où elle se trouva, elle fut toujours fidèle à ses saintes résolutions.

Chrysostome admirateur de ses vertus voulut lui donner la conduite des vierges dont l'Église de Constantinople avait soin, mais son humilité lui fit constamment refuser une charge qu'elle croyait au-dessus de ses forces. Elle eut part aux tribulations de son évêque et de son père; exilée volontaire, elle se retira loin d'une ville où régnaient le désordre et la violence et mourut dans une grande vieillesse, sans avoir eu la consolation de voir le calme et la paix se rétablir.

Pendant que ces saints personnages en butte aux humiliations et à la violence défendaient avec un invincible courage la sainte cause de la foi et de la justice, tandis qu'ils protestaient par leur attitude contre la violation des règles de la discipline de l'Église, du fond de son désert le saint exilé soutenait leur ardeur, consolait leur tristesse et applaudissait à leur triomphe. Il léguait à la postérité, par les lettres qu'il leur écrivait, le souvenir admirable de leur zèle et de leurs souffrances. L'antiquité nous en a conservé un grand nombre : nous citerons celle qu'il adressait aux évêques, aux prêtres et aux fidèles incarcérés pour sa cause.

XVII. « Heureuses chaînes, heureuses prisons, s'écrie-t-il, heureux trois fois, mille fois heureux nous-mêmes, illustres captifs du Seigneur! Vous avez gagné l'affection de toute la terre, vous êtes devenus chers à ceux-mêmes qui ne vous ont jamais vus. Oui, la terre et la mer retentissent de vos louanges, partout on publie votre constance, votre fermeté inébranlable, votre résolution inflexible et la grandeur d'âme que vous avez montrée. Quel admirable combat vous avez soutenu, quel courage invincible voles avez déployé! Non , vous n'avez été vaincus ni par l'aspect effrayant du tribunal, ni par les menaces, ni par les supplices divers; la prison, les noires calomnies, la rage des accusateurs, les insultes atroces, le spectacle et la crainte de mille morts, rien n'a été capable de vous ébranler. Vous avez triomphé et voilà pourquoi vos louanges sont partout célébrées non-seulement par la bouche de vos amis, mais encore par celle de vos ennemis qui ne peuvent s'empêcher de vous admirer en secret. Réjouissez-vous parce que vos noms sont écrits dans le ciel parmi ceux des martyrs. Si le Seigneur veut que l'on se réjouisse d'être calomnié à cause de la récompense, quelle ne doit pas être la joie, quelle ne doit pas être la récompense, quand à la calomnie viennent se réunir les chaînes, les prisons, les glaives, les tourments, les blessures, les bannissements et tous les genres d'épreuves!

« Réjouissez-vous donc, frères bien-aimés, réjouissez-vous et tressaillez d'allégresse; soyez fermes, armez-vous de force et de constance, songez aux saints effets produits par votre exemple; comptez si vous pouvez la multitude de ceux que vous avez soutenus, encouragés, affermis dans le bien, non-seulement parmi vos concitoyens, mais parmi les étrangers. Persévérez donc., méditez souvent cette parole de l'apôtre : Les maux de cette vie ne sont rien en comparaison de la gloire et de la récompense qui nous attend (1). Prenez courage et patience, l'épreuve finira et la récompense sera éternelle. Priez aussi constamment pour moi : quoique séparé, de vous depuis si longtemps et par une si grande distance, je suis cependant chaque jour au milieu de vous par la pensée; il me semble que je vous vois, que je vous entends, que je baise respectueusement vos fronts chéris, que j'admire les couronnes triomphales qui ornent vos têtes. J'attends du Seigneur la récompense de l'amour que je vous ai voué à jamais, illustres prisonniers pour la cause de Dieu. Écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez, exposez-moi le détail de vos souffrances, c'est une grâce que je vous demande; vos lettres sont pour moi un grand sujet de consolation dans le lieu de mon exil. »

XVIII. Quelque temps après les prisonniers furent
 
 

1. Ad Rom., cap. VIII.
 
 

élargis par les soins de Studius, gouverneur de Constantinople, mais leur prison fut remplacée par le bannissement. L'empereur Arcade publia un édit conçu en ces ternies: «Puisqu'il est impossible de découvrir les auteurs de l'incendie, nous ordonnons que les ecclésiastiques seront élargis de la prison, placés dans un vaisseau et bannis de la ville. Que si quelqu'un reçoit encore chez soi des évêques et des ecclésiastiques étrangers, toute la maison sera proscrite; la même peine de proscription est portée contre ceux qui recevront les ecclésiastiques de la ville qui seraient assez hardis pour tenir des assemblées tumultueuses hors des murs.» Les mêmes édits défendaient sous peine d'amende aux esclaves et aux personnes libres de sortir de la ville pour célébrer les divins mystères.

XIX. Sur ces entrefaites mourut Arsace, évêque de Constantinople, après seize mois d'intrusion. Sa mort agita de nouveau les esprits, toutes les ambitions se réveillèrent, les ennemis de Chrysostome se hâtèrent de choisir un évêque capable de les seconder et de continuer l'oeuvre commencée. Leur choix s'arrêta sur Attique, prêtre arménien de naissance, sans génie, sans talent, artificieux et fourbe, obstiné dans les sentiments qu'il avait adoptés, implacable dans ses haine, Attique, pour tout dire en un mot, qui, selon le témoignage de Pallade, avait été le principal ouvrier de la cabale qui avait déposé Chrysostome. Sous son gouvernement les calomnies, les injures, les persécutions, les condamnations, les violences continuèrent. On vit des personnes de tout âge, de tout rang, des vierges, des vieillards et des enfants, frappés dans leur honneur, leur liberté , leurs biens et même leur vie. Le récit de ces persécutions arrachait des larmes au saint exilé : mais il gémissait moins sur le sort des catholiques qu'il estimait heureux de souffrir, que sur les maux épouvantables qui attendaient les persécuteurs et qui bientôt allaient fondre sur eux. Oubliant ses propres infortunes pour ne s'occuper que de celles de ses frères, Chrysostome consolait, exhortait les fidèles; il soutenait les faibles, il animait les forts; il se réjouissait de la persévérance des uns et gémissait sur les défections causées par la crainte des persécutions, l'amour de l'argent ou l'ambition des honneurs.

XX. Pendant que Chrysostome déplorait les malheurs de son peuple et cherchait comme une tendre mère à rassembler autour de lui tous ses enfants poursuivis et persécutés, son cœur fut frappé d'un nouveau coup par les événements qui avaient jeté le trouble dans l'Église d'Antioche, sa patrie. Il apprit dans son exil la mort de Flavien, patriarche de cette ville. Ce saint évêque n'avait pas oublié Chrysostome, son fils spirituel, qui avait été pendant douze années sa bouche, son oracle, l'interprète de ses pensées et en quelque sorte son coadjuteur sur le siège d'Antioche. Plein d'estime pour Chrysostome et pénétré de reconnaissance pour les démarches qu'il avait faites dans le but de le réconcilier avec les évêques d'Occident, il avait embrassé son parti et défendu sa cause avec l'autorité que lui donnaient son grand âge et sa position. Chrysostome se réjouissait de l'avoir pour approbateur de sa conduite et pour protecteur dans sa disgrâce. Il espérait que la prudence et la sainteté reconnues de Flavien contribueraient à calmer l'agitation et à rapprocher les esprits. Mais Dieu ne voulait laisser aucun appui humain au saint exilé. Flavien mourut en 404 quelque temps après l'arrivée de Chrysostome à Cucuse, après avoir gouverné pendant vingt-cinq ans l'Église d'Antioche. Toute la ville pleura sa mort, et par respect pour ses vertus on ne s'occupa qu'à lui donner un successeur digne de lui. Tous les esprits s'arrêtèrent sur un saint prêtre de la ville appelé Constance, ami de Chrysostome, distingué par sa foi vive, son zèle et son ardente charité. C'était un homme d'une sagesse profonde, puissant en paroles et en œuvres, grave et prudent dans sa conduite et si compatissant, qu'il oubliait souvent le soin de prendre sa nourriture pour secourir les affligés. Mais le démon, qui voulait entièrement troubler les églises d'Orient, empêcha l'élection de ce saint prêtre par le ministère même de ceux qui avaient chassé Chrysostome. Craignant l'autorité du patriarche d'Antioche dans la cause de Chrysostome, ils se hâtèrent d'en choisir un favorable à leur parti : ils le trouvèrent dans la personne du prêtre Porphyre. Cet homme, indigne du sacerdoce, était né à Constantinople; il avait fait pendant longtemps les fonctions de diacre dans cette église; mais il n'avait jamais eu l'esprit ecclésiastique. Possédé au contraire de l'esprit du monde, ami de la vanité et du plaisir, on le voyait dans les assemblées bruyantes, parcourant les rues, s'arrêtant, s'amusant à considérer les spectacles des saltimbanques, les farces des comédiens et les courses de chevaux. On dit même qu'il était l'ami des magiciens et des enchanteurs. Avec cette légèreté d'esprit, il était adroit, insinuant, il savait se ménager l'amitié des princes, des hommes de la cour et de certains évêques, non pas dans l'intérêt de l'Église, mais dans celui de ses partisans qu'il faisait ordonner au préjudice de ceux qui étaient dignes du sacerdoce. Il avait joué, comme nous l'avons vu, un grand rôle dans le conciliabule du Chêne assemblé contre Chrysostome, et avait été un de ses plus ardents accusateurs. Cette dernière qualité était, aux yeux de la cour et des persécuteurs, un titre incontestable au siège patriarcal d'Antioche. Porphyre mit en oeuvre toutes ses ressources; appuyé par ses amis, il accusa le prêtre Constance de troubler la ville d'Antioche; il obtint un décret d'exil qui l'obligea de se retirer dans l'île de Chypre. Porphyre, débarrassé de son rival, arrive à Antioche; il écarte ceux du clergé qui lui portent ombrage, entre autres deux amis de Chrysostome, prêtres célèbres, Diaphante et Cyriaque; il met en mouvement la cabale, et enfin il profite de la circonstance où le peuple d'Antioche est occupé à des divertissements au faubourg de Daphné, pour se faire sacrer évêque d'Antioche. Son élévation avait la même origine que celle d'Attique de Constantinople; ses moyens étaient les mêmes, c'était le même esprit; ce furent aussi les mêmes hommes qui le sacrèrent, c'est-à-dire Acace de Bérée, Sévérien de Gabales et Antiochus de Ptolémaïde, ennemis du saint exilé.

Dès que le peuple d'Antioche connut ce qui s'était passé, il se souleva contre une pareille élection ; la multitude armée de torches ardentes et de matières inflammables environna la maison de Porphyre, et cet homme ambitieux eût péri inévitablement dans les flammes, sans le secours que lui apporta l'armée. Porphyre se maintint par la protection d'un vieillard cruel et corrompu qu'il avait fait nommer capitaine du guet de la ville d'Antioche.

Tous les catholiques, honteux de voir un pareil évêque à leur tête, s'abandonnèrent à la désolation. La plus grande partie du clergé et du peuple refusa de communiquer avec Porphyre. On célébra les mystères dans les forêts, les jardins et les champs, et l'on vit se renouveler a Antioche les scènes qui avaient désolé et qui désolaient encore Constantinople : les amendes, les prisons, les exils et les meurtres. Un décret de l'empereur Arcade , sollicité et obtenu par la faction de l'impiété, résume tout et fait connaître la situation de l'église d'Orient.

« Nous ordonnons, dit-il, que les gouverneurs des provinces empêchent les assemblées illicites de ceux qui , sous prétexte d'orthodoxie, méprisent les églises saintes et sacrées et s'assemblent ailleurs. Nous voulons et ordonnons que l'on chasse de l'église sans pardon ceux qui sont séparés de la communion d'Arsace, de Théophile et de Porphyre et qui ont quelque différend sur ce sujet avec ces trois révérends pères de notre sainte religion. »

Les méchants triomphaient, le mal s'étendait de proche en proche ; de Constantinople il avait passé dans les provinces de l'Orient; la cause de Chrysostome n'était plus une cause particulière et personnelle : c'était désormais la cause des évêques fidèles, il s'agissait de la liberté de l'Eglise et de l'épiscopat.

XXI. Quand le pilote a longtemps et inutilement lutté contre les vents et les flots soulevés, si son gouvernail est. brisé, si la tempête, redouble, si le vaisseau est poussé contre les écueils; c'est alors que, tremblant à la vue du danger dont il est menacé , il élève vers le ciel ses yeux et ses mains pour supplier le Seigneur de venir à son aide. Chrysostome et les saints évêques des églises de l'Orient s'étaient opposés, autant qu'ils l'avaient pu, aux entreprises des méchants. Ils avaient lutté avec courage contre les vents de l'orgueil et les flots tumultueux des ambitions effrénées ; leurs efforts avaient échoué contre les écueils de la perfidie et de l'intrigue soutenue par la puissance des princes. Tout l'Orient était dans la confusion, les évêques étaient exilés, les fidèles catholiques étaient poursuivis et persécutés, et les lois elles-mêmes portées par l'empereur non-seulement toléraient, mais  ordonnaient ces injustes violences. Dans cette cruelle extrémité, tous les yeux se dirigèrent vers la ville éternelle, tous les coeurs s'élancèrent vers le père commun des fidèles, vers l'Évêque des évêques, vers celui qui, parla plénitude de la puissance qu'il a reçue de Dieu de paître et de gouverner toute l'Église, pouvait enfin apporter un remède à tant de maux et rétablir la paix. Les évêques d'Orient, et en particulier Chrysostome , regardaient le Vicaire de Jésus-Christ, le successeur de saint Pierre, comme le pilote sacré de l'Église, comme l'asile inviolable des évêques persécutés, et ils se souvenaient de la protection puissante que saint Athanase en avait reçue, lorsqu'il fut chassé de son siège à diverses reprises par les ennemis de la consubstantialité du Verbe.

XXII. Saint Innocent, natif d'Elbe, était alors depuis deux ans sur le siège de saint Pierre, et édifiait le monde catholique par son zèle ferme et prudent et par le spectacle d'une vertu vraiment apostolique. Ce fut à ce saint Pape que Chrysostome eut recours, mais il fut prévenu par Théophile d'Alexandrie. Ce patriarche, auteur de tout le mal, voulait mettre de son côté l'apparence de la justice. Persuadé de la pleine puissance et de la souveraine autorité du Pape sur toutes les églises, il se hâta d'envoyer à Rome un lecteur avec des lettres par lesquelles il informait saint Innocent I de la déposition de Chrysostome, sans en marquer ni le sujet ni aucune des circonstances. Cette lettre produisit un effet tout contraire à celui qu'il espérait. On soupçonna la justice de sa conduite, on l'accusa de précipitation et de témérité, et surtout on le blâma d'annoncer une affaire aussi grave sans donner de détails sur les circonstances de cette déposition. La cour romaine est patiente, mais surtout elle agit avec une admirable prudence. Innocent retarda sa réponse à Théophile jusqu'à ce qu'il fût plus amplement informé. Trois jours se passèrent ainsi; le lendemain, on vit arriver quatre évêques chargés de trois lettres pour le Pape. Ces évêques étaient : Pansophius de Pisidie, Pappus de Syrie, Démétrius de Galatie et Eugène de Phrygie. Les lettres dont ils étaient porteurs étaient l'une de Chrysostome, l'autre de quarante évêques qui communiquaient avec lui, la troisième de son clergé. Voici le contenu de la lettre du saint exilé à Innocent :

« Au très-pieux, très-révérendissime seigneur et maître, des évêques, salut. Avant de lire le contenu des lettres que j'adresse à votre Sainteté, vous aurez sans doute appris, très-révérendissime Père, les audacieuses choses commises par l'iniquité dans nos provinces; elles sont si graves et si étranges, qu'il n'est aucun lieu de la terre qui n'ait ouï parler d'une si sanglante tragédie. Le bruit qui s'en est répandu a excité partout le deuil et les lamentations. Toutefois, sachant qu'il ne suffit pas de gémir sur les maux, mais qu'il faut les guérir et chercher les moyens d'apaiser cette grande tempête excitée dans l'Église, j'ai cru qu'il était nécessaire de mettre la main à l'oeuvre. C'est pourquoi, à ma demande, les très-vénérables seigneurs Pansophius, Pappus, Démétrius et Eugène n'ont pas hésité à quitter leurs églises, à se confier à la mer et à entreprendre un long voyage. Ces saints évêques, accompagnés des diacres Paul et Cyriaque, prosternés aux pieds de votre Sainteté, vous feront connaître ce qui s'est passé et apprendront de votre bouche les moyens de faire cesser le mal. Que votre Sainteté me permette néanmoins de joindre mon récit à celui qu'ils vous feront de vive voix. » C'est ici que Chrysostome raconte, avec une admirable candeur, les menées de Théophile, les circonstances du conciliabule du Chêne, les accusations portées contre lui, la défection d'une partie de son clergé, gagné par ses ennemis, sa condamnation, son exil, son retour, et enfin son départ pour Cucuse et les troubles excités dans Constantinople. Après cet exposé, Chrysostome ajoute : « Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que ces maux ne sont pas encore finis; au contraire, ils augmentent tous les jours, ils ont passé de Constantinople dans le reste des provinces. Nous sommes devenus la risée des nations, ou plutôt personne, pas même les hommes les plus méchants, ne peut rire de nos misères, tant le mal est grand! Partout les ecclésiastiques se séparent de leurs évêques, les évêques et les peuples sont déjà divisés ou se diviseront bientôt, on ne voit de toutes parts qu'un douloureux enfantement de toutes sortes d'afflictions et un revirement général de toute la terre.

« Je vous conjure donc de faire paraître en cette rencontre la force et la diligence qui vous sont si ordinaires et de vous hâter de guérir les maux de l'Église. Car si on laisse introduire cette coutume pernicieuse, si on souffre qu'un évêque entreprenne sur le diocèse d'un autre , quelque distant qu'il soit; s'il est libre à un évêque de faire comme il l'entend, de déposer, de chasser son collègue selon son caprice, bientôt tout l'univers sera en feu, on ne verra partout que des prélats qui chercheront à se supplanter les uns les autres. C'est pourquoi, très-révérendissime Père, pour éviter ces malheurs, déclarez nul tout ce qui se fait contre moi, en mon absence, par des hommes incompétents, lors même que je ne refusais pas de. comparaître devant un tribunal légitime; ordonnez que ceux qui ont ainsi agi contre les règles de l'Église soient soumis aux peines canoniques; et daignez nous continuer votre amitié. N'ayant été ni convaincu, ni condamné légitimement, n'étant pas coupable, nous vous demandons, très-saint Père, de nous continuer les lettres de votre communion, et toutes ces marques de votre affection, dont nous avons si longtemps joui et qui faisaient notre joie et notre consolation. Que si nos adversaires persistent à nous imputer les crimes pour lesquels, contre toutes les règles, ils nous ont chassé, nous sommes prêt à nous défendre devant un tribunal incorruptible et à prouver notre innocence. Quand vous serez donc pleinement convaincu de la vérité de toutes ces choses par le rapport fidèle que vous en feront nos très-chers et très-religieux frères, nos seigneurs les évêques, nous vous prions de nous rendre tous les offices qui dépendront de votre pouvoir. La grâce que nous recevrons de vous en cette circonstance ne s'arrêtera point à notre personne seulement, mais toutes les églises du monde vous en seront redevables, et Dieu, qui désire la paix des Eglises, vous en donnera la récompense. J'ose en terminant, très-révérendissime et très-saint seigneur et maître, vous souhaiter toutes sortes de prospérités et me recommander à vos instantes prières. »

XXIII. Le Pape se conforma au désir de Chrysostome; dans sa réponse il ne rejetait de sa communion ni l'un ni l'autre parti; il annulait le jugement de Théophile, et il prescrivait un concile d'orientaux et d'occidentaux, auquel on n'admettrait ni amis ni ennemis. Peu de temps après, un prêtre et un diacre de Constantinople arrivèrent à Rome avec des lettres de Théophile adressées au Pape, et les actes d'un concile d'après lesquels il paraissait que trente-six évêques, dont. vint-neuf égyptiens, avaient condamné Chrysostome. Sans aucun égard pour ces accusations qui lui parurent trop peu fondées, le Pape répondit en ces termes : « Mon frère Théophile, nous vous tenons dans notre communion vous et notre frère Jean, comme nous vous l'avons déclaré dans les lettres précédentes, et nous vous répondrons la même chose toutes les fois que vous nous écrirez. Que si on examine légitimement tout ce qui s'est passé par collusion, il est impossible que nous y trouvions une raison suffisante de quitter la communion de Jean. Si donc vous persistez dans votre jugement, présentez-vous au concile qui se tiendra, Dieu aidant, et expliquez les accusations suivant les canons de Nicée; car l'Église romaine n'en tonnait point d'autres. » Ayant ainsi renvoyé les députés de Théophile, le Pape attendit, dans le jeûne et la prière, que Dieu accordât la paix à l'Église. Il adressa cependant à Chrysostome une lettre qui n'est point parvenue jusqu'à nous, et dans laquelle, au rapport de Pallade, il assure le saint exilé de son estime et de toute son amitié, en même temps qu'il l'encourage à supporter les maux qu'il endure pour la cause de la religion et de l'Église. Cette lettre fit grand bruit en Orient, où Démétrius, évêque de Pisimonte en Galatie, un des députés envoyés à Rome par Chrysostome, eut grand soin de la répandre et de la faire publier (1); tant alors était grande l'autorité du pontife romain, tant on était convaincu de sa souveraine suprématie sur toutes les Églises du monde et de la nécessité d'être en communion avec l'Église romaine, sous peine d'être regardé comme hérétique ou schismatique (2) !

XXIV. Les amis de Chrysostome avaient en vain travaillé à changer le lieu de son exil pour le rapprocher de Constantinople. La cour, obsédée par les ennemis du saint évêque, était demeurée sourde à toutes les sollicitations. Chrysostome remercia ses amis de leurs efforts avec grande effusion de cour; il les pria même de cesser leurs poursuites, et accepta avec une humble résignation le lieu, quelque sauvage qu'il fût, où la bonté de Dieu le
 
 

1. Pallad., in Dialog. — 2 Baron., anno 404.
 
 

condamnait à passer ses derniers jours. Il demeura un an à Crieuse, se retira en 405 dans la forteresse d'Arabisse, située à vingt lieues de Cucuse, et revint l'année suivante dans son premier exil. Il serait difficile de raconter ici les diverses souffrances qu'il endura pendant ces trois dernières années. Sa santé, qui avait paru se fortifier quelque temps après son arrivée à Cucuse, se trouva bientôt considérablement altérée. Dès le mois d'octobre de l'année 404, la neige couvrait les montagnes, et le froid s'éleva à une rigueur inaccoutumée dans ces déserts. Malgré les soins de Dioscore et de tous ses amis qui, de Constantinople et d'Antioche, fournissaient généreusement à tous ses besoins, il ressentit vivement les atteintes du froid et de la trop grande vivacité de l'air. Il ne pouvait sortir de sa chambre pour respirer, sans en subir de funestes conséquences. Dès cette époque, à part de légers intervalles de convalescence, sa vie ne fut qu'une suite de douleurs et de maladies perpétuelles : sans appétit, vomissant continuellement, éprouvant de violents maux de tète, il passait les nuits dans de fatigantes insomnies. Les hivers surtout de 405 et de 406 le firent cruellement souffrir, au point de le réduire à l'extrémité. Pour comble de malheur, tout le pays était infesté par les courses des Isaures qui le livraient au pillage, à l'incendie et au meurtre. Chrysostome décrit lui-même, dans plusieurs lettres adressées à ses amis, la triste situation dans laquelle il se trouvait.

XXV. « Puisque vous voulez savoir de mes nouvelles, écrivait-il à Olympiade, apprenez que je suis délivré de ma grande maladie, non pas cependant d'une manière si absolue que je n'en ressente encore les restes; j'ai de bons médecins, mais nous manquons ici de remèdes et des autres choses propres à rétablir un corps épuisé. Nous prévoyons même déjà la famine, la peste, et, pour comble de maux, les courses des voleurs qui rendent tous les chemins inaccessibles. C'est pourquoi je vous prie de ne plus envoyer personne ici; car je craindrais que ce ne fût une occasion de faire égorger quelqu'un, et vous savez combien j'en serais affligé. »

Chrysostome fait allusion ici au malheur d'Andronique , serviteur d'Olympiade , qui , en venant par ses ordres à Cucuse , était tombé entre les mains des brigands qui l'avaient dépouillé.

Dans une autre lettre adressée au diacre Théodote, il lui dit : « Je n'ose plus vous attirer ici, tant les maux de l'Arménie sont grands. Quelque part qu'on aille, on voit des ruisseaux de sang, quantité de corps morts, des maisons abattues ou incendiées, des villes ruinées; » et dans une lettre à Polybe : « Les habitants de l'Arménie ressemblent aux lions et aux léopards, qui ne trouvent leur sûreté que dans les déserts. Nous changeons tous les jours de place comme les nomades et les Scythes. Souvent les petits enfants qu'on emporte de nuit, à la hâte, par le grand froid, demeurent morts et glacés dans la neige. » Dans une autre lettre adressée à l'évêque Elpidius, il s'exprime ainsi: « Ce n'est ni le mépris, ni la négligence qui me fait garder envers vous, très-saint évêque, un si long silence; attribuez-le aux malheurs qui nous environnent et dont nous sommes assiégés de toutes parts. Je n'ai ni ne puis avoir aucune demeure fixe : tantôt je suis à Cucuse, tantôt à Arabisse; tantôt je me cache au sein des vallées et des forêts, tantôt au milieu des rochers et des déserts. Tout ici est dans le renversement, la flamme et le fer détruisent les maisons et leurs habitants. Nombre de villes avec tous leurs habitants ont péri; frappés de terreur, nous sommes obligés de changer de gîte à chaque instant; nous souffrons plus que les peines de l'exil et nous n'attendons que la mort. La forteresse qui nous sert de prison n'est pas sûre, elle ne peut se défendre. des assauts des Isaures. En considération de tous ces maux je vous prie, très-pieux et très-révérendissime seigneur, de me pardonner mon retard, et de supplier Dieu qu'il me soutienne au milieu de mes tribulations; vous savez avec quel respect et quelle sincère amitié je vous suis dévoué depuis longtemps. »

XXVI. Au milieu des peines de son exil, Chrysostome semblait s'oublier lui-même pour ne s'occuper que de ses amis. Dans deux cent cinquante lettres qui sont parvenues jusqu'à nous, et qui toutes furent écrites pendant l'exil, il s'intéresse vivement à ce qui les touche, à leur repos et à leur santé , à la tranquillité de leur famille. Par le calme de son âme et la fermeté de sa foi, il rassure leur tendresse alarmée; il les console dans leurs afflictions; il ranime leur courage par le souvenir des biens futurs, et même par l'espérance qu'il leur donne qu'ils le reverront. Au milieu de son désert, il éprouvait le besoin de recevoir de leurs nouvelles; rien n'est plus touchant que l'ardeur avec laquelle il les exhorte dans toutes ses lettres à lui écrire souvent : « J'aurais désiré , dit-il à Hésychius, un de ses amis de Constantinople, que vous m'eussiez prévenu, et qu'en m'écrivant le premier vous m'eussiez donné ce gage d'une amitié vive et ardente; cependant je n'ai pas attendu vos lettres, et je me suis empressé de vous écrire pour vous marquer par là mon tendre attachement. Je vous pardonne très-volontiers voire silence, parce que je suis convaincu que ce n'est point par négligence que vous ne m'avez pas écrit, mais par excès de modestie. Ne craignez donc plus à l'avenir de me témoigner l'amitié due vous avez pour moi en m'écrivant de fréquentes lettres, et en m'apprenant l'état de votre santé. Si vous m'écrivez souvent, quand je serais relégué aux extrémités du monde et dans un lieu encore plus désert, je trouverai dans votre amitié la plus douce consolation; car rien n'est si propre à soutenir l'âme et à la réjouir, que d'aimer et d'être aimé sincèrement : c'est ce que vous savez mieux que personne, puisque personne ne sait mieux aimer que vous. »

« Vous n'ignorez pas, écrivait-il à Marcellin, que je vous mets au nombre de mes amis, accordez-moi la grâce de m'écrire fréquemment, et de me donner des nouvelles de votre santé.»

« Vous n'avez qu'un seul moyen de réparer la faute que vous avez commise en gardant un si long silence, écrivait-il à une dame d'Antioche, appelée Namée; c'est de m'envoyer une foule de lettres. »

Il écrivait à Castus, Valère, Diophante et Cyriace, prêtres d'Antioche : « Plus je recevrai de vos lettres, plus j'éprouverai une consolation sensible dans la terre étrangère que j'habite. En lisant vos lettres, je croirai que vous êtes avec moi, et je me retracerai plus vivement l'idée de votre présence. »

XXVII. Parmi les personnes à qui Chrysostome écrivait du lieu de son exil , il en est une surtout qui plus que les autres était chère à son tueur, c'était sa soeur : « Deux choses m'unissent étroitement à vous, ma soeur chérie, la nature et la grâce. Je vous aime parce que nous avons la même mère; mais surtout je vous révère et je vous aime, parce que, détachée du monde, foulant aux pieds ses vanités, méprisant comme la fumée et la poussière ses honneurs et ses plaisirs, vous vous élancez vers le ciel avec les ailes de la foi et de la piété. Je me réjouis de voir que votre saint élan vers les cieux n'est retardé ni par les soins que vous donnez à votre mari , ni par l'éducation de vos enfants, ni par la sollicitude du ménage, ni par les distractions du siècle. Je me réjouis de voir que tous les liens, toutes les affaires ne peuvent arrêter votre course ardente vers le ciel, et que vous brisez comme des toiles d'araignées tous les obstacles qui pourraient vous retenir. J'avais besoin de vous exprimer ma vive satisfaction de cette conduite; mais surtout j'avais besoin de vous écrire à l'occasion des persécutions que j'ai éprouvées, et. de l'exil auquel je suis condamné. Vous n'aurez pas manqué d'apprendre toutes ces choses, et votre tendresse inquiète a besoin d'être rassurée. Rassurez-vous donc et consolez-vous par la pensée que la vie humaine est un voyage, que la voie des souffrances est le chemin de la vertu, tandis que le vice suit la route des plaisirs. N'ambitionnez pas la prospérité malheureuse des pécheurs, niais gémissez de les voir marcher à leur perte. Ne plaignez pas les gens de bien persécutés; estimez-les heureux, parce que leur patience sera couronnée de gloire et d'immortalité, s'ils souffrent avec résignation; ne soyez pas inquiète sur mon sort, les maux que j'endure ne sont rien à mes yeux, quand je pense à la récompense. Supportez vous-même vos propres maux avec courage; ne vous préoccupez pas trop de moi, mais appliquez-vous à bien élever vos enfants, surtout votre, chère petite Épiphanie. Vous n'ignorez pas l'importance de l'éducation et quelle récompense Dieu accorde aux parents fidèles à ce devoir sacré : c'est par là qu'Abraham et beaucoup d'autres ont acquis une grande renommée, et que Job mérita la couronne. C'est à cela que le bienheureux Paul exhorte sans cesse lés parents : Élevez vos enfants, leur dit-il, dans la crainte et dans l'amour de Dieu.

« Si vous vous conduisez ainsi, sueur chérie., vous vous enrichirez de récompenses immortelles, vous me comblerez d'une joie infinie, j'oublierai tous mes maux, je les regarderai comme rien, je me croirai constamment près de vous et de votre famille, et tout sera pour moi douceur et félicité. »

Quelle âme, quel cœur, quelle foi vive, quel généreux courage brille dans toutes ces lettres! La sueur de Jean eut part à ses douleurs; elle ne devait point revoir son frère; l'histoire se tait sur son compte. Ses amis, les saints prêtres, les saintes veuves Olympiade, Nicarète et Pentadie ne devaient point également revoir le digne pasteur qui les avait si longtemps dirigés dans les sentiers de la foi et de la piété chrétienne.

Quant à Jean, il se trompait lui-même dans l'espoir de son retour : l'Église de Constantinople ne retentira plus des accents de son éloquence, et le tombeau de saint Babylas ne recevra plus ses pieuses visites. Mais avant de raconter les derniers jours d'une si belle vie, disons quelques mots des soins qui l'occupèrent pendant tout, le temps que dura son pénible exil.

XXVIII. Quelque grands que fussent les maux qu'eut a souffrir Chrysostome, sa foi fut toujours aussi vive, sa confiance aussi entière, son amour pour Dieu aussi ardent. Comme le Prophète, il bénissait le Seigneur et il désirait le faire connaître, aimer en tous temps et en tous lieux. Son zèle pour l'honneur de l'Église et le salut des âmes ne l'abandonna pas un seul instant. Ouvrier infatigable, il avait commencé à travailler dès le matin à la vigne du maître; il voulait, jusqu'à la dernière heure, supporter la chaleur et la fatigue.

Les lettres fort nombreuses qu'il écrivit de Cucuse nous le montrent toujours occupé de pensées dignes d'un prêtre fervent et d'un zélé pontife. La matière en est très-variée; c'est un recueil précieux qui nous révèle dans tout son éclat cette âme héroïque que la foi rend triomphante de l'adversité, c'est-à-dire de l'épreuve la plus dangereuse pour une vertu qui ne serait qu'ordinaire.

Plusieurs de ces lettres ont pour objet d'entretenir des rapports d'amitié avec des personnes qui lui étaient restées fidèlement attachées. Telles sont les lettres qu'il adresse à Brison, à Léonce, à Gemelle de Constantinople, à Cythère et à Cartère de Cappadoce, à Anatole, évêque d'Adana , à Candidien, Marcien, Marcellin et Alipe d'Antioche.

XXIX. Les autres sont des lettres de consolation, comme celle à Studius, préfet de Constantinople, sur la mort de son frère; celle à Malchus sur la mort de sa fille. « Je prends une grande part à votre douleur, écrit-il à Malchus, mais en même temps je vous prie, respectable Seigneur, de ne point vous laisser trop abattre par le chagrin. Non, n'attribuez point à vos péchés la mort de votre fille chérie. C'était un fruit mûr pour le ciel, vous l'avez déposée en sûreté entre les mains de notre père commun. Consolez-vous, elle est entrée au bienheureux port, dans cette vie qui ne finit pas. Arrachée à la fureur des flots de la vie présente, elle est à l'abri de tout danger, debout sur le roc immuable où elle a placé tous ses trésors. Méditez ces paroles de consolation, répétez-les à la très-religieuse dame, mère de cette enfant chérie, et faites-en un médicament salutaire qui puisse adoucir sa douleur; supportez vous-même, avec une sainte résignation, la douleur de son absence, et bénissez la main de Celui qui ne nous afflige que pour augmenter nos mérites et les récompenses promises à l'âme humble et résignée. »

Quelques autres lettres sont écrites en faveur des pauvres. Sa bonté était si connue, que, jusque dans le lieu de son exil, les habitants de Constantinople lui écrivaient pour obtenir sa protection. Nous avons une de ces lettres, écrite à une puissante dame de Constantinople, appelée Théodora. Elle avait, dans un mouvement de colère, chassé de sa maison un de ses serviteurs, et Chrysostome la prie, au nom de cet infortuné, de lui pardonner et de le recevoir de nouveau. « Si vous l'avez chassé injustement, lui dit-il, réparez l'injustice qui lui a été faite par l'effet de la calomnie; si c'est justement, consultez les lois de la douceur et accordez-lui un pardon qui vous sera beaucoup plus avantageux qu'à lui-même. »

Chrysostome ne se contentait pas d'écrire des lettres de consolation ou de condoléance; quoique exilé loin de Constantinople , il se regardait toujours , et avec raison, comme évêque et pasteur; la malice de ses ennemis avait bien pu éloigner sa personne du milieu de son peuple; mais elle n'avait pas pu arracher de son coeur l'amour et la sollicitude qu'il avait pour son troupeau chéri. Du fond de son exil, il veillait sur lui; il s'efforçait d'empcher les ravages du schisme, d'affermir les âmes chancelantes et de prémunir les fidèles contre la séduction. La chute de Pélage, que quelques auteurs pensent être l'hérésiarque de ce nom, fit couler ses larmes. Ce solitaire renommé, et qui n'était pas encore tombé dans ses erreurs, avait défendu la cause du saint évêque. Séduit par les ennemis de Chrysostome, entraîné peut-être par l'ambition, il renia ses antécédents et fit cause commune avec les schismatiques, abandonnant ainsi la cause de la justice avant celle de la foi. Saint Chrysostome écrivant à Olympiade gémit sur cette défection : « Quelle douleur j'ai ressentie du malheur du moine Pélage ! La chute d'un homme aussi pieux, aussi saint, qui se laisse séduire et entraîner, doit nous faire comprendre le mérite de ceux qui combattent et qui sont fermes, comme aussi la grandeur des récompenses qui leur sont réservées. »

Pour prévenir ces malheurs, Chrysostome excitait le zèle des prêtres catholiques; il réprimandait ceux qui remplissaient leurs fonctions avec négligence. Deux prêtres de Constantinople, Théophile et Salluste, étaient dans ce cas : ils n'assistaient pas aux assemblées religieuses; Salluste avait prêché seulement cinq fois depuis le mois de juin jusqu'au mois d'octobre, et Théophile M'avait pas prêché une seule fois dans le même intervalle de temps. Chrysostome s'en plaignit dans une lettre.

« J'ai appris avec grande douleur que vous étiez tombés dans la négligence de vos devoirs; que vous n'assistiez pas aux saints offices et que vous négligiez la prédication depuis mon départ; aucune nouvelle ne pouvait être plus triste pour moi dans le lieu de mon exil. Écrivez-moi donc pour vous justifier, ou du moins, si vous êtes coupables, pour me dire que cela n'arrivera plus. N'affligez pas le coeur de votre ami par une paresse indigne du sacerdoce. Une immense récompense est destinée aux couvres du zèle; mais aussi quel châtiment ne vous est pas réservé si vous les négligez! Songez que le serviteur paresseux de l'Évangile fut condamné et puni sévèrement, non pas pour avoir abusé de son talent, mais pour l'avoir enfoui. Eh! tandis que les évêques et les prêtres sont, les uns persécutés, les autres chassés, les autres conduits en exil, comment oseriez-vous rester dans l'inaction? Consolez, par l'activité de votre zèle, mon âme attristée. Autant j'ai de joie d'apprendre les efforts que l'on fait polir le triomphe de la foi et de l'Église, autant j'éprouve de douleur en apprenant que quelqu'un a manqué à ce devoir. Soutenez donc ce pauvre peuple affligé, ce troupeau de Jésus-Christ persécuté, et méritez par vos efforts la récompense que le père de famille a promise aux ouvriers fidèles et diligents. »

La parole de Chrysostome était puissante sur les cœurs. Il donnait à la fois des leçons et des exemples du zèle le plus généreux. Il était chargé non-seulement de Constantinople, mais encore d'Antioche, depuis l'ordination de Porphyre. Les catholiques et les prêtres fidèles de cette ville n'étaient pas moins persécutés que ceux de Constantinople. Les lettres nombreuses qu'il leur adressait pour les exhorter à soutenir avec courage les persécutions, celles surtout écrites à Castus, Valère, Diophante, Cyriaque et Arabius, prêtres d'Antioche, sont un monument de son zèle et de sa charité.

« De même que l'or jeté souvent dans le feu en devient plus brillant, ainsi les âmes, dit-il, jetées dans le creuset des tribulations, en sortent plus pures et plus saintes. Vous le savez, la tribulation opère la patience, et la patience est la mère de tous les biens; c'est un port à l'abri des tempêtes, c'est un roc inaccessible sur lequel l'âme repose en paix; elle est plus forte que l'aimant, plus inexpugnable que les plus épais remparts; à la patience sont attachées d'immortelles récompenses. »

« Je sais, écrivait-il à Chalcidie d'Antioche, je sais que dès votre jeunesse vous avez été éprouvée par diverses tribulations; celle que vous souffrez en ce moment est plus terrible (lue toutes les autres, mais je vous conjure par la très-ancienne amitié que je vous ai vouée, et qui n'est affaiblie ni par la distance des lieux ni par celle des temps, de supporter avec résignation les maux qui sont venus fondre sur vous. Ne perdez pas courage; plus les vents se déchaînent, plus l'orage gronde, plus aussi vous devez vous armer de force et de constance. Souvenez-vous de ces paroles du saint Apôtre : LES MAUX DE CETTE VIE NE SONT RIEN EN COMPARAISON DE LA GLOIRE ET DE LA RÉCOMPENSE QUI NOUS ATTEND. Il y a dans cette vie deux choses principales, les biens et les maux, et ces deux choses n'ont rien de stable ni de permanent; elles passent avec une égale rapidité : à peine ont-elles paru qu'elles disparaissent comme l'ombre. Imitez le voyageur pressé d'arriver à la patrie. Qu'il traverse des prairies émaillées de fleurs ou qu'il gravisse des collines escarpées, il ne s'arrête ni dans un lieu ni dans un autre; il ne s'occupe ni des fleurs ni des épines, il marche toujours avec courage, il se hâte, désireux qu'il est d'arriver au terme du voyage. Imitez son ardeur : ne vous attachez ni aux joies ni aux plaisirs, mais aussi passez avec courage au milieu des tribulations et des peines, n'ayant qu'un seul but , celui d'arriver à la patrie céleste; c'est la seule chose désirable, la seule digne de nous; tout le reste n'est rien. »

Pour encourager une autre pieuse dame d'Antioche, l'illustre Asyncritie, il lui disait : « Si les marchands, pour obtenir un très-modique bénéfice, traversent les mers et affrontent avec courage la fureur des flots; si le soldat, pour une méprisable solde, souffre la faim, la fatigue des voyages et mille privations dans des pays barbares, s'il expose sa vie avec joie, avec quelle ardeur ne devons-nous pas mépriser les joies, les plaisirs, notre vie même, quand il s'agit d'obtenir les récompenses célestes? Quelle excuse aurons-nous si nous vivons dans la lâcheté et la mollesse? Considérez ces récompenses, armez-vous d'un généreux courage, méprisez les choses de ce monde, les honneurs les plus brillants, la fortune la mieux établie, ne considérez toutes ces choses que comme une fumée qui se dissipe, un vain songe qui s'évanouit, une fleur qui s'épanouit et se flétrit dans le même moment. » C'est ainsi que le saint exilé, poussé par son zèle et sa charité, exhortait à la patience évêques et prêtres, veuves et vierges, solitaires, hommes et femmes de tous les âges et de toutes les conditions. Sa sollicitude s'étendait non-seulement à Constantinople et à Antioche, mais en quelque sorte à toutes les Eglises d'Orient.

XXX. Dans les desseins de la Providence, son exil fut très-utile pour la propagation de la foi, qui était sa constante occupation à Constantinople. Les peines de son exil ne lui firent pas abandonner cette sainte entreprise. Les secours abondants qu'il recevait de ses amis de Constantinople et d'Antioche lui fournissaient les moyens d'envoyer des missionnaires chez les peuples idolâtres, dans la Perse, dans la Phénicie, chez les Arabes et chez les Goths. Dans une lettre à sainte Olympiade, il lui recommande de rendre à l'évêque Maruthas, en mission chez les Perses, tous les services qu'elle pourrait, et il la prie de lui faire connaître les progrès de l'Évangile dans ce pays. Dans une lettre au prêtre Nicolas, missionnaire en Phénicie, il l'exhorte à continuer de convertir les infidèles, par lui-même et par tous ceux qu'il pourrait employer, à chercher de nouveaux ouvriers, afin de remplir ce pays d'hommes généreux et zélés. Quelque temps après il fit partir pour ce pays Jean et Géronce, solitaires du diocèse d'Apamée. « Quand le berger, leur dit-il, voit son troupeau menacé, il s'élance avec courage pour le défendre, armé du bâton, de la pierre et de la fronde. Si Jacob souffrit pendant quatorze ans le froid et le chaud; les veilles et les fatigues; si pendant tout ce temps il se soumit à faire l'office de mercenaire pour veiller à la prospérité de pauvres brebis, pensez un pets au zèle que nous devons avoir, aux travaux que nous devons supporter pour empêcher tant d'âmes de périr. Ne craignez donc pas les maux dont vous êtes menacés, bravez les obstacles et les tempêtes, armez-vous d'un saint courage, conduisez avec vous tous les ouvriers dévoués que vous pourrez trouver et partez sans différer. Ne craignez pas; les bâtiments, les chaussures, la nourriture, rien ne vous manquera. J'ai pourvu à tous vos besoins. Vous pourrez vaquer là aux saints exercices de la piété comme dans votre désert; là vous trouverez aussi le jeûne, les veilles et les sacrifices, et de plus le salut d'un nombre infini d'âmes, les récompenses attachées au péril que vous affrontez, des couronnes immortelles. Ecrivez-moi les progrès de la foi, faites-moi connaître vos travaux et vos combats, afin que je puisse m'en réjouir dans le Seigneur. » Chrysostome envoya quelque temps après le prêtre Rufin et Constantius d'Antioche, que Porphyre avait fait exiler.

Le saint évêque était instruit de tout ce qui se passait dans les pays idolâtres; il s'intéressait vivement aux progrès de la foi, à l'extinction du schisme et de l'hérésie; il ne cessait d'exhorter ses missionnaires à s'armer de zèle et de courage et de faire briller à leurs yeux les récompenses éternelles. « Nous ne rendrons pas compte des maux que l'on nous fait souffrir, au contraire, nous en recevrons la récompense; mais aussi nos maux ne pourront justifier notre lâcheté. Paul, au fond d'une obscure prison et chargé de chaînes, accomplissait les oeuvres du zèle; les trois enfants dans la fournaise et Jonas même dans le ventre de la baleine, faisaient monter vers le ciel leurs voeux et leurs prières. »

XXXI. Parmi les missionnaires que Chrysostome envoya en Phénicie, nous remarquons un saint religieux, solitaire dans les montagnes d'Antioche, ancien ami du saint évêque et intrépide défenseur de sa cause: c'est saint Aphraate. On connaît déjà le zèle de ce saint homme, sa noble indépendance, la sainte liberté de sa parole, l'ardeur avec laquelle il combattait l'hérésie et sa génereuse réponse à l'empereur Valens. Lié par une sainte amitié à Chrysostome et à tous ceux qui étaient persécutés pour la foi, il ne l'avait jamais perdu de vue depuis son départ d'Antioche; et tandis que les grands et les riches avaient abandonné l'exilé, Aphraate était resté fidèle. Nous sommes heureux de retrouver à Cucuse, auprès du saint évêque, cet ami dévoué; il était venu apporter à Chrysostome, de la part de Diogène d'Antioche, homme recommandable par sa fortune et ses vertus, une somme d'argent considérable. Mais les secours de ce genre affluaient de toutes parts à Cucuse en si grande abondance, que Chrysostome refusa tout d'abord le don qui était offert. Aphraate, poussé par son amitié, ne lui permit pas de refuser ce qu'il avait apporté de si loin et avec tant de périls. Voyant que ses instances ne réussissaient point, il lui déclara qu'il ne se chargerait pas de ses lettres et qu'il demeurerait à ses côtés jusqu'à ce qu'il l'eût obligé d'accepter. Le saint évêque n'eut pas d'autre parti à prendre; mais en acceptant, il fit demander à Diogène la permission d'envoyer ce secours aux missionnaires qui travaillaient en Phénicie.

Quoique les historiens de la vie de saint Aphraate ne parlent pas de cette circonstance, nous avons cru devoir la rapporter, parce que les traits d'un dévouement aussi généreux sont rares, et qu'ils font honneur en même temps au désintéressement de Chrysostorrie, à la bonté de son coeur et à son zèle pour la propagation de la foi.

XXXII. Cependant le pape saint Innocent Ier, touché des maux de l'Église d'Orient et voulant y apporter un remède efficace, avait réuni en concile les évêques d'Occident. Il fut décidé qu'on assemblerait à Thessalonique un nouveau concile, composé des évêques d'Orient et d'Occident. Les pères prièrent l'empereur Honorius d'en écrire à son frère Arcade; la lettre d'Honorius était ainsi conçue :

« C'est la troisième fois que j'écris à votre Clémence, pour la prier de réparer ce qui s'est fait par cabale contre Jean, évêque de Constantinople; mais il me semble que mes lettres ont été sans effet. Je vous écris donc encore par ces évêques et ces prêtres, ayant fort à coeur la paix de l'Église, d'où dépend celle de notre empire, afin qu'il vous plaise d'ordonner que les évêques d'Orient s'assemblent à Thessalonique; car ceux de notre Occident ont choisi des hommes inébranlables contre la malice et l'imposture, et ont envoyé aux cinq évêques deux prêtres et un diacre de la grande Église romaine. Recevez-les avec toute sorte d'honneurs, afin que, si on leur fait voir que l'évêque Jean a été condamné justement, ils me persuadent de renoncer à sa communion, on qu'ils me détournent de celle des Orientaux, s'ils les convainquent d'avoir agi par malice. Car, pour les sentiments des Occidentaux à l'égard de l'évêque Jean, vous les verrez par ces deux lettres que j'ai choisies entre celles qu'ils m'ont écrites, et qui valent toutes les autres, savoir : celles du pape et de l'évêque d'Aquilée. Mais je vous prie surtout de faire en sorte que Théophile d'Alexandrie assiste au concile, fût-ce malgré lui ; car on l'accuse d'être le principal auteur de tous ces maux. »

XXXIII. Chargés de cette lettre , de celles du pape saint. Innocent et des évêques d'Italie , les députés de l'Occident, accompagnés des quatre évêques Cyriaque, Démétrius, Pallade et Enclysius, partirent pour Constantinople dans les voitures fournies par l'empereur. Leurs instructions portaient que Jean ne devait pas être mis en jugement avant d'être rétabli dans son Église. On espérait par cette résolution voir bientôt renaître la paix et l'harmonie; mais le démon, par le moyen de ses ministres, fit échouer ce projet. Les députés du pape, avant d'arriver à Constantinople, devaient passer à Thessalonique pour remettre des lettres au saint évêque Anysius, ami de Chrysostome comme tous les évêques de Macédoine. Mais au moment où leur vaisseau longeait les côtes de la Grèce pour aborder à Athènes, ils furent arrêtés par un tribun militaire, qui, les ayant remis entre les mains d'un centurion, les empêcha, d'arriver à Thessalonique. On les jette dans deux vaisseaux qui à l'instant font voile vers Constantinople. Poussés par un vent favorable, ils traversent la mer Égée, les détroits de l'Hellespont, et ils arrivent le troisième jour de leur départ en vue de cette ville. Pendant la traversée, on leur avait refusé toute nourriture. lis espéraient arriver bientôt à Constantinople et remettre à Arcade la lettre d'Honorius, mais leur espérance fut vaine. La cour, poussée par la cabale, avait tiré ses plans. Au moment où le vaisseau était sur le point d'aborder, on le fait retourner en arrière, il se dirige vers les côtes de la Thrace, et les députés sont enfermés dans une forteresse maritime nommée Athyra. C'est là que séparés les uns des autres, sans nourriture, sans amis, sans ressources, on leur fit subir toutes sortes de traitements inhumains. Les lettres du pape, du concile et de l'empereur disparurent, et tous les efforts du pape et des évêques d'Occident, pour le rétablissement de la paix, n'eurent d'autre résultat que d'attirer sur les évêques et les prêtres fidèles un redoublement de persécution. Tous les amis de Chrysostome furent proscrits et exilés dans les contrées les plus sauvages et aux confins de l'empire.

XXXIV. Chrysostome, ayant appris dans son exil ce qui se passait et les efforts que l'on tentait en sa faveur, écrivit plusieurs lettres aux évêques d'Occident pour les remercier; entre autres il écrivit à Vénérius de Milan, à Chromace d'Aquilée, à saint Gaudence de Bresce, à Aurélius de Carthage, et à Hesychius de Salone. Il disait à ce dernier: « Quoique relégué aux extrémités du monde et séparé de votre Révérence par des espaces immenses, je vous suis cependant présent au moyen des ailes de l'amitié qui m'unit à vous et qui sait franchir aisément les plus longues distances. Je vous embrasse avec affection sincère, je vous remercie des efforts que vous faites pour pacifier les Églises d'Orient; je vous prie de les continuer jusqu'à ce que le calme succède à la tempête et la paix à la guerre.

« Vous n'avez sans doute pas besoin de mon exhortation, puisque avant de recevoir ma lettre vous avez tenté de si généreux efforts, mais j'ai besoin moi-même de vous exhorter parce que les maux subsistent toujours. Prenez donc courage, je vous en prie, ne cédez pas à l'orage, et tant que subsiste le mal, appliquez-y les remèdes convenables ; plus vous avez eu de combats à livrer, de travaux à subir, plus aussi votre récompense sera grande devant Dieu. » Il écrivit dans le même sens aux autres évêques dont nous avons parlé. La reconnaissance pour les services rendus, le vif attachement qu'il éprouvait pour son peuple, comme aussi le zèle ardent qui consumait son cour si dévoué aux intérêts de l'Église, se montrent également dans les lettres qu'il écrivit aux prêtres et aux évêques d'Orient persécutés à son occasion; nous remarquons surtout ces beaux sentiments dans sa seconde lettre à saint Innocent Ier, écrite la troisième aimée de son exil; nous ne pouvons nous dispenser de la rapporter tout entière.
 
 

AU SEIGNEUR DES SEIGNEURS, AU TRÈS-PIEUX, TRÈS-RÉVÉREND INNOCENT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.
 
 

« Si notre corps est enchaîné dans un coin obscur de la terre, notre âme, portée sur les ailes de la charité, vole dans tous les pays et jusqu'aux extrémités de l'univers. La grande distance des lieux n'est point capable de m'éloigner de votre piété, et il ne se passe aucun jour que vous ne me soyez présent. Oui, chaque jour j'admire la générosité de votre âme, la sincérité de votre affection et votre inébranlable fermeté; à chaque instant je me rappelle les consolations ineffables dont vous m'avez comblé, et ce souvenir sera pour moi un souvenir éternel. Votre vigilance, très-pieux seigneur et père, s'accroît à mesure que les flots s'élèvent, que les écueils sont plus cachés et que la tempête gronde avec plus de force : ni la distance des lieux, ni le longueur du temps, ni la difficulté des affaires, ne peuvent ralentir votre zèle.

C'est cette considération qui m'engage à vous témoigner ma vive reconnaissance, et à vous dire que ce serait pour moi une grande consolation si je pouvais vous écrire plus souvent. Mais la distance qui nous sépare, le manque d'occasions favorables et sûres, les ravages des barbares qui ferment tous les chemins m'en empêchent. Je vous prie donc, très-pieux Père, d'attribuer le trop long silence que j'ai gardé non pas à la négligence, mais à l’impossibilité; votre piété ne m'accusera pas, mais plutôt elle me plaindra. Loin qu'il y ait négligence de ma part, je voudrais au contraire à chaque instant vous témoigner ma reconnaissance pour les bontés plus que paternelles que vous avez eues à mon égard. Votre piété a fait tout ce qu'il était possible de faire jusqu'ici; et si le succès avait répondu à vos désirs, tous les troubles se

raient apaisés, les fautes corrigées, les scandales réparés; les Eglises jouiraient d'une profonde tranquillité; et au lieu devoir les lois méprisées et les saintes règles de nos pères foulées aux pieds, nous verrions au contraire régner partout l'ordre et une admirable régularité. Mais puisque la malice des hommes a rendu inutiles vos efforts et augmenté encore les troubles et les maux de l'Église au delà de tout ce que l'on peut dire, je conjure votre vigilance de ne point se laisser abattre, de ne point abandonner les hommes méchants à leur perversité, mais de travailler avec courage à guérir nos maux quelque incurables qu'ils paraissent. Rien n'est plus digne de votre zèle. Il  s'agit des intérêts de l'Église universelle; il s'agit de relever les églises renversées, de rendre les peuples à l'unité, de ramener des évêques exilés et de remettre en vigueur les sacrées constitutions de nos pères foulées aux pieds. C'est pourquoi je vous prie, je vous supplie, Père très-saint, de considérer la fureur de la tempête et d'agir avec vigueur pour la calmer. Vous y réussirez, j'en ai la douce confiance. Mais quand même cela n'arriverait pas, vous n'en auriez pas moins de mérite aux yeux du Seigneur; les efforts de votre charité combleraient de consolations infinies ceux qui gémissent sous le poids de l'injustice. Je ne me plains pas des maux que j'endure les maladies, la faim, la guerre, les massacres, l'horreur de la solitude, la terreur inspirée par le glaive des barbares, les mille morts suspendues sur ma tète, rien ne me trouble; votre affection constante, l'amitié sincère et bienveillante que vous me témoignez me fait oublier mes maux et mes périls; elle me console au delà de toute expression. Votre affection est pour moi un mur de défense, un asile inviolable, un port tranquille, un trésor de biens, une source de consolations infinies et de véritable bonheur. Que l'on me chasse encore de Cucuse, que l'on m'exile dans un lieu plus désert encore, rien ne m'épouvante; partout je serai heureux, si je puis me rendre le témoignage que je possède votre affection paternelle. »

Cette lettre, où se peignent si bien l'âme et le coeur de Chrysostome, fut écrite dans l'année 406. Les événements dont nous avons parlé, c'est-à-dire l'injure et les violences faites aux ambassadeurs du pape et des évêques d'Occident, étaient connues de Chrysostome. Il eut la douleur de voir la persécution se ranimer à Constantinople, à Antioche et dans tout l'empire. Les évêques, les prêtres, les pieux fidèles se virent de nouveau en proie aux calomnies, aux injures, aux violences, aux proscriptions et à l'exil. Plus les évêques d'Occident faisaient d'efforts pour pacifier les églises, plus aussi les évêques mercenaires de l'Orient s'agitaient pour faire échouer toute entreprise de paix. Certains catholiques se lassaient, d'autres se plaignaient, quelques-uns se scandalisaient de voir l'oppression des bons et le triomphe des méchants; un certain nombre de fidèles, trompés et séduits par les schismatiques, abandonnaient la bonne cause pour communiquer avec Attique , Théophile et Porphyre.

XXXV. Le saint exilé gémissait sur tous ces malheurs, et ce fut pour consoler les uns, instruire et soutenir les autres, que malgré le délabrement de sa santé, ses craintes perpétuelles et les misères de l'exil, il composa un Traité divin; en vingt-quatre chapitres et qui a pour titre : QUE PERSONNE NE PEUT NUIRE A CELUI QUI NE SE NUIT PAS A LUI-MÊME. Il le composa autant pour se fortifier lui-même dans la tribulation qu'on lui faisait souffrir, que pour fournir à ses amis des motifs de consolation. Il l'envoya à sainte olympiade vers le commencement de l'année 407. Nous voudrions pouvoir le traduire tout entier aussi bien que celui qui a pour titre CONTRE CEUX QUI SE SONT SCANDALISÉS DES MALHEURS ET DES ADVERSITÉS DONT LE PEUPLE ET LES PRÊTRES SONT AFFLIGÉS; mais ce serait trop retarder le récit; nous nous contenterons d'en donner une faible analyse, renvoyant le lecteur à l'original lui-même, dans la persuasion que ces traités sont utiles pour tous les temps, qu'ils conviennent à toutes sortes de personnes, et que rien n'est plus propre à remplir d'une joie spirituelle les personnes les plus accablées d'afflictions. Toute la substance du traité repose sur cette pensée, que le seul mal véritable est le péché, que lui seul porte atteinte à l'âme, que ce que nous appelons maux ou disgrâces, c'est-à-dire la pauvreté, les maladies, les pertes de biens, les calomnies, la prison, l'exil, la mort même ne peuvent nuire à un homme juste, parce que rien de tout cela n'est capable de porter atteinte à la vertu. Il établit sa proposition par les exemples de l'Écriture.

« Quel mal fut-ce pour Abel d'être immolé par la main de son frère et de subir une mort violente et prématurée? Ne fut-ce pas pour lui, au contraire, une occasion qui lui procura une couronne éclatante? Quel mal firent à Jacob la haine et les violentes menaces de son frère , sa fuite, l'exil qu'il subit, la servitude et la faine extrême qu'il souffrit? Joseph, pour avoir été calomnié, vendu, exilé, incarcéré, exposé à la mort, en fut-il moins célèbre? Moïse perdit-il quelque chose pour avoir été trahi et en quelque sorte mille fois lapidé par son peuple? Les prophètes ne furent-ils pas illustrés par les maux que les Juifs leur firent endurer? Les machinations infinies du démon nuisirent-elles au saint homme Job, la fournaise ardente, aux trois enfants de Babylone?

Daniel ne perdit-il pas la liberté et la vie? Élie ne fut-il pas poursuivi, chassé, errant dans les déserts et dévoré par la faim? David ne fut-il pas poursuivi par Saül, attaqué par son fils et accablé de toutes sortes de maux? Jean-Baptiste fut décapité, les Apôtres périrent de divers supplices, et les saints martyrs n'ont-ils pas perdu la vie au milieu des bûchers, par le tranchant du glaive., soirs la dent des lions et au milieu des plus affreuses tortures? Tous ces grands hommes, tous ces saints, ne sont-ils pas devenus plus illustres à proportion des calomnies, des injures dont ils étaient accablés et des tortures qu'ils ont endurées ?

« L'Apôtre ne se réjouit-il pas dans ses souffrances, ne dit-il pas : Loin de moi de me glorifier en autre chose que dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ? Et quand il veut célébrer la gloire et l'amour de Jésus-Christ, notre Seigneur et commun Maître, laissant de côté le ciel, la terre, la mer et toutes les autres créatures qui sont a notre usage, prenant la croix entre ses mains, ne s'écrie-t-il pas : DIEU A FAIT ÉCLATER SON AMOUR ENVERS NOUS EN CE QUE, LORS MÊME QUE NOUS ÉTIONS ENCORE PÉCHEURS, JÉSUS-CHRIST EST MORT POUR NOUS. Et quand l'Apôtre saint Jean veut nous parler de l'amour de Dieu pour nous, ne croyez pas qu'il va parler des miracles, des prodiges opérés; il les laisse, et, montrant la croix,

Il s'écrie : DIEU A TANT AIMÉ LE MONDE QU'IL NOUS A DONNÉ SON FILS; et saint Paul ajoute : IL N'A POINT ÉPARGNÉ SON FILS, IL L'A LIVRÉ A LA MORT POUR NOUS SAUVER TOUS.

« Les afflictions ne peuvent donc nuire à personne, elles sont honorables, elles sont même nécessaires. La vie est une arène, un gymnase de patience; c'est un combat, c'est une fournaise ardente. Dieu nous jette dans cette fournaise de l'adversité, c'est afin de nous purifier, d'exciter les lâches, de rendre plus fortes les âmes généreuses, et en même temps de séparer la paille du bon grain. Laissons agir la Providence, contions-nous en sa bonté, ne lui demandons pas raison de sa conduite, pas plus qu'un malade ne demande raison au médecin qui le blesse pour le guérir. Ne soyons pas étonnés des maux que nous voyons dans l'Église; souvenons-nous qu'il y a toujours eu des martyrs de la vérité. Nos souffrances glorifient le Seigneur; elles soutiendront les justes; elles ramèneront les pécheurs; les païens eux-mêmes en ressentiront les bons résultats. Méditez toutes ces choses, frères bien-aimés; considérez les exemples des saints; et animés par cette considération, demeurez fermes et immobiles dans l'attente des biens qui nous sont préparés; ces richesses, ces récompenses seront non pas égales à vos travaux et à vos souffrances, mais infiniment supérieures. Vous recevrez non pas des couronnes périssables, mais des joies et des couronnes immortelles. »

En donnant ce faible aperçu des deux lettres de Chrysostome à ses amis persécutés, nous regrettons de ne pouvoir les reproduire tout entières. C'est le cri du combat, c'est la voix du général qui excite ses soldats, c'est la parole ardente d'une âme toute de foi, embrasée du zèle le plus pur, brûlant d'amour pour Dieu et pour son Église, et heureuse de souffrir: c'est, en un mot, la plus belle apologie connue des persécutions et des souffrances. L'âme de Chrysostome se répand, sa parole vive et pleine de foi fait passer dans les coeurs la sainte ardeur dont il est animé; on le suit , on le comprend , on l'admire, on l'aime, et en terminant on est forcé de s'écrier : HEU REUX CEUX QUI SOUFFRENT PERSÉCUTION, PARCE QUE LE ROYAUME DES CIEUX LEUR APPARTIENT!

XXXVI. Ce cri de la foi, poussé du fond du désert par le saint exilé, avait ranimé le courage et l'ardeur des combattants. Les fidèles de Constantinople, diacres, prêtres et évêques, continuèrent à vivre séparés de la communion des persécuteurs simoniaques , intrus et schismatiques. Le Pape saint Innocent, informé de la déplorable situation de l'Église, avait écrit une lettre au clergé et au peuple de Constantinople. Dans cette lettre, le Père commun des fidèles les console, après avoir gémi sur les désordres et les scènes de scandale qui avaient lieu en Orient. Il déplore l'injustice commise envers Jean, leur évêque et son frère dans l'épiscopat. Il les exhorte à accroître leurs mérites par la patience, et leur fait connaître que bientôt les troubles seront apaisés par l'autorité d'un concile œcuménique. « Attendons un peu, leur dit-il en finissant, et, abrités sous le mur de la patience, espérons de la bonté de Dieu la complète réparation de toutes les injustices. »

Les paroles bénies du Pontife romain étaient aussi venues dans le désert consoler l'illustre exilé. Le saint Pape lui écrivit par le diacre Cyriaque, qu'un juste avait droit d'espérer que son innocence serait enfin mise au grand jour, qu'il devait attendre cette faveur de la bonté de Dieu; qu'en attendant ce moment désiré, il fallait garder son âme en paix, appuyée sur le bon témoignage de sa conscience. « Souvenez-vous de l'exemple des saints qui ont souffert les persécutions; vous savez qu'il n'en est presque aucun qui n'ait été éprouvé par diverses tribulations. Que votre charité donc, très-vénérable frère, se console et se fortifie au milieu de toutes ces épreuves. Les maux que vous endurez vous seront infiniment profitables, et votre âme ainsi purifiée sera conduite au port par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui vous regarde et vous considère du haut du ciel. »

XXXVII. La voix du chef de l'Église réjouissait le coeur de Chrysostome. Il espérait que par son autorité les troubles qui divisaient les Églises d'Orient, et qui en particulier désolaient son troupeau chéri, seraient bientôt apaisés ; que les saints évêques exilés pour sa cause seraient rétablis, et que les pieux fidèles qui versaient chaque jour des larmes amères sur son éloignement pourraient enfin soles sa conduite servir en paix le Seigneur et opérer leur salut. Ces douces espérances, il les exprimait encore à sa chère fille Olympiade dans une des dernières lettres qu'il écrivait en 407. « Consolez-vous, lui disait-il, et attendez avec confiance l'heureuse fin de mon exil; ce n'est pas seulement pour vous réjouir que je vous parle ainsi, mais c'est parce que j'ai presque la certitude de mon retour. Je puis me tromper; mais il me semble que s'il n'était pas dans les desseins du Seigneur que je revoie Constantinople, les persécutions que j'ai subies, les voyages pénibles, la faim, la soif, le froid, la chaleur, les maladies de toutes sortes, le manque des choses nécessaires, les craintes, les douleurs, les maux enfin si multipliés que j'ai soufferts m'auraient fait mourir depuis longtemps; et cependant il n'en est pas ainsi, ma santé s'est fortifiée et je me porte mieux que les années précédentes. »

Telles étaient les espérances de Chrysostome; mais, hélas! ces espérances ne devaient pas être réalisées. Dieu permettait sans doute cette illusion afin de lui donner un adoucissement dans ses maux, ou pour le tenir dans une sainte humilité à sa dernière heure.

XXXVIII. Au moment même où le saint exilé écrivait de la forteresse d'Arabisse ces lignes pleines d'espérance à sa chère fille Olympiade, ses ennemis obstinés, Sévérien de Gabales, Atticus de Constantinople, Porphyre d'Antioche et quelques autres , ourdissaient de nouvelles trames contre lui. Il était difficile qu'il en fût autrement. Jamais Chrysostome, même à Antioche et à Constantinople, n'avait été plus illustre; son nom était répété jusqu'aux extrémités de la terre; le récit de ses persécutions, le bruit de ses vertus, retentissaient de toutes parts; le monde enfin était partagé à son occasion : d'un côté, le Pape et la cour romaine, les évêques, les prêtres, les solitaires et les vierges fidèles, la justice, la charité, le zèle, l'amour de l'Église et le dévouement sans bornes; de l'autre, des hommes sans aveu, de viles courtisans, des évêques et des prêtres mondains, poussés par l'envie, agités par l'ambition et parvenus aux honneurs par la cabale et l'intrigue. Cucuse et Arabisse étaient immortalisées. C'est de là que Chrysostome écrivait des lettres qui le mettaient en rapport avec tout ce que l'empire possédait d'hommes vertueux et illustres; c'est là qu'affluaient de tous les lieux de la terre, de Phénicie, de Syrie, de Cilicie, de Constantinople et d'Antioche, les personnages les plus recommandables. Les uns venaient se jeter aux pieds du saint exilé, recevoir de sa bouche des avis et des consolations et se recommander à ses saintes prières; les autres, frappés de sa renommée, ne voulaient pas mourir sans avoir vu un homme aussi illustre; quelques-uns fixaient leur demeure à Cucuse ou dans les environs, se condamnaient à une espèce d'exil volontaire pour être plus rapprochés du saint évêque et jouir de sa conversation; ceux même qui étaient empêchés de venir lui envoyaient leurs domestiques chargés de secours et de présents. C'est à lui qu'avaient recours les évêques, les prêtres et les fidèles persécutés par les deux prélats intrus d'Antioche et de Constantinople. C'est de Gueuse et d'Arabisse enfin que partaient les lettres de direction et d'encouragement adressées aux solitaires et aux prêtres qui évangélisaient l'Arménie, la Gothie, la Phénicie, l'Arabie et la Perse, comme aussi les aumônes nombreuses destinées à soulager les misères des peuples ravagés par la guerre et la peste.

XXXIX. Les ennemis de Chrysostome ne pouvaient être indifférents à tant de zèle et à tant de dévouement. Sa réputation les troublait en excitant en eux les sombres mouvements de l'envie; tout exilé qu'il était, son zèle et sa puissance les faisaient trembler. « Voyez, disaient-ils, combien ce mort est terrible, puisqu'il épouvante encore les vivants et les vainqueurs, et qu'il leur donne plus de terreur que les fantômes n'en donnent aux petits enfants. » Les mouvements des évêques, les démarches que l'on faisait à Rome, et surtout l'arrivée des députés du concile d'Occident, les décidèrent à mettre le comble à leur iniquité. Pour se débarrasser une bonne fois dit saint évêque, ils vinrent trouver l'empereur Arcade. « Jamais, lui dirent-ils, ni l'Église, ni l'Empire n'auront de tranquillité, tant que Jean sera environné de ses amis, tant que Gueuse et Arabisse seront un centre où afflueront les visiteurs. Ces lieux sont trop rapprochés de Constantinople et d'Antioche. Changez donc le lieu de son exil, et ordonnez qu'il soit transporté aux extrémités les plus sauvages et les plus inconnues de votre empire. » Le faible Arcade approuva leur demande, et l'arrêt d'exil ou plutôt l'arrêt de mort fut de nouveau porté contre Chrysostome.

L'Empire ne manquait pas de lieux déserts, de pays barbares, mais aucun ne parut plus propre au dessein des persécuteurs que Pityonte. Cette petite ville ignorée était située à l'extrémité de l'empire romain, dans la Colchide, sur les bords septentrionaux du Pont Euxin, à la frontière des Sarmates, peuples les plus barbares d'entre les Scythes. Pour y arriver depuis Constantinople, il fallait traverser le Pont-Euxin dans toute son étendue, ou, si l'on prenait le chemin de terre, il fallait parcourir un espace de plus de 600 lieues, franchir des fleuves, des déserts, des rochers et des montagnes inaccessibles. Quoique Pityonte fût plus rapprochée d'Antioche de cent lieues, le voyage pour se rendre à la première de ces villes n'en était pas moins impossible, parce qu'il fallait traverser mille déserts et mille contrées habitées par des peuples dont l'histoire connaît à peine les noms.

XL. Chrysostome reçut, avec son calme ordinaire, l'arrêt qui le condamnait à un nouvel exil. Soumis humblement aux volontés du Seigneur, il se consolait dans ses souffrances. « MON COEUR, écrivait-il à Olympiade, COUTE UNE JOIE INEXPRIMABLE DANS LES SOUFFRANCES; IL Y TROUVE UN TRÉSOR CACHÉ. VOUS DEVEZ VOUS EN RÉJOUIR AVEC MOI ET BÉNIR LE SEIGNEUR QUI M'ACCORDE DANS UN TEL DEGRÉ LA GRÂCE DE SOUFFRIR POUR LUI. »

XLI. Deux officiers, chargés de le conduire, arrivèrent à Cucuse. Ils avaient été choisis par les persécuteurs du saint évêque. Dans la crainte que ces deux soldats ne se laissassent aller à des sentiments de compassion à la vue de Chrysostome, et par égard pour sa réputation et sa sainteté, on leur avait promis de l'avancement s'ils parvenaient, à force de violences et de mauvais traitements, à le faire mourir en chemin. Ils n'exécutèrent que trop bien les ordres qu'ils avaient reçus. Leur inhumanité alla si loin, que l'un des deux officiers, voyant Chrysostome affaibli et presque mourant, ne put s'empêcher de lui faire ses excuses, disant qu'ils avaient reçu des ordres; mais l'autre était si brutal, qu'il s'irritait des ménagements de son compagnon, traitait le Saint sans pitié et le faisait marcher sans relâche le jour et la nuit. C'était pour ce soldat impitoyable un plaisir de le faire voyager par les ardeurs brûlantes du soleil, espérant que le saint évêque étant chauve en serait très-incommodé; quelquefois même il se faisait un jeu de l'exposer à la fureur des orages et à une pluie torrentielle. Bien plus, ajoutant l'injure à la cruauté, il s'amusait à voir le saint exilé mouillé jusqu'à la moelle des os, tout ruisselant de pluie et de sueur et se traînant à peine. Tout ce qui peut soutenir les forces dans un long voyage, lui était interdit : une nourriture confortable, les bains si nécessaires dans ces contrées, quelques jours de repos, un logement convenable. Ses guides ne lui permettaient pas de s'arrêter un seul instant dans les lieux où il eût pu trouver des marques de sympathie et quelque soulagement dans ses maux. Ils choisissaient, pour faire halte, les endroits les plus sauvages, les villages les plus pauvres, où l'on trouvait à peine un morceau de pain et quelque masure abandonnée pour y passer deux ou trois heures de la nuit.

XLII. Ce cruel voyage durait depuis trois mois. L'illustre persécuté parvint à Comane, petite ville dans la province du Pont; mais ses forces étaient épuisées. Sans pitié pour lui, sans égard pour sa faiblesse, les gardes le firent passer outre, et parcoururent encore un espace de six milles; mais arrivés dans un réduit dépendant d'une église dédiée à saint Basilisque, évêque de Comane , et martyrisé autrefois avec saint Lucien d'Antioche durant la persécution de Maximien, il fut impossible de continuer la route. Force fut à ses bourreaux de déposer le saint évêque dans l'oratoire du prêtre à qui était confiée la garde des saintes reliques. C'était là que devait se terminer le voyage de Chrysostome; là aussi devaient finir ses maux, son exil et son martyre; là il devait échapper à la rage de ses persécuteurs pour prendre non plus la route de l'exil, mais le chemin de la patrie.

La nuit même de son arrivée dans cette église, pendant que ses gardes réparaient leurs forces pour recommencer le lendemain leurs cruels traitements, et que Chrysostome abandonné à lui-même se recommandait à la bonté, du Seigneur , tout à coup le saint martyr Basilisque lui apparut et lui adressant la parole : PRENEZ COURAGE, MON FRÈRE JEAN, lui dit-il, DEMAIN NOUS SERONS ENSEMBLE. Cette vision le remplit de joie et de consolation; il comprit que la fin de ses maux était arrivée. Dès le lendemain, il pria ses guides de le laisser dans ce lieu jusqu'à onze heures du matin; mais sa prière ne fut point exaucée. Ce fut même pour eux un motif d'accélérer le départ; on l'obligea donc encore de faire trente stades de chemin; mais soit que le mal se fût extraordinairement accru, soit que les gardes se fussent égarés dans la route, soit que Dieu eût touché le coeur de ces barbares afin de donner à son serviteur la consolation de mourir auprès du martyr qui lui avait donné, la nuit précédente, la nouvelle de sa liberté, il fallut revenir au même lieu d'où l'on était parti.

Le saint évêque connaissant que sa fin était proche, voulut donner des marques publiques de sa joie. Il quitta ses habits; il se revêtit, comme aux jours solennels, d'une tunique blanche comme la neige; il prit une chaussure de même couleur, comme pour se préparer aux noces de l'Agneau céleste. Ayant distribué aux assistants le peu de bien qui lui restait, sans oublier les deux soldats qui le conduisaient, il reçut, étant encore à jeun, la communion des sacrés symboles de Notre-Seigneur, c'est-à-dire la sainte Eucharistie. Puis ayant fait sa prière en présence de tous les assistants, il la termina par ces paroles qui résument toute la piété chrétienne, et. qui lui étaient familières : DIEU SOIT GLORIFIÉ DE TOUT; puis ayant dit AMEN, et formé sur lui le signe de la Croix, il étendit doucement les pieds et remit tranquillement son âme entre les mains de Dieu. Il était âgé de soixante ans; sa mort arriva le 14 septembre de l'année 407. Nous nous abstenons ici de toute réflexion. Les faits parlent assez d'eux-mêmes; que le lecteur les médite. Prosterné en esprit dans l'église de saint Basilisque auprès du lit de mort du saint évêque, qu'il s'écrie comme cette voix qui venait du ciel : HEUREUX CEUX QUI MEURENT DANS LE SEIGNEUR; DÈS MAINTENANT ILS SE REPOSERONT DE LEURS TRAVAUX, CAR LEURS OUVRES LES SUIVENT !

XLIII. Dieu tonnait l'iniquité, il pourrait l'empêcher s'il le voulait; mais il ne le fait pas pour des raisons tirées de sa sagesse, de sa puissance et de sa bonté. La sagesse a créé l'homme libre, elle le laisse libre; sa puissance sait tirer la lumière des ténèbres et le bien du mal, et sa bonté permet le triomphe de l'iniquité, afin d'augmenter le mérite de ses saints et de leur préparer une plus magnifique récompense. Si sa justice punissait toujours le crime en cette vie, elle enlèverait à la vertu une partie de son mérite en gênant la liberté; si elle ne punissait jamais, elle ferait douter de la Providence. Que Dieu donc parle ou qu'il se taise; qu'il fasse éclater la foudre ou qu'il répande sur la terre la douce rosée du ciel; qu'il contienne ses vengeances ou qu'il fasse tomber ses fléaux, il est toujours sage, toujours juste, toujours bon, toujours adorable. Les coups mêmes dont il frappe les pécheurs en cette vie sont des grâces de miséricorde qu'il leur fait pour les ramener à lui.

XLIV. Pendant que les tristes événements dont nous avons parlé se passaient à Constantinople et dans les provinces, les pieux fidèles, les prêtres et les saints évêques persécutés, effrayés de tant d'iniquités, tremblant à la pensée des justices divines, levaient vers le ciel leurs yeux et leurs mains, conjurant le Seigneur, non pas de frapper les coupables, mais de les convertir et de les épargner. Leurs humbles prières ne furent point écoutées : Dieu, qui est le juste vengeur de l'innocence opprimée, voulut faire voir que ceux qui se réjouissent du succès de leurs cabales ont une courte et vaine satisfaction, et que, s'il abandonne quelquefois ses saints à la fureur de leurs ennemis quand il veut les purifier par les souffrances, il se réserve aussi le droit de châtier dès cette vie même ceux qui croient sa justice endormie et qui se flattent de l'espérance d'une malheureuse impunité. C'est ce qui arriva; quelque temps après le départ de Chrysostome, la colère de Dieu éclata. Le 30 septembre, le ciel se couvrit tout à coup de nuages menaçants. Bientôt l'éclair sillonna les nues, le tonnerre se fit entendre d'une manière inaccoutumée, la fondre frappait, brisait, consumait tout ce qu'elle rencontrait, une grêle affreuse ravagea Constantinople et les campagnes environnantes; les habitants se crurent à la veille du même malheur qui avait éclaté lors du premier exil de Chrysostome.

Cette tempête affreuse fut considérée comme un châtiment du ciel par les amis du saint exilé; ses ennemis ne virent dans cet événement qu'un effet naturel, un orage semblable à tous ceux qui sont si fréquents sur les eûtes du Bosphore; mais ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux en apprenant la manière tragique dont périrent les principaux persécuteurs. Dès le G octobre suivant, l'impératrice Eudoxie mourut dans les douleurs de l'enfantement, 407. Sa mort fut tellement regardée comme un châtiment de Dieu que, au rapport de l'historien Nicéphore, le peuple croyait encore longtemps après que cette princesse, en punition des troubles qu'elle avait excités dans l'Église, était en mouvement perpétuel dans sa tombe et l'agitait de secousses effrayantes. Cette princesse a joué un assez grand rôle dans cette histoire pour que nous n'ayons pas besoin de dire que l'avarice, la vanité poussée à l'excès, un orgueil démesuré firent tous les malheurs de l'Église et les siens propres : malheureuse de n'avoir pas voulu comprendre que Dieu ne l'avait élevée à la suprême puissance que dans l'intérêt du salut des peuples, plus malheureuse encore d'avoir méconnu les règles de la justice et d'avoir poursuivi de sa haine profonde le saint Pontife qui était le défenseur le plus ardent des droits de l'Église, l'ami des peuples et le plus ferme appui du trône impérial.

Sévérien de Gabales, Acace de Bérée et Antiochus de Ptolémaïde furent bientôt frappés par la mort. Parmi les acteurs de cette cabale, plusieurs furent affligés d'horribles maladies; plusieurs moururent d'une manière étrange. L'un tomba d'un escalier et resta sur la place; l'autre mourut inopinément en exhalant une odeur insupportable. Un troisième eut les entrailles brûlées, le ventre ulcéré et tout le corps rongé de vers, avec une horrible infection.

Enfin le ciel parut ne `vouloir épargner aucun des coupables. Tel eut la goutte précisément au doigt dont il avait souscrit l'inique proscription. Tel, qui avait donné carrière à sa langue effrénée., perdit tout à coup la parole et resta huit mois sur un lit sans pouvoir porter la main à sa bouche. Tel se rompit la jambe en tombant de cheval et mourut sur-le-champ. Plusieurs enfin eurent des accès de frénésie, et croyant voir des bêtes féroces, des barbares armés, des gouffres embrasés ouverts sous leurs pieds, ils poussaient le jour et la nuit des cris effroyables.

XLV. Saint Nil, un des plus illustres solitaires de son temps, donna tous ces fléaux pour autant de châtiments de la persécution exercée contre le saint évêque. Il en écrivit par deux fois à l'empereur. «Comment prétendez-vous, disait-il, voir Constantinople délivrée des maux qui l'affligent, après qu'on en a chassé la colonne de l'Église, la lumière de la vérité, le plus digne organe du Verbe de Dieu, je veux dire le bienheureux évêque Jean? Vous me dites d'interposer le secours de l'oraison; mais comment prierais-je pour une ville en butte à la juste indignation du Tout-Puissant, moi qui suis consumé de tristesse, moi qui ai l'esprit comme aliéné par les affreux excès que l'on continue d'y commettre? Prince, commencez par faire pénitence d'avoir privé cette église des instructions de son incomparable pasteur, et d'avoir cru légèrement sur son compte, je ne dirai point quelques évêques, mais quelques hommes revêtus de l'épiscopat qu'ils profanaient par la fougue de leur passion insensée. »

XLVI. Théophile d'Alexandrie, auteur principal du trouble et des persécutions, suivit de près ses complices dans la tombe. Il mourut le 15 octobre 412, après vingt-sept ans et trois mois d'épiscopat. Ce patriarche était né avec de grandes qualités, il avait beaucoup d'adresse et de courage et jugeait parfaitement les hommes à la simple vue. Il était insinuant, d'une éloquence remarquable, et très-habile dans les sciences philosophiques et mathématiques; mais toutes ces grandes qualités étaient obscurcies par l'orgueil et l'ambition, par l'esprit de chicane, par un caractère trop entreprenant et si emporté, qu'il n'était en quelque sorte pas maître de ses mouvements.

Son épiscopat fut laborieux; il combattit l'idolâtrie, renversa les temples, et en particulier celui de Sérapis à Alexandrie. Il s'employa à la réconciliation des évêques d'Orient et d'Occident; à l'occasion de Flavien, il assista en 394 à un concile de Constantinople, où il fut chargé par Théodose de composer le cycle pascal; à l'occasion des livres d'Origène, il eut beaucoup de part à la dispute qui s'éleva entre Jean de Jérusalem, le prêtre Rufin, qui les soutenaient, et saint Jérôme et saint Épiphane, qui les attaquaient; mais dans cette dispute il fut tantôt pour et tantôt contre. On a dit beaucoup de bien et beaucoup de mal de Théophile; la postérité ne l'absoudra jamais des massacres et des incendies du désert de Nitrie, de sa liaison avec Porphyre d'Antioche rejeté par le pape et les évêques d'Occident, et surtout de la persécution qu'il suscita contre saint Chrysostome.

L'histoire rapporte qu'il reconnut ses excès après la mort de saint Chrysostome; qu'il écrivit à Atticus de Constantinople de ménager les catholiques. On dit encore que, sur le point de mourir, il fit apporter l'image de saint Chrysostome; qu'il la reçut avec respect comme pour témoigner qu'il se réconciliait avec la mémoire de ce saint évêque. Ce fait, rapporté par saint Jean Damascène, n'est pas incontestable; ce qui est certain, c'est qu'à ses derniers moments Théophile se représentant la longue pénitence de saint Arsène, s'écria en fondant en larmes: QUE VOUS ÊTES HEUREUX, ILLUSTRE ARSÈNE, D'AVOIR TOUJOURS EU LE MOMENT DE LA MORT DEVANT LES YEUX !

XLVII. La course mortelle de Chrysostome était terminée, et avec elle avaient fini les travaux, les craintes, les exils, les privations et les souffrances. A la nouvelle de sa mort, on vit arriver de toutes parts une si grande multitude de vierges, de prêtres, de solitaires, de personnes de tout âge et de toute condition, que l'on regarda comme une espèce de miracle ce concours prodigieux de fidèles venus de la Cilicie, du Pont, de l'Arménie et de diverses autres provinces, pour assister à ses funérailles. Les vierges venaient rendre ce dernier devoir au saint évêque, qui avait si fort relevé par ses éloges l'excellence de leur état angélique; les solitaires honoraient en lui le protecteur, le panégyriste de l'ordre monastique, celui qui l'avait rendu recommandable par ses leçons et ses exemples; les prêtres voyaient en lui l'honneur du sacerdoce et le défenseur intrépide des libertés de l'Église; tous les fidèles enfin avaient pour but d'honorer le prédicateur éloquent de l'Évangile, l'ardent propagateur de la foi, l'ami du pauvre et de l'affligé, un évêque admirable, un vrai saint et un martyr.

Pallade, l'un de ses amis, qui avait souffert le bannissement pour sa cause et qui nous a donné l'histoire de sa vie, se tenait comme assuré qu'il serait un jour honoré en qualité de martyr dans l'Église, parce que non-seulement ceux-là sont martyrs qui subissent la mort pour la foi sous la main des bourreaux, mais encore ceux qui meurent pour la défense des vertus chrétiennes, quelles qu'elles soient.

Les funérailles se firent avec une grande solennité. Tous les pieux fidèles accourus de si loin, et qui représentaient par leur diversité les nombreux amis de Chrysostome répandus dans l'empire, mais surtout à Antioche et à Constantinople, versaient des larmes de joie et de douleur; ils se réjouissaient de la fin de ses combats et de la récompense éternelle que Dieu donnait à ce saint défenseur de la justice ; mais ils versaient des larmes amères en voyant ce corps frappé par la mort, ces yeux éteints et cette bouche éloquente condamnée désormais au silence. lis déplorèrent de voir ce saint évêque mort après tant de souffrances sur le chemin d'un nouvel exil, loin de sa patrie et au milieu des solitudes d'un désert. Le corps inanimé du saint évêque fut porté en triomphe avec une solennité toute religieuse auprès du tombeau de saint Basilisque; c'est là qu'il fut déposé, afin qu'étant associé à sa gloire dans le ciel, il eût aussi part au culte et aux honneurs qu'on lui rendait sur la terre. Ainsi mourut, ainsi fut enseveli à côté des martyrs cet illustre et saint pontife, qui s'était immolé pour Dieu et pour sa gloire. La nouvelle de sa mort porta dans l'empire et dans l'Église le deuil et la consternation. Les évêques et les prêtres le pleurèrent; par sa mort ils perdaient une grande lumière, un défenseur, un modèle et un ami.

Les pauvres, les affligés et les faibles le pleurèrent; ils perdaient leur consolateur et leur père.

Les solitaires, les vierges et les veuves le pleurèrent; on les vit se revêtir d'habits de deuil, se couvrir la tête de cendres, car eux aussi avaient perdu un guide sûr, un père tendre et dévoué. L'Église le pleura; elle perdait en lui un de ses plus grands pontifes, un intrépide et zélé défenseur de la foi.

Les méchants se réjouirent de sa mort; mais qu'importe la joie et le triomphe des méchants? Leur joie est éphémère, leur triomphe ne dure qu'un jour. Chrysostome n'était plus en leur pouvoir, il avait combattu un bon combat, sa course était finie, il avait gardé sa foi pure, il était allé recevoir la couronne de Justice, il avait passé sur la terre en faisant le bien.

XLVIII. Le saint évêque, dont le monde entier pleurait la perte, prêchant un jour à Antioche et expliquant les qualités que doit avoir la charité selon saint Paul, s'écriait : « La mort est un terme à la haine et aux vengeances. Il n'est personne, quelque cruel qu'il soit, quelque féroce qu'on le suppose, qui ne se réconcilie avec la mort. Fût-il aussi dur que le fer, aussi insensible que la pierre, ennemi déclaré et implacable, dès qu'il voit son adversaire frappé par la mort, sa fureur tombe, son coeur est accessible à la pitié; il mêle ses larmes à celles des assistants, et souvent dans les funérailles il est impossible de discerner les ennemis des amis, tant il est vrai que les hommes ont du respect pour la nature qui leur est commune et que tout le monde cède à l'autorité inviolable de ses lois. » Les paroles du saint évêque ne trouvèrent pas leur application en sa personne. Sa mort ne toucha pas le coeur de ses persécuteurs, leur haine n'était pas satisfaite par les calomnies, les outrages et les souffrances sans nombre dont ils l'avaient accablé pendant plus de quatre années consécutives de persécution et d'exil; ne pouvant puis le faire souffrir, ils le poursuivirent au delà du tombeau en cherchant à imprimer à sa mémoire la tache d'une éternelle flétrissure. Hélas! à quels excès n'est pas capable de porter une passion malheureuse, cachée sous le voile d'un faux zèle pour la religion et la discipline de l'Église ! Nous voudrions pouvoir passer sous silence de honteux scandales, mais nous les devons à la vérité de l'histoire; ils pourront du reste servir non-seulement à la gloire du saint évêque dont nous écrivons la vie, mais encore à notre propre instruction. Ceux qui les liront adoreront les secrets desseins de Dieu, ils comprendront la faiblesse humaine, ils gémiront sur l'aveuglement des passions et surtout ils craindront de s'en laisser eux-mêmes dominer.

Dans cette nouvelle persécution contre Chrysostome nous retrouvons de son côté les mêmes défenseurs et contre lui les mêmes adversaires. Sévérien de Gabales, Acace de Bérée, Antiochus de Ptolémaïde, Cyrin de Chalcédoine, Théophile d'Alexandrie, Porphyre d'Antioche et Atticus de Constantinople.

Ces hommes et leurs adhérents, poussés par l'aveuglement de la passion, voulant en quelque sorte justifier leur conduite passée et rendre à jamais abominable la mémoire du saint évêque de Constantinople, refusèrent de placer son nom dans les diptyques sacrés, c'est-à-dire dans le canon ou la liste de recommandation qu'on récitait au saint sacrifice de la Messe en l'honneur de ceux qui étaient morts dans la communion de l'Église catholique. Leur fureur alla plus loin : pour répondre aux vives réclamations des évêques d'Occident, d'Illyrie et d'Orient, Théophile d'Alexandrie publia contre la mémoire du saint évêque un pamphlet rempli de calomnies si atroces, d'injures si grossières, que l'on est tenté de croire que c'est un écrit supposé par les ennemis mêmes de Théophile. Il l'appelle un homme souillé, corrompu, insensé, impie, emporté par la fureur de son esprit tyrannique. C'est l'ennemi de l'humanité, le prince des sacrilèges, un hypocrite, un démon impur, plus méchant que le roi de Babylone, plus criminel que Balthasar! Et tout à coup Théophile, prenant un ton de prophète, s'écrie: Tu SERAS PRÉSENTEMENT COUVERT DE DÉSHONNEUR, ET DIEU TE RÉSERVE UN CHATLHENT ÉTERNEL. LE SEIGNEUR A DIT A HAUTE VOIX : PRENEZ JEAN ET JETEZ-LE DANS LES TÉNÈBRES EXTÉRIEURES. INVENTEZ DE NOUVEAUX SUPPLICES, PARCE QUE L'ÉNORMITÉ DE SON CRIME EST AU-DESSUS DES SUPPLICES ORDINAIRES.

XLIX. C'était trop d'injures et d'iniquité, les persécuteurs avaient mis le comble à la mesure; la voix de Dieu et de l'Église se fit entendre. Le pape saint Innocent, selon le récit de quelques historiens, excommunia l'empereur Arcade et tous les évêques du parti de Théophile; il les obligea à rétablir la mémoire de Chrysostome. Bientôt, comme nous l'avons dit, la mort vint éclaircir les rangs des coupables. L'empereur Arcade mourut huit mois après Chrysostome, à l'âge de trente-un ans, 408. Ce faible empereur, cet indigne fils du grand Théodose, ce disciple infidèle de saint Arsène, emporta dans la tombe la tache honteuse et ineffaçable d'avoir persécuté un des plus grands saints et des plus illustres docteurs de l'Église.

L. La mort des principaux chefs apaisa un peu les esprits. L'inflexible justice de la cour romaine força les plus obstinés. Alexandre, patriarche d'Antioche, successeur de Porphyre, rétablit hautement dans leurs sièges Elpide, évêque de Laodicée, Pappus de Syrie et plusieurs autres amis de Chrysostome; il mit le nom du saint dans les diptyques et exhorta les autres évêques d'Orient à imiter son exemple. Il écrivit même à saint Cyrille d'Alexandrie, neveu de Théophile et son successeur, de se défaire des préjugés qu'il avait reçus de son oncle et de rendre à la mémoire de Chrysostome l'honneur qui lui était dû. Acace de Bérée le suivit dans cette réconciliation. Atticus de Constantinople, après avoir longtemps contesté, se voyant poursuivi par le peuple qui demandait qu'on récitât le nom de son ancien pasteur dans le canon du Saint-Sacrifice, se rendit enfin; il fit sa paix avec le pape et les évêques d'Occident, et s'employa même auprès de saint Cyrille pour l'amener à en faire autant. Le patriarche d'Alexandrie résista pendant quelque temps, mais il céda aux vives instances ou plutôt aux avertissements rigoureux que lui adressa saint Isidore de Péluse, qui, tout évêque égyptien qu'il était, avait toujours soutenu la cause de saint Chrysostome. Dès lors la paix lut rétablie dans toute l'Église, et la mémoire de saint Chrysostome fut en bénédiction.

Mais ce n'était pas assez pour la réparation des scandales et la glorification du saint pontife : Chrysostome avait été calomnié, injurié, exilé par les princes et les grands, par quelques membres du clergé et une partie du peuple; il avait été chassé indignement de son église et du milieu de ses enfants; Dieu voulut, pour rétablir sa mémoire, qu'il rentrât dans Constantinople au milieu des honneurs les plus signalés, et que son retour fût plus magnifique que son départ n'avait été ignominieux. Ce fut alors la réalisation de cette parole de l'Évangile CELUI QUI S'HUMILIE SERA ÉLEVÉ.

LI. Depuis la mort de Chrysostome de grands événements s'étaient passés à Constantinople. L'empereur Arcade était mort, et Théodose le Jeune, son fils, lui avait succédé sur le trône d'Orient. Ce jeune prince était doué de grandes qualités, d'un caractère doux et humain, patient, charitable, humble et mortifié, et d'une piété extraordinaire. Il jeûnait souvent les mercredis et les vendredis, se levait de grand matin, lisait les divines Écritures et s'appliquait à la prière et au chant des psaumes. Cependant, malgré ces grandes qualités qui font les saints, on peut dire qu'il manquait de celles qui font les grands princes. Heureusement pour lui et pour le bien de l'empire se trouvait à ses côtés une femme admirable par son infatigable activité, admirable par la fermeté de son caractère, par les ressources de son esprit et plus admirable encore par la sainteté de sa vie, qui lui a mérité les honneurs que l'on rend aux saints. Cette femme, soeur de l'empereur, était sainte Pulchérie. Petite-fille du grand Théodose, elle avait hérité seule de son génie, et seule, sous le nom de Théodose, son frère, elle gouvernait l'empire.

Nestorius, prêtre d'Antioche, avait succédé sur le siège de Constantinople à Atticus qui, dès l'année 425, était allé rendre compte à Dieu de son intrusion. Nestorius étant tombé dans l'hérésie fut déposé en 431 dans le concile d'Éphèse et remplacé par un prêtre nommé Maximien. Celui-ci mourut en 434 et on élut à sa place Proclus, évêque de Cyzique. Ce pieux évêque, disciple et ami de Chrysostome, devait avoir la gloire de faire la translation de ses reliques. Pendant les trente-trois ans qui s'étaient écoulés depuis la mort du saint, non-seulement son souvenir ne s'était pas effacé dans Constantinople, mais la vénération que l'on avait pour lui s'était accrue de plus en plus. Déjà en 428, première année de Nestorius, on avait solennellement célébré la fête de saint Chrysostome dans la ville et à la cour. Proclus, dès la première année de son pontificat, prononça un discours à la louange du saint, et chaque année il ne manquait pas à ce qu'il regardait comme un devoir de justice, d'amitié et de piété. Enfin arriva le jour marqué dans les desseins de Dieu pour la glorification de son serviteur, pour la consolation des pieux fidèles et la réparation complète de toutes les injustices.

LII. Non-seulement l'empereur Théodose, les princesses Pulchérie, Arcadie et Marine, enfants spirituels de Chrysostome , approuvèrent la translation du corps du bienheureux évêque Jean, mais toute la famille impériaie, dans le dessein de réparer les fautes d'Arcade et d'Eudoxie, voulut faire les frais de cette translation et contribuer à lui donner un éclat proportionné à la sainteté de celui qui en était l'objet, capable d'expier tous les torts et de faire cesser tous les dissentiments. Par ordre de Théodose, une députation choisie parmi les sénateurs et les officiers de l'empire partit de Constantinople pour se rendre à Comane. Après avoir remis à l'évêque du lieu et aux habitants de la ville les lettres que leur adressait Théodose, ordonnant la translation du corps, les députés se mirent en devoir d'exécuter le mandat qu'ils avaient reçu.

LIII. Le tombeau fut ouvert, mais au moment où l'on voulut prendre la châsse d'or qui renfermait les saintes reliques, Dieu signala la sainteté de son serviteur par un miracle : les hommes pensaient peut-être faire une grâce au saint exilé en transférant ses restes sacrés, mais Dieu voulut montrer que les saints n'ont pas besoin de nous, que les honneurs que nous leur rendons, que les prières que nous leur adressons n'ajoutent rien à leur bonheur essentiel, et que tout ce que nous faisons en leur honneur est plus dans notre intérêt que dans le leur. La châsse fut trop pesante, elle demeura immobile, malgré les efforts de ceux qui, pendant plusieurs jours et à diverses reprises, cherchèrent à la soulever. Le saint paraissait ne vouloir point quitter l'exil où il reposait en paix depuis tant d'années. Les députés en écrivirent à l'empereur. Ce prince religieux, frappé du prodige, fit à l'instant venir Proclus. Éclairé par les sages avis et les conseils de ce pieux évêque, il comprit les desseins du ciel. L'injuste arrêt d'Arcade, son père, avait banni Chrysostome de Constantinople; pour réparer l'injustice et le ramener dans la ville, il fallait une prière de sa part. C'est pourquoi il adressa sur-le-champ une lettre dans laquelle il supplie humblement le saint d'avoir pitié de l'empire, de se souvenir de Constantinople et en particulier de l'empereur lui-même, qui est son fils spirituel par le baptême. Il le conjure d'oublier les injures et
 
 

1. Nicephore, liv. XIV.
 
 

toutes les injustices de son père, et de ne pas affliger par ses refus une ville qui ne respire qu'après le bonheur de posséder comme le plus précieux des trésors ses saintes reliques.

LIV. C'était en effet la réparation que la justice de Dieu demandait. Dès que l'envoyé de l'empereur fut arrivé à Comane, on déposa la lettre suppliante sur la poitrine du saint exilé , et tout le peuple passa la nuit en prières. Dieu fut touché par les larmes de l'humilité et du repentir, et dès le lendemain la châsse fut enlevée sans difficulté.

LV. Les prêtres chargèrent le fardeau sacré sur leurs épaules et le saint cortège se mit en marche. La nouvelle de cette translation s'était répandue dans tout l'empire. Les prêtres, les solitaires, les vierges, les fidèles de tout âge et de tout rang accouraient de toutes parts sur le chemin, portant dans leurs mains des torches ardentes, chantant des hymnes et des cantiques, et faisant retentir les airs de leurs solennelles acclamations. Ce ne fut à travers les provinces qu'une marche triomphale et telle que jusqu'alors on n'en avait pas vu.

LVI. Dès que le corps saint fut arrivé à Chalcédoine, toute la ville de Constantinople, suivie des peuples d'alentour, s'élança à la rencontre de son ancien pasteur. De l'embouchure du Bosphore à la Propontide, la mer disparut sous la multitude des bateaux qui en sillonnaient les ondes et fut illuminée par des milliers de torches et de flambeaux. La galère impériale reçut le sacré dépôt. Dès qu'il fut abordé au rivage, le char de l'empereur le transporta dans l'église des saints apôtres au milieu des cris de joie, des larmes et des bénédictions de tout un peuple attendri. L'empereur et les princesses étaient. prosternés humblement; puis Théodose, revêtu du manteau impérial et de tous les insignes de sa dignité, s'approcha de la châsse sacrée. Pendant longtemps son front., sa bouche, ses yeux, son visage, y restèrent collés et immobiles. On l'entendit prier avec ferveur et demander pardon pour son père Arcade et surtout pour sa mère Eudoxie. Tout le peuple fondait en larmes. Quand l'empereur se fut relevé, Proclus plaça le corps sur le siège patriarcal, et en ce moment un cri spontané se fit entendre : TRÈS-SAINT PÈRE, s'écriait-on, REPRENEZ POSSESSION DE VOTRE TRÔNE. On dit qu'alors les lèvres du saint, fermées jusque-là, se rouvrirent, et qu'une voix se fit entendre et prononça ces mots : QUE LA PAIX SOIT AVEC VOUS.

LVII. Le saint corps fut placé dans l'enceinte de l'autel pour lui donner rang parmi ceux des saints apôtres et des martyrs, et chaque année l'Église d'Orient et d'Occident célèbre avec une pompe solennelle la fête de saint Jean Chrysostome; elle rappelle sans cesse à ses enfants son humilité profonde, son zèle ardent, sa charité parfaite, son dévouement sans bornes, sa fidélité inébranlable et son détachement de la terre, sa pauvreté d'autant plus admirable qu'elle était volontaire, enfin l'héroïque patience par laquelle il couronna une si belle vie.

La naissance de saint Chrysostome fut illustre, sa pénitence exemplaire, son éloquence victorieuse, son sacerdoce plein de bénédictions, son épiscopat digne d'un apôtre, son exil une véritable liberté, sa mort un martyre et son retour un triomphe.

Il est appelé par différents saints et différents auteurs UNE DES COLONNES DE L'ÉGLISE, LE FLAMBEAU DE LA VÉRITÉ, LA TROMPETTE DE JÉSUS-CHRIST, LE SAGE INTERPRÈTE DES SECRETS DE DIEU, UN ASTRE BRILLANT, LE SOLEIL DE TOUT L'UNIVERS. Saint Augustin lui donne le titre de DOCTEUR ILLUSTRE, TRÈS-ÉCLAIRÉ DANS LA FOI, ÉLEVÉ PAR SON GÉNIE, PROFOND PAR SA SCIENCE ET DONT LA RÉPUTATION ÉTAIT ÉTENDUE PAR TOUTE LA TERRE.

LVIII. Comme la charité dont il fut sur la terre le modèle parfait, Chrysostome vivra éternellement dans le sein de Celui qui est charité (1). Les États et les empires passeront, le ciel et la terre passeront, mais le nom de SAINT JEAN CHRYSOSTOME est immortel, sa gloire et sa récompense ne périront jamais.
 
 

1. I. Ep S. Joan., IV.
 
 

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